Walter Scott

 

 

 

IVANHOÉ

 

 

 

Publication en 1820
Traduction d’Alexandre Dumas.

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

 

Chapitre I. 4

Chapitre II. 12

Chapitre III. 23

Chapitre IV. 30

Chapitre V. 37

Chapitre VI. 45

Chapitre VII. 57

Chapitre VIII. 67

Chapitre IX. 77

Chapitre X. 85

Chapitre XI. 94

Chapitre XII. 101

Chapitre XIII. 111

Chapitre XIV. 119

Chapitre XV. 127

Chapitre XVI. 132

Chapitre XVII. 142

Chapitre XVIII. 147

Chapitre XIX. 154

Chapitre XX. 161

Chapitre XXI. 168

Chapitre XXII. 176

Chapitre XXIII. 184

Chapitre XXIV. 191

Chapitre XXV. 201

Chapitre XXVI. 209

Chapitre XXVII. 216

Chapitre XXVIII. 231

Chapitre XXIX. 242

Chapitre XXX. 252

Chapitre XXXI. 259

Chapitre XXXII. 272

Chapitre XXXIII. 285

Chapitre XXXIV. 298

Chapitre XXXV. 307

Chapitre XXXVI. 318

Chapitre XXXVII. 325

Chapitre XXXVIII. 336

Chapitre XXXIX. 344

Chapitre XL. 354

Chapitre XLI. 370

Chapitre XLII. 378

Chapitre XLIII. 389

Chapitre XLIV. 400

À propos de cette édition électronique. 410

 

Chapitre I.

 

Dans ce charmant district de la joyeuse Angleterre qu’arrose le Don, s’étendait, aux jours reculés, une vaste forêt qui couvrait la plus grande partie des montagnes pittoresques et des riches vallées qui se trouvent entre Sheffield et la gracieuse ville de Doncaster. Les restes de ces bois immenses sont encore visibles aux environs du beau château de Wentworth, du parc de Warncliffe et autour de Rotherham. Là, autrefois, revenait le dragon fabuleux de Wantley ; là, furent livrées plusieurs des batailles désespérées qui ensanglantèrent les guerres civiles des Deux-Roses ; là encore, fleurirent, aux anciens jours, ces troupes de vaillants outlaws dont les actions ont été popularisées par les ballades anglaises.

 

Cette localité étant celle où se passe notre scène principale, consignons que la date de notre histoire se rapporte à une époque qui touche à la fin du règne de Richard Ier, lorsque le retour de sa longue captivité était devenu un événement plutôt désiré qu’attendu par ses sujets désespérés, lesquels, pendant cet interrègne, étaient assujettis à toute espèce d’oppressions secondaires. Les seigneurs, dont le pouvoir était devenu insupportable pendant le règne d’Étienne et que la prudence de Henri II avait à peine réduits à une espèce d’inféodation à la Couronne, avaient maintenant repris leur ancienne licence dans toute son étendue, méprisant la faible intervention du Conseil d’État d’Angleterre, fortifiant leurs châteaux, augmentant le nombre des gens qui relevaient d’eux, réduisant tout ce qui les entourait à une sorte de vasselage et s’efforçant, par tous les moyens possibles, de se mettre chacun à la tête de forces suffisantes pour jouer un rôle dans les convulsions nationales qui semblaient imminentes.

 

La position de la petite noblesse ou des franklins, comme on disait alors, qui, d’après la loi et l’esprit de la Constitution anglaise, avait le droit de se maintenir indépendante de la tyrannie féodale, devenait maintenant plus précaire que jamais. Il est vrai que si, comme il arrivait habituellement, ils se mettaient sous la protection d’un des petits tyrans de leur voisinage, qu’ils acceptassent des charges dans son palais, ou s’obligeassent, par des traités mutuels de protection et d’alliance, à le soutenir dans ses entreprises, il est vrai, disons-nous, qu’ils pouvaient jouir d’un repos temporaire ; mais ce devait être par le sacrifice de cette indépendance qui était si chère à tous les cœurs anglais, et en courant le hasard d’être enveloppés comme partisans dans toute expédition, si téméraire qu’elle fût, que l’ambition de leur protecteur le poussait à entreprendre.

 

D’un autre côté, les moyens de vexation et d’oppression que possédaient les grands barons étaient si étendus et si multiples, que jamais ils ne manquaient ni de prétexte ni de volonté pour poursuivre, harasser, pousser enfin aux dernières limites de la destruction ceux de leurs moins puissants voisins qui tentaient de se dégager de leur autorité, se reposant, pour leur salut pendant les dangers du temps, sur leur conduite inoffensive et sur les lois du pays.

 

Une circonstance, qui tendait surtout à rehausser la tyrannie de la noblesse et à doubler les souffrances des classes inférieures, dérivait particulièrement de la conquête de Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations s’étaient succédé et avaient été impuissantes à mélanger le sang hostile des Normands et des Anglo-Saxons et à réunir, par un langage commun et des intérêts mutuels, deux races ennemies, dont l’une éprouvait encore l’orgueil du triomphe, tandis que l’autre gémissait sous l’humiliation de la défaite.

 

Le pouvoir avait été complètement remis aux mains de la conquête normande, par l’événement de la bataille d’Hastings, et on l’avait appliqué, comme nous l’assure l’histoire, avec une main immodérée. Toute la race des princes et des seigneurs saxons était, à peu d’exceptions près, extirpée ou déshéritée, et le nombre de ceux qui possédaient des terres dans le pays de leurs ancêtres, comme protecteurs de la seconde classe ou des classes inférieures, était extrêmement restreint.

 

La politique royale avait eu longtemps pour but d’affaiblir, par tous les moyens légaux ou illégaux, la force de cette partie de la population que l’on considérait, à juste titre, comme entretenant un sentiment de haine invétérée contre le vainqueur. Tous les souverains de la race normande avaient témoigné la partialité la plus marquée pour leurs sujets normands ; les lois de la chasse et beaucoup d’autres, que l’esprit plus doux et plus libre de la Constitution saxonne ignorait, avaient été fixées comme un joug sur le cou des habitants subjugués, surcroît féodal, des chaînes dont ils étaient chargés. À la Cour, ainsi que dans les châteaux des grands seigneurs, où la pompe et le cérémonial de la Cour étaient imités, la langue franco-normande était la seule en usage ; dans les tribunaux, les plaidoyers et les arrêts étaient prononcés dans la même langue ; bref, le franco-normand était la langue de l’honneur, de la chevalerie et même de la justice ; tandis que l’anglo-saxon, si mâle et si expressif, était abandonné à l’usage des paysans et des serfs, qui n’en savaient pas d’autre. Peu à peu, cependant, la communication obligée qui existait entre les maîtres du sol et les êtres inférieurs et opprimes qui cultivaient ce sol, avait donné lieu à la formation d’un dialecte composé du franco-normand et de l’anglo-saxon, dialecte à l’aide duquel ils pouvaient se faire comprendre les uns des autres, et de cette nécessité se forma graduellement l’édifice de notre langue anglaise moderne, dans laquelle l’idiome des vainqueurs et celui des vaincus se trouvent confondus si heureusement, et qui a été si heureusement enrichie par des emprunts faits aux langues classiques et à celles que parlent les peuples méridionaux de l’Europe.

 

J’ai jugé à propos d’exposer cet état de choses pour l’instruction du lecteur peu familiarisé avec cette époque, lequel pourrait oublier que, bien qu’aucun événement historique, tel que la guerre ou même l’insurrection, ne marquât, après le règne de Guillaume II, l’existence des Anglo-Saxons, comme peuple à part, néanmoins, les grandes distinctions nationales qui existaient entre eux et leurs conquérants, le souvenir de ce qu’ils avaient été autrefois et la conscience de leur humiliation actuelle continue, jusqu’au règne d’Édouard III, à tenir ouvertes et saignantes les blessures infligées par la conquête, et à maintenir une ligne de démarcation entre les descendants des Normands vainqueurs et des Saxons vaincus.

 

Le soleil se couchait sur une riche et gazonneuse clairière de cette forêt que nous avons signalée au commencement de ce chapitre ; des centaines de chênes aux larges têtes, aux troncs ramassés, aux branches étendues, qui avaient peut-être été témoins de la marche triomphale des soldats romains, jetaient leurs rameaux robustes sur un épais tapis de la plus délicieuse verdure. Dans quelques endroits, ils étaient entremêlés de hêtres, de houx et de taillis de diverses essences, si étroitement serrés, qu’ils interceptaient les rayons du soleil couchant ; sur d’autres points, ils s’isolaient, formant ces longues avenues dans l’entrelacement desquelles le regard aime à s’égarer, tandis que l’imagination les considère comme des sentiers menant à des aspects d’une solitude plus sauvage encore. Ici, les rouges rayons du soleil lançaient une lumière éparse et décolorée, qui ruisselait sur les branches brisées et les troncs moussus des arbres ; là, ils illuminaient en brillantes fractions les portions de terre jusqu’auxquelles ils se frayaient un chemin. Un vaste espace ouvert, au milieu de cette clairière, paraissait avoir été autrefois voué aux rites de la superstition des druides ; car, sur le sommet d’une éminence assez régulière pour paraître élevée par la main des hommes, il existait encore une partie d’un cercle de pierres rudes et frustes de colossales proportions : sept de ces pierres se tenaient debout, les autres avaient été délogées de leur place, probablement par le zèle de quelque converti au christianisme, et gisaient, celles-ci renversées près de leur premier site, celles-là poussées jusque sur la déclivité de la colline.

 

Une grande pierre avait seule glissé jusqu’à la base de l’éminence, et, en arrêtant le cours d’un petit ruisseau qui coulait doucement à ses pieds, prêtait, par l’obstacle qu’elle lui opposait, une voix faible et murmurante à ce paisible courant, silencieux partout ailleurs.

 

Les créatures humaines qui complétaient ce paysage étaient au nombre de deux, et s’harmonisaient, par le costume et l’aspect, avec le caractère âpre et rustique appartenant aux forêts de West-Riding, du côté d’York, à cette époque reculée.

 

Le plus âgé de ces hommes avait l’apparence sombre, sauvage et féroce ; son habit était de la forme la plus simple qui se puisse imaginer : c’était une veste collante avec des manches ; cette veste était composée de la peau tannée de quelque animal, sur laquelle les poils avaient d’abord subsisté, mais avaient été depuis usés en tant d’endroits, qu’il eût été difficile de dire, par les échantillons qui en restaient, à quel animal cette fourrure avait appartenu.

 

Ce vêtement primitif s’étendait du col au genou, et remplaçait tout autre vêtement ; la seule ouverture qu’il eût, à l’extrémité supérieure, était juste assez large pour laisser passer la tête ; donc, on peut en déduire qu’on le passait comme on passe aujourd’hui une chemise, et comme on passait autrefois une cotte de mailles, c’est-à-dire par-dessus la tête et les épaules ; des sandales, assurées par des courroies de peau de sanglier, protégeaient les pieds, et deux bandes de cuir mince et souple se croisaient sur les jambes en montant seulement jusqu’au haut du mollet, laissant les genoux à découvert comme le sont ceux d’un montagnard écossais.

 

Pour rendre la veste encore plus juste, elle était serrée à la taille par une large ceinture de cuir, fermée par une boucle de cuivre. À l’un des côtés de cette ceinture pendait une espèce de panier ; à l’autre, une corne de bélier ayant une embouchure par laquelle on soufflait ; enfin, dans la même ceinture, était passé un de ces couteaux longs, larges, aigus, à deux tranchants et à manche de corne de daim, que l’on fabriquait dans le voisinage, et qui étaient connus dès cette époque sous le nom de couteaux de Sheffield[1]. L’homme portait la tête nue et n’avait, pour la défendre, que son épaisse chevelure, dont les touffes, emmêlées et rougies par le soleil, retombaient couleur de rouille sur ses épaules et formaient un contraste avec sa barbe épaisse et longue, qui avait la couleur de l’ambre jaune.

 

Une partie de son costume nous reste encore à peindre, car elle est trop remarquable pour être oubliée par nous : c’était un collier de cuivre ressemblant à celui d’un chien, mais sans aucune ouverture et fortement soudé à son cou, assez large pour n’apporter aucune gêne à la respiration, et cependant assez serré pour qu’on pût l’enlever sans employer la lime ; sur ce singulier gorgerin était gravée, en caractères saxons, une inscription conçue à peu près en ces termes :

 

GURTH, FILS DE BEOWULPH,

SERF-NÉ DE CÉDRIC DE ROTHERWOOD.

 

Outre le porcher, car c’était là l’état de Gurth, on voyait, assis sur un des monuments druidiques gisant sur le sol, un personnage qui paraissait avoir dix ans de moins que son compagnon ; son costume, bien que se rapprochant de celui de Gurth par la forme, se composait de meilleurs matériaux et présentait un aspect plus fantastique. Sa veste avait jadis été teinte en pourpre vif, et, sur cette veste, on avait essayé de peindre certains ornements grotesques de diverses couleurs : outre cette veste, celui dont nous essayons de tracer le portrait portait un petit manteau qui descendait à moitié de sa cuisse ; ce manteau était de drap cramoisi, couvert de taches et doublé de jaune vif ; or, comme il pouvait le passer d’une épaule à l’autre ou s’en envelopper à son gré, sa largeur contrastait avec son peu de longueur et offrait à la vue un étrange vêtement. Il portait aux bras des bracelets en argent, et à son cou un collier du même métal, sur lequel était gravée cette inscription :

 

WAMBA, FILS DE WITLESS, EST LE SERF DE CÉDRIC DE ROTHERWOOD.

 

Ce personnage était chaussé de sandales pareilles à celles de son camarade ; mais, au lieu de ces morceaux de cuir enroulés autour de ses jambes, celles-ci étaient encadrées dans une paire de guêtres, dont l’une était rouge et l’autre jaune.

 

Il était, en outre, pourvu d’un bonnet garni d’une quantité de sonnettes de la grosseur environ de celles que l’on attache au cou des faucons, et qui cliquetaient lorsqu’il tournait la tête de côté et d’autre ; or, comme il restait rarement une minute dans la même position, le bruit de ces clochettes était à peu près continuel.

 

Autour du bord de ce bonnet était une bande de cuir épais, dentelée à son sommet comme une couronne à pointes, tandis qu’un sac allongé s’échappait du fond et descendait sur les épaules comme un bonnet de coton, comme une chausse à passer le café, ou mieux la flamme d’un colback de hussard.

 

C’était à cette partie du bonnet de Wamba que l’on avait cousu les sonnettes, et cette circonstance, aussi bien que la forme de sa coiffure et l’expression moitié folle, moitié futile de sa figure, servait à le désigner comme appartenant à la classe des bouffons domestiques, ou railleurs, qu’on nourrissait dans les maisons des riches pour chasser l’ennui de ces heures languissantes qu’ils étaient obligés de passer dans leurs châteaux.

 

Comme son compagnon, il portait un panier attaché à la ceinture ; mais il n’avait ni corne ni couteau, parce que probablement on le regardait comme appartenant à une classe à laquelle il eût été dangereux de confier des outils tranchants. À la place de ce couteau, il était armé d’une latte semblable à celle avec laquelle Arlequin exécute ses prodiges sur nos modernes théâtres.

 

L’aspect extérieur de ces deux hommes ne formait pas un contraste plus opposé que celui de leur mine et de leur maintien. Celui du serf, ou de l’esclave, était triste et morne ; son regard était fixé sur la terre avec une expression de profond abattement, qui eût pu passer pour de l’apathie si le feu qui, de temps à autre, jaillissait de son œil rouge, n’eût attesté que sommeillait, sous l’apparence de ce morne anéantissement, la conscience de l’oppression et le désir de la vengeance.

 

Tout au contraire, la mine de Wamba indiquait, selon la coutume de la classe à laquelle il appartenait, une espèce de curiosité vive et une impatience inquiète qui ne lui permettaient aucun repos, et cela en même temps qu’il manifestait la plus grande vanité relativement à sa position et à sa bonne mine.

 

Le dialogue auquel ils se livraient avait lieu en langue saxonne, laquelle, comme nous l’avons dit, était universellement parlée par les classes inférieures, à l’exception des soldats normands et des serviteurs immédiats des grands seigneurs.

 

Si nous donnions cette conversation dans l’original, il est plus que probable que le lecteur moderne en profiterait médiocrement ; c’est pourquoi nous lui demandons la permission de lui en offrir la traduction suivante :

 

La malédiction de saint Withold soit sur ces damnés pourceaux ! dit le porcher après avoir violemment soufflé dans sa corne pour rassembler la troupe éparse des porcs, lesquels répondirent à son appel sur des tons également mélodieux, mais ne s’empressèrent pas toutefois de quitter le banquet luxurieux de faines et de glands dont ils s’engraissaient, ou d’abandonner les bords marécageux du ruisseau dans lequel plusieurs d’entre eux, à moitié enterrés dans la vase, étaient mollement couchés, sans se soucier autrement de la voix de leur gardien. La malédiction de saint Withold soit sur eux et sur moi ! ajouta Gurth ; si le loup à deux jambes n’en saisit pas quelques-uns avant la tombée de la nuit, je ne suis pas un honnête homme.

 

— À moi, Fangs ! Fangs ! cria-t-il du plus haut de sa voix, en se tournant vers un chien délabré, moitié loup, moitié chien couchant, et qui tenait le milieu entre le dogue et le lévrier, qui courait en boitant comme pour aider son maître à rassembler les porcs réfractaires, mais qui, en effet, par mésintelligence des signaux de son maître, par ignorance de son devoir, peut-être même par une malice préméditée, ne faisait que les chasser çà et là et augmenter le mal en paraissant vouloir y remédier.

 

— Que le diable t’arrache les dents, continua Gurth, et que la mère du mal confonde le garde de la forêt qui coupe les griffes de devant à nos chiens[2] et les rend incapables de faire leur état ! Wamba, lève-toi et aide-moi. Si tu es un homme, fais un tour derrière la colline pour prendre le vent sur eux ; et, quand tu l’auras, tu pourras les pousser devant toi aussi facilement que tu ferais d’un troupeau d’innocents agneaux.

 

– En vérité, dit Wamba, sans bouger de l’endroit où il était assis, j’ai consulté mes jambes à ce sujet, et elles sont tout à fait d’avis que, si j’allais porter mon joli costume à travers ces affreux marais, ce serait un acte d’inimitié envers ma personne souveraine et ma garde-robe royale. C’est pourquoi je te conseille, ami Gurth, de rappeler Fangs et d’abandonner à son malheureux sort ton troupeau d’animaux indociles qui, soit qu’ils rencontrent des bandes de soldats, d’outlaws ou de pèlerins vagabonds, ne peuvent servir à autre chose qu’à être convertis en Normands avant l’aurore, à ta grande joie et satisfaction.

 

Mes pourceaux devenir Normands à ma grande satisfaction ! s’écria Gurth. Qu’entends-tu par ces mots, Wamba ? car ma pauvre cervelle est trop lourde et mon esprit trop inquiet pour deviner des énigmes.

 

Eh bien ! reprit Wamba, comment appelez-vous ces animaux grognards, qui courent là-bas sur leurs quatre jambes ?

 

Des pourceaux, bouffon, des pourceaux, dit Gurth ; le premier idiot venu sait cela.

 

Et pourceaux, c’est du bon saxon, dit le railleur. Mais comment appelez-vous la truie, quand elle est écorchée et coupée par quartiers et suspendue par les talons comme un traître ?

 

Du porc, répondit le pâtre.

 

Je suis heureux de reconnaître aussi que tous les idiots savent cela, dit Wamba ; or, un porc, je pense, est du bon normand-français, de sorte que, tant que la bête est en vie et sous la garde d’un serf saxon, elle porte son nom saxon ; mais elle devient normande et on l’appelle porc quand elle est portée au château pour faire réjouissance aux seigneurs. Que dis-tu de cela, ami Gurth, hein ?

 

Cette doctrine n’est que trop vraie, ami Wamba, de quelque manière qu’elle soit entrée dans ta folle tête.

 

Oh ! je puis t’en dire davantage encore, fit Wamba sur le même ton. Vois ce vieux bailly l’ox[3], il continue à porter son nom saxon tant qu’il est sous la garde de serfs et d’esclaves tels que toi ; mais il devient beef, c’est-à-dire un fougueux et vaillant Français, quand on le place sous les honorables mâchoires qui doivent le dévorer ; monsieur calf aussi devient monsieur le veau de la même façon ; il est Saxon tant qu’il lui faut nos soins et nos peines, et il prend un nom normand aussitôt qu’il devient un objet de régal.

 

– Par saint Dunstan ! s’écria Gurth, tu ne dis là que de tristes vérités. On ne nous laisse à peu près que l’air que nous respirons, et on paraît nous l’avoir accordé en hésitant fort, et dans le seul but de nous mettre à même de porter le fardeau dont on charge nos épaules. Tout ce qui est beau et gras est pour les tables des Normands ; les plus belles sont pour leurs lits, les plus braves pour les armées de leurs maîtres à l’étranger, et ceux-là vont blanchir de leurs ossements les terres lointaines, ne laissant ici qu’un petit nombre d’hommes qui aient, soit la volonté, soit le pouvoir de protéger les malheureux Saxons. Que la bénédiction de Dieu soit sur notre maître Cédric ! Il a fait son labeur d’homme en se tenant sur la brèche ; mais Réginald Front-de-Bœuf va descendre dans ce pays en personne, et nous verrons bientôt combien peu Cédric sera récompensé de sa peine. Allons, viens ici, s’écria-t-il de nouveau en élevant la voix, taïaut ! taïaut ! tu les as tous devant toi à cette heure, et tu les fais marcher lestement, mon garçon.

 

Gurth, dit le railleur, je sais que tu me prends pour un fou, et tu ne serais pas si téméraire que de mettre ta tête entre mes dents ; un mot de ce que tu viens de dire contre les Normands rapporté à Réginald Front-de-Bœuf ou à Philippe de Malvoisin, et tu serais un homme chassé, et l’on te verrait te balançant à la branche d’un de ces arbres, comme un mannequin, pour effrayer toutes ces mauvaises langues qui parlent mal des grands seigneurs et des hauts dignitaires.

 

Chien ! s’écria Gurth, tu ne vas pas me trahir, j’espère, après m’avoir poussé à parler d’une façon si fatale pour moi ?

 

Te trahir ? répondit le bouffon. Non ; ce serait là le tour d’un sage ; un fou ne peut pas de moitié calculer si bien. Mais doucement, qui nous arrive ici ? dit-il en écoutant le piétinement de plusieurs chevaux, qui en ce moment se faisait entendre.

 

Bon ! que nous importe ? répondit Gurth, qui venait enfin de rassembler son troupeau, et, avec le secours de Fangs, le conduisait le long d’une de ces obscures avenues que nous avons essayé de décrire.

 

Non, répondit Wamba, il faut que je voie les cavaliers ; peut-être viennent-ils du royaume des fées avec un message du roi Obéron.

 

Que la peste t’emporte ! s’écria le pâtre ; peux-tu parler de telles choses pendant qu’une si terrible tempête de tonnerres et d’éclairs éclate à quelques milles de nous ? Écoute comme la foudre gronde, et, pour une pluie d’été, jamais je ne vis gouttes si larges et si droites descendre des nues ; entends-tu, quoiqu’il n’y ait pas un souffle de vent, les grandes branches des chênes gémir et craquer, comme si nous étions en plein ouragan ? Tu sais jouer l’homme sage quand tu veux ; crois-moi une fois, et rentrons chez nous, avant que l’orage entre en fureur, car cette nuit sera terrible.

 

Wamba parut apprécier la force de ce raisonnement, et accompagna son camarade, qui se mit en route après avoir saisi un grand bâton à deux bouts qui était étendu auprès de lui sur le gazon. Ce second Eumée se hâta d’arpenter la clairière de la forêt en poussant devant lui, avec le secours de Fangs, son troupeau aux cris discordants.

 

Chapitre II.

 

Malgré les exhortations prudentes et les réprimandes réitérées de son compagnon, au bruit que faisaient les pieds des chevaux continuant de se rapprocher, Wamba ne put s’empêcher de s’amuser sur la route à chaque occasion qui s’en présentait, tantôt arrachant aux noisetiers une poignée de noisettes à moitié mûres, et tantôt détournant la tête pour regarder quelque jeune paysanne qui traversait le sentier ; il en résulta qu’au bout d’un instant les cavaliers furent sur eux.

 

Ces cavaliers formaient une troupe de dix hommes, dont les deux qui marchaient en tête semblaient être des personnes de haute importance à qui les autres servaient de suite. Il était facile de se rendre compte de la condition et du caractère de l’un de ces personnages.

 

C’était évidemment un ecclésiastique du premier rang ; son costume était celui d’un moine de l’Ordre de Cîteaux, composé d’étoffes beaucoup plus belles que celles que son ordre n’en admettait ordinairement. Son manteau et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, tombant en plis amples et pleins de grâce autour d’une personne belle de formes, quoiqu’un peu corpulente. Sur son visage, on voyait aussi peu les signes de l’abstinence que dans ses vêtements le mépris des splendeurs mondaines ; on aurait pu dire de ses traits qu’ils étaient beaux, s’il ne s’était niché sous l’arcade de son œil le sentiment rare et épicurien qui indique l’homme des brûlantes voluptés. Sous d’autres rapports, sa profession et sa position lui avaient appris à commander à sa physionomie, qu’il pouvait réprimer à sa volonté et rendre solennelle selon l’occasion, bien que son expression fût celle de l’indulgence courtoise et de bonne humeur. Par dérogation aux règles de l’ordre et aux édits des papes et des conciles, les manches de ce dignitaire étaient doublées et parementées de riches fourrures. Son manteau était fermé au col avec une agrafe dorée et tout le reste de son costume semblait aussi embelli que l’est de nos jours celui d’une beauté quakeresse qui, pendant qu’elle conserve la robe et le costume de sa secte, continue de donner à sa simplicité un certain air de coquetterie qui penche un peu trop vers la vanité du monde par le choix des étoffes et surtout par la manière de les tailler.

 

Ce digne prélat était monté sur une mule bien nourrie, dont les harnais étaient richement décorés et dont la bride, selon la mode du jour, était ornée de sonnettes d’argent ; dans sa manière de se tenir en selle, il n’y avait rien de la gaucherie d’un moine ; au contraire, il étalait la grâce aisée et savante d’un habile cavalier ; à la vérité, il semblait que la monture si humble de la mule, quel que fût son bon état et quelque bien dressée qu’elle fût à un amble agréable et doux, n’était employée par le galant prélat que lorsqu’il voyageait sur la route. Un frère, un de ceux qui se trouvaient à sa suite, menait, pour son usage en d’autres occasions, un des plus beaux genets de race andalouse, que les marchands avaient à cette époque l’habitude d’importer à grands frais et risques pour l’usage des personnes riches et de condition.

 

La selle et la housse du superbe palefroi étaient abritées d’une longue couverture qui tombait presque jusqu’à terre, et sur laquelle étaient brodés des mitres splendides, de riches croix et d’autres emblèmes ecclésiastiques ; un second frère lai conduisait une mule de rechange, chargée, selon toute probabilité, du bagage de son supérieur, et deux moines de son ordre, d’une position inférieure, chevauchaient ensemble à l’arrière en riant et conversant, sans paraître se soucier aucunement des autres membres de la cavalcade.

 

Le compagnon du prélat était un homme de quarante ans passés, maigre, fort haut de taille et musculeux ; personnage athlétique à qui une longue fatigue et un constant exercice semblaient n’avoir laissé aucune des parties charnues du corps humain ; car tout était réduit chez lui aux os, aux muscles et aux tendons, qui avaient déjà enduré mille fatigues et qui étaient prêts à en endurer mille autres encore.

 

Sa tête était coiffée d’un bonnet écarlate garni de fourrures, de la forme de ceux que les Français appellent mortier, par sa ressemblance avec un mortier renversé. Son visage était donc complètement découvert, et son expression avait de quoi inspirer le respect, sinon la crainte, aux étrangers : des traits saillants naturellement forts et puissamment accentués, étaient, sous le hâle d’un soleil tropical, devenus d’un noir d’ébène, et, dans leur état ordinaire, semblaient sommeiller après le passage des passions. Mais la proéminence des veines du front, la promptitude avec laquelle s’agitaient, à la moindre émotion, sa lèvre et ses épaisses moustaches, annonçaient évidemment que la tempête n’était qu’assoupie et se réveillerait facilement. Ses yeux noirs, vifs et perçants, racontaient, à chaque regard, toute une histoire de difficultés vaincues, de dangers affrontés, et semblaient porter un défi à toute opposition à ses désirs, et cela pour la seule jouissance de balayer cette opposition de son chemin en exerçant son courage et sa volonté.

 

Une profonde cicatrice, creusée sur son front, donnait une nouvelle férocité à son aspect et une expression sinistre à l’un de ses yeux, qui, légèrement atteint par la même blessure, avait, tout en conservant une vue parfaite, légèrement dévié de la ligne de son voisin.

 

Le costume de la partie supérieure de ce personnage ressemblait, par la forme, à celui de son compagnon, puisque, comme celui de son compagnon, c’était un manteau monastique ; mais sa couleur écarlate indiquait qu’il n’appartenait à aucun des quatre ordres réguliers ; sur l’épaule droite du manteau était découpée une croix en drap blanc d’une forme particulière. Ce vêtement cachait une chose qui, de prime abord, paraissait jurer avec sa forme, à savoir une cotte de mailles de fer avec des manches et des gantelets du même métal, curieusement plissés et entrelacés, et aussi flexibles aux membres que ceux que l’on fait aujourd’hui avec de moins rudes matériaux sur un métier à bas ; le haut des cuisses, que les plis de son manteau laissaient visible, était couvert aussi de cotte de mailles ; les genoux et les pieds étaient défendus avec des plaques d’acier ingénieusement superposées les unes aux autres, et des guêtres de mailles, montant depuis la cheville jusqu’aux genoux, protégeaient les jambes et complétaient l’arme défensive du cavalier. À sa ceinture il portait une dague longue et à deux tranchants, seule arme offensive qu’il eût sur lui.

 

Il montait, non pas une mule comme son compagnon, mais un vigoureux cheval de fatigue, pour épargner son vaillant cheval de bataille, qu’un écuyer menait derrière lui tout harnaché pour le combat, avec un chanfrein et une armure de tête ayant une pointe sur le front ; à l’un des côtés de la selle pendait une courte hache richement ciselée et damasquinée ; à l’autre, le casque empanaché du cavalier avec un capuchon de mailles, et une de ces épées à deux mains dont se servaient les chevaliers à cette époque. Un second écuyer tenait droite la lance de son maître, à l’extrémité de laquelle flottait une petite banderole ou drapeau portant une croix de la même forme que celle qui était brodée sur le manteau. Le même portait, en outre, le petit bouclier triangulaire, assez large à son sommet pour protéger la poitrine, et, à partir de là, s’amincissant en pointe ; ce bouclier était recouvert d’un drap écarlate qui en voilait la devise.

 

Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres serviteurs dont les visages bronzés, les turbans blancs et la forme des vêtements dénonçaient l’origine orientale.[4]

 

Tout l’aspect de ce guerrier, comme celui de sa suite, était sauvage et étrange ; l’habit de ses écuyers était resplendissant, et les serviteurs sarrasins portaient autour de leur cou des colliers d’argent, et sur leurs bras et sur leurs jambes brillaient des bracelets et des anneaux du même métal ; les bracelets montaient du poignet jusqu’au coude ; les anneaux descendaient du genou jusqu’à la cheville ; leurs vêtements, enrichis de soie et de broderies, indiquaient la richesse et l’importance de leur maître, et offraient, en même temps, un frappant contraste avec la martiale simplicité de sa propre mise. Ils étaient armés de sabres recourbés ayant la poignée et le baudrier incrustés d’or, que surpassait encore le luxe de poignards turcs d’un merveilleux travail. Chacun d’eux portait à l’arçon de la selle un paquet de javelots d’environ quatre pieds de long, ayant des pointes d’acier aiguës, arme dont les Sarrasins faisaient un usage habituel, et dont la mémoire se conserve dans l’exercice martial appelé le djerid, exercice qui se pratique encore aujourd’hui dans les pays orientaux.

 

Les coursiers de ces deux serviteurs étaient aussi étranges que leurs cavaliers : ils étaient de race sarrasine, arabes par conséquent, et leurs membres délicats, leurs petits paturons, leur queue flottante, leurs mouvements faciles et élastiques, contrastaient d’une manière visible avec ceux des chevaux puissants et aux membres trapus dont la race se cultivait en Flandre et en Normandie, pour monter les hommes de guerre de cette époque dans toute la pesanteur de leurs cuirasses et de leurs cottes de mailles ; ces derniers chevaux, placés à côté des coursiers d’Orient, auraient pu passer pour la personnification de la matière, et les autres pour celle de l’ombre.

 

La mine singulière de cette cavalcade attira non seulement la curiosité de Wamba, mais elle excita même celle de son compagnon moins frivole. Quant au moine, Gurth le reconnut à l’instant même pour le prieur de l’abbaye de Jorvaulx, connu à plusieurs milles à la ronde comme un amant enragé de la chasse, de la table ; et, si la renommée ne le calomniait point, d’autres plaisirs mondains, qui se conciliaient plus difficilement encore avec les vœux monastiques. Cependant les idées de l’époque étaient si relâchées, à l’endroit du clergé, soit monastique, soit séculier, que le prieur Aymer jouissait d’une réputation assez honnête dans le voisinage de son abbaye.

 

Son caractère libre et jovial, ainsi que la facilité avec laquelle il donnait l’absolution aux pécheurs ordinaires, en faisait le favori de la noblesse et des principaux bourgeois, à plusieurs d’entre lesquels il était allié par la naissance, étant d’une famille normande distinguée ; les dames surtout n’étaient point portées à critiquer trop sévèrement les mœurs d’un homme qui était un admirateur avoué de leur sexe, et possédait tant de moyens de chasser l’ennui qui s’acharnait à pénétrer dans les salles où festinaient les maîtres, et dans les boudoirs des vieux châteaux féodaux. Le prieur prenait sa place dans les exercices avec plus d’ardeur qu’il n’appartenait à un homme d’Église, et l’on convenait généralement qu’il possédait les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus agiles de North-Riding, circonstance qui le recommandait fortement à la jeune noblesse ; avec la vieille, il avait un autre rôle à jouer, et ce rôle, quand la chose était nécessaire, il le soutenait avec beaucoup de décorum.

 

Sa connaissance des livres, quoique superficielle, suffisait à imposer à l’ignorance un certain respect pour le savoir qu’on lui supposait ; en outre, la gravité de son maintien et de son langage, et aussi bien le ton sonore qu’il affectait en parlant de l’autorité de l’Église et du clergé, engageait chacun à le tenir presque en odeur de sainteté ; la multitude elle-même, qui est la critique la plus sévère de la conduite des classes supérieures, compatissait aux folies du prieur Aymer. Il était généreux, et la charité, comme on sait, couvre de son manteau un grand nombre de péchés, et cela dans un bien autre sens que ne l’entend l’Évangile. Les revenus du monastère, dont une grande partie était à la disposition du digne prieur, tout en lui donnant les moyens de pourvoir à sa propre dépense, qui était très considérable, subvenait aussi aux largesses qu’il répandait parmi les paysans, et par l’application de laquelle il soulageait souvent la détresse du peuple opprimé.

 

Si le prieur Aymer était un rude coureur de chasses, un convive obstiné ; si on l’apercevait, à la première heure du jour, rentrer secrètement par la poterne de l’abbaye, au retour de quelque rendez-vous qui avait occupé les heures de la nuit, les hommes se contentaient de hausser les épaules et se réconciliaient avec ses irrégularités, en se rappelant que les mêmes licences étaient pratiquées par beaucoup d’autres de ses frères, lesquels étaient loin de posséder aucune qualité qui les expiât ou les rachetât. Le prieur Aymer – par conséquent, et aussi bien que lui, son caractère – était donc bien connu de nos serfs saxons, qui lui firent leur rustique révérence, et qui reçurent en échange son Soyez bénis, mes fils !

 

Mais l’allure singulière de son compagnon et de sa suite fixa leur attention et excita leur étonnement au point qu’ils purent à peine entendre la question du prieur de Jorvaulx quand il leur demanda s’ils connaissaient quelque endroit dans le voisinage qui pût leur servir d’abri, et cela, tant ils furent étonnés de l’apparence moitié monastique, moitié militaire du noir étranger, ainsi que de la mise singulière et des armes curieuses de ses deux serviteurs sarrasins.

 

Il est probable aussi que le langage dans lequel la bénédiction fut donnée et les questions faites eurent un son désagréable quoique intelligible, selon toute probabilité, aux oreilles des paysans saxons.

 

Je vous ai demandé, mes enfants, reprit le prieur élevant la voix et ayant recours à la langue franque ou au langage mêlé dans lequel les races normandes et saxonnes échangeaient ordinairement leurs pensées, je vous ai demandé s’il y avait dans ce voisinage quelque homme bienveillant qui, pour l’amour de Dieu et par dévouement à l’Église notre mère, donnerait pour une nuit à deux de ses plus humbles fils, ainsi qu’à leur suite, l’hospitalité et la nourriture.

 

Il dit ces paroles avec un ton d’importance consciencieuse qui formait un grand contraste avec les larmes qu’il jugeait à propos d’employer.

 

Deux des plus humbles fils de notre mère l’Église ! répéta Wamba intérieurement, mais, tout fou qu’il était, ayant soin que sa remarque ne fût pas entendue ; je voudrais voir ses sénéchaux, ses grands échansons et ses autres principaux.

 

Après ce commentaire muet sur le discours du prieur, il releva les yeux pour répondre à la question qui lui était faite.

 

Si nos révérends pères, dit-il, aiment la bonne chère et le doux logis, une course de quelques milles les conduira au prieuré de Brinxworth, où leur qualité leur assurera un accueil honorable ; ou, s’ils préfèrent passer une nuit de pénitence, ils n’ont qu’à reprendre là-bas à travers cette clairière sauvage, elle les mènera à l’ermitage de Copmanhurst ; là, un pieux anachorète partagera pour une nuit avec eux l’abri de son toit et le bienfait de ses prières.

 

Le prieur secoua la tête aux deux propositions.

 

Mon brave ami, dit-il, si le cliquetis de tes grelots n’avait tant soit peu étourdi ton intelligence, tu saurais de reste que clericus clericum non decimat, c’est-à-dire que, nous autres prélats, nous n’abusons pas de l’hospitalité les uns des autres et que nous exigeons plutôt celle des laïques, offrant ainsi l’occasion de servir Dieu en honorant et soulageant ses serviteurs élus.

 

Il est vrai, répliqua Wamba, que, moi qui ne suis qu’un âne, j’ai néanmoins l’honneur de porter des grelots aussi bien que la mule de Votre Révérence ; mais j’avais toutefois imaginé que la charité de notre mère l’Église et de ses serviteurs pourrait, comme les autres charités, commencer par elle-même.

 

Trêve d’insolence, mon drôle ! dit le cavalier armé, interrompant d’une voix forte et sévère le babil du bouffon, et dis-nous si tu peux la route de… Comment avez-vous nommé votre franklin, prieur Aymer ?

 

Cédric, répondit le prieur, Cédric le Saxon. Dis-moi, mon brave, sommes-nous près de sa demeure ? peux-tu nous en indiquer la route ?

 

La route sera difficile à trouver, répondit Gurth rompant pour la première fois le silence, et la famille de Cédric se couche de bonne heure.

 

Bah ! ne dites pas cela, drôle, dit le cavalier armé ; il lui sera facile de se lever et de fournir aux besoins de voyageurs tels que nous, qui n’entendons pas nous humilier à solliciter l’hospitalité que nous avons le droit d’exiger.

 

Je ne sais pas, dit Gurth d’un ton rauque, si je dois montrer le chemin de la maison de mon maître à ceux qui demandent, comme un droit, cet abri que la plupart sont bien heureux de solliciter comme une grâce.

 

– Discutes-tu avec moi, esclave ! dit le moine-soldat. Et, piquant son cheval de l’éperon, il lui fit faire une demi-volte à travers la route, et, en même temps, il leva une baguette qu’il tenait à la main, dans le but de châtier ce qu’il regardait comme l’insolence du paysan. Gurth lui lança l’éclair de son œil sauvage et vindicatif, et, avec un mouvement de fierté mêlé d’un reste d’hésitation, il mit la main sur le manche de son couteau.

 

Mais l’intervention du prieur Aymer, qui poussa la mule entre son compagnon et le porcher, empêcha d’aboutir à la violence préméditée.

 

Doucement, frère Brian, par la Sainte Vierge ! vous ne devez pas vous croire en Palestine, dominant ces mécréants de Turcs et ces infidèles de Sarrasins ; nous autres habitants d’une île, nous n’aimons pas les coups, si ce n’est ceux dont la sainte Église châtie ceux qu’elle aime. Dites-moi, mon brave, reprit-il continuant de s’adresser à Wamba, et s’appuyant d’une petite pièce d’argent, quel est le chemin qui conduit chez Cédric le Saxon ? Vous ne pouvez l’ignorer, et il est de votre devoir de diriger le voyageur, même quand son caractère serait moins sacré que le nôtre.

 

En vérité, mon vénérable père, répondit le bouffon, la tête sarrasine du compagnon de Votre Révérence a chassé de la mienne, tant il lui a fait peur, le souvenir du chemin que vous demandez, à ce point que je ne suis pas bien sûr d’y arriver moi-même ce soir.

 

Bah ! dit l’abbé, tu peux nous le dire si tu veux : le révérend père a passé sa vie à combattre contre les Sarrasins pour recouvrer le saint sépulcre ; il appartient à l’Ordre des chevaliers du Temple, dont tu as peut-être entendu parler, si bien qu’il est moitié soldat, moitié moine.

 

S’il n’est qu’à moitié moine, dit l’infatigable railleur, il ne devrait pas être entièrement déraisonnable avec ceux dont il fait la rencontre sur la route, lors même qu’ils ne seraient pas pressés de répondre à des questions qui ne les concernent aucunement.

 

Je pardonne à ta malice, répliqua-t-il, à condition que tu me montreras le chemin de la maison de Cédric.

 

Eh bien ! donc, répondit Wamba, que Vos Révérences continuent de suivre ce sentier jusqu’à ce qu’elles arrivent à une croix aux trois quarts enterrée et dont à peine il reste une coudée hors de terre ; puis, qu’elles prennent la route à gauche, car vous trouverez quatre routes à cette croix et j’espère que Vos Révérences seront à l’abri avant la venue de l’orage.

 

L’abbé remercia son sage conseiller, et le cortège, donnant de l’éperon aux chevaux, avança comme des hommes qui veulent gagner une auberge avant qu’éclate une tempête de nuit.

 

À mesure que le bruit des chevaux s’éloignait, Gurth dit à son camarade :

 

S’ils suivent ta sage indication, nos révérends pères ne gagneront pas Rotherwood cette nuit.

 

Non, répondit en ricanant le bouffon ; mais ils pourront gagner Sheffield s’ils ont du bonheur, et c’est un lieu qui leur conviendra tout autant. Je ne suis pas un si mauvais braconnier que de montrer au chien l’endroit où le daim est couché, si je ne veux pas qu’il le chasse.

 

Tu as raison, dit Gurth, il serait mal qu’Aymer vît Mme Rowena, et il serait encore pis pour Cédric de disputer avec ce moine-soldat, ce qui ne manquerait pas d’arriver ; mais, comme de bons domestiques, c’est à nous d’entendre, de voir et de ne rien dire.

 

Revenons aux cavaliers, qui ont eu bientôt laissé loin derrière eux les serfs, et qui continuent la conversation suivante dans cette langue franco-normande qu’employaient généralement les classes supérieures, à l’exception du petit nombre qui se vantait encore de son origine saxonne.

 

Que signifie la capricieuse insolence de ces misérables, demanda le templier au moine de Cîteaux, et pourquoi m’avez-vous empêché de les châtier ?

 

Ma foi, frère Brian, répliqua le prieur, quant à l’un d’entre eux, il serait difficile de donner une raison : un fou parle selon sa folie ; quant à l’autre manant, il est de cette race sauvage, féroce et intraitable dont quelques-uns, comme je vous l’ai dit souvent, se rencontrent encore parmi les Saxons vaincus, et dont le plaisir suprême est de montrer leur haine contre leurs conquérants par tous les moyens possibles.

 

Je lui eusse bientôt rendu la courtoisie à force de coups, gronda Brian : j’ai l’habitude d’avoir affaire à ces sortes de gens ; nos prisonniers turcs sont aussi féroces et intraitables qu’Odin lui-même aurait pu l’être, et cependant deux mois passés dans ma maison sous la direction de mon maître des esclaves les ont rendus humbles, soumis, serviables et obéissants. Croyez-moi, mon révérend, il faut vous mettre en garde contre le poison et le poignard, car ils se servent librement de l’un et de l’autre pour peu que vous leur en fournissiez la moindre occasion.

 

Oui, répondit le prieur Aymer ; mais chaque pays a ses us et coutumes ; et, outre que battre ce drôle ne nous eût procuré aucune information sur notre route, c’était le seul moyen d’engager une querelle entre vous et lui. Si nous avions trouvé notre route par ce moyen, rappelez-vous ce que je vous ai dit : ce riche franklin est fier, impétueux, jaloux et irritable, adversaire de la noblesse et même de ses voisins, Philippe Malvoisin et Réginald Front-de-Bœuf, qui ne sont pas des enfants à combattre ; il soutient si fièrement les privilèges de sa race, et il est si orgueilleux de sa descendance non interrompue d’Hereward, champion renommé de l’heptarchie, qu’on l’appelle universellement Cédric le Saxon. Il se vante d’appartenir à un peuple que beaucoup d’autres renient pour ancêtres, de peur de rencontrer une portion de vae victis, c’est-à-dire des sévérités imposées aux vaincus.

 

Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme galant, docte dans l’étude de la beauté, et aussi expert qu’un ménestrel dans toutes les affaires qui concernent les arrêts d’amour ; mais il me faudra trouver beaucoup de perfections dans cette célèbre Rowena, pour servir de contrepoids à l’abstinence et à la retenue que je dois observer, s’il me faut courtiser la faveur d’un manant aussi séditieux que son père Cédric.

 

Cédric n’est point son père, répliqua le prieur ; elle est issue d’un sang plus noble que celui dont il se vante de sortir, et lady Rowena n’est liée avec lui que par le hasard d’une parenté éloignée ; toutefois, il est son gardien, de son propre choix, je pense ; mais la pupille lui est aussi chère que si elle était son propre enfant ; au reste, vous jugerez vous-même bientôt de sa beauté, et, si la pureté de son teint et l’expression majestueuse mais douce de son œil bleu ne chasse pas de votre souvenir les filles de Palestine et leurs noirs cheveux tressés, ainsi que les houris du paradis du vieux Mahomet, je suis un infidèle et non un vrai fils de l’Église.

 

Si votre belle tant vantée, dit le templier, est mise dans la balance et ne fait point pencher le plateau, vous savez notre gageure ?

 

Mon collier d’or, répondit le prieur, contre dix barils de vin de Chypre ; et ils sont à moi aussi sûr que s’ils étaient déjà dans les caves du couvent et sous les clefs du vieux Denis, le cellerier.

 

Et c’est à moi d’être juge, dit le templier, et je ne dois perdre que sur mon propre aveu de n’avoir vu de fille si belle depuis l’avant-dernière Pentecôte ; n’est-ce point ainsi que le pari a été posé ? Prieur, c’est votre collier qui est en danger, et je veux le porter sur mon gorgerin dans la lice d’Ashby-de-la-Zouche.

 

Gagnez-le d’abord et portez-le ensuite comme vous l’entendrez, je m’en rapporterai à votre loyale réponse et à votre parole de chevalier et d’homme d’Église. Cependant, mon frère, suivez, croyez-moi, mon avis, et affilez votre langue à plus de courtoisie que votre habitude de dominer les prisonniers infidèles et les esclaves orientaux ne vous en a imposé jusqu’aujourd’hui. Cédric le Saxon, si vous l’offensez, et celui-là est prompt à saisir l’insulte, est un homme qui, sans respect pour votre chevalerie, pour ma haute charge ou pour la sainteté de tous deux, débarrasserait sa maison de nous et nous enverrait loger avec les alouettes, fût-ce même à l’heure de minuit ; et surtout veillez sur la manière dont vous regarderez Rowena, qu’il entoure des attentions les plus jalouses ; s’il se sent alarmé le moins du monde de ce côté-là, nous sommes perdus. On dit qu’il a banni son fils unique de la maison paternelle pour avoir levé les yeux un peu trop tendrement sur cette beauté, qu’il n’est permis, à ce qu’il paraît, d’adorer que de loin, et dont on ne doit pas approcher avec d’autres pensées que celles que l’on porte à l’autel de la Sainte Vierge.

 

C’est bien, dit le templier, en voilà assez ; je veux bien pour une nuit m’imposer cette contrainte que vous prétendez nécessaire, et me comporter aussi humblement qu’une jeune fille ; mais, quant au danger qu’il nous chasse, moi et mes écuyers, appuyés de Hamed et d’Abdallah, nous vous garantirons contre cette disgrâce ; n’en doutez donc pas, nous serons assez forts pour nous maintenir dans nos quartiers.

 

Il ne faudrait pas qu’il en vînt à ce point-là, répondit le prieur. Mais voici la croix aux trois quarts enterrée du manant, et il fait si obscur ce soir, qu’à peine si nous pouvons distinguer celle des routes que nous avons à suivre. Il nous a dit, je crois, de prendre à gauche.

 

Non, à droite, dit Brian, si je m’en souviens bien.

 

À gauche, certainement à gauche ; je me rappelle qu’il a indiqué la direction avec son épée de bois.

 

Oui ; mais il tenait cette épée de la main gauche, et de cette sorte il a indiqué le chemin par-dessus son épaule.

 

Chacun soutint son avis avec une égale opiniâtreté. Ainsi qu’il arrive en pareil cas, on fit appel aux serviteurs ; mais ils ne s’étaient pas trouvés assez rapprochés de Wamba pour entendre la direction indiquée par lui. À la fin, Brian remarqua une chose qui d’abord ne l’avait point frappé dans le crépuscule.

 

Voici un homme endormi ou mort au pied de cette croix. Hugo, remue-le avec le bout de ta lance.

 

Cela ne fut pas plutôt fait, que la forme humaine se leva en s’écriant en bon français :

 

Qui que tu sois, il n’est pas courtois de ta part de me déranger de mes pensées.

 

Nous voulions seulement te demander, dit le prieur, le chemin de Rotherwood, demeure de Cédric le Saxon.

 

J’y vais moi-même, répliqua l’étranger, et, si j’avais un cheval, je vous servirais de guide ; car le chemin est difficile, bien que je le connaisse parfaitement.

 

Tu auras et des remerciements et une récompense, mon ami, dit le prieur, si tu veux nous mener sûrement jusque chez Cédric.

 

Là-dessus, il ordonna à l’un de ses serviteurs de monter son cheval de main et de donner celui qu’il avait monté jusque-là à l’étranger qui devait lui servir de guide.

 

Leur conducteur suivit une route diamétralement opposée à celle que Wamba leur avait recommandé de prendre dans l’intention de les tromper. Ce sentier les conduisit bientôt plus avant dans la forêt ; il traversait plus d’un ruisseau dont l’approche était rendue périlleuse par les marais à travers lesquels il coulait ; mais l’étranger paraissait instinctivement connaître la terre la plus ferme et les endroits les plus sûrs ; à force de précautions et de soins, il mena la petite troupe dans une avenue plus large qu’aucune de celles qu’ils eussent encore vues, et, montrant un grand bâtiment d’une forme basse et irrégulière qui apparaissait à l’autre extrémité, il dit au prieur :

 

– C’est là-bas Rotherwood, la demeure de Cédric le Saxon.

 

Cette communication rendit la gaieté au prieur, qui avait les nerfs délicats, et qui avait éprouvé tant de transes et d’agitation en passant à travers ces marais et ces fondrières, qu’il n’avait pas encore eu la curiosité de faire une seule question à son guide.

 

Mais maintenant, se sentant à son aise et se voyant sûr d’un abri, sa curiosité commença de se réveiller, et il demanda au guide qui il était.

 

Je suis un pèlerin qui revient à l’instant de la Terre sainte, répondit-il.

 

Vous eussiez mieux fait d’y rester pour combattre en l’honneur du rétablissement du saint sépulcre, dit le templier.

 

C’est vrai, révérend chevalier, répondit le pèlerin, à qui l’aspect du templier paraissait parfaitement connu ; mais, lorsque ceux-là qui ont juré de rétablir la ville sainte sont rencontrés voyageant si loin du théâtre de leur devoir, comment vous étonner qu’un simple paysan comme moi renonce à la tâche qu’ils ont abandonnée ?

 

Le templier allait faire une réponse en harmonie avec son caractère irascible ; mais il fut interrompu par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement qu’après une si longue absence leur guide connût si parfaitement toutes les passes de la forêt.

 

Je suis né dans ces alentours, répondit le guide. Et, comme il faisait cette réponse, on se trouva en face de la maison de Cédric, que nous avons déjà dit se présenter sous l’aspect d’un bâtiment bas et irrégulier contenant plusieurs cours et enclos occupant un espace considérable de terrain, lequel bâtiment, bien que sa grandeur indiquât que son propriétaire était une personne riche, différait entièrement de ces hauts châteaux à tourelles dans lesquels résidait la noblesse normande et qui étaient devenus le style universel d’architecture dans toute l’Angleterre.

 

Cependant Rotherwood n’était pas sans défense ; à cette époque de trouble, aucune habitation n’aurait pu l’être sans encourir le danger d’être pillée et brûlée avant le lendemain matin ; un profond fossé rempli d’eau empruntée à un courant voisin entourait tout l’édifice ; une double palissade composée de poutres pointues fournies par la forêt voisine servait de défense au bord extérieur et intérieur de la tranchée. Du côté de l’occident, il y avait une entrée à travers la palissade, laquelle communiquait dans les défenses intérieures par un pont-levis et avec une entrée semblable.

 

On avait pris quelques précautions pour mettre ces entrées sous la protection des angles saillants, au moyen desquels on pouvait, en cas de besoin, les flanquer d’archers et de frondeurs.

 

Devant cette entrée, le templier fit sonner vigoureusement son cor ; car la pluie, qui depuis longtemps menaçait, commençait à tomber maintenant avec une violence extrême.

 

Chapitre III.

 

Dans une salle, dont la hauteur était loin de correspondre à la largeur et à la longueur, une immense table de chêne, composée de planches empruntées à la forêt, rudement taillées et ayant à peine reçu le moindre poli, était disposée à recevoir le souper de Cédric le Saxon. Le toit, composé de grandes et de petites poutres, n’avait que les planches et le chaume pour séparer l’appartement du ciel. À chaque extrémité de la salle flambait un grand feu ; mais, comme les cheminées étaient très grossièrement construites, autant de fumée, pour le moins, passait par la salle qu’il s’en échappait par l’ouverture destinée à lui donner passage ; la vapeur continuelle qui s’ensuivait avait verni les poutres de cette salle basse, en les couvrant d’une couche de suie noire et luisante ; sur les deux autres faces de la salle étaient pendus des instruments de guerre et, dans tous les angles, des portes battantes conduisaient aux diverses parties du gigantesque bâtiment.

 

Les autres divisions de la maison affectaient cette rude simplicité de l’époque saxonne, simplicité que Cédric se piquait de maintenir. Le parquet se composait de terre mêlée de chaux, endurcie par le tassement, comme on le voit souvent dans les aires de nos granges modernes ; sur un quart environ de la longueur de la salle, le parquet s’élevait d’un degré, et cet espace, que l’on appelait le dais, était occupé par les chefs de famille et les visiteurs de distinction ; dans cette intention, une table richement couverte de drap écarlate était placée transversalement sur la plate-forme, et de son point milieu partait une table plus longue et plus basse à laquelle mangeaient les domestiques et les gens de condition inférieure, et cette table s’étendait jusqu’au bout de la salle ; le tout ensemble avait la forme d’un T, ou bien celle de ces anciennes tables dînatoires qui, rangées d’après le même principe, se rencontrent encore dans les vieux collèges d’Oxford et de Cambridge.

 

Des chaises et des divans de bois de chêne sculpté étaient placés sur la plate-forme, et, au-dessus de ces sièges et de la table élevée, était attaché un dais de drap qui servait en quelque sorte à protéger les dignitaires occupant les places d’honneur contre le mauvais temps et surtout contre la pluie, qui, en quelques endroits, se frayait un passage à travers le toit délabré.

 

Les murs de cette extrémité supérieure de la salle, sur toute l’étendue de la plate-forme, étaient couverts de tentures et de tapisseries, et sur le parquet s’étendait un tapis ; tapis et tapisseries étaient ornés de quelques essais de broderie exécutée avec des couleurs brillantes, trop brillantes même. Sur la table basse, le toit, comme nous l’avons dit, n’avait point de couverture, les murs rudement plâtrés restaient nus, et le parquet de terre raboteux était sans tapis ; il n’y avait point de nappe sur cette table, et des bancs grossiers et lourds remplaçaient les chaises.

 

Au centre de la table d’honneur étaient deux chaises plus élevées que les autres, destinées au maître et à la maîtresse de la maison, qui présidaient à la cène hospitalière, et, en faisant ainsi, ils méritaient le titre de partageurs de pain, titre d’honneur chez les Saxons.

 

À chacune de ces deux chaises, on ajoutait un tabouret curieusement sculpté et incrusté d’ivoire, marque de distinction qui lui était particulière.

 

Une de ces chaises était occupée en ce moment par Cédric le Saxon, qui, bien qu’il n’eût que le nom de thane[5] ou de franklin, comme l’appelaient les Normands, éprouvait du retard de son souper une impatience qui eût fait honneur à un bailli des temps anciens ou modernes.

 

Il était visible, à la contenance du maître, qu’il était d’un caractère franc mais impétueux et irascible. Sa taille ne dépassait point la moyenne ; mais il avait les épaules larges, les bras longs, et était vigoureusement bâti, comme un homme habitué à braver les fatigues de la guerre et de la chasse. Sa figure était large, ses yeux grands et bleus, ses traits ouverts et francs, ses dents belles et sa tête bien proportionnée ; le tout ensemble exprimait ce genre de bonne humeur qui souvent se trouve accompagner un caractère vif et brusque. Dans ses yeux brillaient l’orgueil et la méfiance, car sa vie s’était écoulée à soutenir ses droits, que l’on envahissait perpétuellement ; et la disposition prompte, fougueuse et résolue de l’homme avait toujours été maintenue par les circonstances de sa position. Sa longue et jaune chevelure, partagée au milieu du front et sur le sommet de la tête, retombait de chaque côté jusque sur ses épaules ; elle grisonnait à peine, bien que Cédric approchât de la soixantième année.

 

Son costume se composait d’une tunique verte, fourrée au col et aux poignets avec du menu vair, sorte de fourrure inférieure en qualité à l’hermine et provenant, à ce que l’on croit, de la peau de l’écureuil gris ; cette jaquette pendait sans être boutonnée par-dessus un pourpoint collant et de couleur écarlate, serrant le corps ; il portait des trousses de la même étoffe, qui descendaient à peine au bas de la cuisse, laissant le genou nu. Ses pieds étaient chaussés de sandales de la même forme que celles des paysans, mais de matière moins grossière, et attachées sur le devant par des agrafes d’or ; il portait aux poignets des bracelets d’or, et un large collier de ce précieux métal autour du cou ; sa taille était serrée par une ceinture richement cloutée, dans laquelle était fixée une épée courte, droite et à deux tranchants, avec une pointe aiguë et placée de manière à tomber verticalement à son côté. Derrière la chaise était suspendu un manteau de drap écarlate doublé de fourrure ; enfin un bonnet des mêmes matières, et richement brodé, complétait l’habillement du riche thane quand il lui convenait de sortir ; un petit épieu à sanglier, avec une pointe large et en acier brillant, était appuyé au dos de sa chaise. Il s’en servait, lorsqu’il quittait la maison, tantôt comme d’un bâton, tantôt comme d’une arme, selon le hasard qui le forçait d’y avoir recours.

 

Plusieurs domestiques, dont le costume marquait plusieurs degrés différents entre la richesse de celui de leur maître et le vêtement simple et grossier de Gurth le porcher, épiaient les regards du dignitaire saxon et attendaient ses ordres ; en outre, deux ou trois serviteurs d’un rang plus élevé se tenaient sous le dais derrière leur maître ; les autres étaient distribués dans la partie inférieure de la salle. Deux ou trois grands lévriers au poil rude, tels qu’on en employait à chasser le loup et le cerf, serviteurs d’une autre espèce ; un nombre égal de chiens d’une race puissante et osseuse, aux cous épais et aux têtes larges, aux longues oreilles, et un ou deux chiens plus petits qu’on appelle aujourd’hui des terriers, attendaient avec impatience l’arrivée du souper ; mais, avec cette connaissance sagace de la physionomie, connaissance particulière à leur race, ils se gardaient bien de rompre le rogue silence de leur maître, craignant probablement un petit bâton blanc qui était posé à côté de l’assiette de Cédric pour repousser les avances de ces serviteurs à quatre pattes.

 

Un chien-loup, vieux et grisonnant, seul, avec l’aplomb d’un préféré, s’était campé tout à côté de la chaise d’honneur, et sollicitait de temps en temps l’attention du maître en posant sa grosse tête velue sur son genou, et en poussant son museau dans sa main.

 

Mais celui-ci même fut repoussé par l’exclamation sévère de :

 

– À bas, Balder ! à bas ! je ne suis pas disposé à tes folies. En effet, Cédric, comme nous l’avons fait observer, n’était pas d’une humeur très gracieuse. Lady Rowena, qui s’était absentée pour entendre l’office du soir dans une église éloignée, venait seulement de rentrer et changeait de vêtements, les siens ayant été mouillés par l’orage. De plus, on n’avait encore aucune nouvelle de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis longtemps, auraient dû être rentrés de la forêt, et le peu de sécurité de l’époque était telle, qu’elle suffisait à faire craindre que ce retard ne provînt de quelque déprédation de la part des outlaws qui remplissaient la forêt, ou d’un coup de main de quelque baron voisin qui, connaissant sa force, violait les droits de la propriété.

 

Ce sujet était grave, car la plus grande partie des richesses domestiques des propriétaires saxons se composait de nombreux troupeaux de porcs, et cela surtout dans le voisinage des forêts, où ces animaux trouvaient aisément leur pâture.

 

Outre ces motifs d’inquiétude, le thane saxon désirait la présence de son bouffon favori Wamba, dont les plaisanteries, telles qu’elles étaient, bonnes ou mauvaises, servaient à assaisonner le repas du soir et les grands coups d’ale et de vin dont il avait coutume de l’arroser.

 

Ajoutez à tout cela que Cédric était à jeun depuis midi, et que l’heure habituelle de son souper était passée depuis longtemps, sujet d’irritation commun aux gentilshommes campagnards, et dans les temps anciens et dans les temps modernes.

 

Son déplaisir se manifestait par des phrases entrecoupées, en partie murmurées entre ses dents, en partie adressées aux domestiques qui se tenaient autour de lui, et particulièrement à son échanson, qui lui présentait de temps en temps, en manière de calmant, un gobelet d’argent rempli de vin.

 

– Pourquoi tarde donc lady Rowena ?

 

Elle ne fait que changer de coiffure, répondit un domestique femelle, avec cet aplomb que montre habituellement de nos jours la femme de chambre favorite d’une lady en répondant au maître de la maison. Vous ne voulez pas qu’elle s’assoie à table avec sa mante ? Il n’y a pas de dame dans tout le comté qui s’habille plus lestement que ma maîtresse.

 

Cet argument sans réplique produisit une espèce de hum ! d’acquiescement de la part du Saxon, qui ajouta :

 

J’espère que ses dévotions feront choix d’un temps plus beau lors de sa prochaine visite à l’église de Saint-Jean. Mais qu’est-ce qui, au nom de dix diables ! continua-t-il se tournant du côté de l’échanson et élevant la voix, heureux d’avoir trouvé une issue pour laisser déborder sa colère sans crainte et sans contrôle, mais qu’est-ce qui, au nom de dix diables ! retient Gurth si tard dans les champs ? Je suppose que nous allons avoir un mauvais rapport sur le troupeau. Il a coutume d’être, cependant, un fidèle et prudent serviteur, et je le destinais à quelque chose de mieux ; peut-être en eussé-je même fait un de mes gardes ?

 

Oswald, l’échanson, fit modestement observer qu’il y avait à peine une heure d’écoulée depuis la sonnerie du couvre-feu ; excuse mal choisie, en ce qu’elle portait sur un sujet si discordant aux oreilles saxonnes.

 

Que le diable emporte, s’écria Cédric, le couvre-feu, le tyrannique Bâtard qui l’a institué, ainsi que l’esclave sans cœur qui le nomme, avec une langue saxonne, à une oreille saxonne ! Le couvre-feu ! répéta-t-il, oui, le couvre-feu, qui force les honnêtes gens à éteindre leurs lumières, afin que les voleurs et les bandits puissent travailler dans les ténèbres ; oui, le couvre-feu ! Réginald Front-de-Bœuf et Philippe de Malvoisin connaissaient l’emploi du couvre-feu aussi bien que Guillaume le Bâtard lui-même, ou que tout autre aventurier normand qui ait combattu à Hastings. Je vais apprendre, je le devine, que mes bestiaux ont été enlevés pour arracher à la faim les bandits voraces que leurs maîtres ne peuvent entretenir qu’à l’aide du vol et du brigandage. Mon fidèle esclave est assassiné et mes troupeaux emmenés comme une proie ? Et Wamba ! où est Wamba ? Quelqu’un n’a-t-il pas dit qu’il était sorti avec Gurth ?

 

Oswald répondit affirmativement.

 

Bon ! voilà qui va de mieux en mieux… On l’a emmené aussi, le fou saxon, pour servir le seigneur normand. Nous sommes tous des fous, à la vérité, de les servir, et nous sommes des êtres plus dignes de leurs mépris et de leurs railleries que si nous étions nés avec la moitié seulement de notre intelligence. Mais je veux me venger, ajouta-t-il en s’élançant de sa chaise avec impatience, sur le seul soupçon de cette injure, et en saisissant son épieu ; je veux aller porter ma plainte devant le grand concile. J’ai des amis, j’ai des vassaux ; homme à homme, je défierai le Normand au combat. Qu’il vienne avec sa cuirasse et sa cotte de mailles, et tout ce qui sert à donner du courage à la couardise ! J’ai envoyé un javelot comme celui-ci au travers d’un obstacle trois fois plus solide que leurs boucliers de guerre ! Peut-être me jugent-ils vieux ; mais je leur apprendrai, tout seul et sans fils, comme je me trouve, que le sang de Hereward est dans les veines de Cédric ! Ah ! Wilfrid ! Wilfrid ! s’écria-t-il en baissant la voix, si tu avais su régler ta passion insensée, ton père ne serait pas délaissé, dans sa vieillesse, comme le chêne solitaire qui laisse pendre ses branches brisées et sans appui au souffle de la tempête !

 

Cette dernière réflexion parut, par sa tristesse, conjurer ses sentiments irrités ; replaçant son javelot derrière sa chaise, il reprit sa place, tourna ses yeux vers la terre, et sembla se laisser aller à de mélancoliques pensées.

 

Cédric était plongé dans ses rêveries, quand il en fut tout à coup tiré par le son retentissant d’un cor, auquel répondirent les cris et les aboiements bruyants de tous les chiens présents dans la salle, ainsi que de vingt ou trente autres disséminés dans les diverses parties du bâtiment. Il fallut un bon emploi du bâton blanc, assisté des efforts des domestiques, pour réduire au silence ces clameurs canines.

 

– Allez à la porte, mes drôles ! dit le Saxon brusquement.

 

Aussitôt que le tumulte fut assez apaisé pour que les serviteurs pussent entendre sa voix :

 

Voyez quelle nouvelle ce cor nous annonce : je ne doute pas que ce ne soit celle de quelque vol et de quelque rapine exercés sur mes terres.

 

Mais, revenant en moins de trois minutes, un garde annonça que le prieur Aymer de Jorvaulx et le bon chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l’Ordre vénérable et vaillant des chevaliers du Temple, avec une petite suite, demandaient l’hospitalité et le gîte pour la nuit, vu qu’ils étaient en route pour un tournoi qui devait se tenir dans deux jours non loin d’Ashby-de-la-Zouche.

 

– Aymer ! le prieur Aymer ! le commandeur Brian de Bois-Guilbert ! murmura Cédric, tous deux Normands ! mais que ce soient des Normands ou des Saxons, il ne faut pas que l’on mette en doute l’hospitalité de Rotherwood, et ils sont les bienvenus puisqu’il leur a plu de s’arrêter. Ils eussent été mieux venus encore s’ils avaient voulu continuer leur route. Mais il serait indigne de nous de murmurer pour le gîte et la nourriture d’une nuit ; en qualité d’hôtes, au moins, les Normands mêmes sont obligés de contenir leur insolence. Allez, Hundibert, ordonna-t-il à une espèce de majordome qui se tenait devant lui avec une baguette blanche ; prenez six domestiques et introduisez ces étrangers au logement des hôtes. Qu’on soigne leurs chevaux et leurs mules, et que leur suite n’ait besoin de rien. Qu’on leur donne des vêtements de rechange s’ils en désirent, du feu et de l’eau pour se laver, ainsi que du vin et de l’ale ; ordonnez aussi au cuisinier d’ajouter à la hâte quelque chose à notre repas du soir, et qu’on le serve sur la table aussitôt que ces étrangers seront prêts à le partager avec nous. Dites-leur, Hundibert, que Cédric lui-même leur souhaiterait la bienvenue en personne, mais qu’il a fait vœu de ne jamais s’éloigner de plus de trois pas de son siège d’honneur pour aller au-devant de ceux qui ne sont pas du sang royal saxon. Partez ! faites qu’on ait grandement soin d’eux ; qu’ils ne disent pas dans leur orgueil que le rude Saxon a montré à la fois sa pauvreté et son avarice.

 

Le majordome sortit avec plusieurs serviteurs pour exécuter les ordres de son maître.

 

Le prieur Aymer ! répéta Cédric se tournant du côté d’Oswald ; c’est, si je ne me trompe, le frère de Gil de Mauleverer, maintenant seigneur de Middleham.

 

Oswald fit un signe respectueux d’assentiment.

 

Son frère est assis à la place et usurpe le patrimoine d’une meilleure race, celle d’Ufgar de Middleham ; mais où est le seigneur normand qui n’en ferait pas de même ? Ce prieur est, comme on dit, un prêtre franc et gaillard, qui préfère la coupe et le cor à la cloche et au missel. C’est bien ! qu’il vienne, il sera le bienvenu. Comment avez-vous nommé le templier ?

 

Brian de Bois-Guilbert.

 

Bois-Guilbert ! dit Cédric toujours du ton rêveur et réfléchi que l’habitude de vivre avec des inférieurs l’avait accoutumé à prendre, et qui le faisait ressembler à un homme parlant à soi-même plutôt qu’à ceux qui l’entourent ; Bois-Guilbert ! ce nom a été répandu au loin pour le bien et le mal.

 

On dit qu’il est aussi vaillant que les plus braves de son ordre, mais souillé de leurs vices ordinaires : l’orgueil, la cruauté, l’arrogance et la volupté ; un homme implacable, qui ne craint ni ciel ni terre. Ainsi dit le petit nombre de guerriers qui sont revenus de Palestine. Eh bien ! ce n’est que pour une nuit, il sera donc aussi le bienvenu. Oswald, mettez en perce le baril de notre vin le plus vieux ; servez sur la table le meilleur hydromel, l’ale la plus forte, le plus riche morat, le cidre le plus mousseux, les pigments les plus odorants[6]. Remplissez les cornes les plus vastes ; les templiers et les abbés aiment le bon vin et la bonne mesure. Elgitha, dites à lady Rowena que, ce soir, nous ne l’attendrons pas dans la salle, à moins que ce ne soit son bon plaisir.

 

Ce sera son bon plaisir, répondit vivement Elgitha, car elle est toujours avide d’entendre les dernières nouvelles de la Palestine.

 

Cédric lança à la demoiselle impertinente un regard de prompt ressentiment ; mais Rowena et tout ce qui lui appartenait avaient des privilèges et étaient à l’abri de sa colère.

 

Il se contenta donc de répliquer :

 

– Tais-toi, jeune fille ; ta langue devance ta discrétion. Rapporte mon message à ta maîtresse, et qu’elle fasse ce que bon lui semblera. Ici, au moins, celle qui descend d’Alfred règne toujours en princesse.

 

Elgitha quitta l’appartement.

 

– Palestine ! répéta le Saxon, Palestine ! Combien d’oreilles s’ouvrent aux histoires que des croisés dissolus ou des pèlerins hypocrites apportent de cette terre fatale ! Moi aussi, je pourrais demander ; moi aussi, je pourrais questionner ; moi aussi, je pourrais écouter avec un cœur palpitant les fables que des vagabonds rusés inventent pour nous escroquer l’hospitalité ; mais non, le fils qui m’a désobéi n’est plus mon fils, et je ne veux pas m’occuper de son sort plus que de celui du dernier vaurien perdu parmi les millions de bandits qui ont porté la croix sur leur épaule, et qui se sont livrés aux excès et au carnage, tout en disant qu’ils accomplissaient la volonté de Dieu.

 

Et son front se rida ; et pendant un moment il fixa ses regards sur la terre.

 

Lorsqu’il leva les yeux, la porte, située à l’extrémité de la salle, s’ouvrit à deux battants, et, précédés du majordome armé de sa baguette et de quatre domestiques portant des torches allumées, les convives du soir firent leur entrée dans la salle.

 

Chapitre IV.

 

Le prieur Aymer avait profité de l’occasion qu’on lui offrait pour changer son costume de cheval contre un autre d’une étoffe encore plus riche, par-dessus lequel il portait un mantelet de prêtre curieusement brodé. Outre le gros anneau abbatial d’or qui indiquait sa dignité cléricale, ses doigts, contrairement aux canons de l’Église, étaient chargés de joyaux précieux. Ses sandales étaient faites du plus beau cuir d’Espagne, sa barbe était réduite à d’aussi petites dimensions que son ordre le permettait, et son crâne rasé se cachait sous un bonnet écarlate richement brodé.

 

L’extérieur du chevalier du Temple était aussi changé, et, bien qu’il fût moins coquettement paré, son costume était aussi riche et son aspect bien plus imposant que celui de son compagnon.

 

Il avait changé sa cotte de mailles contre une veste de soie pourpre foncé, garnie de fourrures, sur laquelle flottait en plis abondants sa longue robe entièrement blanche. La croix à huit pointes de son ordre se découpait, en velours noir, sur son épaule. Son haut bonnet ne cachait plus ses sourcils, qui ne se trouvaient abrités que par sa courte et épaisse chevelure bouclée, d’un noir de jais, laquelle s’alliait à merveille avec son teint sombre comme la nuit. Rien ne pouvait être plus gracieusement majestueux que sa démarche et ses manières, si tout cela n’eût été empreint d’un air de hauteur impérieuse que l’on acquiert facilement par l’habitude d’une autorité sans contrôle.

 

Ces deux dignitaires étaient suivis de leurs serviteurs respectifs, et, à une plus humble distance, venait leur guide, dont la personne n’avait de remarquable que ce qu’elle empruntait à la défroque misérable d’un pèlerin. Un rude manteau de serge noire l’enveloppait entièrement, et ressemblait un peu, par la forme, au manteau d’un moderne hussard ayant des pans pour cacher les bras. On appelait cette sorte de manteau un sclavonien. Des sandales grossières, attachées avec des lanières sur ses pieds nus, un chapeau à larges bords, avec des coquilles cousues tout autour, et un long bâton ferré, à l’extrémité duquel était attachée une branche de palmier, complétaient le costume du pèlerin.

 

Il venait modestement le dernier du cortège qui entra dans la salle, et, remarquant que la table basse laissait à peine assez d’espace aux domestiques de Cédric et à la suite des deux convives, il alla s’asseoir sur une banquette placée à côté et presque au-dessous d’une des grandes cheminées, et là sembla s’occuper à sécher ses vêtements jusqu’à ce qu’un des hôtes, en se retirant, lui fît une place à la table, ou que l’hospitalité du majordome lui procurât des vivres à la place même qu’il avait choisie.

 

Cédric, pour recevoir ses hôtes, se leva avec un air d’hospitalité courtoise, et, quittant sa place élevée, il fit trois pas au-devant d’eux et attendit leur approche.

 

Je suis désolé, dit-il, révérend prieur, que mon vœu m’oblige à ne pas avancer davantage sur ce parquet de mes ancêtres, même pour recevoir des hôtes tels que vous et ce vaillant chevalier du Temple ; mais mon majordome vous aura sans doute expliqué la cause de mon impolitesse apparente. Laissez-moi vous prier aussi de m’excuser si je vous parle dans ma langue maternelle, en vous invitant à me répondre dans cet idiome, si vous le connaissez ; je comprends assez le normand pour suivre vos pensées.

 

Il faut, dit l’abbé, que vos vœux s’accomplissent, digne franklin, ou plutôt, permettez-moi de le dire, digne thane, malgré l’ancienneté de ce titre. Les vœux sont des nœuds qui nous lient au Ciel ; ce sont les cordes qui attachent la victime à l’autel, et ils doivent, par conséquent, je le répète, être accomplis, à moins que notre sainte mère l’Église n’ordonne le contraire. Quant à la langue, j’aime à converser dans celle que parlait ma respectable grand-mère Hilda de Middleham qui mourut en odeur de sainteté et qui égalait presque, si j’ose le dire, sa glorieuse homonyme, la bienheureuse Hilda de Whitby. Que Dieu protège son âme !

 

Lorsque le prieur eut achevé ce qu’il considérait comme un avant-propos conciliateur, son compagnon dit brièvement et avec emphase :

 

Je parle toujours français, la langue du roi Richard et de ses nobles ; mais je comprends assez l’anglais pour communiquer avec les indigènes.

 

Cédric lança à l’interlocuteur un de ces regards rapides et courroucés que manquaient rarement de susciter les comparaisons faites entre les deux nations rivales. Mais, se rappelant les devoirs de l’hospitalité, il réprima toute marque extérieure de colère, et, de la main, il désigna à ses hôtes leurs places, un peu plus bas que la sienne, mais tout à ses côtés, et donna le signal d’apporter sur la table le repas du soir.

 

Tandis que les serviteurs s’empressaient d’obéir aux ordres du maître, celui-ci aperçut Gurth, le porcher, qui, avec son compagnon Wamba, venait d’entrer dans la salle.

 

– Envoyez ces fainéants par ici ! cria le Saxon avec impatience. Et, lorsque les coupables furent devant lui :

 

Comment se fait-il, coquins ! leur dit-il, que vous ayez tant tardé ? As-tu ramené ton troupeau à la maison, maître Gurth, ou l’as-tu abandonné aux bandits et aux maraudeurs ?

 

Le troupeau est en sûreté, s’il vous plaît, dit Gurth.

 

Mais il ne me plaît pas, mauvais drôle, dit Cédric, qu’on me laisse deux heures en suspens, et que je me creuse la tête à inventer des vengeances contre mes voisins pour des méfaits qu’ils n’ont pas commis ! Je te le dis, je te préviens que, à la première faute de ce genre, je te punirai de la prison et des fers.

 

Gurth, qui connaissait le caractère irascible de son maître, n’essaya pas même de se disculper ; mais le bouffon, qui savait qu’en vertu de ses privilèges de fou il pouvait se prévaloir de la tolérance de Cédric, répondit d’un ton doux :

 

En vérité, oncle Cédric, vous n’êtes ni sage ni raisonnable, ce soir.

 

Prenez garde ! dit son maître ; si vous accordez tant de licences à votre langue, on vous enverra à la loge du gardien, qui vous donnera les étrivières.

 

D’abord, je voudrais que votre sagesse m’apprît, dit Wamba, s’il est juste et raisonnable qu’une personne soit punie pour la faute d’un autre.

 

Non, certes, bouffon, répondit Cédric.

 

Alors, pourquoi voulez-vous mettre ce pauvre garçon aux fers, mon oncle, pour la faute de son chien Fangs ? Car je puis jurer que nous n’avons pas perdu une minute en route, après avoir réuni notre troupeau, ce que Fangs n’avait pas encore accompli au moment où nous entendîmes la cloche des vêpres.

 

Alors, que Fangs soit pendu, dit Cédric en se tournant brusquement vers le porcher, si c’est sa faute, et toi, cherche un autre chien !

 

Permettez, mon oncle ! dit le bouffon, ce serait passer à côté de la justice ; car ce n’est pas la faute de Fangs s’il est boiteux et s’il n’a pu rassembler le troupeau, mais bien la faute de ceux qui lui ont coupé les griffes des pattes de devant, opération à laquelle, à coup sûr, si on l’eût consultée, la pauvre bête n’eût certes pas donné sa voix.

 

Qui donc a osé estropier un animal appartenant à mon serf ? s’écria le Saxon enflammé de colère.

 

Ma foi ! c’est le vieux Hubert, dit Wamba, le garde-chasse de ce Philippe de Malvoisin. Il a surpris Fangs rôdant dans la forêt, et il a prétendu que cette bête chassait le daim aux dépens de son maître, qui a la surveillance des bois de cette contrée.

 

Que le diable emporte Malvoisin et son garde avec lui ! s’écria le Saxon ; je leur apprendrai que le bois est libre depuis la grande charte forestière. Mais en voilà assez. Retire-toi, drôle ! Et toi, Gurth, procure-toi un autre chien ; et, si le garde-chasse ose le toucher, j’en ferai un triste archer ; car, qu’on me traite de lâche maudit si je ne lui coupe pas l’index de la main droite, et jamais plus il ne tirera de l’arc. Je vous demande pardon, mes dignes convives ; je suis entouré ici de voisins qui valent bien vos infidèles de la Terre sainte, messire chevalier. Mais vous avez devant vous un modeste repas ; mangez, et que le bon accueil compense la mauvaise chère.

 

Cependant le repas étalé sur la table n’avait pas besoin d’excuses de la part du maître de la maison. De la chair de porc, apprêtée de plusieurs manières, apparaissait sur la partie basse de la table ; sur la partie haute, on voyait de la volaille, du daim, du chevreuil, des lièvres et toute espèce de poissons, accompagnés de pains massifs, de galettes et de différentes confitures faites de fruits et de miel.

 

Quant au menu gibier, c’est-à-dire aux petits oiseaux sauvages, qui étaient là en profusion, on ne les servit pas sur des plats, mais en brochettes, et on les fit offrir par des pages ou des domestiques qui les présentaient tour à tour à chaque convive, lesquels en coupaient à la brochette la quantité qui leur convenait.

 

Chaque personne de distinction avait à côté d’elle un gobelet d’argent ; sur la table basse étaient rangées de grandes cornes en guise de coupes.

 

Au moment de commencer le repas, le majordome, levant sa baguette, s’écria tout à coup :

 

– Arrêtez ! place pour lady Rowena. Une porte latérale, à l’extrémité de la salle, s’ouvrit alors derrière la table, et Rowena, accompagnée de quatre suivantes, entra dans l’appartement. Cédric, bien qu’étonné, et peut-être d’une manière assez peu agréable, en voyant sa pupille se montrer en public en cette circonstance, s’empressa d’aller au-devant d’elle, de la conduire avec un respect cérémonieux au siège élevé placé à sa droite et destiné à la maîtresse de la maison.

 

Tout le monde se leva pour la recevoir, et, répondant à la courtoisie des convives par un salut muet, lady Rowena s’avança avec grâce pour occuper sa place à table.

 

Mais, avant qu’elle en eût eu le temps, Bois-Guilbert dit au prieur :

 

Je ne porterai pas votre collier d’or au tournoi. Le vin de Chio est à vous.

 

Ne l’avais-je pas dit ? répondit le prieur. Mais modérez votre admiration, le franklin vous observe.

 

Sans faire attention à cet avertissement, et habitué à ne suivre que l’impulsion immédiate de ses désirs, Brian de Bois-Guilbert tint ses yeux fixés sur la beauté saxonne, qui frappait surtout son imagination par la différence qu’elle offrait avec celle des sultanes orientales.

 

Douée des plus belles proportions de son sexe, Rowena était grande, sans cependant l’être assez pour attirer une observation sur sa haute taille ; son teint était d’une blancheur exquise ; mais le moule splendide dans lequel avait été jeté sa tête et ses traits bannissait jusqu’à l’idée même de cette fadeur qui, quelquefois, s’attache aux femmes blondes ; son œil bleu et clair, qui brillait sous un sourcil brun d’une courbe charmante, assez marqué pour prêter de la noblesse au front, semblait à la fois avoir la faculté de faire naître l’admiration et l’amour et avoir reçu le double privilège de commander et d’implorer.

 

Si la douceur formait le caractère distinctif de ses traits, il était évident qu’en cette occasion l’exercice d’une autorité continuelle et l’habitude des hommages avaient donné à la jeune Saxonne une teinte de fierté qui avait, en le raffermissant, modifié son caractère primitif. Sa chevelure luxuriante, d’une nuance entre le brun et le blond, était partagée d’une manière gracieuse et élégante en nombreuses boucles où l’art avait assisté la nature. Ces boucles, parsemées de pierres précieuses et développées dans toute leur longueur, dénotaient la noble aisance et la libre condition de la jeune fille ; une chaîne d’or, à laquelle était suspendu un petit reliquaire du même métal, était passée autour de son cou. Elle portait des bracelets sur ses bras nus ; sa toilette se composait d’une robe de dessous et d’une jaquette de soie vert de mer pâle, par dessus laquelle était passée une longue robe flottante qui descendait jusqu’à terre, avec de larges manches qui s’étendaient à peine au-delà du coude. Cette robe était cramoisie et faite de la plus belle laine ; un voile de soie et d’or, attaché à la partie supérieure de la robe, pouvait à volonté être ramené sur le visage et le sein, selon la mode espagnole, ou disposé de manière à parer seulement les épaules.

 

Lorsque Rowena s’aperçut que les yeux du chevalier du Temple étaient fixés sur elle avec une ardeur qui, sous la sombre arcade où ils se mouvaient enchâssés, leur donnait l’aspect de deux charbons ardents, elle tira avec dignité le voile sur son visage, donnant à connaître par là au templier que la hardiesse de son regard lui déplaisait.

 

Cédric vit le mouvement et en comprit la cause.

 

Messire templier, dit-il, les joues de nos jeunes filles saxonnes n’ont pas été assez exposées au soleil pour pouvoir soutenir le regard d’un croisé.

 

Si j’ai commis une offense, répliqua Bois-Guilbert, je vous demande pardon ; c’est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne saurait aller plus loin.

 

Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en châtiant la hardiesse de mon ami ; espérons qu’elle sera moins cruelle envers la splendide assemblée qui doit se réunir au tournoi.

 

Il n’est pas certain, dit Cédric, que nous y allions. Je n’aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à nos pères lorsque l’Angleterre était libre.

 

Espérons toutefois, dit le prieur, que notre société vous déterminera à en faire le voyage. Quand les routes sont si dangereuses, l’escorte du chevalier Brian de Bois-Guilbert n’est pas à dédaigner.

 

Révérend prieur, dit le Saxon, partout où j’ai voyagé dans ce pays, j’ai trouvé jusqu’ici que je n’avais nullement besoin d’autre secours que celui de ma bonne épée et de mes fidèles serviteurs. À présent, si nous allons, en effet, à Ashby-de-la-Zouche, nous le ferons avec mon noble voisin et compatriote Athelsthane de Coningsburg et avec un cortège suffisant pour défier les outlaws et les barons ennemis. Je bois à vous, révérend prieur, cette coupe de vin que je recommande à votre appréciation, et je vous remercie de votre politesse. Si cependant vous suivez si rigidement les règles monastiques, ajouta-t-il, que vous préfériez une boisson de lait aigre à ce vin, ne faites pas violence à votre politesse pour me rendre raison.

 

Non, dit le moine en riant, c’est seulement dans notre abbaye que nous nous imposons le lac dulce ou le lac acidum. Quand nous fréquentons le monde, nous adoptons ses usages, et, par conséquent, je réponds à votre toste avec ce bon vin, et je laisse la liqueur plus faible à mon frère lai.

 

Et moi, dit le templier, je bois à la belle Rowena ; car, depuis que son homonyme a introduit son nom en Angleterre, il n’y a jamais eu de beauté plus digne d’un pareil tribut. Par ma foi ! je pardonne au malheureux Vortigern d’avoir fait faire naufrage à son honneur et à son royaume, pour peu qu’il ait eu pour cela la moitié autant de motifs que nous en admirons en ce moment.

 

Je n’abuserai pas de votre politesse, messire chevalier, dit avec dignité lady Rowena sans se dévoiler, ou plutôt je la mettrai à contribution pour vous demander les dernières nouvelles de la Palestine, sujet de conversation bien plus agréable à nos oreilles saxonnes que ces compliments que vous inspire votre courtoisie française.

 

J’ai peu de choses importantes à vous apprendre, madame, répondit Brian de Bois-Guilbert, si ce n’est la nouvelle déjà confirmée d’une trêve entre les croisés et Saladin.

 

Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place habituelle sur une chaise dont le dossier était surmonté de deux oreilles d’âne, et qui se trouvait placée à deux pas derrière le siège de son maître, lequel, de temps à autre, lui servait des mets de sa propre assiette, faveur que le bouffon partageait avec les chiens favoris, dont plusieurs, ainsi que nous l’avons dit, se trouvaient dans la salle.

 

Wamba était assis, ayant devant lui une petite table, et tenant ses talons ramenés sur le bâton de sa chaise. Ses joues creusées donnaient à sa mâchoire l’apparence d’un casse-noisette et ses yeux à demi fermés épiaient sans cesse chaque occasion d’exercer sa licence moqueuse.

 

Ces trêves avec les infidèles, s’écria-t-il sans s’inquiéter de la manière abrupte dont il interrompait l’altier templier, me vieillissent singulièrement.

 

Comment cela, drôle, s’écria Cédric, dont les traits épanouis accueillaient déjà favorablement la raillerie prévue.

 

Parce que je me rappelle, dit Wamba, trois trêves conclues de mon temps, dont chacune devait durer cinquante années. Or, suivant ce calcul, je devrais avoir au moins aujourd’hui cent cinquante ans.

 

Je vous garantis que vous ne mourrez pas de vieillesse, dit le chevalier du Temple, reconnaissant alors son ami de la forêt, et je vous assure contre toute espèce de mort, excepté la mort violente, si vous donnez à tous les voyageurs des renseignements pareils à ceux que vous avez donnés ce soir au prieur et à moi.

 

Comment ! dit Cédric, donner de fausses indications aux voyageurs ? Vous aurez le fouet, car vous êtes aussi astucieux que fou.

 

Je vous prie en grâce, mon oncle, répondit le bouffon, de permettre que, pour cette fois, ma folie vienne en aide à mon astuce. Je n’ai commis qu’une méprise entre ma main droite et ma main gauche, et celui qui a pris un fou pour son conseiller aurait pu en pardonner une plus grande.

 

Ici, la conversation fut interrompue par l’entrée du valet de garde, qui annonça qu’un étranger était à la porte et demandait l’hospitalité.

 

– Qu’il entre, dit Cédric, quel qu’il soit ; par une nuit orageuse comme celle-ci, les bêtes fauves mêmes sont obligées de se réfugier près des animaux domestiques et de rechercher la protection de l’homme, leur ennemi mortel, pour échapper à la fureur des éléments. Qu’il soit pourvu à tous ses besoins ; veillez à cela, Oswald.

 

Et le majordome quitta la salle du banquet pour faire exécuter les ordres de son maître.

 

Chapitre V.

 

Oswald, en rentrant, dit à l’oreille de son maître :

 

C’est un juif qui se nomme Isaac d’York ; est-il convenable que je le conduise dans cette salle ?

 

Que Gurth fasse son office, Oswald, dit Wamba avec son effronterie habituelle ; le porcher sera un huissier tout trouvé pour le juif.

 

Sainte Vierge ! dit le prieur en se signant, un juif incrédule ! un juif admis en notre présence !

 

Un chien de juif ! répéta le templier, un chien de juif s’approcher d’un défenseur du saint sépulcre !

 

Par ma foi ! dit Wamba, il me paraît que MM. les templiers aiment l’héritage des juifs bien mieux que leur société.

 

Doucement, mes dignes hôtes ! dit Cédric, il ne faut pas que mon hospitalité soit bornée par vos préventions. Si le Ciel a enduré toute la nation de ces mécréants au cou serré pendant plus d’années que n’en saurait compter un laïque, nous pouvons bien, pendant quelques heures, endurer la présence d’un seul ; mais je n’oblige personne à converser ou à manger avec lui. Qu’on lui donne une table et une portion à part ; à moins, ajouta-t-il en souriant, que ces étrangers au turban ne veuillent l’admettre dans leur société.

 

Messire franklin, répondit le templier, mes esclaves sarrasins sont de vrais musulmans, et il leur répugne autant qu’à tout chrétien d’avoir aucune communication avec un juif.

 

Par ma foi ! dit Wamba, je ne saurais comprendre que les sectateurs de Mahomet et de Termagant aient un si grand avantage sur un peuple jadis élu de Dieu.

 

Il prendra place auprès de toi, Wamba, dit Cédric ; le fou et le fripon seront admirablement ensemble.

 

Le fou, répondit Wamba en montrant le reste d’un quartier de lard, saura bien dresser un rempart contre le fripon.

 

– Chut ! dit Cédric, car le voici. Présenté avec peu de cérémonie et s’avançant avec crainte et hésitation, en multipliant des saluts d’une profonde humilité, un grand et mince vieillard, qui cependant avait perdu une grande partie de sa taille naturelle par l’habitude de se baisser, s’avança vers le bas bout de la table. Ses traits fins et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et pénétrants, son front haut et ridé, sa longue chevelure, sa longue barbe grise, auraient pu passer pour beaux s’ils n’eussent été les indices d’une physionomie particulière à une race qui, pendant ces siècles barbares, était également détestée par la plèbe crédule et superstitieuse et persécutée par la noblesse rapace, et qui, en conséquence peut-être de cette haine et de cette persécution, avait adopté un caractère national à la fois vil et repoussant. Le costume du juif, costume qui paraissait avoir beaucoup souffert de l’orage, était un manteau à plusieurs plis, fait de drap grossier et sous lequel on pouvait distinguer une tunique couleur pourpre foncé. Il portait de larges bottes garnies de fourrures et une ceinture autour de la taille. Cette ceinture soutenait un petit couteau et un étui contenant tout ce qu’il fallait pour écrire ; mais il n’avait aucune espèce d’arme. Il était coiffé d’un bonnet jaune, long et carré, d’une mode singulière et assignée à sa nation pour distinguer les israélites des chrétiens, et qu’il ôta avec beaucoup d’humilité à la porte de la salle.

 

L’accueil fait au nouvel arrivant dans la salle de Cédric le Saxon aurait pu satisfaire le plus sanglant ennemi des tribus d’Israël. Cédric lui-même ne secoua que froidement la tête en réponse aux salutations réitérées du juif, et lui fit signe de se placer au bas bout de la table, où toutefois personne ne se dérangea pour lui faire place. Au contraire, au fur et à mesure qu’il passait derrière les convives en jetant un regard timide et suppliant, se tournant vers chacun de ceux qui occupaient l’extrémité de la table, les domestiques saxons carraient leurs épaules et continuaient à dévorer leur souper avec acharnement et sans faire la moindre attention aux besoins de leur nouvel hôte ; les serviteurs de l’abbé se signèrent en prenant des airs de pieuse horreur ; et les paysans sarrasins eux-mêmes, à l’approche d’Isaac, tirèrent leur poignard, comme s’ils étaient résolus à se garantir par les moyens les plus désespérés de la pollution dont les menaçait son contact.

 

Il est probable que les mêmes motifs qui engageaient Cédric à ouvrir les portes de sa maison à ce fils d’un peuple répudié l’eussent aussi engagé à exiger de ses chiens qu’ils reçussent Isaac avec plus de courtoisie ; mais en ce moment, l’abbé l’avait attiré dans une discussion très intéressante sur l’éducation et le caractère de ses serviteurs saxons, discussion qu’il n’eût point voulu interrompre pour des choses bien autrement importantes que le souper d’un juif.

 

Pendant qu’Isaac se tenait ainsi banni de la société présente comme son peuple l’est des nations, cherchant en vain un regard bienveillant ou un siège pour s’asseoir, le pèlerin qui était près de la cheminée en eut compassion et lui céda sa place en disant :

 

Vieillard, mes vêtements sont secs, ma faim est apaisée ; mais, toi, tu es mouillé et tu as faim.

 

Et, en même temps, il rassemblait les tisons et ravivait le feu, qui était épars sur l’âtre ; puis il prit sur la grande table une portion de soupe et de chevreau bouilli, la plaça sur la petite table où il avait soupé lui-même, et, sans attendre les remerciements du juif, il alla à l’autre bout de la salle, soit qu’il ne voulût pas communiquer davantage avec l’objet de sa bienveillance, soit qu’il voulût se rapprocher de la partie supérieure de la table.

 

S’il y eût eu, dans ces jours-là, des peintres capables d’exécuter un pareil tableau, le juif courbant son corps amaigri et étendant vers le feu ses mains glacées et tremblantes aurait pu passer pour l’emblème qui personnifie l’hiver. Enfin, le froid étant vaincu, il se retourna avidement vers la portion fumante qui était placée devant lui, et se mit à manger avec une précipitation et un plaisir manifestes, qui semblaient annoncer une longue abstinence de toute nourriture.

 

Pendant ce temps-là, le prieur et Cédric continuaient à discourir sur la chasse ; lady Rowena semblait se livrer à la conversation avec une de ses suivantes, et le fier templier, dont l’œil errait du juif à la belle Saxonne, roulait dans son esprit des pensées qui paraissaient l’intéresser vivement.

 

Je suis étonné, digne Cédric, dit le prieur continuant la conversation, que, en dépit de vos grandes préférences pour votre langue virile, vous n’adoptiez pas la langue franco-normande pour ce qui concerne au moins les termes relatifs à la chasse et aux forêts. Certainement il n’y a pas de langue aussi riche dans la phraséologie variée que les exercices champêtres exigent, ou qui fournisse autant de moyens au forestier expérimenté pour exprimer son art joyeux.

 

Bon prieur Aymer, dit le Saxon, sachez que je ne me soucie pas des raffinements d’outre-mer, sans le secours desquels je puis très bien me récréer dans les bois. Je puis sonner du cor sans appeler mon coup de langue soit une réveillée, soit une mort ; je puis encourager mes chiens à la poursuite de la bête, je puis écorcher la bête et la mettre en quatre, lorsqu’elle est abattue, sans employer le nouveau jargon de curée, d’arbor, de nombles, non plus que tout le caquet du fabuleux sir Tristrem7[7].

 

Le français, dit le templier élevant la voix avec ce ton présomptueux et dominateur qu’il employait en toute occasion, est non seulement la langue naturelle de la chasse, mais celle de l’amour et de la guerre, la langue avec laquelle on séduit les femmes et l’on défie ses ennemis.

 

Faites-moi raison d’une coupe de vin, chevalier Bois-Guilbert, dit Cédric, et versez-en une autre au prieur, tandis que je passe en revue les trente dernières années de ma vie pour vous conter une histoire. Tel que Cédric le Saxon était à trente ans, il n’avait pas besoin de tout ce clinquant du troubadour français pour se recommander aux oreilles de la beauté, et le champ de bataille de Northallerton, au jour où le saint étendard fut déployé, pourrait dire si le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi avant dans les rangs de l’armée écossaise que celui du plus hardi baron normand. À la mémoire des braves qui y combattirent ! Faites-moi raison, mes hôtes !

 

Il but à larges coups, et continua avec une chaleur croissante :

 

Oui, c’était là un jour de boucliers brisés, lorsque cent bannières se courbèrent sur les têtes des braves, que le sang coula comme de l’eau et que la mort fut préférée à la fuite. Un barde saxon l’eût appelé le festin des épées, le rassemblement des aigles autour de leur proie, le retentissement des masses d’armes sur les cuirasses, le heurtement de la bataille, plus joyeux que les hourras d’une noce ; mais nos bardes ne sont plus, dit-il ; nos faits d’armes sont engloutis dans ceux d’une autre race ; notre langue, notre nom même sont près de disparaître, et personne n’en porte le deuil qu’un vieillard solitaire ! Échanson, remplis les verres. À ceux qui sont forts dans les armes, messieurs les chevaliers, quelles que soient leur race et leur langue ! À ceux qui se comportent le mieux dans la Palestine parmi les champions de la croix !

 

Il ne sied pas à celui qui porte cet emblème de répondre, dit Bois-Guilbert. Cependant à qui, si ce n’est aux champions jurés du saint sépulcre, peut-on assigner la palme parmi les chevaliers de la croix ?

 

Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur ; j’ai un frère dans leur ordre.

 

Je ne déprécie pas leur renommée, dit le templier ; néanmoins…

 

Il me semble, ami Cédric, dit Wamba interrompant le moine-soldat, que, si Richard Cœur-de-Lion avait eu assez de sagesse pour prendre l’avis d’un fou, il aurait pu rester chez lui avec ses joyeux Anglais, en laissant la délivrance de Jérusalem à ces chevaliers, qui y étaient le plus intéressés.

 

N’y avait-il donc, dans l’armée anglaise, dit lady Rowena, personne dont le nom soit digne d’être cité près de ceux des chevaliers du Temple et de Saint-Jean ?…

 

Pardonnez-moi, madame, répliqua Bois-Guilbert ; le monarque anglais avait, en effet, conduit en Palestine une troupe de vaillants guerriers qui ne le cédaient qu’à ceux dont les poitrines ont constamment servi de rempart à cette terre fortunée.

 

Qui ne le cédaient à personne ! s’écria le pèlerin, qui s’était tenu assez près d’eux pour les entendre, et qui avait écouté cette conversation avec une impatience visible.

 

Tous les yeux se dirigèrent vers l’endroit d’où partait cette affirmation inattendue.

 

J’atteste, répéta le pèlerin d’une voix ferme et haute, que les chevaliers anglais ne le cédaient à aucun de ceux qui tirèrent l’épée pour la défense de la Terre sainte. Je maintiens en outre, car je l’ai vu, que le roi Richard lui-même et cinq de ses chevaliers tinrent un tournoi après la prise de Saint-Jean d’Acre, portant défi à tout venant. Je maintiens que, ce jour-là, chaque tenant fit trois courses et renversa trois adversaires. J’ajoute que sept d’entre les assaillants étaient des chevaliers du Temple, et que messire Brian de Bois-Guilbert sait bien la vérité de ce que je vous dis.

 

Il est impossible à la langue humaine de décrire l’expression amère de rage qui rendit plus sombre encore le sombre visage du templier ; dans l’excès de son ressentiment et de sa confusion, ses doigts fiévreux saisirent instinctivement la garde de son épée, et peut-être ne l’eussent-ils point lâchée sans la conscience qu’une action violente ne pouvait s’accomplir impunément en la présence et dans la maison de Cédric. Celui-ci, dont les sentiments toujours droits et loyaux étaient rarement occupés de plus d’un objet à la fois, oubliait, dans la joie qu’il éprouvait d’entendre exalter la gloire de ses compatriotes, de remarquer la rageuse confusion de son hôte.

 

Je te donnerai ce bracelet, pèlerin, dit-il, si tu peux me citer les noms de ces chevaliers qui maintinrent si galamment la renommée de notre joyeuse Angleterre.

 

Je le ferai avec plaisir, répondit le pèlerin, et sans récompense ; car un serment me défend, avant quelque temps d’ici, de toucher de l’or.

 

Eh bien ! je porterai le bracelet pour vous, si vous le voulez, ami pèlerin, dit Wamba.

 

Le premier de tous, en renommée comme en dignité, dit le pèlerin, était le brave Richard, roi d’Angleterre.

 

Je lui pardonne, dit Cédric, je lui pardonne de descendre du tyran le duc Guillaume.

 

Le second, continua le pèlerin, c’était le comte de Leicester. Sir Thomas Multon de Gilsland était le troisième.

 

Celui-là, du moins, dit Cédric avec exaltation, est un vrai Saxon.

 

Sir Foulk d’Oilly était le quatrième, ajouta le pèlerin.

 

Saxon encore, du moins du côté de sa mère, s’écria Cédric, qui écoutait avec la plus vive attention et qui oubliait, du moins en partie, sa haine contre les Normands, dans le triomphe commun du roi Richard et de ses insulaires.

 

Le cinquième était sir Edwin Turneham.

 

Un vrai Saxon, par l’âme d’Hengist ! s’écria Cédric. Et le sixième, continua-t-il avec vivacité, comment nommez-vous le sixième ?

 

Le sixième, dit le pèlerin avec hésitation et paraissant se recueillir, était un jeune chevalier dont la renommée était moindre et le sang inférieur, admis dans cette honorable compagnie pour faire le sixième plutôt que pour aider à l’entreprise ; j’ai oublié son nom.

 

Messire pèlerin, dit dédaigneusement Brian de Bois-Guilbert, cet oubli affecté, après vous être souvenu de tant de choses, arrive trop tard pour vous être utile. Je veux moi-même citer le nom du chevalier devant la lance duquel, et par la faute de mon cheval, j’ai été désarçonné. C’était le chevalier Ivanhoé, et, parmi les six, il n’y en avait pas un qui, pour son âge, eût plus de renommée guerrière. Cependant, je veux dire et affirmer ceci, que, s’il était en Angleterre et qu’il osât renouveler dans le prochain tournoi son défi de Saint-Jean-d’Acre, moi, monté et armé comme je le suis maintenant, je lui donnerais tous les avantages des armes, et j’attendrais le résultat.

 

Votre cartel recevrait une prompte réponse, dit le pèlerin, si votre antagoniste était là ; mais, la chose étant comme elle est, ne troublez pas la paix de cette salle avec des bravades sur l’issue d’un combat qui, vous le savez bien, ne peut avoir lieu. Si jamais Ivanhoé revient de Palestine, je me porte caution qu’il se mesurera avec vous.

 

Bonne caution ! répondit le chevalier du Temple. Et que proposez-vous pour gage ?

 

Ce reliquaire, qui contient un fragment de la vraie croix, rapporté du monastère du mont Carmel, dit le pèlerin en tirant de sa poitrine une petite boîte d’ivoire et en se signant.

 

Le prieur de Jorvaulx se signa aussi, et dit un Pater noster auquel tous les assistants se joignirent avec dévotion, à l’exception du juif, des Sarrasins et du templier.

 

Ce dernier, sans lever son bonnet et sans témoigner aucun respect pour la sainteté du reliquaire, tira de son cou une chaîne d’or qu’il jeta sur la table en disant :

 

Que le prieur Aymer garde mon gage et celui d’un vagabond inconnu, en assurance que, si le chevalier Ivanhoé revient sur le sol qu’enferment les quatre mers de la Bretagne, il ait à relever le défi de Brian de Bois-Guilbert, et que, s’il n’y répond pas, je le proclamerai lâche sur les murailles de toutes les commanderies des templiers de l’Europe.

 

– Il n’en sera pas besoin, dit lady Rowena, rompant le silence qu’elle avait gardé jusque-là ; et, si nul autre dans cette salle n’élève la voix pour soutenir Ivanhoé absent, la mienne sera entendue. J’affirme qu’il ira bravement à la rencontre de tout défi honorable. Si ma faible caution pouvait ajouter quelque sécurité au gage inestimable de ce pieux pèlerin, je risquerais nom et renommée sur cette certitude qu’Ivanhoé offrira la rencontre qu’il désire à ce fier chevalier.

 

Une foule de sentiments opposés paraissaient s’être emparés de Cédric et lui imposer le silence. L’orgueil satisfait, le ressentiment, l’embarras, se succédèrent tour à tour sur son front large et passionné, pareils à l’ombre de nuages qui passent sur un champ de blé, tandis que ses serviteurs, sur lesquels le nom du sixième chevalier semblait produire un effet presque magique, se tenaient suspendus aux regards de leur maître.

 

Mais, lorsque lady Rowena eut parlé, le son de sa voix arracha Cédric au silence.

 

Madame, dit-il, ce langage n’est pas convenable. Si un autre gage était nécessaire, moi-même, offensé et justement offensé comme je le suis, j’engagerais mon honneur pour celui d’Ivanhoé ; mais l’enjeu du combat est complet, même selon les modes étrangères de la chevalerie normande. N’en est-il pas ainsi, prieur Aymer ?

 

Oui, répliqua le prieur, et je déposerai en sûreté, dans le trésor de notre couvent, cette précieuse relique et cette riche chaîne jusqu’à la décision de ce cartel de guerre.

 

Ayant ainsi parlé, il se signa à plusieurs reprises, et, après maintes génuflexions et prières murmurées, il délivra le reliquaire au frère Ambroise, c’est-à-dire au moine qui l’accompagnait, tandis que lui-même ramassait, avec moins de cérémonie, mais peut-être avec une satisfaction intérieure tout aussi grande, la chaîne d’or, et la serrait dans une petite poche doublée en cuir parfumé qui s’ouvrait sous son bras.

 

Et maintenant, messire Cédric, dit-il, que les vêpres me tintent dans les oreilles, grâce à la force de votre bon vin, souffrez que nous portions un dernier toste au bonheur de lady Rowena, et permettez-nous ensuite de nous retirer dans nos appartements.

 

Par la croix de Bronholme ! reprit le Saxon, vous ne faites pas grand honneur à votre renommée, mon révérend prieur. La renommée vous proclame un moine jovial, qui a l’habitude d’entendre sonner matines avant de quitter son verre, et, tout vieux que je suis, je craignais d’avoir à rougir en vous rencontrant ; mais, par ma foi ! de mon temps, un garçon saxon de douze ans n’eût pas si tôt abandonné son gobelet.

 

Cependant le prieur avait ses raisons pour persévérer dans le système de tempérance qu’il avait adopté. Non seulement il était un conciliateur par sa profession, mais encore dans la pratique, il haïssait toutes les disputes et tous les différends.

 

Cela ne provenait pas absolument de son amour pour son prochain ou de sa prévoyance pour sa sûreté personnelle, mais d’une fusion de ces deux sentiments ; en cette occasion, il éprouvait une crainte instinctive, inspirée par la connaissance qu’il avait du caractère impétueux du Saxon, et il prévit le danger que l’esprit insouciant et présomptueux, dont son compagnon le templier avait ce soir-là fourni tant de preuves, ne produisît quelque éclat malencontreux.

 

Il insinua donc doucement que les habitants de toute autre contrée étaient incapables de tenir tête, dans la lutte de verres, avec les hardis Saxons aux fortes têtes. Il fit une légère allusion à la sainteté de son caractère, et finit en renouvelant sa proposition de se retirer.

 

On servit, par conséquent, le vin de l’adieu, et les convives, après avoir fait une profonde révérence à leur hôte et à lady Rowena, se levèrent et se mêlèrent les uns aux autres, tandis que les chefs de la famille se retiraient avec leurs serviteurs par les différentes portes.

 

Chien de mécréant ! dit le templier au juif Isaac au moment où il passait près de lui dans la foule, est-ce que par hasard tu te rendrais au tournoi ?

 

J’ai cette intention, répondit Isaac avec le plus humble salut, si la chose est agréable à Votre Pieuse Valeur.

 

Oui, dit le chevalier, pour ronger les entrailles de nos nobles par l’usure, et pour tromper nos femmes et nos enfants avec des joyaux et des babioles ; je jurerais qu’il y a bon nombre de sequins dans ce sac.

 

Pas un sequin, pas un penny d’argent, pas un sou ; puisse le Dieu d’Abraham me secourir ! dit le juif se tordant les mains. Je n’y vais que pour réclamer le secours de certains frères de ma tribu pour m’aider à payer l’amende que l’échiquier des juifs m’a imposée[8]. Père Jacob, soutiens-moi ! je suis un malheureux homme ruiné ; la houppelande que je porte a été empruntée à Reuben, de Tadcaster.

 

Le templier sourit sous cape à cette réplique.

 

– Sois maudit, menteur au cœur faux ! dit-il. Et, continuant son chemin comme s’il eût dédaigné d’en dire davantage, il marmotta quelques mots avec ses esclaves sarrasins, dans une langue inconnue aux assistants.

 

Le pauvre israélite paraissait si troublé par l’apostrophe du moine guerrier, que le templier avait regagné l’autre extrémité de la salle avant qu’il osât relever sa tête humblement inclinée ; et, lorsque enfin il se hasarda de regarder, ce fut avec la stupeur d’un homme au pied duquel la foudre vient de tomber et qui entend encore le bruit terrible qui gronde à ses oreilles.

 

Le templier et le prieur furent conduits, presque immédiatement, à leur chambre à coucher par le majordome et l’échanson, chacun accompagné de deux porteurs de torche et de deux domestiques, munis de viandes et de vin, tandis que des domestiques d’une condition inférieure montraient à leur suite et au reste des hôtes leurs dortoirs respectifs.

 

Chapitre VI.

 

Le pèlerin, éclairé par un domestique qui tenait une torche à la main, traversa la file tortueuse d’appartements de cette grande et irrégulière maison ; l’échanson qui le suivait lui dit à l’oreille que, s’il désirait prendre une tasse de bon hydromel dans sa chambre, il y aurait plus d’un domestique dans ce manoir qui serait content d’entendre les nouvelles qu’il apportait de la Terre sainte, et surtout celles qui se rattachaient au chevalier Ivanhoé.

 

Wamba, peu de temps après, parut et appuya l’invitation en faisant observer que, une fois minuit sonné, une tasse d’hydromel en valait trois avant le couvre-feu.

 

Sans discuter une maxime énoncée par une autorité si grave, le pèlerin les remercia de leur politesse, mais il répondit qu’il avait compris dans ses vœux religieux l’obligation de ne jamais parler dans la cuisine de choses prohibées dans la salle du maître.

 

Voilà un vœu, dit Wamba à l’échanson, qui conviendrait peu à un domestique. L’échanson, contrarié, haussa les épaules.

 

« Je voulais le loger dans une bonne chambre, se dit-il ; mais, puisqu’il est si peu sociable avec des chrétiens, je le mettrai dans la niche à côté de celle d’Isaac le juif. »

 

Anwold, ajouta-t-il en s’adressant à celui qui portait la torche, conduisez le pèlerin dans la cellule du midi ; je vous donne le bonsoir, messire pèlerin, sans vous remercier, toutefois, de votre peu de complaisance.

 

Bonsoir, et que Notre-Dame vous bénisse ! dit le pèlerin calme et suivant son guide.

 

Dans une étroite antichambre où donnaient plusieurs portes, et qui était éclairée par une petite lampe de fer, ils furent accostés par une des femmes de Rowena, qui dit d’un ton d’autorité que sa maîtresse voulait parler au pèlerin ; elle prit la torche des mains d’Anwold, à qui elle ordonna d’attendre son retour, et fit signe au pèlerin de la suivre.

 

Celui-ci ne jugea apparemment pas à propos de décliner cette seconde invitation, comme il avait fait de la première ; car, bien que son geste trahît une légère surprise, il obéit sans répondre et sans hésiter.

 

Après avoir traversé un petit couloir terminé par un escalier composé de sept marches, formées chacune d’une grosse poutre en chêne, il arriva à l’appartement de lady Rowena, dont la magnificence était en harmonie avec le respect que lui témoignait le châtelain.

 

Les parois étaient recouvertes de tentures brodées avec de la soie mêlée de fils d’or, et où tout l’art du siècle avait été prodigué pour y représenter des scènes de chasse et des jeux de faucons. Le lit était aussi richement tapissé et entouré de rideaux teints en pourpre ; les sièges étaient également recouverts d’étoffes teintes, et l’un d’eux, un peu plus élevé que les autres, avait à sa partie basse un tabouret d’ivoire curieusement sculpté.

 

Quatre candélabres d’argent, supportant de grands cierges de cire, éclairaient cet appartement. Il ne faut pas, toutefois, que nos beautés modernes envient le luxe d’une princesse saxonne. Les murs de la chambre étaient si mal recrépis et si pleins de crevasses, que les riches tentures s’agitaient sous la bise, et, bien que garantie par une espèce de paravent, la flamme des torches penchait de côté comme le guidon déroulé d’un chef de clan. La magnificence régnait là, avec une vaine tentative de goût ; mais, quant au confort, il y en avait peu, et, comme on ne le connaissait pas, on n’en sentait pas le besoin.

 

Lady Rowena, entourée de trois suivantes qui se tenaient derrière elle occupées à peigner ses cheveux avant le coucher, était assise sur l’espèce de trône dont nous avons déjà parlé, et paraissait née pour commander l’hommage de tous.

 

Le pèlerin lui paya ce tribut par une profonde génuflexion.

 

Relevez-vous, pèlerin, lui dit-elle gracieusement ; le défenseur des absents a le droit d’être bien accueilli par tous ceux qui estiment la vérité et qui honorent la vaillance. Retirez-vous toutes, dit-elle ensuite à ses femmes, à l’exception d’Elgitha. J’ai à parler à ce saint homme.

 

Les jeunes filles, sans quitter l’appartement, se retirèrent à son extrémité et s’assirent sur une banquette adossée au mur, où elles restèrent immobiles comme des statues, bien qu’à cette distance leur chuchotement n’eût pu interrompre la conversation de leur maîtresse.

 

Pèlerin, dit lady Rowena, après un moment de silence, pendant lequel elle semblait hésiter sur la façon dont elle lui adresserait la parole ; ce soir, vous avez cité un nom, je veux dire le nom d’Ivanhoé, ajouta-t-elle avec une sorte d’effort, dans une salle où, grâce aux liens de la nature et de la parenté, il eût dû résonner plus agréablement. Cependant, telle est l’injustice du sort, que, parmi tous les cœurs qui ont dû palpiter à ce nom, le mien seul ose vous demander en quel endroit et dans quelles conditions vous avez quitté celui dont vous parliez. Nous avons appris qu’obligé de rester en Palestine pour cause de santé, après le départ de l’armée anglaise, il s’est trouvé en butte aux persécutions du parti français, auquel on sait que les templiers sont dévoués.

 

Je ne sais que peu de choses du chevalier Ivanhoé, répondit le pèlerin d’une voix troublée. Je voudrais le mieux connaître, madame, puisque vous vous intéressez à son sort. Il a, je crois, triomphé de ses ennemis en Palestine, et il se disposait à revenir en Angleterre, où vous, madame, devez savoir mieux que moi quelles sont ses chances de bonheur.

 

Lady Rowena soupira profondément, et demanda avec plus d’insistance à quelle époque on pourrait attendre le chevalier Ivanhoé dans son pays natal, et s’il ne courait pas de grands dangers en route.

 

Sur la première question, le pèlerin avoua son ignorance ; à la seconde, il répondit que le voyage pouvait se faire en sûreté par Venise et Gênes, et, de là, par la France et l’Angleterre.

 

Ivanhoé, suivant lui, connaissait si bien la langue et les usages des Français, qu’il n’avait rien à redouter pendant cette partie de ses voyages.

 

Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu’il fût ici en sûreté, et assez rétabli pour porter les armes dans le prochain tournoi, où la chevalerie de ce pays doit faire preuve d’adresse et de valeur. Si Athelsthane de Coninsgburg obtient le prix, il est probable qu’Ivanhoé apprendra de mauvaises nouvelles en arrivant en Angleterre. Quelle mine avait-il, la dernière fois que vous le vîtes ? La maladie avait-elle pesé lourdement sur sa force et sa beauté ?

 

Il était devenu plus brun et plus maigre, dit le pèlerin, qu’à l’époque de son retour de l’île de Chypre, où il avait suivi Richard Cœur-de-Lion, et les soucis paraissaient siéger sur son front ; mais je ne me suis pas approché de sa personne, parce qu’il m’est inconnu.

 

Je crains bien, dit la dame, qu’il ne trouve que peu de motifs, dans sa terre natale, pour dissiper les nuages de sa tristesse. Je vous remercie, bon pèlerin, de vos renseignements concernant le compagnon de mon enfance. Jeunes filles, ajouta-t-elle, approchez, offrez la coupe du soir à ce saint homme, que je ne veux pas priver plus longtemps de son repos.

 

Une des jeunes filles présenta une coupe d’argent qui contenait un riche breuvage de vin épicé. Rowena la toucha seulement de ses lèvres ; ensuite on l’offrit au pèlerin, qui, après un profond salut, en but quelques gouttes.

 

Acceptez cette aumône, mon ami, continua la dame en lui offrant une pièce d or, pour récompenser vos rudes fatigues et les visites que vous avez faites aux saints autels.

 

Le pèlerin reçut cette offrande avec un nouveau salut et sortit en suivant Elgitha.

 

Il trouva dans l’antichambre le serviteur Anwold, qui, après avoir pris la torche des mains de la jeune fille, le conduisit avec plus d’empressement que de cérémonie dans une partie écartée et peu commode du manoir, où un grand nombre de petites chambres ou cellules servaient de dortoir aux domestiques de bas étage et aux étrangers de la dernière classe.

 

Dans laquelle de ces chambres couche le juif ? demanda le pèlerin.

 

Ce chien de mécréant, répondit Anwold, niche dans la cellule à côté de Votre Sainteté. Par saint Dunstan ! comme il faudra la gratter et la nettoyer pour qu’elle puisse servir à un chrétien !

 

Et où couche le porcher Gurth ? demanda l’étranger.

 

Gurth, répliqua le serf, dort dans la cellule à votre droite, comme le juif dans celle à votre gauche ; vous servez de séparation entre l’enfant circoncis et l’objet de l’abomination de sa tribu… Vous auriez pu occuper une chambre plus honorable, si vous aviez accepté l’invitation d’Oswald.

 

C’est bien ainsi, dit le pèlerin ; la société même d’un juif ne saurait être contagieuse à travers une cloison de chêne.

 

En parlant ainsi, il entra dans la cellule qui lui était désignée, et, prenant la torche aux mains du domestique, il le remercia et lui souhaita le bonsoir.

 

Ayant refermé la porte de sa cellule, il plaça la torche dans un chandelier de bois et examina sa chambre à coucher, dont l’ameublement était de la plus simple espèce. Il se composait d’un grossier tabouret de bois et d’un lit encore plus mesquin, rempli de paille propre, sur laquelle on avait posé deux ou trois peaux de mouton en guise de couverture.

 

Le pèlerin, ayant éteint sa torche, se jeta tout habillé sur cette couche grossière et dormit, ou du moins demeura couché jusqu’à ce que les premiers rayons du jour pénétrassent à travers la petite fenêtre grillée qui servait à donner accès à la fois à l’air et à la lumière dans cette triste cellule.

 

Il se mit alors sur son séant, récita ses matines, et, ayant arrangé sa toilette, il sortit et entra dans l’appartement du juif Isaac, en levant le loquet aussi doucement que possible.

 

Le juif était étendu sur une couche pareille à celle du pèlerin. Son sommeil était agité. Ses vêtements, qu’il avait ôtés la veille, étaient disposés soigneusement sous lui, de manière à empêcher qu’on ne les emportât durant son sommeil. On voyait sur son front une agitation qui touchait à l’agonie. Ses mains et ses bras se tordaient convulsivement comme ceux d’un homme en proie au cauchemar, et, outre plusieurs exclamations en langue hébraïque, on entendit distinctement les phrases suivantes en anglo-normand, la langue mêlée du pays.

 

Pour l’amour du Dieu d’Abraham, ayez pitié d’un malheureux vieillard ! Je suis pauvre, je suis sans un penny !… Lors même que vos fers m’arracheraient les membres, je ne saurais vous satisfaire.

 

Le pèlerin ne voulut pas attendre la fin du rêve du juif. Il le secoua du bout de son bâton de pèlerin. Cet attouchement s’associait probablement avec quelques-unes des terreurs, objets de son rêve, car le vieillard se redressa ; ses cheveux gris se hérissèrent sur sa tête, et, se hâtant de se couvrir d’une partie de ses vêtements, dont il retenait les diverses pièces avec la ténacité d’un faucon, il fixa sur le pèlerin ses yeux noirs et pénétrants avec une expression de sauvage étonnement et de timidité nerveuse.

 

Ne craignez rien de ma part, Isaac, lui dit le pèlerin ; je viens en ami.

 

Que le Dieu d’Israël vous récompense ! s’écria le juif grandement soulagé. Je rêvais ; mais, qu’Abraham en soit loué ! ce n’était qu’un rêve.

 

Ensuite, se recueillant, il ajouta d’un ton de voix ordinaire :

 

Et vous-même, que désirez-vous, à cette heure matinale, d’un pauvre juif ?

 

C’est pour vous apprendre, dit le pèlerin, que, si vous ne quittez pas cette maison à l’instant, et si vous ne vous hâtez pas, votre voyage pourra vous faire courir de grands dangers.

 

Père éternel ! dit le juif, qui pourrait trouver du profit à mettre en péril un être aussi misérable que moi ?

 

C’est à vous de deviner leurs intentions, dit le pèlerin ; mais comptez sur ceci : lorsque le templier a traversé la salle hier au soir, il a dit à ses esclaves musulmans quelques mots en langue sarrasine, que je comprends parfaitement. Il leur a enjoint de guetter ce matin le départ du juif, de s’emparer de lui à quelque distance du manoir, et de le conduire au château de Philippe de Malvoisin ou à celui de Réginald Front-de-Bœuf.

 

Il serait impossible de dépeindre l’extrême terreur dont le juif fut saisi à cette annonce. Il paraissait avoir perdu toutes ses facultés ; ses bras pendaient le long de son corps, et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; ses genoux plièrent sous son poids ; tous ses muscles semblèrent se raccourcir et perdre de leur vigueur. Il tomba aux pieds du pèlerin, non pas comme un homme qui se baisse, s’agenouille ou se prosterne de son propre mouvement pour éveiller la compassion, mais pareil à celui qui, accablé de tous côtés par la pression d’une force invisible, se sent écraser sans pouvoir se défendre.

 

Saint Dieu d’Abraham ! s’écria-t-il en élevant ses mains ridées et fermées, mais sans redresser sa tête grise qui touchait le sol ; ô Moïse ! ô pieux Aaron ! je n’ai pas rêvé en vain, et la vision ne s’est pas non plus présentée vainement ! Je sens déjà leurs fers qui me disloquent les articulations ! Je sens la torture passer sur mon corps comme les scies et les haches sur les hommes de Rabbah et les enfants d’Ammon.

 

Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi, dit le pèlerin, qui contemplait cette détresse complète avec une pitié à laquelle se mêlait largement le mépris ; vos terreurs ne sont pas sans motifs, quand on considère comment vos frères ont été traités par les princes et les seigneurs afin de leur extorquer leurs trésors. Mais levez-vous, vous dis-je, et je vous indiquerai le moyen de fuir. Quittez sur-le-champ cette maison, pendant que tout le monde s’y repose du festin d’hier au soir. Je vous guiderai par les sentiers secrets de la forêt, que je connais aussi bien que les gardes qui les parcourent, et je ne vous quitterai pas que vous n’ayez trouvé un protecteur dans quelque chef ou baron se rendant au tournoi, et dont vous avez probablement le moyen de vous assurer la bienveillance.

 

À mesure qu’Isaac entendait parler de la délivrance que ce discours annonçait, il commença à se lever de terre graduellement, et pour ainsi dire pouce par pouce, jusqu’à ce qu’il se trouvât à genoux. Jetant en arrière sa longue chevelure et sa barbe grise, et fixant ses yeux noirs et pénétrants sur la figure du pèlerin, il lui lança un regard rempli tout ensemble de crainte et d’espérance, mêlées toutefois d’une teinte de soupçon. Puis, lorsqu’il entendit la conclusion de la phrase, sa première terreur parut revivre avec force, et il se laissa retomber le visage contre terre en s’écriant :

 

Moi, posséder les moyens de m’assurer la bienveillance ? Hélas ! il n’y a qu’une voie pour parvenir au cœur d’un chrétien, et comment un pauvre juif peut-il la trouver, quand les extorsions l’ont déjà réduit à la misère de Lazare ?

 

Alors, comme si le soupçon avait anéanti toutes ses autres facultés, il s’écria tout à coup :

 

Pour l’amour de Dieu, jeune homme, ne me trahissez pas ! pour l’amour du Créateur qui nous a tous créés, juifs comme gentils, israélites comme ismaélites, ne me trahissez pas ! je n’ai pas les moyens de m’assurer la bienveillance d’un mendiant chrétien, quand il la fixerait à un seul penny !

 

En disant ces derniers mots, il releva et saisit le manteau du pèlerin avec un regard suppliant. Le pèlerin se dégagea de l’étreinte comme s’il y avait une souillure dans cet attouchement.

 

Serais-tu chargé de tous les trésors de ta tribu, dit-il, quel intérêt aurais-je à te nuire ? Sous cet habit, je suis voué à la pauvreté, et je ne l’échangerais point, si ce n’est contre un cheval et une cotte de mailles. Cependant, ne pense pas que je me soucie de ta société ou que j’y voie le moindre profit pour moi. Reste ici, si tu veux ; le Saxon Cédric saura te protéger.

 

Hélas ! dit le juif, il ne me souffrira pas dans son cortège. Saxon ou Normand sera également honteux du pauvre israélite ; et, pourtant, traverser seul les domaines de Philippe de Malvoisin ou de Réginald Front-de-Bœuf !… Brave jeune homme, je vous accompagnerai. Hâtons-nous ! ceignons nos reins ; fuyons ! Voici votre bâton ; que tardez-vous ?

 

Je ne tarde pas, répondit le pèlerin cédant à l’impatience de son compagnon ; mais il faut que je m’assure des moyens de quitter ces lieux. Suis-moi.

 

Il le précéda jusqu’à la cellule voisine, que le lecteur sait être occupée par Gurth le porcher.

 

Lève-toi, Gurth, dit le pèlerin ; lève-toi à l’instant, ouvre la poterne et laisse sortir le juif et moi.

 

Gurth, dont l’emploi, si abject qu’il nous paraisse aujourd’hui, lui donnait autant d’importance dans l’Angleterre saxonne que celui d’Eumée en donnait à celui-ci à Ithaque, Gurth s’offensa du ton familier et impérieux adopté par l’homme qui lui parlait.

 

Quoi ! c’est le juif qui s’en va de Rotherwood, dit-il en s’appuyant sur son coude, et l’examinant avec dédain sans quitter son grabat, et, qui plus est, voyage en société avec le pèlerin !

 

Je ne me serais pas plus attendu à cela qu’à le voir se dérober en emportant un quartier de lard, dit Wamba, survenant en ce moment.

 

Quoi qu’il en soit, dit Gurth en se rejetant sur le billot de bois qui lui servait d’oreiller, le juif et le gentil devront se contenter d’attendre l’ouverture de la grande porte d’entrée. Nous ne permettrons à aucun étranger de sortir secrètement à des heures indues.

 

Cependant, dit le pèlerin d’un ton d’autorité, je ne pense pas que vous me refusiez cette grâce.

 

En disant cela, il s’inclina sur le lit du porcher et dit quelques mots à l’oreille du Saxon.

 

Gurth se redressa comme s’il eût été secoué par une machine électrique. Alors le pèlerin, posant le doigt sur sa bouche, comme pour lui recommander la prudence, ajouta :

 

Fais attention, Gurth ; tu es prudent habituellement ; ouvre la poterne, te dis-je ; tout à l’heure tu en sauras davantage.

 

Gurth lui obéit avec un vif empressement, pendant que Wamba et le juif les suivaient, étonnés tous deux du changement subit qui s’était opéré dans le maintien du porcher.

 

Ma mule ! ma mule ! dit le juif dès qu’ils se trouvèrent hors de la poterne.

 

Donne-lui sa mule, dit le pèlerin, et écoute. Fais que j’en trouve une autre jusqu’à ce que j’aie quitté les environs. Je la remettrai saine et sauve à quelqu’un des gens de Cédric, à Ashby, et toi…

 

Et il acheva la phrase à l’oreille de Gurth.

 

– Volontiers ! dit Gurth ; très volontiers ! ce sera fait.

 

Et il partit aussitôt pour exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir.

 

Je voudrais savoir, dit Wamba dès que son camarade eut tourné le dos, ce que, vous autres pèlerins, vous apprenez dans la Terre sainte ?

 

À dire nos oraisons, bouffon, répondit le pèlerin, à nous repentir de nos péchés, et à nous mortifier par les jeûnes, les veilles et les longues prières.

 

Vous apprenez des choses plus fortes que cela, répondit Wamba ; car comment la prière et le repentir auraient-ils pu engager Gurth à être serviable, et comment le jeûne et les veilles eussent-ils pu lui persuader de vous prêter une mule ? Sans cela, je suis certain que vous auriez pu tout aussi bien parler de veilles et de pénitence à son verrat noir favori, et que vous en eussiez obtenu une réponse aussi honnête que la sienne.

 

Silence ! dit le pèlerin, tu n’es qu’un fou saxon.

 

Tu as raison, dit le bouffon ; si j’étais né Normand, comme je pense que tu l’es, j’aurais eu le bonheur de mon côté et j’eusse été presque un homme sage.

 

En ce moment, Gurth parut sur l’autre bord du fossé avec les mules.

 

Les voyageurs le traversèrent sur un pont-levis de la largeur de deux planches seulement, qui le mettait en rapport avec la poterne et un petit guichet pratiqué dans la palissade extérieure, donnant sur la forêt.

 

Dès qu’ils se furent approchés des mules, le juif, les mains frémissantes, assura derrière la selle un petit sac de drap gommé qu’il sortit de dessous son manteau, et qui contenait, d’après lui, des habits de rechange, rien que des habits de rechange.

 

Alors, enfourchant la bête avec plus de prestesse qu’on n’aurait dû en attendre de son âge, il s’empressa de disposer les pans de sa houppelande de manière à cacher complètement le paquet qu’il venait de placer en croupe.

 

Le pèlerin monta à cheval avec plus de lenteur, et tendit en partant sa main à Gurth, qui la baisa avec toute la vénération possible. Puis le porcher suivit des yeux les voyageurs jusqu’à ce qu’ils eussent disparu sous les arbres de la forêt ; enfin il fut tiré de sa rêverie par la voix de Wamba.

 

Sais-tu, mon bon ami Gurth, dit le bouffon, que tu es singulièrement poli et bien plus pieux qu’à l’ordinaire, par cette belle matinée d’été ? Je voudrais être un pèlerin à pieds nus pour profiter de ton zèle et de ta courtoisie peu communs. Certainement, j’en tirerais autre chose qu’un baiser sur la main, moi.

 

Tu n’es pas fou cette fois, Wamba, répondit Gurth, bien que tu aies raison d’après les apparences ; mais le plus sage parmi nous ne peut faire davantage. Mais il est temps de veiller à mes porcs.

 

En disant ces mots, il se dirigea vers la maison, suivi du bouffon.

 

Sur ces entrefaites, les voyageurs poursuivaient leur route avec une rapidité que conseillaient les craintes extrêmes du juif ; car on voit rarement des personnes de son âge aimer les allures vives.

 

Le pèlerin, à qui tous les sentiers et toutes les issues du bois paraissaient familiers, prit le devant en suivant les chemins les plus détournés ; ce qui fit naître de nouveau dans l’esprit de l’israélite l’idée qu’on allait le trahir et le livrer à ses ennemis.

 

Ses doutes, à la vérité, étaient excusables ; car, à l’exception peut-être des poissons volants, il n’existait pas de race, ni sur la terre, ni dans l’air, ni dans l’eau, qui fût l’objet d’une persécution aussi incessante, aussi générale et aussi implacable que celle qui poursuivait les juifs de cette époque.

 

Sous les prétextes les plus futiles et les plus déraisonnables, ainsi que sur les accusations les plus absurdes et les plus vaines, leurs personnes et leurs biens étaient abandonnés à tous les caprices de la fureur populaire ; car les Normands, les Saxons, les Danois et les Bretons, si hostiles qu’ils fussent les uns aux autres, rivalisaient de férocité envers une nation que chacun se faisait un devoir de haïr, de vilipender, de mépriser, de piller et de persécuter. Les rois de la race normande, et les seigneurs indépendants qui les imitaient dans tous leurs actes de tyrannie, maintenaient contre cette nation sacrifiée une persécution permanente et intéressée.

 

On raconte une histoire très connue du roi Jean, qui emprisonna un juif opulent dans un des châteaux royaux et lui fit arracher chaque jour une dent, jusqu’à ce que la mâchoire du malheureux israélite fût à moitié dégarnie, et qu’il se résignât à payer une forte somme, que ce tyran s’était proposé de lui extorquer. Le peu d’argent comptant qu’il y eût dans le pays se trouvait principalement entre les mains de cette race persécutée, et le peuple n’hésita pas à suivre l’exemple de son souverain pour le lui arracher par tous les moyens d’oppression et de coercition. Cependant le courage passif, qu’inspire l’amour du lucre, engagea les juifs à braver tous les maux qu’on leur infligeait, à cause des bénéfices immenses qu’ils étaient à même de réaliser dans un pays naturellement aussi riche que l’Angleterre. Malgré tous les genres de découragement, et même en dépit de la cour spéciale des contributions déjà mentionnées qu’on appelait l’échiquier des juifs, et qui avait été établie dans l’intention expresse de les dépouiller et de les mettre à la gêne, les juifs multipliaient et entassaient des sommes énormes qu’ils transféraient de main en main au moyen de lettres de change, invention dont le commerce, dit-on, leur est redevable, et qui leur fournissait la faculté de faire circuler leurs richesses de pays en pays, afin que, lorsque le despotisme les menaçait dans une contrée, le trésor se trouvât à l’abri dans une autre.

 

L’avarice et l’opiniâtreté des juifs étant ainsi opposées en quelque sorte au fanatisme et à la tyrannie de ceux sous lesquels ils vivaient, semblaient croître en proportion de la persécution dont ils étaient l’objet ; et les richesses immenses qu’ils amassaient ordinairement dans le commerce, bien que souvent exposées au danger, furent, en d’autres occasions, employées pour étendre leur influence et pour leur procurer une sorte de protection.

 

Telles étaient les conditions sous lesquelles vivaient les juifs, et leur caractère ainsi violenté les avait rendus vigilants, soupçonneux et timides, aussi bien qu’opiniâtres, peu complaisants et habiles à éviter les dangers auxquels ils étaient exposés.

 

Après que nos voyageurs eurent parcouru rapidement plusieurs sentiers détournés, le pèlerin rompit enfin le silence.

 

Ce grand chêne mort, dit-il, indique les dernières limites des domaines de Front-de-Bœuf. Depuis longtemps, nous avons quitté ceux de Malvoisin. Vous n’avez plus rien à craindre de leurs poursuites.

 

Que les roues de leurs chariots soient enlevées, dit le juif, comme celles du pharaon, afin qu’ils avancent lentement ! Mais ne me quittez pas, bon pèlerin ! Songez seulement à ce féroce et sauvage templier, avec ses esclaves sarrasins, qui ne respecteraient ni territoire, ni manoir, ni domaine seigneurial.

 

Notre route commune, dit le pèlerin, devrait finir ici : car il ne convient pas aux personnes de mon caractère et du tien de voyager ensemble plus longtemps qu’il n’est nécessaire. Ensuite, quel secours pourrais-tu attendre de moi, paisible pèlerin, contre des païens armés ?

 

Ô brave jeune homme ! dit le juif, tu peux me défendre, et je sais que tu en as la volonté. Tout pauvre que je suis, je te récompenserai, non pas avec de l’argent, car, pour de l’argent, j’en prends notre père Abraham à témoin ! je n’en ai pas.

 

Argent et récompense ! interrompit le pèlerin, je t’ai déjà dit que je ne t’en demandais pas. Je peux te servir de guide ; il se peut même que je puisse en quelque sorte te défendre ; car défendre un juif contre un Sarrasin ne peut être considéré comme indigne d’un chrétien. C’est pourquoi, juif, je veux te voir à l’abri sous la protection d’une escorte convenable. Nous ne sommes plus maintenant très éloignés de la ville de Sheffield, où tu pourras facilement trouver bon nombre de tes frères, parmi lesquels tu n’auras qu’à te réfugier.

 

Que la bénédiction de Jacob descende sur toi, brave jeune homme !… dit le juif. À Sheffield, je puis loger chez mon parent Zareth, et trouver le moyen de continuer mon voyage sans péril.

 

Soit ! dit le pèlerin, nous nous séparerons à Sheffield, et une course d’une demi-heure nous mènera en vue de cette ville.

 

La demi-heure se passa dans un silence complet de part et d’autre, le pèlerin dédaignant peut-être d’adresser la parole au juif, hormis dans les cas d’absolue nécessité, et le juif ne présumant pas devoir forcer à la conversation une personne au caractère de laquelle le voyage au saint sépulcre prêtait une sorte de sainteté.

 

Ils s’arrêtèrent sur le sommet d’une petite colline, et le pèlerin, montrant au juif la ville de Sheffield, qui s’étendait sous leurs pieds, lui dit ces mots :

 

– Ici donc, nous nous séparons.

 

Pas avant que vous ayez reçu les remerciements du pauvre juif, dit Isaac ; car je n’ose vous prier de m’accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir quelque moyen de reconnaître vos bons offices.

 

Je t’ai déjà dit, répondit le pèlerin, que je ne désirais pas de récompense. Cependant, si, parmi la longue liste de tes débiteurs, tu veux, par amour pour moi, épargner les fers et le donjon à quelque malheureux chrétien qui soit entre tes griffes, je regarderai le service que je t’ai rendu ce matin comme amplement payé.

 

Attendez, attendez, dit le juif en saisissant le manteau du pèlerin, je voudrais faire plus que cela, je voudrais faire quelque chose pour vous. Dieu sait que le juif est pauvre ; oui, Isaac est un mendiant parmi ses frères. Mais pardonnez-moi si je devine ce qui vous fait faute en ce moment.

 

Si tu devines juste, dit le pèlerin, c’est une chose que tu ne saurais me fournir, quand même tu serais aussi riche que tu te dis pauvre.

 

Que je me dis ! répéta le juif. Oh ! croyez-moi, je ne dis que la vérité ; je suis un homme dépouillé, chargé de dettes, misérable. Des mains implacables m’ont arraché mes biens, mon argent, mes vaisseaux et tout ce que je possédais ! Cependant je peux vous dire ce qui vous manque, et peut-être vous le procurer. Vous désirez un cheval et une armure.

 

Le pèlerin tressaillit, et, se tournant brusquement vers le juif :

 

– Quel démon t’a suggéré cette pensée ? dit-il vivement.

 

N’importe ! dit le juif en souriant, pourvu qu’elle soit vraie ; et, de même que je devine ce qui te manque, je puis te le faire avoir.

 

Réfléchis, dit le pèlerin, à mon caractère, à mon habit, à mon vœu.

 

Je vous connais, vous autres chrétiens, répondit le juif ; les plus nobles d’entre vous prennent le bâton et la sandale pour accomplir leurs pénitences superstitieuses et visiter à pied les tombeaux des morts.

 

Ne blasphème pas, juif ! dit le pèlerin d’un ton fier.

 

Pardonnez-moi, reprit Isaac, j’ai parlé avec précipitation. Toutefois, il vous est échappé cette nuit et ce matin quelques paroles qui, pareilles aux étincelles qui jaillissent du briquet, ont trahi le métal ; et sous cette robe de pèlerin se cachent la chaîne et les éperons d’or du chevalier. Ils se sont révélés ce matin quand vous vous penchâtes sur mon lit.

 

Le pèlerin ne put s’empêcher de sourire.

 

Si tes vêtements étaient fouillés, Isaac, par un œil aussi curieux, ajouta-t-il, que n’y découvrirait-on pas ?

 

Ne parlons pas de cela, dit le juif en pâlissant et tirant à la hâte une écritoire de sa ceinture.

 

Puis, comme pour mettre un terme à la conversation, il commença à écrire quelques mots sur un morceau de papier soutenu par son bonnet jaune et sans descendre de sa mule.

 

Quand il eut fini, il donna le papier, sur lequel il avait tracé des caractères hébraïques, au pèlerin, en lui disant :

 

Dans la ville de Leicester, tous les hommes connaissent le juif opulent Kirgath Jaïram, de Lombardie. Donne-lui cet écrit ; il a à vendre six armures de Milan, dont la moindre conviendrait à une tête couronnée ; dix bons coursiers, dont le moins bon est digne d’un roi combattant pour son trône… Il te laissera choisir parmi ses armures et ses chevaux, et te donnera tout ce qu’il faut pour t’équiper pour ce tournoi. Quand le tournoi aura eu lieu, tu les lui remettras en bon état, à moins que tu n’aies de quoi en payer le prix au marchand.

 

Mais, Isaac, dit le pèlerin en souriant, ne sais-tu pas que, dans ces jeux, les armes et le coursier du chevalier désarçonné sont alloués au vainqueur ? Je puis être malheureux, et perdre ainsi ce que je ne saurais ni rendre ni payer.

 

Le juif parut un peu stupéfait de cette hypothèse ; mais, rassemblant son courage, il reprit à la hâte :

 

Non, non, non ! c’est impossible ! je ne veux pas le croire. La bénédiction de notre père Abraham sera sur toi ; ta lance sera aussi puissante que la baguette de Moïse.

 

Isaac, dit le pèlerin, tu ne connais pas tout le risque que tu cours. On peut tuer le cheval ; l’armure peut être endommagée, car je ne veux épargner ni cheval ni homme ; puis les hommes de ta tribu ne donnent rien pour rien : il faudra payer quelque chose pour l’emprunt des harnais et du cheval.

 

Le juif se tordit sur sa selle, comme un homme pris d’un accès de colique ; mais ses bons sentiments l’emportèrent sur ceux qui lui étaient familiers.

 

Cela m’est égal, dit-il, laisse-moi partir ; s’il t’arrive dommage, cela ne te coûtera rien ; s’il y a quelque chose à payer pour cela, Kirgath Jaïram t’excusera par amour pour son parent Isaac. Adieu ! Cependant, écoute, brave jeune homme, s’écria-t-il en se retournant : ne te risque pas trop dans ce fou pêle-mêle. Je ne songe ni au coursier, ni à la cotte de mailles, mais à ta propre vie et à tes membres.

 

Grand merci de ton avis ! dit le pèlerin en souriant ; je profiterai de ta courtoisie, et j’aurai bien du malheur si je ne te fais pas compensation.

 

Ils se séparèrent et prirent chacun une route différente pour entrer dans la ville de Sheffield.

 

Chapitre VII.

 

La condition de la nation anglaise était, à cette époque, assez misérable. Le roi Richard était absent et prisonnier, au pouvoir du perfide et cruel duc d’Autriche. Le lieu même de sa captivité était ignoré, et son sort n’était connu qu’imparfaitement de la plupart de ses sujets, qui, pendant ce temps, étaient livrés à toute espèce d’oppresseurs subalternes.

 

Le prince Jean, ligué avec le roi de France, le mortel ennemi de Richard Cœur-de-Lion, mettait en usage toute son influence auprès du duc d’Autriche pour prolonger la captivité de son frère Richard, à qui il était redevable de tant de faveurs.

 

Il fortifiait en même temps son parti dans le royaume, dont il se proposait de disputer la succession, si le roi venait à mourir, à l’héritier légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère cadet de Richard, mais l’aîné de Jean.

 

On sait qu’il effectua depuis cette usurpation. Son caractère léger, libertin et perfide, attacha facilement à sa faction, non seulement ceux qui avaient quelque chose à redouter du ressentiment de Richard pour des menées criminelles pendant son absence, mais encore la classe nombreuse de ces hommes pervers et résolus que les croisades allaient rejeter dans le pays, et qui s’étaient perfectionnés dans tous les vices de l’Orient. Il y en avait encore qui, ayant dissipé leur patrimoine, avaient le caractère aigri, et dont les seules espérances reposaient sur le butin d’une révolte.

 

À ces causes de détresse et d’appréhensions publiques, il faut ajouter cette multitude d’outlaws qui, poussés au désespoir par l’oppression de la noblesse féodale et la sévérité des lois frontières, s’étaient réunis en bandes nombreuses, occupaient les forêts et les landes, et défiaient les lois et ceux qui s’étaient chargés de les appliquer.

 

Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, faisaient les petits souverains dans leurs domaines, et se mettaient à la tête d’autres bandes presque aussi illégales et aussi oppressives que celles des spoliateurs avoués.

 

Pour entretenir ces troupes, ainsi que le luxe extravagant que leur orgueil les portait à déployer, ces seigneurs empruntaient des sommes d’argent aux juifs à grande usure, ce qui rongeait leurs propriétés comme des cancers qui restaient incurables, jusqu’à ce que l’occasion se présentât de s’en délivrer en exerçant sur leurs créanciers des actes de violence inexcusables.

 

Sous les divers fardeaux résultant de ce malheureux état de choses, le peuple d’Angleterre souffrait beaucoup dans le temps présent, et redoutait dans l’avenir des souffrances encore plus terribles. Pour surcroît de misères, une maladie épidémique, d’une nature dangereuse, s’était répandue dans le pays, et, rendue plus virulente par la malpropreté, par la mauvaise nourriture et par le misérable logement des basses classes, enlevait un grand nombre d’habitants, dont le sort était envié par les survivants, à cause des maux auxquels ils restaient eux-mêmes exposés.

 

Cependant, au milieu de ces détresses accumulées, les pauvres aussi bien que les riches, la roture aussi bien que la noblesse, à la veille d’un tournoi, ce qui était un des grands spectacles de ce siècle, éprouvèrent le même intérêt qu’un citoyen de Madrid, à demi mort de faim et à qui il ne reste pas un réal pour acheter du pain à sa famille, en éprouve au spectacle d’une course de taureaux. Aucun devoir parmi les jeunes gens, aucune infirmité chez les vieillards, ne pourraient empêcher les Espagnols d’assister à ces fêtes publiques.

 

La passe d’armes, comme on l’appelait alors, devait avoir lieu à Ashby, dans le comté de Leicester, parce que les champions de la plus haute renommée allaient y tenir la lice en présence du prince Jean lui-même, qui voulait honorer ainsi ce tournoi. Cette passe d’armes avait donc attiré l’attention générale, et une immense foule de gens de toute condition accourut, dès le matin, au lieu désigné pour le combat.

 

Ce spectacle était des plus pittoresques.

 

Sur la lisière d’un bois situé à moins d’un mille de la ville d’Ashby, s’étendait une vaste prairie du plus beau et du plus rare gazon, entourée d’un côté par la forêt, et bordée de l’autre par des chênes isolés dont quelques-uns avaient acquis un volume immense. Le terrain, comme s’il eût été façonné exprès pour les évolutions militaires qui se préparaient, descendait de tous côtés en pente jusqu’à un espace nivelé dont on avait fait un enclos pour la lice au moyen de fortes palissades. Cet espace occupait une surface d’un quart de mille, en longueur, sur un huitième de mille environ, en largeur. La forme de cet enclos était celle d’un carré oblong, sauf que les coins en étaient considérablement arrondis, afin d’offrir plus de commodité aux spectateurs. Les entrées, pour le passage des combattants, situées aux extrémités du sud et du nord de la lice, étaient accessibles à l’aide de fortes portes de bois, par lesquelles deux cavaliers pouvaient entrer de front. À chacune de ces entrées se tenaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d’autant de poursuivants, et d’un corps nombreux d’hommes d’armes destinés à maintenir l’ordre et à s’assurer de la qualité des chevaliers qui se présentaient pour prendre part à cette joute militaire.

 

Sur une plate-forme située au-delà de l’ouverture du sud, formée par une élévation naturelle du terrain, on découvrait cinq magnifiques pavillons ornés de bannières rouges et noires, qui étaient les couleurs adoptées par les cinq chevaliers tenants. Les cordes des tentes étaient de la même couleur. Devant chaque pavillon était suspendu l’écu du chevalier qui l’occupait, et à côté de l’écu se tenait son écuyer, singulièrement travesti, en faune ou en quelque autre être fantastique, selon le goût de son maître et le rôle qu’il lui plaisait de prendre pendant la joute.

 

Le pavillon du centre, comme place d’honneur, avait été assigné à Brian de Bois-Guilbert, dont la renommée dans tous les exercices de la chevalerie, ainsi que ses relations avec tous les chevaliers qui devaient concourir à cette passe d’armes, l’avaient fait recevoir avec empressement parmi les chevaliers tenants, qui l’avaient même proclamé leur chef et leur guide, bien qu’il ne les eût rejoints que récemment. D’un côté de sa tente était dressée celle de Réginald Front-de-Bœuf et de Philippe de Malvoisin ; et, de l’autre côté, était le pavillon de Hugues de Grandmesnil, noble baron du voisinage, dont un des aïeux avait été grand intendant d’Angleterre, au temps du Conquérant et de son fils Guillaume le Roux ; Ralph de Vipont, chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui possédait quelques anciennes propriétés dans un endroit nommé Heather, près d’Ashby-de-la-Zouche, occupait le cinquième pavillon.

 

À l’entrée de la lice, un passage large de dix toises conduisait en pente douce à la place où étaient les pavillons. Ce chemin était muni d’une palissade de chaque côté, ainsi que l’esplanade devant les pavillons, le tout gardé par des hommes d’armes.

 

L’ouverture au nord de la lice formait une entrée semblable, de trente pieds de large, à l’extrémité de laquelle était un grand espace clos pour les chevaliers qui se disposeraient à entrer en lice contre les tenants ; au-delà de cet espace étaient des tentes avec des vivres et des rafraîchissements de toute espèce, avec des armuriers, des maréchaux-ferrants et autres serviteurs prêts à offrir leurs services partout où l’on en aurait besoin.

 

L’extérieur de la lice était en partie occupé par les galeries provisoires, couvertes de tapisseries et de tentures, et munies de coussins pour la commodité des dames et des seigneurs qu’on s’attendait à voir au tournoi. Un étroit espace entre ces galeries et la lice était réservé à la milice bourgeoise des campagnes et aux spectateurs d’un ordre supérieur aux basses classes, et aurait pu se comparer au parterre d’un théâtre. La multitude mélangée stationnait sur de grands talus de gazon préparés à cet effet, ce qui, avec l’aide de l’élévation naturelle du terrain, la mettait à même de dominer les galeries et de jouir d’une belle vue sur la lice.

 

Outre la commodité qu’offraient ces diverses places, des centaines de spectateurs avaient grimpé sur les branches des arbres qui entouraient la prairie, et le clocher même d’une église rurale, située à quelque distance de là, était encombré de spectateurs.

 

Il ne reste à parler, après ces dispositions générales, que d’une galerie située au centre même, du côté oriental de la lice, et, par conséquent, tout vis-à-vis de l’endroit où l’on attendait le choc du combat, qui était plus élevée que les autres galeries, plus richement décorée et ornée d’une espèce de trône surmonté d’un dais où brillaient les armes royales. Des écuyers, des pages et des yeomen, ou milices bourgeoises, en riche livrée, se tenaient autour de cette place d’honneur, destinée au prince Jean et à sa suite.

 

Vis-à-vis de cette galerie royale, on en voyait une autre au même niveau, sur le côté occidental de la lice, et décorée plus gaiement, quoique avec moins de luxe que celle réservée au prince.

 

Un cortège de pages et de jeunes filles, les plus beaux et les plus belles qu’on avait pu trouver, parés d’un costume de fantaisie vert et rose, entouraient un trône orné des mêmes couleurs.

 

Parmi les guidons et les bannières, sur lesquels se voyaient des cœurs blessés, des cœurs brûlants, des cœurs saignants, des arcs et des carquois, et tous les emblèmes ordinaires attribués au triomphe de Cupidon, une inscription étincelante faisait connaître aux spectateurs que cette place d’honneur était destinée à la royne de la beaulté et des amours.

 

Mais personne ne pouvait deviner le nom de la dame qui devait, dans cette occasion, représenter la reine de la beauté et des amours.

 

Sur ces entrefaites, les spectateurs de toutes les classes arrivaient en foule pour occuper leurs places respectives, non sans se disputer relativement à celles qu’ils avaient le droit de prendre.

 

Quelques-unes de ces disputes furent tranchées sans cérémonie par les hommes d’armes, et les manches de leurs haches d’armes, et les pommeaux de leurs épées furent employés comme arguments pour convaincre les plus récalcitrants.

 

D’autres, produites par les prétentions rivales de gens d’un rang plus élevé, furent résolues par les hérauts ou par les deux maréchaux du camp, Guillaume de Wyvil et Stéphen de Martival, qui, armés de toutes pièces, parcouraient la lice pour maintenir le bon ordre parmi les spectateurs.

 

Peu à peu les galeries s’emplirent de chevaliers et de seigneurs en robes de paix, dont les longs manteaux aux riches couleurs contrastaient avec les habits plus gais et plus splendides des dames, qui, en nombre encore plus grand que les hommes mêmes, s’étaient réunies pour jouir d’un spectacle que l’on aurait pu croire trop sanglant et trop périlleux cependant pour plaire à ce sexe.

 

Le moins élevé des deux enclos se trouva bientôt rempli par des bourgeois et des citoyens notables, et par ceux de la petite noblesse qui, par modestie, par pauvreté, ou par des titres mal établis, ne pouvaient prétendre à des places plus distinguées.

 

Ce fut nécessairement parmi ces derniers que les disputes pour la préséance se multiplièrent.

 

– Chien de mécréant ! dit un vieillard dont la tunique râpée attestait la pauvreté, de même que son épée, son poignard et sa chaîne d’or indiquaient ses prétentions à la noblesse, engeance de louve ! oses-tu bien heurter un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier ?

 

Cette virulente apostrophe s’adressait à notre connaissance Isaac, qui, richement et même splendidement habillée en houppelande ornée de dentelles et doublée de fourrures, s’efforçait de faire faire de la place au premier rang sur la galerie, pour sa fille, la belle Rébecca, qui était venue le rejoindre à Ashby, et qui était maintenant appuyée au bras de son père, toute terrifiée par la colère du peuple, que l’audace de son père paraissait avoir excitée de toutes parts.

 

Mais Isaac, bien que nous l’ayons vu plus que timide en d’autres occasions, savait bien qu’à présent il n’avait rien à craindre. Ce n’était pas dans des lieux de rassemblement général, où se trouvaient leurs égaux, que des seigneurs avares ou malveillants eussent osé le maltraiter. Dans ces assemblées, les juifs étaient sous la protection de la loi commune, et, si cette garantie n’était pas suffisante, il arrivait ordinairement que, parmi les personnes réunies, se trouvait quelque baron qui, par des motifs d’intérêt, était disposé à lui servir de protecteur.

 

Dans le cas présent, Isaac se sentait plus confiant que de coutume, car il savait bien que le prince Jean était en ce moment occupé à négocier un emprunt considérable aux juifs d’York, en leur donnant pour gage certains joyaux et domaines. La part qu’Isaac avait lui-même dans cette transaction était considérable, et il n’ignorait pas non plus que le prince désirait vivement conclure cette affaire, et que, dans la situation où il se trouvait, la protection royale lui était acquise.

 

Enhardi par ces réflexions, le juif poursuivit son but et bouscula le Normand chrétien, sans respect pour ses ancêtres, sa qualité aristocratique et sa religion.

 

Cependant les plaintes du vieillard excitèrent l’indignation des spectateurs ; un d’entre eux, un yeoman, robuste et bien taillé, portant un costume de drap vert de Lincoln, ayant douze flèches passées dans sa ceinture, un baudrier et une plaque d’argent, et tenant dans sa main un arc de six pieds de haut, se retourna brusquement ; et, tandis que son visage, auquel une constante exposition à l’air avait donné la couleur d’une noisette, devenait encore plus sombre par la colère, il conseilla au juif de se rappeler que toutes les richesses qu’il avait acquises en suçant le sang de ses malheureuses victimes l’avaient gonflé comme une araignée qui, tant qu’elle reste dans son coin, est inaperçue, mais qu’on écrase dès qu’elle se risque au jour.

 

Cette indignation, exprimée en anglo-normand, d’une voix ferme et d’un ton féroce, fit reculer le juif ; et il est probable qu’il se serait retiré tout à fait d’un voisinage dangereux, si l’attention générale n’eût été soudainement distraite par l’apparition subite du prince Jean, qui en ce moment entrait dans la lice, suivi d’un cortège nombreux composé en partie de laïques, en partie de clercs, aussi légers dans leurs costumes et aussi gais dans leur maintien que leurs compagnons. Parmi ces derniers était le prieur de Jorvaulx. dans la plus galante toilette qu’un ministre d’Église osât montrer. L’or et la fourrure foisonnaient dans ses vêtements, et les pointes de ses bottines, outrant la mode ridicule du temps, se relevaient de manière qu’il lui fallait les attacher, non pas à ses genoux, mais à sa ceinture, et qu’elles l’empêchaient effectivement de mettre le pied dans l’étrier.

 

Cela toutefois n’était qu’une petite incommodité pour le galant abbé, qui probablement se réjouissait de l’occasion de montrer son adresse d’écuyer devant tant de spectateurs, surtout du beau sexe, en se dispensant de l’usage de ces soutiens dont se servent les timides cavaliers.

 

Le reste du cortège du prince Jean se composait des principaux chefs de ses troupes mercenaires, de quelques barons pillards, de libertins attachés à sa Cour, et de plusieurs chevaliers du Temple et de Saint-Jean.

 

On peut remarquer ici que les chevaliers de ces deux ordres étaient considérés comme hostiles au roi Richard, parce qu’ils avaient épousé la cause de Philippe de France, dans la longue série de contestations qui avaient eu lieu, en Palestine, entre ce monarque et le roi d’Angleterre Richard Cœur-de-Lion. On savait bien que le résultat de cette discorde avait été que les victoires réitérées de Richard étaient restées sans fruit, que ses tentatives romanesques d’assiéger Jérusalem avaient été déjouées, et que toute la gloire qu’il s’était acquise n’avait abouti qu’à une trêve incertaine avec le sultan Saladin. Avec la même politique qui avait présidé à la conduite de leurs frères dans la Terre sainte, les templiers et les hospitaliers d’Angleterre et de Normandie s’étaient attachés au parti du prince Jean, n’ayant que peu de motifs pour désirer le retour en Angleterre de Richard ou l’avènement au trône d’Arthur, son héritier légitime.

 

Pour la raison contraire, le prince Jean haïssait et méprisait le petit nombre de familles saxonnes de distinction qui subsistaient encore en Angleterre, et ne laissait échapper aucune occasion de les mortifier et de les injurier, sachant bien que sa personne et ses prétentions leur étaient insupportables, ainsi qu’à la majorité du peuple anglais, qui appréhendait d’autres innovations touchant ses droits et ses libertés, de la part d’un souverain dont les dispositions étaient aussi licencieuses et aussi despotiques que celles de Jean.

 

Accompagné de ce galant équipage et splendidement vêtu de cramoisi et d’or, portant sur son poing un faucon, et la tête recouverte d’un riche bonnet de fourrures orné d’un cercle de pierres précieuses d’où s’échappait sa longue chevelure bouclée, qui inondait ses épaules, le prince Jean, monté sur un palefroi gris plein de feu, caracola dans la lice à la tête de sa suite joviale, riant aux éclats, et examinant avec une impertinence toute royale les beautés qui brillaient aux galeries élevées.

 

Ceux qui remarquaient dans la physionomie du prince une arrogance libertine, mêlée de hauteur et d’indifférence pour les sentiments d’autrui, ne pouvaient cependant refuser à la figure cette sorte de beauté qui appartient à des traits francs et ouverts, bien formés par la nature, que l’art avait assouplis à toutes les règles de la courtoisie, et qui, cependant, avaient cette franchise et cette honnêteté qui font dédaigner et cacher les mouvements de l’âme.

 

Une telle expression est souvent prise pour une mâle franchise, tandis qu’à la vérité elle ne provient que de l’insouciance, d’une disposition qui se prévaut de la supériorité de sa naissance, de sa richesse ou de quelque autre avantage accidentel n’ayant aucun rapport avec le mérite personnel. Tous ceux qui ne pensaient pas si profondément, c’est-à-dire une proportion de cent contre un, applaudissaient avec transport à la splendeur du rhéno ou fraise en fourrures du prince Jean, à la richesse de son manteau doublé d’hermine la plus précieuse, à ses bottes en maroquin, à ses éperons d’or, et à la grâce avec laquelle il maniait son destrier.

 

En caracolant joyeusement autour de la lice, l’attention du prince fut attirée par l’émotion encore visible qu’avait produite le mouvement présomptueux d’Isaac pour s’emparer d’une des premières places de l’assemblée. Le coup d’œil rapide du prince Jean lui fit reconnaître à l’instant le juif ; mais il fut bien plus agréablement impressionné par la vue de la belle fille de Sion, qui, épouvantée par le tumulte, se cramponnait au bras de son vieux père.

 

Les charmes de Rébecca auraient pu, à la vérité, se comparer à ceux des plus orgueilleuses beautés de l’Angleterre, même aux yeux d’un connaisseur aussi perspicace que le prince Jean. Ses formes étaient d’une régularité exquise, que rehaussait encore une espèce de costume oriental, qu’elle portait selon la mode des femmes de son pays. Un turban de soie jaune s’harmonisait parfaitement avec son teint foncé, l’éclat de ses yeux, la magnifique arcade de ses sourcils, son nez aquilin, ses dents blanches comme des perles, et la profusion de ses cheveux noirs, arrangés en boucles ondoyantes, qui descendaient sur un cou et un sein d’un modelé parfait, que laissait à découvert une simarre de soie de Perse ornée de fleurs dans leurs couleurs naturelles et brodées sur un fond pourpre.

 

Toutes ces grâces de la nature et de l’art composaient un ensemble qui ne le cédait en rien aux plus belles dames ou damoiselles qui l’entouraient.

 

Il est vrai qu’au nombre des agrafes d’or enrichies de perles qui fermaient son corsage depuis la gorge jusqu’à la ceinture, les trois supérieures étaient restées ouvertes à cause de la chaleur, ce qui embellissait fort la vue à laquelle nous avons fait allusion. Un collier de diamants, avec des pendants d’oreilles d’un prix inestimable, devenaient aussi plus visibles par la même raison. Une plume d’autruche, attachée à son turban par une agrafe de brillants, ajoutait encore aux traits de la belle juive, que les dames orgueilleuses assises au-dessus d’elle faisaient semblant de mépriser et de tourner en ridicule, mais qui était enviée secrètement par celles-là mêmes qui affectaient de la critiquer.

 

Par le crâne chauve d’Abraham ! dit le prince Jean, il faut que cette juive, là-bas, soit un modèle de beauté aussi parfait que celle dont les charmes tournèrent la tête du plus sage de tous les rois. Qu’en dis-tu, prieur Aymer ? Par le temple de ce sage roi, que notre très sage frère Richard n’a pu recouvrer, voilà la fiancée même du Cantique des Cantiques !

 

La rose de Saaron et le lis de la vallée !… répondit le prieur d’un ton nasillard ; mais que Votre Grâce se souvienne que ce n’est qu’une juive !

 

Oui, ajouta le prince Jean sans faire attention à ce qu’il disait, et voilà aussi mon Mammon d’iniquité, le marquis des marcs, le baron des besants, disputant sa place à des chiens sans argent, qui ont des manteaux râpés et pas une couronne dans la poche pour empêcher le diable d’y danser. Par le corps de saint Marc ! mon prince des subsides avec sa jolie juive aura un siège dans la galerie.

 

Qu’est-elle, Isaac, ta femme ou ta fille, cette houri orientale que tu serres sous ton bras comme si c’était ton coffre-fort ? demanda le prince Jean.

 

Ma fille Rébecca, s’il plaît à Votre Grâce, répliqua Isaac en saluant profondément, sans se laisser intimider par la salutation du prince, dans laquelle il voyait toutefois au moins autant d’ironie que de politesse.

 

Tu es d’autant plus sage, dit Jean avec un éclat de rire auquel s’associa obséquieusement sa suite ; mais, que ce soit ta fille ou ta femme, il faut l’honorer selon sa beauté et son mérite. Qui est assis là-haut ? continua-t-il en levant les yeux vers la galerie. Ah ! ah ! ce sont des manants saxons qui s’étendent nonchalamment tout de leur long. Hors de là ! Qu’ils se serrent pour faire place à mon prince des usuriers et à sa jolie fille ; j’apprendrai à ces vilains qu’ils doivent partager les places élevées de la synagogue avec ceux à qui, en effet, la synagogue appartient.

 

Ceux qui occupaient la galerie, à laquelle ce discours injurieux s’adressait, composaient la famille de Cédric le Saxon, et celle de son parent et allié Athelsthane de Coningsburg, personnage qui, vu sa descendance des derniers rois saxons d’Angleterre, était l’objet du plus grand respect de la part des habitants saxons du nord de ce royaume. Mais, en même temps que le sang de cette antique race royale, beaucoup de leurs défauts avaient été légués à Athelsthane. Il était d’un extérieur agréable, puissant et vigoureux, et dans la fleur de l’âge ; mais sans animation dans ses traits, avec l’œil terne, les sourcils lourds ; tous ses mouvements étaient lents et inertes, et sa résolution si tardive, que le sobriquet d’un de ses ancêtres lui fut conféré et qu’on l’appelait d’habitude Athelsthane le Nonchalant. Ses amis, et il en avait beaucoup, qui comme Cédric lui étaient fortement attachés, prétendaient que ce caractère paresseux ne provenait pas du manque de courage, mais seulement du manque de décision. D’autres alléguaient que le vice héréditaire de l’ivrognerie avait absorbé ses facultés, qui n’étaient déjà pas très brillantes, et que le courage passif et la douce bienveillance qui lui restaient n’étaient que la lie d’un caractère qui aurait pu mériter des éloges, mais dont les parties les plus précieuses s’étaient évaporées par une longue habitude de brutale débauche.

 

Ce fut à ce personnage, tel que nous venons de le dépeindre, que le prince adressa son ordre impérieux de faire place à Isaac et à Rébecca.

 

Athelsthane, tout stupéfait d’un ordre que les mœurs et les préjugés du temps rendaient si insultant, ne voulut pas obéir ; indécis de savoir comment résister, il n’opposa que le vis inertiae à la volonté de Jean, et, sans bouger, sans faire le moindre signe d’obéissance, il ouvrit ses grands yeux gris et regarda le prince avec un ébahissement profondément grotesque. Mais Jean, impatienté, n’entendit pas en rester là.

 

– Ce porcher saxon, reprit-il, est endormi, ou il ne fait pas attention à moi ; piquez-le avec votre lance, de Bracy, dit-il à un chevalier qui était près de lui, et qui commandait une troupe de libres compagnons ou condottieri, c’est-à-dire de mercenaires n’appartenant à aucune nation spéciale, mais qui s’attachaient temporairement au prince qui les payait.

 

Il y eut un murmure, même parmi les gens de la suite du prince Jean ; mais de Bracy, dont la profession l’affranchissait de tout scrupule, allongea sa lance par-dessus l’espace entre la galerie et la lice, et aurait exécuté les ordres du prince avant que le nonchalant Athelsthane eût recouvré assez de présence d’esprit pour mettre sa personne hors de la portée de l’arme, si Cédric, aussi prompt que son compagnon était lent, n’eût, avec la rapidité de l’éclair, tiré hors du fourreau la courte épée qu’il portait, et tranché d’un seul coup la hampe de la lance.

 

Le sang monta au visage du prince Jean. Il jura un de ses plus terribles serments, et il allait proférer quelque menace équivalente en violence, quand il fut détourné de son dessein, en partie par sa suite, qui l’entoura, le conjurant d’être patient, et en partie par un cri général parti de la foule, qui applaudissait hautement à la conduite courageuse de Cédric.

 

Le prince roula ses yeux avec indignation, comme s’il eût cherché une victime plus facile, et, rencontrant par hasard le regard assuré du même archer qu’il avait déjà remarqué, et qui paraissait persister à applaudir, en dépit du sombre coup d’œil que le prince lança sur lui, il demanda pour quelle raison il acclamait ainsi :

 

Je crie toujours hourra, dit le yeoman, quand je vois un beau coup vaillamment porté.

 

Ah ! oui ? demanda le prince. En ce cas, tu peux toucher le noir toi-même, que je pense.

 

Je toucherai le but d’un forestier donné par un forestier, pourvu qu’il soit à bonne distance, dit le yeoman.

 

Il toucherait le but de Wat-Tyrrel à cent yards, dit une voix du milieu de la foule.

 

Mais personne ne put deviner d’où elle était partie.

 

Cette allusion au sort de Guillaume le Roux, son grandpère[9], alarma et irrita le prince Jean. Il se donna cependant cette satisfaction à lui-même de commander à ses hommes d’armes, qui entouraient la lice, de ne point perdre de vue ce fanfaron, et il désigna le yeoman.

 

Par saint Grizel ! ajouta-t-il, nous aurons une preuve de l’adresse de cet homme, qui est si prompt à donner son avis sur les actions des autres.

 

Je n’entends pas fuir l’épreuve, dit le yeoman avec la tranquillité qui formait le caractère principal de son maintien.

 

En attendant, levez-vous, messieurs les Saxons, dit le prince altier ; car, par la lumière du ciel ! puisque je l’ai dit, le juif aura une place au milieu de vous.

 

Non pas, s’il plaît à Votre Grâce ! nous sommes indignes de nous mêler avec les chefs de la terre, dit le juif, car son ambition pour la préséance, bien qu’elle l’eût poussé à disputer sa place avec le pauvre héritier des Montdidier, n’allait pas jusqu’à le pousser à faire invasion dans les privilèges des riches Saxons.

 

Lève-toi, chien d’infidèle, quand je te le commande ! dit le prince Jean, ou je te ferai arracher ta peau noire, et je la ferai tanner pour confectionner une selle à mon cheval.

 

Ainsi stimulé, le juif se mit à monter les degrés étroits et élevés par lesquels on arrivait à la galerie.

 

Voyons un peu qui osera l’arrêter, dit le prince en fixant son œil sur Cédric, dont l’attitude dénonçait l’intention de lancer le juif la tête en bas.

 

Cette catastrophe fut prévenue par le bouffon Wamba, qui, s’élançant entre son maître et Isaac, s’écria, répondant au défi du prince :

 

Pardieu ! ce sera moi ! Il opposa à la barbe du juif, et en manière de bouclier, un morceau de jambon qu’il tira de dessous son manteau, et dont sans doute il s’était muni lui-même de peur que le tournoi, durant trop longtemps, ne le forçât à un plus long jeûne que son estomac ne pouvait le supporter. Se trouvant nez à nez avec l’abomination de sa tribu, tandis que le bouffon faisait tournoyer en même temps son épée de bois au-dessus de sa tête, le juif recula, perdit l’équilibre, et roula sur les degrés, à la grande jubilation des spectateurs, qui partirent d’un immense éclat de rire, auquel le prince Jean et sa suite se joignirent cordialement.

 

À moi le prix, cousin prince ! s’écria Wamba ; j’ai vaincu mon ennemi en loyal combat, avec l’épée et le bouclier, ajouta-t-il en brandissant le jambon d’une main et l’épée de bois de l’autre.

 

Qui es-tu, que fais-tu, vaillant champion ? demanda le prince Jean riant toujours.

 

Un fou en ligne directe, répondit le bouffon ; je suis Wamba, fils de Witless, qui était fils de Weatherbrain, lequel était fils d’un alderman.

 

Qu’on fasse place au juif sur le devant du cercle inférieur ! dit le prince Jean, qui n’était peut-être pas fâché de saisir une occasion de ne pas persister dans son premier dessein ; car ce serait contraire aux lois de la chevalerie, de placer les vaincus avec les vainqueurs.

 

Il serait bien pis encore de mettre l’usurier avec le fou, et le juif avec le jambon, dit Wamba.

 

Grand merci, bon compagnon, dit le prince Jean, tu me plais. Allons, Isaac, donne-moi une poignée de besants.

 

Comme le juif, ébahi de la demande, n’osait pas refuser et, ne voulant pas consentir, furetait de la main dans le sac fourré qui pendait à sa ceinture, et cherchait peut-être à se rendre compte combien peu de pièces pouvaient passer pour une poignée, le prince s’inclina sur le cou de son cheval et trancha l’hésitation d’Isaac en saisissant la sacoche même, et jeta à Wamba quelques-unes des pièces d’or qu’elle contenait, continua son chemin dans la lice, abandonnant le juif aux huées de ceux qui l’entouraient, et recevant lui-même autant de bravos que s’il venait d’accomplir la plus honnête et la plus honorable action.

 

Chapitre VIII.

 

Au milieu de la cavalcade, le prince Jean s’arrêta subitement, et, appelant près de lui le prieur de Jorvaulx, il déclara que la grande affaire du jour avait été oubliée.

 

Nous avons négligé, messire prieur, de nommer la belle reine de l’amour et de la beauté, qui doit distribuer la palme avec sa blanche main. Quant à moi, je suis tolérant dans mes idées, et je veux bien donner ma voix à Rébecca aux yeux noirs.

 

Sainte Vierge ! répondit le prieur levant les yeux avec horreur, une juive ! nous mériterions d’être lapidés et chassés de la lice, et je ne suis pas encore assez vieux pour faire de moi un martyr ; en outre, je jure par mon saint patron que ses charmes sont bien inférieurs à ceux de la belle Saxonne Rowena.

 

Saxon ou juif, répondit le prince, chien ou porc, peu m’importe ! Nommez Rébecca, vous dis-je, ne fût-ce que pour mortifier ces manants saxons.

 

Mais, à ces mots, un murmure s’éleva, même parmi son propre entourage.

 

Ceci dépasse la plaisanterie, monseigneur, dit de Bracy ; aucun chevalier ici ne mettra sa lance en arrêt si l’on tente une pareille insulte.

 

C’est une insulte sans nécessité, dit Waldemar Fitzurze, un des plus vieux et des plus puissants seigneurs de la suite de Jean ; et, si Votre Grâce osait la tenter, elle serait sûre de ruiner ses projets.

 

Je vous ai pris à mon service, messire, dit Jean, arrêtant brusquement son coursier, pour être mon serviteur et non mon conseiller.

 

Ceux qui suivent Votre Grâce dans les sentiers que vous parcourez, dit Waldemar lui parlant à voix basse, acquièrent le droit d’être vos conseillers ; car votre intérêt et votre salut ne sont pas plus mis en jeu que les leurs.

 

Au ton dont cela fut dit, Jean vit qu’il était nécessaire de céder.

 

Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et vous vous retournez sur moi comme autant de couleuvres. Nommez qui bon vous semble, au nom du diable ! et soyez contents.

 

Non, non, dit de Bracy, que le trône de la belle souveraine reste vacant jusqu’à ce que le vainqueur soit nommé, et qu’il choisisse alors la dame qui devra l’occuper. Cela ajoutera une faveur de plus à son triomphe, et nos belles dames apprendront par là à apprécier l’amour des vaillants chevaliers qui peuvent les appeler à cet honneur.

 

Si Brian de Bois-Guilbert remporte le prix, dit le prince, je gage mon rosaire que je nomme la reine de l’amour et de la beauté.

 

Bois-Guilbert, répliqua de Bracy, est une bonne lance ; mais il y en a d’autres dans cette lice, messire prieur, qui ne craindraient pas de se rencontrer avec lui.

 

Silence, messieurs ! dit Waldemar, et que le prince prenne place sur son trône. Les chevaliers et les spectateurs sont également impatients. Les heures s’écoulent et il est urgent que les joutes commencent.

 

Le prince Jean, bien qu’il ne fût pas encore roi, avait déjà trouvé en Waldemar Fitzurze tous les inconvénients d’un ministre favori, qui, lorsqu’il sert son souverain, le veut toujours servir selon ses idées. Cependant le prince n’essaya pas même de résister, bien que son caractère fût précisément un de ceux qui se cramponnaient à des bagatelles ; et, s’asseyant sur son trône entouré de ses serviteurs, il fit signe aux hérauts de proclamer les lois du tournoi, dont voici l’abrégé :

 

1     Les cinq tenants devaient répondre à tous les survenants.

 

2     Tout chevalier qui se présentait pour combattre pouvait, si bon lui semblait, choisir son adversaire parmi les tenants, en touchant son bouclier. S’il le faisait avec le bois de sa lance, la lutte d’adresse se faisait, comme on disait alors, à armes courtoises, c’est-à-dire avec des lances à l’extrémité desquelles un morceau de bois rond et plat était fixé, de manière qu’on ne courait aucun danger, si ce n’est celui résultant du choc des chevaux et des cavaliers. Mais, si le bouclier était touché avec la pointe de la lance, on entendait par là que ce combat se ferait à outrance, c’est-à-dire que les chevaliers se battraient avec des armes tranchantes comme dans une bataille réelle.

 

3. Quand les chevaliers tenants avaient accompli leur vœu en brisant chacun cinq lances, le prince devait nommer le vainqueur de la première journée du tournoi, lequel recevrait comme prix un cheval de guerre d’une grande beauté et d’une force sans égale, et, en outre de cette récompense, on déclara qu’il aurait l’honneur insigne de nommer la reine des amours et de la beauté, par les mains de laquelle le prix serait délivré le jour suivant.

 

4. Il fut annoncé qu’il y aurait le second jour un tournoi général, auquel pouvaient prendre part tous les chevaliers présents qui voudraient gagner de la gloire, et qui, partagés en deux troupes de nombre égal, pourraient combattre courageusement, jusqu’au moment où le signal de cesser le combat serait donné par le prince Jean.

 

La reine élue des amours et de la beauté devait alors ceindre le chevalier que le prince aurait jugé s’être le mieux conduit dans cette seconde journée, d’une couronne composée d’une mince plaque d’or découpée en forme de laurier. Cette seconde journée mettait un terme aux joutes et aux jeux d’adresse. Mais, le troisième jour, le tir à l’arc, les combats de taureaux et autres divertissements plus spécialement destinés à l’amusement du peuple devaient avoir lieu. Par ces moyens, le prince Jean cherchait à poser les bases d’une popularité qui bientôt était détruite par quelque acte inconsidéré d’une agression capricieuse contre les coutumes vénérées ou contre les préjugés de ce peuple.

 

La lice offrait, en ce moment, un spectacle vraiment magnifique : les galeries en amphithéâtre étaient encombrées par tout ce qu’il y avait de noble, de grand, de riche et de beau dans les contrées septentrionales et centrales de l’Angleterre, et le contraste qu’on remarquait dans les divers costumes des spectateurs de haut rang rendait le coup d’œil aussi rayonnant que splendide. La partie la plus basse de l’enclos intérieur était peuplée de bons bourgeois et de yeomen à leur aise de la joyeuse Angleterre, qui faisaient avec leurs vêtements plus modestes l’effet d’une bordure foncée autour d’un cercle de brillantes broderies, destinée à leur donner plus de relief et d’éclat.

 

Les hérauts terminèrent l’annonce de leur proclamation par le cri d’usage : Largesse ! largesse, galants chevaliers !

 

Sur quoi, une pluie de pièces d’or et d’argent, jetée des galeries, tomba dans la lice, car c’était un point d’honneur parmi la chevalerie de faire preuve de libéralité envers ceux que le siècle considérait à la fois comme les secrétaires et les historiens de sa gloire.

 

La générosité des spectateurs fut acclamée par le cri habituel de : Amour aux dames ! Mort aux champions ! Honneur aux généraux ! Gloire aux braves !

 

À ces cris répondirent les applaudissements du peuple, et une troupe nombreuse de trompettes firent entendre des fanfares sur leurs instruments guerriers.

 

Quand tous ces bruits eurent cessé, la bruyante cavalcade des hérauts sortit de la lice, où il ne resta plus que les maréchaux du camp, qui, armés de pied en cap, et à cheval, demeuraient immobiles aux deux extrémités du champ clos. Pendant ce temps, le terrain à l’extrémité nord de la lice, bien que très vaste, se trouvait entièrement encombré de chevaliers qui brûlaient du désir de signaler leur adresse contre les tenants, et, vu des galeries, cet espace offrait l’image d’une mer de panaches ondulants, entremêlés de casques étincelants et de longues lances, au bout desquelles on voyait souvent de petites banderoles de la largeur environ d’une main, et qui, agitées par la brise, se mêlaient aux ondulations des panaches et ajoutaient à la vivacité du spectacle.

 

Enfin on ouvrit les barrières, et cinq chevaliers désignés par le sort s’avancèrent dans l’arène. Un de ces champions précédait les quatre autres chevauchant deux à deux. Ils étaient tous splendidement armés, et mon autorité saxonne (le manuscrit de Wardour) rapporte en détail leurs devises, leurs couleurs, et les broderies de leurs harnais.

 

Il est inutile de nous étendre sur ce sujet.

 

Pour emprunter quelques lignes à un auteur contemporain qui a écrit trop peu, nous dirons :

 

« Les chevaliers sont de la poussière, leurs brunes épées sont rouillées, et leurs âmes sont avec les saints, nous l’espérons.[10]

 

Leurs écussons ont dépéri sur les murs de leurs châteaux, qui, eux-mêmes, ne sont plus qu’un amas de gazon et de ruines poudreuses. Les lieux où ils vivaient autrefois les ont oubliés. Plus d’une race, depuis la leur, s’est éteinte et est tombée dans l’oubli, dans les terres mêmes qu’ils possédaient avec toute l’autorité et des maîtres et des seigneurs féodaux. Donc, à quoi bon faire connaître aux lecteurs leurs noms ou les emblèmes fugitifs de leur rang comme guerriers ! »

 

Maintenant, sans se douter de l’oubli qui attendait leurs noms et leurs actions, les champions s’avançaient dans la lice, contenant leurs coursiers fougueux, les obligeant d’aller au pas, et les faisant caracoler pour montrer en même temps la grâce et l’adresse de leurs cavaliers.

 

Au moment où cette cavalcade entra dans la lice, les sons d’une musique barbare et sauvage se firent entendre derrière les tentes des chevaliers tenants, où les musiciens étaient cachés.

 

Cette musique avait une origine orientale, ayant été importée de la Terre sainte, et le mélange des cymbales et des clochettes semblait en même temps souhaiter la bienvenue et porter le défi aux chevaliers qui s’avançaient vers la plate-forme, où se dressaient les tentes des tenants ; puis, se séparant, chacun d’eux toucha de la hampe de sa lance le bouclier de l’adversaire avec lequel il désirait se mesurer.

 

Le commun des spectateurs, ainsi que beaucoup de ceux d’une classe plus élevée, et même, dit-on, plusieurs d’entre les dames, furent un peu désappointés de ce que les champions avaient choisi les armes courtoises, car la même classe de personnes qui de nos jours applaudit avec le plus de frénésie les drames les plus sanglants, s’intéressait à cette époque à un tournoi justement en proportion du danger que couraient les combattants.

 

Ayant ainsi fait connaître leurs intentions pacifiques, les champions se retirèrent à l’extrémité de la lice, où ils restèrent alignés, tandis que les tenants, sortant chacun de son pavillon, s’élancèrent en selle, et, conduits par Brian de Bois-Guilbert, descendirent de la plate-forme pour s’opposer individuellement au chevalier qui avait touché leur bouclier respectif.

 

Au bruit des fanfares et des carillons, ils s’élancèrent au plein galop les uns contre les autres, et telle était l’adresse supérieure ou la bonne fortune des tenants, que ceux qui se trouvaient opposés à Bois-Guilbert, à Malvoisin et à Frontde-Bœuf, roulèrent sur le sol. L’adversaire de Grandmesnil, au lieu de diriger la pointe de sa lance sur la visière de son ennemi, la détourna tellement de la ligne, qu’elle se brisa contre le corps de son antagoniste ; circonstance que l’on considérait comme plus disgracieuse que celle d’être complètement désarçonné, parce que ce dernier désastre pouvait être l’effet d’un accident, au lieu que l’autre annonçait de la maladresse et une grande ignorance de l’arme et du cheval ; le cinquième chevalier seul soutint l’honneur de son parti, et courut honorablement avec le chevalier de Saint-Jean, sans avantage de part ni d’autre.

 

Les cris de la multitude, ainsi que les acclamations des hérauts et le retentissement des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus.

 

Les premiers rentraient dans leurs pavillons, et les derniers, se relevant le mieux qu’ils purent, quittèrent la lice honteux et abattus, pour s’entendre avec les vainqueurs touchant la rançon de leurs armes et de leurs chevaux, qui, selon les lois du tournoi, étaient acquis à leurs vainqueurs.

 

Le cinquième chevalier seulement resta assez longtemps dans la lice pour être accueilli par les applaudissements des spectateurs, au bruit desquels il se retira, aggravant ainsi la honte de ses infortunés compagnons,

 

Un pareil nombre de chevaliers entra en lice une deuxième et une troisième fois, et, bien que les succès se balançassent, à la fin l’avantage resta aux tenants, dont pas un ne perdit la selle ni ne se détourna de son but, malheur qui survint à un ou deux des adversaires dans chaque rencontre ; si bien que le courage de ceux qui leur étaient opposés paraissait considérablement diminué par ces succès non interrompus.

 

Trois chevaliers seulement se présentèrent pour la quatrième rencontre, qui, évitant les boucliers de Bois-Guilbert et de Front-de-Bœuf, se contentèrent de toucher ceux des trois autres chevaliers qui n’avaient pas fait preuve d’autant de force et d’adresse.

 

Ce choix prudent ne fit pas changer le cours de la fortune : les tenants restaient toujours victorieux ; un de leurs adversaires fut renversé, et les deux autres manquèrent l’atteinte[11], c’est-à-dire de frapper leur antagoniste au casque ou au bouclier d’une main ferme et forte, avec la lance en arrêt, de manière que la lance se brisât ou que l’adversaire fût renversé.

 

Après cette quatrième rencontre, il y eut une pause considérable, et il ne paraissait pas probable que de nouveaux champions se présentassent pour continuer la joute. Les spectateurs murmurèrent ; car, parmi les tenants, Malvoisin et Front-de-Bœuf s’étaient rendus impopulaires par leur tyrannie, et les autres, à l’exception de Grandmesnil, étaient mal vus comme étrangers.

 

Mais personne ne partagea ce sentiment de mécontentement général aussi vivement que Cédric le Saxon, qui voyait, dans chaque avantage remporté par les tenants normands, un nouveau triomphe sur l’honneur de l’Angleterre ; par malheur, son éducation l’avait laissé étranger aux exercices de la chevalerie, bien qu’avec les armes de ses ancêtres saxons il se fût montré plus d’une fois un brave et courageux soldat. Il regarda avec anxiété Athelsthane, qui était familier avec les exercices de son siècle, comme pour l’engager à tenter un effort personnel pour reconquérir la victoire qui passait dans les mains du templier et de ses compagnons. Mais, malgré la bravoure de son cœur et la force de son corps, Athelsthane avait des dispositions trop nonchalantes et trop peu ambitieuses pour faire l’effort que Cédric paraissait attendre de lui.

 

– La fortune est contre l’Angleterre, monseigneur, dit Cédric avec intention ; ne vous sentez-vous pas excité à rompre une lance ?

 

Je combattrai demain, dit Athelsthane, dans la mêlée : ce n’est pas la peine de m’armer aujourd’hui.

 

Deux choses déplurent à Cédric dans ce discours : il contenait le mot normand mêlée, pour exprimer un combat général, et il montrait de l’indifférence pour l’honneur de son pays ; mais ce discours avait été prononcé par Athelsthane, et il le respectait si profondément, qu’il ne voulut pas se permettre d’examiner de trop près les motifs de sa faiblesse. D’ailleurs, il n’eut pas le temps de faire d’autres réflexions, car Wamba lança son mot, faisant observer qu’il valait mieux, bien que ce ne fût pas beaucoup plus facile, être le meilleur homme entre cent que le meilleur entre deux.

 

Athelsthane prit cette observation pour un compliment sérieux ; mais Cédric, qui comprenait mieux la malice du bouffon, lui lança un regard sévère et menaçant ; et il fut heureux peut-être pour Wamba que le temps et le lieu l’empêchassent de recevoir, malgré son emploi et son service, des marques plus sensibles du ressentiment de son maître.

 

La suspension dans le tournoi se trouvait remplie par la voix des hérauts, qui s’écriaient :

 

– Amour aux dames ! Brisez vos lances ! Montrez-vous, galants chevaliers, car de beaux yeux contemplent vos hauts faits !

 

La musique des chevaliers tenants faisait aussi entendre de grands éclats exprimant le triomphe et le défi, tandis que les manants semblaient regretter un jour de fête qui paraissait s’écouler sans divertissement. Parmi les seigneurs, de vieux chevaliers se plaignaient de la décadence de l’esprit guerrier ; ils citaient les triomphes de leur jeunesse ; mais ils reconnaissaient eux-mêmes que le pays ne fournissait plus de beautés aussi rayonnantes que celles qui avaient excité l’enthousiasme dans les joutes des temps passés.

 

Le prince Jean commençait de parler à sa suite des apprêts du banquet, et de la nécessité d’adjuger le prix à Brian de Bois-Guilbert, qui, avec une seule lance, avait renversé deux chevaliers et écarté un troisième.

 

La musique sarrasine des chevaliers tenants venait d’achever une de ces longues et bruyantes fanfares qui avaient si souvent troublé le silence de la nuit, lorsqu’on entendit vers l’extrémité septentrionale le son d’une trompette isolée, respirant l’accent du défi. Tous les regards se tournèrent à l’instant vers le nouveau champion que ce bruit annonçait, et la barrière ne fut pas plutôt ouverte, qu’il pénétra dans la lice.

 

Autant qu’on pouvait juger un homme entièrement enseveli dans une armure, le nouveau survenant dépassait à peine la taille moyenne, et paraissait être plutôt svelte que robuste.

 

Son armure d’acier était richement incrustée d’or, et la devise visible de son bouclier était un jeune chêne déraciné avec le mot espagnol desdichado, qui signifie déshérité.

 

Il montait un superbe cheval noir, et, en traversant la lice, il salua gracieusement les dames en abaissant sa lance. L’adresse avec laquelle il maniait son coursier, et quelque chose d’une grâce juvénile qui perçait dans ses manières, lui gagnèrent la faveur du peuple, sentiment que plusieurs manants exprimèrent en s’écriant :

 

– Touchez le bouclier de Ralph de Vipont ! touchez le bouclier de l’hospitalier ! c’est lui qui est le moins solide sur sa selle, c’est celui dont vous aurez le meilleur marché !

 

Mais le champion, s’avançant au milieu de ces insinuations bienveillantes, monta sur la plate-forme par le chemin incliné qui y conduisait de la lice, et, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présents, poussant son cheval directement vers le pavillon central, frappa du fer de sa lance et fit résonner l’écu de Brian de Bois-Guilbert.

 

Tous demeurèrent étonnés de cette audace ; mais personne ne le fut autant que le chevalier redoutable, ainsi défié au combat à outrance, et qui s’attendait si peu à ce rude cartel, qu’il se tenait avec insouciance à la porte de son pavillon.

 

– Vous êtes-vous confessé, mon frère ? dit le templier ; avez-vous entendu la messe ce matin, que vous mettez si franchement votre vie en péril ?

 

Je suis mieux préparé à la mort que toi, répondit le chevalier Déshérité ; car c’est sous ce nom que l’étranger avait été inscrit au livre du tournoi.

 

Prends ta place dans la lice ! dit Bois-Guilbert, et regarde pour la dernière fois le soleil ; car tu passeras la nuit prochaine au paradis.

 

Grand merci de ta courtoisie, répliqua le chevalier Déshérité, et, pour la reconnaître, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve ; car, sur mon honneur ! tu auras besoin de l’une et de l’autre.

 

S’étant ainsi exprimé avec confiance, il fit descendre à reculons à son cheval la pente qu’il avait gravie, et traversa la lice de la même manière, jusqu’à ce qu’il eût atteint l’extrémité nord, où il se tint immobile, attendant son adversaire.

 

Cette nouvelle preuve d’adresse en équitation lui valut les applaudissements de la multitude.

 

Bien qu’irrité des conseils que lui avait donnés son adversaire, Brian de Bois-Guilbert ne négligea pas ses avis, car son honneur était trop sérieusement intéressé pour lui faire négliger rien qui pût lui assurer la victoire sur cet audacieux. Il échangea son cheval contre un autre frais et éprouvé, plein de force et de courage. Il prit une nouvelle lance de bois dur, de peur que la première n’eût été endommagée dans les précédentes rencontres qu’il avait soutenues. Enfin, il mit de côté son bouclier, légèrement faussé, et en reçut un autre des mains de ses écuyers ; son premier bouclier ne portait que la devise générale de son maître, et représentait deux chevaliers montés sur le même cheval, emblème qui exprimait l’humilité et la pauvreté primitives des templiers, qualités qu’ils avaient échangées depuis contre l’arrogance et la richesse, qui causèrent à la fin la suppression de l’ordre. Le nouveau bouclier de BoisGuilbert représentait un corbeau en plein vol, tenant un crâne dans sa griffe, et portant ces mots : Gare le corbeau !

 

Lorsque les deux adversaires se trouvèrent vis-à-vis l’un de l’autre aux deux extrémités de la lice, l’attention du public fut tendue au plus haut degré. Peu d’entre eux prévoyaient la possibilité que la rencontre se terminât à l’avantage du chevalier Déshérité ; cependant son courage et sa galanterie lui avaient déjà gagné la bienveillance générale.

 

À peine les trompettes eurent-elles donné le signal, que les champions quittèrent leur poste avec la rapidité de l’éclair, et se rencontrèrent au centre de la lice, dans un choc semblable à un coup de foudre. Leurs lances volèrent en éclats jusqu’au poignet, et il sembla un moment que les deux chevaliers étaient à terre ; car le choc avait obligé les deux coursiers à ployer sur le jarret. L’habileté des cavaliers les fit redresser au moyen de la bride et de l’éperon, et, après s’être regardés mutuellement un instant avec des yeux qui semblaient lancer l’éclair à travers la grille de leur visière, chacun d’eux fit une demi-volte et se retira à l’extrémité de la lice, où il reçut une nouvelle lance de ses serviteurs.

 

Un cri immense des spectateurs, le déploiement des écharpes et des mouchoirs qu’on agitait, et des acclamations unanimes témoignaient de l’intérêt que prenaient les spectateurs à cette rencontre, la plus égale et la mieux accomplie qui eût encore signalé cette journée ; mais, dès que les deux chevaliers eurent repris leur poste, la clameur des applaudissements fit place à un silence si profond, qu’on eût dit que la foule craignait même de respirer.

 

Une pause de quelques instants fut accordée, afin que les combattants et les chevaux pussent reprendre haleine. Ensuite le prince Jean, avec son bâton, fit signe aux trompettes de sonner la charge.

 

Les champions s’élancèrent de nouveau de leur poste et se rencontrèrent au centre de la lice avec la même rapidité, la même adresse, la même violence, mais non pas avec le même résultat que la première fois.

 

Dans cette nouvelle rencontre, le templier ajusta le centre du bouclier de son ennemi, et le frappa si juste et avec tant de force, que sa lance vola en éclats, et que le chevalier Déshérité s’accula sur sa selle. De l’autre côté, cet adversaire avait, dès le commencement de sa carrière, dirigé sa lance sur le bouclier de Bois-Guilbert ; mais, changeant de but presque au moment du choc, il visa le casque, but plus difficile à atteindre, mais qui, lorsqu’on l’atteignait, rendait le coup plus irrésistible. Il frappa fort et bien le Normand à la visière, dont la pointe de sa lance accrocha la grille. Toutefois, et malgré ce désavantage, le templier soutint sa haute réputation, et, sans les courroies de sa selle qui se rompirent, il n’aurait peut-être pas été désarçonné. Il arriva cependant que selle, homme et cheval roulèrent à terre sous un nuage de poussière.

 

Se débarrasser des étriers et de son cheval tombé fut pour le templier à peine l’affaire d’un instant, et, hors de lui à cause de sa disgrâce et des acclamations dont elle fut accueillie par les spectateurs, il tira son épée et la brandit en défiant son vainqueur.

 

Le chevalier Déshérité s’élança de son cheval et tira aussi son épée ; mais les maréchaux du camp poussèrent leurs chevaux entre eux, et leur rappelèrent que les lois du tournoi ne permettaient pas, dans le cas présent, ce genre de combat.

 

– Nous nous retrouverons, je l’espère, dit le templier en lançant un regard courroucé à son adversaire, et dans un endroit où il n’y aura personne pour nous séparer.

 

Si nous ne nous revoyons pas, dit le chevalier Déshérité, la faute n’en sera pas à moi ; à pied ou à cheval, à la lance ou à la hache ou à l’épée, je suis également disposé à te faire raison.

 

D’autres paroles encore plus vives auraient été échangées, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les eussent obligés de se séparer.

 

Le chevalier Déshérité revint à sa première place et Bois-Guilbert rentra dans sa tente, où il resta pendant le reste de la journée dans l’agonie du désespoir.

 

Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda une coupe de vin, et, baissant la visière de son casque, il annonça qu’il buvait « à tous les vrais cœurs anglais et à la confusion des tyrans étrangers ! »

 

Le gigantesque Front-de-Bœuf, revêtu d’une armure noire, fut le premier qui s’offrit pour la joute. Il portait sur un bouclier blanc la tête d’un taureau noir, presque effacé par les nombreuses rencontres qu’il avait soutenues, et sur lequel se lisait cette arrogante devise : Cave, adsum.

 

Le chevalier Déshérité obtint sur cet adversaire un avantage léger mais décisif. Les deux chevaliers brisèrent leurs lances également ; mais Front-de-Bœuf, qui avait quitté un étrier dans le choc, fut jugé comme ayant eu le désavantage.

 

Dans sa troisième rencontre, contre Philippe de Malvoisin, l’étranger fut également heureux ; il frappa ce baron si vigoureusement au casque, que les courroies se rompirent, et Malvoisin, qui serait tombé s’il n’eût pas perdu son casque, fut déclaré vaincu comme ses compagnons.

 

Dans son quatrième combat, contre Grandmesnil, le chevalier Déshérité fit preuve d’autant de courtoisie qu’il avait jusque-là déployé de courage et d’adresse. Le cheval de Grandmesnil, jeune et ardent, se dressa sur ses pieds de derrière et se cabra en fournissant sa carrière, de manière à détourner le coup de son cavalier, et l’étranger, dédaignant de profiter de cet accident, leva sa lance et, passant près de son adversaire sans le toucher, fit faire une volte à son cheval et regagna sa place dans la lice, faisant offrir à son ennemi par un héraut la chance d’un second combat.

 

Grandmesnil refusa d’en profiter, s’avouant vaincu autant par la courtoisie que par l’adresse de son adversaire.

 

Ralph de Vipont vint terminer la liste des triomphes du vainqueur : il fut lancé à terre avec une telle force, que le sang jaillit de son nez et de sa bouche, et qu’on l’emporta évanoui dans sa tente.

 

Les acclamations de plusieurs milliers de spectateurs saluèrent la décision unanime du prince et des maréchaux, annonçant que les honneurs de cette journée étaient dévolus au chevalier Déshérité.

 

Chapitre IX.

 

Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival furent les premiers à offrir leurs compliments au vainqueur, le priant en même temps de laisser délacer son casque ou du moins de lever sa visière avant qu’ils le conduisissent devant le prince Jean, afin de recevoir de ses mains le prix du tournoi du jour.

 

Le chevalier Déshérité déclina leur prière avec toute la courtoisie chevaleresque possible, alléguant qu’il ne pouvait permettre en ce moment que l’on vît son visage, pour les raisons qu’il avait dites au héraut au moment où il était entré en lice. Les maréchaux furent parfaitement satisfaits de cette réplique ; car, parmi les vœux fréquents et capricieux par lesquels les paladins avaient coutume de se lier pendant les jours de la chevalerie, il n’y en avait pas de plus communs que ceux par lesquels ils s’engageaient à garder l’incognito pour un certain temps, ou jusqu’à ce qu’ils eussent mis à fin une aventure quelconque.

 

Les maréchaux n’insistèrent donc pas pour pénétrer le mystère dont voulait s’envelopper le chevalier Déshérité, mais, après avoir annoncé au prince Jean le désir qu’avait manifesté le vainqueur de rester inconnu, ils lui demandèrent la permission de le mener devant Sa Grâce pour recevoir la récompense due à sa valeur.

 

La curiosité de Jean fut excitée par le mystère qu’observait l’étranger ; et, comme il était déjà mécontent du résultat du tournoi, dans lequel tous les tenants qu’il favorisait avaient été successivement défaits par un seul chevalier, il répondit orgueilleusement aux maréchaux :

 

– Par l’auréole de Notre-Dame ! ce pauvre chevalier me semble aussi déshérité de sa courtoisie que de ses terres, puisqu’il veut paraître devant nous sans découvrir son visage. Soupçonnez-vous, messeigneurs, dit-il en se tournant vers sa suite, quel peut être ce preux qui se comporte si orgueilleusement ?

 

Je ne saurais le deviner, répondit de Bracy, et je ne croyais point qu’il se trouvât entre les quatre mers qui entourent la Grande-Bretagne un champion capable de renverser cinq chevaliers dans un seul jour de joute. Par ma foi ! je n’oublierai jamais la force avec laquelle il a secoué de Vipont. Le pauvre hospitalier a été lancé hors de sa selle comme une pierre hors de la fronde.

 

Ne vous vantez pas de cela, dit un chevalier de Saint-Jean qui se trouvait là, votre champion du Temple n’a pas eu meilleure chance… J’ai vu votre brave lance Bois-Guilbert faire trois tours sur lui-même, saisissant à chaque tour le sable à pleines mains.

 

Comme de Bracy était attaché au templier, il eût désiré répondre ; mais le prince Jean s’interposa.

 

Silence, messieurs ! dit-il ; quelle vaine discussion soulevez-vous là ?

 

Le vainqueur attend toujours le bon plaisir de Votre Altesse, reprit de Wyvil.

 

C’est notre plaisir, répondit Jean, qu’il attende ainsi jusqu’à ce que nous ayons appris s’il n’y a personne qui puisse au moins deviner son nom et sa qualité ; quand il y  resterait jusqu’à la nuit tombante, il a fait un assez rude travail pour ne pas avoir froid.

 

Votre Altesse, dit Waldemar Fitzurze, ne rendra pas au vainqueur l’honneur qu’elle lui doit en l’obligeant d’attendre jusqu’à ce que nous ayons dit à Votre Altesse ce que nous ne pouvons savoir. Mais, du moins, je ne saurais former aucune conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont accompagné le roi Richard en Palestine, et qui se traînent péniblement de la Terre sainte vers leurs foyers.

 

Serait-ce le comte de Salisbury ? dit de Bracy. C’est à peu près la même taille.

 

C’est plutôt sir Thomas de Multon, chevalier de Gilsland, reprit Fitzurze ; Salisbury a plus de corpulence.

 

Une voix s’éleva alors au milieu du cortège ; mais à qui appartenait-elle ? on ne sait.

 

N’est-ce pas peut-être le roi ? n’est-ce pas Richard Cœur-de-Lion lui-même ?

 

À Dieu ne plaise ! dit le prince Jean devenant en même temps, et malgré lui, aussi pâle que la mort, et en s’affaissant sur lui-même comme s’il lui venait d’être brûlé par la flamme d’un éclair. Waldemar, de Bracy, mes braves chevaliers et gentilshommes, souvenez-vous de vos promesses, et tenez ferme pour moi.

 

Aucun danger ne vous menace, dit Waldemar Fitzurze ; connaissez-vous donc si peu les membres gigantesques du fils de votre père, que vous pensiez qu’il puisse tenir dans le contour de l’armure que vous voyez là-bas. De Wyvil et Martival, vous ferez bon service à votre prince en amenant le vainqueur au pied de son trône, pour mettre fin à une erreur qui a chassé tout le sang de ses joues. Regardez-le de plus près, continua-t-il ; Votre Altesse verra qu’il s’en faut de trois pouces qu’il n’ait la taille du roi Richard, et deux fois autant qu’il n’ait la même largeur d’épaules ; le cheval qu’il monte n’aurait pu, pour une seule course, supporter le pesant fardeau du roi Richard.

 

Pendant qu’il parlait encore, les maréchaux avaient amené le chevalier Déshérité jusqu’au pied des degrés qui montaient de la lice au trône du prince Jean, toujours tourmenté de l’idée que son frère, tant offensé par lui et auquel il devait une si grande reconnaissance, venait d’apparaître dans son royaume ; les dissemblances indiquées par Fitzurze ne furent pas suffisantes pour bannir tout à fait les craintes du prince ; et, tandis qu’avec un éloge court et embarrassé il lui faisait livrer le cheval de bataille assigné comme prix, il tremblait de peur que de la visière baissée de ce fantôme couvert de mailles, qu’il voyait devant lui, il ne sortît une réponse dans laquelle il reconnût les accents terribles et sonores de la voix de Richard Cœur-de-Lion.

 

Mais le chevalier Déshérité ne répliqua point un seul mot au compliment du prince, qu’il remercia seulement par une profonde révérence.

 

Le coursier fut conduit dans la lice par deux palefreniers richement vêtus : l’animal lui-même était caparaçonné d’une splendide armure de guerre qui, cependant, aux yeux d’un meilleur juge, n’ajoutait rien au prix de la noble bête. Posant une main sur le pommeau de la selle, le chevalier Déshérité sauta sur le dos du cheval sans faire usage de l’étrier, et, brandissant hautement sa lance, il fit deux fois le tour de la lice, faisant ressortir toutes les qualités de sa monture avec l’adresse d’un parfait écuyer. Ce que l’on aurait pu soupçonner de vanité, dans cette manœuvre, fut écarté par la convenance qu’il y avait de la part du vainqueur à faire briller aux yeux de l’assemblée la récompense dont il venait d’être honoré, et le chevalier fut salué de nouveau par les acclamations de tous les spectateurs.

 

Sur ces entrefaites, le prieur de Jorvaulx avait murmuré à l’oreille du prince que le vainqueur, après avoir fait preuve de valeur, devait faire preuve de bon jugement, en choisissant, parmi les beautés qui illuminaient les galeries, une dame qui pût occuper le trône de la reine de la beauté et des amours, et qui dût délivrer le jour suivant le prix du tournoi. Le prince, en conséquence, fit un signe avec son bâton, comme le chevalier passait devant lui à son second tour de lice. Le chevalier se retourna vers le trône, et, abaissant sa lance jusqu’à ce que la pointe fût à un pied de terre, il demeura immobile comme s’il attendait les ordres du prince Jean, et tout le monde admira l’adresse avec laquelle il réduisit à l’instant la fougue de son cheval, emporté par un mouvement violent et par une ardente excitation, à l’immobilité d’une statue équestre.

 

– Chevalier Déshérité, dit le prince Jean, puisque c’est là le seul titre qu’on peut vous donner, il est maintenant de votre devoir, aussi bien que dans vos privilèges, de désigner la noble dame qui, comme reine de la beauté et de l’amour, doit présider à la fête de demain. Si, en votre qualité d’étranger, il fallait, pour vous guider, le secours d’un autre jugement que le vôtre, nous ne pouvons que vous dire qu’Alicia, la fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurze, a depuis longtemps été reconnue à notre cour comme étant la plus noble et la plus belle ; néanmoins, il est de votre incontestable prérogative de conférer à la dame de votre préférence cette couronne, par le don de laquelle l’élection de la reine de demain sera formelle et complète. Levez votre lance !

 

Le chevalier obéit, et le prince Jean plaça sur la pointe de sa lance une couronne enrichie d’un cercle d’or et dont l’extrémité était relevée par des fers de flèche et des cœurs entremêlés, comme sur une couronne ducale les perles et les feuilles de fraisier.

 

Dans cette insinuation, qu’il laissait échapper à l’égard de la fille de Waldemar Fitzurze, Jean avait plus d’un motif, dont chacun était inspiré par un esprit étrange, composé d’insouciance et de présomption, d’astuce et de bas artifices. Il cherchait à bannir de la pensée des chevaliers qui l’entouraient sa plaisanterie indécente et inacceptable relativement à la juive Rébecca ; il cherchait aussi à se concilier Waldemar, le père d’Alicia, pour lequel il éprouvait une certaine crainte respectueuse, et qui, plusieurs fois pendant la journée, s’était montré mécontent de ce qui se passait. Il avait, d’ailleurs, le désir de s’insinuer dans les bonnes grâces de la dame, car Jean était pour le moins aussi licencieux dans ses plaisirs qu’effréné dans son ambition ; mais, outre toutes ces raisons, il voulait soulever contre le chevalier Déshérité, pour lequel il éprouvait déjà une insurmontable aversion, un puissant ennemi dans la personne de Waldemar Fitzurze, lequel, pensa-t-il, ressentirait hautement l’injustice faite à sa fille, dans le cas où le vainqueur ferait un autre choix, ce qui n’était pas improbable.

 

Ce fut ce qui arriva ; car le chevalier Déshérité passa tout près de la galerie attenante à celle du prince, où lady Alicia était assise dans toute la splendeur d’une beauté triomphante, et, s’avançant aussi lentement que jusqu’alors il avait rapidement couru autour de la lice, il parut exercer son droit d’examiner le grand nombre de charmants visages qui ornaient ce cercle resplendissant.

 

C’était une chose curieuse à voir que la coquetterie des jeunes femmes qui soutenaient cet examen : pendant le temps de sa durée, les unes rougissaient, les autres se donnaient des airs d’orgueil et de dignité, d’autres encore regardaient droit devant elles et tentaient de paraître ignorantes de ce qui se passait, quelques-unes reculèrent alarmées, ce qui peut-être était affecté, et d’autres firent de leur mieux pour ne pas sourire, tandis que deux ou trois d’entre elles se mirent, au contraire, à rire aux éclats ; il y en eut aussi quelques-unes qui baissèrent leur voile pour cacher leurs charmes ; mais, comme le manuscrit de Wardour prétend que celles-ci avaient déjà eu dix ans de règne comme beauté, on peut supposer qu’elles étaient satisfaites de la part qu’elles avaient eue à de pareilles vanités, et qu’elles voulaient retirer leurs prétentions afin de donner toute chance aux beautés ravissantes du siècle.

 

Enfin le champion s’arrêta au-dessous du balcon sur lequel lady Rowena était assise, et la curiosité des spectateurs fut portée au comble. Il est juste d’avouer que, si la sympathie qu’inspiraient ses succès avait pu influencer le chevalier Déshérité, la partie de la lice devant laquelle il passait méritait sa prédilection.

 

Cédric le Saxon, transporté de joie à la vue de la défaite du templier, et plus encore par la mésaventure de ses deux ennemis Malvoisin et Front-de-Bœuf, avait, le corps penché hors du balcon, accompagné le vainqueur dans chacune de ses courses, non pas des yeux seulement, mais avec tout son corps et toute son âme. Lady Rowena avait de son côté suivi les événements de la journée avec une attention égale, mais sans trahir ouvertement un intérêt aussi intense. Il n’y avait pas jusqu’au nonchalant Athelsthane, qui, ayant un peu secoué son apathie, n’eût demandé un grand gobelet de vin épicé et ne l’eût bu à la santé du chevalier Déshérité.

 

Un autre groupe, placé sous la galerie occupée par le Saxon, avait montré tout autant d’intérêt pour le résultat de la journée.

 

– Père Abraham, dit Isaac d’York, quand la première course eut été achevée entre le templier et le chevalier Déshérité, avec quelle fureur il chevauche ce gentil et bon cheval, qui est venu de l’Afrique même ; il n’en a pas plus de souci que si c’était le poulain d’un âne sauvage ; et cette noble armure qui a valu tant de sequins à Joseph Pereira, l’armurier de Milan, sans compter soixante et dix pour cent de profit, il en fait aussi peu de cas que s’il l’eût trouvée sur le grand chemin.

 

S’il met en péril sa propre personne et ses membres, mon père, dit Rébecca, en soutenant une si terrible lutte, comment espérez-vous qu’il épargnera le cheval et l’armure ?

 

Enfant, reprit Isaac un peu irrité, tu ne sais ce que tu dis ; son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son armure appartiennent à… Ô patriarche Jacob ! qu’allais-je dire ? Néanmoins, c’est un brave jeune homme ; vois, Rébecca, regarde, il va encore livrer bataille au Philistin. Prie, mon enfant, prie pour le salut du brave jeune homme, et du cheval rapide et de la riche armure. Dieu de mes pères ! s’écria-t-il de nouveau, il a vaincu ; le Philistin incirconcis est tombé sous sa lance, de même que Og, roi de Basan, et Sihon, roi des Ammonites, sont tombés sous le glaive de nos pères. Sûrement il prendra leur or et leur argent et leurs chevaux de bataille, ainsi que leurs armes d’airain et d’acier, comme sa proie et comme son butin.

 

La même inquiétude fut exprimée par le digne juif pendant toutes les courses qui furent accomplies, et il manqua rarement de risquer un calcul rapide touchant la valeur du cheval et de l’armure qui devenaient la propriété du champion à chaque nouveau succès. Il y eut donc un très grand intérêt attaché au triomphe du chevalier Déshérité par tous ceux qui occupaient la partie de la lice devant laquelle il passait maintenant.

 

Soit par indécision, soit par tout autre motif, le champion du jour demeura immobile pendant plus d’une minute, tandis que les yeux des spectateurs silencieux étaient rivés sur ses mouvements ; puis, graduellement et avec grâce, abaissant la pointe de sa lance, il déposa la couronne qu’elle soutenait aux pieds de la belle Rowena ; les fanfares retentirent sur le champ, tandis que les hérauts proclamaient lady Rowena la reine de la beauté et des amours pour le jour suivant, menaçant de peine proportionnée au crime tous ceux qui désobéiraient à son autorité ; ensuite ils répétèrent leur cri de largesse ! auquel Cédric, dans l’exaltation de sa joie, répondit par une ample générosité à laquelle Athelsthane, bien que d’une manière plus lente, ajouta un don non moins considérable.

 

Il s’éleva quelques murmures parmi les demoiselles de race normande qui avaient aussi peu l’habitude de voir la préférence donnée à une beauté saxonne qu’en avaient les seigneurs normands d’essuyer des défaites dans les jeux de la chevalerie, qu’eux-mêmes avaient établis.

 

Mais ces bruits de dissentiment furent étouffés par les cris populaires de « Vive lady Rowena, la bonne et légitime reine des amours et de la beauté ! » et auxquels beaucoup de ceux qui se trouvaient dans l’arène inférieure ajoutèrent : « Vive la princesse saxonne ! vive la race de l’immortel Alfred ! »

 

Toutefois, quelque malsonnantes que fussent ces acclamations pour le prince et pour ceux qui l’entouraient, il se vit obligé de ratifier la nomination du vainqueur, et, par conséquent, il quitta son trône en criant :

 

– À cheval ! Et, montant sur son genet, accompagné de sa suite, il rentra dans la lice. Le prince s’arrêta un moment sous la  galerie de lady Alicia, à laquelle il fit ses compliments, disant en même temps à ceux qui l’entouraient :

 

Par le Ciel, messires, si les actions du chevalier, en fait d’armes, ont démontré qu’il a des membres et des tendons, son choix n’aura pas moins prouvé que ses yeux ne sont pas des plus clairvoyants.

 

Ce fut en cette occasion, comme pendant toute sa vie, le malheur de Jean de ne pas comprendre parfaitement l’esprit de ceux qu’il voulait concilier. Waldemar Fitzurze fut plutôt offensé que flatté d’entendre le prince exprimer aussi franchement son avis sur la façon légère dont sa fille avait été traitée.

 

Je ne connais pas de droit de chevalerie, dit-il, qui soit plus précieux et plus inaliénable que celui qui donne à chaque chevalier la liberté de choisir sa dame d’amour selon son propre jugement ; ma fille ne recherche les hommages de personne, et, dans son caractère comme dans son rang, elle ne manquera jamais de recevoir la mesure entière de ce qui lui est dû.

 

Le prince Jean ne répondit pas ; mais, piquant son cheval, comme pour donner passage à sa mauvaise humeur, il fit bondir l’animal devant lui jusqu’à la galerie où Rowena était assise avec la couronne toujours à ses pieds.

 

– Ceignez, belle dame, dit-il, la marque de votre souveraineté, à laquelle personne ne fait vœu de rendre un plus sévère hommage que nous, Jean d’Anjou ; et, s’il vous plaît aujourd’hui, avec votre tuteur et ami, d’honorer notre banquet au château d’Ashby, nous apprendrons à connaître la souveraine au service de laquelle nous nous vouons demain.

 

Rowena garda le silence, et Cédric répondit pour elle en saxon.

 

Lady Rowena, dit-il, ne possède pas la langue dans laquelle il lui faudrait répondre à votre courtoisie et soutenir son rôle dans votre festin ; moi-même et le noble Athelsthane de Coningsburg, nous ne parlons que la langue et ne pratiquons que les manières de nos ancêtres ; nous déclinons donc avec reconnaissance l’invitation courtoise de Votre Altesse au banquet. Demain, lady Rowena prendra sur elle l’honorable charge à laquelle elle a été appelée par le libre choix du chevalier vainqueur, confirmé par les acclamations du peuple.

 

Ce disant, Cédric ramassa la couronne et la plaça sur le front de Rowena, comme signe qu’elle acceptait l’autorité momentanée qu’on lui décernait.

 

Que dit-il ? demanda le prince Jean affectant de ne pas comprendre la langue saxonne, dans laquelle toutefois il était très versé.

 

Le sens du discours de Cédric lui fut répété en français.

 

C’est bien, dit-il ; demain, nous conduirons nous-même cette silencieuse souveraine à sa place d’honneur. Vous au moins, messire chevalier, dit-il se tournant vers le vainqueur, qui était resté près de la galerie, vous assisterez à notre banquet.

 

Mais, parlant pour la première fois d’une voix basse et saccadée, le chevalier s’excusa, donnant pour prétexte la fatigue et la nécessité de se préparer pour la rencontre du lendemain.

 

C’est bien, dit fièrement le prince ; bien que nous n’ayons pas l’habitude d’essuyer de pareils refus, nous tâcherons de digérer notre souper le mieux que nous pourrons, quoiqu’il ne soit honoré ni par la présence du plus heureux dans les armes, ni par celle de la reine de beauté qu’il a préférée.

 

En parlant ainsi, il se disposait à quitter la lice avec son brillant cortège, et, tournant la tête de son cheval dans cette intention, il donna le signal pour la dispersion des spectateurs.

 

Cependant, avec la mémoire vindicative qui est le propre d’un orgueil offensé, surtout quand il est combiné avec un esprit inférieur dont il avait la conscience, Jean eut à peine fait trois pas, que, se retournant de nouveau, il fixa un œil de féroce ressentiment sur le yeoman qui lui avait déplu dans la partie matinale de la journée, et donna ses ordres aux hommes d’armes qui se tenaient près de lui.

 

Sur vos têtes, dit-il, ne permettez pas au drôle de s’échapper !

 

Le yeoman soutint le regard courroucé du prince avec la même invariable fermeté qu’il avait montrée la première fois, disant avec un sourire :

 

Je n’ai point l’intention de quitter Ashby avant après-demain ; je veux voir comment les archers de Stafford et de Leicester lancent une flèche : les forêts de Needwood et de Charnwood doivent produire de bons tireurs.

 

Et moi, dit le prince Jean à ses serviteurs, sans répliquer directement, je veux voir comment il tire lui-même, et malheur à lui si son adresse ne sert pas d’excuse à son insolence !

 

Il est bien temps, dit de Bracy, que l’outrecuidance de ces paysans soit réprimée par quelque exemple signalé.

 

Waldemar Fitzurze, qui jugeait probablement que son patron ne prenait pas le chemin le plus court pour arriver à la popularité, haussa les épaules et garda le silence. Le prince Jean continua sa sortie de la lice, et la dispersion de la multitude devint générale.

 

Par divers chemins, selon les différents quartiers d’où ils venaient, et par groupes plus ou moins nombreux, on vit les spectateurs se retirer de la plaine ; la partie la plus nombreuse s’écoula vers la ville d’Ashby, où le plus grand nombre des personnages distingués avaient leur logement dans le château, et où d’autres avaient trouvé un logis dans la ville même ; au nombre de ces derniers étaient des chevaliers qui avaient déjà paru au tournoi ou qui se proposaient de combattre le jour suivant ; ils s’avançaient lentement le long de la route, devisant sur les événements du jour, au milieu des acclamations de la populace.

 

Le même accueil fut fait au prince Jean, bien qu’il les dût plutôt à la splendeur de son costume et de son cortège qu’à la popularité de son caractère.

 

Une acclamation plus sincère et plus générale, et en même temps plus méritée, salua le vainqueur du jour jusqu’à ce que, cherchant à se soustraire à l’attention de la foule, il acceptât l’hospitalité d’un de ces pavillons aux extrémités de la lice, qui lui fut courtoisement offerte par les maréchaux du camp.

 

Aussitôt qu’il se fut retiré sous sa tente, beaucoup de ceux qui étaient restés auprès des autres dans la lice pour entrevoir le chevalier et former des conjectures sur lui se dispersèrent également.

 

Le bruit et le tumulte, qui accompagnent toujours un grand concours d’hommes rassemblés dans la même localité et qui ont été agités par les mêmes événements, furent maintenant remplacés par le bourdonnement éloigné des groupes divers qui se retiraient dans toutes les directions, et ce bourdonnement lui-même s’éteignit bientôt dans le silence.

 

Nul autre ne se fit alors entendre, sauf les voix des domestiques, qui dépouillaient les galeries des coussins et des tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit, et se disputaient entre eux les restes de vin et les reliefs des repas que l’on avait servis aux spectateurs.

 

Au-delà des bornes de la lice, plus d’une forge fut élevée, et ces forges commencèrent bientôt à luire à travers le crépuscule, annonçant le travail des armuriers, qui continuèrent pendant toute la nuit à réparer et à faire des changements dans les armures que l’on devait employer de nouveau le lendemain.

 

Une forte garde d’hommes d’armes, relevée par intervalles et de deux heures en deux heures, fut placée autour de l’arène et y resta jusqu’au lever du soleil.

 

Chapitre X.

 

Le chevalier Déshérité n’eut pas plutôt regagné son pavillon, que les écuyers et les pages vinrent lui offrir leurs services pour le désarmer, lui apprêter des habits de rechange, et l’engager à prendre un bain. Leur zèle en cette circonstance était peut-être aiguisé par la curiosité ; car chacun désirait savoir quel était ce chevalier qui avait moissonné tant de lauriers et qui, cependant, avait refusé, même sur l’ordre du prince Jean, de lever sa visière et de décliner son nom. Mais l’officieuse curiosité des pages ne fut pas satisfaite. Le chevalier Déshérité refusa ces offres d’aide, excepté celles de son propre écuyer ou yeoman, homme d’un aspect rustique, qui, enveloppé d’un manteau de feutre foncé, la tête et la figure à moitié cachées sous un bonnet de fourrure noire, paraissait rechercher l’incognito aussi bien que son maître.

 

Tous les autres ayant été exclus de la tente, ce serviteur débarrassa le chevalier des pièces les plus lourdes de son armure, et plaça devant lui des mets et du vin, que les fatigues de la journée rendaient très nécessaires.

 

Le chevalier avait à peine terminé son court repas, que son domestique lui annonça que cinq hommes, conduisant chacun un coursier barbe, désiraient lui parler. Le chevalier Déshérité avait échangé son armure contre une robe longue, portée habituellement par ceux de sa condition, et garnie d’un capuchon qui cachait les traits, quand tel était le plaisir du porteur, presque aussi complètement que la visière du casque lui-même ; mais le crépuscule qui tombait rapidement eût rendu tout déguisement inutile, si ce n’est pour ceux-là auxquels sa figure eût été particulièrement connue.

 

Le chevalier Déshérité s’avança donc hardiment sur le devant de sa tente, et rencontra les écuyers des chevaliers tenants, qu’il reconnut facilement à leur livrée rouge et noire. Chacun d’eux menait en bride le coursier de son maître, chargé de l’armature dans laquelle celui-ci avait combattu ce jour-là.

 

– Selon les lois de la chevalerie, dit celui qui marchait en tête de ces hommes, moi, Baudouin d’Oyley, écuyer du redoutable chevalier Brian de Bois-Guilbert, je vous offre, vous nommant provisoirement le chevalier Déshérité, le cheval et l’armure employés par ledit Brian de Bois-Guilbert dans la passe d’armes de ce jour, laissant au choix de Votre Seigneurie de les retenir ou de fixer une rançon, selon votre plaisir ; car telle est la loi des armes.

 

Les autres écuyers répétèrent à peu près la même formule, et attendirent la réponse du chevalier Déshérité.

 

Pour vous quatre, messieurs, répondit celui-ci en se retournant vers ceux qui avaient parlé les derniers, et pour vos honorables et vaillants maîtres, j’ai une seule et même réponse à faire : Recommandez-moi à ces nobles chevaliers, vos seigneurs, et dites-leur qu’il serait mal de ma part de les priver d’armes et de coursiers qui ne pourraient appartenir à de plus braves guerriers. Je serais heureux de pouvoir ici terminer mon message à mes loyaux adversaires ; mais, étant véritablement déshérité, comme mon nom l’indique, il faut que je sois redevable à la courtoisie de vos maîtres de vouloir  bien fixer eux-mêmes la rançon de ces objets, car l’armure que je porte m’appartient à peine.

 

Chacun de nous est chargé, répondit l’écuyer de Réginald Front-de-Bœuf, d’offrir une centaine de sequins pour la rançon de ces chevaux et de ces armures.

 

Cela suffit, répondit le chevalier Déshérité ; mes besoins actuels me forcent à accepter la moitié de cette somme ; quant à l’autre moitié, partagez-la entre vous, messires écuyers, et donnez une centaine de sequins aux hérauts, aux poursuivants, aux ménestrels et aux serviteurs.

 

Les écuyers, le bonnet à la main, et en faisant de profondes salutations, exprimèrent leur vive reconnaissance d’une courtoisie et d’une générosité qu’on ne pratiquait pas souvent sur une échelle aussi étendue. Le chevalier Déshérité, se tournant ensuite vers Baudouin, l’écuyer de Brian de Bois-Guilbert :

 

Quant à votre maître, dit-il, je ne veux accepter de lui ni armes ni rançon. Dites-lui en mon nom que notre lutte n’est pas terminée, et ne le sera que quand nous aurons combattu aussi bien avec l’épée qu’avec la lance, aussi bien à pied qu’à cheval. C’est lui-même qui m’a porté ce défi mortel, je ne l’oublierai pas. En attendant, qu’il reste assuré que je ne le considère pas comme un de ces compagnons contre lesquels je puis avec plaisir faire échange de courtoisie, mais plutôt comme un homme envers lequel je dois observer une méfiance mortelle.

 

Mon maître, répondit Baudouin, sait rendre mépris pour mépris, coup pour coup, et courtoisie pour courtoisie. Puisque vous ne daignez accepter de sa main aucune part de la rançon à laquelle vous avez fixé les armes des autres  chevaliers, je dois laisser son cheval et son armure, sachant bien qu’il ne daignera jamais plus monter sur l’un ni porter l’autre.

 

Vous avez bien parlé, brave écuyer, dit le chevalier Déshérité, bien et hardiment parlé, comme il convient de le faire à celui qui parle au nom d’un maître absent. Cependant, ne laissez pas ici le cheval et l’armure ; restituez-les à votre maître ; ou, s’il est trop fier pour les reprendre, gardez-les, mon brave ami, pour votre propre usage. En tant qu’ils sont à moi, je vous les donne tous deux de grand cœur.

 

Baudouin fit un profond salut, et se retira avec ses compagnons ; le chevalier Déshérité rentra dans le pavillon.

 

Jusqu’ici, Gurth, dit-il à son valet, la réputation de la chevalerie anglaise n’a pas périclité dans mes mains.

 

Et moi, dit Gurth, pour un porcher saxon, je n’ai pas mal représenté le personnage d’un écuyer normand.

 

Oui, répondit le chevalier Déshérité ; mais tu m’as mis dans une inquiétude extrême que ton maintien de rustre ne te trahît.

 

Bah ! dit Gurth, je n’ai craint d’être reconnu de personne, si ce n’est de mon camarade Wamba, le bouffon, dont je n’ai jamais pu savoir s’il était plus fripon que fou. Cependant, j’ai eu bien de la peine à ne pas éclater de rire lorsque mon vieux maître a passé si près de moi, s’imaginant toujours que Gurth gardait ses pourceaux dans les broussailles et les marécages de Rotherwood. Si je suis découvert…

 

Assez, dit le chevalier Déshérité ; tu connais ma promesse.

 

Non ; quant à cela, dit Gurth, jamais je ne manquerai à mon amitié, fût-ce pour sauver ma peau. J’ai une rude écorce qui résistera au couteau ou au fouet, aussi bien que celle d’aucun porc de mes troupeaux.

 

Crois bien que je te récompenserai du risque que tu cours, Gurth, pour l’amour de moi, dit le chevalier. En attendant, je te prie d’accepter ces dix pièces d’or.

 

Je suis plus riche, dit Gurth en les mettant dans sa poche, que ne le fut jamais aucun porcher ou serf.

 

Porte ce sac d’or à Ashby, continua son maître, et va trouver Isaac, le juif d’York, et qu’il se paie du cheval et des armes que son crédit m’a procurés.

 

Non, par saint Dunstan ! reprit Gurth, je ne ferai pas cela.

 

Comment, coquin ! répliqua son maître, ne veux-tu plus obéir à mes ordres ?

 

Tant qu’ils seront honnêtes, raisonnables et chrétiens, répondit Gurth, j’y obéirai ; mais cet ordre-ci ne l’est pas. Permettre au juif de se payer serait malhonnête, ce serait tromper mon maître. Il serait déraisonnable, parce que ce serait l’action d’un sot ; et ce ne serait pas chrétien, car ce serait piller un croyant pour enrichir un infidèle.

 

Fais toutefois qu’il soit content, entêté varlet ! ajouta le chevalier Déshérité.

 

Je le ferai, dit Gurth en mettant le sac sous son manteau et en quittant la tente, et j’aurai du mal, murmura-t-il, si je ne le contente pas avec la moitié de sa demande.

 

En disant ces mots, il sortit et laissa le chevalier Déshérité livré à ses réflexions perplexes, lesquelles étaient d’une nature particulièrement sombre et pénible, étant soulevées par des causes qu’il ne m’est pas encore possible de faire connaître au lecteur.

 

Il faut maintenant transporter la scène au village d’Ashby, ou plutôt à une maison de campagne dans ses environs, appartenant à un riche israélite, chez qui Isaac, sa fille et sa suite étaient logés momentanément ; car les juifs, on le sait bien, étaient aussi généreux dans l’exercice des devoirs de la charité et de l’hospitalité envers leurs frères, qu’ils passaient pour être récalcitrants et ladres quand il s’agissait de les appliquer à ceux qu’ils nommaient gentils, et qui, par leur conduite, méritaient peu certainement cette hospitalité de leur part.

 

Dans un appartement, petit à la vérité, mais richement meublé et décoré à l’orientale, était assise Rébecca, sur un monceau de coussins brodés rangés le long d’une espèce de plate-forme basse, qui, faisant le tour de la chambre, servait, comme l’estrade des Espagnols, de chaises et de tabourets. Elle observait les mouvements de son père d’un regard d’affection filiale et inquiète, tandis que, lui, il arpentait la chambre avec une mine abattue, d’un pas désordonné, tantôt joignant ses mains ensemble, tantôt fixant les yeux au plafond, comme un homme en proie à un grand trouble intérieur.

 

– Ô Jacob ! s’écria-t-il ; ô vous, les douze saints pères de nos tribus ! quel événement ruineux pour celui qui a observé religieusement tous les commandements de la loi de Moïse ! Cinquante sequins arrachés d’une seule rafle et par les griffes d’un tyran !

 

Mais, mon père, dit Rébecca, vous avez paru donner cet or au prince Jean de votre pleine volonté ?

 

De ma pleine volonté ? Que la lèpre d’Égypte le ronge ! s’écria Isaac. De ma pleine volonté, dis-tu ? Oui, aussi volontairement que lorsque j’ai jeté dans le golfe de Lyon mes marchandises à la mer pour soulager le navire ! aussi volontairement que j’ai couvert les flots furieux de mes belles soieries, que j’ai parfumé leur écume de myrte et d’aloès, que j’ai comblé leurs abîmes avec de l’or et de l’argent ! N’était ce pas là une heure d’angoisse indicible, quoique mes propres mains accomplissent le sacrifice !

 

Mais c’était un sacrifice que le Ciel exigeait pour sauver notre vie, répondit Rébecca, et le Dieu de nos pères, depuis ce temps, a béni votre bien et vos entreprises.

 

Oui, répondit Isaac ; mais, si le tyran s’en empare, comme il l’a fait aujourd’hui, en nous forçant à sourire quand il nous vole !… Ô ma fille ! déshérités et errants comme nous le sommes, le pire des maux qui tombe sur notre race est, lorsqu’on nous injurie et qu’on nous pille, que tout le monde se moque de nous ; et nous sommes forcés de cacher le ressentiment de nos injures et de sourire timidement, au lieu de nous venger avec courage.

 

Ne songez pas à cela, mon père, dit Rébecca ; nous aussi, nous avons nos avantages : ces gentils, tout cruels et oppresseurs qu’ils sont, dépendent en quelque sorte des enfants dispersés de Sion, qu’ils méprisent et persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne sauraient équiper leurs armées pour la guerre, ni pourvoir à leurs triomphes pendant la paix ; et l’or que nous leur prêtons revient avec usure dans nos coffres. Nous ressemblons à cette herbe qui, plus on la foule aux pieds, plus elle fleurit. Et même la solennité de ce jour n’aurait pu avoir lieu sans l’assentiment du juif méprisé, qui en a avancé la dépense.

 

Ma fille, dit Isaac, tu as touché là une autre corde de ma tristesse. Ce bon cheval et cette riche armure, équivalant à tous les bénéfices de mon entreprise avec Kirgath Jaïram, de Leicester, voilà encore une plaie mortelle ! oui, une perte qui engloutit les gains de toute une semaine, l’espace entre deux sabbats ; mais cependant cela peut finir mieux que je ne le pense, car c’est un brave jeune homme.

 

Assurément, reprit Rébecca, vous n’aurez pas à vous repentir d’avoir payé le bon service que vous a rendu le chevalier étranger.

 

Je l’espère, ma fille, dit Isaac ; mais j’espère aussi que l’on rebâtira Sion ; j’espère autant voir de mes propres yeux les murs et les remparts du nouveau temple, que de voir un chrétien, fût-ce le meilleur d’entre tous les chrétiens, acquitter une dette envers un juif, si ce n’est sous la terreur du juge et du geôlier.

 

Ayant dit ces paroles, il reprit sa marche incohérente à travers l’appartement, et Rébecca, s’apercevant que toutes les tentatives qu’elle avait faites pour le consoler n’avaient abouti qu’à réveiller de nouveaux sujets de plainte, eut la sagesse de se désister de ses vains efforts ; conduite prudente, que nous recommandons à tous ceux qui s’érigent en consolateurs et conseillers de suivre en pareille circonstance.

 

Il faisait déjà nuit lorsqu’une servante juive entra dans la salle et posa sur la table deux lampes d’argent garnies d’huile parfumée. Les vins les plus riches et les mets les plus délicats furent en même temps étalés par une autre domestique sur une petite table d’ébène incrustée d’argent ; car, dans l’intérieur de leurs maisons, les juifs ne se refusaient aucune jouissance dispendieuse. En même temps, cette dernière informa Isaac qu’un Nazaréen (c’était ainsi qu’ils désignaient entre eux les chrétiens) demandait à lui parler.

 

Celui qui vit du commerce doit se tenir à la disposition du premier venu qui ait affaire à lui. Isaac reposa aussitôt sans y goûter, sur la table, la coupe de vin grec qu’il venait de porter à ses lèvres, en disant à sa fille :

 

– Rébecca, voile-toi. Et il ordonna qu’on admît l’étranger. À peine Rébecca eut-elle abaissé sur son beau visage un voile de gaze argentée qui descendait jusqu’à ses pieds, que la porte s’ouvrit et que Gurth parut, enveloppé dans les vastes plis de son manteau normand.

 

Son apparence était plutôt suspecte que prévenante, surtout quand, au lieu d’ôter son bonnet, il l’enfonça encore davantage sur son front rude et hâlé.

 

– Serais-tu Isaac, le juif d’York ? demanda Gurth en saxon.

 

Je le suis, répondit Isaac dans la même langue ; car son commerce l’avait rendu familier avec tous les idiomes en usage alors en Angleterre. Et qui es-tu, toi ?

 

Cela ne te regarde pas, répondit Gurth.

 

Cela me regarde autant que mon nom t’intéresse toi-même, répliqua Isaac ; car, sans connaître le tien, comment pourrais-je traiter avec toi ?

 

Facilement, dit Gurth ; car, comme j’ai de l’argent à donner je dois savoir si je le livre à la véritable personne ;  tandis que, toi qui dois le recevoir, je pense que tu te soucieras très peu de quelles mains il t’arrive.

 

Oh ! dit le juif, vous venez me donner de l’argent ? Père Abraham ! cela change nos rapports mutuels. Et de quelle part me l’apportez-vous ?

 

De la part du chevalier Déshérité, dit Gurth, le vainqueur du tournoi d’aujourd’hui. C’est le prix de l’armure que lui a fournie Kirgath Jaïram, de Leicester, sur ta recommandation. Le cheval est rendu à ton écurie. Je viens savoir le montant de la somme que j’ai à payer pour l’armure.

 

Je l’avais bien dit, que c’était un brave jeune homme ! s’écria Isaac avec une joyeuse exaltation. Un coup de vin ne le fera pas de mal, ajouta-t-il en remplissant un hanap et en présentant au porcher un breuvage plus riche que Gurth n’en avait jamais goûté de sa vie. Et combien d’argent apportes-tu ? demanda Isaac.

 

Sainte Vierge ! s’écria Gurth reposant la coupe sur la table, quel nectar boivent ces chiens de mécréants, tandis que, nous autres, vrais chrétiens, nous devons nous contenter d’ale aussi épaisse que le mélange que nous servons aux porcs dans leur auge. Combien d’argent j’apporte ? continua le Saxon après cette sortie inconvenante. Ce n’est qu’une petite somme, un acompte pour le moment. Allons, Isaac, tout juif que tu es, tu dois avoir une conscience ?

 

Eh ! mais, dit Isaac, ton maître a gagné de bons chevaux et de riches armures avec sa bonne lance et sa main droite ; mais c’est un brave jeune homme. Le juif prendra ces dépouilles en paiement et lui rendra le surplus.

 

Mon maître les a déjà vendues, dit Gurth.

 

Ah ! il a mal fait, dit le juif ; c’est là l’acte d’un fou. Il n’y a point de chrétien ici qui pût acheter tant de chevaux et d’armures. Il n’y a pas de juif qui ait pu lui en donner la moitié de ce que j’en aurais offert ; mais tu dois avoir cent sequins dans ce sac, dit Isaac en regardant sous le manteau de Gurth ; il est lourd.

 

J’ai des viretons pour les arbalètes, dit Gurth vivement.

 

Eh bien ! donc, reprit Isaac haletant et hésitant entre son amour habituel du gain et le désir nouveau pour lui qu’il se sentait d’être généreux en cette occasion, si je disais que je prendrais quatre-vingts sequins pour le bon cheval et la riche armure, ce qui me laisse à peine un florin de profit, aurais-tu de l’argent pour me payer ?

 

À peine, dit Gurth, bien que la somme qu’on lui demandait fût plus modérée qu’il ne s’y attendait, et cela laisserait mon maître presque sans un penny. Néanmoins, si c’est là ton dernier mot, il me faudra m’en contenter.

 

Remplis-toi une nouvelle coupe de vin, dit le juif. Ah ! quatre-vingts sequins, c’est trop peu. Je n’aurais rien pour les intérêts de mon argent, et, d’ailleurs, le bon cheval aura dû souffrir dans le combat d’aujourd’hui. Oh ! c’était une rude et dangereuse mêlée ! Hommes et coursiers s’élançaient les uns sur les autres comme les taureaux sauvages de Basan ! Le cheval doit avoir souffert.

 

Et moi, je vous dis, reprit Gurth, qu’il est parfaitement sain d’haleine et de corps. Vous pouvez le voir à cette heure dans votre écurie, et je crois en somme que soixante et dix sequins sont assez pour l’armure, et la parole d’un chrétien vaut bien celle d’un juif, j’espère. Si vous ne voulez pas accepter soixante et dix sequins, je rapporterai ce sac à mon maître.

 

En disant ces mots, il secoua le sac et fit sonner les sequins.

 

– Non, non, dit Isaac, dépose les talents et les shekels, compte les quatre-vingt sequins, et tu verras que je serai généreux envers toi.

 

Gurth à la fin consentit, et, quand il eut compté les quatre-vingt sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance pour le cheval et l’armure.

 

La main du juif tremblait de joie en serrant les premières soixante et dix pièces d’or. Les autres dix, il les compta avec beaucoup plus de circonspection, et disant quelques mots à chaque pièce qu’il enlevait de la table et qu’il laissait tomber dans sa bourse. Il semblait que son avarice luttait contre de meilleurs sentiments et le forçait d’empocher sequin sur sequin, tandis que sa générosité l’engageait à en restituer au moins une partie à son bienfaiteur, ou à en gratifier son agent.

 

Il discourait à peu près ainsi :

 

Soixante et onze, soixante et douze… Ton maître est un brave jeune homme !… Soixante et treize… Un excellent jeune homme !… Soixante et quatorze… Cette pièce est rognée dans son pourtour !… Soixante et quinze… Celle-ci ne me paraît pas avoir le poids !… Soixante et seize… Lorsque ton maître aura besoin d’argent, qu’il s’adresse à Isaac d’York !… Soixante-dix-sept… C’est-à-dire avec une hypothèque raisonnable.

 

Ici, il fit une longue pause, et Gurth avait bon espoir que les trois dernières pièces échapperaient au sort de leurs compagnes ; mais l’énumération continua :

 

Soixante-dix-huit… Tu es un brave garçon !… Soixante-dix-neuf… Et tu mérites quelque chose.

 

Ici, le juif s’arrêta de nouveau, et se mit à regarder le dernier sequin, voulant sans doute le donner à Gurth. Il le pesa sur le bout de son doigt et le fit sonner en le laissant tomber sur la table. S’il eût rendu un son sourd, ou s’il se fût trouvé trop léger d’un cheveu, la générosité aurait eu le dessus ; mais, malheureusement pour Gurth, le son était plein et vrai ; le sequin, gras et nouvellement frappé, avait un grain en sus du poids.

 

Isaac ne pouvait prendre sur son cœur de s’en défaire ; aussi le laissa-t-il tomber dans sa bourse comme par distraction, en disant :

 

Quatre-vingts ! Le compte y est, et j’espère que ton maître te récompensera dignement. Assurément, ajouta-t-il en regardant le sac avec des yeux avides, tu as encore de l’argent dans ce sac ?

 

Gurth fit une grimace ; c’était ce qui, chez lui, approchait le plus du rire, et répliqua :

 

Environ la même somme que tu viens de compter avec tant de soin.

 

Puis il plia la quittance et la mit dans son bonnet, en ajoutant :

 

– Au péril de ta barbe, juif, aie soin que ceci soit en règle.

 

Puis il se remplit, sans y être invité, une troisième coupe de vin, et quitta l’appartement sans cérémonie.

 

– Rébecca, dit le juif, cet Ismaélite m’a joué cette fois. Néanmoins, son maître est un brave jeune homme, et je suis bien aise qu’il ait gagné de l’or et de l’argent par la vitesse de son cheval et la force de sa lance, laquelle, comme celle de Goliath le Philistin, pouvait se comparer à la navette d’un tisserand.

 

En se retournant pour recevoir la réponse de Rébecca, il s’aperçut que, pendant son colloque avec Gurth, elle avait quitté la chambre sans qu’il le remarquât.

 

Sur ces entrefaites, Gurth avait descendu les escaliers et avait gagné l’antichambre obscure ou vestibule, et était embarrassé de trouver la porte de sortie, lorsqu’une forme blanche, éclairée par une petite lampe d’argent qu’elle tenait à la main, lui fit signe d’entrer dans une salle latérale. Gurth éprouva quelque répugnance à obéir à cet appel. Rude et impétueux comme un sanglier pour les dangers terrestres, il avait toutes les terreurs caractéristiques de l’esprit saxon relativement aux faunes, aux démons des forêts, aux dames blanches et à toutes les superstitions que ses ancêtres avaient importées des déserts de l’Allemagne. Il se rappela encore qu’il était dans la maison d’un juif, c’est-à-dire d’un homme appartenant à ce peuple qui, outre les mauvaises qualités que le vulgaire lui attribuait, passait pour fournir des magiciens profonds et cabalistiques. Néanmoins, après un moment d’hésitation, il obéit à l’appel du fantôme et le suivit dans l’appartement indiqué, où il s’aperçut, à sa joyeuse surprise, que sa gracieuse conductrice était la belle juive qu’il avait vue au tournoi et pendant quelques instants dans l’appartement de son père.

 

Elle lui demanda sur sa transaction avec Isaac des détails qu’il rapporta fidèlement.

 

– Mon père a voulu plaisanter avec toi, brave homme, dit Rébecca. Il doit à ton maître une reconnaissance dix fois plus  forte que le prix de ces armes et de ce coursier. Quelle somme as-tu payée tout à l’heure à mon père ?

 

Quatre-vingt sequins, reprit Gurth surpris de la question.

 

Dans cette bourse, dit Rébecca, tu en trouveras cent. Restitue à ton maître ce qui lui est dû, et garde le reste pour toi. Hâte-toi, pars ; ne t’amuse pas à me remercier, et prends garde en traversant cette ville encombrée, où tu pourrais facilement perdre ce que tu portes et même la vie. Ruben, ajouta-t-elle en frappant dans ses mains, éclairez cet étranger, et ne manquez pas de tirer sur lui les verrous et la barre.

 

Ruben, un israélite au front sombre et à la barbe noire, accourut à son appel, une torche à la main, ouvrit la porte extérieure de la maison, et, faisant traverser à Gurth une cour pavée, le fit sortir par un guichet pratiqué à la porte d’entrée, qu’il ferma sur lui avec des verrous et des chaînes qui auraient fait honneur à une prison.

 

Par saint Dunstan ! s’écria Gurth en trébuchant dans la sombre avenue, celle-ci n’est pas une juive, mais un ange du ciel. Dix sequins de mon brave jeune maître, vingt autres de cette perle de Sion ! Ô jour heureux ! encore un jour comme celui-ci, Gurth, et tu peux te racheter de la servitude et devenir un frère aussi libre que le meilleur de ta classe ; et alors je déposerai ma corne et mon bâton de porcher pour prendre le bouclier et l’épée de l’homme libre, et je suivrai mon jeune maître jusqu’à la mort sans plus cacher ma figure ni mon nom.

 

Chapitre XI.

 

Les aventures nocturnes de Gurth n’étaient pas encore terminées. Il en fut bientôt convaincu lui-même lorsque après avoir dépassé deux ou trois maisons écartées, situées à l’extrémité du village d’Ashby, il se trouva dans un chemin obscur pratiqué entre deux talus élevés couverts de noisetiers et de houx, tandis que çà et là un petit chêne isolé étendait ses branches au-dessus du chemin. La ruelle était pleine d’ornières et défoncée par les voitures qui avaient récemment transporté au tournoi des objets de toute espèce. Elle était rendue plus sombre encore par les buissons qui interceptaient les rayons de la lune.

 

On entendait les rumeurs qui s’élevaient du village, occasionnées par le réveillon, entremêlées de rires bruyants, tantôt interrompus par des cris de femmes, et tantôt par les accords de la musique. Tous ces bruits, annonçant l’état de confusion où était la ville, encombrée de seigneurs, de militaires et de leurs suites dissolues, rendirent Gurth un peu inquiet.

 

« La juive avait raison ! se dit-il en lui-même. Par le Ciel et saint Dunstan ! je voudrais être en sûreté et au bout de mon voyage avec ce trésor. Il y a un si grand nombre, je ne dirai pas de voleurs errants, mais de chevaliers errants, d’écuyers errants, de moines errants, de ménestrels errants, de jongleurs errants et de bouffons errants, qu’un homme ayant dans sa poche un seul marc serait en danger, à plus forte raison un pauvre porcher avec un sac de sequins. Je voudrais être sorti de l’ombre de ces buissons d’enfer, afin que je puisse du moins voir les clercs de Saint-Nicolas avant qu’ils me sautent sur les épaules. »

 

Gurth, en conséquence, hâta le pas, afin de gagner la plaine ouverte à laquelle aboutissait le chemin ; mais il n’eut pas le bonheur d’accomplir son projet. Au moment où il gagnait l’autre extrémité du chemin, où le taillis était le plus épais, quatre hommes s’élancèrent sur lui, comme il l’avait appréhendé, deux de chaque côté de la route, et le saisirent si lestement, que la résistance eût été trop tardive, lors même qu’elle eût été praticable.

 

– Rendez votre dépôt, dit l’un d’entre eux ; nous sommes les libérateurs de la république qui délivre chacun de son fardeau.

 

Vous ne me débarrasseriez pas si facilement du mien, murmura Gurth, dont la brusque franchise ne pouvait être domptée, même par la pression d’une violence immédiate, s’il en était dans mon pouvoir de donner trois coups pour le défendre.

 

Nous verrons cela tout à l’heure, dit le brigand. Et, s’adressant à ses compagnons, il ajouta :

 

Emmenez ce drôle ! il veut se faire casser la tête et se faire couper la bourse, et de cette manière ouvrir deux veines à la fois.

 

Sur cet ordre, on entraîna Gurth, et, ayant été poussé vivement sur le côté gauche de la route, il se trouva dans un taillis qui séparait cette route de la plaine. Il fut obligé de suivre ses rudes conducteurs au plus fourré de cette retraite, où ils s’arrêtèrent tout à coup dans une clairière irrégulière, en grande partie dépourvue d’arbres, et sur laquelle, par conséquent, les rayons de la lune tombaient sans obstacle. Ceux qui s’étaient emparés de lui furent rejoints là par deux autres personnages qui paraissaient appartenir à la bande. Ils portaient au côté des épées courtes et des gourdins à la main, et Gurth put alors observer que tous les six avaient des visières qui auraient trahi leur métier, quand même leurs premiers procédés lui eussent laissé quelques doutes.

 

– Combien as-tu d’argent, manant ? dit un des voleurs.

 

– Trente sequins qui m’appartiennent, répondit Gurth d’un air renfrogné.

 

C’est un mensonge ! s’écrièrent les brigands. Un Saxon avec trente sequins qui revient à jeun du village ! C’est un mensonge incontestable, et qu’il ne peut racheter que par tout ce qu’il a sur lui.

 

Je les ai entassés pour racheter ma liberté, s’écria Gurth.

 

Tu es un âne, répliqua l’un des voleurs ; trois pots d’ale forte t’eussent rendu aussi libre que ton maître, et plus libre encore s’il est Saxon comme toi.

 

C’est une triste vérité, répondit Gurth ; mais, si mes trente sequins peuvent racheter ma liberté près de vous, déliez-moi les mains, je vous les compterai.

 

Arrêtez ! dit l’un d’eux qui semblait exercer quelque autorité sur les autres. Ce sac que tu portes contient plus d’argent que tu n’en annonces. Je le sens au travers de ton manteau.

 

Il appartient au bon chevalier mon maître, répliqua Gurth, et assurément je ne vous en aurais pas dit un mot, pour peu que vous eussiez été satisfaits de vous en tenir à ce qui m’appartient.

 

Tu es un honnête garçon, reprit le brigand, j’en serais le garant, et, tout voleurs que nous sommes, les trente sequins pourront encore nous échapper si tu agis sincèrement avec nous. En attendant, rends ton dépôt pour le moment.

 

En disant ces mots, il prit dans la poitrine de Gurth le grand sac de cuir contenant la bourse que lui avait donnée Rébecca, aussi bien que les autres sequins de son maître. Puis il continua les questions.

 

– Qui est ton maître ?

 

Le chevalier Déshérité, dit Gurth.

 

Celui dont la bonne lance a gagné le prix dans le tournoi d’aujourd’hui ? demanda le brigand. Quel est son nom et sa famille ?

 

C’est son plaisir, répondit Gurth, que ces choses restent secrètes, et assurément vous ne les saurez pas par moi.

 

Et toi, quel est ton nom de famille ?

 

Vous dire cela, reprit Gurth, ce serait révéler le nom de mon maître.

 

Tu es un insolent varlet, dit le brigand ; mais nous parlerons de cela tout à l’heure. Comment ton maître a-t-il acquis cet or ? Est-ce qu’il fait partie de son héritage, ou par quel moyen l’a-t-il obtenu ?

 

Par sa bonne lance, répondit Gurth ; ce sac contient la rançon de quatre bons chevaux et de quatre bonnes armures.

 

Combien y a-t-il ? demanda le brigand.

 

Deux cents sequins.

 

Que deux cents sequins ? dit le bandit. Ton maître a agi généreusement envers les vaincus, et les a taxés à une rançon bien modique. Dis-nous les noms de ceux qui ont payé cet or ?

 

Gurth obéit.

 

– Le cheval et l’armure du templier Brian de Bois-Guilbert, à quel prix ont-ils été estimés ?… Tu vois que tu ne peux me tromper ?

 

Mon maître, reprit Gurth, ne veut rien prendre au templier, si ce n’est sa vie. Ils se sont défiés mortellement et ne peuvent faire échange de courtoisie.

 

En vérité ! répliqua le voleur. Et il hésita après avoir prononcé cette parole.

 

Et que faisais-tu tout à l’heure à Ashby avec ce dépôt confié à tes soins ?

 

Je suis allé pour rendre à Isaac, le juif d’York, répliqua Gurth, le prix d’une armure qu’il avait fournie à mon maître pour ce tournoi.

 

Et combien as-tu payé à Isaac ? Il me semble, à en juger par le poids, qu’il y a bien deux cents sequins dans ce sac.

 

J’ai payé à Isaac, dit le Saxon, quatre-vingts sequins, et il m’en a rendu cent pour les remplacer.

 

Comment ? que dis-tu ? s’écrièrent tous les bandits à la fois. Oserais-tu te moquer de nous en nous racontant des contes aussi peu vraisemblables ?

 

Ce que je vous dis, reprit Gurth, est aussi vrai que nous voyons la clarté de la lune au ciel. Vous trouverez la somme juste dans une bourse de soie dans le sac de cuir, et séparée de celle de l’or.

 

Rappelle-toi, mon brave, que c’est d’un juif que tu parles, dit le capitaine, d’un israélite aussi peu habitué à  restituer l’or que l’est le sable aride du désert à rendre la coupe d’eau que le pèlerin y répand.

 

Il n’y a pas plus de pitié chez lui, dit un autre brigand, que chez un recors qu’on n’a pas remboursé.

 

C’est cependant ainsi, répondit Gurth.

 

Qu’on me procure de la lumière à l’instant, dit le capitaine. Il faut que j’examine cette bourse dont il parle, et, si le fait est tel qu’il le rapporte, la générosité du juif sera presque aussi miraculeuse que l’était le filet d’eau qui abreuva ses pères dans le désert.

 

En un clin d’œil, on eut de la lumière, et le brigand se mit à examiner la bourse ; les autres se groupèrent autour de lui, et même les deux bandits qui retenaient Gurth quittèrent leur prise et tendirent le cou pour être témoins du résultat de cette perquisition.

 

Profitant de leur négligence, et par un effort de vigueur et de promptitude, Gurth se débarrassa tout à fait d’eux, et aurait pu s’échapper s’il avait pu se résoudre à laisser derrière lui le bien de son maître ; mais ce n’était pas là son intention,

 

Il arracha le gourdin d’un des bandits, abattit d’un coup le capitaine, qui ne prévoyait nullement cette attaque, et réussit presque à ressaisir le sac et son trésor.

 

Mais les voleurs étaient trop agiles pour lui ; ils s’emparèrent une seconde fois du sac et du fidèle porcher.

 

Scélérat ! dit le capitaine en se relevant ; tu m’as cassé la tête, et, avec d’autres hommes de notre métier, ton audace te coûterait cher… Mais tu vas connaître ton sort à l’instant ; d’abord, parlons de ton maître, car les affaires du chevalier passent avant celles de l’écuyer, selon les règles de la chevalerie. Tiens-toi donc en paix en attendant ; car, si tu bouges une seconde fois, tu recevras de quoi rester tranquille pendant le reste de tes jours. Camarades, dit-il aux autres brigands, sur cette bourse sont brodés des caractères hébraïques, et j’ajoute foi au récit de ce drôle. Le chevalier errant, son maître, doit passer chez nous sans payer de péage. Il nous ressemble trop pour que nous prélevions sur lui un tribut ; car les chiens ne doivent pas s’entre-déchirer quand les loups et les renards abondent.

 

Nous ressembler ! dit un des bandits, je voudrais savoir comment vous l’entendez.

 

Imbécile ! reprit le capitaine, n’est-il pas comme nous pauvre et déshérité ? ne gagne-t-il pas sa vie à la pointe de son épée, comme nous ? n’a-t-il pas vaincu Front-de-Bœuf et Malvoisin, comme, nous aussi, nous voudrions les vaincre ? n’est-il pas l’ennemi mortel de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant de raisons de craindre ? Et, lors même qu’il en serait autrement, est-ce à nous de faire preuve de moins de conscience qu’un mécréant de juif ?

 

Non, cela serait honteux ! murmura un autre bandit ; cependant, quand je servais dans la bande du brave vieux Gandelyn, nous n’avions pas de ces scrupules de conscience ; et je suis sûr que vous renverrez aussi sans endommagement cet insolent de paysan ?

 

Non, si tu es capable de l’endommager toi-même, répliqua le capitaine. Ici, mon gars, continua-t-il en s’adressant à Gurth, sais-tu manier le gourdin, toi qui es si prompt à t’en servir ?

 

Il me semble, reprit Gurth, que tu devrais pouvoir résoudre cette question.

 

Par ma foi ! tu m’as donné là un coup un peu rude, reprit le capitaine. Donnes-en autant à ce drôle, et tu partiras intact ; mais, si tu succombes, puisque tu es un gaillard si résolu, je crois que c’est moi qui devrai payer ta rançon moi-même. Prends ton gourdin, meunier, ajouta-t-il, et gare à ta tête ! Et vous autres, lâchez cet homme ! donnez-lui un bâton ; il y a assez de lumière pour y voir.

 

Les deux champions, également armés d’un gourdin, s’avancèrent dans le milieu de la clairière, afin de profiter le plus possible du clair de lune. En attendant, les voleurs se mirent à rire et crièrent à leur camarade :

 

– Meunier, gare à ta caboche ! Le meunier, d’un côté, tenant son bâton par le milieu et le faisant tourner au-dessus de sa tête, en exécutant ce que les Français appellent le moulinet, s’écria d’un ton vantard :

 

– Approche donc, manant, si tu l’oses : tu vas connaître la force du poing d’un meunier.

 

Si tu es meunier, répondit Gurth avec assurance, en faisant tourner aussi son arme au-dessus de sa tête avec une égale adresse, tu es doublement voleur, et moi, homme de cœur, je te défie !

 

En disant ces mots, les deux champions marchèrent l’un sur l’autre, et, pendant quelques minutes, ils déployèrent une grande égalité de force, de courage et d’adresse, parant et rendant les coups de l’adversaire avec une suprême dextérité ; le bruit retentissant de leurs armes eût pu faire supposer, à une personne éloignée à quelque distance, qu’il y avait au moins six personnes qui luttaient de chaque côté.

 

Des combats moins opiniâtres et même moins dangereux ont été célébrés en beaux vers héroïques ; mais celui de Gurth et du meunier doit rester ignoré, faute d’un poète capable de rendre justice à cette lutte accidentée. Cependant, bien que le combat au bâton soit passé de mode, ce que nous pourrons faire en prose, nous le ferons pour honorer ces braves champions.

 

Ils combattirent longtemps, jusqu’au moment où le meunier commença à se fâcher de trouver un si fier adversaire et d’entendre le rire de ses camarades, qui, ainsi qu’il arrive en pareille circonstance, se réjouissaient de sa mauvaise humeur. Cette disposition d’esprit n’était guère favorable au noble jeu du bâton, dans lequel il faut le plus grand sang-froid, et cela fournit à Gurth, dont le caractère, bien qu’un peu bourru, était calme et posé, l’occasion de prendre le dessus ; il en profita en maître.

 

Le meunier s’avança furieux, en portant des coups alternativement des deux bouts de son arme, et cherchant à s’approcher à une demi distance, tandis que Gurth se défendait contre l’attaque, tenant son bâton de ses deux mains espacées de trois pieds, et se couvrant en déplaçant son arme avec une grande agilité, de manière à protéger sa tête et son corps. Il se tint ainsi sur la défensive, marquant la mesure de l’œil, du pied et de la main jusqu’au moment où, voyant son adversaire essoufflé, il lui porta de la main gauche un coup de pointe à la figure ; et, comme le meunier cherchait à parer le coup, il fit glisser sa main droite jusqu’à la gauche, et d’un revers frappa son ennemi sur le côté gauche de la tête. Le meunier mesura le sol tout de son long.

 

– Bien fait à la yeoman ! s’écrièrent les bandits. Beau jeu ! et vive la vieille Angleterre ! Le Saxon a sauvé sa bourse et sa peau, et le meunier a trouvé son homme !

 

Tu peux partir, l’ami ! dit le capitaine en se tournant vers Gurth, confirmant ainsi la voix générale, et je vais te donner deux de mes camarades, qui t’indiqueront le meilleur chemin pour regagner le pavillon de ton maître et te protéger contre les rôdeurs de ténèbres qui auraient peut-être moins de conscience que nous ; car il y en a plus d’un aux aguets par une nuit comme celle-ci. Sois discret toutefois, ajouta-t-il sévèrement ; rappelle-toi que tu as refusé de déclarer ton nom, ne demande pas le nôtre, et ne cherche pas à découvrir qui nous sommes et ce que nous faisons ; car, si tu en fais la tentative, tu trouveras une plus mauvaise fortune que tu en aies encore rencontré.

 

Gurth remercia le capitaine de sa courtoisie, et promit de ne pas oublier sa recommandation.

 

Deux des outlaws, saisissant leurs gourdins et disant à Gurth de les suivre, s’avancèrent rapidement par un sentier caché qui traversait le taillis et le terrain bouleversé qui lui était contigu. À la lisière de ce taillis, des hommes parlèrent à ces guides, et, après avoir reçu une réponse faite à l’oreille, ils se retirèrent dans le bois et les laissèrent passer sans molestation.

 

Cette circonstance fit croire à Gurth que non seulement la bande était très nombreuse, mais qu’elle avait des postes réguliers échelonnés autour du rendez-vous.

 

Arrivé à la plaine de bruyère, où Gurth aurait pu lui-même retrouver sa route, les voleurs le conduisirent au sommet d’une petite colline, d’où il put voir, s’étendant devant lui au clair de la lune, les palissades de la lice, les pavillons brillants construits à chaque extrémité, avec les bannières qui les ornaient flottant au vent, et d’où s’élevait le bruit de la chanson que les sentinelles murmuraient pendant leurs heures de veille.

 

Les voleurs s’arrêtèrent en cet endroit.

 

Nous ne pouvons t’accompagner plus loin, dirent-ils ; il y aurait du danger pour nous. N’oublie pas l’avertissement que tu as reçu. Garde le secret sur ce qui t’est arrivé cette nuit, et tu n’auras pas lieu de t’en repentir. Mais, si tu négliges nos conseils, la tour de Londres ne te protégerait pas contre notre vengeance.

 

Bonne nuit, mes bons amis ! dit Gurth ; je me souviendrai de vos ordres, et j’espère que je puis, sans vous offenser, vous souhaiter un métier plus sûr et plus honnête.

 

Sur ce, ils se séparèrent : les bandits reprenant la direction par où ils étaient venus, et Gurth se dirigeant vers la tente de son maître, à qui, malgré les injonctions qu’il avait reçues, il fit part de toutes ses aventures de la nuit.

 

Le chevalier Déshérité fut très étonné, autant de la générosité de Rébecca, dont toutefois il résolut de ne pas profiter, que de celle des bandits, à qui une pareille qualité paraissait devoir être tout à fait étrangère.

 

Cependant ses réflexions sur ces étranges événements furent interrompues par la nécessité de prendre un peu de repos, que la fatigue de la journée et le besoin d’être dispos pour la rencontre du lendemain rendaient également indispensable.

 

Le chevalier se coucha donc sur un lit somptueux dont la tente était pourvue, tandis que le fidèle Gurth, étendant ses membres vigoureux sur une peau d’ours qui servait de tapis au pavillon, se plaça en travers de l’ouverture de la tente, de manière que personne n’y pût entrer sans le réveiller.

 

Chapitre XII.

 

L’aube apparut pure et sans nuages, et, avant que le soleil se fût élevé sur l’horizon, les plus paresseux comme les plus empressés des spectateurs se montrèrent dans la plaine, s’avançant vers la lice comme vers un centre commun, afin de s’assurer une place favorable pour voir la continuation des jeux attendus.

 

Les maréchaux du camp et leurs serviteurs vinrent ensuite, accompagnés des hérauts, pour recevoir les noms des chevaliers qui se proposaient de jouter, en indiquant le parti auquel chacun désirait s’attacher.

 

Cette précaution était nécessaire, afin d’assurer l’égalité des deux corps de combattants.

 

Selon la formalité d’usage, le chevalier Déshérité devait combattre comme le chef d’un des partis, tandis que Brian de Bois-Guilbert, qu’on regardait comme s’étant le mieux comporté après lui dans la journée précédente, fut nommé le chef de l’autre troupe.

 

Ceux qui avaient tenu la lice avec lui appartenaient nécessairement à son parti, à l’exception de Ralph de Vipont, que sa chute avait rendu incapable de revêtir son armure de sitôt. Au reste, il ne manquait pas de candidats distingués et nobles pour compléter les rangs de l’un et de l’autre côté.

 

En effet, quoique les joutes générales dans lesquelles tous les chevaliers combattaient à la fois fussent plus dangereuses que les rencontres d’homme à homme, elles étaient néanmoins plus recherchées et plus pratiquées par la chevalerie.

 

Bon nombre de chevaliers, qui se méfiaient trop de leur adresse pour défier un homme d’une haute renommée, étaient néanmoins très disposés pour un combat général, où ils pouvaient trouver des adversaires d’une force plus égale à la leur. Dans l’occasion présente, une cinquantaine de chevaliers étaient inscrits au contrôle comme désirant combattre, lorsque les maréchaux du camp proclamèrent qu’on ne pouvait pas en admettre davantage, au grand regret de plusieurs qui arrivaient trop tard pour faire valoir leurs prétentions à être compris parmi les combattants.

 

Vers les dix heures environ, toute la plaine fut couverte de chevaliers, de dames à cheval et de piétons, s’avançant en toute hâte vers le champ clos ; et, bientôt après, une éclatante fanfare annonça le prince Jean et sa suite, accompagnés d’une foule de ces chevaliers qui allaient prendre part à la joute, ainsi que d’autres qui n’avaient pas cette intention.

 

Vers le même temps environ, arriva Cédric le Saxon, avec lady Rowena, mais sans être toutefois accompagné d’Athelsthane.

 

Ce seigneur saxon avait couvert son corps grand et vigoureux de son armure, dans l’intention de prendre place parmi les combattants, et, au grand étonnement de Cédric, s’était décidé à se ranger du côté du chevalier du Temple. Cédric, toutefois, avait fait de sévères remontrances à son ami sur le choix inconvenant de sa bannière ; mais il n’en avait reçu que cette sorte de réponse qu’ont l’habitude de donner ceux-là qui s’entendent d’autant plus à suivre leurs propres idées qu’ils ne sont moins capables de les justifier.

 

La meilleure raison, sinon l’unique, qu’il avait de s’unir au parti de Brian de Bois-Guilbert, Athelsthane eut la prudence de ne pas la dévoiler. Bien que son apathie l’empêchât d’employer aucun moyen pour se faire valoir auprès de lady Rowena, il n’était néanmoins aucunement insensible à ses attraits, et il considérait son mariage avec elle comme une chose déjà arrêtée irrévocablement par l’assentiment de Cédric et de ses autres amis. Ce fut donc avec un mécontentement comprimé que l’orgueilleux mais indolent seigneur de Coninsgburg vit le vainqueur de la veille fixer son choix sur Rowena, pour faire d’elle l’objet d’un honneur que son privilège lui donnait exclusivement le droit de conférer.

 

Afin de le punir pour une préférence qui semblait contrecarrer ses prétentions, Athelsthane, se fiant sur sa force et sur l’adresse que ses flatteurs lui attribuaient dans le maniement des armes, avait résolu non seulement de priver le chevalier Déshérité de son puissant secours, mais, si l’occasion s’en présentait, de lui faire sentir le poids de sa hache d’armes.

 

De Bracy et autres chevaliers, partisans du prince Jean, pour obéir à une suggestion de leur maître, s’étaient liés au parti des chevaliers tenants ; car Jean voulait, si cela était possible, assurer la victoire à ce côté.

 

D’une autre part, un grand nombre de chevaliers, anglais et normands, indigènes et étrangers se rangèrent contre les tenants, d’autant plus volontiers que la troupe qui leur était opposée allait être commandée par un champion aussi distingué que le chevalier Déshérité.

 

Dès que le prince Jean eut remarqué que la reine proclamée du jour était arrivée sur le lieu du combat, il prit cet air de courtoisie qui lui allait si bien lorsqu’il daignait en faire usage.

 

Il s’avança au-devant d’elle, ôta son bonnet, et, descendant de cheval, il aida lady Rowena à quitter sa selle ; toute sa suite se découvrit en même temps, et l’un des seigneurs les plus distingués parmi eux mit pied à terre pour tenir son palefroi.

 

– C’est ainsi, dit le prince jean, que nous donnons l’exemple de loyale obéissance à la reine de la beauté et des amours, en la guidant nous-même vers le trône qu’elle doit occuper durant cette journée. Mesdames, ajouta-t-il, si vous désirez un jour être honorées de la même manière, entourez votre reine et obéissez-lui.

 

En disant ces mots, le prince conduisit en cérémonie lady Rowena à la place d’honneur, située vis-à-vis de la sienne, tandis que les dames les plus belles et les plus distinguées s’empressaient autour d’elle pour obtenir des places aussi rapprochées que possible de leur souveraine du moment.

 

Rowena ne fut pas plutôt assise, qu’un éclat de musique à moitié étouffé par les cris de la multitude salua sa nouvelle dignité. Pendant ce temps, le soleil se reflétait splendidement sur les armes éblouissantes des chevaliers des deux partis, qui occupaient les deux extrémités de la lice et tenaient ensemble conseil sur la meilleure manière de se ranger en bataille et de soutenir le choc. Les hérauts réclamaient le silence, jusqu’à ce que les lois du tournoi eussent été promulguées. Elles avaient été combinées en quelque sorte pour atténuer le danger de la journée, précautions d’autant plus nécessaires que le combat allait avoir lieu avec des épées tranchantes et des lances à fer non émoulu. Il fut donc défendu aux champions de se servir de l’estoc ; il ne devait frapper que de taille. On annonça que les chevaliers pouvaient se servir à leur gré de la masse ou de la hache d’armes, mais que le poignard était prohibé.

 

Un chevalier désarçonné pouvait continuer le combat à pied avec un autre champion du parti opposé qui subissait la même disgrâce ; mais les cavaliers montés ne devaient pas l’attaquer dans cette condition. Si un chevalier pouvait acculer son adversaire à l’extrémité de la lice, de manière à lui faire toucher la palissade de sa personne ou de ses armes, cet ennemi serait tenu de s’avouer vaincu, et son armure, ainsi que son cheval, deviendrait la propriété du vainqueur. Un chevalier vaincu de cette manière ne serait plus autorisé à prendre part au combat. Si un combattant désarçonné était incapable de se remettre sur pied, son écuyer ou son page pourrait entrer dans la lice et retirer son maître de la mêlée, mais, dans ce cas, le chevalier serait déclaré vaincu, et son cheval et ses armes seraient confisqués. Le combat devait cesser aussitôt que le prince Jean lancerait son bâton ; autre précaution que l’on prenait habituellement pour empêcher une inutile effusion de sang, la durée trop prolongée d’un jeu si meurtrier. Tout chevalier violant les règles du tournoi, ou enfreignant d’une manière quelconque les règles d’honneur de la chevalerie, s’exposait à être dépouillé de ses armes, à voir son écusson renversé, placé sur les pieux de la palissade et exposé à la dérision du peuple, pour punir sa conduite anti-chevaleresque.

 

Ce programme proclamé, les hérauts conclurent en exhortant chaque bon chevalier à faire son devoir et à mériter la faveur de la reine de la beauté et des amours.

 

Cette proclamation terminée, les hérauts se retirèrent à leur poste. Les chevaliers entrèrent dans la lice par l’une et l’autre extrémité, en long défilé, et se rangèrent sur une double ligne, tout à fait en face les uns des autres, le chef de chaque troupe se tenant au centre du premier rang, poste qui resta inoccupé jusqu’au moment où chaque chef eut placé avec soin chaque combattant à son rang respectif.

 

C’était un spectacle splendide et terrible en même temps que de voir un si grand nombre de vaillants adversaires, bravement montés et richement armés, se tenir prêts à une rencontre si formidable, assis sur leur selle de guerre comme autant de statues de fer, et attendant le signal du combat avec la même ardeur que leurs généreux coursiers, qui signalaient leur impatience par les hennissements et en frappant la terre du pied.

 

Jusque-là, les chevaliers avaient tenu leurs lances verticalement placées : leurs pointes brillantes scintillaient au soleil, et les banderoles dont elles étaient décorées flottaient au-dessus des panaches des casques. Ils restèrent ainsi pendant que les maréchaux du camp inspectaient leurs rangs avec la plus grande minutie, de crainte que l’un ou l’autre parti ne comptât plus ou moins de chevaliers que le nombre fixé.

 

Le compte fut trouvé exact. Alors les maréchaux sortirent de la lice, et Guillaume de Wyvil donna le signal en prononçant d’une voix de tonnerre ces mots :

 

– Laissez aller !

 

Les trompettes retentirent à ces paroles ; aussitôt les champions baissèrent leurs lances et les mirent en arrêt ; ils enfoncèrent les éperons dans les flancs de leurs chevaux, et les deux rangs les plus avancés de chaque parti s’élancèrent au grand galop l’un contre l’autre, et se heurtèrent au milieu de la lice dans un choc dont le bruit fut entendu à un mille de là. Le deuxième rang de chaque parti s’avança d’un pas plus lent, pour contenir les vaincus ou raffermir le succès des vainqueurs ; les conséquences du choc ne furent pas visibles sur-le-champ, car la poussière soulevée par le piétinement de tant de chevaux obscurcit l’air, et il fallut quelque temps avant que les spectateurs inquiets pussent apprécier l’issue de cette rencontre. Quand le combat devint visible, la moitié des chevaliers de chaque côté étaient démontés, les uns par l’adresse de la lance de leurs adversaires, les autres par le poids et la force supérieure de leurs ennemis, ayant abattu chevaux et hommes ; les uns gisaient sur le sol comme s’ils ne devaient plus se relever ; d’autres étaient déjà remis sur pied et combattaient corps à corps ceux de leurs adversaires qui se trouvaient dans la même condition. Enfin, des deux côtés, plusieurs combattants, ayant reçu des blessures qui les mettaient hors de combat, étanchaient leur sang avec leurs écharpes, et tâchaient de se retirer de la mêlée.

 

Les chevaliers montés, dont les lances avaient été presque toutes brisées par la violence du choc, étaient maintenant étroitement engagés avec leurs épées, poussant leur cri de guerre et échangeant des coups aussi pressés que si l’honneur et la vie dépendaient de l’issue du combat.

 

Le tumulte fut bientôt augmenté par l’arrivée des chevaliers composant le second rang des deux partis, qui, agissant comme réserve, s’élançaient maintenant au secours de leurs compagnons. Ceux qui tenaient pour Brian de Bois-Guilbert criaient :

 

Bauséant ! Bauséant ![12] Pour le Temple ! pour le Temple ! Le parti opposé répondait à ce cri par celui de :

 

Desdichado ! Desdichado ! mot de ralliement qu’ils empruntaient à la devise de l’écu de leur chef.

 

Les champions se rencontrant ainsi avec la plus grande furie et avec un succès balancé, la fortune du combat semblait incliner tantôt vers le midi, tantôt vers le nord de la lice, selon que l’un ou l’autre parti dominait.

 

Pendant ce temps, le retentissement des coups et les cris des combattants se mêlaient effroyablement au son des trompettes, et absorbaient les gémissements de ceux qui tombaient et qui roulaient sans défense sous les pieds des chevaux. Les splendides armures des combattants, maintenant souillées par le sang et par la poussière, cédaient à chaque coup de l’épée et de la hache d’armes. Les joyeux panaches arrachés des casques étaient soulevés par la brise comme des flocons de neige. Tout ce qu’il y avait de beau et de gracieux dans l’équipement militaire avait disparu, et ce qu’on voyait maintenant ne pouvait qu’inspirer la terreur ou la compassion.

 

Cependant, telle est la force de l’habitude, que non seulement les spectateurs vulgaires, qui sont naturellement stimulés par des scènes de sang, mais même les dames de distinction qui encombraient les galeries, virent le combat avec un intérêt d’angoisse, il est vrai, mais sans désirer de détourner les regards d’une si terrible vue. Ça et là, à la vérité, une belle joue pouvait pâlir ou un faible cri se faire entendre, lorsqu’un amant, un frère ou un mari tombait de cheval ; mais, en général, les dames assises autour de la lice encourageaient les combattants, non seulement en battant des mains et en agitant les voiles et les mouchoirs, mais même en s’écriant : « Brave lance ! bonne épée ! » chaque fois qu’un coup heureux frappait leurs regards.

 

Tel était l’intérêt que portait le beau sexe à ce jeu sanglant ; celui que les hommes éprouvaient est plus facile à comprendre. Cet intérêt se manifestait par de vives acclamations à chaque tour de fortune, pendant que tous les yeux paraissaient rivés sur la lice, que les spectateurs semblaient eux-mêmes avoir porté ou reçu les coups qui étaient si largement distribués.

 

Puis, à chaque pause, on entendait la voix des hérauts clamant :

 

– Combattez, braves chevaliers ! l’homme meurt mais la gloire survit ! Combattez toujours ; la mort vaut mieux que la défaite ! Combattez toujours ; car de beaux yeux contemplent vos actions !

 

Au milieu des alternatives de succès et de revers, tous les yeux cherchaient à découvrir les chefs de chaque troupe, qui, mêlés au fort de la bataille, encourageaient leurs compagnons de la voix et de l’exemple. Tous deux firent preuve de grande bravoure ; mais ni Bois-Guilbert ni le chevalier Déshérité ne trouvèrent dans les rangs de leurs ennemis un champion qui pût se mesurer avec eux à force égale. Ils se cherchèrent plus d’une fois, stimulés par une animosité mutuelle, sachant bien que la chute de l’un ou de l’autre déterminerait la victoire.

 

Telles cependant étaient la foule et la confusion, que, pendant la première partie du combat, les efforts qu’ils firent pour se rencontrer étaient inutiles, et ils furent maintes fois séparés par l’ardeur de leurs partisans, dont chacun voulait se distinguer en se mesurant avec le chef du parti opposé.

 

Mais, lorsque la mêlée s’éclaircit par le nombre de ceux qui, des deux côtés, s’étant avoués vaincus, avaient été repoussés aux extrémités de la lice, ou bien étaient déclarés hors d’état de continuer la lutte, le templier et le chevalier Déshérité se rencontrèrent à la fin face à face, animés de toute la fureur qu’une aversion mortelle et une rivalité de gloire peuvent inspirer à deux adversaires.

 

Telle était l’adresse de chacun d’eux à parer et à porter des coups, que les spectateurs éclatèrent en un cri involontaire et unanime pour exprimer leur admiration et leur plaisir. Mais, en ce moment, le parti du chevalier Déshérité succombait. Le bras gigantesque de Front-de-Bœuf sur un des flancs de la bataille, et la vigueur massive d’Athelsthane de l’autre, renversaient et dispersaient tous ceux qui se trouvaient à portée de leurs coups.

 

Débarrassés de leurs adversaires immédiats, il paraîtrait que la même pensée se présenta en même temps à ces deux guerriers, que ce serait rendre un service décisif à leur parti en aidant le templier à combattre son rival. Au même moment alors, détournant chacun son cheval, le Normand se précipita contre le chevalier d’un côté et le Saxon de l’autre. Il eût été complètement impossible que le chevalier Déshérité soutînt cet assaut aussi inégal et inattendu, s’il n’eût été averti par un cri général des spectateurs, qui ne purent s’empêcher de s’intéresser à un guerrier exposé à un si grand désavantage.

 

« Gare à vous ! gare à vous, chevalier Déshérité ! » cria-t-on si universellement, que le chevalier s’aperçut du danger qu’il courait.

 

Et, portant un coup terrible en pleine figure au templier, il fit reculer aussitôt son coursier, et par ce mouvement, évita la charge simultanée d’Athelsthane et de Front-de-Bœuf.

 

Or, ces chevaliers, trompés dans leur but et partis de côtés opposés, s’élancèrent entre le but de leur attaque et le templier, leurs chevaux se touchant presque avant qu’ils pussent arrêter leur course.

 

Maîtrisant leurs chevaux toutefois et faisant demi-volte, ils se réunirent tous trois dans leurs efforts pour abattre le chevalier Déshérité.

 

Rien ne pouvait le sauver que la force et la légèreté remarquables du noble cheval qu’il avait gagné la veille.

 

Cette qualité lui fut d’autant plus utile que le cheval de Bois-Guilbert était blessé, et ceux de Front-de-Bœuf et d’Athelsthane, tous deux fatigués par le poids de leurs maîtres gigantesques, vêtus d’armures complètes, et par les efforts qu’ils avaient déjà faits.

 

L’admirable adresse du chevalier Déshérité et l’ardeur du noble animal qu’il montait le mirent à même, pendant quelques minutes, de tenir à distance de l’épée ses trois adversaires. Se tournant d’un côté à l’autre avec l’agilité d’un faucon, tenant ses ennemis autant séparés que possible, il se précipitait tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, portant avec son épée des coups largement assenés, sans attendre ceux qu’on cherchait à lui rendre.

 

Mais, bien que la lice retentît des applaudissements excités par son adresse, il était manifeste qu’il serait à la fin accablé, et les seigneurs autour du prince Jean le suppliaient d’une voix unanime de lancer son bâton dans la lice, et d’épargner à un chevalier si brave d’être vaincu par une force si supérieure.

 

– Je n’en ferai rien, par la lumière du ciel ! répondit le prince Jean. Ce même jouvenceau, qui cache son nom et méprise l’hospitalité que nous lui avons offerte, a déjà gagné un prix ; il peut donc bien permettre aux autres d’avoir leur tour.

 

Il parlait ainsi, quand un incident inattendu changea le sort de la journée.

 

Il y avait dans les rangs du chevalier Déshérité un guerrier en armure noire, monté sur un cheval noir d’une haute taille et présentant toutes les apparences de force et de puissance, ainsi que le chevalier qui le montait.

 

Ce guerrier, qui ne portait sur son bouclier aucune devise, n’avait montré jusqu’ici qu’un médiocre intérêt pour l’issue du combat, repoussant avec une facilité apparente tous ceux qui l’assaillaient, mais sans poursuivre les avantages et sans attaquer à son tour qui que ce fût. Bref, il avait jusque-là joué le rôle plutôt d’un spectateur que d’un acteur dans le tournoi, et cette circonstance lui avait procuré, de la part des assistants, le surnom de Noir fainéant.

 

Tout à coup, ce chevalier parut secouer son apathie en voyant le chef de son parti si rudement serré ; car, piquant son cheval encore tout frais, il vola à son secours aussi prompt que la foudre, et criant d’une voix perçante comme le son de la trompette :

 

Desdichado ! à la rescousse ! Il était temps ; car, pendant que le chevalier Déshérité serrait de près le templier, Front-de-Bœuf s’était approché de lui l’épée haute ; mais, avant qu’elle fût descendue, le chevalier noir lui porta sur la tête un coup qui, glissant sur le casque poli, retomba avec une force à peine atténuée sur le chanfrein du coursier, et Front-de-Bœuf roula à terre ainsi que son cheval, tous deux également étourdis par la violence du coup. Puis le Noir fainéant se retourna vers Athelsthane de Coningsburg, et, sa propre épée ayant été brisée dans sa courte rencontre avec Front-de-Bœuf, il arracha de la main du géant saxon la hache d’armes que portait celui-ci, et, en homme familier avec l’emploi de cette hache, il lui en assena un coup si vigoureux, qu’Athelsthane aussi tomba sans connaissance sur le sol. Ayant accompli ce double fait d’armes, qui fut d’autant plus applaudi qu’on s’y attendait moins, le chevalier parut reprendre sa première nonchalance, et revint tranquillement à l’extrémité nord de la lice, laissant son chef se mesurer de son mieux avec Brian de Bois-Guilbert. Cela n’était plus aussi difficile qu’auparavant. Le cheval du templier ayant perdu beaucoup de sang, il succomba sous le choc du chevalier Déshérité. Brian de Bois-Guilbert roula sur l’arène, embarrassé dans ses étriers, d’où il ne pouvait retirer le pied. Son adversaire s’élança de son cheval, et, levant sa terrible épée au-dessus de la tête du templier, il lui ordonnait de se rendre, lorsque le prince Jean, plus sensible à la situation périlleuse de Bois-Guilbert qu’il ne l’avait été de son rival, lui sauva la honte de s’avouer vaincu, en jetant son bâton de commandement dans l’arène et en mettant ainsi fin au combat.

 

Ce n’était plus, à la vérité, que les faibles restes de la mêlée qui s’agitaient encore ; car, du petit nombre de chevaliers qui étaient demeurés dans la lice, la plus grande partie avait, par un assentiment tacite, assisté oisive à la lutte des chefs, laissant à son issue le soin de terminer la joute.

 

Les écuyers, qui avaient trouvé difficile et périlleux de suivre leurs maîtres pendant la bataille, entrèrent alors en foule dans la lice, pour faire leur service auprès des blessés, qui furent emportés avec le plus de soin et d’attention possible dans les pavillons voisins, ou bien dans les quartiers préparés pour eux dans le village voisin.

 

Ainsi se termina la mémorable passe d’armes d’Ashby-de-la-Zouche, un des tournois les plus vaillamment disputés de ce siècle ; car bien qu’il n’y eût de tués que quatre chevaliers, dont l’un avait été étouffé par le poids de son armure, cependant plus de trente furent grièvement blessés, et de ce nombre quatre ou cinq ne se rétablirent jamais. Plusieurs autres restèrent estropiés toute leur vie, et ceux qui furent les plus heureux portèrent jusqu’au tombeau les cicatrices de ce combat. C’est pourquoi les anciennes chroniques le nomment toujours la gentille et joyeuse passe d’armes d’Ashby.

 

Comme il était du devoir du prince Jean de nommer le chevalier qui s’était le mieux comporté, il décida que l’honneur de la journée appartenait au chevalier que la foule avait désigné sous le nom de Noir fainéant.

 

On fit observer au prince, pour le ramener sur sa décision, que la victoire avait été effectivement gagnée par le chevalier Déshérité, qui, dans le courant de la journée, avait vaincu six champions de sa propre main, et qui enfin avait abattu le chef du parti opposé. Mais le prince Jean persista dans son premier avis, s’appuyant sur le fait que le chevalier Déshérité aurait perdu la bataille sans le puissant secours du chevalier noir, à qui, par conséquent, il s’obstinait à adjuger le prix.

 

Cependant, à la grande surprise de tous ceux qui étaient présents, on ne put retrouver nulle part le chevalier ainsi préféré. Il avait quitté la lice immédiatement après le combat, et plusieurs des spectateurs l’avaient observé parcourant une des clairières de la forêt, de ce même pas lent et de cette manière nonchalante qui lui avaient valu l’épithète de Noir fainéant.

 

Après l’avoir appelé deux fois à son de trompette et aux cris des hérauts, on fut obligé d’en nommer un autre pour recevoir les honneurs qui lui avaient été décernés.

 

Maintenant, le prince jean n’avait plus d’excuses pour ne pas admettre les droits du chevalier Déshérité, qu’il nomma, par conséquent, le héros de la journée.

 

Ce fut à travers un terrain rendu glissant par le sang, et encombré d’armures brisées, ainsi que des corps des chevaux tués et blessés, que les maréchaux du camp conduisirent une seconde fois le vainqueur au pied du trône du prince jean.

 

– Chevalier Déshérité, dit le prince Jean, puisque c’est sous ce titre seul que vous consentez à être connu de nous, nous vous décernons une seconde fois les honneurs de ce tournoi, et nous vous annonçons le droit que vous avez de réclamer et de recevoir, des mains de la reine de la beauté et des amours, le chapelet d’honneur que votre valeur a si justement mérité.

 

Le chevalier salua profondément et avec grâce, mais il ne fit aucune réponse.

 

Tandis que les trompettes résonnaient, que les hérauts, forçant la voix, criaient : « Honneur aux braves ! gloire aux vainqueurs ! » Tandis que les dames agitaient leurs mouchoirs brodés et que les spectateurs de tous les rangs s’unissaient dans un cri bruyant d’admiration, les maréchaux conduisirent le chevalier Déshérité à travers la lice jusqu’au pied du trône d’honneur occupé par lady Rowena.

 

On fit agenouiller le vainqueur sur le dernier degré de ce trône. À la vérité, toute sa conduite depuis la fin du combat paraissait avoir été plutôt le résultat de l’impulsion de ceux qui l’entouraient que de sa propre volonté. Et on remarqua qu’il chancelait en traversant la lice une seconde fois.

 

Rowena, descendant de sa place d’un pas digne et gracieux, allait placer le chapelet qu’elle tenait dans sa main sur le casque du champion, lorsque les maréchaux s’écrièrent d’une seule voix :

 

– Ce n’est pas ainsi qu’il faut agir ; sa tête doit être nue. Le chevalier balbutia faiblement quelques paroles qui se perdirent sous son casque ; mais elles semblaient indiquer le désir qu’il avait qu’on ne le lui ôtât pas. Soit amour de l’étiquette, soit curiosité, les maréchaux ne firent aucune attention à ses signes de répugnance ; ils lui ôtèrent son casque, en coupant les lacets et en dégrafant le gorgerin. Lorsque le casque fut enlevé, on vit apparaître les traits réguliers, mais brûlés par le soleil, d’un jeune homme de vingt-cinq ans, avec une profusion de cheveux blonds et courts. Son visage était aussi pâle que la mort, et taché de sang en deux ou trois endroits.

 

Rowena ne l’eut plutôt aperçu, qu’elle jeta un faible cri ; mais, rappelant à son aide toute l’énergie de son caractère, et s’efforçant pour ainsi dire d’achever son rôle, tandis que tout son corps tremblait sous la violence de l’émotion, elle plaça sur la tête affaissée du vainqueur le splendide chapelet qui était la récompense de la journée, et prononça d’une voix claire et distincte ces mots :

 

Je t’accorde ce chapelet, messire chevalier, comme la récompense de la valeur décernée au vainqueur de cette journée.

 

Elle s’arrêta un moment, puis elle ajouta avec fermeté :

 

Et jamais sur un front plus digne on n’a placé un laurier de chevalerie.

 

Le chevalier baissa la tête et baisa la main de la belle souveraine par qui sa valeur avait été récompensée ; puis, s’affaissant de plus en plus sur lui-même, il tomba évanoui à ses pieds.

 

Il y eut une consternation générale. Cédric, qui avait été frappé de stupeur par l’apparition soudaine de son fils banni, s’élança comme pour le séparer de Rowena ; mais déjà la chose avait été accomplie par les maréchaux du camp, qui, devinant la cause de l’évanouissement d’Ivanhoé, s’étaient hâtés de lui ôter son armure, et avaient trouvé que le fer d’une lance, après avoir traversé son bouclier, lui avait fait une blessure au côté.

 

Chapitre XIII.

 

Le nom d’Ivanhoé ne fut pas plutôt prononcé qu’il vola de bouche en bouche avec toute la célérité qu’il put recevoir de l’ardeur et de la curiosité.

 

Il ne tarda pas à parvenir au cercle du prince, dont le front s’obscurcit en apprenant cette nouvelle ; mais, regardant autour de lui avec dépit :

 

Messeigneurs, dit-il, et vous surtout, messire prieur, que pensez-vous de la doctrine des savants concernant les attractions et les antipathies innées ? Il m’a semblé sentir la présence du favori de mon frère, lorsque je me méfiais de l’homme que recouvrait cette armure.

 

Il faut que Front-de-Bœuf se prépare à restituer son fief d’Ivanhoé, dit de Bracy, qui, s’étant comporté honorablement pendant ce tournoi, avait déposé son écu et son heaume pour reprendre sa place à la suite du prince.

 

Oui, répondit Waldemar Fitzurze, ce beau cavalier est capable de réclamer le château et le domaine que Richard lui a assignés, et que la générosité de Votre Altesse a depuis donnés à Front-de-Bœuf.

 

Front-de-Bœuf, répliqua Jean, est plutôt homme à avaler trois manoirs comme celui d’Ivanhoé que d’en dégorger un seul. Du reste, messieurs, j’espère que personne ici présent ne me disputera mon droit de conférer les fiefs de la Couronne aux fidèles serviteurs qui m’entourent, et qui sont prêts à faire le service militaire d’usage, à la place de ceux qui vont errants dans les pays étrangers et qui ne peuvent rendre ni hommage ni service quand ils en sont requis.

 

L’auditoire était trop intéressé dans cette question pour ne pas déclarer que le droit que le prince s’arrogeait était tout à fait incontestable.

 

– Prince généreux, s’écrièrent-ils, très noble seigneur, qui s’impose ainsi la tâche de récompenser ses fidèles serviteurs !

 

Telles furent les paroles que l’escorte proféra ; car tous attendaient pareilles gratifications aux dépens des serviteurs et des favoris du roi Richard, si toutefois ils ne les avaient pas déjà reçues,

 

Le prieur Aymer appuya aussi l’opinion générale, en faisant observer cependant que Jérusalem la sainte ne pouvait, à la vérité, être citée comme un pays étranger. Elle était communis mater, la mère commune de tous les chrétiens ; mais il ne voyait pas, déclarait-il, comment le chevalier d’Ivanhoé pouvait tirer parti de cet argument, puisque lui, le prieur, était assuré que les croisés, sous Richard, ne s’étaient jamais avancés plus loin qu’Ascalon, qui, comme tout le monde le savait, était une ville de Philistins, et ne pouvait jouir d’aucun des privilèges de la ville sainte.

 

Waldemar, que la curiosité avait conduit vers l’endroit où Ivanhoé était tombé, revint en ce moment.

 

– Ce preux, dit-il, ne donnera probablement à Votre Altesse que peu d’inquiétude, et je crois qu’il laissera Front-de-Bœuf dans la tranquille possession de ses biens, car il est grièvement blessé.

 

Quoi qu’il lui arrive, dit le prince Jean, il est le héros de la journée, et, fût-il dix fois notre ennemi ou l’ami dévoué de notre frère, ce qui est peut-être la même chose, il faut songer à ses blessures. Notre médecin lui-même lui donnera des soins.

 

Un sourire malveillant erra sur les lèvres du prince en disant ces mots.

 

Waldemar Fitzurze se hâta de répondre qu’Ivanhoé avait déjà été emporté hors de la lice, et se trouvait sous la garde de ses amis.

 

– J’ai été quelque peu affligé, dit-il, de la douleur qu’a laissé percer la reine des amours et de la beauté, dont la souveraineté d’un jour s’est changée en deuil par cet événement. Je ne suis pas homme à me laisser attendrir par les lamentations d’une femme sur son amant ; mais cette même lady Rowena a comprimé son chagrin avec tant de dignité, qu’on n’a pu le découvrir qu’à ses mains crispées et à ses yeux sans larmes, qui fixaient le corps inanimé étendu devant elle.

 

Qui est cette lady Rowena dont on nous a tant parlé ? demanda le prince Jean.

 

Une Saxonne, et l’héritière de grands biens, répondit le prieur Aymer, une rose de grâce et un bijou d’opulence, la plus belle entre mille, un bouquet de myrrhe et une essence de benjoin.

 

Nous trouverons bien le moyen d’égayer sa tristesse, dit le prince Jean, et d’améliorer sa race en la mariant à un seigneur normand. Elle me paraît mineure ; or, elle doit être à notre disposition pour le mariage. Qu’en dis-tu, de Bracy ?

 

Veux-tu acquérir terres et bénéfices en épousant une Saxonne, selon la manière des preux du Conquérant ?

 

Pourvu que les terres me conviennent, répondit de Bracy, il y a peu de danger que la fiancée me déplaise ; et je me tiendrai profondément obligé à Votre Altesse pour un bienfait qui remplira toutes les promesses qu’elle a faites à son serviteur et vassal.

 

Nous ne l’oublierons pas, répondit le prince Jean ; et, pour nous en assurer sans délai, qu’on ordonne à notre sénéchal de commander à l’instant à lady Rowena et à sa société de paraître devant nous au banquet de ce soir, c’est-à-dire ce grossier manant, son tuteur, et le bœuf saxon que le chevalier noir abattit dans le tournoi. De Bigot, ajouta-t-il en s’adressant au sénéchal, tu transmettras la seconde partie de notre invitation, assez courtoisement pour flatter ces orgueilleux Saxons et rendre leur refus impossible, quoi que ce soit, je le jure par les os de Becket ! jeter des perles aux pourceaux.

 

Le prince Jean achevait ces mots et allait donner le signal de quitter la lice, lorsqu’un petit billet lui fut remis.

 

De qui ? demanda le prince Jean en regardant la personne qui venait de le lui donner.

 

Des pays étrangers, monseigneur ; mais j’ignore de quelle part, répondit le serviteur. Un Français l’a apporté ici en disant qu’il avait chevauché nuit et jour pour le remettre aux mains de Votre Altesse.

 

Le prince examina attentivement la suscription, puis le sceau, qui était placé de manière à assurer le cordonnet de soie qui l’entourait, et qui portait l’empreinte de trois fleurs de lis ; ensuite Jean ouvrit le billet avec une agitation apparente, qui s’augmenta visiblement après qu’il en eut pris lecture. Le billet contenait ces mots :

 

Prends garde à toi, car le diable a rompu ses chaînes.

 

Le prince devint pâle comme un trépassé. Il regarda la terre, puis le ciel, comme un homme qui apprend que la peine de mort vient d’être prononcée contre lui. Mais, revenant du premier effet de sa surprise, il prit à l’écart Waldemar Fitzurze et de Bracy, et leur montra tour à tour le billet.

 

– Ceci peut être une fausse alarme ou une fausse lettre, dit de Bracy.

 

C’est la main et le sceau de mon frère de France, reprit le prince Jean.

 

En ce cas, il est temps, dit Fitzurze, de concentrer nos forces, soit à York, soit dans quelque place du centre. Encore quelques jours, et il sera trop tard. Votre Altesse ferait bien de couper court aux momeries d’Ashby.

 

Les yeomen et le peuple, dit de Bracy, seraient mécontents si on les congédiait sans leur avoir fait leur part dans ces jeux.

 

– Le jour, dit Waldemar, n’est pas encore très avancé. Que les archers tirent chacun quelques traits à la cible, et que le prix soit adjugé. De cette manière, le prince se sera amplement libéré de sa promesse envers ce troupeau de serfs saxons.

 

– Je te remercie, Waldemar, dit le prince ; tu me rappelles aussi que j’ai un compte à régler avec cet insolent paysan qui, hier, a insulté notre personne. Notre banquet sera toujours maintenu pour cette nuit, ainsi que nous en étions convenus. Lors même que ce serait la dernière heure de ma puissance, cette heure serait consacrée à la vengeance et au plaisir. Que les soucis de demain ne troublent pas les joies de ce jour.

 

Le son des trompettes eut bientôt rappelé les spectateurs, qui commençaient déjà à quitter le lieu du tournoi, et les hérauts proclamèrent que le prince Jean, subitement appelé à des devoirs importants et péremptoires, se voyait obligé de renoncer au divertissement de la fête du lendemain. Mais néanmoins, ne voulant pas laisser partir tant de yeomen sans avoir mis leur adresse à l’épreuve, il avait bien voulu ordonner qu’avant de quitter ces lieux, ils missent à exécution sur-le-champ ce concours pour le tir qui devait n’avoir lieu que le lendemain. Au meilleur tireur on accordait pour prix un cor de chasse monté en argent, un baudrier de soie richement décoré, et un médaillon de saint Hubert, patron des forêts.

 

Plus de trente yeomen se présentèrent d’abord pour concourir, dont plusieurs étaient les gardes et les sous-gardes des forêts royales de Needwood et de Charnwood. Toutefois, quand les archers apprirent avec qui ils avaient à se mesurer, plus de vingt d’entre eux se retirèrent de la lutte, ne voulant pas encourir le déshonneur d’une défaite presque certaine ; car, dans ces jours, l’habileté de chaque tireur célèbre était aussi bien connue à plusieurs milles à la ronde, que le sont les qualités d’un cheval dressé aujourd’hui à New-Market des amateurs qui fréquentent ce fameux rendez-vous.

 

Malgré la retraite de tant de compétiteurs, il restait encore huit concurrents pour le tir.

 

Le prince Jean quitta son trône pour examiner de plus près ces yeomen d’élite, dont plusieurs portaient la livrée royale. Ayant satisfait sa curiosité par cette inspection, il chercha l’objet de son ressentiment, qu’il vit se tenant au même endroit, ayant le même aspect calme qu’il avait la veille.

 

– Drôle, dit le prince Jean, j’ai deviné par ton insolent bavardage que tu n’étais pas un véritable ami de l’arc, et je crois que tu n’oses pas risquer ton adresse avec les hommes que l’on voit là-bas.

 

Sauf votre respect, monseigneur, répliqua le yeoman, j’ai encore une autre raison pour m’abstenir de tirer, outre la crainte de l’insuccès et de la disgrâce.

 

Et quelle est ton autre raison ? demanda le prince Jean, qui, pour une cause que lui-même aurait eu de la peine à expliquer, éprouvait une curiosité inquiète au sujet de cet individu.

 

Parce que, répliqua le forestier, j’ignore si, ces yeomen et moi, nous avons l’habitude de viser le même but, et si, en outre, Votre Grâce serait satisfaite que le troisième prix fût gagné par un homme qui, involontairement, a encouru son déplaisir.

 

Le prince Jean rougit en faisant la question suivante :

 

– Quel est ton nom, yeoman ?

 

Locksley, répondit le yeoman.

 

Eh bien ! Locksley, dit le prince Jean, tu tireras à ton tour, quand ces yeomen auront déployé leur adresse. Si tu emportes le prix, j’y ajouterai vingt nobles ; mais, si tu perds, tu seras dépouillé de ton habit de drap vert de Lincoln et chassé de la lice à coups de corde d’arc, comme fanfaron, babillard et insolent.

 

Et si je refuse de tirer à ces conditions ?… demanda le yeoman. Le pouvoir de Votre grâce, soutenu comme il l’est par tant d’hommes d’armes, peut certainement me dépouiller et me battre sans peine, mais il ne peut me forcer de bander mon arc et de tirer une flèche.

 

Si tu refuses notre offre équitable, dit le prince, le prévôt de la lice coupera la corde de ton arc, brisera ton arc et tes flèches, et te chassera de notre présence comme un lâche dont le cœur a failli.

 

Ce n’est plus une chance égale que vous m’imposez, prince, dit le yeoman, en m’obligeant ainsi à lutter contre les meilleurs archers de Leicester et de Stafford, sous peine d’infamie s’ils sont mes maîtres ; néanmoins, je ferai selon votre plaisir.

 

Veillez sur lui, hommes d’armes ! dit le prince Jean ; son cœur faiblit, je crains qu’il ne veuille se soustraire à l’épreuve. Et, quand à vous, mes braves, tirez bien et hardiment : un daim et un muid de vin vous attendront sous la tente, là-bas, quand les jeux seront terminés.

 

Une cible fut placée à l’extrémité de l’avenue méridionale conduisant à la lice. Les archers inscrits se portèrent à la file au fond de l’ouverture du midi, la distance entre ce poste et le but laissant un intervalle assez grand pour ce qu’on appelait un tir au hasard. Les archers, ayant au préalable décidé par la voie du sort l’ordre pour le tir, devaient lancer chacun successivement trois flèches. Les exercices furent surveillés par un officier subalterne nommé par le prévôt du tir ; car on aurait craint d’avilir le haut rang des maréchaux de la lice en les requérant de diriger les exercices de la yeomanerie.

 

Les archers, s’avançant un à un, lancèrent leurs flèches en braves et habiles yeomen. Sur vingt-quatre flèches tirées successivement, dix se fixèrent dans le but, et les autres s’en approchèrent de si près, que, considération faite de la distance du but, on regarda les coups comme bien visés. Sur les dix traits qui atteignirent le but, deux, plantés dans le cercle intérieur, furent tirés par Hubert, forestier au service de Malvoisin, qui fut, par conséquent, proclamé vainqueur.

 

– Maintenant, Locksley, dit le prince Jean au hardi yeoman avec un sourire ironique, veux-tu lutter d’adresse avec Hubert, ou bien veux-tu céder ton arc, ton baudrier et ton carquois au prévôt des jeux ?

 

Puisqu’il le faut, dit Locksley, je suis content d’en courir la chance, sous la condition que, lorsque j’aurai lancé deux flèches contre le but d’Hubert, qui est là-bas, il sera tenu, lui, d’en tirer une sur un but que je lui proposerai.

 

Ce n’est que justice, répondit le prince Jean, et l’on ne te refusera pas cela. Si tu bats ce vantard, ami Hubert, je remplirai ton cor de pennys d’argent.

 

Un homme ne peut faire que de son mieux, répliqua Hubert ; mais mon grand-père a bandé un arc d’une bonne grandeur à Hastings, et j’espère ne pas faire déshonneur à sa mémoire.

 

On enleva la première cible, et on la remplaça par une autre de même grandeur. Hubert, qui, comme vainqueur dans la première épreuve d’adresse, avait le droit de tirer le premier, visa avec grande attention, mesurant longtemps la distance de l’œil, tenant à la main son arc bandé avec la flèche fixée sur la corde. Enfin, faisant un pas en avant, et, élevant l’arc de toute la longueur de son bras gauche jusqu’à ce que le centre où la flèche touche la corde se trouvât au niveau de sa figure, il tendit la corde jusqu’à son oreille ; la flèche siffla en fendant l’air, et alla se fixer dans le cercle intérieur de la cible, mais non pas exactement au centre.

 

– Vous n’avez pas fait la part du vent, Hubert, lui dit son adversaire en bandant son arc ; sans quoi, ce coup-là eût été meilleur.

 

En disant ces mots et sans montrer la moindre inquiétude sur le résultat, Locksley se plaça au poste et lança sa flèche aussi nonchalamment en apparence que s’il n’avait pas même regardé le but.

 

Il parlait encore presque au moment où sa flèche partit, et cependant elle se fixa dans le but, à deux pouces plus près du point central que celle d’Hubert.

 

– Par la lumière du ciel ! cria le prince Jean à Hubert, si tu permets à ce renégat de te vaincre, tu es digne de la potence.

 

Hubert n’avait que la même phrase formulée pour toutes les occasions.

 

Si votre Altesse veut me pendre, dit-il, elle en a le pouvoir, mais un homme ne peut faire que de son mieux. Cependant mon grand-père a bandé un bon arc…

 

Que le diable emporte ton grand-père et toute sa génération, interrompit Jean ; tire, mauvais drôle, et fais de ton mieux, ou cela te coûtera cher.

 

Ainsi exhorté, Hubert reprit sa place, et cette fois, faisant son profit de l’avertissement qu’il avait reçu de son adversaire, il fit la part d’une petite brise qui venait de s’élever, et visa avec tant de bonheur, que sa flèche pénétra dans le centre même de la cible.

 

Hubert ! Hubert ! s’écria la populace, qui portait plus d’intérêt à un personnage connu qu’à un étranger. Dans le bouton ! dans le bouton ! Vive Hubert !

 

Tu ne peux pas dépasser ce coup-là, Locksley, dit le prince avec un sourire insultant.

 

Je vais greffer sa flèche. Et, ayant pris un peu plus de précautions que la première fois, il lâcha la corde, et sa flèche alla fendre celle de son rival et la fit voler en éclats. La multitude fut si ébahie de cette merveilleuse adresse, qu’elle ne put pas même donner issue à son étonnement par ses acclamations habituelles.

 

Il faut que ce soit le diable et non pas un homme de chair et d’os, murmurèrent entre eux les yeomen ; car jamais on n’a vu une pareille force sur l’arc depuis que le premier fut bandé en Angleterre.

 

Et maintenant, dit Locksley, je demanderai à Votre Grâce la permission de fixer moi-même un but tel qu’on en emploie dans le nord ; et que chaque brave yeoman qui osera en faire l’essai soit récompensé par un sourire de celle qu’il aime le mieux !

 

Comme il s’apprêtait à quitter la lice :

 

Que vos gardes m’accompagnent, dit-il, si vous le désirez ; je vais seulement couper une baguette dans le premier buisson de saule.

 

Le prince Jean fit un signal pour que quelques-uns de ses serviteurs le suivissent, afin de l’empêcher de s’esquiver ; mais le cri de Fi donc ! fi donc ! qui jaillit de la multitude, lui fit changer son intention peu généreuse.

 

Locksley revint presque aussitôt avec une baguette de saule d’environ six pieds de longueur, parfaitement droite et aussi épaisse que le pouce d’un homme. Il commença par la peler avec un grand sang-froid, en faisant observer en même temps que, engager un bon forestier à tirer sur une cible aussi grande que celles qu’on avait employées jusqu’ici, c’était avilir son adresse.

 

– Quant à moi, dit-il, dans mon pays, les hommes prendraient tout aussi bien pour but la table ronde du roi Arthur, autour de laquelle soixante chevaliers étaient assis, et un enfant de sept ans pourrait atteindre cette cible là-bas avec un trait sans pointe ; mais, ajouta-t-il en allant à pas lents à l’extrémité de la lice, et en y fixant la baguette toute droite en terre, celui qui touche cette baguette à une distance de trois cents pieds, je le proclame un archer digne de porter le carquois devant un roi, ce roi fût-il le brave roi Richard.

 

Mon grand-père, dit Hubert, a tiré à la bataille d’Hastings une certaine flèche… mais jamais de la vie il n’a visé un but comme celui-ci, et je ne le ferai pas non plus. Si ce yeoman peut fendre cette baguette, je lui donne ce baudrier, ou plutôt je cède au diable qui est dans sa veste, mais non pas à une adresse humaine ; un homme ne peut faire que de son mieux, et je ne veux pas tirer quand je suis sûr de ne pas toucher le but. Autant tirer sur le tranchant d’un canif, sur un fétu de paille ou sur un rayon de soleil, que sur cette petite branche que je puis à peine voir.

 

– Poltron que tu es ! dit le prince Jean.

 

Tire donc, Locksley ; mais, si tu frappes ce but, je dirai que tu es le premier qui l’ait jamais fait. Quoi qu’il arrive, je ne veux pas que tu brilles à nos dépens par une vaine parade d’adresse.

 

– Je ferai de mon mieux, comme dit Hubert, répondit Locksley ; c’est tout ce qu’un homme peut faire.

 

En disant cela, il banda de nouveau son arc ; mais, cette fois, il examina son arme scrupuleusement, prit une nouvelle corde, la première s’étant un peu relâchée pendant les deux premiers coups et ne lui paraissant plus suffisamment ronde. Puis il visa avec attention, et la foule attendit l’événement dans un silence inquiet.

 

L’archer justifia l’opinion que l’on avait de son adresse ; sa flèche fendit la baguette de saule contre laquelle il l’avait dirigée. Un tonnerre d’acclamations s’ensuivit, et le prince Jean lui-même, dans son admiration pour l’adresse de Locksley, oublia pour un moment l’aversion que le yeoman lui avait inspirée.

 

– Ces vingt nobles, dit-il, que tu as si justement gagnés, ainsi que le cor de chasse, sont à toi ; nous les porterons à cinquante si tu veux prendre service avec nous et te revêtir de la livrée d’un yeoman de nos gardes pour rester près de notre personne ; car jamais main plus forte n’a bandé l’arc, jamais si bon coup d’œil n’a guidé la flèche.

 

Pardonnez-moi, noble prince, dit Locksley, mais j’ai fait vœu que, si jamais je m’enrôle, ce sera sous votre noble frère, le roi Richard. Ces vingt nobles, je les laisse à Hubert, qui a lancé en ce jour une flèche aussi bien que son grand-père l’a fait à Hastings. Si sa modestie ne l’eût point fait refuser l’épreuve, il eût fendu la baguette aussi bien que moi.

 

Hubert secoua la tête en recevant avec répugnance le don généreux de l’étranger, et Locksley, voulant se soustraire à toute autre observation, se glissa dans la foule, où bientôt on le perdit de vue.

 

L’archer vainqueur n’eût peut-être pas échappé si facilement à l’attention de Jean, si ce prince n’avait eu en ce moment d’autre sujet d’inquiétude, et l’esprit assiégé par des réflexions plus importantes.

 

Il manda son chambellan, en donnant le signal d’évacuer la lice, et lui commanda de partir sur-le-champ, au galop, pour Ashby, et d’aller trouver Isaac le juif.

 

– Dis à ce chien, dit-il, de m’envoyer avant le coucher du soleil deux mille couronnes. Il connaît l’hypothèque, mais tu lui montreras cette bague comme un signe convenu. Le reste de la somme doit être payé à York dans six jours d’ici. S’il y manque, je prendrai la tête du mécréant ; aie soin de passer sur la route que suit sans doute l’esclave circoncis qui étalait tout à l’heure parmi nous ses parures volées.

 

En disant ces mots, le prince monta à cheval et s’en retourna à Ashby. Toute la foule se dispersa aussitôt après son départ.

 

Chapitre XIV.

 

Le prince Jean tint son grand banquet dans le château d’Ashby. Ce n’était pas le même édifice que celui dont les superbes ruines intéressent encore le voyageur, et qui fut construit à une époque postérieure par lord Hastings, grand chambellan d’Angleterre, une des premières victimes de la tyrannie de Richard III, et plus connu encore comme un des principaux héros de Shakespeare que comme personnage historique.

 

Le château et la ville d’Ashby appartenaient alors à Roger de Quincy, comte de Winchester, qui, lors de notre histoire, se trouvait en Palestine. Pendant son absence, le prince Jean occupa son château et disposa de ses domaines sans scrupule ; et, voulant en ce moment éblouir le peuple par son hospitalité et sa magnificence, il avait ordonné de grands préparatifs afin de rendre ce festin aussi splendide que possible. Les fournisseurs du prince, qui, en cette occasion comme en d’autres, s’arrogeaient l’autorité royale, avaient dépouillé le pays de tout ce qu’on avait pu trouver de convenable pour la table de leur maître. Les convives aussi furent invités en grand nombre, et, dans la nécessité où le prince Jean se trouvait alors de quêter la popularité, il avait étendu ses invitations à toutes les familles distinguées des Saxons et des Danois, aussi bien qu’aux seigneurs normands et à la petite noblesse des environs.

 

Quelque méprisés et déchus qu’ils fussent ordinairement, les Anglo-Saxons, par leur force numérique, devenaient nécessairement formidables dans les commotions civiles qui menaçaient l’État, et il était évidemment d’une saine politique de s’assurer la popularité de leurs chefs.

 

Il entrait donc dans les intentions du prince, intentions qu’il maintint pendant quelque temps, de traiter ces hôtes inaccoutumés avec une courtoisie à laquelle ils n’étaient pas habitués. Mais, bien que personne n’apportât moins de scrupule à faire plier devant les intérêts ses habitudes et ses sentiments ordinaires, la fatalité du prince voulait que sa légèreté et sa pétulance éclatassent sans cesse, détruisant ainsi tout ce qu’il avait gagné par sa dissimulation.

 

Il donna un exemple mémorable de cette humeur volage lorsqu’il fut envoyé en Irlande par son père, Henri II, dans l’intention de captiver l’opinion des habitants de ce pays, nouveau et important fleuron de la Couronne anglaise. En cette occasion-là, les chefs irlandais se disputaient l’honneur d’offrir les premiers au jeune prince leur hommage loyal et le baiser de paix ; mais, au lieu de recevoir leurs félicitations avec courtoisie, Jean et ses insolents serviteurs ne purent résister à la tentation de tirer les longues barbes des chefs irlandais ; conduite qui, ainsi qu’on devait s’y attendre, courrouça profondément les dignitaires insultés, et donna lieu à des suites fatales pour la domination anglaise en Irlande. Il est nécessaire de ne pas perdre de vue ces inconséquences du caractère de Jean, pour que le lecteur comprenne sa conduite durant la présente soirée.

 

D’après la résolution qu’il avait formée pendant ses moments de réflexion, le prince Jean reçut Cédric et Athelsthane avec une courtoisie parfaite, et exprima sans ressentiment ses regrets, quand le premier allégua l’indisposition de lady Rowena comme prétexte de ce qu’elle ne se rendait pas à sa gracieuse invitation.

 

Cédric et Athelsthane portaient l’un et l’autre l’ancien costume saxon, lequel, sans être laid, et bien que pour cette occasion, fait d’étoffes coûteuses, différait tellement de coupe et de forme de celui des autres convives, que le prince Jean se fit un titre de modération aux yeux de Waldemar Fitzurze de ne pas s’être mis à rire à la vue d’un costume que la mode du jour rendait ridicule.

 

Cependant, en les jugeant sainement, la tunique courte et collante et le long manteau des Saxons étaient un habillement plus gracieux et plus commode que celui des Normands, dont le justaucorps était un long pourpoint si large, qu’il ressemblait à la blouse d’un charretier ; ce pourpoint était recouvert d’un manteau de petite dimension, qui ne garantissait le porteur ni du froid ni de la pluie, et dont l’unique but paraissait être de mettre au jour autant de bijoux et de broderies que l’ingénieux tailleur pouvait en faire tenir sur sa surface.

 

L’empereur Charlemagne, sous le règne duquel ils furent introduits pour la première fois, nous semble avoir parfaitement apprécié les incommodités provenant de ce genre de vêtement.

 

– Au nom du Ciel ! disait-il, à quoi servent ces manteaux raccourcis ? Au lit, ils ne nous couvrent pas, à cheval, ils ne nous protègent ni contre le vent ni contre la pluie, et, assis, ils ne garantissent pas nos jambes de l’humidité ni de la gelée.

 

Néanmoins, en dépit de cette censure royale, les manteaux courts restèrent à la mode jusqu’au temps dont nous parlons, surtout parmi les princes de la maison d’Anjou. Ils étaient donc d’un usage universel parmi les courtisans du prince Jean, et le manteau long, qui était le vêtement supérieur des Saxons, fut d’autant plus tourné en ridicule.

 

Les convives étaient placés à une table qui pliait sous le poids des mets. De nombreux cuisiniers, qui suivaient le prince dans ses voyages et qui avaient mis en œuvre toute leur science pour multiplier les formes sous lesquelles les provisions ordinaires étaient servies, avaient réussi, presque aussi bien que nos professeurs actuels dans l’art culinaire, à les rendre complètement méconnaissables à la vue.

 

Outre les produits indiqués, il y avait là une foule de friandises venues de l’étranger, et une grande quantité de pâtisseries de luxe, ainsi que des pains et des gâteaux savoureux employés seulement sur les tables de la haute noblesse.

 

Des vins exquis, tant indigènes qu’étrangers, mettaient le comble au luxe du festin.

 

Mais, bien qu’adonnés au luxe, les seigneurs, en général, n’étaient pas d’une race intempérante. En se livrant aux plaisirs de la table, ils recherchaient la délicatesse et évitaient les excès, et avaient l’habitude de reprocher l’ivrognerie et la gloutonnerie aux Saxons vaincus, comme des vices inhérents à leur basse condition.

 

Le prince Jean, à la vérité, et ceux qui cherchaient à lui plaire en imitant ses défauts, aimaient à se livrer aux plaisirs de la table. On sait que sa mort eut pour cause une indigestion causée par des pêches et de l’ale nouvelle. Sa conduite, toutefois, offrait une exception à celle de ses compatriotes. Avec une gravité moqueuse, seulement interrompue par des signes particuliers qu’ils se faisaient entre eux, les chevaliers normands observèrent le maintien rude d’Athelsthane et de Cédric pendant le banquet, à la forme duquel ils n’étaient pas habitués. Ce fut tandis qu’ils étaient l’objet d’une attention railleuse que les Saxons ignorants transgressèrent, à leur insu, plusieurs des règles arbitraires qu’on avait établies pour l’observation des convenances. Or, on sait bien qu’un homme est reconnu comme plus excusable en violant les lois morales, qu’en paraissant ignorer la moindre minutie des lois de l’étiquette.

 

Aussi Cédric, qui essuya ses mains avec une serviette au lieu de faire évaporer l’humidité en les secouant avec grâce en l’air, encourut-il plus de ridicule que son compagnon Athelsthane avalant à lui seul un pâté entier composé des friandises étrangères les plus exquises, et qu’on nommait en ce temps un karum pie. Quand on s’aperçut, par un examen plus approfondi, que le thane de Coningsburg, ou le franklin, comme disaient les Normands, n’avait nulle idée de la chose qu’il venait de dévorer, et qu’il avait pris le contenu du karum pie pour des alouettes et des pigeons, tandis que c’étaient des becfigues et des rossignols, son ignorance l’exposa à un ridicule qu’il eût été plus juste d’attribuer à sa gloutonnerie.

 

Le long festin finit par avoir un terme, et, tandis que la coupe circulait librement, les hommes causaient entre eux des prouesses du vainqueur inconnu au jeu de l’arc dans le tournoi ; du chevalier noir, que son désintéressement avait engagé à décliner les distinctions qui lui étaient dues, et du vaillant Ivanhoé, qui avait payé si cher les honneurs de la journée.

 

Tous ces sujets furent discutés avec une franchise militaire, et la plaisanterie et les rires firent le tour de la salle.

 

Le front seul du prince Jean resta soucieux pendant ces conversations. Quelque chagrin accablant paraissait agiter son esprit, et ce n’était que lorsque ses partisans le rappelaient à lui-même de temps en temps qu’il paraissait s’intéresser à ce qui se passait autour de lui. Alors, il se relevait soudainement, vidait une coupe de vin pour ranimer sa gaieté, et se mêlait aux propos par quelque interrogation insolite et faite au hasard.

 

– Buvons cette rasade, dit-il, à la santé de Wilfrid Ivanhoé, le héros de cette passe d’armes, en regrettant que sa blessure le tienne absent de notre table. Que chacun remplisse sa coupe pour ce toste, et surtout Cédric de Rotherwood, le digne père d’un fils qui promet tant.

 

Non, monseigneur, répliqua Cédric en se levant et en déposant sur la table sa coupe intacte, je n’accorde pas le nom de fils au jeune homme désobéissant qui méprise à la fois mes ordres et abandonne les us et coutumes de ses pères.

 

C’est impossible, s’écria le prince Jean en feignant l’étonnement, qu’un chevalier si vaillant soit un fils indigne ou désobéissant.

 

Cependant, monseigneur, répondit Cédric, il en est ainsi de Wilfrid ; il a quitté ma modeste maison pour se mêler à la joyeuse noblesse de la couronne de votre frère, où il a appris à faire ces tours d’équitation que vous estimez tant. Il l’a quittée contre mon désir et mes ordres, et, du temps d’Alfred, on eût taxé cela de désobéissance et de crime sévèrement punissables.

 

Hélas ! répondit le prince Jean avec un profond soupir de sympathie affectée, puisque votre fils a été un partisan de mon malheureux frère, il ne faut pas s’étonner où et de qui il a appris cette désobéissance filiale.

 

Ainsi parlait le prince jean, daignant oublier que, de tous les fils de Henri II, bien qu’ils fussent tous passibles de ce reproche, il avait été lui-même le plus incriminé pour sa rébellion et son ingratitude envers son père.

 

Il me semble, dit-il après un moment d’hésitation, que mon frère se proposait de confier à son favori le riche manoir d’Ivanhoé ?

 

Il le lui a inféodé en effet, répondit Cédric, et ce n’est pas mon moindre sujet de querelle avec mon fils, qui s’est abaissé à ne tenir que comme vassal féodal les domaines dont ses pères jouissaient en toute liberté et indépendance.

 

Alors nous aurons votre pleine sanction, brave Cédric, dit le prince Jean, de conférer ce fief à une personne dont la dignité ne sera pas amoindrie en tenant des terres de la Couronne d’Angleterre. Sir Réginald Front-de-Bœuf, dit-il en se tournant vers le baron, je compte que vous garderez si bien la bonne baronnie d’Ivanhoé, que ce Wilfrid n’encourra pas le déplaisir de son père en rentrant de nouveau dans la possession de ce domaine.

 

Par saint Antoine ! répondit le géant au front bronzé, je consens à ce que Votre Altesse me prenne pour un Saxon, si ce Cédric ou Wilfrid, ou le meilleur sang de l’Angleterre, m’arrache jamais la propriété dont Votre Altesse vient de m’honorer.

 

Quiconque t’appellera Saxon, sire baron, reprit Cédric, froissé par l’expression par laquelle les Normands  manifestaient souvent leur mépris habituel pour les Anglais, te fera un honneur aussi grand que peu mérité. Front-de-Bœuf allait répondre, mais la pétulance et l’étourderie du prince Jean le devancèrent.

 

Assurément, messeigneurs, dit-il, le noble Cédric dit vrai, et sa race peut prétendre à la préséance sur la nôtre, autant par la longueur de sa lignée que par celle de son manteau.

 

Ils vont devant nous, à la vérité, dans les champs de bataille, comme les daims devant les chiens, dit Malvoisin.

 

Et ils ont bien le droit d’aller devant nous, dit le prieur Aymer ; n’oubliez pas la décence et la distinction supérieures de leurs manières.

 

Leur sobriété et leur tempérance remarquable, dit de Bracy oubliant le projet qui lui promettait une fiancée saxonne.

 

Non plus que le courage et la conduite, ajouta Brian de Bois-Guilbert, par lesquels ils se sont illustrés à Hastings et ailleurs.

 

Tandis que les courtisans, tour à tour, avec un visage calme et souriant, suivaient l’exemple de leur prince, en lançant un trait de ridicule contre Cédric, la figure du Saxon s’enflammait de courroux, et il dardait des regards fiers de l’un à l’autre, comme si la prompte succession de tant d’injures l’eût empêché de répondre à l’une après l’autre ; ou comme un taureau aux abois qui, entouré de ses tourmenteurs, ne sait lequel choisir pour l’objet immédiat de sa vengeance. À la fin, il parla d’une voix à moitié étouffée par la colère, et, s’adressant au prince Jean comme l’audacieux instigateur de l’offense qu’il venait de recevoir :

 

Quels qu’aient été, dit-il, les folies et les vices de notre race, un Saxon eût été regardé comme un nidering[13], terme le plus emphatique de la bassesse la plus abjecte, si, dans sa propre salle et pendant que la coupe de l’hospitalité circule, il eût lui-même traité ou permis qu’on traitât un convive inoffensif comme Votre Altesse a vu aujourd’hui qu’on me traitait devant elle ; et, quel qu’ait été le malheur de nos pères aux champs d’Hastings, ceux-là du moins devraient se taire (ici, il regarda Front-de-Bœuf et le templier) qui, il y a quelques heures, ont vidé à plusieurs reprises les arçons sous la lance d’un Saxon.

 

Par ma foi ! voilà une amère plaisanterie ! dit le prince Jean. Comment goûtez-vous cela, messires ? Nos sujets saxons gagnent en fermeté et en courage, leur esprit s’aiguise, et leur maintien s’enhardit dans ces temps agités. Qu’en dites-vous, messeigneurs ? Par la lumière du ciel ! il me semble plus sage de prendre une galère et de retourner au plus vite en Normandie.

 

Par crainte des Saxons ? dit de Bracy en riant. Il ne faudrait pas d’autres armes que nos épieux de chasse pour mettre ces sangliers aux abois.

 

Trêve à vos railleries ! dit Fitzurze ; il serait bien, ajouta-t-il en s’adressant au prince, que Votre Altesse assurât le digne Cédric qu’on n’a pas l’intention de l’insulter par des plaisanteries qui doivent mal sonner à l’oreille d’un étranger.

 

C’est, je crois, Bartholin qui cite ce mot comme ayant eu une grande influence sur les Danois.

 

– L’insulter ! reprit le prince Jean en reprenant toute sa courtoisie ; j’espère bien qu’on ne pensera pas que je pourrais me permettre ou tolérer chez d’autres une insulte contre un convive. Regardez, je remplis ma coupe en l’honneur de Cédric lui-même, puisqu’il refuse de boire à la santé de son fils !

 

La coupe fit le tour de la table au milieu des applaudissements simulés des courtisans ; mais ils manquèrent cependant de faire l’impression désirée sur l’esprit du Saxon. Il n’avait pas naturellement l’intelligence prompte ; mais ceux-là dépréciaient trop son esprit qui s’attendaient que ce compliment flatteur pût effacer le sentiment de l’insulte précédente.

 

Il garda toutefois le silence, quand un autre toste royal fut porté à sir Athelsthane de Coningsburg. Le chevalier salua, et se montra sensible à cet honneur en vidant un large gobelet pour y répondre.

 

– Et maintenant, messeigneurs, dit le prince Jean, que le vin commençait à échauffer, ayant fait justice à nos convives saxons, nous les prierons de nous rendre courtoisie pour courtoisie. Digne thane, continua-t-il en s’adressant à Cédric, pouvons-nous vous prier de nous citer quelque Normand dont le nom répugne le moins à votre bouche, et de laver avec un verre de vin toute l’amertume que ce nom pourra laisser derrière lui.

 

Fitzurze se leva pendant que le prince Jean parlait encore, et, se glissant derrière le siège du Saxon, lui dit à l’oreille de ne pas perdre l’occasion de mettre fin à l’inimitié qui régnait entre les deux races en nommant le prince Jean.

 

Le Saxon ne répondit pas à cette insinuation politique ; mais, se levant, et remplissant sa coupe jusqu’au bord, il apostropha le prince Jean en ces termes :

 

– Votre Altesse exige de moi que je nomme un Normand qui mérite d’être cité à votre banquet. C’est peut-être une tâche difficile, puisque c’est demander à l’esclave de chanter les louanges du maître ; au vaincu, qui souffre encore tous les maux de la conquête, d’entonner les louanges du vainqueur ; cependant je vais nommer un Normand, le premier dans les armes et le premier par son rang, le meilleur comme le plus noble de sa race, et celui qui refusera de confirmer sa bonne renommée, je le déclare faux et sans honneur, et je soutiendrai mon dire avec ma vie. Je vide donc ce gobelet à la santé de Richard Cœur-de-Lion !

 

Le prince Jean, qui s’attendait à entendre son propre nom à la fin du discours du Saxon, tressaillit lorsque celui de son frère spolié fut inopinément prononcé. Il porta machinalement la coupe à ses lèvres, puis la posa sur la table pour étudier le maintien des convives à cette proposition inattendue, et à laquelle plusieurs d’entre eux sentaient qu’il était aussi dangereux de résister que d’acquiescer.

 

Quelques courtisans vieux et expérimentés suivirent à peu près l’exemple du maître, élevant d’abord la coupe à la lèvre, puis la replaçant devant eux. Il y en eut plusieurs qui, mus par un sentiment plus généreux, s’écrièrent :

 

– Vive le roi Richard ! et qu’il nous soit bientôt rendu ! Enfin un petit nombre, parmi lesquels Front-de-Bœuf et le templier, laissèrent avec un morne dédain leur gobelet devant eux. Mais personne ne s’offrit à contrarier ouvertement le toste porté à la santé du monarque régnant.

 

Ayant joui de son triomphe pendant une minute environ, Cédric dit à son compagnon :

 

Levez-vous, noble Athelsthane ! nous sommes restés ici assez longtemps, puisque nous avons acquitté la courtoisie hospitalière du banquet du prince Jean. Ceux qui voudront en savoir davantage sur nos rudes manières devront dorénavant nous chercher dans les maisons de nos pères ; car nous avons assez vu de banquets royaux et de politesse normande.

 

En disant ces mots, il se leva et quitta la salle du banquet, suivi d’Athelsthane et de plusieurs autres convives qui, appartenant à la race saxonne, se sentaient insultés par les sarcasmes du prince Jean et de ses courtisans.

 

Par les ossements de saint Thomas ! dit le prince Jean au moment où ils se retiraient, ces manants saxons ont eu l’avantage de la journée et se retirent en triomphe.

 

Conclamatum et voculatum est ! dit le prieur Aymer. Nous avons bu et nous avons crié, il est temps de quitter nos pots !

 

Le moine veut confesser quelque belle pénitente ce soir, et voilà pourquoi il se hâte de partir, dit de Bracy.

 

Pas du tout, messire chevalier, répliqua l’abbé ; mais il faut que je m’avance de quelques milles ce soir vers ma demeure.

 

Il se sépare de nous, dit le prince bas à Fitzurze ; sa crainte anticipe sur l’événement, et ce poltron de prieur me quitte le premier.

 

Ne craignez rien, monseigneur, dit Waldemar, je vais faire valoir à ses yeux des raisons qui l’engageront à se joindre à nous quand nous nous assemblerons à York.

 

« Messire prieur, dit-il, il faut que je vous parle en particulier avant que vous remontiez à cheval. »

 

Les autres convives se dispersèrent alors rapidement, à l’exception de ceux qui étaient immédiatement attachés à la faction du prince Jean et de sa suite.

 

– Voilà donc le résultat de votre avis, dit le prince lançant un regard de colère sur Fitzurze ; je me vois bravé à ma propre table par un manant saxon ivre, et, au seul nom de mon frère, mes prétendus amis me délaissent comme si j’avais la lèpre.

 

Patience, sire, répliqua son conseiller ; je pourrais vous retourner votre accusation et blâmer votre légèreté intempestive, qui a fait manquer mon projet et qui a trompé le bon jugement qui vous est propre. Mais ce n’est pas le temps de récriminer ; de Bracy et moi, nous allons à l’instant trouver ces lâches inconstants, et nous les convaincrons qu’ils se sont trop avancés pour reculer.

 

Ce sera inutile, dit le prince Jean en arpentant la salle d’un pas désordonné et s’exprimant avec une agitation à laquelle le vin qu’il avait bu contribuait largement ; ce sera en vain : ils ont vu l’écriture sur la muraille, ils ont aperçu la patte du lion sur le sable, ils ont entendu son rugissement ébranler la forêt, rien ne saura ranimer leur courage.

 

Plût au Ciel, dit à demi-voix Fitzurze à de Bracy, que quelque chose pût ranimer le sien ! Le seul nom de son frère lui donne la fièvre. Les conseillers d’un prince sont malheureux, de Bracy, lorsque leur maître manque de fermeté et de persistance en bien comme en mal.

 

Chapitre XV.

 

Jamais araignée ne se donna plus de mal, pour réparer les mailles déchirées de sa toile, que n’en prit Waldemar Fitzurze pour réunir et mettre d’accord les membres épars de la cabale du prince Jean. Peu d’entre eux lui étaient attachés par inclination, et pas un par affection personnelle. Fitzurze fut donc obligé de faire entrevoir à chacun une nouvelle perspective d’avantages et de rappeler à son souvenir ceux dont il jouissait déjà.

 

Aux seigneurs jeunes et étourdis, il montra dans l’avenir l’impunité, la licence et la débauche sans contrôle ; aux ambitieux, il parla de puissance ; aux avides, de richesses et de vastes domaines. Les chefs des mercenaires reçurent une donation en or, argument le plus persuasif à leurs yeux, et sans lequel tout autre eût échoué. Les promesses furent encore plus libéralement prodiguées que l’argent par cet agent actif ; et enfin rien ne fut omis de ce qui pouvait déterminer les indécis et ranimer les découragés. Il parla du retour du roi Richard comme d’un événement tout à fait improbable. Cependant, quand il remarqua les regards douteux et les réponses évasives qu’on lui fit, et que cette crainte était celle qui obsédait le plus les esprits de ses complices, il traita hardiment cet événement, pour le cas où il aurait effectivement lieu, comme ne devant pas changer leurs calculs politiques.

 

– Si Richard revient, dit Fitzurze, c’est pour enrichir ses croisés indigents et ruinés aux dépens de ceux qui ne l’ont pas suivi en Terre sainte. Il revient pour régler un compte effroyable avec ceux qui, pendant son absence, ont fait quelque chose qui puisse être considéré comme une offense ou un empiètement, soit sur les lois du pays, soit sur les privilèges de la Couronne. Il revient pour venger sur les Ordres du Temple et des hospitaliers la préférence qu’ils ont donnée à Philippe de France pendant les guerres de Palestine. Il revient enfin pour punir comme rebelles tous les adhérents de son frère, le prince Jean. Craignez-vous sa puissance ? continua le confident astucieux de ce prince. Nous le reconnaissons pour un chevalier fort et vaillant, mais nous ne sommes plus au temps du roi Arthur, lorsqu’un seul champion arrêtait une armée. Si Richard revient en effet, il faut que ce soit seul, sans suite et sans amis ; les ossements de sa brave armée ont blanchi les sables de la Palestine ; le petit nombre de ses partisans qui sont revenus se sont traînés jusqu’ici, comme ce Wilfrid Ivanhoé, pauvres et nus. Et que me parlez-vous du droit de naissance de Richard ? ajouta-t-il pour répondre à ceux qui avaient des scrupules à ce sujet. Est-ce que le droit d’aînesse de Richard est plus certain que celui de Robert, duc de Normandie, fils aîné du Conquérant ? Et cependant Guillaume le Roux et Henri, son second et son troisième frère, lui furent successivement préférés par les droits de la nation. Robert avait tout le mérite que l’on peut allouer à Richard : c’était un chevalier hardi, un bon chef, généreux envers ses amis et envers l’Église, et par-dessus tout un croisé et un conquérant du saint sépulcre. Et cependant il est mort prisonnier, aveugle et misérable, au château de Cardiff, parce qu’il s’opposait à la volonté du peuple, qui ne voulait pas qu’il régnât sur lui. Il est de notre devoir de choisir dans le sang royal le prince le plus capable de maintenir la puissance souveraine, c’est-à-dire, se reprit-il, celui dont l’élection pourra le plus efficacement servir les intérêts de la noblesse. Quant aux qualités personnelles, ajouta-t-il, il est possible que le prince Jean soit inférieur à son frère Richard ; mais, quand on considère que ce dernier revient avec l’épée de la vengeance à la main, tandis que le premier offre des récompenses, des privilèges, des immunités, des richesses et des honneurs, on ne saurait douter quel est le roi que la noblesse, dans son intérêt, doit soutenir.

 

Ces arguments et bien d’autres convenaient à la situation particulière de ceux à qui ils s’adressaient ; ils produisirent donc l’effet attendu sur les nobles de la faction du prince Jean. La plupart d’entre eux consentirent à se trouver au rendez-vous proposé à York, dans l’intention de faire des arrangements généraux pour placer la couronne sur la tête du prince Jean.

 

La nuit était très avancée, quand, fatigué, épuisé par ces différents efforts, bien que récompensé par leur résultat, Fitzurze, revenant du château d’Ashby, rencontra de Bracy, qui avait changé ses habits de gala contre une blouse courte et une culotte de drap vert, un bonnet de peau, une courte épée, un cor passé sur son épaule, un arc à la main et un faisceau de flèches pendant à la ceinture.

 

Si Fitzurze eût rencontré cette figure dans un appartement isolé, il aurait passé devant elle sans s’arrêter, et l’aurait prise pour un yeoman de la garde, mais, la rencontrant dans la salle intérieure, il la regarda plus attentivement, et reconnut le chevalier normand sous les traits d’un yeoman anglais.

 

– Que veut dire ce travestissement, de Bracy ? demanda Fitzurze ; est-ce bien le temps des jeux de Noël et des mascarades, lorsque le sort de notre maître, le prince Jean, est sur le point de se décider ? Pourquoi n’es-tu pas allé, comme moi, parmi ces lâches sans cœur que le nom seul du roi Richard fait trembler, ainsi qu’il fait trembler, dit-on, les enfants des Sarrasins ?

 

Je me suis occupé de mes propres affaires, répondit tranquillement de Bracy, comme vous, Fitzurze, vous vous êtes occupé des vôtres.

 

Moi, m’occuper de mes propres affaires ? s’exclama Waldemar. J’ai été chargé de celles du prince Jean, notre commun patron.

 

Comme si tu avais pour cela d’autres raisons, Waldemar, dit de Bracy, que le soin de ton intérêt personnel ? Allons, Fitzurze, nous nous connaissons : l’ambition, voilà ton motif ; le plaisir, voilà le mien, et ils s’adaptent à nos âges respectifs. Tu penses du prince Jean, comme moi, qu’il est trop faible pour faire un monarque résolu, et trop despote pour faire un monarque faible ; trop insolent et trop présomptueux pour devenir populaire, et trop inconstant et trop timide pour être longtemps un monarque quelconque. Cependant c’est un prince par lequel Fitzurze et de Bracy comptent s’élever et faire fortune ; c’est pourquoi nous l’appuyons, vous de votre politique, et moi des lances de mes libres compagnons.

 

Tu es un auxiliaire précieux ! dit Fitzurze avec impatience ; tu joues le fou à l’heure de la crise. Voyons, quel but te proposes-tu par ce déguisement absurde, dans un moment aussi pressant ?

 

D’obtenir une femme, répondit froidement de Bracy, selon la manière de la tribu de Benjamin.

 

La tribu de Benjamin ? dit Fitzurze. Je ne comprends pas.

 

N’étais-tu pas au banquet hier au soir, dit de Bracy, quand nous entendîmes le prieur Aymer conter une histoire, en réplique à la romance chantée par le ménestrel. Il nous racontait comment, il y a longtemps, en Palestine, une dispute mortelle s’éleva entre la tribu de Benjamin et le reste de la nation israélite, qui tailla en pièces presque toute la chevalerie de cette tribu, et comment ils jurèrent par notre Sainte Vierge qu’ils ne permettraient pas à ceux qui restaient de se marier dans leur tribu, et comment ils regrettèrent leur vœu, et envoyèrent consulter Sa Sainteté le pape pour savoir s’ils pouvaient en être relevés, et comment, par l’avis du Saint-Père, les jeunes gens de la tribu de Benjamin enlevèrent dans un superbe tournoi toutes les dames qui étaient présentes, et eurent ainsi des femmes sans l’assentiment de leur fiancé ou de leur famille.

 

J’ai entendu l’histoire, dit Fitzurze, quoique le prieur ou toi ayez fait des changements singuliers dans les dates et les circonstances.

 

Je te dis, reprit de Bracy, que j’entends me procurer une femme à la manière de la tribu de Benjamin ; c’est comme si je te disais que, dans ce même équipement, je tomberai sur ce troupeau de bouvillons qui, ce soir, ont quitté le château, et que je leur enlèverai la belle Rowena.

 

Es-tu fou, de Bracy ? demanda Fitzurze. Souviens-toi que, bien que ces hommes ne soient que des Saxons, ils sont riches et puissants, et d’autant plus respectés par leurs compatriotes que la richesse et l’honneur n’appartiennent qu’à un petit nombre de la race saxonne.

 

Et ils ne devraient appartenir à aucun d’eux, répliqua de Bracy ; il faut compléter l’œuvre de la conquête.

 

L’heure en est mal choisie, dit Fitzurze ; la crise qui approche rend la faveur de la multitude indispensable, et le prince Jean ne peut refuser de rendre justice à tous ceux qui nuisent à ses favoris.

 

Qu’il la rende, s’il l’ose ! dit de Bracy ; il verra bientôt la différence entre l’assistance de mes vigoureuses lances et celle d’une foule sans cœur de manants saxons. Cependant, je ne me propose pas de me faire connaître immédiatement. N’ai-je pas la mine, sous cet habit, d’un forestier aussi hardi qu’aucun qui ait jamais donné du cor ? Le blâme de la violence retombera sur les bandits des forêts d’York. J’ai des espions sûrs qui surveillent tous les mouvements des Saxons. Cette nuit, ils couchent au couvent de Saint-Wittol ou Withold ; n’est-ce pas ainsi que l’on nomme ce manant de saint saxon à Burton-sur-Trent ? La marche du lendemain les conduira à notre portée, et, pareils à des faucons, nous nous abattrons sur eux à l’improviste. Puis j’apparaîtrai bientôt dans mon propre caractère, pour jouer le chevalier courtois. Je délivre la belle infortunée en pleurs des mains de ses ravisseurs, je la reconduis au château de Front-de-Bœuf, ou même en Normandie, si cela est nécessaire, et elle ne reverra ses parents que lorsqu’elle sera la fiancée ou la femme de Maurice de Bracy.

 

Voilà un plan merveilleusement sage, dit Fitzurze, et, comme je le pense, il n’est pas entièrement de ton invention. Allons, sois franc, de Bracy : qui t’a aidé dans cette fourberie, et qui doit te seconder dans son exécution ? car, à ce que je sais, ta troupe est campée au loin, à York.

 

Par Marie ! s’il faut que tu l’apprennes, dit de Bracy, c’est le templier Brian de Bois-Guilbert qui a combiné ce projet, que l’aventure des hommes de Benjamin m’avait suggéré. Il doit m’aider dans l’attaque, et c’est lui et ses serviteurs qui personnifieront les bandits dont mon bras valeureux, après avoir changé d’habits, doit délivrer la dame.

 

Par le Ciel ! s’écria Fitzurze, ce plan est digne de votre sagesse à tous deux, et la prudence, de Bracy, se manifeste spécialement dans ton projet de laisser la dame entre les mains de ton digne allié. Tu pourras, je le pense, réussir à l’enlever à tes amis saxons ; mais ce qui me semble bien plus douteux, c’est de savoir comment tu t’y prendras pour l’arracher aux griffes de Bois-Guilbert.

 

C’est un templier, dit de Bracy, il ne peut donc pas devenir mon rival pour épouser cette héritière, et vouloir tenter quelque chose de déshonorant contre la fiancée future de de Bracy. Par le Ciel ! quand il serait tout un chapitre de son ordre à lui seul, il n’oserait me faire une telle injure.

 

Puisque tout ce que je puis te dire, reprit Fitzurze, ne peut chasser cette folie de ton imagination (car je connais bien l’opiniâtreté de ton caractère), au moins ne perds que le moins de temps possible. Que ta folie, qui est déjà malencontreuse, ne soit pas encore trop durable.

 

Je te promets, répondit de Bracy, que ce sera l’ouvrage de quelques heures seulement ; après quoi, je serai à York à la tête de mes vaillants compagnons, aussi prêt à soutenir un dessein hardi que ta politique l’est à le concevoir. Mais j’entends mes camarades qui s’assemblent, et les coursiers qui piétinent et hennissent dans la cour extérieure. Adieu, je vais, en vrai chevalier, gagner les sourires de la beauté.

 

En vrai chevalier ! répéta Fitzurze en le suivant des yeux ; en vrai sot, aurais-je dit, ou comme un enfant qui quitte l’occupation la plus sérieuse et la plus nécessaire pour courir après le duvet du chardon qui voltige autour de lui. Mais c’est avec de pareils instruments qu’il faut que je travaille, et au profit de qui ? Au profit d’un prince aussi imprudent que libertin, et aussi disposé à être maître ingrat qu’il s’est déjà montré fils rebelle et frère dénaturé. Mais lui, lui encore, il n’est qu’un des instruments avec lesquels je travaille, et, malgré son orgueil, s’il songeait à séparer ses intérêts des miens, c’est un secret qu’il ne tarderait pas à apprendre.

 

Les méditations de l’homme d’État furent ici interrompues par la voix du prince, s’écriant d’un appartement intérieur :

 

– Noble Waldemar Fitzurze ! Et, le bonnet à la main, notre futur chancelier (car l’astucieux Normand aspirait à cette haute dignité) se hâta d’aller recevoir les ordres du futur souverain.

 

Chapitre XVI.

 

Le lecteur ne saurait avoir oublié que l’événement du tournoi fut décidé par les efforts d’un chevalier inconnu, lequel, à cause de la conduite passive et indifférente qu’il avait manifestée le premier jour de la joute, avait été nommé le Noir fainéant par les spectateurs.

 

Le chevalier avait quitté brusquement la lice quand la victoire fut décidée, et, lorsqu’on le somma de se présenter pour recevoir le prix de sa valeur, on ne put le trouver nulle part. Sur ces entrefaites, pendant que les hérauts l’appelaient par la voix des trompettes, le chevalier se dirigeait vers le nord, évitant tous les chemins fréquentés et prenant la route la plus courte à travers les bois ; il s’arrêta, pour passer la nuit, à une petite hôtellerie écartée de la route ordinaire, et, là, il obtint d’un ménétrier vagabond des nouvelles sur le résultat du tournoi.

 

Le lendemain matin, le chevalier se remit en route de bonne heure, ayant l’intention de faire une longue traite ; il avait eu soin d’épargner son cheval pendant le jour précédent, pour lui permettre de fournir une course extraordinaire sans avoir besoin de se reposer. Cependant ses espérances furent déçues : les sentiers au milieu desquels il s’avançait étaient si tortueux, que, lorsque le soir vint le surprendre, il se trouvait sur la frontière du West Riding d’Yorkshire. À cette heure, le cheval et l’homme avaient grand besoin de se rafraîchir, et il devenait urgent de chercher quelque endroit où ils pussent passer la nuit.

 

Le lieu où le voyageur se trouvait semblait peu propice pour obtenir un abri ou des rafraîchissements, et il allait probablement être réduit à l’expédient ordinaire des chevaliers errants, qui, en pareille occasion, laissaient leurs chevaux paître et se couchaient eux-mêmes sur la terre pour songer à la dame de leurs pensées, ayant pour tout dais les branches d’un chêne.

 

Mais le chevalier noir n’avait peut-être pas de maîtresse à qui songer, ou bien encore, aussi indifférent en amour qu’il paraissait l’être en guerre, était-il trop peu préoccupé de ces réflexions passionnées sur les belles et les cruelles, pour en arriver à neutraliser les effets de la fatigue et de la faim, et accepter l’amour platonique, comme équivalent de la satisfaction que lui eussent procuré un bon souper et un bon lit.

 

En conséquence, il se sentit médiocrement satisfait lorsque, regardant autour de lui, il se trouva enveloppé de bois, dans lesquels il y avait à la vérité plusieurs clairières ouvertes et plusieurs sentiers ; mais ces sentiers semblaient tracés seulement par les nombreux troupeaux de bétail qui paissaient dans la forêt, par le gibier, ou enfin par les braconniers qui lui donnaient la chasse.

 

Le soleil, d’après lequel le chevalier avait principalement dirigé sa course, s’était déjà couché derrière la montagne du Derbyshire, à sa gauche, et toute tentative pour continuer son voyage pouvait aussi bien le conduire hors de sa route que l’y avancer. Après avoir vainement tâché de choisir le sentier le plus battu, dans l’espoir qu’il le conduirait à la chaumière de quelque pâtre ou au logis champêtre d’un forestier, et se trouvant complètement incapable de s’arrêter à l’un ou à l’autre, le chevalier résolut de se fier à la sagacité de son cheval ; car il avait appris par expérience, dans des occasions précédentes, l’instinct merveilleux dont ces animaux sont doués pour se tirer d’embarras avec leurs cavaliers au milieu de pareilles crises.

 

Le bon coursier, exténué d’une si longue journée sous un cavalier couvert de mailles, n’eut pas plutôt compris, en sentant la rêne lâchée, qu’on l’abandonnait à son propre instinct, qu’il parut reprendre une nouvelle force et un nouveau courage, et, quoique d’abord il répondit à peine à l’éperon, si ce n’est par un gémissement, maintenant, comme s’il eût été fier de la confiance que l’on mettait en lui, il dressait les oreilles et se donnait de son propre mouvement une plus vive allure.

 

Le sentier pris par l’animal déviait un peu du chemin que le voyageur avait suivi pendant le jour ; mais, comme le cheval paraissait certain du choix qu’il avait fait, le cavalier s’abandonna à lui.

 

L’événement lui donna raison ; car, peu après, le sentier se montra plus large et plus battu, et le tintement d’une petite cloche fit comprendre au chevalier qu’il était dans le voisinage de quelque chapelle ou de quelque ermitage.

 

En effet, il atteignit bientôt une clairière de tourbe, à l’extrémité de laquelle un rocher, qui s’élevait abruptement d’une petite plaine inclinée, présenta au voyageur son front gris et usé par le temps. Le lierre couvrait ses côtés en plusieurs endroits, et en d’autres des chênes et des buissons de houx, dont les racines trouvaient leurs aliments dans les fentes du roc, flottaient au-dessus des précipices creusés à son pied, comme les plumes du guerrier flottent sur son casque de fer poli, donnant de la grâce à ce qui, sans cet ornement, eût inspiré de la terreur. Au bord du roc, et appuyée pour ainsi dire contre lui, se trouvait une hutte grossière, composée principalement de troncs d’arbres abattus dans la forêt voisine, et abritée contre les intempéries par la mousse mêlée de limon dont on avait bourré ses crevasses. La tige d’un jeune sapin, dont les branches étaient coupées, avec un morceau de bois lié en travers à son extrémité, était plantée à l’entrée de la porte comme un emblème de la sainte croix. À une petite distance sur la droite, une source de l’eau la plus pure filtrait hors du rocher et était reçue dans une pierre creuse, façonnée par la nature en bassin rustique ; s’échappant de là, le courant murmurait en descendant par un canal que son cours avait lentement creusé, et puis errait à travers la petite plaine pour aller se perdre dans le bois voisin. À côté de cette fontaine, on voyait les ruines d’une très petite chapelle dont le toit s’était en partie écroulé. Ce bâtiment, quand il était complet, n’avait jamais eu plus de seize pieds de long sur douze pieds de large, et son toit, proportionnellement bas, reposait sur quatre arches concentriques qui partaient des quatre coins de l’édifice, chaque angle soutenu par une colonne courte et pesante ; les côtés de deux de ces arches restaient encore, bien que le toit fût effondré entre elles ; sur les autres, il demeurait entier. L’entrée de cette ancienne chapelle était sous une arche ronde et très basse, ornée de plusieurs dentelures de ce feston irrégulier qui ressemble à la mâchoire d’un requin, et que l’on retrouve si souvent dans la vieille architecture saxonne. Au-dessus du porche, sur quatre petites colonnes, s’élevait un beffroi, dans lequel était suspendue la cloche verdâtre et délabrée dont les sons avaient été entendus par le chevalier noir.

 

Tout ce paysage, paisible et tranquille, éclairé par les derniers rayons du jour, donnait au chevalier l’assurance d’un bon gîte pour la nuit, puisque c’était un devoir spécial, chez les ermites habitants des bois, d’exercer l’hospitalité envers les voyageurs attardés et ayant perdu leur chemin.

 

Par conséquent, le chevalier ne se donna point le temps de considérer minutieusement les détails que nous venons de rapporter ; mais, après avoir remercié saint Julien, patron des voyageurs, qui lui envoyait un bon abri, il sauta à bas de son cheval et assaillit la porte de l’ermitage en l’attaquant du bout de sa lance, afin d’appeler l’attention de l’ermite et d’obtenir son admission dans l’ermitage.

 

Il se passa un certain temps avant qu’une réponse lui fût faite, et celle qu’il reçut était loin d’être favorable.

 

– Passez votre chemin, qui que vous soyez ! cria, de l’intérieur de la hutte, une voix rauque et profonde, et n’interrompez point le serviteur de Dieu et de saint Dunstan dans les devoirs du soir.

 

Digne père, répondit le chevalier, c’est un pauvre voyageur qui a perdu son chemin dans les bois, et qui te donne l’occasion d’exercer la charité et l’hospitalité.

 

Bon frère, répliqua l’habitant de l’ermitage, il a plu à Notre-Dame et à saint Dunstan de me destiner à être le modèle de ces vertus, au lieu d’en être l’instrument. Je n’ai point de provisions ici qu’un chien voulût partager avec moi, et un cheval qui eût été tendrement nourri par son maître mépriserait la paille sur laquelle je suis couché. Passe donc ton chemin, et que Dieu t’assiste !

 

Mais comment me sera-t-il possible, reprit le chevalier, de trouver mon chemin à travers un tel fourré, quand la nuit tombe ? Je vous prie donc, mon révérend père, au nom de notre commune religion, de m’ouvrir votre porte et de m’indiquer au moins la route.

 

Et moi, je vous prie, bon frère chrétien, répliqua l’anachorète, de cesser de me troubler ; vous m’avez déjà interrompu dans un Pater, deux Ave et un Credo, que moi, misérable pécheur que je suis, j’aurais dû, selon mon vœu, avoir récités avant le lever de la lune.

 

La route ? la route ? vociféra le chevalier. Donnez-moi des renseignements sur la route, si je ne puis obtenir davantage de vous !

 

La route, reprit l’ermite, est facile à suivre : le sentier du bois conduit à un marais, et, de là, à un gué qui peut être praticable, les pluies ayant cessé ; quand tu auras passé le gué, il faudra avoir soin, en montant la rive gauche, de faire grande attention où tu poseras le pied, car la rive est à pic et le sentier qui surplombe la rivière s’est affaissé dernièrement, selon ce que l’on m’a dit, en plusieurs endroits ; mais je ne puis certainement te renseigner là-dessus, vu que rarement je quitte mon ermitage. Ce point dépassé, tu iras droit devant toi.

 

Un sentier effondré, une côte à pic, un gué et un marais !… s’écria le chevalier l’interrompant. Messire ermite, quand vous seriez le plus saint de tous les ermites qui aient jamais porté la barbe ou compté les grains d’un rosaire, vous ne me déterminerez pas à suivre une telle route cette nuit. Je te dis donc que, toi qui vis par la charité du pays, et qui, je n’en doute pas, n’en es aucunement digne, tu n’as pas le droit  de refuser l’abri au voyageur, quand ce voyageur est dans la détresse. Ouvre vite ta porte, ou je jure par la croix que je l’enfoncerai et me ferai moi-même l’entrée que tu ne veux pas me faire !

 

Ami voyageur, répliqua l’ermite, ne te rends pas importun. Si tu me forces à employer les armes charnelles dans le but de ma propre défense, tu n’y gagneras rien.

 

En ce moment, un bruit lointain d’aboiements et de hurlements que le voyageur avait entendus depuis quelque temps, redoubla de violence, et le chevalier en conclut que l’ermite, alarmé par la menace qu’il venait de faire de forcer l’entrée, avait appelé à son aide les chiens qui faisaient cette clameur, et qu’ils étaient venus de quelque réduit intérieur où ils avaient leur chenil. Irrité de ces préparatifs de la part de l’ermite, lesquels avaient évidemment pour objet d’appuyer ses intentions inhospitalières, le chevalier frappa la porte si furieusement de son pied, que les poteaux et les gonds en furent ébranlés. L’anachorète, ne désirant pas exposer une seconde fois sa porte à une pareille secousse, s’écria :

 

Patience ! patience ! ne prodiguez point inutilement la force, bon voyageur, et je vais ouvrir la porte tout de suite, bien que la porte une fois ouverte, vous n’en serez probablement pas bon marchand.

 

La porte fut ouverte en effet, et l’ermite, c’est-à-dire un grand gaillard vigoureusement bâti, vêtu d’une robe et d’un capuchon de grosse toile, ceint à la taille d’une corde de jonc, se trouva face à face avec le chevalier ; d’une main il tenait une torche allumée, et de l’autre un bâton noueux si solide et si lourd, qu’on aurait pu le prendre pour une massue. Deux grands chiens à long poil, moitié lévriers, moitié dogues, se tenaient prêts à s’élancer sur le chevalier dès que la porte serait ouverte ; mais, lorsque la torche rayonna à la fois sur la crête élevée du casque et sur les éperons d’or du chevalier, qui se tenait debout devant le seuil, l’anachorète, changeant probablement ses premières intentions, contint la colère de ses alliés, et, adoucissant le ton de manière à le ramener à une espèce de courtoisie grossière, il invita le chevalier à entrer dans sa hutte. Il s’excusait de son hésitation à ouvrir son logis après le coucher du soleil, sur cette raison qu’une foule de bandits et d’outlaw rôdaient aux environs, et n’avaient aucun respect pour Notre-Dame et saint Dunstan, ni même pour les saints hommes qui consacraient leur existence à leur service.

 

– La pauvreté de votre cellule, bon père, dit le chevalier jetant les yeux autour de lui et ne voyant qu’un lit de feuilles, un crucifix de chêne grossièrement sculpté, un livre de messe et une table rudement équarrie, deux escabeaux et quelques autres meubles également frustes, la pauvreté de votre cellule doit paraître une défense suffisante contre toute tentation de vol, sans parler de vos deux chiens, assez grands et assez forts, il me semble, pour terrasser un cerf, et, naturellement, pour lutter avec un homme.

 

Le bon garde de la forêt, reprit l’ermite, m’a permis l’emploi de ces animaux, afin de protéger ma solitude jusqu’à ce que les temps deviennent meilleurs.

 

Ayant dit cela, il déposa la torche dans une branche de fer tordu qui lui servait de chandelier, et, plaçant devant les cendres du foyer, qu’il raviva avec du bois sec, un des escabeaux de chêne, il mit le second escabeau de l’autre côté de la table, et fit signe au chevalier de s’asseoir.

 

Ils s’assirent donc et se regardèrent avec une suprême gravité, chacun pensant en lui-même qu’il n’avait jamais vu de nature plus forte et plus athlétique que celle qui se trouvait devant lui.

 

– Révérend père ermite, dit le chevalier après avoir arrêté longtemps son regard sur son hôte, si je ne craignais d’interrompre vos pieuses méditations, je prierais Votre Sainteté de me dire trois choses : d’abord où il faut que je mette mon cheval, ensuite ce que je puis avoir pour souper, et enfin où je puis trouver une couche pour cette nuit.

 

Je vous répondrai par gestes, dit l’ermite, attendu qu’il est contre ma règle de parler lorsque les signes répondent au même but.

 

Et, ce disant, il indiqua successivement les deux coins de la hutte :

 

– Votre écurie, dit-il, est là, votre lit ici. Puis, prenant sur une planche à portée de sa main un plat qui contenait deux poignées de pois secs, et le posant sur la table, il ajouta :

 

– Et voilà votre souper. Le chevalier haussa les épaules, et, sortant de la hutte, il amena son cheval, que, pendant cet intervalle, il avait attaché à un arbre, enleva la selle avec beaucoup de soin, et étendit son propre manteau sur le dos du coursier fatigué. L’ermite fut apparemment attendri quelque peu, en voyant la sollicitude et l’adresse dont l’étranger faisait preuve en soignant son cheval ; car, après avoir marmotté quelques mots relativement aux provisions laissées par le cheval du garde, il tira de l’enfoncement de la muraille une botte de fourrage qu’il étala devant le coursier de son hôte, et, l’instant d’après, il jeta sur le plancher une certaine quantité d’herbe sèche destinée à former litière au cheval, dans le coin qu’il lui avait assigné.

 

Le chevalier lui rendit grâce de sa courtoisie, et, cela fait, ils reprirent l’un et l’autre leur place à côté de la table, sur laquelle se trouvait toujours le plat de pois secs.

 

L’ermite, après un long benedicite, qui primitivement et autrefois avait été latin, mais qui n’avait conservé que peu de traces de sa langue originelle, à l’exception çà et là de la terminaison de quelques phrases, donna l’exemple à son hôte, en mettant avec modestie dans son énorme bouche, garnie de dents qui eussent pu se comparer aux défenses d’un sanglier par leur incisivité et leur blancheur, trois ou quatre pois secs, misérable mouture pour un si puissant moulin ! Le chevalier, afin de suivre un si honorable exemple, déposa son casque, son corselet et la plus grande partie de son armure, et montra à l’ermite une tête aux cheveux dorés, frisés par larges boucles, de grands traits, des yeux bleus d’un éclat remarquable, une bouche bien modelée, ayant sur la lèvre supérieure des moustaches plus foncées que leurs cheveux, et offrant tout à fait la mine d’un homme hardi, courageux et entreprenant, avec laquelle son corps robuste s’assortissait.

 

L’ermite, comme s’il voulait répondre à la confiance de son hôte, rejeta en arrière son capuchon, et exposa une tête ronde comme une boule et appartenant à un homme dans la force de l’âge ; son crâne, rasé de près, entouré d’un cercle de cheveux noirs rudes et bouclés, avait en quelque sorte l’apparence d’un monticule entouré d’une haie ; les traits n’exprimaient rien de l’austérité monastique et ne conservaient aucune trace de privation ascétique : au contraire, c’était un visage hardi, enjoué, avec de larges sourcils noirs, un front bien fait et des joues aussi rondes et aussi vermeilles que celles d’un trompette ; de ces joues descendait une barbe noire, longue et frisée. Un pareil visage, joint aux formes charnues de ce saint homme, parlait plutôt de longes et de cuissots que de pois secs et de légumes.

 

Cette contradiction n’échappa point à l’hôte ; après qu’il eut avec grand-peine accompli la mastication d’une bouchée de pois secs, il lui fallut absolument supplier son pieux amphitryon de lui fournir un breuvage quelconque ; celui-ci répondit à la prière en plaçant devant le chevalier un grand broc rempli de l’eau la plus pure.

 

– Cette eau vient de la fontaine de saint Dunstan, dit-il, dans laquelle, entre deux soleils, il a baptisé cinq cents païens danois et bretons. Béni soit son nom !

 

Et, appliquant sa barbe noire à la cruche, il avala une gorgée plus que modérée, en raison de l’éloge qu’il venait d’en faire.

 

Il me semble, révérend père, dit le chevalier, que les bribes que vous avez mangées, de même que ce saint et pauvre breuvage que vous venez d’avaler, vous ont réussi merveilleusement. Vous me paraissez un homme plus propre à gagner le bélier dans une lutte corps à corps, ou l’anneau dans un combat au gourdin, ou bien encore le bouclier à l’escrime, qu’à dissiper ainsi votre temps dans cette solitude en disant des messes et vivant de pois secs et d’eau claire.

 

Messire chevalier, répondit l’ermite, vos pensées, comme celles des ignorants laïques, sont selon la chair. Il a plu à Notre-Dame et à mon saint patron de bénir la pénitence à laquelle je me réduis, comme les légumes et l’eau furent autrefois bénis pour les enfants Sidrach, Misach et Abednago, qui burent cette même eau plutôt que de se souiller avec les vins et les mets qui leur furent servis par l’ordre du roi des Sarrasins.

 

Saint père, dit le chevalier, vous sur la figure duquel il a plu au Ciel de faire un pareil miracle, permettez à un pauvre pécheur de vous demander votre nom ?

 

Tu peux m’appeler le clerc de Copmanhurst, répondit l’ermite, car c’est ainsi que l’on m’appelle en ce pays. On y ajoute, il est vrai, l’épithète de saint ; mais je n’y tiens pas, me sentant indigne d’une telle addition. Et maintenant, vaillant chevalier, pourrais-je te prier de me dire le nom de mon honorable convive ?

 

Vraiment, dit le chevalier, saint clerc de Copmanhurst, les hommes m’appellent en ce pays le chevalier noir. Beaucoup y ajoutent l’épithète de fainéant, épithète par laquelle je n’ai aucunement l’ambition d’être distingué.

 

L’ermite put difficilement s’empêcher de sourire à la réplique de son hôte.

 

Je vois, dit-il, messire chevalier Fainéant, que tu es un homme prudent et de bon conseil, et, de plus, je vois que ma pauvre table monastique ne te plaît pas, peut-être parce que tu es accoutumé à la prodigalité des cours, et à la licence des camps aussi bien qu’au luxe des cités. Et maintenant que j’y pense, messire Fainéant, lorsque le charitable garde de cette forêt a laissé ses chiens sous ma protection et aussi ses bottes de fourrage, il m’a encore laissé quelques provisions de bouche ; mais, comme ma règle m’en interdit l’usage, j’en avais oublié jusqu’à l’existence au milieu de mes pieuses méditations.

 

J’aurais juré qu’il avait fait cela, dit le chevalier ; j’étais convaincu qu’il y avait dans la cellule une meilleure nourriture que ces malheureux pois secs, pieux clerc, depuis le moment que vous avez relevé votre capuchon. Ton garde est toujours un joyeux garçon, et quiconque eût vu tes mandibules luttant avec ces pois secs et ta gorge inondée de cet élément indigne d’elle, n’aurait pu te savoir condamné à cette nourriture et à ce breuvage, bon tout au plus pour les chevaux (et ici il indiqua sur la table les provisions qu’il venait de citer), sans avoir la charité de te faire faire meilleure chère. Voyons donc les libéralités du brave garde, et cela sans délai.

 

L’ermite jeta un regard scrutateur sur le chevalier ; dans ce regard brillait une sorte d’expression comique, comme, s’il était incertain de savoir s’il agissait avec prudence en se fiant à son hôte.

 

Il y avait cependant autant de franche hardiesse dans le visage du chevalier que des traits humains en pouvaient exprimer ; son sourire aussi était d’un comique irrésistible, et donnait l’assurance d’une loyauté avec laquelle son hôte ne pouvait manquer de sympathiser.

 

Après avoir échangé un ou deux regards muets avec le chevalier, l’ermite alla vers l’autre extrémité de la hutte et ouvrit une porte qui était cachée avec beaucoup de soin et d’adresse, et, des profondeurs d’un cabinet obscur, dans lequel donnait cette ouverture, il tira un énorme pâté posé sur un plat d’étain d’une gigantesque dimension. Il plaça ce pâté colossal devant son convive, qui, se servant de son poignard pour l’ouvrir, fit, sans perdre de temps, connaissance avec le contenu.

 

– Combien de temps y a-t-il que le garde est venu ici ? demanda le chevalier à son hôte, après avoir avalé avec empressement plusieurs morceaux de cet extra ajouté à la chère de l’ermite.

 

Environ deux mois, répondit sans réfléchir le digne père.

 

Par le vrai Dieu ! répliqua le chevalier, tout dans votre ermitage sent le miracle, saint homme ; car j’aurais juré que le daim qui a fourni cette venaison était encore sur pied cette semaine.

 

L’ermite fut un peu déconcerté de cette observation, et, de plus, il faisait assez sotte figure, tout en regardant diminuer le pâté, sur lequel son hôte faisait de formidables brèches, genre de guerre à laquelle sa récente profession de foi sur l’abstinence ne lui laissait aucun moyen de se joindre.

 

J’ai été en Palestine, messire clerc, dit le chevalier s’arrêtant tout à coup, et je me rappelle qu’il y a là-bas une coutume qui oblige l’hôte qui reçoit un étranger à lui prouver la salubrité de la nourriture qu’il lui offre en la partageant avec lui. Loin de moi l’idée de soupçonner un homme si pieux ; néanmoins, je vous serais très obligé si vous vouliez vous plier à cette coutume orientale.

 

Pour calmer vos scrupules inutiles, messire chevalier, je veux bien, pour une fois, déroger à ma règle, répliqua l’ermite.

 

Et, comme il n’y avait pas de fourchette, ses doigts plongèrent sur-le-champ dans les entrailles du pâté.

 

La glace de l’étiquette étant une fois rompue, on eût dit qu’il y avait rivalité entre le convive et l’hôte pour jouter à qui ferait preuve du meilleur appétit ; et, bien que le premier eût probablement jeûné depuis longtemps, l’ermite cependant le laissa loin en arrière.

 

– Saint clerc, dit le chevalier lorsque sa faim fut un peu apaisée, je gagerais mon bon cheval, qui est là-bas, contre un sequin, que ce même digne garde forestier, à qui nous sommes redevables de cette excellente venaison, t’aura bien laissé une petite barrique de vin des Canaries, ou quelque autre bagatelle de cette sorte, pour servir de pendant à ce noble pâté. C’est là sans doute un épisode tout à fait indigne de demeurer dans la mémoire d’un aussi rigide anachorète que tu es ; cependant, je suis certain que, si tu cherchais encore une fois dans cette armoire secrète, tu trouverais que ma conjecture n’est point mal fondée.

 

L’ermite répondit par un joyeux grincement de dents, et, retournant au buffet, il en tira une bouteille de cuir qui pouvait contenir environ quatre pots ; il produisit en même temps deux grandes coupes à boire, en corne d’urus et cerclées d’argent. Ayant fait cette bonne provision pour humecter le souper, il parut regarder comme inutile tout reste de scrupule, et, remplissant deux coupes, il dit à la manière saxonne :

 

Waës haël, sire chevalier Fainéant ! Et il vida la sienne d’un seul trait.

 

Drinck haël, saint clerc de Copmanhurst ! répondit le guerrier.

 

Et il fit raison à son hôte en avalant une rasade égale à celle que l’ermite avait ingurgitée.

 

Saint clerc, dit l’étranger après cette double santé, je m’étonne qu’un homme qui possède de pareils muscles et de semblables articulations, et qui, avec cela, possède encore le talent d’un si brave fêteur d’assiettes, se résigne à vivre ainsi seul dans ce désert. À mon avis, vous êtes plus fait pour garder un château ou une citadelle, mangeant tous les jours grassement et buvant sec, que pour vivre ici de légumes et d’eau, ou même de la générosité du garde ; du moins, si j’étais comme vous, je trouverais à la fois la distraction et l’abondance en chassant le daim du roi. Il y a maint bon troupeau dans ces forêts ; jamais on ne remarquera le manque à l’appel d’un chevreuil qui aura apaisé la faim du bon chapelain de Copmanhurst.

 

Sire chevalier Fainéant, répliqua le clerc, de telles paroles sont dangereuses, et je vous prie de vous en abstenir. Je suis un véritable ermite, fidèle à mon roi et aux lois du pays ; et, si j’allais voler le gibier de mon maître, je serais justement mis en prison, et, à moins que ma robe ne me sauvegardât, je courrais, par ma foi ! grand risque d’être pendu.

 

Néanmoins, si j’étais à ta place, continua le chevalier, je rôderais par le clair de lune, quand le forestier et les gardes sont chaudement couchés dans leur lit, et, de temps à autre, en marmottant mes prières, je laisserais aller une flèche au beau milieu des daims fauves qui paissent dans les clairières. Dites-moi, clerc, n’auriez-vous jamais pratiqué un tel passe-temps ?

 

Ami Fainéant, répondit l’ermite, tu as vu de mon ménage tout ce qu’il t’importe d’en voir, et un peu plus même que ne mérite d’en voir celui qui s’empare d’un logis par la violence ; crois-moi, il vaut mieux jouir du bien que Dieu nous envoie, que de s’informer indiscrètement d’où il nous vient. Remplis ta coupe et sois le bienvenu ; mais, je t’en prie, ne va point, par d’impertinentes questions, me forcer à te prouver que tu aurais eu de la peine à t’introduire dans ma maison, si j’avais voulu m’y opposer sérieusement.

 

Par ma foi ! dit le chevalier, tu me rends plus curieux qu’auparavant ; tu es l’ermite le plus mystérieux que j’aie jamais rencontré ; et je veux en savoir davantage sur toi avant que nous nous séparions… Quant à tes menaces, apprends, saint homme, que c’est le métier de celui à qui tu parles de chercher et de trouver le danger partout où il se rencontre.

 

Sire chevalier Fainéant, je bois à ta santé, dit l’ermite, en respectant fort ta valeur, mais en estimant très peu ta discrétion. Si tu veux prendre avec moi des armes égales, je te donnerai en toute amitié et amour fraternel une pénitence si suffisante et une absolution si entière, que tu ne retomberas pas, pendant les douze mois qui vont suivre, dans les pensées de l’orgueil et de la curiosité.

 

Le chevalier lui fit raison et le pria de nommer ses armes.

 

Il n’en existe pas, répliqua l’ermite, depuis les ciseaux de Dalila et le clou de Jahel, jusqu’au cimeterre de Goliath, pour lequel je ne sois ton homme ; mais, si c’est à moi de choisir, que dis-tu, bon ami, de ces joujoux ?

 

Ce disant, il ouvrit une seconde armoire, et en tira une couple de coutelas et de boucliers comme on s’en servait à cette époque parmi les yeomen. Le chevalier, qui suivait avec attention les mouvements de l’ermite, remarqua que cette cachette était garnie de deux ou trois bons arcs et d’une arbalète, d’un paquet de viretons à l’usage de cette dernière arme, et d’une demi-douzaine de paquets de flèches ; une harpe et quelques autres objets d’une apparence peu canonique se dessinaient dans la pénombre de l’obscur réduit au moment où il fut ouvert.

 

– Je te promets, frère clerc, dit le chevalier, que je ne te ferai plus de questions indiscrètes, le contenu de cette armoire me fournissant réponse à toutes mes demandes ; mais je vois là une arme (ici il allongea la main et tira la harpe à lui) sur laquelle j’aimerais infiniment mieux lutter d’adresse avec toi qu’avec l’épée et le bouclier.

 

J’espère, messire chevalier, dit l’ermite, que ce n’est point à juste titre que l’on t’a surnommé le Fainéant ; je te déclare que je ne sais qu’en penser ; néanmoins, tu es mon hôte, et je ne veux pas mettre ton courage à l’épreuve, du moment où cela n’est point de ton plein gré. Assieds-toi donc et remplis ta coupe ; buvons, chantons et soyons joyeux. Si tu connais une bonne chanson, tu seras le bienvenu pour un pâté de venaison à Copmanhurst aussi longtemps que ce sera moi qui desservirai la chapelle de Saint-Dunstan ; ce qui, s’il plaît à Dieu, sera jusqu’à ce que je change ma robe grise contre un linceul de gazon. Mais, allons, remplis ton verre, car il faudra quelque temps pour accorder la harpe, et il n’y a rien qui relève la voix et aiguise l’oreille comme une coupe de bon vin ; quant à moi, j’aime à sentir le jus du raisin au bout de mes doigts avant que de faire résonner les cordes de ma harpe[14].

 

Chapitre XVII.

 

Malgré la prescription du joyeux ermite, prescription à laquelle le convive se rendit volontiers, il ne trouva pas que ce fût chose facile de mettre la harpe d’accord.

 

– Il me semble, saint père, dit le chevalier, qu’il manque une corde à l’instrument, et que les autres ont été un peu endommagées.

 

Ah ! tu vois cela, répliqua l’ermite en levant pieusement les yeux au ciel ; cela prouve que tu es maître dans l’art ; c’est la faute du vin et de la débauche : j’ai dit à Allan-a-Dale, le ménestrel du Nord, qu’il gâterait la harpe s’il la touchait après la septième coupe ; mais il n’a pas voulu se soumettre. Ami, je bois à ton heureuse exécution.

 

Ce disant, il vida sa coupe avec une profonde gravité, secouant la tête en même temps, en signe de blâme de l’intempérance du ménestrel écossais. Sur ces entrefaites, le chevalier avait rajusté les cordes, et, après un court prélude, il demanda à son hôte s’il voulait une sirvente dans la langue d’oc ou un lai dans la langue d’oui, ou enfin un virelai ou une ballade en simple langue anglaise.

 

Une ballade, une ballade ! s’écria l’ermite, cela vaut mieux que tous les oc et les oui de France. Je suis Anglais de pied en cap, messire chevalier ; mon patron, saint Dunstan, était Anglais aussi. Il méprisait les oc et les oui, comme il aurait méprisé les rognures de la griffe du diable ; rien que de l’anglais dans cette cellule !

 

En ce cas, reprit le chevalier, je vais essayer une ballade composée par un Saxon que j’ai connu en Terre sainte.

 

Il fut bientôt aisé de voir que, si le chevalier n’était pas un maître accompli dans l’art du ménestrel, son goût avait du moins été développé sous d’excellents professeurs ; l’art lui avait du moins appris à adoucir les défauts d’une voix qui n’avait qu’une gamme peu étendue, et qui était naturellement plutôt rude que douce. Bref, il avait fait tout ce que l’éducation pouvait faire pour suppléer à ses défectuosités naturelles. Son exécution aurait donc pu passer pour tout à fait respectable, auprès même d’un meilleur juge que l’ermite, surtout quand le chevalier introduisait dans ses modulations, tantôt des notes vives, tantôt des notes mélancoliques, qui donnaient de la force et de l’énergie aux vers qu’il chantait.

 

Le champion arriva de Palestine

Ayant accompli des hauts faits chevaleresques,

Portant sur ses épaules la croix

Que les combats et les tempêtes avaient fanée ;

Chaque bosselure du bouclier battu

Était la preuve d’une bataille livrée ;

Et ainsi sous le balcon de sa dame

Il chanta comme le crépuscule tombait :

 

« Joie à ma belle ! Regarde ton chevalier

Qui est revenu de la terre dorée lointaine ;

Il n’apporte pas de richesses, il n’en a pas besoin ;

Sauf ses bonnes armes et son cheval de guerre,

Ses éperons pour charger l’ennemi,

Sa lance et son épieu pour le coucher à terre :

Tels sont les trophées de ses peines,

Et l’espoir d’un sourire de Tecka.

 

» Joie à ma belle ! dont le chevalier constant

A été stimulé aux actes de prouesse, par sa faveur ;

Elle ne restera pas inconnue

Où se rencontre le cortège des brillants et des nobles. »

Le ménestrel chanteur et les hérauts diront :

« Observez cette jeune fille de beauté qui est là-bas

C’est elle pour les beaux yeux de laquelle fut gagné

Le champ de lice à Ascalon.

 

» Observez bien son sourire ; il a donné un tranchant à la lance.

Qui a fait cinquante veuves de cinquante épouses,

Lorsque, malgré sa force et le charme de Mahoud,

Le sultan tomba dans les champs d’Icone.

Vois-tu ces boucles, couleur de soleil,

Couvrant à moitié son cou de neige ;

Il n’est pas un seul fil d’or de sa chevelure

Qui n’ait coûté la vie à un païen.

 

» Joie à ma belle ! Mon nom est inconnu,

Mais chacun de mes hauts faits doit honorer le sien.

Donc, ouvre cette porte cruelle, noble dame !

La rosée de la nuit tombe, l’heure s’avance ;

Habitué au souffle brûlant de la Syrie,

Le vent du nord me paraît aussi froid que la mort.

Souffre que l’amour reconnaissant domine la modestie de la jeune fille,

Et accorde le bonheur à celui qui t’apporte

La renommée ! »

 

Pendant que le chevalier chantait, l’ermite se comportait à peu près comme un critique de premier ordre se comporte de nos jours à un opéra nouveau. Il s’était couché sur son siège, les yeux à moitié fermés : tantôt joignant ses mains et tournant ses pouces, il semblait absorbé dans une attention muette, et, tantôt balançant sa main étendue, il battait doucement la mesure. Dans une ou deux des cadences favorites, il prêta au chevalier l’appui de sa propre voix, lorsque celle du chevalier paraissait trop faible pour porter l’air aussi haut que l’eût désiré son goût supérieur. Lorsque la chanson fut terminée, l’anachorète déclara avec emphase qu’elle était bonne et bien chantée.

 

– Et cependant, ajouta-t-il, il me semble que mon compatriote saxon a vécu assez longtemps avec les Normands pour adopter le ton de leurs airs larmoyants. Qui donc forçait cet honnête chevalier à quitter son pays ? À quoi pouvait-il s’attendre, si ce n’est à trouver sa maîtresse agréablement engagée avec un rival à son retour, et à voir sa sérénade, comme on l’appelle, aussi mal reçue que le miaulement d’un chat dans la gouttière ? Néanmoins, messire chevalier, je bois encore cette coupe à toi et au bonheur de tous les vrais amants. Je crains que tu ne sois pas du nombre, ajouta-t-il en remarquant que le chevalier, dont la tête, grâce aux rasades répétées, commençait à s’échauffer, trempait son vin avec l’eau de la cruche.

 

Comment ! demanda le chevalier, ne m’as-tu pas dit que cette eau venait de la fontaine de ton vénérable patron saint Dunstan ?

 

Oui, vraiment, répondit l’ermite, et il y baptisa des centaines de païens ; mais jamais je n’ai entendu dire qu’il y eût seulement trempé sa lèvre. En ce monde, il faut que toute chose soit dirigée vers son propre emploi ; personne ne savait mieux que saint Dunstan les prérogatives d’un joyeux frère.

 

Et, là-dessus, il étendit la main vers la harpe, et régala son hôte de cette chanson caractéristique, modulée sur le refrain d’une espèce de derry down[15] qui se rencontre dans une vieille chanson anglaise :

 

LE CARME DÉCHAUSSÉ.

 

Je te donnerai, bonhomme, une année ou deux

Pour chercher à travers l’Europe, depuis l’Espagne jusqu’à Byzance,

Et tu ne trouveras jamais, quelque étendue que soit la revue,

Un homme aussi heureux que le carme déchaussé.

 

Le chevalier se lance dans la carrière pour sa dame,

Et, le soir, on le ramène à la maison blessé.

Je le confesse en hâte, sa dame ne désire

Aucune consolation sur la terre, sauf celle du carme déchaussé.

 

Le monarque, bah ! le prince a été connu

Pour avoir changé sa robe contre le froc et le capuchon ;

Mais lequel d’entre nous a jamais eu le vain désir

De troquer contre une couronne le capuchon gris du carme déchaussé.

 

Le carme est sorti, et partout où il est allé

Il a trouvé bon accueil et bon gîte.

Il peut errer où il veut, il peut s’arrêter quand il est las,

Car la maison de chacun est ouverte au carme déchaussé.

.

On l’attend à midi, et aucun rustre, jusqu’à ce qu’il arrive,

Ne peut profaner la stalle ou la soupe aux pruneaux,

Car la meilleure chère et la place près du feu

Sont le droit incontestable du carme déchaussé.

 

Le soir, on l’attend et l’on chauffe le pâté,

On ouvre le tonneau d’ale brune et on emplit le pot noir,

Et la brune femme souhaiterait son mari dans la cave,

Plutôt qu’il manquât un doux lit au carme déchaussé.

 

Fleurissent longtemps la sandale, la corde et la calotte,

La terreur du diable et la foi dans le pape !

Car cueillir les roses de la vie sans être piqué par les épines

Est accordé au seul carme déchaussé.

 

– Par ma foi ! s’écria le chevalier, tu as chanté juste et vaillamment, en exaltant l’ordre auquel tu appartiens. Tu as parlé du diable, mon saint clerc : n’as-tu pas peur qu’il ne vienne te rendre visite pendant un de tes passe-temps rebelles aux canons ?

 

Moi, rebelle aux canons ? répondit l’ermite. Je repousse cette accusation, je la foule aux pieds ; je remplis mes devoirs de chapelain loyalement et sincèrement : deux messes par jour, une le matin, l’autre le soir, primes, complies, vêpres avec Credo et Pater.

 

Sauf les nuits où il fait clair de lune, à l’époque de la venaison, répondit son convive.

 

Exceptis excipiendis, répliqua l’ermite, comme notre vieux prieur m’a enseigné de répondre quand des laïques impertinents me demandent si j’observe toutes les minuties de mon ordre.

 

C’est vrai, saint père, reprit le chevalier ; mais le diable est très disposé à épier ces sortes d’oublis : il va partout, ainsi que tu le sais, comme un lion rugissant.

 

Qu’il rugisse ici, s’il ose le faire, dit le frère, et un bout de ma corde le fera rugir aussi haut que les pincettes de saint Dunstan lui-même ; jamais je n’ai craint un homme, quel qu’il fût, et je crains aussi peu le diable et ses diablotins. Saint Dunstan, saint Dubric, saint Winibald, saint Winifred, saint Swibert, saint Willick, sans oublier saint Thomas de Kent, et, mon pauvre mérite personnel aidant, je les défie tous, ces diables-là ; qu’ils viennent avec leurs queues courtes ou longues ; mais, pour vous confier un secret, jamais je ne parle, mon ami, de ces sortes de choses qu’après la prière du matin.

 

Il changea en conséquence de conversation ; la gaieté des deux convives s’anima jusqu’à la folie, on échangea plus d’une chanson. Tout à coup le réveillon fut interrompu par des coups bruyants et pressés frappés à la porte de l’ermitage.

 

Mais, pour expliquer la cause de cette interruption, il est urgent que nous reprenions les aventures d’un autre groupe de nos personnages ; car, pareil au vieil Arioste, nous ne nous piquons pas d’accompagner constamment aucun des personnages de notre drame.

Chapitre XVIII.

 

Lorsque Cédric le Saxon vit son fils tomber évanoui dans la lice à Ashby, son premier mouvement fut de donner des ordres pour qu’on le remît aux soins de ses serviteurs ; mais les mots s’arrêtèrent dans son gosier ; il ne put prendre sur lui de reconnaître, en présence d’une pareille assemblée, le fils qu’il avait renié et déshérité.

 

Il recommanda toutefois à Oswald de le suivre des yeux, et ordonna à cet écuyer de faire porter Ivanhoé par des serfs à Ashby, dès que la foule se serait dispersée. Cependant Oswald fut prévenu dans ce bon office ; la foule se dispersa, à la vérité, mais le chevalier n’était nulle part visible.

 

Ce fut en vain que l’échanson de Cédric chercha partout son jeune maître. Il vit l’endroit sanglant où le chevalier s’était affaissé tout à l’heure ; mais, quant à lui, il avait disparu. On eût dit que les fées l’avaient enlevé de là. Peut-être qu’Oswald, car les Saxons étaient très superstitieux, aurait pu adopter une pareille hypothèse pour expliquer la disparition d’Ivanhoé, s’il n’eût par hasard jeté les yeux sur une personne vêtue comme un écuyer, et dans laquelle il reconnut les traits de son camarade Gurth.

 

Inquiet du sort de son maître, et désespéré de sa subite disparition, le porcher travesti le cherchait partout, et avait négligé dans cette recherche la discrétion dont dépendait sa propre sûreté.

 

Oswald crut qu’il était de son devoir de s’assurer de Gurth, comme d’un fugitif dont son maître devait fixer le sort.

 

Renouvelant ses questions relativement à la disparition d’Ivanhoé, le seul renseignement que l’échanson put tirer des spectateurs fut que le chevalier avait été enlevé avec soin par des valets bien vêtus, et placé dans une litière appartenant à une dame présente au tournoi, et qu’il avait été, immédiatement après, conduit hors de la foule.

 

Muni de ce renseignement, Oswald résolut de retourner près de son maître chercher d’autres instructions, emmenant avec lui Gurth, qu’il considérait en quelque sorte comme un déserteur du service de Cédric.

 

Le Saxon avait été sous l’empire des inquiétudes les plus vives et les plus cuisantes à l’endroit de son fils ; car la nature avait maintenu ses droits, en dépit du stoïcisme patriotique qui s’efforçait de la méconnaître.

 

Mais il n’eut pas plutôt appris qu’Ivanhoé se trouvait entre des mains compatissantes et probablement amies, que l’inquiétude paternelle, éveillée par le doute sur le sort de son fils, fit place de nouveau au sentiment de l’orgueil et de la colère, blessé de ce qu’il appelait la désobéissance filiale de Wilfrid.

 

– Qu’il suive sa route, dit-il ; que ceux-là guérissent les blessures auxquelles il s’est exposé. Il s’entend mieux à faire les tours de jongleur de la chevalerie normande, qu’à soutenir la renommée et l’honneur de ses ancêtres anglais avec le glaive et la hache, ces bonnes vieilles armes de son pays.

 

Si, pour soutenir l’honneur de ses ancêtres, dit lady Rowena, qui était présente, il suffit d’être sage dans le conseil et brave dans l’exécution, d’être le plus hardi parmi les hardis et le plus doux parmi les doux, je ne connais d’autre voix que celle de son père qui lui refuse ces qualités.

 

Silence sur ce sujet, lady Rowena ! je ne vous écoute pas, dit Cédric ; préparez-vous pour le festin du prince, nous y avons été invités dans des circonstances honorables et avec une courtoisie inusitée, telle que les fiers Normands en ont rarement employé envers notre race depuis le fatal jour d’Hastings. Je veux y aller, ne fût-ce que pour montrer à ces orgueilleux Normands combien peu le sort d’un fils qui a pu vaincre les plus braves d’entre eux sait toucher un cœur saxon.

 

Et moi, dit lady Rowena, je n’irai pas là ; craignez, croyez-moi, que ce que vous prenez pour du courage et de la fermeté ne soit imputé à de la dureté de cœur.

 

Restez donc chez vous, dame ingrate, répondit Cédric ; c’est votre cœur qui est dur, puisqu’il sacrifie le bien-être d’un peuple opprimé à un vain attachement non légitimé. Je vais chercher le noble Athelsthane, et me rendre avec lui au banquet de Jean d’Anjou.

 

Il alla donc au banquet, dont nous avons déjà cité les principaux événements.

 

Dès qu’ils eurent quitté le château, les thanes saxons montèrent à cheval, ainsi que leurs serviteurs, et ce fut pendant la confusion qu’amena ce départ que Cédric, pour la première fois, jeta les yeux sur le déserteur Gurth.

 

Le noble Saxon était revenu du banquet, ainsi que nous l’avons vu, d’humeur assez querelleuse, et il lui fallait un prétexte pour passer sa colère sur quelqu’un.

 

– Les fers, dit-il, les fers ! Oswald, Hundibert, chiens et vilains, pourquoi laissez-vous le scélérat libre ?

 

Sans oser l’excuser, les compagnons de Gurth le lièrent avec un licou, comme la corde la plus facile à trouver. Il se soumit à l’opération sans oser murmurer, sauf que, lançant un regard de reproche à son maître, il dit :

 

Ceci m’arrive, parce que j’ai aimé votre chair et votre sang mieux que moi-même.

 

À cheval et en route ! dit Cédric.

 

Il est vraiment temps, dit le noble Athelsthane ; car, si nous ne forçons pas le pas, les préparatifs de l’arrière-souper[16] du digne abbé Waltheof seront tout à fait perdus.

 

Les voyageurs, toutefois, firent tant de diligence, qu’ils gagnèrent le monastère de Saint-Withold avant que le malheur appréhendé eût eu lieu. L’abbé lui-même, d’une ancienne lignée saxonne, reçut les nobles saxons avec la prodigue et abondante hospitalité de sa nation, qu’il prolongea jusqu’à une heure très avancée ; et ils ne quittèrent pas leur hôte religieux le lendemain matin sans avoir partagé avec lui une collation splendide.

 

La cavalcade quittait la cour du monastère, lorsqu’il survint un accident qui alarma quelque peu les Saxons, qui, de tous les peuples de l’Europe, étaient le plus adonnés à une observation superstitieuse des présages, et c’est à leurs opinions que l’on peut reporter la plupart des idées sur ce sujet qui se retrouvent encore dans nos traditions populaires ; car les Normands, étant une race mêlée et plus instruite pour cette époque, avaient perdu la plupart des préjugés superstitieux que leurs ancêtres avaient apportés de la Scandinavie, et se piquaient de penser librement à ce sujet.

 

En cette occasion, la crainte d’un malheur prochain fut inspirée par un prophète des plus respectables : un grand chien noir et maigre, assis la tête haute, hurla lamentablement au moment où les premiers cavaliers sortirent de la grille, et, bientôt après, il aboya d’une manière sauvage, et sauta çà et là, semblant vouloir s’attacher au cortège.

 

– Je n’aime pas cette musique, père Cédric, dit Athelsthane, car il avait l’habitude de lui donner ce titre de respect lorsqu’il lui adressait la parole.

 

Ni moi non plus, oncle, dit Wamba ; car je crains beaucoup que nous n’ayons à payer le ménétrier.

 

Selon moi, dit Athelsthane, sur la mémoire duquel la bonne ale du moine avait fait une impression favorable (car la ville de Burton était déjà célèbre par cette agréable boisson), selon moi, nous ferions mieux de retourner et de rester chez l’abbé jusqu’à l’après-midi. Un voyage n’est jamais heureux si votre route est traversée par un moine, un lièvre ou un chien qui hurle, jusqu’à ce que vous ayez fait un autre repas.

 

En route ! s’écria Cédric avec impatience ; le jour est déjà trop court pour notre voyage ; quant à l’animal, je le connais, c’est le méchant chien de l’esclave fugitif Gurth, déserteur aussi inutile que son maître.

 

Disant cela, et se levant sur ses étriers, impatient de l’interruption apportée dans son voyage, Cédric lança son javelot sur le pauvre Fangs ; car c’était Fangs qui, ayant suivi la piste de son maître jusque-là, l’avait perdue une seconde fois, et maintenant se réjouissait de le voir reparaître. Le javelot blessa l’animal à l’épaule, et peu s’en fallut qu’il ne le clouât à terre, et Fangs s’enfuit en hurlant hors de la présence du thane irrité.

 

Le cœur de Gurth se gonfla, car il souffrit bien plus de ce meurtre projeté sur son fidèle compagnon, que du cruel traitement infligé à lui-même. Ayant fait un vain effort pour porter la main à ses yeux, il dit à Wamba, qui voyant la mauvaise humeur de son maître, avait eu la prudence de se retirer en arrière :

 

Je t’en prie, aie la bonté de m’essuyer les yeux avec le pan de ton manteau ; la poussière me fait mal, et ces liens ne me permettent pas de m’aider moi-même d’aucune manière.

 

Wamba lui rendit le service qu’il réclamait, et ils chevauchèrent côte à côte pendant quelque temps. Gurth gardait un silence rancunier ; mais, à la fin, il ne put comprimer davantage ses sentiments.

 

Oui, Wamba, dit-il, de tous ceux qui sont assez sots pour servir Cédric, toi seul as l’adresse de le distraire avec ta folie : va donc à lui, et dis-lui que ni par amour, ni par crainte, Gurth ne veut plus le servir. Qu’il me coupe la tête, qu’il me fasse battre de verges, qu’il me charge de fers ; mais dorénavant il ne me forcera plus ni à l’aimer ni à lui obéir ; va donc à lui et dis-lui que Gurth, le fils de Beowulph, renonce à son service.

 

Assurément, répondit Wamba, tout fou que je suis, je ne veux pas exécuter ta sotte commission. Cédric a encore un javelot dans sa ceinture, et, tu le sais, il ne manque pas toujours son but.

 

Je me soucie peu, répondit Gurth, qu’il me prenne pour but. Hier, il a laissé Wilfrid, mon jeune maître, baigner dans son sang ; aujourd’hui, il a essayé de tuer sous mes yeux la seule créature qui m’ait jamais montré quelque attachement. Par saint Edmond ! par saint Dunstan ! par saint Withold ! par saint Édouard le Confesseur et tous les autres saints du calendrier saxon (car jamais Cédric n’avait juré par aucun autre saint que les saints saxons, et toute sa maison s’était conformée à cette même dévotion), jamais je ne lui pardonnerai.

 

D’après ma manière de penser, dit le bouffon, qui avait l’habitude de se poser en conciliateur dans la famille, notre maître n’avait pas l’intention de faire du mal à Fangs ; il ne tentait que de l’effrayer ; car, si tu l’as observé, il s’était levé sur ses étriers, comme voulant par là dépasser le but, et il l’aurait fait ; mais Fangs, dans ce même moment, ayant par hasard fait un bond, reçut une égratignure que je me charge, moi, de guérir avec un penny de goudron.

 

Si je pouvais le croire, reprit Gurth, si je pouvais seulement le croire ! mais non, j’ai vu que le javelot était bien dirigé, je l’ai entendu siffler en l’air avec tout le courroux malveillant de celui qui l’avait lancé. Et, quand il se fixa en terre, ce javelot trembla comme de regret d’avoir manqué le coup. Par le porc cher à saint Antoine ! je renonce à Cédric.

 

Sur quoi, le porcher indigné retomba dans son morne silence, que tous les efforts du bouffon ne purent lui faire rompre.

 

Pendant ce temps, Cédric et Athelsthane, les chefs de la troupe, conversaient ensemble sur l’état du pays, sur les dissensions de la famille royale, sur les disputes et querelles entre les seigneurs normands, et sur l’espoir qu’il y avait que les Saxons opprimés pussent encore secouer le joug des Normands, ou du moins reprendre une importance et une indépendance nationales pendant les convulsions civiles qui allaient probablement éclater.

 

Sur ce sujet, Cédric était plein d’animation. La régénération de sa race était le rêve favori de son cœur, rêve auquel il eût volontiers sacrifié le bonheur domestique et les intérêts de son fils ; mais, pour accomplir cette grande révolution en faveur des Anglais indignes, il fallait qu’ils fussent unis entre eux, et qu’ils agissent sous un chef reconnu. La nécessité de choisir un chef du sang royal saxon était non seulement manifeste en elle-même, mais, en outre, elle était une condition solennelle exigée par ceux auxquels Cédric avait confié ses plans et ses espérances.

 

Athelsthane avait du moins cette qualité, et, bien qu’il ne possédât que peu de vertus et de talents qui le recommandassent comme chef, il avait du moins un aspect agréable : il n’était pas lâche, il était habitué aux exercices militaires, et paraissait enclin à déférer aux avis de conseillers plus sages que lui-même. Surtout on le savait libéral et hospitalier, et on le croyait d’un bon naturel. Mais, quelles que fussent les prétentions d’Athelsthane pour être considéré comme le chef de la confédération saxonne, un grand nombre de ses compatriotes étaient disposés à préférer à son titre celui de lady Rowena, qui descendait directement d’Alfred, et dont le père, ayant été un chef renommé pour sa sagesse, son courage et sa générosité, avait laissé une mémoire en grand honneur parmi sa nation opprimée.

 

Ce n’eût pas été chose difficile à Cédric, s’il en avait eu le désir, que de se placer lui-même à la tête d’un troisième parti, aussi formidable pour le moins qu’aucun des autres. Pour contrebalancer la descendance royale des deux autres prétendants, il possédait le courage, l’activité, l’énergie et, par-dessus tout, cet attachement dévoué à sa cause qui lui avait fait donner le surnom de Saxon ; sa naissance ne le cédait à aucune, excepté à celle d’Athelsthane et de sa pupille. Toutefois, ces qualités n’étaient pas entachées de la plus légère teinte d’égoïsme, et, au lieu de diviser encore davantage sa nation affaiblie en se créant une faction à lui, c’était un point principal du plan de Cédric d’éteindre celle qui existait déjà par un mariage entre Rowena et Athelsthane. Un obstacle s’était présenté, pour traverser ce projet favori, dans l’attachement mutuel de sa pupille et de son fils, et de là la cause originelle du bannissement de Wilfrid de la maison de son père.

 

Cédric avait adopté cette mesure sévère, dans l’espoir que, pendant l’absence de Wilfrid, Rowena pourrait renoncer à son affection ; mais cet espoir fut déçu, déception qu’on pourrait attribuer en partie à la manière dont sa pupille avait été élevée.

 

Cédric, pour qui le nom d’Alfred était respectable à l’égal de celui d’un dieu, avait traité le seul rejeton survivant de ce grand monarque avec un degré de déférence tel que peut-être, dans ces temps-là, on en montrait rarement à une princesse reconnue. La volonté de Rowena avait été, dans presque toutes les occasions, la loi de sa maison, et Cédric lui-même, comme s’il eût décidé que sa souveraineté serait pleinement reconnue, au moins dans ce petit cercle, paraissait s’enorgueillir en lui obéissant comme le premier de ses sujets.

 

Ainsi élevée dans l’exercice, non seulement de sa libre volonté, mais encore d’une autorité despotique, Rowena était, par son éducation première, très portée à la fois à résister aux tentatives faites pour restreindre ses affections, et à les répudier. Elle voulait aussi signaler son indépendance dans une affaire où, ordinairement, même les femmes et les jeunes filles qui ont été dressées à l’obéissance et à la soumission sont souvent disposées à renier l’autorité de leurs tuteurs et de leurs parents.

 

Les opinions qu’elle sentait avec force, elle les avouait avec hardiesse, et Cédric, qui ne pouvait pas se défaire de sa déférence habituelle envers sa pupille, ignorait complètement comment faire valoir son autorité de tuteur.

 

Ce fut en vain qu’il tenta de l’éblouir par la perspective d’un trône illusoire. Rowena, qui était douée d’un esprit sain, considérait son plan comme impraticable et peu désirable, lors même qu’on eût pu l’effectuer. Sans essayer de cacher sa préférence connue pour Wilfrid d’Ivanhoé, elle déclara que, lors même que le chevalier de son choix n’eût pas existé, elle aurait mieux aimé se réfugier dans un couvent que de partager un trône avec Athelsthane, qu’elle avait toujours méprisé, et que, à cause des désagréments qu’elle éprouvait à son sujet, elle commençait même à haïr de tout son cœur.

 

Néanmoins Cédric, qui n’avait pas une idée bien arrêtée sur la constance des femmes, persista à employer tous les moyens en son pouvoir pour amener l’union qu’il désirait, et par laquelle il croyait rendre un important service à la cause saxonne. L’apparition inattendue et romanesque de son fils dans la lice d’Ashby lui avait paru, non sans raison, porter un coup mortel à ses espérances. Son affection paternelle, il est vrai, avait pour un moment triomphé de son orgueil et de son patriotisme ; mais tous deux étaient revenus pleins de force, et, sous leur double pression, il était maintenant résolu à faire un effort vigoureux pour accomplir l’union d’Athelsthane et de Rowena, et à prendre en même temps les autres mesures qui paraîtraient nécessaires pour hâter la restauration de la liberté saxonne.

 

Il débattait donc avec Athelsthane ce dernier sujet, se lamentant comme Hotspur de rencontrer un homme si faible pour l’exécution d’un projet si honorable. Autant fouetter du lait écrémé !

 

Athelsthane, il est vrai, était assez vain, et aimait qu’on lui chatouillât les oreilles avec des récits sur sa haute extraction et sur son droit de succession à l’hommage et à la souveraineté ; mais sa petite vanité se trouvait déjà assez satisfaite en recevant ces honneurs de la part de ses propres serviteurs et des Saxons qui l’approchaient. Il avait bien le courage de combattre le danger, mais il détestait la peine de le rechercher. Il admettait les principes généraux établis par Cédric, relativement aux droits des Saxons à l’indépendance, et il était encore plus facilement convaincu de la valeur de son titre à régner sur eux lorsque cette indépendance serait assurée ; cependant, quand il fallait discuter les moyens de soutenir ses droits, il était toujours Athelsthane le nonchalant, le tardif, l’irrésolu, toujours plus porté à différer qu’à entreprendre.

 

Les exhortations vives et passionnées de Cédric produisaient aussi peu d’effet sur son caractère impassible que des boulets rouges tombant dans l’eau, qui ne produisent qu’un faible bruit et quelque fumée, et s’éteignent à l’instant.

 

Lorsque, quittant cette tâche qu’on pourrait comparer à l’action de l’éperon sur un cheval fatigué, ou à celle du marteau sur un fer froid, Cédric revenait à sa pupille Rowena, il ne recevait dans ses conférences avec elle qu’une satisfaction à peu près semblable ; car, comme sa présence interrompait la conversation de la dame avec sa suivante favorite sur la vaillance et le sort de Wilfrid, Elghita ne manquait jamais de venger à la fois sa maîtresse et elle-même, en rappelant la chute d’Athelsthane dans la lice, c’est à dire le sujet le plus désagréable dont on pût saluer les oreilles de Cédric.

 

Le voyage, pendant cette journée, fut donc pour le brusque Saxon plein de toute espèce de déplaisirs et de vexations ; de sorte que plus d’une fois il maudit en lui-même le tournoi et celui qui l’avait ordonné, ainsi que sa propre folie d’avoir voulu y assister.

 

À midi, sur la motion d’Athelsthane, les voyageurs s’arrêtèrent près d’une source, à l’ombre d’un bois, pour faire reposer leurs chevaux et goûter aux provisions dont l’abbé hospitalier avait chargé une bête de somme.

 

Ce repas dura assez longtemps, et ces diverses interruptions leur rendirent impossible de songer à regagner Rotherwood sans voyager toute la nuit, conviction qui les engagea à continuer leur route d’un pas plus diligent qu’ils ne l’avaient fait jusque-là.

Chapitre XIX.

 

Les voyageurs venaient d’atteindre la lisière de la forêt et allaient s’enfoncer dans ses profondeurs, qui passaient pour dangereuses à cette époque par le grand nombre d’outlaws que l’oppression et la misère avaient poussés au désespoir, et qui habitaient les forêts en bandes considérables pour pouvoir facilement défier la faible police de ce temps-là.

 

Malgré l’heure avancée du soir, Cédric et ses compagnons comptaient n’avoir rien à craindre de ces rôdeurs, étant accompagnés de dix domestiques outre Wamba et Gurth, sur l’assistance desquels on ne pouvait compter, vu que l’un était un captif et l’autre un bouffon.

 

On peut ajouter, en outre, que, en voyageant si tard à travers la forêt, Cédric et Athelsthane se fiaient à leur naissance autant qu’à leur courage. Les outlaws, que la sévérité des lois forestières avaient réduits à ce genre de vie errante et désespérée, étaient surtout des paysans et des yeomen de race saxonne, et ils étaient généralement disposés à respecter les personnes et les propriétés de leurs compatriotes.

 

Tandis que les voyageurs s’avançaient, ils furent tout à coup alarmés par des cris répétés et qui appelaient à l’aide. Arrivés à l’endroit d’où partaient ces cris, ils furent surpris de trouver une litière posée à terre, et à côté de laquelle était assise une jeune femme richement habillée à la mode juive, tandis qu’un vieillard, dont le bonnet jaune annonçait qu’il appartenait à la même nation, marchait çà et là avec des gestes qui exprimaient le plus profond désespoir, et se tordait les mains comme accablé sous le poids de quelque étrange désastre.

 

Aux questions réitérées d’Athelsthane et de Cédric, le vieux juif ne put, pendant quelque temps, répondre qu’en invoquant successivement la protection de tous les patriarches de l’Ancien Testament, contre les fils d’Ismaël qui venaient, l’épée à la main, pour les frapper, lui et les siens.

 

Quand il commença à se remettre de cette folle terreur, Isaac d’York – car c’était notre vieil ami – fut enfin en état d’expliquer qu’il avait loué une escorte de six hommes à Ashby, ainsi que des mules, pour transporter la litière d’un ami malade. Cette escorte était convenue de le conduire jusqu’à la ville de Doncaster. Ils étaient parvenus en sûreté jusqu’ici ; mais, ayant été informés par un bûcheron qu’il y avait une forte bande d’outlaws embusquée dans les bois devant eux, les mercenaires, dit Isaac, avaient non seulement pris la fuite, mais encore ils avaient emmené avec eux les chevaux qui portaient la litière, et les avaient laissés, lui et sa fille, dénués de tous moyens de défense et de retraite, en danger d’être pillés et peut-être assassinés par des bandits qu’ils s’attendaient à chaque instant à voir fondre sur eux.

 

– S’il pouvait plaire à Vos Valeurs, ajouta Isaac d’un ton de profonde humilité, de permettre au pauvre juif de voyager sous votre sauvegarde, je jure, par les tables de notre loi, que jamais faveur conférée à un enfant d’Israël, depuis les jours de notre captivité, n’aurait été reçue avec plus de reconnaissance.

 

Chien de juif ! dit Athelsthane, dont la mémoire était de cette espèce mesquine qui accumule sans oublier toute sorte de bagatelles, mais surtout les petites offenses, ne te rappelles-tu pas comment tu nous as bravés dans la galerie du tournoi ? Combats ou fuis, compose avec les outlaws, si bon te semble, mais ne nous demande pas de secours ; et, s’ils dépouillent des gens comme toi, qui dépouilles tout le monde, moi, pour ma part, je les absous comme de fort honnêtes gens.

 

Cédric n’approuva pas le refus sévère de son compagnon.

 

Nous ferions mieux, dit-il, de leur laisser deux de nos serviteurs et des chevaux pour les reconduire au dernier village. Cela ne diminuera que peu notre escorte, et, avec votre bonne épée, noble Athelsthane, et l’aide de ceux qui resteront, ce ne sera qu’une besogne facile pour nous de faire face à un de ces vagabonds.

 

Rowena, un peu alarmée en entendant parler d’outlaws réunis en grand nombre et si près d’eux, appuya fortement la proposition de son tuteur ; mais Rébecca, quittant soudainement sa position abattue, et se frayant un chemin à travers les serviteurs jusqu’au palefroi de la dame saxonne, s’agenouilla à la mode orientale quand on s’adresse à ses supérieurs, et baisa le bas de la robe de Rowena ; puis, se levant et rejetant son voile en arrière, elle l’implora au nom du grand Dieu qu’elles adoraient l’une et l’autre, et, par cette révélation de la loi sur le mont Sinaï à laquelle elles croyaient toutes deux, la supplia de les prendre en commisération, et de leur permettre de voyager sous leur escorte.

 

Ce n’est pas pour moi que je demande cette faveur, dit Rébecca, ni même pour ce pauvre vieillard. Je sais que dépouiller et injurier notre peuple est une faute légère, sinon un mérite aux yeux des chrétiens ; et peu nous importe que cela soit fait dans la cité, dans le désert ou dans la campagne ; mais c’est au nom de quelqu’un qui est cher à bien des personnes, qui vous est cher à vous-même, que je vous supplie de permettre que l’on transporte ce malade avec soin et sollicitude sous votre protection ; car, s’il lui arrivait malheur, vos derniers moments seraient rendus amers par le regret d’avoir repoussé ma prière.

 

L’air noble et solennel avec lequel Rébecca fit cette supplication lui donna un double poids aux yeux de la belle Saxonne.

 

Cet homme est vieux et faible, dit-elle à son tuteur, la fille jeune et belle, leur ami malade et en danger de mort ; bien que ce soient des juifs, nous ne pouvons, comme chrétiens, les abandonner dans cette extrémité. Qu’on décharge deux de nos mulets et qu’on place leur bagage en croupe de deux de nos serfs ; les mules pourront transporter la litière, et nous avons des chevaux de main pour le vieillard et sa fille.

 

Cédric consentit de bon cœur à cette proposition, et Athelsthane n’y ajouta que la condition qu’ils voyageraient à la queue de la troupe, où Wamba, disait-il, pourrait les protéger avec son bouclier de couenne de porc.

 

Mon bouclier est resté derrière moi dans la lice, répondit le bouffon ; c’est un sort qui a été commun à plus d’un chevalier plus brave que moi.

 

Athelsthane rougit profondément, car telle avait été sa propre destinée le dernier jour du tournoi, tandis que Rowena, qui en était contente au même degré, pour faire compensation à la plaisanterie grossière de l’insoucieux Athelsthane, demanda à Rébecca de venir chevaucher à côté d’elle.

 

– Il ne serait pas convenable que je le fisse, répondit Rébecca avec une humilité mêlée de fierté, puisque ma société serait tenue à déshonneur à ma protectrice.

 

On avait déjà opéré à la hâte le changement de bagages, car le seul mot outlaw mettait chacun suffisamment en alerte, et l’heure avancée rendait ce mot encore plus significatif.

 

Au milieu de la confusion, Gurth fut descendu de cheval, et, pendant cette opération, il engagea le bouffon à relâcher la corde qui lui liait les bras ; ses liens furent rattachés avec tant de négligence, et peut-être avec intention par Wamba, que Gurth n’eut pas de peine à débarrasser complètement ses bras de leurs entraves ; puis, se glissant dans le taillis, il s’échappa.

 

La confusion avait été assez grande, et il se passa quelque temps avant qu’on s’aperçût de l’absence de Gurth ; car, comme il devait, pendant le reste du voyage, se tenir en croupe derrière quelque domestique, chacun supposait que c’était quelque autre compagnon qui l’avait sous sa garde ; et, quand on commença à se dire à l’oreille, les uns aux autres, que Gurth avait en effet disparu, on attendait une attaque si imminente de la part des bandes d’outlaws, qu’on ne jugea pas convenable de faire grande attention à cette circonstance.

 

Le sentier par lequel la troupe s’avançait était devenu si étroit, qu’on ne pouvait passer, sans être incommodé, plus de deux cavaliers de front.

 

Ce sentier descendait dans un vallon traversé par un ruisseau dont les bords étaient marécageux et couverts de petits saules.

 

Cédric et Athelsthane, qui marchaient en tête de l’escorte, virent le danger d’être attaqués dans cette passe ; mais, comme ils n’avaient ni l’un ni l’autre beaucoup d’expérience de la guerre, il ne leur vint pas à l’esprit de meilleur expédient pour prévenir ce danger que de s’avancer dans le défilé aussi vite que possible.

 

Marchant donc sans beaucoup d’ordre, ils venaient de traverser le ruisseau avec quelques-uns de leurs serviteurs, quand ils furent attaqués par-devant, par-derrière et sur les flancs avec une impétuosité à laquelle, dans leur position confuse et non préparée, il était impossible d’offrir une résistance efficace.

 

Le cri de « Dragon blanc ! dragon blanc ! Saint Georges pour la joyeuse Angleterre ! » cri de guerre adopté par les assaillants, comme appartenant à leur faux rôle d’outlaws saxons, se fit entendre de tous côtés, et de tous côtés aussi parurent les ennemis avec une rapidité d’attaque qui semblait multiplier leur nombre.

 

Les deux chefs saxons furent faits prisonniers en même temps, et chacun avec des circonstances ressortant de leur caractère.

 

Cédric, au moment où l’ennemi parut, lança le javelot qui lui restait, lequel, mieux dirigé que celui qu’il avait lancé à Fangs, cloua l’homme contre un chêne qui se trouvait par hasard derrière lui. Ayant réussi cette fois, Cédric poussa son cheval sur un second, en tirant son épée ; puis frappa avec une fureur si irréfléchie, que, son arme rencontrant une forte branche qui pendait au-dessus de sa tête, il se trouva désarmé par la force de son propre coup.

 

Il fut sur-le-champ fait prisonnier et arraché de son cheval par deux ou trois bandits qui fondirent sur lui ; Athelsthane partagea sa captivité, son cheval ayant été saisi par la bride, et lui-même démonté bien avant qu’il pût tirer son épée et se mettre en état de défense.

 

Les serviteurs, embarrassés dans les bagages, surpris et terrifiés par le sort de leurs maîtres, devinrent une proie facile pour les assaillants, tandis que lady Rowena, au centre, le juif et sa fille, à la queue de la cavalcade, subirent le même sort.

 

De toute la suite, personne n’échappa, excepté Wamba, qui montra en cette occasion beaucoup plus de courage que ceux qui se piquaient de plus d’esprit. Il s’empara d’une épée appartenant à l’un des domestiques, qui allait la tirer d’une main irrésolue, en frappa de tous côtés comme un lion, repoussa plusieurs ennemis qui s’approchaient de lui, et fit un effort courageux, quoique inutile, pour secourir son maître.

 

Se trouvant accablé, le bouffon, à la fin, se jeta à bas de son cheval, s’enfonça dans le taillis, et, à la faveur de la confusion générale, s’éloigna du théâtre du combat.

 

Cependant le vaillant bouffon, dès qu’il se vit en sûreté, se demanda plus d’une fois s’il ne devait pas revenir et partager la captivité d’un maître à qui il était sincèrement attaché.

 

– J’ai entendu des hommes parler du bonheur d’être libre, se dit-il en lui-même ; mais je voudrais que quelque sage vînt m’apprendre comment employer ma liberté, maintenant que je l’ai acquise.

 

Il prononçait ces mots tout haut ; une voix très rapprochée de lui répondit d’un ton bas et mystérieux :

 

– Wamba !

 

Et, en même temps, un chien, qu’il reconnut pour être Fangs, sauta sur lui et le caressa.

 

– Gurth ! répondit Wamba avec la même précaution. Et le porcher parut immédiatement devant lui.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda celui-ci avec empressement. Que signifient ces cris et ce cliquetis d’épées ?

 

C’est seulement un tour de la fortune, dit Wamba : ils sont tous prisonniers.

 

Qui ça, prisonniers ? s’écria Gurth avec impétuosité.

 

Monseigneur, Madame et Athelsthane, Hundibert et Oswald.

 

Au nom de Dieu ! reprit Gurth, comment ont-ils été faits prisonniers, et par qui ?

 

Notre maître a été trop prompt à se battre, dit le bouffon, Athelsthane ne l’a pas été assez, et tous les autres ne l’ont pas été du tout ; de sorte qu’ils sont tous les prisonniers d’habits verts et de masques noirs, et tous couchés pêle-mêle sur le gazon, comme les pommes sauvages que vous faites tomber pour vos cochons. Et, en vérité, j’en rirais volontiers, ajouta l’honnête bouffon, si je pouvais m’empêcher d’en pleurer.

 

Et, là-dessus, il se mit à verser des larmes qui n’étaient pas feintes. La physionomie de Gurth s’anima.

 

Wamba, dit-il, tu as une arme, et ton cœur fut toujours plus fort que ton cerveau ; nous ne sommes que deux, mais une attaque soudaine de la part de deux hommes résolus peut faire beaucoup. Suis-moi !

 

Où, et dans quelle intention ? dit le bouffon.

 

À la rescousse de Cédric !

 

Mais vous avez renoncé tout à l’heure à son service, dit Wamba.

 

C’est parce qu’alors, dit Gurth, il était heureux. Suis-moi !

 

Le bouffon allait obéir, quand un troisième personnage apparut tout à coup et leur ordonna de ne pas bouger. D’après sa mise et ses armes, Wamba conjectura que c’était un de ces outlaws qui avaient attaqué son maître. Mais, bien qu’il ne portât pas de masque, le baudrier étincelant qui pendait à son épaule et le riche cor de chasse qu’il supportait, ainsi que l’expression calme et majestueuse de sa voix et de son maintien, lui fit, malgré l’obscurité, reconnaître Locksley, le yeoman qui avait été vainqueur avec des conditions si désavantageuses dans le concours pour le prix de l’arc.

 

Que signifie tout ceci ? dit-il, et qui est-ce qui s’avise de dépouiller, de rançonner et de faire des prisonniers dans cette forêt ?

 

Vous pouvez voir leurs habits là-bas, dit Wamba, et reconnaître si ce sont ceux de vos enfants ou non ; car ils ressemblent au vôtre comme une cosse de pois ressemble à une autre cosse.

 

Je veux m’en assurer sur-le-champ, répondit Locksley, et je vous ordonne, au péril de votre vie, de ne pas bouger de l’endroit où vous êtes jusqu’à mon retour ; obéissez, cela n’en vaudra que mieux pour vous et vos maîtres. Attendez ! il faut que je me rende aussi semblable que possible à ces hommes.

 

En disant cela, il déboucla son baudrier avec le cor de chasse, ôta une plume de son bonnet, et donna le tout à Wamba ; ensuite il tira de sa poche un masque noir, et, leur réitérant l’ordre de rester tranquilles, il alla mettre à exécution son plan de reconnaissance.

 

– Faut-il rester ici, Gurth ? dit Wamba, ou faut-il jouer des jambes ? Dans ma folle pensée, il avait trop la mine d’un voleur pour être un honnête homme.

 

Que ce soit le diable, dit Gurth, si ça lui plaît, nous ne perdrons rien à attendre son retour. S’il appartient à ces brigands, il leur aura déjà donné l’alarme, et nous ne gagnerions rien à combattre ou à nous sauver. De plus, j’ai dernièrement éprouvé par expérience que les voleurs fieffés ne sont pas les hommes les plus méchants auxquels on puisse avoir affaire en ce monde.

 

Le yeoman revint au bout de quelques minutes.

 

Ami Gurth, dit-il, je me suis mêlé parmi ces hommes, et j’ai appris à qui ils appartiennent et où ils vont. Il n’y a pas, je pense, de danger qu’ils en viennent à des violences contre leurs prisonniers. En ce moment, ce serait pure folie à trois hommes de vouloir les attaquer ; car ce sont de bons hommes de guerre, et, comme tels, ils ont placé des sentinelles pour donner l’alarme en cas de surprise. Mais j’espère bientôt réunir une force suffisante pour défier toutes les précautions. Vous êtes tous deux des serviteurs, et, comme je le pense, des serviteurs fidèles de Cédric le Saxon, l’ami des droits des Anglais. Les mains anglaises ne lui feront pas défaut dans cette extrémité. Venez donc avec moi jusqu’à ce que j’aie réuni mon monde.

 

En disant ces mots, il s’élança au travers de la forêt, suivi du bouffon et du porcher. Wamba n’était pas d’humeur à voyager longtemps en silence.

 

Je pense, dit-il en regardant le baudrier et le cor de chasse qu’il portait toujours, que j’ai vu partir la flèche qui a gagné ce prix, et cela depuis Noël.

 

Et moi, dit Gurth, je pourrais jurer par le Ciel que j’ai déjà entendu, pendant la nuit aussi bien que pendant le jour, la voix du brave yeoman qui l’a gagné, et que la lune n’a pas vieilli de soixante et douze heures depuis ce moment-là.

 

Mes honnêtes amis, répliqua le yeoman, il importe peu de savoir qui je suis et ce que je fais ; si je délivre votre maître, vous aurez raison de me considérer comme le meilleur ami que vous ayez jamais eu ; et, que je sois connu sous un nom ou sous un autre, que je sache tirer l’arc aussi bien ou mieux qu’un vacher, ou que ce soit mon plaisir de me promener au soleil ou au clair de lune, ce sont là des affaires qui ne vous concernent pas, et dont, par conséquent, vous n’avez pas besoin de vous occuper.

 

Nos têtes sont dans la gueule du lion, dit Wamba tout bas à Gurth, tirons-nous de là comme nous pourrons.

 

Chut ! silence ! dit Gurth, ne l’offense pas par ta folie, et je crois fermement que tout ira bien.

 

Chapitre XX.

 

Après trois heures de marche, les domestiques de Cédric, avec leur guide mystérieux, arrivèrent dans une petite clairière de la forêt, au centre de laquelle était un chêne gigantesque étendant ses branches tortueuses dans toutes les directions.

 

Au pied de cet arbre, quatre ou cinq yeomen étaient couchés sur la terre, tandis qu’un autre, placé en sentinelle, marchait çà et là dans le rayon de la lune.

 

En entendant le bruit des pas qui se rapprochait, cette sentinelle donna l’alarme, et les dormeurs se dressèrent aussitôt sur leurs pieds et bandèrent leurs arcs. Six flèches placées sur la corde furent ajustées vers l’endroit où se trouvaient les voyageurs, quand, leur guide ayant été reconnu, ils le saluèrent avec tous les signes du respect et de l’attachement ; de sorte que toute crainte d’une mauvaise réception disparut aussitôt.

 

– Où est le meunier ? fut la première question de Locksley.

 

Sur la route de Rotherham.

 

Avec combien d’hommes ? demanda le chef, car il paraissait avoir ce titre.

 

Avec six hommes et grand espoir de butin, s’il plaît à saint Nicolas.

 

Religieusement parlé ! dit Locksley. Où est Allan-a-Dale ?

 

Il marche sur Watling-Street pour surveiller le prieur de Jorvaulx.

 

Cela est bien avisé aussi, dit le capitaine. Et où est le frère ?

 

Dans sa cellule.

 

Je vais m’y rendre, dit Locksley. Dispersez-vous et rassemblez vos camarades. Réunissez le plus de monde que vous pourrez, car il y a du gibier levé ; il faut le poursuivre sans relâche, et il montrera les dents. Attendez-moi ici au point du jour. Mais, un moment, ajouta-t-il, j’oublie le plus essentiel. Que deux d’entre vous prennent vite la route de Torquilstone, le château de Front-de-Bœuf ; une bande d’étourneaux portant les mêmes habits que nous y transportent des prisonniers. Veillez bien sur eux, car, même s’ils atteignaient le château avant que nous eussions réuni nos forces, il irait de notre honneur de les punir, et nous en trouverions bien les moyens. Surveillez-les donc très strictement, et détachez un de vos camarades, le plus leste à la course, pour apporter des nouvelles des yeomen qui se trouvent dans le voisinage.

 

Ils promirent une entière obéissance, et partirent avec empressement pour exécuter leurs différentes commissions.

 

Pendant ce temps, leur chef et ses deux compagnons, qui maintenant le regardaient avec infiniment de respect, poursuivirent leur chemin vers la chapelle de Copmanhurst.

 

Ayant atteint la petite clairière éclairée par la lune, ils eurent devant eux la chapelle révérée, quoique en ruine, et le grossier ermitage qui convenait si bien à la dévotion ascétique du moine qui l’habitait ; alors Wamba dit tout bas à Gurth :

 

– Si c’est ici l’habitation d’un voleur, il justifie le vieux proverbe : « Plus on est près de l’église, plus on est loin de Dieu. » Et, par ma crête de coq ! ajouta-t-il, je pense qu’il en est ainsi. Écoutez seulement ce noir Sanctus qui se chante à l’ermitage.

 

En effet, l’anachorète et son commensal entonnaient, en donnant toute l’extension possible à leurs puissants poumons, une vieille chanson bachique dont voici le refrain :

 

Allons, passe-moi le pot brun,

Joyeux serviteur !

Allons, passe-moi le pot brun

Ô joyeux Jenkin !

J’aperçois un manant qui s’enivre.

Allons, passe-moi le pot brun.

 

Ce n’est pas mal chanté, dit Wamba, qui avait risqué quelques notes à lui pour soutenir le chœur ; mais qui, au nom des saints ! se serait jamais attendu à entendre un chant si joyeux sortir à minuit de la cellule d’un ermite ?

 

Ma foi ! moi, dit Gurth ; car le gentil clerc de Copmanhurst est un homme connu : c’est lui qui tue la moitié des daims qu’on braconne dans ces environs. On dit que le garde s’est plaint à son supérieur, et que ce moine sera dépouillé de son froc et de sa calotte, s’il ne se conduit pas mieux.

 

Tout en parlant ainsi, les coups vigoureux et réitérés de Locksley finirent par interrompre l’anachorète et son convive.

 

Par les grains de mon chapelet ! dit l’ermite s’arrêtant court sur une note très sonore, voici encore des voyageurs attardés qui arrivent ; je ne voudrais pas, pour l’honneur de mon froc, qu’on me trouvât dans ce bel exercice. Tous les hommes ont leurs ennemis, brave sire Fainéant, et il y en a d’assez malicieux pour transformer la franche hospitalité que je vous offre, à vous voyageur fatigué, pendant trois petites heures, en ivrognerie et en débauche, vices aussi contraires à mon état qu’à mon caractère.

 

Les vils calomniateurs ! répliqua le chevalier, je voudrais avoir à les châtier. Cependant, pieux clerc, chacun de nous a ses ennemis, et il y en a dans ce pays même à qui j’aimerais mieux parler à travers la visière de mon casque que la tête nue.

 

En ce cas, mets ton pot de fer sur ta tête, ami Fainéant, aussi promptement que la nature le permettra, dit l’ermite, pendant que je vais serrer ces pots d’étain, dont le contenu travaille assez agréablement ma pauvre tête. Et, pour amoindrir ce bruit, car à la vérité je suis quelque peu étourdi, entonne l’air que tu m’entendras chanter, sans t’inquiéter des paroles, car je les connais à peine moi-même.

 

En disant cela, il attaqua d’une voix de tonnerre le De profundis clamavi, et, à l’aide de ce bruit, il put serrer les reliefs de leur banquet ; tandis que le chevalier, riant de grand cœur et s’armant en même temps, accompagnait le chant de son hôte de sa voix, autant que le rire le lui permettait.

 

Quelles matines diaboliques dites-vous à cette heure ? dit une voix du dehors.

 

Que le Ciel vous pardonne, sire voyageur ! dit l’ermite, que son propre bruit et peut-être ses libations nocturnes empêchaient de reconnaître des accents qui lui étaient familiers ; que le Ciel vous pardonne ! Continuez votre chemin, au nom de Dieu et de saint Dunstan ! et n’interrompez pas mes dévotions et celles de mon saint frère.

 

Fou de prêtre, répondit la voix du dehors, ouvrez à Locksley !

 

Tout est bien ! tout est bien ! dit l’ermite à son compagnon.

 

Mais qui est-ce ? dit le chevalier noir. Il m’importe beaucoup de le savoir.

 

Qui c’est ? répondit l’ermite. Je dis que c’est un ami.

 

Mais quel ami ? répondit le chevalier. Il peut être ton ami et non pas le mien.

 

Quel est cet ami ? reprit le clerc. Cela est une question qu’il est plus facile de faire que d’y répondre. Quel ami ? Eh bien ! j’y songe, c’est Edmond, le garde de qui je t’ai parlé tout à l’heure.

 

Garde aussi honnête que tu es pieux ermite, répliqua le chevalier, je n’en doute pas : mais ouvre-lui la porte avant qu’il fasse sauter les gonds.

 

Cependant, les chiens, qui avaient aboyé à qui mieux mieux au commencement du bruit extérieur, semblaient maintenant avoir reconnu la voix de celui qui était dehors ; car, changeant tout à coup d’allures, ils se mirent à gratter et à gémir à la porte, comme pour solliciter son admission.

 

L’ermite tira promptement les verrous pour laisser pénétrer Locksley et ses deux compagnons.

 

– Comment ! ermite, demanda le yeoman dès qu’il vit le chevalier, quel bon compagnon as-tu là ?

 

C’est un frère de notre ordre, répondit le clerc en secouant la tête ; nous avons passé la nuit à dire nos oraisons.

 

C’est un moine de l’Église militante, je pense, répondit Locksley, et il y en a d’autres dehors. Je te dis, frère, que tu dois déposer le rosaire et prendre le gourdin ; nous aurons besoin de nos joyeux compagnons, clercs ou laïques. Mais, ajouta-t-il en le prenant à part, es-tu fou de laisser entrer un chevalier qui t’est inconnu ? As-tu oublié nos statuts ?

 

Inconnu ? reprit hardiment le frère. Je le connais aussi bien que le mendiant connaît son escarcelle.

 

Et quel est son nom ? demanda Locksley.

 

Son nom ? dit l’ermite. Son nom est sir Antoine de Scrablestone. Est-ce que je boirais avec un homme sans savoir son nom ?

 

Tu as bu plus qu’il ne faut, frère, dit le forestier, et je crains aussi que tu n’aies parlé plus qu’il n’aurait convenu.

 

Brave yeoman, dit le chevalier allant vers lui, ne te fâche pas contre mon joyeux hôte ; il n’a fait que m’offrir une hospitalité que je l’eusse forcé de m’accorder s’il l’eût refusée.

 

Toi, me forcer ? dit le frère. Attends seulement que j’aie échangé cette robe grise contre un habit vert, et, si je ne fais pas résonner douze fois mon bâton sur ton crâne, je ne suis ni vrai clerc, ni bon forestier.

 

Tout en parlant ainsi, il enleva sa robe, et apparut en pourpoint et en caleçon collant de cuir noir, par-dessus lesquels il passa rapidement un habit vert et une culotte de la même couleur.

 

Aide-moi à boutonner mes pointes, dit-il à Wamba, et tu auras une coupe de vin sec pour ta peine.

 

Grand merci de ton vin, dit Wamba ; mais crois-tu qu’il me soit permis de métamorphoser un saint ermite en simple forestier ?

 

Ne crains rien, reprit l’ermite, je n’ai qu’à confesser les péchés de mon habit vert à mon froc de frère gris, et tout sera bien.

 

Amen ! répondit le bouffon. Un pénitent en drap fin doit avoir un confesseur en drap grossier, et ton froc pourra absoudre mon pourpoint bariolé par-dessus le marché.

 

Ce disant, il prêta aide au frère pour lier le nombre interminable de ses pointes, comme on appelait alors les lacets qui attachaient la culotte au pourpoint.

 

Tandis qu’ils étaient ainsi occupés, Locksley prit le chevalier à part, et lui dit :

 

– Ne le niez pas, messire chevalier, vous êtes celui qui a décidé la victoire à l’avantage des Anglais contre les étrangers, le second jour du tournoi, à Ashby.

 

Et que s’ensuit-il, si vous avez deviné juste, mon brave yeoman ? reprit le chevalier.

 

En ce cas, je pourrais vous considérer, répliqua le yeoman, comme l’ami du parti le plus faible.

 

Tel est au moins le devoir d’un vrai chevalier, répondit le Noir fainéant ; et je ne voudrais pas qu’on eût des raisons de penser autrement de moi.

 

Mais, pour le projet que j’ai en vue, dit le yeoman, vous devez être aussi bon Anglais que bon chevalier ; car ceux dont j’ai à vous parler doivent certes intéresser tous les honnêtes gens, mais plus spécialement un vrai fils de l’Angleterre.

 

Vous ne sauriez parler à personne, reprit le chevalier, à qui l’Angleterre et la vie de tous les Anglais pussent être plus chères qu’à moi.

 

Je voudrais volontiers le croire, dit le forestier ; car jamais ce pays n’a eu autant besoin d’être soutenu par ceux qui l’aiment. Écoutez-moi, et je vous parlerai d’une entreprise dans laquelle, si vous êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pourrez prendre une part honorable. Une bande de misérables, sous le déguisement de gens meilleurs qu’eux, se sont emparés de la personne d’un noble Anglais, appelé Cédric le Saxon, ainsi que de sa pupille et de son ami Athelsthane de Coningsburg, et les ont transportés dans un château de cette forêt appelé Torquilstone. Je vous demande si, en bon chevalier, en véritable Anglais, vous voulez nous aider dans leur délivrance.

 

Mon vœu m’oblige à le faire, répliqua le chevalier ; mais je désirerais bien savoir qui vous êtes, vous qui sollicitez mon secours en leur faveur.

 

Je suis, dit le forestier, un homme sans nom ; mais je suis l’ami de mon pays et de ceux qui l’aiment. Vous devez, pour le moment, vous contenter de cette explication, d’autant plus que vous-même désirez garder l’incognito. Croyez cependant que ma parole, une fois engagée, est aussi inviolable que si je portais des éperons d’or.

 

Je le crois, dit le chevalier ; je suis habitué à étudier les hommes, et, sur votre figure, je lis la probité et le courage. Je ne vous questionnerai donc plus, mais je vous aiderai à rendre la liberté à ces captifs opprimés ; et, cela fait, j’espère que nous nous séparerons, nous connaissant mieux et plus satisfaits l’un de l’autre.

 

Ainsi, dit Wamba à Gurth, car, après que le clerc eut été entièrement équipé, le bouffon s’était approché de l’autre bout de la salle, et avait entendu la fin de la conversation ; ainsi, nous avons trouvé un nouvel allié ? J’espère que la valeur du chevalier sera d’un métal plus vrai que la religion de l’ermite ou la probité du yeoman ; car ce Locksley a bien la mine d’un fieffé voleur de daims, et le prêtre, celle d’un franc hypocrite.

 

Retiens ta langue, Wamba, murmura Gurth ; il en est peut-être ainsi que tu le dis ; mais, quand le diable cornu viendrait m’offrir son aide pour rendre à la liberté Cédric et lady Rowena, je crains bien de n’avoir pas assez de religion pour refuser l’offre du démon, et lui ordonner de s’en aller.

 

Le clerc était maintenant complètement accoutré en yeoman, avec l’épée et le bouclier, l’arc et le carquois, et une grande pertuisane sur l’épaule. Il sortit de sa cellule en précédant les assistants, et, après avoir soigneusement fermé la porte, il déposa le clef sous le seuil.

 

Es-tu en état de faire un bon service, frère ? dit Locksley, ou bien la cruche te court-elle encore dans la tête ?

 

Il ne faut pour y mettre bon ordre qu’un coup d’eau à la fontaine de saint Dunstan, répondit le clerc ; il y a un peu d’éblouissement dans ma cervelle et d’incertitude dans mes jambes, mais vous allez voir disparaître tout cela.

 

En achevant ces mots, il marcha vers le bassin de pierre dans lequel les eaux de la fontaine, en tombant, formaient des globules qui scintillaient au clair de la lune ; il en avala un si long trait, qu’on aurait dit qu’il voulait épuiser la source.

 

Quand est-ce que tu as bu un pareil coup d’eau, saint clerc de Copmanhurst ? demanda le chevalier noir.

 

Pas depuis que mon muid de vin fut mis en perce par quelque fraudeur, et laissa couler la liqueur par cette ouverture, répondit le frère, en ne me laissant ainsi à boire que l’eau de la source de mon patron.

 

Puis, plongeant sa tête et ses mains dans la fontaine, il lava et enleva toutes les traces du réveillon nocturne. Ainsi rafraîchi et dégrisé, le joyeux moine fit tourner en l’air sa lourde pertuisane au-dessus de sa tête avec trois doigts, comme s’il balançait un roseau, s’écriant en même temps :

 

Où sont-ils donc, ces vils ravisseurs qui enlèvent les filles contre leur gré ? Que le diable m’emporte si je ne suis pas homme à en assommer douze !

 

Tu jures donc, saint clerc ? demanda le chevalier noir.

 

Ne me traitez plus de clerc, répliqua le moine transformé ; par saint Georges et le dragon ! je ne suis un tonsuré que tant que j’ai le froc sur le dos. Quand je suis encaissé dans mon habit vert, je bois, je jure et je courtise la fille, comme le plus gaillard forestier du West Riding.

 

Viens donc, frère bavard, dit Locksley, et ne parle pas tant ; tu fais autant de bruit que tout un couvent une nuit de veille, après que le père abbé s’est couché. Venez, vous aussi, mes maîtres, ne restez pas à causer ; venez, vous dis-je ! il nous faut rassembler toutes nos forces, et nous n’en aurons que trop peu si nous devons livrer assaut au château de Réginald Front-de-Bœuf.

 

Comment ! c’est Front-de-Bœuf, dit le chevalier noir, qui a ainsi arrêté sur la voie publique les loyaux sujets du roi ? Est-il devenu voleur ou oppresseur ?

 

Oppresseur, il le fut toujours, dit Locksley.

 

Et, quant à être voleur, dit le moine, je doute qu’il ait jamais été de moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.

 

Avance donc, moine, et tais-toi ! dit le yeoman. Tu ferais mieux de nous guider vers l’endroit du rendez-vous, que de dire ce qui ne doit pas être dit, par respect pour la prudence et le décorum.

 

Chapitre XXI.

 

Pendant qu’on prenait ces mesures en faveur de Cédric et de ses compagnons, les hommes armés qui avaient saisi ces derniers entraînaient leurs captifs vers l’endroit fortifié où ils comptaient les emprisonner. Mais l’obscurité se faisait rapidement, et les sentiers de la forêt ne paraissaient qu’imparfaitement connus des maraudeurs. Ils furent donc obligés de faire plusieurs longues haltes, et de revenir une fois ou deux sur leurs pas pour reprendre la direction qu’ils voulaient suivre.

 

La nuit s’était écoulée, et l’aube avait paru avant qu’ils se fussent bien assurés qu’ils étaient dans le bon chemin ; mais la confiance revint avec la lumière, et la cavalcade chemina dès lors avec rapidité.

 

Pendant ce temps, le dialogue suivant eut lieu entre les deux chefs des bandits :

 

– Il est temps que tu nous quittes, sire Maurice, dit le templier à de Bracy, afin de préparer la seconde partie de l’expédition. Tu dois, tu le sais bien, remplir le rôle de chevalier libérateur.

 

J’ai changé d’avis, dit de Bracy, et je ne te quitterai pas que l’objet de notre stratagème ne soit mis en sûreté dans le château de Front-de-Bœuf. Là, je paraîtrai devant lady Rowena sous ma forme naturelle, et j’espère qu’elle attribuera à la véhémence de ma passion ce qu’il y a eu de violence et de brutalité dans ma conduite.

 

Et qu’est-ce qui t’a fait changer de plan, de Bracy ? demanda le chevalier du Temple.

 

Cela ne te regarde en rien, répondit son compagnon.

 

J’espère toutefois, sire chevalier, dit le templier, que ce revirement de projet ne provient d’aucuns soupçons contre mon honneur, ainsi que Fitzurze s’était efforcé de vous en faire concevoir.

 

Mes pensées sont à moi, répondit de Bracy ; le diable rit, dit-on, quand un voleur en vole un autre, et nous savons que, quand même il lancerait le feu et le soufre, jamais il n’empêcherait un templier de suivre son penchant.

 

Ou le chef d’une compagnie franche, répondit le templier, de craindre, de la part d’un ami et d’un camarade, la mauvaise foi qu’il pratique envers les autres.

 

Ceci est une récrimination stérile et dangereuse, répondit de Bracy ; il suffit de dire que je connais les mœurs des chevaliers de l’Ordre du Temple, et je ne veux pas te donner l’occasion de me duper en t’emparant de la belle proie pour laquelle j’ai couru tant de risques.

 

Bah ! répliqua le templier, qu’as-tu à craindre ? Tu connais les vœux de notre ordre.

 

Parfaitement, dit de Bracy, et aussi la manière dont ils sont observés. Allons, messire templier, les lois de la galanterie sont libéralement interprétées en Palestine, et, en cette occasion, je ne veux rien confier à votre conscience.

 

Sache donc la vérité, dit le templier ; je me soucie peu de ta belle aux yeux bleus ; il y en a, dans ces prisonnières, une autre qui sera pour moi une meilleure compagne.

 

Quoi ! tu voudrais déroger jusqu’à la suivante ? dit de Bracy.

 

Non, sire chevalier, reprit le templier avec fierté, je ne m’abaisserai pas jusqu’à la suivante. J’ai remarqué, parmi les captives, une perle aussi belle que la tienne.

 

Par la messe ! tu veux dire la belle juive ? s’écria de Bracy.

 

Et quand ce serait, répondit Bois-Guilbert, qui s’y opposera ?

 

Personne, que je sache, dit de Bracy, à moins que ce ne soit ton vœu de célibat, ou le frein de ta conscience qui t’interdise une intrigue avec une juive.

 

Quant à mon vœu, s’écria le templier, notre grand maître m’a accordé une dispense. Et pour ce qui est de ma conscience, un homme qui a tué trois cents Sarrasins n’a pas besoin de raconter toutes ses peccadilles, comme une fille de village se confessant la veille du Vendredi-Saint.

 

Tu connais mieux que personne tes privilèges, dit de Bracy ; cependant, j’aurais juré que tes pensées se fussent portées sur les sacs d’argent du vieil usurier plutôt que sur les yeux noirs de sa fille.

 

Je puis admirer les uns et les autres, dit le templier ; d’ailleurs, le vieux juif n’est que demi-bénéfice. Il faut que je partage ses dépouilles avec Front-de-Bœuf, qui ne nous prêtera pas pour rien son château. Non, je veux quelque chose que je puisse considérer comme exclusivement à moi dans l’escapade que nous faisons, et j’ai jeté mon dévolu sur la belle juive comme mon butin exclusif. Ainsi donc, maintenant que tu connais mon projet, tu vas reprendre ton premier plan, n’est-ce pas ? car tu n’as rien à craindre, tu le vois, de mon intervention.

 

Non, répliqua de Bracy, je veux rester auprès de ma capture. Ce que tu dis est plus que vrai ; mais je n’aime pas les privilèges qui s’acquièrent par la dispense du grand maître, ni le mérite qui dérive du massacre de trois cents Sarrasins. Vous avez un trop bon droit à la libre absolution pour vous montrer scrupuleux sur les petites fautes.

 

Pendant ce dialogue, Cédric cherchait à arracher de ceux qui le gardaient un aveu de leur caractère et de leurs intentions.

 

Vous devez être des Anglais, dit-il ; et cependant, juste Ciel ! vous faites une proie de vos compatriotes comme si vous étiez de vrais Normands. Vous devez être mes voisins, et, dans ce cas, des amis. Car quels sont mes voisins Anglais qui aient des raisons pour être autre chose que des amis ? Je vous dis, yeomen, que ceux-là mêmes d’entre vous qui ont été marqués comme outlaws ont été protégés par moi, car j’ai plaint leur misère et j’ai maudit l’oppression de leurs nobles tyrans. Que voulez-vous de moi ? Et en quoi cette violence peut-elle vous servir ? Dans vos actions, vous êtes pires que des brutes, et vous les imitez jusque par votre mutisme.

 

Mais ce fut en vain que Cédric interrogea ses gardes, qui avaient de trop bonnes raisons de garder le silence pour être amenés à le rompre, soit par la colère de leur prisonnier, soit par ses arguments. Ils continuèrent donc à l’entraîner, voyageant d’un pas rapide, jusqu’à ce que, au bout d’une avenue de grands arbres, apparût Torquilstone, le château poudreux et antique de Réginald Front-de-Bœuf. C’était une forteresse d’une grandeur moyenne, qui se composait d’un donjon ou d’une tour carrée, grande et élevée, environnée de bâtiments d’une moindre hauteur, autour desquels il y avait une cour intérieure. Un fossé profond, rempli d’eau provenant d’un ruisseau voisin, faisait le tour du mur extérieur. Front-de-Bœuf, à qui son caractère attirait souvent des querelles avec ses ennemis, avait ajouté considérablement à la force de son château en bâtissant des tours sur le mur extérieur, de manière à le flanquer à chaque angle. L’entrée, comme c’était l’ordinaire dans les châteaux de cette époque, était pratiquée dans une haute tour, terminée et défendue par une petite tourelle à chaque coin.

 

Cédric ne vit pas plutôt les tourelles du château de Front-de-Bœuf, élevant leurs créneaux gris et moussus qui brillaient au soleil levant au-dessus des bois d’alentour, qu’il comprit sur-le-champ toute la gravité de la situation.

 

– J’ai été injuste, dit-il, envers les voleurs et les outlaws de ces forêts, en supposant que ces bandits appartinssent à leur troupe. J’aurais pu tout aussi bien confondre les renards de ces broussailles avec les loups dévorants de la France. Dites-moi, chiens, est-ce ma vie ou mes richesses que recherche votre maître ? Est-ce trop que deux Saxons, moi et le noble Athelsthane, nous possédions des terres dans le pays qui fut autrefois le patrimoine de notre race ? Mettez-nous donc à mort et complétez votre attentat en nous prenant la vie, comme vous avez commencé par nous ravir la liberté ! Si le Saxon Cédric ne peut délivrer l’Angleterre, il veut mourir pour elle. Dites à votre maître que je le prie seulement de renvoyer lady Rowena en honneur et sûreté ; c’est une femme, et il n’a pas besoin de la craindre, car avec nous mourra tout ce qui oserait combattre pour sa cause.

 

Les gardes restèrent aussi muets à cette apostrophe qu’à la précédente ; on était arrivé devant la porte du château.

 

De Bracy sonna du cor à trois reprises, et les archers et arbalétriers, qui avaient paru sur le mur à l’approche de la petite troupe, se hâtèrent de baisser le pont-levis et de l’introduire.

 

Les prisonniers furent invités, par leurs gardes, à mettre pied à terre, et on les conduisit dans un appartement, où un repas leur fut promptement servi ; mais personne ne se sentit le moindre désir d’y toucher, si ce n’est Athelsthane. Au reste, le descendant du Confesseur n’eut guère le temps de faire honneur à la bonne chère qu’on avait placée devant lui, car les gardes lui donnèrent à entendre, ainsi qu’à Cédric, qu’on devait les enfermer dans une chambre éloignée de celle de Rowena. La résistance était impossible, et il fut obligé de se rendre dans une grande salle dont la voûte reposait sur des colonnes grossières d’origine saxonne, et qui ressemblait à ces réfectoires des chapitres de moines que l’on voit encore dans les parties antiques de nos plus vieux monastères.

 

Lady Rowena fut ensuite séparée de ses serviteurs et conduite, avec courtoisie il est vrai, mais toujours sans être consultée en rien, dans un appartement écarté. La même distinction alarmante fut accordée à Rébecca, malgré les supplications de son père, qui offrit même de l’argent dans cette détresse extrême pour qu’il lui fût permis de rester avec sa fille.

 

– Vil mécréant ! lui répondit un de ses gardes, quand tu auras vu ton cachot, tu ne souhaiteras plus que ta fille le partage.

 

Et, sans plus de préambule, le vieux juif fut entraîné rudement dans une direction opposée à celle des autres prisonniers. Les domestiques, après avoir été fouillés et désarmés avec soin, furent confinés dans une autre partie du château, et Rowena elle-même fut privée de la consolation qu’elle aurait trouvée dans la compagnie de sa suivante Elgitha.

 

L’appartement dans lequel les chefs saxons étaient enfermés – car c’est sur eux d’abord que se fixe notre attention – bien qu’en ce moment converti en une espèce de corps de garde, avait été jadis la grande salle du château. Cette chambre était maintenant abandonnée à de plus vils usages, parce que le seigneur actuel, entre autres additions à la sécurité, à la commodité et à la beauté de sa baronnie, avait construit une nouvelle et vaste salle dont le plafond voûté était soutenu par des colonnes plus légères et plus élégantes, et décorée avec le goût plus châtié que les Normands avaient déjà introduit dans leur architecture.

 

Cédric parcourut l’appartement de long en large, réfléchissant avec indignation sur le passé et le présent, tandis que l’apathie de son compagnon Athelsthane, remplaçant la patience et la philosophie, servait à le défendre contre toute chose, même contre les inconvénients de la situation ; et il les sentait si peu, que ce furent seulement les plaintes amères et passionnées de Cédric qui parvinrent à lui tirer quelques paroles de la bouche.

 

– Oui, dit Cédric parlant moitié à lui-même et moitié à Athelsthane, c’est dans cette salle même que mon père assista au banquet de Torquil Wolfganger, lorsqu’il reçut le vaillant et malheureux Harold, lequel s’avançait alors contre les Norvégiens, qui s’étaient unis au rebelle Tostig. C’est dans cette salle que Harold fit sa magnanime réponse à l’ambassadeur de son frère révolté, j’ai souvent entendu mon père s’animer en racontant cette histoire. L’envoyé de Tostig fut admis, et cette vaste salle put à peine contenir la foule des nobles chefs saxons qui buvaient le vin rouge comme du sang autour de leur monarque.

 

J’espère, dit Athelsthane un peu touché par cette dernière partie du discours de son ami, qu’ils n’oublieront pas de nous envoyer du vin et des provisions à midi. Nous avons eu à peine le temps de respirer quand nous avons déjeuné, et jamais la nourriture ne me profite quand je mange immédiatement après être descendu de cheval, bien que les médecins recommandent ce régime.

 

Cédric continua son histoire sans faire attention à cette observation incidente de son ami.

 

L’envoyé de Tostig, dit-il, s’avança dans la salle sans être déconcerté par la contenance menaçante de tous ceux qui l’entouraient, jusqu’à ce qu’il vînt s’incliner devant le trône du roi Harold. « Quelles sont les conditions, dit-il, seigneur et roi, que ton frère Tostig doit attendre de toi, s’il sollicite la paix et dépose les armes en tes mains ? » « L’amour d’un frère, s’écria le généreux Harold, et le beau comté de Northumberland. » – « Mais, si Tostig accepte ces conditions, continua l’envoyé, quelles seront les terres que vous assignerez à son fidèle allié Hardrada, roi de Norvège ? » – « Sept pieds de terre anglaise, répondit fièrement Harold, ou, comme on dit que Hardrada est un géant, peut-être lui en accorderons-nous douze pouces de plus. »

 

La salle retentit d’acclamations, et on remplit les coupes et les cornes en l’honneur du Norvégien, en souhaitant qu’il fût promptement en possession de sa terre anglaise.

 

J’aurais pu m’adjoindre à ce toste de toute mon âme, s’écria Athelsthane, car ma langue s’attache à mon palais.

 

– L’envoyé éconduit, dit Cédric en poursuivant son récit avec animation, quoiqu’il n’intéressât pas son interlocuteur, se retira pour porter à Tostig et à son allié la réponse menaçante du frère outragé. C’est alors que les châteaux forts éloignés d’York et les rives sanglantes du Derwent[17] furent témoins de cette lutte terrible où, après avoir déployé une valeur suprême, le roi de Norvège et Tostig périrent l’un et l’autre avec dix mille de leurs plus braves guerriers. Qui aurait soupçonné que, le jour même où cette grande bataille fut gagnée, le même vent qui agitait les bannières triomphantes des Saxons enflait aussi les voiles normandes et les conduisait sur les côtes néfastes de Sussex ? Qui aurait soupçonné que Harold, à peu de jours de là, ne posséderait plus lui-même dans son royaume que la part que, dans sa colère, il avait assignée à l’envahisseur norvégien ? Qui aurait soupçonné que vous, noble Athelsthane, que vous, issu du sang de Harold, et moi, dont le père n’était pas un des moins vaillants défenseurs de la Couronne saxonne, nous serions prisonniers d’un vil Normand, dans la salle même où nos ancêtres ont tenu cet illustre banquet ?

 

C’est assez triste, reprit Athelsthane ; mais j’espère qu’ils exigeront de nous une rançon modérée. Après tout, ils ne peuvent avoir l’intention de nous laisser mourir tout à fait de faim. Et cependant, bien qu’il soit midi, je ne vois pas les préparatifs de notre dîner. Regardez à la fenêtre, noble Cédric, et jugez, aux rayons du soleil, s’il n’est pas midi.

 

– Cela se peut, répondit Cédric ; mais je puis regarder ces vitraux coloriés sans qu’ils fassent naître chez moi d’autres réflexions que celles qui s’attachent au moment actuel et à ses privations. Lorsque cette fenêtre fut construite, mon noble ami, nos pères courageux ne connaissaient ni l’art de fabriquer le verre ni celui de le colorier. Le père de Wolfgang, dans son orgueil, fit venir un artiste de Normandie pour décorer sa grande salle avec cette nouvelle espèce de peinture héraldique qui transforme la lumière dorée du jour béni par Dieu en une foule de couleurs capricieuses et fantastiques. L’étranger arriva ici pauvre, mendiant, obséquieux et rampant, prêt à ôter son bonnet devant le dernier valet de la maison. Il s’en retourna repu et orgueilleux, pour raconter à ses rapaces compatriotes la richesse et la simplicité de nos nobles Saxons. Folie, Athelsthane, présagée autrefois et prévue par les successeurs de Hengist et par ses tribus hardies qui conservèrent la pureté de leurs mœurs. Nous avons fait de ces étrangers nos amis de cœur, nos serviteurs et nos confidents. Nous avons emprunté leurs artistes et leurs arts, et méprisé l’honnête rusticité et la vigueur avec lesquelles nos braves ancêtres se sont maintenus, et nous nous sommes laissé énerver par le luxe des Normands longtemps avant de tomber sous leurs armes. Ah ! combien nos modestes repas, faits en paix et liberté, étaient supérieurs aux délicatesses luxueuses dont la passion nous a livrés comme des esclaves aux conquérants étrangers !

 

Je regarderais, répliqua Athelsthane, le repas le plus modeste comme un luxe en ce moment, et je m’étonne, noble Cédric, que vous ayez si exactement présents à la mémoire les faits écoulés, et que vous paraissiez oublier l’heure même du repas.

 

C’est perdre son temps, murmura Cédric à part et avec impatience, de lui parler d’autre chose que de ce qui intéresse son appétit. L’âme de Hardi Canute s’est emparée de lui, et il ne connaît d’autre plaisir que de s’emplir, s’enivrer et d’en vouloir encore… Hélas ! continua-t-il en regardant Athelsthane avec compassion, pourquoi un esprit si inerte se trouve-t-il enfermé dans une forme si belle ! Hélas ! faut-il qu’une entreprise aussi grande que celle de la régénération de l’Angleterre doive reposer sur un pivot si défectueux ! Uni à Rowena, à la vérité, l’âme de celle-ci, plus généreuse et plus noble, pourra faire éclore de meilleurs sentiments qui sommeillent encore dans son cœur. Mais comment cela aura-t-il lieu tant que, Rowena, Athelsthane et moi, nous resterons prisonniers de ce pillard brutal ? Et on ne nous a peut-être privés de notre liberté que par la conscience des dangers que nous pourrions susciter à la puissance usurpée sur la nation anglaise !

 

Pendant que le Saxon était plongé dans ces pénibles réflexions, la porte de la prison s’ouvrit et laissa pénétrer un écuyer tenant à la main sa baguette blanche. Ce personnage important s’avança dans la salle d’un pas grave, suivi de quatre serviteurs portant une table couverte de plats, dont la vue et l’odeur semblèrent à Athelsthane une ample et immédiate compensation de tous les inconvénients qu’il avait essuyés.

 

Les personnes qui escortaient le repas portaient des masques et des manteaux.

 

– Qu’est-ce que cette momerie ? dit Cédric ; pensez-vous que nous ignorions que nous sommes prisonniers lorsque nous sommes dans le château de votre maître ? Dites-lui, continua-t-il voulant profiter de cette occasion pour entamer une négociation au sujet de sa liberté, dites à votre maître, Réginald Front-de-Bœuf, que nous ne pouvons deviner quelle raison il peut avoir de nous priver de notre liberté, si ce n’est son désir illégal de s’enrichir à nos dépens. Dites-lui que nous cédons à sa rapacité, comme en de pareilles circonstances nous le ferions envers de véritables brigands. Qu’il dise la rançon à laquelle il fixe notre liberté, et elle sera payée, pourvu que cette exaction soit en rapport avec nos moyens.

 

L’écuyer, sans faire de réponse, salua de la tête.

 

– Et dites à Réginald Front-de-Bœuf, s’écria Athelsthane, que je lui envoie mon cartel à mort, et que je le défie au combat à pied ou à cheval, en tous lieux assurés, à huit jours de notre délivrance, laquelle, s’il est véritablement un chevalier, il n’osera, d’après cette sommation, ni refuser ni retarder.

 

Je transmettrai votre défi à mon maître, dit l’écuyer ; en attendant, je vous laisse à votre repas.

 

Ce cartel d’Athelsthane fut proféré d’assez mauvaise grâce, car une énorme bouchée qui exigeait l’exercice simultané des deux mâchoires, ajoutée à son hésitation habituelle, diminua considérablement l’effet du défi audacieux qu’il contenait. Cependant son discours fut accueilli par Cédric comme une preuve incontestable que le courage se ranimait chez son compagnon, dont l’indifférence antérieure, malgré son respect pour la naissance d’Athelsthane, avait commencé de lasser sa patience.

 

En ce moment, il lui secoua donc cordialement la main en signe d’approbation ; mais ce ne fut pas sans douleur qu’il entendit l’observation d’Athelsthane qu’il combattrait douze hommes comme Front-de-Bœuf, pourvu qu’en le faisant il pût hâter son départ d’un donjon où l’on mettait tant d’ail dans le potage.

 

Malgré cette récidive de sensualité, Cédric se plaça vis-à-vis d’Athelsthane et fit voir bientôt que, si, chez lui, les malheurs de son pays pouvaient bannir le souvenir de la nourriture tant que la table était vide, cependant, du moment que les vivres reparaissaient, avec eux revenait l’appétit que ses ancêtres saxons lui avaient transmis avec leurs autres qualités.

 

Les captifs ne jouissaient pas depuis longtemps des plaisirs de la table, lorsque leur attention fut distraite de cette sérieuse occupation par le son d’un cor retentissant devant la porte d’entrée. Ce son résonna trois fois avec autant de force que s’il eût retenti devant un château enchanté, sortant de la poitrine du chevalier prédestiné aux ordres duquel les salles, les tours, les créneaux et les tourelles de ce château devaient disparaître comme une vapeur du matin.

 

Les Saxons s’élancèrent de la table vers la fenêtre ; mais leur curiosité fut désappointée, car cette ouverture ne donnait que sur la cour du château, et le son provenait d’au-delà de l’enceinte. Néanmoins, la sommation parut avoir de l’importance, car il se manifesta sur-le-champ dans le château une sérieuse agitation.

 

Chapitre XXII.

 

Laissons les chefs saxons retourner à leur repas, dès que leur curiosité mal récompensée leur permit d’écouter les appels de leur appétit à moitié satisfait ; car nous allons pénétrer dans la prison plus sévère d’Isaac d’York.

 

Le pauvre juif avait été jeté à la hâte dans un cachot de la forteresse, dont le sol était à une grande profondeur en terre, et très humide, étant plus bas que le fossé même. La seule lumière qui l’éclairât filtrait à travers deux soupiraux hors de la portée de la main du prisonnier. Ces ouvertures n’admettaient, même à midi, qu’un jour faible et incertain, qui était remplacé par une obscurité complète bien avant que le château eût perdu le bienfait du soleil.

 

Des chaînes et des fers qui avaient servi à des captifs précédents, dont on avait redouté les efforts actifs pour s’échapper, étaient suspendus, rouillés et inoccupés, aux murs de la prison, et dans le cercle d’un de ces carcans de fer, il restait encore deux os poudreux qui paraissaient avoir appartenu autrefois à une jambe humaine, comme si le prisonnier, après y avoir péri, avait, toujours enchaîné, passé à l’état de squelette.

 

À une extrémité de ce réduit horrible était un grand gril, au-dessus duquel on voyait plusieurs barres de fer croisées que la rouille avait à moitié rongées. Toute l’apparence de ce cachot aurait pu épouvanter un cœur plus ferme que celui d’Isaac, qui, néanmoins, se trouva plus calme sous la pression d’un danger imminent, qu’il n’avait paru l’être lorsqu’il était affecté par des terreurs dont la cause était encore éloignée et incertaine.

 

Les amateurs de la chasse prétendent que le lièvre est en proie à une agonie plus terrible pendant la poursuite des lévriers que lorsqu’il se débat entre leurs griffes[18]. Il est donc probable que les juifs, par suite de leurs craintes fréquentes en toute occasion, avaient l’esprit en quelque sorte préparé à tous les actes de tyrannie qu’on pouvait leur infliger ; si bien qu’aucune agression, une fois qu’elle était accomplie, ne pouvait amener chez eux cette surprise qui, de toutes les propriétés de la terreur, est celle qui anéantit le plus. Ce n’était, d’ailleurs, pas la première fois qu’Isaac se trouvait dans une situation aussi périlleuse. Il avait donc l’expérience pour le guider, et il pouvait espérer que cette fois, comme jadis, il serait délivré des mains de ses oppresseurs.

 

Il possédait surtout l’opiniâtre inflexibilité de sa nation, et cette résolution constante avec laquelle des Israélites se sont soumis si fréquemment aux maux les plus extrêmes que la tyrannie et la violence aient pu appeler sur eux, plutôt que de satisfaire la cupidité de leurs tyrans en souscrivant à leurs extorsions.

 

Dans cette disposition de résistance passive, ayant ses vêtements ramassés sous lui pour garantir ses membres de l’humidité, Isaac était assis dans un coin de son cachot, où, les mains croisées, les cheveux et la barbe en désordre, son manteau fourré et son grand bonnet éclairés par la lumière incertaine du soupirail, il eût présenté un sujet d’étude à Rembrandt, si ce peintre célèbre eût existé à cette époque.

 

Le juif resta dans la même position pendant près de trois heures, au bout desquelles on entendit des pas sur les marches de l’escalier conduisant au cachot. Les verrous grincèrent, les gonds gémirent quand le guichet s’ouvrit, et Réginald Front-de-Bœuf, suivi des deux esclaves sarrasins du templier, parut dans la prison.

 

Front-de-Bœuf, homme grand et fort, dont la vie s’était passée dans les guerres publiques ou dans les querelles et les disputes particulières, et qui n’avait reculé devant aucun moyen d’étendre son pouvoir féodal, tenait de la nature des traits qui répondaient à son caractère, et qui exprimaient fortement les passions féroces et diaboliques de son âme. Les cicatrices dont son visage était sillonné eussent excité, sur des traits d’un plus beau modèle, la sympathie et le respect qui sont dus à la valeur honorable ; mais, chez un homme comme Front-de-Bœuf, elles ne faisaient qu’ajouter à la férocité de son visage et à la terreur que sa présence inspirait. Ce redoutable baron était vêtu d’un pourpoint de cuir collant sur son corps, et ce pourpoint était usé et souillé par le frottement de sa cuirasse. Il n’avait d’autre arme qu’un poignard fixé à sa ceinture, lequel servait de pendant à un trousseau de clefs rouillées attaché de l’autre côté.

 

Les esclaves noirs qui accompagnaient Front-de-Bœuf s’étaient dépouillés de leurs vêtements magnifiques et avaient endossé des jaquettes et des pantalons en toile grossière. Les manches retroussées au-dessus du coude comme des bouchers qui vont entrer en fonction aux abattoirs, chacun d’eux tenait à la main un petit panier, et, dès qu’on fut entré dans le cachot, ils s’arrêtèrent à la porte jusqu’à ce que Front-de-Bœuf l’eût refermée lui-même soigneusement à double tour.

 

Ayant pris cette précaution, il s’avança lentement dans le cachot, se dirigeant vers le juif, les yeux fixés sur lui, comme s’il voulait le paralyser de son regard, comme certains animaux, dit-on, fascinent leur proie. Il parut en effet que le regard morne et sombre de Front-de-Bœuf exerçait une partie de cette puissance fascinatrice sur son malheureux captif. Le juif, resté accroupi, la bouche béante et les yeux attachés sur le sauvage baron, éprouvait un sentiment de terreur si réelle, que son corps semblait littéralement s’affaisser et se rapetisser sous le regard fixe et fatal du féroce Normand. Le malheureux Isaac perdit non seulement le pouvoir de se lever et de faire le salut que lui conseillait sa terreur, mais il ne put même ôter son bonnet ni proférer un seul mot de supplication, tant son agitation était forte, par la conviction qu’il avait que les tortures et la mort planaient sur sa tête.

 

D’un autre côté, la stature imposante du Normand semblait se dilater et s’élargir comme celle de l’aigle, qui déploie ses ailes au moment de fondre sur sa proie sans défense. Il s’arrêta à trois pas de l’angle où le malheureux juif s’était pour ainsi dire blotti afin d’occuper le moins d’espace possible, et il fit signe à l’un des esclaves de s’approcher.

 

Le noir satellite s’avança par conséquent, et, tirant de son panier une grande balance et plusieurs poids, il les déposa aux pieds de Front-de-Bœuf ; puis il se retira à cette distance respectueuse où se tenaient déjà ses compagnons.

 

Les mouvements de ces hommes étaient lents et solennels, comme si leur âme était agitée par quelque pressentiment d’horreur et de cruauté.

 

Front-de-Bœuf ouvrit lui-même le drame en s’adressant ainsi à son captif :

 

– Très maudit chien d’une race maudite, dit-il réveillant de sa voix creuse et triste les mornes échos du souterrain, vois-tu cette balance ?

 

Le malheureux juif répondit par une faible affirmation.

 

Dans cette même balance, tu vas me peser, dit l’implacable baron, mille livres d’argent, selon les justes poids et mesures de la tour de Londres.

 

Saint Abraham ! répondit le juif recouvrant sa voix par l’extrémité même de son danger, l’homme a-t-il jamais entendu une pareille demande ? Qui jamais a entendu, même dans un conte de ménestrel, parler d’une somme comme mille livres d’argent ? Quel œil humain fut jamais réjoui par la vision d’une telle masse de trésors ? Ce n’est pas dans les murs d’York, si tu saccageais ma maison et celles de toute ma tribu, que tu trouverais le dixième de cette énorme somme d’argent dont tu parles.

 

Je suis raisonnable, répondit Front-de-Bœuf, et, si l’argent est rare, je ne refuse pas de l’or au taux d’un marc d’or pour chaque six livres d’argent, et, si tu fais droit à ma demande, tu délivreras ta carcasse de mécréant d’un châtiment tel que jamais ton cœur n’aurait pu le concevoir.

 

Ayez pitié de moi, noble chevalier ! s’écria Isaac ; je suis vieux, pauvre et sans défense ; il serait indigne de vous de triompher de moi. Ce n’est qu’une misérable action d’écraser un vermisseau.

 

Tu peux être vieux, reprit le chevalier ; cela n’accuse que la folie de ceux qui t’ont permis de vieillir dans l’usure et la tromperie ; tu peux être faible, car le juif n’a jamais ni cœur ni force ; mais l’on sait bien que tu es riche.

 

Je te jure, noble chevalier, dit le juif, par tout ce que je crois et par tout ce que nous croyons en commun…

 

Ne te parjure pas, dit le Normand en l’interrompant, et prends garde que ton opiniâtreté ne décide de ton sort avant que tu aies vu et bien considéré le destin qui t’attend. Ne pense pas que je te parle seulement pour exciter ta terreur et profiter de la basse couardise que tu as héritée de ta tribu ; je te jure par ce que tu ne crois pas, par l’Évangile que notre Église enseigne, et par les clefs qui lui sont données pour lier et délier, que mon dessein est implacablement arrêté ; ce cachot n’est pas propre aux plaisanteries. Des captifs dix mille fois plus distingués que toi sont morts entre ces murailles, et jamais leur sort n’a été connu. Mais à toi l’on réserve une longue et lente agonie, auprès de laquelle la leur était un enivrement.

 

Ici, il fit de nouveau signe aux esclaves de s’approcher, et leur parla à l’écart dans leur propre langue, car lui aussi avait été en Palestine, où peut-être il avait appris son rôle inhumain. Les Sarrasins tirèrent de leur panier une certaine quantité de charbon de bois, un soufflet et une bouteille d’huile. Pendant que l’un d’eux battait le briquet et faisait de la lumière, l’autre étala le charbon sur le gril rouillé dont nous avons déjà parlé, et commença de faire jouer le soufflet jusqu’à ce que le combustible fût devenu une fournaise rougeâtre.

 

Vois-tu, Isaac, continua Front-de-Bœuf, cette rangée de barres de fer au-dessus de ces charbons ardents ? Sur cette couche brûlante, tu seras étendu, dépouillé de tes vêtements, comme si tu allais te reposer sur un lit de duvet. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous toi, tandis que l’autre arrosera tes misérables membres avec de l’huile, de peur que ta chair frémissante ne brûle trop vite. Maintenant, choisis entre ce lit ardent et le paiement de mille livres d’argent ; car, par la tête de mon père ! tu n’as pas d’autre alternative !

 

C’est impossible ! s’écria le malheureux juif ; il est impossible que votre intention soit réelle. Le bon Dieu de la nature n’a jamais créé un cœur capable d’exercer pareille cruauté !

 

Ne t’y fie pas, Isaac, dit Front-de-Bœuf ; ce serait là une erreur fatale. Penses-tu que, moi qui ai vu saccager une ville dans laquelle des milliers de mes compatriotes chrétiens ont péri par l’épée, par l’eau et par le feu, penses-tu que je recule devant mon but à cause des cris et du vacarme d’un seul misérable juif ? Penses-tu que ces esclaves bronzés, qui ne connaissaient ni loi, ni pays, ni conscience, rien que la volonté de leur maître, ces hommes qui emploient le poison, le bûcher, le poignard ou la corde à mon moindre signe, penses-tu qu’ils auront pitié, eux qui ne connaissent pas même la langue dans laquelle on les implore ? Sois raisonnable, vieillard : décharge-toi d’une portion de tes richesses superflues ; remets entre les mains d’un chrétien une partie de ce que tu as acquis par l’usure, que tu as pratiquée sur ceux de sa religion. Ton astuce aura bientôt gonflé de nouveau ta bourse aplatie ; mais ni médecin ni drogues ne pourront rétablir ta peau et ta chair brûlées, une fois que tu auras été étendu sur ces barres. Compte le prix de ta rançon, te dis-je, et réjouis-toi que, par ce sacrifice, tu puisses te racheter, et sortir d’un cachot d’où peu de victimes sont sorties vivantes pour révéler ses secrets. Je ne veux plus perdre mes paroles avec toi ; choisis entre ton vil métal et ta chair et ton sang ; il sera fait selon ton choix.

 

Qu’Abraham, que Jacob, et que tous les pères de notre peuple me soutiennent ! dit Isaac. Je ne puis faire de choix, parce que je n’ai pas les moyens de satisfaire à votre demande exorbitante.

 

Saisissez-le, esclaves, et dépouillez-le ! dit le chevalier, et que les pères de sa race le secourent, s’ils le peuvent !

 

Les Sarrasins, se laissant diriger plutôt par l’œil et le geste, que par la voix du baron, s’avancèrent de nouveau, s’emparèrent du malheureux Isaac, l’enlevèrent du sol, et, le tenant entre leurs mains, attendirent un nouveau signal de l’implacable Front-de-Bœuf.

 

Le malheureux juif suivait des yeux leurs visages et celui de Front-de-Bœuf, afin d’y découvrir quelque trace de compassion ; mais celui du baron ne laissait paraître que le même sourire froid, même à moitié ironique, qui avait préludé à sa cruauté, et les yeux sauvages des Sarrasins, roulant des regards sinistres sous leurs noirs sourcils, et empruntant une expression encore plus menaçante au cercle blanc qui entoure la prunelle, trahissaient plutôt le plaisir secret qu’ils attendaient de la torture imminente, que la moindre répugnance à en être les agents.

 

Alors le juif regarda la fournaise ardente sur laquelle on allait l’étendre, et, ne voyant aucune chance de pitié dans son bourreau, sa fermeté l’abandonna.

 

– Je paierai, dit-il, les mille livres d’argent ; c’est-à-dire, ajouta-t-il après un moment d’hésitation, je les paierai avec le secours de mes frères ; car il me faudra demander l’aumône, comme un mendiant, à la porte de notre synagogue, avant de compléter une somme aussi fabuleuse. Quand et où faudra-t-il que je la produise ?

 

Ici, répliqua Front-de-Bœuf, c’est ici qu’il faudra qu’elle soit apportée et pesée ; pesée et comptée sur les dalles de ce cachot. Penses-tu que je te laisse partir avant que ta rançon soit assurée ?

 

Et quelle sera ma garantie, dit le juif, que je serai libre après que cette rançon sera payée ?

 

La parole d’un seigneur normand, vil usurier, répondit Front-de-Bœuf, la foi d’un noble Normand est plus pure que tout l’or et l’argent amassés par toi et par ta tribu.

 

Je vous demande pardon, noble seigneur, dit Isaac timidement ; mais pourquoi dois-je me fier absolument en la parole d’un homme qui n’a nulle confiance en la mienne ?

 

Parce que tu ne peux pas faire autrement, juif, dit durement le chevalier ; si tu étais à cette heure dans ton comptoir, à York, et si, moi, je sollicitais l’emprunt de tes shekels, ce serait à toi à fixer le jour du paiement et sa garantie ; c’est ici mon comptoir, à moi ! Ici, j’ai l’avantage sur toi, et je ne veux pas m’abaisser à te redire les conditions grâce auxquelles je te rends la liberté.

 

Le juif gémit profondément.

 

Accordez-moi, dit-il, au moins, avec ma propre liberté, celle des compagnons avec lesquels j’ai voyagé ; ils m’ont répudié comme juif, cependant ils ont plaint ma désolation ; et parce qu’ils se sont arrêtés en chemin pour me secourir, une  partie de mon malheur leur est échu ; de plus, ils pourront contribuer pour quelque chose à ma rançon.

 

Si tu veux parler de ces manants saxons qui sont là-bas, dit Front-de-Bœuf, leur rançon doit reposer sur d’autres conditions que la tienne. Songe à tes intérêts personnels, juif (je te donne cet avertissement), et ne te mêle pas de ceux des autres.

 

Je dois donc, dit Isaac, être mis en liberté seul avec mon ami blessé ?

 

Faut-il que je recommande deux fois à un fils d’Israël, dit Front-de-Bœuf, de s’occuper de ses intérêts personnels et d’abandonner ceux des autres ? Puisque tu as choisi, il ne reste rien à faire que de payer de ta rançon, et à court délai.

 

Cependant, écoutez-moi, dit le juif, pour l’amour de cette richesse même que vous voudriez obtenir aux dépens de votre…

 

Ici, il s’arrêta, de crainte d’irriter le féroce Normand ; mais Front-de-Bœuf ne fit que rire de cette réticence, et aida lui-même à compléter la phrase que le juif avait laissée en suspens.

 

Aux dépens de ma conscience, n’est-ce pas, Isaac ? Parle librement, je suis raisonnable, te dis-je ; je sais endurer des reproches d’un perdant, lors même que ce perdant est un juif. Tu étais moins patient, Isaac, quand tu as invoqué la justice contre Jacques Fitz-Dotterel, parce qu’il t’avait traité d’usurier et de sangsue, quand tes exactions eurent dévoré son patrimoine.

 

Je jure par le Talmud, s’écria le juif, qu’on a trompé Votre Valeur à ce sujet. Fitz-Dotterel avait tiré son poignard sur moi dans ma propre maison, lorsque je le suppliais de me payer mon argent. Le terme du paiement était échu à Pâques.

 

Peu m’importe ce qu’il a fait, reprit Front-de-Bœuf ; voici la question : Quand aurai-je mon paiement ? Quand aurai-je les shekels, Isaac ?

 

Que ma fille Rébecca se rende à York, répondit Isaac, avec votre sauf-conduit, noble chevalier, et, aussi vite qu’homme et cheval pourront revenir, le trésor…

 

Ici, il poussa un profond gémissement ; mais il ajouta après une interruption de quelques instants :

 

– Le trésor sera compté sur les dalles de ce cachot.

 

– Ta fille ! dit Front-de-Bœuf comme un homme étonné. Par le Ciel ! Isaac, je voudrais l’avoir su plus tôt ! J’ai pensé que cette fille aux yeux noirs était ta concubine, et je l’ai donnée pour servante à Brian de Bois-Guilbert, selon la mode des patriarches et des héros de l’Antiquité, qui, dans ces choses, nous ont montré un exemple salutaire.

 

Le rugissement que poussa Isaac à cette effroyable révélation fit retentir le cachot et étourdit tellement les deux Sarrasins, qu’ils laissèrent échapper le juif. Il profita de cette liberté pour se jeter à terre et saisir les genoux de Front-de-Bœuf.

 

Prenez tout ce que vous avez demandé, chevalier, prenez dix fois davantage ; réduisez-moi à la mendicité, à la ruine si vous voulez ; bien plus, percez-moi de votre poignard, grillez-moi sur cette fournaise ; mais épargnez ma fille, délivrez-la en sûreté et en honneur ! Comme vous êtes né d’une femme, épargnez l’honneur d’une jeune fille inoffensive ; c’est l’image de ma défunte Rachel. J’avais six gages de son amour, elle est le seul qui me reste. Priverez-vous un vieillard isolé de sa seule consolation ? réduirez-vous un père à souhaiter que son seul enfant vivant soit à côté de sa mère morte, couchée dans le tombeau de ses pères ?

 

Je voudrais, dit le Normand s’adoucissant un peu, l’avoir su plus tôt. Je pensais que ta race n’aimait rien que ses sacs d’argent.

 

Ne pensez pas si mal de nous, bien que nous soyons juifs, dit Isaac s’empressant de profiter de ce moment de sympathie apparente ; le renard que l’on poursuit, le chat sauvage que l’on torture aiment leurs petits ; la race méprisée et persécutée d’Abraham aime aussi ses enfants.

 

Soit ! dit Front-de-Bœuf, je le croirai à l’avenir, Isaac, par pitié pour toi ; mais cela ne nous sert pas maintenant : je ne puis changer ce qui est arrivé ni ce qui doit suivre. Ma parole est engagée à mon frère d’armes, et je ne voudrais pas y manquer pour dix juifs et juives. Et puis pourquoi penses-tu qu’il advienne du mal à ta fille, quand même elle serait le butin de Bois-Guilbert ?

 

Il y en aura ! il faut qu’il y en ait ! s’écria Isaac en se tordant les mains avec désespoir. Quand est-ce que les templiers ont réservé autre chose que la cruauté aux hommes et le déshonneur aux femmes ?

 

Chien d’infidèle ! s’écria Front-de-Bœuf les yeux étincelants et n’étant pas fâché peut-être de saisir un prétexte pour se mettre en colère, ne blasphème pas le saint Ordre des templiers de Sion ; mais songe plutôt à me payer la rançon que tu m’as promise, ou malheur à toi !

 

Scélérat et brigand ! dit le juif renvoyant les insultes à son oppresseur avec une rage que, tout impuissante qu’elle était, il ne pouvait plus contenir ; je ne te paierai rien ! non ! pas un penny d’argent, à moins qu’on ne délivre ma fille en sûreté et en honneur !

 

Est-ce que tu es dans ton bon sens, israélite ? demanda fièrement le Normand. Ta chair et ton sang ont-ils un charme contre le fer rougi et contre l’huile bouillante ?

 

Je m’en moque ! dit le juif poussé à bout par son affection paternelle. Fais ce que tu voudras. Ma fille est ma chair et mon sang ; elle m’est plus précieuse mille fois que ces membres que ta cruauté menace. Je ne te donnerai pas d’argent, à moins que je ne le verse fondu dans ton gosier avide ! Non, je ne te donnerai pas un penny d’argent, Nazaréen ! fût-ce pour te sauver de cette profonde damnation que toute ta vie a méritée ! Prends ma vie si tu veux et va dire que le juif, au milieu de ses tourments, a su braver un chrétien !

 

Nous verrons cela, dit Front-de-Bœuf ; car, par la croix sainte ! qui est l’abomination de ta tribu maudite, tu vas sentir les dernières tortures du feu et de l’acier. Dépouillez-le, esclaves, et enchaînez-le sur les barres.

 

Malgré les faibles efforts du vieillard, les Sarrasins lui avaient déjà arraché ses vêtements supérieurs et allaient le mettre complètement à nu, quand le son d’un cor de chasse, répété deux fois en dehors de la forteresse, pénétra même jusqu’au fond du cachot, et, un instant après, de fortes voix se firent entendre, appelant sir Réginald Front-de-Bœuf.

 

Ne voulant pas qu’on le trouvât au milieu de son occupation diabolique, le sauvage baron fit signe aux esclaves de remettre les habits à Isaac, et, quittant le souterrain avec ses satellites, il laissa le juif remercier Dieu de sa délivrance ou pleurer sur la captivité et le sort probable de sa fille, selon que ses sentiments personnels ou paternels devaient prévaloir.

 

Chapitre XXIII.

 

L’appartement dans lequel lady Rowena avait été introduite était décoré avec magnificence, mais sans goût, On pouvait considérer le choix de cette chambre, destinée à la belle Saxonne, comme une marque particulière de respect qu’on n’avait pas eue pour les autres prisonniers.

 

Mais la femme de Front-de-Bœuf, pour laquelle elle avait été originellement meublée, était morte depuis longtemps, et la négligence et la vétusté avaient endommagé le petit nombre d’ornements dont son goût l’avait embellie. La tapisserie pendait le long des murs en beaucoup d’endroits, tandis que, dans d’autres, elle était ternie et flétrie par les rayons du soleil, ou déchirée et fanée par le temps.

 

Cependant, si délabré qu’il fût, c’était l’appartement du château qu’on avait jugé le plus digne de recevoir l’héritière saxonne, et on la laissa y méditer sur son sort jusqu’à ce que les acteurs de ce drame criminel se fussent distribué les différents rôles que chacun d’eux y devait remplir. Cette distribution avait été réglée dans un conseil tenu par Front-de-Bœuf, de Bracy et le templier, où, après une longue et vive discussion relative aux différents avantages que chacun voulait se ménager pour sa part individuelle dans cette entreprise audacieuse, ils avaient enfin fixé le sort de leurs malheureux prisonniers.

 

Ce fut donc vers l’heure de midi que de Bracy, au profit duquel on avait d’abord organisé l’expédition, se présenta, pour poursuivre ses desseins sur la main et la fortune de lady Rowena.

 

Tout le temps n’avait pas été entièrement consacré à tenir ce conseil entre les complices ; car de Bracy avait trouvé assez de loisir pour se parer avec toute la mignardise de cette époque.

 

Il s’était défait de son pourpoint vert et de son masque. Ses cheveux longs et abondants avaient été dressés à tomber en boucles élégantes sur un manteau garni de riches fourrures. Sa barbe était fraîchement rasée. Son habit descendait jusqu’à mi-jambe, et la ceinture qui le ceignait, et qui, en même temps, supportait sa lourde épée, était brodée en relief avec des ornements d’or. Nous avons déjà parlé de la mode excentrique des souliers de cette époque ; les pointes de ceux que portait Maurice de Bracy auraient pu concourir pour le prix de l’extravagance avec les plus bizarres, car elles étaient tournées et entortillées comme les cornes d’un bélier. Tel était l’ajustement d’un petit-maître de ce temps-là, et, dans cette occasion, cette toilette était encore rehaussée par la beauté personnelle et le noble maintien du chevalier, dont les manières participaient également de la grâce d’un courtisan et de la franchise d’un soldat.

 

Il salua Rowena en ôtant sa toque de velours garnie d’une épingle d’or représentant saint Michel foulant aux pieds le prince du mal, et, du même geste, il indiqua doucement un siège à la dame. Comme elle persistait à rester debout, le chevalier déganta sa main droite et fit un mouvement pour l’y conduire. Mais Rowena repoussa dédaigneusement l’invitation et dit :

 

– Si je suis en présence de mon geôlier, messire chevalier, et les circonstances ne me permettent pas de penser autrement, il sied mieux à une prisonnière de rester debout, jusqu’à ce qu’elle sache le sort qui l’attend.

 

Hélas ! belle Rowena, répondit de Bracy, vous êtes en présence de votre captif et non de votre geôlier ; et c’est de vos beaux yeux que de Bracy doit recevoir l’arrêt que vous-même vous attendez de lui.

 

Je ne vous connais pas, messire, dit la dame se redressant avec toute la fierté du rang et de la beauté offensée ; je ne vous connais pas, et la familiarité insolente avec laquelle vous me parlez le langage d’un troubadour ne saurait servir d’excuse à la violence d’un brigand.

 

Belle Rowena, répondit de Bracy sur le même ton, c’est à vous, à vos propres charmes, qu’il faut attribuer tout ce que j’ai fait, ce qui a pu dépasser le respect qui est dû à celle que j’ai choisie pour souveraine de mon cœur, pour l’aimant de mes yeux.

 

Je vous répète, messire chevalier, que je ne vous connais pas, et qu’aucun homme, ayant le droit de porter la chaîne et les éperons, ne devrait ainsi offenser par sa présence une dame sans protection.

 

Que vous ne me connaissiez pas, dit de Bracy, c’est, en effet, un malheur pour moi ; cependant, laissez-moi espérer que le nom de de Bracy a déjà été prononcé devant vous, lorsque les ménestrels ou les hérauts ont eu à louer les actions de la chevalerie, soit dans la lice, soit sur les champs de bataille.

 

Laissez donc le soin de vos louanges aux hérauts et aux ménestrels, messire chevalier, répondit Rowena ; elles conviennent mieux à leur bouche qu’à la vôtre. Dites-moi lequel d’entre eux devra célébrer, dans ses chansons ou dans ses chroniques, la conquête mémorable de cette nuit sur un vieillard suivi de quelques paysans timides ; célébrer votre butin : une malheureuse jeune fille transportée contre son gré au château d’un bandit ?

 

Vous êtes injuste, lady Rowena, dit le chevalier en se mordant les lèvres de confusion et en prenant un ton qui lui était plus naturel que celui de cette galanterie affectée qu’il avait d’abord adopté ; à l’abri de la passion vous-même, vous ne voulez admettre aucune excuse pour le délire de celle d’un autre, bien que ce soit votre beauté qui l’ait causé.

 

Je vous prie, messire chevalier, dit Rowena, d’abjurer un langage si communément employé par les ménestrels vagabonds ; il se trouve déplacé dans la bouche des chevaliers et des nobles. Certainement, vous me forcez à m’asseoir, puisque vous entamez un sujet si vulgaire, que le premier venu en a une provision qui pourrait durer jusqu’à Noël.

 

Fière damoiselle, dit de Bracy, irrité de voir que son style galant ne lui attirait que du mépris, fière damoiselle, on te rendra orgueil pour orgueil : sache donc que j’ai soutenu mes prétentions à ta main de la manière qui convenait le mieux à ton caractère. Mais il paraît que tu préfères être courtisée avec l’arc et la hache, plutôt qu’avec des phrases polies et avec la langue de la courtoisie.

 

La langue de la courtoisie, reprit Rowena, quand on l’emploie pour cacher la grossièreté des actions, ressemble à la ceinture d’un chevalier qui ceint la taille d’un vil manant. Je ne m’étonne point que la contrainte ait l’air de vous gêner ; il vaudrait mieux pour votre honneur avoir conservé la voix et le langage d’un bandit, que de voiler vos projets sous l’affectation du langage et des manières d’un gentilhomme.

 

Vous me donnez un bon conseil, madame, dit le Normand ; et, dans le langage hardi qui justifie le mieux les actions téméraires, je vous dis que vous ne quitterez ce château qu’avec le titre de femme de Maurice de Bracy. Je n’ai pas l’habitude d’être déçu dans mes entreprises, et un seigneur normand n’a pas besoin de justifier scrupuleusement sa conduite à la dame saxonne qu’il honore de l’offre de sa main. Vous êtes fière, Rowena, et vous n’en êtes que plus digne d’être ma femme. Par quel autre moyen pourriez-vous être portée aux honneurs et au premier rang, si ce n’est par mon alliance ? Sans elle, comment sortirez-vous de l’enceinte vulgaire d’une grange où les Saxons logent avec les pourceaux qui forment leurs richesses, pour prendre votre place, pour être honorée comme vous méritez de l’être et comme vous le serez parmi tout ce qu’il y a en Angleterre de distingué par la beauté ou de grand par la puissance ?

 

Messire chevalier, répondit Rowena, la grange que vous méprisez a été mon abri depuis l’enfance, et, croyez-moi, quand je la quitterai, si jamais ce jour arrive, ce sera pour suivre une personne qui n’aura pas appris à mépriser l’habitation et les mœurs dans lesquelles j’ai été élevée.

 

Je devine ce que vous voulez dire, madame, reprit de Bracy, bien que vous puissiez penser que votre langage soit chose trop obscure pour mon intelligence. Mais ne vous bercez pas de l’espérance que Richard Cœur-de-Lion reprenne jamais son trône, et croyez encore moins que Wilfrid d’Ivanhoé, son favori, vous conduise jamais au pied de ce trône pour y être reçue comme sa fiancée. Un autre prétendant pourrait ressentir de la jalousie en touchant cette corde ; mais ma ferme volonté ne saurait être influencée par une passion puérile et sans espoir. Sachez donc, madame, que ce rival est en mon pouvoir, et qu’il ne tient qu’à moi de trahir le secret de sa présence au château de Front-de-Bœuf, dont la jalousie lui serait plus fatale que la mienne.

 

– Wilfrid ici ? dit Rowena dédaigneusement. Cela est aussi vrai que Front-de-Bœuf est son rival. De Bracy la regarda fixement pendant quelques instants.

 

– Tu l’ignorais donc ? lui dit-il. Tu ne savais donc pas que Wilfrid d’Ivanhoé a voyagé dans la litière du juif ? voiture bien digne, en vérité, d’un croisé, dont le bras vaillant devait conquérir le saint sépulcre !

 

Et il se mit à rire dédaigneusement.

 

Et, s’il est ici, demanda Rowena s’efforçant de voiler ses craintes sous un ton d’indifférence, en quoi est-il le rival de Front-de-Bœuf ? ou qu’a-t-il à craindre de plus qu’un court emprisonnement et le paiement d’une rançon honorable, selon les lois de la chevalerie ?

 

Rowena, dit de Bracy, toi aussi, serais-tu tombée dans l’erreur commune de ton sexe, qui pense qu’il n’y a d’autre rivalité que celle qui est produite par vos charmes ? Ne sais-tu pas qu’il y a la jalousie de l’ambition et de la richesse aussi bien que la jalousie de l’amour, et que Front-de-Bœuf repoussera de son chemin celui qui met obstacle à ses prétentions à la belle baronnie d’Ivanhoé, aussi vivement, aussi ardemment et avec aussi peu de scrupule que si cet homme lui était préféré par quelque demoiselle aux yeux bleus ? Mais daigne seulement sourire à mes vœux, lady Rowena, et le champion blessé n’aura rien à craindre de Front-de-Bœuf ; sinon, tu pourras le pleurer, car il est entre les mains de celui qui n’a jamais connu la compassion.

 

Sauvez-le, pour l’amour du Ciel ! dit Rowena, dont la fermeté fléchissait sous la terreur qu’elle ressentait pour le sort réservé à son amant.

 

Je le puis, je le veux, c’est mon intention, reprit de Bracy ; car, si Rowena consent à devenir la fiancée de de Bracy, qui osera porter la main sur son parent, le fils de son tuteur, l’ami de son enfance ? Mais ton amour doit être le prix de ma protection. Je ne suis pas assez romanesque, assez sot pour contribuer à la fortune ou empêcher le malheur de l’homme qui pourra devenir un obstacle insurmontable entre moi et mes désirs. Emploie ton influence sur moi, dans le but de ton salut, et il est sauvé ; refuse d’en faire usage, Wilfrid meurt ; toi-même, tu n’en seras pas moins privée de la liberté.

 

Ton langage, répondit Rowena, laisse percer, à travers son indifférente franchise, des sentiments qu’on ne peut concilier avec les menaces qu’il semble renfermer. Je ne veux pas croire que ton intention soit aussi méchante ou ton pouvoir aussi grand.

 

Berce-toi donc de cette croyance, dit de Bracy, jusqu’à ce que le temps en ait prouvé la fausseté. Ton amant gît blessé dans ce château, ton amant préféré ! Il est une barrière entre Front-de-Bœuf et cette chose que Front-de-Bœuf préfère à l’ambition et à la beauté. Un coup de poignard ou de javelot suffit pour étouffer à jamais son opposition. Il y a plus : si Front-de-Bœuf craignait de ne pouvoir justifier un crime si manifeste, que le médecin lui administre seulement une boisson contraire, que le valet ou la garde-malade qui le soigne enlève seulement l’oreiller de dessous sa tête, et Wilfrid, dans son état de santé, périra par une hémorragie… Cédric aussi…

 

Et Cédric aussi ! s’écria Rowena en répétant ces paroles ; mon noble, mon généreux tuteur ! J’ai mérité le mal qui m’arrive pour avoir oublié son sort, même dans celui de son fils.

 

Le sort de Cédric dépend aussi de ta détermination, dit de Bracy, et je te laisse y réfléchir.

 

Jusqu’ici, Rowena avait soutenu son rôle pendant cette scène pénible avec un courage inébranlable ; mais elle n’avait pas considéré le danger comme sérieux et imminent. Son naturel était celui que les physionomistes attribuent aux personnes blondes : timide et paisible ; mais elle avait été altérée et pour ainsi dire endurcie par les vicissitudes de son éducation. Accoutumée à voir les volontés de tous, même celles de Cédric (assez arbitraire avec les autres), céder à ses désirs, elle avait acquis cette espèce de courage, de confiance en soi, qui provient de la déférence habituelle et constante du cercle qui nous entoure.

 

À peine pouvait-elle concevoir qu’on résistât à sa volonté, et bien moins encore qu’on la traitât avec une complète indifférence.

 

Sa hauteur et son habitude de supériorité étaient donc un caractère d’emprunt couvrant celui qui lui était naturel, et qu’elle ne put soutenir quand ses yeux s’ouvrirent sur toute l’étendue de son propre danger, ainsi que sur celui de son amant et de son tuteur ; et, quand elle vit que sa volonté, dont la moindre expression avait l’habitude de commander le respect et l’attention, était combattue par celle d’un homme d’un caractère fort, fier et résolu, qui connaissait ses avantages et voulait s’en prévaloir, elle se courba devant cet homme.

 

Après avoir jeté les yeux autour d’elle, comme pour chercher le secours qu’elle ne trouvait nulle part, et après quelques exclamations entrecoupées, elle leva les mains au ciel, et, ne pouvant maîtriser davantage son dépit et son chagrin, elle fondit en larmes.

 

Il était impossible de voir une créature si belle, réduite à une pareille extrémité, sans ressentir un vif intérêt, et de Bracy n’y resta pas insensible, bien qu’il fût encore plus embarrassé que touché.

 

Il s’était à la vérité trop avancé pour reculer, et cependant, dans l’état où se trouvait Rowena, on ne pouvait plus avoir d’action sur elle, ni par des raisonnements, ni par des menaces. Il parcourut la salle de long en large, tantôt en exhortant vainement la jeune fille terrifiée à se calmer, tantôt hésitant sur la conduite qu’il devait adopter.

 

« Si, pensait-il en lui-même, je me laisse toucher par les larmes et le chagrin de cette enfant éplorée, qu’y gagnerai-je, sinon le sacrifice de ces espérances pour l’accomplissement desquelles j’ai tant risqué, et les railleries du prince Jean et celles de ses joyeux amis ? Et cependant, ajouta-t-il intérieurement, je sais que je ne suis pas fait pour le rôle que je joue. Je ne puis regarder de sang-froid cette belle figure altérée par la douleur et ses yeux baignés de larmes. Plût à Dieu qu’elle eût persisté dans sa fierté première, ou que j’eusse moi-même un cœur plus dur, trois fois trempé comme celui de Front-de-Bœuf ! »

 

Agité par ces pensées, il ne put que prier la malheureuse Rowena de se consoler, en l’assurant qu’elle n’avait aucune raison de s’abandonner à l’excès de désespoir où elle s’était plongée. Mais, au milieu de cet essai de consolation, de Bracy fut interrompu par le son du cor, au bruit sonore et retentissant, qui avait en même temps alarmé les autres habitants du château en interrompant leurs différents projets d’avarice et de licence.

 

De tous, peut-être, de Bracy fut celui qui regretta le moins cette interruption ; car son entrevue avec lady Rowena était arrivée à un point où il trouvait aussi difficile d’abandonner son entreprise que de la poursuivre.

 

Il nous semble qu’il ne sera pas inutile d’offrir ici quelques preuves plus positives que les incidents frivoles d’un roman, pour justifier le triste tableau de mœurs que nous venons de soumettre au lecteur.

 

Il est affligeant de penser que ces vaillants barons, dont la ferme résistance contre la Couronne a donné naissance aux libertés de l’Angleterre, aient été eux-mêmes de si terribles oppresseurs, et qu’ils soient rendus coupables d’excès contraires, non seulement aux lois anglaises, mais aussi à celles de la nature humaine.

 

Mais, hélas ! nous n’avons qu’à extraire de l’ouvrage du laborieux historien Henry un de ces nombreux passages qu’il a tirés des historiens contemporains, pour prouver que la fiction elle-même peut à peine atteindre à la sombre réalité des horreurs de l’époque.

 

La description, donnée par l’auteur de la Chronique saxonne, des cruautés exercées sous le règne du roi Étienne, par les grands barons et les seigneurs des châteaux, qui étaient tous Normands, nous offre une preuve irrésistible des excès dont ils étaient capables quand leurs passions étaient en jeu.

 

« Ils opprimèrent horriblement le pauvre peuple en lui faisant bâtir des châteaux ; et, quand ils furent bâtis, ils les remplirent de méchants hommes, ou plutôt de démons, qui s’emparaient à la fois des hommes et des femmes qu’ils croyaient posséder de l’argent, les jetaient en prison et leur faisaient endurer des tortures plus cruelles que jamais les martyrs n’en supportèrent ; ils étouffaient les uns dans la fange, suspendaient les autres par les pieds, par la tête ou par les pouces, allumant des brasiers au-dessous d’eux ; ils serraient la tête à des malheureux avec des cordes pleines de nœuds jusqu’à ce qu’ils eussent pénétré dans leur cerveau ; d’autres étaient jetés dans des cachots remplis de serpents, de couleuvres et de crapauds »[19]

 

Mais il serait cruel d’infliger au lecteur la peine de parcourir le reste de cette description.

 

Comme un autre exemple de ces fruits amers de la conquête, et peut-être le plus fort qu’on puisse citer, il faut rappeler que la princesse Mathilde, quoique fille du roi d’Écosse, et plus tard reine d’Angleterre, la princesse Mathilde, nièce d’Edgar Atheling et mère de l’impératrice d’Allemagne, fille, femme et mère de monarques, fut obligée, pendant son premier séjour en Angleterre pour y faire son éducation, de prendre le voile, comme le seul moyen d’échapper aux poursuites libertines des seigneurs normands. Elle fit valoir cette excuse devant un grand concile du clergé d’Angleterre, comme la seule raison qu’elle avait eue de prendre l’habit religieux.

 

Le clergé réuni reconnut la force du plaidoyer, ainsi que la notoriété des circonstances sur lesquelles il se fondait ; donnant par là un témoignage incontestable et très remarquable de la réalité de cette honteuse licence dont ce siècle fut souillé.

 

« C’était un fait reconnu de tout le monde, dit encore la Chronique, que, après la conquête du roi Guillaume, ses partisans normands, exaltés par une si grande victoire, ne connurent d’autres lois que leurs passions effrénées, et que non seulement ils dépouillèrent les Saxons conquis de leurs terres et de leurs biens, mais qu’ils outragèrent leurs femmes et leurs filles avec la licence la plus brutale. De là vint l’usage, pour les matrones et les jeunes filles nobles, de prendre le voile et de se réfugier dans les couvents, non pas parce qu’elles y étaient appelées par la vocation, mais seulement pour préserver leur honneur de la méchanceté sans frein de l’homme. »

 

Tels furent ces temps licencieux, dénoncés par la déclaration publique du clergé réuni, rapportée par l’historien Eadmer ; et nous n’avons besoin d’y rien ajouter pour justifier la vraisemblance des scènes dont nous venons de donner les détails, et à propos desquelles nous allons en donner encore de nouveaux, d’après l’autorité plus apocryphe du manuscrit de Wardour.

 

Chapitre XXIV.

 

Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans l’autre partie du château, la juive Rébecca attendait son sort dans une tourelle éloignée et isolée.

 

Elle y avait été conduite par deux de ses ravisseurs déguisés ; et, quand on l’eut jetée dans sa cellule, elle se trouva en présence d’une vieille sibylle qui grommelait un chant saxon, comme pour battre la mesure de la danse tournoyante que traçait son fuseau.

 

La sorcière leva la tête à l’entrée de Rébecca, et regarda la belle juive avec cette envie méchante dont la vieillesse et la laideur unies à de mauvais penchants ont coutume de gratifier la jeunesse et la beauté.

 

– Il faut te lever et t’en aller, vieux cricri de la maison, dit un des faux archers ; notre noble maître l’ordonne. Tu vas quitter cette chambre pour faire place à une locataire plus belle.

 

Oui, grogna la sorcière, c’est ainsi que l’on récompense les services. J’ai connu le temps où l’une de mes paroles aurait jeté le meilleur homme d’armes d’entre vous autres hors de selle et hors de service, et maintenant il faut que je me lève et que je m’en aille sur l’ordre d’un valet d’écurie comme toi.

 

Bonne dame Urfried, dit l’autre homme, ne reste pas ici à discuter, mais lève-toi et pars. Les ordres du maître, il faut les écouter avec une oreille prompte. Tu as eu ton jour, vieille dame ; mais, à présent, ton soleil est couché depuis longtemps. Tu es maintenant le véritable emblème d’un vieux cheval de bataille qu’on renvoie à la bruyère. Tu as bondi et galopé jadis ; mais, maintenant, tu es réduite à marcher au pas. Allons, pars et décampe.

 

Que les mauvais présages vous poursuivent l’un et l’autre ! dit la vieille dame, et puissiez-vous mourir dans un chenil ! Puisse le vieux démon Zernebock[20] m’arracher membre par membre si je quitte ma propre cellule avant d’avoir filé le chanvre de ma quenouille !

 

Tu en répondras à notre seigneur, alors, vieille diablesse, dit l’homme en se retirant.

 

Il laissa Rébecca en la société de la vieille femme, à qui elle avait été ainsi involontairement imposée.

 

Quelle action infernale ont-ils méditée cette fois, dit la vieille sorcière marmottant entre ses dents, tout en jetant un regard méchant et oblique à Rébecca. Mais il est facile de le deviner : des yeux brillants, des boucles noires et une peau blanche comme du papier avant que le prêtre l’ait teint de son onguent noir ; oui, il est facile de deviner pourquoi on l’envoie à cette tourelle isolée, d’où un cri ne serait pas plus entendu que s’il sortait d’un abîme à cinq cents brasses sous terre. Tu auras les hiboux pour voisins, ma belle, et leurs cris seront tout aussi entendus et tout aussi écoutés que les tiens. Et c’est une étrangère aussi, ajouta-t-elle en voyant les vêtements et le turban de Rébecca. De quel pays es-tu ? Sarrasine ou Égyptienne ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Tu sais pleurer ; ne sais-tu pas parler ?

 

Ne vous fâchez pas, bonne mère, dit Rébecca.

 

N’en dis pas davantage, interrompit Urfried : on reconnaît un renard à sa queue et une juive à sa langue.

 

Pour l’amour du Ciel ! reprit Rébecca, dites-moi ce que je dois attendre après la violence qui m’a entraînée ici. Est-ce ma vie qu’on veut sacrifier pour me faire expier ma religion ? J’en déposerai joyeusement le fardeau.

 

Ta vie, ma mignonne ? répondit la sibylle ; quel plaisir auraient-ils à te prendre la vie ? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu auras le traitement qui fut autrefois jugé assez bon pour une noble fille saxonne. Et une juive comme toi va-t-elle se plaindre, parce qu’elle n’en aura pas un meilleur ? Regarde-moi : j’ai été aussi jeune et deux fois aussi belle que toi, lorsque Front-de-Bœuf, père de ce Réginald, et ses Normands, ont fait l’assaut de ce château. Mon père et ses sept fils défendirent leur patrimoine d’étage en étage, de chambre en chambre. Il n’y a pas une salle, pas un degré de l’escalier qui n’ait été teint de leur sang. Ils moururent tous, et, avant que leur corps fût refroidi, avant que leur sang fût séché, j’étais devenue la proie du vainqueur et l’objet de son mépris.

 

N’y a-t-il pas de secours à espérer ? n’y a-t-il pas quelque moyen de s’échapper ? dit Rébecca. Richement, oui, richement, je récompenserai ton aide.

 

N’y songe pas, dit la sorcière. Pour sortir d’ici, il n’y a que les portes de la mort. Et ce n’est que tard, trop tard, ajouta-t-elle en secouant sa tête grise, que ces portes s’ouvrent devant nous. Mais c’est une consolation de penser que nous laissons derrière nous, sur la terre, des êtres qui seront misérables comme nous-mêmes l’avons été. Adieu, juive ! Juive ou chrétienne, ton sort sera le même, car tu as affaire à des hommes qui ne connaissent ni scrupules ni pitié. Adieu, te dis-je. Ta tâche n’est pas encore finie.

 

Arrête, arrête, pour l’amour du Ciel ! dit Rébecca ; reste, quand ce serait pour me maudire et m’humilier ; ta présence est encore une sorte de protection.

 

La présence de la mère de Dieu ne serait pas une protection, répondit la vieille mégère ; elle est là, dit-elle en indiquant une image grossière de la Vierge Marie ; vois si elle peut détourner le sort qui t’attend.

 

En disant ces mots, elle quitta la chambre, les traits contractés par une espèce de rire moqueur qui lui donna un aspect encore plus hideux que de coutume.

 

Elle ferma la porte à clef derrière elle, et Rébecca l’entendit maudire à chaque pas les marches de l’escalier de la tourelle qu’elle descendait lentement et avec peine.

 

Rébecca devait donc s’attendre à un sort encore plus terrible que celui réservé à Rowena ; car quelle probabilité y avait-il qu’on témoignât des égards ou de la retenue envers une fille de sa race opprimée, bien qu’on eût pu en conserver l’ombre envers une héritière saxonne ? Cependant la juive avait encore cet avantage qu’elle était plus préparée par ses habitudes de réflexion et par sa force d’âme naturelle à lutter contre le danger auquel elle allait se trouver en proie.

 

D’un caractère ferme et observateur, même depuis l’âge le plus tendre, ni la pompe, ni la richesse qu’elle voyait régner dans la maison de son père, ni celle qu’elle rencontrait dans les autres maisons de riches Hébreux, n’avaient pu l’aveugler sur les conditions précaires de leur opulence. Comme Damoclès dans son célèbre banquet, Rébecca voyait toujours, au milieu de ce luxe éblouissant, l’épée suspendue par un cheveu sur la tête de son peuple.

 

Ces réflexions avaient adouci et ramené à un jugement plus sain un caractère qui, dans d’autres circonstances, aurait pu devenir hautain, arrogant et opiniâtre.

 

Rébecca avait appris, par l’exemple et par les injonctions de son père, à se comporter avec politesse envers tous ceux qui l’approchaient. Elle ne pouvait, à la vérité, imiter son extrême abjection, parce qu’elle ne se sentait pas cette bassesse d’esprit et qu’elle n’avait point les continuelles appréhensions qui dictaient cette abjection à son père ; mais elle se comportait avec une humilité digne, en se soumettant aux mauvaises conditions dans lesquelles elle se trouvait placée comme fille d’une race méprisée ; elle avait la conscience qu’elle était digne d’un rang plus élevé que celui auquel le despotisme arbitraire des préjugés religieux lui permettait d’aspirer.

 

Préparée de cette manière à rencontrer une fortune adverse, elle avait acquis la fermeté nécessaire à cette lutte. Sa situation présente exigeait toute sa présence d’esprit ; elle l’appela donc à son aide.

 

Son premier soin fut d’examiner l’appartement ; mais il n’offrait que peu d’espoir, soit d’évasion, soit de protection. Il ne contenait ni passages secrets, ni trappes ; et, hormis la porte d’entrée qui donnait sur l’édifice principal, le reste de la salle était entouré par les murs de la tourelle.

 

La porte n’avait intérieurement ni verrous ni barre : l’unique fenêtre s’ouvrait sur une petite terrasse surmontant la tourelle, et qui, de prime abord, donna à Rébecca quelque espoir de s’échapper ; mais elle vit bientôt qu’elle ne communiquait avec aucune partie des créneaux ; ce n’était qu’un balcon isolé, garanti comme à l’ordinaire par un parapet, avec des embrasures près desquelles quelques archers pouvaient se placer pour défendre la tourelle et protéger de leur tir ce côté du château.

 

Il n’y avait donc d’autre ressource que le courage passif et une ferme confiance dans le Ciel, naturels aux cœurs grands et généreux.

 

Rébecca, bien qu’elle n’eût appris qu’à interpréter d’une manière erronée les promesses de l’Écriture envers le peuple choisi de Dieu, ne se trompait pas en supposant que l’heure présente était celle de leurs épreuves ; elle espérait que les enfants de Sion seraient un jour appelés indistinctement à partager le bonheur des gentils. En attendant, tout ce qui l’entourait annonçait que leur état actuel était celui du châtiment et de l’épreuve, et qu’il était de leur devoir spécial de souffrir sans murmurer. Élevée ainsi à se considérer comme la victime du malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne heure sur sa propre condition, et avait forcé son esprit à braver les dangers qu’elle devait probablement rencontrer.

 

La prisonnière trembla toutefois et changea de couleur en entendant retentir un pas sur l’escalier, et quand la porte de la tourelle, s’ouvrant lentement, laissa pénétrer un homme de grande taille, vêtu comme un de ces bandits à qui elle attribuait ses malheurs. Il ferma la porte derrière lui.

 

Son bonnet, enfoncé jusqu’aux sourcils, cachait le haut de son visage, et il tenait son manteau de manière à en couvrir le reste.

 

Ainsi déguisé, comme s’il eût médité l’exécution de quelque acte dont la seule pensée le rendait honteux, il se tenait debout devant la prisonnière alarmée. Cependant, bien que son aspect annonçât un bandit, il semblait incapable d’exprimer dans quel but il était venu ; de sorte que Rébecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps d’aller au-devant de ses explications.

 

Elle avait déjà ôté deux superbes bracelets et un collier, qu’elle se hâta d’offrir à ce brigand supposé, pensant naturellement que le moyen de s’assurer de sa bonne volonté était de satisfaire sa cupidité.

 

– Prenez ceci, dit-elle, brave ami, et, pour l’amour de Dieu ! ayez pitié de moi et de mon vieux père. Ces ornements sont d’une grande valeur ; cependant, ce n’est rien auprès de ce que mon père vous donnerait pour obtenir notre renvoi de ce château sains et saufs.

 

Belle fleur de Palestine, répliqua le bandit, ces perles viennent de l’Orient ; mais elles le cèdent en blancheur à vos dents ; les diamants sont étincelants ; mais ils ne peuvent se comparer à vos yeux ; et, depuis que j’ai entrepris ce rude métier, j’ai fait vœu de préférer la beauté à la richesse.

 

Ne vous faites pas ce tort à vous-même, dit Rébecca ; prenez cette rançon, montrez de la miséricorde ; avec de l’or, vous pouvez acheter du plaisir, nos maux ne vous apporteraient que des remords. Mon père satisfera volontiers au moindre de vos désirs, et, si vous agissez sagement, vous pourrez acheter avec ces dépouilles votre réhabilitation dans la société ; vous pourrez obtenir le pardon de vos erreurs passées, et être placé pour l’avenir au-dessus du besoin d’en commettre de nouvelles.

 

Bien parlé, répliqua l’outlaw en français, trouvant probablement trop difficile de soutenir en saxon une conversation que Rébecca avait entamée en cette langue ; mais sache, beau lis de la vallée de Bacca, que ton père est déjà entre les mains d’un puissant alchimiste qui sait convertir en or et en argent jusqu’aux barres rouillées d’une grille de cachot. Le vénérable Isaac est soumis à un alambic qui distillera de son corps tout ce qui est chair, sans qu’il soit besoin ou de mes prières ou de tes supplications. Quant à toi, il faudra que ta rançon soit payée en amour et en beauté, car je ne veux l’accepter en aucune autre monnaie.

 

Tu n’es pas un outlaw, dit Rébecca dans la même langue que celle dont il s’était servi : aucun outlaw n’eût refusé de pareilles offres ; dans ce pays, jamais un outlaw ne se sert de l’idiome dans lequel tu viens de me parler. Tu n’es pas un outlaw, mais un Normand, noble peut-être par la naissance. Oh ! sois noble dans tes actions, et jette au loin ce masque terrible de l’outrage et de la violence.

 

Et toi qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en laissant tomber le manteau de sa figure, tu n’es pas une vraie fille d’Israël, mais bien, sauf la jeunesse et la beauté, une magicienne d’Endor. Non, je ne suis pas un outlaw, belle rose de Saaron, et je suis un homme plus disposé à mettre des perles et des diamants sur ton cou et tes bras, auxquels ils conviennent si bien, qu’à te dépouiller de ces ornements.

 

Que voudrais-tu de moi, dit Rébecca, sinon ma richesse ? Il ne peut y avoir rien de commun entre nous : tu es chrétien, je suis juive ; notre union serait contraire aux lois à la fois de l’église et de la synagogue.

 

Elle le serait, en effet, répliqua le templier en riant. Épouser une juive ! Non ! quand même ce serait la reine de Saba ; et sache, d’ailleurs, belle fille de Sion, que, si le roi très chrétien m’offrait sa fille très chrétienne, avec le Languedoc pour douaire, je ne pourrais l’épouser ; c’est contre mon vœu d’aimer une jeune fille autrement que par amour, comme je veux t’aimer. Je suis templier. Regarde la croix de mon ordre saint.

 

Oses-tu y faire appel, dit Rébecca, dans un pareil moment ?

 

Et, si je le fais, reprit le templier, cela ne te regarde pas, toi qui ne crois pas en ce signe bénit de notre salut.

 

Je crois ce que mes pères m’ont appris à croire, dit Rébecca, et que Dieu me pardonne si ma croyance est erronée ! Mais vous, sire chevalier, quelle est la vôtre, vous qui faites appel sans scrupule à ce que vous croyez de plus saint, au moment même où vous allez transgresser le plus solennel de vos vœux comme chevalier et comme religieux ?

 

C’est bien et gravement prêché, ô fille de Sirach ! répondit le templier ; mais, ô douce Ecclesiastica, tes préjugés juifs sont étroits et t’empêchent de comprendre nos grands privilèges. Le mariage serait un crime irrémissible de la part d’un templier ; mais les petites folies que je puis commettre seront vite absoutes à la prochaine assemblée de notre ordre. Le plus sage des monarques, et son père lui-même, dont les exemples, tu en conviendras, ont bien quelque poids, n’ont jamais obtenu de plus larges privilèges que ceux que, nous autres pauvres soldats du temple de Sion, nous avons gagnés par notre zèle à le défendre. Les protecteurs du temple de Salomon peuvent bien réclamer quelque indulgence, d’après l’exemple de Salomon lui-même.

 

Si tu ne lis l’Écriture, dit la juive, et l’histoire des saints hommes qu’afin de justifier ta conduite luxurieuse et ton libertinage, tu es aussi criminel que celui qui extrait du poison des herbes les plus salutaires et les plus utiles.

 

Les yeux du templier flamboyèrent à ce reproche.

 

– Écoute, dit-il, Rébecca, je t’ai jusqu’ici parlé doucement ; mais maintenant mon langage sera celui d’un vainqueur. Tu es la captive de mon arc et de ma lance, sujette à ma volonté par les lois de toutes les nations, et je ne veux rabattre rien de mon droit. Je n’hésiterai pas à obtenir par la violence ce que tu refuses aux prières ou à la nécessité.

 

Arrière ! dit Rébecca, arrière ! et écoute-moi avant de commettre un péché si mortel ! Tu pourras, à la vérité, soumettre mes forces, car Dieu a créé la femme faible, et a confié sa défense à la générosité de l’homme ; mais je proclamerai ta vilenie, templier, d’un bout de l’Europe à l’autre. Je devrai à la superstition de tes confrères ce que leur compassion pourrait me refuser. Tous les chapitres de ton ordre apprendront que, comme un hérétique, tu as péché avec une juive. Ceux qui ne trembleraient pas devant ton crime te jugeront maudit pour avoir déshonoré la croix que tu portes, au point d’aimer une fille de ma nation.

 

Tu as l’esprit subtil, belle juive, répliqua le templier, qui ne pouvait se dissimuler qu’elle disait la vérité et que les règles de son ordre condamnaient très rigidement une intrigue semblable à celle qu’il poursuivait, et que même, en quelques occasions, la dégradation en avait été la suite ; tu as l’esprit subtil, continua-t-il, mais ta voix sera bien forte si tes plaintes sont entendues au-delà des murs de fer de ce château. Dans ces murailles, les murmures, les lamentations, les appels à la justice et les cris de la souffrance meurent tous silencieusement. Il n’y a qu’une chose qui puisse te sauver,

 

Rébecca : soumets-toi à ton sort, embrasse notre religion, et tu sortiras d’ici avec tant d’éclat, que beaucoup de dames normandes le céderont aussi bien en luxe qu’en beauté à la favorite de la meilleure lance parmi les défenseurs du Temple.

 

Me soumettre à mon sort, dit Rébecca, et, juste Ciel ! à quel sort ! Embrasser ta religion ! et quelle est cette religion qui recèle en son sein un pareil monstre ! Toi, la meilleure lance des templiers, lâche chevalier, prêtre parjure ! Je te crache au visage et te défie ! Le Dieu de la promesse d’Abraham a ouvert à sa fille un chemin de salut, même pour sortir de cet abîme d’infamie.

 

À ces mots, elle ouvrit la fenêtre en treillis qui donnait sur le balcon, et, un moment après, elle se tenait sur le bord même du parapet, suspendue au-dessus de l’immense profondeur de l’abîme. N’étant pas préparé à cet effort du désespoir, car jusque-là elle s’était tenue complètement immobile, Bois-Guilbert n’eut le temps ni de l’arrêter, ni de prévenir son dessein. Quand il voulut s’avancer, elle s’écria :

 

Reste où tu es, orgueilleux templier, ou avance à ton choix ! Encore un pied de plus, et je me précipite dans l’abîme ; mon corps sera écrasé et brisé sur les dalles de la grande cour jusqu’à perdre toute forme humaine, avant qu’il devienne la victime de ta brutalité !

 

Et elle croisa ses mains en les tendant vers le ciel, comme si elle implorait sa miséricorde pour son âme avant de s’élancer dans l’abîme.

 

Le templier hésita, et son audace, qui n’avait jamais cédé à la pitié ou à la détresse, fléchit devant l’admiration qu’il ressentit pour un si grand courage.

 

– Descends, dit-il, fille téméraire ; je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que je ne veux te faire aucune insulte !

 

Je ne me fierai pas à toi, templier, dit Rébecca ; tu m’as appris à apprécier les vertus de ton ordre. La prochaine préceptorerie t’accorderait l’annulation d’un serment qui n’intéressait que l’honneur ou le déshonneur d’une misérable juive.

 

Tu es injuste envers moi, s’écria le templier avec ferveur ; je te jure par le nom que je porte, par la croix tracée sur ma poitrine, par l’épée suspendue à mon côté, par l’ancien blason de mes pères, que je ne te ferai aucun mal ! Arrête ! et si ce n’est pas pour toi, du moins pour ton père ; je serai son ami, et, dans ce château, il aura besoin d’un ami puissant.

 

Hélas ! dit Rébecca, je ne le sais que trop bien. Mais puis-je me fier à toi ?

 

Que mes armes soient renversées et mon nom déshonoré, reprit Brian de Bois-Guilbert, si tu as encore lieu de te plaindre de moi. J’ai violé plus d’une loi, plus d’un commandement, mais jamais ma parole.

 

Je veux bien me fier à toi, dit Rébecca, mais dans une faible limite.

 

Et elle descendit du bord du parapet, tout en restant debout près d’une des embrasures du mâchicoulis, comme on les appelait alors.

 

Ici, dit-elle, je reste sans bouger. Toi, reste où tu es, et, si tu tentes de diminuer d’un seul pas la distance qui nous sépare, tu verras que la juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un templier.

 

Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa ferme résolution, qui s’alliait si bien avec la beauté expressive de son visage, prêta à ses traits, à son maintien, une dignité qui l’élevait au-dessus d’une mortelle. Son regard ne faiblit pas, sa joue ne blanchit pas sous la crainte d’un sort si soudain et si horrible. Au contraire, la pensée qu’elle pouvait commander à ce sort, et qu’il ne dépendait que d’elle de se soustraire à l’infamie par la mort, donna un incarnat encore plus vif à son teint et un éclat encore plus brillant à son œil…

 

Bois-Guilbert, fier et résolu lui-même, pensa n’avoir jamais vu une beauté si animée et si majestueuse.

 

– Que la paix soit entre nous, Rébecca ! dit-il.

 

– La paix, si tu veux, répondit Rébecca, mais avec cet espace pour nous séparer.

 

Tu n’as plus besoin de me craindre, dit Bois-Guilbert.

 

Je ne te crains pas, répliqua-t-elle, grâce à celui qui a donné à cette tour une si grande élévation au-dessus de l’abîme, qu’on ne saurait en tomber sans perdre la vie ; grâce à lui et au Dieu d’Isaac, je ne te crains pas !

 

Tu es injuste envers moi, dit le templier ; par la terre, la mer et le ciel ! tu es injuste. Je ne suis pas habituellement tel que tu m’as vu, dur, égoïste et implacable. C’est une femme qui m’a appris la cruauté, et je suis cruel envers les femmes ; mais je ne saurais l’être envers une fille telle que toi. Écoute, Rébecca, jamais chevalier n’a pris la lance en main avec un cœur plus dévoué à la dame de ses pensées que Brian de Bois-Guilbert. C’était la fille d’un petit baron qui ne possédait pour tout domaine qu’une tour en ruine, un vignoble improductif, et quelques lieues de landes arides près de Bordeaux. Le nom de celle que j’aimais était connu partout où les beaux faits d’armes s’accomplissaient, connu plus au loin que celui de mainte dame ayant une province pour douaire. Oui, continua-t-il en parcourant la petite plate-forme avec une vivacité qui pouvait faire supposer qu’il avait oublié la présence de Rébecca, oui, mes actions, mes dangers, mon sang grandirent le nom d’Adélaïde de Mortemart, et le rendirent célèbre depuis la Cour de Castille jusqu’à celle de Byzance. Mais quelle fut ma récompense ? Quand je revins avec une gloire si chèrement payée, au prix de tant de fatigues et de sang, je la trouvai mariée à un petit seigneur gascon dont le nom ne fut jamais cité au-delà des limites de son mesquin domaine. Je l’aimais véritablement, et j’ai châtié amèrement son manque de foi ; mais ma vengeance est retombée sur moi. Depuis ce jour, je me suis détaché de la vie et de ses liens. Mon âge viril n’a pas connu le toit domestique, n’a pas connu les consolations d’une femme aimante ; ma vieillesse ne connaîtra pas les douceurs du foyer. Mon tombeau sera solitaire, et je ne laisserai pas d’enfants pour me survivre et pour porter l’ancien nom de Bois-Guilbert. Aux pieds de mon supérieur, j’ai déposé le droit de mon libre arbitre, le privilège de mon indépendance. Le templier, qui est un serf en tout, sauf le nom, ne peut posséder ni terres ni biens ; il ne vit, n’agit et ne respire que par la volonté et le bon plaisir d’un autre.

 

Hélas ! dit Rébecca, quels avantages peuvent servir de comparaison à un sacrifice aussi absolu ?

 

Le pouvoir de la vengeance, Rébecca, dit le templier, et les perspectives de l’ambition.

 

Mauvaise récompense, dit Rébecca, pour remplacer les droits les plus chers à l’humanité.

 

Ne dites pas cela, jeune fille, répondit le templier : la vengeance est le plaisir des dieux ; et, s’ils se la sont réservée, comme nous le disent les prêtres, c’est parce qu’ils la regardent comme une jouissance trop précieuse pour de simples mortels. Et puis, l’ambition, c’est une passion qui pourrait troubler le repos même du ciel.

 

Il s’arrêta un moment, puis il ajouta :

 

Rébecca, celle qui a pu préférer la mort au déshonneur doit avoir une âme fière et puissante : il faut que tu m’appartiennes ! Ne tressaille pas, ajouta-t-il, ce sera de ton plein gré, et aux conditions que tu m’imposeras. Il faut que tu consentes à partager avec moi des espérances plus étendues que celles qui peuvent naître sur le trône d’un monarque. Écoute-moi avant de me répondre, et juge avant de refuser. Le templier perd, comme tu l’as dit, ses droits sociaux, son libre arbitre ; mais il fait partie et devient membre d’un corps puissant devant lequel les trônes commencent déjà à trembler. Comme la goutte de pluie qui se mêle à la mer devient une portion de cet océan irrésistible qui mine les rochers et engloutit des flottes, cette ligue formidable est aussi une mer immense. Je ne suis pas un membre ordinaire de cet ordre puissant ; je suis déjà l’un des principaux commandeurs, et peut-être, un jour, aurais-je le bâton de grand maître. Ce n’est pas assez que les pauvres soldats du Temple posent leur pied sur le cou des rois, le moine aux sandales de chanvre en fait autant ; mais notre pied chaussé de fer montera sur leurs trônes, notre gantelet leur arrachera les sceptres ; le règne du Messie, que vous attendez vainement, ne promet pas une si grande puissance à vos tribus dispersées que mon ambition n’en voit se dérouler devant elle. Je n’ai cherché qu’un courage égal au mien pour faire partager ce pouvoir, et je l’ai trouvé en toi.

 

Est-ce à une fille de mon peuple que tu parles ainsi ? demanda Rébecca. Songe donc…

 

Ne me réponds pas, reprit le templier, en alléguant la différence de nos cultes ; dans nos conclaves secrets, nous nous moquons des contes d’enfant. Ne pense pas que nous soyons restés longtemps aveuglés sur la folie idiote de nos fondateurs, qui abjurèrent toutes les délices de la vie pour le plaisir de mourir martyrs de la faim, de la soif et de la peste, et par le fer des sauvages, tandis qu’ils s’efforçaient en vain de défendre un désert aride, qui n’avait de valeur qu’aux yeux de la superstition. Notre ordre eut bientôt adopté des vues plus larges et plus hardies, et découvrit une meilleure compensation à ses sacrifices. Nos immenses possessions dans tous les empires de l’Europe, notre haute réputation militaire, qui fait que la fleur de la chevalerie, dans tous les climats chrétiens, s’est rangée sous nos bannières, voilà le sûr moyen d’atteindre un but que nos pieux fondateurs n’ont jamais rêvé, et qui est également caché à ces lâches esprits qui entrent dans notre ordre avec les anciens principes, et dont la superstition fait notre instrument. Mais c’est assez écarter le voile de nos mystères. Le son de ce cor annonce un événement qui pourrait réclamer ma présence. Songe à ce que je t’ai dit. Adieu. Je ne te dis pas que j’implore le pardon de la violence dont je t’avais menacée, c’était nécessaire pour le déploiement de ton caractère : on ne reconnaît l’or qu’à l’application de la pierre de touche. Je reviendrai bientôt pour conférer avec toi.

 

Il rentra dans la chambre de la tourelle et descendit l’escalier, laissant Rébecca peut-être moins épouvantée encore de la perspective de la mort à laquelle elle venait d’échapper, que de l’ambition furieuse de cet homme audacieux et méchant, au pouvoir de qui elle se trouvait malheureusement tombée.

 

Quand elle rentra dans la chambre de la tourelle, son premier devoir fut de rendre grâce au Dieu de Jacob, pour la protection qu’il lui avait accordée, et d’implorer la continuation de cette protection pour elle et pour son père.

 

Un autre nom se glissa dans sa prière, c’était celui du chrétien blessé que le sort avait placé entre les mains d’hommes sanguinaires, ses ennemis déclarés.

 

Son cœur, à la vérité, lui reprocha d’avoir mêlé dans ses dévotions le souvenir d’un homme avec lequel son sort ne pouvait pas être lié, d’un Nazaréen, d’un ennemi de sa foi.

 

Mais cette prière, elle l’avait déjà proférée, et tous les préjugés étroits de sa secte ne pouvaient pas obliger Rébecca à la rétracter.

 

Chapitre XXV.

 

Lorsque le templier entra dans la grande salle du château, de Bracy s’y trouvait déjà.

 

– Votre amour, dit de Bracy, a été troublé, je le suppose, ainsi que le mien, par cette sommation fanfaronne ; mais vous êtes revenu de votre entrevue plus tardivement et plus à regret, d’où je présume qu’elle a été plus agréable que la mienne.

 

Votre déclaration a donc été faite sans succès à l’héritière saxonne ? dit le templier.

 

Par les reliques de saint Thomas Becket ! répondit de Bracy, il faut que lady Rowena ait entendu dire que je ne puis supporter la vue d’une femme en pleurs.

 

Bah ! dit le templier, toi un chef de compagnie franche, tu te soucies des larmes d’une femme ! Quelques gouttes d’eau répandues sur la torche de l’Amour ne font que raviver l’éclat de sa flamme.

 

Grand merci de tes quelques gouttes ! répliqua de Bracy, mais cette damoiselle a versé autant de larmes qu’il en faudrait pour éteindre un phare. On n’a jamais vu des mains se tordre de telle sorte, et verser un tel déluge de larmes depuis les jours de sainte Niobé[21], dont le prieur Aymer nous a parlé. Le démon des eaux s’est emparé de la belle Saxonne.

 

Une légion de démons s’est emparée du cœur de la juive, répliqua le templier ; car je pense qu’un seul démon, quand c’eût été Apollon lui-même, n’eût pu inspirer un orgueil et une résolution aussi indomptables. Mais où est Front-de-Bœuf ? Ce cor retentit avec un son de plus en plus perçant.

 

Il s’occupe de ses négociations avec le juif, je présume, répliqua froidement de Bracy. Il est probable que les hurlements d’Isaac auront étouffé le son du cor. Tu dois savoir par expérience, Brian, qu’un juif qui se défait de ses trésors, à des conditions semblables à celles que notre ami Front-de-Bœuf est capable de lui offrir, doit pousser des lamentations assez bruyantes pour étouffer les fanfares de vingt cors et de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par des vassaux.

 

Front-de-Bœuf les rejoignit bientôt. Il avait été interrompu dans sa cruauté tyrannique, ainsi que le lecteur le sait déjà, et n’avait tardé à venir que pour donner quelques ordres indispensables.

 

Voyons la cause de ce bruit maudit ! s’écria Front-de-Bœuf. Voici une lettre, et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon.

 

Il la regarda en la tournant et retournant dans ses mains, et comme s’il avait réellement quelque espoir d’arriver à en connaître le contenu en changeant la position du papier. Puis il la présenta à de Bracy.

 

Ce sont, pour ce que j’y comprends, des caractères magiques, dit de Bracy, lequel avait sa bonne part de l’ignorance qui caractérisait la chevalerie de l’époque. Notre chapelain a voulu m’enseigner à écrire ; mais toutes mes lettres avaient la forme de pointes de lance et de lames d’épée, si bien que le vieux tonsuré finit par renoncer à la tâche.

 

Donne-moi cette lettre, s’écria le templier ; nous tenons assez du caractère clérical pour avoir des connaissances suffisantes pour éclairer Notre Valeur.

 

Faites-nous donc profiter de votre très révérend savoir, reprit de Bracy ; que dit cet écrit ?

 

C’est une lettre formelle de défi, répondit le templier ; mais, par Notre-Dame de Bethléem ! si ce n’est pas une sotte plaisanterie, c’est le cartel le plus extraordinaire qui ait jamais passé le pont-levis d’un château seigneurial.

 

Plaisanterie ! s’écria Front-de-Bœuf, je voudrais bien savoir qui oserait plaisanter avec moi sur cette matière. Lisez, sire Brian.

 

Le templier, en conséquence, lut ce qui suit :

 

Moi, Wamba, fils de Witless, bouffon d’un homme de naissance noble et libre, Cédric de Rotherwood, dit le Saxon ; et moi, Gurth, fils de Beowulph, porcher…

 

Tu es fou ! dit Front-de-Bœuf interrompant le lecteur.

 

– Par saint Luc ! c’est écrit en ces termes, répondit le templier. Alors, reprenant sa tâche, il continua :

 

Moi, Gurth, fils de Beowulph, porcher dudit Cédric, avec l’assistance de nos alliés et confédérés, qui font cause commune avec nous dans notre querelle, savoir : le bon chevalier appelé pour le moment le Noir fainéant, et le brave yeoman, Robert Locksley, surnommé le Fendeur de baguettes ; à toi, Réginald Front-de-Bœuf, et à tous tes alliés et complices, quels qu’ils soient, faisons savoir : Attendu que vous avez, sans motif, sans déclaration de guerre, injustement et par force, saisi la personne de notre seigneur et maître ledit Cédric, ainsi que celle d’une noble damoiselle de libre naissance, lady Rowena de Hargottstand-Stede, et celle d’un homme de naissance noble et libre, Athelsthane de Coningsburg, ainsi que celle de certains hommes nés libres, leurs cnichts[22], aussi sur certains serfs, nés leurs esclaves, ainsi que sur un certain juif nommé Isaac d’York, et sur sa fille, une juive, et certains chevaux et mules ; lesquelles nobles personnes avec leurs cnichts et esclaves, et avec les chevaux et mules, juif et juive déjà mentionnés, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et voyageaient comme de bons sujets sur le grand chemin ; en conséquence, nous exigeons et demandons que lesdites nobles personnes, savoir : Cédric de Rotherwood, Rowena de Hargottstand-Stede, Athelsthane de Coningsburg, avec leurs serviteurs, cnichts et partisans, ainsi que les chevaux et les mules, le juif et la juive susnommés, en même temps que tous les biens mobiliers et immobiliers à eux appartenant, nous soient rendus une heure après la réception de la présente, à nous ou à ceux que nous désignerons pour les recevoir, et qu’ils soient remis intacts corps et biens. Faute de quoi, nous vous faisons savoir que nous vous tenons comme brigands et traîtres, et nous prenons l’engagement, soit de vous combattre en bataille rangée, soit d’assiéger votre château, et de faire tous nos efforts pour vous causer préjudice et vous exterminer.

 

Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte garde !

 

Signé par nous, la veille de Saint-Withold, sous le grand chêne, dans le Hart Hill Walk, le tout étant écrit par un saint homme, prêtre de Dieu, de Notre-Dame et de saint Dunstan, dans la chapelle de Copmanhurst.

 

Au bas de cette pièce était griffonnée, en premier lieu, la rude esquisse d’une tête de coq avec sa crête, suivie d’une légende exprimant que cette espèce d’hiéroglyphe était la signature de Wamba, fils de Witless. Sous ce respectable emblème était une croix, que l’on indiquait devoir être la signature de Gurth, fils de Beowulph ; puis on avait écrit en caractères grossiers mais hardis les mots de Noir fainéant, et, pour terminer le tout, une flèche assez nettement dessinée représentait la signature de Locksley.

 

Les chevaliers écoutèrent la lecture de ce document extraordinaire d’un bout à l’autre, puis s’entre-regardèrent avec un muet étonnement, comme ne pouvant s’expliquer ce que cela pouvait signifier. De Bracy fut le premier qui rompit le silence par un éclat de rire qu’il ne put réprimer, et auquel prit part le templier, bien qu’avec un peu plus de modération ; Front-de-Bœuf, au contraire, paraissait impatient de cette hilarité intempestive.

 

– Je vous avertis franchement, dit-il, mes beaux sires, que vous feriez mieux de vous consulter pour savoir quelle conduite tenir en cette occurrence, que de vous abandonner à une gaieté déplacée.

 

Front-de-Bœuf n’a pas repris sa bonne humeur depuis sa récente défaite, dit de Bracy au templier ; il est intimidé à la seule idée d’un cartel, bien que celui-ci nous vienne d’un bouffon et d’un porcher.

 

Par saint Michel ! répondit Front-de-Bœuf, je voudrais que tu pusses soutenir tout le choc de cette aventure à toi seul, de Bracy. Ces rustres n’eussent pas osé agir avec une impudence aussi inconcevable s’ils ne se sentaient appuyés par quelque forte bande. Il y a dans cette forêt assez d’outlaws pour se venger de la protection que j’accorde aux daims. Un jour, j’ai fait lier un des leurs, qu’on avait pris en flagrant délit de braconnage, aux cornes d’un cerf sauvage, qui le perça et le tua en cinq minutes, et depuis lors, ils m’ont lancé autant de flèches qu’on en a tiré contre la cible à Ashby. Ici, drôle, ajouta-t-il en s’adressant à un de ses serviteurs ; as-tu envoyé quelque éclaireur pour reconnaître par quelle force ils comptent soutenir ce beau cartel ?

 

Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, répondit un écuyer qui se tenait près de là.

 

Voilà une belle affaire ! dit Front-de-Bœuf, voilà ce qui m’arrive pour vous avoir prêté mon château, à vous qui n’avez pas su conduire vos entreprises assez secrètement, sans attirer ce nid de frelons autour de mes oreilles.

 

De frelons ! s’écria de Bracy ; dites plutôt de bourdons sans dard, une bande de drôles qui courent les bois, détruisent la venaison, au lieu de travailler pour vivre.

 

Sans dard ! répliqua Front-de-Bœuf ; des flèches à tête de fourche de trois pieds de long et qui ne manquent jamais leur but, ne fût-il pas plus large qu’une demi couronne, voilà du dard, il me semble.

 

Fi donc ! messire chevalier, dit le templier ; convoquons nos gens et faisons une sortie contre eux : un chevalier, un seul homme d’armes, ce sera assez pour tenir tête à vingt paysans de cette espèce.

 

Assez, et même trop, dit de Bracy ; j’aurais honte de braquer ma lance sur eux.

 

Vous auriez raison, répondit Front-de-Bœuf, si c’étaient des Turcs ou des Mores, messire templier, ou de timides paysans de France, très vaillant de Bracy ; mais ce sont ici des yeomen anglais, sur lesquels nous n’aurons d’autres avantages que ceux que nous tenons de nos armes et de nos chevaux, qui ne nous seront que de peu d’utilité dans les clairières de la forêt. Faire une sortie, dis-tu ? À peine avons-nous assez d’hommes pour défendre le château. Mes meilleures troupes sont à York. Il en est de même de votre bande, de Bracy, et nous n’avons qu’une vingtaine d’hommes, outre ceux qui se trouvaient engagés dans cette folle affaire.

 

Tu ne crains pas, dit le templier, qu’ils ne s’assemblent en force suffisante pour menacer le château ?

 

Non pas, sire Brian, répondit Front-de-Bœuf ; ces outlaws ont à la vérité un capitaine audacieux, mais sans machines, sans échelles de siège et sans chefs expérimentés ; mon château peut braver leurs efforts.

 

Envoie dire à tes voisins, reprit le templier, qu’ils rassemblent leurs gens et qu’ils viennent en aide à trois chevaliers assiégés par un bouffon et un porcher dans le château seigneurial de Réginald Front-de-Bœuf.

 

Tu plaisantes, sire chevalier, répondit le baron. Mais chez qui envoyer ? Malvoisin est déjà à York avec ses partisans, ainsi que mes autres alliés ; j’y serais aussi moi-même sans votre entreprise infernale.

 

Envoie donc un messager à York et rappelle nos gens, dit de Bracy. S’ils soutiennent le déploiement de mon étendard ou la vue de mes francs compagnons, je les reconnaîtrai pour les plus hardis outlaws qui aient jamais ployé l’arc dans la forêt.

 

Et qui portera un pareil message ? dit Front-de-Bœuf. Ils vont occuper tous les sentiers, et ils s’empareront du messager et de son message. J’ai une idée… C’est cela, ajouta-t-il après un moment de réflexion. Messire templier, tu sais sans doute écrire aussi bien que tu sais lire ; et, si nous pouvons seulement trouver l’écritoire et la plume de mon chapelain, qui est mort il y a un an, au milieu du festin de Noël…

 

S’il vous plaît, dit l’écuyer qui était encore de service, je crois que la vieille Urfried les a mis de côté par amour pour le confesseur. Ce fut le dernier homme, lui ai-je entendu dire, qui lui ait jamais parlé avec cette courtoisie que les hommes ont l’habitude d’employer avec les femmes et les jeunes filles.

 

Va donc les quérir, Engelred, dit Front-de-Bœuf. Et alors, messire templier, tu vas répondre à ce hardi cartel.

 

J’aimerais mieux faire cette réponse à la pointe de l’épée qu’à la pointe de la plume, reprit Bois-Guilbert ; mais qu’il soit fait comme vous le désirez.

 

Il s’assit et écrivit en français une épître ainsi conçue :

 

Sire Réginald Front-de-Bœuf, avec ses nobles et chevaleresques alliés et compagnons, n’accepte point de défi de la part d’esclaves, de serfs ou de fugitifs. Si la personne qui se dit le chevalier noir a véritablement droit aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu’il se dégrade par sa présente association, et qu’il n’a nul droit de demander des comptes à des hommes vaillants de noble race. Quant aux prisonniers que nous avons faits, nous vous prions, par charité chrétienne, d’envoyer un prêtre pour recevoir leur confession et les réconcilier avec Dieu, puisque notre intention immuable est de les exécuter ce matin avant midi ; de sorte que leurs têtes, placées sur les créneaux, montreront à tout le monde quel cas nous faisons de ceux qui se sont occupés de les secourir. Sur ce, comme nous l’avons mentionné, nous vous engageons à leur envoyer un prêtre pour les réconcilier avec Dieu, et, ce faisant, vous leur rendrez le dernier service que vous puissiez leur rendre en ce monde.

 

Cette lettre, étant pliée, fut remise à l’écuyer, lequel la transmit au messager, qui attendait au-dehors la réponse à sa missive.

 

Le yeoman, ayant ainsi accompli sa mission, revint au quartier général des alliés, qui était en ce moment établi sous un vénérable chêne, à trois portées de flèche environ du château. C’est là que Wamba, Gurth, leurs alliés, le chevalier noir, Locksley et le joyeux ermite, attendaient avec impatience une réponse à leur sommation.

 

Autour d’eux, et à quelque distance, on voyait un grand nombre de braves yeomen, dont l’habit forestier et les figures hâlées indiquaient assez les occupations habituelles. On en avait déjà réuni plus de deux cents, et d’autres arrivaient rapidement. Ceux à qui ils obéissaient comme à leurs chefs ne se distinguaient des autres que par une plume fixée à leur bonnet ; leurs vêtements, leurs armes et leur équipement étant semblables sous tous les autres rapports.

 

Outre ces troupes, une force moins régulière et moins bien armée, composée des habitants saxons de la ville voisine et de beaucoup de serfs et de domestiques des vastes domaines de Cédric, était déjà rassemblée en ce lieu pour contribuer à la délivrance de leur maître.

 

Le plus grand nombre n’avait d’autres armes que ces instruments rustiques que la nécessité convertit quelquefois en armes offensives : des épieux à sanglier, des faux, des fléaux et autres instruments semblables étaient leurs armes principales ; car les Normands, avec la politique jalouse des conquérants, ne permettaient pas aux Saxons vaincus la possession ou l’emploi d’épées et de lances.

 

Ces circonstances rendaient l’assistance des Saxons bien moins redoutable aux assiégés que la vigueur même de ces hommes, leur nombre supérieur et l’animation inspirée par la justice de leur cause, ne les eût rendus sans ce désavantage.

 

Ce fut aux chefs de cette armée bigarrée que la lettre du templier fut remise.

 

On s’en rapporta d’abord au chapelain pour en connaître le contenu.

 

– Par la houlette de saint Dunstan ! dit ce digne ecclésiastique, par cette houlette qui a conduit plus de brebis dans la bergerie que celle de tout autre saint du paradis, je vous jure que je ne puis vous expliquer ce jargon, qui est indéchiffrable ; je ne puis deviner si c’est du français ou de l’arabe.

 

Alors il donna la lettre à Gurth, qui, secouant la tête d’un air rechigné, la passa à Wamba.

 

Le bouffon examina chacun des quatre coins du papier avec cet air d’intelligence affectée que peut prendre un singe en pareille occasion ; puis il donna la lettre à Locksley.

 

– Si les grandes lettres étaient des arcs et les petites des flèches, je pourrais y comprendre quelque chose, observa l’honnête yeoman ; mais, dans l’affaire telle qu’elle est, la signification est aussi loin de ma portée que le cerf qui est à quatre lieues de nous.

 

Il faut donc que je serve de clerc, s’écria le chevalier noir.

 

Et, recevant la lettre de Locksley, il la parcourut d’abord lui-même, et ensuite en expliqua le sens en saxon à ses confédérés.

 

Exécuter le noble Cédric ! s’écria Wamba. Par la croix ! il faut que tu te trompes, sire chevalier.

 

Non pas, mon digne ami, répliqua le chevalier ; j’ai expliqué les mots tels qu’ils sont ici tracés.

 

Alors, par saint Thomas de Cantorbéry ! répliqua Gurth, il faut nous emparer du château, quand même nous devrions l’abattre de nos mains.

 

Nous n’avons point d’autres armes pour l’abattre, reprit Wamba ; seulement, nos mains ne sont guère propres à briser les pierres de taille et le mortier.

 

Ce n’est qu’un stratagème pour gagner du temps, dit Locksley. Ils n’oseraient pas commettre un crime dont je tirerais un châtiment épouvantable.

 

Je voudrais, dit le chevalier noir, qu’il y eût quelqu’un parmi nous qui pût pénétrer dans le château, et y découvrir ce que veulent les assiégés. Puisqu’ils permettent qu’on leur envoie un confesseur, il me semble que ce saint ermite pourrait à la fois exercer sa pieuse vocation sans délai et nous procurer les renseignements dont nous avons besoin.

 

Peste soit de toi et de ton conseil ! s’écria le bon ermite. Je te dis, sire chevalier Fainéant, qu’une fois que j’ai ôté mon froc de moine, ma prêtrise, ma sainteté et jusqu’à mon latin, tout part avec lui, et, lorsque j’ai endossé ma jaquette verte, j’aime mieux tuer vingt chevreuils que confesser un seul chrétien.

 

Je crains, dit le chevalier noir, je crains beaucoup qu’il n’y ait personne ici qui puisse prendre sur lui, momentanément, de jouer le rôle de père confesseur.

 

Ils s’entre-regardèrent tous, mais sans répondre.

 

Je vois bien, dit Wamba après une courte pause, que le fou doit encore être fou, et passer son cou dans le nœud coulant que les hommes sages redoutent. Il faut que vous sachiez, mes cousins et mes compatriotes, que j’ai porté l’habit de paysan avant de porter l’habit bigarré ; que j’ai été élevé pour être moine jusqu’à ce qu’une fièvre cérébrale, m’ayant assailli, ne me laissât que juste assez d’esprit pour être bouffon. J’espère qu’avec l’aide du froc de ce bon ermite, et à l’aide surtout de la sainteté et du savoir qui sont cousus dans mon capuchon, on me jugera apte à administrer les consolations temporelles et spirituelles dont ont si grand besoin notre digne maître Cédric et ses compagnons d’infortune.

 

Penses-tu qu’il ait assez de bon sens pour jouer son rôle ? demanda le chevalier noir en s’adressant à Gurth.

 

Je n’en sais rien, dit Gurth ; mais, s’il n’en a pas assez, ce sera la première fois qu’il manquera d’esprit pour tirer parti de sa folie.

 

Passe donc le froc, mon brave ami, s’écria le chevalier, et que ton maître nous envoie le récit de la position des défenseurs du château. Ils ne doivent être que peu nombreux, et on peut parier cinq contre un qu’ils ne sauront pas résister à une attaque imprévue et audacieuse. Le temps s’écoule, va t’en !

 

Et, en attendant, dit Locksley, nous allons tellement serrer la place, qu’il n’en sortira pas une mouche pour porter des nouvelles ; de sorte que, mon brave ami, continua-t-il en s’adressant à Wamba, tu pourras déclarer à ces tyrans que, quelle que soit la violence qu’ils exercent, sur la personne de leurs prisonniers, elle leur sera très sévèrement rendue.

 

Pax vobiscum ! dit Wamba, qui se trouvait déjà affublé de son vêtement religieux.

 

Et, ce disant, il imita la pose solennelle et pompeuse d’un moine, et partit pour exécuter sa mission.

 

Chapitre XXVI.

 

Lorsque le bouffon, couvert du capuchon et du froc de l’ermite, ceint d’une corde noueuse, se présenta devant le portail du château de Front-de-Bœuf, la sentinelle lui demanda son nom et le motif de sa visite.

 

Pax vobiscum ! répondit le bouffon. Je suis un pauvre frère de l’ordre de saint François, qui viens remplir les devoirs de mon pieux ministère auprès de certains malheureux prisonniers détenus dans ce château.

 

Tu es un frère bien hardi, dit le garde, de te présenter dans un lieu où, hormis notre propre confesseur, qui est mort depuis quelques mois, un coq de ton plumage n’a jamais chanté depuis vingt ans.

 

Cependant, je t’en prie, annonce ma visite au seigneur du château, répondit le faux moine ; crois-moi, il donnera ordre qu’on me reçoive. Le coq chantera de manière que tout le château l’entende.

 

Fort bien, dit le garde ; mais s’il m’arrive malheur pour avoir quitté mon poste sur ta prière, nous verrons si le froc gris d’un moine saura résister à une flèche empennée avec la plume d’une oie grise.

 

Il quitta la tour après avoir proféré cette menace, et alla annoncer à son maître l’étrange nouvelle, qu’un révérend moine demandait son admission immédiate dans l’intérieur du château.

 

Ce ne fut pas sans un vif étonnement qu’il reçut l’ordre d’y laisser pénétrer le saint homme. Et, après avoir, au préalable, fait garder l’entrée de la porte pour éviter toute surprise, il suivit sans hésiter les ordres qu’il venait de recevoir.

 

L’amour-propre insensé qui avait excité Wamba à entreprendre cette dangereuse mission lui suffit à peine pour le soutenir lorsqu’il se trouva en présence d’un homme aussi terrible et aussi redouté que l’était Réginald Front-de-Bœuf, et il bredouilla son Pax vobiscum, auquel il se fiait en quelque sorte pour soutenir son caractère, avec plus d’inquiétude et d’hésitation qu’il n’en avait montré jusque-là. Mais Front-de-Bœuf était accoutumé à voir trembler devant lui des hommes de tous les rangs, de sorte que la timidité du prétendu moine ne lui suggéra aucun motif de soupçon.

 

– Qui es-tu et d’où viens-tu, vénérable prêtre ? demanda-t-il.

 

Pax vobiscum ! répéta le bouffon. Je suis un pauvre serviteur de saint François, et, en traversant ces solitudes, je suis tombé entre les mains des voleurs (comme dit l’Écriture : Quidam viator incidit in latrones), lesquels voleurs m’ont envoyé dans ce château pour y exercer mes fonctions spirituelles auprès de deux personnes condamnées par votre honorable justice.

 

Fort bien, répondit Front-de-Bœuf ; et peux-tu me dire, saint père, le nombre de ces bandits ?

 

Vaillant chevalier, répliqua le bouffon, nomen illis legio, leur nom est légion.

 

Dis-moi en simples paroles quel est leur nombre, ou bien, prêtre, ton habit et ta corde ne te protégeront pas contre ma colère.

 

Hélas ! reprit le moine supposé, cor meum eructavit, c’est-à-dire que j’ai failli mourir de terreur. Mais je crois qu’ils sont, tant yeomen que peuple, au moins cinq cents hommes.

 

Comment ! dit le templier, qui en ce moment entrait dans la salle, les guêpes se réunissent-elles ici en essaim si nombreux ? Il est temps d’étouffer cette engeance malfaisante.

 

Puis, prenant Front-de-Bœuf à part, il lui demanda :

 

– Connais-tu ce prêtre ?

 

– Je ne le connais pas, répondit Front-de-Bœuf ; il arrive d’un couvent éloigné.

 

Alors ne lui confie pas ton dessein de vive voix, répondit le templier. Fais-lui porter un ordre écrit à la troupe des francs compagnons de de Bracy, afin qu’ils viennent à l’instant au secours de leur maître. Puis, en attendant, et pour que le tonsuré ne soupçonne rien, laisse-le aller remplir sa tâche et préparer ces porcs saxons à se rendre à l’abattoir.

 

Soit, dit Front-de-Bœuf, je le ferai. Là-dessus, il ordonna à un domestique de conduire Wamba à l’appartement où Cédric et Athelsthane étaient enfermés. L’impatience de Cédric avait plutôt augmenté que diminué par cette contrainte. Il parcourait la salle de long en large, avec l’attitude d’un homme qui s’avance pour charger l’ennemi ou pour monter à l’assaut d’un lieu investi, parlant tantôt à lui-même, tantôt à Athelsthane, qui attendait bravement et stoïquement la fin de l’aventure, digérant avec beaucoup de tranquillité le copieux repas qu’il avait fait à midi, et s’inquiétant peu de la durée de sa captivité, qu’il jugeait devoir, ainsi que tous les maux de ce bas monde, se terminer selon le décret du Ciel.

 

Pax vobiscum ! s’écria le bouffon en entrant dans l’appartement ; que la bénédiction de saint Dunstan, de saint Denis, de saint Duthoc, et de tous les autres saints, descende sur vous et autour de vous.

 

Entre librement, dit Cédric au prétendu moine, et dis-moi dans quelle intention tu es venu ici.

 

Pour vous dire de vous préparer à la mort, répondit le bouffon.

 

À la mort ? C’est impossible, répondit Cédric en tressaillant ; tout audacieux et méchants que soient nos ennemis, ils n’oseraient commettre une aussi grande cruauté.

 

Hélas ! reprit le bouffon, vouloir les retenir par un sentiment d’humanité, ce serait vouloir arrêter avec un brin de soie un cheval emporté. Rappelez-vous donc, noble Cédric, et vous aussi, vaillant Athelsthane, quels sont les crimes que vous avez commis ; car, ce jour même, vous serez sommés de répondre devant un plus auguste tribunal.

 

Entends-tu cela, Athelsthane ? s’écria Cédric. Il faut armer nos cœurs contre cette dernière disgrâce, parce qu’il vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves !

 

Je suis prêt, répondit Athelsthane, à supporter tout ce que leur malice peut inventer de plus odieux, et je marcherai à la mort avec autant de calme et de sang-froid que si je me rendais à un festin.

 

Prépare-nous donc à remplir nos saints devoirs, mon père, dit Cédric.

 

Attendez encore un moment, mon oncle, dit le bouffon de sa voix naturelle ; il faut regarder à deux fois avant de faire le saut périlleux.

 

Par ma foi ! s’écria Cédric, je connais cette voix.

 

C’est celle de votre fidèle esclave et bouffon, répondit Wamba en rejetant en arrière son capuchon. Si vous aviez suivi le conseil d’un fou, vous ne seriez pas ici. Suivez l’avis d’un fou maintenant, et vous n’y resterez pas longtemps.

 

Que veux-tu dire, drôle ? s’écria le Saxon.

 

Ceci seulement, reprit Wamba : prenez ce froc et cette corde, seuls ordres religieux que j’aie jamais portés, sortez tranquillement du château, et laissez-moi votre manteau et votre ceinture ; je ferai le grand saut à votre place.

 

Te laisser à ma place ? s’écria Cédric stupéfait de la proposition. Mais ils te pendraient, mon pauvre fou !

 

Ils feront ce que Dieu leur permettra de faire, dit Wamba. J’espère que, sans déroger à votre dignité, le fils de Witless peut être pendu au bout d’une chaîne avec autant de gravité que son ancêtre l’alderman portait sa chaîne suspendue à son cou.

 

Eh bien ! Wamba, reprit Cédric, j’accepte ton dévouement, mais à une condition, c’est que tu feras cet échange de vêtements avec lord Athelsthane et non avec moi.

 

Non, de par saint Dunstan ! répondit Wamba, cela serait peu raisonnable. C’est à bon droit que le fils de Witless se sacrifie pour sauver le fils d’Hereward ; mais il y aurait peu de sagesse à ce qu’il mourût pour le bien d’un homme dont les pères étaient inconnus des siens.

 

Vilain ! s’écria Cédric, les pères d’Athelsthane étaient rois d’Angleterre.

 

Cela est possible, répliqua Wamba ; mais mon cou est trop solidement attaché à mes épaules pour qu’il se laisse tordre à leur profit. C’est pourquoi, mon bon maître, prenez pour vous-même mon offre de service, ou laissez-moi quitter ce donjon aussi librement que j’y suis entré.

 

Laisse périr le vieil arbre, continua Cédric, et que le jeune et majestueux espoir de la forêt soit sauvé ! Sauve le noble Athelsthane, mon fidèle Wamba. C’est le devoir de tous ceux qui ont du sang saxon dans les veines. Toi et moi, nous subirons ensemble la dernière vengeance de nos agresseurs malveillants, tandis que lui, libre et hors de danger, il relèvera le courage de nos compatriotes et les aidera à venger notre mort.

 

Il n’en sera pas ainsi, père Cédric, s’écria Athelsthane en serrant les mains du vieillard ; car, lorsque quelque circonstance faisait sortir Athelsthane de son apathie habituelle, ses actions et ses sentiments n’étaient pas indignes de sa grande race. Il n’en sera pas ainsi, continua-t-il ; j’aimerais mieux rester dans cette salle toute une semaine sans autre nourriture que la mince ration de pain du pauvre prisonnier, que de profiter, pour échapper à mon sort, de la bonté instinctive d’un esclave dévoué à son maître.

 

On vous appelle des hommes sages, messires, dit le bouffon, et, moi, on m’appelle un fou. Mais, oncle Cédric et cousin Athelsthane, le fou décidera de cette discussion pour vous épargner la peine de ces courtoisies exagérées. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut porter personne, si ce n’est John Duck. Je suis venu pour sauver mon maître, et, s’il n’y veut pas consentir, soit, je m’en irai comme je suis venu. On ne peut se passer de main en main un bon service comme une balle ou comme un volant. Je ne veux être pendu pour homme qui vive, si ce n’est pour celui qui est né mon maître.

 

Acceptez donc, noble Cédric, reprit Athelsthane ; ne négligez pas cette occasion. Votre présence au-dehors pourra encourager nos amis à tenter notre délivrance. Si vous restez ici, nous serons tous perdus.

 

Y a-t-il espoir d’obtenir quelque secours du dehors ? demanda Cédric en regardant le bouffon.

 

De l’espoir, je le crois bien ! s’écria Wamba. Laissez-moi vous dire que, si vous consentez à endosser ce froc, vous vous couvrez d’un habit de général. Cinq cents hommes sont là aux alentours ; ce matin, j’étais moi-même un de leurs principaux chefs. Mon bonnet de fou me servait de casque, et ma marotte de bâton. Eh bien ! nous allons voir quel avantage ils auront en troquant un fou contre un sage. Mais, à vrai dire, je crois vraiment qu’ils perdront en valeur ce qu’ils pourront gagner en prudence,

 

En parlant ainsi, il changeait de vêtement avec Cédric.

 

Adieu donc, mon maître ! soyez bon pour le pauvre Gurth et pour son chien Fangs, et faites suspendre ma crête de coq dans la salle de Rotherwood, en souvenir de ce que, en fou fidèle, j’aurai donné ma vie pour sauver celle de mon maître.

 

Cette dernière parole fut dite avec une expression à la fois si attendrissante et si comique, que des larmes brillèrent dans les yeux de Cédric.

 

Ta mémoire sera conservée, dit-il, tant que la fidélité et l’affection seront en honneur sur la terre. Mais j’espère que je trouverai le moyen de sauver ma chère Rowena, le noble Athelsthane, et toi aussi, mon pauvre Wamba ; car ne crois pas que ton maître puisse jamais t’oublier.

 

Le changement d’habit fut bientôt opéré ; mais une crainte subite frappa l’esprit de Cédric.

 

Je ne connais d’autre langue que la mienne, dit-il, sauf quelques mots de leur normand maudit. Comment pourrais-je me faire passer pour un révérend frère ?

 

Le charme se compose de deux mots, répondit Wamba. Pax vobiscum vous servira de réponse à toutes les questions. Que vous alliez ou que vous veniez, que vous mangiez ou que vous buviez, que vous bénissiez ou que vous maudissiez, Pax vobiscum vous aidera à franchir tous les obstacles. Cette phrase est aussi utile à un moine que l’est un balai à une sorcière, ou une baguette à un enchanteur. Prononcé seulement d’une voix grave et solennelle, le Pax vobiscum est irrésistible. La sentinelle et le garde, le chevalier et l’écuyer, les fantassins et les cavaliers subissent tous son charme. Je pense que, s’ils me conduisent demain à la potence, ce qui n’est que trop probable, je pourrai éprouver son influence sur l’exécuteur des hautes œuvres.

 

S’il en est ainsi, reprit son maître, mes instructions religieuses seront bientôt apprises. Pax vobiscum ! j’espère ne pas oublier le mot d’ordre. Adieu, noble Athelsthane ! Adieu aussi, pauvre enfant dont le cœur vaut mieux que la tête. Je vous sauverai ou je reviendrai mourir avec vous. Le sang de nos rois saxons ne sera pas répandu tant qu’une goutte du mien coulera dans mes veines, et il ne tombera pas un cheveu de la tête du pauvre fou qui a risqué sa vie pour sauver celle de son maître, tant que Cédric pourra y mettre obstacle, même au péril de ses jours ; adieu !

 

Adieu, noble Cédric ! dit Athelsthane, et souvenez-vous que, pour jouer au naturel le rôle d’un moine, il faut accepter les rafraîchissements qu’on pourra vous offrir.

 

– Adieu, mon oncle, ajouta Wamba, et rappelez-vous le Pax vobiscum.

 

Ainsi encouragé, Cédric quitta ses deux compagnons, et il ne tarda pas à trouver l’occasion de mettre à l’épreuve la vertu du charme que son bouffon lui avait recommandé comme étant tout-puissant.

 

Dans un corridor bas, voûté et sombre, où il cherchait à tâtons le chemin qui conduisait à la salle du château, il fut rencontré par une femme.

 

Pax vobiscum ! dit le faux moine en se rangeant de côté pour la laisser passer.

 

Et vobiscum quœso, domine reverendissime, pro misericordia vestra, répondit une voix douce.

 

– Je suis un peu sourd, répondit Cédric en bon saxon.

 

Et, se rappelant aussitôt qu’il venait d’employer un idiome suspect, il marmotta en lui-même :

 

– La peste soit du fou et de son Pax vobiscum ! J’ai perdu mon javelot du premier jeu.

 

Ce n’était pas toutefois chose si surprenante pour un prêtre de ces temps-là de rester sourd de son oreille latine, et la personne qui s’était adressée à Cédric ne l’ignorait pas.

 

Je vous prie en grâce, révérend père, répliqua-t-elle en saxon, de vouloir bien donner quelques consolations spirituelles à un prisonnier blessé qui se trouve dans ce château. Accordez-lui la pitié que vous inspire votre saint ministère, et jamais bonne action n’aura été plus profitable à votre couvent.

 

Ma fille, répondit Cédric très embarrassé, le peu de temps qui me reste à passer dans ce château ne me permet pas d’y exercer les devoirs de mon office. Il faut que je sorte immédiatement ; la vie ou la mort d’un chrétien dépend de ma promptitude.

 

Permettez-moi cependant, mon père répliqua la suppliante, de vous conjurer de ne pas laisser sans conseil et sans secours un malheureux qu’on opprime et dont la vie est en danger.

 

Que le démon m’emporte et me laisse en Ifrin avec les âmes d’Odin et de Thor ! répondit Cédric impatienté.

 

Il allait probablement oublier tout à fait le caractère religieux dont il était revêtu, lorsque la conversation fut interrompue par la voix rauque d’Urfried, la vieille sorcière de la tourelle.

 

Comment ! ingrate, cria-t-elle à la solliciteuse, c’est donc ainsi que tu reconnais la bonté que j’ai eue en te faisant sortir de la prison ! Tu obliges un révérend frère à se servir de paroles empreintes de colère pour se soustraire aux importunités d’une juive !

 

Une juive ! s’écria Cédric profitant de cet incident pour s’éloigner. Laisse-moi passer, femme !… Ne m’arrête pas, si tu tiens à la vie… Je ne veux pas être souillé par un contact indigne, au moment même où je viens d’officier.

 

Viens par ici, mon père, dit la vieille furie ; tu ne connais pas ce château, et tu ne peux le quitter sans le secours d’un guide. Viens ici, car j’ai à te parler. Et toi, fille d’une race maudite, remonte dans la chambre du malade, et soigne-le jusqu’à mon retour ; et malheur à toi si tu le quittes encore sans ma permission !

 

Rébecca se retira. À force de supplications, elle était parvenue à obtenir d’Urfried la permission de quitter la tourelle, et Urfried avait employé ses services à des soins que Rébecca elle-même aurait été heureuse de prodiguer au chevet d’Ivanhoé blessé.

 

Avec une intelligence que doublait encore l’imminence du danger, prompte à saisir la moindre chance de salut, Rébecca avait conçu quelque espoir en apprenant d’Urfried la présence inaccoutumée d’un religieux dans ce château impie. Elle avait donc épié le passage du prétendu moine dans le but de l’intéresser au sort des prisonniers. Mais le lecteur vient d’apprendre comment elle échoua dans son projet.

 

Chapitre XXVII.

 

Lorsque Urfried, à force de clameurs et de menaces, eut renvoyé Rébecca dans l’appartement que celle-ci avait quitté, elle se mit à conduire le récalcitrant Cédric dans une petite salle dont elle ferma ensuite soigneusement la porte ; puis, tirant d’une armoire une cruche de vin et deux verres, elle les plaça sur la table, en disant d’un ton plutôt affirmatif qu’interrogatif :

 

– Tu es Saxon, mon père ; ne le nie pas, ajouta-t-elle remarquant que Cédric ne se hâtait pas de répondre. Le son de ma langue natale est doux à mon oreille, bien que je l’entende rarement, si ce n’est quand il sort de la bouche de misérables serfs, êtres dégradés sur qui ces fiers Normands rejettent le fardeau des ouvrages les plus vils et les plus pénibles. Tu es un Saxon, mon père ; oui, un Saxon, et, quoique tu sois le serviteur de Dieu, un homme libre ; ton accent est doux à mon oreille.

 

Les prêtres saxons ne visitent donc pas ce château ? répliqua Cédric. Il me semble pourtant qu’il serait de leur devoir de consoler les enfants opprimés et repoussés du sol.

 

Ils n’y viennent pas, ou, s’ils viennent, ils aiment mieux se réjouir à la table de leurs conquérants que d’entendre les lamentations de leurs compatriotes ; du moins, c’est ainsi que la renommée en parle ; car, par moi-même, je ne sais que peu de choses à cet égard-là. Ce château, depuis dix ans, ne s’est ouvert pour aucun prêtre, à l’exception du chapelain normand et débauché qui partageait les orgies nocturnes de Front-de-Bœuf, et celui-là, depuis longtemps, est allé rendre compte à Dieu de sa conduite. Mais tu es un Saxon, toi, un prêtre saxon, et j’ai une question à t’adresser, ou, pour mieux dire, une confession à te faire.

 

Je suis Saxon, il est vrai, répondit Cédric, mais indigne assurément du nom de prêtre ; laissez-moi continuer mon chemin. Je vous le jure, je reviendrai ou j’enverrai l’un de nos frères ; il sera plus digne que moi d’entendre votre confession.

 

Reste encore un peu, dit Urfried ; les accents de la voix que tu entends maintenant seront bientôt étouffés par la froide terre, et je ne voudrais pas descendre au tombeau en indigne créature, telle que j’ai vécu. Mais il faut que le vin me donne la force de raconter les horreurs de mon histoire.

 

Urfried se versa une coupe de vin et la vida avec une avidité qui semblait vouloir extraire la dernière goutte du gobelet.

 

Le vin me ranime, dit-elle en levant les yeux vers le plafond après avoir bu ; mais il ne saurait me réjouir. Buvez, mon père, si vous voulez entendre mon récit sans tomber à la renverse.

 

Cédric aurait voulu pouvoir repousser cette triste invitation ; mais le signe qu’elle lui fit exprimait tant d’impatience et un si profond désespoir, qu’il se rendit à sa prière et avala une grande coupe de vin. Alors, et comme si la complaisance du Saxon eût calmé ses esprits, elle parut plus calme et parla en ces termes :

 

Je ne suis pas née, mon père, dit-elle, misérable comme tu me vois aujourd’hui. J’étais libre, j’étais heureuse, j’étais honorée ! J’aimais et j’étais aimée ! Je suis maintenant une esclave misérable et dégradée ; j’ai été le jouet des passions de mes maîtres, tant que j’ai eu de la beauté ; quand elle s’est flétrie, je suis devenue l’objet de leur mépris, de leur dédain, de leur haine et de leur dérision. Tu peux être surpris, mon père, de la haine que je porte au genre humain, et surtout à la race qui a produit en moi cette transformation. Est-ce que la vieille sorcière ridée qui est devant toi, et dont la colère ne peut s’exprimer que par des malédictions impuissantes, peut oublier qu’elle fut autrefois la fille du noble thane de Torquilstone, sous le regard duquel tremblaient mille vassaux ?

 

Toi la fille de Torquil Wolfganger ! s’écria Cédric en reculant de surprise ; toi, toi la fille de ce noble Saxon, l’ami, le compagnon d’armes de mon père !

 

De ton père ! répéta Urfried ; c’est Cédric dit le Saxon que j’ai devant les yeux ! car le noble Hereward de Rotherwood n’avait qu’un fils, dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cédric de Rotherwood, pourquoi cet habit religieux ? As-tu désespéré de sauver ton pays ? As-tu cherché dans l’ombre d’un cloître un refuge contre la cruauté de son oppresseur ?

 

N’importe qui je suis, répondit Cédric ; continue, malheureuse, ton récit composé d’horreurs et sans doute de crimes.

 

Il y a un crime dans ma vie, répondit Urfried, un crime profond, noir et damnable, un crime qui pèse comme un poids sur ma poitrine, un crime que tous les feux de l’enfer ne pourront purifier ; oui, dans ce château teint du sang pur et noble de mon père et de mes frères, avoir vécu pour assouvir et partager les plaisirs de leur meurtrier, être à la fois son esclave et sa complice, c’est faire de chaque aspiration que j’empruntais à l’air vital un crime et une malédiction !

 

Malheureuse ! s’écria Cédric ; et, pendant que les amis de ton père, pendant que chaque cœur vraiment saxon, en récitant un Requiem pour son âme et pour celles de ses vaillants fils, n’oubliaient pas dans leurs prières la malheureuse Ulrica ; pendant que tous pleuraient et honoraient les morts, tu vivais pour mériter notre haine et notre exécration, tu vivais pour t’unir avec le misérable qui a assassiné tes parents, qui a répandu le sang de l’enfance plutôt que de laisser survivre un fils de la noble maison de Torquil Wolfganger, tu vivais pour t’unir à lui par les liens d’un illégitime amour !

 

Par des liens illégitimes, à la vérité, mais non pas ceux de l’amour, répondit la furie : l’amour ira plutôt visiter les régions de la demeure éternelle que ces voûtes sacrilèges ; non, ce reproche, du moins, je ne puis me l’adresser. Mon âme a été dominée par une profonde haine pour Front-de-Bœuf et sa race, même pendant les heures de ses coupables tendresses.

 

Vous l’avez haï, et cependant vous avez vécu auprès de lui, répliqua Cédric. Malheureuse ! n’y avait-il pas de poignard, de couteau, de poinçon à la portée de tes mains ? C’est heureux pour toi, puisque tu attaches du prix à une telle existence, que ces secrets d’un château normand soient comme ceux de la tombe ; car, si j’avais pu seulement soupçonner que la fille de Torquil vécût dans une liaison honteuse avec le lâche assassin de son père, l’épée d’un vrai Saxon l’eût frappée dans les bras de son amant.

 

Aurais-tu vraiment rendu justice au nom de Torquil ? demanda Ulrica, car nous pouvons maintenant mettre de côté son nom d’Urfried. Tu es donc le vrai Saxon, tel que la renommée le dépeint ? Car, même dans ces murailles maudites, où, comme tu le dis, le crime s’enveloppe de mystères impénétrables, ici même le nom de Cédric a retenti, et moi, malheureuse et dégradée, je me suis réjouie à la pensée qu’il existait encore un vengeur de notre nation infortunée. J’ai eu aussi mes heures de vengeance ; j’ai fomenté des querelles entre nos ennemis, j’ai converti l’orgie en disputes et en assassinats, j’ai vu couler leur sang, j’ai entendu leurs gémissements d’agonie. Regarde-moi, Cédric : ne trouves-tu pas encore sur cette figure flétrie et avilie quelques traits qui te rappellent le souvenir des Torquil ?

 

Ne m’interroge pas, Ulrica, répliqua Cédric d’un ton de douleur mêlé de dégoût et de tristesse ; les traces de ressemblance sont celles qu’on peut trouver sur le cadavre qu’un démon fait sortir du tombeau.

 

Soit, répondit Ulrica ; mais ces traits d’un esprit diabolique étaient couverts d’un masque représentant ceux d’un ange de lumière, quand ils parvinrent à semer la discorde entre le vieux Front-de-Bœuf et son fils Réginald. L’obscurité de l’enfer devait cacher ce qui s’ensuivit ; mais il faut que la vengeance soulève le voile, il faut qu’elle pénètre dans les faits mystérieux qui feraient frémir les morts, si on les leur racontait ouvertement. Depuis longtemps couvait le feu étouffé de la discorde entre un père tyran et un fils sauvage ; depuis longtemps j’avais alimenté en secret cette haine dénaturée : elle éclata dans un moment d’ivresse et mon oppresseur tomba à sa propre table, frappé par son fils.

 

Tels sont les secrets cachés sous ces voûtes. Écroulez-vous, murailles maudites, s’écria-t-elle en levant vers le plafond des yeux égarés, et engloutissez dans votre chute tous ceux qui connaissent ces odieux mystères !

 

Et toi, créature criminelle et misérable, dit Cédric, quel fut ton sort après la mort de ton ravisseur ?

 

Devinez-le, mais ne le demandez pas. Je vécus ici, dans ce château, où je suis restée jusqu’à ce qu’une vieillesse prématurée ait empreint mon visage de ses traits livides, rebutée et insultée là où j’étais jadis obéie ; forcée de borner ma vengeance, qui était autrefois illimitée, aux proportions mesquines du mécontentement d’une servante ou aux vaines malédictions d’une créature impuissante ; condamnée à entendre de ma tourelle isolée le bruit des plaintes que je partageais autrefois, ou les cris et les gémissements de nouvelles victimes.

 

Ulrica, reprit Cédric, avec un cœur qui, je le crains bien, regrette encore la carrière de crimes que tu as parcourue, comment oses-tu adresser la parole à un homme qui porte cette robe ? Femme malheureuse, qu’aurait pu faire pour toi saint Édouard lui-même, s’il était ici en corps et en âme ? Le royal confesseur était doué par le Ciel du pouvoir de guérir les ulcères du corps ; mais Dieu seul peut guérir la lèpre de l’âme.

 

Cependant, ne te détourne pas de moi, sévère prophète de la colère, s’écria Ulrica ; mais, si tu le peux, dis-moi où aboutiront ces sentiments nouveaux et terribles qui se répandent sur ma solitude. Pourquoi les actes commis depuis si longtemps se dressent-ils devant moi comme de nouvelles et irrésistibles horreurs ? Quel est le destin qui attend au-delà du tombeau celle à qui Dieu a assigné sur la terre un sort d’une misère si épouvantable ? J’aimerais mieux retourner à Woden, Hertha et Zernebock, et à tous les dieux de nos ancêtres païens, que d’endurer les terreurs anticipées dont je suis assaillie toute la journée et qui me poursuivent jusque dans mon sommeil.

 

Je ne suis pas prêtre, dit Cédric en se détournant avec dégoût de cette image misérable du crime, du malheur et du désespoir ; je ne suis pas prêtre, bien que je porte l’habit clérical.

 

Prêtre ou laïque, répondit Ulrica, tu es le seul être craignant Dieu que j’aie vu depuis vingt ans. Est-ce que tu me dis que, pour moi, il n’y a plus d’espoir ?

 

Je te dis de te repentir, repartit Cédric ; recherche la prière et la pénitence, et puisses-tu trouver la miséricorde céleste ! Mais je ne peux ni veux rester plus longtemps auprès de toi.

 

Reste encore ! dit Ulrica d’un ton de prière ; ne me quitte pas maintenant, fils de l’ami de mon père, de peur que le démon, qui a dominé ma vie, ne me pousse à me venger de ton mépris implacable. Penses-tu que, si Front-de-Bœuf trouvait Cédric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, ta vie serait de longue durée ? Déjà son œil s’est fixé sur toi comme celui d’un faucon sur sa proie.

 

Eh bien ! répondit Cédric, que ce faucon me déchire de son bec et de ses griffes, que ma langue ne dise pas un mot qui ne soit avancé par mon cœur, je mourrai en Saxon, fidèle à ma parole, franc dans mes actions. Je t’ordonne de te retirer. Ne me touche pas, ne me retiens pas ! La vue de Front-de-Bœuf lui-même me serait moins odieuse que celle d’une femme dégradée et avilie comme toi.

 

Soit ! reprit Ulrica cessant de retenir Cédric ; suis ton chemin et oublie dans l’insolence de ta supériorité que la misérable que tu abandonnes est la fille de l’ami de ton père. Suis ton chemin ; si je suis séparée du genre humain par mes souffrances, séparée de ceux auxquels je pourrais à plus juste titre demander un appui, je ne veux pas, du moins, être séparée d’eux dans ma vengeance. Nul homme ne m’aidera, mais les oreilles de tous les hommes tinteront au bruit de l’action que j’oserai commettre. Adieu ! ton mépris a brisé le dernier lien qui semblait encore m’attacher aux hommes ; il a détruit l’espoir que mes angoisses pourraient m’attirer la compassion de mes compatriotes.

 

Ulrica, dit Cédric, que cet appel avait attendri, as-tu supporté l’existence à travers tant de misères pour t’abandonner au désespoir, quand tes yeux sont ouverts sur le crime et que le repentir peut être pour toi une consolation ?

 

Cédric, répondit Ulrica, tu connais peu le cœur humain. Pour agir et penser comme je l’ai fait, il a fallu l’amour effréné du plaisir mêlé à une soif ardente de vengeance, et la conscience orgueilleuse de pouvoir la mettre à exécution. Ce sont là des passions trop enivrantes pour que le cœur humain les ressente et conserve la force de les combattre. Cette force a succombé depuis longtemps ; la vieillesse n’a pas de plaisirs, les rides n’ont aucune influence ; la vengeance elle-même s’évapore en malédictions impuissantes. Alors vient le remords avec toutes ses vipères, les vains regrets du passé et le désespoir de l’avenir. Alors, quand toutes les facultés sont suspendues, nous devenons semblables aux démons de l’enfer qui ressentent le remords, mais qui ignorent le repentir. Mais tes paroles ont fait naître en moi une nouvelle âme. Tu as bien dit : « Tout est possible à ceux qui osent mourir ! » Tu m’as montré les moyens de me venger, et sois certain que j’en ferai usage. Ce sentiment n’avait eu sur moi jusqu’ici qu’un empire partagé avec d’autres passions rivales ; dorénavant il me remplira tout entière, et tu pourras dire toi-même que, quelle qu’ait été la vie d’Ulrica, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Il y a une troupe d’hommes au-dehors ; ils assiègent ce château maudit ; hâte-toi de les conduire à l’assaut, et, quand tu verras un drapeau rouge flotter sur la tourelle, à l’angle est du donjon, ordonne l’assaut, attaque les Normands avec rigueur ; ils auront assez d’ouvrage dans l’intérieur, et tu pourras gagner le mur en dépit des flèches et des javelots. Pars, je t’en prie ! suis ta destinée et laisse-moi subir la mienne.

 

Cédric eût désiré pénétrer plus avant dans le dessein d’Ulrica ; mais la voix farouche de Front-de-Bœuf se fit entendre.

 

– À quoi s’amuse donc ce fainéant de prêtre ? criait-il. Par les coquilles de Compostelle ! je vais en faire un martyr, s’il reste ici à flâner et à semer la trahison parmi mes domestiques.

 

Quel bon prophète qu’une mauvaise conscience ! dit Ulrica ! Mais ne l’écoute pas ; sors et va rejoindre tes gens. Pousse le cri saxon pour commencer l’attaque, et, si les Normands y répondent par le chant guerrier de Rollon, la vengeance se chargera du refrain.

 

En achevant ces mots, elle disparut par une porte secrète, et Réginald Front-de-Bœuf entra dans l’appartement.

 

Cédric s’efforça, non sans peine, à saluer le fier baron, qui lui rendit sa politesse par une légère inclination de tête.

 

– Tes pénitents, mon père, ont fait, il me semble, une longue confession. Tant mieux pour eux, puisque c’est la dernière qu’ils feront jamais. Les as-tu préparés à la mort ?

 

Je les ai trouvés, dit Cédric en parlant français le mieux qu’il put, s’attendant à tout, du moment qu’ils ont su entre les mains de qui ils étaient tombés.

 

Comment donc, sire moine ! dit Front-de-Bœuf, il me semble que ton discours sent terriblement le saxon.

 

J’ai été élevé au couvent de Saint-Withold de Burton, répondit Cédric.

 

Oui, dit le baron, il eût mieux valu pour toi que tu fusses Normand, et pour moi aussi ; mais, dans le besoin, on ne peut choisir ses messagers. Ce couvent de Saint-Withold de Burton est un nid de hiboux qui vaut la peine d’être déniché, et le jour viendra bientôt où le froc ne protégera pas plus le Saxon que la cotte de mailles.

 

Que la volonté de Dieu soit faite ! dit Cédric d’une voix tremblante de colère, expression que Front-de-Bœuf imputa à la crainte.

 

Je vois, dit le baron, que tu penses déjà que nos hommes d’armes sont dans les réfectoires et dans les celliers ; mais rends-moi un service de ton pieux ministère, et advienne que pourra aux autres ! Toi, tu dormiras aussi sûrement dans ta cellule qu’un escargot dans sa maison protectrice.

 

Donnez-moi vos ordres, s’écria Cédric en comprimant son émotion.

 

Suis-moi donc dans ce passage, dit Front-de-Bœuf, afin que je puisse te congédier par la poterne.

 

Et, tout en précédant le prétendu moine, Front-de-Bœuf l’instruisit du rôle qu’il voulait lui faire jouer.

 

Tu vois, sire moine, lui dit-il, ce troupeau de porcs saxons qui ont osé entourer mon château de Torquilstone : dis-leur tout ce qui te plaira de la faiblesse de ce fort, et tout ce qui pourra les engager à rester sous ces murs pendant vingt-quatre heures. En attendant, porte cette missive. Mais doucement, sais-tu lire, sire moine ?

 

Pas le moins du monde, répondit Cédric, sauf dans mon bréviaire, dont je connais les caractères, parce que je sais par cœur le saint service ; que Notre-Dame et saint Withold en soient loués !

 

Tu es un messager d’autant plus convenable pour mon dessein. Porte cette lettre au château de Philippe de Malvoisin ; dis-lui qu’elle vient de ma part, mais qu’elle a été écrite par le templier Brian de Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la célérité que le courrier pourra y mettre. Dis-lui qu’il ne redoute rien, qu’il nous trouvera sains et saufs derrière nos créneaux. Quelle honte d’être ainsi forcés de nous cacher devant cette horde de renégats qui ont l’habitude de fuir à la vue de nos bannières et au piétinement de nos chevaux !… Je te dis, moine, de trouver le moyen, par quelque tour de ta façon, de retenir ces coquins où ils sont jusqu’à ce que nos amis arrivent ici avec leurs lances. Ma vengeance s’est réveillée, et c’est un faucon qui ne se rendort que lorsqu’il est complètement repu.

 

Par mon saint patron ! s’écria Cédric avec une énergie plus grande qu’il ne convenait à son caractère, et par tous les saints qui ont vécu et qui sont morts en Angleterre, vos ordres seront exécutés. Pas un Saxon ne s’éloignera de ces murs, si je puis les y retenir par mon savoir ou par mon influence.

 

Ah ! s’écria Front-de-Bœuf, tu changes de ton, sire moine, et tes paroles sont précises et hardies comme si ton cœur se réjouissait du carnage de la troupe saxonne. Et cependant tu es toi-même de la race de ces porcs.

 

Cédric n’était pas un grand praticien dans l’art de la dissimulation, et en ce moment il aurait beaucoup gagné s’il eût pu emprunter une idée à la féconde cervelle de Wamba. Mais la nécessité, selon l’ancien proverbe, aiguise l’imagination. Il marmotta quelques mots sous son capuchon, pour dire que les hommes en question étaient des outlaws excommuniés à la fois par l’Église et par l’État.

 

Eh ! pardieu ! répondit Front-de-Bœuf, tu as dit l’exacte vérité. J’avais oublié que ces drôles pouvaient détrousser un gros moine saxon tout aussi bien que s’il était né au sud de ce canal salé, là-bas. N’est-ce pas l’abbé de Saint-Yves qu’ils ont lié à un chêne et forcé de chanter la messe pendant qu’ils raflaient son argent et ses effets ? Non, par Notre-Dame ! cette plaisanterie a été faite par Gaurtler de Middelton, un de nos compagnons d’armes. Mais c’étaient des Saxons qui ont dépouillé la chapelle de Saint-Bees de ses coupes, chandeliers et calices, n’est-il pas vrai ?

 

C’étaient des hommes impies, répondit Cédric.

 

Sans doute, et ils ont bu le bon vin et l’ale qui étaient destinés à plus d’une de ces joyeuses veillées où vous prétendez être occupés de prières et de jeûnes ; moine, tu es obligé de venger un pareil sacrilège.

 

Je suis, à la vérité, contraint à la vengeance, murmura Cédric ; saint Withold connaît mon cœur.

 

Pendant ce temps, Front-de-Bœuf le conduisait vers la poterne ; ils traversèrent le pont sur une seule planche, et gagnèrent une petite barbacane ou défense extérieure qui communiquait avec la campagne par une porte bien fortifiée.

 

Va-t’en donc, et, si tu remplis fidèlement ma commission et que tu reviennes ici ensuite, tu y trouveras de la chair de Saxon à meilleur marché que celle du porc chez les étaliers de Sheffield. Écoute, tu me fais l’effet d’un joyeux confesseur. Reviens ici après le combat, tu auras autant de vin de Malvoisie à boire qu’il en faudrait pour noyer tout ton monastère.

 

Assurément, nous nous reverrons, répondit Cédric.

 

En attendant, prends ceci, continua le Normand.

 

Et il glissa un besant d’or dans la main de Cédric, puis ajouta :

 

– Rappelle-toi que, si tu manques à ta parole, j’enlèverai ton capuchon et la peau qu’il couvre.

 

Et je te donnerai pleine permission de faire l’un et l’autre, répondit Cédric en sortant de la poterne et s’avançant à grandes enjambées dans la plaine, si, lorsque nous nous retrouverons, je ne mérite pas davantage.

 

Alors, se tournant vers le château, il jeta le besant d’or au baron et s’écria :

 

– Normand hypocrite ! que ton argent périsse avec toi !

 

Front-de-Bœuf n’entendit pas ces paroles ; mais l’action lui fut suspecte.

 

– Archer, dit-il au garde placé sur le rempart, envoie-moi une flèche au travers du froc de ce moine. Mais attends, dit-il au moment où ce serviteur bandait son arc ; il faut nous fier à lui, puisque nous n’avons rien de mieux à faire. Je pense qu’il n’osera pas me trahir. Au pis aller, je pourrai traiter avec ces chiens de Saxons, qui sont ici en sûreté dans leurs chenils. Holà ! Gilles le geôlier ! qu’on amène devant moi Cédric de Rotherwood et l’autre manant son compagnon ; je veux dire celui de Coningsburg, cet Athelsthane-là, ou bien comment le nomme-t-on ? Leurs noms seuls emplissent la bouche d’un chevalier normand, et sentent pour ainsi dire le lard. Qu’on me serve un gobelet de vin, comme disait le joyeux prince Jean, afin que je me rince la bouche. Portez-le dans l’arsenal et conduisez-y les prisonniers.

 

Ces ordres furent exécutés, et, en entrant dans cette salle gothique où se trouvaient suspendues bien des dépouilles gagnées par sa propre valeur ou par celle de son père, il trouva un pot de vin sur la table massive de chêne, et les deux Saxons captifs, sous la garde de quatre de ses gens.

 

Front-de-Bœuf but à longs traits, et ensuite il s’adressa aux prisonniers. La manière dont Wamba avait tiré son bonnet sur sa figure, le changement de costume, l’obscurité de la salle et la connaissance imparfaite qu’avait le baron des traits de Cédric (celui-ci évitait les voisins normands et sortait rarement de ses propres domaines), l’empêchèrent de découvrir que le plus important de ses captifs s’était échappé.

 

– Vaillants Anglais ! s’écria Front-de-Bœuf, êtes-vous contents de l’accueil qu’on vous a fait à Torquilstone ? Savez-vous encore ce que méritent votre surquedy et outrecuidance[23] pour vous être moqués de la fête d’un prince de la maison d’Anjou ? Avez-vous oublié comment vous avez reconnu l’hospitalité imméritée du loyal Jean ? Par Dieu et par saint Denis ! si vous ne payez pas une riche rançon, je vous suspendrai par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu’à ce que les milans et les corbeaux aient fait de vous des squelettes ! Parlez, chiens de Saxons : que m’offrez-vous pour vos misérables vies ? Que dites-vous, sire de Rotherwood ?

 

Je n’offre pas une obole, moi, répondit le pauvre Wamba ; et, pour ce qui concerne ma suspension par les pieds, ma cervelle ayant été placée, dit-on, sens dessus dessous depuis que je me coiffe du béguin, si on me renverse, cela la remettra peut-être à la place qui lui convient.

 

Par sainte Geneviève ! s’écria Front-de-Bœuf, qui avons-nous ici ?

 

Et, d’un revers de la main, il enleva le bonnet de Cédric de la tête du bouffon ; et, ouvrant son collet, il découvrit la marque fatale de la servitude, c’est-à-dire un collier d’argent autour de son cou.

 

Gilles, Clément, chiens de varlets ! s’écria le Normand furieux, qui donc m’avez-vous amené ici ?

 

Je pense pouvoir vous le dire, dit de Bracy, qui venait d’entrer dans la salle. C’est le bouffon de Cédric, qui a livré un combat si viril à Isaac d’York sur une question de préséance.

 

– Je déterminerai cette question pour l’une et l’autre, dit Front-de-Bœuf. Ils seront pendus à la même potence, à moins que son maître et ce porc de Coningsburg ne veuillent bien racheter leur vie. Leur richesse est bien la moindre chose qu’ils puissent abandonner. Il faut qu’ils emmènent aussi avec eux les bandes qui assiègent le château, qu’ils renoncent à leurs privilèges prétendus, et qu’ils vivent sous nos ordres comme des serfs et des vassaux, trop heureux si, dans l’ère nouvelle qui va s’ouvrir, nous leur laissons la respiration. Allez, dit-il à deux de ses domestiques, amenez-moi ici le vrai Cédric, et, pour cette fois, j’excuserai d’autant plus votre méprise, que vous n’avez fait que prendre un fou pour un franklin saxon.

 

Oui ; mais, dit Wamba, Votre Excellence chevaleresque va retrouver qu’il y a plus de fous que de franklins parmi nous.

 

Que veut dire ce drôle ? demanda Front-de-Bœuf en regardant ses domestiques, qui, lentement et à contrecœur, avouèrent que, si ce n’était pas là Cédric, ils ne savaient ce qu’il était devenu.

 

De par tous les saints du paradis ! s’écria de Bracy, il se sera échappé sous les vêtements du moine.

 

De par tous les diables d’enfer ! rugit Front-de-Bœuf, c’était donc le porc de Rotherwood que j’ai conduit à la poterne et congédié moi-même ? Et toi, continua-t-il en s’adressant à Wamba, toi dont la folie a su déjouer la sagesse d’idiots encore plus imbéciles que toi, je te donnerai les ordres sacrés, je raserai ton crâne !… Ici ! qu’on lui arrache la peau de la tête, et qu’on le lance ensuite par-dessus les créneaux. La plaisanterie est donc ton métier ! Ose maintenant faire le bouffon ?

 

Vous agissez envers moi mieux que je n’osais espérer, sire chevalier, dit en pleurnichant le pauvre Wamba, dont les habitudes bouffonnes étaient invincibles, même devant la perspective d’une mort immédiate. En me donnant le bonnet rouge dont vous parlez, d’un simple moine vous faites un cardinal.

 

Le pauvre diable, dit de Bracy, a résolu de mourir dans sa profession. Front-de-Bœuf, vous ne le tuerez pas. Donnez-le-moi pour divertir mes francs compagnons. Qu’en dis-tu, drôle ? Veux-tu accepter le pardon et m’accompagner à la guerre ?

 

Oui, avec la permission de mon maître, dit Wamba ; car, voyez-vous cela, ajouta-t-il en touchant son collier, je ne puis le quitter sans son consentement.

 

Oh ! une scie normande aura bientôt coupé un collier saxon, répondit de Bracy.

 

Oui, noble chevalier, dit Wamba, et ainsi dit le proverbe : « Scie normande sur le chêne anglais ; joug normand sur le cou anglais ; cuiller normande dans le plat anglais ; l’Angleterre régie suivant le caprice des Normands. » Adieu le bonheur de l’Angleterre, tant qu’elle ne sera pas débarrassée de ces quatre fléaux.

 

Tu es bien bon, en vérité, de Bracy, s’écria Front-de-Bœuf, de rester à écouter le jargon d’un fou quand notre ruine se prépare. Ne comprends-tu pas que la manière dont nous avons voulu communiquer avec nos amis du dehors a été déjouée par ce même gentilhomme bigarré dont tu te déclares le protecteur ?… À quoi pouvons-nous nous attendre maintenant, si ce n’est à un assaut immédiat ?

 

Aux créneaux alors ! dit de Bracy. Quand m’as-tu jamais vu plus grave qu’au moment d’une bataille ? Préviens le templier, là-bas, et qu’il se batte seulement à moitié aussi bien pour sa vie qu’il l’a fait pour son ordre. Gagne toi-même les murailles ; moi, je vais faire un petit effort à ma manière, et je te promets que les outlaws saxons pourraient aussi bien tenter d’escalader le ciel que de prendre d’assaut le château de Torquilstone. Au surplus, si tu veux traiter avec les bandits, que n’emploies-tu la médiation de ce digne franklin qui paraît contempler avec tant de recueillement ton pot de vin ? Tiens, continua-t-il en s’adressant à Athelsthane et en lui présentant une coupe pleine de vin, lave ton gosier avec cette noble liqueur, et prends des forces pour nous dire ce que tu veux faire pour obtenir ta liberté.

 

Ce qu’un homme de race, répondit Athelsthane, peut faire sans déshonneur. Renvoyez-moi libre avec mes compagnons, et je paierai une rançon de mille marcs.

 

Et nous garantis-tu la retraite de cette lie de gens qui bourdonnent autour du château, contrairement à la paix de Dieu et du roi ? demanda Front-de-Bœuf.

 

Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour les y déterminer, et je ne doute pas que mon père Cédric ne fasse son possible pour me venir en aide.

 

Nous voilà donc d’accord, dit Front-de-Bœuf. Toi et les tiens, vous serez remis en liberté, et la paix sera rétablie de part et d’autre, moyennant le paiement de mille marcs d’argent. C’est une rançon légère, Saxon, et tu dois te montrer satisfait de notre modération. Mais observe bien que le traité ne comprend pas le juif Isaac.

 

Ni la fille du juif Isaac, s’écria le templier, qui survint en ce moment.

 

Ils n’appartiennent ni l’un ni l’autre à la troupe de ce Saxon, ajouta Front-de-Bœuf.

 

Je serais indigne d’être appelé du nom de chrétien, répliqua Athelsthane, s’ils en faisaient partie. Disposez de ces mécréants à votre bon plaisir.

 

La rançon ne comprend pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy. Il ne sera pas dit qu’on m’enlèvera une si belle prise sans me la disputer l’épée à la main.

 

Notre traité ne concerne pas non plus ce misérable bouffon, reprit Front-de-Bœuf. Je prétends faire un exemple qui frappe de terreur chaque drôle qui voudrait convertir en badinage la chose sérieuse.

 

Lady Rowena, répondit Athelsthane avec la plus grande fermeté, est ma fiancée, et je me laisserais écarteler par des chevaux sauvages avant de consentir à me séparer d’elle. L’esclave Wamba a aujourd’hui sauvé la vie de mon père Cédric, et je perdrai la mienne plutôt que de souffrir qu’on fasse tomber un cheveu de sa tête.

 

Lady Rowena ta fiancée ! la fiancée d’un vassal tel que toi ! s’écria de Bracy. Saxon, tu rêves que les jours des sept royaumes sont revenus. Apprends que les princes de la maison d’Anjou n’accordent pas leurs pupilles à des hommes d’un lignage tel que le tien.

 

Mon lignage, fier Normand, répliqua Athelsthane, sort d’une source plus pure et plus ancienne que celle d’un mendiant français qui gagne sa vie en vendant le sang des voleurs qu’il a réunis sous son misérable étendard. Mes ancêtres étaient des rois forts dans la guerre et sages dans le conseil ; ils nourrissaient dans leur palais plus de centaines de sujets loyaux que tu ne comptes d’individus à tes gages ; des rois dont la gloire a été chantée par les ménestrels, des rois cités dans le Wittenagemote, des rois dont les ossements ont été ensevelis sous les bénédictions des saints, et au-dessus des tombeaux de qui de magnifiques églises se sont élevées.

 

Qu’as-tu à répondre, de Bracy ? dit Front-de-Bœuf, très satisfait de la riposte que son compagnon venait de recevoir. Le Saxon t’a touché bel et bien.

 

Bel et bien, comme peut frapper un captif, dit de Bracy avec une feinte insouciance ; car celui à qui l’on a lié les mains doit avoir la langue libre. Mais ta facilité de réplique, ajouta-t-il en s’adressant à Athelsthane, n’obtiendra pas la liberté de lady Rowena.

 

Athelsthane, qui avait déjà fait un discours plus long qu’il n’avait l’habitude d’en faire sur un sujet si intéressant qu’il fût, ne fit pas de réponse à cette dernière insulte. D’ailleurs, la conversation fut interrompue par l’arrivée d’un valet, qui annonça qu’un moine demandait à être admis à la poterne, au nom de saint Bennet.

 

Au nom de saint Bennet, le prince de ces vagabonds ! s’écria Front-de-Bœuf. Est-ce un véritable moine qui nous arrive cette fois, ou un second imposteur ? Fouillez-le, esclaves ; car, si vous vous laissez tromper encore une fois, je vous ferai arracher les yeux de leur orbite et mettre à leur place des charbons ardents.

 

Je supporterai toute la rigueur de votre colère, monseigneur, répondit Gilles, si celui-ci n’est pas un véritable tonsuré. Votre écuyer Jocelyn, qui le connaît bien, vous dira que c’est le frère Ambroise, moine au service du prieur de Jorvaulx.

 

Qu’on l’introduise ! dit Front-de-Bœuf. Il est très probable qu’il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Il faut que le diable soit en vacances et que les prêtres soient relevés de leurs devoirs, puisqu’ils rôdent ainsi par le pays. Qu’on éloigne les prisonniers, et, quant à toi, Saxon, réfléchis à ce que tu viens d’entendre !

 

Je demande, répondit Athelsthane, à être honorablement traité dans ma prison, et à y recevoir les soins et les attentions qui conviennent à mon rang et à un homme qui est en pourparlers pour sa rançon. En outre, je somme celui qui se considère comme le plus brave d’entre vous de me rendre raison de l’attentat commis contre ma liberté. Ce défi t’a déjà été apporté par ton écuyer, tu l’as reçu et tu dois y répondre ; voici mon gant.

 

Je ne réponds pas au cartel de mon prisonnier, repartit Front-de-Bœuf, et tu n’y répondras pas non plus, Maurice de Bracy.

 

» Gilles, continua-t-il, suspends le gant du franklin à un de ces bois de cerf ; il y restera jusqu’à ce que son maître ait reconquis sa liberté. Si alors il ose le réclamer, ou s’il soutient qu’il a été fait illégalement mon prisonnier, par le baudrier de saint Christophe ! il aura à parler à un homme qui n’a jamais refusé de se mesurer avec son ennemi, soit à pied, soit à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux.

 

On emmena les prisonniers saxons, et, au même moment, on introduisit le frère Ambroise, qui paraissait en proie à une grande agitation.

 

– Voici le vrai Pax vobiscum, dit Wamba en passant à côté du révérend frère. Les autres n’en étaient que la contrefaçon.

 

Sainte Mère ! s’écria le moine en s’adressant aux chevaliers assemblés, je suis enfin en sûreté dans une société chrétienne.

 

Oui, tu es en sûreté, répliqua de Bracy ; et, quant aux chrétiens devant lesquels tu te trouves, voici le redoutable baron Réginald Front-de-Bœuf, qui a les juifs en horreur, et le bon chevalier du Temple Brian de Bois-Guilbert, dont le métier est de tuer des Sarrasins… Ce sont là de bonnes preuves de chrétienté, et je n’en connais pas de meilleures à offrir.

 

Vous êtes les amis et les alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx, dit le moine, sans remarquer le ton de la réponse de de Bracy. Vous lui devez secours et protection par votre foi de chevaliers et par votre piété chrétienne. Car que dit le grand saint Augustin, dans son traité De civitate Dei ?

 

Que dit le diable ? interrompit Front-de-Bœuf ; ou plutôt que veux-tu, sire prêtre ? Nous n’avons guère le temps d’écouter les citations tirées des saints pères !

 

Sancta Maria ! s’écria le père Ambroise, comme ils sont prompts à la colère, ces laïques profanes ! Mais je dois vous faire connaître, braves chevaliers, que certains scélérats, assassins, sans égard pour la sainteté de Dieu et sans respect pour son Église, et sans vénération pour la bulle du Saint-Siège Si quis, suadente diabolo…[24]

 

Sire moine, s’écria le templier, nous savons tout cela ou nous le devinons. Dis-nous simplement si ton maître le prieur a été fait prisonnier et entre quelles mains il se trouve.

 

Assurément, dit Ambroise, il est entre les mains des hommes de Bélial, qui infestent ces bois et qui méprisent le texte sacré : « Ne touchez point à l’oint du Seigneur, et ne faites pas de mal à mes prophètes. »

 

Voici un nouvel argument pour nos épées, messires, dit Front-de-Bœuf en se tournant vers ses compagnons. Ainsi, au lieu de nous envoyer quelques secours, le prieur de Jorvaulx nous en demande. Un homme est bien secondé par ces paresseux prélats lorsqu’ils se trouvent eux mêmes dans le danger. Mais parle, moine ! dis-nous une bonne fois ce que ton maître attend de nous.

 

Sous votre bon plaisir, monseigneur, on a mis la main sur Sa Révérence notre pieux prieur, en dépit de la bulle que j’ai déjà citée ; et les hommes de Bélial, ayant pillé ses coffres et ses sacs, l’ont dépouillé de deux cents marcs d’or pur et raffiné. Ils demandent, en outre, une forte somme avant de le laisser sortir de leurs mains infidèles. C’est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses meilleurs amis, de venir à son aide, soit en payant la rançon qu’on exige de lui, soit par la voie des armes, à votre discrétion.

 

Que le diable emporte le prieur ! s’écria Front-de-Bœuf. Il faut que ses libations du matin aient été fréquentes ! Où ton maître a-t-il vu qu’un baron normand ouvrît sa bourse pour secourir un prélat dont les sacs sont dix fois plus lourds que ne peuvent l’être les siens ? Et comment pourrions-nous le délivrer par la force, nous qui sommes inférieurs en nombre et qui à chaque instant attendons un assaut ?

 

Et voilà justement ce que j’allais vous dire, répondit le moine, mais vous êtes trop prompt et ne me donnez pas le temps. Que Dieu ait pitié de moi ! Je suis vieux, et la vue de ces outlaws suffit pour troubler le cerveau d’un vieillard. Néanmoins, il est vrai qu’ils forment un camp et qu’ils élèvent un retranchement vis-à-vis des murs de ce château.

 

Aux remparts ! s’écria de Bracy, et voyons ce que ces rustres font au-dehors.

 

En disant ces mots, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur une espèce de plate-forme ou balcon saillant, et, de là, il cria à ceux qui étaient dans la salle :

 

Par saint Denis ! les nouvelles du vieux moine sont vraies. Ils avancent des mantelets et des palisses[25], et les archers se groupent sur la lisière du bois comme un sombre nuage avant la tempête.

 

Réginald Front-de-Bœuf, ayant regardé à son tour dans la campagne, saisit aussitôt son cor de chasse, et, après en avoir tiré un son aigu et prolongé, il ordonna à ses hommes de se rendre à leur poste sur les remparts.

 

– De Bracy, veille du côté de l’orient, où les murailles ont le moins d’élévation. Noble Bois-Guilbert, ton métier t’a appris l’art de l’attaque et de la défense, surveille le côté occidental. Quant à moi, je vais me rendre à la tourelle. Toutefois, ne bornez pas vos mouvements à un seul endroit, mes nobles amis. Aujourd’hui, il nous faut être partout et nous multiplier autant que possible, de manière à porter par notre présence secours et confiance partout où l’attaque sera la plus vive. Nous avons peu de bras ; mais nous pourrons suppléer à notre petit nombre par l’activité et par le courage, puisque nous n’avons affaire qu’à des manants et à des vagabonds.

 

Mais, nobles chevaliers, s’écria le père Ambroise, au milieu du fracas et de la confusion occasionnés par les préparatifs de la défense, n’y a-t-il personne d’entre vous qui veuille écouter le message du révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx ? Je vous en prie, écoutez-moi, noble sire Réginald !

 

Adresse tes prières au Ciel, répondit le farouche Normand ; car, nous qui sommes sur terre, nous n’avons pas le temps de les écouter.

 

» Holà ! Anselme, aie soin que la poix et l’huile bouillantes soient prêtes à être versées sur la tête de ces audacieux. Veille aussi à ce que les arbalétriers ne manquent pas de viretons. Qu’on arbore ma bannière portant la tête du vieux taureau. Ces bandits verront bientôt à qui ils ont affaire aujourd’hui.

 

Mais, noble sire, continua le moine, persévérant dans ses efforts pour attirer l’attention de Réginald, songez à mon vœu d’obéissance et laissez-moi m’acquitter de la mission de mon supérieur !

 

Emmenez ce bavard ! dit Front-de-Bœuf ; enfermez-le dans la chapelle ; il dira son rosaire jusqu’à la fin de cette échauffourée. Ce sera une chose nouvelle pour les saints de Torquilstone d’entendre des Ave et des Pater ; ils ne se seront pas vus à pareille fête, je crois, depuis qu’ils sont sortis de leur bloc de pierre.

 

Ne blasphème pas ces respectables saints, sire Réginald, dit Bracy ; nous aurons aujourd’hui besoin de leur aide pour venir à bout de cette canaille.

 

Je n’attends pas de secours de leur part, répondit Front-de-Bœuf, à moins que nous ne les lancions du haut des créneaux sur la tête des bandits. Il y a là-bas un vieux saint Christophe hors de service qui suffirait à lui seul pour écraser toute une compagnie.

 

Pendant cette conversation, le templier avait suivi de l’œil les dispositions des assiégeants avec plus d’attention que le brutal Front-de-Bœuf et que son étourdi compagnon.

 

Par la foi de mon ordre ! s’écria-t-il, ces hommes font leurs apprêts avec plus de discipline qu’on n’aurait pu en attendre de leur part, quelle que soit la source d’où elle leur vienne. Voyez avec quelle adresse ils profitent de chaque abri que leur offrent les arbres et les buissons, pour éviter les coups de nos arbalétriers. Je ne vois parmi eux ni bannières ni étendards, et cependant je gagerais ma chaîne d’or qu’ils sont conduits par quelque noble chevalier ou gentilhomme habile dans la tactique de la guerre.

 

Je l’entrevois, s’écria de Bracy ; je vois flotter la crête du casque d’un chevalier et reluire son armure. Regardez cet homme de taille élevée, en cotte de mailles noire, qui s’occupe à disposer là-bas cette troupe de canailles d’yeomen. Par saint Denis ! je crois que c’est celui que nous avons surnommé le Noir fainéant, et qui t’a désarçonné, Front-de-Bœuf, dans le tournoi d’Ashby.

 

Tant mieux ! répliqua Front-de-Bœuf ; il vient sans doute pour me donner ma revanche. Il faut que ce soit quelque misérable de bas lieu, pour n’avoir pas osé réclamer le prix du tournoi que le hasard lui avait fait obtenir. Je l’aurais vainement cherché là où les chevaliers et les nobles rencontrent leurs adversaires, et je suis vraiment charmé qu’il se soit montré au milieu de ces vils yeomen.

 

Les signes manifestes de l’approche immédiate de l’ennemi coupèrent court à la conversation.

 

Les chevaliers se rendirent chacun à leur poste, à la tête du petit nombre de combattants qu’ils avaient pu réunir, nombre qui n’était pas, à beaucoup près, suffisant pour défendre toute l’étendue des murailles. Ils n’en attendirent pas moins avec une froide résolution l’assaut dont ils étaient menacés.

 

Chapitre XXVIII.

 

Il faut que notre histoire rétrograde de quelques pages, afin d’instruire le lecteur de certains faits importants qui le mettront à même de comprendre la suite de ce véridique récit. Sa propre intelligence lui a sans doute fait soupçonner que, lorsque Ivanhoé, tombé dans la lice, semblait abandonné de tout le monde, ce furent les importunités de Rébecca qui décidèrent son père à faire transporter ce jeune et vaillant guerrier dans la maison que les juifs habitaient provisoirement dans le faubourg d’Ashby.

 

Il n’eût pas été difficile, en toute autre occasion, de persuader à Isaac de faire cette bonne action, car son cœur était celui d’un homme doux et humain ; mais il avait aussi les préjugés et les scrupules de sa race persécutée, et c’était là ce qu’il fallait vaincre.

 

– Bienheureux Abraham ! s’écria-t-il, c’est un brave jeune homme, et mon cœur saigne de voir le sang couler sur son riche hoqueton brodé et sur son corselet d’étoffe précieuse ; mais l’emporter dans notre maison, ma fille, y as-tu bien réfléchi ? C’est un chrétien, et, d’après la loi de Moïse, nous ne devons trafiquer avec l’étranger et les gentils que pour les profits de notre commerce.

 

Ne parlez pas ainsi, mon cher père, répliqua Rébecca ; nous ne devons pas, à la vérité, nous mêler avec eux dans les banquets et dans les fêtes ; mais, quand il est blessé et malheureux, le gentil devient le frère du juif.

 

Je voudrais savoir ce que le rabbin Jacob Ben-Tudela en dirait, répondit Isaac ; néanmoins, le brave jeune homme ne doit pas perdre tout son sang. Que Seth et Ruben le transportent donc à Ashby.

 

Non, qu’on le dépose dans ma litière, dit Rébecca ; je monterai sur l’un des palefrois.

 

Ce serait t’exposer aux regards indiscrets de ces chiens d’Ismaël et d’Edom, dit à voix basse Isaac, en lançant un regard de défiance sur la foule de chevaliers et d’écuyers qui les environnait.

 

Mais Rébecca était déjà occupée à mettre à exécution son projet charitable sans écouter les paroles de son père. Enfin Isaac, saisissant la manche de son manteau, s’écria de nouveau d’une voix troublée :

 

Par la barbe d’Aaron ! qu’arrivera-t-il si ce jeune homme meurt ? S’il périt entre nos mains, ne serons-nous pas accusés de sa mort et mis en lambeaux par la multitude ?

 

Il ne mourra pas, mon père ! s’écria Rébecca en se dégageant doucement de l’étreinte d’Isaac. Il ne mourra pas, à moins que nous ne l’abandonnions ; et, si nous le faisions, nous serions alors vraiment responsables de son sang envers Dieu et les hommes.

 

Non, dit Isaac lâchant sa fille ; il me fait autant de peine de voir couler son sang que si chaque goutte était un besant d’or tombé de ma propre bourse. Je n’ignore pas, d’ailleurs, que les leçons de Myriam, fille du rabbin Manassès, de Byzance, dont l’âme est au ciel, t’ont rendue habile dans l’art de guérir, et que tu connais les vertus des herbes et la force des élixirs. Par conséquent, fais ce que ton esprit te conseille. Tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne de gloire et un cantique de réjouissance pour moi, pour ma maison et pour le peuple de mes pères !

 

Toutefois les inquiétudes d’Isaac n’étaient pas mal fondées ; la généreuse bienveillance et la reconnaissance de sa fille l’exposèrent, à son retour à Ashby, aux regards profanes de Brian de Bois-Guilbert.

 

Le templier passa et repassa plusieurs fois à côté d’eux sur la route, fixant son regard hardi et ardent sur la belle juive, et nous avons déjà vu les conséquences de l’admiration causée par ses charmes, quand un accident la jeta au pouvoir de ce voluptueux sans principes.

 

Rébecca ne perdit pas de temps pour faire transporter le malade dans leur demeure provisoire, et se mit à examiner et à bander les blessures de ses propres mains. Les jeunes lecteurs de romances et de ballades romantiques se rappelleront sans peine que, dans ces siècles obscurs, comme on les appelle, les femmes étaient initiées aux mystères de la chirurgie, et que souvent le vaillant chevalier confiait le soin de ses blessures à celle dont les yeux avaient encore plus profondément blessé son cœur.

 

Mais les juifs des deux sexes possédaient et pratiquaient la science médicale dans toutes ses branches, et les monarques et les puissants barons du temps s’abandonnaient fréquemment aux soins de quelque personne expérimentée de cette race maudite lorsqu’ils étaient blessés ou malades.

 

Le secours des médecins juifs était recherché avec empressement, bien qu’il existât parmi les chrétiens un soupçon général que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et surtout dans l’art cabalistique, qui tirait son nom et son origine des études des sages d’Israël. De leur côté, les rabbins ne désavouaient pas non plus cette connaissance des sciences surnaturelles, qui n’ajoutait rien à la haine qu’on portait à leur nation, tandis qu’elle avait pour effet de diminuer le mépris qui se mêlait à cette malveillance.

 

Un magicien juif était peut-être aussi abhorré qu’un usurier juif, mais il ne pouvait être méprisé au même degré. Il est encore probable, quand on énumère les cures surprenantes qu’ils ont, dit-on, opérées, que les juifs possédaient quelques secrets dans l’art de guérir qui leur étaient particuliers, et que, avec l’esprit exclusif qui provenait de leur condition, ils avaient grand soin de cacher aux chrétiens parmi lesquels ils vivaient.

 

La belle Rébecca avait été soigneusement élevée dans toutes les connaissances qui convenaient à sa tribu, et son esprit actif et sagace les avait retenues, méditées et étendues au-delà de ce qu’on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même du siècle où elle vivait.

 

Elle tenait ses connaissances dans l’art de guérir d’une vieille juive, Myriam, fille de l’un des plus célèbres docteurs israélites, laquelle aimait Rébecca comme son propre enfant, et qui, à ce qu’on croyait, lui avait communiqué des secrets qu’elle tenait elle-même de son savant père. Il est vrai que le sort de Myriam avait été d’être sacrifiée au fanatisme de l’époque ; mais ses secrets lui avaient survécu dans son habile pupille.

 

Rébecca, également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, était universellement révérée et admirée de sa tribu, qui la regardait presque comme une de ces femmes élues dont parle l’Écriture. Son père lui-même, par un respect pour ses talents qui se mêlait involontairement à son affectation sans bornes, laissait à la jeune fille plus de liberté que n’en accordaient habituellement aux personnes de son sexe les mœurs de son peuple. Il était, ainsi que nous venons de le voir, fréquemment guidé par l’opinion de sa fille, qu’il suivait même de préférence à la sienne.

 

Lorsque Ivanhoé fut transporté à l’habitation d’Isaac, il était encore évanoui, à cause de la grande perte de sang qu’il avait subie pendant sa lutte dans la lice.

 

Rébecca examina ses blessures, et, lui ayant appliqué des remèdes salutaires prescrits par son art, elle dit à son père que, si on pouvait arrêter la fièvre, qu’elle redoutait fort peu vu la perte de sang, et si le baume de Myriam conservait sa vertu, il n’y aurait rien à craindre pour la vie de son hôte, qui serait en état de partir avec eux pour York le jour suivant.

 

Isaac parut un peu contrarié de cette nouvelle. Sa charité aurait bien désiré s’arrêter à Ashby, où il aurait voulu laisser le chrétien blessé, pour qu’on le soignât dans la maison qu’il habitait, en assurant l’israélite à qui elle appartenait que toutes les dépenses nécessaires lui seraient religieusement remboursées. Mais Rébecca opposa à ce plan plus d’une raison ; nous n’en mentionnerons que deux, qui furent d’un grand poids auprès d’Isaac.

 

La première, c’est qu’elle ne voulait d’aucune manière confier la fiole de baume précieux aux mains d’une autre personne, fût-ce même à une personne de sa propre tribu, de peur que le précieux secret ne fût découvert ; l’autre, c’est que ce chevalier blessé, Wilfrid d’Ivanhoé, était un favori de Richard Cœur-de-Lion, et que, dans le cas où le monarque reviendrait,