Horace Benedict de Saussure

… AU MONT-BLANC

Journal d’un voyage de Chamouni à la Cime du Mont-Blanc
en juillet et aoust 1787

L’Ascension du Mont-Blanc (extraits)

1926, 1899

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

JOURNAL D’UN VOYAGE À CHAMOUNI ET À LA CIME DU MONT-BLANC EN JUILLET ET AOUST 1787. 4

INTRODUCTION.. 5

[JOURNAL]. 31

ASCENSION AU MONT-BLANC (EXTRAITS) 98

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE SAUSSURE.. 99

L’ASCENSION DU MONT-BLANC.. 102

DISCOURS PRÉLIMINAIRE.. 102

CHAPITRE Ier  Pâturages sur le Môle. – Mœurs des bergers  109

CHAPITRE II  Sur la Dôle. 114

CHAPITRE III  Source de l’Orbe. 118

CHAPITRE IV  La perte du Rhône. 120

CHAPITRE V  Vallée de Chamonix. 125

CHAPITRE VI  Vue du haut du Mont-Breven.. 128

CHAPITRE VII  Mœurs des habitants de Chamonix. 132

CHAPITRE VIII  Hospice du Grand-Saint-Bernard. 151

CHAPITRE IX  Histoire des tentatives faites pour parvenir à la cime du Mont-Blanc  154

CHAPITRE X  Suite de l’histoire des tentatives par lesquelles on a trouvé la route qui conduit à la cime du Mont-Blanc. 171

CHAPITRE XI  Relation du voyage à la cime du Mont-Blanc  175

CHAPITRE XII  Autres détails du voyage au sommet du Mont-Blanc  184

CHAPITRE XIII  Retour de l’ascension du Mont-Blanc. 199

CHAPITRE XIV  Voyage au col du Géant. 203

NOTES SUR LES ILLUSTRATIONS. 213

Ce livre numérique. 216

 

JOURNAL D’UN VOYAGE
À CHAMOUNI
ET
À LA CIME DU MONT-BLANC
EN JUILLET ET AOUST 1787.

INTRODUCTION

Dans le courant de l’été 1760, un jeune homme d’une vingtaine d’années, grand, d’allure patricienne, arrivait à Chamonix où il allait demander l’hospitalité chez le curé, dont le logis servait alors d’auberge aux voyageurs. Il arrivait à pied de Genève ; la physionomie rêveuse et comme inspirée, il paraissait, en arrivant au Prieuré, entrer dans une espèce de paradis terrestre. Il avait, le long de sa route, cueilli des fleurs, qu’il disposait soigneusement entre des feuilles de papier gris.

C’était le jeune Horace de Saussure qui, ayant, depuis un an, achevé ses études de philosophie à l’Académie de Genève, se livrait à des recherches botaniques et, sur la recommandation de Haller, le célèbre botaniste à qui il avait rendu visite à Roche[1], venait chercher des échantillons de plantes dans la vallée de Chamonix. Il s’était enquis d’un guide et on lui avait indiqué Pierre Simond qui lui fit traverser la Mer de Glace et faire l’ascension du Brévent. C’est sur cette cime, qu’aucun touriste n’avait encore foulée, qu’il reçut le coup de foudre de sa passion d’alpiniste. « J’y montai – écrira-t-il[2] – par le jour le plus beau et le plus clair, c’était mon premier voyage dans les hautes Alpes, je n’étois point encore accoutumé à ces grands spectacles ; en sorte que cette vue fit sur moi une impression qui ne s’effacera jamais de mon souvenir ».

La vue du Mont-Blanc fit naître dans le cœur de Saussure l’ambition de gravir cette cime. En quittant la vallée, il emportait bien quelques plantes pour Haller, bien peu et il s’en excuse auprès de son maître ; mais, surtout, il emportait au fond de son âme un grand désir qu’il gardera pendant vingt-sept années avant de pouvoir l’assouvir.

Et son premier acte vers la réalisation du dessein qu’il venait de former fut, au moment de son départ, de faire annoncer dans les trois paroisses de la vallée, les Houches, le Prieuré et Argentières, qu’il donnerait une belle récompense au premier qui atteindrait la cime du Mont-Blanc et qu’en outre il était disposé à rétribuer convenablement le temps de ceux qui s’emploieraient à cette entreprise, alors même qu’ils ne réussiraient point.

Les Chamoniards à cette époque étaient cristalliers et chasseurs de chamois, c’est-à-dire qu’ils ne couraient leurs montagnes qu’à la poursuite du gibier ou à la découverte de ces beaux cristaux blancs, jaunes, violets ou purpurins qu’ils vendaient aux rares visiteurs de la vallée. Les neiges du Mont-Blanc n’étaient favorables ni à la chasse ni à la recherche des cristaux, et l’offre du jeune Genevois ne tenta guère les montagnards. Seul Pierre Simond, le guide qui avait accompagné Saussure au Brévent et dans les diverses excursions que le jeune homme fit ensuite, poussé par le désir d’être agréable à son voyageur, fit un timide essai par le Glacier du Géant, où il ne semble pas avoir dépassé les séracs, et un autre par le glacier des Bossons. Il revint de ces tentatives avec l’idée, qu’il parvint à faire partager à Saussure, de l’inaccessibilité du point culminant des Alpes.

Ce dernier, cependant, devenu professeur à l’Académie de Genève, poursuivait ses études botaniques, puis géologiques, dans la montagne. Il ne se passait guère d’année où il ne vint vivre quelques jours à Chamonix. Il descendait chez Madame Couteran, veuve d’un notaire du Prieuré, qui devait plus tard tenir une auberge que son fils mit sous l’enseigne de « l’Hôtel d’Angleterre ». Il est probable que ce sont les propos tenus par Saussure chez Madame Couteran qui décidèrent le fils de celle-ci, Jean Nicolas, à faire, le 14 juillet 1775, une tentative plus sérieuse que les précédentes. Avec les frères François et Michel Paccard[3] et V. Tissai, il monta par la Montagne de la Côte, traversa la Jonction et atteignit à peu près la hauteur des Grands Mulets[4]. La grande chaleur occasionnée par la réverbération de la neige obligea les quatre Chamoniards à rebrousser chemin. Aucune difficulté ne les avait arrêtés ; l’incommodité de cette chaleur étouffante, le malaise dû au mal de montagne, qu’ils ne s’expliquaient pas et dont ils s’exagéraient les effets, avaient suffi à les arrêter. Et ces phénomènes physiologiques étaient vraiment les seules réelles difficultés qui rendaient impossible l’ascension.

C’est vers cette époque qu’entre en scène l’enthousiaste Marc-Théodore Bourrit[5], le chantre de la Cathédrale de Genève, qui, ayant aperçu le Mont-Blanc du haut des Voirons, s’était épris de sa beauté et était venu à Chamonix pour l’adorer et le peindre de plus près. Son enthousiasme enflamma de nouveau les guides de la vallée ; et c’est sans doute grâce à l’influence du chantre qu’une forte caravane, composée de Marie Couttet, de Jean-Baptiste Lombard le Meunier dit le Grand Jorasse et de Joseph Carrier, reprit les traces des guides de 1775 et monta en 1783 par la Montagne de la Côte et la Jonction jusque dans le vallonnement, qu’on nommait alors la « Vallée de Neige », compris entre la crête des Grands Mulets et le Dôme du Goûter. Ils arrivèrent jusqu’au Petit Plateau. Là, les mêmes malaises qui avaient arrêté la caravane de 1775 firent rétrograder ces montagnards. Faut-il y ajouter l’incertitude de la route à suivre au delà de ce point ? Peut-être.

Quoiqu’il en soit, le fait de voir revenir vaincu un colosse comme le Jorasse, qui prétendait ne plus rien vouloir tenter sans le secours unique d’un parasol et d’un flacon de sels, rendit Saussure plus perplexe encore sur la possibilité de l’ascension. « Pour moi – écrit-il[6] d’après les informations que m’avaient données ceux qui avaient attaqué la montagne de ce côté-là, je regardais le succès comme absolument impossible, et c’était l’avis de tous les gens sensés de Chamonix ».

Heureusement, Bourrit avait les sens de plus en plus oblitérés par cet enthousiasme qui allait croissant à mesure que les difficultés apparaissaient plus grandes[7]. Avec le docteur Paccard, jeune médecin, fils du secrétaire de la paroisse du Prieuré, il entraîna quelques guides à la fin de cette même saison pour une nouvelle tentative. Elle échoua au sommet de la Montagne de la Côte, par suite du mauvais temps, sans que le chantre ait pu mettre les pieds sur le glacier[8].

Mais l’année suivante (1784) il apprit que des chasseurs de la vallée des Contamines avaient atteint le sommet de l’Aiguille du Goûter et, par celui-ci, les neiges supérieures qui mènent au Dôme du Goûter qu’on appelait alors le « Gros Mont ». Une voie d’accès vers le sommet du Mont-Blanc paraissait possible par là. Bourrit voulut l’essayer cette année même.

Mais la saison était avancée lorsque, le 16 septembre, il se mit en route, accompagné de cinq guides, dont le muletier Maxime, fort incompétent en matière d’alpinisme[9]. De plus il s’encombra de son chien Raton. Ces impedimenta et le froid aidant, il ne put atteindre que la base de l’Aiguille du Goûter, dans les parages de Tête-Rousse, et il laissa deux de ses guides (Marie Couttet et François Cuidet) poursuivre l’ascension vers l’Aiguille[10]. Après une longue halte sur la crête des Rognes, Bourrit rentre le même soir aux derniers chalets de la vallée de Bionnassay, sans doute ceux du Planey, et là, il attendit des nouvelles de ses deux éclaireurs. Sur les onze heures du soir, l’un d’eux arriva qui s’écria en entrant dans le chalet : « Grâce à Dieu, nous voici revenus du Mont-Blanc sans accident ». En réalité ils n’avaient atteint que les rochers qui sont au delà du Col du Dôme. C’était néanmoins une avance sérieuse et Saussure, séduit par le récit de Bourrit, qui considérait déjà le Mont-Blanc comme vaincu, consentit à l’accompagner sur cette voie l’année suivante.

Le 12 septembre 1785, Saussure arrivait au village de Bionnassay où il avait pris rendez-vous avec Bourrit qu’accompagnait son fils aîné, Isaac, âgé de 21 ans[11]. Nous ne raconterons pas cette tentative que Saussure décrivit par le menu dans ses Voyages[12]. Nous rappellerons seulement que le chef de cette caravane, qui se composait de 16 personnes, était Pierre Balmat, qu’ils couchèrent à une cabane que Saussure avait fait construire au Désert de Pierre Ronde, tout près de l’arête des Rognes et que le lendemain, 13 septembre, la caravane fut obligée de s’arrêter sous l’Aiguille du Goûter à l’altitude de 3717 mètres, par suite d’une grande quantité de neige fraîche.

Saussure revint de cette tentative avec l’idée que le Mont-Blanc pouvait s’atteindre par cette voie, mais aussi avec le ferme propos de faire désormais ses courses seul avec ses guides. Quelques incidents aggravés par la jeune présomption d’Isaac Bourrit lui furent pénibles, et si sa grande bonté et sa largesse d’esprit lui permirent de ne pas garder rancune aux Bourrit, il les tint néanmoins désormais à l’écart de ses projets dans la mesure du possible. Saussure voulait d’ailleurs garder le secret de son expédition vis-à-vis de sa famille et surtout de sa femme que les racontars colportés à Genève sur les dangers excessifs de l’entreprise avaient justement alarmée.

Vint l’année 1786. Dès le début de juin, le 8, Pierre Balmat et Marie Couttet revenaient tenter la voie de Bionnassay et de l’Aiguille du Goûter, en même temps que François Paccard et trois autres guides partaient de Chamonix par l’itinéraire de la Montagne de la Côte et de la Jonction. Les deux caravanes s’étaient concertées et s’étaient donné rendez-vous au Dôme du Goûter. Le but de cet essai était de comparer les deux routes.

Les deux groupes se trouvèrent au point indiqué et l’expérience fut en faveur de l’itinéraire de la Montagne de la Côte : François Paccard et ses compagnons étaient arrivés une heure et demie plus tôt que Pierre Balmat, avec moins de fatigue et moins de danger.

Cette expérience, intéressante en elle-même, devait avoir des conséquences extrêmement importantes. Un jeune homme du hameau des Pèlerins, Jacques Balmat[13], qui ne devait point faire partie de la caravane, avait suivi Paccard et sa troupe presque « malgré eux », dit Saussure. Au moment du retour, les autres lui faisant grise mine, Balmat se mit à baguenauder tout seul dans la région du Dôme. Il s’attarda à chercher des cristaux, sans doute dans les rochers où se dresse aujourd’hui l’Observatoire Vallot. Ayant perdu de vue ses compagnons et surpris par un orage et par l’approche de la nuit, il se résolut à coucher sur les lieux, blotti dans un trou de neige. « Il souffrit là, beaucoup de la grêle et du froiddit Saussure[14] –, mais vers le matin le temps s’éclaircit, et comme il avait tout le jour pour redescendre il résolut d’en consacrer une partie à parcourir ces vastes et inconnues solitudes, en cherchant une route par laquelle on pût parvenir à la cime du Mont-Blanc. C’est ainsi qu’il découvrit celle qu’on a suivie et qui est bien certainement la seule par laquelle on puisse l’atteindre[15]. »

Balmat a-t-il réellement parcouru lejuin une partie de la route qu’il allait suivre plus tard pour gravir la cime ? C’est peu probablela nuit qu’il venait de passer dans des conditions aussi inconfortables ne devait guère lui laisser les moyens ou le désir de pousser plus loin ses efforts –, mais il l’a certainement étudiée de loin et s’est rendu compte des possibilités qu’elle offrait. Quoi qu’il en soit, de retour à Chamonix, il tint d’abord sa découverte secrète.

Or, il y avait au Prieuré un excellent montagnard qui ne faisait point profession de guide, mais exerçait celle de médecin. C’était Michel-Gabriel Paccard, fils du secrétaire, du curial, comme on disait alors, de la paroisse. Le docteur Paccard avait effectué de nombreuses courses dans le massif ; il faisait partie de la caravane de Bourrit de 1783 ; il avait, avec Pierre Balmat, essayé la voie par le Glacier du Tacul et était allé reconnaître les arêtes et les couloirs de l’Aiguille du Goûter[16]. À la fin d’août 1784, il avait fait la connaissance de Saussure et il était devenu par la suite l’un des compétiteurs de la grande entreprise. Il avait étudié le Mont-Blanc au télescope et il est fort probable qu’il s’était fait lui-même une idée de la route à suivre, indépendamment de Balmat.

Jacques Balmat savait, en juillet 1786, que le docteur Paccard projetait, pour une date prochaine, une nouvelle tentative. « Il comprit la situation : son intention n’était pas seulement de gravir le Mont-Blanc, mais de fournir la preuve qu’il y était arrivé. Il comprenait que Paccard serait un excellent témoin et qu’en même temps on pourrait être sûr qu’il ne réclamerait pas sa part de la récompense. C’est pourquoi Balmat se hâta d’arriver à une entente avec le docteur »[17].

Et c’est ainsi que leaoût 1786, Paccard et Balmat s’esquivaient de la vallée chacun de son côté et allaient coucher au bivouac habituel, situé en haut de la Montagne de la Côte. Le lendemain, ils arrivaient au sommet du Mont-Blanc à 6 h. 25 du soir. « La conquête de la grande Montagne était faite » et elle avait de nombreux témoins qui avaient suivi, depuis le Prieuré, la dernière partie de l’ascension.

Aussitôt J. -P. Tairraz, qui tenait auberge à Chamonix à l’enseigne de l’Hôtel de Londres, dépêcha un exprès à Genève pour prévenir Saussure de l’événement. Le 13 août Jacques Balmat y allait lui-même pour offrir ses services au savant genevoiset, en même temps, à Bourritet pour recevoir la récompense promise[18].

Saussure songea à reprendre les traces encore fraîches du Docteur Paccard et il répondit à Tairraz la lettre suivante[19] :

 

Genève, ce dimanche 13 août 1786.

Je vous recommande, mon cher Jean-Pierre, madame la Comtesse de Sannazari et sa compagnie ; après avoir visité les curiosités de Chamonix, elle veut prendre des mulets pour retourner en Italie par le Simplon, ou par le Griès et je lui ai conseillé de s’adresser à vous et de prendre vos mulets pour tout le voyage plutôt que d’en prendre de lieu en lieu, comme c’était son dessein ; j’espère que vous la servirez bien, soit pour la qualité du mulet, soit pour le prix et que je n’en aurai aucun reproche. Si vous pouviez lui donner Jean, votre garçon, qui m’a accompagné dans de semblables voyages et en particulier au passage de Griès, je crois qu’elle serait fort contente.

Je vous suis entièrement obligé de la peine que vous avez prise de m’envoyer un exprès et de m’écrire une lettre pour m’annoncer l’heureux succès de l’expédition de M. le docteur Paccard. J’ai été charmé d’apprendre cette nouvelle tout des premiers et de l’apprendre d’une manière certaine, je donnai deux écus neufs à l’exprès et il m’a dit que cela lui suffisait.

À présent je vais vous confier une chose que je vous prie de tenir extrêmement secrète ; c’est que je souhaiterais de tenter la même route, non pas que je me flatte d’aller jusqu’au bout, je n’ai ni la jeunesse, ni la légèreté de M. le Docteur ; mais je pourrai au moins m’élever à une assez grande hauteur, et faire là des observations et des expériences qui me seraient très importantes. Or comme il paraît qu’ils ont eu beaucoup de peine à traverser le glacier qui est en haut de la montagne de la Côte, je voudrais que vous y envoyassiez tout de suite cinq ou six hommes au moins pour aplanir la route autant que cela est possible. Vous leur paierez de bonnes journées que je laisse à votre discrétion, et je vous rembourserai le tout. L’essentiel est de choisir des hommes sûrs et de bons travailleurs. Vous pourriez mettre à leur tête ce Jacques Balmat qui a fait le voyage avec M. Paccard et lui donner même à lui une plus forte paie. Il faudrait qu’ils commençassent par faire une cabane au haut de la Montagne de la Côte, où ils se retireraient les soirs et pendant les mauvais temps. Cette cabane me servirait à moi-même pour y dormir lorsque j’y irais.

Je souhaiterais même qu’ils fissent une autre cabane plus haut dans quelques rochers au milieu des neiges, parce que la traite serait forte pour moi d’aller depuis le haut de la montagne de la Côte jusqu’en haut et alors je pourrais coucher là ou m’y réfugier en cas de mauvais temps.

Mais dans tout cela je vous défends très expressément de me nommer : dites que tout cela vous a été commandé par un seigneur italien qui ne veut pas être nommé. J’ai les raisons les plus fortes de souhaiter de n’être point nommé et que personne ne sache que j’ai ce projet dans la tête.

Je compte arriver à Chamonix jeudi ou vendredi prochain et je souhaiterais qu’alors l’ouvrage fût fait ou bien avancé, et pour qu’il n’y ait aucune difficulté j’ai renfermé deux doubles louis dans cette lettre, pour payer les premières journées et du vin aux ouvriers.

Je me ferais un véritable plaisir d’aller loger chez vous, si mes anciennes liaisons avec la brave dame Couteran n’étaient pas un engagement que je ne saurais rompre. Comptez que vous n’y perdrez rien et que si vous exécutez ma commission avec la promptitude et le secret que je désire, j’en conserverai une éternelle reconnaissance.

Je vous prierai enfin de commander une échelle de douze à treize pieds de longueur et dont les bâtons soient plats. Cette échelle étant couchée servira à passer les fentes des glaciers, et étant dressée peut servir à escalader quelques rochers ou quelques pentes de glace. Il faut qu’elle soit solide, mais pourtant assez légère pour qu’un homme puisse la porter. Par les moyens de cette échelle les travailleurs n’auront pas besoin de chercher des détours ni de tailler la glace partout où les fentes n’auront pas plus de largeur que cette échelle ; et il faudra qu’ils en prennent une toute faite de cette longueur en partant, ils sauront bien s’en servir quoi qu’elle ait des bâtons ou des échelons ronds ; et en attendant on me fera la mienne qui sera plus commode à monter avec des échelons plats.

Si le temps n’est pas bien beau, les ouvriers pourraient toujours commencer à construire la cabane au plus haut de la montagne de la Côte, tout au bord des glaces s’il est possible et au cas où il n’y aurait pas là de pierres plates, ils pourraient la faire avec des branches de sapins garnies de leurs feuilles. Quand elles sont bien redoublées, elles garantissent très bien de la pluie.

J’aurais pu m’adresser à d’autres personnes de Chamonix pour cette commission, mais je vous connais beaucoup de zèle et d’intelligence, de sorte que j’espère que ma confiance aura été bien placée. D’ailleurs, si ma tentative est couronnée d’un heureux succès, j’en publierai la relation et je ne manquerai pas de vous faire honneur de la part que vous y aurez eue et cela augmentera sûrement votre réputation et celle de votre auberge.

Je suis, mon cher Jean-Pierre,

Votre bien affectionné

De Saussure.

 

Deux jours plus tard, Saussure quitte Genève pour se rendre à Chamonix où il arrive le 18 août. Le 20, il monte coucher à sa première cabane[20].

Le mauvais temps survient pendant la nuit et le force au retour le lendemain.

Le 22, il fait une longue visite au docteur Paccard et il dîne avec lui chez le notaire Paccard son père. C’est là qu’il recueille le récit que le docteur lui fait de son ascension avec Jacques Balmat. Le même soir, de retour chez Madame Couteran, Saussure écrit ce récit avec la précision qui lui est coutumière et c’est grâce à ces pages de son Journal[21] que nous avons aujourd’hui la seule relation véridique de cette mémorable ascension ; véridique parce que racontée par le plus instruit des deux participants, quinze jours à peine après l’événement, à un homme qui connaissait l’argument et à qui on n’en faisait pas accroire ; véridique aussi parce que ce récit respire la plus profonde sincérité. Il est temps que tombe la légende de Jacques Balmat traînant de force au sommet un comparse abruti par la fatigue. « Il est vraiment tempsdit, avec raison, MFreshfieldque les Clubs alpins érigent à Chamonix, à côté du monument à de Saussure et à Balmat, quelque souvenir commémoratif à ce docteur de village ».

Le lendemain, Saussure allait faire un tour dans le Valais et, le beau temps ne se décidant pas à le favoriser, il rentrait à Genève le 31 août. Et la saison de 1786 s’acheva, laissant au cœur du savant genevois son long désir inassouvi.

Celle de 1787 s’ouvre par deux tentatives de Jacques Balmat faites au mois de juin. La seconde, le 26 juin, fut arrêtée, non loin du sommet, par une crevasse qui n’« était pas à franchir », écrivait Balmat à Saussure.

Cependant Jacques Balmat la franchit neuf jours plus tard en conduisant au sommet Cachat le Géant et Alexis Tournier, accomplissant ainsi la deuxième ascension du Mont-Blanc, dont il donnait aussitôt la nouvelle à Genève[22].

Et voilà les événements qui conduisirent H.-B. de Saussure à s’acheminer à nouveau pour son quinzième voyage à Chamonix, lejuillet 1787. Cette fois il emmène avec lui presque toute sa famille[23] pour épargner à celle-ci les angoisses de l’éloignement et de l’incertitude pendant l’ascension qu’il compte bien réussir enfin. Comme toujours, il emporte, dans son important bagage, un petit carnet où il inscrira, au jour le jour, les incidents qui lui paraîtront intéressants et les notes qui lui serviront ensuite à rédiger sa relation pour le public.

C’est ce « Journal », propriété de la famille de Saussure et jusqu’à ce jour inédit, – seuls des extraits en ont paru dans l’ouvrage de Mr Freshfield –, que nous publions aujourd’hui avec l’autorisation des descendants de l’illustre physicien genevois, de celui que Durier appela avec raison « le véritable initiateur de l’alpinisme. »[24]

Nous sommes heureux de témoigner ici notre reconnaissance à M. Horace de Saussure, arrière-petit-fils du savant, à ses neveux, MMs. Jacques et Raymond de Saussure, et aux autres membres de la famille qui nous ont confié ce précieux manuscrit, dont quelques feuillets écrits au sommet même du Mont-Blanc constituent une des plus émouvantes reliques de l’alpinisme[25].

Lorsque Saussure et les siens arrivèrent à Chamonix lejuillet 1787, la saison battait déjà son plein. On estimait alors, et peut-être avec raison, que le mois de juin était le plus favorable pour les courses de glaciers et, en effet, le mois qui venait de s’écouler avait vu deux tentatives au Mont-Blanc effectuées par Jacques Balmat.

Le 28 juin, une course qui avait eu un certain retentissement avait été effectuée par Charles-François Exchaquet, le directeur des Mines du Haut-Faucigny, en résidence à Servoz, habile montagnard qui faisait de nombreuses randonnées sans en parler jamais. Ce jour-là, il était allé d’une traite de Chamonix à Courmayeur, en franchissant le Col du Géant[26].

On gardait à Chamonix, aussi bien qu’à Courmayeur, le souvenir d’un temps où le col était franchissable, mais ce souvenir était si lointain qu’on ne savait plus exactement s’il relevait de l’histoire ou de la légende. Bourrit devait refaire cette course le 28 août.

Quant au Mont-Blanc, il avait été foulé par Balmat avec Cachat et Alexis Tournier le 5 juillet comme nous l’avons vu, et il devait l’être par Saussure le 3 août, puis par le jeune Anglais Mark Beaufoy leaoût[27]. Belle saison alpine, en vérité.

Le temps s’y prêtait ; l’été fut très chaud et les belles journées nombreuses, bien que fréquemment terminées par de violents orages, comme il arrive souvent par les fortes chaleurs.

La société étrangère et surtout genevoise, qui se pressait dans les auberges du Prieuré et spécialement chez Madame Couteran et chez Jean-Pierre Tairraz, suivait passionnément ces exploits alpins, non sans un certain frisson de terreur, alimenté par les récits des guides et des premiers alpinistes, par le manque d’accoutumance « aux sublimes horreurs » de la nature alpestre et par le souvenir d’accidents récents, dont le plus sensationnel avait été la chute du jeune banquier genevois Ami Lecointe, survenue trois ans auparavant dans les rochers des Charmoz ou plutôt de l’Aiguille de l’M, qu’on appelait alors « la Fourchue »[28].

Cette année 1787, les touristes étaient plus nombreux encore que d’habitude. L’exploit de Paccard et Balmat attirait à Chamonix beaucoup d’étrangers, désireux de voir le « mont sourcilleux » que l’homme venait de vaincre et, parmi eux, il en était qui rêvaient déjà de se mesurer avec lui. Mais la plupart étaient des gens qui venaient se reposer dans une villégiature calme parmi une population « honnête, fidèle, très attachée à la pratique des devoirs de sa religion, économe en même temps que très charitable[29] ». La visite des beautés de la vallée et quelques promenades, qui demeurèrent longtemps sensationnelles, permettaient de mettre à l’épreuve le bon goût et le courage des touristes. On allait au Montenvers et aussi au Chapeau et, parfois, aux deux endroits en même temps en traversant la Mer de Glace, mais cela n’était réservé qu’aux intrépides[30]. On allait aussi à la Glacière des Bossons ; mais, surtout, on ne manquait pas de faire une visite à la Grotte de l’Arveiron, la splendeur de la vallée à cette époque. Les bons marcheurs franchissaient les cols de Balme et de la Forcle et, par Martigny et Orsières, montaient au Grand Saint-Bernard, mis à la mode par M. A. Pictet, par Saussure et par Bourrit. On allait aussi à Courmayeur par les cols du Bonhomme et de la Seigne.

Entre ces courses diverses et les promenades à mulet ou en cabriolet, on organisait des pique-niques, on rendait visite aux voyageurs de marque et l’on allait faire un bout de conversation avec les guides dans leurs chalets.

L’arrivée des six personnes de la famille de Saussure avait fait sensation ; elles emplissaient une partie de l’auberge de Madame Couteran. Celle-ci avait heureusement une annexe chez son gendre Charlet, « premier magistrat de la vallée, homme instruit et très propre à informer les étrangers de toutes les particularités du pays qui peuvent les intéresser »[31], et qui occupait une maison très vaste.

Bourrit, qui s’attachait aux pas de Saussure et paraissait être fort informé de ses déplacements, l’avait suivi à quelques heures de distance. Il l’avait rejoint à Sallanches et était arrivé, lui aussi, lejuillet à Chamonix, à 10 heures du soir, sept heures après les Saussure. Il descendit chez Tairraz et, dès le lendemain, il loua un petit chalet, situé dans les prés derrière l’église, qui appartenait à Simond. Il était venu avec son second fils Charles, âgé de 15 ans[32], et était accompagné de son chien, le fidèle Raton.

Bourrit venait pour faire, lui aussi, le Mont-Blanc ; mais Saussure préférait être seul en course, l’expérience de 1785 lui ayant suffi. Voici d’ailleurs comment Bourrit raconte ses projets : « Ils (c’est-à-dire Saussure et Bourrit, car ce dernier parle souvent de lui à la troisième personne dans ses écrits) se rendirent donc à Chamonix et comme leurs goûts et leurs talents étaient différents, ils convinrent (!!!) de faire leur course séparément »[33].

Mais Bourrit venait également à Chamonix pour y dessiner et y vendre ses dessins et des gravures coloriées.

Aussi le pavillon Simond devint-il, dès le 10 juillet, l’objet de visites fréquentes de la part des étrangers et surtout de la famille de Saussure. Quant à Saussure lui-même, il n’y mettait pas les pieds et nous verrons dans son « Journal » que, lorsqu’il avait quelque chose à faire savoir à Bourrit, il lui écrivait.

Bourrit vendait aussi, à son chalet, les trois tomes de sa « Nouvelle Description des Glacières » qui, avec ses dessins, formaient un souvenir moins cher et plus portatif que le relief du Mont-Blanc qu’Exchaquet vendait à ce moment à Servoz[34].

Nous connaissons tous ces détails par le « Journal » qu’a laissé le jeune Charles Bourrit de son séjour à Chamonix ; ce n’est que le journal d’un enfant, mais il complèteen ce qui concerne la vie de la société chamoniarde en cette saison 1787 – celui de Saussure, beaucoup plus sobre en matière de mondanités. Saussure est uniquement préoccupé de son expédition ; mais sa femme, ses belles-sœurs et ses fils ont des loisirs, beaucoup de loisirs et le gentil Charles Bourrit semblait prendre plaisir à leur offrir des divertissements. Il avait aménagé un jeu de boules dans le bosquet proche du chalet de Simond et aussi une salle de verdure avec des bancs rustiques, qu’il ne trouvait jamais assez beaux, car il les refit à diverses reprises. Il note avec complaisance, dans son journal : « Les trois dames sont venues tour à tour dans mon pavillon et l’ont trouvé charmant, à ce qu’elles m’ont dit quand je suis revenu ». Très prévenant, Charles avait toujours à offrir à ces dames une gerbe de roses ou un bouquet de génépi.

Les jeunes gens jouaient aux boules, tiraient au pistolet et, le soir, en rentrant chez la bonne Madame Couteran, on achetait sur la place, aux gamins du pays, de petits paniers de fraises cueillies dans les bois voisins et des cristaux arrachés à la paroi des Courtes. Puis, après le souper, on allait regarder danser les villageois sur la place de l’église et prendre un peu de frais après les journées torrides de cet impitoyable juillet.

Plaisirs simples et champêtres, dignes de compatriotes de Jean-Jacques !

La famille de Saussure recevait beaucoup, elle aussi. La renommée du savant professeur de l’Académie de Genève attirait chez Madame Couteran tous les étrangers de marque et bien des Genevois, qui ne venaient à Chamonix que pour le voir ; et la grâce aimable des trois sœurs Boissier devenues Mesdames de Saussure, Tronchin et Turrettini, contribuait à rendre la villégiature du Prieuré charmante à tous égards.

Dans cette société genevoise, on se retrouvait pour ainsi dire en famille et les étrangers de qualité y faisaient de temps à autre diversion et sensation, comme le jeune comte Strogonoff qui semble avoir frappé les esprits féminins ou juvéniles, ou comme le chambellan de l’Empereur qui accompagnera le fils Bourrit jusqu’à Martigny, en le comblant de prévenantes gentillesses. Il y avait aussi des savants, ou soi-disant tels, qui venaient « interviewer » le professeur, comme le Père Chrysologue, le capucin physicien dont Saussure s’amusera à gratter le mince vernis scientifique. Enfin le moindre incident était là-haut matière à distraction. Bourrit rapporte l’innocente aventure qui arriva au docteur Odier[35], médecin habituel de Saussure, aventure qui amusa follement la société chamoniarde en un jour où pourtant les distractions ne manquaient point : « Le jour avant cette ascension (l’ascension de Saussure au Mont-Blanc) un Irlandais, qui était à Chamonix, tombe malade ; il envoie le plus intelligent de ses domestiques à Genève pour emmener M. le professeur Odier : cet homme parcourt la ville, rencontre M. Odier, l’invite à monter avec lui en voiture sans lui dire où on le menait, et ce ne fut qu’après avoir roulé longtemps qu’on lui apprend que c’est pour Chamonix ; les chevaux étaient bons et ils purent arriver à Sallanches entre onze heures et minuit. Le lendemain, M. Odier arrive au Prieuré en habit noir, son chapeau sous le bras et ses cheveux poudrés à blanc, comme il était parti de Genève, et au moment que M. de Saussure atteignit la sommité du Mont-Blanc, j’eus le plaisir de le rendre le témoin de l’événement qui occupait tous nos yeux »[36]. Pensez donc ! M. le Professeur Odier se promenant à Chamonix en habit noir et poudré à frimas ! Quelle distraction imprévue !

C’est ainsi que le temps passait, parmi des plaisirs innocents, des promenades charmantes et des visites familières, exemptes de tout souci d’étiquette.

Mais au milieu de cette vie insouciante, Saussure ne pense qu’à son dessein. Il en a préparé l’exécution dans tous ses détails et avec le plus grand soin, témoin la longue liste qu’il a dressée des objets à emporter. Les retards que lui apportent les journées de mauvais temps, il les emploie soit à parfaire son entraînement, soit à perfectionner ses instruments, soit à se familiariser avec leur emploi.

Son « Journal » qui est le reflet de sa pensée intime, sans apprêt et pour ainsi dire toute nue, est un document humain d’une haute importance et, comme il ne nous montre que des préoccupations d’ordre élevé, il rend l’homme encore plus grand et plus sympathique à nos yeux.

On a dit, et Whymper l’a dit avec beaucoup d’autres, que Saussure ne rêvait d’atteindre le Mont-Blanc que pour y planter son baromètre. Ah ! que non pas ! si c’était là le désir légitime du savant, celui de l’homme était tout autre, et, à le bien lire, on comprend que s’il n’était pas un sportif, au sens actuel du mot, il était profondément épris des beautés de la montagne. Saussure fut un alpiniste, dans le sens le plus beau et le plus complet du terme.

Dujuillet au 5 août 1787, Saussure va vivre les plus nobles instants, les heures les plus pleines et les plus sereines de sa vie d’alpiniste et de savant. Grâce à son « Journal » nous allons pouvoir le suivre dans son intimité et les revivre avec lui.

E. GAILLARD.
H.-F. M
ONTAGNIER.

[JOURNAL]

Je pris dès l’été dernier la résolution de venir m’établir cette année à Chamouni dès que la saison serait favorable pour le M [ont] B [lanc] et d’attendre là le moment, dussai-je y passer tout l’été. En conséquence j’avais chargé les deux Balmat[37], de tenter le M [ont] B [lanc] le plus tôt possible et de m’aviser du moment où ils le croiraient accessible. L’année dernière 1786 il l’était dès le 6 juin, mais celle-ci il l’a été beaucoup plus tard, à cause de la quantité des neiges, ou plutôt de la lenteur de leur fonte.

Cependant Jaques Balmat m’écrivit[38] le 28 juin que le 26 il avait fait une 2e tentative[39], et que malgré la quantité des neiges il était parvenu presqu’à la cime, qu’il l’aurait même atteinte sans la violence du vent, et une crevasse qui n’était pas à franchir. Il finissait par me dire qu’il y retournerait dans peu par un autre chemin plus facile et qu’il viendrait sur le champ m’avertir. Il se plaignait d’avoir été plus affecté que l’année dernière par l’éclat des neiges et la vivacité de l’air ; les yeux, disait-il, me font un mal sensible, j’ai le visage enflé, la peau se lève et je suis de beaucoup plus brûlé que l’année dernière. Il est vrai qu’il n’avait pris absolument aucune précaution et il est naturel que les jours étant plus longs, et le soleil plus ardent dans cette saison il ait essuyé une impression plus forte.

J’attendais donc sa venue avec impatience, tous mes instruments étaient prêts ; je craignais enfin que pendant qu’il viendrait me chercher et que j’irais à Chamouni le temps ne changeât et que je ne perdisse ainsi une occasion peut-être unique. Ma femme le sentit comme moi, et en conséquence nous fixâmes le départ au samedi 7 juillet.

C’est avec raison que je dis nous, car nous sommes six de ce voyage, ma femme qui imagine qu’elle aura moins d’inquiétude à Chamouni, ses sœurs qui ne veulent pas la quitter et mes deux fils[40]. Nous venons donc tous six coucher à Genève[41] le vendredi 7 [6] juillet dans le dessein de partir le lendemain de très bon matin et de venir dans un jour à Chamouni.

Le samedi matin il pleut à verse, on ne peut charger que tard, nous ne partons qu’à 6 h. 10 de la ville, nous mettons 4 h. pour venir à la Bonneville où nous trouvons les relais que nous avions envoyé la veille, nous déjeunons malgré nous, et nous arrivons à Sallanche à 11 h. 15. Le temps est trop mauvais pour songer à partir pour Chamouni, nous dînons donc là, et même nous y couchons[42].

Le Dimanche il pleut encore et le temps paraît trop incertain à nos dames, je trouve cependant le temps d’aller avec mes fils faire une promenade dans les ardoises ou plutôt dans les roches de corne au dessus de Saint-Martin[43]. Sur le soir nous allons faire en carrosse un tour dans la ville et dans les chemins au nord et au midi, sur la rive gauche de l’Arve, et nous couchons encore à Sallanche[44].

Lundi 9. Nous partons de Sallanche en char à banc à 7 h. 10. La pluie commence au moment même de notre départ, et augmente continuellement. Nous allons cependant en avant, elle cesse heureusement pendant que nous passons à pied le Nant de Joux[45] où le chemin détruit par le torrent nous fait perdre 1 h. ½, et où nos dames sont obligées de se faire porter ; nous mangeons un morceau à Servoz pendant que nos chevaux se rafraîchissent, et nous arrivons à 3 h. 30 à Chamouni en passant avec quelque peine les Nants de la vallée[46].

Nous avons eu dans cette route pour compagnon Jaques Balmat qui nous avait rencontré, allant à Genève me porter la nouvelle de son second voyage au Mont Blanc. Il partit mercredi dernier 4 juillet avec Cachat et Alexis Tournier. Ils allèrent coucher à ma première cabane[47], repartirent de là à 1 h. 30 du matin, arrivèrent à 5 h. c’[est] à d [ire] en 3 h. 30 à ma seconde cabane[48], furent ensuite à X h. 30 au pied de la dernière et grande montée du Mont Blanc et à 3 h. sur la cime où régnaient un vent et un froid qui ne leur permirent pas de s’y arrêter longtemps ; ils ne mirent que 7 heures à redescendre et Jaques Balmat à qui j’avais envoyé un crêpe dont il s’enveloppa le visage ne souffrit point du tout de la neige, tandis que les autres en furent incommodés.

D’après cet exposé je trouvai que mes cabanes étaient très mal disposées puisque je n’avais pour le premier jour que 4 h., pour le 2e, 3 ½, et pour le 3e 10 heures de montée. En conséquence après bien des conférences avec Jaques et ensuite avec Pierre Balmat j’ai résolu d’aller le premier jour coucher au haut de la Mont [agne] de la Côte tout au bord du glacier, ce qui me prendra environ 5 h. ½ , de là au fond des derniers culs de sac sous la cime du M [ont] B [lanc] ce qui me prendra 7 h. ½ , et il me restera 4 h. ½ de là à la cime. À la vérité il faudra coucher sur la neige, mais ils croient tous que sous la tente on sera bien garanti du froid et que la neige ne fondra point sous les couvertures et bien moins encore sous les planches de notre lit[49].

Mardi 10e. Je me mets à lire avec passion l’Iliade d’Homère que je n’avais jamais lue de suite. Je parcours la traduction latine et quand je trouve quelque beau passage je l’étudie dans l’original, je le copie et l’apprends même par cœur. Vers les 11 h. je vais avec mes fils promener au pied du Brévent pour essayer moi et mes souliers dans des pentes rapides, et je reviens content d’eux et de moi. Après dîner nous allons en cabriolet voir la source de l’Arveiron, nous trouvons le glacier fort avancé et le rocher d’un accès très difficile[50].

Mercredi 11e. Il pleut, j’étudie et me promène dans la maison. Mr de Tournes[51] arrive de bonne heure, il est venu de Cologny[52] ici dans le même jour et sans relai, ses chevaux l’ont conduit de Cologny à Sallanche[53].

Jeudi 12e. Je compare avec beaucoup de soins mes hygromètres et mes Baromètres, comme cela est consigné sur la feuille de mon agenda. Ensuite je grimpe avec force des pentes très rapides de 40° et même plus dans les bois au dessous de Blaizière[54], jusques à environ 200 toises[55] au dessus du Prieuré. Après dîner je vais devant l’église mesurer avec mon cercle vertical les angles des diff [érentes] parties du Mont Blanc comme suit :

Je voulais conclure de là à quelques à peu près sur les hauteurs de ces différents points, mais comme les distances respectives sont inconnues la chose est trop incertaine, et comme je n’ai point ici mon sextant pour prendre les angles de précision qui m’auraient donné les distances il faut renoncer à en tirer parti[56]. Le soir je retourne à pied à l’Arveiron[57].

Vendredi 13. Nous avons tous un peu de colique. Je vais au pied de la colline de Blaizière chercher une pente de 30° où mesurant avec mon cordeau 120 pieds, j’ai une hauteur perpendiculaire de 60 pieds = 10 toises ; il me faut 85 pas pour monter ces 10 toises par la pente herbée et en allant plus lentement lorsque je me suis fatigué à monter, à descendre plusieurs fois je mets 94 pas et environ 100” de sorte que je ferais ainsi environ un pas par 1” dans cette pente rapide et 0.1 toise perpendiculaire par pas. Si donc on pouvait soutenir cela on ferait 360 toises par heure[58]. Mais cela me serait impossible. Une fois je ne comptais que 200 toises par heure, les petits repos compris. J’étais cependant curieux de savoir ce qu’on pouvait faire dans des moments de vigueur. Je n’y mettais cependant pas tout l’effort que j’aurais pu y mettre, mais les premières fois j’allais gaillardement.

Le soir pluie et grand orage[59].

Samedi 14. Je travaille à mon diaphanomètre ; je change les carrés en cercles pour avoir les plus petits ceux de 0,2 ; 0,3 jusqu’à 1,5 ; je prends un pinceau chargé de noir d’ivoire broyé dans de l’eau de gomme. Je le secoue sur une feuille de papier, de manière à former une infinité de gouttes de toutes grandeurs, et lorsque cela est sec je choisis celles qui me conviennent. Passé une ligne et comme on n’en trouve plus de bien circulaires, alors, comme il m’est impossible d’en découper de si petits avec justesse dans le papier noir, je trace avec un petit compas un cercle sur du papier blanc et je noircis ce cercle avec la pointe du pinceau, puis je coupe le papier au hasard et plus grand que le cercle et je le colle sur le carton. Les grands je les découpe sur le papier noir.

Je vais visiter le secrétaire Paccard dont le fils le Docteur, le conquérant du M [ont] Blanc est parti mardi dernier pour Cormayor[60]. Je crois qu’il ne veut pas me voir avant mon expédition. Je vais aussi voir P. Balmat et Mr Romme avec son élève le Comte de Strogoski[61].

Dimanche 15. J’achève mon diaphanomètre, je vais avec mes enfants monter le long du ruisseau qui descend du glacier des Pèlerins, je monte jusques à la hauteur du plateau des Buissons [Bossons], Théodore prend des papillons, je cherche des pierres et ne trouve rien de remarquable, toujours des roches à la Chamouniarde. Nos dames le soir vont promener à la montée des Tines, voir les beaux sauts de l’Arve entre les Rochers, je vais à pied jusqu’au Lavanchet[62]. En revenant bal sur la place. Balmat et Coutet croient le temps suffisamment beau s’il se soutient, je fais à la hâte les derniers préparatifs et j’ai toutes les émotions du départ pour le lendemain, mais ma femme l’ignore[63].

Lundi 16 juillet. Dans la nuit toutes ces espérances s’en vont en fumée, le temps est décidément perdu, il pleut même presque toute la matinée. Je l’emploie à perfectionner divers préparatifs. Le soir nous faisons une promenade en cabriolet, je vais voir Mme de Lévi et Mmes Landat et Fortesure[64].

Mardi 17. J’achève mon Iliade, je fais divers préparatifs ; je vais promener par une chaleur suffocante dans un bois au pied du Brévan du côté de la Parse[65], j’ajuste là mon alidade avec mon goniomètre de manière à m’en servir commodément à la mesure des angles verticaux. L’après-midi je fais diverses expériences relatives à la mesure des angles avec des instruments imparfaits. Nous nous promenons avec ces dames au dessus de l’Église, ma femme nous quitte, va promener seule, et je m’en inquiète. Enfin nous allons ensemble voir nos recommandées.

Mercredi 18. Je perfectionne encore mon diaphanomètre. Je fais ensuite l’essai de monter par la pente rapide qui conduit au chalet de Planay[66] droit vis à vis de notre auberge[67], je vois qu’en montant même assez doucement je ne puis guère aller plus de douze minutes sans reprendre haleine, et que dans cet espace de temps je monte ensuite [de suite] 61 toises perpendiculaires ; car en trois reprises qui furent juste 35’ je monte à une hauteur qui ensuite s’est trouvée de 184 toises. Je redescends ensuite aussi très vite cette même hauteur en 22’ de sorte que mon ancien rapport entre le temps de la montée et de la descente de 3 :2, se trouve encore assez près de la vérité. Je vois aussi qu’en montant pour tout de bon il ne convient pas de mettre autant d’intervalles entre ses repos, et qu’il ne faut point aller au bout de ses forces ni de sa respiration, mais se reposer fréquemment ; alors de petits repos suffisent, d’une ou deux minutes p. e. et sans s’asseoir. D’après cela je crois qu’en se reposant environ 1’ au bout de quatre, ou deux au bout de 8, ce qui ferait 12’ de repos par heure, je pourrais monter cinq toises par 1’ et ainsi 240 toises par heure ; mais j’en ferai encore une fois l’épreuve et je porterai mon Baro [mètre] pour vérifier ma précédente mesure. Après dîner je fais quelques calculs trigonométriques relatifs à ces montagnes p [our] m’exercer à manier mon cercle vertical et pour me tenir dans l’habitude de ces calculs.

Ensuite je vais à cheval avec Mmes Turrettin et Tronchin aux Bossons où la pluie nous prend au moment où nous mettons pied à terre pour la montée que les mulets ne peuvent pas faire. Nous allons cependant jusqu’au bord du glacier où je fais l’observation du Baromètre qui me donne 131 toises au dessus du Prieuré. Nous revenons par une pluie horrible et obligés de changer de tout en arrivant.

Jeudi 19 juillet. À Chamouni. Je commence à travailler à ce journal que j’avais laissé arriéré, je vais voir Mme de Lévi, je fais une petite promenade au bas de ma colline favorite sous Planay ; je mesure avec mon cercle vertical une pointe ronde que l’on voit de là et de ma chambre, et la distance de ma chambre que j’ai jugée de 333 toises me servant de base, je trouve cette pointe qui est à gauche de la sommité des crêtes, je la trouve, dis-je, de 511 toises. L’après-midi le temps a la plus heureuse apparence, le ciel parfaitement serein, le Baromètre très haut, calme et frais en bas, il n’y a que le vent de N-O sur le M [ont] B [lanc] qui se manifeste par la chasse des neiges, mais on espère qu’il changera et je fais avec Balmat de grands dialogues sur notre future expédition que nous fixons à samedi si le temps continue beau. Je reçois ensuite la visite du P [ère] Chrysologue[68], puis celle de Mmes Basset de Lyon[69].

Vendredi 20. Le vent a beaucoup augmenté sur le M [ont] B [lanc], il se forme des voiles légers et striés chassés par le S-O qui annoncent le mauvais temps ; malgré la beauté du soleil et l’éclat des neiges du M [ont] B [lanc] je travaille à ce journal, je vais ensuite vers le P. Chrysologue qui demeure chez le Curé. Son baromètre a un réservoir cylindrique assez grand et assez plein pour que l’extrémité du tube ne prenne jamais l’air dans quelque position qu’on le tienne, en sorte qu’il a l’extrême commodité de n’avoir besoin d’aucun ajustement, il ne fait que le remonter et le pendre et il est en exp [érience]. Le son parfaitement net qu’il rend quand le mercure touche le haut du tube prouve son vide parfait ; mais il a l’inconvénient que l’air renfermé dans le réservoir ne communique avec l’air extérieur qu’au travers d’une double peau qui tient le mercure renfermé dans le réservoir ; je lui en fais l’objection, il assure qu’il a éprouvé que l’air malgré cet obstacle se met parfaitement en équilibre au bout d’une minute et qu’il ne change point sa hauteur en ouvrant une communication entre le réservoir et l’air extérieur. Du reste il est très lourd, il pèse 6 livres 1/2, poids de m [ercure] parce qu’il faut un réservoir fort grand pour être bien à l’abri de la rentrée de l’air ; et quant aux changements que subit la hauteur du mercure dans le réservoir, comme ce réservoir est cylindrique il en tient compte par le calcul.

Je vais ensuite avec mes fils me promener à Orta[70] pour chercher de la plombagine et de l’amyante, nous en trouvons mais toujours roulées ou du moins en fragments, nous nous exerçons beaucoup à monter et à descendre des pentes de 40 et tant de degrés, nous voyons des deux côtés de l’Arve, l’embouchure de l’Arveiron qui est très belle, et nous revenons de là en cabriolet comme nous étions allés. Après dîner j’écris à M. Bourrit qui avait dit d’abord qu’il partirait lorsque je commencerais à redescendre, qui avait dit encore qu’il partirait 24 h. après moi, et enfin ce matin, 6 h. après. Enfin je mets ce journal à jour.

Je vais chercher par la pluie au bord de l’Arve, quelque plaine commode pour mes expé [riences] de Diaphanomètre et nous recevons ensuite la visite de Mrs Basset.

Samedi 21e. Mauvaise nuit effet de la mouillure de mercredi. Je lis Homère ou plus tôt je le relis en étudiant le Grec, ce qui m’amuse beaucoup ; j’arrange du papier pour des observations météorologiques, résolu de rechercher les causes des fréquentes variations qu’il [le baromètre] éprouve ici ; en effet lors même qu’il a une tendance décidée à monter ou à descendre il fait de fréquentes incursions en sens contraire beaucoup plus fréquentes que dans la plaine ; ce que j’attribue aux vents qui dans cette vallée, serrés entre de hautes montagnes, prennent si aisément des directions ascendantes ou descendantes et produisent ainsi des hausses et des baisses indépendantes de la tendance générale. Car pour l’humidité plus j’y réfléchis et moins je lui attribue d’influence, surtout quand je vois de grandes variations tandis que l’atmosphère est chargée de nuages interposés à différentes et à de très grandes hauteurs et qu’ainsi par conséquent elle demeure saturée dans presque toute l’étendue où se font ses variations. Après-midi je lis encore, je me promène avec ma f [emme] jusques au pied de ma colline favorite, je reçois le P. Chrysologue qui me consulte sur des pierres, il les connaît bien peu, il n’a pas l’idée des périlites, des spaths calcaires, etc.

Je reçois aussi Mrs Basset dont l’un Officier de Maison accompagna M. de Borda au Pic de Ténériffe ; ils montèrent 12 heures à cheval, se couchèrent, et 9 h. à pied, on fut obligé de hisser M. de Borda délicat et incommodé, avec des cordes tout le piton haut de 300 toises. Ils furent très incommodés de la rareté de l’air et le soir à la couchée au pied du pic ils vomissaient même dans leurs tentes et en repos.

Dimanche 22e. Temps affreux tout le jour et désespoir de Mme Turrettin parce que la lune prend aujourd’hui son 2e quartier et qu’ainsi le mauvais temps doit durer au moins 8 jours encore. Je suis réduit à me promener dans la maison. Mais nous recevons un exprès de ma fille[71] qui nous apporte de bonnes nouvelles, un pâté et des romans nouveaux ; cela remonte nos dames, j’écris à Necker[72] et à ma mère, l’exprès repartira demain matin et arrivera mardi à Genève[73] ; je calcule les distances auxquelles les différents cercles de mon diaphanomètre devraient s’évanouir si suivant l’expérience du Dr Hook ils cessaient tous d’être visibles lorsqu’ils paraissent sous un angle de 40” ou quand la distance est égale à 5154 fois le diamètre.

Lundi 23e. Il pleut toujours et on ne pourrait pas mettre le nez dehors, mais le baro [mètre] remonte. J’étudie encore Homère, je m’amuse à diviser un cercle et à y ajuster des espèces de pinnules pour pouvoir prendre quelques angles de précision et mesurer la vitesse des nuages lorsque je les verrai raser des sommités dont les distances et les hauteurs me seront connues. Sur le soir le temps s’étant éclairci j’ai fait une promenade d’une heure en montant à environ 60 toises perpendiculaires le long de la montagne sous Planet. J’essaie de monter 80 pas et de me reposer ensuite pendant que je compte 20 de la même vitesse dont je comptais mes pas, ce qui ferait un cinquième de repos et je m’en trouve assez bien. M. Bourrit soupera avec nous[74].

Mardi 24e. Il pleut encore à verse ; j’achève le goniomètre que je trace sur la couverture de mon petit portefeuille. Nous apprenons la fâcheuse nouvelle de la mort du vieux secrétaire Paccard qui a péri dans le torrent des Ouches en allant à Servoz voir l’Intendant du Faucigny. Il est parti seul par un temps affreux, malgré les conseils de sa fille et le pied lui a manqué en passant la petite planche, le torrent l’a entraîné fort au dessous de la planche. Cette nouvelle effraie beaucoup nos dames[75]. Sur le soir le temps s’éclaircit et je vais faire ma promenade ordinaire sur la pente de Planet où je monte à la hauteur de 132 toises en 28’ et en 1310 pas ; ce qui fait toujours à très peu près une toise en dix pas.

Mercredi 25e. J’écris à Mrs Senebier, Tingry, Landriani et à Mme de Boisy[76] ; Mr Girtanner[77] qui part demain se charge de mes lettres, vers les 11 h. je pars avec mes fils pour le chalet de Planet où je porte le Barom [ètre] pour vérifier mes opérations trigonom [étriques] ; car elles sont si imparfaites vu le manque d’un instrument exact pour les angles de position ou rapportés à l’horizon, que le Barom [ètre] est beaucoup plus sûr. Nous montons du bas de la pente au chalet d’en haut où se tiennent les bergers en 62’ et par l’observation du Baromètre je trouve le haut du chalet au niveau du toit 213,734 toises[78]. Or par mes observations trigonom [étriques] j’ai 210,41 ; ce qui n’est point mal d’accord. Nous montons encore environ 50 toises plus haut en cueillant des fleurs, et nous revenons au Prieuré sans fatigue et fort contents de notre promenade. Après dîner je fais quelques calculs, je tente une promenade avec ma femme, mais la pluie nous chasse sous l’avant toit de l’Église, nous faisons nos compliments de condoléances à Mlle Paccard et à l’Avocat son frère, je vais voir M. Girtanner, puis je reviens cacheter mes lettres et les adresser à Maillard[79] pour qu’il les distribue à leurs adresses.

Jeudi 26e. Je ne fais pas grand chose aujourd’hui, quelques préparatifs, une course seul par les bois au pied du Brévent, à environ 180 toises au dessus du Prieuré. « Ερις των αδελφων[80] ».

Le soir je reçois M. Hugues et M.     [81] le dessinateur Anglais qui a fait le tour du monde avec le capitaine Cook, je leur donne des directions sur leur voyage suisse[82].

Vendredi 27e. J’observe le M [ont] Blanc, je mesure divers angles, je vais encore seul promener au pied du Brévent environ à 150 toises ; l’après-midi je calcule quelques-uns des triangles que j’ai mesurés le matin. Je vais voir le Dr Paccard qui apprit hier au soir aux Contamines la mort de son père, et vint sur le champ ici où il arrive à 1 h. après minuit ; il n’en paraît pas fort touché ; il a fait tout aussi mauvais temps de l’autre côté des Alpes qu’ici ; cependant il a bien profité des intervalles de beau pour observer les montagnes de la Val d’Aoste et des passages du Col Ferret et du Bonhomme ; il paraît qu’il s’est étudié à aller partout où il l’a pu plus haut et plus loin que je n’ai été[83]. Le Mont Blanc et les Aiguilles sont ce soir d’une beauté extraordinaire, les Aiguilles surtout sont d’une couleur de feu ardent, tout à fait extraordinaire. Il y a eu une grande commotion dans les vents cet après-midi, le sud-ouest soufflait assez fort dans la vallée, et jusques à la moitié de la hauteur des Aiguilles ; par dessus la cime de ces Aiguilles les nuages étaient chassés par le N-E, à la cime du Mont Blanc ils paraissaient calmes, mais une gaze légère beaucoup plus haute que le Mont Blanc, striée et cardée marchait rapidement au S-O ; j’attends avec résignation le résultat de ce conflit. Le Barom [ètre] qui avait un peu baissé depuis 4 h. 35 du matin commence à remonter vers les 5 heures du soir[84].

Samedi 28 juillet. À Montanvert. Nous partons à mulet Mme Turrettin, Mme Tronchin et moi, avec P. Balmat et M. Coutet pour guides. Alphonse et La Tour[85] nous suivent à pied. Nous nous mettons en marche à 7 h. 25’. À 8 h. 20’ nous sommes à l’endroit où l’on met pied à terre, de là ces Dames avec plus de force et moins de fatigue que je ne l’aurais cru, montent en 2 h. 20’ à l’hospice de Blair[86] ; le bon air, la beauté du site les remettent parfaitement de leurs fatigues, nous déjeunons là du meilleur appétit et avec une gaieté charmante. J’observe mon bon petit hygromètre en plein air à 55°. H. 14,4 SE/SO S2 N[87] nuages légers cotonneux et striés, et même quelques-uns excessivement irisés auprès du soleil, tous signe [s] de bien mauvais augure pour le départ que j’avais fixé à demain. Ces Dames ne songent point à descendre sur la glace elles s’asseyent sur la pelouse jouissant de la vue du glacier et nous repartons à 11.37’. La descente les fatigue horriblement, Mme Turrettin prend un mal de cœur causé plutôt cependant par une indigestion du déjeuner que par l’excès de la fatigue. Enfin nous arrivons à 4 h. 15’ par une chaleur très incommode et au bout de plus de 4 h. ½ de descente.

Comme le temps paraît beau quoique toujours au vent, je fais tous mes préparatifs pour partir demain[88]. Cependant sur le soir un nuage de mauvais augure vient se fixer sur le M [ont] B [lanc], et un autre pareil sur l’Aiguille d’Argentière[89]. Ce nuage est fort singulier, il paraît immobile, et couvrant toujours à peu près la même grandeur et la même forme, cette forme paraît ovale parce qu’on la voit obliquement et sa grandeur d’environ 6 degrés de diamètre, ce qui à la distance de 5455 toises donne 571 toises de diamètre. Je dis qu’il paraît immobile quand on ne le regarde qu’avec peu d’attention, mais quand on l’étudie avec soin on voit que ses parties sont entraînées avec beaucoup de rapidité du SO au NE, on voit des parties plus obscures qui dans le fond gris clair du reste le traversent très rapidement. Les bords mêmes paraissent évidemment entraînés par le même mouvement. Je suis donc persuadé que ce ne sont point les mêmes parties qui restent là en place, mais que ce nuage se renouvelle continuellement. Sans doute le vent chaud et chargé d’humidité montant la cime glacée de la montagne ne peut plus fuir en dissolvant les parties qui prennent alors la forme vésiculaire, mais elles sont entraînées au delà de la montagne et rentrant dans le reste du courant, elles se dissolvent de nouveau. Lorsque la lune est levée elle passe derrière la cime du M [ont] B [lanc] et colore ce nuage en blanc vis à vis du lieu que traversent ses rayons et en jaune orangé dans les bords de la partie qu’elle éclaire. Mais ce qu’il y a de singulier c’est qu’il semble qu’il y ait deux nuages l’un plus clair au dessus et l’autre plus foncé au dessous. Ce qu’il y a encore de remarquable c’est que la lune ne paraît point se baigner dans ce nuage, ses rayons y passent net.

Dimanche 29. Je passe une mauvaise nuit, je crois que le déjeuner de Montanvert m’a fait mal comme à Mme Turrettin, j’ai eu tout le jour de la disposition au mal de cœur et cette nuit mon souper quoique léger m’incommode et je suis forcé à le rendre. Cette indisposition diminue mes regrets sur la mauvaise apparence du temps qui à 2 h. après minuit est entièrement couvert avec le même vent du nord-ouest ou du S-O. Sur le matin il s’éclaircit, mais comme la cime du M [ont] B [lanc] demeure toujours occupée par le nuage d’hier et que ce nuage est également renouvelé par un vent de N-O très rapide, les guides, le brave Jaques Balmat lui-même décident qu’il ne faut point partir. L’événement justifie leur résolution, le temps se couvre extrêmement avant midi, et je vais encore pour m’amuser faire au petit bois sur la rive gauche de l’Arve au dessous du Prieuré les observations que j’ai consignées dans mon journal météorologique. M. Exchaquet dîne avec nous, il a toujours bonne espérance des mines de Servoz[90]. Vers les 5 à 6 h. la chaleur devient étonnante ; la hauteur [du thermomètre] monte à 23,1[91] avec un vent du S-O d’une violence extrême qui soulève des sables et presque des pierres en haut de la Montagne de la Côte où nous serions si j’étais parti ce matin et m’ôte ainsi tout regret. Ce vent se calme, la nuit demeure très tranquille et nous en jouissons en plein air ; mon estomac se remet, mais le temps ne paraît pas assez sûr pour espérer de partir demain. Je mets ce journal à jour.

Lundi 30e. Même temps qu’hier, j’ai mesuré la vitesse des nuages qui se détachent de la masse qui occupe la cime du M [ont] B [lanc] et qui par conséquent sont à 1800 t [oises] au-dessus de nous ; je les mesure quand ils passent à 33 degrés s’élevant au dessus du Prieuré sur les Aiguilles de Blandier[92] et que par conséquent leur distance est de 3305 toises, ils font 12° en 68” et par conséquent 687 toises ce qui fait environ 60 pieds par seconde. Je voulais mesurer aussi la vitesse de leur dissolution, car ils se fondent assez promptement, lorsque je les prenais trop petits ils étaient fondus avant d’avoir parcouru leur [s] 12°, mais je n’en ai pas eu le temps. Nous recevons l’Intendant[93].

Mardi 31e. Je lis des journaux, je fais un petit goniomètre sur l’autre couverture de mon petit portefeuille et je vais me promener pour l’essayer au pied de la cascade en face de ma chambre[94]. Le temps a très belle apparence, on voit des nuages striés extrêmement élevés chassés par le N-E, mais les inférieurs même à la hauteur du M [ont] B [lanc] sont encore chassés par le S-O. Sur le soir les stries élevées sont lentement chassées par le N-O ; cependant tout le monde annonce le beau temps, le M [ont] B [lanc] au coucher du soleil paraît entièrement d’un joli rose et d’un blanc pâle, il finit cependant par le rose et les nuages tranquilles qui couronnent le M [ont] B [lanc] paraissent aussi roses, le Barom [ètre] monte beaucoup, je fais donc tous mes préparatifs pour demain, mais en secret de ma f [emme]. Nous allons voir l’Intendante et je mets ce journal à jour.

Mercredi 1er août. Je pars à mulet à VII h. 25’ avec Têtu[95] et une partie de mes guides ; quelques-uns ont voulu couper en traversant les Bossons et Jaques Balmat accompagne l’Intendante. J’arrive aux Bossons en 39’. De là en 36 aux dernières maisons du village du Mont. Les trous de Gypse que j’observai l’année dernière sont à peu près au niveau de cette maison et dans la direction qui la joint aux Bossons. Cette maison est au bord de la pente qui descend aux débris qui forment le lit du Glacier du Tacona, mais au dessous de ses plus basses glaces.

§ 2 Bientôt après je passe sous des rocs pourris jaunâtres de la nature et dans la situation de ceux de Chamouni. On monte le long du Glacier ayant en face la cime avec quelques rocs sur lesquels les glaces ne tiennent pas et à d [roite] en haut le bas du Dôme du Goûté.

§ 3 Je ne puis pas aller à mulet tout à fait aussi loin que l’année dernière. Il est tombé une quantité de débris qui ont couvert le sentier de l’année dernière, je fais cependant encore 30’ à cheval.

(Note : J’estime qu’ainsi on vient à cheval à peu près à la h [auteur] du premier plateau des Bossons = 131 T [oises] sur Prieuré). Dix’ après avoir mis pied à terre je me trouve au delà du grand couloir de pierre qui s’est excavé par en haut et a versé une énorme quantité de débris jaunâtres, durs, feuilletés.

§ 4 De là on quitte le bord du lit, on s’élève un peu au dessus de lui et on marche à travers gazons, bois de mélèze, quelques mauvais pas, je viens en 24’ à la fontaine. On a là en face les glaces du Tacona boueuses et noirâtres de ce côté-ci, mais blanches de l’autre et au dessus de l’autre part de la montagne du même nom fracassée mais bien décidément feuilletée et située comme les autres Chamouniardes. Je me repose là 6’.

§ 5. Là nous reprenons la rive du glacier, nous montons ensuite sur la moraine, le tout en 18’ et je m’en repose 4. Nous marchons 6’ sur l’arête de la moraine.

§ 6 Après avoir quitté la moraine nous montons à gauche la M [ontagne] de la Côte, nous attendons les traîneurs pendant 14’, dix minutes plus haut je me repose encore 8’. Je vois là une Arole qui est une des plus basses que j’aie rencontrées. De là nous venons au Mauvais pas qui est en tout à 20’ depuis qu’on a quitté le glacier. Le Mauvais pas termine un couloir étroit et profond, on a après lui quelques corniches assez étroites et sur des escarpements gazonnés mais qui seraient pourtant un peu effrayants pour des têtes non habituées.

§ 7 À 21’ de marche depuis le haut du Mauvais pas, on vient passer sur une arête étroite où l’on a à sa droite un précipice au dessus du glacier, et à sa gauche une prairie inclinée de 35°. On commence de là à voir la porte de mon ancienne cabane. De là en 19’ on vient au col à droite de mon ancienne cabane. Je mets donc 2 h. 50’, les repos compris, depuis l’endroit où j’ai quitté le mulet jusqu’à la hauteur de mon ancienne cabane, et il est midi quand nous y arrivons ; j’ai donc mis en tout 4 h. 35’ [96].

§ 8 Là nous faisons des signaux qui ne sont pas entendus, nous nous y arrêtons 24’, mes guides dînent. Nous sommes là au dessus du glacier des Bossons dont nous voyons tous les plateaux et les pentes qui les joignent. On distingue sur le plus bas des plateaux des curieux qui le traversent. Nous sommes inquiets de ceux de nos guides qui ont dû traverser par le 2d plateau et qui se flattaient de nous devancer ; ils ne paraissent point.

§ 9 Depuis ce col nous allons à la traverse au dessus du glacier des Bossons en côtoyant des rocs granitoïdes mêlés çà et là de schorl noir en lames et de feldspath, situation toujours chamouniarde. Nous passons sous une caverne d’où l’on tire l’échelle ; mais nous ne trouvons pas la perche que je regrette beaucoup. Nous passons au pied de l’Aiguille de la Tour[97] qui est la plus haute de cette arête et nous gravissons une pente assez rapide de granitoïde dur, toujours dans la même situation ; et nous arrivons à 1 h. 47’ au haut de la montagne. Nous avons donc mis tout repos compris du Col au haut de la montagne 1 h. 23’ et en tout du Prieuré 6 h. 22’.

§ 10 Il y a au haut de ce mont quelques blocs de granit énormes qui ont été déposés là par les glaciers : donc la moraine est un peu plus élevée. Je vais y poser mon hygrom [ètre] pendant que l’on dresse ma tente contre la face occidentale du plus occidental de ces blocs. Je dîne là et j’observe le Barom [ètre].

§ 11 Je dis les deux barom [ètres] mais je vois avec quelque surprise qu’il n’y a plus entre eux la même diff [érence] qu’à Chamouni. Là le vieux se tenait à 0 : 0 : 1,8 plus haut que le nouveau, et ici la diff [érence] est de 5,2. C’est donc du vieux que je partirai pour le calcul des hauteurs. Le Barom [ètre] est corrigé et augmenté de 5,2 étant au Prieuré à 25”2”2’2 =4834,2 et à la cime de la Côte 21”1”5 = 4051, ce qui donne hauteur incorrecte 767,624 toises. Le thermomètre en plein air était en bas à 20° et en haut à 8°,7 R. moyenne +14,35, ou suivant la méthode de Jomelly [?] il y a je vois 11,478 à ajouter, et de là résulte la hauteur de 779 toises. Il me reste donc de 1900 toises, 1121 à monter.

§ 12 Je passe la soirée à faire quelques observations, à faire arranger ma tente pendant que Jean Michel Cachat et Alexis Tournier vont avec Marie Coutet chercher le meilleur passage et marquer des pas sur le glacier de la Côte[98]. Ils partent vers les 5 h. reviennent vers les huit h. et nous disent qu’ils n’ont pas trouvé le glacier bien mauvais, que cependant Marie Coutet a enfoncé dans la neige qui couvrait une fente du glacier, mais qu’heureusement ils s’étaient attachés tous unis à une même corde et que Marie était devant suspendu entre les deux autres ; il contait cela lui-même fort gaillardement, et cette nouvelle répandit un peu de sombre sur le visage de nos guides, malgré quelques plaisanteries qu’hasardait quelqu’un d’autres et que les autres trouvaient un peu raides. Cependant personne ne parla de s’en retourner, une partie d’entre eux alla coucher à ma vieille cabane (§ 7) et moi, Têtu et trois ou quatre autres nous allons de bonne heure coucher sous ma tente où je ne passe point une mauvaise nuit.

Jeudi 2 août. 2d du Mont Blanc.

§ 13 Nous ne partons qu’à 6 h. 33’, ces gens sont très longs à rassembler leurs fardeaux. Nous entrons sur le glacier vis à vis des blocs où nous avons dormi, l’entrée en [est] très facile, mais bientôt on s’engage dans un labyrinthe de rocs de glace entrecoupés par de grandes crevasses, ici entièrement ouvertes, là comblées par les neiges, plus loin formant des espèces d’arches vides par dessous et qui sont les seules ressources pour traverser les crevasses sûrement, on descend très bas entre les glaçons de façon à……[99] de montagnes, il faut remonter ensuite par des pentes très raides et quelques fois sur le tranchant de quelque arête. Il y a des moments où on ne comprend pas comment il sera possible d’en sortir. Plaisir de marcher sur la glace après avoir traversé des neiges suspectes, comme on y saute et comme on s’y rassemble pendant qu’on délibère sur le chemin que l’on prendra. À 45’ du bord nous passons tout près du trou où M [arie] Coutet s’était enfoncé. La crevasse était bien large et la neige très mince avait manqué de toute part à la fois à 3 ou 4 pieds de distance autour de lui ; ce fut un grand bonheur qu’ils ne fussent pas près les uns des autres.

§ 14 À mesure que nous avançons les glaces font place aux neiges, et le danger n’est pas moindre, parce qu’on a rarement la parfaite sécurité que donnent les glaces solides. Le soleil commence à éclairer ces neiges et nous mettons nos crêpes d’abord simple et puis double. On rencontre là des neiges fermes, dures, d’une épaisseur énorme et crevassées jusqu’au fond ; elles sont disposées par couches qui marquent les années ; leur épaisseur inégale mais graduellement diminuée fait qu’on ne peut point les compter avec quelque certitude. On voit de ces neiges coupées naturellement en parallélipipè [des] assez réguliers que l’on nomme des Céracs.

§ 15 À 27’ du trou de M. Coutet pente de 45° sa neige ici dure, là moins glacée.

§ 16 À 48’ de cette pente rapide ou à 2 h. juste de l’entrée du glacier nous passons au pied des rocs qui forment la chaîne isolée entre l’Aiguille du Goûté et la chaîne qui va de l’Aiguille du Midi au Mont Blanc, presque dans la direction du Prieuré au M [ont] B [lanc].

À l’Est de cette chaîne entre elle et les Aiguilles est un glacier presque tout composé de Céracs. Toute cette chaîne est composée de rocs granitoïdes, mêlés de schorl de plombagine et situés comme ceux de Chamouni ; mais tous très inclinés. Nous laissons à notre droite une quantité de Céracs par lesquels on est obligé de passer avec plus de peine et de péril quand la saison est plus avancée, un pont de neige qui tombera dans peu de jours établit à présent la communication. Nous nous reposons quelques moments à l’ombre de ces rocs.

§ 17 De là nous retirons à droite, et puis nous revenons à gauche abordant de nouveau, mais plus haut, la chaîne de rocs isolés où on m’avait construit mon ancienne cabane. Comme je ne croyais pas de mesurer sa hauteur avec le baromètre, mais avec un niveau portatif, je vois qu’elle est plus haute que l’aiguille Percée du Reposoir, mais plus basse que le Buet, qu’elle n’a par conséquent qu’environ 120 toises de plus que la cime de la Côte[100] et qu’ainsi si j’avais couché ici comme je le projetais l’année dernière il me resterait encore 900 toises et plus en un jour ce qui dans cet air rare me serait impossible et j’aurais d’ailleurs très mal coupé mes journées puisque je n’aurais que 3 h. 7’ de la Montagne de la Côte jusqu’ici. On découvre cependant d’ici une petite partie du lac par la vallée d’Abondance. Elle rase la cime de la plus haute des Rouges.

§ 18 Je grimpe sur ces rochers et pendant que mes gens déjeunent je les observe avec soin, ce sont des granitoïdes feuilletés, avec nœuds quartzeux. Leur surface est souvent luisante, onctueuse, quelques-uns même semblent des ardoises, ils sont tous situés à la chamouniarde et presque verticaux. Leur extrémité méridionale paraît un talc mêlé de nœuds de quartz et d’un peu de feldspath. Cette chaîne est là interrompue par des neiges et l’est encore en d’autres lieux plus élevés. Cette chaîne est comme je l’ai déjà dit séparée de l’Aiguille du Midi et du grand roc qui la suit au midi par le Glacier des Séracs. On voit d’ici de très près l’amas de glaces ou de neiges durcies qui remplit le col qui sépare l’Aiguille du Midi de la suivante plus élevée, et il paraît entièrement neige. Mes gens me font perdre là 1 h. ½ parce qu’ils veulent retarder leur arrivée sur les hautes neiges où ils redoutent de coucher. Voyant qu’ils tardent je déjeune de très bon appétit. Arétia helvetica[101].

§ 19 Je repars de là à XI h 8’, je monte sans me reposer jusqu’à 45’. Les montagnes s’abaissent sous nos pieds, nous voyons distinctement le Jura, nous reconnaissons très bien la Dole, Nyon, le lac par la Vallée d’Abondance. Six minutes suffisent pour nous reposer, mais on respire de temps à autre [appuyé] sur son bâton, la caravane marche lentement parce qu’ils ne veulent pas avancer. Rarement fait-on plus de trente pas sans reprendre un moment haleine, cependant on ne s’assied guère que de demi h [eure] en demi h [eure]. La percée du Reposoir semble toujours me contester sa descente, parce qu’elle est proche et que sa tête se projette sur un horizon éloigné, car je ne tiens pour vaincues que les montagnes dont la tête plonge dans le Jura.

Au bout de 2 h. 16’ de marche y compris deux repos dont la somme est de 10’, nous venons côtoyer une immense crevasse en retournant contre les rocs isolés, on ne voit que neige jusqu’à son fond, lequel n’est pas même visible et la pente à gauche en dehors est bien rapide. Nous la passons sur un pont de neige rapide et dangereux et nous arrivons enfin par une pente bien rapide au roc où j’ai couché en revenant qui fait partie et qui est même l’avant dernier de la chaîne isolée. Je le décrirai au retour. Ici la haute percée d’Abondance est exactement au niveau du haut du Jura. Nous dînons là de grand appétit. On procure de l’eau en lançant de la neige contre le rocher. Nos gens ne quittent ce roc qu’avec bien du regret, ils voudraient y dormir, ils n’y sont venus que pour cela, car c’est un détour et ils ne vont en avant que parce que je leur promets que nous creuserons dans la neige une grande cavité sur laquelle on étendra la tente et que nous y dormirons tous à l’abri. Ainsi on ne perd là que demi h [eure]. Mousse, lichens, silene acaulis.

§ 20 Nous partons de ce roc à 11 h. 5’. En 35’ nous arrivons au premier plateau de neige dont la pente n’est que de 11 à 12°, nous la montons doucement en contemplant la belle organisation de l’Aiguille du Midi que je ne pensais point saisir depuis Chamouni, et qui d’ici, vue parf [aitement] de profil, paraît composée comme celle de Blaitière de belles lames verticales de granit parallèles à celles de Blaitière. La cime même est partagée en 10 à 20 de ces feuillets. Et ces dernières qui vont en dégradant dans le Tacul sont aussi composées de semblables feuillets. À notre droite nous avons les rocs noirs du dôme du Goûté qui paraissent des roches de corne ou des schorls……[102] Et la tête circulaire de ce dôme couverte du côté du midi d’une suite de magnifiques céracs présente le plus singulier, le plus magnifique spectacle. Au fond est le M [ont] B [lanc], son roc à g [auche] a de magnifiques coupures de neiges vives et brillantes. Nous mettons 19’ à traverser ce plateau lequel a été traversé dans toute sa largeur par deux énormes avalanches de séracs tombées depuis le dernier voyage. On voit là que le fond de ces séracs contigu au roc est glace, mais plus dure plus serrée que celle des glaciers ordinaires et on voit toutes les nuances entre la glace et la neige, car le haut de chaque Cérac est neige. Quelques-uns de plus de 12 pieds de diamètre sont allés très loin sans perdre leur forme. On fait chemin faisant quelques réflexions sur le danger de ces avalanches, danger auquel on ne se croyait point exposé parce qu’on est assez loin du pied de la montagne, et que la pente qui va à ce pied est très dure, il faut que la quantité qui tombe, la violence de la chute soient énormes pour les chasser à cette distance.

§ 21 On monte ensuite par une pente à 34°, on revoit de là le Prieuré perdu depuis longtemps de vue, on passe auprès d’une fente superbe, et après 59’ de montée depuis la fin du plateau, y compris les petits repos, nous arrivons au 2d plateau où nous devons coucher, il est IV h.

Délibérations sur le choix de l’emplacement, crainte des fentes cachées, crainte des avalanches, enfin on se décide à 100 ou 150 pas de l’entrée du plateau.

§ 22 On se hâte de présenter la tente et de creuser avec une pelle la place où nous devons coucher, mais nos guides à leur grand étonnement ne peuvent soutenir ce travail que quelques instants de suite, ils sont obligés de se relayer continuellement quoique certainement la fatigue du jour ne soit pas considérable, un essoufflement, un épuisement absolu, les force d’interrompre au bout de quelques instants. Moi-même lorsque je veux m’occuper à poser mes Baro [mètres], à les observer, à faire quelques expériences je sens ce même épuisement. Cependant j’observe les baromètres, desquels il est résulté que ce plateau est élevé de 1464 toises au dessus du Prieuré et p [ar] conséquent] de 1995 au dessus de la mer[103], hauteur à laquelle je n’avais jamais été et qui est par conséquent la limite à laquelle et moi et les hommes les plus robustes commencent à trouver l’air trop rare, car je n’éprouvai point cette sensation dans une halte sur la pente de l’Aiguille du Goûté à 1900 toises en 1785. Notre situation est très pénible en attendant que la tente soit dressée, car quand on reste tranquille on est saisi par le froid et quand on s’agite on a mal au cœur et l’étouffement vous force à vous arrêter. Malgré ce froid tout le monde est excessivement altéré et il n’y a point d’eau. On espère d’en trouver dans une crevasse où on en a vu en montant. Jean Michel Devouassoux va en chercher dans un baril, la trouve gelée et revient malade de cette course, on le fait mettre sous la tente qui heureusement vient d’être achevée et il a des angoisses affreuses et des soulèvements de cœur. On emploie l’unique moyen d’avoir de l’eau c’est de faire fondre de la neige dans une casserole avec du charbon qui a bien de la peine à allumer.

§ 23 Ce plateau est dans un cul de sac qui a au midi le Mont Blanc, à l’Est les rochers sur lesquels on monte et à l’Ouest une pente douce qui conduit sur le Dôme du Goûté. On voit bien distinctement la route que nous aurons à suivre demain et la pente bien rapide qu’il faudra passer.

§ 24 Après s’être un peu repris Coutet, Ravenel[104] et J. Balmat vont sur le Dôme du Goûté chercher des pierres bulleuses et en revenant tailler quelques escaliers sur notre route de demain. Les neiges ont à peu près comblé une crevasse qui dans le dernier voyage avait un peu arrêté les trois montagnards, mais ils ne dissimulent pas que la neige est bien dure et bien rapide.

§ 25 Dès que la tente est dressée presque tous les guides s’y réfugient, je suis obligé de m’y tenir assis, et je n’ai plus de ressource que de me coucher à 7 h. ¼ après avoir soupé d’abord avec appétit et ensuite avec dégoût.

Nuit détestable, mal de cœur, colique, étouffement de ces 20 personnes échauffées et haletantes. Je me lève à 2 h. 15. Je sors de la tente, coup d’œil superbe de ce magnifique bassin resplendissant de la lumière de la lune qui brille du plus grand éclat dans ce ciel noir. Jupiter se lève derrière l’Aiguille du Midi. Les étoiles ont certainement un peu de scintillation. Avalanche et grand bruit entre minuit et une heure.

Lundi 3 août. Montée à la cime du M [ont] B [lanc].

§ 26 Le jour vient enfin terminer cette longue et pénible nuit, j’ai de la peine à faire lever mes guides qui redoutent le froid, cependant le t [hermomètre] à 5 h. n’est qu’à – 3.

§ 27 La cime de l’Aiguille du Midi est de 35’ plus basse que notre tente.

§ 28 Je pars à VI h. 5’. Trois guides sous la conduite de Cachat le Géant sont partis une bonne heure à l’avance pour tailler des escaliers dans les pentes les plus raides et les plus dures. Après avoir traversé le 2d plateau à l’entrée duquel nous avons dormi, nous montons sur le troisième que nous traversons et nous arrivons en 32’ à l’endroit de la grande pente qui tire à l’Est pour passer sur le roc à g [auche] du M [ont] B [lanc].

§ 29 Là je me sens bien essoufflé, et déjà en partant je l’étais beaucoup, ce matin j’ai déjà eu de la peine à observer mon Baromètre ; cependant en reprenant haleine de 30 en 30 pas je fournis toute cette longue montée sans m’asseoir une seule fois. À 40’ du commencement de cette montée nous rencontrons l’avalanche qui est tombée cette nuit et qui inspire des réflexions que chacun fait à part soi. Cependant P. Balmat me dit avec beaucoup de douceur qu’il faudrait reprendre haleine à l’entrée et tâcher de la traverser sans m’arrêter, moi qui en sens l’impossibilité je lui réponds avec la même douceur que l’endroit le plus sûr est celui dont les neiges caduques se sont détachées et nous reprenons haleine deux fois en la traversant. La pente dès lors devient toujours plus rapide, et il faut traverser une fente à l’angle d’un roc de glace qui gêne le passage, ce moment est un des plus difficiles, la pente est de 39°, le précipice affreux au dessous et la neige dure à la surface, est en farine dessous. On a creusé des pas mais la jambe mal assise dans cette farine repose délicatement sur cette croûte qui est quelquefois très mince, en sorte que si elle cassait et que cette jambe vint à manquer d’appui vous vous précipiteriez en bas. Là le bâton soutenu du côté du précipice par P. Balmat et M. Coutet me fut d’un grand secours.

§ 30 Cette montée dure 2 h. au bout desquelles j’arrive sur le rocher d’où l’on retire à d [roite]. Vue immense du côté de l’Italie, mais mal de cœur, colique, je mange du pain et du veau gelés, celui-là cru, mauvais et je bois un peu d’eau que j’avais confiée à un homme sûr qui l’avait précieusement préservée du gel par la chaleur de son corps.

§ 31 Je m’arrête là et me repose et observe la crête qui est pourtant un peu loin au N., car on arrive dans un petit col contre le rocher et la cime de la M [ontagne]. Mais il y a là sur le bord du côté de l’Italie des pierres de granit qui paraissent détachées et comme advinaires[105] je crois pourtant qu’elles sont du lieu même et que ce sont des cimes dégradées comme en on voit tant. Le roc même que je laisse à ma droite est composé du même granit jaunâtre, il est divisé par des fissures presque verticales qui courent à peu près comme le reste des Aiguilles. Je me repose là 25’ pendant lesquelles le t [hermomètre] à l’ombre +0,5. Hygrom [ètre] 59.

§ 32. Je pars de ce rocher à IX [heures] ; j’arrive aux petits rocs saillants à X h [eures] 5 et laisse à gauche un rocher plus considérable qu’on ne voit pas de Chamouni parce qu’il est caché par le grand sur lequel nous avons monté, et enfin à la cime à XI [heures] 5’. Mon étouffement et les palpitations sont extrêmes, il me prend de temps en temps des éblouissements indépendants de la lumière car mon crêpe double me garantit parfaitement du jour, sur la fin je ne fais que seize pas au plus et mes repos sont plus longs que mes marches, enfin je suis obligé de m’asseoir de 3 en 3 repos et le moindre mouvement, comme d’écarter la neige qui couvre le dessus de mon pied me donne presque une défaillance. Cependant point de vomissements, ni de somnolence ; et dès que j’ai pleinement repris haleine je monte avec force et aussi rondement que si j’étais tout frais, mais dès le 10e pas le malaise commence et devient extrême au 15e ou 16e, cependant quand le vent du nord frais m’entre à grands flots dans la bouche je fournis quelquefois jusqu’à 25 ou 26 pas. J’essayai de faire des haltes plus fréquentes, mais sans fruit, et quand je reprends haleine après cinq ou six pas, je suis obligé à un repos aussi long que si j’en avais fait deux ou trois fois autant ; car ce qu’il y a de remarquable c’est que le moment du plus grand malaise n’est pas celui où je cesse de marcher, c’est 8 ou 10 secondes après.

§ 33. Ce malaise ne cesse point entièrement avec le repos, il me restait toujours un recommencement de nausée, j’essayai de manger, mais sans y rien gagner. La plupart de mes guides étaient dans le même état, l’un d’eux, Cachat des Prés[106] essaya de manger et ne put pas même avaler le morceau qu’il avait mis à sa bouche. Il fut obligé de le recracher. Devouassoux ne put pas résister à cette incommodité, il redescendit accompagné d’un de ses frères jusqu’au plateau sur lequel nous avions couché ; cependant lorsque j’étais dans une tranquillité parfaite je ne souffrais pas à proprement parler mais je me trouvais une espèce de malaise et d’angoisse sourde qui m’ôtait en grande partie la jouissance de ce magnifique spectacle.

Cependant je fis tout ce qu’il me fut possible de faire pendant les 4 [heures] ½ que j’y passai et je vais suivant mon agenda en commençant par la géologie noter la partie de mes Observ [ations] et de mes exp [ériences].

 

En montant.

N° 1 précautions contre l’action de la lumière : Je les pris, un double crêpe suffit même contre le soleil le plus ardent.

N° 2 Couleur du ciel à la cime entre 1 [heure] et 2 [heures]. Je n’observai point de vapeurs, mais les vapeurs rayées que je vois de la Montagne de la Côte sont très remarquables leurs teintes étaient tranchées, cela ne tenait point aux rayons du soleil parce qu’ils se dirigeaient du N. au S. au moment du coucher.

N° 3 Limites de la végétation. J’ai trouvé des lichens, des mousses en gramen et le silene acaulis à la h [auteur] des derniers rocs isolés (§ 19). Je n’ai rien vu plus haut, avec quelque soin que j’aie cherché.

N° 4 Coupure des neiges. Je les croyais toutes neiges dans les hauteurs, mais les Céracs avalanchés m’ont présenté des couches de glace sur ce qui tient au roc (§ 20).

N° 5. Granit leurs couches et hauteur. Le plus haut roc sur lequel on passe est certainement en couches. Les deux petits rocs supérieurs et isolés sont très remarquables, le supérieur a été dernièrement effondré par le sommet ses fragments récents sont éparpillés sur la neige fraîche comme si on l’avait écrasé à coups de massue, je n’ai cependant pu y trouver aucune bulle, ni aucune autre trace du feu. Dans ces fragments il y a des feuillets parallèles de granit en masse. Celui d’en bas est une table horizontale lisse par dessus, saillante du côté d’en bas ou de l’Est de 4 pieds 8 pouces 6 lignes ; large du Nord au Midi de 6 pieds 6 pouces et longue de l’Est à l’Ouest de 4 pieds : c’est un bloc solide sans aucune fissure visible. Rien ne peut être plus propre à constater l’accroissement ou le décroissement des neiges.

Le rocher qui est au dessous au Sud-Est et qui est aussi isolé, saillant au dessus de la neige (§ 32A) est un amas de blocs incohérents d’un granit à gros grain mêlé de points verts.

N° 6 On ne voit de bulle vitreuse dans aucun de ces rocs.

N° 7 Je ne vois aucun grêlon dans la neige de la cime, elle est écailleuse à sa surface, et souvent ces écailles sont glacées, quelquefois même leur partie inférieure est de glace pure, en quelques endroits elle est dure, glissante, on a peine à s’y tenir, en d’autres la croûte cède et se rompt et alors on trouve une neige farineuse.

N° 8 La pente la plus rapide en montant a été de 45° sur une neige          [107] même glace vive (§ 15). La plus rapide en descendant et nous la prenons pour éviter des crevasses plus dangereuses le soir que le matin à 50°.

N° 9 Je n’ai point pu m’amuser à faire des observations en route, très empêché les guides aussi, etc.

 

Géologie

1° Structure des escarpements. Je n’ai pu [voir] aucune différence entre les deux chaînes.

2° Direction générale des chaînes. C’est en ceci que m’a servi ce voyage j’ai rectifié mes idées sur les chaînes. Elles sont assez régulières au moins par place dans les secondaires, surtout du côté de la Savoie. Mais du côté de l’Italie et dans la partie primitive ce sont plutôt de grandes masses détachées et isolées de formes bizarres, p [ar] e [xemple] la masse des Montagnes de Chamouni, du Tacul, d’Argentières, des Courtes qui forme d’ici l’effet le plus magnifique a une forme triangulaire, elle tient au M [ont] B [lanc] par un étranglement et elle est refermée par la vallée de Ferret et de Chamouni. Autre masse du Mont Zuc[108] et de celle de l’Allée Blanche qui a aussi quelque chose de triangulaire séparée du M [ont] B [lanc] par le Glacier de Miage.

Les Montagnes du Valais et du Canton de Berne ne paraissent point trop sur une même ligne, il est vrai qu’on les voit de profil, cependant il semble qu’elles forment une chaîne qui s’infléchit vers l’Est.

Du côté du S.-E. cependant on voit aussi sur les confins des plaines à un grand éloignement, une chaîne de hautes cimes neigées qui semble après continue et qui paraît émerger en s’infléchissant vers le N-E. avec celle que je viens de décrire.

3° Quant à la nature des hauts pics ils paraissent généralement granitiques. Tous paraissent composés de feuillets [d’] aspect parallèle ceux du moins que l’on voit de près comme tout ce qui tient au M [ont] B [lanc], et la direction générale de ces feuillets est à peu près la même, cependant avec quelques exceptions.

4° Leur dépression. La masse à gauche qui doit être entre le Valais et le Canton de Berne et qui est située à 68° du Nord par Est du méridien magnétique se voit sous un angle de dépression de 0° 30’.

Une autre plus à droite à 94° du N. p [ar] E. que je prends pour le Schreckhorn paraît aussi sous cet angle. En la supposant à 50 m [ille] toises la dépression est de 2292 pieds, et l’angle de 30’ à cette distance donne 2618 pieds[109].

Et enfin une 3e masse élevée, dentée à 100° 40’ du N. p [ar] E. qui peut être est le Mt Rosa serait sur le même angle.

Il y a aussi au sud de hautes masses neigées qui cependant sont trop basses pour dépasser M [ont] Blanc le grand glacier des Buissons etc.

N° 5. Pente générale est-elle la même de part et d’autre ? Non, il y a beaucoup plus de hautes montagnes et de montagnes neigées et en apparence (?) primitives du côté de l’Italie, c’est ce qui rend le spectacle de ce côté là beaucoup plus riche et plus intéressant, car la ligne bleue du Jura n’a rien d’intéressant et les plaines et les vallées interjacentes sont très confuses et vaporeuses au lieu que les grandes masses de montagnes enveloppées de neige présentent un superbe spectacle. Quant aux vallées ce sont des rigoles verdâtres. Celle de l’Allée Blanche avec ses bandes de neige régulières et parallèles est extrêmement singulière.

N° 6 Forme de la cime. C’est un dos d’âne allongé qui se prolonge dans la direction de 102° à 282° du N. p [ar] E. du méridien magnétique ; ce qui est à quelques degrés [près] de l’Est à l’Ouest du globe terrestre ; par conséquent pour le voir en face il faudrait l’avoir droit à son midi, ou droit à son Nord. Ce dos d’âne monte de l’Est à la cime par une pente de 28 à 30° et descend à l’Ouest par une pente un peu moins considérable. Les deux parois s’adoucissent en arrivant à la cime de manière que l’on a peine à décider quel est le point le plus haut. Au midi la pente est douce environ de 20° et au Nord du côté de Chamouni d’environ 45° à la cime, plus rapide et même surplombante enfin du côté de l’Ouest et plus douce d’environ 30° vers l’Est. Cette croupe était presque tranchante à sa sommité on peut cependant y marcher sans risque. Du côté de Chamouni ou du Nord la pente vers le bas devient rapide et se termine par des glaciers qui pendent sur le dernier plateau et sur la pente où tomba l’avalanche (§ 29). Du côté du midi elle se termine en un plateau qui se relève même et va former une cime aiguë qui nous cache le Cramont, et que depuis le Cramont on prend pour la vraie cime. Il se projette aussi au dessus du Glacier de Miage, et enfin va en se retournant au N. O. se joindre sur des arêtes de neige tranchantes au Gros Mont et au Dôme du Goûté[110].

 

Observ [ations] et expériences mêlées.

N° 1 Les Barom [ètres] Therm [omètres] sont dans le….[111]

N° 1 bis Les Hygrom [ètres] en boîte humide vingt comme à la plaine et 10° à leur terme.

N° 2 Soleil et ombre dans la météorol [o] g [ie] ombre – 2,5 soleil – 1,3 Noir à 2 h [eures] +1,9.

N° 3 Eau de chaux et Alkali caustique celle là mêlée avec moitié de son poids d’eau dist [illée], celui-ci, bandes de papier trempées qui ne faisaient aucune effervescence quand on les tirait de la bouteille et qui séchées à l’air sur la neige en firent beaucoup.

L’eau de chaux fit [?] une pellicule irisée et commençait à se geler. Ces corps [?] furent en expérience depuis 1 h [eure] 30’ jusqu’à 3 h [eures] 8’.

N° 5 Bois et rubans, je les oubliai, je lisais bien mon agenda, mais le mal de cœur m’ôtait la présence d’esprit.

N° 4 bis. Acide Marin. Il aurait fallu se baisser en une attention dont je n’étais pas capable.

N° 5 Liqueur de Boyle [?] idem.

N° 7 Dissoudre métaux idem.

N° 8 Ébullition de l’eau, je la fis très bien sous ma tente avec l’esprit de vin elle bout très lentement, mais enfin la neige fond suffisamment et vint à 70°– 4,18 de division de mon t [hermomètre].

N° 12 Electrom [ètre] + 3 lignes, chose bien remarquable qu’elle fut plus faible qu’au Môle, qu’à la Morcle et parce que ce n’est pas la hauteur qui y fait.

N° 13 [hermomètre] tournant je le fis mais l’eau gèle et ne descendit pas plus bas que 0.

N° 14 [hermomètre] et linge mouillé d’éther.

N° 15 Éther en capsule exigerait trop de contention.

N° 16 Boussole à diriger sur Prieuré remonte à 21° 50’ de N p [ar] E du méridien magnétique, et l’exp [érience] faite au Prieuré a donné le même résultat de manière qu’on peut dire que la déclination [sic] est la même que dans la plaine. Je n’ai pas vu Genève pour diriger sur elle.

N° 17 J’ai apporté 3 fioles d’air.

N° 18 J’ai apporté neige.

N° 19 [hermomètre] et neige se tient à 0 et à 4 pieds plus profond idem au moins au plateau d’en bas car je ne l’ai pas répétée sur la cime.

N° 20 Sons idem…[112] Coup de pistolet ne fait pas plus de bruit qu’un petit pétard de la Chine. Toute chose sans goût et sans odeur.

N° 21 Vitesse du pouls. Celui de Balmat 98, Têtu 112, le mien 100 et dans la plaine Balmat 48 ou 49, Têtu 60, moi 78. J’eus cependant l’attention de ne faire cette expérience qu’au moment du départ et p [ar] c [onséquent] après 4 h [eures] ½ de repos.

N° 22 Ciel je l’ai déjà dit.

N° 23 Diaphanomètre impossible à mes forces.

N° 24 Taches du soleil sont-elles plus distinctes ? La question (?) est ridicule parce qu’on les voit un moment moins distinctement à une lumière plus forte.

N° 25 Couleur des ombres. Le soleil était trop haut sur la cime ; je l’ai essayée trop tôt…… [113] du retour et oubliée ailleurs.

§ 34 Voilà l’ouvrage de ces 4 h [eures] ½ qui aurait été plus complet si j’avais été dans une situation naturelle et j’ose me vanter qu’il a fallu un effort peu commun pour faire cela dans l’état où j’étais[114].

Malgré l’admiration que me causait ce superbe spectacle j’éprouvais le sentiment pénible de ne pas en tirer tout le parti possible et de savoir encore ma faculté contemplative affaiblie par la difficulté de la respiration. J’étais comme un gourmet invité à un superbe festin et qu’un dégoût extrême empêche d’en profiter. Enfin des nuages qui s’assemblaient sous mes pieds sur les cimes de toutes les montagnes et qui commençaient à gagner celle du M [ont] Blanc, la crainte de mettre à descendre autant de temps que j’en avais mis à monter, me forcèrent à quitter à 3 h [eures] ½ ce poste que j’avais tant désiré d’occuper ; je m’en allais avec le serrement de cœur de sentir que je n’en avais pas tiré tout le parti que je désirais. Car quoique j’eusse commencé par ce qui m’avait paru le plus intéressant, je comptais pour peu ce que j’avais fait en comparaison de ce que j’avais espéré de faire.

§ 35 Je pars à 3 h [eures] 35. Je viens en 20’ aux petits rochers que j’observe, de là je descends au rocher isolé qui est à leur sud-est et je me retrouve sur le col au dessus du grand rocher à IV h [eures] 30.

§ 36 Là je commence la pénible descente que la vue des précipices éclairés par un soleil ardent, qui me donne dans les yeux et qui ramollit trop la surface de la neige qui nous soutient au dessus de lui rend encore plus affreux, car ce n’est que la surface qui s’attendrit, celle de dessous demeure toujours en farine. Je mets 1 h [eure] 6’ à cette pénible descente. De là en 17’ à notre couchée d’hier où je perds un ¼ d’heure à faire ramasser aux guides les effets qu’ils y avaient laissés. J’ai donc mis 2 h [eures] 18’ à descendre ce qui m’en a coûté 4 ½ à monter. Et cela sans aucun mal de cœur, ce qui prouve que c’est l’action de comprimer la poitrine en levant le genou qui cause l’énorme fatigue que l’on éprouve en montant.

§ 37 Je repars à VI h [eures] 10’ et je viens dans une bonne heure au rocher (§ 19) que j’appelle Rocher de l’Heureux Retour. Je me détermine à y coucher, il est 7 h [eures] 15, nous n’arriverons que bien tard à la cabane d’en bas, etc. J’y observe le Barom [ètre] qui me prouve que sa hausse est de     [115]. Nous dressons là notre tente contre l’extrémité méridionale de ce roc dans une situation vraiment singulière. C’est sur la neige et sur le bord d’une pente de neige extrêmement rapide qui descend dans le grand berceau sous les rocs du Dôme couronnés de céracs, mais elle est séparée de ce berceau par une grande crevasse qui coupe transversalement cette pente et qui engloutit tout ce qui descend directement de notre tente. Le M [ont] Bl [anc] termine ce berceau. Ce roc est en face de ce que nous appelons de Genève le 3e escalier du Mont Blanc. Je vois avec le niveau que nous sommes là à peu près à la hauteur de la gorge glacée qui joint l’aiguille du Midi au 3e escalier et le glacier des céracs nous sépare de cet Escalier[116]. Ce roc n’est pas le plus haut de la chaîne isolée dont il fait partie il y en a un rougeâtre isolé aussi et séparé de celui-ci par de la neige mais un peu enterré[117]. Ils sont bien chamouniardement disposés. Celui même où nous sommes adossés a ses couches presque verticales mêlées de quartz, de nids quartzeux et granitoïdes, de schorl, et de couches de pierre de corne grise dure. On voit aussi dans celui qui est plus élevé ou plus près du M [ont] B [lanc] des veines blanches et noires de schorl et de feldspath et de corne grise dure ; son fond est cependant jaunâtre.

§ 38 Je cherche là des lichens et j’en trouve, aussi bien que de la mousse, un gramen, et une jolie touffe de silène acaulis, mais seulement dans la partie orientale, car les autres ne produisent aucune sorte de végétation si ce n’est peut être quelques lichens microscopiques.

§ 39 Les nuages accumulés ou plutôt épars dans les vallées et sur les montagnes au dessus de nous font l’effet du monde le plus singulier, ce sont des tours, des châteaux, des géants, des formes les plus bizarres, et non point des plaques horizontales comme on les a de la Plaine.

Par dessus tous ces nuages nous voyons le Jura liseré d’un cordon rouge composé de deux bandes, l’intérieur plus foncé parce que couleur de sang figé, et il sort du supérieur une espèce de flamme d’un bel aurore, inégale, claire et nuée.

§ 40 D’ici la Pointe du Reposoir paraît arriver juste à la cime du Jura.

§ 41 Je voulais observer l’eau bouillante, mais on a emporté mon t [hermomètre].

Samedi 4. Descente finale.

§ 42 Je pars à VI [heures] 15. Je viens en 55’ au roc de la cabane construite l’année dernière (§ 18). J’ai passé 10’ à observer sa hauteur. Dernière pente droite de 46°. Pont effroyablement mince, de trois pouces au bord tout à jour, un des guides qui quitte un peu la ligne enfonce sa jambe à faux. À 1 [heure] 10 de la Cabane, pente de 50° pour éviter des fentes ouvertes sur celles de 45 [degrés]. De là changement dans le glacier, difficulté de retrouver la route, on va et on revient, besoin fréquent de l’échelle.

§ 43 Je vois sur ce glacier des vestiges de neige rouge et Théodore en a vu sur le glacier de la Tapia ou de Blaitière, mais je n’en ai pas vu le moindre vestige au dessus de la vieille cabane, les neiges supérieures sont de la plus parfaite blancheur et quoiqu’il y ait de la poussière en quelques endroits c’est de la poussière grise détachée des rocs voisins par les vents.

§ 44 Nous n’avons vu aucun insecte quelconque, ni mouche, ni oiseau ; le dernier être vivant que nous ayons aperçu c’est une petite phalène grise qui traversait en volant le premier plateau. Cependant Jean[118] dit en avoir vu un sur la dernière tête du M [ont] B [lanc] en commençant à monter depuis le roc, et il m’a fait voir parmi ceux de Théodore un papillon de jour gris médiocrement grand qui lui ressemble.

§ 45 Enfin bien impressionné de la longue traversée de ce glacier nous abordons à terre à IX [heures] 33’. Chute d’un des guides qui glisse tout près d’une crevasse où peu s’en faut qu’il ne tombe et où il perd un des bâtons de ma tente. Grand glaçon qui se détache avec un grand bruit, tombe dans une crevasse, ébranle le glacier et effraie toute la troupe. Je trouve là M. Bourrit qui y avait passé la nuit et qui comptait de remonter, mais les guides le refusent. La messe et la fatigue les rappellent en bas[119].

§ 46 Je repars de là à X [heures] 35. Je viens en 40’ à la vieille cabane de la Côte et de là en 2 [heures] 5’ aux premières maisons du Mont, où je trouve des mulets et d’où je viens dans 1 h [eure] 20’ au Prieuré.

Grande émotion et embrassements bien tendres de ma f [emme], de mes b [elles]-s [œurs], de mes enfants et M. de Germany[120].

Je ne suis point fatigué seulement un peu raide et l’énorme descente d’aujourd’hui suffirait pour cela, les yeux très sains, peu hâlé, quoique le mauvais état du glacier de la Côte m’ait obligé à ôter mon crêpe pour bien voir mes pas[121].

Note de ce que je dois emporter au Mont Blanc en 1787.

Habillements

Planches du lit avec les pieds de l’Archet

Matelas, draps, couverture et rideau vert

Deux redingotes vertes

Habit de voyage et habit blanc et 3 vestes

Grandes et petites guêtres

Bottes

Souliers à grandes pointes

2 paires souliers à petites pointes

2 paires souliers ordinaires

Pantoufles

Gilets de flanelle à mettre sur la peau

Gilet simple et gilet double

Parasol

Boucles à vis et deux autres paires

Culotte 2 paires

Chemises 5 de jour et 4 de nuit

Bas de fil, de soie et de grosse laine

Crampons 2 paires

Gants fourrés

Tente, ses crosses et ses bâtons

Tablettes de bouillon

Craie pilée et sac à tablettes

Eau de cerises 2 demi-bouteille[s]

Vin blanc, 6 demi bouteilles

Esprit de vin, deux petites cruches

Pâté en pot, et petits pains

Serviettes grossières 4

Casserole de montagne

Planches à plantes et papier

Boîtes de fer blanc pour les plantes

Trois marteaux

Flambeau et bougies, briquet allumettes et amadou

Lanterne

Sac à pierres

 

8 baromètres et 2 pieds

4 hygromètres

Boîte à hum [idité] extrême

2 boîtes à mercure

2 lunettes

3 électromètres

4 sacs de cuir

2 boussoles

Cercle vertical

Canne de jonc

T [hermomètre] à ébull [ition] lampe

Réchaud pour ébullition

3 Boîtes à bouteilles

Eau de chaux et appareil.

T [hermomètre] tournant et boîte à éponges

Capsule à éther et linge et bouteille mesure

Flacons pour apporter air

        »         »         » eau

Cartons diaphanom [ètre]

Portefeuilles de poche 3

Écritoire fermant à clef

Écritoire de poche

Briquet physique

Outils

Crayons de soudure et autres

Argent

Lunettes vertes 3 p [aires]

Crêpes

Gants fourrés et autres

Boîte à miroir et aiguilles

Tablettes p [ou] r lèvres

         » de craie

         » de réglisse

Craie pilée

Flacons à craie

      » à sel d’oseille

      » à eau de cerises

Kina, Magnésie

Tablettes d’oseille

Petits pains

 

Journaux sur les hygromètres

Tables de Logarithmes

Haller Nomenclator

Horace

 

Flacon à eau forte

 

Niveau à bulle d’air

Rubans, bois d’épine, plomb

Télescope de Ramsden

 

Porter en haut

Sacs de cuir, grand, petit et sacoches

2 Barom [ètres] et leurs pieds

Boîte à humid [ité] extrême

3 cassettes à bouteilles. Deux soucoupes

Flacons à air et à eau, et 3 à acide de mar. déphlog.

Lampe à ébull [ition], réchaud, charbon, esp [rit] de vin

Briq [uet] amadou, allumettes

Flambeau et bougies

Marteaux, sac à pierres, papier gris

2 montres

Grande perche, échelle, cordes, pelle à neige

Parasol et sa fourre

Tente, ses bâtons et ses crosses

Lit, pieds, archet, matelas, draps, couverte, rideau

2 autres couvertures de paille

Redingotes 2. Tous les gilets et une veste à changer

Chemises de nuit 2

Guêtres grandes et petites, bas de laines et autres

Souliers à pointes 3 paires, pantoufles, crampons

Boucles de rechange, 2 cravates doubles

Gants fourrés et crêpes, serviettes communes et 2 grossières

Pain, vin et vivres pour Têtu et pour moi, tablettes de bouillon

Casserole, petits pains, eau de cerises.

ASCENSION AU MONT-BLANC (EXTRAITS)

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE SAUSSURE

Horace-Bénédict de SAUSSURE est né à Genève le 17 février 1740, et il est mort dans cette même ville le 22 janvier 1799. Il appartenait à une famille qui a donné aux lettres et aux sciences plusieurs sujets distingués : son père, Nicolas de Saussure, était un savant agronome ; son oncle, Charles Bonnet, occupe une place honorable dans l’histoire de la philosophie, et sa fille, madame Necker de Saussure, auteur de l’Éducation progressive, figure parmi les pédagogues les plus autorisés du XIXe siècle.

Après avoir fait de solides études sous la direction de son oncle, il fut nommé, à l’âge de vingt-deux ans, professeur de philosophie à l’Académie de Genève, et il garda cette chaire pendant plus de trente années. La philosophie ne fut pas néanmoins la grande occupation de sa vie : il s’adonna par-dessus tout à l’étude des sciences de la nature. La physique terrestre lui doit de précieuses découvertes ; il a enrichi et étendu le domaine de la botanique, et il est considéré comme le créateur de la géologie. C’est à propos de ses travaux scientifiques qu’il a entrepris de nombreux et hardis voyages dans les diverses régions montagneuses de l’Europe et particulièrement dans les Alpes. Il a fait l’ascension de l’Etna, dont il a déterminé la hauteur, et, s’il n’a pas été le premier être humain qui ait posé son pied sur la cime du Mont-Blanc, il a eu du moins l’honneur d’y relever les premières observations météorologiques, préludes de celles qui s’y font de nos jours à l’Observatoire Jansen. Cet acte mémorable, accompli le 3 août 1787, a été consacré plus tard par l’érection d’un monument à Chamonix, au pied et en face de la plus haute des montagnes de l’Europe. M. de Saussure y est représenté avec Jacques Balmat, son guide fidèle et intrépide. Celui-ci lui montre la cime lumineuse : l’attitude de leur pose, l’expression de leur regard traduisent éloquemment la flamme intérieure qui soutint leur énergie et décupla leurs forces.

La difficile victoire remportée par de Saussure n’a pas été l’œuvre d’un jour. « À l’âge de dix-huit ans, dit-il, j’avais déjà parcouru plusieurs fois les montagnes les plus voisines de Genève. L’année suivante, j’allai passer quinze jours dans un des chalets les plus élevés du Jura, pour visiter avec soin la Dole et les montagnes des environs, et la même année je montais sur le Môle… Mais ces montagnes peu élevées ne satisfaisaient qu’imparfaitement ma curiosité ; je brûlais du désir de voir de près les hautes Alpes qui, du haut de ces montagnes, paraissent si majestueuses ; enfin, en 1760, j’allai seul, à pied, visiter les glaciers de Chamonix, peu fréquentés alors, et dont l’accès passait même pour dangereux. J’y retournai l’année suivante, et dès lors je n’ai pas laissé passer une seule année sans faire de grandes courses… J’ai traversé quatorze fois la chaîne des Alpes, par huit passages différents ; j’ai fait seize autres excursions… »

On le voit, à l’instar des habiles stratégistes, M. de Saussure s’est d’abord entraîné et aguerri ; il s’est rendu maître des forts avancés qui défendent la haute citadelle des Alpes ; puis, par des travaux d’approche savamment conduits, il a exploré les alentours de la place, il en a découvert le seul côté vulnérable ; enfin, un beau matin, il a tenté l’assaut suprême, et il a eu la gloire de planter son drapeau sur la cime qui, depuis tant d’années, fascinait son regard.

Le héros a rendu compte de ses voyages et de ses expériences dans quatre énormes in-quarto. Nous ne pouvions songer à reproduire la partie scientifique de cette relation : elle est trop étendue, et, en outre, trop technique pour être comprise des enfants ; d’autre part les théories du savant physicien ont été sur certains points rectifiés par ses continuateurs mieux informés. Mais les détails pittoresques, les descriptions, saisissantes de vérité, restent avec tout leur intérêt et toute leur portée éducative.

La jeunesse des écoles en lira les extraits ci-après avec plaisir et profit, comme elle a lu les « Voyages en zigzag » de Töpffer, cet autre Genevois, qui tenait en haute estime son illustre compatriote, et qui sans doute prit auprès de lui le goût des excursions alpestres.

LÉON CHAUVIN.

L’ASCENSION DU MONT-BLANC

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Tous les hommes qui ont considéré avec attention les matériaux dont est construit la terre que nous habitons, ont été forcés de reconnaître que ce globe a essuyé de grandes révolutions, qui n’ont pu s’accomplir que dans une longue suite de siècles. On a même trouvé dans les traditions des anciens peuples, des vestiges de quelques-unes de ces révolutions. Les philosophes de l’antiquité exercèrent leur génie à tracer l’ordre et les causes de ces vicissitudes ; mais plus empressés de deviner la nature, que patients à l’étudier, ils s’appuyèrent sur des observations imparfaites, et ils forgèrent des cosmogonies, ou des systèmes sur l’origine du monde, plus faits pour plaire à l’imagination, que pour satisfaire l’esprit par une fidèle interprétation de la nature.

Il s’est écoulé bien du temps avant qu’on ait su reconnaître que cette branche de l’histoire naturelle, de même que toutes les autres, ne doit être cultivée que par le secours de l’observation ; et que les systèmes ne doivent jamais être que les résultats ou les conséquences des faits.

La science qui rassemble les faits qui seuls peuvent servir de base à la théorie de la terre, ou à la géologie, c’est la géographie physique, ou la description de notre globe ; de ses divisions naturelles, de la nature, de la structure et de la situation de ses différentes parties ; des corps qui se montrent à la surface et de ceux qu’il renferme dans toutes les profondeurs où nos moyens nous ont permis de pénétrer.

Mais c’est surtout l’étude des montagnes qui peut accélérer les progrès de la théorie de ce globe. Les plaines sont uniformes ; on ne peut y voir la coupe des terres, et leurs différents lits, qu’à la faveur des excavations qui sont l’ouvrage des eaux ou des hommes : or ces moyens sont très insuffisants, parce que ces excavations sont peu fréquentes, peu étendues, et que les plus profondes descendent à peine à deux ou trois cents toises. Les hautes montagnes, au contraire, infiniment variées dans leur matière et dans leur forme, présentent au grand jour des coupes naturelles, d’une très grande étendue, où l’on observe avec la plus grande clarté, et où l’on embrasse d’un coup d’œil, l’ordre, la situation, la direction, l’épaisseur et même la nature des assises dont elles sont composées et des fissures qui les traversent.

En vain pourtant les montagnes donnent-elles la facilité de faire de telles observations, si ceux qui les étudient ne savent pas envisager ces grands objets dans leur ensemble, et sous leurs relations les plus étendues. L’unique but de la plupart des voyageurs qui se disent naturalistes, c’est de recueillir des curiosités ; ils marchent, ou plutôt ils rampent, les yeux fixés sur la terre, ramassent çà et là de petits morceaux, sans viser à des observations générales. Ils ressemblent à un antiquaire qui gratterait la terre à Rome, au milieu du Panthéon ou du Colisée, pour y chercher des fragments de verre coloré, sans jeter les yeux sur l’architecture de ces superbes édifices. Ce n’est point que je conseille de négliger les observations de détail ; je les regarde, au contraire, comme l’unique base d’une connaissance solide ; mais je voudrais qu’en observant ces détails, on ne perdît jamais de vue les grandes masses et les ensembles ; et que la connaissance des grands objets et de leurs rapports fût toujours le but que l’on se proposât en étudiant leurs petites parties.

Mais, pour observer ces ensembles, il ne faut pas se contenter de suivre les grands chemins qui serpentent presque toujours dans le fond des vallées, et qui ne traversent les chaînes de montagnes que par les gorges les plus basses ; il faut quitter les routes battues, et gravir sur des sommités, d’où l’œil puisse embrasser à la fois une multitude d’objets. Ces excursions sont pénibles, je l’avoue ; il faut renoncer aux voitures, aux chevaux même, supporter de grandes fatigues, et s’exposer quelquefois à d’assez grands dangers. Souvent le naturaliste, tout près de parvenir à une sommité qu’il désire vivement atteindre, doute encore si ses forces épuisées lui suffiront pour y arriver, ou s’il pourra franchir les précipices qui lui en défendent l’accès ; mais l’air vif et frais qu’il respire, fait couler dans ses veines un baume qui le restaure ; et l’espérance du grand spectacle dont il va jouir, et des vérités nouvelles qui en seront les fruits, ranime ces forces et son courage. Il arrive : ses yeux éblouis, et attirés également de tous côtés, ne savent d’abord où se fixer ; peu à peu il s’accoutume à cette grande lumière ; il fait un choix des objets qui doivent principalement l’occuper ; et il détermine l’ordre qu’il doit suivre en les observant. Mais quelles expressions pourraient exciter les tentations et peindre les idées dont ces grands spectacles remplissent l’âme du philosophe ! Il semble que dominant au-dessus de ce globe, il découvre les ressorts qui le font mouvoir et qu’il reconnaît au moins les principaux agents qui opèrent ces révolutions.

Du haut de l’Etna, par exemple, il voit les feux souterrains travailler à rendre à la nature, l’eau, l’air, le phlogistique[122] et les sels, emprisonnés dans les entrailles de la terre ; il voit tous ces éléments s’élever du fond d’un gouffre immense, sous la forme d’une colonne de fumée blanche, dont le diamètre a plus de huit cents toises[123] ; il voit cette colonne monter droit au ciel, atteindre les couches les plus élevées de l’atmosphère ; et là, se diviser en globes énormes qui roulent à de grandes distances, en suivant la concavité de la voute azurée.

Il entend le bruit sourd et profond des explosions que produit le dégagement de ces fluides élastiques ; ce bruit circule par de longs roulements dans les vastes cavernes du fond de l’Etna ; et la croûte vitrifiée qui le couvre, tremble sous ses pieds. Il compte autour de lui, et voit, jusque dans leur fond, les nombreux cratères des bouches latérales ou des soupiraux de l’Etna, qui vomirent autrefois des torrents de matières embrasées ; mais qui, refroidis depuis longtemps, sont en partie couverts de prairies, de forêts et de riches vignobles. Il admire la masse de la grande pyramide que forme l’ensemble de tous ces volcans : elle s’élève de plus de dix mille pieds[124] au-dessus de la mer qui baigne la base ; et cette base a plus de soixante lieues de circonférence. Cependant, toute cette pyramide n’est de fond en comble que le caput mortuum, ou le résidu des matières que ces bouches ont vomies depuis un nombre de siècles. Et ce qui augmente encore l’étonnement de l’observateur, c’est que toutes ces explosions n’ont pas suffi pour épuiser dans le voisinage de cette montagne, la matière des feux souterrains ; car il voit, presque sous ses pieds, les îles Éoliennes, qui furent autrefois produites par ces feux, et qui en vomissent encore. Mais, considérant de plus près le corps même de l’Etna, le naturaliste observe que, tandis qu’il sort des entrailles de la terre des torrents de minéraux vitrifiés, qui augmentent la masse de la montagne, l’action de l’air et de l’eau ramollit peu à peu sa surface extérieure : les ruisseaux produits par les pluies et par la fonte des neiges, qui entourent, même en été, sa moyenne région, rongent et minent les laves les plus dures, et les entraînent dans la mer. Il reconnait ensuite au couchant de l’Etna, les montagnes de la Sicile, et, à son levant, celles de l’Italie. Ces montagnes, qui sont presque toutes de nature calcaire, furent anciennement formées dans le fond même de la mer qu’elles dominent aujourd’hui ; mais elles se dégradent comme les laves de l’Etna, et retournent à pas lents dans le sein de l’élément qui les a produites. Il voit cette mer s’étendre de tous côtés au-delà de l’Italie et de la Sicile, à une distance dont ses yeux ne distinguent pas les bornes : il réfléchit au nombre immense d’animaux visibles et invisibles, dont la main vivifiante du Créateur a rempli toutes ces eaux ; il pense qu’ils travaillent tous à associer les éléments de la terre, de l’eau et du feu, et qu’ils concourent à former de nouvelles montagnes, qui peut-être s’élèveront à leur tour au-dessus de la surface des mers.

C’est ainsi que la vue de ces grands objets engage le philosophe à méditer sur les révolutions passées et à venir de notre globe. Mais, si au milieu de ces méditations, l’idée des petits êtres qui rampent à la surface de ce globe, vient s’offrir à son esprit ; s’il compare leur durée aux grandes époques de la nature, combien ne s’étonnera-t-il pas, qu’occupant si peu de place, et dans l’espace et dans le temps, ils aient pu croire qu’ils étaient l’unique but de la création de tout l’univers : et lorsque, du sommet de l’Etna, il voit sous ses pieds deux royaumes qui nourrissaient autrefois des millions de guerriers, combien l’ambition ne lui paraît-elle pas puérile ? C’est là qu’il faudrait bâtir le temple de la Sagesse, pour dire avec le Chantre de la nature :

« Suave mari magno, etc. »

Les cimes accessibles des Alpes présentent des aspects qui ne sont peut-être pas aussi étendus et aussi brillants, mais qui sont encore plus instructifs pour le géologue. C’est de là qu’il voit à découvert ces hautes et antiques montagnes, les premiers et les plus solides ossements de ce globe qui ont mérité le nom de primitives ; parce que, dédaignant tout appui et tout mélange étranger, elles ne reposent jamais que sur des bases semblables à elles et ne renferment dans leur sein que des corps de la même nature. Il étudie leur structure ; il démêle, au milieu des ravages du temps, les indices de leur forme première ; il observe la liaison de ces anciennes montagnes avec celles d’une formation postérieure ; il voit les nouvelles reposer sur les primitives ; il distingue leurs couches très inclinées dans le voisinage de ces primitives, mais de plus en plus horizontales à mesure qu’elles s’en éloignent ; il observe les gradations que la nature a suivies en passant de la formation des unes à celle des autres ; et la connaissance de ces gradations le conduit à soulever un coin du voile qui couvre le mystère de leur origine.

Le physicien, comme le géologue, trouve sur les hautes montagnes de grands objets d’admiration et d’étude. Ces grandes chaînes, dont les sommets percent dans les régions élevées de l’atmosphère, semblent être le laboratoire de la nature, et le réservoir d’où elle tire les biens et les maux qu’elle répand sur notre terre, les fleuves qui l’arrosent et les torrents qui la ravagent, les pluies qui la fertilisent, et les orages qui la désolent. Tous les phénomènes de la physique générale s’y présentent avec une grandeur et une majesté, dont les habitants des plaines n’ont aucune idée ; l’action des vents et celle de l’électricité aérienne s’y exercent avec une rapidité étonnante ; les nuages se forment sous les yeux de l’observateur ; et souvent il voit naître sous ses pieds les tempêtes qui dévastent les plaines, tandis que les rayons du soleil brillent autour de lui, et qu’au-dessus de sa tête le ciel est pur et serein. De grands spectacles de tout genre varient à chaque instant la scène : ici un torrent se précipite du haut d’un rocher, forme des nappes et des cascades qui se résolvent en pluie, et présentent au spectateur de doubles et triples arcs-en-ciel, qui suivent ses pas et changent de place avec lui. Là des avalanches de neige s’élancent avec une rapidité comparable à celle de la foudre, traversent et sillonnent des forêts, en fauchant les plus grands arbres à fleur de terre, avec un fracas plus terrible que celui du tonnerre. Plus loin de grands espaces hérissés de glaces éternelles donnent l’idée d’une mer subitement congelée, dans l’instant même où les aquilons soulevaient ses flots. Et, à côté de ces glaces, au milieu de ces objets effrayants, des réduits délicieux, des prairies riantes exhalent le parfum de mille fleurs aussi rares que belles et salutaires ; présentent la douce image du printemps dans un climat fortuné, et offrent au botaniste les plus riches moissons.

Le moral dans les Alpes n’est pas moins intéressant que le physique. Car, quoique l’homme soit au fond partout le même, partout le jouet des mêmes passions, produites par les mêmes besoins, cependant, si l’on peut espérer trouver quelque part en Europe, des hommes assez civilisés pour n’être pas féroces, et assez naturels pour n’être pas corrompus, c’est dans les Alpes qu’il faut les chercher ; dans ces hautes vallées où il n’y a ni seigneurs, ni riches, ni un abord fréquent d’étrangers. Ceux qui n’ont vu le paysan que dans les environs des villes, n’ont aucune idée de l’homme de la nature. Là, connaissant des maîtres, obligé à des respects avilissants, écrasé par le faste, corrompu et méprisé, même par des hommes avilis par la servitude, il devient aussi abject que ceux qui le corrompent. Mais ceux des Alpes, ne voyant que leurs égaux, oublient qu’il existe des hommes plus puissants ; leur âme s’ennoblit et s’élève ; les services qu’ils rendent, l’hospitalité qu’ils exercent, n’ont rien de servile ni de mercenaire ; on voit briller en eux des étincelles de cette noble fierté, compagne et gardienne de toutes les vertus. Combien de fois arrivant à l’entrée de la nuit, dans des hameaux écartés, où il n’y avait point d’hôtellerie, je suis allé heurter à la porte d’une cabane ; et là, après quelques questions sur les motifs de mon voyage, j’ai été reçu avec une honnêteté, une cordialité et un désintéressement dont on aurait peine à trouver ailleurs des exemples. Et croirait-on que dans ces sauvages retraites, j’ai trouvé des penseurs, des hommes, qui, par la seule force de leur raison naturelle, se sont élevés fort au-dessus des superstitions, dont s’abreuve avec tant d’avidité le petit peuple des villes ?

CHAPITRE Ier

Pâturages sur le Môle. – Mœurs des bergers

Les pâturages du Môle[125] sont en grande réputation dans le pays : le laitage et surtout le beurre des troupeaux qu’ils nourrissent, sont beaucoup plus gras et plus savoureux que ceux des montagnes voisines. Aussi les paysans des environs qui vont vendre ces denrées à Genève, veulent-ils toujours faire croire qu’elles viennent du Môle. L’excellence des pâturages n’est pourtant pas la seule cause de cette supériorité ; le peu d’eau que les vaches boivent, doit aussi y contribuer. La source la plus voisine des pâturages en est éloignée presque d’une lieue : il serait bien pénible de conduire chaque jour les troupeaux à cette distance, et plus pénible encore d’aller leur chercher autant d’eau qu’ils en pourraient boire. Il faut donc qu’ils s’en passent, et que la rosée qu’ils lèchent le matin, leur tienne lieu de boisson ; ce n’est que dans les grandes sécheresses qu’on leur en donne d’autre.

La plupart des montagnes de la Suisse appartiennent à de riches propriétaires, ou à des communautés qui les amodient à des entrepreneurs. Ceux-ci réunissent en un seul troupeau jusqu’à deux cents vaches, qu’ils louent çà et là pour l’été seulement ; et ils font le beurre et le fromage comme en manufacture, dans de grands bâtiments destinés à cet usage. Le Môle, au contraire, appartient à des paroisses, dont chaque communier[126] a le droit de faire paître ses vaches sur la montagne, et d’y établir un chalet. On ne voit donc point sur le Môle de grands établissements, mais un nombre de petits troupeaux et de petits chalets.

Ceux de la communauté de la Tour, élevés d’environ cinq cent trente toises au-dessus de notre lac[127], sont distribués à distances à peu près égales, sur la circonférence d’une très grande prairie. Cette prairie est fermée d’une bonne clôture, pour que les bestiaux ne puissent pas aller gâter l’herbe. Quand cette herbe a pris tout son accroissement, on la fauche, on la fait sécher, et on l’entasse en grandes meules pyramidales bien serrées. On laisse ces meules sur place, lors même que les froids de l’automne chassent les troupeaux et leurs gardiens dans des pâturages plus voisins des plaines : mais enfin quand l’hiver est venu et que la montagne est bien couverte de neige, on choisit un beau jour ; toute la jeunesse du village monte à la montagne, renferme ce foin dans de grandes coiffes de filets, faites avec des cordes : on leur donne la forme de boules et on fait rouler ces boules du haut de la montagne en bas, avec une gaîté et un plaisir que l’on rencontre rarement dans les fêtes les plus brillantes.

Les chalets qui bordent ces prairies, sont de petites huttes dont les murs très peu élevés ne sont, pour la plupart, que des pierres sèches. Tout le rez-de-chaussée de chacun de ces petits édifices ne forme qu’une seule pièce, dont une moitié sert d’abri au bétail, et l’autre à ses gardiens ; la crèche, haute de dix-huit pouces, sépare les vaches de leurs maîtres ; elles y sont attachées, et ont ainsi leur tête dans la cuisine où se tiennent les bergers. Cette même crèche sert de sofa à la bergère du Môle, qui se trouve ainsi, vis-à-vis de son feu, assise entre les têtes de ses vaches ; elle les caresse dans ses moments de loisir, passe le bras par-dessus leur cou, et forme des tableaux dignes du pinceau des TENIERS. Le feu brûle contre la muraille (une cheminée serait une superfluité dispendieuse) ; la fumée sort par les joints des murs et du toit. Une potence de bois tournante supporte la petite chaudière dans laquelle on fait le fromage ; et après qu’on l’en a tiré, on fait de nouveau bouillir une partie du petit lait avec une présure plus forte, qui en sépare une seconde espèce de fromage compacte, que l’on nomme Sérai ou Sérac. Le reste du petit lait que l’on a mis en réserve, sert à ramollir le sec et grossier pain d’avoine, qui est la principale nourriture du pauvre paysan savoyard.

Un petit réduit, ménagé dans un angle, est la laiterie ; et, au-dessus des vaches, quelques planches mal assemblées supportent un peu de foin, qui sert de lit aux maîtres de la maison. Quand je couche sur la montagne, ces bonnes gens m’abandonnent leur petit réduit, trop étroit pour souffrir un partage, et vont dormir chez leurs voisins.

Ce sont, pour l’ordinaire, des femmes qui ont soin des troupeaux du Môle : les hommes restent dans la plaine pour les travaux des foins et des moissons. Quelquefois une mère prend avec elle son fils, ou quelqu’autre petit garçon de douze à quatorze ans, pour garder les vaches, pendant qu’elle fait le fromage, et qu’elle vaque aux autres soins de son petit ménage. La vie qu’elles mènent là est extrêmement pénible. D’abord il faut qu’elles aillent chercher sur leur tête, à la distance d’une lieue, toute l’eau dont elles ont besoin. Ensuite il faut qu’elles se hasardent sur les pentes rapides, au-dessus des précipices, où les vaches ne peuvent point se tenir ; que là elles coupent avec des faucilles l’herbe qui y croît, et qui sans cela serait perdue ; et qu’enfin elles rapportent cette herbe dans les chalets, pour servir de nourriture aux vaches pendant la nuit.

Mais la plus grande de leurs peines est celle que leur causent des coups de vents orageux. Ces coups de vents viennent du couchant, au travers de la vallée des Bornes, en face de laquelle le Môle est situé ; ils sont si violents, que s’ils surprennent les vaches à l’improviste, auprès des bords escarpés qui sont au levant de la montagne, ils les renversent et les font rouler dans les précipices, aussi aisément que les vents de nos plaines roulent des feuilles sèches. Mais si l’ouragan ne parvient que par gradations à cette extrême violence, et que ces pauvres animaux aient le temps de se mettre en garde, un instinct naturel leur apprend à tourner la croupe directement au vent et à se cramponner avec force dans la terre, en baissant la tête et en écartant les jambes. Dès qu’elles ont pris cette posture, elles n’ont plus rien à craindre du vent ; elles se laisseraient assommer sur la place, plutôt que de faire le moindre mouvement avant que l’orage fût entièrement passé.

Mais comme on craint toujours que l’ouragan ne les surprenne, dès que l’on aperçoit le moindre signe d’orage, on voit sortir de tous les chalets les femmes et les jeunes garçons, qui courent avec une agilité étonnante, même contre les pentes les plus rapides, pour ramener leurs troupeaux dans des abris éloignés des bords escarpés de la montagne.

J’ai été moi-même témoin d’un de ces coups de vents ; j’étais heureusement rentré dans le chalet : car quand ils sont dans leur plus grande force, ils renversent même les hommes les plus vigoureux. Tant qu’il souffla, je crus, à chaque instant, que le chalet allait être emporté ; le toit, quoiqu’il descende presque jusqu’à terre, quoiqu’il soit chargé de grosses pierres, et que le vent dût glisser sur la pente qu’il lui présente, semble à tout moment devoir être enlevé ; et, en effet, il arrive souvent que ces coups de vents orageux arrachent une des pentes du toit, et la replient sur la pente opposée, de même qu’avec le souffle on tourne le feuillet d’un livre. Quand le vent me parut un peu calmé, je voulus juger par moi-même de la force qui lui restait encore ; et malgré les conseils de mes hôtes, je levai une barre qui retenait la porte ; mais à l’instant où cette barre fut ôtée, la porte s’ouvrit avec une telle violence, que je fus jeté en arrière à la renverse, et tous les meubles du chalet furent enlevés et accumulés au pied du mur qui est à l’opposite de la porte.

Je ne sais si c’est l’action continuelle dans laquelle vivent les habitants du Môle, ou l’air vif de cette montagne isolée, qui leur donne un langage plus énergique, plus rapide, que celui des autres montagnards de la Savoie, et qui entretient chez eux une gaieté et une vivacité charmantes, malgré les rudes travaux auxquels ils sont astreints. On me permettra d’en rapporter un trait, qui prouve en même temps un esprit de réflexion, bien rare dans cette classe d’hommes, toujours pressés par la nécessité de pourvoir à leur subsistance.

J’avais avec moi ce chien qui avait si courageusement donné la chasse aux loups : un soir, avant de se coucher sur un tas d’herbes, il se mit à tourner sur lui-même, comme les chiens ont accoutumé de faire un pareil cas. Un berger qui était présent, me dit en riant : je parie que vous, Monsieur, qui connaissez toutes les herbes et les pierres de la montagne, vous ne saurez pas répondre à une question que je vais vous faire. Pourquoi ce chien tourne-t-il si longtemps avant de se coucher, tandis qu’un homme se couche tout de suite sans tourner sur son lit ? Je répondis que le chien faisait ce mouvement pour produire un enfoncement dans lequel il se trouvât plus à l’aise. Point du tout, répondit le berger ; car il pourrait pétrir cette herbe sans tourner : mais ne voyez-vous pas à son air incertain, qu’il ne tourne que parce qu’il hésite sans cesse sur l’endroit où il mettra sa tête ; il veut la mettre ici, puis là, puis encore là ; il n’y a point de raison qui le décide ; au lieu qu’un homme qui voit d’abord le chevet sur lequel il doit placer sa tête, n’hésite ni ne tourne. J’avoue que je ne me serais pas attendu à voir sortir de la bouche de ce berger, un argument contre la liberté d’indifférence.

CHAPITRE II

Sur la Dôle
[128]

Ce sommet domine non seulement le lac de Genève et ses alentours, mais encore tout le Jura, dont il présenterait l’ensemble, si l’œil pouvait embrasser d’aussi grandes distances. On voit pourtant distinctement comment le Jura est composé de chaînes parallèles. On peut même nombrer ces chaînes ; j’en ai compté sept : elles sont toutes plus basses que celle qui sert de base à la Dôle ; mais elles sont d’autant plus élevées qu’elles en sont plus voisines ; les plus basses sont, comme je l’ai dit, celles qui s’en éloignent le plus au nord-ouest. On voit du haut de la Dole, les premières de ces chaînes tourner leurs escarpements contre le lac ; mais celles qui sont au delà ne paraissent que comme des ondes bleuâtres qu’on peut bien compter, mais dont on ne démêle pas les formes.

On prétend qu’au lever du soleil, par un temps parfaitement clair, on peut, du sommet de la Dôle, reconnaître sept différents lacs : le lac de Genève, celui d’Annecy, celui des Rousses, et ceux du Bourget, de Joux, de Morat et de Neufchâtel. Je crois bien effectivement que ces sept lacs sont tous, ou en tout ou en partie, à découvert pour le sommet de la Dôle ; mais je n’ai pourtant pu distinguer que les trois premiers ; quoique pour les voir j’aie à diverses reprises affronté le froid, qui, même au gros de l’été, règne sur cette sommité, dans le moment où le soleil se lève : j’apercevais bien quelques vapeurs un peu accumulées dans les places où je savais que ces lacs devaient être ; mais je ne voyais pas distinctement leurs eaux.

Ce que l’on voit bien clairement, et qui forme un magnifique spectacle du haut de la Dôle, c’est la chaîne des Alpes. On en découvre une étendue de près de cent lieues ; car on les voit depuis le Dauphiné jusqu’au Saint-Gothard. Au centre de cette chaîne s’élève le Mont-Blanc, dont les cimes neigeuses surpassent toutes les autres cimes, et qui, même à cette distance d’environ vingt-trois lieues, paraissent d’une hauteur étonnante. La courbure de la terre et la perspective concourent à déprimer les montagnes éloignées ; et comme elles diminuent réellement de hauteur aux deux extrémités de la chaîne, on voit les hautes sommités des Alpes s’abaisser sensiblement à droite et à gauche du Mont-Blanc, à mesure qu’elles s’éloignent de leur majestueux souverain.

Pour jouir de ce spectacle dans tout son éclat, il faudrait le voir comme le hasard me l’offrit un jour. Un nuage épais couvrait le lac, les collines qui le bordent, et même toutes les basses montagnes ; le sommet de la Dôle et les hautes Alpes étaient les seules cimes qui élevassent leurs têtes au-dessus de cet immense voile : un soleil brillant illuminait toute la surface de ce nuage, et les Alpes éclairées par les rayons directs du soleil et par la lumière que ce nuage réverbérait sur elles, paraissaient avec le plus grand éclat, et se voyaient à des distances prodigieuses. Mais cette situation avait quelque chose d’étrange et de terrible : il me semblait que j’étais seul sur un rocher au milieu d’une mer agitée, à une grande distance d’un continent bordé par un long récif de rochers inaccessibles.

Peu à peu ce nuage s’éleva, m’enveloppa d’abord dans son obscurité, puis, montant au-dessus de ma tête, il me découvrit tout à coup la superbe vue du lac et de ses bords riants, cultivés, couverts de petites villes et de beaux villages.

On trouve au sommet de la Dole un terre-plein assez étendu, qui forme une belle terrasse, couverte d’un tapis de gazon.

Cette terrasse est depuis un temps immémorial, aux deux premiers dimanches d’août, le rendez-vous de toute la jeunesse de l’un et de l’autre sexe des villages du Pays-de-Vaud, qui sont situés au pied de la Dôle. Les bergers des chalets voisins réservent pour ces deux jours du lait, de la crème, et préparent toutes sortes de mets délicats, qu’ils savent composer avec le simple laitage.

On goûte là mille plaisirs variés : les uns jouent à des jeux d’exercice, d’autres dansent sur le gazon serré et élastique, qui repousse avec force les pieds robustes et pesants de ces bons Helvétiens ; d’autres vont se reposer et se rafraîchir sur le bord du rocher, jouir du beau spectacle qu’il présente. L’un montre du doigt le clocher de son village ; il reconnaît les vergers et les prairies qui l’entourent, et ces objets lui retracent les évènements les plus intéressants de sa vie. Un autre qui a voyagé nomme toutes les villes du pays ; il indique le passage du Mont-Cenis, le chemin qui conduit à Rome, cette ville célèbre, même pour ceux qui n’en tirent ni pardons, ni dispenses. Les plus hardis font preuve de courage en marchant sur le bord du précipice situé de ce côté de la montagne. D’autres, moins vains et plus galants, n’emploient leur adresse qu’à ramasser les fleurs qui croissent sur ces rochers escarpés ; ils cueillent le leontopodium, remarquable par le duvet cotonneux qui le recouvre ; le senecio alpinus, bordé de grands rayons dorés ; l’œillet des Alpes qui a l’odeur du lis ; le satyrium nigrum, qui exhale le parfum de la vanille : et les échos des montagnes voisines retentissent des éclats de cette joie vive et sans contrainte, compagne fidèle des plaisirs simples et innocents.

Mais un jour cette joie fut troublée par un évènement funeste : deux jeunes époux, mariés du même jour, étaient venus à cette fête avec toute leur noce ; ils voulurent, pour s’entretenir un moment avec plus de liberté, s’approcher du bord de la montagne ; le pied glissa à la jeune mariée, son époux voulut la retenir, mais elle l’entraîna dans le précipice, et ils terminèrent ensemble leur vie dans son plus beau jour. On montre un rocher rougeâtre qu’on dit avoir été teint de leur sang.

CHAPITRE III

Source de l’Orbe
[129]

Un rocher demi-circulaire, élevé au moins de deux cents pieds, composé de grandes assises horizontales, taillées à pic et entrecoupées par des lignes de sapins, qui croissent sur les corniches que forment leurs parties saillantes, ferme, du côté du couchant, la vallée de Valorbe. Des montagnes plus élevées encore et couvertes de forêts forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s’ouvre que pour le cours de l’Orbe, dont la source est au pied de ce même rocher. Ses eaux, d’une limpidité parfaite, coulent d’abord avec une tranquillité majestueuse sur un lit tapissé d’une belle mousse verte, (fontinalis antipyretica) ; mais bientôt entraînées par une pente rapide, le fil du courant se brise en écume contre des rochers qui occupent le milieu de son lit ; tandis que les bords moins agités, coulant toujours sur un fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière ; et ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d’une vallée profonde, couverte de sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante par la brillante verdure des hêtres qui croissent au milieu d’eux.

On comprend, en voyant cette source, comment les poètes ont pu déifier les fontaines, ou en faire le séjour de leurs divinités. La pureté de ses eaux, les beaux ombrages qui l’entourent, les rochers escarpés et les épaisses forêts qui en défendent l’approche ; ce mélange de beautés tout à la fois douces et imposantes, cause un saisissement difficile à exprimer, et semble annoncer la secrète présence d’un être supérieur à l’humanité.

Ah ! si Pétrarque avait vu cette source, et qu’il y eût trouvé sa Laure, combien ne l’aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus abondante peut-être et plus rapide mais dont les rochers stériles n’ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre ?

CHAPITRE IV

La perte du Rhône

Le Rhône, après avoir franchi le passage étroit de l’Écluse, entre l’extrémité du Mont-Jura et le Vouache, tourne autour du pied de la montagne du Credo. Le pied de cette Montagne est composé de grès, de sable, d’argile et de cailloux roulés. Toutes ces matières, peu cohérentes entr’elles, se laissent creuser par le Rhône, qui, au lieu de s’étendre en largeur, se rétrécit et s’enfonce considérablement. Ce même fleuve qui, auprès de Genève, au-dessous de sa jonction avec l’Arve, a une largeur moyenne de deux cent treize pieds, n’a, sous le pont de Grezin, à deux lieues au-dessous de l’Écluse, que quinze à seize pieds de large ; mais il a en revanche une très grande profondeur.

À une demi lieue au-dessus de ce même pont, le Rhône, coulant toujours dans un lit profondément creusé dans des terres argileuses, rencontre un fond de rochers calcaires, dont les bancs horizontaux s’étendent par-dessous les argiles.

On croirait que ces rochers, qui paraissent durs sous le marteau, auraient dû mettre un obstacle aux érosions du Rhône, et l’empêcher de s’enfoncer davantage ; mais au contraire, il a pénétré dans ces rochers beaucoup plus avant que dans les terres ; il les a même creusés au point de se cacher et de disparaître entièrement. C’est là ce qu’on appelle la perte du Rhône.

Il y a peu de voyageurs qui fassent la route de Lyon à Genève, sans mettre pied à terre pour voir cette singularité. Les paysans de Coupy, hameau situé à un quart de lieue au-dessus de la poste de Vanchy et qui domine immédiatement la place où le Rhône se perd, sollicitent les voyageurs d’aller voir cette merveille.

Elle n’est pas également admirable dans toutes les saisons. En été, lorsque les eaux sont grandes, elles ne peuvent pas toutes entrer dans l’excavation du rocher ; mais en hiver et au printemps, le Rhône s’engloutit et disparaît en entier, et le spectacle qu’il présente alors est très intéressant.

Le Rhône, avant d’arriver à la perte, coule comme nous venons de le voir, dans un lit profond qu’il s’est creusé dans des terres argileuses. Ce lit redevient cependant plus large ; et comme il est très égal et en pente douce, les eaux ne sont point agitées et coulent avec une tranquillité majestueuse. Mais lorsque le Rhône arrive sur le banc de rocher qui passe sous ces argiles, tout à coup le rocher manque sous lui ; son lit prend la forme d’un entonnoir, le fleuve entier s’engouffre dans cet entonnoir avec une vitesse et un fracas prodigieux ; ses eaux se refoulent mutuellement, s’agitent, se soulèvent et se brisent en écume. Les rochers qui forment cet entonnoir se resserrent même à un tel point, qu’il y a une place où il ne reste pas deux pieds de distance d’une rive à l’autre ; en sorte qu’un homme, même de moyenne taille, pourrait tenir un de ses pieds sur le bord qui appartient à la France, et l’autre sur celui qui dépend de la Savoie[130], et voir entre ses jambes ce beau fleuve qui semble frémir de colère, et s’efforcer de passer avec toute la vitesse possible dans ce défilé qu’il ne peut pas éviter. Mais cette position serait encore plus périlleuse que brillante ; ces pointes de rochers, inclinées et mouillées sans cesse par les eaux qui rejaillissent sur elles, formeraient un piédestal trop glissant au-dessus d’un gouffre aussi terrible.

Un peu au-dessous de ce gouffre, les deux rives sont plus écartées, et l’on voit le Rhône couler assez tranquillement au fond d’un canal qu’il s’est creusé dans le roc. Ce canal est large d’environ trente pieds dans le haut, et il conserve cette largeur jusqu’à la profondeur de trente ou trente-deux pieds ; mais là il se resserre considérablement : il s’est trouvé à cette profondeur un banc de rocher plus dur que les autres, et qui ne s’est pas laissé ronger dans toute la largeur du canal. Ce banc n’a qu’un ou deux pieds d’épaisseur ; en sorte que le Rhône a creusé par-dessous presque autant que par-dessus. Ce banc plus dur forme donc dans l’intérieur du canal une saillie ou une espèce de corniche, qui, de chaque côté, s’avance de huit ou dix pieds, mais qui est pourtant ouverte dans le milieu, et laisse apercevoir la surface de l’eau qui coule tranquillement dans le fond du canal. Cette corniche divise ainsi le canal en deux parties : l’une supérieure, l’autre inférieure ; celle de dessus est un peu plus large que celle de dessous. Le Rhône, renfermé en hiver dans le canal inférieur, paraît couler avec beaucoup de lenteur, sans doute parce qu’il n’a pas une inclinaison bien considérable.

Jusqu’ici donc le Rhône n’est point encore perdu, puisque l’on voit partout la surface de ses eaux ; mais à deux ou trois cents pas au-dessous du gouffre ou de l’entonnoir dont j’ai parlé plus haut, de grandes masses de rochers, qui se sont détachées du haut des parois du canal supérieur, sont tombées dans ce même canal et ont été soutenues par les bords saillants de la corniche qui est au-dessus du canal inférieur. Ces blocs accumulés recouvrent ainsi ce canal, et cachent, pendant l’espace d’environ soixante pas, le fleuve renfermé dans le fond de ce conduit souterrain. C’est donc là que le Rhône est réellement perdu ; et c’est cet espace de soixante pas, dans lequel on cesse de le voir, qui se nomme la perte du Rhône.

On peut, en passant par-dessus ces rochers[131] entassés, traverser le Rhône à pied sec ; mais ils ne sont pas d’un accès facile. Il faut pour y parvenir aborder sur cette corniche, qui est à trente-un pieds de profondeur dans l’intérieur du grand canal, dont les parois sont taillées à pic. On y descend par une grande échelle, que les paysans de Coupy ont fait faire à dessein ; mais cette échelle même est d’un abord difficile, parce que le terrain descend par une pente rapide, jusqu’au bord du canal.

On comprend par là que ce pont, que la nature a placé sur le canal étroit dans lequel coule le Rhône, ne suffit pas pour traverser commodément la rivière. Une échelle de trente pieds, à descendre d’un côté, et à remonter de l’autre, ne fait pas une avenue commode. D’ailleurs le Rhône, lorsqu’il est grand, recouvre tous ces rochers, remplit le grand canal, et s’élève même par-dessus ses bords.

Il a donc fallu que l’art vînt au secours de la nature ; on a fait construire un pont en bois, soutenu des deux côtés par un massif en maçonnerie, qui élève le pont à douze pieds au-dessus des bords du canal supérieur. Ce pont se nomme le pont de Lucey.

C’est au-dessous de ce pont, tout près de l’endroit où le Rhône commence à disparaître, que se place l’échelle par laquelle on descend sur la corniche qui règne au-dessus du canal inférieur.

Quand on est descendu sur cette corniche, on peut à son gré examiner de près toutes les particularités de la perte des eaux : on observe la nature des rochers dans lesquels le canal a été creusé ; on voit clairement que le banc qui forme la corniche est d’une pierre plus dure et plus compacte que les autres ; on reconnaît que c’est cette corniche saillante qui a été la cause de la disparition du Rhône, puisque, sans elle, les blocs de rocher qui cachent ce fleuve seraient tombés jusqu’au fond du canal, et auraient laissé le Rhône à découvert.

On peut même, en suivant cette corniche, aller observer de près la renaissance du Rhône. On s’attendrait peut-être à le voir ressortir aussi impétueusement qu’il est entré ; mais comme le canal qui le renferme, continue d’être extrêmement profond ; comme ce canal n’a vraisemblablement pas beaucoup de pente, ses eaux, à l’endroit où l’on commence à les revoir, paraissent presque stagnantes ; on y remarque quelques légers bouillonnements ; ce n’est que peu à peu, et à une certaine distance, que le Rhône reprend la rapidité qui le caractérise.

On dit qu’on a essayé de jeter des corps légers dans le Rhône, pour voir si ces corps ressortiraient avec les eaux, mais que jamais on a pu en revoir aucun. On dit même qu’on y a jeté un cochon vivant, comme un des animaux terrestres les plus habiles à la nage ; mais qu’il n’a point reparu.

On devait bien prévoir que ce pauvre animal serait écrasé contre les rochers entre lesquels le Rhône se précipite, et qu’ainsi son habileté à la nage ne pourrait le préserver de la mort, ni le ramener à la surface de l’eau. Quant aux autres corps, que leur légèreté seule devrait ramener à flot, il faut considérer que le Rhône ne reparaît pas tout entier dans une seule place ; mais que resserré, comme il l’est dans une fente étroite, ses eaux acquièrent une très grande vitesse, et remontent par des lignes obliques, dont plusieurs s’écartent beaucoup du premier endroit où l’on commence à le revoir. D’ailleurs ces eaux doivent prendre, dans ces gouffres profonds, des mouvements de tournoiement, qui ôtent pendant longtemps aux corps légers le pouvoir de remonter à la surface. Il n’est donc pas étonnant qu’on ne les ait pas vu ressortir auprès de l’endroit où le Rhône commence à renaître.

CHAPITRE V

Vallée de Chamonix

Après que les froids et les occupations de l’hiver m’ont tenu pendant plusieurs mois éloigné des hautes Alpes, lorsqu’il m’est enfin permis d’y retourner, les premières plantes des Alpes, au moment où je les aperçois, me causent toujours une émotion agréable ; il me semble alors que je suis dans mon élément, au centre des jouissances les plus vives que l’étude de la nature puisse donner à ses amateurs.

J’aime à revoir le Rhododendron ferrugineum, cet arbrisseau charmant, dont les rameaux toujours verts sont couronnés de fleurs purpurines, qui exhalent une odeur aussi douce que leur couleur est fine ; l’auricule des Alpes, qui a gagné dans nos jardins des couleurs plus riches, mais qui n’y a plus la suavité du parfum qu’elle répand sur ces rochers : l’Asrantia alpina, la Saxifraga cotyledon, etc…

Ce ne sont pas les plantes seules qui donnent à cette route un caractère alpestre. Les rochers primitifs sur lesquels elle passe ; l’Arve serrée dans un passage étroit et profond, son écume que l’on voit blanchir au travers des cimes des sapins, qui sont fort au-dessous des pieds du voyageur ; et de l’autre côté, un rocher noir, taillé presque à pic, teint çà et là de couleurs métalliques, et portant de place en place, comme sur des étagères, de grands sapins, dont le vert obscur contraste avec la blancheur des bouleaux : tels sont les objets qui caractérisent l’avenue, vraiment Alpine, de la vallée de Chamonix.

Cette route, en corniche au-dessus de l’Arve, était autrefois un sentier étroit où il eût été imprudent de rester à cheval ; mais depuis quelques années on a fait sauter des rochers, et on l’a élargie au point qu’elle est accessible à de petites charrettes. On y passe sans aucun danger, et l’on peut cependant, d’après cette route, se former une idée des passages périlleux des hautes montagnes.

Cette vallée étroite, par laquelle on pénètre dans celle de Chamonix, est dirigée de même que la grande vallée de Bonneville, droit au sud de l’aiguille aimantée, c’est-à-dire à peu près au sud-sud-est.

En sortant de ce défilé étroit et sauvage, on tourne à gauche, et l’on entre dans la vallée de Chamonix dont l’aspect est, au contraire, infiniment doux et riant. Le fond de la vallée, en forme de berceau, est couvert de prairies, au milieu desquelles passe le chemin bordé de petites palissades. On découvre successivement les différents glaciers qui descendent dans cette vallée. On ne voit d’abord que celui de Taconay, qui est presque suspendu sur la pente rapide d’une petite ravine, dont il occupe le fond. Mais bientôt les yeux se fixent sur celui des Buissons, qu’on voit descendre du haut des sommités voisines du Mont-Blanc : ses glaces, d’une blancheur éblouissante, dressées en forme de hautes pyramides, font un effet étonnant au milieu des forêts de sapins qu’elles traversent et qu’elles surpassent. On voit, enfin, de loin le grand glacier des Bois, qui, en descendant, se recourbe contre la vallée de Chamonix ; on distingue ses murs de glace qui dominent des rocs jaunes, taillés à pic.

Ces glaciers majestueux, séparés par de grandes forêts, couronnés par des rocs de granit d’une hauteur étonnante, qui sont taillés en forme de grands obélisques, et entremêlés de neiges et de glaces, présentent un des plus grands et un des plus singuliers spectacles qu’il soit possible d’imaginer. L’air pur et frais qu’on respire, si différent de l’air étouffé des vallées de Sallanche et de Servoz, la belle culture de la vallée, les jolis hameaux que l’on rencontre à chaque pas, donnent, par un beau jour, l’idée d’un monde nouveau, d’une espèce de paradis terrestre, renfermé par une divinité bienfaisante dans l’enceinte de ces montagnes. La route partout belle et facile, permet de se livrer à la délicieuse rêverie, et aux idées douces, variées et nouvelles, qui se présentent en foule à l’esprit.

Quelquefois de grands éclats, semblables à des coups de tonnerre, et suivis comme eux par de longs roulements, interrompent cette rêverie ; causent une espèce d’effroi quand on ignore leur cause, et montrent, quand on la connaît, combien est grande la masse des glaçons dont la chute produit un si terrible fracas.

CHAPITRE VI

Vue du haut du Mont-Breven

Mon but principal, dans la première course que je fis au Breven, était de prendre de là une idée juste des glaciers de la vallée de Chamonix, de leur forme, de leur position et de l’ensemble des montagnes sur lesquels ils sont situés. Comme cette montagne est postée à peu près au milieu de la vallée de Chamonix, en face du Mont-Blanc et vis-à-vis des principaux glaciers qui en descendent, c’était certainement un des meilleurs observatoires que l’on pût choisir dans cette intention. J’y montai par le jour le plus beau et le plus clair : c’était mon premier voyage dans les hautes Alpes ; je n’étais point encore accoutumé à ces grands spectacles ; en sorte que cette vue fit sur moi une impression qui ne s’effacera jamais de mon souvenir.

On découvre, tout à la fois, et presque dans un seul tableau, les six glaciers qui vont se verser dans la vallée de Chamonix, les cimes inaccessibles entre lesquelles ils prennent leur naissance ; le Mont-Blanc surtout, que l’on trouve d’autant plus grand, d’autant plus majestueux, qu’on l’observe d’un lieu plus élevé. On voit ces étendues immenses de neige et de glaces, dont, malgré leur distance, on a peine à soutenir l’éclat ; ces beaux glaciers qui s’en détachent comme autant de fleuves solides qui vont entre de grandes forêts de sapins, descendre en replis tortueux, et se verser au fond de la vallée de Chamonix ; les yeux, fatigués de l’éclat de ces neiges et de ces glaces, se reposent délicieusement ou sur ces forêts, dont le vert foncé contraste avec la blancheur des glaces qui les traversent, ou dans la fertile et riante vallée qu’arrosent les eaux qui découlent de ces glaciers.

J’ai éprouvé sur la cime de cette montagne une sensation bien rare, celle d’être électrisé immédiatement, et sans aucun appareil, par une nuée orageuse. J’étais monté sur cette cime avec feu M. Pictet, connu par le voyage qu’il fit en 1768 dans la Laponie russienne, pour observer le passage de Vénus, et M. Jalabert, fils du célèbre auteur d’un traité sur l’électricité, devenu plus tard conseiller d’État de notre République. C’était en 1767 ; il y avait alors sept ans que je faisais chaque année un voyage dans les Alpes, et je croyais qu’il était temps de publier les résultats de mes observations. Je m’applaudis bien à présent de ne les avoir pas publiées si tôt, et peut-être dans dix-huit autres années, si je vis encore, et que j’aie continué les mêmes travaux, voudrais-je avoir retardé leur publication et leur avoir donné plus de maturité. Comme j’étais donc alors dans l’intention de publier précisément le même voyage que je publie aujourd’hui, ces deux amis avec lesquels j’avais dès mon enfance les liaisons les plus intimes, voulurent bien m’aider dans ce travail et faire avec moi le tour du Mont-Blanc. Nous montâmes ensemble sur le Breven, et dès que nous y fûmes arrivés, M. Jalabert se mit à dessiner la vue des glaciers. Pendant ce temps-là, M. Pictet qui s’était chargé de la partie géographique, levait avec un graphomètre le plan de toutes ces montagnes ; et moi, je dressais un appareil pour faire des expériences sur l’électricité, tant naturelle qu’artificielle. M. Pictet, à mesure qu’il marquait sur son plan la position de quelque montagne, en demandait le nom à nos guides ; et, pour la leur désigner, il la montrait du doigt en élevant la main. Il s’aperçut que chaque fois qu’il faisait ce geste, il sentait au bout de son doigt une espèce de frémissement ou de picotement semblable à celui qu’on éprouve lorsqu’on s’approche d’un globe de verre fortement électrisé. Il n’eut pas de peine à deviner la cause de cette sensation : la vue d’un nuage orageux, qui entourait la moyenne région du Mont-Blanc, vis-à-vis duquel nous nous trouvions, lui fit penser sur-le-champ qu’elle était l’effet de l’électricité de ce nuage : il nous invita à essayer si nous l’éprouverions aussi ; et nous sentîmes, comme lui, une espèce de frissonnement, tel que celui que produirait un nombre de petites étincelles électriques ; mais, craignant encore d’être séduits par notre imagination, nous fîmes répéter cette même épreuve à nos guides et à nos domestiques, ils éprouvèrent les mêmes sensations avec une surprise plus grande encore que la nôtre. Mais bientôt la force de l’électricité s’accrut au point de ne laisser plus aucun doute sur sa réalité. La sensation devenait à chaque instant plus vive ; elle était même accompagnée d’une espèce de sifflement. M. Jalabert, qui avait un galon d’or à son chapeau, entendait autour de sa tête un bourdonnement effrayant, que nous entendîmes aussi, quand nous mîmes ce même chapeau sur nos têtes : on tirait des étincelles du bouton d’or de ce chapeau, de même que de la virole de métal d’un grand bâton que nous avions avec nous. Cependant l’orage qui grondait avec beaucoup de violence dans le nuage qui était au-dessus de nos têtes, les éclairs qui en partaient à chaque instant, nous avertissaient de songer à notre sûreté. Nous quittâmes donc le sommet de la montagne, nous descendîmes à dix ou douze toises plus bas, où nous ne sentîmes plus d’électricité. Pour nos guides, ils prenaient un tel plaisir à ces singulières expériences, et ils comprenaient si peu le rapport qu’elles pouvaient avoir avec le tonnerre, que nous eûmes la plus grande peine à les faire descendre. Bientôt après, il survint une petite pluie, l’orage se dissipa, et nous remontâmes au sommet, où nous ne trouvâmes plus aucun signe d’électricité. Je lançai même un cerf-volant, sans obtenir aucun indice ; mais une petite machine à plateau que j’avais fait porter au haut de la montagne, donna d’aussi grands et même peut-être de plus grands effets que dans la plaine, comme je l’ai constamment observé.

CHAPITRE VII

Mœurs des habitants de Chamonix

Les premiers étrangers connus, que la curiosité de voir les glaciers ait attirés à Chamonix, regardaient sans doute cette vallée comme un repaire de brigands ; car ils y allèrent armés jusqu’aux dents, accompagnés d’un nombre de domestiques, qui étaient aussi armés : ils n’osèrent entrer dans aucune maison ; ils campèrent sous des tentes qu’ils avaient emportées, et ils tinrent des feux allumés et des sentinelles en garde pendant toute la nuit.

Le petit peuple de notre ville et des environs donne au Mont-Blanc et aux montagnes couvertes de neige qui l’entourent, le nom de montagnes maudites ; et j’ai moi-même ouï dire dans mon enfance à des paysans, que ces neiges éternelles étaient effet d’une malédiction que les habitants de ces montagnes s’étaient attirée par leurs crimes. Jusqu’à ce que l’on ait connu ces bonnes gens, comme on les connaît aujourd’hui, cette opinion superstitieuse, toute absurde qu’elle est, a fort bien pu servir de fondement à une idée désavantageuse, qui s’était accréditée, même parmi des gens fort au-dessus de pareils préjugés.

Ce fut en 1741 que le célèbre voyageur Pocock et un autre gentilhomme anglais, nommé Windham, entreprirent cet intéressant voyage. Les vieillards de Chamonix s’en souviennent ; et ils rient encore des craintes de ces voyageurs et de leurs précautions inutiles. On trouve dans les Mercures de Suisse, pour les mois de mai et de juin de l’année 1743, une relation abrégée de ce voyage. Cette relation est de feu M. Baulacre, savant bibliothécaire de notre ville ; il la rédigea d’après le rapport de quelques personnes qui allèrent aussi l’année suivante à Chamonix.

Pendant les vingt ou vingt-cinq premières années qui ont suivi cette époque, ce voyage n’a été entrepris que bien rarement, et le plus souvent par des Anglais qui logeaient chez le curé. Car lorsque j’y fus en 1760 et même, quatre ou cinq ans plus tard, il n’y avait point encore d’auberge logeable, mais seulement un ou deux misérables cabarets, semblables à ceux que l’on trouve dans les villages les moins fréquentés. Depuis lors, ce voyage est devenu par gradations si fort à la mode, que les trois grandes et bonnes auberges qui y ont été successivement établies, suffisent à peine à contenir les étrangers qui y viennent en été de tous les pays du monde.

Aussi cette grande affluence d’étrangers, et la quantité d’argent qu’ils laissent à Chamonix, ont-ils un peu altéré l’antique simplicité, et même la pureté des mœurs des habitants de la vallée. Cependant les étrangers n’y ont absolument rien à craindre ; la fidélité la plus inviolable est observée à leur égard : ils ne sont exposés qu’à des sollicitations quelquefois importunes, et à quelques petites supercheries, dictées par l’extrême empressement de leur servir de guide. Si l’on demande de préférence quelqu’un d’entr’eux que l’on connaît de réputation, et qu’il ne soit pas là lui-même, d’autres, pour servir à sa place, diront qu’il est malade ou absent. Un nommé Pierre Simon prétend être celui dont j’ai fait l’éloge dans le premier volume de cet ouvrage, quoique cet excellent homme soit mort depuis quatre ou cinq ans. Cependant malgré cette apparence d’avidité, ils sont non seulement, comme je l’ai dit, parfaitement sûrs et fidèles ; mais ils ne demandent jamais rien au-delà de ce qu’on leur donne : il est vrai qu’on est dans l’usage de les bien payer, souvent à raison de six francs, et jamais moins d’un petit écu par jour.

L’espérance de servir de guide aux étrangers met sous les yeux des voyageurs presque tous les hommes qui se trouvent dans les villages qu’ils traversent, et pourrait faire croire qu’il y en a beaucoup dans la vallée : il en reste cependant très peu à Chamonix pendant l’été. Car, en premier lieu, la curiosité ou l’espoir de faire fortune en attirent beaucoup à Paris et en Allemagne : ensuite, comme les bergers de Chamonix passent pour exceller dans la fabrication du fromage, ils sont appelés de la Tarentaise, de la vallée d’Aoste, et même de plus loin ; et ils reçoivent là, pour quatre ou cinq mois d’été, des salaires assez considérables. Les travaux de la campagne retombent ainsi presque entièrement sur les femmes, ceux-là même qui partout ailleurs sont dévolus uniquement aux hommes, comme de faucher, de couper le bois, de battre le blé ; les animaux du même sexe n’y sont pas plus épargnés ; car ce sont les vaches qui labourent la terre.

La recherche du cristal et la chasse sont les seuls travaux qui soient demeurés le partage exclusif des hommes. Heureusement on s’occupe beaucoup moins qu’autrefois du premier de ces travaux ; je dis heureusement, parce qu’il y périssait beaucoup de monde. L’espérance de s’enrichir tout d’un coup, en trouvant une caverne remplie de beaux cristaux était un attrait si puissant, qu’ils s’exposaient dans cette recherche aux dangers les plus affreux ; et qu’il ne se passait pas d’année où il ne pérît des hommes dans les glaces ou dans les précipices.

Le principal indice qui dirige dans la recherche des grottes ou des fours à cristaux, comme ils les appellent, ce sont les veines de quartz, que l’on voit en dehors des rochers de granit ou de roche feuilletée. Ces veines blanches se distinguent de loin et souvent à de grandes hauteurs, sur des murs verticaux et inaccessibles. Ils cherchent alors, ou à se frayer un chemin direct au travers des rochers, ou à y parvenir de plus haut, en se faisant suspendre par des cordes. Arrivés là, ils frappent doucement le rocher ; et lorsque la pierre rend un son creux, ils tâchent de l’ouvrir à coups de marteau, ou en la minant avec de la poudre. C’est là la grande manière ; mais souvent aussi des jeunes gens, des enfants même, vont en chercher sur les glaciers, dans les endroits où les rochers se sont nouvellement éboulés. Mais, soit que l’on regarde ces montagnes comme à peu près épuisées, soit que la quantité de cristal que l’on a trouvée à Madagascar ait trop rabaissé le prix de cette pierre, il y a très peu de gens, à Chamonix, qui en fassent leur unique occupation. Ils y vont de temps en temps, comme à une partie de plaisir.

Mais la chasse au chamois, autant et peut-être plus dangereuse que la recherche du cristal, occupe encore beaucoup d’habitants des montagnes, et enlève souvent à la fleur de l’âge des hommes précieux à leur famille ; et quand on sait comment se fait cette chasse, on s’étonne qu’un genre de vie, tout à la fois si pénible et si périlleux, ait des attraits irrésistibles pour ceux qui en ont pris l’habitude.

Le chasseur de chamois part ordinairement dans la nuit, pour se trouver à la pointe du jour dans les pâturages les plus élevés, où le chamois vient paître avant que ces troupeaux y arrivent. Dès qu’il peut découvrir les lieux où il espère les trouver, il en fait la revue avec sa lunette d’approche. S’il n’en voit pas, il s’avance et s’élève toujours davantage ; mais s’il en voit, il tâche de monter au-dessus d’eux et de les approcher en longeant quelque ravine, ou en se coulant derrière quelque éminence ou quelque rocher. Arrivé au point de pouvoir distinguer leurs cornes, c’est à cela qu’il juge de la distance, il appuie son fusil sur un rocher, ajuste son coup avec bien du sang-froid, et rarement il le manque. Ce fusil est une carabine rayée dans laquelle la balle entre à force, et souvent ces carabines sont à deux coups, quoiqu’à un seul canon ; les coups sont placés l’un sur l’autre, et on les tire successivement. S’il a tué le chamois, il court à sa proie, s’en assure en lui coupant les jarrets, puis il considère le chemin qu’il lui reste à faire pour regagner son village : si la route est très difficile, il écorche le chamois et ne prend que sa peau ; mais, pour peu que le chemin soit praticable, il charge sa proie sur ses épaules et la porte chez lui, souvent au travers des précipices et à de grandes distances : il se nourrit avec sa famille de la chair, qui est très bonne, surtout quand l’animal est jeune, et il fait sécher la peau pour la vendre.

Mais si, comme c’est le cas le plus fréquent, le vigilant animal aperçoit venir le chasseur, il s’enfuit avec la plus grande vitesse dans les glaciers, sur les neiges et sur les rochers les plus escarpés. Il est surtout difficile de s’approcher des chamois lorsqu’ils sont plusieurs ensemble. Alors, l’un d’eux, pendant que les autres paissent, se tient en vedette sur la pointe de quelque rocher qui domine toutes les avenues de leur pâturage ; dès que cette sentinelle aperçoit un objet de crainte, elle pousse une espèce de sifflement, à l’ouïe duquel tous les autres chamois accourent auprès d’elle, pour juger par eux-mêmes de la nature et de l’objet du danger ; et alors, s’ils voient que c’est une bête féroce ou un chasseur, le plus expérimenté se met à leur tête, et ils s’enfuient tous à la file dans les lieux les plus inaccessibles.

C’est là que commencent les fatigues du chasseur ; car alors, emporté par la passion, il ne connaît plus de danger ; il passe sur les neiges, sans se soucier des abîmes qu’elles peuvent cacher ; il s’engage dans les routes les plus périlleuses, monte, s’élance de rocher en rocher, sans savoir comment il en pourra revenir. Souvent la nuit l’arrête au milieu de sa poursuite ; mais il n’y renonce pas pour cela ; il se flatte que la même cause arrêtera aussi les chamois, et qu’il pourra les joindre le lendemain. Il passe donc la nuit non pas au pied d’un arbre, comme le chasseur de la plaine, ni dans un antre tapissé de verdure, mais au pied d’un roc, souvent même sur les débris entassés où il n’y a pas la moindre espèce d’abri. Là, seul, sans feu, sans lumière, il tire de son sac un peu de fromage et un morceau de pain d’avoine qui fait sa nourriture ordinaire ; pain si sec qu’il est obligé de le rompre entre deux pierres, ou avec la hache qu’il porte avec lui pour tailler des escaliers dans la glace ; il fait tristement son frugal repas, met une pierre sous sa tête, et s’endort en rêvant à la route que peuvent avoir pris les chamois qu’il poursuit. Mais bientôt éveillé par la fraîcheur du matin, il se lève transi de froid, mesure des yeux les précipices qu’il lui faudra franchir pour atteindre les chamois, boit un peu d’eau-de-vie, dont il porte toujours une petite provision avec lui, remet son sac sur l’épaule, et s’en va courir de nouveaux hasards. Les chasseurs restent quelquefois ainsi plusieurs jours de suite dans ces solitudes ; et pendant ce temps-là, leur famille, leurs malheureuses femmes surtout, sont livrées aux plus affreuses inquiétudes : elles n’osent pas même dormir, dans la crainte de les voir paraître en songe ; car c’est une opinion reçue dans le pays, que quand un homme a péri, ou dans les glaces, ou sur quelque rocher ignoré, il revient de nuit apparaître à la personne qui lui était la plus chère, pour lui dire où est son corps, et pour la prier de lui faire rendre les derniers devoirs.

D’après ce tableau fidèle de la vie des chasseurs de chamois, peut-on comprendre que cette chasse soit l’objet d’une passion absolument insurmontable ? J’ai connu un jeune homme de la paroisse de Sixt, bien fait, d’une jolie figure, qui venait d’épouser une femme charmante ; il me disait à moi-même :

« Mon grand-père est mort à la chasse, mon père y est mort ; je suis persuadé que j’y mourrai, que ce sac que vous me voyez, Monsieur, et que je porte à la chasse, je l’appelle mon drap mortuaire, parce que je suis sûr que je n’en aurai jamais d’autre ; et pourtant si vous m’offriez de faire ma fortune, à condition de renoncer à la chasse au chamois, je n’y renoncerais pas. »

J’ai fait sur les Alpes quelques courses avec cet homme ; il était d’une adresse et d’une force étonnantes ; mais sa témérité était plus grande encore que la force ; et j’ai su que deux ans après, le pied lui avait manqué au bord d’un précipice, où il avait subi la destinée à laquelle il s’était si bien attendu.

On doit mettre encore au rang des dangers inséparables de cette chasse les querelles et les batailles qu’elle occasionne, surtout entre des chasseurs de différentes nations, et même seulement de différentes paroisses. Je conterai à ce sujet un fait remarquable, que je tiens du chasseur même qui y joua le principal rôle. C’était aussi un homme de Sixt. Il poursuivait un chamois qu’il venait de blesser mortellement. Deux chasseurs valaisans tirèrent sur ce chamois, et achevèrent de le tuer. Suivant les lois de la chasse cet animal n’en appartenait pas moins au Savoyard qui l’avait blessé le premier ; et, comme il en était plus près, il courut, le prit et le chargea sur ses épaules. Les Valaisans postés au-dessous de lui, et qui ne pouvaient pas aller droit au chamois, à cause d’un escarpement qui les en séparait, lui crièrent de poser ce chamois, et firent en même temps siffler une balle à ses oreilles ; il continuait cependant à l’emporter, lorsqu’une seconde balle vint encore passer tout près de lui ; en sorte que, ne pouvant pas s’enfuir bien vite par un mauvais chemin, avec cette charge, ni leur riposter, parce qu’il n’avait plus de poudre ni de balles, il abandonna le chamois. Mais comme il avait le cœur plein de rage et altéré de vengeance, il fut se cacher dans un endroit d’où il pouvait observer les Valaisans. Il jugea bien que la journée étant très avancée, ils ne pourraient pas retourner chez eux, et qu’ils coucheraient dans quelque chalet du voisinage, que les troupeaux venaient d’abandonner. Cela arriva comme il l’avait prévu ; il remarqua bien le chalet dans lequel ils s’étaient retirés, s’en alla de nuit au village, qui était à deux lieues de là, y prit des balles et de la poudre, chargea son fusil à deux coups, remonta au chalet, s’en approcha, vit par les joints les Valaisans qui avaient allumé du feu auprès duquel ils se chauffaient, passa sa carabine au travers du joint ; et il allait lâcher successivement ses deux coups, et les tuer l’un et l’autre, lorsque tout à coup il réfléchit que ces hommes n’ayant pas pu se confesser depuis qu’ils avaient tiré sur lui, ils mourraient dans un acte de péché mortel, et seraient par conséquent damnés : cette réflexion le toucha si fort, qu’il renonça à son projet, entra brusquement dans le chalet, leur dit ce qu’il avait fait, et le danger qu’ils avaient couru : ils en furent si frappés, qu’ils le remercièrent de les avoir épargnés, avouèrent leurs torts, et partagèrent le chamois avec lui.

Les chasseurs, en petit nombre, qui vieillissent dans ce métier, portent sur leur physionomie l’empreinte de la vie qu’ils ont menée ; un air sauvage, quelque chose de hagard et de farouche les fait reconnaître au milieu d’une foule, lors même qu’ils ne sont point dans leur costume. Et c’est sans doute cette mauvaise physionomie qui fait croire à quelques paysans superstitieux qu’ils sont sorciers ; qu’ils ont dans ces solitudes commerce avec le diable ; et que c’est enfin lui qui les jette dans les précipices.

Quel est donc l’attrait de ce genre de vie ? Ce n’est pas la cupidité ; au moins n’est-ce pas une cupidité raisonnée ; car le plus beau chamois ne vaut jamais plus de douze francs à celui qui le tue, même en y comprenant la Valeur de sa chair ; et, à présent que leur nombre a beaucoup diminué, le temps que l’on perd communément pour en attraper un, vaut bien plus que ces douze francs. Mais ce sont ces dangers mêmes, cette alternative d’espérances et de craintes, l’agitation continuelle que ces mouvements entretiennent dans l’âme, qui excitent le chasseur, comme elles animent le joueur, le guerrier, le navigateur, et même jusqu’à un certain point le naturaliste des Alpes, dont la vie ressemble bien à quelques égards à celle du chasseur de chamois.

Mais une chasse qui n’est ni dangereuse ni pénible, et qui n’est fatale qu’aux pauvres animaux qui en sont l’objet, est celle des marmottes. On sait que cet animal, habitant des hautes montagnes, se creuse des tanières pendant l’été ; qu’il y charrie du foin, et qu’ensuite, au commencement de l’automne, il s’y retire, s’engourdit par le froid et y demeure dans une espèce de léthargie, jusqu’à ce que la chaleur du printemps vienne ranimer sa circulation et le rappeler à la vie. Lorsqu’on les juge endormies, et que la neige ne couvre pourtant pas encore les hauts pâturages dans lesquels sont creusées leurs tanières, on va les creuser, c’est le mot technique. On les trouve là, quelquefois jusqu’à dix ou douze dans une même tanière, roulées sur elles-mêmes et enterrées dans le foin. Leur sommeil est si profond, que souvent le chasseur les met dans son sac et les porte jusque chez lui sans qu’elles se réveillent. La chair des jeunes est bonne, quoiqu’un peu huileuse et un peu musquée ; on conserve la graisse pour en frotter les parties affectées de douleurs ou de rhumatisme ; mais la peau est peu estimée et ne se vend que cinq ou six sous. Malgré le peu de profit qu’on en tire, les gens de Chamonix les chassent avec beaucoup d’ardeur ; aussi leur nombre diminue-t-il de la manière la plus sensible. Dans mes premiers voyages j’en rencontrai un si grand nombre, que leurs sifflements, répétés par les échos, leurs sauts, leur fuite sous les rochers, étaient un amusement pour moi ; et cette année j’ai bien entendu de loin en loin quelques coups de sifflet ; mais je n’en ai pas vu une seule. Les chasseurs de Chamonix ont déjà entièrement expulsé ou détruit les bouquetins, communs autrefois sur leurs montagnes ; et il est vraisemblable que dans moins d’un siècle on n’y verra plus ni chamois ni marmottes.

Pour dire encore un mot de l’histoire naturelle des marmottes, j’ajouterai que l’invention qu’on leur attribue pour transporter le foin dans leurs tanières, de se servir de l’une d’entr’elles couchée sur le dos comme d’une charrette, est absolument fabuleuse ; on les voit le porter chacune dans sa bouche. Et ce n’est point pour le manger qu’elles le ramassent ; c’est uniquement pour s’en faire une litière, et pour fermer contre le froid et contre leurs ennemis les avenues de leur retraite. Car, quand on les prend en automne, à ce que m’a assuré Pierre Balme, qui en a, pour sa part, déniché plus d’un cent, on leur trouve les intestins absolument vides et même aussi propres que si on les avait lavés avec de l’eau chaude ; ce qui prouverait que leur engourdissement est précédé d’un jeûne et même d’une évacuation ; précaution que semble avoir prise la nature, de peur que leurs excréments accumulés ne se corrompissent ou ne se desséchassent trop, pendant cette longue léthargie. Et de même à leur réveil, elles sont quelques jours sans manger, sans doute jusqu’à ce que la circulation et la force digestive aient recouvré toute leur activité. Lorsqu’on on les rencontre peu après leur sortie, elles semblent folles et étonnées du grand jour ; on les assomme à coups de bâton sans qu’elles songent à s’enfuir, et alors encore on leur trouve les intestins absolument vides. Elles ne sont point très maigres au moment où elles sortent ; mais elles maigrissent beaucoup pendant les premiers jours. Quelque profond que soit leur sommeil, leur sang n’est point figé, car si on les saigne au moment de leur plus profonde léthargie, le sang coule comme quand elles sont éveillées.

La vallée de Chamonix, dont la hauteur moyenne prise au Prieuré, est de trois cent quarante toises au-dessus de notre lac, et de cinq cent vingt-huit au-dessus de la mer, est par cela même beaucoup plus froide que les environs de notre ville. J’y ai pourtant vu le thermomètre à l’ombre de vingt degrés un cinquième, le 25 juillet 1781 ; mais les gens du pays assuraient que c’était la journée la plus chaude qu’ils eussent jamais eue : et dans les onze voyages que j’y ai faits, c’est la seule fois que je l’aie vu à ce terme. D’après la comparaison de diverses observations, je ne croirais pas m’écarter beaucoup de la vérité, en supposant que la chaleur moyenne y est de quatre ou cinq degrés plus faible qu’à Genève. Mais les variations du chaud au froid y sont beaucoup plus promptes et plus considérables : car, par exemple, le 22 juillet de la même année 1781, le thermomètre à l’ombre ne monta dans l’après-midi qu’à quinze degrés, et le lendemain matin il y eut une forte gelée blanche.

Ce sont ces gelées blanches du milieu de l’été et la brièveté de ces mêmes étés, plutôt que l’âpreté des hivers, qui empêchent les arbres un peu délicats de prospérer à Chamonix. On n’y voit ni chênes, ni châtaigniers, ni noyers, ni même aucun arbre fruitier cultivé : car les pommiers, les cerisiers et les pruniers qui y croissent sont tous des espèces sauvages ; les arbres entés, que l’on a essayé d’y porter de la plaine, n’ont jamais réussi ; ils font d’assez beaux jets dans le courant du premier été ; mais cet été est si court, que le bois n’a pas le temps de prendre la consistance et la maturité dont il a besoin pour résister à la gelée ; en sorte que les jeunes pousses, périssent toutes en hiver. Pierre Balme assure pourtant que si l’on ente des fruits de la plaine sur des sujets nés à Chamonix, les arbres réussissent ; mais je n’en ai point vu, et au moins est-il sûr qu’ils y sont très rares.

Je fus curieux, en 1764, de juger de l’aspect de cette vallée à la fin de l’hiver, et surtout de l’état des glaciers en cette saison. J’ai rapporté dans le chapitre sur les glaciers, quelques-unes des observations que j’avais faites dans ce voyage, relativement à ce sujet ; mais il y en a d’autres dont je n’ai point parlé et qui peuvent intéresser nos lecteurs.

J’arrivai à Chamonix le 24 mars : toute la vallée était couverte de neige ; il y en avait un pied et demi au Prieuré, six pieds à Argentière, et douze au Tour. La chaleur du soleil ramollissait cette neige pendant le jour ; mais elle gelait pendant la nuit au point que les mulets chargés passaient dessus sans y laisser presque aucune trace. Je désirais monter sur le Montanvert pour voir la grande vallée de glace, mais la chose se trouva impossible ; toutes les pentes des montagnes, tournées du côté du nord, étaient couvertes d’une quantité de neige, qui n’ayant point été ramollie par le soleil, ressemblait à une farine ou à une poussière incohérente, dans laquelle on enfonçait jusqu’au-dessus du genou. Je pouvais cependant avancer tant que le terrain n’était pas très inégal ni très incliné ; mais dès qu’il devint un peu rapide, et surtout lorsque je rencontrai un fond couvert de débris détachés et inégaux, il fut impossible d’aller plus loin ; on culbutait à chaque pas.

Comme on ne pouvait point escalader la montagne par les pentes au nord, je me retournai du côté de celles qui étaient exposées au Midi. Là, les parties de la neige fondues à la surface par les coups du soleil les plus chauds du printemps s’étaient un peu condensées ; la gelée les avait saisies dans cet état, et il s’était ainsi formé une croûte plus ou moins épaisse et plus ou moins forte. Dans les endroits où cette croûte était solide, on allait fort bien, surtout avec des crampons ; mais on rencontrait inopinément des endroits faibles où elle se rompait sous les pieds : alors on s’enfonçait tout d’un coup jusqu’à la ceinture, mais jamais plus avant, quoiqu’il y eût souvent une beaucoup plus grande épaisseur de neige ; parce qu’en se comprimant sous les pieds, elle formait un point d’appui qui empêchait de descendre plus bas. Malgré ces difficultés, je m’élevai toujours le long du glacier, où je fus bien étonné de rencontrer une jolie cascade qui sort de l’aiguille du Bouchard, sans tarir jamais ni en été ni en hiver ; elle se jette dans le glacier, en formant dans cette saison des nappes et des stalactites de glace de la plus grande beauté. Je m’arrêtai là quelques moments pour jouir de l’aspect que me présentait la vallée de Chamonix, au-dessus de laquelle j’étais fort élevé, et qui se présentait à moi suivant sa longueur. Mais cet aspect était plus étonnant qu’agréable. L’uniformité de ces surfaces blanches qui couvraient des espaces immenses, depuis les cimes des montagnes jusqu’au fond de la vallée, et qui n’était coupée que par quelques rochers, dont les pentes rapides ne peuvent pas retenir la neige, par les forêts dont la teinte était un peu grisâtre et par l’Arve qui serpentait et paraissait comme un fil noir dans le milieu du tableau ; tout cet ensemble, éclairé par le soleil, avait dans sa grandeur et dans son éblouissante lumière quelque chose de mort et d’infiniment triste. Les glaciers qui décorent si bien le paysage, lorsque son fond est d’un beau vert, ne faisait aucun effet au milieu de tout ce blanc, quoique de près les pyramides de glace, dont les flancs rapides étaient demeurés nus, parussent des émeraudes sous la neige fraîche et blanche qui coiffait leurs sommités. Je remontai jusqu’au passage du Muret, impraticable dans ce moment-là, et je redescendis avec plus de peine encore que je n’étais monté, parce que la croûte qui me soutenait, à la surface de la neige, ramollie par la chaleur du soleil, se rompait à chaque pas sous mes pieds.

Je visitai de même, et en surmontant des difficultés du même genre, le glacier des Buissons et celui d’Argentière. Le fruit de ce voyage fut de constater la formation des glaciers par la congélation des neiges imbibées d’eau, le mouvement progressif de ces mêmes glaciers, et l’existence permanente des courants d’eau qui en sortent.

Ce fut en m’élevant assez haut le long du glacier d’Argentière que je fus pour la première fois témoin de cette pratique utile et ingénieuse que j’ai annoncée. Je voyais au milieu de la vallée de grands espaces où la surface de la neige paraissait chinée comme une étoffe. Je cherchais à deviner la cause de ce phénomène, lorsque je découvris des femmes qui se promenaient à pas comptés, en semant régulièrement et à pleines mains quelque chose de noir, dont les jets divergents et symétriques formaient des dessins chinés, dont je cherchais l’origine. Je ne pouvais comprendre quelle graine on semait ainsi sur une neige qui avait six pieds d’épaisseur, lorsque mon guide, étonné de mon ignorance, me dit que c’était de la terre noire, que l’on répandait sur la neige pour accélérer la fonte, et pour avancer de quinze jours ou trois semaines le moment où l’on pourrait labourer et ensemencer les champs. Je fus frappé de l’élégante simplicité d’une pratique aussi utile, dont je vis des effets déjà très sensibles dans des endroits qui n’avaient été terrassés (c’est le mot qui, chez eux, désigne cette opération) que depuis très peu de jours.

Ce qui rend cette pratique très importante dans les parties les plus hautes de la vallée, est que les grains ont souvent à peine le temps de croître et de mûrir, depuis la fonte des neiges jusqu’à leur retour. On ne sème point de froment dans les champs les plus élevés ; il ne pourrait pas y parvenir à sa maturité. On n’en sème pas non plus beaucoup dans les parties inférieures de la vallée, où il mûrit cependant fort bien. Leurs principales récoltes sont en lin, qui y réussit à souhait, et qui est même d’une qualité supérieure à celui de la plaine ; en orges, en avoines, en fèves et en pommes de terre. Ils cultivent beaucoup de cette utile racine, qui est sûrement le plus beau présent que nous ait fait l’Amérique ; ils en font même une espèce de pain, à la vérité gluant et compact, mais dont leur sobriété et leurs bons estomacs ne s’accommodent point mal. Toutes les semailles se font au printemps, quoique l’on assure que le blé semé avant l’hiver, résisterait fort bien au froid, et qu’on en ait fait l’expérience avec succès.

Une pratique très convenable à un pays de montagnes, et qui s’observe dans toute la vallée, c’est de mettre le même terrain alternativement en pré et en champ. Chaque possesseur divise ses terres en deux parties égales ; il en met une moitié en champs, et l’autre moitié en prés ; et il change tous les six ans l’emploi de chacune de ces parties. De cette manière ils recueillent du grain et du foin. Ce dernier objet est de la plus grande importance dans un pays de pâturages. Car de même qu’on demande dans les villes combien un homme a de rentes, on demande dans les montagnes combien de vaches il peut hiverner. C’est là leur principale richesse. En effet, il sort peu de grains de la vallée ; à peine en fournit-elle pour la consommation des habitants. C’est la vente du fromage qui fournit presque seule l’argent nécessaire pour le paiement des impôts, et pour l’achat du vin, de l’eau-de-vie et de quelques petits objets de luxe qu’ils font venir du dehors. Malgré la beauté et la singularité du spectacle que présentent les glaciers, malgré la grande utilité des eaux dont ils sont le réservoir, on ne peut s’empêcher de regretter les grandes vallées qu’ils remplissent, et les beaux pâturages dont ils occupent la place. Il y a pourtant de grands pâturages sur les pentes des montagnes qui appartiennent à Chamonix.

Les riches paysans des Alpes possèdent des prairies et même des habitations à différentes hauteurs : ils vivent en hiver au fond de la vallée ; mais ils la quittent dès le printemps, et montent graduellement, à mesure que la chaleur fait pousser l’herbe, dans des Pâturages plus élevés : ils redescendent ensuite aux approches de l’automne par les mêmes gradations ; et ils passent ainsi l’été d’une manière douce et variée, en jouissant d’un printemps perpétuel.

Ceux qui sont moins riches ont la ressource des pâturages : je dis ceux qui sont moins riches, car les pauvres ne peuvent point en profiter. En effet, pour jouir de ces pâturages, il faut posséder des vaches, et ce qui est plus difficile encore, il faut avoir de quoi les nourrir en hiver. À la vérité, ceux qui ont beaucoup d’activité et d’industrie ramassent et font sécher des feuilles de frêne pour les donner aux vaches pendant l’hiver ; ils vont recueillir du foin dans les prairies inaccessibles aux bestiaux, et par cela même abandonnées ; mais ces petits moyens ne suffisent pas pour qu’un homme qui n’a point de prairies puisse hiverner même une seule vache et profiter ainsi des pâturages communs ; au lieu qu’un homme à son aise, et qui possède des prairies, y envoie cinq, six vaches, et même davantage. L’institution des communaux manque donc à cet égard entièrement son but, puisqu’elle est toute à l’avantage du riche, sans offrir aucune ressource au pauvre. On peut dire la même chose des bois à bâtir. Celui qui n’est pas en état de bâtir une maison, ne profite point à cet égard des forêts du commun. Si l’on trouve trop d’inconvénients à partager tous les communs, il semblerait juste que ceux qui en profitent plus que les autres, payassent une rétribution modique, mais proportionnée, qui se partagerait entre les pauvres de la paroisse.

Huit jours après que les vaches sont montées dans les pâturages communs, tous les propriétaires se rendent ensemble à la montagne, chacun d’eux trait ses propres vaches ; on pèse le lait que produit chacune d’elles : la même opération se répète le 15 ou le 16 d’août, et l’on fait à chaque vache sa part de beurre, de fromage et de sérac, proportionnellement à la quantité du lait qu’elle a rendu dans ces deux jours.

Le miel n’est pas une des productions les moins intéressantes de la vallée de Chamonix. Le miel de cette vallée, lorsqu’il est pur et recueilli avec soin, est parfaitement blanc et d’un grain brillant presque comme du sucre. Il n’a point l’espèce d’âcreté, et ne laisse point après lui le déboire que laisse le miel commun. Son goût est fin ; il exhale un léger parfum de fleurs, moins fort que les miels de Malte et de Narbonne ; mais par cela même plus agréable pour les palais délicats, qui trouvent un goût de drogue à ces miels méridionaux. Celui de Chamonix a d’ailleurs quelque chose de balsamique et de résolvant, qui fait que les médecins le recommandent beaucoup dans les rhumes et dans les fluxions de poitrine.

On ne connaît pas bien la raison de la blancheur et de l’excellence particulière du miel de Chamonix ; et ce qui rend le fait difficile à expliquer, c’est que cela est tellement restreint à cette vallée, que les villages les plus proches, comme Servoz, Saint-Gervais, Passy ne donnent que du miel commun. Les abeilles sont les mêmes ; car les gens de Chamonix recrutent leurs ruches de celles des villages voisins. Ce n’est pas le genipi, qui n’est pas trop commun à Chamonix et qui d’ailleurs croît également sur les montagnes de Passy et de Servoz. L’opinion la plus probable attribue aux mélèzes cette bonne qualité. Effectivement, les feuilles de cet arbre, très commun dans la vallée de Chamonix, transsudent en certains temps une espèce de manne que les abeilles recueillent avec beaucoup d’empressement. Il resterait à savoir, si, partout où les mélèzes abondent, le miel a les mêmes qualités ; et c’est ce dont j’ai oublié de m’informer dans mes voyages.

Mais les abeilles exigent à Chamonix plus de soin que dans les plaines, non pas tant contre la rigueur du froid dont on les préserve aisément, que contre les fausses apparences du retour de la belle saison. Lorsqu’on les garde à Chamonix, et qu’il vient avant la fonte des neiges quelque beau jour où le soleil luit avec force, elles sortent toutes et ne sachant où se reposer, elles tombent sur la neige, et y meurent ; on a essayé de les tenir renfermées dans ces temps-là ; mais alors elles s’agitent dans la ruche, s’échauffent et meurent également. L’unique manière de les préserver est de porter les ruches dans la plaine, et de les y laisser jusqu’à ce que la vallée de Chamonix soit entièrement délivrée de ses neiges.

Je terminerai ce chapitre par quelques observations sur la constitution physique et sur le caractère moral des habitants de cette Vallée.

Les hommes de Chamonix, de même que ceux de la plupart des hautes vallées, ne sont en général ni bien grands, ni d’une bien belle figure ; mais ils sont ramassés, pleins de nerf et de force. Il en est de même des femmes. Ils ne parviennent pas non plus à un âge fort avancé ; les hommes de quatre-vingts ans y sont extrêmement rares. Les maladies inflammatoires sont celles qui terminent le plus fréquemment leur vie, sans doute à cause des transpirations supprimées par les changements subits de température.

Ils sont en général honnêtes, fidèles, très attachés à la pratique des devoirs de leur religion. Ce serait, par exemple, en vain qu’on tenterait de les engager à partir un jour de fête avant d’avoir entendu la messe. Ils savent être économes, et en même temps très charitables ; on peut citer, non pas seulement des traits, mais des usages consacrés, qui témoignent de leur bienfaisance. Il n’y a chez eux ni hôpitaux, ni fondations en faveur des pauvres ; mais les orphelins et les vieillards, qui n’ont aucun moyen de subsistance, sont nourris alternativement par tous les habitants de la paroisse : chacun à son tour les garde chez lui, et les entretient pendant un nombre de jours proportionné à ses facultés et quand le tour est fini, on le recommence. Si un homme, par ses infirmités ou son grand âge, ne peut pas faire valoir son bien, et n’a pas de quoi entretenir des domestiques, ses voisins s’entendent entr’eux pour le lui cultiver. Il y a quelques années que l’Arve, en débordant, avait couvert de pierres et de gravier toutes les possessions d’un paysan, hors d’état de faire les frais nécessaires pour les déblayer, et qui par là se trouvait entièrement ruiné. La communauté entière demanda au curé la permission de consacrer à ce travail plusieurs jours de fête consécutifs. Jeunes, vieux, femmes, enfants, tous sans exception y travaillèrent sans relâche, jusqu’à ce que la terre fût remise en valeur ; et on construisit même une digue pour la préserver à jamais de cet accident.

S’il y avait quelque chose à désirer pour eux, ce serait des fabriques ou des métiers qui occupassent les hommes pendant l’hiver, lorsque la terre, couverte de neige, se refuse à leurs travaux. Ceux qui ont de l’activité et le goût du travail trouvent bien le moyen de s’occuper utilement ; mais il n’y a cependant aucune occupation assez attrayante et assez lucrative pour les arracher tous aux séductions de l’oisiveté et de la paresse. Plusieurs d’entre eux passent alors la plus grande partie de leur vie dans les cabarets ; ils y jouent, et même très gros jeu. J’en ai connu un qui avait un fonds de terre assez considérable, et qui l’a perdu en entier, au point d’être réduit à aller à Paris faire le métier de décrotteur. C’est surtout dans les grands villages que règne ce désordre ; dans les hameaux, les soirées se passent à peu près comme dans le joli drame de la Soirée villageoise : dès que la nuit est venue, on se réunit dans la maison dont la chambre à poêle est la plus grande ; les femmes filent, teillent du chanvre, content des histoires ; les hommes font des sceaux, des cuillers, ou d’autres petits ouvrages en bois ; et la maîtresse de la maison ne fait d’autres frais qu’une cruche d’eau et un bassin de pommes sauvages, cuites sous la cendre, pour servir de rafraîchissement.

Leur esprit est vif, pénétrant ; leur caractère gai, enclin à la raillerie ; ils saisissent avec une finesse singulière les ridicules des étrangers ; et ils les contrefont entre eux de la manière la plus plaisante. Cependant ils réfléchissent beaucoup ; plusieurs m’ont attaqué sur la religion, sur la métaphysique ; non point comme professant un culte différent du leur, mais sur des questions générales qui prouvaient des idées à eux, et indépendantes de celles qu’on leur inculque.

CHAPITRE VIII

Hospice du Grand-Saint-Bernard

Il est intéressant de voir, dans les jours de grand passage, tous ces bons religieux empressés à recevoir les voyageurs, à les réchauffer, à les restaurer, à soigner ceux que la vivacité de l’air ou la fatigue ont épuisés ou rendus malades. Ils servent avec un égal empressement et les étrangers et leurs compatriotes, sans distinction d’état, de sexe ou de religion ; sans s’informer même, en aucune manière, de la patrie ou de la croyance de ceux qu’ils servent : le besoin ou la souffrance sont les premiers titres pour avoir droit à leurs soins. Mais c’est surtout en hiver et au printemps que leur zèle est le plus méritoire, parce qu’il les expose alors à de grandes peines et à de très grands dangers. Dès le mois de novembre, jusqu’au mois de mai, un domestique de confiance, qui se nomme le maronnier, va jusqu’à la moitié de la descente au-devant des voyageurs, accompagné d’un ou deux grands chiens, qui sont dressés à reconnaître le chemin dans les brouillards, dans les tempêtes et les grandes neiges, et à découvrir les passagers qui se sont égarés. Souvent les religieux remplissent eux-mêmes cet office pour donner aux voyageurs des secours temporels et spirituels : ils volent à leur aide toutes les fois que le maronnier ne peut pas seul suffire à les sauver ; ils les conduisent, les soutiennent, quelque fois même les rapportent sur leurs épaules jusque dans le couvent. Souvent ils sont obligés d’user d’une espèce de violence envers les voyageurs, qui, engourdis par le froid et épuisés par la fatigue, demandent instamment qu’on leur permette de se reposer ou de dormir un moment sur la neige ; il faut les secouer, les arracher de force à ce sommeil perfide qui les conduirait infailliblement à la congélation et à la mort. Il n’y a qu’un mouvement continuel qui puisse donner au corps une chaleur suffisante pour résister à l’extrême rigueur du froid. Lorsque les religieux sont obligés d’être en plein air dans les grands froids, et que la quantité de neige les empêche de marcher assez vite pour se réchauffer, ils frappent continuellement leurs pieds et leurs mains contre les grands bâtons ferrés qu’ils portent toujours avec eux ; sans quoi ces extrémités s’engourdissent et se gèlent sans que l’on s’en aperçoive.

Malgré tous leurs soins, il ne se passe presque pas d’hiver où quelque voyageur ne meure, ou n’arrive à l’hospice avec des membres gelés. L’usage des liqueurs fortes est extrêmement dangereux dans ces moments-là, et cause souvent la perte des voyageurs ; ils croient se réchauffer en buvant de l’eau-de-vie, et cette boisson leur donne en effet pour quelques moments de la chaleur et de l’activité ; mais cette tension forcée est bientôt suivie d’une atonie et d’un épuisement qui deviennent absolument sans remède.

C’est aussi dans la recherche des malheureux passagers qui ont été entraînés par les avalanches et ensevelis dans les neiges que brillent le zèle et l’activité des bons religieux. Lorsque les victimes de ces accidents ne sont pas enfoncées bien profondément sous la neige les chiens du couvent les découvrent ; mais l’instinct et l’odorat de ces animaux ne peut pas pénétrer à une grande profondeur. Lors donc qu’il manque des gens que les chiens ne peuvent pas retrouver, les religieux vont avec de grandes perches sonder de place en place : l’espèce de résistance qu’éprouve l’extrémité de leur perche leur fait connaître si c’est un rocher ou un corps humain qu’ils rencontrent ; dans ce dernier cas, ils déblayent promptement la neige, et ils ont souvent la consolation de sauver des hommes qui, sans eux, n’auraient jamais revu la lumière. Ceux qui se trouvent blessés ou mutilés par le gel, ils les gardent chez eux, et les soignent jusqu’à leur entière guérison. J’ai moi-même rencontré en passant la montagne, deux soldats suisses, qui, l’année précédente, en allant au printemps rejoindre leur régiment en Italie, avaient eu les mains gelées, et que l’on avait guéris et gardés pendant six semaines au couvent, sans exiger d’eux la moindre rétribution.

CHAPITRE IX

Histoire des tentatives faites pour parvenir à la cime du Mont-Blanc

Lorsque j’écrivais le discours préliminaire et la première partie de cet ouvrage, j’envisageais la cime du Mont-Blanc comme absolument inaccessible. Dans mes premières courses à Chamonix, en 1760 et 1761, j’avais fait publier dans toutes les paroisses de la vallée, que je donnerais une récompense assez considérable à ceux qui trouveraient une route praticable pour y parvenir. J’avais même promis de payer les journées de ceux qui feraient des tentatives infructueuses. Ces promesses n’aboutirent à rien. Pierre Simon essaya une fois du côté du Tacul, une autre fois du côté du glacier des Bossons, et revint sans aucune espérance de succès.

Cependant quinze ans après, c’est-à-dire en 1775, quatre guides de Chamonix tentèrent d’y parvenir par la montagne de la Côte. Cette montagne, qui forme une arête à peu près parallèle au glacier des Bossons, va aboutir à des glaces et à des neiges qui continuent sans interruption jusqu’à la cime du Mont-Blanc. On a quelques difficultés à vaincre pour entrer sur ces glaces, et pour traverser les premières crevasses ; mais ces premiers obstacles une fois surmontés, il semble qu’il ne reste plus que la longueur de la route, et la difficulté de faire dans un jour la montée et la descente. Je dis dans un jour, parce que les gens du pays ne croient pas que l’on pût hasarder de passer la nuit sur ces neiges.

Ces quatre voyageurs franchirent fort bien les premiers obstacles ; ils se mirent ensuite à suivre une grande vallée de neige qui semblait les conduire directement à la cime de la montagne. Tout paraissait leur promettre le plus heureux succès ; ils avaient le plus beau temps du monde, ils ne rencontraient ni des crevasses trop larges, ni des pentes trop rapides ; mais la réverbération du soleil sur la neige et la stagnation de l’air dans cette vallée leur fit éprouver, à ce qu’ils ont dit, une chaleur suffocante, et leur donna en même temps un tel dégoût pour les provisions dont ils s’étaient munis, qu’excédés d’inanition et de lassitude, ils eurent la douleur d’être forcés à revenir sur leurs pas, sans avoir pourtant rencontré aucun obstacle visible et insurmontable. Il paraît cependant qu’ils avaient fait de grands efforts, car ils furent très éprouvés de cette course, et en devinrent tous plus ou moins malades.

Ce mauvais succès n’empêcha pas qu’en 1783, trois autres guides de Chamonix ne fissent la même entreprise et par le même chemin. Ils allèrent passer la nuit au haut de la montagne de la Côte, traversèrent le glacier et suivirent la même vallée de neige. Ils étaient déjà assez haut et marchaient courageusement en avant lorsque l’un d’entr’eux, le plus hardi et le plus robuste des trois, fut saisi presque subitement par une envie de dormir absolument insurmontable ; il voulait que les deux autres le laissassent et continuassent sans lui ; mais ils ne purent se résoudre à l’abandonner et à le laisser dormir sur la neige, persuadés qu’il serait mort d’un coup de soleil. Ils renoncèrent à leur entreprise et redescendirent ensemble à Chamonix. Car ce besoin de sommeil, produit par la rareté de l’air, cessa dès qu’en descendant on l’eut ramené dans une atmosphère plus dense.

Il est bien vraisemblable que, lors même que ce sommeil n’aurait pas arrêté ces braves gens, ils n’auraient point pu atteindre la cime de la montagne ; en effet, quoique fort élevés, ils avaient encore beaucoup de chemin à faire pour y parvenir, la chaleur les incommodait tous excessivement, chose étonnante à cette hauteur ; ils étaient sans appétit ; le vin et les vivres qu’ils portaient n’avaient aucun attrait pour eux. L’un d’entr’eux me disait sérieusement qu’il était inutile de porter aucune provision dans ce voyage ; et que s’il devait y retourner par cette route, il ne prendrait avec lui qu’un parasol, et un flacon d’eau de senteur. Quand je me figurais ce grand et robuste montagnard gravissant ces neiges en tenant d’une main un petit parasol, et de l’autre un flacon d’eau sans pareille, cette image avait quelque chose de si étrange et de si ridicule, que rien ne prouvait mieux à mon gré l’idée qu’il se faisait de la difficulté de cette entreprise ; et par conséquent, de son absolue impossibilité pour des gens qui n’ont ni la tête, ni les jarrets d’un bon guide de Chamonix.

Cependant M. Bourrit voulut encore tenter cette route à la fin de la même saison ; il coucha aussi au haut de la montagne de la Côte ; mais un orage qui survint inopinément le contraignit à rebrousser chemin dès l’entrée du glacier.

Pour moi, d’après les informations que m’avaient données ceux qui avaient attaqués la montagne de ce côté-là, je regardais le succès comme absolument impossible, et c’était l’avis de tous les gens sensés de Chamonix.

M. Bourrit qui mettait encore plus d’intérêt que moi à la conquête du Mont-Blanc, crut devoir se retourner de quelqu’autre côté ; il fit prendre de toutes parts des informations, et il apprit enfin que deux chasseurs, en poursuivant des chamois, étaient montés par des arêtes de rochers jusqu’à une très grande hauteur : en sorte que depuis le point où ils étaient parvenus, jusqu’à la cime du Mont-Blanc, il ne restait que quatre à cinq cents toises à monter par des pentes de neige peu rapides, et si bien aérées que l’on n’avait point à craindre l’espèce de suffocation que l’on éprouvait dans la vallée de neige qui aboutit à la montagne de la Côte.

Charmé de cette découverte, M. Bourrit courut à la Grue, village où demeuraient ces chasseurs, et les engagea à faire sur-le-champ avec lui un nouvel essai de cette route. Il partit du village dès le soir même ; il arriva avec eux à la pointe du jour au pied des rochers escarpés qu’il fallait gravir. La matinée se trouva d’une fraîcheur extraordinaire ; M. Bourrit saisi par le froid et abîmé de fatigue, ne put point suivre ses guides. Deux de ceux-ci, après l’avoir laissé avec le troisième au pied des rocs, montèrent seuls, non seulement au haut de ces mêmes rocs, mais encore fort avant dans les neiges : ils ont dit qu’ils étaient parvenus jusqu’au pied de la plus haute cime du Mont-Blanc, dont ils n’étaient séparés que par une ravine de glace, dans laquelle, s’ils avaient eu plus de temps et de secours, ils auraient pu tailler des escaliers, et monter ainsi aisément jusqu’au sommet.

Dès que cet essai me permit de croire à la possibilité du succès, je résolus de tenter cette entreprise aussitôt que la saison le permettrait ; je chargeai deux hommes du pays de veiller de près la montagne, et de me faire avertir dès que la fonte des neiges la rendrait accessible. Malheureusement les neiges accumulées pendant l’hiver rigoureux de 1784 à 1785, et celles qui sont fréquemment tombées pendant l’été froid et pluvieux qui a succédé à cet hiver, ont retardé ce moment jusqu’au milieu de septembre.

Je préfère toujours faire seul avec mes guides des excursions de ce genre ; mais M. Bourrit, qui le premier avait fait connaître cette route, ayant désiré que nous fissions ensemble cette tentative, j’y consentis avec plaisir. Nous conduisîmes même avec nous son fils, jeune homme de vingt-un ans, dont les talents promettent les plus heureux succès, que l’amour de la botanique et des grands objets de contemplation que présentent nos Alpes, a souvent conduit sur les traces de son père.

J’avais compté aller dormir le plus haut possible sous des couvertures arrangées en forme de tentes ; mais M. Bourrit eut l’heureuse idée d’envoyer deux jours à l’avance trois hommes de Chamonix pour nous construire à l’abri d’un rocher, près de la base de l’aiguille du Goûté, une espèce de hutte ou de cabane en pierres sèches ; excellente précaution, qui nous aurait mis à l’abri d’un orage, si nous avions eu le malheur d’en essuyer.

Ces dispositions faites, nous nous donnâmes rendez-vous, M. Bourrit et moi, pour le lundi 12 septembre au village de Bionnassay, situé à une lieue au nord-est au-dessus de celui de Bionnay. M. Bourrit et son fils s’y rendirent du Prieuré de Chamonix, qui est à quatre lieues du nord-est de ce village. Pour moi, je partis de Genève le 11 septembre, je vins en voiture coucher à Sallanche, et, le lendemain matin, je montai à cheval, et me rendis à Bionnassay, en passant par Saint-Gervais et par Bionnay.

Le village de Bionnassay est situé dans une petite vallée, fort inégale, ouverte au sud-ouest et fermée de tous les autres côtés. Elle est dominée par le glacier du même nom, et séparé au nord-est de la vallée de Chamonix par une petite chaîne de montagnes d’ardoise et de pierre calcaire.

J’arrivai le premier à Bionnassay avec Pierre Balme, qui m’était venu au-devant jusqu’à Sallanche. Nous devions coucher dans ce village, et, comme il n’y a point d’auberge, j’avais demandé à Bionnay quel était le paysan le mieux logé de l’endroit. On m’avait indiqué le conseiller de la commune, nommé Battandier. Ce paysan simple et honnête me reçut chez lui très cordialement ; et M. Bourrit étant arrivé sur le soir de Chamonix, notre hôte nous donna à chacun une bonne petite chambre, avec un lit rempli de paille fraîche, où nous passâmes une fort bonne nuit.

Le lendemain matin, j’eus quelques inquiétudes sur le temps ; le baromètre n’était monté pendant la nuit que d’une seizième de ligne ; ce qui est au-dessous de la quantité dont il monte ordinairement du soir au matin, quand le beau temps est parfaitement assuré. Mon observation, comparée avec celle que faisait M. Pictet à Genève, donne au sol de la maison de Battandier quatre cent quatre-vingt-huit toises au-dessus de notre lac, et par conséquent six cent quatre-vingts au-dessus de la mer.

Nous avions donc encore à monter près de mille huit cents toises pour parvenir au sommet du Mont-Blanc ; mais nous avions aussi deux jours pour faire cette route, puisque le premier jour nous ne devions aller que jusqu’à notre cabane. Comme sa situation avait été abandonnée au choix des constructeurs, nous ignorions son élévation et nous souhaitions la trouver située le plus haut possible.

Dès le grand matin, l’un des guides de Chamonix, qui avaient travaillé à la construction de cette cabane, vint nous avertir qu’elle était à peu près achevée, mais qu’il faudrait y porter encore une tige de sapin pour rendre son toit plus solide. Nous chargeâmes un homme de Bionnassay de la porter ; deux autres se chargèrent de paille, deux autres de bois à brûler. D’autres portaient des vivres, des fourrures, mes instruments de physique ; et ainsi nous formions en tout une caravane de seize ou dix-sept personnes.

J’avais espéré que nous ferions près de deux lieues sur nos mulets, mais à peine pûmes nous en faire usage pendant l’espace d’une lieue. M. Bourrit le père voulut même faire la route à pied.

Nous montâmes d’abord une pente douce en cotoyant une profonde ravine, dans laquelle coule le torrent qui sort du glacier de Bionnassay. Ensuite une montée rapide nous conduisit dans une petite plaine qui est au bas du glacier ; nous traversâmes cette plaine dans sa longueur ; nous cotoyâmes ensuite le glacier pendant quelques moments ; et nous finîmes par nous en éloigner en tirant droit au nord-est par une pente assez raide, mais pourtant point trop fatigante et sans aucun danger.

Tout le haut de cette pente se nomme Pierre-Ronde, sans que l’on sache trop l’origine de ce nom ; car il n’y a là aucune pierre ni aucun rocher remarquable par sa rondeur. Cette pente dénuée de bois, de broussailles, et presque de toute végétation, n’est couverte que de débris et présente un aspect extrêmement sauvage. On voit à gauche des rocs pelés qui cachent la vallée de Chamonix, et à droite les rochers et les glaces des bases du Mont-Blanc ; car, pour sa tête et ses épaules, elles sont cachées par ces bases hautes et saillantes.

Quoique cette montée fût assez longue, je craignais toujours d’en voir la fin et d’arriver à la cabane, parce que je souhaitais de m’élever le premier jour aussi haut qu’il serait possible, pour gagner sur la journée du lendemain, qui devait être la plus intéressante, mais aussi la plus pénible. Ainsi, comptant toujours pour rien la fatigue actuelle, nous montâmes, presque sans nous en apercevoir, les sept cent quarante-et-une toises dont notre cabane était élevée au-dessus du village : nous y arrivâmes à une heure et demie, quoique nous ne fussions partis qu’à huit heures, et que divers petits incidents nous eussent fait perdre plus d’une demi-heure en route.

La situation de cette cabane était la plus heureuse qu’il fût possible de choisir dans un endroit aussi sauvage. Elle était appliquée à un rocher dans le fond d’un angle à l’abri du nord-est et du nord-ouest, à quinze ou vingt pas au-dessus d’un petit glacier couvert de neige, dont il sortait une eau claire et fraîche, qui servait à tous les besoins de la caravane. En face de la cabane était l’aiguille du Goûté, par laquelle nous devions gravir le Mont-Blanc. Ils offrirent même de profiter de ce qui restait de jour pour aller reconnaître la montagne, choisir la route la plus facile, et marquer des pas dans les neiges dures : nous l’acceptâmes avec reconnaissance. Sur la droite de ces rochers, nous admirions une cime neigée, nommée la Rogne, qui nous paraissait d’une hauteur prodigieuse, et l’on nous promettait pourtant que nous la verrions sous nos pieds, depuis le dôme de l’Aiguille. Tout le bas de cette haute cime était couvert de glaciers excessivement escarpés, qui se versaient dans celui de Bionnassay ; à chaque instant il se détachait de ce glacier des masses énormes de glace, que nous voyions tomber et se précipiter avec un fracas horrible et se résoudre en des tourbillons de poussière, que l’air refoulé par la chute des glaces soulevait comme des nuages à une hauteur étonnante.

Derrière notre cabane était une petite chaîne de rocs, élevée de quarante pieds au-dessus d’elle. Je me hâtai d’y monter ; mes compagnons de voyage m’y suivirent bien vite, et nous jouîmes là d’un des plus beaux aspects que j’aie rencontrés dans les Alpes. Ces rochers dont la hauteur est de mille deux cent vingt-neuf toises au-dessus du lac, et de mille quatre cent vingt-deux au-dessus de la mer, sont taillés à pic du côté du nord-ouest. Là on voit sous ses pieds l’extrémité méridionale de la vallée de Chamonix, que l’on domine de près de neuf cents toises. Le reste de cette riante vallée se voit de là en raccourci, et les hautes montagnes qui la bordent semblent former un cirque autour d’elle. Les hautes aiguilles, vues de profil, se subdivisent en une forêt de pyramides qui ferment l’enceinte de ce cirque, et qui semblent destinées à défendre l’entrée de cette charmante retraite, et à y conserver l’innocence et la paix. De ce côté, la vue s’étend jusqu’à la Gemmi, que l’on reconnaît à la double sommité qui lui a donné son nom. Mais je n’entreprendrai point de détailler et de décrire l’immense entassement de montagnes que l’on découvre de cette sommité : qu’il me suffise de dire qu’elle présente le spectacle le plus ravissant, pour ceux qui sont sensibles à ce genre de beautés.

Je choisis cette sommité pour mon observatoire : je suspendis mon hygromètre et mon thermomètre en plein air à un bâton qui les tenait à l’ombre, tandis que debout, sur le point le plus saillant du rocher, je mesurais avec mon électromètre le degré de l’électricité aérienne. Il est vrai que la bise froide qui régnait alors, ne me permettait pas de rester longtemps dans cette position ; il fallait venir chercher une température plus douce à l’abri des rochers qui entouraient notre cabane ; mais dès que je m’étais réchauffé, je remontais pour jouir de la vue et suivre mes observations.

J’eus le chagrin de ne pouvoir pas exécuter une expérience dont je m’étais promis beaucoup de plaisir : celle de la chaleur nécessaire pour faire bouillir l’eau à différentes hauteurs.

Mais la beauté de la soirée et la magnificence du spectacle que présenta le coucher du soleil depuis mon observatoire, vint me consoler de ce contre-temps. La vapeur du soir, qui, comme une gaze légère, tempérait l’éclat du soleil et cachait à demi l’immense étendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture du plus beau pourpre, qui embrassait toute la partie occidentale de l’horizon ; tandis qu’au levant les neiges des bases du Mont-Blanc, colorées par cette lumière, présentaient le plus grand et le plus singulier spectacle. À mesure que la vapeur descendait en se condensant, cette ceinture devenait plus étroite et plus colorée ; elle parut enfin d’un rouge de sang, et, dans le même instant, de petits nuages qui s’élevaient au-dessus de ce cordon, lançaient une lumière d’une si grande vivacité, qu’ils semblaient des astres ou des météores embrasés. Je retournai là, lorsque la nuit fut entièrement close ; le ciel était alors parfaitement pur et sans nuages, la vapeur ne se voyait plus que dans le fond des vallées : les étoiles brillantes, mais dépouillées de toute espèce de scintillation, répandaient sur les sommités des montagnes une lueur extrêmement faible et pâle, mais qui suffisait pourtant à faire distinguer les masses et les distances. Le repos et le profond silence qui régnaient dans cette vaste étendue, agrandie encore par l’imagination, m’inspiraient une sorte de terreur ; il me semblait que j’avais survécu seul à l’univers, et que je voyais son cadavre étendu sous mes pieds. Quelque tristes que soient des idées de ce genre, elles ont une sorte d’attrait auquel on a de la peine à résister. Je tournais plus fréquemment mes regards vers cette obscure solitude, que du côté du Mont-Blanc, dont les neiges brillantes et comme phosphoriques donnaient encore l’idée du mouvement et de la vie. Mais la vivacité de l’air sur cette pointe isolée me força bientôt à regagner la cabane.

Le moment le plus froid de la soirée fut trois quarts d’heure après le coucher du soleil ; le thermomètre ne se tenait plus qu’à deux degrés et demi au-dessus de la congélation. Une heure après il monta d’un degré, et d’un autre degré dans la nuit. Cependant le feu nous fit un grand plaisir ; nous aurions même eu de la peine à nous en passer.

Mais cette cabane, asile si intéressant pour nous, mérite bien d’être décrite. Sa largeur était d’environ huit pieds, sa longueur de sept et sa hauteur de quatre. Elle était fermée par trois murs, et le rocher contre lequel elle était appliquée tenait lieu du quatrième. Des pierres plates, posées sans ciment les unes sur les autres, formaient ces murs ; et des pierres semblables, soutenues par trois ou quatre branches de sapin, composaient le toit. Une ouverture de trois pieds en carré, ménagée dans le mur, formait l’entrée. Deux paillasses posées sur la terre étaient nos lits, et un parasol ouvert, appliqué contre l’entrée, tenait lieu tout à la fois de porte et de rideaux. M. Bourrit, et son fils encore plus que lui, furent un peu incommodés par la rareté de l’air ; ils digérèrent mal leur dîner et ne purent point souper. Pour moi, que l’air rare n’incommode point quand je ne fais dans cet air aucun exercice violent, je passai là une excellente nuit. Ou je dormais d’un sommeil léger et tranquille, ou j’avais des idées si douces et si riantes, que je regrettais de m’endormir. Lorsque le parasol n’était pas devant la porte, je voyais de mon lit les neiges, les glaces et les rochers situés au-dessous de notre cabane ; et le lever de la lune donna à cet aspect la plus singulière apparence. Nos guides passèrent la nuit, les uns blottis dans des trous de rochers ; d’autres enveloppés de manteaux et de couvertures ; d’autres enfin veillèrent auprès d’un petit feu, qu’ils entretinrent avec une partie du bois que nous avions apporté.

Comme M. Bourrit avait éprouvé l’année précédente, dans la même saison et dans le même lieu, un froid insupportable au lever du soleil, il fut décidé que nous ne partirions qu’après six heures. Mais, dès que le jour commença à poindre, je montai à mon observatoire et j’attendis là le lever du soleil. Je trouvai la vue toujours belle, moins singulière pourtant qu’au soleil couchant ; les vapeurs moins condensées ne formaient pas à l’horizon un cordon aussi distinct et aussi vivement coloré ; mais en revanche j’y observai un singulier phénomène. C’étaient des rayons d’un beau pourpre, qui partaient de l’horizon, au couchant, précisément à l’opposite du soleil. Ce n’étaient pas des nuages, mais une espèce de vapeur rare et homogène ; ces rayons au nombre de six, avaient leur centre peu au-dessous de l’horizon, et s’étendaient à dix ou douze degrés de ce centre.

Nous prîmes la précaution de manger un potage chaud pour nous prémunir contre le froid ; nous fîmes ensuite entre nos guides une égale répartition de vivres, des habillements de précaution et de mes instruments ; et nous partîmes ainsi à six heures et un quart avec la plus grande espérance de succès.

Élevés comme nous l’étions, de mille quatre cent vingt-deux toises au-dessus de la mer, il nous restait environ mille toises à monter pour atteindre la cime du Mont-Blanc ; en effet, les mesures les plus exactes donnent à cette cime deux mille quatre cent vingt-six toises au-dessus de la Méditerranée. De ces mille toises, nous devions en faire environ six cents sur les rocs de l’aiguille du Goûté, et le reste sur les neiges.

Cette aiguille ou haute montagne, vue des environs de Genève, se présente sous une forme arrondie, droit en avant et au-dessous de la plus haute cime du Mont-Blanc. Les arêtes de rocher qui en descendent paraissent comme des filons noirâtres. De notre cabane, nous voyions bien cette aiguille sous le même aspect ; mais, comme nous en étions très proches, elle nous cachait le haut du Mont-Blanc ; nous ne voyions que le ciel au-dessus de ses rochers.

La pente de cette montagne n’est pas continue dans un seul et même plan : à peu près au tiers de sa hauteur, on trouve un plateau couvert d’un glacier presque horizontal ; et il faut traverser ce glacier pour arriver au pied de la pente qui descend directement du haut de l’aiguille. Nous avons nommé base de l’aiguille, la partie inférieure et saillante de l’aiguille, qui est couronnée par ce plateau. À droite et à gauche des arêtes sont des pentes extrêmement rapides, creusées par les avalanches. On donne à ces ravines ou pentes creusées par les neiges le nom de couloirs. Ces couloirs de l’aiguille du Goûté sont remplis de glace, recouverts par des neiges, dures le matin, mais qui se ramollissent dans le jour par l’action du soleil. La rapidité de ces couloirs est si grande qu’il est impossible de les monter ni de les descendre, et même si l’on s’y laissait tomber, il serait bien difficile de se retenir : on glisserait, ou on roulerait jusqu’au bas de la montagne.

Cette pente par laquelle nous devions monter, vue en face de Genève, et même de notre cabane, paraît coupée à pic et absolument inaccessible ; cependant nos guides assuraient que de près toutes les difficultés s’évanouissaient ; on avait même poussé l’exagération jusqu’à dire, que la montée que nous avions faite en venant de Bionnassay à la cabane était plus difficile et plus périlleuse que ce qui nous restait à faire pour atteindre la cime du Mont-Blanc. On conçoit donc comment nous partîmes remplis de courage et d’espérance.

Nous commençâmes par traverser un glacier peu incliné, qui nous séparait de la base de l’aiguille, et nous arrivâmes en vingt minutes aux premiers rochers de l’arête par laquelle nous devions monter sur cette base. Cette arête est assez rapide, et les rocs brisés ou désunis dont elle est composée ne présentent pas une route bien commode. Cependant nous la montâmes très gaiement dans une heure et quelques minutes ; la température était telle que nous pouvions la désirer ; l’air, entre trois et quatre degrés au-dessus de la congélation, ne paraissait froid qu’au point où il fallait pour qu’on ne s’échauffât pas trop en montant ; nous jouissions du plaisir si vif et si encourageant de sentir tous nos progrès par l’abaissement progressif des cimes, qui d’abord nous avaient paru plus élevées que nous. J’eus un mouvement de joie très vif, et qui paraîtra peut-être puéril, lorsqu’après avoir monté pendant vingt-cinq minutes, je parvins à découvrir le lac de Genève : c’était la première fois que je m’étais assez élevé sur les bases du Mont-Blanc pour parvenir à l’apercevoir. J’eus aussi le plaisir de trouver là deux jolies plantes : aretia alpina et aretia helvetica. Cette dernière est extrêmement rare dans les Alpes de la Savoie. Quand nous eûmes atteint le haut de l’arête de pierres, il fallut grimper une pente de neige un peu raide pour arriver sur le glacier qui forme le plateau de la base de l’aiguille ; et là, pour la première fois, nous nous aidâmes de la main de nos guides, toujours empressés à nous offrir leur appui. Il était près de sept heures trois quarts quand nous fûmes sur ce plateau ; nous nous étions flattés d’y arriver plus tôt, et, comme nous savions que ce n’était qu’une petite partie de la totalité de notre entreprise, je crus ne devoir point m’arrêter à observer le baromètre.

Nous tirâmes donc droit au pied de l’aiguille, et nous étions sur le point de l’atteindre, lorsque nous vîmes avec beaucoup de surprise un homme qui n’était point de notre troupe, monter au-devant de nous du côté du glacier de Bionnassay. Mais cette surprise se changea en un cri de joie de toute la caravane, quand on reconnut cet homme pour Cuidet, ce brave homme qui l’année précédente avait accompagné M. Bourrit, et était allé avec Marie Coutet, presque jusqu’à la cime du Mont-Blanc. Il n’était pas chez lui quand nous l’avions fait demander, il ne s’était mis en marche que très tard dans la soirée précédente, avait monté la montagne dans la nuit, et était venu, par le plus court, croiser la route qu’il savait que nous devions suivre. Les guides les plus chargés se hâtèrent de lui donner son contingent du bagage, et il prit gaiement sa place dans notre ligne.

Le glacier que nous traversions va aboutir à une des arêtes de l’aiguille du Goûté, qui est impraticable par sa rapidité. Cette arête est séparée de celle que nous devions suivre par un de ces couloirs rapides dont j’ai déjà parlé : il fallut traverser ce couloir : la neige qui le couvrait était encore gelée et très dure ; mais heureusement Coutet et Gervais, qui étaient venus la veille dans l’après-midi, avaient trouvé cette neige ramollie par le soleil, et y avaient marqué de bons pas dans lesquels nous mettions nos pieds. Ces traversées sont ce que je redoute le plus : si le pied vous manque, vous avez peu d’espérance de vous retenir ; au lieu que quand on monte ou qu’on descend directement, si l’on tombe il est plus facile de s’arrêter. Cuidet voulait passer au-dessous de nous au cas que le pied nous manquât ; mais comme la pente était encore plus rapide là ou il devait passer, nous nous opposâmes à son dessein, et nous suivîmes la méthode que j’ayais employée en descendant le glacier de l’aiguille du midi. Chacun de nous se plaça entre deux guides qui tenaient fermement les deux extrémités d’un de leurs grands bâtons ; ce bâton formait du côté du précipice une espèce de barrière sur laquelle nous nous appuyions ; cette barrière avançait avec nous, assurait parfaitement notre marche, et nous préservait de toute espèce de danger.

Après avoir traversé ce couloir, nous atteignîmes l’arête de rocher que nous devions gravir, et c’est ici que notre tâche commença à devenir pénible. Nous trouvâmes cette arête incomparablement plus rapide que celle qui nous avait conduit sur la base de l’aiguille ; les rochers qui la composent sont encore plus incohérents : entièrement désunis par les injures de l’air, tantôt ils s’éboulaient sous nos pieds, tantôt ils nous restaient dans la main quand nous voulions nous y cramponner ; souvent ne sachant où m’accrocher, j’étais réduit à saisir le bas de la jambe du guide qui me précédait ; la montée était en quelques endroits si rapide que cette jambe se trouvait au niveau de ma tête. Pour surcroît de peine, des neiges tombées deux jours auparavant remplissaient les interstices des rochers, et masquaient des neiges dures, ou des glaces qui se trouvaient çà et là sous nos pas. Souvent le milieu de l’arête devenait absolument inaccessible, nous étions alors obligés de passer le long des dangereux couloirs dont elle était bordée ; d’autres fois les rocs souffraient des interruptions, et il fallait traverser des neiges qui couvraient des pentes extrêmement rapides. Tous ces obstacles augmentaient graduellement à mesure que nous approchions de la cime de l’aiguille. Enfin après cinq heures de montée, dont trois dans cette fatigante arête, Pierre Balmat, qui me précédait, voyant que non seulement la pente devenait continuellement plus rapide, mais encore que nous trouvions à chaque pas une plus grande quantité de neige nouvelle, me proposa de m’asseoir un moment pendant qu’il irait en avant examiner ce qui nous restait à faire. J’y consentis d’autant plus volontiers que je ne m’étais pas encore assis depuis notre départ ; j’avais quelquefois reprit haleine, mais toujours debout appuyé sur mon bâton. À mesure qu’il avançait, il nous criait de l’attendre et de ne pas nous engager plus avant, jusqu’à ce qu’il fût de retour. Il revint au bout d’une heure, et nous rapporta qu’au-dessus de nous la quantité de neige nouvelle était si grande, que nous ne pourrions point atteindre la cime de ces rochers sans des dangers et une fatigue extrêmes, et que là nous serions forcés de nous arrêter, parce que le haut de la montagne, au-delà des rochers, était couvert d’un pied et demi de neige tendre, dans laquelle il était impossible d’avancer. Ses guêtres, couvertes de neige jusqu’au-dessus du genou, attestaient la vérité de ce rapport ; et la quantité de neige que nous voyions autour de nous aurait suffi pour le prouver. En conséquence nous prîmes unanimement, quoiqu’avec bien du regret, le parti de ne pas aller plus avant.

La hauteur du lieu où nous nous arrêtâmes demeura de mille neuf cent sept toises au-dessus de la mer. Quoique je ne pusse pas faire ces calculs sur le lieu même, puisque je ne connaissais pas la hauteur du baromètre dans la plaine, je vis bien que nous devions être à peu près à mille neuf cents toises, je le dis à mes compagnons de voyage, et dans le chagrin que nous causait le succès incomplet de notre entreprise, ce fut une consolation d’être montés plus haut qu’aucun observateur connu ne fût monté avant nous en Europe.

Cependant nos guides nous pressaient de partir. Quoique le thermomètre à l’ombre ne se soutînt qu’à deux degrés cinq, et que l’action immédiate des rayons du soleil ne le fît monter qu’à quatre degrés, sept ; cependant ce même soleil nous paraissait très ardent, et, quand nous étions immobiles, nous ne pouvions presque pas le supporter sans le secours d’un parasol. Cela faisait craindre à nos guides que les neiges nouvelles, à demi fondues par ses rayons, n’augmentassent encore la difficulté de la descente. On sait que les mauvais pas sont plus difficiles et plus dangereux à descendre qu’à monter, et nous en avions franchi de bien mauvais en montant. Cependant en marchant avec prudence et nous faisant soutenir par nos guides, dont la force et le courage étaient également admirables, nous revînmes sans aucun accident sur le plateau de la base de l’aiguille du Goûté.

De là je redescendis à la cabane, fort lentement et en observant à loisir les rochers sur lesquels je passai. En y arrivant je trouvai MM. Bourrit, qui m’avaient devancé, et qui étaient si peu fatigués de cette journée, qu’ils se disposaient à descendre au village de Bionnassay. Cela était d’autant plus étonnant que M. Bourrit le fils avait été malade la veille et indisposé toute la nuit ; et M. Bourrit le père, toujours préoccupé par la crainte du froid qu’il avait éprouvé l’année précédente, avait monté et descendu la Montagne avec des souliers fourrés, dans lesquels son pied n’avait aucune stabilité, ce qui rendit cette course beaucoup plus fatigante pour lui.

Pour moi, je m’étais si bien trouvé la nuit précédente dans la cabane, que je résolus d’y passer encore celle-ci, soit pour continuer mes observations météorologiques, soit pour observer encore en descendant la nature et la structure de la montagne, ce que je n’aurais point pu faire, si j’étais parti le même jour ; car la nuit vint avant que MM. Bourrit eussent fait la moitié de la descente.

D’abord après leur départ, j’allai replacer mes instruments sur ce rocher que je nommais mon observatoire ; j’y jouis encore du magnifique spectacle du coucher du soleil ; et après une très bonne nuit dans la cabane, je fis encore le matin des observations météorologiques ; je comparai avec un excellent niveau à bulle d’air, l’élévation de ce rocher avec celle des montagnes qui paraissaient l’égaler à peu près en hauteur. Je redescendis ensuite lentement en ramassant des pierres ; et je m’arrêtai longtemps à observer celles que charrie le glacier du Bionnassay. On y trouve toutes celles dont est composée l’aiguille du Goûté. J’allai dîner à Bionnay, et de là à cheval coucher à Sallanche.

CHAPITRE X

Suite de l’histoire des tentatives par lesquelles on a trouvé la route qui conduit à la cime du Mont-Blanc

Pour compléter cette histoire, je dois dire un mot d’une course faite dans le même but, en 1786. Cette course n’eut pas de succès ; mais ce fut certainement elle qui décida celui qu’eurent le D. Paccard et Jacques Balmat, à la fin de l’été de la même année.

On peut se rappeler que le 13 septembre 1785, j’avais tenté avec M. Bourrit, d’escalader le Mont-Blanc par l’aiguille du Goûté ; mais que nous rencontrâmes des neiges nouvelles qui nous forcèrent de nous arrêter à la hauteur de mille neuf cent trente cinq toises au-dessus de la mer.

Comme l’obstacle que nous avaient opposé ces neiges nous parut l’effet de l’avancement de la saison, je résolus de répéter la même tentative l’année suivante, dans une saison où les neiges nouvelles seraient moins à redouter. En conséquence, et pour diminuer le plus possible la fatigue de la dernière journée, je chargeai Pierre Balmat de me construire une cabane au pied de quelqu’une des arêtes de l’aiguille du Goûté, et de faire, aussitôt que la saison le permettrait, quelques courses de ce côté-là pour choisir la route qu’il me conviendrait de suivre.

Pour exécuter ce projet, Pierre Balmat, Marie Coutet et un autre guide allèrent le 8 juin 1786 coucher dans mon ancienne cabane de Pierre-Ronde, et en partirent à la pointe du jour. Ils montèrent par la même arête que j’avais suivie l’année précédente, et parvinrent, quoique avec beaucoup de peine, au sommet de l’aiguille du Goûté, après avoir été tous successivement malades de fatigue et de la rareté de l’air. De là, en continuant pendant une heure sur les neiges dans la même direction, ils vinrent au haut du dôme du Goûté ; là ils trouvèrent François Paccard et trois autres guides auxquels ils avaient donné ce rendez-vous, et qui avaient passé par la montagne de la Côte pour parvenir au même point, croyant toujours que ce ne serait que par l’aiguille du Goûté que l’on pourrait atteindre la cime du Mont-Blanc, et ils s’étaient divisés en deux bandes pour essayer comparativement les deux routes, qui conduisaient à la cime du Goûté. Cette comparaison fut entièrement à l’avantage de la route par la montagne de la Côte. François Paccard et ses compagnons étaient arrivés une heure et demie plus tôt, avec beaucoup moins de fatigue et de danger que Pierre Balmat qui avait passé par Pierre-Ronde.

Après s’être réunis, ils traversèrent une grande plaine de neige, et ils gagnèrent une arête qui joint la cime du Mont-Blanc au dôme du Goûté ; mais cette arête se trouva si étroite entre deux précipices et en même temps si rapide, qu’il leur fut impossible de la suivre et d’atteindre par là le sommet du Mont-Blanc. Ils examinèrent alors de différents côtés les approches de cette cime, et le résultat de leurs recherches fut, qu’au moins par le dôme du Goûté, elle était absolument inaccessible. Ils retournèrent de là à Chamonix, par la montagne de la Côte, bien mécontents de leur expédition, et poursuivis par un orage, accompagné de neige et de grêle qui les incommodait beaucoup dans leur retraite.

Mais tous ne descendirent pas ; un de ceux qui avaient suivi François Paccard par la montagne de la Côte, était Jacques Balmat devenu depuis célèbre par son ascension à la cime du Mont-Blanc. Il ne devait point être de cette course, il se joignit à Paccard et à la troupe presque malgré eux. En revenant du dôme du Goûté, comme il n’était pas trop de bonne intelligence avec les autres, il marchait seul, et s’éloigna même pour aller chercher des cristaux dans un rocher écarté. Lorsqu’il voulut les rejoindre, ou du moins suivre leurs traces sur la neige, il ne les retrouva pas ; sur ces entrefaites l’orage survint, il n’osa pas se hasarder seul, au milieu de ces déserts par l’orage et à l’entrée de la nuit ; il préféra se blottir dans la neige et attendre patiemment la fin de l’orage et le commencement du jour ; il souffrit là beaucoup de la grêle et du froid ; mais vers le matin le temps s’éclaircit, et, comme il avait tout le jour pour redescendre, il résolut d’en consacrer une partie à parcourir ces vastes et inconnues solitudes, en cherchant une route par laquelle on pût parvenir à la cime du Mont-Blanc. C’est ainsi qu’il découvrit celle qu’on a suivie et qui est bien certainement la seule par laquelle on puisse l’atteindre.

De retour à Chamonix, il tint d’abord sa découverte secrète. Mais comme il apprit que le D. Paccard pensait à faire quelques tentatives dans le même but, il lui communiqua son secret et lui offrit de lui servir de guide. Le succès de cette entreprise a été connu du public par les relations qu’en ont données le D. Paccard et M. Bourrit.

Il y a ceci de remarquable dans la découverte de cette route ; c’est que c’est celle qui se présente le plus naturellement à ceux qui regardent le Mont-Blanc depuis Chamonix, et que c’est aussi celle qu’ont tenue les premiers qui ont essayé d’y monter ; mais on s’en était dégoûté par une singulière prévention. Comme elle suit une espèce de vallée entre de grandes hauteurs, on s’était imaginé qu’elle était trop chaude et trop peu aérée. Cette vallée est cependant bien large, bien accessible aux vents, et les glaces qui en forment le fond et les parois, ne sont pas propres à la réchauffer. Mais la fatigue et la rareté de l’air donnaient à ceux qui firent les premières tentatives, cet accablement dont j’ai souvent parlé ; ils attribuèrent ce malaise à la chaleur et à la stagnation de l’air, et ils ne cherchèrent plus à atteindre la cime que par des arêtes découvertes et isolées comme celle du Goûté. Les gens de Chamonix croyaient aussi que le sommeil serait mortel sur ces grandes hauteurs ; mais l’épreuve qu’en fit Jacques Balmat, en y passant la nuit, dissipa cette crainte ; et l’impossibilité de parvenir en passant sur les arêtes, contraignit à reprendre la route la plus connue et la plus naturelle.

CHAPITRE XI

Relation du voyage à la cime du Mont-Blanc

Divers ouvrages périodiques ont appris au public, qu’au mois d’août de l’année 1786, deux habitants de Chamonix, M. Paccard, docteur en médecine, et le guide Jacques Balmat, parvinrent à la cime du Mont-Blanc, qui, jusqu’alors, avait été regardée comme inaccessible.

Je le sus dès le lendemain, et je partis sur-le-champ pour essayer de suivre leurs traces. Mais il survint des pluies et des neiges qui me forcèrent à y renoncer pour cette saison. Je laissai à Jacques Balmat la commission de visiter la montagne dès le commencement de juin, et de m’avertir du moment où l’affaissement des neiges de l’hiver la rendrait accessible. Dans l’intervalle j’allai en Provence, faire au bord de la mer des expériences qui devaient servir de terme de comparaison à celles que je me proposais de tenter sur le Mont-Blanc.

Jacques Balmat fit dans le mois de juin deux tentatives ; cependant il m’écrivit qu’il ne doutait pas qu’on ne pût y parvenir dans les premiers jours de juillet. Je partis alors pour Chamonix. Je rencontrai à Sallanche le courageux Balmat qui venait à Genève m’annoncer ses nouveaux succès ; il était monté le 5 juillet à la cime de la montagne avec deux autres guides, Jean-Michel Cachat et Alexis Tournier. Il pleuvait quand j’arrivai à Chamonix, et le mauvais temps dura près de quatre semaines. Mais j’étais décidé à attendre jusqu’à la fin de la saison plutôt que de manquer le moment favorable.

Il vint enfin, ce moment si désiré, et je me mis en marche le 1er août, accompagné d’un domestique et de dix-huit guides, qui portaient mes instruments de physique et tout l’attirail dont j’avais besoin. Mon fils aîné désirait ardemment m’accompagner ; mais je craignis qu’il ne fût pas encore assez robuste et assez exercé à des courses de ce genre. J’exigeai qu’il y renonça. Il resta au Prieuré, où il fit, avec beaucoup de soin, des observations correspondantes à celles que je faisais sur la cime. Quoiqu’il y ait à peine deux lieues et un quart en ligne droite, du Prieuré de Chamonix à la cime du Mont-Blanc, cette course a toujours exigé au moins dix-huit heures de marches, parce qu’il y a de mauvais pas, des détours et environ mille neuf cent vingt toises à monter.

Pour être parfaitement libre sur le choix des lieux où je passerais les nuits, je fis porter une tente, et le premier soir j’allai coucher sous cette tente au sommet de la montagne de la Côte, qui est située au midi du Prieuré, et à sept cent soixante-dix-neuf toises au-dessus de ce village. Cette journée est exempte de peine et de danger ; on monte toujours sur le gazon ou sur le roc, et l’on fait aisément la route en cinq ou six heures. Mais de là jusqu’à la cime, on ne marche plus que sur les glaces ou sur les neiges.

La seconde journée n’est pas la plus facile. Il faut d’abord traverser le glacier de la Côte pour gagner le pied d’une petite chaîne de rocs qui sont enclavés dans les neiges du Mont-Blanc. Ce glacier est difficile et dangereux. Il est entrecoupé de crevasses larges, profondes et irrégulières ; et souvent on ne peut les franchir que sur des ponts de neige, qui sont quelquefois très minces et suspendus sur des abîmes. Un de mes guides faillit y périr. Il était allé la veille avec deux autres pour reconnaître le passage ; heureusement ils avaient eu la précaution de se lier les uns aux autres avec des cordes ; la neige se rompit sous lui au milieu d’une large et profonde crevasse, et il demeura suspendu entre ses deux camarades. Nous passâmes tout près de l’ouverture qui s’était formée sous lui, et je frémis à la vue du danger qu’il avait couru. Le passage de ce glacier est si difficile et si tortueux, qu’il nous fallut trois heures pour aller du haut de la Côte jusqu’aux premiers rocs de la chaîne isolée, quoiqu’il n’y ait guère plus d’un quart de lieue en ligne droite.

Après avoir atteint ces rocs, on s’en éloigne d’abord pour monter en serpentant dans un vallon rempli de neige, qui va du nord au sud jusqu’au pied de la plus haute cime. Ces neiges sont coupées de loin en loin par d’énormes et superbes crevasses. Leur coupe vive et nette montre les neiges disposées par couches horizontales, et chacune de ces couches correspond à une année. Quelle que soit la largeur de ces crevasses, on ne peut nulle part en découvrir le fond.

Mes guides désiraient que nous passassions la nuit auprès de quelqu’un des rocs que l’on rencontre sur cette route ; mais comme les plus élevés sont encore de six ou sept cents toises plus bas que la cime, je voulais m’élever davantage. Pour cela il fallait aller camper au milieu des neiges ; et c’est à quoi j’eus beaucoup de peine à déterminer mes compagnons de voyage. Ils s’imaginaient que pendant la nuit il règne dans ces hautes neiges un froid absolument insupportable, et ils craignaient sérieusement d’y périr. Je leur dis enfin que, pour moi, j’étais déterminé à y aller avec ceux d’entre eux dont j’étais sûr, que nous creuserions profondément dans la neige, qu’on couvrirait cette excavation avec la toile de la tente, que nous nous y renfermerions tous ensemble, et qu’ainsi nous ne souffririons point du froid, quelque rigoureux qu’il pût être. Ces arrangements les rassura, et nous allâmes en avant.

À quatre heures du soir nous atteignîmes le second des trois grands plateaux de neige que nous avions à traverser. C’est là que nous campâmes à mille quatre cent cinquante-cinq toises au-dessus du Prieuré et à mille neuf cent quatre-vingt-quinze au-dessus de la mer, quatre-vingt-dix toises plus haut que la cime du pic de Téneriffe. Nous n’allâmes pas jusqu’au dernier plateau, parce qu’on y est exposé aux avalanches. Le premier plateau par lequel nous venions de passer n’en est pas non plus exempt. Nous avions traversé deux de ces avalanches, tombées depuis le dernier voyage de Balmat, et dont les débris couvraient la vallée dans toute sa largeur.

Mes guides se mirent d’abord à excaver la place dans laquelle nous devions passer la nuit ; mais ils sentirent bien vite l’effet de la rareté de l’air. (Le baromètre n’était qu’à dix-sept pouces, dix lignes 29/32). Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n’avaient pas soulevé cinq ou six pellées de neige, qu’ils se trouvaient dans l’impossibilité de continuer ; il fallait qu’ils se relayassent d’un moment à l’autre. L’un d’eux, qui était retourné en arrière pour prendre dans un baril de l’eau que nous avions vu dans une crevasse, se trouva mal en y allant ; revint sans eau, et passa la soirée dans les angoisses les plus pénibles. Moi-même qui suis si accoutumé à l’air des montagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plaine, j’étais épuisé de fatigue en observant mes instruments de météorologie. Ce malaise nous donnait une soif ardente, et nous ne pouvions nous procurer de l’eau qu’en faisant fondre de la neige ; car l’eau que nous avions vue en montant se trouva gelée quand on voulut y retourner ; et le petit réchaud à charbon que j’avais fait porter servait bien lentement vingt personnes altérées.

Du milieu de ce plateau, renfermé entre la dernière cime du Mont-Blanc, au midi ; ses hauts gradins à l’est et le dôme du Goûté à l’ouest, on ne voit presque que des neiges ; elles sont pures, d’une blancheur éblouissante, et, sur les hautes cimes, elles forment le plus singulier contraste avec le ciel presque noir de ces hautes régions. On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation ; c’est le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le docteur Paccard et Jacques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes pussent vivre dans les lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidément leur carrière, j’admirais leur force d’esprit et leur courage.

Mes guides, toujours préoccupés de la crainte du froid, fermèrent si exactement tous les joints de la tente, que je souffris beaucoup de la chaleur et de l’air corrompu par notre respiration. Je fus obligé de sortir dans la nuit pour respirer. La lune brillait du plus grand éclat au milieu d’un ciel d’un noir d’ébène ; Jupiter sortait, tout rayonnant aussi de sa lumière, de derrière la plus haute cime à l’est du Mont-Blanc ; et la lumière reverbérée par tout ce bassin de neiges, était si éblouissante, qu’on ne pouvait distinguer que les étoiles de la première et de la seconde grandeur. Nous commencions enfin à nous endormir, lorsque nous fûmes réveillés par le bruit d’une grande avalanche, qui couvrit une partie de la pente que nous devions gravir le lendemain. À la pointe du jour le thermomètre était à trois degrés au-dessous de la congélation. Nous ne partîmes que tard, parce qu’il fallut faire fondre de la neige pour le déjeuner et pour la route ; elle était bue aussitôt que fondue, et ces gens qui gardaient religieusement le vin que j’avais fait porter, me dérobaient continuellement l’eau que je mettais en réserve.

Nous commençâmes par monter au troisième et dernier plateau, puis nous tirâmes à gauche pour arriver sur le rocher le plus élevé à l’est de la cime. La pente est extrêmement rapide, de trente-neuf degrés en quelques endroits ; partout elle aboutit à des précipices, et la surface de la neige était si dure, que ceux qui marchaient les premiers ne pouvaient pas assurer leurs pas, sans la rompre avec une hache. Nous mîmes deux heures à gravir cette pente, qui a environ deux cent cinquante toises de hauteur. Parvenus au dernier rocher, nous reprîmes à droite, à l’ouest, pour gravir la dernière pente, dont la hauteur perpendiculaire est à peu près de cent cinquante toises. Cette pente n’est inclinée que de vingt-huit à vingt-neuf degrés et ne présente aucun danger ; mais l’air y est si rare, que les forces s’épuisent avec la plus grande promptitude ; près de la cime je ne pouvais faire que quinze ou seize pas sans prendre haleine ; j’éprouvais même de temps en temps un commencement de défaillance, qui me forçait à m’asseoir ; mais à mesure que la respiration se rétablissait, je sentais renaître mes forces ; il me semblait, en me remettant en marche, que je pourrais monter tout d’une traite jusqu’au sommet de la montagne. Tous mes guides, proportion gardée de leurs forces, étaient dans le même état. Nous mîmes deux heures depuis le dernier rocher jusqu’à la cime, et il en était onze quand nous y parvînmes.

Mes regards furent sur Chamonix, où je savais ma femme et ses deux sœurs, l’œil fixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude, trop grande sans doute, mais qui n’en était pas moins cruelle ; et j’éprouvai un sentiment bien doux et bien consolant, lorsque je vis flotter l’étendard, qu’elles m’avaient promis d’arborer, au moment où me voyant parvenu à la cime, leurs craintes seraient au moins suspendues.

Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j’avais sous les yeux. Une légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l’air me dérobait à la vérité la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie ; mais je ne regrettai pas beaucoup cette perte ; ce que je venais voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c’est l’ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps connaître l’organisation. Je n’en croyais pas mes yeux ; il me semblait que c’était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l’Argentière, le Géant, dont les bases mêmes avaient été pour moi d’un accès si, difficile et si dangereux. Je saisissais leurs apports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n’avaient pu éclaircir.

Pendant ce temps-là mes guides tendaient ma tente, et y dressaient la petite table sur laquelle je devais faire l’expérience de l’ébullition de l’eau. Mais quand il fallut me mettre à disposer mes instruments et à les observer, je me trouvai à chaque instant obligé d’interrompre mon travail, pour ne m’occuper que du soin de respirer. Si l’on considère que le baromètre n’était là qu’à seize pouces une ligne, et qu’ainsi l’air n’avait guères plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu’il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang, d’autant plus que les artères n’étaient plus contrebandées au-dehors par une pression égale à celle qu’elles éprouvent à l’ordinaire. Aussi avions-nous tous la fièvre.

Lorsque je demeurais parfaitement tranquille, je n’éprouvais qu’un peu de malaise, une légère disposition au mal de cœur. Mais lorsque je prenais de la peine, ou que je fixais mon attention pendant quelques moments de suite, et lorsqu’en me baissant je comprimais ma poitrine, il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues. Ils n’avaient aucun appétit ; et à la vérité nos vivres, qui s’étaient tous gelés en route, n’étaient pas bien propres à l’exciter ; ils ne se souciaient pas même du vin et de l’eau-de-vie. En effet, ils avaient éprouvé que les liqueurs fortes augmentent cette indisposition, sans doute en accélérant encore la vitesse de la circulation. Il n’y avait que l’eau fraîche qui fît du bien et du plaisir, et il fallut du temps et de la peine pour allumer du feu, sans lequel nous ne pouvions point en avoir.

Je restai cependant sur la cime jusqu’à trois heures et demie, et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j’ai fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer. Je fis cependant avec soin celles qui étaient les plus essentielles.

Je descendis beaucoup plus aisément que je ne l’avais espéré. Comme le mouvement que l’on fait en descendant ne comprime point le diaphragme, il ne gêne pas la respiration, et l’on n’est point obligé de reprendre haleine. La descente du rocher au premier plateau, était cependant bien pénible par sa rapidité, et le soleil éclairait si vivement les précipices que nous avions sous nos pieds, qu’il fallait avoir la tête bonne pour ne pas en être effrayé. Je vins coucher encore sur la neige à deux cents toises plus bas que la nuit précédente. Ce fut là que j’achevai de me convaincre que c’était bien la rareté de l’air qui nous incommodait sur la cime ; car si c’eût été la fatigue, nous aurions été beaucoup plus malades, après cette longue et pénible descente ; et au contraire nous soupâmes de bon appétit, et je fis mes observations sans aucun sentiment de malaise. Je crois même que la hauteur où commence cette indisposition est parfaitement tranchée pour chaque individu. Je suis très bien jusqu’à mille neuf cents toises au-dessus de la mer, mais je commence à être incommodé lorsque je m’élève davantage.

Le lendemain nous trouvâmes le glacier de la Côte changé par la chaleur de ces deux jours, et plus difficile encore à traverser qu’il ne l’était en montant. Nous fûmes obligés de descendre une pente de neige, inclinée de cinquante degrés, pour éviter une crevasse qui s’était ouverte pendant notre voyage. Enfin à neuf heures et demie nous abordâmes à la montagne de la Côte, très contents de nous retrouver sur un terrain que nous ne craignions pas de voir s’enfoncer sous nos pieds.

Je rencontrai là M. Bourrit, qui voulait engager quelques-uns de mes guides à remonter sur-le-champ avec lui ; mais ils se trouvèrent trop fatigués, et voulurent aller se reposer à Chamonix. Nous descendîmes tous ensemble gaiement au Prieuré, où nous arrivâmes pour dîner. J’eus un grand plaisir à les ramener tous sains et saufs avec leurs yeux et leur visage dans le meilleur état. Les crêpes noirs dont je m’étais pourvu et dont nous nous étions enveloppé le visage, nous avaient parfaitement préservés ; au lieu que nos prédécesseurs étaient revenus presque aveugles, et avec le visage brûlé et gercé jusqu’au sang par la réverbération des neiges.

CHAPITRE XII

Autres détails du voyage au sommet du Mont-Blanc

Quand on va du Prieuré au Mont-Blanc par la montagne de la Côte, on commence par suivre le chemin qui conduit à Genève, jusqu’au village des Bossons, et l’on prend là le sentier qui va au glacier de ce nom. Mais au pied de la pente par où l’on monte à ce glacier, on tire à droite et l’on va passer au hameau du Mont.

Un peu au-delà du Mont on commence à monter, en suivant les bords du torrent qui sort du glacier de Taconay.

Cette montée est très sauvage, au fond d’un vallon étroit, dans lequel on a en face le glacier de Taconay, hérissé de glaçons, non pas blancs et purs, comme ceux des Bossons, mais salis par une boue noire, et entrecoupés de rochers de la même couleur : mais en continuant de s’élever, on découvre au-dessus de ce glacier les neiges pures et escarpées du dôme du Goûté.

Jusques à une demi-lieue au-delà du hameau du Mont, on peut aller à mulet, ce qui fait en tout deux petites lieues depuis le Prieuré ; mais, tout le reste, il faut le faire à pied.

Bientôt après on s’élève un peu au-dessus du glacier de Taconay ; on passe là quelques mauvais pas ; puis on rencontre une fontaine d’une eau claire et fraîche, où les guides, déjà fatigués de leurs fardeaux, prirent avec beaucoup de plaisir quelques moments de repos.

On est là en face du glacier de Taconay, remarquable par la différente couleur de ses glaces, qui, de notre côté, sur sa rive droite, sont boueuses et noires, tandis qu’elles sont blanches et pures sur la rive opposée.

On se rapproche ensuite du glacier ; on grimpe par une pente rapide sur la moraine, dont on suit pendant quelque temps l’arête, après quoi on s’en éloigne pour toujours en s’élevant sur la montagne à gauche.

Une demi-heure après avoir quitté le glacier, on arrive au pied d’un rocher, presque à pic, assez élevé, qui barre un couloir étroit et profond. On ne peut sortir de ce couloir qu’en escaladant ce rocher. Ce passage se nomme le Mapas ou le Mauvais-Pas. On avait placé là une échelle, dans l’idée que j’en aurais besoin ; mais comme je craignais de donner à mes guides mauvaise opinion de moi si je m’en servais, je passai à côté de l’échelle sans y toucher.

Au-delà du Mapas on est obligé de passer par quelques corniches étroites sur des escarpements élevés.

On longe ensuite une arête tranchante, avec le précipice à droite, et des prairies très rapides à gauche ; après quoi l’on gravit par une pente de cinquante degrés jusqu’à une grotte ou petite caverne, où je couchai le 20 août 1786, lorsqu’immédiatement après le voyage du docteur Paccard, j’essayai en suivant ses traces, d’aller à la cime du Mont-Blanc. Mais il survint pendant la nuit une pluie horrible, qui tombait en neige sur les hauteurs ; il fallut revenir tristement sur mes pas, et remettre la partie à l’année suivante.

J’ai mis dans l’un et dans l’autre voyage environ quatre heures, les repos non compris, à venir du Prieuré de Chamonix, à cette cabane.

La cime du rocher, au nord-ouest de cette grotte, présente une très belle vue. Cette cime forme une des sommités de l’étroite arête de la montagne de la Côte, qui sépare le glacier du Taconay de celui des Bossons. Le col sur lequel on passe est élevé d’environ six cents toises au-dessus du Prieuré de Chamonix. On découvre de cette arête les deux glaciers que je viens de nommer, et que l’on a sous ses pieds, toute la vallée de Chamonix jusques au col de Balme, et les deux chaînes qui bordent ce col : plus loin, l’on distingue les tours d’Aï et l’aiguille du Midi qui domine Saint-Maurice, de même que d’autres sommets plus éloignés.

Mais le point de vue le plus singulier, c’est celui que présente du côté du nord-ouest l’arête même sur laquelle on se trouve, vue suivant sa longueur. De grands blocs de rochers à angles vifs, singulièrement et hardiment entassés, couronnent la cime de cette arête et offrent l’aspect le plus bizarre et le plus sauvage ; la belle et riante paroisse des Ouches semble partagée par ces rochers stériles et forme avec eux un étonnant contraste.

L’un de ces blocs, dont un angle saillant se projette fort en avant au-dessus du précipice, se nomme à cause de cela le bec à l’oiseau. On raconte qu’un berger qui avait gagé d’aller s’asseoir sur la pointe de ce bec, y parvint et s’y assit ; mais un faux mouvement qu’il fit en se relevant lui fit perdre l’équilibre, il tomba et fut tué raide sur la place.

Il était midi quand nous arrivâmes sur cette arête ; j’y fis une halte d’une demi-heure, pour laisser dîner mes guides. Pendant ce temps-là je m’amusais à voir sous mes pieds, à une grande profondeur, des étrangers qui traversaient péniblement, en se soutenant sur leurs guides, le plateau inférieur du glacier des Bossons, et qui se disposaient vraisemblablement à faire à leur retour un récit pompeux de leur courage et des dangers qu’ils avaient courus.

Mais je cherchais, et je cherchais en vain, à voir sur le second plateau deux de mes guides chargés, qui s’étaient flattés d’arriver avant nous sur l’arête où nous étions, en passant par ce plateau du glacier, qui présente en effet une route beaucoup plus directe depuis le Prieuré. Mais comme il y a de très mauvais pas, nous étions inquiets de ne pas les voir reparaître. Ils nous rejoignirent cependant, mais beaucoup plus tard.

Nous passâmes au-dessous d’une profonde caverne où Jacques Balmat, dans son précédent voyage, avait caché l’échelle qui devait nous aider à traverser les crevasses du glacier, et une perche de sapin, dont nous devions aussi nous servir dans les mauvais pas. Il retrouva l’échelle, mais on avait dérobé la perche ; il est singulier qu’il y eût là des voleurs, on ne peut pas dire cependant que ce fussent des voleurs de grand chemin.

Nous passâmes aussi au pied de l’aiguille de la Tour, qui est la plus haute de cette arête. Nous gravîmes ensuite des rocs de granit veinés durs, toujours dans la même situation ; et nous arrivâmes à une heure trois quarts à la cime de la montagne de la Côte dans l’endroit où nous devions passer la nuit.

Cette première journée ne fut donc pas longue ; nous n’avions mis que six heures et demie du Prieuré à notre premier gîte.

Ce gîte était un amas de grands blocs de granit, entre lesquels mes guides espéraient trouver un abri, et où le docteur Paccard et Jacques Balmat avaient couché le premier soir de leur expédition. Ces blocs ont été charriés là par le glacier, qui en est tout proche, et que l’on doit traverser pour s’acheminer à la cime du Mont-Blanc. C’est là que l’on quitte la terre ferme et que l’on s’embarque sur les glaces et sur les neiges jusqu’à la fin du voyage.

On préfère traverser ainsi le glacier le matin, pendant que les neiges sont encore dures ; le passage est beaucoup plus dangereux le soir, lorsque la chaleur du jour les a ramollies. C’est ce qu’éprouva Marie Coutet, sous lequel la neige s’enfonça, quand il alla reconnaître le passage que nous devions faire le lendemain. Heureusement, comme je l’ai dit dans la Relation abrégée, il demeura suspendu aux cordes qui le liaient à deux de ses camarades qui l’avaient accompagné. À leur retour nous fûmes tous empressés à leur demander compte de leur expédition, comme on demande à des espions des nouvelles de l’armée ennemie. Marie Coutet raconta fort tranquillement et même gaiement son aventure ; malgré cela, son récit répandit une teinte sombre sur les physionomies ; les plus braves en plaisantèrent, mais les autres parurent trouver ces plaisanteries un peu froides. Cependant personne ne parla de s’en retourner, et, au contraire, chacun s’occupa à chercher un abri pour passer la nuit ; les uns regagnèrent mon ancien gîte, où ils espéraient être plus chaudement ; d’autres se nichèrent entre les blocs de granit ; pour moi je couchai sous ma tente avec mon domestique et deux ou trois de mes anciens guides.

Le lendemain, 2 août, malgré le grand intérêt que nous avions tous à partir de bon matin, il s’éleva tant de difficultés entre les guides sur la répartition et l’arrangement de leurs charges, que nous ne fûmes en pleine marche qu’à six heures et demie. Chacun redoutait de se charger, moins encore par la crainte de la fatigue, que dans celle d’enfoncer la neige par son poids, et de tomber ainsi dans une crevasse.

Nous entrâmes sur le glacier, vis-à-vis des blocs de granit, à l’abri desquels nous avions dormi ; l’entrée en est très facile, mais bientôt après l’on s’engage dans un labyrinthe de rochers de glace séparés par de larges crevasses, ici entièrement ouvertes, là comblées en tout ou en partie par des neiges, qui souvent forment des espèces d’arches, évidées par-dessous, et qui cependant sont quelquefois les seules ressources que l’on ait pour traverser ces crevasses ; ailleurs, c’est une arête tranchante de glace, qui sert de pont pour les traverser. Dans quelques endroits où les crevasses sont absolument vides, on est réduit à descendre jusqu’au fond, et à remonter ensuite le mur opposé par des escaliers taillés avec la hache dans la glace vive. Mais nulle part on n’atteint, ni ne voit même le roc ; le fond est toujours neige ou glace ; et il y a des moments où après être descendu dans ces abîmes, entourés de murs de glace presque verticaux, on ne peut pas se figurer par où l’on en sortira. Cependant tant qu’on marche sur la glace vive, quelque étroites que soient les arêtes, quelque rapides que soient les pentes, ces intrépides Chamouniards, dont la tête et le pied sont également fermes, ne paraissent ni effrayés, ni inquiets ; ils causent, rient, se défient les uns les autres ; mais quand on passe sur ces voûtes minces suspendues au-dessus des abîmes, on les voit marcher dans le plus profond silence ; les trois premiers liés ensemble par des cordes à cinq ou six pieds de distance l’un de l’autre ; les autres se tenant de deux à deux par leurs bâtons, les yeux fixés sur leurs pieds, chacun s’efforçant de poser exactement et légèrement le pied dans la trace de celui qui le précède. Ce fut surtout quand nous eûmes vu la place où Marie Coutet s’était enfoncé, que ce genre de crainte augmenta ; la neige avait manqué tout à coup sous ses pas, en formant autour de lui un vide de six à sept pieds de diamètre et avait découvert un abîme dont on n’apercevait ni le fond ni les bords ; et cela dans un endroit où aucun signe extérieur n’indiquait la moindre apparence de danger. Aussi, lorsque, après avoir franchi quelqu’une de ces neiges suspectes, la caravane se trouvait sur un rocher de glace vive, l’expression de la joie et de la sérénité éclaircissait toutes les physionomies ; le babil et les jactances recommençaient : puis on tenait conseil sur la route qu’il fallait suivre, et rassuré par le succès, on s’exposait avec plus de confiance à de nouveaux dangers. Nous mîmes ainsi près de trois heures à traverser ce redoutable glacier, quoiqu’il ait à peine un quart de lieue de largeur. Dès lors nous ne marchâmes plus que sur des neiges, souvent très difficiles par la rapidité de leurs pentes, et quelquefois dangereuses lorsque ces pentes aboutissent à des précipices, mais où du moins l’on ne craint d’autre danger que celui que l’on voit, et où l’on ne risque pas d’être englouti, sans que la force ni l’adresse pussent être d’aucun secours.

En sortant du glacier, on est obligé de gravir une de ces pentes de neige extrêmement rapides, après quoi l’on vient passer au pied du rocher le plus bas et le plus septentrional d’une petite chaîne de rochers, isolés au milieu des glaces du Mont-Blanc.

Nous nous reposâmes quelques moments, à l’ombre des rochers de la chaîne isolée, dont j’ai parlé plus haut.

Nous nous éloignâmes ensuite du côté du couchant ; puis nous revînmes l’aborder dans l’endroit, où l’année précédente j’avais fait construire une cabane ; c’était alors mon dessein d’y coucher en montant ; mais comme je l’ai dit, le mauvais temps m’empêcha d’aller jusque-là. D’ailleurs cette station avait été très mal choisie ; elle était beaucoup trop voisine de la première, puisqu’elle n’est élevée que de cent vingt toises au-dessus de la cime de la montagne de la Côte, et qu’ainsi il serait resté neuf cents toises à monter pour le troisième jour ; tandis qu’au contraire il fallait pour diverses raisons, laisser la plus petite portion pour la dernière.

Là et plus haut, cette chaîne est fréquemment interrompue par des neiges ; les pointes des rochers sortent comme de petites îles, ou comme des écueils, de la mer de neige qui couvre toutes ces régions. Mes guides me firent perdre là un temps considérable, sous prétexte de se reposer et de déjeuner ; leur intention était de retarder assez notre marche pour que l’on ne pût pas, avant la nuit, s’aventurer dans la partie de la route où l’on ne rencontrerait plus de rochers, et où l’on serait obligé de coucher sur la neige. Nous ne repartîmes qu’à onze heures quoique nous fussions arrivés peu après neuf.

Nous avions de là entrevu le lac au travers de la vallée d’Abondance, depuis les premiers rochers ; mais en continuant de monter, on le découvrait toujours mieux ; nous reconnaissions même très bien la ville de Nyon. Les montagnes du Faucigny s’abaissaient peu à peu devant nous. L’aiguille percée du Reposoir fut celle qui résista le plus longtemps, parce qu’elle était près de nous, et que la cime se projetait sur un horizon éloigné ; car nous ne tenions pour vaincues que celles par-dessus lesquelles nous pouvions voir le Jura. Chaque victoire de ce genre était un sujet de joie pour toute la caravane ; car rien n’anime et n’encourage, comme la vue distincte de ses progrès.

Après une heure de marche, nous vînmes côtoyer une immense crevasse. Quoiqu’elle eût plus de cent pieds de largeur, on n’en voyait le fond nulle part. Dans un moment où nous nous reposions tous debout sur son bord, admirant sa profondeur et en observant les couches de ses neiges, mon domestique, par je ne sais quelle distraction, laissa échapper le pied de mon baromètre qu’il tenait à la main ; ce pied glissa avec la rapidité d’une flèche sur la paroi inclinée de la crevasse et alla se planter à une grande profondeur dans la paroi opposée, où il demeura fixé en oscillant comme la lance d’Achille sur la rive du Scamandre. J’eus un mouvement de chagrin très vif, parce que ce pied servait non seulement au baromètre, mais à une boussole, à une lunette et à divers autres instruments, qui se fixaient au-dessus. Mais au moment même, quelques-uns de mes guides, sensibles à ma peine, m’offrirent d’aller le reprendre ; et comme la crainte de les exposer m’empêchait d’y consentir, ils me protestèrent qu’ils ne courraient aucun risque. Au moment même, l’un d’eux se passa une corde sous les bras, et les autres le calèrent ainsi jusqu’au pied du baromètre, qu’il arracha et rapporta en triomphe. J’eus une double inquiétude pendant cette opération ; premièrement celle du danger du guide suspendu ; ensuite comme nous étions en vue et en face de Chamonix, d’où avec la lunette on pouvait suivre tous nos mouvements, je pensai que si dans ce moment on avait les yeux sur nous, on croirait, à n’en pas douter, que c’était un de nous qui était tombé dans la crevasse et que l’on allait le reprendre. J’ai su depuis qu’heureusement dans ce moment-là on ne nous regardait pas.

Nous fûmes obligés de traverser cette même crevasse sur un pont de neige rapide et dangereux, après quoi, par une pente de neige encore très rapide, nous abordâmes à l’un des derniers rochers de la chaîne isolée, où je couchai le surlendemain en revenant de la cime, et que par cette raison, je nommai le rocher de l’heureux retour. Son élévation est de mille sept cent quatre-vingt toises.

Nous y arrivâmes à deux heures et demie, et nous dînâmes au soleil, avec bien de l’appétit. Mais nous regrettions de n’avoir pas d’eau, lorsque les guides imaginèrent un moyen fort ingénieux pour nous en procurer. Ils lançaient de grosses pelottes de neige contre des rochers exposés au soleil, une partie de la neige s’y attachait, se fondait contre le rocher réchauffé, et nous recueillions l’eau qui venait goutte à goutte distiller à son pied. Ils se relayaient pour lancer de la neige, et il s’établit en peu de moments une fontaine qui nous fournit autant d’eau que nous pouvions en désirer.

Ce rocher isolé au milieu des neiges, était pour mes guides un lieu de délices, une île de Calypso ; ils ne pouvaient pas se résoudre à le quitter et voulaient absolument y passer la nuit. On a vu combien j’eus de peine à les déterminer à partir.

De là, en trente-cinq minutes de montée, nous atteignîmes le premier grand plateau de neige qui se présente sur cette route. La pente de ce plateau est bien encore de dix à douze degrés, mais c’était une plaine en comparaison des pentes que nous avions gravies. À notre gauche était l’aiguille du Midi, qui commençait à s’abaisser sensiblement ; à notre droite, le dôme du Goûté. La sommité de ce dôme, coupée presqu’à pic de notre côté, couverte d’une voûte de neige, demi-circulaire, comme l’arche d’un pont, et couronnée par une suite de ces énormes blocs de neige de forme cubique que j’ai nommés séracs, présentait le plus singulier et le plus magnifique spectacle. Devant nous était la cime du Mont-Blanc, le but de notre voyage, encore prodigieusement élevée à nos yeux ; à sa gauche, les rocs que nous nommons ses escaliers, et de superbes coupures de neiges vives qui, éclairées par le soleil, paraissaient d’un éclat et d’une vivacité singulière.

De ce plateau nous montâmes pendant près d’une heure par une pente de trente-quatre degrés, et nous atteignîmes ainsi le second plateau où nous devions passer la nuit.

Il y eut d’abord de longues et sérieuses délibérations sur le choix de l’endroit où l’on placerait la tente, sous laquelle nous devions tous nous réunir pour être à l’abri du froid de la nuit, dont les guides se formaient une idée si effrayante. Outre le froid, nous avions à éviter deux dangers, dont l’un venait d’en haut, l’autre d’en bas : il s’agissait de choisir une place, où nous ne pussions pas être atteints par les avalanches qui pouvaient partir des hauteurs, et où il n’y eût pas lieu de suspecter quelque crevasse cachée par des neiges superficielles. Les guides frémissaient à l’idée que ces neiges chargées du poids de vingt hommes réunis dans un petit espace, et ramollies par la chaleur de leurs corps, pouvaient s’affaisser tout d’un coup et nous engloutir tous ensemble au milieu de la nuit. Une crevasse épouvantable que nous avions côtoyée en montant sur ce même plateau, et qui pouvait se prolonger au-dessous, prouvait au moins la possibilité de cette supposition. Cependant nous trouvâmes, à cent cinquante pas de l’entrée du plateau, une place qui nous parut bien à l’abri de tous ces dangers. Là, on se mit à creuser la neige et à tendre la tente au-dessus du creux que l’on avait formé. J’ai décrit l’incommodité que la rareté de l’air faisait éprouver aux travailleurs.

Sur les montagnes dégagées de neiges, et dont la hauteur n’excède pas mille à mille deux cents toises, il est très agréable d’arriver de bonne heure à son gîte ; la fraîcheur du soir délasse des fatigues de la journée ; on s’assied sur l’herbe ou sur un rocher, on s’amuse à observer les dégradations de la lumière et les accidents qui accompagnent presque toujours le coucher du soleil et le crépuscule. Mais dans les montagnes très élevées et couvertes de neiges, ces fins de journée sont extrêmement pénibles, on ne sait où se tenir ; si l’on reste tranquille on est transi de froid, et la fatigue jointe à la rareté de l’air, vous ôte la force et le courage de vous échauffer par l’exercice. C’est ce que nous éprouvâmes dans cette station, où nous étions arrivés vers les quatre heures. Nous gelions tous de froid ; on attendait avec une extrême impatience que la tente fût dressée ; dès qu’elle le fût, tout le monde se jeta dedans, et bientôt le babil des guides et les nausées de ceux qui avaient mal au cœur, me forcèrent à en sortir. Je pressai le souper le plus qu’il fut possible. Ensuite on eut beaucoup de peine à s’arranger de manière à entrer tous sous la tente, dans une attitude où l’on pût passer la nuit ; ils me permirent de me coucher dans un angle ; mais pour eux, ils ne purent que s’asseoir sur de la paille, entre les jambes les uns des autres ; et l’air vicié par la respiration de vingt personnes entassées dans un si petit espace, nous fit passer la mauvaise nuit dont j’ai parlé.

Le lendemain nous traversâmes d’abord le second plateau à l’entrée duquel nous avions passé la nuit ; de là nous montâmes au troisième, que nous traversâmes aussi, et nous vînmes en une demi-heure au bas de la grande pente, par laquelle en tirant à l’est, on monte sur le rocher qui forme l’épaule gauche de la cime du Mont-Blanc. En commençant cette montée j’étais déjà bien essoufflé par la rareté de l’air ; cependant un moment employé à reprendre haleine de trente en trente pas, mais sans m’asseoir, m’aidait à respirer ; et je vins en quarante minutes à l’entrée de l’avalanche qui était tombée la nuit précédente, et que nous avions entendue de notre tente.

Là nous nous arrêtâmes tous pendant quelques moments, dans l’espérance qu’après avoir bien reposé nos jambes et nos poumons, nous pourrions traverser l’avalanche un peu vite et tout d’une haleine, mais cela se trouva impossible ; le genre de fatigue qui résulte de la rareté de l’air est absolument insurmontable ; quand elle est à son comble, le péril le plus éminent ne vous ferait pas faire un seul pas de plus. Mais je rassurai mes guides, en leur disant que cet endroit était précisément le moins dangereux, parce que toutes les neiges caduques des hauteurs qui dominent, s’en étaient déjà détachées.

Au-delà de cette avalanche, la pente devenait continuellement plus rapide, et aboutissait sur notre gauche à un affreux précipice ; il fallut franchir une fente assez large, et dont le passage était gêné par un roc de glace qui forçait à se rapprocher du bord de la pente. Les premiers guides avaient entaillé de pas en pas, avec une hache, la surface dure de la neige ; mais ils avaient fait les pas trop grands ; en sorte que pour atteindre l’entaille il fallait faire une enjambée dans laquelle on courait le risque de la manquer et de glisser irrémissiblement en bas. Ensuite, vers le haut, la surface gelée se trouva plus mince ; alors elle se cassait sous nos pas, et il se trouvait au-dessous huit on neuf pouces de neige en farine, qui reposait sur une seconde croûte de neige dure ; on enfonçait ainsi jusqu’à mi-jambe, après quoi l’on glissait du côté du précipice, contre lequel on n’était retenu que par la croûte supérieure qui se trouvait ainsi chargée d’une grande partie du poids de nos corps ; et si elle s’était cassée, on aurait infailliblement glissé jusqu’au bas. Mais je ne m’occupais absolument point du danger ; mon parti était pris, j’étais décidé à aller en avant, tant que mes forces me le permettraient ; je n’avais d’autre idée que celle d’affermir mes pas et d’avancer.

On dit que quand on passe au bord d’un précipice, il ne faut point le regarder, et cela est vrai, jusqu’à un certain point ; mais voici sur cet objet le résultat de ma longue expérience. Avant de s’engager dans un mauvais pas, il faut commencer par contempler le précipice et s’en rassasier pour ainsi dire, jusqu’à ce qu’il ait épuisé tout son effet sur l’imagination, et qu’on puisse le voir avec une espèce d’indifférence. Il faut en même temps étudier la marche que l’on tiendra, et marquer, pour ainsi dire, les pas que l’on doit faire. Ensuite on ne pense plus au danger, et l’on ne s’occupe plus que du soin de suivre la route que l’on s’est prescrite. Mais si l’on ne peut pas supporter la vue du précipice et s’y habituer, il faut renoncer à son entreprise ; car quand le sentier est étroit, il est impossible de regarder où l’on met le pied sans voir en même temps le précipice ; et cette vue, si elle vous prend à l’improviste, vous donne des éblouissements, et peut être la cause de votre perte. Cette règle de conduite dans les dangers, me paraît applicable au moral comme au physique.

J’employai là et dans d’autres passages dangereux, la manière de se faire aider par ses guides, qui me paraît tout à la fois la plus sûre pour celui qui l’emploie, et la moins incommode pour ceux qui lui aident, c’est d’avoir un bâton léger, mais solide, de huit à dix pieds de longueur ; deux guides, placés l’un devant vous, l’autre derrière, tiennent le bâton du côté du précipice, l’un par un bout, l’autre par l’autre ; et vous, vous marchez au milieu de cette barrière ambulante, sur laquelle vous vous soutenez au besoin ; cela ne gêne ni ne fatigue les guides en aucune manière, et peut servir à les soutenir eux-mêmes au cas que l’un d’eux vint à glisser ou à tomber dans une fente. C’est dans cette attitude que M. le Chevalier de Mechel m’a représenté dans la grande planche enluminée, qu’il a fait graver de notre caravane au milieu des glaces.

Enfin, en deux heures et demie de marche, à compter de l’endroit où nous avions couché, nous atteignîmes le rocher que j’appelle l’épaule gauche ou le second escalier du Mont-Blanc. Là, s’ouvrit à mes yeux un horizon immense, et tout à fait nouveau pour moi ; car la cime étant à notre droite, rien ne nous dérobait l’ensemble des Alpes du côté de l’Italie, que je n’avais jamais vu d’une aussi grande hauteur ; mais je réserve ces détails pour le chapitre suivant. Là, j’eus la satisfaction de me voir assuré d’atteindre la cime, puisque la montée qui me restait à faire n’était ni rapide ni dangereuse. Nous mangeâmes un morceau, assis sur le bord de cette magnifique terrasse ; mais le pain et la viande que j’avais fait porter s’étaient gelés à fond. Cependant le thermomètre n’avait jamais été plus bas que trois degrés au-dessous du terme de la glace ; et ces aliments renfermés et couverts dans une hotte, portée sur le dos d’un homme, devaient avoir été un peu préservés du froid par la chaleur de son corps. Je suis donc persuadé que dans la plaine, au même degré de froid, ces aliments ne se seraient point gelés, et vraisemblablement que là même un thermomètre renfermé dans la hotte ne serait pas descendu à o ; mais dans cet air rare et toujours renouvelé, les corps imprégnés d’eau subissent une très grande évaporation, et par cela même se refroidissent beaucoup plus que la boule sèche d’un thermomètre. Pendant cette halte le thermomètre à l’ombre, à neuf heures du matin, était à ½ degré au-dessous de 0, et mon hygromètre à 59.

Après m’être reposé et avoir observé ces rochers, je me remis en marche, il était environ neuf heures. Comme j’avais mesuré de Chamonix les hauteurs des différentes parties de la montagne, je savais que je n’avais plus qu’environ cent cinquante toises à monter, et cela par une pente qui n’était que de 28 à 29 degrés, sur une neige assez ferme et pourtant nullement glissante, exempte de crevasses, éloignée des précipices, j’espérais donc atteindre la cime en moins de trois quarts d’heure ; mais la rareté de l’air me préparait des difficultés plus grandes que je n’aurais pu le croire. Comme je l’ai déjà dit, sur la fin j’étais obligé de reprendre baleine à tous les quinze ou vingt pas ; je le faisais le plus souvent debout, appuyé sur mon bâton, mais à peu près de trois fois l’une il fallait m’asseoir, ce besoin de repos était absolument invincible ; si j’essayais de le surmonter, mes jambes me refusaient leur service ; je sentais un commencement de défaillance, et j’étais saisi par des éblouissements tout à fait indépendants de l’action de la lumière, puisque le crêpe double qui me couvrait le visage me garantissait parfaitement les yeux. Comme c’était avec un vif regret que je voyais ainsi passer le temps que j’espérais consacrer sur la cime à mes expériences, je fis diverses épreuves pour abréger ces repos ; j’essayais par exemple de ne point aller au terme de mes forces et de m’arrêter un instant à tous les quatre ou cinq pas, mais je n’y gagnais rien ; j’étais obligé au bout de quinze ou seize pas à prendre un repos aussi long que si je les avais faits de suite ; il y avait même ceci de remarquable, c’est que le plus grand malaise ne se fait sentir que huit ou dix secondes après qu’on a cessé de marcher. La seule chose qui me fit du bien et qui augmentât mes forces, c’était l’air frais des vents du nord ; lorsque, en montant, j’avais le visage tourné de ce côté-là et que j’avalais à grand traits l’air qui en venait ; je pouvais sans m’arrêter faire jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six pas.

La généralité de ces sensations sur les vingt personnes qui composaient notre caravane, et les détails que j’ai rapportés, ne peuvent laisser aucun doute sur la raison de ces phénomènes. Ils sont d’ailleurs parfaitement d’accord avec ce que nous connaissons sur la nécessité de l’air, et même d’un air d’un certain degré de densité pour la conservation des animaux à sang chaud.

La dernière partie de la montée entre les petits rocs et la cime fut, comme on doit le présumer, la plus fatigante pour la respiration ; mais j’atteignis enfin ce but si longtemps désiré. Comme pendant les deux heures que me prit cette pénible ascension, j’avais eu toujours sous les yeux, à peu près tout ce que l’on voit de la cime, cette arrivée ne fut pas un coup de théâtre, elle ne me donna même pas d’abord tout le plaisir que l’on pourrait imaginer ; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j’avais été l’objet ; car la longueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m’avait coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d’irritation. Au moment où j’eus atteint le point le plus élevé de la neige, qui couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu’avec un sentiment de plaisir. D’ailleurs, mon but n’était pas seulement d’atteindre le point le plus élevé, il fallait surtout y faire les observations et les expériences, qui seules donnaient quelque prix à ce voyage ; et je craignais infiniment de ne pouvoir faire qu’une petite partie de ce que j’avais projeté ; car, j’avais déjà éprouvé, même sur le plateau où nous avions couché, que toute observation faite avec soin fatigue dans cet air rare, et cela parce que, sans y penser, on retient son souffle ; et que comme il fallait là suppléer à la rareté de l’air par la fréquence des inspirations, cette suspension causait un malaise sensible, et j’étais obligé de me reposer et de souffler après avoir observé un instrument quelconque, comme après avoir fait une montée rapide. Cependant la vue des montagnes me donna une vive satisfaction.

CHAPITRE XIII

Retour de l’ascension du Mont-Blanc

Je quittai, quoique avec bien du regret, à trois heures et demie ce magnifique belvédère. Je vins en trois quarts d’heure au rocher qui forme l’épaule à l’est de la cime. La descente de cette pente, dont la montée avait été si pénible, fut facile et agréable ; la neige n’était ni trop dure ni trop tendre, et, comme le mouvement que l’on fait en descendant ne comprime point le diaphragme, il ne gêne point la respiration, et l’on ne souffre point de la rareté de l’air. D’ailleurs, comme cette pente est large, éloignée des précipices, il n’y a rien qui effraye, ou qui retarde la marche. Mais il n’en fut pas ainsi de la descente, qui, du haut de l’épaule, conduit au plateau sur lequel nous avions couché. La grande rapidité de cette descente, l’éclat insoutenable du soleil réverbéré par la neige, qui nous donnait dans les yeux, et qui faisait paraître plus terribles les précipices qu’il éclairait sous nos pieds la rendaient infiniment pénible. D’ailleurs, autant la dureté de la neige avait rendu le matin notre marche difficile, autant sa mollesse, produite par l’ardeur du soleil, nous incommodait le soir ; parce qu’au-dessous de la surface ramollie on trouvait toujours un fond dur et glissant.

Comme nous redoutions tous cette descente, quelques-uns des guides, pendant que je faisais mes observations sur la cime, avaient cherché quelque autre passage ; mais leurs recherches furent inutiles ; il fallut suivre en descendant, la route que nous avions suivie en montant. Cependant, grâce aux soins de mes guides, nous la fîmes sans aucun accident, et cela dans moins d’une heure et un quart.

Là nous passâmes auprès de la place où nous avions dormi, du moins reposé la nuit précédente ; et nous poussâmes encore une lieue plus loin jusqu’au rocher, auprès duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai à y passer la nuit ; je fis tendre la tente contre l’extrémité méridionale de ce rocher, dans une situation vraiment singulière. C’était sur la neige, sur le bord d’une pente très rapide, qui descend dans la vallée de neige que domine le dôme du Goûté, et qui est terminé au midi par la cime du Mont-Blanc. Au bas de cette pente régnait une large et profonde crevasse, qui nous séparait de cette vallée, et où s’engloutissait tout ce qu’on laissait tomber des environs de notre tente.

Nous avions choisi ce poste pour éviter le danger des avalanches, et pour que les guides, trouvant des abris dans les fentes de ce rocher, nous ne fussions pas entassés dans la tente, comme nous l’avions été la nuit précédente.

Je m’occupai dans la soirée à observer le baromètre, dont la hauteur donna à ce rocher, une élévation de mille sept cent quatre-vingt toises. J’y cherchai des plantes et je trouvai une touffe de carnillet-moussier. Je m’amusai ensuite à contempler l’amas de nuages qui flottaient sous nos pieds, au-dessus des vallées et des montagnes moins élevées que nous. Ces nuages, au lieu de présenter des plaques ou des surfaces unies, comme on les voit de bas en haut, offraient des formes extrêmement bizarres, des tours, des châteaux, des géants, et paraissaient soulevés par des vents verticaux, qui partaient de différents points des pays situés au-dessous.

Par-dessus tous ces nuages, je voyais l’horizon liseré d’un cordon composé de deux bandes : l’inférieure d’un rouge noirâtre de sang figé ; la supérieure plus claire, et d’où semblait s’élever une flamme d’un bel aurore, inégale, transparente, et diversement nuancée.

Nous soupâmes ensuite gaiement et de très bon appétit ; après quoi, je passai sur mon petit matelas une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d’avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans ; savoir, dans mon premier voyage à Chamonix, en 1760, projet que j’avais si souvent abandonné et repris, et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de souci et d’inquiétude. Cela était devenu pour moi une espèce de maladie ; mes yeux ne rencontraient pas le Mont-Blanc, que l’on voit de tant d’endroits de nos environs, sans que j’éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. Au moment où j’y arrivai, ma satisfaction ne fut pas complète ; elle le fut encore moins au moment de mon départ : je ne voyais alors que ce que je n’avais pas pu faire. Mais dans le silence de la nuit, après m’être bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulai les observations que j’avais faites, lorsque surtout je me retraçai le magnifique tableau de montagnes que j’emportais gravé dans ma tête, et qu’enfin je conservai l’espérance bien fondée d’achever, sur le Col-du-Géant, ce que je n’avais pas fait, je goûtai une satisfaction vraie et sans mélange.

Le 4 août, quatrième jour du voyage, nous ne partîmes que vers les six heures du matin. Nous vînmes en une petite heure à la cabane. Nous fûmes ensuite obligés de descendre une pente de neige inclinée de quarante-six degrés, et de traverser une large crevasse sur un point de neige si mince, qu’il n’avait au bord que trois pouces d’épaisseur ; un des guides qui s’écarta un peu du milieu où la neige était plus épaisse, enfonça une de ses jambes. À une heure de marche au-dessous de la cabane, nous rencontrâmes des crevasses qui s’étaient ouvertes sur notre route, et pour les éviter, il fallut descendre une pente de cinquante degrés.

En entrant sur le glacier que nous devions traverser, nous le trouvâmes changé dans ces quarante-huit heures, au point de ne pouvoir pas reconnaître la route que nous avions suivie en montant ; les crevasses s’étaient élargies, les ponts s’étaient rompus ; souvent ne trouvant point d’issue, nous fûmes obligés de revenir sur nos pas : plus souvent encore, il fallut nous servir de l’échelle pour traverser des crevasses qu’il eût été impossible de franchir sans son secours. Tout près d’arriver au port, le pied manqua à un des guides, qui glissa jusqu’au bord d’une fente où il faillit tomber et où il perdit un des piquets de ma tente.

Dans ce moment d’effroi, un énorme glaçon tomba dans une crevasse, avec un fracas qui ébranla tout le glacier, et fit trembler toute la caravane. Mais enfin nous abordâmes sur le roc à neuf heures et demie du matin, quittes de toute peine et de tout danger. Nous ne mîmes que deux heures trois quarts de là au Prieuré de Chamonix, où j’eus la satisfaction de ramener tous mes guides parfaitement bien portants.

Notre arrivée fut tout à la fois gaie et touchante : tous les parents et amis de mes guides venaient les embrasser et les féliciter de leur retour. Ma femme, ses sœurs et mes fils, qui avaient passé ensemble à Chamonix un temps long et pénible, dans l’attente de cette expédition, plusieurs de nos amis qui étaient venus de Genève pour assister à notre retour, exprimaient en cet heureux moment leur satisfaction, que les craintes, qui l’avaient précédé, rendaient plus vive, plus touchante, suivant le degré d’intérêt que nous avions inspiré.

Je passai encore le lendemain à Chamonix pour quelques observations comparatives, après quoi nous revînmes tous heureusement à Genève, d’où je revis le Mont-Blanc avec un vrai plaisir, et sans éprouver ce sentiment de trouble et de peine qu’il me causait auparavant.

CHAPITRE XIV

Voyage au col du Géant

Les physiciens et les naturalistes qui se proposent de visiter la cime de quelque haute montagne, prennent ordinairement leurs mesures de manière à y parvenir vers le milieu du jour ; et quand ils y sont arrivés, ils se hâtent de faire leurs observations pour en redescendre avant la nuit. Ainsi ils se trouvent sur les grandes hauteurs toujours à peu près aux mêmes heures, peu de moments ; et par conséquent, ils ne peuvent point se former une idée juste de l’état de l’air dans les autres parties du jour, ni à plus forte raison pendant la nuit.

Il m’a paru intéressant de travailler à remplir cette espèce de lacune dans l’ordre de nos connaissances atmosphériques, en faisant sur une cime élevée un séjour assez long pour déterminer la marche journalière des différents instruments de la météorologie, du baromètre, du thermomètre, de l’hygromètre, de l’électromètre, etc., d’épier les occasions d’observer là l’origine des différents météores, tels que les pluies, les vents, les orages.

Ce désir était augmenté par celui de tenter diverses expériences que j’avais résolu de faire sur le Mont-Blanc, mais que la brièveté du temps, et le malaise, produit par la rareté de l’air, m’empêchèrent d’exécuter. La difficulté était de trouver un emplacement convenable. Je voulais qu’il eût environ mille huit cents toises d’élévation ; je désirais que ce fût un endroit découvert, où les vents et tous les météores pussent jouer avec liberté. Il n’aurait pas été difficile de trouver quelque cime couverte de neige qui réunît à peu près ces propriétés ; mais il n’était pas praticable de faire sur la neige un établissement un peu durable, soit à cause de l’instabilité des instruments qu’on y aurait placés, soit à cause du froid et de l’humidité. Or, il était difficile de trouver dans nos Alpes, à une si grande hauteur, un rocher dépouillé de neige, et tout à la fois accessible et assez spacieux, pour qu’on pût y établir une espèce de domicile.

M. Exchaquet, que je consultai sur ce projet, me dit que sur la route nouvellement découverte, qui conduit de Chamonix à Courmayeur en passant par le Tacul, je trouverais des rochers tels que je les souhaitais.

Me reposant sur sa parole, dès le printemps je fis mes préparatifs pour cette expédition, et dès les premiers jours de juin 1788, j’allai avec mon fils m’établir à Chamonix, pour attendre le beau temps et le saisir au moment où il paraîtrait. Je portai avec moi deux petites tentes de toile ; mais je désirais, outre cela, avoir une cabane en pierre. Il me fallait plusieurs abris ou domiciles séparés, non seulement pour nous et nos guides, mais parce que le magnétomètre et la boussole de variation devaient être éloignés l’un de l’autre pour ne pas influer sur leurs variations réciproques : j’envoyai donc à l’avance construire cette cabane.

Lorsqu’elle fut achevée et que le beau temps parut solidement établi nous partîmes de Chamonix. Le premier jour, 2 juillet, nous allâmes coucher sous nos tentes au Tacul ; on appelle ainsi un fond couvert de gazon, au bord d’un petit lac, renfermé entre l’extrémité du glacier des Bois et le pied d’un rocher qui porte le nom de montagne du Tacul. Le lendemain nous partîmes de là à cinq heures et demie du matin, et nous arrivâmes à midi et demi à notre cabane. J’ai donné à cet endroit le nom de Col du Géant, parce qu’il est effectivement à l’entrée du col par lequel on descend à Courmayeur, et parce que la montagne la plus apparente du voisinage, et qui domine ce col est le Géant, haute cime escarpée que l’on reconnaît très bien des bords de notre lac. Le nom du Tacul, qui est à six ou sept heures de marche de ces rochers, ne pouvait point du tout leur convenir.

En allant du Tacul au col du Géant, nous ne pûmes point passer par le glacier de Trélaporte, que nos devanciers avaient traversé l’année précédente ; les crevasses de ce glacier se trouvaient ouvertes et dégarnies de neige, au point de le rendre inaccessible : nous fûmes forcés de suivre le pied d’une haute cime nommée la Noire, en côtoyant des pentes de neige extrêmement rapides et bordées de profondes crevasses. Nos guides assuraient que ce passage est beaucoup plus dangereux que celui qu’on avait suivi l’année précédente ; mais je ne fais pas beaucoup de fond sur ces assertions, soit parce que le danger présent paraît toujours plus grand que celui qui est passé, soit parce qu’ils croient flatter les voyageurs en leur disant qu’ils ont échappés à de grands périls. Mais toujours est-il vrai que ce passage de la Noire est réellement dangereux ; et même, comme il avait gelé dans la nuit, il eût été impossible de passer sur ces neiges dures et rapides, si la veille, pendant que la neige était attendrie par l’ardeur du soleil, nos gens n’étaient allés y marquer des pas.

Nous eûmes ensuite à courir, comme au Mont-Blanc, le danger des crevasses cachées sous de minces plateaux de neige. Ces crevasses deviennent moins larges et moins fréquentes vers le haut de la montagne, et nous nous flattions d’en être à peu près quittes, lorsque tout à coup nous entendîmes crier : des cordes, des cordes. On demandait ces cordes pour retirer du fond du glacier Alexis Balmat, l’un des porteurs de notre bagage, qui nous précédait d’environ cent pas, et qui avait disparu tout à coup du milieu de ses camarades, englouti par une large crevasse de soixante pieds de profondeur. Heureusement qu’à moitié chemin, c’est-à-dire à la profondeur de trente pieds, il fut soutenu par un bloc de neige engagé dans la fente. Il tomba sur cette neige sans s’être fait d’autre mal que quelques écorchures au visage. Son meilleur ami, P. J. Favret, se fit sur-le-champ lier avec des cordes et dévaler en bas, pour aller l’attacher bien solidement. On remonta d’abord la charge, puis les deux hommes l’un après l’autre. Alexis Balmat en sortant de là était un peu pâle, mais il ne témoigna aucune émotion ; il reprit sur son col nos matelas qui composaient sa charge, et se remit en marche avec une tranquillité inaltérable.

Le moment de notre arrivée au terme de notre voyage, ne fut pas, comme à l’ordinaire, un moment de satisfaction. Je vis d’abord et avec chagrin, en comparant le site de notre cabane avec des hauteurs, que je connaissais d’ailleurs, qu’il n’était pas situé au-dessus de mille huit cents toises, comme on nous l’avait fait espérer ; ensuite je trouvai notre cabane trop petite ; elle n’avait que six pieds en carré ; si basse qu’on ne pouvait s’y tenir debout, et les pierres dont elle était construite si mal jointes, que la neige y était entrée et l’avait à moitié remplie. L’arête de rochers sur laquelle on devait tendre nos tentes, et à l’extrémité saillante de laquelle était notre cabane, était serrée entre deux glaciers extrêmement étroits, inégaux et bordés de toutes parts de pentes de neige et de rochers si raides, qu’on pourrait presque les qualifier de précipices. Pour une habitation de plusieurs jours, cet emplacement ne présentait pas une perspective agréable ; mais pour un belvédère, la situation était vraiment magnifique. Nous avions du côté de l’Italie un horizon d’une étendue immense, composé de chaînes redoublées de montagnes, en partie couvertes de neige, entre lesquelles on découvrait pourtant quelques vallons riants et cultivés. Du côté de la Savoie, le Mont-Blanc, le Géant et les cimes intermédiaires présentaient un tableau très grand, très varié et très intéressant.

Les porteurs du bagage et des instruments repartirent sur-le-champ pour Chamonix ; mais je gardai, outre mon domestique, quatre des meilleurs guides, pour nous aider dans nos opérations, et pour aller alternativement chercher du charbon et des provisions à Courmayeur.

Dès qu’ils se furent reposés et rafraîchis, je désirai qu’ils commençassent les arrangements nécessaires à notre établissement ; mais un reste de fatigue et la perspective des incommodités qu’ils auraient à souffrir dans ce séjour, abattaient leurs forces et leur courage. Cependant lorsque la fraîcheur de la soirée commença à se faire sentir, ils comprirent qu’il fallait pourtant songer à un abri pour la nuit ; ils commencèrent alors à arranger un peu les gros blocs de granit détachés qui formaient le sol de notre arête, et à y tendre les tentes pour y passer la nuit ; car la cabane était inhabitable jusqu’à ce que l’on eût piqué et enlevé un lit de glace vive que l’on trouva au-dessous de la neige dont elle était remplie.

Pour moi j’avais d’abord commencé à visiter mes instruments et à mettre en expérience ceux qui n’avaient besoin d’aucun préparatif, et j’avais eu le chagrin de trouver mes deux baromètres dérangés ; la grande sécheresse, qui avait régné depuis notre départ de Chamonix avait diminué le diamètre du liège de l’âme des robinets qui doivent contenir le mercure : ils perdaient tous deux à fil ; cependant l’air n’y était point rentré, et je parvins à guérir l’un des deux en employant un remède indiqué par la cause du mal ; je le tins continuellement enveloppé dans des linges mouillés, l’humidité renfla le liège, et il retint alors le mercure.

Quoique assez mal couchés, nous dormîmes d’un très bon sommeil, qui nous rendit à tous nos forces et notre activité. Dès le matin nous nous mîmes avec ardeur à purger de glace notre cabane, et à l’exhausser assez pour que l’on pût s’y tenir debout ; nous construisîmes des piédestaux pour le magnétomètre, pour la boussole de variation, pour le plateau qui sert à tracer la méridienne ; et nous commençâmes même quelques observations. Nos guides qui prévoyaient un changement de temps, s’appliquèrent surtout à assujétir solidement nos tentes, opération difficile sur cette arête, plus étroite que les tentes mêmes, inégale et composée de grandes masses incohérentes.

Nous nous trouvâmes bien heureux d’avoir pris toutes ces précautions ; car, dès la nuit suivante, celle du 4 au 5 juillet, nous fûmes accueillis par le plus terrible orage dont j’aie jamais été témoin. Il s’éleva, à une heure après minuit, un vent du sud-ouest, d’une telle violence que je croyais à chaque instant qu’il allait emporter la cabane de pierre dans laquelle mon fils et moi nous étions couchés. Ce vent avait ceci de singulier, c’est qu’il était périodiquement interrompu par des intervalles du calme le plus parfait. Dans ces intervalles nous entendions le vent souffler au-dessous de nous dans le fond de l’Allée-Blanche, tandis que la tranquillité la plus absolue régnait autour de notre cabane. Mais ces calmes étaient suivis de rafales d’une violence inexprimable ; c’étaient des coups redoublés qui ressemblaient à des décharges d’artillerie ; nous sentions la montagne même s’ébranler sous nos matelas ; le vent se faisait jour par les joints des pierres de la cabane ; il souleva même une fois mes draps et mes couvertures et me glaça de la tête aux pieds ; il se calma un peu à l’aube du jour, mais il se releva bientôt et revint accompagné de neige, celle-ci entrait de toutes parts dans notre cabane. Nous nous réfugiâmes alors dans une des tentes où l’on était mieux à l’abri. Nous y trouvâmes les guides obligés de soutenir continuellement les mâts, de peur que la violence du vent ne les renversât et ne les balayât avec la tente.

Vers les sept heures du matin, il se joignit à l’orage de la grêle et des tonnerres qui se succédaient sans interruption ; l’un d’eux tomba si près de nous que nous entendîmes distinctement une étincelle, qui en faisait partie, glisser en pétillant sur la toile mouillée de la tente, précisément derrière la place qu’occupait mon fils. L’air était tellement rempli d’électricité, que dès que je laissais sortir hors de la tente seulement la pointe du conducteur de mon électromètre, les boules divergeaient autant que les fils pouvaient le permettre ; et presque à chaque explosion du tonnerre, l’électricité devenait de positive négative ou réciproquement.

Pour qu’on se fasse une idée de l’intensité du vent, je dirai que deux fois nos guides, voulant aller chercher des vivres qui étaient dans l’autre tente, choisirent pour cela un des intervalles où le vent paraissait se calmer ; qu’à moitié chemin, quoiqu’il n’y eût que seize à dix-sept pas de distance d’une tente à l’autre, ils furent assaillis par un coup de vent tel, que pour n’être pas emportés dans le précipice, ils furent obligés de se cramponner à un rocher qui se trouvait heureusement à moitié chemin, et qu’ils restèrent là deux ou trois minutes avec leurs habits, que le vent retroussait par-dessus leurs têtes, et le corps criblé des coups de la grêle, avant que d’oser se remettre en marche.

Vers le midi, le temps s’éclaircit et nous fûmes très satisfaits de voir qu’avec nos abris, tout chétifs qu’ils étaient, nous pouvions résister aux éléments conjurés ; et, bien persuadés qu’il était à peu près impossible d’essuyer un plus mauvais temps, nous nous trouvâmes rassurés contre la crainte des orages qu’on nous avait peints comme très dangereux sur ces hauteurs. Nous continuâmes donc avec ardeur les dispositions nécessaires pour nos observations.

Elles commencèrent dès le lendemain à former une suite régulière et non interrompue. Lorsque le temps n’était pas trop mauvais, mon fils se levait à quatre heures du matin pour commencer ses observations météorologiques ; je ne me levais qu’à sept heures ; mais en revanche je veillais jusqu’à minuit, tandis que mon fils se couchait vers les dix heures. Dans le jour nous avions chacun nos occupations marquées.

Cette vie active faisait passer notre temps avec une extrême rapidité ; mais nous souffrions beaucoup du froid dans les mauvais temps et dans la plupart des soirées, même des beaux jours. Presque tous les soirs vers les cinq heures, il commençait à souffler un vent qui venait des pentes couvertes de neige, qui nous dominaient au nord et à l’ouest ; ce vent souvent accompagné de neige ou de grêle, était d’un froid et d’une incommodité extrêmes. Les habits les plus chauds, les fourrures même ne pouvaient nous en garantir, nous ne pouvions point allumer du feu dans nos petites tentes de toile ; et notre misérable cabane, criblée à jour, ne se réchauffait point par le feu de nos petits réchauds ; le charbon ne brûlait même, dans cet air rare, que d’une manière languissante et à force d’être animé par le soufflet, et si nous parvenions enfin à réchauffer nos pieds et le bas de nos jambes, nos corps demeuraient toujours glacés par le vent qui traversait la cabane. Dans ces moments nous avions un peu moins de regret de n’être élevés que de mille sept cent soixante-trois toises au-dessus de la mer ; car plus haut le froid eût été encore plus incommode. Nous nous consolions d’ailleurs en pensant que nous étions là d’environ cent quatre-vingt toises plus haut que la cime du Buet, qui passait il y a quelques années pour la sommité accessible la plus élevée des Alpes.

Vers les dix heures du soir le vent se calmait ; c’était l’heure où je laissais mon fils se coucher dans la cabane ; j’allais alors dans la tente de la boussole me blottir dans ma fourrure avec une pierre chaude sous mes pieds, prendre des notes de ce que j’avais fait dans la journée. Je sortais par intervalles pour observer mes instruments et le ciel qui presque toujours était alors de la plus grande pureté. Ces deux heures de retraite et de contemplation me paraissaient extrêmement douces ; j’allais ensuite me coucher dans la cabane sur mon petit matelas étendu à terre à côté de celui de mon fils, et j’y trouvais un meilleur sommeil que dans celui de la plaine.

La seizième et dernière soirée que nous passâmes sur le col du Géant fut d’une beauté ravissante. Il semblait que ces hautes sommités voulaient que nous ne les quittassions pas sans regret. Le vent froid, qui avait rendu la plupart des soirées si incommodes, ne souffla point ce soir-là. Les cimes qui nous dominaient et les neiges qui les séparent se coloraient des plus belles nuances de rose et de carmin ; tout l’horizon de l’Italie paraissait bordé d’une large ceinture pourpre, et la pleine lune vint s’élever au-dessus de cette ceinture avec la majesté d’une reine, et teinte du plus beau vermillon. L’air, autour de nous, avait cette pureté et cette limpidité parfaite, qu’Homère attribue à celui de l’Olympe ; tandis que les vallées, remplies des vapeurs qui s’y étaient condensées, semblaient un séjour d’épaisses ténèbres.

Mais comment peindrai-je la nuit qui succéda à cette belle soirée ; lorsqu’après le crépuscule, la lune brillant seule dans le ciel, versait les flots de sa lumière argentée sur la vaste enceinte des neiges et des rochers qui entouraient notre cabane ! Combien ces neiges et ces glaces, dont l’aspect est insoutenable à la lumière du soleil, formaient un étonnant et un délicieux spectacle à la douce clarté du flambeau de la nuit ! Quel magnifique contraste ces rocs de granit, rembrunis et découpés avec tant de netteté et de hardiesse, formaient au milieu de ces neiges brillantes ! Quel moment pour la méditation ! De combien de peines et de privations de semblables moments ne dédommagent-ils pas ? L’âme s’élève, les vues de l’esprit semblent s’agrandir, et au milieu de ce majestueux silence, on croit entendre la voix de la nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes.

Le lendemain, 19 juillet, comme nous avions achevé les observations et les expériences que nous nous étions proposées, nous quittâmes notre station et nous descendîmes à Courmayeur. La première partie de la descente que l’on fait sur des rocs incohérents est extrêmement pénible, mais sans aucune espèce de danger ; et à cet égard, elle ne ressemble nullement à l’aiguille du Goûté, à laquelle on l’avait comparée. Du pied de ces rocs, on entre dans des prairies au-dessous desquelles on trouve des bois, et enfin des champs cultivés, par lesquels on arrive à Courmayeur. Toute cette route ne présente aucune difficulté. Nous y souffrîmes cependant beaucoup ; d’abord de la chaleur, qui, en sortant du climat froid auquel nous nous étions habitués, nous parut insupportable ; mais nous souffrîmes surtout de la faim. Nous avions réservé quelques provisions pour ce petit voyage, mais elles disparurent dans la nuit qui le précéda.

Nous avions violemment soupçonné quelqu’un de nos guides de les avoir soustraites, moins pour en profiter, que pour nous mettre dans l’absolue nécessité de partir. Ils s’ennuyaient mortellement sur le col du Géant, et notre admiration pour la dernière soirée, quelques regrets qu’avait témoignés mon fils, leur avaient fait craindre que nous ne voulussions prolonger notre séjour.

La chaleur et l’inanition m’ôtaient les forces, me donnaient même des commencements de défaillance et me portaient à la tête au point que je ne pouvais pas trouver les mots nécessaires pour exprimer mes pensées. Mon fils et mon domestique en souffrirent aussi, mais beaucoup moins que moi. Ma faiblesse retardait notre marche et éloignait par cela même le remède. Nous n’arrivâmes qu’à sept heures du soir au village d’Entrêves, où étaient les premières maisons où l’on put trouver quelque chose à manger. Mais un jour de repos à Courmayeur me rétablit parfaitement.

 

FIN

NOTES SUR LES ILLUSTRATIONS

Planche I (frontispice) : Portrait de H.-B. de Saussure, exécuté vers 1777 par le peintre danois Jens Juel. Ce portrait se trouve à la Bibliothèque de Genève ; la reproduction en a été faite d’après une photographie de Boissonnas. Il a été admirablement reproduit en gravure coloriée par Chrétien de Mèche, devenue aujourd’hui fort rare.

Planche II : Portrait de Jacques Balmat. Reproduction d’une gravure très rare, au pointillé et coloriée à la main, de la collection Henry-F. Montagnier. On n’en connaît pas l’auteur, mais elle est certainement d’un contemporain de Balmat ; la physionomie de celui-ci est en effet traitée comme un véritable portrait. On l’a parfois attribuée à Wocher ou à Kœnig. Nous nous permettrons de faire ici une hypothèse qui, à notre avis, pourrait bien être l’expression de la vérité, à savoir que l’auteur de cette gravure ne serait autre que Bacler d’Albe. Si l’on compare, en effet, cette gravure à celle en médaillon due à Bâcler d’Albe et reproduite dans l’ouvrage de Dübi, on verra que les traits de la physionomie sont les mêmes dans les deux portraits, que le dessin assez particulier du fer qui termine le bâton du guide est le même dans les deux dessins, que le nom y est, dans l’un et l’autre, écrit de la même façon Balma. En outre, le dessin des montagnes du fond dans la gravure que nous reproduisons ici est tout à fait dans la manière de Bader d’Albe. Et enfin le caractère de portrait rend plus vraisemblable encore l’attribution à Bâcler d’Albe qui, séjournant à Sallanches, voyait assez fréquemment Jacques Balmat.

Planches III et V : Voyage de M. de Saussure à la cime du Mont Blanc au mois d’aout 1787. Ces deux estampes représentant, l’une l’ascension, l’autre la descente, font partie de la collection de M. le docteur Maillart-Gosse, à Genève. Ces estampes sont celles éditées par Chrétien de Méchel, à Bâle, en 1790, auxquelles Saussure fait allusion dans ses Voyages, § 1985. Ce sont des estampes au trait, coloriées à l’aquarelle. Elles ont été copiées et regravées assez souvent, avec des variantes parfois assez importantes (Voir par exemple celles reproduites dans l’ouvrage de M. Freshfield). Celles que nous reproduisons ici appartiennent à l’édition originale de Chrétien de Méchel. Il y avait eu un premier dessin de ces gravures dont il ne reste aujourd’hui que quatre exemplaires et que Saussure n’avait pas accepté, parce qu’il y était figuré dans une attitude qu’il ne considérait sans doute pas conforme à sa dignité. On le voyait à la descente, retenu entre deux guides par une corde et se laissant glisser dans la position assise. Quel est l’auteur du dessin de ces estampes ? on a proposé tour à tour Bacler d’Albe, Marquart, Wocher, Ch. de Méchel, Zehender ou L’Évêque. Pour nous, il semble probable que toutes ces estampes sont issues d’un dessin originaire de Henri L’Evêque, jeune artiste genevois qui accompagna Saussure à Chamonix en 1788. M. Montagnier en a déjà indiqué ailleurs les raisons[132] qui paraissent tout à fait probantes. En effet, à la suite de son séjour à Chamonix avec Saussure, L’Évêque a publié deux estampes qu’il avait dessinées, représentant l’ascension et la descente du Col du Géant par Saussure et son fils. Or, l’estampe originale de Méchel est assez fidèlement copiée sur celle de L’Evêque, et les suivantes sur celle de Méchel. Mais il ne nous paraît pas moins évident, et M. Baillie-Grohmann n’a pourtant pas indiqué cette solution, que l’estampe originale de Méchel n’a pas été dessinée de la même main que celle de L’Evêque. Celle-là est d’un dessin plus fini que celle-ci, et les personnages y ont une élégance qu’on ne trouve guère dans l’estampe de L’Évêque. De même, l’estampe reproduite dans l’ouvrage de M. Freshfield est d’une autre main que les deux précédentes. Et cela nous donne une solution très probable du problème : les diverses éditions procèdent toutes du dessin originaire de L’Évêque, mais elles ont été dessinées à nouveau par des mains différentes, parmi lesquelles celles de Méchel, Wocher et Zehender.

Planche IV : Reproduction de la page 22 du Journal de Saussure.

Planche VI : H.-B. de Saussure et Jacques Balmat, monument érigé à Chamonix.

Planche VII : Vue de Chamonix.

Planche VIII : La mer de glace.

Planche IX : Carte du Massif du Mont-Blanc.

Planche X : La glacier des Bossons.

Planche XI : Vue du Mont-Blanc et de la route par laquelle on atteint le sommet.

Planche XII : Au sommet du Mont-Blanc.


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Horace-Bénédict de Saussure, Journal d’un voyage de Chamouni à la Cime du Mont-Blanc en juillet et aoust 1787, Lyon, Maudin, 1926 ainsi que : Horace-Bénédict de Saussure, L’Ascension du Mont-Blanc, extraits des relations de l’auteur, s.l., Librairie nationale, s.d. . D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Le Mont-Blanc depuis le village de Cordon, a été prise par TL en octobre 2004 (Licence art libre).

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[1] Petite localité dans la vallée du Rhône, entre Villeneuve et Aigle, qu’habitait Albert de Haller, lorsqu’il était directeur des Salines de Bex.

[2] Voyages, § 648.

[3] François Paccard mourut le 10 mai 1819, à l’âge de 84 ans. Michel Paccard mourut le 21 mars 1821.

[4] J. -N. Couteran a laissé un très curieux récit de cette tentative, que Bourrit reproduisit en 1785 dans son livre Description des Glacières de Savoie.

[5] Marc-Théodore Bourrit naquit le 6 août 1739 et mourut le 7 octobre 1819 à Lancy. Il habitait à Genève en haut de la rue Verdaine.

La première visite de Marc-Théodore Bourrit à Chamonix date de 1766. Il y retourna en 1769 et en 1770. Sa cinquième visite fut faite en 1774.

Sa première Description des Glacières de Savoie parut en 1773 ; en 1775, il publia sa Description des Aspects du Mont-Blanc, et, en 1785, sa Nouvelle Description des Glacières de Savoie.

Dans son premier volume, il écrit : « Nous admirions de nouveau la majesté du Mont-Blanc et nous pûmes juger mieux qu’ailleurs de son immense hauteur et de l’impossibilité de pouvoir jamais l’atteindre » (Description de la vue du Glacier des Bossons). Cependant, en 1775, Bourrit écrit : « Dès longtemps j’avois formé le projet d’en essayer l’escalade. Dans ce dessein, j’avois parcouru ses bases, j’étois arrivé assez haut, et j’étois persuadé de la possibilité d’atteindre son sommet, à la vérité avec beaucoup d’efforts. C’étoit aussi le projet de Mr le Colonel Hervey, qui vouloit assiéger un jour cette région des glaces suivant les règles d’un militaire. Il croyoit comme moi qu’elle n’étoit restée inaccessible que par défaut de mesures nécessaires pour l’exécuter sûrement. En attendant j’avois beaucoup encouragé les guides de Chamouni de nous précéder dans ces essais ». Suit la curieuse description de la tentative de 1775.

[6] Voyages, § 1104.

[7] Saussure dit (Voyages, §1105) : « Mr Bourrit qui mettait encore plus d’intérêt que moi à la conquête du Mont Blanc ».

[8] Mr H. -F. Montagnier a découvert dans les papiers de la famille de Saussure une lettre très intéressante adressée par Bourrit à Saussure au sujet de cette tentative, et l’a publiée dans l’Alpine Journal, XXIV, p. 419-23.

Bourrit a simplement mentionné cette tentative dans sa Nouvelle Description des Glacières en 1785 sans parler du Docteur Paccard, d’ailleurs, et Saussure n’a relaté qu’en une demi-douzaine de lignes cette tentative dans ses Voyages, § 1104. Celle-ci a cependant eu une grande importance, sinon dans ses résultats pratiques, du moins dans le fait que c’est la première fois que nous voyons un étranger et un habitant de Chamonix ne faisant pas profession de guide, se joindre à des professionnels pour une tentative au Mont Blanc.

Bourrit s’étend avec complaisance, dans sa lettre à Saussure, sur cette expédition dont il gardera un terrible souvenir (voir sa Description des Cols et Passages des Alpes publiée 20 ans plus tard). Quant au Docteur Paccard, il la signale en ces termes dans son Journal : « Le 15 environ du mois de septembre 1783, nous sommes partis, Monsieur Bourrit, moi, le meunier, Marie et Jean-Claude Couttet ; nous sommes allés coucher à la Tournelle… Nous n’avons pénétré que jusqu’au glacier très découpé ; alors le Mont Blanc était couvert de nuages. Monsieur Bourrit n’a pas osé mettre les pieds sur la glace… ».

[9] Les compagnons de Bourrit étaient Lombard dit Jorasse et Marie Couttet de Chamonix, François Cuidet, du hameau de la Grua et un autre chasseur du même lieu. Quant à Maxime, c’était un muletier de Sallanches, très connu de son temps comme muletier, mais qui se montra très inférieur comme montagnard. À la suite de cette expédition, qui s’arrêta pour lui au-dessus du Désert de Pierre Ronde, Maxime fut désigné sous le sobriquet de « Baron de Pierre Ronde ». Malgré cela, Bourrit eut à diverses reprises, par la suite, recours à ses services pour l’accompagner, lui et son fils Charles, dans les montagnes du Valais.

[10] Dans son Journal, le docteur Paccard dit que Marie Couttet et François Cuidet sont arrivés à midi au sommet de l’Aiguille du Goûter.

[11] Pierre-Marc-Isaac Bourrit, né à Genève, le 30 novembre 1762, mort en 1841. Étudiant à Genève en 1779 ; en théologie, 1783 ; ministre, 1788 ; pasteur à Constance, 1790 ; à Chancy en 1794 ; à Genthod de 1802 à 1804 ; à Lyon, de 1804 à 1821.

[12] § 1106-1120.

[13] Dans son Journal, le docteur Paccard l’appelle Joseph Balmat des Baux. Il n’était pas encore guide. Bourrit écrit en 1808, en parlant de cette tentative : « Trois guides et un homme qui ne l’était pas suivirent d’abord le même itinéraire ».

[14] Voyages, § 1964.

[15] On sait comment, par la suite, les événements donnèrent tort à Saussure. Cette voie, qui a officiellement été interdite aux guides de Chamonix à cause du danger qu’elle offre, n’est plus jamais suivie aujourd’hui, tandis que des voies d’accès nombreuses ont été trouvées tout autour du colosse par ses diverses crêtes et ses divers versants ; quelques-unes sont, il est vrai, d’une difficulté telle que Saussure ne pouvait guère imaginer leur praticabilité, mais quelques autres, comme l’arête des Bosses, ou le passage sous le Mont-Blanc du Tacul et le Mont Maudit, ou encore le Corridor, sont de toute évidence plus faciles et plus logiques que celle découverte par Balmat et qu’on appelle aujourd’hui l’Ancien Passage.

[16] Le Dr Paccard relate dans son Journal la course au Glacier du Tacul à la date des 4 et 5 juin 1784. Sa course vers l’Aiguille du Goûter fut faite les 9 et 10 septembre 1784 avec Henry Pornet son guide habituel et Jean-Baptiste Jacquet de la Grua. Partis de la Grua, ils montèrent aux chalets de Miage, franchirent le Col de Tricot, redescendirent dans le vallon de Bionnassay et passèrent le col de Voza pour rentrer à Chamonix.

[17] Horace Bénédict de Saussure, par D. -W. Freshfield, avec la collaboration de Henry-F. Montagnier, p. 190.

[18] Dans l’Itinéraire de Genève, de Chamonix, etc., par Bourrit, 1808, on relève à la page 181 : « Le docteur (Paccard) m’écrivit les circonstances de sa course, qu’il m’envoya par son guide lui-même. Je conduisis celui-ci à M. De Saussure, et il nous promit, à l’un et à l’autre, de nous faire parvenir sur le Mont-Blanc ».

[19] Nous croyons intéressant de donner ici le texte de cette lettre tel qu’il a été publié en 1845 dans, l’ouvrage aujourd’hui assez rare de L. -D. -L. Audiffret, la Grande Chartreuse, le Mont-Blanc et l’Hospice du Grand Saint-Bernard, Waille, à Paris, pp. 84-7. Cette lettre a été traduite en anglais et reproduite également dans l’ouvrage d’Albert Smith, The story of Mont Blanc, Putnam & C°, New-York, 1853, pp. 84-9, où l’on a ajouté un post-scriptum de Saussure, n’offrant d’ailleurs aucun intérêt, puisqu’il n’est qu’une récapitulation des recommandations adressées au destinataire dans le cours de la lettre.

[20] Les ouvriers ne l’avaient pas construite au sommet de la Montagne de la Côte, comme il l’avait demandé, mais un peu plus bas.

[21] Journal de 1786 encore inédit. Ce récit a été reproduit dans l’ouvrage de Mr Freshfield auquel nous renvoyons le lecteur. On y verra toute l’importance que prend le rôle du docteur Paccard dans la première ascension du Mont-Blanc.

[22] Le Journal de Lausanne du 21 juillet 1787 annonça cette dernière ascension en ces termes : « Le 4 de ce mois, trois guides, nommés Jacques Balmat, Jean Michel Cachat et Alexis Tournier, partirent dans la soirée, pour aller coucher sur la Montagne de la Côte, qui est vis-à-vis du Prieuré. Le 5, à deux heures et demie du matin, ils se remirent en route pour parvenir au sommet du Mont-Blanc, par le même passage que le Docteur Paccard et Jacques Balmat ont découvert l’année dernière ; enfin, à trois heures du soir, ils arrivèrent au sommet de la montagne, où ils ont planté un drapeau noir, que l’on voit distinctement depuis la vallée ».

[23] Seule sa fille Albertine, mariée depuis un an à Jacques Necker, n’est pas du voyage, se trouvant à ce moment dans un état intéressant.

[24] Le manuscrit, intitulé Journal d’un voyage à Chamouni et à la cime du Mont Blanc en juillet et aoust 1787, est un cahier de 20 feuillets in-8° (20 c/m x 15 c/m), de papier vergé couleur crème, retenus par un cordon bleu, dont la première page formant la couverture porte le titre d’une encre un peu décolorée. Au recto du premier folio non numéroté se trouve le titre, le verso est blanc ; suivent les pages écrites à partir du 2e folio numérotées de 1 à 26. La page suivante qui devrait être la 27e n’est pas numérotée ; suivent les pages 28, 29, 30 qui donnent la fin du voyage. Les 7 pages blanches qui terminent le cahier ne sont pas numérotées ; une seule d’entre elles contient quelques lignes au crayon presque illisibles. Une feuille volante est jointe au manuscrit, écrite sur les quatre pages et porte comme titre : Note de ce que je dois emporter au Mont Blanc.

[25] Les papiers de H.-B. de Saussure, parmi lesquels se trouve ce Journal, ont été pieusement conservés par ses descendants. Ils sont la propriété de MMrs Jacques et Raymond de Saussure et se trouvent déposés dans un petit pavillon, sur la terrasse de la maison de M. Horace de Saussure, rue des Granges, à Genève. Rien de plus impressionnant pour un alpiniste que ce petit musée de famille. On y voit tous les instruments de physique de l’illustre savant, ses souliers, la redingote de soie bleue qu’il portait au Mont-Blanc ; dans une grande armoire sont réunis tous ses papiers, sa correspondance, ses carnets de voyage, etc., le tout admirablement classé.

[26] Les guides Jean-Michel Cachat et Alexis Tournier l’avaient précédé le 26 juillet, et, bien qu’engagés par Exchaquet pour faire cette traversée, ils l’avaient effectuée tous deux pour leur propre compte.

Une lettre de Henri-Albert Gosse au Journal de Genève du 15 septembre 1787 relate cette expédition. Elle a été reproduite dans l’Alpine Journal, IX, p. 87-8.

[27] En citant cette ascension, on parle toujours du Colonel Beaufoy. Or, le jeune Mark Beaufoy ne devint colonel de la Tower Hamlets Mïlitia que beaucoup plus tard.

Au sujet de l’ascension de Beaufoy, voici la lettre, inédite jusqu’ici, que Pierre Balmat écrivit à Saussure le 10 août 1787 :

« Monsieur,

« Le jour que vous partîtes de Sallanches pour Genève, leaoût, l’Anglais qui s’était proposé de faire faire une tente et partir de Chamonix àheures du matin est allé coucher à votre seconde cabane que vous fîtes bâtir l’année dernière et Monsieur Bourrit a dit les avoir vus àheures du matin près de l’endroit où nous avons couché la dernière nuit et moi je les ai vus arriver sur le Gros Rocher où nous nous sommes arrêtés avant que de prendre la dernière montée pour arriver au sommet àheures du matin et à 10 heures et quart ils sont arrivés tout en haut et à midi et demi ils ont commencé à redescendre ; àheures et demie ils sont arrivés où nous avons couché la nuit précédente ; le lendemain ils sont arrivés à Chamonix à 11 heures du matin et il a eu les yeux beaucoup brûlés par le soleil dont il est à moitié aveugle.

« Je suis de tout mon cœur avec tout le respect possible, Monsieur,

« Votre très humble serviteur,

« Pierre Balmat,

« Guide à Chamonix ».

Quant au Journal du Docteur Paccard, il signale l’ascension Beaufoy dans ces termes :

« M. Beaufoy, Anglois, est arrivé au Mont-Blanc le 9 août 1787 avec 10 guides et a trouvé la latitude du Mont-Blanc de 45° 50’ 11”. Le thermomètre étoit en haut à 2 3/4 de Réaumur, tiré de celui de Fahrenheit, et au Prieuré à +19.

« La hauteur du soleil sans calculer les réfractions de 59° 42’ 26”.

« Il est monté aussi bien qu’un guide. Il a couché à la grande cabane. Il est arrivé à 10 heures du matin au sommet. Il est resté 2 heures 1/2. Le ciel étoit bleu de Roy. Il a un peu souffert comme moi faute de crêpe ».

[28] On trouve le récit suivant de cet accident dans une lettre d’Antoinette Béranger, femme de l’historien J. -P. Béranger, à Mme Roget, en date du 3 septembre 1784. Cette lettre a été communiquée à M. H.-F. Montagnier par M. le Professeur F.-F. Roget.

« … Nous avons bien parlé de vous ces jours passés que nous avons eu Mr. Bourrit. Nous sommes retournés par imagination sur le Col de la Balme. Vous savez comme il prend feu. Aussi fait-il de nous, de nos chers enfants, autant de héros. J’aime à parler de cette course. Aussi je lui pardonne ses grands hélas. J’espère que vous ne connaissiez pas Mr. Lecointe, le Banquier. Il est allé aux Glacières pour y trouver la mort. Voici comme M. Bourrit nous a conté le fait. Ils montèrent le Montanvert, c’est-à-dire M. Lecointe, sa mère, sa sœur, un Anglais et d’autres étrangers. Ils visitèrent la vallée de glace. De là, Lecointe et l’Anglais avec un guide, voulurent monter les Charmoz. C’est une montagne qui est du même côté que le Montanvert. On suit à droite, je ne sais si vous l’avez remarqué. Le guide s’y opposa, lui dit que personne n’y était allé. Il renvoya le guide et l’Anglais, prétendant y monter seul. En effet, il monta quelque temps, puis, parvenu à un roc très roide qui s’était détaché de la montagne, M. Lecointe tomba, le roc avec lui, je ne sais de quelle hauteur, mais c’est immense. On est resté longtemps sans le retrouver. À la fin Jorasse l’a découvert dans une fente de rocher. Comme c’était à la tête que le coup s’est porté, on ne croit pas qu’il ait souffert, mais quelle triste nouvelle à apprendre à sa mère, à sa sœur. Cela est affreux. Les gens de Chamonix croient que son dessein était de se tuer. Sa témérité l’annonçait. Quel retour d’un aussi joli voyage ! Mais il fallait qu’il fût fou ! C’est sa mère que je plains… ».

Ami Le Cointe était le fils du pasteur et professeur Gédéon Le Cointe, professeur de langues orientales à l’Académie de Genève. L’Anglais avec qui Le Cointe était parti à l’Aiguille de l’M était Mr Hill qui devait atteindre en 1786 le sommet du Col du Géant par le versant de Courmayeur. Hill songeait également à faire une tentative au Mont-Blanc.

Voici l’acte de décès du jeune Le Cointe : « Le Cointe. Lundi 2 août 1784 à 4 heures du soir Ami Le Cointe, citoyen, banquier, fils de feu Spectable-Gédéon Le Cointe, professeur et pasteur de cette église (Genève) et de dame Louise Galiffe, âgé de 28 ans, mort d’une chute à Chamouny en Savoie, transporté rue des Belles-Filles ».

Sans doute s’agit-il du premier accident mortel dans l’histoire de l’alpinisme.

[29] Saussure, Voyages, § 744.

[30] Voir la lettre de Jean-Nicolas Couteran, adressée le 27 septembre 1802 à Bourrit pour relater la course à la Mer de Glace du Colonel Pollen et de Lord Montégu, accompagnés de deux dames et de Jacques Balmat des Dames. Ce dernier « s’est opposé avec énergie à ce que les dames passassent ».

[31] Voyages, § 517.

[32] Charles Bourrit, né à Genève le 15 février 1772, mort le 12 novembre 1840. Étudiant à Genève en 1786 ; en théologie 1790 ; ministre 1794 ; pasteur suppléant à Sacconnex 1795, effectif 1797 ; pasteur à Genève de 1822 à 1839 ; secrétaire de la Compagnie de 1810 à 1812 et de 1826 à 1829 ; bibliothécaire de 1814 à 1840. Il épousa le 14 décembre 1794 Charlotte, fille de feu J. -P. Béranger, auteur de l’Histoire de la République de Genève.

[33] Description des Cols et Passages des Alpes, vol. 1, p. 79 (1803).

[34] Le Journal de Lausanne du 1er septembre 1787 contient des détails relatifs à ces reliefs de la vallée de Chamonix et du Mont-Blanc qu’Exchaquet vendait 30 louis. « Chaque relief, y lit-on, est accompagné d’une description indiquant les moyens dont on s’est servi pour lui donner toute l’exactitude possible, et les noms de tous les objets qu’ils représentent ». On n’a malheureusement conservé aucun modèle de ces reliefs ni de la description qui les accompagnait. Ces reliefs étaient en bois sculpté et colorié, la glace était très bien imitée par des morceaux de verre. Son échelle était de 1/15.552e (D’après la description du DJ.-E. Smith, qui visita Exchaquet à Servoz en 1787).

[35] Louis Odier (1748-1817), médecin genevois célèbre. Ce fut lui qui soigna Saussure dans sa dernière maladie et il fut un ami personnel du savant.

[36] Bourrit, Cols et passages des Alpes, tome 1er, p. 82.

[37] Il s’agit ici de Jacques Balmat et de Pierre Balmat.

Jacques Balmat, dit Mont Blanc, né le 19 janvier 1762, mort dans des circonstances mystérieuses dans les montagnes de Sixt en 1834, accompagnait le docteur Paccard dans la première ascension du Mont-Blanc, le 8 août 1786.

La biographie de Jacques Balmat est trop connue des lecteurs pour qu’il convienne de la répéter ici. Nous en signalerons cependant quelques points inédits ou peu connus :

Jacques Balmat s’est marié le 24 septembre 1782 avec Jeanne-Marie, fille de Joseph-Marie Simon et de Michelle Devouassoux.

Un fait que beaucoup parmi ceux qui se sont occupés de l’histoire du Mont-Blanc semblent avoir ignoré, c’est que le jour où Balmat arriva au sommet avec Paccard, sa fille Judith mourut à l’âge de 18 jours. L’enfant a été inhumée le 10 août, c’est-à-dire le lendemain du retour de Balmat de sa course au Mont-Blanc.

Balmat fit sa dernière ascension au Mont-Blanc avec le comte Matzewsky (Polonais), le 4 août 1817. Selon l’écrivain allemand Maisner (Alpenrosen, 1820, pp. 80-81), « on put voir ensemble à cette occasion, occupés à se répartir les fardeaux, onze guides les plus réputés, dont la plupart avaient déjà fait plus d’une fois le Mont-Blanc ; à leur tête Jacques Balmat, surnommé Mont Blanc, le premier qui ait gravi cette cime, exploit qu’il a déjà accompli dix fois. Cet homme, âgé de plus de 60 ans (en réalité, il avait 55 ans), a dressé trois de ses fils à cette entreprise, et veut maintenant y initier le quatrième, jeune garçon de quatorze ans ».

Dire que Balmat avait fait dix ascensions au Mont-Blanc est exagéré ; nous connaissons seulement 5 ascensions de Balmat antérieures à celle de 1817 : celle avec le Dr Paccard en 1786, deux en 1787, une en 1788 avec Woodley et celle avec Maria Paradis, le 14 juillet 1808.

Quant à Pierre Balmat il était le guide favori de Saussure depuis la mort de Pierre Simond qui fut son premier guide. Il mourut le 10 avril 1827, à l’âge de 77 ans. C’est Pierre Balmat qui accompagnait Saussure en 1784 et qui dirigea la tentative de 1785 par l’Aiguille du Goûter.

Parmi les guides qui accompagnèrent Saussure à la cime du Mont-Blanc, il y avait un autre Jacques Balmat, le domestique de Mme Couteran, mort le 25 mars 1834, à l’âge de 75 ans. Ce dernier était ordinairement appelé Jacques Balmat des Dames. Bourrit l’appelle, en 1791, « Jacques Balmat dit des Dames » et, en 1803, il parle des « soins et de la prudence de Balmat des Dames ». Sans doute ce sobriquet lui venait-il de ce que Madame Couteran confiait à ce domestique le soin de conduire à la Mer de Glace les dames, clientes de son auberge.

[38] Cette lettre de Jacques Balmat n’a jamais été retrouvée. Elle ne figure pas dans les papiers de H.-B. de Saussure qui sont restés dans sa famille.

Cependant, nous devons à l’amabilité de M. Albert Bourrit, arrière-petit-fils de Marc-Théodore Bourrit, la communication de la lettre suivante adressée par Jacques Balmat à son trisaïeul à la même date que celle qu’il envoya à Saussure et sur le même sujet et, très probablement, identique à cette dernière.

Jacques Balmat dit Mont Blanc à Monsieur M.T. Bourrit,

Chantre de la Cathédrale de Saint-Pierre,

Pensionnaire du Roy, à Genève,

au Prieuré de Chamonix, le 28 juin 1787.

Monsieur,

Je vous dirai par la présente que le 26 du courant à minuit je suis parti pour grimper le Mont Blanc, et que j’ai presque été à sa sommité. Si une crevasse horrible que j’ai rencontrée dans un endroit très âpre, n’y eût mis obstacle, j’aurais atteint le haut, mais comme c’était fort dangereux à la franchir, j’ai pensé que le meilleur était de m’en retourner ; au surplus le temps n’était pas favorable, car je comptais à tout moment d’être enlevé par la véhémence du vent. J’ai été par un autre chemin qu’autrefois et l’ai trouvé encore passable, quoique j’ai trouvé de fort mauvais pas ; je compte cependant avec peine d’y parvenir. Je fus de retour hier à 10 ½ heures du soir, bien las, le visage tout enflé, les yeux tout rouges, la peau commence déjà à se lever. J’y suis allé sans visière et je puis vous dire que je m’en trouve de beaucoup plus incommodé que la dernière fois. J’en suis beaucoup plus brûlé et les yeux me font un mal sensible.

Je vous prie de vous rendre incontinent ici, nous tâcherons pour lors de gagner le sommet du Mont Blanc par quelque autre chemin qui paraisse moins difficile.

Je vous prie aussi de ne pas oublier les visières, car il nous faudra nécessairement les avoir, sans quoi nous ne serons pas à notre aise.

J’attends votre arrivée et suis avec la plus parfaite considération,

Monsieur,

Votre très humble serviteur,

Jacques Balmat

du Mont Blanc.

Nous remercions vivement M. Albert Bourrit de la communication de cette lettre inédite (l’orthographe en a été modernisée, celle de Balmat rend d’ailleurs ses lettres presque illisibles).

[39] Jacques Balmat avait fait une première tentative au début de juin de la même année.

[40] Madame H.-B. de Saussure, née Boissier, avait deux sœurs : Jeanne-Françoise, devenue Mme Jean-Alphonse Turrettini, et Anne-Caroline, appelée Minette dans la famille, devenue Mme Jean-Louis Tronchin.

Madame Turrettini mourut en 1838. Les deux belles-sœurs de Saussure étaient toutes deux veuves en 1787.

Les deux fils de Saussure étaient Nicolas-Théodore (1767-1845) et Alphonse (1770-1858), âgés en 1787 de 20 et 17 ans.

Nicolas-Théodore qui devait, l’année suivante, accompagner son père au Col du Géant, devint un botaniste et un physiologiste distingué. Il fut le premier à appliquer la méthode expérimentale à la physiologie. Il publia de nombreux travaux dont le plus célèbre, paru en 1804, a pour titre : Recherches chimiques sur la végétation.

[41] H.-B. de Saussure résidait alors pendant l’été à la propriété du Creux de Genthod qui appartenait à sa femme et ses deux belles-sœurs. Genthod se trouve à 4 kilomètres de Genève, sur la rive droite du lac et près de ses rives.

[42] « Je loge ordinairement à Sallenche dans l’auberge qui est à l’entrée de la ville, non que cette auberge soit de beaucoup meilleure que les autres, mais parce qu’il y a une galerie d’où l’on voit le Mont Blanc en face, et parfaitement à découvert » (Voyages, § 481).

Le 18 août 1786, Saussure, en montant à Chamonix, avait déjà couché à Sallanches « chez Chesnay où l’on est fort bien » (Journal inédit de 1786). C’est sans doute dans la même auberge que Saussure descendit en 1787.

On sait que Marc-Théodore Bourrit avait le grand désir de faire le Mont-Blanc sur les traces mêmes de Saussure – puisque celui-ci tenait à faire l’ascension seul – de manière à profiter des guides, gîtes et moyens que Saussure laisserait à sa disposition. Mais toute cette combinaison semble bien lui avoir été suggérée par Jacques Balmat qui, nous l’avons vu, lui écrivit en même temps qu’à Saussure. Quoiqu’il en soit, Bourrit part de Genève, avec son fils cadet Charles, dès le 9, et rattrape la famille de Saussure à Sallanches, où celle-ci est retenue par la pluie.

Il ne sera pas sans intérêt de suivre au jour le jour le voyage des Bourrit consigné dans le Journal (inédit) que le jeune Charles, âgé de 15 ans, en a tenu dans un petit carnet in-16 manuscrit et dont nous devons l’obligeante communication à Madame Fol, arrière-petite-fille de Bourrit, décédée en 1914. Nous en donnerons à mesure les extraits qui en paraîtront intéressants.

[43] Saussure a donné dans ses Voyages des descriptions détaillées de ces ardoisières de Saint-Martin, village situé en face de Sallanches, sur la rive droite de l’Arve : « Un peu avant d’arriver à Saint-Martin, on voit les premières ardoises de cette route. Leurs couches sont entremêlées de couches brisées et tourmentées d’une espèce de marbre noir, fragile, épaisses de trois à quatre pouces. Ces pierres mélangées forment un monticule sur la gauche du chemin » (Voyages, § 476).

[44] Journal de Charles Bourrit : « Dimanche. Arrivé en trois heures à la maison de Dunant dans Bonneville. Dîné et parvenu à Sallenches en 8 h. 1/2. Nous y avons trouvé M. de Saussure, ses fils, sa femme et ses belles-sœurs qui nous ont invités à souper ce que papa a refusé de peur de la migraine. Nous avons soupé avec Mr. Cheuret* et couché séparément dans une maison de Sallenches. J’ai donné à papa de l’eau de fleur d’oranger ce qui l’a fait bien dormir ».

« À notre arrivée à Bonneville nous avons écrit à Mama et à notre arrivée à Sallenches nous avons visité le peintre d’Albe (Bacler d’Albe)** qui a un petit jardin, des chèvres, des poules et des moutons ».

* L’orthographe de ce nom est douteuse ; peut-être faut-il lire Chesnay, l’hôtelier de Sallanches mentionné par Saussure.

** Bacler Dalbe, Louis-Albert-Guislain, né à Saint-Pol-en-Artois, le 21 octobre 1761, s’adonna à la peinture de paysage en Suisse, puis vint s’établir, en 1785, à Sallanches ; il y resta jusqu’en 1793, date à laquelle il s’enrôla pour le siège de Toulon, où il fit connaissance de Bonaparte. Celui-ci se l’attacha ensuite ; il en fit pendant les campagnes d’Italie un ingénieur-géographe qui devint successivement chef du service topographique de l’Empereur, directeur du Dépôt de la Guerre et général de brigade, baron de l’Empire sous le nom d’Albe. Il prit sa retraite en 1815 et mourut à Sèvres le 12 septembre 1824. En sa qualité, il accompagna Napoléon dans toutes ses campagnes, sauf en Égypte, et son œuvre artistique comprend environ 500 pièces, dont plus de 50 ont trait à la Savoie (d’après J. Cochon : Deux portraits savoyards du XVIIIe siècle).

[45] Le Nant de Joux est le torrent qui passe au hameau de Joux et se jette dans l’Arve, rive droite, au coude que celle-ci fait à 500 mètres en amont de Chedde.

[46] Tous ces torrents se passaient à gué ou sur des planches volantes et lorsque, par suite d’un orage, ils étaient subitement grossis, cela ne laissait pas de constituer un réel danger. Bourrit faillit se noyer deux fois à dix ans d’intervalle dans la traversée du Nant de la Gria et l’on verra plus loin que le père du docteur Paccard périt dans le Nant Naglien, proche également des Houches, le 23 juillet de cette même année 1787, en voulant se rendre de Chamonix à Servoz par mauvais temps.

Saussure signale le danger, précisément dans la région entre Saint-Martin et Chedde, dans les termes suivants : « Un danger plus extraordinaire que l’on court quelquefois sur cette route est celui d’être surpris par des torrents qui se forment subitement et descendent avec une violence incroyable du haut des montagnes qui sont sur la gauche de la grande route » (Voyages, § 485).

[47] La première cabane construite sur la demande et sur les indications de Saussure en 1786 (voir sa lettre à Tairraz dans l’Introduction) se trouvait sur la Montagne de la Côte à 4 h. 35 min. de Chamonix et à 1 h. 25 min. au-dessous du point culminant de la Montagne de la Côte.

[48] La seconde cabane de Saussure est celle qu’il avait fait construire au pied du rocher des Grands-Mulets.

[49] Journal de Charles Bourrit : « Lundi. Notre voiturier est parti, Mr. de Saussure, etc. sont partis en char à banc et à mulets pour Chamonix par une grosse pluie qui a duré jusqu’à onze heures. Le soir à 3 heures nous sommes partis conduits par Maxime (voir au sujet de celui-ci l’Introduction). D’abord nos affaires se sont détachées, il a fallu courir à un quart de lieue pour chercher des cordes. Ensuite à Chède une mule a si bien levé le derrière et a été si obstinée à ne vouloir plus bouger qu’il a fallu la renvoyer et j’ai été chercher une mule qui nous à conduit à Chamoni où nous sommes arrivés à 10 h. Papa avait si mal à la tête qu’on l’a mis au lit. Je lui ai donné de l’eau de fleur d’oranger et plus tard une soupe. C’était chez Tairraz. Moi j’ai eu un froid de pied si vif et ils ont été si humides qu’en arrivant j’avais très mal au cœur. Dans la route nous avons vu un loup à Chède ».

[50] Journal de Charles Bourrit : « La migraine de papa a passé dans la nuit. Je me suis levé de bonne heure et j’ai appris du Boileau. Ensuite nous avons déjeuné. Puis nous avons été promener avec Balmat qui nous a dit avoir été étendu par terre lundi d’un soufflet que le docteur Paccard lui avait donné. *

« Nous avons été retenu chez Simon dans sa petite maison. Nous avons refusé un dîner chez Mr. de Saussure. Le soir Mr. de Saussure est allé à l’Arveiron et nous à la petite maison qu’on a garnie de meubles. Le Comte Strogonoff est arrivé et nous avons été au devant de Mr. de Saussure. Nous avons soupé avec lui et je me suis extrêmement amusé ».

* D’après une note trouvée dans les papiers de H.-A. Gosse, Balmat aurait eu –, à propos de la publication de certains documents dans le Journal de Lausanne – une discussion très vive avec le docteur Paccard, dans laquelle ils en seraient venus aux coups (Voir Revue Alpine, 1920. Montagnier, Note sur la relation de Paccard).

[51] Jean-Jacques de Tournes, un des quatre syndics de Genève en 1787. Descendant de la famille lyonnaise des de Tournes, imprimeurs du Roi, établie à Genève depuis 1585. Le soir de son arrivée, Mr. de Tournes dîne avec Saussure et loge chez Tairraz (Journal de Ch. Bourrit).

[52] Cologny, commune du Canton de Genève située à 4 km. de Genève sur la rive gauche du lac Léman. Résidence d’été de Mr. de Tournes.

[53] Journal de Ch. Bourrit : « … N’ayant point trouvé de cheval pour promener, j’ai été avec Balmat à l’Arveiron où nous avons trouvé le comte russe (Strogonoff). Nous sommes montés au dessus de la voûte d’où Balmat a fait tomber d’énormes pierres. Ensuite nous avons passé derrière l’Arve et nous sommes revenus à 5 heures. Mr. de Saussure est venu nous voir… ».

[54] Évidemment pour Blaitière.

[55] La toise de France valait 1 m. 949. La toise se divisait en six pieds de 0 m. 324 et chaque pied en 12 lignes ou 144 points.

[56] Ces explications, un peu trop brèves, rendent ce passage difficilement compréhensible. On ne voit pas bien, en effet, comment, à l’aide du sextant seul, Saussure aurait pu obtenir les distances des points visés ; il n’aurait obtenu qu’une précision plus grande dans la mesure des angles.

[57] Les Bourrit sont allés le matin de ce jeudi aux Bossons avec Mr. de Tournes. Dans l’après-midi, Madame Tronchin et M. de Saussure cadet leur ont fait une visite et Charles Bourrit ajoute dans son Journal : « Papa leur a donné un livre ».

[58] Ce qui ferait plus de 700 mètres d’élévation à l’heure. L’expérience a montré depuis que, si cette allure et même celle de 800 mètres peut être soutenue pendant une heure à une altitude moyenne, elle est impossible à garder au cours d’une ascension de plusieurs heures, surtout à partir de 3000 mètres d’altitude. La vitesse moyenne ne dépasse guère 350 à 400 à l’heure.

[59] Journal de Charles Bourrit : « Vendredi. Je me suis levé à 8 h. Ensuite j’ai porté les souliers de papa à raccommoder et j’en ai commandé pour moi. Quand je suis revenu j’ai appris que Mr. de Tournes est allé au Chapeau, Mad. Tronchin et Dessaussure l’aîné à cheval du côté des Bossons et papa avec Mr. Girod aux Bossons.

« J’ai été donc me promener dans le bois où Mad. Turretin, Me. Dessaussure et le fils cadet sont venus me trouver. Nous avons dîné avec Mr. Girod. Ensuite j’ai été chez Paccard redemander une lettre qu’on avait remise pour Genève et nous l’avons fait partir par des Anglais. Il y a eu une pluie terrible et l’humidité du pavillon nous a fait coucher chez Tairraz ».

[60] Par les Contamines et les Cols du Bonhomme et de la Seigne, bien que le passage par le Col du Géant eût été tout récemment frayé par C.-F. Exchaquet (voir Introduction).

[61] Sans doute le même comte russe dont parle le jeune Bourrit sous le nom de Comte Strogonoff (Note précédente). Si le nom de Strogonoff est exact, peut-être s’agit-il de Georges-Alexandrovitch Strogonoff qui devint plus tard ambassadeur de Russie à Madrid et qui avait, en 1787, 17 ans et voyageait avec son précepteur.

Dans le Journal du jeune Bourrit on lit en date de ce jour : « … Nous avons fait des bouquets de genépi pour les dames de Saussure… Après dîné nous avons joué aux plaques. Ensuite nous avons été promener au bois où nous avons cueilli des roses que nous avons données à ces dames… ».

[62] Le Lavancher, hameau situé en amont des Tines sur le chemin du Chapeau.

[63] Le secret était bien gardé, car les Bourrit qui ont dîné ce soir-là chez Saussure, où le fils s’est de nouveau beaucoup amusé, n’en ont eu vent.

[64] Sans doute Mme de Lévis. Non identifiées. Dans le Journal de Charles Bourrit on lit :

« Tandis que M. de Saussure et les dames ont été promener ses deux fils sont venus jouer aux boules avec papa et moi dans les bois. »

[65] On réserve aujourd’hui le nom de la Parse aux pâturages situés au Nord de Planpra et au pied oriental de la Pointe des Vioz. Peut-être au XVIIIe siècle ce nom s’étendait-il jusqu’aux pâturages inférieurs sous la forêt.

Saussure parle dans ses Voyages, § 649, du chalet de la Parse, sur le chemin de Planpra à Chamonix par le Nord-Est (c’est sans doute le chalet actuel des Vioz, ou un chalet aujourd’hui disparu), et d’un ruisseau de la Parse que l’on côtoie en descendant par ce chemin.

[66] Le Chalet de Planay ou Planet (Saussure l’écrit des deux manières) n’existe plus, ou se confond avec ceux de Sur le Rocher. Le nom de « au Planet » figurait encore sur la carte sarde de 1852, appliqué en même temps que celui de « Sur le Rocher » à un groupe de chalets situés à mi-chemin entre Chamonix et le Plan de l’Aiguille (Cote Vallot = 1564 m.).

[67] Saussure descendait chez Madame Couteran, veuve d’un notaire de Chamonix qui tenait une auberge très appréciée des voyageurs. Voici dans quels termes Bourrit parle de son hôtesse dans son Itinéraire de Genève, des Glaciers de Chamoni, du Valais et du canton de Vaud. Genève, 1808, p. 62 :

« Ceci me conduit à parler aussi de la femme respectable qui nous reçut dans nos premiers voyages, comme une tendre mère : elle n’avait pas de chambre ; nous couchions, Mr. Dessaussure et moi au fenil ; mais bientôt nous fûmes mieux abrités ; nous eûmes des chambres, des lits fort propres et une bonne nourriture. Le pain frais remplaça celui qui, cuit depuis six semaines, ne pouvait être mangé qu’en le cassant au marteau ; en un mot, c’est par ses soins que les voyageurs furent encouragés. L’on connaît la réponse qu’elle fit au neveu d’un Roi qui, arrivant à pied dans un moment où ses chambres étaient prises, lui demanda si elle pouvait le recevoir : « Sans doute, lui dit Mad. Couteran, je serais fâchée que vous pussiez croire qu’un voyageur à pied et sans suite fût moins bien reçu qu’un voyageur à cheval ». Cette femme respectable est morte l’année dernière, âgée de 87 ans ; et c’est Mr son fils qui tient l’auberge de l’Hôtel d’Angleterre où M. Dessaussure a toujours logé ainsi que moi ».

Madame Couteran est donc morte en 1807. Quant à son fils, il s’appelait Jean-Nicolas. C’est lui qui avait fait le 14 juillet 1775 la tentative au Mont-Blanc qui le conduisit avec les frères François et Michel Paccard et V. Tissai jusqu’au-dessus des Grands Mulets.

Selon P. X. Leschevin (Voyage à Genève et dans la Vallée de Chamouni, en Savoie, Paris, 1812, p. 223), l’auberge tenue par M. Couteran était la plus ancienne de Chamonix. Elle s’appelait l’« Hôtel d’Angleterre ». L’établissement tenu par la famille Tairraz s’appelait l’« Hôtel de Londres ».

Pendant longtemps la femme de Jacques Balmat dit Mont Blanc travailla comme cuisinière, d’abord chez Couteran (avant 1808) et ensuite chez Tairraz. Selon J. -P. Pictet elle était excellente cuisinière.

Ce fut le gendre de Couteran, Ferdinand Eisenkraemer, qui construisit vers 1848 l’« Hôtel Royal », qui passait pour une merveille de luxe.

Les Hôtels d’Angleterre et de Londres semblent avoir été réunis vers 1819.

Quant à l’emplacement de la maison de Madame Couteran, il ne nous a pas été possible, malgré nos recherches, de le fixer exactement. On peut toutefois induire de certaines indications de Saussure qu’elle se trouvait vis-à-vis de la Cascade de Blaitière, c’est-à-dire en bordure sud-est du village. D’après le cadastre sarde de 1780, aucun Couteran n’était, à cette date, propriétaire d’un immeuble ni de terres au Prieuré même.

[68] Le Père Chrysologue était un père capucin nommé André, qui publia plus tard un ouvrage intitulé : Théorie de la Surface de la Terre… par Mr André connu ci devant sous le nom de P. Chrysologue, de Gy, Paris, 1806. C’est une sorte de commentaire sur les Voyages de Saussure. Alexandre Dumas père le mentionne sous le nom d’André de Gy dans ses Impressions de Voyage en Suisse.

[69] Nous n’avons pu identifier ces dames Basset. Ce jeudi nous voyons Saussure décider avec Balmat que l’ascension du Mont-Blanc se fera le samedi suivant. On connaît les visites fréquentes que Balmat faisait aux Bourrit. Aussi semble-t-il assez curieux de lire dans le Journal du jeune Bourrit à la date de ce jour : « … Papa s’est promené et il a décidé à la vue du beau temps que l’on partirait le samedi… Après souper j’ai écrit à Genève que l’on partirait samedi pour le Mont-Blanc ». Nous ne pensons pas qu’il ne faille voir là qu’une simple coïncidence. D’autre part, étant donné le soin avec lequel Saussure tenait secrets ses projets, on est naturellement enclin à voir dans cette apparente coïncidence une indiscrétion de Jacques Balmat.

[70] Nom sans doute mal orthographié ou mal lu sur le manuscrit, peut-être faudrait-il lire Pra pour les Pra.

[71] Albertine-Adrienne était l’aînée des enfants de Saussure. Née à Genève en 1766, elle avait épousé Jacques Necker en 1785 et mourut en 1841. M. Freshfield dans sa Vie de H.-B. de Saussure dit qu’elle hérita en grande partie de la haute intelligence de son père, ainsi que de son enthousiasme en matière de réforme pédagogique.

On lui doit nombre d’ouvrages fort estimables dont le principal, paru en 1828, est intitulé l’Éducation progressive. Elle publia en 1820 une Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël, sa cousine.

[72] Jacques Necker, gendre de Saussure, capitaine au service de la France, neveu du ministre des finances de Louis XVI et cousin germain de Mme de Staël. Son père s’appelait Necker de Germagny.

[73] Cet exprès devait être La Tour, dont Saussure mentionnera le nom plus loin. En effet, ce jour-là, Charles Bourrit écrit dans son Journal : « … Après souper La Tour est arrivé et a apporté des lettres… », et le lendemain lundi : « La Tour nous a donné des lettres de Jenni, Mama et Mr Malan… ».

[74] Journal de Charles Bourrit « … J’ai été avec Cachat le Géant planter trois arbres à mon pavillon. Le soir nous avons soupé avec Mr de Saussure ».

[75] Voici comment le jeune Bourrit rapporte la nouvelle de cet accident : « Mr Paccard allant seul à Servoz vers l’intendant s’est noyé. Papa pour le secourir est parti sur le champ avec François Paccard et il faillit se précipiter. Il respirait encore. À 3 h. l’avocat s’y est transporté. Ils sont revenus le soir et papa a ramené la fille en la consolant. Je lui ai donné de l’eau de fleur d’oranger ».

Le vieux secrétaire Paccard était le père du docteur Paccard, le vainqueur du Mont-Blanc.

François Paccard était le cousin du docteur et l’un des doyens des guides de Chamonix. C’est lui qui, en 1775, avait fait, avec son frère Michel, Victor Tissai et le jeune aubergiste Jean-Nicolas Couteran, fils de Madame Couteran, une tentative au Mont-Blanc, dans laquelle les Grands Mulets furent atteints pour la première fois.

L’avocat était le frère du docteur Paccard. Le vieux secrétaire Paccard était un homme remarquablement instruit pour un village comme Chamonix (voir Voyages, § 648, note). Il avait suivi des cours de l’abbé Nollet à Paris en 1734 et il s’intéressait à l’électricité. Il était notaire en même temps que curial (secrétaire) de la paroisse du Prieuré. Son acte de décès, enregistré à la mairie de Chamonix, est ainsi rédigé :

« L’an 1787 et le vingt-quatre juillet est décédé noyé dans le Nant Naillant près des Ouches, Joseph, fils de feu Joseph Paccard, notaire, âgé d’environ 75 ans ».

Bourrit raconte cet accident dans son Itinéraire de Genève, Lausanne et Chamonix, 1791, pp. 224-5.

« Ensuite vous arriverez au torrent de Nallien qui a été plus d’une fois funeste par ses débordements. Il le fut pour le curial Paccard, vieillard respectable, qui s’y noya en allant au devant de l’Intendant ; j’étais alors à Chamoni ; j’en pris le chemin et franchissant les torrents débordés, non sans risques pour moi-même, je parvins par bien des détours au lieu de la scène, où beaucoup de monde s’était déjà rendu ; je vais à l’eau, j’en tire le corps noyé, je le porte dans une maison voisine, je le soupçonne encore vivant, et il l’était en effet ; je lui administre tous les secours d’usage et je suis fondé à croire que si on l’eut tiré de l’eau plus promptement on l’aurait sauvé ; la vallée pleura sa perte et avec raison, puisqu’il lui avait rendu de grands services ».

Le Nant Nalliant, Nallien ou Naglien (d’après la graphie de la carte sarde) descend du Mont Lachat et se jette dans l’Arve en aval des Houches, tandis que le torrent de la Gria, que l’on a souvent confondu avec lui, se jette en amont de ce village. Le Nant Nalliant traverse la route de Servoz aux Houches à 900 m. en aval de cette dernière localité, entre le hameau de l’Essert et celui des Trabets.

[76] Senebier Jean, naturaliste et bibliographe Genevois, 1742-1809. Pasteur, bibliothécaire de l’Académie de Genève dont Saussure était membre. Auteur de l’Histoire littéraire de Genève, 3 vol., 1786, et du Mémoire historique sur la vie et les écrits de Horace Bénédict Dessaussure, Genève, chez J. Paschoud, An IX.

Tingry Pierre-François, pharmacien et naturaliste genevois, né à Soissons en 1743, établi à Genève dont il reçut la bourgeoisie en 1773, mort en 1821. Auteur de nombreux articles dans les publications savantes sur la minéralogie, la chimie, etc. Saussure le mentionne fréquemment dans ses Voyages.

Landriani, non identifié.

Mme de Boisy, issue d’une vieille famille genevoise, femme de Jean-Louis de Budé, seigneur de Boisy, colonel au service du Roi de Sardaigne.

[77] Girtanner Christophe, de Saint-Gall, né en 1760, mort en 1800. Chimiste, médecin et écrivain, qui eut son heure de célébrité. Girtanner, qui n’avait que 27 ans en 1787, était arrivé à Chamonix le dimanche 22 juillet. Les Bourrit lui ont fait une visite ce jour-là, que Girtanner leur rendit le lendemain. Le mardi les Bourrit sont retournés le voir ; il leur a montré sa lunette, note Charles, qui ajoute le jeudi : « Mr. Girtanner est parti. Papa lui a donné des lettres ».

[78] Saussure ne dit pas au-dessus de quoi le chalet du Planet s’élève de 213,734 toises ; sans doute du pied de la pente, soit à une centaine de mètres au-dessus de Chamonix, ce qui ferait bien à peu près la cote aujourd’hui admise (Vallot : 1564 m.).

[79] Sans doute un courrier comme La Tour.

[80] « Ερις των αδελφων ». Querelle des frères. Saussure fait-il allusion à une dispute survenue entre ses deux fils ? Excellent helléniste, il note volontiers en grec les détails qu’il veut cacher à son entourage. Le journal des dernières années de sa vie sera entièrement écrit en grec. À noter que le terme Epi ; se retrouve fréquemment dans Homère et spécialement dans l’Iliade que Saussure lisait précisément en ces jours.

[81] Le nom est laissé en blanc sur le manuscrit. À noter que le dessinateur anglais qui accompagne le Capitaine Cook s’appelait Hughes. Il  faudrait donc lire dans le Journal : « Mr    et Mr Hughes le dessinateur, etc. ».

[82] Il y eut ce jour-là à Chamonix les funérailles du Secrétaire Paccard. Le jeune Bourrit raconte comme suit les événements de ce jeudi : « … J’ai vu enterrer Mr Paccard dans l’église. Tout le monde pleurait. J’ai vu faire l’Arvéron à papa. Mlle Paccard est venue nous voir. Je l’ai menée au bois. Le matin, j’ai promené avec Mme Tronchin. Le soir, j’ai accompagné Mme Turretin et ensuite Mme de Saussure. Mr Charlet nous a appris que l’Intendant viendrait lundi. De Saussure cadet est venu me voir (il ne semble pas avoir parlé de la fameuse querelle). Nous avons soupé tout seuls. Il n’y avait personne à l’auberge ».

[83] D’après le Journal de Charles Bourrit, le docteur Paccard était accompagné dans son voyage à Courmayeur par Lombard, dit le Grand Jorasse.

[84] Journal de Charles Bourrit : « Le soir j’ai été à l’Arveyron et au village des Bois chercher du lin sans en trouver. Pendant ce temps les trois dames sont venues tour à tour dans mon pavillon et l’ont trouvé charmant à ce qu’elles m’ont dit quand je suis revenu ».

[85] Alphonse, second fils de Saussure ; La Tour, le courrier dont il a été question plus haut.

[86] L’hospice de Blair était une cabane qu’un gentilhomme anglais, Charles Blair, avait fait construire près de la hutte du berger du Montenvers. Goethe la signale en 1779. Elle fut remplacée en 1794, sur l’initiative de Maret et de Sémonville, par un édifice plus confortable qui fut appelé, d’après le désir des donateurs et la mentalité de l’époque, le Temple de la Nature. Cet édifice, restauré à diverses reprises et une fois encore tout récemment, fut remis en 1928 à la Commune de Chamonix qui en assurera désormais l’entretien. La construction de Blair fut certainement le premier en date des refuges des Alpes françaises.

[87] Notations particulières à Saussure et peu compréhensibles.

[88] Les Bourrit sont allés ce jour-là au Col de Balme où le vent les emportait presque. Ils sont rentrés à minuit et Charles Bourrit dit qu’en arrivant ils ont appris que Mr de Saussure partait le lendemain pour le Mont-Blanc. Comme on voit, ils sont toujours exactement informés des projets de Saussure.

[89] L’Aiguille d’Argentière de Saussure n’est autre que l’Aiguille Verte d’aujourd’hui. On l’appelait aussi, dès avant cette époque, l’Aiguille d’« Envers » d’Argentière pour la différencier de l’Aiguille d’Argentière située du côté de l’« Endroit » et qui était celle qu’on nomme aujourd’hui Aiguille d’Argentière. C’est de cette Aiguille d’Envers que l’on a fait l’Aiguille Verte. Cette dernière appellation était déjà connue du temps de Saussure, car Chrétien de Méchel écrit en 1791 : « L’Aiguille Verte, connue sous le nom d’Aiguille d’Argentière » (Explication des renvois de l’estampe enluminée qui représente la Vallée de Chamoni, le Mont Blanc… etc., exécutée d’après le Relief de Mr Exchaquet).

[90] Charles-François Exchaquet, fils d’un pasteur d’Aubonne, près de Nyon, naquit dans le Canton de Vaud en 1746 et mourut vers 1791. Il était, en 1787, directeur des Mines du Haut Faucigny, en résidence à Servoz. Le 28 juin 1787, il avait fait en un jour la traversée de Chamonix à Courmayeur par le Col du Géant, avec les guides Marie Couttet et Jean-Michel Tournier. Exchaquet était alors célèbre dans le monde des touristes qui fréquentaient la vallée de Chamonix par ses reliefs du Mont-Blanc qu’il vendait 30 louis (voir l’Introduction).

Il est à remarquer que Saussure ne dit rien de la toute récente prouesse d’Exchaquet. Il semble difficile que, pendant le dîner, celui-ci ne l’ait pas entretenu de sa traversée du Col du Géant, bien qu’on sache combien Exchaquet était réservé et quelle répugnance il avait à parler de ses exploits alpins.

[91] « Le thermomètre était le soir à 11 heures à la place où nous nous promenions à 22° » (Journal de Ch. Bourrit). Il s’agit de degrés Réaumur, c’est-à-dire 28° centigrades. C’est là certes, une chaleur exceptionnelle pour Chamonix à pareille heure.

[92] Il faut évidemment lire Blaitière.

[93] L’Intendant du Faucigny était à cette époque le Baron Garnier d’Alonzier. Il résidait à Bonneville.

Lorsqu’il vint à Chamonix le 30 juillet 1787, il y resta vraisemblablement plusieurs jours, puisque, le 2 août, il suivait au télescope l’ascension de Saussure, ainsi qu’il le dit dans le Rapport suivant, adressé à son Excellence M. le Comte Corte, Ministre et Premier Secrétaire d’État à Turin.

« … Je prie V. E. d’agréer qu’à cette occasion j’aie l’honneur de lui faire part que dans mon passage à Chamonix j’y ai rencontré M. de Saussure, qui y était depuis environ un mois avec ses deux fils, sa femme et deux dames ses parentes, en attendant le beau temps pour pouvoir gravir la sommité du Mont Blanc, à quoi il a réussi suivant que l’on me l’apprend en ce moment : il y est, m’a-t-on dit, arrivé vendredi 3e de ce mois, entre les 10 et 11 heures du matin et il y a passé trois heures pour y faire des observations. Il était parti le 1er de Chamonix avec 17 guides à chacun desquels il donnait cinq louis pour l’accompagner. Un nommé Jacques Balmat, celui qui le premier des hommes, dit-on, gravit l’année dernière cette montagne et à qui S. M. daigna alors faire donner une gratification de dix pièces de 24 fr. était à la tête et conduisit la marche, chacun de ces guides portaient 45 livres pesants d’objets nécessaires à la subsistance de tous pendant cette course ; le domestique de M. de Saussure portait quelques instruments pour les expériences que voulait faire son maître et lui seul n’avait qu’un bâton à la main. J’eus le plaisir de voir avec un télescope marcher sur les glaces tout ce cortège le jeudi deux du mois ; il était alors à peu près à la moitié du trajet et marchait avec assez d’aisance sur cette fameuse montagne que l’on dit la plus haute que l’on connaisse. M. de Saussure avait fait construire deux petites baraques dans la route où il passa les nuits des 1er août au 2d, et du 2d au 3e et où il devait aussi s’arrêter en descendant : il est certain qu’il n’a épargné aucun frais pour avoir dans cette entreprise toutes les aisances possibles, et il est à souhaiter que les découvertes qu’il pourra faire et qu’il ne manquera pas de donner au public continuent d’encourager l’étranger à visiter cette vallée ; il n’y a pas de doute que la quantité qui y vient depuis quelques années n’apporte beaucoup d’argent à cette province. Le Sr Bourrit autre physicien de Genève*, mais dont la célébrité est au dessous de celle de M. de Saussure devait partir aussi pour le Mont Blanc le lendemain du retour de ce Mons. qui lui laissait dans sa route tout ce qu’il avait fait porter pour y trouver un abri.

* On voit que l’Intendant était assez mal renseigné. Saussure n’utilisa pas en effet les deux cabanes qu’il avait fait construire et d’autre part on sait que Bourrit n’était en aucune manière physicien.

« J’ai l’honneur, etc… » (Arch. dép. Hte Savoie, C. 164, n° 58, f. 102 v° et 103). Extrait de la Revue Savoisienne, 1914, pp. 12-13.

Il est à noter que les étrangers étaient soumis à une surveillance assez étroite par les autorités sardes. L’Intendant signalait régulièrement les noms et la nationalité des étrangers qui passaient par Chamonix. M. Letonnelier a publié dans la Revue de Savoie (1ère année, N° 2, p. 118) la curieuse lettre suivante adressée de Bonneville le 15 août 1749 par l’Intendant du Faucigny, Graffion, au secrétaire de la Communauté de Chamonix, Couteran :

Quelques messieurs estrangers se disans Anglois, sont arrivés ici, il y a une heure, pour aller, diton, à Chamonix, sous prétexte de voir les glaciers. C’est pourquoy, je vous ordonne et prie, estant pour le service roîal, de ne pas perdre de veue ces messieurs sans le donner à connoitre, et de vous informer exactement de leurs démarches dans vos quartiers. Cela vous sera très aisé, estant secrétaire de la communauté. Vous m’enverrez un détail exact de tout ce qu’ils auront fait pendant leur séjour dans ces montagnes, et cella dez qu’ils les auront quitté. Je vous recommande le secret, et de me mander leur nom, surnoms, qualités, patrie et à quoy ils s’occupent. Je suis, etc…

[94] La cascade de Blaitière.

[95] Valet de chambre savoyard qui n’est resté que quelques années au service de Saussure.

[96] Saussure était déjà monté le 20 août de l’année précédente à cette cabane. Voici comment, dans son Journal de 1786, il relate cette expédition :

« Enfin nous partons à 7 h. 54 moi et François à cheval et 16 guides, chargés de mes instruments et de mes provisions, ceux-là ne laissent pas d’être chers à 4 livres de Piémont par jour, il est vrai qu’ils se nourrissent et s’abreuvent.

« Nous venons aux Buissons en 37 minutes et de là quittant la grande route de Genève nous prenons celle que l’on suit quand on monte à cheval au glacier du même nom. En 29 minutes nous venons à un village qui se nomme le Mont, qui est situé sur une colline dite le Mont, laquelle est toute de gypse et à la surface de laquelle on voit beaucoup de grands ronds ou entonnoirs comme au dessus de Bex.

« Bientôt après on commence à monter le long du lit du glacier de Tacona. On ne voit point encore de rocher en place, les débris sont roches feuilletées, quartz, mica, etc…

« Cette montagne est très sauvage, on a devant soi le glacier de Tacona très hérissé, escarpé, sali par place et entrecoupé de rochers noirs. Ensuite en s’élevant on découvre au dessus de ce glacier les glaces escarpées du bas du Dôme du Goûter. Enfin on voit la cime noire de la chaîne des rocs dans lesquels est située notre seconde cabane.

« La pente est si rapide qu’il faut quitter le mulet à 1 h. 38 du Prieuré et cela vaut bien la peine, car mes guides ont bien chaud. C’est à l’extrémité d’un grand ravin rempli de débris dont la plupart sont jaunâtres, ferrugineux.

« Peu après avoir mis pied à terre nous quittons le bord du lit du glacier et nous montons la montagne à gauche et tirons à un bois par une pente assez rapide.

« En 25 minutes nous sommes à une fontaine dont l’eau fraîche fait plaisir à tous les guides et alors on se trouve encore au bord du lit du glacier. C’est à peu près là que commencent les rocs vifs dont la nature…

« Mauvais pas (Échelle laissée par les guides). Comme Bourrit est venu ici sans échelle, j’aurais craint que les guides n’en prissent et ne se formassent une mauvaise idée de mes forces et de mon courage, si j’avais paru avoir besoin d’un secours dans cet endroit-là.

« Depuis le mauvais pas nous mettons encore 1 h. 9 minutes jusqu’à la cabane par des pentes souvent très rapides. La dernière immédiatement au-dessous de la cabane est de 50°, mais ce sont des pentes… d’une herbe en touffe… par de la terre où les souliers munis des pointes vont parfaitement bien, en sorte qu’il n’y a que de la fatigue et sans aucun danger.

« Je mets en tout 4 h. 03 du Prieuré à la cabane dont 1 heure 38 minutes à cheval et 2 heures 25 à pied et cela avec peu de fatigue… ».

[97] On donne aujourd’hui le nom d’Aiguille de la Tour au mamelon, qui n’a rien d’une aiguille d’ailleurs, situé sur la rive droite du Glacier des Bossons, au dessus de Pierre Pointue. L’Aiguille de la Tour de Saussure est au contraire sur la Montagne de la Côte, c’est-à-dire sur la rive gauche du Glacier des Bossons. C’est sans doute ce que l’on appelle aujourd’hui le Mont Corbeau.

[98] Ce que Saussure appelle le Glacier de la Côte est ce que l’on nommait déjà au XVIIIe siècle et que l’on nomme encore aujourd’hui La Jonction ; c’est la partie glaciaire où se séparent les glaciers des Bossons et de Taconnay.

[99] Mots illisibles.

[100] Les calculs de Saussure manquent ici de précision ; faute d’instruments il juge à la vue. La Pointe Percée a 2752 m., le Buet 3109 m. Les rochers en question, qui sont la base des Grands Mulets (3.000 m. environ) se trouvent bien entre les altitudes de la Pointe Percée et du Buet, mais l’appréciation de 120 toises au-dessus de la cime de la Côte (2.388 m.) ne leur donnerait que l’altitude 2.822 m. C’est sans doute 220 toises que Saussure a voulu écrire.

[101] Cette plante que les botanistes appellent aujourd’hui Gregoria Vitaliana, ou Fausse Joubarbe, ressemble à une androsace et forme l’intermédiaire entre les androsaces et les primevères. C’est une plante naine formant d’épais gazons se couvrant de fleurs d’un beau jaune.

[102] Mots illisibles.

[103] Soit 3888 m. d’altitude. La carte Barbey donne pour l’entrée du Grand Plateau l’altitude 3932 m., mais ce plateau n’est pas absolument uni et tout dépend en définitive du point considéré. On peut donc considérer la cote de Saussure comme très suffisamment approchée.

[104] Dans sa Relation abrégée, Saussure indique comme faisant partie de sa caravane le guide Ravanet, dont il ne donne point les prénoms. Ici il écrit Ravenel. C’est évidemment Ravanel qu’il faut lire dans l’un et l’autre de ses écrits. C’est un nom bien chamoniard et qu’aucun alpiniste d’aujourd’hui ne saurait ignorer.

[105] Advinaires = adventives.

[106] Il y avait deux Cachat dans l’expédition : Jean-Michel dit le Géant, né en 1756, mort en 1840 et Jean-Pierre, né en 1758 et mort en 1823. Il s’agit sans doute ici de ce dernier, car Saussure dit habituellement le Géant ou Jean tout court en parlant du premier qui était d’ailleurs du hameau des Bois (Voir la Relation du passage ouvert et pratiqué par Jean-Michel Cachat et Alexis Tournier depuis la Vallée de Glace du Montanvert en Chamonix, jusque en Piémont, in The early history of the Col du Géant and the legend of the Col Major, par H.-F. Montagnier). Les Prés, village de Cachat, n’est autre que celui que nous appelons aujourd’hui les Pra.

[107] Mots illisibles.

[108] Saussure appelle toujours Mont Zuc ou Mont Suc les Aiguilles de Trélatête. Dans la table des matières de ses Voyages on lit : « Suc, montagne qui sépare le glacier de l’Allée Blanche du glacier de Miage ». Dans la Carte de la partie des Alpes qui avoisine le Mont Blanc, insérée dans ses Voyages, Saussure a porté le Mont Suc sur tout le contrefort entre les Glaciers de l’Allée Blanche et de Miage italien et plus particulièrement au point culminant de ce contrefort qui n’est autre que le groupe des Aiguilles de Trélatête.

Aujourd’hui le nom de Mont Suc est réservé à la partie basse de ce contrefort, c’est-à-dire aux pâturages sous l’Aiguille de Combal et il est probable que du temps de Saussure il en était de même. Certains des guides qui l’accompagnaient connaissaient très bien l’Allée Blanche, mais il est certain que lorsqu’ils se rendaient à Courmayeur ils s’intéressaient davantage aux questions pastorales qu’aux questions alpines ; aussi le nom des pâturages du Mont Suc devait-il leur être familier. Mais il est non moins certain que lorsque Saussure parle du Mont Suc comme visible du Mont Blanc, il fait allusion à la partie culminante du contrefort dont le Mont Suc forme la base, c’est-à-dire aux Aiguilles de Trélatête.

[109] Le Schreckhorn se trouve en réalité à 54° à l’Est du Nord géographique, vu du sommet du Mont Blanc. La déclinaison calculée par Saussure au sommet (Voyages, § 2012) étant de 21° 50’, le Schreckhorn se trouvait donc à 75° 50’ à l’Est du Nord magnétique. Ce que Saussure a pris pour le Schreckhorn est le Weisshorn qui se trouve en effet à 94° à l’Est du Nord magnétique de la cime du Mont-Blanc et cela d’autant plus que le Weisshorn se présente de là comme un beau pic isolé, propre à frapper les regards, tandis que le Schreckhorn se confond dans la ligne enneigée qui se prolonge à droite de la Jungfrau par la crête presque horizontale des Fischerhörner, au milieu de laquelle la proéminence du Schreckhorn n’apparaît qu’à peine.

Quant à la dépression, donnant une différence en moins de 673 m., soit 3934 m., elle est aussi bien applicable au Weisshorn (4512 m.) qu’au Schreckhorn (4080 m.), la différence entre les deux ne provenant que de l’erreur d’identification et de l’application au calcul de la dépression du Weisshorn de la distance du Schreckhorn, laquelle est bien plus considérable.

[110] On appelait encore à cette époque le Dôme du Goûter le Gros Mont et le Mont-Blanc, le Gros Mont Blanc. On ne comprend pas très bien ce que veut dire Saussure en différenciant ici le Gros Mont et le Dôme du Goûter. Sans doute cela n’est-il que le résultat d’un lapsus.

[111] Mots illisibles.

[112] Mots illisibles.

[113] Mots illisibles.

[114] Tous ceux qui ont été conduits à exécuter des travaux scientifiques, topographiques ou autres, à une grande altitude, comprendront la satisfaction qu’a éprouvée Saussure à la suite de ces observations à la Cime du Mont-Blanc et professeront pour celles-ci et pour leur auteur la plus grande admiration. Au sujet des difficultés insurmontables qu’éprouve le cerveau humain à faire le moindre effort aux grandes altitudes, on lira avec intérêt les observations physiologiques rapportées par les dernières missions britanniques à l’Everest, notamment celle de 1922.

[115] Laissé en blanc dans la manuscrit.

[116] Cette gorge glacée est le Col du Midi (3544 m. Vallot). La cote Vallot du Rocher de l’Heureux Retour est 3509 m. Quant au 3e escalier du Mont-Blanc, c’est le Mont-Blanc du Tacul, le Mont Maudit constituant le 2e escalier.

[117] La carte Barbey indique deux rochers isolés plus hauts que celui de l’Heureux Retour et formant la suite de la même chaîne ; le supérieur est à la hauteur de la partie supérieure du Petit Plateau, mais il n’émerge pas du glacier ; c’est, à proprement parler, l’escarpe du talus qui tombe sur le vallon glaciaire descendant en contrebas et à l’E. de la dite chaîne.

[118] Il y avait dans la caravane de Saussure six guides portant le prénom de Jean. Mais celui-ci doit être Jean-Michel Cachat le Géant, qui était celui des six que Saussure tenait en plus haute estime.

[119] La version de cet incident est toute autre dans le Journal du jeune Bourrit. On y lit : « Samedi, Mr. de Saussure n’a pas laissé les guides qu’il avait promis de laisser sur la route et papa ne les trouvant pas a été obligé de redescendre : il est arrivé à 3 h. ».

Or Saussure a rencontré Bourrit et il est arrivé lui aussi à Chamonix vers 3 h. ; il est donc infiniment probable que Bourrit est redescendu avec Saussure et que l’assertion de son fils n’est pas exacte. Mais on conçoit très bien que les guides sollicités par Bourrit, heureux d’être si près du retour après plus de trois jours d’absence et impatients de jouir du succès de leur expédition, n’aient consenti à ne repartir avec lui que le lendemain, ce que sept d’entre eux firent d’ailleurs (Voir note 121).

Dans sa Description des Cols et passages des Alpes, 1803, vol. 1, p. 88, Bourrit écrit : « La veille du départ de M. de Saussure pour le Mont Blanc, il avait promis à M. Bourrit qu’il laisserait sur le plateau sa tente et huit guides, mais leur lassitude ne permit point de suivre ces dispositions : de sorte que Mr Bourrit fut obligé de revenir avec Mr de Saussure après quelques heures d’une marche inutile, mais décidé à reprendre le surlendemain le chemin du Mont Blanc ».

Ce ne fut que l’année suivante que Bourrit fit une sérieuse tentative au Mont-Blanc, tentative presque couronnée de succès cette fois-ci. Le 5 août 1788, il accompagna M. Woodley qui, avec les guides Jacques Balmat, Jean-Michel Cachat, Dominique Balmat et Alexis Balmat, atteignit la cime du Mont-Blanc. Bourrit abandonna la partie aux Petits-Mulets, tout en la considérant comme gagnée. Il adressa au Journal de Genève, le 23 août, une longue lettre sur cette ascension, lettre qui fut publiée par M. H.-F. Montagnier dans l’Alpine Journal de mai 1916.

Cette ascension de Woodley était le 5e ascension au Mont-Blanc et la dernière qui eut lieu du vivant de H.-B. de Saussure. La cime devait attendre 14 années avant de recevoir une nouvelle visite.

[120] Louis Necker de Germagny, frère aîné du ministre, né en 1730, mort en 1805. Mathématicien, lié avec d’Alembert, professeur pendant quelques années à l’Académie de Genève, collègue de Saussure par conséquent. Son fils Jacques Necker avait épousé la fille de Saussure, Albertine-Adrienne.

Germagny est le nom de son domaine, aux environs de Rolle, dans le canton de Vaud.

[121] Rentré le samedi soir à Chamonix, Saussure n’est reparti pour Genève que le mardi 7 août, à 10 heures, bien que dans la Relation abrégée (Voyages, § 2024), il ait écrit : « Je passai encore le lendemain à Chamonix pour quelques observations comparatives, après quoi nous revînmes tous heureusement à Genève… ». Le Journal du jeune Bourrit nous renseigne quelque peu sur ces dernières journées :

« Dimanche, Papa est reparti à 4 h. avec 7 guides et encore il a fallu que je cherchasse deux d’entre eux. Dîné chez M. Tairraz, soupé chez M. de Saussure ».

« Lundi. Papa est redescendu avec un œil fort malade à cause du vent et des brouillards ; malgré ses deux courses de suite au haut de la Côte il était si peu fatigué que Cachat m’a assuré qu’il serait monté au Mont Blanc encore mieux que M. de Saussure (On reconnaît là les flagorneries habituelles des guides à l’égard du voyageur du moment). Pendant qu’il redescendait, je tirais aux Bossons avec Alphonse de Saussure force coups de pistolet à son honneur et pour son succès mais en vain. À son retour, papa s’est mis au lit quelque temps et ensuite le fils de M. de Saussure et Madame Turretin sont venus nous inviter à souper.

« Mardi. Mr de Saussure est parti à 10 h. et nous lui avons remis une lettre. Dîné chez Mr Simon. J’ai tondu Raton… Mr de Saussure en partant a donné 7 louis à Jacques des Dames, 6 à Babet, 5 à Balmat du Mont-Blanc. Les dames ont fait aussi beaucoup de générosité ».

Les gratifications ci-dessus ont été données à Jacques des Dames en tant que domestique de Madame Couteran et à Jacques Balmat en tant que guide chef de l’expédition, probablement. Quant à Babet, que nous n’avons pu identifier, les Bourrit prenaient leurs repas chez lui ou chez elle presque tous les jours et c’est certainement à titre de pourboire pour le service de table que Saussure lui a remis 6 louis.

Le docteur Paccard, dans son Journal publié par le Dr Dübi (Paccard wieder Balmat oder die Entwicklung einer Legende – Berne – Francke, 1913, p. 268) note le voyage de Saussure dans ces termes laconiques :

« [Voyage] de Mr de Saussure avec 19 guides le 1er Août 1787. Il a couché au sommet de la Montagne de la Côte, le 2 au plan du sommet du lac des Bossons où il est arrivé à 6 heures. Arrivé aux blocs des Petits Rochers le lendemain à 9 heures 7 minutes. Arrivé au sommet à 10 heures 50 minutes et descendu à 2 heures, d’autres à 3. Le thermomètre était à trois degrés sous 0, le baromètre (Bourrit disant) à 10 pouces 1 ligne. Peu d’électricité. Il est demeuré 4 heures ½ au sommet ».

Il est vrai que sur son journal Paccard ne consacre que trois lignes à son propre voyage à la cime du Mont-Blanc de l’année précédente :

« Notre voyage du 8 août 1786. Arrivés à 6 heures 23 minutes du soir. Repartis à 6 heures 57 minutes. Ils sont restés 34 minutes ».

E. GAILLARD.

H.F. MONTAGNIER.

[122] Terme employé dans l’ancienne chimie pour indiquer chez les corps la propriété de la combustion.

[123] Ancienne mesure de longueur qui valait un mètre 949.

[124] Ancienne mesure de longueur. La toise valait six pieds, et le pied douze pouces, ou environ trente-trois centimètres.

[125] Montagne de Savoie, située près de Bonneville ; son altitude est de mille huit cent soixante-neuf mètres.

[126] On appelle communiers ceux qui ont droit aux biens de terre qui appartiennent en commun aux anciens habitants d’une paroisse.

[127] Lac de Genève.

[128] Montagne du Jura près de Genève, mille six cent soixante-dix-huit mètres d’altitude.

[129] Petite rivière du Jura suisse.

[130] À l’époque où écrivait de Saussure, la Savoie n’appartenait pas encore à la France.

[131] Depuis que ces lignes ont été écrites, le génie militaire a fait sauter ces roches et a modifié entièrement l’état des lieux.

[132] Voir W. A. Baillie-Grohmann : Sport in Art, London 1913 et Freshfield el Montagnier : Vie de Saussure, p. 135.