George Sand

LA VALLÉE-NOIRE

LES VISIONS DE LA NUIT
DANS LES CAMPAGNES

1846

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Table des matières

 

LA VALLÉE-NOIRE. 3

I. 3

II. 15

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES  22

Ce livre numérique. 44

 

LA VALLÉE-NOIRE

I.

Un habitant de la Brenne, en m’adressant des paroles trop flatteuses, me demandait, il y a quelque temps, où je prenais la Vallée-Noire. Cette question me pique, je l’avoue. Je viens dire aux gens de Mézières-en-Brenne, aussi bien qu’à ceux de La Châtre, où je prends la Vallée-Noire.

Eh, mes chers compatriotes, je la prends où elle est ! N’y a-t-il pas une géographie naturelle dont ne peuvent tenir compte les dénominations et les délimitations administratives ? Cette géographie de fait existera toujours, et chacun a le droit de la rétablir dans la logique de ses regards et de sa pensée. Si c’est un pur caprice de romancier qui m’a fait donner un nom quelconque (un nom très simple, et le premier venu, je le confesse), à cette admirable région que nous avons le bonheur d’habiter, ce n’en est pas moins après un examen raisonné que j’ai fait, de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa physionomie, ses usages, son costume, sa langue, ses mœurs et ses traditions. Je pensais devoir garder pour moi-même cette découverte innocente. Il me plaisait seulement de ramener souvent l’action de mes romans dans ce cadre de prédilection. Mais puisqu’on veut que la Vallée-Noire n’existe que dans ma cervelle, je prétends prouver qu’elle existe, distincte de toutes les régions environnantes, et qu’elle méritait un nom propre.

Elle fait partie de l’arrondissement de La Châtre ; mais cet arrondissement s’étend plus loin, vers Éguzon et l’ancienne Marche. Là, le pays change tellement d’aspect, que c’est bien réellement un autre pays, une autre nature. La Vallée-Noire s’arrête par là à Cluis. De cette hauteur on plonge sur deux versants bien différents. L’un sombre de végétation, fertile, profond et vaste, c’est la Vallée-Noire : l’autre maigre, ondulé, semé d’étangs, de bruyères et de bois de châtaigniers. Ce pays-là est superbe aussi pour les yeux, mais superbe autrement. C’est encore le ressort du tribunal de La Châtre, mais ce n’est plus la Vallée-Noire. Plus vous avancez vers le Pin et le cours de la Creuse et de la Gargilesse, plus vous entrez dans la Suisse du Berry. La Vallée-Noire en est le bocage, comme la Brenne en est la steppe.

Je veux d’abord, pour me débarrasser de toute chicane, tracer la carte de cette vallée. Faites courir une ligne circulaire, partant, si vous voulez, de Cluis-Dessus, qui est le point de mire de tous les horizons de la Vallée-Noire, et faites-la passer par toutes les hauteurs qui enferment et protègent notre bocage. Du côté de Cluis, toutes les hauteurs sont boisées, c’est ce qui donne à nos lointains cette belle couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours orageux. C’est, d’un côté, le bois Fonteny ; de l’autre, le bois Mavoye, le bois Gros, le bois Saint-George. Dirigez votre ligne d’enceinte vers les plateaux d’Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de l’Indre, les bois de Vicher, la forêt de Maritet, Châteaumeillant, le bois de Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchère, Corlay. De là vous dirigez votre vol d’oiseau vers les bois du Magnié, où la vallée s’abaisse et se perd avec le cours de l’Indre dans les brandes d’Ardentes. Si vous voulez la retrouver, il faut vous éloigner de ces tristes steppes et remonter vers le Lys-Saint-George, d’où vous la verrez se perdre à votre droite, avec le cours de la Bouzanne, dans la direction de Jeu-les-Bois et des brandes d’Arthon. À votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour se relever vers Neuvy-Saint-Sépulchre et vous ramener au clocher de Cluis, votre point de départ, que, dans toute cette tournée, vous n’avez guère perdu de vue.

Si vous traversez cette vallée, qui comprend une grande partie de l’arrondissement de La Châtre, vous trouverez des détails charmants à chaque pas. Mais ne vous étonnez pourtant point, voyageurs exigeants, si vous avez à traverser certaines régions plates et nues. De loin, ces clairières fromentales mêlaient admirablement leurs grandes raies jaunes à la verdure des prairies bocagères. De près, se trouvant presque de niveau avec de légers relèvements de terrain, elles offrent peu d’horizon, peu d’ombrage, et l’on ne se croirait plus dans ce pays enchanté qu’on va bientôt retrouver. C’est qu’il est impossible de ne pas traverser des veines de ce genre sur une aussi grande étendue de terrain. La Vallée-Noire, a, selon moi, une quarantaine de lieues de superficie, quarante-cinq à cinquante mille habitants, et une vingtaine de petites rivières formant affluents aux principales, qui sont l’Indre, la Bouzanne, la Vauvre, et l’Igneraie.

Ces courants d’eau partent du sud, c’est-à-dire des limites élevées du département de la Creuse, et viennent aboutir au pied des hauteurs de Verneuil et de Corlay, pour se perdre plus loin dans les brandes. Par leur inclinaison naturelle, ils creusent et fécondent cette vallée riante et fertile, où tout est semé sur des plans inégaux et ondulés. Si le voyageur veut bien me prendre pour guide, je lui conseille de se faire d’abord une idée de l’ensemble à Corlay ou à Vilchère, sommets qui, par les routes de Châteauroux et d’Issoudun, marquent l’entrée de ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux d’Ardentes et de Saint-Aoust. Qu’il visite Saint-Chartier, cette antique demeure des princes du bas Berry, d’où relevaient toutes les châtellenies de la Vallée-Noire, et que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais. Qu’il aille ensuite chercher le cours de l’Indre à Ripoton ou à Barbotte, sans s’inquiéter de ces noms barbares. Barbotte a été illustré par la beauté des filles du meunier, quatre madones qu’on appelait naïvement les Barbottines, et qui sont aujourd’hui mariées aux alentours. Que mon voyageur ne les cherche pas ; qu’il cherche son chemin, ce qui n’est pas facile et ne souffre guère de distraction ; ou bien qu’il suive la rivière, en remontant ses rives herbues, et qu’il la quitte au moulin de la Beauce, pour se diriger (s’il le peut), en droite ligne, sur la Vauvre.

Je lui recommande là, tout près du gué, le moulin d’Angibault, hélas ! bien ébranché et bien éclairci depuis l’année dernière. Puis il reprendra le chemin de Transault. Il s’arrêtera un instant au petit étang de Lajon, où les poules d’eau gloussent au printemps parmi les nénuphars blancs et les joncs serrés. Il traversera Transault, et, s’il prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George, c’est-à-dire s’il oblique par le chemin de gauche, il verra le vallon de Neuvy se présenter sous un aspect enchanteur. Au Lys, il visitera le château et l’affreux cachot où Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il déjeunera en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays environnant, et ensuite il ira gagner le Magnié par Fourche et la grande prairie.

Du Lys à Fourche, le pays change d’aspect. C’est là que la vallée s’ouvre sur des landes tourmentées, et commence à cesser d’être Vallée-Noire. Les arbres deviennent plus rares, les horizons moins harmonieux, les terres plus froides. Mais l’aspect de cette région transitoire et grandiose, quand le soleil fait étinceler les flaques d’eau en s’abaissant derrière les buttes inégales où la bruyère commence à se montrer, plante folle et charmante, qui s’étale fièrement à côté du dernier sillon tracé par le laboureur sur cette limite du fromental généreux et de la brande inféconde.

Bon voyageur, tu tâcheras de ne pas te tromper de chemin, car tu pourrais courir longtemps avant de trouver l’Indre guéable. Pour rentrer dans la Vallée-Noire, tu demanderas Fourche ; car si tu prends par Mers (et je te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne verrais pas ce soir un coin de bois qu’il faut traverser avant Fourche, et qui est, sur ma parole, un joli coin de bois. Le petit castel du Magnié, les jardins et les bois si bien plantés et si bien situés qui l’entourent, son air d’abandon, son silence et sa poésie, ont bien aussi leur mérite.

Mais, dans cette tournée, où mangeras-tu, où dormiras-tu, où trouveras-tu du café, des journaux, des cigares, et quelqu’un à qui parler ? Nulle part, je t’en préviens. Tu feras comme tu pourras, et même, pour te diriger à travers ce labyrinthe de chemins verdoyants et perfides, tu trouveras peu d’aide. Les passants sont rares, les métairies sont vides à la saison des travaux d’été, seule saison où le pays ne soit pas inondé et impraticable. Tu n’es pas ici en Suisse ; si tu demandes à un paysan de te servir de guide, il te répondra en riant : « Bah ! est-ce que j’ai le temps ? J’ai mes bœufs, mes blés ou mes foins à rentrer. » Si tu demandes à Angibault le chemin du Lys-Saint-George, on te dira : « Ma foi ! c’est quelque part par là. Je n’y ai jamais été. » Le meunier peut connaître le pays à une lieue à la ronde, mais sa femme et ses enfants n’ont certes jamais voyagé que dans le rayon d’un kilomètre autour de leur demeure. Tu rencontreras partout des gens polis et bienveillants, mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront pas que tu veuilles voir leur pays.

Et, au fait, pourquoi voudrait-on venir de loin pour le voir, ce pays modeste qui n’appelle personne, et dont l’humble et calme beauté n’est pas faite pour piquer la curiosité des oisifs ? Dans les pays à grands accidents, comme les montagnes élevées, la nature est orgueilleuse et semble dédaigner les regards, comme ces fières beautés qui sont certaines de les attirer toujours. Dans d’autres contrées moins grandioses, elle se fait coquette dans les détails, et inspire des passions au paysagiste. Mais elle n’est ni farouche ni prévenante dans la Vallée-Noire elle est tranquille, sereine, et muette sous un sourire de bonté mystérieuse. Si l’on comprend bien sa physionomie, on peut être sûr que l’on connaît le caractère de ses habitants. C’est une nature qui ne se farde en rien et qui s’ignore elle-même. Il n’y a pas là d’exubérance irréfléchie, mais une fécondité patiente et inépuisable. Point de luxe, et pourtant la richesse ; aucun détail qui mérite de fixer l’attention, mais un vaste ensemble dont l’harmonie vous pénètre peu à peu, et fait entrer dans l’âme le sentiment du repos. Enfin on peut dire de cette nature qu’elle possède une aménité grave, une majesté forte et douce, et qu’elle semble dire à l’étranger qui la contemple : « Regarde-moi si tu veux, peu m’importe. Si tu passes, bon voyage ; si tu restes, tant mieux pou toi. »

J’ai dit que comprendre la physionomie de cette contrée, c’était connaître le caractère de ses habitants, et j’ai dit là une grande naïveté. Le sol ne communique-t-il pas à l’homme des instincts et une organisation analogue à ses propriétés essentielles ? La terre, et le bras et le cerveau de l’homme qui la cultive ne réagissent-ils pas continuellement l’un sur l’autre ? À intensité égale de soleil, le plus ou moins de vertu du sol fait un air plus ou moins souple et sain, plus ou moins pur et vivifiant. L’air est admirablement doux et respirable dans la Vallée-Noire. Point de grandes rivières, conducteurs électriques des ouragans et des maladies ; point d’eaux stagnantes, de marécages conservateurs perfides des germes pestilentiels. Partout des mouvements de terrain dont la science agricole pourrait tirer sans doute un meilleur parti, mais qui du moins facilitent naturellement un rapide écoulement aux inondations ; des terres qui ne sèchent pas vite, mais qui ne s’imbibent pas vite non plus, et qui ne communiquent pas de brusques transitions à l’atmosphère. L’homme qui naît dans cet air tranquille ne connaît ni l’excitation fébrile des pays des montagnes, ni l’accablement des régions brûlantes. Il se fait un tempérament pacifique et soutenu. Ses instincts manquent d’élan ; mais s’il ignore les mouvements impétueux de l’imagination, il connaît les douceurs de la méditation, et la puissance de l’entêtement, cette force du paysan, qui raisonne à sa manière, et s’arrange, en dépit du progrès, pour l’espèce de bonheur et de dignité qu’il conçoit. Les gens civilisés parlent bien à leur aise de bouleverser tout cela, oubliant qu’il y a bien des choses à respecter dans ces antiques habitudes de sobriété morale et physique, et que le paysan ne fera jamais bien que ce qu’il fera de bonne grâce.

Si le sol agit lentement et mystérieusement sur le tempérament et le caractère de l’homme, l’homme, à son tour, agit ostensiblement sur la physionomie du sol. Son action paraît plus prompte, il faut moins de temps pour ébrancher un arbre, ou creuser un fossé, que pour faire des dents de sagesse : mais cette action du bras humain étant moins soutenue, est soumise à des lois moins fixes ; celle du sol reste victorieuse à la longue, et l’homme ne change pas plus dans la Vallée-Noire, que le système du labourage et l’aspect des campagnes.

Grâce à des habitudes immémoriales, la Vallée-Noire tire son caractère particulier de la mutilation de ses arbres. Excepté le noyer et quelques ormes séculaires autour des domaines ou des églises de hameau, tout est ébranché impitoyablement pour la nourriture des moutons pendant l’hiver. Le détail est donc sacrifié dans le paysage, mais l’ensemble y gagne, et la verdure touffue des têteaux renouvelée ainsi chaque année prend une intensité extraordinaire. Les amateurs de style en peinture se plaindraient de cette monstrueuse coutume ; et pourtant, lorsque, d’un sommet quelconque de notre vallée, ils en saisissent l’aspect général, ils oublient que chaque arbre est un nain trapu ou un baliveau rugueux, pour s’étonner de cette fraîcheur répandue à profusion. Ils demandent si cette contrée est une forêt ; mais bientôt, plongeant dans les interstices, ils s’aperçoivent de leur méprise. Cette contrée est une prairie coupée à l’infini par des buissons splendides et des bordures d’arbres ramassés, semée de bestiaux superbes, et arrosée de ruisseaux qu’on voit ça et là courir sous l’épaisse végétation qui les ombrage. Il n’y aurait jamais de point de vue possible dans un pays ainsi planté, et avec un terrain aussi accidenté, si les arbres étaient abandonnés à leur libre développement. La beauté du pays existerait, mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne n’en jouirait. L’artiste, qui rêve en contemplant l’horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et le paysan, qui n’est jamais absurde et faux dans son instinct, n’y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu’il exprime en disant : C’est bien joli par ici, c’est bien clair, on voit loin.

Voir loin, c’est la rêverie du paysan ; c’est aussi celle du poète. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il a raison pour son usage ; mais le rêveur, qui n’est pas forcé de traduire le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l’églogue éternelle semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais. L’idée du bonheur, est là, sinon la réalité. Pour moi, je l’avoue, il n’est point d’amertumes que la vue de mon horizon natal n’ait endormies, et, après avoir vu l’Italie, Majorque et la Suisse, trois contrées au-dessus de toute description, je ne puis rêver pour mes vieux jours qu’une chaumière un peu confortable dans la Vallée-Noire.

C’est un pays de petite propriété, et c’est à son morcellement qu’il doit son harmonie. Le morcellement de la terre n’est pas mon idéal social ; mais, en attendant le règne de la Fraternité, qui n’aura pas de raisons pour abattre les arbres et priver le sol de sa verdure, j’aime mieux ces petits lots divisés où subsistent des familles indépendantes, que les grandes terres où le cultivateur n’est pas chez lui, et où rien ne manque, si ce n’est l’homme.

Dans une grande partie du Berry, dans la Brenne particulièrement, la terre est inculte ou abandonnée : la fièvre et la misère ont emporté la population. La solitude n’est interrompue que par des fermes et des châteaux, pour le service desquels se rassemblent le peu de bras de la contrée. Mais je connais une solitude plus triste que celle de la Brenne, c’est la Brie. Là ce ne sont pas la terre ingrate et l’air insalubre qui ont exilé la population, c’est la grande propriété, c’est la richesse. Pour certains habitants sédentaires de Paris qui n’ont jamais vu de campagne que la Brie ou la Beauce, la nature est un mythe, le paysan un habitant de la lune. Il y a autant de différence entre cette sorte de campagne et la Vallée-Noire, qu’entre une chambre d’auberge et une mansarde d’artiste.

Voici la Brie : des villages où le pauvre exerce une petite industrie ou la mendicité ; des châteaux à tourelles reblanchies, de grandes fermes neuves, des champs de blé ou des luzernes à perte de vue, des rideaux de peupliers, des meules de fourrages, quelques paysans qui ont posé dans le sillon leur chapeau rond et leur redingote de drap pour labourer ou moissonner ; et d’ailleurs, la solitude, l’uniformité, le désert de la grande propriété, la morne solennité de la richesse qui bannit l’homme de ses domaines et n’y souffre que des serviteurs. Ainsi rien de plus affreux que la Brie, avec ses villages malpropres, peuplés de blanchisseuses, de vivandières, et de pourvoyeurs ; ses châteaux dont les parcs semblent vouloir accaparer le peu de futaie et le peu d’eau de la contrée ; ses paysans, demi-messieurs, demi-valets ; ses froids horizons où vous ne voyez jamais fumer derrière la haie la chaumine du propriétaire rustique. Il n’y a pas un pouce de terrain perdu ou négligé, pas un fossé, pas un buisson, pas un caillou, pas une ronce. L’artiste se désole.

Mais, dira-t-on, l’artiste est un songe-creux qui voudrait arrêter les bienfaits de l’industrie et de la civilisation. Une charrue perfectionnée le révolte, un grand toit de tuiles bien neuves et bien rangées, un paysan bien mis, lui donnent des nausées ; il ne demande que haillons, broussailles, chaumes moisis, haies échevelées.

Il semble, en effet, quand on songe au positif, que l’artiste soit un fou et un barbare. Je vais vous dire pourquoi l’artiste a raison dans son instinct : c’est qu’il sent la grandeur et la poésie de la liberté ; c’est que le paysan n’est un homme qu’à la condition d’être chez soi et de pouvoir travailler souvent sa propre terre. Or le paysan, dans l’état de notre société, a encore la négligence ou la parcimonie de sa race. Lors même qu’il arrive à l’aisance, il dédaigne encore les superfluités de la symétrie, et peut-être que, poète lui-même, il trouve un certain charme au désordre de son hangar et à l’exubérance de son berceau de vignes. Quoi qu’il en soit, cet air d’abandon, cette souriante bonhomie de la nature respectée autour de lui, sont comme le drapeau de liberté planté sur son petit domaine.

Moi aussi, artiste, qu’on me le pardonne, je rêve pour les enfants de la terre un sort moins précaire et moins pénible que celui de petit propriétaire, sans autre liberté que celle de barder jalousement la glèbe qu’il a conquise, et sans autre idéal que celui de voir pousser la haie dont il l’a enfermée. Derrière ses grandes bouchures d’épine et d’églantier, on dirait que le paysan de la Vallée-Noire cache le maigre trésor qu’il a pu acheter en 93, et qu’il a peur d’éveiller les désirs de son ancien seigneur, toujours prêt, dans l’imagination du paysan, à réclamer et à ressaisir les biens nationaux. Mais tel qu’il est là, couvant son arpent de blé, je le crois plus fier et plus heureux que le valet de ferme qui vieillira comme son cheval sous le harnais, et qui passera, par grande fortune, à l’état de piqueur, de valet de pied, ou tout au plus, s’il amasse beaucoup, à la profession de cabaretier dans un tourne-bride. La domesticité du fermier n’est pas franchement rustique, et la grande ferme plus saine, plus aérée, j’en conviens, que la chaumière moussue, a toute la tristesse, toute la laideur du phalanstère, sans en avoir la dignité et la liberté rêvées.

Il est bien vrai qu’en chassant l’homme de la terre, en le parquant dans les fermes ou dans les villages, le riche éloigne de ses blés les troupeaux errants, et de son jardin les poules maraudeuses. Aussi loin que sa vue peut s’étendre, et bien plus loin encore, tout est à lui, à lui seul. Un petit enclave impertinent vient-il à l’inquiéter ? Il s’en rend maître à tout prix. Il n’aura besoin ni de fossés, ni de clôtures. Si une vache foule indolemment sa prairie artificielle, cette vache est à lui ; si un poulain s’échappe à travers ses jeunes plantations, ce poulain sort de ses écuries. On grondera le palefrenier, et tout sera dit. Le garde-champêtre n’aura point à intervenir.

Mais qu’il est à plaindre dans sa sécurité, ce solitaire de la Brie ! Il n’a de voisins qu’à une lieue de chez lui, à la limite de son vaste territoire. Il n’entend pas chanter son laboureur : son laboureur ne chante pas : il n’est pas gai, lorsqu’il laboure cette terre dont il ne partagera pas les produits. Mais le propriétaire n’est pas moins grave ni moins ennuyé. Il ne s’entend jamais appeler par la fileuse qui l’attend sur le pas de sa porte, pour lui montrer un enfant malade, ou le consulter sur le mariage de sa fille aînée. Il ne verra pas les garçons jouer aux quilles entre sa cour et celle du voisin, et lui crier quand il passe à cheval : « Prenez donc le galop, Monsieur, que je lance ma boule. Je ne voudrais pas effrayer votre monture, mais je suis pressé de gagner la partie. » Il ne chassera pas poliment de son parterre les oies du voisin, qui vient se lamenter avec lui sur le dommage, et qui jette des pierres, en punition, à ses bêtes malapprises, en ayant grand soin toutefois de ne pas les toucher ! Il ne nourrira point le troupeau du paysan ; mais aussi il n’aura pas sous sa main le paysan toujours prêt à lui donner aide, secours et protection ; car le paysan est le meilleur des voisins. En même temps qu’il est pillard, tracassier, susceptible, indiscret, et despote, il est, dans les grandes occasions, tout zèle, tout cœur, et tout élan. Insupportable dans les petites choses, il vous exerce à la patience, il vous enseigne l’égalité qu’il ne comprend pas en principe, mais qu’il pratique en fait ; il vous force à l’hospitalité, à la tolérance, à l’obligeance, au dévouement ; toutes vertus que vous perdez dans la solitude, ou dans la fréquentation exclusive de ceux qui n’ont jamais besoin de rien. Lui, il a besoin de tout ; il le demande. Donnez-le-lui, ou il le prendra. Si vous lui faites la guerre, vous serez vaincu ; si vous cédez, il n’abusera point trop, et il vous le rendra en services d’une autre nature, mais indispensables. Cet échange, où vous auriez tant de frais à faire, vous paraît dur ? Il est plus dur de n’être pas aimé (lors même qu’on le mérite), faute d’être connu. Il est plus dur de ne pas se rendre utile, et de ne pas faire d’heureux dans la crainte de faire des ingrats. Il est plus dur d’avoir à payer que d’avoir à donner. Je vous en réponds, je vous en donne ma parole d’honneur. L’homme qui n’a pas quelque chose à souffrir de ses semblables souffrira bien davantage d’être privé de leur commerce et de leur sympathie. Si j’avais beaucoup de terres et point de voisins, je donnerais des terres aux mendiants, afin d’avoir leur voisinage, et afin de pouvoir causer de temps en temps avec des hommes libres. Je les leur donnerais sans vouloir qu’ils fussent reconnaissants.

II.

Quel contraste entre ces pays à habitudes féodales et la partie du Berry que j’ai baptisée Vallée-Noire ! Chez nous, presque pas de châteaux, beaucoup de forteresses seigneuriales, mais en ruines, ouvertes à tous les vents, et servant d’étables aux métayers, ou de pâturages aux chèvres insouciantes. Comme on ne replâtre pas chez nous la féodalité, les murs envahis par le lierre et les tours noircies par le temps n’attirent pas de loin les regards. C’est tout au plus si un rayon du couchant vous les fait distinguer un instant dans le paysage. La chaumière est tapie sous le buisson, la métairie est voilée derrière ses grands noyers. Le pays semble désert, et sauf les jours de marché, les routes ne sont fréquentées que par les deux ou trois bons gendarmes qui font une promenade de santé, ou par le quidam poudreux qui porte une mine et un passeport suspects. Mais ce pays de silence et d’immobilité est très peuplé ; dans chaque chemin de traverse, le petit troupeau du ménageot est pendu aux ronces de la haie, et, dans chaque haie, vous trouverez, caché comme un nid de grives, un groupe d’enfants qui jouent gravement ensemble, sans trop se soucier de la chèvre qui pèle les arbres, et des oies qui se glissent dans le blé. Autour de chaque maisonnette verdoie un petit jardin, où les œillets et les roses commencent à se montrer autour des légumes. C’est là un signe notable de bien-être et de sécurité : l’homme qui pense aux fleurs a déjà le nécessaire, et il est digne de jouir du superflu.

Encore une délimitation de la Vallée-Noire, qui en vaut bien une autre, et qui parle aux yeux. Tant que vous verrez une coiffe à barbes coquettement relevées, et rappelant les figures du moyen âge, vous n’êtes pas sorti de la Vallée-Noire. Cette coiffure est charmante quand elle est portée avec goût, et qu’elle encadre sans exagération un joli visage. Elle est grave et austère quand elle s’élargit lourdement sur la nuque d’une aïeule. Son originalité caractérise l’attachement à d’anciennes coutumes, et le vieux Berry, si longtemps écrasé par les Anglais, et si bravement disputé et repris, se montre ici dans un dernier vestige des modes du temps passé. Sainte-Sévère, la dernière forteresse où se retranchèrent nos ennemis, et d’où ils furent si fièrement expulsés par Du Guesclin soutenu de ses bons hommes d’armes et des rudes gars de l’endroit, élève encore, au bord de l’Indre, comme une glorieuse vigie, sa grande tour effondrée de haut en bas par la moitié, en pleine Vallée-Noire, dans un site moins riant que ceux du nord de la vallée, mais déjà empreint de la tristesse romantique de la Marche et des mouvements plus accusés de cette région montagneuse.

C’est dans la Vallée-Noire qu’on parle le vrai, le pur berrichon, qui est le vrai français de Rabelais. C’est là qu’on dit un draggouer, que les modernes se permettent d’écrire draggoir ou drageoir, fautes impardonnables : un bouffouer (un soufflet) que nos voisins dégénérés appellent boufferet. C’est là que la grammaire berrichonne est pure de tout alliage et riche de locutions perdues dans tous les autres pays de la langue d’oil. C’est là que les verbes se conjuguent avec des temps inconnus aujourd’hui, luxe de langage qu’on ne saurait nier : par exemple, cet imparfait du subjonctif qui mérite attention :

Il ne faudrait pas que je m’y accoutumige,

que tu t’y accoutumigis,

qu’il s’y accoutumigît,

que nous nous y accoutumigiens,

que vous vous y accoutumiege,

qu’il s’y accoutumiengent.

C’est, dit le Dante, en parlant de la Toscane, la contrée où résonne le si. Eh bien, la Vallée-Noire est le pays où résonne le zou. Le zou est à coup sûr d’origine celtique, car je ne le trouve nulle part dans le vieux français d’oc ou d’oil. Zou est un pronom relatif qui ne s’applique qu’au genre neutre. Le berrichon de la Vallée-Noire est donc riche du neutre perdu en France. On dit d’un couteau : ramassez zou, d’un panier faut zou s’emplir. On ne dira pas d’un homme tombé de cheval faut zou ramasser. Le bétail noble non plus n’est pas neutre. On ne dit pas du bœuf, tuez zou, ni du cheval mène zou au pré ; mais toute bête vile et immonde, le crapaud, la chauve-souris, subissent l’outrage du zou ; écrase zou : zous attuche pas, anc tes mains !

Les civilisés superficiels prétendent que les paysans parlent un langage corrompu et incorrect. Je n’ai pas assez étudié le langage des autres localités pour le nier d’une manière absolue, mais quant aux indigènes de la Vallée-Noire, je le nie particulièrement et positivement. Ce paysan a ses règles de langage dont il ne se départ jamais, et en cela son éducation faite sans livres, sans grammaire, sans professeur, et sans dictionnaire, est très supérieure à la nôtre. Sa mémoire est plus fidèle, et à peine sait-il parler, qu’il parle jusqu’à sa mort d’une manière invariable. Combien de temps nous faut-il, à nous autres, pour apprendre notre langue ? et l’orthographe ? Le paysan n’écrit pas, mais sa prononciation orthographie avec une exactitude parfaite. Il prononce la dernière syllabe des temps du verbe au pluriel, et, au lieu de laisser tomber, comme nous, cette syllabe muette, ils mangent, ils marchent, il prononce ils mangeant, ils marchant. Jamais il ne prendra le singulier pour le pluriel dans cette prononciation, tandis que nous, c’est à coups de pensums que nous arrivons à ne pas écrire ils mange, ils marche. Ailleurs, le paysan dira peut-être : ils mangeont, ils marchont ; jamais le paysan de la Vallée-Noire ne fera cette faute.

L’emploi de ce zou neutre est assurément subtil pour des intelligences que ne dirige pas le fil conducteur d’une règle écrite, définie, apprise par cœur, étudiée à frais de mémoire et d’attention. Eh bien, jamais il n’y fera faute, non plus qu’aux temps bizarres de ses conjugaisons. Je ne parle pas ici de la profusion et du pittoresque de ses adjectifs et de ses verbes, de l’originalité descriptive de ses substantifs. Ce serait à l’infini, et beaucoup de ces locutions ne sont pas même dans les vieux auteurs. Je n’insiste que sur la correction de sa langue, correction d’autant plus admirable qu’aucune académie ne s’en est jamais doutée, et qu’elle s’est conservée pure à travers les siècles.

Qu’on ne dise donc pas que c’est un langage barbare, incorrect, et venu par hasard. Il y a beaucoup plus de hasard, de fantaisie et de corruption dans notre langue académique ; le sens et l’orthographe ont été beaucoup moins respectés par nos lettrés, depuis cinq cents ans, qu’ils ne le sont encore aujourd’hui par nos bouviers de la Vallée-Noire. Ceux qui parlent mal, sans règle, sans logique, et sans pureté, ce sont les artisans de nos petites villes, qui dédaignent de parler comme les gens de campagne, et qui ne parlent pas comme les bourgeois ; ce sont les domestiques de bonne maison, qui veulent singer leurs maîtres, les cantonniers piqueurs qui courent les routes, les cabaretiers qui causent avec des passants de tout pays, et qui arrivent tous au charabiat, au parler pointu, au chien-frais, comme on dit chez nous. Les soldats qui reviennent de faire leur temps apportent aussi un parler nouveau, mais qui ne prend pas, et auquel ils renoncent en moins d’un an pour retourner à la langue primitive. Mais l’homme qui n’a jamais quitté sa charrue ou sa pioche parle toujours bien, et ici, comme partout, les femmes ont la langue encore mieux pendue que les hommes. Elles s’expriment facilement, abondamment. Elles racontent d’une manière remarquable, et il y en a plusieurs que j’ai écoutées des heures entières à mon grand profit. Au sortir du pathos à la mode, et de cette langue chatoyante, vague, et pleine de brillants contre-sens de la littérature actuelle, il me semblait que la logique de mon cerveau se retrempait dans cette simplicité riche, et dans cette justesse d’expressions que conservent les esprits sans culture.

Il faudrait pouvoir retrouver et retracer l’histoire de la Vallée-Noire. Je ne la sais point, mais je crois pouvoir la résumer par induction. Presque nulle part on ne retrouve de titres, et la révolution a fait une telle lacune dans les esprits, que tout ce qui existait la veille de ces grands jours n’a laissé que des traditions vagues et contradictoires. Seul, dans ma paroisse, j’ai mis la main sur quelques parchemins relatifs à Nohant, et aux seigneuries qui en relevaient, ou dont relevait Nohant. Voici ce que je crois pouvoir conclure des relations de paysans à seigneurs.

Depuis trois cents ans environ, Nohant, Saint-Chartier, Vieille-Ville, et plusieurs autres domaines de la Vallée-Noire étaient tombés en quenouille. C’étaient des héritages de vieilles filles, de nobles veuves ou de mineurs. Ces domaines étaient de moins en moins habités et surveillés par des maîtres actifs, et la gestion en était confiée à des hommes de loi, tabellions et procureurs, qui n’exigeaient, pour le maître absent ou débonnaire, ni corvées, ni redevances, ni prestation de foi et hommage. Les paysans prirent donc la douce habitude de ne se point gêner, et quand la révolution arriva, ils étaient si bien dégagés, par le fait, des liens de la féodalité, qu’ils n’exercèrent de vengeance contre personne. La conduite de M. de Serenne, gouverneur de Vierzon et seigneur de Nohant, peint assez bien l’époque. Ayant acheté cette terre aux héritiers du maréchal de Balincourt, il vint essayer d’y faire acte d’autorité. Il n’était pas riche, et probablement le revenu de la première année, absorbé par les frais d’acte, ne fut pas brillant. Il voulut compulser ses titres pour savoir à qui il pourrait réclamer ses droits de seigneur. Mais ses titres étaient dans les mains des maudits tabellions de La Châtre, lesquels, bonnes gens, amis du pauvre, et peu habitués à se courber devant des pouvoirs tombés en désuétude, prétendaient avoir égaré toutes ces paperasses. Pourtant le meunier du Moulin-Neuf devait une paire de poules noires, celui du Grand-Moulin un sac d’avoine ; qui, une oche avec son ochon ; qui, trois sous parisis : tout cela remontait peut-être aux croisades. Il y avait bien longtemps qu’on s’en croyait quitte. La demoiselle de Saint-Chartier, vieille fille de bonne humeur, n’exigeait plus que ses vassaux lui présentassent un roitelet et un bouquet de roses, portés chacun sur une charrette à huit bœufs. Messire Chabenat, le tabellion, n’allait plus représenter auprès d’elle le seigneur de Nohant, un pied déchaux, sans ceinture, épée, ni boucles de souliers, pour lui rendre hommage, le genou en terre, au nom du seigneur de Nohant. Mais le seigneur de Nohant, qui oubliait volontiers de payer sa dette de servage à ladite demoiselle, voulait que ses propres vassaux se souvinssent de leur devoir. Il obtint un ordre, dit lettre royau, par lequel il était enjoint aux tabellions, notaires et procureur de La Châtre, et autres lieux, de lui rapporter tous ses titres, et aux vassaux de monseigneur, de venir, à jour dit, se présenter en la salle du château de Nohant, avec leurs poules, leurs sous, leurs sacs, leurs oches, et leurs dindes, s’y prosterner, et faire agréer leurs tributs.

Il paraît que personne ne se présenta, et que les damnés tabellions ne retrouvèrent pas le plus petit parchemin, ce qui irrita fort monseigneur. De leur côté, les paysans furent révoltés de ces prétentions surannées. Le curé de Nohant, qui avait par avance des instincts jacobins, fit une chanson contre monseigneur. Monseigneur exigea qu’à l’offertoire monsieur le curé lui offrît l’encens dans sa tribune. On n’a jamais dit ce que le curé mit dans l’encensoir, mais le seigneur en fut quasi asphyxié, et s’abstint de respirer pendant toute la messe.

La révolution grondait déjà au loin. Les paysans couchaient en joue le seigneur dans son jardin, en passant le canon de fusils non chargés par dessus la haie. Ce n’était encore qu’une menace : monseigneur la comprit et émigra.

Je crois que cette histoire ressemble à celle de toutes les localités de la Vallée-Noire, et pour s’en convaincre, il ne faut que voir le paysan propriétaire, maître chez lui, indépendant par position et par nature, calme et bienveillant avec ses amis riches, traitant d’égal à égal avec eux, se moquant beaucoup des grands airs, nullement servile dans sa gratitude ; il se sent fort, et ne ferait pourtant usage de sa force qu’à la dernière extrémité. Il se souvient que sa liberté date de loin et qu’il lui a suffi de menacer pour mettre la féodalité en fuite.

Que le gouvernement ne s’étonne donc pas trop de voir la bourgeoisie indocile de La Châtre nommer ses représentants et ses magistrats à sa guise : le paysan incrédule rit quand on lui parle des chemins de fer qui vont, tout exprès pour lui, se détourner des grands plateaux dont la Vallée-Noire est environnée et se plonger dans nos terrains tourmentés, où on ne trouverait pas un mètre du sol de niveau avec le mètre du voisin. On a promis à plus d’un meunier d’établir un débarcadère dans sa prairie ; on dit qu’un seul a été séduit par cette promesse. Il est vrai qu’il ne l’avait pas bien comprise et qu’il s’en allait disant à tout le monde : « Décidément Abd-el-Kader va passer dans mon pré ! »

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES

Vous dire que je m’en moque, serait mentir. Je n’en ai jamais eu, c’est vrai : j’ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou en compagnie de grands poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs, quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne rendaient pas fort lugubre l’aspect de la nature, je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, en présence des superstitions rustiques : mensonge, imbécillité, vision de la peur ; je dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris. Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges de la nuit, c’est un poème des imaginations champêtres. Mais le fait existe, le fait s’accomplit, qu’il soit un fantôme dans l’air ou seulement dans l’œil qui le perçoit, c’est un objet tout aussi réellement et logiquement produit que la réflexion d’une figure dans un miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables ? ont-elles été expliquées ? Je sais qu’elles ont été constatées, voilà tout ; mais il est très faux de dire et de croire qu’elles sont uniquement l’ouvrage de la peur. Cela peut être vrai en beaucoup d’occasions ; mais il y a des exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d’un courage naturel éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu des apparitions qui n’ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et dont cependant il n’a pas dépendu d’eux tous de ne pas se sentir affectés plus ou moins après coup.

Parmi grand nombre d’intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien que possible les causes de l’hallucination. Je n’apporterai après ces travaux sérieux qu’une seule observation utile à enregistrer, c’est que l’homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres classes aux phénomènes de l’hallucination. Sans doute l’ignorance et la superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces simples aberrations de leurs sens ; mais ce n’est pas toujours l’imagination qui les produit, je le répète ; elle ne fait le plus souvent que les expliquer à sa guise.

Dira-t-on que l’éducation première, les contes de la veillée, les récits effrayants de la nourrice et de la grand’mère disposent les enfants et même les hommes à éprouver ce phénomène ? Je le veux bien. Dira-t-on encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes ? Cela est moins certain. L’aspect continuel de la campagne, l’air qu’il respire à toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations atmosphériques, ce sont là pour l’homme rustique des conditions particulières d’existence intellectuelle et physiologique ; elles font de lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la culture des idées nous a séparés pour ainsi dire du ciel et de la terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou le paysan voit encore dans le nuage, dans l’éclair et le vent qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l’Adriatique des pêcheurs qui ne connaissent pas l’abri d’un toit ; ils dorment dans leur barque, couverts d’une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux, qui dorment toujours en plein air comme les Indiens de l’Amérique du Nord. Certes, le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont un équilibre différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n’en est pas un qui n’ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges, inexplicables. Il en est parmi eux de très braves, de très raisonnables, de très sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule de faits curieux et bien observés, que l’hallucination est compatible avec le plein exercice de la raison.

C’est un état maladif du cerveau ; cependant il est presque toujours possible d’en pressentir la cause physique ou morale dans une perturbation de l’âme ou du corps ; mais elle est quelquefois inattendue et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent qu’elle semble presque une loi régulière de leur organisation. Elle les effraie autrement que nous. Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre nous présentent leurs fantômes, c’est de perdre la raison, et plus nous sommes certains d’être la proie d’un songe, plus nous nous affectons de ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu des gens devenir fous par la crainte de l’être. Les paysans n’ont pas cette angoisse ; ils croient avoir vu des objets réels ; ils en ont grand’peur ; mais la conscience de leur lucidité n’étant point ébranlée, l’hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour nous. L’hallucination n’est d’ailleurs pas la seule cause de mon penchant à admettre, jusqu’à un certain point, les visions de la nuit. Je crois qu’il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, aberrations même chez les animaux, que sais-je ? des affinités mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans pouvoir les expliquer.

Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux meneurs de loups ? Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la France. C’est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l’on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grand’mères, je ne me souviens pas qu’on m’ait jamais parlé des hommes-loups de l’antiquité et du moyen âge. Cependant on s’y sert encore du mot de garou, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a perdu le vrai sens. Les meneurs de loups ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants : ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons, ou de malins gardes-chasse qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré aux premières clartés de la lune, à la croix des quatre chemins, le père un tel s’en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de trente, jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, qui me l’ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups ; elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d’où elles virent ces animaux s’arrêter à la porte de la cabane d’un bûcheron réputé sorcier. Ils l’entourèrent en poussant des rugissements épouvantables ; le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d’eux, et ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan ; mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, gens de beaucoup de sens et d’habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt, où elles chassaient fort souvent, m’ont juré, sur l’honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer, et virent accourir treize loups, dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des chiens, et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y suivre et se retirèrent aussi surpris qu’effrayés. Avaient-ils été la proie d’une hallucination ? Quand l’hallucination s’empare de plusieurs personnes à la fois (et cala arrive fort souvent), elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l’avoue ; on l’a souvent constatée ; on l’appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi sert d’en savoir le nom, si on en ignore la cause ? Cette certaine disposition des nerfs et de la circulation du sang qu’on donne pour cause à l’audition ou à la vision d’objets fantastiques, comment est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis ? Je n’en sais rien du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu’un homme qui vit au sein des forêts, qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et observer les mœurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par hasard, ou par un certain génie d’induction, le moyen de les soumettre et de s’en faire aimer ? J’irai plus loin : pourquoi n’aurait-il pas un certain fluide sympathique à certaines espèces ? Nous avons vu, de nos jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d’animaux féroces en cage, qu’un effort de plus, et on peut admettre la domination de certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance ?

Parce que le paysan, en obtenant d’une cause naturelle, un effet tout aussi naturel, ne croit pas lui-même qu’il obéit aux lois de la nature. Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l’efficacité, il n’y aura aucune confiance ; mais joignez-y quelque parole incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui le secret de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui qu’il faut l’administrer après trois signes cabalistiques, ou après avoir mis un de ses bas à l’envers, il se croira sorcier, tous le croiront sorcier à l’endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère, le mystère est son élément.

Je ne parlerai pas ici de ce qu’un appelle chez nous et ailleurs le secret, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me bornerai à dire qu’il y a un secret pour tout, et que presque tous les paysans un peu graves et expérimentés ont le secret de quelque chose, sont sorciers par conséquent, et croient l’être. Il y a le secret des bœufs que possèdent tous les bons métayers ; le secret des vaches, qui est celui des bonnes métayères ; le secret des bergères, pour faire foisonner la laine ; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se fendre au fond ; le secret des curés qui charment les cloches pour la grêle ; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret de l’entorse et de la foulure ; le secret des braconniers pour faire venir le gibier ; le secret du feu, pour arrêter l’incendie ; le secret de l’eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l’inondation ; que sais-je ? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en fils, ou s’achète à prix d’argent. Il n’est jamais trahi. Il ne le sera jamais, tant qu’on y croira. Le secret du meneur de loups en est un comme un autre, peut-être.

Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c’est la chasse fantastique ; elle a autant de noms qu’il y a de cantons dans l’univers. Chez nous, elle s’appelle la chasse à baudet, et affecte les bruits aigres et grotesques d’une incommensurable troupe d’ânes qui braient. On peut se la représenter à volonté ; mais dans l’esprit de nos paysans, c’est quelque chose que l’on entend et qu’on ne voit pas, c’est une hallucination ou un phénomène d’acoustique. J’ai cru l’entendre plusieurs fois, et pouvoir l’expliquer de la façon la plus vulgaire. Dans les derniers jours de l’automne, quand les grands ouragans dispersent les bandes d’oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, l’immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en détresse. Mais les paysans, que l’on croit si crédules et si peu observateurs, ne s’y trompent nullement. Ils savent très bien le nom et connaissent très bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La chasse à baudet n’est rien de tout cela. Ils l’entendent souvent ; moi, qui ai longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne l’ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par l’apparition de deux lunes. Mais je n’ai pas de chance, car je n’ai jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d’or, le dragon, l’oie, la poule noire, la truie blanche, et je ne sais combien d’autres animaux fantastiques, gardent, comme l’on sait, en tous pays les trésors cachés. À l’heure de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens infernaux perdent leur puissance jusqu’au dernier son de la cloche qui en annonce la fin. C’est la seule heure dans toute l’année où la conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et avoir le temps d’y creuser et de s’en saisir. Si vous êtes surpris dans le gouffre à l’ite missa est, il se referme à jamais sur vous ; de même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l’animal fantastique, la soumission qu’il vous a montrée pendant le temps de la messe fait place à la fureur, et c’est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la poétique apparition de la chèvre d’or, gardienne des richesses cachées au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les collines pelées de la Marche, c’est un bœuf blanc, ou un veau d’or, ou une génisse d’argent qui font rêver les imaginations avides ; mais ces animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de risques, que personne encore n’a osé les saisir par les cornes. Et cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour éveiller la convoitise des passants.

Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un animal indéfinissable se promène la nuit à de certaines époques indéterminées, va tourmenter les bœufs au pâturage et rôder autour des métairies, qu’il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son approche, les balles ne l’atteignent pas. Cette apparition et la terreur qu’elle inspire n’ont encore presque rien perdu dans nos alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On l’appelle la grand’bête, par tradition, quoique souvent elle paraisse de la taille et de la forme d’un blaireau. Les uns l’ont vue en forme de chien de la grandeur d’un bœuf énorme, d’autres en levrette blanche haute comme un cheval, d’autres encore en simple lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l’ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce qu’elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n’est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous ! Cependant cette bête apparaît, j’en suis certain, soit à l’état d’hallucination, soit à l’état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables l’ont vue pour que j’ose dire qu’il n’y a aucune cause à leur vision. Les chiens l’annoncent par des hurlements désespérés et s’enfuient dès qu’elle paraît ; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi ? Pourquoi non ? Sont-ce des voleurs qui s’introduisent sous ce déguisement ? Jamais la bête n’a rien dérobé, que l’on sache. Sont-ce de mauvais plaisants ? On a tant tiré de coups de fusil sur la bête, qu’on aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser quelqu’un de ces prétendus fantômes. Enfin, ce genre d’apparition, s’il n’est que le résultat de l’hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d’une métairie le voient et le poursuivent ; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument le même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur un très grand nombre d habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu’elles évoquent la pluie et attirent l’orage, en faisant voler jusqu’aux nues avec leur battoir agile l’eau des sources et des marécages. Chez nous, c’est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à du linge, mais qui, vu de près, n’est autre chose que des cadavres d’enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, car eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l’eau ni plus ni moins qu’une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C’est à s’y tromper. C’est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c’est bien triste de faire cette puérile découverte, et de ne plus espérer l’apparition des terribles sorcières tordant leurs haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières clartés d’un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme de plus d’esprit que de sens, je dois l’avouer, sujet à l’ivresse, très brave cependant devant les choses réelles, mais facile à impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu’il ne racontait qu’avec une grande émotion.

Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du ravin d’Ormous, il vit, au bord d’une source, une vieille qui battait et tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de surnaturel, et dit à cette vieille : — Vous lavez bien tard, la mère ! – Elle ne répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement les traits de la vieille : elle lui était complètement inconnue, et il en fut étonné, parce qu’avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de flâneur dans la campagne, il n’y avait pas pour lui de visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante : « Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je l’eus perdue de vue. Je n’y pensais pas avant de la rencontrer, je n’y croyais pas et je n’éprouvais aucune méfiance en l’abordant. Mais dès que je fus auprès d’elle, son silence, son indifférence à l’approche d’un passant, lui donnèrent l’aspect d’un être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de l’ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait avec tant de force et d’activité ? Cela était au moins digne de remarque. Mais ce qui m’étonna encore plus, ce fut ce que j’éprouvai en moi-même : je n’eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu’elle tournât la tête. Ce ne fut qu’en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et alors j’eus très peur, j’en conviens franchement, et rien au monde ne m’eût décidé à revenir sur mes pas. »

Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet vers deux heures du matin. Il venait de Limières, où il assure qu’il n’avait ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir ; il était seul, en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre à une montée et se trouva au bord de la route, près d’un fossé ou trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa sans trop regarder ; mais à peine eut-il fait quelques pas, qu’il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer la première. « Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières, mais j’eus une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d’une taille si élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la figure et la démarche d’un homme, que je ne doutai pas un instant d’avoir affaire à des plaisants de village, mal intentionnés peut-être. J’avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant : Que me voulez-vous ? – Je ne reçus point de réponse ; et, ne me voyant pas attaqué, n’ayant pas de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup d’une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement ; et j’arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et quoique j’eusse entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur le revers du fossé. »

Je vous donne cette histoire pour ce qu’elle vaut ; mais elle m’a été racontée de très bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela en partie au chapitre des hallucinations. L’Orme Râteau, arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu’il est, il n’a pas de loin une grande apparence et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il porte le nom. Mais ce n’est là qu’une coïncidence fortuite avec la légende traditionnelle qui l’a baptisé. De près il devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un monument à un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire, sont couverts d’une herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un respect traditionnel ; et les paysans des environs ont une telle opinion de l’orme Râteau qu’ils prétendent qu’on ne peut l’abattre, parce qu’il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné aujourd’hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le cheval d’un meunier ou d’un gendarme, était jadis une des grandes voies de communication de la France centrale. On l’appelle encore aujourd’hui le chemin des Anglais. C’était la route militaire, le passage des armées que franchit l’invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l’épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse de leur occupation.

Ce détail n’est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là qui en fait foi ; et maintenant voici la légende de l’Orme Râteau qui est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.

Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l’Orme Râteau. Il regardait du coté de la Châtre, lorsqu’il vit accourir une grande bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les paysans et enlevait les femmes. C’étaient les Anglais qui descendaient de la Marche sur le Berry et qui s’en allaient ravager Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance, et vit passer l’ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l’orme avec son troupeau, la peur qu’il avait ressentie fit place à une grande colère contre les Anglais et contre lui-même. « Quoi ! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous défendre ! Nous sommes trop lâches ! Il y faut aller ! » Et, s’approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre autour de l’orme : « Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j’aille contre ces Anglais, et je n’ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits ; je te les donne en garde. »

Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, jetant là ses sabots, s’en courut à Saint-Chartier, où, pendant trois jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons garçons de l’endroit, soutenus des bons hommes d’armes de France. Puis, quand l’ennemi fut chassé, il s’en revint à son troupeau ; il compta ses porcs et pas un ne manquait ; et cependant il avait passé là bien des traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l’odeur du carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, le remercia à genoux, et sans rêver les hautes destinées et la grande mission de Jeanne d’Arc, content d’avoir au moins donné son coup de main à l’œuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue à l’Orme Râteau une moins bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu l’horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l’Orme Râteau. Un monsieur s’y promène la nuit ; il en fait incessamment le tour. On le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il ? Nul ne le sait. Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C’est un monsieur, car il suit les modes ; on l’a vu au siècle dernier, en habit noir complet, culotte courte, souliers à boucles, l’épée au côté ; sous le Directoire, on l’a vu en oreilles de chien et en large cravate. Aujourd’hui, il s’habille comme vous et moi ; mais il porte toujours son grand râteau sur l’épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant connaître qu’à ceux qui ont le secret.

Si vous n’y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l’heure solennelle du lever du la lune ; nous l’avons appelé par tous les noms possibles, en lui disant toujours monsieur, très poliment, mais nous n’avons pas trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n’est pas venu, et, d’ailleurs, il n’aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut avoir peur de lui.

L’Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende dans le poème, le conte et la ballade. Notre littérature française, depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme ; nous n’avons su qu’imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien autrement grandiose et terrifiant, nous a été relevé par des traductions incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n’a pas osé imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d’Adam Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant que les nations slaves ou germaniques ; mais il lui a manqué, il lui manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie des plus grands poètes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit ; nous oserons dire qu’elle les surpasse. Nous voulons parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n’y a pas longtemps que c’est la France. Quiconque a lu les Barza-Breiz, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, c’est-à-dire pénétré intimement, de ce que j’avance. Le Tribut de Nomenoé est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l’Iliade, plus complet, plus beau, plus parfait qu’aucun chef-d’œuvre sorti de l’esprit humain. La Peste d’Éliant, les Nains, Lesbreiz et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n’y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli L’Europe du nom d’Ossian ; avant Walter Scott, il avait mis l’Écosse à la mode. Vraiment nous n’avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés qui n’ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l’histoire de l’art !

Qu’est-ce donc que cette race armoricaine qui s’est nourrie, depuis le druidisme jusqu’à la chouannerie, d’une telle moelle ? Nous la savions bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu’elle eût chanté à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là ! Et au-dessus de ce monde de l’action et de la pensée plane le rêve : les sylphes, les gnômes, les djiins de l’Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j’ai pourtant retrouvé, dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades, exactement traduites en vers naïfs et bien berrichons, des textes bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la propriété de ces créations, et dirons-nous qu’elles ont été traduites du berrichon dans la langue bretonne ? Non. – Elles portent clairement leur brevet d’origine en tête. Le texte dit : En revenant de Nantes, etc.

Et ailleurs : Ma famille de Nantes, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n’a pas sa littérature, ou bien elle s’est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la Villemarqué ne l’eût recueillie à temps. Ces richesses inédites s’altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui n’ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d’une facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original affreusement corrompu quant au reste.

Pour être privée de ses archives poétiques, l’imagination de nos paysans n’est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de l’hallucination dont j’ai parlé précédemment, l’atteste suffisamment.

Une des plus singulières apparitions est celle des meneurs de nuées, autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu’on peut saisir leurs formes vagues dans la trombe qu’ils soulèvent, on reconnaît parmi eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne possèdent rien, bien entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils s’agitent frénétiquement, ils dansent et enragent, comme disent les ballades bretonnes ; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu’il les a vus. Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il n’y ferait pas bon.

On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le paysan. Il semblerait qu’elles doivent agir davantage sur l’imagination des habitants des villes, et que l’homme, accoutumé dès son enfance à errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en connaît si bien les détails et les différents aspects qu’il ne puisse plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C’est tout le contraire : le braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l’affût, à la nuit tombante, voit les animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les brouillards argentés par la lune ; l’éleveur de bestiaux qui s’en va lier les bœufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes mêmes, des êtres inconnus, qui s’évanouissent à son approche, mais qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui ont le don de voir et d’entendre de si étranges choses ! Nous avons beau faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous étions des saints : Lucifer défend à ses milices de se montrer aux incrédules. – Les animaux sorciers ne sont pas rares : c’est pourquoi il faut faire attention à ce qu’on dit devant certains d’entre eux. Un métayer de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre s’arrêter à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d’un air narquois : or ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau, pour lui faire entendre qu’il n’était point sa dupe, et que la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.

Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon blessait d’autant plus, que son maître, lorsqu’il venait chez lui sous figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue ; mais la preuve que cet animai n’était pas plus lièvre que vous et moi, c’est que le fusil ne l’inquiéta nullement, et qu’il se mit, à rire. — Ah ça, écoutez, not’ maître ! s’écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j’ai reçu le baptême, je vous flanque mon coup de fusil.

M. Trois-Étoiles ne se le fit pas dire deux fois : il vit que le paysan était émalicé tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître également ; mais le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui de la bête, car aussi vrai que ces choses se sont vues, c’était le même plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l’ouvrier des champs, c’est celui qui se fait porter. Celui-là est un ennemi déclaré, qui n’écoute rien, et qui se montre sous diverses formes, quelquefois même sous celle d’un homme tout pareil à celui auquel il s’adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort troublé ; et, quelque résistance qu’on fasse, il nous saute sur les épaules. D’autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est celle de la levrette blanche. Quand on l’aperçoit d’abord, elle est toute petite ; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à la taille d’un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu’elle pèse deux ou trois mille livres ; mais il n’y a point à s’en défendre, et elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. C’est quand on s’est attardé au cabaret qu’on rencontre cette bête maudite. Bien heureux quand elle n’est pas accompagnée de deux ou trois feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour vous y faire noyer.

La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on l’aperçoit alors, on ne s’en méfie point, car elle a la mine d’un petit lézard ; mais ceux qui la connaissent ne s’y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans l’endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu’elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu’à faire. Elle est à l’épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d’une nuit à l’autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu’elle habite en desséchant les fossés et les marais à eaux croupissantes. La maladie s’en va avec elle.

Le follet, fadet ou farfadet n’est point un animal, bien qu’il lui plaise d’avoir des ergots et une tête de coq ; mais il a le corps d’un petit homme, et, en somme, il n’est ni vilain ni méchant, moyennant qu’on ne le contrariera pas. C’est un pur esprit, un bon génie connu en tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de la maison. En Berry, il n’habite pas le foyer, il ne fait pas l’ouvrage des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante quelquefois les écuries comme ses confrères d’une grande partie de la France ; mais c’est la nuit, au pâturage, qu’il prend particulièrement ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux appartiennent. Il aime l’équitation par elle-même ; c’est sa passion, et il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s’en est servi ; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu’ils ne s’en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux pansés du follet. Leur crinière est nouée par lui de milliards de nœuds inextricables.

C’est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est certain ; mais il est certain aussi qu’on peut le couper sans que l’animal en souffre, et que c’est le seul parti à prendre.

Les paysans s’en gardent bien. Ce sont les étriers du follet ; et, s’il ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait tomber ; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre bête tondue.

La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle crise du monde fantastique. Toujours par suite de ce besoin qu’éprouvent les hommes primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur vive imagination dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les prodiges du sabbat, en même temps qu’il annonce la commémoration de l’ère divine. Le ciel pleut de bienfaits à cette heure sacrée ; aussi l’enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de l’humanité, vient-il s’offrir à elle pour lui donner les biens de la terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel : c’est une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l’homme. Le paysan pense qu’il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser prendre au piège ; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se trompe guère.

Dans notre vallée noire, le métayer fin, c’est-à-dire savant dans la cabale et dans l’art de faire prospérer le bestiau par tous les moyens naturels et surnaturels, s’enferme dans son étable au premier coup de la messe ; il allume sa lanterne, ferme toutes ses huisseries avec le plus grand soin, prépare certains charmes, que le secret lui révèle, et reste là, seul de chrétien, jusqu’à la fin de la messe.

Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la chose se passe ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, et de l’aveu même des métayers.

Je dis : non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu’il n’est possible d’être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une fente ; et d’ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans l’étable, il n’y entrera point ; il ne fera pas sa conjuration, et gare aux reproches et aux contestations s’il perd des bestiaux dans l’année : c’est vous qui lui aurez causé le dommage.

Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n’y a pas de risque qu’ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous convaincus de l’utilité souveraine de la chose, ils n’ont garde d’y apporter obstacle. Ils s’en vont bien vite à la messe, et ceux que leur âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d’être initiés aux terribles émotions de l’opération. Ils se barricadent de leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le métayer fin et le bon compère Georgeon ? Qui peut le dire ? Ce n’est pas moi ; mais bien des versions circulent dans les veillées d’hiver, autour des tables où l’on casse les noix pour le pressoir ; bien des histoires sont racontées, qui font dresser les cheveux sur la tête.

D’abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer doit s’abstenir d’entendre leur conversation. Un jour, le père Casseriot, qui était faible à l’endroit de la curiosité, ne put se tenir d’écouter ce que son bœuf disait à son âne. « — Pourquoi que t’es triste, et que tu ne manges point ? disait le bœuf. — Ah ! mon pauvre vieux, j’ai un grand chagrin, répondit l’âne. Jamais nous n’avons eu si bon maître, et nous allons le perdre ! — Ce serait grand dommage, reprit le bœuf, qui était un esprit calme et philosophique. — Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l’âne, dont la sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix. — C’est grand dommage, grand dommage ! répliqua le bœuf en ruminant. – Le père Casseriot eut si grand peur, qu’il oublia de faire son charme, courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les trois jours.

Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une fois, au coup de l’élévation de la messe, les bœufs sortir de l’étable en faisant grand bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s’ils étaient poussés d’un aiguillon vigoureux : mais il n’y avait personne pour les conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l’abreuvoir, d’où, d’après avoir bu d’une soif qui n’était pas ordinaire, ils rentrèrent à l’étable avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui disait « Bonsoir, Jean, à l’an prochain ! » Le valet de charrue s’approcha pour le regarder de plus près ; mais qu’était-il devenu ? Le métayer était tout seul, et, voyant l’imprudent : « — Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé ; car s’il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette heure ! » La valet eut si grand’peur, que jamais plus il ne s’avisa de regarder quelle main mène boire les bœufs pendant la nuit de Noël.

 


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