Walter Scott

REDGAUNTLET
(première partie)

Traduction : Éd. Scheffter
Illustrations : Godefroy Durand

1885 (1824)

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

LETTRE PREMIÈRE  Darsie Latimer à Alain Fairford  4

LETTRE II  Alain Fairford à Darsie Latimer. 15

LETTRE III.  Darsie Latimer à Alain Fairford. 29

LETTRE IV.  Le même au même. 41

LETTRE V.  Alain Fairford à Darsie Latimer. 66

LETTRE VI.  Darsie Latimer à Alain Fairford. 80

LETTRE VII.  Le même au même. 97

LETTRE VIII.  Alain Fairford à Darsie Latimer. 126

LETTRE IX.  Alexandre Fairford, procureur, à M. Darsie Latimer. 142

LETTRE X.  Darsie Latimer à Alain Fairford. 147

LETTRE XI.  Le même au même. 166

LETTRE XII.  Le même au même. 201

LETTRE XIII.  Alain Fairford à Darsie Latimer. 226

CHAPITRE PREMIER.  NARRATION. 245

CHAPITRE II.  LA FUITE. 266

CHAPITRE III.  JOURNAL DE DARSIE LATIMER. 281

CHAPITRE IV.  CONTINUATION DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER   298

CHAPITRE V.  SUITE DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER. 316

CHAPITRE VI.  SUITE DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER. 330

CHAPITRE VII.  CONTINUATION DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER. 344

CHAPITRE VIII.  CONTINUATION DU JOURNAL DE LATIMER. 367

CHAPITRE IX.  CONTINUATION DU JOURNAL DE LATIMER. 391

Ce livre numérique. 403

 

LETTRE PREMIÈRE

Darsie Latimer à Alain Fairford


Dunfries, le…

Cur me examinas querelis tuis ? – En langage vulgaire, pourquoi m’assourdissez-vous de vos croassements ? J’ai encore dans les oreilles le ton lamentable avec lequel vous m’avez dit adieu à Noble-House en enfourchant votre misérable cheval de louage, pour retourner à votre ennuyeuse étude du droit. Vous sembliez me dire : « Heureux coquin ! vous pouvez errer à votre gré par monts et par vaux, vous mettre à poursuivre tout ce qui se présente à votre curiosité, et abandonner votre poursuite dès qu’elle cesse de vous intéresser ; tandis que moi, votre aîné, qui vaux mieux que vous, il me faut, par ce temps superbe, retourner à mon étroite chambrette et à mes vieux bouquins ! »

Tel est le sens des réflexions dont vous avez attristé notre dernière bouteille de bordeaux, et c’est ainsi que je dois interpréter les paroles de vos mélancoliques adieux.

Mais pourquoi en est-il ainsi, Alain ? Pourquoi diantre n’êtes-vous pas assis, en ce moment, juste en face de moi, dans cette confortable auberge de Saint-Georges, les talons sur le garde-feu, et votre grave front d’avocat se déridant toutes les fois qu’un calembour se présente à votre esprit ? Et, par-dessus tout, pourquoi, après avoir rempli mon verre, ne puis-je vous passer la bouteille en disant : À vous, Fairford ! Pourquoi, je le répète, tout cela n’est-il pas, si ce n’est parce que Alain Fairford ne comprend pas la véritable amitié comme Darsie Latimer, et ne veut pas que nos bourses soient en commun, de même que nos idées.

Je suis seul au monde ; mon unique tuteur me parle, dans ses lettres, d’une grande fortune qui n’appartiendra quand j’aurai vingt-cinq ans accomplis ; mon revenu actuel, tu le sais, est plus que suffisant pour tous mes besoins ; et cependant, traître que tu es à la cause de l’amitié, tu me prives du plaisir de ta société, et tu fais acte d’abnégation personnelle, de peur que mes excursions ne me coûtent quelques guinées de plus. Est-ce bien par égard pour ma bourse, ou pour ta propre fierté ? Quelle que soit la source de ce sentiment, n’est-il pas également absurde et déraisonnable ?… Quant à moi, je te dis que j’ai et que j’aurai plus qu’il ne faut pour nous deux. Ce même méthodique Samuel Griffiths, de Londres, Ironmonger-Lane, Guildhall, de qui les lettres arrivent aussi régulièrement que le jour du terme, m’a envoyé, je te l’ai dit, double pension pour mon vingt-et-unième anniversaire de naissance, en m’informant, avec son laconisme habituel, qu’elle sera doublée pareillement les années suivantes, jusqu’au jour où j’entrerai eu pleine possession de ma fortune. Seulement je dois m’abstenir de visiter l’Angleterre avant l’expiration de ma vingt-cinquième année ; il m’est également recommandé de ne faire, pour le moment, aucune recherche concernant ma famille, etc.

Si ce n’était le souvenir que j’ai gardé de ma pauvre mère dans son grand deuil de veuve, de sa figure qui ne souriait jamais que lorsqu’elle me regardait (alors même son sourire était aussi pâle et aussi triste que le soleil quand il perce à travers les nuées d’avril) ; si ce n’était, dis-je, que son doux visage et son aspect respectable interdisent un tel soupçon, je pourrais me croire le fils de quelque directeur de la Compagnie des Indes, ou de quelque riche négociant, ayant plus de fortune que d’honneur, avec un grain d’hypocrisie par-dessus le marché, et faisant élever secrètement, et enrichir par des voies détournées, un être dont l’existence est un sujet de honte pour lui. Mais, ainsi que je viens de le dire, je pense à ma mère, et je suis convaincu, comme de ma propre existence, qu’aucune circonstance de sa vie ne peut me donner sujet de rougir. Cependant, je suis riche et je suis seul, et pourquoi mon ami se fait-il scrupule de partager ma richesse ?

N’êtes-vous pas mon seul ami ? et n’avez-vous pas acquis le droit de partager ma fortune ? Alain Fairford, répondez à cela. Lorsque, de la demeure solitaire de ma pauvre mère, je fus amené au collège et introduit au milieu du tumulte de la classe des Petits ; lorsque l’on se moqua de mon accent anglais, que l’on me sala de boules de neige, comme méridional, que l’on me roula dans le ruisseau en m’appelant boudin saxon, qui donc prit ma défense à l’aide de bonnes raisons et de coups meilleurs encore ? Alain Fairford. – Qui donc me rossa d’importance quand j’apportais, au milieu de la petite république, l’arrogance d’un fils unique et, par conséquent d’un enfant gâté ? Encore Alain. – Et qui m’apprit à sabler un petit verre, à couper un carreau, à conduire une escarmouche, et à séparer les combattants dans les batailles entre collégiens ? Toujours Alain. – Si je devins l’orgueil de nos cours, et la terreur des petits marchands de la ruelle qui mène au collège, c’est grâce à toi. Sans toi, je me serais contenté de passer humblement par la porte de Cowgate, sans songer jamais à grimper par-dessus, et je n’aurais jamais vu le Kittle-Nine-Steps de plus près que du parc de Bareford[1]. C’est toi qui m’as appris à ne pas frapper le faible et à montrer le poing au fort, à ne pas jaser hors du collège de ce qui s’y passait, à me mettre partout en avant comme un homme de cœur, à obéir au sévère Pande manum, et à supporter mes férules sans tressaillir, comme un gaillard bien décidé à ne pas se corriger pour cela. En un mot, avant de te connaître, je ne savais rien.

Il en fut de même à l’Université. Quand j’étais d’une paresse incorrigible, votre exemple et vos exhortations me tirèrent de mon oisiveté, et me montrèrent le chemin des jouissances intellectuelles. Vous fîtes de moi un historien, un philosophe, invita Minerva, et par le ciel ! peu s’en est fallu que vous ne fissiez encore de moi un avocat, comme vous-même. Oui, pour ne pas vous quitter, Alain, j’ai suivi, pendant toute une saison, un ennuyeux cours de droit écossais, et le cours de droit romain plus ennuyeux encore, et avec quel avantage ! mes cahiers remplis des caricatures de mes professeurs et de mes condisciples sont encore là pour en témoigner ;

 

Partout je t’ai suivi sans jamais me lasser ;

 

et, vraiment, je n’avais d’autre but que de faire route avec toi. Mais c’est impossible, Alain. Parole d’honneur ! j’aimerais autant embrasser la profession de ces ingénieux commerçants qui, dans la partie extérieure de la Grand’salle du Parlement, s’entendent si bien à soutirer aux petits écoliers leurs pence, en échange de toupies, de balles, de crosses et de raquettes, que de devenir un des membres de la confrérie en longue robe, qui en imposent aux bonnes gens de la campagne en leur jetant à la tête de sonores maximes de droit (B). Toutefois, Alain, ne lisez pas ce passage à votre digne père ; je sais que je lui plais assez le samedi soir, mais il me trouve un compagnon inutile tous les autres jours de la semaine. Et je soupçonne que c’est là le principal motif qui vous a fait refuser de m’accompagner, par cette belle saison, dans mon excursion à travers les comtés méridionaux. Je sais que cet excellent homme a fort mauvaise opinion de moi, parce que je n’ai pas eu la patience d’attendre, pour quitter Édimbourg, que la session soit terminée ; peut-être aussi m’en veut-il un peu, je ne dirai pas de ce que je n’ai pas d’ancêtres, mais de ce que je n’ai pas de parents. Il me considère comme un être isolé dans ce monde, Alain, et je le suis en effet ; et ce lui semble une raison pour que vous ne vous attachiez pas à moi, du moment que je ne puis prétendre à aucun crédit dans la société.

N’allez pas supposer que j’oublie ce que je lui dois pour m’avoir abrité pendant quatre ans sous son toit. S’il ne m’a jamais beaucoup aimé, mes obligations envers lui en sont plutôt agrandies que diminuées. Il est fâché aussi que je ne veuille ou ne puisse pas être avocat, et, par rapport à vous, il considère mon aversion pour cette profession comme pessimi exempli.

Mais il n’a rien à craindre : un jeune homme aussi rangé que vous ne peut se laisser influencer par moi, qui ne suis qu’un roseau agité par les vents. Vous continuerez à exposer des doutes avec Dirleton, et à les résoudre avec Stewart, jusqu’au jour où, more solito, vous prononcerez votre discours de début, au bout du banc et la tête couverte (C) ; où vous jurerez de défendre les libertés et privilèges du collège de justice ; où vous endosserez la robe noire, et où vous serez aussi libre de défendre et de poursuivre que n’importe quel autre membre du barreau. C’est alors que je m’avancerai, Alain, et cela dans un rôle que votre père lui-même devra reconnaître plus utile pour vous, que si j’avais partagé avec vous le brillant couronnement de vos études de droit. En un mot, si je ne puis être avocat, je suis décidé à devenir client, espèce d’individu sans lequel un procès serait aussi ennuyeux qu’une cause supposée. Oui, je suis décidé à vous offrir vos premiers honoraires. Il est, dit-on, assez facile d’avoir un procès ; ce qui est parfois embarrassant, c’est de savoir comment on en sortira ; mais avec votre excellent père pour avoué, vous, si versé dans la jurisprudence, pour avocat, et le digne maître Samuel Griffiths pour bailleur de fonds, quelques sessions ne lasseraient point ma patience. Bref, je me frayerai un chemin en cour de justice, dussé-je pour cela commettre un délit, ou du moins un quasi-délit. Vous voyez que je n’ai pas oublié tous les écrits d’Erskine, ni toutes les leçons de Wallace.

Voilà qui n’est pas trop mal badiné ; pourtant, Alain, ne croyez pas que j’aie le cœur parfaitement content. J’éprouve un sentiment de solitude d’autant plus accablant, qu’il me semble être dans un isolement à moi particulier. En un pays où chacun a un cercle de parents qui s’étend au moins jusqu’aux cousins du sixième degré, je suis seul, et il n’y a qu’un cœur qui batte à l’unisson du mien. Si j’étais condamné à travailler pour gagner mon pain, je crois que je m’inquiéterais moins de cette espèce particulière de privation ; les communications nécessaires de maître à serviteur seraient du moins un lien qui m’attacherait au reste des humains. Mais, telle qu’elle est, mon indépendance même ajoute à la singularité de ma situation. Je suis, dans le monde, comme un étranger dans un café où il y a foule : il entre, demande la consommation qui lui plaît, paie la carte, et est oublié dès que la bouche du garçon a prononcé son « Merci, monsieur. »

Je sais que votre bon père m’accuserait d’ingratitude envers la Providence, et me demanderait ce que j’éprouverais si, au lieu de pouvoir jeter là le montant de ma note, j’étais obligé de conjurer la colère du patron pour avoir consommé ce que je ne pouvais payer. Je ne puis dire comment cela se fait ; mais quoique cette très raisonnable réflexion me passe par la tête, et que, je l’avoue, quatre cents livres de rente en jouissance, huit cents dans un prochain avenir, et Dieu sait combien de centaines d’autres dans un temps plus éloigné, soient choses fort jolies et fort agréables, cependant j’en céderais de bon cœur la moitié pour pouvoir appeler votre père mon père, dût-il me reprocher, à toute heure du jour, mon oisiveté, et pour vous donner, à vous, le nom de frère, encore que vos mérites dussent éclipser complètement les miens.

J’imagine parfois, et cette idée n’a rien d’invraisemblable, que votre père en sait plus long sur ma naissance et ma condition qu’il ne lui plaît de m’en communiquer. Il est si peu croyable que l’on m’ait laissé à Édimbourg, à l’âge de six ans, sans autre recommandation que le paiement régulier de ma pension au vieux père Mathieson, du collège. De ce qui a précédé cette époque, je n’ai, comme je vous l’ai dit souvent, que le souvenir de l’indulgence sans bornes de ma mère, et des caprices les plus tyranniques de ma part. Je me rappelle encore l’amertume avec laquelle elle soupirait, et les vains efforts qu’elle faisait pour me calmer, lorsque, avec toute la violence du despotisme, je beuglais, comme dix veaux, pour avoir quelque chose qu’il était impossible de me procurer. Elle est morte, cette tendre mère, si mal récompensée ! Les figures allongées, la chambre assombrie, les tentures noires, l’impression mystérieuse que firent sur moi le char funèbre et les voitures de deuil, et la difficulté que j’éprouvais à concilier ces choses avec la disparition de ma mère : tout cela est encore présent à ma mémoire. Je ne crois pas qu’avant cet événement, j’aie eu l’idée de la mort, ni que j’aie entendu parler de ce terme fatal de toutes les créatures vivantes. La première fois que je fis connaissance avec elle, la mort m’enleva mon unique parente.

Un ecclésiastique à l’air vénérable, le seul homme qui eut l’habitude de nous visiter, fut mon guide et mon compagnon dans un assez long voyage ; mais c’est sous la garde d’un autre homme, déjà d’un certain âge, qui le remplaça, je ne sais pourquoi ni comment, que j’arrivai en Écosse. À cela se bornent tous mes souvenirs.

Je redis aujourd’hui cette petite histoire, comme j’ai fait cent fois auparavant, uniquement parce que j’en voudrais tirer quelque chose. Applique donc à cette tâche cet esprit subtil et alambiqué qui est propre aux jurisconsultes. Arrange mon histoire, comme si tu coordonnais les déclarations embrouillées de quelque client à tête dure, coiffée d’un bonnet bleu, et tu seras alors, non pas mon Apollon, quid tibi cum lyra ? mais mon lord Stair. En attendant, pour chasser ma mélancolie et mes vapeurs, il m’a suffi de t’écrire cette lettre et de distiller ma prose ; et je vais maintenant causer une demi-heure avec Robin, mon cheval rouan ; le drôle me connaît déjà, et rit à sa manière, toutes les fois que je franchis le seuil de l’écurie.

Votre monture noire d’hier matin promet de faire un excellent cheval de fatigue : elle trottait aussi facilement avec Sam et la valise que lorsqu’elle vous portait vous-même avec tout votre bagage scientifique. Je crois que Sam se rangera, et il s’est bien conduit, jusqu’ici. L’épreuve n’a pas été longue, direz-vous. Il rejette ses peccadilles antérieures sur la mauvaise compagnie. Les palefreniers du loueur de chevaux étaient, je suppose, des séducteurs. Il nie avoir jamais fait tort à l’animal, il aurait mieux aimé, dit-il, se passer de dîner. Et je l’en crois volontiers, car les flancs et la robe de Robin le Rouan ne présentent rien qui puisse lui donner un démenti. Quoi qu’il en soit, comme il ne rencontrera pas de saints dans les auberges que nous visiterons, et que l’avoine est parfois aussi facile à changer en bière que Jean Graindorge lui-même, j’aurai l’œil ouvert sur maître Sam… L’imbécile ! s’il n’avait pas abusé de ma bonté, j’aurais pu faire la conversation avec lui, pour tenir ma langue en haleine, tandis que maintenant il faut que je le laisse à distance.

Vous souvient-il de ce que M. Fairford m’a dit à ce sujet ? qu’il ne convenait pas au fils de mon père d’être aussi familier avec le fils du père de Sam. – Je vous demandai ce que votre père pouvait bien connaître du mien, et vous me répondîtes : « Autant, je suppose, que du père de Sam ; c’est une expression proverbiale. » Cela ne me satisfit pas complètement, quoiqu’il me soit impossible de dire pourquoi. Mais c’est revenir sur un sujet épuisé et stérile. Ne craignez donc pas que je retourne en ce champ de conjectures si rebattu, quoiqu’il n’y ait pas de chemin frayé. Je ne sais rien d’aussi inutile et d’aussi méprisable que de corner sans cesse de vaines lamentations aux oreilles de ses amis.

Je voudrais bien vous promettre des lettres aussi intéressantes que je suis décidé à les faire longues et régulières. Nous avons un grand avantage sur tous les célèbres couples d’amis de l’antiquité. David et Jonathas, Oreste et Pylade, Damon et Pythias, quoique, pour ces derniers surtout, une lettre par la poste eût été la très bienvenue, n’ont jamais entretenu de correspondance par écrit, ne sachant probablement pas écrire, et n’ayant assurément ni poste ni franchise pour se communiquer leurs effusions ; tandis que vos enveloppes, marquées de la signature du vieux lord, si elles sont maniées en douceur et ouvertes avec précaution, pourront servir plusieurs fois et nous affranchir de payer tribut au Post-Office de Sa Majesté, pour toute la durée de l’excursion que je me propose de faire (D). Bonté divine, Alain ! quelles lettres j’aurai à vous envoyer, si je vous raconte tout ce que je pourrai rencontrer de plaisant et de singulier dans ma folle excursion ! La seule condition que j’y mets, c’est que vous ne les communiquerez pas au Scots Magazine ; car, quoique vous eussiez coutume de me complimenter assez gauchement sur mes succès dans la littérature légère, comme pour compenser mon insuffisance en ce qui a trait à la science plus pesante du droit, je ne suis pas encore assez audacieux pour passer par la porte, que le savant Ruddiman a la bonté d’ouvrir aux acolytes des muses. Vale, et sis memor mei.

D. L.

P. S. Adressez-moi vos lettres au bureau de poste d’ici. Je laisserai ordre de me les envoyer partout où me porteront mes pas.

LETTRE II

Alain Fairford à Darsie Latimer.

Negatur, mon cher Darsie. Vous avez assez de logique et de science du droit pour comprendre ce mot. Donc, je nie votre conclusion. Quant aux prémisses, je les admets : c’est-à-dire que, lorsque j’enfourchai cet infernal cheval de louage, j’ai bien pu pousser ce qui vous a paru un soupir, encore que je l’aie cru perdu un milieu des gémissements de l’animal poussif, dont les infirmités compliquées n’ont jamais pu se rencontrer que chez la fameuse Jument du Pauvre Homme, laquelle mourut

 

Un mille avant d’arriver à Dundee (E).

 

Mais crois-moi, Darsie, le soupir qui m’échappa te concernait plus que moi-même, et n’était relatif ni au plus d’ardeur de ta cavalerie, ni à ta sacoche mieux garnie pour le voyage. Certes, j’aurais volontiers chevauché avec toi pendant un petit nombre de jours, et sois convaincu que je n’aurais pas hésité à puiser dans ta bourse rondelette pour nos dépenses communes. Mais, tu le sais, mon père regarde chaque moment dérobé au droit comme un pas fait en arrière, et je suis fort redevable à la sollicitude dont il est rempli pour moi, quoique les effets en soient parfois gênants. Par exemple :

En arrivant à la boutique de Brown’s Square, j’appris que le vieux gentleman était entré chez nous, le soir même, ne pouvant, semblerait-il, se décider à passer une nuit loin de la protection des lares domestiques. Dès que James m’eut donné ce renseignement, d’un front plus soucieux que de coutume, j’envoyai, par un porte-chaise montagnard, mon bucéphale au loueur de chevaux, et je regagnai, avec le moins de bruit possible, mon propre antre, où je me mis à ruminer certains articles à demi mâchés, mais non encore à demi digérés, de notre code civil.

Il n’y avait pas longtemps que j’étais assis, quand la figure de mon père apparut, avec un regard scrutateur, par la porte entr’ouverte, et se retira en voyant à quoi j’étais occupé ; mais non sans pousser un humph ! à demi articulé, qui semblait exprimer un doute sur le sérieux de mon application. Si telle était sa pensée, je ne puis le condamner ; car ton souvenir m’occupa si exclusivement, pendant une heure, que, bien que j’eusse Stair ouvert devant moi (j’en tournai même trois ou quatre feuillets), le sens du style si clair et si net de l’auteur m’échappa, et j’eus la mortification de m’avouer que mon travail avait été complètement inutile.

Avant que je fusse bien revenu de ma dérive, James vint m’appeler pour notre souper frugal, composé de radis, de fromage et d’une bouteille de vieille bière ; mais je n’aperçus que deux couverts, et l’attentif James Wilkinson n’avait pas mis de chaise pour M. Darsie. Ledit James, avec sa figure allongée, ses cheveux plats et sa longue queue entourée d’une courroie, se tenait comme de coutume derrière le siège de mon père, aussi raide qu’une sentinelle de bois à la porte d’un théâtre de marionnettes.

« Vous pouvez descendre, James, » dit mon père.

Wilkinson sortit.

Que va-t-il arriver maintenant, pensai-je, car il y avait des nuages sur le front paternel.

Son premier coup d’œil tomba sur mes bottes, et, avec un ricanement, il me demanda de quel côté j’avais poussé ma chevauchée. Il pensait que je répondrais « d’aucun côté, » et il m’eût alors lancé son sarcasme habituel sur la singulière fantaisie qui me faisait mettre des chaussures à vingt shillings la paire pour une promenade à pied.

Mais je répondis avec calme que j’étais monté à cheval pour aller dîner à Noble-House.

Il tressaillit (vous connaissez sa manière) comme si j’avais dit que j’étais allé dîner à Jéricho. Je ne voulus pas avoir l’air de remarquer sa surprise, et je continuai à grignoter tranquillement mes radis. Cela fit éclater sa colère.

« À Noble-House, Monsieur ! et quelle affaire, Monsieur, vous appelait à Noble-House ?… Oubliez-vous donc, Monsieur, que vous étudiez le droit ? que vous êtes à la veille de passer l’examen de droit civil ? que chaque minute vaut actuellement pour vous une heure du temps ordinaire ?… Et vous trouvez le loisir, Monsieur, d’aller à Noble-House ! et de laisser là vos livres au logis pendant un si grand nombre d’heures !… Si vous aviez été faire un tour, Monsieur, dans la prairie, ou même une partie de longue paume… mais pousser jusqu’à Noble-House ?

— J’y suis allé avec Darsie Latimer, pour lui faire la conduite au moment de commencer son voyage.

— Darsie Latimer ! » répéta mon père d’un ton plus doux. « Humph !… c’est bien, je ne vous blâme pas de témoigner de l’amitié à Darsie Latimer. Mais vous lui eussiez fait tout autant de bien en l’accompagnant jusqu’à la barrière, où vous eussiez pu prendre congé de lui. Vous eussiez économisé la location du cheval et votre écot à l’auberge.

— C’est Latimer qui a payé pour moi, mon père, » répliquai-je, pensant l’apaiser ; mais j’eusse beaucoup mieux fait de me taire.

« Payé pour vous, Monsieur ? » s’écria mon père. « Avez-vous donc besoin que l’on paye votre écot ? Monsieur, nul ne doit franchir le seuil d’une auberge, s’il ne veut payer sa dépense.

— Je l’admets en règle générale, mon père. Mais entre Darsie et moi, c’était une espèce de coup de l’étrier, et j’imaginais que cela rentrait dans l’exception du Doch an dorroch.

— Vous croyez avoir dit quelque chose de spirituel, » reprit mon père, et l’expression de sa physionomie approcha d’un sourire autant que le permettait l’austérité de ses traits ; « mais je suis sûr que vous n’avez pas dîné debout, comme les juifs, quand ils célèbrent leur Pâque ; et il a été décidé, dans un cas porté devant les baillis de Cupar-Angus, à propos de la vache de la mère Simpson, qui avait bu la bière que la mère Jamieson avait mise à refroidir devant sa porte, qu’il n’y avait pas de dommages à payer, parce que l’animal aux cornes recourbées avait bu sans s’asseoir : ce qui est justement la condition qui constitue le Doch an dorroch pour lequel on ne paye pas d’écot. Hé ! Monsieur l’avocat in fieri, que répliquez-vous à cela ? exceptio firmat regulam… Mais voyons, remplissez votre verre, Alain. Je ne suis pas fâché que vous ayez fait cette amitié à Darsie Latimer, qui est un bon jeune homme, pour les temps où nous vivons ; et comme il a vécu sous mon toit depuis sa sortie du collège, il n’y a réellement pas grand mal à lui devoir cette petite obligation. »

Voyant les scrupules de mon père très atténués par la conscience qu’il avait de la supériorité de son argumentation, j’eus grand soin d’accepter mon pardon à titre gracieux, plutôt que comme stricte justice, et je me contentai de faire observer que nos soirées allaient être bien tristes, maintenant que vous n’y seriez plus. Darsie, je vais vous citer les propres paroles de la réplique de mon père. Vous le connaissez si bien que vous ne vous en offenserez point ; et vous savez aussi que ce qu’il y a de formaliste et de pointilleux dans son caractère est accompagné de beaucoup d’observation et de sens pratique.

« C’est la vérité, » dit-il ; « Darsie était un agréable compagnon, mais trop facétieux, Alain, trop facétieux, et un peu étourdi… À propos, il faudra désormais que Wilkinson tire notre bière dans une pinte anglaise, car le quart du gallon serait de trop, tous les soirs, pour nous deux, Darsie n’y étant plus. Oui, comme je disais, Darsie est un espiègle, et quelque peu léger de cervelle. Je lui souhaite de réussir dans le monde ; mais il a peu de solidité, Alain, peu de solidité. »

Il n’est pas dans mon caractère d’abandonner un ami absent, Darsie ; de sorte que, pour vous défendre, j’en dis un peu plus que ma conscience ne m’y autorisait. Mais le fait d’avoir planté là l’étude du droit vous a rabaissé dans l’estime de mon père.

« Mobile comme l’onde, il n’excellera en rien, » répliqua-t-il. « Effusa est sicut aqua, non crescat, lit-on dans les Septante. Il fréquente les bals et lit des romans, sat est. »

Afin de parer ces textes, je dis que ces bals se bornaient à une soirée chez La Pique, le maître de danse, et ces romans (autant que je le puis savoir, Darsie) à un volume dépareillé de Tom Jones.

« Mais il a dansé depuis le soir jusqu’au matin, » répliqua mon père, « et il a lu vingt fois au moins des balivernes pour lesquelles l’auteur aurait dû être fouetté. Ce volume ne le quittait plus. »

Je suggérai alors que, selon toute probabilité, vous aviez désormais assez de fortune pour vous dispenser de pousser plus loin l’étude du droit, et que vous pouviez vous croire autorisé à vous amuser. Cet argument fut le plus mal accueilli de tous.

« S’il ne peut s’amuser avec le droit, » dit mon père d’un ton aigre, « tant pis pour lui ! S’il n’a pas besoin du droit pour apprendre à faire fortune, je suis sûr qu’il en aura besoin pour apprendre à conserver ce qu’il a ; et il lui conviendrait mieux d’étudier le droit que de courir le pays comme un vagabond, allant il ne sait où, pour voir il ne sait quoi, et régalant, à Noble-House, des écervelés comme lui (ici coup d’œil furibond au pauvre Alain) ! Noble-House, en vérité ! » répéta-t-il en élevant la voix d’un ton railleur, comme si ce nom même avait quelque chose de blessant pour lui ; mais je ne crains pas de dire que tout autre endroit, où vous auriez fait l’extravagance de dépenser cinq shillings, eût occupé un rang aussi bas dans son estime.

Me souvenant alors que vous supposiez mon père mieux renseigné sur votre véritable situation, qu’il ne croit opportun de le dire, je risquai une observation insidieuse.

« Je ne vois pas, » lui dis-je, « comment le droit civil d’Écosse pourrait être utile à un jeune gentleman, dont la fortune paraît être placée en Angleterre. »

Je crus, en vérité, que mon père allait me battre.

« Pensez-vous me circonvenir, Monsieur, per ambages, comme dit le conseiller Pest ? Que vous importe où est placée la fortune de Darsie Latimer, et s’il a de la fortune, ou non ? Et quel mal lui ferait le droit civil d’Écosse, quand bien même il le connaîtrait, Monsieur, aussi à fond que Stair ou que Bankton ? Est-ce que notre code civil n’a pas pour fondement l’ancien code de l’empire romain, rédigé à une époque où cet empire était renommé pour sa constitution, Monsieur, et pour sa sagesse ? Allez vous mettre au lit, Monsieur, après votre expédition à Noble-House, et tâchez que votre lampe soit allumée et votre livre ouvert devant vous avant le premier rayon de soleil. Ars longa, vita brevis, si ce n’était un crime de donner le nom inférieur d’art à la divine science du droit. »

Aussi, le lendemain matin, ma lampe était allumée, cher Darsie, mais son propriétaire restait chaudement au lit, aux risques d’une visite domiciliaire, dans l’espoir que sa lumière suffirait, sans autre démonstration, à témoigner de sa vigilance. Et maintenant me voici au troisième jour depuis votre départ, sans que les choses soient beaucoup plus avancées ; car, quoique ma lampe brûle dans mon antre et que les savants commentaires de Voet sur les Pandectes soient ouverts devant moi, cependant comme je ne me sers de ce volume qu’en guise de pupitre, sur lequel je griffonne, pour Darsie Latimer, ces vains bavardages, il est probable que ce voisinage ne sera guère utile à mes études.

Et maintenant je crois t’entendre me traiter de servile hypocrite, qui, vivant sous ce régime de défiance et de contrainte par lequel mon père veut gouverner, prétend néanmoins ne pas envier ton indépendance et ta liberté.

Latimer, je ne mentirai pas. J’aimerais que mon père me laissât un peu plus l’exercice de ma libre volonté, ne fût-ce que pour me donner la satisfaction de faire, de mon propre gré, ce qui lui serait agréable. Un peu plus de loisirs et un peu plus d’argent, pour profiter de ces loisirs, ne messiéraient pas non plus à mon âge et à ma condition, et c’est, je l’avoue, chose contrariante de voir tant de jeunes gens, mes égaux, prendre leur vol en liberté, tandis que je reste ici en cage, comme une linotte de savetier, à chanter toujours le même air, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, pour ne rien dire de toutes les sorties contre l’oisiveté qu’il me faut entendre, comme si j’avais les moyens de m’amuser, et que j’en fisse usage. Pourtant je ne puis, dans mon for intérieur, blâmer le motif ni le but de cette rigueur. Quant au motif, ce n’est et ne peut être que la tendresse inquiète, dévouée, incessante de mon père, et son zèle pour mon instruction, avec un sentiment fort louable de l’honneur de la profession pour laquelle il m’a élevé.

N’ayant pas de proches parents, le lien qui nous unit, par lui-même un des plus forts que la nature puisse former, n’en devient que plus étroit. Je suis, et j’ai toujours été l’objet exclusif des espérances inquiètes de mon père et de ses craintes plus inquiètes encore et plus absorbantes. Comment donc aurais-je le droit de me plaindre, quoique de temps à autre ces craintes et ces espérances le poussent à surveiller tous mes mouvements ? Et puis, je dois me rappeler et je me rappelle, en effet, Darsie, qu’en diverses occasions mon père a prouvé qu’il savait être indulgent autant que sévère.

Lorsqu’il s’est agi de quitter son ancienne demeure dans les Luckenbooths (et il lui semblait que ce fut, pour lui, la séparation de l’âme d’avec le corps), il suffit au Dr R… de suggérer que l’air de ce nouveau quartier serait plus avantageux à ma santé (ébranlée à la suite d’une croissance trop rapide), pour lui faire échanger son vieux logis tant aimé, situé au cœur même de la ville, contre une de ces maisons neuves, indépendantes de toute autre habitation, que le goût moderne a récemment mises à la mode (F). Une autre preuve de son indulgence, c’est l’inestimable faveur qu’il m’a faite en vous recevant sous son toit, alors que vous n’aviez d’autre alternative que le désagrément de rester, jeune homme, au collège avec les petits garçons. C’était chose tellement contraire à tous ses goûts de vie retirée et d’économie, et il voyait là tant de dangers pour mon assiduité au travail, et pour mes mœurs, qu’il espérait préserver en m’éloignant de la société des jeunes gens de mon âge, qu’en vérité, je suis encore plus étonné de l’audace que j’eus de lui demander pareille chose, que de la bonté qui me la fit accorder.

Quant à l’objet de sa sollicitude… ne riez pas, ne levez pas les mains au ciel, mon bon Darsie, car je vous donne ma parole que j’aime la profession pour laquelle on me forme, et je poursuis sérieusement les études préliminaires qui m’en ouvriront la porte. Le barreau est ma vocation, ma vocation particulière et, je puis dire, héréditaire ; car bien que je n’aie point l’honneur d’appartenir à une de ces grandes familles qui forment, en Écosse, comme en France, la noblesse de robe, et qui, chez nous du moins, portent la tête aussi haut, ou plus haut même que la noblesse d’épée (la première se composant plus fréquemment des premiers nés d’Égypte), cependant mon grand-père qui était, j’ose le dire, un très excellent homme, eut l’honneur de signer une vive protestation contre l’Union, en son estimable qualité de town-clerk ou secrétaire de l’ancien bourg de Birlthegroat ; il y a même quelque raison… dirai-je d’espérer ou de soupçonner ? qu’il avait pu être un fils naturel d’un cousin germain du Fairford de Fairford d’alors, qui, depuis longtemps, était compté parmi les baronnets. Or, mon père s’est élevé d’un degré plus haut sur l’échelle sociale, puisqu’il est, vous le savez aussi bien que moi, un éminent et honoré writer to the signet ou procureur de Sa Majesté. Je suis destiné à gravir un échelon de plus, et à porter l’honorable robe que l’on suppose parfois couvrir, comme la charité, une multitude de péchés. Il ne me reste donc qu’à monter encore, puisque nous sommes déjà si haut perchés, ou de dégringoler au risque de me casser le cou. De sorte que je me réconcilie avec ma destinée, et tandis que, du sommet des montagnes, vous contemplez les lacs et les estuaires de nos fleuves, moi, de apicibus juris, je me console en évoquant des visions de robes cramoisies ou écarlates, garnies de jolis capuchons et bien doublées d’honoraires.

Tu souris, Darsie, more tuo, et tu as l’air de dire qu’il ne vaut guère la peine de se bercer de rêves aussi vulgaires ; le tien étant, au contraire, d’un caractère héroïque et sublime, qui ne ressemble pas plus au mien qu’un banc, couvert d’étoffe pourpre et chargé de lourds dossiers, ne ressemble à un trône gothique enrichi d’or et de perles précieuses. Mais que voulez-vous ? Trahit sua quemque voluptas. Et mes rêves d’avancement, quoique peut-être aussi chimériques pour le moment, sont cependant plus réalisables que vos aspirations, Dieu sait vers quoi. Vous connaissez le proverbe de mon père : « Aspirez à une robe d’or, vous en aurez au moins une manche. » C’est là ma règle ; mais toi, qu’as-tu en vue ? La possibilité que le mystère, comme tu l’appelles, qui couvre à présent ta naissance et ta parenté, s’éclaircira pour révéler quelque chose d’ineffablement, d’inconcevablement brillant ; et cela sans effort ni travail de ta part, mais par pure bonté de dame Fortune. Je connais ton orgueil et la malice de ton cœur, et je voudrais sincèrement que tu me fusses redevable de corrections plus nombreuses que celles dont tu t’avoues si reconnaissant. Car j’aurais probablement chassé bien loin ces espérances dignes de Don Quichotte, et tu ne te croirais pas à présent le héros de quelque romanesque histoire ; tu n’aurais pas, dans de vaines illusions, métamorphosé l’honnête Griffiths, agent de change et bourgeois de Londres, qui ne met jamais que le strict nécessaire dans ses épîtres trimestrielles, en un savant Alcandre ou un sage Alquifé, protecteur mystérieux et magique de ton incomparable destinée. Mais je ne sais comment cela s’est fait : ton crâne sera devenu plus dur, ou les articulations de mes doigts se seront ramollies ; et puis tu commençais à laisser voir en toi une étincelle de je ne sais quoi de dangereux, qui m’inspirait, sinon de la crainte, au moins du respect.

Et puisque je suis sur ce chapitre, je ne ferai pas mal de t’avertir de modérer un peu cette ardeur triomphante. Je crains fort que, comme un cheval fougueux, elle ne t’entraîne en quelque embarras, d’où tu auras grand’peine à te tirer, surtout si l’esprit audacieux qui t’y aura poussé venait à te manquer au besoin. Souviens-toi, Darsie, que tu n’es pas naturellement courageux ; au contraire, nous sommes convenus depuis longtemps que, tout paisible que je suis, j’ai l’avantage sur toi en un point si important. Mon courage consiste, je crois, dans la force de mes nerfs et dans une indifférence constitutionnelle pour le danger ; sans jamais me pousser aux aventures, il m’assure le plein usage de mes facultés, avec un sang-froid passable en présence d’un danger réel. Tandis que le tien me semble plutôt ce qu’on peut appeler un courage intellectuel, de la fierté, un désir de distinction, qui te rend sensible à l’amour de la renommée et sourd à l’appréhension du danger, jusqu’au moment où celui-ci se présente tout à coup devant toi. Soit que j’aie hérité des craintes de mon père, soit que j’aie moi-même sujet d’entretenir des soupçons, je pense souvent, je l’avoue, que cette folle recherche d’aventures et de situations romanesques, pourra finir par te jouer quelque mauvais tour. Et alors que deviendrait Alain Fairford ? Ils pourraient nommer qui bon leur semblerait pour solliciteur ou procureur général, car je n’aurais plus le cœur d’aspirer à ces places. Tous mes efforts tendent à me justifier un jour à tes yeux ; et je crois que je ne me soucierais pas plus de la robe de soie brodée que du tablier d’une vieille femme, si je n’avais l’espoir de te revoir arpenter un jour le parquet pour m’admirer et peut-être m’envier.

Je vous prie donc de veiller attentivement sur vous-même. Ne voyez pas une Dulcinée dans chaque fille en savates, qui mène au pâturage les vaches de son village, par cela seul qu’elle a des yeux bleus et des cheveux blonds, avec un plaid en guenilles et une baguette de saule à la main. Ne croyez pas rencontrer un Valentin dans chaque cavalier anglais, ni un Orson dans chaque bouvier des Highlands. Envisagez les choses telles qu’elles sont, et non telles que les embellit votre féconde imagination… Je me rappelle t’avoir vu contempler une ancienne sablière, et découvrir des caps, des baies, des passes, des falaises et des précipices, et tous les sublimes paysages des îles Féroé, dans ce qui n’était, pour les autres qu’un simple abreuvoir. Et puis, ne t’ai-je pas rencontré un jour considérant un lézard, dans une attitude aussi respectueuse que si tu avais été en présence d’un crocodile ?… Jusque-là, c’était un jeu bien innocent de ton imagination, car la mare ne pouvait te noyer, ni l’alligator lilliputien te dévorer. Mais, dans la société, c’est bien différent : il ne faut pas se tromper sur le caractère de ceux avec qui l’on est en relations, ni laisser son imagination exagérer leurs bonnes ou leurs mauvaises qualités : ce serait s’exposer non seulement au ridicule, mais encore à de grands et sérieux inconvénients.

Veillez donc sur votre imagination, mon cher Darsie, et permettez à votre vieil ami de vous affirmer que c’est le trait de votre caractère le plus gros de périls pour vous, si bon et si généreux. Adieu ! ne laissez pas sans emploi les franchises du brave lord ; et, par-dessus tout, sis memor mei.

A. F.

LETTRE III.

Darsie Latimer à Alain Fairford.


Shepherd’s Bush…

J’ai reçu ton épître aussi absurde que prétentieuse. Il est fort heureux pour toi que, semblables à Lovelace et à Belford, nous soyons convenus de nous pardonner réciproquement toutes les libertés que nous pouvions prendre l’un avec l’autre ; car, sur ma parole, il y a dans votre lettre certaines réflexions qui, sans cela, m’eussent forcé de retourner sur-le-champ à Édimbourg, afin de vous montrer que je ne suis pas ce pour quoi vous me preniez.

Oh ! les étranges olibrius que tu fais de nous ! Moi, me jetant dans des embarras, et n’ayant pas le courage nécessaire pour m’en tirer ! toi, si plein de sagacité, craignant de mettre un pied devant l’autre, de peur qu’il ne s’égare loin de son compagnon, et restant immobile comme un poteau, par nonchalance et pusillanimité, tandis que tous les autres passent à toute vitesse devant toi !… Toi, peintre de portraits ! je te dis, Alain, que j’en ai vu un meilleur que toi, perché sur le quatrième bâton d’une échelle, peignant un montagnard sans culottes, qui tenait à la main une pinte aussi grosse que lui, en face d’un habitant des basses terres, en bottes et en perruque ronde, qui portait un verre d’égales dimensions, le tout devant représenter l’enseigne de la Salutation.

Comment as-tu osé représenter ta propre personne, avec des mouvements pareils à ceux d’une grande poupée hollandaise, c’est-à-dire n’agissant que par la pression de certains ressorts, tels que devoir, réflexion, etc., sans l’impulsion desquels tu ne bougerais pas d’un pouce ? Mais n’ai-je jamais vu Ta Gravité hors de son lit à l’heure de minuit ? et faut-il que je te rappelle tout au long certaines espiègleries ? Tu as toujours eu à la bouche les maximes les plus sévères, et dans tes manières la réserve la plus empesée, avec une sorte de paresseuse inclination à la malice ; mais tu as plus de goût pour la mettre en train que d’adresse pour la mener à bonne fin ; aussi m’est-il impossible de ne pas pouffer de rire intérieurement, quand je pense que j’ai vu mon très vénérable moniteur, le futur président d’une haute cour d’Écosse, haletant, soufflant et se démenant comme un lourd cheval de charrette dans une fondrière, où chaque maladroit effort qu’il fait pour se dégager ne sert qu’à l’enfoncer plus profondément, jusqu’à ce que quelqu’un, moi, par exemple, ému de compassion pour le monstre gémissant, je l’en tire par la crinière et par la queue.

Quant à moi, mon portrait est, s’il se peut, encore plus outrageusement caricaturé. Moi, faiblir on manquer de cœur lorsqu’il faut agir ? Où peux-tu me montrer le moindre indice de la pusillanimité que tu me prêtes, uniquement (je veux le croire) pour faire ressortir la solide et impassible dignité de ton propre stupide sang-froid ?… Si jamais vous m’avez vu trembler, soyez assuré que ma chair, comme celle du vieux général espagnol, ne frémissait qu’à la vue des périls où mon courage allait l’entraîner. Sérieusement, Alain, ce manque de courage que vous m’imputez est une misérable accusation à porter contre votre ami. Je me suis examiné aussi scrupuleusement qu’il est possible, ayant été, en toute vérité, quelque peu blessé de trouver chez vous des pensées aussi injurieuses pour moi, alors que, sur ma vie ! je n’en puis découvrir aucune bonne raison. Je vous accorde que vous avez peut-être quelque avantage sur moi pour la fermeté et la froideur de votre caractère ; mais je me mépriserais si j’avais conscience du manque de cœur que vous paraissez assez disposé à m’attribuer. Je veux supposer que cette déplaisante insinuation provient d’une sollicitude sincère pour ma sûreté ; et à ce point de vue, je l’avale comme je ferais un remède venant d’un médecin ami, encore que je fusse, au fond du cœur, persuadé qu’il n’entend rien à mon mal.

Cette offensante insinuation ainsi écartée, je te remercie, Alain, du reste de ton épître. Je me suis imaginé entendre votre bon père prononcer le mot Noble-House avec un mélange de dédain et de mécontentement, comme si le nom même de ce pauvre petit village lui était odieux, ou comme si vous aviez choisi le seul endroit de toute l’Écosse où il vous fût interdit de dîner. Mais s’il a quelque aversion particulière pour cet innocent hameau et pour sa très méchante auberge, n’est-ce pas uniquement à cause de lui que je n’ai pas accepté l’invitation du laird de Glengallacher, qui voulait me faire tirer un chevreuil dans ce qu’il appelait si emphatiquement son pays ? Le fait est que j’avais grande envie de me rendre à l’invitation du laird. Tirer un chevreuil ! quelle ravissante perspective pour quelqu’un qui n’a jamais tiré que des moucherolles, et encore avec un pistolet d’arçon acheté chez un brocanteur de la Cowgate !… Vous, si fier de votre courage, souvenez-vous que j’ai pris pour moi les risques de tirer, pour la première fois, ledit pistolet, tandis que vous restiez à une distance de dix toises ; et que, lorsque vous avez été bien sûr qu’il pouvait partir sans éclater, oubliant toute autre loi que celle du plus grand et du plus fort, vous vous en êtes emparé exclusivement pour tout le reste des vacances. Un divertissement de ce genre n’était pas une bien complète préparation à la noble chasse à l’affût, comme elle est pratiquée dans les Highlands ; pourtant je ne me serais pas fait scrupule d’accepter l’invitation de l’honnête Glengallacher, au risque de faire voir que je tirais un coup de fusil pour la première fois, sans les clameurs de votre père en entendant ma proposition ; car il était dans toute l’ardeur de son zèle pour le roi Georges, pour la succession hanovrienne et pour le culte presbytérien. Je regrette de n’avoir pas persisté dans mon projet, puisque ma soumission m’a si peu servi dans sa bonne opinion. Toutes ses idées au sujet des montagnards dérivent des souvenirs qu’il a gardés de l’an 1745, époque où les volontaires, dont il faisait partie, abandonnèrent le West-Port pour se retirer chacun dans la forteresse de son propre logis, dès qu’on apprit que l’Aventurier était arrivé, avec ses clans, à Kirkliston. La déroute de Falkirk, relicta non bene parmula, où se trouva, je crois, votre père avec l’invincible régiment de l’ouest, ne paraît pas avoir augmenté son amour pour les Highlanders (recherchez, donc, Alain, si le courage dont vous vous vantez tellement vient d’héritage) ; et les histoires de Rob Roy Mac Gregor et du sergent Alain Mhor Cameron n’ont pas peu contribué à les peindre à son imagination sous des couleurs plus noires encore (G).

Or, autant que je puis le savoir, ce sont là des idées absolument chimériques, si on les applique à l’état actuel du pays. On ne se souvient pas plus du Prétendant, parmi les montagnards, que si ce pauvre gentilhomme avait rejoint ses cent huit ancêtres, dont les portraits décorent les vieux murs de Holyrood ; les sabres ont passé en d’autres mains ; les targes servent de couvercles aux barattes, et la race de ces impétueux matamores dégénère rapidement en mielleux fripons. C’est même, en partie, la conviction qu’il n’y a pas grand’chose à voir dans le nord, qui, me suggérant les conclusions auxquelles votre père est arrivé à la suite de prémisses différentes, a dirigé mes pas vers les lieux où je suis, et où je ne verrai peut-être guère davantage.

Il est une chose, toutefois, que j’ai vue, avec un plaisir d’autant plus indescriptible, que je suis privé de fouler le sol qu’il a été donné de voir à mes yeux, comme il fut donné au prophète mourant de voir la Terre promise du haut du mont Pisgah. En un mot, j’ai vu les rivages fertiles de la joyeuse Angleterre, de la joyeuse Angleterre où je suis fier d’avoir reçu le jour et que je regarde avec la tendresse respectueuse d’un fils obéissant, tandis que j’en suis séparé par des flots courroucés et des sables mouvants.

Tu ne peux avoir oublié, Alain (quand as-tu jamais rien oublié de ce qui intéressait ton ami ?), que la même lettre de mon correspondant Griffiths, qui doublait ma pension et me donnait liberté d’aller où je voudrais, contenait une clause prohibitive, par laquelle, sans qu’on en alléguât aucune raison, il m’était interdit, si je tenais à ma sûreté présente et à ma fortune à venir, de visiter l’Angleterre, toutes les autres parties des domaines britanniques, et même, si j’en avais envie, un tour sur le continent, étant abandonnés à mon choix. Où avons-nous lu, Alain, cette histoire d’un festin royal, au milieu duquel figurait un plat couvert, qui attira aussitôt les regards de tous les convives, malgré les mets délicats dont la table était chargée ? Cette clause qui me ferme l’Angleterre, mon pays natal, la terre des braves, des sages et des hommes libres, me cause plus de tristesse que je n’éprouve de joie, à l’idée de la liberté et de l’indépendance qui me sont laissées sous tous les autres rapports. De sorte qu’en cherchant la frontière qu’il m’est interdît de franchir, je ressemble au pauvre cheval mis à l’attache, lequel, vous pouvez l’avoir remarqué, broute toujours l’herbe aux extrêmes limites du cercle où le retient son licou.

Ne m’accuse pas de faire du roman en obéissant à l’impulsion qui me pousse vers le midi ; et ne va pas supposer non plus que, pour satisfaire les vaines aspirations d’une oisive curiosité, je veuille risquer les solides avantages de ma confortable situation. Quel que soit celui qui, jusqu’à ce jour, a surveillé tous mes mouvements, il m’a démontré par des preuves convaincantes, plus puissantes que les explications dont il s’est abstenu, que mon bien est son principal objet. Je serais donc plus que fou, si je résistais à son autorité, quoiqu’elle me paraisse un peu capricieusement exercée ; car, assurément, à mon âge, je pourrais espérer (puisque l’on m’abandonne le soin de me conduire moi-même sous tous les autres rapports) que la raison pour laquelle l’Angleterre m’est interdite me fût franchement et loyalement exposée, afin que je pusse l’examiner et me conduire en conséquence. Malgré cela, je ne veux pas murmurer. Un jour viendra, je suppose, où je connaîtrai toute cette histoire ; et peut-être, ainsi que vous le conjecturez quelquefois, trouverai-je, après tout, qu’il n’y a rien là de bien intéressant.

Et, cependant, on ne peut s’empêcher d’être étonné… Mais, diable m’emporte ! si je continue à m’étonner ainsi, ma lettre sera aussi remplie de choses étonnantes qu’une des annonces de Katterfelto. J’ai presque envie, au lieu de cette maudite répétition de conjectures et de pressentiments, de te raconter une petite aventure qui m’est arrivée hier, quoique, j’en suis sûr à l’avance, tu doives considérer mon histoire par le gros bout de ta lunette, et réduire, more tuo, aux plus vulgaires trivialités la circonstance à laquelle tu m’accuseras de donner une importance exagérée. Peste soit de toi, Alain ! tu es un aussi mauvais confident pour un jeune galant doué de quelque imagination, que le vieux secrétaire taciturne de Facardin de Trébisonde. Quoi qu’il en soit, nous devons tous deux accomplir nos diverses destinées. Je suis condamné à voir, agir et raconter ; toi, comme un Hollandais enfermé dans une diligence avec un Gascon, ton rôle est d’écouter et de hausser les épaules.

Je n’ai que peu de chose à dire de Dumfries, chef-lieu de ce comté, et je n’abuserai pas de votre patience en vous rappelant que cette ville est bâtie sur la jolie rivière de Nith, et que de son cimetière, partie la plus élevée de la cité, on jouit d’une vaste et admirable perspective. Je n’userai pas des privilèges accordés au voyageur, et je ne vous infligerai pas l’histoire de Bruce poignardant Comyn le Ronge dans l’église des Dominicains, et devenant le roi et le soutien de son pays, après avoir été violateur d’église et meurtrier. Les habitants actuels de Dumfries ont conservé ce souvenir, et justifient cet acte en alléguant qu’il fut commis dans une église papiste, puisque cet édifice a été si complètement détruit qu’il n’en reste plus aucun vestige. C’est une race de vrais bleus, d’ardents presbytériens, que ces bourgeois de Dumfries, gens selon le cœur de votre père, zélés pour la succession protestante, d’autant plus que beaucoup de grandes familles des environs sont soupçonnées d’avoir des sympathies différentes, qu’un grand nombre de leurs membres ont pris part à l’insurrection de 1715, et les plus jeunes à celle de 1745. La ville même a souffert à cette dernière époque ; car lord Elcho, à la tête d’un fort parti de rebelles, imposa une lourde contribution à Dumfries, pour punir les habitants d’avoir inquiété les derrières de l’armée du Chevalier, tandis qu’il pénétrait en Angleterre.

Une grande partie de ces détails m’ont été donnés par le prévôt C…, qui, m’ayant vu sur la place du Marché, et se rappelant qu’il m’avait rencontré dans l’intimité de votre père, m’invita très obligeamment à dîner. N’oubliez pas, je vous prie, de dire à votre père que les effets de sa bonté me suivent partout.

Je me lassai, néanmoins, de cette jolie ville, au bout de vingt-quatre heures, et je suivis la côte, me dirigeant vers l’orient et m’amusant à chercher du regard des vestiges d’antiquités. Parfois aussi je faisais, ou je tentais de faire usage de ma ligne à pêcher toute neuve. À propos, les instructions du vieux Cotton, grâce auxquelles j’espérais me mettre à même de devenir membre de la pacifique société des pêcheurs à la ligne, ne valent pas un liard sous le méridien où je suis. Je l’appris par un pur effet du hasard, après quatre mortelles heures d’attente. Jamais je n’oublierai l’impudent gamin, un vacher d’environ douze ans, sans souliers ni bonnet, les jambes nues, et n’ayant qu’une très mauvaise culotte… Ce petit misérable grimaça un sourire de dédain, à la vue de mon filet, de mon plomb, et de la superbe collection de mouches dont je m’étais muni pour attraper tout le poisson de la rivière. Je fus enfin amené à prêter ma ligne à ce singe moqueur, pour voir ce qu’il en ferait. Et non seulement il eut, en moins d’une heure, à moitié rempli mon panier, mais encore il m’apprit littéralement à tuer deux truites de ma propre main. Cette circonstance, jointe au fait que Sam avait trouvé le foin et l’avoine, sans oublier la bière, d’excellente qualité dans cette petite auberge, me donna envie de m’y arrêter un jour ou deux ; et j’ai obtenu, pour mon polisson de pêcheur, la permission de m’accompagner, moyennant six pence que je paie par jour à un petit pâtre pour garder les vaches à sa place.

Cette petite auberge est tenue par une Anglaise d’une propreté remarquable. Ma chambre à coucher, tout embaumée de lavande, est éclairée par une fenêtre à coulisse très propre, et les murs en sont ornés de ballades de la Belle Rosemonde et de la Cruelle Barbe Allan. L’accent de cette femme, quoique assez étrange, frappe agréablement mes oreilles ; car je n’ai jamais oublié l’effet désolant produit sur mon enfance, quand j’entendis de tous côtés votre rude et traînante prononciation, qui m’annonçait une terre étrangère. Je sais fort bien que, depuis, j’ai appris à parler comme vous et à me servir d’une quantité d’idiotismes écossais. Mais l’accent anglais résonne toujours à mes oreilles comme la voix d’un ami ; même quand je l’entends sortir de la bouche d’un mendiant vagabond, il est rare qu’il ne me charme pas assez pour lui valoir une pièce de monnaie. Vous autres Écossais, qui êtes si fiers de votre nationalité, vous devez avoir beaucoup d’indulgence pour le patriotisme des autres.

Le lendemain matin, j’allais me mettre en route pour la rivière où j’avais commencé, la veille, mon métier de pêcheur ; mais une pluie abondante m’empêcha de sortir toute la matinée ; et durant tout ce temps j’entendis mon vaurien de guide débiter ses grosses plaisanteries dans la cuisine, aussi hardiment qu’un laquais dans la galerie à un shilling : qui prouve que l’innocence et la modestie sont loin d’être les inséparables compagnes de la vie des champs.

Lorsque après le dîner le temps s’éclaircit et qu’enfin nous prîmes le chemin de la rivière, je fus victime d’un nouveau tour de mon excellent professeur. Il aimait sans doute mieux pêcher lui-même que d’enseigner un maladroit novice comme moi ; aussi, dans l’espoir de lasser ma patience et de m’amener à lui passer ma ligne, ainsi que j’avais fait le jour précédent, mon petit ami trouva moyen de me faire battre l’eau, pendant plus d’une heure, avec un hameçon sans pointe. Je finis par découvrir sa ruse, en voyant le vaurien rire à gorge déployée, à l’aspect d’une grosse truite qui se dressa et happa l’amorce sans se faire aucun mal. Je lui assénai un bon coup de poing, Alain ; mais l’instant d’après j’en eus du regret, et, par manière de compensation, je lui cédai la ligne pour le reste de la soirée, à condition qu’il se chargerait, en expiation de son crime, de rapporter un plat de truites pour mon souper.

M’étant ainsi honnêtement débarrassé de la tâche de m’amuser d’une façon dont je ne me souciais pas, je me dirigeai du côté de la mer, ou plutôt de l’estuaire du Solway, qui sépare ici les deux royaumes, et qui n’était qu’à environ un mille de distance. Le chemin était agréable et passait sur des monticules de sable couverts d’une herbe courte et épaisse, auxquels vous autres Écossais donnez le nom de links, et que nous appelons dunes.

Mais le reste de mon aventure lasserait mes doigts, et je le remets à demain, où vous aurez de mes nouvelles en manière de continuation. En attendant, et pour éviter des conclusions trop précipitées, je dois vous prévenir que nous ne sommes encore qu’au seuil de l’aventure que j’ai l’intention de vous communiquer.

LETTRE IV.

Le même au même.


Shepherd’s Bush…

Dans ma dernière lettre, je vous ai dit qu’ayant abandonné ma ligne, comme n’étant d’aucun profit entre mes mains, je traversai les dunes qui me séparaient des bords du Solway. Lorsque j’atteignis les rivages de ce grand estuaire, qui sont ici fort nus et découverts, les eaux s’étaient retirées de la vaste étendue de sables à travers lesquels un courant, alors faible et guéable, descendait à l’océan. Cette scène était éclairée par les rayons obliques du soleil couchant ; l’astre montrait son disque rougeâtre, comme un guerrier prêt à se défendre, au-dessus d’une haute muraille de nuages noirs et pourpres, qui semblait crénelée et flanquée de tours. On eût dit une immense forteresse gothique, au sein de laquelle descendait le roi du jour. Ses rayons faisaient étinceler la surface humide des sables et les innombrables flaques d’eau qui les couvraient, endroits où l’inégalité du sol avait retenu les flots de la marée.

La scène était animée par les mouvements de plusieurs cavaliers occupés à chasser le saumon. Oui, Alain, levez tant qu’il vous plaira les yeux et les bras, je ne saurais trouver d’expression mieux appropriée à leur manière de pêcher ; car ils poursuivaient les poissons au grand galop, et les frappaient de leurs lances à pointes recourbées, comme vous voyez, sur votre vieille tapisserie, des chasseurs poursuivre et frapper les sangliers. Le saumon, sans doute, prend la chose plus pacifiquement que les sangliers ; mais il est si agile dans son élément que, pour le poursuivre et le frapper, il faut être habile cavalier, avoir le coup d’œil prompt et la main sûre, et être parfaitement maître de son cheval et de son arme. Les cris des chasseurs, tandis qu’ils descendaient ou remontaient le courant, leurs bruyants éclats de rire quand l’un d’eux venait à faire une chute, et leurs acclamations plus bruyantes encore à chaque brillant coup de lance, donnaient tant d’animation à la scène, que je fus pris d’enthousiasme pour cette chasse, et que je m’aventurai assez avant dans les sables. Il y avait un chasseur entre tous, dont les exploits provoquèrent si souvent les applaudissements de ses compagnons, que tout le rivage en retentit. C’était un homme de haute taille, monté sur un vigoureux coursier noir, qu’il faisait tourner et voler comme un oiseau dans l’air ; sa lance était plus longue que celle des autres, et il portait une casquette de fourrure surmontée d’une courte plume, qui lui donnait, en somme, un air de supériorité sur les autres pêcheurs. Il paraissait exercer une sorte d’autorité sur eux, et dirigeait parfois leurs mouvements de la voix et de la main ; et je trouvais alors que son geste était frappant et sa voix extraordinairement sonore et impérative.

Les cavaliers commençaient à se retirer, et la scène n’offrait presque plus d’intérêt ; mais je restais encore au milieu des sables, les yeux fixés sur la rive anglaise, que doraient les derniers rayons du soleil, et qui me paraissait à peine éloignée d’un mille. Les pensées qui me tourmentent si souvent me revenaient peu à peu, et mes pas me rapprochaient lentement et insensiblement de la rivière qui me séparait de la terre interdite, quoique je n’eusse aucune intention formelle, lorsque je fus arrêté par le bruit d’un cheval lancé au galop. Je me retournai, et le cavalier (c’était le pêcheur que j’avais particulièrement remarqué) me cria d’un ton brusque : « Holà, confrère, vous vous y prenez bien tard pour retourner ce soir à Bowness… La marée va monter dans un instant. »

Je levai les yeux sur lui, sans répondre ; car sa soudaine apparition (je devrais dire plutôt son arrivée inattendue) au milieu des ombres qui s’épaississaient et rempilaient les dernières lueurs du jour, avait je ne sais quoi d’étrange et de sinistre.

« Êtes-vous sourd ? » ajouta-t-il, « ou bien fou ?… ou peut-être avez-vous envie de faire connaissance avec l’autre monde ?

— Je suis étranger, » répondis-je ; « je n’avais d’autre but que de voir la pêche, et je m’en retourne d’où je suis venu.

— Vous ferez bien alors de vous hâter. Celui qui se mettrait à rêver dans le lit du Solway pourrait s’éveiller dans l’autre monde. Le ciel nous menace d’un coup de vent, qui va pousser devant lui des vagues hautes de trois pieds. »

Ce disant, il tourna son cheval et s’éloigna. Je repris le chemin de la rive écossaise, assez alarmé par ce que je venais d’entendre ; car la marée s’avance avec une telle rapidité, au milieu de ces sables dangereux, que des cavaliers bien montés perdent tout espoir de salut, s’ils voient arriver le flot blanc d’écume lorsqu’ils sont encore loin du rivage.

Ces réflexions m’inquiétèrent, et au lieu de marcher d’un pas délibéré, je me mis à courir de toutes mes forces, sentant ou croyant sentir que chaque flaque d’eau salée où je mettais le pied était plus profonde que la précédente. Bientôt les sables me parurent considérablement plus entrecoupés de flaques et de canaux remplis d’eau, soit que la marée commençât en effet à se faire sentir dans le lit de l’estuaire, soit (et, je dois l’avouer, la chose est tout aussi probable) que, dans le trouble de ma retraite précipitée, je rencontrasse des difficultés que j’eusse évitées si j’avais agi avec plus de calme. Quoi qu’il en soit, l’état des choses n’était pas rassurant ; les sables devenaient de plus en plus mous, et, dès que je levais le pied, l’empreinte qu’il laissait se remplissait d’eau. Chose bizarre, au milieu de mon anxiété, je me rappelai combien on était commodément dans le salon de votre père, et avec quelle sécurité je foulais les trottoirs de Brown’s Square et de Scot’s Close. Soudain mon bon génie, le pêcheur à la haute taille, apparut de nouveau à mon côté ; lui et son coursier noir semblaient plus grands encore dans le crépuscule qui devenait de plus en plus sombre.

« Êtes-vous fou ? » s’écria-t-il, de cette voix sonore qui m’avait déjà fait tressaillir ; « ou bien êtes-vous las de la vie ? Vous allez tout droit aux sables mouvants. »

J’avouai que je ne connaissais pas le chemin, à quoi il se contenta de répliquer : « Ce n’est pas le moment de bavarder. Montez derrière moi. »

Il pensait, sans doute, que j’allais sauter en croupe avec l’agilité qu’une longue habitude de l’équitation a donnée aux habitants des frontières. Mais voyant que j’hésitais, il étendit le bras et, saisissant ma main, me dit de mettre le pied sur le bout de sa botte ; en un clin d’œil il m’eut hissé sur la croupe de sa monture.

À peine étais-je bien assis qu’il secoua la bride, et l’animal bondit en avant ; mais contrarié probablement de cette charge inaccoutumée, il nous régala de deux ou trois cabrioles, accompagnées d’autant de ruades. Le cavalier se tenait immobile comme une tour, quoique les soubresauts inattendus de l’animal me jetassent brusquement contre lui. Mais le cheval dut bientôt se soumettre à la discipline du frein et de l’éperon ; il partit au petit galop, qu’il continua fort heureusement à travers les détours que son maître lui fit prendre, à cause des sables mouvants qu’il fallait éviter pour gagner la rive septentrionale.

Mon ami, peut-être faut-il dire mon sauveur, car la situation était réellement périlleuse pour un étranger, avançait donc rapidement, mais dans le silence le plus complet, et j’avais l’esprit trop inquiet pour l’importuner par des questions. Nous atteignîmes enfin une partie du rivage, qui m’était totalement inconnue. Je descendis, et je lui exprimai de mon mieux mes remerciements pour l’important service qu’il venait de me rendre.

Un bast ! plein d’impatience fut toute la réponse de l’étranger. Il allait s’éloigner et m’abandonner à mes propres ressources, quand je le priai d’achever son œuvre en m’indiquant le chemin à suivre pour gagner Shepherd’s Bush, qui était, lui dis-je, momentanément ma demeure.

« Shepherd’s Bush ! » répéta-t-il ; « vous n’en êtes pas à plus de trois milles ; mais si vous ne connaissez pas mieux le pays que les sables, vous pourriez vous casser le cou avant d’y arriver ; car ce n’est pas un chemin pour un jeune rêveur, par une nuit sombre, sans compter qu’il y a le ruisseau et les marais à traverser. »

Je fus un peu découragé à l’annonce de difficultés que je n’étais pas habitué à surmonter. Une fois de plus le souvenir du coin du feu chez ton père traversa mon esprit, et j’aurais volontiers, dans ce moment, échangé le romanesque de ma situation et ma glorieuse indépendance de tout contrôle, contre les douceurs du voisinage de la cheminée, me fallût-il rester les yeux fixés sur les Institutes d’Erskine.

Je demandai à mon nouvel ami s’il ne pouvait pas m’indiquer, dans les environs, une auberge où passer la nuit ; et, supposant qu’il n’était pas riche, j’ajoutai de l’air de dignité qu’inspire la conscience d’un portefeuille bien garni, que j’avais les moyens de récompenser quiconque me rendait service. Comme le pêcheur ne répondait pas, je lui tournai le dos avec une indifférence où je mis toute la bravoure possible, et je pris le chemin que je croyais m’avoir été indiqué.

Sa voix sonore me rappela aussitôt. « Arrêtez, jeune homme, arrêtez ; vous vous êtes déjà trompé de route. Je suis étonné que vos parents laissent courir un semblable étourdi, sans le faire accompagner de quelque personne plus sage qui veille sur lui.

— Si j’avais des parents qui s’occupassent de moi, » répliquai-je, « peut-être ne m’auraient-ils pas laissé partir ainsi.

— Eh bien ! Monsieur, » reprit-il, « je n’ai pas l’habitude d’ouvrir ma maison à des étrangers ; mais votre détresse me paraît grande ; car, outre les dangers du chemin, des gués, des fondrières et de la nuit, qui est sombre et menaçante, on rencontre parfois mauvaise compagnie sur cette route… du moins elle est mal famée, et il y est arrivé des malheurs ; de sorte que je crois devoir, pour une fois, faire céder ma règle à la nécessité où vous êtes, et vous donner asile pour la nuit sous mon toit. »

Pourquoi, je te le demande, Alain, me fut-il impossible de réprimer un frisson involontaire en recevant une invitation si opportune et si appropriée à mon caractère naturellement investigateur. Néanmoins je triomphai aisément de cette sensation mal placée ; et tout en le remerciant et exprimant l’espoir que je ne gênerais pas sa famille, je manifestai de nouveau le désir de l’indemniser de l’embarras que je pourrais occasionner.

Cet homme répondit très froidement : « Votre présence, Monsieur, me causera certainement de l’embarras, mais d’une nature que votre bourse ne pourrait compenser. En un mot, quoique je sois prêt à vous donner l’hospitalité, je ne suis pas un aubergiste et ne vous présenterai pas de note. »

Je lui demandai pardon et, me rendant à son invitation, je pris de nouveau place derrière lui sur son bon coursier qui reprit son petit galop, tandis que la lune, toutes les fois que ses rayons perçaient les nuages, projetait l’ombre gigantesque de l’animal avec son double fardeau, sur le sol inculte et stérile que foulaient ses pas.

Ris, si tu veux, jusqu’à ne plus pouvoir tenir ma lettre entre les mains ; toujours est-il que ma situation me rappela le magicien Atlante sur son hippogriffe avec un chevalier attaché derrière lui, comme nous l’a dépeint Arioste. Je te sais assez prosaïque pour affecter de mépriser ce charmant, ce délicieux poème ; mais il ne faut pas croire que, pour me conformer à ton mauvais goût, je m’abstienne de toute image poétique qui pourra s’offrir à moi.

Tandis que nous avancions, le ciel s’assombrissait autour de nous, et le vent commença bientôt à siffler un air sauvage et triste, tout à fait en harmonie avec le bruit de la marée montante, que j’entendais à quelque distance, semblable au mugissement d’un monstre énorme qui se sent frustré de sa proie.

À la longue, notre chemin se trouva coupé par un de ces vallons profonds et étroits, que dans certaines parties de l’Écosse on appelle den, et dans d’autres cleuch. Aux rayons que la lune continuait à nous envoyer par intervalles, ce vallon me parut escarpé, presque à pic, et rempli d’arbres, quoique les arbres soient, généralement parlant, assez rares dans ces environs.

Le chemin par lequel il fallait descendre était à la fois raide et raboteux, avec deux ou trois brusques tournants ; mais ni le danger ni l’obscurité n’arrêtèrent le noir coursier, qui, glissant sur ses hanches plutôt qu’il ne galopait, me jeta de nouveau contre les épaules de l’athlétique cavalier. Mais sans s’embarrasser de ce détail, celui-ci continuait d’activer du talon la marche de l’animal, en même temps qu’il le soutenait en serrant la bride, jusqu’à ce qu’enfin nous arrivâmes sains et saufs au bas de la descente, à ma grande satisfaction, ami Alain, comme tu peux facilement l’imaginer.

Quelques pas que nous fîmes en remontant le vallon, au fond duquel nous étions arrivés par cette effroyable descente, nous amenèrent devant deux ou trois cottages, dont l’un, autant que me permit d’en juger un nouveau rayon de lune, paraissait un peu mieux conditionné que ceux des paysans de cette partie de l’Écosse ; car les fenêtres avaient des vitres et je vis, sur le toit, des lucarnes, indices des splendeurs d’un étage mansardé. Le paysage d’alentour était intéressant, car les cottages et les cours ou clos y attenants occupaient un îlot de deux acres de superficie, qu’un ruisseau de quelque importance (à en juger par le bruit qu’il faisait) avait laissé sur un des côtés du vallon, pour chercher un lit plus près de l’autre flanc tout couvert d’arbres touffus, tandis que l’espace découvert jouissait des sourires orageux que la lune dispensait ce soir-là.

Je n’eus que peu de temps pour faire ces observations, car un fort coup de sifflet de mon compagnon, appuyé d’un holà ! tout aussi sonore, fit accourir à la porte de la principale habitation un homme et une femme avec deux énormes terre-neuve, dont j’entendais, depuis quelques instants, la voix grave. Un ou deux terriers glapissants, qui avaient fait leur partie dans ce concert, se turent à l’aspect de mon guide, et se mirent à gémir, à bondir vers lui et à lui faire des caresses. En voyant un étranger, la femme se retira ; l’homme, qui portait une lanterne allumée, s’approcha et, sans qu’un mot fut prononcé de part ni d’autre, prit le cheval de mon hôte pour le mener à l’écurie, tandis que je suivais mon guide dans la maison.

Quand nous eûmes dépassé le hallan (cloison qui généralement sépare en deux une chaumière écossaise), nous entrâmes dans une pièce assez grande, proprement carrelée en briques, et où, à mon grand contentement, flambait un beau feu dans une de ces vastes cheminées à manteau saillant, si communes dans les habitations de ce pays. Il y avait des bancs de pierre sous le manteau, et les murs tout alentour étaient garnis d’ustensiles de ménage, de lances à percer le saumon, de filets et de tout l’attirail de pêche. La femme que j’avais aperçue d’abord sur le seuil s’était retirée dans une pièce voisine, où mon guide la suivit, après m’avoir silencieusement indiqué un siège. À leur place se montra une femme d’un certain âge, en robe de laine grise, avec un tablier et une capeline à carreaux, évidemment une domestique, mais plus proprement vêtue qu’il n’est d’usage dans sa condition ; malheureusement cet avantage était contrebalancé par un air très rebutant. La partie la plus étrange de son costume, dans ce pays très protestant, c’était un chapelet dont les petits grains étaient en chêne noir, et les Pater en argent, avec un crucifix de même métal.

Cette personne se mit à faire les préparatifs du souper : elle étendit une nappe grossière, mais très blanche, sur une grande table de chêne, mit ensuite les assiettes et le sel, et arrangea le feu de manière qu’il pût recevoir un gril. J’observais tous ses mouvements en silence, car elle ne faisait pas attention à moi, et comme sa mine était singulièrement rébarbative, je ne me sentais nullement d’humeur à entamer la conversation.

Quand cette duègne eut terminé ces préliminaires, elle tira de la gibecière bien garnie, que mon guide avait suspendue à côté de la porte, quelques saumons on grilses (c’est le nom qu’on donne à la plus petite espèce), et, choisissant celui qui lui parut le meilleur et le plus à point, elle le coupa en tranches qu’elle mit sur le gril. Le fumet savoureux de cette grillade affecta si puissamment mon odorat, que je désirai vivement qu’il ne survînt aucun retard entre ces mets et mes lèvres.

Au moment où ce désir se formait en moi, l’homme qui avait mené le cheval à l’écurie entra dans la chambre, et me montra un visage encore plus déplaisant que celui de la vieille qui remplissait si bien les fonctions de cuisinière. Il pouvait avoir soixante ans ; cependant son front était presque exempt de rides, et sa chevelure d’un noir de jais commençait seulement à grisonner. Tous ses mouvements dénotaient une vigueur non diminuée, et quoique sa taille fût un peu au-dessous de la moyenne, il avait de larges épaules carrées, le corps non alourdi par l’embonpoint, et une activité qui paraissait égale à la vigueur de ses muscles ; dans tous les cas, si l’âge avait un peu ralenti la première, la seconde conservait encore toute son énergie. Des traits durs et désagréables, des yeux profondément enfoncés sous des sourcils saillants, qui grisonnaient comme ses cheveux, une grande bouche garnie, d’une oreille à l’autre, d’une double rangée de dents parfaitement intactes, d’une blancheur peu commune, d’une largeur et d’une longueur dignes des mâchoires d’un ogre, complétaient ce séduisant portrait. Son costume était celui des pêcheurs ; veste et culottes de cette toile bleue qu’ont adoptée les marins. Un couteau à gaine, comme en portent les patrons de navire hambourgeois, était passé dans une ceinture de buffle, qui semblait devoir, à l’occasion, retenir des armes d’une nature encore plus franchement propre à des actes de violence.

En entrant dans la chambre, cet homme jeta sur moi un regard curieux et, à ce qu’il me sembla, sinistre ; puis, sans plus s’occuper de moi, il acheva de mettre la table, tâche laissée incomplète par la vieille qui faisait griller le poisson ; et, avec plus d’adresse que je n’en attendais d’un individu d’apparence aussi grossière, il plaça deux chaises au haut bout de la table et deux tabourets plus bas, quatre couverts, accompagnés chacun d’une portion de pain d’orge et d’un pot rempli de bière tirée d’un grand broc noir. Trois de ces pots étaient en terre ordinaire, mais le quatrième, qu’il mit à côté du couvert placé à droite au haut bout, était en argent avec des armoiries gravées. À côté de ce hanap il plaça une salière d’argent, d’un travail exquis, contenant du sel blanc comme la neige, du poivre et d’autres épices. Un citron coupé en tranches était servi sur un petit plateau d’argent.

Les deux grands terre-neuve, qui paraissaient comprendre fort bien la nature de ces apprêts, s’assirent chacun d’un côté de la table, dans l’attente de leur part du festin. Je n’ai jamais vu de plus beaux chiens, ni qui eussent mieux le sentiment des convenances, si ce n’est que le riche fumet qui, venant de la cheminée, leur passait sous les narines, les faisait baver un peu. Les petits terriers s’étaient dissimulés sous la table.

Je sens bien que je m’arrête à des choses triviales, et que je lasse peut-être ainsi votre patience. Mais figurez-vous Darsie seul dans ce lieu étrange, qui, à cause du silence général, me semblait le temple même d’Harpocrate : rappelez-vous que c’est ma toute première excursion ; n’oubliez pas que la manière dont j’y ai été amené avait la solennité du danger et sentait l’aventure, et que tout ce que j’avais vu jusqu’alors était comme revêtu de mystère, et vous ne serez pas, je pense, surpris que ces détails, quoique d’importance minime, se soient imposés à mon observation et gravés dans ma mémoire.

Qu’un individu qui se livre à la pêche, peut-être autant pour son amusement que pour en tirer du profit, fût bien monté et mieux logé que le commun des paysans, cela n’avait rien de surprenant en soi ; mais dans tout ce que je voyais, il y avait quelque chose qui semblait me dire que j’étais dans la demeure d’un gentilhomme ruiné, encore attaché à certaines formes et observances de son ancien rang, plutôt que dans celle d’un paysan, qu’une opulence comparative aurait élevé au-dessus de ses compagnons.

Outre les pièces d’argenterie que j’ai déjà citées, le vieux domestique alluma et posa sur la table une lampe d’argent, remplie d’une huile très pure qui, en brûlant, répandait une odeur aromatique. Elle me permit de voir les murailles de la chambre plus distinctement que je n’avais pu le faire à la lueur vacillante du feu. Le bink ou buffet de cuisine, avec sa garniture habituelle de vaisselle d’étain et de terre, était d’une propreté remarquable, et reflétait gaiement la flamme de la lampe. Dans l’enfoncement d’une fenêtre treillissée formant une sorte de petit balcon, il y avait un grand pupitre en noyer curieusement sculpté, surmonté d’une étagère du même bois, où l’on voyait quelques livres et des papiers. En face, dans cette même embrasure (autant que je pus le voir, car ce côté était dans l’ombre et je ne l’apercevais qu’imparfaitement de l’endroit où je me trouvais), il y avait un ou deux fusils avec des épées, des pistolets et d’autres armes ; et cette collection, dans un humble cottage et dans un pays si tranquille, me parut, sinon un peu suspecte, au moins singulière.

Toutes ces observations, vous pouvez le supposer, furent faites en beaucoup moins de temps qu’il ne nous en a fallu, à moi pour les mettre par écrit, et à vous pour les lire, si toutefois vous ne les avez pas sautées. Je venais de les terminer, et je me demandais comment j’entrerais en communication avec les muets habitants de cette demeure, quand mon guide rentra par la même porte latérale, derrière laquelle il avait disparu.

Il n’avait plus son bonnet fourré ni sa grosse casaque de jockey, et m’apparut vêtu d’une sorte de justaucorps gris bordé de noir, qui faisait merveilleusement ressortir la vigueur de ses muscles. Sa culotte, d’une couleur plus claire, était aussi collante que la portent les montagnards. Le drap de ses vêtements était plus fin que celui des habits du vieux domestique ; et son linge (car je poussai jusque-là mes observations) me sembla d’une irréprochable blancheur. Sa chemise, sans jabot avait le collet entouré d’un étroit ruban noir, qui laissait à découvert un cou fort et nerveux comme celui de l’Hercule antique. Il avait la tête petite, avec un grand front et des oreilles parfaitement modelées. Il ne portait ni poudre ni perruque, et les anneaux de ses cheveux châtains, frisés comme ceux d’une statue romaine, ne laissaient apercevoir aucune trace des ravages du temps, quoiqu’il dût avoir au moins cinquante ans. Les traits de son visage étaient fortement prononcés, et l’on eût hésité à dire s’ils étaient durs ou beaux. Quoi qu’il en soit, son œil gris qui lançait des éclairs, son nez aquilin et sa bouche bien dessinée, formaient un ensemble plein de noblesse et d’expression. Un air de tristesse ou de sévérité (peut-être y avait-il de l’une et de l’autre) semblait dénoter un caractère hautain et mélancolique. Je ne pus m’empêcher de passer en revue les héros de l’antiquité, pour chercher auquel d’entre eux comparer la physionomie pleine d’énergie et de noblesse de l’homme que je voyais devant moi. Il était trop jeune et paraissait trop peu résigné pour rappeler Bélisaire. Il ressemblait plutôt à Coriolan, debout au foyer de Tullus Aufidius. Mais l’air sombre et hautain de l’étranger tenait encore plus de Marius au milieu des ruines de Carthage.

Tandis que je me perdais dans ces imaginations, mon hôte, debout à côté du feu, me considérait avec la même attention que je lui consacrais à lui-même, jusqu’au moment où, embarrassé par son regard, je me disposai à rompre le silence. Mais le souper, que l’on servit alors, me rappela tout à coup la faim que j’avais presque oubliée en examinant mon guide. Il ouvrit enfin la bouche, et je tressaillis presque en entendant les mâles accents de sa voix sonore, quoi qu’il se contentât de m’inviter à m’asseoir à table. Il prit lui-même la place d’honneur, devant laquelle on avait mis le hanap d’argent, et m’indiqua du geste le siège à côté du sien.

Tu sais que, grâce à la sévère et excellente discipline domestique de ton père, j’ai l’habitude d’attendre le bénédicité avant de rompre le pain quotidien, que l’on nous apprend à demander à notre père qui est aux cieux. J’attendis donc un moment, et, sans que je voulusse attirer l’attention sur moi, je suppose que mon air fit comprendre ce que j’attendais. Les deux domestiques, ou inférieurs, comme j’aurais dû le faire observer auparavant, étaient assis déjà au bas de la table, quand mon hôte lança au vieillard un coup d’œil d’une expression toute particulière, et lui dit d’un ton assez sarcastique :

« Cristal Nixon, dites le bénédicité… que ce monsieur attend.

— L’immonde ennemi servira de clerc et dira amen, quand je deviendrai aumônier, » grommela celui auquel s’adressait cette invitation, et ses accents étaient dignes d’un ours à l’agonie. « Si ce monsieur est whig, il peut se donner la satisfaction de faire lui-même ses momeries. Je n’ai foi ni aux paroles ni aux écrits, mais au pain d’orge et à la bière brune.

— Mabel Moffatt, » reprit mon hôte en regardant la vieille et élevant sa voix sonore, probablement parce que celle à qui il s’adressait avait l’oreille dure, « peux-tu appeler la bénédiction du ciel sur notre repas ? »

La vieille hocha la tête, baisa la croix qui pendait à son chapelet, et garda le silence.

« Mabel ne veut pas dire de bénédicité pour des hérétiques, » reprit le maître de la maison, d’un air et d’un ton qui dissimulaient mal le sarcasme.

À ce moment s’ouvrit la porte latérale, dont il a été déjà fait mention, et la jeune personne (je reconnus alors qu’elle était jeune), que j’avais entrevue d’abord sur le seuil du cottage, fit quelques pas dans la chambre, puis s’arrêta timidement, comme si elle avait remarqué que je la regardais, et demanda au maître de la maison s’il avait appelé.

« J’ai tout simplement élevé la voix pour me faire entendre de la vieille Mabel, » répondit-il… « Et pourtant, » s’empressa-t-il d’ajouter en voyant que la jeune fille s’en retournait, « c’est une honte d’offrir à un étranger le spectacle d’une maison, en laquelle il n’y ait pas un membre de la famille qui puisse ou veuille dire un bénédicité… À toi donc de remplir les fonctions d’aumônier. »

La jeune fille, qui était vraiment jolie, s’avança d’un air modeste ; et sans paraître se douter qu’elle fit quelque chose d’extraordinaire, prononça la bénédiction, d’une voie argentine et avec une touchante simplicité, sa joue rougissant juste assez pour faire voir qu’en une circonstance moins sérieuse, elle se fût sentie plus embarrassée.

Maintenant, Alain Fairford, si tu attends que je te fasse un beau portrait de cette jeune personne, afin de te fournir une occasion de te moquer de moi, en disant que j’ai trouvé une Dulcinée dans une cabane de pêcheur, au bord de l’estuaire du Solway, tu seras désappointé ; car en disant qu’elle me parut fort jolie, que c’est une aimable créature à la voix pleine de douceur, j’ai dit sur elle tout ce que j’en puis dire. Elle disparut aussitôt le bénédicité terminé.

Après une brève remarque sur le froid que nous avions ressenti dans notre course, et sur la vivacité de l’air au milieu des sables du Solway (à quoi il ne parût pas désirer de réponse), mon hôte chargea mon assiette d’une portion des grillades faites par Mabel : c’était tout notre repas, avec des pommes de terre servies dans une grande écuelle de bois. Quelques gouttes de jus de citron donnèrent au poisson une saveur bien plus agréable que celle qu’on lui communique d’ordinaire au moyen d’un filet de vinaigre ; et je vous promets que tout ce que j’avais pu ressentir jusque-là, soit soupçon, soit curiosité, ne m’empêcha pas de faire un excellent souper, durant lequel nous échangeâmes bien peu de paroles, mon hôte et moi ; il fit, toutefois, les honneurs de sa table avec la politesse d’usage, mais sans cette affectation de cordiale hospitalité si générale, en pareil cas, chez ceux de son apparente condition, même lorsqu’elle n’existe pas dans leur cœur. Ses manières étaient plutôt celles d’un hôte courtois envers un étranger inattendu et gênant, qu’il reçoit avec civilité par amour-propre, mais sans entrain ni bonne volonté.

Si vous demandez comment j’ai appris tout cela, je ne pourrai vous répondre. Quand bien même je répéterais mot pour mot les paroles insignifiantes qui furent échangées entre nous, elles ne serviraient probablement pas à justifier mes observations. Il suffira de dire qu’en servant ses chiens, ce qu’il faisait de temps en temps avec grande libéralité, il paraissait remplir un devoir beaucoup plus agréable pour lui que lorsqu’il s’occupait de son convive. Telle fut, en somme, l’impression produite sur mon esprit.

Quand le souper fut achevé, un petit flacon d’eau-de-vie, dans une sorte de porte-liqueur en filigrane d’argent fort curieux, fut mis en circulation. Je m’étais déjà versé un petit verre, et lorsque, après avoir passé entre les mains de Mabel et de Cristal, le flacon revint au haut bout de la table, je ne pus m’empêcher de l’attirer à moi pour mieux examiner les armoiries gravées avec beaucoup de goût sur le porte-liqueur d’argent. Mais rencontrant le regard de mon hôte, je compris aussitôt que ma curiosité n’était pas de son goût : il fronça les sourcils, se mordit la lèvre et ne put réprimer d’autres signes d’impatience. Je remis donc immédiatement le porte-liqueur sur la table, et balbutiai quelques excuses, auxquelles il ne daigna pas répondre et qu’il ne parut même pas écouter. Sur un signe de son maître, Cristal fit disparaître l’objet de ma curiosité, ainsi que l’espèce de hanap en argent où l’on avait servi sa bière, et sur lequel étaient gravées les mêmes armoiries.

Suivit un silence plein d’embarras, que je voulus rompre.

« Je crains fort, » dis-je, « que mon importune présence n’ait occasionné quelque incommodité à la famille.

— J’espère, Monsieur, que vous n’en voyez pas d’apparence, » répliqua-t-il avec une politesse glaciale. « L’incommodité qu’un hôte inattendu peut occasionner à une famille aussi retirée que la nôtre, est une bagatelle en comparaison de celle que le visiteur éprouve lui-même, étant privé de ses aises accoutumées. Donc, sous ce rapport, nos comptes sont balancés. »

Malgré cette réponse décourageante, je continuai à m’enferrer, comme il arrive ordinairement en pareil cas, où voulant paraître civil, on ne parvient souvent qu’à être tout le contraire.

« Je crains, » repris-je en regardant du côté de la porte latérale, « que ma présence n’ait banni de la table un membre de la famille.

— Si, » répliqua-t-il froidement, « vous voulez parler de la jeune personne que vous avez vue ici, vous pouvez remarquer qu’il y a encore à table assez de place pour elle, et que le souper est assez copieux tel qu’il est, pour qu’elle en ait sa part. Vous pouvez donc être assuré que, si elle en avait eu le désir, elle aurait soupé avec nous. »

Il n’y avait plus moyen d’insister sur ce sujet, ni sur aucun autre ; car mon hôte, prenant la lampe, ajouta que mes vêtements mouillés me feraient, sans doute, trouver bon pour cette nuit l’usage de la maison, qui était de se coucher de bonne heure ; qu’il devait partir le lendemain au point du jour, et qu’il m’éveillerait à la même heure, pour me montrer le chemin par lequel je pourrais retourner à Shepherd’s Bush.

C’était couper court à toute explication ; il eût même été difficile d’en donner aucune sans manquer aux lois de la politesse ; car, du moment qu’il ne me demandait pas mon nom et qu’il ne manifestait pas le moindre intérêt pour ce qui me concernait, je n’avais aucun prétexte, moi, son obligé, pour l’importuner par des questions de ce genre.

Il prit donc la lampe, et me conduisit, par la porte latérale, dans une chambre très petite, où l’on avait arrangé à la hâte un lit pour moi ; puis, me laissant la lampe, il m’engagea à mettre mes vêtements mouillés devant la porte, pour qu’on pût les faire sécher au feu pendant la nuit. Il sortit ensuite en murmurant quelques mots qui pouvaient passer pour un souhait de bonne nuit.

Je suivis son conseil relativement à mes habits, d’autant plus que, malgré l’eau-de-vie que j’avais bue, mes dents commençaient à claquer, et que certains frissons m’apprenaient qu’un jeune homme élevé à la ville, ne pouvait tout d’un coup se lancer impunément dans les fatigantes parties de plaisir des campagnards. Mais mon lit, quoique dur et grossier, était sec et propre ; aussi ne tardai-je pas à me tourmenter assez peu de mes alternatives de froid et de chaud, pour écouter avec intérêt des pas pesants, sans doute ceux de mon hôte, arpentant les planches qui formaient tout le plafond de ma chambrette.

Aussitôt que ma lampe fut éteinte, j’aperçus des rayons de lumière qui passaient entre ces planches mal jointes. Comme le bruit de ce pas lent, solennel et régulier, continuait à se faire entendre, et que je reconnaissais parfaitement que celui qui marchait ainsi se retournait en arrivant au bout de la chambre, il me parut évident qu’il ne s’occupait pas d’un travail domestique, mais qu’il se promenait pour son propre plaisir.

Singulier amusement, pensai-je, pour quelqu’un qui a employé au moins une bonne partie de la journée à un exercice violent, et qui parlait de se lever demain au point du jour !

Sur ces entrefaites, la tempête qui s’était préparée toute la soirée, éclata avec fureur. Des sons, comme d’un tonnerre lointain (sans doute le bruit des flots qui déferlaient sur le rivage), se mêlaient à la voix mugissante du torrent voisin, aux gémissements et aux craquements des arbres du vallon, dont les branches étaient tordues par le vent. Dans la maison, les fenêtres tremblaient, les portes étaient secouées, et les murs, quoique assez épais pour une construction de ce genre, me semblaient sur le point de s’écrouler sous l’effort de la tempête.

Mais toujours, au milieu du bruit des éléments en fureur, je distinguais le même pas pesant qui arpentait le plancher au-dessus de ma tête. Je crus même parfois entendre un gémissement ; mais j’avoue volontiers que, dans la singulière situation où je me trouvais, mon imagination a pu me tromper. Plus d’une fois je fus tenté d’appeler à haute voix, pour demander si la tourmente qui sévissait autour de nous ne menaçait pas de faire écrouler la maison ; mais en me rappelant la vie retirée et peu sociable du maître de cette demeure, qui semblait éviter la société des hommes et rester impassible au milieu de la guerre des éléments, il me semblait que lui parler en ce moment, ce serait m’adresser à l’esprit même de la tempête ; car nul autre, pensais-je, n’aurait pu demeurer calme et tranquille, tandis que les vents et les flots faisaient rage autour de nous.

À la longue, la fatigue triompha de l’inquiétude et de la curiosité. La tempête s’apaisa, ou bien mes sens s’émoussèrent pour ses terreurs, et je m’endormis avant que les pas mystérieux de mon hôte eussent cessé de faire craquer le plancher au-dessus de ma tête.

Vous pourriez croire que la nouveauté de ma situation, tout en ne m’empêchant pas de m’assoupir, aurait au moins rendu mon sommeil moins profond, et diminué sa durée. Mais ce fut le contraire ; car jamais de ma vie je n’avais dormi aussi profondément, et je ne m’éveillai que lorsqu’au point du jour, mon hôte me secoua l’épaule et dissipa quelque rêve dont, heureusement pour vous, je n’ai gardé-aucun souvenir : autrement je ne vous en aurais pas fait grâce, dans l’espoir de rencontrer en vous un nouveau Daniel.

« Votre sommeil est profond, » dit la voix grave et sonore de mon hôte. « Avant que cinq années se soient déroulées sur votre tête, vous aurez le sommeil plus léger… à moins que, d’ici là, vous ne soyez plongé dans le sommeil qui ne connaît plus de réveil.

— Comment ! » m’écriai-je en me redressant en sursaut dans mon lit. « Savez-vous quelque chose de moi, de mes espérances, de mes projets pour la vie ?

— Je ne sais rien, » répondit-il avec un sourire sinistre. « Mais il est évident que vous entrez dans le monde, jeune, sans expérience, plein d’espoir, et je me borne à vous annoncer ce que je dirais à n’importe quel autre dans votre situation… Allons, voilà vos habits ; une croûte de pain bis, et une tasse de lait vous attendent, si vous voulez déjeuner ; seulement dépêchez-vous.

— Vous voudrez bien me permettre, » répliquai-je, « de rester seul pendant quelques minutes, avant de commencer la besogne ordinaire de la journée.

— Ah !… hum !… mille excuses à vos dévotions, » dit-il en sortant de la chambre.

Alain, il y a dans cet homme quelque chose de terrible.

Je le rejoignis, comme il était convenu, dans la cuisine où nous avions soupé la veille, et où je trouvai le déjeuner qu’il m’avait offert, sans beurre ni aucun autre accessoire.

Il se promena de long en large, pendant que je mangeais mon pain avec mon lait. Son pas lent et mesuré était identiquement le même que celui qui m’avait frappé la veille. La lenteur funèbre de ce pas semblait s’harmoniser avec un courant de passion intérieure, sombre, lente, immuable.

Nous courons et bondissons le long d’un ruisseau d’eau vive et murmurante, comme si nous voulions lutter de vitesse avec lui ; mais auprès d’une eau profonde, coulant lentement dans un lieu solitaire, notre pas devient morne et silencieux comme elle. Quelles pensées peuvent rouler en ce moment sous ce front sillonné, et s’accorder avec ce pas pesant et monotone ?

« Si vous avez fini, » dit-il avec un coup d’œil plein d’impatience, en voyant que je ne mangeais plus et que je restais les yeux fixés sur lui, « je vous attends pour vous montrer le chemin. »

Nous sortîmes ensemble, sans qu’aucun autre habitant de la maison se fût offert à mes regards. Je ne trouvai donc pas l’occasion que je guettais de donner une petite gratification aux domestiques, ou à ceux que j’avais pris par tels. Quant à offrir une récompense au maître de la maison, il me parut impossible de l’entreprendre. Que n’aurais-je pas donné pour un peu de ce sang-froid avec lequel tu mettrais une demi-couronne dans la main de l’homme qui te paraîtrait en avoir besoin, assuré de bien faire et ne t’inquiétant nullement de savoir si tu blesserais sa fierté ! Ne t’ai-je pas vu donner, un jour, un penny à un homme à longue barbe qui, par son apparence respectable, eût parfaitement représenté Solon ? Comme je n’ai pas ton courage, je n’offris rien à mon hôte mystérieux, encore que, malgré son étalage d’argenterie, tout ce qui l’entourait dénotât, sinon une réelle pauvreté, du moins des circonstances peu aisées.

Nous sortîmes ensemble de la maison. Mais je t’entends murmurer ton exclamation si nouvelle et si bien appropriée ; Ohe ! jam satis… Donc, la suite à une autre fois. Et peut-être retarderai-je toute communication jusqu’à ce que je sache comment mes faveurs sont appréciées.

LETTRE V.

Alain Fairford à Darsie Latimer.

Je suis en possession, mon cher Darsie, de tes deux dernières épîtres, et, comme j’attendais la troisième, je ne me pressais pas de te répondre. Ne va pas croire qu’il faille attribuer mon silence au peu d’intérêt qu’elles auraient eu pour moi ; car, en vérité, elles l’emportent encore (quoique la tâche fût difficile) sur les autres, où tu as pourtant fait preuve d’une rare excellence. Depuis cet idiot qui découvrit, le premier, le Pandémonium de Milton dans un feu de bois mourant ; depuis le premier ingénieux gamin qui souffla des bulles d’eau de savon, nul ne s’est montré, ô le meilleur de mes amis, plus habile que toi pour tirer d’un rien toute une histoire. Si tu avais à planter la fève de ce conte, dont on amuse les enfants, tu découvrirais, dès le début de la germination, le château du géant qui doit dresser ses créneaux à l’extrémité de sa tige. Grâce à la richesse de ton imagination, tu donnes à tout ce qui t’arrive la touche du merveilleux et du sublime. As-tu jamais vu ce que les artistes appellent un verre à la Claude Lorrain, qui communique sa teinte particulière à tout le paysage que l’on regarde au travers ? c’est précisément à travers un milieu de ce genre que tu vois les événements ordinaires.

J’ai attentivement examiné les faits dont le récit remplit ta dernière et si longue lettre. C’est justement ce qui aurait pu arriver à tout jeune flâneur du collège, qui, se promenant au milieu des sables de Leith, aurait dépassé la ligne de la pêche aux crevettes, mouillé ses souliers et ses bas, et que finalement une pêcheuse en jupe courte aurait emporté par compassion, non sans maugréer tout le temps contre l’embarras que lui occasionnait le gamin.

J’admire la figure que tu devais faire, accroupi, pour sauver ta précieuse vie, derrière un vieux bonhomme, la peur faisant claquer tes mâchoires, et l’anxiété donnant la crampe à tous tes muscles. Ton abominable souper, qui suffirait pour t’assurer pendant douze mois la visite régulière du cauchemar toutes les nuits, peut s’appeler une véritable calamité. Quant à la tempête de jeudi dernier (car je remarque qu’elle eut lieu ce jour-là), elle sifflait, mugissait, hurlait et beuglait d’une manière aussi terrible entre les vieilles cheminées de Candlemaker-Row, teste me per totam vigilante noctem, qu’elle avait pu faire sur le rivage du Solway, pour grande qu’ait pu y être la violence du vent… Et puis, le matin, Dieu vous pardonne votre sentimental scrupule ! vous prenez congé du pauvre homme, sans même lui offrir une demi-couronne pour votre souper et votre lit !

Vous vous moquez de ce que j’ai donné un penny (quoique, pour être exact, il eût fallu dire six pence) à un vieux drôle que, dans le sublime effort de votre imagination, vous auriez congédié sans souper, sous prétexte qu’il ressemblait à Solon ou à Bélisaire. Mais vous oubliez que cet affront tomba comme une bénédiction dans la poche du vieux gaberlunzie, qui se répandit en remerciements pour la générosité du donateur. Vous auriez pu attendre longtemps, Darsie, qu’il vous remerciât de votre stérile respect pour sa longue barbe et son air vénérable. Et puis, vous vous moquez de mon bon père, à propos de la retraite de Falkirk, comme s’il n’était pas temps, pour un homme, de battre en retraite, quand trois ou quatre grands coquins de montagnards, brandissant leurs claymores, et aussi agiles des pieds que des mains, couraient après lui en criant furinish ! Vous vous rappelez ce qu’il dit lui-même lorsque le laird de Bucklivat lui apprit que furinish signifiait : Attends un peu ! « Que diable ! » répliqua-t-il, mettant de côté tout scrupule presbytérien devant ce qu’une pareille requête avait de déraisonnable en de telles circonstances, « ces gredins auraient-ils voulu que je m’arrêtasse pour leur livrer ma tête à couper ? »

Imaginez une semblable compagnie à vos trousses, Darsie, et demandez-vous si vous ne joueriez pas des jambes aussi vite qu’en fuyant devant la marée qui envahissait l’estuaire du Solway. Et vous osez critiquer le courage de mon père ! Je vous dis, moi, qu’il a assez de courage pour faire le bien et dédaigner le mal ; assez de courage pour soutenir, de la main et de la bourse, une cause juste, et pour prendre la défense du pauvre contre son oppresseur, sans s’inquiéter de ce qui en pourra résulter pour lui-même. C’est là le courage civil, Darsie ; or, dans ce pays et dans le siècle où nous vivons, il est de peu d’importance pour la plupart des hommes qu’ils aient le courage militaire.

N’allez pas croire que je sois fâché contre vous parce que je cherche à rectifier ainsi vos opinions sur le compte de mon père. Je sais parfaitement qu’après tout, vous avez presque autant de respect pour lui que moi-même. Mais pendant que je suis en veine de sérieux, ce qui ne peut guère durer longtemps avec quelqu’un qui me fournit constamment des occasions de me moquer de lui, je vous en prie, très cher Darsie, que votre amour des aventures ne vous entraîne plus en un danger comme celui des sables du Solway. La suite de l’histoire n’est qu’un pur effet de votre imagination ; mais cette soirée d’orage aurait pu devenir une méchante nuit pour nager, comme dit le clown au roi Lear.

Quant au reste, si vous pouvez transformer en mystérieux héros de roman de vieux pêcheurs misanthropes, je veux, pour ma part, tirer quelque amusement de cette métamorphose. Attendez pourtant ; là même il est besoin de quelque précaution. Cet aumônier du sexe féminin, dont vous dites si peu de chose, après avoir parlé si longuement de tous les autres personnages, ne laisse pas de faire naître quelques soupçons dans mon esprit. Elle est très jolie, paraît-il ; c’est tout ce que ta discrétion m’en apprend. Il est des cas où le silence implique autre chose qu’un consentement. Aurais-tu honte ou peur, Darsie, de te charger de faire l’éloge de cette très jolie diseuse de bénédicité ?… Tu rougis, sur ma vie ! Mais est-ce que je ne te connais pas pour un constant chevalier dameret ? et ne m’as-tu pas fait tes confidences ? Un coude élégant, qui se montrait alors que tout le reste de la personne était emmitouflé d’un manteau à la cardinale, ou bien une fine cheville et un cou-de-pied fait au tour, entrevus par hasard tandis qu’ils montaient lestement les degrés d’Old Assembly Close (H), te mettaient pour huit jours la cervelle à l’envers. Si j’ai bonne mémoire, tu t’es laissé prendre une fois par un unique regard d’un œil sans pareil qui, lorsque sa belle maîtresse eut relevé son voile, se trouva être vraiment unique dans l’acception littérale du mot. Une autre fois, ne t’es-tu pas amouraché d’une voix… d’une simple voix qui se mêlait aux psalmodies dans l’ancienne église des Franciscains, jusqu’à ce que tu découvrisses que la propriétaire de ce suave organe était Mlle Dolly Mac Izzard, bossue par devant et par derrière ?

Toutes ces choses considérées et rapprochées de ton artificieux silence au sujet de ta néréide disant le bénédicité, je dois te prier d’être, dans ta prochaine, plus explicite sur son compte, si tu ne veux me faire conclure que tu penses à elle plus que tu ne te soucies d’en parler.

Puisque vous connaissez la monotonie de mon existence, vous ne pouvez espérer que je vous apprenne beaucoup de nouvelles. Vous savez, d’ailleurs, qu’il est nécessaire que je me consacre à l’étude sans aucune interruption. Vous m’avez dit mille fois que je ne pourrais faire mon chemin qu’en piochant ; donc, il me faut piocher.

Mon père paraît plus impatient de votre absence qu’il ne l’était dans les tout premiers jours qui ont suivi votre départ. Il s’aperçoit, j’imagine, que nos repas solitaires ne sont plus égayés par votre joyeuse humeur ; aussi est-il sombre comme on le devient quand les rayons du soleil cessent d’éclairer le paysage. S’il en est ainsi pour lui, tu veux te figurer que je suis plus triste encore, et tu dois comprendre combien il me tarde que tu aies terminé ton escapade et que tu redeviennes notre commensal.

 

Je reprends la plume, après un intervalle de quelques heures, pour dire qu’il vient d’arriver un incident sur lequel vous allez bâtir cent châteaux en Espagne, et, quelque peu partisan que je sois de ces constructions aériennes, je dois avouer que cet incident donne lieu à de singulières conjectures.

Mon père, dans ces derniers temps, m’a souvent emmené avec lui aux cours de justice, tellement il désire me voir initié à toute la pratique des affaires. J’avoue que l’ardeur extrême de ses désirs me contrarie pour lui-même et pour moi, car je crains qu’il n’en rejaillisse du ridicule sur nous deux. Mais qu’importe ma répugnance ? mon père m’entraîne chez son avocat, très versé en jurisprudence.

« Êtes-vous prêt pour aujourd’hui, Monsieur Crossbite ?… Voici mon fils, qui se destine au barreau… j’ai pris la liberté de l’amener à votre consultation, simplement pour lui faire voir comment se traitent ces affaires. »

M. Crossbite sourit et salua, comme un avocat sourit à un procureur qui l’emploie, poussa, j’en suis sûr, sa langue contre sa joue, et dit à l’oreille de la première grande perruque qui passa près de lui :

« Pourquoi diantre le vieux Fairford me lâche-t-il sa progéniture dans les jambes ? »

Tandis que je me tenais à côté d’eux, trop vexé du rôle puéril qu’on me faisait jouer, pour tirer grand profit des précieux arguments de M. Crossbite, je remarquai un homme d’un certain âge, qui restait les yeux fixés sur mon père, comme s’il n’eût attendu que la fin de l’affaire qui l’occupait pour lui adresser la parole. Il y avait, à mon avis, dans l’air de ce gentleman quelque chose qui commandait l’attention. Toutefois son costume n’était pas à la mode, et quoiqu’il eût été vraiment magnifique autrefois, il était présentement tout à fait suranné. Il avait un habit de velours à ramages, doublé de satin, un gilet de soie violette relevé de broderies, une culotte de même étoffe que l’habit. Ses souliers à bout carré étaient garnis d’une large rosette sur le cou-de-pied, et ses bas de soie montaient jusque par-dessus les genoux, ainsi qu’on le voit sur des portraits, et parfois chez certains originaux qui semblent se piquer d’être vêtus comme au temps de Mathusalem. Un chapeau à mettre sous le bras et une épée complétaient son équipement qui, bien que démodé, indiquait un homme de distinction.

Aussitôt que M. Crossbite eut fini ce qu’il avait à dire, ce gentleman aborda mon père.

« Votre serviteur, Monsieur Fairford. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. »

Mon père, dont vous connaissez la politesse exacte et formaliste, salua, toussa d’un air embarrassé, et finit par déclarer à son interlocuteur que le laps de temps écoulé depuis leur dernière rencontre était si considérable que, bien qu’il se rappelât parfaitement son visage, il avouait à regret que son nom avait, sans qu’il sût comment, totalement échappé à sa mémoire.

« Avez-vous oublié Herries de Birrenswork ? » demanda le gentilhomme.

Mon père salua plus bas que la première fois. Mais je trouvai que l’accueil par lui fait à son vieil ami, perdait quelque chose de la politesse respectueuse qu’il lui avait témoignée, alors que son nom lui était encore inconnu, et qu’il ressemblait davantage à cette courtoisie de paroles, que le cœur eût reniée si le cérémonial le lui eût permis.

Quoi qu’il en soit, mon père salua fort bas ce M. Herries, en exprimant l’espoir qu’il le voyait en bonne santé.

« En si bonne santé, mon bon Monsieur Fairford, que je viens ici décidé à renouveler connaissance avec un ou deux vieux amis, et d’abord avec vous. Je suis descendu au même logis qu’autrefois, et il faut que vous veniez dîner avec moi aujourd’hui chez Paterson, à l’entrée de Horse-Wynd. Ce n’est pas loin de votre nouvelle habitation dans le beau quartier, et j’ai à vous causer d’affaires. »

Mon père s’excusa respectueusement et non sans embarras. Une affaire importante le retenait chez lui.

« Alors c’est moi qui dînerai chez vous, l’homme, » reprit M. Herries de Birrenswork. « Les quelques minutes que vous pourrez me donner après le dîner suffiront pour mon affaire, et ne vous détourneront pas un moment de la vôtre… Je ne suis pas ami de la bouteille. »

Vous avez souvent remarqué que mon père, tout scrupuleux observateur qu’il est des lois de l’hospitalité, paraît l’exercer plutôt comme un devoir que comme un plaisir. Il est certain que, sans un désir consciencieux d’accueillir l’étranger et de donner à manger à celui qui a faim, sa porte s’ouvrirait beaucoup plus rarement qu’elle ne fait. Je n’ai jamais vu d’exemple aussi frappant de cette particularité de son caractère (et j’aurais pu, sans cela, vous accuser de caricaturer son portrait), que lorsqu’il homologua l’invitation que M. Herries venait de se faire à lui-même.

« Nous aurons l’honneur de vous attendre à trois heures dans Brown’s Square ! » dit-il.

Mais l’air embarrassé et le sourire dont il essaya d’accompagner cette réponse ne pouvaient tromper personne, ni faire illusion au vieux laird.

Aussi répliqua-t-il dédaigneusement :

« Je vous débarrasserai donc de ma présence jusqu’à l’heure indiquée, Monsieur Fairford, » et tout son air semblait dire : « Il me plaît de dîner chez vous, et peu m’importe que je sois ou non le bienvenu. »

Quand il se fut éloigné, je demandai à mon père qui c’était.

« Un gentilhomme malheureux, » me répondit-il.

« Il a fort bonne mine pour un malheureux, » répliquai-je, « et je n’aurais jamais soupçonné qu’avec un extérieur aussi gai, l’on put être en quête d’un dîner.

— Qui vous a dit cela ? » reprit mon père. « Il est omni suspicione major, quant à sa position de fortune. Il faut espérer qu’il en fait bon usage… et pourtant ce serait la première fois.

— Il a donc été un des irréguliers de la vie ? » demandai-je par insinuation.

Mon père me répondit par le fameux brocard dont il se sert pour imposer silence à toutes les questions qui lui paraissent inacceptables, pour peu qu’elles aient trait aux défauts d’autrui.

« Si nous voulons corriger nos propres défauts, Alain, nous aurons bien assez à faire, sans nous constituer juges de notre prochain. »

Je me trouvai une fois de plus embarrassé, mais je me remis aussitôt, et j’ajoutai que ce monsieur avait l’air d’un homme de bonne famille et de haut rang.

« Il a de bons titres, » dit mon père, « étant le représentant des Herries de Birrenswork, rameau de la grande et jadis puissante famille de Herries, dont la branche aînée s’est confondue avec la maison de Nithesdale, à la mort de lord Robin le Philosophe, en l’an du Seigneur mil six cent soixante-sept.

— Est-il toujours en possession de son domaine patrimonial de Birrenswork ?

— Non ; son père déjà n’en avait plus que le nom, ce domaine ayant été confisqué sur Herbert Herries, pour avoir accompagné son parent le comte de Derwentwater, à l’affaire de Preston en 1715. Ils ont toutefois, conservé cette désignation, sans doute dans l’espoir que leurs droits pourront revivre en des temps plus favorables pour les jacobites et pour le papisme ; et les personnes qui ne partagent nullement leurs folles espérances laissent passer cela sans réclamation, ex comitate sinon ex misericordia… Mais quand bien même il serait à la fois le pape et le Prétendant, il faut que nous lui donnions à dîner, puisqu’il a jugé à propos de s’inviter lui-même… Ainsi dépêche-toi de rentrer, mon garçon, et dis à Hannah, à Epps la cuisinière et à James Wilkinson de faire de leur mieux. Toi-même, occupe-toi de monter une ou deux bouteilles de mon meilleur vin, de celui qui m’a été fourni par Maxwell… il est dans la cinquième case… Voici les clefs de la cave au vin… Ne les laissez pas dans la serrure ; vous connaissez le défaut du pauvre James, quoique ce soit une honnête créature quant à toutes les autres tentations… et comme il ne me reste plus que deux flacons de ma vieille eau-de-vie, il faut, Alain, les réserver pour les cas de maladie. »

Je m’éloignai… je fis mes préparatifs… l’heure du dîner arriva, et aussi M. de Birrenswork.

Si j’avais ton imagination, Darsie, et ton talent pour les descriptions, je pourrais te faire un beau portrait de cet étranger à l’air sombre et mystérieux, qui me rappelle certaines têtes peintes par Rembrandt ; un portrait qui serait autant au-dessus de celui de ton pêcheur qu’une chemise de mailles est au-dessus d’un filet à pêcher le hareng. Je puis t’assurer qu’il fournirait matière à description. Mais connaissant ma propre imperfection, tout ce que je puis dire c’est qu’il me parut excessivement désagréable et mal élevé… Non, mal élevé n’est pas le mot ; au contraire, il connaissait évidemment les règles du savoir-vivre ; mais il trouvait, sans doute, que le rang de ceux chez qui il dînait, n’exigeait pas qu’il les honorât de ses attentions… manière de voir infiniment plus offensante que si sa tenue avait été celle d’un homme grossier et sans éducation.

Pendant que mon père récitait le bénédicité, peu s’en fallut que le laird ne sifflât tout haut ; et quand, sur l’invitation paternelle, je dis les grâces, il se servit de son cure-dents, comme s’il n’eut attendu que ce moment pour se livrer à cet exercice.

Voilà pour l’Église. Quant au roi, ce fut encore pis. Mon père, tu le sais, est particulièrement rempli de déférence pour ses hôtes, et, ce jour-là, il paraissait encore plus désireux qu’à l’ordinaire d’éviter toute occasion de dispute. Il dut faire un compromis avec son dévouement à la branche régnante, pour se contenter de porter au roi le premier toast qui suivit le dîner, au lien d’employer sa formule habituelle : Au roi Georges. Mais notre hôte fit le geste de passer son verre par-dessus la carafe qui se trouvait près de lui, et ajouta : de l’autre côté de l’eau.

Mon père rougit, mais ne voulut point paraître avoir entendu. Il y eut, dans les manières et dans la conversation de l’étranger, beaucoup d’autres preuves d’insouciance et de manque d’égards. Aussi, bien que je connusse les préjugés de mon père en faveur du rang et de la naissance (son esprit, d’ailleurs viril, n’ayant jamais entièrement secoué cette crainte servile des grands, qu’aux jours de sa jeunesse, ceux-ci avaient tant de moyens d’inculquer), je pus à peine l’excuser de supporter l’insolence que ce convive, qui s’était invité lui-même, lui témoignait à sa propre table.

Nous pouvons supporter d’un voyageur qui se trouve avec nous dans la même voiture, qu’il nous marche sur le pied par hasard, ou même par négligence ; mais c’est tout autre chose lorsque, sachant que nous avons des cors extrêmement sensibles, il continue à les broyer sous ses talons. Selon mon humble avis (et je suis un homme de paix), il nous est difficile, en pareil cas, d’éviter une déclaration de guerre.

Je crois que mon père lut ma pensée dans mes yeux ; car, tirant sa montre : « Quatre heures et demie, Alain, » me dit-il ; « vous devriez être déjà dans votre chambre. Birrenswork vous excusera. »

Notre hôte hocha nonchalamment la tête, et je n’eus plus aucun prétexte pour rester.

Comme je sortais, j’entendis ce magnat du Nithesdale prononcer distinctement le nom de Latimer, et je m’arrêtai ; mais, sur un coup d’œil de mon père, je dus me retirer. Et quand, une heure après, je fus appelé pour prendre une tasse de thé, l’étranger était parti. Ayant affaire dans la Grand’rue, ce soir-là, il lui avait été impossible d’attendre le thé.

Je ne pus m’empêcher de déclarer que je considérais son départ comme un soulagement, tant son incivilité m’avait blessé. « Qu’a-t-il besoin de nous reprocher d’avoir transféré notre demeure d’un quartier moins commode dans un autre plus agréable ? Que lui importe que nous cherchions à nous procurer certains avantages, ou même un peu de ce luxe que l’on trouve dans les maisons anglaises, au lieu de vivre empilés les uns sur les autres dans de hautes maisons à cinq ou six étages ? Sa naissance de patricien et sa fortune d’aristocrate lui donnent-elles le droit de censurer ceux qui disposent, comme bon leur semble, des fruits de leur industrie ? »

Mon père aspira une copieuse prise de tabac, et répondit : « Fort bien, Alain ; fort bien, en vérité. Je voudrais que M. Crossbite et l’avocat Pest vous eussent entendu ; ils auraient été forcés d’avouer que vous avez des dispositions pour la plaidoirie. Vous ne ferez pas mal de déclamer un peu, de temps en temps, à la maison, pour vous enhardir et vous tenir en haleine… Mais, quant au sujet de ce déluge de paroles, il ne vaut pas une prise de tabac. Croyez-vous que je me soucie plus de M. Herries de Birrenswork que de tout autre monsieur venant chez moi pour affaires, encore que je ne veuille pas lui sauter à la gorge parce qu’il parle comme une oie qu’il est ?… Mais ne nous occupons plus de lui ; j’ai besoin de l’adresse actuelle de Darsie ; il se pourrait que j’eusse à écrire un mot de ma propre main à ce garçon… et pourtant je ne sais pas trop… À tout hasard, donnez-moi son adresse. »

C’est ce que je fis ; et si vous avez eu des nouvelles de mon père, vous en savez sans doute plus long, sur l’objet de la présente lettre, que moi qui l’écris. Mais, si vous n’en avez pas eu, j’aurai rempli un devoir d’ami, en vous faisant savoir qu’il y a certainement, entre ce laird déplaisant et mon père, quelque chose qui vous concerne.

Adieu ! et quoique je t’aie fourni de quoi rêver tout éveillé, garde-toi de construire un château trop pesant sur un fondement aussi faible que le seul nom de Latimer, qui s’est rencontré dans une conversation entre un gentilhomme du comté de Dumfries et un procureur d’Édimbourg. Cætera prorsus ignoro.

LETTRE VI.

Darsie Latimer à Alain Fairford.

Ainsi que je l’ai dit, je sortis du cottage avec mon hôte à l’air si sévère et si dur. Je vis alors, plus parfaitement que la veille, le vallon retiré où se trouvent les deux ou trois bâtisses qui servent d’habitations à lui-même et à ses gens.

Ce vallon est si étroit, comparativement à sa profondeur, qu’aucun rayon de soleil n’y peut pénétrer avant que le roi du jour ne se soit élevé très haut au-dessus de l’horizon. Si l’on regarde en amont, on voit un ruisseau s’échapper avec fracas, et tout couvert d’écume, d’un épais fourré, comme un cheval de course impatient d’arriver au but. Avec un peu plus d’attention, l’on entrevoit une haute cascade qui brille à travers le feuillage, et qui est sans doute la cause de la course précipitée de ce ruisseau. Plus bas, le courant devient plus paisible, et s’étale en une large pièce d’eau qui sert de port à deux ou trois bateaux de pêche, alors à sec sur le sable, parce que la marée était basse. À côté de ce petit port, on aperçoit deux ou trois misérables huttes, demeures des maîtres de ces barques, et sous tous les rapports très inférieures à la maison de mon hôte, quoique celle-ci soit déjà bien assez pauvre.

Je n’eus qu’une ou deux minutes pour faire ces observations ; mais, pendant ce court espace de temps, mon compagnon manifesta des symptômes d’impatience et appela plus d’une fois : « Cristal !… Cristal Nixon ! » jusqu’à ce qu’enfin l’homme de la veille apparut sur le seuil de l’écurie, conduisant, tout bridé et sellé, le vigoureux coursier noir dont je vous ai parlé dans ma dernière. Mon guide fit à Cristal un signe du doigt, puis se dirigea vers le sentier ou ravin escarpé, qui mettait ce vallon retiré en communication avec la plaine.

Si j’avais connu la nature du chemin par lequel nous étions descendus, la veille, avec une si grande rapidité, je doute fort que j’eusse osé m’y risquer ; car ce n’était guère mieux que le lit d’un torrent, et à la suite des pluies de la nuit, il y avait de l’eau qui se précipitait furieuse et écumante dans le vallon. Je gravis ce détestable sentier avec beaucoup de difficulté, quoique je fusse à pied, et la tête faillit me tourner quand je reconnus, par les vestiges que la pluie n’avait-pu effacer, que le cheval, dans la descente de la veille, avait dû glisser plus d’une fois sur ses hanches.

Mon hôte s’élança sur sa monture sans mettre le pied à l’étrier, et m’eut bientôt dépassé dans cette montée périlleuse, que son cheval gravit comme s’il avait eu les pieds armés des griffes d’un chat sauvage. Dans sa course insouciante, il fit jaillir l’eau et la boue sous ses pieds, et arriva en quelques bonds au sommet, où je ne tardai pas à le rejoindre, et où je trouvai cheval et cavalier immobiles comme des statues, le premier haletant et ouvrant ses larges naseaux à la brise matinale, le dernier sans mouvement, les yeux fixés sur les premiers rayons du soleil qui commençait à se montrer au-dessus de l’horizon, et dorait déjà les montagnes lointaines du Cumberland et du Liddesdale.

Il semblait plongé dans une rêverie, d’où mon approche le tira brusquement. Mettant alors son cheval au pas, il me conduisit par un chemin sablonneux, effondré en quelques endroits, à travers une plaine de dunes désertes et incultes, entrecoupées de marécages. Cela ressemblait beaucoup à ce que j’avais vu aux alentours de Shepherd’s Bush, et, de fait, sauf en quelques endroits plus favorisés, toute la plaine de ce canton, aux bords de la mer, a le même caractère de triste uniformité.

À cent pas environ du bord du vallon, nous eûmes une vue plus étendue de cette plaine désolée. Ce qui la rendait plus lugubre encore, c’était l’aspect des côtes du Cumberland situées de l’autre côté du Solway, traversées et coupées par des milliers de rangées d’arbres plantés en haies, ombragées de bosquets et de bois d’une étendue considérable, et animées par des hameaux et des villas d’où s’élevaient déjà de légers nuages de fumée, indices de la présence et de l’activité de l’homme.

Mon guide, le bras étendu, m’expliquait le chemin à suivre pour retourner à Shepherd’s Bush, quand nous entendîmes, derrière nous un pas de cheval. Il tourna brusquement la tête, et ayant reconnu le cavalier qui s’approchait, il continua ses explications, tout en se plaçant au beau milieu du chemin, lequel, à l’endroit où nous étions arrêtés, était bordé d’un côté par une fondrière, et de l’autre par une berge de sable.

Le cavalier, qui arrivait au trot, ralentit le pas de sa monture, comme s’il eût voulu nous laisser prendre les devants, ou du moins éviter de nous dépasser en un point où l’étroitesse du chemin nous eut nécessairement mis en contact. Vous connaissez mon vieux défaut, Alain, et vous savez que je suis toujours disposé à faire attention à n’importe quoi, plutôt que d’écouter la personne qui me parle.

Cédant à cette aimable tendance, je cherchais à part moi la raison pour laquelle le cavalier semblait vouloir nous éviter, quand mon compagnon éleva sa voix sonore, d’une manière si brusque et si dure qu’elle rappela aussitôt mes pensées vagabondes.

« Au nom du diable ! jeune homme, » s’écria-t-il, « pensez-vous que les autres n’aient pas un meilleur usage à faire de leur temps que vous-même, pour m’obliger à vous répéter trois fois la même chose ? Je vous demande si vous voyez, à un mille d’ici environ, cet objet qui ressemble à un poteau indicateur, ou plutôt à une potence ? et je voudrais qu’on y pendît un sot rêveur, pour servir d’exemple à tous les imbéciles de la même espèce !... Ce poteau donc, qui ressemble à une potence, vous indiquera un pont, sur lequel vous traverserez le grand ruisseau ; vous continuerez ensuite tout droit devant vous jusqu’à la patte d’oie, où il y a un cairn… La peste t’étouffe ! voilà que tu ne m’écoutes déjà plus ! »

Il disait vrai. Comme l’autre cavalier était arrivé près de nous, il avait attiré de nouveau mon attention, et je m’écartais pour lui livrer passage.

Tout son extérieur dénotait un membre de la Société des Amis, ou un quaker, comme le monde et la loi du monde les appellent. Un petit cheval du Galloway, gris de fer, vigoureux et de bon usage, prouvait par sa mine et sa robe luisante que cet homme miséricordieux était miséricordieux aussi pour sa bête. Sa mise était d’une grande simplicité, mais d’une extrême propreté, et avait ce caractère d’utilité qui distingue ceux de sa secte. Son long pardessus de drap superfin gris foncé lui descendait à mi-jambe, et était boutonné jusqu’au menton, de manière à le garantir de l’air du matin. Les larges bords de son grand castor pendaient rabattus, sans bouton ni ganse pour les relever, et ombrageaient une physionomie avenante et placide, dont le sérieux n’excluait pas une pointe d’humour, et qui n’avait rien de commun avec l’air rigide et pincé qu’affectent en général les dévots. Le front était ouvert, et l’on n’y trouvait ni les rides de la vieillesse ni celles de l’hypocrisie. Il avait l’œil clair, calme, discret ; et pourtant je crus y découvrir une sorte de crainte ou d’appréhension, lorsque, ayant prononcé la salutation d’usage : « Je te souhaite le bonjour, mon ami, » il fit prendre à son palefroi l’extrême bord du chemin, manifestant ainsi le désir de nous déranger le moins possible, – absolument comme ferait un voyageur en passant près d’un molosse, dans les intentions pacifiques duquel il n’aurait pas une grande confiance.

Mais mon guide ne voulut sans doute pas qu’il se tirât d’affaire aussi facilement. Il mit donc son cheval en travers du chemin, de façon que, pour passer, le quaker dût ou escalader la berge ou se jeter dans la fondrière. C’eût été s’exposer à plus de risques que le cavalier ne semblait disposé à en courir. Aussi fit-il halte, comme pour attendre que mon compagnon lui livrât passage ; et, tandis qu’ils étaient ainsi face à face, je ne pus m’empêcher de trouver qu’ils ne représentaient pas mal la Paix et la Guerre ; car, bien que mon guide fût sans armes, son attitude, droite et ferme sur sa selle, son regard dur et toutes ses manières rappelaient un soldat en petite tenue. Il attaqua le quaker en ces termes :

« Oh ho ! ami Josué, tu t’es mis en route de bonne heure, ce matin. L’esprit vous aurait-il inspiré, à toi et à tes honnêtes frères, d’agir enfin loyalement, et d’enlever ces filets de marée qui empêchent le poisson de remonter la rivière ?

— Non, assurément, mon ami, » répondit Josué avec un mélange de fermeté et de bonne humeur ; « tu ne peux espérer que nous arrachions de nos mains ce que nous avons installé aux dépens de notre bourse. Tu détruis le poisson au moyen de la lance, de la ligne et du filet à jeter ; nous, au moyen de pièges et de filets que tendent le flux et le reflux. Chacun, en restant dans ses propres limites, fait ce qui lui semble le mieux pour s’assurer une part des biens que la Providence envoie dans la rivière. Je t’en prie, ne nous cherche pas querelle, car il ne te sera fait aucun tort par nos mains.

— Sache bien que je n’en supporterais de personne, qu’il ait les bords de son chapeau relevés ou rabattus, » répliqua le pêcheur. « Je vous le dis nettement, Josué Geddes, vous et vos compagnons vous usez de moyens illégitimes, avec vos nasses et vos filets à demeure, pour détruire le poisson dans le Solway ; et nous autres, qui pêchons honnêtement et en hommes, comme faisaient nos pères, nous avons chaque année, chaque jour, moins de poisson et moins de profit. Mais ne croyez pas vous en tirer toujours à force de gravité et d’hypocrisie, comme vous avez fait jusqu’ici. Le monde vous connaît, et nous vous connaissons. Après avoir détruit le saumon, qui est le gagne-pain de cinquante pauvres familles, vous vous essuyez la bouche, et vous allez pérorer dans votre Assemblée. Non, n’espérez pas que cela puisse durer ainsi. Je vous avertis honnêtement : un beau matin nous tomberons sur vous, et nous ne laisserons pas un pieu debout dans les eaux du Solway ; le reflux les emportera tous au large, et estimez-vous heureux si nous n’envoyons pas avec eux quelqu’un des fermiers de cette pêche.

— Ami, » dit Josué avec un sourire forcé, « si je ne savais que tu ne penses pas ce que tu dis, je te répondrais que nous sommes sous la protection des lois de ce pays ; et, si nos principes ne nous permettent pas de nous protéger nous-mêmes par des actes de résistance violente, nous n’en espérons pas moins obtenir leur protection.

— Tout ça n’est que misérable cafarderie et honteuse lâcheté, » s’écria le pêcheur ; « c’est un manteau pour couvrir votre hypocrite avarice.

— Non, ne dis pas lâcheté, mon ami, » reprit le quaker ; « car tu sais qu’il faut autant de courage pour souffrir que pour agir. Je prends pour juge ce jeune homme, ou n’importe quel autre : n’y a-t-il pas, même de l’avis de ce monde dont les opinions sont le souffle de tes narines, plus de lâcheté chez l’oppresseur armé qui commet l’injustice, que chez la victime patiente et sans défense, qui la supporte avec fermeté ?

— Je n’échangerai pas un mot de plus avec vous sur ce sujet, » dit le pêcheur. Et, comme si le dernier argument de M. Geddes l’avait un peu touché, il s’écarta pour le laisser continuer son chemin. « N’oubliez pas, toutefois, » ajouta-t-il, « que vous avez été loyalement averti, et ne supposez pas que nous nous contentions de belles paroles pour excuser votre conduite déloyale. Ces filets que vous avez tendus sont chose illégitime ; ils ruinent notre pêche… et nous les détruirons, quoi qu’il en puisse arriver. Je suis homme de parole, ami Josué.

— Je le crois ; mais il ne te faut que plus de circonspection avant d’affirmer témérairement ce que tu ne voudrais jamais mettre à exécution. Car je te dis, ami, que bien qu’il y ait, entre toi et l’un des nôtres, autant de différence qu’entre un lion et une brebis, je pense et je sais que tu as assez du caractère du lion, pour ne pas employer volontiers ta force et ta fureur contre celui qui fait profession de ne pas vouloir résister. La renommée dit, du moins, ce bien de toi, si elle n’en dit pas d’autre.

— Qui vivra verra, » répliqua le pêcheur. « Mais écoute, Josué ; avant de nous séparer, je vais te donner une occasion de faire une bonne œuvre qui, crois-moi, vaudra mieux que vingt discours sur la morale. Voici un jeune étranger, que le ciel a doué de si peu de cervelle qu’il s’égarera au milieu des sables, comme il a fait hier soir, si tu n’as l’obligeance de lui montrer le chemin de Shepherd’s Bush ; car j’ai vainement essayé de le lui faire comprendre. Y a-t-il, quaker, assez de charité sous ta simplicité, pour lui rendre ce service ?

— Ah ! c’est toi, mon ami, qui manques de charité, en supposant qu’on puisse refuser une chose aussi simple.

— Tu as raison : j’aurais dû réfléchir que cela ne te coûtera rien… Jeune homme, ce pieux modèle de simplicité primitive t’enseignera le chemin qui mène à Shepherd’s Bush… Oui, et il te tondra lui-même comme un mouton, s’il vous arrive de traiter ensemble quelque affaire d’achat on de vente. »

Il me demanda ensuite ex abrupto combien de temps je pensais rester à Shepherd’s Bush.

Je répondis que je ne le savais pas d’une manière certaine… Aussi longtemps, sans doute, que je trouverais à m’amuser dans le voisinage.

« Vous aimez la pêche ? » ajouta-t-il du même ton bref et interrogateur.

Ma réponse fut affirmative, mais j’avouai que je n’avais pas du tout d’expérience.

« Si vous restez ici quelques jours, » dit-il, « nous nous reverrons peut-être ; et je pourrai alors vous donner une leçon. »

Je n’avais pas eu le temps de le remercier ni de lui témoigner ma satisfaction, qu’il me fit un geste de la main en manière d’adieu, et s’en retourna vers le vallon d’où nous venions de sortir ensemble. Et comme il s’arrêta sur le bord, je pus entendre longtemps sa voix sonore, tandis qu’il parlait aux personnes cachées à ma vue dans ces profondeurs.

Cependant nous fîmes route en silence pendant quelque temps, le quaker et moi. Il avait ralenti le pas de sa paisible monture, de manière à permettre de le suivre à un marcheur beaucoup moins agile que moi, et de temps en temps il me regardait avec une curiosité mêlée de bonté. Pour moi, je ne me souciais pas d’entamer la conversation. Ne m’étant jamais trouvé en compagnie de personne de sa secte, et craignant, si je lui parlais, de blesser, à mon insu, un de ses préjugés, une de ses singularités, je gardais patiemment le silence.

À la fin, il me demanda si j’étais depuis longtemps au service du laird, comme on l’appelait.

« À son service ? » m’écriai-je avec la plus grande surprise.

« Eh ! mon ami, je n’ai pas voulu t’offenser, » répliqua-t-il. « Peut-être aurais-je dû dire dans sa compagnie… dans sa maison ?

— Je suis tout à fait inconnu à l’homme que nous venons de quitter, et notre liaison n’est que passagère. Il a eu la charité de me servir de guide à travers les sables, et de m’offrir, pour la nuit, un abri contre la tempête. C’est ainsi qu’a commencé notre connaissance ; et il est probable qu’elle n’ira pas plus loin ; car vous avez pu remarquer que notre ami n’est guère d’humeur à encourager la familiarité.

— Il l’est si peu, » reprit mon compagnon, « que tu es, je crois, le premier qu’il ait reçu dans sa maison… si toutefois tu y as réellement passé la nuit.

— Pourquoi en douteriez-vous ? je n’ai aucune raison pour vous tromper, et la chose n’en vaut pas la peine.

— Ne te fâche pas contre moi, » dit le quaker ; « mais tu sais que les tiens ne se renferment pas toujours, comme nous nous efforçons humblement de le faire, dans la simplicité de la vérité, et qu’ils emploient le langage de la fausseté, non seulement pour en tirer du profit, mais encore en manière de compliment, et quelquefois même par simple amusement. J’ai ouï raconter sur mon voisin bon nombre d’histoires, dont je ne crois qu’une faible partie, et encore est-il souvent difficile de les concilier ensemble. Et comme c’est la première fois que l’on me dit qu’il ait reçu un étranger dans sa maison, j’ai manifesté quelques doutes. Je te prie de ne pas t’en offenser.

— Il ne paraît pas avoir grandement les moyens d’exercer l’hospitalité, ce qui explique qu’il ne l’offre pas ordinairement.

— C’est-à-dire, ami, » répliqua Josué, « que tu as mal soupé, et déjeuné plus mal encore peut-être. Eh bien ! ma petite habitation, que l’on appelle Mont-Saron, est de deux milles plus près de nous que ton auberge ; et quoique, en y venant, tu allonges ta route, puisque cela t’écartera du chemin direct de Shepherd’s Bush, m’est avis que tes jeunes jambes se trouveront aussi bien d’un peu d’exercice, que ton jeune appétit d’un simple et copieux repas. Qu’en dis-tu, mon jeune compagnon ?

— Si cela ne vous occasionne aucun embarras, » répondis-je ; car l’invitation était faite avec cordialité, et j’avais dû manger, bien à la hâte, ma petite portion de lait et de pain.

« Ah ! » dit Josué, « n’emploie pas le langage des compliments avec ceux qui y ont renoncé. Si cette petite politesse me devait beaucoup gêner, il est probable que je ne t’aurais rien dit.

— J’accepte donc votre invitation dans le même bon esprit qui vous a porté à la faire. »

Le quaker sourit et me tendit la main. Je la serrai dans la mienne, et la plus grande cordialité régna entre nous, tandis que nous cheminions ensemble. Le fait est que je m’amusais fort à comparer en esprit l’air franc et ouvert du bon Josué avec les manières abruptes, sombres et hautaines de mon hôte de la veille. Ils étaient l’un et l’autre brusques et ennemis des cérémonies ; mais le sans-façon du quaker avait le caractère d’une simplicité religieuse, et s’alliait à la plus réelle bonté, comme si l’honnête Josué avait voulu, par sa sincérité, compenser l’absence des formes extérieures de la politesse. Les manières du pêcheur étaient, au contraire, celles d’un homme à qui les règles de la civilité peuvent être familières, mais qui, par orgueil on par misanthropie, dédaigne de s’y conformer. Malgré ce qu’il avait de rebutant dans son caractère, je pensais à lui avec intérêt et curiosité ; et je me promettais d’apprendre, dans le cours de ma conversation avec le quaker, tout ce que celui-ci savait sur le compte de l’autre. Mais, faisant prendre un tour différent à la conversation, Josué Geddes s’enquit de ma position dans le monde, et du but qui m’avait amené sur cette frontière éloignée.

Je pensai qu’il suffisait de décliner mon nom, et d’ajouter que j’avais étudié pour le barreau, mais que, me trouvant en possession d’une certaine indépendance, je m’étais permis un peu de relâche dans les derniers temps, et que je restais à Shepherd’s Bush pour jouir du plaisir de la pêche à la ligne.

« Je ne te fais aucun tort, jeune homme » dit mon nouvel ami, « en te souhaitant un emploi meilleur de tes heures sérieuses, et un amusement plus humain (s’il te faut absolument un amusement) pour tes heures de récréation.

— Vous êtes sévère, Monsieur, » répliquai-je ; « je vous ai entendu tout à l’heure faire appel à la protection des lois de ce pays. Or, s’il y a des lois, il faut nécessairement des jurisconsultes pour les expliquer, et des juges pour les appliquer. »

Josué sourit, et montrant du doigt les moutons qui broutaient l’herbe dans les dunes que nous traversions :

« Si un loup, » dit-il, « venait à fondre en ce moment sur ce troupeau, ces bêtes se rassembleraient sans doute, pour trouver protection, autour du berger et de ses chiens ; et pourtant elles sont journellement tourmentées et mordues par les uns, tondues et finalement tuées et mangées par l’autre. Je ne dis point cela pour te blesser ; car, encore que les lois et les jurisconsultes soient des maux, ce sont des maux nécessaires dans l’état de probation où se trouve la société, jusqu’à ce que l’homme ait appris à rendre à ses semblables ce qui leur est dû, suivant les lumières de sa propre conscience, et sans y être contraint d’aucune autre manière. Cependant, j’ai connu plusieurs hommes justes, qui ont suivi honnêtement et droitement la profession à laquelle tu te destines. Il n’y en a que plus de mérite pour ceux qui marchent droit dans un sentier, que tant d’autres trouvent glissant.

— Mais la pêche à la ligne, vous la blâmez aussi en tant qu’amusement, vous qui, si j’ai bien compris ce qui s’est passé entre vous et mon hôte d’hier, êtes vous-même un propriétaire de pêcheries.

— Non, pas un propriétaire. Je ne suis, en société avec d’autres, qu’un tenancier ou fermier de certaines bonnes pêcheries de saumon le long de la côte. Mais entends-moi bien. Ce qu’il y a de mal dans la pêche à la ligne (et je range dans la même catégorie tous les amusements qui ont pour fin et pour but les souffrances des animaux) ne consiste pas dans le simple fait de prendre et de tuer ces créatures, que la bonté de la Providence a multipliées sur la terre pour le bien de l’homme ; mais dans celui de trouver une source de plaisir et de jouissance dans la prolongation de leur agonie. Je dirige, il est vrai, ces pêcheries pour prendre, tuer et vendre le poisson, de même que, si j’étais agriculteur j’enverrais mes moutons au marché. Mais je songerais aussi bien à chercher un amusement ou une distraction dans le métier de boucher, que dans celui de pêcheur à la ligne. »

Nous ne poussâmes pas plus loin la discussion ; car, bien que les arguments de Josué me parussent un peu forcés, cependant comme ma conscience m’acquittait du crime d’avoir eu du plaisir à la pêche, autrement qu’en théorie, je ne me crus pas appelé à plaider opiniâtrement en faveur d’une pratique qui m’avait donné si peu de satisfaction.

Sur ces entrefaites, nous étions arrivés aux restes du vieux poteau que mon hôte m’avait indiqué comme un point de reconnaissance. Là, un pont de bois tout délabré, supporté par de longues poutres en forme de béquilles, me servit à passer l’eau, tandis que mon nouvel ami allait chercher un gué assez loin en amont, parce que la pluie avait considérablement grossi le ruisseau.

Tandis que j’attendais qu’il m’eût rejoint, je remarquai, à peu de distance, un pêcheur qui empochait truite sur truite : à peine avait-il jeté sa ligne, qu’il la retirait avec un de ces poissons. Et j’avoue qu’en dépit des leçons d’humanité de Josué, je ne pus m’empêcher d’envier l’adresse et les succès du pêcheur, tant le goût de son amusement nous est naturel, ou tant nous sommes habitués à rattacher le succès, en ces choses, à des idées de plaisir et aux louanges que méritent l’adresse et l’agilité.

Je ne tardai pas à reconnaître, dans cet heureux pêcheur, le petit Benjie, qui avait été mon guide et mon professeur en cet art, comme vous l’avez pu voir dans une précédente lettre.

J’appelai, je sifflai ; le drôle me reconnut, et, se levant d’un bond, comme un coupable, parut se demander s’il viendrait à moi ou s’il prendrait la fuite. Quand il se fut décidé pour la première de ces deux alternatives, il m’assourdit par un récit bruyant et exagéré de l’inquiétude que tout le monde avait éprouvée à Shepherd’s Bush, en ne me voyant pas rentrer : comment l’hôtesse avait pleuré ; comment Sam et le palefrenier n’avaient pas voulu se coucher, mais étaient restés toute la nuit à boire ; comment lui-même s’était levé bien avant le jour, pour se mettre à ma recherche.

« Et vous étiez en train de fouetter le ruisseau, sans doute pour découvrir mon cadavre ? »

Cette question provoqua un n… n… non prolongé, comme d’un individu pris en flagrant délit ; mais avec son impudence naturelle, et confiant en la bonté de mon caractère, il se hâta d’ajouter qu’il avait pensé qu’une ou deux truites fraîches me feraient plaisir pour mon déjeuner, et que, le temps étant si favorable pour l’appât au frai de saumon, il n’avait pu résister à l’envie de jeter la ligne.

Tandis que nous causions ainsi, l’honnête quaker redescendit jusqu’à l’autre extrémité du pont de bois, pour m’apprendre qu’il lui était impossible de traverser le ruisseau à gué dans ce moment, et qu’il lui fallait remonter jusqu’au pont de pierre, qui se trouvait à un mille et demi au-dessus de son habitation. Il commençait à me donner ses instructions sur le chemin à suivre pour me rendre chez lui tout seul, et me disait de demander sa sœur, quand je lui suggérai que, s’il voulait confier son cheval au petit Benjie, celui-ci pourrait le ramener par le pont de pierre, tandis que nous ferions route à pied par le chemin le plus court et le plus agréable.

Josué hocha la tête, car il connaissait bien Benjie, qui était, dit-il, le plus mauvais garnement de tous les environs. Cependant, pour ne pas me laisser seul, il consentit à lui confier le poney pour un peu de temps, en lui recommandant bien de ne pas monter dessus, mais de mener Salomon par la bride ; il lui promît même une pièce de six pence, s’il se conduisait convenablement, ajoutant que, s’il transgressait ses ordres, il serait certainement fouetté.

Les promesses ne coûtaient rien à Benjie, qui ne s’en fit pas faute ; si bien que le quaker finit par lui céder la bride, en répétant ses recommandations et les renforçant par son index levé d’un air de menace. De mon côté, je dis à Benjie de porter à Mont-Saron les poissons qu’il avait pris. En même temps je prenais, vis-à-vis de mon nouvel ami, l’air d’un homme qui s’apprête à lui faire des excuses, ne sachant pus si ce petit cadeau serait agréable à un adversaire si décidé de la pêche à la ligne.

Il me comprit aussitôt, et me rappela qu’il faisait une grande différence entre l’amusement frivole consistant à prendre ces poissons d’une manière cruelle, et le fait de les manger comme aliment légitime et agréable, une fois qu’ils étaient tués. Il n’avait pas le moindre scrupule à ce sujet. Il m’assura même que ce ruisseau contenait la vraie truite rouge, si estimée des connaisseurs, et me dit que, lorsqu’elle était mangée moins d’une heure après sa capture, sa chair avait une fermeté particulière et un goût délicat. Ce serait donc une addition fort agréable au déjeuner, surtout ce repas étant gagné, comme aujourd’hui, par un lever matinal et une ou deux heures d’exercice salutaire.

Mais, soit dit pour t’alarmer, Alain, nos poissons n’étaient pas frits que nous eûmes une autre aventure. Et ce n’est que pour ménager ta patience et mes yeux, que je m’arrête en ce moment, remettant la suite de mon histoire à une prochaine lettre.

LETTRE VII.

Le même au même.

Le petit Benjie ayant été envoyé prendre le poney sur la rive gauche du ruisseau, nous cheminâmes, le quaker et moi, sur la rive droite, comme la cavalerie et l’infanterie d’une même armée occupant les bords opposés d’une rivière et observant une même ligne de marche. Mais tandis que mon honnête compagnon me promettait une agréable promenade sur l’herbe jusqu’aux abords de sa demeure, le petit drôle, à qui l’on avait recommandé de rester en vue, s’écarta du chemin qu’il devait tenir, et emmena Salomon loin de nos regards.

« Le scélérat veut monter dessus ! » s’écria Josué avec plus de vivacité que l’on n’en devait attendre de ses protestations de patience à toute épreuve.

Je cherchai à calmer ses appréhensions, tandis qu’il s’essuyait le front de dépit, l’assurant que si ce garçon s’avisait de monter son poney, dans son propre intérêt, il mènerait l’animal avec douceur.

« Vous ne le connaissez pas, » répliqua Josué, en refusant toute consolation. « Lui, faire quoi que ce soit avec douceur ! non, il lancera Salomon au galop ; il abusera de la patience de cette bonne bête, qui me porte depuis tant d’années ! Ah ! j’ai cédé à une mauvaise inspiration, quand je lui ai donné la bride ; car il n’y a jamais eu de pire garnement dans le pays. »

Il s’étendit ensuite longuement sur les énormités dont Benjie s’était rendu coupable dans la campagne. On le soupçonnait fortement d’avoir pris des perdrix aux lacets ; Josué lui-même l’avait rencontré tendant des gluaux aux petits oiseaux chanteurs ; il était pleinement convaincu d’avoir donné la chasse à des chats à l’aide d’un chien qui l’accompagnait et qui était aussi maigre, aussi efflanqué et aussi méchant que lui-même. Finalement Benjie était accusé d’avoir volé un canard, pour se procurer le plaisir de le chasser avec ledit chien, aussi adroit sur l’eau que sur terre.

J’abondai dans le sens de mon ami, afin de ne pas l’irriter davantage, et je déclarai que ma propre expérience me portait à lui abandonner Benjie comme un vrai petit diable. Mais Josué Geddes critiqua cette expression qui lui parut exagérée, et, de plus, inconvenante dans la bouche d’un homme qui réfléchit. Et juste au moment où je répliquais, en manière d’excuse, que c’était une locution usitée et familière, nous entendîmes, de l’autre côté du ruisseau, un bruit qui dénotait quelque mésintelligence entre Salomon et Benjie. Les monticules de sable derrière lesquels le petit drôle avait dirigé sa course, ne nous avaient pas permis de le voir s’élancer sur la selle interdite, et n’était sans doute ce qu’il avait voulu. Toutefois, ayant réussi à piquer d’honneur le brave Salomon, qui avait rarement occasion de montrer ce dont il était capable, ils avaient galopé de bonne amitié, jusque près du gué devant lequel le légitime propriétaire du palefroi avait déjà rebroussé chemin.

Là, un conflit s’éleva entre le cheval et le cavalier. Celui-ci, conformément à ses instructions, voulait pousser Salomon vers le pont de pierre beaucoup plus éloigné ; mais Salomon jugeait que le gué était le chemin le plus court pour regagner son écurie. La lutte fut des plus vives : Benjie entremêlait de grands coups de cravache ses hurhau ! et ses dia ! Salomon, d’habitude si docile, se montrait revêche, regimbait et frappait du pied. C’est ce bruit que nous entendions, sans voir ce qui se passait ; mais Josué n’en devinait que trop la cause.

Alarmé de ce qu’il entendait, le quaker se mit à crier : « Benjie, vaurien que tu es !… Salomon, sotte bête ! » quand tout à coup le couple s’offrit à nos regards, Salomon ayant décidément gagné la bataille, et emportant son cavalier au grand galop vers le gué.

Jamais on ne vit colère se changer plus vite en crainte charitable :

« Le malheureux va être noyé ! » s’écria mon excellent compagnon ; « un fils de veuve ! un fils unique ! et noyé !… Ne me retiens pas ! »

Et il cherchait à me faire lâcher prise, et je le retenais par ses habits pour l’empêcher de se jeter à l’eau.

Je n’avais pas la moindre inquiétude pour Benjie ; car le polisson, quoiqu’il fût incapable de gouverner un cheval rebelle, se tenait collé sur sa selle comme un singe. Salomon et Benjie traversèrent les flots sans trop de difficulté, et reprirent leur galop sur l’autre rive.

Cette fois, il était impossible de deviner si c’était Benjie qui fuyait sur Salomon, ou Salomon qui emportait Benjie ; pourtant, d’après le caractère et les motifs de l’individu, j’aurais parié plutôt pour la première supposition. Je ne pus m’empêcher de rire quand le drôle passa devant moi, grimaçant de terreur autant que de plaisir, perché sur le pommeau de la selle, et tenant d’une main la bride, tandis que l’autre se cramponnait à la crinière ; pendant que Salomon, le mors aux dents, la tête entre les jambes, détalait au grandissime galop devant son maître saisi d’effroi.

« Le méchant bâtard ! » s’écria le quaker, à qui la terreur faisait oublier sa modération habituelle, « le maudit gibier de potence ! il va rendre Salomon poussif, c’est certain ! »

Je cherchai à le consoler en l’assurant qu’un temps de galop ne ferait pas de mal à son favori ; je lui rappelai aussi le blâme qu’il m’avait infligé, une minute auparavant, pour avoir appliqué à Benjie une épithète un peu dure.

Mais Josué avait une réponse toute prête.

« Mon jeune ami, » me dit-il, « tu parlais de l’âme de ce garçon que tu prétendais appartenir au démon, chose dont tu ne pouvais avoir connaissance. Pour moi, je ne parlais que de son homme extérieur, qui finira sûrement par pendiller au bout d’une corde, s’il ne se corrige pas. On dit que, malgré sa jeunesse, il est déjà de la bande du laird.

— De la bande du laird ! » répétai-je avec surprise. « Parlez-vous de l’homme chez qui j’ai passé la nuit dernière ?… Je vous ai entendu lui donner le nom de laird… Est-il donc à la tête d’une bande ?

— Non ; je ne voulais pas dire précisément une bande, » reprit le quaker, que la précipitation avait entraîné plus loin qu’il ne voulait. « J’aurais dû dire une société, une compagnie. Mais voilà ce qui arrive aux plus sages, ami Latimer, quand ils se laissent troubler par la passion, et qu’ils parlent comme dans la fièvre, ou avec la langue du téméraire et de l’insensé. Et quoique tu aies été prompt à remarquer ma faute, je ne suis pas fâché que tu en aies été témoin ; car les faux pas du sage, comme les chutes de l’insensé, peuvent servir de leçon à la jeunesse et à l’inexpérience. »

C’était, en quelque sorte, reconnaître ce que j’avais déjà commencé de soupçonner : que le caractère vraiment bon de mon nouvel ami n’avait pu, même joint à la placidité qui est le fruit de sa secte religieuse, réprimer complètement l’effervescence d’une nature ardente et impétueuse.

En cette occasion, comme s’il avait eu conscience d’avoir manifesté une émotion plus vive qu’il ne convenait à son caractère, Josué évita toute nouvelle allusion à Benjie et à Salomon, et attira mon attention sur le paysage autour de nous, qui devenait plus beau et plus intéressant à mesure que nous avancions, en suivant les méandres de notre ruisseau. Nous avions laissé derrière nous les terres vagues, et nous étions arrivés dans une région plus cultivée et divisée par des clôtures, où les champs labourés et les pâturages étaient agréablement entrecoupés de haies et de bosquets. Descendant jusqu’au bord de l’eau, nous entrâmes par une barrière dans un chemin fort propre, bordé des deux côtés d’arbres et de buissons fleuris, des espèces les plus rustiques ; puis, montant par une pente douce, nous nous trouvâmes, au sortir de cette allée, presque en face d’une construction basse, mais bien entretenue, quoique de forme irrégulière. Mon guide alors me serrant cordialement la main, me souhaita la bienvenue à Mont-Saron.

L’espèce de petit bois que nous avions traversé pour arriver à cette habitation, l’entourait du côté du nord et du nord-ouest ; mais comme il se ramifiait en plusieurs divisions, il était entrecoupé de champs bien arrosés et à l’abri des vents les plus froids. La façade de la maison regardait le sud-est, et les plantations, ou plutôt les jardins descendaient de là en pente douce jusqu’au bord du ruisseau. J’appris, dans la suite, que le père du propriétaire actuel avait eu beaucoup de goût pour l’horticulture, goût dont son fils avait, du reste, hérité. Il avait planté ce jardin, dont les pelouses, les charmilles, les sites sauvages et les arbres exotiques l’emportaient de beaucoup sur tout ce qu’on avait tenté de semblable dans le voisinage.

S’il y avait un peu de vanité dans le sourire de satisfaction de Josué Geddes, en me voyant contempler avec plaisir une scène différente du désert de sable que nous avions traversé de compagnie ce matin, c’était assurément bien pardonnable à l’homme qui, cultivant et perfectionnant les beautés de la nature, avait trouvé, dans cette occupation, la santé du corps et un agréable délassement pour l’esprit.

Au bas de ce vaste jardin, le ruisseau dessinait un grand demi-cercle qui lui servait de limite. La rive opposée ne faisait plus partie du domaine de Josué ; le ruisseau y était bordé par une roche calcaire très escarpée, qui semblait une barrière élevée par la nature elle-même autour de ce petit paradis de beauté, de bien-être et de paix.

« Il ne faut pas, cependant, » dit le bon quaker, « que l’admiration des beautés de notre petit héritage te fasse oublier que tu as fait un maigre déjeuner. »

À ces mots, Josué me conduisit à une petite porte vitrée, s’ouvrant sous un porche abondamment garni de chèvrefeuille et de clématite, et donnant accès en un salon de moyenne grandeur, dont l’ameublement, par sa simplicité et son extrême propreté, rappelait les traits caractéristiques de la secte à laquelle appartenait le propriétaire.

Hannah, la gouvernante de ton père, est généralement considérée comme une exception en Écosse, et, pour la propreté, elle n’a pas sa pareille dans la Vieille Enfumée. Eh bien, la propreté d’Hannah n’est que saleté auprès des minutieuses purifications des quakers, qui paraissent apporter aux moindres détails de la vie la consciencieuse rigueur qu’ils affectent dans leurs mœurs.

Le salon eût été sombre, car les fenêtres en étaient petites et le plafond bas ; mais le propriétaire actuel l’avait égayé en y ajoutant une petite serre à toit de verre, qui n’en était séparée que par un vitrage. Je n’avais jamais vu auparavant cette manière si aimable d’unir le confort de l’appartement aux agréments du jardin ; et je m’étonne que cet usage ne soit pas plus général chez les grands. Il y a un article du Spectateur qui fait allusion à quelque chose de semblable.

Tandis que je me dirigeais du côté de la serre pour l’examiner de plus près, mon attention fut attirée par la cheminée du salon. C’était une construction en pierre massive, tout à fait hors de proportion avec les dimensions de la pièce. Il y avait eu jadis, par-devant, un écusson surmonté d’un cimier ; mais le marteau ou le ciseau, dont on s’était servi pour les faire disparaître, avait laissé intacte la bande qui portait ce pieux cri d’armes :

Les caractères gothiques furent, vous le savez, ma première passion, et les pierres tombales du cimetière des Franciscains livrèrent de bonne heure à ma curiosité tout ce qu’elles pouvaient m’apprendre sur le compte de morts depuis longtemps oubliés.

Josué Geddes s’arrêta en voyant mes regards fixés sur cette antiquité.

« Sais-tu lire cela ? » demanda-t-il.

Je lui lus la devise, en ajoutant qu’il me semblait voir des vestiges de date.

« Ce doit être 1537, » dit-il, « car en calculant au plus bas, c’est à cette date reculée que mes ancêtres, aux temps de l’aveuglement du papisme, prirent possession de ces terres, et c’est en 1537 qu’ils bâtirent cette maison.

— Votre famille est ancienne, » dis-je en regardant avec respect le monument. « Je regrette que l’on ait effacé les armoiries. »

Tout quaker qu’était mon ami, il ne put probablement pas mettre de côté un certain respect pour la généalogie qu’il m’expliqua, non sans désavouer à plusieurs reprises tout sentiment de la vanité qui s’y attache d’ordinaire. En un mot, son air me rappelait la mélancolie, le regret mêlé de consciente dignité, avec lesquels Jack Fawkes nous parlait, au collège, de celui de ses ancêtres qui avait figuré dans la conspiration des Poudres.

« Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste. » C’est ainsi que commença Josué Geddes de Mont-Saron. « Or, si nous sommes nous-mêmes un néant devant Dieu, c’est être moins que rien d’être issu d’ossements en décomposition et de chairs réduites en poussière, dont l’âme immortelle a depuis longtemps rendu ses comptes ? Oui, ami Latimer, mes ancêtres ont été célèbres parmi les hommes rapaces et sanguinaires qui habitaient à cette époque ce malheureux pays ; et ils se sont rendus si fameux par leurs succès en fait de vol, de pillage et de meurtre, que ce nom de Geddes leur est, dit-on, venu de la comparaison que l’on fit d’eux avec le brochet, appelé ged dans notre dialecte provincial. Bel honneur, en vérité, pour des chrétiens ! Et pourtant ils peignirent ce requin d’eau douce sur leurs écussons ; et ces prêtres profanes d’une perverse idolâtrie, ces fanfarons à cervelle creuse qu’on appelle hérauts, et qui gravent des images de poissons, d’oiseaux et de quadrupèdes, pour que les hommes se prosternent devant elles et les adorent, donnèrent le ged, le brochet, comme emblème et armoiries à mes ancêtres ; ils le sculptèrent au-devant de leurs cheminées et au-dessus de leurs tombes ; et mes ancêtres s’enorgueillirent dans leur esprit, et devinrent de plus en plus semblables à des brochets, égorgeant leurs semblables, ou les emmenant captifs et se partageant leurs dépouilles ; si bien que le lieu de leur habitation reçut le nom de Sharing-Knowe (colline du Partage), à cause du butin qu’ils y partageaient avec leurs complices. Mais le père de mon père, Philippe Geddes, fut doué d’un jugement meilleur. Après avoir tenté d’allumer sa lampe à quelques-uns des feux follets qui apparaissaient à cette époque en différentes églises et assemblées, il obtint enfin une étincelle de la lumière du bienheureux Georges Fox, qui, parmi les ténèbres dont l’Écosse était couverte, comme il l’a écrit lui-même, répandait des clartés aussi abondantes que les étincelles qui jaillissent sous le talon d’un coursier galopant sur une route pierreuse. »

Ici le bon quaker s’interrompit pour dire : « Tout cela est très vrai, et me rappelle que je dois me hâter d’aller voir dans quel état est Salomon. »

En ce moment entra un domestique quaker portant un plateau ; il inclina la tête devant son maître, mais pas à la manière de quelqu’un qui salue, et dit fort paisiblement :

« Tu es le bienvenu à la maison, ami Josué ; nous ne t’attendions pas sitôt ; mais qu’est-il arrivé à ton cheval Salomon ?

— Que lui est-il arrivé, en effet ? » répéta mon ami. « N’a-t-il pas été ramené par l’enfant qu’on appelle Benjie ?

— Si fait ; mais il l’a ramené d’une singulière façon ; car Salomon est arrivé au grand galop, et a lancé le petit Benjie sur le tas de fumier qui se trouve dans la cour de l’écurie.

— J’en suis enchanté, » s’empressa de répliquer Josué ; « enchanté de cœur et d’esprit… Pourtant, c’est le fils de la veuve… L’enfant serait-il blessé ?

— Nullement, car il s’est levé aussitôt et a pris ses jambes à son cou. »

J’entendis Josué parler à demi-voix d’une bonne correction, et s’informer ensuite tout haut de l’état de son cheval.

« Il fume comme une marmite sur le feu, » répondit le domestique, « et le gars Bauldie le promène par le licou dans la cour, de peur qu’il ne prenne froid. »

M. Geddes voulut voir de ses propres yeux l’état de son favori, et je le suivis dans la cour pour lui offrir mes conseils. Ne te moque pas, Alain, j’ai assez d’expérience pour être utile à un quaker en semblables circonstances.

Le gars qui menait le cheval ne me fit pas l’effet d’être un quaker, encore que ses relations avec cette famille lui eussent communiqué quelque chose de l’air et des manières de la secte. Il dit à Josué que Salomon n’avait aucun mal, et insinua même que l’exercice violent qu’il avait pris ne pouvait que lui être salutaire.

Salomon hennit à l’approche de son maître, et se frotta la tête contre l’épaule du bon quaker, comme pour l’assurer qu’il ne lui manquait rien ; de sorte que Josué rentra consolé dans le petit salon où le déjeuner allait être servi.

J’ai su depuis que l’affection de Josué pour son poney est regardée comme déréglée par quelques-uns de sa secte ; on l’a blâmé de lui avoir donné le nom de Salomon, comme on désapprouverait tout autre nom quelconque donné à un animal ; mais Josué a tant d’influence sur ses coreligionnaires, et en est si généralement respecté, qu’on a fini par fermer les yeux sur cette faiblesse.

Tandis que son vieux domestique Jéhoïachim rentrait à tout moment avec quelque nouveau plat pour le déjeuner, dont les apprêts me semblaient ne devoir jamais finir, Josué me raconta que son grand-père Philippe, le disciple de Georges Fox, avait eu beaucoup à souffrir des persécutions auxquelles ces inoffensifs sectaires furent en butte de tous côtés, durant cette période d’intolérance, et qu’une grande partie des biens de sa famille avaient été dilapidés. Mais des jours meilleurs s’étant levés, le père de mon hôte s’allia par mariage à une riche famille de quakers du comté de Lancastre, et s’engagea avec succès dans diverses entreprises commerciales. Il racheta les restes du domaine paternel, dont il changea le nom caractéristique de Sharing-Knowe en celui plus biblique de Mont-Saron.

Ce Philippe Geddes, comme je l’ai déjà fait entendre plus haut, avait pris goût au jardinage et à la culture des fleurs, goût qui n’est pas rare dans la secte à laquelle il appartenait. Il avait détruit les restes du vieux castel des pilleurs, et y avait substitué l’habitation moderne. S’il avait conservé le foyer des ancêtres, en mémoire de leur hospitalité, ainsi que le pieux cri d’armes que le hasard leur avait fait prendre, il avait eu soin d’effacer tous les emblèmes mondains et militaires de leur blason.

Quelques minutes après que M. Geddes eut terminé l’histoire de ses ancêtres, sa sœur Rachel, seul membre survivant de sa famille, entra dans la salle. Son aspect est des plus aimables, et quoiqu’elle ait assurément trente ans au moins, elle conserve encore la tournure et l’agilité d’un âge plus jeune. L’absence de tout ornement, de tout ce qui pourrait être à la mode, était compensée par la plus parfaite propreté ; et le petit bonnet, qui encadrait étroitement son visage, seyait particulièrement à des yeux qui avaient la douceur et la simplicité de ceux de la colombe. Sa figure était charmante, quoiqu’elle eût un peu souffert des ravages de la petite vérole, cette ennemie déclarée de la beauté ; mais ce désavantage était en partie contrebalancé par une bouche d’un dessin gracieux, par des dents qui semblaient des perles, et par un calme sourire qui paraissait souhaiter le bonheur dans ce monde et dans l’autre à tous ceux à qui elle parlait.

Alain, vous ne pouvez placer ici aucune de vos basses insinuations ; car je vous ai fait un portrait détaillé de Rachel Geddes. Vous ne direz donc pas, cette fois, comme dans la lettre que je viens de recevoir, que j’ai glissé sur ce sujet, parce que je craignais d’en dire trop long… Mais je reviendrai là-dessus tout à l’heure.

Nous nous assîmes donc à déjeuner, après un bénédicité, ou plutôt une prière que Josué improvisa, pour la circonstance, et que l’esprit lui fit allonger un peu plus qu’il ne me parut agréable. Mais alors il se fit, Alain, une expédition des bonnes choses qui étaient sur la table, comme vous n’en avez pas vue depuis que Darsie Latimer ne déjeune plus avec vous. Thé et chocolat, œufs, jambon et pâté, sans oublier le poisson grillé, tout disparut avec une rapidité dont les bons quakers furent étonnés ; mais ils ne cessèrent pas de charger mon assiette, comme s’ils avaient voulu voir s’il leur serait possible de me lasser. Je reçus, pourtant une espèce de leçon qui me rappela où j’étais. Mlle Geddes m’avait offert d’un certain gâteau, que je refusai dans le moment ; mais l’apercevant, quelque temps après, à portée de ma main, j’en pris assez naturellement une tranche, et je venais de la poser à côté de mon assiette, quand Josué mon hôte, non pas de l’air d’autorité de Tirtea Fuera, le docteur de Sancho, mais de la façon la plus calme et la plus tranquille, l’enleva délicatement et la remit, dans le plat, en se contentant de dire :

« Ami Latimer, tu l’as refusée tout à l’heure. »

Ces braves gens, Alain, ne tiennent pas compte de ce que votre bon père appelle le privilège des gens d’Aberdeen, qui consiste à reprendre sa parole, ou, comme dit le sage, à changer d’avis.

Sauf cette petite leçon, qui m’apprit que j’étais dans une famille formaliste, l’accueil que l’on me fit n’offrit rien de particulier, à moins, toutefois, que je ne doive remarquer la bonté uniforme et pleine de sollicitude qui assaisonnait toutes les attentions de mes nouveaux amis, comme s’ils eussent voulu me prouver que l’omission des compliments mondains, interdits par leur secte, ne servait qu’à rendre leur hospitalité plus sincère.

Ma faim se trouvant enfin apaisée, l’honnête quaker, qui avait considéré de l’air le plus bienveillant les effets de mon appétit, s’adressa comme suit à sa sœur :

« Rachel, ce jeune homme a passé la nuit dernière sous les tentes de notre voisin, que l’on appelle le laird. Je regrette de n’avoir pas fait sa rencontre hier soir, car l’hospitalité de notre voisin s’exerce trop rarement pour qu’il soit bien en mesure de faire accueil aux étrangers.

— Pourtant, Josué, » répliqua Rachel, « si notre voisin a fait acte de charité, tu ne devrais pas lui envier l’occasion qu’il a eue. Et si notre jeune ami a fait, hier soir, mauvaise chère, il n’en goûtera que mieux la chère meilleure que la Providence pourra lui envoyer.

— Pour qu’il la puisse goûter à loisir, » reprit Josué, « nous l’inviterons, Rachel, à passer un jour on deux avec nous. Il est jeune et ne fait encore que d’entrer dans le monde ; notre habitation sera, s’il le veut, comme un lieu de repos, d’où il pourra regarder au loin le pèlerinage à faire et la route à suivre… Qu’en dis-tu, ami Latimer ? Nous n’obligeons pas nos amis à faire comme nous, et tu es trop raisonnable, je pense, pour nous chercher querelle parce que nous suivons nos usages. Et si, par hasard, nous te donnions un mot d’avis, je crois que tu ne t’en formaliserais pas, du moment qu’il serait dit à propos. »

Tu sais, Alain, comme je me laisse facilement décider par tout ce qui ressemble à la cordialité ; aussi, quoique un peu effrayé du formalisme de mes hôtes, j’acceptai cette invitation, à la condition que je trouverais un messager pour Shepherd’s Bush, qui dirait à mon domestique de m’apporter ma valise.

« Le fait est, » reprit Josué, « que ton homme extérieur ne pourra que gagner à des vêtements plus propres... Mais je-ferai moi-même ta commission à l’auberge de la veuve Gregson, et je t’enverrai ton garçon avec ta valise. En attendant, Rachel te montrera ce modeste jardin, et te fournira ensuite les moyens de passer le temps d’une manière utile, jusqu’à ce que le dîner nous réunisse de nouveau, à deux heures de l’après-midi. Pour le moment, je te dis adieu, ayant un bon bout de chemin à faire pédestrement, puisqu’il me faut laisser reposer mon cheval Salomon. »

Ayant ainsi parlé, M. Josué Geddes disparut. Certaines dames de notre connaissance auraient éprouvé, ou du moins affecté de la réserve ou de l’embarras, en se voyant dans la nécessité de faire les honneurs du jardin à… il faut bien le dire, Alain… à un joli garçon, tout à fait étranger pour elles. Rachel me laissa seul un moment, puis revint avec son manteau tout uni, son chapeau sans ornements, et ses gants de castor, prête à me servir de guide avec autant de simplicité que s’il s’était agi d’accompagner ton père. Je sortis donc avec ma jolie quakeresse.

Si la maison de Mont-Saron n’est qu’une habitation simple et commode, de grandeur moyenne et de peu de prétentions, les jardins et dépendances, sans être des plus vastes, peuvent rivaliser avec ceux d’un comte, au point de vue de l’entretien et de la dépense. Rachel me fit voir d’abord son domaine favori, une basse-cour remplie d’une grande variété d’oiseaux domestiques, des espèces les plus rares aussi bien que les plus ordinaires, et où se trouve tout ce qui peut convenir à leurs diverses habitudes. Un ruisselet, qui s’élargit en forme de pièce d’eau pour la commodité des oiseaux aquatiques, coule sur un lit de sable et de cailloux, à travers les cours réservées aux oiseaux terrestres, qui ont ainsi en abondance les moyens de faire leur digestion.

Tous ces volatiles reconnurent la présence de leur maîtresse ; quelques favoris particuliers coururent à elle et continuèrent à la suivre aussi loin que le permettaient les limites de leur domaine. Elle m’indiqua leurs qualités et leurs particularités, avec le discernement d’une personne qui a étudié l’histoire naturelle ; et j’avoue que je n’avais jamais regardé des oiseaux de basse-cour avec autant d’intérêt… avant qu’ils fussent bouillis ou rôtis. Je ne pus m’empêcher de lui poser cette question critique : « Comment pouvez-vous ordonner la mort d’une de ces bêtes dont vous prenez tant de soin ?

— C’est une chose pénible, » dit-elle, « mais qui est conforme à la loi de leur existence. Ces créatures doivent mourir, mais elles ne sentent pas les approches de la mort ; et, en leur rendant la vie agréable, nous contribuons à leur bonheur, autant que les conditions de leur être nous le permettent. »

Je ne suis pas tout à fait de son avis, Alain. Je ne crois pas que les volailles et les animaux de l’espèce porcine soient disposés à reconnaître que le but principal de leur existence est d’être tués et mangés. Toutefois je ne poussai pas plus loin une question à laquelle ma quakeresse me parut vouloir échapper ; car, me conduisant à la serre, qui est grande et remplie des plus belles plantes, elle me montra, à l’autre extrémité, une volière dont elle soignait, me dit-elle, les habitants, sans être troublée par des réflexions douloureuses au sujet de leur destinée.

Je ne veux pas vous fatiguer par la description des serres et des plantes qu’elles contiennent. Ce n’est pas une petite somme d’argent qu’il a fallu dépenser pour les construire et les entretenir dans un ordre aussi admirable. Cette famille est alliée, m’a-t-il été dit, à celle du célèbre Millar, et elle a hérité de son goût pour les fleurs et l’horticulture. Mais, au lieu d’estropier des noms de botanique, je vous mènerai au jardin d’agrément, planté par Josué ou par son père, dans l’espace situé entre la maison et le ruisseau. Ce jardin, contrastant avec la simplicité qui règne partout ailleurs, est des plus ornés. Les divers compartiments en lesquels il est divisé, sont très agréablement reliés entre eux, et quoique tout le terrain ne mesure pas plus de cinq ou six acres, il est si varié qu’il paraît quatre fois plus grand. Ce jardin contient des charmilles et des allées découvertes, une très jolie cascade artificielle et un jet d’eau qui s’élance à une grande hauteur, et qui, lorsque le soleil brille, offre aux regards un arc-en-ciel permanent. Il y a aussi ce que les Français appellent un cabinet de verdure, où l’on se met à l’abri des ardeurs de l’été, et un parterre abrité contre le vent du nord-est par une superbe haie de houx, aux feuilles luisantes armées de piquants, où l’on peut jouir du soleil durant les froides, mais belles journées de l’hiver.

Je sais, Alain, que vous condamnerez tout cela comme démodé et de mauvais goût ; car, depuis que Dodsley a décrit le domaine de Leasowes, et parlé de Brown et de ses imitations de la nature, ainsi que d’Horace Walpole et de son Essai sur les jardins, vous êtes tous partisans de la simple nature ; vous ne voulez pas qu’on monte ni descende des escaliers en plein air, et vous vous déclarez pour les bois et les lieux sauvages. Mais ne quid nimis. Je ne voudrais pas défigurer une des scènes où la nature déploie ses beautés et ses grandeurs, en y introduisant trop d’ornements artificiels ; et pourtant ces ornements peuvent produire bon effet, là où le paysage, dans son état naturel, n’a aucun charme particulier.

Lors donc que j’aurai une maison de campagne (et qui pourrait dire que ce ne sera pas bientôt ?), attendez-vous à y trouver des grottes, des cascades, des fontaines ; et, si vous m’ennuyez par des contradictions, j’irai peut-être jusqu’à faire la dépense d’un temple. Ainsi ne me provoquez pas, car vous voyez de quelles énormités je suis capable.

Quoi qu’il en soit, Alain, et dussiez-vous condamner comme artificiel tout le reste du jardin de l’ami Geddes, il est, au bord même du ruisseau, une allée de saules pleureurs, si pleine de mélancolie et de silence, qu’elle forcerait votre admiration. Le courant, arrêté à l’extrême limite du jardin, par une sorte de barrage naturel, que forme une chaîne de rochers, est devenu presque nul, quoique les eaux soient considérablement grossies ; et les saules à la pâle verdure baignant dans l’onde leurs longues branches, amassent autour d’elles de petites guirlandes d’écume chassées par le flot plus rapide en amont. Le haut rocher qui forme la rive opposée du ruisseau, s’aperçoit confusément à travers ces branches, et sa cime pâle et crevassée, garnie de ronces et d’autres plantes traînantes, semble une barrière entre le chemin paisible que nous foulons et les fatigantes agitations du monde extérieur. Le sentier lui-même, suivant la courbure du ruisseau, décrit un arc de cercle très ouvert, mais suffisant pour cacher l’endroit où il s’arrête, jusqu’au moment où l’on y arrive. Un bruit grave et sourd, qui augmente à mesure qu’on avance, vous prépare au spectacle final. L’allée se termine en effet par un banc rustique fait de racines d’arbres, d’où l’on domine une cascade de six à sept pieds de hauteur. C’est là que le ruisseau se précipite par-dessus la chaîne de rochers dont j’ai parlé, et qui traverse le courant.

Le calme et le demi-jour de cette allée retirée invitent aux entretiens confidentiels ; mais, n’ayant rien de plus intéressant à dire à ma jolie quakeresse, je pris la liberté de la questionner sur le laird ; car vous savez ou devez savoir qu’immédiatement après leurs affaires de cœur, les personnes du sexe s’intéressent aux affaires de leurs voisins.

Je ne lui dissimulai ni ma curiosité ni l’espèce d’échec que lui avait infligé Josué, et je vis qu’elle me répondait avec embarras.

« Je ne dois parler que conformément à la vérité, » dit-elle ; « c’est pourquoi je te déclare que mon frère n’aime pas, et que moi je crains l’homme sur lequel tu m’interroges. Peut-être avons-nous tort tous les deux… Mais c’est un homme de violence, et il exerce une grande influence sur beaucoup de gens qui, suivant la profession de marins ou de pêcheurs, deviennent aussi terribles que les éléments contre lesquels ils luttent. Il n’a pas de nom certain parmi eux, ce qui n’est pas extraordinaire, leur habitude étant de se distinguer entre eux par des sobriquets. Ils l’appellent le laird, le seigneur des lacs, oubliant que le nom de Seigneur ne doit appartenir qu’à Dieu seul ; et c’est une vaine dérision, puisque ces lacs ne sont que les flaques d’eau laissées par la marée dans les sables du Solway.

— N’a-t-il pas d’autre revenu que celui qu’il tire de ces sables ?

— C’est à quoi je ne puis répondre. On dit qu’il ne manque pas d’argent, quoiqu’il vive comme un simple pêcheur ; il fait même volontiers part de son bien aux pauvres qui l’entourent. Ceux-ci donnent à entendre que c’est un personnage important, jadis très compromis dans la malheureuse affaire de la rébellion, et ayant encore trop à craindre du gouvernement pour oser reprendre son nom. Il reste souvent, des semaines et des mois entiers, absent de son cottage des falaises de Brokenburn.

— J’aurais cru le gouvernement peu disposé à poursuivre actuellement même les plus compromis de ces rebelles. Il s’est écoulé bien des années…

— C’est vrai, » dit Rachel. « Toutefois ces personnes peuvent croire que l’indulgence qu’on a pour elles dépend de l’obscurité de leur vie. Mais, en somme, on ne peut rien savoir de certain avec ces hommes grossiers. La vérité n’est pas en eux. Il en est beaucoup qui participent au commerce de contrebande entre ces régions-ci et la côte anglaise ; et ils sont familiarisés avec toute espèce de mensonge et de tromperie.

— Il est malheureux que votre frère ait de tels voisins, d’autant que j’ai cru voir qu’il existe quelque mésintelligence entre eux.

— Où ?… quand ?… à quel propos ? » demanda Mlle Geddes avec une vivacité et une inquiétude qui me firent regretter d’avoir abordé ce sujet.

Je lui contai, de la façon la moins alarmante que je pus imaginer, ce qui s’était passé entre son frère et le Laird des Lacs, dans leur rencontre du matin.

« Tu m’effrayes beaucoup, » reprit-elle. « Voilà précisément ce qui me tourmentait durant mes veilles nocturnes. Quand mon frère Josué cessa de prendre une part active aux affaires commerciales de notre père, satisfait dès lors de la portion des biens de ce monde dont il était en possession, il conserva un intérêt dans deux ou trois entreprises, soit que sa retraite eût porté préjudice à des amis, soit qu’il désirât se réserver une occupation. Une des plus importantes de ces affaires est une station de pêcherie sur la côte, où, au moyen de certains filets perfectionnés, qui s’ouvrent devant la marée montante et se ferment quand elle reflue, l’on prend une beaucoup plus grande quantité de poissons qu’il n’en peut être détruit par ceux qui, comme les gens de Brokenburn, ne se servent que de filets ordinaires, de lances ou de lignes. Ils se plaignent de ces filets de marée, comme ils les nomment, disant que c’est une innovation, et prétendent avoir le droit de les enlever et détruire par force. Je crains que cet homme de violence, qu’ils appellent le Laird, ne mette ses menaces à exécution, ce qui ne pourrait se faire sans pertes ni sans danger pour mon frère.

— M. Geddes devrait s’adresser au magistrat civil ; il y a des soldats à Dumfries, et l’on enverrait un détachement pour le protéger.

— Ami Latimer, tu parles comme un homme qui vit encore dans le fiel de l’amertume et dans les liens de l’iniquité. À Dieu ne plaise que nous cherchions jamais à sauver des filets de chanvre et des pieux de bois, ou le Mammon du profit qu’ils nous rapportent, par les mains de gens de guerre et aux risques de répandre le sang humain !

— Je respecte vos scrupules, » répliquai-je ; « mais puisque telle est votre manière de penser, votre frère devrait détourner le danger en s’arrangeant avec le Laird.

— Peut-être cela vaudrait-il mieux ; mais que puis-je dire, moi ? Il y a quelquefois, jusque dans les caractères les mieux disciplinés, un reste du levain du vieil homme ; et je ne sais si c’est cela ou un esprit meilleur qui a inspiré à mon frère Josué la résolution de ne pas opposer la force, mais de ne pas non plus renoncer à son droit devant de simples menaces, parce que ce serait un encouragement, donné aux malfaiteurs. Ses associés, dit-il, ont confiance en sa fermeté ; il ne faut pas qu’il trompe leur espoir en abandonnant leurs droits devant les menaces d’un homme dont le souffle est en ses narines. »

Cette observation m’apprit que l’esprit des châtelains pillards n’était pas tout à fait éteint même chez le pacifique quaker ; et je ne pus m’empêcher de m’avouer secrètement que Josué avait eu raison en disant qu’il fallait autant de courage pour supporter la violence que pour l’exercer.

À mesure que nous approchions de l’extrémité de l’allée des saules, le bruit sourd et continu de la cascade devenait de plus en plus distinct, et à la fin il nous devint difficile de nous entendre. La conversation tomba donc ; mais Rachel ne cessa pas de s’occuper des appréhensions que j’avais fait naître. Au bout de l’allée, nous jouîmes du coup d’œil des eaux grossies se jetant, écumantes et avec fracas, par-dessus la digue naturelle de rochers qui semblaient vainement vouloir leur barrer le passage. Ce spectacle me charma, et, me retournant pour communiquer mes sentiments à Mlle Geddes, je vis qu’elle se tenait les mains croisées dans une attitude de douloureuse résignation ; et je compris que son esprit était loin de la scène qui s’offrait à nos regards. Lorsqu’elle vit que sa distraction était remarquée, elle reprit sa placidité habituelle, et, m’ayant laissé le temps d’admirer à mon aise le terme de cette allée tranquille et retirée, elle me proposa de rentrer à la maison par les cultures de son frère.

« Nous avons aussi, nous qu’on appelle quakers, nos petites vanités, » me dit-elle ; « et mon frère Josué ne me pardonnerait pas, si je ne te montrais les champs qu’il prend plaisir à cultiver en y appliquant tous les perfectionnements modernes. Je t’assure que, s’il a été tourné en ridicule par ceux qui regardent comme une folie de vouloir améliorer les méthodes de nos ancêtres, il en a été consolé par les éloges de juges plus compétents. »

À ces mots, elle ouvrit une porte basse, percée dans un mur tout couvert de mousse et de lierre, qui servait de limite au jardin ; et nous vîmes devant nous un chemin parfaitement entretenu, qui nous fit passer, par des barrières et des haies, où se reconnaissaient la simplicité et le bon goût de Josué, à travers des pâturages, des champs labourés et des bouquets de bois. Ce chemin permettait au bon homme de faire presque en tout temps le tour de son domaine, sans même salir ses chaussures. Il y avait aussi, d’espace en espace, des bancs où se reposer ; et quoiqu’ils ne fussent ni ornés d’inscriptions, ni aussi rapprochés que ceux de la ferme de Leasowes, leur emplacement était toujours choisi de manière à offrir quelque belle perspective dans le lointain, ou une vue intéressante de la propriété.

Mais ce qui me frappa surtout dans le domaine de Josué, ce fut la quantité de gibier, qui semblait apprivoisé. La perdrix quittait à peine le nid au pied de la haie, où elle avait rassemblé sa couvée, quoique le sentier passât tout à côté ; et la hase nous regardait de ses grands yeux noirs, sans sortir de son gîte, ou bien, se levant nonchalamment, elle s’éloignait d’un pas, puis se redressait pour nous examiner avec plus de curiosité que d’appréhension. Je fis remarquer à Mlle Geddes l’extrême familiarité de ces animaux, d’ordinaire si sauvages et si craintifs, et elle me répondit que leur confiance venait de ce qu’ils étaient protégés en été et secourus en hiver.

« Ce sont les favoris de mon frère, » ajouta-t-elle, « qui les considère comme ayant d’autant plus de droits à sa bienveillance que c’est une race généralement persécutée dans le monde. Il s’est même refusé la compagnie d’un chien, afin que ces créatures pussent jouir d’une parfaite sécurité. Et pourtant nos dangereux voisins se sont offensés de cette bienveillance ou de cette bien innocente fantaisie. »

Elle ajouta, en manière d’explication, que mon hôte de la veille était grand amateur de la chasse, et qu’il se livrait à ce divertissement sans égard pour la volonté des personnes sur les propriétés desquelles sa passion l’entraînait. Le mélange confus de crainte et de respect que l’on éprouvait généralement pour lui, faisait fermer les yeux à la plupart des propriétaires des environs, sur des faits qu’ils eussent peut-être punis chez tout autre, comme violation de propriété. Mais Josué Geddes ne permettait à qui que ce fût d’envahir son domaine ; et comme il avait déjà offensé plusieurs voisins qui, parce qu’il ne voulait ni chasser lui-même ni laisser chasser les autres, le comparaient au chien dans la mangeoire, il aggrava le mécontentement que le Laird des Lacs avait conçu contre lui, en lui défendant positivement de poursuivre sa chasse sur ses terres.

« Aussi, » ajouta Rachel Geddes, « je voudrais parfois que le sort nous eût jetés ailleurs qu’en ces pittoresques régions de la frontière ; car, si la nature était moins belle autour de nous, peut-être aurions-nous trouvé des voisins plus bienveillants et plus pacifiques. »

Nous rentrâmes enfin dans la maison, ou Mlle Geddes me conduisit en un cabinet de travail contenant une petite collection de livres, en deux bibliothèques distinctes.

« Ceux-ci, » dit-elle en m’indiquant la plus petite, « te feront du bien, si tu leur consacres tes loisirs. Les autres, » elle me désigna la plus grande armoire, « ne te feront, je pense, guère de mal. Certains de nos coreligionnaires croient, il est vrai, que tout écrivain qui n’est pas avec nous est contre nous ; mais mon frère Josué est d’une opinion plus modérée, d’accord en cela avec notre ami John Scot d’Amwell, auteur de poésies qui ont reçu l’approbation même du monde. Je te souhaite donc une foule de bonnes pensées en attendant l’heure qui réunira la famille pour le dîner. »

Resté seul, je parcourus les deux collections. La première se composait exclusivement de traités de religion et de controverse ; la seconde offrait un choix d’historiens et d’ouvrages de morale en prose et en vers.

Comme ni l’une ni l’autre ne me promettaient grand amusement, je t’envoie, dans ces pages serrées, le fruit de mes ennuis ; et je crois, en vérité, que le fait d’écrire l’histoire (quand on en est soi-même le héros) donne assurément autant de plaisir que celui de lire l’histoire des pays étrangers.

Sam, toujours plus ivre qu’à jeun, arriva en temps utile avec ma valise, ce qui me permit de revêtir un costume moins indigne de ce temple de propreté et de décorum, où, pour conclure, je crois que je passerai plus d’une journée.

P. S. – J’ai remarqué votre aventure (comme vous autres jeunes gens, qui n’avez jamais quitté le foyer domestique, pourriez être tentés de l’appeler), je parle de la visite de votre superbe laird. Nous autres voyageurs n’attachons pas grande importance à un incident de ce genre, encore qu’il puisse servir à embellir la vie monotone de Brown’s Square. Mais n’as-tu pas honte de vouloir intéresser, par un si maigre récit, un homme qui voit le monde en toute liberté, et qui étudie la nature humaine sur une grande échelle ?… De quoi s’agit-il, après tout ?… Un laird tory a dîné chez un procureur whig : il n’y a là rien de bien extraordinaire, d’autant que vous me dites que M. Herries a perdu son domaine, tout en continuant d’en porter le nom. Ce laird s’est conduit avec hauteur et impertinence : cela aussi est conforme à son caractère. Il n’a pas reçu de coup de pied qui le fît rouler en bas de l’escalier, ce qui aurait dû lui arriver pour peu qu’Alain Fairford eut seulement la moitié de la fermeté qu’il voudrait se faire attribuer par ses amis… Oui, mais le jeune avocat, au lieu de montrer la porte à l’étranger, a préféré s’en servir lui-même ; et il a surpris le susdit laird questionnant le vieux procureur au sujet de Darsie Latimer… Eh ! il s’informait sans doute avec intérêt du jeune homme aussi beau que bien élevé, qui avait été l’hôte de la famille, et qui venait de faire sa révérence à Thémis en renonçant à l’honneur de la suivre plus loin. Vous riez de mes châteaux en Espagne, mais avouez-le franchement, n’ont-ils pas un fondement plus sûr que deux mots sortis de la bouche d’un homme comme Herries ? Et pourtant… et pourtant… je voudrais chasser tout cela par une plaisanterie ; mais, dans la nuit obscure, le ver luisant devient lui-même une clarté, et, pour un être plongé, comme moi, dans l’incertitude et l’ignorance, la moindre lueur qui promet quelque éclaircissement n’est pas sans intérêt. Ma vie ressemble à la rivière souterraine du Pic de Derby, qui n’est visible qu’à l’endroit où elle traverse la célèbre caverne. Je sais que je suis ici, mais qui me dira d’où je viens et où me portera le cours de mon existence ?… Et puis votre père aussi a paru intéressé et alarmé ; et il a parlé d’écrire… Plût à Dieu qu’il le fit ! J’envoie tous les jours voir s’il y a des lettres au bureau de poste qui dessert ce canton.

LETTRE VIII.

Alain Fairford à Darsie Latimer.

Libre à toi de battre des ailes et de chanter victoire tant qu’il te plaira ! Tu te mets en quête d’aventures ; moi, les aventures viennent me trouver, sans que j’aie la peine de les chercher ; et sous quelle forme aimable m’est arrivée la mienne ! puisqu’elle est venue sous la forme d’une cliente, et d’une jolie cliente, qui plus est… Que penses-tu de cela, Darsie, toi le chevalier juré des dames ? Mon aventure ne peut-elle aller de pair avec la tienne, où l’on chasse le saumon à cheval ? et n’éclipse-t-elle pas aussi l’histoire de toute une tribu de chapeaux à larges bords ?… Mais il faut procéder avec méthode.

En rentrant aujourd’hui de l’École de droit, je fus surpris de voir un large sourire dérider la figure desséchée du fidèle James Wilkinson ; et comme c’est une circonstance qui se présente rarement plus d’une fois par an, elle ne laissa pas de m’intriguer un peu. Il y avait, de plus, en son regard je ne sais quoi de malin, que j’aurais tout aussi bien attendu de l’espèce de meuble appelé servante, auquel James, à cause de son mutisme habituel, peut heureusement se comparer.

« Que diable y a-t-il, James ?

— Le diable est peut-être bien pour quelque chose dans l’affaire, » répondit James avec un autre sourire agaçant ; « car une femme est venue vous demander ici, Monsieur Alain.

— Une femme est venue me demander ici ? » répétai-je avec surprise ; car vous savez qu’excepté la vieille tante Peggy qui vient dîner les dimanches, et lady Bedrooket plus vieille encore, qui vient dix fois par an pour toucher les trimestres de son douaire de quatre cents marcs, c’est à peine si une femme approche de notre seuil, mon père ayant l’habitude d’aller voir lui-même ses clientes. James protesta néanmoins qu’une dame était venue me demander, moi personnellement.

« Un aussi beau brin de fille que j’en aie jamais vu, » ajouta James, « depuis que j’ai quitté les fusiliers et connu Peg Baxter. »

Tu sais que tous les joyeux souvenirs de James remontent au temps où il était soldat, les années qu’il a passées à notre service ayant été probablement assez monotones.

« Cette dame n’a-t-elle laissé ni son nom ni son adresse ?

— Non, » répondit James ; « mais elle a demandé quand vous seriez chez vous, et je lui ai dit à midi, heure où la maison est tranquille et où votre père est à la Banque.

— Fi ! James ; pouvez-vous croire que l’absence ou la présence de mon père soit de quelque importance en cette affaire ? Cette dame est, je pense, une personne comme il faut ?

— J’en mettrais ma main au feu, Monsieur ; ce n’est pas une de ces… » James remplaça le mot par une espèce de sifflement guttural. « Mais on ne peut savoir ; mon maître fait un tel train quand une femme vient ici ! »

Je passai dans mon cabinet, pas du tout fâché de l’absence de mon père, encore que j’eusse cru devoir réprimander James pour avoir arrangé les choses ainsi. Je dérangeai mes livres, pour leur donner, sur la table, un air de gracieux désordre ; je plaçai mes fleurets, inutiles depuis votre départ, en croix sur la cheminée, afin que la dame pût voir que je m’adonnais tam Marti quam Mercurio ; puis je disposai mes vêtements de façon à leur donner l’apparence d’un élégant déshabillé du matin ; je répandis sur mes cheveux l’œil de poudre qui distingue le gentleman ; je posai ma montre avec ses breloques en évidence sur la table, pour indiquer que je savais le prix du temps. Et quand j’eus terminé tous ces préparatifs, dont je suis un peu honteux lorsque j’y pense, je n’eus rien de mieux à faire que d’observer la marche de l’aiguille sur le cadran, jusqu’au moment où elle marqua midi. Cinq minutes s’écoulèrent, que j’accordai à l’inconnue pour la différence des horloges. Cinq autres minutes m’inspirèrent des doutes et commencèrent à m’inquiéter. Cinq minutes de plus m’auraient impatienté.

Ris tant que tu voudras ; mais souviens-toi, Darsie, qu’il s’agit d’un avocat qui attend son premier client… d’un jeune homme élevé dans une discipline sévère, qu’il n’est pas besoin de te rappeler, qui attend une entrevue particulière avec une femme jeune et jolie. Mais avant l’expiration du troisième terme de cinq minutes, j’entendis la sonnette de la porte tinter doucement et modestement, comme si le cordon en avait été tiré par une main timide.

James Wilkinson, qui n’est leste en rien, comme tu sais, est d’une lenteur particulière quand il s’agit de répondre à la sonnette de la porte. Je comptais donc avoir cinq bonnes minutes avant que son pas lourd ne remontât l’escalier. J’ai tout le temps, me dis-je, de jeter un coup d’œil à travers la jalousie, et je courus à la fenêtre dans cette intention. Mais je comptais sans mon hôte ; car James, qui avait sa dose de curiosité aussi bien que moi, s’était posté en enfant perdu dans le vestibule, prêt à ouvrir au premier tintement. De sorte que je l’entendis : « Par ici, ma’ame… Oui, ma’ame… Voilà cette dame, Monsieur Alain ! » avant d’avoir pu regagner le fauteuil où je me promettais de me montrer dans toute la dignité de la robe.

La conscience que j’avais d’avoir été à demi surpris dans un mouvement de curiosité, jointe à cette gaucherie timide dont on prétend que le barreau m’aura bientôt délivré, me fit rester debout, l’air assez embarrassé, tandis que la dame, déconcertée elle aussi, s’arrêtait avec hésitation sur le seuil. James Wilkinson, celui de nous qui avait le plus conservé son sang-froid, et qui cherchait peut-être à rester un peu plus longtemps dans mon cabinet, avança une chaise pour la dame, ce qui me rappela les lois de la civilité. J’invitai donc la dame à s’asseoir, et James à se retirer.

La personne qui se présentait était incontestablement une dame, et probablement fort au-dessus du commun. Elle me parut très modeste aussi, à en juger par la grâce timide avec laquelle elle s’avança pour s’asseoir, sur mon invitation. Son costume était à la fois élégant et à la mode, je le suppose du moins, car je n’en vis pas grand’chose, à cause d’une mante de voyage en soie verte, capricieusement brodée, dans laquelle, elle était enveloppée, bien que ce vêtement fût un peu lourd pour la saison. Et, comble de malheur, cette mante était garnie d’un capuchon.

Le diable emporte ce capuchon, Darsie ! car tout ce que je pus voir, abaissé qu’il était sur son visage, c’est qu’il me cachait, j’en suis convaincu, une des plus jolies figures que j’aie rencontrées, et qu’un sentiment d’embarras couvrait d’une vive rougeur. Je pus apercevoir un teint charmant, un menton d’un dessin gracieux, des lèvres de corail et des dents rivales de l’ivoire. Là s’arrête forcément ma description, car une agrafe d’or, rehaussée d’un saphir, fermait cette mante jalouse à la gorge de l’inconnue, et le maudit capuchon cachait entièrement le haut de son visage.

J’aurais dû parler le premier, c’est certain ; mais avant que j’eusse pu bien arranger mes phrases, la jeune dame, désespérée sans doute de mon hésitation, prit elle-même la parole.

« Je crains, Monsieur, de vous avoir dérangé inutilement… Je m’attendais à rencontrer un homme d’un certain âge. »

Ces mots me rappelèrent à moi-même.

« Mon père, peut-être, Madame… Mais vous avez demandé Alain Fairford ; le prénom de mon père est Alexandre.

— C’est indubitablement à M. Alain Fairford que je désirais parler, » reprit-elle avec un redoublement d’embarras ; « mais on m’avait dit qu’il était avancé en âge.

— Il y a eu confusion, je présume, Madame, entre mon père et moi. Nos prénoms ont les mêmes initiales, quoique les terminaisons soient différentes. Je… je… je m’estimerais fort heureux de la méprise, si j’avais l’honneur de remplacer mon père en quoi que ce soit qui pût vous rendre service.

— Vous êtes bien obligeant, Monsieur. »

Suivit une pause, durant laquelle elle parut se demander si elle devait se lever ou rester assise.

« Je suis sur le point d’être admis au barreau, Madame, » lui dis-je, dans l’espoir de lever les scrupules qu’elle avait de me confier son affaire ; « et si mon avis ou mon opinion pouvait vous être de la moindre utilité, encore que je n’ose présumer qu’on en puisse faire bien grand cas, cependant… »

La dame se leva.

« Je suis très sensible à votre bonté, Monsieur, et je ne doute pas de vos talents… Je vais vous parler franchement ; c’est bien vous que je venais voir ; mais à présent que je vous ai rencontré, je crois qu’il vaudra beaucoup mieux mettre par écrit ce que j’avais à vous communiquer.

— J’espère, Madame, que vous ne serez pas si cruelle… c’est-à-dire que vous ne m’infligerez pas ce supplice de Tantale. Considérez que vous êtes ma première cliente… que votre affaire est ma première consultation. Ne me faites pas le chagrin de me retirer votre confiance parce que je suis de quelques années plus jeune que vous ne pensiez… L’attention que je vous consacrerai compensera ce qui me manque en expérience.

— Je ne doute ni de l’une ni de l’autre, » dit la dame d’un ton sérieux, de nature à réprimer l’air de galanterie que j’avais voulu prendre pour lui parler. « Mais quand vous aurez reçu ma lettre, vous y trouverez de bonnes raisons, qui vous feront comprendre pourquoi une communication par écrit fera mieux mon affaire. Je vous souhaite le bonjour, Monsieur. »

Elle sortit de la chambre, tandis que son pauvre avocat tout penaud s’inclinait, saluait et s’excusait de tout ce qui avait pu lui déplaire, quoique mon plus grand crime fût d’avoir été trouvé plus jeune que mon père.

La porte s’ouvrit… la dame sortit, suivit le trottoir, tourna l’angle de la rue, et mit, je crois, le soleil dans sa poche, au moment où elle disparut, tellement la tristesse et l’obscurité s’abattirent sur le square, dès que mes yeux ne la virent plus. Je restai un moment comme privé de sentiment ; je n’avais pas conscience de l’amusement que j’avais dû procurer aux amis qui me guettent toujours de l’autre côté de la pelouse. Soudain il me vint à l’esprit que je pouvais la suivre, pour savoir au moins qui c’était ou ce qu’elle faisait. Je partis aussitôt ; je descendis, en courant, la ruelle où je ne la voyais plus, et je demandai à un garçon teinturier s’il avait vu passer une dame, et remarqué le chemin qu’elle avait pris.

« Une dame ! » répéta le teinturier en me montrant une figure où se mêlaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. « Ô Monsieur Alain, qu’est-ce donc qui vous fait sortir et courir comme un fou, sans votre chapeau ?

— Au diable mon chapeau ! » répliquai-je, tout en retournant bien vite le chercher. Je le pris et ressortis immédiatement.

Mais en arrivant, pour la seconde fois, à l’angle de la rue, j’eus assez de bon sens pour me dire que toute poursuite serait désormais inutile. Je voyais, d’ailleurs, mon ami le garçon teinturier en confabulation intime avec un individu vert-pois de la même profession, et je compris qu’ils parlaient de moi parce qu’ils riaient à s’étouffer. Je ne voulais pas, en apparaissant encore une fois brusquement, confirmer le bruit que l’avocat Fairford était devenu fou, bruit qui s’était probablement déjà répandu depuis Campbell-Close jusqu’aux escaliers du Marché aux Farines ; de sorte que je rentrai furtivement dans mon antre.

Ma première occupation fut de faire disparaître toute trace du désordre élégant et bizarre, sur lequel j’avais fondé tant d’espérances ; car j’étais alors honteux et fâché d’avoir pu songer un seul instant à la manière dont je recevrais une visite qui, après avoir si agréablement commencé, s’était terminée d’une façon si peu satisfaisante. Je remis en place mes in-folio, je jetai mes fleurets dans le cabinet de toilette, et, pendant ce temps, j’étais tourmenté par mille doutes : Avais-je manqué une bonne occasion ? avais-je échappé à quelque piège ? ou bien la jeune personne avait-elle été véritablement effrayée, comme elle avait paru l’être, de l’extrême jeunesse de celui qu’elle voulait prendre pour conseil ? Il était assez naturel que j’appelasse à mon aide le miroir ; or, ce conseiller de cabinet me montra un individu un peu au-dessous de la taille moyenne, assez trapu, avec une tournure plutôt faite pour le barreau que pour le bal. Je n’étais évidemment pas assez beau pour faire languir d’amour des vierges rougissantes, ni même pour leur faire inventer des prétextes afin d’avoir une occasion de pénétrer dans ma chambre ; mais je n’étais pas assez laid pour faire fuir avec effroi celles qui venaient pour affaire sérieuse. J’ai le teint brun, c’est vrai, mais nigri sunt hyacinthi ; il y a de jolies choses à dire en faveur de ce teint.

À la fin, car le bon sens finit toujours par avoir le dessus, pour peu qu’on lui donne beau jeu, j’eus l’intime conviction d’avoir été un âne avant l’entrevue, pour en avoir trop espéré ; un âne pendant l’entrevue, pour n’avoir pas su tirer de la dame ce qui l’amenait ; et un âne encore plus à présent que l’entrevue est passée, pour y penser si longtemps. Mais il m’est impossible de penser à autre chose, aussi suis-je décidé à y penser dans une bonne intention.

Vous rappelez-vous comment Murtough O’Hara défendait la doctrine catholique de la confession ? Ses péchés, disait-il, lui pesaient toujours lourdement sur la conscience, jusqu’à ce qu’il les eût avoués au prêtre ; mais une fois confessés, il n’y pensait plus du tout. J’ai donc essayé de cette recette, et ayant versé le secret de ma mortification dans ton oreille amie, je ne veux plus songer davantage à cette fille du brouillard,

 

Qui m’a si fort troublé, sans montrer son visage.



____________


Quatre heures.

Peste soit de sa mante verte ! Ce ne peut être qu’une fée, car elle trotte toujours dans ma cervelle. Tout le temps du dîner, j’ai été terriblement distrait ; heureusement que mon père a fait honneur de ma rêverie à la nature abstraite du raisonnement : Vinco vincentem te, ergo te vinco, brocard qui a fait, ce matin, le sujet de la leçon de notre professeur de droit. Je fus donc renvoyé de bonne heure en mon réduit, et je m’y évertue, dans un sens, à vincere vincentem, à dompter la sotte passion de la curiosité (car je crois… je crois que tout se borne là), qui s’est si fort emparée de mon imagination, et qui ne cesse de me tracasser par cette question : M’écrira-t-elle, oui ou non ? Elle ne m’écrira pas ; non, elle ne m’écrira pas ! Ainsi parle la Raison, qui ajoute : Pourquoi se donnerait-elle la peine d’entrer en correspondance avec un homme qui, au lieu de se montrer un galant vif, hardi, décidé, s’est révélé à elle comme un jouvenceau timide, qui lui a laissé tout l’embarras d’une explication au-devant de laquelle il aurait dû courir. Mais ensuite l’Imagination réplique : Elle écrira, car elle n’était pas du tout l’espèce de personne pour qui vous la prenez, ô sage Raison. Elle était assez déconcertée, sans que j’ajoutasse à son trouble par une conduite impertinente. Oui, elle écrira, et… par le ciel ! ELLE A ÉCRIT, Darsie, et joliment encore ! Voici sa lettre, qui a été remise à la cuisine par un commissionnaire trop fidèle pour se laisser entraîner, ni par whisky ni par argent, à dire autre chose, sinon qu’il l’avait reçue avec une pièce de six pence, d’une femme qui n’avait rien d’extraordinaire, pendant qu’il se tenait à son poste près de la Bourse.

 

« Pour M. Alain Fairford, avocat.

« Monsieur,

« Excusez ma méprise d’aujourd’hui. J’avais appris par hasard que M. Darsie Latimer avait en M. A. Fairford un compagnon et un ami intime. Quand je demandai des renseignements sur ce personnage, on me montra, à la Bourse, un homme âgé, à l’air respectable… votre père, à ce que je comprends maintenant. Lorsque je me présentai en la maison de Brown’s Square, où l’on m’avait dit qu’il demeurait, je fis usage, non plus seulement de l’initiale A, mais du nom d’Alain, ce qui vous a naturellement valu l’ennui de ma visite de ce jour.

« Après nouvelles informations, je suis portée à croire que vous mettrez plus d’activité que n’importe qui dans l’affaire sur laquelle je vais appeler votre attention ; et je regrette fort que des circonstances provenant de ma situation particulière m’empêchent de vous communiquer verbalement ce que je vais vous apprendre par écrit.

« M. Darsie Latimer, votre ami, se trouve dans une situation pleine de périls. Vous savez sans doute qu’il a été averti de ne pas s’aventurer en Angleterre. Or, s’il n’a pas absolument transgressé cette amicale recommandation, il s’est du moins approché du danger qui le menace, aussi près qu’il est possible de le faire sans désobéir à la lettre même de l’interdiction. Il a choisi pour séjour un voisinage très dangereux pour lui ; et ce n’est qu’en revenant sur-le-champ à Édimbourg, ou du moins en se transportant dans quelque partie plus lointaine de l’Écosse, qu’il pourra échapper aux machinations de ceux dont il doit redouter l’inimitié. Je suis obligée de parler avec mystère, mais mes paroles n’en sont pas moins certaines ; et je crois que vous en savez assez sur la destinée de votre ami, pour comprendre que je ne pourrais vous écrire ainsi, si je n’en savais encore plus que vous sur ce sujet.

« S’il ne peut ou ne veut pas suivre le conseil qui lui est ici donné, je suis d’avis que vous devriez le rejoindre sans délai et faire valoir, par votre présence et par vos exhortations, les arguments qui, mis par écrit, pourraient rester sans effet.

« Un mot encore, et je supplie votre loyauté de le prendre comme je le dis. Nul ne suppose que le zèle de M. Fairford pour le bien de son ami, ait besoin d’être stimulé par des motifs mercenaires. Mais on dit que M. Alain Fairford, n’ayant pas encore débuté dans sa carrière professionnelle, pourrait, en un cas comme celui-ci, manquer des moyens nécessaires pour agir avec promptitude, encore que la volonté ne lui manquât pas. M. Alain Fairford voudra donc bien considérer le billet ci-inclus comme ses premiers honoraires ; et celle qui les lui envoie espère qu’ils seront le présage de succès illimités, quoiqu’ils viennent d’une main aussi inconnue que celle de

« LA MANTE VERTE. »

Un billet de banque de vingt livres était joint à la lettre ; et cet incident me rendit muet de surprise.

Je ne suis pas en état de relire le commencement de mon épître, qui sert d’introduction à cette extraordinaire communication. Tout ce que je sais, c’est que, quoique mêlée d’une quantité de folies (bien différentes, Dieu le sait, des pensées qui m’occupent actuellement), elle vous donne une idée assez exacte de la mystérieuse personne qui m’a écrit ; mais je n’ai ni le temps ni la patience de séparer l’absurde commentaire d’avec le texte qu’il est si nécessaire que vous connaissiez.

Combinez cet avis, si étrangement venu, avec la défense de visiter l’Angleterre à vous faite par Griffiths, votre correspondant de Londres, avec le caractère de votre Laird des Lacs du Solway, avec les habitudes violentes des gens de cette frontière, où les mandats d’arrêt ne sont pas faciles à exécuter, parce que chacun des deux pays repousse toute intervention légale de l’autre. Rappelez-vous que sir John Fielding disait lui-même à mon père, n’avoir jamais pu poursuivre un coquin au-delà du pont de Dumfries. Songez que les distinctions de whig et de tory, de papiste et de protestant, maintiennent encore ce pays dans un état de trouble qui ne connaît, pour ainsi dire, pas de loi. Songez à tout, cela, mon très cher Darsie, et souvenez-vous que, tant que vous serez à ce Mont-Saron dont vous m’avez entretenu, vous partagez la demeure d’une famille menacée de violences, mais qui, tout en provoquant les violences par son obstination, se trouve, par principe, obligée de s’abstenir de toute résistance.

Et même permettez-moi de vous dire, comme avocat, que nos meilleurs jurisconsultes doutent fort de la légalité du mode de pêche pratiqué par votre ami Josué ; de sorte que, si les filets à demeure sont considérés comme étant réellement une obstruction illégale établie dans le chenal de l’estuaire, des personnes qui procéderaient, via facti, à les arracher et à les détruire, ne seraient pas, aux yeux de la loi, réputées coupables de sédition. En restant où vous êtes, il vous arrivera probablement d’être engagé dans une querelle qui ne vous concerne d’aucune manière, et vous fournirez à vos ennemis, quels qu’ils puissent être, une occasion d’exécuter, au milieu de la confusion d’un tumulte général, les desseins qu’ils peuvent nourrir contre votre sûreté personnelle. Les pêcheurs en fraude, les braconniers, les contrebandiers, ne sont pas gens à se laisser arrêter par les textes de votre quaker ni par vos principes chevaleresques. Si vous êtes assez Don Quichotte pour mettre votre lance en arrêt et prendre la défense des filets à demeure et des vêtements gris-foncé, je vous déclare un chevalier perdu ; car, ainsi que je l’ai déjà dit, je doute que les juges et les constables, ces puissants redresseurs de torts, se croient en droit d’intervenir en pareille affaire.

En un mot, mon cher Amadis, revenez ; l’aventure des filets du Solway n’est pas ce qu’il faut pour Votre Honneur. Revenez, et je serai votre fidèle Sancho Pança dans quelque aventure plus profitable. Nous nous mettrons tous deux à la recherche de cette Urgande nouvelle, l’inconnue à la mante verte, qui sait lire l’énigme de votre destinée mieux que la savante Eppie de Buckhaven ou que Cassandre elle-même.

Je plaisanterais volontiers, Darsie ; car, en discutant avec vous, les plaisanteries ont, parfois, plus de succès que les arguments ; mais j’ai le cœur triste, et je ne pourrais continuer sur ce ton. Si vous avez le moindre égard pour l’amitié que nous nous sommes si souvent vouée l’un à l’autre, laissez mes désirs prévaloir une fois sur votre humeur romanesque et aventureuse. Je crois très sérieusement que le renseignement communiqué à mon père par ce M. Herries, et l’avertissement contenu dans la lettre de la jeune dame, ont trait au même objet, et que, si vous étiez ici, vous pourriez apprendre par l’un ou par l’autre, ou même par tous les deux, quelque chose qui jetterait peut-être de la lumière sur votre naissance et votre famille. Vous ne préférerez certainement pas un vain caprice à la perspective qui s’ouvre devant vous.

Je devrais, conformément à l’avis que m’a donné la jeune demoiselle (car je suis sûr que telle est sa condition) être déjà près de vous pour faire valoir en personne toutes ces considérations, au lieu de les confier au papier. Mais vous savez que le jour de mes épreuves est fixé ; j’ai déjà été présenté aux examinateurs, et le sujet de ma thèse m’a été assigné. Tout cela ne me retiendrait pas à la maison, mais mon père regarderait toute irrégularité en cette occasion comme un coup mortel porté aux espérances qu’il a si ardemment nourries toute sa vie, de me voir admis au barreau avec honneur. Pour ma part, je sais que ces examens ne sont pas très difficiles ; s’ils l’étaient, comment certains de nos camarades les auraient-ils passés ? Mais, pour mon père, ces formalités sont une grave et auguste solennité qu’il envisage depuis longtemps ; et si je m’absentais en ce moment, il serait capable d’en perdre la tête. Pourtant je la perdrai moi-même, si vous ne me promettez tout de suite de revenir promptement. En attendant, j’ai dit à Hannah de mettre votre petite chambre en aussi bon ordre que possible. Je n’ai pu découvrir si mon père vous a déjà écrit, et il ne m’a plus parlé de son entrevue avec Birrenswork ; mais quand je l’aurai averti des dangers que vous courez à présent, je sais qu’il appuiera de tout cœur la prière que je vous adresse, de revenir immédiatement.

Une autre raison, c’est qu’après mon admission il me faut donner un dîner à mes amis : ainsi le veut l’usage ; et mon père, mettant cette fois de côté toute considération d’économie, a exprimé le désir que ce repas fût dans le meilleur style. Venez donc, cher Darsie ! Venez ou je vous promets d’envoyer au diable examen, dîner et convives, pour aller vous chercher coûte que coûte.

Tout à vous dans une grande anxiété.

A. F.

LETTRE IX.

Alexandre Fairford, procureur, à M. Darsie Latimer.



Cher Monsieur Darsie,

J’ai été en quelque sorte votre tuteur, ou, pour parler plus correctement, votre negotiorum gestor, puisque j’ai agi sans mandat de la cour ; c’est cette espèce de lien entre nous qui me fait vous écrire la présente. Et bien que, vous ayant rendu compte de ma gestion, laquelle a été régulièrement approuvée, non seulement par vous (de qui je n’ai pu obtenir que vous en regardiez autre chose que le titre et le total), mais encore par le digne M. Samuel Griffiths, de Londres, qui me remettait les fonds, je puisse, en quelque manière, être considéré par vous comme functus officio, cependant, pour parler facétieusement, j’aime à croire qu’à vos yeux je ne serai pas coupable d’intervention indiscrète, s’il m’arrive encore parfois de m’intéresser à votre bonheur. Or, j’ai aujourd’hui deux motifs pour vous écrire.

Je me suis rencontré avec un certain M. Herries de Birrenswork, gentilhomme d’ancienne famille, mais qui, au temps passé, s’est trouvé dans des difficultés ; je ne sais même pas si ses affaires sont actuellement bien claires. Birrenswork dit avoir été très intime avec votre père, qui, prétend-il, s’appelait Ralph Latimer de Langcote-Hall, dans le Westmorland, et il m’a parlé d’affaires de famille qu’il est peut-être de la plus haute importance pour vous de connaître ; mais comme il m’a paru peu disposé à me les communiquer, je n’ai pu honnêtement insister. Tout ce que je sais, c’est que M. Herries a participé aux malheureux événements de 1745, et qu’il a été inquiété à ce sujet ; mais c’est probablement une affaire terminée aujourd’hui. De plus, encore qu’il ne professât pas ouvertement la religion du pape, il avait des tendances de ce côté. C’est pour ces deux raisons que j’hésitais à le recommander à un jeune homme qui n’a peut-être pas encore, en ce qui concerne l’Église et l’État, des opinions assez arrêtées pour qu’un vent soudain de doctrine ne puisse l’en faire changer. Car je vous ai observé, Maître Darsie, et j’ai remarqué que vous aviez un reste du vieux levain de l’épiscopat, soit dit avec votre permission ; et quoique à Dieu ne plaise que vous soyez un adversaire de la succession protestante hanovrienne, cependant vous avez toujours écouté avec plaisir les récits enthousiastes que les gentilshommes des Highlands font de cette époque de troubles, et qu’ils devraient bien garder pour eux, attendu que ces récits tendent plus à leur honte qu’à leur honneur.

J’ai aussi appris indirectement que vous avez voisiné, plus qu’il n’était nécessaire, avec des gens de la pestilente secte des quakers, qui n’ont ni prêtre, ni roi, ni magistrat civil ; qui n’acceptent pas nos lois, et qui ne veulent déposer ni in civilibus, ni in criminalibus, quelque dommage qu’il en puisse résulter pour les fidèles sujets de Sa Majesté. Ce sont autant d’hérésies, contre lesquelles vous feriez bien de vous prémunir en lisant le Serpent dans l’Herbe, ou le Pied hors du Piège, deux traités très recommandables contre ces pernicieuses doctrines.

Cela dit, Monsieur Darsie, à vous de juger si vous pouvez, sans danger pour le bien de votre âme, rester plus longtemps parmi ces papistes et ces quakers, entre des défections à droite et des apostasies à gauche. Et si vous avez vraiment la confiance de pouvoir résister à la contagion de ces doctrines, je crois que vous ferez tout aussi bien de rester dans la région où vous êtes, jusqu’à ce que vous ayez vu M. Herries de Birrenswork, qui en sait assurément plus long sur vos affaires que je ne pensais que l’on en eût appris à homme qui vive en Écosse. Je l’aurais volontiers pressenti moi-même sur ce sujet, mais, comme je vous l’ai déjà fait entendre, je ne l’ai pas trouvé disposé à en parler.

Passons à une autre cause : j’ai le plaisir de vous dire qu’Alain a subi honorablement son examen particulier sur le droit civil ; et c’est un grand soulagement pour mon esprit, d’autant que le digne M. Pest, m’a dit à l’oreille qu’il n’y avait rien à craindre pour ce jeune gars, comme il l’appelle familièrement, ce qui me donne bon courage. Son examen public, qui n’est qu’une pure formalité après l’autre, doit avoir lieu mercredi prochain, par ordre de l’honorable doyen de la Faculté. Vendredi, il endossera la robe et donnera un petit dîner à ses amis et connaissances ; vous savez que c’est l’usage. Votre présence serait fort désirée ce jour-là, maître Darsie, et par d’autres qu’Alain ; mais je pense avec regret que nous ne pourrons vous avoir, tant à cause de vos engagements, que parce que notre cousin Pierre Fairford nous arrive de l’Ouest à cette occasion ; et nous n’avons d’autre local à lui offrir que votre chambrette.

Pour être franc avec vous, selon mon habitude, Maître Darsie, il vaudra tout autant que vous ne vous rencontriez-pas avec Alain, jusqu’à ce qu’il soit, en quelque sorte, emmanché dans sa nouvelle profession. Vous êtes un jeune homme agréable et plein d’enjouement, ce qui peut fort bien vous convenir, puisque vous avez, je crois, assez de fortune pour vous maintenir en belle humeur. Si vous considériez les choses avec sagesse, vous jugeriez peut-être qu’un homme riche doit avoir une conduite grave et régulière ; mais vous êtes si loin de devenir plus sérieux et plus réfléchi à mesure qu’augmente votre revenu, que plus vous avez d’argent, plus il me semble aussi que s’accroît votre gaieté. Qu’il en soit selon votre bon plaisir, puisque cela vous regarde. Mais pour Alain, abstraction faite de mes petites économies, il a le monde à gagner ; or, à force de courir et de vous amuser, comme c’était votre habitude à tous deux, la poudre de sa perruque serait bientôt envolée, ainsi que les pièces de monnaie de sa poche. J’espère, néanmoins, que vous vous reverrez à votre retour de vos excursions. Comme le dit le sage, il y a un temps pour amasser et un temps pour dépenser ; et c’est le fait de l’homme de bon sens de commencer toujours par amasser.

Je reste, cher Monsieur, votre ami sincère et obéissant à vos ordres.

ALEXANDRE FAIRFORD

P. S. – La thèse d’Alain roule sur le titre : De periculo et commodo rei venditœ, c’est un fort joli morceau de latinité. Ross-House, dans notre voisinage, est presque achevé, et l’on croit que cet hôtel remportera sur Duff-House pour la décoration.

LETTRE X.

Darsie Latimer à Alain Fairford.

Cher Alain, l’intrigue se complique. J’ai votre lettre, et une autre de votre père. Celle-ci me met dans l’impossibilité de me rendre à votre aimable et pressante invitation. Non, je ne puis être avec vous, et cela pour la meilleure de toutes les raisons : je ne puis ni ne dois contrarier les inquiets désirs de votre père. Je ne vois rien de désobligeant dans le procédé qu’il emploie pour prolonger mon absence. Il est naturel qu’il désire pour son fils ce que son fils mérite si bien : c’est-à-dire l’avantage d’un compagnon plus sage et plus rangé que je ne le suis à ses yeux. Et, pourtant j’ai certainement fait bien des fois de grands efforts pour acquérir cette tenue convenable, qui ne peut pas plus être soupçonnée de jamais dépasser les bornes, que l’on ne pourrait croire un hibou capable d’attraper un papillon.

Mais c’est en vain que j’ai froncé les sourcils au point de me donner la migraine, dans le but d’acquérir la réputation d’un jeune homme grave, solide, et de jugement sain. Votre père a toujours découvert, ou cru découvrir, un grain d’excentricité caché dans les rides de mon front, ce qui faisait de moi un compagnon dangereux pour le futur avocat, en passe de devenir juge. Bah ! je m’en console au moyen de la philosophie du caporal Nym : « Il faut que les choses soient ce qu’elles peuvent être. » Je ne puis aller chez votre père, qui ne désire pas me voir chez lui ; et quant à votre idée de venir me rejoindre, je jure par tout ce qui m’est cher, si vous vous rendez coupable d’une telle folie (pour ne pas dire d’une si irrespectueuse cruauté, vu les inquiétudes et les vœux de votre père), je jure, dis-je, de ne vous plus reparler de ma vie ! et je le dis très sérieusement. D’ailleurs, votre père, tout en me défendant, en quelque sorte, de retourner à Édimbourg, me donne de très fortes raisons pour me faire rester encore un peu de temps dans ces environs, en me suggérant l’espoir d’obtenir, par votre vieil ami, M. Herries de Birrenswork, quelques détails concernant mon origine, que ce ci-devant rebelle paraît connaître.

Ce gentilhomme a nommé une famille du Westmorland, avec laquelle il me suppose allié. Les recherches que j’ai faites ici au sujet de cette famille sont demeurées sans résultat, car les habitants des frontières savent fort peu de chose de leurs voisins de l’autre côté de la rivière. Mais je trouverai sans doute quelque Anglais auprès de qui me renseigner, puisque la maudite chaîne à laquelle m’a rivé le vieux Griffiths m’empêche d’aller moi-même en Angleterre. Du moins la possibilité d’obtenir quelques informations est plus grande ici qu’ailleurs, et me servira de prétexte pour prolonger mon séjour dans ce voisinage. Cette ligne de conduite paraît, du reste, avoir l’approbation de votre père, de qui l’avis doit être plus sage que celui de votre damoiselle errante.

Quand bien même serait pavée de dangers la route qui mène à une telle découverte, je ne pourrais hésiter un instant à m’y engager ; mais il n’y a vraiment aucun péril. Si les tritons du Solway se mettent à détruire les filets à demeure de l’honnête Josué, je n’ai ni l’humeur d’un Don Quichotte, ni le physique d’un Goliath pour entreprendre de les en empêcher. Je ne suis nullement tenté de soutenir une maison qui s’écroule, en l’étayant de mes épaules. Et de fait Josué m’a donné entendre que si les menaces venaient à être exécutées, la compagnie à laquelle il appartient (et où se trouvent des personnes qui partagent les idées du monde) poursuivrait les séditieux en justice, et obtiendrait des dommages et intérêts, auxquels ses propres idées de non-résistance ne l’empêcheraient pas de participer. L’affaire suivra donc son cours en justice ; je ne me propose d’intervenir que s’il le faut pour diriger les plaignants vers ton cabinet ; et je te prie de faire qu’ils te trouvent au courant de tous les statuts écossais concernant les pêcheries de saumon, depuis la Lex Aquarum jusqu’à nos jours.

Pour ce qui est de la dame à la mante, je gagerais que le soleil a tellement ébloui tes yeux en cette mémorable journée, que tout ce que tu regardais te semblait vert ; et malgré l’expérience acquise dans les fusiliers par James Wilkinson, malgré même son sifflement négatif, je me risquerais à parier une couronne que ce n’est après tout qu’une pas grand’chose. Que l’or même ne vous persuade pas le contraire. Elle saura trouver un biais pour vous faire rendre gorge, et en outre (dépouille immense !) tous les honoraires gagnés pendant le cours d’une session, si vous n’ouvrez pas bien les yeux pour regarder autour de vous. Ou, s’il en devait être autrement, s’il y avait réellement quelque mystère caché sous cette visite… crois-moi c’est un mystère que tu ne peux pénétrer, et je ne saurais même essayer à présent de l’expliquer ; car dans le cas où je me tromperais, comme cela peut fort bien arriver, j’aimerais mieux me cacher dans le taureau de Phalaris, fut-il tout chauffé devant moi, que de m’exposer au feu de tes railleries. Ne me taxe pas de manque de confiance, car aussitôt que je pourrai jeter quelque jour sur cette affaire, je n’oublierai pas de t’écrire. Mais tant que je ne ferai que tâtonner dans les ténèbres, je ne me soucie pas d’appeler les gens sages pour me voir, peut-être, me casser le nez contre un poteau. Et si cela vous étonne, étonnez-vous

 

Jusqu’à ce que le temps ait éclairci le tout.

 

En attendant, cher Alain, permets-moi de continuer mon journal.

Le troisième ou le quatrième jour après mon arrivée à Mont-Saron, le temps, ce fossoyeur chauve, auquel je viens de vous renvoyer, allait clopinant d’un pas certainement plus lent, à mon idée, que pendant les premiers jours. La naïve morale de Josué et la simplicité huguenote de sa sœur commençaient à perdre beaucoup de leur saveur en perdant de leur nouveauté, et ma manière de vivre, à force d’être paisible, commençait à me paraître abominablement ennuyeuse. C’était, pour me servir d’une de vos expressions, comme si les quakers avaient mis le soleil dans leurs poches. Tout, autour de moi, était doux, simple et même aimable ; mais il y avait dans toute cette routine, une monotonie, un manque d’intérêt, une langueur sans remède et sans espoir, qui me rendaient la vie insipide. Assurément mes dignes hôtes ne sentaient rien de ce vide, de cette absence d’animation, qui devenaient accablants pour moi. Ils avaient leurs petites occupations, leurs charités et leurs plaisirs ; Rachel avait sa serre et sa basse-cour, et Josué son jardin. De plus, leurs dévotes méditations n’étaient pas sans puissances pour eux, de sorte que, somme toute, le temps s’écoulait pour eux doucement et imperceptiblement ; mais pour moi, qui soupire après des rapides et des cataractes, il me semblait absolument immobile.

Je songeais à m’en retourner à Shepherd’s Bush, et je commençais à me rappeler, avec un vif désir de les revoir, le jeune Benjie et ma ligne. Ce petit drôle s’est aventuré jusqu’ici, et il rôde aux environs, dans l’espérance de m’apercevoir un jour ou l’autre ; je suppose qu’il voudrait attraper quelques autres pièces de six pence. Mais Josué eût comparé mon départ au fait de la truie qui, fraîchement lavée, retourne se vautrer dans la fange ; et j’ai résolu, tant que je serai son hôte, de lui éviter un choc si violent pour ses préjugés.

J’ai voulu ensuite abréger la durée de mon séjour ; mais j’ai senti, hélas ! que c’était chose également impossible. J’avais parlé d’une semaine, et quoique ma promesse fût bien téméraire, elle doit être considérée comme sacrée, et exécutée à la lettre, dont les quakers n’admettent pas que l’on s’écarte jamais.

Toutes ces considérations m’impatientèrent tellement hier soir, que je pris mon chapeau, et me préparai à faire une promenade au-delà du jardin et des cultures de Mont-Saron, comme pour échapper aux royaumes de l’art, et gagner ceux de la nature libre et exempte de toute contrainte.

Je n’avais pas été plus enchanté en entrant, pour la première fois dans ce paisible domaine, que je ne l’étais en ce moment (ô instabilité et inconséquence de la nature humaine !) où je m’en échappais pour revoir les dunes de sable qui m’avaient paru naguère si désertes et si lugubres. L’air que je respirais me semblait plus pur et plus vivifiant. Les nuages, chassés par une brise d’été, se succédaient gaiement à une grande hauteur au-dessus de ma tête, tantôt obscurcissant le soleil, tantôt livrant passage à des rayons qui tombaient sur diverses parties du paysage, et particulièrement sur le vaste miroir de l’estuaire lointain du Solway.

Je m’avançais à travers cette scène, du pas léger d’un prisonnier qui tient de recouvrer sa liberté ; et, comme le pèlerin de John Bunyan, je me sentais d’humeur à chanter en cheminant. Il semblait que ma gaieté se fut accumulée pendant qu’elle était réprimée, et que, dans la joyeuse humeur où j’étais, j’eusse le droit de dépenser les économies faites durant la semaine. Mais juste au moment où j’allais entonner un couplet joyeux, j’entendis, à ma grande surprise, les voix de trois ou quatre personnes qui chantaient en chœur, avec assez de succès, ce gai vieux refrain :

 

Nous étions tous d’un’ gaîté folle,

Nos gens buvaient à qui mieux mieux,

Trois tenanciers à toi,

Deux tenanciers à moi,

Et trois au vieux sir Thom de Lyne !

En allant du côté du bac,

Ils étaient tous d’un’ gaîté folle,

Et tous buvaient à qui mieux mieux.

 

Ce chœur fut suivi de joyeux éclats de rire, en guise d’applaudissements. Attiré par des accents qui s’accordaient si bien avec mes dispositions actuelles, je me dirigeai vers l’endroit d’où ils venaient… avec précaution, toutefois ; car les dunes, on me l’a souvent donné à entendre, ne jouissent pas d’une très bonne réputation ; et l’attrait de la musique, sans rivaliser précisément avec le chant des sirènes, pouvait avoir des conséquences tout aussi désagréables pour un amateur imprudent.

Je m’avançai donc sans bruit, dans l’espoir que les inégalités du terrain, formé de monticules entrecoupés de sablières, me permettraient d’apercevoir les musiciens avant d’en être vu moi-même. Tandis que j’avançais, la vieille chanson fut reprise. Les voix me paraissaient être celles d’un homme et de deux garçons ; elles étaient rudes, mais observaient bien la mesure, et me semblaient trop bien ménagées pour appartenir à des paysans ordinaires.

 

Jack, voyant le soleil, s’écrie : Au feu ! au feu !

Tommy pique une tête en un bourbier puant ;

Jean fait lever un veau, croyant que c’est un cerf ;

Will enfourche un poteau qu’il prend pour son bidet.

Nous étions tous d’un’ gaîté folle,

Nos gens buvaient à qui mieux mieux,

Deux tenanciers à moi,

Trois tenanciers à toi,

Et trois au vieux sir Thom de Lyne,

Ils étaient tous d’un’ gaîté folle,

En allant du côté du bac,

Et tous buvaient à qui mieux mieux.

 

Les voix, agréablement mariées, exécutaient, tantôt ensemble, tantôt séparément, les diverses parties de cette joyeuse vieille chanson, et me paraissaient assez bien en harmonie avec les idées bachiques qu’elles célébraient ; j’en conclus que les musiciens étaient occupés à quelque orgie semblable à celle des tenanciers du vieux sir Thom de Lyne.

Je les aperçus enfin : ils étaient trois, agréablement nichés dans une petite sablière, sèche et commode, abrités par un monticule de sable et par un rideau de genêts en fleurs.

Le seul individu qui me fût personnellement connu dans ce trio, c’était le fameux petit Benjie. Il venait de finir sa partie, et d’une main se fourrait dans la bouche un énorme morceau de croûte de pâté, tandis qu’il tenait de l’autre un pot de bière écumante. La joie que lui causait une orgie défendue faisait étinceler ses yeux, et ses traits, toujours malicieux, exprimaient la satisfaction que lui donnaient une boisson volée et le pain mangé en cachette.

Il n’y avait pas à se tromper sur la profession de l’homme et de la femme qui se livraient, avec Benjie, à ces joyeux exploits. Le long et ample surtout de l’homme (c’était ce qu’on appelle en langage populaire un cache-coquin) ; la boîte à violon avec sa courroie, couchée près de lui, et un petit havre-sac qui pouvait contenir quelques objets de première nécessité ; des yeux gris-clair ; des traits auxquels la lutte contre maint orage n’avait pas fait perdre leur expression d’insouciance et de folle gaieté, et qui étaient plus animés encore à présent, parce qu’il se livrait pour son propre plaisir aux exercices qui, d’ordinaire, ne lui servaient qu’à gagner son pain : tout révélait un de ces disciples errants d’Orphée, que le vulgaire appelle des ménétriers ambulants. En l’examinant avec plus d’attention, je reconnus aisément que, bien que les yeux du pauvre musicien fussent ouverts, ils n’avaient pas la faculté de voir, et que l’enthousiasme avec lequel il les tournait vers le ciel, ne tirait son expression apparente que de ses émotions internes, sans recevoir aucune assistance des objets visibles qui l’entouraient.

À côté de lui était assise sa compagne, coiffée d’un chapeau d’homme, vêtue d’un habit bleu qui semblait avoir appartenu primitivement au même sexe, et d’un jupon de laine rouge. Sa personne et ses vêtements étaient plus propres que ne le sont habituellement ces musiciens ambulants, et comme elle avait été, en son jeune temps, une belle fille, elle ne négligeait pas encore à présent le soin de sa personne ; sa parure se composait d’un grand collier d’ambre et de boucles d’oreille en argent, et son plaid était retenu sur sa poitrine au moyen d’une broche de même métal.

L’homme aussi avait l’air propre, malgré la pauvreté de ses vêtements : autour de son cou était noué un foulard très convenable, duquel s’échappait un col très blanc. Sa barbe, au lieu d’étaler ces poils gris et raides que le rasoir n’a pas touché depuis plusieurs jours, tombait abondante et longue de six pouces sur sa poitrine, et se mêlait à une chevelure qui commençait à peine à ressentir les atteintes de l’âge. Pour achever son portrait, l’ample surtout que j’ai décrit était serré autour de ses reins par un large ceinturon garni de clous de cuivre, à l’ancienne mode, d’où pendait une dague, avec la fourchette et le couteau qui l’accompagnent habituellement. Somme toute, ce personnage avait un air plus hardi et plus aventureux que je n’en pouvais attendre d’un vulgaire ménétrier, et l’archet qu’il promenait de temps à autre sur les cordes de son violon, pour guider son petit chœur, n’était décidément pas celui d’un exécutant ordinaire.

Il faut vous dire que je ne fis pas tout d’abord toutes ces observations ; car à peine m’étais-je assez approché pour voir distinctement ce groupe, que le fidèle basset de Benjie, auquel son maître avait donné le nom bien approprié de Hemp (chanvre), se mit à dresser les oreilles et la queue, et sentant ma présence, courut en aboyant avec fureur vers l’endroit où je comptais me tenir caché jusqu’il ce que j’eusse entendu une autre chanson. Il me fallut me lever pour repousser Hemp, qui, sans cela, m’eût mordu. Deux bons coups de pied dans les reins le renvoyèrent hurlant vers son maître.

Le petit Benjie parut quelque peu déconcerté à ma vue ; mais sachant avec quelle facilité je m’apaisais, et se rappelant sans doute que le Salomon qu’il avait malmené n’était pas un cheval à moi, il affecta bientôt une grande joie, assura aux musiciens ambulants que j’étais un grand monsieur avec beaucoup d’argent, et plein de bonté pour le pauvre monde ; puis, presque sans prendre haleine, m’informa que je voyais devant moi Willie Steenson, Willie le Vagabond, le meilleur joueur de violon qui eut jamais chatouillé des boyaux avec du crin de cheval.

La femme se leva et fit la révérence. Willie le Vagabond sanctionna d’un signe de tête l’éloge qu’on avait fait de lui, et ajouta : « Tout ce qu’a dit le petit est très vrai. »

Je lui demandai s’il était de ce pays-ci.

« De ce pays-ci ! » répéta l’aveugle. « Je suis de tous les pays de notre Écosse, et un peu d’Angleterre aussi ; mais je suis, en effet, dans un sens plus restreint, de ce pays-ci ; car je naquis à portée d’entendre le bruit des flots du Solway… Votre Honneur veut-il que je joue un air sur mon vieux gagne-pain ? »

Ce disant, il préluda d’une manière qui excita réellement ma curiosité ; puis, prenant pour thème le vieil air de Galashiels, il l’embellit d’un grand nombre de variations aussi charmantes que compliquées, durant lesquelles c’était merveilleux d’observer comment son visage privé de la vue s’illuminait sous la conscience qu’il avait de son grand talent et du plaisir qu’il causait à ses auditeurs.

« Comment trouvez-vous ça, pour un homme de soixante-deux ans ? »

J’exprimai mon étonnement et ma satisfaction.

« C’est un vieil air écossais, » dit Willie. « Ça ne ressemble en rien à la musique que vous entendez dans vos bals et vos théâtres à Édimbourg ; mais c’est assez bon sur un chemin au bord d’un fossé… En voici un autre qui n’est pas écossais, quoiqu’il passe pour tel. Oswald l’a composé lui-même, je crois ; il a trompé bien des gens, mais il ne peut tromper Willie le Vagabond. »

Il exécuta alors votre air favori de Roslin-Castle, avec une quantité de ravissantes variations, dont quelques-unes, j’en suis presque sûr, étaient improvisées.

« Vous avez là un autre violon, mon ami, » lui dis-je. « Avez-vous un camarade ? »

Mais Willie ne m’entendit pas, étant sans doute encore tout à sa musique.

La femme répondit à sa place. « Ah ! oui, Monsieur, nous avons un camarade, un vagabond comme nous-mêmes. Ce n’est pas que mon chéri n’eût pu avoir un sort meilleur, s’il avait voulu ; car plus d’un bon coin lui a été offert dans plus d’une bonne maison, si Willie avait voulu s’y fixer et jouer pour les maîtres.

— Silence, femme, silence ! » dit l’aveugle irrité, en secouant sa longue chevelure. « N’assourdissez pas ce monsieur par votre bavardage. Rester dans une maison et jouer pour les maîtres ! Commencer quand il plaît à milady, et déposer l’archet sur l’ordre de milord ! Non, non, ce n’est pas la vie qu’il faut à Willie… Mais allez, Maggie, ouvrez vos yeux, femme, et regardez si vous voyez venir Robin. Peste soit de lui ! il se sera mis sous le vent d’un punch de quelque contrebandier, et il n’en bougera de la nuit, je suppose.

— C’est là l’instrument de votre associé, » repris-je. « Voulez-vous me permettre d’essayer mon savoir-faire ? »

En même temps je glissai un shilling dans la main de la femme.

« Je ne sais si je puis vous confier le violon de Robin, » répliqua brutalement Willie.

Sa femme le tira par la manche.

« Au large, Maggie ! » dit-il sans tenir compte de cet avis. « Encore que ce monsieur ait pu vous donner de l’argent, il est possible que sa main ne soit pas habituée à l’archet, et je ne confierai pas le violon de Robin à un ignoramus… Ah ! mais voilà qui n’est pas trop mal, » ajouta-t-il, comme je commençais à jouer. « M’est avis que vous avez quelque connaissance du métier. »

Pour le confirmer dans cette opinion favorable, je me mis à exécuter des fioritures si compliquées, que je pensais pétrifier d’étonnement et de jalousie le ménétrier aveugle. Je fis courir mes doigts jusqu’au haut du manche, puis je les fis voler soudain au plus bas de l’échelle, démanchant d’instant en instant, comme Timothée, pour faire entendre des sons aigus, battant des arpèges et des échelles harmoniques, mais sans parvenir à exciter l’étonnement que j’espérais.

Willie m’écoutait, à la vérité, avec une grande attention ; mais je n’eus pas plutôt fini, qu’il imita, sur son propre instrument, la capricieuse complication de sons que j’avais fait entendre, et il parodia mon jeu d’une façon si comique que, tout dépité que jetais, je ne pus m’empêcher de rire de tout mon cœur. Benjie riait avec moi, car son respect pour ma personne ne lui imposait guère de contrainte. Quant à la pauvre femme, craignant sans doute que cette familiarité ne m’offensât, elle semblait partagée entre le respect conjugal pour son Willie, et le désir de lui donner un avertissement qui pût le guider.

Le vieillard s’arrêta enfin de lui-même, et comme s’il m’eût assez critiqué par sa burlesque parodie, il dit :

« Malgré tout, avec un peu de pratique et quelques bonnes leçons, vous jouerez fort bien. Mais il faut apprendre à y mettre le cœur… oui, à y mettre le cœur. »

Je jouai un air avec plus de simplicité, et j’obtins une plus franche approbation.

« Voilà qui ressemble à quelque chose, l’homme ! Vous êtes un habile jeune gars ! »

La femme le tira de nouveau par la manche.

« C’est un monsieur, Willie, un vrai monsieur ; il ne faut pas lui parler de cette façon.

— Du diable s’il ne le faut pas, » répliqua Willie. « Et pourquoi ne le faut-il pas ? il serait dix fois le monsieur que vous dites, cela lui apprendrait-il à manier l’archet comme moi ; le pourrait-il ?

— En vérité, je ne le pourrais pas, mon honnête ami, » lui dis-je, « et si vous voulez venir avec moi dans une maison près d’ici, je serai bien aise de passer la nuit en votre compagnie. »

Ici, je me retournai, et je vis que Benjie étouffait un rire dans lequel il y avait assurément quelque malice. Je le saisis par l’oreille et lui fis avouer qu’il riait à la pensée de l’accueil que feraient sans doute à un ménétrier les quakers de Mont-Saron. Je le repoussai loin de moi, mais je n’étais pas fâché que son hilarité m’eût rappelé à temps ce que j’avais, pour l’instant, oublié, et j’invitai le musicien à se rendre avec moi à Shepherd’s Bush, d’où je me proposais d’envoyer dire à M. Geddes que je ne rentrerais pas ce soir. Willie refusa pareillement cette invitation. Il était engagé pour la nuit, dit-il, à un bal dans le voisinage, et lâcha une malédiction contre l’ivresse ou la paresse de son camarade, qui l’empêchait de venir au rendez-vous.

« J’irai avec vous à sa place, » dis-je en cédant à un caprice soudain ; « et je vous donnerai une couronne pour que vous me présentiez comme votre camarade.

— Vous, prendre la place de Rob le Rôdeur ! Ma foi ! l’ami, vous n’êtes pas honteux, » répliqua Willie le Vagabond, d’un ton qui mettait à néant ma fantaisie.

Mais Maggie, à qui n’avait pas échappé l’offre d’une couronne, poursuivit cette piste par une sorte de remontrance plaintive.

« Ô Willie, cher Willie, quand apprendrez-vous à être sage ? Voilà une couronne à gagner rien quen disant un nom pour un autre, et, malheureuse que je suis ! je possède tout juste un shilling qui me vient de ce monsieur, et un bodle que j’avais à moi ; et vous ne voulez pas seulement plier votre volonté de manière à ramasser l’argent que l’on jette à vos pieds. Vous mourrez de la mort d’un cheval de charretier sur un tas de paille, et que puis-je faire de mieux que de me coucher pour mourir avec vous, puisque vous ne voulez pas me laisser gagner de l’argent pour nous maintenir en vie l’un et l’autre ?

— Cessez votre absurde langage, femme, » dit Willie, mais d’un ton moins absolu qu’avant. « Est-ce un vrai monsieur, ou quelque comédien ambulant ?

— Je vous dis que c’est un vrai monsieur.

— Je vous dis que vous ne vous y connaissez guère… Passez-nous votre main, voisin, s’il vous plaît. »

Je lui donnai la main. Alors, se parlant à lui-même : « Oui, oui, voici des doigts qui ont de beaux services. » Puis, passant la main sur mes cheveux, ma figure et mes habits, il continua son monologue : « Sans doute, cheveux coupés courts, drap fin de première qualité, et sur le dos du linge de toile à tout le moins… Comment supposez-vous, mon brave petit gars, que l’on puisse vous faire passer pour un musicien ambulant ?

— Mes vêtements sont très simples, » répliquai-je, et le fait est que j’avais choisi ce que j’avais de plus ordinaire, pour m’accommoder au goût des quakers, mes amis. « Je pourrai fort bien passer pour un jeune fermier qui fait une escapade… Allons, je doublerai la couronne que je vous ai promise.

— Au diable vos couronnes ! » s’écria le musicien désintéressé. « Il me plairait de faire une tournée avec vous, c’est certain… Mais un fermier, avec une main qui n’a jamais touché à un manche de charrue ni à un aiguillon, ça ne prendra jamais. On pourrait vous faire passer pour un apprenti commerçant de Dumfries, pour un étudiant en vacances, ou pour quelque chose de semblable… Toutefois, écoutez-moi, jeune homme : si vous pensez faire vos forces avec les jeunes filles, là où nous allons, il pourra vous en cuire, je vous le garantis ; car les pêcheurs sont gaillards à tête chaude, et qui ne supportent pas un outrage. »

Je promis d’être civil et prudent, et, pour me rendre la bonne femme propice, je lui glissai dans la main la pièce promise. Les oreilles fines de l’aveugle surprirent ce petit manège.

« Êtes-vous encore à manier de l’argent, coquine que vous êtes ? Vous aimeriez mieux, je le parierais, le son de deux pièces de douze pence tintant l’une contre l’autre, que d’entendre le fameux Rory Dall jouer une gigue, s’il pouvait revenir au monde… Descendez chez la mère Gregson, procurez-vous ce qu’il vous faut, et restez-y jusqu’à onze heures du matin. Et si vous trouvez robin, envoyez-le-moi.

— Je n’irai donc pas à la fête ? » dit Maggie d’un ton de désappointement.

« Et pourquoi iriez-vous ? » répliqua son seigneur et maître. « Pour danser toute la nuit, je gage, et n’être plus capable, demain matin, de faire un pas, alors que nous avons dix milles d’Écosse devant nous ? Non, non ; le cheval à l’écurie et la femme au lit, quand il y a quelque travail à faire la nuit.

— Bien, bien, Willie chéri ; vous savez le mieux ce qu’il faut... Mais, je vous en prie, prenez bien soin de vous, et rappelez-vous que vos yeux sont privés du bienfait de la vue.

— Votre langue, femme, me fait regretter parfois de ne pas être privé du bienfait de l’ouïe, » répliqua l’aveugle, en réponse à ces tendres recommandations.

J’intervins alors dans mon propre intérêt.

« Holà ! bonnes gens ; rappelez-vous qu’il me faut envoyer le petit à Mont-Saron, et si vous allez à Shepherd’s Bush, brave femme, comment diantre conduirai-je l’aveugle à l’endroit voulu ? Je ne connais rien, ou pas grand’chose, en ce pays.

— Vous connaissez bien moins encore mon chéri, Monsieur, » dit Maggie, « puisque vous croyez qu’il a besoin de guide. Il est lui-même le meilleur guide que vous puissiez trouver entre Criffell et Carlisle. Routes pour les chevaux et sentiers pour les piétons, chemin communal ou paroissial, grand’route et chemin de traverse, il n’y a pas, dans tout le Nithesdale, un pied de terrain qu’il ne connaisse.

— Vous auriez pu dire dans toute l’Écosse, bonne femme, » ajouta le ménétrier. « Mais allez-vous-en, Maggie ; c’est la première parole sensée que vous ayez dite aujourd’hui. Pour moi, je voudrais, que la nuit fût très noire, accompagnée de pluie et de veut, afin de prouver à ce gentleman qu’il y a des cas où mieux vaut être aveugle que d’avoir des yeux ; car je suis aussi bon guide dans les ténèbres qu’au grand jour. »

Au fond du cœur, j’aimais autant que mon compagnon ne fût pas dans le cas de me donner cette dernière preuve de son habileté. J’écrivis au crayon un billet pour dire à Samuel d’amener à minuit mes chevaux à l’endroit que lui indiquerait le porteur, car je pensais que la fête serait alors terminée ; et j’envoyai, par le petit Benjie, mes excuses aux dignes quakers.

Comme nous partions dans des directions différentes, la bonne femme me dit :

« Oh ! Monsieur, si vous demandiez à Willie de vous conter une de ses histoires pour charmer les ennuis du chemin ! Il parle aussi bien que n’importe quel ministre du haut de la chaire, et il aurait pu devenir ministre lui-même, mais…

— Fermez votre bec, folle que vous êtes ! » s’écria Willie. « Et pourtant, Meg, donnez-moi un baiser ; il ne faut pas se quitter en colère. »

Et voilà, comment nous nous séparâmes.

LETTRE XI.

Le même au même.

Figurez-vous maintenant que vous nous voyez traverser, en différentes directions, ces dunes stériles. Le petit Benjie vole du côté du nord, avec Hemp galopant derrière lui, tous deux courant comme s’il y allait de leur chère vie, aussi longtemps que le coquin peut être vu par celui qui le paye ; mais il cheminera certainement plus à son aise, dès qu’il saura que je ne puis plus le voir. Du côté de l’ouest, vous apercevez la grande taille de Maggie, avec son chapeau de haute forme et son plaid flottant sur son épaule gauche, s’en allant tout tranquillement à Shepherd’s Bush ; elle paraît plus petite à mesure qu’elle s’éloigne et que les rayons du soleil se prolongent parallèlement à la surface de la mer.

Puis, arpentant la plaine d’un pas ferme, vous voyez Darsie Latimer avec sa nouvelle connaissance, Willie le Vagabond. Quoique celui-ci sonde le terrain de temps en temps avec son bâton, il n’hésite ni ne tâtonne, mais paraît aussi confiant qu’un pilote expérimenté qui jette la sonde, bien qu’il connaisse par cœur toutes les profondeurs de la mer ; Willie marche d’un pas aussi hardi et aussi assuré que s’il avait tous les yeux d’Argus. Vous nous voyez donc cheminant tous deux, chacun avec son violon sur le dos, mais l’un de nous ignorant complètement le but de sa course.

Pourquoi vous être engagé avec tant d’ardeur dans une si folle aventure ? demandera mon sage conseiller. Ah ! c’est que je crois, somme toute, que de même que le sentiment de la solitude et le désir des rapports bienveillants que l’on échange dans le monde m’avaient poussé à me fixer pour un peu de temps à Mont-Saron, ainsi la monotonie de la vie que j’y menais, la calme simplicité de la conversation des Geddes, et l’uniformité de leurs occupations et de leurs amusements ont fini par lasser mon caractère impatient, et m’ont préparé à la première escapade que le hasard pourrait jeter en mon chemin.

Que n’aurais-je pas donné pour me procurer ta physionomie grave et solennelle, afin de prêter un peu de dignité à mon espièglerie, comme cela t’est si souvent arrivé pour les tiennes ! Tu as un talent si particulier pour faire, de la manière la plus sage, les choses les plus folles, que tu ferais passer tes extravagances pour des actions raisonnables aux yeux de la prudence elle-même.

Par la direction que suivait mon guide, je commençais à soupçonner que le vallon de Brokenburn était le lieu de notre destination, et il devenait important pour moi de considérer si je pouvais convenablement, ou même avec sécurité, m’imposer de nouveau à l’hospitalité de celui qui m’avait reçu une première fois. Je demandai donc à Willie si nous allions chez le Laird, comme on l’appelait.

« Connaissez-vous le Laird ? » répliqua Willie en interrompant une sonate de Corelli, dont il avait sifflé quelques mesures avec une grande justesse.

« Je le connais un peu, » dis-je ; « c’est pourquoi j’hésite à me présenter, ainsi déguisé, dans sa maison.

— J’hésiterais moi-même, non pas un peu, mais beaucoup, à vous y conduire, mon gars, » dit Willie le Vagabond ; « car je crois que ça ne nous rapporterait guère à tous deux qu’une volée de coups de bâton… Non, non, camarade, nous n’allons pas chez le Laird, mais à une joyeuse fête près de Brokenburn, où il y aura maint brave garçon et mainte jolie fille ; et il y viendra peut-être aussi quelques gens du Laird ; quant à lui, il n’assiste jamais à pareille cérémonie. Il est tout à son fusil de chasse et à ses lances barbelées pour attraper le saumon, maintenant que piques et mousquets ne sont plus de saison.

— Il a donc été soldat ? » demandai-je.

« Je vous garantis qu’il l’a été ; mais croyez-m’en, ne vous informez pas plus de lui qu’il ne s’enquiert de vous. Il ne faut pas réveiller le chat qui dort. Mieux vaut ne pas parler du Laird, mon camarade, et me dire quelle espèce de gars vous êtes, vous que je vois prêt à vous associer à un vieux ménétrier mendiant comme moi ? Maggie dit que vous êtes un gentleman ; mais, aux yeux de Maggie, un shilling fait toute la différence entre un gentleman et un homme du peuple ; et vos couronnes feraient de vous un prince du sang, pour elle. Quant à moi, je suis de ceux qui savent fort bien que si vous avez de beaux habits et la main douée, cela peut venir de l’oisiveté aussi bien que de la naissance ou de la fortune. »

Je lui dis mon nom, ajoutant ce que j’avais déjà fait connaître à M. Josué Geddes, que j’étais étudiant en droit, fatigué de mes études et me promenant pour prendre de l’exercice et quelque distraction.

« Et avez-vous l’habitude de vous joindre à tous les vagabonds que vous rencontrez sur la grand-route, ou que vous trouvez accroupis dans les sables du Solway ?

— Oh ! non ; je ne vais qu’avec d’honnêtes gens comme vous, Willie.

— D’honnêtes gens comme moi ! Et savez-vous si je suis honnête, ou ce que je suis ?... Je puis être le diable en personne, pour ce que vous savez de moi ; car il a le pouvoir de se déguiser en ange de lumière ; et, du reste, il est de première force sur le violon. Vous savez qu’il a joué une sonate à Corelli. »

Il y avait quelque chose d’étrange dans ces paroles et dans la façon dont elles étaient dites. Il semblait que mon compagnon ne fût pas toujours dans son bon sens, ou qu’il voulût tenter de m’effrayer. Mais je ne fis que rire de l’extravagance de son langage, et je lui demandai s’il était assez sot pour croire que l’esprit impur voulût se risquer en une si niaise mascarade.

« Vous n’en savez pas long là-dessus, » dit le vieillard, « vous n’en savez pas long. » Et il secoua la tête et la barbe, en fronçant les sourcils. « Je pourrais vous conter une histoire à ce sujet. »

Je me souvins alors des paroles de sa femme, qu’il était aussi bon conteur d’histoires que bon musicien, et, comme vous savez que j’aime beaucoup les histoires dans lesquelles les superstitions sont mises en jeu, je lui demandai un échantillon de son talent, pendant que nous faisions route ensemble.

« Il est bien vrai, » dit l’aveugle, « que lorsque je suis fatigué de racler des boyaux ou de chanter des ballades, je conte parfois quelque histoire aux bonnes gens, et j’en sais de si effrayantes, qu’elles font trembler les vieilles femmes sur leur chaise, et que, de leur lit, les petits enfants appellent à grands cris leur maman. Mais celle que je vais vous dire est une histoire qui est arrivée dans notre propre famille, au temps de mon père… c’est-à-dire quand mon père n’était encore qu’un gars à moitié de sa croissance. Je vous la conterai afin qu’elle vous serve de leçon, jeune étourdi prêt à vous associer à quiconque vous rencontrez dans un chemin solitaire ; car grandes furent la peine et les inquiétudes qui en résultèrent pour mon grand-père. »

Il commença son récit d’une voix claire et distincte, l’élevant et l’abaissant avec beaucoup d’art, au point que parfois l’on n’entendait plus qu’un murmure ; et il tournait vers moi ses yeux clairs, mais privés de la vue, comme s’il eût été capable de voir l’impression que ses paroles faisaient sur mon visage. Quoique cette histoire soit longue, je ne vous ferai pas grâce d’une seule syllabe. Je fais donc un trait – et je commence.

 

HISTOIRE RACONTÉE PAR WILLIE LE VAGABOND.

Vous avez dû entendre parler de sir Robert Redgauntlet de Redgauntlet, qui vivait dans ces environs avant les années de misère. Le pays ne l’oubliera pas de sitôt, et nos pères avaient coutume de retenir leur haleine, quand ils entendaient prononcer son nom. Il était parti avec les montagnards, au temps de Montrose ; et il reparut de nouveau dans les Highlands avec Glencairn, en mil six cent cinquante-deux. Aussi, lorsque revînt le roi Charles II, nul ne fut plus en faveur que le laird de Redgauntlet. Le roi, de sa propre main, lui donna l’accolade de chevalier en pleine cour à Londres ; et comme sir Robert était un fougueux épiscopal, il arriva céans, semblable à un lion furieux, avec commission de lieutenant de la province, pour soumettre tous les whigs et les covenantaires. Elle fut belle, allez, la besogne qui se fit alors ! Car les whigs étaient aussi entêtés que les cavaliers étaient ardents : c’était à qui fatiguerait l’autre le premier. Redgauntlet se faisait remarquer par ses violences, et son nom est aussi connu dans le pays que ceux de Claverhouse et de Tom Dalyell. Il n’y avait ni vallon, ni ravin, ni montagne, ni caverne qui pût cacher les pauvres gens, quand Redgauntlet se mettait en campagne avec son cor de chasse et ses limiers, comme s’il eût eu à faire à des troupeaux de bêtes fauves. Et, pour sûr, lorsqu’il trouvait un whig, il ne faisait guère plus de cérémonie qu’un montagnard avec un chevreuil. Tout se bornait à : « Voulez-vous prêter le serment ? — Non. — Eh bien ! apprêtez vos armes !… vous y êtes ! feu ! » Et le récusant tombait sous les balles.

De loin comme de près, sir Robert était redouté et haï. On croyait qu’il avait fait un pacte avec le diable, qu’il était à l’épreuve de l’acier, que les balles rebondissaient sur son pourpoint de peau de buffle, comme les grêlons sur l’âtre, que sa jument se changeait en hase quand il s’agissait de gravir la côte escarpée de Carrifra, et mainte autre chose tendant à la même fin, et dont il sera question plus tard. La meilleure bénédiction qu’il recueillît, c’était : « Le diable emporte Redgauntlet ! »

Et pourtant ce n’était pas un maître méchant pour ses gens, et ses tenanciers l’aimaient assez. Quant aux valets et aux soldats qui l’accompagnaient en ses persécutions, comme les whigs appelaient ces temps de malheur, ils étaient toujours prêts à boire à sa santé jusqu’à n’y plus voir goutte.

Il faut vous dire maintenant que mon grand-père demeurait sur les terres de Redgauntlet ; l’endroit s’appelle la Butte aux Primevères. Ma famille y avait vécu, sous les Redgauntlet, depuis le temps des expéditions dans les montagnes, et même longtemps auparavant. C’était une demeure agréable ; je crois que l’air y est plus sain et plus frais qu’en aucune autre partie du pays. Elle est à présent tout à fait déserte. Je me suis assis sur le seuil brisé de la porte, il y a de cela trois jours seulement, bien heureux que mes yeux ne pussent voir le triste état de ces lieux. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

C’est là qu’habitait mon grand-père Steenie Steenson. Dans son jeune temps, il avait couru le monde comme musicien, et il était très habile sur la cornemuse. Il fallait l’entendre jouer Hoopers and Girders ; il n’y avait pas son pareil, dans le Cumberland, pour l’air de Jockie Lattin, et, de Berwick à Carlisle, nul ne jouait avec autant d’entrain la danse joyeuse du Back-lilt. Les gens comme Steenie n’étaient pas de la pâte dont on fait des whigs. Il devint donc tory, comme on appelait alors ceux qu’on appelle à présent jacobites ; car il fallait nécessairement qu’il fût l’un ou l’autre. Mais il n’avait aucun mauvais vouloir pour les whigs, et n’aimait pas à voir couler le sang. Toutefois, comme il était obligé de suivre sir Robert en ses chasses et ses expéditions, il fut témoin de beaucoup de mal, et en fit peut-être lui-même aussi, lorsqu’il ne pouvait l’éviter.

Or, Steenie était une espèce de favori près de son maître ; il connaissait tout le monde au château, où il était souvent appelé pour faire de la musique, quand on avait envie de se divertir. Le vieux sommelier, Dougal Mac Callum, qui avait suivi sir Robert partout, dans la bonne et dans la mauvaise fortune, dans la richesse et dans la pauvreté, à travers les marais et les rivières, aimait particulièrement la cornemuse, et avait toujours de bonnes paroles à dire au laird à propos de mon grand-père ; car Dougal savait, comme on dit, rouler son maître autour du pouce.

Vint la révolution. Il y avait là de quoi briser le cœur à Dougal et à son maître. Mais le changement ne fut pas tout à fait aussi grand qu’ils le craignaient, et que d’autres personnes n’avaient pensé. Les whigs, dans leurs réunions, poussèrent de grands cris au sujet de ce qu’ils feraient à leurs ennemis héréditaires, et particulièrement à sir Robert Redgauntlet. Mais il y avait trop de grands personnages impliqués dans ces affaires, pour que l’on pût faire table rase et renouveler le monde. Le parlement ferma facilement ses oreilles aux criailleries des caméroniens, et sir Robert resta comme il était, si ce n’est qu’il dut se borner à chasser le renard au lieu de poursuivre le covenantaire. Ses divertissements furent aussi bruyants, et sa grande salle aussi brillamment illuminée que par le passé, quoiqu’il n’eût plus les amendes que lui payaient autrefois les non-conformistes, et qui alimentaient son office et son cellier. Il est de fait qu’il devint plus exigeant pour ses tenanciers, et il fallut qu’ils fussent exacts à payer leurs rentes au jour du terme, s’ils voulaient contenter le laird. Or, c’était un homme si terrible, que nul ne se souciait de le fâcher ; car les jurons qu’il lâchait, les fureurs dans lesquelles il se mettait, et les regards qu’il vous lançait le faisaient prendre parfois pour un diable incarné.

Eh bien ! mon grand-père n’était pas fort en économie. Ce n’est pas qu’il fut grand dissipateur, mais il n’avait pas le talent de thésauriser, de sorte qu’il se trouva de deux termes en retard. La première fois, à la Pentecôte, les choses se passèrent assez bien, grâce à de bonnes paroles et à quelques airs de musique ; mais quand arriva la Saint-Martin, l’intendant lui envoya sommation de se présenter à jour fixe avec son fermage, sinon Steenie devrait déguerpir. Ce fut une rude besogne que de réunir cet argent ; mais il avait de bons amis, et il finit par rassembler les mille marcs qu’il lui fallait. La plus grande partie de cette somme venait d’un voisin, nommé Laurie Lapraik, un fin renard. Laurie était riche ; il savait chercher avec le chien et fuir avec le lièvre, être whig ou tory, saint ou pécheur, suivant la direction du vent. Il faisait profession d’être ami de la révolution, mais il aimait une chanson gaillarde et un air de cornemuse en ses instants de loisir ; et, par-dessus tout, il pensait avoir une excellente garantie de l’argent prêté à mon grand-père, dans le matériel d’exploitation de la Butte aux Primevères.

Mon grand-père se dirige donc en trottant vers le château de Redgauntlet, la bourse pesante et le cœur léger, bien content d’échapper au danger qui le menaçait du côté du laird. Or, la première chose qu’il apprend au château, c’est que sir Robert, furieux de ce que Steenie ne s’est pas présenté avant midi, a été pris d’une attaque de goutte. Ce n’est pas absolument à cause de l’argent, dit Dougal, mais parce qu’il déplaît au laird de penser que mon grand-père doive quitter le domaine.

Dougal, enchanté de voir Steenie, l’introduisit dans le grand parloir de chêne. Là, sir Robert était assis tout à fait seul, si ce n’est qu’il avait à ses côtés un grand vilain singe, son favori particulier, méchant animal qui avait joué plus d’un mauvais tour, fort difficile à satisfaire, et s’irritant pour la plus petite contrariété : il courait par tout le château, jacassant et criant, pinçant et mordant les gens, surtout aux approches du mauvais temps ou de quelques troubles dans l’État. Le laird l’appelait le major Weir, du nom d’un fameux sorcier brûlé à Édimbourg. Il y avait peu de personnes à qui ce nom et les malices de cette créature fussent agréables ; on croyait qu’il y avait dans cet être quelque chose qui n’était pas ordinaire, et mon grand-père ne fut pas trop rassuré quand, la porte étant refermée derrière lui, il se vit seul dans la chambre avec le laird, Dougal Mac Callum et le major, chose qui ne lui était jamais arrivée auparavant.

Sir Robert était assis, je devrais plutôt dire étendu dans un grand fauteuil, vêtu de sa robe de chambre de velours, et les pieds sur un escabeau ; car il souffrait à la fois de la goutte et de la gravelle, et sa figure était aussi affreuse et aussi effrayante que celle de Satan lui-même. Le major Weir était assis vis-à-vis de lui, en habit rouge galonné, coiffé de la perruque du laird ; et toutes les fois que la douleur faisait grincer les dents à sir Robert, le singe grimaçait, lui aussi, comme une tête de mouton prise en des tenailles : ils formaient un couple hideux et effrayant. Le justaucorps de buffle du laird était suspendu derrière lui à un crochet, son sabre et ses pistolets à portée de sa main ; car il avait gardé la vieille coutume d’avoir toujours ses armes prêtes, et un cheval sellé jour et nuit, comme au temps où il pouvait se lancer à la poursuite de tout covenantaire dont on avait trouvé la trace. Les uns disaient que c’était par crainte de quelque vengeance des whigs ; mais j’y vois plutôt une vieille habitude, car il n’était pas homme à craindre quoi que ce fût. Le livre des loyers, relié en noir, avec ses fermoirs de cuir, était à côté de lui ; un volume de chansons licencieuses retenait les feuillets ouverts à l’endroit où ils portaient témoignage contre le fermier de la Butte aux Primevères, comme étant en retard pour le payement de ses redevances.

Sir Robert jeta à mon grand-père un coup d’œil comme s’il eût voulu lui brûler le cœur dans la poitrine. Il faut vous dire qu’il avait une telle manière de froncer les sourcils, que l’on voyait alors distinctement sur son front une empreinte profonde en forme de fer à cheval.

 « Arrivez-vous la main vide, fils d’un sifflet creux que vous-êtes ? » demanda le laird.

Mon grand-père, faisant aussi bonne mine que possible, tira révérence et posa son sac d’argent sur la table avec un tintement métallique, comme un homme qui est content de lui.

Le laird attira le sac aussitôt, en disant : « Tout y est-il, Steenie ?

— Votre Honneur trouvera le compte exact, » répondit mon grand-père.

« Dougal, » reprit le laird, « descendez à l’office avec Steenie et versez lui un verre d’eau-de-vie, tandis que je compterai l’argent et que je préparerai la quittance. »

Mais ils étaient à peine sortis de la chambre, que sir Robert poussa un cri perçant qui fit retentir la roche sur laquelle s’élève le château. Dougal rentra précipitamment, les gens de livrée accoururent, le laird poussait cri sur cri, chacun plus terrible que le précédent.

Mon grand-père ne savait s’il devait rester ou s’en aller ; il se risqua enfin à rentrer dans la salle, où tout était sens dessus dessous ; personne pour dire entrez ou retirez-vous. Le laird hurlait d’une voix épouvantable, demandant de l’eau froide pour ses pieds et du vin pour se rafraîchir la gorge. Il ne cessait de répéter : « L’enfer, l’enfer, l’enfer avec ses flammes ! ».

On lui apporta de l’eau ; mais quand on plongea ses pieds enflés dans le baquet, il s’écria que l’eau le brûlait, et les gens disent qu’elle se mit à bouillonner comme celle d’une chaudière sur le feu. Il lança le verre à la tête de Dougal, disant qu’il lui avait versé du sang au lieu du bourgogne. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le jour suivant, la fille lava du sang caillé sur le tapis.

Le singe qu’on appelait le major Weir, ne cessa de jacasser et de crier, comme pour se moquer de son maître. Mon grand-père sentait que la tête lui tournait ; il oublia l’argent et la quittance, et descendit l’escalier quatre à quatre ; mais à mesure qu’il s’éloignait, les cris devenaient plus faibles ; on entendit un gémissement poussé d’une voix tremblante, et le bruit se répandit dans le château que le laird était mort.

Bien ! mon grand-père s’éloigna, un doigt dans la bouche. Son meilleur espoir était que Dougal avait vu le sac d’argent et entendu le laird parler de faire la quittance.

Le jeune laird, devenu sir John, arriva d’Édimbourg pour mettre les choses en ordre. Il n’avait jamais pu vivre bien d’accord avec son père. Sir John avait étudié pour le barreau, et siégea plus tard dans le dernier parlement d’Écosse, où il vota pour l’Union, ayant obtenu, à ce que l’on pense, une bonne compensation. Si son père avait pu sortir de la tombe, il lui eût, pour cet acte, écrasé la cervelle sur son propre foyer. D’aucuns disent qu’il était plus facile de compter avec le vieux chevalier aux manières bourrues, qu’avec le jeune aux paroles doucereuses… mais, quant à cela, nous en parlerons plus tard.

Dougal Mac Callum, le pauvre diable, ne pleura ni ne cria ; mais il erra dans la maison comme un cadavre vivant, donnant, ainsi que c’était son devoir, tous les ordres pour de pompeuses funérailles ; et il avait de plus en plus mauvaise mine. Quand la nuit venait, il était toujours le dernier à gagner son lit, qui se trouvait dans une petite tourelle ronde, juste en face de la salle du dais, que son maître avait occupée durant sa vie, et où il gisait alors exposé sur un lit de parade, comme on l’appelle, hélas !

La nuit qui précéda les funérailles, Dougal n’y tint plus ; il humilia sa fierté et demanda poliment au vieux Hutcheon de venir passer une heure avec lui dans sa chambre. Arrivés dans la tourelle, Dougal se versa un verre d’eau-de-vie, en versa un autre à Hutcheon, et lui souhaita bonne santé et longue vie, ajoutant que, pour lui, il n’avait plus longtemps à passer dans ce monde, parce que toutes les nuits, depuis la mort de sir Robert, le sifflet d’argent du défunt l’appelait dans la salle du dais, absolument comme son maître avait coutume de faire, lorsqu’il voulait que Dougal l’aidât à se retourner dans son lit. Dougal dit qu’étant seul avec le mort à cet étage de la tour (car nul n’avait voulu veiller sir Robert, comme on veille tout autre mort), il n’avait jamais osé répondre à ce signal, mais qu’à présent sa conscience lui reprochait d’avoir manqué à son devoir : « Quoique la mort mette fin à tout service, » dit Mac Callum, « elle ne mettra pas fin à celui que je dois à sir Robert, et je répondrai à son prochain coup de sifflet, si vous voulez, Hutcheon, me tenir compagnie. »

Hutcheon n’avait pas le cœur à pareille besogne ; mais ayant assisté Dougal sur les champs de bataille et dans mainte querelle, il ne voulut pas lui faire défaut en cette conjoncture. Les deux serviteurs s’assirent donc devant une cruche d’eau-de-vie, et Hutcheon, qui était quelque peu clerc, se disposait à lire un chapitre de la Bible, mais Dougal ne voulut entendre qu’un passage de Davie Lindsay, ce qui était une assez mauvaise préparation.

Minuit sonna. Toute la maison était silencieuse comme la tombe. Soudain le sifflet retentit d’une manière aussi aiguë et aussi perçante que lorsque sir Robert s’en servait. Les deux compagnons se levèrent et entrèrent d’un pas tremblant dans la salle où gisait le mort. Hutcheon en vit assez du premier coup d’œil ; car il y avait des flambeaux allumés dans la chambre, à la lueur desquels il aperçut l’esprit immonde en personne assis sur le cercueil du laird ! Il tomba à la renverse comme mort. Il ne put dire combien de temps il resta sans connaissance sur le seuil, mais quand il revint à lui, il appela son voisin, et ne recevant pas de réponse, il réveilla la maison. C’est alors que Dougal fut trouvé mort à deux pas du lit sur lequel on avait placé le cercueil de son maître. Quant au sifflet, il avait disparu pour toujours ; pourtant on l’entendit bien des fois encore au haut de la maison, derrière les créneaux et parmi les vieilles cheminées et les tourelles où les hulottes ont leurs nids. Sir John étouffa l’affaire, et les funérailles eurent lieu sans nouvelles diableries.

Mais lorsque tout fut terminé, et que le laird se mit à régler ses affaires, les tenanciers furent appelés par-devers lui au sujet de leur arriéré, et mon grand-père pour toute la somme dont il était porté débiteur sur le registre des loyers.

Bien ! il courut au château pour conter son histoire ; et, là, on l’introduisit en présence de sir John, assis dans le fauteuil de son père, en grand deuil, avec des pleureuses de crêpe et une cravate pendante ; il avait à son côté une petite rapière de parade, au lieu de l’antique sabre qui pesait bien cent livres, lame, garde et garniture du fourreau.

J’ai si souvent entendu raconter leur entretien, qu’il me semble presque y avoir assisté moi-même, quoique je ne fusse pas né à cette époque.

[Le fait est, Alain, que mon compagnon contrefit d’une manière fort amusante le ton flatteur et conciliant de l’allocution du fermier, et la tristesse hypocrite de la réponse du laird. Son grand-père, dit-il, avait, en parlant, les yeux attachés sur le registre des fermages, comme si c’était un mâtin, duquel il craignait qu’il ne s’élançât sur lui pour le mordre.]

« Je vous félicite, sir John, d’être assis dans le fauteuil de votre père, de manger son pain blanc et d’être en possession de son vaste domaine. Votre père était un homme bienveillant pour ses amis et pour ses suivants. Soyez le bienvenu, sir John, à chausser ses souliers… ses bottes, devrais-je dire plutôt, car il portait rarement des souliers, si ce n’est des pantoufles, quand il avait la goutte.

— Oui, Steenie, » dit le laird avec un profond soupir, en portant son mouchoir à ses yeux ; « il a été appelé bien soudainement et il sera regretté dans le pays ; il n’a pas eu le temps de mettre ordre à ses affaires… quoiqu’il fût sans doute bien préparé vis-à-vis de Dieu, ce qui est l’essentiel. Mais, Steenie, il nous a laissé un rude écheveau à démêler… Hem ! hem ! Occupons-nous donc de notre besogne, Steenie ; il y a beaucoup à faire, et peu de temps pour cela. »

Il ouvrit alors le fatal volume. J’ai ouï parler de quelque chose que l’on appelle le Livre du Jugement dernier ; m’est avis que ce doit être une espèce de registre où sont inscrits les tenanciers en retard de leurs redevances.

 

« Stephen, » reprit sir John de son même ton doucereux, « Stephen Stevenson, ou Steenson, vous êtes marqué ici comme devant une année de loyer échu au dernier terme.

STEPHEN. – Ne déplaise à Votre Honneur, sir John, j’ai payé le tout à votre père.

SIR JOHN. – Alors vous en avez, sans doute, reçu quittance, Stephen ; et vous pouvez la montrer.

STEPHEN. – En vérité, ne déplaise à Votre Honneur, je n’ai pas eu le temps de recevoir quittance ; car je n’eus pas plutôt remis l’argent, qu’au moment même où feu sir Robert l’attirait à lui pour le compter et en donner quittance, il fut pris du mal qui l’emporta.

— C’est malheureux, » dit sir John, après une pause. « Mais peut-être avez-vous payé votre loyer en présence de quelqu’un. Je me contenterai d’un témoignage talis qualis, Stephen. Je ne voudrais pas être trop rigoureux avec des gens peu aisés.

STEPHEN. – En vérité, sir John, il n’y avait dans le parloir que le sommelier Dougal Mac Callum. Mais, comme le sait Votre Honneur, il a suivi de près son vieux maître.

— C’est très malheureux, Stephen, » répéta sir John, sans rien changer au ton de sa voix. « L’homme à qui vous avez payé l’argent est mort… l’homme qui a été témoin de ce payement est mort, lui aussi… l’argent, qui devrait être ici, ne se retrouve pas, et il n’y a pas un mot qui rende compte de son emploi. Comment voulez-vous que je croie tout cela ?

STEPHEN. – Je ne sais pas, Votre Honneur. Mais voici une petite note de tout cet argent ; car, Dieu me vienne en aide ! il m’a fallu emprunter de vingt bourses différentes, et je suis sûr que chacun de ceux dont les noms sont marqués ici est prêt à jurer dans quel but j’ai emprunté cet argent.

SIR JOHN. – Je ne doute pas que vous ne l’ayez emprunté, Steenie. C’est le payement fait à mon père, dont je voudrais quelque preuve.

STEPHEN. – L’argent doit être dans la maison, sir John. Et puisque Votre Honneur ne l’a jamais eu, et que feu Son Honneur n’a pu l’emporter avec lui, peut-être quelqu’un de la maison l’a-t-il vu.

SIR JOHN. – Nous interrogerons les domestiques, Stephen ; ce n’est que justice. »

Mais laquais et filles de service, page et groom, tous nièrent fermement avoir jamais vu le sac d’argent dont mon grand-père faisait la description. Le pire était que malheureusement il n’avait dit à aucun d’eux qu’il venait pour payer son fermage. Une jeune fille avait bien remarqué quelque chose sous son bras, mais elle avait cru que c’était sa cornemuse.

Sir John Redgauntlet ordonna aux domestiques de sortir, et dit ensuite à mon grand-père :

« Eh bien ! Steenie, vous voyez que j’ai agi loyalement ; et comme je ne doute pas que vous ne sachiez mieux que personne où trouver cet argent, je vous prie, dans votre propre intérêt, de mettre fin à cette affaire ; car, Stephen, il faut payer où déguerpir.

— Le Seigneur vous pardonne ! » dit Stephen, ne trouvant plus rien à répliquer. « Je suis un honnête homme.

— Et moi aussi, Stephen, » dit Son Honneur, « et tout le monde dans la maison aussi, je l’espère… Mais, s’il y a un coquin parmi nous, ce doit être celui qui conte une histoire qu’il ne peut prouver. » Il fit une pause, puis ajouta d’un ton plus sévère : « Si je comprends bien votre manœuvre, vous comptez tirer profit de certains méchants bruits qui courent sur ma famille, particulièrement sur la mort soudaine de mon père, afin de me frustrer de cet argent et peut-être me discréditer en insinuant que j’ai le loyer que je réclame… Où supposez-vous que se trouve cet argent ?… je veux le savoir ! »

Mon grand-père voyait toutes choses tourner tellement contre lui, qu’il faillit en perdre la tête ; et pendant ce temps il se tenait tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, tournait ses regards vers les quatre coins de la chambre, mais ne faisait aucune réponse.

« Parlez, maraud ! » s’écria le laird, dont la physionomie prit une expression singulière, semblable à celle de son père, quand il était irrité ; on eût dit que les rides de son front dessinaient la forme effrayante d’un fer à cheval entre ses deux sourcils. « Parlez, maraud ; je veux savoir ce que vous pensez. Supposez-vous que j’aie cet argent ?

— Loin de moi de dire pareille chose, » répliqua Stephen.

« Accusez-vous quelqu’un de mes gens de l’avoir soustrait ?

— Je serais bien fâché d’accuser ceux qui peuvent être innocents ; et s’il est un coupable parmi eux, je n’en ai aucune preuve.

— Il faut que cet argent soit quelque part, s’il y a un mot de vérité dans votre histoire, » dit sir John. « Je vous demande où vous pensez qu’il soit : il me faut une réponse catégorique.

— Dans l’enfer, si vous voulez savoir ce que j’en pense, » répliqua mon grand-père poussé à bout, « dans l’enfer, avec votre père, son singe et son sifflet d’argent ! »

Il descendit alors l’escalier quatre à quatre (car, après de telles paroles cette chambre n’était plus un endroit sûr pour lui) ; et il entendit le laird jurer mort et sang derrière lui, avec autant d’énergie qu’aurait pu le faire sir Robert lui-même, et appeler d’une voix rugissante le bailli et le sergent.

Quant à mon grand-père, il courut chez son principal créancier, celui qu’on appelait Laurie Lapraik, pour voir s’il en pourrait tirer quelque chose.

Mais, quand il lui eut conté son histoire, le préteur l’accabla des pires noms de son vocabulaire : voleur, mendiant, débiteur insolvable, ce furent ses expressions les moins dures. En sus de ces douceurs, Laurie rappela de vieilles histoires : que mon grand-père avait trempé ses mains dans le sang des saints de Dieu, comme si un tenancier pouvait refuser de suivre son seigneur, surtout un seigneur tel que sir Robert Redgauntlet. Mon grand-père était alors à bout de patience, et tandis que Laurie et lui se chantaient pouilles l’un à l’autre, il eut la male chance de déblatérer non seulement contre l’homme, mais encore contre ses opinions d’alors, et il lui dit des choses qui donnèrent la chair de poule à ceux qui l’entendaient. Il ne se possédait plus, et il avait eu de sauvages camarades en son temps.

Ils se séparèrent enfin. Mon grand-père, pour rentrer chez lui, devait traverser le bois de Pitmurkie, qui est tout rempli de sapins noirs, comme on les appelle. Je connais bien ce bois, mais dire si les sapins y sont blancs ou noirs, c’est ce que je ne pourrais. À l’orée du bois, il y a un terrain communal inculte, et au bord de ce communal, une petite auberge isolée, tenue alors par une femme, qui s’appelait Tibbie Faw. Là, le pauvre Steenie demanda un verre d’eau-de-vie ; car il n’avait rien pris de la journée. Tibbie insista pour qu’il mangeât un morceau de viande, mais il n’avait pas le cœur à manger ; il ne voulut même pas sortir le pied de l’étrier, et avala son eau-de-vie en deux traits, accompagnés chacun d’un toast : le premier à la mémoire de sir Robert Redgauntlet, et puisse-t-il ne pas reposer tranquille dans sa tombe jusqu’à ce qu’il ait rendu justice à son pauvre tenancier ! le second à l’ennemi du genre humain, pour qu’il lui remît le sac d’argent, ou lui fît savoir ce qu’il était devenu ! Car il voyait que tout le monde allait le regarder comme un fripon et un voleur, ce qui lui était plus sensible que la ruine même de sa maison et la perte de son bien.

Il continua sa route, sans s’inquiéter où il allait. La nuit était devenue noire et les grandes branches des sapins la rendaient plus sombre encore. Il laissa sa bête prendre le chemin qui lui plairait à travers le bois. Soudain, de fatigué et de harassé que le bidet était auparavant, il se mit à courir, à bondir, à faire de grandes enjambées, si bien que mon grand-père pouvait à peine se maintenir en selle. Sur ces entrefaites, un cavalier apparut tout à coup à côté de lui et lui dit :

« C’est un cheval plein d’ardeur que vous avez là, mon ami. Voulez-vous le vendre ? »

Ce disant, il toucha de sa cravache l’encolure de l’animal, qui reprit aussitôt son vieux trot boiteux.

« Mais son ardeur s’éteint bien vite, à ce qu’il me semble, » ajouta l’étranger. « Il en est de cela comme du courage de bien des gens, qui croient pouvoir faire de grandes choses, jusqu’à ce qu’on les mette à l’épreuve. »

Mon grand-père écoutait à peine ces paroles ; il éperonna son cheval en disant : « Bonsoir, l’ami. »

Toutefois l’étranger ne paraissait pas être de ceux qui renoncent aisément à leur dessein ; car, quelque allure que Steenie fît prendre à sa bête, il le voyait toujours à ses côtés.

Mon grand-père Steenie Steenson sentit monter sa colère ; mais, s’il faut dire la vérité, la peur le prenait en même temps.

« Qu’est-ce que vous voulez de moi, l’ami ? » demanda-t-il. « Si vous êtes un voleur, je n’ai pas le sou. Si vous êtes un honnête homme cherchant compagnie, je n’ai pas le cœur à la joie et je ne me sens pas d’humeur à causer. Et si vous désirez que l’on vous indique le chemin, c’est à peine si je le connais moi-même.

— Si vous voulez me dire ce qui vous tourmente, » reprit l’étranger, « quoique l’on m’ait fort calomnié dans le monde, je suis le plus capable d’aider ceux qui s’adressent à moi. »

De sorte que mon père, pour soulager son cœur plutôt que dans l’espoir de quelque secours, lui raconta son histoire depuis le commencement jusqu’à la fin.

« Le cas est difficile, » dit l’étranger ; « cependant je crois pouvoir vous aider.

— Si vous pouviez, Monsieur, me prêter à long terme la somme dont j’ai besoin… je ne vois pas d’autre remède sur terre…

— Mais il peut y en avoir sous terre… Allons, je serai franc avec vous : je pourrais vous prêter l’argent contre un billet, mais peut-être vous feriez-vous scrupule de souscrire à mes conditions. Je vous dirai donc que votre ancien seigneur est troublé dans sa tombe par vos malédictions et par les lamentations de votre famille ; et, si vous ne craignez pas d’aller le voir, il vous remettra votre quittance. »

À cette proposition, les cheveux de mon grand-père se dressèrent sur sa tête ; mais il pensa que son compagnon pouvait être un plaisant qui cherchait à lui faire peur et finirait par lui prêter l’argent. D’ailleurs l’eau-de-vie lui avait donné du courage, et il était poussé par le désespoir. Il répondit donc qu’il se sentait la force d’aller jusqu’aux portes de l’enfer, et même un pas au-delà, pour avoir cette quittance.

L’étranger se mit à rire.

Bien ! Ils traversaient le plus épais du bois, quand tout à coup le cheval s’arrêta devant la porte d’une grande maison. S’il n’avait su que le château de Redgauntlet était à dix milles derrière lui, Steenie aurait cru l’avoir devant les yeux. Ils entrèrent dans la cour extérieure par la grande porte à deux battants, et en passant sous l’antique herse de fer. Toute la façade était illuminée ; il y avait des violons et des cornemuses, et autant de danses et de tumulte à l’intérieur que l’on en entendait ordinairement chez sir Robert, à Pâques, à Noël, et aux autres grandes fêtes.

Ils mirent pied à terre, et mon grand-père attacha son cheval, il le crut du moins, au même anneau auquel il l’avait attaché le matin, quand il s’était présenté chez le jeune sir John.

« Grand Dieu ! » se dit mon grand-père, « si la mort de sir Robert n’était qu’un rêve ! »

Il frappa, selon sa coutume, à la porte du vestibule, et son vieil ami Dougal Mac Callum vint aussi, selon son habitude, lui ouvrir en disant :

« Est-ce vous, Steenie de la Cornemuse ? Sir Robert vous demande, mon bon. »

Mon grand-père était comme dans un songe ; il chercha des yeux l’étranger, mais celui-ci avait disparu. Enfin il trouva la force de dire :

« Ah ! Dougal, mon ami, êtes-vous encore au nombre des vivants ? je vous croyais parmi les morts !

— Ne vous inquiétez pas de moi, » répliqua Dougal ; « mais prenez garde à vous. Faites attention de n’accepter ici de personne ni viande, ni boisson, ni argent ; rien, en un mot, que la quittance qui vous est due. »

Ce disant, il lui montra le chemin à travers le vestibule et les corridors bien connus de Steenie, et lui ouvrit la porte du vieux salon de chêne, où l’on chantait autant de chansons profanes, où l’on buvait autant de rouges bords, où l’on proférait autant de blasphèmes et de propos licencieux qu’à l’époque des plus grandes orgies au château de Redgauntlet.

Mais, le Seigneur ait pitié de nous ! Quelle est cette compagnie d’effrayants convives assis autour de la table ? Mon grand-père en reconnut beaucoup qui étaient morts depuis longtemps, car souvent il les avait régalés de sa musique dans la grande salle de Redgauntlet. Il y avait le farouche Middleton, Rothes le libertin, l’astucieux Lauderdale, et Dalyell avec sa tête chauve et sa barbe tombant jusqu’à la ceinture ; il y avait Earlshall, les mains souillées du sang de Caméron ; il y avait le sauvage Bonshaw, qui lia les membres de M. Cargill, le saint martyr, jusqu’à ce que le sang en jaillit, et Douglas de Dunbarton, deux fois traître à son pays et à son roi. Il y avait le sanguinaire avocat Mac Kenyie, qui par son esprit et sa sagesse mondaine avait passé presque pour un dieu aux yeux des autres. Il y avait encore Claverhouse, aussi beau que lorsqu’il était en vie, avec ses longs cheveux noirs tombant en boucles sur son pourpoint de buffle galonné, et sa main gauche toujours sur la clavicule droite pour cacher la blessure qu’y avait faite la balle d’argent. Il était assis à l’écart des autres, qu’il regardait d’un air triste et hautain, tandis que ceux-ci criaient, chantaient et riaient à faire trembler la salle. Mais une affreuse contorsion dérangeait de temps en temps leurs sourires, et leurs rires finissaient par des éclats si sauvages que les ongles de mon grand-père en devenaient bleus, et que la moelle se figeait dans ses os.

Ceux qui servaient à table étaient précisément les méchants serviteurs et soldats, qui, sur la terre, avaient fait la besogne et exécuté les ordres de ces maîtres cruels. C’étaient le Grand Gars de Nethertown, qui avait aidé à prendre Argyle, et l’huissier de l’évêque, celui qu’on appelait la Crécelle du diable, et les gardes sanguinaires dans leurs pourpoints galonnés, et les Amorrhéens montagnards qui répandaient le sang comme l’eau, et nombre d’orgueilleux subalternes au cœur hautain, à la main souillée de sang, qui rampent devant les riches, les rendent plus pervers qu’ils ne seraient, et trouvent moyen de pressurer encore les pauvres, après que les riches les ont dépouillés. Il y en avait beaucoup, beaucoup d’autres, qui venaient et passaient, tous aussi affairés que s’ils avaient été vivants.

Au milieu de cet horrible vacarme, sir Robert Redgauntlet cria d’une voix de tonnerre à Steenie de s’approcher du haut de la table, où il était assis, les jambes étendues et emmaillotées de flanelle, avec ses pistolets d’arçon à côté de lui et son grand sabre debout contre son fauteuil, absolument comme au jour où mon grand-père l’avait vu, pour la dernière fois, sur terre. Il avait même près de lui le coussin du singe, mais l’animal ne s’y trouvait pas… ce n’était sans doute pas son heure ; car mon grand-père entendit sir Robert demander : « Le major n’est-il pas encore arrivé ? » et quelqu’un lui répondre : « Le singe sera ici demain matin de bonne heure. » Et quand mon grand-père se fut avancé, sir Robert, ou son fantôme, ou le diable sous sa ressemblance, lui dit : « Eh bien ! l’homme à la cornemuse, vous êtes-vous arrangé avec mon fils pour le fermage de l’année ? »

À grand’peine Steenie trouva-t-il la force de répondre que sir John ne voulait entendre à rien, s’il ne lui apportait la quittance de Son Honneur.

« Vous l’aurez en échange d’un air de votre cornemuse, Steenie, » dit le fantôme de sir Robert. « Voyons, jouez-moi Bien sauté, la petite mère. »

Or, c’était un air que mon grand-père avait appris d’un sorcier, qui l’avait entendu dans une des réunions où ces malheureux adorent Satan ; et mon grand-père l’avait joué quelquefois dans les orgies nocturnes du château de Redgauntlet, mais toujours à contre-cœur ; et, cette fois, rien que de l’entendre nommer, il en eut froid et dit, pour s’excuser, qu’il n’avait pas apporté son instrument.

« Mac Callum, membre de Belzébuth, » dit le terrible sir Robert, « apportez à Steenie la cornemuse que je garde pour lui. »

Mac Callum revint avec une cornemuse qui aurait pu contenter le ménestrel de Donald des Îles. Mais en la donnant à mon grand-père, il le poussa légèrement ; et Steenie, ayant examiné l’instrument avec attention, reconnut que le dessus était en acier et chauffé à blanc ; il se garda donc d’y porter les doigts, et s’excusa de nouveau, disant qu’il était fatigué et effrayé, et qu’il n’avait pas assez de souffle pour gonfler le sac.

« Dans ce cas il faut manger et boire, Steenie, car nous ne faisons guère autre chose ici, et il ne convient pas qu’un ventre plein s’entretienne longuement avec un homme à jeun. »

Or, c’étaient les propres paroles par lesquelles le sanguinaire comte de Douglas avait retenu le messager du roi, pendant qu’il faisait trancher la tête à Mac Lellan de Bombie, dans le château de Threave ; et cela mit de plus en plus Steenie sur ses gardes. Il parla donc résolument, et dit qu’il n’était venu ni pour manger, ni pour boire, ni pour faire de la musique, mais seulement pour ses affaires personnelles, pour savoir ce qu’était devenu l’argent qu’il avait payé, et pour en avoir quittance ; et il se sentit une telle intrépidité qu’il somma sir Robert, sur son honneur (car il n’avait pas le pouvoir de prononcer le saint nom de Dieu), et s’il espérait trouver repos et tranquillité, de ne pas lui tendre de piège, mais de lui donner ce qui lui était dû.

Le fantôme grinça des dents et se mit à rire ; il prit toutefois la quittance dans un grand portefeuille, et la tendit à Steenie.

« Voici votre quittance, misérable roquet ; et quant à l’argent, mon chien de fils peut aller le chercher dans le Berceau du Chat. »

Mon grand-père lui fit mille remerciements, et il se disposait à se retirer, quand sir Robert cria d’une voix rugissante :

« Arrête, fils de chienne ! je n’ai pas fini avec toi ! Ici, nous ne faisons rien pour rien, et il te faudra revenir de ce jour en un an payer à ton maître l’hommage que tu lui dois pour sa protection ! »

Mon père sentit tout à coup sa langue déliée, et répliqua à haute voix : « Je m’en rapporte à la volonté du bon Dieu, et non à la vôtre. »

Il n’eut pas plutôt prononcé le nom divin, que les ténèbres se firent autour de lui ; et il tomba par terre si brusquement, qu’il en perdit la respiration et la connaissance.

Combien de temps Steenie resta-t-il dans cet état ? c’est ce qu’il ne put dire. Mais, en revenant à lui, il se trouva dans le vieux cimetière de la paroisse de Redgauntlet, juste à la porte du caveau de la famille, et il reconnut au-dessus de sa tête les armoiries de sir Robert. Un épais brouillard couvrait l’herbe et enveloppait les pierres tombales autour de lui, et son cheval paissait tranquillement à côté des deux vaches du ministre.

Steenie aurait pu croire que tout ce qu’il avait vu n’était qu’un rêve ; mais il tenait la quittance lisiblement écrite et signée par le vieux laird, si ce n’est que les dernières lettres de son nom étaient irrégulières, et semblaient tracées par une main qui aurait été prise d’une douleur soudaine.

L’esprit singulièrement troublé, il quitta ce lieu lugubre et courut à travers le brouillard jusqu’au château. Mais ce ne fut pas sans peine qu’il obtint de parler au laird.

« Eh bien ! failli débiteur » (ce fut la première parole qui l’accueillit), « m’apportez-vous mon loyer ?

— Non, » répondit mon grand-père, « je ne l’ai point ; mais j’apporte à Votre Honneur le reçu de sir Robert.

— Comment, drôle ?… le reçu de sir Robert ! Vous m’aviez dit qu’il ne vous en avait pas donné.

— Votre Honneur veut-il prendre la peine de voir si celui-ci est bien en règle ? »

Sir John en examina très attentivement chaque ligne et chaque lettre. Arrivé à la date, à laquelle mon grand-père ne s’était pas arrêté, il lut : « Du lieu qui m’est assigné, ce vingt-cinq novembre. Comment, c’est daté d’hier ! Misérable, tu es donc allé chercher ce papier en enfer !

— Si c’est au ciel on en enfer, je n’en sais rien, » dit Steenie ; « toujours est-il que je le tiens du père de Votre Honneur.

— Je vous dénoncerai au conseil privé comme sorcier, » reprit sir John. « Et je vous enverrai au diable, votre maître, au moyen d’un baril de poix et d’une torche !

— Je compte me présenter moi-même aux Anciens, et leur dire tout ce que j’ai vu la nuit dernière. Ce sont choses dont ils jugeront mieux qu’un paysan comme moi. »

Sir John fit une pause, se calma, demanda tous les détails de l’histoire, que mon grand-père lui conta de point en point, comme je vous l’ai dite, mot pour mot, ni plus ni moins.

Après un long silence, sir John dit enfin tout tranquillement : « Steenie, l’histoire que vous m’avez conté touche à l’honneur de plusieurs nobles familles, outre la mienne. Si c’est un mensonge que vous faites pour échapper au danger qui vous menace de mon côté, le moins que vous puissiez attendre, c’est que l’on vous perce la langue avec un fer rouge, ce qui vous fera, certes, autant de mal que de vous brûler les doigts avec un dessus de cornemuse chauffé à blanc… Pourtant tout cela peut être vrai, Steenie ; et si l’argent se retrouve, je ne saurai qu’en penser… Seulement, où prendre le Berceau du Chat ? Il y a bien assez de chattes dans la vieille maison, mais je crois qu’elles mettent bas sans qu’il soit besoin de lit ni de berceau.

— Le mieux serait de questionner Hutcheon, » dit mon grand-père. « Il connaît tous les plus petits recoins aussi bien que… aussi bien qu’un autre serviteur qui n’est plus, et qu’il me déplairait de nommer. »

Bien ! Hutcheon est mandé, et il leur dit qu’une tourelle délabrée, qui ne sert plus à rien, située près de l’horloge, accessible seulement au moyen d’une échelle, car l’ouverture est extérieure et bien au-dessus des créneaux, s’appelait anciennement le Berceau du Chat.

« Je vais y aller sur-le-champ, » dit sir John.

Il prit (Dieu sait dans quelle intention) un des pistolets de son père sur la table où ils étaient restés depuis la mort de ce dernier, et courut aux créneaux.

L’ascension n’était pas sans danger, car il manquait quelques échelons à la vieille échelle vermoulue. Sir John y monta néanmoins et entra par la porte de la tourelle, où son corps intercepta le peu de jour qui arrivait à l’intérieur. Soudain quelque chose se précipita sur lui, et faillit le jeter à la renverse. Le pistolet du chevalier partit ; Hutcheon, qui tenait l’échelle, et mon grand-père qui se trouvait à côté de lui, entendirent un cri perçant. Une minute après, sir John leur jeta le corps du singe, en disant qu’il avait l’argent et les invitant à monter pour l’aider.

Le sac d’argent était là en effet, avec beaucoup d’autres objets, que l’on croyait perdus depuis longtemps.

Et sir John, quand il eut bien fouillé la tourelle, emmena mon grand-père dans le parloir, lui prit la main et lui parla avec bonté, disant qu’il regrettait d’avoir douté de sa parole, et qu’afin de réparer ce tort, il serait désormais un bon maître pour lui.

« Et maintenant, Steenie, » ajouta sir John, « quoique cette vision que vous avez eue soit, en somme, à l’honneur de mon père, puisqu’il a voulu, même après sa mort, rendre justice à un pauvre homme comme vous, vous comprenez, cependant, que des gens mal disposés pourraient faire de méchants commentaires là-dessus, au sujet du salut de son âme. Je crois donc qu’il sera mieux de mettre toute l’affaire sur le dos du major Weir, cette méchante créature, et de ne souffler mot de votre rêve dans le bois de Pitmurkie. Vous aviez absorbé trop d’eau-de-vie, pour sûr ; et, quant à cette quittance, Steenie » (sa main tremblait en la tenant), « c’est un étrange document, que nous ferons bien, je pense, de jeter tout bonnement au feu.

— Ah ! mais, tout étrange que soit ce document, je n’ai pas d’autre quittance de mon loyer, » répliqua mon grand-père, qui craignait, peut-être, de perdre le bénéfice de l’acquit de sir Robert.

« Je porterai la somme à votre crédit sur le livre des fermages, et je vais vous donner, sur-le-champ, une autre quittance signée de ma main, » dit sir John. « Et, Steenie, si vous pouvez garder le silence sur cette affaire, je vous inscrirai pour un loyer moins élevé, à partir de ce terme.

— Mille remerciements à Votre Honneur, » dit Steenie, qui voyait bien d’où soufflait le vent. « Assurément, je me conformerai à tous les ordres de Votre Honneur ; seulement je voudrais bien parler de cette affaire à quelque savant ministre, car je n’aime pas l’espèce de rendez-vous que le père de Votre Honneur…

— N’appelez pas ce fantôme mon père, » s’écria sir John en l’interrompant.

« Eh bien ! donc, la chose qui lui ressemblait si fort, » reprit Steenie, « et qui me disait de revenir de ce jour en un an. Cela me pèse sur la conscience.

— Si vous avez des inquiétudes, » dit sir John, « vous pouvez parler de la chose au ministre de la paroisse ; c’est un esprit calmes, qui fait cas de l’honneur de notre famille, d’autant plus qu’il peut espérer obtenir par moi quelque bénéfice. »

Mon grand-père consentit donc à ce que la quittance fût brûlée, et le laird la jeta lui-même au feu. Toutefois, elle ne voulut pas brûler, et elle s’envola par la cheminée avec une longue traînée d’étincelles et un sifflement pareil à celui d’une fusée.

Mon grand-père descendit au presbytère ; et le ministre, quand il eut entendu l’histoire, déclara que, bien que Steenie se fut beaucoup avancé et compromis dans des affaires dangereuses, cependant, comme il avait refusé les arrhes du diable (car telle était l’offre de manger et de boire), et aussi de lui rendre hommage en faisant de la musique sur son invitation, s’il se conduisait à revenir avec prudence, Satan ne pourrait tirer avantage du passé. Et de fait, mon grand-père, de son propre gré, renonça pour longtemps à la cornemuse et à l’eau-de-vie. Ce ne fut qu’après l’année révolue et le jour fatal passé, qu’il consentit à prendre le violon ou à boire de l’usquebac et de l’ale.

Sir John raconta, comme il lui plut, l’histoire du singe ; et d’aucuns croient jusqu’à ce jour qu’il n’y avait autre chose en toute cette affaire, que l’humeur voleuse de l’animal. Rien ne pourrait empêcher certaines gens de prétendre que ce n’était pas l’antique ennemi des hommes, que Dougal et mon grand-père avaient vu dans la chambre du laird, mais bien le major, cette malheureuse créature, qui faisait des cabrioles sur le cercueil de sir Robert ; et quant aux coups de sifflet entendus après la mort du laird, l’immonde bête savait siffler aussi bien, sinon mieux, que son maître.

Mais Dieu connaît la vérité, et elle se répandit d’abord par la femme du ministre, après que son mari et sir John furent couchés dans le cimetière. Et mon grand-père, qui était alors perclus de ses membres, mais non d’esprit ni de mémoire, du moins nul ne l’a jamais prétendu, fut obligé de dire la vérité à ses amis, pour l’honneur de son nom ; autrement on aurait pu le faire passer pour sorcier.

 

Les ombres du soir s’épaississaient autour de nous, quand mon guide termina comme suit sa longue histoire : « Vous voyez, jeune étourdi, qu’il n’est pas toujours prudent de prendre pour guide un étranger, lorsque l’on est dans un pays qu’on ne connaît pas.

— Telle n’est pas la conclusion que j’aurais tirée de votre récit, » répliquai-je. « L’aventure de votre grand-père a été heureuse pour lui, puisqu’elle l’a sauvé de la ruine et de la misère ; et heureuse aussi pour son seigneur, qu’elle a empêché de commettre une grande injustice.

— Oui, mais ils en durent subir tôt ou tard les conséquences, » dit Willie le Vagabond. « Ce qui était différé ne fut pas perdu. Sir John mourut avant d’avoir dépassé de beaucoup ses soixante ans, et il fut emporté subitement. Quant à mon grand-père, il partit, il est vrai, après une longue carrière ; mais, mon père, dans toute la vigueur de sa quarante-cinquième année, tomba sous le manche de sa charrue, d’où il ne se releva plus. Il ne laissa d’autre enfant que moi, pauvre être privé de la vue, sans père ni mère, incapable de travailler et dénué de tout. D’abord, les choses allèrent assez bien ; car sir Redwald Redgauntlet, fils unique de sir John et petit-fils de sir Robert, et hélas ! le dernier de cette honorable famille, me retira la ferme pour me faire entrer dans sa maison, afin de prendre soin de moi. Il aimait la musique, et j’eus les meilleurs maîtres que l’on pût trouver en Écosse et en Angleterre. Je passai bien des années heureuses avec lui ; mais hélas ! il s’engagea comme tant d’autres braves gens dans l’affaire de l’an 45… Je n’en dirai pas davantage ; ma tête n’a jamais été tout à fait bien depuis que je l’ai perdu, et si j’ajoutais un mot de plus, je n’aurais plus le cœur à faire de la musique ce soir !... Levez les yeux, jeune homme, » ajouta-t-il d’un ton tout différent. « Vous devez voir à présent les lumières du vallon de Brokenburn. »

LETTRE XII.

Le même au même.

 

Pour ménestrel ils avaient Tom Luter ;

Ô Dieu ! qu’il savait bien les mettre tous en train !

De son instrument

Il tirait des sons

À faire pâmer

De plaisir Towsie.

Auprès de lui Pied-Leste n’était rien ;

Il égalait les musiciens de France.

C’était, en un mot, un vrai grand artiste.

Oh ! qu’il joua bien

La danse moresque,

    Ce soir,

Devant Christ’s kirk sur la pelouse !

 

Le Roi Jacques Ier

 

Je vais continuer mon griffonnage sans abréger, quoique le sujet te puisse sembler quelque peu dénué d’intérêt. Que les grâces du style, et la part que nous prenons aux affaires l’un de l’autre, compensent du moins ce qui manque à ma narration. Nous autres, fous de l’imagination, qui nous laissons, comme Malvolio, tromper par nos propres rêves, nous avons sur les sages de la terre l’avantage de pouvoir disposer à notre gré de notre somme de jouissances ; il nous suffit de l’aide la plus modeste de quelques objets extérieurs pour apprêter tout un banquet intellectuel. Il est vrai que ce banquet ressemble au festin que le Barmécide servit à Alnaschar, et que nous ne pouvons espérer d’engraisser au moyen d’un semblable régime. Mais aussi nous échappons à la satiété et aux nausées qui sont souvent la suite de festins plus grossiers et plus matériels. En somme, je demande encore avec l’Ode aux châteaux en Espagne :

 

Donne-moi ton espoir qui réjouit le cœur,

Donne-moi les trésors qui jamais ne périssent,

Donne-moi le bonheur que procurent les rêves,

Donne-moi l’amitié qui console le pauvre.

 

Donc, malgré ton grave sourire et ton sage hochement de tête, je continuerai à recueillir tout l’intérêt qu’il me sera possible d’extraire de mes vulgaires aventures, quand bien même cet intérêt devrait n’être qu’un pur effet de mon imagination ; et je ne cesserai pas d’infliger aux yeux d’un si fidèle ami, le supplice de parcourir les feuillets sur lesquels j’écris ma relation.

À la fin de ma dernière lettre, j’étais sur le point de descendre dans le vallon de Brokenburn par le sentier périlleux que j’avais suivi une première fois, en croupe derrière un cavalier furieux, et où je devais m’engager de nouveau sous la conduite précaire d’un aveugle.

Il commençait à faire nuit ; mais ce n’était pas un empêchement pour Willie, qui s’avançait comme en plein jour, avec une sûreté de pas instinctive ; de sorte que nous arrivâmes bientôt au fond, et que je pus voir des lumières dans le cottage qui m’avait servi de refuge en une occasion précédente. Mais ce n’est pas de ce côté que se dirigèrent nos pas. Laissant à gauche l’habitation du laird, et descendant le long du ruisseau, nous ne tardâmes pas à découvrir le hameau situé près de son embouchure. On avait sans doute choisi cet endroit à cause du port commode qu’il offrait aux barques des pêcheurs. Une grande chaumière basse, que nous avions en face de nous, était si bien éclairée qu’il s’en échappait des rayons de lumière, non seulement par toutes les ouvertures percées dans ses frêles murailles, mais encore par des fentes et des trous dans le toit fait de bardeaux goudronnés, et que l’on avait essayé de boucher avec du chaume et du gazon.

Tandis que ces détails occupaient mon attention, celle de mon compagnon fut attirée par une succession de sons réguliers, comme des sauts sur un plancher, mêlés à une sorte de musique que l’ouïe fine de Willie reconnut et s’expliqua aussitôt. Pour moi, je ne distinguais presque rien. Le vieillard frappa la terre avec son bâton, dans un violent accès de colère.

« Canailles de pêcheurs ! ils ont amené un autre violon dans le cercle de mes tournées. Ces coquins sont tellement accoutumés à faire la contrebande, qu’il leur en faut même en musique ; mais je les arrangerai mieux que n’importe quel jaugeur… Un instant ! écoutons ! ce n’est pas un violon ; c’est Simon de Sowport, venu de Nicol-Forest avec ses pipeaux et son tambourin ! Je lui en donnerai, des pipeaux et du tambourin ! que je mette seulement la main gauche sur sa cravate, et vous verrez ce que fera mon bras droit. Allons, allons, jeune homme, ce n’est pas le moment de choisir ni de compter vos pas ! »

Et il m’entraîna avec lui en faisant de longues et fermes enjambées.

Je ne me sentais pas très à l’aise en sa compagnie ; car, à présent que son amour-propre de musicien était blessé, Willie n’était plus l’homme calme, convenable, je pourrais presque dire respectable, qu’il m’avait paru en racontant son histoire : il me faisait l’effet d’un vagabond emporté, querelleur, ne connaissant plus de frein. De sorte que, lorsqu’il entra dans la grande chaumière, où nombre de pêcheurs, avec leurs femmes et leurs filles, étaient occupés à manger, à boire et à danser, je craignis un moment que l’impatience et la violence de mon compagnon ne nous valussent un froid accueil.

Mais le cri général de bienvenue qui salua son apparition, les cordiales félicitations, les toasts répétés : « À votre santé, Willie !… où donc êtes-vous resté si longtemps, diable d’aveugle ? » les invitations à boire et, par-dessus tout, la promptitude avec laquelle les malencontreux pipeaux et tambourin furent réduits au silence, prouvèrent efficacement au vieillard que son importance et sa popularité n’étaient nullement diminuées. Aussi sa jalousie fut-elle bien vite calmée, et, mettant de côté l’air de dignité offensée, il en prit un qui répondait mieux à une si cordiale réception. Jeunes gars et jeunes filles l’entouraient pour lui dire combien ils avaient craint que quelque malchance ne l’eût retardé, et qu’on avait envoyé deux ou trois personnes à sa recherche.

« Non, il n’y a pas eu de malechance, Dieu merci ! » dit Willie ; « c’est ce fainéant de Bob le Rôdeur, mon camarade, qui a manqué au rendez-vous que je lui avais donné dans les sables du Solway. Mais j’ai trouvé, pour le remplacer, un brave compagnon, et qui en vaut bien douze comme ce gibier de potence.

— Qui donc nous amènes-tu, Willie, mon brave ? » demandèrent une dizaine de voix, tandis que tous les yeux se tournaient vers votre humble serviteur, qui faisait la meilleure contenance possible, mais qui n’était guère satisfait de se voir le point de mire de tous les regards.

« Je le reconnais à l’ourlet de sa cravate, » dit l’un d’eux ; « c’est Gilles Hobson, le fin tailleur de Burgh… Vous êtes le bienvenu en Écosse, chevalier de l’aiguille, » ajouta-t-il en me tendant une patte de dimensions formidables, et dont la couleur approchait de celle d’une fourrure de blaireau.

« Gilles Hobson ?... Gilles fils de chienne ! » s’écria Willie le Vagabond. « C’est un jeune homme comme il faut qui fait, je présume, chez le vieux Josué Geddes, l’apprentissage du métier de quaker.

— Et quel est ce métier ? » demanda celui à la main couleur de blaireau.

« Métier de menteur et de cafard, » répliqua Willie, et sa réponse provoqua des éclats de rire assourdissants. « Mais j’apprends à ce garçon un métier meilleur ; je lui apprends à jouer du violon et à mener joyeuse vie. »

En révélant, à mon sujet, quelque chose qui approchait de la vérité, Willie contrevenait à nos conventions ; pourtant j’en fus presque bien aise : tromper ces hommes grossiers et farouches aurait pu, en cas de découverte, avoir des conséquences dangereuses pour tous deux. Et puis, cela m’affranchissait de la gêne que m’eût imposée la nécessité de soutenir un caractère d’emprunt. L’honorable compagnie, sauf peut-être une ou deux jeunes filles, dont l’air exprimait le désir de faire avec moi plus ample connaissance, ne s’inquiéta pas d’avantage de ma personne. Mais, pendant que les plus âgés retournaient s’asseoir autour d’un immense bol, ou plutôt d’un chaudron fumant de punch à l’eau-de-vie, les plus jeunes se rangèrent loin de la table et invitèrent bruyamment Willie à commencer la danse.

Après m’avoir brièvement averti de faire honneur à ce qu’il avait dit de moi, parce que « les pêcheurs ont des oreilles, si les poissons n’en ont pas, » Willie débuta magistralement, et je l’accompagnai de manière à ne pas lui faire honte ; car un signe de tête, de temps à autre, me faisait connaître son approbation. On joua naturellement des gigues, des branles, et des danses à deux, avec une anglaise ou un strathspey comme intermède ; et ce qui manquait, en fait de grâce, aux danseurs, était amplement compensé par la justesse de l’oreille, par la vigueur et la fermeté du pas, et par l’agilité propre aux gens du nord. Mon entrain augmentait avec la gaieté qui régnait autour de moi, avec le jeu merveilleux de Willie, et les Très bien, mon brave ! par lesquels il m’encourageait souvent. À vrai dire, j’avoue que cette fête rustique m’a causé beaucoup plus de plaisir que je n’en ai trouvé dans les bals et les concerts plus solennels, auxquels j’ai assisté quelquefois dans votre fameuse capitale. Cela vient peut-être de ce que j’étais un personnage plus important, aux yeux de la matrone qui présidait à Brokenburn, que je ne pouvais l’être pour la célèbre Mlle Nickie Murray, patronnesse de vos assemblées d’Édimbourg. La personne dont je parle était une gaillarde d’environ une trentaine d’années, aux doigts chargés d’une quantité de bagues en argent, et de trois ou quatre en or ; elle montrait libéralement, sous ses nombreuses jupes courtes, bleues, blanches, rouges, une fine jambe revêtue d’un bas de la laine la plus moelleuse et la plus blanche, et un pied chaussé d’un soulier de maroquin à boucles d’argent. Elle se prononça la première en ma faveur, et déclara que le brave jeune monsieur ne devait pas se tuer de fatigue à faire de la musique, mais descendre et danser avec eux une gigue et un branle.

« Et moi, que deviendrai-je, dame Martin ? » demanda Willie.

« Ce que tu deviendras ? » répliqua-t-elle. « Honte sur ta vieille barbe !… Vous pourriez jouer vingt heures consécutives, et fatiguer à la danse tout le canton, avant de poser votre archet, autrement que pour boire un coup de temps en temps.

— Eh bien ! vous n’êtes pas bien loin de la vérité, dame Martin ; de sorte que, si mon camarade doit danser, faites-moi donner à boire, après quoi vous pourrez vous démener de plus belle, comme Madge de Middlebie. »

Un plein verre fut aussitôt apporté ; mais tandis que Willie buvait, un groupe entra dans la salle, qui arrêta immédiatement mon attention et empêcha la galanterie que je me proposais de faire, en offrant la main à la Thétis au teint frais, à la taille bien prise et à la fine jambe, qui avait obtenu que je fusse affranchi de ma corvée musicale.

Ce n’était rien moins que la soudaine apparition de la vieille à qui le Laird avait donné le nom de Mabel, en compagnie de Cristal Nixon et de la jeune personne qui avait dit le bénédicité, le soir où je reçus l’hospitalité à Brokenburn.

Cette jeune personne (Alain, tu dois être quelque peu sorcier à ta manière), cette jeune personne dont je ne t’ai pas fait le portrait (et, pour cette raison même, tu as supposé qu’elle ne m’était pas indifférente)… eh bien ! je le dis à regret, elle ne m’est véritablement pas aussi indifférente qu’elle devrait l’être, si j’étais prudent. Je ne veux pas pourtant, en cette circonstance, me servir du mot d’amour ; car je l’ai trop souvent employé en des fantaisies et des caprices passagers pour pouvoir échapper aux traits de ta satire, si je me hasardais à en faire usage ici. Je dois le confesser, c’est un mot que j’ai employé (un romancier dirait profané) un peu trop souvent, en égard au petit nombre d’années qui pèsent sur moi. Mais sérieusement, la belle chapelaine de Brokenburn m’a souvent passé par la tête, lorsqu’elle n’avait rien à y faire ; et si cela peut servir à t’expliquer pourquoi je m’attarde en ces environs, et pourquoi j’ai pris le rôle de compagnon de Willie, diable t’emporte ! je te permets de t’en servir ; mais tu n’as pas besoin de me remercier beaucoup de cette permission, car tu n’aurais pas manqué de la prendre, avec ou sans mon consentement.

Tels étant mes sentiments, imagine-toi mon émotion, lorsque, comme un rayon de soleil sur un nuage, je vis cette jeune fille d’une si rare beauté entrer dans la salle où l’on dansait ; non pas pourtant de l’air d’une égale, mais comme une dame d’un rang supérieur venant honorer de sa présence la fête de ses villageois. Nixon et Mabel l’accompagnaient, et leur aspect était aussi sinistre qu’était aimable celui de la jeune fille : on eût dit les deux plus sombres mois de l’hiver, escortant le riant mois de mai !

Quand elle entra (donne cours, si tu veux, à ton étonnement), elle portait une mante verte semblable à celle que tu as décrite, comme étant le vêtement de ta belle cliente, et cela confirma ce que j’avais en partie deviné d’après ta lettre, que ma chapelaine et ta cliente sont une seule et même personne.

Je remarquai un changement dans l’expression de sa physionomie, au moment où elle me reconnut. Elle passa sa mante à Mabel et, après un instant d’hésitation, comme ne sachant si elle devait rester ou se retirer, elle s’avança dans la salle avec autant de calme que de dignité. Tout le monde lui faisait place ; les hommes ôtaient leurs casquettes, et les femmes tiraient leur révérence, tandis qu’elle s’asseyait sur une chaise que l’on avait respectueusement placée pour elle un peu à l’écart des autres.

Il y eut alors une pause, jusqu’à ce que la remuante maîtresse des cérémonies, avec une politesse gauche, mais aimable, offrit à la jeune fille un verre de vin, qui fut d’abord refusé, et finalement accepté, en ce sens que, saluant à la ronde la compagnie, la belle demoiselle souhaita gaieté et santé à tous, puis effleurant le verre de ses lèvres, le remit sur la soucoupe. Suivit une seconde pause. Troublé par cette apparition inattendue, je ne me rappelai pas immédiatement que c’était à moi d’y mettre fin ; mais j’entendis bientôt autour de moi des murmures qui m’apprirent que, d’après la conversation qui avait précédé, l’on s’attendait à ce que je menasse la danse.

« Diable soit du jeune musicien ! » murmurait-on de divers côtés. « A-t-on jamais vu violon si honteux ? »

Enfin un vénérable triton, appuyant ses remontrances d’un grand coup frappé sur mon épaule, s’écria : « En place ! en place ! et faites-nous voir comment vous jouez des jambes... Toutes ces jeunes filles vous attendent. »

Je me levai d’un bond, je m’élançai de la position élevée où l’on avait établi l’orchestre, et, mettant aussi rapidement que possible de l’ordre en mes idées, je me dirigeai vers le haut de la pièce ; mais, au lieu d’offrir la main à la Thétis aux bas blancs, je me risquai à inviter la Mante Verte.

Les beaux yeux de la nymphe s’ouvrirent, tout grands, tant elle fut étonnée de cette audace ; et les murmures que j’entendis autour de moi me firent comprendre que les assistants étaient surpris et peut-être offensés. Mais, après le premier moment d’émotion, elle inclina la tête, puis se redressant fièrement, comme une personne qui veut faire voir qu’elle comprend la grandeur de sa condescendance, elle étendit la main vers moi, de l’air d’une princesse qui accorde une grâce à un inférieur.

Il y a de l’affectation dans tout cela, me dis-je, si la Mante Verte est sincère ; car les demoiselles ne font pas de visites et n’écrivent pas de lettres à de savants jurisconsultes, pour intervenir dans les mouvements de gens dont elle font aussi peu de cas que cette nymphe paraît en faire de moi ; et lors même que je serais trompé par une similitude de vêtements, je n’en tiens pas moins à me montrer digne de la faveur qu’elle m’accorde avec une si majestueuse réserve.

On allait danser la vieille gigue écossaise, dans laquelle vous savez que je n’avais pas coutume de faire triste figure chez La Pique, alors que ce célèbre professeur, pour punir la maladresse de tes pas, t’administrait des coups d’archet sur les doigts. Le choix de l’air fut laissé à mon camarade Willie qui, après avoir avalé sa liqueur, commença, non sans malice, l’air si connu :

 

Gaîment dansait la femme du quaker,

Et gaîment dansait le quaker lui-même.

 

De bruyants éclats de rire saluèrent, à mes dépens, cet air populaire ; et cette démonstration m’eût atterré, si le sourire qui se dessina sur les lèvres de ma partenaire, n’avait exprimé tout autre chose que le ridicule. Elle semblait me dire : Ne prenez pas la chose à cœur ! Et, en effet, je ne la pris pas à cœur, Alain. Ma partenaire dansait d’une manière admirable, et moi, j’étais décidé, dans le cas où elle m’éclipserait, chose que je ne pourrais empêcher, à ne pas, du moins, me laisser reléguer tout à fait dans l’ombre.

Je vous assure que notre danse et la musique de Willie méritaient des spectateurs et des auditeurs plus civilisés ; il est vrai que ceux-ci ne nous auraient pas salué par des exclamations et des applaudissements aussi enthousiastes que ceux dont nous fûmes accompagnés, quand je reconduisis ma partenaire à sa chaise, et que je pris place auprès d’elle, en homme qui a le droit d’avoir pour elle les attentions d’usage en pareil cas.

Elle était visiblement embarrassée, mais je ne voulus pas remarquer son embarras, car j’étais décidé à profiter de l’occasion pour apprendre si cette belle personne avait un esprit en harmonie avec le corps dans lequel la nature l’avait logé.

Mais, malgré le courage avec lequel je pris cette résolution, tu ne devines que trop, cher Alain, les difficultés que je dus éprouver pour la mettre à exécution ; puisque le manque de relations habituelles avec les charmeuses de l’autre sexe, a fait de moi un niais timide, qui ne le cède qu’à toi-même en fait de gaucherie. Pourtant elle était si belle et prenait un air si plein de dignité, que j’aurais pu tomber facilement dans la fatale erreur de supposer qu’on ne pouvait lui adresser la parole que pour lui dire des choses très spirituelles ; et j’avais beau fouiller précipitamment dans mon cerveau, il ne se présentait à moi aucune idée que le bon sens ne rejetât aussitôt, soit comme pur galimatias, soit comme lieu commun insipide et trivial. Il me semblait que mon intelligence ne m’appartenait plus, mais qu’elle était alternativement sous l’empire d’Aldéborontiphoscophornio et sous celui de son facétieux ami Rigdum-Funnidos. Combien j’enviai, en ce moment, notre brave Jack Oliver, qui débitait avec une si heureuse satisfaction son paquet de banalités, et, ne doutant jamais de son talent pour amuser le monde, les faisait passer comme monnaie courante auprès de toutes les jolies femmes qu’il rencontrait ; il savait même combler les intervalles de son vain bavardage par la parfaite connaissance qu’il avait du maniement de l’éventail et du flacon, ainsi que des autres devoirs du cavaliere servente.

Je m’essayai à quelque chose de pareil, mais je suppose que je m’y pris très gauchement ; du moins la Mante Verte reçut mes hommages comme une princesse reçoit ceux d’un rustre.

Cependant, l’espace réservé à la danse restait vide, et, comme la gaieté de la réunion paraissait suspendue, je me risquai (c’était ma dernière ressource) à proposer un menuet à ma danseuse. Elle me remercia, en disant avec assez de hauteur qu’elle était ici pour encourager les innocents plaisirs de ces bonnes gens, mais non pour faire étalage, afin de les amuser, des médiocres talents qu’elle avait pour la danse.

Suivit une pause, comme si elle eût attendu quelque autre proposition de ma part ; toutefois je restai muet sous le coup de ce reproche. Alors elle inclina la tête d’une façon plus gracieuse et ajouta : « Cependant, pour ne pas vous faire affront, j’accepterai, si vous voulez, une contredanse. »

Ne fallait-il pas que je fusse un grand nigaud, Alain, pour n’avoir pas prévenu ses désirs ! N’aurais-je pas dû remarquer que Mabel et Cristal, couple disgracieux, s’étaient placés des deux côtés de sa chaise, comme les deux supports des armes royales ? l’homme gros, court, velu, hérissé, comme le lion ; la femme sèche, maigre, longue, gourmée et famélique, comme la licorne. J’aurais dû comprendre que, sous l’étroite surveillance de ces deux vigilants sauvages, toute communication entre nous était difficile, pendant que nous étions au repos ; qu’un menuet n’était pas une danse commode pour causer ; mais que le bruit, les allées et venues, la confusion d’une contredanse, où les danseurs non expérimentés courent à chaque instant l’un contre l’autre, obligeant les autres couples à rester un moment immobiles, fournissaient, avec les intervalles de repos régulier, d’excellentes occasions de dire un mot ou deux à propos, sans attirer l’attention.

Dès l’en avant deux, une occasion de ce genre s’offrit, et ma partenaire me dit avec grande douceur et modestie :

« Il n’est peut-être pas très convenable à moi de reconnaître quelqu’un qui ne prétend pas être reconnu ; mais je crois parler à M. Darsie Latimer ?

— Darsie Latimer est, en effet, le nom de celui qui a présentement l’honneur et le bonheur… »

J’allais me lancer au galop dans la fausse voie des compliments, mais elle y coupa court.

« Pourquoi, » demanda-t-elle, « Monsieur Latimer est-il ici, sous un déguisement, ou du moins dans un rôle peu digne d’un homme bien élevé ?… Pardon, » ajouta-t-elle, « je ne voudrais pas vous faire de peine ; mais, assurément, quand on s’associe à un individu de cette espèce… »

Elle tourna les yeux du côté de mon ami Willie, et garda le silence.

Je me sentis tout honteux, et me hâtai de dire que c’était l’effet d’un vain caprice, suggéré par le manque d’occupation, et que je ne pouvais le regretter, puisqu’il m’avait préparé le plaisir dont je jouissais actuellement.

Sans paraître remarquer mon compliment, elle saisit la première occasion pour me dire :

« Monsieur Latimer permettra-t-il à une étrangère, qui lui veut du bien, de lui demander s’il convient qu’à l’âge par excellence de l’activité, il soit assez dépourvu d’occupation pour être prêt, à s’associer, par pur amusement, à de tels compagnons ?

— Vous êtes sévère, Madame, » répliquai-je ; « mais je ne puis me croire dégradé par ma présence en une société où je rencontre… »

Je m’arrêtai, parce que je m’aperçus que je donnais une vilaine tournure à ma réponse. L’argumentum ad hominem, le dernier auquel ait recours un homme bien élevé, peut encore être justifié par les circonstances, mais jamais, ou rarement l’argumentum ad feminam.

Elle acheva elle-même la phrase que j’avais commencée.

« Où vous me rencontrez moi-même, voulez-vous dire, je suppose ? Mais le cas est bien différent. Je suis, par mon malheureux sort, obligée de me conformer à la volonté d’autrui, et de me trouver en des lieux que, de ma propre volonté, j’éviterais avec plaisir. D’ailleurs, si ce n’est pendant ces quelques minutes, je ne prends point de part à ces amusements ; je suis ici comme simple spectatrice, accompagnée de mes domestiques. Votre situation est tout autre ; vous êtes venu librement vous faire le ministre des plaisirs de gens, que l’éducation, la naissance et la fortune mettent bien au-dessous de vous, et vous prenez part vous-même à ces plaisirs… Si mes paroles vous paraissent dures, Monsieur Latimer, » ajouta-t-elle avec une expression pleine de douceur, « mes intentions sont bienveillantes. »

Ce discours me confondit par ce qu’il y avait de sévère dans cette jeune sagesse. Tout ce que j’aurais pu répondre de sot ou de vif s’effaça de ma mémoire, et je répliquai avec une gravité semblable à la sienne :

« Je suis, en effet, mieux élevé que ces pauvres gens ; mais vous, Madame, que je remercie de votre bienveillante admonition, vous devez en savoir sur ma condition plus que je n’en sais moi-même ; je n’ose pas dire que je leur suis supérieur par la naissance, puisque je ne sais rien de la mienne, ni par la fortune, puisqu’un voile impénétrable enveloppe tout ce qui me concerne.

— Et pourquoi votre ignorance à cet égard vous pousserait-elle à fréquenter mauvaise compagnie, et à contracter des habitudes d’oisiveté ? Trouvez-vous qu’il soit digne d’attendre que la fortune fasse luire sur vous un de ses rayons, alors que vous pourriez vous distinguer par votre énergie ? Est-ce que les champs de la science ne sont pas ouverts devant vous ? et la carrière des armes n’offre-t-elle pas de quoi flatter une généreuse ambition ?… Mais non, ne parlons pas de guerre, elle vous a déjà trop coûté.

— Je serai ce que vous désirez que je sois, » m’empressai-je de répliquer. « Vous n’avez qu’à choisir mon chemin, et vous verrez si je ne le suis pas avec courage, ne fût-ce que parce que vous l’ordonnez.

— Non, pas parce que je l’ordonne, mais parce que la raison, le bon sens, la dignité de l’homme, et, en un mot, le soin de votre propre sûreté vous le conseillent.

— Permettez-moi, du moins, de répondre que la raison et le bon sens n’ont jamais pris une forme plus charmante… pour persuader, » me hâtai-je d’ajouter, car elle se détourna, et ne me fournit plus aucune occasion de continuer ce que j’avais à lui dire, jusqu’à la première pause amenée par les figures de la danse. Déterminé alors à faire aboutir notre conversation, je lui dis : « Vous avez parlé de dignité et en même temps de dangers personnels. Mes idées de dignité me suggèrent qu’il y a lâcheté à se retirer devant des dangers d’un caractère douteux. Vous, qui êtes si bien au courant de mes affaires, que je pourrais vous appeler mon ange gardien, dites-moi quels sont ces dangers, afin que je puisse juger si ma dignité d’homme m’appelle à les éviter ou à y faire face. »

Elle fut visiblement embarrassée par cet appel.

« Vous me faites payer cher d’avoir voulu vous conseiller, » répliqua-t-elle enfin. « J’avoue que je m’intéresse à votre sort, et cependant je n’ose pas vous dire d’où vient cet intérêt ; je ne suis pas libre non plus de vous apprendre pourquoi vous êtes en danger, ni qui vous menace ; mais il n’en est pas moins certain que le danger est proche et même imminent. Ne m’en demandez pas davantage, et, dans votre propre intérêt, quittez ce pays. Ailleurs, vous êtes en sûreté ; ici, vous ne faites qu’appeler un destin fatal.

— Mais suis-je condamné à quitter ainsi la personne qui, presque seule, m’a témoigné de l’intérêt ? Oh ! ne répondez pas affirmativement ; dites que nous nous reverrons, et cet espoir sera l’étoile polaire qui me guidera dans ma carrière.

— Il est probable, et beaucoup plus que probable, » dit-elle, « que nous ne nous reverrons jamais. L’avis que je vous donne à présent est tout ce que je puis faire ; c’est celui que je donnerais à un aveugle qui s’approcherait du bord d’un précipice ; il ne doit pas exciter de surprise, et ne réclame aucune reconnaissance. »

Ayant ainsi parlé, elle se détourna et ne m’adressa plus la parole qu’au moment où la contredanse allait finir.

« Ne cherchez plus à me parler, » dit-elle alors, « ni à vous approcher de moi ce soir ; quittez la réunion le plus tôt que vous pourrez ! mais pas brusquement… et que Dieu vous accompagne ! »

Je la reconduisis à sa place, mais je n’abandonnai pas la jolie main que je tenais, sans lui faire connaître, par une douce pression, les sentiments que j’éprouvais. Elle rougit un peu, et retira sa main, mais sans colère. Voyant alors les yeux de Mabel et de Cristal durement fixés sur moi, je fis à ma partenaire un profond salut, et je m’éloignai d’elle. La tristesse envahit mon âme, et mes yeux se troublèrent malgré moi, tandis que la foule mobile nous cachait aux regards l’un de l’autre.

Mon intention était de regagner tranquillement ma place auprès de mon camarade Willie, et de reprendre mon archet avec tout l’entrain possible, quoique, en ce moment, j’eusse donné la moitié de mon revenu pour un instant de solitude. Mais dame Martin me coupa la retraite avec la franchise (si ce mot n’implique pas contradiction) d’une paysanne coquette qui va droit à son but.

« Ah ! jeune homme, vous me paraissez beaucoup trop vite fatigué pour quelqu’un qui danse avec tant de légèreté ! Mieux vaut un bidet qui va l’amble toute la journée, que celui qui, après une course brillante d’un mille, ne peut pas continuer sa route ! »

C’était un véritable défi, et je ne pouvais le refuser. Je voyais bien d’ailleurs, que dame Martin était la reine de la fête ; et il y avait autour de moi tant de figures étranges et rébarbatives, que je me demandais si je n’aurais pas besoin de protection. Je pris donc la main qu’elle m’abandonna volontiers, et nous nous plaçâmes parmi les danseurs. Si je ne dansai pas avec toute la régularité de pas et de mouvements que j’avais précédemment déployée, je contentai du moins l’attente de ma partenaire, qui dit et jura, presque que j’étais le roi des danseurs. Elle-même, stimulée à faire de son mieux, sautait comme un cabri, faisait claquer ses doigts comme des castagnettes, poussait des cris comme une bacchante, et rebondissait sur le plancher comme une balle au jeu de paume, si bien que la couleur de ses jarretières n’était plus un secret pour les spectateurs. Et elle en faisait peut-être d’autant moins un mystère, qu’elles étaient en soie bleu-de-ciel et garnies d’argent.

Il fut un temps où cela m’eût particulièrement amusé, ou plutôt la soirée d’hier est la seule, depuis quatre ans, où je ne me sois pas diverti, et je ne puis vous dire combien il me tardait, en ce moment, d’être débarrassé de dame Martin. Je souhaitais presque qu’elle se foulât un de ces pieds qu’elle agitait avec tant d’activité ; et quand, au milieu de ses exubérantes cabrioles, je vis ma précédente danseuse sortir de la salle, les yeux, à ce qu’il me semblait, tournés vers moi, la répugnance que j’éprouvais à continuer la danse augmenta tellement, que je fus presque sur le point de feindre moi-même une foulure ou une luxation, pour mettre fin à cet exercice. Mais il y avait, autour de moi, une vingtaine de vieilles qui me paraissaient toutes en possession de quelque remède souverain contre un semblable accident. Aussi, me rappelant Gil Blas et sa feinte maladie dans la caverne des voleurs, je jugeai plus prudent de jouer franc jeu avec dame Martin, et de danser jusqu’à ce qu’elle crût devoir me donner congé. Je résolus donc de m’y mettre courageusement, et durant la dernière partie de cet exercice, je dansai et bondis au-dessus du plancher aussi haut et aussi perpendiculairement que dame Martin elle-même. On m’applaudît à tout rompre, je t’assure ; car, aux yeux des gens du commun, la force et l’agilité remporteront toujours sur la grâce.

À la fin, dame Martin déclara n’en pouvoir plus. Joyeux de ma délivrance, je la conduisis à sa place et profitai des privilèges du cavalier pour lui offrir mes soins.

« Ah ! Seigneur ! » s’écria-t-elle, « me voilà tout hors d’haleine. Vrai, jeune homme, je crois que vous voulez me faire mourir ! »

Je ne pus expier mon crime qu’en allant lui chercher quelques rafraîchissements, qu’elle accepta avec empressement.

« J’ai été très heureux en fait de danseuses, » lui dis-je ; « d’abord cette belle jeune personne, et ensuite vous, Madame Martin.

— Voulez-vous bien vous taire, enjôleur que vous êtes, » répliqua-t-elle, « Allez, allez, jeune homme, ne soufflez pas de pareilles sornettes aux oreilles des gens. Mamzelle Lilias et moi sur la même ligne ! Oh ! nom… Elle a peut-être bien quatre ou cinq ans de moins que moi, sans parler de ses manières si distinguées.

— C’est la fille du laird ? » dis-je avec toute l’insouciance qu’il me fut possible de feindre.

« Sa fille ? oh ! que nenni ; ce n’est que sa nièce, et c’est déjà bien assez, je pense.

— Oui da ! je croyais qu’elle portait le nom du Laird ?

— Elle porte son propre nom à elle, qui est Lilias.

— Et n’en a-t-elle pas d’autre ?

— Qu’a-t-elle besoin d’un autre nom jusqu’à ce qu’elle ait un mari ? » répliqua ma Thétis, peut-être un peu piquée que je tournasse la conversation sur ma première danseuse, plutôt que de lui parler d’elle-même.

Suivit une petite pause, que dame Martin interrompit en disant :

« Voilà qu’on va se remettre en place.

— C’est vrai, » dis-je, peu disposé à recommencer mes cabrioles, « et il me faut aider le vieux Willie. »

Avant que j’eusse pu me frayer un passage, j’entendis la pauvre Thétis s’adresser à une espèce de triton en culottes et en jaquette bleu marin (dont, soit dit en passant, elle avait refusé l’invitation au commencement de la soirée), pour lui dire qu’elle était maintenant disposée pour une tournée.

« Eh bien ! trémoussez-vous, ma chère ! » répliqua le vindicatif triton, sans lui offrir la main, en montrant l’espace réservé à la danse ; « il y a de la place de reste. »

Convaincu que je m’étais fait un ennemi, et peut-être deux, je me hâtai de reprendre ma place à côté de Willie, et de me remettre à manier l’archet. Mais je pus voir que ma conduite avait produit une impression défavorable. Les mots : « Orgueilleux petit fat !… moitié de gentilhomme ! » et finalement l’épithète encore plus alarmante d’espion, commençaient à circuler autour de moi. Je me sentis donc soulagé en voyant paraître, à la porte, la figure de Sam, déjà en possession d’un bol de punch, qu’il était en train de savourer. Ma retraite était désormais assurée. J’en informai tout bas Willie, qui avait sans doute entendu plus que moi les murmures de la compagnie, car il me dit : « Oui, oui, allez-vous-en ; vous n’êtes resté que trop longtemps ici ! Glissez-vous dehors avec prudence, et ne faites pas voir que vous partez. »

Je mis une demi-guinée dans la main du vieillard.

« Bah ! c’est une folie ! » dit-il « Je ne refuse pas pourtant, si vos moyens vous le permettent. Détalez, et si quelqu’un vous arrête, appelez-moi. »

Conformément à son conseil, je traversai la salle, comme pour me mettre à la recherche d’une danseuse, et je rejoignis Sam, que j’eus assez de peine à séparer de sa liqueur. Nous quittâmes ensemble la chaumière, en évitant autant que possible d’attirer l’attention.

Les chevaux étaient attachés sous un hangar dans le voisinage. Comme il faisait clair de lune, et que je connaissais désormais le chemin, tout mauvais et compliqué qu’il était, nous arrivâmes bientôt à Shepherd’s Bush. La vieille hôtesse était restée levée à nous attendre, non sans inquiétude ; et elle n’hésita pas à nous dire, en manière d’explication, qu’elle avait connu des gens, partis de chez elle et d’ailleurs, pour se rendre à Brokenburn, qui n’en étaient pas revenus sains et saufs. « Mais Willie le Vagabond, » ajouta-t-elle, « vous a sans doute servi de protecteur. »

Ici, la femme de Willie, qui fumait sa pipe dans le coin de la cheminée, se mit à entonner les louanges de son chéri, comme elle l’appelait, et s’efforça d’éveiller de nouveau ma générosité, en décrivant les dangers auxquels, comme elle se plut à le prétendre, l’influence du mari m’avait indubitablement fait échapper. Mais je n’étais pas d’humeur, en ce moment, à me laisser soutirer plus d’argent, et je me hâtai de gagner mon lit, occupé que j’étais de réflexions diverses.

Depuis, cher Alain, j’ai passé deux jours, tantôt ici, tantôt à Mont-Saron, employant mon temps, soit à lire, soit à écrire cette importante histoire, soit à former des plans pour revoir l’aimable Lilias ; je crois même qu’une fois ou deux, par esprit de contradiction, je pêchai à la ligne, en dépit des scrupules de Josué… quoique je prenne assez de plaisir à cet exercice, à présent que je commence à y avoir quelque succès.

Et maintenant, vous voilà en pleine possession de mon secret. Faites-moi pénétrer aussi franchement dans les replis de votre cœur. Quels sont vos sentiments par rapport à cet ignis fatuus, à ce lis du désert ? Dites-le moi avec sincérité ; car, bien que son souvenir puisse hanter mon esprit, mon amitié pour Alain Fairford l’emporte sur mon amour pour cette femme. Je sais aussi que lorsque vous aimerez, ce sera

 

Pour aimer une fois, et jamais plus après.

 

Une passion véritable, une fois allumée dans un cœur aussi constant que le vôtre, ne s’éteindrait plus qu’avec la vie.

Je suis, moi, d’un caractère autre et plus volage. J’ouvrirai, certes, votre prochaine lettre d’une main tremblante et avec un battement de cœur ; mais si elle m’apporte le franc aveu que cette belle inconnue a fait sur votre gravité une impression plus profonde que vous ne supposiez, je suis capable, vous le verrez, d’arracher de ma propre blessure la flèche barbelée. Et quoique j’aie formé des projets pour revoir ma danseuse, vous pouvez compter que je ne tenterai même pas de les mettre à exécution ; je m’en suis abstenu jusqu’à présent, et je continuerai ainsi, je vous en donne ma parole d’honneur. Mais pourquoi vous faudrait-il plus d’assurances de la part de quelqu’un qui est aussi parfaitement à vous que

D. L.

P. S. – Je serai sur les épines jusqu’à ce que je reçoive votre réponse. Je lis et relis votre lettre, et je ne puis, sur mon âme ! découvrir quels sont vos véritables sentiments. Il me semble parfois que vous parlez d’elle comme en plaisantant, et d’autres fois cela me paraît impossible. Ne tardez pas à me tirer d’inquiétude.

LETTRE XIII.

Alain Fairford à Darsie Latimer.

Selon votre désir, je vous écris sans tarder, et dans une humeur tragi-comique, car j’ai la larme à l’œil et le sourire sur les lèvres.

Très cher Darsie, nul autre que vous ne pourrait assurément se montrer aussi généreux ; mais nul autre que vous ne pourrait assurément se montrer aussi absurde. Il me souvient qu’étant enfant, vous aviez voulu faire cadeau à tante Peggy de votre beau fouet tout neuf, simplement parce qu’elle l’avait admiré ; et voici qu’avec une générosité tout aussi irréfléchie, tout aussi peu à propos, vous céderiez votre bien-aimée à un jeune sophiste dont le cœur est comme séché à la fumée, et qui ne se soucie pas plus de toutes les filles d’Ève que d’un des cheveux qu’il est de son métier de fendre en quatre.

Moi, amoureux de votre Lilias, de votre Mante Verte, de votre enchanteresse inconnue ! mais c’est à peine si je l’ai vue pendant cinq minutes ; et encore il n’y avait de distinctement visible que le bout de son menton. Elle était bien faite, sans doute, et le bout de son menton promettait beaucoup pour le reste de sa figure ; mais, bonté divine ! elle était venue pour affaires ; et si un avocat allait s’amouracher d’une jolie cliente dès la première consultation, ce serait aussi sage que de s’éprendre d’un rayon de soleil particulièrement brillant, qui viendrait, par hasard, dorer un instant la perruque qu’il met pour plaider ! Je vous donne ma parole que mon cœur est intact, et je vous assure en outre, qu’avant de laisser une femme s’installer près de ce cœur, il faudra que j’aie vu sa figure en plein, sans masque ni mante, oui, et que, par-dessus le marché, je connaisse une bonne partie de ses pensées.

Ne vous tourmentez donc jamais à mon sujet, mon bon et généreux Darsie. Mais, dans votre propre intérêt, prenez garde qu’un vain attachement, aussi légèrement contracté, ne vous entraîne en des dangers sérieux.

J’ai l’esprit si plein d’appréhensions à ce sujet que, bien que tout fraîchement en possession des honneurs de la robe, j’aurais abandonné ma carrière, dès le premier jour, pour aller vous rejoindre, si mon père n’avait trouvé moyen d’embarrasser mes pieds par des chaînes d’une nature professionnelle. Je vous conterai la chose tout au long, car elle est assez comique ; et pourquoi n’écouteriez-vous pas mes aventures de jurisconsulte, tout comme j’écoute vos aventures de chevalier du violon ?

C’était après le dîner, et je me demandais comment je pourrais adroitement faire connaître à mon père la résolution, que j’avais prise à part moi, de partir pour le comté de Dumfries, ou si je ne ferais pas mieux de détaler d’abord et de m’excuser ensuite par lettre ; lorsque, prenant cet air particulier avec lequel il me communique ses intentions à mon égard, quand il soupçonne qu’elles ne seront pas tout à fait de mon goût :

« Alain, » me dit-il, « vous portez désormais la robe ; vous avez ouvert boutique, comme nous dirions d’une profession plus vulgaire ; et vous pensez, peut-être, que les guinées vont pleuvoir sur le pavé des cours de justice, et que vous n’aurez qu’à vous baisser pour les ramasser ?

— Je crois savoir, mon père, qu’il me faut acquérir de la pratique et des connaissances, et que, pour cela, je devrai d’abord me baisser.

— Vous dites très bien, » répliqua mon père ; mais comme il avait toujours peur de me donner trop d’encouragement, il ajouta : « Vous dites très bien, si vous comptez agir en conséquence. Se baisser pour ramasser de la pratique et des connaissances, c’est tout à fait le mot propre. Vous savez fort bien, Alain, que dans l’autre faculté, dans celle où l’Ars medendi est l’objet à étudier, avant que le jeune docteur soit appelé dans les palais, il lui faut, comme on dit, faire les hôpitaux ; il lui faut guérir Lazare de ses infirmités, avant que le riche l’admette à prescrire des ordonnances pour soigner sa goutte ou son indigestion…

— Je sais, mon père, que…

— Silence ! n’interrompez pas la cour. Les chirurgiens aussi ont un usage très utile, celui de faire travailler leurs tirones, ou apprentis, sur des corps morts et insensibles, auxquels, s’ils ne peuvent faire de bien, ils ne peuvent assurément faire aucun mal ; mais l’apprenti, ou tiro, acquiert ainsi de l’expérience, et devient capable d’expédier un bras ou une jambe a un sujet vivant, aussi proprement que vous couperiez un oignon.

— Je crois deviner votre intention, mon père ; et si je n’avais un engagement tout particulier…

— Ne me parlez pas d’engagement, mais silence ! soyez obéissant et n’interrompez pas la cour. »

Mon père est sujet, vous le savez (soit dit sans manquer au respect que je lui dois), à être un peu prolixe en ses harangues. Il ne me restait donc qu’à me renverser dans mon fauteuil et à l’écouter.

« Peut-être pensez-vous, Alain, parce que j’ai la direction de quelques affaires pendantes, à moi confiées par d’honorables clients, que je vais diriger instanter ceux-ci de votre côté, et vous donner ainsi une clientèle, autant que cela dépend de mes petites affaires et de mon influence ; et, sans doute, Alain, un jour pourra venir où cela se fera. Mais avant que je jette, comme dit le proverbe, les entrailles de mes poissons à mes mouettes, il faut, pour mon honneur, que je sache si ma mouette pourra les picoter d’une manière utile… Qu’en dites-vous ?

— Je suis tellement éloigné de vouloir sitôt entrer dans la pratique, que je désirerais consacrer quelques jours…

— À pousser plus avant vos études, voulez-vous dire, Alain. Mais ce n’est pas ce qu’il faut pour le moment. Il faut faire les hôpitaux ; il faut guérir Lazare ; il faut couper et tailler un sujet, pour montrer votre adresse.

— Je me chargerai, certes, avec plaisir de la cause d’un client pauvre, et j’y donnerai autant de soin que s’il s’agissait d’un duc ; mais, pour les deux ou trois jours prochains…

— Vous devez les consacrer à un travail assidu, Alain, à un travail très assidue, en vérité ; car il faut vous préparer à plaider in præsentia dominorum, mardi prochain.

— Moi, mon père ? » répliquai-je avec étonnement. « Je n’ai pas encore ouvert la bouche dans la chambre extérieure.

— Ne vous occupez pas de la cour des gentils ; nous vous ferons entrer de plain-pied dans le sanctuaire.

— Mais, mon père, je gâterais assurément toute cause que l’on me jetterait aussi précipitamment sur les bras.

— Vous ne pouvez pas la gâter, Alain, » dit mon père en se frottant les mains de l’air de la plus grande satisfaction, « et c’est là le beau de l’affaire. C’est précisément, comme je disais tantôt, un sujet sur lequel tous les tirones, depuis quinze ans, ont essayé leurs scalpels ; et, comme il y a eu dix ou douze agents dans l’affaire, et que chacun a suivi la voie qu’il a voulue, la cause est arrivée à ce point que ni Stair ni Arniston ne pourraient la mettre à bien. Je ne crois pas que vous-même, Alain, puissiez lui faire grand tort… Vous pouvez y gagner de l’honneur, mais en perdre, non.

— Et quel est, je vous prie, le nom de mon heureux client ? » demandai-je d’un ton, je crois, assez désagréable.

« C’est un nom bien connu au palais du parlement. Pour vous dire la vérité, j’attends à tout moment celui qui le porte. C’est Pierre Peebles (I).

— Pierre Peebles ! » m’écriai-je avec surprise. « Un mendiant, tout à fait dépourvu de bon sens, pauvre comme Job, et aussi fou qu’un lièvre en mars.

— Voilà quinze ans que son procès traîne devant la cour, » dit mon père d’un ton de commisération, qui semblait reconnaître que ce seul fait était bien suffisant pour expliquer l’état d’esprit du pauvre homme et sa triste situation financière.

« D’ailleurs, » ajoutai-je, « il est sur la liste des indigents ; et vous savez qu’il y a des avocats nommés d’office pour ces causes-là. Vous ne pensez pas que j’aie la présomption d’intervenir…

— Silence, Alain ! n’interrompez jamais la cour. Tout cela est arrangé exprès pour vous, comme la balle que l’on pose sur un petit monticule de terre. » Mon père emprunte parfois ses comparaisons au jeu de golf, dont il raffolait jadis (J). « Il faut savoir, Alain, que la cause de Pierre devait être plaidée d’abord par le jeune Dumtoustie… Vous devez connaître ce garçon ; c’est le fils de ce Dumtoustie de Dumtoustie qui est membre du parlement, et le neveu du frère puîné du laird, de l’honorable lord Bladderskate ; et vous le savez, c’est être aussi proche d’un siège de juge ou de shériff qu’un tamis est proche d’un crible. Bien ! Saunders Drudgeit, clerc de milord juge, m’aborde ce matin dans la grand’salle, comme un homme qui a perdu la tête ; car il paraît que le jeune Dumtoustie est un des avocats des pauvres, et on lui avait confié le procès de Pierre Peebles. Mais dès que cet oison sans cervelle eut aperçu les sacs de procédure, – le fait est, Alain, qu’ils ne sont pas des plus petits, – il en fut effrayé, demanda son bidet, et s’enfuit à la campagne. De sorte que, ajouta Saunders, milord ne se possède plus de honte et de dépit, de voir son neveu abandonner la carrière au début. — Savez-vous quoi, Saunders ? lui dis-je. Si j’étais milord juge, et qu’un ami ou parent à moi vînt à quitter la ville pendant la session, ce parent, quelque proche qu’il fût, ne ferait plus jamais ombre sur le seuil de ma porte. Et alors, Alain, je pensai à détourner la balle dans notre chemin. Je dis donc que vous étiez un gaillard joliment fin, qui venait de subir les dernières épreuves, et que, si cela pouvait obliger milord, etc., vous plaideriez, mardi prochain la cause de Pierre, en disant quelques paroles bien senties pour excuser l’absence forcée de votre savant ami, et déplorer la perte qui en résultait pour la cour et pour votre client, etc. Saunders goba la chose, comme un coq se jette sur une groseille à maquereau. — Notre seule chance, dit-il, était de rencontrer un novice qui ne sût pas quelle lourde besogne il s’imposait ; car il n’y avait pas un jeune avocat ayant assisté à deux sessions, à qui Pierre Peebles et sa cause ne donnassent des nausées. Aussi me conseilla-t-il de vous proposer d’abord la chose en douceur ; mais je lui répliquai que vous étiez un bon garçon, Alain, et que vous n’auriez, en cette affaire, d’autre plaisir et d’autre volonté que moi-même. »

Que répondre, Darsie, à pareil arrangement, fait dans de si bonnes intentions, mais en même temps si contrariant ? Imiter la fuite et la défection du jeune Dumtoustie, c’eût été détruire tout d’un coup et pour jamais les espérances que mon père avait fondées sur moi ; et telle est la vivacité avec laquelle il ressent tout ce qui touche à sa profession, qu’il y avait là de quoi lui fendre le cœur. Force me fut donc de m’incliner en manière de triste acquiescement, et mon père sonna James Wilkinson, pour lui dire d’apporter les deux brins de sac qu’il trouverait sur sa table.

James sortit et rentra aussitôt, fléchissant sous le poids de deux énormes sacs de cuir, boudés de papiers, et sur le côté le plus gras desquels on voyait la marque des clercs de la cour, avec l’inscription Peebles contre Plainstanes.

Cet énorme fardeau fut déposé sur la table, et mon père, la physionomie animée par une joie peu ordinaire, se mit à en tirer les diverses liasses, attachées non pas avec des rubans de fil rouge ou des ficelles, mais au moyen de plusieurs tours de solide corde goudronnée, qui aurait pu servir pour amarrer des bateaux de pêche à leurs poteaux.

Je fis un dernier effort, un effort désespéré, pour me débarrasser de la besogne dont j’étais menacé.

« En vérité, mon père, cette cause me semble si compliquée, et il me reste si peu de temps pour m’y préparer, que nous ferons mieux, je pense, de demander à la cour qu’elle veuille la remettre à la prochaine session.

— Comment, Monsieur !… Comment, Alain ! Voudriez-vous accepter et refuser à la fois ?… Vous avez accepté la cause de ce pauvre homme, et si vous n’avez pas actuellement vos honoraires dans votre poche, c’est parce qu’il est hors d’état de vous en donner. Voudriez-vous accepter et refuser du même souffle ?… Songez à votre serment professionnel, Alain, et à votre devoir envers votre père, mon cher enfant. »

Que dire, encore une fois ? Je comprenais, par le ton précipité et alarmé de mon père, que rien ne lui ferait plus de peine que d’échouer là où il avait compté réussir. Je lui déclarai donc de nouveau que j’étais prêt à faire de mon mieux, malgré tous les désavantages.

« Bien, bien, mon garçon, » dit mon père. « Dieu vous accordera de longs jours sur la terre, à cause du respect que vous avez pour les cheveux gris de votre père. Vous pourrez trouver des conseillers plus sages, Alain, mais aucun qui vous veuille plus de bien. » Mon père, vous le savez, ne prodigue pas d’ordinaire les expressions de sa tendresse, de sorte que leur rareté même les rend plus précieuses. Aussi mes yeux commencèrent-ils à se mouiller, quand je vis briller les siens ; et ma joie de lui avoir procuré une si sensible satisfaction eût été sans mélange, si je n’avais pensé à vous. Oui, sans votre souvenir, je me serais senti de force à attaquer ces sacs, quand bien même ils eussent été aussi gros que des sacs de blé.

Mais voici que, pour changer en farce cette scène si grave, la porte s’ouvrit, et Wilkinson introduisit Pierre Peebles.

Vous avez certainement dû voir cet original, Darsie. Comme d’autres qui se trouvent dans la même passe, il continue de hanter les cours de justice, où, dans son naufrage, il a perdu son temps, sa fortune et sa raison. J’ai souvent comparé ces pauvres insensés aux débris de navires gisant sur les hauts-fonds de Goodwin-Sands, ou dans la rade de Yarmouth, qui avertissent les autres bâtiments de se tenir au large des bancs de sable sur lesquels ils se sont perdus. Ou plutôt, ces clients minés sont autant d’épouvantails disséminés dans les cours, pour faire peur aux sots, et les écarter de la scène des litiges.

Ce même Pierre avait une immense redingote râpée et rapiécée, mais soigneusement arrangée, et attachée par le peu de boutons qui restaient et à grand renfort d’épingles, de manière à cacher l’état encore plus lamentable de ses vêtements de dessous. On apercevait pourtant de gros souliers et des bas de paysan, qui rejoignaient, aux genoux, des culottes d’un brun noirâtre. Une cravate couleur de rouille, qui avait jadis été noire, entourait son cou et dissimulait l’absence de linge. Ses cheveux, moitié gris, moitié noirs, l’échappaient en mèches rebelles de dessous une perruque faite d’étoupe, à ce qu’il me sembla, et qui s’était tellement rétrécie qu’elle se dressait, pour ainsi dire, sur le sommet de sa tête. Lorsqu’il se couvre, il met par-dessus un énorme tricorne, lequel, comme la bannière du chieftain dans une bataille d’autrefois, peut se voir tous les jours de séance, entre neuf et dix heures, dominant la scène mobile et changeante de la chambre extérieure, où les excentricités de ce personnage réunissent souvent autour de lui une foule d’enfants pétulants et taquins, qui s’ingénient à le tourmenter de mille manières.

Sa figure, primitivement celle d’un bourgeois de belle prestance, est actuellement amaigrie par la misère et les soucis. Je ne sais quoi d’inconstant dans le regard lui donne un air égaré. Sa peau est sillonnée de rides, son teint flétri, son nez barbouillé de tabac ; mais ses traits ont cet air d’importance particulier à la folie ; et il a contracté l’habitude de se parler continuellement à lui-même.

Tel est celui qui a le bonheur d’être mon client, et je dois convenir, Darsie, que ma profession a besoin de faire beaucoup de bien, si, comme il est à craindre, elle a réduit beaucoup d’individus à un semblable état.

Après que nous eûmes été présentés l’un à l’autre dans toutes les formes, je vis bien, par les manières de mon père, qu’il désirait relever ce personnage à mes yeux, autant du moins que le permettaient les circonstances.

« Alain, » me dit-il, « c’est ce monsieur qui a bien voulu vous accepter pour conseil, à la place du jeune Dumtoustie.

— Tout à fait en considération de votre père, qui est une de mes anciennes accointances, » ajouta Pierre d’un air de bienveillante protection ; « oui, tout à fait par égard pour votre père, et à cause de ma vieille intimité avec lord Bladderskate. Autrement, per regiam majestatem ! j’aurais présenté une pétition et une plainte contre Daniel Dumtoustie, ès nom et prénom ; je l’aurais fait, par toutes les pratiques de la jurisprudence ! je connais les formes de la procédure, et je n’entends pas que l’on se joue de moi ! »

Mon père interrompit alors mon client, et lui rappela qu’il avait une assez longue besogne, puisqu’il se proposait de donner au jeune avocat un aperçu de ce double procès, afin de lui faire connaître la cause, abstraction faite de tout ce qui n’était que pure forme.

« J’en ai fait un court abrégé, Monsieur Peebles, » ajouta-t-il ; « car j’ai veillé la nuit dernière et employé une grande partie de cette matinée à parcourir ces papiers, pour éviter du travail à mon fils Alain, et je vais lui faire connaître le résultat auquel je suis arrivé.

— Je vais lui expliquer l’affaire moi-même, » dit Pierre, en interrompant irrespectueusement son avoué.

« Non, en aucune façon, » répliqua mon père ; « je suis actuellement votre agent, votre avoué.

— Le onzième, en vérité ; j’en ai un nouveau tous les ans ; je voudrais pouvoir me procurer aussi régulièrement un habit neuf.

— Je suis actuellement votre avoué, » reprit mon père ; « et vous qui êtes au courant des formes, vous savez que le client explique la cause à l’avoué, l’avoué à l’avocat…

— L’avocat à l’ordinaire, » ajouta Peebles, qui une fois mis en branle, allait comme le battant d’une cloche d’alarme, « l’ordinaire à la chambre intérieure, et le président à la cour. C’est un enchaînement comme de la corde à l’homme, de l’homme au bœuf, du bœuf à l’eau, de l’eau au feu…

— Silence ! pour l’amour de Dieu, Monsieur Peebles, » dit mon père en coupant court à son énumération ; « le temps s’écoule, il s’agit de se mettre à la besogne. Vous savez qu’il ne faut pas interrompre la cour… Hem, hem ! D’après cet abrégé, il paraît…

— Avant que vous ne commenciez, » dit Pierre Peebles, « je vous serais reconnaissant de me faire donner un morceau de pain et du fromage, ou une tranche de viande froide, ou un bol de bouillon, ou quelque autre provision alimentaire. J’étais si pressé de voir votre fils, que je n’ai pu manger une bouchée à mon dîner. »

Enchanté, je crois, d’une si bonne occasion de fermer efficacement la bouche à son client, mon père fit apporter de la viande froide, à quoi James Wilkinson allait ajouter, pour l’honneur de la maison, la bouteille d’eau-de-vie qui était restée sur le buffet ; mais, sur un signe de mon père, il la remplaça par un pot de petite bière.

Pierre attaqua les provisions avec la rapacité d’un lion affamé ; et cette diversion l’absorba tellement que, bien qu’il regardât plus d’une fois mon père, comme s’il eût voulu l’interrompre tandis qu’il m’exposait l’affaire, il trouva toujours son occupation gastronomique plus agréable, et revint au bœuf froid avec une avidité qui me prouva que, depuis plusieurs jours, il n’avait pas eu semblable occasion de satisfaire son appétit.

Mais, laissant de côté une bonne partie de la phraséologie du métier et des détails techniques, je vais tâcher de vous donner, en échange de l’histoire de Willie, celle d’un plaideur, ou plutôt de son procès.

« Pierre Peebles et Paul Plainstanes, » dit mon père, « s’associèrent en l’année…, comme merciers et marchands de nouveautés, dans les Luckenbooths ; et leurs affaires allèrent d’abord à merveille. Mais, pas n’est pas besoin de le rappeler au savant avocat, societas est mater discordiarum, l’association aboutit souvent à des procès. La société ayant été dissoute d’un commun accord, en l’an…, il fallut régler les comptes, et, après quelques tentatives pour arranger les choses extra-judiciairement, force fut de recourir à la justice. Il en résulta plusieurs procès distincts, dont la plupart ont été joints par l’ordinaire. C’est sur l’état de ces procès qu’il s’agit d’appeler particulièrement l’attention de l’avocat. Il y a premièrement l’action originaire de Peebles contre Plainstanes, assignant celui-ci pour en obtenir paiement de 3,000 livres, plus ou moins, comme balance à lui due par Plainstanes. Secondement, il y a une contre-action, dans laquelle Plainstanes est le demandeur et Peebles le défendeur, pour 2,500 livres, plus ou moins, balance que, per contra, Plainstanes prétend due par Peebles. Troisièmement, le septième avoué de Peebles lui conseilla une action en justification de comptes, qui devait servir à s’assurer par qui la balance était réellement due. Quatrièmement, pour faire face au cas hypothétique ou Peebles serait trouvé redevable d’une balance envers Plainstanes, M. Wildgoose, son huitième avoué, lui recommanda un multiplepoinding, afin d’amener en présence toutes les parties intéressées. »

Je sentais que la tête commençait à me tourner, à cet exposé de procès s’enchevêtrant les uns dans les autres, et qu’il me fallait étudier.

« Je comprends, » dis-je, « que M. Peebles réclame une somme d’argent à Plainstanes ; mais alors comment peut-il être débiteur de ce dernier ? Et, s’il n’est pas son débiteur, pourquoi introduire un multiplepoinding, puisque c’est avouer une dette, pour payer laquelle on demande un arrêt de la cour.

— Vous ne vous y connaissez guère, je crois, l’ami, » répliqua M. Peebles. « Un multiplepoinding est le plus sûr remedium juris qu’il y ait au monde. Je l’ai vu joindre un jour à un déclaratoire de mariage… Votre bœuf est excellent, » dit-il à mon père, qui tâchait vainement de reprendre son exposé de l’affaire, « mais un peu trop épicé ; et il n’y a rien à dire contre votre bière, si ce n’est qu’elle est faible, très faible… plus de houblon que de malt… Avec votre permission, je vais goûter de votre bouteille noire. »

Mon père se leva pour le servir lui-même, avec une juste modération ; mais, à mon grand amusement, Pierre mit la main sur le goulot de la bouteille ; et les idées de mon père en fait d’hospitalité étaient beaucoup trop scrupuleuses pour qu’il se permît de la lui retirer ; de sorte que Pierre s’en revint à table, triomphant et tenant sa proie dans ses griffes.

« Vous ferez bien de prendre un verre à vin, Monsieur Peebles, » lui dit mon père en conseiller prudent ; « car vous trouverez cette boisson un peu forte.

— Si l’église est trop grande, nous pouvons chanter la messe dans le chœur, » répliqua Peebles en se versant à boire dans le verre qui lui avait servi pour la bière. « Mais qu’avons-nous là ?… de l’usquebac ?… C’est de l’eau-de-vie, aussi vrai que je suis un honnête homme !… Monsieur Fairford père, à votre bonne santé ! » Une gorgée d’eau-de-vie. « Monsieur Alain Fairford, à votre succès dans cette entreprise si ardue. » Nouvelle gorgée de la fortifiante liqueur. « Et maintenant, quoique vous ayez fait un exposé passable de ce grand procès, dont a entendu parler quiconque a fréquenté la chambre extérieure… voici encore à votre santé en manière d’ordonnance d’intérim… vous avez, néanmoins, omis de dire un mot des oppositions.

— J’allais y arriver, Monsieur Peebles.

— Et de l’action en suspension de paiement.

— J’y arrivais.

— Et de l’évocation devant le tribunal du shériff.

— J’y arrivais, vous dis-je.

— Comme la Tweed arrive à Melrose, je crois, » dit le plaideur. Puis, se versant de l’eau-de-vie de manière à remplir, comme par distraction, le quart de son grand verre : « Ah ! Monsieur Alain Fairford, » ajouta-t-il, « vous avez une fière chance de tomber, pour votre début, sur une cause comme la mienne ! c’est, en quelque sorte, un spécimen de toutes les causes. Per regiam majestatem ! il n’est pas, dans toute la pratique, un seul remedium juris dont vous n’y trouviez le germe… Je bois à votre heureux succès !… Oh ! oh ! m’est avis que je bois de l’eau-de-vie pure ; mais si la païenne est trop forte, baptisons-la avec ce breuvage, » Il y ajouta un peu de petite bière, s’arrêta, roula ses yeux, ferma un instant la paupière, puis continua :

« Monsieur Fairford, et mon action pour agression et voies de fait, Monsieur ? quand je forçai ce scélérat de Plainstanes à me tirer le nez, à deux pas de la statue du roi Charles, dans le Clos du Parlement ?… C’est là que je l’ai pris dans mes filets ! Et pourtant jamais homme n’a pu me dire quelle forme donner à la procédure ; il n’est pas d’avocat faisant trafic de son souffle, qui ait daigné m’apprendre s’il vaudrait mieux procéder par voie de pétition et de plainte ad vindictam publicam, du consentement de l’avocat de Sa Majesté, ou intenter une action en vertu du statut pour voies de fait, pendente lite, ce qui me ferait gagner ma cause sur-le-champ, et m’ouvrirait une porte de derrière pour sortir de la cour… Per regiam majestatem ! ce bœuf et cette eau-de-vie m’échauffent le cœur outre mesure ; il faut que je tâte de nouveau de cette bière. » Il en but une petite gorgée. « Mais la bière est froide ; donc avalons le reste de l’eau-de-vie. »

Il n’était pas homme à manquer à sa parole ; et il se remit à parler d’un ton si animé, avec de tels éclats de voix, frappant du poing sur la table, buvant et prisant tour à tour, que mon père n’essaya plus de l’interrompre, mais resta muet et honteux, attendant avec anxiété la fin de cette scène.

« Et pour en revenir à mon affaire favorite, à mon action, pour agression et voies de fait, quand j’eus la chance de provoquer mon adversaire à me tirer le nez sur le seuil même de la cour (c’était justement ce dont j’avais besoin), M. Pest, – vous le connaissez bien, papa Fairford, – le vieux Pest était d’avis de considérer la chose comme une violation de domicile ; car, disait-il, la cour peut être regardée… heu ! regardée comme mon domicile ; j’y habite plus qu’en tout autre lieu ; et l’essence de la violation de domicile, c’est de frapper un homme chez lui. Attention, jeune avocat ! Il y a donc espoir que Plainstanes pourra être pendu, comme tant d’autres l’ont été pour bien moins que ça. Car, milords, dirait Pest aux juges, milords, l’Hôtel du Parlement est la demeure de Peebles, étant commune forum, et commune forum est commune domicilium… La fille servez-moi un autre verre de whisky… et portez-le en compte… Il est temps de rentrer… Mais, par toutes les pratiques ! je ne puis mettre la main sur la cruche… et pourtant il y en a deux, je crois… Per regiam, Fairford, papa Fairford, prêtez-moi douze pence pour acheter du râpé… je n’en ai plus… Massier, appelez une autre cause. »

La tabatière lui tomba des mains, et, si je ne l’avais soutenu, tout son corps serait en même temps tombé de sa chaise.

« C’est intolérable, » dit mon père. « Allez chercher un porte-chaise, James Wilkinson, pour transporter chez lui cette brute, ce misérable ivrogne ! »

Quand, après cette mémorable consultation, Pierre Peebles fut emporté par un robuste Celte, mon père se hâta de remettre en sac tous ses papiers, comme un directeur de spectacle forain, qui n’a pas fait ses frais, s’empresse de plier bagage.

« Voici mes mémorandums, Alain, » me dit-il. « Parcourez-les avec attention ; comparez-les avec les procédures, et ruminez bien tout cela d’ici à mardi. Plus d’une fois on a fait de bons discours pour un triste client, et, écoutez-moi mon garçon, écoutez-moi… Je n’ai jamais eu l’intention que vous soyez frustré de vos honoraires, quand vous aurez fini. J’aurais mieux aimé entendre d’abord votre plaidoirie, mais il n’est rien de tel que de donner l’avoine au cheval avant de commencer le voyage. Voici cinq guinées d’or dans cette bourse de soie… œuvre de votre pauvre mère, Alain. Elle aurait été bien heureuse de voir son fils endosser la robe !… Mais assez sur ce sujet. Soyez bon enfant, et mettez-vous à l’ouvrage comme un tigre. »

Je me mis à l’ouvrage, Darsie ; car qui aurait pu résister à de semblables paroles ?

Avec l’aide de mon père, je me suis rendu maître des détails, malgré leur confusion ; et mardi, je plaiderai pour Pierre Peebles, aussi bien que je le pourrais faire pour un duc.

L’affaire est à présent si claire dans ma tête, que j’ai pu vous écrire cette longue lettre. Et la place qu’y tiennent Pierre et son procès vous prouve combien ils occupent actuellement mes pensées.

Encore une fois, prenez garde à vous, et ne m’oubliez pas, moi qui suis toujours votre dévoué

ALAIN FAIRFORD.

[Par suite de circonstances dont il sera question plus tard, il se passa longtemps avant que cette lettre ne parvînt entre les mains de celui à qui elle était destinée,]

CHAPITRE PREMIER.

NARRATION.

Comme il est très avantageux pour le lecteur d’avoir sous les yeux, avec les propres expressions des narrateurs eux-mêmes, le récit de leurs propres aventures, qu’il nous faudrait sans cela raconter à notre manière, on a favorablement accueilli la publication des correspondances de divers auteurs célèbres ; c’est pourquoi nous avons fait de même dans les pages qui précèdent.

Cependant, il est rare qu’une correspondance authentique de cette nature (et à Dieu ne plaise qu’elle soit en quelque manière sophistiquée par des interpolations de notre fait !) contienne bien tout ce qu’il est nécessaire de faire connaître au lecteur, pour le mettre complètement au courant de l’histoire. Il doit arriver souvent aussi qu’il se rencontre, dans le cours d’un semblable échange de lettres, des longueurs et des redites qui embarrassent la marche de la narration. Pour éviter cet inconvénient, certains biographes ont fait usage des lettres des personnages intéressés, ou de nombreux extraits de ces lettres, pour raconter des événements particuliers, ou décrire les sentiments de leurs personnages, en les reliant à l’occasion au moyen de récits plus propres à faire suivre le fil de l’histoire.

C’est ainsi que les hardis explorateurs qui s’aventurent au sommet du mont Blanc, tantôt marchent si lentement sur la couche de neige qui s’effondre sous leurs pieds, que leurs progrès sont à peine perceptibles, et tantôt abrègent leur chemin en sautant, à l’aide de leurs bâtons armés de pointes de fer, par-dessus les abîmes qu’ils rencontrent devant eux. Ou, pour nous servir d’une comparaison plus brève, l’espèce de narration que nous avons adoptée ici ressemble à la discipline primitive des dragons, qui étaient dressés à servir à pied ou à cheval, suivant les besoins. Après cette explication, nous allons raconter quelques circonstances dont Alain n’a rien dit, et ne pouvait rien dire à son correspondant.

Notre lecteur s’est fait, nous l’espérons, une idée assez nette des principaux personnages qui ont défilé devant lui. Mais pour le cas où la bonne opinion que nous avons de sa sagacité serait exagérée, et aussi pour la satisfaction de ceux qui sont adonnés à la louable pratique de sauter des pages (et nous sympathisons parfois avec eux), les détails qui suivent pourront n’être pas superflus.

M. Saunders Fairford, comme on l’appelait habituellement, était un procureur de la vieille école, modéré dans ses comptes, économe et même un peu chiche dans ses dépenses, d’une honnêteté rigoureuse dans la gestion de ses affaires et de celles de ses clients, mais qui avait appris, par une longue expérience, à observer les mouvements d’autrui avec une prudence soupçonneuse.

Dès que l’horloge de Saint-Gilles sonnait neuf heures, on voyait apparaître la proprette et vive petite personne du robuste vieux procureur à la porte de la cour de justice, ou, pour le moins, au haut de l’escalier de derrière. Il était coquettement vêtu d’un costume complet, couleur de tabac à priser, avec bas de soie ou de laine, suivant le temps ; il portait un petit tricorne sur une courte perruque ronde ; ses souliers étaient cirés, comme les eût cirés Warren lui-même, le fameux fabricant de cirage, et ornés de boucles d’argent ; il avait une boucle d’or à son col. Un petit bouquet dans la belle saison, ou une branche de houx en hiver, complétait son costume connu de toute la ville.

Ses manières répondaient à sa mise, car elles étaient d’une politesse scrupuleuse et souvent même cérémonieuse. C’était un ancien dans l’église, et il avait naturellement pour le roi Georges et pour le gouvernement, un zèle qui allait jusqu’à la mort, comme il l’avait prouvé en prenant les armes pour cette cause. Mais ayant des clients et des relations d’affaires en des familles de principes politiques opposés, il ne manquait pas de se servir des phrases de convention imaginées par la politesse de ce temps, et qui pouvaient être admises par les deux partis. Par exemple, il parlait quelquefois du Chevalier, mais jamais du Prince, ce qui eut été sacrifier ses propres principes, ni du Prétendant, ce qui eût été blessant pour ceux d’autrui. De même, il désignait habituellement la rébellion comme l’affaire de 1745, et parlait de quiconque y avait pris part comme étant sorti à une certaine époque. Si bien qu’en somme, M. Fairford était aimé et respecté de tout le monde. Seulement, ses amis n’auraient pas été fâchés qu’il donnât plus souvent à dîner, parce que sa petite cave contenait des vins vieux de choix, dont, en ces rares occasions, il n’était pas avare.

Tout le bonheur de ce bon et méthodique procureur de la vieille école, abstraction faite du plaisir très réel qu’il trouvait à l’accomplissement de sa besogne de chaque jour, était concentré dans l’espérance de voir son fils Alain, unique fruit d’une union trop tôt rompue par la mort, atteindre un jour ce qui, aux yeux du père, était la plus honorable de toutes les distinctions, c’est-à-dire le rang et la réputation d’un jurisconsulte habile ayant une bonne clientèle.

Chaque profession a ses honneurs particuliers, et l’esprit de M. Fairford s’était tracé un plan si limité et si exclusif, qu’il n’avait d’estime que pour les objets que sa profession offrait à son ambition. Il aurait frémi à l’idée qu’Alain pût acquérir la renommée d’un héros, et les lauriers non moins stériles de la littérature n’eussent obtenu de lui qu’un sourire moqueur. C’est par le seul chemin du barreau qu’il désirait le voir arriver aux honneurs ; les probabilités de réussite ou d’insuccès faisaient l’objet de ses méditations pendant le jour, et de ses rêves pendant la nuit.

Les dispositions d’Alain Fairford, ainsi que ses talents, étaient de nature à encourager les espérances de son père. Il avait beaucoup d’intelligence, et il y joignait l’habitude d’un travail long et patient, contractée grâce à la rigide discipline de la maison paternelle, discipline à laquelle il se conformait généralement avec la plus grande docilité, ne manifestant jamais aucun désir de délassements plus longs ou plus fréquents, ce qui eût été en opposition avec les idées du rigide procureur. Quand, par hasard, il se laissait aller à quelque folie de jeunesse, son père avait la naïveté d’en rejeter le blâme sur Darsie Latimer, son camarade plus vif et plus enjoué.

Ce jeune homme, le lecteur doit le savoir, avait été reçu chez M. Fairford à une époque où quelques symptômes du mal qui avait abrégé la vie de l’épouse du procureur, commençaient à se manifester chez son fils, et où le père était naturellement disposé à satisfaire les moindres désirs d’Alain. Que le jeune Anglais fût en état de payer une pension considérable, ce n’était pas là l’important pour M. Fairford ; il lui suffit que sa présence parût faire plaisir à son fils et contribuer à son bonheur. Force lui fut de reconnaître que Darsie était un bon garçon, quoique d’un caractère peu constant ; et il lui eût été difficile de se débarrasser de lui, sans la fantaisie d’excursion qui donna lieu à la correspondance que l’on a pu lire.

M. Fairford se réjouit secrètement de cette excursion, parce qu’elle séparait Alain d’avec son joyeux compagnon, du moins jusqu’à ce qu’il eût pris l’habitude des devoirs de son aride et laborieuse profession. Mais l’absence de Darsie fut loin d’être favorable aux désirs et aux espérances de M. Fairford père. Les jeunes gens étaient unis par les liens de l’intimité la plus étroite, d’autant plus que ni l’un ni l’autre ne songeaient à introduire d’autres personnes dans leur société. Alain était ennemi des nombreuses compagnies, par l’effet d’un caractère naturellement réservé ; et Darsie Latimer par l’effet d’un sentiment pénible provenant de ce qu’il ne connaissait pas son origine, chose particulièrement contrariante en un pays où grands et petits sont très forts en généalogie. Comme ces deux amis étaient tout l’un pour l’autre, il n’est pas étonnant que la séparation leur fût pénible, et que son effet sur Alain, joint à l’inquiétude que lui causaient les lettres de son ami, dépassât de beaucoup les prévisions de son père.

Le jeune avocat se livra néanmoins à ses occupations et à ses études habituelles, et subit les examens nécessaires ; mais il n’avait plus ni le zèle ni l’assiduité d’auparavant, et son père qui l’observait avec inquiétude, voyait clairement que le cœur d’Alain était avec son camarade absent.

Un philosophe eût cédé à ce courant de sensibilité, dans l’espoir d’en diminuer la violence, et il eût permis aux jeunes gens de passer quelque temps ensemble, afin que leur intimité pût se relâcher petit à petit. Mais M. Fairford ne vit que le moyen plus direct dune séparation prolongée, qu’il désirait cependant voiler sous quelque prétexte plausible. Dans l’inquiétude qu’il ressentait, il s’ouvrit à Pierre Drudgeit, une de ses vieilles accointances, que le lecteur connaît déjà un peu.

« Alain a été un peu fou une fois, » lui dit-il, « et son état ne fait qu’empirer. Je m’attends à tout moment à le voir courir après le jeune Latimer, comme s’il s’agissait d’attraper une oie sauvage. Will Samson, le loueur de chevaux de Candlemaker-Row, m’a donné à entendre qu’Alain s’est mis en quête d’un bon cheval, pour aller passer quelques jours à la campagne. Et pourtant, lui faire une opposition directe !… je ne puis oublier comment sa pauvre mère m’a été enlevée ! Plût au ciel qu’il fût attaché à quelque rude besogne, bien ou mal payée, peu importe ; mais je voudrais une affaire qui l’enchaînât à la maison, au moins jusqu’à la fin de la session, ne fût-ce que pour le décorum. »

Pierre Drudgeit compatit à sa peine ; car Pierre avait un fils qui, à tort ou à raison, voulait absolument échanger les manches de futaille déchirées et tachées d’encre, contre la jaquette bleue à revers blancs ; aussi lui suggéra-t-il, comme le sait déjà le lecteur, l’idée d’occuper notre ami Alain aux procès du pauvre Pierre Peebles, qui venaient de faire prendre la fuite au jeune Dumtoustie. Cela dissimulera en même temps cette désertion, dit Drudgeit, de sorte que ce sera faire d’une pierre deux coups.

Grâce à ces explications, le lecteur n’imputera pas à un homme de bon sens et d’expérience, comme Fairford père, l’imprudente et dangereuse curiosité de ces enfants qui jettent un petit chien dans un étang profond, uniquement pour voir si la pauvre bête saura nager. Quelque confiance qu’il eût dans les talents de son fils, et ils étaient vraiment considérables, il aurait été bien fâché de l’obliger, pour sa première apparition au barreau, à plaider une cause compliquée et difficile, s’il n’avait cru trouver là un moyen efficace d’empêcher ce jeune homme de faire une démarche, que sa manière de voir lui représentait comme fatale, au début de sa carrière.

Entre deux maux, M. Fairford choisit celui qui lui semblait le moindre. Comme un brave officier, qui envoie son fils au combat, il aimait mieux le voir mourir sur la brèche, que renoncer honteusement à la lutte. Il ne l’abandonna pas, d’ailleurs, aux seules ressources de son énergie. De même qu’Alphée précéda Hercule dans les écuries d’Augias, ainsi ce bon père se jeta au milieu des pièces du procès de Pierre Peebles, pour déblayer le terrain de ce qu’il y avait de plus embarrassant. Le vieillard se mit avec amour à faire ressortir, clairement et sans ambages, les vrais mérites de cette cause, que l’insouciance et les bévues des précédents avoués de Pierre avaient transformée en un chaos de détails techniques inintelligibles ; et telles furent sa persévérance et son habileté, qu’il put, après deux ou trois jours de travail assidu, présenter à l’examen du jeune avocat les principaux faits sous un aspect simple et compréhensible. Grâce à l’aide d’un avoué aussi infatigable qu’affectionné, quand vint le jour fixé pour l’affaire, Alain, accompagné de son père qui l’encourageait malgré sa propre inquiétude, prit le chemin de la cour avec la confiance que sa réputation n’aurait pas à souffrir en une cause aussi ardue.

Ils rencontrèrent, à la porte de la cour, le pauvre Pierre Peebles avec sa perruque courte et son grand chapeau. Il s’élança sur le jeune avocat, comme un lion sur sa proie.

« Comment toutes choses vont-elles chez vous, Monsieur Alain ? comment toutes choses vont-elles ?… Le jour redoutable est enfin arrivé… un jour dont on se souviendra longtemps dans cette enceinte… Le pauvre Pierre Peebles contre Plainstanes, toutes ses causes jointes, la cour au grand complet… inscrit en tête du rôle !… Voilà huit jours que je n’ai pu dormir, rien que d’y penser ; il en a dû être de même pour le président, je ne crains pas de le dire, vu l’importance de la cause !… À propos, votre père m’a fait prendre une petite goutte de trop de sa bouteille noire, l’autre jour… Il ne vaut rien de mêler l’eau-de-vie et les affaires, Monsieur Fairford. J’aurais été tout à fait gris, si j’avais bu tout ce que vous vouliez me faire boire, l’un et l’autre. Mais chaque chose en son temps, et si vous voulez venir dîner chez moi, après la plaidoirie, ou bien, ce qui revient au même… et cela vaudra peut-être mieux encore, je ferai route avec vous, et je ne refuserai pas alors un verre de liqueur pour me réjouir… dans les limites d’une sage modération. »

Fairford père haussa les épaules, et se hâta de passer devant le client. Il vit son fils endosser la robe noire, plus respectable à ses yeux que le rochet d’un archevêque, et ne put s’empêcher de lui taper amicalement sur l’épaule, et de l’encourager à voix basse, en lui disant de se montrer digne de cette robe.

Ils entrèrent dans la chambre extérieure de la cour (jadis lieu de réunion de l’ancien parlement d’Écosse), qui correspond au Westminster-Hall d’Angleterre. Elle sert à présent de vestibule à la chambre intérieure, occupée par certains magistrats sédentaires que l’on appelle les lords ordinaires.

La première partie de la matinée fut employée par Fairford père à réitérer ses instructions à son fils, et à courir d’une personne à une autre, dès qu’il pensait pouvoir en tirer encore quelques bribes de renseignements, soit sur le point principal, soit sur les choses accessoires.

Cependant, le pauvre Pierre Peebles, dont l’étroite cervelle n’était pas capable de résister à de si graves circonstances, se tenait près de son jeune avocat, comme l’ombre près du corps ; il affectait de lui parler tantôt à voix haute et tantôt à l’oreille ; tantôt, il déridait par des sourires sa famélique figure, tantôt il l’assombrissait par une expression de profonde et solennelle importance, et tantôt encore il la contractait par un air de dérision et de mépris. Les manifestations de l’humeur du client étaient accompagnées de gestes bizarres, que l’homme aux procès et aux guenilles jugeait le mieux appropriés à ces changements de physionomie. Tantôt il brandissait le bras au-dessus de sa tête, tantôt il poussait devant lui son poing fermé, comme pour terrasser son adversaire ; tantôt il appuyait sa main ouverte sur son cœur, et tantôt il l’agitait en faisant bravement claquer ses doigts.

Ces démonstrations, jointes à la honte et à l’embarras visibles d’Alain, n’échappèrent point aux jeunes oisifs qui se trouvaient dans la salle. Ils ne s’approchèrent pas, il est vrai, de Pierre avec leur familiarité habituelle, sans doute par un sentiment de déférence pour Fairford, encore que plusieurs l’accusassent d’outrecuidance, parce qu’il s’était, pour son début, chargé d’une affaire aussi compliquée. Mais Alain voyait fort bien qu’il était, avec son compagnon, l’objet de plus d’un brocard et de quelques-uns de ces éclats de rire, qui retentissent si souvent dans ces parages.

Enfin le jeune avocat fut à bout de patience, et comme il craignait de perdre en même temps la mémoire et la présence d’esprit, il avoua franchement à son père que, si son client ne le délivrait pas du supplice de sa présence et de ses instructions, force lui serait de laisser là l’exposé de la cause, et de renoncer à plaider.

« Chut ! chut ! cher Alain, » dit son père, sur le point de perdre lui-même la tête en présence de cette nouvelle difficulté ; « ne faites pas attention à cet imbécile ; nous ne pouvons l’empêcher d’entendre plaider sa propre cause, quoiqu’il n’ait pas la tête bien en ordre.

— Je vous jure, mon père, que je ne pourrai continuer ; il me fera perdre tout à fait le fil de mes idées ; et puis, si je veux parler sérieusement des torts qu’il a soufferts et de l’état auquel il est réduit, comment espérer que le seul aspect de cet étrange épouvantail ne fasse tourner en ridicule tout ce que je pourrai dire ?

— Il y a quelque chose de vrai là-dedans, » répliqua Saunders Fairford, qui, ayant jeté un coup d’œil du côté de Pierre Peebles, insinua délicatement son index sous sa perruque ronde, pour se gratter la tempe, afin de rafraîchir ses idées. « Ce n’est certes pas une figure que l’on puisse regarder sans rire… mais comment nous en débarrasser ? Si l’on se met à lui parler raison, jamais Peebles ne voudra s’y rendre… Attendez… oui… cher Alain, un peu de patience… Je vais le faire disparaître dans un instant, comme une balle au jeu de golf. »

À ces mots, il courut vers son allié, Pierre Drudgeit, qui, le voyant arriver avec tant de hâte, et la figure toute soucieuse, mit sa plume derrière son oreille, en lui disant :

« Hé ! de quoi s’agit-il à cette heure, Monsieur Saunders ? Y a-t-il quelque chose qui cloche ?

— Voici un dollar, mon ami, » répondit M. Saunders. « C’est le moment, ou jamais, de me rendre service… Votre homonyme, Pierre Peebles, va lâcher les pourceaux à travers nos plus beaux écheveaux (K)… Emmenez-le au café de John, donnez-lui la goutte de midi, et retenez-le, ivre ou non, jusqu’à la fin de l’audience.

— Suffit, » dit Pierre Drudgeit, qui n’était nullement fâché d’avoir, lui aussi, part au régal. « Vos ordres seront exécutés. »

En conséquence, on vit, l’instant d’après, le scribe parler à l’oreille de Pierre Peebles, dont les réponses se succédèrent dans la forme entrecoupée que voici :

« Quitter la cour, une minute, en ce grand jour de jugement ! Ce ne sera pas moi, per regiam !… Hé ? quoi ? de l’eau-de-vie, avez-vous dit ?… de l’eau-de-vie de France ? Ne pourriez-vous pas en aller prendre un flacon, que vous rapporteriez sous votre habit !… Impossible !… Eh bien ! si c’est absolument impossible, et que nous ayons une heure de bon, avant qu’ils n’aient fini leurs préliminaires, je veux bien traverser le clos avec vous ; car je sens que j’ai besoin de prendre quelque chose pour me soutenir le cœur, en ce jour redoutable ; mais je ne resterai qu’un instant… une petite minute… et je ne boirai pas plus d’un quart de pinte. »

Quelques moments après, on vit les deux Pierre traverser le clos du parlement (on affecte aujourd’hui de l’appeler le square) ; Drudgeit triomphant emmenait captif le pauvre Peebles, dont les jambes se dirigeaient vers le café, tandis que ses regards se tournaient vers la cour. Ils se plongèrent dans les abîmes cimmériens du café de John (L), jadis rendez-vous du Dr Pitcairn, de joyeuse et classique mémoire, et disparurent à tous les yeux.

Délivré de ce tourment, Alain Fairford eut le temps de renouer le fil de ses idées, que, dans son irritation, il avait failli perdre, et de se préparer à remplir la tâche, dont le succès ou l’insuccès pouvait avoir la plus grande influence sur son avenir. Il avait de la fierté, il n’était pas sans avoir conscience de son talent, et le sentiment du prix que son père attachait à cette affaire, le poussait à mettre en jeu toutes ses facultés. Par-dessus tout, il avait cet empire sur soi-même qui est essentiel au succès de toute entreprise ardue, et il était naturellement exempt de cette irritabilité fébrile qui rend ceux dont l’imagination surexcitée exagère toutes les difficultés, complètement incapables d’y faire face, lorsqu’elles se présentent.

Ayant donc recueilli tous ses souvenirs décousus et dispersés, Alain reporta sa pensée sur le comté de Dumfries, et sur la situation précaire dans laquelle il craignait que son cher ami ne se fut placé. À plusieurs reprises, il consulta sa montre, pressé qu’il était de commencer et d’achever sa tâche, afin de pouvoir courir au secours de Darsie.

L’heure et le moment arrivèrent enfin. Le massier appela de toute la force de ses poumons : « Le pauvre Pierre Peebles versus Plainstanes, per Dumtoustie et Tough !… Maître Daniel Dumtoustie ! »

Dumtoustie ne répondit pas à l’appel : quelque sonore que fût cette voix, elle ne pouvait porter au-delà de Queensferry ; mais à sa place, se présenta notre maître Alain Fairford.

La salle était comble ; car, dans les occasions précédentes, où Pierre avait voulu déployer son éloquence, on s’était beaucoup diverti ; il avait pleinement réussi à mettre en déroute la gravité des débats, et à réduire au silence, non pas l’avocat de la partie adverse, mais son propre défenseur.

La cour et l’auditoire parurent fort surpris à la vue du tout jeune homme qui se présentait à la place de Dumtoustie, pour exposer une cause si compliquée, et depuis si longtemps pendante. Le vulgaire troupeau fut désappointé de l’absence de Peebles, le polichinelle du divertissement pour lequel on était venu. Quant aux juges, ils regardèrent d’un air favorable notre ami Alain ; la plupart d’entre eux connaissaient, plus ou moins, un aussi vieux praticien que son père ; et tous, ou presque tous, étaient disposés, par politesse, à écouter avec indulgence la première plaidoirie d’un avocat, de même que la Chambre des Communes se montre indulgente pour le premier discours d’un de ses membres.

Lord Bladderskate faisait exception à cette expression générale de bienveillance. De dessous ses épais sourcils gris, il jetait au jeune avocat des regards farouches, comme si Alain, au lieu de cacher la désertion de son neveu, venait usurper les honneurs qu’il croyait dus à ce dernier ; et des sentiments, qui n’étaient guère à l’honneur de Sa Seigneurie, lui faisaient espérer secrètement que le jeune homme n’aurait aucun succès dans la cause abandonnée par son parent.

Cependant, lord Bladderskate fut charmé, malgré tout, du ton modeste et judicieux sur lequel Alain commença son discours. Le jeune avocat s’excusa de son apparente présomption sur l’indisposition soudaine de son savant confrère, qui avait été désigné à plus juste titre pour exposer une cause aussi importante et aussi difficile. Il parla de lui-même en toute sincérité, tel qu’il était, et du jeune Dumtoustie, tel qu’il aurait dû être, en ayant soin de ne pas s’arrêter un moment de plus qu’il n’était nécessaire sur l’un et l’autre sujet.

Les regards du vieux juge devinrent plus doux, son orgueil de famille s’apaisa. Également charmé de la modestie et de la civilité du jeune homme, qui lui avait paru présomptueux et impertinent, le mépris qu’exprimaient d’abord ses traits fit place à un air de profonde attention, ce qui est le plus beau compliment et le plus grand encouragement qu’un juge puisse donner à l’avocat qui s’adresse à lui.

Ayant réussi à obtenir l’attention favorable de la cour, Alain, grâce aux lumières que lui avaient fournies l’expérience de son père et la connaissance qu’il avait des affaires, se mit, avec une habileté et une clarté que l’on n’attendait pas de son âge, à écarter de la cause les complications dont on l’avait chargée. C’est-ainsi qu’au chirurgien enlève d’une blessure les pansements faits dans la hâte du premier moment, afin de pouvoir la guérir secundum artem. Débarrassée de la complication des détails techniques, dont la funeste obstination du client, la précipitation inconsidérée ou l’ignorance de ses avoués, et les artifices d’un adversaire subtil avaient enveloppé le procès, la cause du pauvre Pierre Peebles, réduite à ses vrais mérites, n’était pas, pour un jeune avocat, un mauvais thème de déclamation ; et notre ami Alain ne manqua pas de tirer parti des ressources qu’elle lui offrait.

Il représenta son client comme un homme honnête, au cœur simple, plein de bonnes intentions, qui, durant une société de douze années, s’était graduellement appauvri, tandis que son associé (autrefois son commis), qui n’avait apporté aucune mise de fonds, s’était enrichi de plus en plus.

« Leur association, » dit Alain, et cette petite digression fut saluée par quelques applaudissements, « leur association ressemble à la vieille histoire de ce fruit coupé au moyen d’un couteau, dont la lame n’était empoisonnée que d’un côté seulement, de sorte que la personne à qui fut servie la partie empoisonnée ne retira que souffrance et mort de ce qui procura plaisir et santé au consommateur de l’autre moitié. »

Il se plongea ensuite hardiment dans le mare magnum des comptes entre les parties ; il poursuivit chaque inscription mensongère du brouillard au journal, du journal au livre des traites et remises, et du livre des traites et remises au grand livre ; il rangea en bataille les artificieuses interpolations du perfide Plainstanes, et les confronta avec la réalité. Puis, profitant du travail de son père, et de ses propres connaissances en comptabilité, partie qu’il avait soigneusement étudiée, il fit à la cour un exposé clair et intelligible des affaires de la société, montrant qu’il devait, à l’époque de sa dissolution, rester au profit de son client une balance considérable, suffisante pour le mettre à même de continuer le commerce pour son propre compte, et pour conserver, dans le monde, le rang d’un négociant industrieux et indépendant.

« Mais bien loin que cette justice fût volontairement rendue par le ci-devant commis à son ancien patron, par l’obligé à son bienfaiteur, par un honnête homme à un autre, mon infortuné client a été forcé de poursuivre son ex-commis, son débiteur actuel, de tribunal en tribunal ; il a trouvé, en face de ses justes réclamations, d’autres réclamations bien imaginées, mais dépourvues de tout fondement ; il a vu son adversaire changer de rôle aussi souvent qu’Arlequin lui-même, et devenir tour à tour demandeur et défendeur, jusqu’à ce que, dans une poursuite aussi longue et aussi variée, le malheureux plaideur, ayant perdu fortune, réputation, presque l’usage de la raison, se présente devant Vos Seigneuries comme un objet de dérision pour les étourdis, de compassion pour les miséricordieux, de tristes méditations pour tous ceux qui considèrent que, dans un pays où des lois excellentes sont appliquées par des juges honnêtes et incorruptibles, un homme peut poursuivre des droits presque incontestables à travers tout le dédale des procédures ; perdre, dans cette poursuite, la fortune, la réputation, la raison même, et se présenter enfin devant la cour suprême de son pays, dans le misérable état auquel se trouve réduit mon infortuné client, victime des longueurs de la justice, et de ces espérances différées qui finissent par navrer le cœur. »

L’énergie de cet appel au sentiment fit autant d’impression sur les juges, qu’en avait fait auparavant la clarté de l’argumentation d’Alain. Heureusement que la grotesque personne de Pierre, avec sa perruque d’étoupes, n’était pas là pour exciter l’hilarité ; et le silence qui se fit après la conclusion du discours du jeune avocat, fut suivi d’un murmure d’approbation, qui parut aux oreilles de son père la musique la plus suave dont elles eussent jamais été flattées. Quelques mains cherchèrent la sienne pour le féliciter, et la trouvèrent toute tremblante d’émotion et de joie. Ce fut d’une voix défaillante qu’il répondit :

« Oui, oui, je savais bien qu’Alain était homme à faire une cuiller avant d’avoir abîmé sa corne (M). »

L’avocat de la partie adverse se leva. C’était un vieux praticien, qui avait trop bien remarqué l’impression produite par la plaidoirie d’Alain, pour ne pas redouter les conséquences d’un arrêt rendu immédiatement.

Il adressa les compliments les plus flatteurs à son très jeune confrère, « le Benjamin de la docte faculté, si je puis m’exprimer ainsi. Les souffrances qu’il a prêtées à M. Peebles ont été largement compensées, puisque, grâce à la bienveillance de Vos Seigneuries, celui-ci a été placé dans une situation qui lui a valu un défenseur, dont il n’aurait jamais pu payer l’habileté. Je reconnais que mon jeune confrère a mis plusieurs points dans un jour tout nouveau ; et quoique bien certain de pouvoir tout réfuter, je désirerais avoir quelques heures pour préparer ma réponse, afin de suivre de point en point M. Fairford. Je dois faire observer aussi qu’il est un de ces points auquel mon confrère, bien qu’il ait, du reste, si admirablement saisi les détails de la cause, n’a pas accordé l’attention que j’espérais. Je parle de l’interprétation de certaine correspondance échangée entre les parties, peu de temps après la dissolution de la société. »

La cour, après avoir entendu M. Tough, lui accorda volontiers deux jours pour préparer sa réplique, tout en lui donnant à entendre qu’il pourrait trouver la tâche difficile ; puis, louant le jeune Fairford pour la manière dont il avait plaidé, elle lui offrit de parler immédiatement, ou lors du prochain appel de la cause, sur le point auquel venait de faire allusion l’avocat de Plainstanes.

Alain s’excusa modestement d’une omission bien pardonnable dans une cause aussi compliquée, et se déclara prêt à examiner sur-le-champ cette correspondance, et à prouver, qu’en substance, elle venait à l’appui de la manière de voir qu’il avait exposée devant Leurs Seigneuries. Il pria ensuite son père, assis derrière lui, de lui passer ces lettres, au fur et à mesure, dans l’ordre suivant lequel il se proposait de les lire et de les commenter.

Le vieux praticien Tough avait probablement cru trouver un moyen ingénieux d’amortir l’effet des raisonnements de son jeune confrère, en l’obligeant à faire suivre d’une espèce de supplément improvisé à la hâte, une argumentation claire et complète par elle-même. Mais si tel était son projet, il semblait devoir échouer ; car Alain n’était pas moins bien préparé sur ce point que sur les autres, et il se remit à plaider avec une animation qui ajouta plus de force à ce qu’il avait dit antérieurement. Il allait probablement faire regretter à maître Tough de l’avoir ainsi provoqué, quand son père, en lui passant les lettres, lui en remit une qui produisit sur lui un singulier effet.

Du premier coup d’œil, Alain vit que cette lettre ne se rapportait aucunement aux affaires de Pierre Peebles ; mais ce seul coup d’œil lui fit reconnaître que, même en ce moment et devant cette cour, il ne pouvait s’empêcher de la lire ; et sa lecture parut troubler toutes ses idées. Il s’interrompit au milieu de sa harangue, considéra le papier d’un air de surprise et d’horreur, poussa une exclamation, et jetant là l’exposé qu’il tenait à la main, se précipita hors de la salle, sans répondre un seul mot aux questions qu’on lui adressait : « Qu’avez-vous donc ?… Vous trouvez-vous mal ?… Ne faut-il pas faire avancer un cabriolet ? » etc., etc.

M. Fairford père, qui était resté assis immobile, aussi insensible en apparence que s’il eût été de pierre, fut enfin rappelé a lui-même par les questions inquiètes des juges et de l’avocat Tough, au sujet de la santé de son fils. Il se leva d’un air où se voyait le profond respect qu’il avait toujours eu pour la cour, joint à une cause intérieure d’agitation, et répondit avec effort qu’il y avait eu méprise… une lettre donnant de mauvaises nouvelles… et qu’Alain serait sans doute tout à fait remis le lendemain. Mais il ne put en dire davantage, joignit les mains et s’écria : « Mon fils ! mon fils ! » Puis il sortit précipitamment, comme pour se mettre à sa poursuite.

« Qu’est-ce qui lui prend maintenant, à cet imbécile ? » dit à demi-voix s’adressant à un de ses collègues, un juge, philosophe très distingué, quoique de façons assez grossières. « N’avons-nous pas là vraiment une cause folle, Bladderskate ? D’abord, elle a rendu fou le pauvre homme qui l’a engagée ; puis votre neveu en devient fou de frayeur, et s’enfuît au diable ; ensuite ce jeune avocat, qui vient de donner de si belles espérances, paraît avoir le cerveau détraqué, par excès de travail, j’imagine ; enfin voilà le vieux Saunders Fairford aussi fou que le plus fou d’entre eux ! Qu’en dites-vous, animal ? (N)

— Rien du tout, Milord, » répondit Bladderskate, beaucoup trop formaliste pour admirer les intempérances de langue auxquelles se laissait aller son collègue, le philosophe. « Je n’en dis rien, me bornant à prier Dieu qu’il nous conserve la raison.

— Amen, amen ! » répliqua son savant interlocuteur ; « car il en est parmi nous qui n’en ont pas à revendre. »

La cour se leva ensuite, et l’auditoire se dispersa, étonné du talent déployé par Alain Fairford en sa première plaidoirie, dans un cas si difficile et si compliqué, et se livrant à une foule de conjectures différentes sur la cause de la singulière interruption, qui avait couvert d’une espèce de nuage le succès du jeune avocat. Le pire de tout fut que six avoués, qui avaient, chacun séparément, formé la résolution de lui donner, à la sortie, des arrhes pour le retenir comme défenseur de leurs clients, hochèrent la tête et remirent leur argent dans leur bourse de cuir.

« Il est fort habile, sans doute, » pensaient-ils ; « mais nous voulons le mieux connaître avant de l’engager. Ces sauts de puce dans une couverture ne sont pas de notre goût. »

CHAPITRE II.

LA FUITE.

Si notre ami Alexandre Fairford avait connu les conséquences de la fugue soudaine de son fils, conséquences mentionnées à la fin du chapitre précédent, la prédiction du spirituel vieux juge aurait bien pu se réaliser, et il eût bien pu en perdre la raison. Mais il était déjà bien assez malheureux comme cela. Son fils s’était élevé de dix degrés plus haut qu’auparavant dans son estime, par les preuves qu’il avait données de son talent. Les applaudissements des juges et des professeurs de la faculté, qui, selon lui, valaient ceux de tout le reste du genre humain, lui semblaient justifier largement la bonne opinion, fut-elle même entachée d’une partialité paternelle, qu’il avait conçue des capacités d’Alain. D’un autre côté, il se sentait lui-même un peu humilié d’avoir usé de dissimulation vis-à-vis du fils de ses espérances et de ses désirs.

Ce qu’il y a de certain, c’est que, le matin même de ce jour fertile en événements, M. Alexandre Fairford avait reçu du prévôt Crosbie, de Dumfries, son ami et correspondant, une lettre ainsi conçue :

 

« Cher Monsieur,

« Votre honorée du 25 du mois dernier, confiée à Darsie Latimer, m’est dument parvenue, et j’ai témoigné à ce jeune gentleman toutes les attentions qu’il lui a plu d’accepter.

« En vous écrivant aujourd’hui, j’ai un double but. D’abord, le Conseil est d’avis que vous devriez commencer à vous remuer pour l’affaire du moulin banal ; et il pense pouvoir, au moyen d’un testimonium noviter repertum, vous mettre en état de modifier votre désistement, quant aux us et coutumes du bourg, en ce qui regarde les grana invecta et illata. Vous voudrez donc bien vous considérer comme autorisé à parler à M. Pest, et à lui soumettre les pièces que vous recevrez par le coche. Le conseil croit que deux guinées d’honoraires suffiront en cette occasion, M. Pest, en ayant déjà reçu trois pour libeller le désistement primitif.

« Je profite de l’occasion pour ajouter qu’il y a eu un attroupement séditieux des pêcheurs du Solway, qui ont détruit complètement les filets à demeure tendus près de l’embouchure de cette rivière. Ils ont, en outre, attaqué la maison du quaker Geddes, un des principaux associés de la Compagnie pour la pêche aux filets sur cette côte, et ils y ont fait beaucoup de dégâts.

« J’ai le regret d’ajouter que le jeune M. Latimer se trouvait dans la bagarre, et que, depuis, on n’en a pas de nouvelles. On parle de meurtre, mais ce doit être une parole en l’air. Comme ce jeune homme s’est singulièrement comporté ici, refusant de dîner plus d’une fois chez moi, et courant le pays avec des ménétriers ambulants et autres gens de cette espèce, j’aime à croire que son absence actuelle est causée par une escapade du même genre. Toutefois, son domestique étant venu me demander si j’avais des nouvelles de son maître, j’ai cru devoir vous en informer par le premier courrier. J’ajouterai enfin que notre shériff a fait une enquête préliminaire, et envoyé en prison un ou deux des émeutiers. Si je puis vous être de quelque utilité dans cette affaire, soit pour des insertions dans le journal, en promettant une récompense à qui donnera des nouvelles de M. Latimer, soit de tout autre façon, j’obéirai respectueusement à vos ordres, étant votre tout dévoué,

« WILLIAM CROSBIE. »

Quand Fairford eut lu cette lettre, sa première idée fut de la communiquer à son fils, afin que l’on pût expédier sur-le-champ un exprès ou un messager du roi, muni de pleins pouvoirs pour rechercher son ex-pensionnaire. Les pêcheurs avaient des habitudes assez violentes, il le savait bien, quoiqu’elles ne fussent pas absolument féroces ni sanguinaires ; et l’on citait des cas où ils avaient transporté en l’île de Man, ou ailleurs, des personnes qui gênaient leur commerce de contrebande, et les y avaient retenues en captivité durant plusieurs semaines. C’est pourquoi M. Fairford était assez inquiet sur le sort de Darsie. Dans tout autre moment moins intéressant, il serait certainement parti lui-même, ou bien il aurait autorisé son fils à se mettre à la recherche de son ami.

Mais, hélas ! il était père et procureur. Le père aimait son fils plus que tout au monde ; le procureur ressentait, pour le procès qu’il dirigeait, la même tendresse qu’une nourrice a pour son nourrisson ; et il voyait déjà la cause du pauvre Pierre Peebles contre Plainstanes ajournée, peut-être sine die, si cette lettre parvenait aux mains d’Alain. L’affection mutuelle, allant presque jusqu’à l’exaltation, qui existait entre les deux jeunes gens, lui était bien connue ; et il en concluait, que si Alain apprenait la situation précaire de Darsie, non seulement il ne voudrait pas s’acquitter, ce jour-là, d’une tâche à laquelle le vieux procureur attachait une si grande importance, mais il en deviendrait même complètement incapable.

Aussi résolut-il, après mûres réflexions, mais non sans un certain sentiment de remords, d’attendre la fin de l’audience pour communiquer cette fâcheuse nouvelle à son fils. Il se persuada que ce retard serait de peu d’importance pour Darsie, qui s’était laissé entraîner dans ce guêpier par sa folie, et qui méritait bien, selon le procureur, une punition de quelques jours de réclusion ; après tout, ce retard ne pouvait prolonger sa captivité que d’un petit nombre d’heures. « D’ailleurs, » se disait Fairford, « cela me donnera le temps de parler au shériff du comté, peut-être à l’avocat du roi, de m’occuper de cette affaire dans les règles, et de faire, en un mot, tout ce qu’il est convenable. »

Nous avons vu que ce projet avait réussi en partie, et qu’il n’échoua, comme Fairford père le confessa tout honteux, que par l’impardonnable méprise qui, dans la précipitation et l’anxiété du moment, lui avait fait glisser la lettre du prévôt parmi des papiers relatifs aux affaires de Pierre Peebles, et la remettre ensuite à son fils, sans s’apercevoir de sa bévue. Jusqu’au jour de sa mort, il protesta n’avoir jamais eu, ni avant, ni après, l’étourderie de lâcher un papier sans en regarder l’étiquette ; et il fallait que ce malheur lui arrivât juste au moment où il avait le plus de raisons de regretter sa négligence.

Troublé par ces réflexions, le vieux procureur sentit, pour la première fois de sa vie, je ne sais quelle répugnance, produit de la honte et de la contrariété, à se retrouver en face de son fils ; si bien que, pour retarder un peu cette rencontre, dans la crainte qu’elle ne fût pénible, il porta ses pas vers l’habitation du shériff. Mais on lui apprit que celui-ci était parti en toute hâte pour Dumfries, afin de diriger en personne l’enquête ouverte par son substitut. Le clerc de ce magistrat ne put lui donner d’autres renseignements sur la sédition, sinon qu’elle avait été grave, qu’on avait porté atteinte aux propriétés, et qu’il y avait même eu des violences exercées sur quelques personnes ; mais, autant qu’il pouvait le savoir, il n’était pas resté de mort sur le terrain.

Force fut à M. Fairford de rentrer chez lui avec ces nouvelles. Ayant demandé à James Wilkinson où était Alain, il reçut pour réponse :

« Maître Alain est dans sa chambre, et très occupé.

— Il faut en venir à une explication, » se dit Saunders Fairford. « Mieux vaut couper son doigt que de l’avoir toujours pendant. »

Se dirigeant donc vers la chambre de son fils, il frappa d’abord doucement, puis plus fort, mais ne reçut pas de réponse. Un peu alarmé de ce silence, il ouvrit la porte… la chambre était vide. Des vêtements gisaient pêle-mêle avec des livres de droit et des papiers, comme si Alain eût fait précipitamment les apprêts d’un voyage.

Tandis que M. Fairford promenait autour de lui des regards inquiets, ses yeux remarquèrent, sur le bureau de son fils, une lettre cachetée. Elle était à son adresse, et conçue en ces termes :

 

« Mon très cher père,

« Vous ne serez pas surpris, je pense, ni peut-être même trop fâché d’apprendre que je suis en route pour le comté de Dumfries, afin de m’assurer par moi-même de la situation actuelle de mon cher ami, et de lui porter tous les secours que je pourrai. J’espère qu’ils seront efficaces.

« Je ne me permettrai pas de vous reprocher, cher père, de m’avoir caché une nouvelle si importante pour ma tranquillité d’âme et pour mon bonheur ; mais j’ai confiance que le fait de me l’avoir cachée, servira sinon à m’excuser, du moins à atténuer la faute dont je me rends coupable, en prenant une résolution grave sans avoir consulté votre bon plaisir, et, ajouterai-je, dans des circonstances qui vous feront peut-être désapprouver mon projet. Tout ce que je puis dire encore pour m’excuser, c’est que, si, ce qu’à Dieu ne plaise ! il était arrivé malheur à la personne qui m’est, après vous, la plus chère en ce monde, je garderais sur le cœur, comme un sujet d’éternel regret, qu’étant jusqu’à un certain point averti du danger, et ayant les moyens de l’en préserver, je n’aie pas sur-le-champ volé à son secours, préférant consacrer mon temps à l’affaire de cette malheureuse matinée… Aucun but de distinction personnelle, rien autre, en un mot, que vos désirs souvent et formellement exprimés, n’a pu me retenir à Édimbourg jusqu’à ce moment. Ayant fait ce sacrifice à mes devoirs envers vous, j’espère que vous me tiendrez pour excusé, si j’obéis maintenant à l’appel de l’amitié et de l’humanité.

« N’ayez pas la moindre inquiétude sur mon compte. Je saurais, je crois, me conduire avec assez de prudence en n’importe quelles circonstances ; autrement mes études de droit, durant tant d’années, ne m’auraient pas servi à grand’chose. Je suis suffisamment muni d’argent, et j’ai des armes en cas de besoin ; mais vous pouvez compter que j’aurai la sagesse de ne m’en servir que s’il le faut absolument. Que le Dieu tout-puissant vous bénisse, mon très cher père ! Qu’il vous dispose à me pardonner le premier et, je l’espère, le dernier acte, approchant d’une désobéissance préméditée, dont j’aie eu jusqu’ici, et dont j’aurai jamais à m’accuser à l’avenir. Je reste jusqu’à la mort,

« Votre fils respectueux et affectionné,

« ALAIN FAIRFORD »

« P. S. – J’écrirai avec la plus grande régularité pour vous informer de mes mouvements, et vous demander conseil. J’espère que mon absence sera très courte, et peut-être aurai-je le bonheur de ramener Darsie avec moi. »

 

Quand le vieillard eut la certitude du malheur qu’il appréhendait, le papier s’échappa de ses mains. Sa première idée fut de se procurer une chaise de poste, et de poursuivre le fugitif ; mais il se rappela que, dans les très rares occasions où la patria potestas était demeurée sans influence sur Alain, le caractère naturellement doux et facile de son fils, avait semblé s’endurcir, en quelque sorte, et se changer en obstination ; il se dit aussi qu’arrivé à l’âge de majorité, et devenu membre de la docte faculté, ce qui lui donnait tous les droits possibles pour diriger lui-même ses mouvements, il était fort douteux, supposé même la possibilité de rejoindre son fils, qu’il put le décider à s’en revenir avec lui. Il crut donc plus sage de renoncer à son dessein, surtout lorsqu’il entrevit que le succès même donnerait à toute l’affaire un éclat ridicule, qui ne pourrait manquer de porter préjudice à la réputation naissante d’Alain.

Mais lorsque, ayant ramassé la lettre fatale, Saunders Fairford se jeta dans le fauteuil de cuir de son fils, pour la relire encore une fois, ses réflexions furent bien amères, et il les assaisonna de ces commentaires décousus :

« Ramener Darsie ? cela n’est guère douteux : on est certain de voir revenir toujours la mauvaise pièce de monnaie dont on cherche à se défaire. Je ne souhaite rien de pire à Darsie que d’avoir été emmené en quelque endroit, où ce sot d’Alain ne le puisse jamais revoir… Ce fut une heure néfaste que celle où son ombre obscurcit le seuil de ma porte ; car depuis lors, Alain a renoncé à son antique bon sens, pour adopter les folles et absurdes lubies de son camarade… Il est suffisamment muni d’argent ! Dans ce cas, vous en avez dont je n’ai pas connaissance ; car je vous ai tenu d’assez court, sous ce rapport, ce me semble, et pour votre propre bien… Se peut-il qu’il ait reçu d’autres honoraires ? ou bien s’imaginât-il que cinq guinées n’ont ni commencement ni fin ?… Des armes ! qu’en veut-il faire ? que peut en vouloir faire celui qui n’est ni soldat du gouvernement, ni chargé d’empoigner les voleurs ? J’en ai eu assez, des armes, moi, quoique je les aie portées pour la défense du roi Georges et de son gouvernement. Mais c’est ici une affaire plus difficile que celle de Falkirk-field… Que Dieu nous conduise ! car nous sommes de pauvres inconséquentes créatures… Quand je pense que ce garçon a déployé tant de talent devant la cour, pour partir ensuite daredare, comme un chien lancé sur une fausse piste, à la poursuite d’un écervelé qui ne fera jamais rien de bien ! Ah ! c’est une triste chose de voir une vache impatiente renverser le seau, quand il est plein de lait !… Mais, après tout, c’est un vilain oiseau, que celui qui salit son propre nid. Il faut que je cache ce scandale autant que faire se pourra… Eh ! James, qu’est-ce qui vous amène à présent ?

— Un message, Monsieur, de milord président. Il espère que M. Alain n’est pas sérieusement indisposé.

— De milord président ! Le Seigneur ait pitié de nous ! Je vais lui faire réponse sur-le-champ. Faites asseoir le porteur, et servez-lui à boire, James… Voyons, » ajouta-t-il en prenant une feuille de papier dorée sur tranche, « comment libellerons-nous notre réponse ? »

Sa plume n’avait pas touché le papier, que James apparut de nouveau.

« Qu’y a-t-il encore ?

— Le domestique de lord Bladderskate vient demander comment se trouve M. Alain, attendu qu’il a quitté la cour d’une manière…

— Oui, oui, oui, » dit Saunders avec amertume ; « il a pris, lui aussi, un vol de lunatique, comme le propre neveu de milord.

— Est-ce là, Monsieur, ce qu’il faut répondre ? » demanda James ; car, en sa qualité d’ancien soldat, il exécutait à la lettre tout ce qu’on lui ordonnait.

« Diable ! non, certes. Dites à cet homme de s’asseoir et faites-lui goûter notre bière. J’écrirai un mot de réponse à Sa Seigneurie. »

Le papier doré fut repris, mais James ouvrit la porte une troisième fois.

« Lord N… envoie son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de M. Alain.

— Eh ! le diable emporte leurs politesses ! » s’écria le pauvre Saunders. « Qu’il se repose lui aussi, et donnez-lui à boire : Je vais répondre à Sa Seigneurie.

— Ces hommes attendront votre bon plaisir, Monsieur, tant que le pot ne sera pas vide… Mais voici qu’on sonne de nouveau. Vrai, si ça continue, la sonnette va être bientôt usée. »

Il courut répondre à cet appel, et revint dire à M. Fairford que le doyen de la faculté était en bas, pour avoir des nouvelles de M. Alain. « Faut-il le faire asseoir, et lui servir à boire comme aux autres ?

— Deviendriez-vous idiot, par hasard ? » répliqua le procureur. « Faites entrer M. le doyen dans le salon. »

En descendant lentement l’escalier, degré par degré, Saunders Fairford, assez perplexe, eut le temps de réfléchir que, s’il est possible de donner un beau vernis à une histoire inventée, la vérité vaut toujours mieux que tout, ce que pourrait y substituer l’esprit le plus ingénieux. Il dit donc à son docte visiteur que, bien que son fils eût été incommodé par la chaleur de la salle et par le travail excessif qu’il s’était imposé, jour et nuit, afin de plaider convenablement en cette affaire, cependant il s’était senti assez remis pour se rendre à une invitation pressante qui l’appelait à la campagne, pour une question de vie ou de mort.

« Il faut, en effet, que la question soit bien grave pour éloigner mon jeune ami dans ces circonstances, » dit l’excellent doyen. « Je voudrais qu’il fût resté pour achever sa plaidoirie et rabattre le caquet à ce vieux Tough. Soit dit sans compliments, Monsieur Fairford, le début d’Alain est un des plus brillants que j’aie vus. Je regretterais fort que ce jeune homme ne pût être là pour la réplique. Il n’y a rien de tel que de battre le fer pendant qu’il est chaud. »

Saunders Fairford fit une amère grimace, en acquiesçant à une opinion qui était aussi la sienne ; mais il jugea prudent de répondre que l’affaire qui rendait la présence d’Alain absolument nécessaire en province, concernait un jeune gentleman de grande fortune, son ami particulier, et qui ne prenait jamais aucune décision importante sans consulter le jeune avocat, dont il appréciait le savoir.

« Bien, bien, Monsieur Fairford ; vous n’avez pas besoin de conseils, » répliqua le doyen. « S’il s’agit de mort ou de mariage, un testament ou un contrat passent avant toute autre affaire. Je suis heureux de savoir que M. Alain était assez remis pour faire ce voyage, et je vous souhaite bien le bonjour. »

Ayant ainsi pris son terrain vis-à-vis du doyen de la faculté, M. Fairford se hâta d’écrire quelques mots de réponse aux trois juges, et leur expliqua de la même manière l’absence de son fils. Puis, ces billets dûment cachetés et adressés, il les remit à James, avec instructions de congédier les gentlemen en livrée, qui pendant ce temps, avaient bu un gallon de petite bière, tout en discutant des questions de jurisprudence et se donnant réciproquement les titres de leurs maîtres (O).

Le travail qu’exigèrent ces réponses, et l’intérêt que tant de personnes de distinction paraissaient prendre à son fils, furent un soulagement pour l’esprit de Saunders Fairford. Le procureur continua de parler mystérieusement de la très importante affaire qui avait forcé son fils à s’absenter pendant le peu de temps que devait encore durer la session. Il tâcha d’appliquer le même baume à son propre cœur ; mais le résultat ne fut pas aussi satisfaisant, car sa conscience lui disait qu’aucun but, quelque important qu’il fût pour Darsie Latimer, ne pouvait être mis en balance avec le préjudice que l’abandon de la cause du pauvre Pierre Peebles semblait devoir porter au jeune avocat.

En attendant, quoique l’obscurité qui entourait la cause, ou les causes, de cet infortuné plaideur, eût été, pour quelques moments, dissipée par l’éloquence d’Alain, comme un brouillard est dissipé par le tonnerre de l’artillerie, elle parut se reformer de nouveau sur la masse du litige, aussi épaisse que les ténèbres palpables de Égypte, au seul bruit de la voix de M. Tough, qui répondit au jeune défenseur, deux jours après son départ. De grand aboi, si je puis employer cette expression, d’une belle force de poumons, et d’une bonne dose d’opiniâtreté, ce vieux plaideur coupait, de temps en temps, par une prise de tabac, des phrases qui, sans cela, auraient semblé interminables. Il reprit fastidieusement toutes les questions si lumineusement traitées par Alain ; il releva tranquillement et rétablit, d’une manière imperceptible, tous les embarras que son adversaire avait écartés, et réussit à recomposer le voile de ténèbres et d’incompréhensibilité qui, durant un si grand nombre d’années, avait obscurci la cause de Peebles contre Plainstanes. L’affaire resta donc en suspens et fut remise à un officier chargé de faire un rapport.

Un résultat si différent de celui que le public avait attendu après le discours d’Alain, donna lieu à diverses réflexions. Le client lui-même prétendait que ce résultat devait être attribué premièrement à son absence durant la plaidoirie du premier jour (il avait, disait-il, été débauché et retenu au café de John par des libations d’eau-de-vie, d’usquebac et d’autres liqueurs fortes, per ambages de Pierre Drudgeit, employé pour l’exécution d’un stratagème imaginé par l’astucieux Saunders Fairford, son avoué, ou prétendu tel) ; secondement à la fuite et à la désertion volontaire de son avocat, le jeune Fairford. C’est pourquoi il signifia au père et au fils une pétition et plainte contre eux, pour malversation dans leurs fonctions.

De sorte que la conséquence la plus probable de cette affaire semblait menacer Saunders Fairford, déjà plongé dans la tristesse, d’un nouveau sujet de tourments et de mortifications. Il était d’autant plus ennuyé que, comme sa conscience le lui disait, la cause avait été réellement abandonnée, alors qu’il eût suffi de résumer très brièvement les arguments, avec citation des autorités et des preuves à l’appui, pour que, d’un souffle, Alain eût balayé les diverses toiles d’araignée dont M. Tough avait de nouveau embarrassé l’affaire. Mais l’affaire se passa comme en un jugement par défaut, et la cause fut perdue faute de contradicteur.

Cependant, il s’était écoulé près d’une semaine sans que M. Fairford reçût aucune nouvelle directe de son fils. Une lettre de M. Crosbie lui apprit, à la vérité, que le jeune avocat était bien arrivé à Dumfries, mais qu’il avait quitté cette ville, pour se livrer à des recherches dont il ne lui avait pas communiqué le but.

Le vieillard ainsi laissé en suspens et livré à des souvenirs mortifiants, privé aussi de la compagnie d’Alain, à laquelle il était accoutumé, commença de souffrir en son corps comme en son esprit. Il avait pris la résolution de partir lui-même pour le comté de Dumfries, quand, après avoir été de mauvaise humeur, hargneux et bourru avec ses clercs et ses domestiques, à un degré extraordinaire et presque insupportable, ses humeurs acrimonieuses déterminèrent une violente attaque de goutte, maladie capable de dompter les caractères les plus intraitables, et sous le régime de laquelle nous le laisserons en ce moment, attendu que la continuation de notre histoire va prendre une forme un peu différente de la narration directe et de la correspondance épistolaire, quoiqu’elle participe de l’une et de l’autre.

CHAPITRE III.

JOURNAL DE DARSIE LATIMER.


[L’avis suivant se trouvait écrit à l’intérieur de l’enveloppe qui contenait le journal.]

En quelques mains que puissent tomber ces pages, elles apprendront, du moins, à celui qui les lira, une partie de l’histoire d’un jeune infortuné qui, au cœur d’un pays libre, et sans que l’on puisse mettre à sa charge aucun crime, a été et est encore retenu dans une captivité aussi violente qu’illégale. Celui qui ouvrira cette lettre est, en conséquence, prié de s’adresser au magistrat le plus voisin, et, en suivant les indications que ces feuillets lui pourront donner, de faire tous ses efforts pour secourir un homme qui a tous les droits de l’innocence opprimée, avec la volonté et les moyens de témoigner sa reconnaissance à ses libérateurs.

Ou bien, si la personne qui recevra cette lettre n’a ni le courage ni les moyens de délivrer celui qui l’a écrite, elle est priée par ce que tout homme doit à ses semblables, tout chrétien à qui fait profession de la même foi, de prendre les mesures les plus promptes pour la faire remettre vite et sûrement aux mains d’Alain Fairford, esq., avocat, demeurant chez son père, Alexandre Fairford, esq., procureur, Brown’s Square, à Édimbourg. Elle peut compter sur une bonne récompense, outre la satisfaction de s’être acquittée d’un véritable devoir d’immunité.

 

Très cher Alain,

Les sentiments que j’ai pour vous, dans l’inquiétude et dans la détresse, étant aussi vifs qu’aux plus beaux jours de notre intimité, c’est à vous que j’adresse une histoire, qui tombera peut-être en de tout autres mains. Une partie de mon ancienne gaieté passe dans ma plume, quand j’écris votre nom ; aussi m’abandonnant à l’heureux espoir que vous êtes peut-être le libérateur destiné à mettre fin à la triste et alarmante situation où je me trouve actuellement, comme vous avez été, dans toutes les circonstances passées, mon guide et mon conseiller, je veux dompter le découragement qui m’accablerait sans cela. Ayant donc, comme Dieu le sait, assez de temps pour écrire, je vais tâcher d’exprimer mes pensées avec une aussi entière franchise qu’autrefois, quoiqu’il ne soit pas probable que je puisse le faire avec la même joyeuse et heureuse insouciance.

Et quand bien même ces feuilles tomberaient en d’autres mains, je ne regretterais pas cette manifestation de mes sentiments ; car, en faisant large part à la folie qui accompagne la jeunesse et l’inexpérience, je ne crains pas d’avoir beaucoup à rougir de ce que je raconterai. Bien plus, j’espère que la franchise et la simplicité avec lesquelles je vais relater tous les détails étranges et affligeants de mon histoire, pourront prévenir en ma faveur même un étranger, et qu’au milieu des circonstances, en apparence triviales, que je rapporterai, il se pourra trouver quelque fil qui mette sur la voie pour effectuer ma délivrance.

Il y a certainement une autre chose encore. Il se peut que ce journal, comme je l’appelle, n’arrive jamais entre les mains du cher ami auquel il est adressé, ni même d’un étranger indifférent, et qu’il devienne la proie des gens qui me traitent actuellement en prisonnier. Eh bien, soit ! ils n’apprendront guère par ces feuilles que ce qu’ils savent déjà ; que, comme homme et comme Anglais, mon âme est révoltée du traitement que je subis ; que je suis décidé à employer tous les moyens possibles pour recouvrer ma liberté, et que la captivité n’a pas abattu mon courage. Enfin, bien que l’on puisse terminer par un meurtre l’oppression sous laquelle je gémis, je veux léguer ma cause à la justice de mon pays.

Sans donc me laisser arrêter par la possibilité que ces feuilles me soient arrachées et soumises à l’examen d’un homme qui, déjà mon ennemi, quoique je ne lui aie donné aucun sujet de l’être, pourra s’irriter encore plus contre moi parce que je raconte l’histoire de mes injures, je vais continuer le récit des événements qui me sont arrivés depuis la fin de ma dernière lettre à mon cher Alain Fairford, datée, si je ne me trompe, du 5 de ce mois d’août.

La veille de la date de cette lettre, j’avais assisté, par un pur caprice et pour me distraire, à une espèce de bal, dans le petit village de Brokenburn, à environ six milles de Dumfries. Beaucoup de personnes ont dû m’y voir, si ce fait devait paraître assez important pour donner lieu à une enquête. Je dansai, je jouai du violon, et je pris part à la fête jusque vers minuit, heure à laquelle mon domestique, Samuel Owen, arriva avec mes chevaux. Je m’en retournai alors à une petite auberge appelée Shepherd’s Bush, tenue par la dame Gregson, et où j’avais logé, par intervalles, depuis environ une quinzaine de jours.

J’employai les premières heures de la matinée, mon cher Alain, à vous écrire une lettre, dont j’ai déjà fait mention, et que vous avez dû, je pense, recevoir en son temps. Pourquoi n’ai-je pas suivi le conseil que vous m’aviez donné si souvent ? Pourquoi me suis-je arrêté dans le voisinage d’un péril, dont m’avait prévenu votre amitié ? Ce sont là des questions actuellement bien inutiles ; j’étais aveuglé par une fatalité, et je restai à voltiger, comme un papillon, autour de la flamme, jusqu’à ce que j’aie été assez brûlé.

La plus grande partie du jour s’était écoulée, et je trouvais le temps long. J’aurais peut-être sujet de rougir, en me rappelant ce qui m’a été si souvent reproché par le cher ami auquel s’adresse cet écrit : je veux dire la facilité avec laquelle, dans des moments d’insouciance, je laissais diriger mes mouvements par la première personne qui se trouvait près de moi, au lieu de me donner la peine de réfléchir et de décider moi-même.

Depuis quelque temps, j’employais, comme une espèce de guide et de commissionnaire, un garçon du nom de Benjamin, fils d’une veuve Coltherd, qui habite près de Shepherd’s Bush. Il me revient à la mémoire qu’un diverses occasions, dans ces derniers jours, je lui avais laissé prendre sur mes mouvements, plus d’influence qu’il n’était convenable, vu la différence de nos âges et de nos conditions.

Ce jour-là, il fit tout son possible pour me persuader qu’il n’y avait rien de plus amusant que de voir retirer, à la marée basse, les poissons pris dans les filets tendus à l’embouchure du Solway ; et il me pressa tellement d’aller, ce soir même, jouir de ce spectacle, qu’en me reportant actuellement à ces circonstances, je ne puis m’empêcher de croire qu’il avait quelque raison particulière pour insister ainsi. J’ai mentionné ces détails afin que, si ces pages tombent en des mains amies, l’on puisse rechercher ce garçon, et lui faire subir un interrogatoire.

Son éloquence n’ayant pu me persuader que je trouverais beaucoup de plaisir à voir les vains efforts des poissons pris dans les filets et abandonnés par la marée, Benjie me suggéra insidieusement que M. et Mlle Geddes, famille respectable de quakers, bien connue dans les environs, et avec laquelle j’avais contracté des habitudes d’intimité, se fâcheraient peut-être si je ne me hâtais de leur faire une visite. Tous deux, disait-il, s’étaient particulièrement informés des raisons qui m’avaient fait si subitement quitter, la veille, leur habitation.

Je résolus donc d’aller à Mont-Saron, pour leur faire mes excuses. Je laissai Benjie m’accompagner, lui recommandant d’attendre dehors que je sortisse de la maison, afin de pouvoir pêcher avec lui en m’en retournant dans la direction de Shepherd’s Bush, amusement pour lequel, m’assura-t-il, je trouverais la soirée très favorable. Je rapporte ces menus détails, parce que je soupçonne fortement le petit drôle d’avoir eu quelque pressentiment de la manière dont la soirée devait se terminer pour moi ; il nourrissait probablement le désir égoïste, mais puéril, de s’assurer en partage, dans mes dépouilles, une ligne qu’il avait bien des fois admirée. Je fais peut-être injure à cet enfant ; mais j’avais déjà précédemment remarqué en lui un talent tout particulier pour arriver à posséder certains petits objets d’une convoitise naturelle à son âge, et qui lui faisaient déployer l’adresse systématique d’un âge beaucoup plus mûr.

Quand nous eûmes commencé notre promenade, je lui dis, d’un ton de reproche, que la soirée était bien froide pour la saison, que le vent soufflait de l’est, et je lui signalai encore d’autres circonstances peu propices pour la pêche. Il persista dans son opinion, et jeta la ligne à plusieurs reprises, comme pour me convaincre de mon erreur ; mais il ne prit aucun poisson ; et de fait, j’en suis actuellement convaincu, il était beaucoup plus occupé à surveiller tous mes mouvements qu’à pêcher. Lorsque je me moquai de nouveau de son insuccès, il me répondît en ricanant, que les truites ne voulaient pas se montrer, parce qu’il y avait de l’orage dans l’air, prédiction qui, dans un sens, ne s’est que trop réalisée.

J’arrivai à Mont-Saron, où je fus reçu par mes amis avec leur bonté accoutumée, et après que l’on m’eut un peu raillé de mon brusque départ, la veille au soir, je convins d’expier mes torts en passant la nuit sous leur toit. Je congédiai donc le gars qui m’accompagnait, et à qui j’avais confié ma ligne, pour qu’il portât cette nouvelle a Shepherd’s Bush. On peut se demander s’il y alla, ou s’il ne prit pas une autre direction.

Entre huit et neuf heures, quand la nuit eut succédé au crépuscule, nous nous promenâmes sur la terrasse pour jouir de l’aspect du firmament, où scintillaient des millions d’étoiles, auxquelles la fraîcheur presque glaciale de la soirée semblait donner encore plus d’éclat. Tandis que nous contemplions ce splendide spectacle, Mlle Geddes fut, je crois, la première à signaler à notre admiration une étoile filante, qui laissait derrière elle une longue traînée lumineuse. En tournant mes regards vers la partie du ciel qu’elle montrait, je vis distinctement deux fusées volantes se suivant de près, qui s’élevèrent et éclatèrent dans l’espace.

« Ces météores, » dit M. Geddes, répondant à une question de sa sœur, « ne sont pas formés dans le ciel, et ne présagent rien de bon aux habitants de la terre. »

Tandis qu’il parlait, je portai mes regards vers une autre partie du ciel, et je vis une troisième fusée s’élever de terre, comme un signal en réponse aux deux autres, et éclater en apparence parmi les étoiles.

M. Geddes resta rêveur pendant quelques minutes, et dit ensuite à sa sœur :

« Rachel, quoiqu’il se fasse tard, je vais descendre à la station de pêche, pour y passer la nuit dans la chambre du surveillant.

— Ah ! » répliqua-t-elle, « je n’en suis que trop sûre à présent, les fils de Bélial menacent nos filets et ces inventions. Josué, tu es un homme de paix ; vas-tu te jeter sciemment et volontairement sur une scène où le vieil homme, qui est en toi, t’entraînera peut-être à une querelle pouvant aboutir à des violences ?

— Je suis un homme de paix, Rachel, autant que nos amis peuvent l’exiger de l’humaine nature. Je n’ai jamais fait, et, avec l’aide de Dieu, je ne ferai jamais, en aucun temps, usage de ce bras de chair pour repousser ni venger une injure. Mais si, par des raisons exposées en douceur et accompagnées d’une conduite pleine de fermeté, je puis éviter un crime à ces hommes grossiers, et empêcher cet établissement qui nous appartient, à moi et à d’autres, d’être dévasté et ruiné, je ne ferai, certes, que le devoir d’un homme et d’un chrétien. »

Ayant ainsi parlé, il fit seller son cheval sur-le-champ. Sa sœur n’argumenta pas davantage avec lui, mais croisa les bras sur sa poitrine, et leva les yeux au ciel d’un air de douloureuse résignation.

Ces détails pourront paraître insignifiants ; mais il vaut mieux, dans la situation où je suis, occuper mon esprit à remémorer le passé et à le mettre par écrit, que de le fatiguer à de vaines et inquiètes conjectures sur l’avenir.

Il n’eût guère été convenable que je restasse dans une maison, dont le maître se disposait à un départ si soudain. Je demandai donc la permission de l’accompagner à la station de pêche, et je dis à sa sœur que je serais pour lui une sauvegarde.

Ma proposition parut faire grand plaisir à Mlle Geddes.

« Qu’il en soit ainsi, mon frère, » dit-elle, « et que ce jeune homme accomplisse le désir de son cœur, afin qu’il y ait auprès de toi, à l’heure du péril, un fidèle témoin pour rapporter ce qui t’arrivera.

— Rachel, » dit l’honnête quaker, « tu es à blâmer en cette occasion ; car, pour calmer tes appréhensions à mon égard, tu pousses vers le danger (s’il devait, en effet, y avoir danger) ce jeune homme qui est notre hôte, et pour lequel, en cas d’accident, il y aurait sans doute autant de cœurs dans l’affliction, que pour notre propre compte.

— Non, mon digne ami, » m’écriai-je en prenant la main de M. Geddes, « je ne suis pas aussi heureux que vous le supposez. Si ma vie devait se terminer cette nuit, bien peu de personnes sauraient que, pendant vingt ans, la terre a porté un être tel que moi ; et dans ce petit nombre, un seul me regretterait sincèrement. Ne me refusez donc pas le privilège de vous accompagner et de prouver, par ce petit service, que si j’ai peu d’amis, j’ai du moins le désir de leur être utile.

— Tu as bon cœur, j’en réponds, » répliqua Josué, en me serrant la main à son tour. « Rachel, le jeune homme m’accompagnera. Pourquoi n’affronterait-il pas le danger, afin de maintenir la paix et de faire triompher la justice ? Je sens en moi, » ajouta-t-il en levant les yeux vers le ciel, dans un transport d’enthousiasme que je n’avais encore jamais remarqué chez lui, et qui provenait sans doute de l’esprit de sa secte, plutôt que de son caractère personnel, « je sens en moi quelque chose qui m’assure que, bien que les impies puissent faire rage comme une mer en fureur, il ne leur sera pas donné de prévaloir contre nous. »

Cela dit, M. Geddes donna ordre de seller un poney pour moi. Puis, ayant pris un panier avec des provisions, et un domestique pour ramener les chevaux, car il n’y avait pas d’écurie à la station, nous partîmes à neuf heures, et après environ trois quarts d’heure de marche, nous arrivâmes à destination.

La station se compose, ou plutôt se composait de huttes pour quatre ou cinq pêcheurs, d’un atelier de tonnellerie avec un hangar, et d’un cottage un peu plus confortable, qui servait d’habitation au surveillant. Après avoir remis nos chevaux au domestique, qui devait les ramener à Mont-Saron, car mon compagnon était plein d’une tendre sollicitude pour leur bien-être, nous frappâmes à la porte du cottage.

Nous n’entendîmes d’abord que les aboiements des chiens ; mais ces animaux s’apaisèrent quand, après avoir flairé sous la porte, ils reconnurent la présence de personnes amies. Une voix plus rauque demanda ensuite, d’un ton brusque, qui nous étions et ce que nous voulions. Enfin lorsque Josué se fut nommé, et qu’il eut invité le surveillant à ouvrir, celui-ci apparut à la porte, escorté de trois grands chiens de Terre-Neuve. Il tenait à la main un flambeau, et deux lourds pistolets de marin garnissaient sa ceinture. C’était un homme robuste, assez avancé en âge, qui avait été marin dans son jeune temps, et qui jouissait de la confiance de la Compagnie, dont il soignait les intérêts sous les ordres de M. Geddes.

« Tu ne m’attendais pas ce soir, ami Davies ? » dit Josué au surveillant, qui approchait du feu des chaises pour notre usage.

« Non, maître Geddes, » répondit-il, « je ne vous attendais pas, et, à vrai dire, je ne vous désirais pas non plus.

— C’est parler clairement, John Davies.

— Eh ! oui, Monsieur, je sais que Votre Honneur n’aime pas les compliments.

— Tu devines, je suppose, John, ce qui nous amène si tard ?

— Je présume, Monsieur, que vous venez parce que ces damnés pillards de contrebandiers ont lancé leurs signaux sur la côte, pour réunir leurs forces, comme ils firent la veille du jour où ils rompirent la digue et ravagèrent le pays. Mais si pareille chose devait se renouveler, je désirerais plus vivement encore que vous fussiez resté chez vous ; car Votre Honneur n’apporte, je pense, aucun engin de combat, et il y aura de la besogne pour ces joujoux-là, Votre Honneur, avant que le soleil ne se lève.

— L’honneur n’est dû qu’à Dieu seul, John Davies. Je t’ai bien des fois exprimé le désir que tu n’emploies pas cette expression avec moi.

— Je ne le ferai plus, et je ne voulais pas vous offenser… Mais comment diable un homme peut-il éplucher ses paroles, quand il est à la veille d’en venir aux coups.

— J’espère que cela n’arrivera pas, Davies. Appelle nos gens, afin que je puisse leur donner mes instructions.

— Je pourrais crier jusqu’au jugement dernier, patron Geddes, que pas une âme ne me répondrait. Ces poltrons de marins d’eau douce sont tous partis, le tonnelier comme les autres, dès qu’ils ont appris que l’ennemi était proche. Ils se sont jetés dans la chaloupe, abandonnant le navire au milieu des brisants. Il ne reste que Phil et moi. Oui, voilà ce qu’ils ont fait, par…

— Ne jure pas, John Davies, tu es un honnête homme, et sans qu’il soit besoin de jurement, je crois volontiers qu’ils font plus de cas de leurs os que de mes marchandises et de mon bien… De sorte qu’il te reste, pour tout aide, le petit Phil, contre cent ou deux cents hommes ?

— Ah ! il y a les chiens, comme le sait Votre Honneur ; oui, il y a Neptune et Thétis, et leur petit est capable, lui aussi, de faire quelque chose. Et puis, si Votre Honneur… je vous demande pardon… si vous n’êtes pas un rude combattant, voilà ce jeune gentleman qui pourra nous prêter main forte.

— Oui ; et je m’aperçois que vous êtes munis d’armes, » dit M. Geddes. « Faites-les-moi voir.

— Ah ! certes, Monsieur, voilà une paire d’aboyeurs qui mordront aussi fort qu’ils aboieront ; ils régleront leur compte à deux au moins de ces coquins. Ce serait une honte d’amener pavillon sans coup férir… Prenez garde, Votre Honneur, j’y ai mis double charge.

— Oh ! John Davies, sois sans inquiétude, » dit le quaker en les jetant dans une cuve pleine d’eau, qui se trouvait là. « Je voudrais pouvoir en même temps rendre inutiles toutes les armes de cette espèce ! »

La figure hâlée de John Davies exprima un vif mécontentement.

« Sans doute que Votre Honneur va lui-même prendre le commandement ? » dit le surveillant après une pause. « Je ne puis plus guère être utile à présent ; et puisque Votre Honneur – ou comment faut-il vous appeler ? – veut se rendre sans résistance, je crois que les choses se passeront mieux sans moi ; car je suis assez enclin à mal faire, je l’avoue. Pourtant je ne quitterai pas mon poste sans ordre.

— Dans ce cas, je te donne l’ordre, John, d’aller sur-le-champ à Mont-Saron, et d’emmener le petit Phil avec toi. Où donc est-il ?

— Il est allé à la découverte de cette écume de la terre ; mais il ne sert plus à rien d’être prévenu de leur arrivée, si nous ne devons pas faire usage de nos armes.

— Nous ne ferons usage, John, que de celles du bon sens et de la raison.

— Eh bien, ce sera comme si vous jetiez de la balle d’avoine au vent ! Parler bon sens et raison à des gens comme ceux-là !

— C’est possible. Maintenant, John Davies, tu es, je le sais, ce que le monde appelle un homme brave, et je t’ai toujours connu honnête homme aussi. Eh bien, je t’ordonne d’aller à Mont-Saron, et de laisser Phil sur la berge ; occupe-toi, cependant, de trouver un manteau de marin pour le pauvre petit. Dis-lui d’observer ce qui se passera ici, et de vous en porter la nouvelle. Et si l’on se livre à des violences contre cette station, je me fie à ta fidélité, pour conduire ma sœur à Dumfries chez les Corsack, nos amis, et pour informer les magistrats des violences que l’on aura commises.

— C’est une dure loi pour moi, » dit le vieux marin, après quelques instants de silence, « que de laisser Votre Honneur dans la tribulation. Et pourtant, en restant ici, je ne ferais sans doute qu’aggraver le mal. D’ailleurs, il faut, pour sûr, veiller au salut de Mlle Rachel ; car une fois que ces coquins auront pris goût au mal, ils iront jusqu’à Mont-Saxon, après avoir ravagé et ruiné cette commode petite rade, où je pensais être à l’ancre pour le reste de mes jours.

— Tu as raison, John ; et tu feras bien d’emmener les chiens aussi.

— Oh ! oui, Monsieur ; car ils sont un peu de mon humeur, et ne pourraient se tenir cois, s’ils voyaient faire le mal, de sorte qu’il arriverait peut-être malheur à ces pauvres créatures non douées de la parole. Que Dieu bénisse Votre Honneur !… Je ne puis décider ma bouche à vous dire adieu… Ici, Neptune ; ici, Thétis ; allons, les chiens, suivez-moi. »

Ce disant, John Davies, sortit du cottage, l’oreille un peu basse.

« Voilà que s’éloigne un des hommes les meilleurs et les plus fidèles qui aient jamais vu le jour ! » dit M. Geddes, quand le surveillant eut fermé la porte. « La nature lui a donné un cœur qui ne lui permettrait pas de faire du mal à une mouche ; mais vois-tu, ami Latimer, de même que les hommes arment leurs bouledogues de colliers hérissés de pointes de fer, et leurs coqs de combat d’éperons d’acier, pour les aider dans leurs batailles ; de même ils corrompent, par l’éducation, les caractères les meilleurs et les plus doux, au point que la force d’âme et le courage se changent en opiniâtreté et en férocité. Crois-moi, ami Latimer, j’aimerais autant exposer mon fidèle chien de garde à une lutte inutile contre une bande de loups, que cet honnête John à la violence d’une multitude en fureur. Mais je n’ai pas besoin de m’étendre longuement avec toi sur ce sujet. On t’a, je n’en doute pas, habitué à croire que la bravoure se manifeste et que l’honneur s’acquiert, non pas en faisant et en souffrant, comme il convient à un homme, ce que le sort nous invite à souffrir, et ce que la justice nous ordonne de faire, mais en rendant violence pour violence, et en considérant l’insulte la plus légère comme une cause suffisante pour verser le sang, et même pour ôter la vie… Laissons, toutefois, ces points de controverse pour un moment plus convenable, et voyons ce que contient notre panier de provisions ; car, vraiment, ami Latimer, je suis un de ces hommes à qui ni la crainte ni l’inquiétude ne peuvent faire perdre l’appétit. »

Nous trouvâmes de quoi faire assez bonne chère ; et M. Geddes parut en jouir autant que s’il avait pris son repas dans la plus parfaite sécurité ; sa conversation même me sembla plus gaie qu’à l’ordinaire.

Après avoir soupé, nous sortîmes ensemble, et nous nous promenâmes pendant quelques minutes au bord de la mer. La marée était haute, et le jusant n’avait pas encore commencé. Une lune pleine et brillante éclairait la surface paisible de l’estuaire du Solway, où l’on apercevait quelques rides légères autour des pieux, dont les extrémités seules apparaissaient un peu au-dessus du niveau des flots, et des petites bouées noirâtres qui marquaient la limite des filets. Beaucoup plus loin, car l’embouchure de la rivière est très large, on découvrait la côte d’Angleterre, comme une ligne à l’extrémité de cette vaste nappe d’eau ; elle ressemblait à un de ces bancs de brume, devant lesquels les marins hésitent, dit-on, ne sachant pas si c’est la terre, ou une illusion produite par l’atmosphère.

« Nous aurons quelques heures de tranquillité, » me dit M. Geddes. « Ils n’arriveront pas avant que la marée ne leur permette de détruire les filets. N’est-il pas étrange de se dire que les passions humaines vont bientôt transformer cette scène si paisible, en une scène de désordre et de dévastation ? »

C’était, en effet, un spectacle d’un calme d’autant plus charmant, que les flots toujours en mouvement du Solway, semblaient sinon absolument endormis, du moins se laisser aller à une espèce d’assoupissement. Sur le rivage, on n’entendait pas un oiseau de nuit ; le coq n’avait pas encore chanté son premier nocturne, et nous marchions nous-mêmes plus doucement que pendant le jour, comme pour mettre le bruit de nos pas en harmonie avec la sereine tranquillité qui nous environnait.

À la fin, l’aboiement plaintif d’un chien rompit le silence, et, à notre retour au cottage, nous trouvâmes le plus jeune des trois animaux qui étaient partis avec John Davies. Peu accoutumé sans doute à s’éloigner du logis, ni à suivre de près son maître, il avait dû rester en arrière, et ne pouvant rejoindre ses compagnons, il était revenu au lieu de sa naissance.

« C’est un bien faible renfort pour notre faible garnison, » dit M. Geddes en caressant le chien, qu’il fit entrer dans la chambre. « Pauvre bête ! comme tu n’es pas capable de faire grand mal, j’espère qu’il ne t’en sera fait aucun. Tu pourras au moins nous servir de sentinelle, et nous permettre de goûter quelque repos, puisque nous aurons la certitude que tu donneras l’alarme, lorsque l’ennemi s’approchera. »

Il y avait, dans la chambre du surveillant, deux lits sur lesquels nous nous jetâmes. M. Geddes, grâce à son heureuse égalité d’âme, ne mit pas cinq minutes à s’endormir. Pour moi, je restai quelque temps plongé dans des réflexions pleines d’anxiété, regardant le feu et les mouvements du chien, lequel inquiet, sans doute, de ne pas voir John Davies, allait du foyer à la porte, et de la porte au foyer, puis s’approchait du lit, et me léchait les mains et la figure. Voyant enfin que ses avances n’étaient pas repoussées, il sauta sur mon lit, s’établit à mes pieds et se mit à dormir, exemple que je ne tardai pas à imiter.

La fureur de raconter, mon cher Alain, – car je ne renoncerai jamais à l’espoir que ces lignes vous parviendront un jour, – cette fureur persiste jusque dans ma captivité, et les détails prolixes, quoique peu importants, auxquels je me suis laissé entraîner, m’obligent à prendre une autre feuille. Heureusement que mes lettres microscopiques me permettent de mettre beaucoup de mots dans un petit espace.

CHAPITRE IV.

CONTINUATION DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER

Au point du jour, nous dormions encore profondément, M. Geddes et moi. Mais l’alarme fut donnée par mon camarade de lit, qui gronda d’abord d’une voix sourde et annonça enfin d’une manière plus décidée l’approche de quelque ennemi.

J’ouvris la porte du cottage, et j’aperçus, à environ cent toises, une colonne serrée de gens, que j’aurais pu prendre pour une haie au sombre feuillage, si je n’avais vu qu’ils s’avançaient rapidement et en silence.

Le chien s’élança contre eux, mais il revint aussitôt vers moi en hurlant ; il avait sans doute été atteint d’un coup de pierre ou de bâton.

Ne sachant quelle tactique M. Geddes comptait adopter, et pensant qu’il voudrait peut-être traiter avec l’ennemi, j’allais me retirer à l’intérieur du cottage, quand il me rejoignit sur le seuil, et passant son bras sous le mien, me dit :

« Allons bravement à leur rencontre ; nous n’avons rien fait dont nous ayons à rougir… Amis, » s’écria-t-il en s’avançant, « qui êtes-vous, et dans quel dessein venez-vous ici chez moi ? »

Une grande clameur fut l’unique réponse à cette question. Deux violons, qui marchaient en tête de la colonne, se mirent aussitôt à jouer l’air de la chanson moqueuse qui commence par ces mots :

 

Gaîment dansait la femme du quaker,

Et gaîment dansait le quaker lui-même.

 

Même en ce moment d’alarme, je crus reconnaître le jeu du ménétrier aveugle, connu sous le nom de Willie le Vagabond, à cause de ses habitudes errantes. La colonne continuait d’avancer rapidement et en bon ordre, précédée

 

De violons jouant des marches militaires.

 

Lorsque ces hommes furent arrivés près de nous, ils nous entourèrent par un brusque mouvement, et un cri général s’éleva :

« Sus au quaker ! sus au quaker ! Voici que nous les tenons tous deux, le quaker mouillé, et celui qui est sec !

— Pendez le quaker mouillé, pour le faire sécher, et faites faire le plongeon à celui qui est sec, pour le mouiller lui aussi ? » cria une voix.

« Où est John Davies, cette loutre de mer, qui a détruit plus de poissons qu’un phoque des rochers d’Ailsay ? » demanda une autre voix. « J’ai une vieille querelle à vider avec lui, et j’ai apporté un sac pour y mettre sa dépouille. »

Nous restions complètement passifs ; car essayer de résister à plus de cent hommes armés de fusils, de lances à percer le saumon, de pinces de fer, de pioches et de triques, c’eût été un acte de pure folie ! M. Geddes, de sa voix forte et sonore, répondit à la question relative au surveillant, d’une façon dont la virile indifférence contraignit les mutins à l’écouter.

« John Davies, » dit-il, « sera, je pense, bientôt à Dumfries…

— Pour amener contre nous des habits rouges et des dragons, hypocrite, vieux scélérat ! »

En même temps, l’un des mutins voulut porter un coup à mon ami, mais je le parai au moyen de ma canne. Je fus aussitôt terrassé et j’ai un vague souvenir d’avoir entendu crier : « Mort au jeune espion ! » mais quelques autres intercédèrent en ma faveur. Cependant, un second coup que je reçus dans la mêlée et qui m’atteignît à la tête, me priva de connaissance, et me jeta dans une insensibilité qui dura quelque temps.

Lorsque je revins à moi, j’étais couché sur le lit que j’avais quitté un moment avant la bagarre, et mon pauvre compagnon, le jeune terre-neuve, terrifié par le bruit de l’émeute, se tenait serré contre moi, tremblant et gémissant.

Je me demandai d’abord si je n’avais pas rêvé ; mais quand je voulus me lever, une sensation de douleur et d’étourdissement m’assura que mon mal n’était que trop réel. Je rassemblai mes idées, je prêtai l’oreille, et j’entendis les cris lointains des mutins, occupés sans doute à leur œuvre de dévastation.

Je fis un second effort pour me lever, ou du moins pour me retourner, car j’étais couché, le visage tourné vers le mur ; mais je reconnus que tout mouvement m’était réellement impossible, et que l’on avait lié mes membres, non pas avec des cordes, mais avec des bandages de toile qui entouraient mes pieds et retenaient mes bras serrés le long du corps. En me sentant ainsi garrotté, je poussai un gémissement qui exprimait autant de douleur morale que de souffrance physique.

Une voix, à côté de mon lit, dit d’un ton pleureur :

« Silence, chéri, silence ; retenez votre langue comme un bon enfant que vous êtes ; vous nous coûtez assez cher déjà… Mon pauvre bijou ! le voilà perdu maintenant. »

Croyant reconnaître le ton et les manières de la femme du ménétrier, je lui demandai où était son mari, et s’il avait été blessé.

« Brisé, » répondît la dame, « brisé en morceaux ; il n’est plus bon qu’à faire du feu… Le meilleur sang qu’il y eût en Écosse !

— Brisé !… du sang !… Votre mari est donc blessé ? Il y a eu effusion de sang ?… on lui a brisé les membres ?

— Brisé les membres, » répliqua la vieille. « Je voudrais que mon mari se fût brisé le meilleur os de tout son corps, plutôt que de voir brisé son violon, qui était le meilleur sang d’Écosse… Un crémone, autant que je puis le savoir.

— Bah ! il ne s’agit donc que de son violon ?

— Je ne sais pas ce que Votre Honneur aurait pu lui souhaiter de pis, à moins qu’il ne se fût cassé le cou… et encore ceci revient presque au même pour mon Willie et pour moi… Bah ! vraiment ; il est facile de dire bah ! mais qui nous donnera de quoi mettre sous la dent ?… Le gagne-pain est perdu ; nous n’avons plus qu’à nous asseoir et à mourir de faim !

— Non, non ; je vous donnerai de quoi acheter vingt violons pareils.

— Vingt violons pareils ! est-ce là tout ce que vous savez sur ce chapitre ? il n’y avait pas son pareil dans le pays… Mais supposé que vous fussiez réellement disposé à le payer, ce qui serait sans doute à votre honneur ici et après, où prendriez-vous l’argent ?

— L’argent ? j’en ai plus qu’il n’en faut, » dis-je en essayant de porter la main à la poche de mon habit. « Débarrassez-moi de ces liens, et je vous payerai aussitôt. »

Ces paroles l’ébranlèrent, et elle s’approcha du lit pour défaire les bandages qui m’empêchaient de remuer. Du moins, tel était mon espoir. Mais un cri plus rapproché et plus désespéré annonça que les mutins étaient près du cottage.

« Je n’ose… je n’ose, » dit la pauvre femme ; « ils me tueraient, et mon cher Willie avec moi. C’est déjà bien assez que leurs discours trompeurs nous aient amenés ici. Mais si je pouvais faire pour Votre Honneur toute chose autre que de vous délier… »

Cette proposition me rappela mes souffrances physiques. L’agitation de mon esprit et les mauvais traitements m’avaient donné une soif brûlante. Je demandai une gorgée d’eau froide.

« À Dieu ne plaise qu’Epps Ainslie donne de l’eau froide à un gentleman malade et dévoré par la fièvre ! Non, non, chéri, laissez-moi faire… je vous trouverai mieux que ça.

— Donnez-moi ce que vous voudrez, pourvu que ce soit liquide et froid. »

La femme approcha de mes lèvres une grande corne remplie d’un mélange d’eau-de-vie et d’eau, que j’avalai d’un trait, sans m’informer de ce que c’était. Je ne sais si cette boisson, prise dans ces circonstances, agit sur mon cerveau plus brusquement que de coutume, ou si l’on y avait mêlé quelque drogue ; toujours est-il que je n’ai plus que des souvenirs confus de ce qui se passa ensuite autour de moi ; toutes choses semblèrent se brouiller à mes yeux ; la figure de la femme se multiplia et voltigea sous divers aspects autour de mon lit, mais les traits de son visage étaient toujours les mêmes. Je me rappelle aussi que le tumulte et les avis discordants des mutins me parurent s’affaiblir en une espèce de fredonnement, comme celui d’une nourrice qui endort l’enfant qu’elle allaité. Je tombai enfin dans un sommeil profond, on plutôt dans un état de complète insensibilité.

J’ai lieu de croire que cette espèce de léthargie dura plusieurs heures, et même tout le jour et une partie de la nuit suivante. Elle ne fut pas toujours aussi profonde ; car le souvenir qui m’en reste est bigarré de divers rêves, tous d’une nature pénible, mais trop vagues et trop confus pour que je me les rappelle. À la fin, le moment du réveil arriva, et mes sensations furent horribles.

Un bruit sourd que, dans la confusion de mes sens, j’identifiais avec les cris des mutins, fut la première chose dont j’eus conscience ; ensuite je reconnus que j’étais violemment emporté dans un véhicule, dont les cahots me faisaient beaucoup souffrir. Ma position était horizontale, et quand je voulus étendre les bras pour trouver quelque moyen de me garantir de ces brusques secousses, je sentis que j’étais toujours garrotté. La réalité se présenta dans toute son horreur à mon esprit : j’étais au pouvoir de ceux qui venaient de commettre un attentat contre la propriété de M. Geddes, et ils m’enlevaient actuellement, peut-être pour m’assassiner ! J’ouvris les yeux, mais inutilement : tout était sombre autour de moi, car toute une journée s’était écoulée depuis ma captivité. Le découragement s’empara de moi un instant ; mon cœur me semblait une fournaise, tandis que mes mains et mes pieds étaient glacés et engourdis, le sang n’y circulant plus. Ce fut avec la plus extrême difficulté que je finis par recouvrer, peu à peu, la faculté d’observer les bruits et les choses du dehors, et alors je n’y découvris rien de consolant.

Tâtonnant avec mes mains, autant que mes liens me le permettaient, je m’assurai, grâce à quelques rayons de lune qui m’arrivaient par moments, que j’étais transporté dans une de ces charrettes légères appelées tomberelles dans le pays, et que l’on n’avait pas été sans quelques égards pour moi, puisque j’étais couché sur des sacs bourrés de paille et recouverts d’une natte. Sans cela ma position eût été beaucoup plus insupportable ; car le véhicule, plongeant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tantôt s’arrêtant absolument immobile, et exigeant, pour être remis en mouvement, les plus grands efforts de l’animal qui le tirait, produisait les cahots les plus violents. D’autres fois, il roulait sans bruit et d’une manière très égale, sur ce qui me paraissait être du sable humide ; et comme j’entendais le bruit lointain des flots, je ne doutais guère que nous ne fussions occupés à traverser le redoutable estuaire qui sépare les deux royaumes.

Il me parut qu’il y avait au moins cinq ou six hommes autour de la charrette, les uns à pied, les autres à cheval. Les premiers venaient à l’aide, quand elle était en danger de verser ou de rester enfoncée dans les sables mouvants ; les autres chevauchaient en avant et jouaient le rôle de guides, changeant la direction du véhicule, suivant les exigences d’un chemin aussi inconstant.

J’adressai la parole aux hommes qui entouraient la charrette, et je m’efforçai d’émouvoir leur compassion.

Je n’avais fait de mal à personne, leur disais-je, et je ne voyais dans toute ma vie aucune action qui eût mérité un aussi cruel traitement. Je n’avais aucun intérêt dans la station de pêcherie, cause de leur colère, et je ne connaissais M. Geddes que depuis un petit nombre de jours. Finalement, et c’était mon plus puissant argument, je cherchais éveiller leurs craintes en faisant valoir que mon rang dans le monde ne leur permettrait pas de m’assassiner ni de me séquestrer impunément. Puis, pour flatter leur avarice, je leur promis une récompense s’ils voulaient me rendre la liberté.

Un éclat de rire méprisant fut toute la réponse à mes menaces. Mes promesses auraient pu obtenir plus de succès, car ces hommes se parlaient à voix basse, comme s’ils hésitaient. Je commençais à répéter mes offres et même à les augmenter, quand un des cavaliers, survenu tout à coup, imposa silence aux piétons, et s’approchant ensuite de la charrette, me dit d’un ton ferme et décidé :

« Jeune homme, on ne vous veut faire aucun mal. Si vous vous tenez tranquille et muet, vous pouvez compter que l’on vous traitera bien ; mais si vous cherchez à corrompre ces hommes et à les détourner de leur devoir, j’aurai recours, pour vous faire garder le silence, à des mesures dont vous vous souviendrez jusqu’au dernier jour de votre vie. »

Je crus reconnaître la voix qui proférait cette menace ; mais, dans la situation où j’étais, je ne pouvais m’en rapporter avec certitude au témoignage de mes sens. Je me contentai de répondre :

« Qui que vous soyez, vous qui me parlez, je réclame le traitement que l’on accorde au dernier des prisonniers, car la loi ne le soumet à aucune rigueur qui ne soit pas nécessaire pour empêcher son évasion. Je demande que ces liens, qui me blessent si cruellement, soient, sinon tout à fait enlevés, au moins un peu desserrés.

— Je les relâcherai, » dit mon interlocuteur, « je les supprimerai même complètement, et je vous permettrai de continuer votre voyage d’une manière plus commode, si vous me donnez votre parole d’honneur de ne pas chercher à vous échapper.

— Jamais ! » répliquai-je avec une énergie dont le désespoir seul pouvait me rendre capable. « Jamais je ne me soumettrai à perdre la liberté un seul instant de plus que je n’y serai contraint.

— Suffit ! » reprit-il. « Ce sentiment est naturel ; mais ne vous plaignez pas si, m’étant chargé d’une entreprise importante, j’emploie le seul moyen en mon pouvoir pour en assurer le succès. »

Je le priai de me dire ce que l’on voulait faire de moi ; mais, d’une voix impérieuse et menaçante, mon conducteur m’enjoignit de me taire, en ajoutant que, si je n’obéissais pas, je m’en repentirais. Mes forces étaient trop épuisées pour qu’il me fût possible de continuer une conversation aussi singulière, quand bien même j’aurais pu m’en promettre quelque heureux résultat.

Il convient d’ajouter ici que, si je m’en rapporte à mes souvenirs et à ce qui s’est passé depuis, j’ai tout lieu de croire que l’homme avec lequel j’ai eu cette espèce d’altercation n’est autre que l’étrange habitant du cottage de Brokenburn, dans le comté de Dumfries, celui que les pêcheurs de ce hameau appellent le Laird des Lacs du Solway. Quant à la raison pour laquelle il me persécute avec tant d’acharnement, je ne puis même chercher à la deviner.

Cependant, la charrette continuait d’avancer lourdement et péniblement ; mais bientôt le mugissement plus rapproché de la marée montante excita en moi l’appréhension d’un nouveau danger. Je ne pouvais me tromper, quant à ce bruit, que j’avais entendu déjà dans une occasion précédente, où je ne dus qu’à la rapidité d’un excellent coursier, d’échapper à une mort affreuse au milieu des sables mouvants.

Cette circonstance, tu dois te la rappeler, mon cher Alain. Eh bien ! contraste surprenant, le même homme qui me sauva ce soir-là d’un si grand péril, est aujourd’hui, à moins que mes souvenirs ne me trompent, le chef de la bande séditieuse qui m’a privé de ma liberté.

Je conjecturai que le danger augmentait, car j’entendis des paroles et des mouvements qui m’apprirent qu’un des cavaliers attachait en toute hâte son cheval au brancard de la charrette, pour aider l’animal fatigué qui la traînait. Le véhicule avança d’autant plus rapidement alors, que les chevaux étaient excités par des coups et des malédictions. Ces hommes étaient, cependant, des habitants du voisinage, et j’avais de fortes raisons personnelles pour croire que l’un d’eux, au moins, avait une connaissance parfaite des creux et des hauts-fonds du chemin périlleux dans lequel nous étions engagés. Mais ils paraissaient eux-mêmes dans un grand danger, et, s’il en était vraiment ainsi, comme il y avait tout lieu de le craindre à raison de leurs chuchotements et des efforts qu’ils faisaient pour pousser la charrette en avant, je ne pouvais guère douter qu’ils ne me laissassent en arrière, comme un embarras inutile, pendant que j’étais dans une situation qui m’enlevait toute chance de salut. C’étaient là d’horribles appréhensions ; mais il plut à la Providence de les augmenter à un tel point que je pus à peine y résister.

Comme nous approchions d’une ligne noirâtre, que je devinais être le rivage, bien que je ne l’aperçusse que confusément, nous entendîmes deux ou trois bruits, qui me parurent des décharges d’armes à feu. Aussitôt tout se mit en mouvement dans notre troupe, pour presser la marche. Soudain, un individu arriva au galop de son cheval en s’écriant : « Garde à vous ! garde à vous ! les requins de terre arrivent de Burgh, et Tom Allonby va perdre sa cargaison, si vous ne lui prêtez les mains. »

À cette nouvelle, la plupart de ceux qui m’escortaient se mirent à courir vers le rivage. Il ne resta qu’un homme pour conduire la charrette ; mais à la fin, voyant qu’après avoir failli verser plusieurs fois, elle restait immobile dans une fondrière de sables mouvants, ce drôle coupa les traits, en proférant une malédiction, et partit sans doute avec les chevaux, car j’entendis le bruit de leurs pas qui faisaient rejaillir l’eau et le sable mouillé, tandis qu’ils s’éloignaient au galop.

Des détonations d’armes à feu continuèrent à se faire entendre isolément ; mais elles finirent par se perdre presque tout à fait dans le grondement du flot qui s’avançait. Par un effort désespéré, je parvins à me mettre sur mon séant dans ma charrette ; mais cette posture ne servit qu’à me faire voir toute l’imminence du danger.

Il était là, mon pays natal, le sol chéri de l’Angleterre, où j’avais vu le jour pour la première fois, et vers lequel, depuis l’enfance, mes désirs se portaient avec tous les préjugés du sentiment national ! il était là, à moins de deux cents pas de l’endroit où je me trouvais ! et cette distance, qu’un enfant eût parcourue en une minute, était néanmoins une barrière infranchissable qui me séparait à jamais de l’Angleterre et de la vie !

Bientôt je n’entendis plus seulement le mugissement de ce torrent redoutable ; je vis, à la clarté capricieuse de la lune, les vagues écumantes qui s’avançaient avec la rapidité et la fureur d’une bande de loups affamés.

La conscience qu’il ne me restait pas la moindre lueur d’espérance, ni la possibilité de lutter, abattit la constance qui m’avait soutenu jusqu’alors. Mes yeux commencèrent à se voiler, la tête me tourna, et je devins comme fou de frayeur ; je mêlai des cris et des hurlements aux rugissements de la mer en courroux. Déjà une ou deux grosses vagues atteignaient la charrette, quand le chef de la troupe, celui dont j’ai déjà parlé si souvent, apparut à mes côtés, comme par un effet de magie. Il sauta de son cheval dans le véhicule, coupa les liens qui m’empêchaient d’agir, et m’ordonna de me lever et de monter à cheval, au nom du diable !

Puis, voyant que j’étais incapable d’obéir, il me saisit comme si j’avais été un enfant de six mois, me jeta en travers sur le cheval, s’élança en selle derrière moi, et, me soutenant d’une main, prit de l’autre les rênes pour diriger l’animal. Dans cette posture, non moins gênante que pénible, je n’avais pas conscience de la grandeur du danger ; mais je crois que pendant quelques moments le cheval dut nager, ou à peu près ; et ce ne fut pas sans peine que mon sombre et vigoureux sauveur maintint ma tête au-dessus de l’eau.

Je me rappelle particulièrement le choc que je ressentis, quand l’animal, pour gagner le rivage, se cabra et faillit se renverser en arrière sur son double fardeau. Le temps pendant lequel je restai dans cette terrible situation, ne dépassa probablement pas deux ou trois minutes ; mais il fut accompagné de si horribles angoisses, que ces quelques instants ont laissé dans mon esprit le souvenir d’un laps de temps beaucoup plus considérable.

Quand j’eus été ainsi arraché à la mort, il ne me resta plus que juste assez de force pour dire à mon sauveur, ou à mon persécuteur, car il méritait de moi l’un et l’autre titre :

« Vous n’avez donc pas dessein de me faire mourir ? »

Il répliqua en riant, mais d’un rire que je ne me soucie guère d’entendre de nouveau :

« Si je l’avais, j’aurais, penses-tu, laissé aux flots le soin de cette besogne !… Rappelle-toi, cependant, le berger qui arrache sa brebis au torrent furieux. Crois-tu que ce soit pour lui conserver la vie ?… Mais silence ! ni questions, ni prières. Ce que je veux faire, tu ne peux pas plus le deviner ni l’empêcher, qu’un homme ne pourrait, avec la paume de sa main pour écope, mettre à sec le lit du Solway. »

J’étais trop épuisé pour continuer la conversation. Les membres toujours engourdis et inertes, je me laissai placer, sans résistance, sur un cheval amené pour cela. Mon redoutable conducteur chevauchait à ma droite, et un autre individu à ma gauche, pour me maintenir droit en selle. Nous voyageâmes ainsi avec une assez grande rapidité, et par des chemins de traverse qui semblaient aussi familiers à mon compagnon que les passages périlleux du Solway.

Enfin, après avoir parcouru, non sans difficultés, un labyrinthe de sentiers étroits et bordés d’arbres, et traversé plus d’une lande stérile et inégale, nous arrivâmes au bord d’une grande route, où une chaise attelée de quatre chevaux paraissait attendre notre arrivée. À mon grand soulagement, nous changeâmes alors notre manière de voyager, car les vertiges et le mal de tête m’avaient repris au point que je n’aurais pu me tenir plus longtemps en selle, même avec l’aide de mes compagnons.

Mon terrible et mystérieux sauveur me fit signe de monter en voiture. L’homme qui avait chevauché à ma gauche m’y suivit, ferma les stores, et donna aussitôt le signal du départ.

J’avais entrevu sa figure au moment où, à la lueur d’une lanterne sourde, un postillon ouvrait la portière ; et j’étais à peu près certain d’avoir reconnu, dans ce nouveau compagnon, le domestique du chef de la bande, que j’avais déjà vu à Brokenburn. Pour m’assurer de l’exactitude de mes soupçons, je lui demandai s’il ne s’appelait pas Cristal Nixon.

« Que vous importent les noms des autres, » répliqua-t-il d’un ton bourru, « vous qui ne savez pas ceux de votre père et de votre mère ?

— Vous les connaissez peut-être ? » m’écriai-je aussitôt. « Vous les connaissez ! et le traitement qui m’est infligé a sans doute rapport à ce secret. Oui, cela doit être ; car je n’ai de ma vie fait de mal à personne. Dites-moi la cause de mes infortunes, ou plutôt aidez-moi à recouvrer ma liberté, et je vous récompenserai richement.

— Oui, oui, » dit mon gardien ; « mais à quoi bon vous donner la liberté, puisque vous ne savez pas en faire usage comme un gentleman et que vous passez votre temps avec des quakers, des ménétriers, et autres canailles de cette espèce ? Si j’étais votre… hem, hem, hem ! »

Ici, Cristal s’arrêta court, juste au moment où quelque renseignement paraissait sur le point de lui échapper. Je le pressai de nouveau d’être mon ami, et je lui promis tout l’argent que j’avais sur moi (ce n’était pas une somme de minime importance), s’il voulait favoriser mon évasion.

Il m’écouta, comme si ma proposition l’eût intéressé, et me répondit, mais d’une voix un peu plus douce qu’avant :

« Hé ! l’on ne prend pas de vieux oiseaux avec de la balle d’avoine, mon jeune maître. Où sont donc ces jaunets dont vous êtes si fier ?

— Je vais vous donner des arrhes sur-le-champ, et en billets de banque. »

Plongeant alors la main dans la poche de mon habit, je reconnus que mon portefeuille avait disparu. J’aurais voulu me persuader que l’engourdissement de mes mains m’empêchait seul de le trouver ; mais Cristal Nixon, dont la physionomie porte l’expression de ce cynisme qui se repaît surtout du malheur d’autrui, ne put retenir un éclat de rire.

« Hé ! hé ! mon jeune maître, » dit-il, « nous avons eu bien soin de ne pas vous laisser les moyens de corrompre la fidélité des pauvres gens. Ah ! mon brave, le pauvre a une âme tout comme les autres, et c’est péché mortel de le faire manquer à son devoir. Quant à moi, jeune gentleman, vous rempliriez de pièces d’or l’église Sainte-Marie, Cristal Nixon ne s’en soucierait pas plus que si c’étaient des billes. »

J’aurais voulu continuer l’entretien, ne fût-ce que dans l’espoir qu’il finirait par laisser échapper un renseignement important pour moi ; mais il y coupa court en m’invitant à m’adosser dans le coin de la voiture, et à dormir.

« Tu as déjà le cerveau assez creux, » ajouta-t-il, « et ce qu’il en reste dans ton crâne s’évaporerait complètement, si tu ne prenais pas un peu de repos. »

J’avais, en effet, besoin de repos, sinon de sommeil. Le breuvage que j’avais pris continuait d’opérer, et convaincu que l’on n’en voulait pas à ma vie, la crainte d’une mort imminente ne combattit plus la torpeur qui s’emparait de moi. Je dormis, et d’un sommeil profond, mais qui ne m’apporta aucun soulagement.

Lorsque je m’éveillai, je me sentis très souffrant. Des images du passé, des appréhensions de l’avenir flottaient confusément dans mon esprit. Je m’aperçus, cependant, que ma situation était changée et considérablement améliorée. Je me trouvais dans un bon lit, à rideaux fermés. J’entendais parler à voix basse et marcher à petit bruit, comme par respect pour mon sommeil. Il semblait que je fusse entre les mains d’amis, ou de gens qui ne me voulaient aucun mal.

Je ne puis rendre qu’un compte très confus des deux ou trois jours qui suivirent, parce que j’avais une fièvre brûlante ; mais s’ils furent tourmentés par des rêves et des visions terribles, il s’offrit aussi à moi, par moments, d’autres objets plus agréables. Alain Fairford me comprendra, lorsque je dirai que je suis certain d’avoir vu la M. V. durant ces intervalles d’oubli. Je reçus les soins d’un médecin, et je fus saigné plus d’une fois. J’ai souvenir aussi d’une opération douloureuse, que l’on me fit à la tête, où j’avais été frappé d’un coup violent pendant la mutinerie. On me rasa les cheveux, on examina mon crâne avec la plus grande attention, pour voir s’il n’y avait pas quelque brisure.

Il eût été naturel, à la vue du médecin, que je réclamasse son appui contre ceux qui me retenaient en captivité, et je tentai plus d’une fois de le faire. Mais la fièvre avait mis comme un charme sur ma langue, et quand je voulais demander l’intervention du docteur, je tenais des discours sans suite, et qu’il devait prendre pour le langage d’un fou. Une force à laquelle je ne pouvais résister, semblait me pousser à dire tout autre chose que ce que je voulais, et quoique j’eusse, jusqu’à un certain point, conscience de ce que je disais, je ne pouvais changer mes paroles. Je résolus donc d’attendre patiemment que la faculté de penser et de m’exprimer avec calme me fût revenue avec ma santé, qui avait été rudement secouée par les vicissitudes de ces derniers jours.

CHAPITRE V.

SUITE DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER.

Deux ou trois jours, peut-être plus, peut-être moins, s’étaient écoulés depuis que l’on m’avait couché dans ce lit, où j’étais parfaitement soigné, et traité, je crois, avec toute la prudence que réclamait mon cas, lorsque l’on me permit enfin de me lever, mais non de sortir de ma chambre. Je fus alors mieux en état de faire quelques observations sur le lieu de ma captivité.

La chambre, par son aspect et son ameublement, paraissait être la meilleure pièce d’une ferme ; elle se trouvait au deuxième étage, et ma fenêtre donnait sur une arrière-cour, où je voyais toute sorte de volailles. Cette cour était entourée des dépendances habituelles. J’apercevais la grange, et le hangar où se brassait la bière, et j’entendais, venant d’un bâtiment plus éloigné, le mugissement des vaches, ainsi que d’autres bruits champêtres, annonçant une ferme considérable et bien pourvue. Il y avait là de quoi dissiper toute appréhension de violence prochaine.

Cependant, la maison paraissait ancienne et forte. Les murs étaient en partie crénelés à la hauteur du toit, et avaient une grande épaisseur. Enfin je remarquai, avec des sentiments désagréables, que mes fenêtres avaient été garnies récemment de barreaux de fer, et que les domestiques, qui m’apportaient à manger ou qui venaient faire la chambre, fermaient invariablement la porte à clef, lorsqu’ils s’en allaient.

Le confort et la propreté de mon appartement m’annonçaient, du reste, l’Angleterre ; j’en avais rarement rencontré autant de l’autre côté de la Tweed. La boiserie très ancienne et le plancher même étaient nettoyés avec un soin, que les ménagères écossaises ne prennent guère de leurs meubles les plus précieux.

L’appartement que l’on m’avait donné se composait de la chambre à coucher et d’un petit salon contigu, d’où l’on passait dans un cabinet encore plus petit, ayant une étroite fenêtre, qui sans doute avait jadis servi de meurtrière, et qui laissait entrer une très modeste portion d’air et de jour, sans permettre de voir autre chose que le ciel ; encore fallait-il pour cela monter sur une chaise. Il y avait eu à ce cabinet, une entrée autre que celle qui donnait dans le salon ; mais elle avait été récemment murée, comme je m’en aperçus en écartant la tapisserie qui recouvrait cette maçonnerie toute fraîche.

Je trouvai là une partie de mes habits, avec du linge et d’autres objets, ainsi que mon écritoire contenant plumes, encre et papier, ce qui me permet, durant mes heures de loisir (et Dieu sait que l’on ne me dérange pas souvent !), d’écrire cette relation de ma captivité. On peut croire, néanmoins, que je ne me fie pas trop à la sécurité de ce meuble ; car je porte sur moi les feuillets écrits, et l’on ne pourrait me les enlever qu’en employant la violence. J’ai la précaution aussi de n’écrire que dans le petit cabinet ; j’entends, de là, si l’on entre chez moi, et comme il faudrait traverser les deux autres pièces, j’aurais le temps de mettre mon journal de côté, avant que l’on ne pût me rejoindre.

Les domestiques qui me servent, un robuste paysan et une jeune laitière de figure assez gentille, sont de vrais enfants de la campagne, ne pensant pas à grand’chose, ne désirant rien au-delà de la sphère bornée de leurs devoirs et de leurs plaisirs, et n’étant pas le moins du monde curieux des affaires d’autrui. Leur conduite à mon égard est à la fois très bienveillante et très agaçante. Ma table est abondamment servie, et ils paraissent avoir le désir de satisfaire mes goûts sur ce chapitre. Mais toutes les fois que je leur adresse quelque question ne tendant pas à savoir ce qu’il y aura pour le dîner, cet animal de garçon se dérobe par ses Plaît-il ? et ses Je ne sais pas ; ou, si j’insiste trop, il me tourne le dos avec le plus grand sang-froid, et sort de la chambre. La fillette prétend être aussi simple que lui ; mais un malin sourire qu’elle ne peut toujours réprimer, m’indique qu’elle comprend parfaitement son rôle, et qu’elle est décidée à me laisser dans l’ignorance.

L’un et l’autre, particulièrement la jeune fille, me traitent en enfant gâté, et ne me refusent jamais nettement quoi que ce soit que je leur demande ; mais en même temps ils se gardent bien de me l’accorder. Si j’exprime le désir de sortir, Dorcas répond que je ferai un tour dans le parc, le soir, et que je pourrai voir traire les vaches, absolument comme elle parlerait à un enfant. Mais elle a bien soin de ne jamais tenir sa promesse, quand elle peut s’en dispenser.

Cependant, je me sens envahir peu à peu par une espèce d’indifférence au sujet de ma liberté, et par une insouciance, quant à ma situation, que je ne puis m’expliquer, à moins que ce ne soit la conséquence de ma faiblesse et des saignées que l’on m’a faites. Je me souviens avoir lu que des hommes, enfermés comme moi, ont étonné le monde par l’adresse avec laquelle ils ont su triompher des obstacles les plus formidables qui s’opposaient à leur évasion ; et, en lisant ces anecdotes, je me disais qu’il suffisait d’un éclat de pierre dure pour user les rivets, ou d’un clou rouillé pour forcer les serrures, et qu’avec le temps on parvenait à s’échapper de prison. Et voilà des jours que je suis captif ici, sans que j’aie fait un seul effort pour recouvrer ma liberté.

Toutefois, mon inaction n’est pas le résultat du désespoir ; elle provient, en partie du moins, de sentiments d’une nature toute différente. Mon histoire, depuis si longtemps mystérieuse, paraît être à la veille de quelque étrange éclaircissement ; j’entends en moi comme une voix solennelle, qui me dit que je dois attendre le cours des événements, et que lutter contre eux, ce serait opposer mes faibles efforts à la puissante volonté du destin.

Toi, mon cher Alain, tu traiteras de timidité cette soumission passive qui s’est emparée de moi comme une torpeur engourdissante ; mais si tu te rappelles les visions qui ont hanté ma couche de malade, si tu te dis que je me trouve probablement dans le voisinage de la M. V., peut-être sous le même toit qu’elle, tu reconnaîtras que des sentiments autres que celui de la pusillanimité m’ont, pour ainsi dire, réconcilié avec mon sort.

J’avoue, pourtant, qu’il n’est pas digne d’un homme de se soumettre patiemment à une semblable captivité. Mon cœur se révolte contre elle, surtout quand je m’assieds pour relater mes souffrances dans mon journal. Aussi suis-je décidé, comme premier pas à faire vers ma délivrance, à envoyer ces pages au bureau de poste.

____________

 

Cruelle déception ! Quand la jeune Dorcas, que j’avais choisie pour messagère, m’entendit parler d’envoyer une lettre, elle m’offrit ses services avec empressement, et reçut, avec un sourire qui me fit voir toute la rangée de ses dents d’une blancheur d’email, l’écu que je lui donnai ; car ma bourse n’avait pas pris son vol avec le contenu plus précieux de mon portefeuille.

Mais lorsque, pour avoir quelques renseignements sur mon séjour actuel, je lui demandai à quel bureau de poste elle allait porter ou envoyer ma lettre, un stupide Plaît-il ? me fit comprendre qu’elle ne savait pas même ce que c’était qu’un bureau de poste, ou que du moins elle voulait, pour l’instant, paraître l’ignorer.

« Imbécile ! » dis-je avec quelque vivacité.

« Oh ! mon Dieu, Monsieur, » répliqua la jeune fille en pâlissant (ils palissent toujours l’un et l’autre, quand je laisse voir quelques symptômes de colère), « ne vous fâchez pas, je mettrai votre lettre à la poste.

— Quoi ! » m’écriai-je impatienté, « vous ne savez pas même le nom du bureau de poste ? Comment diable ferez-vous donc ?

— Calmez-vous, mon bon Monsieur… Quel besoin avez-vous d’effrayer ainsi une pauvre fille, qui ne sait que tout juste ce qu’elle a pu apprendre à l’école de charité de Saint-Bees ?

— Saint-Bees est-ce loin d’ici, Dorcas ? Est-ce là que vous envoyez vos lettres ? » demandai-je d’un ton insinuant, et cependant avec toute l’indifférence qu’il me fut possible de feindre.

« Saint-Bees ! Ah ! ne faut-il pas être fou ?… je demande pardon à Votre Honneur. Il y a près de vingt ans que mon père habitait Saint-Bees, qui est à vingt, ou quarante, ou je ne sais combien de milles à l’ouest, sur la côte ; et je n’aurais pas quitté Saint-Bees, si mon père…

— Le diable emporte votre père ! » m’écriai-je.

À quoi elle répliqua : « Oh ! Encore que Votre Honneur soit un peu… comment dirai-je ? vous ne devez pas damner les pères des autres, et, pour ma part, je ne le souffrirai pas !

— Je vous demande mille pardons ; et je ne veux pas le moindre mal à votre père, qui, j’en suis sûr, était un honnête homme dans son genre.

— Était un honnête homme ! » s’écria Dorcas ; car les gens du Cumberland sont paraît-il, comme leurs voisins les Écossais, très pointilleux en ce qui touche leurs ancêtres, « C’est encore un aussi honnête homme qu’aucun de ceux qui ont jamais mené un cheval, la bride sur le cou, à la foire de Staneshaw-Bank… Honnête ! c’est un marchand de chevaux !

— C’est juste, c’est juste, » dis-je. « J’ai entendu parler de votre père ; il est aussi honnête, en effet, que n’importe quel marchand de chevaux… Eh bien, Dorcas, j’ai dessein de lui acheter un cheval.

— Ah ! » fit Dorcas avec un soupir, « il est homme à bien servir Votre Honneur, si jamais la santé vous est rendue… et quand bien même il y aurait un reste de lubie dans votre tête, il ne vous tromperait pas plus que…

— Bien, bien, nous ferons affaire ensemble, vous pouvez y compter. Mais dites-moi maintenant, si je vous donnais ma lettre, comment vous y prendriez-vous pour la faire partir ?

— Hé ! je la mettrais dans le sac du Squire… dans le sac qui est pendu dans le vestibule. Quelle autre chose pourrais-je faire ? Il l’envoie à Brampton, ou à Carlisle, ou ailleurs, si bon lui semble, une fois par semaine. Et voilà comme on fait, » dit la pauvre Dorcas.

« Ah !… et je suppose que c’est Jean, votre amoureux, qui porte le sac ?

— Non, ce n’est pas lui à présent… Et Jean n’est pas mon amoureux depuis que, à la fête de sa mère, il a dansé avec Kitty Rutlege, et m’a plantée là, comme il a fait !

— C’est une conduite abominable de la part de Jean, et je ne l’en aurais jamais cru capable.

— Pourtant, c’est ce qu’il a fait ; il m’a laissée assise à ma place.

— Eh bien, Dorcas, vous aurez pour amoureux un garçon plus avenant que Jean ; car Jean n’est pas celui qu’il faut, je vois ça.

— Non, non, » répondit la demoiselle ; « il est assez beau garçon, tout de même. Mais je ne me soucie pas plus de lui que de ça, » fit-elle avec un geste de mépris. « Il y a le fils du meunier, qui m’a fait la cour à la dernière foire d’Appleby, où m’avait menée mon oncle ; et c’est un gars aussi joyeux et aussi habile que l’on en peut voir à la clarté du soleil.

— Ah ! un beau et robuste jouvenceau… Pensez-vous qu’il veuille porter ma lettre à Carlisle ?

— À Carlisle ? Ce serait risquer sa vie. Il faut qu’il soit toujours là, prêt au moindre signal. Son père lui ferait sauter la cervelle, s’il allait à Carlisle, à moins que ce ne soit pour disputer un prix, ou pour quelque autre affaire importante. Mais j’ai d’autres connaissances encore. Il y a le maître d’école, qui sait écrire presque aussi bien que vous.

— C’est précisément l’homme qu’il faut pour se charger de ma lettre ; car il sait ce que c’est que d’en écrire une.

— Oh ! pour ça, oui, qu’il le sait ; même qu’il lui faut quatre heures pour écrire autant de lignes ; mais c’est une belle grosse écriture ronde, qui se lit facilement, et non pas comme celle de Votre Honneur, qui ressemble à des pattes de mouche… Pour ce qui est d’aller à Carlisle, il a une terrible courbature, le pauvre homme, et se trouve aussi impotent que la jument à Eckie.

— Pour l’amour de Dieu ! » repris-je, « comment donc comptez-vous vous y prendre pour faire arriver ma lettre à la poste ?

— Oh ! je la mettrai dans le sac du Laird, » répéta Dorcas ; « il l’envoie, quand bon lui semble, par Cristal Nixon, à ce que vous appelez la poste. »

Je n’avais pu tirer de Dorcas qu’une énumération de ses amoureux, et je me trouvais, par rapport aux renseignements que je désirais, juste aussi peu avancé qu’auparavant. Toutefois, ce n’était pas une chose sans importance que d’avoir amené cette fille à causer familièrement avec moi. Si elle en prenait l’habitude, il était impossible qu’elle fût constamment sur ses gardes, et elle devait finir, pensais-je, par laisser échapper quelques paroles dont je pourrais tirer avantage.

« Le Squire ne jette-t-il pas de temps à autre un coup d’œil sur ce qu’il y a dans son sac à lettres, Dorcas ? » demandai-je d’un ton d’indifférence.

« Oh ! que si, » répondit-elle ; « et il en a retiré, une fois, une lettre que j’avais écrite à Ralph, le fils du meunier, parce que, disait-il…

— Bien, bien, je lui éviterai l’ennui de voir la mienne, Dorcas. Et je la remplacerai par une autre que je vais lui écrire à lui-même ; mais comment la lui adresserai-je ? »

Dorcas eut recours de nouveau à son Plaît-il ?

« Je veux dire comment l’appelle-t-on ? Quel est son nom ?

— Bien sûr, Votre Honneur le sait mieux que moi !

— Je le sais, moi ?… Diable ! vous me ferez perdre patience.

— Non, non, que Votre Honneur ne perde pas patience ! je vous en prie ! » répliqua Dorcas d’une voix suppliante. « Quant à son nom, l’on dit qu’il en a plus d’un dans le Westmorland, et de l’autre côté de la frontière d’Écosse. Mais il n’est que rarement chez nous, si ce n’est pour tirer des coqs de bruyère ; et alors nous l’appelons le Squire, et ainsi font mon maître et sa femme.

— Est-il actuellement ici ?

— Non pas, non pas ; il est à chasser le chevreuil, dit-on, quelque part du côté de Patterdale ; mais il va et vient comme un tourbillon. »

Je coupai court à la conversation, après avoir fait accepter à Dorcas une pièce d’argent pour s’acheter des rubans, ce dont elle fut si ravie qu’elle s’écria :

« Vrai Dieu ! Cristal Nixon aura beau dire de toi le pis qu’il voudra, tu es tout de même un jeune homme poli, et un garçon bien tranquille avec les femmes. »

Il ne sert à rien d’être trop timide avec les femmes ; j’ajoutai donc un baiser à mon écu ; et je ne puis m’empêcher de croire que je me suis fait une amie de Dorcas. Du moins elle rougit, et empocha d’une main son petit cadeau, tandis que de l’autre elle rajustait ses rubans couleur de cerise, un peu dérangés par l’espèce de lutte à laquelle j’avais dû en venir pour lui dérober ce baiser.

Comme elle ouvrait la porte pour sortir de l’appartement, elle se retourna et, me regardant d’un air tout plein de compassion, elle me dit ces paroles remarquables :

« Las ! que tu sois ou non fou, tu es un garçon plein de cœur, après tout. »

Il y avait là quelque chose de très significatif, et qui me fit deviner le prétexte sous lequel on me retenait prisonnier. Ma conduite avait probablement été assez insensée, tandis que le délire de la fièvre et l’inquiétude causée par l’étrangeté de ma situation, m’agitaient à la fois. Mais est-il possible de trouver, dans l’état actuel de mon esprit, quelque raison sérieuse pour prolonger ma détention ?

Si c’est là réellement le prétexte dont on s’est servi pour me priver de ma liberté, il n’y a que le calme de la conduite la plus correcte qui puisse écarter les préventions, que ces circonstances ont pu faire naître dans les esprits de tous ceux qui ont approché de moi, durant ma maladie.

J’ai entendu parler, et c’est une chose terrible à penser ! de personnes qui, pour diverses raisons et sous de faux prétextes, avaient été confiées à des gardiens de maisons de fous, et dont, après des années de misère, le cerveau avait fini par se détraquer, à cause d’une sympathie irrésistible exercée par les malheureux parmi lesquels on les avait reléguées. Cela n’arrivera pas pour moi, si, par une résolution énergique, il est au pouvoir de la nature humaine d’éviter l’effet de sympathies externes contagieuses.

Cependant, je m’étais assis pour calmer mon esprit et mettre de l’ordre dans mes idées, avant d’écrire à mon geôlier ; car c’est le nom qu’il me faut lui donner. Ayant, après plusieurs brouillons, trouvé enfin des expressions plus modérées que celles par lesquelles mon ressentiment s’était manifesté dans mes premiers essais, voici le sens dans lequel je lui écrivis.

Je lui parlais d’abord des deux occasions où il m’avait certainement sauvé la vie, au milieu d’un péril extrême, et j’ajoutais que, quel que fût le but de la captivité dans laquelle j’étais retenu par son ordre, à ce que j’avais pu comprendre, il ne se pouvait pas que l’on en voulût à mes jours. Peut-être, disais-je, m’avait-il pris pour un autre, et, afin de dissiper une telle erreur, je lui contais tout ce que je savais de ma position et de l’éducation que j’avais reçue. Je supposais ensuite qu’il me croyait peut-être trop faible pour voyager, et incapable de prendre soin de ma personne, et je l’assurais que j’étais parfaitement guéri, et en état de supporter les fatigues d’un voyage. Je lui rappelais aussi avec fermeté, mais en même temps avec mesure, qu’il me faisait subir une captivité illégale, et que les lois protectrices de la liberté individuelle édictaient des peines sévères, contre quiconque osait y porter atteinte. Je terminais en demandant qu’il me conduisît devant un magistrat, ou que, du moins, il m’accordât la faveur d’une entrevue personnelle, pour m’expliquer ses intentions à mon égard.

Cette lettre était peut-être trop humble, pour un homme injustement traité, et je suis porté à le croire, quand je la repasse dans mon esprit. Mais que pouvais-je faire ? N’étais-je pas en la puissance d’un être dont les passions violentes avaient à leur service tous les moyens de se satisfaire ? J’avais, d’ailleurs, quelque raison de croire (ceci est à ton adresse, Alain) que toute sa famille n’approuvait pas la violence de sa conduite à mon égard. En définitive, mon but était la liberté, et quel sacrifice ne ferait-on pas pour l’atteindre ?

Je ne pus mettre à mon épître d’autre adresse que celle-ci : « Au Squire en personne. »

Il n’était pas à une bien grande distance, car je reçus sa réponse dans les vingt-quatre heures. Elle était adressée à Darsie Latimer, et ainsi conçue :

« Vous désirez une entrevue avec moi ; vous demandez aussi à être conduit devant un magistrat. Votre première requête vous sera accordée, et peut-être la seconde. En attendant, tenez pour certain que vous êtes présentement prisonnier en vertu d’une autorité compétente, et que cette autorité est appuyée d’un égal pouvoir. Gardez-vous donc de lutter contre une force qui pourrait vous écraser, et abandonnez-vous au cours des événements qui nous entraînent tous les deux, et auxquels ni vous ni moi ne pouvons résister. »

Ces lignes énigmatiques n’étaient suivies d’aucune signature, et ne me laissaient autre chose à faire que de me préparer à l’entrevue promise. C’est pourquoi j’arrête ici mon journal, afin de le mettre en sûreté, si toutefois, dans ma situation actuelle, je puis trouver quelque sûreté, en le cachant dans la doublure de mon habit, ou l’on ne pourra le découvrir sans se livrer à une perquisition rigoureuse.

CHAPITRE VI.

SUITE DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER.

Elle a eu lieu plus tôt que je ne m’y attendais, l’importante entrevue dont il était question à la fin de ma dernière feuille. Le jour même où j’avais reçu la lettre, juste au moment où je venais de finir mon dîner, le Squire, ou quel que soit son titre, entra si soudainement dans la chambre, que je crus presque voir une apparition.

L’aspect de cet homme est particulièrement noble et imposant, et sa voix possède cette plénitude de son qui implique une autorité absolue. Je m’étais levé machinalement au moment où il entra ; nous nous regardâmes quelques instants en silence, après quoi ce mystérieux personnage prit la parole.

« Vous avez désiré me voir, » dit-il. « Me voici. Si vous avez quelque chose à dire, parlez ; mon temps est trop précieux pour le passer à des pantomimes d’enfant.

— Je voulais vous demander, » répliquai-je, « par quelle autorité et dans quel but je suis détenu dans ce lieu de captivité.

— Je vous ai dit déjà que j’ai pour cela une autorité suffisante, et un pouvoir égal à cette autorité. C’est tout ce qu’il est nécessaire que vous sachiez à présent.

— Tout sujet anglais a le droit de savoir pourquoi il est retenu en prison, et on ne peut le priver de sa liberté sans mandat légal. Montrez-moi le mandat en vertu duquel vous me retenez ici.

— Je vous montrerai mieux que cela. Vous verrez le magistrat qui a décerné ce mandat, et vous l’allez voir à l’instant. »

Cette brusque déclaration m’alarma et m’agita. Sentant néanmoins que ma cause était juste, je résolus de la plaider hardiment, encore que j’eusse désiré un peu plus de temps pour me préparer.

Mais il me tourna le dos, ouvrit la porte de l’appartement, et m’ordonna de le suivre. J’eus bien quelque velléité, en franchissant le seuil de ma prison, de prendre mes jambes à mon cou, et de m’échapper ; mais je ne savais où trouver l’escalier ; j’avais lieu de croire la porte extérieure bien fermée ; enfin, dès que j’eus fait quelques pas derrière mon redoutable conducteur, je remarquai que j’étais suivi de près par Cristal Nixon, qui m’apparut tout à coup, et dont la force personnelle, sans parler du secours que son maître lui pouvait donner, ne me laissait aucune chance de succès.

Je marchai donc, sans résistance et sans mot dire, à la suite de mon guide, à travers des corridors beaucoup plus longs qu’il ne me semblait possible, d’après l’idée que je m’étais faite antérieurement des dimensions de cette maison.

Enfin une porte s’ouvrit, et nous entrâmes dans un grand et antique salon, à vitraux de couleurs, à boiseries de chêne, avec une énorme grille où fumaient deux grands fagots dans une cheminée gothique en pierre sculptée, ornée d’armoiries. Les murs étaient tapissés du nombre habituel de héros en armure, avec de grandes perruques au lieu de casques, alternant avec des dames vêtues de larges robes appelées sacs, et respirant le parfum des fleurs qu’elles tenaient à la main.

Derrière une longue table, sur laquelle on voyait plusieurs volumes, était assis un homme à mine rusée, mais à tournure commune, portant ses propres cheveux noués en catogan. Le cahier de papier placé devant lui, et la plume avec laquelle il jouait quand j’entrai, le désignaient comme devant remplir les fonctions de greffier. Mon but étant de rendre ma description aussi exacte que possible, j’ajouterai qu’il portait un habit de couleur sombre, une culotte en velours de coton, et des guêtres.

Au haut bout de la même table, dans un vaste fauteuil de cuir noir, reposait un gros homme d’environ cinquante ans, qui, supposé qu’il ne fût pas réellement un juge de paix campagnard, avait du moins été parfaitement choisi pour jouer ce rôle. Sa culotte de peau ne faisait pas un pli, le vernis de ses bottes de jockey était irréprochable, et deux superbes ganses brodées rattachaient ensemble ces deux parties de son costume ; enfin un gilet écarlate richement galonné et un habit de couleur pourpre faisaient valoir ce gros petit homme, et rehaussaient d’un coloris nouveau son teint pléthorique. Je suppose qu’il avait dîné, car il était deux heures de relevée, et il fumait sa pipe pour s’amuser et pour aider sa digestion.

On remarquait, dans toutes ses manières, un air d’importance qui répondait à la dignité rurale de son extérieur. Il avait coutume d’émettre une quantité de sons, que j’appellerai interjectionnels, et qui allaient, d’une façon très étrange, depuis la basse la plus profonde jusqu’au-dessus le plus aigu ; ajoutez qu’il interrompait ses phrases pour lâcher des bouffées de fumée, sans doute afin de donner à ses opinions et à ses décisions l’apparence d’avoir été mûrement réfléchies et délibérées. Malgré tout cela, il est permis, Alain, de dou-outer, comme disait notre vieux professeur, que le juge fût autre chose qu’un âne. Il est certain qu’outre une grande déférence pour les opinions de son greffier, en matière de jurisprudence, ce qui était assez naturel, il semblait être merveilleusement sous l’empire du Squire son confrère (si tant est qu’ils fussent squires l’un et l’autre), et cela beaucoup plus qu’il n’était compatible avec l’air d’importance qu’il se donnait.

« Ho !… ha !… oui… ça… ça… hum !… humph… ! Voilà le jeune homme, je suppose. Hum !… oui… il a l’air maladif. Jeune gentleman, vous pouvez vous asseoir. »

Je profitai de la permission, car la maladie m’avait affaibli beaucoup plus que je n’aurais cru, et je me sentais réellement fatigué des quelques pas que j’avais faits, joints à l’agitation que j’avais éprouvée.

« Et votre nom, jeune homme, humph !… oui… ha ! quel est votre nom !

— Darsie Latimer.

— Bien… oui… humph ! très bien… C’est bien Darsie Latimer, ha !… oui… Et d’où venez-vous !

— D’Écosse, Monsieur.

— Natif d’Écosse ? ha !… humph !… eh ! comment cela se fait-il ?

— Je suis Anglais de naissance, Monsieur.

— Bien… oui… en effet. Mais je vous prie, Monsieur Darsie Latimer, vous a-t-on toujours appelé ainsi ?… ou bien avez-vous un autre nom ? Nick, écrivez ses réponses, Nick !

— Autant que je puis me le rappeler, » répondis-je, « je n’ai jamais eu d’autre nom.

— Ah ! vraiment ?… Eh bien, je ne l’aurais pas cru. Et vous, voisin ? »

Ces dernières paroles s’adressaient à l’autre Squire, qui s’était jeté dans un fauteuil, et, les jambes allongées devant lui, les bras croisés sur la poitrine, semblait écouter cet interrogatoire avec insouciance. Il répondit à la question du juge en disant que peut-être les souvenirs du jeune homme ne remontaient pas bien haut.

« Ah !… eh !… oh ! Vous entendez ce gentleman… Voyons, jusqu’à quelle époque plaît-il à vos souvenirs de remonter ? humph !

— Peut-être jusqu’à l’âge de trois ans, ou un peu plus.

— Et oserez-vous prétendre, Monsieur, » dit le Squire en se redressant tout à coup sur son siège et donnant à sa voix toute son énergie, « que vous portiez alors le même nom qu’à présent ? »

Le ton d’assurance avec lequel cette question m’était adressée me fit tressaillir, et je fouillai vainement dans ma mémoire pour y répondre.

« Je me souviens, du moins, » lui dis-je, « que l’on m’appelait toujours Darsie ; on donne rarement aux enfants de cet âge un nom autre que celui de leur baptême.

— Je le pensais, » répliqua-t-il en s’allongeant de nouveau dans la posture qu’il avait auparavant.

« De sorte qu’on vous appelait Darsie dans votre enfance, » reprit le juge. « Et… hem !… oui, quand avez-vous pris pour la première fois le nom de Latimer ?

— Je ne l’ai pas pris, Monsieur ; on me l’a donné.

— Je vous demande, » dit le maître de la maison, mais d’une voix moins sévère que tout à l’heure, « s’il vous souvient d’avoir jamais été appelé Latimer, avant que l’on vous ait donné ce nom en Écosse ?

— Je serai franc ; il ne me souvient pas qu’on m’ait jamais appelé ainsi pendant que j’habitais l’Angleterre ; mais je ne sais pas non plus quand ce nom me fut donné pour la première fois… Et si l’on doit baser quelque chose sur ces questions et sur mes réponses, je désire que l’on prenne en considération l’âge que j’avais à cette époque.

— Hem !… eh !… oui, » fit le juge ; « tout ce qui mérite considération sera dûment considéré. Jeune homme, hem ! je voudrais savoir les noms de votre père et de votre mère. »

C’était là une blessure douloureuse qui me faisait souffrir depuis des années, et je ne supportai pas cette question aussi patiemment que celles qui l’avaient précédée.

« Je demande à mon tour, » répliquai-je, « que l’on me dise si je me trouve en présence d’un juge de paix anglais.

— Son Honneur le squire Foxley, de Foxley Hall, est du Quorum depuis vingt ans, » répondit maître Nicolas.

« Il doit savoir alors, ou vous, Monsieur, en qualité de son greffier, vous devriez lui dire que je suis le plaignant dans cette affaire, et que ma plainte doit être entendue avant que l’on me soumette à un contre interrogatoire.

— Humph !… hé !… comment ?… Oui, il y a quelque chose de vrai là-dedans, voisin, » dit le pauvre juge de paix, qui, tournant à tout vent de doctrine, paraissait désireux d’obtenir la sanction du Squire son confrère.

« Vous m’étonnez, Foxley, » répliqua son ami au cœur intrépide. « Comment pouvez-vous rendre justice au jeune homme, si vous ne savez pas qui il est ?

— Ah !… oui… c’est, morbleu ! vrai, » dit le juge Foxley. « Et de fait, maintenant que j’examine l’affaire avec plus d’attention, il n’y a, en somme, hem ! absolument rien dans ce qu’il dit… de sorte que, Monsieur, vous voudrez bien décliner les nom et prénom de votre père.

— Cela n’est pas en mon pouvoir, Monsieur ; je ne les connais pas, puisqu’il vous faut révéler ce détail de mes affaires particulières. »

Le juge rassembla dans ses joues un grand afflatus, qui les gonfla comme celles d’un chérubin de l’école hollandaise, tandis que ses yeux semblaient sur le point de sortir de sa tête, par suite de l’effort qu’il faisait pour retenir sa respiration. Il exhala enfin, avec force pouf ! hou ! pouf !

« Ah ! vous ne connaissez pas vos parents, jeune homme ! Mais alors je dois vous envoyer en prison comme vagabond, c’est certain ! Omne ignotum pro terribili, comme nous avions coutume de dire au collège d’Appleby ; ce qui veut dire que quiconque n’est pas connu du juge est un vagabond et un coquin. Ha !… oui, vous pouvez prendre un air railleur, Monsieur ; mais je doute que vous eussiez compris ce latin, si je ne vous en avais donné l’explication. »

J’avouai que je lui étais fort obligé pour la nouvelle édition de cet adage, et pour une interprétation à la hauteur de laquelle je n’aurais jamais atteint sans secours. Je me mis ensuite à lui exposer mon affaire avec plus de confiance. Le juge était un âne, la chose paraissait évidente ; mais il ne se pouvait guère qu’il fût assez ignorant pour ne pas savoir ce qu’il y avait à faire dans un cas aussi simple que le mien. Je l’informai donc de l’attaque séditieuse commise sur la rive écossaise de l’estuaire du Solway ; je lui expliquai par quel concours de circonstances je me trouvais dans ma situation actuelle, et je demandai à Son Honneur de me rendre la liberté. Je plaidai ma cause avec toute la chaleur possible, en jetant de temps à autre un coup d’œil sur la partie adverse, qui paraissait tout à fait indifférente à la vivacité avec laquelle je l’accusais.

Quant au juge, lorsque je m’arrêtai enfin, parce que je ne trouvais réellement rien à dire de plus dans un cas si simple, il répliqua :

« Ho !… ha !… hé !... oui, étonnant, en vérité !… C’est donc là toute la reconnaissance que vous montrez à ce bon gentleman, pour la grande peine et les embarras que vous lui avez causés !

— Il m’a sauvé la vie, je le reconnais, en une occasion, certainement, Monsieur, et très probablement en deux. Mais cela ne lui donne aucun droit sur ma personne. Cependant, je ne réclame ni punition ni vengeance aucune ; au contraire, je voudrais quitter ce gentleman en bonne amitié ; je ne lui suppose aucune méchante intention, quoique sa conduite à mon égard ait été violente et arbitraire. »

Cette modération, tu le comprendras, Alain, n’était pas entièrement dictée par mes sentiments pour l’individu dont je me plaignais ; elle avait d’autres raisons, dans lesquelles ma considération pour lui n’entrait que pour fort peu. Il semblait, toutefois, que la douceur avec laquelle j’avais plaidé ma cause, eût produit plus d’effet sur lui que tous mes arguments. Il fut ému au point d’en perdre contenance ; il prit successivement plusieurs prises de tabac, comme pour gagner du temps et refouler son émotion.

Quant au juge Foxley, que je comptais particulièrement toucher par mon éloquence, le résultat que je produisis sur lui fut bien moins favorable. Il tenait conseil à voix basse avec son greffier Nicolas, lançait des bah ! et des hem ! haussait les sourcils, comme par mépris pour ma requête ; enfin, ayant sans doute pris une résolution, il se renversa dans son fauteuil, se mit à fumer sa pipe avec une grande énergie, et me regarda d’un air de défi, comme pour me faire comprendre que tous mes raisonnements étaient inutiles.

Lorsque je m’arrêtai, faute d’haleine plutôt que faute d’arguments, il ouvrit ses mâchoires d’oracle, et fit la réponse suivante, interrompue par de fréquentes interjections jaculatoires, et par les épaisses bouffées de tabac qu’il tirait de sa pipe.

« Hem !… oui, hé !… pouf ! Croyez-vous donc, jeune homme, que Mathieu Foxley, qui est du Quorum depuis vingt ans, puisse se laisser induire en erreur par un fatras à peine capable de tromper une marchande de pommes ? Pouf ! pouf !… Hé !… Voyons, ne sais-tu pas, l’homme, que l’accusation que tu lances est de celles qui ne permettent pas de fournir caution, et que… humph ! oui, le plus grand personnage… pouf ! pouf !… le baron de Graystock lui-même devrait aller en prison ?… Vous prétendez avoir été, par ce gentleman, enlevé, dépouillé de votre argent, que sais-je encore ? et… hé !… pouf !… et vous voudriez me persuader que tout ce que vous demandez, c’est de vous séparer de lui ?… Oui, oui, je crois, pouf ! que c’est là tout ce que vous cherchez. C’est pourquoi, comme vous êtes une espèce de prodigue, oui, hé ! pouf ! une sorte d’apprenti paresseux, avec la tête un peu fêlée par-dessus le marché, ainsi que me l’ont dit les braves gens de la maison, eh bien ! il faudra que vous restiez sous la garde de votre tuteur, jusqu’à votre majorité, ou jusqu’à ce qu’un arrêt de milord chancelier vous donne la gestion de vos affaires ; et, si tant est que vous recouvriez la raison et le bon sens, vous n’aurez même pas alors, hem !… hé !… pouf !… grande hâte de reprendre cette gestion. »

Le temps employé aux hem ! et aux ha ! de Son Honneur, puis à ses bouffées de tabac, joint à la manière pompeuse dont il parlait, me donna une ou deux minutes pour recueillir mes idées, qu’avait troublées cette extraordinaire déclaration.

« Je ne puis comprendre, Monsieur, » répliquai-je, « de quel singulier droit cet homme peut se prévaloir pour se dire mon tuteur et vouloir que je lui obéisse. C’est une imposture effrontée. Je ne l’avais vu de ma vie avant le malheureux jour qui m’a fait venir dans ce pays, il y a environ quatre semaines.

— Ha !… oui, Monsieur, hem !… nous savons, et nous en avons la preuve… que… pouf ! il vous déplaît d’entendre prononcer certains noms, et que… hé !… ha !… Vous me comprenez de reste… il est des choses, des sons, des sujets de conversation sur les noms, etc., qui vous mettent dans des états, humph ! dont je n’ai aucune envie d’être témoin. Malgré cela, Monsieur Darsie, ou, pouf !… Monsieur Latimer, ou bien, pouf ! pouf !… hé !… oui, Monsieur Latimer sans Darsie, vous avez fait aujourd’hui assez d’aveux pour me donner la certitude que ce qu’il y a de mieux pour vous, c’est de vous remettre à l’honorable garde de mon ami que voilà. D’ailleurs, outre vos aveux, pouf !… hem !… je le connais pour un homme très honorable, hem !… humph ! oui, très honorable et sur qui l’on peut compter. Le nierez-vous ?

— Je ne le connais nullement, » répliquai-je ; « j’ignore jusqu’à son nom, et je vous répète que je ne l’avais jamais vu avant ces quelques dernières semaines.

— En jureriez-vous ? » demanda l’étrange personnage qui semblait attendre le résultat de cette discussion avec autant d’assurance que le serpent à sonnettes attend la proie à laquelle il a fait sentir son pouvoir fascinateur. Tandis qu’il prononçait ces paroles d’une voix caverneuse, il recula son fauteuil un peu en arrière de celui du juge, de manière à n’être vu ni de celui-ci, ni de son greffier, qui était assis du même côté, et il fixa sur moi un regard tellement sinistre qu’il n’est plus possible de l’oublier jamais, une fois qu’on l’a vu. Les rides dont son front était sillonné, au-dessus des yeux, devinrent d’un noir livide, et se contractèrent en une forme semi-circulaire, ou plutôt elliptique, au-dessus de la jonction des sourcils.

J’avais rencontré la description d’un regard semblable dans une vieille histoire de diableries, que l’on m’avait lue naguère, et où cette profonde et sinistre contraction des muscles du front n’était pas mal décrite comme offrant l’image d’un petit fer à cheval. Ce conte, lorsqu’on m’en fit lecture, m’avait rappelé une effroyable vision de mon enfance, une vision que le regard terrifiant, en ce moment même fixé sur moi, réveilla dans mon souvenir avec une beaucoup plus grande vivacité. Je fus tellement surpris de terreur par les idées confuses que ce signe redoutable éveillait en mon esprit, que je restai les yeux fixés sur la figure de cet homme, comme sur une vision pleine d’épouvante, jusqu’à ce qu’ayant passé son mouchoir sur son front, ce mystérieux personnage dérida ses traits, et mit ainsi fin à la terreur que m’inspirait l’expression sinistre de sa physionomie.

« Ce jeune homme ne sera niera plus désormais m’avoir vu autrefois, » dit-il au juge d’un ton de satisfaction ; « et je crois que le voilà réconcilié avec l’idée de ma tutelle temporaire, qui aura peut-être pour lui un résultat meilleur qu’il ne l’attend.

— Quoi que j’attende, » répliqua-je en cherchant à recueillir mes souvenirs épars, « je vois que je ne puis espérer ni protection ni justice de cet homme, dont le devoir est de rendre la justice à tous, et de protéger les opprimés. Quant à vous, Monsieur, vous pouvez seul expliquer par quel étrange concours de circonstances vous intervenez dans la destinée d’un malheureux jeune homme, et quels droits vous avez sur moi. Je vous ai déjà vu, c’est une chose certaine ; car il est impossible d’oublier le regard par lequel vous avez le pouvoir de fasciner et de terrifier ceux sur qui vous le dirigez. »

Le juge parut mal à l’aise en attendant cette insinuation.

« Ha !… hem !… oui, » fit-il, « le temps est venu de m’en aller, voisin. J’ai bien de milles à faire à cheval, et je ne me soucie guère de voyager de nuit dans cette partie du pays… Allons, maître Nicolas, il s’agit de se mettre en route. »

Le juge avait si grande hâte de partir, qu’il ne parvenait pas à mettre ses gants. Maître Nicolas s’empressa d’aller lui chercher son pardessus et sa cravache.

Leur hôte voulut les retenir, et parla de souper et de coucher. Tous deux le remercièrent fort de son offre, mais ils avaient l’air de mieux aimer ne pas accepter ; et M. Foxley était occupé à énumérer une vingtaine d’excuses, entrecoupées d’une centaine de hem ! de ha ! et de hé ! quand Dorcas fit soudain irruption dans la salle, et annonça un gentleman venu pour affaires de justice. « Quel gentleman ? et qui demande-t-il ? — Il a couru la poste sur ses dix orteils, » répondit la fille, « pour affaires de justice concernant Son Honneur. Je crois bien que c’est un gentleman, car il parle latin comme le maître d’école ; mais, ma foi ! sa perruque a une drôle de tournure. »

Le gentleman ainsi annoncé et décrit entra brusquement… Mais voilà ma feuille de papier bien remplie, et les embarras qui se pressent autour de moi sont si nombreux, que j’ai de quoi en remplir une autre avec ce qui suivit l’apparition inattendue de… votre fou de client, cher Alain, oui, du pauvre Pierre Peebles en personne.

CHAPITRE VII.

CONTINUATION DU JOURNAL DE DARSIE LATIMER.

Jusqu’à ces derniers jours si pleins d’alarmes, j’avais bien rarement connu de peine véritable. Ce que j’avais appelé de ce nom n’était, j’en suis à présent bien convaincu, rien autre que cette lassitude d’esprit d’un jeune homme, qui, n’ayant aucun sujet de se plaindre du présent, se retourne avec inquiétude vers le passé et vers l’avenir : périodes avec lesquelles la vie de l’homme doit avoir si peu de rapports, que l’Écriture même dit : « À chaque jour suffit sa peine. »

Si donc j’ai parfois abusé de la prospérité, en murmurant contre le mystère de ma naissance, contre l’ignorance où je suis du rang que je dois tenir dans le monde, j’en vais faire pénitence, en supportant mon adversité actuelle avec patience et courage, et même, si je le puis, avec gaieté. Que peut-on, qu’osera-t-on me faire ? Foxley, j’en suis sûr, est véritablement un juge de paix, un gentilhomme campagnard assez riche, ce qui ne l’empêche pas (chose merveilleuse à dire !) d’être un âne bâté. Mais son aide, à l’habit de gros drap marron, doit être très au courant des conséquences d’une complicité de meurtre ou d’enlèvement. On n’invite pas de semblables témoins à des œuvres de ténèbres. D’ailleurs, Alain, j’ai des espérances que je puise dans la famille même de mon oppresseur. Oui, j’ai des raisons de croire que la M. V. va entrer en scène. Je n’ose en dire plus long ici, et je ne dois pas me permettre d’allusion que pourrait comprendre un œil autre que le tien. Cela suffit. J’ai le cœur plus léger qu’hier ; et quoique la crainte et la surprise m’environnent encore, elles ne parviennent plus à assombrir entièrement l’horizon.

Même en voyant la figure spectrale de ce vieil épouvantail de Parliament-House se précipiter dans la salle, où j’avais subi un si étrange interrogatoire, je pensai à tes rapports avec lui, et j’aurais presque pu parodier les paroles du roi Lear :

 

Il ne fallait pas moins que de savants légistes

Pour à ce triste état rabaisser la nature.

 

Il était tel que nous l’avons vu jadis, Alain, au temps où, plutôt pour te tenir compagnie que pour suivre ma propre inclination, je fréquentais les cours de justice. L’unique chose qu’il eût ajoutée à son costume, en qualité de voyageur, c’était une paire de bottes qui avaient pu assister à la bataille de Sheriff-Moor ; si grandes et si lourdes que, rattachées comme elles étaient aux jambes exténuées de ce pauvre diable, par de gros flots de galon de laine de diverses couleurs, on eût dit qu’il les traînait avec lui en vue d’une gageure ou en manière de pénitence.

Insensible à la surprise des personnes parmi lesquelles il se jetait ainsi, Pierre s’élança au milieu de la salle, la tête baissée en avant, comme un bélier qui va cosser.

« Bonjour à vous, » dit-il, « bonjour à Vos Honneurs !… Est-ce bien ici que l’on vend des mandats contre les fugitifs ? »

Je remarquai qu’au moment de l’arrivée de Pierre, mon ami ou mon ennemi se rejeta en arrière, et se plaça comme s’il voulait éviter d’attirer l’attention du nouveau venu. Je fis de même, autant que cela me fut possible ; car je jugeais probable que M. Peebles me reconnaîtrait, attendu que j’avais trop souvent fait partie du groupe des jeunes aspirants légistes qui s’amusaient à ses dépens, en soumettant divers cas à sa décision, et en lui jouant d’autres tours moins innocents. Toutefois, je ne savais si je ne ferais pas mieux de profiter de notre connaissance pour avoir l’avantage, quel qu’il pût être, de son témoignage devant le magistrat, ou pour le charger, si faire se pouvait, d’une lettre qui me procurerait une assistance plus efficace.

Je résolus donc de me laisser guider par les circonstances, et de faire la plus grande attention pour que rien ne m’échappât. Je me reculai le plus loin que je pus ; je poussai même une reconnaissance du côté de la porte et du corridor, pour voir si une évasion ne serait pas praticable. Mais Cristal Nixon croisait dans ces parages, et ses petits yeux noirs, perçants comme ceux d’un basilic, dès qu’ils rencontrèrent les miens, parurent deviner mon projet.

Je m’assis, aussi loin que possible de tous les regards, et j’écoutai le dialogue qui suivit ; et il fut beaucoup plus intéressant pour moi que mon imagination ne l’aurait pu supposer, étant admis que Pierre Peebles serait un des personnages de la pièce.

« Est-ce ici que se vendent les mandats… les mandats contre les fugitifs, vous savez bien ? » demanda Pierre.

« Ha !… hem !… quoi ? » fit le juge Foxley. « Que diable peut vouloir cet individu ?… Pour quoi faire voulez-vous un mandat ?

— Pour appréhender un jeune avocat qui est in meditatione fugae. Il a fait l’exposé de ma cause et plaidé pour moi, et je lui ai payé de bons honoraires, et donné autant d’eau-de-vie qu’il en a pu boire, ce jour-là, chez son père… il aime trop l’eau-de-vie pour un si jeune homme !

— Et que vous a fait ce jeune ivrogne, pour que vous veniez à moi ?… hé ! ha ! » répliqua le juge Foxley. « Vous a-t-il volé ? C’est assez vraisemblable, s’il est légiste. Eh ! Nick, ha !

— Il m’a dérobé sa propre personne, Monsieur, » répondit Pierre ; « il m’a volé son aide, ses consolations, sa défense et son assistance ; car c’est ce que, en qualité d’avocat, il doit à son client, ratione officii. Voilà ce que c’est, voyez-vous, Monsieur. Il a empoché les honoraires et bu une pinte d’eau-de-vie ; et maintenant il a passé la frontière et abandonné ma cause, ni gagnée ni perdue, un vrai dead heat, comme aux courses de chevaux qui ont lieu sur la grève. Or, j’ai été avisé par d’habiles jeunes gars, qui ont coutume de parler jurisprudence avec moi au palais du parlement, que ce que j’avais de mieux à faire, c’était de prendre courage et de courir après lui, de sorte que j’ai pris la poste de mes propres jambes, sauf quelques bouts de chemin, par-ci, par-là, que je faisais dans des carrioles de passage. Je découvris ses traces à Dumfries, et me voilà à sa poursuite de ce côté-ci de la frontière… et je veux un mandat contre lui pour cause de fuite. »

Comme, à cette nouvelle, très cher Alain, je sentis battre mon cœur ! Tu es donc près de moi, et je sais dans quel but amical. Tu as tout abandonné pour voler à mon secours ; et il n’est pas étonnant que, connaissant ta fidèle amitié, ta parfaite sagacité et ton caractère persévérant, « l’hôte de ma poitrine soit désormais plus à l’aise sur son trône ; » que la gaieté erre presque malgré moi autour de ma plume, et que mon cœur batte comme celui d’un général en réponse aux tambours de son allié qui s’avance, et sans le secours duquel la bataille serait absolument perdue.

Je ne permis pas que rien trahît ma joyeuse surprise, mais je continuai à donner la plus grande attention à ce qui se passait dans cette singulière réunion.

Le pauvre Pierre Peebles avait été manifestement lancé dans cette folle entreprise par quelques-uns de ses jeunes conseillers de Parliament-House ; il l’avait lui-même donné à entendre ; mais il parlait avec beaucoup de confiance, et le juge, qui paraissait sous l’empire d’une secrète appréhension (ainsi que certains de ses collègues, il avait peur de s’attirer des embarras et d’être joué, comme il est arrivé quelquefois, par la finesse plus grande de ses voisins d’Écosse), se tourna d’un air tout perplexe vers son habile greffier.

« Eh ! oh ! Nick, le diable t’emporte ! n’as-tu donc rien à dire ? Il s’agit encore de quelque jurisprudence écossaise, pour sûr… et nous avons affaire à des Écossais aussi. »

Il jeta un regard furtif du côté du maître de céans, et cligna de l’œil à son greffier.

« Je voudrais que le Solway fut aussi profond qu’il est large ; car nous aurions alors quelque chance de les voir rester chez eux. »

Nicolas s’entretint un moment à l’écart avec le plaignant, et dit ensuite au juge :

« Cet homme demande, je crois, un mandat d’arrêt contre quelqu’un qui a passé la frontière ; mais l’on n’en délivre que pour dette ; et il voudrait, lui, arrêter un avocat !

— Et pourquoi pas ? » répliqua Pierre Peebles d’un ton hargneux, « pourquoi pas ? je serais curieux de le savoir. Qu’un journalier refuse de travailler, vous lancez un mandat pour le forcer à faire sa journée. Qu’une moissonneuse quitte sa besogne, vous l’obligez à reprendre sa faucille. Qu’un houilleur ou un saunier fasse une promenade au clair de la lune, vous lui mettez la main sur l’épaule, avant qu’une minute soit écoulée, et pourtant le dommage ne saurait dépasser un panier de charbon ou un demi-boisseau de sel. Or, voici un individu qui oublie son engagement et me cause un dommage pouvant s’élever à six mille livres sterling, c’est-à-dire trois mille que je dois gagner et trois mille autres que je risque de perdre ; et vous, qui prenez le titre de juge, vous ne pouvez aider un pauvre diable à rattraper le fugitif. Elle sera belle, je crois, la justice que j’obtiendrai de vous !

— Cet homme doit être ivre, » dit le greffier.

« Absolument à jeun de tout excepté le péché, » répliqua le plaignant. « Je n’ai pris qu’une gorgée d’eau froide, depuis que j’ai passé la frontière, et diable m’emporte si quelqu’un de vous me dirait : “Chien, veux-tu boire ?” »

Ces paroles allèrent au cœur du juge.

« Hem !… ha !… fi donc ! l’homme, » dit-il, « tu nous parles comme si tu étais en présence d’un des misérables juges de ton pays… Descends à la cuisine, l’homme, et fais-toi servir quelque chose à manger (mon ami me permettra de prendre cette liberté chez lui), et un coup à boire aussi, et je te promets que nous te ferons justice de manière à te contenter.

— Je ne refuserai pas cette offre de bon voisin, » répliqua le pauvre Pierre Peebles, avec un profond salut. « Dieu bénisse abondamment Votre Honneur, et vous donne la sagesse pour vous guider dans cette cause extraordinaire ! »

Quand je vis Pierre Peebles sur le point de sortir de la salle, je ne pus m’empêcher de faire un effort pour obtenir de lui un témoignage qui pût me donner quelque crédit auprès du juge. Je fis donc deux pas en avant, le saluai et lui demandai s’il avait souvenir de moi.

Après m’avoir regardé fixement, et avoir longuement savouré une prise de tabac, une clarté soudaine illumina la mémoire de Pierre Peebles.

« Si j’ai souvenir de vous ? » dit-il ! « Ma foi ! Oui… Saisissez-le, Messieurs ! Constables, tenez-le bien !… Quand on voit ce pendard de vaurien, on peut être sûr qu’Alain Fairford n’est pas bien loin. Tenez-le bien, maître constable ; je vous somme de l’arrêter, car je me trompe fort s’il n’est pas la cause de cette fuite ! C’est toujours lui qui entraîne ce simple gars d’Alain, avec des cabriolets, des chevaux et autres tentations ; et il l’emmène à Roslin, à Prestonpans, et dans tous les endroits où se réunissent ordinairement les désœuvrés. Quant à lui, c’est un apprenti fugitif.

— Monsieur Peebles, » lui dis-je, « ne me faites pas de tort. Je suis certain que vous n’avez aucun juste motif de me nuire ; mais vous pouvez, si vous le voulez, éclairer ces messieurs, en attestant que j’étudie le droit à Édimbourg, et que mon nom est Darsie Latimer.

— Moi éclairer ! Et comment pourrais-je éclairer ces messieurs, étant si loin d’être éclairé moi-même ? Je ne sais rien de votre nom, et tout ce que je puis attester, c’est un nihil novit in causa.

— C’est un joli témoin que vous invoquez là en votre faveur ! » dit M. Foxley. « Mais… ha !… oui… je vais lui faire une ou deux questions… Je vous prie, l’ami, jureriez-vous que ce jeune homme est un apprenti fugitif ?

— Monsieur, » répondit Peebles, « je suis prêt à jurer toute chose raisonnable. Quand une cause dépend de mon serment, c’est une cause gagnée… Mais j’ai quelque hâte de tâter la bonne chère de Votre Honneur ; » car Pierre était devenu beaucoup plus respectueux avec le juge, depuis qu’il avait été question de dîner.

« Ou vous… hé !… hum !… oui, on vous remplira le ventre, s’il est possible… Mais d’abord, faites-moi savoir si ce jeune homme est réellement ce qu’il prétend être… Nick, recevez son affidavit.

— Ah ! c’est une de ces créatures étourdies, de ces têtes sans cervelle ; il n’a jamais voulu mordre à l’étude ; il est daft, Monsieur tout à fait daft.

— Daft ! » répéta le juge ; « qu’entendez-vous par là ? hé ?

— Il ressemble aux gens du pays de Fife, » répliqua Peebles. « Cerveau dérangé, légèrement atteint par le vent d’est… C’est un cas fort commun. La moitié du monde croit l’autre moitié daft. Je me suis rencontré plus d’une fois avec des gens qui m’ont cru daft moi-même ; et entre nous, je crois la cour des sessions tout à fait daft, elle qui, depuis vingt ans, étudie la grande cause de Peebles contre Plainstanes, sans avoir jamais pu la tirer au clair.

— Je ne comprends rien à son maudit jargon, » dit le juge du Cumberland, « et vous, voisin ?… Que peut-il entendre par daft ?

— Il vent dire fou, » répondit celui à qui le juge s’adressait, et qui impatienté de cette discussion prolongée, ne se tenait plus sur ses gardes.

« Précisément, » dit Pierre, « précisément ; c’est-à-dire pas complètement fou, mais… »

Il s’interrompit et resta, les yeux fixés sur la personne de celui qui avait fourni l’explication, et qu’il parut font joyeux de reconnaître. « Ha ! ha ! Monsieur Herries de Birrenswork, c’est bien vous en chair et en os !… Je croyais que l’on vous avait pendu à Kennington, à Hairiebie, ou quelque part aux environs, après le joli coup que vous avez fait en l’an quarante-cinq.

— Vous devez faire erreur, l’ami, » dit assez rudement Herries, dont le nom venait de m’être révélé à l’improviste.

« Pas le moins du monde, » répliqua intrépidement Pierre Peebles. « Je vous remets parfaitement, car vous avez logé chez moi dans la grande année 45. Je puis bien l’appeler une grande année, puisqu’elle vit éclater la grande rébellion, puisque ma cause, la grande cause Peebles contre Plainstanes et per contra, fut appelée au commencement de la session d’hiver, et qu’elle aurait été plaidée, s’il n’y avait eu sursis de justice, à cause de vos plaids, de vos cornemuses et de vos folies !

— Je vous répète, drôle, » reprit Herries de plus en plus contrarié, « que vous me confondez avec quelque création de votre cerveau détraqué.

— Exprimez-vous comme un gentleman, Monsieur, » dit Peebles. « Ce ne sont pas des paroles que la loi permette d’employer, Monsieur Herries de Birrenswork. Parlez conformément à la loi, Monsieur, ou il me faudra vous dire adieu. Je n’aime pas à causer avec des gens fiers, quoique je sois disposé à répondre à toute demande faite d’une manière légale ; de sorte que, si vous avez envie de parler des jours depuis longtemps passés, et des fredaines que vous aviez coutume de faire dans ma maison avec le capitaine Redgimlet, et du baril d’eau-de-vie que vous avez bu, sans jamais songer à le payer (ce n’est pas que j’y fisse grande attention à cette époque ; mais, depuis, j’en ai souvent de fois manqué), eh bien ! je suis prêt à perdre une heure avec vous, quand vous voudrez… Et où est à présent le capitaine Redgimlet ? C’était un franc luron, comme vous-même… mais on a cessé de vous traquer, pauvres diables, dans ces dernières années. Il est bien passé, le temps des pendaisons et des décapitations !… terrible besogne ! oui, terrible besogne !… Voulez-vous goûter de mon tabac ? »

En terminant ce discours à bâtons rompus, il allongea une grande main osseuse, et tendit à Herries une de ces énormes tabatières de corne que l’on fait en Écosse ; mais le Squire, qui était comme pétrifié par l’assurance avec laquelle Peebles lui avait tenu ce langage inattendu, la repoussa d’un geste méprisant, et fit tomber par terre une partie du tabac.

« Bien ! bien ! » dit Pierre Peebles sans se déconcerter ; « ce sera comme il vous plaira… Il faut laisser faire les entêtés… Mais, » ajouta-t-il en se baissant pour tâcher de ramasser le tabac répandu sur le parquet ciré, « malgré les grands airs que vous prenez avec moi, mes moyens ne me permettent pas de perdre ainsi mon tabac. »

Mon attention avait été vivement excitée par cette scène aussi extraordinaire qu’inattendue. J’épiais, autant que me le permettait mon émotion, l’effet produit sur les personnes intéressées. Il était évident que notre ami Pierre Peebles avait imprudemment laissé échapper des paroles qui modifiaient les sentiments du juge Foxley et de son greffier par rapport à M. Herries, avec lequel ils avaient paru si intimes jusqu’à ce qu’il eût été reconnu sous ce nom. Ils causèrent quelque temps ensemble à l’écart, consultèrent certains papiers, que maître Nicolas choisit dans un grand portefeuille noir, et, partagés entre la crainte et l’incertitude, parurent très embarrassés sur la conduite à suivre.

Herries faisait une tout autre figure, beaucoup plus intéressante pour moi. Quoique Pierre Peebles n’eût guère de ressemblance avec, l’ange Ithuriel, l’aspect du Laird, son attitude hautaine et dédaigneuse, la contrariété qu’il éprouvait à se voir découvert, quoiqu’il n’en craignît pas les conséquences, les regards qu’il tournait vers le magistrat en conférence avec son greffier, et où le mépris l’emportait même sur l’inquiétude ou la colère, ne rappelaient pas mal

 

Le port impérieux et la splendeur ternie,

 

que le poète prête au roi des Puissances aériennes, quand il se voit découvert.

Tandis qu’il promenait autour de lui des regards auxquels il s’efforçait de donner l’expression d’une hautaine indifférence, nos yeux se rencontrèrent, et il me sembla que tout d’abord il dut baisser les siens. Mais il reprit aussitôt son énergie naturelle, et me lança un de ces regards étranges, accompagné de la sinistre contraction des muscles de son front.

Je tressaillis ; puis, irrité de ma pusillanimité, je lui répondis par un regard non moins hardi. Or, il y avait en face de moi un grand et antique miroir ; j’y vis mes traits reflétés, et je tressaillis une seconde fois à l’aspect de la ressemblance imaginaire ou réelle qu’ils m’offraient en ce moment avec ceux de Herries. Bien certainement mon sort est lié à celui de ce mystérieux personnage. Je n’eus pas le temps de méditer alors sur ce sujet, car la conversation qui suivit attira toute mon attention.

Le juge adressa la parole à Herries, après une pause d’environ cinq minutes, pendant laquelle toutes les parties semblèrent déroutées. Foxley parlait avec embarras ; sa voix hésitante et les longs intervalles qui séparaient ses membres de phrase dénotaient la crainte que lui inspirait l’homme auquel il parlait.

« Voisin, » dit-il, « je n’aurais jamais imaginé cela… ou si… hem !… si je l’avais imaginé… dans un recoin, pour ainsi dire, de mon esprit… si j’avais pensé que vous… que vous aviez pu avoir le malheur d’être compromis… hem !… dans l’affaire de l’an 45… m’est avis que j’avais eu le temps de l’oublier.

— Est-il donc si étrange que l’on soit sorti en 45 ? » demanda Herries avec un calme plein de dédain. « Votre père, Monsieur Foxley, est bien sorti en l’an 15 avec Derwentwater.

— Ce qui fut cause qu’il perdit la moitié de sa fortune, » répliqua Foxley avec plus de vivacité qu’à l’ordinaire. « Même il s’en fallut de peu… hem !… qu’il ne fût pendu par-dessus le marché… Mais cette affaire-ci est bien différente ; car… hem !… l’an 15 n’est pas l’an 45… et puis mon père a eu sa grâce, tandis que vous, je crois, n’avez pas la vôtre.

— Peut-être que si, » dit Herries d’un ton d’insouciance ; « ou, si je ne l’ai pas, je me trouve dans le cas d’une demi-douzaine d’autres, dont le gouvernement ne croit pas devoir s’occuper, après un tel laps de temps, quand ils ne commettent aucune offense et qu’ils ne troublent pas la paix.

— Mais vous avez fait l’un et l’autre, Monsieur, » dit Nicolas Faggot, le greffier, qui, pourvu d’un petit emploi en province, comme je l’appris ensuite, se croyait tenu de déployer du zélé pour le gouvernement. « M. le juge Foxley n’est plus le maître de vous laisser en liberté, maintenant que vos nom et prénom sont connus. Il y a mandat décerné contre vous par le secrétaire d’État.

— Allégation bien vraisemblable, Monsieur le greffier, qu’après tant d’années écoulées, le secrétaire d’État ait pris la peine de s’occuper des débris infortunés d’une cause perdue ! » répliqua M. Herries.

« Mais s’il en était néanmoins ainsi, » reprit le greffier, dont l’assurance semblait augmenter à la vue du calme de Herries, « et s’il y avait eu lieu de décerner un mandat à cause de la conduite et des menées d’un gentilhomme qui, allègue-t-on, s’est occupé de raviver de vieilles inimitiés et de les mêler à de nouveaux sujets de désaffection… S’il en était ainsi, je conseillerais, dis-je, à ce gentilhomme d’écouter la voix de la sagesse, et de se livrer lui-même tranquillement aux mains du plus prochain juge de paix… de M. Foxley, par exemple, par qui l’affaire serait régulièrement examinée. Je me borne à faire une supposition, » ajouta-t-il en épiant, non sans appréhension, l’effet que ses paroles produiraient sur celui à qui elles s’adressaient.

« Si je recevais pareil avis, » dit Herries avec le même sang-froid qu’auparavant, « et c’est là, comme vous dites, Monsieur Faggot, une pure supposition, je demanderais à voir le mandat sur lequel on fonderait un si scandaleux procédé. »

Maître Nicolas lui remit un papier, en manière de réponse, et parut attendre avec anxiété ce qui en résulterait.

M. Herries y jeta un coup d’œil avec la même égalité d’âme, puis ajouta :

« Et si un gribouillage tel que celui-ci m’était présenté dans ma propre demeure, je le jetterais au feu de la cheminée, et M. Faggot par-dessus. »

Conformant l’action aux paroles, d’une main il lança le mandat au feu, et de l’autre saisit Faggot par la poitrine d’une manière si rude et si irrésistible, que le greffier, qui se sentait physiquement et moralement incapable de lutter avec lui, tremblait comme un poussin dans les serres d’un corbeau.

Il en fut quitte, toutefois, pour la peur ; car Herries, après lui avoir fait bien sentir la force de son poignet, le lâcha avec un rire de dédain.

« Rébellion !… vol !… pillage !… Au secours ! » s’écria Pierre Peebles, scandalisé de la résistance faite à la loi, dans la personne de Nicolas Faggot.

Mais ses cris furent étouffés par la voix de tonnerre de Herries, qui appela Cristal Nixon, lui ordonna d’emmener en bas ce braillard insensé, de lui remplir le ventre et, après lui avoir remis une guinée, de le jeter dehors. En présence d’injonctions de cette nature, Pierre se laissa volontiers éloigner de la scène.

Herries se tourna ensuite vers le juge, dont le visage avait complètement perdu le brillant coloris qui s’y épanouissait tout à l’heure, pour prendre la livrée blafarde de son greffier.

« Mon vieil ami, » dit-il, « vous êtes venu céans à ma requête, dans un but amical, pour de montrer à ce jeune étourdi le droit que j’ai présentement sur sa personne. J’aime à croire que vous ne voudrez pas faire de votre visite un prétexte pour m’inquiéter à propos d’autres affaires ? Tout le monde sait que j’ai vécu librement au grand air dans ces régions, depuis des mois, pour ne pas dire depuis des années, et qu’il aurait été facile de m’arrêter tous les jours, si l’intérêt de l’État l’avait exigé, et si ma propre conduite l’avait mérité. Mais aucun magistrat anglais n’a été assez dépourvu de générosité pour inquiéter un gentilhomme dans le malheur, à raison d’opinions et de querelles politiques, auxquelles le succès du gouvernement existant a depuis longtemps mis fin. J’espère donc, mon bon ami, que vous ne voudrez pas attirer sur vous le danger, en envisageant la question autrement que vous n’avez fait depuis que nous nous connaissons. »

Le juge répondit avec plus de promptitude et de résolution qu’à l’ordinaire :

« Voisin Ingoldsby, ce que vous dites… humph !… est en quelque sorte vrai. Quand vous alliez et veniez aux marchés, aux courses de chevaux, aux combats de coqs, aux foires, aux parties de chasse et aux autres réunions de ce genre, ce n’était… hem !… ni mon affaire ni mon désir de dissiper… je dis de découvrir et dissiper… hem !… les mystères dont vous étiez environné. Tant que vous étiez un bon camarade en campagne, et de temps en temps… hem !… auprès d’une bouteille… je ne jugeais pas nécessaire de m’informer… hem !… de vos affaires particulières… Et si je pensais… hem !... que vous aviez été un peu malheureux dans vos anciennes affaires, entreprises et relations (ce qui pouvait être cause de la vie instable et retirée que vous meniez), j’aurais eu… hem !… fort peu de plaisir à aggraver votre cas, en intervenant… ou en demandant des explications, qu’il est souvent plus facile de demander que de donner. Mais… hem !… lorsqu’il y a mandat d’arrêt, lorsque des témoins ont prononcé des noms… et que ces nom et prénom sont ceux d’une personne convaincue d’un crime capital… et accusée, à tort, je l’espère, d’avoir profité, hem ! de querelles récentes et de nouveaux mécontentements pour ranimer nos discordes civiles, le cas est bien différent… et je suis obligé, hem ! de faire mon devoir. »

En terminant ce discours, le juge se leva et prit un air aussi résolu qu’il lui fût possible.

Je me rapprochai de lui et de M. Faggot, son greffier, croyant le moment favorable pour recouvrer ma liberté ; et je fis connaître à M. Foxley que j’étais décidé à le soutenir.

Mais M. Herries ne fit que rire de notre attitude menaçante.

« Mon bon voisin, » dit-il, « vous parliez de témoin. Est-ce que ce cerveau fêlé de mendiant vous paraît un témoin admissible dans une affaire de cette nature ?

— Mais vous ne niez pas, » répliqua M. Foxley, « que vous ne soyez ce M. Herries de Birrenswork, dénommé dans le mandat d’arrêt du secrétaire d’État ?

— Comment puis-je nier ou avouer quoi que ce soit en cette affaire ? » dit Herries avec un ricanement. « Ce mandat n’existe plus actuellement ; ses cendres ont été lancées aux quatre vents du ciel, comme la vie du malheureux traître qu’il menaçait.

— Mais vous ne nierez pas, » reprit le juge, « que vous ne soyez la personne y dénommée… ni que vous n’ayez vous-même détruit ce mandat ?

— Je ne nierai ni mon nom ni mes actes, Monsieur le juge, quand une autorité compétente me sommera de les avouer ou de les défendre. Mais je résisterai à toute tentative impertinente pour connaître les motifs particuliers qui me font agir, et pour s’emparer de ma personne. Je suis tout à fait préparé à cette résistance, et j’ai la confiance que vous, mon bon voisin et compagnon de chasse, par vos remontrances, et mon ami M. Nicolas Faggot, par les humbles conseils qu’il m’a donnés d’avoir à me livrer moi-même aux autorités, vous vous considérerez comme vous étant amplement acquittés de votre devoir envers le roi Georges et le gouvernement. »

Le ton froid et ironique de cette déclaration, l’air et l’attitude qui exprimaient si fièrement l’absolue confiance de Herries en la supériorité de sa force et de son énergie, ajoutèrent à l’indécision qui se manifestait déjà du côté de Foxley et de Faggot.

Le juge regarda le greffier. Le greffier regarda le juge. Foxley fit entendre des ha ! et des eh ! sans pouvoir articuler une syllabe. Faggot se contenta de dire : « Le mandat étant détruit, je présume, Monsieur le juge, que vous n’avez pas dessein de procéder à l’arrestation ?

— Humph !… ha !… mais non, Nicolas ; ce ne serait pas très prudent… Et comme cette affaire de l’an 45 est de l’histoire ancienne, et que… hem ! mon ami, que voici, reconnaîtra, je l’espère, son erreur… si même il ne l’a déjà reconnue… et qu’il renoncera au pape, au démon, et au Prétendant… soit dit sans vous offenser, voisin… je pense que… n’ayant à notre disposition ni constables, ni force armée… nous ferons bien de demander nos chevaux, et… en un mot, de fermer les yeux sur cette affaire.

— Décision judicieuse, » dit le personnage qu’elle concernait. « Mais avant de vous en aller, je suppose que vous voudrez vous rafraîchir, et que nous nous quitterons bons amis.

— Ah ! » fit le juge de paix en passant la main sur son front, « notre affaire a été… hem ! de celles qui altèrent quelque peu.

— Cristal Nixon, » dit M. Herries, « servez-nous tout de suite un bol d’un breuvage rafraîchissant, et qu’il soit d’une capacité suffisante pour étancher la soif de toute la commission. »

Tandis que Cristal s’éloignait afin d’exécuter cet ordre, il y eut un moment de silence, dont je voulus profiter pour ramener la conversation sur ce qui me concernait particulièrement.

« Monsieur, » dis-je au juge de paix, « je ne suis pour rien dans la discussion que vous avez eue avec M. Herries, et pourtant voici que vous me laissez, moi, fidèle sujet du roi Georges, prisonnier, contre mon gré, entre les mains d’un homme que vous avez sujet de croire ennemi de la cause du roi. Je vous fais humblement observer que cette manière d’agir me semble contraire à vos devoirs de magistrat, et que vous devriez appeler l’attention de M. Herries sur l’illégalité de ses procédés ; je désire enfin que vous preniez des mesures pour me délivrer, soit immédiatement, soit du moins aussitôt que possible après que vous serez sorti d’ici…

— Jeune homme, » répliqua M. Foxley, « je vous rappellerai que vous êtes sous l’autorité… sous l’autorité légitime… hem !… de votre tuteur.

— Il prend, en effet, cette qualité ; mais il n’a fourni aucune preuve à l’appui d’une si absurde prétention ; et quand bien même il en eût fourni, la situation où il se trouve, comme condamné à mort non gracié, lui fait perdre ce droit, supposé qu’il l’ait jamais eu. Je désire donc, Monsieur le juge et Monsieur le greffier, que vous considériez ma situation, et que vous me secouriez à vos risques et périls.

— Voilà un jeune gars, » dit M. Foxley d’un air des plus embarrassés, « qui s’imagine que j’ai dans la tête toutes les lois et ordonnances d’Angleterre, et dans ma poche un posse comitatus capable de les faire exécuter !… Hé ! quel bien peut vous faire mon intervention ?… Toutefois hem !… ha ! je vais parler pour vous à votre tuteur. »

Il emmena M. Herries à l’écart et parut réellement lui faire des observations très sérieuses ; et cette espèce d’intercession était, peut-être, en ces circonstances, tout ce que je pouvais raisonnablement attendre de lui.

Tout en parlant, ils jetèrent souvent les yeux de mon côté. Lorsque Cristal Nixon revint enfin avec un immense bol, d’une contenance d’environ dix pintes, plein du breuvage que son maître avait demandé, Herries se détourna de M. Foxley d’un air d’impatience, en disant avec une certaine emphase : « Je vous donne ma parole d’honneur que vous n’avez pas la moindre chose à craindre pour son compte. »

Il leva ensuite le bol, et après avoir porté en gaélique la santé du roi : Slaint an Rey ! il but une gorgée de la liqueur. Il passa ensuite le vase au juge Foxley qui, pour éviter de paraître boire au Prétendant, porta la santé de M. Herries lui-même d’une façon très solennelle ; mais il but avec beaucoup moins de modération que le maître de céans.

Le greffier suivit l’exemple de son chef, et je ne fus pas fâché de faire comme eux, car l’inquiétude et la crainte altèrent au moins autant que le chagrin. Bref, nous épuisâmes ce mélange de bière, de xérès, de jus de citron, de muscade et d’autres bonnes choses ; nous fîmes échouer sur le fond d’argent du vase l’énorme rôtie de pain et l’orange grillée qui flottaient tout à l’heure joyeusement à la surface du liquide, et nous pûmes lire les vers célèbres du Dr Byron, que l’on y avait gravés :

 

Dieu bénisse le roi défenseur de la foi !

Dieu protège et bénisse aussi le Prétendant !

— Mais ne direz-vous pas quels sont ces personnages ?

— Dieu nous bénisse tous !… L’entende qui pourra !

 

J’eus tout le temps d’étudier cette affusion de la muse jacobite, pendant que le juge de paix prenait longuement congé de son hôte. Les adieux de M. Faggot furent moins cérémonieux ; mais je soupçonne qu’il se passa entre M. Herries et lui quelque chose de plus que de vains compliments, car je vis le Laird glisser dans la main du greffier un papier soyeux. Ce pouvait être une légère réparation de l’audace avec laquelle il avait brulé le mandat, et porté une main violente sur le respectable représentant de la loi qui le lui exhibait ; et j’observai qu’il faisait cette offrande propitiatoire de manière à n’être pas vu du chef de l’honnête greffier.

Ces arrangements terminés, on se sépara non sans beaucoup de formalités du côté du squire Foxley, dans les adieux duquel je remarquai la phrase suivante : « Je présume que vous ne vous proposez pas de faire un long séjour en ces parages ?

— Pas présentement, Monsieur le juge de paix, vous pouvez en être sûr ; il y a de bonnes raisons qui s’y opposent. Mais je ne doute pas que mes affaires ne s’arrangent de manière que je puisse de nouveau chasser bientôt avec vous. »

Herries accompagna Foxley jusque dans la cour, et ordonna en même temps à Cristal Nixon de veiller à ce que je rentrasse dans mon appartement.

Sachant qu’il ne servirait à rien de résister à cet inflexible agent ni de chercher à le gagner, j’obéis en silence, et je me retrouvai prisonnier comme avant.

CHAPITRE VIII.

CONTINUATION DU JOURNAL DE LATIMER
.

Rentré dans l’appartement que je puis appeler ma prison, je passai plus d’une heure à mettre par écrit les singulières scènes dont je venais d’être témoin.

Il me semble que je suis désormais en état de faire des conjectures sur le caractère de M. Herries, dont le nom et la situation m’ont été clairement révélés aujourd’hui. C’est sans doute un de ces jacobites enthousiastes qui ont, il n’a pas vingt ans, ébranlé le trône de la Grande-Bretagne. Quoique ce parti diminue tous les jours, il reste encore quelques hommes dont l’énergie et l’influence tendent toujours à recommencer l’aventure qu’ils ont trouvée si difficile. Mais Herries diffère beaucoup de cette espèce de jacobites zélés avec lesquels le hasard m’a mis en rapport jusqu’à présent : des lairds aux cheveux gris, des dames de vieille race qui, celles-ci en savourant leur thé, ceux-là en buvant leur punch, ont souvent proféré devant moi des discours d’une bien inoffensive trahison ; les unes se rappelant avoir ouvert un bal avec le Chevalier, les autres racontant leurs hauts faits à Preston, à Clifton et à Falkirk.

La désaffection de ce monde-là était de trop petite importance pour attirer l’attention du gouvernement. Mais j’avais ouï dire qu’il existait encore des partisans des Stuarts d’un caractère plus entreprenant et plus dangereux ; des hommes qui, grâce à l’or que le Prétendant envoyait de Rome, parcouraient en secret, et à la faveur d’un déguisement, les diverses classes de la société, pour s’efforcer d’entretenir le zèle expirant de leur parti.

Je ne fis pas difficulté d’assigner à ce Herries un poste important parmi cette classe de gens, dont les menées et les efforts ne sont révoqués en doute que par ceux qui se contentent de voir la superficie des choses. Son énergie morale, son activité et sa vigueur physique paraissent l’avoir parfaitement qualifié pour jouer ce rôle dangereux. Je savais, d’ailleurs, que, tout le long de la frontière de l’ouest, il y a, tant en Angleterre qu’en Écosse, un assez grand nombre d’amis des Stuarts, pour qu’un tel personnage y puisse résider avec une absolue sécurité, à moins que le gouvernement ne tienne tout particulièrement à s’assurer de lui. Même alors il peut échapper à ses recherches, grâce à des avis reçus à temps, ou, comme dans le cas de M. Foxley, grâce à la répugnance qu’éprouvent les magistrats de province à intervenir en ce que l’on considère à présent comme des poursuites odieuses contre des infortunés.

Pourtant il a couru, dans ces derniers temps, certains bruits, d’après lesquels l’Écosse, ou du moins quelques provinces seraient dans un état de mécontentement et d’agitation résultant de diverses causes, mais surtout de l’impopularité du ministère actuel ; si bien que les agitateurs de cette espèce croient peut-être le moment favorable pour recommencer leurs intrigues, tandis que, d’autre part, le gouvernement, dans une telle crise, peut n’être pas porté à les regarder avec le mépris qui eût été naguère leur plus juste punition.

Qu’il se soit rencontré des hommes assez téméraires pour consacrer leurs services et leur vie à une cause désespérée, ce n’est là rien de nouveau : l’histoire abonde en exemples d’un pareil dévouement. Que M. Herries soit un de ces enthousiastes, cela n’est pas moins évident ; mais qui pourra m’expliquer sa conduite à mon égard ? S’il veut me gagner à son parti, la violence et la contrainte sont des arguments peu capables de réussir avec une âme généreuse. Mais supposé même que tel soit son but, de quel avantage serait pour lui l’acquisition d’un partisan isolé, recruté par contrainte, et qui ne pourrait apporter que sa seule personne à l’appui de sa cause, s’il consentait enfin à l’embrasser ? Il a réclamé les droits d’un tuteur ; il a plus qu’insinué que l’état de mon esprit exige que je sois soumis à son autorité. Cet homme si opiniâtre en ses projets, qui semble vouloir porter sur ses épaules tout le poids d’une cause qui a été une occasion de ruine pour des milliers d’individus, est-ce bien celui qui a le pouvoir de décider de mon sort ? Venaient-ils de lui les dangers que l’on craignait pour moi, et pour me soustraire auxquels on m’a élevé dans un milieu si environné de mystère et de précautions ?

Et dans ce cas, de quelle nature est le droit qu’il revendique ? Est-ce un droit de parenté ? Le même sang coule-t-il dans nos veines ? Mes traits ont-ils peut-être même quelque chose de commun avec ceux de ce singulier personnage ? Quelque étrange que cela puisse paraître, le frémissement de crainte qui saisit mon âme en ce moment est mêlé d’un sentiment d’étonnement mystérieux qui approche presque du plaisir. Me rappelant mon image que j’avais vue dans le miroir, en un moment solennel de notre singulière entrevue de ce jour, je courus à ma première chambre pour y consulter une glace, et voir s’il serait possible à mon visage de se contracter de manière à reproduire ce froncement qui ressemble si fort au regard terrifiant de Herries. Mais j’eus beau m’évertuer à sillonner mon front de rides compliquées, ce fut en vain, et je dus conclure ou que cette prétendue marque sur mon front était purement imaginaire, ou qu’elle ne pouvait résulter d’un effort de la volonté, ou enfin, et cela me paraissait le plus probable, que c’était une de ces ressemblances que l’imagination découvre dans les braises d’un feu de bois, ou dans les veines d’un marbre, distinctes une fois, puis obscures et invisibles, suivant que les combinaisons des lignes frappent le regard ou font impression sur l’esprit.

Tandis que je composais mon visage comme un comédien plein de zèle, la porte s’ouvrit tout à coup, et la servante de la maison entra.

Honteux et furieux de me voir surpris dans cette singulière occupation, je me retournai brusquement, et le hasard amena probablement sur mes traits l’expression que j’avais vainement essayé de produire.

Dorcas tressaillit et recula d’un pas : « Oh ! ne me regardez pas ainsi, je vous en prie, pour l’amour de Dieu ! » s’écria-t-elle. « Vous ressemblez au vieux Squire comme… Mais le voici qui vient, » ajouta-t-elle en commençant sa retraite, « et si vous avez besoin d’un autre pour parfaire le trio, il n’y a plus, à ma connaissance, que Satan qui puisse rivaliser avec vous pour la hauteur du front. »

Herries entra, comme Dorcas s’enfuyait en murmurant ces paroles. Il s’arrêta, quand il me vit tourner de nouveau mes regards vers la glace, pour y chercher l’expression qui avait évidemment fait peur à cette fille.

Il parut deviner ce qui se passait en mon esprit, car il me dit, lorsque je me retournai vers lui :

« N’en doutez pas, il est imprimé sur votre front, le signe fatal de notre race, quoiqu’il ne soit pas actuellement aussi apparent qu’il le deviendra lorsque l’âge, les chagrins des passions orageuses, et d’amers regrets y auront tracé leurs sillons.

— Homme mystérieux, » répliquai-je, « je ne sais ce que vous voulez dire ; votre langage est aussi obscur que vos projets.

— Asseyez-vous donc et écoutez-moi. Le voile dont vous vous plaignez va être soulevé, au moins en partie. Quand il aura été tiré, il ne vous révélera que crime et que douleurs… crime suivi d’un étrange châtiment, douleurs que la Providence a données en héritage à la postérité du criminel. »

Après une courte pause, il commença son histoire. Le narrateur parlait sur un ton qui dénotait que, bien qu’éloigné des événements, il y prenait encore un très vif intérêt. Le son de sa voix grave et forte ajoutait, par ses inflexions, aux effets de son récit, que je vais m’efforcer de reproduire, autant que possible, dans les termes mêmes dont il s’est servi.

 

« Ce n’est pas d’hier que les Anglais le savent : le meilleur moyen de vaincre leurs voisins indépendants, c’est d’introduire chez eux les divisions et la guerre civile. Pas n’est besoin de vous rappeler la servitude à laquelle l’Écosse fut réduite par les malheureuses guerres entre les factions de Bruce et de Baliol ; ni comment, après qu’elle se fut affranchie d’un joug étranger, grâce à la tactique et à la bravoure de l’immortel Bruce, tous les fruits de la victoire de Bannockburn furent perdus à la suite des effroyables défaites de Dupplin et de Halidon. Alors Édouard Baliol, le mignon et le vassal de son homonyme d’Angleterre, jouit, pendant un court espace de temps, de la possession paisible et incontestée du trône si récemment occupé par le plus grand capitaine et le plus sage prince de l’Europe.

« Mais l’expérience acquise par Bruce ne périt pas avec lui. Il restait un bon nombre des guerriers qui avaient partagé ses travaux, et ils se rappelaient tous par quels efforts heureux il avait accompli la délivrance de l’Écosse, en des circonstances tout aussi désavantageuses que celles où se trouvait son fils.

« Édouard Baliol, l’usurpateur, festinait au château d’Annan, avec quelques-uns de ses favoris, quand il fut surpris par une troupe choisie de patriotes insurgés, qui avaient pour chefs Douglas, Randolphe, le jeune comte de Moray et sir Simon Fraser. Leur succès fut si complet que, pour sauver sa vie, Baliol dut s’enfuir, à peine vêtu, sur un cheval que l’on n’eut pas même le temps de seller. Il était important de s’emparer de sa personne ; aussi fut-il poursuivi de près par un vaillant chevalier d’origine normande, dont la famille s’était depuis longtemps fixée sur les frontières du comté de Dumfries. Elle portait le nom de Fitz-Aldin ; mais le chevalier en question, à cause du grand carnage qu’il avait fait des gens du midi, et de la répugnance qu’il avait montrée à leur donner quartier durant la première guerre de cette période sanglante, avait été surnommé Redgauntlet (gantelet rouge), et il transmit ce surnom à sa postérité.

 

— Redgauntlet ! » répétai-je machinalement.

« Oui, Redgauntlet, » dit mon prétendu tuteur en me regardant fixement. « Ce nom rappelle-t-il quelque souvenir à votre esprit ?

— Non, si ce n’est que je l’ai entendu donner naguère au héros d’une légende superstitieuse.

— Il y a plusieurs légendes de cette nature sur la famille, » répliqua Herries, qui continua sa narration.

 

« Albéric Redgauntlet, le premier qui ait porté ce nom, était, comme on le croira sans peine, d’un caractère dur, que des discordes de famille rendirent plus implacable encore. Un fils unique, alors âgé de dix-huit ans, partageait si fort l’esprit hautain de son père, qu’il supportait impatiemment son autorité, et même y résistait parfois. Il finit par quitter le toit paternel, abjura les opinions politiques de l’auteur de ses jours, et encourut son mortel déplaisir en se joignant aux partisans de Baliol. On dit que, dans sa colère, Albéric maudit son fils dégénéré, jurant qu’il périrait de sa main, s’il venait à le rencontrer. Cependant les circonstances semblaient lui promettre une compensation. Son épouse, après de longues années d’attente, se trouva dans un état qui lui permettait d’espérer un héritier plus docile.

« Mais la santé délicate de sa femme et l’intérêt qu’elle lui inspirait n’empêchèrent pas Albéric de s’engager dans l’entreprise de Douglas et de Moray. Il avait été le plus ardent à l’attaque du château d’Annan, et il fut le premier à poursuivre Baliol, dispersant ou taillant en pièces les quelques hardis partisans qui cherchaient à protéger la fuite de l’usurpateur.

« Ceux-ci ayant été successivement mis en déroute ou tués, le redoutable Redgauntlet, l’ennemi mortel de la maison de Baliol, ne se trouvait plus qu’à deux longueurs de lance du fugitif, dans un étroit défilé, lorsqu’un jeune homme, un des derniers compagnons qui avaient suivi l’usurpateur dans sa fuite, se jeta entre eux, essuya le choc du poursuivant, fut désarçonné et renversé par terre. Son casque se défit et roula à quelques pas, et les rayons du soleil, qui se levait alors sur les flots du Solway, firent reconnaître à Redgauntlet les traits de son fils rebelle, portant la livrée et les couleurs de l’usurpateur.

« Redgauntlet vit donc son fils gisant devant les pieds de son cheval ; mais il vit aussi Baliol, l’usurpateur de la couronne d’Écosse, encore à portée de sa main, puisqu’il n’était séparé de lui que par le corps du jeune Édouard. Sans s’arrêter pour s’informer si celui-ci était blessé, Albéric donna de l’éperon à sa monture pour l’enlever par-dessus son fils ; malheureusement il n’y réussit pas. Le cheval fit bien un bond en avant, mais ne put franchir le corps du jeune homme : un de ses pieds de derrière frappa Édouard au front, au moment où celui-ci se relevait. Le coup fut mortel. Il est inutile d’ajouter que le père cessa la poursuite, et que Baliol s’échappa.

« Quelque féroce que l’on eût peint Redgauntlet, il n’en fut pas moins accablé par la pensée du crime qu’il venait de commettre. Il ne rentra en son château que pour y trouver de nouveaux chagrins. En apprenant la terrible catastrophe, sa femme avait été prématurément prise des douleurs de l’enfantement. La naissance d’un garçon lui coûta la vie. Redgauntlet resta plus de vingt-quatre heures assis à côté de son cadavre, sans changer de posture, sans que, au dire de ses domestiques épouvantés, l’on vît remuer un muscle de son visage. L’abbé du monastère de Dundrennan lui adressa en vain des paroles de consolation. Douglas, qui visita dans son affliction un patriote si zélé, parvint du moins à frapper son attention. Il ordonna aux trompettes de sonner une marche militaire anglaise dans la cour du château ; Redgauntlet sauta aussitôt sur ses armes, et retrouva la mémoire qu’il semblait avoir perdue dans l’excès de son malheur.

« À partir de ce moment, quoi qu’il pût ressentir intérieurement, il ne manifesta plus au dehors aucune émotion. Douglas fit apporter l’enfant, et les soldats au cœur de fer remarquèrent avec horreur que, par une loi mystérieuse de la nature, la cause de la mort de sa mère et le témoignage du crime de son père étaient imprimés sur le front du petit innocent, où l’on voyait distinctement l’image d’un fer à cheval. Redgauntlet lui-même dit à Douglas avec un sourire effrayant en lui montrant ce signe fatal : « Il aurait dû être couleur de sang. »

« Quoique l’habitude des guerres civiles eût endurci Douglas contre toute tendre émotion, il se sentit pris de pitié pour son compagnon d’armes, et frémissant à cette vue, il manifesta le désir de quitter une demeure condamnée à être le théâtre de semblables horreurs. Mais en partant, il engagea sir Albéric Redgauntlet à faire un pèlerinage à Saint-Ninian de Whiteherne, qui était alors un des sanctuaires les plus vénérés. Cela dit, il partit avec une précipitation qui eût aggravé, si la chose avait été possible, l’état d’abandon et d’isolement où se trouvait son malheureux ami.

« Sir Albéric fit déposer, à côté l’un de l’autre, dans l’antique chapelle de son château, les corps de la mère et du fils, après qu’ils eurent été embaumés pur un célèbre chirurgien de l’époque ; et l’on dit que, pendant de longues semaines, il passa toutes les nuits quelques heures dans le caveau où ils reposaient.

« Il entreprit enfin le pèlerinage de Whiteherne, que lui avait conseillé Douglas. Il s’y confessa, pour la première fois, depuis son malheur, et reçut l’absolution d’un vieux moine, qui mourut plus tard en odeur de sainteté. On raconte que ce moine lui prédit alors qu’à cause de son inébranlable patriotisme, sa famille continuerait à être puissante au milieu des révolutions des siècles à venir ; mais qu’en punition de son implacable cruauté envers son propre fils, le ciel avait décrété que la bravoure de ses descendants serait toujours inutile, et que le parti qu’ils soutiendraient ne triompherait jamais.

« Pour accomplir la pénitence qui lui fut imposée par le moine, sir Albéric s’en fut en pèlerinage à Rome, ou peut-être même au Saint-Sépulcre. Il passa généralement pour mort. Mais treize ans après, lors de la grande bataille de Durham, entre David Bruce et la reine Philippa d’Angleterre, un chevalier ayant pour armoiries un fer à cheval, parut à l’avant-garde de l’armée écossaise, où il se distingua par son audace et par sa valeur. Il fut vaincu et tué, et ce fut alors seulement qu’on reconnut le brave et infortuné sir Albéric Redgauntlet.

 

— Et ce signe fatal, » demandai-je, quand Herries eut terminé son récit, « s’est-il transmis à toute la postérité de ce malheureux chevalier ?

— Il lui a toujours été transmis depuis cette époque, et l’on croit qu’il continuera de l’être. Mais il se peut qu’il y ait, dans le témoignage populaire, quelques effets de l’imagination qui crée souvent ce qu’elle voit. De même que d’autres familles ont des particularités qui les distinguent, celle de Redgauntlet a été remarquable, dans la plupart de ses membres, par une singulière empreinte sur le front, empreinte que l’on suppose venir du second fils d’Albéric, du frère de cet Édouard qui périt d’une manière si lamentable. Il est également certain qu’une fatalité semble peser sur la famille des Redgauntlet, en ce qu’elle s’est trouvée du côté des vaincus dans presque toutes les discordes civiles qui ont divisé le royaume d’Écosse, depuis le temps de David Bruce jusqu’aux dernières et infructueuses tentatives du Chevalier Charles-Édouard. »

Ces paroles furent suivies d’un profond soupir, comme si le narrateur avait été par son sujet entraîné à de douloureuses réflexions.

« Suis-je donc un descendant de cette race malheureuse ? » m’écriai-je. « Et vous, lui appartenez-vous aussi ?… Dans ce cas, pourquoi ai-je eu à subir contrainte et mauvais traitements de la part d’un parent ?

— Ne poussez pas à présent plus loin vos recherches, » répondit Herries. « La ligne de conduite que je suis à votre égard est dictée, non par mon choix, mais par la nécessité. Vous avez été éloigné de votre famille, et soustrait à la garde de votre légitime tuteur par une mère ignorante et craintive, qui vous idolâtrait ; mais elle était incapable d’apprécier les raisons et les sentiments de ceux qui préfèrent l’honneur et les principes à la fortune et même à la vie. Le jeune faucon, qui n’a reçu encore que les soins de sa mère, doit être dompté par la captivité dans les ténèbres, et par la privation de sommeil, avant que le fauconnier se hasarde à lui faire prendre son vol pour fondre sur la proie qu’il lui désigne. »

Je fus effrayé par cette déclaration, qui semblait me menacer d’une captivité prolongée, dont l’issue pouvait être pleine de périls. Je crus prudent, toutefois, de ne pas me laisser abattre, et en même temps de prendre un ton conciliant.

« Monsieur Herries, » lui dis-je, « si tel est bien votre nom, laissons de côté l’atmosphère de mystère et de crainte dont vous paraissez vouloir envelopper ce qui me concerne. Il y a longtemps, hélas ! que je suis privé des soins de la mère pleine de tendresse à laquelle vous avez fait allusion ; il y a longtemps que je vis sous la tutelle d’étrangers, et que je dois former mes résolutions d’après les raisonnements de ma propre intelligence. Les malheurs, la mort prématurée de mes parents m’ont donné le droit d’agir par moi-même, et la contrainte ne parviendra jamais à m’enlever le plus beau des privilèges d’un Anglais.

— C’est le vrai jargon du jour, » répliqua Herries d’un ton de dédain. « Le privilège d’agir librement n’appartient à aucun mortel ; nous sommes retenus par les liens du devoir ; notre sentier à travers la vie est limité par les règles de l’honneur ; nos actions les plus indifférentes ne sont que les mailles du filet dans lequel le Destin nous enveloppe tous. »

Il arpenta la chambre avec rapidité, et poursuivit avec un enthousiasme qui, joint à quelques autres détails de sa conduite, aurait pu dénoter une imagination exaltée, si l’ensemble de ses discours et de ses actions n’y avait contredit.

« Rien, » dit-il d’une voix forte, mais pleine de tristesse, « rien n’est l’œuvre du hasard, rien n’est la conséquence d’une libre volonté. Le privilège dont l’Anglais est si fier, donne à son possesseur aussi peu de véritable liberté, que le despotisme d’un sultan oriental n’en laisse à son esclave. L’usurpateur Guillaume de Nassau, en partant pour la chasse, croyait sans doute que c’était par un acte de son bon plaisir que le cheval de sa victime assassinée avait été sellé pour ce royal passe-temps. Mais le ciel avait d’autres vues, et le soleil n’était pas arrivé au milieu de sa carrière, qu’un faux pas de ce même coursier sur un obstacle insignifiant, sur une taupinière, fit perdre à cet orgueilleux cavalier, en même temps que la vie, la couronne qu’il avait usurpée. Pensez-vous que, par un mouvement imprimé aux rênes, il eût pu éviter ce faible obstacle ? Je vous dis, moi, qu’il devait le rencontrer sur son chemin, et qu’il ne l’aurait pas plus évité que s’il avait eu devant lui la chaîne entière du Caucase… Oui, jeune homme, quand nous agissons et quand nous souffrons, nous ne faisons que jouer le rôle qui nous a été assigné par le Destin, ordonnateur de l’étrange drame de notre vie ; nous ne pouvons faire un pas au-delà de la limite fixée, ni ajouter un mot au rôle qui nous est distribué ; et nous parlons de libre volonté, de liberté de pensée et d’action, comme si Richard ne devait pas périr et Richmond vaincre, exactement à l’endroit et au moment fixés par l’auteur du drame ! »

Herries cessa de parler, mais continua d’arpenter le plancher, les yeux baissés et les bras croisés sur sa poitrine. Le bruit de ses pas et le son de sa voix me rappelèrent que, dans une précédente occasion, j’avais entendu ce singulier personnage proférer de semblables monologues dans la solitude de sa chambre. Je remarquai aussi que, comme d’autres jacobites, il avait, dans sa haine invétérée pour la mémoire du roi Guillaume, adopté l’opinion que, le jour de l’accident, ce monarque montait un cheval qui avait appartenu à l’infortuné sir John Friend, exécuté en 1696 pour crime de haute trahison.

Il n’était pas de mon intérêt d’irriter, mais bien plutôt d’apaiser, si je le pouvais, le personnage sous la puissance duquel je me trouvais si étrangement placé. Lorsque je crus voir que la vivacité de son émotion s’était un peu calmée, je lui répondis en ces termes :

« Je ne veux pas, et en vérité je ne me sens pas capable d’une pareille entreprise ; non, je ne veux pas discuter une question d’une subtilité aussi métaphysique que celle de déterminer les limites entre la libre volonté et la prédestination. Croyons à la possibilité de vivre dans l’honneur et de mourir dans l’espérance, sans que l’on soit obligé de se former une opinion décidée sur un point si fort au-dessus de notre intelligence.

— La solution est sensée, » dit-il en m’interrompant avec un rire moqueur ; « c’est un souvenir de quelque sermon de Genève !

— Mais, » continuai-je, « j’appelle votre attention sur ce fait, que, tout comme vous-même, je suis sous l’influence d’impulsions qui résultent de ma libre volonté, ou qui sont les conséquences du rôle que m’assigna le Destin. Ces impulsions peuvent être, elles sont même en ce moment tout à fait en contradiction avec celles qui vous font agir ; et comment déciderons-nous lesquelles doivent l’emporter ? Vous vous sentez peut-être destiné au rôle de mon geôlier. Moi, au contraire, je me sens appelé à tenter et à effectuer mon évasion. L’un de nous a nécessairement tort, mais qui peut dire lequel de nous est dans l’erreur, tant que l’événement n’aura pas décidé entre nous ?

— Je me sens destiné à employer les moyens de contrainte les plus rigoureux, » dit-il du même ton moitié badin, moitié sérieux que j’avais pris.

« Dans ce cas, » répliquai-je, « il sera dans ma destinée de tout tenter pour recouvrer ma liberté.

— Et il pourra être dans la mienne, » dit-il d’un ton grave et sévère, « de prendre des mesures pour que vous mouriez plutôt que d’atteindre votre but ! »

C’était parler sans ambages, en vérité, et je ne voulus pas laisser cette parole sans réponse.

« Vous me menacez vainement, » dis-je ; « les lois de mon pays me protégeront ; ou du moins elles me vengeront, si elles ne peuvent me protéger ! »

Je m’exprimai avec fermeté, et Herries parut un moment réduit au silence. Le dédain avec lequel il me répondit enfin n’était pas exempt d’affectation.

« Les lois ! » s’écria-t-il ; « et que savez-vous, jeune homme, des lois de votre pays ? Avez-vous pu apprendre la jurisprudence sous un vulgaire barbouilleur de parchemin ; comme Saunders Fairford, ou avec son fils aussi pédant qu’ignare, qui prend le titre d’avocat, en vérité ? Quand l’Écosse était indépendante, qu’elle avait son propre roi et sa propre législation, cette canaille plébéienne, au lieu d’être appelée au barreau des cours suprêmes, aurait à peine été admise à l’honneur de porter les sacs en peau de mouton, dans lesquels on garde les pièces des procès. »

Alain, je ne pus supporter ce langage, et je répondis avec indignation qu’il ne connaissait ni le mérite ni l’honorabilité des personnes qu’il dénigrait.

« Je connais ces Fairford aussi bien que je vous connais vous-même, » répliqua-t-il.

« Aussi bien et aussi peu ; car vous n’avez pu apprécier ni leur valeur réelle ni la mienne. Je sais toutefois que vous les avez vus, lors de votre récent voyage à Édimbourg.

— Ah ! » fit-il en tournant vers moi un regard scrutateur.

« C’est la vérité, et vous ne pouvez le nier. Vous ayant ainsi montré que vos mouvements ne me sont pas tout à fait inconnus, permettez-moi de vous apprendre que j’ai des moyens de communication dont vous ne vous doutez pas. Ne m’obligez pas à m’en servir à votre préjudice.

— À mon préjudice, jeune homme ! Vous me faites sourire, en vérité, et je vous pardonne votre folie. Je vous dirai même, ce que vous ignorez, que ce sont des lettres de ces Fairford qui m’ont fait soupçonner d’abord ce que confirma le résultat de ma visite à Édimbourg, à savoir que vous étiez celui que je cherchais depuis des années.

— Si vous l’avez appris par les papiers que j’avais sur moi, la nuit où je fus réduit à la nécessité d’accepter l’hospitalité chez vous à Brokenburn, je n’envie pas votre peu de scrupule, quant au choix des moyens par vous employés pour obtenir vos renseignements. Ils ne sont pas à votre honneur, et…

— Silence ! jeune homme, » dit Herries avec plus de calme que je n’en attendais de sa part. « Le mot de déshonneur ne doit pas être prononcé en conjonction avec mon nom. Votre portefeuille était dans la poche de votre habit ; il n’échappa point à la curiosité de mon domestique, quoiqu’il eût été à l’abri de la mienne. Cristal Nixon m’apprit la nouvelle, après votre départ. La manière dont il l’avait obtenue me déplut ; mais j’avais le devoir de m’assurer de la vérité, et c’est pour cela que je me rendis à Édimbourg. J’espérais persuader à M. Fairford d’entrer dans mes vues ; mais je le trouvai trop rempli de préjugés pour me fier à lui. C’est un malheureux et timide esclave du gouvernement présent, sous lequel notre patrie est réduite à une honteuse servitude ; il eût donc été très maladroit et même dangereux de lui confier le secret du droit que j’ai de diriger vos actions, et la manière dont je me propose d’exercer ce droit. »

J’étais décidé à profiter de son humeur communicative pour obtenir, si faire se pouvait, plus de clarté sur ses desseins. Il paraissait très susceptible d’être piqué sur le point d’honneur, et je résolus de tirer parti, mais avec précaution, de sa sensibilité à cet égard.

« Vous prétendez, » répliquai-je, « n’être pas partisan des moyens détournés, vous blâmez celui par lequel votre domestique a eu connaissance de mon nom et de ma qualité. Trouvez-vous qu’il soit honorable de profiter d’une connaissance obtenue d’une manière qui ne l’est pas ?

— La question est hardie ; mais, dans de certaines limites nécessaires, la hardiesse d’une observation ne me déplaît pas. Vous avez, pendant cette courte entrevue, déployé plus de caractère et d’énergie que je n’en attendais de vous. Vous ressemblerez, j’aime à le croire, à une plante des forêts qui, par quelque accident, a été élevée dans une serre, ce qui l’a rendue faible et délicate, mais qui retrouvera sa force et sa vigueur naturelles en restant exposée aux intempéries pendant un hiver. Je répondrai donc franchement à votre question. Dans les affaires, comme à la guerre, les espions et les rapporteurs sont des maux nécessaires que détestent tous les honnêtes gens, mais dont doivent néanmoins se servir tous les hommes prudents, s’ils ne veulent agir ou combattre à l’aveuglette. Mais rien ne peut nous justifier d’employer nous-mêmes la fausseté et la perfidie. »

Je continuai avec la même hardiesse, parce que je commençais à reconnaître que c’était ma meilleure ressource : « Vous avez dit à M. Fairford que j’avais pour père Ralph Latimer, de Langcote-Hall. Comment concilier ces paroles avec votre récente déclaration que Latimer n’est pas mon nom ? »

Il rougit en répliquant : « Le vieux radoteur a menti, ou peut-être ne m’a-t-il pas bien compris. Je lui ai dit que ce gentleman pouvait être votre père. À vrai dire, mon désir était que vous vinssiez en Angleterre, votre pays natal, parce que, une fois de ce côté de la frontière, je reprendrais mes droits sur vous. »

Ces paroles m’expliquèrent l’avis qui m’avait souvent été répété, que si je tenais à ma sûreté, je ne devais pas passer la frontière ; et je maudis la folie qui m’avait poussé à voltiger comme un papillon autour de la flamme, jusqu’à ce que je fusse puni de mon insouciante légèreté.

« Mais quels sont donc ces droits que vous prétendez avoir sur ma personne ? » demandai-je encore ; « et à quel but vous proposez-vous de les faire servir ?

— À un but important, vous pouvez en être certain, » répondit M. Herries ; « mais je n’ai pas l’intention de vous en faire connaître à présent la nature ni l’étendue. Vous pouvez juger de son importance par ce fait que, pour m’emparer de votre personne, je n’ai pas eu honte de me mêler aux drôles qui ont détruit la pêcherie de ce misérable quaker. Je le méprisais, sans doute, et j’étais irrité de l’âpreté au gain dont il avait fait preuve par des inventions qui minent un genre de pêche plus digne d’un gentleman ; mais si je n’avais vu dans cette affaire un moyen de réaliser mes desseins sur vous, il aurait pu garder ses filets jusqu’au jour où le lit du Solway sera sans eau.

— Hélas ! » répliquai-je, « je n’en ai que plus de regrets d’avoir été une cause involontaire de malheur pour un homme honnête et plein de bienveillance.

— Ne vous en tourmentez pas. L’honnête Josué est de ces gens qui, à force de longues prières, savent se mettre en possession des maisons des veuves ; il aura promptement réparé ses pertes. Quand il arrive quelque male chance à ces cafards, ils en débitent le ciel, et, pour s’indemniser, se livrent, sans le moindre remords, à des coquineries, jusqu’à ce que la balance soit égale ou même qu’elle penche à leur profit… Mais assez là-dessus pour le moment. Il me faut quitter immédiatement ces parages ; car, quoique je ne redoute pas qu’un excès de zèle du juge Foxley et de son greffier les porte à des mesures extrêmes, cependant le fait que j’ai été reconnu par ce malheureux fou, peut rendre plus grave pour eux leur connivence à mon égard, et je ne dois pas mettre leur patience à une trop rude épreuve. Préparez-vous donc à me suivre, comme prisonnier ou comme compagnon. Si vous préférez cette dernière qualité, il vous faudra me donner votre parole d’honneur de ne pas chercher à vous échapper. Si vous étiez assez mal avisé pour manquer à votre parole une foi donnée, soyez certain que je vous brûlerais la cervelle sans la moindre hésitation.

— J’ignore vos intentions et vos projets, mais je ne puis m’empêcher de les croire dangereux. Je ne veux pas aggraver ma situation par une résistance inutile contre une force supérieure ; mais je ne compte pas renoncer au droit de revendiquer la liberté, qui est mon droit naturel, s’il s’offrait à moi une occasion favorable. J’aime donc mieux être votre prisonnier que votre compagnon.

— Cela s’appelle parler franchement ; et pourtant votre langage n’est pas dépourvu de cette finesse prudente que l’on rencontre chez les gens élevés dans la bonne ville d’Édimbourg. De mon côté, je ne vous imposerai pas de rigueur inutile ; au contraire, je rendrai votre voyage aussi commode qu’il sera compatible avec une bonne garde. Vous sentez-vous assez fort pour monter à cheval, ou préférez-vous une voiture ? La première manière de voyager convient mieux au pays que nous devons traverser ; mais je vous laisse le choix.

— Je sens mes forces revenir graduellement, et j’aimerais beaucoup mieux voyager à cheval. Dans une voiture, on est si à l’étroit !

— Et si facilement gardé, » ajouta Herries avec un regard qui semblait vouloir pénétrer au fond de ma pensée ; « vous trouvez sans doute qu’il est plus aisé de s’enfuir à cheval.

— Mes pensées sont à moi, » répondis-je ; « et quoique mon corps soit votre prisonnier, vous n’avez aucun pouvoir sur mes pensées.

— Oh ! c’est un livre que je puis lire sans avoir besoin d’en tourner les feuillets. Je vous recommanderai pourtant de vous abstenir de toute tentative inconsidérée ; je me charge de veiller à ce que vous n’en puissiez faire qui ait des chances de réussir. Vous aurez en abondance du linge et tout ce qui vous sera nécessaire dans votre situation. Cristal Nixon vous servira de valet… peut-être devrais-je dire de femme de chambre. Votre costume de voyage vous paraîtra sans doute singulier ; mais il est tel que l’exigent les circonstances ; et, si vous refusiez de faire usage des objets préparés pour vous, votre voyage pour quitter ces lieux vous serait aussi déplaisant que l’a été celui qui vous y a transporté… Adieu. Nous nous connaissons mieux à présent. Ce ne sera pas ma faute, si une intimité plus grande ne nous amène pas à avoir l’un de l’autre une opinion plus favorable. »

M’abandonnant à mes réflexions, il me souhaita le bonsoir, puis se retourna pour me dire que nous nous mettrions en route le lendemain au point du jour… peut-être plus tôt ; mais il me fit le compliment de supposer qu’en qualité de sportman, je devais toujours être prêt à un brusque départ.

Nous voilà donc en désaccord, cet homme singulier et moi. Ses vues personnelles me sont dévoilées jusqu’à un certain point. Il a embrassé une cause politique d’un autre temps et qui n’a plus d’espoir ; et, s’appuyant sur je ne sais quel droit de tutelle ou de parenté, qu’il ne daigne pas m’expliquer, mais qu’il paraît avoir eu le talent de faire admettre par un stupide juge de paix campagnard et par son coquin de greffier, il s’arroge celui de régler et de diriger mes actions. Le danger qui m’attendait en Angleterre et auquel j’aurais pu échapper, si j’étais resté en Écosse, c’était sans doute l’autorité de cet homme. Mais ce que ma pauvre mère pouvait craindre pour moi enfant, ce dont mon ami d’Angleterre Samuel Griffiths s’efforçait de préserver mon adolescence et ma jeunesse, n’en est pas moins arrivé ; et, sous un prétexte légal, je suis détenu d’une manière qui doit être fort illégale, et qui plus est, par un homme à qui ses actes ont fait perdre tous ses droits politiques.

N’importe, mon parti est pris : ni persuasion ni menaces ne m’entraîneront dans les projets désespérés que médite cet homme. Soit que mon rôle continue à être aussi insignifiant que semble l’indiquer ma vie passée ; soit que, comme il paraîtrait d’après la conduite de mon adversaire, ma naissance ou ma fortune me donne assez d’importance pour qu’un parti politique ait le désir de me gagner à sa cause, ma résolution est arrêtée, pour l’un et pour l’autre cas. Ceux qui liront ce journal, s’il doit tomber sous les yeux de personnes impartiales, me jugeront en toute vérité ; et, si l’on me considère comme un étourdi pour m’être jeté sans nécessité dans le danger, on n’aura du moins pas sujet, le danger venu, de me prendre pour un lâche ni pour nu renégat. J’ai été élevé dans des sentiments d’attachement à la famille qui est sur le trône ; je vivrai et mourrai dans les mêmes sentiments.

J’ai bien quelque idée que M. Herries a déjà découvert que je suis fait d’un métal différent et moins malléable qu’il n’avait cru d’abord. Certaines lettres de mon cher Alain, qui donnaient une idée ridicule de mon instabilité d’humeur, se trouvaient dans ce même portefeuille que mon prétendu tuteur avoue avoir été examiné par son domestique, dans la nuit que je passai à Brokenburn. Et je me rappelle à présent que je confiai, trop imprudemment et avec toute l’étourderie d’un jeune voyageur, aux soins d’un valet étranger mes vêtements mouillés et le contenu de mes poches. Mon hôte et excellent ami, Alexandre Fairford, peut aussi lui avoir parlé, et avec justice, de ma légèreté de caractère. Mais M. Herries reconnaîtra que, sur ces données plausibles, il s’est fait de moi une opinion fausse.

Je me vois forcé de m’interrompre tout à coup.

CHAPITRE IX.

CONTINUATION DU JOURNAL DE LATIMER.

Voici enfin une halte, et je trouve un moment de solitude. Cela me permet de reprendre mon journal, qui est devenu pour moi comme un devoir ou une tâche, et lorsque je ne m’en suis pas acquitté, il me semble que je n’ai pas fait ma besogne quotidienne. Sans doute, il se peut que jamais aucun ami ne lise ce travail qui, dans ses heures de solitude, a distrait un malheureux prisonnier. Cependant, l’exercice de la plume paraît agir comme un calmant sur l’agitation de mes pensées et le tumulte de mes passions. Je ne la dépose jamais, que je ne me sente fortifié dans ma résolution et plus ardent dans mes espérances. Mille craintes vagues, mille espérances folles, mille projets mal digérés vous traversent l’esprit, aux époques d’incertitude et de danger. Mais quand nous les arrêtons au passage pour les coucher sur le papier ; quand, par cet acte mécanique, nous nous obligeons à les considérer avec une attention plus minutieuse, plus scrupuleuse, cela peut nous empêcher de devenir dupes de notre imagination surexcitée ; c’est ainsi que l’on guérit un jeune cheval ombrageux, en le forçant à s’arrêter et à regarder pendant quelque temps la cause de sa terreur.

Il y a encore un risque, celui d’être découvert. Mais, outre que mon journal n’est pas volumineux, grâce à l’écriture fine et serrée dont j’ai pris l’habitude durant mon séjour dans la maison de M. Fairford, afin de transcrire le plus de rôles possible sur une feuille de papier timbré, j’ai la consolation de penser, comme je l’ai déjà fait entendre ailleurs, que si le récit de mes infortunes venait à tomber aux mains de celui qui en est la cause, il lui ferait connaître, sans nuire à personne, le véritable caractère et les dispositions du jeune homme qui est devenu son prisonnier… peut-être sa victime.

Pourtant, comme d’autres noms et d’autres personnages vont être maintenant introduits dans le journal de mes impressions, il me faudra prendre encore plus de soin de ces feuilles, et les serrer de telle manière qu’à la moindre alarme, je puisse les détruire en un clin d’œil. Il ne me sera pas facile d’oublier de sitôt la leçon qui m’a été donnée par l’indiscrète curiosité que Cristal Nixon, l’agent et le complice de cet homme, a montrée à Brokenburn, et qui a été l’origine et la cause de mes souffrances.

La précipitation avec laquelle j’ai mis de côté le dernier feuillet de mon journal s’explique par ce fait, que je venais d’entendre dans la cour de la ferme, sous mes fenêtres, le son inaccoutumé d’un violon. Il ne paraîtra pas surprenant à ceux de mes lecteurs qui ont étudié la musique, qu’il me suffit d’entendre quelques notes, pour avoir la certitude que le musicien n’était autre que celui qui avait assisté à la destruction des filets de Josué Geddes, et dont le talent supérieur et le jeu excellent me permettraient de reconnaître le coup d’archet au milieu d’un orchestre nombreux. J’avais d’autant moins de raison de douter de son identité, qu’il joua par deux fois le charmant air écossais de Willie le Vagabond ; et je ne pus m’empêcher d’en conclure qu’il le jouait pour me faire connaître sa présence, puisque cet air m’indiquait ce qu’en France on appelle le nom de guerre de l’exécutant.

L’espoir se cramponne au plus frêle rameau dans un péril extrême. Je connaissais cet homme pour hardi, ingénieux et parfaitement capable de servir de guide, quoiqu’il fût privé de la vue. Je croyais m’être acquis sa bienveillance pour avoir, dans un moment de folie, accepté le rôle de son compagnon ; et je me rappelais que, dans une vie errante, agitée et sans règle, les hommes, à mesure qu’ils s’affranchissent des liens ordinaires de la société civile, regardent comme plus sacrés ceux de la camaraderie ; de sorte que l’honneur se rencontre parfois chez les voleurs, la fidélité et l’attachement chez ceux que la loi qualifie de gens sans aveu.

L’histoire de Richard Cœur de Lion et de son ménestrel s’offrit aussitôt à mon esprit ; mais, même en ce moment, je ne pus, sans sourire, appliquer une aussi noble comparaison à un violon aveugle et à mon humble personne. Et pourtant il y avait, dans cette occurrence, quelque chose qui me faisait espérer que, si je parvenais à entrer en correspondance avec ce pauvre ménétrier, il pourrait servir à me tirer de la situation où je me trouvais.

Sa profession même me donnait quelque espoir de réussir à me mettre en correspondance avec lui ; car il est bien connu qu’en Écosse, où nous avons tant d’airs nationaux dont les paroles sont dans la mémoire de tous, il existe parmi les exécutants une sorte de franc-maçonnerie, au moyen de laquelle ils peuvent, par le simple choix des morceaux, exprimer une foule de choses à ceux qui les écoutent.

On fait souvent ainsi des allusions personnelles avec beaucoup d’à-propos et d’esprit, et rien n’est plus ordinaire, dans les fêtes publiques, que de voir l’air joué pour accompagner un toast ou une santé, devenir le véhicule d’un compliment, d’une saillie, et quelquefois d’une satire.

Tandis que ces réflexions passaient rapidement dans mon esprit, j’entendis mon ami d’en bas recommencer, pour la troisième fois, l’air qui lui avait probablement valu son nom ; mais il fut interrompu, cette fois, par ses rustiques auditeurs.

« Si tu ne sais pas jouer autre chose pour nous faire sauter un brin, l’homme, tu feras tout aussi bien de serrer tes pipeaux et de décamper. D’autant que le Squire va rentrer tout à l’heure, ou maître Nixon, et nous verrons alors qui payera le musicien ! »

Oh ! oh ! pensai-je, et je n’ai pas d’oreilles plus fines à redouter que celles de mes amis Jean et Dorcas, je puis me risquer. Et, ne trouvant rien de mieux pour exprimer mon état de captivité, je commençai le psaume CXXXVII :

 

À Babylone, au bord du fleuve assis,

C’est là que nous laissions couler nos larmes,

Au souvenir de Sion.

 

Les campagnards m’écoutèrent attentivement, et quand je me tus, je les entendis se dire à demi-voix d’un ton de commisération :

« Hélas ! pauvre jeune homme ! un si joli garçon avoir perdu l’esprit !

— S’il est d’humeur mélancolique, » dit Willie le Vagabond, assez haut pour que je pusse l’entendre, « il n’y a rien de tel qu’un air de danse pour l’égayer. »

Et il commença vigoureusement et avec beaucoup d’entrain un air fort gai, dont les paroles me vinrent aussitôt à la mémoire :

 

Ah ! siffle, siffle, mon bon gars,

Siffle et tu me verras paraître.

Dût ton père ou ta mère en perdre la raison,

Siffle et tu me verras paraître.

 

J’entendis aussitôt un grand bruit de pieds s’agitant dans la cour, d’où je conclus que Jean et Dorcas dansaient une gigue, sans même avoir quitté leurs socques du Cumberland.

À la faveur de ce tapage, je répondis à l’invitation de Willie en sifflant de toutes mes forces :

 

Reviens, reviens me délivrer,

Quand les autres seront partis.

 

Il mit aussitôt les danseurs en déroute en changeant d’air :

 

Voici ma main, sur moi tu peux compter.

 

Je ne doutai plus alors qu’une communication ne fût heureusement établie entre nous, et que, si je parvenais à parler avec le pauvre musicien, je ne le trouvasse disposé à porter ma lettre à la poste, à invoquer l’aide de quelque magistrat actif ou de l’officier qui commandait le château de Carlisle, en un mot, à faire, dans la mesure de son pouvoir, tout ce que je lui indiquerais, pour contribuer à ma délivrance.

Mais pour lui parler, il me fallait courir le risque d’éveiller les soupçons de Dorcas, ou ceux de son Corydon plus stupide encore. Mon allié, étant aveugle, ne pouvait voir les signes par lesquels j’aurais pu, de ma fenêtre, entrer en communication avec lui, si la prudence même ne s’y fût pas opposée. Ainsi donc, quoique le mode de conversation par nous adopté fût à la fois plein de détours et susceptible de fausse interprétation, je ne vis rien de mieux que de le continuer, en me fiant à ma propre pénétration et à celle de mon correspondant, pour appliquer aux airs la signification qu’ils devaient transmettre.

L’idée me vint de chanter les paroles mêmes de quelque air significatif, mais je craignis de faire naître des soupçons. Et pour donner à entendre que j’étais sur le point de quitter mon séjour actuel, je me mis à siffler l’air si connu, par lequel se terminent ordinairement les soirées dansantes en Écosse :

 

Bonsoir, et que toujours reste avec vous la joie !

Mais je ne puis vraiment m’attarder davantage ;

Je n’ai pas un ami, pas même un ennemi,

Qui ne veuille me voir bien loin de ce parage.

 

L’intelligence de Willie était sans doute beaucoup plus vive que la mienne, et, comme un sourd accoutumé au langage des signes, il comprit, dès les premières notes, ce que je voulais lui dire ; car il m’accompagna sur son violon, de manière à me montrer qu’il me comprenait, et à empêcher en même temps que l’on ne fit attention à ce que je sifflais.

Sa réponse, qui ne se fit pas attendre un instant, me fut transmise par cet ancien air belliqueux :

 

Hé ! Jeannot, mon beau gars, relève ta visière.

 

Je parcourus en esprit toute la chanson, et m’arrêtai à la strophe que voici, comme étant la plus applicable aux circonstances où je me trouvais :

 

Relève ta visière et prends un air martial ;

Pour brosser l’ennemi nous passons la frontière ;

Il faut bien qu’il apprenne à se comporter mieux.

Hé ! Jeannot, mon beau gars, retrousse ta visière.

 

Si cet air fait allusion, comme je l’espère bien, au secours qu’il m’est permis d’attendre de la part de mes amis d’Écosse, je puis croire, en effet, que de ce côté une porte m’est encore ouverte à l’espérance et à la liberté. Je répliquai donc aussitôt par les strophes suivantes aux insinuations de mon ami Willie.

 

Mon cœur est aux Highlands, mon cœur n’est pas ici ;

Mon cœur est aux Highlands, à chasser le chevreuil,

À poursuivre le cerf, à forcer le renard.

Quelque part que je sois, mon cœur est aux Highlands.

 

Adieu pays du Nord ! adieu, belles montagnes !

Berceau de la valeur, noble terre des braves !

N’importe où la fortune entraînera mes pas,

Toujours, ô mes Highlands, vous serez mes amours.

 

Avec une verve qui eût fait renaître l’espérance au cœur du désespoir lui-même, si le Désespoir avait pu comprendre notre musique d’Écosse, Willie joua immédiatement le beau vieil air jacobite :

 

Malgré tout, malgré tout,

Et le sort me fût-il mille fois plus contraire !

 

Voulant alors lui communiquer le désir que j’avais de faire connaître ma situation à mes amis, et désespérant de trouver un air capable d’exprimer mon intention, je me risquai à chanter un couplet que l’on rencontre, sous diverses formes, en mainte ancienne ballade.

 

Où trouverai-je un bon garçon,

Qui, pour gagner souliers et bas,

Veuille descendre à Durisdeer,

Dire à mes gens de me rejoindre ?

 

Willie, sans me laisser le temps de finir le couplet, se mit à jouer avec beaucoup d’énergie l’air :

 

Il m’aime, ce cher Robin.

 

Mais j’eus beau repasser dans mon esprit tous les vers de cette chanson, je n’y pus rien découvrir qui fût en rapport avec ma situation ; et avant que j’eusse pu faire connaître mon embarras, il s’éleva dans la cour un cri, qui annonçait le retour de Cristal Nixon. Mon fidèle Willie dut se retirer, mais non sans avoir à moitié joué, à moitié fredonné, en manière d’adieu :

 

T’abandonner, toi, mon ami !

Jamais, jamais cela ne se verra.

Les étoiles du ciel rebrousseront leur cours

Avant que je t’abandonne.

 

Me voilà, je pense, assuré d’un partisan fidèle dans mon infortune ; et quelque singulier qu’il puisse paraître de compter beaucoup sur un homme, vagabond de profession, et, qui plus est, privé de la vue, j’ai l’intime conviction que ses services me seront utiles et peut-être nécessaires.

Il est un autre côté d’où j’attends encore du secours, et je te l’ai, cher Alain, laissé deviner dans plus d’un passage de mon journal. Deux fois, au point du jour, j’ai vu la personne en question dans la cour de la ferme, et deux fois elle a répondu par des signes de reconnaissance aux gestes par lesquels je cherchais à lui faire comprendre ma situation. Mais chaque fois elle mit le doigt sur ses lèvres, pour me recommander silence et discrétion.

La manière dont la M. V. entra en scène, la première fois, me parut être un gage de sa bonne volonté dans la mesure de son pouvoir, et j’ai plus d’une raison de croire que ce pouvoir est assez considérable. Pourtant elle avait l’air d’être pressée et effrayée, durant les fugitifs instants de notre courte entrevue ; et je crois que, la dernière fois, elle fut alarmée par l’arrivée de quelqu’un dans la cour de la ferme, juste au moment où elle se disposait à m’adresser la parole.

Il ne faut pas me demander si je me lève matin, puisque ces apparitions ne se font qu’au point du jour. Quoique je n’aie pas revu, depuis, la M. V., j’ai lieu de croire qu’elle n’est pas bien loin. Il y a trois nuits, fatigué de la monotonie de ma vie captive, j’avais manifesté plus de découragement qu’à l’ordinaire, ce qui a pu, j’imagine, attirer l’attention des domestiques, lesquels en ont peut-être jasé. Le lendemain matin, je trouvai sur ma table les vers suivants ; mais comment étaient-ils venus là ? c’est ce que j’ignore. Ils étaient d’une de ces belles écritures régulières, comme on en voit dans les manuscrits italiens.

 

Ainsi que le patron souvent à l’ouvrier

Fait attendre un salaire à grand’peine gagné,

Le sort capricieux, pour prix de nos fatigues.

Ne nous donne parfois qu’un espoir éloigné.

Mais s’il n’acquitte pas sur-le-champ ce qu’il doit,

Sa dette est reconnue et garde sa valeur.

Ne rejette donc pas ce gage précieux,

Quelque lointain que soit le jour de l’échéance,

En perdant l’espérance on se trahit soi-même,

Et de Dieu l’on outrage ainsi la Providence.

 

Que ces vers fussent écrits dans le but amical de me faire reprendre courage, c’est ce dont je ne puis douter ; et, par la manière dont je me conduirai, j’espère prouver que le conseil a été suivi.

Il est arrivé, le costume que veut me faire prendre, pour voyager, celui qui, de sa propre autorité, s’est institué mon tuteur ; et que pensez-vous que ce soit ? Une robe de camelot, comme en portent les dames de condition moyenne en province, lorsqu’elles montent à cheval, avec un de ces masques dont elles se servent souvent en voyage pour garantir leurs yeux et leur teint du soleil et de la poussière, et parfois aussi, à ce que l’on soupçonne, pour leur permettre de faire les coquettes. Mais je crois que je serai privé de l’avantage d’employer le masque de cette dernière et plus agréable façon ; car, au lieu d’être simplement en carton recouvert de velours noir, le mien, je m’en aperçois avec inquiétude, est renforcé d’une feuille d’acier qui rappelle la visière de l’armet de Don Quichotte, et qui sert à le rendre plus solide et plus durable.

Cet appareil, qui se ferme derrière la tête au moyen d’un cadenas, évoque le terrible souvenir de l’infortuné, auquel il ne fut jamais permis de quitter une machine semblable, et qui est bien connu dans l’histoire sous le nom de l’Homme au Masque de Fer.

J’hésitai d’abord ; je me demandai si je me soumettrais à l’oppression que l’on méditait contre moi, si j’accepterais ce déguisement, qui devait naturellement favoriser les desseins de mes ennemis. Mais je me souvins que M. Herries m’avait menacé de me tenir prisonnier dans une voiture, si je refusais de prendre le costume qui me serait remis ; et loin de croire payer trop cher le degré de liberté comparative que je pouvais acheter en portant le masque de l’amazone, je trouvai ce marché tout à mon avantage.

Je suis forcé de m’arrêter ici pour l’instant, et d’attendre ce que m’apportera la matinée de demain.

[Pour continuer notre narration d’après les documents qui sont entre nos mains, nous croyons devoir laisser là le journal de la captivité de Darsie Latimer, pour raconter les démarches faites par Alain Fairford à la recherche de son ami, ce qui forme une nouvelle série de cette histoire.]

NOTES.

Le tutoiement.

Dès les premières pages de la correspondance échangée entre Darsie Latimer et Alain Fairford, on a pu remarquer que ces deux jeunes gens passent souvent de l’emploi du vous cérémonieux à celui du tu plus amical. Généralement la deuxième personne du singulier ne s’emploie, chez les Anglais, que dans les prières adressées à Dieu, en poésie, et très rarement ailleurs. Les effusions de l’amitié la plus intime sont une des exceptions à la règle générale, Nous avons cru devoir imiter, en cela, le style de notre auteur, quelque bizarre que puisse paraître, de prime abord, cette alternative. D’ailleurs, toutes les fois que le tu remplace le vous, c’est le signe d’une plus vive effusion d’amitié, qu’il sentit bien facile de faire ressortir dans une lecture à haute voix.

Il est presque inutile d’ajouter que les quakers se tutoient tous entre eux, sans distinction de rang, et qu’ils tutoient de même ceux qui n’appartiennent pas à leur secte.

A. – Kittle-nine-Steps.

C’est le nom d’une sorte de passage composé de neuf marches, au bord septentrional du rocher escarpé, sur lequel se dresse le château d’Édimbourg. Ce passage est juste assez large pour une chèvre ou pour un collégien qui veut tourner l’angle du bâtiment, lequel, en cet endroit, affleure presque la paroi du précipice.

Les élèves des hautes classes prenaient tant de plaisir à braver le danger, qu’il fallut poster là des sentinelles pour mettre fin à des jeux si périlleux. Une de ces neuf marches passait pour un peu plus sûre que les autres, parce qu’il s’y trouvait une racine d’ortie, à laquelle on pouvait se retenir.

L’escalade de la porte de Cowgate, surtout en temps de neige, était aussi un amusement favori des collégiens, parce que, de ce poste inaccessible, ils pouvaient bombarder de boules de neige les passants. Cette porte a été démolie, et la plupart de ceux qui en avaient fait leur forteresse, dorment aujourd’hui leur dernier sommeil,

[Dans la révision de ses œuvres, que Walter Scott fit en 1832, peu de temps avant sa mort, notre auteur ajouta ce qui suit.]

La pensée que l’auteur, quoique peu doué par la nature pour de semblables exercices, a été l’un de ces audacieux gamins, n’est pas sans tristesse pour lui, à présent qu’il ne lui est plus possible de franchir sans aide, même le plus petit ruisseau.

B. – Palais du Parlement.

La grand’salle de Parliament-House à Édimbourg, était autrefois divisée, par une cloison, en deux parties inégales, La partie intérieure était réservée aux tribunaux et aux membres du barreau ; tandis que la partie extérieure était occupée par des papetiers, des marchands de jouets, etc., ce qui la faisait ressembler à un bazar : Une vieille comédie nous apprend qu’il en était de même au palais de Westminster, Mais à présent, Minos a, dans les deux capitales, purgé ses cours de tout trafic autre que le sien.

C. – Débuts des avocats.

Jusqu’en ces derniers temps, tout avocat reçu au barreau d’Écosse débutait par un discours latin très fleuri, qui s’adressait à la cour, à la faculté et à l’auditoire. Après les compliments d’usage, il traitait une question de droit, pour faire preuve de savoir comme jurisconsulte. En parlant, il gardait un instant le chapeau sur la tête, afin de revendiquer le droit de rester couvert devant la cour. Cet usage paraît remonter au célèbre avocat sir Thomas Hope, qui avait deux fils sur le banc des juges, alors qu’il plaidait lui-même à la barre. On a récemment supprimé ce cérémonial, comme occupant inutilement le temps de la cour ; et l’avocat débutant se borne à prêter serment au gouvernement, et à jurer de maintenir les droits et privilèges de son ordre.

Les Doutes et questions de sir John Nisbeth de Dirleton, et les Solutions et réponses à ces Doutes et questions, par sir James Stuart, sont deux ouvrages qui font autorité en Écosse.

D. – Franchises postales.

Tout le monde se souvient que les membres du parlement jouissaient autrefois de la franchise postale la plus illimitée. Il suffisait que l’enveloppe d’une lettre portât la griffe de l’un d’eux, pour qu’elle échappât à la taxe. Et il était d’usage, quand un de ces honorables avait, par complaisance, apposé sa griffe sur une enveloppe, de retourner celle-ci à l’expéditeur afin de continuer la correspondance en franchise tant que pourrait servir l’enveloppe.

E. – La jument du pauvre homme.

Allusion à une comique vieille chanson, familière à tous les Écossais, et dont voici le refrain :

 

La jument du vieil homme est morte,

La jument du pauvre homme est morte,

La jument du vieil homme est morte

Un mille avant d’arriver à Dundee.

 

F. – Brown’s Square.

L’obscure petite place qui porte ce nom fut, à l’époque de sa construction, saluée comme une élégante amélioration dans la manière de bâtir en usage à Édimbourg, parce que chaque maison de cette place formait un tout indépendant de ses voisines. Cette place remonte à 1763. Comme elle était de facile accès et à proximité de la vieille ville, elle fut rapidement peuplée de gens charmés de se loger commodément à peu de distance de la Grand’rue.

G. – Alain Mhor Cameron.

Inutile de parler de Rob Roy, dont nous avons dit plus qu’assez. Quant à Alain Cameron, communément appelé le Sergent Mhor, c’était un maraudeur contemporain de Rob Roy, et qui se fit remarquer, lui aussi, par sa force, son courage et sa générosité.

H. – Old Assembly Close.

Ruelle presque déserte, qui était autrefois le passage le plus ordinaire pour aller de la Grand’rue au faubourg du Sud.

I. – Pierre Peebles.

Loin d’être imaginaire, ce portrait est esquissé d’après des souvenirs personnels, l’auteur ayant eu l’honneur d’être, lui aussi, un des conseils de Pierre Peebles.

Cet infortuné plaideur fréquentait assidûment les cours de justice d’Écosse, vers 1792. Son volumineux dossier a servi de pièce d’essai à la plupart des jeunes gens qui se destinaient au barreau.

[Nous avons été tenté de traduire Peter Peebles versus Plainstanes par Pierre Cailloux contre Pierre Plates, ce qui rend la signification des mots ; mais donner des noms français à des plaideurs écossais, c’eût été contre toute vraisemblance.]

J. – Le jeu de golf.

Pour jouer au golf, on se sert d’une petite balle et d’une espèce de bâton recourbé au bout, comme une crosse. La partie est gagnée par celui qui, après avoir poussé la balle dans une série de petits trous creusés dans la terre, la fait tomber enfin, en lui donnant le moins de coups possible, dans le trou terminal.

K. – Lâcher les porcs à travers les écheveaux.

Cette comparaison est empruntée à l’une des plus anciennes industries de l’Écosse. Les écheveaux de fil ou de laine, fruit du travail des soirées d’hiver, que les laborieuses ménagères mettent à blanchir sur le gazon au bord du ruisseau, étaient particulièrement exposés aux ravages des porcs, que l’on rencontre presque toujours errants aux abords des fermes.

L. Le café de John.

Ce petit café, très sombre, qu’un incendie a détruit depuis, était, à la fin du siècle dernier, le rendez-vous des clercs de Parliament-House. On les voyait, aux approches de l’heure, s’impatienter sur leurs chaises et échanger des regards inquiets, jusqu’à ce que l’un d’eux, d’un extérieur grave et digne, assumât l’honneur de donner l’exemple. Tous les autres emboîtaient alors le pas derrière lui, traversant la foule, comme une file d’oies sauvages, descendaient dans le Clos, et entraient dans le café, où ils recevaient tour à tour, de la main du garçon, la goutte de midi toute préparée sur le comptoir. Tous les jours, ils recommençaient le même manège et, quoique pas un mot ne fût prononcé à cette occasion, ils semblaient attacher un certain degré de sociabilité à faire cette libation en commun.

M. – Il aura fait une cuiller avant d’avoir abîmé sa corne.

Expression proverbiale : allusion aux jeunes gipsies non encore expérimentés dans leur métier, et auxquels on donnait une corne de bélier pour qu’ils s’exerçassent à en faire une cuiller.

N. – Animal !

Le texte porte bitch, chienne, qui est peut-être l’expression la plus méprisante de la langue anglaise.

Notre auteur dit que la tradition attribue ces excentricités de langage à l’ingénieux lord Kaimes, de philosophique mémoire.

O. – Les juges écossais.

On donne aux juges écossais la qualification de lord ; mais leurs femmes ne participent point à ces honneurs. Elles n’ont pas toujours été satisfaites de cette espèce de loi salique. On raconte que leurs prétentions furent définitivement repoussées par Jacques V. « C’est moi, » dit ce prince, « qui, de ces rustres ai fait des lords ; mais qui diable a fait de leurs femmes des ladies ? »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en août 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria-Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Walter Scott illustré, Redgauntlet, Paris, Firmin-Didot, 1885. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les illustrations sont de Godefroy Durand.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

 



[1] Voir les notes A, E, C, et suivantes, à la fin du volume.