Walter Scott

REDGAUNTLET
(2ème partie)

Traduction :Éd. Scheffter

Illustrations : Godefroy Durand

1885 (1824)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE X.  HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 4

CHAPITRE XI.  CONTINUATION DE LHISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 23

CHAPITRE XII.  CONTINUATION DE l’HISTOIRE DALAIN FAIRFORD. 51

CHAPITRE XIII.  CONTINUATION DE l’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 74

CHAPITRE XIV.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 95

CHAPITRE XV.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 115

CHAPITRE XVI.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 135

CHAPITRE XVII.  HISTOIRE DE DARSIE LATIMER. 166

CHAPITRE XVIII.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE DE DARSIE LATIMER. 184

CHAPITRE XIX.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE DE DARSIE LATIMER. 209

CHAPITRE XX.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE DE DARSIE LATIMER. 237

CHAPITRE XXI.  HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD. 254

CHAPITRE XXII.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE. 271

CHAPITRE XXIII.  CONTINUATION DE L’HISTOIRE. 300

CONCLUSION. 338

NOTES. 342

Ce livre numérique. 350

 

CHAPITRE X.

HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Au point où nous en sommes, le lecteur doit s’être fait une idée du caractère d’Alain Fairford. L’étude du droit et celle du monde n’avaient pu refroidir la chaleur de son cœur, mais cette double étude avait considérablement aiguisé ses facultés. Privé des avantages dont jouissaient la plupart de ses confrères, qui avaient endossé la robe à la faveur de leur origine ou de leurs alliances aristocratiques, Alain comprit de bonne heure qu’il lui faudrait conquérir ce qui leur était venu par droit de naissance. Il travailla donc avec ardeur, dans le silence et la solitude, et ses travaux furent couronnés de succès.

Mais Allain aimait son ami Darsie plus même qu’il n’aimait sa profession, et il abandonna tout, nous l’avons vu, lorsqu’il crut Latimer en danger ; il oublia les intérêts de sa réputation et de sa fortune, et s’exposa même au déplaisir de son père, afin de courir au secours de celui pour lequel il ressentait l’affection d’un frère aîné. Quoique l’esprit de Darsie fut plus vif et plus brillant que celui de son ami, Alain le considérait toujours comme un frère confié particulièrement à ses soins, et sur lequel il devait veiller avec la plus grande sollicitude, lorsque son expérience était insuffisante. Et maintenant que le sort de Latimer semblait plus que douteux, Alain employa en sa faveur toute sa prudence et toute son énergie. Une aventure, qui aurait paru périlleuse à la plupart des jeunes gens de son âge, n’avait pour lui aucune terreur. Il connaissait bien les lois de son pays, et savait comment y faire appel. Outre la confiance qu’il tirait de sa profession, il était, par nature, calme, ferme, persévérant et intrépide. C’est avec ces qualités qu’il entreprit des recherches qui, à cette époque, n’étaient pas sans danger, et auraient pu décourager un caractère plus timide.

Fairford commença par s’adresser au premier magistrat de Dumfries, au prévôt Crosbie, qui avait envoyé la nouvelle de la disparition de Darsie. Dès l’abord, il crut remarquer que cet honnête dignitaire avait le désir d’écarter ce sujet de conversation. Le prévôt parla de l’expédition contre les filets du quaker, comme d’une rivalité entre pêcheurs, « fainéants sans foi ni loi, » dit-il, « et cela regarde le shérif beaucoup plus que nous autres, pauvres membres du Conseil de ville, qui avons bien assez à faire pour maintenir la paix dans nos murs, avec des gaillards comme ceux dont la ville est infestée.

— Mais cela n’est pas tout, prévôt Crosbie, » répliqua M. Alain Fairford ; « un jeune homme de rang et de fortune a disparu dans cette bagarre, un jeune homme que vous connaissez. Mon père lui avait donné une lettre pour vous… M. Darsie Latimer.

— Hélas ! oui ; hélas ! oui, » dit le prévôt ; « M. Darsie Latimer… il a dîné chez moi… j’espère qu’il est en bonne santé.

— Je l’espère aussi, » répliqua le jeune Fairford, non sans un mouvement d’indignation ; « mais je désirerais plus de certitude à cet égard. Vous avez vous-même annoncé sa disparition à mon père.

— Oui, sans doute, c’est la vérité. Mais n’est-il pas retourné chez ses amis d’Écosse ? Il n’était pas naturel de supposer qu’il ferait un long séjour ici.

— Non, sans doute, à moins qu’on ne l’y retînt de force, » répliqua Fairford, surpris de la froideur avec laquelle le prévôt semblait prendre cette affaire.

« Vous pouvez compter, » reprit M. Crosbie, « que s’il n’est pas tourné chez ses amis d’Écosse, il doit être allé chez ses amis d’Angleterre.

— Je ne veux compter sur rien de pareil ; et, si la loi et la justice ne sont pas des mots vides de sens en Écosse, je veux que la chose soit tirée au clair.

— C’est très raisonnable, pourvu toutefois qu’il y ait possibilité de ce faire. Vous savez, cependant, que mon pouvoir expire aux portes de la ville.

— Mais vous faites partie de la commission, Monsieur Crosbie ; vous êtes un des juges de paix pour le comté.

— C’est la vérité, » répliqua le prudent magistrat. « Je ne dis pas que mon nom ne soit pas sur la liste ; mais je n’ai pas souvenance d’avoir jamais prêté serment en cette qualité.

— Dans ce cas, » reprit le jeune Fairford, « des gens au caractère mal fait pourraient douter de votre attachement à la succession protestante.

— À Dieu ne plaise, Monsieur Fairford ; après ce que j’ai fait et souffert en l’an 45 ! J’estime que les montagnards m’ont causé du dommage pour cent livres d’Écosse, vu tout ce qu’ils ont mangé et bu chez moi… Non, non, Monsieur ; je suis à l’abri de toute accusation. Mais quant à me donner l’ennui des affaires du comté… que ceux-là fassent ferrer la jument, à qui elle appartient ! Les commissaires du comté me verraient pliant sous le faix, qu’ils ne m’aideraient pas pour les affaires de la ville, et tout le monde sait la différence de poids qu’il y a entre les affaires de la ville et celles du comté ! Que m’importent, à moi, leurs querelles ? N’en avons-nous pas assez chez nous ?… Mais il est temps que je m’apprête, car le Conseil se réunit ce matin… Je suis heureux de voir le fils de votre père dans les murs de notre vieille cité. Si vous étiez de douze mois plus âgé, Monsieur Alain Fairford, nous ferions de vous un bourgeois de Dumfries. J’espère que vous viendrez dîner chez moi avant votre départ… Voyons, aujourd’hui à deux heures, cela vous va-t-il ? il y a justement un poulet rôti et des œufs pochés. »

Alain Fairford ne voulait pas que cette offre hospitalière eût pour résultat de mettre fin à ses questions, comme son ami paraissait en avoir le désir.

« Je dois vous retenir un moment encore, Monsieur Crosbie ; il s’agit d’un jeune homme de beaucoup d’espérances ; c’est une affaire grave ; mon plus cher ami a disparu ; vous ne pouvez penser que votre conduite échappe à l’attention, si un homme de votre caractère et de votre zèle bien connu pour le gouvernement refuse de faire une enquête sérieuse. Monsieur Crosbie, vous êtes l’ami de mon père, et, comme tel, je vous respecte ; mais d’autres personnes pourront voir d’un mauvais œil votre négligence. »

Les nerfs du prévôt ne demeurèrent pas insensibles à cet argument. Il arpenta le parquet, en proie à une grande perplexité.

« Mais que puis-je faire, Monsieur Fairford ? » demanda-t-il. « Je vous garantis que votre ami se retrouvera ; il vous reviendra comme un mauvais shilling. Il n’est pas de ces choses qui se perdent. Une tête folle, qui court le pays en compagnie d’un ménétrier aveugle, et qui joue du violon dans une réunion de vauriens ! Qui saurait dire où a pu s’enfuir un gaillard de cet acabit ?

— Je sais, par le substitut du shérif, qu’il y a eu des arrestations, et que des personnes ont été enfermées dans la prison de ville ; il faut les faire comparaître devant vous, et leur demander ce qu’ils savent de ce jeune homme.

— Oui, oui, le suppléant du shérif a fait arrêter quelques pauvres diables, de misérables pêcheurs ignorants, qui avaient cherché querelle au quaker Geddes et à ses filets, lesquels, n’en déplaise à votre robe, Monsieur Fairford, ne sont pas tout ce qu’il y a de plus légal ; et le secrétaire de la ville pense que l’on peut les enlever légalement via facti… soit dit en passant. Je dois vous apprendre, cependant, que tous ces malheureux ont été remis en liberté, faute de preuves ; le quaker n’a pas voulu jurer qu’il les reconnaissait, et que pouvions-nous faire autre, le shérif et moi, que de les relâcher ?… Allons, courage ; maître Alain, faites un tour de promenade jusqu’à l’heure du dîner… il faut réellement que j’aille au Conseil.

— Arrêtez un moment, prévôt, » dit Alain. « Je porte plainte devant vous, en votre qualité de magistrat, et si vous refusez de la recevoir, vous pourrez reconnaître que c’est une affaire sérieuse. Il faut faire arrêter ces hommes une seconde fois.

— Ah ! oui, c’est facile à dire ; mais les attrape qui pourra, » répliqua le prévôt. « À l’heure qu’il est, ils ont passé la frontière, ou bien ils sont de l’autre côté de la pointe de Cairn. Dieu vous bénisse ! c’est une espèce de démons amphibies, des animaux qui ne sont ni terrestres ni marins, ni Anglais ni Écossais, qui ne ressortissent ni au comté ni à la couronne, comme nous disons. Ils s’éparpillent comme des gouttelettes de mercure. Il serait plus facile de faire, en sifflant, venir un phoque du Solway, que de mettre la main sur l’un d’eux, tant que cette affaire ne sera pas oubliée.

— Monsieur Crosbie, je ne me paye pas de semblable monnaie, » répliqua le jeune jurisconsulte. « Il y a, dans cette malheureuse affaire, un personnage beaucoup plus important que les misérables dont vous me parlez… un certain M. Herries, s’il faut vous le nommer. »

En prononçant ce nom, il avait les yeux fixés sur le prévôt ; mais c’était plutôt par hasard, à cause du rapport qu’il paraissait y avoir entre cet homme ou sa nièce, véritable ou prétendue, et le sort de Darsie Latimer, que pour quelque soupçon réel. Il lui sembla que le prévôt était embarrassé, quoique celui-ci eût manifestement le plus vif désir de prendre un air d’indifférence, à quoi il réussit en partie.

« Herries ! » dit-il. « Quel Herries ? il y a beaucoup de personnes de ce nom… pas autant qu’autrefois, parce que les vieilles souches s’épuisent ; mais nous avons encore Herries de Heathgill, et Herries d’Auchintulloch, et Herries…

— Pour vous éviter toute recherche ultérieure, celui dont je parle est Herries de Birrenswork.

— De Birrenswork ! » répéta M. Crosbie. « Ah ! je vous tiens là, Monsieur Alain. « Ne pouviez-vous pas dire tout d’abord le laird de Redgauntlet ? »

Fairford était trop avisé pour manifester sa surprise en apprenant que ces deux noms s’appliquaient à un même individu ; mais le fait est qu’il ne s’y attendait nullement.

« Je pensais, » répliqua-t-il, « qu’il était plus généralement connu sous le nom de Herries. Je suis certain de l’avoir vu et de m’être trouvé en sa compagnie, alors qu’il portait ce dernier nom.

— Hé ! oui, à Édimbourg, sans doute. Vous savez que Redgauntlet a eu des malheurs, il y a longtemps ; et, quoiqu’il ne fût peut-être pas plus enfoncé dans la vase que beaucoup d’autres, cependant, je ne sais trop pour quelle cause, il lui a été plus difficile de s’en tirer.

— Je sais qu’il a été condamné pour haute trahison, » dit Fairford, « et qu’il n’a pas été gracié. »

Le prudent prévôt se contenta de hocher la tête affirmativement, et ajouta :

« Vous devinez sans peine pourquoi, lorsqu’il se trouve à Édimbourg, il lui convient de prendre le nom de sa mère, qui est aussi en partie le sien. Porter son propre nom pourrait être considéré par le gouvernement comme une bravade, vous comprenez… Mais il y a longtemps qu’on ferme les yeux pour ne pas le voir ; son histoire est déjà une vieille histoire. Ce gentilhomme a une foule d’excellentes qualités : il est issu d’une maison aussi honorable qu’ancienne ; il a des cousins dans le grand monde ; il est parent du procureur général et du shérif… et les faucons, vous le savez, Monsieur Alain, ne s’arrachent pas les yeux les uns aux autres ; il a des alliances nombreuses… ma propre femme est cousine au quatrième degré de Redgauntlet. »

Hinc illæ lacrymæ, se dit Alain Fairford ; et cet avis indirect lui fit prendre la résolution de procéder prudemment et par la douceur.

« Dans l’enquête que je viens faire, » reprit-il, « je n’ai aucunement l’intention, sachez-le bien, de nuire à ce M. Herries ou Redgauntlet, appelez-le comme vous voudrez. Tout ce que je veux, c’est m’assurer du sort de mon ami. Je sais que c’était presque une folie à lui, de s’être aventuré déguisé, par badinage, à proximité de la demeure de ce gentilhomme. Dans de telles circonstances, M. Redgauntlet a pu se faire une fausse idée de ses motifs, et regarder Darsie Latimer comme un espion. Il exerce, je crois, une grande influence sur ces pêcheurs turbulents dont vous parliez tantôt ? »

Le prévôt répondit par un nouveau hochement de tête plein de sagacité, qui eût fait honneur à l’acteur chargé du rôle de lord Burleigh, dans le Critique.

« Eh bien ! donc, » reprit Fairford, « n’est-il pas possible que, prenant à tort M. Latimer pour un espion, il l’ait fait enlever et retenir captif quelque part ? On voit de ces choses-là dans les temps d’élections, et dans des occasions bien moins graves que celles où l’on croit sa vie mise en danger par le fait d’un dénonciateur.

— Monsieur Fairford, » répliqua très gravement le prévôt, « j’ai peine à croire à la possibilité d’une semblable méprise ; ou si, par un hasard extraordinaire, elle avait pu se produire, Redgauntlet – et je dois bien le connaître puisque, comme je vous l’ai dit, il est le cousin germain de ma femme, (cousin au quatrième degré serait plus exact,) – Redgauntlet est tout à fait incapable de traiter durement ce jeune homme. Il pourrait l’envoyer à Ailsay pour une ou deux nuits, ou peut-être le débarquer sur la côte nord de l’Irlande, ou bien à Islay ou dans quelque autre des Hébrides ; mais, soyez-en convaincu, il ne toucherait pas à un cheveu de sa tête.

— Je suis décidé à ne pas m’y fier, prévôt, » répondit Fairford avec fermeté ; « et je suis très surpris de la légèreté avec laquelle vous parlez d’un pareil attentat à la liberté d’un sujet anglais. Vous devriez penser, et les amis de M. Herries ou Redgauntlet devraient penser, eux aussi, à ce qu’éprouvera un secrétaire d’État anglais quand il apprendra qu’un traître condamné (c’est la situation de ce gentilhomme) a non seulement osé fixer sa demeure dans le royaume – contre le souverain duquel il a pris les armes, – mais qu’il est en outre soupçonné d’avoir employé la force ouverte et la violence contre la personne d’un fidèle sujet du roi, d’un jeune homme qui ne manque ni d’amis ni de fortune pour se faire rendre justice. »

Le prévôt regarda le jeune avocat d’un air où la défiance, l’alarme et la contrariété se trouvaient confondues.

« Fâcheuse affaire, » dit-il enfin, « fâcheuse affaire, et dangereuse pour qui s’en mêlera ! Il ne me plairait pas de voir le fils de votre père se faire le dénonciateur d’un gentilhomme malheureux.

— Telle n’est pas non plus mon intention, » dit Alain, « pourvu que ce gentilhomme malheureux et ses amis me permettent de constater paisiblement que mon ami est en sûreté. Si je pouvais parler à M. Redgauntlet et entendre ses explications, j’en serais probablement satisfait. Si l’on m’oblige à le dénoncer au gouvernement, ce sera dans sa nouvelle qualité, comme auteur de l’enlèvement de mon ami ; mais je ne serai peut-être pas à même d’empêcher (et ce n’est d’ailleurs pas mon affaire) qu’il soit reconnu en son ancienne qualité de traître condamné, exclu de l’amnistie générale.

— Maître Fairford, » reprit le prévôt, « voudriez-vous, sur un vain soupçon, perdre ce pauvre gentilhomme ?

— N’en parlons plus, Monsieur Crosbie ; ma ligne de conduite est tracée, si l’on ne dissipe pas mes soupçons.

— Eh bien ! Monsieur, puisqu’il en est ainsi, et que vous déclarez ne vouloir personnellement aucun mal à Redgauntlet, j’inviterai à dîner aujourd’hui avec nous un homme qui en sait aussi long que n’importe qui sur ses affaires. Vous devez bien penser, Monsieur Alain Fairford, quoique Redgauntlet soit un proche parent de ma femme, et que naturellement je lui veuille du bien, que je ne suis pas la personne à qui il confierait ses allées et ses venues. Je ne suis pas homme à cela… je suis dévoué à l’Église d’Écosse, j’abhorre le papisme, je me suis prononcé pour la maison de Hanovre, pour la liberté et la propriété. J’ai pris les armes, Monsieur, contre le Prétendant, quand trois chariots de bagages des montagnards furent arrêtés à Ecclefechan ; et j’ai eu à supporter une perte personnelle de cent livres…

— D’Écosse, » dit Fairford en l’interrompant. « Vous oubliez que vous m’aviez déjà raconté tout cela.

— D’Écosse ou d’Angleterre, la perte était trop considérable pour moi. Vous voyez donc que je ne suis pas homme à conspirer avec les jacobites, à frayer avec des gens qui ne jouissent pas de leurs droits, comme ce pauvre Redgauntlet.

— D’accord, d’accord, Monsieur Crosbie ; et qu’en concluez-vous ?

— Hé ! j’en conclus que, si je dois vous aider en cette conjoncture, ce ne peut être par moi-même en personne, mais par quelque agent intermédiaire, plus apte que moi à vous rendre service.

— D’accord une seconde fois ! Et je vous prie, quel peut bien être cet intermédiaire ?

— Nul autre que Pate Maxwell de Summertrees… celui qu’on a surnommé Tête-en-Péril.

— Un des vieux de quarante-cinq, sans doute ?

— Vous pouvez en jurer, un jacobite aussi noir que l’on peut le devenir sous l’influence du vieux levain ; mais un si bon et si joyeux compagnon, que personne de nous ne pense qu’il vaille la peine de se brouiller avec lui, malgré toutes les vanteries et les sottises qu’il nous débite. À l’en croire, si on l’avait écouté à Derby, il aurait fait passer Charles Stuart entre Wade et le duc, comme un fil passe par le trou d’une aiguille, et il l’aurait installé à Saint-James avant que pas un de vous eût le temps de crier gare. Mais tout grand hâbleur qu’il est quand il met ses vieilles histoires sur le tapis, il a plus de finesse que la plupart des gens… et il entend les affaires, Monsieur Alain, ayant été élevé pour le barreau ; seulement il n’a jamais endossé la robe, à cause du serment, qui arrêtait alors beaucoup plus de monde qu’à présent… et tant pis !

— Quoi ! regretteriez-vous, prévôt, que le jacobinisme soit sur son déclin ?

— Non, non ; ce que je regrette, c’est que les gens n’aient plus la même délicatesse de conscience qu’autrefois. J’ai un fils qui étudie pour le barreau, Monsieur Fairford ; et sans doute, vu mes services et tout ce que j’ai souffert, je pourrais espérer pour lui quelque bonne petite place ; mais si les gros mâtins s’en mêlent, je veux dire les Maxwell, et les Johnstone, et les grands lairds, que le serment éloignait autrefois, les petit roquets comme mon fils et peut-être aussi le fils de votre père, Monsieur Alain, seront mis à l’ombre.

— Mais, pour en revenir à mon sujet, Monsieur Crosbie, croyez-vous réellement que ce M. Maxwell puisse me rendre service en cette affaire ?

— Il est très probable qu’il le pourra, car il est l’âme de toute cette clique, » répondit le prévôt ; « et quoique Redgauntlet n’hésite pas quelquefois à le traiter de fou, il suit plus souvent ses conseils que ceux de n’importe quelle autre personne de ma connaissance. Si Maxwell peut le décider à une entrevue, l’affaire est faite. C’est un fin matois que Tête-en-Péril.

— Tête-en-Péril ! » répéta Fairford, « quel singulier surnom !

— Oui, et il l’a gagné d’une manière tout aussi singulière ; mais je n’en parlerai pas, pour ne pas lui couper l’herbe sous le pied ; car vous êtes sûr de lui entendre raconter son histoire une fois au moins, et peut-être plus, avant que la théière ait remplacé le bol de punch. Et maintenant, adieu ; la cloche du Conseil m’appelle tout de bon, et, si je ne suis pas rendu avant que le battant n’ait fini sa besogne, le bailli Laurie commencera ses manœuvres. »

Après avoir répété qu’il attendait M. Fairford à deux heures, le prévôt échappa enfin au jeune avocat, qu’il laissa fort embarrassé sur la marche à suivre. Le shérif, paraît-il, était retourné à Édimbourg, et Alain craignait de trouver la répugnance qu’avait manifestement le prévôt à se mêler des affaires de ce laird de Birrenswork ou de Redgauntlet, beaucoup plus forte encore parmi les gentilshommes campagnards, dont, un bon nombre étaient catholiques et jacobites, et la plupart des autres peu disposés à se brouiller avec des parents et des amis, en poursuivant avec sévérité des crimes politiques pour lesquels il y avait prescription, ou peu s’en faut.

Recueillir toutes les informations qu’il pourrait, et ne recourir aux hautes autorités que lorsqu’il serait à même de donner tous les éclaircissements dont le cas était susceptible, ce lui parut être ce qu’il y avait de plus sage en présence de ces difficultés. Il eut une entrevue avec le procureur fiscal, ancien correspondant de son père, comme le prévôt, et il lui manifesta l’intention de faire une visite à Brokenburn ; mais ce fonctionnaire l’assura que cette démarche serait pleine de dangers pour lui, et n’amènerait aucun résultat utile ; que les individus qui avaient été les meneurs de l’émeute, étaient depuis longtemps à l’abri dans les diverses cachettes qu’ils avaient dans l’île de Man, dans le Cumberland, et ailleurs ; et que, s’il en restait quelques-uns à Brokenburn, ils n’hésiteraient pas à recourir à des violences contre quiconque visiterait leur village dans l’intention de faire une enquête sur les derniers troubles.

Les mêmes objections n’existaient pas contre une visite à Mont-Saron, où il espérait trouver les nouvelles les plus récentes de son ami ; et il lui restait tout le temps de la faire avant l’heure indiquée pour le dîner du prévôt.

Chemin faisant, il se félicitait d’avoir obtenu un renseignement presque certain sur un point important. L’individu qui s’était en quelque sorte imposé à l’hospitalité de son père, et qui avait manifesté le désir d’engager Darsie Latimer à visiter l’Angleterre ; celui contre lequel il avait, lui Alain, reçu une espèce d’avertissement provenant d’une personne alliée à cet individu et demeurant avec lui, se trouvait avoir été un des fauteurs des troubles au milieu desquels Darsie avait disparu. Quelle pouvait bien être la cause d’un semblable attentat contre la liberté d’un homme aimable et inoffensif ? Il n’était pas possible que ce fût uniquement parce que Redgauntlet avait pris Darsie pour un espion ; car quoique ce fût l’explication offerte par Alain au prévôt, il savait fort bien que sa mystérieuse inconnue l’avait averti d’un danger qui menaçait son ami, avant même que ce soupçon eut pu naître. D’ailleurs les recommandations que Latimer avait reçues de M. Griffiths, son tuteur ou curateur de Londres, tendaient au même but.

Alain se félicitait de n’avoir communiqué au prévôt que ce qui était absolument nécessaire ; car il était évident que la parenté de dame Crosbie avec le personnage suspect pouvait affecter l’impartialité du magistrat.

Quand Alain Fairford arriva à Mont-Saron, Rachel Geddes accourut à sa rencontre presque avant que le domestique pût ouvrir la porte. Elle recula désappointée à l’aspect d’un étranger, et dit pour excuser son empressement, qu’elle avait cru que c’était son frère Josué qui revenait du Cumberland.

« M. Geddes est donc absent ? » demanda Fairford, très désappointé, lui aussi.

« Il est absent depuis hier, ami, » répondit Rachel, qui reprit promptement la quiétude caractéristique de sa secte. Mais ses joues pâles et ses yeux rougis par les pleurs étaient en contradiction avec la tranquillité d’esprit qu’elle affectait.

Fairford lui dit : « Je suis l’ami particulier d’un jeune homme qui ne vous est pas inconnu, Mademoiselle Geddes, de Darsie Latimer ; et j’arrive en proie à la plus vive inquiétude, ayant appris par le prévôt Crosbie que ce jeune homme avait disparu dans la nuit où fut attaquée et dévastée la station de pêche de M. Geddes.

— Tout cela m’afflige, ami, » dit Rachel, plus émue qu’auparavant ; « car, quoique ce jeune homme fût semblable à ceux du monde, c’est-à-dire sage selon sa propre opinion, et facilement ému par le souffle de la vanité, cependant Josué l’aimait, et son cœur s’était attaché à lui comme à son propre enfant. Aussi, quand mon frère put échapper aux mains de ces fils de Bélial, ce qui n’arriva que lorsqu’ils furent las de l’injurier, de lui faire d’inutiles reproches et de l’accabler de railleries, il retourna vers eux afin de leur offrir une rançon en argent pour le jeune homme appelé Darsie Latimer, et leur promettre le pardon ; mais ils ne voulurent pas l’écouter. Il se rendit alors chez le chef des juges, que l’on appelle le shérif, et voulut lui parler du péril où se trouvait ce jeune homme ; mais le shérif refusa de l’entendre, s’il ne commençait par jurer que ses paroles étaient la vérité, chose qu’il ne pouvait faire sans péché, puisqu’il est écrit : Tu ne jureras point, et que notre conversation doit se faire par oui et par non. C’est pourquoi Josué revint vers moi désolé, et me dit : « Sœur Rachel, ce jeune homme est tombé dans le péril à cause de moi ; assurément je ne serai pas exempt de reproche, s’il vient à perdre même un cheveu de sa tête, car j’ai péché en lui permettant de m’accompagner à la station, alors qu’il y avait des malheurs à prévoir. Je vais donc prendre mon cheval, oui, Salomon lui-même, et me rendre en hâte dans le Cumberland ; et je me ferai des amis au moyen du mammon de l’iniquité, parmi les magistrats des gentils, et parmi les hommes qui sont puissants au milieu d’eux ; et il faudra que Darsie Latimer soit délivré, dût-il m’en coûter la moitié de mon bien ! »

« Et je lui répondis : « Non, mon frère, ne pars pas ; car ils ne feront que t’injurier et se moquer de toi ; mais, au moyen de ton argent, achète un des scribes, qui sont aussi avides que les chasseurs à la poursuite de leur proie, et il saura, par son adresse, tirer Darsie Latimer des mains des hommes de violence, et ton âme sera innocente de tout mal vis-à-vis de ce jeune homme. »

« Mais il me répliqua : « Je ne me laisserai pas détourner de mon projet. »

« Il partit donc, et il n’est pas revenu, et je crains bien qu’il ne revienne jamais ; car, quoiqu’il soit pacifique, ainsi qu’il convient à l’homme qui regarde toute violence comme une offense contre sa propre âme, cependant ni le déluge des grandes eaux, ni la crainte des embûches, ni l’épée nue qu’un adversaire brandit dans son chemin, ne le détourneront de son projet. Sans doute, le Solway peut l’engloutir, ou le glaive d’un ennemi le dévorer ; mais j’espère mieux en la puissance de Celui qui gouverne toutes choses, qui apaise les flots de la mer, qui détruit les desseins des méchants, et qui peut nous racheter comme un oiseau des filets de l’oiseleur. »

C’est tout ce que Fairford put tirer de Mlle Geddes ; mais il apprit avec plaisir que le bon quaker, son frère, avait beaucoup d’amis parmi ceux de sa profession dans le Cumberland ; et il espéra, sans s’exposer à tous les dangers que semblait appréhender Rachel, pouvoir découvrir quelques traces de Darsie Latimer. Il s’en retourna donc à Dumfries, non sans avoir donné à Mlle Geddes son adresse en cette ville, en la priant instamment de lui transmettre tout renseignement qu’elle pourrait obtenir de son frère.

De retour à Dumfries, Fairford employa le peu de temps qui lui restait jusqu’au dîner, à écrire la relation de tout ce qui était arrivé à Latimer, et de l’incertitude où l’on était actuellement sur son sort. Il l’adressa à M. Samuel Griffiths, par les mains duquel arrivaient régulièrement, tous les trimestres, les envois de fonds destinés à son ami ; il le pria en même temps de vouloir bien l’informer des particularités de son histoire qui pourraient le diriger dans les recherches que lui, Fairford, se proposait de faire dans les comtés des frontières, et qu’il s’engageait à ne pas abandonner avant d’avoir obtenu des nouvelles de son ami, vivant ou mort.

Cette lettre expédiée, le jeune avocat se sentit l’esprit plus à l’aise. Il ne pouvait imaginer aucune cause pour laquelle on en voulut aux jours de son ami ; il savait que Darsie n’avait rien fait qui pût le priver légalement de sa liberté ; et quoique, dans ces dernières années, il y eût eu d’étranges histoires d’hommes et même de femmes, attirés dans des embûches et transportés secrètement en des solitudes ou des îles éloignées (P), pour favoriser certains projets temporaires, ces violences avaient été surtout pratiquées par des riches contre des pauvres, par des forts contre des faibles ; tandis que, dans le présent cas, ce M. Herries ou Redgauntlet, étant, pour plus d’une raison, sous le coup des lois, devait se trouver le plus faible dans toute contestation qui pourrait être portée devant la justice.

Il est vrai, et l’inquiétude qu’Alain ressentait pour son ami le lui suggérait bien, que la cause même qui rendait cet oppresseur moins redoutable pouvait aussi le rendre plus violent. Toutefois, quand il se rappelait son langage, qui était si parfaitement celui d’un gentleman, et même d’un homme d’honneur, Alain Fairford en concluait que, si dans son orgueil féodal, Redgauntlet pouvait se laisser entraîner aux violences que l’aristocratie se permettait jadis, il n’était pas capable d’un acte délibéré d’atrocité. C’est dans cette conviction qu’il alla dîner chez le prévôt Crosbie, le cœur plus à l’aise qu’on n’aurait pu l’attendre.

CHAPITRE XI.

CONTINUATION DE LHISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Cinq minutes s’étaient écoulées depuis que l’horloge de la ville avait sonné deux heures, lorsque Alain Fairford, qui avait fait un petit détour pour mettre sa lettre à la poste, arriva chez M. Crosbie, et fut aussitôt salué par la voix de ce magistrat et par celle du dignitaire campagnard que le prévôt avait invité ; car tous deux attendaient impatiemment leur dîner.

« Arrivez donc, Monsieur Fairford, » dit le prévôt ; « l’heure d’Édimbourg retarde sur la nôtre.

— Arrivez, jeune homme, » dit le laird. « Je me rappelle fort bien avoir vu votre père, à la Bourse, il y a de cela trente ans… Je crois vraiment que vous retardez à Édimbourg autant qu’à Londres… N’est-ce pas à quatre heures que vous dînez ?

— Nous ne sommes pas encore dégénérés à ce point, » répliqua Fairford ; « mais il y a certainement beaucoup de personnes, à Édimbourg, qui sont assez mal avisées pour différer leur dîner jusqu’à trois heures, afin d’avoir le temps de répondre à leurs correspondants de Londres.

— Leurs correspondants de Londres ! » s’écria M. Maxwell. « Et que diable, je vous prie, les habitants de la Vieille Enfumée ont-ils à faire avec des correspondants de Londres (Q) ?

— Il faut bien que les marchands aient leurs marchandises, » répondit Fairford.

« Ne peuvent-ils acheter les produits de nos manufactures d’Écosse, et drainer la bourse de leurs chalands d’une façon plus patriotique ?

— Et puis, » ajouta Fairford, « il faut que les dames aient les modes nouvelles.

— Ne peuvent-elles se couvrir la tête de leurs plaids, comme faisaient leurs mères ? Un manteau de tartan, et, une fois par an, un ruban neuf de Paris pour nouer ses cheveux, cela doit suffire à une comtesse… Mais il n’en reste plus guère, je crois : Maréchal, Airley, Winton, Wemyss, Balmerino… toutes parties et disparues… Non, non, les comtesses et grandes dames, avec leurs paniers, ne prendront plus à présent trop de place dans vos salles de bal.

— Pourtant, Monsieur, la foule n’y manque pas, » dit Fairford. « On commence même à parler de faire une nouvelle salle d’assemblée.

— Une nouvelle salle d’assemblée ! » répéta le vieux laird jacobite. « Hé ! je me rappelle avoir logé trois cents hommes dans l’ancienne. Mais, allons, allons, je ne vous ferai pas d’autre question. Vos réponses ont toutes un goût de : nouveaux seigneurs, nouveaux domaines, et ne pourraient servir qu’à m’ôter l’appétit, ce qui serait fâcheux, puisque voici Mme Crosbie qui vient dire que notre mouton est prêt. »

C’était la vérité. Mme Crosbie avait été, comme l’Ève de Milton, occupée de soins hospitaliers. Elle ne se croyait pas dispensée de ce devoir par le rang de son mari dans l’administration municipale, ni par la splendeur de sa robe de soie de Bruxelles, ni même par l’éclat plus précieux encore de son origine ; car elle était une Maxwell de naissance, et alliée, comme son mari ne se faisait pas faute de le répéter, à quelques-unes des premières familles du comté. Elle avait été belle, et elle était encore avenante pour son âge ; et quoique le coup d’œil qu’elle venait de donner à la cuisine eût un peu rehaussé la vivacité de son teint, ce n’était que ce qu’eût fait aussi une légère pointe de rouge.

Le prévôt était certainement fier de sa femme ; quelques-uns disaient qu’il la redoutait ; car la rumeur publique racontait que, dans quelque famille qu’entrassent les femmes issues des Redgauntlet, leur mari était aussi certain d’avoir une jument grise dans son écurie (R), qu’il y a un cheval blanc dans tous les tableaux de Wouwerman. On supposait aussi que la bonne dame avait apporté avec elle une teinture de politique dans le ménage de M. Crosbie ; et les ennemis du prévôt, dans le Conseil de ville, ne se laissaient pas scrupule de dire qu’il y prononçait souvent, contre le Prétendant, en faveur du roi Georges et du gouvernement, des harangues énergiques dont il n’eût pas osé répéter une syllabe dans sa chambre à coucher. Le fait est que l’influence prépondérante de sa femme l’avait parfois empêché d’agir conformément au zèle qu’il professait généralement pour les principes de la révolution.

Mais si cela était vrai, à quelques égards, il était certain, d’un autre côté, que Mme Crosbie paraissait reconnaître, en toutes les choses extérieures, l’autorité légale et la juste suprématie du chef de la maison ; et si elle ne respectait pas en réalité son époux, elle avait du moins l’air de le respecter.

Cette dame à la tournure majestueuse reçut M. Maxwell (un cousin, naturellement) avec cordialité, et Fairford avec civilité ; et elle répondit respectueusement aux plaintes magistrales du prévôt : « On va servir le dîner, mon cher ami ; mais depuis que vous avez congédié le pauvre Pierre Mac Alpin, qui avait soin de l’horloge de la ville, elle n’a plus bien marché un seul jour.

— Pierre Mac Alpin, » répliqua le prévôt, « était beaucoup trop remuant pour un homme en place ; il portait et buvait des santés, ma chère, qu’il ne convient à personne de boire ni de porter, et moins encore à quelqu’un qui est, par son emploi, un serviteur du public. J’apprends qu’on lui a retiré le carillon d’Édimbourg, pour avoir, le 10 juin, fait jouer l’air : Passons la mer pour rejoindre Charlot. C’est une brebis noire, qui ne mérite aucun encouragement.

— Ce n’est pas un vilain air, après tout, » dit Summertrees, qui s’approcha de la fenêtre, moitié fredonnant, moitié sifflant l’air en question.

Arrivé au dernier couplet, il le chanta à haute voix :

 

« Le nom de mon Charlot, ah ! qu’il m’est doux au cœur !

Il en est, je le sais, qui l’ont pris en horreur ;

Mais, pour moi, je voudrais voir déguerpir le diable

Chassant par devant lui tout le troupeau des whigs !

Oui, nous allons partir et traverser la mer,

Afin de retrouver notre bien aimé prince.

Quoi qu’il puisse arriver, ou bonheur ou malheur,

Je veux vivre ou mourir auprès de mon Charlot ! »

 

Dame Crosbie sourit furtivement, à l’adresse du laird, tout en prenant un air de profonde soumission pendant que le prévôt, qui ne voulait pas écouter la chanson de son invité, se promenait dans la chambre avec une incontestable dignité et une autorité tout à fait indépendante.

« C’est bien, c’est bien, cher ami, » dit la dame avec le calme d’une parfaite humilité ; « vous vous entendez mieux que moi, sans doute, à ces choses-là, et vous n’en ferez qu’à votre guise… elles sont trop au-dessus de ma portée. Seulement, je doute fort que l’horloge de la ville aille bien, et que vos repas soient aussi réguliers que je voudrais, tant que Mac Alpin ne sera pas réintégré dans son emploi. C’est un vieux garçon, incapable de travailler ; mais on ne peut le laisser mourir de faim… et il n’a pas son pareil pour régler une horloge. »

On peut faire observer, en passant, que, malgré cette prédiction (la belle Cassandre avait probablement les moyens d’en amener la réalisation), ce ne fut qu’à la deuxième séance du Conseil municipal, que l’on passa l’éponge sur les torts du gardien jacobite de l’horloge, et que lui furent rendues les fonctions de régulateur de l’heure de la ville et du dîner du prévôt.

Mais, au jour où nous sommes, le dîner se passa fort agréablement. Summertrees plaisanta et causa avec la douce indifférence d’un homme qui se sait supérieur aux autres convives. C’était de fait un personnage important : témoin son port majestueux, son chapeau orné de point d’Espagne, son habit et son gilet jadis richement brodés (mais montrant presque la corde aujourd’hui), la splendeur de son jabot et de ses manchettes, quoique celles-ci fussent d’une propreté douteuse et celui-là pitoyablement froissé, sans oublier sa longue rapière à garde d’argent. Il avait l’esprit ou plutôt l’humeur un peu sarcastique, ce qui dénotait un mécontent ; et quoiqu’il ne manifestât aucun déplaisir quand le prévôt essayait une réplique, il semblait néanmoins qu’il ne le laissât parler que par tolérance, comme un maître d’armes, engagé contre son élève, lui permet parfois de le toucher, mais seulement en manière d’encouragement.

Toutefois, les plaisanteries du laird avaient un grand succès, non seulement auprès du prévôt et de son épouse, mais encore auprès de la fille, aux joues aussi rouges que ses rubans, qui servait à table, et qui avait toutes les peines du monde à s’acquitter convenablement de ses fonctions, tant les saillies de Summertrees produisaient d’effet sur elle.

Alain Fairford restait seul insensible à toute cette gaieté, chose d’autant moins étonnante qu’il était préoccupé d’une affaire grave, et que la plupart des facéties du laird consistaient en allusions à de petits événements de famille ou de clocher, qui échappaient complètement au citoyen d’Édimbourg de sorte que les rires de la compagnie résonnaient à ses oreilles comme le pétillement des épines qu’on fait brûler sous la marmite, avec cette différence que ces bruits n’accompagnaient ni ne secondaient l’utile opération de la faire bouillir.

Aussi Fairford fut-il charmé de voir ôter la nappe ; puis, quand le prévôt Crosbie (non sans avoir reçu quelques avis de sa femme, au sujet de l’exacte proportion des divers ingrédients) eut achevé la composition d’un généreux bol de punch, à la vue duquel les yeux du vieux jacobite brillèrent d’un nouvel éclat, les verres furent avancés, remplis et retirés, chacun par son propriétaire. Alors le prévôt, d’un ton plein d’emphase, porta la santé du Roi, avec un coup d’œil à Fairford, comme pour lui dire : Vous ne pouvez douter de quel roi je parle ; il est donc inutile que je le désigne plus explicitement.

Summertrees répéta le toast, avec une œillade à l’adresse de dame Crosbie. Pour Fairford, il vida son verre sans mot dire.

« Eh bien, jeune avocat, » dit le propriétaire campagnard, « je suis charmé de voir qu’il y a encore quelque pudeur au barreau, s’il n’y reste guère d’honnêteté. Il en est, parmi vos robes noires, qui ont aussi peu de l’une que de l’autre.

— Du moins, Monsieur, » répliqua Fairford, « suis-je assez avocat pour ne pas vouloir me mêler de querelles dont je n’ai pas été constitué le défenseur… ce serait perdre mon temps et mes arguments.

— Allons, allons, » dit la dame du logis, « nous ne voulons pas ici de querelles de whigs ni de tories. Le prévôt sait ce qu’il doit dire, comme je sais, moi, c’est qu’il devrait penser. Et malgré tout ce qui s’est passé, le temps viendra peut-être encore, où un honnête homme pourra dire ce qu’il pense, qu’il soit, ou non, prévôt.

— Entendez-vous cela, prévôt ? » s’écria Summertrees ; « votre femme est sorcière ; et vous feriez bien, ma foi ! de clouer un fer à cheval sur la porte de votre chambre, ha ! ha ! ha ! »

Cette saillie du laird n’eut pas autant de succès que les précédentes. La dame se redressa, et le prévôt dit presque en aparté : « Toute plaisanterie vraie cesse d’être une plaisanterie… Vous trouverez le fer à cheval brûlant, Summertrees.

— Vous en parlez, sans doute, par expérience, prévôt, » répliqua le laird ; « mais je vous demande pardon… je n’ai pas besoin de dire à Mme Crosbie tout le respect que j’ai pour l’ancienne et honorable maison de Redgauntlet.

— Vous avez de bonnes raisons pour cela, étant allié de si près à la famille, » dit la dame, « et vous connaissez aussi bien ceux qui vivent encore et ceux qui ne sont plus.

— Vous pouvez bien le dire, en effet, Madame ; car le pauvre Henri Redgauntlet, qui fut exécuté à Carlisle, était avec moi comme le gant avec la main. Et pourtant nos adieux ne furent pas longs, quand nous nous quittâmes.

— Ah ! Summertrees, » dit le prévôt, « ce fut lorsque vous jouâtes le rôle de Trompe-la-Mort, et que l’on vous donna le surnom de Tête-en-Péril… Vous me feriez plaisir en racontant cette histoire à mon jeune ami que voici. Comme tous les hommes de loi, il aime à entendre conter un bon tour.

— Votre manque de prudence m’étonne, prévôt, » répliqua le laird, à la façon d’un chanteur qui refuse de chanter un air qu’il brûle d’envie de faire entendre. « Vous devriez savoir qu’il y a de vieilles histoires, que l’on ne peut exhumer sans risquer de compromettre ceux qu’elles concernent. Tace est le mot latin qui doit nous servir de flambeau.

— Vous ne craignez pas, j’espère, » dit Mme Crosbie, « que l’on répète hors d’ici quelque chose qui pourrait vous porter préjudice. J’ai déjà plusieurs fois entendu votre histoire, Summertrees ; mais plus je l’entends, plus elle me paraît surprenante.

— Oui, Madame ; mais c’est une merveille qui a plus de neuf jours de date, et il est temps qu’elle prenne fin, » répondit Maxwell.

Fairford crut que la politesse exigeait qu’il intervînt.

« J’ai, » dit-il, « souvent entendu parler de la merveilleuse évasion de M. Maxwell de Summertrees ; et rien ne pourrait m’être plus agréable que d’en connaître les véritables circonstances. »

Mais Summertrees s’obstina, disant qu’il ne voulait pas faire perdre à la compagnie des instants précieux, pour lui raconter ces vieilles balivernes.

« Hé ! Hé ! » fit le prévôt, « un entêté n’agit qu’à sa guise. Mais que pensent vos campagnards de l’agitation qui commence à se manifester dans les colonies ?

— Que c’est excellent, Monsieur, oui, excellent. Lorsque les choses arrivent au pis, le mieux n’est pas bien loin ; et elles sont en train d’y arriver… Quant au tour que j’ai joué, si vous insistez pour en savoir les détails, » dit le laird, qui commençait à s’apercevoir que l’occasion de conter gracieusement son histoire s’écoulait avec rapidité.

« Oh ! » fit le prévôt, « ce n’était pas pour moi-même, mais pour ce jeune gentleman.

— Eh bien ! pourquoi ne ferais-je pas plaisir à ce jeune gentleman ? Je vais boire d’abord à tous les honnêtes gens, tant en ce pays-ci qu’ailleurs, et le diable emporte les autres ! Ensuite… mais vous avez entendu déjà cette histoire, Madame Crosbie ?

— Pas assez souvent pour la trouver ennuyeuse, je vous assure ; » répliqua la maîtresse du logis.

Alors, sans plus de préliminaires, Summertrees reprit en s’adressant à Fairford :

« Vous avez dû entendre parler, jeune gentleman, d’une année quarante-cinq, où les têtes des Anglais firent, pour la dernière fois, connaissance avec les claymores écossaises ? Il y avait, en ce temps-là, dans le pays, des troupes de hardis compagnons que l’on appelait rebelles, je n’ai jamais pu découvrir pourquoi. Bien des gens auraient dû aller avec eux, qui ne les rejoignirent jamais, n’est-ce pas, prévôt ? Skye et le bois du Traquhair en sont témoins, vous le savez. Bref, ce fut un coup raté. Il y eut bon nombre de têtes coupées, et les cravates de chanvre devinrent à la mode. Je ne me souviens pas trop de ce que je faisais, courant le pays cinq ou six mois durant, avec poignard et pistolets à la ceinture ; mais ce rêve étrange se termina par un réveil pénible. Tout à coup, je me trouvai, par une matinée de brouillard, cheminant à pied, une main passée, de peur qu’elle ne s’égarât, dans ce qu’on appelle une menotte attachée par une chaîne à une autre qui garnissait le poignet du pauvre Henri Redgauntlet. Nous marchions ainsi tristement, en compagnie d’une vingtaine d’autres qui, tout juste comme nous, s’étaient enfoncés trop avant dans le bourbier, sous la garde d’habits rouges commandés par un sergent, et de deux couples de dragons, pour maintenir l’ordre et nous donner du courage à marcher. Si cette manière de voyager n’était pas des plus divertissantes, le terme du voyage n’était pas précisément fait pour nous réjouir ; car vous comprenez, jeune homme, que l’on ne voulait pas confier ces pauvres diables de rebelles à un jury de compatriotes bienveillants, quoique l’on eût pu facilement, je crois, trouver en Écosse assez de whigs pour nous faire pendre tous. Mais on crut devoir nous emmener, pour être jugés, à Carlisle, dont les habitants avaient été en proie à une telle peur, que si l’on avait introduit tout un clan des Highlands en présence de la Cour, ils auraient tous mis leurs mains sur les yeux pour ne pas voir ce terrible spectacle, en criant : « Pendez-les tous ! » rien que pour s’en débarrasser.

— Oui, oui, » dit le prévôt, « c’était une loi rigoureuse, je vous l’accorde.

— Rigoureuse ! » dit sa femme, « rigoureuse ! je voudrais pouvoir faire passer devant un jury pareil tous ceux qui ont voté cette loi.

— Je suppose que le jeune avocat trouve cela fort juste, » reprit Summertrees en regardant Fairford ; « mais un vieil avocat pouvait penser le contraire. Quoi qu’il en soit, il s’agissait de trouver un gourdin pour battre le chien, et on en choisit un très lourd. Eh bien ! je ne me laissai pas abattre autant que mon pauvre diable de compagnon ; car j’avais la chance de n’avoir ni femme ni enfant pour me tourmenter l’esprit, alors que Henri Redgauntlet avait l’un et l’autre. Vous avez vu Henri, Madame Crosbie ?

— Certes, que je l’ai vu, » dit-elle avec un soupir comme nous en donnons aux souvenirs de jeunesse dont l’objet n’existe plus. « Il n’était pas aussi grand que son frère, mais plus aimable à tous égards. Seulement, après qu’il eut épousé la riche Anglaise, les gens prétendirent qu’il était moins écossais qu’Édouard Hugues.

— Ces gens-là mentaient, Madame, » repartit Summertrees. « Le pauvre Henri n’était pas de ces rodomonts braillards, qui se vantent sans cesse de ce qu’ils ont fait la veille ou de ce qu’ils feront le lendemain ; c’est au moment de l’action qu’il fallait voir Henri Redgauntlet. Je l’ai vu à Culloden, quand tout était perdu, faisant à lui seul plus de besogne que vingt de ces fanfarons ; si bien que les soldats mêmes qui le prirent criaient de ne pas lui faire de mal, en dépit des ordres donnés par certain individu, prévôt ; car c’était de tous le plus brave… Eh bien, tandis que je marchais à côté d’Henri, je sentis, au milieu de la brume épaisse du matin, qu’il soulevait ma main, comme pour essuyer une larme (car il ne pouvait faire ce mouvement sans y associer ma main enchaînée à la sienne), et alors mon cœur fut près de se fendre de pitié pour lui, pauvre diable ! Cependant, je ne cessais d’essayer de rendre ma main aussi mince et aussi fine que celle d’une dame, pour voir si je ne parviendrais pas à la tirer hors de mon bracelet de fer. Vous pouvez penser, » ajouta-t-il en mettant sa grande main osseuse sur la table, « si j’eus de la peine avec une pareille épaule de mouton ; mais, comme vous voyez, j’ai les os du poignet très saillants, de sorte que l’on avait dû laisser la menotte assez large. Enfin je réussis à en tirer ma main et à l’y rentrer ; toutefois, le pauvre Henri était si profondément absorbé dans ses pensées, que je ne pus attirer son attention sur ce que je faisais.

— Pourquoi pas ! » demanda Fairford, qui commençait à s’intéresser à cette histoire.

« Parce qu’il y avait un malencontreux animal de dragon qui chevauchait de l’autre côté, tout près de nous ; et si je l’avais mis dans la confidence en même temps qu’Henri, je n’aurais pas eu besoin d’attendre longtemps pour recevoir une balle de pistolet en plein bonnet. Il ne me restait donc qu’à faire du mieux que je pourrais pour moi-même ; et, ma foi ! il n’était que temps, car la potence me regardait en face. Nous devions faire halte à Moffat pour déjeuner. Je connaissais les landes et les marécages que nous traversions, pour avoir, en des temps meilleurs, parcouru ce terrain dans tous les sens en chassant avec mes chiens ou mes faucons. J’attendis donc, voyez-vous, que je fusse en haut de la colline d’Errickstane. Vous connaissez l’endroit appelé l’Étable-aux-Bœufs du Marquis, parce que les gars de l’Annandale avaient coutume d’y mettre le bétail volé ? »

Fairford avoua son ignorance.

« Vous avez dû le voir en venant ici. L’on dirait que quatre montagnes rapprochent leurs sommets pour exclure le jour de l’espèce de combe étroite qui les sépare. C’est un trou profond, diablement noir, un véritable abîme qui borde le chemin, et dont la pente est aussi perpendiculaire que possible pour que les bruyères y puissent pousser. Tout au fond, coule un petit ruisseau, duquel on croirait qu’il ne pourra pas trouver d’issue pour s’échapper d’entre les montagnes qui se pressent autour de lui.

— C’est un passage dangereux, en effet, » dit Alain Fairford.

« Vous pouvez l’affirmer en toute vérité, » reprit le laird. « Mais tout dangereux qu’il fût, c’était mon unique chance ; et quoique j’eusse la chair de poule à la seule pensée de la dégringolade que j’allais tenter, je ne me décourageai point. Donc, lorsque nous arrivâmes à cette Étable-aux-Bœufs des Johnstone, je retirai ma main de la menotte, je criai à Henri Redgauntlet de me suivre, je me glissai vivement par-dessous le ventre de la monture du dragon, je m’enveloppai de mon plaid avec la rapidité de l’éclair, je me jetai sur le flanc, car il n’y avait pas moyen de descendre debout, et je me laissai rouler le long de cette pente escarpée, par-dessus les bruyères, les fougères et les ronces, absolument comme une barrique descend le clos Chalmers dans la Vieille-Enfumée. En vérité, Monsieur, je ne puis m’empêcher de rire toutes les fois que je pense à la figure que durent faire ces coquins d’Habits Rouges ; car le brouillard étant épais, comme j’ai dit, ils ne se doutaient guère, je crois, qu’ils fussent au bord d’un semblable dilemme. J’étais à moitié de la côte (on roule plus vite que l’on ne court) avant qu’ils eussent pris leurs armes, et alors ce fut pif ! paf ! pan ! pan ! du haut du chemin. Mais j’avais le cerveau trop brouillé pour m’en inquiéter plus que des pierres contre lesquelles je me heurtais. Je gardai néanmoins ma connaissance, ce qui a paru merveilleux à tous ceux qui ont vu cet endroit ; et, m’aidant de mes mains aussi bravement que je pus, j’arrivai au fond. Là, je restai immobile la moitié d’un instant ; mais la pensée de la potence vaut tous les sels et tous les flacons d’odeur qui sont au monde, pour rappeler un homme à lui-même. Je me levai d’un bond, aussi leste qu’un poulain de quatre ans. Les montagnes tournaient autour de moi comme autant d’énormes toupies ronflantes. Mais ce n’était pas non plus le moment de penser à cela, d’autant que les coups de fusil avaient un peu dissipé le brouillard. J’apercevais ces coquins, perchés comme des corbeaux sur le haut de la colline, et je suppose qu’ils me voyaient aussi, car quelques-uns d’entre eux commençaient à descendre en rampant, plus semblables à des vieilles femmes en manteaux rouges, venant d’un conventicule en plein air, qu’à des gars alertes et agiles comme moi. Aussi s’arrêtèrent-ils bientôt pour recharger leurs armes. Bonsoir à vous, Messieurs, pensais-je, du moment que telles sont vos intentions. Si vous avez quelque chose à me dire, il vous faudra venir jusqu’à Carrie-fraw-Gauns. Je me mis donc en route, et jamais chevreuil ne courut plus vite que moi. Je ne m’arrêtai pas que je n’eusse mis, entre mes amis les Habits Rouges et moi, trois rivières d’une profondeur raisonnable (la saison avait été pluvieuse), une demi-douzaine de montagnes, et quelques milliers d’acres des pires marais et tourbières qu’il y eût en Écosse.

— C’est ce tour-là qui vous a valu le surnom de Tête-en-Péril, » dit le prévôt en remplissant les verres et parlant avec emphase, tandis que son convive, très animé par le souvenir de cet exploit, regardait autour de lui d’un air triomphant, et semblait quêter les sympathies et les applaudissements de ses auditeurs. « Buvons à votre santé, et puissiez-vous ne jamais plus exposer votre tête à semblable péril ! (S).

— Hum ! je ne sais pas, » répliqua Summertrees. « Il n’est pas probable qu’une pareille occasion se représente… Et pourtant, qui sait ? » Cette réflexion fut suivie d’un assez long silence.

« M’est-il permis de demander ce que devint votre ami ? » dit Alain Fairford.

« Hélas ! pauvre Henri ! Je vais vous dire, Monsieur ; il faut un peu de temps, voyez-vous, pour se décider en pareille conjoncture ; et il m’a été rapporté par Neil Mac Lean, qui se trouvait dans le rang derrière nous, et qui eut la chance d’échapper à la corde par je ne suis quel tour d’adresse, qu’au moment de ma disparition, le pauvre Henri resta comme privé de mouvement, quoique nos compagnons de captivité fissent tout le bruit possible pour détourner l’attention des soldats. Enfin il se mit à courir ; mais il ne connaissait pas le terrain, et, soit qu’il fût troublé, soit que la descente lui parût trop perpendiculaire, il gravit la montagne à gauche au lieu de dégringoler à droite. Il fut donc poursuivi et repris sans difficulté. S’il avait suivi mon exemple, il eût trouvé assez de bergers prêts à le cacher et à le nourrir, comme moi-même, de galettes de farine d’orge et de viande de mouton mort de maladie, en attendant des jours meilleurs.

— Il souffrit donc pour sa participation à l’insurrection ? » demanda Fairford.

« Vous pouvez en faire serment, » répondit Summertrees. « Il avait le sang trop rouge pour que l’on ne le versât pas, alors que l’on avait besoin de badigeon de cette couleur. Oui, Monsieur, il souffrit, comme vous dites, c’est-à-dire qu’il fut assassiné de sang-froid, avec nombre d’autres braves gens… Enfin, notre tour viendra peut-être encore. Ce qui est différé n’est pas perdu. On nous croit tous morts et enterrés, mais… »

Il remplit son verre, proféra quelques menaces indistinctes, le vida, et reprît ses manières habituelles, que la fin de son récit avait un peu troublées.

« Qu’est devenu l’enfant de M. Redgauntlet ? » demanda Fairford.

« De monsieur Redgauntlet ! Il était bien sir Henri Redgauntlet, et son fils, pourvu que l’enfant vive encore, sera sir Arthur. Je l’appelais Henri à cause de la familiarité qui existait entre nous, et Redgauntlet, parce qu’il était le chef de la famille de ce nom. Mais son vrai titre était sir Henri Redgauntlet.

— Son fils est donc mort ? » demanda encore Alain Fairford. « C’est pitié de voir s’éteindre une race si vaillante.

— Il a laissé un frère, » répliqua Summertrees, Édouard Hugues Redgauntlet ; c’est lui qui représente actuellement la famille. Et c’est fort heureux ; car, quoiqu’il ait eu bien des malheurs, il maintiendra l’honneur de sa race mieux qu’un garçon élevé parmi ces affreux whigs, les parents de la femme de sir Henri, lesquels ne sont d’ailleurs pas en bons termes avec la famille Redgauntlet ; ce sont de vilains whigs à tous égards. Cette dame s’est enfuie de la maison paternelle pour épouser sir Henri. Pauvre créature ! on ne lui permit même pas de le voir quand il était en prison… et on poussa la bassesse jusqu’à le laisser sans argent. Or, comme tout son bien avait été saisi et mis au pillage, il aurait manqué des choses les plus nécessaires sans le dévouement d’un musicien aveugle, un habile joueur de violon. Je l’ai vu moi-même avec sir Henri, avant que l’affaire n’éclatât, et encore pendant qu’elle durait. J’ai ouï dire qu’il jouait dans les rues de Carlisle, et qu’il portait tout l’argent qu’il gagnait à son maître prisonnier dans le château.

— Je n’en crois pas un mot, » dit Mme Crosbie, rouge d’indignation. « Un Redgauntlet fût mort vingt fois avant de toucher au salaire d’un ménétrier.

— Fi donc ! fi donc ! Ce que vous dites vient d’un sot orgueil, » reprit le laird de Summertrees. « On a vu des chiens bien fiers manger des boudins boueux, cousine Crosbie. Vous ne vous doutez pas de ce qu’ont dû faire, à cette époque, certains de vos amis pour une assiettée de bouillie ou une portion de galette d’avoine. Morbleu ! j’ai porté pendant plusieurs semaines la roue d’un gagne-petit, autant par nécessité que pour me déguiser, et alors c’était bizz, bizz, ouizz, ouizz, zizz, à la porte de toutes les vieilles femmes ! Si jamais vous avez besoin, Madame Crosbie, de faire repasser vos ciseaux, je suis homme à vous rendre ce service, pourvu que ma roue soit en bon état.

— Il vous faudra demander d’abord ma permission, » dit le prévôt ; « car il m’est revenu que vous aviez parfois d’étranges fantaisies, et qu’au lieu d’un penny vous preniez un baiser lorsque la pratique était à votre goût.

— Allons, allons, prévôt, » dit la dame en se levant, « du moment que vous laissez libre carrière à votre langue, il est temps que je me retire. Vous passerez dans ma chambre, Messieurs, quand vous aurez envie d’une tasse de thé. »

Alain Fairford n’eut aucun regret du départ de la dame. Elle lui paraissait trop sensible à l’honneur des Redgauntlet, quoiqu’elle ne fût qu’une cousine au quatrième degré, pour ne pas s’alarmer des questions qu’il se proposait de faire au sujet de l’endroit où il pourrait trouver le chef de cette famille. Des soupçons aussi étranges que confus s’élevaient en son esprit, par suite d’un vague souvenir de l’histoire de Willie le Vagabond, et il ne pouvait repousser l’idée que Darsie Latimer était peut-être le fils de l’infortuné sir Henri.

Mais, avant de s’abandonner à ces conjectures, il s’agissait de découvrir ce qu’il était devenu. S’il était entre les mains de son oncle, n’y avait-il pas quelque rivalité de fortune ou de rang, capable de pousser un homme aussi dur que ce Redgauntlet à employer des moyens déloyaux vis-à-vis d’un jeune homme qu’il trouverait rebelle à ses projets ? Il médita là-dessus en silence durant plusieurs révolutions que les verres firent autour du bol de punch, leur soleil, en attendant que le prévôt, conformément à ce qu’il avait lui-même proposé, mentionnât le motif pour lequel il l’avait présenté à M. Maxwell de Summertrees.

Le prévôt paraissait avoir oublié sa promesse, ou du moins il n’était guère pressé de la remplir. Il discutait avec beaucoup d’animation la loi sur le timbre, dont étaient alors menacées les colonies d’Amérique, et quelques autres questions politiques du jour ; mais il ne disait mot de Redgauntlet. Alain comprit bientôt que, pour arriver à son but, il lui faudrait prendre l’initiative, et il résolut, pour cela, de saisir la première occasion.

En conséquence, il profita d’une pause dans la discussion de la politique coloniale pour dire :

« Je dois vous rappeler, prévôt Crosbie, la promesse que vous avez bien voulu me faire, de me procurer quelques renseignements sur le sujet qui me donne tant d’inquiétude.

— C’est, ma foi ! vrai, » répliqua le prévôt, après un moment d’hésitation. « Monsieur Maxwell, nous désirons vous consulter sur une affaire importante. Vous devez savoir… oui, je, crois bien que vous devez avoir ouï dire que les pêcheurs de Brokenburn et autres hameaux plus en amont sur le Solway, ont fait une descente contre la pêcherie du quaker Geddes, et détruit toute la station.

— J’en ai entendu parler, sans doute, prévôt, et j’ai été charmé d’apprendre que ces coquins avaient encore assez de cœur pour ce faire justice à eux-mêmes, et mettre fin à une manière de pêcher qui ferait des riverains d’amont une sorte de poules couveuses chargées de faire éclore le poisson, que ceux d’aval auraient seuls le plaisir de prendre et de manger.

— Ah ! Monsieur, » dit Alain, « ce n’est pas de cela qu’il s’agit à présent. Mais un jeune homme de mes amis se trouvait avec M. Geddes, au temps où ces violences furent commises, et depuis, on n’en a plus de nouvelles. Or, le prévôt, notre ami, pense que vous seriez en état de me donner un conseil… »

À ce moment il fut interrompu par le prévôt et par Summertrees, parlant tous deux à la fois, le premier pour chercher à se défendre de tout intérêt dans la question, le dernier pour éviter de donner une réponse.

« Je pense, moi ! » s’écria le prévôt ; « je n’y ai pas pensé deux fois, Monsieur Fairford. Ce n’est pour moi ni chair, ni poisson, ni hareng salé.

— Moi, en état de donner un conseil ! » s’écria en même temps M. Maxwell de Summertrees. « Que diable puis-je vous conseiller, sinon d’envoyer par la ville le crieur public avec sa sonnette, pour annoncer la perte de votre brebis, comme on fait pour les petits chiens et les poneys égarés ?

— Avec votre permission, » dit Alain d’un ton calme, mais résolu, « je vous demanderai une réponse plus sérieuse.

— Mais, Monsieur l’avocat, » répliqua Summertrees, « il me semblait que c’était votre affaire de donner des conseils aux gens, et non d’en demander à de pauvres gentilshommes campagnards ignorants.

— Si nous ne leur demandons pas précisément des conseils, notre devoir exige parfois que nous leur adressions des questions, Monsieur Maxwell.

— Oui, Monsieur, quand vous êtes revêtu de votre robe et coiffé de votre perruque ; alors force nous est de vous accorder le privilège de toute la gent porte-jupes, et d’écouter les questions qu’il vous plaît de nous faire. Mais quand vous n’avez pas votre costume officiel, le cas n’est plus le même. Comment êtes-vous arrivé, Monsieur, à supposer que je sois pour quelque chose dans cette émeute, ou que je sache mieux que vous ce qui s’y est passé ? Votre question vient d’une supposition peu civile.

— Je vais m’expliquer, » dit Alain, décidé à ne pas fournir à M. Maxwell l’occasion de couper court à la conversation. « Vous êtes un ami intime de M. Redgauntlet, lequel est accusé d’avoir pris part à cette affaire, et de retenir par force la personne de mon ami, Darsie Latimer, jeune homme riche et de quelque importance dans le monde. Je suis ici pour savoir ce qu’il est devenu. Tel est franchement l’état de la question ; et toutes les parties intéressées, mais plus particulièrement votre ami, auront sujet de se louer de la modération avec laquelle je me propose de mener cette affaire, si je rencontre une franchise correspondante à la mienne.

— Vous m’avez mal compris, » dit Maxwell d’un ton plus calme. « Je vous ai dit que j’avais été l’ami de feu sir Henri Redgauntlet, qui fut exécuté à Hairibie, près de Carlisle, en 1745. Mais je ne connais personne qui porte actuellement le nom de Redgauntlet.

— Vous connaissez M. Herries de Birrenswork, » dit Alain en souriant, « et c’est à lui qu’appartient le nom de Redgauntlet. »

Maxwell lança au prévôt un regard de reproche ; mais il dérida son front, aussitôt, et prit un ton de confiance et de franchise.

« Il ne faut pas vous fâcher, Monsieur Fairford, de ce que les pauvres persécutés qui refusent le serment soient un peu sur le qui-vive, lorsque d’habiles jeunes avocats, comme vous, prennent des informations sur nous. Moi-même, quoique je sois tout à fait hors de cause, et que je puisse redresser mon chapeau sur la place de la Bourse, le jour comme la nuit, j’ai été si accoutumé à marcher, le pan de mon manteau relevé sur ma figure, que, ma foi ! lorsqu’un Habit Rouge vient à m’aborder tout-à-coup, je me prends à regretter sur l’instant ma roue de gagne-petit. Pour ce qui est de Redgauntlet, le pauvre diable, son état est pire encore ; il est, vous pouvez l’avoir ouï dire, toujours sous le coup de la loi ; la marque de la bête est toujours sur son front, pauvre ami ! et cela nous rend circonspects, très circonspects ; mais je suis certain qu’avec vous, nous n’avons pas besoin de précautions ; car aucun homme de votre éducation et de vos manières ne voudrait dresser d’embûches à un gentilhomme dans l’infortune.

— Au contraire, Monsieur, » dit Fairford ; « je désire procurer aux amis de M. Redgauntlet une occasion de le tirer d’embarras, et il suffira pour cela qu’il remette immédiatement en liberté mon ami Darsie Latimer. Je m’engagerai, s’il n’a souffert d’autre mal qu’une courte captivité, à ne pas faire d’enquête, à ne pas donner suite à cette affaire ; mais si l’on veut atteindre ce but, très désirable pour un homme qui vient de commettre une grave infraction aux lois, sous le coup desquelles il se trouvait déjà, il faut une prompte réparation de l’injustice. »

Maxwell semblait perdu dans ses réflexions ; il échangea un coup d’œil ou deux, qui n’étaient pas des plus conciliants, avec son hôte le prévôt.

Fairford se leva et fit quelques tours dans la chambre, pour leur donner une occasion de causer ensemble, espérant que l’impression qu’il avait visiblement produite sur Summertrees mûrirait et aboutirait au profit de son dessein.

Ils se mirent, en effet, à causer à demi-voix, le laird faisant de vifs reproches au prévôt, et celui-ci s’excusant d’un air embarrassé. Quelques mots de la conversation arrivaient de temps en temps aux oreilles de Fairford, dont la présence semblait oubliée, tandis qu’il avait l’air d’examiner attentivement, au fond de la pièce, les personnages d’un beau paravent de l’Inde, cadeau fait au prévôt par son frère, capitaine de navire au service de la Compagnie. Ce qu’il entendit lui apprit que le but de son voyage et l’opiniâtreté avec laquelle il le poursuivait, étaient le sujet d’une assez vive altercation.

Maxwell lâcha enfin ces mots : « Il faut le bien effrayer, et le renvoyer ensuite, la queue échaudée, comme un chien venu en maraude sur le domaine d’autrui. »

Le prévôt répondit par un refus énergique. « Non, non, il n’y faut pas songer… Cela ne servirait qu’à aggraver les choses. Ma situation… les services que je peux rendre… Vous ne pouvez vous imaginer son opiniâtreté… c’est le digne fils de son père. »

Ils causèrent ensuite plus bas, et le prévôt, relevant son front abattu, dit d’un ton de gaieté :

« Allons, Monsieur Fairford, asseyez-vous et reprenez votre verre. Nous nous sommes consultés, et vous verrez que ce ne sera pas notre faute si vous n’êtes pas content, et si Darsie Latimer n’a pas bientôt toute liberté de reprendre son violon. Mais Summertrees pense qu’il vous faudra courir quelque risque de votre personne, ce dont vous n’avez peut-être pas une bien grande envie.

— Messieurs, » répondit Fairford, « je ne reculerai certainement devant aucun risque capable de me faire atteindre mon but. Mais j’en appelle à votre conscience, à vous, Monsieur Maxwell, homme d’honneur et gentilhomme, et à vous, prévôt, magistrat et sujet loyal ; et je pense que vous ne voudrez pas me tromper.

— Oh ! pour ce qui me regarde, » dit Summertrees, « voici tout d’abord la vérité. Je vous avoue franchement que je puis vous donner les moyens de voir Redgauntlet, le pauvre homme ; je le ferai, si vous le désirez, et je le prierai aussi de vous traiter comme il convient en cette affaire. Mais le pauvre Redgauntlet est bien changé ; à dire la vérité, son caractère n’a jamais été des plus aimables… N’importe, je vous garantirai contre tout danger réel.

— Je m’en garantirai moi-même, » répliqua Fairford, « en emmenant avec moi une force suffisante.

— En vérité, vous ne ferez rien de pareil, » dit Summertrees ; « car, premièrement, pensez-vous que nous voulions livrer le pauvre diable aux mains des Philistins, alors que, tout au contraire, l’unique raison pour laquelle je vous remettrai le fil d’Ariane, c’est le désir d’arranger l’affaire à l’amiable ? En second lieu, il est si bien renseigné, que si vous arriviez dans son voisinage avec des soldats, des constables, ou autres chasseurs de cette espèce, je vous réponds que vous ne parviendriez pas à lui mettre du sel sur la queue. »

Fairford réfléchit un moment. Il se dit que voir cet homme et s’assurer de la situation de son ami, étaient des avantages qu’il pouvait bien acheter au prix de n’importe quel risque pour lui-même. Il vit clairement aussi que, s’il suivait la marche la plus sûre pour sa personne, c’est-à-dire s’il se faisait aider par la justice, il se priverait des renseignements nécessaires pour le guider, ou bien Redgauntlet serait informé du danger qui le menaçait, et quitterait probablement le pays, emmenant avec lui son prisonnier.

« Je m’abandonne à votre honneur, Monsieur Maxwell, » dit-il enfin, « et j’irai seul rendre visite à votre ami. Je ne doute pas que je ne le trouve disposé à entendre raison, et qu’il ne me rende un compte satisfaisant de M. Latimer.

— Je n’en doute pas non plus, » repartit Maxwell de Summertrees ; « je pense pourtant que ce ne sera qu’à la longue, et après que vous aurez éprouvé quelques retards et quelques embarras. Ma garantie ne va pas plus loin.

— Je la prends comme elle est donnée, » dit Alain Fairford. « Mais permettez-moi de vous demander, puisque vous attachez tant de prix à la sûreté de votre ami, et que certainement vous ne voudriez pas compromettre la mienne, s’il ne vaudrait pas mieux que l’un de vous deux vînt avec moi chez cet homme, s’il ne se trouve pas à une distance déraisonnable, pour essayer de lui faire entendre raison ?

— Moi ! je ne ferai pas un pas, » s’écria le prévôt ; « et cela, Monsieur Alain, vous pouvez en être sûr. M. Redgauntlet est cousin de ma femme au quatrième degré, c’est incontestable ; mais quand bien même il serait le plus éloigné de ses parents et des miens, il ne conviendrait pas à un fonctionnaire d’avoir des communications avec des rebelles.

— Ni de boire avec des gens qui ont refusé le serment, » ajouta Maxwell en remplissant son verre. « Je m’attendrais aussi bien à rencontrer Claverhouse dans un prêche en plein champ. Quant à moi, monsieur Fairford, je ne puis vous accompagner, précisément pour la raison opposée. Le prévôt de cette très florissante et loyale cité regarde comme infra dig. d’avoir des relations avec Redgauntlet ; de moi l’on dirai : noscitur a socio. On enverrait un courrier à Londres, avec la nouvelle que des jacobites, comme Redgauntlet et moi, se sont rencontrés sur le versant d’une montagne. La Renommée sonnerait une charge depuis Carlisle jusqu’au Land’s End, et qui sait si le vent même de cette rumeur ne me soufflerait pas mon domaine entre mes doigts, et ne me ferait pas dégringoler encore une fois du haut de la colline d’Errickstane ? Non, non… Attendez un instant… je vais dans le cabinet du prévôt écrire une lettre à Redgauntlet, et je vous dirai ensuite comment vous pourrez la lui remettre.

— Vous trouverez la plume et encre, » dit le prévôt en indiquant la porte d’une pièce, où il avait son bureau de noyer et son cabinet de laque.

« Une plume capable d’écrire, j’espère ? » dit Summertrees.

« Elle est capable d’écrire et de mettre l’orthographe, lorsqu’elle est en bonne main, » répliqua le prévôt, tandis que le vieux laird s’éloignait et fermait la porte derrière lui.

CHAPITRE XII.

CONTINUATION DE l’HISTOIRE DALAIN FAIRFORD.

Maxwell de Summertrees n’eut pas plutôt disparu de la salle à manger, que le prévôt promena ses regards avec circonspection au-dessus de lui, à ses pieds, et tout autour de la pièce ; puis il fit faire un bond à sa chaise pour se rapprocher de celui de ses convives qui était resté là, et se mit à lui parler si bas, que le son de sa voix n’aurait pas effrayé la plus petite souris, si elle se fût permis de venir trotter sur le parquet.

« Monsieur Fairford, » dit-il, « vous êtes un bon garçon, et, qui plus est, vous êtes le fils de mon vieil ami. Depuis des années, votre père est le procureur attitré de ce bourg, et il a le droit d’élever la voix dans le Conseil. De sorte qu’il y a eu des espèces d’obligations entre lui et moi, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; le fait est qu’il y en a eu. Je suis un homme simple, Monsieur Fairford, mais j’espère que vous me comprenez.

— Je crois que vous me voulez du bien, prévôt ; et je suis sûr que vous n’aurez jamais meilleure occasion de me témoigner votre bienveillance.

— Voilà… C’est justement où je voulais en venir, Monsieur Alain. Je suis, d’ailleurs, comme il convient à ma situation, un ferme ami de l’Église et du roi : je veux dire de l’Église et de l’État, tels qu’ils sont à présent constitués. C’est pourquoi, comme je disais, vous avez droit à mes meilleurs conseils.

— J’espère également votre appui et votre coopération.

— Certainement, certainement, » dit le prudent magistrat. « Eh bien ! vous voyez, on peut aimer l’Église, sans être toujours à cheval sur ses dogmes ; on peut aimer le roi, sans faire éternellement boire sa santé aux malheureux qui préfèrent peut-être un autre prince. J’ai des parents et des amis parmi ces derniers, Monsieur Fairford, de même que votre père peut avoir parmi eux des clients… Ils sont de chair et de sang comme nous autres, ces pauvres jacobites, et enfants d’Adam et d’Ève, aussi ; c’est pourquoi… J’espère que vous me comprenez ; je suis un homme qui parle à cœur ouvert.

— Je crains de ne pas vous comprendre tout à fait ; mais si vous avez quelque chose de particulier à me dire, mon cher prévôt, vous ferez bien de vous hâter, car le laird de Summertrees aura fini sa lettre dans un instant.

— Du tout, l’homme. Maxwell a une bonne tête ; mais sa plume ne court pas sur le papier comme son lévrier à travers la lande de Tinwald. N’avez-vous pas remarqué que je lui ai lancé un lardon à ce sujet ? Je puis dire tout ce que je veux à Tête-en-Péril ; c’est un proche parent de ma femme.

— Mais votre conseil, prévôt, » reprit Alain, qui s’apercevait que, comme un cheval ombrageux, le digne magistrat s’écartait de son but, alors qu’il paraissait sur le point d’y arriver.

« Bon ! vous l’aurez en toute simplicité, car je suis un homme franc. Voyez-vous, nous supposerons qu’un ami… vous, par exemple, vous soyez tombé dans le trou le plus profond de la rivière de Nith, et que vous vous démeniez pour sauver votre vie. Eh bien ! dans un cas pareil, j’aurais peu de chance de vous être utile, vu que je suis corpulent, que j’ai les bras courts, et que je ne sais pas nager. À quoi donc servirait-il que je me jetasse dans l’eau après vous ?

— Je pense vous comprendre, » dit Alain Fairford. « Vous croyez que la vie de Darsie Latimer est en danger ?

— Moi !… je ne crois rien de pareil, Monsieur Alain ; mais, supposé que sa vie soit en danger, et j’espère qu’il n’en est rien, il n’a pas dans les veines une goutte du sang qui coule dans les vôtres, Monsieur Alain.

— Mais voilà votre ami Summertrees qui m’offre une lettre pour ce Redgauntlet, votre parent… Que dites-vous à cela ?

— Moi ? » s’écria le prévôt ; « moi ? Monsieur Alain ; je ne dis ni blanc ni noir. Mais vous ne savez pas ce que c’est que de regarder en face un Redgauntlet, et vous feriez bien d’essayer avec ma femme, qui n’est que sa cousine au quatrième degré, avant de vous risquer avec le Laird lui-même… Allez dire à Mme Crosbie quelque chose au sujet de la Révolution, et vous verrez quel coup d’œil elle est capable de vous lancer.

— Je vous laisserai essuyer tous les feux de cette batterie-là, prévôt, » répliqua Fairford. « Mais expliquez-vous en homme : croyez-vous que Summertrees joue franc jeu avec moi ?

— Franc jeu ?… Le voilà qui vient. Franc jeu ? je suis un homme tout rond, Monsieur Fairford… Mais vous avez dit franc jeu ?

— Je l’ai dit et je le répète. Et il est important pour moi de savoir, et pour vous de me dire ce qu’il en est ; car si vous ne me répondez pas, vous pourrez être complice d’un meurtre prémédité, et cela dans des circonstances qui pourraient le faire considérer comme résultant d’un abus de confiance.

— Un meurtre ?… qui a parlé de meurtre ? » dit le prévôt. « Il n’y a rien de pareil à craindre, Monsieur Alain… seulement, si j’étais vous, pour dire franchement ce que je pense… » Ici il approcha la bouche de l’oreille du jeune avocat, et, après un nouvel effort douloureux, accoucha heureusement des paroles suivantes prononcées très brusquement : « Jetez un coup d’œil sur la lettre du Maxwell, avant de la remettre. »

Fairford tressaillit, regarda le prévôt fixement en face, et ne répliqua pas un mot. Cependant M. Crosbie, avec la satisfaction de quelqu’un qui est enfin parvenu à s’acquitter d’un devoir important, au prix d’un sacrifice considérable, hochait la tête et clignait de l’œil comme pour renforcer ce qu’il avait dit. Puis, avalant un grand verre de punch, il ajouta, avec le soupir de quelqu’un qui se sent débarrassé d’un pesant fardeau : « Je suis un homme franc, Monsieur Fairford.

— Un homme franc ! » dit Maxwell, qui rentrait en ce moment, tenant sa lettre à la main. « Prévôt, je ne vous ai jamais entendu faire usage de cette expression que lorsque vous aviez quelque tour à jouer. »

Le prévôt parut assez embarrassé, et le laird de Summertrees jeta un regard soupçonneux sur Alain Fairford, qui le soutint avec une intrépidité digne de sa profession. Il y eut un moment de silence.

« J’essayais, » dit ensuite le prévôt, « de dissuader notre jeune ami de sa folle entreprise.

— Et moi, » répliqua Fairford, « je suis résolu d’aller jusqu’au bout. J’ai mis ma confiance en vous, Monsieur Maxwell, et, comme je l’ai déjà dit, je crois pouvoir compter sur la parole d’un gentilhomme.

— Je vous garantis de toute conséquence grave. Mais vous devez vous attendre à quelques désagréments.

— J’y suis résigné, et prêt à en courir le risque.

— Eh bien ! donc, » reprit Summertrees, « il faut que vous alliez…

— Je vous laisse ensemble, Messieurs, » dit le prévôt en se levant. « Quand vous aurez fini de causer, vous me trouverez dans la chambre de ma femme, où le thé sera préparé.

— Et jamais ce breuvage de chatte n’a été bu par vieille femme plus accomplie, » dit Maxwell, tandis que la porte se fermait. « Crosbie est toujours de l’avis de celui, quel qu’il soit, qui parle le dernier. Malgré cela, parce qu’il sait flatter, qu’il a la langue dorée, qu’il est bien apparenté, et surtout parce que personne n’a jamais su découvrir s’il était whig ou tory, voilà trois fois qu’on l’a fait prévôt !… Mais venons à notre affaire. Cette lettre, Monsieur Fairford, » et il lui en remit une cachetée, « est adressée, comme vous voyez, à M. H. de B. Elle vous accrédite auprès de ce gentilhomme, qui est aussi connu sous le nom de Redgauntlet ; mais on le lui donne moins souvent, parce qu’il est désigné d’une manière assez désagréable dans un certain acte du parlement. Je ne doute guère qu’il ne vous rassure au sujet de votre ami, et qu’il ne le mette en liberté… supposé toutefois qu’il soit actuellement détenu… Mais l’important, c’est de découvrir où se trouve Redgauntlet ; et avant que je vous fasse connaître ce détail essentiel, vous me donnerez votre parole d’honneur de n’informer personne, ni verbalement, ni par écrit, de l’expédition que vous vous proposez de faire.

— Comment pouvez-vous supposer, Monsieur, » dit Alain, « que je n’aurai pas la précaution d’informer quelqu’un de la route que je vais prendre, afin qu’en cas d’accident, l’on puisse savoir où je suis allé, et dans quel but ?

— Et pouvez-vous supposer, » répliqua Maxwell sur le même ton, « que je veuille confier la sûreté de mon ami, non seulement à vous, mais encore à je ne sais quelle personne il vous plaira de mettre dans votre confidence, et qui pourrait se servir de ces renseignements pour le perdre ?… Non, non ; je vous garantis de tout péril sérieux ; il faut me promettre, à votre tour, de garder le secret sur cette affaire. Donnant, donnant, voyez-vous. »

Alain Fairford ne put s’empêcher de trouver que cette obligation de secret donnait à toute l’affaire une couleur nouvelle et suspecte ; mais considérant que la liberté de son ami pouvait dépendre de l’acceptation par lui de cette condition, il promit ce qu’on voulait, avec l’intention de tenir sa promesse.

« Et maintenant, Monsieur, » dit-il, « où faut-il que j’aille avec cette lettre ? M. Herries est-il à Brokenburn ?

— Il n’y est pas, et je ne crois pas qu’il y retourne avant que l’affaire des filets ne soit assoupie. Je ne lui conseillerais même pas d’y retourner… Les quakers, avec toute leur placidité, savent garder rancune tout comme les autres gens. Et quoique je n’aie pas la prudence du prévôt, qui refuse de savoir où se cachent ses amis en temps d’adversité, de peur qu’on ne lui demande peut-être de contribuer à les soulager, je ne crois ni nécessaire ni prudent d’être au courant des pérégrinations de Redgauntlet, le pauvre homme ; car je désire, si l’on me questionne, pouvoir dire que je ne sais où il est. Il vous faudra donc aller trouver à Annan le vieux Tom Trumbull, celui qu’on a surnommé Turnpenny. Il saura certainement où est Redgauntlet, ou du moins il vous indiquera quelqu’un qui pourra vous renseigner. Sachez, toutefois, que ce vieux Turnpenny ne répondra pas à vos questions, si vous ne lui donnez le mot de passe, c’est-à-dire si vous ne lui demandez, pour le moment, quel est l’âge de la lune. Il répliquera qu’elle ne donne pas assez de clarté pour débarquer un chargement, et vous devrez vous écrier : « Peste soit des almanachs d’Aberdeen ! » Alors seulement il causera librement avec vous… À présent je vous conseille de ne pas perdre de temps, parce que le mot de passe change assez souvent… et puis, prenez garde à vous parmi ces gars du clair de lune : la loi et les hommes de loi ne sont guère haut placés dans leur estime.

— Je pars à l’instant, » répliqua le jeune avocat, « je ne veux que prendre le temps de dire adieu au prévôt et à Mme Crosbie ; puis je monterai à cheval, aussitôt que le valet d’écurie de l’auberge de Saint-Georges aura sellé ma bête. Quant aux contrebandiers, je ne suis ni jaugeur ni inspecteur des douanes, et, de même que l’homme qui rencontra le diable, s’ils ne me disent rien, je ne leur dirai rien non plus.

— Vous êtes un jeune homme plein de cœur, » répliqua Summertrees avec une bienveillance visiblement croissante, en remarquant cette énergie et ce mépris du danger, qu’il ne s’attendait peut-être pas à rencontrer chez une personne de l’extérieur et de la profession de Fairford ; « oui, un jeune homme plein de cœur, et c’est presque une pitié que… »

Il s’interrompit brusquement.

« Qu’est-ce qui est presque une pitié ? » demanda Fairford. « Que je ne puisse aller moi-même avec vous, ou du moins vous donner pour guide un homme de confiance. »

Ils se rendirent en la chambre à coucher de dame Crosbie ; car c’est en cette retraite que les maîtresses de maison distribuaient le thé à cette époque, le bol de punch s’étant emparé du salon.

« Vous avez été sages ce soir, Messieurs, » leur dit Mme Crosbie. « Je crains, Summertrees, que le prévôt ne vous ait régalé d’un médiocre breuvage ; vous n’avez pas coutume de fausser sitôt compagnie au punch. Cette observation n’est pas pour vous, Monsieur Fairford : vous êtes trop jeune encore pour la pinte et le verre ; et j’ai confiance que vous ne raconterez pas au beau monde d’Édimbourg que le prévôt vous a, comme dit la chanson, enlevé votre écuelle.

— Je suis très reconnaissant de la bienveillance du prévôt ainsi que de vos bontés, Madame, » dit Alain ; « mais le fait est que j’ai une longue trotte à faire encore ce soir, et plus tôt je serai en selle, mieux cela vaudra.

— Encore ce soir ? » répéta le prévôt avec une certaine inquiétude. « Ne feriez-vous pas mieux d’attendre à demain pour partir avec le jour ?

— M. Fairford voyagera tout aussi agréablement à la fraîcheur du soir ? » répliqua Summertrees, en coupant la parole au jeune avocat.

Le prévôt se tut ; sa femme s’abstint de toute question, et ne parut aucunement surprise du brusque départ de leur hôte.

Après avoir bu sa tasse de thé, Fairford prit congé de ses hôtes avec le cérémonial d’usage. Le laird de Summertrees semblait vouloir empêcher toute communication ultérieure entre Alain et le prévôt ; il resta sur le perron pendant que le jeune homme faisait ses adieux, et il entendit le prévôt lui demander s’il reviendrait bientôt. Alain répondit que la durée de son absence était incertaine. Summertrees remarqua aussi qu’en lui serrant la main avec plus de chaleur qu’à l’ordinaire, M. Crosbie dit d’une voix tremblante à son jeune ami : « Que Dieu vous bénisse et vous fasse réussir ! »

Maxwell accompagna Fairford jusqu’à l’auberge, mais résista à toutes les tentatives du jeune avocat pour avoir plus de détails sur les affaires de Redgauntlet. Il le renvoya à Tom Trumbull, alias Turnpenny, pour tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin.

Enfin on amena la monture d’Alain : c’était un animal à longue encolure et aux os saillants, portant une double valise qui contenait la garde-robe de voyage du cavalier. Dominant fièrement son petit bagage, et nullement honteux d’une manière de voyager qu’un avocat de nos jours considérerait comme la dernière des humiliations, Alain Fairford prit congé du vieux jacobite Tête-en-Péril, et se mit en route pour le loyal bourg d’Annan.

Ses réflexions, chemin faisant, ne furent pas des plus agréables. Il ne pouvait se dissimuler qu’il s’aventurait assez témérairement au milieu de proscrits et de gens d’un caractère désespéré ; car un homme dans la situation de Redgauntlet ne pouvait s’associer qu’avec des individus de cette espèce. Mais il avait encore d’autres sujets d’appréhension. Quelques signes d’intelligence échangés entre dame Crosbie et le laird de Summertrees n’avaient point échappé à l’attention d’Alain ; et il avait compris que les bonnes dispositions du prévôt à son égard, dispositions qu’il croyait sincères, n’étaient pas assez fortes pour résister à l’influence de cette ligue entre sa femme et son ami. Comme l’amen de Macbeth, l’adieu du prévôt lui était resté dans la gorge (T), ce qui semblait indiquer l’existence de plus de périls qu’il n’osait lui en signaler.

Réunissant toutes ces observations, Alain se rappela, non sans anxiété, les vers si connus de Shakespeare :

 

…… A drop,

That in the ocean seeks another drop, etc.

 

C’est-à-dire :

 

…… Une goutte

Qui dedans l’Océan recherche une autre goutte, etc.

 

Mais la persévérance était un des principaux traits du caractère de Fairford. Il était et avait toujours été totalement différent de ces chevaux fougueux qui sont harassés avant midi, à cause des efforts qu’ils ont faits dès le commencement de la journée. Au contraire, souventefois ses premiers efforts avaient paru insuffisants pour atteindre le but, et ce n’était qu’en voyant s’accroître les difficultés de la tâche, que son esprit semblait acquérir l’énergie nécessaire pour les combattre et les surmonter. Si donc il s’avance avec inquiétude dans son incertaine et périlleuse entreprise, il ne songe même pas un instant qu’il pourra s’arrêter au milieu de ses recherches, et le lecteur peut être certain qu’il n’abandonnera pas Darsie Latimer à sa destinée.

Une couple d’heures l’amenèrent en la petite ville d’Annan, située sur la rive du Solway. Il était entre huit et neuf heures, et quoique le soleil fût couché, le jour durait encore. Lorsqu’il eut mis pied à terre, et qu’il eut vu son cheval bien soigné dans la principale auberge du bourg, on ne fit pas difficulté de lui indiquer la demeure de l’ami de M. Maxwell, du vieux Tom Trumbull ; car tout le monde paraissait le connaître parfaitement. Alain pensait obtenir du garçon qui lui servait de guide, quelques renseignements sur la position et la profession de ce personnage ; mais il n’en put tirer que des expressions générales, telles que : très digne homme, très honorable, bien posé dans le monde, et autres semblables. Et lorsque Fairford pressa son guide de questions plus précises, celui-ci y mit fin en frappant à la porte de M. Trumbull, dont l’habitation, qui avait assez bonne mine, se trouvait à une petite distance de la ville, et plus près de la mer. Elle faisait partie d’une rangée de maisons descendant jusqu’au bord de l’eau et ayant, par derrière, des jardins et autres dépendances.

On entendait chanter à l’intérieur un psaume écossais, et la façon dont le guide dit : « Ils sont à leurs exercices de piété, Monsieur, » fit comprendre à Fairford qu’il pourrait bien n’être admis qu’après la prière.

Pourtant, lorsqu’il eut frappé une seconde fois à la porte avec le manche de sa cravache, les chants cessèrent, et M. Trumbull en personne, ayant à la main son psautier, que son index placé entre deux feuillets tenait entr’ouvert, vint demander ce qu’on lui voulait, pour l’interrompre d’une si étrange manière.

Rien absolument dans son extérieur ne pouvait indiquer le confident d’un proscrit, l’associé de hardis contrebandiers. C’était un homme grand, maigre, osseux, au teint gris de fer, aux cheveux blancs retombant tout droit de chaque côté de sa figure, dont les traits, ou plutôt les cordages, comme dit Quin en parlant de Macklin (U), s’adaptaient si rigoureusement à une expression dévote et même ascétique, qu’ils ne laissaient place à aucun indice d’audace ni de sournoise dissimulation. Bref, Trumbull semblait un parfait échantillon du rigide vieux covenantaire, qui ne disait que ce qu’il croyait juste, n’agissait que conformément aux principes du devoir, et ne commettait de fautes, s’il lui arrivait d’en commettre, que dans la conviction qu’il servait Dieu plutôt que les hommes.

« Est-ce à moi que vous en avez ? » demanda-t-il à Fairford, dont le guide s’était glissé derrière lui, comme pour échapper aux reproches du sévère vieillard. « Nous étions occupés, car nous sommes au soir du samedi. »

L’opinion préconçue d’Alain Fairford fut tellement dérangée par l’apparition et les manières de cet homme, qu’il resta un moment comme égaré. Il eût aussi bien songé à donner un mot de passe en argot à un ministre descendant de la chaire, qu’au respectable père de famille qu’il venait d’interrompre au milieu de ses prières avec et pour les objets de sa sollicitude. Supposant précipitamment que M. Maxwell pouvait lui avoir joué un tour, ou plutôt qu’il y avait erreur dans la personne auprès de qui son guide l’avait conduit, il demanda s’il s’adressait réellement à M. Trumbull.

« À Thomas Trumbull, oui, Monsieur, » répondit le vieillard. « Et quelle peut bien être votre affaire, Monsieur ? »

Ce disant, il jeta sur le livre qu’il tenait entrouvert, un regard accompagné d’un soupir digne d’un saint qui désire ardemment être délivré de son corps mortel.

« Connaissez-vous M. Maxwell de Summertrees ? » demanda Fairford.

« J’ai ouï dire qu’il y avait un gentilhomme de ce nom quelque part dans le pays, mais je n’ai pas d’accointance avec lui, » répliqua M. Trumbull. « C’est, m’a-t-on dit, un papiste ; car la prostituée qui est assise sur les sept collines ne cesse pas de répandre sur ces contrées la coupe de son abomination.

— C’est pourtant lui, mon bon ami, qui m’adresse à vous, » dit Alain, « Y aurait-il une autre personne de votre nom dans ce bourg d’Annan ?

— Aucune autre, depuis que mon digne père a été rappelé : c’était une brillante lumière. Je vous souhaite le bonsoir, Monsieur.

— Un instant encore : il s’agit d’une affaire de vie et de mort.

— Elle ne saurait être plus importante que celle de déposer où il faut le fardeau de nos péchés, » répliqua Thomas Trumbull, en s’apprêtant à fermer la porte au nez de son interlocuteur.

« Connaissez-vous le Laird de Redgauntlet ? » demanda le jeune avocat.

« Le ciel éloigne de moi toute trahison et toute rébellion ! » s’écria Trumbull. « Jeune gentleman, vous êtes importun. Je vis ici au milieu des miens, et je ne fréquente ni les jacobites ni les marchands de messes. »

Il eut l’air de fermer la porte, mais il ne la ferma pas, et ce détail n’échappa point à l’attention d’Alain.

« M. Redgauntlet, » reprit Fairford, « est appelé parfois Herries de Birrenswork ; peut-être le connaissez-vous sous ce nom ?

— Ami, vous êtes incivil, » répliqua M. Trumbull. « Les honnêtes gens ont assez à faire de garder leur nom sans tache. Je ne sais rien de ceux qui ont deux noms. Bonsoir à vous, l’ami. »

Il allait cette fois, sans plus de cérémonie, fermer la porte à la face de son visiteur, quand Alain, ayant remarqué que le nom de Redgauntlet ne lui paraissait pas tout à fait aussi indiffèrent qu’il le prétendait, l’arrêta par ces mots dits à voix basse : « Au moins pourrez-vous me dire quel est l’âge de la lune ? »

Le vieillard tressaillit comme au sortir d’un sommeil léthargique.

Avant de répondre, il examina le questionneur d’un œil vif et perçant, qui semblait dire : « Êtes-vous vraiment en possession de cette clé de ma confiance, ou bien est-ce un pur hasard qui vous fait parler ainsi ? »

À ce regard scrutateur, Fairford répondit par un sourire d’intelligence.

Cependant les traits rigides du vieillard ne se relâchèrent pas, tandis qu’il laissait nonchalamment tomber de ses lèvres la réponse attendue : « Elle ne donne pas assez de clarté pour débarquer une cargaison.

— Peste soit alors de tous les almanachs d’Aberdeen !

— Et peste soit aussi de tous les niais qui perdent leur temps ? » répliqua Thomas Trumbull. « Ne pouviez-vous dire cela tout d’abord, au lieu de rester à perdre le temps et à encourager les curieux, en pleine rue, qui plus est ? Entrez, entrez ! »

Il attira Fairford dans le sombre vestibule, et referma soigneusement la porte d’entrée. Puis, avançant la tête dans une pièce où, à en juger par le murmure de voix qui s’en échappait, se trouvaient réunis tous les membres de sa famille, il dit tout haut :

« Il s’agit d’une œuvre de nécessité et de miséricorde. Malachie, prenez ce livre… Vous chanterez six doubles versets du psaume CXIX, et vous pourrez faire la lecture dans les Lamentations… Et puis, Malachie, » ce qui suit fut dit à demi-voix, « tâchez de leur allonger l’instruction de manière à la faire durer jusqu’à mon retour ; autrement ces étourdis sortiraient de la maison, courraient aux cabarets, perdraient un temps précieux, et s’exposeraient peut-être à manquer la marée du matin. »

Une réponse inarticulée, venant du dedans, exprima l’acquiescement de Malachie aux ordres donnés. M. Trumbull ferma la porte à double tour, en murmurant : « Qui ferme bien retrouve son bien, » et mit la clef dans sa poche. Puis, invitant son hôte à prendre garde aux marches, et à ne pas faire de bruit, il lui fit traverser la maison et passer par la porte de derrière, qui donnait sur un petit jardin. Une charmille, sous laquelle ils s’engagèrent, les mit à l’abri des regards de tout voisin curieux, et ils arrivèrent à une porte pratiquée dans le mur du jardin, laquelle étant ouverte, leur donna accès dans une écurie à trois stalles, dont l’une était occupée par un cheval qui hennît en les entendant.

« Chut ! chut ! » fit le vieillard, qui pour donner plus d’effet à cette invitation au silence, jeta une ou deux poignées d’avoine dans la mangeoire ; et le cheval, s’abstenant aussitôt de tout signe de reconnaissance, ne fit plus entendre que le bruit produit par le broiement de sa provende.

Comme le jour baissait alors rapidement, le vieillard, avec beaucoup plus d’agilité qu’on n’en pouvait attendre de la rigidité de ses membres, ferma les volets en un clin d’œil, prit du phosphore et des mèches, alluma une lanterne d’écurie qu’il posa sur le coffre à l’avoine, et dit ensuite à Fairford :

« Nous sommes ici à l’abri des indiscrets, jeune homme, et comme nous avons déjà perdu beaucoup de temps, vous aurez la bonté de me dire ce qui vous amène. Venez-vous pour affaire de commerce, ou pour l’autre besogne ?

— Je viens, Monsieur Trumbull, pour vous prier de me fournir un moyen de remettre au Laird de Redgauntlet cette lettre de M. Maxwell de Summertrees.

— Hum ! fâcheuse affaire ! Maxwell sera toujours le vieil homme… toujours Tête ou Col-en-Péril, autant que je puis le savoir. Permettez que je voie cette lettre. »

Il l’examina très soigneusement, la tournant et la retournant, et considérant le cachet avec la plus minutieuse attention.

« Je vois que tout est en règle ; il y a le signe particulier qui indique une affaire urgente. Je bénis mon Créateur de n’avoir pas fait de moi un homme considérable ni le compagnon d’un semblable personnage ; et je ne m’occupe de tout cela que pour aider ces messieurs dans leurs affaires… Vous êtes tout à fait étranger dans cette partie du pays, je gage ? »

Fairford répondit affirmativement.

« Oui, ils n’ont jamais choisi plus sagement… Il faut que j’appelle quelqu’un qui vous dira ce que vous aurez à faire… ou plutôt, il vaudra peut-être mieux l’aller trouver. Vous m’êtes bien recommandé, l’ami, et vous êtes sans doute digne de confiance ; autrement vous pourriez voir plus de choses que je n’aimerais à en montrer, ou que je n’ai coutume d’en montrer ordinairement. »

Ce disant, il posa sa lanterne à terre près du poteau d’une des stalles vides, tira un petit verrou à ressort qui assujettissait ce poteau ; puis, le poussant de côté, il découvrit une trappe étroite.

« Suivez-moi, » dit-il, et il plongea dans l’escalier souterrain auquel cette ouverture secrète donnait accès.

Fairford descendit après lui, non sans de multiples appréhensions, mais bien décidé à poursuivre l’aventure.

La descente, qui n’avait pas plus de six pieds de profondeur, aboutissait à un étroit passage, lequel paraissait avoir été construit expressément pour exclure quiconque se trouverait avoir, à la taille, un pouce de circonférence de plus que M. Trumbull. Au bout de ce passage, ils se trouvèrent dans une petite pièce voûtée, d’environ huit pieds carrés. Là, M. Trumbull laissa Fairford seul, et s’en revint sur ses pas, pour fermer, dit-il, la trappe secrète.

Ce départ ne fut pas du goût d’Alain, qui restait dans une obscurité complète. En outre, sa respiration était désagréablement affectée par une forte odeur d’eau-de-vie et d’autres articles dont les émanations ne plaisaient guère à ses poumons. Aussi entendit-il avec satisfaction le bruit des pas de son guide qui revenait. Quand M. Trumbull l’eut rejoint, il ouvrit une porte solide et étroite, pratiquée dans le mur, et introduisit Alain dans un immense magasin tout garni de barils d’eau-de-vie et d’autres marchandises de contrebande.

On apercevait une faible lumière à l’extrémité de cette rangée de caveaux souterrains. Obéissant à un coup de sifflet discrètement lancé, cette lumière se mit à vaciller et à s’avancer vers eux. Une figure indistincte, portant une lanterne sourde, approcha de M. Trumbull, qui lui dit : « Pourquoi n’assistiez-vous pas à la prière, Job, et un samedi soir encore ?

— Swanston chargeait la Jenny, Monsieur ; et je suis resté pour lui passer la marchandise.

— C’est juste… il y avait urgence ; les affaires n’admettent pas de retard. Et Jenny la Sauteuse part-elle à la marée prochaine ?

— Oui, oui, Monsieur ; elle part pour…

— Je ne vous demande pas sa destination, Job, » riposta le vieillard, en l’interrompant. « Je remercie mon Créateur de ce que je ne sais rien de ces entrées ni de ces sorties. Je vends ma marchandise honnêtement, comme tout autre négociant, et je me lave les mains du reste… Mais ce que je voulais savoir, c’est si le gentleman qu’on appelle le Laird des Lacs du Solway se trouve actuellement de l’autre côté de la frontière.

— Hé ! » fit Job, « le Laird est un peu comme moi, savez-vous… marchandise de contrebande. Il y a une loi qui parle de lui... N’importe ; il a franchi les sables, après l’affaire des filets du quaker ; car c’est un cœur loyal, et il est fidèle aux intérêts du pays… Mais, halte-là ! sommes-nous tous en règle ici ? »

Et il dirigea soudain sur Alain Fairford le rayon de lumière qui s’échappait de sa lanterne. À la clarté que ce rayon projeta en passant sur l’individu qui la portait, Alain aperçut un grand escogriffe de plus de six pieds de haut, coiffé d’un bonnet de fourrure, et dont la physionomie était en harmonie avec le reste de sa personne. Il crut remarquer aussi des pistolets à sa ceinture.

« Je réponds de ce gentleman, » dit M. Trumbull ; « il s’agit de l’aboucher avec le Laird.

— Ce sera une manœuvre difficile ! » répliqua le subalterne. « Car le Laird et ses gens ne furent pas plutôt arrivés de l’autre côté, que les requins de terre, m’a-t-on dit, se mirent à leurs trousses, ainsi que quelques-uns des homards à cheval de la garnison de Carlisle. De sorte qu’ils durent se séparer et se disperser. On a envoyé des balais neufs pour les expulser du pays ; car l’affaire des filets a été vive, et l’on dit qu’il y a eu un gars de noyé ; mais comme il n’était pas de la bande du Laird, le mal n’est pas grand.

— Assez, je te prie, assez, Job Rutledge, » dit l’honnête et pacifique M. Trumbull. « Tu ne peux donc pas te mettre dans la tête, l’homme, que je ne veux rien savoir de vos tapages, de vos querelles, de vos expéditions ni de vos balais. Je vis ici au milieu des miens, et je vends ma marchandise à qui vient pour affaires ; et je me lave les mains de toutes les conséquences, comme il convient à un sujet paisible et à un honnête homme. Je n’accepte jamais de payement qu’en argent comptant…

— Oui, oui, » murmura l’homme à la lanterne ; « vous vous entendez aux affaires, Monsieur Trumbull.

— Ah ! j’espère, Job, qu’un jour vous connaîtrez le bonheur d’une conscience sans reproche, qui ne craint ni jaugeur ni percepteur, ni douanes ni excise !… Mais il s’agit de faire passer ce gentleman dans le Cumberland pour affaire pressée, et de l’aboucher avec le Laird des Lacs du Solway. Je suppose que la chose est possible. Et je crois que Nanty Ewart, s’il part avec le brick à la marée du matin, est juste l’homme qu’il faut pour cela.

— Oui, oui, sans doute, » dit Job. « Jamais homme ne connut mieux la frontière que Nanty, collines et vallées, pâturages et terres labourables. Il pourra toujours le conduire vers le Laird, si vous êtes sûr de ce gentleman. Après tout, ça le regarde ; car il serait le plus grand personnage d’Écosse, ou président de ce maudit Conseil du commerce, et appuyé par cinquante hommes, qu’il ferait mieux de ne pas chercher à voir le Laird dans une mauvaise intention. Quant à Nanty, c’est un homme de parole, et diablement plus sûr que ce Cristie Nixon, dont on fait tant de cas. Je les ai vus à l’épreuve tous les deux, et… »

Fairford crut le moment venu de dire quelque chose ; mais son émotion en se voyant ainsi complètement au pouvoir d’un hypocrite mielleux et de son familier, qui avait tout à fait l’air d’un brigand, jointe aux abominables émanations que ces deux individus respiraient avec indifférence, tandis qu’il en était à demi suffoqué, l’empêcha presque d’élever la voix. Il déclara cependant qu’il ne voulait aucun mal au Laird, comme ils l’appelaient, et qu’il était simplement porteur d’une lettre de M. Maxwell de Summertrees, traitant d’une affaire importante.

Hé ! » fit Job, « c’est assez vraisemblable, et si M. Trumbull répond de vous, nous vous embarquerons sur Jenny la Sauteuse à la marée du matin, et Nanty Ewart vous mettra à même de trouver le Laird, je vous le promets.

— Je pense pouvoir maintenant retourner à l’auberge où j’ai laissé mon cheval, » dit Fairford.

« Pardon, » répliqua M. Trumbull, « vous êtes trop au courant de nos affaires pour cela ; mais Job va vous mener quelque part où vous pourrez dormir à votre aise, jusqu’à ce qu’il vous appelle. Je vous apporterai le peu de bagages dont vous aurez besoin ; car il ne faut pas être difficile dans de pareilles missions. Je m’occuperai moi-même de votre cheval : un homme miséricordieux l’est aussi pour sa monture, chose qu’on oublie trop souvent quand on est dans les affaires.

— Vous savez, maître Trumbull, » reprit Job, « que lorsque nous sommes poursuivis, ce n’est pas le moment de diminuer de voile, aussi les gars font usage du fouet et de l’éperon… » Il s’interrompit en observant que le vieillard avait disparu par la porte par laquelle il était venu. « Voilà comme fait toujours ce vieux Turnpenny, » dit-il à Fairford. « Il ne s’occupe du métier que pour le profit ; mais le diable m’emporte si le plaisir de la chose ne vaut pas davantage ! En attendant, suivez-moi, mon beau monsieur ; il faut que je vous arrime en lieu sûr jusqu’au moment d’embarquer. »

CHAPITRE XIII.

CONTINUATION DE l’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Fairford suivit son guide à travers un labyrinthe de barils et de tonneaux, sur lesquels il faillit plus d’une fois se casser le nez. Il arriva ainsi dans une pièce qui, à la faible clarté que projeta la lanterne sur un bureau garni de ses accessoires, lui parut être un cabinet pour les écritures. Ce cabinet semblait sans issue ; mais le contrebandier, ou le complice du contrebandier, grimpant à une échelle, écarta un vieux tableau qui cachait une porte, à environ sept pieds du sol ; et Fairford, toujours suivant Job, s’engagea dans un autre passage sombre et tortueux qui lui rappela, malgré lui, les procès de Pierre Peebles. Au bout de ce dédale, quand Alain fut tout à fait désorienté, comme disent les Français, Job déposa soudain sa lanterne, alluma deux chandelles placées sur une table, et demanda à Fairford s’il ne voulait pas manger quelque chose, lui conseillant en tout cas une gorgée d’eau-de-vie pour chasser l’air de la nuit. Alain refusa l’un et l’autre, mais s’enquit de son bagage.

 

« Le vieux patron s’en occupera lui-même, » répondit Job Rutledge. Puis, se retirant par où il était entré, il disparut sans que Fairford sût comment, car les chandelles ne répandaient encore qu’une clarté douteuse. L’aventureux jeune avocat demeura donc seul dans la pièce où il était arrivé par un si étrange passage.

Aussi s’occupa-t-il tout d’abord d’examiner minutieusement l’endroit où il se trouvait. Ayant à cet effet mouché les chandelles, il fit lentement le tour de la chambre, en considérant son aspect et ses dimensions. Elle ressemblait à une de ces petites salles à manger, comme on en voit habituellement dans les maisons des artisans aisés, des petits boutiquiers ou autres personnes de cette classe. À l’une des extrémités, il y avait une sorte d’alcôve, et l’ameublement était des plus ordinaires. Il trouva une porte qu’il essuya d’ouvrir, mais elle était fermée en dehors. Une autre porte, du même côté, faisant pendant à la première, s’ouvrait sur un cabinet : des rayons, en face de la porte, étaient chargés de bols a punch, de verres, de tasses à thé, etc. ; sur le côté était suspendu un manteau de cavalier, du drap le plus grossier, de la poche duquel sortaient les crosses de deux grands pistolets d’arçon ; par terre il y avait une paire de bottes à l’écuyère, très crottées : le tout composait l’équipement habituel de l’époque, du moins pour les voyages de quelque longueur.

Peu satisfait de ce qu’il avait découvert dans ce cabinet, Alain Fairford en referma la porte, et continua son inspection autour de la chambre, afin de voir par où Job Rutledge avait pu disparaître. Mais le passage secret était trop bien caché, et le jeune avocat n’eut rien de mieux à faire que de méditer sur la singularité de sa situation.

Il savait depuis longtemps que les lois sur l’excise avaient occasionné, entre l’Écosse et l’Angleterre, une contrebande très active, qui continuera de se faire jusqu’à l’entière abolition du misérable système d’inégalité des impôts pour les diverses parties d’un même royaume ; et, soit dit en passant, ce système ressemble fort à la conduite d’un boxeur qui s’attacherait un bras le long du corps, afin de mieux combattre de l’autre.

Mais Fairford ne croyait pas à l’existence d’établissements aussi vastes et aussi régulièrement organisés pour ce commerce illicite ; et il n’aurait jamais supposé que les profits qu’on en retirait fussent proportionnés au capital employé à de pareilles constructions et à d’aussi nombreuses communications souterraines. Il réfléchissait là-dessus, non sans quelque inquiétude pour son voyage, quand levant les yeux tout à coup, il aperçut, à l’autre bout de la chambre, le vieux M. Trumbull portant d’une main un petit paquet et de l’autre sa lanterne sourde, dont, en avançant, il dirigeait la lumière en plein sur Fairford.

Quoique Alain s’attendît à une semblable apparition, il ne put voir sans émotion ce sombre et austère vieillard se présenter soudainement devant lui ; surtout en se rappelant, chose particulièrement choquante pour un jeune homme élevé comme lui dans la piété, que ce vieil hypocrite venait probablement de s’agenouiller devant Dieu, avant de s’engager dans les mystérieuses transactions d’un commerce illégal, et qui pouvait donner lieu à des luttes sanglantes.

Trumbull, habitué à juger promptement de la physionomie des personnes avec lesquelles il avait affaire, ne manqua pas de remarquer l’espèce d’agitation de Fairford.

« Avez-vous du regret ? » lui demanda-t-il. « Voulez-vous retirer l’avoine à la jument et renoncer à l’aventure ?

— Jamais ! » dit Alain d’une voix ferme, stimulé en même temps par son énergie naturelle et par le souvenir de son ami. « Jamais, tant qu’il me restera assez de vie et de forces pour la mener à bout.

— Je vous apporte, » reprit Trumbull, « une chemise propre et des bas. C’est tout ce que vous pouvez commodément emporter en fait de bagages, et je vous ferai prêter un manteau de cheval par un des gars, car il ne fait pas bon voyager sans cela. Quant à votre valise, elle sera aussi en sûreté dans ma pauvre maison, fût-elle remplie de l’or d’Ophir, que si cet or était encore dans les profondeurs de la mine.

— Je n’en doute pas le moins du monde.

— Et maintenant, dites-moi, je vous prie, sous quel nom je dois vous présenter à Nanty Ewart.

— Sous le nom d’Alain Fairford.

— Mais ce sont vos propres nom et prénom.

— Quel autre nom faudrait-il donc donner ? Pensez-vous que j’aie besoin de changer de nom ?… D’ailleurs, Monsieur Trumbull, » ajouta Fairford, pensant qu’une petite plaisanterie serait regardée comme une preuve de confiance, « vous vous félicitiez tout à l’heure de n’avoir pas de relations avec les gens qui salissent leur nom, au point d’être obligés d’en changer.

— C’est vrai, c’est très vrai ; mais, jeune homme, n’allez pas croire que quelque reproche puisse rejaillir sur mes cheveux gris ; car lorsque, pour les affaires de mon commerce, je suis assis à l’ombre de ma vigne et de mon figuier, échangeant l’eau-de-vie du nord contre l’or qui en est le prix, je n’ai, Dieu merci ! pas besoin d’user de déguisement avec qui que ce soit, et je porte mon nom de Thomas Trumbull, sans crainte qu’il puisse être sali… Tandis que toi, qui vas voyager par des chemins fangeux et au milieu d’étranges personnes, tu ferais peut-être bien, de même que tu as deux chemises, d’avoir aussi deux noms, dont l’un pour préserver l’autre de toute souillure. »

Ce disant, il fit entendre un bruit semblable à une sorte de gloussement sourd, qui dura exactement le temps de deux vibrations du pendule, et qui était l’unique manière de rire que l’on ait jamais connue au vieux Turnpenny, comme on l’avait surnommé.

« Vous avez de l’esprit, Monsieur Trumbull, » dit Fairford ; « mais les plaisanteries ne sont pas des raisons. Je garderai mon nom.

— Comme il vous plaira, » répliqua le marchand ; « il n’y a qu’un seul nom qui… »

Nous ne rapporterons pas le texte sacré dont cet hypocrite fit une application impie pour terminer la discussion.

Alain le suivit, muet d’horreur, dans l’espèce d’alcôve où il y avait un buffet, et où était habilement dissimulée une autre de ces trappes si nombreuses dans toutes les parties du bâtiment. Ils arrivèrent, par cette trappe, dans le même corridor tortueux que le jeune avocat avait déjà parcouru. Mais le chemin qu’ils prirent, dans ce labyrinthe, n’était pas celui où Rutledge avait servi de guide à Fairford. Il allait en montant et aboutissait à une fenêtre de grenier, que Trumbull ouvrit, et par laquelle il monta sur les plombs avec plus d’agilité que n’en promettait son âge.

Si le voyage d’Alain s’était fait jusqu’alors dans une atmosphère souterraine, où l’on respirait avec difficulté, il se continua au grand air, car notre jeune ami n’avait plus au-dessus de lui que la voûte étoilée. Il lui fallut suivre son guide sur des plombs et des ardoises, et le vieux contrebandier, y marchait avec la dextérité d’un chat. Il est vrai que sa marche était facilitée par la connaissance exacte qu’il avait des endroits où il fallait poser le pied, et où la main pouvait trouver un appui, tandis que Fairford n’avançait qu’en hésitant. Mais après une traversée pénible et non sans périls sur les toits de deux ou trois maisons, ils descendirent enfin par une lucarne dans les combles, et de là, par un escalier, dans l’intérieur d’un cabaret ; car le bruit des sonnettes, des voix qui appelaient les garçons, et des chansons de marins l’annonçait assez.

Arrivé au deuxième étage, le vieux M. Trumbull entra dans une chambre où il y avait de la lumière, et tira trois fois la sonnette, en laissant entre chaque coup un intervalle pendant lequel il compta posément jusqu’à vingt. Immédiatement après le troisième coup, le maître du cabaret arriva furtivement, avec un air de mystère sur sa face fleurie. Il salua très respectueusement M. Trumbull, qui était son propriétaire, et manifesta quelque surprise de le voir, à une heure aussi tardive, un samedi soir.

« Et moi, Robin Hastie, » répliqua le propriétaire à son locataire, « je suis plus surpris que charmé d’entendre tant de vacarme dans votre maison, Robin, à une heure si voisine du saint jour du sabbat. Je dois vous rappeler que cela est contraire aux termes de votre bail, qui stipule que, le samedi soir, vous devez fermer votre salle au plus tard à neuf heures.

— Oui, Monsieur, » dit Robin Hastie, nullement alarmé de la gravité de cette réprimande ; « mais vous devez remarquer que je n’ai admis que vous-même, Monsieur Trumbull, depuis que neuf heures sont sonnées ; encore vous êtes-vous introduit sans moi ; et la plupart de ces gens, venus pour le chargement du brick, sont ici depuis plusieurs heures. La marée n’est pas encore dans son plein, et je ne peux les jeter dans la rue. Si je le faisais, ils iraient dans un autre cabaret, et leur âme n’en vaudrait pas mieux, tandis que ma bourse s’en trouverait plus mal ; et comment payerais-je mon loyer, si je ne vendais pas à boire ?

— Bien, bien, si c’est une œuvre de nécessité, et conforme aux usages d’un commerce indépendant et honnête, » répliqua Thomas Trumbull ; « il y a encore du baume en Galaad… Mais je te prie, Robin, va voir si Nanty Ewart est parmi ces malheureux ivrognes, comme il n’est que trop probable ; et, dans ce cas, qu’il monte ici avec précaution, afin de causer avec moi et avec ce jeune gentleman… Puis, Robin, comme parler dessèche le gosier, il faudra nous servir un bol de punch. Vous connaissez ma jauge.

— Depuis une pinte jusqu’à un gallon, Monsieur Trumbull, et je suis au fait du goût de Votre Honneur. Je vous permets de me pendre au-dessus de mon enseigne, si je mets une goutte de jus de citron de plus ou un grain de sucre de moins qu’il ne vous convient… Vous êtes trois. Il vous faudra sans doute la vieille pinte d’Écosse pour boire au succès du voyage (V) ?

— Mieux vaut prier que boire pour obtenir un heureux voyage, » dit M. Trumbull. « Votre métier est dangereux, Robin, pour l’hôte comme pour les chalands… Mais vous prendrez le bol bleu, Robin, le bol bleu qui arrosera suffisamment les gosiers desséchés, et nous préservera du péché de demander une répétition, un samedi soir. Ah ! Robin, c’est grand dommage pour Nanty Ewart !… Nanty aime trop à lever le coude ; et cependant il ne faut pas que nous l’en empêchions ; suffit qu’il lui reste assez de bon sens pour gouverner son navire.

— Nanty Ewart saurait gouverner à travers le Firth de Pentland, quand bien même il serait aussi soûl que la mer Baltique, » répliqua Robin Hastie.

Il descendit alors l’escalier, et ne tarda pas à revenir avec les matériaux de ce qu’il appelait son brassin, qui se composait d’un demi-gallon d’eau-de-vie dans un vaste bol bleu, et de tous les ingrédients nécessaires pour un punch, dans les mêmes formidables proportions. Il introduisit en même temps M. Antony ou Nanty Ewart, dont l’aspect, quoiqu’il fût déjà passablement échauffé par la boisson, était bien différent de ce qu’attendait Fairford. Son costume était ce qui s’appelle d’une élégance râpée : habit à galons ternis, petit chapeau à cornes orné d’un galon pareil, gilet rouge à broderie fanée, culotte de même couleur à jarretières d’argent. Un fort coutelas et une paire de pistolets étaient passés dans un ceinturon très défraîchi.

« Me voici, patron, » dit-il en donnant une poignée de main à M. Trumbull. « Ah ! je vois que vous avez du grog  à bord.

— Vous savez bien, Monsieur Ewart, » répliqua le vieillard, « qu’il n’est pas dans mes habitudes de me livrer à la débauche, à la boisson, le samedi, à une heure aussi avancée de la soirée ; mais je voulais recommander à votre attention un de nos jeunes amis, qui va faire un voyage pour affaire assez pressante, et qui est porteur d’une lettre de celui qu’on appelle Tête-en-Péril, pour notre ami le Laird.

— Ah ! vraiment ! il faut que l’on ait grande confiance en lui, pour avoir fait choix d’un si jeune homme… Je vous souhaite beaucoup de plaisir, » dit Nanty en saluant Alain. « Par Notre-Dame ! comme dirait Shakespeare, vous tendez le cou à une jolie fin… Eh bien ! patron, nous allons boire à monsieur… Comment l’appellerons-nous… Quel est son nom ? Me l’avez-vous dit ? et l’ai-je déjà oublié ?

— M. Alain Fairford, » dit Trumbull.

« Ah ! M. Alain Fairford !… C’est un nom qui convient à un libre commerçant, Monsieur Alain Fairford, et puissiez-vous rester longtemps éloigné du comble de l’ambition, que je présume être le dernier échelon de certaine échelle ! »

Il avait saisi, tout en parlant, la cuiller à punch, et il se mit en devoir de remplir les verres. Mais M. Trumbull arrêta son bras jusqu’à ce qu’il eut sanctifié le breuvage au moyen d’une longue bénédiction. Pendant qu’il la prononçait, il ferma les yeux, mais ses narines se dilatèrent, comme s’il eût aspiré, avec une complaisance toute particulière, les émanations parfumées du punch.

La bénédiction enfin terminée, les trois amis s’attablèrent, et Alain fut invité à prendre sa part du régal. Mais, peu rassuré sur sa situation et dégoûté de semblable compagnie, il demanda et obtint, non sans peine, sous prétexte de fatigue et de chaleur, la permission de s’allonger sur un lit qui se trouvait dans cette pièce, et d’essayer de dormir au moins un peu, avant le départ du bâtiment qui n’attendait que la marée haute.

On finit par lui accorder sa demande, et il s’étendit sur le lit. Pendant quelque temps, il tint les yeux fixés sur les joyeux compagnons qu’il avait abandonnés, et il fit son possible pour tâcher d’entendre quelques bribes de leur conversation. Mais il reconnut bientôt l’inutilité de ses efforts ; car ce qui arrivait à ses oreilles était si complètement dissimulé sous les mots de cet argot qu’on appelle latin de voleurs, qu’il lui fut impossible de saisir le sens de leurs paroles. Aussi s’endormit-il enfin.

Lorsqu’il eut dormi trois ou quatre heures, il fut éveillé par des voix qui l’invitaient à se lever et à s’apprêter pour le départ. Il obéit aussitôt, et se retrouva en présence des mêmes joyeux compagnons qui venaient d’expédier leur énorme bol de punch. À la grande surprise d’Alain, ce breuvage n’avait pas grandement modifié l’état de gens accoutumés à boire démesurément à toute heure. Le cabaretier avait sans doute la langue un peu épaisse, et M. Thomas Trumbull bégayait en citant ses textes ; mais Nanty était un de ces buveurs qui, en train dès les premiers verres, comme disent les bons vivants, restent des jours et des nuits au même point d’ébriété ; et de même qu’on les voit rarement tout à fait sobres, il est rare qu’on les trouve absolument ivres. Le fait est que, si Fairford n’avait pas su à quoi Ewart avait passé le temps pendant que lui-même dormait, il aurait presque juré, en s’éveillant, que cet homme était moins gris qu’à son entrée dans la chambre.

Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu’ils descendirent au rez-de-chaussée, où quelques matelots et deux ou trois gaillards, à la mine de brigands, attendaient des ordres. Ewart prit la direction de toutes choses, donna ses ordres avec brièveté et précision, et surveilla leur exécution avec le silence et la célérité qu’exigeaient les circonstances. Tout le monde fut alors envoyé au brick, qui se trouvait, comme on l’apprit à Fairford, un peu plus en aval sur la rivière, navigable pour les navires d’un faible tirant jusqu’à environ un mille de la bourgade.

Lorsqu’ils sortirent de l’auberge, Robin prit congé d’eux et leur souhaita un bon voyage. Le vieux Trumbull les accompagna un bout de chemin ; mais le grand air agit sans doute sur son cerveau, car, après avoir rappelé à Fairford que le lendemain était le jour du sabbat, il se lança dans un long discours pour l’exhorter à le sanctifier. À la fin, sentant peut-être qu’il devenait inintelligible, il lui mit un livre dans la main et lui dit, en s’accompagnant de nombreux hoquets : « Bon livre… très bon livre… hymnes superbes, bien dignes du jour très saint que l’aube nous amènera. »

En ce moment, le marteau de l’horloge du clocher d’Annan frappa cinq coups, ce qui acheva de confondre les idées de M. Trumbull.

« Eh ! le dimanche est-il déjà venu et passé ?… Le ciel en soit loué ! Mais il est étonnant que la soirée soit si noire à cette époque de l’année… Le sabbat s’est écoulé paisiblement, et nous avons sujet de nous féliciter qu’il n’ait pas été tout à fait mal employé. Je n’ai pas retenu grand’chose du sermon ; m’est avis qu’il a été débité par quelque froid moraliste ; mais la prière, je me la rappelle comme si j’en avais prononcé moi-même les paroles. »

Et il récita une ou deux oraisons qui avaient probablement fait partie de ses dévotions en famille, avant qu’on l’en eût détourné pour affaires de commerce.

« Je n’ai pas souvenance d’avoir jamais passé un sabbat aussi convenablement. »

Puis, se recueillant un peu, Trumbull dit à Fairford :

« Vous pourrez tout aussi bien lire ce livre demain, quoique ce soit lundi ; car voyez-vous, quand nous nous sommes rencontrés, on était au soir du samedi ; à présent nous sommes au dimanche, et il fait nuit noire… de sorte que le sabbat nous a coulé entre les doigts, comme de l’eau à travers un crible qui ne peut la retenir ; et il nous faudra reprendre demain matin les vils et pénibles travaux de ce monde, qui sont indignes d’une âme immortelle… sauf toujours quand il s’agit d’affaires. »

Trois des chargeurs s’en retournaient alors à la petite ville. Sur l’ordre d’Ewart, ils coupèrent court aux exhortations du patriarche en le reconduisant à son habitation. Le reste de la troupe continua sa route vers le brick, qui n’attendait plus que leur arrivée pour lever l’ancre et descendre la rivière.

Nanty Ewart s’occupa de gouverner le navire, et le seul contact de la barre suffit pour dissiper le reste de l’influence du punch qu’il avait bu ; car il sut diriger son petit bâtiment à travers un chenal difficile et embarrassé, avec la plus grande habileté et l’assurance la plus parfaite.

Alain profita, pendant quelque temps, de la sérénité d’une matinée d’été, pour contempler les rives encore à demi couvertes d’ombre, et qui devenaient de moins en moins distinctes à mesure que, par suite de la marche du brick, elles semblaient s’écarter davantage l’une de l’autre, jusqu’à ce qu’enfin, ayant arrangé son petit paquet en guise d’oreiller, et s’étant enveloppé de la grande redingote que lui avait donnée Trumbull, il se coucha sur le pont pour tâcher de retrouver le sommeil au milieu duquel on l’avait réveillé.

Mais à peine ses paupières s’étaient-elles appesanties, qu’il sentit quelque chose qui s’agitait autour de lui. Il eut assez de présence d’esprit pour se rappeler sa situation, et il résolut de ne manifester aucune alarme jusqu’à ce qu’il eût compris ce qu’on lui voulait ; mais il ne tarda pas à être tiré d’inquiétude en découvrant que Nanty, plein d’attention pour lui, cherchait à l’envelopper aussi doucement que possible d’un grand manteau de marin, pour le garantir de la fraîcheur matinale. « Tu n’es encore qu’un jeune coq, » murmura Nanty, « mais ce serait pitié de te voir tomber du perchoir avant d’avoir mieux connu les douceurs et les amertumes de ce monde ; quoique certainement, si tu ne devais avoir que la part de bonheur ordinaire, mieux vaudrait t’abandonner aux chances d’une bonne fièvre ! »

Ces paroles et les soins un peu gauches que lui prodiguait le patron du brick, en cherchant à l’envelopper d’un manteau de marin, inspirèrent à Fairford un sentiment de sécurité et de confiance qu’il n’avait pas éprouvé jusqu’alors. Il s’allongea plus à l’aise sur le dur plancher du pont, et s’endormit bientôt, mais d’un sommeil fébrile et nullement réparateur.

Il a été dit ailleurs qu’Alain Fairford avait hérité de sa mère une constitution délicate et une disposition à la consomption. Comme il était fils unique, ces appréhensions avaient abouti à des précautions presque efféminées, pour l’empêcher de coucher dans un lit un peu humide, de se mouiller les pieds, et pour le préserver de divers autres inconvénients auxquels les petits Calédoniens d’une naissance bien au-dessus de la sienne, mais d’habitudes plus actives, sont généralement accoutumés. Chez l’homme, la force d’âme soutient la faiblesse de la constitution, comme chez les tribus ailées, les ailes soutiennent le corps dans les airs. Mais il y a des bornes à ces facultés ; et, de même que les ailes des oiseaux finissent par se fatiguer, ainsi la vis animi du lutteur humain finit par s’épuiser à la suite d’efforts trop continus.

Quand notre voyageur fut éveillé par la lumière du soleil, déjà bien avancé dans sa course, il se trouva en proie à un mal de tête presque insupportable, accompagné de chaleurs, de soif, d’élancements dans le dos et dans les reins, et d’autres indices d’une fièvre occasionnée par un grand refroidissement. La manière dont il avait passé la nuit et le jour précédent n’aurait eu peut-être aucune conséquence fâcheuse pour la plupart des jeunes gens de son âge ; mais pour lui, que l’on avait élevé délicatement à cause de la faiblesse de sa constitution, elle devait avoir des suites dangereuses. Il le sentait, mais il voulut combattre ces symptômes d’indisposition, qu’il attribuait principalement au mal de mer.

Il s’assit sur le pont, et promena ses regards sur la scène d’alentour, tandis que le petit navire, sorti de l’estuaire du Solway, commençait, par une brise favorable du nord, à se porter vers le sud, passant devant l’embouchure de la rivière de Wampole, et s’apprêtant à doubler la pointe la plus septentrionale du Cumberland.

Mais Alain était tourmenté à la fois par un grand malaise physique et par les souffrances morales les plus cruelles. Aussi, ni le mont Criffel, qui se dressait majestueusement d’un côté, ni, de l’autre, les silhouettes lointaines et plus pittoresques encore du Skiddaw et du Glaramara ne purent attirer son attention, comme elle eût été attirée, en temps ordinaire, par un beau paysage, ayant en plus l’attrait de la nouveauté et de la grandeur.

Pourtant Alain n’était pas homme à se laisser aller au découragement, même lorsque la douleur s’y ajoutait. Il eut d’abord recours à sa poche ; mais au lieu du petit Salluste qu’il avait emporté, afin de pouvoir chasser une heure d’ennui par la lecture d’un auteur classique, il trouva le prétendu recueil d’hymnes à lui donné, quelques heures auparavant, par ce tempérant et scrupuleux personnage, M. Thomas Trumbull, alias Turnpenny. Le volume avait une reliure noire et tout l’extérieur d’un psautier. Mais quel ne fut pas l’étonnement d’Alain lorsqu’il lut le titre suivant : « Pensées joyeuses pour les joyeux vivants, ou Mélanges de la Mère Minuit pour passer agréablement les heures. » Tournant quelques feuillets, il trouva avec dégoût des contes licencieux et des chansons plus que dissolues, le tout illustré de gravures d’une obscénité digne du texte.

« Bon Dieu ! » se dit-il, « ce réprouvé en cheveux gris convoquait sa famille et osait s’approcher lui-même du trône de son Créateur, ayant sur lui un aussi honteux gage d’infamie ! Cela doit être, car la reliure ressemble à celle des livres de piété, et sans doute, ce misérable a, dans son ivresse, confondu les volumes comme il a confondu les jours de la semaine. »

Pénétré du dégoût qui s’empare ordinairement des âmes jeunes et généreuses à l’aspect des vices de la vieillesse, Alain, après avoir feuilleté le volume avec une rapidité dédaigneuse, le jeta aussi loin de lui que possible dans la mer. Il prit ensuite le Salluste, qu’il n’avait pas trouvé d’abord. Comme il ouvrait ce livre, Nanty Ewart, qui, debout derrière lui, avait tout vu par-dessus son épaule, lui fit connaître son opinion.

« M’est avis, confrère, que si ce petit livre de drôleries vous scandalisait si fort (et, après tout, ça ne fait de tort à personne), vous auriez mieux fait de me le donner que de le jeter à la mer.

— J’aime à croire, Monsieur, » répliqua Fairford avec politesse, que vous lisez habituellement des livres meilleurs.

— Certes, » dit Nanty, « pour peu que je fusse aidé par une belle impression de Genève, je lirais mon Salluste aussi couramment que vous-même. »

Et, prenant le volume de la main de Fairford, il se mit à lire avec l’accent écossais :

« Igitur ex divitiis juventutem luxuria atque avaritia cum superbia invasere, rapere, consumere ; sua parvi pendere, aliena cupere, pudorem, amicitiam, pudicitiam, divina atque humana promiscua, mihil pensi neque moderati habere (W). Voilà ce qui s’appelle un soufflet sur la joue d’un honnête garçon qui a mené la vie de boucanier : Ne pouvoir jamais garder une obole de son bien, ni tenir ses doigts à distance du bien d’autrui, dites-vous ? Fi ! fi ! ami Crispus, ta morale est aussi rude et aussi austère que ton style ; elle a aussi peu de pitié que ton style a peu de grâce. Sur mon âme ! il n’est point honnête de faire des allusions aussi personnelles à une vieille connaissance, qui cherche à renouer des relations de politesse avec vous, après vingt ans, ou peu s’en faut, de séparation… Ma foi ! maître Salluste n’est bon qu’à être jeté à l’eau ; c’est ce qu’il mériterait avec bien plus de raison que la Mère Minuit elle-même.

— Peut-être, » dit Alain Fairford, « mérite-t-il, à certains égards, que nous le traitions avec plus de civilité ; car, s’il a fait une vive description du vice, il paraît avoir eu généralement pour but de le rendre haïssable.

— Eh bien ! » reprit le patron du brick, « j’ai ouï parler des Sortes Virgilianæ, et j’ose dire que les Sortes Sallustianæ sont de tout point aussi véridiques. J’ai consulté l’honnête Crispus pour mon compte, et il m’a donné un coup de griffe pour ma peine. Je vais ouvrir le livre pour vous ; voyons ce qui frappera d’abord mes regards. Tenez : Catilina… omnium flagitiosorum atque facinorosorum circum se catervas hahebat. Et plus loin : Etiam si quis a culpa vacuus in amicitiam ejus inciderat, quotidiano usu par similisque cæteris efficiebatur. Voilà ce que j’appelle parler franchement de la part de ce vieux Romain, Monsieur Fairford. Et soit dit en passant, vous avez là un nom précieux pour un avocat (X).

— Quoique je sois avocat, je ne saisis pas votre insinuation.

— Eh bien ! je vais essayer de me faire comprendre d’une autre manière, comme pourrait le faire ce vieux coquin hypocrite de Turnpenny. Je veux vous montrer que je connais ma Bible aussi bien que mon ami Salluste. »

Alors, d’un ton nasillard et plein d’affectation, il se mit à réciter ce texte de l’Écriture :

« C’est pourquoi David partit de là, et s’en fut en la caverne d’Adullam. Et tous ceux qui étaient dans la détresse, tous ceux qui avaient des dettes, tous ceux qui étaient mécontents se réunirent ensemble autour de lui, et il devint leur capitaine… Que pensez-vous de cela ? » demanda-t-il soudain en changeant de ton. « Pour le coup je vous ai touché, Monsieur, hein ?

— Vous en êtes aussi loin que jamais.

— Comment diable ! n’êtes-vous pas la frégate chargée de répéter les signaux entre Summertrees et le Laird ? Dites cela aux soldats de marine ; quant aux matelots, ils ne vous croiront pas… Pourtant vous faites bien d’être prudent, puisque vous ne pouvez dire qui a tort ni qui a raison… Mais vous avez l’air souffrant ? ce n’est que la fraîcheur du matin. Voulez-vous un pot de flip, ou un grog chaud, ou bien, » montrant un flacon d’eau-de-vie, « aimeriez-vous mieux épisser la grande vergue (Y) ? Désirez-vous une chique, ou une pipe, ou un cigare ? ou du moins une prise de tabac pour vous éclaircir les idées, et stimuler l’intellect ? »

Alain repoussa toutes ces amicales propositions.

« Ah ! si vous ne voulez rien faire en faveur du libre commerce, il faudra que je m’en charge moi-même. »

Et Nanty Ewart avala un grand verre d’eau-de-vie.

« C’est un poil du chien qui m’a mordu, » reprit-il, « du chien qui m’étranglera quelque jour, bientôt peut-être… et pourtant, peste soit de ma sottise ! je n’ai de cesse que lorsqu’il me tient à la gorge. Mais, comme dit le vieux refrain (il se mit à chanter et chanta fort bien) :

 

Buvons, buvons, buvons, tant que dure la vie ;

Nous n’aurons dans la mort qu’un breuvage glacé.

 

Tout cela n’est malheureusement pas un charme contre le mal de tête, et je voudrais avoir quelque chose qui pût vous faire du bien. Mais, assurément, nous avons à bord du thé et du café. Je vais faire éventrer une caisse ou un sac, et l’on vous en apportera dans un instant. Vous êtes à un âge où l’on préfère ces tisanes à ce qu’il y a de plus réconfortant. »

Alain le remercia et dit qu’il accepterait volontiers une tasse de thé.

On entendit bientôt Ewart crier :

« Ouvre-moi cette caisse… prends-y plein ton chapeau de thé, bâtard de goujat que tu es, car nous pourrions en avoir besoin une autre fois… Il n’y a plus de sucre ? tout ce qui restait a été pris pour les grogs, dis-tu ? Casse un autre pain en morceaux, entends-tu ? et arrange-toi, suppôt du diable, pour que l’eau bouille tout de suite ! »

Grâce à l’énergie de ces mesures, Nanty ne tarda pas à revenir auprès de son passager, gisant épuisé par la souffrance, avec une tasse, ou plutôt une écuelle pleine de thé ; car tout se faisait sur une grande échelle à bord de la Jenny. Alain but avec avidité, et parut si bien restauré du coup que Nanty s’écria, avec un juron, qu’il en allait boire aussi, et, tout en parlant, il assaisonna sa part d’un verre d’eau-de-vie (Z).

CHAPITRE XIV.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Nous avons laissé Alain sur le pont du petit brick contrebandier, dans la déplaisante situation d’un esprit tourmenté par l’inquiétude, et d’un corps fatigué par la fièvre, le mal de tête et les nausées. Toutefois, il ne souffrait pas au point d’être complètement absorbé par son mal, ou de ne plus voir ce qui se passait autour de lui. S’il était incapable de prendre plaisir à la rapidité avec laquelle le navire fendait les vagues, ni à la beauté du paysage qui se déroulait devant lui, et que dominait le front superbe du lointain Skiddaw, qui semblait défier la cime nuageuse du Criffel se dressant sur la rive écossaise de l’estuaire, il lui restait néanmoins assez de calme et de sang-froid pour observer le capitaine du brick, de qui dépendait, selon toute apparence, sa propre sécurité.

Nanty Ewart avait confié la barre du gouvernail à un de ses hommes, vieux marin au crâne dénudé, à la barbe grisonnante, qui avait passé sa vie à éluder les lois sur les douanes, sans autre distraction que, çà et là, quelques mois de prison, pour avoir résisté violemment aux agents qui venaient saisir la contrebande, et pour d’autres délits de même nature.

Nanty, assis à côté d’Alain, lui offrait du thé et les autres réconfortants qu’il pouvait imaginer ; il paraissait animé du plus sincère désir de le soulager autant qu’il dépendait de lui. Fairford eut donc tout le temps d’étudier sa physionomie et ses manières.

Quoique bon marin, Ewart n’avait évidemment pas été élevé pour cette profession. Il avait fait d’assez bonnes études, et il aimait à étaler son savoir, car il revint plus d’une fois à Salluste et à Juvénal ; sa conversation était, d’ailleurs, rarement émaillée d’expressions du métier. Il avait été, de sa personne, ce qu’on appelle un joli petit homme ; mais le soleil des tropiques avait fait passer au rouge brun un teint auparavant des plus blancs ; et la bile répandue dans tout son organisme avait parsemé son visage de plaques d’un jaune noirâtre ; le blanc de ses yeux particulièrement était d’une nuance aussi foncée que la topaze. Nanty était très mince, ou plutôt maigre, et quoique son extérieur indiquât un homme encore alerte et actif, sa constitution était minée par l’abus de son stimulant favori.

« Je vois que vous m’examinez attentivement, » dit-il à Fairford. « Si vous étiez un officier de ces douanes maudites, mes bassets vous auraient déjà montré les dents. »

Et, déboutonnant son habit, il fit voir, entre ce vêtement et le gilet, deux pistolets, sur le chien de l’un desquels il posa le doigt.

« Mais non, vous êtes un honnête garçon, quoique trop discret. Je suis sûr que je vous parais un drôle de particulier ; pourtant je vous déclare que ceux qui voient le navire mettre à la voile, ne savent pas grand’chose des mers qu’il doit traverser. Mon père, l’honnête vieux gentleman, n’aurait jamais pensé me voir capitaine de Jenny la Sauteuse ? »

Fairford répliqua que l’on voyait bien que M. Ewart avait reçu une éducation au-dessus de sa position actuelle.

« Hé ! oui, comme le Criffel est au-dessus des marécages du Solway, » dit Nanty. « En vérité, l’homme, j’aurais pu devenir un interprète de la parole divine, avec une perruque comme une avalanche de neige, une solde comme… comme une centaine de livres par an, je suppose. Tandis que je puis à présent dépenser le triple de cette somme. »

Et il chanta un fragment d’une vieille chanson du Northumberland, en imitant la voix rauque des naturels de ce comté :

 

« Will Foster sur mer est allé,

Boucle d’argent à son genou ;

Pour m’épouser il reviendra,

Le malin Willy Foster.

 

— Je ne doute pas, » dit Alain, « que votre occupation actuelle ne soit plus lucrative ; mais j’aurais cru que l’Église était plus… »

Il s’interrompit en se rappelant que son rôle n’était pas de dire des choses désagréables.

« Plus honorable, voulez-vous dire, je suppose, » repartit Ewart en ricanant et lançant d’entre ses dents de devant un jet de jus de tabac. Puis, après un moment de silence, comme s’il eût obéi à une inspiration de sa conscience, il ajouta d’un ton de franchise : « Eh ! oui, sans doute, plus honorable, Monsieur Fairford, et même c’eût été mille fois plus heureux pour moi… quoique j’aie eu aussi mes jouissances. Mais il y avait mon père (Dieu bénisse le vieillard !), un rejeton de la vieille souche presbytérienne, qui se prélassait dans sa paroisse comme un capitaine sur le gaillard d’arrière, et qui était toujours prêt à faire du bien au pauvre comme au riche… Aussi le chapeau du laird saluait le ministre avec autant d’empressement que le bonnet du pauvre. Dès qu’on l’apercevait… Mais pourquoi m’occuper à présent de ces choses ? Oui, c’était, comme dit Virgile, vir sapientia et pietate gravis. Pourtant, il eût été beaucoup plus sage à lui de me garder à la maison, au lieu de m’envoyer, à dix-neuf ans, étudier la théologie au sommet du plus haut escalier de Covenant-Close. Ce fut là une maudite erreur de la part du vieux gentleman. Et quoique dame Cantrips de Kittlebasket (elle ne signait jamais autrement) fût notre cousine au cinquième degré, et que, pour cette raison, elle me donnât la table et le logis moyennant six shillings par semaine au lieu de sept, ce fut là une économie diablement mauvaise, comme le prouva l’événement. Cependant l’air grave et digne de cette dame aurait dû me faire rester sage. Elle ne lisait jamais un chapitre de la Bible que dans l’édition de Cambridge, imprimée par Daniel et reliée en velours brodé. Il me semble voir encore ce volume en ce moment. Et les dimanches, quand nous avions, à dîner, un quart de gallon de petite ale au lieu de lait de beurre, on la servait toujours dans un hanap en argent. Elle avait aussi des lunettes montées en argent, tandis que celles de mon père étaient simplement montées en corne. Ces choses firent d’abord impression sur moi ; mais on s’habitue petit à petit aux grandeurs, si bien que, Monsieur… Ma foi ! je puis à peine continuer mon histoire ; elle me prend à la gorge… il faut que j’avale quelque chose pour la faire descendre. Bref, cette dame avait une fille, Jessy Cantrips, pleine de vie et de santé, avec des yeux noirs superbes ; et, c’était, pour sûr, un effet de la malice du démon que ce maudit escalier par lequel il me fallait monter à mon cinquième étage ; soit que je descendisse, soit que je remontasse, en revenant de la Faculté de théologie, j’étais certain de l’y rencontrer toujours.

« J’aurais voulu l’éviter, Monsieur, je l’aurais voulu, sur mon âme ! car j’étais un gars aussi innocent qu’il en est jamais venu de Lammermoor ; mais il n’y avait pas moyen. Où fuir ? où me retirer ? il m’aurait fallu des ailes, ou une échelle de la hauteur de sept étages, pour entrer par la fenêtre de ma mansarde… Tout ce que je vous dis là est à peu près inutile, et vous devinez facilement comment les choses devaient finir. J’aurais épousé Jessy et couru ma chance avec elle ; par le ciel ! je l’aurais fait ; car c’était une jolie fille, et une bonne fille aussi, avant que nous nous fussions rencontrés. Mais vous savez la vieille chanson : « L’Église ne voulut pas nous unir. »

« Un homme à son aise, dans ma position, aurait, moyennant une petite somme, arrangé l’affaire avec le trésorier de l’église ; mais le pauvre étudiant en théologie, le dominie sans fortune, s’il avait épousé sa cousine de Kittlebasket, aurait été obligé de proclamer ensuite la fragilité de celle-ci devant toute la paroisse, en montant sur la sellette de pénitence des presbytériens, et de déclarer ainsi à la face de toute la congrégation que sa bien-aimée était une ribaude, comme dit Othello.

« Dans cette extrémité, je n’osai rester où j’étais, et je songeai à retourner vers mon père. Mais je chargeai d’abord Jack Hadaway, un garçon de la même paroisse, et dont la chambre donnait sur le même infernal escalier, de s’informer comment le vieux monsieur avait pris la chose. Sa réponse ne tarda pas, et elle ajouta grandement aux consolantes réflexions que je faisais : le bon vieillard avait fait autant de tapage que si jamais, depuis Adam, l’on n’avait vu personne manger son repas de noces avant le bénédicité.

« Pendant six grands jours, il ne fit que crier : Ichabod ! Ichabod ! la gloire de ma maison s’est évanouie ! Le septième, il prêcha un sermon dans lequel il amplifia cet incident, qu’il cita comme un exemple des occasions où il convient de s’humilier, et comme une des causes de la défection nationale. J’espère que cette manière d’agir lui aura donné quelque consolation ; tout ce que je sais, c’est qu’elle me remplit de honte, au point que je n’osai pas faire voir le bout du nez à la maison.

« Je descendis alors jusqu’à Leith, où j’échangeai mon habit de laine non teinte, filée par ma mère, pour une jaquette comme celle-ci ; je m’inscrivis au Rendez-vous comme sain de corps, et je partis avec le bateau de servitude pour Plymouth, où l’on équipait une escadre pour les Antilles. Là, je fus mis à bord du Fearnought, capitaine Daredevil, parmi l’équipage duquel je ne tardai pas à redouter aussi peu Satan (terreur de ma jeunesse) que le plus endurci des matelots du bord. J’eus bien quelques remords au début, mais je recourus au remède que voici (tapant sur son flacon). Je vous le recommande comme aussi efficace contre les souffrances de l’âme que contre celles de l’estomac… Quoi ! vous n’en voulez pas ? fort bien ! moi, j’en vais faire usage… À votre santé !

— Vous avez, je le crains, tiré peu de profit de votre éducation, dans cette nouvelle carrière ?

— Pardonnez-moi, Monsieur, » répliqua le capitaine de Jenny la Sauteuse. « Ma poignée de latin et ma pincée de grec me furent assurément d’aussi peu d’utilité qu’un bout de vieux câble. Mais la lecture, l’écriture et le calcul me rendirent de grands services, et me firent avancer. J’aurais pu être maître d’école, oui, et maître d’équipage ; mais le rhum, cette vaillante liqueur, fut trop souvent maître de ma personne, de sorte que j’eus beau faire force de voiles, je me trouvai toujours à la dérive.

« Nous restâmes quatre années à griller sous ce ciel brûlant ; j’en revins enfin avec quelque argent de mes parts de prise… J’avais toujours eu l’intention de réparer mes torts dans Covenant-Close, et de me réconcilier avec mon père. Je recherchai Jack Hadaway, que je trouvai faisant réciter le verbe τυπτω à une douzaine de petits malheureux. Quel joli chapelet d’histoires il avait à égrener pour régaler mes oreilles !

« Mon père avait prêché pendant sept dimanches sur ce qu’il appelait ma chute, et, le matin du huitième, au moment où ses paroissiens commençaient à espérer que la série était épuisée, on le trouva mort dans son lit. Jack Hadaway m’assura que, si je voulais expier mes fautes en subissant le supplice du premier martyr, je n’avais qu’à retourner en mon village natal, où les pavés mêmes des rues se lèveraient contre le parricide ! L’avis était tentant, en vérité. Ma langue resta collée à mon palais pendant une heure, et ne put ensuite articuler que le nom de dame Cantrips. Nouveau sujet pour ce consolateur à la façon de celui de Job !… Mon brusque départ, la mort non moins soudaine de mon père, avaient empêché le payement de l’arriéré de mon logis et de ma pension. Le propriétaire, un mercier au cœur aussi mauvais que la mousseline qu’il vendait, sans égards pour l’âge et la famille de Mme Kittlebasket, l’expulsa de sa demeure aérienne. Sa soupière d’argent, son hanap et ses lunettes de même métal, et sa Bible de Cambridge, éditée par Daniel, furent vendus au plus offrant à la Bourse d’Édimbourg, et la malheureuse dame n’eut plus d’autre asile que la maison de travail, où elle n’entra qu’avec difficulté, mais d’où elle sortit assez facilement, un mois après, aussi morte que pouvaient le désirer ses amis. C’étaient là des nouvelles bien gaies pour moi, qui avais été la maudite… origo mali. Morbleu ! je crois que ma confession a meilleure tournure en latin qu’en langage vulgaire.

« Mais le plus plaisant de l’histoire était pour la fin… C’est à peine si je pus balbutier le nom de Jessy. Ma foi ! la réponse de Jack était tonte prête : J’avais appris un métier à Jessy ; en fille prudente, elle en apprit un autre toute seule ; malheureusement ils étaient l’un et l’autre de contrebande, de sorte que Jessy Cantrips, fille de milady Kittlebasket, eut l’honneur d’être, six mois environ avant mon retour, transportée aux colonies, pour s’être promenée dans les rues, et avoir vidé les poches des passants. »

Le narrateur changea de ton. Laissant là son affectation d’amère plaisanterie, il essaya de rire ; puis, passant sa main hâlée sur ses yeux noirs, il dit d’un ton plus naturel : « Pauvre Jessy ! »

Suivit une pause, jusqu’à ce que Fairford, plein de pitié pour l’état d’esprit de cet infortuné, et croyant découvrir en lui quelque chose qui, sans une faute de jeunesse et la vie déréglée qui en avait été la suite, aurait pu faire un homme généreux et excellent, renoua l’entretien en demandant, d’un ton de commisération, comment il avait pu supporter un tel poids de calamités.

« Oh ! très bien, » répondit Ewart ; « excessivement bien ; comme un vaisseau étanche supporte un coup de vent. Voyons, que je me rappelle !… Je me souviens avoir remercié Jack avec le plus grand calme, pour ses communications aussi intéressantes qu’agréables. Tirant ensuite de ma poche un petit sac de toile, qui contenait ma part de moïdores, j’y pris deux pièces pour moi, et je priai Jack de garder le reste jusqu’à mon retour, parce que j’allais faire une croisière dans la Vieille Enfumée. Le pauvre diable me regarda d’un air inquiet, mais je lui serrai la main et descendis l’escalier en courant, l’esprit si troublé que, malgré ce que j’avais entendu, j’espérais rencontrer Jessy à tous les coins de rue.

« C’était jour de marché, et je trouvai, sur la place de la Bourse, le nombre ordinaire de niais et de fripons. Je remarquai que chacun me regardait d’un air singulier, et je crus même que quelques-uns riaient de moi. J’avais, j’imagine, une drôle de figure, et je parlais peut-être tout seul. Quand je me vis ainsi traité, je tendis en avant mes deux poings fermés, et, la tête baissée comme un bélier qui prend sa course, je dispersai des groupes de lairds exténués par l’âge et de bourgeois en perruque, renversant tout ce qui me barrait le passage. J’entendis le cri : Arrêtez le fou ! répété avec l’accent celtique par la garde urbaine ; mais la poursuite fut aussi vaine que l’avait été l’opposition. Je continuai ma course ; l’odeur de la mer m’entraîna, je suppose, jusqu’à Leith, où je m’aperçus bientôt que je me promenais tranquillement sur la plage, admirant les agrès des navires, et me demandant l’effet que produirait, au bout d’une vergue, un nœud coulant avec un homme en guise de gland.

« Je me trouvais en face du Rendez-vous, qui m’avait déjà servi de refuge ; je m’y précipitai, j’y rencontrai une ou deux vieilles connaissances, j’en fis une demi-douzaine de nouvelles, je bus pendant deux jours, et je fus mis à bord du bateau de servitude allant à Portsmouth, puis débarqué à l’hôpital de Haslaar, dans un bel accès de fièvre chaude. N’importe… je guéris… rien ne pouvait me tuer. Les Antilles furent de nouveau mon partage ; puisque je n’allais pas où je méritais d’aller dans l’autre monde, je devais trouver, dans celui-ci, un endroit qui en approchât autant que possible : de noirs démons pour habitants, du feu pour élément, avec des tremblements de terre et autres réjouissances.

« Eh bien ! camarade, je dus faire ou dire quelque chose… je ne sais ce que c’était. Comment l’aurais-je su ? J’étais aussi soûl que la truie du Gallois David. Mais je fus puni, voyez-vous. On me fit baiser la fille qui ne parle jamais que pour gronder, c’est-à-dire le canon ou la fille du canonnier. Oui, le fils du ministre de… peu importe le nom de la localité… fit connaissance avec les griffes du chat à neuf queues, qui me déchirèrent le dos. Cela me révolta, et quand la chaloupe nous eut mis à terre, j’enfonçai, après une lutte terrible, trois pouces de mon poignard dans le corps du drôle à qui j’en voulais surtout, et je me réfugiai dans les bois. Il y avait alors là quantité de mauvais gars, et… peu m’importe qu’on le sache… j’en augmentai le nombre. Je m’enrôlai sous le pavillon noir orné de tibias en croix ; je devins ami de la mer, et ennemi de quiconque y naviguait. »

Fairford, quoique assez embarrassé de se trouver, lui, homme de loi, en si étroite compagnie avec un individu hors la loi, crut devoir néanmoins faire bonne mine en cette conjoncture. Il demanda donc à M. Ewart, avec autant d’indifférence qu’il en put affecter, s’il avait été heureux dans sa carrière de pirate.

« Non, malédiction ! » répliqua Nanty. « Du diable si jamais brin de beurre fut prédestiné à s’étaler sur mon pain ! Il n’y avait pas d’ordre parmi nous : celui qui était capitaine aujourd’hui se trouvait fauberteur le lendemain. Quant au butin, on dit que le vieil Avery et un ou deux vilains ladres ont fait fortune ; mais, de mon temps, l’or s’en allait comme il était venu. Et il y avait à cela une excellente raison ; car si un de nos gaillards se fut avisé d’économiser cinq dollars, ou lui eut coupé la gorge dans son hamac. C’était, d’ailleurs, un métier cruel et sanguinaire. N’en parlons plus !… Je rompis enfin avec mes compagnons pour ce qu’ils firent à bord d’un senau… n’importe ce que c’était… suffit que j’en eus horreur. Je partis sans prendre congé, et je rentrai au pays, après l’édit d’amnistie, de sorte que je n’ai rien à redouter sous ce rapport. Et me voici patron de Jenny la Sauteuse, c’est une coquille de noix, mais elle fend les flots comme un dauphin. N’était ce vilain cafard, que nous avons laissé à Annan, et qui a la meilleure part des bénéfices, je me trouverais assez bien… aussi bien que je désire l’être. N’ai-je pas toujours avec moi mon meilleur ami ? » ajouta-t-il en caressant son flacon ; « mais, je vous le dis sous le sceau du secret, nous sommes tellement habitués ensemble que – oui, je commence à le croire – il est comme un bouffon de profession, qui vous fait rire à vous tenir les côtes, quand on ne le voit que de temps en temps ; mais qui ne peut que vous abrutir, quand on habite avec lui. Je gagerais toutefois que le vieux drôle fait pour moi tout ce qu’il peut, après tout.

— Et que peut-il bien faire pour vous ?

— Il me tue, et je n’ai qu’un regret, c’est qu’il y met trop de temps. »

Ce disant, Nanty Ewart se leva d’un bond et, parcourant le pont du navire, donna ses ordres avec sa clarté et sa précision habituelles, malgré la quantité considérable d’eau-de-vie qu’il avait trouvé moyen d’absorber, tout en racontant son histoire.

Quoiqu’il fût loin de se sentir bien, Alain Fairford fit un effort pour se lever, et gagna l’avant du navire, afin de jouir de la beauté du coup d’œil, et de se rendre compte de la marche du bâtiment. À sa grande surprise, au lieu de courir droit sur le rivage de l’estuaire opposé à celui d’où il était parti, le brick descendait le Firth et paraissait se diriger vers la mer d’Irlande. Alain appela Nanty Ewart, lui manifesta son étonnement de la route qu’il prenait, et lui demanda pourquoi l’on ne voguait pas directement vers un des ports du Cumberland situés sur la rive opposée.

« Ah ! pour le coup, voilà ce que j’appelle une question raisonnable, » répondit Ewart. « Pensez-vous donc qu’un navire puisse aller droit au port comme un cheval entre à l’écurie ? ou qu’un contrebandier navigue sur le Solway aussi tranquillement qu’un cutter du roi ?… Sachez, camarade, que si je ne vois pas de fumée à Bowness, le village que vous apercevez là sur ce promontoire, je devrai rester à la mer pour vingt-quatre heures au moins ; car il faut prendre le dessus du vent, lorsque les faucons sont lâchés.

— Et si vous voyez le signal de sûreté, maître Ewart, que ferez-vous ?

— Dans ce cas, je me tiendrai au large jusqu’à la nuit, et je vous débarquerai ensuite à Skinburness, avec les barils et le reste de la cargaison.

— Et c’est là que je rencontrerai ce laird pour qui j’ai une lettre ?

— Peut-être. Nous verrons bien. Le navire a sa route tracée, le contrebandier a son port ; mais il n’est pas facile de dire où l’on pourra trouver le Laird. Toutefois, il ne sera pas à plus de vingt milles, sur mer ou sur terre, et je me charge de vous conduire près de lui. »

Fairford ne put réprimer un sentiment d’effroi passager, en s’entendant rappeler ainsi qu’il était absolument au pouvoir d’un homme qui, de son propre aveu, après avoir été pirate, était alors contrebandier et, selon toute probabilité, hors la loi.

Nanty Ewart devina la cause de ce frisson involontaire.

« Que diable gagnerais-je, » dit-il, « à escamoter une aussi basse carte ? N’ai-je pas eu en main l’as d’atout, et n’ai-je pas joué franc jeu ?… Oui, je dis que Jenny la Sauteuse peut importer des marchandises autres que des barils d’eau-de-vie. Mettez un sigma et un tau devant mon nom… Vous voyez ce que cela fait… Me comprenez-vous ?

— Non, en vérité ; j’ignore absolument à quoi vous faites allusion.

— Oh ! par Jupiter ! tu es l’être le plus malin ou le plus niais que j’aie jamais rencontré… Ou bien, après tout, vous n’êtes pas en règle. Je me demande sur quelle plage Summertrees a pu ramasser une pareille chaloupe. Voulez-vous me montrer sa lettre. »

Fairford n’hésita pas à satisfaire le désir d’Ewart. Il savait d’ailleurs qu’il n’eût pas été facile de refuser. Le patron de Jenny la Sauteuse regarda très attentivement l’adresse, puis tourna la lettre dans tous les sens, examinant chaque trait de plume, comme s’il avait à juger un manuscrit avec lettres ornées ; puis il la rendit à Fairford, sans un mot d’observation.

« Eh bien ! suis-je en règle ? » demanda le jeune avocat.

« Pour ce qui est de la lettre, » répondit Ewart, « elle est en règle, assurément ; mais pour vous, que vous soyez en règle ou non, c’est votre affaire plutôt que la mienne. »

Puis, frappant sur une pierre à fusil avec le dos d’un couteau, il alluma un cigare gros comme son doigt, et se mit à lancer des bouffées de fumée avec une grande persévérance.

Alain Fairford continua de le regarder d’un air de tristesse, partagé entre l’intérêt qu’il éprouvait pour cet infortuné, et les craintes assez naturelles qu’il ressentait sur l’issue de sa propre aventure.

Ewart, malgré l’influence stupéfiante de son passe-temps, parut deviner ce qui s’opérait, dans l’esprit du passager ; car, après qu’ils furent restés quelque temps occupés à s’observer l’un l’autre en silence, il jeta brusquement son cigare sur le pont, et dit à Fairford :

« Eh ! si vous en êtes fâché pour moi, j’en suis fâché pour vous. Diable m’emporte si, depuis deux ans que j’ai revu Jack Hadaway, je me suis soucié d’homme ou de fils de femme qui vive. Jack était devenu aussi gras qu’une baleine de Norvège, le drôle s’était marié avec une grande coquine bâtie à la hollandaise, qui lui avait fait cadeau de six enfants. Il ne me reconnut pas, je crois, et s’imagina sans doute que je venais piller sa maison… Quoi qu’il en soit, je fis mine d’être pauvre, et je lui dis qui j’étais. Le pauvre Jack voulut aussitôt m’habiller et me donner asile ; il commença de me parler des moïdores qu’il avait placés en banque pour le jour où je les réclamerais. Il changea de ton à la vérité, quand je lui dis la vie que je menais ; il avait hâte de me rendre mon argent pour se débarrasser de moi. Jamais je n’avais vu visage si terrifié. Je partis d’un éclat de rire à sa face, je lui dis que je n’avais fait que plaisanter, et que les moïdores étaient à lui désormais pour toujours. Je m’éloignai précipitamment et lui fis porter, par un de nos gens, une caisse de thé et un baril d’eau-de-vie. Pauvre Jack !… Je crois que vous êtes la deuxième personne qui, depuis dix ans, ait pris un peu d’intérêt à Nanty Ewart.

— Peut-être, Monsieur Ewart, » dit Fairford, « vivez-vous principalement avec des gens trop exclusivement occupés de leur propre sûreté, pour s’intéresser beaucoup aux peines d’autrui.

— Et qui fréquentez-vous donc vous-même, je vous prie ? » répliqua Ewart. « Des intrigants incapables de faire une conspiration qui puisse aboutir à quelque chose de mieux que leur propre pendaison. Des incendiaires qui battent le briquet sur une mèche mouillée. Il vous serait aussi facile de ressusciter les morts que de soulever les Highlands, de tirer un grognement d’une truie morte que d’obtenir des encouragements du pays de Galles, ou du comté de Chester. Parce que le pot est un train de bouillir, vous vous figurez qu’il ne viendra à la surface aucune autre écume que la vôtre. Eh bien ! je suis mieux renseigné, croyez-moi. Tout ce tapage et ces émeutes qui, selon vous, préparent la voie, n’ont aucun rapport avec vos intérêts. Le meilleur moyen de réconcilier et d’unir tout le pays, ce serait de l’alarmer par une entreprise comme celle où ces fous veulent se lancer.

— Je ne suis réellement pas initié aux secrets auxquels vous faites allusion, » dit Alain. Mais, décidé en même temps à profiter autant que possible de l’humeur communicative de Nanty, il ajouta en souriant : « Et si je l’étais, je ne croirais pas prudent d’en faire le sujet de mes conversations. Toutefois, des hommes aussi sensés que Summertrees et le Laird peuvent, j’en suis certain, correspondre ensemble sans offenser l’État.

— Je vous y prends, ami, je vous y prends, » dit Nanty Ewart, sur qui le tabac et l’eau-de-vie commençaient d’agir. « Quant à ce qui peut, ou non, faire un sujet de correspondance entre gentlemen, c’est une question que nous pouvons passer sous silence, comme disait mon vieux professeur. Pour ce qui est de Summertrees, je n’en parlerai pas, je sais que c’est un vieux renard. Mais cet autre individu, ce Laird, je dis que c’est un boute-feu dans le pays ; qu’il cherche à soulever tous les honnêtes gens qui devraient boire tranquillement leur eau-de-vie, en leur contant des histoires de leurs ancêtres et de l’an quarante-cinq ; il voudrait faire arriver tous les cours d’eau à son moulin, et déployer ses voiles à tous les vents. Et parce que les habitants de Londres se plaignent de quelques petites vexations, il pense les gagner à sa cause, rien qu’en mouillant le doigt. Quelques-uns l’encouragent parce qu’ils espèrent tirer de lui quelque argent ; d’autres parce qu’ils ont autrefois combattu pour cette cause, et qu’ils rougissent de l’abandonner aujourd’hui ; d’autres encore parce qu’ils n’ont rien à perdre ; d’autres enfin parce qu’ils sont mécontents, les imbéciles !

« Mais s’il vous a entraîné, vous ou un autre, je ne dis pas qui, dans ce guêpier, par l’espoir de faire quelque bien, c’est là un maudit canard, et c’est tout ce que j’en peux dire ; et vous êtes des oies, ce qui est pis que d’être des canards trompeurs ou des canards estropiés… C’est pourquoi je bois à la prospérité du roi Georges III, à la vraie religion presbytérienne, et à la confusion du pape, du diable et du Prétendant ! Voyez-vous, Monsieur Fairbairn, je ne suis propriétaire de cette coquille de noix que pour un dixième ; oui, je n’ai qu’un dixième de Jenny la Sauteuse, et je dois obéir aux instructions de mes armateurs. Mais, si j’étais seul propriétaire, je ne souffrirais pas que mon brick servit de bac pour les communications de ces vieux rebuts de jacobites et de papistes, Monsieur Fairport… non, sur mon âme ! je ne le souffrirais pas. Ils n’auraient qu’à faire le quart eux-mêmes, morbleu ! ainsi que j’ai vu faire à de meilleurs qu’eux, lorsque je naviguais sous le pavillon de… Comment l’appelez-vous ? Mais, comme ce sont marchandises de contrebande à bord de mon bâtiment, et que j’ai des ordres formels, je dois les remettre conformément à mes instructions, vous dis-je… John Roberts, maintenez un peu la barre au vent !… De sorte que, Monsieur Fairweather, ce que j’en fais, comme dit ce maudit coquin de Turnpenny, est uniquement pour affaires. »

Depuis cinq minutes, il ne parlait plus qu’avec difficulté, et il finit par s’affaisser sur le pont, réduit au silence par la quantité d’alcool qu’il avait avalée, mais sans avoir manifesté la moindre lueur de cette gaieté et de cette extravagance, compagnes habituelles de l’ivresse.

Le vieux matelot s’avança pour jeter un manteau de marin sur les épaules du patron endormi, et dit en regardant Alain :

« C’est dommage qu’il ait ce défaut ! sans cela jamais plus habile marin n’aurait promené souliers de cuir sur les planches.

— Et qu’allons-nous faire à présent ? » demanda Fairford.

« Louvoyer, pour sûr, jusqu’à ce que nous apercevions le signal, et ensuite exécuter nos ordres. »

Ce disant, Roberts retourna à son poste, et laissa le passager se distraire par ses propres méditations. Peu d’instants après, on vit s’élever, sur le petit promontoire, une légère colonne de fumée.

« À présent, mon maître, je peux vous dire ce que nous ferons, » reprit le matelot. « Nous allons porter au large, puis nous reviendrons avec la marée du soir pour atterrir à Skinburness ; ou, s’il ne fait pas clair, nous entrerons dans la rivière de Wampool, et nous vous mettrons à terre, au moyen de la chaloupe, à Kirkbride ou à Leaths. »

Fairford, qui déjà n’était pas bien, se sentit condamné à une torture de plusieurs heures, que son estomac malade et sa tête appesantie n’étaient guère en état de supporter. Il n’y avait, toutefois, d’autre remède que la patience, et la pensée qu’il souffrait pour la cause de l’amitié. Quand le soleil fut monté plus haut dans le ciel, l’état d’Alain empira : le sens de l’odorat parut acquérir une finesse morbide pour aspirer et distinguer toutes les diverses odeurs dont il était environné, depuis celle du goudron jusqu’aux effluves compliquées qui montaient de la cale. En outre, la chaleur accélérait les battements de son cœur, et il lui semblait qu’il allait avoir un violent accès de fièvre.

Les matelots, polis et attentifs pour gens de leur profession, remarquèrent ses souffrances, et l’un d’eux imagina de lui faire une espèce de tente avec une vieille voile, tandis qu’un autre préparait de la limonade, seule boisson à laquelle le passager voulût goûter. Après l’avoir bue, il obtint quelques heures d’un sommeil si troublé, que l’on ne peut dire qu’il en jouit.

CHAPITRE XV.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Alain Fairford avait plus de courage pour entreprendre une tâche que de force pour l’accomplir. Lorsqu’il se réveilla, après un sommeil de cinq ou six heures, il se sentit si accablé par des étourdissements dans la tête et des douleurs dans tous les membres, que malgré ses efforts, il ne put se lever sans assistance. Il apprit avec plaisir qu’on filait droit sur la rivière de Wampool, et que bientôt on le débarquerait. Le bâtiment mit en panne, et peu après hissa son pavillon, à quoi l’on s’empressa de répondre par des signaux sur le rivage. On vit alors des hommes et des chevaux descendre le chemin escarpé qui mène à la mer, les chevaux convenablement harnachés pour porter des fardeaux.

Vingt barques de pêcheurs furent mises à flot en même temps, et entourèrent le brick avec force clameurs, rires, jurons et plaisanteries. Mais, au milieu de cette apparente confusion, régnait cependant la régularité indispensable. Nanty Ewart arpentait de nouveau son gaillard d’arrière, comme s’il n’avait jamais vidé un verre d’eau-de-vie, donnait avec précision les ordres nécessaires, et veillait à leur ponctuelle exécution.

Au bout d’une demi-heure, la cargaison du navire était en grande partie distribuée dans les bateaux ; un quart d’heure après, on la débarquait sur la plage, et un laps de temps égal suffit pour la charger sur les files de chevaux rangés là, et qui se dispersèrent aussitôt, chacun emportant sa petite pacotille.

On mit plus de mystère à descendre dans la chaloupe une quantité de petits barils qui semblaient contenir des munitions de guerre ; et l’on ne procéda à cette besogne qu’après le départ des gens qui s’occupaient du commerce. Alors seulement Ewart proposa à Fairford, tout étourdi par le bruit et par la souffrance, de l’accompagner à terre.

Alain eut beaucoup de peine à passer par-dessus le bord du brick, et il ne put s’asseoir à l’arrière de la chaloupe qu’avec l’aide du capitaine et des matelots. Nanty Ewart, qui ne voyait en tout cela que l’effet ordinaire du mal de mer, lui donna les consolations d’usage. Il l’assura qu’il serait complètement remis quand il aurait passé une demi-heure sur la terre ferme, ajoutant qu’il avait bon espoir de boire une canette et de fumer une pipe avec lui chez le père Crackenthorp, quoiqu’il fût un peu sens dessus dessous pour avoir monté le cheval de bois.

« Qu’est-ce que ce père Crackenthorp ? » demanda Fairford, à peine capable d’articuler cette question.

« Un aussi honnête homme qu’il soit possible d’en trier entre mille, » répondit Nanty. « Ah ! combien de flacons de bonne eau-de-vie nous avons vidés ensemble, dans notre temps ! Sur mon âme ! Monsieur Fairford, c’est le prince des buveurs et le père du libre commerce ; non pas un vieux démon hypocrite comme ce ladre de Turnpenny, qui s’enivre aux dépens d’autrui, et qui doit pécher quand il lui faut la payer ; mais un joyeux vivant et un bon luron. Les requins sont à ses trousses depuis bien longtemps ; mais le père Crackenthorp sait comment orienter ses voiles… Jamais il n’y a eu de mandat contre lui, qu’il ne l’ait su avant que l’encre fût bien sèche. Il est bonus socius avec le maire et le constable. Tout le trésor du roi ne pourrait décider personne à informer contre lui. Si quelque coquin capable de le faire venait à se produire, il n’aurait plus d’oreilles le lendemain matin, et devrait aller les chercher dans le Solway. Il a des arpents de terre, quoiqu’il tienne auberge ; mais il n’est aubergiste que pour la commodité : c’est pour lui un prétexte à avoir des caves et des gens de service autour de lui. Sa femme est une fine mouche, et sa fille Doll aussi. Vraiment, vous serez là dans le port, jusqu’à ce que vous vous en retourniez, et je vous donne ma parole que je vous aboucherai avec le Laird. Morbleu ! j’aurai du mal à vous faire sortir de la maison, pour sûr ; car Doll est une fille rare, la dame est une plaisante vieille, et le père Crackenthorp est le roi des bons compagnons ! Il vous boira une bouteille de rhum ou d’eau-de-vie sans broncher ; mais il ne mouillera jamais ses lèvres de l’ignoble drogue écossaise que ce vieux cafard de Turnpenny a mise à la mode. C’est un gentleman, oui, de la tête aux pieds, ce vieux Crackenthorp… c’est-à-dire à sa façon ; et de plus il a une part dans Jenny la Sauteuse, sans compter nombre d’autres avantages au clair de la lune. Il pourra donner une jolie dot à Doll, s’il prend en amitié le gars qui voudra se caser avec elle pour la vie. »

Pendant ce long panégyrique du père Crackenthorp, la chaloupe avait touché le rivage ; les rameurs renversèrent les avirons pour la maintenir à flot, tandis que les autres, sautant au milieu du ressac, se mirent à débarquer les barils avec autant d’adresse que de célérité.

« Plus haut sur la plage, mes braves ! » s’écria Nanty Ewart. « Plus haut et à sec ! plus haut et à sec. C’est une marchandise qui ne supporte pas l’humidité… Et maintenant, enlevez-moi le passager… haut et à sec, lui aussi !… Qu’est-ce que j’entends ? le galop d’un cheval ?… Ah ! je reconnais le bruit que font les bats ; ce sont les chevaux de nos hommes. »

Cependant, tous les petits barils, cargaison de la chaloupe, avaient été portés à terre ; et l’équipage, debout sous les armes, s’était rangé devant l’embarcation, attendant l’arrivée des chevaux dont les pas faisaient résonner le rivage. Un homme d’un embonpoint excessif, puisqu’il s’apercevait même au clair de lune, apparut, tout haletant de sa course, en tête de la cavalcade composée de chevaux chargés de bâts et de chaînes qui faisaient un cliquetis effroyable, et qui devaient servir à attacher les barils.

« Qu’y a-t-il donc, père Crackenthorp ? » demanda Ewart. « Pourquoi vous pressez-vous ainsi avec vos chevaux ? Nous comptons passer la soirée chez vous, pour goûter votre vieille eau-de-vie et l’ale brassée par madame. Le signal était en règle, l’homme, et tout va bien.

— Tout va mal, capitaine Nanty, » répliqua celui à qui s’adressaient ces paroles, « et c’est vous qui allez en avoir la preuve, si vous ne décampez bien vite. Il y a des balais neufs, achetés hier à Carlisle, pour vous balayer hors d’ici, vous et vos pareils ; de sorte que vous feriez bien de prendre le chemin de l’intérieur.

— Combien sont ces coquins d’agents ? S’il n’y en a pas plus de dix, je les combattrai.

— Non, de par le diable ! Vous ferez mieux de filer, car ils ont avec eux des dragons rouges de Carlisle.

— Dans ce cas, » dit Nanty, « il faudra remettre à la voile… Allons, maître Fairford, il s’agit de monter à cheval… Il ne m’entend pas… je crois qu’il a perdu connaissance… Que diable faire ?… Père Crackenthorp, je vais vous laisser ce jeune homme jusqu’à ce que la tempête soit passée. Entendez-moi, il sert d’intermédiaire entre le Laird et l’autre vieux ; il est hors d’état de marcher et de monter à cheval. Force m’est de l’envoyer chez vous.

— C’est l’envoyer à la potence, » dit Crackenthorp. « Il y a chez moi le maréchal des logis Thwacker, avec vingt hommes ; et s’il ne prenait pas plaisir à tenir compagnie à Doll, je n’aurais jamais pu prendre ainsi les devants ; mais il faut que vous partiez, sinon ils vont venir nous chercher ici, car Thwacker a des ordres formels… et ces barils contiennent pis que du whisky… il y a là matière à pendaison, pour sûr.

— Je les voudrais au fond de la rivière de Wampool ; avec ceux à qui ils appartiennent, » répliqua Nanty Ewart. « Mais ils font partie de ma cargaison… Enfin que faire de ce pauvre jeune homme ?

— Eh ! de meilleurs que lui ont passé la nuit sur l’herbe, avec un manteau pour couverture. S’il a la fièvre, il n’est rien d’aussi rafraîchissant que l’air de la nuit.

— Oui, il serait refroidi de reste au matin ; mais comme il a bon cœur, je ne veux pas qu’il soit refroidi de sitôt, si je puis l’empêcher, » dit le capitaine de Jenny la Sauteuse.

« Ah ! capitaine, si vous voulez risquer votre cou pour celui d’un autre, que ne le transportez-vous chez les vieilles demoiselles, à Fairladies ?

— Quoi ! chez les demoiselles Arthuret, ces affreuses papistes ?… Après tout, n’importe ; je le veux bien… Je les ai vues recueillir tout l’équipage d’un sloop qui s’était échoué sur les sables.

— Cependant vous pourriez courir quelques risques en montant à Fairladies ; car je vous dis qu’ils sont sur le qui-vive, et debout dans tout le canton.

— N’importe, j’aurai peut-être la chance d’en abattre quelques-uns, » dit gaiement Nanty. « Allons, les gars, vivement en besogne. Êtes-vous tous chargés ?

— Oui, oui, capitaine, nous serons prêts dans un clin d’œil, » répondit un chœur de voix.

« Au diable vos capitaine ! » s’écria Ewart. « Avez-vous envie de me faire pendre, si j’étais pris ? Nous sommes tous camarades, ici !

— Une goutte en partant, » dit le père Crackenthorp, en tendant un flacon à Nanty.

« Pas la vingtième partie d’une goutte, » répliqua celui-ci. « Mon courage ne ressemble pas à celui des Hollandais ; j’ai toujours le cœur assez haut, quand il y a des chances de combat. D’ailleurs, si je vis dans l’ivresse, j’aimerais à mourir sobre… Voyons, vieux Jephson, de tous ces animaux vous êtes celui qui a le meilleur caractère… aidez-moi à hisser ce jeune homme sur un cheval paisible ; je gage que nous parviendrons à le maintenir debout. »

Comme ils soulevaient Fairford, celui-ci poussa un profond gémissement, et demanda d’une voix faible où on l’emmenait.

« En un lieu où vous serez aussi tranquille et aussi bien qu’une souris dans son trou, » répondit Nanty, « si tant est que nous puissions vous y transporter sans encombre. Adieu, père Crackenthorp ; empoisonnez-moi le maréchal des logis, si faire se peut. »

Les chevaux chargés partirent alors au grand trot, se suivant à la file ; chaque deuxième cheval était monté par un vigoureux gaillard en blouse, laquelle servait à cacher les armes que portaient la plupart de ces hommes déterminés. Ewart fermait la marche ; et, avec l’aide que lui prêtait de temps en temps le vieux Jephson, il soutenait son protégé sur sa selle. Fairford poussait quelquefois de sourds gémissements, et le contrebandier, plus compatissant qu’on n’aurait pu l’attendre d’après son genre de vie, cherchait à le distraire et à le consoler en lui parlant de l’endroit où on le transportait. Toutefois, ses paroles de consolation étaient fréquemment interrompues par la nécessité où il était d’appeler ses hommes, et il s’en perdait un bon nombre au milieu du bruit de la marche des chevaux et du cliquetis des petites chaînes qui attachaient les barils.

« Voyez-vous, camarade, vous serez en lieu sûr à Fairladies. C’est une bonne vieille maison, et ce seraient de bonnes vieilles filles aussi, si elles n’étaient papistes… Oh hé ! Jack Lowther, ne sortez pas de la file, entendez-vous ! et fermez le bec, coquin que vous êtes !… Et comme elles sont de bonne famille, et qu’elles ont de la fortune, ces vieilles filles sont devenues des espèces de saintes, de nonnes, que sais-je moi ? La maison qu’elles habitent a été jadis une sorte de béguinage, comme il y en a encore en Flandre, et on les appelle les Vestales de Fairladies. Vestales ! peut-être oui, peut-être non, et ça m’est absolument indifférent… Blinkinsop, retenez votre langue, et que le diable vous emporte !… De sorte que, grandes aumônes d’une part, et bons dîners de l’autre, elles sont bien vues des riches et des pauvres, et on ferme les yeux sur leurs relations avec les papistes. Il y a dans la maison tant de prêtres, de jeunes séminaristes, et d’autres individus du même acabit, que c’en est une véritable ruche. Le gouvernement devrait avoir honte, vraiment, de mettre des dragons aux trousses d’un petit nombre d’honnêtes gars qui apportent leur goutte d’eau-de-vie aux vieilles femmes d’Angleterre, alors qu’il laisse ces misérables introduire tant de contrebande papiste, et… Qu’entends-je ? est-ce un coup de sifflet ?… Non, ce n’était que le cri d’un pluvier… Hé ! Jem Collier, ayez l’œil au guet en avant. Nous les rencontrerons sur la Butte aux Genêts, ou dans le vallon de Brotthole, ou nulle part. Portez-vous en avant d’une centaine de toises, vous dis-je, et ouvrez l’œil devant vous… Ces demoiselles Arthuret nourrissent ceux qui ont faim, donnent des vêtements à ceux qui sont nus, et font d’autres œuvres semblables. Mon pauvre père avait coutume de dire que ce sont là de misérables guenilles ; mais il s’en accommodait, lui aussi, comme la plupart du monde… Diable emporte ce cheval qui bronche ! Il devrait emporter aussi le père Crackenthorp, pour avoir failli faire casser le cou à un honnête garçon. »

C’est par ces discours et beaucoup d’autres semblables que Nanty, avec les meilleures intentions, ajoutait aux ennuis d’Alain Fairford, chez qui les affreuses douleurs qu’il ressentait dans le dos et les reins, étaient considérablement aggravées par le trot assez dur de son cheval. Et la voix rauque du marin, se faisant entendre tout près de son oreille, n’était pas ce qu’il fallait pour calmer la migraine qui lui fendait la tête. Mais, complètement passif, il n’essayait même pas de répondre ; et ses souffrances étaient alors si vives, qu’il n’aurait pu s’occuper de sa situation, quand bien même il lui eût été possible de l’améliorer.

Ils s’avançaient vers l’intérieur du pays ; mais Alain n’avait aucun moyen de reconnaître quelle direction ils prenaient. Après avoir traversé des bruyères, des dunes de sable et plusieurs ruisseaux ou becks (comme on les appelle dans le pays), dont quelques-uns assez profonds, ils atteignirent enfin une région cultivée, divisée, suivant la mode anglaise, en petits champs ou enclos, par des levées couvertes de broussailles et surmontées de rangées d’arbres. Entre ces clôtures serpentaient un grand nombre de chemins compliqués et presque impraticables, où les branches, qui s’avançaient de droite et de gauche, interceptaient la lumière de la lune, et rendaient le passage périlleux pour des cavaliers.

Mais l’expérience des guides les conduisit sans tâtonnements à travers ce labyrinthe ; ils n’eurent pas même besoin de ralentir le pas. Dans certains endroits, il était impossible à trois hommes de chevaucher de front, de sorte que la tâche de soutenir Alain revenait alternativement au vieux Jephson et à Nanty, et ils n’y réussirent qu’à grand peine.

Quand enfin il ne put endurer plus longtemps ses souffrances, et qu’il se vit sur le point de supplier qu’on l’abandonnât à son sort dans la première chaumière venue, sous un hangar, au pied d’une meule de foin, à côté d’une haie, n’importe où, pourvu qu’on le laissât tranquille, Collier, qui formait l’avant-garde, fit passer de bouche en bouche l’avis qu’il était arrivé à l’entrée de l’avenue de Fairladies. Fallait-il l’enfiler ?

Confiant à Jephson la garde de Fairford, Nanty se précipita en avant de la troupe pour donner ses ordres.

« Qui de vous connaît le mieux la maison ?

— Sam Skelton est catholique, » répondit Lowther.

« C’est une religion diablement mauvaise, » dit Nanty, qui de son éducation presbytérienne semblait n’avoir gardé que la haine du catholicisme. « Pourtant, je suis bien aise qu’il y ait un catholique parmi nous… Voyons, Sam, en votre qualité de papiste, vous devez connaître Fairladies et les vieilles demoiselles. Sortez donc de la file et venez m’attendre ici. Vous, Collier, continuez votre route jusqu’au fond de Walinford ; puis vous descendrez le ruisseau jusqu’à ce que vous arriviez au vieux moulin. Là, le bonhomme Grist, le meunier, ou le vieux Pille-la-Chaussée vous diront où déposer la marchandise ; mais je vous aurai rejoints d’ici là. »

La file des chevaux de charge reprit alors sa marche, tandis que Nanty et Sam Skelton attendaient, au bord du chemin, que l’arrière-garde fût arrivée. Quand Jephson et Fairford les rejoignirent, ils commencèrent, au grand soulagement du jeune avocat, à cheminer d’un pas plus tranquille, laissant la troupe s’éloigner jusqu’à ce que le bruit de la marche et le cliquetis des ferrailles se perdissent graduellement dans le lointain.

Ils n’étaient pas à une portée de pistolet de l’endroit de la halte, qu’un brusque détour les mit en face d’un vieux portique délabré, dont le fronton était décoré, dans le style du dix-septième siècle, d’ornements lourds et disgracieux. Quelques-uns de ces ornements, tombés de vétusté, gisaient épars sur le sol, sans que l’on se fût occupé d’autre chose que de les écarter du passage direct de l’avenue. Deux grands piliers de pierre, argentés par les rayons de la lune, ressemblaient quelque peu à des apparitions surnaturelles, et l’air d’abandon de toutes choses alentour donnait à ceux qui passaient par là une idée peu avantageuse de l’habitation.

« Il n’y avait pas de porte ici, autrefois, » dit Skelton en voyant l’impossibilité devancer.

« Mais il y en a une à présent, et un portier aussi, » dit une grosse voix de l’intérieur. « Qui êtes-vous, et que demandez-vous à cette heure de la nuit ?

— Nous désirons parler à ces dames… aux demoiselles Arthuret, » répondit Nanty, « et nous demandons logement pour un malade.

— On ne peut parler aux demoiselles Arthuret à pareille heure ; et quant à votre malade, vous pouvez le porter au médecin, » répliqua le portier d’un ton bourru. « Car, aussi sûr que le sel a de la saveur et le romarin du parfum, vous n’entrerez pas. Donc tournez-moi le dos, et tirez vos grègues.

— Eh quoi ! Dick Gardener, » dit Skelton, « te voilà donc devenu portier ?

— Comment savez-vous qui je suis ? » répliqua aigrement le domestique.

« Je vous ai reconnu à votre dicton, » repartit l’autre. « Avez-vous donc oublié le petit Sam Skelton et la cheville que nous avons mise au tonneau ?

— Non, je ne vous ai pas oublié, » répondit l’ancienne connaissance de Sam Skelton ; « mais j’ai des ordres péremptoires de n’ouvrir à personne cette nuit ; c’est pourquoi…

— Faites attention que nous sommes armés, et nous passerons malgré vous, » dit Nanty. « Écoute bien, drôle, ne penses-tu pas qu’il vaudrait mieux accepter une guinée et nous ouvrir, que de nous faire enfoncer la porte d’abord et te casser ensuite la tête ? car tu peux être sûr que je ne laisserai pas mourir mon camarade devant cette porte.

— Eh ! je ne sais trop. Mais qu’était-ce que cette troupe qui vient de passer près d’ici en si grande hâte ?

— C’étaient quelques-uns de nos camarades de Bowness, de Stoniecultrum et des environs, » répondit Skelton. « Il y avait, Jack Lowther, le vieux Jephson, le gros Will Lamplugh et d’autres.

— Eh bien ! » répliqua Dick Gardener, aussi sûr que le sel a de la saveur et le romarin du parfum, « j’ai cru que c’étaient les dragons de Carlisle et de Wigton, et ce bruit m’a mis le cœur sur les lèvres.

— J’aurais cru que tu savais distinguer le choc des barils d’avec le cliquetis des sabres, aussi bien que n’importe quel buveur du Cumberland.

— Allons, camarade, jouez un peu moins de la langue et un peu plus des jambes, s’il vous plaît, » reprit Nanty. « Chaque moment que nous passons ici est un moment perdu. Allez trouver ces dames, et dites-leur que Nanty Ewart, capitaine de Jenny la Sauteuse, leur amène un jeune homme apportant d’Écosse des lettres pour certain gentilhomme d’importance en Cumberland, que les soldats sont en marche, que ce jeune homme est très malade, et que, s’il n’est pas accueilli à Fairladies, il nous faudra le laisser mourir devant cette porte, ou prendre par les Habits Rouges, avec tous les papiers dont il est porteur. »

Dick Gardener se mit à courir avec ce message. Au bout de quelques minutes, on vit des lumières en mouvement ; et Fairford, que cette halte avait un peu soulagé, en conclut qu’elles traversaient la façade d’une assez vaste habitation.

« Que feras-tu, si ton ami Dick Gardener ne revient pas ? » demanda Jephson à Skelton.

« Oh ! alors, » répondit ce dernier, « je lui devrai une tripotée comme celle que tu as reçue de Daniel Cooke, et je la lui payerai aussi exactement que Daniel te l’a payée. »

Le vieux Jephson allait répliquer avec aigreur, quand le retour de Dick Gardener imposa silence à ses doutes. Le portier annonça que Mlle Arthuret venait elle-même leur parler.

Nanty Ewart maudit à demi-voix les soupçons des vieilles filles et les sots scrupules des catholiques, qui retardaient ainsi les secours à porter à un malade. Il souhaita a Arthuret un bon rhumatisme ou une rage de dents en récompense de son excursion ; mais l’arrivée de la demoiselle mit fin à sa mauvaise humour. Elle était accompagnée d’une femme de chambre qui portait une lanterne, au moyen de laquelle elle examina les étrangers aussi minutieusement que le permettaient cette lumière insuffisante et les barreaux de la porte nouvellement placée.

« Je suis bien fâché de vous déranger si tard, Madame ; » dit Nanty ; « mais voici le cas…

— Sainte Vierge ! » s’écria Mlle Arthuret, « pourquoi parler si haut ? N’êtes-vous pas le capitaine de la Sainte-Geneviève ?

— Mais oui, Madame ; c’est ainsi, pour sûr, qu’on appelle mon navire à Dunkerque ; mais sur toute cette côte on l’appelle Jenny la Sauteuse.

— N’est-ce pas vous, dites-moi, qui nous avez amené le bon Père Bonaventure ?

— Oui, oui, Madame, j’ai transporté assez de ce noir bétail.

— Oh ! fi ! l’ami ; c’est pitié que les saints confient ces bons pères aux soins d’un hérétique.

— Eh ! Madame, ils s’en garderaient bien, s’ils pouvaient trouver quelque loup de mer papiste qui connût la côte comme moi. Et puis, je suis fidèle comme l’acier à mes armateurs, et j’ai toujours l’œil sur ma cargaison ; chair vivante, viande morte ou liqueurs, ce m’est tout un ; tandis que vos catholiques ont des capuchons si diablement larges qu’ils peuvent parfois abriter double face. Mais voici un jeune homme qui se meurt ; il a une lettre du laird de Summertrees pour le Laird des Lacs du Solway, comme on l’appelle, et chaque minute de plus qu’il reste ainsi est un clou enfoncé dans son cercueil.

— Sainte Marie ! que faire ? » s’écria Mlle Arthuret ; « il faut, je crois, le recevoir à tous risques. Richard Gardener, aidez un de ces hommes à porter ce gentleman à la maison ; et vous, Selby, ayez soin qu’on le loge au bout de la grande galerie. Capitaine, vous êtes un hérétique ; pourtant je vous crois fidèle, et je sais que l’on a déjà plus d’une fois eu confiance en vous ; mais si vous me trompez…

— Moi, Madame ! je n’ai jamais trompé aucune dame de votre expérience ; tout ce que l’on pourrait me reprocher sous ce rapport ne concerne que des jeunes filles… Allons, gaiement, Monsieur Fairford, on aura bien soin de vous. Essayez de marcher. »

Alain, que cette halte avait un peu remis, déclara qu’il pourrait marcher jusqu’à la maison avec la seule aide de Gardener.

« À la bonne heure ! Je te remercie, Dick, de lui prêter ton bras. » Et Nanty lui glissa dans la main la guinée promise. « Adieu, donc, Monsieur Fairford ; adieu, Madame ; il y a trop longtemps que je suis ici. »

Ce disant, il remonta à cheval avec ses deux compagnons, et ils partirent ensemble au galop. Mais malgré le bruit des chevaux, on entendit l’incorrigible Nanty chanter d’une voix de stentor cette vieille ballade :

 

« Fille gentille en hâte un matin

Pour se confesser s’en fut au couvent.

— Qu’avez-vous, enfant, à vous reprocher ?

Parlez-moi sans crainte et en toute franchise.

— Hélas ! mon péché, je n’ose le dire :

Mais mon amoureux m’aimait tellement…

 

— Sainte Vierge ! » s’écria Mlle Séraphine, en entendant ce chant profane, « quels païens que ces hommes ! à quelles angoisses et à quels périls ne sommes-nous pas exposées parmi eux ! Que les saints nous protègent ! Quelle nuit que celle-ci ! jamais on n’avait vu la pareille à Fairladies… Aide-moi à refermer la porte, Richard, et tu redescendras pour la garder, de peur qu’il ne nous arrive quelque autre malencontreuse visite… Ce n’est pas que vous soyez importun, jeune homme ; car il suffit que vous ayez besoin des secours qu’il est en notre pouvoir de vous donner, pour que vous soyez le bienvenu à Fairladies… Seulement nous aurions préféré votre visite en d’autres circonstances ; et pourtant, hem ! j’ose dire que tout est pour le mieux… L’avenue n’est pas des plus unies, Monsieur, faites attention où vous posez le pied. Richard Gardener aurait dû faucher ces herbes et niveler le terrain ; mais il a dû aller en pèlerinage à la source de Sainte-Winifrède, dans le pays de Galles. »

Ici Dick fit entendre une petite toux sèche ; mais comme s’il eût craint de trahir ainsi un sentiment intime trop en contradiction avec les paroles de sa maîtresse, il se hâta d’ajouter : « Sancta Winifreda, ora pro nobis ! »

Et Mlle Arthuret continua :

« Nous ne contrarions jamais les vœux ni les pénitences de nos serviteurs, Monsieur Fairford. Je connais un bien digne Père qui porte votre nom ; c’est peut-être un parent… Je le répète, nous ne contrarions jamais les vœux de nos serviteurs. À Notre-Dame ne plaise qu’ils ne trouvent pas de différence entre notre service et celui d’un hérétique !… Prenez garde, Monsieur, vous allez tomber, si vous ne faites attention… Hélas ! la nuit et le jour, nous rencontrons une quantité de pierres d’achoppement dans notre chemin ! »

C’est par de semblables discours, tous dénotant une femme charitable, un peu simple, avec une forte tendance à une dévotion superstitieuse, que Mlle Arthuret entretenait son nouvel hôte.

Après avoir failli trébucher contre presque tous les obstacles que le pèlerinage de Richard, son guide, avait laissés dans le chemin, Fairford monta enfin quelques marches de pierre, aux deux extrémités desquelles se dressaient des griffons ou autres monstres héraldiques, et arriva sur une terrasse qui longeait le manoir de Fairladies.

Cétait un antique château de gentilhomme, assez considérable, avec une rangée de fenêtres étroites, et des pignons taillés en gradins, le tout relevé d’espace en espace par de vieilles tourelles en forme de poivrière.

La porte avait été fermée durant la courte absence de la dame ; une faible lumière s’apercevait à travers le vitrage qui s’ouvrait sous un grand portique de pierre, garni de jasmins et autres plantes grimpantes. Toutes les fenêtres étaient sombres comme l’abîme.

Mlle Arthuret frappa à la porte.

« Ma sœur, Angélique, ma sœur.

— Qui est là ? » demanda-t-on du dedans. « Est-ce vous, ma sœur Séraphine ?

— Oui, oui, ouvrez vite la porte ; ne reconnaissez-vous donc pas ma voix ?

— Je la reconnais sans doute, » dit la sœur Angélique en tirant la barre et les verrous ; « mais vous savez quelle responsabilité pèse sur nous, et l’ennemi veille pour nous surprendre, incedit sicut leo vorans, dit le bréviaire. Qui nous amenez-vous là ? Oh ! ma sœur, qu’avez-vous fait ?

— C’est un jeune homme, » se hâta de répondre Séraphine, pour couper court aux remontrances de sa sœur, « un parent, je crois, du digne Père Fairford, laissé devant notre porte par le capitaine de la Sainte-Geneviève, à demi mort et porteur de dépêches pour… »

Elle baissa la voix, et l’on n’entendit pas ses dernières paroles.

« Alors il n’y a pas moyen de faire autrement, » dit Angélique ; « mais c’est malheureux. »

Pendant ce dialogue entre les vestales de Fairladies, Dick Gardener fit asseoir Fairford dans un fauteuil, où la plus jeune des deux dames, après un moment d’hésitation provenant d’une répugnance bienséante à toucher la main d’un étranger, saisit entre le pouce et l’index le poignet d’Alain pour lui tâter le pouls.

« Il a la fièvre, » dit-elle ; « il faut que Richard aille chercher Ambroise, et nous lui donnerons notre fébrifuge. »

Ambroise arriva peu d’instants après. C’était un vieux serviteur à l’air respectable, dans la famille depuis l’enfance, et qui s’était graduellement élevé jusqu’à devenir moitié médecin, moitié aumônier, moitié sommelier, et tout à fait gouverneur, c’est-à-dire quand le père confesseur, qui le débarrassait souvent des soucis du gouvernement, se trouvait par hasard absent du château.

Sous la direction et avec l’aide de ce vénérable personnage, l’infortuné Alain fut transporté dans une pièce convenable, située au bout d’une longue galerie, puis, à son indicible soulagement, couché dans un bon lit. Il ne tenta point de résister aux prescriptions de M. Ambroise, qui ne se borna pas à lui présenter la potion proposée, mais alla jusqu’à lui tirer une quantité de sang considérable, opération qui fit sans doute grand bien au malade.

CHAPITRE XVI.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Quand Fairford s’éveilla le lendemain matin, après un sommeil peu réparateur, agité par des rêves bizarres, où se rencontraient pêle-mêle son père, Darsie Latimer, la demoiselle à la mante verte et les vestales de Fairladies ; où il buvait en compagnie de Nanty Ewart, et coulait dans le Solway avec Jenny la Sauteuse ; il ne se trouva pas en état de résister aux ordres de M. Ambroise, qui lui enjoignait de garder le lit. Le fait est qu’il n’aurait pu se lever sans aide. Il reconnut que ses inquiétudes, ses fatigues durant ces derniers jours, avaient compromis sa santé, et que, malgré son impatience, il lui serait impossible de poursuivre son entreprise avant le rétablissement de ses forces.

En attendant, il n’aurait pu trouver meilleur asile pour un malade. Ses gardiens ne priaient qu’à demi-voix, et ne marchaient que sur la pointe des pieds ; rien ne se faisait que par ordonnance du médecin : Esculape régnait en souverain à Fairladies. Une fois par jour, les dames venaient en grande cérémonie visiter Alain et s’informer de sa santé ; et c’est alors que la politesse naturelle du malade, et la gratitude qu’il manifestait pour leur assistance si opportune et si charitable, le firent grandir considérablement dans leur estime.

Le troisième jour, il fut transféré dans une chambre plus belle que celle qui lui avait été d’abord assignée. Lorsqu’il lui fut permis de boire un verre de vin, on le lui donna de première qualité ; on vit paraître en cette occasion une de ces bouteilles de forme curieuse, couvertes de toiles d’araignée, qui ne se trouvent plus que dans les caves de quelque vieux manoir de province, où elles ont pu reposer en paix durant plus d’un demi-siècle.

Mais, quelque plaisant que fût pour un malade le séjour de Fairladies, il était loin d’être aussi agréable pour un convalescent, et Alain ne tarda pas à s’en apercevoir. S’étant traîné jusqu’à la fenêtre, dès qu’il fut en état de sortir du lit, il la trouva étroitement grillée, et n’ayant de vue que sur une petite cour pavée. Il n’y avait là rien d’étrange ; la plupart des vieux châteaux voisins de la frontière avaient leurs fenêtres ainsi garanties. Mais Fairford remarqua ensuite que toutes les personnes qui entraient dans sa chambre avaient soin, en sortant, de fermer la porte avec la plus grande circonspection ; et lorsqu’il exprima le désir de faire un tour dans la galerie ou même dans le jardin, ce désir fut si froidement accueilli, par les dames aussi bien que par M. Ambroise, leur premier ministre, qu’il comprit fort bien que l’on ne permettrait pas une telle extension des privilèges dont il jouissait en qualité d’hôte.

Désireux de s’assurer si cette excessive hospitalité lui laisserait l’usage de sa liberté, il annonça à M. Ambroise, tout en le remerciant vivement des soins dont il avait été l’objet, qu’il se proposait de quitter Fairladies le lendemain, se bornant à demander qu’on lui prêtât un cheval pour aller à la ville prochaine. Assurant ensuite à cet important personnage que sa gratitude ne se bornerait pas à si peu de chose, il lui glissa dans la main trois guinées à l’appui de sa demande. Les doigts de ce digne homme se refermèrent aussi naturellement sur ces honoraires, que si des degrés obtenus dans la docte faculté lui avaient donné le droit de les empocher ; mais sa réponse au projet du départ d’Alain fut d’abord évasive, et quand il se vit serré de plus près, il déclara péremptoirement qu’il ne pouvait lui permettre de partir le lendemain : ce serait risquer sa vie, et ces dames n’y consentiraient jamais.

« Je sais mieux que personne ce que vaut ma vie, et je la risquerais volontiers pour le succès de l’affaire qui réclame instamment mon attention. »

Ne recevant encore pas de réponse satisfaisante de M. Ambroise, Alain crut qu’il valait mieux faire connaître sa résolution aux dames elles-mêmes, dans les termes les plus mesurés et les plus respectueux. Tout en leur exprimant sa profonde gratitude, il annonça qu’il était bien décidé à partir le lendemain, ou au plus tard le jour suivant. Après quelques tentatives pour l’engager à prolonger son séjour, afin de rétablir tout à fait sa santé, mais qui ne purent ébranler la conviction que leur unique but était de retarder son départ, Fairford leur déclara nettement qu’on lui avait confié des dépêches importantes pour le personnage connu sous les noms de Herries, de Redgauntlet et de Laird des Lacs, et qu’il devait les lui remettre promptement, attendu que c’était une affaire de vie et de mort.

« Je crois, sœur Angélique, » dit alors l’aînée des demoiselles Arthuret, « que ce jeune homme est honnête ; et, s’il est vraiment parent du Père Fairford, nous ne courons aucun risque.

— Jésus Marie ! » s’écria la plus jeune. « Oh ! fi ! sœur Séraphine, fi ! Vade rétro, retirez-vous derrière moi.

— Bien, bien ; mais, Angélique, ma sœur, laissez-moi vous dire un mot dans la galerie. »

Les deux dames sortirent au bruit du froufrou de leurs robes de damas ; et il s’écoula une grande demi-heure avant qu’elles ne rentrassent avec le même froufrou, leurs physionomies exprimant une solennelle importance.

« Pour vous avouer la vérité, Monsieur Fairford, ce qui nous fait désirer de vous retenir, c’est que nous avons présentement un religieux dans la maison…

— Un bien excellent homme, en vérité, » s’empressa d’ajouter sœur Angélique.

« Un oint du Seigneur, » reprit Séraphine ; « et nous voudrions, pour la satisfaction de notre conscience, que vous eussiez un entretien avec lui avant votre départ.

— Oh ! oh ! » pensa Fairford, « la vérité finit par se faire jour ; il y a un projet de conversion. Je ne veux pas contrarier ces bonnes vieilles, mais j’imagine que j’aurai bientôt envoyé promener ce prêtre. »

Il répondit alors tout haut qu’il se ferait un plaisir d’avoir un entretien avec leur ami, qu’en matière religieuse il respectait profondément toutes les formes du christianisme, mais qu’il était sincèrement attaché à celle dans laquelle il avait été élevé ; que, cependant, si le fait de voir le religieux qu’elles lui recommandaient pouvait être regardé comme un témoignage du respect qu’il professait pour elles…

« Ce n’est pas tout à fait cela, » dit sœur Séraphine, « quoique assurément la journée soit trop courte pour qu’on pût se lasser d’entendre le Père Bonaventure, lorsqu’il parle des intérêts de nos âmes ; mais…

— Allons, allons, sœur Séraphine, » dit la plus jeune, « pas tant de paroles. Son… Son Éminence, c’est-à-dire le Père Bonaventure expliquera lui-même ce qu’il désire faire savoir à ce jeune homme.

— Son Éminence ! » s’écria Fairford avec surprise. « Ce religieux occupe-t-il un rang si élevé dans l’Église catholique ? Ce titre n’est donné, je crois, qu’aux seuls cardinaux.

— Il n’est pas encore cardinal, » répondit Séraphine ; « mais je vous assure, Monsieur Fairford, que son rang est aussi illustre que sont éminentes les qualités dont il est doué, et…

— Allons-nous-en, » dit sœur Angélique. « Sainte Vierge ! que vous êtes bavarde ! Qu’importe à M. Fairford le rang du Père Bonaventure ?… Seulement, Monsieur, n’oubliez pas que le Père est accoutumé à être traité avec la plus grande déférence ; et le fait est…

— Allons-nous-en, » dit à son tour sœur Séraphine. « Quelle est la bavarde à présent, je vous prie ? M. Fairford saura bien comment se comporter.

— Nous ferons bien de nous retirer l’une et l’autre, » dit la plus jeune, « car voici Son Éminence. »

Elle avait baissé la voix tout à fait pour prononcer ces derniers mots ; et comme Fairford se disposait à répondre, pour l’assurer que tous ses amis seraient par lui traités avec le respect qui leur était dû, elle leva le doigt pour lui imposer silence.

On entendit alors, dans la galerie, le bruit d’un pas grave et majestueux, d’un pas qui aurait pu annoncer l’approche non pas simplement d’un évêque ou d’un cardinal, mais du Souverain Pontife lui-même. Et certes ce pas n’aurait pu être écouté par les deux dames avec plus de respect, s’il leur avait annoncé l’arrivée du chef de l’Église en personne.

Elles se rangèrent, comme des sentinelles de service, de chaque côté de la porte par laquelle la grande galerie communiquait avec la chambre de Fairford, et se tinrent là immobiles dans l’attitude du respect le plus profond.

Le Père Bonaventure arrivait si lentement, qu’Alain eut le temps de remarquer tous ces détails, et de se demander avec étonnement quel pouvait être le prêtre rusé et ambitieux qui avait réussi à imposer d’aussi superstitieuses entraves à la simplicité de ses charitables hôtesses. L’apparition du Père Bonaventure lui donna, jusqu’à un certain point, l’explication de ce mystère.

C’était un homme qui avait atteint le milieu de la vie, quarante ans ou un peu plus ; mais les soucis, les fatigues, ou les passions lui avaient donné l’apparence d’une vieillesse prématurée, et avaient répandu sur ses traits encore beaux, un air de gravité ou même de tristesse. Cependant, une grande noblesse était empreinte sur sa physionomie, et quoique son teint eût perdu sa fraîcheur et que son visage fût sillonné de rides, son front élevé, ses yeux grands et bien fendus, et la forme parfaite de son nez dénotaient quelle avait dû être sa beauté en des jours meilleurs. Il était grand, mais l’habitude de tenir la tête penchée lui faisait perdre l’avantage de sa taille, et la canne qu’il avait toujours à la main et dont il faisait quelquefois usage, ainsi que sa démarche lente et majestueuse, semblait indiquer que son corps et ses membres ressentaient déjà les atteintes des infirmités. On ne pouvait reconnaître la couleur de ses cheveux couverts d’une perruque, suivant la mode de l’époque. Il portait un costume laïque sévère et de bon goût, et avait une cocarde à son chapeau. Ce détail ne surprit point Fairford, qui savait que le costume militaire était fréquemment adopté par les jeunes prêtres catholiques, que leurs visites ou leur séjour en Angleterre exposaient à des peines rigoureuses.

Au moment où ce majestueux personnage entra dans la chambre, les deux dames, se tournant vers lui, comme font des soldats à leur poste qui vont saluer un officier supérieur, lui firent, chacune de son côté, une révérence si profonde, que les jupes à paniers qui accomplirent cette cérémonie parurent s’aplatir sur le parquet, ou plutôt le traverser, comme si une trappe se fût ouverte pour recevoir les dames qui donnaient au Père ce témoignage de respect.

Il paraissait accoutumé à de pareils hommages, quelque profonds qu’ils fussent, et se tourna un peu, d’abord vers une des sœurs, puis vers l’autre, en même temps que, par un gracieux mouvement du corps, qui certainement n’allait pas jusqu’à une salutation, il répondait à leurs révérences. Mais il passa outre, sans leur adresser la parole, indiquant par cette manière d’agir, que leur présence n’était pas nécessaire en cette chambre.

Les deux sœurs se retirèrent en conséquence, glissant à reculons, les mains jointes et les yeux levés au ciel, comme si elles eussent appelé les bénédictions d’en haut sur l’ecclésiastique qui leur inspirait une si grande vénération.

La porte de la chambre se referma sur elles ; mais Fairford avait eu le temps de remarquer qu’on avait placé deux hommes dans la galerie, et que, contrairement à ce qui s’était pratiqué jusqu’alors, la porte ne fut pas cette fois fermée à clef.

« Ces bonnes âmes appréhenderaient-elles quelque danger de ma part pour la divinité qu’elles idolâtrent ? » pensa Fairford. Mais il n’eut pas le temps de faire d’autres réflexions, car l’étranger était arrivé déjà au milieu de la pièce.

Alain se leva pour le recevoir avec respect ; puis, lorsqu’il attacha ses regards sur lui, il crut voir que le Père les évitait. Les raisons que celui-ci pouvait avoir pour garder l’incognito expliquaient assez ce mouvement, aussi le jeune avocat s’empressa-t-il, pour le mettre à l’aise, de baisser les yeux à son tour. Mais lorsqu’il releva de nouveau la tête, il vit les grands yeux clairs de l’étranger tellement fixés sur lui, qu’il faillit être décontenancé par la fixité de ce regard.

Pendant tout ce temps ils étaient restés debout.

« Asseyez-vous, Monsieur, » dit le Père ; « vous sortez de maladie. »

Il parlait du ton d’un homme qui permet à un inférieur de s’asseoir en sa présence ; sa voix était pleine et mélodieuse.

Fairford, assez surpris de se sentir dominé par des airs de supériorité qui, suivant lui, ne devaient exercer d’influence que sur des personnes professant la religion de son interlocuteur, obéit à cette invitation, comme s’il eût été mû par des ressorts, et se trouva fort en peine pour revendiquer le pied d’égalité sur lequel il lui semblait devoir se tenir vis-à-vis de l’étranger. Le Père conserva l’avantage qu’il avait remporté.

« Votre nom est Fairford, à ce que l’on m’a dit ? » reprit-il.

Alain répondit par une inclination de tête.

« Avocat au barreau d’Écosse, » continua l’étranger. « Il y a, je crois, dans l’Ouest, une famille noble et de rang distingué, appelée Fairford de Fairford ? »

Alain trouva cette observation singulière dans la bouche d’un ecclésiastique étranger, comme le faisait présumer ce nom de Père Bonaventure ; il se contenta donc de répondre qu’il croyait que cette famille existait.

« Avez-vous avec elle des liens de parenté, Monsieur Fairford ? » continua le Père.

« Je n’ai pas le droit de prétendre à cet honneur, » répondit Alain. « Le talent de mon père a tiré sa famille d’une condition humble et obscure… et je n’ai de prétention héréditaire à aucune distinction quelconque. Puis-je vous demander pourquoi ces questions ?

— Vous l’apprendrez tout à l’heure, » répliqua le Père Bonaventure, qui avait fait entendre un hem ! sec et mécontent, lorsque le jeune avocat s’était déclaré d’origine plébéienne. Puis, lui faisant signe de garder le silence, il reprit :

« Quoique vous ne soyez pas noble de naissance, vous êtes, sans doute, par l’éducation et les sentiments, un gentleman et un homme d’honneur ?

— Je l’espère, Monsieur, » dit Alain en rougissant de déplaisir. « Je ne suis pas accoutumé à ce que l’on en doute.

— Patience, jeune homme, » dit l’imperturbable questionneur. « Il s’agit d’affaires sérieuses, et il ne faut pas qu’un vain point d’honneur empêche de les discuter sérieusement… Vous savez sans doute que vous parlez à un homme proscrit par les lois sévères et injustes du gouvernement actuel ?

— Je connais le statut de 1700, chapitre III, qui bannit du royaume les prêtres et les trafiquants papistes, et punit de mort, sur conviction sommaire, tous ceux qui rentreraient dans le pays, après en avoir été ainsi bannis. Mais je ne possède aucun moyen de savoir si vous êtes compris dans cette catégorie, et je suppose, Monsieur, que votre prudence saura vous recommander de garder pour vous vos secrets.

— Cela suffit, Monsieur ; et je n’appréhende aucune conséquence fâcheuse du fait que vous m’avez vu dans cette maison.

— Vous n’en avez aucune à redouter, assurément. Je me regarde comme redevable de la vie aux dames de Fairladies ; et je reconnaîtrais bien mal ce service, si je cherchais à deviner ce qui se passe sous leur toit hospitalier, pour révéler ensuite ce que j’aurais pu voir ou entendre. Je rencontrerais le Prétendant lui-même en pareilles circonstances, que, dût ma fidélité au gouvernement en recevoir un petit accroc, il n’aurait pas à craindre une indiscrétion de ma part.

— Le Prétendant ! » répéta le prêtre d’un ton irrité ; mais il s’adoucit aussitôt et ajouta avec plus de calme. « Le personnage dont vous parlez est, sans doute, un prétendant ; et il y a des gens qui pensent que ses prétentions ne sont pas mal fondées… Mais, avant de nous lancer dans la politique, permettez-moi de vous dire que je suis surpris de trouver un homme de votre opinion en relations d’intimité avec M. Maxwell de Summertrees et M. Redgauntlet, et servant d’intermédiaire entre eux.

— Pardon, Monsieur, » répliqua Fairford, « je n’aspire pas à l’honneur de passer pour leur confident ou leur intermédiaire. Ce qui me met en rapport avec ces messieurs, est une affaire qui m’intéresse vivement, parce qu’il s’agit de la sûreté, peut-être de la vie de mon ami le plus cher.

— Auriez-vous quelque objection à me confier la cause de votre voyage ? » demanda le Père Bonaventure. « Mon avis peut vous être utile, et mon influence sur ces deux messieurs est considérable. »

Alain Fairford eut un moment d’hésitation ; mais, passant rapidement en revue toutes les circonstances, il en conclut qu’il trouverait peut-être quelque avantage à se rendre favorable cet ecclésiastique, tandis que, d’autre part, il ne risquait rien à lui faire connaître le motif de son voyage. Donc, après avoir exprimé brièvement l’espoir que le Père Bonaventure lui rendrait confiance pour confiance, il lui conta le cas de Darsie Latimer, le mystère qui couvrait son origine, le malheur qui lui était arrivé, et finalement la résolution qu’il avait formée, lui Fairford, de rechercher son ami et de le délivrer au péril de sa vie.

Le religieux, qui paraissait décidé à éviter toute conversation non expressément provoquée par lui, n’avait fait aucune observation pendant ce discours, se bornant à une ou deux brèves questions lorsque le récit d’Alain ne lui semblait pas assez clair. Il se leva ensuite, et fit deux fois le tour de la chambre en laissant échapper d’entre ses dents le mot : Insensé ! Mais il était sans doute habitué à réprimer toute vive émotion, car il adressa presque aussitôt la parole à Fairford avec le plus grand sang-froid.

« Si, » lui dit-il, « vous croyez pouvoir le faire sans abus de confiance, je voudrais que vous eussiez la bonté de me montrer la lettre de M. Maxwell de Summertrees. Je désirerais en examiner particulièrement l’adresse. »

Ne voyant aucune raison de refuser cette extension de sa confiance, Alain lui remit, sans hésiter, la lettre demandée.

Après l’avoir tournée et retournée, comme avaient fait le vieux Trumbull et Nanty Ewart, et avoir, comme eux, minutieusement considéré l’adresse, le religieux demanda à Fairford s’il avait remarqué les quelques mots écrits au crayon sur le revers de la lettre. Fairford répondit négativement, jeta les yeux sur la lettre, et lut avec surprise : Cave ne feras litteras Bellerophontis. Cet avis coïncidait si bien avec le conseil que lui avait donné le prévôt, de lire la lettre dont il serait porteur, qu’il allait brusquement se lever pour s’enfuir, sans savoir où ni comment.

« Restez assis, jeune homme, » dit le Père, du même ton d’autorité que respiraient toutes ses manières, quoiqu’elles fussent empreintes d’une politesse pleine de majesté. « Vous ne courez aucun danger ; mon caractère est le garant de votre sûreté. Par qui supposez-vous que ces mots aient été tracés ? »

Alain aurait pu répondre : par Nanty Ewart ; car il se rappelait l’avoir vu écrire quelque chose au crayon, quoiqu’il ne fût pas alors assez bien pour remarquer exactement où ni sur quoi. Mais ne sachant quels soupçons, ou quelles conséquences pires même que des soupçons, l’intervention de ce marin dans ses affaires pourrait attirer sur lui, il crut devoir répondre qu’il ne connaissait pas cette écriture.

Le Père Bonaventure garda de nouveau le silence pendant quelques instants employés à considérer la lettre avec la plus minutieuse attention. Il s’approcha ensuite de la fenêtre, comme pour examiner au grand jour l’adresse et les mots écrits au revers de l’enveloppe, et Alain le vit, avec un déplaisir égal à sa stupéfaction, rompre froidement et délibérément le cachet, ouvrir la lettre et en lire le contenu. « Arrêtez, Monsieur, arrêtez ! » s’écria-t-il, dès que la surprise lui permit d’exprimer son mécontentement par des paroles. « De quel droit osez-vous… ?

— Silence, jeune homme, » répliqua le Père en le repoussant d’un geste de la main. « Soyez assuré que je n’agis pas sans en avoir le droit. Il ne peut rien se passer entre M. Maxwell de Summertrees et M. Redgauntlet, que je ne sois pleinement en droit de connaître.

— C’est possible, » dit Fairford avec colère ; « mais quoique vous puissiez être le père confesseur de ces messieurs, vous n’êtes pas le mien et en brisant le cachet d’une lettre à moi confiée, vous m’avez fait…

— Je ne vous ai fait aucune injure, je vous l’affirme, » reprit l’imperturbable Père Bonaventure ; « au contraire, je vous ai peut-être rendu service.

— Je ne désire aucun avantage à ce prix-là. Rendez-moi cette lettre à l’instant, ou…

— Si vous faites cas de votre sûreté, » dit le prêtre, « gardez-vous de toute expression injurieuse, de tout geste menaçant. Je ne suis pas homme à me laisser insulter ni menacer impunément ; et il y a, à portée de m’entendre, assez de gens pour châtier toute injure, tout outrage qui me serait fait, dans le cas où je ne croirais pas de ma dignité de me protéger ou de me venger moi-même. »

En parlant ainsi, le Père avait un air d’autorité si calme et si intrépide à la fois, que le jeune avocat, surpris et dominé, s’abstint de lui arracher la lettre des mains, comme il en avait eu l’intention, et se contenta de se répandre en plaintes amères sur l’inconvenance de ce procédé, demandant quelle opinion Redgauntlet aurait de lui, s’il lui présentait une lettre dont le cachet avait été brisé.

« C’est à quoi nous remédierons, » dit le Père Bonaventure. « J’écrirai moi-même à Redgauntlet, et je mettrai votre lettre dans la mienne, si toutefois vous continuez à vouloir la porter, après en avoir pris connaissance. »

Il rendit alors à Fairford la lettre de Maxwell, et, voyant qu’il hésitait à la lire, il lui dit d’un ton très expressif : « Lisez-la, car elle vous concerne particulièrement. »

Cette recommandation, jointe à celle que lui avait faite précédemment le prévôt Crosbie, et à l’avis que Nanty Ewart avait sans doute voulu lui donner par son allusion classique, décida enfin le jeune avocat.

« Si ces correspondants, » se dit-il, « conspirent contre moi, j’ai le droit de déjouer leur trame ; ma sûreté et celle de mon ami réclament que je ne pousse pas trop loin les scrupules. »

Il lut donc la lettre, qui était conçue en ces termes :

 

« Cher, violent et dangereux ami,

« Ne cesserez-vous jamais de mériter votre vieux surnom ? Vous avez, paraît-il, pris au piège l’oiseau que vous guigniez, et que s’en suit-il ? qu’on va crier haro sur vous. Le porteur de la présente est un jeune avocat très déterminé, qui a déposé contre vous une plainte formelle ; heureusement qu’il s’est adressé à un tribunal ami. Mais, si favorablement disposé que fût le juge, c’est à grand’peine que nous avons pu, cousine Jenny et moi, le maintenir à l’attache. Il commence à être inquiet, soupçonneux, intraitable, et je crains que bientôt le froncement des sourcils de Jenny ne fasse aucun effet sur lui. Je ne sais quel conseil vous donner. Celui qui vous apporte cette lettre est un bon jeune homme, plein de zèle pour son ami… et j’ai engagé mon honneur qu’il ne lui arriverait personnellement aucun mal. J’ai engagé mon honneur… faites bien attention à ces paroles, et souvenez-vous que je sais être violent et dangereux autant que mes voisins. Mais je ne l’ai point assuré contre une courte captivité, et comme c’est un gars actif et remuant, je ne vois d’autre remède que de le mettre en fourrière jusqu’à ce que l’affaire du bon Père B… soit convenablement terminée, ce que Dieu veuille !

« Toujours à toi, dussé-je être une fois de plus

« TÊTE-EN-PÉRIL. »

 

« Que pensez-vous maintenant, jeune homme, du danger au-devant duquel vous couriez de si bonne volonté ?

— Il me paraît aussi étrange, » répondit Alain Fairford, « que le moyen extraordinaire qu’il vous a plu d’employer pour découvrir les intentions de M. Maxwell.

— Ne vous creusez pas la tête pour chercher l’explication de ma conduite, » dit le Père ; « j’ai le droit de faire ce que je fais, et je ne crains aucune responsabilité. Mais apprenez-moi quelles sont à présent vos intentions.

— Je ne devrais peut-être pas vous les dire, car elles peuvent compromettre votre sûreté.

— Je vous comprends : vous vous proposez de faire appel au gouvernement existant ? C’est ce que nous ne pouvons permettre à aucun prix… nous vous retiendrons plutôt de force à Fairladies.

— Vous pèserez probablement d’abord les risques d’un semblable procédé dans un pays libre.

— J’ai affronté de bien plus formidables périls, » répliqua le prêtre avec un sourire. « Je consens toutefois à trouver un expédient moins rigoureux… Voyons, faisons un compromis. »

Il avait pris un ton conciliant et des manières affables, dont Alain fut frappé, parce qu’il y trouvait une condescendance plus grande que les circonstances ne lui paraissaient l’exiger.

« Je présume que vous consentiriez à passer ici dans la retraite un jour ou deux de plus, si je m’engageais solennellement à vous faire rencontrer le jeune homme que vous cherchez… à vous le faire rencontrer en toute sécurité, et, je l’espère, en bonne santé… Après quoi vous serez libres tous les deux de retourner en Écosse, ou de disposer de vos personnes comme il plaira à chacun de vous ?

— Je respecte verbum sacerdotis autant que l’on peut raisonnablement l’attendre d’un protestant, » répondit Alain. « Mais il me semble que vous ne pouvez guère espérer que j’aie autant de confiance en la parole d’un inconnu, que l’impliquerait l’acceptation de la garantie que vous m’offrez.

— Monsieur, » dit le Père d’un ton plein de hauteur, « je ne suis pas accoutumé à voir douter de ma parole… Mais, » ajouta-t-il après un moment de silence, pendant lequel ses joues tout à l’heure rougies, reprirent leur teinte habituelle, « vous ne me connaissez pas, et cela doit vous excuser. J’aurai plus de confiance en votre honneur que vous ne semblez disposé à en avoir dans le mien ; et puisque notre situation est telle, que l’un de nous doive nécessairement s’en rapporter à la bonne foi de l’autre, je vais vous faire rendre la liberté et vous fournir les moyens de remettre votre lettre à son adresse, pourvu que, connaissant actuellement sa teneur, vous croyiez pouvoir le faire sans danger pour votre sûreté. »

Alain Fairford parut réfléchir.

« Je ne vois pas, » répliqua-t-il enfin, « comment je pourrai atteindre mon but, qui est la délivrance de mon ami, sans faire appel à la justice et obtenir l’assistance d’un magistrat. Si je remets à son destinataire la singulière lettre de M. Maxwell, dont j’ai si inopinément pris connaissance, je suis sûr de partager la captivité de Darsie.

— Et si vous vous adressez à un magistrat, vous apporterez la ruine aux dames charitables, à qui, selon toute probabilité vous êtes redevable de la vie. Vous ne pouvez obtenir de mandat pour atteindre votre but, sans raconter en détail les dernières scènes par lesquelles vous avez passé. Un magistrat vous fera rendre un compte exact de vous-même, avant de vous armer de son autorité contre un tiers ; et dans les explications que vous devrez donner, vous compromettrez nécessairement la sûreté de ces dames. Des centaines d’espions ont eu, et ont encore les yeux sur ce manoir ; mais Dieu protégera les siens. » Il fit dévotement le signe de la croix, et continua : « Vous pouvez prendre une heure pour réfléchir, et je m’engage à favoriser l’exécution du plan qui vous paraîtra le meilleur, pourvu qu’il ne vous faille pas compter plus sur ma parole que cela n’est compatible avec votre prudence. Vous irez trouver Redgauntlet – je le nomme franchement pour vous montrer la confiance que j’ai en vous – et vous lui remettrez cette lettre de M. Maxwell avec une autre de moi, par laquelle je lui enjoindrai de rendre la liberté à votre ami, ou du moins de ne rien entreprendre contre votre personne, ni en vous retenant prisonnier, ni d’aucune autre manière. Si vous pouvez avoir assez de confiance en moi, » ajouta-t-il en appuyant fièrement sur ces paroles, « je vous verrai, de mon côté, partir d’ici avec l’entière certitude que vous n’y reviendrez pas armé de pouvoirs, pour emmener à leur perte les habitants de cette demeure. Vous êtes jeune et sans expérience ; vous avez, de plus, été élevé pour une profession qui aiguise les soupçons, et donne une idée fausse de la nature humaine. Pour moi, j’ai beaucoup vu le monde, et j’ai reconnu, mieux que la plupart des hommes, combien une confiance mutuelle est nécessaire, lorsqu’on a des affaires importantes à traiter. »

Cela était dit d’un air de supériorité et même d’autorité qui imposa silence à Fairford, malgré les résistances qui s’élevaient en son intérieur. Il fut même tellement subjugué, qu’il ne retrouva la parole qu’au moment où le Père lui tourna le dos pour se retirer. Il lui demanda alors quelles seraient les conséquences du refus d’accepter les conditions proposées.

« Dans ce cas, pour notre sûreté à tous, il vous faudrait rester encore quelques jours à Fairladies, où nous avons, pour vous retenir, des moyens que le soin de notre salut nous forcerait d’employer. Votre captivité serait courte, car les choses ne peuvent rester longtemps comme elles sont. Le nuage se dissipera bientôt, ou bien il nous enveloppera pour toujours de son ombre. »

Ce disant, le Père Bonaventure sortit de la chambre.

Après son départ, Alain se trouva fort embarrassé sur la marche à suivre. L’éducation qu’il avait reçue, aussi bien que les principes de son père en affaire d’Église et d’État, lui avait inspiré une sainte horreur des papistes, et il croyait dévotement tout ce qu’on lui avait dit de la mauvaise foi des jésuites, et des réserves mentales grâce auxquelles on supposait que les prêtres catholiques en général se dérobaient à l’obligation de tenir parole aux hérétiques. Cependant, il y avait dans les manières et le langage du Père Bonaventure une certaine majesté, déchue, il est vrai, et voilée, mais toujours grande et imposante, qu’il était difficile de concilier avec les préjugés qui attribuaient la duplicité et l’artifice à son ordre et à ses coreligionnaires. Par-dessus tout, Alain comprenait que, s’il n’acceptait pas la liberté aux conditions qui lui étaient offertes, il serait probablement retenu prisonnier, de sorte qu’à tous les points de vue, il gagnait en les acceptant.

Un scrupule lui vint, il est vrai, lorsqu’il considéra, comme légiste, que ce Père était probablement un traître aux yeux de la loi, et qu’il y avait, dans le livre des statuts, un crime affreux appelé Non révélation de trahison. D’autre part, quoi qu’il pût penser ou soupçonner, il ne pouvait prendre sur lui de déclarer que cet homme était un prêtre, ne l’ayant jamais vu dans le costume de son ordre, ni dans l’acte de célébrer la messe. Il se sentait donc libre de douter de ce dont il n’avait aucune preuve légale. Aussi en vint-il à conclure qu’il ferait bien d’accepter sa liberté, et d’aller trouver Redgauntlet sous la garantie du Père Bonaventure ; car il ne pouvait guère douter qu’elle ne fût suffisante pour le mettre à l’abri de tout inconvénient personnel. Il avait toujours l’espoir, s’il parvenait enfin à rencontrer cet homme, de le convaincre de l’imprudence qu’il y aurait à refuser de mettre en liberté Darsie Latimer. Dans tous les cas, il saurait où et dans quelle situation se trouvait son ami.

Ayant ainsi pris son parti, Alain attendit avec anxiété l’expiration de l’heure qui lui avait été donnée pour réfléchir. On ne le laissa pas languir un instant de plus ; car, au moment même où l’horloge sonnait, Ambroise parut à la porte de la galerie, et l’invita par signe à le suivre.

Alain obéit aussitôt. Après avoir traversé quelques corridors compliqués, comme on en trouve dans les vieux manoirs, il fut introduit dans une petite pièce, convenablement meublée, où il trouva le Père Bonaventure reposant sur un canapé, dans l’attitude d’un homme souffrant ou épuisé de fatigue. Une petite table, à côté de lui, portait un plateau d’argent bosselé, sur lequel il y avait un bréviaire, une fiole de médecine, un cordial et une tasse à thé en vieille porcelaine.

Ambroise n’entra pas, mais s’inclina profondément et referma la porte avec le moins de bruit possible, aussitôt qu’Alain fut entré.

« Asseyez-vous, jeune homme, » dit le Père, du même air de condescendance qui avait tout d’abord surpris et presque blessé Fairford. « Vous sortez de maladie, et je sais trop bien, par ma propre expérience, les égards qu’il faut avoir pour les malades. »

Puis, dès qu’il le vit assis : « Vous êtes-vous décidé, » ajouta-t-il, « à rester ou à partir ?

— Je partirai, » répondit Alain, « à condition que vous me garantissiez ma liberté auprès de l’étrange personnage qui s’est si illégalement conduit avec mon ami Latimer.

— Ne vous hâtez pas de juger, jeune homme. Redgauntlet a sur votre ami les droits d’un tuteur sur son pupille, entre autres celui de fixer sa résidence, encore qu’il ait pu manquer de jugement dans le choix des moyens adoptés par lui pour exercer son autorité.

— Sa condamnation pour haute trahison abroge tous ses droits, » s’empressa de répliquer Alain.

« Sans doute, » dit le prêtre en souriant de la vivacité du jeune avocat, « aux yeux de ceux qui reconnaissent la justice de cette condamnation ; mais, pour moi, je ne suis pas de ce nombre. Quoi qu’il en soit, Monsieur, voici qui vous servira de garantie. Lisez, et ne soyez pas une seconde fois porteur de la lettre d’Urie. »

Fairford lut ce qui suit :

 

« Bon ami,

« Nous vous envoyons un jeune homme qui désire connaître la situation de votre pupille, depuis que vous l’avez pris sous votre autorité paternelle, et qui espère traiter avec vous pour sa mise en liberté. C’est là une chose que nous recommandons à votre prudence ; car nous désapprouvons hautement toute contrainte ou violence, quand il est possible de l’éviter. Nous souhaitons donc que les négociations du porteur soient couronnées de succès. Mais, quoi qu’il arrive, nous lui avons donné notre parole en garantie de sa sûreté et de sa liberté. Vous y veillerez strictement, si vous faites cas de notre honneur et du vôtre.

« Nous avons, en outre, le désir de vous voir le plus tôt que faire se pourra, ayant à vous entretenir d’affaires de confiance. C’est pourquoi nous espérons que vous arriverez ici en toute promptitude. Sur ce, nous vous envoyons un salut cordial.

« P. B. »

 

Le Père Bonaventure, ayant vu qu’Alain avait fini de lire, reprit ainsi la parole :

« Il est bien entendu, Monsieur, qu’en acceptant de porter cette lettre, vous vous engagez à en attendre les effets, avant d’employer les moyens que vous appelez légaux, pour faire mettre votre ami en liberté.

— Il y a quelques chiffres au bas de la lettre, » dit Alain, après l’avoir lue avec la plus grande attention ; « puis-je vous demander ce qu’ils signifient ?

— Ils ont trait à mes affaires particulières, » répliqua le Père d’un ton bref, « et ne vous concernent en aucune façon.

— Il me semble pourtant naturel de supposer…

— Il ne faut rien supposer qui soit incompatible avec mon honneur, » répliqua le prêtre en l’interrompant. « Quand un homme comme moi confère une faveur, elle doit être acceptée avec reconnaissance, ou refusée avec respect ; mais il ne faut ni la discuter, ni soulever le moindre doute.

— J’accepterai donc votre lettre, » reprit Fairford, après un instant de réflexion, « et les remerciements que vous attendez vous seront généreusement payés, si le résultat répond aux espérances que vous m’avez fait entrevoir.

— L’homme emploie les moyens, mais Dieu seul est maître du résultat, » dit le Père Bonaventure. « Vous comprenez qu’en acceptant cette commission, vous vous engagez sur l’honneur à attendre l’effet que produira ma lettre sur M. Redgauntlet, avant de recourir à la dénonciation et aux mandats d’arrêt ?

— Je me regarde comme obligé à l’attendre, en homme d’honneur et de bonne foi.

— C’est bien. J’ai confiance en vous. Apprenez maintenant qu’un exprès, expédié par moi hier au soir, a, dit-on, amené Redgauntlet en un lieu beaucoup plus rapproché de Fairladies, et où il ne pourrait, sans danger, entreprendre quelque violence contre votre ami, supposé qu’il fût assez téméraire pour suivre l’avis de M. Maxwell de Summertrees, plutôt que d’obéir à mes ordres. Et maintenant nous nous comprenons. »

Il tendit la main à Fairford, qui se disposait, en la serrant dans la sienne, suivant l’usage, à lui donner un nouveau gage de sa fidélité à sa parole, quand le Père la retira précipitamment.

Avant qu’Alain eût le temps de chercher une explication de ce mouvement, une petite porte cachée par la tapisserie s’ouvrit, les tentures s’écartèrent, et une dame entra dans la chambre, comme une soudaine apparition.

Ce n’était pas une des demoiselles Arthuret, mais une femme à la fleur de l’âge et dans le plein éclat de sa beauté, grande avec un teint d’une fraîcheur admirable et un air imposant. Sa chevelure tombait en anneaux d’or pâle sur un front qui, animé par le regard de ses grands yeux bleus, paraissait digne de Junon elle-même. Son cou et sa gorge, d’une perfection idéale, éblouissaient par leur blancheur. Elle avait un peu d’embonpoint, mais pas plus qu’il ne convenait à son âge, qui paraissait d’environ trente ans. Sa démarche était celle d’une reine, mais plutôt d’une Vasthi que d’une Esther : c’était la beauté altière, non la beauté qui fuit les regards.

Le Père Bonaventure se redressa sur le canapé, comme contrarié par cette visite importune.

« Qu’y a-t-il, Madame ? » demanda-t-il assez sévèrement. « Comment se fait-il que nous ayons l’honneur de votre compagnie ?

— Parce que tel est mon plaisir, » répondit la dame avec le plus grand calme.

« Votre plaisir, Madame ! » répéta le Père, sur le même ton de mécontentement.

« Oui, Monsieur, mon plaisir, qui marche toujours d’accord avec mon devoir. J’avais ouï dire que vous étiez souffrant ; permettez-moi d’espérer que les affaires sont l’unique cause de la retraite où vous vous renfermez.

— Je me porte bien, parfaitement bien, et je vous remercie de votre sollicitude. Mais nous ne sommes pas seuls, et ce jeune homme…

— Ce jeune homme ? » reprit-elle en fixant sur Alain ses grands beaux yeux, comme si elle venait seulement de s’apercevoir de sa présence. « Puis-je vous demander qui c’est ?

— Une autre fois, Madame ; vous apprendrez son histoire quand il sera parti. Sa présence me met dans l’impossibilité de vous en dire davantage.

— Quand il sera parti, peut-être sera-t-il trop tard, » dit la dame. « Au reste, que m’importe sa présence, s’il s’agit de votre sûreté ? C’est l’avocat hérétique que les demoiselles Arthuret, ces sottes créatures, ont introduit dans cette demeure, alors qu’elles auraient dû laisser leur propre père frapper vainement à la porte, quand bien même la nuit eût été des plus mauvaises. Vous n’allez sûrement pas le laisser partir ?

— Votre impatience peut seule rendre cette démarche périlleuse. Que votre zèle indiscret, encore que le motif en soit excellent, ne vienne pas ajouter un nouveau danger à ceux qui nous environnent.

— En est-il ainsi ? » répliqua la dame, d’un ton de reproche mêlé d’une crainte respectueuse. « Vous voulez donc, après tout ce qui est arrivé, aller de l’avant, comme le cerf court vers le piège du chasseur, avec une confiance qui ne doute de rien ?

— Silence, Madame ! » dit le Père Bonaventure en se levant ; « taisez-vous ou sortez d’ici ; mes projets n’admettent pas des critiques de femme. »

À cet ordre péremptoire, la dame parut sur le point de répliquer avec vivacité ; mais elle se maîtrisa, et serrant fortement ses lèvres l’une contre l’autre, comme pour empêcher de sortir les paroles qui lui venaient à la bouche, elle fit une profonde révérence, dans laquelle on devinait autant de reproche que de respect, et sortit de la chambre aussi soudainement qu’elle y était entrée.

Le Père parut troublé de cet incident, car il comprenait combien il devait suggérer de soupçons à l’imagination d’Alain. Il se mordit la lèvre et murmura quelques mots entre ses dents, tout en arpentant le parquet de sa chambre. Puis, tout à coup, il se retourna vers Fairford avec un sourire plein de douceur, et une physionomie d’où la courtoisie et la bienveillance avaient banni toute expression plus sévère.

« La visite dont nous venons d’être honorés, mon jeune ami, vous donne à garder plus de secrets que je ne voulais vous en imposer. Cette dame est d’un rang élevé et d’une grande fortune… Mais elle se trouve dans des circonstances telles, que la seule nouvelle de sa présence en ce pays, si elle venait à se répandre, serait la cause de bien des malheurs. Je désire donc que vous gardiez le secret là-dessus, même avec Redgauntlet et Maxwell, quelque confiance que j’aie en eux pour tout ce qui ne concerne que mes propres affaires.

— Je ne vois pas d’occasion de parler des choses dont je viens d’être témoin, ni avec ces messieurs, ni avec aucune autre personne, » répliqua Fairford. « Elles n’auraient pu devenir un sujet de conversation que par hasard ; mais j’aurai soin, à présent, d’éviter d’en parler.

— Vous ferez bien, Monsieur, et je vous en remercie, » dit le Père en mettant beaucoup de dignité dans l’expression de ses remerciements. « Un temps viendra peut-être où vous apprendrez ce que c’est que d’avoir obligé un homme de ma condition. Quant à cette dame, c’est une personne du plus grand mérite, et l’on ne pourrait, sans être injuste, rien dire d’elle qui ne fût à sa louange. Cependant… Mais, Monsieur, nous marchons maintenant comme au milieu d’un brouillard du matin… Le soleil, je l’espère, se lèvera bientôt pour le dissiper, et alors tout ce qui paraît à présent mystérieux, s’expliquera clairement… à moins que ce brouillard ne se résolve en pluie, » ajouta-t-il avec tristesse, « et alors peu importera l’explication. Adieu, Monsieur, je vous souhaite un plein succès. »

Il fit un salut gracieux, et disparut par la porte qui avait livré passage à la dame.

Alain crut entendre le bruit d’une assez vive altercation dans la pièce adjacente.

Un instant après, Ambroise entra, et lui dit qu’un cheval et un guide l’attendaient au bas de la terrasse.

« Le bon Père Bonaventure, » ajouta l’intendant, « à bien voulu s’informer de votre situation, et m’a chargé de vous demander si vous auriez besoin d’argent.

— Présentez mes respects au révérend Père, et assurez-le que j’ai tout ce qu’il me faut sous ce rapport. Je vous prie aussi de vous faire l’interprète de ma reconnaissance auprès des demoiselles Arthuret. Dites-leur que je garderai jusqu’à mon dernier jour le souvenir de leur aimable hospitalité, à laquelle je suis probablement redevable de la vie. Enfin, quant à vous-même, Monsieur Ambroise, recevez mes meilleurs remerciements pour le zèle et l’habileté avec lesquels vous m’avez soigné. »

C’est au milieu de ces discours qu’ils sortirent de la maison et arrivèrent sur la terrasse. Dick Gardener, que Fairford connaissait déjà, l’attendait, monté sur un cheval, et en tenant un autre par la bride.

Après avoir dit adieu à Ambroise, notre jeune avocat enfourcha sa monture et descendit l’avenue, non sans regarder maintes fois en arrière, vers la demeure triste et isolée, dans laquelle il avait été témoin de scènes si singulières. Il pensait à ses mystérieux habitants, particulièrement au prêtre à l’air noble et presque royal, à la dame si belle et si capricieuse ; et il se disait que, si c’était réellement une pénitente du Père Bonaventure, elle paraissait moins docile à l’autorité de l’Église, que ne le permettait, suivant son opinion, la discipline catholique. Il ne pouvait s’empêcher de trouver que la manière d’être de ces deux personnes différait considérablement de l’idée qu’il s’était faite d’un prêtre et d’une dévote. Le Père Bonaventure, en particulier, avait plus de dignité naturelle, moins d’art et d’affectation que les portraits faits par les calvinistes, de ce personnage redoutable et artificieux qu’on appelle un missionnaire jésuite.

Tandis qu’il était occupé de ces réflexions, il tournait si souvent la tête pour regarder derrière lui, que Dick Gardener, être bavard et hardi, qui commençait à se fatiguer du silence, ne craignit pas de lui dire :

« M’est avis, Monsieur, que vous reconnaîtrez Fairladies, quand vous y reviendrez ?

— J’ose dire que oui, Richard, » répondit gaiement Fairford. « Je voudrais connaître aussi bien l’endroit où je vais de ce pas. Mais peut-être pouvez-vous me renseigner ?

— Votre Honneur doit le connaître mieux que moi, » répliqua Dick Gardener. « Néanmoins, j’ai idée que vous allez où l’on devrait vous envoyer tous, vous autres Ecossais, que vous le vouliez on non.

— Ah ! ça, mon bravo Dick, est-ce au diable qu’il vous plairait de m’envoyer ?

— Oh ! non. C’est un voyage que vous ferez peut-être comme hérétique ; mais comme Écossais, je ne vous enverrais qu’aux trois quarts du chemin, c’est-à-dire en Écosse… j’en demande pardon à Votre Honneur.

— Notre voyage nous mène-t-il dans cette direction ?

— Jusqu’au bord de l’eau, je dois vous conduire chez le vieux père Crackenthorp où vous serez, comme on dit, à une enjambée de l’Écosse. Mais, malgré tout, peut-être y réfléchirez-vous à deux fois, avant de passer dans ce pays ; car la vieille Angleterre est un gras pâturage pour le bétail du nord. »

CHAPITRE XVII.

HISTOIRE DE DARSIE LATIMER.

Nous devons à présent, comme avaient coutume de dire les romanciers des anciens temps, abandonner Alain Fairford et ses recherches, pour mettre le lecteur au courant des aventures de Darsie Latimer. On se rappelle que nous avons laissé ce jeune homme sous la garde précaire du Laird des Lacs du Solway, qui s’était constitué son tuteur, et au bon plaisir duquel il avait trouvé nécessaire de se conformer pour le moment.

En conséquence de cette prudente résolution, et quoiqu’il n’acceptât pas, sans un sentiment de honte et de dégradation, le déguisement qui lui était imposé, Darsie laissa Cristal Nixon lui mettre sur le visage, et attacher par un cordon, un de ces masques de soie que portaient souvent les dames pour préserver leur teint, quand elles se trouvaient exposées à l’air, durant un long voyage à cheval. Il manifesta un peu plus d’opposition contre la longue jupe qui devait, à partir de la taille, lui donner la tournure d’une femme ; mais il dut céder aussi sur ce point.

La métamorphose fut alors complète ; car il faut apprendre à mes belles lectrices que, dans ces temps grossiers, lorsqu’elles faisaient au costume d’homme l’honneur d’en adopter une partie, les dames portaient les mêmes chapeaux, habits et gilets que l’animal du sexe masculin lui-même, et qu’elles n’avaient aucune idée de cet élégant compromis entre les deux costumes, auquel on a depuis donné le nom d’amazone. Nos mères devaient avoir l’air d’étranges créatures, avec de longs habits coupés carrément et sans collet, avec des gilets abondamment garnis de grandes poches, et qui descendaient bien au-dessous de la ceinture. Mais il faut dire aussi qu’elles avaient l’avantage des brillantes couleurs, des dentelles et des broderies qui décoraient alors les vêtements du sexe fort ; et, comme il arrive en nombre de cas semblables, la richesse de la matière compensait l’absence de grâce et de symétrie dans la forme des vêtements. Toutefois, c’est là une digression.

Dans la cour de la vieille maison, moitié manoir et moitié ferme, ou, pour mieux dire, manoir déchu devenu l’habitation d’un fermier du Cumberland, on voyait plusieurs chevaux sellés.

Quatre ou cinq de ces chevaux étaient montés par des domestiques ou des suivants de rang inférieur, tous bien armés d’épées, de pistolets et de carabines. Mais deux de ces montures étaient équipées pour dames, l’une ayant une selle de femme, et l’autre une selle à coussinet.

Darsie sentit son cœur battre avec plus de force ; il comprenait facilement qu’un de ces chevaux était pour son propre usage, et ses espérances lui suggéraient que l’autre était pour la belle à la mante verte, dont, suivant la coutume, il avait fait la reine de ses affections, encore que les occasions qu’il avait eues de communiquer avec elle n’eussent pas dépassé, la première fois, la longueur d’un bénédicité, et, la seconde fois, la durée d’une contredanse. Mais il n’y avait là rien d’extraordinaire pour Darsie Latimer : Cupidon ne triomphait jamais de lui qu’à la façon d’un vainqueur mahratte, qui sait conquérir une province avec la rapidité de l’éclair, et ne peut la conserver qu’un court espace de temps. Cependant, ce nouvel amour était un peu plus sérieux que les blessures toutes superficielles dont son ami Fairford prenait plaisir à se moquer. La damoiselle avait prouvé qu’elle s’intéressait sincèrement à lui, et le mystère qui enveloppait la Mante Verte lui donnait, dans la vive imagination de Darsie, le caractère d’une fée bienfaisante et protectrice, non moins que celui d’une jolie femme.

Autrefois, le roman de ses passagères amours était l’œuvre de sa propre imagination, et ce roman finissait dès que le héros approchait plus près de l’héroïne. Mais cette fois, le roman était le résultat de circonstances extérieures, capables d’intéresser un cœur moins impressionnable et une imagination moins vive que l’imagination et le cœur de Darsie Latimer, jeune, enthousiaste et sans expérience.

Il attendait donc avec une extrême impatience la personne à laquelle était destiné le palefroi portant la selle de femme. Mais, avant qu’elle n’apparût, il fut invité à prendre place sur le coussinet derrière Cristal Nixon, ce qu’il fit au milieu des joyeuses grimaces de Jean, son ancienne connaissance, qui l’aida à y monter, et des francs éclats de rire de Cécile Dorcas, qui lui fit voir en cette occasion deux rangées de dents rivales de l’ivoire.

Darsie était à un âge où l’on ne peut rester indifférent, lorsqu’on se voit en butte aux risées, fût-ce d’un valet de ferme et d’une laitière ; aussi eût-il volontiers fait retomber sa cravache sur les épaules de Jean. Mais c’était une consolation à laquelle il ne fallait pas songer en ce moment, et Cristal Nixon mit fin à cette désagréable situation, en donnant aux cavaliers l’ordre d’avancer. Il resta lui-même au centre de la troupe, deux hommes chevauchant en avant et deux autres en arrière ; ceux-ci, à ce qu’il semblait au prisonnier, avaient continuellement les yeux sur lui pour empêcher toute tentative d’évasion. De temps à autre, quand la route suivait une ligne droite, ou qu’une montée lui en fournissait l’occasion, il pouvait voir une autre troupe de trois ou quatre cavaliers, qui les suivaient à environ un quart de mille de distance ; et il reconnaissait parmi eux la grande taille de Redgauntlet et l’allure de son fougueux coursier noir. Il ne doutait guère que la Mante Verte ne fût de la partie, quoiqu’il ne pût la distinguer d’avec les autres.

Ils cheminèrent de cette façon depuis six heures du matin jusque vers dix heures, sans que Darsie échangeât une parole avec qui que ce fût. L’idée seule d’entrer en conversation avec Cristal Nixon lui répugnait, car il ressentait pour lui une aversion instinctive ; d’ailleurs eût-il même songé à faire les avances, l’humeur sombre et taciturne de ce domestique n’était guère propre à l’encourager.

La troupe fit halte enfin pour prendre quelques rafraîchissements, mais comme on avait évité jusque-là tous les villages et endroits habités, le long de la route, on s’arrêta près d’une de ces vastes granges à demi ruinées, que l’on rencontre parfois dans les champs, à une certaine distance des fermes dont elles dépendent. Quelques préparatifs avaient été faits pour leur réception dans ce lieu solitaire. Au fond de la grange, on trouva des râteliers garnis de fourrage pour les chevaux, et, sous les bottes de paille, des paniers remplis de provisions. Cristal Nixon choisit et mit à part ce qu’il y avait de mieux, et ses compagnons se jetèrent sur le reste qu’il abandonna à leur discrétion. Au bout de quelques minutes, l’arrière-garde arriva et mit pied à terre. Redgauntlet entra dans la grange avec la demoiselle à la mante verte, qu’il présenta à Darsie, en disant :

« Il est temps que vous fassiez plus ample connaissance. Je vous ai promis ma confiance, Darsie, et le moment est venu de vous la donner. Mais d’abord déjeunons ; puis, quand nous serons de nouveau en selle, je vous dirai ce qu’il est nécessaire que vous sachiez. Allons, Darsie, embrassez Lilias. »

Cette invitation inattendue surprit Latimer, dont l’embarras augmenta encore, quand il vit avec quelle parfaite aisance et quelle franchise de manières Lilias lui présenta la joue et lui tendit la main, prenant elle-même la sienne qu’il ne semblait pas pressé de lui donner, et disant pendant qu’elle la serrait : « Très cher Darsie, combien je suis heureuse que notre oncle nous permette enfin de faire connaissance ! »

Darsie sentit que la tête lui tournait. Il fut bien aise que Redgauntlet l’invitât à s’asseoir, parce que ce mouvement servit à cacher son trouble. Je connais une vieille chanson où l’on dit :

 

Devant la femme qui s’offre

Souvent l’homme reste sot.

 

L’attitude de Darsie Latimer en présence de la cordialité inattendue de cet accueil, ferait une admirable vignette pour illustrer ce passage.

« Très cher Darsie ! » un si bon baiser et un si chaleureux serrement de main ! Tout cela était fort aimable, sans doute, et aurait dû être reçu avec une vive reconnaissance. Mais de l’humeur dont était notre ami, rien ne pouvait être plus en désaccord avec ce qu’il éprouvait. Si un ermite lui avait proposé de jouer un pot de bière avec lui, l’opinion qu’il aurait pu avoir de sa sainteté ne se serait pas dissipée plus efficacement que ne s’évanouirent les divines qualités que son imagination avait prêtées à la Mante Verte, en présence de ce qui lui semblait un empressement déplacé de la part de la pauvre Lilias. Contrarié de pareilles avances, et vexé de s’être trompé une fois de plus, peu s’en fallut qu’il ne répliquât par deux autres vers de la chanson que nous venons de citer :

 

Il est beaucoup trop mûr pour moi,

Le fruit qui tombe de lui-même.

 

Et pourtant c’était pitié, car Lilias était une charmante jeune personne ; l’imagination de Darsie ne lui avait rien prêté de trop sous ce rapport ; et le léger désordre de ses beaux cheveux châtains, qui s’échappaient en boucles naturelles de dessous son chapeau de voyage, joint aux couleurs que l’exercice avait fait monter à ses joues, la rendait plus séduisante encore. La dureté du regard de Redgauntlet s’adoucissait, quand il le tournait vers elle ; et lorsqu’il lui adressait la parole, sa voix prenait un son plus harmonieux que ne l’était sa basse-taille habituelle. Cristal Nixon lui-même avait un air moins farouche, quand il l’accompagnait, et c’est alors seulement que ses traits de misanthrope exprimaient quelque sympathie pour le reste de l’espèce humaine.

« Comment se peut-il, » pensait Latimer, « qu’avec cette figure angélique, elle ne soit qu’une simple créature mortelle ? Comment cette apparence de modestie peut-elle s’accorder avec une si grande hardiesse de manières, alors qu’elle aurait dû montrer le plus de réserve ? Comment concilier une telle conduite avec l’aisance pleine de grâce qui règne en toute sa personne ? »

Les pensées confuses qui occupaient l’imagination de Darsie lui donnaient un air d’égarement ; et, comme il ne semblait pas voir les mets placés devant lui, qu’il gardait le silence, et paraissait distrait, Lilias lui demanda avec sollicitude s’il ne sentait pas quelque retour de la maladie dont il avait été récemment atteint. À ces mots, Redgauntlet qui, lui aussi, semblait perdu dans ses méditations, leva les yeux et répéta la même question. Latimer leur répondit que sa santé était parfaite.

« Tant mieux, » répliqua Redgauntlet, « car nous avons devant nous une promenade qui ne supporterait pas de retard. Comme dit Hotspur, nous n’avons pas le loisir d’être malades. »

Lilias, de son côté, tâchait de décider Darsie à manger ce qu’elle lui offrait avec une politesse bienveillante et affectueuse, qui répondait au vif intérêt qu’elle lui avait témoigné lors de leur présentation ; mais elle le faisait avec tant de naturel, d’innocence et de modestie, qu’il eût été impossible au plus fat des petits-maîtres d’y trouver quelque coquetterie, ou le moindre désir de faire une conquête aussi précieuse que celle de son affection. Darsie, qui n’avait qu’une part raisonnable de la bonne opinion commune à la plupart des jeunes gens, quand approchent leurs vingt et un ans, ne savait comment expliquer la conduite de Lilias.

Tantôt il était tenté de croire que ses propres mérites avaient, durant les courts instants où il s’était trouvé avec elle, si bien fait la conquête de cette jeune personne, élevée, sans doute, dans l’ignorance des usages du monde, qu’elle ne pouvait plus dissimuler son inclination. Tantôt il s’imaginait qu’elle agissait d’après les ordres de son tuteur, lequel, sachant qu’une fortune considérable devait revenir à Darsie, voulait amener un mariage entre celui-ci et Lilias.

Mais ces suppositions ne pouvaient se concilier avec le caractère de ces deux personnes. Lilias, quoique naturelle et sans prétention, avait une aisance et une souplesse de manières qui dénotaient une grande connaissance des habitudes du monde ; et, dans les quelques paroles qu’elle prononça pendant le déjeuner, il y avait un bon sens et une pénétration qui ne pouvaient guère appartenir à une demoiselle capable de jouer si rondement le rôle niais d’une fille amoureuse.

Quant à Redgauntlet, avec son port majestueux, le fatal froncement de ses sourcils, et son regard menaçant et impérieux, il était impossible, pensait Darsie, de lui attribuer un projet qui aurait eu pour but un avantage personnel. Autant soupçonner Cassius de vouloir soustraire la bourse de César, au lieu de plonger son poignard dans le corps du dictateur.

Tandis qu’il rêvait ainsi, sans pouvoir ni manger, ni boire, ni répondre aux politesses de Lilias, celle-ci cessa enfin de lui parler, et garda le silence comme lui-même.

Il y avait près d’une heure qu’ils étaient dans cette grange, quand Redgauntlet dit à haute voix : « Allez à la découverte, Cristal Nixon. S’il n’y a pas de nouvelles de Fairladies, nous devons continuer notre route. »

Cristal obéit, et revint presque aussitôt dire à son maître, d’une voix en harmonie avec la dureté de ses traits : « Gilbert Gregson arrive, et son cheval est aussi blanc d’écume que s’il était monté par le diable. »

Redgauntlet repoussa loin de lui son assiette, et courut à la porte de la grange, où arrivait en ce moment le courrier. C’était un pimpant jockey, coiffé d’une casquette de velours noir. À une large ceinture qui lui serrait la taille, pendait le sac aux dépêches. Les éclaboussures de boue qui le couvraient des pieds à la tête, annonçaient qu’il avait fait une course rapide. Il salua profondément M. Redgauntlet, lui remit une lettre, et se retira ensuite, afin de prendre quelques rafraîchissements à l’extrémité de la grange, où les domestiques étaient assis ou couchés sur la paille.

Redgauntlet s’empressa d’ouvrir sa lettre, qu’il lut d’un air inquiet et contrarié. À une seconde lecture, son mécontentement augmenta encore, son front s’assombrit, et l’on y aperçut distinctement le signe fatal particulier à sa famille. Jamais Darsie n’avait vu le froncement de ses sourcils produire une ressemblance aussi frappante avec le fer à cheval, que la tradition attribuait à tous ceux de sa race.

Tenant d’une main la lettre dépliée, Redgauntlet la frappait de l’autre, tandis que d’une voix sourde et irritée, il disait à Cristal Nixon : « Il y a contre-ordre… Nous sommes encore une fois envoyés vers le nord… Vers le nord, alors que toutes nos espérances sont au midi ! C’est une répétition de la retraite sur Derby, où nous avons tourné le dos à la gloire, et couru au-devant de la ruine ! »

Cristal Nixon prit la lettre et la parcourut, puis la rendit à son maître en disant froidement : « L’influence d’une femme l’emporte.

— Mais elle ne l’emportera pas longtemps, » répliqua Redgauntlet ; « elle s’évanouira quand la nôtre se lèvera au-dessus de l’horizon. Cependant, je vais prendre les devants. Vous, Cristal, vous conduirez la troupe à l’endroit indiqué dans cette lettre. Vous pouvez désormais laisser communiquer librement ensemble ces jeunes gens. Bornez-vous à surveiller Darsie d’assez près pour empêcher qu’il ne s’échappe, s’il avait la sottise de le vouloir ; mais ne cherchez pas à entendre ce qu’ils se diront.

— Peu m’importe ce qu’ils pourront se dire, » repartit Nixon d’un ton aigre.

« Vous entendez mes ordres, Lilias, » ajouta le Laird en se tournant vers la jeune fille. « Je vous permets d’expliquer à Darsie tout ce que vous savez de nos affaires de famille. Vous avez mon autorisation. Quand nous nous reverrons, je compléterai ces révélations, et j’espère faire rentrer un Redgauntlet de plus dans le bercail de notre ancienne famille… Qu’on donne un cheval à Latimer, puisque c’est le nom qu’il prend ; mais il devra quelque temps encore conserver son déguisement… Mon cheval ! mon cheval ! »

Deux minutes après, il s’éloignait au grand galop, suivi par deux de ses hommes.

Les ordres de Cristal Nixon mirent aussitôt tous les autres en mouvement ; mais le Laird avait disparu avant qu’ils fussent en état de se mettre en route. Lorsqu’enfin ils partirent, Darsie montait un cheval à selle de femme, heureux de ne pas reprendre sa place sur le coussinet derrière l’odieux Nixon. Il lui fallut toutefois garder sa longue jupe et reprendre son masque. Malgré cet ennui, et quoiqu’il reconnût bien vite qu’on lui avait donné le cheval le plus lourd et le plus lent, et que, par surcroît de précaution, il se vit gardé de près à droite et à gauche, cependant l’avantage de chevaucher à côté de la belle Lilias compensait bien ces inconvénients.

Il est vrai que la société de cette jeune personne, qui lui eût semblé, le matin, un avant-goût du paradis, était, maintenant qu’on la lui permettait, quelque chose de beaucoup moins ravissant qu’il ne l’avait imaginé. Vainement, afin de profiter d’une situation si favorable pour s’abandonner à son humeur romanesque, voulut-il, à force de le caresser, si je puis m’exprimer ainsi, faire renaître le rêve délicieux d’un amour à la fois tendre et ardent ; ses idées se troublèrent tellement à la vue de la différence qu’il y avait entre la créature de son imagination et la personne en compagnie de laquelle il se trouvait alors, qu’il se crut victime d’un maléfice. Ce qui l’étonnait surtout, c’était que cette flamme soudaine se fût si rapidement éteinte, quoique les charmes physiques de la jeune fille surpassassent même ses espérances, et que sa conduite, à moins qu’on ne lui reprochât les avances qu’elle avait paru lui faire, fût aussi gracieuse et aussi convenable qu’il avait pu l’imaginer, même dans ses plus beaux rêves.

On jugerait Darsie bien sévèrement, si l’on supposait que l’idée d’avoir trop facilement obtenu l’affection de Lilias fût l’unique cause qui lui faisait dédaigner avec ingratitude un prix trop aisément gagné, ou qu’un amour passager eût frappé son cœur avec l’éclat fugitif d’un de ces rayons du soleil d’hiver, qui peut bien faire briller un instant un glaçon, mais ne saurait le fondre. Aucune de ces suppositions n’était vraie, encore que l’inconstance de son caractère pût être pour quelque chose dans ce qui lui arrivait. La vérité est que le plaisir de l’amant consiste peut-être, comme celui du chasseur, dans la poursuite, et que la beauté la plus admirable perd la moitié de ses attraits, comme la plus belle fleur une partie de son mérite, lorsqu’elle est trop facile à cueillir. Il faut des doutes, il faut des dangers, il faut des obstacles ; et si, au dire du poète, le cours

 

D’un amour bien ardent ne fut jamais tranquille,

 

c’est sans doute parce que, s’il n’intervient pas d’obstacles, ce que l’on appelle le roman de l’amour, avec son caractère et ses couleurs les plus poétiques, ne peut pas plus exister, qu’il ne peut y avoir de courant dans une rivière, si le flot n’est comprimé par des berges escarpées, ou arrêté par une barrière de rochers.

Que ceux, toutefois, qui s’unissent pour la vie, sans avoir rencontré les obstacles qui plaisent à un Darsie Latimer ou à une Lydie Languish (AA), obstacles nécessaires peut-être pour exciter un amour enthousiaste dans des cœurs plus durs, n’augurent pas moins bien de leur bonheur futur, pour s’être mariés sous de plus paisibles auspices. Une estime réciproque, une connaissance intime du caractère l’un de l’autre, connaissance non obscurcie par les vapeurs d’une passion trop ardente, l’égalité de rang et de fortune, les mêmes goûts, les mêmes occupations, ce sont des biens qui se trouvent plus fréquemment dans les mariages de raison que dans les mariages d’amour, où l’imagination, qui a créé probablement les vertus et les perfections dont est revêtu l’objet aimé, sert souvent, dans la suite, à grossir les humiliantes conséquences de sa propre illusion, et à rendre plus piquant l’aiguillon du désappointement. Ceux qui suivent l’étendard de la raison ressemblent à un bataillon de soldats bien disciplinés qui, portant un uniforme moins brillant, et produisant moins d’effet que les troupes légères commandées par l’imagination, jouissent de plus de sécurité et même de plus d’honneur dans les combats de la vie humaine. Mais tout cela est étranger à notre histoire.

Darsie ne savait comment adresser la parole à la personne qu’il avait naguère tant désiré rencontrer, et il était embarrassé par un tête-à-tête dans lequel sa timidité et son inexpérience le faisaient paraître gauche à ses propres yeux. La petite troupe avait déjà franchi un espace de plus de cent pas, sans qu’il eût trouvé le courage d’accoster sa compagne, ni même de lever les yeux sur elle. Sensible néanmoins à ce qu’il y avait d’inconvenant dans un si long silence, il se tourna vers elle pour lui parler, et remarqua, malgré le masque qui cachait une partie de son visage, que son air trahissait un certain désappointement. Il se reprocha sa froideur, et se hâta de dire du ton le plus affectueux qu’il pût prendre :

« Vous devez me croire cruellement ingrat, Mademoiselle Lilias, d’être resté si longtemps en votre compagnie, sans vous remercier de l’intérêt que vous avez daigné prendre à mes malheureuses affaires.

— Je suis bien aise que vous ayez enfin parlé, » dit-elle, « quoique vous l’ayez fait, je l’avoue, avec plus de froideur que je n’en attendais. Mademoiselle Lilias ! L’intérêt que j’ai daigné prendre. À qui donc, mon cher Darsie, puis-je prendre de l’intérêt, si ce n’est à vous ! Et pourquoi élevez-vous cette barrière de cérémonies entre nous, que les circonstances adverses ont déjà pendant si longtemps séparés ? »

Darsie fut de nouveau confondu par l’excessive candeur d’un aveu si plein de franchise. « Il faut bien aimer la perdrix, » pensa-t-il, « pour l’accepter quand on vous la jette à la figure. Si ce n’est pas là parler avec franchise, on n’en trouvera plus nulle part. »

Embarrassé par ces réflexions, et étant lui-même d’une délicatesse de caractère presque excessive, il balbutia un remerciement pour la bonté de sa compagne, et l’assura de sa gratitude. Elle lui répondit d’un ton moitié chagrin, moitié impatient, en répétant avec une insistance dépitée les seules paroles qu’il eût distinctement prononcées.

« Ma bonté ! votre gratitude !… Ô Darsie, sont-ce là les paroles qui devraient s’échanger entre nous ? Hélas ! je suis trop certaine que vous êtes fâché contre moi, quoique je ne puisse deviner pour quelle raison. Peut-être trouvez-vous que j’ai agi trop indiscrètement en allant voir votre ami ? Mais rappelez-vous que c’est pour vous que j’ai fait cette démarche, et que je ne connaissais pas de moyen meilleur pour vous éviter la malchance et la captivité à laquelle vous avez été soumis, et dont vous n’êtes pas encore affranchi.

— Chère dame, » dit Darsie, recueillant ses souvenirs et soupçonnant quelque méprise. Mais ses premières paroles firent partager le même soupçon à Lilias, qui l’interrompit aussitôt.

« Chère dame ! » répéta sa compagne. « Pour qui ou pour quoi me prenez-vous donc, au nom du ciel ! que vous me parliez sur un ton si cérémonieux ? »

Si cette question avait été adressée à Darsie dans ce palais enchanté du pays des Fées, où il faut répondre avec une absolue sincérité à toute interrogation, il eût dit assurément qu’il la prenait pour la fille la plus franche et la plus hardie que l’on ait vue, depuis le jour où notre mère Ève mangea la pomme sans la peler. Mais comme il se trouvait encore au milieu des choses de cette terre, et qu’il lui était permis de faire une réponse plus polie, il dit simplement qu’il croyait avoir l’honneur de parler à la nièce de M. Redgauntlet.

— Sans doute, » répliqua Lilias ; « mais ne vous aurait-il pas été tout aussi facile de dire : à ma propre et unique sœur ? »

Darsie tressaillit sur son cheval, comme s’il venait d’être frappé d’une balle de pistolet.

« Ma sœur ? » s’écria-t-il.

« Vous ne le saviez donc pas ? » dit Lilias. « Votre accueil m’avait semblé si froid, si indifférent ! »

Le frère et la sœur s’embrassèrent cordialement. Darsie était si léger de caractère, qu’il se sentit plus soulagé de se voir délivré des embarras de la dernière demi-heure, pendant laquelle il s’était cru en butte aux poursuites d’une fille passionnée et hardie, que désappointé par la brusque disparition des rêves auxquels il s’était laissé aller, alors que la jeune fille à la mante verte était l’objet de son idolâtrie. Et comme son Pégase l’avait déjà jeté bas, il s’estima trop heureux d’être sans blessure, quoique désarçonné et renversé sur le dos. C’était, d’ailleurs, avec tous ses caprices et ses folies, un jeune homme au cœur bon et généreux. Il fut enchanté d’avoir une sœur si belle et si aimable, et il l’assura, dans les termes les plus chaleureux, de son affection immédiate et de sa protection pour l’avenir, aussitôt qu’ils seraient hors des embarras de leur situation actuelle. Des sourires et des larmes se confondirent sur les joues de Lilias, comme ces ondées ensoleillées dont avril nous offre le spectacle.

« Je suis furieuse, » dit-elle, « de pleurer comme une enfant de ce qui me rend si heureuse. Car, Dieu le sait, l’amour de ma famille a toujours été le plus ardent désir de mon cœur, et ce cœur y était demeuré si complètement étranger ! Mon oncle dit que nous ne sommes, vous et moi, que des demi-Redgauntlet, et que le métal dont était faite la famille de notre père s’est ramolli dans les enfants de notre mère.

— Hélas ! » reprit Darsie, « je sais si peu de chose de notre histoire, que je doutais presque d’appartenir à la race des Redgauntlet, quoique le chef de la famille me l’eût dit lui-même.

— Le chef de la famille ! » s’écria Lilias. « Il faut, en effet, que vous connaissiez bien mal votre généalogie, si vous appelez ainsi mon oncle. C’est vous-même, cher Darsie, qui êtes le représentant et le chef de notre antique race ; car l’aîné des deux frères était notre père, ce brave et infortuné sir Henri Darsie Redgauntlet, qui périt à Carlisle en l’an 1746. Il avait joint à son nom celui de Darsie, à cause de notre mère, héritière d’une famille du Cumberland, aussi distinguée par son antiquité que par sa fortune ; et vous êtes incontestablement l’héritier des vastes domaines de ces Darsie, quoique les biens de notre père aient été englobés dans la confiscation générale. Mais tout cela vous est nécessairement inconnu.

— Le fait est que c’est la première fois qu’on m’en parle.

— Et vous ne saviez pas que j’étais votre sœur ? Je ne suis plus étonnée que vous m’ayez fait un accueil si froid. J’ai dû vous sembler bizarre, extravagante et hardie, me mêlant des affaires d’un étranger auquel je n’avais parlé qu’une seule fois, et correspondant avec lui par signes. Grand Dieu ! quelle opinion deviez-vous avoir de moi !

— Et comment serais-je arrivé à connaître notre parenté ! » dit Darsie. « Vous savez que je l’ignorais à l’époque où nous avons dansé ensemble à Brokenburn.

— Oui, je l’ai remarqué avec peine, et j’aurais voulu vous la faire connaître ; mais j’étais surveillée de près, et je dus quitter la salle avant d’avoir pu trouver, ou faire naître, l’occasion de m’expliquer avec vous sur un sujet si important. Mais vous pouvez vous rappeler que je vous donnai l’avis de vous éloigner de la frontière, parce que je prévoyais ce qui est arrivé. Cependant, depuis que vous êtes au pouvoir de mon oncle, je n’avais pas douté un instant qu’il ne vous eût appris toute l’histoire de la famille.

— Il vous a laissé le soin de me l’apprendre ; et soyez convaincue, Lilias, que je l’écouterai avec plus de plaisir sortant de votre bouche que de la sienne. Je n’ai pas sujet de me louer de sa conduite à mon égard.

— Vous en jugerez mieux, lorsque vous aurez entendu ce que j’ai à vous dire. »

Et elle commença en ces termes.

CHAPITRE XVIII.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE DE DARSIE LATIMER.

Depuis des siècles, » dit Lilias, « la famille de Redgauntlet passe pour être sous l’influence d’une malédiction qui a rendu stériles le courage, les talents, l’ambition et la sagesse de ses membres. Quoiqu’ils figurent souvent dans l’histoire, ils ont toujours été dans la situation de gens qui luttent contre vent et marée, qui se distinguent par l’énergie et la constance avec lesquelles ils supportent l’adversité ; mais ni courage ni persévérance n’ont jamais pu les faire avancer dans leur carrière. On prétend que cette fatalité remonte à une histoire, à une légende plutôt, que je vous conterai dans un moment où nous aurons plus de loisir. »

Darsie déclara qu’il avait déjà entendu raconter la tragique histoire de sir Albéric Redgauntlet.

« Alors il me suffira de vous dire, » reprit Lilias, « que notre père et notre oncle ont constamment été victimes de cette fatalité de famille. Ils possédaient tous deux une fortune considérable, qui s’accrut encore dans une large proportion par le mariage de notre père. Tous deux, ils étaient dévoués à l’infortunée maison de Stuart ; mais (du moins notre mère le supposait) des considérations de famille auraient pu détourner notre père de prendre ouvertement part à l’affaire de 1745, si la grande influence que le frère cadet exerçait sur l’aîné, à cause de l’énergie plus grande de son caractère, ne l’eût entraîné dans cette entreprise.

« Lors donc qu’arriva la fatale catastrophe qui fit perdre la vie à notre père, et qui envoya son frère en exil, lady Redgauntlet quitta le nord de l’Angleterre, décidée à rompre toutes relations avec la famille de son mari défunt, particulièrement avec son frère, qu’elle regardait comme ayant causé, par son fol enthousiasme politique, la mort prématurée de son époux. Elle voulut que vous, mon frère, alors petit enfant, et moi, à qui elle venait de donner le jour, nous fussions élevés dans des idées d’attachement à la dynastie régnante. Peut-être cette résolution fut-elle prise trop à la hâte ; peut-être la crainte tenait-elle trop de place dans le désir qu’elle avait de cacher, s’il était possible, le lieu même de notre retraite à un parent aussi proche que le frère unique de notre père… Mais il faut tenir compte des souffrances de notre mère. Voyez, mon frère, » ajouta-t-elle en ôtant son gant, « ces cinq taches de sang sur mon bras sont la marque par laquelle la mystérieuse nature a imprimé, sur un enfant non encore né, le souvenir de la mort violente de son père et des angoisses de sa mère (BB).

— Vous n’étiez donc pas née, quand mon père fut mis à mort ?

— Hélas ! non ; et vous-même n’aviez pas encore un an. Faut-il s’étonner qu’après avoir passé par de si cruelles angoisses, ma mère fût prise d’inquiétudes irrésistibles pour l’avenir de ses enfants, surtout de son fils ? d’autant plus que feu sir Henri, son mari, avait par testament confié la garde de ses enfants, ainsi que l’administration des biens qui leur revenaient, indépendamment de ceux qu’atteignait la confiscation, à son frère Hugues, en lequel il avait une confiance aveugle.

— Mais ma mère n’avait aucune raison de craindre l’effet d’un tel acte en faveur d’un homme condamné pour crime entraînant la mort civile.

— C’est vrai ; cependant la condamnation de notre oncle pouvait être révoquée, comme l’a été celle de tant d’autres jacobites ; et notre mère, qui le haïssait autant qu’elle le redoutait, vivait dans la crainte continuelle de voir revenir un jour celui qu’elle regardait comme l’auteur de la mort de son époux, armé des pouvoirs que lui donnait la loi, et de la capacité d’en profiter, pour arracher ses enfants à l’égide maternelle. De plus elle craignait, même dans l’incapacité légale dont était frappé Hugues Redgauntlet, le caractère opiniâtre et aventureux qui distinguait son beau-frère, et elle était convaincue qu’il ferait quelque tentative pour s’emparer de nous deux.

« D’un autre côté, notre oncle, dont la fierté aurait pu être satisfaite par une marque de confiance, se révoltait contre la défiance et les soupçons que dénotait la conduite de lady Darsie Redgauntlet. Elle abusait bassement, disait-il, des malheureuses circonstances dans lesquelles il se trouvait, pour le priver du droit de protéger et d’élever les enfants que la nature, la loi et la volonté de leur père lui avaient confiés, et il fit le serment solennel de ne pas se soumettre à pareille injure.

« On rapporta ces menaces à lady Redgauntlet, et elles augmentèrent encore des craintes qui n’étaient que trop bien fondées.

« Un jour que, petits enfants de deux et trois ans, nous jouions ensemble dans un verger clos de murs, attenant à la demeure choisie par notre mère, quelque part dans le Devonshire, mon oncle escalada soudain la muraille avec plusieurs hommes ; je fus enlevée et portée dans une embarcation qui les attendait. Ma mère, cependant, accourut à votre secours, et, comme elle vous tenait étroitement embrassé, mon oncle, à ce qu’il m’a raconté depuis, ne put s’emparer de vous sans user d’une violence odieuse, dont il était incapable, vis-à-vis de la veuve de son frère. Puis, comme les cris de ma mère commençaient à attirer du monde, il se retira en vous lançant à tous deux un de ces regards terribles, héritage fatal que sir Albéric, notre ancêtre, a légué, dit-on, à tous ses descendants.

— J’ai un vague souvenir de cette scène, » reprit Darsie ; « et je crois que c’est mon oncle lui-même (puisque cet homme est mon oncle) qui a rappelé tout récemment ces circonstances à mon souvenir. Je puis à présent m’expliquer la retraite et les inquiétudes dans lesquelles vivait ma mère, les pleurs qu’elle répandait souvent, les alarmes qui la faisaient tressaillir, et sa tristesse profonde et continuelle. Pauvre mère ! quel sort que le sien, et que dut-elle éprouver quand elle vit approcher le terme de sa carrière !

— C’est alors, » dit Lilias, « qu’elle prit toutes les précautions que pouvait lui suggérer son inquiétude, pour cacher jusqu’à votre existence à l’homme qu’elle redoutait, et pour vous laisser vous-même dans l’ignorance ; car elle craignait, comme on raconte qu’elle le fit voir souvent, que le sang ardent des Redgauntlet ne vous poussât à vous joindre à votre oncle, qui continuait, au su de tous, des intrigues politiques sans espoir aux yeux de la plupart du monde. Il se pouvait aussi que, comme beaucoup d’autres, il obtînt son pardon, car le gouvernement montrait chaque année plus d’indulgence pour les jacobites survivants ; et alors il aurait pu réclamer la garde de votre personne, en qualité de tuteur légal. L’un et l’autre de ces événements étaient considérés par notre mère comme le chemin direct menant à votre destruction.

— Je m’étonne qu’elle n’ait pas réclamé pour moi la protection de la Cour de Chancellerie, ou qu’elle ne m’ait pas confié aux soins de quelque parent puissant.

— Elle n’était pas en très bons termes avec ses parents à cause de son mariage, et elle comptait plus sur son adresse pour vous soustraire aux tentatives de votre oncle, que sur la protection des lois. Peut-être manqua-t-elle en cela de prudence ; mais sa conduite était assez naturelle pour une femme que tant de malheurs et d’alarmes avaient rendue irritable. Samuel Griffiths, banquier honorable, et un digne ecclésiastique, actuellement décédé, furent, je crois, les seules personnes qu’elle chargea de l’exécution de ses dernières volontés ; et mon oncle croit qu’elle leur fit jurer à tous deux de garder, jusqu’à votre majorité, le secret le plus profond sur votre naissance et sur vos droits, et de vous élever, jusque-là, dans la plus grande obscurité. C’était le moyen le plus probable de vous dérober aux recherches de votre oncle.

— Et je ne doute pas, » dit Darsie, « que, grâce au changement de nom et de résidence, ce moyen n’ait été couronné d’un plein succès, sans l’événement heureux ou malheureux (je ne sais comment l’appeler) qui me fit aller à Brokenburn, et me mit en rapport avec M. Redgauntlet. Je vois aussi pourquoi l’on m’avait recommandé de ne pas mettre le pied en Angleterre, car c’est en Angleterre…

— C’est en Angleterre seulement, si j’ai bien compris les choses, » reprit Mlle Redgauntlet, « que votre oncle aurait pu réclamer la garde de votre personne, si l’indulgence du gouvernement ou une révolution lui avait rendu les droits de tout citoyen. En Écosse, où vous ne possédez rien, on aurait pu, je crois, résister à son autorité, et prendre des mesures pour vous mettre sous la protection de la loi… Mais, je vous en prie, ne regardez pas comme un malheur d’être venu à Brokenburn ; car je suis sûre que les conséquences de votre visite en ce lieu finiront par être heureuses. Ne lui devons-nous pas déjà d’être réunis ? »

Ce disant, elle tendit la main à son frère, qui l’étreignit avec une tendresse bien différente de l’embarras qu’il avait manifesté, le matin, en la lui serrant. Suivit une pause de quelques instants : leurs cœurs débordaient de cette affection naturelle à laquelle les circonstances les avaient jusqu’alors forcément laissés étrangers.

Darsie rompit enfin le silence.

« Je suis honteux, ma chère Lilias, » dit-il, « de vous avoir fait parler si longtemps de choses qui ne concernent que moi seul, tandis que j’ignore votre histoire et votre situation actuelle.

— Mon histoire n’est pas des plus intéressantes, et ma situation n’est ni très sûre ni très agréable. Mais, mon bon frère, j’aurai désormais l’inestimable appui de votre amitié et de votre protection ; et, si j’avais la certitude que nous puissions résister à la crise formidable qui s’approche, je n’aurais guère d’appréhensions pour l’avenir.

— Apprenez-moi donc quelle est présentement notre situation, et comptez que je ferai tous mes efforts pour nous défendre l’un et l’autre. Quel motif mon oncle peut-il bien avoir pour me retenir prisonnier ? S’il le fait par pure opposition à la volonté de ma mère, il y a longtemps qu’elle n’est plus de ce monde, et je ne vois pas pourquoi il voudrait, au risque de tant de peines et de dangers, contrarier la liberté d’un jeune homme, à qui quelques mois de plus donneront le droit d’agir en toute indépendance, et enlèveront à M. Redgauntlet tout prétexte pour intervenir en mes actions.

— Cher Arthur, » répliqua Lilias, « car ce nom vous appartient comme celui de Darsie, le trait dominant du caractère de mon oncle, c’est qu’il a employé toute l’énergie de sa puissante volonté au service de la maison exilée de Stuart. La mort de son frère, la perte de sa propre fortune n’ont fait qu’ajouter à son zèle héréditaire pour ces princes, une haine profonde et presque personnelle pour la famille actuellement régnante. C’est, en un mot, un enthousiaste politique de la plus dangereuse espèce, et il procède, dans ses menées, avec autant de confiance que s’il se croyait le géant capable, à lui seul, de soutenir un monde qui s’effondre.

— Comment et où, chère Lilias, élevée sans doute sous ses auspices, avez-vous appris à envisager les choses d’un point de vue différent ?

— Par un singulier hasard, dans le couvent où mon oncle m’avait placée. Quoique l’abbesse fut parfaitement selon son cœur, l’instruction, comme pensionnaire, me fut donnée par une excellente vieille mère, qui avait adopté les opinions des jansénistes, avec une tendance plus grande encore peut-être vers les doctrines de la réforme, que l’on ne l’avait à Port-Royal. Le mystère avec lequel elle m’inculqua ces principes leur prêta plus de charmes, et mon jeune esprit les embrassa d’autant plus volontiers qu’ils étaient en directe opposition avec les doctrines de l’abbesse, de qui la sévérité me la faisait détester si fort, que j’éprouvais un plaisir d’enfant à braver son autorité et à contredire, au fond du cœur, tout ce que j’étais obligée d’écouter publiquement avec respect. La liberté de penser en matière religieuse engendre, je suppose, la liberté de penser en matière politique ; car je n’eus pas plutôt renoncé à l’infaillibilité du pape, que je commençai à douter de l’incommutabilité du droit héréditaire. Bref, quelque étrange que cela puisse paraître, je sortis d’un couvent parisien, non pas certes élevée en whig et en protestante, mais avec autant d’inclination à le devenir, que si j’avais été élevée, comme vous, à portée d’entendre le carillon presbytérien de Saint-Gilles.

— Davantage, peut-être, » répliqua Darsie, « car plus près de l’église, plus loin… le proverbe est un peu suranné. Mais comment vos opinions libérales se sont-elles accordées avec les préjugés radicalement contraires de mon oncle ?

— Comme l’eau avec le feu, sans doute, » dit Lilias, « si j’avais laissé voir le fond de ma pensée. Mais, prévoyant que cette franchise m’attirerait des réprimandes et des reproches continuels, je gardai soigneusement mon secret ; de sorte que tout ce que j’eus parfois à subir se borna à quelques critiques au sujet de ma froideur, de mon peu de zèle pour la bonne cause, et c’était déjà bien assez.

— J’applaudis à votre prudence.

— Vous avez raison. Mais j’avais eu un si terrible exemple du caractère décidé de mon oncle, avant que j’eusse passé plus de huit jours dans sa compagnie, que je compris quels risques je courrais, si j’osais le contredire. Je vais vous raconter l’affaire ; car elle vous fera connaître ce qu’il y a en lui de romanesque et d’énergique, mieux que tout ce que je pourrais vous dire de son enthousiasme et de sa témérité.

« Après que j’eus passé un bon nombre de longues années au couvent, j’en fus tirée et placée chez une pauvre vieille dame écossaise de rang distingué, fille d’un infortuné dont la tête avait, en 1715, été exposée à Temple-Bar. Elle vivait d’une petite pension que lui faisait la cour de France, et à laquelle s’ajoutaient de temps en temps quelques secours envoyés par les Stuarts. La somme payée pour ma pension formait un surcroît qui n’était pas à dédaigner. Cette dame n’était ni méchante ni trop avare ; elle ne me battait pas, et ne me laissait pas non plus mourir de faim ; mais elle était si complètement empêtrée de son rang et si remplie de préjugés, si terriblement versée dans la science des généalogies, et si amèrement mordante, quand on parlait de la politique de l’Angleterre, que je me prenais parfois à regretter que les Hanovriens qui avaient, disait-elle souvent, assassiné son pauvre cher père, eussent laissé sa chère fille sur la terre des vivants.

« Aussi fus-je enchantée quand mon oncle arriva et annonça brusquement l’intention de m’emmener en Angleterre. L’extravagance de la joie que je ressentais à l’idée de quitter lady Rachel Rongedragon se calma un peu lorsque je remarquai l’air triste, l’attitude hautaine et le ton impératif de mon proche parent. Pourtant il se montra plus communicatif avec moi, pendant le voyage, qu’il ne semblait compatible avec sa taciturnité habituelle. Il paraissait vouloir tâter mon caractère, particulièrement en ce qui regarde le courage. Or, quoique je suis une Redgauntlet adoucie, il me reste encore assez de l’esprit de notre famille pour me montrer aussi calme dans le danger que la plupart des personnes de mon sexe. Deux fois durant notre voyage, quand nous faillîmes être attaqués par des brigands et quand notre voiture versa, j’eus la chance de me comporter de manière à mon oncle une idée très favorable de mon intrépidité. C’est ce qui l’encouragea probablement à mettre à exécution le singulier projet qu’il discutait alors en son esprit.

« Avant d’arriver à Londres, nous changeâmes de voiture et nous nous écartâmes plusieurs fois de la route qui menait directement à la ville ; puis, comme un lièvre qui, près du gîte qu’il compte occuper, revient deux ou trois fois sur ses pas, et s’y élance enfin en franchissant d’un bond le plus grand espace possible, nous fîmes une marche forcée et nous arrivâmes en une maison obscure, cachée dans une vieille petite rue de Westminster, non loin de l’abbaye.

« Dès le matin de notre arrivée, mon oncle sortit pour ne rentrer qu’au bout de quelques heures. Cependant, je n’avais d’autre distraction que d’écouter les bruits confus qui se succédaient ou se faisaient entendre simultanément. Paris m’avait semblé la capitale la plus bruyante qui fût au monde ; mais c’était le silence de minuit en comparaison du tumulte de Londres, ce jour-là. Le canon tonnait près de moi et dans le lointain, les tambours battaient, les trompettes sonnaient, des musiques militaires faisaient, presque sans discontinuer, un vacarme à percer les nues. Pour achever le concert, les cloches de cent églises carillonnaient à toute volée. Les acclamations d’une multitude immense rappelaient, de temps en temps, le mugissement des flots de l’Océan. Et tout cela, sans que je pusse me faire la moindre idée de ce qui se passait ; car les fenêtres de notre appartement donnaient sur une arrière-cour qui paraissait complètement abandonnée. Ma curiosité devint extrême, parce que j’avais fini par me persuader qu’une grande fête nationale pouvait seule donner lieu à tous ces bruits.

« Mon oncle revint enfin, et avec lui un homme d’un physique bien désagréable. Je n’ai pas besoin de vous faire son portrait, car – ne tournez pas la tête – il chevauche en ce moment derrière nous.

— Vous parlez, je suppose, du respectable M. Nixon ? » dit Darsie. « De lui-même, » répondit Lilias. « Ne faites aucun geste qui puisse lui faire conjecturer que nous parlons de lui. »

Darsie lui fit signe qu’il la comprenait, et elle continua :

« Ils étaient tous deux en grande toilette ; et mon oncle, prenant un paquet des mains de Nixon, me dit : « Lilias, je viens vous chercher pour vous faire voir une grande cérémonie ; revêtez, le plus vite possible, le costume que vous trouverez dans ce paquet, et préparez-vous à m’accompagner. »

« Je trouvai un costume de femme aussi splendide qu’élégant, mais qui me parut un peu antique. C’est peut-être la mode actuelle en Angleterre, pensai-je, et je me retirai dans ma chambre, en proie à une vive curiosité, pour m’habiller promptement.

« Mon oncle m’examina très attentivement.

« Elle pourra passer pour une des jeunes filles qui portent les fleurs, » dit-il à Nixon, lequel ne répondit que par un signe de tête.

« Nous sortîmes ensemble, et les ruelles, les cours et les passages leur étaient si familiers que, bien qu’on entendit le mugissement de la foule dans les rues principales, celles que nous traversions étaient silencieuses et désertes. Les rares passants que nous rencontrions, fatigués de voir des figures plus gaies, nous honoraient à peine d’un coup d’œil, quoique, en tout autre temps, dans ces vulgaires parages, nous eussions certainement attiré bien des regards importuns. Nous traversâmes enfin une large rue, où de nombreux soldats étaient de garde, tandis que d’autres, harassés par le service qu’ils avaient fait, mangeaient, buvaient, fumaient ou dormaient près de leurs armes en faisceaux.

« Quelque jour, Nixon, » dit mon oncle à voix basse, « nous obligerons messieurs les Habits Rouges à mieux veiller sur leurs armes.

— Ou bien il leur en cuira, » répliqua son compagnon, d’une voix aussi déplaisante que sa physionomie.

« Sans être hélés ni questionnés par personne, nous passâmes entre les gardes, et Nixon frappa trois coups à une espèce de poterne d’un immense vieux bâtiment qui se dressait devant nous. On ouvrit, et nous entrâmes, sans que je pusse voir qui nous avait admis. Après avoir traversé des corridors étroits et sombres, nous arrivâmes dans une vaste salle gothique, dont je tenterais vainement de peindre la magnificence.

« Elle était illuminée par dix mille bougies de cire, dont l’éclat éblouit d’abord mes yeux, au sortir de ces sombres et étroits couloirs. Mais quand ma vue se raffermit, comment décrire ce que j’aperçus ? Au-dessous de nous, il y avait de longues rangées de tables, où étaient assis des princes et des seigneurs en costume d’apparat, les grands officiers de la couronne portant les insignes de leur autorité, de révérends prélats et des juges vénérables, les sages de l’Église et de la magistrature, vêtus de leurs robes plus sombres, mais non moins majestueuses, et d’autres encore dont le costume antique et singulier annonçait leur importance, quoique je ne pusse même deviner ce qu’ils étaient.

« Enfin la vérité éclata à mes yeux. C’était, et les murmures autour de moi me le confirmèrent, c’était la fête du couronnement.

« À une table placée sur une estrade et en travers, au haut bout de la salle, était assis sur un trône le jeune souverain, environné des princes du sang et d’autres dignitaires, et recevant les hommages et les requêtes de ses sujets. Des hérauts et des poursuivants d’armes, dont le riche costume-éblouissait les yeux, et des pages d’honneur pompeusement-vêtus à la façon des temps passés, servaient la table royale.

« Dans les galeries qui régnaient autour de cette vaste salle, s’étalait tout ce que ma pauvre imagination pouvait concevoir de richesse splendide et de séduisante beauté. D’innombrables rangées de dames, dont les diamants, les joyaux, les magnifiques vêtements étaient les moindres charmes, contemplaient, de leurs sièges, la superbe scène d’en bas, formant elles-mêmes un coup d’œil aussi beau et aussi éblouissant que celui dont elles étaient spectatrices.

« Sous ces galeries et derrière les tables du banquet, il y avait une multitude de gentilshommes en habit de cour, mais dont la mise, bien qu’assez riche pour orner un salon royal, ne pouvait les faire remarquer au milieu d’une scène aussi brillante. Nous errâmes pendant quelques minutes parmi eux, sans attirer l’attention. J’aperçus plusieurs jeunes filles vêtues comme moi, de sorte que la singularité de mon costume ne me causa aucune gêne. Pendue au bras de mon oncle, je contemplais avec ravissement cette scène magique, heureuse qu’il eût eu la bonté de me procurer ce plaisir.

« Peu à peu je remarquai que mon oncle avait des connaissances parmi les hommes qui se tenaient sous les galeries, et qui paraissaient n’être, comme nous-mêmes, que de simples spectateurs. On se reconnaissait à un mot, quelquefois à une simple poignée de main, par laquelle on échangeait sans doute quelque signe secret. Graduellement il se forma un petit groupe, au centre duquel nous nous trouvâmes placés.

« N’est-ce pas un magnifique spectacle, Lilias ? » me demanda mon oncle. « Tout ce qu’il y a, dans la Grande-Bretagne, de noble, de savant et de riche, se trouve ici réuni.

— Oh ! oui, en vérité, » répondis-je ; « c’est bien tout ce que mon esprit pouvait imaginer de splendeur et de puissance royale.

— Enfant, » reprit-il à voix basse, et mon oncle sait donner au murmure de sa voix autant de terreur qu’à ses éclats les plus effrayants et qu’à son regard qui vous glace, « enfant, tout ce qu’il y a de noble et d’illustre en ce beau pays est ici rassemblé ; mais c’est pour plier le genou, comme des esclaves et des sycophantes, devant le trône d’un nouvel usurpateur ! »

« Je levai les yeux sur lui, et la marque terrible, héritage de notre malheureux ancêtre, se dessinait en noir entre ses sourcils froncés.

« Pour l’amour de Dieu ! » murmurai-je, « considérez où nous sommes.

— Ne craignez rien, » répliqua-t-il, « nous sommes entourés d’amis. » Puis, son robuste corps frémissant de l’agitation qu’il cherchait à contenir, il ajouta : « Regardez, voilà Norfolk, renégat de la foi catholique, qui fléchit le genou. Cet autre, c’est l’évêque de… traître à l’église d’Angleterre ; et, honte des hontes, voici ce géant d’Errol qui courbe la tête devant le petit-fils de l’assassin de son père !… Mais un signe apparaîtra ce soir au milieu d’eux ; ou lira sur ces murs : Mané, Thécel, Pharès, aussi distinctement qu’apparut l’écriture mystérieuse sur les murs du palais de Balthasar !

— Pour l’amour de Dieu ! » répétai-je avec effroi, « il est impossible que vous méditiez quelque violence en présence d’une telle assemblée !

— On n’en médite aucune, folle fille, » répliqua-t-il ; « et il ne peut arriver aucun malheur, si vous faites preuve de ce courage dont vous êtes fière, et si vous suivez ponctuellement mes instructions. Mais agissez vite et avec sang-froid, car il y va de la vie de cent personnes.

— Hélas ! que puis-je faire ? » m’écriai-je terrifiée.

« Soyez prompte à exécuter mes ordres, voilà tout, » répondit-il. « Il ne s’agit que de ramasser un gant. Tenez, prenez ceci, jetez la traîne de votre robe par-dessus ; soyez ferme, calme et prompte… ou, quoi qu’il en puisse arriver, j’irai moi-même.

— Si l’on ne médite aucune violence… » dis-je en prenant machinalement le gantelet qu’il me tendait.

« Je ne pouvais comprendre son dessein ; mais, dans l’état d’exaltation où je le voyais, j’étais convaincue que, si je lui désobéissais, il s’ensuivrait quelque éclat terrible. L’imprévu même de la chose m’inspira une présence d’esprit soudaine, et je me décidai à tout faire pour empêcher un acte de violence et l’effusion du sang. Je ne restai pas longtemps en suspens. Une bruyante fanfare de trompettes, et la voix des hérauts d’armes se mêlèrent au bruit des pas de plusieurs chevaux, tandis qu’un champion armé de pied en cap, comme ceux dont il est question dans les romans que j’avais lus, accompagné d’écuyers, de pages et de tout le cortège de la chevalerie, s’avança fièrement, monté sur un destrier tout bardé de fer. Deux fois il provoqua, à haute et intelligible voix, quiconque oserait contester les droits du nouveau souverain.

« Avancez au troisième défi, » me dit mon oncle ; « ramassez-moi son gage, et laissez le mien en place. »

« Je ne voyais pas comment cela se ferait, car nous étions environnés de tous côtés. Mais dès que la troisième fanfare sonna, un chemin étroit s’ouvrit, comme à un mot d’ordre, entre nous et le champion, et la voix de mon oncle me dit : « Maintenant, Lilias, maintenant. »

« D’un pas rapide, et pourtant ferme, et avec une présence d’esprit dont je n’ai pu depuis me rendre compte, je m’acquittai de ma périlleuse mission. Je crois qu’on me vit à peine échanger les gages de combat, et l’instant d’après, je me retirai.

« Bravement fait, ma fille ! » dit mon oncle, à côté de qui je me trouvais, cachée comme auparavant par l’interposition des assistants.

« Couvrez notre retraite, Messieurs, » murmura-t-il à ceux qui nous entouraient.

« On nous fit place jusqu’à la muraille, qui parut s’ouvrir pour nous, et nous nous engageâmes dans les mêmes sombres corridors par lesquels nous étions venus.

« Mon oncle s’arrêta dans une petite antichambre, et m’enveloppa précipitamment d’un manteau qui s’y trouvait. Nous passâmes ensuite devant les gardes, et nous parcourûmes le même dédale de rues étroites et de cours désertes, pour arriver enfin à notre logement solitaire, sans avoir attiré la moindre attention.

— J’ai souvent entendu raconter, » dit Darsie, « qu’une-femme, que l’on supposait avoir été un homme déguisé – et pourtant, Lilias, votre extérieur n’a rien de masculin, – avait relevé le gant du champion, lors du couronnement du roi actuel, en laissant un autre à la place, avec un écrit où l’on offrait d’accepter le combat, pourvu que tout se passât loyalement en champ clos. J’avais jusqu’ici regardé cela comme un conte, et je ne me doutais guère que les auteurs de cette scène audacieuse me touchassent de si près. Comment avez-vous trouvé le courage qu’il fallait en pareille conjoncture ? (CC)

— Si j’avais eu le temps de réfléchir, j’aurais refusé, autant par principes que par crainte. Mais, comme il arrive à beaucoup de gens qui font des actes d’intrépidité, j’allai en avant parce que je n’avais pas le temps de penser à la retraite. La chose ne se divulgua guère, et le roi ordonna, dit-on, que l’on ne fit aucune enquête à ce sujet, par prudence, je suppose, et par douceur de caractère, quoique mon oncle aimât mieux attribuer l’indulgence de celui qu’il appelle l’Électeur de Hanovre, tantôt à la pusillanimité, et tantôt à un orgueilleux dédain pour le parti qui refuse de reconnaître ses droits.

— Et avez-vous été souvent exposée, par ce fanatique enthousiaste, à d’autres dangers de même nature ?

— Non, ni de même importance, » répondit Lilias, « quoique j’aie été témoin de bien des intrigues singulières et presque désespérées, par lesquelles, malgré tous les obstacles et au mépris de tous les périls, il s’efforçait de réveiller l’ardeur d’un parti découragé. J’ai traversé, en compagnie de mon oncle, toute l’Angleterre et toute l’Écosse, et j’ai vu les scènes les plus bizarres et les contrastes les plus étranges. Tantôt nous logions dans les châteaux des fiers gentilshommes du comté de Chester et du pays de Galles, chez des aristocrates retirés dans leurs domaines, conservant des opinions aussi antiques que leurs castels et que leurs mœurs, et demeurant fidèles aux principes jacobites ; tantôt, la semaine d’après peut-être, nous vivions parmi des contrebandiers ou des bandits montagnards. J’ai vu mon oncle jouer souvent un rôle de héros, et quelquefois celui d’un vulgaire conspirateur ; se faisant tout à tous avec la plus étonnante souplesse, afin de gagner des partisans.

— Ce qui n’est pas chose facile, je pense, par le temps qui court.

— C’est même une tâche fort difficile, » dit Lilias. « Et je crois que, dégoûté par le total abandon de quelques amis, et par le froid accueil des autres, il a été souvent sur le point de renoncer à son entreprise. Que de fois a-t-il affecté un air ouvert et des manières enjouées, participant aux chasses des gentilshommes et même aux divertissements du peuple, afin d’acquérir une popularité d’un instant ; alors qu’au fond, le cœur lui saignait de voir ce qu’il appelle des temps dégénérés, lactivité éteinte chez les hommes d’un âge mûr, et le zèle absent chez la jeune génération ! Après une journée de pénibles exercices, il passait la nuit à arpenter le plancher de sa chambre solitaire, pleurant la défaite de son parti, et enviant la balle qui frappa Dundee sur le champ de bataille, ou la hache qui trancha la tête de Balmerino.

— Étrange illusion ! il est surprenant qu’elle ne cède pas devant la force de la réalité.

— Ah ! c’est que, » reprit Lilias, « des réalités ont, dans ces derniers temps, paru flatter ses espérances. Le mécontentement général occasionné par la conclusion de la paix, l’impopularité du ministre qui s’est étendue jusqu’à la personne de son maître, les diverses émeutes qui ont troublé la métropole, et l’état général de dégoût et de désaffection qui semble envahir la nation entière, ont donné un encouragement inaccoutumé aux espérances presque éteintes des jacobites, et engagé un grand nombre de personnes, à la cour de Rome et, si l’on peut s’exprimer ainsi, à celle du Prétendant, à écouter plus favorablement qu’ils n’avaient fait jusqu’ici, les insinuations de ceux qui, comme mon oncle, espèrent encore contre toute espérance. Je crois même qu’en ce moment ils préparent quelque suprême effort. Mon oncle a fait récemment tout son possible pour se concilier l’affection des espèces de sauvages qui habitent sur les bords du Solway. Avant la confiscation, notre famille avait sur eux des droits seigneuriaux, et lors des événements de 1745, notre infortuné père et mon oncle avaient levé parmi eux une troupe assez considérable. Mais ils ne sont plus disposés à exécuter ses ordres, et, entre autres excuses, ils font valoir votre absence, à vous qui êtes leur chef naturel. C’est ce qui a augmenté le désir qu’il avait de s’emparer de votre personne, et d’obtenir assez d’influence sur votre esprit pour vous faire approuver ses menées.

— C’est ce que je ne ferai jamais, » répliqua Darsie. « Mes principes et la prudence me le défendent également. D’ailleurs cela même ne servirait en rien ses projets. Quelques prétextes que ces gens allèguent pour échapper aux importunités de votre oncle, ils ne peuvent, au temps où nous vivons, avoir envie de se courber sous le joug féodal, qui a été virtuellement brisé par la loi de 1748, abolissant le vasselage et les juridictions héréditaires.

— Oui, mais mon oncle considère cette loi comme l’acte d’un gouvernement usurpateur.

— Il est assez vraisemblable que telle soit son opinion, car cette loi lui fait perdre ses droits seigneuriaux. Mais l’important est de savoir ce qu’en pensent les vassaux, qui ont été affranchis de la servitude féodale, et qui, déjà depuis bon nombre d’années, jouissent de cet affranchissement. Quoi qu’il en soit, pour couper court à cette affaire, si je pouvais, en levant le doigt, réunir cinq cents hommes, je ne le ferais point pour une cause que je désapprouve, et mon oncle peut en faire son deuil.

— Mais vous pouvez temporiser, » dit Lilias, à qui la pensée du déplaisir de son oncle causait évidemment quelque crainte ; « vous pouvez temporiser, comme font la plupart des gentilshommes de ce pays, et laisser crever d’elle-même la bulle de savon. Car c’est une chose singulière qu’il y ait si peu de personnes qui osent résister directement à mon oncle. Je vous conjure d’éviter toute opposition directe… Vous entendre, vous chef de la maison de Redgauntlet, vous prononcer contre les Stuarts, il y aurait de quoi lui fendre le cœur, ou le pousser à quelque acte de désespoir.

— Ah ! mais vous oubliez, Lilias, que les conséquences d’une telle complaisance pourraient, d’un seul coup, faire perdre son chef à la maison de Redgauntlet, et à moi ma tête.

— Hélas ! » fit-elle, « j’avais oublié ce danger-là. Je suis devenue familière avec les intrigues et les périls, comme les garde-malades, dans un hôpital de pestiférés, s’accoutument, dit-on, à l’air qui les environne, au point d’oublier même qu’il est pernicieux.

— Et pourtant, » reprit Darsie, « je voudrais pouvoir me débarrasser de lui, sans en venir à une rupture ouverte… Dites-moi, Lilias, croyez-vous possible qu’il ait en vue quelque tentative immédiate ?

— À vrai dire, je ne puis guère en douter. Il y a eu, dans ces derniers temps, un mouvement inaccoutumé parmi les jacobites. Comme je vous l’ai dit, ils ont des espérances qui ne sont pas en rapport avec leurs propres forces. Pendant les jours qui précédèrent votre arrivée en ce pays, le désir qu’avait mon oncle de vous trouver était devenu plus ardent que jamais : il parlait d’hommes à réunir, et de l’influence qu’aurait votre nom pour les décider. C’est alors qu’eut lieu votre première visite à Brokenburn. Mon oncle eut le soupçon que vous pouviez être le jeune homme qu’il cherchait, et ce soupçon fut fortifié par des papiers et des lettres que ce coquin de Nixon n’hésita pas à prendre dans votre poche. Toutefois, une méprise aurait pu occasionner une explosion fatale. Mon oncle partit donc en hâte pour Édimbourg, afin de suivre le fil d’Ariane qu’il avait obtenu ; et il sut tirer de M. Fairford père assez de renseignements pour acquérir la certitude que vous étiez celui dont il avait besoin. Cependant, je cherchais par quelques démarches personnelles, peut-être trop hardies, en me servant du jeune Fairford, votre ami, à vous mettre sur vos gardes.

— Mais sans succès, » dit Darsie, qui rougit sous son masque, en se rappelant comment il avait interprété les démarches de sa sœur.

« Je ne suis pas étonnée de l’insuccès de mes avis. La chose était fatale. D’ailleurs il vous eût été difficile d’échapper. Vous étiez suivi de près, pendant tout le temps que vous avez passé à Shepherd’s Bush et à Mont-Saron, par un espion qui ne vous quittait guère.

— Le misérable petit Benjie ! » s’écria Darsie. « Je tordrai le cou à ce mauvais singe, la première fois que je le rencontrerai.

— C’était lui, en effet, qui informait Nixon de tous vos mouvements.

— Cristal Nixon ! en voilà un encore à qui je réglerai son compte, quand le moment sera venu ; car je me trompe fort, ou c’est lui qui me terrassa lorsque je fus fait prisonnier au milieu de l’émeute !

— C’est assez vraisemblable ; car il a une tête et un bras capables de toutes les scélératesses. Mon oncle fut très irrité de ce qui vous arriva ; et quoique l’émeute eût été organisée pour fournir une occasion de vous enlever au milieu du tumulte, autant que pour mettre les pêcheurs en révolte contre la loi, jamais il n’aurait consenti qu’on vous fit le moindre mal. Mais Nixon s’est insinué dans tous les secrets de mon oncle, et il en est de si sombres et de si dangereux que, bien qu’il y ait peu d’obstacles capables de l’arrêter, je crois qu’il n’oserait chercher querelle à cet homme. Et pourtant, je sais sur ce Cristal quelque chose qui pourrait pousser mon oncle à lui passer son épée au travers du corps.

— Pour l’amour du ciel, dites-moi ce que c’est. J’ai un désir particulier de le savoir.

— Ce brutal et vieux sacripant, dont la figure et l’âme sont un outrage à la nature humaine, a eu l’insolence de parler à la nièce de son maître comme à une personne qu’il lui serait permis d’admirer ; et lorsque je lui tournai le dos, avec la colère et le mépris qu’il méritait, le misérable murmura quelques paroles, comme pour dire qu’il tenait en ses mains le sort de notre famille.

— Je vous remercie, Lilias, » s’empressa de répliquer Darsie, « je vous remercie de tout mon cœur de m’avoir révélé ce fait. Comme chrétien, je me reprochais l’inexprimable désir que j’éprouvais, depuis le premier instant où j’ai vu ce coquin, de lui brûler la cervelle ; et voici que vous avez parfaitement expliqué et justifié cette envie. Je m’étonne que mon oncle, avec la sagacité que vous lui attribuez, n’ait pas lu dans le cœur d’un tel scélérat.

— Je crois qu’il le sait capable de beaucoup de mal, » reprit Lilias. « Il le connaît pour égoïste, entêté, brutal et misanthrope. Mais il le croît aussi doué des qualités les plus nécessaires à un conspirateur : d’un courage indomptable, d’un imperturbable sang-froid, d’une adresse extrême et d’une inviolable fidélité. Quant à cette dernière qualité, il pourrait bien se tromper. J’ai entendu mettre sur le compte de Nixon la capture de notre pauvre père, après la bataille de Culloden.

— Nouvelle raison pour expliquer mon aversion innée ; mais je me tiendrai sur mes gardes avec lui.

— Voyez, il nous observe de près. Ce que c’est que la conscience ! Il sait que nous parlons de lui, quoiqu’il n’ait pu entendre une seule de nos paroles. »

Il semblait que Lilias eût deviné juste ; car Cristal Nixon s’approcha d’eux en ce moment, et dit avec une affectation qui convenait mal à sa figure rébarbative :

« Allons, Mesdemoiselles, vous avez eu le temps de jaser à l’aise ce matin, et j’imagine que vos langues doivent être fatiguées. Voici que nous allons traverser un village, et je dois vous prier de vous séparer. Vous, Mademoiselle Lilias, restez un peu en arrière ; et vous, Mademoiselle, ou Madame, ou Monsieur, comme il vous plaira de vous faire appeler, trottez un peu plus en avant. »

Lilias arrêta son cheval sans mot dire, mais non sans jeter à son frère un coup d’œil expressif, pour lui recommander la prudence. Darsie répondit par un signe indiquant qu’il avait compris, et qu’il suivrait son conseil.

CHAPITRE XIX.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE DE DARSIE LATIMER.

Abandonné à ses méditations solitaires, Darsie (car nous continuons de donner à sir Arthur Darsie Redgauntlet de Redgauntlet le nom auquel le lecteur est habitué) songeait avec étonnement, non pas seulement au changement qui s’était produit dans sa situation, mais encore à l’égalité d’âme avec laquelle il se sentait disposé à considérer ces vicissitudes.

La fièvre chaude de son amour s’était évanouie comme un rêve du matin, sans laisser autre chose à sa place qu’un sentiment de honte fort pénible, et la résolution d’être plus circonspect à l’avenir, avant de se laisser aller à de si romanesques visions. Sa position dans le monde était changée. Le jeune homme errant et inconnu, auquel nul ne s’intéressait en dehors des étrangers qui l’avaient élevé, était devenu l’héritier d’une noble famille, le possesseur d’une fortune et d’une influence telles, que l’avortement ou le succès d’événements politiques importants semblaient dépendre de la décision qu’il prendrait. Et cette brusque élévation, cette réalisation de tous les désirs, et même au-delà, qui l’avaient hanté depuis que son cœur en avait pu former, Darsie, aussi léger que son caractère, les contemplait sans ressentir autre chose que quelques frémissements de vanité satisfaite.

Sans doute, il y avait, dans sa situation actuelle, des circonstances qui contre-balançaient de si grands avantages. Se savoir prisonnier entre les mains d’un homme aussi déterminé que son oncle, ce n’était pas une considération agréable, lorsqu’il se demandait de quelle façon il lui serait le plus facile de résister à sa volonté, et de refuser de se joindre à la périlleuse entreprise qu’il paraissait méditer. Darsie ne pouvait douter que son oncle, proscrit et ruiné, ne fût entouré d’hommes capables de tout, et il savait qu’aucune considération personnelle ne pourrait l’arrêter ; de sorte qu’il dépendait uniquement de la conscience de cet oncle de fixer les limites de la contrainte qu’il emploierait vis-à-vis du fils de son frère, ou du châtiment qu’il se croirait en droit de lui infliger, pour punir son refus de se joindre aux jacobites. Et qui pouvait répondre de la conscience d’un enthousiaste, pour lequel l’opposition à la cause qu’il avait embrassée était une trahison, un crime de lèse-patrie ?

Après un intervalle de silence, il plut à Cristal Nixon de jeter quelque lumière sur le sujet qui occupait Darsie. Lorsque ce rébarbatif satellite s’approcha du frère de Lilias, celui-ci sentit un frisson d’horreur parcourir tout son corps, tellement la présence de cet être lui était insupportable, depuis que l’histoire de Lilias avait ajouté à la haine instinctive qu’il lui inspirait. Sa voix même lui fit l’effet de celle de la chouette, lorsqu’il lui dit :

« Ainsi, mon jeune coq du nord, vous savez tout à présent, et sans doute vous bénissez votre oncle de vous avoir fourni l’occasion d’agir d’une manière si honorable.

— J’informerai mon oncle de ce que je pense à ce sujet, avant d’en parler à qui que ce soit, » répliqua Darsie, qui eut grand’peine à dire ces paroles d’un ton civil.

« Hum ! discret comme la cire, » dit Cristal entre ses dents, « et peut-être pas aussi maniable… Mais prenez garde, mon beau jeune homme, » ajouta-t-il d’un ton méprisant, « vous trouverez en Hugues Redgauntlet un rude dompteur de poulains sauvages ; il n’épargnera ni le fouet ni l’éperon, je vous le promets.

— Je vous ai déjà dit, Monsieur Nixon, » répliqua Darsie, « que je discuterai avec mon oncle, et seulement avec lui, les affaires dont ma sœur m’a entretenu.

— Mais un mot d’avis amical ne saurait vous nuire, mon jeune maître. Le vieux Redgauntlet est plus habile à frapper qu’à discuter ; il est capable de mordre avant d’aboyer ; il est homme à vous avertir à la Scarborough, c’est-à-dire à vous terrasser d’abord et à vous dire ensuite : défendez-vous. De sorte qu’un avis bienveillant n’est pas à dédaigner, si vous ne voulez pas être surpris par les conséquences.

— Si votre avis est réellement amical, Monsieur Nixon, je l’écouterai avec reconnaissance ; et s’il ne l’est pas, je suppose qu’il ne me faudra pas moins l’entendre, puisque je n’ai, à présent, le choix ni de ma compagnie ni de ma conversation.

— Oh ! je n’ai que peu de chose à vous dire, « répliqua Nixon en affectant de donner à ses façons bourrues l’air d’une honnête brusquerie. « Je n’aime pas plus qu’un autre les paroles inutiles. Voici donc la question : Voulez-vous, oui ou non, vous joindre à votre oncle, du cœur et de la main ?

— Qu’arriverait-il si je disais oui ? » demanda Darsie, décidé à lui cacher, s’il était possible, sa résolution.

« Alors, » répliqua Nixon, un peu surpris de la promptitude de cette réponse, « tout ira naturellement dans la perfection. Vous participerez à cette noble entreprise, et si elle réussit, vous échangerez peut-être votre heaume ouvert contre une couronne de comte.

— Mais si elle échoue ?

— Alors comme alors. Ceux qui jouent aux boules sont exposés à payer l’enjeu.

— Fort bien ; mais supposé que j’aie une sotte tendresse pour ma vie, et que, lorsque mon oncle me proposera l’aventure, je lui dise non, qu’arriverait-il alors, Monsieur Nixon ?

— Ah ! dans ce cas, je vous dirais : Prenez garde à vous, jeune homme. Il y a, en France, des lois rigoureuses contre les pupilles réfractaires ; il est aisé de se procurer des lettres de cachet, lorsque des hommes tels que nous en ont besoin.

— Mais nous ne sommes pas en France, « dit le pauvre Darsie, en qui la seule idée d’un cachot en ce pays glaçait le sang dans les veines.

« Un lougre fin voilier vous y aurait bientôt transporté, solidement amarré sous les écoutilles, comme un baril de ces marchandises que l’on ne débarque qu’au clair de lune.

— Mais les Français sont en paix avec nous, et ils n’oseraient pas…

— Eh ! qui entendrait jamais parler de vous ? » dit Nixon en l’interrompant. « Vous imaginez-vous qu’un tribunal étranger vous citerait devant lui pour vous juger, et que l’arrêt rendu contre vous serait publié dans le Courrier de l’Europe, comme on fait pour ceux d’Old Bailey ?… Non, non, jeune gentilhomme, les portes de la Bastille, du mont Saint-Michel ou du donjon de Vincennes tournent sur des gonds bien huilés, quand il s’agit d’y faire entrer quelqu’un ; on n’entend pas le moindre grincement. Il y a là des cellules bien fraîches pour les têtes chaudes ; des cellules aussi calmes, aussi paisibles, aussi sombres que vous en pourriez souhaiter à Bedlam ; et l’écrou ne se lève que lorsque le menuisier apporte le cercueil du prisonnier ; pas avant !

— Eh bien ! Monsieur Nixon, » dit Darsie, en affectant un enjouement qu’il était loin de ressentir ; « mon cas est embarrassant, vous l’avouerez ; car je n’ai que le choix du bourreau, puisque je dois ou bien offenser notre propre gouvernement et risquer ainsi ma vie, on bien être enseveli dans les cachots d’un autre pays, dont je n’ai jamais violé les lois, n’ayant jamais mis le pied sur son territoire… Dites-moi ce que vous feriez, si vous étiez à ma place.

— Je vous le dirai quand j’y serai, » répliqua Nixon. Et arrêtant sa monture, il prit place à l’arrière de la petite troupe.

« Il est évident, » se dit le jeune homme, « que le misérable me croit tout à fait pris au piège ; peut-être pousse-t-il l’impudence jusqu’à supposer que ma sœur héritera des biens qui m’ont fait perdre ma liberté, et que l’influence qu’il croit avoir sur les destinées de notre malheureuse famille pourra lui assurer la possession de l’héritière ; mais il périra de ma main avant que ce jour n’arrive ! À présent, soyons sur le qui-vive, pour m’échapper, si faire se peut, et ne pas être transporté sur un navire. Willie l’Aveugle ne m’abandonnera pas, je pense, sans avoir fait une tentative en ma faveur, surtout s’il apprend que je suis le fils de son infortuné maître… Quel changement dans ma destinée ! Lorsque je n’avais ni rang ni fortune, je vivais inconnu, en sûreté sous la protection des bons et respectables amis, dont le ciel avait disposé le cœur en ma faveur. Maintenant que je suis le chef d’une famille honorable, que des projets du caractère le plus audacieux dépendent de ma décision, que de nombreux vassaux n’attendent qu’un signe de moi pour se lever, ma sûreté dépend en grande partie de l’attachement d’un vagabond aveugle ! »

Tandis que ces réflexions occupaient son esprit, et qu’il se préparait à une entrevue, qui ne pouvait être qu’orageuse, avec son oncle, il aperçut Hugues Redgauntlet s’en revenant à cheval vers eux, lentement et sans suite.

Cristal Nixon s’approcha aussitôt de son maître, en fixant sur lui un regard d’interrogation.

« Cet imbécile de Crackenthorp, » dit Redgauntlet, « a laissé entrer des étrangers dans sa maison : des contrebandiers, ses camarades, je suppose. Il nous faut donc avancer lentement, pour lui donner le temps de les envoyer promener.

— Avez-vous vu quelques-uns de vos amis ? » demanda Cristal.

« J’en ai vu trois, et j’ai des lettres de quelques autres. Ils sont tous unanimes sur le point que vous savez ; et il faudra leur céder là-dessus, ou bien, quelque avancée que soit l’affaire, elle en restera là.

— Vous aurez de la peine à décider le Père à se rendre aux désirs de son troupeau, » dit Cristal avec un ricanement.

« Il faut qu’il s’y rende, il s’y rendra, » répliqua sèchement Redgauntlet. « Allez en avant, Cristal ; j’ai à causer avec mon neveu… J’aime à croire, sir Arthur Redgauntlet, que vous êtes satisfait de la manière dont je me suis acquitté de mes devoirs en ce qui regarde votre sœur ?

— Je ne trouve rien à reprendre à ses manières ni à ses sentiments, » répondit Darsie. « Je suis heureux d’avoir trouvé une parente aussi aimable.

— J’en suis ravi, » répliqua Redgauntlet. « Je ne suis pas bon juge des qualités des femmes ; ma vie a été consacrée à un seul grand objet ; de sorte que, depuis son retour de France, Lilias n’a eu que peu d’occasions de se perfectionner. Toutefois, je l’ai, le moins possible, exposée aux inconvénients, aux privations et aux périls de ma vie errante. De temps en temps, elle a pu passer quelques semaines, quelques mois, dans le sein de familles honorables et respectables ; et je suis enchanté qu’elle ait, à vos yeux, les manières et le ton qui conviennent à sa naissance. »

Darsie se déclara entièrement satisfait. Suivit une pause, que Redgauntlet rompit en s’adressant à son neveu sur un ton solennel.

« J’avais eu l’espérance de faire beaucoup aussi pour vous, mon neveu. Mais la faiblesse et la timidité de votre mère vous ont soustrait à ma sollicitude, autrement c’eût été mon orgueil et mon bonheur d’apprendre au fils de mon infortuné frère à suivre le sentier d’honneur dont ne se sont jamais écartés nos ancêtres. »

« Voici venir l’orage, » pensa Darsie ; et il se mit à recueillir ses idées, comme le patron d’un navire ferle ses voiles et nettoie son bord, quand il voit approcher un grain.

« La conduite de ma mère à mon égard, » dit-il tout haut, « peut être mal interprétée ; mais elle était dictée par la plus tendre affection.

— Assurément, et je ne veux faire aucun reproche à sa mémoire. Pourtant sa méfiance a porté un préjudice considérable, je ne dirai pas à moi-même, mais à la cause de mon malheureux pays. Elle voulait, je crois, faire de vous un de ces misérables chicaneurs, auxquels, par dérision, l’on continue à donner le nom d’avocats en Écosse ; un de ces êtres hybrides condamnés à se traîner devant un tribunal étranger pour savoir comment leurs causes seront jugées en dernier ressort, au lieu de plaider devant l’auguste parlement d’une patrie indépendante.

— J’ai étudié le droit pendant un an ou deux ; mais j’ai reconnu que je n’avais ni goût ni talent pour cette science.

— Et vous l’avez laissée là sans doute avec mépris. Eh bien, je vais à présent, cher neveu, offrir à votre ambition un plus digne objet. Tournez vos regards du côté de l’est. Voyez-vous, sur cette plaine, ce monument qui s’élève près d’un petit village ? »

Darsie répondit affirmativement.

« Ce village s’appelle Burgh-les-Sables, et ce monument est élevé à la mémoire du tyran Édouard Ier. C’est en ce lieu que l’a frappé justement la main de la Providence, tandis qu’à la tête de ses bandes, il comptait achever de subjuguer l’Écosse dont les dissensions civiles étaient le résultat de sa maudite politique. La glorieuse carrière de Bruce se serait peut-être arrêtée à son début, jamais la plaine de Bannockburn n’aurait été arrosée de sang, si Dieu n’avait frappé, au moment critique, le tyran audacieux et rusé qui, depuis tant d’années, était le fléau de l’Écosse. Le tombeau d’Édouard est le berceau de notre liberté nationale. C’est en vue de ce premier jalon de notre indépendance, que je vais vous proposer une entreprise qui, pour l’importance et pour l’honneur, ne le cède à aucune autre depuis le jour où l’immortel Bruce a poignardé Comyn le Roux, et saisi, d’une main encore sanglante, la couronne d’Écosse. »

Il s’arrêta, dans l’attente d’une réponse ; mais Darsie, intimidé par l’énergie de ses manières, et ne voulant pas se compromettre par une explication prématurée, garda le silence.

« Je ne supposerai pas, » reprit Hugues Redgauntlet, après une pause, « que vous soyez assez dépourvu d’intelligence pour ne pas avoir compris le sens de mes paroles, ni assez pusillanime pour vous effrayer de ma proposition, ni assez complètement dégénéré de la race et des opinions de vos ancêtres, pour ne pas entendre mon appel, comme le cheval entend la trompette guerrière.

— Je ne prétendrai pas, Monsieur, ne pas vous avoir compris, » répliqua Darsie. « Mais une entreprise dirigée contre une dynastie, à présent affermie par trois règnes, aurait besoin de raisons solides, tant au point de vue de l’opportunité qu’à celui de la justice, pour se recommander à des hommes prudents et consciencieux. »

Les yeux de Redgauntlet étincelaient de colère.

« Je ne veux pas, » dit-il, « vous entendre alléguer un seul mot contre la justice de cette entreprise, à laquelle votre patrie opprimée vous invite d’une voix suppliante, comme une mère appelant ses enfants à son secours, ni contre la noble vengeance que, du fond d’une tombe sans honneur, réclame le sang de votre père. Sa tête est encore exposée à la porte du nord de Carlisle, et sa bouche décharnée vous enjoint de vous conduire en homme. Je vous le demande, au nom de Dieu et de votre pays, voulez-vous tirer l’épée et me suivre à Carliste, ne fût-ce que pour déposer en terre bénite, comme il convient au descendant de tant de braves ancêtres, cette tête qui est actuellement la risée des ribauds et des manants, et qui sert de perchoir au hibou et à l’obscène corbeau ? »

Darsie n’était pas préparé à répondre à un appel formulé avec tant d’énergie ; et, comme il ne doutait pas qu’un refus direct ne lui coûtât la vie ou la liberté, il garda de nouveau le silence.

« Je vois, » reprit son oncle d’un ton plus calme, « que ce n’est pas le manque de courage qui vous ferme la bouche, mais les tristes habitudes résultant de l’éducation reçue chez les vulgaires créatures parmi lesquelles vous avez été condamné à vivre. À peine croyez-vous être un Redgauntlet ; votre sang n’a pas encore appris à répondre comme il faut à l’appel de l’honneur et du patriotisme.

— J’espère, » dit enfin Darsie, « que l’on ne me trouvera jamais sourd à cette voix ; mais pour y répondre d’une manière utile, fussé-je même convaincu que mon oreille vient de l’entendre, j’aurais besoin de voir quelque espérance raisonnable de succès pour l’entreprise désespérée dans laquelle vous cherchez à m’entrainer. Quand je jette les regards autour de moi, je vois un gouvernement régulier, une autorité établie, et sur le trône un prince, Anglais de naissance ; les montagnards mêmes des Highlands, sur qui seuls reposaient les espérances de la famille exilée, sont réunis en régiments qui obéissent aux ordres de la dynastie régnante (DD). La France, encore sous le coup des terribles leçons qui lui furent infligées dans la dernière guerre, se gardera bien d’en provoquer une nouvelle. Tout, à l’intérieur comme au dehors, est opposé à une lutte sans espoir ; vous seul, Monsieur, paraissez vouloir vous jeter dans une telle entreprise.

— Et je m’y jetterais, fût-elle dix fois plus désespérée ; je l’ai mise en discussion alors que dix fois plus d’obstacles s’y opposaient. Est-ce que j’ai oublié le sang de mon frère ? Est-ce que je peux, est-ce que j’ose même encore réciter le Pater, moi qui n’ai pardonné ni à ses meurtriers ni à mes ennemis ? Est-il une ruse que je n’aie pratiquée, une privation à laquelle je ne me sois soumis, pour amener la crise que je vois arriver maintenant ? N’ai-je pas été un homme voué et maudit, renonçant à toutes les douceurs de la vie sociale, et même aux exercices de dévotion, si ce n’est quand je pouvais, dans mes prières, nommer mon roi et mon pays ; me soumettant à tout, en un mot, pour gagner des prosélytes à cette noble cause ? Pensez-vous que j’aie fait tout cela pour m’arrêter en chemin ? »

Darsie allait l’interrompre, mais Redgauntlet lui mit affectueusement la main sur l’épaule, et lui imposa silence, ou plutôt le pria de ne pas répliquer. « Silence ! » dit-il, « héritier de l’honneur de mes ancêtres, héritier de tous mes vœux et de toutes mes espérances ! Silence ! fils de mon frère assassiné ! Je t’ai cherché, et je t’ai pleuré comme une mère pleure son fils unique. Ah ! que je ne te perde point au moment où je te vois rendu à mes espérances… Voyez-vous, je me défie tellement de l’impatience de mon caractère, que je vous supplie en grâce de ne rien faire qui puisse l’irriter en ce moment critique. »

Darsie répliqua en toute sincérité que le respect que lui inspirait la personne de son oncle lui faisait un devoir d’écouter tout ce qu’il aurait à lui dire, avant de prendre une résolution définitive sur les graves sujets qu’il proposait à sa délibération.

— Délibération ! » répéta Redgauntlet avec impatience. « Et pourtant ce n’est pas mal dit. Je voudrais, Arthur, qu’il y eût un peu plus de chaleur dans ta réponse ; mais je ne dois pas oublier qu’un aigle, élevé dans une mue et chaperonné comme un faucon apprivoisé, ne pourrait pas tout d’abord regarder fixement le soleil. Écoutez-moi, cher Arthur. L’état de la nation n’annonce pas plus la prospérité, que le teint coloré d’un fiévreux n’est un indice de santé. Tout cela est faux et trompeur. Le succès apparent de l’administration de Chatham a plongé le pays dans un abîme de dettes, que ne sauraient acquitter toutes les terres stériles du Canada, fussent-elles même aussi fertiles que celles du comté d’York. L’éclat éblouissant des victoires de Minden et de Québec a été obscurci par les hontes d’une paix conclue à la hâte. L’Angleterre a dépensé dans cette guerre des sommes immenses, pour ne gagner que de l’honneur, et cet honneur elle y a renoncé gratuitement. Beaucoup d’hommes, jadis froids et indifférents, tournent à présent leurs regards vers la race de nos anciens et légitimes souverains, comme vers l’unique refuge dans la tempête qui s’approche. Les riches sont pleins d’alarmes, les nobles sont abreuvés de dégoûts, le petit peuple est irrité, et une troupe de patriotes, dont les mesures sont mieux prises que leur nombre n’est grand, a résolu de lever l’étendard du roi Charles.

— Mais l’armée, » objecta Darsie ; « comment pouvez-vous, avec un corps d’insurgés sans armes et sans discipline, vouloir faire face à des troupes régulières ? Les montagnards des Highlands sont à présent totalement désarmés.

— En grande majorité peut-être, » répliqua Redgauntlet ; « mais la politique qui a formé des régiments de Highlanders a remédié à cet inconvénient. Nous avons déjà des amis dans ces régiments ; et nous ne pouvons douter un seul instant de ce qu’ils feront, une fois que la cocarde blanche aura été de nouveau arborée. Le reste de l’armée a subi des réductions considérables depuis la paix ; et nous avons confiance que des milliers de soldats licenciés se rangeront sous nos drapeaux.

— Hélas ! est-ce sur d’aussi vagues espérances, sur l’humeur inconstante de la foule ou de soldats licenciés, que des hommes d’honneur sont invités à risquer leur fortune, le sort de leur famille et leur vie ?

— Les hommes d’honneur, enfant, » dit Redgauntlet, les yeux étincelants d’impatience, « risquent vie, famille, fortune, tout en un mot, quand l’honneur le commande ! Nous ne sommes pas à présent plus faibles que lorsque sept hommes, débarquant dans les solitudes de Moidart, ébranlèrent le trône de l’usurpateur, gagnèrent deux batailles rangées, après avoir parcouru tout un royaume et la moitié de l’autre ; et si la trahison ne s’en était mêlée, ils auraient achevé ce que leurs aventureux successeurs vont tenter de faire à leur tour.

— Cette tentative se fera-t-elle donc sérieusement ?… Excusez-moi, mon oncle, si j’ai peine à croire une chose aussi extraordinaire. Trouvera-t-on réellement un nombre suffisant de personnes considérables par leur rang et par leur influence, pour recommencer l’aventure de 1745 ?

— Sir Arthur, je ne vous donnerai pas ma confiance à demi. Voyez cette liste… Que dites-vous de ces noms ?… N’est-ce pas la fleur des comtés de l’ouest, du pays de Galles et de l’Écosse ?

— Ce papier porte, en effet, les noms d’un grand nombre de personnages de rang et de fortune, » répondit Darsie, après l’avoir parcouru ; « mais…

— Mais quoi ? » demanda son oncle avec un redoublement d’impatience. « Doutez-vous qu’ils puissent fournir, en hommes et en argent, le contingent pour lequel ils sont inscrits ?

— Je ne doute pas de leur pouvoir, » répondit Darsie, « car je ne suis pas compétent pour en juger ; mais je vois sur cette liste le nom de sir Arthur Darsie Redgauntlet de Redgauntlet, taxé à cent hommes et plus, et j’ignore assurément comment il pourra les fournir.

— Pour ceux-là, c’est moi qui en réponds, » dit Hugues Redgauntlet.

« Mais, mon cher oncle, j’espère pour vous que les autres individus dont les noms figurent ici, ont eu plus de connaissance de votre plan qu’il ne m’en a été donné à moi-même.

— Pour toi et pour ce qui te regarde, je puis me porter garant ; car si tu n’as pas le courage de te mettre à la tête des forces de notre maison, le commandement passera en d’autres mains, et ton héritage te sera ôté, comme la vigueur et la verdure sont ôtées à une branche pourrie. Quant à ces honorables personnages dont l’adhésion te paraît douteuse, ils y mettent une petite condition, qui ne mérite presque pas qu’on en parle ; cette bagatelle une fois accordée par celui qui est le plus intéressé dans cette affaire, il est certain qu’ils se mettront en campagne avec les forces indiquées. »

Darsie parcourut de nouveau la liste, et se sentit encore moins porté à croire que tant d’hommes riches et de rang distingué consentissent à s’embarquer dans une aussi fatale entreprise. Il lui semblait qu’un effronté conspirateur eût inscrit au hasard les noms de tous ceux que la rumeur publique entachait de jacobitisme ; ou si ces individus avaient réellement donné leur adhésion, il soupçonnait qu’ils devaient connaître quelque moyen secret de tirer leur épingle du jeu. Il est impossible, pensait-il, que des Anglais de grande fortune, qui n’avaient pas soutenu Charles lorsqu’il envahissait l’Angleterre à la tête d’une armée victorieuse, pussent songer à encourager une descente dans des circonstances infiniment moins favorables. Il en conclut donc que l’entreprise tomberait d’elle-même, et que ce qu’il avait de mieux à faire, en attendant, c’était de garder le silence, à moins que l’approche réelle d’une crise (qui pouvait toutefois n’arriver jamais) ne l’obligeât à repousser net les propositions de son oncle. Et si, dans l’intervalle, il voyait s’ouvrir quelque porte par où il pût s’échapper, il était bien résolu à n’en pas laisser passer l’occasion.

Hugues Redgauntlet observa, pendant quelques instants, le jeu de la physionomie de son neveu ; puis, comme si, par quelque autre procédé de raisonnement, il fût arrivé à la même conclusion que lui, il reprit :

« Je vous ai dit, sir Arthur, que je ne demandais pas votre adhésion immédiate. Et de fait, les conséquences d’un refus seraient si terribles pour vous, et détruiraient tellement mes plus chères espérances, que je ne voudrais pas, par un moment d’impatience, manquer le but vers lequel a tendu ma vie entière. Oui, Arthur, j’ai vécu souvent comme un ermite, faisant complète abnégation de moi-même ; tantôt je me suis fait en apparence l’associé de contrebandiers et de brigands ; tantôt encore j’ai consenti à être l’agent subalterne d’hommes que je sentais bien au-dessous de moi sous tous les rapports… et tout cela, non dans un but égoïste et personnel, non pas même pour acquérir la gloire d’être le principal instrument de la restauration de mon roi et de l’affranchissement de mon pays. Cette restauration et cet affranchissement ont été mon plus ardent désir en ce monde ; celui qui vient après, c’est que mon neveu, le chef de ma maison, le fils du frère que j’aimais, puisse jouir des avantages et de l’honneur des efforts que j’ai faits pour la bonne cause. Mais, » ajouta-t-il en lançant à Darsie un de ses regards effrayants, « si l’Écosse et la maison de mon père ne peuvent se relever et fleurir ensemble, alors périsse le nom même de Redgauntlet ! périsse le fils de mon frère, avec tout souvenir des gloires de ma famille et des affections de ma jeunesse, plutôt que de nuire, ne fût-ce que de la valeur d’un grain de blé, à la cause de mon pays ! L’esprit de sir Albéric se réveille en moi dans ce moment, » continua-t-il en se redressant sur sa selle, de toute la hauteur de sa taille, et en portant le doigt à son front ; « si je trouvais que vous fussiez un obstacle dans mon chemin, je le jure par la marque qui noircit ce front, un forfait nouveau serait perpétré, qui appellerait un nouveau châtiment ! »

Il cessa de parler. Mais ses menaces avaient été proférées d’un ton si décidé, que Darsie sentit faiblir son courage en réfléchissant à la tempête de colère qu’il lui faudrait affronter, s’il refusait de se joindre à son oncle dans l’exécution d’un projet, que ses principes et la prudence même lui faisaient également repousser. Il ne voyait plus d’espoir que dans la possibilité de temporiser jusqu’au moment où s’offrirait une occasion de s’échapper. C’est pourquoi il résolut de profiter du délai que son oncle paraissait disposé à lui accorder.

L’air sombre et menaçant de Hugues Redgauntlet s’adoucit graduellement. Bientôt il fit signe à sa nièce de venir les joindre, et il entama, non sans laisser voir les efforts que cela lui coûtait, une causerie sur des sujets insignifiants, dans le courant de laquelle il n’échappa point à Darsie que sa sœur parlait avec les plus minutieuses précautions, pesant chacune de ses paroles avant de la laisser sortir de sa bouche, et cédant toujours à son oncle le dé de la conversation, même sur les sujets les plus indifférents. Darsie avait déjà si bonne opinion de la sagesse et de la fermeté de Lilias, que cette déférence pour son oncle, de la part d’une jeune personne à qui son sexe pouvait donner quelques privilèges, fut pour lui la plus forte preuve du caractère absolu de Hugues Redgauntlet.

La petite cavalcade approchait alors de la maison du père Crackenthorp, située, comme le lecteur le sait, sur les bords du Solway, à proximité d’un grossier embarcadère, où l’on voyait quelques bateaux de pêche qui servaient souvent à d’autres fins. La demeure du digne aubergiste était appropriée à ses diverses occupations. C’était un assemblage de chaumières grimpant l’une sur l’autre, et attenant à un bâtiment principal élevé de deux étages, couvert en dalles de pierre, habitation primitive à laquelle l’extension de son commerce avait amené M. Crackenthorp à faire toutes ces additions.

Au lieu de l’unique auge pour abreuver les chevaux, que l’on voit ordinairement en Angleterre devant les auberges de second ordre, il y en avait trois ici, « pour l’usage, » disait mon hôte, « des chevaux, quand les soldats viennent faire une perquisition. » Mais un clignement d’œil et un hochement de tête donnaient assez à entendre de quelle espèce de soldats il parlait.

Un frêne gigantesque, parvenu sans soins à ces dimensions colossales, en dépit des vents destructeurs qui soufflent sur les bords du Solway, ombrageait la porte de l’auberge et ce que nos pères avaient coutume d’appeler le banc à bière. Quoiqu’il fût encore de bonne heure, plusieurs individus, ayant l’air de valets de bonnes maisons, s’y étaient installés pour fumer et boire leur bière. Un ou deux d’entre eux portaient des livrées que M. Hugues Redgauntlet parut reconnaître, car il murmura entre ses dents :

« Les insensés ! ils seraient en route pour l’enfer, qu’il leur faudrait encore emmener avec eux leurs coquins en livrée, afin que tout le monde pût savoir qui va être damné ! »

Ce disant, il arrêta sa monture devant la porte, d’où commençaient à sortir lentement quelques hôtes, poussés par une nonchalante curiosité à voir les arrivants.

Redgauntlet sauta à bas de son cheval et aida sa nièce à mettre pied à terre ; mais oubliant peut-être le déguisement de son neveu, il n’eut pas pour lui les attentions que réclamait son costume féminin.

La situation de Darsie était vraiment assez embarrassante ; car Cristal Nixon, par prudence peut-être pour prévenir toute tentative d’évasion, avait enveloppé les plis de sa longue jupe autour de ses jambes, et les avait attachés sous ses pieds au moyen de grosses épingles. Nous présumons que, parmi nos lecteurs, il y a des cavaliers qui ont parfois jeté les yeux sur cette partie du corps des charmantes amazones qu’il leur a été donné d’escorter. Qu’ils se représentent leurs propres pieds enveloppés, comme ceux de Darsie, dans le labyrinthe des plis d’une ample jupe, telle que la modestie porte sans doute ces belles dames à en revêtir en pareille occasion, et ils avoueront que, dans une première tentative, ils pourraient trouver quelque embarras à descendre de cheval ainsi affublés. Darsie, du moins, était dans l’embarras ; car, ne recevant aucune assistance opportune du domestique de M. Redgauntlet, il trébucha en voulant mettre pied à terre, et il aurait pu faire une chute fâcheuse, sans l’intervention d’un galant gentleman, qui, de son côté, fut probablement assez surpris du poids de la belle qu’il eut l’honneur de recevoir dans ses bras.

Mais que fut sa surprise auprès de celle de Darsie, quand après les premiers moments du trouble occasionné par ce petit incident, celui-ci reconnut qu’il se trouvait dans les bras de son cher Alain Fairford ! Mille appréhensions se présentèrent aussitôt à son esprit, mêlées à la joie et à l’espérance que lui inspirait l’apparition inattendue de son ami, au moment, semblait-il, le plus critique de sa destinée.

Il fut sur le point de lui parler à l’oreille, et de lui recommander en même temps le silence ; mais il hésita quelques instants parce que, si Redgauntlet venait à être alarmé par une soudaine exclamation de la part d’Alain, il n’y avait pas à dire quelles pourraient en être les conséquences.

Avant qu’il eût pu s’arrêter à un parti, son oncle, qui était entré dans la maison, en ressortit précipitamment, suivi de Cristal Nixon.

« Je vais, Monsieur, vous décharger du soin de cette jeune dame, » dit-il avec hauteur en s’adressant à Fairford, qu’il ne reconnaissait probablement pas.

« Je n’ai aucun désir d’être importun, » répliqua le jeune avocat. « La situation de madame semblait réclamer assistance, et… Mais n’est-ce point à M. Herries de Birrenswork que j’ai l’honneur de parler ?

— Vous êtes dans l’erreur, » dit Redgauntlet qui lui tourna brusquement le dos, tandis que Cristal, obéissant à un signe qu’il lui fit, emmenait presque de force Darsie dans la maison, en lui disant à l’oreille : « Allons, Mademoiselle, ne faites pas de connaissances par la fenêtre. Les dames comme il faut ne doivent pas oublier la modestie… Montrez-nous notre chambre, père Crackenthorp. »

Tout en parlant, il introduisait Darsie dans la maison, non sans avoir soin d’interposer sa personne entre la prétendue jeune dame et l’étranger qui lui paraissait suspect, afin de rendre impossible toute communication par signes.

Ils entendirent, en entrant, le son d’un violon dans la cuisine dallée et bien sablée, à travers laquelle ils se disposaient à suivre le corpulent aubergiste, et où une nombreuse compagnie dansait aux accords de l’instrument.

« Le diable t’emporte ! » dit Nixon à Crackenthorp. « Voudrais-tu pas faire passer madame au milieu du ramassis de la populace ? N’as-tu pas de passage plus convenable pour arriver à notre chambre ?

— Je n’en ai pas par où je puisse passer, » répondit l’hôte en tapant sur son vaste abdomen. « Je ne suis pas Tom Turnpenny, pour me glisser comme un lézard par des trous de serrure. »

Il continua donc son chemin an milieu des danseurs. Quant à Nixon, il tenait Darsie par le bras, comme pour soutenir la dame, mais selon toute probabilité pour prévenir toute tentative d’évasion. La foule qu’ils traversèrent était très mélangée : il y avait des domestiques, des paysans, des matelots et d’autres oisifs, que Willie le Vagabond régalait de sa musique.

Rencontrer un second ami sans lui faire connaître sa présence, c’eût été vraiment de la pusillanimité. Donc, juste au moment où ils passaient devant le haut tabouret qui servait de siège à l’aveugle, Darsie lui demanda, assez emphatiquement, s’il ne pourrait pas jouer quelque air écossais.

L’instant d’avant, le visage de Willie était, comme on dit, dépourvu d’expression. Le musicien exécutait son air, ainsi qu’un rustre arpente un pays magnifique, trop habitué à regarder sa besogne comme une tâche obligée, pour s’intéresser à la manière dont elle était exécutée ; et de fait il paraissait à peine entendre les sons qu’il produisait. En un mot, il aurait, dans ce moment, pu faire le pendant de l’inimitable Ménétrier aveugle de mon ami le peintre Wilkie. Pourtant, chez Willie le Vagabond, ce n’était là qu’un de ces rares accès d’indolence, comme en ressentent parfois ceux qui cultivent les beaux-arts, résultat soit de la fatigue, soit du mépris que leur inspire l’auditoire, soit de ce caprice dont peintres et musiciens sont pris souvent, et qui pousse aussi quelquefois les acteurs les plus célèbres à réciter leur rôle, au lieu de le déclamer avec l’énergie qui leur a valu leur réputation.

Mais lorsque Willie entendit la voix de Darsie, sa physionomie s’illumina aussitôt, donnant ainsi un démenti formel à ceux qui prétendent que l’expression du visage dépend surtout des yeux. La figure tournée du côté d’où venait la voix, la lèvre supérieure un peu relevée et frémissante d’émotion, la joue flétrie se ranimant par le coloris qu’y faisaient affluer la surprise et le plaisir, le ménétrier cessa immédiatement l’anglaise monotone qu’il raclait avec ennui et dégoût, pour commencer le joyeux air écossais :

 

Sois le bienvenu, Charles Stuart,

 

qui s’échappa, pour ainsi dire, de ses cordes par inspiration, et qui, après un moment de silence résultant de l’admiration des auditeurs, fut accueilli par d’enthousiastes applaudissements, preuve évidente que l’assemblée, non seulement approuvait l’exécution, mais encore était charmée de l’air lui-même et du nom qu’il rappelait.

Cependant, Cristal Nixon, sans lâcher le bras de Darsie, marchant à la suite de Crackenthorp, s’avançait assez difficilement à travers la foule qui remplissait la cuisine, et arriva enfin dans une petite pièce où était assise Lilias Redgauntlet. Là, Nixon donna cours à la colère qu’il avait contenue jusqu’alors, et s’adressant à Crackenthorp, il le menaça du plus grand déplaisir de son maître, pour le désordre au milieu duquel il osait recevoir sa famille, alors qu’il lui avait si particulièrement fait connaître son désir d’être seul. Mais le père Crackenthorp n’était pas homme à s’effrayer pour si peu.

« Ouais ! frère Nixon, » répliqua-t-il, « tu es en colère ce matin ; il paraît que tu t’es levé du pied gauche… Ne savez-vous pas, tout comme moi-même, que la plupart de ce monde est ici pour le Squire… Ces gentilshommes sont venus afin de s’aboucher avec lui pour affaires, comme dirait le vieux Tom Turnpenny. Le dernier venu arrive de Fairladies, et était accompagné par Dick Gardener.

— Mais ce coquin de râcleur aveugle, » dit Nixon, « comment avez-vous laissé franchir le seuil de votre porte à ce misérable en des circonstances pareilles. Si le Squire venait à soupçonner quelque trahison de votre part… je ne parle que pour votre bien, père Crackenthorp…

— Voyez-vous, frère Nixon, » répliqua l’aubergiste en retournant sa chique dans sa bouche avec le plus grand sang-froid, « le Squire est un très digne gentilhomme, je ne dirai jamais le contraire ; mais je ne suis ni son domestique ni son tenancier, de sorte qu’il n’a pas d’ordres à m’envoyer, tant qu’il n’aura pas appris que j’ai endossé sa livrée. Quant à fermer ma porte aux gens qui veulent entrer chez moi, je ferais tout aussi bien de laisser couler ma bière dans le ruisseau et de décrocher mon enseigne. Et pour ce qui est de trahir quelqu’un, le Squire trouvera les gens d’ici pour le moins aussi honnêtes que ceux qu’il amène avec lui.

— Qu’entendez-vous par là, insolent bloc de graisse ?

— Rien, sinon que je puis faire un tour au grand soleil tout aussi bien qu’un autre… Vous m’entendez. J’ai une paire de bons yeux à mon étage supérieur, et je sais une ou deux choses de plus que la plupart des gens de ce pays. Si quelqu’un vient en ma maison pour des projets dangereux, il verra, morbleu ! que Joe Crackenthorp n’est point sa dupe. Je me tiendrai paré, vous pouvez y compter, et que chacun réponde de ses actions : voilà ma manière de voir… Désirez-vous quelque chose, maître Nixon ?

— Non… oui… laissez-nous, » répondit Nixon, qui ne voulait pas montrer combien il était contrarié du langage de Crackenthorp.

La porte ne se fut pas plutôt refermée sur ce dernier, que Mlle Redgauntlet, s’adressant à Nixon, lui donna l’ordre de sortir et d’aller où était sa place.

« Hé quoi ! Madame, » s’écria le drôle d’un ton bourru, mais avec des façons respectueuses. « Voudriez-vous que votre oncle me brûlât la cervelle pour désobéissance à ses ordres ?

— Peut-être vous la brûlera-t-il pour quelque autre raison, si vous désobéissez aux miens, » répliqua Lilias avec calme.

« Vous abusez de l’avantage que vous avez sur moi, Madame. Je n’ose vraiment me retirer. Je suis de garde auprès de… de cette demoiselle, et si j’abandonnais mon poste, ma vie ne vaudrait pas cinq minutes.

— Eh bien ! Monsieur, apprenez où est votre poste, » dit Lilias, « et allez faire le guet en dehors de la porte. Vous n’êtes pas chargé, je suppose, d’écouter ce que nous avons à nous dire en particulier ? Sortez, Monsieur, sans plus d’observations, ou je dirai à mon oncle ce dont vous auriez sujet de vous repentir, s’il le savait. »

Le drôle lui lança un regard où le dépit se mêlait étrangement avec la soumission. « Vous abusez de vos avantages, » répéta-t-il, « et, ce faisant, vous agissez aussi follement que je l’ai fait en vous donnant une telle prise sur moi. Mais vous êtes un tyran, et les tyrans n’ont communément qu’un règne fort court. »

À ces mots il sortit de la chambre.

« L’insolence sans égale de ce misérable, » dit Lilias à son frère, « m’a donné un grand avantage sur lui. Comme il sait que mon oncle le tuerait sans plus de remords que s’il s’agissait d’une bécasse, sur le moindre soupçon de son outrecuidance à mon égard, il n’ose plus prendre avec moi l’air d’insolente domination, que la possession des secrets de mon oncle et la connaissance de ses projets les plus cachés lui ont permis d’exercer sur d’autres membres de notre famille.

— En attendant, » dit Darsie, « je vois avec bonheur que le maître de cette auberge ne lui paraît pas aussi dévoué que je l’appréhendais. Cela vient en aide à l’espoir d’évasion que je nourris pour vous et pour moi. Ô Lilias, le plus fidèle des amis, Alain Fairford, est à ma recherche et se trouve ici en ce moment. Un autre ami, plus humble, mais que je crois fidèle aussi, est également dans ces murs où tant de dangers nous menacent. »

Lilias mit l’index sur ses lèvres, et montra la porte à son frère. Darsie comprit ce geste, baissa la voix et lui apprit tout bas dans quelles circonstances il avait vu Fairford, et comment il croyait être entré en communication avec Willie le Vagabond. Elle l’écouta avec le plus vif intérêt, et elle allait répliquer, quand ils entendirent dans la cuisine un grand bruit, occasionné par plusieurs voix qui se querellaient, et parmi lesquelles Darsie crut distinguer celle d’Alain Fairford.

Oubliant combien peu son état lui permettait de porter secours à autrui, Darsie courut vers la porte ; mais la trouvant fermée à clef et verrouillée extérieurement, il se jeta sur elle avec impétuosité et fit les plus grands efforts pour l’enfoncer, malgré-les supplications de Lilias, qui cherchait à le calmer en lui rappelant la situation dans laquelle il se trouvait. Comme la porte avait été construite pour résister aux attaques des hommes de l’excise, des constables et autres personnages autorisés à se servir des clefs du roi, c’est-à-dire de la pince et de la hache, elle brava tous ses efforts.

Cependant le tumulte continuait au dehors ; mais il nous faut en renvoyer l’explication au chapitre suivant.

CHAPITRE XX.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE DE DARSIE LATIMER.

Jamais le cabaret de Joe Crackenthorp depuis le jour où il dressa, pour la première fois, ses cheminées sur les rives du Solway, n’avait accueilli dans ses murs une réunion aussi mélangée que celle de ce jour-là. On voyait, dans le nombre, des personnes qui semblaient d’une condition bien au-dessus de leur mise et de leur manière de voyager. Les domestiques qui les accompagnaient contredisaient les conclusions que l’on eût pu tirer des vêtements de leurs maîtres ; et, suivant en cela l’usage des Chevaliers de l’Arc-en-ciel, ils donnaient à entendre par mainte allusion, qu’ils n’étaient pas gens à servir d’autre monde que des personnages de première importance.

Ces gentilshommes, qui étaient venus en ce lieu principalement pour se rencontrer avec M. Redgauntlet, semblaient inquiets et de mauvaise humeur ; ils se promenaient ensemble en causant de choses apparemment très sérieuses, et évitaient toute communication avec les voyageurs amenés par le hasard.

Comme si le destin se fût mis de la partie pour confondre les projets des conspirateurs jacobites, le nombre de ces voyageurs était plus considérable qu’à l’ordinaire, et leur extérieur assez respectable ; ils remplissaient la salle commune de l’auberge, dont les chambres particulières étaient déjà occupées par les personnages politiques.

Entre autres était arrivé aussi l’honnête Josué Geddes, voyageant, comme il disait, dans la tristesse de son âme, et pleurant la disparition de Darsie Latimer, ainsi qu’il eût pleuré la mort de son premier-né. Il avait parcouru les deux rives de l’estuaire du Solway, sans compter plusieurs excursions faites à l’intérieur du pays, ne cherchant pas à se dérober aux rires des moqueurs, et ne craignant même pas de s’exposer à des dangers personnels sérieux en pénétrant dans les repaires des contrebandiers, des maquignons et autres personnes interlopes qui le considéraient d’un œil jaloux, et étaient portés à le prendre pour un agent de l’excise déguisé en quaker.

Mais ces peines et ces dangers étaient restés sans résultat. Toutes ses recherches ne lui avaient pas donné le moindre renseignement sur Latimer ; et il commençait à craindre que le pauvre jeune homme n’eût été transporté en pays étranger (car de semblables enlèvements n’étaient pas rares alors, surtout sur les côtes occidentales), si même sa destinée n’avait été plus courte et plus sanglante.

Le cœur gros, il remit son cheval, le Salomon bien connu du lecteur, aux mains du valet d’écurie ; puis, entrant dans l’auberge, il demanda à l’hôte une chambre particulière, où on lui servirait à déjeuner. Les quakers et les aubergistes, tels que le vieux père Crackenthorp, ne sont point esprits sympathiques. Ce dernier regarda obliquement par-dessus son épaule, et répliqua :

« Si vous voulez déjeuner ici, l’ami, vous mangerez où mangent les autres personnes.

— Et pourquoi, » répliqua le quaker, « ne pourrais-je pas avoir une chambre à moi pour mon argent ?

— Parce qu’il vous faudra, maître Jonathan, attendre que soient servis ceux qui valent plus que vous, ou bien manger avec vos égaux. »

Josué Geddes ne poussa pas plus loin l’argumentation, mais s’assit tranquillement sur le siège que lui indiquait Crackenthorp. Puis, ayant demandé une pinte d’ale, avec du pain, du beurre et du fromage de Hollande, il se mit à satisfaire un appétit que l’air du matin avait extraordinairement aiguisé.

Tandis que l’honnête quaker s’occupait ainsi, un autre étranger s’introduisit dans la salle, et s’assit près de la table où étaient étalées ces victuailles. Il regardait Josué, et il se pourléchait les lèvres, qu’il avait desséchées et gercées, en voyant le bon quaker mâcher son pain avec son fromage ; et il suçait ses joues émaciées toutes les fois que M. Geddes portait le hanap à sa bouche, comme si la vue de ces fonctions animales faites par son voisin, éveillait en lui une irrésistible envie de suivre son exemple. À la fin, ne pouvant sans doute résister davantage à ses désirs, il demanda d’une voix hésitante au gros Crackenthorp, s’il ne pourrait pas lui servir un pâté d’un sou.

« Je n’ai jamais ouï parler de chose pareille, mon maître, » répliqua l’aubergiste ; et il allait continuer sa tournée dans la salle, quand l’étranger l’arrêta et lui dit avec un fort accent écossais :

« Vous n’avez peut-être pas non plus de petit-lait, ni de lait de beurre, et vous ne pourriez sans doute pas me servir un bondon de cordonnier ?

— Je ne comprends rien à ce que vous dites, mon maître.

— Alors vous n’avez pas de déjeuner dans les prix d’un shilling d’Écosse ?

— C’est-à-dire d’un penny d’Angleterre, » répliqua Crackenthorp avec un ricanement. « Hé ! non, Alexandre, nous n’avons rien dans ces prix-là ; il n’y aurait pas moyen de gagner sa vie ; mais je vous remplirai l’estomac pour l’amour de Dieu, comme on dit.

— Je ne refuserai jamais une offre faite honnêtement, » dit le pauvre étranger ; « et je dirai des Anglais, fussent-ils des diables, que ce sont des gens civils avec les gentilshommes qui cheminent à l’ombre des nuages de l’adversité.

— Gentilshommes ! » répéta Crackenthorp ; « hum ! il n’y a pas un bonnet bleu en Écosse qui ne se mette sur ce pied-là. »

S’emparant alors d’un plat qui contenait encore une énorme tranche de ce qui avait été un savoureux pâté de mouton, il le posa sur la table devant l’étranger en disant :

« Tenez, maître gentilhomme, voici qui vaut tous les pâtés d’un sou qui aient jamais été faits de tête de mouton !

— N’empêche qu’une tête de mouton est une bonne chose, » répliqua l’Écossais, sans parler assez haut pour offenser le généreux aubergiste ; de sorte que cette observation pouvait passer pour une protestation secrète contre le mépris déversé sur le plat de fondation des repas calédoniens.

Cette réserve faite, il se mit aussitôt à transférer, de son assiette à sa bouche, la croûte de pâté et le mouton, en morceaux aussi énormes que s’il fût resté trois jours entiers sans manger, et qu’il voulût se garnir l’estomac en prévision de tout un long carême.

Josué Geddes, à son tour, regardais le nouveau venu avec surprise ; il n’avait jamais vu affamé manger avec tant de voracité.

« Ami, » dit-il, après l’avoir observé pendant quelques minutes, « si tu te bourres de cette façon, tu vas assurément t’étouffer. Ne voudrais-tu pas une gorgée de mon breuvage pour faire descendre toute cette viande sèche ?

— En vérité, » répliqua l’étranger, en s’arrêtant dans son opération pour regarder celui qui lui faisait cette amicale proposition, « en vérité, ce n’est point là une méchante ouverture, comme on dit à l’assemblée générale ; et j’ai entendu de pires motions faites par de plus savants conseils. »

M. Geddes fit donc servir un pot de petite bière à notre ami Pierre Peebles ; car le lecteur doit avoir compris déjà que le voyageur dont il s’agit, n’était autre que cet infortuné plaideur.

La victime de Thémis n’eut pas plutôt vu le pot, qu’elle le saisit avec la même énergie dont elle avait fait preuve dans ses opérations contre le pâté. Peebles en souffla la mousse avec tant de force, qu’il en chassa des flocons jusque sur la figure de Geddes, et dit ensuite, comme s’il eût été rappelé tout à coup aux devoirs de la civilité :

« À votre santé, mon ami !… Quoi ! êtes-vous trop grand personnage pour me répondre, ou bien avez-vous l’oreille dure ?

— Bois ta bière, je te prie, l’ami, » répliqua le bon quaker. « Tu as voulu me faire une politesse ; mais nous ne nous soucions pas de ces vains usages.

— Ouais ! vous êtes donc un quaker, l’ami, un quaker ! » dit Pierre Peebles. Puis, sans plus de cérémonie, il porta le pot à sa bouche, d’où il ne le retira que lorsqu’il n’y resta plus une seule goutte du bottillon d’orge. « Voilà qui nous a fait grand bien, à vous et à moi, » reprit-il en remettant le pot sur la table avec un soupir ; « mais deux pots d’ale pour deux personnes, c’est par trop petite mesure. Que diriez-vous d’un autre pot ? ou ferons-nous venir tout de suite une de nos bonnes pintes d’Écosse ? L’ale n’est pas mauvaise.

— Tu peux demander ce que tu voudras, à tes propres frais, l’ami, » dit Josué Geddes. « Quant à moi, j’ai bien volontiers contribué à éteindre ta soif naturelle ; mais je crains fort qu’il ne soit beaucoup plus difficile d’apaiser ta soif factice et artificielle.

— Ce qui veut dire, à parler net, que vous voulez retirer la caution que vous avez donnée pour moi aux gens de la maison ? Vous autres quakers, vous n’êtes bons qu’à demi. Mais puisque vous m’avez fait boire cette ale froide, à moi qui n’y suis pas habitué le matin, m’est avis que vous pourriez m’offrir un verre d’eau-de-vie, ou d’usquebac… je ne suis pas difficile ; je peux boire tout ce que mouille et qui est agréable au goût.

— Pas une goutte à mes frais, l’ami, » repartit Geddes. « Tu es âgé, et tu as peut-être un long et pénible voyage devant toi. Tu es, de plus, mon compatriote, à en juger par ton accent ; et je ne te fournirai pas le moyen de déshonorer tes cheveux gris sur une terre étrangère.

— Mes cheveux gris, voisin ! » s’écria Peebles, en clignant de l’œil à l’adresse des témoins que ce dialogue commençait à intéresser, et qui espéraient voir le quaker joué par ce mendiant fou ; car tel leur paraissait être Pierre Peebles. « Mes cheveux gris ! que le bon Dieu vous donne meilleurs yeux, voisin, qui ne voyez pas de différence entre une perruque d’étoupe et des cheveux gris ! »

Cette plaisanterie provoqua de grands éclats de rire, et, ce qui fut plus agréable à Peebles qu’un sec applaudissement, l’un de ceux qui se trouvaient là s’écria :

« Père Crackenthorp, apportez un flacon d’eau-de-vie. J’en veux faire boire une goutte à ce gaillard, ne fût-ce que pour le mot qu’il vient de dire. »

L’eau-de-vie fut aussitôt apportée par une jeune fille qui siégeait au comptoir. Pierre, avec une grimace de plaisir, s’en remplit un verre qu’il vida d’un trait.

« Dieu me bénisse ! » s’écria-t-il ensuite, « voilà que j’ai été assez malhonnête pour ne pas boire à votre santé. Je crains presque d’avoir attrapé la contagion des manières inciviles de ce quaker. »

Il allait se verser un deuxième verre, quand son bras fut arrêté par son nouvel ami, qui lui dit :

« Non, non, mon brave ; jouer franc jeu est une belle chose !… à mon tour, s’il vous plaît. » Et après avoir rempli un verre pour lui-même, il le sabla aussi prestement que l’eût pu faire Pierre Peebles. « Que dites-vous de cela, l’ami ? » ajouta-t-il en s’adressant au quaker.

« Hé, l’ami, » répondit Josué, « l’eau-de-vie est descendue dans ton estomac et non dans le mien ; je n’ai donc rien à dire sur ce qui ne me regarde point. Mais, si tu as un brin d’humanité, tu ne voudras pas donner à cette pauvre créature le moyen de faire une débauche. Songe qu’on mettra cet homme à la porte, comme un chien perdu, sans maître et sans asile, et qu’il pourrait mourir au milieu des sables ou dans la lande commune. Et si, par ton fait, il venait à ne pas pouvoir se conduire, tu ne serais pas innocent de sa mort.

— En vérité, Largebord, je crois que tu as raison, et le vieux gentleman à perruque d’étoupe n’aura plus de ce réconfortant. D’ailleurs, nous avons de la besogne à faire aujourd’hui, et si fou que cet individu me paraisse, après tout, il a un nez au milieu du visage. Écoutez-moi, père… Comment vous appelez-vous, et qu’est-ce qui vous amène dans un endroit si en dehors de la route ?

— Je ne suis pas, en ce moment, tout à fait libre de vous confier mon nom, » répondit Pierre. « Quant à mon affaire… il reste encore un peu d’eau-de-vie dans le flacon, et l’on aurait tort de le laisser pour la fille ; ce serait lui donner de mauvaises habitudes.

— Eh bien ! tu auras l’eau-de-vie, et le diable t’emporte ensuite ! si tu veux me dire ce que tu viens faire ici.

— Je suis à la recherche d’un jeune avocat qu’on appelle Alain Fairford, et qui m’a joué un vilain tour… s’il faut que je vous conte toute l’affaire.

— Un avocat, l’homme ! » répliqua le capitaine de Jenny la Sauteuse ; car c’était lui, et nul autre, qui avait eu pitié de la soif de Pierre.

« Le bon Dieu te vienne en aide ! tu es du mauvais côté de l’estuaire pour chercher des avocats ; car je suppose que tu parles de légistes écossais, et non anglais.

— Des légistes anglais ! » s’écria Pierre ; « du diable s’il y a un légiste en Angleterre !

— Je voudrais de tout mon cœur que tu disses vrai, » reprit Ewart. « Mais qui donc a pu te fourrer cela dans la tête ?

— Mon Dieu ! L’homme ; j’ai mis la main sur un de leurs attorneys à Carlisle, lequel m’a dit qu’il n’y avait pas en Angleterre, lui compris, un légiste qui sût ce que c’est qu’un multiplepoinding. Et quand je lui eus dit comment ce malin gars, Alain Fairford, m’avait glissé entre les doigts, il répliqua que je pourrais lui intenter une action à ce sujet… Comme si ma cause n’avait pas déjà autant d’actions qu’une cause en peut porter. C’est une bonne cause, en vérité, et qui a, dans son temps, supporté bien des procédures. Toutefois, un grain d’orge de plus finit par briser les reins au cheval, et je ne consentirai pas qu’on ajoute rien de plus à la charge.

— Mais cet Alain Fairford ? » demanda Nanty. « Voyons, avalez la goutte d’eau-de-vie, l’homme, et apprenez-moi quelque chose de plus sur son compte. Est-ce pour bien ou pour mal que vous le cherchez ?

— Pour mon propre bien, assurément, et pour que mal lui en arrive, » répondit Pierre. « Songez qu’il a abandonné ma cause au moment le plus critique, dans les angoisses où j’étais entre la perte et le gain, pour courir dans le Cumberland, à la recherche d’un jeune écervelé qui s’appelle Darsie Latimer.

— Darsie Latimer ! » répéta aussitôt M. Geddes. « Savez-vous quelque chose de Darsie Latimer ?

— Peut-être oui, peut-être non, » dit Pierre. « Je ne suis pas libre de répondre aux questions d’un chacun, à moins qu’elles ne soient faites judiciairement et dans les formes légales… surtout lorsque les gens font tant d’histoires pour une pinte de bière aigre ou une gorgée d’eau-de-vie… Toutefois, pour ce gentleman qui s’est conduit en gentleman à déjeuner, et qui se conduira encore en gentleman à dîner, je suis libre de m’expliquer sur tels points de la cause qui paraîtraient avoir rapport à la question en litige.

— Eh ! tout ce que je veux savoir de vous, l’ami, c’est si vous cherchez ce M. Alain Fairford pour son avantage ou pour son détriment, parce que, si vous venez pour son avantage, je crois pouvoir vous ménager une entrevue avec lui ; mais si vous venez pour lui faire du mal, je prendrai la liberté de vous jeter de l’autre côté du Solway, en vous avertissant honnêtement de ne jamais revenir de ce côté-ci dans un tel but, de peur qu’il ne vous arrive quelque chose de pis.

L’air et le langage de Nanty Ewart étaient tels, que Josué Geddes résolut de garder un silence prudent, jusqu’à ce qu’il eût découvert si le marin était homme à l’aider ou à lui faire obstacle dans ses recherches pour trouver Darsie Latimer. Il se décida donc à écouter attentivement les paroles qui s’échangeraient entre Nanty et Pierre Peebles, et de guetter le moment où il pourrait questionner le premier, dès qu’il se serait séparé de sa nouvelle connaissance.

« Je ne voudrais en aucune façon, » dit Peebles, « faire un mal corporel à ce pauvre gars de Fairford, qui a eu de moi mainte guinée d’or, comme son père avant lui. Mais je voudrais le ramener à s’occuper de mon affaire et de la sienne ; et peut-être me contenterais-je, pour tous dommages, du remboursement des honoraires par lui touchés, et d’une petite rente annuelle pour les intérêts de la somme principale depuis le jour où il aurait pu la recouvrer pour moi jusqu’au dernier sou, lors de la grande plaidoirie. Et, vous le savez, c’est le moins que je puisse réclamer nomine damni. Je n’ai jamais pensé à rompre les os à ce jeune homme… il faut vivre et laisser vivre… pardonner et être pardonné.

— Le diable m’emporte, ami Largebord, » dit Nanty Ewart en se tournant vers le quaker, « si je comprends quelque chose aux paroles de ce vieil épouvantail. Si je croyais bon que maître Fairford le vît, peut-être l’affaire pourrait-elle s’arranger. Savez-vous quelque chose de ce vieux bonhomme ? Vous paraissiez vous intéresser à lui tout à l’heure.

— Pas plus qu’à n’importe quel autre homme dans la détresse, » répondit Geddes, enchanté que Nanty s’adressât à lui. « Mais je vais tâcher de savoir qui c’est, et ce qu’il vient faire en ce pays… Cependant, ne sommes-nous par trop en vue dans cette salle ouverte à tout venant ?

— Vous avez raison. » Et sur la demande de Nanty, la fille de comptoir les fit passer dans un cabinet voisin.

Peebles les y suivit instinctivement, dans l’espoir qu’ils boiraient quelque chose avant de se séparer.

À peine s’étaient-ils installés dans cette pièce, que le son d’un violon se fit entendre dans la salle qu’ils venaient de quitter.

« Je m’en retourne, » dit Pierre en se levant. « Voilà qu’on joue du violon ; or, là où il y a de la musique, il y a toujours à manger ou à boire.

— Je vais commander quelque chose pour nous, » répliqua le quaker ; « mais, en attendant, auriez-vous quelque objection, mon bon ami, à nous dire votre nom ?

— Pas la moindre, si vous avez dessein de boire à ma santé par nom et prénom, » dit Peebles ; « autrement je préférerais décliner votre interrogatoire.

— Ami, » reprit le quaker, « boire ainsi ne vaut rien pour ta santé, attendu que tu as déjà bien assez bu… Pourtant… hé ! la fille, apportez un gill de sherry.

— Le sherry n’est qu’une lavasse, et un gill est une bien petite mesure pour deux gentlemen qui veulent faire connaissance… Voyons, toutefois, ce misérable gill de sherry, » dit Pierre en étendant une énorme main pour saisir le minuscule pot d’étain qui contenait la généreuse liqueur fraîchement tirée du tonneau, suivant la coutume de ce temps.

« Oh ! mais un instant, mon ami, » s’écria Josué. « Tu ne m’as pas encore dit par quels nom et prénom il faut t’appeler.

— Diablement malin ce quaker, » dit Nanty en aparté, « de lui faire payer son vin avant de le lui donner. Pour moi, simple que je suis, je l’aurais laissé s’enivrer à ne plus pouvoir ouvrir la bouche, avant de penser à lui adresser une seule question.

— Je m’appelle Pierre Peebles, puisque vous y tenez, » répondit le plaideur d’un ton assez bourru, comme s’il eût jugé que la liqueur était trop chichement mesurée. « Et qu’avez-vous à dire à cela ?

— Pierre Peebles ! » répéta Nanty Ewart, comme si ce nom réveillait en lui des souvenirs encore confus, tandis que le quaker poursuivait son interrogatoire.

« Mais je te prie, Pierre Peebles, quelle est ton autre qualification ? Tu le sais, dans notre pays, les uns se distinguent par leur métier ou leur profession, tels que mégissiers, pêcheurs, tisserands, etc., les autres par le nom de leur terre, ce qui sent bien la vanité. Comment peut-on te distinguer d’avec d’autres personnes de mêmes noms ?

— Je suis le Pierre Peebles du grand procès, du procès du pauvre Pierre Peebles contre Plainstanes, et per contra. Si je ne suis seigneur de rien autre, je suis du moins dominus litis.

— Pauvre seigneurie, je le crains, » répliqua Josué.

« Pardon, Monsieur Peebles, » dit Nanty en interrompant brusquement la conversation ; « n’étiez-vous pas jadis bourgeois d’Édimbourg ?

— Si je l’étais jadis ? » s’écria Peebles avec indignation. « Eh ! ne suis-je pas bourgeois d’Édimbourg maintenant encore ? Je n’ai rien fait pour perdre mon droit, je pense. Jadis prévôt, toujours milord.

— Eh bien ! Monsieur le bourgeois, » continua Ewart, « dites-moi encore si vous n’avez pas quelque propriété dans la bonne ville ?

— Certes que j’en ai… c’est-à-dire j’en avais antérieurement à mes malheurs. J’avais deux ou trois bonnes maisons dans les clos et les ruelles, sans compter ma boutique et l’étage au-dessus. Mais Plainstanes m’a mis sur le pavé à présent… N’importe, je finirai par l’emporter sur lui.

— N’aviez-vous pas autrefois une maison dans le clos du Covenant ? » demanda encore Nanty.

« Vous avez mis le doigt dessus, mon brave, quoique vous n’ayez pas l’air d’un covenantaire, » dit Pierre Peebles. « Nous allons boire à la mémoire de cet immeuble. Hélas ! ce malheureux petit pot me fait déjà venir le cœur sur les lèvres… La maison me rapportait, depuis le seuil jusqu’au comble, un revenu annuel, vous pourriez dire de quatorze livres, sans compter la cave au-dessous, qui était louée à la mère Littleworth.

— Et ne vous souvient-il pas d’avoir eu pour locataire une dame âgée, Mme Cantrips de Kittlebasket ? » demanda Nanty, qui avait peine à réprimer son émotion.

« S’il m’en souvient ? Morbleu ! j’ai bon sujet de m’en souvenir, » répondit Pierre. « Entre mes mains elle devint débitrice insolvable, la vieille coquine ! et quand la loi eut fait tout son possible pour que je fusse payé et content, par voie de saisie, de vente, etc., elle s’enfuit à la maison de travail, me devant encore une somme de vingt livres d’Écosse. C’est une grande honte et un grand malheur que ces maisons de travail, où, sous prétexte de charité, l’on donne asile aux banqueroutiers qui ne peuvent payer d’honnêtes créanciers.

— Je trouve, mon ami, » dit le quaker, « que tes haillons auraient pu t’apprendre la compassion pour la nudité d’autrui.

— Mes haillons ! » s’écria Pierre, prenant à la lettre l’expression de Josué. « Est-ce qu’un homme sage va mettre son meilleur habit pour voyager et tenir compagnie a des quakers et à tel autre bétail qu’il peut rencontrer dans son chemin ?

— La vieille dame est morte, m’a-t-on dit, » reprit Nanty Ewart, affectant un calme que démentait le tremblement de sa voix.

« Vivante ou morte, que voulez-vous que ça me fasse ? » répliqua Pierre le Cruel. « A-t-on besoin de vivre, lorsqu’on ne peut pas vivre comme le veut la loi, et satisfaire ses justes et légitimes créanciers ?

— Et vous, qui êtes à votre tour foulé aux pieds et réduit à loger dans un chenil, n’avez-vous aucun regret de ce que vous avez fait ? Ne vous repentez-vous pas d’avoir été l’occasion de la mort de cette pauvre veuve ?

— De quoi me repentirais-je ? N’avais-je pas le droit pour moi ? un décret des baillis, qui fut suivi de saisie et de constitution de gardien ; puis, après une demande de sursis, la saisie fut déclarée régulière. Je dus poursuivre la vieille sorcière devant deux tribunaux : elle m’a coûté plus d’argent que ne valait sa vie.

— Ah ! par le ciel ! » s’écria Nanty, « je donnerais mille guinées, si je les avais, pour que vous fussiez digne d’être battu ! Si vous aviez manifesté quelque regret, c’eut été une affaire entre Dieu et votre conscience ; mais vous vanter de votre vilenie !… Croyez-vous que ce soit peu de chose d’avoir réduit la vieille à la misère et la jeune à l’infamie ? d’être la cause de la dégradation de l’une et de la mort de l’autre ? d’avoir poussé un homme au désespoir et à l’exil ? Par celui qui m’a créé, c’est à peine si je puis m’empêcher de porter la main sur vous !

— Porter la main sur moi ! je vous en défie, » dit Pierre. « Je prends cet honnête homme à témoin que, si vous touchez seulement au collet de mon habit, je vous intente une action pour vol à main armée, spoliation, oppression, attaque et voies de fait. Voilà-t-il pas un beau tapage, en vérité, pour une vieille femme qui est enterrée, une jeune ribaude qui court le soir dans les rues, et un ministre manqué devenu marin au lieu de monter à la potence !

— Eh bien, sur mon âme ! » dit Nanty, « c’en est trop ; et puisqu’il n’y a pas moyen de faire impression sur vous d’une autre manière, je vais essayer si, à force de coups, je ne pourrai pas faire entrer un peu d’humanité dans votre tête et dans votre cœur. »

Ce disant, il tira son grand coutelas ; et quoique Josué, qui avait tenté vainement d’interrompre un dialogue, duquel il prévoyait que l’issue allait être violente, se jetât alors entre Nanty et l’homme au procès, il ne put empêcher celui-ci de recevoir sur les épaules deux ou trois bons coups du plat de cette arme.

Le pauvre Pierre Peebles, aussi honteux dans cette extrémité qu’il s’était montré présomptueux à la provoquer, se mit à courir en hurlant, et bondit hors de la chambre et de la maison, poursuivi par Nanty dont la colère grandissait à mesure qu’il s’y abandonnait, et par Josué qui continuait de s’interposer à tout risque, en criant à Nanty de songer à l’âge et aux circonstances malheureuses de l’offenseur, et à Pierre Peebles de s’arrêter et de se mettre sous sa protection.

Mais, arrivé devant la maison, Pierre Peebles trouva un protecteur plus puissant que le digne quaker.

CHAPITRE XXI.

HISTOIRE D’ALAIN FAIRFORD.

Nos lecteurs se souviennent sans doute qu’Alain Fairford avait été conduit par Dick Gardener, du manoir de Fairladies au cabaret du vieux père Crackenthorp, afin que, suivant les renseignements donnés par le mystérieux Père Bonaventure, il pût avoir avec M. Redgauntlet l’entrevue qu’il désirait, pour traiter de la mise en liberté de son ami Darsie.

Obéissant aux instructions spéciales de M. Ambroise, Dick l’avait fait entrer dans l’auberge par une porte de derrière ; il avait en même temps recommandé à l’hôtelier de lui donner une chambre particulière, et de le traiter avec civilité, tout en ayant l’œil sur lui : il devait même s’assurer de sa personne, s’il découvrait quelque motif de soupçonner en lui un espion.

Alain ne fut, toutefois, soumis ostensiblement à aucune contrainte. Introduit dans sa chambre, il fut prié d’y attendre le gentilhomme avec lequel il désirait une entrevue, et qui devait certainement arriver avant une heure, ainsi que Crackenthorp l’affirmait avec un hochement de tête significatif. Il lui recommanda, en attendant, de ne pas sortir, « parce que, » ajouta-t-il avec un nouveau signe de tête, « il y avait, dans la maison, des gens disposés à s’occuper des affaires d’autrui. »

Fairford obéit à cette recommandation tant qu’il le jugea raisonnable ; mais lorsque, au milieu d’une troupe assez nombreuse de cavaliers se dirigeant de ce côté, il aperçut Redgauntlet, qu’il avait vu sous le nom de Herries de Birrenswork, et que sa grande taille et sa carrure lui faisaient aisément reconnaître, il crut devoir descendre devant la maison, dans l’espoir qu’en examinant la troupe de plus près, il pourrait découvrir si son ami en faisait partie.

Le lecteur sait aussi qu’il eut alors occasion d’empêcher Darsie de faire une chute dangereuse, mais que le masque et le déguisement de celui-ci empêchèrent Alain de le reconnaître. Il peut se rappeler encore que, lorsque Cristal Nixon entraîna Darsie dans la maison, Hugues Redgauntlet, assez irrité d’une interruption gênante et inattendue, était resté en pourparler avec Fairford. Le jeune avocat l’avait déjà successivement interpellé par les noms de Herries et de Redgauntlet ; mais celui qui portait ces noms ne paraissait pas en ce moment plus disposé à les reconnaître, qu’à reconnaître Fairford lui-même, quoique l’air de hautaine indifférence qu’il affectait ne pût dissimuler son dépit et son embarras.

« S’il faut absolument que nous fassions connaissance, Monsieur, » dit-il enfin, « quoique je n’en puisse voir la nécessité, surtout au moment où je suis plus particulièrement d’humeur à rester seul, je dois vous prier de vouloir bien me dire sur-le-champ ce que vous avez à me communiquer, afin que je puisse ensuite m’occuper d’affaires de plus haute importance.

— Voici ma lettre d’introduction, » répliqua Fairford en lui remettant celle de Maxwell. « Quel que soit le nom par lequel il vous plaise actuellement d’être connu, je suis convaincu qu’elle ne doit être remise qu’à vous seul. »

Redgauntlet tourna la lettre entre ses mains, en lut ensuite le contenu, puis examina de nouveau l’enveloppe, et dit d’un ton sévère :

« Le cachet de cette lettre a été rompu. Était-elle dans cet état, Monsieur, quand elle vous fut remise ? »

Fairford méprisait le mensonge autant qu’homme au monde, à moins peut-être qu’il ne s’agît d’affaires, comme eût pu dire Tom Turnpenny. Il répondit aussitôt avec fermeté :

« Le cachet était intact quand M. Maxwell de Summertrees m’a remis la lettre.

— Et vous avez osé, Monsieur, rompre le cachet d’une lettre à moi adressée ! » s’écria Redgauntlet, charmé probablement de trouver une occasion de querelle sur une question étrangère à la teneur de l’épître.

« Je n’ai jamais rompu le cachet d’aucune lettre à moi confiée, » répondit Alain, « non par crainte de celui à qui elle était adressée, mais par respect pour moi-même.

— Voilà qui est bien dit, » repartit Redgauntlet. « Et pourtant je doute, Monsieur l’avocat, que votre délicatesse vous ait empêché de lire ma lettre, ou d’en écouter la lecture faite par une autre personne, après qu’elle eut été ouverte.

— J’en ai certainement entendu la lecture, » dit Fairford, « et j’ai appris ainsi des choses qui m’ont fort surpris.

— Eh bien ! je trouve que c’est à peu près la même chose, in foro conscientiæ, que si vous aviez rompu vous-même le cachet. Je me tiens donc pour dispensé de conférer plus longtemps avec un messager si peu scrupuleux ; et vous ne pouvez-vous en prendre qu’à vous-même de l’insuccès de votre voyage.

— Un instant, Monsieur, » dit Fairford. « Sachez que c’est sans mon consentement, je puis même ajouter contre ma volonté, que j’ai été informé du contenu de ce papier ; car M. Bonaventure…

— Quoi ! » s’écria Redgauntlet brusquement alarmé ; « qui venez-vous de nommer ?

— Le Père Bonaventure… un prêtre catholique, je le crains, que j’ai vu chez les demoiselles Arthuret, dans leur manoir de Fairladies.

— Les demoiselles Arthuret ! Fairladies… un prêtre catholique !… le père Bonaventure ! » dit Redgauntlet en répétant avec étonnement les paroles d’Alain. « Se peut-il que l’homme pousse l’imprudence à un tel point ? Dites-moi la vérité, Monsieur, je vous en conjure ! J’ai le plus grand intérêt à savoir si ce ne sont là que de vains bruits recueillis dans le pays… Vous êtes homme de loi, et vous connaissez les dangers auxquels s’expose tout prêtre catholique, que la voix du devoir pousse sur ces rivages sanglants.

— Je suis homme de loi, certainement ; mais cette honorable profession vous garantit que je ne suis ni un dénonciateur ni un espion. Voici, du reste, qui vous prouvera suffisamment que j’ai vu le Père Bonaventure. »

Il remit à Redgauntlet la lettre de ce personnage, et observa attentivement sa physionomie pendant qu’il en prenait connaissance.

« Double et triple folie ! » murmura Redgauntlet, tandis que la contrariété, le mécontentement et l’inquiétude se peignaient à la fois sur son visage. « Sauvez-moi de l’imprudence de mes amis, dit le proverbe espagnol, et je saurai me défendre contre l’hostilité de mes ennemis. »

Il lut ensuite attentivement la lettre, et resta deux ou trois minutes perdu dans ses réflexions, tandis que quelque grave projet semblait assombrir son front. Puis il fit signe du doigt à Cristal Nixon, son satellite, qui répondit aussitôt par un hochement de tête, et s’approcha de Fairford avec deux autres individus, de manière à lui faire craindre qu’ils ne voulussent mettre la main sur lui.

En ce moment un bruit se fit entendre, venant de l’intérieur de la maison. C’était Pierre Peebles qui se sauvait à toutes jambes, poursuivi pur Nanty Ewart brandissant son coutelas, et par le digne quaker qui, pour empêcher qu’il n’arrivât malheur à autrui, ne craignait pas de s’exposer à recevoir lui-même quelque horion.

Il serait difficile d’imaginer une figure plus burlesque et plus risible que celle du pauvre Pierre, courant aussi vite que le lui permettaient ses lourdes bottes, et ressemblant à un de ces grands nocturnes au vol pesant et sinistre. Le corps sec et émacié de Nanty Ewart, la pâleur de la mort sur son visage, le feu de la vengeance dans ses yeux, formait un étrange contraste avec le ridicule objet de sa poursuite.

Redgauntlet se jeta entre eux.

« Quelle extravagante folie est-ce là ? » s’écria-t-il « Rengainez votre arme, capitaine. Est-ce le moment de s’abandonner à des querelles d’ivrogne ? ou ce misérable est-il un adversaire digne d’un homme de cœur ?

— Je vous demande pardon, » dit le capitaine en remettant son coutelas dans le fourreau. « Je me suis laissé emporter un peu trop loin, sans doute ; mais pour comprendre la provocation, il faudrait lire dans mon cœur, et c’est à peine si j’ose y lire moi-même. Du reste, le malheureux n’a rien à redouter de moi : le ciel nous a punis l’un et l’autre. »

Tandis qu’il parlait ainsi, Pierre Peebles, qui s’était, tout tremblant de peur, réfugié d’abord derrière Redgauntlet, commençait à reprendre courage. Tirant son protecteur par la manche :

« Monsieur Herries, » lui dit-il à voix basse, « Monsieur Herries, vous m’avez rendu plus d’un bon service, et si vous consentez à m’en rendre encore un dans cette extrémité, j’oublierai le baril d’eau-de-vie que vous avez vidé jadis avec le capitaine sir Henry Redgauntlet. Je vous en donnerai ample décharge, renonçant à en recevoir le prix ; et quand je vous verrais vous promener sur la place de la Bourse à Édimbourg, ou appelé à la barre du tribunal, les poucettes mêmes ne parviendraient pas à me rappeler que je vous ai vu en armes, le jour que vous savez. »

En faisant ces promesses, il tirait si fort l’habit de Redgauntlet, que celui-ci impatienté se tourna enfin vers lui.

« Imbécile ! dites en un mot ce que vous voulez.

— Bien, bien ; donc, en un mot, j’ai sur moi un mandat pour appréhender cet homme qui est là, Alain Fairford de nom et avocat de profession. Ce mandat, je l’ai acheté de maître Nicolas Faggot, clerc du juge Foxley, en lui payant la guinée que vous m’aviez donnée.

— Ha ! » fit Redgauntlet, « as-tu réellement un pareil mandat ?… Montre que je le voie… Cristal-Nixon, veillez à ce que personne ne s’échappe. »

Pierre tira de sa poche un grand portefeuille de cuir, si gras et si crasseux que l’on n’en pouvait reconnaître la couleur primitive, et qui était bondé de notes, de mémoires d’avocat, et Dieu sait de quoi encore. Du milieu de ces pièces précieuses, il sortit un papier qu’il remit entre les mains de Redgauntlet, ou de Herries, comme il continuait à l’appeler, en disant :

« C’est un mandat en bonne et due forme, rendu en vertu de ma déclaration sous serment, attestant que ledit Alain Fairford, étant légalement engagé à mon service, a lâché la courroie pour fuir du côté de la frontière, où il se cache actuellement afin d’éluder ses obligations et d’éviter de remplir ses devoirs envers moi. En conséquence, ce mandat enjoint aux constables et à tous autres agents de la force publique de le rechercher, saisir et appréhender, pour ramener devant l’honorable juge Foxley, afin que celui-ci l’interroge et, s’il y a lieu, l’envoie en prison. Mais, bien que tout cela soit exactement mis par écrit comme je vous le dis, où trouverai-je un constable pour exécuter ce mandat dans ce pays où les épées et les pistolets sortent au moindre mot, et où les gens se soucient aussi peu de la paix du roi Georges que de celle du vieux roi Coul (EE). Voilà cet ivrogne de capitaine et ce quaker non moins ami de la bouteille ; ils m’ont attiré ce matin dans ce cabaret, et comme je n’ai pas voulu leur payer autant d’eau-de-vie qu’il en aurait fallu pour les faire rouler sous la table, ils sont tombés sur moi tous les deux, et vous les avez vus en train de me faire un mauvais parti. »

Tandis que Pierre Peebles débitait ce véridique discours, Redgauntlet parcourait des yeux le mandat. Il reconnut tout d’abord que ce devait être un tour imaginé par Nicolas Faggot pour extorquer à ce pauvre fou son unique guinée. Pourtant le juge avait réellement signé l’écrit, comme il signait d’ailleurs tout ce que lui présentait son clerc, et Redgauntlet résolut de s’en servir pour arriver à ses fins.

Sans faire donc aucune réponse directe à Peebles, il se dirigea gravement vers Alain, qui avait attendu tranquillement la fin d’une scène, parmi les acteurs de laquelle il n’était pas peu surpris de voir que son client avait un rôle considérable.

« Monsieur Fairford, » dit Redgauntlet, « il y a plusieurs raisons qui m’engageraient à céder à la demande, ou plutôt aux injonctions de l’excellent Père Bonaventure, pour que je vous admette à conférer sur la situation actuelle de mon pupille, que vous connaissez sous le nom de Darsie Latimer ; mais nul ne sait mieux que vous qu’il faut obéir à la loi, même lorsqu’elle est en contradiction avec nos sentiments. Or, ce pauvre homme a obtenu un mandat pour vous conduire devant un magistrat. Il faut donc, je le crains, que vous obéissiez, quoique cela doive retarder l’affaire que vous venez traiter avec moi.

— Un mandat contre moi ! » s’écria le jeune avocat avec indignation ; « et à la requête de ce misérable ! oh ! c’est une imposture, une imposture palpable.

— Il se peut, » répliqua Redgauntlet avec une grande égalité d’âme ; « vous devez vous y connaître apparemment. Toutefois, l’acte me semble régulier, et comme le respect pour la loi fut toute ma vie, » ajouta-t-il avec un formalisme hypocrite, « un des traits distinctifs de mon caractère, je ne puis me dispenser de prêter mon humble concours à l’exécution d’un mandat légal. Voyez vous-même, et convainquez-vous que je ne vous en impose point. »

Fairford parcourut la déclaration sous serment, ainsi que le mandat, et s’écria encore une fois que c’était une imposture effrontée, et que tous ceux qui agiraient en vertu d’un semblable mandat, il les rendrait responsables et les poursuivrait en dommages et intérêts.

« Je devine, Monsieur Redgauntlet, » ajouta-t-il, « le motif qui vous fait admettre comme légale une pièce aussi ridicule. Mais vous trouverez, soyez-en sûr, qu’un acte de violence illégale ne pourra, dans ce pays, être justifié ni racheté par un autre. Vous ne pouvez, comme homme de bon sens et d’honneur, prétendre voir en cette pièce un mandat légal.

— Monsieur, je ne suis point jurisconsulte, et je n’ai pas la prétention de savoir ce qui est légal ou ce qui ne l’est pas. Ce mandat est en bonne forme, et cela me suffit.

— A-t-on jamais entendu dire qu’un avocat puisse être contraint de retourner à sa tâche, comme un houilleur ou un saunier qui a déserté son poste (FF) ?

— Je ne vois pas pourquoi on ne l’y pourrait contraindre, » répliqua sèchement Redgauntlet, « à moins que ce ne soit parce que les services de l’avocat sont plus chers et moins utiles.

— Il est impossible que vous parliez sérieusement. Vous ne pouvez avoir réellement l’intention de profiter d’un si misérable artifice, pour éluder l’engagement pris en ma faveur par votre ami, votre directeur spirituel. Il y a peut-être eu sottise de ma part à me fier si facilement à sa promesse ; mais songez à l’opinion que l’on aura de vous, si vous abusez ainsi de ma confiance. Je vous en prie, réfléchissez qu’en me traitant de cette façon, vous me dégagez de la promesse de me taire, de ne rien dire de menées que je puis trouver dangereuses, et que…

— Écoutez-moi bien, Monsieur Fairford ; je suis forcé de vous interrompre dans votre propre intérêt. Trahissez par un mot seulement ce que vous pouvez avoir vu ou soupçonné, et votre réclusion aura un terme très éloigné ou très prochain, mais fort désagréable dans l’un comme dans l’autre cas. À présent vous êtes sûr d’être libre sous peu de jours, peut-être même plus tôt.

— Et mon ami, pour l’amour de qui je me suis jeté dans ces dangers, que deviendra-t-il ? » demanda Fairford. Puis élevant la voix : « Ô homme de mystère et de ténèbres, je ne me laisserai pas endormir par des promesses trompeuses…

— Je vous affirme sur l’honneur que votre ami est en bonne santé, » répondit Redgauntlet en l’interrompant. « Peut-être vous permettrai-je de le voir, pourvu toutefois que vous vous soumettiez patiemment à un sort inévitable. »

Mais Alain Fairford, considérant qu’il avait été trompé d’abord par Maxwell, puis par le prêtre, éleva la voix et fit appel à tous les sujets du roi qui se trouvaient à portée de l’entendre, contre la violence dont il était menacé. Il fut aussitôt saisi par Nixon et par deux autres qui, retenant ses bras et cherchant à lui fermer la bouche, se disposèrent à l’emmener.

L’honnête quaker, qui s’était tenu à distance de Redgauntlet, s’avança alors hardiment.

« Ami, » dit-il, « tu fais des choses dont il ne te sera pas facile de répondre. Tu me connais bien, et tu sais que tu as en moi un voisin grièvement offensé, qui vivait à côté de toi dans l’honnêteté et la simplicité de son cœur.

— Silence, Jonathan ! » répliqua Redgauntlet ; « ne me parle pas, l’homme ! Ce n’est ni l’habileté d’un jeune avocat, ni la simplicité d’un vieil hypocrite qui me feront renoncer à mon dessein.

— Ma foi ! » dit le capitaine de Jenny la Sauteuse, en s’avançant à son tour, « voilà qui n’est guère loyal, et je doute, général, que la volonté de mes armateurs puisse me faire approuver de telles façons d’agir… Oh ! ne maniez pas ainsi la poignée de votre épée, mais tirez-la hardiment, si vous êtes d’humeur à ferrailler. » Dégainant lui-même son coutelas : « Je ne souffrirai pas, » ajouta-t-il, « qu’on en use mal avec mon camarade Fairford, non plus qu’avec ce vieux quaker. Au diable tous les mandats, vrais ou faux ! la peste soit des juges, et moquons-nous des constables ! Voici le petit Nanty Ewart prêt à maintenir ses paroles contre nobles et plébéiens, en dépit du fer à cheval et de tout ce qui s’ensuit ! »

Le cri au diable les mandats ! ne pouvait que flatter les oreilles des chalands de l’auberge, et Nanty était très populaire parmi eux. Aussi pêcheurs, valets d’écurie, matelots et contrebandiers arrivèrent en foule. Crackenthorp s’efforça vainement d’intervenir. Les gens de la suite de Redgauntlet apprêtèrent leurs pistolets ; mais leur maître leur fit défense de s’en servir. Puis, avec la promptitude de l’éclair, tirant son épée du fourreau, il se précipita sur Ewart au beau milieu de ses bravades, et fit sauter son coutelas avec tant d’adresse et de vigueur, qu’il alla retomber à quelques pas. Le saisissant ensuite par le corps, il le jeta rudement par terre et agita son épée au-dessus de sa tête, pour montrer qu’il était entièrement à sa merci.

« Tiens, ivrogne et vagabond, » dit-il, « je te fais don de la vie. Tu ne serais pas un méchant camarade, si tu pouvais t’abstenir de chercher querelle à tes amis… Mais nous connaissons tous Nanty Ewart, « ajouta-t-il avec un sourire d’indulgence, en s’adressant à la foule qui les entourait ; et ce sourire, joint à la terreur qu’avait inspirée sa prouesse, raffermit complètement la vacillante fidélité des spectateurs.

Ils s’écrièrent : « Longue vie au Laird ! le Laird pour toujours ! » Quant au pauvre Nanty, il se releva du sol où il avait été si rudement jeté, ramassa son coutelas, l’essuya et le remit au fourreau en murmurant entre ses dents : « Ce qu’on dit de lui est bien vrai après tout, et le diable sera son ami jusqu’à ce que son heure arrive ; aussi je ne le contrecarrerai plus. »

Cela dit, il s’éloigna de la foule, humilié et découragé par sa défaite.

« Quant à toi, Josué Geddes, » dit Redgauntlet en s’approchant du quaker, qui, les mains et les yeux levés au ciel, avait été témoin de cette scène de violence, « je prendrai la liberté de t’arrêter pour avoir troublé la paix, ce qui est tout à fait en contradiction avec tes prétendus principes ; et je crois que tu auras bien des sujets de regret, en présence des juges et de ta société d’amis, puisque c’est le nom qu’elle se donne ; car elle ne sera que médiocrement flattée de voir la placidité de votre hypocrisie troublée par des procédés aussi violents.

— Moi violent ! » s’écria Josué ; « moi avoir agi en contradiction avec les principes des amis ! je te brave, l’homme, et je t’adjure, comme chrétien, de ne plus me tourmenter l’âme par de semblables accusations. C’est bien assez pénible pour moi d’avoir été témoin de violences que je n’ai pu empêcher.

— Ô Josué, Josué, » dit Redgauntlet avec un sourire sardonique, « lumière de fidélité pour la ville de Dumfries et les environs, oses-tu t’écarter ainsi de la vérité ? N’as-tu pas, devant nous tous, tenté de soustraire un homme à l’autorité de la loi ? N’as-tu pas encouragé cet ivrogne à tirer son coutelas, et brandi toi-même ton gourdin dans cette intention ? Crois-tu que les serments du malheureux Pierre Peebles, que le consciencieux Cristal Nixon, que tous les témoins de cette scène, qui non seulement usent du serment comme d’un manteau, mais pour qui, lorsqu’il s’agit de douanes, les serments deviennent littéralement nourriture et boisson, crois-tu, dis-je, que les serments de tout ce monde ne l’emporteront pas sur tes oui et tes non ?

— Je jurerai tout ce qu’on voudra, » dit Peebles. « Tout est permis, quand les choses dépendent d’un serment ad litem.

— Vous me faites grandement injure, » répliqua le quaker, que le rire général ne déconcerta nullement. « Je n’ai encouragé personne à tirer le glaive, quoique j’aie tenté d’émouvoir un homme injuste par l’emploi du raisonnement ; je n’ai pas non plus brandi de gourdin, quoique peut-être le vieil Adam se soit révolté en moi, et m’ait fait saisir mon bâton de chêne d’une main plus ferme que de coutume, quand j’ai vu l’innocence terrassée par la violence… Mais que sert de te parler de justice et de vérité, à toi qui, depuis ton jeune âge, as toujours été un homme de violence ? Laisse-moi plutôt te tenir un langage que tu puisses comprendre. »

Il emmena Redgauntlet un peu à l’écart de la foule, et continua ainsi : « Livre-moi ces jeunes gens, et non seulement je te tiendrai quitte des dommages considérables que tu me dois pour l’attaque par toi faite contre ma propriété, mais je te payerai en outre une rançon pour eux et pour moi-même. Quel profit te reviendra-t-il du tort que tu auras fait à ces jeunes gens en les retenant prisonniers ?

— Monsieur Geddes, » dit Redgauntlet d’un ton plus respectueux que celui qu’il avait pris jusqu’alors avec le quaker, « votre langage est désintéressé, et je respecte une amitié si fidèle. Peut-être nous sommes-nous trompés tous les deux sur nos motifs et nos principes respectifs ; mais, s’il en est ainsi, nous n’avons pas à présent le loisir d’entrer dans des explications… Tranquillisez-vous toutefois. J’espère élever votre ami Darsie Latimer à un degré de grandeur que vous verrez avec plaisir… Non, ne cherchez pas à me répondre. L’autre jeune homme sera retenu prisonnier pendant un petit nombre de jours, peut-être même pendant quelques heures seulement. Il ne mérite pas moins pour son outrecuidante intervention dans une affaire qui ne le concerne nullement… Quant à vous, Monsieur Geddes, écoutez la voix de la prudence, allez prendre votre cheval et quittez ce lieu, qui devient de moment en moment plus périlleux pour un homme pacifique. Vous pouvez en toute sécurité attendre les événements à Mont-Saron.

— Ami, » repartit Josué, « je ne puis suivre ton conseil. Je resterai ici, fût-ce comme ton prisonnier, ainsi que tu m’en faisais tout à l’heure la menace, plutôt que de laisser ce jeune homme, qui a souffert à cause de moi et de ma mauvaise fortune, dans un aussi douteux état de sécurité… Donc, je ne monterai pas mon cheval Salomon, et je ne tournerai pas sa tête du côté de Mont-Saron, que je n’aie vu la fin de cette affaire.

— Il vous faudra donc être prisonnier, » dit Redgauntlet. « Je n’ai pas le temps de discuter plus longuement la chose avec vous… Mais dites-moi pourquoi vous regardez si attentivement les gens de ma suite.

— À dire vrai, » répliqua le quaker, « je suis étonné de reconnaître parmi eux un petit misérable qu’on appelle Benjie, a qui Satan a donné, je crois, le pouvoir de se transporter partout où il y a quelque mal à faire ; de sorte qu’on peut dire en vérité qu’il n’arrive pas de mal en ce pays, où il n’ait mis le doigt, sinon la main tout entière. »

Le garnement, qui voyait leurs regards fixés sur lui, se sentit mal à l’aise et eut bonne envie de s’y soustraire. Mais, sur un signe de Redgauntlet, il s’avança en prenant l’air niais et les manières rustiques sous lesquels ce petit singe cachait beaucoup de malice et de finesse.

« Depuis quand faites-vous partie de mes gens, maraud ? » demanda Redgauntlet.

« Depuis l’expédition contre les filets, » répondit Benjie, un doigt dans la bouche.

« Et qu’est-ce qui vous a décidé à nous suivre ?

— Je n’osais plus rester à la maison, de peur des constables.

— Et qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?

— Ce que j’ai fait, Monsieur ?… Je ne sais pas ce que vous entendez par fait. Je n’ai rien fait, » répondit Benjie. Puis voyant, dans les yeux de Redgauntlet, qu’il n’était pas de ceux dont on peut de moquer, il ajouta : « Je n’ai rien fait autre que de servir maître Cristal Nixon.

— Hum !… ah ! oui-dà, » fit Redgauntlet, « maître Cristal Nixon emmène donc en campagne ses propres serviteurs ! Il faudra mettre ordre à cela. »

Il allait poursuivre son interrogatoire, quand Nixon lui-même apparut, haletant et inquiet.

« Le Père est arrivé, » dit-il à demi-voix, « Les gentilshommes se réunissent dans la plus grande salle de la maison, et ils désirent vous voir. De plus, il y a votre neveu qui fait autant de vacarme qu’un échappé de Bedlam.

— Je vais m’en occuper sur-le-champ, » répliqua Redgauntlet. « Le père est-il logé conformément à mes instructions ? »

Cristal hocha la tête affirmativement.

« Voilà donc la crise finale, » murmura Redgauntlet.

Il joignit les mains, leva les yeux au ciel et fit un signe de croix. Après cet acte de dévotion, le premier qu’on lui eût jamais vu pratiquer, il donna ordre à Nixon de faire bonne garde, de tenir ses chevaux et les hommes prêts à tout événement, de veiller à ce que les prisonniers ne s’échappassent point, mais de les traiter avec civilité.

Ces ordres donnés, il entra en toute hâte dans la maison.

CHAPITRE XXII.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE.

Redgauntlet courut d’abord à la chambre de son neveu. Il ouvrit la porte, entra et demanda pourquoi tout ce tapage.

« Je veux ma liberté, » s’écria Darsie, qui s’était monté à un degré d’irritation tel, que le courroux de son oncle n’avait plus de terreurs pour lui. « Je réclame ma liberté, et je veux être certain de la sûreté de mon cher ami Alain Fairford, dont j’ai entendu la voix en bas.

— Vous aurez votre liberté dans une demi-heure d’ici ; votre ami sera, lui aussi, mis en liberté quand le moment en sera venu ; et, en attendant, il vous sera permis d’entrer dans le lieu où il est captif.

— Cela ne me satisfait pas ; il faut que je voie mon ami à l’instant. Il est ici, et il est en danger, uniquement à cause de moi. J’ai entendu de violentes exclamations, un cliquetis d’armes. Vous n’obtiendrez rien de moi que je n’aie vu de mes yeux qu’il est en sûreté.

— Arthur, très cher neveu, » répliqua Redgauntlet, « ne me fais pas perdre la tête ! Ton propre sort, celui de ta maison, celui de milliers de personnes, celui de la Grande-Bretagne elle-même, sont en ce moment dans la balance… et vous n’êtes occupé que de la sûreté d’un pauvre et insignifiant avocat !

— Vous avez osé porter la main sur lui ? » s’écria Darsie avec fureur. « Je le devine ; et, s’il en est ainsi, notre parenté même ne vous protégera pas.

— Silence, fou entêté et ingrat !… Voyons, pourtant… Serez-vous satisfait si je vous montre sain et sauf cet Alain Fairford, ce marchand de phrases sonores, ce si précieux ami ? Vous contenterez-vous de le voir en parfaite sûreté, sans chercher à converser avec lui, ni même à lui adresser la parole ? »

Darsie fit un signe affirmatif.

« Prenez donc mon bras ; et vous, Lilias ma nièce, prenez l’autre. Faites attention, sir Arthur, à la manière dont vous vous comporterez. »

Darsie accepta ce qui lui était proposé, sachant bien que son oncle ne lui permettrait pas d’avoir un entretien avec un ami, dont l’influence, Redgauntlet le savait, serait employée contre son plus ardent désir. Le plus important, pour le moment, c’était de s’assurer que Fairford était sain et sauf.

Redgauntlet les fit passer par deux ou trois corridors, car la maison, comme il a été dit, était d’une construction très irrégulière, et avait été agrandie à différentes reprises. Ils arrivèrent à une chambre, devant la porte de laquelle un homme était en faction, la carabine sur l’épaule ; mais il s’empressa de leur ouvrir. Étant entrés, ils aperçurent Alain Fairford et le quaker, qui paraissaient occupés d’une conversation pleine d’intérêt. Ils levèrent les yeux, quand Redgauntlet apparut avec ses deux compagnes, Alain ôta son chapeau et fit un profond salut, que Lilias, qui le reconnut, mais que son masque empêchait d’être reconnue elle-même, lui rendit d’un air assez embarrassé, parce qu’elle se rappelait sans doute la démarche hardie qu’elle avait faite en allant le voir dans son cabinet.

Darsie aurait bien voulu parler, mais il n’osa pas.

« Messieurs, » dit son oncle, « je sais que le sort de M. Darsie Latimer vous intéresse autant qu’il s’intéresse lui-même au vôtre, et il m’a chargé de vous apprendre qu’il se porte aussi bien que vous-mêmes. J’ai l’espoir que vous vous reverrez bientôt. En attendant, quoique je ne puisse permettre votre mise en liberté, vous serez traités aussi bien que possible pendant votre détention provisoire. »

Il passa outre, sans attendre les réponses que l’avocat et le quaker s’apprêtaient à lui faire. Les ayant salués d’un geste de la main, il sortit avec les deux dames, l’une vraie, l’autre supposée, par une porte située à l’autre bout de la pièce, fermée et gardée comme celle par où ils étaient entrés. Redgauntlet passa ensuite avec elles dans une très petite pièce, joignant laquelle il y en avait une autre de dimensions beaucoup plus vastes, et dont ils n’étaient séparés que par une cloison ; car ils entendaient marcher plusieurs individus chaussés des grosses bottes de l’époque, et ils distinguaient même un ton d’inquiétude dans les paroles qu’ils échangeaient entre eux à demi-voix.

« Ici, » dit Redgauntlet à son neveu, en le débarrassant de sa jupe et de son masque, « ici je vous rends à vous-même, et j’espère qu’avec ce costume féminin vous déposerez aussi toutes pensées qui seraient indignes de votre sexe. Ne rougissez pas d’avoir porté un déguisement auquel ont été réduits des rois et des héros. C’est lorsque l’astuce et le manque d’énergie pénètrent dans le cœur de l’homme, que celui qui abrite de tels sentiments doit rougir de ressembler ainsi à une femme. Suivez-moi, et que Lilias reste ici. Je vais vous présenter à ceux que j’espère voir se joindre à vous dans le but de faire triompher la plus glorieuse des causes pour lesquelles on ait jamais tiré l’épée. »

Darsie ne répondit pas sur-le-champ.

« Mon oncle, » dit-il enfin, « ma personne est entre vos moins ; mais rappelez-vous que ma volonté m’appartient. Je ne me laisserai pas entraîner à prendre précipitamment une détermination importante. Rappelez-vous ce que je vous ai déjà dit, et que je vous répète à présent : je ne ferai aucune démarche importante sans avoir acquis d’abord pleine conviction.

— Mais comment la conviction te viendrait-elle, jeune écervelé, si tu ne veux ni entendre ni-approfondir les motifs qui nous font agir ? »

Ce disant, Redgauntlet prit Darsie par le bras et l’emmena dans la pièce voisine, vaste salle en partie remplie de marchandises diverses, la plupart de contrebande. Là, parmi des ballots et des barils, étaient assis ou se promenaient plusieurs personnages, dont l’air et les manières annonçaient un rang supérieur à celui que pouvait faire supposer la simplicité de leur mise.

Leurs physionomies exprimaient une grave inquiétude, lorsque, à l’apparition de Redgauntlet, ils se détachèrent des petits groupes qu’ils formaient, pour se réunir autour de lui ; et ils le saluèrent d’un air solennel empreint d’une tristesse de mauvais augure.

Darsie promenait ses regards autour de lui, mais il ne vit, dans cette tristesse, que peu d’indices des aventureuses espérances qui poussent les hommes à des entreprises en apparence désespérées ; aussi commença-t-il à croire que la conspiration se dissiperait d’elle-même, sans qu’il eût besoin de se mettre en opposition directe avec un homme d’un caractère aussi violent que l’était celui de son oncle, et sans courir les risques qui devaient être la conséquence de cette opposition.

Redgauntlet ne vit pas, ou ne voulut pas voir ces marques de découragement sur le visage de ses alliés ; mais il les aborda d’un air joyeux en leur souhaitant la bienvenue.

« Je suis heureux de vous trouver ici, Milord, » dit-il en saluant profondément un jeune homme à la taille élancée ; « j’espère que vous arrivez avec les engagements de votre noble père et de toute votre loyale famille… Sir Richard, quelles nouvelles dans l’Ouest ? On m’a dit que vous aviez deux cents hommes sur pied quand commença la fatale retraite de Derby. Lorsque le drapeau blanc sera de nouveau déployé, ni les forces de ses ennemis ni la trahison de ses amis ne parviendront à le faire reculer aussi facilement… Docteur Grumball, je salue le représentant d’Oxford, de l’université mère du savoir et de la loyauté !… Pengwinion, milan de Cornouailles, un bon vent vous a poussé vers le nord. Ah ! mes braves Bretons de Cambrie, quand vit-on jamais les Gallois arriver les derniers dans le chemin de l’honneur ? »

Tels étaient les compliments que Redgauntlet distribuait autour de lui, et auxquels on ne répondait généralement que par de silencieuses inclinations. Mais lorsqu’il salua un de ses propres compatriotes par le nom de Mac Kellar, et Maxwell de Summertrees par celui de Tête-en-Péril, ce dernier répliqua que si sa tête n’était pas folle, elle voudrait être Tête-en-Sûreté ; et l’autre, vieillard maigre, aux vêtements garnis de broderies fanées, s’écria crûment : « Oui, vraiment, Redgauntlet, me voilà ici justement comme vous-même, n’ayant plus grand’chose à perdre. Ceux qui m’ont pris mon domaine la dernière fois, peuvent prendre ma vie cette fois-ci, et je ne m’en soucie pas plus que de cela. »

Les gentilshommes d’Angleterre, qui étaient encore en possession de leurs patrimoines, se regardèrent d’un air d’hésitation, et l’on entendit quelqu’un parler à voix basse du renard qui a la queue coupée.

Redgauntlet se hâta de reprendre la parole.

« Je pense, Milords et Messieurs, » dit-il, « pouvoir expliquer un certain air de tristesse qui a envahi une assemblée venue dans un si noble but. Notre nombre ici vous paraît trop petit, trop peu considérable pour pouvoir ébranler une usurpation qu’un demi-siècle a solidement assise. Mais ne nous comptez pas par ce que nous sommes ici en chair et en os ; comptez-nous par ce que notre appel pourra lever de défenseurs. Dans ce petit nombre, il y a des hommes qui lèveront des bataillons, et d’autres qui sont assez riches pour les entretenir. Et n’allez pas croire que ceux de nos amis qui sont absents soient froids ou indifférents pour notre cause. Commençons par donner le signal, il sera salué par tous ceux qui gardent au cœur l’amour des Stuarts, par tous ceux, plus nombreux encore, qui ont la haine de l’Électeur. Voici des lettres que j’ai reçues de… »

Ici l’orateur fut interrompu par sir Richard Glendale.

« Nous avons tous confiance en votre bravoure, Redgauntlet, ainsi qu’en votre habileté ; nous admirons votre persévérance ; et il ne fallait, sans doute, pas moins que vos courageux efforts et l’émulation de votre conduite aussi noble que désintéressée, pour réunir en si grand nombre les restes dispersés d’un parti découragé, invités à cette solennelle consultation ; car, » ajouta sir Richard Glendale, en promenant ses regards autour de lui, « il ne s’agit ici que d’une consultation.

— Rien de plus, » répliqua le jeune lord.

« Rien de plus, » répéta le Dr Grumball en secouant sa grande perruque académique.

« Ce n’est, en effet, qu’une consultation, » dirent presque tous les autres.

Redgauntlet se mordit les lèvres.

« Les entretiens que j’ai eus de temps en temps avec la plupart d’entre vous, » reprit-il, « m’avaient fait espérer des résolutions plus mûres que n’en impliquent vos paroles ; j’avais pensé que nous venions ici pour agir non moins que pour délibérer ; car nous sommes prêts pour l’action : je puis, d’un coup de sifflet, lever cinq cents hommes.

— Cinq cents hommes ! » dit un propriétaire gallois avec l’accent si dur de son pays. « Bonté divine ! que ferons-nous de bon avec cinq cents hommes ?

— Ce que fait l’amorce quand on veut faire usage du canon, Monsieur Meredith, » répondit Redgauntlet. « Ces cinq cents hommes nous permettront de nous emparer de Carlisle ; et vous savez à quoi nos amis se sont engagés, dès que cette ville nous appartiendra.

— Sans doute, » dit le jeune lord. « Pourtant, Monsieur Redgauntlet, il ne faut pas nous faire marcher trop vite. Nous mettons tous, je crois, dans cette affaire autant de sincérité et de zèle que vous-même ; mais nous ne voulons pas qu’on nous pousse en avant, les yeux fermés. Nous nous devons à nous-mêmes, nous devons à nos familles et à ceux dont nous sommes ici les représentants, de n’agir qu’avec la plus grande prudence.

— Qui est-ce qui vous pousse, Milord ? » répliqua Redgauntlet. « Qui est-ce qui voudrait faire avancer cette assemblée les yeux fermés ? Je ne comprends pas Votre Seigneurie.

— Ah ! » s’écria sir Richard Glendale, « ne nous faites pas du moins mériter le reproche qui nous a été adressé jadis, de n’être pas d’accord entre nous. Ce à quoi milord fait allusion, c’est, Redgauntlet, qu’il nous a été dit ce matin que peut-être vous ne pourriez pas réunir les cinq cents hommes sur lesquels vous comptez. M. Mac Kellar, votre compatriote, paraissait douter, au moment même où vous entriez ici, que vos gens voulussent prendre les armes, tant que vous ne produiriez pas les ordres de votre neveu.

— Je pourrais demander, » dit Redgauntlet, « de quel droit Mac Kellar, ou tout autre, douterait que je pusse remplir mes engagements. Mais notre union est le fondement de nos espérances. Voici mon neveu. Messieurs, je vous présente mon parent, sir Arthur Darsie Redgauntlet de Redgauntlet.

— Messieurs, » dit Darsie avec un battement de cœur, car il sentait que la crise allait être douloureuse, « permettez-moi de suspendre l’expression de mes sentiments sur l’important objet de vos discussions, jusqu’après avoir entendu l’avis de cette assemblée.

— Continuez vos délibérations, Messieurs, » reprit Redgauntlet ; « je donnerai à mon neveu de telles raisons d’en accepter le résultat, qu’elles dissiperont jusqu’au moindre scrupule qui pourrait flotter encore dans son esprit. »

Le Dr Grumball toussa, secoua sa perruque parfumée d’ambroisie, et parla en ces termes :

« Les principes d’Oxford sont bien connus, puisque cette ville a été la dernière à se soumettre à l’archi-usurpateur ; puisqu’elle a condamné de sa souveraine autorité les principes anarchiques, blasphématoires et athéistiques de Locke et d’autres séducteurs de l’esprit humain. Oxford donnera des hommes, de l’argent et l’appui de son autorité à la cause du roi légitime. Mais nous avons été souvent trompés par les puissances étrangères, qui ont profité de notre zèle pour susciter des dissensions civiles dans ce pays, non pas à l’avantage de notre monarque (que Dieu bénisse, quoique exilé !), mais afin d’amener des troubles dont elles pussent tirer parti, tandis que nous, leurs instruments, courons à une ruine certaine. Oxford ne se lèvera donc que si notre souverain vient réclamer en personne la fidélité qui lui est due, auquel cas à Dieu ne plaise que nous lui refusions l’obéissance la plus entière !

— Voilà un fort bon avis, » dit M. Meredith.

« En vérité, » ajouta sir Richard Glendale, « c’est même la clef de voûte de notre entreprise, et l’unique condition à laquelle moi-même et beaucoup d’autres, nous ayons jamais pu songer à prendre les armes. Toute insurrection qui n’aura pas à sa tête Charles-Édouard lui-même, ne pourra durer que juste le temps nécessaire pour envoyer contre elle une compagnie de fantassins en habits rouges.

— C’est là mon opinion et celle de toute ma famille, » dit le jeune lord dont il a déjà été question, « et j’avoue que je suis assez surpris d’avoir été convoqué à un rendez-vous aussi dangereux, sans qu’on nous ait rien pu dire de certain sur un point préliminaire d’une importance si majeure.

— Pardonnez-moi, Milord, » répliqua Redgauntlet ; « je n’ai rien à me reprocher sous ce rapport ; car je n’avais pas les moyens de communiquer, sans courir de grands risques d’être découvert, à nos confédérés éloignés de ces lieux, ce que j’ai pu faire connaître à quelques amis plus rapprochés. Aussi intrépide, aussi déterminé qu’il y a vingt ans, lorsqu’il se montra dans les landes de Moidart, Charles-Édouard s’est empressé de se rendre aux désirs de ses fidèles sujets ; Charles-Édouard est en ce pays ; Charles-Édouard est en cette maison !… Charles-Édouard n’attend que la résolution que vous allez prendre, pour recevoir les hommages de ceux qui se sont toujours fait gloire de s’appeler ses loyaux sujets. Quiconque voudrait maintenant tourner casaque et changer de langage, devra le faire sous les yeux de son souverain. »

Il y eut alors un long silence. Ceux des conspirateurs que l’habitude seule ou le désir de ne pas démentir leur passé, avait engagés dans cette affaire, voyaient avec terreur que la retraite leur était coupée ; et d’autres qui, de loin, avaient regardé l’entreprise comme pleine d’espérance, tremblaient en voyant arriver d’une manière aussi précipitée qu’inattendue et inévitable, l’instant de s’y embarquer sérieusement.

« Eh quoi ! Milords et Messieurs, » s’écria Redgauntlet, « est-ce la joie, le ravissement qui vous rend ainsi muets ? Où est l’accueil empressé que vous devez à votre roi légitime, qui confie une seconde fois sa personne à la garde de ses sujets, sans se laisser effrayer par les périls qu’il a courus, ni par les rudes privations auxquelles il a été exposé dans sa précédente expédition ? J’espère qu’il n’y a pas un seul d’entre vous qui ne soit prêt à renouveler, en présence du prince, les promesses de fidélité faites en son absence !

— Moi, du moins, » dit résolument le jeune lord, en portant la main à son épée, « je n’aurai point la lâcheté de me dédire. Si Charles est débarqué sur ces rivages, je serai le premier à lui faire accueil et à consacrer à son service ma fortune et ma vie !

— Par le ciel ! » dit M. Meredith, « je ne vois pas que M. Redgauntlet nous ait laissé autre chose à faire.

— Un instant, » dit Summertrees, « il reste encore une question. A-t-il amené avec lui quelqu’un de ces brigands d’Irlandais qui ont fait échouer notre dernière entreprise, si glorieusement commencée ?

— Non, pas un seul.

— J’espère, » demanda le Dr Grumball, « qu’il n’a pas avec lui de prêtre catholique ? Ce n’est pas que je veuille en rien gêner la conscience de mon souverain ; mais, comme fils indigne de l’Église d’Angleterre, il est de mon devoir de veiller à la sûreté de ma mère.

— Il n’y a ni chien ni chat papiste qui puisse aboyer ni miauler auprès de Sa Majesté. Le vieux Shaftesbury lui-même ne pourrait désirer un prince plus à l’abri du papisme… qui n’est pas, après tout, la plus mauvaise des religions… Avez-vous quelque autre scrupule, Messieurs ?… N’y a-t-il plus aucune raison plausible pour différer l’accomplissement de notre devoir ? pour refuser de tenir nos promesses et nos serments ?… Votre roi attend votre détermination… En vérité, l’accueil que vous lui faites est assez glacial.

— Redgauntlet, » répliqua sir Richard Glendale avec calme, « vos reproches ne me feront pas agir contrairement à ma raison. Je respecte mes engagements autant que vous ; la preuve, c’est que me voici prêt à verser le meilleur de mon sang… Mais le roi est-il vraiment venu sans suite d’aucune sorte ?

— Il n’a d’autre homme avec lui que son jeune aide de camp et un unique valet de chambre.

— En fait d’hommes ; mais, Redgauntlet, sur votre honneur de gentilhomme, n’a-t-il pas de femme avec lui ? »

Redgauntlet baissa les yeux et répondit :

« J’ai le regret de dire qu’il en a une. »

Les assistants se regardèrent les uns les autres, sans mot dire, pendant quelques instants. À la fin sir Richard reprit :

« Je n’ai pas besoin, Monsieur Redgauntlet, de vous répéter l’opinion bien fondée des amis de Sa Majesté, au sujet de cette très malheureuse liaison. Il n’y a parmi nous, là-dessus, qu’une impression et un sentiment. Vous avez, sans doute, Monsieur, communiqué au roi nos humbles remontrances ?

— Dans des termes aussi énergiques que ceux dont vous vous êtes servis, » répliqua Redgauntlet. « J’aime la cause de Sa Majesté plus que je ne crains son déplaisir.

— Mais nos humbles remontrances n’ont, paraît-il, produit aucun effet. Cette dame, qui s’est insinuée dans son affection, a une sœur à la cour de l’Électeur de Hanovre, et l’on nous assure que les moindres détails de nos plus secrètes communications lui sont confiés.

— Varium et mutabile semper femina, » opina le Dr Grumball.

« Elle met ses secrets dans son sac à ouvrage, » dit Maxwell, « et, dès qu’elle l’ouvre, ils s’envolent. Si je dois être pendu, j’aimerais que ce fût au moyen d’un cordon un peu meilleur que celui d’une gibecière de femme.

— Allez-vous reculer, vous aussi, Maxwell ? » s’écria Redgauntlet.

« Non pas, marchons au combat, et que l’Électeur nous batte et nous tue ; mais être trahi par une espèce pareille !…

— Du calme, Messieurs, » reprit Redgauntlet. « La faiblesse dont vous vous plaignez si fort a toujours été le lot des rois et des héros ; mais j’ai la ferme confiance que Sa Majesté en triomphera, et cédera aux humbles supplications de ses plus fidèles serviteurs, quand Elle les verra prêts à risquer tout ce qu’ils ont pour sa cause, à la seule condition de renoncer à la compagnie d’une favorite, dont, j’ai quelque sujet de le croire, Elle commence à se lasser. Toutefois, que notre zèle bien intentionné ne se montre pas trop pressant. Charles-Édouard a une volonté de roi, comme il convient à sa naissance ; et nous, Messieurs, qui sommes royalistes, nous devrions être les derniers à tirer parti des circonstances pour limiter l’exercice de cette volonté. Je suis aussi surpris et aussi contrarié que vous pouvez l’être vous-mêmes, qu’il ait fait de cette femme la compagne de son voyage ; car il augmentait ainsi les risques de trahison et de découverte. Mais n’insistons pas sur un sacrifice si humiliant, au moment où Sa Majesté vient à peine de poser le pied sur les rivages de son royaume. Agissons généreusement avec notre souverain ; et quand nous aurons montré ce que nous voulons faire pour lui, nous serons mieux fondés à exposer les concessions que nous attendons de sa part.

— En vérité, » dit Mac Kellar, « je crois qu’un si bon nombre de gentilshommes s’étant réunis, il serait dommage qu’ils se séparassent sans avoir même tiré l’épée.

— Je serais de votre avis, Monsieur, » répliqua le jeune lord, « si je n’avais à perdre que ma vie ; mais j’avoue, en toute franchise, que les conditions auxquelles ma famille a promis son concours n’ayant pas été remplies, je ne risquerai pas toute la fortune de ma maison sur la fidélité douteuse d’une artificieuse créature.

— Je regrette, » dit Redgauntlet, « de voir Votre Seigneurie entrer dans une voie plus capable d’augmenter les richesses de sa maison que d’ajouter à son honneur.

— Comment dois-je interpréter vos paroles, Monsieur ? » s’écria d’un ton hautain le jeune seigneur.

« Ah ! Messieurs, » dit le Dr Grumball en intervenant, « ne nous donnez pas le spectacle d’amis qui se querellent. Nous sommes tous pleins de zèle pour la cause du roi ; mais vraiment, quoique je connaisse les privilèges réclamés par les princes, et que je sache reconnaître ce qui leur est dû, il y a, je puis le dire, quelque chose d’inconvenant de la part de celui qui vient réclamer la fidélité de l’Église d’Angleterre, à se présenter en semblable compagnie : si non caste, caute tamen.

— Je suis vraiment surpris que l’Église d’Angleterre ait pu s’attacher autrefois avec tant d’ardeur à son joyeux homonyme ! » dit Redgauntlet.

Sir Richard Glendale prit alors la parole, du ton d’un homme qui sait que l’autorité et l’expérience lui donnent plus de poids.

« Nous n’avons pas le temps d’hésiter ; il faut que nous décidions sur-le-champ la marche qu’il convient de suivre. Je sens aussi bien que vous, Monsieur Redgauntlet, ce qu’il y a de délicat à vouloir imposer des conditions à notre souverain, dans la situation où il se trouve. Mais je dois songer aussi à la ruine totale de notre cause, aux confiscations, aux exécutions sanglantes qui frapperont ses adhérents, et cela à cause de l’obstination avec laquelle le prince s’attache à une femme pensionnée par le ministre actuel, comme elle l’a été, pendant des années, par sir Robert Walpole. Que Sa Majesté la renvoie sur le continent, et l’épée, dont ma main saisit en ce moment la poignée, sera aussitôt tirée, en compagnie, je l’espère, de centaines d’autres. »

Les assistants approuvèrent à l’unanimité les paroles de sir Richard Glendale.

« Je vois, Messieurs, » dit Redgauntlet, « que votre résolution est arrêtée, et d’une façon peu sage, à mon avis, parce que je crois qu’avec des procédés moins rigoureux et plus généreux, vous auriez probablement gagné plus facilement une chose qui me paraît aussi désirable qu’à vous mêmes… Mais que ferons-nous si Charles refuse, avec l’inflexibilité de son aïeul, d’accéder à votre demande ? Votre intention est-elle de l’abandonner à son destin ?

— À Dieu ne plaise ! » s’écria sir Richard ; « et que Dieu vous pardonne, Monsieur Redgauntlet, d’avoir émis une telle pensée !… Non, quant à moi, je veillerai, en tout respect et en toute humilité, à le reconduire sain et sauf à son navire, prêt à le défendre, au péril de ma vie, contre quiconque oserait l’attaquer. Mais dès que j’aurai vu ses voiles déployées, mon premier acte sera de m’occuper de ma sûreté personnelle ; je me retirerai, s’il est possible, dans ma maison ; ou si je trouve, comme il n’est que trop probable, que l’on a eu vent de notre réunion, j’irai me livrer au plus prochain juge de paix, et je promettrai, en donnant toutes les garanties désirables, de vivre désormais tranquille et soumis à la dynastie régnante. »

Les auditeurs manifestèrent de nouveau qu’ils partageaient l’avis de sir Richard.

« Eh bien ! Messieurs, » répliqua Redgauntlet, « il ne m’appartient pas de m’opposer à l’avis général, et je dois vous rendre la justice de dire que, cette fois, le roi a négligé de remplir une des conditions du traité, condition qui lui avait été pourtant exposée en termes très clairs. Il s’agit actuellement de savoir qui de nous l’informera du résultat de cette conférence ; car je présume que vous n’avez pas dessein d’aller trouver en corps Sa Majesté, pour lui proposer, comme prix de votre fidélité, de congédier une personne de sa maison.

— Selon moi, » dit le jeune lord, « il appartient à M. Redgauntlet de donner cette explication. Puisqu’il a, sans doute, rendu justice à nos remontrances en les portant au roi, nul ne saurait, avec autant de force et de convenance, exposer les conséquences naturelles et inévitables du peu de cas qui en a été fait.

— Et moi, » répliqua Redgauntlet, « je trouve que c’est à ceux qui soulèvent des objections, d’aller les exposer ; car je suis convaincu qu’à moins du témoignage personnel de l’héritier de la loyale maison de B –, le roi croira difficilement que ce jeune seigneur ait été le premier à chercher un subterfuge, pour se dispenser de tenir la promesse qu’il avait faite de se joindre à lui.

— Un subterfuge, Monsieur ! » s’écria lord B – avec emportement. « J’ai déjà trop supporté de vous, et vous allez me rendre raison de vos paroles. Faites-moi l’honneur de m’accompagner dans les dunes. »

Redgauntlet fit entendre un rire dédaigneux, et il se disposait à suivre le fougueux jeune lord, quand sir Richard Glendale intervint de nouveau.

« Allons-nous, » dit-il, « étaler à tous les regards les symptômes de la dissolution de notre parti, en tournant nos épées les uns contre les autres ? Faites preuve d’un peu de patience, Milord. Dans des conférences comme celle-ci, il faut laisser passer beaucoup de choses qui pourraient, ailleurs, occasionner des querelles sanglantes. Les réunions de parti ont leurs privilèges, comme celles du parlement ; on ne peut, en pareil cas, s’amuser à éplucher des phrases… Messieurs, si vous consentez à m’honorer à ce point de votre confiance, j’irai trouver Sa Majesté, et j’espère que milord B – et M. Redgauntlet voudront bien m’accompagner. J’espère aussi que nous parviendrons à éclaircir cette désagréable affaire d’une façon satisfaisante, et que nous pourrons, sans aucune réserve, rendre nos hommages à notre souverain. Alors je serai le premier à tout risquer pour soutenir ses justes droits à la couronne de ce pays. »

Redgauntlet s’avança aussitôt.

« Milord, » dit-il, « si mon zèle m’a fait dire quelque chose qui vous ait le moins du monde offensé, je voudrais ne l’avoir pas dit, et je vous en demande pardon. Un gentilhomme ne peut faire davantage.

— Je n’en demandais pas tant à Monsieur Redgauntlet, » répliqua le jeune seigneur en s’empressant d’accepter la main qui s’offrait à lui. « Je ne connais personne au monde de qui je pusse aussi bien recevoir une parole de blâme, sans un sentiment de dégradation.

— Permettez-moi donc d’espérer que vous viendrez avec sir Richard et moi chez Sa Majesté, La chaleur de votre sang réchauffera notre zèle, tandis que nos résolutions plus froides modéreront les vôtres. »

Le jeune lord sourit et hocha la tête.

« Hélas ! Monsieur Redgauntlet, » dit-il, « j’ai honte de l’avouer, par le zèle vous l’emportez sur nous tous. Je ne refuserai pas pourtant cette mission, pourvu que vous permettiez que sir Arthur, votre neveu, nous accompagne aussi.

— Mon neveu ! » s’écria Redgauntlet en paraissant hésiter ; mais il ajouta aussitôt : « Très certainement. J’espère, » et il regardait Darsie, « qu’il apportera en présence du prince des sentiments dignes de lui. » Darsie crut voir, cependant, que son oncle eût mieux aimé se passer de lui, s’il n’avait craint qu’il pût être influencé par les autres membres de la réunion, ou qu’il n’influençait lui-même les confédérés irrésolus, en compagnie desquels il aurait fallu le laisser durant son absence.

« Je vais donc demander au roi de nous recevoir, » dit Redgauntlet. Il revint un instant après, et, sans mot dire, fit signe au jeune lord d’avancer. Sir Richard Glendale et Darsie le suivirent, tandis que Redgauntlet lui-même fermait la marche.

Après avoir traversé un petit corridor et monté quelques degrés, ils arrivèrent à la porte de la salle d’audience temporaire, où le roi errant allait recevoir leurs hommages. C’était l’étage supérieur d’un des cottages qui avaient, à différentes époques, été ajoutés à la vieille auberge primitive. La pièce était pauvrement meublée, en désordre et pleine de poussière ; car, si inconsidérée que pût paraître l’entreprise, on avait eu soin de ne pas attirer l’attention des étrangers par des préparatifs particuliers pour recevoir le prince.

Il était assis, quand entrèrent ceux que l’on pourrait appeler les députés de ses derniers partisans. Et lorsqu’il se leva, s’avança de quelques pas, et salua pour répondre à leur salut, il le fit avec une courtoisie pleine de noblesse, qui suppléa au manque de pompe extérieure, et transforma ce misérable grenier en un salon digne d’un roi.

Nous n’avons pas besoin d’ajouter que c’était le même personnage que nous avons, à Fairladies, présenté au lecteur sous le nom de Père Bonaventure. Son costume ne différait guère de celui qu’il portait en ce manoir, si ce n’est qu’il avait une ample redingote de camelot, sous laquelle on apercevait des pistolets. Une bonne épée de combat remplaçait aussi sa rapière de parade.

Redgauntlet lui présenta successivement le jeune lord B – et son propre neveu, sir Arthur Darsie Redgauntlet, qui, en s’inclinant et lui baisant la main, tremblait d’être entraîné à ce que l’on pouvait représenter comme un acte de haute trahison, qu’il ne voyait pourtant aucun moyen d’éviter.

Sir Richard Glendale était personnellement connu de Charles-Édouard. Le prince l’accueillit avec un mélange de dignité et d’affection, et parut ému lui-même à la vue des larmes qui remplissaient les yeux du gentilhomme, tandis qu’il souhaitait la bienvenue à Sa Majesté dans le royaume de ses ancêtres.

« Oui, mon bon sir Richard, » dit l’infortuné prince, d’un ton plein de tristesse quoique exprimant la résolution ; « Charles-Édouard est une fois de plus au milieu de ses fidèles amis ; non pas peut-être avec les joyeuses espérances qui l’empêchaient jadis de tenir compte du danger, mais avec le même mépris pour ce que le destin lui peut réserver de pis, dans cette tentative pour revendiquer ses droits et ceux de son pays.

— Je suis heureux, Sire, et pourtant, hélas ! je dois m’affliger aussi de vous revoir de nouveau sur les rivages de l’Angleterre, » dit sir Richard, et mille sentiments contradictoires étouffant sa voix l’empêchèrent de continuer.

« La voix de mon peuple fidèle et malheureux, » reprit Charles, « a seule pu me décider à m’armer du glaive encore une fois. Car en pensant, sir Richard, au grand nombre d’amis loyaux et dévoués qui ont péri par le fer ou par la proscription, ou qui sont morts indigents et abandonnés sur la terre étrangère, j’avais juré souvent qu’aucune vue d’agrandissement personnel ne parviendrait plus à me faire de nouveau réclamer un titre qui a coûté si cher à mes partisans. Mais puisque tant d’hommes aussi distingués qu’honorables jugent la cause de l’Angleterre et de l’Écosse liée à celle de Charles Stuart, je dois suivre leur courageux exemple, et mettant de côté toutes autres considérations, me présenter encore une fois comme leur libérateur. Je me suis donc rendu à votre invitation ; et puisque vous êtes parfaitement au courant des circonstances auxquelles mon absence m’a nécessairement rendu étranger, je dois n’être qu’un instrument dans les mains de mes amis. Je sais que je ne pourrai jamais me fier à des esprits plus sages, à des cœurs plus dévoués que ceux de Herries Redgauntlet et de sir Richard Glendale. Donnes-moi donc votre avis sur la manière dont nous devons procéder, et décidez du sort de Charles-Édouard. »

Redgauntlet regarda sir Richard, comme pour dire : « Pouvez-vous, en un pareil moment, lui imposer de nouvelles et désagréables conditions ? »

L’autre hocha la tête et baissa les yeux. Sa résolution paraissait inébranlable, quoiqu’il comprît toute la délicatesse de la situation.

Il y eut un moment de silence, que rompit enfin, avec quelque apparence d’irritation, l’infortuné représentant d’une dynastie malheureuse.

« Voilà qui est étrange, Messieurs, » dit-il ; « vous m’avez fait quitter ma famille, pour venir me mettre ici à la tête d’une entreprise d’incertitude et de dangers ; et, moi présent, vous êtes encore indécis ! Je ne m’attendais pas à pareille chose de la part d’hommes tels que vous.

— Pour moi, Sire, » s’écria Redgauntlet, « l’acier de mon épée n’est pas plus fidèle que la trempe de ma résolution.

— Nous en pouvons dire autant, milord B – et moi, » ajouta sir Richard. « Mais vous étiez chargé, Monsieur Redgauntlet, de transmettre certaines conditions conjointement avec notre appel à Sa Majesté.

— Je me suis acquitté de mon devoir envers Sa Majesté et envers vous, » répondit Redgauntlet.

« Je n’ai vu d’autre condition, Messieurs, » reprit leur roi d’un ton plein de dignité, « que celle qui m’appelait ici pour faire en personne valoir mes droits. Celle-là, je l’ai remplie, non sans m’exposer à de grands dangers. Me voici donc pour tenir ma parole, et j’attends de vous que vous teniez la vôtre.

— Il y avait, ou du moins il devait y avoir, ne déplaise à Votre Majesté, quelque chose de plus dans notre proposition, » dit sir Richard. « Une condition y était jointe…

— Je ne l’ai point vue, » répliqua Charles en l’interrompant. « Par égard pour les nobles cœurs dont j’ai une si haute opinion, je n’ai voulu rien lire ni rien voir qui pût les amoindrir dans mon estime et dans mon affection. Il ne peut intervenir de conditions entre le prince et les sujets.

— Sire, » dit Redgauntlet, en mettant un genou en terre, « je vois sur la physionomie de sir Richard, qu’il me rend responsable de l’ignorance où Votre Majesté paraît être de la condition que vos sujets m’avaient chargé de vous communiquer. Pour l’amour de Dieu, en considération de mes nombreux services et de toutes mes souffrances passées, ne laissez pas une semblable tâche sur mon honneur. La note D, dont voici la copie, est relative au pénible sujet sur lequel sir Richard appelle de nouveau votre attention.

— Vous insistez, Messieurs, » dit le prince en rougissant, « pour me rappeler des souvenirs que j’aurais voulu bannir de ma mémoire, parce que je les tiens pour indignes de votre caractère. Je ne supposais pas que mes fidèles sujets eussent assez triste opinion de moi, pour, à la faveur des circonstances fâcheuses où je me trouve, s’ingérer dans mes affaires privées, et imposer des conditions à leur roi, en des choses pour lesquelles le plus humble paysan réclame le privilège d’une entière liberté d’action. Dans les affaires d’État, dans les questions politiques, je me laisserai guider, comme il convient à un prince, par l’avis de mes plus sages conseillers ; mais pour ce qui est de mes affections particulières et de mes arrangements domestiques, je réclame la même liberté que je laisse à tous mes sujets, et sans laquelle une couronne serait moins enviable qu’un bonnet de mendiant.

— Ne déplaise à Votre Majesté, » répliqua sir Richard Glendale, « je vois que sur moi retombera forcément la tâche d’exprimer des vérités désagréables ; mais, croyez-moi, je le ferai avec un regret aussi profond que mon respect. Nous vous avons appelé, il est vrai, pour vous mettre à la tête d’une grande entreprise, et Votre Majesté, préférant l’honneur à sa propre sûreté, l’amour de son pays à une vie tranquille, a daigné accepter d’être notre chef. Mais nous avions indiqué, en même temps, comme préliminaire nécessaire et indispensable à la réalisation de notre projet, et, je dois le dire, comme condition positive de nos engagements, qu’une personne qui passe (je n’aurai pas la présomption de dire jusqu’à quel point la supposition est fondée) pour jouir de la confiance de Votre Majesté, et que l’on soupçonne (je ne prétends pas qu’on en ait la preuve absolue, quoiqu’il y ait de graves présomptions contre elle) capable de trahir cette confiance au profit de l’Électeur de Hanovre, fût éloignée de votre royale compagnie et de votre maison.

— Voilà une rare insolence, sir Richard ! » répliqua Charles Stuart. « Est-ce donc pour me tromper aussi indignement que vous m’avez attiré ici, où je suis en votre pouvoir ? Et vous, Redgauntlet, pourquoi avez-vous souffert que les choses en vinssent à ce point, sans m’avertir plus clairement des insultes qui m’étaient réservées ?

— Mon gracieux seigneur, » dit Redgauntlet, « si je suis blâmable en cette affaire, c’est pour n’avoir pas cru qu’un obstacle aussi futile que la compagnie d’une femme pût réellement empêcher une si noble entreprise. Je suis franc, Sire, et je ne sais parler que rondement. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’après cinq minutes de conférence, sir Richard et ses amis ne cesseraient pas d’insister sur une condition aussi désagréable à Votre Majesté, ou bien que Votre Majesté ne sacrifierait pas un si malheureux attachement aux sages conseils, voire aux soupçons inquiets de tant de fidèles sujets. Je ne voyais dans cet imbroglio, aucune difficulté au travers de laquelle on ne pût, de part et d’autre, passer aussi aisément qu’à travers une toile d’araignée.

— Vous vous trompiez, Monsieur, » repartit Charles Stuart, « vous vous trompiez complètement… tout comme vous vous trompez en ce moment même, où vous croyez, au fond de votre cœur, que mon refus de céder à cette insolente proposition m’est dicté par une affection puérile et romanesque pour la personne dont il s’agit. Je vous déclare, Monsieur, que je pourrais me séparer demain de cette personne, sans le moindre regret ; que j’ai même déjà songé à la congédier pour des raisons à moi connues ; mais que je ne voudrais pas renoncer à mes droits de souverain, aux droits du plus humble des citoyens, en prenant une pareille décision pour gagner les bonnes grâces de qui que ce soit, pour acheter une fidélité qui, si elle m’est due, m’appartient par le droit de ma naissance.

— J’en suis fâché, » dit Redgauntlet ; « mais j’espère que Votre Majesté et sir Richard, vous reviendrez sur vos résolutions, ou que vous renoncerez à discuter cette question dans d’aussi pressantes conjonctures. Votre Majesté se rappellera, j’en ai la confiance, qu’elle se trouve sur le territoire de son ennemi ; que nos préparatifs n’ont pu échapper aux regards, au point qu’il nous soit possible de renoncer sans danger à nos projets ; et que c’est avec un cœur plein d’anxiété que je prévois des périls même pour votre royale personne, si vous ne pouvez généreusement accorder à vos sujets la satisfaction que sir Richard les croit bien décidés à réclamer.

— Votre anxiété doit être grande, en effet, » reprit le prince. « Est-ce parce que ma personne est en danger, que vous espérez triompher d’une résolution fondée sur le sentiment de ce qui m’est dû comme homme et comme roi ? Quand bien même je verrais l’échafaud dressé et la hache préparée devant les fenêtres de Whitehall, je suivrais la voie tracée par mon bisaïeul, plutôt que de faire la moindre concession blessante pour mon honneur ! »

Il prononça ces paroles d’un ton décidé, en promenant ses regards sur les délégués de ses partisans, qui tous, sauf Darsie, paraissaient inquiets et confus. Quant au neveu de Hugues Redgauntlet, il se félicitait de voir se terminer heureusement ainsi cette périlleuse entreprise.

Sir Richard dit enfin d’un air solennel et plein de tristesse :

« S’il ne s’agissait, en cette affaire, que de la sûreté du pauvre Richard Glendale, je n’ai jamais fait assez de cas de ma vie pour la mettre dans la balance, lorsqu’il faut servir Votre Majesté. Mais je ne suis qu’un messager, un délégué, qui doit exécuter ce dont il a été chargé, et contre qui mille voix crieraient : Malheur et malédiction ! s’il ne s’en acquittait pas fidèlement. Tous vos partisans, et Redgauntlet lui-même, prévoient la ruine certaine de cette entreprise, les plus grands périls pour la personne de Votre Majesté, la destruction complète de votre parti et de vos amis, s’ils n’insistent pas sur la demande que malheureusement Votre Majesté refuse d’accorder. Je parle, le cœur plein d’angoisses ; ma langue ne peut exprimer toute mon émotion ; mais il faut que je disse la fatale vérité : si votre royale bonté ne peut nous concéder une faveur que nous croyons nécessaire à votre sûreté et à la nôtre, d’un seul mot Votre Majesté désarme dix mille hommes prêts à tirer l’épée en sa faveur, ou, pour parler plus clairement encore, vous détruisez jusqu’à l’ombre d’un parti royaliste dans la Grande-Bretagne.

— Et pourquoi n’ajoutez-vous pas, » dit le prince avec un accent de dédain, « que les hommes qui étaient prêts à prendre les armes pour ma cause, rachèteront leur trahison envers l’Électeur, en me livrant au sort auquel tant de proclamations m’ont voué. Portez ma tête à Saint-James, Messieurs ; vous ferez ainsi une action plus agréable et plus honorable que si, après m’avoir attiré dans une situation qui me met complètement à votre merci, vous vous déshonoriez par des propositions qui sont un déshonneur pour moi.

— Bon Dieu ! Sire ! » s’écria sir Richard Glendale en joignant les mains avec impatience, « de quel grand et inexpiable crime vos ancêtres se sont-ils donc rendu coupables, pour que le ciel, en punition, frappe d’aveuglement toute leur postérité !… Venez, Milord, il est temps que nous rejoignions nos amis.

— Pardon, sir Richard, » répliqua le jeune Lord B –, « sachons d’abord quelles mesures peuvent être prises pour la sûreté personnelle de sa Majesté.

— Ne vous inquiétez pas de moi, jeune homme, » dit Charles-Édouard. « Quand j’avais pour compagnons les brigands et les bouviers des montagnes d’Écosse, j’étais plus en sûreté que je ne le suis ici, au milieu des représentants des plus nobles familles de l’Angleterre !… Adieu, Messieurs, je me tirerai d’affaire moi-même.

— Cela ne sera pas ! » s’écria Redgauntlet. « Permettez, Sire, que moi, qui vous ai attiré dans ce danger, j’assure au moins votre retraite. »

Ayant dit ces paroles, il sortit en hâte, suivi de son neveu. Le roi errant, tournant le dos à lord B – et à sir Richard Glendale, se jeta sur un siège, à l’autre extrémité de la chambre, tandis que ces deux personnages causaient à voix basse et dans une grande anxiété.

CHAPITRE XXIII.

CONTINUATION DE L’HISTOIRE.

Hugues Redgauntlet, avons-nous dit, quitta précipitamment Charles-Édouard. Il paraissait en proie à une grande agitation. Le premier individu qu’il rencontra sur les marches de l’escalier, et si près de la porte que Darsie soupçonna qu’il avait dû écouter ce qui se disait, ce fut son domestique Cristal Nixon.

« Que diable faites-vous là ? » demanda Redgauntlet d’un ton brusque et sévère.

« J’attends vos ordres, » répondit Nixon. « J’espère que tout va bien ?… excusez mon zèle.

— Tout va mal, au contraire. Où est ce drôle, le capitaine contrebandier… Ewart, ou comment l’appelez-vous ?

— Nanty Ewart, Monsieur. Je vais lui porter vos ordres.

— Non, je les lui donnerai moi-même. Dites-lui de venir me trouver sur-le-champ.

— Mais Votre Honneur ne va pas laisser là le roi ?

— Morbleu ! Nixon, mettez fin à vos questions ! » s’écria Redgauntlet en fronçant le sourcil. « Je fais mes affaires moi-même, tandis que vous agissez, m’a-t-on dit, par un délégué en haillons. »

Sans plus répliquer, Cristal Nixon s’éloigna, la crête basse, à ce que crut voir Darsie.

« Ce chien devient insolent et paresseux, » dit Redgauntlet ; « mais il me faut le supporter quelque temps encore. »

L’instant d’après, Cristal revint avec Ewart.

« Est-ce là le contrebandier ? » demanda Redgauntlet.

Nixon fit un signe de tête affirmatif.

« Est-il dégrisé maintenant ? il faisait bien du tapage tout à l’heure !

— Il est assez dégrisé pour sa besogne, » répondit Nixon.

« Eh bien, Ewart, écoutez-moi. Prenez vos meilleurs marins dans votre canot, que vous amènerez à l’embarcadère. Envoyez tous vos hommes à bord du brick. S’il vous reste une partie de votre cargaison, jetez-la à l’eau ; on vous remboursera sa valeur au quintuple… et tenez-vous prêt à faire voile pour le pays de Galles, ou pour les Hébrides… ou peut-être pour la Suède ou la Norvège. »

Ewart répondit d’un ton assez maussade : « Bien, bien, Monsieur.

— Allez avec lui, Nixon, » ajouta Redgauntlet, se contraignant pour affecter un semblant de cordialité avec le serviteur dont il était mécontent. « Veillez à ce qu’il fasse son devoir. »

Ewart sortit d’un air boudeur, suivi par Nixon. Le marin était précisément dans cet état d’ivresse qui le rendait méfiant, irascible et fâcheux, sans qu’il manifestât autre chose que son irritabilité. Tandis qu’il se dirigeait vers la plage, il ne cessait de murmurer entre ses dents, assez haut toutefois pour que son compagnon ne perdit pas une de ses paroles :

« Ce drôle de contrebandier… oui, sans doute, contrebandier… et puis jetez votre cargaison à l’eau… et soyez prêt à partir pour les Hébrides… ou pour la Suède… ou pour le diable, peut-être… Et que serait-ce si je lui répliquais : Rebelle, jacobite, traître, je ferai basculer la planche sous vos pas, à vous et à vos confédérés… j’ai vu jouer le tour à d’autres qui valaient mieux que vous… un matin… ils étaient une dizaine… au temps où je traversais la ligne.

— Ce sont des paroles diablement dures, que celles dont ce Redgauntlet a fait usage avec vous !

— Lesquelles ? » s’écria Ewart en tressaillant et revenant à lui. « Je suppose que j’ai repris mon ancienne habitude de parler tout haut ?

— N’importe ; nul autre qu’un ami ne vous a entendu. Vous ne pouvez avoir oublié de quelle manière Redgauntlet vous a désarmé tantôt.

— Oh ! ce n’est pas pour ça que je lui en veux ; mais il est si damnablement hautain et insolent.

— Et puis je vous connais pour un protestant sincère.

— Morbleu ! oui. Jamais les Espagnols n’ont pu me faire renoncer à ma religion.

— Pour un ami du roi Georges et de la succession hanovrienne, » ajouta Nixon, parlant toujours à demi-voix, tandis qu’il marchait lentement derrière Ewart.

« Vous pouvez en jurer, sauf quand il s’agit d’affaires, comme dit Turnpenny. J’aime le roi Georges, mais je ne puis souffrir de payer les droits.

— Vous êtes hors la loi, je crois, » reprit Nixon.

« Le suis-je ?… Je crois, ma foi ! que oui. Eh bien, je voudrais de tout mon cœur être remis dans la loi… Mais avançons ; car je suppose qu’il faut s’arranger de manière que tout soit prêt pour ce gentilhomme si tranchant.

— Je vais vous apprendre un fameux tour. Ils sont là un tas de rebelles altérés de sang.

— Oui, nous le savons tous ; mais la boule de neige commence à fondre, je crois.

— Il y a là quelqu’un… dont la tête vaut… trente… mille… livres… sterling, » dit Nixon en faisant une pause après chaque mot, comme pour mieux faire valoir l’importance de la somme.

« Et que s’ensuit-il ? » répliqua vivement Ewart.

« Rien autre chose que ceci. Au lieu d’attendre à l’embarcadère avec vos marins, les rames immobiles, si vous transportiez sur-le-champ votre canot à bord du brick, sans faire attention aux signaux qu’on vous ferait de terre, par le ciel ! Nanty Ewart, je vous rendrais riche pour la vie.

— Oh ! oh ! Ces gentilshommes jacobites ne sont dont pas aussi en sûreté qu’ils l’imaginent ?

— Dans une heure ou deux, ils seront plus en sûreté au château de Carlisle.

— Diable !… Et c’est vous qui les avez dénoncés, je suppose ?

— Oui, j’ai été mal récompensé des services que j’ai rendus aux Redgauntlet… c’est à peine si l’on m’a donné les gages d’un chien, et j’ai été traité plus mal que jamais chien ne le fut. Mais j’ai réuni le vieux renard et les petits renardeaux dans la même trappe, Nanty ; et nous verrons la mine que fera certaine demoiselle… Vous voyez que je suis franc avec vous, Nanty.

— Je serai franc avec vous, moi aussi, » répliqua le contrebandier. « Vous êtes un damné vieux gredin… et traître a l’homme dont vous avez mangé le pain !… Moi, vous aider à trahir de pauvres diables, moi qui ai si souvent été trahi moi-même ! Non, certes ! quand bien même il y aurait là cent papes, cent diables, ou cent prétendants !… Je vais de ce pas les avertir du danger où ils se trouvent… ils font partie de ma cargaison, ils sont régulièrement facturés, et ont été confiés à mes soins par mes armateurs… je m’en retourne les avertir.

— Vous ne serez pas à ce point insensé ? » dit Nixon, voyant combien il s’était trompé en supposant que les idées d’honneur et de fidélité, un peu bizarres chez Nanty, pourraient être ébranlées par son ressentiment ou par son zèle pour le protestantisme. « Vous n’allez pas vous en retourner… tout cela n’était qu’une plaisanterie.

— Je vais retrouver Redgauntlet, pour voir si votre plaisanterie lui paraîtra risible.

— Je suis un homme mort, si vous faites ce que vous dites… Écoutez la raison. »

Ewart et Nixon se trouvaient alors au milieu d’un bouquet de hauts genêts épineux, à mi-chemin entre la maison et l’embarcadère, mais non en ligne directe ; car Nixon, pour gagner du temps, en avait insensiblement écarté son compagnon.

Reconnaissant la nécessité de prendre une résolution désespérée, Nixon répéta : « Écoutez la raison. »

Mais Nanty s’obstinait à vouloir passer.

« Du moins vous écouterez ceci, » ajouta Nixon en déchargeant un pistolet de poche à travers le corps du contrebandier.

Nanty Ewart chancela, mais parvint à rester debout.

« La balle m’a cassé l’épine dorsale, » dit-il. « Vous m’avez rendu le dernier service… et je ne mourrai pas ingrat. »

Disant ces dernières paroles, il recueillit ses forces, se raffermit un instant sur ses jambes, tira son coutelas et, le prenant des deux mains, en asséna un coup qui terrassa Cristal Nixon. Ce coup porté avec toute l’énergie d’un homme désespéré et mourant, manifesta une vigueur dont on n’aurait pas cru capable le corps exténué de Nanty Ewart : il fendit le chapeau du misérable Cristal, quoiqu’il fût doublé d’une feuille de tôle, entama profondément le crâne, et y laissa un tronçon de la lame, qui se brisa par l’effet de la violence du choc.

Un des marins du brick, qui flânait par là, fut attiré par la détonation, quoiqu’elle n’eût pas été bien forte, vu la petitesse de l’arme, et trouva les deux malheureux raides morts.

Alarmé à cette vue (il se croyait en présence du résultat de quelque rencontre funeste entre son capitaine et un officier des douanes, car Nixon lui était tout à fait inconnu), le marin courut vers le canot pour informer ses camarades du sort de Nanty Ewart, et les engager à regagner leur bâtiment.

 

Cependant, après avoir, comme il a été dit, envoyé Nixon pour assurer, en cas de danger, la retraite de l’infortuné Charles-Édouard, Redgauntlet rentra dans la chambre où il avait laissé le prince. Il le retrouva seul.

« Sir Richard Glendale et le jeune lord B –, » dit le prince, « sont allés consulter leurs amis actuellement réunis dans cette maison… Redgauntlet, je ne vous reprocherai pas la situation où je me trouve, quoique je sois présentement en danger et exposé au mépris. Mais vous auriez dû, mon ami, me faire mieux connaître l’importance que ces messieurs attachaient à leur insolente prétention. Vous auriez dû me dire qu’aucun compromis n’aurait d’effet, qu’ils ne voulaient pas un prince qui les gouvernât, mais bien au contraire un prince auquel ils pussent imposer leur contrainte en toute occasion, depuis les plus graves affaires de l’État jusqu’à ces détails les plus intimes de la vie privée, que le dernier des humains désire mettre à l’abri de toute intervention.

— Dieu sait, » répondit Redgauntlet en proie à une grande agitation, « que j’ai cru faire pour le mieux en pressant Votre Majesté de venir en Angleterre. Je n’avais jamais pensé qu’en un moment aussi critique, Votre Majesté se serait fait scrupule, pour gagner un royaume, de sacrifier un attachement qui…

— Assez, Monsieur ! Il ne vous appartient pas de juger de mes sentiments en pareille affaire. »

Redgauntlet rougit jusqu’au front et s’inclina profondément.

« Du moins, » reprit-il, « j’espérais que l’on pourrait trouver quelque moyen terme, et l’on en trouvera… il le faut… Venez avec moi, mon neveu. Nous allons rejoindre ces messieurs, et j’ai bon espoir de rapporter des nouvelles qui nous feront du bien au cœur.

— Je ferai beaucoup pour leur être agréable, Redgauntlet. Il me répugne, ayant de nouveau mis le pied sur le sol britannique, de m’en retourner sans combattre pour mon droit… Mais ce qu’ils me demandent là serait une dégradation, et cette concession est impossible. »

Redgauntlet, suivi de son neveu, spectateur involontaire de cette étrange scène, quitta encore une fois l’aventureux Prétendant, et rencontra Joe Crackenthorp au haut de l’escalier.

« Où sont ces autres messieurs ? » lui demanda-t-il.

« Là-bas, dans la baraque à l’ouest, » répondit Joe. « Mais, Monsieur Ingoldsby, » c’était le nom sous lequel Redgauntlet était le plus généralement connu dans le Cumberland, « je venais vous dire qu’il faut que je mette tous ces gens-là dans une même chambre.

— Quelles gens ? » demanda Redgauntlet avec impatience.

« Eh ! ces étrangers prisonniers que vous avez confiés à la surveillance du Cristal Nixon. La maison est assez grande, Dieu merci ! mais nous ne pouvons avoir des cellules séparées pour le monde, comme à Newgate ou à Bedlam. Ici, nous avons un mendiant fou, qui deviendra riche s’il gagne un procès, le Seigneur lui vienne en aide ! Là, c’est un quaker à côté d’un avocat, accusés tous deux de sédition ; et morbleu ! je les réunirai tous sous une même clef et une même serrure ; car la maison est comble, et vous avez envoyé dehors le vieux Nixon, qui aurait pu m’aider en cette confusion. Et puis ils ont chacun une chambre, et ne commandent aucune consommation, sauf le vieux toqué qui appelle avec énergie… mais il n’a pas le sou pour payer l’écot.

— Arrange-toi comme tu voudras avec eux, » dit Redgauntlet qui avait impatiemment écouté ce discours ; « pourvu que tu les empêches de sortir et de répandre l’alarme dans le pays, le reste m’importe peu.

— Un quaker et un avocat ! » dit Darsie. « Il s’agit, pour sûr, de Fairford et de Geddes. Mon oncle, il faut que je vous demande…

— Non, mon neveu, » répliqua Redgauntlet en l’interrompant ; « ce n’est pas le moment de demander. Dans une heure d’ici, vous déciderez vous-même de leur sort. On n’a nullement l’intention de leur faire du mal. »

Ce disant, il courut vers l’endroit où les jacobites tenaient conseil ; et Darsie le suivit dans l’espoir que l’obstacle qui s’était opposé à l’exécution de cette entreprise désespérée, serait insurmontable et lui éviterait la nécessité d’une rupture violente et dangereuse avec son oncle.

Ces messieurs discutaient avec chaleur. Les plus audacieux de ces conspirateurs, ceux qui n’avaient guère à perdre que la vie, voulaient agir à tout hasard ; tandis que les autres, qui n’étaient venus que par un sentiment d’honneur, parce qu’ils hésitaient à désavouer des principes longtemps professés, n’étaient peut-être pas fâchés d’avoir un prétexte plausible pour refuser de poursuivre une aventure, dans laquelle ils s’étaient engagés avec plus de répugnance que de zèle.

Cependant Joe Crakenthorp, profitant de la permission précipitamment accordée par Redgauntlet, se hâta de réunir dans une même chambre les prisonniers que l’on avait cru devoir garder. Sans se demander si la chose était bien convenable, il choisit, pour commune prison, la pièce où nous avons laissé Lilias, depuis qu’elle était séparée de son frère. La serrure était solide ainsi que les gonds, ce qui détermina sans doute son choix.

C’est dans cette pièce qu’avec fort peu de cérémonie et pas mal de tapage, Joe introduisit le quaker et Fairford, dissertant, le premier, sur l’immoralité, le second sur l’inégalité de ses procédés ; mais Joe fit la sourde oreille à l’un comme à l’autre. Il y poussa ensuite, presque la tête en avant, le malheureux plaideur, qui, ayant fait quelque résistance sur le seuil et ayant reçu une rude poussée, entra comme un bélier furieux, avec une impétuosité qui l’eût entraîné jusqu’au fond de la pièce, et lui eût fait donner du tricorne perché sur sa perruque d’étoupe contre le visage de Mlle Redgauntlet, si l’honnête quaker n’avait interrompu sa course en le prenant par le collet de son habit, ce qui l’arrêta net.

« Ami, » dit-il, avec cette politesse véritable qui existe souvent indépendamment des manières, « tu n’es pas une compagnie convenable pour cette jeune personne ; elle est, tu le vois, effrayée de notre si brusque arrivée, et quoiqu’il n’y ait pas de notre faute, il convient que nous nous comportions d’une manière civile avec elle. C’est pourquoi viens avec moi à cette fenêtre, et je te dirai ce qu’il t’importe de savoir.

— Et pourquoi ne parlerais-je pas à cette dame ? » répliqua Pierre, qui était alors à moitié ivre. « J’ai parlé à des dames bien avant ce jour, l’ami… Et pourquoi ma vue lui ferait-elle peur ? je ne suis pas un loup-garou, que je sache… Pourquoi voulez-vous m’imposer silence ? Vous allez me déchirer mon habit, et je vous intenterai une action pour me faire sartum atque tectum à vos dépens. »

Malgré cette menace, M. Geddes, dont les muscles étaient aussi forts que son jugement était sain et son caractère calme, emmena le pauvre Pierre, qui se sentait incapable de lui résister, à l’autre coin de la chambre, où, l’ayant fait asseoir, bon gré, mal gré, sur une chaise, il s’assit à côté de lui et l’empêcha efficacement d’ennuyer la jeune dame qu’il avait paru vouloir honorer de son agréable compagnie.

Si Pierre avait immédiatement reconnu son savant avocat, il est probable que même les bienveillants efforts du quaker ne l’eussent pu maintenir tranquille ; mais Fairford tournait le dos à son client, dont la vue, outre qu’elle était un peu troublée par l’ale et l’eau-de-vie, fut bientôt occupée à contempler une demi-couronne que Josué tenait entre le pouce et l’index, en lui disant :

« Ami, tu es indigent et imprévoyant. Cette pièce d’argent, bien employée, te procurerait de quoi sustenter ton corps pendant plus d’une journée. Or, je te la donnerai si tu veux rester assis là et me tenir compagnie ; car nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, une société convenable pour les dames.

— Parlez pour vous, l’ami, » répliqua Pierre d’un ton méprisant. « Moi, j’ai toujours passé pour être agréable au beau sexe ; et quand j’étais dans les affaires, je servais les dames avec beaucoup plus de décorum que ce damné coquin de Plainstanes, qui était le plus gauche des hommes. Nous nous sommes bien des fois disputés à ce sujet.

— Bien, l’ami, » dit le quaker, qui voyait que la jeune personne paraissait toujours redouter l’approche de Peebles ; « je voudrais t’entendre parler de ce grand procès que tu as, et qui est devenu si fameux.

— Fameux, en effet, vous pouvez le jurer ! s’écria Pierre Peebles, car le quaker venait de toucher une corde qui faisait toujours vibrer l’imagination du pauvre homme. Je ne suis pas étonné que des gens, qui jugent les choses d’après leurs dehors, me considèrent comme assez digne d’envie. Il est très vrai qu’il y a une certaine grandeur terrestre à entendre retentir son nom, comme un tonnerre, sous les voûtes élevées de la chambre extérieure, quand on appelle : le pauvre Pierre Peebles contre Plainstanes, et per contra. Tous les meilleurs avocats accourent aussitôt de tous les coins du palais, comme des aigles qui fondent sur leur proie, les uns parce qu’ils plaident dans la cause, les autres parce qu’ils veulent avoir l’air de plaider, car il y a des finesses dans d’autres métiers que celui de marchand de mousseline. Les correspondants des journaux taillent leur plume pour prendre note des débats. Les lords eux-mêmes se mettent à l’aise dans leurs fauteuils, comme des gens qui s’installent devant un bon dîner, et crient à leurs clercs d’apporter les pièces du procès ; les clercs, pauvres diables, prient les gardiens des dossiers de les aider à porter ces pièces, car la charge est pesante. Oui, certes, voir tout cela, » dit Pierre avec enthousiasme, « et savoir que rien ne sera dit ni fait par tous ces grands personnages, durant un laps de trois heures peut-être, qui ne vous concerne, vous et votre procès, ah ! il n’est pas étonnant que l’on regarde cela comme quelque chose de grand en ce monde !… Et pourtant, voisin, le revers de la médaille est bien triste. Je songe parfois à ma jolie maisonnette, où le dîner, le souper, le déjeuner arrivaient, comme apportés par des fées, sans qu’il fût besoin de crier ; au bon lit que je trouvais le soir ; à l’argent de poche qui ne manquait jamais. Et maintenant voir toute sa fortune danser en l’air sur les plateaux d’une balance, tantôt en haut, tantôt en bas, selon que le souffle du juge ou de l’avocat fait pencher la balance en faveur du plaignant ou du défendeur ! Vraiment, l’homme, il y a des instants où je regrette d’avoir jamais commencé à plaider, quoique peut-être en considérant le renom et l’honneur qui m’en reviennent, la chose puisse vous paraître difficile à croire.

— En vérité, l’ami, » dit Josué avec un soupir, « je suis bien aise que tu aies trouvé dans ce procès quelque compensation à la faim et à la pauvreté. M’est avis, néanmoins, que si l’on examinait de près tous les autres objets de l’ambition des humains, on reconnaîtrait que les avantages qu’ils en retirent sont aussi chimériques que ceux que tu trouves dans cet interminable litige.

— N’importe, l’ami, je vais vous exposer la situation exacte de ces procès conjoints, et vous allez comprendre que je suis près de me remettre sur pied aussi facilement que je mouille mon doigt, à présent que j’ai pu mettre la main sur ce sauteur de Fairford. »

Alain Fairford parlait à la dame masquée (Mlle Lilias avait gardé son loup) ; il cherchait à la rassurer, car son inquiétude était visible, et lui promettait sa protection, lorsque son propre nom prononcé à haute voix attira son attention.

Il tourna aussitôt la tête, et ayant reconnu Pierre Peebles, s’empressa de revenir à sa première position, afin d’échapper à ses regards, ce à quoi il réussit, tant le plaideur était absorbé par son colloque avec l’auditeur le plus respectable dont il eût jamais pu se faire écouter. Quoique ce mouvement n’eût duré qu’un instant, Alain en retira un avantage inattendu. Tandis qu’il détournait la tête, Lilias, je n’ai jamais pu découvrir pourquoi, choisit ce moment pour ajuster son masque ; et elle le fit si maladroitement que, lorsque son compagnon se tourna vers elle, il put voir une assez notable partie de sa figure pour reconnaître sa belle cliente. Aussi renouvela-t-il ses offres de protection et de secours avec la hardiesse que donne une ancienne connaissance.

Lilias Redgauntlet ôta donc tout à fait le masque qui cachait ses joues rougissantes.

« Monsieur Fairford, » dit-elle d’une voix à peine distincte, « vous avez la réputation d’un jeune homme sensé et généreux ; nous nous sommes déjà rencontrés dans une situation qui a dû vous paraître singulière, et ma démarche pourrait donner lieu à de fausses interprétations, si elle n’avait eu pour mobile une affaire où mes plus chères affections sont intéressées.

— Si vous vous intéressez à mon cher ami Darsie Latimer, » répliqua Fairford, en s’éloignant d’un pas et mettant un peu moins d’ardeur dans ses offres, « je suis doublement autorisé à rendre service à… »

Il s’arrêta court.

« À sa sœur, vouliez-vous dire, » ajouta Lilias.

« Sa sœur, Madame ! » s’écria Fairford au comble de l’étonnement. « Sa sœur par l’affection seulement, je présume ?

— Non, Monsieur ; mon cher frère Darsie et moi, nous sommes unis par les liens d’une réelle parenté ; et je ne suis pas fâchée d’être la première à en informer son ami le plus cher. »

La première pensée qui vint à l’esprit d’Alain fut le souvenir du violent amour que Darsie avait exprimé pour la belle inconnue.

« Grand Dieu ! » s’écria-t-il ; « comment a-t-il supporté cette découverte ?

— Avec résignation, je l’espère, » répondit Lilias en souriant. « Il lui eût été facile de trouver une sœur plus accomplie, mais il n’en pourrait rencontrer une qui l’aimât plus que moi.

— Je voulais… je voulais simplement, » reprit le jeune avocat, à qui la présence d’esprit avait fait défaut un moment, « vous demander où se trouve actuellement Darsie Latimer.

— Dans cette maison même, sous la tutelle de son oncle, que vous avez dû voir chez votre père, sous le nom de M. Herries de Birrenswork.

— Permettez que je coure le rejoindre. Je l’ai cherché à travers mille difficultés et dangers… il faut que je le voie sur-le-champ.

— Vous oubliez que vous êtes prisonnier.

— C’est vrai, c’est vrai. Mais on ne pourra me retenir longtemps… le prétexte qu’on allègue est par trop ridicule.

— Hélas ! notre sort, du moins celui de mon frère et le mien, vont dépendre des résolutions que l’on prendra d’ici à une heure. Pour vous, Monsieur, je ne crains rien autre qu’une courte détention ; mon oncle n’est ni cruel ni injuste, quoique peu de personnes soient plus zélées que lui pour la cause qu’il a embrassée.

— Qui est celle du Prétend…

— Pour l’amour de Dieu, parlez plus bas, » dit Lilias en se rapprochant de lui, comme pour arrêter ses paroles. « Ce mot pourrait vous coûter la vie. Vous ne savez pas… non, vous ne pouvez avoir idée des angoisses de la situation où nous sommes à présent, et dans laquelle je crains bien que votre amitié pour mon frère ne vous ait entraîné.

— Je ne connais assurément pas les détails de notre situation ; mais quel que puisse être le danger, je ne refuserai pas de le partager pour l’amour de mon ami, et, » ajouta Fairford avec plus de timidité, « de la sœur de cet ami. Permettez-moi d’espérer, chère demoiselle Latimer, que ma présence pourra vous être de quelque utilité. Et pour qu’il en soit ainsi, laissez-moi vous prier de me donner une part de votre confiance, à laquelle sans cela je sais bien que je n’aurais aucun droit. »

Ce disant, il la conduisit dans l’embrasure de la fenêtre la plus reculée, et, tout en lui faisant remarquer qu’il était malheureusement exposé à être interrompu par le vieux fou, dont l’arrivée l’avait si fort effrayée elle-même, il étendit sur les dossiers des deux chaises l’ample jupe de voyage que Darsie Latimer avait laissée là, et forma ainsi une sorte d’écran, derrière lequel il prit place avec la demoiselle à la mante verte. Il lui semblait, en cet instant, que le danger dans lequel il se trouvait, était presque compensé par une nouvelle qui lui permettait de faire renaître des sentiments que, par affection pour son ami, il avait étouffés à leur naissance.

La situation relative de donneur de conseil et de personne conseillée, de protecteur et de protégée, convient si particulièrement aux conditions respectives de l’homme et de la femme, qu’elle amène souvent une grande intimité dans un très court espace de temps ; car ces circonstances imposent à l’homme le devoir de réclamer la confiance, tout en défendant à la femme une réserve trop timide, de sorte que les barrières qui s’opposent ordinairement à la familiarité ne tardent pas à être renversées.

Ainsi mis, autant que possible, à l’abri de toute observation, Alain et Lilias causaient à voix basse, assis dans un coin, et si près l’un de l’autre que leurs visages se touchaient presque. Lilias apprit à Fairford l’histoire des Redgauntlet, particulièrement celle de son oncle Hugues, les vues que celui-ci avait sur son neveu, et l’anxiété qu’elle éprouvait à l’idée qu’en ce moment même il engageait peut-être Darsie dans quelque intrigue désespérée, fatale à sa fortune et à sa vie.

Avec sa prompte intelligence, Alain rattacha aussitôt ce qu’il venait d’apprendre aux scènes dont il avait été le témoin à Fairladies ; et il songea tout d’abord aux moyens de s’échapper à tout risque, afin de se procurer un secours assez puissant pour étouffer, au berceau, une conspiration d’un caractère si audacieux. La chose ne lui paraissait pas très difficile ; car, si la porte était gardée extérieurement, la fenêtre, qui n’était pas à plus de dix pieds du sol, lui offrait une issue, et le terrain non clos sur lequel donnait cette fenêtre, était couvert d’une luxuriante végétation de genêts. Il pourrait donc, sans grande difficulté, sortir par là, et dérober sa fuite aux regards.

Mais Lilias fit opposition à ce projet.

« Mon oncle, » dit-elle, « lorsqu’il est dans ses moments d’exaltation, ne connaît ni crainte ni remords. Il est capable de se venger sur Darsie du préjudice qu’il croira lui avoir été causé par Fairford. Il est d’ailleurs mon proche parent, un parent qui m’a toujours bien traitée, et je vous supplie de ne rien tenter, même en faveur de mon frère, qui pût mettre en péril la vie de mon oncle. »

Fairford, qui se rappelait son séjour à Fairladies, ne doutait guère que le Père Bonaventure ne fût le fils du vieux Chevalier de Saint-Georges. Mais un sentiment, qui, bien qu’en contradiction avec ses devoirs de citoyen, ne peut guère être blâmé, lui fit repousser l’idée de devenir l’instrument au moyen duquel serait arraché le dernier rejeton d’une si longue race de princes écossais.

Il songea ensuite à obtenir, si faire se pouvait, une audience de ce personnage, afin de lui expliquer combien son entreprise était désespérée ; car il pensait que le zèle de ses partisans avait dû le lui cacher. Mais ce projet fut abandonné presque aussitôt que formé, Fairford étant persuadé que toute lumière qu’il pourrait jeter sur la situation du pays, viendrait trop tard pour être utile à un prince, duquel on avait toujours dit qu’il était doué d’une bonne dose de l’obstination héréditaire qui avait coûté si cher à ses ancêtres. D’ailleurs, en tirant l’épée, il avait dû en jeter bien loin le fourreau.

Lilias suggéra l’avis qui parut le plus approprié aux circonstances, à savoir qu’il fallait épier avec soin l’instant où Darsie aurait un peu de liberté, pour tâcher d’ouvrir quelque communication avec lui, auquel cas ils pourraient fuir ensemble, sans compromettre la sûreté de personne.

Ils s’étaient presque arrêtés à ce dernier projet, quand Fairford, qui écoutait avec plaisir le doux murmure de la voix de Lilias, rendu plus intéressant encore par un léger accent étranger, tressaillit en sentant une lourde main s’abattre de tout son poids sur son épaule, tandis que la voix discordante de Pierre Peebles, échappé enfin à la bienveillante garde du quaker, cria soudain à l’oreille de son infidèle avocat :

« Ah ! ah ! jeune homme, je crois que je vous tiens cette fois… Vous êtes donc devenu avocat consultant ?… Et vous avez pour clients des créatures en écharpe et en coiffe ! Mais attends un peu, petit frère, nous verrons si je ne te fais pas entendre raison, quand la pétition par laquelle je porte plainte contre toi sera discutée, avec ou sans répliques. » Jamais Alain Fairford n’avait eu plus de difficulté à réprimer une première émotion, qu’il n’en eut en ce moment pour résister à l’envie de terrasser le pauvre fou qui était venu l’interrompre en de telles circonstances. Mais la longueur du discours de Peebles lui donna le temps, heureusement peut-être pour tous deux, de réfléchir à l’excessive irrégularité d’un tel procédé. Toutefois le dépit lui fit garder le silence, et Peebles continua :

« Hé ! hé ! mon beau garçon, je vois que vous avez honte de vous-même, et je n’en suis pas très surpris. Il va falloir laisser là cette fille… pareille créature n’est pas la société qui vous convient. J’ai entendu dire à l’honnête M. Pest que la toge s’accordait mal avec le cotillon. Revenez donc vers votre pauvre père ; je vous tiendrai compagnie et veillerai sur vous tout le long du chemin, et diable m’emporte si nous jasons d’autre chose que de l’état des procès conjoints de la grande cause du pauvre Pierre Peebles contre Plainstanes !

— Si tu peux, » dit alors le quaker à Fairford, « entendre parler de ce procès aussi longtemps que je l’ai fait par pure compassion pour toi, l’ami, je crois vraiment que tu connaîtras à fond l’affaire, à moins qu’elle ne soit véritablement sans fond. »

Par une secousse pleine d’indignation, Fairford se débarrassa de la grande main osseuse que Pierre avait abattue sur son épaule, et il allait dire quelque chose de blessant à propos d’une interruption aussi impertinente que désagréable, lorsque la porte s’entr’ouvrit, et une voix aigüe cria à la sentinelle :

« Je vous dis qu’il faut que j’entre pour voir si M. Nixon n’est pas là. »

C’était le petit Benjie, qui passait par l’ouverture sa figure grimaçante aux yeux noirs perçants.

Avant qu’il pût la retirer, Pierre Peebles s’élança vers la porte, saisit le malheureux par le collet et l’entraîna au milieu de la pièce.

« Montrez-le-moi, » dit-il, « je veux le voir, petit vaurien, vrai suppôt de Satan. Bien sûr que je vous forcerai à le rendre. Je vous poursuivrai pour dette en première instance et en appel, petit diablotin que vous êtes !

— Qu’est-ce donc qu’il te faut ? » demanda le quaker en intervenant. « Pourquoi effaroucher ainsi ce garçon, ami Peebles ?

— J’ai donné à ce bâtard un penny pour m’acheter du tabac à priser, » répondit le pauvre Pierre, « et il ne m’a jamais rendu compte de la mission dont je l’avais chargé ; mais je saurai bien l’y contraindre. »

Ce disant, il se mit à fouiller dans les poches de la jaquette déguenillée de Benjie, d’où il tira un ou deux lacets à prendre du gibier, quelques billes, une pomme à demi rongée, deux œufs volés, dont l’un fut cassé par Peebles dans l’empressement de ses recherches, et divers autres menus objets dont je n’ai pas le détail, mais qui ne paraissaient pas avoir été honnêtement acquis. Durant cet inventaire, le petit drôle se débattait et mordait comme un renardeau ; mais, de même que cet animal, il ne fit entendre ni un cri ni une plainte, jusqu’à ce que Pierre tira de son sein un pli cacheté, qui vola du côté de Lilias Redgauntlet, aux pieds de qui il tomba. Il était adressé à C. N.

« C’est pour ce scélérat de Nixon, » dit Lilias à Fairford. « Ouvrez-le sans scrupule ; ce garçon est son émissaire, et nous allons voir où veut en venir le mécréant. »

Le petit Benjie ne fit plus alors aucune résistance, et se laissa même dépouiller d’un shilling, sur lequel Peebles déclara qu’il se payerait, intérêts et principal, et qu’il rendrait compte du surplus. Le petit bonhomme, dont l’attention paraissait fixée sur tout autre chose, se contenta de dire : « Maître Nixon va me tuer, pour sûr. »

Alain Fairford n’hésita pas à décacheter le billet, qui ne contenait que ces quelques mots :

 

« Tout est prêt… Amusez-les jusqu’à ce que j’arrive… Vous pouvez compter sur votre récompense.

« C. C. »

« Hélas ! mon oncle, mon pauvre oncle ! » s’écria Lilias. « Voilà le résultat de sa confiance ! Le meilleur service que nous puissions rendre maintenant à toutes les personnes intéressées, c’est, je crois, de l’avertir sur-le-champ de la trahison de son confident… Si ces messieurs renoncent à leur entreprise, et ils n’ont plus guère le choix à présent, Darsie va être libre. »

Tous deux furent, en un clin d’œil, près de la porte entrouverte, Fairford demandant instamment à parler au Père Bonaventure, et Lilias mettant autant d’ardeur à réclamer un instant d’entrevue avec son oncle. Tandis que la sentinelle hésitait, son attention fut attirée par un grand bruit à la porte de l’auberge, où une foule s’était assemblée, à la suite de l’alarmante nouvelle de l’arrivée de l’ennemi. Mais il n’y avait à ce tumulte d’autre cause, comme on l’apprit plus tard, que la découverte, par quelques rôdeurs, des cadavres de Nanty Ewart et de Nixon.

Au milieu de la confusion occasionnée par cet incident, la sentinelle se relâcha de sa consigne, et Lilias, acceptant le bras d’Alain, put pénétrer, sans plus d’opposition, dans la pièce intérieure, où les principaux personnages de l’entreprise, dont le conclave venait d’être troublé par ce bruit, étaient encore réunis et avaient été rejoints par le Chevalier lui-même.

« Ce n’est qu’une mutinerie parmi ces coquins de contrebandiers, » dit Redgauntlet.

« Qu’une mutinerie, dites-vous ? » répliqua sir Richard Glendale. « Mais le brick, le dernier espoir de salut pour… » il regarda du côté du prince, « voyez, il s’éloigne toutes voiles au vent.

— Ne vous tourmentez pas pour moi, » dit l’infortuné Charles-Édouard. « Le sort m’a déjà placé dans des situations pires que celle-ci… et d’ailleurs, je ne crains rien. Occupez-vous de vous-mêmes, Milords et Messieurs.

— Non, jamais ! » s’écria le jeune lord B –. « Notre unique espoir est à présent dans une honorable résistance.

— C’est vrai, » reprit Redgauntlet. « Que le désespoir rétablisse donc parmi nous l’union accidentellement détruite. Je vote pour déployer sur-le-champ l’étendard royal, et… Que me voulez-vous encore ? » ajouta-t-il avec dureté, lorsque Lilias, qui avait d’abord sollicité son attention en le tirant par son habit, lui remit le pli enlevé à Benjie, en disant qu’il était destiné à Nixon.

Redgauntlet lut le billet, puis le laissant échapper de ses mains, resta immobile, les yeux fixés sur l’endroit où il était tombé.

Sir Richard Glendale ramassa le fatal papier, et dit après l’avoir lu : « Tout est fini désormais ! »

Il le passa ensuite à Maxwell, qui s’écria : « C’est cet affreux Colin Campbell, morbleu ! J’ai ouï dire qu’il est arrivé de Londres en poste la nuit dernière. »

Comme un écho répondant à ses pensées, le violon de l’aveugle se fit entendre, jouant avec vivacité la fameuse marche du clan de Campbell :

 

Ce sont les Campbell qui viennent !

 

« Les Campbell arrivent en effet, » dit Mac Kellar ; « ils vont fondre sur nous avec tout le bataillon de Carlisle. »

Suivit un silence, effet de la consternation, et deux ou trois membres de l’assemblée s’esquivèrent de la salle.

Lord B – dit enfin avec la générosité d’un jeune seigneur anglais :

« Si nous nous sommes conduits comme des fous, au moins montrons que nous ne sommes pas des lâches. Il y a au milieu de nous quelqu’un dont la vie vaut plus que toutes les nôtres, et qui est venu sur notre garantie : tâchons du moins de le sauver.

— Vous avez raison, » répliqua sir Richard Glendale. « Occupons-nous d’abord du roi.

— C’est moi que cela regarde, » dit Redgauntlet. « Pourvu que nous ayons le temps de faire revenir le brick, tout ira bien. Je vais sur-le-champ envoyer un canot pour le ramener. »

Il donna ses ordres à quelques-uns des plus actifs de sa troupe.

« Le roi une fois à bord, » ajouta-t-il, « nous sommes assez nombreux pour résister, les armes à la main, et couvrir sa retraite.

— C’est juste, c’est juste, » dit sir Richard. « Je vais visiter les points où la défense sera plus facile. Les braves de la conspiration des poudres n’auraient pu faire une résistance plus désespérée que celle que nous ferons !… Redgauntlet, » ajouta-t-il, « je vois pâlir quelques-uns de nos amis ; mais votre neveu me paraît avoir plus d’ardeur dans les yeux que lorsque nous délibérions froidement, encore loin du danger.

— C’est l’effet du sang de notre race, » dit Redgauntlet. « Notre courage est toujours plus ardent lorsque nous sommes vaincus. Moi aussi, je sens qu’étant l’auteur de cette catastrophe, je ne dois pas y survivre. » Puis, s’adressant à Charles-Édouard : « Permettez que je mette d’abord la personne sacrée de Votre Majesté en lieu sûr, autant qu’il sera possible à présent, et ensuite…

— Vous pouvez vous épargner toute préoccupation à mon sujet, Messieurs, » répliqua le prince. « Voyez-vous la montagne de Criffel ? elle prendra la fuite avant moi. »

La plupart des jacobites se jetèrent à ses pieds et le supplièrent avec larmes ; un ou deux se retirèrent tout confus, et l’on entendit bientôt le bruit des pas de leurs chevaux qui les emportaient.

Inaperçus au milieu de cette confusion, Darsie, Lilias et Fairford s’étaient réunis et se tenaient par la main, comme ces passagers qui, lorsque le navire va sombrer dans la tempête, sont décidés à vivre ou à périr ensemble.

Au milieu de ce désordre, entra sans cérémonie un gentleman simplement vêtu d’un habit de cheval, avec une cocarde noire à son chapeau, mais sans autre arme qu’un couteau de chasse. C’était un homme grand et mince, à la tournure décidément militaire. Il avait passé à travers les sentinelles, si toutefois elles étaient restées à leurs postes dans ce moment de trouble, sans être arrêté par aucune question, et se trouvait alors presque sans armes au milieu d’hommes armés, qui néanmoins le regardaient avec étonnement, comme s’il eût été l’ange exterminateur.

« Vous me faites froid accueil, Messieurs, » dit-il. « Sir Richard Glendale, milord B –, je n’ai pas toujours été un étranger pour vous… Ha ! Tête-en-Péril, comment vous portez-vous ?… Et vous aussi, Ingoldsby (car il ne faut pas que je vous appelle par un autre nom), pourquoi accueilliez-vous aussi froidement un vieil ami ?… Mais vous devinez ce qui m’amène.

— Et vous nous voyez prêts, général, » répliqua Redgauntlet. « Nous ne sommes pas gens à nous laisser parquer comme moutons destinés à la boucherie.

— Oh ! vous prenez la chose trop au sérieux… Veuillez me permettre de vous dire seulement un mot…

— Il n’est pas de mot qui puisse ébranler notre résolution, » dit Redgauntlet, « toutes vos forces eussent-elles, comme je le suppose, déjà cerné cette maison.

— Il est certain que je ne suis pas venu seul, » repartit le général ; « mais si vous vouliez bien m’entendre,…

— C’est MOI qu’il faut entendre, Monsieur, » dit le prince errant, en s’avançant vers lui. « Je suis, sans doute, l’objet de votre venue… Je me rends volontairement pour éviter tout désagrément à ces messieurs. Que cela du moins leur serve à quelque chose.

— Jamais !… jamais ! » s’écrièrent les partisans peu nombreux de l’infortuné prince, en se groupant autour de lui. Ils eussent même arrêté ou frappé Campbell, si celui-ci ne fût resté immobile, les bras croisés, d’un air qui dénotait l’impatience de ce qu’on ne voulut pas l’écouter, plutôt que la moindre appréhension de violence.

Il obtint enfin un moment de silence.

« Je ne connais pas monsieur, » dit-il en saluant profondément Charles-Édouard. « Je ne veux pas le connaître… Cette connaissance n’est désirable ni pour lui ni pour moi.

— Nos ancêtres, cependant, se connaissaient bien, » répliqua le prince, incapable de réprimer, même à l’heure du danger, les douloureux souvenirs de la royauté perdue.

« En un mot, général Campbell, » dit Redgauntlet, « est-ce la paix ou la guerre ?… Vous êtes homme d’honneur, et nous pouvons avoir confiance en vous.

— Je vous remercie, Monsieur, » répondit le général. « La réponse à votre question dépend de vous-mêmes… Voyons, Messieurs, pas de folies ! Il n’y a peut-être pas grand mal ni mauvaise intention à vous être réunis, dans cet obscur coin de terre, pour un combat d’ours ou de coqs, ou pour quelque autre divertissement de ce genre. Toutefois, il y avait à cela quelque imprudence, par suite de votre situation vis-à-vis du gouvernement, et cette réunion a produit une certaine inquiétude. Des rapports exagérés sur vos intentions ont été envoyés au ministère par un traître admis en vos conseils, et l’on m’a envoyé en poste pour prendre le commandement d’un corps de troupes suffisant, au cas où ces calomnies seraient reconnues fondées. Je suis donc arrivé avec de la cavalerie et de l’infanterie, prêt à prendre telle mesure qui pourrait paraître nécessaire. Mais mes ordres sont – et vous pouvez être assurés que mon inclination n’y est pas opposée – de ne faire aucune arrestation, ni même aucune enquête, si les membres de cette honnête assemblée veulent bien comprendre leur intérêt, renoncer à leur dessein, et s’en retourner paisiblement chacun chez soi.

— Quoi ! tous ? » s’écria sir Richard Glendale ; « tous sans exception ?

— Tous sans une seule exception, » répondit le général. « Tels sont mes ordres. Si vous acceptez mes conditions, parlez, et faites hâte ; car il pourrait surgir telle circonstance qui mettrait obstacle aux intentions bienveillantes de Sa Majesté à votre égard.

— Les intentions bienveillantes de Sa Majesté ! » répéta le prince. « Ai-je bien entendu, Monsieur ?

— Voici les propres paroles du roi, telles qu’elles sont sorties de sa bouche, » répondit le général. « — Je veux, m’a dit Sa Majesté, je veux mériter la confiance de mes sujets en mettant ma sécurité dans la fidélité des millions d’entre eux qui reconnaissent mes droits, et aussi dans le bon sens et la prudence du petit nombre de ceux qui, par suite des erreurs de leur éducation, continuent à les nier. – Sa Majesté ne veut même pas croire que les plus zélés d’entre les jacobites actuels puissent nourrir la pensée d’exciter une guerre civile qui, outre qu’elle répandrait le sang et la destruction au sein d’un pays tranquille, deviendrait nécessairement fatale à leurs familles et à eux-mêmes. Sa Majesté ne peut pas croire non plus que son parent veuille engager des hommes braves et généreux, quoique égarés, en une tentative qui ruinerait tous ceux qui ont échappé aux calamités antérieures ; et le roi est convaincu que si la curiosité, ou tout autre motif, avait poussé ce prince à visiter ce pays, il ne tarderait pas à reconnaître que le parti le plus sage serait de retourner sur le continent. La situation de ce parent inspire trop de compassion au roi pour qu’il veuille opposer le moindre obstacle à son départ.

— Est-il bien vrai ? » s’écria Redgauntlet. « Se peut-il que telle soit réellement votre intention ? Suis-je libre, tous ces messieurs sont-ils libres de s’embarquer, sans crainte d’opposition, sur ce brick que nous voyons se rapprocher en ce moment du rivage ?

— Vous, Monsieur, et tous… oui, tous ces messieurs ici réunis, tous ceux que ce navire pourra contenir, » dit le général, « sont libres de s’embarquer ; ils ne rencontreront de ma part aucune opposition ; toutefois, je ne conseille à personne de partir, s’il n’a pour cela de puissantes raisons, indépendamment du motif de la présente réunion ; car de cette réunion il ne sera gardé aucun souvenir capable de nuire à qui que ce soit.

— Dans ce cas, Messieurs, » répliqua Redgauntlet en joignant les mains, tandis que ces paroles s’échappaient de sa bouche, « la cause est perdue pour jamais. »

Le général Campbell se dirigea vers la fenêtre, comme pour éviter d’entendre ce que l’on disait.

La consultation ne dura qu’un moment, car la porte de sortie qui souvrait devant ces messieurs, était aussi inespérée que la situation avait paru menaçante.

« Nous avons votre parole d’honneur, » dit sir Richard Glendale. « Vous nous protégerez si la réunion se dissout pour obéir à votre invitation ?

— Vous avez ma parole, sir Richard, » répondit le général.

« Et j’ai, moi aussi, votre promesse, » dit Redgauntlet ; « je pourrai m’embarquer sur ce brick avec l’ami que je choisirai pour compagnon ?

— Non seulement cela, Monsieur Ingoldsby, – ou bien vous appellerai-je encore une fois Monsieur Redgauntlet, – mais vous pourrez rester en panne au large, pour donner à certaine personne laissée à Fairladies le temps de vous rejoindre. Aussitôt après, une corvette de la marine royale viendra se mettre en station, et je n’ai pas besoin d’ajouter que votre situation pourrait alors devenir périlleuse.

— Elle ne serait pas périlleuse, général Campbell, » repartit Redgauntlet, « ou bien elle le serait pour d’autres plus que pour nous, même en cette extrémité si mes amis pensaient tous comme moi.

— Vous vous oubliez, mon ami, » dit l’infortuné Charles-Édouard. « Vous oubliez que l’arrivée de ce gentleman ne fait que confirmer notre résolution de renoncer à ce combat de taureaux, si vous voulez bien que nous appelions ainsi cette entreprise inconsidérée… Je vous dis adieu, à vous, amis trop exigeants… à vous aussi, mon bienveillant ennemi. » Il salua le général. « Je quitte ce rivage, seul, comme j’y suis venu, et pour ne jamais le revoir.

— Non pas seul, » dit Redgauntlet, « tant qu’il coulera du sang dans les veines du fils de mon père.

— Non pas seul, » dirent les autres, poussés par des sentiments qui faillirent l’emporter sur les bonnes raisons sous l’empire desquelles ils avaient agi. « Nous ne renierons pas nos principes ; et le danger n’approchera pas de votre personne.

— S’il ne s’agit que d’accompagner Monsieur jusqu’à la plage, » fit observer le général Campbell, « j’irai moi-même avec vous. Ma présence au milieu de vous, désarmé et en votre pouvoir, sera une garantie de mes bonnes intentions, et anéantira toute velléité hostile, si quelque personne trop zélée pouvait s’y laisser entraîner.

— Soit, » dit Charles-Édouard de l’air d’un prince vis-à-vis d’un sujet, et non de quelqu’un qui se rend au désir d’un ennemi trop puissant pour qu’on lui résiste.

Ils sortirent de la salle, et ensuite de la maison. Un sentiment de terreur (il n’était fondé sur aucun motif sérieux) avait envahi les gens de leur suite, qui naguère se pavanaient fièrement à l’entrée de l’auberge et dans les corridors. Le bruit s’était répandu, sans que l’on en eût pu découvrir l’origine, qu’un corps de troupes considérable s’avançait de ce côté ; et ces gens, dont la plupart avaient plus ou moins à redouter la force armée, s’étaient réfugiés dans les écuries ou dans les recoins les plus cachés ; quelques-uns avaient même tout à fait quitté la place. La solitude n’était donc troublée que par la petite troupe qui se dirigeait vers le grossier embarcadère, où, conformément aux ordres de Redgauntlet, un canot attendait.

Le dernier héritier des Stuarts, pour gagner la plage s’appuyait sur le bras de Hugues Redgauntlet ; car le sol était raboteux, et Charles-Édouard ne possédait plus cette élasticité de corps et d’esprit qui, vingt ans auparavant, lui avait fait parcourir les Highlands avec la légèreté des daims qui habitent ces montagnes. Ses partisans le suivaient, les yeux baissés en terre, car chez eux le cœur luttait encore contre les conseils de la raison.

Le général Campbell les accompagnait d’un air indifférent et aisé ; mais il observait en même temps, sans doute avec quelque anxiété, les traits changeants des acteurs de cette scène peu ordinaire.

Darsie et sa sœur suivaient naturellement leur oncle, dont ils ne craignaient plus la violence, et dont ils respectaient le caractère. Alain Fairford les accompagnait, parce qu’il s’intéressait à leur sort ; il restait inaperçu dans ce groupe, où chacun était trop occupé de ses propres pensées et de la crise imminente, pour faire attention à sa présence. À mi-chemin entre l’auberge et la plage, ils aperçurent les cadavres de Nanty Ewart et de Cristal Nixon, qui noircissaient au soleil.

« Voilà celui qui vous renseignait ? » dit Redgauntlet en se retournant vers le général Campbell. Celui-ci se contenta de hocher la tête affirmativement.

« Misérable ! » s’écria Redgauntlet. « Et pourtant cette épithète conviendrait mieux à celui qui a été assez insensé pour se laisser égarer par toi.

— Ce bon coup de sabre, » dit le général, « m’a évité la honte de récompenser un traître. »

Ils arrivèrent au lieu d’embarquement. Le prince s’arrêta un moment, les bras croisés, regardant autour de lui au milieu d’un profond silence.

On glissa un papier dans sa main ; il le parcourut et dit : « J’apprends que les amis que j’ai laissés à Fairladies sont informés de ma destination, et se proposent de s’embarquer à Bowness. Je présume que vous ne verrez pas en cela une infraction aux conditions posées par vous ?

— Non assurément, » répondit le général Campbell. « Toutes facilités leur seront données pour vous rejoindre.

— Eh bien, » reprit Charles-Édouard, « je ne désire plus alors qu’un seul autre compagnon… Redgauntlet, l’air de ce pays vous est aussi hostile qu’à moi-même. Ces messieurs ont fait leur paix… ou plutôt ils n’ont rien fait pour la troubler. Mais vous… venez partager ma demeure, en quelque lieu que le destin me pousse. Nous ne reverrons plus jamais ces rivages ; mais nous en parlerons, ainsi que de ce combat de taureaux avorté.

— Je vous suivrai, Sire, à travers la vie, » dit Redgauntlet, « comme je vous aurais suivi à la mort. Accordez-moi un instant seulement. »

Le prince promena ensuite ses regards autour de lui, et voyant les visages consternés de ses autres partisans, qui n’osaient plus lever les yeux, il s’empressa de leur dire :

« Ne croyez pas, Messieurs, que vous m’ayez moins obligé pour avoir tempéré votre zèle par la prudence… par une prudence qui avait sa source, j’en suis sûr, dans votre affection pour moi et dans votre amour pour la patrie, plus que dans d’égoïstes appréhensions. »

Il alla de l’un à l’autre, et, au milieu des larmes et des sanglots, il reçut les adieux des derniers partisans qui eussent soutenu ses hautes prétentions ; et pour chacun d’eux il eut des paroles d’affection et de tendresse.

Le général se retira un peu à l’écart pendant cette scène, et fit signe à Redgauntlet de venir lui parler.

« Tout est fini maintenant, » lui dit-il, « et le nom de jacobite ne sera plus désormais le nom d’un parti. Quand vous serez fatigué de vivre à l’étranger, et que vous voudrez faire votre paix, écrivez-moi. Votre zèle turbulent vous a seul empêché jusqu’ici d’obtenir votre pardon.

— Désormais je n’en aurai plus besoin, » répliqua Redgauntlet. « Je quitte l’Angleterre pour toujours ; mais il ne me déplaît pas que vous entendiez mes adieux à ma famille… Approchez, mon neveu. Je vous déclare, en présence du général Campbell, que, bien que pendant des années mon plus vif désir ait été de vous élever dans mes opinions politiques, je suis content à présent que cela n’ait pu se faire. Vous passez au service du monarque régnant, sans être dans la nécessité de changer d’allégeance… changement qui, toutefois, » ajoutait-il en regardant autour de lui, « paraît à des hommes d’honneur plus facile que je ne l’aurais cru ; mais il en est qui portent l’insigne de leur loyauté sur leur manche, et d’autres dans leur cœur… Vous êtes dorénavant le maître absolu de tous les biens dont la confiscation n’a pu dépouiller votre père, de tout ce qui lui appartenait… excepté sa bonne épée, » dit-il en mettant la main sur la garde de celle qu’il portait. « Elle ne sera jamais tirée pour défendre la maison de Hanovre ; et comme je ne manierai plus jamais aucune arme, je la jetterai dans le vaste océan par quarante brasses de profondeur. Dieu vous bénisse, jeune homme ! Si j’ai agi durement avec vous, pardonnez-le-moi. Mes désirs tendaient tous à un seul but, et Dieu sait que l’égoïsme n’y avait aucune part ; ce triste dénouement est une juste punition de mon peu de scrupules quant aux moyens employés pour y arriver… Adieu, ma nièce, et que Dieu vous bénisse aussi !

— Non, mon oncle, » dit Lilias en s’emparant vivement de sa main. « Vous avez été jusqu’ici mon protecteur ; maintenant que vous êtes dans l’affliction, laissez-moi vous accompagner pour vous consoler dans votre exil.

— Je vous remercie, mon enfant, de ce témoignage d’affection que je ne mérite pas ; mais cela ne doit ni ne peut se faire. C’est ici que la toile tombe entre nous. Je vais en la maison d’un autre ; si jamais j’en sors avant de quitter la terre, ce ne sera que pour la maison de Dieu… Encore une fois adieu à tous deux ! La fatalité, » ajouta-t-il avec un mélancolique sourire, « va, je l’espère, cesser désormais de poursuivre la famille de Redgauntlet, puisque son chef actuel est du parti vainqueur. Si ce parti devait être vaincu un jour, je suis sûr que mon neveu lui resterait fidèle. »

L’infortuné Charles-Édouard avait fait ses derniers adieux à ses partisans abattus. Il appela du geste Redgauntlet, qui vint l’aider à s’embarquer. Le général Campbell offrit aussi son assistance, les autres témoins de cette scène étant trop affectés pour le prévenir.

« Vous n’êtes pas fâché, général, de me rendre ce dernier service, » lui dit le Chevalier ; « de mon côté, je vous en remercie. Vous m’avez appris comment des hommes, sur l’échafaud, pardonnent à l’exécuteur, et ressentent même de la bienveillance pour lui… Adieu ! »

Dès qu’ils furent assis dans le canot, les rameurs l’éloignèrent du bord. Le docteur d’Oxford prononça à haute voix la bénédiction, en termes que le général Campbell était trop généreux pour blâmer alors ou pour se rappeler plus tard. On dit même que, tout whig et tout Campbell qu’il était, il ne put s’empêcher de répondre avec tous les autres un Amen ! qui se fit entendre sur les flots (GG).

CONCLUSION.

LETTRE DU Dr DRYASDUST À L’AUTEUR.

Je regrette sincèrement, mon digne et respectable Monsieur, que mes plus actives recherches n’aient pu me faire découvrir, sous forme de lettres, de journal ou de mémoires, d’autres documents que ceux que je vous ai communiqués jusqu’ici concernant l’histoire des Redgauntlet.

J’ai trouvé, cependant, dans un vieux journal appelé Gazette de Whitehall, dont je possède heureusement plusieurs années, que sir Arthur Darsie Redgauntlet fut présenté au feu roi par le lieutenant-général Campbell. Et, à ce propos, l’éditeur de la Gazette fait observer que nous voguons velis atque remis dans les intérêts du Prétendant, puisqu’un Écossais a présenté un jacobite à la cour. Je regrette aussi de n’avoir pas de place (le poids de ma lettre ne devant pas dépasser une once) pour le reste de ses observations, qui tendaient à faire connaître les appréhensions de beaucoup de personnes bien informées, que le jeune roi ne se laissât entraîner à devenir lui-même un membre de la faction des Stuarts : catastrophe dont le ciel a daigné préserver ces royaumes.

Je vois aussi, par un contrat de mariage trouvé dans les archives de la famille, que dix-huit mois environ après les événements par vous racontés, Mlle Lilias Redgauntlet épousa M. Alain Fairford, de Clinkdollar, avocat, lequel, comme on peut, je crois, le conclure assez raisonnablement, doit être le personnage dont le nom revient si fréquemment dans votre narration.

Dans la dernière excursion que je fis à Édimbourg, j’eus la bonne fortune de découvrir un vieux commissionnaire, de qui, grâce à une bouteille de whisky et à une demi-livre de tabac, j’ai pu tirer les importants renseignements que voici. Il avait fort bien connu Pierre Peebles, avec lequel il avait bu nombre de pintes, au temps de Fraser. Peebles, me dit-il, avait vécu dix ans après l’avènement du roi Georges, s’attendant tous les jours, et à toute heure du jour, à gagner son procès. Finalement il tomba mort dans ce que mon interlocuteur appelait une attaque de perplexité, à la suite d’une proposition d’accommodement qui lui fut faite dans la chambre extérieure. J’ai voulu conserver l’expression même de cet homme, me sentant incapable de décider si c’est une corruption du mot apoplexie, comme le suppose mon savant ami M. Oldbuck, ou le nom de quelque mal particulier aux personnes qui ont affaire avec les tribunaux ; car vous savez que beaucoup d’états et de professions ont leurs maladies spéciales.

Le même commissionnaire se rappelait aussi l’aveugle Willie Stevenson, qu’on appelait Willie le Vagabond, et qui termina tranquillement ses jours dans un coin du château de sir Arthur Redgauntlet. Il avait, me dit-il, rendu quelques bons services à la famille, particulièrement un jour où un chef de la maison d’Argyle faillit surprendre une troupe de braves qui avaient encore un reste du vieux levain ; il les eût tous faits prisonniers, et leur compte eût été bientôt réglé : tons décapités ou pendus ! Mais Willie et un ami qu’il avait, appelé Robin le Rôdeur, les avertirent en jouant des airs tels que

 

Ce sont les Campbells qui viennent,

 

et d’autres du même genre, ce qui fit qu’ils eurent le temps de prendre leur vol. Je n’ai pas besoin, mon digne Monsieur, de faire remarquer à votre sagacité que cela me paraît être une version inexacte de l’affaire à laquelle vous avez pris tant d’intérêt.

Quant à Hugues Redgauntlet, dont l’histoire subséquente est plus particulièrement l’objet de votre curiosité, j’ai appris d’un excellent homme (il avait été moine dans le couvent des Écossais à Ratisbonne, avant sa suppression) que ce personnage était resté deux ou trois ans dans la maison du Chevalier, et qu’il ne l’avait quittée qu’à cause de quelque mésintelligence survenue dans ce mélancolique séjour. Comme il l’avait donné à entendre au général Campbell, il ne changea de résidence que pour entrer dans un cloître ; et il fit preuve, dans la dernière période de sa vie, d’un vif sentiment de ses devoirs religieux, qu’il avait fort négligés auparavant, absorbé qu’il était par des intrigues politiques. Il s’éleva au poste de prieur dans la maison dont il faisait partie, et qui était d’un ordre fort sévère. Il recevait parfois des compatriotes, quand le hasard en amenait à Ratisbonne, et que la curiosité les poussait à visiter le monastère des Écossais. Mais on s’aperçut que, bien qu’il écoutât avec attention et intérêt, lorsque la Grande-Bretagne et particulièrement l’Écosse étaient le sujet de la conversation, il ne se servait jamais de la langue anglaise, ne faisait aucune question relative aux affaires de l’Angleterre, et surtout ne prononçait jamais le nom de sa propre famille. La rigueur qu’il apportait dans l’observation des règles de son ordre, lui valut, à l’époque de sa mort, une réputation de sainteté ; ses frères du couvent des Écossais tentèrent même de le faire canoniser, et alléguèrent pour cela quelques miracles plausibles. Mais une circonstance fit naître des doutes sur sa sainteté, et empêcha la congrégation romaine de se rendre aux désirs des bons moines. Il avait toujours porté sous son froc, dans une petite boîte d’argent suspendue à son cou, une boucle de cheveux, que les moines considéraient comme une relique. L’avocat du diable, en combattant, ainsi qu’il était de son devoir, les prétentions du candidat à la canonisation, parvint à faire admettre comme probable, que cette prétendue relique provenait de la tête d’un frère du prieur défunt, exécuté en 1746, comme partisan des Stuarts ; et la devise Haud obliviscendum, qui l’accompagnait, parut dénoter un sentiment trop mondain et un souvenir qui permettait de douter que, même dans le calme et l’obscurité du cloître, le Père Hugues eût jamais oublié les souffrances et les injures de la maison de Redgauntlet.

NOTES.

P. – Enlèvements.

L’Écosse, dans son état de demi-civilisation, a offert de trop nombreux exemples de l’emploi de la violence et de l’arbitraire, facilités par l’autorité qu’avaient les lairds sur leurs tenanciers, et les chefs sur leurs clans.

La captivité de lady Grange sur les rochers escarpés de Suint-Kilda, est encore présente à la mémoire de mes contemporains.

À la date où se passe cette histoire, un nommé Merrilees, tanneur à Leith, disparut pour échapper à ses créanciers. Après avoir tué son chien, de l’espèce des mâtins, et lui avoir mis entre les dents un lambeau de drap rouge, comme s’il était mort en luttant contre des soldats, il s’entoura de tout le mystère possible, et passa dans le comté d’York. Là, il fut rencontré par des gens envoyés à sa recherche, auxquels il fit un récit merveilleux de son prétendu enlèvement, et des divers endroits où on l’avait retenu prisonnier. Mais sa fourberie finit par être découverte.

Q. – Correspondances entre Édimbourg et Londres.

Assurément, il n’y avait pas grand échange de correspondances entre les deux capitales, à l’époque dont il s’agit ; car je me rappelle avoir vu la malle de Londres arriver dans une petite carriole. Il existe encore des vieillards, qui se souviennent du temps où elle n’apportait qu’une seule lettre pour Édimbourg, adressée au directeur de la British Linen Company.

R. – Jument grise.

Avoir une jument grise dans son écurie : expression proverbiale pour dire que la femme est maîtresse dans la maison.

S. – Tête-en-Péril.

L’évasion d’un gentilhomme jacobite, qu’on emmenait à Carlisle pour y être jugé comme ayant pris part à l’affaire de 1745, eut lieu sur la montagne d’Errickstane, de l’étrange manière attribuée, dans le texte, au laird de Summertrees.

L’auteur se rappelle avoir vu, dans sa jeunesse, le héros de cette aventure. Il y a de cela si longtemps, que mes souvenirs ne sont pas très exacts ; mais je crois que son vrai nom était Mac Ewen ou Mac Millan.

T. – L’amen de Macbeth.

Après avoir tué Duncan, Macbeth raconte qu’il a entendu deux des serviteurs du roi dire, dans leur sommeil : « Dieu nous bénisse ! » et qu’il avait été sur le point de répondre ; « Amen ! » mais que cet amen lui était resté dans la gorge.

U. – Quin et Macklin.

Célèbres acteurs du théâtre anglais.

V. – La pinte d’Écosse.

Cette mesure contenait juste quatre pintes d’Angleterre, c’est-à-dire un demi-galion (soit plus de deux litres). On connaît le mot d’un de mes pauvres compatriotes, qui, poussé à bout par les railleries des gens du Sud au sujet de la minime valeur de la livre d’Écosse (environ 2 fr. 10 c.), finit par répliquer : « Oui, oui, mais le diable emporte ceux qui ont la plus petite pinte ! »

W. – Salluste.

Voici la traduction des passages de cet auteur cités dans le texte :

« La jeunesse, ayant appris à considérer la richesse comme le souverain bien, fournit à l’école de la Luxure des élèves très bien préparés : la rapacité et la prodigalité allaient de pair ; insouciants de leur propre fortune et avides de celle d’autrui, la pudeur et le remords, la modestie et la modération disparurent en même temps que tous les principes. »

Et un peu plus loin :

« Catilina s’entourait de tout ce qu’il y avait de plus corrompu et de plus criminel... Et s’il arrivait qu’un homme, non encore souillé par le vice, fût attiré fatalement dans son amitié, les effets de ce commerce et des pièges artificieusement préparés finissaient par imposer silence aux scrupules, et il ne tardait pas à devenir semblable aux autres. »

X. – Fairford.

Fairford a le sens de beau gué ; mais Nanty Ewart, jouant sur le mot, prononce Fairword qui veut dire belle parole, beau discours, nom très convenable pour un avocat.

Y. – Flip.

On appelle flip un mélange de bière, d’eau-de-vie et de sucre.

Épisser la grande vergue, splice the main brace, est une expression d’argot de marin pour dire boire un coup d’eau-de-vie.

Z. – La contrebande en Écosse.

J’ai le regret de dire que la description des magasins où Trumbull cachait ses marchandises, est conforme à ce qui existait, il n’y a pas bien longtemps, sur la frontière. Le voisinage de deux peuples ayant des lois différentes, quoiqu’ils soient unis sous un même prince, donne encore lieu à une multitude de fraudes, et il est extrêmement difficile de mettre la main sur les délinquants. Il y avait sur la frontière, au temps de ma jeunesse, une bande organisée de faux-monnayeurs, de contrebandiers et autres malfaiteurs, dont les opérations se faisaient sur une échelle aussi vaste que celle que j’ai décrite en ce livre. Le chef de cette bande était un certain Richard Mendham, un charpentier, qui devint fort riche, quoiqu’il ne sût ni lire ni écrire. Mais il avait trouvé un court chemin pour arriver à l’opulence. Il avait construit, dans un faubourg de Berwick, toute une rue de petites maisons : c’était en apparence un placement de fonds. Il en habitait lui-même une ; une autre, qui servait de cabaret, était ouverte à ses associés ; et ceux-ci communiquaient secrètement avec lui, sans que personne s’en doutât, en passant sur les toits des maisons qui les séparaient, et en descendant par une trappe dans une alcôve de la salle à manger de l’habitation particulière de Mendham. Un caveau creusé sous l’écurie de cette maison était accessible de la manière indiquée dans le roman. Un poteau s’écartait lorsqu’on tirait un verrou qui le fixait au pavé, et donnait accès à un souterrain où l’on cachait la contrebande et les marchandises volées.

Richard Mendham, chef de cette bande formidable qui comprenait des malfaiteurs de toute espèce, fut jugé et exécuté à Jedburgh, en présence de l’auteur, qui était alors shérif du comté de Selkirk.

AA. – Lydie Languish.

Héroïne de la comédie de Sheridan, intitulée the Rivals. Cette Lydie Langoureuse se fait remarquer par l’extravagance de ses idées romanesques.

BB. – Marques ou signes de naissance.

On pourrait citer de nombreux exemples de signes analogues imprimés sur des enfants avant leur naissance. Une dame de qualité, dont le père fut longtemps sous le coup d’une sentence de mort, avant la rébellion, avait sur la nuque la marque d’une hache. Une autre, dont les parents, au nombre de sept, étaient morts dans les combats ou sur l’échafaud, donna le jour à un enfant qui avait l’épaule droite et le bras comme parsemés de gouttelettes de sang.

CC. – Couronnement de Georges III.

Pour excuser ce que l’on pourrait considérer comme une infraction à la vraisemblance, l’auteur doit rapporter un bruit qui courut alors, et qui est encore dans la mémoire de bien des personnes.

On racontait, quoique avec peu d’apparence de vérité, que lors du couronnement de Georges III, quand Dymock, le champion d’Angleterre, apparut dans Westminster-Hall, et s’engagea, dans les termes usitée au temps de la chevalerie, à soutenir, eu combat singulier, les droits du jeune prince à la couronne des trois royaumes, au moment où il lança son gantelet en signe de défi, une femme inconnue sortit de la foule, et retira le gage, en laissant un autre à la place, avec un écrit portant que, si le champ clos était loyalement accordé, un champion de bonne naissance et de rang distingué se présenterait pour contester les droits de Georges.

C’est là, peut-être, un conte inventé pour entretenir le zèle d’un parti qui s’effondrait. Et pourtant, cet incident était dans les choses possibles, si on le suppose amené par un motif digne des risques à courir ; et on peut l’attribuer à un enthousiaste tel que Redgauntlet.

Georges III avait, dit-on, une police à lui, si bien organisée et si active, qu’il put dire un jour à son premier ministre, lequel en parut tout surpris : « Je vais vous apprendre une nouvelle : le Prétendant est à Londres. » Le premier ministre parla aussitôt de mesures à prendre, de mandats d’arrêt à lancer, de courriers à tenir prêts, et de gardes à mettre sous les armes. « Bah ! » fit le roi ; « puisque j’ai découvert sa présence, laissez-moi la direction de l’affaire. — Et que se propose Votre Majesté dans d’aussi graves conjonctures ? — De laisser ce jeune homme tranquille. Quand il en aura assez, il s’en retournera comme il est venu. »

La vérité de cette anecdote est indépendante de celle du gantelet, qui pouvait n’être qu’une vaine bravade, tandis que l’autre fait connaître la bonté de cœur et la sagesse politique de Georges III.

DD. – Régiments de Highlanders.

Le célèbre comte de Chatham fut le premier qui employa des régiments de montagnards écossais, et il recueillit une ample moisson d’éloges pour avoir appelé à la défense du pays et du gouvernement, des braves qui avaient si souvent combattu pour la cause des Stuarts contre la maison de Hanovre.

EE. – Le vieux roi Coul.

Les anciennes chroniques le font régner en Bretagne dans le troisième siècle de notre ère. Suivant Robert de Gloucester, il succéda à Asclépiade, et fut père de sainte Hélène, épouse de Constance Chlore et mère de Constantin. Une vieille chanson le dépeint comme un bon vivant :

 

… Old king Coul

Was a sorry old soul.

And a merry old soul was he.

FF. – Houilleurs et sauniers.

Ces ouvriers étaient alors, en quelque sorte, assimilés aux esclaves, et lorsqu’ils quittaient la mine ou la saunerie dans laquelle ils s’étaient engagés à travailler, on pouvait les y ramener par procédé sommaire. L’existence de cette espèce d’esclavage ayant, paru incompatible avec l’esprit de liberté, houilleurs et sauniers furent déclarés libres, et placés sur le même pied que les autres ouvriers, par l’acte 15 de Georges III, chap. XXVIII. Mais ils étaient si loin de désirer ce bienfait, que cet intérêt pour leur liberté ne leur parut être qu’une habileté de leurs patrons, pour s’affranchir du harigald money espèce de gratification qui leur était due toutes les fois qu’une de leurs femmes, donnant le jour à un enfant, ajoutait ainsi au capital vivant de leur maître.

GG. – Chartes-Édouard.

À la suite de cette dernière et infructueuse tentative, qui eut lieu en 1761, Charles-Édouard se retira en Italie, où il épousa, en 1772, la belle Caroline de Stolberg, si célèbre sous le nom de comtesse d’Albany ; mais cette union ne fut pas heureuse, et la comtesse quitta le prince en 1780. Charles-Édouard mourut à Florence en 1788, sans postérité.

Il avait un frère, Henri, duc d’York, qui entra dans l’Église, et fut créé cardinal. À la mort de Charles-Édouard, il prit le titre de roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, sous le nom de Henri IX. Il ne mourut qu’en 1807, âgé de 82 ans. Dans ses dernières années, il reçut de Georges III une pension de 4,0110 livres sterling. Avec lui s’éteignit la race des Stuarts.

(Note du Traducteur.)


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