Pierre Sciobéret

ABDALLAH SCHLATTER

ou les curieuses aventures
d’un Suisse au Caucase

1870

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Table des matières

 

I 3

II 12

III 24

IV.. 49

V.. 59

VI 70

Ce livre numérique. 83

 

I

Quelques-uns d’entre vous, amis lecteurs, se souviendront peut-être encore d’un article qui parut, il n’y a guère qu’une dizaine d’années, dans un journal de Zurich et qui était conçu à peu près en ces termes :

 

« Une fortune comme l’on n’en rencontre que dans les contes de fées vient d’échoir à un de nos compatriotes. Nous apprenons par une correspondance particulière qu’on a eu la bonté de nous communiquer, que M. S., originaire d’un de nos cantons septentrionaux et simple voyageur de commerce, vient d’épouser sur les plages lointaines de l’Asie une princesse jeune et charmante qui lui apporte en dot un pays plus étendu que la Suisse. Nous félicitons sincèrement notre jeune compatriote de son bonheur et nous en tirons un heureux augure pour l’avenir de la contrée qu’il sera sans doute appelé à gouverner. »

 

Cet article fit une profonde sensation parmi ces jeunes gens hardis, un peu présomptueux, un peu gascons qui représentent si bien le commerce de nos jours, et parmi ces autres jeunes gens moins présomptueux, mais un peu usés, un peu fourbes, qui passent dix années de leur jeunesse, de 35 à 45 ans, à faire, par la voie des journaux, des propositions toujours très avantageuses aux dames ou demoiselles en peine d’un mari, et cela sous l’offre de la plus stricte discrétion.

Aussi ne faut-il pas s’étonner si M. C., qui représentait alors le commerce suisse à Trébizonde, ne reçut pas moins d’une centaine de demandes relatives à la place devenue vacante par le mariage de l’illustre S.

Bon nombre même des jeunes gens de la seconde catégorie accompagnèrent leurs offres d’un exemplaire de leur photographie, revue et corrigée comme il convient à de futurs souverains, et nous pouvons vous certifier que l’album qui les contient ne forme pas une des pages les moins intéressantes de l’histoire de la vanité humaine.

Nous avions totalement oublié, vous le pensez bien, et le nom de M. S. et l’article du journal de Zurich, quand le hasard, la Providence si vous voulez, et je ne sais quel vague attrait nous amenèrent quelques années plus tard au pied des monts Caucase. Des circonstances qu’il vous importe peu de connaître nous y retinrent assez longtemps, et ce ne fut que bien peu avant notre départ qu’une rencontre fortuite nous remit en mémoire les faits que nous venons d’indiquer.

Un soir de printemps, nous étions parvenus à nous réunir quatre ou cinq compatriotes dans un restaurant de Tiflis. C’était une bonne fortune qui nous arrivait rarement, placés comme nous l’étions, dans des conditions différentes et dispersés dans un pays où les communications ne sont souvent pas faciles. Aussi comme l’on s’en donnait ! La conversation, animée par le vin de Kakhétie, ne tarissait guère. C’étaient les souvenirs de la patrie lointaine, souvenirs embellis par le contraste des choses présentes, épurés par une longue absence.

Vers la fin de la soirée, deux nouveaux personnages entrèrent en scène.

L’un était des nôtres, nous l’attendions ; l’autre était étranger. Ce dernier était un petit homme d’une tournure assez commune, maigre, blond, les joues rosées plutôt par l’usage du vin que par l’habitude d’une forte santé. Il portait des lunettes et des habits fort râpés.

Notre compatriote nous le présenta sous le nom d’Abdallah Schlatter, Suisse, né en Orient.

Après les compliments d’usage, les nouveaux venus s’assirent et la conversation reprit son cours jusqu’à l’heure de la retraite.

Abdallah ne parlait guère, mais il buvait d’autant mieux.

— Qu’est-ce que ce Suisse qui s’appelle comme un Turc ! demandai-je après le départ de M. Schlatter. Est-ce que Abdallah serait la traduction arabe de Wilhelm ? Va pour Schlatter, mais son Abdallah ne me revient pas.

— Ah ! il s’appelle Abdallah, parce que son père, qui demeurait alors à Tunis, eut la vie sauvée par un bonhomme du pays qui portait ce nom. Il le donna à son fils par reconnaissance.

— C’est donc un brave homme, mais il aurait pu nommer son fils Wilhelm et n’être pas moins reconnaissant. Au reste qu’importe ? Moi, j’adore les Turcs, pas les douaniers, par exemple, mais enfin les Turcs ont du bon. J’ai même connu à Stamboul un certain nombre d’Abdallah, mais c’étaient de beaux hommes et je te confesse que ce grand nom coiffe mal ton petit maigre à lunettes.

— Tu en parles bien à ton aise ! Sais-tu que ce petit maigre à lunettes, comme tu le désignes avec plus de vérité que de bienveillance, n’est rien moins que l’époux légitime d’une princesse d’Abchasie.

— Et sans doute Son Altesse est venue incognito à Tiflis afin de nouer quelque mystérieuse négociation avec le gouvernement russe ; car enfin cet habit râpé ne peut être qu’un déguisement. Ton Abdallah, vois-tu, m’a l’air de méditer quelque sinistre projet. Or je t’en donne ma parole, s’il vend sa princesse à la Russie, même pour son pesant d’or, je… je lui retire mon estime et j’écris un gros article à un journal suisse.

— Calme-toi. Abdallah est, à la vérité, un peu en froid dans ce moment avec les parents de sa femme, mais il n’a en aucune façon les pensées perverses que tu lui prêtes. Sa présence à Tiflis n’a pas d’importance politique. Il accompagne, en qualité de drogman, une compagnie de Français qui se rendent à Noukha[1] pour fabriquer de la graine de vers à soie. Comme sa bourse est à sec, et comme ses patrons refusent de lui avancer le moindre kopeck, parce qu’effectivement il le boirait, j’ai dû lui payer à souper.

Tu souris ? Tu crois que je plaisante peut-être ? Est-ce que tu n’as jamais entendu parler de mon ami Abdallah ?

Ce ne fut qu’en ce moment que l’article de la Gazette de Zurich me revint en mémoire.

— Est-ce que ton ami Abdallah serait ce fortuné commis-voyageur qui, il y a 7 ou 8 ans, fit accuser de puff une bonne partie de nos journaux suisses ?

— Précisément.

— Elle est donc vraie cette histoire !

— Parfaitement vraie.

— C’est donc une altesse sérénissime que tu as eu l’honneur de régaler ce soir ? Courtisan, va !

— Je ne sais trop s’il est altesse, khan, pschek ou cacique, mais un fait positif, c’est que son épouse est la sœur d’un prince, régnant, par la grâce de Dieu, sur une partie considérable de cette forêt qui remonte de la mer Noire à la montagne, à partir de la Mingrélie, entre Redout[2] et Soukhoumkalé[3].

— Il n’a pourtant pas l’air heureux, ton Abdallah.

— Il ne l’est guère en effet.

— Mais je ne veux pas te gâter ton histoire. Nous repêcherons demain ton altesse et nous la ferons causer. Bonne nuit.

Je dormis mal cette nuit-là. J’étais poursuivi par un vilain rêve. Mon imagination m’avait transporté, je ne sais comment, au fond d’une sombre forêt de châtaigniers. Une foule considérable m’entourait, non pas une foule européenne, mais une foule asiatique, dont les haillons et la malpropreté faisaient ressortir encore les figures froidement féroces. Devant moi se trouvait une manière d’estrade recouverte d’un tapis de Perse. Sur cette estrade, à demi-couchée sur des coussins de soie, reposait une jeune femme, type accompli de la beauté circassienne.

À droite et à gauche se tenaient les gentilshommes de l’endroit dans leur costume des grands jours. La zourna (espèce de cornemuse) me perçait les oreilles de ses notes criardes.

Je cherchais en vain à débrouiller mes idées, lorsque la troupe des gentilshommes s’ouvrit pour donner passage à un homme splendidement vêtu à la mode du pays et que j’eus de la peine à reconnaître sous son grand papach (bonnet) de mouton blanc. C’était Abdallah Schlatter.

À sa vue, un sourire que j’eusse payé de la moitié de mon sang dilata les lèvres roses de la belle Circassienne ; ses doigts effilés glissèrent plus vite sur les grains d’ambre du chapelet avec lequel elle jouait, et ses longs cils, bleus comme l’aile du corbeau, voilèrent un instant ses grands yeux noirs si brillants, mais si doux.

J’étais littéralement abasourdi.

Abdallah s’avança vers moi.

— Monsieur, me dit-il avec son accent tudesque et de sa voix doucereuse, nous ne nous sommes rencontrés qu’une fois ; je ne vous ai point fait de mal ; je n’ai rien dit qui ait pu vous désobliger ; j’ai bu silencieusement le verre qu’un compatriote m’offrait ; je n’ai pas même oublié de saluer en trinquant avec vous, et cependant vous m’avez poursuivi de vos railleries. Ne niez point, je sais tout. Vous m’avez traité de Turc ; vous m’avez appelé petit maigre ; vous avez été jusqu’à exprimer les plus graves et les plus fausses conjectures sur ma présence à Tiflis, et tout cela parce que je portais un habit râpé, parce que je me trouvais momentanément dans la gêne. Cela n’était pas bien de votre part. Maintenant vous êtes en mon pouvoir. Je pourrais tirer de vos procédés une vengeance éclatante ; un mot de moi et vous verriez cette foule se jeter sur vous et se disputer les lambeaux de votre corps. Mais si la main de Dieu m’a placé à la tête d’une tribu puissante de l’Abchasie, je n’ai pas oublié notre commune origine ; quoique perdu au milieu d’une population plutôt barbare que civilisée, plutôt mahométane que chrétienne, je me souviens assez et de mon pays et de ma religion pour comprendre qu’il est beau de rendre le bien pour le mal. C’est pourquoi j’ai résolu de vous garder auprès de moi. Je vous avoue franchement ici que tout n’est pas rose dans ma position. Il y a des moments où je donnerais ma principauté et ma femme, oui, même ma femme, pour une simple boutique dans une petite ville de la mère-patrie, pour une simple boutiquière, fût-elle grosse, grasse et cancanière comme elles le sont généralement. Eh bien ! vous partagerez mes ennuis, vous m’aiderez à supporter mon sort. Je vous attache à ma personne ; je vous nomme mon fou ; vous serez le Triboulet d’Abdallah, premier prince en Abchasie. Avec un peu d’esprit et beaucoup d’économie, vous parviendrez à réunir un petit pécule qui vous permettra, à l’âge de cinquante ans, de vous retirer des affaires et de vivre modestement dans nos montagnes ni plus ni moins qu’un ancien concierge dans la bonne ville de Paris, ou qu’un ex-capitaine dans la ville de Naples.

Dans tout autre moment cet interminable discours et cette sotte proposition m’eussent sans doute exaspéré, mais j’imagine que le vin de la veille m’avait quasi figé le sang dans les veines.

Je ne daignai pas répondre au prince Abdallah, ni même le regarder ; en revanche j’adressai un regard fixe, presque interrogateur à la belle Circassienne. Immobile, indifférente comme une statue, indolente comme une déesse, elle reposait sur ses coussins, le regard perdu dans les profondeurs de la forêt, ses doigts égrenant toujours son chapelet parfumé.

— Acceptez-vous ? reprit Abdallah toujours de sa voix doucereuse.

Cette fois mon sang reprit sa course ; je me réveillai.

Mon premier soin, le lendemain, fut de me mettre à la poursuite de mon cauchemar. Hélas ! il m’avait dérobé mon histoire ; il était en route pour Noukha.

Un clou chasse l’autre, dit le proverbe. Deux jours après, j’avais oublié Abdallah et sa princesse. Cependant vous allez voir que je ne perdis rien pour attendre. Quelques semaines plus tard, je me rencontrai avec un certain M. B. qui avait résidé longtemps en qualité de sous-préfet sur l’extrême frontière de Mingrélie. En énumérant les noms des Suisses qu’il avait connus au Caucase, il arriva à celui d’Abdallah Schlatter.

— Vous le connaissez, lui demandai-je avec impétuosité, lui et son histoire !

— Si je le connais ! Il s’est assis plus d’une fois à ma table ; plus souvent encore il a puisé à ma bourse, le pauvre garçon !

— Vous m’étonnez. N’a-t-il pas épousé quelque chose comme une princesse abchase.

— Effectivement. Mais c’est un roman qui a mal fini.

— Contez-moi cela.

— Bien volontiers.

II

Abdallah arriva à Redoutkalé[4] en qualité de représentant d’une maison de Trébizonde. Il avait vingt-cinq ans ; il était blond, frais, et sa figure, bien qu’il fût né dans le Levant, annonçait une ingénuité toute germanique, un peu tempérée, il est vrai, par les lunettes qui renforçaient ses yeux bleus. Il parlait couramment le turc, circonstance qui l’avait sans doute fait préférer pour la mission qu’il avait à remplir.

À Redout, il se laissa accoster par un Arménien, espèce de corsaire bien connu dans ces contrées, qui épiait sur le port l’occasion de bâcler quelque affaire dont il retirerait, lui, de gros profits, et l’autre de gros embarras. Mais Abdallah était Levantin, c’est-à-dire tenait du Grec et du Génois, les plus fines lames du commerce oriental ; il connaissait à fond toutes les rubriques et, fort de son turc autant que l’Arménien de son tartare, il déclara péremptoirement qu’il voulait voir de ses propres yeux et traiter sans intermédiaire.

L’Arménien ne se tint pas pour battu. Il monta à cheval et quitta Redout, comptant bien retrouver son Abdallah sur un autre terrain.

À quelques lieues au nord de Redout, sur l’extrême frontière de la Mingrélie, une rivière, dont j’ai oublié le nom, se divise en deux branches et forme une île découverte assez vaste. Ensuite d’un accord survenu entre les Russes et les Abchases, ce terrain fut neutralisé et consacré à l’établissement d’un marché commun à toutes les peuplades environnantes. À certains jours, dès l’aube, on y voit affluer de tous côtés des groupes de cavaliers armés jusqu’aux dents, chassant devant eux leurs bêtes de somme, chantant pour abréger les ennuis du chemin leurs chœurs nationaux, caracolant à droite et à gauche sur leurs petits chevaux imérètes, pleins de grâce et de feu. On passe la rivière à gué ; on s’installe chacun de son côté, on allume les feux, on égorge les moutons, on étale les marchandises, et les pourparlers commencent, froidement d’abord, mais on s’anime peu à peu, les nationalités se mêlent, les groupes se confondent, jusqu’à ce qu’il survienne quelque altercation. Alors les kindjals sortent du fourreau et chacun de courir à son poste de ralliement.

Il est rare cependant que ces disputes amènent du sang ; quelques personnages influents s’interposent ; la colère s’évapore en d’interminables explications et les transactions reprennent leur cours.

C’est là que nous vîmes arriver un beau matin notre ami Abdallah, fièrement campé sur un cheval de cosaque, les lunettes sur le nez et le revolver à la ceinture.

L’Arménien n’avait pas perdu son temps. On attendait avec impatience le candide et opulent Frenghi (Franc), dont le sac, pareil à une corne d’abondance allait verser sur le champ de la foire tous les échantillons des monnaies de Constantinople et de Pétersbourg.

Vaine attente ! L’Arménien s’y était si bien pris qu’une hausse prodigieuse affectait tous les articles du marché. La corne d’abondance demeura prudemment au chaud sous le paletot du Frenghi, Abdallah ne jugeant pas à propos de débuter ce jour-là.

C’était néanmoins une chose peu agréable que de venir de si loin pour ne rien faire. Abdallah était trop négociant et pas assez artiste pour se croire dédommagé de ses peines et de ses frais par le pittoresque du spectacle qu’il avait sous les yeux. Il fallut pourtant se résigner et chercher quelque chose à se mettre sous la dent, car il n’avait rien pris depuis le matin.

Ici les cantines brillent par leur absence. À quoi bon des cantines ? Chacun apporte son déjeuner dans un bissac attaché au pommeau de sa selle, et le candide Germain, absorbé par les intérêts de son patron, n’avait pas même songé à emporter un croûton de pain. Aussi considérait-il d’un œil envieux les indigènes accroupis autour de leurs feux et dévorant de leurs belles dents blanches des tranches de mouton enfilées à une baguette de fusil et grillées sur la braise, mets succulent qu’on appelle chichlik. Il eût volontiers donné ce que coûte un dîner dans le premier hôtel de Constantinople pour une brochette de ces appétissantes grillades. Mais le moyen de demander l’hospitalité à des sauvages qui la donnent et ne veulent pas la vendre ? Abdallah avait sa fierté de Frenghi comme ils ont leur orgueil d’Asiates.

Il jugea que ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de se reporter du côté où il avait laissé son cheval et de se réunir à ses compagnons du matin. Comme il atteignait l’extrémité de l’île qui regarde la Mingrélie, côté ordinairement occupé par des gens plus traitables soumis à la domination russe, une voix partit d’un groupe campé à sa gauche.

— Effendi ! Moussiou ! kommen ici ! Comment portais-vô ?

C’était l’Arménien de Redout.

— Chichlik ? ajouta-t-il d’un ton interrogateur en montrant la brochette qu’il tenait à la main. Volez-vôs ? Affaires pas bon, chichlik très bon.

Ce baragouin, dont l’Arménien n’était pas peu fier, alla droit au cœur d’Abdallah. Il s’approcha du groupe, et, sur une invitation exprimée en tatare plus intelligible, il s’accroupit auprès du foyer, se laissa servir une galette, soit lavache, des œufs durs et une copieuse portion du fameux chichlik.

Ce ne fut guère qu’après avoir assouvi sa première faim que le jeune homme songea à examiner les gens au milieu desquels il se trouvait. À part l’Arménien, c’étaient des figures inconnues, figures fières, hardies et rébarbatives, dont le type contrastait vivement avec les traits plus efféminés et plus gracieux des Imérétiens. Un grand escogriffe assis à la gauche et doué de la plus belle figure de brigand qu’on pût imaginer attira surtout son attention. Son costume plus soigné, ses armes plus riches, l’air de dignité vraie ou feinte qu’il cherchait à se donner, la déférence avec laquelle on accueillait les rares monosyllabes qui tombaient de ses lèvres, le lui désignèrent aussitôt comme un personnage. L’unique verre dont la société parut disposer reposait près de lui plein d’un vin rouge qui exhalait une forte odeur de naphte, empruntée sans doute à l’outre d’où il sortait.

L’Arménien, remarquant la préoccupation d’Abdallah, lui glissa ces mots à l’oreille : Gentilhomme abchase.

Abdallah porta machinalement la main à son feutre. L’escogriffe qui, avec la pénétration asiatique, avait deviné que cette politesse lui revenait, saisit son verre, s’inclina vers le jeune Frenghi et d’un trait absorba le liquide.

Le verre fut aussitôt rempli et présenté à Abdallah qui répondit au gentilhomme par le salut et le sourire les plus européens qu’il pût trouver, mais, en dépit de sa bonne volonté, il ne put empêcher que le sourire ne se changeât en une grimace quand la fallacieuse boisson lui passa sous le nez. Ce n’est en effet qu’après une longue habitude qu’on parvient à supporter cette abominable odeur, mais on s’y fait si bien que quand on boit du vin qui ne l’a pas, on est presque tenté de la regretter.

Les estomacs une fois pénétrés de la douce chaleur qui procède ordinairement d’un bon repas, la conversation s’anima, grâce au vin, grâce à l’entrain de l’Arménien qui, comme la plupart de ses compatriotes (et c’est ce qui les distingue essentiellement d’Israël), devenait après boire quelque peu luron. Il est à supposer que, dans le cas présent du moins, sa verve était un peu factice. Quoiqu’il en soit, après qu’on se fut porté réciproquement une douzaine de santés, Abdallah se trouva si parfaitement lancé qu’il sentit le besoin d’aller respirer sur le bord de la rivière un air un peu moins naphté.

Ivan Bogdanitch Emphidiantz (c’est sous ce nom que l’Arménien figurait sur les registres de la police russe) vint l’y rejoindre.

— Auriez-vous mal à la tête ? lui demanda-t-il avec une tendresse presque maternelle.

— Non pas, répondit Abdallah, mais j’ai besoin d’air et je crois qu’il est temps de songer au retour.

— Où voulez-vous donc retourner ?

— Mais à Redoutkalé.

— Il y a longtemps que les gens de Redout sont partis et votre cheval avec eux. Avez-vous l’intention de vous y rendre seul et à pied ?

— Et pourquoi pas ? dit Abdallah en caressant la crosse de son revolver. Mais pourquoi sont-ils partis sans me prévenir ? Mon cheval était payé pour le retour.

— Voilà le hic. Il ne fallait rien payer du tout et l’on n’aurait pas manqué de vous prévenir.

Ici Abdallah laissa échapper une exclamation gutturale que l’Arménien prit pour du turc, mais qui n’était autre chose que le juron national du Zurichois.

— Écoutez ! reprit l’Arménien, et parlons raison. Vous êtes étranger ; vous travaillez pour une maison étrangère ; vous venez dans un pays qui n’est pas le vôtre pour y faire des affaires. En thèse générale, vous n’en avez pas le droit. L’exploitation de ce pays nous appartient à nous qui y sommes nés, qui le connaissons, qui y avons nos familles, nos habitations et nos relations. Que diriez-vous si nous allions, nous Arméniens, exploiter la France ou l’Angleterre ?

Mais laissons cela. Ce que j’en dis ne signifie pas grand’chose, parce que jamais Frenghi, sur ce terrain, ne sera en état de nous faire concurrence, ni même de se passer de notre concours. Pour commencer ici, il faut connaître chaque client par son nom ; il faut connaître ses ancêtres, sa femme, ses enfants, ses chevaux et ses chiens ; il faut connaître ses goûts, ses qualités et surtout ses vices ; il faut connaître sa position et ses ressources ; il faut connaître en outre chaque village, chaque maison, chaque sentier, chaque ruisseau. Croyez-vous que la vie d’un homme suffise à un apprentissage semblable ? Nous y sommes parvenus, nous, parce que, marchands de père en fils, nous avons les données fournies par ceux qui nous ont précédés ; parce que, dès notre bas-âge, nous avons appris à distinguer celui qui paie et celui qui ne paie pas ; celui qui vend et celui qui achète ; celui qui est loyal et celui qui trompe. Puis comptez-vous pour rien cette franc-maçonnerie de race qui nous unit, nous Arméniens, en dépit de la concurrence ? Croyez-vous que le mépris dont nous sommes l’objet de la part de ces gentilshommes pétris d’orgueil et de stupidité, d’ignorance, de gourmandise, que nous sommes obligés de flatter, de caresser, nous qui valons mieux qu’eux, ne constitue pas un lien assez fort pour que nous nous prêtions secours et assistance dès que le besoin s’en fait sentir ? Votre force n’est donc pas ici. Vous en avez eu la preuve ce matin. Il m’a suffi d’un mot pour vous rendre le marché inacceptable. Votre force à vous est là où la machine engloutit les matières premières que vous venez chercher si loin. Là-bas nous ne pouvons rien, nous, par les mêmes raisons qui font que vous ne pouvez rien ici. Les conséquences naturelles de cet état de choses, c’est que l’Arménien a besoin du Frenghi et celui-ci de l’Arménien. S’il en est ainsi, qui nous empêche de nous entendre ?

— L’Arménien est trompeur, dit Abdallah, sentencieux comme un vrai Turc.

— L’Arménien est négociant. La tromperie est une surprise. Prévoyant que vous pourrez être trompé, vous ne serez point surpris, par conséquent point trompé. C’est logique, ce me semble.

Tenez ! Tout Arménien que je sois, reprit Emphidiantz, je suis de bonne composition, surtout après déjeuner. À Redout, vous avez dédaigné mes offres ; vous étiez dans votre droit et peut-être avez-vous bien fait. Ceci me prouve qu’il ne faut pas se laisser prendre à votre air candide. Votre physionomie trompe aussi comme vous voyez. Malgré cela ou plutôt à cause de cela, j’ai une proposition à vous faire. Vous voyez cette ligne de forêt qui borde notre horizon du côté du couchant. C’est là que commence réellement cette riche province qui, une fois civilisée, deviendra le paradis terrestre, mais qui, présentement, n’est qu’une immense forêt marécageuse, séjour de la fièvre et des reptiles et d’une race d’hommes non moins dangereux, qui sont une tribu des Abchases. Par sa position intermédiaire entre les possessions russes et la montagne indépendante, elle offre au commerce une mine féconde, à laquelle les Russes n’ont su ouvrir d’autres débouchés que le marché où nous sommes et les mauvais ports de Soukhoum et de Redout, qui sont d’ailleurs d’un accès difficile. Les relations entre Russes et Abchases sont fort tendues ; ceux-là convoitent ouvertement ce riche territoire, et ceux-ci ne le savent que trop ; pour le moment ils se contentent de faire payer cher à la Russie leur apparente neutralité.

Il ne s’agirait donc de rien moins que de pousser une pointe dans ce pays encore inexploré, car mes confrères, comme les vôtres, ne se hasardent guère au-delà de la portée des fusils russes. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’occupe de cette grande entreprise ; mais aujourd’hui le moment est venu. Les difficultés sont aplanies et je puis vous assurer, foi de chrétien (et il se signa), remarquez que je ne dis pas foi d’Arménien, que votre vie ne court aucun danger. Quant aux bénéfices que j’espère retirer de notre expédition, j’estime qu’ils seront assez larges pour que nous n’ayons pas à nous chamailler sur le partage. Vous avez remarqué le gentilhomme qui présidait à notre déjeuner : c’est un chef abchase, proche parent du souverain ; je le connais depuis longtemps ; c’est moi qui achète des officiers russes et qui lui transmets la poudre et les balles qui servent à abattre les braves et confiants soldats de l’armée impériale. Eh bien ! ce chef nous offre le pain et le sel ; il nous prend sous sa protection et nous garantit de tout accident. Acceptez-vous ? N’oubliez pas qu’ici notre intérêt est parfaitement d’accord avec le leur ; c’est ce qui, selon moi, constitue notre meilleure garantie. Ils sont assez Asiates, c’est-à-dire assez fins, pour comprendre tout ce qu’ils ont à gagner à un écoulement assuré de leurs marchandises. Encore une fois j’estime que nous n’avons rien à craindre. Acceptez-vous ?

— L’Arménien est trompeur, se dit Abdallah, mais il est habile. Mon argent est à Redout entre les mains de l’autorité, à laquelle je suis recommandé, et ne risque rien. L’Arménien est poltron : s’il y avait quelque chose à craindre pour sa peau, il n’irait pas. Bah ! acceptons !

— Eh ! où prendrai-je un cheval ? dit-il à Emphidiantz.

— Ne vous inquiétez pas, vous en aurez deux, s’il le faut. Voyez-vous, je vous ai parfaitement posé aux yeux de notre chef. Vous avez de nombreuses et puissantes relations à Stamboul. Vous avez de la poudre, des balles et même du canon à revendre. Vous verrez comme l’on vous fêtera ! Vous n’aurez qu’un mot à dire : on vous amènera des Circassiennes par troupeaux. Encore une fameuse affaire, sans les corvettes russes ! mais nous verrons cela plus tard. Pour le moment, allons rejoindre notre chef ; la journée s’avance, il faut songer au départ.

Chemin faisant, Abdallah ne put s’empêcher de communiquer à son compagnon un doute grave qui, depuis un moment, s’était fait jour dans son esprit.

— Comment se fait-il que, décidé comme vous l’êtes à acheter, vous ayez manœuvré ce matin de manière à faire doubler les prix ! Il me semble que ce n’est guère habile.

— C’est cependant facile à comprendre. Ce matin vous n’étiez pas mon associé, vous étiez mon concurrent. Il était de mon devoir de vous fermer le marché. Votre présence eût suffi pour déterminer une hausse ; on se doutait bien que vous veniez pour acheter. On s’attendait donc à une demande plus forte qu’à l’ordinaire ; les prix devaient monter en proportion. Je n’ai fait qu’encourager la hausse et cela, je vous l’avoue franchement, uniquement pour vous forcer à traiter avec moi. Mais soyez bien persuadé que ceux qui n’ont pas vendu sont partis penauds ; ils sont aussi pressés que vous et moi, et nous les retrouverons, soyez-en sûr, aussi traitables qu’ils l’étaient peu aujourd’hui.

— L’Arménien est diablement fin, pensa Abdallah. Prenons garde !

On rejoignit le chef abchase. Emphidiantz eut avec lui une courte explication en dialecte mingrélien. Puis l’on se rassit près du feu pendant que les gens du prince allaient chercher les chevaux.

— Ainsi le jeune Frenghi vient avec nous ? demanda le chef en assez bon turc.

— Oui, seigneur, répondit Abdallah. Emphidiantz m’a assuré que vous nous donneriez les droits de l’hospitalité et que nous pouvons compter sur votre protection.

— Il a dit vrai et vous pouvez vous fier à ma parole. Venez-vous de Stamboul ?

— J’y étais encore il y a moins de trois mois.

— Est-ce que Sa Hautesse ne va pas recommencer la guerre ?

— Qui le sait ? L’Angleterre et la France ont conclu la paix.

— Les Anglais et les Français sont des chrétiens, mais les Turcs sont les enfants du Prophète. L’Asie leur appartient. Pourquoi les vaisseaux du sultan ne viennent-ils plus comme autrefois visiter nos rivages ?

— Les traités le leur défendent.

— Le canon est plus fort que les traités !

L’arrivée des chevaux interrompit cette conversation qui gênait visiblement notre ami Abdallah. La politique l’intéressait peu, surtout au moment de se lancer dans une entreprise dont il était difficile de prévoir la fin. Aussi ne fut-ce pas sans une dernière hésitation qu’il mit le pied dans l’étrier et se jucha sur le cheval qu’on lui avait destiné.

Le champ du marché était à moitié désert. Les derniers restés s’empressaient de plier bagage au milieu des cris, des disputes dont ces gens sont toujours prodigues. Une cavalcade nombreuse se rangea à la suite de notre chef qui ne ressemblait pas mal, dans sa martiale attitude, à un vaisseau de ligne escortant des galions dans des parages dangereux !

Ce spectacle de la vie primitive n’est pas sans attraits pour l’œil habitué à la routine pacifique de notre vieille Europe. Ici jeunesse, force, santé, courage, jouissent au moins des droits qui leur reviennent : l’idéal n’est pas tout entier emprisonné dans le portefeuille du banquier.

On traversa rapidement la steppe humide qui avoisine la rivière. L’allure ne se ralentit qu’aux premiers fourrés, composés, pour la plus grande partie, d’une forte épine au feuillage d’acacia, que les Russes appellent dergi diériva (arbre qui tient). Un sentier étroit serpentait dans ces broussailles impénétrables et, après cent détours, débouchait dans une belle et antique forêt peuplée de bétail de toute espèce.

Le paysage s’animait insensiblement ; des cabanes, tantôt par groupes, tantôt isolées, se dressaient sur les bords du chemin ; des enfants, la plupart tout nus, couraient sous les arbres en poussant de joyeuses clameurs, ou restaient immobiles à contempler les passants de leurs grands yeux étonnés.

Ce ne fut qu’au bout de trois heures de marche que la troupe fit halte au centre d’un village, que rien ne faisait distinguer des autres, si ce n’est peut-être quelques cabanes un peu plus spacieuses et les ruines d’une église chrétienne entourées de platanes gigantesques.

III

En mettant pied-à-terre, le chef abandonna les étrangers aux soins de ses gens, qui les introduisirent dans une cabane isolée destinée sans doute aux hôtes du maître. Un feu fut allumé au centre de l’unique pièce ; un samovar ou bouilloire russe fut dressé devant la porte ; un serf se présenta, une grande cruche à la main et donna à entendre que si leurs seigneuries voulaient faire leurs ablutions, il était prêt à leur servir de fontaine.

Après quelques allées et venues, le thé fut servi dans des verres, et les deux étrangers eurent enfin quelques moments pour causer en liberté.

— Que vous en semble, ami Frenghi ? demanda Em-phidiantz.

— Je réserve mes conclusions pour la fin. Allah il Allah ! répondit laconiquement Abdallah qui se sentait fatigué. Je ne serais pas fâché de dormir.

— Qui vous en empêche ? répondit l’Arménien.

— Vraiment ! vous ne regarderez pas cela comme une impolitesse ? C’est que j’ai encore un peu de votre naphte dans la tête et je prévois que j’aurai besoin de tout mon sang-froid.

— À votre aise, à votre aise. Moi, je vais étudier un peu la localité.

Abdallah s’arrangea aussi commodément qu’il put sur une espèce d’estrade haute de deux pieds qui régnait tout autour de la pièce et qui servait à la fois de lit, de table, de siège, etc., et, après quelques bâillements compliqués de soupirs, s’endormit du sommeil du juste.

L’Arménien, de son côté, roula une cigarette, l’alluma, se versa un cinquième verre de thé et, muni de ces deux accessoires, vint s’installer devant la porte de la cabane. Là, dans la pose béate d’un bonhomme qui digère, les yeux à demi-fermés par une feinte somnolence, le rusé compère se mit à observer ce qui se passait autour de lui.

Aucun mouvement extraordinaire ne se faisait remarquer dans le quartier. Quelques indigènes groupés devant le hangar qui servait d’écurie causaient à demi-voix dans un dialecte étrange qu’on ne peut comparer qu’à un gazouillement d’oiseaux, tant les consonnes sifflantes y prédominent. Plus loin et du côté opposé, au milieu d’un bosquet de lauriers, de grenadiers, de buis et de cyprès, on voyait se mouvoir quelque chose de blanc qui donnait à croire que le beau sexe de l’endroit était pareillement à son poste d’observation.

— Hum ! m’est avis qu’on ne soupera pas ou du moins qu’on ne soupera pas ici, se dit l’Arménien toujours gourmand. J’aperçois pourtant là-bas certain nombre de quadrupèdes soyeux dont le jargon est à peu près aussi intelligible que celui de ces bipèdes qui causent ici près. Le plus jeune d’entre eux, entendons-nous, je parle des quadrupèdes, des porcs, si vous aimez mieux, enfilé proprement à une forte baguette de coudrier, tourné et retourné longuement, patiemment sur la braise ne serait pourtant pas à dédaigner. Mais voilà ! ces sauvages n’aiment que leur ploff (pilau). Mahomet était un grand homme, mais c’était un bachi-bouzouk ; il n’entendait rien à la cuisine.

Le galop d’un cheval interrompit les réflexions épicuriennes du digne négociant.

— Qu’est ceci ? se demanda-t-il.

Un cavalier passa rapidement devant l’Arménien. S’arrêter auprès du groupe dont nous avons parlé, mettre pied-à-terre, jeter la bride à l’un des palefreniers, ce fut pour lui l’affaire d’une seconde. Il se dirigea incontinent vers les cabanes du fond qui paraissaient être la demeure privée du chef.

— J’imagine qu’on va s’occuper de nous, se dit Emphidiantz en prenant une gorgée de thé. Ils sont ennuyeux tout de même, ces gazouillards. Vous leur dites bonjour. Bspstx qu’ils vous répondent. Allez leur demander un renseignement après cela. Autant vaudrait demander à un rossignol quel est le prix des laines ! Les Allemands ! à la bonne heure. Voilà des gens ! Trinken ! C’est parlé, ça ! On croirait entendre le choc des verres ! Mais bspstx ! Ah ! voilà qu’on remue là-bas. Soyons calme, ami Emphidiantz, et ouvrons les yeux. Et le Frenghi qui dort : il s’imagine sans doute que ses lunettes veillent pour lui. Je voudrais bien que l’on m’expliquât une fois pourquoi les Frenghi ont tant besoin de lunettes. Est-ce que les yeux seraient de vilains traîtres qu’on cherche à les dissimuler ainsi ? Oh ! oh ! on selle des chevaux. Il paraît qu’il y a loin d’ici au restaurant… C’est pourtant une triste vie que celle du spéculateur : il ne sait jamais où il soupera. Il y a des moments où j’envie le sort du boutiquier. À huit heures il ferme ; à huit heures et demie il soupe ; à neuf heures il allume sa pipe ; à neuf et demie il se couche et cela trois cent soixante-cinq fois dans les années ordinaires. Rien chez lui ne dépend d’un cheval qui boite, ni d’un fagot de bois mouillé par une averse. À huit heures et demie il soupe et tout est dit. Mais voilà ! il n’est pas donné à tout le monde d’être boutiquier. Moi, j’aime le grand air, les grandes routes, les grandes steppes, les grandes forêts, les grandes affaires ; je suis un peu comme l’oiseau, sauf le gazouillement, bspstx !

Le jovial Emphidiantz fut encore une fois interrompu par un indigène, qui vint se placer devant lui et qui lui dit en russe parfaitement intelligible, tout en lui montrant les chevaux : Nada yékhat, il faut partir.

— Kondi, où donc ? demanda l’Arménien.

— Ce n’est pas mon affaire, répondit l’Abchase. Où est le Frenghi ?

— Là-dedans. Il dort.

— Nada yékhat ! Réveillez-le.

Emphidiantz s’empressa de secouer Abdallah, qui se leva en grommelant. Ils montèrent sur les chevaux qu’on leur avait amenés. Au même instant leur hôte parut. Il s’élança sur un magnifique Karabagh qui piaffait en l’attendant et l’on partit au petit galop.

Il faisait nuit et l’obscurité était encore rendue plus épaisse par le feuillage des arbres, de sorte que nos voyageurs avaient beau plonger leurs regards à droite et à gauche, ils ne pouvaient distinguer les objets que vaguement.

Seulement, à en juger par l’aboiement des chiens et les lueurs qui apparaissaient çà et là, ils n’avaient pas quitté le village. Au bout de quelques instants on entra dans une espèce de clairière que l’on traversa en diagonale, dans la direction de quelques feux qu’on voyait distinctement flamber sous les arbres. Là régnait une certaine animation ; on voyait des gens circuler rapidement d’un feu à l’autre ; des groupes causaient, riaient, chantaient ; d’autres, des jeunes gens sans doute, jouaient sur la pelouse comme jouent les jeunes chats, tantôt fuyant, tantôt poursuivant ; puis, s’étreignant de leurs bras nerveux et finissant par rouler ensemble sur l’herbe humide. Le tambourin à grelots résonnait par intervalles et une note échappée à l’aigre zourna faisait piouler les oiseaux penchés sur les arbres.

— Il y a fête ici. Alors on va souper, se dit Emphidiantz, dont l’œil de vautour distinguait déjà les matières premières du repas suspendues au tronc des arbres. Il est temps !

Abdallah, lui, nourrissait des pensées moins riantes. Ces apprêts l’inquiétaient. Il ne concevait pas que l’on fît tant d’embarras uniquement pour donner à souper à deux pacifiques négociants. Est-ce que par hasard il ne serait pas la dupe de quelque mystification ? N’allait-on pas, après lui avoir fait subir une longue série d’épreuves destinées à divertir un public de sauvages, le retenir prisonnier et le condamner à un esclavage odieux jusqu’à ce qu’il eût payé rançon ? Toutes les histoires qu’il avait lues ou entendu raconter se présentèrent en ce moment à son souvenir. Aussi lorsqu’il s’agit de mettre pied à terre resta-t-il immobile sur son cheval.

— Eh bien, monsieur ! lui demanda son hôte de sa voix brève. Nous sommes arrivés ; je vais vous présenter à mon parent, son Altesse le prince régnant. Qu’attendez-vous ?

Abdallah descendit précipitamment.

— Que Dieu protège son Altesse ! dit-il en manière d’excuse : mais vous me pardonnerez ; j’ai les jambes engourdies.

— Allons ! le souper vous remettra.

Ils entrèrent dans une salle assez vaste où le luxe asiatique coudoyait d’une façon étrange le bric-à-brac européen. Sur de superbes tapis, à côté de divans revêtus d’étoffes précieuses s’étalaient des tables et des chaises de rencontre ; sur une cheminée de briques posaient deux magnifiques candélabres, flanquant une pendule de vingt francs. Un orgue de Barbarie surmonté d’une boîte à musique tenait la place du piano.

Le prince jouait aux nardi, jeu persan qui ressemble à notre trictrac. À l’approche de ses hôtes, il salua de la main.

— Permettez ! je suis à vous dans un instant, dit-il.

Le chef s’assit auprès de la table et regarda jouer.

Emphidiantz et Abdallah, assez embarrassés de leur personne, se retirèrent dans un coin et se mirent à causer à voix basse.

Abdallah se sentait un peu rassuré.

— Son Altesse n’a pas l’air d’un méchant homme, dit-il à l’Arménien.

— Que vous avais-je dit ? répondit Emphidiantz. Notre affaire va mieux, beaucoup mieux que je ne l’espérais, Ah ! l’intérêt ! l’intérêt ! C’est par là qu’il faut prendre les hommes, voyez-vous ! Ne tenez pas les Asiates pour des sots ! Je parie que ceux-ci ont parfaitement saisi mon idée. Aussi vous allez voir qu’à souper nous boirons notre premier verre à la santé de la maison Schlatter, Emphidiantz et Comp., seule autorisée dans les États de son Altesse Sérénissime le prince d’Abchasie.

— Votre imagination chevauche une fière monture. Savez-vous que vous êtes un homme dangereux, Ivan Bogdanitch ? Vous possédez une verve ! Je ne me serais guère douté en vous croisant sur la plage de Redout que je rencontrais mon futur associé… Nous plaisantons, ajoutai-je après une pause, mais demain ?…

— À chaque jour sa besogne. Nous avons encore deux heures jusqu’à demain : juste le temps de souper et de discuter les bases de notre affaire. On dirait que ce sol vous brûle les pieds ! À propos, de quel pays êtes-vous ?

— Je suis de la Suisse.

— Est-ce en Angleterre ou en France ?

— Mais non. C’est un pays indépendant.

— Et quelle langue parle-t-on chez vous ?

— L’allemand.

— Alors vous êtes Allemand.

— Non pas.

— Comme c’est drôle !

— Comment, drôle ? Vous n’êtes pas Tatare et pourtant vous parlez le tatare ; vous n’êtes pas Russe et vous parlez le russe.

— Oui, mais ceux dont le langage primitif est le tatare s’appellent des Tatares ; par conséquent ceux dont la langue première est l’allemand doivent s’appeler des Allemands et non des Suisses.

— Soit ! Nous parlons la même langue que les Allemands, mais nous avons un autre gouvernement et un autre pays et l’on nous appelle Suisses.

— Bon, je comprends. Êtes-vous marié ?

— Non. Mais pourquoi ces questions ?

— Pour tuer le temps d’abord et puis pour faire plus ample connaissance. Moi, j’ai cinq enfants qui connaissent à fond l’arithmétique, quoique le cadet n’ait pas plus de huit ans. Ils demeurent à Koulaïs[5] avec ma femme ; vous viendrez nous voir.

Sur ces entrefaites le prince avait fini sa partie et, comme de juste, l’avait gagnée. Il s’avança vers les étrangers.

— Soyez les bienvenus, leur dit-il. J’apprends que vous venez ici dans le but d’acheter des marchandises. Nous vous y autorisons à condition que la plus stricte loyauté préside aux transactions. Les prix seront fixés ici-même et soigneusement inscrits par un de nos officiers ainsi que la quantité et la qualité de la marchandise. Ce même officier sera chargé d’en surveiller le transport jusqu’à Redoutkalé et il en touchera le prix sur la même place en argent ou en valeurs qui lui conviendront. Nous nous chargeons de la répartition. Cela vous convient-il ?

— Que Dieu protège Votre Altesse Sérénissime ! s’écria Emphidiantz. Cela nous convient.

— Vous êtes Européens ? demanda le prince à Abdallah.

— Oui, prince.

— Mais où demeurez-vous actuellement ?

— À Trébizonde.

— Pouvez-vous nous garantir des relations suivies avec des négociants de cette ville ?

— Je suis employé dans la maison C. et présentement j’ai ses pleins-pouvoirs.

— Fort bien, nous en reparlerons ; pour le moment, allons souper, vous devez en avoir besoin.

Là-dessus le prince, suivi de toute la société, passa dans une pièce voisine, dont les tapis formaient l’unique richesse. Une table, qui avait la prétention d’être couverte à l’européenne, occupait un des côtés ; de l’autre régnait une estrade à la mode du pays ; une nappe en garnissait le milieu.

Pendant que le prince entrait par une porte, la princesse arrivait par l’autre avec sa suite. Ces dames étaient mises à la géorgienne et portaient une profusion de pierreries. Sur quelques mots du prince, on se salua réciproquement, puis l’on prit place. Les dames, le souverain, ses hôtes et quelques gentilshommes, ceux apparemment qui maniaient le mieux la fourchette, s’assirent autour de la table. Les autres s’installèrent sur l’estrade et le souper commença.

Je ne vous ferai pas la carte de ce mémorable souper : c’était de la volaille, du mouton et du gibier, apprêtés de diverses manières. On buvait sec. Quoique musulmans, les Abchases ne se piquent pas d’une fidélité scrupuleuse au Coran ; ils sont esprits-forts. Ils se flattent d’avoir fait assez, en renonçant au christianisme, pour obtenir les bonheurs du paradis mahométan. Si le Prophète ne veut pas d’eux, tant pis pour lui.

En revanche, on causait peu. La zourna suppléait à la conversation ; d’ailleurs les dames montrèrent une réserve extrême ; on devinait qu’elles paraissaient rarement devant des hommes étrangers à la famille. Elles ressemblaient à autant de colombes effarouchées mangeant à la dérobée, du bout du bec, et prêtes à s’envoler à la moindre alerte.

C’étaient les lunettes d’Abdallah qui paraissaient surtout attirer leur attention. Elles les prenaient sans doute pour un ornement, une parure, comme quelque chose d’équivalent aux boucles qu’elles portaient aux oreilles et que les vieilles femmes de la montagne portent encore au nez. Elles se seraient, je pense, volontiers résignées à porter des lunettes. Abdallah, assez confus, ne songea pas à leur en offrir.

Le souper fini, les dames saluèrent et disparurent, ni plus ni moins que des ladys anglaises. Les hommes restèrent pour fumer et boire. On envoya la zourna égayer le souper des gens qui fourmillaient dans la cour. C’était le moment des toasts ; ils ne firent pas défaut. Le prince but à la santé de ses hôtes. Emphidiantz lui répondit par un speech d’une emphase tout orientale. Sur l’invitation des convives, Abdallah se leva à son tour et proposa, en style germanique, la santé des dames. Cette santé fut accueillie par des hourras frénétiques et le prince voulut que chacun vidât là-dessus, non pas son verre, mais la grande corne de cérémonie. Abdallah dut prêcher d’exemple et ce ne fut pas sans prendre son courage à deux mains qu’il porta à ses lèvres la coupe héroïque qui contenait au moins quatre bouteilles. Pourtant elle y passa, mais le brave Frenghi en eut les yeux pleins de larmes.

Pendant qu’Abdallah réfléchissait sur l’exploit qu’il venait d’accomplir, le prince et son cousin eurent dans leur dialecte un entretien assez vif, qui paraissait intéresser singulièrement les convives indigènes.

— Est-ce que dans votre pays les femmes sont aussi belles que les nôtres ? demanda subitement le prince à Abdallah.

Cette question, toute simple qu’elle fût, embarrassa beaucoup le jeune étranger. Il savait que si les Circassiens sont fiers de quelque chose, c’est surtout de leur bravoure et de leurs femmes : et pourtant il y a beaucoup à dire et sur l’une et sur les autres. Abdallah avait, à la vérité, vu les princesses, mais il n’avait pas osé les regarder trop attentivement de peur de froisser leurs seigneurs et maîtres. D’ailleurs l’illumination laissait beaucoup à désirer, et puis Abdallah était myope, ce qui est suffisamment prouvé par ses lunettes. Tout cela faisait que ces dames n’avaient produit sur lui qu’une impression assez vague. Puis, il faut bien le dire, en fait d’Européennes, Abdallah ne connaissait guère que les beautés grecques de Smyrne et de Péra, beautés qui ont le tort d’être un peu trop frappantes (ceci soit dit sans mauvais calembour).

Abdallah flottait donc entre son amour-propre de Frenghi, entre ce désir secret qui nous pousse à exalter ce qui nous touche de plus près, et le désir qu’il avait de plaire à ses hôtes. Il jugea néanmoins convenable en cette occasion de sacrifier son opinion personnelle, et il protesta solennellement qu’il tenait les Circassiennes pour les plus belles femmes du monde et les princesses qu’il avait eu le bonheur de voir tout à l’heure pour les plus belles d’entre les Circassiennes.

Ce compliment avait le tort d’être très exagéré, car Abdallah n’avait pas encore vu d’autres Circassiennes ; donc sa comparaison était basée sur des ouï-dire. Mais les Asiates n’y regardèrent pas de si près. Un murmure de satisfaction accueillit l’éloge du jeune étranger.

— Que serait-ce, s’écria Emphidiantz, si vous les aviez vues danser !

— En effet, repartit le prince ; j’ai vu les danses russes dans les bals de Koutaïs. On m’a dit que c’étaient là les danses en usage dans le Frenghistan. Eh bien, je préfère de beaucoup les nôtres. Du reste, attendez un peu ; vous nous en direz votre opinion.

Le prince donna quelques ordres à l’un des convives et bientôt après les dames vinrent prendre place sur l’estrade pendant que la zourna revenait se grouper près de la porte d’entrée.

Sur un mot du prince, la zourna entonna un pas à deux temps qui ressemble assez à notre galop. Une de ces dames se leva, salua la société et, à l’aide de petits pas battus avec une rapidité extrême, parut glisser au milieu de la salle.

Ici commence une scène d’un caractère charmant. Qu’on se figure une jeune vierge, étalant avec une coquetterie enfantine tous les dons que la nature a prodigués à son corps svelte et élégant ; dansant, non des pieds seulement, mais des mains, mais de la taille, mais des yeux, mais de toute la physionomie, minaudant, souriant, rougissant tour à tour avec une grâce adorable.

Cette exhibition terminée, la jeune fille a l’air de prendre un grand parti. Elle exécute un tour rapide devant les spectateurs qui marquent la mesure en claquant des mains. Protégeant de la main son regard timide, elle cherche parmi eux le cavalier de son choix ; elle s’incline rougissante devant lui, puis se détourne comme honteuse et s’enfuit.

Comme bien vous le pensez, elle ne demande pas mieux que d’être poursuivie et vraiment le cavalier ne se le fait pas dire deux fois, mais la chasse est longue. Chacun déploie toutes ses ressources chorégraphiques, fait assaut d’agilité, d’éloquence et de grâce mimiques. Quelquefois la jeune fille feint de se laisser saisir, puis, d’un regard de reine offensée, elle repousse l’insolent cavalier qui recule, qui s’humilie, qui implore son pardon. Le sourire, comme l’arc-en-ciel après l’orage, reparaît alors dans les yeux et sur les lèvres de la jeune fille. Elle a pardonné ; plus confiante, elle se laisse approcher ; c’est elle maintenant qui a l’air de solliciter. — Tu m’aimeras toujours, n’est-ce pas, mon bien-aimé, toujours ! — Oh ! oui, ange de ma vie, répond le cavalier, une main sur son cœur et l’autre sur la poignée de son kindjal : et je saurai te protéger. Les mains s’unissent et la scène se termine par le duo de l’hyménée.

— N’est-ce pas que cela vaut mieux qu’une polka ? demanda le prince à Abdallah.

— Oh oui, c’est bien beau ! répondit Abdallah, cette fois en toute sincérité ; c’est admirable !

Cependant les libations alternaient avec les danses et Abdallah se trouva bientôt transporté dans le pays des mille et une nuits. La cabane rustique du prince abchase était transformée en un palais doré ; ces princesses, épouses, filles et sœurs de gens à demi-sauvages, lui apparaissaient comme l’idéal de la beauté et de la grâce féminines.

Le jeune homme ne put jamais retrouver un souvenir bien précis de ce qui se passa entre lui et le prince à la suite de cette scène enivrante. Suivant des suppositions, le prince lui aurait demandé, sans doute par gloriole ou par manière de plaisanterie, s’il consentirait à épouser une de ces sémillantes jeunes filles, et il aurait répondu avec enthousiasme que ce serait le plus grand bonheur qu’un homme comme lui pût rêver ; sur une autre question, il aurait désigné sans la connaître la sœur cadette du prince comme celle à qui revenait, selon lui, la palme de la beauté et de la grâce ; là-dessus, le prince l’aurait embrassé et après lui tous les convives ; enfin on se serait remis à boire et il aurait perdu jusqu’à la dernière lueur de sa raison.

Aussi quel ne dut pas être son étonnement lorsque, le lendemain matin, Emphidiantz se précipita dans sa chambre, se jeta dans ses bras et l’accabla de félicitations sur le bonheur inouï qui venait de lui arriver !

— Je compte, mon cher prince, lui disait le digne négociant, que votre nouvelle position ne vous fera pas oublier le service que j’ai eu le bonheur de vous rendre ; car, avouez-le, c’est un peu à moi que vous devez votre fortune. Si vous ne m’aviez pas rencontré, l’idée ne me serait jamais venue de visiter l’Abchasie et par conséquent vous n’auriez pas obtenu la main de la jeune princesse. Qui, d’ailleurs, si ce n’est votre serviteur, a su vous faire valoir aux yeux du cousin du prince ? Ah ! je vous l’avais bien dit, ces Asiates ont saisi mon idée ; seulement, c’est vous qu’ils ont choisi pour leur héros ; c’est vous qui retirez la part du lion dans l’entreprise qui est sortie de mon cerveau, mais je vous le répète, j’espère, je compte que vous aurez quelque reconnaissance pour le pauvre Arménien…

— Que diable me chantez-vous là ! interrompit Abdallah, qui commençait à s’éveiller… Ouf ! j’ai mal à la tête. J’ai fait un mauvais rêve, mais le grand air me remettra. Partons-nous bientôt ? Voyez-vous, je ne me sens pas à l’aise dans ce damné pays. J’ai des pressentiments, des pressentiments fâcheux. Si vous voulez m’en croire, nous ferons nos achats au plus vite et puis, en route ! Je ne serai réellement tranquille qu’à Redoutkalé.

— Il s’agit bien de cela ! Le vin vous a donc fait tout oublier ? Vous ne vous souvenez donc pas que vous êtes fiancé, fiancé à une princesse charmante, la propre sœur du prince ?

— Vous vous gaussez de moi, Emphidiantz ! Prenez garde ! Je commence à croire que vous avez l’intention de me mystifier, mais notez bien une chose, c’est que je n’ai pas vingt roubles sur moi, que mon argent est en dépôt chez le gouverneur de Redout. Est-ce que vous n’avez pas deviné cela, vous, le malin des malins ? Vous pouvez faire de moi tout ce que vous voudrez, mais l’argent, vous n’y toucherez pas. J’ai pris mes précautions, voyez-vous : j’en ai connu de plus rusés que les Arméniens de Redout. Ne vous y fiez pas et si je m’aperçois que vous me trahissez, je vous jure, foi de Suisse, remarquez que je ne dis pas foi de chrétien, que je vous brûle la cervelle.

— Quelles pauvres têtes que ces Frenghis ! murmura l’Arménien. Ils n’ont tous qu’un même et unique moyen : un coup de sabre ou de pistolet. On ne s’étonne plus après cela de les voir combattre côte à côte avec les soldats turcs contre les armées de l’empereur orthodoxe ! Eh ! mon Dieu ! ajouta-t-il en remarquant qu’Abdallah bouleversait ses vêtements et son lit pour chercher quelque chose ; ne vous donnez pas tant de peine pour trouver votre revolver. Vous ne l’avez plus ; vous en avez fait cadeau au frère de votre fiancée. Vous ne vous souvenez donc de rien ?

Abdallah était dans une angoisse impossible à décrire : De grosses gouttes de sueur tombaient de son front, ses mains tremblaient, ses genoux fléchissaient : il fut obligé de s’asseoir.

— Voyons ! calmez-vous, seigneur Frenghi, et tâchons de raisonner. Aussi pourquoi diable avez-vous tant bu ? On fait semblant de boire, mais l’on ne boit pas. C’est un truc que vous ne connaissez pas encore ? Eh bien, vous l’apprendrez, si vous êtes sage et si vous restez longtemps dans ce pays. Souvenez-vous que cette contrée est voisine de celle qu’habitait Circé et qu’il y est arrivé bien autre chose aux compagnons d’un certain Ulysse. L’avez-vous connu ce Grec-là ? Non ! Eh bien, tant pis. Mais revenons au présent. Et d’abord, si vous m’en croyez, vous me permettrez de vous verser cette cruche d’eau sur la tête ; cela calmera votre douleur et vous rafraîchira la mémoire. C’est la première chose que je fasse le lendemain d’un bon souper. Bien… comme cela ! Je suis sûr que vous y voyez plus clair à présent. C’est que, voyez-vous, en voyage il faut penser à sa santé ; on n’a pas à côté de soi sa petite mère ou sa petite sœur pour s’en occuper. Il est vrai que dorénavant vous ne voyagerez plus guère ; vous voilà fixé, au moins pour un temps. Quand on est frais marié…

— Mais vous m’embêtez sérieusement, Emphidiantz ! Je ne songe pas du tout à me marier. À qui en avez-vous avec vos fiançailles et votre mariage ?

— Il le demande encore ! À qui j’en ai ? Mais, parbleu ! à vous, à vous-même. C’est le cas de dire que la fortune vient en dormant.

— Mais, voyons ! au moins, expliquez-vous plus clairement, sacrebleu !

— Décidément il ne se souvient de rien ! Vous vous rappelez pourtant que nous avons soupé chez le prince hier soir.

— Oui, soupé, bu et dansé, c’est-à-dire regardé danser. Savez-vous que c’est admirable, cette danse ?

— Ah ! ah ! cela commence donc à vous revenir ! Eh bien ! après la danse qu’avez-vous dit, qu’avez-vous fait ?

— Nous avons bu, je pense. Mais, je ne me souviens pas d’autre chose.

— Je me souviens, moi. Vous avez formellement consenti à épouser la sœur du prince, une charmante fille, d’ailleurs, et surtout une danseuse incomparable, et, d’après les usages du pays, vous êtes fiancé, ce qu’il y a de plus fiancé.

— Elle est bonne, la plaisanterie ! Eh ! dites-moi, Emphidiantz, a-t-elle consenti, elle ?

— Est-ce qu’on les consulte en pareil cas ?

— Et le prince ?

— Mais c’est le prince qui vous l’a offerte.

— Bien, bien. J’accepte et de grand cœur. Nous allons rire.

— Pas le moins du monde. C’est très sérieux ce que je vous dis là.

— En ce cas je suis prêt et je souhaite que tout le monde le soit. Parlons d’affaires maintenant, s’il vous plaît. Il nous faut ouvrir la campagne et cela pas plus tard qu’aujourd’hui. Il importe de battre le fer pendant qu’il est chaud. Vos Altesses n’auraient qu’à changer d’avis et nous y serions pour nos frais.

— D’accord ; mais j’imagine que le prince, désirant aussi battre le fer pendant qu’il est chaud, commencera par vous marier, de sorte qu’il ne sera pas question d’affaires aujourd’hui. Noce et festin, voilà le programme. Et tenez ! entendez-vous la zourna ? entendez-vous les chansons ? Belle langue que la musique ! Ils ne chantent pas, ils sifflent ! Hâtez-vous ! on va venir sans doute.

L’assurance de l’Arménien finit par troubler sérieusement Abdallah. Les craintes qui l’avaient assailli la veille lui revinrent plus fortes que jamais. Sans doute ce mariage improvisé était une pièce que l’on jouait pour le rendre ridicule ; c’était une mystification combinée par l’Arménien et le chef abchase dans le but de lui soutirer de l’argent. On prétendrait qu’il avait consenti à épouser la princesse ou une fille quelconque ; qu’il était engagé ; qu’il devait par conséquent épouser ou payer un dédommagement. C’est ce que nous allons voir, se dit Abdallah. L’argent est à Redout et Redout est aux Russes. Pas moins. J’ai eu tort de me fourrer dans ce guêpier. Il s’agit d’en sortir au plus tôt.

— Voyons ! dit-il à Emphidiantz. Vous disiez hier que nous étions des amis, des associés. Vous ne l’avez pas oublié, j’espère. Vous savez que c’est par vos conseils que je me suis laissé entraîner jusqu’ici ; que vous êtes jusqu’à un certain point responsable de ce qui peut m’arriver. Vous êtes sujet russe, votre famille demeure à Koulaïs, m’avez-vous dit. S’il m’arrive malheur, on saura donc à qui s’en prendre. Enfin vous êtes chrétien…

Ici l’Arménien se signa à plusieurs reprises en prononçant le mot favori des Russes : Dieu merci !

— Vous êtes chrétien et vous savez que je le suis aussi. Il serait donc mal à vous de me trahir. Selon moi ce mariage dont vous parlez si sérieusement n’est qu’une mystification. On en veut à mon argent. Vous devez donc empêcher cela, si vous le pouvez, ou au moins me dire franchement de quoi il s’agit, afin que je puisse me mettre sur mes gardes.

— Mon cher Abdallah, tout ce que je vous ai dit, je le répète encore. Je suis votre ami ; nos intérêts sont solidaires ; j’aurais tort de vous tromper. Vos fiançailles sont bien réelles et, d’après les usages, non seulement de ce pays, mais encore de toute la Transcaucasie, elles sont légales, parce que vous y avez donné votre consentement et cela par devant témoins. Donc c’est un engagement que vous ne pouvez pas rompre. Vous aviez bu, me direz-vous. Tant pis ; je pourrais vous citer cent mariages entre Koulaïs et Tiflis qui se sont bâclés ainsi et qui ont été ratifiés par les autorités. Ce n’est pas très beau, je l’avoue, mais c’est tel. Bien que la traite des femmes soit abolie, on les envisage encore un peu comme une marchandise encombrante, dont on tient à se débarrasser. On n’est pas hypocrite, comme vous voyez. Or vous avez acquis une princesse, à bas prix, si vous voulez, puisqu’elle ne vous coûte que votre revolver, mais elle est bien à vous, si le prince persiste. Vous avez tout au plus le droit de la revendre et ce sera difficile, je vous en préviens. Il ne vous reste donc plus qu’à tirer le meilleur parti de votre marché et je vous avoue qu’à votre place, je ne serais nullement embarrassé. Il y a là une fortune à faire. Quand je vous disais que ces messieurs avaient saisi mon idée. C’est là surtout, croyez-moi, ce qui nous vaut votre mariage. Il leur faut un intermédiaire sûr avec Trébizonde, un intermédiaire politique et commercial. C’est vous qu’on a choisi ; pour vous attacher davantage, on vous marie, on vous donne même une princesse ; on ne vous traite pas déjà si mal, comme vous voyez. Eh bien ! moi, je vous conseille d’accepter et de tirer parti de l’occasion. Faites fortune d’abord et puis, plus tard, vous leur laisserez votre femme pour compte si cela vous convient.

— Non, non, jamais ? Pour rien au monde je n’accepterai une position semblable. Vivre au milieu de ces gens ! Vous n’y pensez pas ; j’y périrais d’ennui.

— Alors expliquez-vous avec le prince. Peut-être consentira-t-il à vous délier, mais j’en doute. Tenez ! voici qu’on vient ; vous allez savoir à quoi vous en tenir.

C’était l’hôte d’Abdallah, le chef à la figure rébarbative.

— Mon cousin m’envoie demander si vous êtes prêt, dit-il à Abdallah ; il vous saura gré de venir au plus tôt ; on n’attend plus que vous.

— Bon ! voici le grand moment, se dit Abdallah. — Marchons ! dit-il au chef.

Les chevaux furent amenés et l’on partit comme la veille au petit galop. À l’entrée de la clairière, une troupe nombreuse de gens à cheval et à pied se joignit à eux ; la zourna entonna une marche triomphale et c’est ainsi que l’on arriva devant la maison.

Il pouvait être six heures du matin ; le jour était splendide ; le village et la forêt qui le protégeait avaient un air gai et souriant : les cavaliers caracolaient, les piétons, bras-dessus bras-dessous, riaient et gazouillaient, accompagnant parfois d’un chœur formidable les notes aiguës de la zourna et le battement guerrier du tambour. Tout cela eût ravi un homme moins préoccupé qu’Abdallah. Il cheminait silencieux à la droite de son futur cousin, en tête du cortège, mais sa figure calme, quoiqu’un peu contractée, dénotait qu’en cette grave circonstance, il s’était armé de courage et de résolution.

Le prince, en grand costume des montagnes, la cartouchière ornée de décorations turques et russes, gagnées je ne sais comment, les reçut sur sa porte. Il prit la main d’Abdallah, qui se laissa faire, et l’introduisit.

— Ce jour est un beau jour pour moi, cher beau-frère, car il m’est bien permis de vous appeler ainsi, commença le prince.

— Fort bien. Laissons les compliments pour demain, interrompit Abdallah. Vous avez donc sérieusement l’intention de me marier ?

Le prince s’inclina.

— Eh bien ! moi je ne veux pas me marier, ni avec votre sœur, ni avec aucune autre.

— Hier vous y avez consenti.

— Hier j’avais bu, trop bu, vous le savez bien. Surpris par votre demande, j’ai pu y répondre affirmativement, pensant vous faire à vous et à la princesse un compliment, rien qu’un compliment, mais aujourd’hui que je suis à jeun et que je jouis de la plénitude de ma raison, vous me permettrez de décliner vos offres bienveillantes. D’ailleurs qu’est-ce que vous feriez de moi ? À quoi puis-je vous être utile ? Je n’ai rien, ni argent, ni influence ; je suis un simple commis négociant, qui voyage pour gagner sa vie. Quel avantage pouvez-vous retirer d’une alliance semblable ?

— Il me semble que ceci n’est pas votre affaire. Nous ne vous avons rien demandé encore que je sache. Vous nous plaisez, nous tenons à vous garder. Libre à vous plus tard de travailler à vos intérêts, aux intérêts de notre peuple. Pour le moment nous ne demandons qu’une chose, c’est que vous remplissiez votre engagement.

— Mais cet engagement, je vous le répète, n’est pas sérieux. J’étais ivre ; est-ce qu’on tient compte des paroles d’un homme ivre ? J’ignore votre langue, vos usages ; ma religion, mes goûts, mes habitudes sont différents des vôtres. Comment voulez-vous que je vive ici ? Comment voulez-vous que votre sœur puisse être heureuse ?

— Là n’est pas la question. Notre langue, vous l’apprendrez, sinon votre femme apprendra la vôtre ; nos usages, affaire d’habitude ! Quant à votre religion, à vos goûts, à vos habitudes, nous vous laissons liberté entière. Vous ne manquerez de rien ici et ma sœur, j’en ai la conviction, sera dix fois mieux traitée par vous qu’elle ne le serait par l’un des nôtres et cela précisément parce que vous êtes Frenghi, parce que vous êtes chrétien. Ainsi vos objections n’ont aucune valeur. En revanche il ne tient qu’à vous de vous faire une position brillante ; vous serez le premier ici après moi. Il me semble que ce n’est pas à dédaigner pour un simple commis négociant, comme vous dites. L’Europe, vous la reverrez, puisque vous y tenez tant : j’ai aussi le désir de la voir. Il y a assez longtemps que nous sommes des barbares ; je veux ouvrir mon pays à la civilisation, au commerce. Voilà pourquoi j’ai besoin de vous. Ne persistez donc pas dans votre refus ; c’est inutile ; vous nous resterez de gré ou de force.

— Soit. Je suis votre prisonnier alors. Il ne manque pas d’Européens qui accepteront vos propositions ; moi, je n’en veux point. Dans nos mœurs, ce n’est pas ainsi qu’on improvise un mariage. Votre sœur ! est-ce que je la connais seulement ?

— Ma sœur est charmante. Son seul défaut est d’être un peu âgée ; elle a vingt ans ; mais je sais que c’est l’âge où l’on marie les Frenghies. Elle vous apporte en dot ses bijoux, ses vêtements, ses tapis, ses femmes, son titre, sa position. Moi, je vous donne une maison, des terres, des esclaves. Que voulez-vous de plus ? En avez-vous autant ? Croyez-moi, puisque tout refus est inutile, puisque vous êtes engagé, résignez-vous de bonne grâce et soyez convaincu que les services que vous êtes à même de nous rendre ne resteront pas sans récompense. Comme vous vous conduirez, ainsi nous agirons à votre égard. Je vous fais la part belle. Vous ne connaissez pas ma sœur, dites-vous. Eh bien ! afin de vous convaincre de la sincérité de mes intentions, je veux déroger pour vous à nos usages. Ma sœur est là : venez et voyez par vous-même si elle est digne d’amour ou de mépris.

Le prince prit Abdallah par la main, ouvrit une porte, traversa une petite cour, ouvrit une autre porte et Abdallah se trouva dans l’appartement de la jeune fille.

La princesse était en grande toilette, assise sur des coussins. Elle avait adopté pour la circonstance la coiffure mingrélienne. Des flots de gaze blanche reposaient comme un nuage sur ses cheveux châtain-foncé, qu’un bandeau orné de diamants retenait sur son front. Elle avait une figure régulièrement jolie, une peau extrêmement blanche, des yeux bleus sous des sourcils admirablement dessinés. Sa taille, autant qu’on en pouvait juger, était une vraie taille de Circassienne, une taille qu’on avait emprisonnée dès l’adolescence dans un étroit justaucorps de peau de chamois, corset souple et fort qu’elle devait porter intact jusqu’au moment où son heureux mari viendrait l’ouvrir du tranchant de son couteau.

Abdallah était demeuré tout interdit près de la porte, mais, à la vue de cette charmante personne, une certaine émotion bienveillante se glissait dans son cœur. La princesse restait les yeux baissés, rougissante, confuse, presque tremblante sous le regard sévère du jeune Frenghi.

Comme il arrive toujours en pareil cas, ce fut la femme qui rompit la glace. Ses longs cils se relevèrent peu à peu et, remarquant sans doute une expression plus douce sur la figure du jeune homme, elle ébaucha un sourire. De sa main blanche et mignonne, elle ramena sa robe autour d’elle et de la même main invita Abdallah à s’asseoir. Abdallah céda au charme ; il s’assit, les yeux toujours fixés sur sa fiancée, mais toujours roide, toujours indécis. Il aurait voulu dire quelque chose, ne fût-ce que pour rompre ce silence embarrassant, mais dans un moment où il eût été fort empêché de trouver que dire, même dans sa langue maternelle, comment aurait-il pu s’expliquer par des signes ? Enfin il lui vint une idée, idée bête, idée absurde si vous voulez. La princesse portait, à moitié enroulé autour du poignet, un chapelet d’ambre à grains énormes. L’un des bouts pendait négligemment sur sa robe. Abdallah s’en saisit comme pour l’examiner. La princesse aussitôt tendit la main pour qu’il pût voir à son aise. Cette main était si blanche et si mignonne, elle se trouvait d’ailleurs si près de la bouche d’Abdallah qu’il n’y put tenir. Il la saisit et la porta avidement à ses lèvres. La princesse le laissa faire ; puis, quand au bout d’un instant il releva la tête, elle l’embrassa sur le front à la manière russe et s’enfuit.

Une heure après Abdallah était marié.

IV

Tout marcha d’abord à souhait. Au bout de huit jours, Emphidiantz repartait pour Redout à la tête d’un convoi considérable de marchandises, acquises à des prix avantageux. Abdallah avait voulu rester auprès de sa femme. Nouveau Jason, il s’était laissé prendre aux charmes de sa Médée ; il en était passionnément amoureux. La princesse, il est vrai, déployait un art, un esprit infinis pour suppléer à ce que la nature lui avait refusé, la faculté de se faire comprendre de son mari par la parole, et Abdallah était heureux comme un prince ou comme un nouveau marié.

Ses journées se passaient on ne peut plus agréablement. C’étaient des cavalcades, des parties de chasse, des dîners champêtres, des fêtes, des danses perpétuelles. Le prince régnant vivait avec Abdallah sur le pied de la plus intime familiarité. Il en avait fait son premier ministre, lui avait conféré tous les portefeuilles, sauf peut-être celui de l’instruction publique et des cultes. Abdallah s’en dédommageait en donnant des leçons de français à son épouse et au prince, et c’était chose curieuse d’entendre ces bouches zézayantes s’efforcer de copier fidèlement la prononciation un peu tudesque d’Abdallah.

Le jeune Frenghi, prenant au sérieux sa mission civilisatrice, élaborait des plans gigantesques. C’était d’abord une route qui devait relier le pays à Redout et à Soukhoumkalé. Puis c’était un palais pour la famille régnante. Venait ensuite une série d’établissements industriels, sans parler d’un bazar où les montagnards viendraient échanger leurs produits contre ceux des manufactures européennes. Abdallah allait même jusqu’à rêver la fondation d’une colonie suisse, semi-agricole, semi-industrielle, où il trouverait à la fois des habitudes civilisées et des relations plus conformes à ses goûts.

Le prince accueillait toutes ces idées, les approuvait, mais les renvoyait à des temps meilleurs. Ses finances, disait-il, ne lui permettaient pas présentement de semblables entreprises. En attendant, il chassait, jouait aux nardi, donnait des fêtes et en somme s’occupait fort peu de son peuple.

En Abchasie, comme aussi dans la plupart des tribus montagnardes, le pouvoir est beaucoup moins absolu qu’on serait tenté de le croire. Tout en reconnaissant la préséance de telle ou telle famille, l’élite de la tribu ne s’en réserve pas moins son mot à dire dans les grandes occasions, et il est rare qu’une décision importante soit exécutée avant d’avoir été soumise à un conseil général. Dans beaucoup d’endroits même, il existe un local spécial pour ces assemblées, quelque chose qui ressemble à nos hôtels de ville et qu’on nomme tout simplement maison du conseil.

Or d’un bout du Caucase à l’autre, il règne un sentiment dans lequel tout le monde s’accorde, c’est la haine de l’étranger, de l’oppresseur, ce qui de nos jours veut dire la haine du Russe. Mais c’est précisément lorsqu’il s’agit de combattre les envahissements progressifs du puissant ennemi que la divergence des opinions se fait sentir. Les uns, comme le prince actuel, plus éclairés, plus intelligents, comprennent parfaitement l’inutilité d’une résistance ouverte. Ils se gardent bien de donner prise à l’ennemi. Resserrés entre les Montagnards et les Russes, ils sont parvenus à se faire reconnaître une espèce de neutralité et, qui plus est, à se la faire payer bien cher par l’empereur orthodoxe.

Les autres, en revanche, surtout le populaire, toujours plus exposé à la pression des Mollahs qui croient encore ou feignent de croire à la toute-puissance de la Turquie, considèrent une alliance avec cette dernière et la guerre sainte comme l’unique porte de salut. Ce parti, essentiellement ignorant et fanatique, blâme ouvertement la politique suivie par les princes du littoral ; il combat à outrance tout ce qui sent l’innovation, l’étranger, et les chefs ont fort à faire pour empêcher que des conflits individuels n’amènent une rupture générale avec la Russie.

Le prince sentait donc l’impossibilité matérielle et morale d’exécuter les plans forgés par Abdallah. Aussi laissait-il le jeune Frenghi chevaucher son dada sans songer à l’arrêter. Ce n’était pas là, à notre avis, (le lecteur est prié de remarquer que c’est M. B., un employé russe, qui parle), le motif qui avait déterminé le prince à opérer la capture d’Abdallah. Au fond le jeune Frenghi n’était pour lui qu’une espèce de précepteur qui devait l’initier aux mystères de la vie civilisée, afin qu’il ne fût pas pris au dépourvu quand la Russie, expropriant ses États pour cause d’utilité publique, comme elle l’avait fait autrefois pour le roi de Géorgie et plus récemment pour les dadians[6] de Mingrélie, l’enverrait passer son temps partout ailleurs que chez lui, avec une modeste pension à titre de dommages et intérêts.

Mais le prince ne pouvait avouer ses véritables intentions sans exciter l’indignation du vieux parti turc ; il ne pouvait guère accepter un Frenghi de la main des Russes sans dévoiler ses inquiétudes et s’exposer à la trahison. Il s’était donc emparé d’Abdallah qui provenait de Stamboul et de Trébizonde et dont la profession offrait le double avantage d’être utile à ses sujets et de déguiser le parti véritable qu’il voulait en tirer.

Toutes ces précautions ne purent empêcher qu’Abdallah ne devînt en peu de temps suspect et même odieux aux Mollahs et à leurs partisans. La position avantageuse que le prince lui avait faite excitait l’envie ; son origine et sa religion, la haine.

Qu’adviendrait-il, se demandait-on, de la succession du prince, si ses enfants venaient à mourir ? Passerait-elle entre les mains du Frenghi ?

Abdallah s’empressa de signer une renonciation formelle à la couronne.

Cette preuve de désintéressement, loin de lui concilier ces esprits ombrageux, rompit la dernière barrière qui contînt encore la haine du populaire. Abdallah n’osait plus sortir sans le prince ou sans escorte, sous peine d’être hué ou même couvert de boue.

Cela fit que le pauvre jeune homme tomba bientôt dans un découragement profond. Les ressources que lui offrait la société de sa femme ne suffisaient pas à défrayer son existence oisive et inutile. Ce ne fut qu’alors qu’il comprit bien la différence qu’il y a entre la femme civilisée et la femme telle que l’a faite la nature. Le charme piquant de ce caractère ingénu et coquet en même temps s’effaçait graduellement pour lui par l’effet de l’habitude. Son oreille s’était accoutumée à ce zézayement que, dans le principe, il trouvait si enfantin et si gracieux. La pantomime même et les quiproquos qui en résultaient, au lieu de l’égayer, le fatiguaient, et les quelques mots de français que la princesse était parvenue à retenir lui paraissaient souverainement ridicules.

C’est que la princesse, toute charmante, tout aimable qu’elle fût, manquait totalement de la culture qui seule meuble l’intelligence. Son esprit était comme un tonneau vide qui résonne admirablement, mais duquel il ne sort rien. Curieuse comme un enfant et comme une sauvage, elle n’imaginait pas de bonheur plus grand que d’entendre les récits et les descriptions qu’Abdallah lui faisait de l’Europe et des pays qu’il avait parcourus, mais Abdallah se lassait de faire à lui seul tous les frais de la conversation, d’autant plus qu’il était souvent obligé de substituer le signe à la parole. La princesse eût sans doute bien voulu questionner, mais elle y renonçait à cause de la difficulté qu’elle avait de se faire comprendre. Les tête-à-tête devenaient passablement monotones, parce qu’il n’y avait aucun échange d’idées, et Abdallah, toujours plus ennuyé, finit par se résumer entre sa pipe et son verre.

Une circonstance cependant égayait un peu le fond du tableau ; la princesse allait devenir mère.

Le jeune époux escomptait le bonheur que lui procurerait son enfant et, il faut le dire à sa louange, c’était là surtout ce qui lui faisait accepter sa triste position. Enfin, pensait-il, il allait avoir une âme à lui, tout à lui, qu’il pourrait façonner à sa guise ; un être qui comprendrait sa langue maternelle, qui lui répondrait. Si Robinson dans son île éprouva tant de joie à entendre son nom sortir du bec d’un perroquet, pensez à celle qu’éprouverait Abdallah à s’entendre appeler par son enfant.

Selon lui, cet enfant ne pouvait manquer un jour de jouer un grand rôle dans le pays. Abchase par sa mère et son éducation corporelle, il deviendrait Européen par l’intelligence et l’éducation morale. Unissant à ces doubles facultés la connaissance des mœurs et des langues de l’Orient et de celles de l’Occident, soit que sa patrie fût encore indépendante, soit qu’elle fût déjà tombée entre les mains des Russes, il n’en devenait pas moins un personnage nécessaire, la synthèse providentielle où se rencontreraient la barbarie et la civilisation, le passé et l’avenir.

Bercé par ces ambitieuses espérances, Abdallah se laissait aller au flot, assez indifférent à ce qui se passait autour de lui, opposant la force d’inertie à toutes les tracasseries qu’on lui faisait subir. Il finit même par perdre de vue le but qui l’avait amené en Abchasie. La raison Schlatter, Emphidiantz et Comp., seule autorisée, etc., ne subsistait plus que de nom. L’habile et actif Arménien y avait substitué une raison plus personnelle, sur laquelle Abdallah ne prélevait d’autre tribut que son vin, son tabac et quelques autres objets de première nécessité.

Le ciel exauça enfin ses vœux : il lui naquit un beau et grand garçon. La maison du prince fut en fête pendant plusieurs jours et l’heureux Abdallah put croire qu’une nouvelle ère allait commencer pour lui. Il accueillait ce petit être comme un noyé accueille la corde qu’une main amie lui jette. Il ne regrettait qu’une chose : c’était de ne pouvoir le nourrir de son sang, comme la princesse le nourrissait de son lait ; il était littéralement jaloux de sa femme. Quand elle donnait le sein à l’enfant, Abdallah était là, marchant de long en large, ou immobile, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, épiant le moindre mouvement du marmot, grillant d’impatience et ne pouvant attendre le moment de reprendre possession de son unique bien. L’enfant ne quittait pas ses bras ; quand l’enfant avait sommeil, Abdallah allait s’accroupir dans un coin, osant à peine respirer et se gardant bien de faire le moindre mouvement jusqu’à ce qu’il fût éveillé. C’était alors un dialogue à perte de vue en bon allemand suisse, où Abdallah faisait naturellement la demande et la réponse avec une multitude de diminutifs en li ; il ne s’interrompait que pour lui chanter à demi-voix un lied de la patrie lointaine. Il prétendait que l’enfant le comprenait. C’était presque de la folie.

Le prince, le seul peut-être qui continuât à traiter Abdallah avec la même estime et la même amitié, sans oser toutefois le faire trop ouvertement, s’amusait beaucoup de cet amour pour ainsi dire maternel qu’Abdallah avait voué à son héritier.

— Si c’est ainsi que vous aimez les enfants, lui disait-il en riant, il ne me reste plus qu’à fonder un asile et à vous en confier la direction. Pardieu ! laissez-le donc un peu à sa mère ; il vous donnera assez de fil à retordre plus tard. Il est dans l’âge où l’on a besoin d’une nourrice et non d’un maître de langues. Allons ! venez faire un tour de chasse. J’ai perdu aux nardi, j’ai les nerfs agacés ; nous déjeunerons au bord de la mer.

Le plus souvent Abdallah refusait, malgré les instances de sa femme qui le conjurait de prendre quelque exercice. Parfois pourtant il se laissait persuader ; mais il était à peine sorti qu’il aurait voulu être rentré, et ses incroyables distractions ne contribuaient pas peu à divertir les chasseurs.

On eût juré que le gibier devinait son humeur inoffensive. Si un chevreuil était lancé, il y avait dix à parier contre un qu’il passerait à côté d’Abdallah qui, le plus souvent, n’y prenait pas garde. Le prince s’emportait, jurait qu’une autre fois il laisserait le songeur à la maison, puis il finissait par rire.

Un jour cependant l’idée vint à Abdallah qu’en faisant son devoir de chasseur il abrégerait peut-être ces interminables parties. Aussi quand le chevreuil se présenta, comptant sur la neutralité du Frenghi, on fut bien étonné d’entendre son coup de fusil et plus étonné encore de trouver le chevreuil blessé à mort. On entoura Abdallah, on le félicita. Lui contemplait la pauvre bête qui s’agitait convulsivement sur le gazon teint de sang ; il n’entendait pas ce qu’on lui disait ; tout à coup il jeta son fusil et l’on put voir une larme couler de dessous ses lunettes. La fibre paternelle avait été touchée. Les chasseurs éclatèrent de rire. Seul et contre sa coutume, le prince resta sérieux et, pour éviter une explication, donna l’ordre de se remettre en chasse.

Il était assez tard le soir quand on rentra au logis. Le prince était taciturne, maussade même, à en juger par la manière dont il menait son cheval.

Comme, en traversant le village, on passait devant la maison du cousin, celui qui avait introduit Abdallah en Abchasie, le prince voulut y entrer et invita son beau-frère à le suivre, mais Abdallah préféra retourner au logis.

— Bonne nuit alors, lui dit le prince en lui serrant la main ; je ne rentrerai probablement que fort tard et je ne vous verrai pas avant demain.

Abdallah mit son cheval au galop et deux minutes après il était chez lui.

Une obscurité profonde régnait dans l’appartement. Il paraissait désert. Abdallah s’attendait à y trouver son enfant, sa femme et son souper. Mais rien.

Il appela une fois, deux fois. Personne ne répondit.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Il alluma une chandelle et découvrit enfin sa femme inanimée sur ses coussins. Il l’attira à lui ; elle éclata en sanglots.

— Qu’est-il donc arrivé ? Parle donc ? Où est l’enfant ?

La princesse continua à sangloter.

Abdallah, effrayé, lui serra le poignet de manière à le faire craquer. La princesse poussa un cri de douleur.

— L’enfant ! Où est l’enfant ? cria-t-il.

— Ils l’ont pris ! Oh ! ne me fais pas mal ; laisse ! Ce n’est pas moi ! Ils l’ont pris ; ils l’ont emmené dans les montagnes. Je ne voulais pas ; ils me l’ont arraché des bras. Maudits soient-ils ! Aie pitié de moi ; ne me tue pas.

Abdallah s’élança hors de l’appartement, mais quand il fut dans la cour, il se rappela que le prince n’était pas chez lui ; il se souvint alors de son air contraint et embarrassé. Il rentra.

La princesse pleurait et criait.

Abdallah la prit dans ses bras et l’embrassa affectueusement.

— Tu es bon, toi ! lui dit-elle. Je t’aime bien et l’enfant aussi. J’ai résisté tant que j’ai pu. Oh ! pourquoi es-tu parti ?

La princesse se calma peu à peu et parvint à raconter tant bien que mal ce qui s’était passé.

Une heure, peut-être, après le départ d’Abdallah pour la chasse, le grand cousin était venu chez elle avec plusieurs gentilshommes du pays. On lui avait dit que le moment était venu de se séparer de l’enfant ; que les chefs avaient trouvé que son mari n’était pas en état de lui donner une éducation convenable ; que c’était bien assez d’avoir un Frenghi dans le pays pour vivre aux dépens de la nation ; qu’on ne pouvait pas permettre qu’il y implantât sa race impie ; que son enfant, appartenant par elle à la famille princière, devait devenir un Abchase, rien qu’un Abchase, et que, pour cette raison, il avait été décidé de le confier à un pchek[7] de la montagne, où il serait convenablement traité.

Et là-dessus, dit-elle, malgré mes pleurs, malgré mes cris, ils se sont emparés de l’enfant et l’ont emporté.

— Mais c’est un vol, c’est un rapt ! L’enfant est à moi. Cela ne se passera pas ainsi ! s’écriait Abdallah avec des larmes de fureur. L’enfant est à moi. Je veux qu’ils me le rendent. Le prince doit me le faire rendre. Et il n’est pas là.

— Ils m’ont dit que c’était la volonté de mon frère, mais je ne puis le croire.

— Oh ! je l’ai bien deviné ! s’écria Abdallah. Mais nous verrons demain. Pour le moment, calme-toi, chérie, et dors si tu le peux !

La princesse obéit. Abdallah prit une bouteille de vin, alluma une pipe et s’établit dans un coin du divan.

V

Une idée qui s’était déjà plusieurs fois présentée à son esprit, venait de lui réapparaître comme l’unique solution possible de sa malheureuse destinée. C’était l’idée de fuir. Le prince, disait-il, est bon, aimant et intelligent, mais tout cela est neutralisé par sa paresse et son indifférence. Il n’y a rien, absolument rien à attendre de lui, et seul je ne puis pas lutter contre tout un peuple. Lui-même, quand il le voudrait, ne le pourrait pas. Que fais-je ici ? Je suis comme un frelon qui n’est bon à rien. Je sers de plastron au mépris et à la haine de ces barbares. Il faut en finir. Si je suis resté, c’est un peu à cause de ma femme, qui a le caractère de son frère, et surtout à cause de mon enfant. On me l’a pris : je n’ai plus qu’à secouer la poussière de mes bottes et à partir…

Abandonner ma femme, ma femme que j’aime ! On appellera cela une lâcheté. Ce sera bien plutôt un bienfait, un service que je lui rendrai. Errant, sans ressources, que ferais-je d’elle ? Que ferait-elle dans un pays civilisé, loin des siens ? Ce que je fais ici, moi, périr d’ennui ! Non ! qu’elle reste ! Pour rien au monde je ne lui ferai subir les tourments que j’ai endurés jusqu’à présent. Je n’en ai pas le droit. Pourquoi le prince a-t-il eu la malheureuse pensée de nous unir ?

Abdallah ne dormit pas du reste de la nuit. L’amour qu’il avait pour sa femme, l’espoir de recouvrer son enfant et la nécessité de fuir se livraient dans son cœur une bataille désespérée. Le matin pourtant sa résolution était fermement arrêtée. Il aurait une entrevue avec le prince et, s’il n’obtenait pas satisfaction, il s’enfuirait.

Il se présenta donc chez son beau-frère à l’heure où celui-ci prenait ordinairement le thé. On lui dit qu’il n’était rentré que pour un instant et était reparti à la chasse, peut-être même pour Soukhoum.

Abdallah fit seller un cheval, puis rentra chez lui, prit son fusil et son kindjal, comme s’il avait l’intention de rejoindre la chasse, glissa dans sa poche quelques bijoux qu’on lui avait donnés lors de son mariage, embrassa sa femme encore endormie et partit au galop du côté de Soukhoum.

Mais quand il fut en pleine forêt, au lieu de continuer sa course vers l’occident, il tourna brusquement à gauche, descendant à la fois vers la mer et vers Redout. C’était à peu près le chemin qu’on avait suivi la veille ; il pensait bien que les chasseurs auraient pris ce jour-là une autre direction. Vers midi, il était arrivé à la source où l’on avait déjeuné ; il savait que de là il lui était facile, en se dirigeant vers la mer, de trouver un sentier, assez peu fréquenté du reste, qui longe le rivage à quelque distance du bois, et que ce sentier le conduirait à son but. Il avait plusieurs raisons pour supposer que cette issue serait moins surveillée que celle par laquelle il était arrivé dans le pays.

Ce ne fut pas sans quelque émotion qu’il s’engagea dans ces parages encore inconnus. Mais la décision était prise ; il passerait outre. Il renouvela les amorces de son fusil, raffermit la selle de son cheval et poussa en avant.

À part le grincement monotone des cigales, rien ne troublait le silence de la forêt. C’était l’heure où tous les animaux dans ces chauds climats font leur méridienne. On n’entendait ni un souffle de vent, ni même le bruit de la mer.

Abdallah n’eut pas de peine à trouver le sentier dont il avait entendu parler, mais il était tellement obstrué par la puissante végétation de ces contrées qu’il préféra mettre pied à terre et conduire son cheval par la bride. Un peu après, comme il entendait résonner dans la profondeur du bois le bruit des sabots de sa monture, il réfléchit qu’il y avait plutôt danger qu’utilité réelle à la garder. Il la débrida, lui tourna la tête du côté du village et la laissa partir.

Il pouvait être trois heures de l’après-midi quand il atteignit la limite orientale de la forêt. Ici toute trace de sentier avait disparu ; devant lui s’étendait une plaine marécageuse couverte de grands roseaux. Des étangs, des canaux aux eaux dormantes entrecoupaient cette vaste étendue. Abdallah comprit qu’il était inutile et même dangereux de s’y risquer. Mais il allait être obligé de remonter assez loin vers le nord pour trouver un terrain plus favorable, et, de ce côté, il courait le danger de faire une mauvaise rencontre, la forêt et la steppe étant probablement occupées par les troupeaux des Abchases. En outre il se sentait fatigué et il y avait encore loin jusqu’à Redout. Abdallah délibéra quelques minutes sur le parti qu’il avait à prendre. Devait-il attendre la nuit et se diriger d’après les feux des pâtres ? Devait-il, au contraire, continuer sa marche et tâcher de se glisser entre la steppe et le marais, profitant des hautes herbes et des joncs pour dissimuler son passage et, au besoin, se ménager un refuge ? L’impatience où il était d’atteindre le territoire russe lui fit braver la fatigue, et il se remit en route non sans redoubler de précautions.

Le fusil à la main, il s’insinuait entre les arbres et les buissons, s’arrêtant à chaque instant afin d’écouter si aucun bruit suspect ne parvenait jusqu’à lui. Le terrain montait graduellement. Il jugea qu’il était temps de prendre à droite, s’il ne voulait pas s’écarter trop de la lisière du marais. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure d’efforts incroyables qu’il parvint à traverser ce fourré épais qui entoure la forêt comme une ceinture. Mais la steppe s’ouvrait devant lui. À droite, bien loin encore, la mer berçait ses flots blancs et, par-dessus les bouquets d’aulnes et de saules qui parsemaient le marais, un nuage de fumée lui indiquait la position de Redout. Il lui restait au moins deux heures de marche. Mais qu’est-ce que deux heures de marche quand, au bout, l’on retrouve la liberté ?

Plein de courage, Abdallah s’élança hors du dernier buisson ; mais une maudite épine accrocha son papach. Il se retourna pour le ramasser et, au même instant, il entendit comme le galop de plusieurs chevaux. Il n’eut que le temps de se blottir derrière une broussaille et il vit passer trois Abchases fort bien montés, qui sans doute cherchaient aventure. Si Abdallah eût été vu, il eût été incapable de se servir de son fusil tant le cœur lui battait. Aussi n’eut-il rien de plus pressé que de se rejeter au plus épais du fourré où il fut plus d’une heure avant d’oser sortir.

Cette rude alerte avait achevé d’épuiser ses forces. La faim, la terrible faim commençait à le presser. Juste le contraire de son ex-associé, le digne Emphidiantz, Abdallah eût pensé à tout plutôt qu’à son estomac. Depuis le matin il n’avait rien pris. Il donna fort heureusement dans un buisson de cornouiller dont les fruits, quoique verts, lui donnèrent la force de se remettre en route.

Ce ne fut qu’après bien des angoisses qu’il parvint enfin en vue de Redout ; et, pourtant, malgré la faim qui le pressait, il ne jugea pas prudent de s’y aventurer, dans la crainte d’être reconnu par quelque rôdeur abchase. Son intention était de rester caché jusqu’au passage du bateau qui d’Odessa se rend à Trébizonde, mais il était fort embarrassé de trouver une retraite. Il songea bien un instant à requérir la protection du gouvernement russe, mais alors il y aurait des explications à donner. Les Abchases interviendraient ; il y aurait une enquête, une perte considérable de temps, de l’argent à dépenser, et Abdallah n’avait rien au monde que son fusil et les quelques bijoux qu’il avait emportés et qui suffiraient à peine à payer le prix de son passage. Tout bien considéré et craignant surtout d’être extradé, il se décida à se mettre à la recherche d’Emphidiantz et à se confier à lui.

Redout n’est pas une grande ville, ce n’est pas même un grand village. Le premier individu auquel Abdallah s’adressa lui indiqua ce qu’il cherchait.

Le digne Arménien occupait, non loin du port, une baraque en grosses planches d’érable. La partie antérieure formait boutique. Il y régnait une odeur infecte, due surtout à la présence du suif, du beurre, du lard et du poisson salé qui forment le fond de toutes les boutiques du pays. En outre, on y voyait un pêle-mêle de toutes les marchandises imaginables, denrées coloniales avariées, quincaillerie de rebut, articles de contrebande, etc. Un jeune homme pâle, maigre et sale, était debout derrière le comptoir.

— Ivan Bogdanitsch ! demanda Abdallah.

— Par là, lui dit le jeune homme en lui montrant l’arrière-boutique.

Abdallah passa outre.

Emphidiantz était assis sur son estrade, qu’on nomme ici tacht, et prenait le thé en compagnie d’un compère qui ne prenait rien.

Il eut quelque peine à reconnaître son ex-associé et il ne manifesta ni surprise ni joie de le revoir.

— Quel bon vent vous amène ? lui demanda-t-il. Votre famille se porte bien, j’espère. Êtes-vous seul ou le prince est-il avec vous ?

— Je suis seul. J’aurais à vous entretenir quelques instants si vous étiez assez bon…

— Mais, comment ! sans doute, avec le plus grand plaisir. Voyons ! que puis-je faire pour votre service ? Il s’agit de régler nos comptes, je suppose. Mes livres sont parfaitement en ordre. Vous verrez. Et puis j’ai là des lettres de votre ancien patron qui prouvent que nous sommes complètement d’accord. Je puis me flatter que je lui fais gagner de l’argent à celui-là. Aussi tient-il à moi !… Sosiko !

— Nous remettrons cela à plus tard, si vous le permettez. En attendant, je ne serais pas fâché de manger quelque chose, je n’ai rien pris depuis midi.

— Tenez ! voilà justement Sosiko. Il ira au doukhan (cabaret) voisin vous chercher ce qu’il vous faut. Vous n’avez qu’à commander.

— Oh ! ça m’est égal. Qu’il apporte ce qu’il trouvera.

— Eh bien ! va donc ! qu’attends-tu ?

— Parbleu ! j’attends l’argent, répondit le sale et maigre Sosiko.

— On paiera après. Va ! dit Abdallah.

Les deux Arméniens se regardèrent du coin de l’œil.

— Resterez-vous quelques jours à Redout ? reprit Emphidiantz.

— Peut-être. Quand passe le bateau de Trébizonde ?

— Auriez-vous l’intention d’aller à Trébizonde ?

— C’est possible. Quand passe donc le bateau ?

— Après-demain. Je regrette de ne pouvoir vous offrir l’hospitalité, continua Emphidiantz : vous le voyez, ma maison est petite ; d’ailleurs, j’attends quelqu’un.

— J’en suis fâché, dit Abdallah ; je ne voudrais pas coucher au doukhan.

— Qu’à cela ne tienne ! Je vous trouverai une chambre ici près qui ne vous coûtera pas cher.

Emphidiantz échangea quelques paroles avec son compère et celui-ci sortit au grand contentement d’Abdallah.

— Il est allé vous retenir un logement.

— Merci. J’ai encore un service à vous demander.

L’Arménien avala une gorgée de thé.

— Un service important. Je suis fugitif ; je me suis échappé du pays des Abchases. On est sans doute à ma poursuite. Il vous faut me cacher jusqu’après-demain et me procurer une place sur le bateau.

— Fugitif ! dit Emphidiantz ; le cas est mauvais. Je ne puis vous être d’aucune utilité ; ce serait me brouiller avec les Abchases ; ce serait nuire à mes intérêts et à ceux de votre ancien patron. Impossible. Vous parviendrez bien à vous tirer d’affaire sans me compromettre.

— Mais je ne connais personne ici.

— Eh qu’importe ! avec de l’argent on fait tout ce qu’on veut.

— De l’argent ! sans doute, mais je n’en ai pas.

— Je m’y attendais. Il faudra encore que je vous en donne, n’est-ce pas ? N’y comptez pas. Vous m’avez causé assez d’embarras avec votre tabac, vos vins et vos liqueurs. Mais, monsieur, savez-vous qu’il m’en a coûté plus de cent roubles pour un démêlé que j’ai eu avec la douane et dont vous étiez la cause. Et vous voulez retourner à Trébizonde, pour me brouiller sans doute avec votre ancien patron. C’est une indignité ! C’est…

Au même instant, Sosiko reparut portant du pain, du saucisson, du poisson salé, des concombres et du vin naphté.

— Faut-il faire encore du thé ? demanda-t-il.

— Non pas et tu ferais mieux de remporter ton souper. Il y en a au moins pour un rouble !

— Un rouble quinze kopecks ! et j’ai marchandé.

— Vous l’entendez ! Et qui me paiera tout cela ?

— Moi ! dit Abdallah, les larmes aux yeux. Je n’ai pas d’argent, c’est vrai, mais j’ai mon fusil, un bel et bon fusil qui a coûté plus de cinquante roubles. Vous me l’achèterez. Je n’en ai plus besoin à l’heure qu’il est.

— Beau fusil en vérité ! Je n’en retirerai pas dix roubles. Enfin finissons-en. Je vous donnerai contre votre fusil dix roubles, votre souper et un bon conseil, celui de quitter Redout dès que vous aurez apaisé votre faim. Comment ne comprenez-vous pas que Redout est la retraite la plus dangereuse que vous puissiez imaginer ? Mais c’est ici qu’on viendra tout d’abord vous chercher ! Croyez-moi ! soupez et allez plus loin, à Poti, par exemple, où personne ne vous connaît, où le bateau relâche en dernier lieu. Vous y trouverez des Frenghis qui seront plus à même de vous aider que de pauvres Arméniens à qui tout le monde en veut.

Quoique intéressé le conseil était bon et Abdallah se décida sur le champ à en profiter. Il mangea à la hâte son exécrable souper, remercia Emphidiantz et se disposa à partir.

— Voilà vos dix roubles, dit l’Arménien. C’est uniquement pour vous rendre service, voyez-vous, que j’accepte votre fusil. Ça ne se vend plus depuis que les Frenghis ont envahi la contrée. Chacun y apporte le sien et l’y laisse en partant. Sosiko vous accompagnera jusqu’au bac sur lequel on passe le Rion. Le fleuve passé, vous n’aurez qu’à marcher droit devant vous ; d’ailleurs les lumières de Poti vous guideront. Je vous souhaite bon voyage ; n’oubliez pas de présenter mes civilités à M. C. et de lui dire que les temps deviennent de plus en plus difficiles, grâce à l’affluence des Européens, mais que je ferai toujours en sorte de le satisfaire.

Abdallah se remit en route, précédé du sale et maigre Sosiko. Après avoir passé le Rion, il se sentit un peu soulagé. Les Abchases ne songeraient peut-être pas à le chercher au-delà du fleuve.

Il trouva une chambre assez malpropre dans une petite maison perdue au milieu du marais sur lequel nage Poti. Peu distante de l’embarcadère, elle lui offrait l’avantage de se tenir caché jusqu’au dernier moment. Les Abchases, si tant est qu’ils le poursuivissent jusque là, le chercheraient sans doute aux abords de l’hôtel tenu par un Frenghi et il pourrait se glisser inaperçu jusque dans le bateau.

Rassuré sur son sort, il dormit la grasse matinée. Il déjeuna et dîna dans sa chambre, sous prétexte d’une indisposition que la pâleur de sa figure rendait vraisemblable. Rien ne vint troubler sa tranquillité.

Le lendemain matin on signala l’arrivée du bateau. Il avait mouillé devant la barre du Rion ; il repartirait le soir.

Abdallah n’avait donc plus que quelques heures à attendre. Sa pensée se reporta auprès de sa femme, du prince et des Abchases. Il se représentait la surprise et le dépit que ses ennemis avaient dû éprouver en apprenant sa fuite ; il versa quelques larmes en songeant à sa femme. Les deux années qu’il avait passées au milieu de ces barbares lui apparaissaient comme un rêve étrangement semé de joies et de douleurs, mais une de ces douleurs lui restait au cœur, aiguë et violente : c’était la perte de son enfant. Ce petit être qu’il aimait avant de l’avoir eu, qu’allait-il donc devenir ? Aurait-il jamais le bonheur de le revoir ? Est-ce que le fils consentirait à reconnaître son père ? Cette idée l’attrista. Il regretta d’avoir précipité sa fuite ; qui sait ? le prince le lui aurait peut-être rendu ! Maintenant il était trop tard, il ne lui restait plus qu’à suivre la voie où il s’était engagé et à abandonner le reste à la Providence.

Le moment du départ arriva enfin. Le petit bateau qui fait le service du fleuve lançait aux nuages sa blanche fumée, le premier coup de cloche avait retenti. Abdallah appela son hôte et le paya. Il prit un dernier verre de vin, jeta un coup d’œil par la fenêtre et, ne voyant rien de suspect, se dirigea vers la porte ; mais il n’eut pas la peine de l’ouvrir.

Un Abchase parut sur le seuil, et d’un geste impérieux fit signe à Abdallah de le suivre. Abdallah s’attendait si peu à ce coup de théâtre, qu’il demeura comme terrifié et cloué à sa place. L’Abchase lui posa une main sur l’épaule pendant que de l’autre il lui appuyait un pistolet sur la poitrine. — Marche ou tu es mort !

Abdallah obéit. Derrière la maison, un autre Abchase tenait trois chevaux par la bride. On fit monter Abdallah sur celui du milieu ; ses deux compagnons s’élancèrent sur les autres et l’on tourna le dos à Poti.

Le bateau à vapeur sonnait en ce moment son dernier coup de cloche et l’on entendit distinctement le bruit des roues qui battaient l’eau du fleuve.

VI

Effrayé par ce hardi coup de main exécuté à la porte d’une ville russe, Abdallah s’attendait à subir, dès son retour au pays des Abchases, les plus mauvais traitements. On l’abandonnerait sans doute en proie à la haine du populaire, ou bien on l’enfermerait dans quelque prison d’État, si tant est qu’il en existât une dans ce pays barbare. Peut-être même le confierait-on à quelque chef de la montagne comme on avait fait de son enfant, et il frissonnait à l’idée de l’horrible esclavage qu’il aurait à endurer. Il se rappelait certain ours qu’un montagnard avait amené au prince. Enchaîné dans la cour, il avait servi de jouet, plusieurs mois durant, à tous les enfants, à tous les oisifs du village, qui s’amusaient de sa fureur comme les sauvages d’Amérique s’amusaient des tortures de leurs prisonniers. Tout ce que l’imagination la plus féconde et la plus cruelle peut inventer avait été mis en œuvre pour torturer le pauvre animal. Mais, à la fin, il s’était vengé, il était parvenu à s’emparer d’un de ses persécuteurs et quand, criblé de balles, il avait dû relâcher sa victime, celle-ci n’était plus qu’une masse informe d’os brisés et de chairs sanglantes.

— Je ferai comme l’ours, se disait Abdallah, et il se renferma dans l’indifférence de l’héroïsme ou du désespoir.

Vous pensez bien qu’il ne fut pas médiocrement étonné lorsque ses féroces gardiens le déposèrent tout simplement à la porte de sa cabane et se retirèrent discrètement sans lui adresser aucune parole, ni aucun geste d’injure ou de menace.

— C’est encore un raffinement de cruauté, se dit Abdallah. C’est ici que les bourreaux m’attendent.

Et il poussa résolument la porte de son appartement.

Son attente fut encore trompée. Il n’y avait qu’une personne dans la chambre et cette personne c’était sa femme qui, à sa vue, se mit à fondre en larmes. Abdallah jugea à propos de faire bonne mine à mauvais jeu. Il se laissa caresser, dorloter et mettre au lit, car la course avait été longue, et, malgré tout son héroïsme, il se sentait brisé de fatigue. Quand il se réveilla, le dîner était servi. Abdallah se mit bourgeoisement à table. Quoiqu’il en eût, il ne découvrit rien de tragique dans les plats qu’on lui servit ; le chichlik sentait un peu la fumée, mais tout le reste était parfaitement bon.

— Ce sont des Asiates ! pensa Abdallah. Vous verrez qu’ils ne perdront rien pour attendre. Ils veulent me surprendre afin de m’effrayer davantage, afin de me faire commettre des bassesses.

Après le dîner, Abdallah exprima le désir de se promener un peu dans la cour.

Sa femme y consentit de l’air le plus naturel du monde.

— Mais ne reste pas longtemps, lui dit-elle, je vais te faire du café.

Abdallah sortit. Du seuil de la porte, il regarda à droite, à gauche ; il ne vit pas trace de surveillant, ni de gardien.

— C’est à n’y rien comprendre ! se dit-il. Ils se moquent de moi !

L’insuccès de son expédition, l’empressement qu’on avait mis à le poursuivre lui avaient tellement monté l’imagination ; il s’était si bien préparé à jouer le rôle du malheureux ours, qu’il était vexé de la tranquillité qui régnait autour de lui et qu’il commençait à s’indigner du peu d’importance qu’on semblait attribuer à son escapade.

Il voulut en avoir le cœur net. Il courut à l’appartement du prince, résolu à lui demander des explications de sa conduite, à le braver, à l’insulter si c’était nécessaire.

On lui dit que le prince n’y était pas ; qu’il était allé passer quelques jours chez son parent, le prince Tchervatchidzé, à quelques verstes de Soukhoum ; que s’il le désirait on lui donnerait un cheval et un guide pour l’y conduire.

Abdallah, toujours plus étonné, préféra retourner prendre son café.

Ici du moins une scène était, selon lui, absolument inévitable. Sa femme ne pourrait résister à l’envie de le charger de reproches. Les femmes ont en général l’esprit tourné au dramatique, parce qu’elles sont plus tendres, plus exaltées que ces monstres d’hommes. Abdallah pensait qu’il aurait une belle occasion de monter sur ses grands chevaux et de montrer jusqu’à quel point l’âme et le cœur d’un Frenghi l’emportent sur ceux d’un Asiate.

Vain espoir ! La princesse resta dans son rôle de ménagère attentive et prévenante ; sa figure, un peu plus pâle cependant que de coutume, était souriante et Abdallah se demanda si c’était bien là la femme qu’il avait été sur le point de rendre victime d’un abandon immérité.

— Je m’y perds, pensa-t-il, c’est une conspiration, la conspiration du silence.

— Et l’enfant ? demanda-t-il d’un ton sévère et avec une physionomie à l’avenant. As-tu de ses nouvelles ?

— Oui, l’enfant se porte bien. Un messager est venu ce matin. Tu me fais penser qu’il faut lui envoyer son trousseau. Le messager n’est pas encore parti.

Et la princesse parut s’occuper, avec une activité inaccoutumée, à rassembler le linge de l’enfant.

— Donc il est décidé qu’il restera à la montagne ! continua Abdallah. Donc on refuse de me le rendre ?

— Hélas oui. Mon cœur saigne, mais que faire ? C’est la volonté des chefs.

— Et moi, n’ai-je donc rien à dire ?

La princesse ne répondit pas.

— Ne suis-je pas son père ? Est-il permis de rompre ainsi les liens formés par la nature, de briser le cœur d’un père ? On se trompe, si l’on croit que le Frenghi supportera patiemment tous les mépris dont on l’abreuve. Le Frenghi se vengera.

La princesse continua d’empaqueter son linge. Les menaces d’Abdallah ne lui ôtèrent rien de sa sérénité ; seulement un observateur attentif eût pu remarquer qu’un léger haussement d’épaules accueillit la tirade de son mari.

Une pause de quelques minutes s’ensuivit. Abdallah arpentait la chambre d’un air sombre.

— Pourquoi ton frère s’en va-t-il quand un homme de cœur veut lui demander une explication franche et loyale ? Est-ce qu’il aurait peur, ton frère ?

— Mon frère est le premier des Abchases ; les Abchases sont braves, répondit la jeune femme avec une certaine fierté.

— Oui, on sait ce qu’en vaut l’aune. Eh bien, pourquoi ne m’a-t-on pas laissé partir ? De quel droit me retient-on comme un prisonnier ? Je ne suis pas Abchase, moi ! Je n’ai pas pris l’engagement de vivre et de mourir dans ce maudit pays. Je ne suis pas venu ici comme un chien abandonné solliciter un abri et un morceau de pain. J’étais jeune, gai et libre alors. Pourquoi m’a-t-on fait tomber dans un piège ? Pourquoi m’a-t-on jeté une femme sur les bras comme on jette un filet sur une alouette ?

— Abdallah ! au nom du ciel ! arrête ! s’écria la princesse en sanglotant. Tiens ! si tu veux te venger, me voici ! Tue-moi, mais ne m’insulte pas. Ne vois-tu pas que mon cœur de mère, que mon cœur d’épouse est déchiré. Tue-moi et puis va-t-en. Je te promets, je te jure qu’on te laissera partir cette fois, que personne ne songera à t’arrêter, ni à te poursuivre.

Ce n’était pas là ce qu’Abdallah voulait. Abdallah voulait une scène, une occasion de décharger sa mauvaise humeur et son chagrin. Ce « tue-moi » bouleversait complètement ses idées.

— Mon Dieu ! que les femmes sont bêtes ! s’écria-t-il en voyant sa femme qui sanglotait et se tordait les mains. Te tuer et à quoi bon ? Je n’ai rien contre toi, moi ! Tout ce que je veux, c’est mon enfant. Je ferai tout ce qu’on voudra, mais qu’on me rende mon fils !

Et comme font les enfants gâtés une fois que le paroxysme de la colère est arrivé, il se mit à pleurer à son tour.

La princesse ne vit ou ne voulut pas voir le ridicule de cette scène. Avec l’adorable, mais dangereuse complaisance que la nature a donnée à toutes les femmes, elle oublia les paroles blessantes d’Abdallah et s’efforça de le consoler.

— Pauvre cher Abdallah ! lui dit-elle en lui prenant les mains. Je comprends combien tu dois souffrir. Seulement il est injuste de t’en prendre à ta femme. Tu sais combien peu j’ai contribué à notre mariage. Quand je t’ai vu pour la première fois, j’étais une sauvage ; d’après nos mœurs, il ne serait venu à l’idée de personne de me demander mon opinion sur ton compte ; cependant mon frère l’a fait et je l’avoue humblement, la douceur de ton visage m’avait plu et je le lui dis. Je m’aperçus bientôt que mon opinion n’y était pour rien, qu’il y avait là-dessous d’autres intérêts, mais ce n’était pas mon affaire. Une fois mariée, je n’eus plus d’autre préoccupation que de te plaire et de t’aimer comme tu le mérites, car, avec un caractère faible, tu as bon cœur, Abdallah. Je me suis efforcée de me civiliser, mais, vois-tu, c’est bien difficile, je suis trop vieille, je sens bien que je ne parviendrai jamais à ressembler aux femmes du Frenghistan. Ceci me désole, mais, fais appel à ton cœur, tu le comprendras. Tout ce que je puis faire c’est de t’aimer, de te soigner, de te consoler quand tu as du chagrin. Tu t’ennuies, je le sais ; tu n’as pas pu t’habituer et tu ne t’habitueras jamais, je le crains, à notre genre de vie. Mais pourquoi t’en prendre à moi ? Si tu veux voyager, je ne m’y oppose point et personne ne s’y opposera désormais ; si une femme ne te suffit pas, on te donnera encore une cabane et des Circassiennes. Si tu veux retourner en Europe, quoiqu’il m’en coûte, eh bien va, je ne veux pas être un obstacle pour toi. Je voudrais ne jamais te quitter, car mon cœur a compris la loi des Frenghis et je te resterai fidèle jusqu’à la mort, mais je comprends que je ne puis pas t’accompagner ; tout ce que je te demande, c’est de penser quelquefois à ta femme abchase et de te souvenir, en cas de malheur, que sa cabane et son cœur te seront toujours ouverts.

Que répondre à cela ? Abdallah rendit à sa femme ses protestations d’amour et ses caresses.

Sans la perte de son enfant, il n’eût jamais songé à la quitter ; mais cette perte l’avait rendu fou de douleur et de désespoir. Aussi pourquoi le prince avait-il constamment cherché à fuir une explication ? Si le prince avait quelque amitié pour lui, il était de son devoir de se justifier. Abdallah était homme à comprendre les motifs de sa conduite, surtout s’il s’agissait d’une raison d’État. Il était libre, disait-elle, de voyager et même de retourner en Europe ! Alors pourquoi l’avait-on arrêté comme un criminel. Il avait bien assez souffert avant de se décider à la fuite sans qu’on y ajoutât l’humiliation d’un retour forcé. Ce qu’il voulait, ce n’était pas un harem, mais une famille, la paisible jouissance de sa femme et de ses enfants.

La princesse se borna à ajouter qu’elle ne doutait pas que le prince, à son retour, ne lui donnât les raisons qu’il demandait ; qu’il fallait prendre patience jusque-là, car elle savait qu’en ce moment le prince avait sur les bras des affaires trop importantes pour qu’il pût s’occuper d’une querelle de famille.

Le résultat de tout cela fut qu’Abdallah oublia son ours et ses tragiques résolutions. Il retomba dans l’inertie et dans l’ennui qui en est la conséquence inévitable.

Pour s’éviter la peine de prendre un parti définitif, il se dit qu’il ne ferait rien sans avoir vu le prince, dont l’absence se prolongea de plusieurs jours. En attendant, pour se distraire de ses chagrins, il se mit à boire et but d’autant plus qu’il buvait seul et pour ainsi dire en cachette.

Cependant au bout d’une dizaine de jours le prince revint. Sa première visite fut pour sa sœur et son beau-frère. La figure enluminée et le langage embarrassé d’Abdallah le frappèrent désagréablement.

— J’ai su que vous vous êtes plusieurs fois présenté chez moi, lui dit-il ; je regrette que mon absence m’ait empêché de vous donner les explications que vous êtes en droit d’attendre. Maintenant je suis prêt à vous satisfaire et, si vous le voulez bien, nous fixerons notre entretien à demain matin. J’ose espérer qu’en dépit des apparences, nous continuerons à rester amis comme par le passé, et que s’il vous reprend fantaisie de voyager, vous aurez désormais recours à moi plutôt qu’à Emphidiantz… Vous avez mal placé votre confiance, ajouta-t-il en souriant. Je vous engage à ne plus compter sur lui. Vous auriez dû comprendre que cet homme n’a qu’un seul mobile, son intérêt, et cette fois-ci le sien n’était pas d’accord avec le vôtre.

— Dieu est témoin, répondit Abdallah, que j’ai cherché à vous voir avant de m’enfuir ; j’ai été chez vous à votre lever ; vous étiez parti, m’a-t-on dit. J’ai cru voir là-dedans l’intention bien marquée de me refuser une explication, et, dans l’excès de ma douleur, je n’ai plus eu d’autre idée que celle de partir, de quitter un pays où le père n’est pas le maître de ses enfants.

— Je comprends, dit le prince. Pas moins, vous saviez que vous aviez en moi un ami, presque un frère. Je vous ai donné, je pense, assez de preuves de l’amitié que je vous porte pour que vous vous en souveniez à l’occasion. Mais laissons cela pour ce soir.

Et se tournant vers sa sœur :

— Il a bu ? demanda-t-il dans le dialecte du pays. Est-ce qu’il boit tous les jours ?

La princesse répondit affirmativement.

La physionomie du prince se rembrunit visiblement. Il se leva.

— Patience et courage ! dit-il à sa sœur en prenant congé. Beau-frère, à demain. Venez à l’heure du thé ; nous déjeunerons ensemble.

Abdallah se présenta à l’heure indiquée. Une rougeur suspecte se manifestait sur sa physionomie dès cette heure matinale. Il avait sans doute jugé à propos de se donner du cœur à l’aide de quelque ratafia.

Le prince le reçut avec sa politesse habituelle.

— Je ne sais pas, lui dit-il, si vous vous faites une idée bien nette de ma position. Parce que je suis prince et que j’ai l’air de régner sur cette tribu de l’Abchasie, je ne suis pas un autocrate, un souverain absolu. Je dépends de la nation beaucoup plus que la nation de moi. Mon pouvoir a quelque analogie avec celui d’un président de république et, comme tel, ce n’est souvent qu’à force de concessions que je parviens à faire prévaloir quelques-unes de mes idées. Or, depuis quelque temps surtout, ma position devient de plus en plus difficile. Je suis placé entre deux ennemis également puissants. L’un, c’est la Russie, dont les soldats attendent impatiemment le signal de se ruer sur nos forêts et de nous refouler dans la montagne. Solidement établis sur deux points du littoral, à Redout et à Soukhoum, ils nous tiennent en échec et interceptent nos communications avec le dehors. L’autre, c’est le parti fanatique, le parti de l’indépendance, soutenu par les montagnards, par Schamyl, par la Turquie, parti qui s’efforce à chaque instant de nous attirer les Russes sur le corps, afin de nous forcer à arborer l’étendard de la guerre sainte. Je ne vous dissimule pas que mes sympathies prêchent pour le parti national, mais mes intérêts sont du côté des Russes. Schamyl et les Montagnards, en dépit de leur bravoure, de la force de leur opposition, de leur invincible opiniâtreté, finiront par succomber dans un délai plus ou moins rapproché. Notre concours ne peut pas les sauver, mais il peut nous perdre. Vaincus, tôt ou tard, nous n’aurions que deux partis à prendre : celui de nous faire tuer sur les ruines de nos villages ou celui d’émigrer en Turquie. À mon avis, c’est la mort et la ruine sous un aspect encore plus épouvantable. Les faits sont là pour le prouver. Selon moi, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de ménager la Russie, c’est, quand le moment sera venu, de nous soumettre à la force, laissant à l’avenir le soin de rendre aux pays transcaucasiques leur indépendance et leur antique splendeur.

Mais de cette tribu, je suis à peu près le seul de mon avis, et il y a longtemps que j’aurais été entraîné par le flot si mon parent et mon voisin, le prince Tchervatchidzé, qui jouit d’une grande influence en Abchasie et même dans les montagnes, ne partageait ma manière de voir. Emporté par des illusions habilement nourries par des Mollahs fanatiques, le parti national fait tous ses efforts pour nous compromettre. Dernièrement encore, un détachement de chasseurs russes fut assailli non loin de Soukhoum et forcé de s’enfuir, laissant plusieurs morts sur le carreau. Il fallait donner satisfaction à la Russie et vous ne sauriez croire combien de peines nous avons eues à nous emparer d’un des agresseurs et à obtenir son exécution. Voilà où nous en sommes. Vous concevez bien que le vulgaire ne comprend pas ou ne veut pas admettre les motifs véritables qui nous font agir. Il est persuadé que la faible supériorité de culture et d’intelligence que nous croyons posséder et que nous avons acquise, il faut bien l’avouer, par suite de nos rapports avec les Russes, est précisément le lien qui nous attache à ceux-ci. Vous comprenez maintenant pourquoi ils ont tant tenu à ce que votre fils vous fût ôté et transporté dans la Montagne. J’ai été impuissant à vous épargner cette douleur, et peut-être un jour viendra-t-il où je devrai comme vous renoncer à mes enfants. Cependant, sans cette déplorable affaire de Soukhoum, j’aurais peut-être obtenu gain de cause, au moins un répit, et c’est là le motif qui m’a empêché de vous donner les explications que vous désiriez. Quant à votre enlèvement, comme votre fuite paraissait coïncider avec l’affaire de Soukhoum, il n’y eut qu’un cri. Vous alliez nous vendre aux Russes, amener leurs soldats dans le pays ; il fallait se défaire du traître et ç’a été heureux pour vous que vous n’ayiez pas tenté la moindre résistance, car on aurait sans doute méconnu l’ordre que j’avais donné de ne pas toucher à un cheveu de votre tête. Voilà ma conduite ; je la livre à votre appréciation.

Quant à vous, personnellement, vous êtes libre. Si vous voulez nous quitter, je ne m’y opposerai point. Le différend avec les Russes étant aplani, les craintes de nos gens calmées, vous ne courez plus aucun danger. Quant à ma sœur, elle ne peut pas vous suivre. Nous sommes trop pauvres en numéraire pour lui servir même la plus modeste pension, et trop fiers pour consentir à ce qu’elle aille mener une existence précaire dans un pays étranger. Voyez et réfléchissez. Je regretterais beaucoup votre départ ; d’un autre côté, je conçois que notre genre de vie ne vous convienne pas. En vous retenant ici, je me suis fait illusion sur la nature de l’homme ; sans vous ôter votre caractère d’Européen, j’espérais faire de vous au moins la moitié d’un Abchase ; j’espérais qu’une vie douce et facile vous suffirait, que vous vous attacheriez à votre famille, à votre pays d’adoption ; mais l’ennui s’est emparé de vous, vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. Je vous le répète, vous êtes libre, même de vous remarier ; nos lois n’y mettent aucun obstacle, ni les vôtres non plus, j’imagine, aucune des formalités prescrites n’ayant été remplie.

Abdallah ne put faire autrement que de remercier le prince, en ajoutant qu’il réfléchirait et tâcherait de prendre le meilleur parti.

____________

 

À partir de cette époque, l’existence du malheureux Abdallah n’offre plus qu’un intérêt médiocre. Avec son enfant il semble avoir perdu le dernier ressort de son caractère. Incapable de surmonter son chagrin et son ennui, il s’adonne de plus en plus à la boisson. Ni la douceur vraiment chrétienne de sa femme, ni les sages et amicales représentations du prince n’ont pu le ramener à lui-même.

Il n’a pas tardé à profiter de sa liberté ; on le voit souvent dans les établissements russes de la côte et de l’intérieur. Dans le principe, on s’est apitoyé sur son sort, on a essayé de lui créer une position. Mais l’apathie et l’amour de la boisson ont repris le dessus. Quand il n’en peut plus de misère ou de maladie, il retourne auprès de sa femme, pour la quitter bientôt après, car le mépris et la haine des Abchases s’acharnent à sa poursuite.

Et pourtant rien ne peut le détacher de ce funeste pays. Comme l’aiguille aimantée, il pivote vers ce point unique. Aussi pressé qu’il est de le quitter, aussi pressé est-il de revenir. Plaignez-le, car nous croyons qu’il attend encore son enfant.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en juin 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sciobéret, Pierre, Abdallah Schlatter ou les curieuses Aventures d’un Suisse au Caucase par P. Sciobéret, Lausanne, Blanc Imer et Lebet, et Neuchâtel, Samuel Delachaux, 1870. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Géorgie, Jardin aux environs de Tiflis, est de Grigorii Gagarin, 1847 (in Stackelberg, Ernest, Le Caucase pittoresque dessiné d’après nature par le prince Grégoire Gagarine ; avec une introduction et un texte explicatif par le comte Ernest Stackelberg, New York Public Library’s Digital Library, ID : 1241832).

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[1] Ou Nukha, actuelle Shaki en Azerbaïdjan. (BNR.)

[2] Ou Redut Kale, actuelle Kulevi, en Géorgie. (BNR.)

[3] Actuelle Soukhoumi, capitale de l’Abkhasie, région séparatiste de la Géorgie. (BNR.)

[4] Ou Redut Kale, actuelle Kulevi, en Géorgie. (BNR.)

[5] Actuelle Koutaïssi, en Géorgie. (BNR.)

[6] Roi légitime. (BNR.)

[7] Prince ou chef circassien. (BNR.)