George Sand

LE POÈME DE MYRZA

MOUNY-ROBIN

1835, 1843

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Table des matières

 

LE POÈME DE MYRZA.. 3

I. 6

II. 17

III. 25

MOUNY-ROBIN. 37

Ce livre numérique. 65

 

LE POÈME DE MYRZA

Durant les quatre ou cinq siècles au milieu desquels est jeté le grand événement de la vie du Christ, l’intelligence humaine fut en proie aux douleurs et aux déchirements de l’enfantement. Les hommes supérieurs de la civilisation, sentant la nécessité d’un renouvellement total dans les idées et dans la conduite des nations, furent éclairés de ces lueurs divines dont Jésus fut le centre et le foyer. Les sectes se formèrent autour de sa courte et sublime apparition, comme des rayons plus ou moins chauds de son astre. Il y eut des caraïtes, des saducéens et des esséniens, des manichéens et des gnostiques, des épicuriens, des stoïciens et des cyniques, des philosophes et des prophètes, des devins et des astrologues, des solitaires et des martyrs ; les uns partant du spiritualisme de Jésus, comme Orygène et Manès ; les autres essayant d’y aller, sur les pas de Platon et de Pythagore ; tous escortant l’Évangile, soit devant, soit derrière, et travaillant par leur dévouement ou leur résistance à consolider son triomphe.

Dans cette confusion de croyances, dans ce conflit de rêves, de travaux fiévreux de la pensée, de divinations maladives et de vertiges sublimes, une nouvelle forme fut donnée à certains esprits, une forme agréable, élastique, qui seule convenait aux esprits éclairés et aux caractères faciles : cette disposition de l’esprit humain qui domine dans tous les temps de dépravation, et chez toutes les nations très civilisées, nous l’appellerons, pour nous servir d’une expression moderne, éclectisme, quoique cette dénomination n’ait pas eu dans tous temps le même sens ; nous nous en tenons à celui qu’elle implique aujourd’hui, pour qualifier la situation morale des hommes qui n’appartenaient à aucune religion, au temps dont il est question ici.

Parmi ces éclectiques, on vit des hommes d’un caractère et d’un esprit tout opposés, des hommes graves et des hommes frivoles, des savants et des femmes ; car cette doctrine, qui consistait dans l’absence de toute règle, accueillit toute sorte de pédantisme et toute sorte de poésie. Les rhéteurs s’y remplissaient l’estomac d’arguments, et les poètes s’y gonflaient le cerveau de métaphores. L’Inde et la Chaldée, Homère et Moise, tout était bon à ces esprits avides et curieux de nouveautés, indifférents en face des solutions : heureux caractères qui, Dieu merci, fleurirent toujours ici-bas au milieu de nos lourdes polémiques. Grands diseurs de sentences, sincères admirateurs de la vertu et de la foi, le tout par amour du beau et par estime de la sagesse, vrais épicuriens dans la pratique de la vie, prophètes élégants et joyeux, bardes demi-bibliques et demi-païens, intelligences saisissantes, fines, éclairées, pleines de crédulités poétiques et de scepticisme modeste ; en un mot, ce que sont aujourd’hui nos véritables artistes.

Le petit poème qu’on va lire fut récité, en vers hébraïques, sous un portique de Césarée, par une femme nommée Myrza, laquelle était une des prophétesses de ce temps-là, espèce mixte entre la bohémienne et la sibylle, poète en jupons comme il en existe encore, mais d’un caractère hardi et tranché qui s’est perdu dans le monde, aventurière sans patrie, sans famille et sans dieux, grande liseuse de romans et de psaumes, initiée successivement par ses amants et ses confesseurs aux diverses religions qui s’arrachaient lambeau par lambeau l’empire de l’esprit humain. Cette femme était belle, quoique n’appartenant plus à la première jeunesse ; elle jouait habilement le luth et la cythare, et, changeant de rythme, de croyance et de langage selon les pays qu’elle parcourait, elle traversait les querelles philosophiques et religieuses de son siècle, semant partout quelques fleurs de poésie, et laissant sur ses traces un étrange et vague parfum d’amour, de sainteté et de folie ; bonne personne du reste, que les princes faisaient asseoir par curiosité à leur table, et que le peuple écoutait avec admiration sur la place publique. Voici son poème tel que, de traduction en traduction, il a pu arriver jusqu’à nous. Nous osons parfaitement le livrer aux savants, aux poètes et aux chrétiens de ce temps-ci, sachant le bon marché que notre siècle panthéiste fait de toutes choses, et la complaisance que son ennui lui inspire pour toutes sortes de rêves.

I.

En ce temps-là, longtemps avant le commencement des jours que les hommes ont essayé de compter, Dieu appela devant lui quatre Esprits, qui parcouraient d’un vol capricieux les plaines de l’espace : Allez, leur dit-il, prenez-vous par la main, marchez ensemble, et travaillez de concert.

Ils obéirent, et, ne se quittant plus, présidèrent chacun à une des œuvres de Dieu ; et un nouvel astre parut dans l’éther : cet astre est la terre que nous habitons aujourd’hui, et ces quatre Esprits sont les éléments qui la composent.

Mais deux de ces Esprits, se sentant plus puissants, firent la guerre aux deux autres.

L’eau et le feu ravagèrent la terre, et l’air fut tantôt infecté des vapeurs humides des marais, et tantôt embrasé des feux d’un soleil dévorant.

Et pendant un nombre de siècles que l’homme ne sait pas, mais qui sont dans l’éternité de Dieu moins qu’une heure dans la vie de l’homme, notre globe bondit dans l’immensité, comme une cavale sauvage, sans guide et sans frein ; sa course ne fut réglée que par le caprice des Esprits à qui Dieu l’avait abandonné : tantôt emporté d’un essor fougueux, il s’approcha du soleil jusqu’à s’y brûler ; tantôt il s’endormit languissant et morne, loin des rayons vivifiants que chaque printemps nous ramène. Il y eut des jours d’une année et des nuits d’un siècle. Le globe n’ayant pas encore arrêté sa forme, les froides régions qu’habitent le Calédonien et le Scandinave furent calcinées par des étés brûlants. Les contrées où la chaleur bronze les hommes, se couvrirent de glaciers incommensurables. L’Esprit du feu descendit dans le sein de la terre ; on eût dit qu’un démon enfonçait ses ongles et ses dents dans les entrailles du globe : des rugissements sourds s’échappaient des rochers ébranlés, et la terre s’agitait comme une femme dans les convulsions de l’enfantement. Quelquefois le monstre, en se retournant dans le ventre de sa mère, sapait les fondements d’une montagne, et creusait sous les vallées des voûtes sans appui. La montagne et la vallée disparaissaient ensemble, et des lacs de bitume s’étendaient en bouillonnant sur les débris amoncelés ; une fumée âcre et fétide empoisonnait l’atmosphère ; les plantes se desséchaient, et l’eau, appelée par le feu, ravageait à son tour le flanc déchiré de sa sœur.

Enfin le feu s’ouvrit un passage à travers le roc et l’argile, et se répandit au dehors comme un fleuve débordé. La mer, brisant ses digues de la veille, fit chaque jour de nouvelles invasions, et chaque jour déserta ses nouveaux rivages comme un lit trop étroit. On voyait, dans l’espace d’une nuit, s’élever des montagnes de fange ou de cendre, que le soleil et le vent façonnaient à leur gré ; des ravins se creusaient tels que la vie d’un homme voyageant le jour et la nuit n’eût pas suffi pour en trouver le fond ; des météores gigantesques erraient sur les eaux comme des soleils détachés de la voûte céleste, et les vagues de l’océan roulaient sur les sommets que les nuages enveloppent aujourd’hui, bien loin au-dessus de la demeure des hommes.

Dans cette lutte, la terre et l’eau, jalouses l’une de l’autre, se mirent à créer des plantes et des animaux qui à leur tour se firent la guerre entre eux ; des lianes immenses essayèrent d’arrêter le cours des fleuves, mais les fleuves enfantèrent des polypes monstrueux, qui saisirent les lianes dans leurs bras vivants, et leur étreinte fut telle, que des myriades de races d’animaux s’y arrêtèrent et y périrent ; et de tous ces débris se forma le sol que nous foulons aujourd’hui, et sous lequel a disparu l’ancien monde.

Cependant à toutes ces existences d’un jour succédaient d’autres existences ; les races se perdaient et se renouvelaient ; la matière inépuisable se reproduisait sous mille formes. Du sein des mers sortaient les baleines semblables à des îles, et les léviathans hideux rampant sur le sable avec des crocodiles de vingt brasses ; nul ne sait le nombre et la forme des espèces tombées en poussière ; l’imagination de l’homme ne saurait les reconstruire ; si elle le pouvait, l’homme mourrait d’épouvante à la seule idée de les voir. L’abeille fut peut-être la sœur de l’éléphant, peut-être une race d’insectes, aujourd’hui perdue, détruisit celle du mammouth, que l’homme appelle le colosse de la création. Dans ces marécages qui couvraient des continents entiers, il dut naître des serpents qui, en se déroulant, faisaient le tour du globe, et les aigles de ces montagnes, infranchissables pour nos gazelles abâtardies, enlevaient dans leurs serres des rhinocéros de cent coudées. En même temps que les dragons ailés arrivaient des nuages de l’orient, les licornes indomptables descendaient de l’occident, et quand une troisième race de monstres, poussée par le vent du sud, avait dévoré les deux autres, elle périssait gorgée de nourriture, et l’odeur de la corruption appelait l’hyène du nord, des vautours plus grands que l’hyène, et des fourmis plus grandes que les vautours ; et sur ces montagnes de cadavres, parmi ces lacs de sang livide, au milieu de ces bêtes immondes, dévorées ou dévorantes, des arbres sans nom élevaient jusqu’aux nues la profusion de leurs rameaux splendides, et des roses plus belles et plus grandes que les filles des hommes ne le furent jamais, exhalaient des parfums dont s’enivraient les esprits de la terre, couverts de robes diaprées, aujourd’hui réduits à la taille du papillon, et aux trois grains d’or de l’étamine de nos fleurs.

Ces volcans, ces déluges, ces cataclysmes, cet ouvrage informe du temps et de la matière, les saintes Écritures l’appellent l’âge du chaos. Or, tandis que les quatre Esprits se livraient la guerre, il arriva qu’ils passèrent près du char de Dieu, et frappés de terreur, ils s’arrêtèrent. Dieu les appela, et leur dit : Qu’avez-vous fait ? Pourquoi ce monde que je vous ai confié marche-t-il comme s’il était ivre ? Avez-vous bu la coupe de l’orgueil ? Prétendez-vous faire les œuvres de l’Éternel ? Un esprit plus puissant que vous va se lever à ma voix ; il vous enchaînera, et vous forcera de vivre en paix.

L’Éternel passa ; et quand les quatre Esprits virent s’effacer dans l’espace le cercle de feu que traçaient les roues de son char, ils reprirent courage, et, se regardant, ils se dirent : Pourquoi ne résisterions-nous pas à l’Éternel ? Ne sommes-nous pas éternels, nous aussi ? Il nous a créés, mais il ne peut nous détruire, car il nous a dit : Vous n’aurez pas de fin. L’Éternel ne peut reprendre sa parole. Il nous a donné ce monde. Mais c’est nous qui l’avons couvert de plantes et d’animaux. Nous aussi, nous sommes créateurs. Unissons-nous, armons nos volcans en guerre. Que l’océan gronde, que la lave bouillonne, que la foudre sillonne les airs, et vienne l’Éternel pour nous donner des lois !

En parlant ainsi, ils cessèrent de se haïr ; et, abaissant leur vol sur les montagnes les plus élevées de la terre : Nous allons, dirent-ils, entasser ces monts les uns sur les autres, et nous atteindrons ainsi à la demeure de Dieu. Nous le renverserons, et nous régnerons sur tous les mondes.

Mais comme ils commençaient leur travail insensé, un ange envoyé par le Seigneur versa sur eux la coupe du mépris, et, saisis de torpeur, ils s’endormirent comme des hommes pris de vin.

Et quand ils se réveillèrent, ils virent sur la mousse un être inconnu, plus beau qu’eux, quoique délicat et frêle. Sa tête n’était pas flamboyante, et son corps n’était pas couvert d’une armure d’écailles de serpent ; le ver à soie semblait avoir filé l’or de sa chevelure, et sa peau était lisse et blanche comme le tissu des lis.

Les Esprits étonnés l’entourèrent pour le contempler, s’émerveillant de sa beauté, et se demandant l’un à l’autre si c’était là un esprit ou un corps. Cependant cette créature dormait paisiblement sur la mousse, et les fleurs se penchaient sur elle comme pour l’admirer ; les oiseaux et les insectes voltigeaient autour d’elle, n’osant becqueter ses lèvres de pourpre, et formant un rideau d’ailes doucement agitées entre son visage et le soleil du matin, qui semblait jaloux aussi de le regarder. Alors l’Esprit des eaux : — Quel est celui-ci ? et qui de nous l’a produit à l’insu des autres ? Si c’est de la terre qu’il est sorti, d’où vient que les vapeurs de mes rives n’en savent rien ? et où est le feu qui l’a fécondé ? Est-ce une plante, pour qu’il soit sans plumes et sans fourrure, et sans écaille ? Et si c’est une plante, d’où vient que je n’ai point arrosé son germe, d’où vient que l’air n’a pas aidé sa tige à s’élever, et son calice à se colorer ? Si c’est une créature, où est son créateur ? Si c’est un esprit, de quel droit vient-il s’établir dans notre empire ? et comment souffrons-nous qu’il s’y repose ? Enchaînons-le, et que la bouche des volcans se referme derrière lui, car il faut qu’il aille au fond de la terre, et qu’il n’en sorte plus.

L’Esprit de la terre répondit : Ceci est un corps, car le sommeil l’engourdit et le gouverne comme les animaux ; ce n’est pas une plante, car il respire et semble destiné au mouvement comme l’oiseau ou le quadrupède : cependant il n’a point d’ailes, et ne saurait voler ; il n’a pas les défenses du sanglier, ni les ongles du tigre pour combattre, ni même l’écaille de la tortue pour s’abriter. C’est un animal faible que le moindre de nos animaux pourrait empêcher de se reproduire et d’exister. Et puisque aucun de nous ne l’a créé, il faut que ce soit l’Éternel qui, par dérision, l’ait fait éclore, afin de nous surprendre et de nous effrayer ; mais il suffira du froid pour lui donner la mort.

— Ne nous en inquiétons point, dirent les autres, il est en notre pouvoir, éveillons-le, et voyons comme il marche, et comme il se nourrit. Puisqu’il n’a ni ailes, ni nageoires, ni arme d’aucune espèce, pour s’ouvrir un chemin et se construire une demeure, il ne saurait vivre dans aucun élément.

Et les quatre Esprits de révolte se mirent à railler et à mépriser l’œuvre du Dieu tout-puissant.

Alors cet être nouveau s’éveilla, et à leur grande surprise, il ne se mit ni à fuir, ni à ramper comme les serpents, ni à marcher comme les quadrupèdes ; il se dressa sur ses pieds, et sa tête se trouvant tournée vers le ciel, il éleva son regard, et les Esprits de révolte virent, dans sa prunelle, étinceler un feu divin. Quel, est dirent-ils, celui-ci, qui ne rampe, ni ne vole, et qui a un rayon du soleil dans les yeux ? Va-t-il monter vers le ciel comme une fumée ? et d’où vient qu’avec un corps si chétif, il est plus beau que le plus beau des anges du ciel ? – Alors ils furent saisis de crainte, et l’interrogèrent en tremblant.

Mais cette créature ne les entendit pas ; on eût dit que ses yeux ne pouvaient distinguer leur forme, car elle ne leur donna aucun signe d’attention, et ne répondit rien à leurs questions.

Ils se réjouirent donc de nouveau, en disant : Cette bête n’a ni le sens de l’ouïe, ni le sens de la vue ; elle ne saurait faire entendre aucun cri, elle est plus stupide que les autres bêtes. Celles-ci ne nous comprennent pas et ne nous voient pas non plus ; mais l’instinct les avertit de notre présence, et un tressaillement secret s’empare du plus petit oiseau, lorsque le volcan gronde, ou lorsque l’orage s’approche ; l’ours et le chien s’enfuient en hurlant, le dauphin s’éloigne des rivages, et le dragon se réfugie sur les arbres les plus élevés des forêts ; mais cette bête n’a pas de sens, et les polypes seuls suffiront pour la dévorer.

Alors la créature inconnue éleva la voix, une voix plus douce que celle des oiseaux les plus mélodieux, et elle chanta un cantique d’action de grâces au Seigneur, dans une langue que les Esprits de révolte ne comprirent pas.

Et leur colère fut grande, car ils se crurent insultés par cette langue mystérieuse, et ces accents d’amour et de ferveur remplirent leur sein de haine et de rage. Ils voulurent saisir leur ennemi ; mais l’ennemi, ne daignant pas les voir, se prosterna devant l’Éternel, puis se releva avec un front rempli d’allégresse, et se mit à descendre vers la vallée, sans cesser d’être debout et posant ses pieds sur le bord des abîmes avec autant d’adresse et de tranquillité que l’antilope ou le renard. Comme les pierres et les épines offensaient sa peau, il cueillit des herbes et des feuilles, et se fit une chaussure avec tant de promptitude et d’industrie, que les Esprits de révolte prirent plaisir à le regarder.

Cependant, à mesure que la créature de Dieu marchait, la terre semblait devenir plus riante, et la nature se parait de mille grâces nouvelles. Les plantes exhalaient de plus doux parfums, et la créature, comme saisie d’un amour universel, se courbait, respirait les fleurs, se penchait sur les cailloux transparents, souriait aux oiseaux, aux arbres, au vent du matin. Et le vent caressait mollement sa poitrine ; les oiseaux la suivaient avec des chants de joie ; les papillons venaient se poser sur les fleurs qu’elle leur présentait ; les arbres se courbaient vers elle et lui offraient leurs fruits à l’envi l’un de l’autre. Elle mangeait les fruits, et loin de dévorer avidement comme les bêtes, semblait savourer avec délices les sucs parfumés de l’orange et de la grenade. Une biche, suivie de son faon, vint à elle, et lui offrit son lait qu’elle recueillit dans une conque de nacre, qu’elle porta joyeusement à ses lèvres en caressant la biche ; puis elle présenta la coquille au faon, qui but après elle, et qui la suivit, ainsi que sa mère.

Les Esprits suivaient en silence, et ne concevaient rien à ce qu’ils voyaient ; enfin ils se réveillèrent de leur stupeur et dirent : C’est assez nous laisser insulter par une œuvre de ténèbres et d’ignorance ; ce vain fantôme d’ange a un corps et se repaît comme les bêtes ; il doit être, comme elles, sujet à la mort et à la pourriture. Si la biche et son faon, si l’oiseau et l’insecte, si l’arbre et son fruit, si l’herbe et la brise se soumettent à lui, voici venir le léopard et la panthère qui vont le déchirer.

Mais le léopard passa sans toucher à la créature de Dieu, et la panthère, l’ayant regardée un instant avec méfiance, vint offrir son dos souple et doux à la main caressante de son nouveau maître.

— Voici le serpent qui va le couvrir de morsures empoisonnées, dirent les Esprits de haine. Le serpent dormait sur le sable. La créature divine l’appela dans cette langue inconnue qu’elle avait parlée à l’Éternel, et le serpent, déroulant ses anneaux, vint mettre sa tête humiliée sous le pied du maître, qui se détourna sans lui faire ni mal ni injure. L’éléphant s’approchant, les Esprits espérèrent qu’il les débarrasserait de l’étranger ; mais l’éléphant, ayant pris des fruits dans sa main, le suivit, obéissant à sa parole, et cueillant à son tour les fruits et les fleurs sur les branches les plus élevées pour les lui offrir avec sa trompe. Le chameau arriva, et, pliant les genoux, offrit son dos à l’étranger, et le porta dans la vallée. Alors les Esprits, transportés de colère, s’assemblèrent sur une cime élevée ; ils réunirent leurs efforts pour créer un monstre qui surpassât en laideur, en force et en cruauté les monstres les plus hideux qu’eut produits la terre. Mais comme le Seigneur, qui jusqu’alors avait habité avec eux, s’était retiré, ils ne purent rien créer d’abord. Enfin, après beaucoup de conjurations adressées aux éléments qu’ils croyaient gouverner, ils firent sortir de terre un dragon redoutable, et le forcèrent avec des menaces de marcher contre la créature de Dieu. Mais celle-ci, le voyant venir, monta sur le cheval, appela l’hippopotame, le taureau, et tous les animaux, forts de la terre et de la mer, et les oiseaux forts du ciel, et tous se rangèrent autour d’elle comme une armée. Le cheval bondit d’orgueil sous son maître, et le porta comme un roi à la rencontre de l’ennemi. Alors le dragon épouvanté revint vers ceux qui l’avaient envoyé, et leur dit : — Vous voyez ce qui arrive ; toutes les créatures se rangent sous sa loi, celui-ci est le roi de la terre, et l’esprit de Dieu est en lui. – Et le dragon étendant ses ailes, l’esprit de ténèbres qui était en lui s’envola, et sa dépouille restant par terre, l’étranger la ramassa, la regarda, et s’en fit un vêtement pour traverser les régions froides.

Car elle continua sa course vers le nord, et parcourut le monde entier, se construisant partout des chariots avec les arbres des forêts et les métaux de la terre ; mangeant de tous les fruits ; se faisant aimer et servir par toutes les créatures ; traversant les fleuves à la nage, ou sur des nacelles que son adresse improvisait ; s’habituant à tous les climats ; prenant son sommeil à l’ombre des forêts, à l’abri dans les grottes, ou dans des tentes de feuillage qu’elle dressait au coucher du soleil ; sachant tirer le feu d’un caillou ou d’une branche sèche, et partout louant l’Éternel, chantant ses bienfaits, et implorant son appui.

Quand cet être singulier eut fait le tour de la terre et s’y fut installé comme dans son domaine, les Esprits de révolte, enchaînés jusque-là par la curiosité, résolurent de détruire ce qu’ils croyaient être leur ouvrage, et de bouleverser le globe, afin d’anéantir leur ennemi avec lui. — Ouvre une crevasse sous ses pieds, dirent-ils à la terre, et dévore-le dans la gueule béante de tes abîmes. – Mais la terre refusa d’obéir, et répondit : Celui-ci est l’envoyé de Dieu, le roi de la création. Ils dirent aux volcans de l’envelopper d’un lac de feu et de faire pleuvoir sur lui des pierres embrasées ; mais le volcan refusa, et répondit comme la terre. La mer refusa d’inonder, et l’air de laisser passer la foudre. Alors les Esprits virent qu’ils n’avaient plus de pouvoir, et feignant de se soumettre à l’envoyé de Dieu, ils s’offrirent au Seigneur pour être les ministres de son favori. Mais Dieu, connaissant leur dessein, répondit : La mer ne sortira plus de ses bornes, la terre ne quittera plus la voie que je lui ai tracée dans l’espace, le soleil ne s’éteindra plus, l’air ne sera plus infecté de miasmes fétides ; vous serez enchaînés à jamais, et vous obéirez en esclaves, non pas à mon envoyé, mais à l’ordre que je vous assigne, et qui est ma parole, la loi éternelle de l’univers. Quant à celui-ci, que vous ne connaissez pas, c’est mon œuvre, et je l’ai faite en souriant pour vous railler et vous montrer que par vous-mêmes vous ne pouvez rien. Je lui ai donné les besoins des animaux, un corps frêle, sans défense et sans vêtement ; je l’ai mise nue sur la terre. Et vous voyez qu’en un jour elle a eu des chaussures, des vêtements, des esclaves, de quoi pourvoir à tous ses besoins et régner sur la force, sans posséder la force. Vous n’avez pas compris où était sa puissance, et voyant qu’elle n’avait les avantages naturels d’aucun animal, vous vous êtes demandé comment elle savait gouverner l’instinct de tous les animaux et leur commander. C’est que j’ai mis en elle une étincelle de mon esprit, et qu’elle est à la fois corps et intelligence, matière et lumière. Allez, et que le monde soit son héritage. Elle ne vous commandera pas, car elle pourrait, comme vous, s’enivrer d’orgueil et succomber à son tour. Allez, et sachez le nom du plus beau de mes anges : c’est l’homme.

II.

La terre devint donc l’apanage de l’homme : il n’avait ni ailes d’or, ni auréole de lumière ; il ne pouvait contempler les splendeurs du tabernacle de Jéhovah ; mais la part d’intelligence qu’il avait reçue était si grande, qu’il savait toutes les merveilles de l’univers sans les avoir jamais vues, et qu’il aimait Dieu et le servait mieux que les séraphins brûlants qui environnent son trône. Son âme voyait ce que les yeux de son corps ne pouvaient apercevoir. Il devinait par la réflexion les plus profonds mystères de la nature, et sa pensée était plus rapide que l’éclair.

Ce que voyant, les Esprits jaloux se disaient entre eux : Dieu a fait pour celui-ci plus que pour nous tous. Le plus petit insecte, il est vrai, s’élève plus haut que lui dans l’air qu’il respire ; mais le plus puissant des Archanges ne saurait monter aussi hardiment et aussi vite dans l’éther de l’immensité que l’esprit de l’homme par sa volonté.

Et Dieu, se complaisant dans son ouvrage, créa beaucoup d’autres hommes semblables au premier, et en couvrit la face de la terre, en leur disant : La terre est à vous, cultivez-la, et vivez de ses fruits. Gouvernez les animaux ; les espèces ne périront plus, la terre ne sera plus ravagée, les plantes et les animaux se reproduiront toujours, et vous, vous ne mourrez point.

Les hommes vivaient ensemble, et ils étaient heureux ; ils ne connaissaient pas le mal, et ils étaient purs, sans avoir la vanité de savoir qu’ils l’étaient, car ils l’étaient tous également, et ils ne s’imaginaient point que la source de leur grandeur fut en eux-mêmes. Ils adoraient le Seigneur, et se servaient de ses dons avec frugalité. Ils respectaient la vie des animaux, et n’employaient leur dépouille à leur usage que lorsque les animaux mouraient selon les lois de la nature. Ils considéraient les bêtes comme des productions choisies de la matière, qui, étant douées de sensibilité et d’une sorte de volonté, avaient des droits sacrés à leur protection. Les bêtes ne s’enfuyaient pas à leur approche, et comme le chien obéit encore aujourd’hui à son maître, et comprend ses ordres, le lion, le castor et tous les autres animaux comprenaient le geste, le regard et l’autorité de l’homme ; ils l’aidaient à bâtir des maisons, des temples, à exécuter des migrations sur les continents, à cultiver la terre, à travailler les métaux et à les façonner, non en vile monnaie ou en armes cruelles, mais en instruments de travail, et en ornements pour les temples.

Or, tout était commun parmi les hommes, le travail et les fruits de la terre. Ils se regardaient tous comme vivant sous la volonté de Dieu, chargés de veiller à l’équilibre de cette nature dont ils étaient rois ; ils s’occupaient sans cesse à réparer les ravages des précédents cataclysmes, à dessécher les marais fétides qui corrompaient l’air, et engendraient trop de reptiles et d’insectes, à ouvrir des canaux, pour l’écoulement des lacs et des étangs, à rassembler en troupeaux les animaux trop nombreux sur certains points du globe, et à les conduire vers d’autres régions désertes, à distribuer de même la végétation selon les climats qui lui convenaient, car, avant l’homme, la matière livrée à sa vorace faculté de produire, s’épuisait sans cesse, et, renaissant de ses propres débris, offrait partout des ruines auprès des créations nouvelles. Cet homme, que les Esprits des terribles éléments avaient pris d’abord pour un souffle débile dans le corps d’une bête avortée, devint donc, sans autre magie et sans autre prestige que sa patience et son industrie, plus puissant que les éléments eux-mêmes. La terre fut bientôt un jardin si beau et si fécond, que les anges du ciel venaient s’y promener, et ne pouvant converser directement avec les hommes, parce que Dieu l’avait défendu, ils chantaient doucement dans les brises et dans les flots, et les hommes les voyaient alors en songe avec les yeux de l’âme.

Mais il arriva que la terre étant pacifiée et embellie, et l’ordre des saisons réglé, le travail devint moins actif. Les hommes eurent plus de temps à donner à la prière et à la méditation : leur nombre n’augmentait pas et ne diminuait pas ; il avait été calculé par l’Éternel, pour opérer les grands travaux, qui se terminaient maintenant, et l’esprit humain commençait à souffrir de sa propre force et à désirer quelque chose au-delà de ce qu’il possédait. Les hommes voulaient, pour faire cesser leur inquiétude, que Dieu leur accordât un don, mais ils ne savaient lequel, car ils ne souffraient que parce qu’ils ne manquaient plus de rien.

Leur sommeil devint moins paisible ; durant les belles nuits d’été, ils s’asseyaient par groupes sur les hauteurs, et au lieu de contempler avec bonheur, comme autrefois, le cours des astres et la beauté de la voûte céleste, ils soupiraient tristement, et dans leurs cantiques éplorés, ils demandaient à Dieu de faire cesser leur ennui.

Alors il y en eut qui dirent : « Les bêtes souffrent les maladies du corps, et elles meurent ; les hommes ne sont pas soumis aux maux de la chair, et ne meurent pas. Bénissons Dieu. Mais l’esprit de l’homme souffre une douleur dont il ne sait pas le remède. Demandons à Dieu qu’il nous ôte la réflexion, et nous laisse seulement l’intelligence nécessaire pour commander aux animaux.

Mais cet avis fut combattu par quelques-uns, qui considéraient la richesse de leur intelligence comme ce qu’ils avaient de plus précieux au monde.

Il y en eut alors d’autres qui s’avisèrent d’un désir plus noble, et dirent : Nous avons comparé le sommeil paisible des bêtes aux aspirations de nos veilles brûlantes, et nous avons découvert les causes de nos ennuis ; dépêchons les oiseaux en messagers aux hommes de tous les pays. Et quand la foule, accourue de toutes parts, se fut réunie autour de ces sages, debout sous le portique des temples, ils parlèrent ainsi :

— Le malheur de l’homme ne vient pas d’une cause accidentelle ; cette cause est son organisation défectueuse et le triste destin qu’il accomplit dans l’univers. C’est un être borné dans ses jouissances, quoique infini dans ses désirs. Il souffre, et ne sait comment se guérir : cela est injuste, car les animaux connaissent la plante qui doit leur rendre l’appétit lorsqu’ils l’ont perdu, et l’âme de l’homme ne peut embrasser le but de ses vagues désirs. Mais ce n’est pas le seul avantage que les bêtes aient sur nous. Elles sont divisées en sexes différents ; c’est pourquoi elles se cherchent, se rapprochent et s’unissent dans une extase qui les élève au-dessus d’elles-mêmes, et qui nous est inconnue. Le charme qui les attire est si puissant, qu’il n’est aucune caresse, aucune menace de l’homme, aucun attrait de la gourmandise, aucune injonction de la faim qui les empêche de courir au fond des bois et des vallées à la suite les unes des autres. Le tigre ou le lion enfermé loin de sa compagne se couche en rugissant, et semble renoncer à la vie, car il refuse toute nourriture. Le cheval séparé de la cavale, le taureau de la génisse, au temps de leurs amours, deviennent indociles, et brisent les chariots. Tous devinent l’approche de leur compagne : le loup sent venir la louve du fond des forêts ténébreuses ; le chien hurle et tressaille à l’arrivée de la lice sans la voir ni l’entendre ; l’oiseau sait se frayer une route au travers des plaines immenses de l’air pour aller rejoindre sa compagne, il n’a vu qu’un point noir vers l’horizon, et pourtant il ne se trompe pas ; l’ibis ne court point après la grue, ni le chardonneret après la mésange. Qui donc leur enseigne ces merveilleux instincts qui ne sont pas donnés à l’homme ? C’est l’amour qu’ils ont pour un sexe différent du leur.

Quant à nous, nous ne connaissons pas ces sublimes extases, ces transports de joie et ces caresses enivrantes : nous aimons à converser ensemble, à partager nos repas ; mais cette amitié n’est pas assez puissante pour que la séparation soit désespérée, ni pour que le battement du cœur nous annonce l’approche de l’ami absent. Nous n’avons que des peines légères et des joies tièdes. Dieu seul, Dieu notre immortel principe, nous ravit d’une joie inaccoutumée ; mais pouvons-nous toujours penser à lui ? Sa grandeur, que nous adorons, nous défend-elle de comparer notre destinée à celle des autres créatures, et de leur envier les biens que nous n’avons pas ? –

D’autres hommes se levèrent à leur tour, et dirent : — Les bêtes ont encore un avantage que nous n’avons pas. Elles se reproduisent d’elles-mêmes, elles donnent la vie à des créatures de leur espèce, qui sont leur chair et leur sang. Il y a plusieurs siècles, avant que la terre fut tranquille et féconde, la reproduction nous semblait une tâche pénible, un sceau de misère imprimé à la matière. Nous avions compassion de la jument obligée de porter son fruit dans son flanc durant le cours de deux lunes, de la perdrix forcée de couver patiemment ses œufs et de les féconder par la chaleur de son sein. Nous pensions que l’homme avait assez de cultiver la terre et de protéger les animaux ; que Dieu, dans sa sagesse, l’avait dispensé du rude travail de la génération, et lui avait donné l’immortalité, la jeunesse et la santé éternelle, pour marquer sa royauté sur la terre. Mais aujourd’hui nos grands travaux sont accomplis. Les animaux, libres et paisibles sous notre domination, s’aiment avec plus de bonheur encore, et nous voyons en eux des joies et des forces que nous n’avons pas. Nous admirons le soin avec lequel l’hirondelle nourrit sa compagne accroupie sur ses œufs, nous admirons la mère qui décrit de grands cercles dans les cieux pour attraper une pauvre mouche, dont elle se prive afin de l’apporter à ses enfants ; car les oiseaux à cette époque sont maigres et malades : mais le gazouillement de leurs oisillons semble les réjouir plus que toutes les graines d’un champ, et plus encore peut-être que les caresses de l’amour. Les plus faibles créatures acquièrent alors une folle audace pour la défense de ce qu’elles ont de plus cher : la brebis défend son agneau contre le loup, et la poule, cachant ses poussins sous son aile, glousse avec colère quand le renard approche ; c’est elle qui meurt la première, et l’ennemi est forcé de passer sur son cadavre pour s’emparer de la famille abandonnée.

Tout cela n’est-il pas digne d’admiration ? et s’il y a des fatigues et des douleurs attachées à ces devoirs, n’y a-t-il pas des ravissements et des émotions qui les rachètent ? Quand ce ne serait que pour chasser l’ennui que nous éprouvons, ne devrions-nous pas les demander à Dieu ? –

Quand ceux-là eurent dit, il y en eut d’autres qui répondirent : — Avez-vous songé à ce que vous proposez ? Si l’homme se reproduisait sans cesser d’être immortel, la terre ne pourrait bientôt lui suffire. Voulez-vous accepter la maladie, la vieillesse et la mort en échange des biens et des maux dont vous parlez ? Lequel de nous peut concevoir l’idée de mourir ? N’est-ce pas demander à Dieu qu’il fasse de nous la dernière créature du monde ? Lequel de nous voudra renoncer à être ange ?

— Nous ne sommes pas des anges, reprirent les premiers. Les anges que nous voyons dans nos rêves ont des ailes pour parcourir l’immensité, et quoiqu’ils se révèlent à nous sous une forme à peu près semblable à la nôtre, cette forme n’est pas saisissable ; nous ne pouvons les retenir au matin, lorsqu’ils s’éloignent ; nous embrassons le vide ; ils nous échappent comme notre ombre au soleil. Ils n’ont de commun avec nous que l’esprit, lequel n’est que la moitié de nous-mêmes. Nous appartenons à la terre où notre corps est à jamais fixé. Si nous sommes condamnés à la misère d’exister corporellement, pouvons-nous sans injustice être privés des avantages accordés aux autres animaux ? Pourquoi serions-nous imparfaits et déshérités du bonheur qui leur est échu ? –

Ces différents avis excitèrent dans l’esprit des hommes une douloureuse inquiétude. Les uns pensaient qu’en effet la partie physique était incomplète chez eux ; les autres répondaient que l’immortalité, l’absence de maladie et de caducité, étaient des compensations suffisantes à cette absence de sexe.

Et, en effet, rien n’était plus suave et plus paisible en ce temps-là que le sort de l’homme. N’éprouvant que des besoins immédiatement satisfaits par la fécondité de la terre et la liberté commune, la faim, la soif et le sommeil étaient pour lui une source de jouissance douce, et jamais de douleur. La privation était inconnue ; aucun despotisme social n’imposait les corvées et la fatigue ; il n’y avait ni larmes, ni jalousies, ni injustices, ni violences. Rien n’était un sujet de rivalité ou de contestation. L’abondance régnait avec l’amitié et la bienveillance.

Mais cette secrète inquiétude, qui est la cause de toutes les grandeurs et de toutes les misères de l’esprit, tourmentait presque également ceux qui désiraient un changement dans leur sort et ceux qui le redoutaient.

Alors les hommes firent de grandes prières dans les temples, et ils invoquèrent Dieu afin qu’il daignât se manifester.

Mais l’Éternel garda le silence, car il veut que les hommes et les anges soient librement placés entre l’erreur et la vérité. Autrement l’ange et l’homme seraient Dieu.

III.

Mais comme le cœur de l’homme était humble et doux en ce temps-là, la sagesse éternelle fut touchée, car les hommes ne disaient pas : — Il nous faut cela, fais-le ; mais ils disaient : Tu sais ce qui nous convient, sois béni ; – et ils souffraient sans blasphémer.

La Sagesse, la Miséricorde et la Nécessité, les trois essences infinies du Dieu vivant, tinrent conseil dans le sein de l’Éternel, et comme il fallait que l’homme connut l’amour ou la mort, la matière ne pouvant se reproduire indéfiniment, l’Esprit saint dit par la bouche de la sagesse :

« Livrons l’homme aux chances de sa destinée ; que sa vie sur la terre soit éphémère et douloureuse, qu’il connaisse le bien et le mal, et qu’entre les deux il soit libre de choisir. »

Alors le Verbe de miséricorde ajouta : « Que dans la douleur il ait pour remède l’espérance, et dans le bonheur pour loi la charité, » Jéhovah envoya donc ses anges sur la terre en leur disant : « Qu’il soit fait à chaque homme selon son désir. »

Et l’ange étant entré la nuit dans la demeure des hommes, et au nom de l’Éternel ayant interrogé leurs pensées, il n’en trouva qu’un seul qui désirât l’amour, et qui acceptât la mort sans crainte. C’était un de ceux qui n’avaient jamais rien demandé au Seigneur. Il vivait retiré sur une montagne, occupé le soir à contempler les étoiles, et le jour à nourrir les chevrettes et les chamois. C’était une âme forte et un des plus beaux parmi les anges terrestres.

L’ange du sommeil l’appela, et lui dit comme aux autres hommes : Fils de Dieu, demandes-tu la fille de Dieu ? Et cet homme, au lieu de répondre en frissonnant comme les autres : Que la volonté de Dieu soit faite, s’écria en se soulevant sur sa couche : Où est la fille de Dieu ? – L’ange répondit : Sors de ta demeure, tu la trouveras au bord de la source, elle vient vers toi, elle vient du sein de Dieu.

Alors l’ange disparut, et l’homme s’étant levé plein de surprise, se sentit accablé d’une grande tristesse, car il pensa que c’était un vain songe, et que la fille de Dieu n’était pas au bord de la source.

Cependant il se leva et sortit de sa demeure, et il trouva la fille de Dieu qui marchait vers lui, mais qui, le voyant venir, s’arrêta tremblante au bord de la source.

Et comme la nuit était sombre, et qu’il distinguait à peine une forme vague, il lui dit : Êtes-vous la fille de Dieu ? — Oui, répondit-elle, et je cherche le fils de Dieu.

— Je suis le fils de Dieu, reprit l’homme, vous êtes ma sœur et mon amour. Que venez-vous m’annoncer de la part de Dieu ?

— Rien, répondit la femme, car Dieu ne m’a rien enseigné, et je ne sais pourquoi il m’envoie. Il y a un instant que j’existe ; j’ai entendu une voix qui m’a dit : — Fille de Dieu, va sur la terre, et tu trouveras le fils de Dieu qui t’attend. – J’ai reconnu que c’était la voix de l’Éternel, et je suis venue. – L’homme lui dit : — Suis-moi, car tu es le don de Dieu, et tout ce qui m’appartient t’appartient.

Il marcha devant elle, et elle le suivit jusqu’à la porte de sa demeure, qui était faite de bois de cèdre, et recouverte d’écorce de palmier. Il y avait un lit de mousse fraîche ; l’homme cueillit les fleurs d’un rosier qui tapissait le seuil, et les effeuillant sur sa couche, il y fit asseoir la femme en lui disant : « L’Éternel soit béni. »

Et allumant une torche de mélèze, il la regarda, et la trouva si belle qu’il pleura, et il ne sut quelle rosée tombait de ses yeux, car jusque-là l’homme n’avait jamais pleuré.

Et l’homme connut la femme dans les pleurs et dans la joie.

Quand l’étoile du matin vint à pâlir sur la mer, l’homme s’éveilla ; il ne faisait pas encore jour dans sa demeure. Se souvenant de ce qui lui était arrivé, il n’osait point tâter sa couche, car il craignait d’avoir fait un rêve, et il attendit le jour, désirant et redoutant ce qu’il attendait.

Mais la femme, qui s’était éveillée, lui parla, et sa voix fut plus douce à l’homme que celle de l’alouette qui venait chanter sur sa fenêtre au lever de l’aube.

Mais aussitôt il se mit à verser des pleurs d’amertume et de désolation.

Ce que voyant, elle pleura aussi, et lui dit : — Pourquoi pleures-tu ?

— C’est, dit l’homme, que je t’ai, et que bientôt je ne t’aurai plus, car il faut que je meure ; c’est à ce prix que je t’ai reçue de l’Éternel. Avant de te voir, je ne m’inquiétais pas de mourir ; la faiblesse et la peur sont entrées en moi avec l’amour. Car tu vaux mieux que la vie, et pourtant je te perdrai avec elle.

La femme cessa de pleurer, et avec un sourire qui fit passer dans le cœur de l’homme une espérance inconnue, elle lui dit : « Si tu dois mourir, je mourrai aussi, et j’aime mieux un seul jour avec toi que l’éternité sans toi. »

Cette parole de la femme endormit la douleur de l’homme. Il courut chercher des fruits et du lait pour la nourrir, et des fleurs pour la parer. Et dans le jour, quand il se remit au travail, il planta de nouveaux arbres fruitiers, en songeant au surcroît de besoins que la présence d’un nouvel être apportait dans sa retraite, sans songer qu’un arbre serait moins prompt à grandir que lui et la femme à mourir.

Cependant le souci avait pénétré chez lui avec la femme. La pensée de la mort empoisonnait toutes ses joies. Il priait Dieu avec plus de crainte que d’amour ; les moindres bruits de la nuit l’effrayaient, et au lieu d’écouter avec une religieuse adoration les murmures des grandes mers, il tressaillait sur son lit, comme si la voix des éléments eût pleuré à son oreille, comme si les oiseaux de la tempête lui eussent apporté des nouvelles funèbres. La femme était plus courageuse ou plus imprévoyante. Ses faibles membres se fatiguaient vite, et quand son époux trouvait dans le travail une excitation douloureuse, elle s’étendait nonchalante sur les fleurs de la montagne, et s’endormait dans une sainte langueur, en murmurant des paroles de bénédiction pour son époux et pour son Dieu.

Elle ne savait rien des choses de la terre où elle venait d’être jetée ; elle trouvait partout de la joie, et ne s’effrayait de rien. La brièveté de la vie, si terrible pour l’homme, lui semblait un bienfait de la Providence. L’homme la contemplait chaque jour avec une surprise et une admiration nouvelles. Il la regardait comme supérieure à lui, malgré sa faiblesse, et souvent il lui disait : « Tu n’es pas ma sœur, tu n’es pas ma femme, tu es un ange que Dieu m’a envoyé pour me consoler, et qu’il me reprendra peut-être dans quelques jours, car il est impossible que tu meures. Une si belle création ne peut pas être anéantie. Promets-moi que, si tu me vois mourir, tu retourneras aux cieux, pour n’appartenir à personne après moi. »

Et elle promettait en souriant tout ce qu’il voulait, car elle ne savait pas si elle était immortelle ; elle ne s’en inquiétait pas, pourvu que son époux lui répétât sans cesse qu’il l’aimait plus que sa vie.

Or, ils vivaient sur une montagne élevée, loin des lieux habités par les autres hommes ; car l’époux de la femme, tourmenté de crainte, avait transporté sa demeure et ses troupeaux dans le désert, afin de mieux cacher le trésor qui faisait son bonheur et ses angoisses. « Je ne comprends pas, lui disait-il, le sentiment que vous m’avez inspiré pour mes frères. Je les chérissais avant de vous connaître, et malgré mon goût pour la solitude, j’aurais tout partagé volontiers avec eux. Quand je descendais dans la vallée, aux jours de fête, leur vue réjouissait mon âme, et je priais avec plus de ferveur prosterné au milieu d’eux dans le temple. Aujourd’hui leur approche m’est odieuse, et quand je les vois de loin je me cache, de peur qu’ils ne m’abordent et ne cherchent à pénétrer aux lieux où vous êtes. À la seule idée qu’un de mes frères pourrait vous apercevoir, je frissonne comme si l’heure de ma mort était venue. L’autre jour, j’ai vu près d’ici la trace d’un pied humain sur le sable, et j’aurais voulu être un rocher pour attendre au bord du sentier l’audacieux qui pouvait revenir, et l’écraser à son passage. Mais, hélas ! ajoutait-il, les autres hommes sont immortels, et seul je puis craindre la chute d’un rocher. Si je tombais dans un précipice, vous descendriez dans la vallée pour être nourrie et protégée par un autre homme, et vous m’auriez bientôt oublié, car il n’est pas un de ces immortels qui ne fit le sacrifice de son immortalité pour vous posséder. C’est pourquoi, malgré mon amour pour vous, je ne puis m’empêcher de désirer que la mort vous atteigne aussitôt que moi. »

Et la femme lui répondait : « Si tu tombais dans un ravin, je m’y jetterais après toi ; et si Dieu me refusait la mort, je mutilerais mon corps et je détruirais ma beauté pour ne pas plaire à un autre.

Lorsque la femme mit au monde son premier né, il lui sembla que sa mort était proche, car elle sentait de grandes douleurs ; et comme son époux criait avec angoisses vers le Seigneur, elle lui dit : Ne pleurez point et réjouissez-vous, car mon corps se brise, et mon âme est heureuse de ce qui m’arrive ; je sens que je ne suis pas immortelle, et que je ne resterai pas sans vous sur la terre.

L’époux de la femme fut rencontré dans les montagnes par quelques-uns de ses frères, et ceux-ci virent qu’il était pâle et maigri, et qu’une singulière inquiétude était répandue sur sa figure ; ils racontèrent ce qu’ils avaient vu, et comme jusque-là les fatigues et l’ennui n’avaient point été assez rudes à l’esprit de l’homme, pour que son corps indestructible pût en recevoir une telle altération, chacun s’étonna de ce qu’il entendait de la bouche de ces témoins, comme s’ils eussent annoncé l’apparition d’une nouvelle race dans le monde, ou une perturbation dans l’ordre de la nature.

Plusieurs, entraînés par la curiosité, s’enfoncèrent dans les montagnes, pour chercher leur frère ; mais il avait si bien caché sa demeure derrière les lianes des forêts et les pics des rochers, qu’il se passa plusieurs années avant qu’on la découvrît. Enfin il fut rencontré, et ceux qui le virent, s’écrièrent : Homme, quel mal as-tu fait pour être ainsi vieilli et malade comme les animaux périssables ? Il répondit : Je ne ressemble pas à mes frères, mais je n’ai fait aucun mal, et Dieu m’a visité et révélé plusieurs secrets que je vous enseignerai. Il parlait ainsi pour donner le change à leur curiosité, et pendant la nuit il essaya de transporter sa famille dans un lieu encore plus inaccessible. Mais le jour le surprit avant qu’il fut parvenu à sa nouvelle retraite, et il fut rencontré avec sa femme montée sur un âne sauvage, et ses enfants dont le plus jeune était dans ses bras.

À cette vue, les voyageurs se prosternèrent ; la femme leur parut si belle, qu’ils la prirent pour un ange ; et malgré la résistance de l’époux, ils l’entraînèrent dans la vallée, la firent entrer dans le temple, et lui élevant un autel, ils l’adorèrent. Ce fut la première idolâtrie.

L’époux espérait que le respect les empêcherait de convoiter cette femme ; mais elle, craignant d’offenser le Seigneur, brisa les liens de fleurs dont on l’avait enlacée, et tomba dans les bras de son époux, en s’écriant : Je ne suis point une divinité, mais une esclave de Dieu, une créature périssable et faible, la femme et la sœur de cet homme. Je lui appartiens, parce que Dieu m’a envoyée vers lui ; si vous essayez de m’en séparer, je me briserai la tête contre cet autel, et vous me verrez mourir, car je suis mortelle, et mon époux l’est aussi.

À ces mots les voyageurs éprouvèrent une émotion inconnue et furent saisis d’une sympathie étrange pour ces deux infortunés ; comme ils étaient bons et justes, ils respectèrent la fidélité de la femme. Ils la contemplèrent avec admiration, prirent ses enfants dans leurs bras, et ravis de leur beauté délicate et de leurs naïves paroles, ils se mirent à les aimer.

Alors le peuple immortel, tombant à genoux, s’écria : « Dieu, ôte-nous l’immortalité, et donne à chacun de nous une femme comme celle-ci ; nous aimerons ses enfants, et nous travaillerons pour notre famille, jusqu’à l’heure où tu nous enverras la mort ; nous te bénirons tous les jours, si tu exauces notre vœu. »

La voûte du temple fut enlevée par une main invisible, un escalier ardent, dont chaque marche était une nuance de l’arc en ciel, parut se dérouler du ciel jusqu’à la terre. Du sommet invisible de cet escalier, on vit descendre des formes vagues et lumineuses, qui peu à peu se dessinèrent en se rapprochant ; des chœurs de femmes plus belles que toutes les fleurs de la terre et toutes les étoiles des cieux remplirent le sanctuaire en chantant ; un ange était venu s’abattre sur le dernier degré, et à chaque femme qui le franchissait, il appelait un homme qu’il choisissait selon les desseins de Dieu, et mettait la main de l’époux dans la sienne.

Quelques hommes, cependant, voulurent conserver leur immortalité. Mais l’amour de la femme était si enivrant et si précieux, qu’ils ne purent résister au désir de le goûter, et qu’ils essayèrent de séduire les femmes de leurs frères. Mais ils moururent de mort violente ; Dieu les châtia, afin que le premier crime commis sur la terre n’eût point d’imitateurs.

Pendant longtemps, malgré les souffrances de cette race éphémère, l’âge d’or régna parmi les hommes, et la fidélité fut observée entre les époux.

Mais peu à peu le principe divin et immortel qui avait animé les premiers hommes s’affaiblissant de génération en génération, l’adultère, la haine, la jalousie, la violence, le meurtre et tous les maux de la race présente se répandirent dans l’humanité ; Dieu fut obligé de voiler sa face et de rappeler à lui ses anges. La Providence devint de plus en plus mystérieuse et muette, la terre moins féconde, l’homme plus débile, et sa conscience plus voilée et plus incertaine. Les sociétés inventèrent, pour se maintenir, des lois qui hâtèrent leur chute ; la vertu devint difficile et se réfugia dans quelques âmes choisies. Mais Dieu infligea pour châtiment éternel à cette race perverse le besoin d’aimer. À mesure que les lois plus absurdes ou plus cruelles multipliaient l’adultère, l’instinct de mutuelle fidélité devenait de jour en jour plus impérieux : aujourd’hui encore il fait le tourment et le regret des cœurs les plus corrompus. Les courtisanes se retirent au désert pour pleurer l’amour qu’elles n’ont plus droit d’attendre de l’homme et le demandent à Dieu. Les libertins se désolent dans la débauche et appellent avec des sanglots furieux une femme chaste et fidèle qu’ils ne peuvent trouver. L’homme a oublié son immortalité ; il s’est consolé de ne plus être l’égal des anges, mais il ne se consolera jamais d’avoir perdu l’amour, l’amour qui avait amené la Mort par la main, et si beau qu’il avait obtenu grâce par la laideur de cette sœur terrible : il ne sera guéri qu’en le retrouvant ; car écoutez les Juifs : ils disent que la femme a apporté en dot le péché et la mort, mais ils disent aussi qu’au dernier jour, elle écrasera la tête du serpent, qui est le génie du mal…

 

Comme Myrza achevait les derniers versets de son poème, des prophètes austères, qui l’avaient entendue, dirent au peuple assemblé autour d’elle : Lapidez cette femme impie ; elle insulte à la vraie religion et à toutes les religions en confondant sous la forme allégorique les dogmes et les principes de toutes les genèses. Elle joue sur les cordes de son luth avec les choses les plus saintes, et la poésie qu’elle chante est un poison subtil qui égare les hommes. Ramassez des pierres et lapidez cette femme de mauvaise vie qui ose venir ici prêcher les vertus qu’elle a foulées aux pieds ; lapidez-la, car ses lèvres souillées profanent les noms de divinité et de chasteté.

Mais le peuple refusa de lapider Myrza. La vertu, répondit un vieux prêtre d’Esculape, est comme la science : elle est toujours belle, utile et sainte, quelle que soit la bouche qui l’annonce, et nous tirons des plantes les plus humbles que chaque jour le passant foule sur les chemins, un baume précieux pour les blessures. Laissez partir cette sibylle, elle vient souvent ici, nous la connaissons et nous l’aimons. Ses fictions nous plaisent, à nous vieux adorateurs des puissants dieux de l’Olympe, et les jeunes partisans des religions nouvelles y trouvent un fonds de saine morale et de douce philosophie. Nous l’écoutons en souriant, et nos femmes lui font d’innocents présents de jeunes agneaux et de robes de laine sans tache. Qu’elle parte et qu’elle revienne, nous ne la maudissons point ; et si ses voies sont mauvaises, que Minerve les redresse et l’accompagne.

— Mais nous parlons au nom de la vertu, reprirent les prophètes ; nous avons fait serment de ne jamais connaître un embrassement féminin…

— Hier, interrompit une femme, d’autres prophètes nous engageaient, au nom de je ne sais quel nouveau dieu, à nous abandonner à notre appétit ; et la veille, d’autres nous disaient d’être esclaves d’un seul maître : les uns fixent la chasteté d’une femme au nombre de sept maris, les autres veulent qu’elle n’en ait point, nous ne savons plus à qui entendre. Mais ce que dit cette Myrza nous plaît, elle nous amuse et ne nous enseigne point. Que ses fautes soient oubliées, et qu’elle soit vêtue d’une robe de pourpre, pour être conduite au temple du Destin qui est le dieu des dieux.

Et comme les disciples des prophètes furieux s’acharnaient à la maudire et ramassaient de la boue et des pierres, le peuple prit parti pour elle, et voulut la porter en triomphe. Mais elle se dégagea, et montant sur le dromadaire qui l’avait amenée, elle dit à ce peuple en le quittant : Laissez-moi partir, et si ces hommes vous disent quelque chose de bon, écoutez-le, et recueillez-le de quelque part qu’il vienne. Pour moi, je vous ai dit ma foi, c’est l’amour. Et voyez que je suis seule, que j’arrive seule, et que je pars seule… Alors Myrza répandit beaucoup de larmes, puis elle ajouta : Comprenez-vous mes pleurs, et savez-vous où je vais ?

Et elle s’en alla par la route qui mène au désert de Thébaïde.

MOUNY-ROBIN

L’autre soir, à l’Opéra, j’étais placé entre un bourgeois de Paris qui disait, d’un air profond, au second acte du Freyschütz : — Faut-il que ces Allemands soient simples pour croire à de pareilles sornettes ! – Et un bon Allemand qui s’écriait avec indignation, en levant les yeux et les bras au ciel, c’est-à-dire au plafond : — Ces Français sont trop sceptiques ; ils ne conçoivent rien au merveilleux. – Le bourgeois scandalisé reprenait, s’adressant à sa femme : — Vraiment, ce hibou qui roule les yeux et bat des ailes est indigne de la scène française ! – L’Allemand outragé reprenait de son côté, s’adressant aux étoiles, c’est-à-dire aux quinquets : — Ce hibou bat des ailes à contre-mesure, et ses yeux regardent de travers. Il aurait besoin d’être soumis à l’opération du strabisme. Un public allemand ne souffrirait pas une pareille négligence dans la mise en scène ! — Les Allemands n’ont pas de goût, disait le bourgeois parisien. — Les Français n’ont pas de conscience, disait le spectateur allemand.

— À qui en ont ces messieurs ? demandai-je dans l’entr’acte à un spectateur cosmopolite qui se trouvait derrière moi, et qui, par parenthèse, est fort de mes amis. Comment se fait-il que la mauvaise tenue de ce hibou les occupe plus que l’esprit du drame, si admirablement rendu par la musique ?

— L’Allemand n’est pas content de certaines parties de l’exécution, me répondit le cosmopolite, et il s’en prend au décor. C’est bien de l’indulgence ou de la retenue de sa part. Quant au bourgeois, il va à l’Opéra pour voir le spectacle, et il écoute la musique avec les yeux.

— Eh bien ! pour ne parler que du spectacle, repris-je, que vous en semble ? Vous qui avez vu représenter ce chef-d’œuvre sur les premières scènes de l’Europe, trouvez-vous qu’il soit mal monté (comme on dit) sur la nôtre ?

— Je ne suis pas du tout mécontent de ce sabbat, répondit-il, quoique j’y trouve trop peu de diablerie. Les apparitions du premier plan sont trop négligées, trop rares, et ne sont pas combinées à point avec les paroles du drame et avec l’intention du compositeur. Je n’ai pas vu le sanglier dont le rugissement sauvage est si bien exprimé dans la musique. S’il a passé, c’est si vite, que je ne l’ai point aperçu. À la place de l’apparition d’Agathe, je n’ai vu qu’un revenant quelconque. Ces squelettes et ces lutins sont beaucoup plus laids qu’il ne faut, et ne produisent pas du tout l’effet que produisent en Allemagne les chiens et les oiseaux innombrables qui s’élancent sur la scène. Les aboiements et le bruit des ailes sont pourtant indiqués dans l’orchestre, et c’est traiter un peu lestement la pensée de Weber que de lui retirer ses manifestations nécessaires. Voilà de quoi l’Allemand se plaint, et il a raison. Mais, ce qui pour moi fait compensation, c’est la beauté de ce paysage, la profondeur de ces toiles, la transparence de ces brouillards, ce je ne sais quoi d’artiste, de poétique et d’élevé qui préside à la composition du tableau. Sur aucune autre scène, on n’aurait mis autant de goût et d’intelligence à vous peindre le site en lui-même. Cette cascade dont le bruit sec et froid vous pénètre et vous glace, ces rideaux de brume qui s’éclaircissent et s’épaississent tour à tour, cela est vu et senti grandement par le décorateur. C’est que le Français a plus que l’Allemand le sentiment de la vraie beauté dans la nature, témoin les grands paysagistes que la France seule a produits depuis quelques années. Il y a une véritable renaissance de ce côté-là. L’Allemand voit les choses autrement ; il veut embellir la nature. Elle ne suffit pas à son imagination, il la peuple de fantômes, il donne aux objets réels eux-mêmes des formes fantastiques. La scène allemande essaie minutieusement de réaliser cette pensée du poète, et je crois qu’ici on a bien fait de ne pas le tenter. Il eût fallu sacrifier des effets de vérité à des effets de fantaisie, et peut-être eût-on perdu ces beaux effets sans atteindre au bizarre effrayant des effets contraires. En résumé, on peut dire que chaque peuple a son fantastique, et qu’il serait plus que difficile de concilier les deux.

— Si vous parlez de Paris et de Vienne, répondis-je, je vous accorde que ces différences sont tranchées ; mais si vous allez au cœur de notre peuple, si vous pénétrez dans nos provinces, au fond de nos campagnes, vous y trouverez des traditions si semblables à celles de l’Allemagne et de l’Écosse, que vous reconnaîtrez bien que ces poèmes populaires ont une source commune. Les poètes et les artistes des diverses nations s’en inspirent plus ou moins. L’Angleterre a Shakespeare et Byron, l’Allemagne Goethe, la Pologne Mickiewicz, l’Écosse Ossian et Walter Scott. Nous n’avons rien de semblable. Nos superstitions n’ont point eu d’illustre interprète et n’en auront pas ; l’esprit voltairien leur a porté le dernier coup, et notre moderne école fantastique n’a été qu’une pâle imitation de celles de nos voisins. Elle n’a rien produit de durable ; c’est une affaire de mode. Le Français des hautes classes et celui des classes moyennes rient des contes de revenants, et défendent aux valets d’en troubler la cervelle des enfants. L’Allemand éclairé n’y croit pas davantage, mais il n’en rit pas ; il les aime. Personne, à cet égard, n’a mieux peint l’esprit allemand que Henri Heine.

Quant à nous, continuai-je, nous avons lu les contes d’Hoffmann avec un plaisir extrême ; mais l’impression que nous en avons reçue n’a pas modifié nos habitudes de logique, notre impérieux besoin de la recherche des causes, et, par conséquent, cette raison un peu froide et railleuse qui scandalise l’Allemand. J’avoue que rien n’est plus risible que l’esprit fort qui veut tout expliquer sans rien savoir ; mais il y a une autre faiblesse qui consiste à s’interdire toute explication, bien qu’on ne manque pas de science, et qui n’est pas moins ridicule. Voilà, je crois, la différence entre les deux nations. Le Français, par amour du vrai, nie ou méconnaît toute vérité nouvelle ; l’Allemand, par amour du fabuleux, refuse de constater la vérité qui contrarie ses chimères. Mais, je vous le répète, descendez au cœur du peuple ; vous trouverez dans les grandes villes une population intelligente et active, qui, bien qu’initiée à la raison et à la logique des hautes classes, se souvient encore des traditions de son enfance et des contes de sa nourrice villageoise. Et si vous voulez aller au village, sans vous éloigner beaucoup de Paris, vous trouverez la fable de Freyschütz aussi vivante dans les imaginations rustiques que vous venez de la voir sur ce théâtre.

— Je serais curieux de m’en assurer, dit mon cosmopolite.

— Eh bien ! repris-je, allez un peu causer avec les gardes forestiers et les bûcherons de la forêt de Fontainebleau. Ils vous raconteront qu’ils ont entendu, dans les nuits brumeuses de l’automne, passer la chasse fantastique du grand-veneur. Il en est même qui ont rencontré cette chasse terrible, ces biches épouvantées fuyant devant la meute bruyante, et ces grands lévriers dont la race est perdue et qui devancent la course des feux follets, et les chasseurs avec leurs trompes au son funèbre, et le grand-veneur en personne, avec son habit rouge, son panache flottant et son cheval noir comme la nuit, piaffant, reniflant, et faisant fumer la bruyère sous ses pieds autour de ces arbres séculaires qui forment, au plus obscur de la forêt, le carrefour du Grand-Veneur.

— J’ai souvent passé sous ces beaux arbres, répondit mon interlocuteur, lorsqu’ils étaient couverts de soleil et de verdure, et je n’aurais jamais cru que les morts osassent venir prendre leurs ébats aussi près de la capitale.

— Si vous voulez me promettre de ne pas vous moquer de moi, lui dis-je, je vais vous dire comme quoi j’ai été tout près de croire à une fable conforme, à bien des égards, à la tradition du Freyschütz.

— Je vous en prie, me dit-il, et je vous promets tout ce que vous voudrez.

— Eh bien ! continuai-je, franchissez en imagination une distance de quatre-vingts lieues. Nous voici au centre de la France, dans un vallon vert et frais, au bord de l’Indre, au bas d’un coteau ombragé de beaux noyers qui s’appelle la côte d’Urmont, et qui domine un paysage tout à fait doux à l’œil et à la pensée. Ce sont d’étroites prairies bordées de saules, d’aulnes, de frênes et de peupliers. Quelques chaumières éparses, l’Indre, ruisseau profond et silencieux, qui se déroule comme une couleuvre endormie dans l’herbe, et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent mystérieusement sous leur ombre immobile ; de grandes vaches ruminant d’un air grave, des poulains bondissant autour de leur mère, quelque meunier cheminant derrière son sac sur un cheval maigre, et chantant pour adoucir l’ennui du chemin sombre et pierreux ; quelques moulins échelonnés sur la rivière, avec les nappes de leurs écluses bouillonnantes et leurs jolis ponts rustiques que vous ne franchiriez peut-être pas sans un peu d’émotion, car ils ne sont rien moins que solides et commodes ; quelque vieille filant sa quenouille, accroupie derrière un buisson, tandis que son troupeau d’oies maraude à la hâte dans le pré du voisin : voilà les seuls accidents de ce tableau rustique. Je ne saurais vous dire où en est le charme, et pourtant vous en seriez pénétré, surtout si, par une nuit de printemps, un peu avant les fauchailles, vous traversiez ces sentiers de la prairie où l’herbe, semée de mille fleurs, vous monte jusqu’aux genoux, où le buisson exhale les parfums de l’aubépine, et où le taureau mugit d’une voix désolée. Par une nuit de la fin d’automne, votre promenade serait moins agréable, mais plus romantique. Vous marcheriez dans les prés humides, sur une grande nappe de brume blanche comme l’argent. Il faudrait vous méfier des fossés grossis par le débordement de quelque bras de la rivière, et dissimulés par les joncs et les iris. Vous en seriez averti par l’interruption subite du croassement des grenouilles, dont votre approche troublerait le concert nocturne. Et si par hasard vous voyiez passer à vos côtés, dans le brouillard, une grande ombre blanche avec un bruit de chaînes, il ne faudrait pas vous flatter trop vite que ce fût un spectre ; car ce pourrait bien être la jument blanche de quelque fermier, traînant les fers dont ses pieds de devant sont entravés.

Le plus mystérieux et le plus pittoresque de ces moulins cachés sous le feuillage et abrités par le versant rapide du coteau d’Urmont (eh ! mon Dieu, si quelque rustique habitant de notre Vallée Noire était là pour m’entendre prononcer ce nom, vous le verriez dresser l’oreille comme un cheval ombrageux), le plus joli, dis-je, de ces moulins, celui qui fut jadis le plus prospère et qui désormais ne l’est plus, c’est le moulin Blanchet ! Hélas ! il n’a pas toujours de l’eau maintenant dans les chaleurs de l’été, et pourtant jamais il n’en a manqué du temps que Mouny-Robin en était le meunier. Le moulin qui est au-dessus et celui de Lamballe, qui est au-dessous du même cours d’eau, en manquaient souvent. Les meuniers maudissaient la saison, ils tourmentaient en vain leurs écluses, ils épuisaient jusqu’à la dernière goutte de leurs réservoirs sans pouvoir contenter leurs clients ; et pendant ce temps la roue du moulin Blanchet tournait triomphante et chassait à grand bruit des flots d’écume. Mouny-Robin satisfaisait toutes ses pratiques, et voyait, comme de juste, venir à lui toutes celles de ses confrères malheureux ; c’est que Mouny-Robin était sorcier, c’est qu’il s’était donné à Georgeon.

Qu’est-ce que Georgeon ? Qu’est-ce que Samiel ? Georgeon est un diable bien malin. Je n’ai jamais pu réussir à le voir, quoique j’y aie fait mon possible. Mais tant d’autres l’ont vu, que l’on ne saurait révoquer en doute son existence et son intervention dans les affaires de nos paysans. C’est lui qui donne de l’eau au moulin, de l’herbe au pré, de l’embonpoint aux bestiaux, et surtout du gibier au chasseur, car il est particulièrement l’Esprit de la chasse. Il trotte dans les guérets, il rôde dans les buissons, il contrarie les chasseurs maladroits, il gambade la nuit dans les prés avec les poulains, et, quand il parcourt la forêt, il est toujours accompagné d’au moins cinquante loups, lors même qu’il n’y en a pas un seul dans le pays. Lorsqu’on le surprend dans cet équipage, on s’assemble de tous les hameaux environnants pour faire une battue ; mais, quoi qu’on fasse, les loups deviennent invisibles, et le Malin se moque des chasseurs. C’est que les favoris de Georgeon ne se mêlent jamais de ces battues ; ils n’ont à discrétion des perdrix et des lièvres qu’à la condition de respecter les loups, et de les aider à se soustraire à la persécution. À quoi bon battre le bois et se donner tant de peine ? vous dira-t-on. Nous ne trouverons pas un seul loup aujourd’hui. C’est un tel qui les a serrés dans sa grange. Allez-y, vous en trouverez là plus de cent à la crèche.

Ah ! combien de loups Mouny-Robin a ainsi hébergés et soustraits à nos recherches ! C’est grâce à lui, sans doute, que nous n’en avons jamais vu un seul à quatre lieues à la ronde, et, sous ce rapport, c’était un sorcier bien utile aux moutons du pays.

Mais un sorcier est toujours réputé méchant et nuisible, et Mouny-Robin fut toujours vu de mauvais œil. C’était pourtant la plus douce et la plus obligeante créature du monde. Lorsque je l’ai connu, il était encore jeune ; c’était un homme assez grand, mince, et d’une apparence délicate, quoique d’une force rare. Je me souviens qu’un jour, voulant traverser son pré pour éviter de faire un long détour, je me trouvai empêché par un très large fossé, rempli d’eau et de vase. Tout à coup je le vis sortir de derrière un saule. — Vous ne passerez pas là, mon enfant, me dit-il, c’est impossible. – Cela ne me paraissait pas impossible ; mais quand j’essayai de poser les pieds sur les pierres aiguës et glissantes qui, jetées çà et là dans le fossé, formaient une sorte de sentier, je trouvai la chose plus difficile que je ne l’avais pensé. J’étais avec un enfant plus jeune que moi, qui me dit : — N’essayez pas de passer, Mouny ne veut pas ; c’est un endroit ensorcelé par lui, et, quoiqu’il n’y ait pas beaucoup d’eau, s’il le veut, nous allons nous y noyer.

Comme nous étions en plein jour, et que je n’ai jamais eu peur à cette heure-là, je me moquai de cet avertissement, et j’appelai Mouny. — Viens ici, lui dis-je, et si tu es un brave sorcier, fais-moi passer par le meilleur chemin, puisque tu le connais. – Il fut très satisfait de cette déférence. — Je savais bien, dit-il d’un air triomphant, que vous ne passeriez pas là sans moi. – Et venant à moi, quoiqu’il fût très pâle et parût exténué par une fièvre qui le rongeait depuis plus d’un an, il me prit à la lettre entre ses mains, m’enleva en l’air comme il eût fait d’un lièvre, et, marchant sur les pierres jalonnées avec une parfaite sécurité malgré ses gros sabots, il me passa à l’autre bord sans broncher. — Toi, dit-il à l’autre, suis-moi, et ne crains rien. – L’autre passa, et ne trouva pas la moindre difficulté. Le sort était levé. Depuis ce jour, j’avais alors dix-sept ans, Mouny-Robin me témoigna toujours la plus grande amitié.

Si j’insiste sur la physionomie de ce personnage, ce n’est pas que je l’aie jamais cru sorcier ; mais c’est qu’il y avait en lui bien certainement quelque chose d’extraordinaire, sinon comme intelligence, du moins comme faculté mystérieuse. Je vous expliquerai au fur et à mesure ce que j’entends par là. Il était, quant à l’extérieur, au langage et aux manières, bien différent de tous les autres paysans, quoiqu’il eût toujours vécu dans les mêmes conditions d’ignorance et d’apathie. Il s’exprimait avec une certaine distinction, quoiqu’avec une sorte de cynisme rabelaisien qui ne manquait pas de sel. Il avait la voix douce et l’accent agréable ; son humeur était enjouée, et ses allures familières sans être insolentes. Bien opposé aux habitudes de servilité craintive de ses pareils, qui ne rencontrent jamais un chapeau à forme haute sans soulever leur chapeau plat à grands bords, je ne crois pas qu’il ait jamais dit à personne monsieur ou madame, ni qu’il ait jamais porté la main à son bonnet pour saluer. Si le bourgeois lui plaisait, il l’appelait « mon ami, » sinon il l’appelait Gagneux, Daudon ou Massicot tout court. Il ne procédait pas ainsi par esprit d’insurrection. Vraiment, il ne s’occupait point de politique, ne lisait pas de journaux, et pour cause. La chasse l’absorbait tout entier, et j’ai toujours pensé que, comme chacun de nous a une certaine analogie de caractère, d’instincts et même de physionomie avec un animal quelconque (Lavater et Grandville l’ont assez prouvé), il y avait dans Mouny une grande tendance à rapprocher le type du chien de chasse de l’espèce humaine. Il en avait l’instinct, l’intelligence, l’attachement, la douceur confiante, et ce sens mystérieux qui met le chien sur la piste du gibier. Ceci mérite explication.

Quelques années après mon aventure du fossé (si aventure il y a), mon frère, étant venu se fixer dans le pays, fut pris d’une grande passion pour la chasse. C’était dans les commencements une passion malheureuse ; car, dans nos vallons coupés de haies et semés de pacages buissonneux, le gibier a tant de retraites que la chasse est fort difficile. Il ne suffit pas de savoir tirer juste, il faut connaître les habitudes du gibier, combattre ses tactiques par une tactique d’observation et d’expérience, développer en soi la ruse, la présence d’esprit, la patience, n’avoir pas de distraction, savoir tirer au juger parmi les broussailles, ou viser si juste ou si vite, qu’un lièvre à la course apparaissant, pour une ou deux secondes, dans un éclairci de quelques pieds d’ouverture, il tombe là, sans quoi il ira se remiser dans des fourrés impénétrables. La perdrix aux champs n’est qu’une chasse d’enfant. Mais le lièvre au pacage est une chasse de maître. Il faut y être bien rompu, bien retors, et le plus habile chasseur de plaine y perdra son latin et sa poudre, à moins que, pour abréger de longues années d’apprentissage, il ne fasse intervenir Georgeon dans ses affaires.

— C’est encore là le plus sûr, nous disait notre ami le garde champêtre. Quant à moi, je n’ai pas la science qu’il faut pour ça ; et puis ça commence bien, mais ça finit toujours mal avec le camarade. Voilà Mouny-Robin qui vous fera tuer du gibier tant que vous voudrez, et Dieu sait qu’il n’y a pas de plus fin braconnier en Europe et même en France ; mais, voyez-vous, il a après lui un vilain monsieur. Qu’il y prenne garde ! Un beau jour il trouvera son maître, et Georgeon finira par le tourer[1].

Au sortir d’un régiment de hussards, on n’est pas superstitieux. Mon frère, voulant passer maître à la chasse, se fit l’écolier de Mouny, et moi, qui ai toujours aimé à battre les champs et les prés, à fumer mon cigare à l’ombre parfumée d’un noyer ou à lire un roman le long de la rivière, je me mis de la partie sans songer à mal.

— D’abord, mes enfants, nous dit Mouny-Robin, il faut se mettre en chasse à l’heure de la grand’messe, si ça ne vous fait pas trop de peine.

— À la bonne heure, pensai-je, voilà qui sent le sorcier. Nous partîmes pendant que la cloche du village appelait les fidèles à l’église et nous garantissait au moins contre des concurrents incommodes. — C’est trop tôt, nous dit Mouny-Robin. Laissez entrer tout le monde ; avant que le premier coup de fusil soit tiré, il ne nous faut rencontrer ni fille ni femme.

Malgré cette précaution, et quoique, pour complaire au sorcier dont les pratiques nous divertissaient, nous fissions de grands détours pour éviter de nous croiser dans notre marche avec quelque paysanne attardée se rendant à l’église, nous nous trouvâmes tout à coup face à face avec une bergère qui gardait ses moutons à l’angle d’une prairie. — Comme elle ne marche pas, dit mon frère, cela ne peut pas s’appeler une rencontre. — C’est égal, dit Mouny, c’est bien mauvais, et la chance est contre nous. Nous allons être deux heures sans rien tuer.

Deux heures se passèrent en effet sans que nous pussions abattre une seule pièce. C’était à qui de nous tirerait le plus mal, et Mouny n’était pas le moins maladroit. — Puisque tu es sorcier, lui dis-je, au lieu de conjurer les mauvaises rencontres, tu devrais avoir des balles qui portent juste. On dit que Georgeon en donne à ses amis.

— Est-ce que vous croyez à Georgeon, vous autres ? dit-il en haussant les épaules. Pour moi, je regarde tout ce qu’on en dit comme autant de contes pour faire peur aux enfants.

— Mais pourquoi évites-tu les rencontres ? pourquoi chasses-tu pendant la messe ? pourquoi crois-tu aux mauvaises chances ?

— Vois-tu, mon petit, reprit-il, tu parles sans savoir. La chasse est une chose à laquelle personne ne connaît rien. Il y a des chances, voilà tout ce que je peux t’en dire. T’ai-je averti que nous aurions deux mauvaises heures ? Elles sont passées ; regarde au soleil. Eh bien ! voilà une pie sur un arbre. Je vais la tirer, et la chance sera pour nous ; si je la manquais, nous ferions aussi bien de rentrer ; nous manquerions à tout coup.

Il abattit la pie. — Ne la ramassez pas, n’y touchez pas, nous dit-il. Cela n’est bon qu’à lever un sort.

— Ah çà, la bergère était donc sorcière ? lui demandai-je.

— Non, me dit-il, il n’y a ni sorciers ni sorcières ; mais elle avait une mauvaise influence. Ce n’est pas sa faute. L’influence est détruite ; à présent nous allons trouver deux perdrix à la Croix-Blanche.

— Comment ! à une demi-lieue d’ici ? dit mon frère.

— Pardine, je le sais bien, répliqua Mouny ; mâle et femelle ! Vous pouvez rencontrer qui vous voudrez à présent, et tirer comme vous pourrez, vous tuerez ces perdrix-là, je vous les donne.

Nous les trouvâmes à la place qu’il avait désignée, et mon frère les tua.

— Maintenant, dit-il, nous ne verrons rien d’ici à une demi-heure : regardez à vos montres.

La demi-heure écoulée : — Je veux tuer un lièvre, dit-il ; il faut que je le tue, ce diable de lièvre !

Le lièvre passa à une telle distance, que mon frère cria : — Ne tirez pas, c’est inutile ; il est hors de portée.

Le coup partit.

— Il a beau être sorcier, dit mon frère, il n’abattra pas celui-là. C’est tout à fait impossible.

— Cherche, Rageot ! dit Mouny à son chien.

— Oui, oui, cherche ! dit mon frère en riant.

Rageot partit comme un trait ; c’était un bien bel épagneul blanc avec deux taches jaunes. Il passa la rivière à la nage, car Mouny avait tiré par-dessus ; il flaira les buissons, poussa un cri de joie, fit vaillamment le plongeon dans les épines, et rapporta le lièvre criblé du gros plomb de Mouny.

Ma foi, je commençais à croire que Georgeon s’était mis de la partie.

Il nous fit plusieurs autres prédictions qui se réalisèrent comme les précédentes. Au retour, notre chien Médor tomba en arrêt sur une compagnie de perdrix.

— Laissez-moi tirer là-dessus, dit Mouny en retenant mon frère. Il nous en faut au moins six.

Il en abattit sept.

— Bah ! c’est trop facile ! disait-il tranquillement en les ramassant.

— S’il n’est point sorcier ou diable, disais-je à mon frère en revenant, il a du moins quelque pratique secrète que je ne devine pas.

— Bah ! répondit mon frère, il a tant étudié les allures du gibier qu’il en connaît toutes les remises et toutes les habitudes. Les animaux libres ont une vie très régulière, et il s’agit de suivre une de leurs journées pour savoir l’emploi de tous leurs autres jours.

— Mais le lièvre atteint hors de portée ?

— C’est que son fusil porte extraordinairement loin comparativement aux nôtres.

— Mais les sept perdrix ?

— C’est qu’il a tiré au plus serré du bataillon. Je ne lui conteste pas d’être plus adroit que nous.

— Mais ses prédictions ?

— Le hasard aide les gens heureux, et le bonheur est aux insolents.

— Avec cela on expliquerait toutes choses, et pourtant il me semble que cela n’explique rien.

— Attends à demain ou à la semaine prochaine, pour voir comment notre sorcier gouvernera le hasard. Tu verras qu’il ne tombera pas toujours aussi juste qu’aujourd’hui, et que son Georgeon lui fera fiasco plus d’une fois.

Nous nous mîmes à chasser presque tous les jours avec Mouny. Nous y trouvions un plaisir extrême : mon frère, parce qu’il lui faisait rencontrer beaucoup de gibier ; moi, parce qu’il nous conduisait dans les sites les plus charmants et les plus ignorés de la Vallée Noire. Il continuait son système de conjuration contre les influences pernicieuses, et ses prédictions. Je dois dire, pour la vérité du fait, que celles-ci ne se réalisèrent pas toujours parfaitement, mais qu’elles se réalisèrent vingt-cinq fois sur trente ; et cela dura non quatre jours, mais quatre ans et demi, pendant lesquels Mouny-Robin prit sur nous, comme chasseur, et peut-être aussi un peu comme sorcier, un ascendant que peu à peu nous cessâmes de combattre. En étudiant avec lui les mœurs du gibier, nous pûmes bientôt nous convaincre que ses habitudes n’étaient pas aussi régulièrement tracées que nous l’avions cru d’abord. Plus nous examinions notre guide, plus nous remarquions en lui une sorte de divination à l’endroit de la chasse, dont il semblait parfois travaillé et tourmenté comme d’une souffrance, comme d’une maladie. Il n’était pas charlatan le moins du monde, il n’employait aucune manigance cabalistique, et, s’il croyait à Georgeon, il s’en cachait bien et n’en parlait pas volontiers. Un phénomène qui s’opérait en Mouny-Robin nous mit, quoique vaguement, sur la voie de ce que je crois aujourd’hui devoir approcher de la vérité.

Un jour (nous avions apparemment toutes les mauvaises influences contre nous), nous fîmes quatre ou cinq mortelles lieues de pays sans rien rencontrer. Il semblait que tout le gibier eût été frappé d’une plaie d’Égypte, car nous ne pûmes pas seulement viser une alouette. Rageot était d’une humeur de dogue, et Médor nous regardait d’un air mélancolique. Deux ou trois fois, pour tromper leur ennui, ils tombèrent en arrêt sur des hérissons et sur des couleuvres ; mais Mouny nous interdisait de tirer sur ces viles bestioles, prétendant que cela gâtait la main. Au dire des paysans, il protégeait, par malice de sorcier, les mauvaises bêtes vouées au diable ; car Georgeon livre au chasseur qu’il protège le plus noble gibier, à condition qu’il respectera les animaux immondes dont il fait sa société dans les nuits de sabbat : les chouettes, les chats sauvages, les crapauds, les serpents, les renards, les loutres, les chauves-souris, les loups, etc. Ce jour-là, Mouny-Robin était triste, accablé, plus pâle qu’à l’ordinaire, et nonchalant comme il ne l’était pas souvent.

— Écoutez, nous dit-il, il faut changer tout cela, je vais me retirer.

— Qu’appelles-tu te retirer ? lui dis-je. Quitter la chasse ?

— Non, mon fils, répondit-il : je vais me retirer dans ce taillis ; vous, vous allez suivre par en bas, et vous n’entrerez pas sous bois ; autrement, tout ira mal.

Nous étions habitués à ses façons de parler : nous suivîmes la lisière du bois, comptant qu’il allait en faire sortir quelque lièvre de sa connaissance ; mais il n’en sortit rien, et au bout d’un quart d’heure nous le vîmes revenir à nous dans un état singulier de trouble et d’agitation. Il tremblait de tous ses membres et semblait brisé de fatigue, de souffrance ou d’effroi. Sa blouse était souillée de terre, ses cheveux remplis de brins de mousse, comme s’il eût été terrassé dans une lutte violente. Son front était ruisselant de sueur, et cependant ses dents claquaient de froid. — Eh bien ! qu’est-ce donc, s’écria mon frère, est-ce que tu viens de te colleter avec l’autorité ?

Nous n’avions entendu aucun bruit ; mais, comme nous chassions la plupart du temps sans port d’armes et hors de saison, en véritables apprentis braconniers, nous pouvions faire la rencontre de quelque gendarme, garde champêtre, ou de tout autre fonctionnaire public, et nous nous apprêtions à prendre le large, lorsque Mouny nous arrêta. — Rien, rien ! nous dit-il d’une voix éteinte, ce n’est rien ! – Et faisant un grand effort, il se secoua comme un homme qui chasse une vision, essuya son front, empoigna son fusil d’une main qui tremblait encore, et il s’écria comme s’il eût été inspiré : — Tout va bien, mes amis ! nous allons faire une bonne chasse ! Il y aura de beaux coups de fusil. – Puis, reprenant son air doux et narquois : — Vous, dit-il à mon frère, vous ne rentrerez pas sans plumes à la maison ; et quant à toi, ajouta-t-il en me regardant, tu verras pour la première fois de ta vie tomber deux lièvres du même coup.

— Et qui fera ce beau coup ? demandai-je.

— Quelqu’un qui s’appelle Mouny-Robin et qui se moque de bien des choses, répondit-il en secouant la tête.

— Et quand cela arrivera-t-il ? demanda mon frère.

— Tout de suite, répondit-il. – Un lièvre parut, il l’ajusta et l’abattit.

— Cette fois il n’y en a qu’un, dit mon frère.

— Entrez dans le buisson, répondit Mouny ; s’il n’y en a pas deux, je veux que celui-là soit le dernier que je tuerai de ma vie.

Nous cherchâmes dans le buisson, il y avait un second lièvre dont il avait cassé les reins du même coup qui avait fracassé la cervelle du premier.

— Comment diable avais-tu fait pour le voir ? lui dis-je ; tu as de meilleurs yeux que nous !

— Des yeux ? répondit-il. Mettez telles lunettes que vous voudrez, et si vous voyez ce que je vois, je vous fais cadeau de mon chien et de ma femme. Allons, allons, vous, dit-il à mon frère, armez votre fusil, la plume n’est pas loin.

Au bout de cent pas, nous trouvâmes une bande de canards sauvages. Mouny s’abstint de tirer. Mon frère en tua plusieurs, et revint souper avec son carnier plein de canards, de bécasses et de pluviers.

— Quand je vous ai dit que vous ne rentreriez pas sans plumes ! observa Mouny ; je savais bien que vous ne tueriez pas de perdrix. C’est égal, vous ne devez pas être mécontent. Pour ma peine, vous allez me promettre, si nous rencontrons ma femme, de ne pas lui dire un mot de ce que nous avons fait à la chasse.

Il nous avait tant de fois recommandé le secret à cet égard-là, que nous n’avions garde d’y manquer. Il ne cachait point à sa femme le gibier qu’il avait tué ; mais de quelle façon il l’avait abattu, avec quel plomb, à quelle heure, en quel endroit, et après quelles paroles, voilà les mystères qu’il fallait lui faire, chaque jour, le serment de ne pas révéler. Il ne chassait guère qu’avec nous, et c’était une grande marque de confiance qu’il nous donnait. — Tu te crois donc sorcier, que tu caches ainsi ton savoir-faire ? lui disions-nous. — Non, répondait-il ; mais il ne faut pas qu’une femme sache rien des affaires de la chasse : cela porte malheur.

Cet homme offrait dans ses idées au premier abord un singulier assemblage de crédulité et de scepticisme. Il ne croyait vraiment pas au diable, ni aux mauvais esprits, mais à la fatalité, ou plutôt à des influences pernicieuses ou bienfaisantes, qu’aucune science, je crois, n’a jamais reconnues, faute peut-être de les avoir observées. Il eût été bien important que nous fussions assez éclairés pour examiner et reconnaître les propriétés qu’il attribuait à certains corps, à certaines émanations, à certains contacts. Quand on l’examinait de près, on voyait bien qu’il n’était pas superstitieux le moins du monde, et qu’il agissait en vertu d’une théorie physique vraie ou fausse. Les résultats étaient la plupart du temps si extraordinaires, que, selon toute apparence, il ne se trompait pas souvent dans l’application. Je ne crois pas qu’il ait cherché à remonter aux causes ; mais il avait certainement une science d’instinct ou d’observation. D’où la tenait-il ? Nous n’avons jamais pu le savoir, et j’ignore s’il le savait lui-même. À cet égard ses réponses étaient évasives, et comme il était plus fin que nous, nous n’en tirâmes jamais rien.

Toutes les fois que la chasse était mauvaise, il se retirait (c’était son expression), c’est-à-dire qu’il se cachait à nos regards, soit dans un buisson, soit dans un fossé, soit dans quelque masure déserte, et qu’après y être resté un certain temps, il en sortait pâle, anéanti, frissonnant, respirant et marchant à peine, mais nous annonçant des rencontres et des victoires superbes qui se réalisaient toujours, et quelquefois avec une exactitude de détails qui tenait du prodige. Un jour, nous résolûmes de l’observer pour voir s’il avait quelque pratique secrète d’une superstition grossière, ou s’il préparait quelque jonglerie. Nous feignîmes de nous éloigner, et nous fîmes un détour pour le surprendre. Nous parvînmes jusqu’à lui sous le taillis avec des précautions tout à fait inutiles, car l’état où nous le trouvâmes ne lui permettait pas de nous voir et de nous entendre. Il était étendu à terre, et paraissait en proie à une angoisse inexplicable. Il se tordait les bras, faisait craquer ses jointures, bondissait sur le dos comme une carpe, respirait avec effort, la face pâmée et les yeux éteints. Nous crûmes qu’il était épileptique ; mais les choses n’en vinrent pas là. Il n’eut ni écume à la bouche, ni rugissements, ni atonie. Ce fut une simple attaque de nerfs, une agitation convulsive, un étouffement pénible, quelque chose de plus douloureux qu’effrayant à voir, et dont il se tira en moins de cinq minutes. Nous le vîmes ensuite se relever peu à peu, s’étendre, se calmer, se ravoir, comme on dit, et rester là encore quelques minutes, comme partagé entre une grande fatigue et une sorte de bien-être. Quand il quitta la place pour nous chercher, nous allâmes le rejoindre par un assez long détour, afin de ne pas l’inquiéter, et il dit à mon frère en l’abordant : — Aujourd’hui, si je ne m’en mêle pas, vous ne tuerez rien.

En effet, mon frère tira plus de douze coups de fusil dont pas un seul ne porta. — Je suis donc le dernier des maladroits ! s’écria-t-il en frappant la terre de la crosse de son arme. Ah çà, maître Mouny, tâchez de me désensorceler.

— C’est bien aisé, mon ami, répondit Mouny de sa voix douce et agréable. Donnez-moi cela. De quel côté voulez-vous que je charge ?

Il chargea le côté gauche qu’on lui indiqua, et mon frère chargea l’autre.

— Avec celui-ci, dit Mouny en montrant celui qu’il venait de charger, vous ne manquerez pas.

— Et avec l’autre ? dit mon frère.

— Avec l’autre vous ne toucherez pas, répondit-il.

Un vanneau passa, mon frère l’abattit ; puis une grive, et il la manqua. Le coup chargé par Mouny avait porté, l’autre avait été casser une branche dix pieds trop haut.

— Et maintenant chargez le côté droit, dit mon frère. Il est possible que par là le fusil soit meilleur.

— À votre aise, dit Mouny-Robin. Il chargea le droit, et mon frère le gauche. Avec le droit il toucha, avec le gauche il ne toucha point. L’épreuve fut répétée, toujours en sens contraire, cinq ou six fois de suite, et le résultat fut toujours celui que Mouny avait annoncé. À la septième : — Cette fois, dit-il, vous allez tuer avec votre charge et manquer avec la mienne ; je suis fatigué.

Le fait suivit et confirma la prédiction.

De pareilles expériences ne pouvaient pas être attribuées obstinément au hasard et à l’adresse. Mouny était parfois lui-même d’une maladresse incroyable, et il n’en paraissait ni surpris ni humilié. Je sentais cela, disait-il. Il n’y mettait pas d’autre amour-propre. Il était beau chasseur comme on est beau joueur. Nous lui accordions d’être plus exercé et plus habile que nous ; cela ne suffisait pas pour expliquer les faits de divination véritable dont nous étions témoins tous les jours. Il me serait difficile de traduire nettement l’impression que ces faits produisirent sur nous à la longue. Il n’y a pas de fait si remarquable auquel on ne s’accoutume, et pourtant rien au monde n’est aussi difficile à vérifier et à constater qu’un fait de ce genre. Les continuelles et consciencieuses recherches de certains partisans du magnétisme, qui ne sont ni des fous ni des charlatans, ont bien assez prouvé que la simple conquête d’un fait patent et incontestable peut être l’œuvre de toute une vie. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ce fait à peine conquis entre d’emblée dans les esprits simples et droits sans y produire ni étonnement ni inquiétude. Je ne sais pas si les savants s’y soumettent aussi facilement j’en doute. Leur orgueil a trop à faire pour s’accommoder des découvertes qui bouleversent leurs théories. Quant à moi, qui n’avais aucune théorie à perdre et aucune science à contrarier, j’ai été témoin d’un de ces faits après lesquels le doute n’est plus possible. J’avais vu Mouny-Robin exercer la faculté de seconde vue, ou d’odorat porté jusqu’à la puissance canine, sans être bien convaincu qu’il y eût dans l’humanité des instincts aussi exceptionnels et outrepassant les bornes connues de nos facultés communes. Dix ans plus tard, je jouai aux cartes avec une somnambule dont la vue semblait tout à fait interceptée ; et, quoiqu’elle fît des prodiges, je me repentis, en sortant, d’avoir signé le procès-verbal. Il me vint des méfiances que je n’avais pas eues tout de suite. Je soupçonnai sa mère d’être de connivence avec elle pour duper le public, et je me demandai avec une partie des opposants, quoique le bandeau fût impénétrable, si les contorsions qu’elle avait faites n’avaient pas un peu décollé l’appareil en dessous.

Mais, il y a deux mois, j’ai vu chez un médecin que je sais être un homme de conscience et de vertu, et que de nombreuses supercheries ont rendu plus méfiant que nous tous, une autre somnambule qui, malgré plusieurs bandeaux impénétrables, et privée de l’assistance de tout compère, exerça la faculté de la vue avec autant de netteté que je puis le faire avec d’excellents yeux et une clarté splendide. Cette fois, je poussai mon examen du fait jusqu’à la minutie, jusqu’à l’insolence, et je pourrais citer des détails qui ne laisseraient aucune prise au soupçon de jonglerie. Je suis donc persuadé, je suis donc sûr aujourd’hui, autant qu’il est donné à l’homme de l’être d’un fait d’expérience personnelle attentive et lucide, que certains individus de notre espèce peuvent voir (et partant pourquoi pas entendre, pourquoi pas odorer ?) dans des conditions où l’exercice des sens serait interdit à la généralité des autres individus. Eh bien ! depuis ce temps, j’admire ma tranquillité. Il m’avait semblé qu’un tel fait me paraîtrait surnaturel, qu’il bouleverserait ma raison, qu’il me rendrait accessible à toutes les billevesées du monde, et je craignais d’arriver à la certitude que je cherchais. Voilà qu’il se trouve que rien de pareil ne s’est opéré en moi. Je ne crois à aucune puissance surnaturelle, et je me dis, avec tous ceux qui ont assisté à l’épreuve, qu’il y a sans doute dans la nature bien d’autres secrets non encore révélés, qui de longtemps ne seront pas explicables. Que dis-je, de longtemps ! ne le seront-ils pas toujours ? Un fait constaté entraîne-t-il autre chose qu’une analyse des effets et des causes saisissables ? et n’y a-t-il pas au-dessus de ces causes saisissables une cause première qui est le secret même de la Divinité ? Qui nous dira comment le blé pousse et comment l’homme est conçu ? Nous voyons bien germer et poindre un brin d’herbe dans le sein d’une graine, nous voyons bien un enfant naître du flanc de sa mère ; mais la puissance de la vie, mais la perpétuation et le renouvellement de l’être, mais ces propriétés impérissables de l’esprit et de la matière, d’où viennent-elles ?

Quand on aura analysé l’œil de l’extatique, quand on aura trouvé dans ses nerfs, ou dans sa rétine, ou dans son cerveau, une faculté particulière de voir à travers les obstacles et en dépit des distances, que saura-t-on ? Ce qu’on savait il y a trois mille ans : c’est qu’il y a des pythies, des devins, des augures, des visionnaires et des prophètes qui n’exploitent pas tous la crédulité des hommes, et qui sont vraiment mus par une puissance intime et incontestable. On ne dira plus : C’est Apollon, c’est Isis, c’est Jehovah, c’est Magog qui parle. Les savants diront : C’est un fait naturel qui se produit. Mais, en vérité, à qui donc remonte la puissance dont ce fait émane ? Ne sera-ce pas jusqu’à Dieu, aussi bien que tous les faits de la vie dans l’univers ?

Ce n’est donc pas dans une étude matérielle de la cause première qu’il faut chercher le progrès. Ce progrès ne sera jamais qu’une confirmation de plus en plus éclatante et universelle de la foi en Dieu, conquête primitive, durable, éternellement modifiable et perfectible de l’humanité. Mais ce qu’il appartient à la science humaine d’analyser et d’expliquer par les moyens qui lui sont propres, c’est d’une part le mécanisme des causes naturelles procédant des causes divines, et de l’autre le mécanisme des effets naturels procédant des unes et des autres. La science fera ce progrès quand les savants auront vu un assez grand nombre de faits nouveaux et incontestables pour rougir de leur scepticisme, comme ils rougiraient aujourd’hui de leur naïveté, si naïfs ils pouvaient être.

J’en étais là de mon explication, quand je vis que mon auditeur cosmopolite était profondément endormi. Je l’avais magnétisé, sans le vouloir, par mes réflexions sur le magnétisme. Ce fut à grand’peine que je l’arrachai au sommeil délicieux que lui procurait ma logique, pour lui faire entendre le final admirable du Freyschütz. Quand le rideau fut tombé : — Vous me devez la fin de l’histoire de Mouny-Robin-Gaspard et de Georgeon-Samiel, me dit-il en passant son bras sous le mien ; nous irons nous asseoir à Tortoni, et vous me l’achèverez.

— Je ne saurais, répondis-je, la raconter dans un lieu livré à des influences aussi contraires à l’effet qu’elle doit produire, et je crois, pour continuer le système de mon braconnier extatique, qu’au contact de toutes ces élégances parisiennes, je perdrais la mémoire des jours de ma jeunesse campagnarde. Venez avec moi en plein air ; la lune donne sur les toits, et je réussirai peut-être à sortir de mon explication…

— Je vous en dispense, dit le cosmopolite qui commençait à en avoir assez. Il me semble que j’ai compris, tout en dormant ; vous attribuez à votre homme une sorte de seconde vue qui s’exerçait à la chasse, et qui se produisait chez lui au moyen de certaines crises nerveuses. Vous pouviez dire cela en deux mots ; je ne suis pas tellement sceptique, que je n’accepte cette donnée préférablement à bien d’autres.

— Eh bien ! repris-je, puisque ma tâche à cet égard est terminée, la fin de l’histoire viendra bien vite. Le garde champêtre et toutes les têtes fortes de l’endroit nous avaient bien prédit que cela finirait mal, et que Georgeon tourerait son compère Mouny. Un beau soir, comme la lune brillait au ciel, Mouny alla comme de coutume lever la pelle de son moulin ; mais, au moment où l’eau s’élançait et mettait la roue en mouvement, Georgeon, qui était mécontent de lui (sans doute parce qu’il ne le trouvait pas assez méchant pour un homme voué au diable), le poussa par derrière, l’enfonça dans l’eau la tête la première et le fit passer sous la roue de son moulin, d’où il sortit suffoqué, brisé et frappé à mort. On le trouva de l’autre côté du moulin, échoué sur l’herbe du rivage, disloqué, immobile et près d’expirer. Il passa pourtant six mois dans le lit, où il finit par succomber aux lésions profondes que la roue du moulin avait faites à la poitrine et à la moelle épinière. — On te l’avait bien prédit, mon pauvre homme, lui disait sa femme à son lit de mort, que Georgeon finirait par te tourer !

— Il n’y a pas de Georgeon qui tienne ! répondit le moribond. Je ne saurai jamais comment cela m’est arrivé ; pas plus, ajouta-t-il, que je n’ai su le reste !

Le fait est que l’accident tragique du pauvre Mouny n’a jamais été bien expliqué. Il faut être non pas maladroit, mais bien déterminé au suicide pour passer ainsi par la pelle de nos moulins. Il vous suffirait de voir celui de Mouny pour vous convaincre qu’il faut s’y lancer ou y être précipité avec une grande force, la tête en avant, pour ne pas pouvoir se retenir aux ais du pont, quelle que soit la force de l’eau. Tout s’expliquerait si Mouny eût été ivre ; mais il ne s’enivra pas, je crois, une seule fois dans sa vie. Il avait horreur du bruit et de l’odeur des tavernes, et, quand il s’y asseyait un instant, il en sortait en disant : « La tête me sonne ! » Je n’ai pas vu un autre paysan aussi délicatement organisé qu’il l’était à certains égards.

— N’avait-il pas un ennemi, un héritier, un rival ? me dit mon auditeur complaisant.

— Hélas ! il y en avait plus d’un, répondis-je. Jeanne Mouny était jolie comme un ange, et d’une délicatesse d’organisation aussi exceptionnelle que celle de son mari. Elle était petite, fluette, et blanche comme les narcisses de son pré. Vivant toujours à l’ombre des grands arbres qui croissent dans cette région fraîche et touffue, elle avait préservé son cou et ses bras des morsures du soleil, et, quand elle était vêtue le dimanche d’une robe blanche et d’un tablier à fleurs, elle ressemblait plus à une villageoise d’opéra qu’à une meunière du Berry. Pour rester dans le vrai, ce n’était ni l’une ni l’autre ; mais c’était mieux ; c’était quelque chose de fin, de propret et de charmant, avec une voix douce et des manières gracieuses. Il semblerait que ce rapport d’organisation eût dû les rendre précieux l’un à l’autre. J’ai la douleur de vous avouer que madame Mouny préférait à son époux un gros garçon de moulin, noir, rauque et crépu, auquel Mouny ne témoigna jamais la moindre jalousie. Ceci est encore une particularité du caractère de notre ami. Il n’avait aucun préjugé sauvage sur l’honneur conjugal. Il ne se croyait obligé ni de haïr, ni d’injurier, ni de battre, ni d’étrangler sa femme, parce qu’elle lui était infidèle. Il nous parla souvent de sa position prétendue ridicule, et la manière dont il l’envisageait ne l’était nullement. — Jeanne est beaucoup plus jeune que moi, disait-il ; elle est jolie, et je l’ai toujours négligée. Que voulez-vous ? Je l’aime de tout mon cœur, mais j’aime encore mieux la chasse. La chasse, voyez-vous, mes enfants, celui qui s’y adonne ne peut pas s’adonner à autre chose. Si vous êtes amoureux, si vous êtes jaloux, faites-moi cadeau de vos fusils et de vos chiens, car vous ne serez jamais que de mauvais chasseurs.

Si bien qu’en raisonnant avec cet esprit de justice, il eut pour sa femme les procédés qu’un grand seigneur du temps de Louis XV aurait eus pour la sienne. Il n’est donc pas présumable qu’il ait été assassiné par son rival. Cela n’est venu à l’esprit de personne. Jeanne ne pouvait que perdre à la mort de son mari.

— Alors que présumez-vous de cette mort ?

— Je présume que Mouny était somnambule ou cataleptique d’une certaine façon, et qu’il a été surpris par la crise extatique au moment où il levait la pelle de son moulin. Quoi qu’il en soit, sa fin a été mystérieuse comme sa vie, et il n’est aucun de nos paysans qui ne l’attribue encore aujourd’hui à une lutte avec l’esprit malin, le diable chasseur, le terrible Georgeon de la Vallée Noire. Je vous disais que notre peuple des campagnes possède son fantastique tout comme un autre, et que les Allemands n’en ont pas le monopole. Je pourrais vous conter d’après eux des histoires encore plus effrayantes, mais il est trop tard pour cette nuit. Bonsoir.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sand, George, Le Poème de Myrza, in La Revue des deux Mondes, quatrième série, tome premier, Paris, Londres, 01.01.1855, p. 473-497 ainsi que, pour Mouny-Robin : Œuvres complètes de George Sand, tome XIV, Paris, Perrotin, 1843. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de : Le Jardin des délices, huile sur bois (chêne), tryptique de Hieronymus Bosch, c. 1485-1505 (Musée du Prado). Les illustrations dans le texte, de Maurice Sand, proviennent des Œuvres illustrées de George Sand, tome 6, Paris, J. Hetzel, 1854.

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[1] Se tourer, en berrichon, lutter ensemble ; être touré, être terrassé dans la lutte.