George Sand

LE BEAU LAURENCE

1870

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Table des matières

 

I 3

II 88

III 153

Ce livre numérique. 219

 

I

Laurence avait parlé pendant deux heures, et la sympathie qu’il m’inspirait me faisait prendre un vif intérêt à ses aventures ; pourtant, je m’avisai qu’il devait être fatigué, et je l’emmenai dîner à mon auberge, où, après avoir repris des forces, il reprit aussi son récit.

Nous en sommes restés, dit-il, à mon départ pour l’Italie avec la troupe de Bellamare.

Avant de quitter Toulon, j’assistai à une représentation de clôture qui me parut fort étrange. Lorsque le public était content d’une troupe qui avait séjourné quelque temps, il lui témoignait sa gratitude et lui faisait ses adieux en jetant des présents sur la scène. Il y avait de tout, depuis des bouquets jusqu’à des boudins. Chaque métier donnait un spécimen de son industrie, des étoffes, des bas, des bonnets de coton, des ustensiles de ménage, des aliments, des souliers, chapeaux, fruits, objets de coutellerie, que sais-je ? Le théâtre en était couvert, et quelques-uns furent attrapés au vol par les musiciens, qui ne les rendirent pas. Je n’ai pas besoin de vous dire que cet usage patriarcal est presque oublié aujourd’hui.

Tout alla bien au commencement de notre voyage.

Bellamare, sacrifiant son impatience d’avancer, consentit à traverser l’Italie, où nous fîmes, cette fois, quelques stations assez fructueuses. Nous y jouâmes l’Aventurière, Il ne faut jurer de rien, les Folies amoureuses, le Verre d’eau, la Vie de bohème, Adrienne Lecouvreur, un Duel sous Richelieu, la Corde sensible, Jobin et Nanette, je ne sais quoi encore. À cette époque, M. Scribe, qui commençait à n’être plus de mode en France, faisait fureur à l’étranger, et, dans quelques petites localités, nous dûmes mettre en vedette sur l’affiche les noms de Scribe et de Mélesville pour faire passer les œuvres de Molière ou de Beaumarchais. De même, pour faire goûter les chansonnettes burlesques que Marco chantait dans les entr’actes, il fallut compromettre les noms de Béranger et de Désaugiers.

C’est à Florence que m’arriva une aventure dont le souvenir ne marqua pas plus en moi que le passage d’un rêve. La chose va vous paraître surprenante ; mais, quand vous saurez les événements qui se succédèrent rapidement au lendemain de cette rencontre, vous comprendrez qu’elle n’ait pas laissé de traces profondes dans mon esprit.

Au moment où nous quittions cette ville, je reçus le billet suivant :

 

« Je vous ai applaudis tous deux, soyez heureux avec ELLE.

» L’INCONNUE. »

 

Je suppliai Bellamare de me dire si, durant notre séjour à Florence, il avait vu la comtesse. Il me jura que non, et, comme il ne donnait jamais en vain sa parole, cela était certain. Florence n’était pas alors une ville assez peuplée pour qu’on ne pût aller aux informations avec chance de succès.

— Veux-tu rester ? me dit Bellamare.

J’avais déjà, comme on dit, le pied à l’étrier, et, bien que je me sentisse très ému, je ne voulus pas tenter l’aventure.

— Vous voyez bien, répondis-je, qu’elle est toujours persuadée que j’ai voulu la tromper ; je ne peux pas accepter cette situation ; je ne l’accepterai pas.

Et je passai outre, non sans effort, je l’avoue, mais en croyant m’honorer moi-même par ma fierté.

Il avait été débattu si nous irions à Venise et à Trieste comme l’année précédente ; mais la destinée nous emportait à ses fins. Une lettre de M. Zamorini mettait à notre disposition une grosse vilaine barque, décorée du nom de tartane, qui devait nous transporter à moitié frais d’Ancône à Corfou. Là, nous pourrions donner quelques représentations qui, aux mêmes conditions de partage des déboursés entre l’entrepreneur et nous, nous permettraient de nous rendre à Constantinople.

Cette embarcation avait très mauvaise mine, et le patron, espèce de juif qui se donnait pour Grec, nous parut plus bavard et plus obséquieux qu’honnête et intelligent ; mais nous n’avions pas le choix, il avait fait marché avec Zamorini par l’intermédiaire d’un autre patron de Corfou qui devait nous transporter plus loin.

Nous donnâmes une représentation à Ancône, et, comme nous sortions du théâtre, le patron de l’Alcyon –c’était le nom poétique de notre affreuse barque – vint nous dire qu’il fallait mettre à la voile au point du jour. Nous avions compté ne partir que le surlendemain, rien n’était prêt ; mais il nous objecta que la saison était capricieuse, qu’il fallait profiter du bon vent qui soufflait et ne pas attendre des vents contraires qui pourraient retarder indéfiniment le départ. Nous étions aux derniers jours de février.

On avertit les femmes de fermer leurs malles et de dormir vite quelques heures ; les hommes de la troupe se chargèrent de porter tout le bagage sur l’Alcyon. Nous y passâmes la nuit, car ce bagage était assez considérable. Outre nos costumes et nos effets, nous avions quelques pièces de décor indispensables dans les localités où l’on ne trouve au théâtre que les quatre murs, une certaine quantité d’accessoires assez volumineux, des instruments de musique et des provisions de bouche ; car nous pouvions rester plusieurs jours en mer, et on nous avait informés que nous ne trouverions rien dans certains ports de relâche sur les côtes de la Dalmatie et de l’Albanie.

Le patron de l’Alcyon avait un chargement de marchandises qui remplissait toute la cale, ce qui nous força d’amonceler le nôtre sur le pont, circonstance gênante, mais heureuse, comme la suite vous le prouvera.

Au lever du jour, harassés de fatigue, nous levâmes l’ancre, et, poussés par un fort vent du nord, nous filâmes très rapidement sur Brindisi. Nous allions presque aussi vite qu’un bateau à vapeur. Partis d’Ancône un jeudi, nous pouvions espérer être à Corfou le lundi ou le mardi suivant.

Mais le vent changea vers le soir de notre départ et nous emporta au large avec une rapidité effrayante. Nous témoignâmes quelque inquiétude au patron. Son embarcation ne paraissait pas capable de supporter une lame si forte et de faire ainsi la traversée de l’Adriatique dans sa plus grande largeur. Il nous répondit que l’Alcyon était capable de faire le tour du monde, et que, si nous ne relâchions pas à Brindes, nous toucherions à la rive opposée, soit à Raguse, soit à Antivari. Il jurait que le vent était un peu nord-ouest et tendait à augmenter dans cette direction. Il se trompait ou il mentait. Le vent nous porta vers l’est pendant environ quarante heures, et, comme, malgré un tangage très fatigant, nous allions très vite, nous primes confiance, et, au lieu de nous reposer, nous ne fîmes que rire et chanter jusqu’à la nuit suivante. À ce moment, le vent nous devint contraire, et notre pilote assura que c’était bon signe, parce que, sur les côtes de la Dalmatie, presque toutes les nuits, le vent souffle de terre sur la mer. Nous approchions donc du rivage ; mais quel rivage ? Nous l’ignorions, et l’équipage ne s’en doutait pas plus que nous.

Durant la soirée, nous ne fîmes que ranger à bonne distance les côtes brisées d’une multitude d’îlots dont les spectres sombres se dessinaient au loin sur un ciel blafard. La lune se coucha de bonne heure, et le patron, qui avait prétendu reconnaître certains phares, ne reconnut plus rien. Le ciel devint sombre, le roulis remplaça le tangage, et il nous sembla que nos matelots cherchaient à regagner le large. Nous nous impatientions contre eux, nous voulions aborder n’importe où ; nous avions assez de la mer et de notre étroite embarcation. Léon nous calma en nous disant qu’il valait mieux louvoyer toute une nuit que d’approcher des mille écueils semés le long de l’Adriatique. On se résigna. Je m’assis avec Léon sur les ballots, et nous nous entretînmes de la nécessité d’arranger beaucoup de pièces de théâtre pour la campagne que nous allions faire. Nous avions moins de chances qu’en Italie de rencontrer des artistes de renfort, et notre personnel me semblait bien restreint pour les projets de Bellamare.

— Bellamare a compté sur moi, me répondit Léon, pour un travail de mutilation et de remaniement perpétuel, et j’ai accepté cette horrible tâche. Elle n’est pas difficile. Rien n’est si aisé que de gâter un ouvrage ; mais elle est navrante, et je me sens si attristé, que je donnerais pour un fétu le reste de ma vie.

J’essayai de le consoler ; mais notre causerie était à chaque instant brisée. La mer devenait détestable, et les mouvements de nos matelots nous forçaient de nous déranger sans cesse. Vers minuit, le vent se mit à pirouetter, et il nous fut avoué qu’il était impossible de gouverner avec certitude.

Le patron commençait à perdre la tête ; il la perdit complètement quand une secousse, d’abord légère, suivie d’une secousse plus forte, nous avertit que nous touchions les récifs. Je ne sais s’il eût été possible de jeter l’ancre pour attendre le jour ou de faire toute autre manœuvre pour nous sauver ; quoi qu’il en soit, l’équipage laissa l’Alcyon s’engager dans les écueils. Le pauvre esquif n’y prit pas de longs ébats ; un choc violent accompagné d’un craquement sinistre nous fit rapidement comprendre que nous étions perdus. La cale commença de se remplir, la proue était éventrée. Nous fîmes encore quelques brasses, et nous nous trouvâmes subitement arrêtés, pris entre deux roches, sur l’une desquelles je m’élançai, portant Impéria dans mes bras. Mes camarades suivirent mon exemple et sauvèrent les autres femmes. Bien nous en prit de songer à elles et à nous-mêmes, car le patron et ses aides ne songeaient qu’à leurs marchandises, et tâchaient vainement d’en opérer le sauvetage sans s’occuper de nous. La tartane, arrêtée par les récifs, bondissait comme un animal furieux ; ses flancs résistaient encore ; nous eûmes le temps de sauver tout ce qui était sur le pont, et, au bout d’une demi-heure consacrée à ce travail fiévreux, heureusement couronné de succès, l’Alcyon, soulevé par des vagues de plus en plus fortes, se dégagea de l’impasse par un bond de recul, comme s’il eût voulu prendre son élan pour le franchir ; puis, lancé de nouveau en avant, il l’aborda une seconde fois, mais noyé jusqu’à la moitié, la quille rompue, les mats rasés. Une lame formidable souleva ce qui restait du misérable bâtiment, et jeta sur le rocher où nous avions trouvé un refuge une partie du tablier et quelques débris de la coque ; le reste était englouti. On n’avait pu rien sauver de ce qui était dans la cale.

L’îlot où nous nous trouvions et dont je n’ai jamais su le nom, – il n’en avait peut-être pas, – pouvait mesurer cinq cents mètres de longueur sur cent de largeur. C’était un rocher calcaire blanc comme du marbre et à pic de tous côtés, sauf une échancrure par où la mer entrait et formait une rade microscopique semée de blocs détachés, représentant en petit l’aspect de l’archipel dont notre écueil faisait partie.

C’est grâce à cette petite rade où le caprice du flot nous avait jetés que nous avions pu prendre pied ; mais nous n’eûmes pas d’abord le loisir d’étudier le dedans ni le dehors de notre refuge. Au premier moment, nous nous crûmes à terre, et c’est avec surprise que nous nous vîmes prisonniers sur ce roc isolé. Quant à moi, je ne compris nullement le danger de notre situation, je ne doutai pas un instant de la facilité d’en sortir, et, tandis que Bellamare en faisait le tour pour tâcher de se rendre compte, je cherchai et trouvai un refuge pour les femmes, une sorte de grande cuvette creusée naturellement dans le roc, où elles purent s’abriter du vent. Vous pensez bien qu’elles étaient terrifiées et consternées. Seule, Impéria conservait sa présence d’esprit, et s’efforçait de relever leur courage. Régine devenait dévote et disait des prières, Anna avait des attaques de nerfs, et rendait notre situation plus lugubre par des cris perçants. C’est en vain que Bellamare, intrépide et calme, lui disait que nous étions sauvés. Elle n’entendait rien, et ne se calma que devant les menaces de Moranbois, qui parlait de la jeter à la mer. La peur agit sur elle comme sur les enfants : elle demanda pardon, pleura et se tint tranquille.

Quand nous fûmes sûrs que personne n’était blessé et ne manquait à l’appel, car l’obscurité nous enveloppait toujours, nous voulûmes nous concerter avec le patron sur les moyens de sortir de ce maussade refuge.

— Le moyen ? nous dit-il d’un ton désespéré ; il n’y en a pas ! Voici la cruelle bora, le plus pernicieux des vents, qui souffle à présent, Dieu sait pour combien de jours, entre la terre et nous. Et puis, mes chers seigneurs, il y a encore autre chose ! La vila nous a fascinés, et tout ce que nous pourrions tenter tournerait contre nous.

— La vila ? dit Bellamare, est-ce un autre vent contraire ? C’était bien assez d’un, ce me semble !

— Non, non, signor mio, ce n’est pas un vent, c’est bien pire ; c’est la méchante fée qui attire les navires sur les écueils et qui rit de les voir brisés. L’entendez-vous ? Moi, je l’entends ! Ce ne sont pas les galets que la mer soulève. Il n’y a pas de galets sur ces côtes escarpées. C’est le rire de l’infâme vila, vous dis-je ; son rire de mort, son méchant rire !

— Où sommes-nous, voyons, imbécile ? dit Bellamare en secouant le superstitieux patron.

Le malheureux n’en savait rien et répétait sans cesse : Scoglio maledetto ! pietra del Diavolo ! si bien que nous étions libres de donner l’une ou l’autre de ces épithètes désespérées en guise de nom à notre écueil. Cela ne nous avançait à rien. L’important était de reconnaître la côte en vue de laquelle nous devions nous trouver et que ne signalait aucun phare. Le patron interrogea ses hommes. L’un répondit Zara, l’autre Spalatro. Le patron haussa les épaules en disant Raguse.

— Eh bien, nous voilà fixés, dit en riant tristement Bellamare.

— C’est pas tout ça, dit à son tour Moranbois. Quand nous serons à la côte, nous verrons bien. Ce n’est pas le diable de faire un radeau avec les débris de la tartane !

Le patron secoua la tête, ses deux hommes en firent autant, s’assirent sur les débris et se tinrent cois.

— Réveillons-les, battons-les, dit Moranbois en jurant. Il faudra bien qu’ils parlent ou qu’ils obéissent.

À nos menaces, ils répondirent enfin qu’il ne fallait pas bouger, ne pas se montrer, ne faire aucun bruit, parce que le vent commençait à tomber, et que, si nous étions du côté d’Almissa, dont l’archipel était infesté de pirates, nous les attirerions et serions infailliblement pillés et massacrés. Il fallait attendre le jour, ces brigands n’étaient hardis que la nuit.

— Comment ! s’écria Léon indigné, nous sommes ici dix hommes plus ou moins armés, et vous croyez que nous craignons les écumeurs de mer ? Allons donc ! cherchez vos outils, vite, et mettons-nous à l’œuvre. Si vous refusez de nous aider, voici un des nôtres qui nous dirigera, et on se passera de vous.

Il désignait Moranbois, qui avait assez longtemps vécu sur le port de Toulon pour avoir des notions suffisantes, et qui se mit à l’œuvre sans attendre l’assentiment du patron. Léon, Lambesq, Marco et moi, nous prîmes ses ordres et travaillâmes avec activité, tandis que Bellamare s’occupait de rassembler et de charger les armes. Il pensait que les craintes du patron n’étaient pas tout à fait illusoires, et que notre naufrage pourrait bien attirer les bandits de la côte, si nous nous trouvions loin d’un port.

Le patron nous regarda faire. La perte de ses marchandises l’avait complètement démoralisé. Craignant la mer beaucoup moins que les hommes, il se lamentait de nous voir allumer la torche et frapper à grand bruit sur les débris de l’Alcyon.

— Il ne faut pas nous mettre le doigt dans l’œil, me dit Moranbois ; avec ce méchant bout de tablier et ces épaves détestables nous ne ferons pas un radeau pour quinze personnes ; si nous pouvons en loger quatre, ce sera le bout du monde. Allons toujours, le radeau ne logeât-il que moi, je vous réponds de m’en servir pour aller chercher du secours.

Dans un moment de répit, je courus voir ce que devenaient les femmes. Serrées comme des oiseaux dans le nid, elles grelottaient de froid, tandis que nous étions en sueur. Je les engageai à marcher, aucune ne s’en sentit le courage, et, pour la première fois, je vis Impéria abattue.

— Est-ce possible, vous ? lui dis-je.

Elle me répondit :

— Je pense à mon père ; si nous ne réussissons pas à sortir d’ici, qui le nourrira ?

— Moi, repris-je en déclamant une réplique tirée d’un drame moderne ; il aura l’amitié de Beppo, s’il en réchappe !

J’étais gai comme un pinson ; mais le reste de la nuit dut paraître mortellement long à ces pauvres naufragées. Pour nous, il passa comme un instant, et le soleil nous surprit travaillant depuis quatre heures sans nous douter du temps écoulé. Aucun pirate ne s’était montré, le radeau était à flot ; Moranbois en prit le commandement et s’y installa avec le patron et un des matelots. Il n’y avait place que pour trois, et Moranbois ne se fiait qu’à lui-même pour nous amener de prompts secours. Nous le vîmes avec émotion sauter sur cette misérable épave sans vouloir dire adieu à personne et sans montrer la moindre inquiétude. La mer était furieuse autour de l’écueil ; mais nous apercevions à quelques milles une longue bande de rochers qui nous semblait être la côte de Dalmatie, et nous espérions que la traversée de notre ami serait rapide. Nous fûmes donc surpris de voir que le radeau, au lieu de se diriger de ce côté, gagnait le large, et bientôt il disparut derrière les lames amoncelées qui nous faisaient un très court horizon. C’est que le prétendu rivage n’était qu’une série d’écueils pires que celui où nous nous trouvions ; nous pûmes nous en convaincre quand la brume du matin se dissipa. Nous étions dans une véritable impasse, entourés d’îlots plus hauts que le nôtre et qui nous dérobaient entièrement l’horizon du côté de la terre, sauf quelques pointes d’un blanc rosé qui nous apparaissaient au loin ; c’était le sommet des alpes de la Dalmatie que nous avions déjà aperçues de la côte d’Italie, et dont il semblait que la traversée de l’Adriatique nous eût à peine rapprochés. Le matelot qu’on nous avait laissé ne nous renseigna en aucune façon ; il ne parlait qu’un esclavon inintelligible, et, comme Marco l’avait un peu raillé en mer, il ne voulait plus répondre à nos questions.

Du côté de la pleine mer, nous n’avions que d’étroites échappées, l’Alcyon s’étant buté de façon à cacher son désastre à tous les points de l’horizon. Le splendide écroulement de montagnes submergées qui nous environnait présentait un décor magnifique d’horreur et navrant de nudité : pas un brin d’herbe sur la roche, pas un varech attaché à ses flancs, aucun espoir fondé de pêcher quoi que ce soit dans ces eaux claires et profondes, aucune chance d’en franchir les vagues toujours irritées, sans un secours du dehors. Nous fîmes en vain dix fois le tour de notre prison. De nulle part on n’apercevait un rivage hospitalier, et nous consultions en vain nos guides et nos cartes. En vain nous nous disions que les côtes orientales de l’Adriatique sont semées d’îles habitées ; il n’y avait pas trace de vie autour de nous.

Nous ne fûmes pas encore trop effrayés de cette situation. On devait circuler sur toutes les côtes, et nous ne tarderions pas à voir apparaître de petites voiles autour de nous ; dans tous les cas, le radeau ne pouvait tarder à en aborder quelqu’une et à lui signaler notre détresse.

Avec le retour du soleil, le vent avait complètement changé. Il soufflait de l’ouest avec violence, circonstance inquiétante sous tous les rapports. Aucune barque de pêche ne pouvait se mettre en mer, et aucune embarcation de voyage ne devait s’aventurer dans le voisinage des écueils. Moranbois pourrait-il aborder quelque part sans se briser ! On avait lesté son radeau d’autant de vivres qu’il avait pu en contenir. Ce qui nous restait n’était pas rassurant, et nous jugeâmes prudent de retarder le plus possible le moment d’y recourir. La petite marée qui se fait sentir dans l’Adriatique gagnait l’entrée du bassin, et nous espérions, Marco et moi, qu’elle nous apporterait des coquillages, dont nous étions résolus à nous contenter pour ne pas toucher à la soute aux provisions.

Nous guettâmes le flot pour l’empêcher de remporter les richesses qu’il devait nous livrer. Il n’apporta que des coquilles vides. Impéria, qui avait repris son sang-froid, me pria de lui ramasser les plus jolies. Elle les prit, les tria, et, assise sur une pointe du roc, elle tira de sa poche la petite trousse à ouvrage d’aiguille qui ne la quittait jamais, et se mit à enfiler en collier ces tristes joyaux comme si elle eût dû s’en parer le soir pour aller au bal. Pâle et déjà amaigrie par une nuit de souffrance et d’angoisse mortelle, battue du vent, qui ne jouait pas avec sa chevelure, mais qui semblait vouloir la lui arracher, elle était sérieuse et douce comme je l’avais vue dans le foyer de l’Odéon, sortant de maladie et déjà travaillant à sa guipure, en attendant qu’on l’appelât pour travailler sur la scène.

— Tu la regardes, me dit Bellamare, qui la contemplait aussi ; cette fille est certainement à un échelon au-dessus de l’humanité ; elle est là comme un ange au milieu des damnés.

— Est-ce que vous souffrez ? lui dis-je en le regardant avec surprise.

Je le trouvais si changé, que j’en fus effrayé. Il comprit et me dit en souriant :

— Tu n’es pas moins effrayant que moi ; nous sommes tous effrayants ! Nous sommes surmenés de fatigue. Il faut manger ; autrement, nous serons tous fous dans dix minutes.

Il avait raison. Lambesq commençait à se prendre de querelle avec Marco, et Purpurin, couché à moitié dans l’eau, récitait d’un air hébété des vers qui n’avaient aucun sens.

On courut aux provisions ; elles n’étaient point avariées, mais, fournies par le patron de l’Alcyon, qui spéculait sur tout, elles étaient de très mauvaise qualité, sauf le vin, qui était bon et en quantité suffisante pour plusieurs jours. Les femmes furent servies les premières. Une seule mangea de grand appétit, ce fut Régine, qui but d’autant, et comme nous n’avions pas d’eau potable, la caisse s’étant effondrée dans le naufrage, elle fut bientôt complètement ivre et alla dormir dans un coin où la vague l’eût emportée, si nous ne l’eussions conduite un peu plus haut sur la falaise.

Lambesq, déjà surexcité, s’enivra aussi, et le petit Marco, qui pourtant était sobre, fut vite pris d’une gaieté fébrile. Les autres s’observèrent, et je mis de côté une partie de ma ration d’aliments sans qu’on s’en aperçût. Je commençais à me dire que Moranbois, s’il n’était pas englouti par la mer ou brisé à la côte, pouvait tarder à revenir, et je voulais soutenir les forces d’Impéria aux dépens des miennes jusqu’à la dernière heure.

Aucune voile ne nous apparut durant cette journée qui devint brumeuse vers midi. Le vent tomba et le froid diminua. Nous nous occupâmes de construire un abri pour les femmes en brisant le rocher qui tenait le milieu entre le marbre blanc et la craie, et nous offrait peu de résistance. On y creusa une espèce de grotte dont on augmenta l’étendue avec un petit mur en pierres sèches. On leur fit un lit commun avec des caisses et des ballots, et on couvrit le tout d’une toile de décor qui, étrange dérision de la destinée, représentait la mer vue à travers des rochers. Une autre toile, retenue aux parois des rochers véritables par des cordes, forma le cabinet de toilette et le vestiaire de ces dames.

On s’occupa ensuite d’établir une vigie qui pût dépasser les écueils du côté de la mer. Nous guettâmes en vain les flots qui battaient notre prison ; ils n’apportèrent pas le moindre débris de la mâture de l’Alcyon. Les faibles rouleaux de nos toiles de théâtre ne purent résister à la plus faible brise de mer ; malgré l’art et le soin que nous mîmes à les assujettir, ils furent emportés au bout de peu d’instants et il fallut renoncer à planter le signal de détresse.

La nuit nous surprit avant que nous eussions pu songer à nous construire un abri quelconque. Le vent d’est revint et souffla de nouveau très froid et très rude. Trois ou quatre fois, nous dûmes replacer et consolider la tente des femmes, qui reposaient quand même, sauf Anna, qui rêvait et jetait de temps en temps un cri perçant ; mais les autres étaient trop accablées pour s’en préoccuper.

Il nous restait bien quelques mauvais copeaux pour allumer du feu ; Bellamare nous engagea à ménager cette ressource pour le moment extrême et dans le cas où l’un de nous se trouverait malade sérieusement. Nous pouvions être délivrés d’un moment à l’autre par l’approche d’une embarcation ; mais il était évident aussi que nous pouvions être prisonniers tant que le vent forcerait les navires à se tenir en pleine mer, ou tant que le brouillard de la journée nous empêcherait d’être signalés.

Le froid devint si vif vers le matin, que nous sentions tous la fièvre nous envahir. Nous avions encore quelques vivres, mais personne n’avait faim, et on essayait de se réchauffer avec le contenu du tonneau de vin de Chypre, qui soulageait un instant et augmentait bientôt l’irritation.

Nous n’étions pourtant qu’au début de nos souffrances. La journée qui suivit nous apporta des torrents de pluie dont on se réjouit d’abord. Nous pûmes étancher notre soif et faire une petite provision d’eau douce dans le peu de vases qu’on avait ; mais nous étions glacés, et, la soif apaisée, la faim revint plus intense. Bellamare, secondé par l’assentiment de Léon, de Marco et de moi, décréta que nous devions résister le plus longtemps possible avant d’attaquer nos dernières ressources.

Cette seconde journée de vaine attente amena pour tous la première notion d’un abandon possible sur cette roche stérile. Le sentiment de détresse morale augmenta le mal physique. Nous fûmes plus consternés que nous ne l’avions été au moment du naufrage. Lambesq devint insoutenable de plaintes inutiles et de vaines récriminations. Le matelot qui nous était resté et qui était une véritable brute, parlait déjà en pantomime de tirer au sort lequel de nous serait mangé.

Le soir, la pluie ayant cessé, on brûla, pour ranimer Anna qui s’évanouissait à chaque instant, le peu de bois que l’on avait. Impéria, à qui je fis accepter les aliments que j’avais mis en réserve, les lui fit prendre ; ce qui restait en magasin disparut pendant la nuit, dévoré par Lambesq ou par le matelot, peut-être par tous les deux. Toute l’eau douce mise en réserve y passa ou fut gaspillée.

Cette troisième nuit fit succéder un froid si vif à la pluie qui avait percé nos vêtements, que nous ne pouvions plus parler, tant nos dents claquaient. On éventra la caisse aux costumes et on revêtit au hasard tout ce qu’elle contenait de pourpoints, de robes, de pelisses et de manteaux. Les femmes aussi étaient mouillées, la pluie avait pénétré et la toile qui leur servait de velarium et la voûte de roches spongieuses que nous leur avions creusée. Cette maudite roche ne gardait pas l’eau que nous eussions pu mettre en réserve dans des trous, et elle ne nous protégeait pas.

On voulait brûler la caisse qui avait contenu nos oripeaux : Bellamare s’y opposa. Elle pouvait servir d’abri au dernier survivant.

Enfin le troisième jour ramena le soleil et avec la fin du brouillard l’espérance d’être aperçus. On se réchauffa un peu, on se fit des illusions, Anna reprit un peu de forces ; l’ivresse consola encore ceux qui voulurent y recourir. Je ne pus empêcher le petit Marco de dépasser la dose nécessaire. Il détestait Lambesq, dont l’arrogance et l’égoïsme l’exaspéraient. Nous eûmes fort à faire pour les empêcher de se battre sérieusement.

Un soudain espoir de salut fit diversion, on apercevait enfin une voile à l’horizon ! On fit les signaux qu’on put faire. Hélas ! elle était trop loin, et nous étions trop petits, trop masqués par les écueils ! Elle passa ! Une seconde, une troisième, deux autres encore vers le soir, nous jetèrent dans un enthousiasme délirant et dans un accablement désespéré. Anna s’endormit sans qu’il fût possible de la réveiller pour lui faire prendre quelques coquillages que nous avions réussi à saisir. Lucinde mit sa tête dans son châle et resta comme pétrifiée. Régine recommença ses dévotions ; une pâleur livide avait remplacé sur son visage la rougeur violacée de l’ivresse. Nous dûmes attacher Purpurin pour l’empêcher de se jeter à la mer et calmer à grands coups de poing le matelot, qui se jetait sur nous pour boire notre sang.

La soif était redevenue notre supplice ; le vin de Chypre ne faisait plus que l’exaspérer, et il y eut des moments où, la bête prenant le dessus, je dus prier Bellamare et Léon, encore maîtres d’eux-mêmes, de m’empêcher de m’enivrer jusqu’à la mort.

Sans ce vin qui nous brûlait le sang et dévorait nos entrailles affamées, eussions-nous moins souffert ? Peut-être ; mais peut-être aussi aurions-nous péri par le froid et l’humidité avant de recevoir du secours.

La hutte que nous nous étions bâtie ne nous préservait guère. La caisse aux costumes était assez grande pour contenir une personne accroupie. Lambesq s’en était emparé, et, blotti dans ce refuge, il criait des injures et des menaces à quiconque en approchait, tant il craignait d’en être dépossédé. À force de tirer sur lui le couvercle, au risque d’étouffer, il le brisa et maugréa d’autant plus.

— C’est bien fait, lui dit Bellamare, rien ne profite aux égoïstes. Vous ferez bien de nous survivre, car, si c’est un autre qui est destiné à ce triste avantage, il ne fera certainement pas votre éloge funèbre.

Pour ne pas entendre l’aigre réponse de Lambesq, il m’emmena un peu plus loin et me dit :

— Mon cher enfant, ce que nous souffrons ici n’est rien, si nous devons en sortir. Je ne veux pas en douter, mais je mentirais si je disais que j’en suis assuré, et, quand même le fait serait évident, je ne pourrais secouer le profond chagrin que me cause la mort plus que probable de Moranbois. C’est la première fois de ma vie que la tristesse est plus forte que ma volonté. Tu es jeune, tu as du cœur et de l’énergie, Léon est un stoïque muet, Marco est un enfant excellent, mais trop jeune pour une telle épreuve. C’est donc à toi de me donner du courage, si j’en manque. Veux-tu me promettre d’être l’homme et le chef de notre pauvre famille échouée, si Bellamare s’éteint soit dans la mort, soit dans le délire ?

— Vous êtes ingénieux en tout, lui répondis-je, même dans l’enseignement. J’ai compris… Tout à l’heure, je faiblissais, vous trouvez le moyen de me ranimer en feignant de faiblir aussi. Merci, mon ami, je tâcherai, jusqu’à la dernière heure, d’être digne de vous seconder.

Il m’embrassa, et je sentis des larmes sur les joues de cet homme que j’avais toujours vu rire.

— Laisse-moi pleurer comme une bête, reprit-il avec son sourire accoutumé, qui était devenu navrant. Moranbois n’aura pas d’autre adieu que ces larmes d’un ami, peut-être bientôt disparu aussi. Ce rude compagnon de ma vie errante était le dévouement personnifié. Il sera mort comme il devait mourir, celui-là ! Tâchons aussi de bien mourir, mon enfant, si nous devons rester sur cet écueil qui prolonge notre agonie. Il eût été facile de périr en sombrant avec la barque. Succomber à la soif et au froid, c’est plus long et plus grave. Soyons des hommes, allons ! Abstenons-nous de ce vin qui nous exalte et nous affaiblit, j’en suis sûr. J’ai lu bien des relations de naufrages et le récit de suicides par inanition. Je sais que la faim cesse au bout de trois ou quatre jours ; nous sommes arrivés à ce terme ; dans deux ou trois autres jours, la soif aussi aura disparu, et ceux de nous qui sont bien constitués pourront encore vivre quelques jours sans délirer et sans souffrir. Arrangeons-nous pour soutenir par l’espoir et la patience les plus faibles, les femmes surtout. Anna est la plus nerveuse, c’est elle qui résistera le mieux. C’est la plus courageuse, c’est Impéria qui m’inquiète le plus, parce qu’elle s’oublie pour les autres et ne songe plus à se préserver de rien. Sache que j’ai caché sur moi un trésor et que je le lui réserve, une boîte de dattes, bien petite, hélas ! et une fiole d’eau douce. N’attendons pas son premier symptôme de faiblesse, car avec ces natures-là, qui ne tombent que pour mourir, les secours tardifs sont superflus. Va la chercher de ma part, et, quand nous la tiendrons ici, nous la forcerons de boire et de manger.

J’obéis en hâte sans dire à Impéria de quoi il s’agissait. Nous l’emmenâmes à la pointe de l’îlot, et, là, Bellamare lui dit :

— Ma fille, tu vas obéir, ou je te donne ma parole d’honneur que je me jette à la mer. Je ne veux pas te voir mourir de faim.

— Je n’ai pas faim, répondit-elle, je ne souffre de rien ; c’est moi qui me jetterai à la mer, si vous ne mangez pas tous les deux ce qui vous reste.

Elle refusait avec obstination, jurant qu’elle était forte et pouvait attendre encore longtemps. En parlant ainsi avec animation, elle s’évanouit tout à coup. Quelques gouttes d’eau la ranimèrent, et, quand elle fut mieux, nous la forçâmes, avec une autorité presque brutale, à manger quelques dattes.

— N’en mangerez-vous pas aussi ? nous dit-elle d’un ton suppliant.

— Rappelez-vous votre père, lui dis-je, il ne vous est pas permis de renoncer à la vie.

Le jour suivant, qui fut le quatrième, il faisait encore un temps magnifique, nous nous réchauffions au soleil. La faiblesse commençait à nous envahir tous ; on était calme, il n’y avait plus de vin. Lambesq et le matelot dormaient enfin profondément. Purpurin avait perdu la mémoire et ne récitait plus de vers. Nous entrâmes, Bellamare, Léon, Marco et moi, dans la petite enceinte réservée aux femmes. Impéria avait réussi à les ranimer par son inaltérable patience. Elle soutenait ses compagnes comme Bellamare soutenait ses compagnons.

— Restez près de nous, nous dit-elle, nous ne sommes plus ni malades ni maussades, voyez ! nous nous sommes coiffées et habillées, nous avons rangé notre salon et nous recevons nos amis. Il nous semble impossible à présent que le secours n’arrive pas aujourd’hui, il fait si beau ! Régine, qui est devenue une sainte par la peur de mourir, se figure qu’elle jeûne volontairement pour se racheter de ses vieux péchés. Lucinde a retrouvé son miroir égaré dans le déménagement et s’est convaincue que la pâleur lui allait très bien. Elle a pris même la résolution de pâlir son fard quand elle remontera sur les planches. Notre petite Anna est guérie, et nous avons projeté de faire la conversation comme si nous étions dans un entr’acte, sans nous rappeler que nous ne sommes pas ici pour notre plaisir.

— Mesdames, répondit Bellamare très gravement, nous acceptons votre gracieuse invitation, mais c’est à la condition que votre programme sera sérieux. Je propose de faire donner un gage à celui qui parlera de la mer, ou du vent, ou du rocher, ou de la faim et de la soif, enfin de quoi que ce soit qui rappelle l’accident désagréable qui nous retient ici.

— Adopté ! s’écria tout le monde.

Et on pria Léon de réciter des vers de sa façon.

— Non, répondit-il, mes vers sont toujours tristes. J’ai toujours considéré ma vie comme un naufrage, et il ne faut point parler de cela ici. Ce serait du plus mauvais goût, la chose est décrétée.

— Eh bien, reprit Bellamare, nous allons faire un peu de musique. La caisse aux instruments est chez vous, mesdames, elle vous sert de lit, si je ne me trompe ; ouvrons-la, et que chacun fasse ce qu’il pourra.

Il me donna le violon et prit la basse, Marco s’empara des cymbales, et Léon de la flûte ; nous étions tous un peu musiciens, car, dans les localités où l’on ne comprenait pas le français, nous chantions tant bien que mal l’opéra-comique, et, quand les musiciens manquaient à l’orchestre, l’un de nous dirigeait les amateurs et faisait sa partie.

L’effet de notre concert fut de nous faire fondre tous en larmes. Ce fut comme une détente générale. Purpurin, attiré par la musique, vint embrasser les genoux de son maître en lui disant qu’il irait avec lui au bout du monde.

— Au bout du monde ! répondit mélancoliquement Bellamare, il me semble que nous y sommes assez comme ça.

— Un gage ! lui cria Impéria, on ne fait pas d’allusion ici. Purpurin a bien parlé, nous irons tous au bout du monde, et nous en reviendrons.

Elle se mit alors à chanter et à danser en nous prenant par la main, et nous suivîmes son exemple sans nous souvenir de rien et sans nous apercevoir de la faiblesse de nos jambes ; mais, quelques instants après, nous étions tous couchés et endormis sur la grève.

Je m’éveillai le premier. Impéria était près de moi. Je la saisis dans mes bras et l’embrassai passionnément sans savoir ce que je faisais.

— Qu’est-ce donc ? me dit-elle avec effroi, qu’est-ce qui nous arrive encore ?

— Rien, lui dis-je, sinon que je me sens mourir, et que je ne veux pas mourir sans avoir dit la vérité. Je vous adore, c’est pour vous que je me suis fait comédien. Vous êtes tout pour moi, et je n’aimerai jamais que vous dans l’éternité.

Je ne sais pas ce que je lui dis encore, j’avais le délire. Il me semble que je lui parlai longtemps et d’une voix forte qui n’éveilla personne. Bellamare, habillé en Crispin, était immobile et inerte à côté de nous ; Léon, en costume russe, avait la tête sur les genoux de Marco, enveloppé d’une toge romaine. Je les regardai avec hébétement.

— Voyez, dis-je à Impéria, la pièce est finie ! tous les personnages sont morts. C’était un drame burlesque ; nous allons mourir aussi, nous deux ; c’est pour cela que je vous dis le secret, le grand secret de mon rôle et de ma vie. Je vous aime, je vous aime éperdument, je vous aime à en mourir, et j’en meurs.

Elle ne me répondit pas et pleura. Je devins fou.

— Il faut que cela finisse, lui dis-je en riant.

Et je voulus la lancer dans la mer ; mais je perdis connaissance, et des deux jours qui suivirent je n’ai conservé qu’un vague souvenir. Il n’y eut plus ni gaieté, ni colère, ni tristesse ; nous étions tous mornes et indifférents. La mer nous apporta quelques épaves chargées de misérables anatifes qui nous empêchèrent de mourir de faim et que nous ramassions avec une indolence étonnante, tant nous étions sûrs de périr quand même. Quelques gouttes de pluie tombèrent et allégèrent à peine la soif ; quelques-uns ne voulurent même pas profiter de ces minces soulagements qui réveillaient le désir assoupi de la vie. Je me souviens à peine de mes impressions et je ne retrouve que certains retours de l’idée fixe. Impéria était continuellement dans mes rêves, car j’étais continuellement assoupi ; quand Bellamare, qui résistait encore à cet accablement, venait me secouer un peu, je ne distinguais plus la fiction de la réalité, et, croyant qu’il m’appelait pour la représentation, je lui demandais ma réplique d’entrée, ou bien je me figurais être avec lui dans la fameuse chambre bleue, et je lui parlais bas. Je crois que je révélai encore mon amour à Impéria, et qu’elle ne me comprit plus. Elle faisait de la guipure ou croyait en faire, car ses doigts raidis et transparents de maigreur s’agitaient souvent dans le vide. Un matin, je ne sais lequel, je sentis que quelqu’un de très fort me soulevait et m’emportait comme un enfant. J’ouvris les yeux, ma figure se trouva près d’une figure basanée que j’embrassai sans savoir pourquoi, car je ne la reconnaissais pas ; c’était celle de Moranbois.

Nous avions passé sept nuits et six jours sur l’écueil entre la vie et la mort. Ce qui advint de ma personne, je ne vous le dirai pas d’après mes impressions personnelles, je fus complètement abruti et comme idiot pendant une semaine. La plupart de mes camarades subirent la même conséquence de nos misères ; mais je vous tiendrai au courant, d’après ce que je sus par Bellamare et Moranbois, à mesure que je recouvrai la raison et la santé.

La dernière nuit de notre martyre sur l’écueil maudit, Bellamare avait été réveillé en sursaut par le matelot qui voulait l’étrangler pour le manger. Il s’était défendu, et le résultat de la lutte avait été un plongeon de l’ennemi dans la mer. Il n’avait pas reparu, et personne ne l’avait pleuré ; seulement, Lambesq avait exprimé quelque regret de ce que, l’ayant occis en cas de légitime défense, Bellamare avait cédé aux poissons les restes de ce misérable. Lambesq ne reculait nullement devant l’éventualité de manger son semblable, si peu appétissant qu’il fût, et, s’il s’en fût senti la force, je ne sais à quelle tentative il se fût porté contre nous.

Mais c’est la campagne de Moranbois qui doit vous intéresser. Voici ce qui lui arriva à partir du moment où il s’embarqua sur le radeau.

À peine fut-il sorti du flot qui battait les écueils avec tant de rage, qu’il se sentit emporté au large par un courant extraordinaire et tout à fait inexplicable. Le patron de l’Alcyon n’y comprenait rien, et disait que, de mémoire d’homme, on n’avait vu chose pareille sur l’Adriatique. En gagnant la terre où, après vingt heures de lutte désespérée, il arriva seul et roulé sur les rochers avec les débris du radeau et les cadavres de ses deux compagnons, notre ami comprit ce qui s’était passé. Un tremblement de terre, dont nous n’avions pas eu conscience au moment de notre naufrage, avait jeté l’épouvante sur les côtes de la Dalmatie, et, changeant peut-être la configuration sous-marine des récifs où nous avions échoué, avait produit une sorte de raz de marée qui dura plusieurs jours.

Moranbois venait d’échouer, lui, sur un pauvre îlot habité par quelques pêcheurs, dans les parages de Raguse. Il fut recueilli par eux à demi mort. Ce ne fut qu’au bout de quelques heures qu’il put s’expliquer par gestes, car ils ne comprenaient pas un mot de français ni d’italien. Tout ce qu’il put obtenir d’eux, ce fut d’être conduit dans une autre île, où il trouva les mêmes obstacles pour se faire comprendre, les mêmes difficultés pour gagner le continent. Vous savez que ce pays a été autrefois ravagé par de furieux tremblements de terre, dont l’un a même détruit de fond en comble la splendide cité de Raguse, la seconde Venise, comme on l’appelait alors. Moranbois trouva les habitants du rivage beaucoup plus effrayés pour eux-mêmes que pressés d’aller au secours des autres. Il se traîna jusqu’à Gravosa, qui est le faubourg et le port de guerre de Raguse, et, là, succombant à la fatigue, au chagrin, à la colère, il fut si mal, qu’on le porta à l’hôpital, où il crut mourir sans pouvoir nous sauver.

Quand il put se lever et s’aboucher avec les autorités locales, on le prit pour un fou, tant il était exalté par la fièvre et le désespoir. Son récit parut invraisemblable, et on parla de l’enfermer. Vous devinez bien que son langage, habituellement peu parlementaire, avait pris en de telles circonstances une énergie qui ne prévenait pas en sa faveur. On le soupçonnait de vouloir emmener une embarcation pour une vaine recherche de naufragés imaginaires, afin de livrer cette capture à des pirates. Il fut même question de le constituer prisonnier, comme ayant assassiné le patron de l’Alcyon. Enfin, quand il fut parvenu à prouver sa sincérité et que le temps fut devenu calme, il réussit à louer à tout prix une tartane dont l’équipage se moquait de lui et le conduisait à l’aventure, sans se presser et sans consentir à approcher des écueils où il voulait précisément la faire entrer. Il louvoya très longtemps avant de reconnaître l’endroit où nous étions et n’y put pénétrer qu’avec une barque de sauvetage dont il s’était fait accompagner.

Tout ceci vous explique comment il ne put arriver à nous qu’au moment où nous ne conservions plus ni espérance ni désir de lutter. Je dois excepter Bellamare, dont les souvenirs nets nous prouvèrent qu’il n’avait pas cessé un instant de veiller sur nous et de se rendre compte de notre situation.

La tartane nous transporta au port de Raguse, et c’est là seulement qu’au bout de quelques jours je retrouvai la mémoire du passé et la notion du présent. Nous avions tous été très malades, mais, avec mon grand corps jeune, robuste et par conséquent exigeant en fait d’alimentation, j’avais été plus éprouvé que les autres. Moranbois s’était remis en deux jours ; Anna était encore si faible, qu’il fallait la porter ; Lambesq était mieux que nous tous au physique, mais le moral était profondément troublé, et il continuait à se croire sur l’écueil et à se lamenter stupidement. Lucinde jurait que jamais plus elle ne quitterait le plancher des vaches, et, collée à son miroir, se tourmentait de la longueur de son nez, rendue plus apparente par l’affaissement de ses joues. Régine, au contraire, n’était point fâchée d’être maigrie et trouvait encore le mot pour rire, le mot cynique surtout ; elle avait fait des progrès sous ce rapport. Léon avait gardé tout son jugement, mais il souffrait du foie, et, sans se plaindre, paraissait plus misanthrope qu’auparavant. Marco était en revanche plus sensible et plus affectueux, ne parlant que des autres et s’oubliant lui-même. Purpurin était devenu presque muet d’hébétement, et Moranbois lui souhaitait de rester ainsi.

Quant à Impéria, qui m’intéressait plus que tous les autres, elle était mystérieuse dans l’accablement comme en tout : elle avait moins souffert physiquement que ses compagnes, grâce aux petits secours que Bellamare et moi l’avions forcée d’accepter ; mais son esprit semblait avoir subi une commotion particulière. Elle avait été moins malade, elle était plus affectée et ne pouvait souffrir qu’on reparlât des souffrances passées.

— Elle a été sublime jusqu’au bout, me dit Bellamare, à qui je témoignais ma surprise ; elle n’a songé qu’à nous, nullement à elle. À présent, il se fait une réaction, elle paye l’excès de son dévouement, elle nous a tous pris un peu en grippe pour lui avoir causé trop de fatigue et de souci. Autant je l’ai vue douce et patiente avec les agonisants que nous étions, autant elle se sent exigeante et irritable avec les convalescents que nous sommes ; elle ne s’en rend pas compte. Faisons comme si nous ne nous en apercevions pas. Dans quelques jours, l’équilibre sera rétabli. Dame nature est une implacable souveraine ; le dévouement la dompte, mais elle reprend ses droits quand ce grand stimulant n’a plus besoin de fonctionner.

Impéria retrouva en effet son équilibre en peu de temps, excepté avec moi. Elle me semblait méfiante, elle était même épilogueuse et railleuse par moments. Elle se reprenait en me voyant surpris et affligé, mais ce n’était plus l’abandon et l’amitié d’auparavant. Que s’était-il donc passé durant mes jours de délire ? Je ne pus me rappeler que ce que je vous ai dit. C’était bien assez pour la mettre en garde contre moi ; mais l’avait-elle compris ? pouvait-elle s’en souvenir ? ne devait-elle pas attribuer mon transport à la fièvre qui me dévorait alors ? Je n’osai pas l’interroger, dans la crainte précisément de lui remettre en mémoire un fait peut-être oublié. J’y mis aussi de l’insouciance au commencement. J’étais trop affaibli pour me sentir amoureux, et j’aimais à me persuader que je ne l’avais jamais été. Il est certain que nous étions tous singulièrement dépéris et calmés. Quand nous nous trouvâmes réunis pour la première fois sur la terrasse d’une petite villa qu’on nous avait louée sur la colline boisée qui domine le port, ce ne fut pas la maigreur et la pâleur de nos visages qui me frappèrent, ils étaient déjà moins effrayants qu’ils n’avaient été sur l’écueil ; ce fut une expression commune à tous et qui établissait une sorte de ressemblance de famille sur les traits les plus dissemblables. Nous avions les yeux agrandis et arrondis, comme terrifiés, et, par un contraste douloureux à voir, un sourire d’hébétement crispait nos lèvres tremblantes. Nous avions tous une sorte de bégaiement et plus ou moins de surdité. Quelques-uns s’en ressentirent même longtemps.

Bellamare, qui ne s’était pas reposé un instant, veillant sur nous tous, contrôlant les ordonnances des médecins du pays qui ne lui inspiraient pas de confiance, nous administrant lui-même les médicaments de sa pharmacie portative, commençait à ressentir la fatigue au moment où la nôtre se dissipait. Nous étions depuis quinze jours dans ce petit port, sur un coteau charmant, en vue des belles montagnes d’un gris bleuâtre qui l’enserrent, et aucun de nous n’était encore en état de travailler ni de voyager. Depuis Ancône, c’est-à-dire depuis près d’un mois, nous n’avions rien gagné, et nous avions beaucoup dépensé, Bellamare n’ayant rien voulu épargner pour notre rétablissement. La situation financière s’aggravait chaque jour, et chaque jour aussi se rembrunissait le front de Moranbois : mais il n’en voulait rien dire, craignant que, pour organiser des représentations à Raguse, Bellamare ne se donnât trop vite des soucis et des fatigues nouvelles. Y avait-il un théâtre à Raguse ? Nous avions sauvé nos toiles de fond, et Léon se disposait à les repeindre, tandis que, Marco et moi, nous occupions nos loisirs à les remaroufler[1]. Je ne m’inquiétais de rien, moi. J’avais encore ma petite fortune en papier dans ma ceinture, et je regardais cette valeur comme le salut du directeur et de la troupe quand la caisse serait tout à fait vide.

Mais le salut ne devait pas encore venir de moi. Un soir, comme nous prenions le café dans le verger, sous les citronniers en fleur, on nous annonça la visite du propriétaire de la villa, qui était aussi le propriétaire de la tartane que Moranbois avait louée pour aller à notre recherche. Rien n’était encore payé.

— Voici le quart d’heure de Rabelais, nous dit Bellamare en regardant Moranbois, qui jurait entre ses dents.

— Soyez tranquilles, leur dis-je, je suis encore en fonds ; recevons poliment le créancier.

Nous vîmes alors apparaître un jeune homme de haute taille, serré à la ceinture comme une guêpe, ruisselant d’or et de pourpre, beau de visage comme l’antique, et plein de grâce majestueuse dans son riche costume de palikare.

— Lequel de vous, messieurs, dit-il en bon français et en saluant avec courtoisie, est le directeur de la troupe ?

— C’est moi, répondit Bellamare, et j’ai à vous remercier de la confiance avec laquelle le gardien de cette villa m’a, en votre nom, autorisé à m’y installer avec mes pauvres naufragés encore malades, sans me demander d’arrhes ; mais nous sommes en mesure…

— Il ne s’agit pas de cela, reprit le brillant personnage ; je ne loue pas cette maison, je la prête. Je ne fais pas non plus payer à des naufragés le secours que tout homme doit à ses semblables.

— Mais, monsieur…

— Ne parlez plus de cela, ce serait m’offenser. Je suis le prince Klémenti, riche en mon pays, ce qui serait pauvreté dans le vôtre, où l’on a d’autres besoins, d’autres habitudes, mais aussi d’autres charges. Tout est relatif. J’ai été élevé en France, au collège Henri IV. Je suis donc un peu civilisé et un peu Français ; ma mère était Parisienne. J’aime le théâtre, dont je suis privé depuis longtemps, et je considère les artistes comme gens d’esprit et de savoir qui seraient bien nécessaires à notre progrès. Ma visite n’a pas d’autre objet que celui de vous emmener passer le printemps dans nos montagnes, où vous vous rétablirez tous promptement dans un air salubre, au milieu de gens de cœur que vos talents charmeront, et qui se regarderont, ainsi que moi, comme vos obligés, quand vous voudrez bien leur en faire part.

Bellamare, séduit par cette gracieuse invitation, nous consulta du regard, et, se voyant généralement approuvé, promit de se rendre aux ordres du prince pour quelques jours seulement, aussitôt que nous serions en état de jouer et de chanter.

— Non, non, reprit le beau Klémenti, je ne veux pas attendre. Je veux vous emmener, vous donner du bien-être et du repos chez moi tout le temps qu’il vous en faudra ; vous n’y jouerez la comédie que quand il vous plaira, et pas du tout, si bon vous semble. Je ne vous considère encore que comme des naufragés auxquels je m’intéresse, et dont je veux faire mes amis en attendant qu’ils soient mes artistes.

Léon, qui n’aimait pas les protecteurs, objecta que nous étions attendus à Constantinople et que nous avions pris des engagements.

— Avec qui ? s’écria le prince, avec M. Zamorini ?

— Précisément.

— Zamorini est un coquin qui va vous exploiter et vous laisser sans ressources sur le pavé de Constantinople. L’année dernière, j’ai trouvé à Bucharest une Italienne qu’il avait emmenée comme prima donna, et qu’il avait abandonnée dans cette ville, où elle était servante d’auberge pour gagner son pain ; sans moi, elle y serait encore. Aujourd’hui, elle chante à Trieste avec succès. C’est une personne distinguée, qui a conservé de l’amitié pour moi, et à qui j’ai rendu sa liberté après lui avoir demandé quelques leçons de chant. Je ne vous demanderai, à vous, que de causer avec moi de temps à autre pour me dérouiller et me perfectionner dans le français, que je crains d’oublier. Quand vous serez tous bien portants, vous reprendrez votre volée, si vous l’exigez, et, si vous tenez à aller chez nos ennemis les Turcs, je vous en faciliterai les moyens ; mais je serais bien étonné si Zamorini n’a pas fait faillite avant ce moment-là. Il avait une femme fort belle qui remontait son commerce quand il était à bas. Elle s’est lassée d’être exploitée par ce misérable, et l’a quitté afin d’exploiter pour son propre compte un Russe de la mer Noire, qui l’a emmenée il y a trois mois.

Le beau prince continua de causer ainsi avec cette facilité d’élocution qui est particulière aux Esclavons, car il n’était point Albanais, comme nous l’avait fait croire la ressemblance de son costume avec celui de cette nation. Il se disait Monténégrin, mais il était plutôt de l’Herzégovine ou de la Bosnie par ses ancêtres. Chose très plaisante, lesdits ancêtres, dont nous vîmes bientôt les portraits chez lui, avaient le type carré et osseux des Hongrois, et il devait son beau type grec à sa mère qui, nous le sûmes plus tard, était une marchande de modes de la rue Vivienne, pas plus Grecque que vous et moi. Ce personnage expansif et parfaitement aimable à la surface nous séduisit presque tous, et, comme il assurait que sa principauté n’était qu’à une journée de Raguse, nous cédâmes au désir qu’il exprimait de nous emmener dès le lendemain.

Comme la rade de Gravosa est fort profonde dans les terres, nous fûmes rembarqués avec tout notre matériel dans la tartane qui nous avait amenés, et dont le prince nous fit les honneurs avec beaucoup de désinvolture. Il ne parut pas se douter que l’intérieur eût pu être plus propre, et ce détail nous donnait à penser sur les habitudes du pays. Du reste, cette embarcation, dont le prince se servait rarement, et qui le reste du temps faisait le cabotage à son profit, ne manquait pas de prétentions quand elle transportait Son Altesse. On la couvrait alors d’une tente bariolée et on y adaptait une sorte de roof découpé et décoré dans le goût des féeries de nos boulevards. Il est vrai que cette ornementation semblait avoir passé par les mains d’un décorateur de Carpentras.

On nous débarqua pour nous faire gagner en voiture Raguse, où un copieux déjeuner nous attendait, et où il nous fut permis de visiter le palais des doges avant de remonter dans les voitures de louage. Enfin nous nous dirigeâmes vers les montagnes, par une belle route ombragée qui montait assez doucement, et qui à chaque détour nous faisait embrasser un pays admirable. Nous étions redevenus gais, insouciants, prêts à tout accepter. Le voyage en terre ferme était notre élément, toutes nos peines s’effaçaient comme un rêve.

Mais, au bout d’un court trajet, plus de route, un affreux sentier à pic. Les voitures sont payées et renvoyées. Les caisses et les décors sont confiés à des gens ad hoc, qui les transporteront à bras en deux jours. Des mules, conduites par des femmes aux haillons pittoresques, nous attendaient sur le sommet de la montagne, qu’il nous fallut gravir à pied. Je le fis avec plaisir pour mon compte, en sentant que mes jambes, loin de refuser le service, s’affermissaient à chaque pas ; mais je craignais pour Bellamare et pour Impéria la suite d’un voyage qui ne s’annonçait pas comme semé de fleurs.

Il fut très pénible en effet. D’abord, nos femmes eurent peur en se trouvant perchées sur des mules dans des sentiers vertigineux, et confiées à d’autres femmes qui ne cessaient de jaser et de rire, tenant à peine la bride des montures et leur laissant raser avec insouciance le bord des précipices. Peu à peu cependant, nos actrices se fièrent à ces robustes montagnardes, qui font tous les durs travaux dont se dispense l’homme, adonné seulement à la guerre ; mais la fatigue fut grande, car il nous fallut faire ainsi une dizaine de lieues, presque toujours courbés en avant ou en arrière sur nos montures, et ne pouvant respirer qu’à de courts intervalles sur un terrain uni. Léon, Marco et moi, nous préférâmes marcher, mais il fallut aller vite ; le prince, monté sur un excellent cheval qu’il maniait avec une maestria éblouissante, tenait la tête de file avec deux serviteurs à longues moustaches, courant à pied derrière lui, la carabine sur l’épaule et la ceinture garnie de coutelas et de pistolets. Les montagnardes, fières de leur force et de leur courage, se faisaient un point d’honneur de les suivre à courte distance. Nous marchions derrière, ennuyés et embarrassés de nos mules et de nos chevaux qui ne se faisaient pas remorquer par la bride, – ils étaient pleins d’ardeur et d’émulation, – mais qui, voulant toujours passer devant nous, faisaient rouler des avalanches de pierres dans nos jambes. Lambesq se fâcha tout rouge avec son mulet, qui, en évitant ses coups, perdit la tête et se lança dans l’abîme. Le prince et son escorte n’en prirent pas le moindre souci. Il fallait sortir du défilé avant la nuit, nous mourions de soif, et le rocher calcaire n’avait pas un filet d’eau à nous offrir.

Enfin, au crépuscule du soir, nous nous trouvâmes sur le gazon d’une étroite vallée que surplombaient de tous côtés des cimes désolées. Une grande maison surmontée d’un dôme, et d’où partaient des lumières, s’étendait sur une colline à peu de distance. Cela avait l’air d’un vaste couvent. C’était un couvent en effet. Notre prince avait rang d’évêque, bien qu’il fut laïque, et cet antique monastère, où ses oncles avait régné en princes, était devenu la résidence où il se prélassait en évêque.

Je ne vous expliquerai pas les étrangetés de cet état social d’un pays chrétien qui est censé turc, et qui, toujours en guerre contre ses oppresseurs, n’obéit et n’appartient en somme qu’à lui-même. Nous étions à la limite de l’Herzégovine et du Monténégro. Je n’ai presque rien compris à ce que j’ai vu là de bizarre et d’illogique selon nos idées. J’y ai peut-être porté l’insouciance du Français et la légèreté de l’artiste qui voyage pour promener son esprit à travers des choses nouvelles sans vouloir se pénétrer du pourquoi et du comment. À des acteurs, tout est spectacle ; à des acteurs ambulants, tout mieux encore est surprise et divertissement. Si le comédien se pénétrait en philosophe des idées d’autrui, les choses ne l’impressionneraient plus comme il a besoin d’être impressionné.

Mes camarades étaient comme moi sous ce rapport. Rien ne nous parut plus simple que d’avoir un couvent pour palais, et un guerrier monténégrin pour abbé.

Nous nous attendions pourtant à voir apparaître une longue file de moines sous ces voûtes romanes. Il n’y avait qu’un seul religieux, qui gouvernait la pharmacie et la cuisine. Le reste de la communauté grecque avait été transféré dans un autre couvent que le prince lui avait fait bâtir à peu de distance de l’ancien. Celui-ci tombant en ruine, il l’avait fait réparer et fortifier. C’était donc aussi une citadelle, et une douzaine de têtes de mort qui ornaient le couronnement d’une tourelle d’entrée témoignaient de la justice sommaire du souverain hobereau. Couper des têtes avec le chic oriental tout en parlant de Déjazet, se battre comme un héros d’Homère tout en imitant Grassot, ces contrastes vous résumeront en deux mots l’existence inénarrable du prince Klémenti.

Il avait des vassaux comme un baron du moyen âge, et ces vassaux guerriers étaient plutôt ses maîtres que ses clients. Il était chrétien fervent, et il avait un harem de femmes voilées qu’on n’apercevait jamais. Comme avec le mélange des mœurs et coutumes qui caractérise les provinces limitrophes il avait cette particularité d’être Français par sa mère et par ses années de lycée, il offrait le type le plus bizarre que j’aie jamais rencontré, et je dois vous dire que, sans sa richesse relative et son patriotisme éprouvé, il n’eût probablement pas été accepté par ses voisins, plus sérieusement dramatiques, les chefs éternellement insurgés du Monténégro et de la Bosnie.

Ses sujets, au nombre d’environ douze cents, étaient de toutes les origines et se vantaient d’avoir des aïeux mirdites, guègues, bosniaques, croates, vénitiens, serbes, russes ; il y avait peut-être aussi des Auvergnats ! Ils étaient de toutes les religions, juifs, arméniens, coptes, russes, catholiques latins, catholiques grecs ; il y avait même parmi eux bon nombre de musulmans, et ceux-ci n’étaient pas les moins dévoués à la cause de l’indépendance nationale. Le prince possédait aussi un village, c’est-à-dire un campement de tchinganes idolâtres, qui sacrifiaient, dit-on, des rats et des chouettes à un dieu inconnu.

Nous fûmes installés tous dans deux chambres, mais si vastes, que nous aurions pu nous y livrer à des exercices d’hippodrome. Des tapis d’Orient un peu fanés, mais encore très riches, divisaient en plusieurs compartiments la chambre des femmes, leur permettaient d’avoir chacune un chez-soi. Dans celle des hommes, une énorme natte d’aloès divisait l’espace en deux parts égales, une pour dormir, l’autre pour se promener. En fait de lits, des divans et des coussins à profusion ; pas plus de draps et de couvertures que dans la chambre bleue.

Le prince, après nous avoir souhaité le bonsoir, disparut, et le moine cuisinier nous apporta du café et des conserves de rose. Nous pensâmes que c’était l’usage avant le repas, et nous attendîmes un souper qui ne vint point. On se jeta sur les confitures, et, comme nous étions très fatigués, on s’en contenta, espérant être dédommagé par le déjeuner du lendemain.

Dès la pointe du jour, me sentant très dispos quand même, je courus voir le pays avec Léon. C’était un décor admirable, une oasis de verdure dans un cadre d’escarpements grandioses couronnés par des cimes encore couvertes de neige. À une brèche de forme particulière, je reconnus ou crus reconnaître la dentelure d’alpes roses que nous avions eu le loisir d’admirer dans cette direction durant notre captivité sur l’écueil.

La vallée que dominait le manoir n’avait pas deux kilomètres d’étendue, c’était une longue prairie que nous franchîmes rapidement pour voir au delà. Ce bel herbage bordé d’amandiers en fleur semblait fermé par une muraille calcaire à pic ; mais nous avions remarqué dans notre voyage, la veille, que les innombrables vallons enfermés dans le réseau bizarre de ces alpes communiquaient entre eux par des brèches étroites, et un peu d’escalade nous permit de pénétrer dans une autre vallée plus vaste que la première et bien cultivée, qui faisait la meilleure partie des domaines du prince. Un ravissant petit lac y recevait les eaux sortant d’une grotte et ne les rendait pas à la surface. Léon m’expliqua que c’était un ponor, c’est-à-dire un de ces nombreux ruisseaux et fleuves souterrains qui montrent et cachent de place en place leur cours mystérieux dans ce pays peu accessible, dont la géographie n’existe pas encore.

Cette eau faisait la richesse du prince Klémenti, car c’est la sécheresse qui est le fléau de ces contrées en même temps que la garantie de leur indépendance. Il y existe, m’a-t-on dit, des espaces considérables, de véritables saharas, où, faute d’eau, les troupes ennemies ne peuvent faire campagne.

En rentrant de notre promenade, nous trouvâmes nos actrices faisant une razzia de soupières et de baquets dans les cuisines. On n’avait pas soupçonné que des chrétiens eussent besoin de faire des ablutions, et les cuvettes et autres vaisseaux de toilette de faïence anglaise qui décoraient l’office servaient à contenir des pâtés de gibier.

De son côté, Bellamare réclamait au moine cuisinier un déjeuner plus solide que le souper de la veille. Celui-ci s’excusa avec une politesse obséquieuse, disant que le repas serait pour midi, et qu’il n’avait pas d’ordre pour le devancer. On prit encore patience et beaucoup de café. Le frère Ischirion, ce cuisinier barbu, en robe noire et en bonnet de juge, avait bien autre chose à faire que d’écouter nos plaintes. C’était une sorte de maître Jacques qui, en ce moment, fourbissait des armes et des mors de chevaux. Comme il parlait italien, il nous apprit que le prince était parti de grand matin pour organiser la revue de son armée, qui devait avoir lieu sur la pelouse à dix heures. Il ajouta que probablement Son Altesse avait à cœur d’offrir ce divertissement à Nos illustrissimes Seigneuries. Libre à nous de le croire, mais en réalité le prince avait de plus sérieuses préoccupations.

Nos actrices, averties de la solennité qui se préparait, s’habillèrent du mieux qu’elles purent. Leurs toilettes de ville avaient bien éprouvé quelques avaries sérieuses sur le scoglio maledetto ; mais, avec le goût et l’adresse des Françaises et des artistes, elles réparèrent lestement le dommage, et purent se montrer dans une tenue qui nous faisait honneur. Elles nous rendirent le service de recoudre bien des boutons absents à nos habits et de repasser plus d’un col de chemise outrageusement déformé. Enfin, à dix heures, nous étions assez présentables, et après s’être fait annoncer, le prince nous apparut dans tout l’éclat de son costume de guerre, les jambières blanches rehaussées de galons rouges et or d’un travail merveilleux, la fustanelle d’un blanc de neige sur des grègues de cachemire écarlate, le dolman de drap rouge chamarré de boutons et de passementeries étincelantes avec des manches de soie brodées d’or et d’argent, la toque d’astrakan et de velours surmontée d’une aigrette retenue par une agrafe de pierreries, la ceinture tout en or, remplie d’un arsenal d’yatagans et de pistolets qui s’allongeaient en têtes d’oiseaux et de serpents. Il était si beau, si beau, qu’il avait l’air de sortir de la boîte enchantée de quelque génie des Mille et une Nuits. Il nous conduisit sur la plate-forme de la tour d’entrée, et c’est là que les têtes coupées, auxquelles nos femmes n’avaient pas encore fait attention, les frappèrent d’horreur et de dégoût. Impéria, à qui le prince avait offert son bras et qui s’avançait la première, étouffa un cri, et, quittant son guide avec précipitation, s’élança sur l’escalier en spirale en disant à ses compagnes, qui la suivaient :

— Pas là ! n’allez pas là, c’est hideux !

La peur des femmes est toujours accompagnée d’une avide curiosité. Bien que très effrayées d’avance, Anna, Lucinde et Régine voulurent voir, et revinrent à nous en criant comme des folles. Le prince se mit à rire du bout des lèvres, un peu surpris, un peu blessé ; mais il ne put les décider à rester dans un lieu si empreint de couleur locale. Il eut beau leur dire que des têtes de Turcs n’étaient pas des têtes humaines et qu’elles étaient desséchées par le vent, par conséquent fort propres, elles déclarèrent qu’elles renonceraient au plaisir de voir la revue plutôt que de la voir en cette compagnie. Klémenti nous conduisit sur une autre tour, ce qui le contrariait un peu et le forçait à modifier son programme de spectacle, c’est-à-dire son plan de manœuvre ; puis il nous quitta, et nous le vîmes reparaître sur le pont-levis, piaffant et rutilant sur un magnifique cheval de montagne qui jetait du feu par toutes ses ouvertures, et qui semblait vouloir avaler tous les autres.

Le spectacle fut très beau. L’armée se composait de deux cent cinquante hommes, mais quels hommes ! Ils étaient tous grands et maigres, élégants, bien costumés, armés jusqu’aux dents et cavaliers admirables. Leurs petits chevaux, hérissés et nerveux comme des chevaux cosaques, dévoraient le terrain. Ils exécutèrent plusieurs figures très habilement rendues, imitant surtout des charges de cavalerie, descendant et remontant du même galop la pente rapide de la vallée, sautant des fossés énormes et se retrouvant en bon ordre de manœuvre après un steeple-chase à faire frémir. Il y eut ensuite une petite guerre d’embuscade dans les rochers qui nous faisaient face. Les cavaliers se serraient sur d’étroites plates-formes avec leurs chevaux, qu’ils tenaient d’une main, tandis que de l’autre ils s’envoyaient des coups de fusil ; ensuite ils s’exercèrent à tirer à balle au galop sur des têtes de Turcs, cette fois postiches.

Le prince prit part à tous ces exercices et y déploya une adresse accompagnée de grâce qui donna un nouveau lustre à sa prestigieuse beauté. Un festin homérique réunit ensuite tous les guerriers sur la pelouse. Vingt moutons y furent servis entiers. Officiers et soldats assis sur l’herbe, sans distinction de rang, mangèrent avec leurs doigts fort gravement et fort proprement, sans faire une tache à leurs beaux habits.

La fumée de ces viandes nous rappela que nous étions presque à jeun depuis Raguse, et, bien que l’on ne parût point songer à nous, nous nous invitâmes nous-mêmes et descendîmes de notre observatoire avec la résolution de gens qui n’avaient nulle envie de recommencer le jeûne de l’écueil maudit.

Le prince, qui présidait le banquet, était en train de porter un toast qui dégénérait en speech. Nous nous dirigeâmes droit sur le frère Ischirion, qui officiait en plein vent, et Bellamare s’empara d’une casserole qui bouillait sur la cantine et qui contenait la moitié d’un mouton avec du riz. Le moine voulut s’y opposer.

— Veux-tu que je te crève ? lui dit Moranbois en fixant sur lui son regard d’oiseau de proie.

Le malheureux comprit ce regard à défaut de la formule de menace, soupira et laissa faire.

Réfugiés et cachés dans un massif de lentisques, nous fîmes chère lie, chacun de nous se détachant à son tour pour aller s’emparer ouvertement, qui d’une pièce de gibier, qui d’un poisson du lac de la vallée voisine. Le prince s’aperçut de notre manège, et, se dérobant un moment aux soins de son empire, il se glissa parmi nous, s’excusant de ne pas nous avoir invités à ce festin tout militaire, parce que ce n’était pas l’usage d’y admettre des étrangers, et qu’en tout temps d’ailleurs les femmes ne mangeaient pas avec les hommes.

— Monseigneur, lui répondit Bellamare, nous sommes tous Auvergnats, nous autres, ni hommes ni femmes, c’est-à-dire tous égaux. Libre à vos guerriers de l’Illiade de nous prendre pour des tchinganes ; mais nous avions faim et nous ne pouvons pas vivre de confitures sèches. Faites que nous mangions de la viande, ou renvoyez-nous ; car, avec le régime trop recherché auquel votre ministre des affaires culinaires paraît vouloir nous soumettre, jamais nous ne serons capables de vous réciter trois vers.

Le prince daigna sourire et nous promettre que dès le lendemain nous serions traités à l’européenne.

— Il faut, ajouta-t-il, que vous me laissiez cette journée, consacrée à des affaires bien sérieuses. Demain, je serai tout à vous.

— Puisqu’il en est ainsi, dit Moranbois dès qu’il eut tourné les talons, lestons nos poches pour le reste de la journée.

Et il plongea plusieurs perdrix rôties dans sa vaste sacoche de voyage.

Nous allâmes passer le reste de la journée au bord du petit lac que Léon et moi avions découvert le matin. C’était un endroit vraiment délicieux. Au milieu, l’eau était limpide comme du cristal ; à l’entrée et à la sortie du torrent souterrain qui l’alimentait, elle bouillonnait dans des rochers couverts de lauriers-roses et de myrtes en fleur. Nous nous sentîmes tous guéris dans cette oasis, et on se livra à des accès de gaieté folle que depuis bien longtemps nous ne connaissions plus ; même Moranbois et Léon se déridèrent, et Purpurin essaya de faire de la poésie.

Nous eûmes un reste de spectacle en voyant défiler sur le chemin qui traversait la prairie les beaux cavaliers qui nous avaient donné la fantasia et qui s’en allaient par groupes, s’enfonçant dans divers angles de la montagne par des sentiers que nous ne pouvions deviner. De temps en temps, ces groupes reparaissaient sur des hauteurs vertigineuses. L’or de leurs costumes et leurs belles armes étincelaient au soleil couchant.

— Je n’ai jamais été à l’Opéra, dit judicieusement Purpurin, mais je trouve que ceci est encore plus beau.

Nous nous serions oubliés là jusqu’à la nuit, quand un grand vieillard à longues moustaches blanches, les bras nus jusqu’à l’épaule, et portant un fusil démesuré en guise de houlette, passa avec un troupeau, s’arrêta en nous saluant d’un air affable et grave, et nous tint un discours qu’aucun de nous ne comprit ; mais, comme il nous montrait avec insistance tantôt le soleil et tantôt le monastère, nous devinâmes que, pour une raison ou pour une autre, nous devions rentrer. Bien nous en prit, car on allait lever le pont quand nous nous présentâmes. La petite forteresse était rigidement close aussitôt que le soleil plongeait derrière la plus basse des montagnes. Nous ne fûmes pas effrayés à l’idée d’être ainsi prisonniers toutes les nuits : aucun de nous ne prévoyait que la chose pût devenir très désagréable.

Frère Ischirion étant le seul serviteur avec qui l’on pût s’entendre, nous essayâmes de le faire causer quand il nous apporta l’excellent café à la turque et les éternelles confitures qui devaient, selon lui, nous suffire après le repas de midi. Il nous apprit que le prince avait gardé près de lui les principaux chefs de son armée et qu’il tenait conseil avec eux dans l’ancienne salle du chapitre.

— Dieu sait, ajouta-t-il, d’un ton emphatique et pénétré, quel rayon de soleil ou quel éclat de foudre sortira de cette conférence ! la paix ou la guerre !

— La guerre avec les Turcs ? lui demanda Bellamare. Est-ce que ces messieurs les attaquent quelquefois ?

— Tous les ans, répondit le moine, et voici bientôt la saison propice pour leur prendre quelque fort ou quelque passage. Dieu veuille que ce ne soit pas avant deux mois, car alors notre lac sera desséché ! Les excellents poissons qu’il nourrit seront rentrés avec lui dans les cavernes, et l’ennemi, ne trouvant ni à manger ni à boire dans le pays, ne s’aventurera pas jusque chez nous, au cœur de la montagne.

— De quoi donc vivez-vous durant l’été ? lui demanda Régine.

— L’été, répondit le moine, notre gracieux maître, le prince Klémenti, va à Trieste ou à Venise. Nous autres, nous buvons du lait aigre et nous mangeons du fromage frit dans le beurre, comme les autres habitants de la prairie.

— Ça n’engraisse pas, dit Régine, car on voit le jour à travers vos côtes.

— Il paraît, nous dit Bellamare quand le moine fut sorti, que notre amphitryon veut s’amuser jusqu’au moment d’entrer en campagne. C’est une singulière idée de nous avoir amenés chez lui au milieu de pareilles préoccupations, à moins qu’il ne nous ait racolés pour faire partie de son armée, qui est plus belle qu’elle n’est grosse. Voyons, mes enfants, est-ce que cela ne vous amuserait pas de faire le coup de fusil contre les infidèles ?

— Non certes ! s’écria Lambesq. Il ne nous manquerait plus que cela ! Nous serions tombés dans un joli guêpier !

— Moi, dit Moranbois, qui aimait comme tout le monde à contrarier Lambesq, je ne serais pas fâché de pointer le canon sur ces petits remparts et de casser la tête à quelques musulmans.

— Alors, réjouis-toi, dit Léon continuant la plaisanterie ; je sais que l’intention du prince est de nous confier la garde de sa forteresse quand il entrera en campagne, et il y a dix à parier contre un que nous aurons à soutenir quelque assaut.

— Je ne m’en sens pas de joie, s’écria Marco, j’ai toujours rêvé de jouer le mélodrame au naturel.

La colère et la peur de Lambesq nous remirent en belle humeur, et on se proposa de passer gaiement la soirée ; mais avant tout nous voulûmes savoir si nous étions bien chez nous, et si nous pouvions être bruyants sans molester notre hôte et sans troubler la solennité de son conseil de guerre. Bellamare, Léon, Marco, Impéria, Lucinde et moi, marchant en tête avec un flambeau, nous résolûmes d’aller à la découverte dans ce romantique monastère que nous n’avions pas encore eu le loisir d’explorer. Nos chambres avaient accès sur un bastion que dominait une autre construction crénelée sur laquelle une sentinelle se promenait jour et nuit. Nous pouvions contempler un bel effet de lune plongeant à travers les lignes aiguës des fortifications ; mais la présence de cette sentinelle et son pas régulier avaient quelque chose de gênant et d’irritant. Le décor n’était point gai, et la soirée était froide. Nous voulûmes chercher ailleurs un lieu propice à nos ébats ou aux douceurs d’un farniente général, quelque chose qui nous rappelât le foyer d’un grand théâtre. À travers de longs cloîtres à voûtes surbaissées et des escaliers mystérieux qui ne conduisaient parfois qu’à des portes murées ou à des effondrements, – car certaines parties intérieures du monastère étaient encore ruinées, – nous découvrîmes la bibliothèque, qui était fort belle et complètement privée de ses livres vénérables, transportés, ainsi que l’imprimerie, dans le nouveau couvent. Dans une des armoires erraient seulement quelques volumes dépareillés d’Eugène Sue et de Balzac avec les Chansons de Béranger, plus un livre donné en accessit, au collège Henri IV, à l’élève Klémenti. Une guitare turque privée de ses cordes ou plutôt de sa corde, car la guzla n’en a qu’une, quelques longs fusils hors de service, de vieux divans placés au hasard, des escabeaux pour monter aux rayons vides, des tapis roulés, des tables boiteuses, enfin mille choses d’en cas ou de rebut dans un désordre poudreux, témoignaient de l’entier abandon de cette salle, aussi vaste qu’une église et largement éclairée par de hautes fenêtres cintrées ; mais la lune jetait sur le pavé des lueurs de sépulcre. Il eût fallu un luminaire de théâtre pour égayer ce désert. Les femmes jurèrent qu’elles y mouraient de peur et qu’il fallait chercher autre chose.

— Attendez ! dit Lucinde, voilà sur un rayon là-haut une quantité de cierges qui nous procureraient une illumination. Essayez d’y grimper, messieurs !

Nous aidâmes Marco à rouler un des massifs escabeaux, et déjà il atteignait la provision de cierges, lorsque nous entendîmes marcher dans la galerie qui s’ouvrait au fond de la bibliothèque ; c’était le claquement traînard des sandales du frère Ischirion, et chaque pas le rapprochait de nous. Comme des écoliers en maraude surpris par le pion, nous éteignîmes notre lumière, nous nous cachâmes tous, qui çà qui là, derrière les divans et les piles de coussins ; Marco, accroupi sur le haut de son escabeau, se tint prêt à souffler la lampe du moine, s’il passait à sa portée. Nous étions décidés à lui faire peur plutôt que de lui laisser constater notre délit de vagabondage ; mais ce fut lui qui nous glaça le sang par l’étrange scène dont il nous rendit témoins.

Il portait un vaste panier qui paraissait fort lourd et il marchait lentement, élevant sa lampe pour se diriger à travers l’encombrement des vieux meubles. Quand il fut tout près de nous, il s’arrêta devant l’armoire qui contenait la mince bibliothèque et l’accessit du prince. Là, tenant toujours sa lampe et posant son panier près de lui, il en tira une à une les douze têtes desséchées que nous avions vues sur la tour ; puis, de ses mains qui préparaient les aliments de son maître et de ses hôtes, il plaça et rangea avec soin, on pourrait dire avec amour, ces hideux trophées sur le rayon le plus apparent ; après quoi, il les regarda avec attention, les aligna de nouveau comme il eût fait d’une rangée de mets sur une table, et avec ses doigts noueux repeigna un peu les barbes qui pendaient encore à quelques mentons.

Le pauvre diable ne faisait qu’obéir au prince, qui, pour complaire à nos dames, lui avait ordonné de cacher ces têtes, tout en les conservant avec soin dans son musée ; mais le sang-froid qu’il portait dans cette lugubre occupation irrita Marco, qui, en imitant le cri de la chouette, lui jeta une brassée de cierges sur le corps et descendit précipitamment de l’escabeau avec l’intention de le battre. Nous le retînmes ; le malheureux moine, prosterné sur le pavé, invoquait d’une voix plaintive tous les saints et tous les dieux du paradis slave, et s’efforçait d’exorciser les démons et les sorciers. Sa lampe s’était échappée de ses mains et fumait dans les plis de sa robe. Nous pûmes nous esquiver sans qu’il nous vît, mais en imitant le cri de divers animaux, chacun selon son talent, afin de lui laisser croire qu’il avait affaire aux esprits de la nuit.

Nous n’avions plus de lumière et nous nous égarâmes dans les ténèbres. Je ne sais où et comment nous nous trouvâmes dans une travée, près d’une voûte faiblement éclairée d’en bas. Nous vîmes au-dessous de nous, dans la profondeur d’une sorte de chapelle, le prince debout, dans une petite chaire, en face d’une douzaine de jeunes et vieux seigneurs ou paysans, tous également nobles, officiers de son corps de partisans : c’était le conseil de guerre dans la salle du chapitre. Klémenti les haranguait d’une voix claire et sur un ton de résolution énergique. Comme nous ne comprenions pas un mot d’esclavon, nous pûmes, comme d’une loge de quatrième rang, assister sans indiscrétion à cette scène sérieuse qui ne manquait pas de couleur. J’ignore si l’orateur était éloquent. Peut-être ne disait-il que des lieux communs, et sans doute il n’en fallait pas davantage à des gens si convaincus de leurs droits et si bien disposés à couper des têtes de mécréants ; mais sa prononciation était harmonieuse et ses inflexions assez bonnes. Quand il eut fini, nous faillîmes l’applaudir. Bellamare nous contint et nous emmena vite, sans qu’on se fût aperçu de notre présence.

Enfin nous retrouvâmes notre appartement, qui était assez loin et assez isolé pour nous permettre de parler haut et sans contrainte. Cette certitude étant le but principal de notre expédition, nous résolûmes de nous en contenter. Nous trouvâmes le souper servi dans notre grande chambre par Moranbois et Régine, qui avaient étalé leurs provisions sur une table d’un pied de haut entourée de coussins en guise de sièges, selon la coutume orientale. Anna et Purpurin avaient maraudé de leur côté. Ils avaient pénétré dans l’office, et, pendant que frère Ischirion rangeait ses têtes sur le dressoir de la bibliothèque, ils avaient fait main basse sur les gâteaux et sur quelques bouteilles de vin de Grèce. Le souper fut donc très présentable, et le café, les pipes turques, les quolibets, les chansons nous conduisirent gaiement jusqu’à trois heures du matin.

Je me sentais pourtant un peu troublé intérieurement, en dépit des lazzis que l’habitude faisait pleuvoir de mes lèvres. La beauté du prince et le prestige de sa fantastique existence avaient, en dépit des têtes coupées, surexcité les imaginations féminines. La grande Lucinde, la petite Anna, voire la grosse Régine, ne se cachaient pas d’être follement éprises de lui. La discrète Impéria interrogée avait répondu avec le mystérieux sourire qu’elle avait en certaines occasions :

— Je mentirais si je vous disais que je ne trouve pas ce paladin admirable sur son cheval. Quand il en descend, et surtout quand il parle français, il perd un peu. Un homme comme celui-là ne devrait parler que la langue des temps fabuleux ; mais enfin ce n’est pas sa faute s’il est notre contemporain. Hier, j’étais trop fatiguée pour le regarder ; aujourd’hui, je l’ai vu, et, s’il continue à être ce qu’il a l’air d’être, c’est-à-dire un Tancrède du Tasse doublé d’un Ajax d’Homère, je dirai, comme ces dames, que c’est un idéal ; mais…

— Mais quoi ? dit Bellamare.

— Mais la beauté qui parle aux yeux, reprit-elle, n’est que le prestige d’un moment : l’œil du corps n’est pas toujours celui de l’âme.

Il me sembla qu’elle me regardait, et j’en pris du dépit : avec la santé, l’amour se réveillait en moi, je ne pus dormir. Comme Léon ne dormait pas non plus, je lui demandai, pour faire diversion à mon inquiétude personnelle, s’il avait remarqué l’enthousiasme d’Anna pour notre hôte. Il me répondit sur un ton d’amertume qui m’étonna.

— Qu’as-tu contre moi ? lui dis-je.

— Contre toi, répondit-il, rien ! J’en ai à la femme en général, et à celle que tu viens de nommer en particulier. C’est la plus écervelée et la plus vaine de toutes.

— Que t’importe ? Il faut en rire. Tu ne l’aimes pas, tu ne l’as jamais aimée.

— C’est ce qui te trompe, reprit-il en baissant la voix ; je l’ai aimée ! Sa faiblesse me semblait une grâce ; elle était pure alors, et, si elle eût eu la patience de rester ainsi quelque temps, j’aurais fait l’immense sottise de l’épouser. Elle a eu celle de céder trop vite à ses absurdes entraînements.

— Ce qui est fort heureux pour toi ; tu lui dois de la reconnaissance.

— Non, elle m’a rendu défiant et misanthrope dès le début de ma carrière. T’avouerai-je tout ? c’est pour elle que je m’étais fait comédien, comme toi pour…

— Pour personne ! que dis-tu là ?

— Ta prudence et ton silence ne me trompent pas, mon camarade ! Nous sommes blessés tous deux, toi par un amour dompté faute d’espoir, moi par un amour enterré faute d’estime.

Ce fut la seule fois que Léon m’ouvrit son cœur. J’ai bien vu depuis que, s’il n’aimait plus Anna, il souffrait toujours de l’avoir aimée.

Le jour suivant, frère Ischirion vint nous dire que le prince désirait savoir l’heure à laquelle il plairait à ces dames de dîner avec lui. Avant de répondre, nous voulûmes connaître les habitudes de Son Altesse. Des réponses du moine, il résulta pour nous que le héros était à la fois sobre et glouton. Comme les loups, il pouvait jeûner indéfiniment et, au besoin, manger de la terre ; mais, quand il s’attablait, il mangeait comme quatre et buvait comme six. En temps ordinaire, il ne faisait qu’un solide repas par jour, à trois heures de l’après-midi. Le matin et le soir, il se contentait de quelques friandises. Nous résolûmes de nous conformer au programme, à la condition qu’aux friandises on ajouterait pour nous des œufs, du fromage et beaucoup de jambon. Tout ceci décidé, on demanda au bon frère pourquoi il était si pâle et paraissait si languissant. Il mit sa fatigue sur le compte du repas monstre qu’il avait dû ordonner la veille et se garda bien de parler de son hallucination dans la bibliothèque. Je me hasardai à lui demander d’un air ingénu pourquoi les têtes n’étaient plus sur la tour. De pâle, il devint livide, fit un signe cabalistique dans l’air et répondit d’un air égaré en se sauvant :

— Ce que fait le diable, Dieu seul le sait !

— Voilà, nous dit Bellamare, une belle occasion de continuer le rôle du diable ! allons chercher les têtes, faisons-les disparaître.

— C’est fait, répondit Marco, je n’ai pas voulu m’endormir sans me procurer une satisfaction. J’ai pris une pincette de brasero, et je me suis glissé dans la bibliothèque. Le moine, qui s’était enfui sans demander son reste, avait laissé sa lampe éteinte et son grand panier béant, j’y ai fourré les têtes et je les ai emportées.

— Et où diable les as-tu mises ? s’écria Régine ; pas ici, j’espère ?

— Non ! je les ai cachées dans un trou de vieux mur que j’ai bouché avec des pierres. Je veux les y garder jusqu’à ce que je découvre où ce vieux animal perche. Alors, j’en ornerai son lit ; je veux qu’il en crève de peur ; c’est une leçon de propreté que je compte lui donner.

— Tu ferais mieux, observa Moranbois, d’infliger cette leçon-là au maître qu’au valet.

— J’y songerai, répliqua gravement le petit bouffon.

À trois heures, le son retentissant d’une effroyable crécelle nous annonça le dîner, et un valet en livrée, dont le costume européen contrastait avec ses longues moustaches et sa martiale figure, vint nous annoncer par gestes que le dîner était servi. Pour la première fois, Purpurin, recouvrant la notion de la vie civilisée et appréciant les choses à sa manière, déclara que ce cosaque du Monténégro avait une fichue tournure dans son habit de cérémonie, et qu’il voulait lui donner une leçon de belle tenue et de belles manières. Il courut donc endosser une vieille livrée de théâtre à la mode Louis XV, mit une perruque poudrée, un peu de fard et des gants de coton blanc, et, dès que nous fûmes au réfectoire, il vint se planter, d’un air gracieux et important, derrière la chaise destinée à Bellamare. L’accès de fou rire qui s’empara de nous et qui se prolongea longtemps, l’agréable surprise que nous fit éprouver la vue d’une table, d’une vraie table servie à l’européenne avec tous les ustensiles qui permettent de ne pas déchiqueter la viande avec les ongles, nous firent oublier que nous avions grand’faim, que les mets refroidissaient et que le prince se faisait attendre plus qu’il ne convenait à un homme élevé en France. Enfin la porte du fond s’ouvrit, et nous vîmes apparaître d’abord un petit groom du type parisien le mieux accentué, en costume anglais irréprochable, puis un grand jeune homme maigre, vêtu à l’avant-dernière mode française, c’est-à-dire de quatre à cinq ans en arrière du mouvement. Il était joli garçon, mais sans grâce, et le bas de son visage avait comme un ravalement de sottise ou de timidité. Nous pensâmes que c’était un secrétaire, peut-être un parent du prince, sortant à son tour du collège Henri IV, peut-être son frère, car il lui ressemblait. Il parla, s’excusant d’avoir mis trop de temps à une toilette dont il avait un peu perdu l’habitude… déception ! c’était le prince lui-même rajeuni et amoindri par la chute de ses puissantes moustaches, rasé, coiffé, pommadé, encravaté, les mouvements emprisonnés dans un habit noir, la poitrine rétrécie dans un gilet blanc à boutons de perles fines accompagné de beaucoup trop de chaînes d’or ; le prince tombé du paladin de l’Arioste dans le dandy italien, ou plutôt dans le Schiavone déguisé en monsieur, dont nous avions vu l’année précédente les types nombreux à Venise, où ils sont insupportables aux gens tranquilles par leur caquet, leur étourderie et le tapage qu’ils font dans les théâtres.

Notre Klémenti était plus intelligent et mieux élevé que ces petits seigneurs dépaysés qui vont chercher la civilisation hors de chez eux, et qui n’y rapportent pas toujours ce qu’elle a de meilleur. Il y avait en lui un côté chevaleresque et féodal qui l’empêchait d’être ridicule ; mais, comme l’élément français transmis par sa mère s’était atrophié dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu’il essayait d’en faire reparaître n’était ni de la dernière fraîcheur ni de la première qualité. Ce revers de la belle médaille faisait regretter le profil antique de la veille. Le camée était redevenu pièce de cent sous.

Dépouillé de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu’un personnage de troisième rôle. En toquet à aigrette et en fustanelle, il nous avait semblé parler notre langue aussi bien que nous ; vêtu comme nous, les défauts d’élocution nous sautèrent aux oreilles. Il avait un zézaiement désagréable et se servait d’expressions vulgaires ou prétentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjoué à notre manière. Il avait mis en réserve depuis son adolescence (et il avait trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop traîné sur les petits théâtres pour nous sembler drôles. Les lazzis qu’on transporte sur la scène sont déjà usés dans la coulisse quand on les abandonne au public. Jugez s’ils paraissent neufs quand ils ont passé par deux ou trois cents représentations ! Le prince tenait pourtant à nous les débiter pour nous faire voir qu’il était au courant, et, au lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses aventures, choses qui nous eussent grandement intéressés, il nous entretenait d’Odry dans les Saltimbanques ou des aventures scandaleuses de certains rats d’Opéra déjà hors d’âge et parfaitement oubliés.

Il essaya aussi d’être égrillard, bien qu’il fût chaste et froid comme un homme qui a trois femmes, c’est-à-dire deux de trop. Il crut plaire à nos actrices ; mais Régine seule lui tint tête, et il comprit qu’il faisait fausse route auprès des autres. S’il manquait souvent de goût, il ne manquait pas de finesse.

Le dîner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui était mangeable. Le reste était un mélange insensé d’aliments scandalisés de se trouver ensemble. L’ail, le miel, le piment, le lait caillé, s’arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les légumes. Le prince dévorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hôte était gueulard comme l’antique. Le groom parisien, qui était un malin singe, l’entendit et se fendit la bouche jusqu’aux oreilles dans un sourire d’approbation. Le drôle était fort réjoui de la figure hétéroclite de Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui compromettaient cruellement la dignité de notre valet de comédie. Les autres valets, il y en avait une demi-douzaine plantés autour de nous, graves et fiers dans leur costume national, étaient là pour la montre et ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste comme un lézard, courait de l’un à l’autre, nous versant des flots d’un Champagne fabriqué à Trieste, à Vienne ou ailleurs, qui nous eût porté vite à la tête s’il eût été assez bon pour nous faire perdre la prudence. Moranbois n’était pas difficile, mais il pouvait boire impunément ; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et Marco, placé près de Léon, fut contraint par lui à s’observer.

Le prince seul s’alluma un peu, et, l’instinct batailleur se réveillant, il nous dit quelques mots au dessert sur l’éternelle lutte du pays contre les Turcs. Un bon grain d’ambition se mêlait à son patriotisme, et il nous donna à entendre qu’il pourrait bien être nommé chef de l’insurrection permanente qui avait pour idée fixe l’unité du pays et son indépendance.

Quelqu’un fit demander à lui parler, et il sortit en nous priant de l’attendre à table. Alors, le groom, qui était un rabougri de vingt-deux ans, ivre de joie de trouver à qui parler et ambitieux de parler à des comédiens, se mêla sans hésiter à notre conversation.

— N’allez pas croire, nous dit-il, tout ce que vous débite mon maître. C’est un homme terrible à la bataille, je ne dis pas non, mais pas plus que les autres, allez ! Ils sont comme ça une cinquantaine de princes qui s’entendent bien pour flanquer des tripotées aux chiens de Turcs, mais qui voudraient tous commander en premier. Mon maître n’y arrivera pas, il est trop Français ; sa mère n’était pas plus noble que moi, et son père ne descendait pas tout droit des fameux Klémenti de l’ancien temps. On ne voit pas de bon œil les genres européens que se donne monsieur, et ces gardes du corps que vous voyez là, plantés comme des chandelles, sans entendre un mot de ce que nous disons, nous méprisent ; ils voudraient me tordre le cou parce que je rase monsieur quand il veut être propre pendant quelque temps.

— S’il veut être propre, c’est pour nous plaire apparemment, dit Régine ; mais dis-nous, petit ! cette moustache coupée prouve que, d’ici à quelque temps, ton maître ne compte pas sur la guerre, car cette lèvre bleuâtre ne serait pas d’ordonnance ?

— Ça prouve peut-être, répondit le groom, que monseigneur veut tenter un coup de main sans être reconnu ; on ne sait pas. Ça m’est égal, à moi : la paix, la guerre, ça se ressemble tant dans ce pays de brigands, qu’on n’en voit pas la différence.

— Des brigands ? s’écria Lucinde ; j’ai toujours désiré d’en voir. Il y a en a donc par ici ?

— Il n’y a que de ça, mademoiselle, et vous en voyez là autour de vous.

— Allons donc ! Ces beaux hommes-là ?

— Aussi vrai que je vous le dis ! C’est comme les loups : ça ne fait pas de mal quand ça n’a pas faim ; mais, quand ça manque de tout, gare aux gens qui prennent fantaisie de voir leurs montagnes ! Ils sont très doux et même accueillants quand tout va bien chez eux ; mais, quand ils sont trop molestés par les Turcs, il faut bien qu’ils prennent aux étrangers de quoi acheter du pain et de la poudre. Braves gens tout de même ! seulement, c’est sauvage et il ne faudrait pas les agacer ! Il y a aussi des ramassis de bandits de tout pays qui parcourent la frontière, soi-disant comme patriotes, mais dont il y a bien à se méfier. N’allez jamais vous promener plus loin que le petit lac et ne vous risquez jamais dans la montagne. Je vous le dis sans rire.

Ce garçon intelligent et effronté, qui s’appelait Colinet et que son maître avait surnommé Meta, moitié d’homme, eût volontiers bavardé toute la nuit ; mais le prince rentra et nous emmena prendre le café dans son salon, qui était délicieusement arrangé dans un goût bas-empire très intéressant. Il nous montra tout l’appartement, – sa chambre à coucher, décorée à la française, avec un lit français où il ne couchait pas, préférant s’étendre sur une peau d’ours en hiver et sur une natte en été, – son boudoir et son cabinet de travail. Ces pièces étaient riches, dorées sur toutes les coutures, mais sans caractère ni confortable sérieux. Nous préférâmes rester dans le salon oriental, où nous attendaient de superbes chibouques et des cigares détestables ; mais le café épais commençait à nous paraître délicieux. On s’y fait, et le rude marasquin du pays ne nous parut plus si terrible qu’au commencement.

Le prince s’en abreuva de manière à tomber dans une torpeur qui ressemblait beaucoup au sommeil ; Impéria prit sa guipure ; Régine, avisant des cartes, défia Moranbois au besigue ; Bellamare défia Léon aux échecs ; Lambesq prit un numéro du Siècle qui avait trois semaines de date, et Marco s’endormit, ce qui lui arrivait toujours quand il ne pouvait rire et gambader. La soirée menaçait d’être trop paisible pour nous, lorsque le prince, se redressant sur son divan, se mit à réciter des vers de Racine en feignant de les avoir oubliés, pour nous engager à les déclamer devant lui.

— C’est nous faire payer notre écot un peu vite, me dit tout bas Bellamare ; mais autant vaut payer comptant que de faire des dettes. Allons-y gaiement.

Le prince demandait une scène de Phèdre. C’était l’emploi de Lucinde ; mais elle avait pris sur l’écueil une extinction de voix qui n’était pas entièrement dissipée, et elle était trop fière de son bel organe pour consentir à le compromettre ; elle engagea Impéria à la remplacer.

— Je n’ai jamais joué qu’Aricie, répondit Impéria. Phèdre n’est ni dans mes moyens, ni dans mes études.

— Ça ne fait rien, dit Bellamare. Tu sais le rôle, et, d’ailleurs, Moranbois est là.

Moranbois avait une mémoire prodigieuse et savait par cœur tout le répertoire classique. Il se dissimula derrière un écran, Impéria et Régine se drapèrent dans de grand châles de cachemire que leur offrit le prince, et, se plaçant à distance convenable, les lumières bien disposées et le fauteuil royal mis en état, c’est-à-dire posé à son plan, elles commencèrent la scène :

Ah ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !

J’étais curieux de voir comment Impéria, dont la voix était cristalline plutôt que tragique, réciterait ces vers de contralto, et comment son jeu si délicat et si mesuré se plierait à la sombre attitude de la femme dévorée d’amour. Elle avait ri d’avance du fiasco qu’elle allait faire et nous avait priés de l’applaudir quand même, afin que le prince, qui ne devait guère s’y connaître, ne s’aperçût pas de son insuffisance.

Quelle ne fut pas ma surprise, celle de Bellamare et de tous les autres, quand nous vîmes tout d’un coup Impéria changer de figure, et, comme inspirée par la pensée du rôle, trouver, sans l’avoir jamais cherchée, l’attitude brisée et absorbée de la grande victime du destin ! Son œil se creusa et redevint fixe comme si elle interrogeait encore sur l’écueil maudit les voiles décevantes qui s’effaçaient à l’horizon. Tout ce que nous avions souffert nous redevint présent et un frisson passa dans nos veines. Elle le sentit vibrer autour d’elle et sa figure prit une expression que nous ne lui connaissions pas. Son irréprochable diction s’accentua par degrés, sa froide poitrine palpita, et sa voix frêle, devenue stridente, trouva des accents de détresse, de révolte et d’étouffement qui ne ressemblaient à rien de connu. Avait-elle la fièvre ? est-ce nous qui avions le délire ? Elle nous fit verser de véritables larmes, et cette émotion, nécessaire sans doute à des gens qui s’étaient efforcé de rire jusque dans les affres de la mort, nous emporta jusqu’au délire. On applaudit, on cria, on se jeta dans les bras les uns des autres, on baisa les mains d’Impéria en lui disant qu’elle était sublime. On fit plus de bruit qu’une salle tout entière. Le prince fut oublié comme s’il n’eût jamais existé.

Quand je me souvins de lui, je vis qu’il nous regardait avec étonnement ; sans doute il nous prenait pour des fous, mais c’était encore un spectacle. Il croyait étudier la vie intime des comédiens, dont les gens du monde sont prodigieusement curieux, et qu’il ne saisissait là que dans un moment tout exceptionnel.

Il prenait intérêt à la chose. Tout ce que nous lui devions, c’était de ne pas l’ennuyer. Tout était donc pour le mieux. Il n’eut pas besoin de nous demander une autre scène, nous avions tous un besoin enragé de jouer la tragédie et de nous sentir excités les uns par les autres. L’hercule Moranbois alla chercher la caisse aux costumes. Le boudoir du prince servit de vestiaire aux hommes, son cabinet de travail aux femmes. Il remarqua un peu bêtement la décence de nos habitudes, et Moranbois, qui ne pouvait se contraindre longtemps, lui dit du ton le plus courtisan qu’il put prendre :

— Alors, Votre Altesse s’était mis en tête que nous n’étions que des pignoufs ?

Le prince daigna rire aux éclats de cette sortie.

En un quart d’heure, nous avions passé nos maillots et endossé nos draperies. Je faisais Hippolyte, Lambesq faisait Thésée, Anna Aricie, Léon Théramène. Nous jouâmes toute la pièce je ne sais comment ; nous étions tous pris et enlevés au-dessus de terre par le talent qui se révélait chez Impéria. Il semblait que le naufrage eût changé son tempérament d’artiste ; elle était nerveuse, enfiévrée, admirable quelquefois, déchirante toujours. Elle se livrait au hasard de l’inspiration, elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. Elle était prise par moments d’une envie de rire qui se résolvait en sanglots. Ce besoin de rire commençait aussi à solliciter notre système nerveux ; c’était la réaction inévitable après nos larmes. Quand Léon arriva au récit de Théramène, qu’il avait en horreur, il prétendit qu’il ne s’en souvenait plus, et Marco, averti par lui, poussa Purpurin, costumé de la plus désopilante façon, en face de Thésée. Purpurin ne se fit pas prier. Enchanté de montrer son talent dramatique, il commença ainsi, mêlant ses deux tirades de prédilection :

 

À peine nous sortions des portes de Trézène.

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit,

Ma mère Jézabel… Ses gardes affligés…

 

Il n’en put dire davantage. Le prince se renversa en riant sur les coussins, et ce fut pour nous le signal d’une hilarité exubérante.

Pendant que nous quittions nos costumes, Bellamare eut aussi la comédie, et ce fut le prince qui la lui donna.

— Monsieur l’imprésario, lui dit ce naïf potentat, vous m’avez fait un mystère, je ne sais pourquoi ;… mais enfin je le découvre, et vous allez avouer la vérité. Cette jeune actrice que vous appelez Impéria, c’est un nom de guerre ?

— Nous avons tous des noms de guerre, répondit Bellamare, et cela ne couvre aucun secret digne d’intéresser Votre Altesse.

— Pardonnez-moi. J’ai parfaitement reconnu mademoiselle Rachel.

— Qui ? s’écria Bellamare effaré de surprise ; laquelle ?

— Impéria, vous dis-je. J’ai vu Rachel une fois, dans Phèdre précisément. C’est sa taille, son âge, sa voix, son jeu… Allons, convenez-en, ne me mystifiez pas plus longtemps. C’est bien Rachel, qui, pour me punir de ne l’avoir pas reconnue tout de suite, vous a défendu de trahir son incognito.

Bellamare était trop honnête pour mentir, et en même temps trop malin pour renoncer au divertissement que nous promettait l’étrange erreur du prince. Il assura qu’Impéria n’était pas Rachel, mais il l’assura d’un ton craintif et avec des airs embarrassés qui persuadèrent à notre hôte qu’il ne s’était pas trompé.

Quand Impéria rentra au salon, Klémenti lui baisa respectueusement et tendrement les mains en la suppliant de garder le cachemire qu’elle lui rapportait. Elle le refusa, disant qu’elle n’avait pas assez de talent et de réputation pour accepter un tel cadeau. Lucinde, qui survint, la trouva bien sotte et regretta beaucoup de n’avoir pas joué Phèdre. Régine lui dit tout bas :

— Prends-le, tu me le donneras, si tu n’en veux pas.

Le prince paraissait blessé du refus. Bellamare prit le châle et dit au prince qu’il le ferait accepter ; mais il le replaça adroitement dans la chambre de Son Altesse, jugeant avec raison qu’il ne fallait pas exploiter le nom de Rachel, et que le présent ne serait acceptable que lorsqu’il serait offert à Impéria appréciée pour elle-même.

Quand nous fûmes rentrés chez nous, il nous régala de l’anecdote, tout en ajoutant qu’Impéria avait révélé ce soir-là des qualités qui rendaient la méprise de notre hôte excusable.

— Taisez-vous, mon ami, répondit Impéria tout à coup attristée. Ce que j’ai été ce soir, je l’apprécie mieux que vous. Je me suis livrée à un essai, j’ai joué d’inspiration, croyant être détestable, et en me promettant de charger encore, si je vous faisais rire. Je vous ai fait pleurer parce que vous aviez besoin de pleurer ; mais vous rirez demain si je recommence.

— Non, dit Bellamare, je m’y connais ; ce que tu as trouvé ce soir était vraiment beau ; je t’en donne ma parole d’honneur.

— Eh bien, si cela est vrai, reprit-elle, je ne le retrouverai pas demain, puisque je l’ai fait sans intention.

— On verra ! dit Lucinde, qui s’était laissé entraîner comme les autres à applaudir sa compagne, mais qui en avait assez déjà et ne se souciait pas d’être mise hors de concours.

— Voyons tout de suite, reprit Bellamare avec la passion qu’il portait dans son enseignement ; si c’est une inspiration fugitive comme tant d’artistes distingués en ont eu une dans leur vie pour ne plus la ressaisir, je vais le voir, moi ! Recommence moi ça !

 

Ah ! que ne suis-je assise…

 

— Je suis fatiguée, répondit Impéria, cela m’est impossible.

— Fatiguée ? raison de plus, allons ! essaye, je le veux, c’est pour toi, ma fille ! tâche de graver ton inspiration sur le marbre avant qu’elle soit refroidie. Si tu la retrouves, je vais la noter, et je te l’incrusterai après pour que tu ne la perdes plus.

Impéria s’assit, essaya de composer son attitude et sa physionomie. Elle ne retrouva ni son aspect, ni son accent.

— Vous voyez bien, dit-elle, c’était le passage d’un souffle. Peut-être même n’y avait-il rien en moi. Vous avez eu l’hallucination collective qui appartient aux imaginations exaltées.

— Ce sera donc comme pour moi ? lui dis-je. J’ai eu le feu sacré un certain soir, et, après…

— La chose arrive à tout le monde, répondit Bellamare. Je me souviens d’avoir joué Arnolphe tout un soir sans parler du nez. J’avais battu ma femme le matin, et j’étais radieux comme les astres. De ce qu’on retombe dans sa nature après ces prodiges-là, il n’en résulte pas qu’on ne puisse pas les reproduire et les fixer. Ne vous découragez jamais, enfants ; Apollon est grand et Bellamare est son prophète !

Le lendemain, Bellamare fut mandé par le prince dans son cabinet.

— Il faut, lui dit-il, que vous fassiez acte de courage, fussiez-vous encore un peu fatigué. J’espérais vous laisser quelques jours de repos ; mais la situation me presse, et, d’ailleurs, la présence de Rachel parmi vous… Ne dites pas non, mon groom a causé ce matin avec votre jeune comique, qui lui a tout avoué ; c’est bien Rachel qui se cache sous le nom d’Impéria. Je n’aurais pas pu m’y tromper, moi ! J’ai encore la voix de Rachel dans l’oreille et son fin profil devant les yeux. Si elle persiste à se dissimuler, ne la contrariez pas, nous ferons semblant de garder son secret ; mais le prestige de son vrai nom et la séduction de son merveilleux talent vont être d’une grande utilité à ma patrie. Entendez-moi bien ; personne n’est capable de commander une vaste insurrection. Tous ces petits seigneurs, également braves et dévoués, manquent tous également du nécessaire : l’argent et l’intelligence. Je suis riche, moi, et j’ai reçu l’éducation qui tire un homme d’un sauvage. Le salut général est donc dans mes mains, si l’on veut ouvrir les yeux. Il y a des préventions contre moi précisément à cause de cette éducation dont on ne comprend pas les avantages. On me traite de baladin parce que j’aime les arts ! Aidez-moi à séduire et à charmer ces esprits incultes. Dites-leur de beaux vers dont je leur donnerai la traduction faite par moi, et dont l’harmonieuse solennité les frappera de respect. Montrez-leur des costumes sérieux, chantez-leur de beaux airs guerriers, je sais que vous êtes tous musiciens… et enfin… enfin, si Rachel voulait, si Rachel, revenant de très peu d’années en arrière, consentait à leur chanter cette Marseillaise qui a, dit-on, passionné le peuple français… Voyons ! je sais qu’elle ne veut plus la chanter ; mais ici, sous un pseudonyme transparent… Impéria ! impératrice, c’est si clair ! Je sais bien que ce chant la fatigue beaucoup, mais j’ai des pierreries pour l’indemniser, et de plus beaux cachemires que celui qu’elle a refusé hier. Quant à vous, monsieur l’imprésario, j’en passerai par tout ce que vous voudrez. Vous ne m’avez pas fait de conditions ; voici le moment, mettez-vous à mon bureau. Écrivez, et je signerai.

À moins d’être un coquin, tout autre que Bellamare eût été embarrassé d’accepter ; mais il savait être honnête homme et homme d’esprit en même temps, il prit son parti sur l’heure, et il écrivit ce qui suit :

« Le prince Klémenti engage pour un mois la troupe du sieur Bellamare à mille francs par chaque représentation qu’elle donnera dans le château de Son Altesse, avec le concours de mademoiselle Impéria. Il sera, en outre, alloué à ladite demoiselle Impéria une somme de mille francs par représentation, si, à la fin dudit engagement, le prince Klémenti persiste à voir en elle l’égale de mademoiselle Rachel dans le chant de la Marseillaise et dans la tragédie ; faute de quoi, il ne sera dû à ladite Impéria qu’un présent à la convenance dudit prince. »

Le prince trouva la rédaction ingénieuse, signa et donna mille francs d’avance. Bellamare, en se retirant, lui dit, pour l’acquit de sa conscience :

— Je vous jure, Altesse, qu’Impéria n’est pas Rachel.

— Parfait ! parfait ! s’écria le prince en riant. Appelez votre monde et choisissez votre salle de spectacle. Moi, je vais envoyer mes invitations pour dimanche.

Il sonna Meta, qui, à son service depuis trois ans, avait appris la langue du pays, et il lui ordonna de servir de truchement entre la troupe et les ouvriers qu’elle aurait à employer. De ce moment, Meta, qui nous aimait avec passion, ne nous quitta plus que pour habiller et raser le prince. C’était un garçon intelligent, audacieux et corrompu, un vrai gamin de Paris, qui se vantait d’avoir joué son rôle sur mainte barricade. Il avait vu Rachel aux spectacles gratis, et, bien certain qu’elle n’était point parmi nous, il avait abondé malicieusement dans la fantaisie de son maître, sur lequel il avait l’ascendant qu’on laisse prendre aux enfants gâtés. Il était donc le principal auteur du roman dont nous allions aborder les aventures.

Léon blâma beaucoup le mezzo termine de Bellamare, et prétendit que nous faisions du nom de Rachel une exploitation jésuitique. Impéria se sentit beaucoup de répugnance à être l’objet de cette supercherie du prince vis-à-vis de ses invités ; mais le prince y mettait une bonne foi si obstinée ou si bien imitée, tous nos efforts pour le détromper furent tellement vains, que les scrupules s’envolèrent et qu’on se prépara gaiement à jouer du Corneille et du Racine au couvent-évêché-palais-forteresse de Saint-Clément.

Nous ne pouvions trouver mieux que la monumentale bibliothèque. Il y avait place pour un public de quatre cents personnes, maximum indiqué par le prince, plus pour un joli petit théâtre, avec ses coulisses, vestiaire et dégagements. Les solides rayons qui avaient jadis porté des in-folio manuscrits, des volumes imprimés dans toutes les langues, furent démontés et rajustés de façon à former une très belle estrade pour le public. Nous avions des ouvriers à discrétion, très actifs et soumis. C’étaient des soldats de l’armée du prince. On fit venir du nouveau couvent deux moines qui, pensant décorer une chapelle, nous peignirent à la détrempe, dans le style gréco-byzantin, une forte jolie devanture et les manteaux d’arlequin, c’est-à-dire les premières coulisses à demeure qui servent de repoussoir aux autres. Un immense tapis fit l’office de toile ; c’était un peu lourd, il fallait quatre hommes pour le manœuvrer, cela ne nous regardait pas. Moranbois se chargea de composer le décor, qu’il entendait mieux que personne. Léon le dessina, je le peignis avec l’aide de Bellamare et de Marco. La toile de fond du péristyle classique pour la tragédie avait déjà été réparée à Gravosa. Lambesq répara de son mieux les instruments qui avaient souffert. L’orchestre, c’est-à-dire le quatuor qui nous en tenait lieu, fut caché dans la coulisse pour que les acteurs en représentation pussent faire de temps en temps leur partie, sans être vus jouant du violon ou de la basse en costume d’empereur ou de confident. Bellamare avait introduit une innovation : un coryphée récitait en guise de chœur une pièce de vers à la fin ou à l’entrée des actes. Ces vers, imités des anciens textes, étaient fort beaux, ils étaient de Léon. L’orchestre les accompagnait en sourdine sur un rythme grave et monotone que j’avais composé, c’est-à-dire pillé, mais qui faisait très bon effet.

Pendant que nous nous hâtions ainsi, Impéria étudiait la Marseillaise, qu’elle n’avait chantée de sa vie et qu’elle n’avait jamais entendu chanter par Rachel ; elle savait seulement que, sans voix et sans aucune méthode musicale, la grande tragédienne avait composé une sorte de mélopée dramatique qui était plutôt mimée et déclamée que chantée. Impéria musicienne ne pouvait pas faire si bon marché du thème musical et n’espérait point arriver à la beauté sculpturale, à l’accent voilé et terrible de celle qu’on avait appelée la muse de la liberté. Sa voix pure voulait chanter, mais elle était trop douce pour armer des bataillons. Elle prit le parti de s’exprimer selon sa nature, dont le fond était calme, résolu et tenace. Elle fit appel aux cordes de sa volonté stoïque et fière ; elle fut toute simple, elle chanta toute droite, elle regarda son public en face avec une fixité fascinatrice, elle marcha sur lui en étendant les bras comme si elle eût marché à la mort au milieu des baltes avec une indifférence dédaigneuse. Cette interprétation fut un chef-d’œuvre d’intelligence. La première fois qu’elle l’essaya devant nous, la première strophe nous étonna, la seconde commença de nous agiter, la troisième nous emporta. Ce n’était pas un appel à l’enthousiasme, c’était comme un défi d’autant plus excitant qu’il était froid et hautain.

— C’est cela ! dit Moranbois, qui, vous vous en souvenez, était le juge infaillible de l’effet, par conséquent du résultat. Ce n’est pas la Marseillaise vociférée aux titis, ni drapée pour les artistes ; c’est la Marseillaise crachée au visage des capons.

Nous ne vîmes le prince qu’à dîner durant tous ces préparatifs. Il avait fort à faire de son côté pour rassembler et attirer son public, dont les principaux membres étaient séparés de lui par des montagnes et des précipices. Tous ces chefs de clan n’étaient pas bien difficiles à héberger. Une salle commune, des tapis et des coussins, ils n’en demandaient pas davantage. Ils apportaient tout leur bagage dans leur ceinture, armes, pipes et tabac. N’admettant pas leurs femmes à se promener et à se divertir avec eux, ils simplifiaient beaucoup les embarras de l’hospitalité. Ce public sans femmes nous refroidit d’abord, mais il excita l’entrain d’Impéria pour la Marseillaise.

Lucinde avait repris son rôle de Phèdre, et, sauf le prince et son groom, tout l’auditoire la prit sérieusement pour la célèbre Rachel. Impéria récitait admirablement les tirades du coryphée, mais on n’y faisait pas grande attention. Quand elle parut à la fin en tunique courte, manteau rouge et bonnet phrygien, avec un drapeau aux couleurs de l’insurrection locale, on se ravisa, et la Marseillaise fit le même effet qu’elle avait fait sur nous. On écouta en silence, puis un murmure s’éleva comme un souffle d’orage, puis une sorte de fureur éclata en cris, en trépignements et en menaces. Un éclair passa dans la salle, c’étaient tous les yatagans tirés de la ceinture et brandis au-dessus des têtes. Toutes ces longues figures imposantes, qui depuis le commencement de la représentation nous contemplaient avec une attention majestueuse et froidement bienveillante, devinrent terribles : les moustaches se hérissèrent, les yeux lancèrent des flammes, les poings menacèrent le ciel, Impéria eut peur. Ce public de lions du désert, qui semblait vouloir s’élancer sur elle en rugissant et en montrant les griffes, faillit la faire fuir dans la coulisse ; mais Moranbois lui criait de sa voix rauque au milieu du vacarme :

— Tiens ton effet, tiens-le ! toujours, toujours !

Elle fit ce qu’elle croyait ne pouvoir faire de sa vie ; elle s’avança jusque sur la rampe, bravant le public et gardant son impassible audace, rendue plus émouvante par la délicatesse de sa taille et de son type d’enfant. Alors, ce fut un transport de sympathie dans la salle ; tous ces héros de l’Illiade, comme les appelait Bellamare, lui envoyèrent des baisers ingénus et lui jetèrent leurs écharpes d’or et de soie, leurs chaînes d’or et d’argent, et jusqu’aux riches agrafes de leurs toques : on en eut pour une heure à tout ramasser.

Le prince avait disparu pendant ce tumulte. Où était-il ? Très naïf avec nous, mais très malin avec les gens de son pays, il s’était ménagé son effet. Il avait reçu ses hôtes en costume français, prenant plaisir à les agacer par cette affectation, et voulant les forcer à l’accepter pour un métis qui valait tous leurs pur-sang. Dans l’entr’acte que lui ménageait le long et bruyant triomphe d’Impéria, il avait été lestement revêtir son plus magnifique costume d’apparat et il avait replacé sa belle moustache de cérémonie, qui était en tout temps postiche, la sienne étant pauvre naturellement. Il fit ainsi son entrée sur la scène et présenta à la prétendue Rachel un énorme bouquet d’anémones de montagne et de fleurs de myrte dont la tige était passée dans un bracelet de diamants.

Il accompagna cette offrande d’un speech en langue du pays, qu’il débita en se tournant vers le public, et qui exprimait l’ardent patriotisme et l’implacable vendetta nationale que le génie de l’artiste avait fait vibrer et tressaillir dans des âmes héroïques. Puis, voyant que le public hésitait à accepter les faciles transformations de sa personne, le prince ajouta quelques mots en touchant son dolman et sa barbe en frappant sur son cœur. Cela était facile à comprendre. Il leur disait que la valeur d’un homme n’était pas dans un costume qu’on pouvait se procurer avec de l’argent, ni dans une moustache que le barbier pouvait aussi bien replanter qu’abattre, mais qu’elle était dans un cœur vaillant que Dieu seul pouvait vous mettre dans la poitrine. Il accentua si bien ce dernier trait et son geste fut si énergique, qu’il enleva son effet en maître comédien brûleur de planches. Il avait certes étudié Lambesq, et disait tout aussi bien que lui dans son idiome. Nous donnâmes le signal des applaudissements dans la coulisse, et le public entraîné lui fit l’ovation qu’il avait couvée.

Impéria, rentrée au foyer, s’évanouit de fatigue et d’émotion. En reprenant ses esprits, elle vit à ses pieds le monceau d’hommages qui lui avaient été jetés. Elle les fit emporter par Moranbois, comme appartenant à l’association, et, quoi qu’on pût lui dire, il fallut les mettre à la caisse commune. Elle n’en garda que deux belles écharpes dont elle fit cadeau à Lucinde et à Régine, lesquelles n’étaient que pensionnaires. Bellamare exigea pourtant qu’elle reprit le bracelet de diamants pour le porter devant le prince, qui ne comprenait pas les refus, et ne les attribuait qu’au dédain pour la valeur de l’objet offert.

Nous jouâmes ainsi quatre fois la tragédie en un mois devant un auditoire toujours plus nombreux, et toujours la Marseillaise excita les mêmes transports et fit pleuvoir une grêle de cadeaux. C’était comme à Toulon, seulement c’était plus luxueux, et, comme le prince persistait à vouloir persuader aux autres et à lui-même que personne autre que Rachel n’était capable de chanter la Marseillaise comme Impéria la chantait, nous nous vîmes à la tête d’une belle somme et d’une valeur réalisable tant en bijoux anciens et en tissus brodés qu’en couteaux, pipes et autres objets riches et curieux. Impéria se fâchait très sérieusement quand on essayait de séparer ses intérêts des nôtres. Elle entendait que le traité d’association fût exécuté à la lettre. Elle ne profita de ses avantages que pour faire donner une belle gratification aux pensionnaires. Lambesq n’en fut point exclu, malgré tous ses torts. Il avait fait ronfler les vers avec des vibrations cyclopéennes qui avaient produit plus d’effet que le jeu correct et approfondi de Léon. Il avait donc contribué à nos succès, on lui devait une récompense. Il ne s’y attendait pas et se montra très reconnaissant.

Le succès, c’est la vie pour le comédien, c’est la sécurité du présent, c’est l’espérance illimitée, c’est la confiance dans la bonne étoile. Nous étions unis comme frères et sœurs ; plus de jalousies, plus de dépits, plus de bourrasques ; une obligeance parfaite de tous pour tous, une gaieté intarissable, une santé de fer. Nous avions cette prodigieuse exubérance de vitalité et cette imprévoyance enfantine qui caractérisent la profession quand elle va bien. Nous faisions d’ardentes études, nous introduisions des perfectionnements à notre mise en scène. Bellamare, n’ayant pas les soucis du dehors, était tout à nous et nous faisait faire des progrès réels. Léon n’était plus triste. Le plaisir d’entendre bien dire ses vers par Impéria le remettait en veine d’inspiration. Nous menions une vie charmante dans notre oasis. Le temps était superbe et nous permettait de temps en temps des promenades dans un pays entrecoupé d’horreurs splendides et de merveilles cachées. Nous n’apercevions pas l’ombre d’un brigand. Il est vrai que, quand nous devions nous aventurer un peu dans la montagne, le prince nous faisait escorter ; nous allions alors chasser, et les femmes nous rejoignaient avec les provisions pour déjeuner dans les sites les plus sauvages. Nous étions affolés de découvertes, et personne ne se souciait plus du vertige.

Les habitants de la vallée nous avaient pris en amitié et nous offraient une hospitalité touchante. C’était les plus honnêtes, les plus douces gens du monde. Le soir, quand nous rentrions dans la forteresse, il nous semblait rentrer chez nous, et le grincement du pont-levis derrière nous ne nous causait aucune mauvaise impression. Nous prolongions les études, les dissertations littéraires, les gais propos, les rires et les gambades jusque fort avant dans la nuit. Nous n’étions jamais épuisés, jamais las.

Le prince s’absentait souvent et toujours inopinément. Se préparait-il à un coup de main, comme son groom le pensait, ou chauffait-il son parti pour en prendre la direction suprême ? Meta, qui bavardait plus que nous ne le lui demandions, prétendait qu’il y avait de grandes intrigues pour et contre son maître, qu’il y avait un compétiteur plus sérieux que lui, appelé Danilo Niégosh, lequel réunissait plus de chances dans la province de la Montagne-Noire, où Klémenti échouerait certainement malgré ses efforts, ses dépenses, ses réceptions et son théâtre.

— Il n’y a, disait-il, qu’une chose qui pourrait le faire réussir : ce serait d’enlever aux Turcs, à lui tout seul, une bonne place de guerre. C’est comme ça dans le pays. Ces messieurs, quand ils vont tous ensemble, font autant les uns que les autres ; aussi les ambitieux voudraient bien faire un coup d’éclat sans avertir personne, ou réussir avec leur petite bande dans une entreprise que tous les autres auraient jugée impossible. C’est comme ça qu’ils font quelquefois des choses étonnantes ; mais c’est comme ça aussi qu’il leur en cuit bien souvent pour s’être attaqués à plus fort qu’eux, et c’est toujours à recommencer.

Le groom avait peut-être raison ; nous ne pouvions cependant nous empêcher d’admirer ces beaux seigneurs, barbares de mœurs et d’habitudes, mais fiers et indomptables, qui aimaient mieux vivre en sauvages dans leurs inexpugnables montagnes que de les abandonner à l’ennemi pour aller vivre dans les pays civilisés. Nous sentions plus d’estime et de sympathie pour eux que pour notre prince, et il nous semblait que les autres chefs n’avaient point à lui envier sa littérature et sa barbe d’emprunt. Nous nous trouvions ridicules de leur vouloir infuser une civilisation dont ils n’avaient aucun besoin, et qui n’avait servi au prince qu’à le dépoétiser de moitié.

Peut-être trouverez-vous que nous avions tort et que nous raisonnions trop en artistes, c’est possible. L’artiste s’éprend de la couleur locale et se soucie peu des obstacles qu’elle apporte au progrès. Je vous l’ai dit, il ne va pas au fond des idées : il s’y noierait ; il est fait d’imagination et de sentiment. Nous ne discutions pas avec le prince. C’eût été fort inutile et il ne nous en donnait pas le temps. Quand il venait nous trouver à nos répétitions, ou quand il nous emmenait dans son salon byzantin, il nous pressait comme des citrons pour exprimer à son profit notre esprit et notre gaieté. Avait-il un réel besoin de s’amuser et d’oublier avec nous sa petite fièvre d’ambition, ou s’exerçait-il avec nous à jouer le rôle d’un homme frivole, pour endormir les soupçons de certains rivaux ?

Quelle que fût sa pensée, il était parfaitement aimable et bon enfant, et nous ne pouvions pas lui refuser d’être aimables avec lui. Il nous faisait bien payer notre écot à sa table et gagner l’argent de notre traité, car il nous demandait très souvent la comédie gratis pour lui seul, et il riait à se tordre devant l’excellent comique de Bellamare et la gentillesse burlesque de Marco ; mais il ne s’était montré ni défiant ni avare, et nous ne voulions pas être en reste avec lui. S’il n’avait pas toujours un excellent ton, il avait au moins l’esprit de combler nos actrices d’attentions et de prévenances sans faire la cour à aucune. Comme Anna continuait d’avoir la tête fort montée pour lui, nous avions craint quelque tiraillement dans nos rapports à ce sujet. Nous ne faisions pas les pédagogues avec ces dames, mais nous détestions les gens qui viennent roucouler sous les yeux des acteurs et qui les obligent ainsi à faire des figures de jaloux ou de complaisants, encore qu’ils ne soient ni l’un ni l’autre. En province et dans une petite troupe, la situation est parfois insupportable, et nous n’étions pas plus disposés à la subir dans un palais d’Orient que dans les coulisses de Quimper-Corentin. Anna avait été bien avertie que, si le prince lui jetait le mouchoir, nous ne voulions être ni confidents ni témoins.

Le prince fut plus fin que de cacher ses amours, il s’abstint de toute galanterie. Il nous voulait dispos et en possession de tous nos moyens ; il ne voulut pas mettre le trouble dans notre intérieur, et nous lui en sûmes beaucoup de gré. Nous lui avons dû un mois de bonheur sans nuage. J’ai besoin de me le rappeler pour vous parler de lui avec justice. Combien nous étions loin de prévoir par quelle horrible tragédie nous devions payer sa splendide hospitalité !

Il faut pourtant que j’arrive à ce déchirement, à cette scène atroce dont le souvenir me fait toujours venir une sueur froide à la racine des cheveux. Nous avions rempli notre engagement. Nous avions joué Phèdre, Athalie, Polyeucte et Cinna. Le prince tint ses promesses et nous fit riches. En réglant avec nous, il nous montra une lettre de Constantinople où on lui apprenait que Zamorini était parti pour la Russie. Cet exploiteur nous faussait compagnie, nous étions dégagés envers lui. Il laissait à notre charge le voyage que nous avions fait, mais nous étions trop bien dédommagés pour nous plaindre, et Bellamare hésitait à décider si nous irions à Constantinople pour notre compte, ou si nous retournerions en France par l’Allemagne. Le prince nous conseillait ce dernier parti ; la Turquie ne nous donnerait que déceptions, périls et misères. Il nous engageait à nous rendre à Belgrade et à Pesth, nous prédisant de grands succès en Hongrie ; mais il nous pria de ne prendre aucun parti avant une courte absence qu’il était forcé de faire. Peut-être nous demanderait-il encore une quinzaine aux mêmes conditions. Nous promîmes de l’attendre trois jours, et il partit en nous répétant de considérer sa maison comme la nôtre. Jamais il ne se montra plus aimable. Il persistait si bien à prendre Impéria pour Rachel, qu’il lui dit eu lui faisant ses adieux :

— J’espère que vous ne garderez pas un mauvais souvenir de mon sauvage pays, et que vous direz un peu de bien de moi à vos généraux et à vos ministres.

Nous restâmes donc fort tranquilles sous la garde des douze hommes de garnison qui veillaient au service de la maison et à celui de la forteresse, tour à tour domestiques et soldats. Je vous ai dit que c’étaient de beaux hommes graves qui n’entendaient pas un mot de français. Une espèce de lieutenant, qui s’appelait Nikanor (je ne l’oublierai jamais), et qui commandait en l’absence du prince, parlait très bien italien, mais il ne nous parlait jamais. Nous n’avions point affaire à lui, ses fonctions étant toutes militaires. C’était un grand vieillard dont le regard oblique et la lèvre mince ne nous plaisaient pas. Nous nous imaginions, non sans raison, qu’il avait un profond mépris, peut-être une secrète aversion pour nous.

Notre service immédiat était fait par le frère Ischirion et par le petit Meta, et autant que possible nous nous passions d’eux. Le moine était malpropre, curieux, obséquieux et faux. Le groom était bavard, familier, loustic mais canaille, disait Moranbois.

Ce ne fut donc pas sans déplaisir que nous vîmes notre petit Marco se lier jusqu’au tutoiement réciproque avec ce garçon et s’isoler de nous de plus en plus pour courir avec lui dans les cloîtres et dans les offices. Marco répondait à nos reproches qu’il était le fils d’un ouvrier de Rouen, comme Meta était celui d’un ouvrier de Paris, qu’ils avaient parlé le même argot dès l’enfance, que Meta avait tout autant d’esprit que lui, enfin qu’ils n’étaient pas plus l’un que l’autre. Il donnait pour prétexte à son éternelle maraude avec ce Frontin le plaisir de faire enrager le moine, qui était une vieille peste et les détestait tous les deux. Il était facile de voir que le moine les avait effectivement en horreur, bien qu’il ne se plaignit jamais de leurs malices et parût les supporter avec une angélique patience. L’histoire des têtes de Turcs lui était restée sur le cœur. Il les avait retrouvées sur l’autel d’un petit oratoire où il faisait ses dévotions et serrait ses confitures. Il avait fort bien deviné l’auteur de cette profanation. J’ignore s’il s’en était plaint au prince. Le prince avait paru ignorer tout, et les têtes n’avaient jamais reparu.

Comme notre table était désormais aussi bien servie que le permettaient les ressources du pays et les notions culinaires d’Ischirion, nous avions formellement défendu à Marco et à Meta de dérober quoi que ce soit à l’office, et, s’ils continuaient ce pillage, c’était pour leur compte et à notre insu.

Un jour, ils vinrent à la répétition avec des figures toutes bouleversées, riant d’un rire étrange, plutôt convulsif que gai. Nous n’aimions pas que Meta se tînt dans nos jambes pendant l’étude. Il nous dérangeait, touchait à tout et ne faisait que babiller. Bellamare, impatienté, le mit à la porte un peu durement, et gronda Marco qui s’était fait attendre et qui répétait tout de travers. Marco se mit à pleurer. Comme cela ne lui arrivait pas souvent et qu’il était réellement en faute, on crut devoir laisser la leçon de Bellamare entrer un peu en lui, et on ne chercha pas à les réconcilier tout de suite. Après la répétition, il disparut. Nous ne nous sommes jamais pardonné cette sévérité, et Bellamare, si sobre de réprimandes et si paternel avec les jeunes artistes, se l’est reprochée comme un crime.

Nous dînions toujours à trois heures dans le grand réfectoire. Ni Marco ni Meta ne se montrèrent. On pensa qu’ils boudaient comme des enfants qu’ils étaient.

— Qu’ils sont bêtes ! dit Bellamare, j’avais déjà oublié leurs méfaits.

Le soir vint, et la collation nous fut servie par Ischirion en personne. Nous lui demandâmes où étaient les jeunes gens. Il nous répondit qu’il les avait vus sortir avec des lignes pour pêcher dans le lac, que sans doute ils étaient revenus trop tard et avaient trouvé le pont levé, mais qu’il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter. Partout dans le village ils trouveraient des gens empressés à leur donner l’hospitalité jusqu’au lendemain.

La chose était si vraisemblable, nous avions été si bien accueillis toutes les fois que nous avions parcouru le village, que nous ne conçûmes aucune inquiétude. Cependant, nous fûmes frappés de ce que Lambesq nous dit en rentrant dans notre chambre. Il nous demanda si nous savions que le prince avait un harem.

— Non pas un harem précisément, lui répondit Léon ; c’est, je crois, ce qu’on appelle un odalik. Il n’est pas, comme les Turcs, marié à l’une de ses femmes et possesseur des autres par droit d’acquisition. Il a tout simplement plusieurs maîtresses qui sont libres de le quitter, mais qui n’en ont nulle envie, parce qu’elles seraient vendues à des Turcs. Elles vivent en bonne intelligence, probablement parce que cela est dans les habitudes des femmes de l’Orient, et on les tient cachées, parce que cela est la manière d’aimer ou le point d’honneur des hommes.

— C’est possible, reprit Lambesq ; mais savez-vous dans quel coin de ce mystérieux manoir elles sont murées ?

— Murées ? dit Bellamare.

— Oui, murées, bien murées. On a supprimé toutes les portes qui communiquaient avec la partie du couvent qu’elles habitent ; c’est l’ancienne buanderie, où il y a une belle citerne. On a fait de cette buanderie une salle de bains très luxueuse, on a planté un petit jardin dans le préau, on a bâti un très joli kiosque, et ces trois dames vivent là sans jamais sortir. Il y a une négresse pour les servir et deux gardiens pour surveiller l’unique porte de leur prison, où le prince se rend la nuit par un couloir pratiqué dans l’épaisseur des murs. Ce cher prince a la lasciveté pudique des Orientaux.

— Comment savez-vous ces détails ? lui dit Bellamare avec surprise. Est-ce que vous auriez eu l’imprudence de rôder par là ?

— Non ; ce serait de mauvais goût, répondit Lambesq, et Dieu sait si ces dames sont des houris ou des guenons ! Enfin je n’ai pas été tenté ; mais le petit effronté de groom a trouvé dans l’appartement du prince la clef du passage mystérieux, et il s’en est servi plusieurs fois pour voir, sans être aperçu, ces dames dans le bain.

— Il vous l’a dit ?

— Non ; c’est Marco qui me l’a dit, et même…

— Et même quoi ?

— Je ne sais si je dois vous le dire… il me l’a confié un soir qu’il était gris et qu’il se réconciliait avec moi plus qu’il n’était nécessaire. Je me serais bien passé de sa confiance ; mais j’avoue que j’étais curieux de voir s’il se moquait de moi, et il m’a donné des détails qui me prouvent… Enfin je crois qu’il est bon que vous le sachiez ; Meta l’a emmené avec lui voir la toilette des odalisques, et il en a eu la tête tournée. Je gage qu’il était là hier quand nous l’avons attendu à la répétition, et peut-être la chose n’est-elle pas sans danger pour lui. Je ne sais pas comment les icoglans du prince prendraient la plaisanterie, s’ils le pinçaient en flagrant délit de curiosité.

— Bah ! nous ne sommes pas chez les Turcs, reprit Bellamare, on ne l’empalerait pas pour ça ; mais le prince serait fort mécontent, je suppose, et je vais m’opposer sévèrement à ces escapades. Marco est un bon et brave enfant ; quand il comprendra que ces petites folies-là peuvent porter atteinte à notre honneur, il y renoncera. Vous avez bien fait, Lambesq, de me dire la vérité, et je regrette que vous ne me l’ayez pas dite plus tôt.

On se coucha tranquillement, mais je ne sais quel vague pressentiment troubla mon sommeil et m’éveilla avant le jour. Je pensais à Marco malgré moi, j’aurais voulu qu’il fût rentré.

Il avait tonné dans la nuit et une lourde chaleur s’était concentrée dans les appartements. Me sentant oppressé, je ne voulus pas réveiller mes camarades ; je passai sans bruit sur la terrasse que dominait un bastion voisin et d’où l’on voyait, un peu plus loin, la tour d’entrée se dessinant sur un ciel chargé de nuages. La lueur verdâtre du matin faisait ressortir les formes bizarres de ces nuées immobiles. La forteresse, vue ainsi, présentait un amas de masses noires solennellement tristes.

Il y avait, à ce qu’il me sembla, quelques personnes sur la tour, mais elles ne bougeaient pas. Je pensai que c’était des groupes de cigognes endormies sur les créneaux. Cependant, le jour augmentait, et bientôt il me fut impossible de ne pas reconnaître les têtes de Turcs replacées triomphalement sur leurs tiges de fer. C’était sans doute une infraction aux ordres du prince absent, car son intention ne pouvait pas être de présenter ce défi à la susceptibilité nerveuse de nos actrices ; mais c’était un défi de ses gens, peut-être une menace à notre adresse. J’allai doucement réveiller Bellamare pour lui faire part de cette circonstance. Pendant qu’il s’habillait pour venir avec moi s’en assurer, le jour s’était complètement dégagé de la nuit, et nous vîmes distinctement, entre deux créneaux qui nous faisaient face, Marco et Meta qui nous regardaient.

— On les a donc faits prisonniers ? me dit Bellamare, et on les a forcés de passer la nuit en compagnie de ces têtes coupées, pour les punir…

La parole expira sur ses lèvres, chaque seconde augmentait l’intensité du rayon matinal. Les deux jeunes gens étaient immobiles comme s’ils eussent été étroitement enchaînés, le menton appuyé sur le rebord de la plate-forme. Leur pâleur était livide, un rictus effrayant contractait leurs bouches entr’ouvertes, ils nous regardaient d’un œil fixe. Nos gestes et notre appel ne leur faisaient aucune impression… Quelques gouttes de sang suintaient sur la pierre…

— Ils sont morts ! s’écria Bellamare en me serrant dans ses mains crispées, on les a décapités… Il n’y a là que leurs têtes !

Je faillis m’évanouir, et, pendant quelques instants, je ne sus où j’étais. Bellamare aussi tournait sur lui-même et chancelait comme un homme ivre. Enfin il raffermit sa volonté.

— Il faut savoir, me dit-il, il faut châtier… Viens !

Nous réveillâmes nos camarades.

— Écoutez, leur dit Bellamare, il y a quelque chose d’atroce, un meurtre infâme… Marco et Meta !… Taisez-vous ! pas un mot, pas un cri… Songeons à nos pauvres femmes, qui ont déjà tant souffert !

Il alla fermer leur porte en dehors, et donna la clef à Léon en lui disant :

— Tu n’es pas fort, tu ne pourrais pas nous aider. Je te confie les femmes ; si on venait les inquiéter, frappe sur notre tamtam, nous t’entendrons, nous ne sortons pas de la maison. Ne leur dis rien si elles ne s’éveillent pas avant l’heure accoutumée et si elles n’essayent pas de sortir. De leur chambre, elles ne peuvent pas voir cette chose horrible. — Viens, Moranbois ! viens, Laurence ! pour les muscles, vous valez dix hommes à vous deux ; moi aussi, je suis fort quand il le faut. — Et vous, Lambesq, écoutez ! vous êtes très solide aussi ; mais vous n’aimiez pas Marco. Êtes-vous assez généreux, assez bon camarade, pour vouloir le venger, même au péril de votre vie ?

— Vous en doutez ? répondit Lambesq avec un accent de bravoure et de sincérité qu’il n’avait jamais eu sur la scène.

— C’est bien ! répondit Bellamare en lui serrant la main avec énergie. Prenons des armes, des poignards surtout, nous n’en manquons pas ici.

Moranbois ouvrit la caisse et, en un clin d’œil, nous fûmes armés ; puis nous nous rendîmes à la tour d’entrée. Elle n’était pas gardée, personne ne paraissait levé dans cette partie de la forteresse ; le pont n’était pas encore baissé. Seule, la sentinelle qui veillait sur le bastion voisin nous regarda d’un œil indifférent et n’interrompit pas un instant ses volte-face monotones. Sa consigne n’avait point prévu notre dessein.

Avant tout, nous voulions nous assurer de la vérité, quelque évidente qu’elle fût. Nous montâmes l’escalier en vis de la tour, et nous n’y trouvâmes que les têtes sanglantes des deux malheureux enfants. Elles avaient été tranchées net par le damas dont les Orientaux se servent si cruellement bien, leurs corps n’étaient point là.

— Laissons leurs têtes où elles sont, dit Bellamare à Moranbois, dont les dents claquaient de douleur et de colère. Le prince revient aujourd’hui, il faut qu’il les voie.

— Eh bien, il les verra, répondit Moranbois ; mais je ne veux pas que ces innocents restent en la compagnie de ces charognes de Turcs.

Et, comme il avait besoin d’exhaler sa rage, il arracha les têtes desséchées de leurs supports et les jeta sur le pavé de la cour, où leurs crânes se brisèrent avec un bruit sec.

— Ceci est inutile ! lui disait Bellamare.

Mais il ne put l’empêcher, et nous quittâmes la tour après avoir couvert de nos foulards ces deux malheureuses figures que nous ne voulions pas laisser en spectacle dérisoire à leurs bourreaux. Nous primes la clef de la tour, et, comme nous en sortions, nous vîmes que, malgré le soleil levé, le pont était toujours dressé, contre l’usage ; on nous faisait prisonniers.

— Ça nous est bien égal, dit Moranbois, ce n’est pas dehors que nous avons affaire.

Il y avait deux gardes placés sous la herse. Bellamare les interrogea. Leur consigne leur défendait de répondre, ils eurent l’air de ne pas entendre. En ce moment, le frère Ischirion parut de l’autre côté du fossé. Il portait un panier rempli d’œufs qu’il avait été chercher dans le village. Donc, il avait été debout assez matin pour savoir ce qui s’était passé la veille ou dans la nuit. Bellamare attendit qu’on l’eût fait rentrer, et, comme Moranbois le secouait rudement pour le faire parler plus vite, nous dûmes prendre sa défense ; il était là le seul qui pût nous comprendre et nous répondre.

— Qui a assassiné notre camarade et le groom du prince ? dit Bellamare au moine éperdu. Vous le savez, voyons, ne jouez pas la surprise.

— Au nom du grand saint Georges, répondit le moine, ne cassez pas mes œufs, Excellence ! ils sont tout frais, c’est pour votre déjeuner…

— Je vais t’écraser comme une vipère, lui dit Moranbois, si tu fais la sourde oreille. Est-ce toi qui as assassiné ces enfants ? Non, tu n’aurais pas eu ce courage ; mais c’est toi qui les as espionnés, dénoncés, livrés, j’en suis sûr, et je te réponds que tu ne porteras pas ta sale tête en paradis.

Le moine tomba sur ses genoux, jurant par tous les saints du calendrier grec qu’il ne savait rien, et qu’il était innocent de toute mauvaise intention. Il mentait évidemment ; mais les deux gardes, qui regardaient tranquillement la scène, commençaient à s’émouvoir un peu, et Bellamare ne voulait pas qu’ils intervinssent avant d’avoir obtenu une réponse du moine. Il lui fit déclarer que la seule autorité qui pût être responsable d’une exécution dans la forteresse était le commandant Nikanor.

— Et quel autre aurait droit sur les personnes ? répondit le moine. En l’absence du prince, il faut bien un maître ici : le commandant a droit de vie et de mort sur tous les habitants de la forteresse et du village.

— Sur vous, chiens d’esclaves, c’est possible, lui dit Moranbois ; mais sur nous, c’est ce que nous allons voir ! Où est-elle terrée, ta bête fauve de commandant ? conduis-nous à son chenil, vite, et ne raisonne pas !

Le moine obéit en se lamentant sur ses œufs cassés par les mouvements brusques de Moranbois, et en souriant sous cape de notre indignation. Il nous menait à l’antre du tigre ; il espérait sans doute que nous n’en sortirions pas.

II

À l’extrémité de la seconde cour, dans une salle voûtée, basse et sombre, nous trouvâmes le commandant couché sur une natte et fumant sa longue chibouque avec une majesté paisible. Il n’était nullement gardé. Nous considérant comme de vils saltimbanques, il ne lui était pas venu à l’esprit que nous pussions lui demander des comptes.

— Est-ce vous qui avez assassiné notre camarade ? lui dit Bellamare en italien.

— Je n’ai jamais assassiné personne, répondit le vieillard avec une douceur imposante qui nous ébranla un instant.

Et, sans quitter sa nonchalante attitude, il tira une bouffée de tabac de sa pipe et regarda d’un autre côté.

— Ne jouons pas sur les mots, reprit Bellamare. C’est par votre ordre qu’on a égorgé les deux jeunes gens ?

— Oui, répliqua Nikanor avec le même sang-froid, c’est par mon ordre. Si vous n’êtes pas contents, adressez-vous au prince, et, s’il me blâme, c’est que je l’aurai mérité ; mais je n’ai de comptes à rendre qu’à lui. Soyez prudents et laissez-moi tranquille.

— Nous ne sommes pas venus pour respecter votre repos, reprit Bellamare. Nous vous interrogeons, il faut répondre, que la chose vous plaise ou non. Pourquoi avez-vous condamné ces malheureux ?

Nikanor hésita un instant, puis, accentuant la lenteur prétentieuse avec laquelle il parlait italien, il répondit :

— C’est pour une offense personnelle au prince.

— Quelle offense ?

— Le prince seul le saura.

— Nous voulons le savoir et nous le saurons, s’écria Moranbois de sa voix enrouée, qui devint terrible.

Et, en un clin d’œil, saisissant Nikanor par la barbe, il lui retourna la face sur le pavé et lui mit son genou sur la nuque.

Le vieillard crut que son heure était venue, il n’avait pas daigné songer à se défendre ; il se dit sans doute qu’il était trop tard, et qu’il allait subir la peine du talion ; il garda le silence et ne donna aucun signe d’espoir ou de frayeur.

— Je te défends de le tuer, dit Bellamare à Moranbois, qui était véritablement hors de lui. Je veux qu’il se confesse.

Il nous fit signe, nous fermâmes les portes derrière nous, en poussant la lourde gâchette d’une serrure très primitive. Le moine nous avait suivis par curiosité ou pour appeler au secours, s’il était nécessaire. Lambesq, avisant des cordes et des bâillons qui étaient là en permanence, le garrotta et le bâillonna lestement. Nous avions dépouillé le commandant de ses armes, et, comme il y avait à une sorte de râtelier une demi-douzaine des longs fusils de la garnison, nous étions en état de soutenir un siège.

— À présent, dit Bellamare, qui avait relevé Nikanor et qui lui tenait un pistolet sur la gorge, vous parlerez.

— Jamais, répondit le montagnard inflexible sans quitter son accent prétentieux et glacé.

— Je vais te tuer ! lui dit Moranbois.

— Tuez, reprit-il ; je suis prêt.

Que faire ? Nous étions désarmés par ce stoïque mépris de la vie. La vengeance était d’ailleurs trop facile.

— Tu nous diras au moins, reprit Moranbois, le nom du bourreau ?

— Il n’y a pas de bourreau, répondit le commandant. J’ai tué moi-même les coupables avec ce sabre que vous tenez. Si vous vous en servez contre moi, vous ferez un crime. Moi, j’ai fait mon devoir.

— Je ne te tuerai pas, reprit Moranbois ; mais je veux te battre comme un chien, et je te battrai. Mets-toi en défense, tu es l’homme le plus fort du pays, je t’ai vu à l’œuvre dans les exercices. Allons, défends-toi. Je veux te renverser et te cracher au visage. Seulement, pas un cri, pas un signal à tes gens, ou je te fais sauter la cervelle comme à un lâche.

Nikanor accepta le défi avec un sourire dédaigneux. Moranbois le saisit à la ceinture, et tous deux restèrent embrassés un instant et comme pétrifiés dans la tension de leurs masses ; mais, au bout de cet instant rapide, Nikanor était encore une fois sous les pieds de l’hercule qui lui crachait au visage, et lui coupait les moustaches avec le damas qui avait tranché la tête de Marco.

Nous assistions immobiles à ce châtiment, le sang de notre camarade était entre nous et tout sentiment de pitié ; mais nous ne pouvions pas tuer un ennemi désarmé et nous nous tenions prêts à empêcher Moranbois de s’enivrer trop de sa propre colère. Tout à coup nous fûmes enveloppés d’un nuage de fumée, et des balles parties de la fenêtre du rez-de-chaussée crépitèrent autour de nous. Par je ne sais quel miracle, elles ne frappèrent que le malheureux moine, qui eut un bras cassé. Avant que les soldats qui venaient au secours de leur chef pussent recommencer l’attaque, nous avions poussé devant la fenêtre étroite et longue le long et étroit divan du capitaine. Nous étions assiégés, et nous étions ravis d’avoir quelque chose à faire. On battait la porte, mais elle tenait bon. Le commandant évanoui ne bougeait plus, le moine se tordait en vain. Vous pensez bien qu’aucun de nous ne songeait à lui. Nous nous ménageâmes une fente entre le divan et la fenêtre, et nous fîmes une décharge qui éloigna l’ennemi ; mais il revint, il fallut se renfermer de nouveau et recommencer. Je crois qu’il y eut un homme blessé. On jugea que nous étions inexpugnables de ce côté-là, on réunit tous les efforts contre la porte, qui céda, mais que Moranbois soutint de manière à ne laisser passage que pour un homme à la fois. Bellamare saisit le premier qui se présenta, il l’étreignit au cou et le jeta sous ses pieds ; les autres en se précipitant l’étouffèrent presque en lui marchant sur le corps. Je m’emparai du second. Il nous était facile de saisir le canon de leurs fusils aussitôt qu’ils se présentaient, de détourner le coup et d’attirer l’homme à nous. Cette lutte corps à corps n’était nullement prévue par eux. Ils ne nous croyaient pas capables de résister ainsi. Ils ne se faisaient pas la moindre idée de cette force d’élan spontané qui rend le Français invincible à un moment donné ; ils étaient neuf contre nous quatre, mais nous avions l’avantage de la position. Ils vinrent dix, ils vinrent douze, ils étaient tous là ; mais trois ou quatre étaient hors de combat, et les autres reculèrent… Ils nous prenaient pour des démons.

Ils revinrent, ils croyaient que nous avions tué leur commandant, ils voulaient le venger, dussent-ils périr un à un. Vraiment ils étaient braves, et, en les terrassant, nous ne pouvions nous résoudre à les égorger. Nous l’aurions pu. À peine étaient-ils dans nos mains que leurs figures exprimaient non la crainte, mais la stupeur, je ne sais quelle horreur superstitieuse, et tout aussitôt la résignation du fatalisme devant une mort qu’ils croyaient inévitable. Nous les laissions étendus par terre et ils ne bougeaient plus, craignant d’avoir l’air de demander grâce.

Je ne sais combien dura cette lutte insensée. Aucun de nous n’en eut conscience. Autant que je pus saisir quelques mots que j’avais appris de leur langue, ils dirent que nous étions sorciers et parlèrent d’aller chercher de la paille pour nous enfumer ; mais ils n’en eurent pas le temps : une exclamation du dehors et le son d’une voix bien connue arrêta le combat et termina le siège. Le prince arrivait. Il imposa silence, fit mettre bas les armes et se présenta en criant :

— C’est moi ! qu’y a-t-il ? expliquez-vous !

Nous étions trop essoufflés pour répondre. Ruisselants de sueur, noirs de poudre, les yeux hors de la tête, nous étions tous bègues.

Bellamare, qui s’était battu comme un lion, fut le plus vite remis, et, imposant silence à Moranbois qui voulait parler, il conduisit le prince auprès du commandant qui avait repris connaissance, comme si l’apparition inespérée de son maître l’eût rappelé à la vie et à la consigne.

— Monseigneur, dit Bellamare, cet homme a coupé de sa propre main la tête à notre camarade Marco et à votre domestique Meta, deux Français, deux enfants, pour une faute, peut-être une espièglerie qu’il n’a pas voulu nous dire, et qu’il a juré de ne dire qu’à vous. Nous étions fous, nous étions ivres, nous étions enragés, et pourtant un seul de nous l’a défié, renversé par terre et lui a coupé la moustache… en lui crachant au visage, je dois et je veux tout dire : s’il n’est pas content, nous sommes prêts à nous battre en duel avec lui, tous, les uns après les autres. Voilà toute la vengeance que nous avons tirée de lui, et, si vous ne la trouvez pas douce, vous en demandez trop à des Français qui ont horreur de la lâcheté féroce et qui regardent comme un infâme le meurtrier de sang-froid. Vos soldats sont venus au secours de leur chef ; je ne dis pas qu’ils aient eu tort ; ils ont tiré sur nous sans sommation, ce n’est peut-être pas la coutume chez vous ; nous nous sommes défendus. Ils ont blessé votre cuisinier en voulant nous tuer. Nous n’y sommes pour rien, il vous le dira lui-même. Nous aurions pu tuer nos prisonniers, et nous ne les avons pas même frappés de nos armes, mais nous avons joué des poings et des bras. S’il leur en cuit, c’est tant pis pour eux ! Vous ne nous trouvez pas disposés au repentir, et nous périrons tous avant de dire que vos usages sont humains et que les actes de rigueur commis en votre nom sont justes. Voilà, j’ai dit.

— Et nous t’approuvons, ajouta Moranbois en enfonçant sa casquette de loutre sur son crâne.

Le prince avait écouté sans manifester la moindre surprise, la moindre émotion. Il était devant son escorte, devant Nikanor, qui écoutait impassible et muet aussi. Il jouait son rôle d’homme supérieur ; mais il était pâle, et son œil semblait chercher une solution qui satisfît l’orgueil de ses barbares et les exigences de notre civilisation.

Il se renferma encore un instant dans cette méditation silencieuse avant de répondre, puis il donna rapidement quelques ordres en langue slavonne. On emporta aussitôt le moine, on versa un verre d’eau-de-vie à Nikanor qui avait peine à se tenir debout, et à qui le prince ne voulait pas permettre de s’asseoir devant lui ; puis tout le monde sortit, et le prince, s’adressant au commandant, lui dit en italien, d’un ton sec et glacé :

— Avez-vous tué Meta et Marco ? Répondez dans la langue dont je me sers pour vous interroger.

— Je les ai tués, répondit Nikanor.

— Pourquoi avez-vous fait cela ?

Nikanor répondit en esclavon.

— Je vous ai ordonné, reprit le prince, de répondre en italien.

— Dirai-je cette chose devant des étrangers ? répondit le montagnard ému, en rougissant presque.

— Vous la direz, je le veux.

— Eh bien, maître, le valet et le comédien ont vu tes femmes dans le bain.

— Est-ce tout ? dit le prince froidement.

— C’est tout.

— Et tu les as tués par colère, en les prenant sur le fait ?

— Non, j’étais averti que cela durait depuis quelques jours. Je les ai guettés et saisis dans le couloir de ton appartement, hier, à deux heures après midi. Je les ai menés sans bruit au cachot, et, cette nuit, en présence de tes femmes, j’ai fait tomber leurs têtes qui sont maintenant sur la tour. Nul autre homme que le moine n’a su la cause de leur mort. Ton honneur n’a pas été souillé ; j’ai fait ce que tu avais ordonné, ce que tout homme doit faire, ou commander à son serviteur, ou attendre de son ami.

Le prince devint pâle. Il ne pouvait plus nous cacher la similitude de ses mœurs chrétiennes avec les mœurs turques, et il en était profondément humilié. Il essaya pourtant de les justifier à nos yeux.

— Monsieur Bellamare, dit-il en français, si vous étiez marié, et qu’un débauché cynique vînt regarder votre femme nue à travers une porte, lui pardonneriez-vous cet outrage ?

— Non, dit Bellamare. Dans mon premier mouvement, je le jetterais probablement par la fenêtre, ou je le précipiterais la tête en avant dans les escaliers ; mais je ferais cela moi-même, et, si j’avais affaire à deux enfants, je me contenterais de les chasser à coups de pied au derrière. Dans tous les cas, fussé-je encore plus outragé, eût-on déshonoré ma femme ou ma maîtresse, je ne chargerais aucun de mes amis de couper froidement la tête à mon rival et de la planter en triomphe sur le toit de ma maison.

Le prince se mordit la lèvre, et, se tournant vers Nikanor :

— Vous n’avez jamais compris votre consigne, lui dit-il, et, comme une brute que vous êtes, vous avez interprété à la mode turque les lois et usages de notre nation. Il y a peine de mort contre ceux qui pénètrent dans notre gynécée et qui établissent des rapports coupables avec nos femmes ; mais ici le cas était différent, vous n’avez surpris personne dans mon gynécée, et vous avez puni du dernier supplice deux étrangers affranchis de notre autorité et coupables seulement envers leur propre honneur. Allez vous mettre aux arrêts, monsieur, en attendant que votre punition soit décrétée.

Il ajouta d’un ton ferme :

— Justice sera faite !

Mais je crus saisir un regard d’intelligence qui disait au commandant : « Sois tranquille, tu en seras quitte pour quelques jours de prison. »

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvions exiger davantage, et aucune satisfaction à notre dignité ne pouvait rendre la vie à notre pauvre petit camarade. Nous demandâmes seulement au prince, et sur un ton assez raide, que ses restes nous fussent rendus pour être ensevelis avec décence.

— C’est trop juste, répondit-il, évidemment contrarié et troublé de cette demande ; mais je ne puis permettre que l’inhumation ait lieu ostensiblement ; attendez la nuit.

— Et pourquoi donc ? dit Moranbois indigné. Une infamie a été commise chez vous, et vous ne voulez pas que la réparation soit franche ? Ça nous est égal, nous n’avons besoin de personne pour enterrer nos morts ; mais nous voulons le corps de notre pauvre enfant, nous le voulons tout de suite, et, si on nous le cache, nous le chercherons partout ; et, si on veut nous empêcher de le soustraire aux outrages… eh bien, nous voilà reposés, nous recommencerons à houspiller vos janissaires.

Le prince fit semblant de n’avoir pas entendu cette harangue, dont le dernier mot, qui le comparait à un sultan, dut le blesser beaucoup. Il se promenait dans la salle du corps de garde d’un air préoccupé.

— Pardon, dit-il, comme s’il sortait d’une profonde rêverie.

Et, en s’adressant à Bellamare :

— Que me demandez-vous ?

— Le cadavre de notre camarade, répondit Bellamare. Votre Altesse disposera de celui de son malheureux domestique comme elle l’entendra.

— Pauvre enfant ! dit le prince avec un profond soupir vrai ou simulé.

Et il sortit en nous disant d’attendre un instant. Il ne revint pas ; mais, au bout de dix minutes, deux hommes de son escorte nous apportèrent roulé dans une natte le corps mutilé de l’infortuné Marco. Moranbois le prit dans ses bras, et, tandis qu’il l’emportait, Lambesq et moi, nous allâmes chercher la pauvre tête livide sur la tour. Nous portâmes ces tristes restes sur notre théâtre, on les enveloppa dans la robe blanche que le jeune artiste avait portée quelques jours auparavant lorsqu’il avait joué le rôle du lévite Zacharie dans Athalie. Nous lui mîmes une couronne de feuillage sur la tête et brûlâmes des parfums autour de lui. Moranbois sortit pour lui faire creuser une fosse dans le cimetière du village, et Bellamare se rendit auprès de nos actrices pour les informer de ce qu’elles ne devaient plus ignorer. Il était encore de bonne heure ; nous en étions surpris, nous avions vécu dix ans depuis le lever du soleil.

Léon avait été en proie à une vive inquiétude jusqu’au moment où il avait vu rentrer le prince. Il avait entendu des coups de fusil ; mais on faisait si souvent l’exercice à feu dans les cours du manoir, qu’il n’avait pas vu là un indice certain de notre danger, et, comme il avait donné sa parole de ne pas quitter les femmes, il était resté à son poste.

Il vint nous rejoindre avec elles sur ce théâtre de tragédie à façade byzantine, dont nous avions fait une chapelle funéraire. Si vous voulez vous représenter une scène dramatique rendue comme on ne la joue jamais pour le public, figurez-vous le tableau que composaient à leur insu mes camarades des deux sexes. Épuisé de fatigue morale et physique, je m’étais laissé tomber dans un coin sur l’estrade, et je les regardais ; les femmes avaient toutes pris le deuil. Impéria, debout, déposait un pieux baiser sur le front de marbre du pauvre enfant. Les autres femmes, agenouillées, priaient autour de lui. Bellamare, assis sur le bord du théâtre, était morne et immobile. Je ne l’avais vu ainsi qu’une seule fois, sur l’écueil. Léon sanglotait, appuyé sur un fût de colonne du décor. Lambesq, véritablement affecté, entretenait les parfums sur un beau trépied que le prince nous avait prêté pour figurer dans la tragédie, puis il allait de l’un à l’autre comme pour parler, et il ne disait rien. Il se reprochait sa longue inimitié contre Marco, et semblait éprouver le besoin de s’en accuser tout haut ; mais tout le monde la lui pardonnait intérieurement. Il s’était vraiment bien conduit dans notre campagne de la matinée, et nous n’avions plus aucune amertume contre un homme qui voulait se réhabiliter.

Moranbois revint nous annoncer que la fosse était prête. Nous trouvions que c’était nous séparer trop vite de notre pauvre camarade, comme si nous étions pressés de nous débarrasser d’un spectacle douloureux. Nous voulions passer la nuit à le veiller. Moranbois partageait nos idées ; mais il nous avertit que nous n’avions pas de temps à perdre pour plier bagage. Le secret du harem n’avait pas transpiré au dehors ; mais, bien que Nikanor ne l’eût pas révélé, les gardiens du dedans l’avaient deviné, et commençaient à le faire pressentir aux habitants de la vallée. Le meurtre des deux enfants ne pouvait manquer d’être regardé comme une chose très juste, et leur faute comme exécrable. Plus d’une famille professait à la fois le christianisme et l’islamisme. Dans cet étrange pays, la guerre patriotique fait qu’on oublie les dissidences religieuses. On commençait à savoir aussi que les ambitions du prince étaient déçues, que les chefs des montagnes avaient repoussé l’idée de se donner un maître, et que ses soldats, après s’être flattés d’être les premiers dans la confédération, étaient humiliés de son échec. Ils l’attribuaient à ses idées françaises et commençaient à prendre ses histrions en horreur. Voilà ce que le prince avait fait entendre à Moranbois, à qui il venait de parler. Il lui avait donné le conseil d’ensevelir Marco dans un petit bois de cyprès qui faisait partie de son domaine particulier, et non dans le cimetière, où il y avait un coin de rebut pour les suppliciés et pour les ennemis de la religion : laquelle ?

Moranbois n’avait pas cru devoir résister. Sachant fort bien que, si nous blessions les croyances du pays, les restes de notre camarade seraient outragés dès que nous aurions le dos tourné, il avait accepté l’offre du prince et creusé lui-même la fosse au lieu que celui-ci lui avait indiqué.

C’était un massif très touffu où l’on pénétrait par la porte de derrière de la chapelle, en suivant une sinueuse allée de lauriers et de marasques. Nous pûmes donc, en plein jour, et sans être vus du dehors, transporter notre pauvre mort sous cet impénétrable ombrage. Le prince avait à dessein éloigné tous ses gens de ce point de ses dépendances et de la partie du manoir qu’il nous fallait traverser. Nous pûmes déposer quelques instants le corps dans la chapelle grecque ; nous voulûmes même qu’il en fût ainsi, non qu’aucun de nous, sauf Régine et Anna, fût très bon chrétien ; mais nous voulions rendre à la victime d’une coutume barbare tous les honneurs dont la barbarie peut disposer.

Quand nous eûmes couché le mort dans son dernier lit, nivelé la terre avec soin, et recouvert la place avec de la mousse et des feuilles sèches, Léon, pâle et la tête découverte, prit la parole.

« Adieu, Marco, dit-il, adieu, toi, la jeunesse, l’espoir, le rire, la flamme de notre famille errante, le doux et filial compagnon de nos travaux et de nos misères successives, de nos joies imprévoyantes et de nos amers désastres ! Voici le plus cruel de nos revers, et nous allons te laisser ici, seul, sur une terre ennemie, où il nous faut cacher tes restes comme ceux d’un être maudit, sans qu’il nous soit permis de laisser une pierre, un nom, une pauvre fleur, sur la place où tu reposes.

» Pauvre cher enfant, ton père, un brave ouvrier, ne pouvant s’opposer à ta brûlante espérance, t’avait confié à nous comme à d’honnêtes gens, et parmi nous tu as trouvé des pères, des oncles, des frères et des sœurs, car nous t’avions tous adopté, et nous devions te protéger et te guider longtemps dans la carrière et dans la vie. Tu méritais notre affection, tu avais les plus généreux instincts et les plus charmantes aptitudes. Perdu avec nous sur un écueil au milieu des vagues furieuses, tu as été, malgré ton jeune âge, un des plus dévoués. Une mauvaise influence, un entraînement fatal de la puberté, t’ont livré à un péril que tu as voulu braver, à une folie que tu as expiée effroyablement, mais avec vaillance et résolution, j’en suis certain, puisque nul cri de détresse, nul appel désespéré à tes camarades n’a rompu l’horrible silence de la nuit maudite qui vient de nous séparer pour jamais.

» Pauvre cher Marco, nous t’avons bien aimé, et nous te garderons un souvenir ineffaçable, une bénédiction toujours tendre ! Arbres des tombeaux, gardez le secret de son dernier sommeil sous votre ombre. Soyez son linceul, neiges de l’hiver et sauvages fleurs du printemps ! Oiseaux qui traversez le ciel sur nos têtes, voyageurs ailés plus heureux que nous, vous êtes les seuls témoins que nous puissions invoquer ! La nature, indifférente à nos larmes, rouvrira du moins son sein maternel à ce qui fut un corps, et reportera à Dieu, principe de la vie, ce qui fut une âme. Esprits de la terre, essences mystérieuses, souffles et parfums, forces indéfinissables, recueillez la parcelle de généreuse vitalité que laisse ici cet enfant immolé par la férocité des hommes, et, si quelque malheureux exilé comme nous vient par hasard fouler sa tombe, dites-lui bien bas : « Ici repose Pierre Avenel, dit Marco, égorgé à dix-huit ans loin de sa patrie, mais béni et arrosé des larmes de sa famille adoptive. »

Impéria nous donna l’exemple, et nous baisâmes tous la terre à la place qui cachait le front du pauvre enfant. Nous trouvâmes le prince qui nous attendait dans la chapelle. Il était triste, et je crois qu’il nous parla sincèrement cette fois.

— Mes amis, nous dit-il, je suis navré de ce double meurtre, et, accompli dans de telles conditions, je le regarde comme un crime. Vous allez emporter de nous une triste opinion ; mais faites la part de chacun. J’ai voulu introduire quelque civilisation dans ce pays sauvage. J’ai cru qu’il était possible de faire entrer la notion du progrès dans des têtes héroïques, mais étroites et dures. J’ai échoué. Prendrai-je ma revanche ? Je l’ignore. Peut-être remporterai-je la palme au moment où la balle d’un musulman me couchera par terre. Peut-être me reverrez-vous en France, rassasié de périls et de déceptions, me consolant au foyer des arts et des lettres. Quel que soit l’avenir, gardez-moi un peu d’estime. Je ne regrette pas de vous avoir associés à une tentative généreuse. Que Rachel soit ici ou ailleurs, l’artiste qui m’a charmé doit garder en toute sécurité de conscience l’hommage de ma satisfaction et de ma gratitude. Il faut que désormais je me prive de plaisirs élevés, et je comprends que ma résidence vous soit devenue odieuse. N’attendons pas qu’elle soit impossible, car, vous le voyez, je ne suis pas toujours un maître aussi absolu que j’ai l’air de l’être. Je vais donner des ordres pour que demain, à la pointe du jour, votre départ s’effectue sans bruit et sans obstacle. Je vous donnerai une escorte aussi sûre que possible, mais soyez armés à tout événement. Je ne puis vous accompagner, ma présence serait une cause d’irritation de plus contre vous. Je sais que vous êtes braves, terribles même, car vous avez gravement maltraité quelques-uns de mes hommes qui se croyaient invincibles. Ceux-là ne sont point à redouter pour le moment ; mais ils ont des parents au dehors, et la vendetta est autrement redoutable dans nos montagnes que dans celles de la Corse. Soyez prudents, et, si vous entendez sur votre passage quelque insulte ou quelque menace, faites ce que je fais souvent, ayez l’air de ne pas l’entendre.

Il nous demanda ensuite où nous voulions aller ; nous n’en savions rien, mais notre parti fut pris à l’instant de retourner en Italie. Nous avions horreur de l’Orient, et, dans ce premier moment de consternation et d’indignation, il nous semblait que nous y aurions toujours à trembler les uns pour les autres.

— Si vous retournez à Gravosa, dit le prince, ma petite villa est toujours à votre disposition pour tout le temps que vous voudrez. N’emportez pas les décors et les costumes qui pourraient embarrasser et retarder votre marche dans la montagne ; je vous les enverrai demain.

Nous fîmes nos paquets dans la soirée même, et le lendemain nous nous présentâmes dès le jour au pont-levis. Les mules, les chevaux et les hommes d’escorte étaient prêts sur les revers du fossé ; mais, par une lenteur qui nous parut volontaire, on nous fit attendre longtemps le pont. Enfin nous franchîmes la vallée sans voir personne, et nous entrâmes dans le défilé qui s’enfonçait dans la montagne. Nous n’étions pas sans appréhension ; si nous avions des ennemis, ils devaient nous attendre là. Nos guides, au nombre de quatre, marchaient en avant avec insouciance, leurs chevaux allaient plus vite que nos mules, et, quand ils avaient de l’avance, ils ne se retournaient pas pour voir si nous pouvions les suivre, ils continuaient à augmenter la distance entre eux et nous. Si nous eussions été attaqués, ils ne se seraient probablement pas retournés davantage.

Pourtant nous ne fûmes pas inquiétés, nous ne rencontrâmes aucune figure hostile, et nous étions vers trois heures de l’après-midi aux deux tiers du chemin, assez près de la plaine pour nous croire hors de danger. Nous ne savions pas que le danger était précisément à la sortie des États du prince.

Il faisait beaucoup plus chaud qu’à notre première traversée dans ces montagnes, et nos bêtes firent mine de refuser le service. Notre escorte s’arrêta enfin en nous voyant forcément arrêtés, et un des cavaliers nous fit entendre par signes que, si nous voulions boire et faire boire les animaux, il y avait de l’eau à peu de distance.

Nous n’avions pas soif, nous nous étions munis de fioles ; mais les bêtes, et surtout celle qui portait notre petite fortune et nos effets les plus précieux, se dirigeaient d’elles-mêmes avec obstination vers le lieu indiqué. Il fallait bien les suivre. Quand nous vîmes dans quel précipice elles nous conduisaient, nous mîmes pied à terre et leur lâchâmes la bride. Nos guides en avaient fait autant de leurs chevaux ; un seul d’entre eux les suivit en sautant de roche en roche pour les empêcher de rester trop longtemps dans l’eau. Moranbois retint la mule, qui n’eût pu remonter avec son chargement ; mais, avant qu’il l’eût débarrassée de la caisse, c’est-à-dire de la sacoche qui contenait nos valeurs, elle s’échappa de ses mains et s’élança dans le ravin.

Moranbois, craignant qu’elle ne perdit nos richesses, la suivit avec intrépidité. Nous connaissions son adresse et sa force, et l’endroit était praticable, puisqu’un autre homme s’y risquait. Pourtant nous avions l’esprit frappé et nous ne le vîmes pas sans inquiétude s’enfoncer et disparaître sous les broussailles qui tapissaient le talus. Au bout d’un instant, n’y pouvant tenir, je le suivis, sans faire part aux autres de ma préoccupation.

L’abîme était encore plus profond qu’il ne nous avait paru ; à la moitié de son escarpement, il devenait moins difficile, et je commençais à voir le fond, quand un homme d’un aspect repoussant de saleté et armé d’un fusil dirigé sur moi sortit de derrière un rocher et me dit en mauvais français :

— Vous pas bouger, pas craindre, pas crier, – ou mort. Vous avancer, vous voir !

Il me saisit le bras et me fit faire deux pas en avant. Je vis alors dans une sorte d’entonnoir à pic où coulait, je crois, un filet d’eau, Moranbois l’intrépide, l’invincible Moranbois, terrassé par six hommes qui le garrottaient et le bâillonnaient. Autour d’eux, une vingtaine d’autres, armés de fusils, de pistolets et de couteaux, rendaient tout espoir de secours impossible. Le guide et les autres montures avaient disparu. Seule, la mule de Moranbois était aux mains de ces bandits qui commençaient à la dépouiller.

Tout cela m’apparut en un clin d’œil avec une netteté désespérante. Je ne pouvais tirer sur les bandits, sans risquer d’atteindre le prisonnier. Je compris rapidement qu’il fallait me taire.

— Pas faire de mal, reprit l’affreux drôle qui me tenait le bras ; rançon, rançon ! c’est tout !

— Oui, oui, criai-je de toutes mes forces, rançon, rançon !

Et le truchement cria aussi, répétant probablement le même mot à ses compagnons dans leur langue.

Aussitôt tous les bras se levèrent de notre côté en signe d’adhésion, et mon interlocuteur reprit :

— Vous, laisser là-haut tout, les bêtes et les caisses, les armes, l’argent de poche et les bijoux. Pas de mal à vous.

— Mais lui ! m’écriai-je en lui montrant Moranbois, lui, je le veux, ou nous nous ferons tous tuer !

— Aurez lui sain et sauf ; faites vite, ou lui mort. Dire là-haut, et filer ! trouver lui au bas de montagne.

Je remontai comme un ouragan. Bellamare et Léon avaient entendu des voix étrangères, ils venaient à ma rencontre.

— Remontons, leur dis-je épuisé ; aidez-moi, remontons !

En trois mots, tout fut compris, et il n’y eut pas un moment d’hésitation. La défense était impossible, les trois guides qui nous restaient avaient disparu. Sans doute, n’osant se venger eux-mêmes, ils nous avaient conduits et livrés aux brigands de la frontière.

Nous laissâmes tout, même nos manteaux de voyage et nos armes. Nous jetions tout par terre avec une hâte fiévreuse, délirante. Nous n’avions qu’une pensée, courir plus vite au bas de la montagne et retrouver notre ami. On nous trompait peut-être ! on l’assassinait peut-être pendant que nous laissions tout pour le sauver. On allait peut-être nous assassiner aussi quand on nous verrait seuls et désarmés. N’importe ; une chance de salut pour Moranbois et cent contre nous, il ne fallait pas hésiter.

Le bandit, qui m’avait suivi, était là perché sur une roche, le fusil armé entre les mains. Nous ne faisions aucune attention à lui. Quand il se fut assuré que nous n’emportions rien et que nous y mettions une conscience exaltée, il daigna nous crier : « Merci, Excellences ! » d’un air de courtoisie dérisoire qui nous fit partir d’un rire nerveux.

— Lui, lui ! s’écria Impéria en tendant au bandit son bracelet de diamants qu’elle était sur le point d’emporter à son bras par mégarde. Ceci pour vous ! sauvez notre ami !

Le drôle sauta comme un chat, prit le bracelet et voulut baiser la main qui le lui tendait.

— Lui, lui ! répéta Impéria en reculant.

— Courez, reprit-il, courez !

Et il disparut.

Il s’en allait à vol d’oiseau, et nous avions un long circuit à faire. Enfin nous arrivâmes éperdus au lieu désigné. Moranbois était là, couché en travers du sentier, toujours bâillonné, évanoui, les mains liées. Nous nous hâtâmes de le délier et de l’examiner. On nous avait tenu parole, on ne lui avait fait aucun mal ; mais les efforts qu’il avait faits pour se dégager l’avaient épuisé. Il fut plus d’une heure sans reprendre connaissance.

Nous l’avions emporté jusqu’à la plaine, car nous avions vu de loin une trentaine de bandits s’abattre sur nos dépouilles, et nous avions peur qu’il ne leur prit fantaisie de venir nous enlever nos habits, peut-être outrager les femmes. Évidemment ils étaient lâches, puisqu’ils avaient agi par ruse ; mais nous n’étions plus à craindre, grâce au soin qu’ils avaient pris de nous faire abandonner nos armes.

Quand nous nous trouvâmes en vue de quelques misérables habitations, notre première pensée fut d’y courir ; puis nous craignîmes de nous trouver chez des affiliés d’une bande qui venait détrousser les voyageurs à si peu de distance, nous nous jetâmes dans un massif de buis et de lentisques. Nous ne pouvions plus porter Moranbois, nous ne pouvions plus soutenir les femmes. Nous nous laissâmes tous tomber par terre. Moranbois revint à lui, et, au bout d’une heure de repos, où nous n’échangeâmes pas une parole dans la crainte d’attirer de nouveaux ennemis, nous recommençâmes à marcher dans une plaine aride semée de pierres. Nous voulions gagner un petit bois que nous apercevions devant nous, sur la droite de la route ; quand nous y arrivâmes, il faisait nuit.

— Il faut nous arrêter ici ou mourir, dit Bellamare. Demain, au jour, nous saurons où nous sommes, et nous aviserons. Allons, mes amis, remercions Dieu ! Nous sommes ses enfants gâtés, nous avons sauvé Moranbois !

Ce mot, dit avec une conviction et une gaieté sublimes, réveilla toutes les fibres de nos cœurs. Nous nous jetâmes dans les bras les uns des autres en criant :

— Oui ! oui ! nous sommes heureux, et Dieu est bon !

L’hercule fondit en larmes ; c’était probablement la première fois de sa vie.

La nuit fut froide et nous parut longue. Nous n’avions plus de manteaux pour nous garantir et rien à manger ni à boire après une journée de fatigue et d’émotions terribles ; mais personne ne songea à se plaindre, et même aucun de nous ne consentit à faire part aux autres de son malaise et de sa souffrance. Les femmes étaient aussi stoïques que nous. Le scoglio maledetto nous avait recuits, comme disait Moranbois, et nous pouvions supporter une dure journée et une mauvaise nuit.

Dès le jour, nous nous orientâmes. Le chemin qui serpentait dans la plaine était bien la route de Raguse ; nous n’avions que les montagnes dalmates à traverser, et nous nous mîmes en route, toujours à jeun. Nous rencontrâmes des habitations ; nous n’avions pas un sou pour payer un déjeuner quelconque. On se fouilla, on s’éplucha ; quelques boutons de manchettes oubliés dans le dépouillement opéré pour la rançon, quelques foulards, une boucle d’oreille, c’était de quoi vivre jusqu’à Raguse, et on se trouvait riche encore pour un jour. Après cela, ce serait la mort ou la mendicité, nouvelle face de cette aventureuse existence qui semblait vouloir ne nous épargner aucune mauvaise chance.

Nous avisions devant nous une petite ferme qui avait un peu l’aspect d’une chênaie normande.

— Allons frapper là, dit Bellamare ; mais il s’agit de ne pas faire peur aux gens, et nous avons piteuse mine. – Mesdames, un peu de toilette, s’il vous plaît ; redonnez un peu de chic à vos petits chapeaux déformés ; rattachez avec des épingles, si vous avez des épingles, vos jupes déchirées. – Messieurs, refaites le nœud de vos cravates… – Et toi, Laurence…, rentre ce bout de courroie qui te fait une queue. Les naturels du pays sont capables de te prendre pour un Nyam-Nyam.

Je cherchai et tirai ce bout de courroie ; c’était le reste de la petite ceinture que je portais toujours sous mon gilet et qui contenait mes billets de banque. Ne pouvant la déboucler assez vite, je l’avais tirée avec impatience et, comme elle était fort usée, elle s’était rompue. J’avais jeté sur le tas de nos dépouilles opimes ce qui m’était venu à la main, croyant sacrifier ainsi en conscience ma dernière ressource.

Quelle fut ma surprise lorsqu’en regardant la portion qui restait pendue à mes reins, je vis qu’elle contenait encore mes cinq mille francs à peu près intacts !

— Miracle ! m’écriai-je ; mes amis, la fortune nous sourit, et l’étoile des bohémiens nous protège ! Voici de quoi retourner en France sans demander l’aumône. Déjeunons richement, s’il se peut. J’ai de quoi remplacer les boutons de manchettes et les foulards qui vont payer notre écot, car mon papier n’a pas cours dans ce désert.

Nous fîmes un excellent repas champêtre chez des gens très hospitaliers qui nous parlaient par gestes et qui furent si contents de nous, qu’ils nous firent faire un bon bout de chemin sur une espèce de char antique à roues pleines, qui criait comme un damné. Nos petits cadeaux avaient eu grand succès.

Nous arrivâmes à Raguse moins pimpants que nous n’en étions sortis. Notre premier soin fut de courir au consulat français, où j’échangeai un de mes billets et où nous racontâmes notre triste aventure. Il nous fut dit qu’il n’y avait aucun espoir de recouvrer notre fortune ; nous étions bien heureux d’avoir conservé la vie.

Il fallait que les heiduques, c’est le nom que l’on donnait à ces brigands, fussent très nombreux en ce moment et que leurs bandes eussent peur les unes des autres, puisqu’on n’avait pas pris le temps de nous débarrasser de nos habits et même de nos chemises. Sans doute on ne nous avait pas massacrés pour ne pas attirer d’autres oiseaux de proie par le bruit d’un combat ; on s’était contenté de nous dévaliser en gros plutôt que de partager avec de nouveaux venus les menues dépouilles.

Lambesq, qui était soupçonneux, pensa que le prince n’était pas étranger à ce coup de main pour rentrer dans ses dépenses ; mais aucun de nous ne voulut partager cette opinion. Le prince n’avait qu’un tort apparent : c’est de nous avoir donné une escorte aussi peu nombreuse et aussi peu sûre ; mais ne nous avait-il pas avertis qu’il ne pouvait mieux faire ? Et puis étions-nous certains d’avoir été trahis par nos guides ? Voyant les bandits en nombre et ne voulant pas se faire tuer pour nous, trois avaient pris la fuite. Le quatrième, celui qui avait dû être pris avec Moranbois, ne pouvant faire espérer une rançon pour lui-même, devait avoir été tué.

Le chancelier du consulat nous dit que certainement nos bandits étaient étrangers au pays. Les indigènes tuent par vengeance et ne dévalisent les morts qu’en temps de guerre. Ils ne connaissent pas la coutume italienne de la rançon. Je me souvins que le drôle avec qui j’avais dû composer avait un type et un accent tout à fait différents de ceux des gens de la contrée.

Tous les commentaires étaient, du reste, bien inutiles, nous étions ruinés sans retour. Nous nous occupâmes du départ pour le surlendemain. Nous ne voulions pas exploiter notre mésaventure en battant la grosse caisse pour faire quelque argent dans le pays ; nous étions d’ailleurs trop fatigués pour nous remettre au travail. Le jour suivant, nous vîmes arriver nos costumes et nos décors que le prince nous renvoyait, sans se douter de nos revers. Sans doute, s’il les eût connus, il nous eût offert quelque dédommagement, et peut-être l’eussions-nous accepté sans le souvenir de notre pauvre Marco, qui était désormais entre nous et ses largesses. Nous ne voulûmes même pas lui écrire ce qui nous était arrivé. S’il sévissait contre nos guides, une révolte contre lui pouvait éclater. C’était assez de victimes comme cela. – Nous n’avions qu’une idée, quitter au plus vite ce pays qui nous avait été si désastreux.

Nous achetâmes quelques nippes et nous retînmes nos places sur le bateau à vapeur du Lloyd autrichien pour Trieste. En soupant dans l’unique hôtel de la ville et en causant de notre dernière aventure, Moranbois nous dit qu’il nous coûtait plus cher qu’il ne valait.

— Tais-toi, lui dit Bellamare ; rien ne vaut un homme de cœur, et rien n’est meilleur pour la santé qu’un bon mouvement ! – Voyons, mes cabotins bien-aimés, est-ce que, depuis ce moment-là, nous ne sommes pas plus heureux que nous ne l’étions en quittant cette forteresse de malheur ? Nous emportions une fortune qui vraiment nous était trop amère ! Nous avions besoin de détester les sauvages qui nous l’avaient donnée au prix d’une de nos têtes les plus chères. Chacune des jouissances que cet argent nous eût procurées nous eût serré le cœur comme un remords, et nous n’aurions jamais pu nous égayer sans voir au milieu de nous la face pâle de Marco. À présent, cette figure nous sourira ; car, si le brave enfant pouvait revenir, il nous dirait : « Ne pleurez plus, ce que vous n’avez pu faire pour me sauver, vous l’avez fait pour un autre, et, cette fois, vous avez réussi. » Allons, Moranbois, ne sois plus triste. Est-ce parce que, pour la première fois de ta vie, tu as été tombé, mon hercule ? Avais-tu la prétention de battre à toi seul trente hommes ? Est-ce comme caissier que tu soupires ? Qu’est-ce qu’il y a de si dérangé dans nos finances ? Quand nous sommes partis d’ici, il y a cinq semaines, nous n’avions pas grand’chose ; nous nous sommes trouvés bien fiers de tant gagner en si peu de temps, ce n’était pas naturel, ça ne pouvait pas durer ; mais nous voilà encore sur nos pieds, puisque nous avons nos instruments de travail, nos décors et nos costumes. Un de nous retrouve par miracle le premier fonds de roulement. Nous allons nous reposer en mer, saluer en passant lo scoglio maledetto et lui faire un pied de nez ; après quoi, nous travaillerons, et nous serons tous des talents de premier ordre ; vous verrez ! Purpurin lui-même dira des vers corrects. Que voulez-vous ! nous avons beaucoup souffert ensemble, et les heures de dévouement nous ont grandis. Nous avons gagné quelque chose de plus que la richesse, nous sommes devenus meilleurs. Nous nous aimons davantage ; nous nous chamaillerons peut-être encore aux répétitions, mais nous sentons bien d’avance que nous nous pardonnerons tout et que nous pourrions nous battre sans cesser de nous aimer. Allons ! depuis le départ de Saint-Clément, tout est pour le mieux, et je bois à la santé des brigands !

La parole de Bellamare gouvernait nos âmes, et je ne sais aucun découragement dont elle ne nous eût arrachés. Nous étions, comme tous les artistes, très railleurs et très facétieux les uns avec les autres ; mais lui, le plus facétieux et le plus railleur de tous, il avait une conviction si ardente dans les occasions sérieuses, qu’il nous rendait enthousiastes comme lui.

Nous n’eûmes donc pas un regret pour notre fortune évanouie, et Moranbois dut en prendre son parti comme les autres.

Durant la traversée, nous eûmes tous la préoccupation de retrouver lo scoglio maledetto.

Nous l’eussions certes reconnu entre mille ; mais nous ne le rencontrâmes certainement pas, ou nous le rencontrâmes durant la nuit. En vain interrogions-nous les gens de l’équipage et les passagers ; on ne pouvait nous renseigner, puisque nous avions baptisé notre île au hasard, et qu’aucun de nous n’était assez géographe pour mettre les gens compétents sur la trace. Deux ou trois fois, il nous sembla qu’elle nous apparaissait dans la brume du soir : c’était un rêve. Là où nous pensions voir des formes connues, il n’y avait rien.

— Gardons ce rocher dans notre imagination, nous dit Léon. Il y sera toujours plus terrible et plus beau que la vision réelle ne nous le rendrait.

— Plus beau ! s’écria Régine : tu l’as trouvé beau, toi ? Les poètes sont-ils assez fous !

— Non, reprit Léon, les poètes sont sages, ils sont même les seuls sages qui existent. Quand les autres s’inquiètent et s’effrayent, ils rêvent et contemplent ; tout en souffrant, ils voient : ils ont, jusqu’à la dernière heure, la jouissance de regarder et d’apprécier. Oui, mes amis, c’était un lieu splendide, et jamais je n’ai si bien compris la fascination de la mer que durant cette semaine d’angoisses où nous étions seuls face à face et côte à côte avec elle, toujours menacés et insultés par son aveugle colère, toujours protégés par cette roche qu’elle ronge depuis des siècles incalculables sans pouvoir la dévorer. Nous étions pourtant en plein dans le ventre du monstre, et j’ai souvent pensé alors à la légende de Jonas dans la baleine. Sans doute le prophète était échoué comme nous sur un écueil. Dans son temps, on racontait tout en métaphore, et peut-être son refuge avait-il la forme fantastique du Léviathan de la Bible ; peut-être, comme nous, y avait-il pu creuser une grotte pour s’abriter durant ses trois jours et trois nuits de naufrage.

— Ton explication est ingénieuse, dit Bellamare ; mais raconte-nous donc tes impressions de sept jours et de sept nuits dans le ventre du rocher, car, pour moi, j’avoue n’avoir pas eu la sagesse d’admirer autre chose que notre persistance à ne pas vouloir y mourir.

— Raconter les contemplations à chaque instant interrompues par le spectacle du martyre des autres est impossible, reprit Léon. Vous ne vouliez pas mourir, vous autres, et chacun de vous était providentiellement soutenu par son instinct ou sa pensée dominante. Régine pensait à faire son salut à la condition de ne plus jeûner ; Lucinde se sentait encore trop belle pour quitter la partie ; Anna…

— Ah ! moi, dit Anna, je n’étais soutenue par rien. Je me laissais aller à mourir.

— Non ! puisque tu criais de peur en voyant venir la mort.

— Je criais sans savoir pourquoi ; cependant, lorsque je me calmais, c’était par la pensée de revoir dans un autre monde les deux pauvres petits enfants que j’ai perdus… Mais parlons des autres, si ça ne vous fait rien !

— Moi, dit Bellamare, je pensais à vous tous, et jamais je ne vous ai si bien appréciés tous. Mon amitié pour vous se mêlait à mon sentiment d’artiste, et j’ai dû rabâcher souvent à mon insu cette réflexion qui ne me sortait pas de la tête : « Quel dommage qu’il n’y ait pas là un public éclairé pour voir comme ils sont beaux et dramatiques ! » Sérieusement, je prenais machinalement note de tous les effets. J’étudiais les guenilles, les poses, les groupes, les aberrations, l’accent, la couleur et la forme de toutes ces scènes de désespoir, d’héroïsme et de folie !

— Et moi, dit Impéria, j’entendais continuellement une musique mystérieuse dans le vent et dans les vagues. À mesure que je m’affaiblissais, cette musique prenait plus de suite et d’intensité. Un moment est venu, c’est durant les derniers jours, où j’aurais pu noter des motifs admirables et des harmonies sublimes.

— Moi, dit Lambesq, j’étais irrité par le bruit sec que rendaient les pierres amoncelées par nos travaux d’installation quand le vent les dispersait : c’était comme les applaudissements dérisoires d’un public en déroute, et j’étais furieux contre le chef de claque qui laissait aller notre succès à la dérive.

— Vous voyez bien, reprit Léon, que vous étiez tous rattachés à la vie par la force de l’habitude et par l’obstination de la spécialité. Il n’est donc pas étonnant que, jusqu’au moment où j’ai vu la tartane cingler sur nous et la figure de Moranbois se dresser sur le tillac, j’aie été préoccupé et soutenu par le besoin d’admirer et de décrire. Cet archipel où nous étions enfermés, ces roches dénudées et déchiquetées qui prenaient à la base tous les reflets glauques de la mer, et au sommet toutes les nuances éthérées du ciel, ces formes bizarres, repoussantes, cruelles des îlots déserts que nous ne pouvions pas atteindre, et qui semblaient nous appeler comme des instruments de supplice, avides de nous broyer et de nous déchirer sous leurs dents aiguës, tout cela était si grand et si menaçant, que je me sentais avide de me mesurer, par la poésie, avec ces choses terribles. Plus je sentais notre abandon et notre impuissance, plus j’avais soif d’écraser par le génie de l’inspiration ces mornes géants de pierre et cette implacable fureur des flots. Il m’était indifférent de mourir, pourvu que j’eusse eu le temps de composer un chef-d’œuvre et de le graver sur le rocher.

— Et ce chef-d’œuvre, tu l’as fait ? m’écriai-je. Tu vas nous le dire !

— Hélas ! répondit Léon, j’ai cru le faire ! N’ayant plus la force d’écorcher la roche avec un canif, je l’ai écrit sur mon album. Je l’ai gardé précieusement sur ma poitrine durant les jours d’hébétement qui ont suivi notre délivrance. J’essayais de le relire en cachette ; je ne le comprenais pas, et je me persuadais que c’était par suite de l’état de faiblesse physique où j’étais tombé. Quand je me suis senti guéri et rassuré, chez le prince Klémenti, j’ai constaté avec épouvante que mes vers n’étaient pas des vers. Il n’y avait ni nombre, ni rime, l’idée même n’avait aucun sens. C’était le produit d’une complète aliénation mentale. Je m’en suis consolé en me disant que cette fureur de rimer jusque dans l’agonie m’avait, du moins, rendu insensible à la souffrance et supérieur au désespoir.

— Mes enfants, dit Bellamare, si nous ne retrouvons pas notre écueil dans cette traversée, il est probable que nous n’aurons jamais ni le temps ni le moyen de le chercher. Ne vous semble-t-il pas inouï qu’à deux journées de l’Italie, en pleine Europe civilisée, sur une mer étroite fréquentée à toute heure, explorée dans tous les sens, nous ayons été perdus sur une île inconnue, comme si nous eussions été en quête d’une terre nouvelle dans un voyage d’exploration vers les pôles ? Cette aventure-là est si invraisemblable, que nous n’oserons jamais la raconter. On ne nous croira pas quand nous dirons que le patron et les deux matelots qui nous accompagnaient sont morts sans avoir pu dire le nom de l’écueil, sans le savoir probablement, et que ceux qui sont venus nous y chercher et qui ont dû nous l’apprendre n’ont pas trouvé un seul de nous capable de l’entendre et de le retenir. J’avoue que, pour mon compte, j’étais tout à fait imbécile. J’agissais toujours machinalement, je vous soignais tous, et Impéria m’aidait. Léon et notre pauvre Marco s’occupaient aussi des malades ; mais il me serait impossible de dire combien de temps nous avons mis pour gagner Raguse, et j’y ai bien passé deux jours avant de savoir dans quel pays nous étions et sans songer à m’en enquérir.

— J’avouerai la même chose, dit Impéria, et Léon a été plus longtemps, je le parie.

— Savez-vous, reprit Léon, que nous avons peut-être rêvé ce naufrage ? Qui peut jurer que ce qu’il voit et entend soit réel ?

— J’ai ouï parler, dit Bellamare, d’une croyance, d’une métaphysique ou d’une religion de l’antique Orient qui enseignait que rien n’existe, excepté Dieu. Notre passage sur la terre, nos émotions, nos passions, nos douleurs et nos joies, tout cela n’était que vision, effervescence de je ne sais quel chaos intellectuel : monde latent qui aspirait à être, mais qui retombait sans cesse dans le néant, pour se perdre dans la seule réalité, qui est Dieu.

— Je ne comprends rien à ce que vous contez là, dit Régine ; mais je vous jure que je n’ai pas rêvé la faim et la soif sur l’écueil maudit. Toutes les fois que j’y pense, j’ai comme une cloche en branle dans l’estomac.

Nous arrivâmes à Trieste sans avoir retrouvé l’écueil. Là, nous fîmes des recherches et des questions. À l’inspection des cartes détaillées, nous pensâmes et on nous dit que nous devions avoir échoué sur lo scoglio pomo, en pleine mer, ou les Lagostini, plus près de Raguse ; mais nous dûmes rester dans une éternelle incertitude, d’autant plus qu’un savant nous donna une autre version qui plut davantage à nos imaginations excitées. Selon lui, notre naufrage coïncidant avec la secousse de tremblement de terre qui s’était fait sentir sur les côtes de l’Illyrie, l’écueil irretrouvable devait être spontanément sorti de la mer à ce moment et s’y être replongé ensuite. Ainsi nous n’avions pas été seulement menacés d’y mourir de faim et de froid, mais encore nous eussions pu, à tout instant, disparaître dans le troisième dessous, comme les maudits et les démons d’un dénouement d’opéra.

En quittant Trieste, où nous jouâmes les Folies amoureuses, Quitte pour la peur, les Caprices de Marianne, Bataille de dames, nous parcourûmes le nord de l’Italie en nous adjoignant une troupe française dont quelques sujets étaient passables. Ceux qui ne valaient rien faisaient nombre, et nous pûmes étendre notre répertoire et aborder le drame à beaucoup de personnages : Trente Ans ou la Vie d’un joueur, le Comte Hermann, etc. Nos affaires ne furent pas mauvaises, et le public se montra très content de nous. Cependant, le métier perdit pour moi beaucoup de son prestige. Le personnel nouveau était si différent du nôtre ! Les femmes avaient des mœurs impossibles, les hommes des manières intolérables. C’étaient de vrais cabotins, dévorés de vanité, susceptibles, grossiers, querelleurs, indélicats, ivrognes. Chacun d’eux avait un ou deux de ces vices ; il y en avait qui les possédaient tous à la fois. Ils ne comprenaient rien à notre manière d’être et nous en raillaient. J’avais été élevé avec des paysans assez rudes ; ils étaient gens de bonne compagnie en comparaison de ceux-ci. Et tout cela ne les empêchait pas de savoir porter un costume, de se mouvoir en scène avec une certaine élégance et de dissimuler les hoquets de l’ivresse sous un air grave ou ému.

Dans la coulisse, ils nous étaient odieux. Régine seule les tenait en respect par ses moqueries cavalières. Lambesq, à la répétition, leur jetait les accessoires à la tête. Moranbois en remit quelques-uns à leur place à la force du poignet. Bellamare les plaignait d’être tombés si bas par excès de misère et lassitude de leurs déceptions. Il essayait de les relever à leurs propres yeux, de leur faire comprendre que le mal de leur condition venait de leur paresse, de leur manque de conscience dans le travail et de respect envers le public. Ils l’écoutaient avec étonnement, quelquefois avec un peu d’émotion ; mais ils étaient incorrigibles.

Il devenait évident pour moi qu’au théâtre la médiocrité conduit fatalement au désordre les gens qui n’ont pas une valeur morale exceptionnelle, et je me demandais si, privé de la direction de Bellamare et de l’influence d’Impéria et de Léon, qui étaient, eux, des êtres d’exception, je ne serais pas tombé aussi bas que ces malheureux acteurs. Le personnel des directeurs de ces troupes ambulantes était le pire de tous. L’insuccès presque continuel les réduisait à la faillite perpétuelle. Ils en prenaient leur parti avec une philosophie honteuse et ne reculaient devant aucun manque de foi pour se rattraper. Ils se demandaient par quel miracle Bellamare, resté pauvre, avait conservé son nom sans tache et ses honorables relations. Il ne leur venait pas à l’esprit de se dire qu’il n’avait pas eu d’autre secret que d’être honnête homme, pour trouver en toute occasion l’appui des honnêtes gens.

Il nous tardait de nous séparer de cet élément hétérogène, et, quand nous nous retrouvâmes en France, vis-à-vis les uns des autres, nous éprouvâmes un grand soulagement. Nous remplaçâmes Marco par un élève du Conservatoire qui n’avait pu être engagé à Paris et qui n’avait aucun talent en propre, puisqu’il se bornait à singer Régnier. Régine et Lucinde nous restèrent comme pensionnaires, et Lambesq demanda à être associé. Nous n’hésitâmes pas à l’admettre. Il avait certes des défauts incorrigibles, une immense vanité, une susceptibilité puérile et un amour de sa propre personne qui était invraisemblable à force d’ingénuité ; mais il avait pourtant trouvé un enseignement dans le malheur, et, après nous avoir indignés lors du naufrage, il s’était réhabilité à Saint-Clément et dans la montagne. Il avait fait des réflexions sur les inconvénients de l’égoïsme. Le fond de son cœur n’était pas glacé, il s’était attaché à nous. Il alla jusqu’à proposer à Anna de l’épouser, car Anna avait été sa maîtresse, et dans ce temps-là elle eût voulu être sa femme ; mais depuis elle en avait aimé plusieurs autres, et elle refusa, tout en le remerciant et en lui promettant une fidèle amitié.

À ce propos, Anna, qui avait coutume de ne jamais parler du passé, s’expliqua avec moi dans un moment de tête-à-tête amené par le hasard. Je désirais savoir ce qu’elle pensait de Léon, et si les regrets étouffés de celui-ci avaient quelque solide raison d’être.

— Je n’aime pas, me dit-elle, à regarder en arrière. Il n’y a là pour moi que chagrins et désillusions. Je suis très impressionnable, et je serais dix fois morte, si je n’avais dans le caractère une ressource suprême, qui est d’oublier. J’ai cru aimer bien souvent ; mais en réalité je n’ai aimé que mon premier amant, ce fou de Léon, qui eût pu faire de moi une femme fidèle, s’il n’eût été soupçonneux et jaloux à l’excès. Il a été très injuste avec moi ; il s’est cru trompé par Lambesq dans un moment où il n’en était rien ; je me suis alors donnée à Lambesq par dépit, et puis à d’autres par ennui, par caprice de désespoir. Songe à cela, Laurence : on plaisante l’amour quand on peut l’appeler fantaisie ; mais il y a des fantaisies de galanterie qui sont gaies, et il y en a qui sont tragiques, parce qu’elles ont pour cause l’effroi du souvenir et l’horreur de la solitude. Ne me raille donc jamais ; tu ne sais pas le mal que tu me fais, toi qui vaux mieux que les autres, et qui, ne m’aimant pas, n’as pas voulu feindre de m’aimer pour me faire commettre une faute de plus ! Si Léon te parle quelquefois de moi, dis-lui que ma vie absurde et brisée est son ouvrage, et que sa méfiance m’a perdue. À présent, il est trop tard… Je n’ai plus qu’à pardonner avec une douceur que l’on prend pour de l’insouciance, et qui finira sans doute par en être.

Notre vie recommençait à être ce qu’elle avait toujours été avant nos désastres, un voyage enjoué sans pertes ni profits, un pêle-mêle d’occupations fiévreuses et de temps perdu, un ensemble de bonnes relations semées de petites brouilles et de chaleureuses réconciliations. Cette vie sans repos et sans recueillement fait peu à peu du comédien de province un être qu’on pourrait considérer, non comme ivre à l’état chronique, mais comme toujours entre deux vins. Le théâtre et le voyage alcoolisent comme des spiritueux. Les plus sobres d’entre nous étaient souvent les plus irritables.

Au commencement de l’hiver, je reçus une lettre qui brisa ma carrière d’artiste et décida de ma vie. Ma marraine, une bonne femme qui est ici marchande d’épiceries, m’écrivait :

« Viens vite. Ton père se meurt ! »

Nous étions alors à Strasbourg. Je pris à peine le temps d’embrasser mes camarades, et je partis. Je trouvai mon père sauvé. Mais il avait eu une attaque d’apoplexie à la suite d’une violente émotion, et ma marraine me raconta ce qui s’était passé.

Personne, dans ma petite ville, ne s’était jamais douté de la profession que j’avais embrassée. Les gens de chez nous ne voyagent pas pour leur plaisir. Ils n’ont point d’affaires au dehors, étant tous issus de cinq ou six familles attachées au sol depuis des siècles. Si les jeunes vont quelquefois à Paris, c’est tout. Je n’avais jamais joué la comédie à Paris, et jamais la troupe, nous disions « la société » Bellamare, n’avait eu occasion d’approcher de mon pays. Je n’avais donc pas même pris la peine de cacher mon nom, qui n’avait rien de particulier pour frapper l’attention et qui se prêtait fort bien à mon emploi.

Il arriva pourtant qu’un commis voyageur que j’avais connu à son passage en Auvergne, aux vacances de l’année précédente, se trouva en même temps que nous à Turin, et reconnut ma figure sur la scène et mon nom sur l’affiche. Il essaya de me voir au café où j’allais quelquefois après le spectacle ; mais je n’y allai pas ce soir-là. Il partait le lendemain, et l’occasion fut perdue pour moi de lui recommander le secret dans le cas où il repasserait à Arvers.

Il y repassa deux mois plus tard et ne manqua pas de s’informer de moi. Personne ne put lui dire où j’étais et ce que je faisais. Alors, soit bavardage, soit désir de rassurer mes amis inquiets, il leur apprit la vérité. Il m’avait vu de ses propres yeux sur les planches.

D’abord la nouvelle ne causa qu’une surprise hébétée, et puis vinrent les commentaires et les questions. On voulut savoir si je gagnais beaucoup d’argent et si je faisais fortune. Faire fortune, c’est en Auvergne le criterium du bien et du mal. Un métier qui enrichit est toujours honorable, un métier qui n’enrichit pas est toujours honteux. Le commis voyageur ne se fit pas faute de dire que j’étais sur le chemin qui mène à mourir de faim, et que, puisque j’aimais à voir du pays, j’eusse mieux fait de courir pour placer des vins.

La nouvelle fit en un instant le tour de la petite ville et arriva jusqu’à mon père avant la fin du jour. Vous vous souvenez qu’il appelait comédiens les meneurs d’ours et les avaleurs de sabre. Il haussa les épaules et traita de menteurs ceux qui me calomniaient de la sorte. Il vint trouver le commis voyageur à l’auberge où nous voici, et tâcha de comprendre ce dont il s’agissait. Charmé de prendre un peu d’importance aux yeux d’un père de famille alarmé et d’une population ébahie, notre homme me réhabilita un peu en disant que je n’escamotais pas la noix muscade et que je ne dansais pas sur la corde ; mais il déclara que j’avais une existence bien précaire, que probablement j’étais en train d’acquérir tous les vices qu’engendre une vie d’aventures, et que ce serait me rendre service que de m’arracher à un milieu qui m’entraînait ou m’exploitait.

Mon pauvre père se retira bien triste et tout rêveur ; mais il avait en moi une telle confiance, qu’il ne voulut pas me faire connaître sa première impression. Avec cette patience du paysan qui sait attendre que le blé germe et mûrisse, il voulut ne s’en rapporter qu’à ma prochaine lettre. Je lui écrivais tous les mois, et mes lettres tendaient toujours à maintenir sa sécurité. Je ne lui avais pas raconté mes terribles aventures, et je n’avais plus qu’à lui rendre bon compte de mes études sans lui en dire la nature et le but.

Il se rassura. J’étais un bon fils, je ne pouvais pas le tromper. Si j’étais comédien, c’était sans doute quelque chose d’honorable et de sage qu’il ne pouvait pas juger ; mais il lui resta une tristesse sur le cœur, et il en fut plus assidu à l’église afin de prier pour moi.

Très croyant, il n’avait jamais été dévot. Il le devint, et le curé prit de l’ascendant sur lui. Alors, peu à peu ses inquiétudes furent réveillées et entretenues. On combattit sa confiante apathie, on me présenta à ses yeux comme une brebis égarée, puis comme un pécheur endurci ; enfin un jour on lui déclara que, s’il ne m’arrachait aux griffes de Satan, je serais damné, que j’aurais une mort honteuse, terrible peut-être, et que je serais non enseveli en terre sainte, mais jeté à la voirie.

Ce fut le dernier coup pour lui. Il rentra chez lui écrasé, et le lendemain on le trouva presque mort dans son lit. Le sacristain, qui était son ami particulier, ma pauvre marraine, qui est une bonne bête, et la mère Ouchafol, qui est une bête mauvaise, n’avaient pas peu contribué par leurs sots discours et leurs folles idées à désespérer et à tuer mon père.

Quand je le vis hors de danger, je lui jurai que je ne le quitterais jamais sans sa permission pleine et entière, et il reprit sa bêche. J’imposai silence à nos stupides amis et j’entrepris de faire comprendre et accepter à mon père le parti que j’avais pris d’être comédien. Ce n’était pas facile ; il avait été frappé de surdité dans sa maladie, et ses idées ne s’étaient pas éclaircies. Je vis que la réflexion le fatiguait et qu’une secrète anxiété retardait sa guérison complète. Je me mis à travailler au jardin et feignis d’y prendre grand plaisir ; sa figure s’épanouit, et je vis qu’une révolution complète s’était opérée dans son esprit. Autrefois, voulant que je fusse un monsieur, il ne me laissait pas seulement toucher à ses outils. Désormais, me croyant damné si je retournais au théâtre, il ne voyait plus de salut et d’honneur pour moi que dans le travail manuel et dans la soudure de mon être au coin du sol où il avait rivé le sien.

Toutes mes tentatives furent vaines. Il ne trouvait pas un mot pour discuter avec moi, mais il baissait la tête, devenait pâle et s’en allait brisé à son lit. J’y renonçai. Cette inaltérable douceur, ce silence navrant, ne me prouvaient que trop l’impossibilité où il était de me comprendre et la puissance invincible de l’idée fixe, la damnation. Quand une âme généreuse et tendre, comme était la sienne, a pu admettre cette odieuse croyance, elle est à jamais fermée.

Les médecins m’avaient averti de la probabilité d’une ou de plusieurs rechutes, probablement graves, de la foudroyante maladie. Je ne voulus pas risquer d’en hâter le retour, et je me soumis ; je me fis jardinier.

Cependant, je voulais faire mes adieux à mon autre famille, à Bellamare et à Impéria surtout. J’appris par hasard qu’ils étaient à Clermont, et, comme je leur avais laissé une partie de mes effets en garde, j’obtins facilement de mon père quelques jours de liberté pour terminer mes affaires au dehors, en lui jurant que je serais de retour au bout de la semaine.

Je trouvai la troupe au-dessous du boulottage accoutumé ; on n’avait pas voulu toucher aux derniers billets de banque que j’avais laissés dans la caisse. J’exigeai qu’on s’en servit et qu’on ne m’en fit la restitution que par petites sommes, quand on pourrait, et sans se créer aucune préoccupation à cet égard. Je prétendis que je n’en avais nul besoin, que, condamné à rester indéfiniment dans mon village, j’avais en propre des ressources plus que suffisantes. Je mentais ; il ne me restait plus absolument rien. Je ne voulais pas l’avouer à mon père, je ne voulais lui demander que de partager son abri et son pain pour prix de mon travail de journalier.

Mais, avant de quitter Impéria, je voulus en finir avec la tenace espérance que je n’avais jamais pu vaincre, et je lui demandai de m’entendre sans distraction et sans interruption en présence de Bellamare. Elle y consentit, non sans une inquiétude qu’elle ne put me dissimuler. Bellamare lui dit devant moi :

— Ma fille, je sais fort bien de quoi il va être question ; j’ai deviné depuis longtemps. Tu dois écouter Laurence sans effroi, sans pruderie, et lui répondre sans réticence et sans mystère. Je ne connais pas tes secrets, je n’ai aucun motif et aucun droit de te questionner ; mais Laurence doit les savoir, les apprécier, et en tirer la conséquence de sa conduite future. Sortons tous les trois, allons dans la campagne, je vous laisserai causer seuls. Je ne veux pas avoir une opinion, une influence quelconque avant que Laurence t’ait parlé librement et à cœur ouvert.

Nous nous enfonçâmes dans une petite gorge ombragée où coulait une eau limpide, et Bellamare nous quitta en nous disant qu’il reviendrait dans deux heures.

Impéria me faisait l’effet d’une victime résignée à l’épreuve douloureuse d’une confidence redoutée depuis longtemps et parfaitement inutile.

— Je vois bien, lui dis-je, que vous m’avez deviné aussi, que vous me plaignez, et que vous ne m’aimerez jamais ; mais un homme qui se noie se rattrape jusqu’au dernier moment à tout ce qu’il peut saisir, et je vais entrer dans une existence qui est la mort intellectuelle, si je n’y porte pas un peu d’espoir. Ne trouvez donc pas inutile que je veuille me préparer à un naufrage peut-être pire que celui de l’Adriatique.

Impéria mit ses mains sur son visage et fondit en larmes.

— Je sais, lui dis-je en baisant ses mains mouillées, que vous avez de l’amitié, une véritable amitié pour moi.

— Oui, dit-elle, une amitié profonde, immense. Oui, Laurence, quand tu me dis que je ne t’aime pas, tu me fais un mal affreux. Je ne suis pas froide, je ne suis pas égoïste, je ne suis pas ingrate, je ne suis pas imbécile. Ton affection pour moi a été bien généreuse, tu ne me l’as jamais laissé voir que malgré toi, en de rares moments de fièvre et d’exaltation. Quand tu me l’as exprimée avec ardeur sur l’écueil, tu étais fou, tu étais mourant. Après, et presque toujours, tu l’as si bien renfermée et vaincue, que je t’ai cru absolument guéri. Je sais que tu as tout fait pour m’oublier et pour me donner à croire que tu ne pensais plus à moi. Je sais que tu as eu des maîtresses de passage, que tu t’es jeté à corps perdu dans des distractions qui n’étaient peut-être pas bien dignes de toi, et dont tu sortais triste et comme désespéré. Plus d’une fois, à ton insu, tes yeux m’ont dit : « Si je suis mécontent de moi-même, c’est votre faute. Il fallait me donner seulement de l’espoir, j’aurais été chaste et fidèle. » Oui, mon bon Laurence, oui, je sais tout cela, et tout ce que tu veux me dire, je pourrais te le dicter. Peut-être que… si tu m’avais été fidèle sans espérance… Mais non, non, je ne veux pas te dire cela, ce serait trop romanesque et peut-être pas vrai ; tu aurais été encore plus parfait que tu ne l’es, tu aurais été un héros de la chevalerie, j’aurais même pris de l’amour pour toi, il aurait fallu le vaincre ou y succomber ; le vaincre, ce qui est pour toi un grand chagrin ; y succomber, ce qui eût été pour moi un remords et un désespoir. Écoute, Laurence, je ne suis pas libre, je suis mariée.

— Mariée ! m’écriai-je ; toi, mariée ! Ce n’est pas vrai !

— Ce n’est pas vrai par le fait ; mais à mes yeux je suis irrévocablement liée. J’ai engagé ma conscience et ma vie à un serment qui est ma force et ma religion. J’aime réellement quelqu’un, et je l’aime depuis cinq ans.

— Ce n’est pas vrai ! répétai-je avec colère ; cette fable est usée ; ce prétexte ne peut plus servir. Vous avez dit à Bellamare devant moi, à Paris, un jour où j’étais encore malade et où je feignais de dormir, que ce n’était pas vrai.

— Tu as entendu cela ! reprit-elle en rougissant. Eh bien… c’est raison de plus.

— Expliquez-vous.

— Impossible. Tout ce que je peux dire, c’est que je cache mon secret, surtout à Bellamare. C’est à lui que je mens et que je mentirai tout le temps nécessaire. C’est lui qui pourrait deviner, et je ne veux pas qu’il devine.

— Alors, c’est Léon que tu aimes ?

— Non, je te jure que ce n’est pas Léon. Je n’y ai jamais songé, et, comme après lui il n’y a plus que Lambesq à supposer, je te prie de m’épargner l’humiliation de m’en défendre et de ne plus me faire de questions inutiles. J’ai été sincère avec toi, toujours ! ne m’en punis pas par ta méfiance. Ne me fais pas souffrir plus que je ne souffre.

— Eh bien, mon amie, sois sincère jusqu’au bout ; dis-moi si tu es heureuse, si tu es aimée.

Elle refusa de me répondre, et je perdis l’empire de ma volonté ; ce mystère incompréhensible m’exaspérait. Je m’en plaignis avec tant d’énergie, que j’arrachai une partie de la vérité, conforme, hélas ! à ce qu’Impéria m’avait dit, d’un ton à demi sérieux, à Orléans, sur la route qui conduisait à la villa Vachard. Elle n’avait jamais révélé son amour à celui qui en était l’objet ; il ne le pressentait seulement pas. Elle était sûre qu’il en serait heureux, le jour où elle le lui ferait connaître ; mais ce jour n’était pas encore venu : elle avait deux ou trois ans encore à l’attendre. Elle voulait se conserver libre et irréprochable pour donner confiance à cet homme que le mariage effrayait. Où était cet homme ? que faisait-il ? où et quand le voyait-elle ? Impossible de le lui faire dire. Quand j’émis la supposition qu’il était non loin du lieu habité par le père d’Impéria, et qu’elle le rencontrait là tous les ans quand elle allait voir ce père infirme, elle répondit : Peut-être mais d’un ton qui me parut signifier : « Crois cela, si bon te semble ; tu ne devineras jamais. »

J’y renonçai, mais alors je fis tout ce qui est humainement possible pour lui remontrer combien sa passion romanesque était insensée. Elle n’était sûre de rien dans l’avenir, pas même de plaire, et elle sacrifiait sa jeunesse à un rêve, à un parti pris qui ressemblait à une monomanie.

— Eh bien, répondit-elle, cela ressemble à l’amour que tu as pour moi. Dès le premier jour, tu as su que j’aimais un absent. J’ai dit cela bien haut la première fois que, dans le foyer de l’Odéon, tu m’as regardée avec des yeux trop expressifs. Je te l’ai répété en toute occasion, et cela est. Ne pouvant avoir mon amour, tu as voulu mon amitié. Tu l’as conquise, tu l’as. Tu t’en es contenté trois ans, tu n’as pas voulu l’échanger contre des agitations qui nous eussent fait du mal en pure perte. Tu sais que j’aurais fui ! Tu t’es trouvé heureux avec nous, même à travers les plus grandes misères et les plus douloureuses épreuves ; nous nous sommes tous chéris avec enthousiasme, et, conviens-en, il y a eu des jours, des semaines, des mois entiers peut-être, où nous étions si montés, si exaltés, que tu t’applaudissais de n’être que mon ami. Tu n’aurais pas voulu, dans ces moments-là, me voir échanger notre fraternité chevaleresque contre les bourrasques, les ardeurs et les fantaisies où notre pauvre Anna se consume. Eh bien, ma vie s’est affolée comme la tienne ; une idée, une préférence secrète, un rêve d’avenir ont fait de nous deux insensés qui doivent se comprendre et se pardonner. Tu dis que je suis ton idée fixe ; permets-moi d’avoir aussi ma folie sérieuse, incurable. Nous n’avons pas l’existence réellement sociale, nous autres ; nous sommes en dehors de toutes les conventions, bonnes ou mauvaises, que la raison suggère aux gens prévoyants et rangés. Leur logique n’est pas la nôtre. Le préjugé a beau disparaître ; nous faisons bande à part, et ceux qui nous connaîtraient bien diraient de nous que nous sommes, avec les dévots mystiques, les derniers disciples d’un idéal extrasocial, extrapratique, extrahumain. À tout homme lié au monde tel qu’il est, on peut dire : « Où allez-vous ? à quoi cela vous mène-t-il ? » Cet homme, s’il est en train de faire de grandes folies, s’arrête éperdu et ne voit devant lui que la honte ou le suicide. Nous, quand on nous demande où nous allons, nous répondons en riant que nous allons pour ne pas nous arrêter, et notre avenir est toujours plein de fantômes qui rient plus fort que nous. Le découragement ne nous prend que quand nous ne pouvons plus compter sur le hasard. Ne me dis donc pas que je suis folle. Je le sais bien, puisque je suis devenue actrice, et tu es fou aussi, puisque tu t’es fait acteur. Il t’a fallu une idole, il m’en avait fallu une avant de te connaître ; nous nous sommes rencontrés trop tard.

Il me sembla qu’elle avait raison, et je ne discutai plus, je fus même embarrassé quand elle me demanda où nous en serions, si j’avais réussi à me faire aimer d’elle.

— Est-ce que tu es libre ? Est-ce que tu n’appartiens pas à un devoir, à un pays, à un père, à un travail différent du nôtre ? N’as-tu pas fait une grande folie de t’attacher à nous, qui n’avons plus ni pays, ni famille, ni devoir en dehors de notre bercail ambulant ? Ne nous as-tu pas préparé un immense chagrin en nous donnant quelques années de ta jeunesse, sachant que tu serais forcé de te reprendre ? Que ferais-tu de moi à cette heure, si j’étais ta compagne ? J’ignore si tu as réellement de quoi vivre, et cela me serait fort égal, pourvu que nous pussions travailler ensemble ; mais le pourrions-nous ? Pourrais-tu seulement me donner un asile dont on ne me chasserait pas comme une vagabonde ? Le dernier de vos paysans ne se croirait-il pas en droit de mépriser et d’insulter mademoiselle de Valclos la baladine ? Tu vois bien que tu dois t’estimer heureux de n’avoir pas contracté envers moi des devoirs que tu ne pourrais pas remplir.

— Aussi, lui dis-je, je ne venais pas te demander ta main ; mais il me semblait que ton cœur était libre et que tu pouvais me dire : « Espère et reviens. » Mon pauvre père n’a, m’a-t-on dit, que quelques années, peut-être quelques mois à vivre. Je veux me consacrer à prolonger autant que possible son existence, et cela sans regret, sans hésitation, sans impatience. Je ne me sens pas effrayé de ma tâche ; je la remplirai, quel que soit l’avenir ; mais l’avenir, c’est toi, Impéria, et tu ne veux pas que mon dévouement aspire à une récompense ? Je t’ai souvent dit que je devais hériter d’une fortune bien petite, mais bien suffisante pour faire durer et peut-être consolider notre association. J’aurais accepté avec joie cette communauté d’intérêts avec Bellamare et ses amis…

— Non, dit Impéria. Bellamare n’eût pas accepté. Tout cela est insensé, mon brave Laurence ! Ne mêlons pas les intérêts du monde avec ceux de la bohème. Bellamare n’empruntera jamais que pour rendre, et lui seul peut sauver Bellamare.

— Il me serait permis au moins, repris-je, de rester associé à ses destinées et aux tiennes. Tu ne veux donc pas même me laisser l’espoir de recommencer nos campagnes et de redevenir ton frère ?

— Prochainement, non, dit-elle ; tu souffrirais trop de l’explication que nous venons d’avoir ensemble ; mais un jour, quand tu m’auras tout à fait pardonné de ne pas t’aimer, quand, toi-même, tu aimeras une autre femme… mais une autre femme ne voudra pas que tu la quittes, et tu vois… nous tournons dans un cercle vicieux, car pour ton bonheur à venir il faut que tu rompes avec le présent, et que tu rompes sans arrière-pensée. Je serais bien coupable, si je te disais le contraire.

Chacune de ses paroles tombait sur mon cœur comme la pelletée de terre sur un cercueil. J’étais anéanti, et tout à coup il se fit en moi une réaction violente. Je fis comme le condamné qui brise ses liens, ne fût-ce que pour faire quelques pas avant de mourir. Je lui exprimai mon amour avec la violence du désespoir, et de nouveau elle pleura amèrement en me disant que j’étais impitoyable, que je la torturais. Sa douleur, qui était réelle et qui la suffoquait, me donna un moment le change. Je me persuadai qu’elle m’aimait et qu’elle se sacrifiait à la pensée d’un devoir cruel. Oui, je vous jure qu’elle semblait m’aimer, me regretter et craindre mes caresses, car elle me retirait ses mains, et si parfois, vaincue, elle cachait son visage sur mon épaule, tout aussitôt elle s’éloignait, effrayée, comme une femme près de faiblir. Elle n’était ni perfide, ni froide, ni coquette ; je le savais, j’en étais sûr, après une si longue intimité et tant d’occasions de voir son généreux caractère à tous les genres d’épreuve. Je devenais fou.

— Sacrifie-moi ton serment, lui dis-je ; oublie l’homme à qui tu te dois ; moi, je te sacrifierai tout. Je laisserai mon père mourir seul et désespéré. L’amour est au-dessus de toutes les lois humaines, il est tout, il peut tout créer et tout détruire. Sois à moi, et que l’univers s’écroule autour de nous !

Elle me repoussa doucement, mais d’un air triste.

— Tu vois, dit-elle, voilà où l’on va quand on écoute la passion ; on blasphème et on ment ! Tu n’abandonnerais pas plus ton père que je n’abandonnerais mon ami. Nous les oublierions peut-être un jour, le lendemain nous nous quitterions pour les rejoindre, et, si nous ne le faisions pas, nous nous mépriserions l’un l’autre. Laisse-moi, Laurence, si je t’écoutais, notre amour tuerait notre amitié et notre estime mutuelle. Je te jure, moi, que, le jour où je perdrai le respect de moi-même, je ferai justice de moi, je me tuerai !

Elle alla rejoindre Bellamare, qui reparaissait au fond du ravin, et je la laissai me quitter sans la retenir. Tout était fini pour moi, et j’entrais dans la phase de la plus complète indifférence de la vie.

Bellamare reconduisit Impéria après m’avoir prié de l’attendre ; il avait à me parler. Quand il revint, il me trouva cloué à la même place, dans la même attitude, les yeux fixés sur le ruisseau, dont je suivais machinalement les petits remous contre la pierre, sans me souvenir de moi-même.

— Mon enfant, me dit-il en s’asseyant près de moi, veux-tu, peux-tu me raconter ce qui s’est passé entre elle et toi ? Crois-tu devoir me le dire ? Je n’ai pas le droit de la questionner, je te le répète ; n’ayant jamais été épris d’elle, je ne suis pas autorisé à lui demander une réponse catégorique comme celle que tu viens d’exiger. Elle vient de me dire, comme toujours, qu’elle ne voulait pas aimer, et… je te dois la vérité, elle a tant de chagrin, qu’il me semble qu’elle t’aime malgré elle. Il faut qu’il y ait un obstacle qu’il m’est impossible de deviner. Si c’est un secret qu’elle t’a confié, ne me le dis pas ; mais, si c’est une simple confidence, prends-moi pour conseil et pour juge. Qui sait si je ne vaincrai pas l’obstacle et si je ne te rendrai pas l’espérance ?

Je lui racontai tout ce qu’elle m’avait dit. Il rêva, questionna encore, chercha consciencieusement et ne trouva rien qui pût expliquer le mystère. Il en fut même dépité ; lui si intelligent, si expérimenté, si pénétrant, il voyait devant lui, disait-il, une statue voilée avec une inscription indéchiffrable.

— Voyons, reprit-il en se résumant, il ne faut jamais se dire qu’une chose est finie. Rien ne finit dans la vie. Il ne faut jamais abjurer une affection ni enterrer son propre cœur. Je ne veux pas que tu t’en ailles brisé ou démoli. Un homme n’est ni un mur dont on écrase les pierres sur le chemin, ni une pipe dont on jette les morceaux au coin de la borne. Les morceaux d’une intelligence sont toujours bons. Tu vas retourner chez toi et soigner ton père ; tu feras tout ce qu’il veut, tu arroseras ses plates-bandes, tu tailleras ses espaliers, et tu penseras à l’avenir comme à une chose qui t’appartient, qui t’est due et dont tu disposes. Tu sais bien que sur lo scoglio maledetto j’ai fait des projets jusqu’à la dernière heure, et qu’ils se sont réalisés. Va donc, mon enfant, et ne t’imagine pas que j’accepte ta démission d’artiste. Je vais travailler pour toi, je vais mettre Impéria à la question. À présent, je dois et je veux savoir son secret. Quand je le saurai, je t’écrirai : « Reste à jamais ! » ou : « Reviens dès que tu pourras. » Si elle t’aime, eh bien, ce n’est pas le diable que de se voir, à l’insu de ton monde, de temps en temps. Il y a toujours moyen, si ton exil doit se prolonger, de le rendre supportable, ne fût-ce que par la confiance réciproque et la certitude de se rejoindre. Va-t’en donc tranquillement, rien n’est changé à ta situation ; ce doute que tu as supporté trois ans, tu peux bien le supporter encore trois semaines, car je te réponds de savoir ton sort au plus tard au bout de ce temps-là.

Cet admirable ami réussit à me rendre un peu de courage, et je partis sans revoir Impéria ni les autres, pour ne pas perdre le peu d’énergie qui me restait. Quand je fus de retour chez moi, je lui écrivis pour le prier de me ménager, s’il acquérait la certitude de mon malheur. Dans ce cas-là, lui disais-je, ne m’écrivez rien. J’attendrai ; je perdrai peu à peu et sans secousse ma dernière espérance. J’ai attendu trois semaines, j’ai attendu trois mois, j’ai attendu trois ans. Il ne m’a pas écrit. J’ai cessé d’espérer…

J’ai eu une consolation : mon père a repris la santé ; il n’est plus menacé d’apoplexie, il est calme, il me croit heureux, et il est heureux.

J’ai abjuré tous mes rêves d’artiste, et, voulant en finir avec les regrets, je me suis fait franchement ouvrier. J’ai travaillé à redevenir le paysan que j’aurais dû être. Je n’ai jamais reproché à mon père de m’avoir deux fois sacrifié, la première à son ambition, la seconde à sa dévotion, il n’a pas compris sa faute, il en est innocent ; je m’en venge en l’aimant davantage. J’ai besoin d’aimer, moi ; je suis une nature de chien fidèle. Mon père est devenu l’enfant qu’on m’a confié et que je garde, ou plutôt je suis une nature d’amoureux, j’ai besoin de servir, de protéger quelqu’un ; le vieillard s’est donné à moi, c’est mon emploi de veiller sur lui et de lui épargner tout chagrin, tout danger, toute inquiétude. Je lui suis reconnaissant de ne pouvoir se passer de moi, je le remercie de m’avoir enchaîné.

Vous pensez bien que cette résignation ne m’est pas venue en un jour ; j’ai beaucoup souffert ! La vie que je mène ici est l’antipode de mes goûts et de mes aspirations, mais je la préfère aux mesquines ambitions de clocher qu’on voulait me suggérer. Je n’ai pas voulu du plus mince emploi ; je ne veux pas d’autre chaîne que celle de l’amour et de ma propre volonté. Celle que je porte me blesse quelquefois jusqu’au sang, mais c’est pour mon père que je saigne, et je ne veux pas saigner pour un sous-préfet, pour un maire, ou même un contrôleur de finances. Si j’étais percepteur, mon cher monsieur, je vous regarderais comme un maître, et je ne vous ouvrirais pas mon cœur comme je le fais en ce moment. Bellamare me l’avait bien dit : quand on s’est donné au théâtre, on ne se reprend plus. On ne peut plus retrouver de place dans le monde ; on a représenté trop de beaux personnages pour accepter les bas emplois de la civilisation moderne. J’ai été Achille, Hippolyte et Tancrède par le costume et la figure, j’ai bégayé la langue des demi-dieux, je ne saurais être ni commis ni greffier. Je me croirais travesti, et je serais encore plus mauvais employé que je n’ai été mauvais comédien. Du temps de Molière, il y avait au théâtre un emploi qualifié ainsi : « Un tel représente les rois et les paysans. » J’ai souvent songé à ce contraste qui résume ma vie et continue ma fiction, car je ne suis pas plus paysan que je ne suis monarque. Je suis toujours un déclassé, imitant la vie des autres et n’ayant pas d’existence en propre.

L’amour heureux eût fait de moi un homme en même temps qu’un artiste. Une belle dame a rêvé de me transformer entièrement ; c’était trop entreprendre : elle eût peut-être créé l’homme, elle eût tué l’artiste. Impéria n’a voulu faire ni l’un ni l’autre, c’était son droit. Je l’aime encore, je l’aimerai toujours ; mais j’ai juré de la laisser tranquille, puisqu’elle aime ailleurs. Je me soumets, non passivement, cela ne m’est possible qu’en apparence, mais par une exaltation secrète dont je ne fais part à personne. J’y mets peut-être la vanité du cabotin qui aime les rôles sublimes, mais je joue mon drame sans contrôle d’aucun public. Quand cette exaltation devient trop vive, je me fais le comédien, c’est-à-dire le rapsode, le boute-en-train et le chanteur de ballades villageoises de mes camarades villageois. Je bois de temps en temps pour m’étourdir, et, quand mon imagination a des élans trop élevés, je fais la cour à des filles laides qui ne sont pas cruelles et qui n’exigent pas que je mente pour les persuader.

Cela durera autant que la vie de mon père, et j’ai dû me faire une philosophie bien trempée pour me préserver du désir sacrilège de sa mort. Je ne me permets donc jamais de penser à ce que je deviendrai quand je l’aurai perdu. Sur l’honneur, monsieur, je n’en sais rien et ne veux pas le savoir.

Voilà qui vous explique comment l’homme que vous avez vu à moitié ivre, hier au cabaret est le même qui vous raconte aujourd’hui une histoire archiromanesque. Elle est vraie de tous points, et je ne vous en ai dit que les péripéties les plus accusées pour ne pas lasser votre patience.

 

Laurence termina ici son récit et me quitta, remettant au lendemain le plaisir d’écouter mes réflexions. Il était deux heures du matin.

Mes réflexions ne furent ni longues ni gourmées. J’admirais cette nature dévouée. Je chérissais ce cœur généreux et droit. Je ne comprenais pas beaucoup sa persistance à aimer une femme froide ou préoccupée. J’étais un homme planté au beau milieu de l’état social tel qu’il est. Je n’avais pas l’instinct romanesque ; c’est pour cela peut-être que le récit de Laurence m’avait intéressé vivement, car l’intérêt repose toujours sur une bonne part d’étonnement, et un narrateur qui serait complètement au point de vue de son auditeur ne l’amuserait nullement, j’en suis certain.

La seule observation que j’aurais pu faire à Laurence est celle-ci : « Vous ne finirez certes pas votre vie dans les conditions où vous la subissez maintenant. Vous ne serez pas plutôt libre que vous retournerez au théâtre, ou que vous chercherez à entrer dans le monde. N’atrophiez pas votre intelligence de gaieté de cœur, n’ébranlez pas par les excès votre admirable organisation. » Mais il craignait tant d’entendre parler de l’avenir, ce mot seul le crispait si subitement, que je n’osai pas même le prononcer. Je vis bien que son sacrifice était encore plus douloureux qu’il ne voulait l’avouer, et que l’idée d’une liberté qui ne pouvait arriver qu’à la mort de son père lui causait une terreur et une anxiété profondes.

Je me permis seulement de lui dire que, dût-il être jardinier toute sa vie, il ne fallait pas plus s’abrutir dans cette condition-là que dans toute autre, et je fus d’autant plus éloquent que j’avais été surpris l’avant-veille par une ivresse bien conditionnée. Il me promit de s’observer et de vaincre ces moments de lâcheté où il faisait trop bon marché de lui-même. Il me remercia chaleureusement de la sympathie très réelle que je lui exprimais ; nous passâmes encore deux jours ensemble, et je le quittai avec chagrin. Je ne pus lui faire promettre de m’écrire.

— Non, me dit-il, j’ai assez remué les cendres de mon foyer en vous racontant ma vie. Il faut que tout s’éteigne à jamais. Si je me faisais une habitude d’y toucher de temps en temps, je ne serais plus maître de l’incendie. Je vois bien que vous me plaignez : je me laisserais aller à me plaindre, il ne faut pas de ça !

Je me mis à sa disposition pour tous les services que je pourrais être à même de lui rendre, et je lui laissai mon adresse. Il ne m’écrivit jamais, et ne m’accusa même pas réception de quelques volumes qu’il m’avait prié de lui envoyer.

 

Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis mon passage en Auvergne, et j’étais toujours inspecteur des finances ; mes fonctions m’avaient appelé en Normandie, et je me rendais d’Yvetot à Duclair par une froide soirée de décembre, dans une petite calèche de louage.

La route était bonne, et, malgré un temps très sombre, j’aimais mieux arriver un peu tard à mon gîte que d’être forcé de me lever de grand matin, le point du jour étant la plus cruelle heure du froid.

J’étais en route depuis une heure quand le temps s’adoucit sous l’influence d’une neige très drue. Une heure plus tard, le chemin en était tellement couvert, que mon conducteur, qui s’appelait Thomas et qui était un vieil homme un peu indolent, avait peine à ne pas me mener à travers champs. Ses haridelles refusèrent plusieurs fois d’avancer, et enfin elles refusèrent si bien, qu’il nous fallut descendre pour dégager les roues et prendre les bêtes par la bride ; mais ce fut inutilement, nous étions embourbés dans le fossé. C’est alors que M. Thomas m’avoua qu’il n’était plus sur la route de Duclair et qu’il croyait être sur celle qui retourne vers Caudebec. Nous étions en plein bois, sur un chemin très vallonné ; la neige tombait toujours plus épaisse et nous risquions fort de rester là. Pas une voiture, pas un roulier, pas un passant pour nous aider et nous renseigner.

J’allais en prendre mon parti, me rouler dans mon manteau et dormir dans la voiture, quand M. Thomas me dit qu’il se reconnaissait et que nous étions dans les bois entre Jumiéges et Saint-Vandrille. Ces deux résidences étaient trop éloignées pour que ses chevaux épuisés pussent nous conduire à l’une ou à l’autre ; mais il y avait plus près un château où il était très connu et où nous recevrions l’hospitalité. J’eus pitié du pauvre homme, qui était aussi fatigué que ses bêtes, et je lui promis de les garder pendant qu’il irait, à travers bois, chercher du secours au château voisin.

C’était tout près effectivement, car, au bout d’un quart d’heure, je le vis revenir avec deux hommes et un cheval de renfort. On nous tira lestement d’affaire, et un des hommes, qui me parut être un garçon de ferme, me dit que nous ne pouvions regagner la route de Duclair par ce mauvais temps. On ne voyait pas à trois pas devant soi.

— Mon maître, ajouta-t-il, serait très fâché, si je ne vous amenais pas souper et coucher au château.

— Qui est votre maître, mon ami ?

— C’est, répondit-il, M. le baron Laurence.

— Qui ? m’écriai-je, le baron Laurence le député ?

— C’est, reprit le paysan, son château que vous verriez d’ici, si on pouvait voir quelque chose. Allons, venez, il ne fait pas bon à rester là. Les bêtes sont en sueur.

— Passez devant, lui dis-je ; je vous suis.

Comme le chemin était fort étroit, je suivis littéralement la calèche et les hommes, et je ne pus adresser d’autres questions sur le compte du baron Laurence ; mais c’était bien l’oncle de mon ami le comédien. Il n’y avait qu’un Laurence à la Chambre, et j’admirais la destinée qui me conduisait vers ce potentat de la famille. J’étais dès lors résolu à le voir, à lui rendre compte de la situation de son neveu, à lui dire tout le bien que je pensais de ce jeune homme, à lui tenir tête, s’il le méconnaissait.

La neige, qui allait son train, ne me permit pas de contempler le manoir. Il me sembla traverser des cours étroites entourées de constructions élevées. Je montai un grand perron, et je me vis en face d’un valet de chambre de bonne mine qui me reçut très poliment en me disant qu’on me préparait un appartement, et qu’en attendant je trouverais bon feu dans la salle à manger.

Tout en parlant, il me débarrassait de mon paletot couvert de neige et passait un morceau de serge sur mes bottines. Une grande porte s’ouvrait en face de moi, et je voyais un autre domestique en train de poser des victuailles appétissantes sur une table richement servie. Une immense pendule de Boulle sonnait minuit.

— Je présume, dis-je au valet de chambre, que M. le baron est couché et ne se dérangera pas pour un voyageur inconnu que cette mauvaise nuit lui amène. Veuillez lui remettre ma carte demain matin, et, s’il veut bien me permettre de le remercier…

— M. le baron n’est pas couché, répondit le domestique, c’est l’heure de son souper, et je vais lui porter la carte de monsieur.

Il me fit entrer dans la salle à manger et disparut. L’autre domestique, occupé à servir le souper, m’avança poliment un siège près de la cheminée, y jeta une brassée de pommes de pin et reprit ses occupations sans mot dire.

Je n’avais pas froid, j’étais en sueur. Je regardai le local. Cette grande salle ressemblait au réfectoire d’un antique couvent. Je m’assurai, en regardant de près, que c’était, non une imitation moderne, mais une vraie architecture romane et monastique, quelque chose comme une succursale de Jumiéges ou de Saint-Vandrille, les deux célèbres abbayes qui possédaient jadis tout le pays environnant. M. le baron Laurence avait transformé le couvent en palais, ni plus ni moins que le prince Klémenti. Les aventures de la troupe Bellamare me revinrent à la mémoire, et je m’attendais presque à voir entrer le frère Ischirion ou le commandant Nikanor, quand la double porte du fond s’ouvrit, et un grand personnage en robe de chambre de satin cramoisi garnie de fourrure vint à ma rencontre, les bras ouverts. Ce n’était pas le prince Klémenti, ce n’était pas le baron Laurence ; c’était mon ami Laurence, Laurence en personne, un peu engraissé, mais plus beau que jamais.

Je l’embrassai avec joie. Il était donc réconcilié avec son oncle ? il était donc l’héritier présomptif de son titre et de sa richesse ?

— Mon oncle est mort, répondit-il. Il est mort sans me connaître et sans songer à moi ; mais il avait oublié de tester, et, comme j’étais son unique parent…

— Unique ? Votre père…

— Mon pauvre cher père !… mort aussi, mort de joie ! frappé d’apoplexie quand un notaire est venu lui dire sans ménagement que nous étions riches. Il n’a pas compris qu’il perdait son frère. Il n’a vu que le sort brillant qui m’était échu, l’unique espoir, l’unique préoccupation de sa vie ; ce désir était devenu plus intense avec la crainte de ma damnation. Il s’est jeté dans mes bras en disant : « Te voilà seigneur, tu ne seras plus jamais comédien ! je peux mourir ! » et il est mort ! Vous voyez, mon ami, que cette fortune me coûte bien cher ! Mais nous causerons à loisir ; vous devez être fatigué, refroidi. Soupons, je vous garde après le plus longtemps possible. J’ai besoin de vous voir, de me reconnaître et de me résumer avec vous, car, depuis notre connaissance et notre séparation, je n’ai pas eu une heure d’épanchement.

Quand nous fûmes à table, il renvoya ses gens.

— Mes amis, leur dit-il, vous savez que j’aime à veiller sans faire veiller les autres. Mettez-nous sous la main tout ce qu’il nous faut, assurez-vous que rien ne manque à l’appartement de mon hôte, et allez vous coucher si bon vous semble.

— À quelle heure faut-il réveiller l’hôte de M. le baron ? dit le valet de chambre.

— Vous le laisserez dormir, répliqua Laurence, et vous ne m’appellerez plus M. le baron ; je vous ai déjà prié de ne pas me donner un titre qui ne m’appartient pas.

Le valet de chambre sortit en soupirant.

— Vous le voyez, me dit Laurence quand nous fûmes seuls, rien ne manque à mon déguisement, pas même les valets de la comédie. Ceux-ci se croient amoindris de servir un homme sans titre et sans morgue. Ce sont de grands imbéciles qui me gênent plus qu’ils ne me servent, et qui, je l’espère, me quitteront d’eux-mêmes quand ils verront que je les traite comme des hommes.

— Je crois au contraire, lui dis-je, qu’ils se trouveront peu à peu très heureux d’être traités ainsi. Donnez-leur le temps de comprendre.

— S’ils comprennent, je les garderai, mais je doute qu’il s’habituent aux manières d’un homme qui n’a pas besoin d’être servi personnellement.

— Ou vous vous habituerez à être servi ainsi. Vous êtes plus aristocrate d’aspect et de manières, mon cher Laurence, qu’aucun châtelain que j’aie rencontré.

— Je joue mon rôle, cher ami ! Je sais comment il faut être devant les domestiques de bonne maison. Je sais que, pour être respecté d’eux, il faut une grande douceur et une grande politesse, car eux aussi sont des comédiens qui méprisent ce qu’ils feignent de vénérer ; mais ne vous y trompez pas, ceux que vous voyez ici sont des cabotins très vulgaires. Mon oncle était un faux grand seigneur ; au fond, il avait tous les ridicules d’un parvenu qui déteste son origine. J’ai vu cela à l’attitude et aux habitudes de ses gens. Leur genre de vanité est de troisième ordre ; quand ils m’auront quitté, j’en prendrai de plus relevés, et ceux-là me regarderont comme un homme vraiment supérieur, parce que je jouerai mon rôle d’aristo mieux que n’importe quel aristo. Est-ce que tout n’est pas fiction et comédie en ce monde ? Je ne le savais pas, moi ! Je me suis demandé, en prenant possession de ce domaine, si je m’y souffrirais huit jours. Je ne craignais pas tant de m’y ennuyer que d’y paraître déplacé et de m’y sentir ridicule ; mais, quand j’ai vu combien il était facile d’imposer aux gens du monde par une aisance et une dignité d’emprunt, j’ai reconnu que mon ancien métier d’histrion était une éducation excellente, et qu’on n’en devrait pas donner d’autre aux fils de famille.

Laurence me débita encore quelques paradoxes sur un ton de raillerie qui n’était pas gai. Il affectait un peu trop de dédain pour sa nouvelle situation.

— Voyons, lui dis-je, ne jouez pas la comédie avec un homme à qui vous avez dévoilé tous les recoins de votre cœur et de votre conscience. Il est impossible que vous ne vous trouviez pas plus heureux ici que dans votre village. Je mets à part la perte de votre père, qui était fatale selon les lois de la nature ; ce chagrin ne se trouve pas tellement lié à votre héritage qu’il doive vous empêcher d’en apprécier les douceurs.

— Pardonnez-moi, reprit-il, ce mal et ce bien sont étroitement liés ; je ne puis l’oublier. Je vous l’ai dit naïvement autrefois, je vous le dis aujourd’hui avec la même sincérité, je suis né acteur. Je n’en ai pas eu le talent, j’en ai gardé la passion. J’ai besoin d’être plus grand que nature. Il faut que je pose vis-à-vis de moi-même, que j’oublie l’homme que je suis, et que je plane au-dessus de ma propre individualité par l’imagination. Toute la différence entre l’acteur par métier et moi, c’est qu’il a besoin du public, et que, moi, ne l’ayant jamais passionné, je m’en passe fort bien ; mais il me faut ma chimère : elle m’a soutenu, elle m’a fait accomplir de grands sacrifices. Je me sais honnête et bon, cela ne me suffit pas, c’est la nature qui m’a fait ainsi ; je prétends sans cesse à être sublime à mes propres yeux, et à l’être par le fait de ma volonté. Enfin la vertu est mon rôle, et je n’en veux pas jouer d’autre. Je sais que je le jouerai toujours, ou que je me prendrai en dégoût et en aversion. Vous ne comprenez pas cela ? vous me prenez pour un fou ? Vous ne vous trompez pas, je le suis ; mais ma folie est belle, et, puisqu’il m’en faut une, ne cherchez pas à m’ôter celle-là. J’ai été vraiment stoïque dans mon village, car tout le monde m’y a cru heureux, et certes je ne l’étais qu’en de rares moments, quand je pouvais me dire : « Tu as réussi à être grand. » La vie de mon père, sa sécurité, qui était mon ouvrage, c’était la raison d’être de mon sacrifice. J’en étais arrivé à ne plus rien regretter du passé. À présent, qu’ai-je à faire ici qui soit digne de moi ? Avoir de belles manières, m’exprimer plus purement, avoir plus de littérature que la plupart des messieurs qui m’observent et m’auscultent pour savoir s’ils m’accepteront comme un des leurs ? C’est vraiment trop facile, et ce n’est pas là un idéal dont je me sente bien jaloux.

Je lui demandai si l’on savait dans son nouveau pays qu’il eût joué la comédie.

— On l’avait dit, répondit-il, on le répétait, on n’en était pas sûr, bien qu’on eût vu autrefois à Rouen sur les planches un grand jeune homme mince qui me ressemblait beaucoup et qui portait sur l’affiche le même nom que M. le baron. On n’avait pu supposer alors que je pusse être son parent, il ne faisait pas volontiers les honneurs de sa roture. Quand je me présentai comme son héritier, on questionna mes gens, qui ne savaient rien et qui nièrent avec indignation. On me questionna plus adroitement, et je me hâtai de dire la vérité avec tant de résolution et de fierté, qu’on se hâta de me répondre que je n’en valais pas moins. Un homme qui a cent mille livres de rente, car j’ai cent mille livres de rente, mon cher ami, n’est pas le premier venu en province ; c’est une puissance utile ou nuisible, et tout ce qui l’entoure a besoin de lui plus ou moins. Je sentis tout de suite qu’il fallait réaliser mon capital et quitter le pays, ou m’imposer par les apparences du mérite. Cela rentrait dans ma monomanie, et je posai l’homme de mérite sans me donner la moindre peine.

— Quittez ce ton de persiflage envers vous-même, mon cher Laurence. Vous avez été naïf en me racontant votre vie, soyez-le encore. Vous êtes un homme de cœur très intelligent ; donc, vous êtes réellement un homme de mérite. Vous tenez à paraître ce que vous êtes, c’est votre droit ; je dirai plus, c’est votre devoir. Je ne vois en vous rien qui sente le comédien, si ce n’est cette affectation de railler le milieu social où la destinée vous replace et que je commence à comprendre. L’homme qui a livré tout son être, intelligence, figure, accent, cœur et entrailles au contrôle d’un public souvent injuste et brutal, a certainement beaucoup souffert de ce contact direct, et sa fierté a dû se révolter à l’idée que, pour quelques sous donnés à la porte, le premier manant venu achetait le droit de l’humilier. Je vous avoue qu’avant de vous connaître, j’avais un grand dédain pour les comédiens. Je ne pardonnais qu’à ceux dont le talent réel a le droit de tout braver et la puissance de tout vaincre. J’éprouvais une sorte de dégoût pour ceux qui étaient médiocres, et je ne surmontais ce dégoût que par la compassion que m’inspiraient leur détresse, la difficulté de vivre en ce monde, le manque d’éducation première, l’encombrement du travail dans la société moderne. C’est cette difficulté toujours croissante de trouver de l’ouvrage, quand on n’est pas remarquablement doué, qui combat et détruit le préjugé contre les comédiens, plus que tous les raisonnements philosophiques, car au fond le préjugé a sa raison d’être. Pour se présenter au public fardé et costumé en comique ou en héros, c’est-à-dire en homme qui a la prétention de faire rire ou pleurer une foule, il faut une audace qui est vaillance ou effronterie, et quiconque paye a bien le droit de lui crier, s’il est mauvais : « Va-t’en, tu n’es pas beau, ou tu n’es pas drôle. » Eh bien, mon cher Laurence, vous dites que vous étiez passable, et voilà tout. Vous avez donc souffert de ne pas être au premier rang, et vous avez cherché à vous en consoler en vous disant avec raison qu’en vous l’homme était supérieur à l’artiste ; et maintenant que vous vous rappelez la froideur des gens de l’autre côté de la rampe, vous leur gardez rancune à votre insu. Vous vous efforcez de les traiter de haut, comme ils vous traitaient quand vous leur apparteniez. Ils ne vous trouvaient pas assez comédien, et vous avez besoin de leur dire que leur existence à eux est aussi une comédie, qu’elle est mauvaise et qu’ils y sont mauvais. C’est là un lieu commun qui ne prouve rien, car tout est affreusement sérieux en réalité dans la comédie du monde et dans le monde de la comédie. Oubliez donc cette petite amertume. Acceptez franchement votre retour à la liberté et à l’action sociale. Vous avez une grande excuse, une excuse que vous m’avez sincèrement fait admettre, l’amour, qui est la grande absolution de la jeunesse. Cet amour est oublié, je suppose ; s’il ne l’est pas, il peut tout vaincre à présent, je le suppose encore. Quoi qu’il en soit, vous n’avez à rougir de rien dans le passé, et c’est pour cela que vous devez aborder le monde, non comme un transfuge repentant ou défiant, mais comme un voyageur qui a profité de son expérience pour juger impartialement toutes choses, et qui rentre chez lui pour réfléchir et agir en philosophe.

Laurence écouta mon petit sermon sans l’interrompre, et, comme c’était toujours un cœur d’enfant dans une poitrine virile, il me tendit ses deux mains avec effusion.

— Vous avez raison, me dit-il, je sens que vous avez raison et que vous me faites du bien. Ah ! si j’avais un ami près de moi ! J’en ai si grand besoin, et je suis si seul ! Tenez, mon ami, ma vie entière est un vertige, et je suis encore bien jeune ; je n’ai pas vingt-huit ans ! J’ai passé par des existences si diverses que je ne sais vraiment plus qui je suis. Tout est aventure et roman dans cette existence agitée. Il y avait bien vraiment de quoi être un peu fou. Sans vous, je le serais devenu tout à fait, car, lorsque vous m’avez rencontré dans un cabaret, j’étais en train de devenir un viveur de village, peut-être un ivrogne triste et rêvant le suicide dans les fumées du vin bleu. Grâce à vous, j’ai repris possession de moi-même, mais l’exaltation a augmenté, et il était temps d’en finir. Mon pauvre père, pardonne-moi ce que je dis là !

Une larme vint au bord de sa paupière ; il se versait machinalement un second verre de vin de Malvoisie. Il le versa dans le seau à glace, et, comme je le regardais :

— Je ne bois plus, dit-il, si ce n’est par distraction et sans savoir ce que je fais. Sitôt que j’y pense, vous voyez, je m’abstiens.

— Pourtant, vous soupez ainsi tous les soirs ?

— Oui, habitude de comédien qui aime à faire de la nuit le jour.

— Au village, pourtant…

— Au village, je travaillais dès le matin comme un bœuf ; mais je faisais le samedi, le dimanche et le lundi comme les autres, et, ces jours-là, je ne me couchais pas. Que voulez-vous, l’ennui ! J’étais pourtant un bon ouvrier. Il n’y paraît déjà plus, voyez ! j’ai les mains blanches, d’aussi belles mains que quand je jouais les amoureux. Ça ne fait pas que je m’amuse. Ah ! mon ami, je vous parle franchement, ne prenez pas ceci pour une affectation. Je m’ennuie à avaler ma langue, je m’ennuie à en mourir.

— N’avez-vous donc pas su vous créer encore des occupations sérieuses ?

— Sérieuses ! Dites-moi donc ce qu’il y a de sérieux dans l’existence d’un millionnaire de la veille qui est encore un étranger au milieu des gens pratiques ? Est-ce que je serai jamais pratique, moi ? est-ce que je peux l’être ? Écoutez le récit de mes trois mois de villégiature dans ce château ; mais c’est assez rester à table. Venez dans ma chambre, nous y serons mieux.

Il prit un flambeau de vermeil d’un travail exquis, et, après m’avoir fait traverser un salon splendide, un billard immense et un boudoir merveilleux, il me fit entrer dans une chambre à coucher où je m’écriai tout de suite :

— La chambre bleue !

— Comment ! dit-il en souriant, vous vous souvenez assez bien de mon histoire, mes descriptions sommaires vous ont assez frappé pour que vous reconnaissiez des choses que vous n’avez jamais vues !

— Mon cher ami, votre histoire m’a tellement impressionné que je me suis amusé à l’écrire à mes moments perdus, en changeant tous les noms. Je vous la lirai, et, si mes souvenirs manquent d’exactitude, si j’ai altéré la couleur, vous corrigerez, vous rectifierez, vous changerez ; je vous laisserai le manuscrit.

Il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir.

— C’est donc là, repris-je, la fameuse chambre bleue ?

— C’est une copie aussi exacte que me l’ont permis mes propres souvenirs.

— Vous êtes donc redevenu amoureux de la belle inconnue ?

— Mon ami, la belle inconnue est morte ; tout est mort dans le roman de ma vie.

— Mais la fameuse troupe, Bellamare, Léon, Moranbois… et celle que je n’ose nommer ?…

— Ils sont tous morts pour moi. Absents, en Amérique, je ne sais où ; Impéria, ayant perdu son père, les avait suivis au Canada, où ils étaient encore il y a six mois. Bellamare m’écrivait qu’il serait en mesure, à son retour, de me rendre mon argent. Tout le monde se portait bien. Ne parlons pas d’eux ; cela me trouble un peu, et je suis peut-être en train d’oublier…

— Dieu le veuille ! C’est ce qu’avant tout je désire pour vous ; mais cette chambre bleue, c’est un souvenir que vous avez voulu, que vous voulez garder ?

— Oui ; quand j’ai su que mon inconnue n’était plus, son souvenir m’a repincé le cœur, et, comme un grand enfant que je suis, j’ai voulu élever ce monument intime à sa mémoire. Vous vous souvenez que cette chambre bleue n’était pas plus la sienne que la maison renaissance où j’étais entré par mégarde. Cette demeure charmante, poétisée pour moi par une gracieuse et bienveillante apparition, n’en était pas moins le seul cadre où je pusse évoquer son image voilée. J’ai copié la chambre de mon mieux ; seulement, comme celle-ci est plus grande, j’ai pu y ajouter de bons sofas où nous allons fumer de bons cigares.

Je lui demandai comment et par qui il avait appris la mort de son inconnue.

— Je vous le dirai tout à l’heure, répondit-il. Il faut procéder avec ordre. Je reprends mon récit ; ce ne sera plus qu’un court chapitre à ajouter au roman que vous avez pris la peine de rédiger.

III

Après avoir enseveli mon pauvre père, je partis pour la Normandie dans la situation d’esprit d’un homme qui voyage à la recherche de choses nouvelles pour se distraire d’un profond chagrin, nullement avec l’ivresse d’un pauvre diable qui a gagné à la loterie et qui va toucher son capital. J’avais gardé de ma première et unique visite à mon oncle un souvenir très maussade. Il ne m’avait pas bien accueilli, vous vous en souvenez, puisque vous vous souvenez de tout, et sa gouvernante m’avait regardé de travers. Je retrouvai le manoir tel qu’il l’avait laissé, c’est-à-dire en très bon état de réparation. Le vieux garçon était homme d’ordre, il ne manquait pas une ardoise à son toit, pas une pierre à ses murs ; mais l’ornementation intérieure était d’un goût détestable. Il y avait de l’or partout, du style nulle part. Comme on avait mis les scellés, et que jusqu’à sa dernière heure il avait été absolu et méfiant, sa gouvernante, qui ne le gouvernait pas autant que je l’avais supposé, n’avait pu se livrer au pillage. Je trouvai, outre un immeuble splendide, des fermages très productifs, des affaires très bien établies et de belles sommes en réserve. Je congédiai la gouvernante en la priant d’emporter les trois quarts du riche et affreux mobilier, et, cédant à une fantaisie d’artiste, à un irrésistible besoin de mettre de l’harmonie dans toutes les parties de ce monument d’un autre âge, je passai tout mon temps à m’installer avec goût, avec science, avec esprit enfin, en m’ingéniant à dissimuler le confort sous l’archéologie. Vous verrez ça demain au jour ; c’est assez bien réussi, je crois, et ce sera mieux quand tout sera terminé. Seulement j’ai peur, quand je n’aurai plus rien à faire chez moi, de ne pouvoir plus y rester, car, aussitôt que je m’arrête un instant, je bâille et j’ai envie de pleurer. Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que, si je voulais m’épargner beaucoup de désagréments et de méfiances, il fallait que je répondisse aux politesses qui m’étaient adressées. J’avais pris une liste des amis et connaissances de mon oncle. J’avais adressé des billets de faire part en mon nom, puisque j’étais l’unique représentant de la famille. Je reçus beaucoup de cartes, et même celles des plus gros bonnets. Je risquai mes visites. Je fus accueilli avec plus de curiosité que de bienveillance ; mais il paraît que je triomphai d’emblée de toutes les préventions. On me trouva beaucoup de fond et un ton parfait. On sut que, dans mes affaires de prise de possession, je m’étais conduit en grand seigneur. Toutes mes visites me furent rendues. On me trouva occupé à rhabiller mes vieux murs, et on comprit que je n’étais pas un bourgeois ignorant. Mon goût et mes dépenses me posèrent en savant et en artiste, mon isolement acheva de me poser en homme sérieux. On s’était imaginé que j’amènerais mauvaise compagnie ; quelle compagnie pouvais-je amener ? Des acteurs ? Je ne saurais où prendre un seul de ceux que j’ai connus courant le monde. Des ouvriers de mon village ? À moins de leur faire des rentes, je ne pourrais les enlever à leur travail.

On ne se rendit pas compte de l’isolement extraordinaire où m’avait jeté une destinée exceptionnelle ; on crut que je m’abstenais volontairement de camaraderie et de tapage nocturne. On m’en sut un gré infini. On m’invita à paraître dans le monde du cru. Je répondis que la mort récente de mon père me rendait encore trop triste et trop peu sociable. On m’admira d’avoir aimé mon père ! Des jeunes gens, mes voisins, m’invitèrent à leurs chasses. Je promis d’y prendre part quand j’aurais fini mes travaux d’installation. Ils s’étonnèrent, en partant pour Paris à l’entrée de l’hiver, que je n’eusse pas de regret de ne pas les y suivre ; ils m’eussent présenté dans le plus beau monde. Je ne voulus pas poser l’excentricité ; je promis d’être plus tard un homme du monde. – Mais mon parti est bien pris, mon cher ami ! J’ai déjà assez vu la plupart de ces gens-là. Leur existence ne sera jamais la mienne. Ils sont vides presque tous. Ceux qui me semblent avoir de l’intelligence et du mérite ont contracté dans le bien-être des habitudes d’oisiveté qui me rendraient fou. Ceux qui servent le gouvernement sont des machines. Ceux qui ont de l’indépendance dans les idées ne se servent pas de leur énergie intérieure ou s’en servent mal. Tous prennent au sérieux cette chose sans cohésion et sans but qu’ils appellent le monde, et où je n’aperçois rien qui ait un sens sérieux. Non, non, encore une fois, ne croyez pas que je m’en méfie de parti pris, j’y cherche au contraire avec anxiété le point lumineux qui pourrait m’attirer et me passionner. Je n’y vois qu’un fourmillement de petites choses effacées, incomplètes, inachevées. Je n’ai encore vu que les répétitions de la pièce qu’on y joue. Eh bien, cette pièce est décousue, incompréhensible, sans intérêt, sans passion, sans grandeur et sans gaieté. Les acteurs que j’ai pu étudier sont incapables de la débrouiller, car ceux qui auraient du talent sont dédaigneux ou blasés, ou bien ils sentent que leurs rôles sont irréalisables, et ils les jouent froidement. J’ai été nourri, moi, de nobles tragédies et de beaux drames. La plus mauvaise œuvre d’art a d’ailleurs un plan et vise à prouver quelque chose ; une soirée dans le monde semble n’avoir pour but que de tuer le temps. Que voulez-vous qu’aille faire là un homme habitué devant le public à préciser ses gestes, à épier ses entrées, à ne pas dire un mot inutile, à ne pas faire un pas au hasard ? Représenter une action, c’est faire acte de logique et de raisonnement ; dire des riens dont le souvenir s’efface à mesure qu’on les dit, écouter des discussions oiseuses que le bon goût défend même d’approfondir, c’est faire preuve d’usage et de savoir-vivre ; mais c’est ne rien faire du tout, et je sois incapable de me résigner jamais à ne rien faire.

La morale de ceci n’est pas qu’un comédien soit trop supérieur à la réalité pour s’identifier à elle : ne me prêtez pas cette forfanterie ; mais comprenez donc qu’un artiste quelconque a fait de la réalité un moule que sa personnalité occupe et remplit. Là où son empreinte ne marque pas, il ne vit plus, il se pétrifie. J’ai besoin d’être, non pour qu’on voie qui je suis, mais pour sentir que j’existe. Pour le moment, je suis archéologue, antiquaire, numismate ; plus tard, je serai peut-être naturaliste, ou peintre, ou chroniqueur, ou sculpteur, ou romancier, ou agriculteur, que sais-je ? Il faudra que j’aie toujours une passion, une tâche, une curiosité ; mais je ne serai jamais ni député, ni préfet, ni chasseur, ni diplomate, ni homme politique, ni thésauriseur, rien enfin de ce qui fait de nos jours ce que l’on appelle l’homme pratique. Je verrai si cette maison que je crée m’inspire quelque chose, sinon je la quitterai et je ferai de grands voyages ; mais j’ai peur de la solitude en voyage comme j’ai peur de l’oisiveté dans la vie sédentaire. Ce qu’il me faudrait, ce qui est de mon âge, ce que mon cœur appelle en même temps qu’il le redoute, c’est l’amour, c’est la famille. Je voudrais être marié, car je ne saurai jamais me résoudre à me marier. Pourtant la pensée m’en est venue plusieurs fois depuis que je connais ma voisine, et il est temps que je vous parle de ma voisine.

Elle s’appelle Jeanne, et elle a les cheveux bruns ondés. Ce sont là ses seuls défauts, car ce sont ses seuls points de ressemblance avec Impéria, qui s’appelle, vous vous en souvenez, Jane de Valclos, et j’aurais voulu aimer une femme qui ne me rappelât en rien celle pour qui j’ai tant souffert. Du reste, le contraste est complet. Elle est grande et belle ; l’autre était petite et jolie. Elle n’a pas la voix timbrée ni la prononciation vibrante d’une actrice. C’est une voix douce, un peu sourde et voilée, qui caresse et ne fait pas tressaillir, une prononciation qui glisse sans accuser et n’insiste que sur ce qui est très senti. Je dirais volontiers de cette femme que c’est un instrument garni de ces cordes de soie qui n’ont pas assez de sonorité pour un orchestre d’opéra, mais qui chantent avec plus de moelleux et de suavité dans la musica di camera.

Elle est grande et belle, vous disais-je, et j’ajouterai qu’elle est un peu gauche, ce qui me plaît infiniment. Elle ne saurait pas faire trois pas sur un théâtre sans se heurter partout. Cela tient aussi à une vue courte qui ne lui permet pas de voir à l’œil nu les détails des choses. Pour moi, la source des instincts et des goûts est dans le sens de la vue. Ceux dont l’œil étendu embrasse tout sont plastiques ; au contraire, ceux qui ont besoin de regarder de près sont spécialistes. La spécialité de ma voisine, c’est la vie d’intérieur, une petite activité qui ne se voit pas du dehors, mais qui est ingénieuse et incessante, une sollicitude attentive et continue, délicate et inépuisable pour ceux dont elle entreprend la guérison. Elle est le contraire de moi, qui sais pratiquer le dévouement par un grand parti pris de volonté, mais qui, rendu à moi-même, ne puis plus rien voir qu’au travers de moi-même. Elle s’oublie, elle ; elle prendrait toutes les empreintes qu’on voudrait lui donner, elle saurait être un autre, voir par ses yeux, respirer par ses poumons, s’identifier à lui et disparaître.

Vous le voyez, c’est l’idéal de la compagne, de l’amie, de l’épouse. Joignez à cela qu’elle est libre, veuve et sans enfants. Elle a mon âge à peu près. Elle est assez riche pour n’avoir aucun souci de ma fortune, et sa naissance ne diffère pas de la mienne : son grand-père était un paysan. Elle a vu le monde, elle ne l’a jamais aimé. Elle veut le quitter tout à fait, n’ayant rencontré personne qui lui ait fait désirer de se remarier. Elle a appris que l’abbaye de Saint-Vandrille était à vendre pour une somme assez minime, et, comme elle a assez de goût et d’instruction pour aimer la conservation des belles choses, elle est venue passer quelques mois dans les environs, afin de savoir si le climat conviendrait à sa santé et si le pays environnant lui assurerait le genre de vie tranquille et retiré qu’elle rêve. La maisonnette qu’elle a louée touche à mon parc, et nous nous voyons une ou deux fois par semaine ; nous pourrions nous voir tous les jours : l’obstacle, hélas ! vient de moi, de ma pusillanimité, de mes retours vers le passé, de ma crainte de ne plus savoir aimer malgré le besoin d’amour qui me consume.

Il faut que je vous dise comment nous avons fait connaissance. C’est le plus prosaïquement du monde. J’avais été passer deux jours à Fécamp pour chercher un maître ouvrier, à l’effet de réparer de vieilles boiseries admirables, reléguées au grenier par mon prédécesseur. Revenu dans la soirée, assez tard, je dormis tard le matin, et je vis, de ma fenêtre, cette belle et charmante femme en grande conversation avec le sculpteur sur bois, qui commençait à installer son travail en plein air devant la salle du rez-de-chaussée. Elle était si simplement vêtue qu’il me fallut de l’attention pour reconnaître en elle une femme d’un certain rang dans la hiérarchie des femmes honnêtes. Je descendis dans la salle qu’il s’agissait de lambrisser, et, quand je vis la chaussure, le gant et la manchette, je ne doutai plus. C’était une Parisienne et une personne des plus distinguées. Je sortis dans la cour, je la saluai en passant, et j’allais respecter son investigation, lorsqu’elle vint à moi avec un mélange d’usage et de timidité qui donnait un grand charme à son action.

— Je dois, me dit-elle, demander pardon au châtelain de Bertheville (c’est le nom de mon abbaye) pour le sans-gêne avec lequel j’ai franchi les portes ouvertes de son manoir…

— Pardon ? lui répondis-je, quand j’aurais à vous en rendre grâce !

— Voilà qui est très aimable, reprit-elle avec une bonhomie enjouée qui ne l’empêcha pas de rougir un peu ; mais je n’abuserai pas, je me retire, et, vous sachant ici, ce que j’ignorais encore, je ne me permettrai plus…

— Je vais repartir à l’instant même, si ma présence vous empêche d’examiner mes travaux.

— J’ai fini… Je venais demander quelques renseignements pour mon compte.

J’offris de lui donner ceux dont le propriétaire dispose, et elle vit tout de suite que j’allais être sérieux et parfaitement convenable. Elle ne fit donc pas de difficulté pour me dire qu’elle avait envie de Saint-Vandrille, mais qu’elle était effrayée de la dépense à y faire pour rendre ce débris habitable. Elle avait voulu savoir de mon maître ouvrier le prix de son travail. Il y avait à Saint-Vandrille un très beau revêtement de ce genre, qui exigeait aussi une restauration.

J’avais déjà vu Saint-Vandrille, mais sans me rendre compte du parti à en tirer. Je proposai d’y aller le jour même et de faire un petit travail accompagné d’une estimation approximative des dépenses. Elle accepta en me remerciant beaucoup, mais en me disant qu’elle enverrait chercher mon travail, et en ne m’engageant point à le lui porter.

Quand elle me laissa, j’étais un peu étourdi par sa beauté et son air de franchise ; je me ravisai presque aussitôt. Je me raillai de l’excès de mon obligeance, car j’allais perdre ma journée et me donner beaucoup de peine pour une personne qui ne souhaitait pas me revoir ; mais j’avais promis, et deux heures après j’étais à Saint-Vandrille. J’y trouvai ma belle voisine, qui vint à moi en me remerciant de mon exactitude. Je m’étais informé d’elle dans l’intervalle. Je savais qu’elle s’appelait madame de Valdère, qu’elle habitait Paris ordinairement, qu’elle venait de louer tout près de moi, qu’elle vivait absolument seule avec une vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique, ne connaissant ou ne voulant encore connaître personne aux environs, passant ses matinées à la promenade et ses soirées à broder ou à lire.

Saint-Vandrille est, comme Jumiéges, une vaste ruine dans un petit enclos. Vous connaissez sans doute Jumiéges. Si vous ne le connaissez pas, figurez-vous l’église de Saint-Sulpice ruinée, éventrée, au milieu d’un joli jardin anglais, dont les allées sablées circulent à travers de beaux gazons sous des arcades à jour tapissées de lierre et enguirlandées de plantes folles. Les deux tours monumentales de l’église dressent leurs squelettes blancs comme de vieux os sur le beau ciel normand, si riche de couleur quand le soleil perce ses brumes. Des volées d’oiseaux de proie jettent de grands cris rauques en voletant sans cesse autour de ces donjons à jour, dont la dentelle protège leurs nids. Au bas des grandes murailles de la nef découverte croissent des arbres magnifiques et des buissons pleins de grâce. Dans un reste des anciens bâtiments de service, le propriétaire actuel, homme de science et de goût, s’est arrangé une demeure encore très vaste et décorée dans le meilleur style. Des débris retrouvés dans les ruines, il a fait un musée intéressant. C’est une habitation à la fois sévère, confortable et charmante, en face d’un splendide décor que vivifie et parfume une admirable végétation, bien dirigée dans sa pittoresque ordonnance.

En examinant Saint-Vandrille, nous ne parlâmes que de Jumiéges, dont l’appropriation était à mes yeux un chef-d’œuvre et pouvait servir de type aux projets de madame de Valdère.

— Je comprends très bien, me dit-elle, que l’acquisition de ces monuments historiques crée des devoirs sérieux. Les restaurer n’appartient qu’à des fortunes princières, et je ne vois pas trop où serait le grand profit pour l’art et la science, qui ont bien assez de spécimens archéologiques encore debout. Je n’attache, d’ailleurs, aucun prix à ce qui est presque entièrement refait à neuf, avec des matériaux nouveaux et par des mains qui n’ont plus l’individualité du passé. Quand une ruine est vraiment une ruine, il faut lui laisser sa beauté relative, son grand air d’abandon, son mariage avec la plante qui l’envahit et la solennité de son enseignement. La préserver de la dévastation brutale, l’encadrer de verdure et de fleurs, c’est tout ce qu’on peut et doit faire, et cette partie de ma mission, je la remplirais assez bien, je crois ; j’aime les jardins et je m’y entends un peu ; mais l’appropriation de mon habitation personnelle à ce voisinage exigeant, voilà ce qui m’inquiète. Et puis, ajouta-t-elle, il y a dans ce genre de propriété une servitude qui m’effraye : on n’a pas le droit d’en refuser l’entrée aux amateurs et même aux oisifs et aux indifférents. Dès lors, on n’est plus chez soi, et que deviendrai-je, moi qui chéris la solitude, si je ne peux me promener dans mes ruines qu’à la condition d’y rencontrer à chaque pas des Anglais ou des photographes ? Si nous étions aux portes de Paris, on aurait des jours et des heures à sacrifier au public ; mais ici a-t-on le droit de refuser la porte à des gens qui ont fait trente ou quarante lieues pour voir un monument dont vous n’êtes en réalité que le gardien ou le cicérone ?

À cela, je n’avais rien à répondre. Je savais par quelles exigences indiscrètes, par quelles brutales récriminations, l’inépuisable obligeance de notre voisin de Jumiéges était souvent payée. Je conseillai à madame de Valdère de se construire un chalet au milieu des bois et de ne plus penser à Saint-Vandrille.

J’aurais dû rester sur cette sage conclusion, abandonner mon expertise et prendre congé d’elle ; mais la passion de l’archéologie m’entraîna. Saint-Vandrille a une plus belle église et mieux conservée en beaucoup d’endroits que Jumiéges. Les bâtiments adjacents sont laids et incommodes ; mais il y a un jardin carré qui descend en terrasses sur de riantes prairies, et ce jardin de moines, dessiné dans l’ancien style, était, pour mes rêves de décorateur consciencieux, une grande séduction. Il y a aussi une immense salle de chapitre très entière, tout entourée d’arcades élégantes. D’une grande tribune qui communique avec le réfectoire, on plonge dans le vaste vaisseau. Je me revis dans la salle du chapitre de Saint-Clément, j’y évoquai la conférence magistrale du prince avec ses vassaux, les rapides et déchirantes funérailles de Marco ; puis, mon hallucination suivant sa pente, je crus me retrouver dans la bibliothèque immense où nous avions joué la tragédie devant les seigneurs monténégrins ; je revis Impéria chantant et mimant la Marseillaise, et, dans une confusion de fantômes et de fictions, Lambesq hurlant les fureurs d’Oreste, tandis que je déclamais Polyeucte. La bonne et plaisante figure de Bellamare m’apparaissait dans la coulisse, d’où la voix caverneuse de Moranbois nous envoyait le mot. Des larmes me vinrent aux yeux, un rire nerveux me crispa la gorge, et je m’écriai involontairement :

— Ah ! la belle salle de spectacle !

Madame de Valdère me regardait avec émotion, elle crut sans doute que je devenais fou : elle devint pâle et tremblante.

Je crus devoir, pour la rassurer, lui faire la déclaration que j’ai coutume de lancer à ceux qui m’examinent avec méfiance et curiosité.

— J’ai été comédien, lui dis-je en m’efforçant de sourire.

— Je le sais bien, reprit-elle encore émue. Je connais, je crois, toute votre histoire. N’en soyez pas surpris, monsieur Laurence. J’ai eu à Blois une jolie petite maison renaissance, au numéro 25 d’une certaine rue où il y avait des tilleuls et des rossignols. Il s’est passé dans cette maison une singulière aventure dont vous étiez le héros. L’héroïne, qui était venue là à mon insu et sans ma permission, bien qu’elle fût mon amie, m’a tout confessé par la suite. Pauvre femme ! elle est morte avec ce souvenir.

— Morte ! m’écriai-je. Je ne la verrai donc jamais !

— C’est tant mieux pour elle, puisque vous ne l’eussiez pas aimée.

Je vis que madame de Valdère savait tout. Je la pressai de questions, elle les éluda ; ce souvenir lui était pénible, et elle n’était nullement disposée à trahir le secret de son amie. Je ne devais jamais savoir son nom, ni quoi que ce soit qui pût me faire retrouver sa trace dans un passé fermé, enseveli sans retour.

— Vous pouvez au moins, lui dis-je, me parler du sentiment qu’elle a eu pour moi : était-il sérieux ?

— Très sérieux, très profond, très tenace. Vous n’y avez pas cru ?

— Non, et j’ai probablement manqué le bonheur par méfiance du bonheur ; mais a-t-elle souffert de cet amour ?… est-ce la cause ?…

— De sa mort prématurée ? non. Elle avait gardé l’espérance ou elle l’avait recouvrée, quand elle a su que vous aviez quitté le théâtre. Elle allait peut-être tenter de vous rattacher à elle quand elle est morte des suites d’un accident ; le feu a pris à sa robe de bal… Elle a beaucoup souffert ; elle est morte il y a deux ans. Ne parlons plus d’elle, je vous en prie ; cela me fait beaucoup de mal.

— Cela m’en fait aussi, repris-je, et j’en voudrais parler ! Ayez un peu de courage par pitié pour moi.

Elle me répondit avec bonté qu’elle s’intéressait à mon regret, s’il était réel ; mais pouvait-il l’être ? Ne serais-je pas porté à dédaigner au delà de la tombe une femme que j’avais dédaignée vivante ? Étais-je disposé à écouter avec respect ce qu’on me dirait d’elle ?

Je jurai que oui.

— Cela ne me suffit pas, reprit madame de Valdère. Je veux connaître vos sentiments intimes à son égard. Racontez-moi cette aventure sincèrement, à votre point de vue. Dites-moi le jugement que vous avez porté sur mon amie et toutes les raisons qui vous ont entraîné à lui écrire que vous l’adoriez, pour l’oublier ensuite et retourner à la belle Impéria.

Je lui racontai fidèlement tout ce que je vous ai raconté, sans rien omettre. J’avouai qu’il y avait eu peut-être un certain dépit dans mon premier élan vers l’inconnue, et un autre dépit dans mon silence, quand elle avait douté de moi.

— J’étais sincère, lui dis-je ; j’avais aimé Impéria, mais je me jetais dans un nouvel amour avec courage, avec loyauté, avec ardeur. Votre amie eût pu me sauver, elle ne l’a pas voulu. Je n’aurais jamais revu Impéria, je l’aurais oubliée sans retour et sans regret. Rien ne m’était plus facile dans ce moment-là. L’inconnue s’est montrée jalouse sous des formes hautaines dont la froide générosité m’a humilié profondément. J’ai eu peur d’une personne exigeante au point de me faire un crime d’avoir aimé avant de la connaître, et maîtresse d’elle-même au point de cacher son mépris sous des bienfaits. J’aurais mieux aimé une jalousie ingénue ; j’aurais trouvé des paroles émues, des serments vrais pour la rassurer. J’ai prévu des luttes terribles, une amertume invincible amassée dans son cœur. J’ai été poltron dans mon orgueil. J’ai renoncé à elle ! Et puis sa position et la mienne étaient trop disparates. Maintenant, je ne serais plus si timide et si susceptible. Je ne craindrais pas de lui paraître ambitieux, et je saurais vaincre sa méfiance ; mais elle n’est plus, ma destinée n’était pas d’être heureux en amour. Elle n’a pas su combien je l’aurais aimée, et, moi, j’ai été repoussé par Impéria, comme si le ciel eût voulu me punir de n’avoir pas saisi le bonheur quand il m’était offert.

— Oui, reprit madame de Valdère ; en cela, vous avez été très coupable envers vous-même, et vous avez cruellement méconnu une femme aussi loyale et aussi sincère que vous. Mon amie était de bonne foi quand elle vous écrivait pour vous offrir son concours auprès d’Impéria. Elle n’était ni méfiante ni hautaine. Elle était brisée de douleur, elle se sacrifiait. Elle n’était point parfaite, mais elle avait la candeur complète des âmes romanesques ; en prenant peur de son caractère, vous avez fait, permettez-moi de vous le dire, la plus grande bévue qu’un homme d’esprit puisse faire. Elle était d’une douceur qui dégénérait en faiblesse, et vous eussiez gouverné comme une enfant cette prétendue femme terrible.

— J’ai été enfant moi-même, répondis-je, et j’en ai été bien puni !

— Sans doute, puisque vous vous êtes repris d’amour pour Impéria, et que cet amour est devenu un mal incurable.

— Qu’en savez-vous ? m’écriai-je.

— Je l’ai vu là tout à l’heure, quand vous vous êtes écrié : « Voilà une belle salle de spectacle ! » Tout votre passé d’illusions, tout votre avenir de regrets, étaient écrits dans vos yeux ; vous ne vous consolerez jamais !

Il me sembla que c’était un reproche direct, car les yeux de cette belle femme étaient humides et brillants. Je lui pris la main sans trop savoir ce que je faisais.

— Ne parlons plus ni d’Impéria, ni de l’inconnue, lui dis-je. Il n’y a plus de passé pour moi, pourquoi n’y aurait-il pas d’avenir ?

Je m’aperçus, à sa surprise, que je lui faisais une déclaration, et je me hâtai d’ajouter :

— Parlons de Saint-Vandrille.

Je lui offris mon bras pour descendre dans le jardin inculte et abandonné, et nous ne parlâmes point de Saint-Vandrille. Nous revenions toujours à l’inconnue, et je croyais voir qu’à force de parler de moi et de me dépeindre à madame de Valdère, elle avait excité chez celle-ci une grande curiosité de me voir, peut-être un intérêt plus vif que la curiosité. Ma voisine me parut, sinon aussi aventureuse que son amie, du moins aussi romanesque, et je commençai à sentir qu’il me serait très facile de m’éprendre d’elle, pour peu que j’y fusse encouragé.

Je ne le fus point, et je m’épris davantage. Je n’avais pas osé lui demander de me recevoir ; elle s’enferma si bien durant quelques jours, que je rôdai en vain autour de sa demeure sans l’apercevoir. C’est alors que l’idée me vint de transformer en cabinet de travail la chambre à coucher de mon oncle, et d’installer mes pénates dans le pavillon carré, qui deviendrait la chambre bleue de Blois. Du moment que je connaissais la véritable créatrice de cette jolie chambre, elle me deviendrait doublement intéressante, et je commençai à y travailler de mémoire avec beaucoup d’ardeur. Quand, au bout de quelques jours, elle commença à ressembler à l’original, j’écrivis à madame de Valdère pour la supplier de venir me donner sur place un renseignement et un conseil. J’avais été si obligeant pour elle qu’elle crut ne pouvoir me refuser. Elle vint, fut très surprise, très touchée même de ma fantaisie sentimentale, et déclara que mes souvenirs étaient très fidèles. Elle me permit alors d’aller la voir, et me montra mes deux lettres à l’inconnue, que celle-ci lui avait confiées en mourant, lui disant de les brûler quand elle les aurait lues.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? lui dis-je.

— Je ne sais, répondit-elle. J’ai toujours rêvé que je vous rencontrerais quelque part et que je pourrais vous les rendre.

Pourtant, elle ne me les rendit pas, et je n’avais aucun motif pour les réclamer. Je lui demandai si elle n’avait pas un portrait de son amie.

— Non, dit-elle, et, si j’en avais un, je ne vous le montrerais pas.

— Pourquoi ? Sa méfiance lui servit ; elle vous a défendu… soit ! Je ne veux plus aimer dans le passé ; j’en ai assez, j’en ai été assez malheureux pour que tout soit expié. J’ai le droit d’oublier mon long martyr.

— Pourtant la chambre bleue !

— La chambre bleue, c’est vous, répondis-je. C’est vous, créatrice et habitante de cette chambre, que dans cette chambre j’ai aimée en rêve avant l’apparition de votre amie.

— Alors, c’est aussi le passé ?

— Pourquoi ne serait-ce pas le présent ?

Elle me reprocha de venir chez elle pour lui dire des fadeurs.

C’était de mauvais goût, j’en convins ; mais que devait-elle attendre d’un ancien amoureux de théâtre ?

— Taisez-vous, dit-elle, vous vous calomniez ! Je vous connais très bien ; mon amie avait reçu assez de lettres de M. Bellamare pour vous apprécier, et, moi qui ai lu ces lettres, je sais qui vous êtes. N’espérez pas m’en faire douter.

— Qui suis-je, selon vous ?

— Un homme sérieux et délicat qui ne fera jamais légèrement la cour à une femme qu’il estime ; un homme qui, pendant trois ans, a caché son amour à Impéria, parce qu’il la respectait. Dès lors, une femme qui se respecte et qui sait cela n’accepterait pas volontiers le marivaudage avec vous ; convenez-en.

Je ne fis donc pas la cour à madame de Valdère, je ne la lui fais pas ; mais je la vois souvent, et je l’aime. Il me semble qu’elle m’aime aussi. Peut-être suis-je un fat, peut-être n’a-t-elle pour moi que de l’amitié, – comme Impéria ! C’est peut-être ma destinée d’inspirer l’amitié. C’est doux, c’est pur, c’est charmant, mais cela ne suffit pas. Je commence à m’irriter de cette confiance dans ma loyauté, qui n’est pas si réelle qu’elle le paraît, puisqu’elle me coûte. Et voilà où j’en suis ! Amoureux timide et méfiant, impatient et craintif, parce que… parce que, faut-il tout vous dire ? j’ai autant de peur d’être aimé que de peur de ne pas l’être. Je vois que j’ai affaire à une femme foncièrement honnête, qui ne comprendrait pas un amour de passage quand elle peut m’appartenir à jamais. J’aspire au bonheur de posséder une telle femme et de l’aimer toujours, comme je me sais capable d’aimer. Il ne tient qu’à moi de lui donner cette confiance en lui exprimant une passion vraie, et je reste là depuis bientôt deux mois comme un écolier qui craint de se laisser deviner et qui craint qu’on ne le devine pas. Pourquoi, me direz-vous ?…

— Oui, m’écriai-je, pourquoi ? Dites pourquoi, mon cher Laurence !… confessez-vous entièrement.

— Eh ! mon Dieu, répondit-il en se levant et en se promenant avec agitation dans la chambre bleue, parce que j’ai contracté dans ma vie errante une maladie chronique très grave : le vouloir irréalisable, la fantaisie de l’impossible, l’ennui du vrai, l’idéal sans but déterminé, la soif de ce qui n’est pas et ne peut pas être ! Ce que j’ai rêvé à vingt ans, je le rêve toujours ; ce qui m’a fui, je le cherche toujours dans le vide.

— La gloire de l’artiste ! est-ce cela ?

— Peut-être ! J’ai eu à mon insu quelque ambition inassouvie. Je me suis cru modeste parce que je voulais l’être ; mais ma vanité froissée a dû me ronger, comme ces maladies qu’on ne sent pas et qui vous tuent. Oui, ce doit être cela ! j’aurais voulu être un grand artiste, et je ne suis qu’un critique intelligent. Je suis trop cultivé, trop raisonneur, trop philosophe, trop réfléchi ; je n’ai pas été inspiré. Je ferai très bien un peu de tout, je ne serai maître en rien. C’est une souffrance de comprendre le beau, de l’avoir analysé, de savoir en quoi il consiste, comment il éclot, se développe et se manifeste, et de ne pouvoir le faire jaillir de soi-même. C’est comme l’amour, voyez-vous, on le sent, on le touche, on croit le saisir ; il vous échappe, il vous fuit. On reste devant le souvenir d’un rêve ardent et d’une déception glacée !

— Impéria ! lui dis-je, c’est Impéria ! Vous y pensez toujours !

— Impéria insensible et mon ambition déçue, c’est tout un, répondit-il. Ces deux premiers éléments de vitalité sont le point de départ de ma vie. J’ai perdu les trois plus belles années de ma jeunesse à les voir m’échapper jour par jour, heure par heure. Je retrouverai peut-être des biens préférables ; mais ce que je ne retrouverai pas, c’est mon cœur d’enfant, mon espoir obstiné, ma confiance aveugle, mes aspirations de poète, mes jours d’insouciance et mes jours de fièvre. Tout cela est fini, fini ! Je suis un homme fait, et j’aime une femme faite. Je suis excellent, elle est adorable ; nous pourrons être très heureux… Me voilà riche comme un nabab et logé comme un prince. D’un grabat bourré de paille, je passe à un lit d’or et de soie. Je peux contenter toutes mes fantaisies, me griser avec du vin qui a cent ans de bouteille, avoir un harem mieux installé et mieux caché que celui du prince Klémenti. Je peux avoir mieux que lui un théâtre, une troupe à mes gages ; mon oncle m’a fait une subvention de cent mille francs, comme celle de l’Odéon ! J’aurai de l’art pour mon argent, comme j’ai de la poésie par droit d’héritage, une belle nature où je taille et plante à mon gré. Voyez ! n’est-ce pas un site romantique ? ajouta-t-il en tirant le rideau ouaté de la fenêtre et en me montrant le paysage à travers les vitres claires, diamantées au bord par la gelée. Regardez ! je n’aime pas les persiennes. Rien n’est plus doux que de regarder du coin de son feu les frimas du dehors. La neige ne tombe plus que par légers flocons que la lune argente mollement. Là-bas, au-dessous de mon parc, la Seine, large comme un bras de mer, coule paisible et puissante. Ces grands cèdres noirs qui encadraient le fond laissent glisser sans bruit sur la neige qui tapisse leurs pieds les amas de neige qui tapissent leurs branches. Voilà un beau décor délicieusement éclairé ! c’est grand et solennel, c’est morne, c’est muet comme un cimetière, c’est mort commue moi !… Ô Impéria !

En jetant ce nom, d’une voix déchirée qui fit vibrer sur les consoles les Amours en porcelaine de Saxe et les cristaux de Bohême, il frappa du pied comme un nécromant qui évoque un spectre rebelle ; tout vibra de nouveau et tout rentra dans le silence. Il donna un coup de poing qui fit voler en éclats toute une étagère chargée de précieux bibelots, puis se mit à rire en disant avec un sang-froid amer :

— Ne faites pas attention ; j’ai souvent besoin de casser quelque chose !

— Laurence, mon cher Laurence, lui dis-je, vous êtes plus malade que je ne pensais ! Ceci n’est pas une affectation, je le vois. Vous souffrez beaucoup, et vous vous soignez à contre-sens. Il faut quitter cette solitude, il faut voyager, mais avec une compagne. Il faut épouser madame de Valdère et partir avec elle.

— S’il ne s’agissait que de moi, reprit-il, je n’hésiterais pas, car elle me plaît, et je suis sûr qu’elle est tendre et dévouée ; mais, si je ne la rends pas heureuse, si mes tristesses et mes bizarreries l’affligent et la découragent ! En ce moment, elle ne songe qu’à me guérir du passé ; je ne lui cache plus rien, elle l’exige. Tout ce que je vous dis, elle l’entend ; tout ce que je vous laisse voir, elle le voit ; tout ce que je souffre, elle le sait. Elle me questionne, elle me devine, elle me fait raconter tous les détails de ma vie passée et présente. Elle s’y intéresse, elle me plaint ; me console, me gronde et me pardonne. C’est une amie angélique, elle croit me guérir, et je me laisse faire ; et je m’imagine qu’elle me guérit, et je sens qu’elle me calme. Elle ne s’inquiète pas trop de mes rechutes. Elle a une patience inouïe ! Eh bien, oui, elle m’est nécessaire et je ne pourrais plus me passer du baume qu’elle met sur mes blessures ; mais je crains que mon amour ne soit égoïste… odieux peut-être !… car, si on venait un matin frapper à ma porte en disant : « Bellamare est en bas avec Impéria, ils viennent te chercher pour jouer la comédie à Caudebec ou à Yvetot, » je sens que je descendrais comme un fou, que je sauterais en pleurant de joie dans leur carriole, et que je les suivrais au bout du monde… Comment voulez-vous qu’avec cette folie dans le cerveau je jure à une femme de cœur de ne vivre que pour elle ? Quels seraient son humiliation et son désespoir d’avoir couvé si tendrement cet œuf de colombe sédentaire d’où s’échapperait un pigeon voyageur ! Non, je ne suis pas encore mûr pour le mariage, il ne faut pas me dire de me hâter. Il faut me donner le temps de me porter en terre et de ressusciter, si la chose est possible !

Il avait raison. Nous nous quittâmes à trois heures du matin, je devais absolument repartir à sept ; mais je lui jurai de dépêcher mes affaires et de revenir passer une semaine avec lui.

J’étais depuis deux jours à Duclair, et je déjeunais seul à la table d’hôte, n’ayant pu arriver à l’heure accoutumée, lorsque je vis entrer un homme encore jeune, c’est-à-dire pas très jeune, et pas très beau, c’est-à-dire assez laid, dont le salut, le regard et le sourire me prévinrent en sa faveur. Il s’assit devant moi et mangea à la hâte, sans paraître se soucier de ce qu’on lui servait et tout en consultant un carnet de notes. Je le pris pour un voyageur de commerce. Je ne sais quoi d’enjoué, de railleur et de bienveillant à la fois me faisait désirer qu’il me parlât ; mais il paraissait trop bien élevé pour entamer la conversation à tort et à travers, et je pris le parti de le prévenir en lui demandant, ce que je savais fort bien, à quelle heure passait le bateau à vapeur pour le Havre.

— Je crois, répondit-il, qu’il passe à deux heures.

Ce peu de paroles fut un trait de lumière pour moi ; il parlait du nez ! Une vague révélation s’était déjà faite en moi à mon insu. J’avais envie de lui demander son nom, lorsque je le vis s’approcher d’un encrier et mettre l’adresse d’une lettre qu’il avait tirée de sa poche. J’eus l’indiscrétion de jeter les yeux sur cette lettre et j’y lus : À Monsieur Pierre Laurence, à Arvers

— Permettez, lui dis-je, je viens, par une de ces distractions qui ne s’expliquent pas, de regarder le nom que vous écriviez, et je crois devoir vous donner un renseignement. Laurence n’est plus à Arvers.

Il me regarda d’un air pénétrant, levant les yeux sans lever la tête, et, s’étant assuré qu’il ne m’avait jamais vu, mais que j’avais une honnête figure, il me pria de vouloir bien lui donner la nouvelle adresse de Laurence.

— On l’appelle ici le baron Laurence ; mais il n’aime pas qu’on lui donne ce titre, dont il n’a pas hérité en ligne directe. Il habite son château, le château de feu son oncle, à quelques heures d’ici.

— Il a donc hérité ?

— Parfaitement, il a cent mille livres de rente.

— Comme il va rire de ma missive ! N’importe, veuillez me dire le nom du château.

— Bertheville.

— Ah ! c’est vrai, je me souviens, dit l’homme gai en écrivant et en souriant jusqu’aux oreilles. Quel coup du sort ! Ce cher enfant ! le voilà riche et heureux ! Il l’a bien mérité !

— Il n’est peut-être pas si heureux que vous croyez, monsieur Bellamare !

— Ah çà ! vous me connaissez donc ?

— Vous voyez !

— Et lui ?…

— Lui, il est mon ami.

— Oh ! alors, – je sais que vous êtes inspecteur des finances, on me l’a dit dans l’auberge, – vous allez avoir la bonté de vous charger de ça, une traite de cinq mille francs, que je lui dois depuis des années. Je sais qu’il me tiendra quitte des intérêts.

— Et de la somme aussi. Je vous jure qu’il ne voudra pas la recevoir ! N’importe, je connais votre délicatesse, je lui remettrai votre papier. Où pourrai-je vous le renvoyer ?

— Je ne veux pas qu’il me le rende. S’il est riche, il doit être généreux. Il y a des pauvres plus pauvres que moi et mes comédiens ; mais est-ce que je ne pourrais pas le voir ? Est-ce qu’il ne recevrait pas son ancien ami, son ancien directeur ?… Laurence était de ces cœurs qui ne peuvent changer.

— Cher monsieur Bellamare, il ne vous recevrait que trop bien ; mais devez-vous réveiller le feu qui couve sous la cendre ?

— Que voulez-vous dire ?

— Puis-je vous demander si mademoiselle Impéria fait encore partie de votre société ?

— Impéria ? mais oui, certes ! Je l’attends dans une heure avec le reste de mes associés.

— Léon, Moranbois, Anna et Lambesq ?

— Ah çà ! vous nous connaissez tous ?

— Laurence m’a raconté toute sa vie dans les plus grands détails. Avez-vous encore Lucinde et Régine ?

— Non, elle ne nous ont pas suivis en Amérique, où nous venons de passer deux ans et d’organiser, autour de notre petit noyau, des troupes de rencontre de distance en distance ; mais mes cinq associés ne m’ont jamais quitté.

— Et Purpurin est toujours à votre service ?

— Toujours ; il mourra près de moi. Pauvre Purpurin !

— Quoi donc ?

— Oh ! nous avons eu bien des aventures, c’est notre destinée, entre autres une rencontre avec de prétendus sauvages, convertis par les missionnaires et civilisés, qui ont voulu nous scalper. Purpurin y a laissé un peu de sa chevelure, la peau avec. Nous sommes arrivés à temps pour ravoir le reste. Il est guéri ; mais cette petite opération et la peur qu’il a eue n’ont pas apporté un développement sensible à son intelligence. Il a dû renoncer à la réclamation, ce qui après tout n’est pas un mal… Mais parlez-moi donc de Laurence. Est-ce qu’il pense toujours à Impéria ?

— Plus que jamais.

— Diable !

— Elle ne l’a jamais aimé ?

— Si fait. Je crois que si.

— Et à présent ?

— Elle nie, comme toujours.

— Pourquoi ?

— Ah ! voilà, pourquoi ! je ne puis vous le dire ; peut-être l’effroi d’une vie qui n’eût pas convenu à ses goûts et à ses habitudes d’artiste.

— Mais maintenant qu’il est riche…

— Est-ce qu’à présent il l’épouserait ?

— J’en suis certain !

Bellamare devint très pâle et marcha avec agitation le long de la table.

— Perdre Impéria, me dit-il, c’est tout perdre, car elle a beaucoup de talent aujourd’hui, et, par son courage, son amitié, son dévouement, son intelligence, elle est le nerf, elle est l’âme de toutes nos existences. Nous séparer d’elle, c’est nous briser tous, et moi-même…

Il s’arrêta suffoqué par un sanglot intérieur qu’il étouffa en marchant de nouveau autour de la chambre.

— Écoutez-moi, lui dis-je, je ne suis pas plus d’avis que vous qu’il doive épouser mademoiselle de Valclos. L’inconnue de Blois est morte, mais…

— Morte ? quel dommage !

— Mais elle a laissé une amie, une confidente qui aime Laurence, qui demeure près de lui, et que Laurence épouserait, s’il pouvait oublier Impéria. Je suis persuadé que ce mariage conviendrait beaucoup mieux à l’un et à l’autre…

— Dites-moi donc, reprit Bellamare m’interrompant avec préoccupation, depuis quand madame de Valdère est morte.

— Madame de Valdère ?

— Ah ! oui, son nom m’est échappé ; mais qu’est-ce que cela fait à présent, puisque la pauvre inconnue n’est plus de ce monde ? Son roman était si pur, c’était une femme si droite, si chaste et si bonne ! Vous n’êtes pas homme à trahir ce secret-là ?

— Non, certes ; mais je ne comprends rien à ce que vous dites ; madame de Valdère n’est pas du tout morte, c’est elle qui est la voisine, l’amie, la confidente, presque la fiancée de Laurence.

— Eh bien !… Ah ! j’y suis… Non, attendez ! L’avez-vous vue, cette voisine ?

— Pas encore. Je sais qu’elle est grande, belle…

— Et très blonde ?

— Non, blanche avec des cheveux bruns, à ce que m’a dit Laurence.

— Oh ! des cheveux ! on les a de la couleur qu’on veut ! Son prénom ?

— Jeanne.

— C’est elle ! veuve ? sans enfants ? assez riche ? vingt-huit à trente ans ?

— Oui, oui, oui ! Laurence m’a dit tout cela.

— Eh bien, c’est elle, je vous jure que c’est elle ! Et Laurence ne devine pas que l’amie de son inconnue est son inconnue elle-même qui se fait passer pour morte ? Ce garçon-là sera toujours ingénu et modeste jusqu’à l’aveuglement ! Oh ! voilà qui change bien la situation, cher monsieur ! Laurence est un homme d’imagination. Quand il saura la vérité, il aimera de nouveau ce qu’il a aimé dans des circonstances romanesques. Il aimera l’inconnue, il oubliera Impéria.

— Et ce sera mieux ainsi pour lui, pour elle, pour Impéria et pour vous tous.

— Oui, certes ! Il faut avertir madame de Valdère que la feinte a duré assez longtemps et qu’elle doit se révéler à Laurence, parce qu’il y a péril en la demeure, parce qu’Impéria est de retour… Moi, je ne me suis fait encore annoncer nulle part. Les journaux de la province n’ont pas imprimé mon nom. Débarqué au Havre depuis deux jours, je voulais gagner Rouen sans donner de représentations durant le trajet. Je fais encore mieux, je passe inaperçu, je brûle Rouen, et je m’en vais travailler le plus loin possible. Vous ne direz pas notre rencontre à Laurence, vous ne parlerez pas de moi, il peut pendant quelques mois me croire encore au Canada… Faites qu’il épouse madame de Valdère dans quelques semaines, et tout est sauvé.

— Alors, il faudrait partir vite ; il se peut que Laurence vienne me voir ici, où il vient souvent. Il peut nous apparaître d’un moment à l’autre. Que feriez-vous alors ?

— Je lui dirais qu’Impéria est restée en Amérique, mariée à un millionnaire.

— Mais ne peut-elle pas apparaître au même instant ? Ne m’avez-vous pas dit que vous l’attendiez ?

— Oui, nous devions nous arrêter ici ; j’avais quelqu’un à voir aux environs, un ami qui ne m’attend pas, qui ne saura pas que je suis passé. Voilà qui est décidé, je vais au-devant de ma troupe pour qu’elle n’entre pas dans cette ville. Adieu ! merci ! Permettez-moi de vous serrer la main et de me sauver bien vite.

— Reprenez votre argent, lui dis-je, puisqu’il ne faut pas que Laurence sache notre entrevue. Vous avez le temps de régler ce compte avec lui.

— C’est juste ; adieu encore.

— Est-ce que vous me défendez de vous suivre ? J’avoue que j’ai une envie folle de voir Moranbois, Léon…

— C’est-à-dire Impéria ? Allons, venez ; vous les verrez tous, mais ne leur parlez pas de Laurence.

— C’est entendu.

Je pris mon chapeau, et tous deux de courir vers la campagne. Bellamare, avisant un loueur de voitures, s’arrêta et fit marché avec lui pour un grand omnibus qui fut attelé à la hâte. Nous sautâmes dedans et primes la route de Caudebec.

— Cet omnibus, me dit-il, va recevoir mon monde et mon bagage, qui seront transbordés sur le chemin sans que nous ayons à rentrer dans la ville. Je dirai à mes camarades que l’ami que je voulais voir à Duclair n’y demeure plus, que l’auberge est mauvaise et chère, et nous filons tout de suite sur Rouen par Barentin, où nous prenons le chemin de fer.

Au bout d’un quart d’heure de marche, durant lequel je renseignai amplement Bellamare sur la situation d’esprit où j’avais laissé Laurence, nous accostâmes un autre omnibus qui amenait la société. Bellamare alla lui donner les explications projetées, et je me mis à aider au transbordement des femmes et des bagages pour avoir l’occasion de regarder tous ces personnages du roman comique de Laurence qui m’intéressaient vivement.

La première femme qui sauta légèrement et sans précaution sur le chemin encore rempli de neige fut la petite Impéria. Elle était bien petite et bien menue en effet, cette femme qui avait tenu une si grande place dans la vie de mon ami. Serrée dans sa petite robe de voyage, les cheveux roulés sous son microscopique toquet de faux astrakan, elle avait l’apparence d’une fillette qui va en vacances ; mais, en la regardant mieux, je vis qu’elle avait bien trente ans et qu’elle avait perdu toute fraîcheur. Malgré ses traits purs et réguliers, elle ne me sembla pas jolie. Anna la blonde était un peu grasse pour jouer les ingénues, et ses joues marbrées par le froid étaient d’un ton fort triste. Elle portait dans ses bras un gros enfant. Moranbois, entièrement chauve et toujours coiffé d’une casquette de loutre, trouva moyen de me brutaliser quand je lui offris de l’aider à porter un gros coffre qui me prouva que les forces de l’Hercule n’avaient pas diminué malgré le temps, les voyages et les aventures. Léon, très pâle et trop bien rasé, me parut un homme usé et malade. Il était d’un type distingué, et son extrême politesse contrastait avec la brutalité de Moranbois. Lambesq était gros et laid ; il marchait de côté comme les crabes, et se plaignait d’avoir encore dans les jambes le roulis de la traversée. Purpurin, scalpé, portait un faux toupet pris sans doute aux accessoires du théâtre, et d’un ton mal assorti à sa chevelure. Vraiment ils n’étaient pas beaux, ces pauvres artistes voyageurs que j’avais vus si intéressants et si caractérisés à travers les récits de Laurence. J’eus le loisir de les examiner pendant que Moranbois, qui faisait les comptes, se querellait avec les conducteurs, menaçant d’un bras, et de l’autre portant le poupon d’Anna. Impéria s’approcha de Bellamare, qui s’inquiétait d’elle, et lui jura d’un air décidé et enjoué qu’elle se portait bien et se trouvait heureuse de voir de la terre et des arbres, même des arbres sans feuilles, après vingt-huit jours de navigation. Elle admirait la Normandie, elle préférait décidément le Nord aux pays chauds. Enfin elle causa près de moi pendant quelques instants, et je compris son charme et sa puissance. En parlant, elle se transfigurait ; ses traits fatigués et tirés reprenaient leur élasticité. La maigreur disparaissait ; la finesse transparente de la peau se colorait d’une nuance particulière qui tenait le milieu entre le marbre et la vie. Elle avait encore des dents magnifiques, et ses yeux prenaient un éclat pénétrant qui pouvait bien devenir irrésistible. Elle était de ces êtres qui ne frappent pas, mais qui fascinent.

Bellamare aussi me paraissait rajeuni depuis le premier moment où il m’était apparu ; en quelques minutes, Léon me fit le même effet. Je me rendis compte de ces résultats d’une vie de surexcitation nerveuse. De telles gens n’ont pas d’âge. Ils paraissent toujours plus jeunes ou plus vieux qu’ils ne le sont. Quand je les vis partir, il me sembla que j’aurais voulu pouvoir les suivre pour les étudier davantage, et puis je m’attendrissais à l’idée de leur misère et de leur probité. Ils semblaient n’avoir pas de quoi payer leur voiture, et ils rapportaient cinq mille francs à Laurence !

Je rentrai à l’auberge, où Laurence précisément m’attendait. Qu’il était loin de se douter de l’éclat de foudre qui venait de passer si près de lui ! Ce matin-là, il n’était occupé que de madame de Valdère. Elle lui avait paru triste et découragée depuis notre entrevue de l’avant-veille. C’est que lui-même, agité par ses épanchements avec moi, lui avait laissé voir un redoublement de mélancolie. Maintenant, il avait peur qu’elle ne se préparât mystérieusement à le fuir pour toujours. Il en était furieux et désolé.

— Les femmes, disait-il, n’ont que de l’orgueil ; pas de pitié vraie !

Il me supplia d’aller demeurer chez lui. Je n’avais d’affaires que durant quelques heures de la journée. Il me promettait de me conduire et de me ramener chaque jour dans un équipage rapide comme le vent.

— C’est pourtant un plaisir, lui disais-je en revenant avec lui à Bertheville dans une voiture, souple comme un arc, qu’enlevaient trois chevaux admirables attelés de front, c’est un vrai plaisir que de voler ainsi à travers la neige et la glace, les pieds sur une excellente bouilloire, les genoux enveloppés dans une fourrure soyeuse.

— Avec un ami près de soi, me dit-il en me serrant la main ; là seulement est le plaisir de prince, et je suis né paysan. Les cahots d’une charrette au trot d’une vieille mule valent mieux pour la santé. Je n’ai plus appétit ni sommeil à présent. La destinée est une folle qui se trompe toujours, comblant ceux qui ne lui demandent rien et frustrant ceux qui l’invoquent.

Le soir, il me conduisit chez madame de Valdère et me présenta comme son unique ami.

— Unique ? Bellamare, Léon… et les autres sont-ils morts ? demanda-t-elle d’un ton ému.

— C’est tout comme, aujourd’hui, répondit Laurence ; je n’ai pas pensé à eux de la journée, et je ne vois pas pourquoi les jours qui se suivent ne se ressembleraient pas.

Madame de Valdère se détourna pour servir le thé, mais je vis un rayon de joie sur ses beaux traits. Laurence ne me l’avait pas surfaite ; sa beauté, sa fraîcheur, la perfection de sa forme, l’attrait pénétrant de sa physionomie, étaient incontestables ; ses cheveux étaient bruns naturellement. Plus tard, quand je lui demandai pourquoi Laurence et Bellamare l’avaient vue blonde, elle me raconta qu’à cette époque elle avait eu pendant quelque temps la fantaisie de la poudre d’or, qui commençait à être de mode. Cette circonstance avait aidé à son déguisement dans le souvenir de Laurence.

En un instant, je vis qu’elle l’aimait éperdument et absolument. Je désirais être seul avec elle, mais c’était impossible sans que Laurence s’en aperçût. Je pris le parti de lui écrire séance tenante. Tout en crayonnant sur un album, je traçai ces mots que je lui remis à la dérobée.

« Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vérité à Laurence. Il le faut ! »

Elle sortit pour lire le billet, et rentra un peu troublée. Elle n’avait pas l’aplomb et l’expérience de son âge, elle avait encore l’émotion et la candeur de la première jeunesse ; Laurence était son premier, son unique amour.

Elle lui demanda un livre qu’il avait promis de lui apporter. Il l’avait oublié. Il prétendit l’avoir laissé dans la poche de sa pelisse et sortit comme pour le chercher dans l’antichambre ; mais il sortit de la maison, s’élança à pied à travers la neige et la nuit, et courut chez lui chercher le livre. Nous l’entendîmes sortir.

— Nous sommes seuls, me dit madame de Valdère ; parlez vite.

Je lui racontai tout ce qui s’était passé dans la journée.

— Ainsi, me dit-elle, ils sont partis ? Impéria ne le verra pas, elle ne saura pas qu’elle est encore aimée, qu’elle est riche, qu’elle peut le rendre heureux ? Je ne puis accepter cela. Je ne veux pas devoir Laurence à une surprise, à un mensonge, car le silence en serait un. S’il doit aimer toujours mademoiselle de Valclos, il faut que mon destin s’accomplisse. Il en est temps encore ; il ne m’a rien promis, je ne lui ai fait aucun aveu, ni donné droit sur ma vie. Je partirai, vous ferez venir ici la troupe de Bellamare, et, si cette épreuve ne me chasse pas du cœur de Laurence, je reviendrai. Dites-lui tout de suite qu’il peut les rejoindre à Rouen. Il ira, j’en suis bien sûre… Moi, je m’éloignerai jusqu’à ce que je sache mon sort. Quel qu’il soit, je le subirai avec courage et dignité.

Elle fondit en larmes. Je combattis en vain sa résolution. Pourtant, j’obtins d’elle que Laurence connaîtrait son inconnue avant d’être soumis à l’épreuve décisive. Je lui persuadai d’aller mettre de la poudre d’or et une mantille noire, afin de se montrer telle que de la chambre bleue il l’avait entrevue.

Quand elle revint blonde et voilée, je lui fis tourner le dos à la porte par où Laurence devait rentrer, et je me retirai. Je le rencontrai tout haletant apportant le volume. Je lui dis que j’étais pris d’un violent mal de tête, et que sa voisine m’avait permis de me retirer.

Il rentra fort tard ; j’étais couché. Il vint se jeter à mon cou : il était ivre d’amour et de bonheur. Bellamare ne s’était pas trompé. L’homme d’imagination avait repris son existence normale. Il adorait deux femmes dans madame de Valdère, l’inconnue qui l’avait fait rêver, l’amie qui avait généreusement travaillé à le guérir. Il voulait l’épouser dès le lendemain. Il l’eût fait, si la chose eût été possible.

Lui avait-elle révélé le passage d’Impéria ? Il ne m’en dit pas un mot, et je n’osai pas le questionner. J’avoue qu’en voyant l’ivresse de Laurence et en l’entendant faire les projets d’un millionnaire amoureux qui veut combler son idole, je pensai avec un certain serrement de cœur à la pauvre petite comédienne qui s’en allait, sans gants et presque sans manteau, sur la neige des chemins, à la recherche d’un cruel travail, avec son talent, ses nerfs, sa volonté, son sourire et ses larmes de commande pour tout capital, pour tout avenir. Jusque-là, j’avais impitoyablement travaillé pour sa rivale. Je me surpris à trouver celle-ci trop facilement heureuse. Resté seul, je ne pus me rendormir. J’étais en proie à je ne sais quelle incertitude, et je me demandais si j’avais eu le droit d’agir comme je l’avais fait.

Je m’habillai, et, comme je regardais le lever d’un beau soleil d’hiver par ma fenêtre, je vis dans la cour un homme enveloppé d’une peau de bique et coiffé d’un bonnet de laine, qui ressemblait à un marinier de la Seine et qui me faisait des signes. Je descendis, et, le voyant de près, je reconnus Bellamare.

— Conduisez-moi, me dit-il, chez madame de Valdère ; il faut que je lui parle à l’insu de Laurence. Je sais qu’il s’est couché tard, nous aurons le temps. Je vous dirai en route ce qui m’amène.

Je lui indiquai le chemin, je courus prendre un vêtement et je le rejoignis.

— Vous voyez, dit-il, je suis revenu sur mes pas. À Barentin, j’ai embarqué tout mon monde pour Rouen. J’ai marché toute la nuit dans une mauvaise patache ; mais j’étais tourmenté, j’avais la fièvre, je n’ai pas senti le froid. J’avais résolu de faire une mauvaise action, une lâcheté, – par égoïsme ! Je ne peux pas l’accomplir. Ce serait la première de ma vie. Impéria s’est toujours sacrifiée pour ses amis. Elle eût pu être engagée à Paris, y avoir de grands succès, y faire fortune, ou tout au moins y trouver une existence aisée et tranquille. Il y a aux Français plus d’une sociétaire qui ne la vaut pas. Elle a refusé pour ne pas nous quitter. Vous savez comment elle a agi lorsqu’elle était comblée des dons du prince Klémenti et de ses hôtes. Vous avez deviné qu’en refusant l’amour de Laurence, c’est encore à nous qu’elle a voulu se consacrer. Cela ne peut pas durer éternellement. Elle a trente ans à présent. Elle est faible, épuisée. Notre petite société ne fera jamais fortune, notre vie sera un éternel tirage. Encore quelques années, tout en riant et chantant, elle succombera à la peine ; c’est comme ça que nous finissons, nous autres ! – et voilà qu’elle peut avoir cent mille livres de rente et un mari excellent, charmant, qui l’aime toujours, qui sera heureux de la rendre heureuse. Et je le lui cacherais ! Non. Je ne dois pas, je ne veux pas. Je veux voir madame de Valdère, car je lui avais juré autrefois de servir sa cause. Il faut qu’elle sache que je l’abandonne, que je dois l’abandonner. C’est une femme d’un très grand cœur, je le sais ; je l’ai revue plus d’une fois depuis l’aventure de Blois, et j’avais toujours cru pouvoir lui donner de l’espérance. Tout est changé depuis l’époque où Impéria a congédié Laurence avec une douleur qu’il lui était impossible de me cacher. C’est à cette époque-là que nous sommes partis pour l’Amérique. Je n’ai donc pas revu la comtesse. Elle voyageait. Je ne savais où lui écrire. Il faut qu’elle sache tout, et que, dans sa suprême délicatesse, elle prononce. Quant à moi, ce qu’il y a de certain, c’est que je ne peux pas tromper Impéria et que je ne le veux pas. Après cela, que ces deux femmes se disputent le cœur de mon ancien jeune premier, ou que la plus généreuse le cède à l’autre, ça ne me regarde plus. J’aurai fait mon devoir.

J’étais trop de l’avis de Bellamare pour le contredire. Nous fîmes réveiller madame de Valdère. Elle nous écouta en pleurant et resta sans force, sans parole, sans résolution et sans défense. Elle fut faible et admirable, car elle n’eut pas un mot pour se plaindre. Elle ne s’occupa que du bonheur de Laurence et se résuma ainsi :

— Je sais qu’il m’aime, j’en suis sûre à présent. Il me l’a dit hier soir avec une passion si persuasive, que je ne l’estimerais pas si j’en doutais ; mais il a eu si longtemps l’esprit et le cœur malades que je ne serai pas surprise de le voir m’échapper encore. Je n’ai pas le droit de me révolter contre cette chose fatale. Je l’ai acceptée d’avance en venant m’établir près de lui avec l’intention de me faire aimer pour moi-même, sans fiction et sans poésie. En me faisant passer pour une amie de son inconnue, j’ai voulu connaître à fond et bien comprendre le sentiment qu’il avait eu pour elle. J’ai vu que cet amour n’était rien de plus qu’une émotion passagère, un chapitre du roman ambulant de sa vie, quoiqu’il en parlât avec respect et reconnaissance. J’ai craint alors de lui paraître trop romanesque moi-même en me trahissant, et, pour lui donner en moi la confiance qui lui avait manqué, je lui ai montré que je savais être une amie désintéressée, généreuse et tendre. Il l’a compris ; mais cette amitié était encore trop nouvelle pour chasser le souvenir d’Impéria. Je le sentais, je le voyais. Je voulais attendre encore, me conserver libre vis-à-vis de lui, lui rendre mon affection nécessaire et ne lui avouer le passé qu’en lui donnant l’avenir. On m’a forcée hier de me trahir. Il a été enivré, exalté,… et moi, j’ai été lâche, je n’ai pu me résoudre à lui avouer qu’Impéria était là tout près… Vous venez ce matin me dire qu’il faut être sincère et pousser l’épreuve jusqu’au bout. Eh bien, vous me brisez. J’ai été si heureuse en le voyant heureux à mes pieds ! N’importe, vous avez raison. Ma conscience obéit à la vôtre. Je ferai tout ce que vous voudrez.

Et de nouveau elle pleura sincèrement, et comme qui dirait à plein cœur ; elle fit pleurer Bellamare.

— Voyons, chère madame, lui dis-je, je ne suis pas très sensible et pas du tout romanesque et pourtant je sens que vous êtes un ange, le bon ange de Laurence probablement ; mais, dans votre intérêt, devons-nous vous exposer à quelque reproche dans l’avenir, s’il découvre la vérité en trois points, qui est qu’Impéria est revenue, qu’elle est libre et qu’elle l’aime peut-être ? Ne craignez-vous pas que, dans un jour de malaise nerveux, un jour de pluie, à la campagne, un de ces jours où pour un rien on ferait un crime, il ne se plaigne de notre silence à tous, et du vôtre particulièrement ?

— Il ne s’agit pas de moi, dit-elle ; ne vous occupez pas de moi ! Je suis une nature fidèle et recueillie ; je ne suis pas une nature exubérante. J’ai attendu longtemps, et pendant longtemps j’ai vécu d’un rêve qui s’effaçait souvent et revenait par crises ; je voyageais, je m’instruisais, je me calmais, je faisais même d’autres projets, et, si je n’ai pas pu aimer un autre homme que Laurence, c’est malgré moi. J’aurais voulu l’oublier. Quoi qu’il arrive, je ne me tuerai pas, et je me défendrai du désespoir violent. J’aurai toujours eu trois mois de bonheur dans ma vie et les quelques heures de joie pure et parfaite de la nuit dernière. Ce qu’il nous importe de savoir, ce que je veux savoir absolument, c’est laquelle, d’Impéria ou de moi, donnera plus de bonheur à Laurence.

— Et comment le saurons-nous ? dit Bellamare, qui était retombé dans ses perplexités. Qui peut lire dans l’avenir ? Celle qui le rendra le plus heureux sera celle qui l’aimera le plus.

— Non, répondit madame de Valdère, car celle qui l’aimera le plus sera celle qui se sacrifiera. Écoutez, il faut sortir de cette impasse, je veux voir Impéria, je veux qu’elle s’explique ; j’ai le droit de préserver Laurence d’une nouvelle douleur, si elle l’aime peu ou point.

— Comment arranger tout cela sans qu’il s’en aperçoive ? dit Bellamare. N’est-il pas tous les jours chez vous ?

— J’ai en ce moment tout empire sur lui, répondit la comtesse. Il m’a suppliée hier de fixer le jour de notre mariage. Je vais l’envoyer à Paris chercher mes papiers. J’aviserai mon notaire, par dépêche télégraphique, de les lui faire attendre quelques jours. Allez à Rouen chercher Impéria, et jurez-moi que vous ne lui direz rien encore. C’est par moi, par moi seule qu’elle droit apprendre la vérité.

Bellamare jura et repartit à l’instant même ; j’allai éveiller Laurence, qui courut aussitôt chez celle qu’il appelait déjà sa fiancée et dont il était désormais éperdument épris. Elle eut le courage de lui cacher ses agitations, ses terreurs, et de paraître céder à son impatience. Le soir, il partait pour Paris.

Dans la nuit, le train qui l’emmenait à Rouen dut croiser celui qui amenait Bellamare et Impéria à Barentin.

Ceux-ci nous arrivèrent dans la matinée du lendemain. Je les attendais chez madame de Valdère, prêt à me retirer quand ils approcheraient.

— Non, me dit-elle ; Impéria ne vous connaît pas et serait gênée pour s’expliquer devant vous ; mais je tiens essentiellement à ce que vous puissiez rendre compte à Laurence, un compte minutieux et fidèle de cette entrevue. Passez dans mon boudoir, d’où vous pourrez tout entendre. Écoutez-nous, prenez des notes au besoin, je l’exige.

J’obéis. Impéria entra seule. Bellamare, ne voulant pas gêner les épanchements des deux femmes, monta à l’appartement qu’on lui avait préparé. Madame de Valdère reçut Impéria en lui tendant les deux mains et en l’embrassant.

— M. Bellamare, lui dit-elle, a dû vous prévenir un peu ?

— Il m’a dit, répondit Impéria de sa voix nette et assurée, qu’une dame charmante, bonne, belle et instruite m’avait vue autrefois sur les planches… je ne sais où ! et avait daigné me prendre en amitié ; que cette dame, me sachant dans les environs, désirait me voir pour me faire une communication importante. J’ai eu confiance, et je suis venue.

— Oui, reprit madame de Valdère, dont la voix tremblait ; vous avez eu raison. J’ai pour vous la plus grande estime ;… mais vous êtes fatiguée, c’est peut-être trop tôt…

— Non, madame, je ne suis jamais fatiguée.

— Vous avez froid…

— Je suis habituée à tout.

— Prenez une tasse de chocolat que j’ai fait préparer pour vous.

— Je vois aussi du thé. Je le préférerais.

— Je vais vous servir ; laissez, laissez-moi faire. Pauvre enfant ! que cette vie que vous menez est rude pour une personne si délicate !

— Je ne m’en suis jamais plainte.

— Vous avez été élevée dans le bien-être pourtant, dans le luxe même… Je connais votre naissance.

— Comme vous êtes bonne, nous ne parlerons pas de cela ; je n’en parle jamais, moi.

— Je le sais ; mais j’ai le droit de vous faire une question. Si vous recouvriez de la fortune, ne quitteriez-vous pas le théâtre avec plaisir ?

— Non, madame, jamais.

— C’est donc une passion ?

— Oui, une passion.

— Exclusive de toute autre ?

Impéria garda le silence.

— Pardonnez-moi, reprit madame de Valdère d’une voix encore plus émue. Je suis indiscrète, je suis condamnée à l’être. Mon devoir est de vous interroger, d’obtenir votre confiance sans réserve. Si vous me la refusez… mais ne voyez-vous pas déjà que vous auriez tort, que je suis une personne sincère ?… Tenez ! ne me prenez pas pour une convertisseuse ; il s’agit de bien autre chose ! Je suis l’amie dévouée d’un homme qui vous a beaucoup aimée, et qui, devenu très riche, libre de tout lien, pourrait vous aimer encore…

— C’est de Laurence que vous me parlez, madame ; j’ai appris hier, par des gens qui causaient dans le wagon où j’étais, que l’ancien comédien avait hérité d’une grande fortune.

— Ah ! eh bien ?

— Eh bien, quoi ? Je m’en suis réjouie pour lui.

— Et pour vous ?

— Pour moi ? c’est là ce que vous voulez savoir ? Eh bien, non, madame, je n’ai pas songé à moi.

— Vous ne l’avez donc jamais aimé ? s’écria madame de Valdère, qui ne put contenir sa joie.

— Je l’ai tendrement aimé, et son souvenir me sera toujours cher, répondit Impéria avec fermeté ; mais je n’ai pas voulu être sa maîtresse, ne voulant pas devenir sa femme.

— Pourquoi ? Avez-vous conservé les préjugés de la naissance ?

— Je ne les ai jamais eus.

— Étiez-vous réellement engagée ?

— Vis-à-vis de moi-même, oui.

— L’êtes-vous encore ?

— Toujours.

La comtesse ne put se contenir plus longtemps, elle serra mademoiselle de Valclos dans ses bras.

— Je vois, madame, lui dit celle-ci, que vous prenez à moi un intérêt dont je ne suis pas l’objet principal. Permettez-moi de vous rassurer entièrement et de vous dire que bien réellement une autre affection me sépare à jamais de Laurence.

— Eh bien, sauvez-le, sauvez-moi tout à fait ; voyez-le et dites-le-lui à lui-même…

— À quoi bon ? Je le lui ai dit si sérieusement quand nous nous sommes vus à Clermont pour la dernière fois !

— Mais vous pleuriez alors, il a cru que vous l’aimiez.

— Il vous a dit cela ?

— C’est M. Bellamare qui me l’a dit.

— Ah ! oui ; Bellamare croit aussi que je l’aimais !

— Et que vous l’aimez encore.

— Il sera bientôt désabusé ; mais dites-moi, madame, si ma réponse eût été contraire à ce qu’elle vient d’être, qu’eussiez-vous donc fait ?

— Ma chère enfant, j’avais pris une grande résolution, et je l’aurais tenue. Je serais partie sans reproche, sans faiblesse et sans ressentiment contre vous.

— Vous êtes l’inconnue de Blois !

— Bellamare vous l’a dit ?

— Non, je le devine.

— C’est moi, en effet ; à quoi me reconnaissez-vous ?

— À votre générosité ! Ce n’est pas la première fois que vous êtes prête à agir ainsi. Ne l’avez-vous pas écrit à Bellamare ? ne l’aviez-vous pas chargé de me parler de vous ?

— Oui. Il l’a fait ?

— Il l’a fait sans me dire votre nom, que je sais d’aujourd’hui seulement. Dans le wagon où j’ai appris la brillante position de Laurence, quelqu’un a dit : « Il épousera sa voisine, madame de Valdère. » Soyez donc heureuse sans scrupule et sans effroi, chère madame. J’ai appris cela avec un grand plaisir. J’aime Laurence comme un frère.

— Jurez-le, chère enfant, c’est comme un frère que vous l’avez pleuré ?

— Je vois que ces larmes vous resteront sur le cœur ; il faut que ma confiance réponde à la vôtre. Vous saurez tout en peu de mots, car vous connaissez toute ma vie, hormis l’histoire secrète de mes sentiments.

— Dites-moi, dites-moi tout ! s’écria madame de Valdère.

Impéria se recueillit un instant, et raconta ainsi son histoire :

— Vous savez comment et pourquoi je suis entrée au théâtre. Laurence a dû vous le dire. Je voulais faire vivre mon père, et, malgré toutes les vicissitudes de mon existence, j’ai réussi à lui donner jusqu’à son dernier jour autant de bien-être qu’il en pouvait goûter dans l’état de folie douce où il était tombé. J’allais le voir tous les ans, il ne me reconnaissait pas ; mais je m’assurais qu’il ne manquait de rien, et je revenais tranquille. C’est à M. Bellamare que je dois d’avoir pu remplir ce devoir, et c’est de M. Bellamare que je vais vous parler. Quand, pour la première fois, j’allai le trouver secrètement pour lui demander de faire de moi une artiste, il n’était pas un inconnu pour moi. Il était venu monter et diriger une comédie d’enfants et d’amis intimes que nous préparions à Valclos pour la fête de mon pauvre père. J’avais douze ans. Bellamare était encore jeune. Sa laideur comique m’égaya beaucoup d’abord ; puis son esprit, sa bonté, sa grâce tendre avec les enfants, prirent mon cœur d’enfant et s’en emparèrent pour jamais.

— Quoi ! s’écria madame de Valdère, c’est Bellamare que vous aimez ? Est-il possible ?

— C’est lui, répondit avec fermeté mademoiselle de Valclos, c’est ce pauvre homme qui a toujours été laid, qui sera bientôt vieux et qui restera toujours pauvre… Regardez-moi ; je serai bientôt comme lui, le temps a bien effacé les différences ! Quand j’avais douze ans, il en avait trente, et mes yeux ne calculaient pas. Quand il m’eut fait répéter mon rôle, étudier mes gestes, et qu’il m’eut encouragée paternellement en me disant que j’étais née artiste, je fus prise d’un grand orgueil, et le souvenir de l’homme qui m’avait dit le mot de ma destinée s’imprima dans mon cerveau comme le toucher d’un esprit mystérieux venu d’une autre sphère pour m’avertir de ma vocation. Le jour où il quitta Valclos, les petits garçons qu’il avait fait jouer dans notre comédie se jetèrent à son cou. Il était si bon, si gai, il les gouvernait si bien en les amusant, que tous l’adoraient. Il vint à moi et me dit :

» — Mademoiselle Jane, n’ayez pas peur ! je ne vous demanderai pas la permission de vous embrasser. Je suis trop laid, et vous êtes trop jolie ; mais ma main n’est pas si laide que ma figure, voulez-vous y mettre votre petite main ?

» Je fus attendrie, sa main était très belle. J’oubliai sa figure, je lui jetai les bras au cou et l’embrassai sur les deux joues. Il sentait bon, il a toujours eu un grand soin de sa personne. Sa figure était douce et unie. Depuis ce moment-là, je ne l’ai jamais vu laid.

» Quand il fut parti, on parla beaucoup de lui chez nous. Mon père, qui était un homme de mérite, très lettré, faisait le plus grand cas de l’intelligence et des sentiments de Bellamare. Il le traitait en homme sérieux et le considérait comme un véritable artiste. Bellamare avait beaucoup de succès dans notre province, où il donnait alors des représentations. Mes parents y assistaient souvent. J’obtins un jour de les y suivre. Il jouait Figaro. Il était bien costumé, bien grimé, plein de vivacité, d’élégance et de grâce ; il me parut charmant. Ses défauts mêmes, son mauvais organe, me plurent. Il m’était impossible de séparer ses désavantages physiques de ses qualités. On l’applaudit passionnément. Je fus exaltée par son succès, on me permit de lui jeter un bouquet dont la bandelette portait ces mots : La petite Jane à son professeur. Il porta le bouquet à ses lèvres en me regardant d’un air attendri. J’étais ivre de fierté. Mes petits cousins partageaient mon ivresse ; ils connaissaient l’acteur en renom, l’artiste applaudi, triomphant ! Ils avaient joué avec lui, ils l’avaient tutoyé, ils les avait appelés gravement : Mes chers camarades. On ne put les empêcher d’aller dans l’entr’acte l’embrasser dans les coulisses. Il leur remit pour moi une photographie qui le représentait dans son joli costume de Figaro, et il leur dit :

» — Vous conseillerez à votre cousine de regarder ce museau-là quand elle aura quelque petit chagrin, ça lui rendra l’envie de rire.

» Il était loin d’être grotesque dans ce rôle, et le hasard de la photographie l’avait encore flatté. Je la reçus avec orgueil, je la gardai avec un soin religieux ; non seulement je ne le voyais plus laid, mais je le voyais beau.

» L’amour est plus précoce qu’on ne croit chez les jeunes filles. J’étais une enfant, j’ignorais le trouble des sens ; mais mon imagination était envahie par un type et mon cœur dominé par une préférence. Je n’en faisais pas mystère, j’étais trop innocente pour cela. On ne s’en inquiéta nullement ; on n’y attachait aucune importance, et, comme on ne parlait de Bellamare que pour vanter sa probité, son talent, son instruction littéraire, son savoir-vivre et le charme de sa conversation, rien ne combattit mon idéal.

» Quand vint l’âge de raison, je ne parlais plus de lui, mais je rêvais d’être actrice et ne m’en vantais pas. Tous les ans, on jouait une nouvelle comédie pour la fête de mon père. Bellamare n’était plus là, mais je m’efforçais de jouer de mieux en mieux. On me trouvait remarquable, je croyais l’être, je m’en réjouissais. Je n’avais de goût que pour la littérature de théâtre, j’apprenais et je savais par cœur tout le répertoire classique. J’écrivais même de petites comédies bien niaises, et je faisais de grands vers, bien maladroits sans doute, mais que mon bon père trouvait admirables. Il encourageait mon goût et ne devinait rien.

» Vous savez dans quelle douloureuse circonstance j’allai trouver Bellamare pour lui confier mes malheurs et mes projets. Dans cette entrevue secrète, je le vis profondément ému ; au premier abord, il m’avait paru très vieilli. Son regard attendri et brillant le rajeunit tout à coup à mes yeux. C’est là seulement que je me rendis compte du sentiment qu’il m’inspirait, et j’eus un frisson de terreur en sentant qu’il pouvait me deviner.

» Il m’eût aimée, aimée passionnément, je le sais, maintenant que je l’ai vu aimer d’autres femmes ; mais son amour était un éclair et se dissipait aussitôt qu’il était assouvi. Bellamare est le véritable artiste d’un autre temps, avec toutes les qualités ardentes, tous les travers ingénus, tous les entraînements, toutes les lassitudes que comporte une vie d’insouciance et de surexcitation. Il m’eût aimée et trahie, secourue et assistée, mais oubliée comme les autres. L’eussé-je fixé, il ne m’eût pas épousée : il était marié.

» Je ne devinai pas tout cela au premier abord ; mais j’eus peur de moi-même, et, en me reprenant, je lui montrai tant de fermeté dans mes principes d’honneur, qu’il changea tout à coup de visage et d’accent. Il me jura d’être mon père, il m’a tenu parole.

» Et moi, je l’ai toujours aimé, bien qu’il m’ait fait beaucoup souffrir en menant sous mes yeux la vie d’un homme de plaisir, ne parlant jamais de ses aventures, – il a beaucoup de retenue et de pudeur, – mais ne pouvant pas toujours cacher ses émotions. Il y a eu des intervalles assez longs où j’ai cru ne plus l’aimer et où je me suis applaudie de n’avoir jamais confié mon secret à personne. Ma fierté, trop souvent blessée, est la cause bien simple de ma discrétion invincible. Si j’avais avoué la vérité à Laurence ou à tout autre, je les aurais vus rire amèrement de ma folie. Je n’ai pu me résoudre à être ridicule. Mon silence et la persistance de mon affection m’ont empêchée de l’être. Bellamare, ne soupçonnant pas la nature de mon attachement, n’a jamais eu de torts envers moi.

» Un seul ébranlement s’est produit dans l’équilibre où je m’étais maintenue. L’amour de Laurence m’a troublée et fait souffrir. Je vous ai promis de tout dire, je ne vous cacherai rien.

» La première fois que je le remarquai, il ne me plut pas. Quand, depuis l’enfance, on a fait son type de prédilection d’une physionomie riante et caressante, de beaux traits avec un regard triste, cette expression un peu menaçante que donne un amour contenu, causent plus d’effroi que de sympathie. Je fus très sincère en disant de Laurence que je n’aimais pas les beaux garçons. – Je fus touchée de son dévouement, j’appréciai son noble caractère ; mais, quand vous l’avez vu à Blois, je ne sentais absolument rien de plus pour lui que pour Léon, bien que sa société fût plus aimable et me plût davantage. Quand il nous quitta, je ne m’en aperçus pas beaucoup. Quand je le retrouvai gravement malade à Paris, je le soignai comme j’aurais soigné Léon ou Moranbois. Les pauvres se soignent mutuellement sans aucune de ces prudentes réserves que les riches peuvent conserver entre eux jusqu’au lit de mort. Nous ne pouvons guère nous faire remplacer, nous autres ; nous nous assistons personnellement, nous nous aimons peut-être davantage.

» Vous devez d’ailleurs savoir par Laurence quel genre d’amitié expansive, familière, confiante, fait naître entre camarades de théâtre la vie en commun. On se querelle beaucoup, chaque réconciliation resserre le lien fraternel ; on se blesse pour un rien, on se demande pardon à l’excès. Notre association éprouva de grandes traverses. Vous savez notre naufrage, la mort tragique de Marco, nos aventures de brigands, nos triomphes, nos revers, nos dangers, nos souffrances, toutes les causes d’exaltation qui firent, de cette amitié à plusieurs, une sorte d’ivresse collective. C’est à cette époque, c’est au retour de cette émouvante campagne, que l’amour de Laurence commença de me troubler. Je vis clairement qu’il ne l’avait pas vaincu et qu’il en souffrait toujours. Quand il revint me le dire ouvertement, j’avais, cette fois, souffert pour mon compte en son absence. Voici ce qui était arrivé.

» Bellamare m’avait beaucoup fâchée sans le savoir. Il avait appris la mort de sa femme. Il avait parlé de se remarier pour avoir une amie, une compagne, une associée à perpétuité, et il m’avait ingénument consultée en me disant qu’il avait songé à Anna. Elle était bien jeune pour lui, disait-il, mais elle avait eu plusieurs amours et deux enfants. Elle devait avoir soif d’une vie tranquille, car, par nature, elle était sage. Avec un bon mari, elle le serait gaiement et sans regret.

» Je ne montrai aucun dépit. Je parlai à Anna, qui se prit à rire aux éclats ; elle adorait Bellamare, mais filialement. C’était une femme de l’âge et de la tournure de Régine qui convenait, disait-elle, à notre bien-aimé directeur.

» Je baissai la tête ; mais, quand je voulus rendre cette réponse à Bellamare, il sut à peine de quoi je lui parlais. Il avait oublié sa fantaisie. Il riait du mariage, il se déclarait incapable d’avoir une femme fidèle, parce qu’il eût fallu prêcher d’exemple. Il disait qu’en me parlant d’Anna la veille, il était complètement grisé par le rôle de mari qu’il venait de jouer dans la Gabrielle d’Émile Augier. Il avait rêvé famille, il adorait les marmots. Il n’en avait jamais eu. C’est pourquoi il pensait au mariage au moins une fois tous les dix ans.

» Je me trouvai bien folle et bien humiliée. Je jurai qu’il ne se douterait jamais de mon amour. Laurence arriva sur ces entrefaites, et sa passion m’étourdit. Je sentis que j’étais femme, que j’étais seule à jamais dans la vie, que le bonheur venait peut-être à moi, que mon refus était injuste et cruel, que j’allais briser le cœur le plus généreux, le plus fidèle et le plus pur. Je faillis dire : « Oui, partons ensemble ! »

» Mais cela ne aura qu’un instant, car, pendant que Laurence me parlait, je voyais Bellamare errer de loin dans une attitude brisée, et je me disais qu’en me donnant à un autre amour il fallait abjurer, ensevelir pour jamais celui qui avait rempli ma vie de courage, d’honneur et de travail. Cet homme que j’aimais depuis mon enfance, qui m’avait aimée si saintement malgré la légèreté de ses mœurs, qui me vénérait comme une divinité et qui ne m’aimait pas parce qu’il m’aimait trop, il fallait ne jamais le revoir. Cet immense respect qu’il avait eu pour moi, il ne l’aurait plus pour personne. Ce dévouement à toute épreuve que j’avais eu pour lui, dans quel cœur de femme le retrouverait-il ? Quand on parlait à une autre d’aimer Bellamare, elle riait ! Moi seule étais assez obstinée pour vouloir être la compagne de sa misère, le soutien de sa vieillesse, la réhabilitation de sa laideur. Moi seule, qui ne lui avais jamais inspiré de désirs, je connaissais le côté chaste, religieux et vraiment grand de cette âme mobile, ardemment éprise d’idéal. Je voyais son front se dégarnir, ses yeux se creuser, son rire devenir moins franc, et des moments de lassitude profonde qui rendaient son jeu moins net, ses accès de sensibilité plus nerveux, parfois fantasques. Bellamare sentait les premières atteintes du découragement, car il me pressait d’épouser Laurence, et moi, je sentais en lui une sorte de désespoir, comme celui d’un père qui jette sa fille unique dans les bras de l’époux qui va l’emmener pour jamais.

» Je vis l’avenir, la troupe bientôt désunie, l’association rompue, Bellamare seul, cherchant de nouveaux compagnons, tombant dans les mains des exploiteuses et des fripons. Je savais bien que mon influence sur lui et sur les autres, l’appui que j’avais toujours prêté aux sévères économies de Moranbois, la douceur que j’avais mise à calmer les amertumes secrètes et toujours croissantes de Léon, mes remontrances à Anna pour l’empêcher de s’envoler avec le premier venu, retenaient seuls depuis longtemps cette chaîne toujours flottante, dont je rattachais toujours patiemment les anneaux. Et j’allais quitter cet homme de bien, ce noble artiste, ce tendre père, cet ami de quinze ans, parce qu’il était moins jeune et moins beau que Laurence !

» J’eus horreur de cette pensée, je pleurai sottement, sans pouvoir le cacher à celui que mon égoïsme regrettait et que ma fermeté brisait ; mais, tout en pleurant devant lui, tout en sanglotant dans le sein de Bellamare, qui n’y comprenait rien, je renouvelai à Dieu mon serment de ne le jamais quitter, et je me consolai du départ de Laurence, car j’étais contente de moi.

» Et maintenant que trois ans se sont encore écoulés sur mon sacrifice, trois ans qui ont certainement dû guérir Laurence, et durant lesquels j’ai été plus que jamais nécessaire et utile à Bellamare, car je l’ai vu enfin mûrir, se préoccuper du lendemain par affection pour moi, se priver des vains plaisirs pour me soigner quand j’étais souffrante, renoncer aux enivrements qui l’avaient dominé jusque-là, dans la crainte de dissiper les ressources personnelles qu’il voulait me consacrer, en un mot, faire acte d’un homme prévoyant et contenu, la chose la plus impossible pour lui, dans le seul dessein de me soutenir au besoin, – c’est maintenant que je regretterais de ne pas être riche par le fait d’un autre ? J’avouerais à Laurence que j’aurais pu l’aimer, je reviendrais à lui parce qu’il a hérité de son oncle ? Et vous m’estimeriez ? et il pourrait m’estimer encore ? et je n’aurais pas honte de moi-même ? Non, madame, ne craignez rien ; j’ai trop étudié Chimène dans le texte pour n’avoir pas compris et adopté la devise espagnole : Soy quien soy. Je me souviens trop d’avoir eu un père honnête homme pour manquer de dignité. J’ai trop aimé Bellamare pour perdre l’habitude de le préférer à tout. Vous pouvez dire à Laurence tout ce que je viens de vous dire, vous pouvez même ajouter qu’à présent je suis sûre de Bellamare, et qu’au premier jour je compte lui offrir ma main. Et, s’il est vrai, s’il est possible que Laurence ait encore quelque émotion en se rappelant le passé, soyez sûre qu’il aime trop Bellamare pour être jaloux de celui qui fut son meilleur ami. À présent, embrassez-moi sans effort et sans crainte, et comptez que vous avez en moi le cœur le plus dévoué à votre cause, le plus désintéressé devant votre bonheur.

— Ah ! ma chère Impéria, s’écria la comtesse, qui la serrait dans ses bras, quelle femme vous êtes ! Dans mes jours d’orgueil, je me suis souvent posée à mes propres yeux comme une grande héroïne de roman ! Que j’ai toujours été loin de vous, moi qui mettais ma gloire à savoir attendre de loin et sans péril, tandis que vous vous consacriez au martyre d’attendre, avec le spectacle de tant de désenchantements sous les yeux ! Quand j’attendais ainsi, je savais que Laurence, retiré dans son village et sacrifiant tout au devoir filial, se purifiait et se rendait à son insu digne de moi… Et vous, attachée aux pas de celui que vous aimez, vous regardiez ses fautes, vous partagiez ses misères, et vous ne vous découragiez pas !

— Ne parlons plus de moi, dit Impéria, songeons à ce que vous devez faire pour que nous soyons tous heureux.

— Je veux parler à Bellamare, répondit vivement madame de Valdère.

C’était inutile, Bellamare m’avait rejoint dans le boudoir. Il avait tout entendu, il était comme suffoqué par la surprise ; puis, saisi tout à coup d’une grande exaltation, il s’élança dans le salon, et, s’adressant à madame de Valdère et à Impéria :

— Femmes honnêtes ! s’écria-t-il, que vous êtes cruelles sans le savoir ! Que de fautes, que de souillures vous nous épargneriez si vous nous preniez pour ce que nous sommes en amour, des enfants prêts à recevoir l’impulsion qu’on leur donne !… Impéria ! Impéria ! si j’avais soupçonné plus tôt… Voilà ce que c’est que de se trop défendre de la fatuité ! voilà ce que c’est que de n’être ni avantageux, ni égoïste, ni calculateur en rien ! Comme tu m’en as puni, toi qui d’un mot eusses pu me rendre digne de toi dix ans plus tôt ! Et me voilà vieux, me voilà peut-être indigne du bonheur que tu veux me donner !… Non, ne le crois pas, pourtant ! je ne veux pas que tu le croies. Je veux que ce qui est soit ! Ah ! ce rêve que je n’ai jamais osé dire, je l’ai fait mille fois, et tu ne t’en es pas doutée. Je t’ai aimée follement, Impéria, mal aimée, j’en conviens, puisque je ne songeais qu’à l’oublier ou à m’en défendre par tous les moyens. Je voulais te marier à Laurence, je voulais m’étourdir dans les plaisirs qui grisent et qui passent ! Tu en as souffert quand tu pouvais si facilement m’y soustraire ! Qu’est-ce donc que la fierté de la femme ? Une grande et belle chose, j’en conviens, mais un supplice dont nous ne connaissons que la rigueur et ne voyons pas l’utilité. Avoue que tu as trop douté de moi, avoue-le, si tu veux que je ne me méprise pas d’en avoir trop douté aussi !… — Et vous, madame, dit-il en s’adressant à la comtesse, vous avez fait comme elle ; c’est donc là le roman de la femme généreuse ! Eh bien, il n’est pas généreux du tout, puisqu’il ajourne le bonheur au profit de je ne sais quel idéal que vous cherchez au zénith de la vie quand il est sous votre main !…

— Tu nous grondes, lui dit Impéria : ne dirait-on pas que nous sommes les coupables, et vous…

— Tais-toi, tais-toi ! s’écria Bellamare, toujours plus exalté ; tu ne vois pas que je suis fou d’orgueil en ce moment-ci, que je me justifie, que je me défends, et, chose qui ne m’est jamais arrivée, que je me chéris et m’admire ? Puisque tu m’aimes, toi, il faut bien que je sois quelque chose de grand et d’excellent. Laisse-moi me l’imaginer, car, si je venais à retomber dans la notion de moi-même, j’aurais peur pour ta raison. Laisse-moi divaguer, laisse-moi être insensé, ou il faudra que j’éclate !

Il parla encore un peu au hasard, comme un comédien qui, ne trouvant pas son rôle assez monté au gré de son émotion, l’improviserait sans en avoir conscience. Il était aisé de voir qu’il avait aimé Impéria plus énergiquement qu’elle ne l’avait voulu croire, et que la crainte du ridicule, si puissante sur un esprit façonné à représenter les ridicules humains, avait paralysé ses élans en toute occasion. Il finit par pleurer comme un enfant, et, comme je voulais parler de Laurence et convenir de quelque chose avec madame de Valdère, il avoua qu’il perdait la tête et avait besoin de ne penser qu’à lui-même. Il s’enfuit dans les bois, où nous le vîmes courir et parler seul comme un insensé. J’admirai cette puissance de l’émotion personnelle dont le foyer, si souvent excité au profit des autres, brûlait encore en lui comme chez un jeune homme.

Cinq jours après, Laurence était revenu à Bertheville ; il y avait trouvé madame de Valdère, qui l’attendait pour lui ménager une grande surprise. Il rapportait tous les actes nécessaires à la prochaine publication de leurs bans. Elle ne lui permit pas de parler affaires et projets ; cette soirée devait être consacrée au bonheur de se revoir et de résumer le passé dans une douce quiétude.

J’arrivai, comme j’en avais été sommé par elle, à la fin du dîner. Non seulement j’étais initié à ce qui se préparait, mais j’y avais beaucoup travaillé, et je ne devais pas perdre Laurence de vue pendant que la comtesse le quitterait. Elle s’était fait apporter une toilette exquise, qu’elle alla passer très vite, et, quand elle revint dire à Laurence de lui donner la main pour la conduire au salon, elle était éblouissante. Il y avait bien de quoi perdre la tête et oublier l’intéressante, mais chétive Impéria. Dans le salon, elle lui dit :

— J’ai fait la maîtresse ici en votre absence comme si j’étais déjà chez moi. Vous allez prendre le café dans la grande salle du bas, dont j’ai pressé la restauration complète. Je tenais à vous faire voir ce bel ouvrage terminé, les boiseries achevées, le parquet brillant, les vieux lustres posés et allumés. On a essayé aussi le chauffage, qui est délicieux. Rien ne fume, venez voir, et, si vous n’êtes pas content de ma gestion, ne me le dites pas, j’en aurais trop de chagrin.

Nous passâmes dans la grande salle, dont l’emploi n’avait pas encore été déterminé par Laurence. C’était une ancienne salle de conseil qui n’avait rien à envier à celle de Saint-Vandrille. L’architecture en était si bien conservée et les boiseries d’un si bon style, qu’il en avait souhaité et opéré le rétablissement sans autre but que l’amour de la restauration. Il admira l’effet général et ne demanda pas pourquoi une grande toile verte coupait et masquait tout le fond. Il pensa que cela cachait les échafaudages qu’on n’avait pas eu le temps d’enlever. Le secret de nos rapides préparatifs n’avait pas transpiré. Il ne se doutait réellement de rien. Alors, un petit orchestre invisible que nous avions fait venir de Rouen joua une ouverture classique, la toile d’emballage qui cachait le fond tomba, et laissa paraître une autre toile rouge et or qu’encadrait la devanture d’un joli petit théâtre improvisé. Laurence tressaillit.

— Qu’est-ce donc ? dit-il, la comédie ? Je ne l’aime plus, je ne pourrai pas l’écouter !

— Ce sera court, lui répondit la comtesse. Vos ouvriers, dont vous avez su vous faire aimer, ont imaginé de vous donner ce divertissement : ce sera très naïf ; soyez-le aussi, sachez-leur gré de l’intention.

— Bah ! dit Laurence, ils vont être prétentieux et ridicules !

Il regarda le programme, c’était une représentation de fragments. On allait jouer les scènes de nuit III, VIII et IX du cinquième acte du Mariage de Figaro.

— Allons ! dit Laurence, ils sont fous, ces braves gens ; mais j’ai été un si mauvais Almaviva dans mon temps, que je n’ai le droit de siffler personne.

La toile se leva. Figaro était en scène. C’était Bellamare dans un joli costume, se promenant dans l’obscurité du décor avec une grâce et un naturel inimitables. Je ne sais si Laurence le reconnut tout de suite. Moi, j’hésitais à le reconnaître. Je n’étais pas habitué à ces soudaines transformations. Je croyais que le costume et le fard en faisaient tout le secret. Je ne savais pas que l’acteur de talent rajeunit en réalité par je ne sais quelle mystérieuse opération de son sentiment intérieur. Bellamare était admirablement fait et toujours souple. Il avait la jambe fine, élastique, la ceinture dégagée, les épaules légères, la tête bien proportionnée et bien attachée. Sa résille rose mariait adroitement son ton vif au fard plus sobre de ses joues. Son petit œil noir était un fin diamant. Ses dents, toujours belles, brillaient dans la demi-teinte de la nuit simulée sur la scène. Il avait trente ans au plus, il me sembla charmant. Je redoutais d’entendre son organe défectueux. Il dit les premiers mots de la scène : Ô femme ! femme ! femme ! créature décevante ! et cette voix comique, empreinte de je ne sais quelle tristesse intérieure bien sentie, ne me choqua pas plus que celle de Samson, qui m’avait tant de fois remué et pénétré. Il continua. Il disait si bien ! Ce monologue est si charmant, et il l’avait si finement creusé et compris ! Je ne sais si j’étais influencé par tout ce que je savais du personnage réel, mais l’acteur me parut admirable. J’oubliai son âge, je compris l’amour obstiné d’Impéria, j’applaudis avec enthousiasme.

Laurence était immobile et muet. Ses yeux étaient fixes, il paraissait changé en statue. Il retenait son haleine, il ne cherchait pas à comprendre ce qu’il voyait. La sueur perla à son front quand, passant à la scène VIII, Suzanne entra et entama le dialogue avec Figaro. C’était Impéria ! Madame de Valdère était pâle comme la mort. Laurence, devinant son anxiété, se tourna vers elle, lui prit la main et la tint contre ses lèvres tout le temps que dura la scène. C’est un rapide duo d’amour à teinte chaude. Les deux amis la jouèrent avec feu. Impéria me parut aussi rajeunie que Bellamare ; elle était pleine de verve et d’animation, on eût dit que la pauvre fatiguée avait de la vitalité à revendre.

Lambesq vint ensuite simuler avec plus d’énergie que de distinction la colère d’Almaviva. Chérubin se montra un instant sous les traits d’Anna, dont l’embonpoint précoce semblait avoir disparu, tant elle portait avec aisance et gentillesse ses habits de page. Moranbois parut aussi sous le grand chapeau de Basile, qui rendait plus creuse sa figure pâle et flétrie. Ils ne dirent que quelques mots. Léon avait esquissé un rapide ensemble qui pût tenir lieu de dénouement et faire oublier les rôles qui manquaient. On n’avait voulu que se montrer tous bien vivants à Laurence et faire refleurir un instant pour lui les roses d’antan au milieu des neiges de la saison. Léon lui exprima, au nom de tous, ce sentiment fraternel et tendre en quelques vers bien tournés et bien dits.

Laurence alors s’élança vers eux, les bras ouverts, en même temps qu’ils sautaient légèrement de l’estrade pour courir à lui. Madame de Valdère respira en voyant que son fiancé embrassait Impéria comme les autres, avec autant de joie et aussi peu d’embarras.

Laurence, en voyant la brave fille embrasser aussi avec effusion madame de Valdère, comprit ce qui s’était passé entre elles.

— Nous avons appris ton bonheur, lui dit Impéria ; nous avons voulu te dire le nôtre. Bellamare et moi, fiancés depuis longtemps, avons décidé en Amérique de nous marier dès notre retour en France. C’est donc notre visite de faire part que nous te rendons.

Laurence fit un cri de surprise.

— Et pourtant, dit-il, j’y avais pensé vingt fois !

— Et tu ne pouvais pas le croire ? lui dit Bellamare. Moi qui n’y avais jamais pensé dans ce temps-là, je ne peux pas le croire encore. C’est si invraisemblable ! Es-tu jaloux de ma chance ? ajouta-t-il tout bas.

— Non, répondit Laurence de même, tu la mérites, justement parce que tu ne l’as pas cherchée. Si j’étais encore amoureux d’elle, ton bonheur me consolerait de ma blessure ; mais l’inconnue a triomphé en se faisant connaître ; je suis à elle, et bien à elle, pour toujours !

Les acteurs allèrent se déshabiller. Laurence, aux pieds de la comtesse, dans le salon où je faillis entrer étourdiment et dont je m’éloignai sans qu’ils m’eussent aperçu, bénissait sa délicate confiance et lui jurait qu’elle ne s’en repentirait jamais.

J’allai flâner un peu curieusement autour des acteurs. Je rencontrai Impéria, rhabillée et très bien mise, avec une toilette de ville qui paraissait encore fraîche, bien qu’elle eût joué nombre de fois, me dit-elle, la Dame aux camellias à New-York. Dans une autre chambre, où j’aperçus Moranbois, je crus pouvoir entrer, et reculai de surprise en voyant Chérubin allaitant son poupon. L’enfant s’interrompait pour rire en promenant ses gros doigts roses sur la veste à boutons d’or du page.

— Entrez, entrez, me cria l’actrice travestie ; venez voir comme il est beau !

Elle lui ôta son lange, et, l’élevant dans ses bras, elle couvrit de son enfant nu sa poitrine nue, purifiée par cet embrassement passionné.

— Ne me demandez pas qui est son père, ajouta-t-elle ; ce cher amour ne le saura pas, et il sera bien heureux. Il n’aura que moi ! L’homme à qui je dois cet enfant-là, et qui ne s’en soucie pas, est un ange pour moi, puisqu’il me le laisse à moi toute seule !

— Vous ne craignez pas, lui dis-je en admirant le marmot, qui était magnifique, que cette vie agitée ne le fatigue ?

— Non, non, reprit-elle. J’en ai perdu deux que l’on m’a fait mettre en nourrice, sous prétexte qu’ils seraient mieux soignés. J’ai bien juré que, si j’avais le bonheur d’en avoir un autre, il ne me quitterait pas. Est-ce qu’un enfant peut être mal dans les bras de sa mère ? Celui-là est né sous un quinquet, dans la coulisse, comme je sortais de scène. Il est toujours dans la coulisse quand je joue, et il ne crie pas ; il sait déjà qu’il ne faut pas crier là. Il est content de me voir en costume : il aime le clinquant. Il est fou de joie quand je suis en rouge ; il adore les plumes !

— Et il sera comédien ? demandai-je.

— Certainement, pour ne pas me quitter… D’ailleurs, si c’est le plus dur des métiers, c’est encore celui où l’on a, de temps en temps, le plus de bonheur.

— Allons ! dit Moranbois, rhabille-toi et donne-moi mon filleul.

Il prit l’enfant, le traita tendrement de crapaud, et le promena dans les corridors en lui chantant de sa voix caverneuse et fausse je ne sais quel air impossible à reconnaître, mais que le marmot goûta fort et essaya de chanter aussi à sa manière.

Un souper exquis et ravissant nous réunit tous de minuit à six heures du matin. Les cristaux de Venise étincelaient de leurs vives couleurs au feu des bougies. Les fleurs de la serre, étagées sur un gradin circulaire, nous entouraient de parfums printaniers, pendant que la neige continuait à joncher le parc éclairé par la pleine lune. Nous étions plus bruyants à nous huit qu’une bande d’étudiants. On parlait tous à la fois, on trinquait à tous les souvenirs, et puis on se mettait à écouter Bellamare racontant, avec un charme incomparable que Laurence ne m’avait nullement exagéré : sa campagne d’Amérique, une répétition musicale où l’on avait juré de ne pas s’interrompre ni de manquer la mesure en franchissant en steamer les rapides du Saint-Laurent, une nuit de bombance à Québec où l’on avait soupé à la lueur de l’aurore boréale, une nuit de détresse où l’on s’était perdu dans la forêt vierge, des jours de fatigue et de jeûne dans le désert au delà des grands lacs, une rencontre fâcheuse avec des sauvages, une autre avec des troupeaux de bisons, de grandes ovations en Californie, où l’on avait eu des Chinois pour machinistes, etc. Quand il nous avait enchaînés par ces récits, il nous conviait à rire et à chanter ; puis on s’arrêtait pour écouter le grand silence de l’hiver au dehors, et ces moments de recueillement pénétraient Laurence d’un sentiment de repos moral, intellectuel et physique, dont il appréciait enfin la solennelle douceur.

Madame de Valdère fut adorable. Elle s’amusait comme une enfant ; elle tutoyait Impéria, qui le lui rendait pour ne pas l’affliger. Par moments aussi, elle tutoyait Bellamare sans s’en apercevoir. Bellamare était déjà un vieux ami pour elle, un confident éprouvé. Entre elle et Impéria, ces deux femmes irréprochables dont il avait été le père, il se sentait réhabilité, disait-il, de ses vieux péchés.

Purpurin servait, on l’avait travesti en nègre.

À la fin du souper, Laurence interpella Moranbois en lui donnant son sobriquet primitif, que l’Hercule ne permettait qu’à ses meilleurs amis.

— Cocanbois, lui dit-il, où est ta caisse ? Je suis toujours associé, je veux voir le fond de ta caisse.

— C’est facile, répondit le régisseur sans se troubler. Nous sommes justement venus ici pour te rendre tes comptes.

Et il tira de sa poche un massif portefeuille éraillé, fermé à clef, dont il tira cinq billets de banque.

— On la connaît, ta plaisanterie ! reprit Laurence. Passe-moi ton ustensile.

Il regarda le portefeuille. La somme qu’on lui rapportait prélevée, il y restait trois cents francs.

— Éternels boulotteurs ! dit en riant Laurence, il est bien heureux que vous ayez enfin joué proprement ce soir ! – Allons, ma femme, dit-il en s’adressant à la comtesse, puisque, ce soir, on se tutoie, va chercher la recette de nos artistes, c’est à toi de l’apprécier.

Elle l’embrassa au front devant nous tous, prit la clef qu’il lui tendait, disparut et revint vite.

Quand elle eut rempli et bourré le portefeuille du régisseur, il y avait pour deux cent mille francs de valeurs dans la caisse.

— Ne répliquez pas, dit-elle à Bellamare ; ma part est de moitié : c’est la dot d’Impéria.

— Je donne aujourd’hui ma part de recette à mon filleul, dit Moranbois sans s’émouvoir.

— Et moi la mienne à Bellamare, dit Léon. J’ai hérité aussi d’un oncle, non pas millionnaire, mais j’ai de quoi vivre.

— Et tu nous quittes ? dit Bellamare en laissant tomber avec effroi le portefeuille. Ô fortune ! si tu nous désunis, tu n’es bonne qu’à nous allumer le punch !

— Moi, vous quitter ! s’écria Léon, pâle aussi, mais de l’air inspiré d’un auteur qui a trouvé son dénouement, jamais ! pour moi, il est trop tard ! L’inspiration est une chose folle qui veut un milieu impossible ; si je deviens un vrai poète, ce sera à la condition de ne pas devenir un homme sensé. Et puis… ajouta-t-il avec un peu de trouble, Anna, il me semble que ton enfant crie !

Elle se leva et passa dans la pièce voisine, où l’enfant dormait dans son berceau sans s’inquiéter de notre tapage.

— Mes amis, dit alors Léon, l’émotion de cette nuit d’ivresse et d’amitié a été si vive pour moi, que je veux ouvrir mon cœur trop longtemps fermé. Il y a un remords dans ma vie ! et ce remords s’appelle Anna. J’ai été le premier amour de cette pauvre fille, et je l’ai mal aimée ! C’était une enfant sans principes et sans raison. C’était à moi, homme, de lui donner une âme et un cerveau. Je ne l’ai pas su, parce que je ne l’ai pas voulu. Je me suis cru un trop grand personnage intellectuel pour travailler à une bonne action dont j’aurais recueilli le fruit. J’étais dans l’âge des hautes ambitions, des rancunes amères et des illusions folles. « À quoi bon, me disais-je, me consacrer au bonheur d’une femme, quand toutes les autres doivent m’en donner ? » C’est ainsi que raisonne la présomptueuse jeunesse. J’arrive à l’âge mûr, et je vois que, dans les autres milieux, les femmes ne valent pas mieux que dans le nôtre. Si elles ont plus de prudence et de retenue, elle ont moins de dévouement et de sincérité. Les fautes qu’Anna a commises, elle eût pu ne pas les commettre, si j’eusse été patient et généreux ; à présent, cette fille égarée est une tendre mère, si tendre, si courageuse, si touchante, que je lui pardonne tout ! Je ne suis pas bien sûr d’être le père de son enfant, n’importe ! Si je rentrais dans le monde, épouser avec ce doute serait ridicule et scandaleux. Dans la vie que nous menons, c’est une bonne action : d’où je conclus que, pour moi, le théâtre sera plus moral que le monde. Donc, j’y reste et je m’y enchaîne sans retour. Bellamare, tu m’as souvent reproché d’avoir profité de la faiblesse d’une enfant et de l’avoir dédaignée pour cette faiblesse, qui eût dû m’attacher à elle. Je ne voulais pas accepter ce reproche. Je sens à présent qu’il était mérité, qu’il a été le point de départ de ma misanthropie. Je veux m’en débarrasser, j’épouserai Anna. Elle croit que j’ai eu pour elle un retour d’amour, mais que je ne le prends pas au sérieux, et que mes éternels soupçons rendront notre union impossible. Elle ne me permet pas de croire que son enfant m’appartient. Elle le nie pour me punir d’en douter ; eh bien, je ne veux rien savoir. J’aime l’enfant, et je veux l’élever. Je veux réhabiliter la mère. Je vous le jure en son absence, mes amis, pour que vous me serviez de garants auprès d’elle : je jure d’épouser Anna…

— Et tu feras bien, s’écria Bellamare, car je suis sûr, moi, qu’elle t’a toujours aimé. – Allons ! dit-il en s’adressant au jour naissant qui, mêlé bizarrement au clair de lune, nous envoyait une grande lueur bleue à travers les fleurs et les bougies, parais, petit jour caressant, le plus beau de ma vie ! Tous mes amis heureux, et moi… moi ! Impéria ! ma sainte, ma bien-aimée, ma fille ! nous allons donc enfin faire de l’art ! – Écoute, Laurence ! si j’accepte le capital que tu me prêtes…

— Pardon, dit Laurence, j’espère que cette fois il ne sera pas question de restitution. Je te connais, Bellamare, l’obstacle éternel de ta vie, c’est ta conscience. Avec un capital plus mince que celui que je mets dans tes mains, tu te serais tiré d’affaire, si tu ne l’avais toujours dû à des amis que tu ne voulais pas ruiner. Avec moi, tu ne peux pas avoir cette crainte. Mon offrande ne me gênera même pas, et, quand elle me gênerait un peu, quand j’aurais à retrancher quelque chose à ma trop large opulence… Tu m’as donné trois ans d’une vie bien remplie qui a emporté toute l’écume de ma jeunesse, et dont il ne m’est resté que l’amour d’un idéal dont tu es l’apôtre et le professeur le plus persuasif et le plus persuadé… Tu as formé mon goût, tu as élevé mes idées, tu m’as appris le dévouement et le courage… Tout ce que j’ai de jeune et de généreux dans l’âme, c’est à toi que je le dois. Grâce à toi, je ne suis pas devenu sceptique. Grâce à toi, j’ai le culte du vrai, la confiance au bien, la puissance d’aimer. Si je suis encore digne d’être choisi par une femme adorable, c’est qu’au travers d’une vie folle comme un rêve, tu m’as toujours dit : « Mon enfant, quand les anges passent dans la poussière que nous soulevons, mettons-nous à genoux, car il y a des anges, quoi qu’on en dise ! » Je suis donc à jamais ton obligé, Bellamare, et ce n’est pas avec un ou deux ans de mon revenu que je peux m’acquitter envers toi. L’argent ne paye pas de pareilles dettes ! Je t’ai compris ; tu veux faire de l’art et non plus du métier. Eh bien, mon ami, recrute une bonne troupe pour compléter la tienne et joue de bonnes pièces toujours. Je ne crois pas que tu fasses fortune, il y a tant de gens qui aiment l’ignoble ! mais je te connais, tu seras heureux dans ta médiocrité, dès que tu pourras servir la bonne littérature et appliquer la bonne méthode sans rien sacrifier aux exigences de la recette.

— Voilà ! répondit Bellamare radieux et pénétré. Tu m’as compris, et mes chers associés me comprennent. Ô idéal de ma vie ! n’être plus forcé de faire de l’argent pour manger ! Pouvoir dire enfin au public : « Viens à l’école, mon petit ami. Si le beau t’ennuie, va te coucher. Je ne suis plus l’esclave de tes gros sous. Nous n’allons pas échanger des balivernes contre du pain. Nous en avons, du pain, tout comme toi, mon maître, et nous savons fort bien le manger sec plutôt que de le tremper dans la fumée de ton cynisme intellectuel. Petit public qui fais les gros profits, apprends que le théâtre de Bellamare n’est pas ce que tu penses. On peut s’y passer de toi quand tu boudes ; on peut y attendre ton retour quand le goût du vrai te reviendra. C’est un duel entre nous et toi. Tu te mets en grève ? soit ! nous jouerons encore mieux devant cinquante personnes de goût que devant mille étourneaux sans jugement. » Mais… voyez au plafond ce rayon rouge qui fait paraître blêmes toutes nos figures fatiguées du passé, et qui, tout à l’heure, descendant sur nos fronts, les fera resplendir des joies de l’espérance ! C’est le soleil qui se lève, c’est la splendeur du vrai, c’est la rampe éblouissante qui monte de l’horizon pour éclairer le théâtre où toute l’humanité va jouer le drame éternel de ses passions, de ses luttes, de ses triomphes et de ses revers. Nous sommes, en tant qu’histrions, des oiseaux de nuit, nous autres ! Nous rentrons dans l’ombre du néant quand la terre grouille et s’éveille ; voici enfin un beau matin qui nous sourit comme à des êtres réels et qui nous dit : « Non, tous n’êtes pas des spectres ; non, le drame que vous avez joué cette nuit n’est pas une fiction vaine : vous avez tous saisi votre idéal, et il ne vous échappera plus. Vous pouvez aller dormir, mes pauvres ouvriers de la fantaisie ; vous êtes à présent des hommes comme les autres, vous avez des affections puissantes, des devoirs sérieux, des joies durables. Vous ne les avez pas achetés trop cher ni trop tard : regardez-moi en face, je suis la vie, et vous avez enfin droit à la vie ! »

L’enthousiasme de Bellamare nous gagna tous, et il n’y eut personne qui ne pensât que le bonheur est dans le sentiment que nous en avons, nullement dans la manière dont l’avenir tient ses promesses. J’étais enivré comme les autres, moi qui n’avais pas eu d’autre fonction et d’autre mérite dans toute cette aventure que de me dévouer durant quelques jours à hâter et à assurer le bonheur des autres.

Quand je me retrouvai seul, plusieurs jours après, dans la chaîne prosaïque de ma vie nomade, ce souper de comédiens dans l’ancien monastère de Bertheville m’apparut comme un rêve, mais comme un rêve si romanesque et si singulier, que je me promis bien de tenir ma promesse à Laurence, et de le recommencer avec les mêmes convives aussitôt que les circonstances le permettraient.

 

FIN


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en mai 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sapcal22 (Wikisource), Isabelle, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le Beau Laurence par George Sand, Paris, Michel Lévi frères, 1872 (troisième édition). D’autres éditions, en particulier la numérisation de Wikisource basée sur la même édition, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit Cómicos ambulantes, huile sur toile, 1793, de Francisco Goya (Musée du Prado).

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[1] Maroufler le décor, c’est l’encoller en dessous et le garnir de papier pour empêcher la transparence des toiles.