George Sand

HISTOIRE DE MA VIE
(livre III)

1855

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Table des matières

 

TROISIÈME PARTIE (Suite)  DE L’ENFANCE À LA JEUNESSE  1810 – 1819  4

VIII. 4

IX.. 34

X.. 66

XI. 94

XII. 132

XIII. 169

XIV.. 196

QUATRIÈME PARTIE  DU MYSTICISME À L’INDÉPENDANCE  1810-1832  203

I. 203

II. 233

III. 269

IV.. 298

V.. 337

VI. 373

VII. 400

VIII. 425

IX.. 460

Ce livre numérique. 485

 

 

 

Charité envers les autres ;

Dignité envers soi-même :

Sincérité devant Dieu.

Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1817.

TROISIÈME PARTIE
(Suite)

DE L’ENFANCE À LA JEUNESSE

1810 – 1819

VIII

Enseignement de l’histoire. – Je l’étudie comme un roman. – Je désapprends la musique avec un maître. – Premiers essais littéraires. – L’art et le sentiment. – Ma mère se moque de moi, et je renonce aux lettres. – Mon grand roman inédit. – Corambé. – Marie et Solange. – Plaisir le porcher. – Le fossé couvert. – Démogorgon. – Le temple mystérieux.

Je ne peux pas toujours suivre ma vie comme un récit qui s’enchaîne, car il y a beaucoup d’incertitudes dans ma mémoire sur l’ordre des petits événements que je me retrace. Je sais que j’ai passé à Nohant avec ma grand’mère, sans aller à Paris, les années 1814, 15, 16 et 17. Je résumerai donc en masse mon développement moral pendant ces quatre années.

Les seules études qui me plurent réellement furent l’histoire, la géographie, qui n’en est que l’appendice nécessaire, la musique et la littérature. Je pourrais encore réduire ces aptitudes, en disant que je n’aimais et n’aimai réellement que la littérature et la musique, car ce qui me passionnait dans l’histoire, ce n’était pas cette philosophie que la théorie toute moderne du progrès nous a enseigné à déduire de l’enchaînement des faits. On n’avait point alors popularisé cette notion claire et précise, qui est véritablement, sinon la grande découverte, du moins la grande certitude philosophique des temps nouveaux, et dont Pierre Leroux, Jean Reynaud et leur école de 1830 à 1840 ont posé la meilleure exposition et les meilleures déductions dans les travaux de l’Encyclopédie nouvelle.

À l’époque où l’on m’enseigna l’histoire, on n’avait généralement aucune idée d’ordre et d’ensemble dans l’appréciation des faits. Aujourd’hui, l’étude de l’histoire peut être la théorie du progrès ; elle peut tracer une ligne grandiose à laquelle viennent se rattacher toutes les lignes jusqu’alors éparses et brisées. Elle nous fait assister à l’enfance de l’humanité, à son développement, à ses essais, à ses efforts, à ses conquêtes successives, et ses déviations mêmes, aboutissant fatalement à un retour qui la replace sur la route de l’avenir, ne font que confirmer la loi qui la pousse et l’entraîne.

Dans la théorie du progrès, Dieu est un, comme l’humanité est une. Il n’y a qu’une religion, qu’une vérité antérieure à l’homme, coéternelle à Dieu, et dont les différentes manifestations dans l’homme et par l’homme sont la vérité relative et progressive des diverses phases de l’histoire. Rien de plus simple, rien de plus grand, rien de plus logique. Avec cette notion, avec ce fil conducteur dans une main : L’humanité éternellement progressive ; avec ce flambeau dans l’autre main : Dieu éternellement révélateur et révélable, il n’est plus possible de flotter et de s’égarer dans l’étude de l’histoire des hommes, puisque c’est l’histoire de Dieu même dans ses rapports avec nous.

De mon temps, on procédait simultanément par plusieurs histoires séparées qui n’avaient aucun rapport entre elles. Par exemple, l’histoire sacrée et l’histoire profane étant contemporaines l’une de l’autre, il fallait les étudier en regard l’une de l’autre, sans admettre qu’elles eussent aucun lien. Quelle était la vraie, quelle était la fabuleuse ? Toutes deux étaient chargées de miracles et de fables également inadmissibles pour la raison ; mais pourquoi le Dieu des juifs était-il le seul vrai Dieu ? On ne vous le disait point, et, pour moi particulièrement, j’étais libre de rejeter le Dieu de Moïse et de Jésus, tout aussi bien que ceux d’Homère et de Virgile. « Lisez, me disait-on, prenez des notes, faites des extraits, retenez bien tout cela. Ce sont des choses qu’il faut savoir et qu’il n’est pas permis d’ignorer[1].

Savoir pour savoir, voilà véritablement toute la moralité de l’éducation qui m’était donnée. Il n’était pas question de s’instruire pour se rendre meilleur, plus heureux ou plus sage. On apprenait pour devenir capable de causer avec les personnes instruites, pour être à même de lire les livres qu’on avait dans son armoire, et de tuer le temps à la campagne ou ailleurs. Et, comme les caractères de mon espèce ne comprennent pas beaucoup qu’il soit utile de donner la réplique aux causeurs instruits, au lieu de les écouter en silence ou de ne pas les écouter du tout ; comme en général les enfants ne s’inquiètent pas de l’ennui, puisqu’ils s’amusent volontiers de tout autre chose que l’étude, il fallait leur donner un autre motif, un autre stimulant. On leur parlait alors du plaisir de satisfaire leurs parents, et on faisait appel au sentiment de l’obéissance, à la conscience du devoir. C’était encore ce qu’il y avait de meilleur à invoquer et cela réussissait assez avec moi, qui étais, par nature, indépendante dans mes idées, soumise dans les actes extérieurs.

Je n’ai jamais connu la révolte de fait avec les êtres que j’aimais et dont j’ai dû accepter la domination naturelle, car il y en a une, ne fût-ce que celle de l’âge, sans compter celle du sang. Je n’ai jamais compris qu’on ne cédât pas aux personnes avec lesquelles on ne veut ni ne peut rompre, quand même on est persuadé qu’elles se trompent, ni qu’on hésitât entre le sacrifice de soi-même et leur satisfaction. Voilà pourquoi ma grand’mère, ma mère et les religieuses de mon couvent m’ont toujours trouvée d’une douceur inexplicable au milieu d’un insurmontable entêtement. Je me sers du mot douceur, parce que j’ai été frappée de les voir se rencontrer dans cette expression dont elles se servaient pour peindre mon caractère d’enfant. L’expression n’était peut-être pas juste. Je n’étais pas douce, puisque je ne cédais pas intérieurement. Mais, pour ne pas céder en fait, il eût fallu haïr, et, tout au contraire, j’aimais. Cela prouve donc uniquement que mon affection m’était plus précieuse que mon raisonnement et que j’obéissais plus volontiers, dans mes actions, à mon cœur qu’à ma tête.

Ce fut donc par pure affection pour ma grand’mère que j’étudiai de mon mieux les choses qui m’ennuyaient, que j’appris par cœur des milliers de vers dont je ne comprenais pas les beautés ; le latin, qui me paraissait insipide ; la versification, qui était comme une camisole de force imposée à ma poétique naturelle : l’arithmétique, qui était si opposée à mon organisation, que, pour faire une addition, j’avais littéralement des vertiges et des défaillances. Pour lui faire plaisir aussi, je m’enfonçai dans l’histoire ; mais, là, ma soumission reçut enfin sa récompense, l’histoire m’amusa prodigieusement.

Pourtant, par la raison que j’ai dite, par l’absence de théorie morale dans cette étude, elle ne satisfaisait pas l’appétit de logique qui commençait à s’éveiller en moi ; mais elle prit à mes yeux un attrait différent : je la goûtai sous son aspect purement littéraire et romanesque. Les grands caractères, les belles actions, les étranges aventures, les détails poétiques, le détail, en un mot, me passionna, et je trouvai à raconter tout cela, à y donner une forme dans mes extraits, un plaisir indicible.

Peu à peu je m’aperçus que j’étais peu surveillée, que ma grand’mère, trouvant mon extrait bien écrit pour mon âge, et intéressant, ne consultait plus le livre pour voir si ma version était bien fidèle, et cela me servit plus qu’on ne peut croire. Je cessai de porter à la leçon les livres qui avaient servi à mon résumé, et, comme on ne me les demanda plus, je me lançai avec plus de hardiesse dans mes appréciations personnelles. Je fus plus philosophe que mes historiens profanes, plus enthousiaste que mes historiens sacrés. Me laissant aller à mon émotion et ne m’inquiétant pas d’être d’accord avec le jugement de mes auteurs, je donnai à mes récits la couleur de ma pensée, et même je me souviens que je ne me gênais pas pour orner un peu la sécheresse de certains fonds. Je n’altérais point les faits essentiels ; mais, quand un personnage insignifiant ou inexpliqué me tombait sous la main, obéissant à un besoin invincible d’art, je lui donnais un caractère quelconque que je déduisais assez logiquement de son rôle ou de la nature de son action dans le drame général. Incapable de me soumettre aveuglément au jugement de railleur, si je ne réhabilitais pas toujours ce qu’il condamnait, j’essayais du moins de l’expliquer et de l’excuser, et, si je le trouvais trop froid pour les objets de mon enthousiasme, je me livrais à ma propre flamme et je la répandais sur mon cahier dans des termes qui faisaient rire souvent ma grand’mère par leur naïveté d’exagération.

Enfin, quand je trouvais l’occasion de fourrer une petite description au milieu de mon récit, je ne m’en faisais pas faute. Pour cela, une courte phrase du texte, une sèche indication me suffisaient. Mon imagination s’en emparait et brodait là-dessus, je faisais intervenir le soleil ou l’orage, les fleurs, les ruines, les monuments, les chœurs, les sons de la flûte sacrée ou de la lyre d’Ionie, l’éclat des armes, le hennissement des coursiers, que sais-je ? J’étais classique en diable ; mais, si je n’avais pas l’art de me trouver une forme nouvelle, j’avais le plaisir de sentir vivement et de voir par les yeux de l’imagination tout ce passé qui se ranimait devant moi.

Il est vrai aussi que, n’étant pas tous les jours dans cette disposition poétique et pouvant impunément en prendre à mon aise, il m’arriva parfois de copier presque textuellement les pages du livre dont j’étais chargée de rendre le sens. Mais c’était mes jours de langueur et de distraction. Je m’en dédommageais avec plaisir quand je sentais la verve se rallumer.

Je faisais un peu de même pour la musique. J’étudiais pour l’acquit de ma conscience les sèches études que je devais jouer à ma grand’mère ; mais, quand j’étais sûre de m’en tirer passablement, je les arrangeais à ma guise, ajoutant des phrases, changeant les formes, improvisant au hasard, chantant, jouant et composant musique et paroles, quand j’étais bien sûre de ne pas être entendue. Dieu sait à quelles stupides aberrations musicales je m’abandonnais ainsi ! J’y prenais un plaisir extrême.

La musique qu’on m’enseignait commençait à m’ennuyer. Ce n’était plus la direction de ma grand’mère. Elle s’était imaginé qu’elle ne pourrait pas m’enseigner elle-même la musique, ou bien sa santé ne lui permettait plus d’en garder l’initiative ; elle ne me démontrait plus rien et se bornait à me faire jouer en mesure la plate musique que m’apportait mon maître.

Ce maître était l’organiste de La Châtre. Il savait la musique certainement, mais il ne la sentait nullement, et il mettait peu de conscience à me la montrer. Il s’appelait M. Gayard, et il avait la figure et la tournure ridicules. Il portait toujours la queue ficelée, les ailes de pigeon et les grands habits carrés de l’ancien régime, quoiqu’il n’eût guère qu’une cinquantaine d’années. Sous la Restauration, on a vu pendant quelque temps des particuliers reprendre ces vieux usages de coiffure et d’habillement pour témoigner de leur attachement aux bons principes. D’autres ne les avaient jamais quittés, et c’était sans doute par habitude de gravité que M. Gayard conservait la poudre et les culottes courtes.

Il était pourtant médiocrement grave quand il n’était plus sous les yeux du curé, à La Châtre, et de ma grand’mère, à Nohant. Il arrivait le dimanche à midi, se faisait servir un copieux déjeuner, remontait l’accord du piano et du clavecin, me donnait une leçon de deux heures, puis allait batifoler avec les servantes jusqu’au dîner. Là, il mangeait comme quatre, parlait peu, me faisait jouer ensuite devant ma grand’mère un morceau qu’il m’avait seriné plutôt qu’expliqué, et s’en allait les poches pleines de friandises qu’il se faisait donner par les femmes de chambre.

Je faisais des progrès apparents avec ce professeur, et, en réalité, je n’apprenais rien du tout, et je perdais le respect et l’amour de la musique. Il m’apportait de la musique facile, bête, soi-disant brillante. Heureusement il se glissait quelquefois à son insu de petits diamants dans ce fatras, des sonatines de Steibelt, des pages de Gluck, de Mozart, et de jolies études de Pleyel et de Clementi. La preuve que j’avais un bon sentiment musical, c’est que je discernais fort bien de moi-même ce qui valait la peine d’être étudié, et j’y portais un certain sentiment naïf qui plaisait à ma grand’mère, mais dont M. Gayard ne me tenait aucun compte. Il frappait fort et jouait carrément, sans nuances, sans couleur et sans cœur. C’était exact, correct, bruyant, sans charme et sans élévation. Je le sentais et je haïssais sa manière. Avec cela il avait de grosses pattes laides, velues, grasses et sales qui me répugnaient, et une odeur de poudre mêlée à une odeur de crasse qui me faisait paraître ma leçon insupportable. Ma grand’mère devait bien savoir que c’était là un maître sans valeur et sans âme ; mais elle pensait que j’avais besoin de me délier les doigts, et comme les siens étaient de plus en plus paralysés, elle me donnait M. Gayard comme une mécanique. En effet, M. Gayard m’apprenait à remuer les doigts et il me donnait à lire beaucoup de musique, mais il ne m’enseignait rien. Jamais il ne me demanda de me rendre compte à moi-même du ton dans lequel était écrit le morceau qu’il me faisait jouer, ni du mouvement, encore moins du sentiment et de la pensée musicale. Il me fallait deviner tout cela, car j’avais oublié toutes les règles que ma grand’mère m’avait enseignées si clairement et qu’il eût été bon de repasser sans cesse en les appliquant. Je les appliquais d’instinct et ne les savais plus. Quand je faisais quelque faute, M. Gayard me débitait des calembours et des coq-à-l’âne en forme de critique. C’est ainsi que je travaillais, disait-il, la dernière fois qu’on me mit à la porte ; ou bien il avait des sentences en latin de collège,

 

Aspice Pierrot pendu,

Quod fa dièse n’a pas rendu.

 

Et toute la leçon se passait ainsi, à moins qu’il ne préférât dormir auprès du poêle, ou se promener dans la chambre en mangeant des pruneaux ou des noisettes, car il mangeait toujours et ne se souciait guère d’autre chose.

On ne me parlait plus de chant, et pourtant c’était là mon instinct et ma vocation. Je trouvais un soulagement extrême à improviser en prose ou en vers blancs des récitatifs ou des fragments de mélodie lyrique, et il me semblait que le chant eût été ma véritable manière d’exprimer mes sentiments et mes émotions. Quand j’étais seule au jardin, je chantais toutes mes actions pour ainsi dire. Roule, roule, ma brouette ! Poussez, poussez, petits gazons que j’arrose. Papillons jolis, venez sur mes fleurs ! etc. ; et quand j’avais du chagrin, quand je pensais à ma petite mère absente, c’étaient des complaintes en mineur qui ne finissaient pas et qui endormaient peu à peu ma mélancolie ou qui provoquaient des larmes dont j’étais soulagée :

 

Ma mère, m’entends-tu ? je pleure et je soupire, etc.

 

Vers l’âge de douze ans, je m’essayai à écrire ; mais cela ne dura qu’un instant ; je fis plusieurs descriptions, une de la vallée Noire, vue d’un certain endroit où j’allais souvent me promener, et l’autre d’une nuit d’été avec clair de lune. C’est tout ce que je me rappelle, et ma grand’mère eut la bonté de déclarer à qui voulait la croire que c’était des chefs-d’œuvre. D’après les phrases qui me sont restées dans la mémoire[2], ces chefs d’œuvre-là étaient bons à mettre au cabinet. Mais ce que je me rappelle avec plus de plaisir, c’est que, malgré les imprudents éloges de ma bonne maman, je ne fus nullement enivrée de mon petit succès. J’avais dès lors un sentiment que j’ai toujours conservé : c’est qu’aucun art ne peut rendre le charme et la fraîcheur de l’impression produite par les beautés de la nature, de même que rien dans l’expression ne peut atteindre à la force et à la spontanéité de nos émotions intimes. Il y a dans l’âme quelque chose de plus que dans la forme. L’enthousiasme, la rêverie, la passion, la douleur n’ont pas d’expression suffisante dans le domaine de l’art, quel que soit l’art, quel que soit l’artiste. J’en demande pardon aux maîtres : je les vénère et les chéris, mais ils ne m’ont jamais rendu ce que la nature m’a donné, ce que moi-même j’ai senti mille fois l’impossibilité de rendre aux autres. L’art me semble une aspiration éternellement impuissante et incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous avons, pour notre malheur, le sentiment de l’infini, et toutes nos expressions ont une limite rapidement atteinte ; ce sentiment même est vague en nous et les satisfactions qu’il nous donne sont une espèce de tourment.

L’art moderne l’a bien senti, ce tourment de l’impuissance, et il a cherché à étendre ses moyens en littérature, en musique, en peinture. L’art a cru trouver dans les formes nouvelles du romantisme une nouvelle puissance d’expansion. L’art a pu y gagner, mais l’âme humaine n’élève ses facultés que relativement, et la soif de la perfection, le besoin de l’infini restent les mêmes, éternellement avides, éternellement inassouvis. C’est pour moi une preuve irréfutable de l’existence de Dieu. Nous avons le désir inextinguible du beau idéal : donc, le désir a un but. Ce but n’existe nulle part à notre portée, ce but est l’infini, ce but est Dieu.

L’art est donc un effort plus ou moins heureux pour manifester des émotions qui ne peuvent jamais l’être complètement, et qui, par elles-mêmes, dépassent toute expression. Le romantisme, en augmentant les moyens, n’a pas reculé la limite des facultés humaines. Une grêle d’épithètes, un déluge de notes, un incendie de couleurs ne témoignent et n’expriment rien de plus qu’une forme élémentaire et naïve. J’ai beau faire, j’ai le malheur de ne rien trouver, dans les mots et dans les sons, de ce qu’il y a dans un rayon du soleil ou dans un murmure de la brise.

Et pourtant l’art a des manifestations sublimes et je ne saurais vivre sans les consulter sans cesse ; mais plus ces manifestations sont grandes, plus elles excitent en moi la soif d’un mieux et d’un plus que personne ne peut me donner et que je ne puis pas donner moi-même, parce qu’il faudrait, pour exprimer ce plus et ce mieux, un chiffre qui n’existe pas pour nous et que l’homme ne trouvera probablement jamais.

J’en reviens à dire plus clairement et plus positivement que rien de ce que j’ai écrit dans ma vie ne m’a jamais satisfaite, pas plus mes premiers essais à l’âge de douze ans, que les travaux littéraires de ma vieillesse, et qu’il n’y a à cela aucune modestie de ma part. Toutes les fois que j’ai vu et senti quelque sujet d’art, j’ai espéré, j’ai cru naïvement que j’allais le rendre comme il m’était venu. Je m’y suis jetée avec ardeur ; j’ai rempli ma tâche parfois avec un vif plaisir, et parfois, en écrivant la dernière page, je me suis dit : « Oh ! cette fois, c’est bien réussi ! » Mais, hélas ! je n’ai jamais pu relire l’épreuve sans me dire : « Ce n’est pas du tout cela, je l’avais rêvé, senti et conçu tout autrement ; c’est froid, c’est à côté, c’est trop dit et ce ne l’est pas assez. » Et, si l’ouvrage n’avait pas toujours été la propriété d’un éditeur, je l’aurais mis dans un coin avec le projet de le refaire, et je l’y aurais oublié pour en essayer un autre.

Je sentis donc, dès la première tentative littéraire de ma vie, que j’étais au-dessous de mon sujet, et que mes mots et mes phrases le gâtaient pour moi-même. On envoya à ma mère une de mes descriptions pour lui faire voir comme je devenais habile et savante ; elle me répondit : Tes belles phrases m’ont bien fait rire ; j’espère que tu ne vas pas te mettre à parler comme ça. Je ne fus nullement mortifiée de l’accueil fait par elle à mon élucubration poétique ; je trouvai qu’elle avait parfaitement raison, et je lui répondis : « Sois tranquille, ma petite mère, je ne deviendrai pas une pédante, et, quand je voudrai te dire que je t’aime, que je t’adore, je te le dirai tout bonnement comme le voilà dit. »

Je cessai donc d’écrire, mais le besoin d’inventer et de composer ne m’en tourmentait pas moins. Il me fallait un monde de fictions, et je n’avais jamais cessé de m’en créer un que je portais partout avec moi, dans mes promenades, dans mon immobilité, au jardin, aux champs, dans mon lit avant de m’endormir et, en m’éveillant, avant de me lever. Toute ma vie j’avais eu un roman en train dans la cervelle, auquel j’ajoutais un chapitre plus ou moins long aussitôt que je me trouvais seule, et pour lequel j’amassais sans cesse des matériaux. Mais pourrai-je donner une idée de cette manière de composer que j’ai perdue et que je regretterai toujours, car c’est la seule qui ait réalisé jamais ma fantaisie ?

Je ne donnerais aucun développement au récit de cette fantaisie de mon cerveau, si je croyais qu’elle n’eût été qu’une bizarrerie personnelle. Car mon lecteur doit remarquer que je me préoccupe beaucoup plus de lui faire repasser et commenter sa propre existence, celle de nous tous, que de l’intéresser à la mienne propre ; mais j’ai lieu de croire que mon histoire intellectuelle est celle de la génération à laquelle j’appartiens, et qu’il n’est aucun de nous qui n’ait fait, dès son jeune âge, un roman ou un poème.

J’avais bien vingt-cinq ans, lorsque, voyant mon frère griffonner beaucoup, je lui demandai ce qu’il faisait. « Je cherche, me dit-il, un roman moral dans le fond, comique dans la forme : mais je ne sais pas écrire, et il me semble que tu pourrais rédiger ce que j’ébauche. » Il me fit part de son plan, que je trouvai trop sceptique et dont les détails me rebutèrent. Mais, à ce propos, je lui demandai depuis quand il avait cette fantaisie de faire un roman.

« Je l’ai toujours eue, répondit-il. Quand j’y rêve, il me passionne et me divertit quelquefois tant, que j’en ris tout seul. Mais, quand je veux y mettre de l’ordre, je ne sais pas par où commencer, par où finir. Tout cela se brouille sous ma plume. L’expression me manque, je m’impatiente, je me dégoûte, je brûle ce que je viens d’écrire, et j’en suis débarrassé pour quelques jours. Mais bientôt cela revient comme une fièvre. J’y pense le jour, j’y pense la nuit, et il faut que je gribouille encore, sauf à brûler toujours.

— Que tu as tort, lui dis-je, de vouloir donner une forme arrêtée, un plan régulier à ta fantaisie ! Tu ne vois donc pas que tu lui fais la guerre, et que, si tu renonçais à la jeter hors de toi, elle serait toujours en toi active, riante et féconde ? Que ne fais-tu comme moi, qui n’ai jamais gâté l’idée que je me suis faite de ma création en cherchant à la formuler ?

— Ah çà, dit-il, c’est donc une maladie que nous avons dans le sang ? Tu pioches donc aussi dans le vide ? tu rêvasses donc aussi comme moi ? Tu ne me l’avais jamais dit. »

J’étais déjà fâchée de m’être trahie, mais il était trop tard pour se raviser, Hippolyte, en me confiant son mystère, avait droit de m’arracher le mien, et je lui racontai ce que je vais raconter ici.

Dès ma première enfance, j’avais besoin de me faire un monde intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique ; peu à peu j’eus besoin d’en faire aussi un monde religieux ou philosophique, c’est-à-dire moral ou sentimental. Vers l’âge de onze ans, je lus l’Iliade et la Jérusalem délivrée. Ah ! que je les trouvai courtes, que je fus contrariée d’arriver à la dernière page ! Je devins triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies. Je ne savais plus que devenir ; je ne pouvais plus rien lire ; je ne savais auquel de ces deux poèmes donner la préférence ; je comprenais qu’Homère était plus beau, plus grand, plus simple ; mais le Tasse m’intéressait et m’intriguait davantage. C’était plus romanesque, plus de mon temps et de mon sexe. Il y avait des situations dont j’aurais voulu que le poète ne me fit jamais sortir, Herminie chez les bergers, par exemple, ou Clorinde délivrant du bûcher Olinde et Sophronie. Quels tableaux enchantés je voyais se dérouler autour de moi ! Je m’emparais de ces situations ; je m’y établissais pour ainsi dire ; les personnages devenaient miens ; je les faisais agir ou parler, et je changeais à mon gré la suite de leurs aventures, non pas que je crusse mieux faire que le poète, mais parce que les préoccupations amoureuses de ces personnages me gênaient, et que je les voulais tels que je me sentais, c’est-à-dire enthousiastes seulement de religion, de guerre ou d’amitié. Je préférais la martiale Clorinde à la timide Herminie ; sa mort et son baptême la divinisaient à mes yeux. Je haïssais Armide, je méprisais Renaud. Je sentais vaguement, de la guerrière et de la magicienne, ce que Montaigne dit de Bradamante et d’Angélique, à propos du poème de l’Arioste : « L’une, d’une beauté naïve, active, généreuse, non hommasse mais virile ; l’autre, d’une beauté molle, affectée, délicate, artificielle ; l’une travestie en garçon, coiffée d’un morion luisant ; l’autre vêtue en fille, coiffée d’un attifet emperlé. »

Mais, au-dessus de ces personnages du roman, l’Olympe chrétien planait sur la composition du Tasse, comme dans l’Iliade les dieux du paganisme ; et c’est par la poésie de ces symboles que le besoin d’un sentiment religieux, sinon d’une croyance définie, vint s’emparer ardemment de mon cœur. Puisqu’on ne m’enseignait aucune religion, je m’aperçus qu’il m’en fallait une et je m’en fis une.

J’arrangeai cela très secrètement en moi-même ; religion et roman poussèrent de compagnie dans mon âme. J’ai dit que les esprits les plus romanesques étaient les plus positifs, et, quoique cela ressemble à un paradoxe, je le maintiens. Le penchant romanesque est un appétit du beau idéal. Tout ce qui, dans la réalité vulgaire, gêne cet élan est facilement mis de côté et compté pour rien par ces esprits logiciens à leur point de vue. Les chrétiens primitifs, les adeptes de toutes les sectes enfantées par le christianisme, pris au pied de la lettre, sont des esprits romanesques, et leur logique est rigoureuse, absolue ; je défie qu’on prouve le contraire.

Me voilà donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même, lancée à la recherche d’un idéal, et ne pouvant pas rêver un monde, une humanité idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l’idéal même. Ce grand créateur Jéhovah, cette grande fatalité Jupiter, ne me parlaient pas assez directement. Je voyais bien les rapports de cette puissance suprême avec la nature, je ne la sentais pas assez particulièrement dans l’humanité. Je fis ce que l’humanité avait fait avant moi. Je cherchai un médiateur, un intermédiaire, un Dieu-homme, un divin ami de notre race malheureuse.

Homère et le Tasse venant couronner la poésie chrétienne et païenne de mes premières lectures, me montraient tant de divinités sublimes ou terribles, que je n’avais que l’embarras du choix ; mais cet embarras était grand. On me préparait à la première communion et je ne comprenais absolument rien au catéchisme. L’Évangile et le drame divin de la vie et de la mort de Jésus m’arrachaient en secret des torrents de larmes. Je m’en cachais bien, j’aurais craint que ma grand’mère ne se moquât de moi. Elle ne l’eût pas fait, j’en suis certaine aujourd’hui ; mais cette absence d’intervention dans ma croyance, dont elle semblait s’être fait une loi, me jetait dans le doute, et peut-être aussi l’éternel attrait du mystère dans mes émotions les plus intimes me portait-il à moi même ce préjudice moral d’être privée de direction[3]. Ma grand’mère, en me voyant lire et apprendre le dogme par cœur sans faire la moindre réflexion, se flattait peut-être de trouver en moi une table rase aussitôt qu’elle voudrait m’instruire à son point de vue, mais elle se trompait. L’enfant n’est jamais une table rase. Il commente, il s’interroge, il doute, il cherche, et, si on ne lui donne rien pour se bâtir une maison, il se fait un nid avec les fétus qu’il peut rassembler.

C’est ce qui m’arriva. Comme ma grand’mère n’avait eu qu’un soin, celui de combattre en moi le penchant superstitieux, je ne pouvais croire aux miracles et je n’aurais pas osé croire non plus à la divinité de Jésus. Mais je l’aimais quand même, cette divinité, et je me disais : « Puisque toute religion est une fiction, faisons un roman qui soit une religion ou une religion qui soit un roman. Je ne crois pas à mes romans, mais ils me donnent autant de bonheur que si j’y croyais. D’ailleurs, s’il m’arrive d’y croire de temps en temps, personne ne le saura, personne ne contrariera mon illusion en me prouvant que je rêve. »

Et voilà qu’en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom ne signifiait rien que je sache : c’était un assemblage fortuit de syllabes comme il s’en forme dans les songes. Mon fantôme s’appelait Corambé, et ce nom lui resta. Il devint le titre de mon roman et le dieu de ma religion.

En commençant à parler de Corambé, je commence à parler non seulement de ma vie poétique, que ce type a remplie si longtemps dans le secret de mes rêves, mais encore de ma vie morale, qui ne faisait qu’une avec la première. Corambé n’était pas, à vrai dire, un simple personnage de roman, c’était la forme qu’avait prise et que garda longtemps mon idéal religieux.

De toutes les religions qu’on me faisait passer en revue comme une étude historique pure et simple, sans m’engager à en adopter aucune, il n’y en avait aucune, en effet, qui me satisfît complètement, et toutes m’attiraient par quelque endroit. Jésus-Christ était bien pour moi le type d’une perfection supérieure à toutes les autres ; mais la religion qui me défendait, au nom de Jésus, d’aimer les autres philosophes, les autres dieux, les autres saints de l’antiquité, me gênait et m’étouffait pour ainsi dire. Il me fallait l’Iliade et la Jérusalem dans mes fictions. Corambé se créa tout seul dans mon cerveau. Il était pur et charitable comme Jésus, rayonnant et beau comme Gabriel ; mais il lui fallait un peu de la grâce des nymphes et de la poésie d’Orphée. Il avait donc des formes moins austères que le Dieu des chrétiens et un sentiment plus spiritualisé que ceux d’Homère. Et puis il me fallait le compléter en le vêtant en femme à l’occasion, car ce que j’avais le mieux aimé, le mieux compris jusqu’alors, c’était une femme, c’était ma mère. Ce fut donc souvent sous les traits d’une femme qu’il m’apparut. En somme, il n’avait pas de sexe et revêtait toute sorte d’aspects différents.

Il y avait des déesses païennes que je chérissais : la sage Pallas, la chaste Diane, Iris, Hébé, Flore, les Muses, les nymphes ; c’étaient là des êtres charmants dont je ne voulais pas me laisser priver par le christianisme. Il fallait que Corambé eût tous les attributs de la beauté physique et morale, le don de l’éloquence, le charme tout-puissant des arts, la magie de l’improvisation musicale surtout ; je voulais l’aimer comme un ami, comme une sœur, en même temps que le révérer comme un dieu. Je ne voulais pas le craindre, et, à cet effet, je souhaitais qu’il eût quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses.

Je cherchai celle qui pourrait se concilier avec sa perfection, et je trouvai l’excès de l’indulgence et de la bonté. Ceci me plut particulièrement, et son existence, en se déroulant dans mon imagination (je n’oserais dire par l’effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se formuler d’eux-mêmes), m’offrit une série d’épreuves, de souffrances, de persécutions et de martyres. J’appelais livre ou chant chacune de ses phases d’humanité, car il devenait homme ou femme en touchant la terre, et quelquefois le Dieu supérieur et tout-puissant dont il n’était, après tout, qu’un ministre céleste, préposé au gouvernement moral de notre planète, prolongeait son exil parmi nous, pour le punir de trop d’amour et de miséricorde envers nous.

Dans chacun de ces chants (je crois bien que mon poème en a eu au moins mille sans que j’aie été tentée d’en écrire une ligne), un monde de personnages nouveaux se groupait autour de Corambé. Tous étaient bons. Il y avait des méchants qu’on ne voyait jamais (je ne voulais pas les faire paraître), mais dont la malice et la folie se révélaient par des images de désastre et des tableaux de désolation. Corambé consolait et réparait sans cesse. Je le voyais, entouré d’êtres mélancoliques et tendres, qu’il charmait de sa parole et de son chant, dans des paysages délicieux, écoutant le récit de leurs peines et les ramenant au bonheur par la vertu.

D’abord je me rendis bien compte de cette sorte de travail inédit ; mais, au bout de très peu de temps, de très peu de jours même, car les jours comptent triple dans l’enfance, je me sentis possédée par mon sujet bien plus qu’il n’était possédé par moi. Le rêve arriva à une sorte d’hallucination douce, mais si fréquente et si complète parfois, que j’en étais comme ravie hors du monde réel.

D’ailleurs, le monde réel se plia bientôt à ma fantaisie. Il s’arrangea à mon usage. Nous avions, aux champs, mon frère, Liset et moi, plusieurs amis, filles et garçons, que nous allions trouver tour à tour pour jouer, courir, marauder ou grimper avec eux. J’allais, quant à moi, plus souvent avec les filles d’un de nos métayers, Marie et Solange, qui étaient un peu plus jeunes de fait et plus enfants que moi par caractère. Presque tous les jours, de midi à deux heures, c’était l’heure de ma récréation permise, je courais à la métairie et je trouvais mes jeunes amies occupées à soigner leurs agneaux, à chercher les œufs de leurs poules, épars dans les buissons, à cueillir les fruits du verger, ou à garder les ouailles, comme on dit chez nous, ou à faire de la feuille pour leur provision d’hiver. Suivant la saison, elles étaient toujours à l’ouvrage, et je les aidais avec ardeur afin d’avoir le plaisir d’être avec elles. Marie était une enfant fort sage et fort simple. La plus jeune, Solange, était assez volontaire et nous cédions à toutes ses fantaisies. Ma grand’mère était fort aise que je prisse de l’exercice avec elles, mais elle disait qu’elle ne concevait pas le plaisir que je pouvais trouver, moi qui faisais de si belles descriptions et qui asseyais la lune dans une nacelle d’argent, avec ces petites paysannes crottées, avec leurs dindons et leurs chèvres.

Moi, j’avais le secret de mon plaisir et je le gardais pour moi seule. Le verger où je passais une partie de ma journée était charmant (il l’est encore), et c’est là que mon roman venait en plein me trouver. Quoique ce verger fût bien assez joli par lui-même, je ne le voyais pas précisément tel qu’il était. Mon imagination faisait d’une butte de trois pieds une montagne, de quelques arbres une forêt, du sentier qui allait de la maison à la prairie le chemin qui mène au bout du monde, de la mare bordée de vieux saules un gouffre ou un lac, à volonté ; et je voyais mes personnages agir, courir ensemble, ou marcher seuls en rêvant, ou dormir à l’ombre, ou danser en chantant dans ce paradis de mes songes creux. La causette de Marie et de Solange ne me dérangeait nullement. Leur naïveté, leurs occupations champêtres ne détruisaient rien à l’harmonie de mes tableaux, et je voyais en elles deux petites nymphes déguisées en villageoises et préparant tout pour l’arrivée de Corambé, qui passerait par là un jour ou l’autre et les rendrait à leur forme et à leur destinée véritables.

D’ailleurs, quand elles parvenaient à me distraire et à faire disparaître mes fantômes, je ne leur en savais pas mauvais gré, puisque j’arrivais à m’amuser pour mon propre compte avec elles. Quand j’étais là, les parents se montraient fort tolérants sur le temps perdu, et bien souvent nous laissions quenouilles, moutons ou corbeilles pour nous livrer à une gymnastique échevelée, grimper sur les arbres, ou nous précipiter du haut en bas des montagnes de gerbes entassées dans la grange, jeu délirant, je l’avoue, et que j’aimerais encore si je l’osais.

Ces accès de mouvement et de gaieté enivrante me faisaient trouver plus de plaisir encore à retomber dans mes contemplations, et mon cerveau excité physiquement était plus riche d’images et de fantaisie. Je le sentais et ne m’en faisais pas faute.

Une autre amitié que je cultivais moins assidûment, mais où mon frère m’entraînait quelquefois, avait pour objet un gardeur de cochons qui s’appelait Plaisir. J’ai toujours eu peur et horreur des cochons, et pourtant, peut-être précisément à cause de cela, Plaisir, par la grande autorité qu’il exerçait sur ces méchants et stupides animaux, m’inspirait une sorte de respect et de crainte. On sait que c’est une dangereuse compagnie qu’un troupeau de porcs. Ces animaux ont entre eux un étrange instinct de solidarité. Si l’on offense un individu isolé, il jette un certain cri d’alarme qui réunit instantanément tous les autres. Ils forment alors un bataillon qui se resserre sur l’ennemi commun et le force à chercher son salut sur un arbre ; car, de courir, il n’y faut point songer, le porc maigre étant, comme le sanglier, un des plus rapides et des plus infatigables jarrets qui existent.

Ce n’était donc pas sans terreur que je me trouvais aux champs au milieu de ces animaux, et jamais l’habitude n’a pu me corriger de cette faiblesse. Pourtant Plaisir craignait si peu et dominait tellement ceux auxquels il avait affaire, leur arrachant sous le nez les féveroles et autres tubercules sucrés qu’ils trouvent dans nos terres, que je travaillais à m’aguerrir auprès de lui. La plus terrible bête de son troupeau, c’était le maître porc, celui que nos pasteurs appellent le cadi, et qui, réservé à la reproduction de l’espèce, atteint souvent une taille et une force extraordinaires. Il l’avait si bien dompté, qu’il le chevauchait avec une sorte de maestria sauvage et burlesque.

Walter Scott n’a pas dédaigné d’introduire un gardeur de pourceaux dans Ivanhœ, un de ses plus beaux romans. Il aurait pu tirer un grand parti de la figure de Plaisir. C’était un être tout primitif, doué des talents de sa condition barbare. Il abattait les oiseaux à coups de pierre avec une habileté remarquable et s’exerçait principalement sur les pies et les corneilles qui viennent, en hiver, faire société intime avec les troupeaux de porcs. On les voit se tenir autour de ces animaux pour chercher dans les mottes de terre qu’ils retournent avec leur nez les vers et les graines en germe. Cela donne lieu à de grandes altercations entre ces oiseaux querelleurs ; celui qui a saisi la proie saute sur le cochon pour la dévorer à son aise, les autres l’y suivent pour le houspiller, et le dos ou la tête du quadrupède indifférent et impassible devient le théâtre de luttes acharnées. Quelquefois aussi, ces oiseaux se perchent sur le pourceau seulement pour se réchauffer, ou pour mieux observer le travail dont ils doivent profiter. J’ai vu souvent une vieille corneille cendrée se tenir ainsi sur une jambe, d’un air pensif et mélancolique, tandis que le pourceau labourait profondément le sol et, par ses efforts, lui imprimait des secousses qui la dérangeaient, l’impatientaient et la décidaient à le corriger à coups de bec.

C’est dans cette farouche société que Plaisir passait sa vie ; vêtu en toute saison d’une blouse et d’un pantalon de toile de chanvre qui avaient pris, ainsi que ses mains et ses pieds nus, la couleur et la dureté de la terre, se nourrissant, comme son troupeau, des racines qui rampent sur le sol, armé de l’instrument de fer triangulaire qui est le sceptre des porchers et qui leur sert à creuser et à couper sous les sillons, toujours enfoui dans quelque trou, ou rampant sous les buissons pour y poursuivre les serpents et les belettes, quand un pâle soleil d’hiver faisait briller le givre sur les grands terrains bouleversés par l’incessant travail de son troupeau, il me faisait l’effet du gnome de la glèbe, une sorte de diable entre l’homme et le loup-garou, entre l’animal et la plante[4].

À la lisière du champ où nous vîmes Plaisir pendant toute une saison, le fossé était couvert d’une belle végétation. Sous les branches pendantes des vieux ormes et l’entrecroisement des ronces, nous autres enfants, nous pouvions marcher à couvert, et il y avait des creux secs et sablonneux avec des revers de mousse et d’herbes desséchées, où nous pouvions nous tenir à l’abri du froid ou de la pluie.

Ces retraites me plaisaient singulièrement, surtout quand j’y étais seule et que les rouges-gorges et les roitelets, enhardis par mon immobilité, venaient curieusement tout auprès de moi pour me regarder. J’aimais à me glisser inaperçue sous les berceaux naturels de la haie, et il me semblait entrer dans le royaume des esprits de la terre. J’eus là beaucoup d’inspirations pour mon roman. Corambé vint m’y trouver sous la figure d’un gardeur de pourceaux, comme Apollon chez Admète. Il était pauvre et poudreux comme Plaisir ; seulement sa figure était autre et laissait quelquefois jaillir un rayon où je reconnaissais le dieu exilé, condamné à d’obscurs et mélancoliques labeurs. Le cadi était un méchant génie attaché à ses pas et dompté, malgré sa malice, par l’irrésistible influence de l’esprit de patience et de bonté. Les petits oiseaux du buisson étaient des Sylphes qui venaient le plaindre et le consoler dans leur joli langage, et il souriait encore sous ses haillons, le pauvre pénitent volontaire. Il me racontait qu’il expiait la peine de quelqu’un, et que son abjection était destinée à racheter l’âme d’un de mes personnages coupable de faste ou d’indolence.

Dans le fossé couvert, je vis aussi apparaître un personnage mythologique qui m’avait fait une grande impression dans ma première enfance. C’était l’antique Démogorgon, le génie du sein de la terre, ce petit vieillard crasseux, couvert de mousse, pâle et défiguré, qui habitait les entrailles du globe. Ainsi le décrivait mon vieux traité de mythologie, lequel assurait, en outre, que Démogorgon s’ennuyait beaucoup dans cette triste solitude. L’idée m’était bien venue quelquefois de faire un grand trou pour essayer de le délivrer, mais, lorsque je commençai à rêver de Corambé, je n’ajoutais plus foi aux fables païennes, et Démogorgon ne fut plus pour moi qu’un personnage fantastique dans mon roman. Je l’évoquais pour qu’il vînt s’entretenir avec Corambé, qui lui racontait les malheurs des hommes et le consolait ainsi de vivre parmi les débris ignorés de l’antique création.

Peu à peu la fiction qui m’absorbait prit un tel caractère de conviction que j’éprouvai le besoin de me créer une sorte de culte.

Pendant près d’un mois, je parvins à me dérober à toute surveillance durant mes heures de récréation et à me rendre si complètement invisible, que personne n’eût pu dire ce que je devenais à ces heures-là, pas même Rose, qui pourtant ne me laissait guère tranquille, pas même Liset, qui me suivait partout comme un petit chien.

Voici ce que j’avais imaginé. Je voulais élever un autel à Corambé. J’avais d’abord pensé à la grotte en rocaille qui subsistait encore, quoique ruinée et abandonnée ; mais le chemin en était trop connu et trop fréquenté. Le petit bois du jardin offrait alors certaines parties d’un fourré impénétrable. Les arbres, encore jeunes, n’avaient pas étouffé la végétation des aubépines et des troènes qui croissaient à leur pied, serrés comme les herbes d’une prairie. Dans ces massifs qui côtoyaient les allées de charmille, j’avais donc remarqué qu’il en était plusieurs où personne n’entrait jamais et où l’œil ne pouvait pénétrer durant la saison des feuilles. Je choisis le plus épais, je m’y frayai un passage et je cherchai dans le milieu un endroit convenable. Il s’y trouva, comme s’il m’eût attendue. Au centre du fourré s’élevaient trois beaux érables sortant d’un même pied, et la végétation des arbustes étouffés par leur ombrage s’arrondissait à l’entour pour former comme une petite salle de verdure. La terre était jonchée d’une mousse magnifique, et, de quelque côté qu’on portât les yeux, on ne pouvait rien distinguer dans l’interstice des broussailles à deux pas de soi. J’étais donc là aussi seule, aussi cachée qu’au fond d’une forêt vierge, tandis qu’à trente ou quarante pieds de moi couraient des allées sinueuses où l’on pouvait passer et repasser sans se douter de rien.

Il s’agissait de décorer à mon gré le temple que je venais de découvrir. Pour cela, je procédai comme ma mère me l’avait enseigné. Je me mis à la recherche des beaux cailloux, des coquillages variés, des plus fraîches mousses. J’élevai une sorte d’autel au pied de l’arbre principal, et au-dessus je suspendis une couronne de fleurs que des chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un lustre des branches de l’érable. Je coupai quelques broussailles, de manière à donner une forme régulière à la petite rotonde et j’y entrelaçai du lierre et de la mousse de façon à former une sorte de colonnade de verdure avec des arcades, d’où pendaient d’autres petites couronnes, des nids d’oiseaux, de gros coquillages en guise de lampes, etc. Enfin je parvins à faire quelque chose qui me parut si joli, que la tête m’en tournait et que j’en rêvais la nuit.

Tout cela fut accompli avec les plus grandes précautions. On me voyait bien fureter dans le bois, chercher des nids et des coquillages, mais j’avais l’air de ne ramasser ces petites trouvailles que par désœuvrement, et, quand j’en avais rempli mon tablier, j’attendais d’être bien seule pour pénétrer dans le taillis. Ce n’était pas sans peine et sans égratignures, car je ne voulais pas me frayer un passage qui pût me trahir, et chaque fois je m’introduisais par un côté différent, afin de ne pas laisser de traces en foulant un sentier et en brisant des arbrisseaux par des tentatives répétées.

Quand tout fut prêt, je pris possession de mon empire avec délices et, m’asseyant sur la mousse, je me mis à rêver aux sacrifices que j’offrirais à la divinité de mon invention. Tuer des animaux ou seulement des insectes pour lui complaire me parut barbare et indigne de sa douceur idéale. Je m’avisai de faire tout le contraire, c’est-à-dire de rendre sur son autel la vie et la liberté à toutes les bêtes que je pourrais me procurer. Je me mis donc à la recherche des papillons, des lézards, des petites grenouilles vertes et des oiseaux ; ces derniers ne me manquaient pas, j’avais toujours une foule d’engins tendus de tous côtés, au moyen desquels j’en attrapais souvent. Liset en prenait dans les champs et me les apportait ; de sorte que, tant que dura mon culte mystérieux, je pus tous les jours délivrer, en l’honneur de Corambé, une hirondelle, un rouge-gorge, un chardonneret, voire un moineau franc. Les moindres offrandes, les papillons et les scarabées comptaient à peine. Je les mettais dans une boîte que je déposais sur l’autel et que j’ouvrais, après avoir invoqué le bon génie de la liberté et de la protection. Je crois que j’étais devenue un peu comme ce pauvre fou qui cherchait la tendresse. Je la demandais aux bois, aux plantes, au soleil, aux animaux, et à je ne sais quel être invisible qui n’existait que dans mes rêves.

Je n’étais plus assez enfant pour espérer de voir apparaître ce génie : cependant, à mesure que je matérialisais pour ainsi dire mon poème, je sentais mon imagination s’exalter singulièrement. J’étais également près de la dévotion et de l’idolâtrie, car mon idéal était aussi bien chrétien que païen, et il vint un moment où, en accourant le matin pour visiter mon temple, j’attachais malgré moi une idée superstitieuse au moindre dérangement. Si un merle avait gratté mon autel, si le pivert avait entaillé mon arbre, si quelque coquille s’était détachée du feston ou quelque fleur de la couronne, je voulais que, pendant la nuit, au clair de la lune, les nymphes ou les anges fussent venus danser et folâtrer en l’honneur de mon bon génie. Chaque jour je renouvelais toutes les fleurs et je faisais des anciennes couronnes un amas qui jonchait l’autel. Quand, par hasard, la fauvette ou le pinson auquel je donnais la volée, au lieu de fuir effarouché dans le taillis montait sur l’arbre et s’y reposait un instant, j’étais ravie ; il me semblait que mon offrande avait été plus agréable encore que de coutume. J’avais là des rêveries délicieuses, et, tout en cherchant le merveilleux qui avait pour moi tant d’attrait, je commençais à trouver l’idée vague et le sentiment net d’une religion selon mon cœur.

Malheureusement (heureusement peut-être pour ma petite cervelle, qui n’était pas assez forte pour creuser ce problème), mon asile fut découvert. À force de me chercher, Liset arriva jusqu’à moi, et, tout ébaubi à la vue de mon temple, il s’écria : « Ah ! mam’selle, le joli petit reposoir de la Fête-Dieu ! »

Il ne vit qu’un amusement dans mon mystère et il voulut m’aider à l’embellir encore. Mais le charme était détruit. Du moment que d’autres pas que les miens eurent foulé ce sanctuaire, Corambé ne l’habita plus. Les dryades et les chérubins l’abandonnèrent, et il me sembla que mes cérémonies et mes sacrifices n’étaient plus qu’une puérilité que je n’avais pas prise moi-même au sérieux. Je détruisis le temple avec autant de soin que je l’avais édifié. Je creusai au pied de l’arbre et j’enterrai les guirlandes, les coquillages et tous les ornements champêtres sous les débris de l’autel.

IX

L’ambition de Liset. – Energie et langueur de l’adolescence. – Les glaneuses. – Deschartres me rend communiste. – Il me dégoûte du latin. – Un orage pendant la fenaison. – La bête. – Histoire de l’enfant de chœur. – Les veillées des chanvreurs. – Les histoires du sacristain. – Les visions de mon frère. – Les beautés de l’hiver à la campagne. – Association fraternelle des preneurs d’alouettes. – Le roman de Corambé se passe du nécessaire. – La première communion. – Les comédiens de passage. – La messe et l’Opéra. – Brigitte et Charles. – L’enfance ne passe pas pour tout le monde.

Mon frère était si content de s’en aller, que je ne pus pas m’affliger beaucoup de le voir partir. Cependant la maison me parut bien grande, le jardin bien triste, la vie bien morne quand je me trouvai seule. Comme il riait en me quittant, j’aurais eu honte de pleurer ; mais je pleurai le lendemain matin, lorsqu’on m’éveillant je me dis que je ne le verrais plus. Liset, me voyant les yeux rouges à la récréation, se crut obligé de pleurer, quoiqu’il eût été plus tourmenté et plus rossé que choyé par Hippolyte. C’était un enfant très sensible, que ses parents ne rendaient pas heureux et qui avait reporté sur moi toutes ses affections. Il rêvait, comme félicité suprême, d’être un jour mon jockey et d’avoir un chapeau galonné. Je ne goûtais pas ce genre d’ambition et je lui jurais que de ma vie je ne galonnerais mes domestiques. J’ai tenu parole ; je ne peux pas souffrir ces travestissements ; mais c’était le conte de fées, la poésie de Liset, et je ne pus jamais lui faire comprendre que c’était une sotte vanité. Le pauvre enfant est mort pendant que j’étais au couvent, et je devais bientôt le quitter pour ne plus le revoir.

Tout au milieu de mes rêvasseries sans fin et des chagrins de ma situation, je me développais extraordinairement. J’annonçais devoir être grande et robuste ; de douze à treize ans, je grandis de trois pouces et j’acquis une force exceptionnelle pour mon âge et pour mon sexe. Mais j’en restai là, et mon développement s’arrêta au moment où il commence souvent pour les autres. Je ne dépassai pas la taille de ma mère, mais je fus toujours très forte et capable de supporter des marches et des fatigues presque viriles.

Ma grand’mère, ayant enfin compris que je n’étais jamais malade que faute d’exercice et de grand air, avait pris le parti de me laisser courir, et, pourvu que je ne revinsse pas avec des déchirures à ma personne ou à mes vêtements, Rose m’abandonnait peu à peu à ma liberté physique. La nature me poussait par un besoin invincible à seconder le travail qu’elle opérait en moi, et ces deux années, celles où je rêvai et pleurai pourtant le plus, furent aussi celles où je courus et où je m’agitai davantage. Mon corps et mon esprit se commandaient alternativement une inquiétude d’activité et une fièvre de contemplations, pour ainsi dire. Je dévorais les livres qu’on me mettait entre les mains, et puis tout à coup je sautais par la fenêtre du rez-de-chaussée, quand elle se trouvait plus près de moi que la porte, et j’allais m’ébattre dans le jardin ou dans la campagne, comme un poulain échappé. J’aimais la solitude de passion, j’aimais la société des autres enfants avec une passion égale ; j’avais partout des amis et des compagnons. Je savais dans quel champ, dans quel pré, dans quel chemin je trouverais Fauchon, Pierrot, Liline, Rosette ou Sylvain. Nous faisions le ravage dans les fossés, sur les arbres, dans les ruisseaux. Nous gardions les troupeaux, c’est-à-dire que nous ne les gardions pas du tout, et que, pendant que les chèvres et les moutons faisaient bonne chère dans les jeunes blés, nous formions des danses échevelées, ou bien nous goûtions sur l’herbe avec nos galettes, notre fromage et notre pain bis. On ne se gênait pas pour traire les chèvres et les brebis, voire les vaches et les juments quand elles n’étaient pas trop récalcitrantes. On faisait cuire des oiseaux ou des pommes de terre sous la cendre. Les poires et les pommes sauvages, les prunelles, les mûres de buisson, les racines, tout nous était régal. Mais c’était là qu’il ne fallait pas être surpris par Rose, car il m’était enjoint de ne pas manger hors des repas, et, si elle arrivait, armée d’une houssine verte, elle frappait impartialement sur moi et sur mes complices.

Chaque saison amenait ses plaisirs. Dans le temps des foins, quelle joie que de se rouler sur le sommet du charroi, ou sur les miloches ! Toutes mes amies, tous mes petits camarades rustiques venaient glaner derrière les ouvriers dans nos prairies, et j’allais rapidement faire l’ouvrage de chacun d’eux, c’est-à-dire que, prenant leurs râteaux, j’entamais dans nos récoltes, et qu’en un tour de main je leur en donnais à chacun autant qu’il en pouvait emporter. Nos métayers faisaient la grimace et je ne comprenais pas qu’ils n’eussent pas le même plaisir que moi à donner. Des-chartres se fâchait ; il disait que je faisais de tous ces enfants des pillards qui me feraient repentir, un jour, de ma facilité à donner et à laisser prendre.

C’était la même chose en temps de moisson ; ce n’étaient plus des javelles qu’emportaient les enfants de la commune, c’étaient des gerbes. Les pauvresses de La Châtre venaient par bandes de quarante et cinquante. Chacune m’appelait pour suivre sa rège, c’est-à-dire pour tenir son sillon avec elles, car elles établissent entre elles une discipline et battent celle qui glane hors de sa ligne. Quand j’avais passé cinq minutes avec une glaneuse, comme je ne me gênais pas pour prendre à deux mains dans nos gerbes, elle avait gagné sa journée, et, lorsque Deschartres me grondait, je lui rappelais l’histoire de Ruth et de Booz.

C’est de cette époque particulièrement que datent les grandes et fastidieuses instructions que le bon Deschartres entreprit de me faire goûter sur les avantages et les plaisirs de la propriété. Je ne sais pas si j’étais prédisposée à prendre la contre-partie de sa doctrine, ou si ce fut la faute du professeur, mais il est certain que je me jetai par réaction dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je crois que le mot n’avait pas encore été créé ; mais je décrétai en moi-même que l’égalité des fortunes et des conditions était la loi de Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l’un, elle le volait à l’autre. J’en demande bien pardon à la société présente, mais cela m’entra dans la tête à l’âge de douze ans et n’en sortit plus que pour se modifier en se conformant aux nécessités morales des faits accomplis. L’idéal resta pour moi dans un rêve de fraternité paradisiaque, et, lorsque je devins catholique plus tard, ce rêve s’appuya sur la logique de l’Évangile. J’y reviendrai.

J’exposais naïvement mon utopie à Deschartres. Pauvre homme ! s’il vivait aujourd’hui, avec ses instincts réactionnaires développés par les circonstances, dans quelles fureurs certaines idées nouvelles lui feraient achever ses jours ! Mais en 1816 l’utopie ne lui paraissait pas menaçante, et il prenait la peine de la discuter méthodiquement.

« Vous changerez d’avis, me disait-il, et vous arriverez à mépriser trop l’humanité pour vouloir vous sacrifier à elle. Mais, dès à présent, il faut combattre en vous ces instincts de prodigalité que vous tenez de votre pauvre père. Vous n’avez pas la moindre idée de ce que c’est que l’argent ; vous vous croyez riche parce que vous voyez autour de vous de la terre qui est à vous, des moissons qui mûrissent pour vous, des bestiaux qu’on soigne et qu’on engraisse pour vous fournir tous les ans quelques sacs d’écus. Mais avec tout cela vous n’êtes pas riche, et votre bonne maman a bien de la peine à tenir sa maison sur un pied honorable.

— Eh bien, voyons, disais-je, qui est-ce qui force ma bonne maman à ces dépenses, qui sont principalement une bonne cave et une bonne table pour ses amis ? Car, quant à elle, elle mange comme un oiseau, et une bouteille de muscat lui durerait bien deux mois. Croyez-vous qu’on vienne la voir pour boire et manger ses friandises ?

— Mais il faut ceci, il faut cela, » disait Deschartres. Je niais tout ; j’accordais qu’il fallait à ma bonne maman tout le bien-être dont je la voyais jouir avec plaisir, mais je prétendais que, Deschartres et moi, nous pouvions bien nous mettre au brouet noir des Lacédémoniens. Cela ne lui souriait pas du tout. Il raillait ma ferveur de novice en stoïcisme, et il m’emmenait voir nos champs et nos prés, assurant que je devais me mettre au courant de ma fortune et que je ne pouvais de trop bonne heure me rendre compte de mes dépenses et de mes recettes. Il me disait : « Voilà un morceau de terre qui vous appartient. Il a coûté tant, il vaut tant, il rapporte tant. » Je l’écoutais d’un air de complaisance, et, lorsqu’au bout d’un instant il voulait me faire répéter ma leçon de propriétaire, il se trouvait que je ne l’avais pas entendue, ou que je l’avais déjà oubliée. Ses chiffres ne me disaient rien ; je savais très bien dans quel blé poussaient les plus belles nielles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie je trouverais des coronilles et des saxifrages, dans quel pré des mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs, au bord de l’eau, se posaient les demoiselles vertes et les petits hannetons bleus ; mais il m’était impossible de lui dire si nous étions sur nos terres ou sur celles du voisin, où était la limite du champ, combien d’ares, d’hectares ou de centiares renfermait cette limite, si la terre était de première ou de troisième qualité, etc. Je le désespérais, j’étouffais des bâillements spasmodiques et je finissais par lui dire des folies qui le faisaient rire et gronder en même temps. « Ah ! pauvre tête, pauvre cervelle, disait-il en soupirant. C’est absolument comme son père ; de l’intelligence pour certaines choses inutiles et brillantes, mais néant en fait de notions pratiques ! pas de logique, pas un grain de logique ! » Que dirait-il donc aujourd’hui s’il savait que, grâce à ses explications, j’ai pris une telle aversion pour la possession de la terre que je ne suis pas plus avancée à quarante-cinq ans que je ne l’étais à douze ! Je l’avoue à ma honte, je ne connais pas mes terres d’avec celles du voisin, et, quand je me promène à trois pas de ma maison, j’ignore absolument chez qui je suis.

Il semblerait qu’il fît tout son possible, ce brave homme, pour me dégoûter à tout jamais de ce qu’il appelait l’agriculture. Moi, j’adorais déjà, j’ai toujours adoré la poésie des scènes champêtres, mais il ne voulait m’y laisser voir rien de ce que j’y voyais. Si j’admirais la physionomie imposante des grands bœufs ruminant dans les herbes, il fallait entendre toute l’histoire du marché où le prix de ce bœuf avait été discuté, et la surenchère de tel fermier, et les grandes raisons que Deschartres, secondé par un intelligent Marchois de sa connaissance, avait fait valoir pour le payer trente francs de moins. Et puis ce bœuf avait une maladie qu’il fallait connaître et examiner. Il avait le pied tendre, la corne usée, une maladie de peau, que sais-je ? Adieu la poésie et l’idéale sérénité de mon bœuf Apis, le roi des prairies ! Ces bons moutons qui venaient m’étouffer de leurs empressements pour manger dans mes poches, il fallait les voir trépaner parce qu’ils avaient une affection cérébrale ; c’était horrible. Il grondait terriblement les bergères, mes douces compagnes, qui tremblaient devant lui et s’en allaient en pleurant, tandis que moi, plantée à son côté comme juge et comme partie intéressée en même temps, je prenais en exécration mon rôle de propriétaire et de maître qui tôt ou tard devait me faire haïr. Haïr pour ma parcimonie ou railler par mon insouciance, c’était l’écueil inévitable, et j’y suis tombée. Les paysans de chez nous ont un grand mépris pour mon incurie, et je passe parmi eux depuis longues années pour une espèce d’imbécile.

Quand je voulais aller d’un côté, Deschartres m’emmenait d’un autre. Nous partions pour la rivière, qui, dans tout son parcours, sous les saules et le long des écluses du petit ravin, offre une suite de paysages adorables, des ombrages frais et des fabriques rustiques du style le plus pittoresque. Mais, en route, Deschartres armé de sa lunette de poche, voyait des oies dans un de nos blés. Il fallait remonter la côte aride, et, sous l’ardente chaleur de l’été, aller verbaliser sur ces oies, ou sur la chèvre qui pelait des ormeaux, déjà si pelés que je ne comprends guère le mal qu’elle y pouvait faire. Et puis on surprenait dans un arbre touffu un gamin volant de la feuille. L’âne du voisin avait franchi la haie et tondait dans nos foins la largeur de sa langue. C’étaient des délits continuels à réprimer, des exécutions, des menaces, des querelles de tous les instants, et qui s’engageaient parfois avec mes meilleurs amis. Cela me serrait le cœur, et, quand je le disais à ma grand’mère, elle me donnait de l’argent pour que je pusse, en cachette de Deschartres, aller rembourser les frais de l’amende au délinquant, ou porter de sa part les paroles de grâce.

Mais ce rôle ne me plaisait pas non plus ; il était loin de satisfaire mon idéal d’égalité fraternelle. En faisant grâce à ces villageois, il me semblait que je les rabaissais dans mon propre cœur. Leurs remercîments me blessaient et je ne pouvais pas m’empêcher de leur dire que je ne faisais-là qu’un acte de justice. Ils ne me comprenaient pas. Ils s’avouaient coupables, très coupables dans la personne de leurs enfants, mauvais gardiens du petit troupeau. On voulait les battre en ma présence pour me donner satisfaction ; cela m’était odieux, et véritablement, me sentant devenir chaque jour artiste, avec des instincts de poésie et de tendresse, je maudissais le sort qui m’avait fait naître dame et châtelaine contre mon gré. J’enviais la condition des pastours. Mon plus doux rêve eût été de m’éveiller un beau matin sous leur chaume, de m’appeler Naniche ou Pierrot, et de mener mes bêtes au bord des chemins, sans souci de M. Lhomond et compagnie, sans solidarité avec les riches, sans appréhension d’un avenir qu’on me présentait si compliqué, si difficile à soutenir et si antipathique à mon caractère. Je ne voyais dans cette petite fortune qu’on voulait me faire compter et recompter sans cesse, qu’un embarras dont je ne saurais jamais me tirer, et je ne me trompais nullement.

En dépit de mon goût pour le vagabondage, une sorte de fatalité me poussait au besoin de cultiver mon intelligence, malgré la conviction où j’étais que toute science était vanité et fumée. Même au milieu de mes plus vifs amusements champêtres, il me prenait un besoin de solitude et de recueillement ou une rage de lecture, et, passant d’un extrême à l’autre, après une activité fiévreuse, je m’oubliais dans les livres pendant plusieurs jours, et il n’y avait pas moyen de me faire bouger de ma chambre ou du petit boudoir de ma grand’mère ; de sorte qu’on était bien embarrassé de définir mon caractère, tantôt dissipé jusqu’à la folie, tantôt sérieux et morne jusqu’à la tristesse.

Deschartres s’était beaucoup radouci depuis que mon frère n’était plus là pour le faire enrager. Il se plaisait souvent aux leçons, que je prenais bien ; mais l’inconstance de mon humeur ramenait de temps en temps les bourrasques de la sienne, et il m’accusait de mauvaise volonté quand je n’avais réellement qu’une fièvre de croissance. Il me menaça quelquefois de me frapper ; et comme ces sortes d’avertissements sont déjà un fait à demi accompli, je me tenais sur mes gardes, résolue à ne pas souffrir de lui ce que je commençais à ne plus souffrir de Rose. À l’habitude, il était débonnaire avec moi et me savait un gré infini de la promptitude avec laquelle je comprenais ses enseignements, quand ils étaient clairs. Mais, en de certains jours, j’étais si distraite, qu’il lui arriva enfin de me jeter à la tête un gros dictionnaire latin. Je crois qu’il m’aurait tuée si je n’eusse lestement évité le boulet en me baissant à propos. Je ne dis rien du tout, je rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans l’armoire, et j’allai me promener. Le lendemain, il me demanda si j’avais fait ma version : « Non, lui dis-je, je sais assez de latin comme cela, je n’en veux plus ! » Il ne m’en reparla jamais et le latin fut abandonné. Je ne sais pas comment il s’en expliqua avec ma grand’mère : elle ne m’en parla pas non plus. Probablement Deschartres eut honte de son emportement et me sut gré de lui en garder le secret, en même temps qu’il comprit que ma résolution de ne plus m’y exposer était irrévocable. Cette aventure ne m’empêcha pas de l’aimer ; il était pourtant l’ennemi juré de ma mère, et je n’avais jamais pu prendre mon parti sur les mauvais traitements qu’il avait fait essuyer à Hippolyte. Un jour qu’il l’avait cruellement battu, je lui avais dit : « Je vais le dire à ma bonne maman, » et je l’avais fait résolument. Il avait été sévèrement blâmé, à ce que je présume, mais il ne m’en avait pas gardé de ressentiment. Comme nous étions francs l’un et l’autre, nous ne pouvions pas nous brouiller.

Il avait beaucoup du caractère de Rose, c’est pour cela qu’ils ne pouvaient pas se supporter. Un jour qu’elle balayait ma chambre et qu’il passait dans le corridor, elle lui avait jeté de la poussière sur ses beaux souliers reluisants. Lui de la traiter de butorde, elle de le qualifier de crocheteur ; le combat s’engage, et Rose, lançant son balai dans les jambes du pédagogue pendant qu’il descendait l’escalier, avait failli lui faire rompre le cou. De ce moment ils se détestèrent cordialement ; c’était chaque jour de nouvelles querelles, qui dégénéraient même en pugilat. Un peu plus tard il eut des différends moins énergiques, mais encore plus amers avec Julie. La cuisinière était aussi à couteaux tirés avec Rose, et elles se jetaient les assiettes à la tête. Ladite cuisinière se battait d’autre part avec son vieux époux Saint-Jean. On changea dix fois le valet de chambre parce qu’il ne pouvait s’entendre avec Rose ou avec Deschartres. Jamais intérieur ne fut troublé de plus de criailleries et de batailles. Tel était le triste effet de l’excessive faiblesse de ma grand’mère. Elle ne voulait ni se séparer de ses domestiques, ni s’établir juge de leurs différends. Deschartres, en voulant y porter la paix, venait y mêler la tempête de sa colère. Tout cela m’inspirait un grand dégoût et augmentait mon amour pour les champs et pour la société de mes pastours, qui étaient si doux et vivaient en si bon accord.

Quand je sortais avec Deschartres, je pouvais aller assez loin avec lui et j’avais une certaine liberté. Rose m’oubliait, et je pouvais faire le gamin tout à mon aise. Un soir la fenaison se prolongea fort tard dans la soirée. On enlevait le dernier charroi d’un pré. Il faisait clair de lune, et on voulait en finir, parce que l’orage s’annonçait pour la nuit. Quelque diligence qu’on fît, le ciel se voila et la foudre commençait à gronder lorsque nous reprîmes le chemin de la ferme. Nous étions au bord de la rivière, à un quart de lieue de chez nous. Le charroi, chargé précipitamment, était mal équilibré. Deux ou trois fois en chemin il s’écroula et il fallut le rétablir. Nous avions de jeunes bœufs de trait que le tonnerre effrayait et qui ne marchaient qu’à grands renforts d’aiguillon, soufflant d’épouvante comme des chevaux ombrageux. La bande des glaneurs et des glaneuses de foin nous avait attendus pour aider au chargement et pour soutenir de leurs râteaux l’édifice chancelant que chaque ornière compromettait. Deschartres, armé de l’aiguillon, dont il se servait mal, pestait, suait, jurait ; les métayers et leurs ouvriers se lamentaient avec exagération, comme s’il se fût agi de la retraite de Russie. C’est la manière de s’impatienter du paysan berrichon. La foudre roulait avec un fracas épouvantable et le vent soufflait avec furie. On ne voyait plus à se conduire qu’à la lueur des éclairs et le chemin était très difficile. Les enfants avaient peur et pleuraient. Une de mes petites camarades était si démoralisée qu’elle ne voulait plus porter sa petite récolte et l’aurait laissée au milieu du chemin si je ne m’en fusse chargée. Encore fallait-il la tirer elle-même par la main, car elle avait mis son tablier sur sa tête pour ne pas voir le feu du ciel et elle se jetait dans tous les trous. Il était fort tard quand nous arrivâmes enfin par un vrai déluge. On était inquiet de nous à la maison. À la ferme on était inquiet des bœufs et du foin. Pour moi, cette scène champêtre m’avait ravie, et j’essayai le lendemain d’en écrire la description ; mais je n’y réussis pas à mon gré et je la déchirai sans la montrer à ma grand’mère. Chaque nouvel essai que je faisais de formuler mon émotion me dégoûtait pour longtemps de recommencer.

L’automne et l’hiver étaient le temps où nous nous amusions le mieux. Les enfants de la campagne y sont plus libres et moins occupés. En attendant les blés de mars, il y a des espaces immenses où leurs troupeaux peuvent errer sans faire de mal. Aussi se gardent-ils eux-mêmes tandis que les pastours, rassemblés autour de leur feu en plein vent, devisent, jouent, dansent, ou se racontent des histoires. On ne s’imagine pas tout ce qu’il y a de merveilleux dans la tête de ces enfants qui vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui ont l’étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur imagination leur représente. J’ai tant de fois entendu raconter à plusieurs d’entre eux, que je savais très véridiques, et trop simples d’ailleurs pour rien inventer, les apparitions dont ils avaient été témoins, que je suis bien persuadée qu’ils n’ont pas cru voir, mais qu’ils ont vu, par l’effet d’un phénomène qui est particulier aux organisations rustiques, les objets de leur épouvante. Leurs parents, moins simples qu’eux, et quelquefois même incrédules, étaient sujets aussi à ces visions.

J’ai donc toujours pensé que ces phénomènes mériteraient d’être observés de plus près et analysés par la raison froide avec plus de conscience qu’ils ne l’ont encore été. Ce serait une étude utile pour l’intelligence de l’histoire et pour la connaissance de l’être humain, que les savants généralisent trop, selon moi. La race humaine a eu dans son enfance des facultés, ou si l’on veut des infirmités inhérentes à son état d’ignorance ; mais dire que la superstition et la peur créent toujours ces fantômes n’est pas rigoureusement vrai. J’ai vu des paysans qui n’étaient ni crédules ni peureux, et qui ont été saisis, au moment où ils s’y attendaient le moins, par l’hallucination particulière aux gens de campagne. On sait que cette hallucination se reproduit presque toujours sous la forme d’animaux fantastiques. J’ai rassemblé dans quelques articles publiés par l’Illustration, les diverses croyances de notre vallée Noire, et j’ai raconté les apparitions de la grand’bête.

Je n’y reviendrai pas, mais je dois avouer ici que j’ai cru longtemps que cette bête existait. Dans mes explications enfantines, je voulais qu’il y eût quelque espèce d’animal dont la race presque entièrement détruite ne comptait plus que des individus fort rares, et particulièrement retirés dans nos campagnes, où les pâturaux[5] leur offraient une retraite plus sûre qu’ailleurs, car la bête se montre surtout dans ces endroits-là, la nuit, à l’heure où on va chercher les bœufs, entre une ou deux heures, pour les lier. Je supposais que cette bête était noctambule, amphibie peut-être, et qu’elle pouvait bien se tenir cachée sous les eaux pendant le jour ; que les savants et les gens du monde pouvaient ne pas se douter de son existence, et que la frayeur empêchait les paysans de l’observer assez pour en donner une idée exacte ; enfin je me plaisais à cette supposition que l’antique création avait encore quelques ébauches vivantes et errantes sur la terre, êtres isolés et malheureux, destinés à disparaître bientôt, incapables peut-être de supporter la clarté du jour, et si fatigués de leur misérable condition qu’ils s’attachaient aux pas de l’homme, comme pour lui demander un refuge et la servitude. Mais l’homme refusait de les apprivoiser et de les utiliser. Il en avait peur et il essayait de les tuer : mais on sait que la bête renvoie le plomb et la balle. « Preuve, disais-je à Deschartres, que c’est un animal antédiluvien et dont la peau on l’écaille ne sont pas de la même nature que celles de toutes les bêtes que nous connaissons. Peut-être cette bête vit-elle plusieurs siècles, peut-être même n’y en a-t-il plus qu’une seule dans l’univers, c’est ce qui fait qu’on ne trouve pas de dépouilles qu’on puisse étudier et comparer avec l’individu vivant. Enfin je faisais sur cette bête tout un roman zoologique qui faisait beaucoup rire le savant Deschartres.

Il y a quelque chose de plus simple, me disait-il, et qui m’explique tout. La bête n’existe pas, personne ne l’a jamais vue, mais tout le monde y croit par imbécillité, et c’est le propre de ceux qui subissent l’ascendant du mensonge de vouloir aussitôt le faire subir à leur tour. Quand un paysan est persuadé que son père a vu la bête, il faut qu’il persuade à son fils qu’il l’a vue aussi, et ils se mentent les uns aux autres de génération en génération.

L’explication de Deschartres ne valait pas mieux que la mienne ; j’ai eu de la peine à me persuader que la bête n’existait pas, mais enfin je crois en être bien sûre maintenant, elle n’existe pas ; mais le paysan n’entretient pas ce mensonge de père en fils pour le plaisir de transmettre une erreur et de léguer l’épouvante dont il a hérité. L’animal primitif que je rêvais, c’est le paysan. Il n’a pas la même organisation que l’animal plus civilisé, plus raisonnable, mais moins poète et moins sincère, qu’une autre éducation et les habitudes d’un autre milieu ont modifié. Le paysan n’a d’autre histoire que la tradition et la légende. Son cerveau n’est pas semblable à celui de l’habitant originaire des cités. Il a la faculté de transmettre à ses sens la perception des objets de sa croyance, de sa rêverie ou de sa méditation. C’est ainsi que Jeanne d’Arc entendait bien réellement les voix célestes qui lui parlaient. C’est être impie envers l’humanité que de l’accuser d’imposture. Elle était hallucinée, et pourtant elle n’était pas folle. Tous ces paysans qui m’ont raconté leurs visions et que je connais depuis que j’existe, ne sont ni fous ni lâches ; plusieurs sont des hommes très positifs et très courageux, il en est même de très sceptiques à beaucoup d’égards. Il y a de vieux soldats qui ont fait les campagnes de l’Empire, dont l’intelligence s’est développée au service, qui savent lire, écrire et compter ; tout cela n’empêche pas qu’ils n’aient vu la bête et qu’ils ne la voient encore.

J’ai été témoin d’un de ces faits d’hallucination. Je revenais de Saint-Chartier, et le curé m’avait donné une paire de pigeons qu’il mit dans un panier et dont il chargea son enfant de chœur, en lui disant de m’accompagner. C’était un garçon de quatorze, à quinze ans, grand, fort, d’une santé excellente, d’un esprit très calme et très lucide. Le curé lui donnait de l’instruction, et il a été depuis maître d’école. Il savait dès lors moins de français peut-être, mais plus de latin que moi, à coup sûr. C’était donc un paysan dégrossi et très intelligent.

Nous sortions de vêpres, il était environ trois heures ; c’était en plein été, par le plus beau temps du monde ; nous prîmes les sentiers de traverse parmi les champs et les prairies, et nous causions fort tranquillement. Je l’interrogeais sur ses études. Il avait l’esprit parfaitement libre et dispos ; il s’arrêta auprès d’un buisson pour mettre un brin d’osier à son sabot qui s’était cassé. « Allez toujours me dit-il, je vous rattraperai bien. » Je continuai donc à marcher ; mais je n’avais pas fait trente pas que je le vois accourir, pâle, les cheveux comme hérissés sur le front. Il avait laissé sabots, panier et pigeons là où il s’était arrêté. Il avait vu, au moment où il était descendu dans le fossé, un homme affreux qui l’avait menacé de son bâton.

Je le crus d’abord et je me retournai pour voir si cet homme nous suivait ou s’il s’en allait avec nos pigeons ; mais je vis distinctement le panier et les sabots de mon compagnon, et pas un être humain sur le sentier ni dans le champ, ni auprès, ni au loin.

J’avais à cette époque dix-sept ou dix-huit ans et je n’étais plus du tout peureuse. « C’est, dis-je à l’enfant, un pauvre vagabond qui meurt de faim et qui a été tenté par nos pigeons. Il se sera caché dans le fossé. Allons voir ce que c’est. – Non, répondit-il, quand on me couperait par morceaux. – Comment, repris-je, un grand et fort garçon comme te voilà a peur d’un homme tout seul ? Allons, coupe un bâton, et viens avec moi rechercher nos pigeons. Je ne prétends pas les laisser là. – Non, non, demoiselle, je n’irai pas, s’écria-t-il, car je le verrais encore, et je ne veux plus le voir. Les bâtons et le courage n’y feraient rien, puisque ce n’est pas un homme humain. C’est plutôt fait comme une bête. »

Je commençais à comprendre, et j’insistai d’autant plus pour le ramener avec moi à son panier et à ses sabots. Rien ne put l’y faire consentir. J’y allai seule, en lui disant au moins de me suivre des yeux, pour bien s’assurer qu’il avait rêvé. Il me le promit, mais quand je revins avec les sabots et les pigeons, mon drôle avait pris sa course et me les laissa fort bien porter jusqu’aux premières maisons du village, où il arriva avant moi. J’essayai de lui faire honte. Ce fut bien inutile. C’est lui qui se moqua de mon incrédulité et qui trouva que j’étais folle de braver un loup-garou pour ravoir deux malheureux pigeons.

Le beau courage que j’eus dans cette rencontre, je ne l’aurais probablement pas eu trois ans plus tôt, car à l’époque où je passais une bonne moitié de ma vie avec les pastours, je confesse que leur terreur m’avait gagnée, et que, sans croire précisément au follet, aux revenants et à Georgeon, le diable de la vallée Noire, j’avais l’imagination vivement impressionnée par ces fantômes. Mais je n’étais pas de la race rustique et je n’eus jamais la moindre hallucination. J’eus beaucoup de visions d’objets et de figures dans la rêverie, presque jamais dans la frayeur ; et même, dans ce dernier cas, je ne fus jamais dupe de moi-même. La tendance sceptique de l’enfant de Paris luttait encore en moi contre la crédulité de l’enfant en général.

Ce qui achevait de me troubler la cervelle, c’étaient les contes de la veillée lorsque les chanvreurs venaient broyer. Pour éloigner de la maison le bruit et la poussière de leur travail, et comme la moitié du hameau voulait écouter leurs histoires, on les installait à la petite porte de la cour qui donne sur la place, tout à côté du cimetière, dont on voyait les croix au clair de la lune par-dessus un mur très bas. Les vieilles femmes relayaient les narrateurs. J’ai raconté ces scènes rustiques dans mes romans. Mais je ne saurais jamais raconter cette foule d’histoires merveilleuses et saugrenues que l’on écoutait avec tant d’émotion et qui avaient toutes le caractère de la localité ou des diverses professions de ceux qui les avaient rapportées. Le sacristain avait sa poésie à lui, qui jetait du merveilleux sur les choses de son domaine, les sépultures, les cloches, la chouette, le clocher, les rats du clocher, etc. Tout ce qu’il attribuait à ces rats de mystérieuses sorcelleries remplirait un volume. Il les connaissait tous, il leur avait donné les noms des principaux habitants morts dans le bourg depuis une quarantaine d’années. À chaque nouveau mort, il voyait surgir un nouveau rat qui s’attachait à ses pas et le tourmentait par ses grimaces. Pour apaiser ces mânes étranges, il leur portait des graines dans le clocher ; mais, en y retournant le lendemain, il trouvait les plus bizarres caractères tracés par ces rats suspects avec les graines mêmes qu’il leur avait offertes. Un jour il trouva tous les haricots blancs rangés en cercle avec une croix de haricots rouges au centre. Le jour suivant, c’était la combinaison contraire. Une autre fois, les blancs et les rouges alternés systématiquement formaient plusieurs cercles enchaînés, ou des lettres inconnues, mais si bien dessinées, qu’on aurait juré l’ouvrage d’une personne humaine. Il n’est point d’animaux insignifiants, il n’est point d’objets inanimés que le paysan ne fasse entrer dans son monde fantastique, et le christianisme du moyen âge, qui est encore le sien, est tout, aussi fécond en personnifications mythologiques que les religions antérieures.

J’étais avide de tous ces récits, j’aurais passé la nuit à les entendre, mais ils me faisaient beaucoup de mal ; ils m’ôtaient le sommeil. Mon frère, plus âgé que moi de cinq ans, en avait été plus affecté encore, et son exemple me confirma dans la croyance où je suis que les races d’origine rustique ont la faculté de l’hallucination. Il tenait à cette race par sa mère, et il avait des visions, tandis que, malgré la fièvre de peur et les rêves sinistres de mon sommeil, je n’en avais pas. Vingt ans plus tard, il m’affirmait sous serment avoir entendu claquer le fouet du follet dans les écuries et le battoir des lavandières de nuit au bord des sources. C’est de lui que j’ai parlé dans les articles intitulés Visions de la nuit dans les campagnes, et ses récits étaient d’une sincérité complète. Dans les dangers réels, il était plus que courageux, il était téméraire. Dans son âge mûr comme dans son enfance, il a toujours eu comme une habitude de mépriser la vie. Du moins il exposait la sienne à tout propos et pour la moindre affaire. Mais que vous dirai-je ? Il tenait au terroir, il était halluciné, il croyait aux choses surnaturelles.

J’ai dit que l’automne et l’hiver étaient nos saisons les plus gaies ; j’ai toujours aimé passionnément l’hiver à la campagne et je n’ai jamais compris le goût des riches, qui a fait de Paris le séjour des fêtes dans la saison de l’année la plus ennemie des bals, des toilettes et de la dissipation. C’est au coin du feu que la nature nous convie en hiver à la vie de famille, et c’est aussi en pleine campagne que les rares beaux jours de cette saison peuvent se faire sentir et goûter. Dans les grandes villes de nos climats, cette affreuse boue puante et glacée ne sèche presque jamais. Aux champs, un rayon de soleil ou quelques heures de vent rendent l’air sain et la terre propre. Les pauvres prolétaires des cités le savent bien, et ce n’est pas pour leur agrément qu’ils restent dans ce cloaque. La vie factice et absurde de nos riches s’épuise à lutter contre la nature. Les riches Anglais l’entendent mieux, ils passent l’hiver dans leurs châteaux.

On s’imagine à Paris que la nature est morte pendant six mois, et pourtant les blés poussent dès l’automne, et le pâle soleil des hivers, on est convenu de l’appeler comme cela, est le plus vif et le plus brillant de l’année. Quand il dissipe les brumes, quand il se couche dans la pourpre étincelante des soirs de grande gelée, on a peine à soutenir l’éclat de ses rayons. Même dans nos contrées froides, et fort mal nommées tempérées, la création ne se dépouille jamais d’un air de vie et de parure. Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis courts et frais, sur lesquels le soleil, bas à l’horizon, jette de grandes flammes d’émeraude. Les prés se revêtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de l’hiver. Le lierre, ce pampre inutile, mais somptueux, se marbre de tons d’écarlate et d’or. Les jardins mêmes ne sont pas sans richesse. La primevère, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige. Certaines autres fleurs, grâce à un accident de terrain, à une disposition fortuite, survivent à la gelée et vous causent à chaque instant une agréable surprise. Si le rossignol est absent, combien d’oiseaux de passage, hôtes bruyants et superbes, viennent s’abattre ou se reposer sur le faîte des grands arbres ou sur le bord des eaux ! Et qu’y a-t-il de plus beau que la neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamants, ou lorsque la gelée se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en indescriptibles festons de givre et de cristal ? Et quel plaisir n’est-ce pas de se sentir en famille, auprès d’un bon feu, dans ces longues soirées de campagne, où l’on s’appartient si bien les uns aux autres, où le temps même semble nous appartenir, où la vie devient toute morale et toute intellectuelle en se retirant en nous-mêmes ?

L’hiver, ma grand’mère me permettait d’installer ma société dans la grande salle à manger, qu’un vieux poêle réchauffait au mieux. Ma société, c’était une vingtaine d’enfants de la commune qui apportaient là leurs saulnées. La saulnée est une ficelle incommensurable, toute garnie de crins disposés en nœuds coulants pour prendre les alouettes et menus oiseaux des champs en temps de neige. Une belle saulnée fait le tour d’un champ. On la roule sur des dévidoirs faits exprès, et on la tend avant le lever du jour dans les endroits propices. On balaie la neige tout le long du sillon, on y jette du grain, et, deux heures après, on y trouve les alouettes prises par centaines. Nous allions à cette récolte avec de grands sacs que l’âne rapportait pleins. Comme il y avait de graves contestations pour les partages, j’avais établi le régime de l’association, et l’on s’en trouva fort bien. Les saulnées ne peuvent servir plus de deux ou trois jours sans être regarnies de crins (car il s’en casse beaucoup dans les chaumes), et sans qu’on fasse le rebouclage, c’est-à-dire le nœud coulant à chaque crin dénoué. Nous convînmes donc que ce long et minutieux travail se ferait en commun, comme celui de l’installation des saulnées qui exige aussi un balayage rapide et fatigant. On se partageait, sans compter et sans mesurer, la corde et le crin ; le crin était surtout la denrée précieuse, et c’était en commun aussi qu’on en faisait la maraude : cela consistait à aller dans les prés et dans les étables arracher de la queue et de la crinière des chevaux tout ce que ces animaux voulaient bien nous en laisser prendre sans entrer en révolte. Aussi nous étions devenus bien adroits à ce métier-là, et nous arrivions à éclaircir la chevelure des poulains en liberté, sans nous laisser atteindre par les ruades les plus fantastiques. L’ouvrage se faisait entre nous tous avec une rapidité surprenante, et nous avons été jusqu’à regarnir deux ou trois cents brasses dans une soirée. Après la chasse venait le triage. On mettait d’un côté les alouettes, de l’autre les oiseaux de moindre valeur. Nous prélevions pour notre régal du dimanche un certain choix, et l’un des enfants allait vendre le reste à la ville, après quoi je partageais l’argent entre eux tous. Ils étaient fort contents de cet arrangement et il n’y avait plus de disputes et de méfiance entre eux. Tous les jours notre association recrutait de nouveaux adhérents qui préféraient ce bon accord à leurs querelles et à leurs batailles. On ne pensait plus à se lever avant les autres pour aller dépouiller la saulnée des camarades, et la journée du dimanche était une véritable fête. Nous faisions nous-mêmes notre cuisine de volatiles. Rose était de bonne humeur ces jours-là, car elle était gaie et bonne fille quand elle n’était pas furibonde. La cuisinière faisait l’esprit fort à l’endroit de notre cuisine, le père Saint-Jean seul faisait la grimace et prétendait que la queue de son cheval blanc diminuait tous les jours. Nous le savions bien.

À travers tous ces jeux le roman de Corambé continuait à se dérouler dans ma tête. C’était un rêve permanent, aussi décousu, aussi incohérent que les rêves du sommeil, et dans lequel je ne me retrouvais que parce qu’un même sentiment le dominait toujours.

Ce sentiment ce n’était pas l’amour. Je savais par les livres que l’amour existe dans la vie et qu’il est le fond et l’âme de tous les romans et de tous les poèmes. Mais, ne sentant en moi rien qui pût m’expliquer pourquoi un être s’attachait exclusivement à la poursuite d’un autre être, dans cet ordre d’affections inconnues, hiéroglyphiques pour ainsi dire, je me préservais avec soin d’entraîner mon roman sur ce terrain glacé pour mon imagination. Il me semblait que si j’y introduisais des amants et des amantes, il deviendrait banal, ennuyeux pour moi, et que je ferais, des personnages charmants avec lesquels je passais ma vie, des êtres de convention comme ceux que je trouvais souvent dans les livres, ou, tout au moins, des étrangers occupés d’un secret auquel je ne pouvais m’intéresser, puisqu’il ne répondait à aucune émotion que j’eusse éprouvée par moi-même. En revanche, l’amitié, l’amour filial ou fraternel, la sympathie, l’attrait le plus pur, régnaient dans cette sorte de monde enchanté : mon cœur comme mon imagination étaient tout entiers dans cette fantaisie, et quand j’étais mécontente de quelque chose ou de quelqu’un dans la vie réelle, je pensais à Corambé avec presque autant de confiance et de consolation qu’à une vérité démontrée.

J’en étais là lorsqu’on m’annonça que dans trois mois j’aurais à faire ma première communion.

C’était une situation encore plus embarrassante pour ma bonne maman que pour moi. Elle ne voulait pas me donner une éducation franchement philosophique. Tout ce qui eût pu être taxé d’excentricité lui répugnait ; mais, en même temps qu’elle subissait l’empire de la coutume, et qu’au début de la Restauration elle n’eût pu s’y soustraire sans un certain scandale, elle craignait que ma nature enthousiaste ne se laissât prendre à la superstition, dont elle avait décidément horreur. Elle prit donc le parti de me dire qu’il fallait faire cet acte de bienséance très décemment, mais me bien garder d’outrager la sagesse divine et la raison humaine jusqu’à croire que j’allais manger mon Créateur.

Ma docilité naturelle fit le reste. J’appris le catéchisme comme un perroquet, sans chercher à le comprendre et sans songer à en railler les mystères, mais bien décidée à n’en pas croire, à n’en pas retenir un mot aussitôt que l’affaire serait bâclée, comme on disait chez nous. La confession me causa une extrême répugnance. Ma grand’mère qui savait que le bon curé de Saint-Chartier parlait et pensait un peu crûment, me confia à un autre bon vieux curé, celui de La Châtre, qui avait plus d’éducation, et qui, je dois le dire, respecta l’ignorance de mon âge et ne m’adressa aucune de ces questions infâmes par lesquelles il arrive souvent au prêtre de souiller, sciemment ou non, la pudeur de l’enfance. On ne mit entre mes mains aucun formulaire, aucun examen de conscience, et on me dit simplement d’accuser les fautes dont je me sentais coupable.

Je me trouvai fort embarrassée. J’en voyais bien quelques-unes, mais il me semblait que ce n’était pas assez pour que M. le curé pût s’en contenter. D’abord j’avais menti une fois à ma mère pour sauver Rose, et souvent depuis à Deschartres pour sauver Hippolyte. Mais je n’étais pas menteuse, je n’avais aucun besoin de l’être, et Rose elle-même, me brutalisant toujours avant de m’interroger, ne faisait pas de ma servitude une nécessité de dissimulation. J’avais été un peu gourmande, mais il y avait si longtemps que je m’en souvenais à peine. J’avais toujours vécu au milieu de personnes si chastes, que je n’avais même pas l’idée de quelque chose de contraire à la chasteté. J’avais été irritable et violente ; depuis que je me portais bien, je n’avais plus sujet de l’être. De quoi donc pouvais-je m’accuser, à moins que ce ne fût d’avoir préféré parfois le jeu à l’étude, d’avoir déchiré mes robes et perdu mes mouchoirs, griefs que ma bonne qualifiait d’enfance terrible ?

En vérité je ne sais pas de quoi peut s’accuser un enfant de douze ans, à moins que le malheureux n’ait été déjà souillé par des exemples et des influences hideuses, et dans ce cas-là c’est la confession d’autrui qu’il a à faire.

J’avais si peu de choses à dire, que cela ne valait pas la peine de déranger un curé ; le mien s’en contenta et me donna pour pénitence de réciter l’oraison dominicale en sortant du confessionnal. Cela me parut fort doux ; car cette prière est belle, sublime et simple, et je l’adressai à Dieu de tout mon cœur ; mais je ne me sentais pas moins humiliée de m’être agenouillée devant un prêtre pour si peu.

Au reste, jamais première communion ne fut si lestement expédiée. J’allais une fois par semaine à La Châtre. Le curé me faisait une petite instruction de cinq minutes, je savais mon catéchisme sur le bout du doigt dès la première semaine. La veille du jour fixé, on m’envoya passer la soirée et la nuit chez une bonne et charmante dame de nos amies. Elle avait deux enfants plus jeunes que moi. Sa fille Laure, belle et remarquable personne à tous égards, a épousé depuis mon ami Fleury, fils de Fleury l’ami de mon père. Il y avait encore d’autres enfants dans la maison ; je m’y amusai énormément, car on joua à toutes sortes de jeux sous l’œil des bons parents, qui prirent part à notre innocente gaieté, et j’allai dormir si fatiguée d’avoir ri et sauté que je ne me souvenais plus du tout de la solennité du lendemain.

Madame Decerfz, cette charmante et excellente femme qui voulait bien m’accompagner à l’église dans mes dévotions, m’a souvent rappelé depuis combien j’étais folle et bruyante lorsque je me trouvais dans sa famille au retour de l’église. Sa mère, une bien excellente femme aussi, lui disait alors : « Mais voilà un enfant bien peu recueilli, et ce n’est pas ainsi que de mon temps l’on se préparait aux sacrements. – Je ne lui vois faire aucun mal, répondait madame Decerfz : elle est gaie, donc elle a la conscience bien légère, et le rire des enfants est une musique pour le bon Dieu. »

Le lendemain matin, ma grand’mère arriva. Elle s’était décidée à assister à ma première communion, non sans peine, je crois ; car elle n’avait pas mis le pied dans une église depuis le mariage de mon père. Madame Decerfz me dit de lui demander sa bénédiction et le pardon des déplaisirs que je pouvais lui avoir causés, ce que je fis de meilleur cœur que devant le prêtre. Ma bonne maman m’embrassa et me conduisit à l’église.

Aussitôt que j’y fus, je commençai à me demander ce que j’allais faire ; je n’y avais pas encore songé. Je me sentais si étonnée de voir ma grand’mère dans une église ! Le curé m’avait dit qu’il fallait croire, sinon commettre un sacrilège ; je n’avais pas le moindre désir d’être sacrilège, pas la plus légère velléité de révolte ou d’impiété, mais je ne croyais pas. Ma bonne maman m’avait empêchée de croire, et cependant elle m’avait ordonné de communier. Je me demandai si elle et moi nous ne faisions pas un acte d’hypocrisie, et, bien que j’eusse l’air aussi calme et aussi sérieux que j’avais paru insouciante et dissipée la veille, je me sentis fort mal à l’aise, et j’eus deux ou trois fois la pensée de me lever et de dire à ma grand’mère. « En voilà assez ; allons-nous-en. »

Mais tout à coup il me vint à l’esprit un commentaire qui me calma. Je repassai la cène de Jésus dans mon esprit, et ces paroles : « Ceci est mon corps et mon sang » ne me parurent plus qu’une métaphore ; Jésus était trop saint et trop grand pour avoir voulu tromper ses disciples. Il les avait conviés à un repas fraternel, il les avait invités à rompre le pain ensemble en mémoire de lui. Je ne sentis plus rien de moquable dans l’institution de la cène, et, me trouvant à la balustrade auprès d’une vieille pauvresse qui reçut dévotement l’hostie avant moi, j’eus la première idée de la signification de ces agapes de l’égalité dont l’Église avait, selon moi, méconnu ou falsifié le symbole.

Je revins donc fort tranquille de la sainte table, et le contentement d’avoir trouvé une solution à ma petite anxiété donna, m’a-t-on dit depuis, une expression nouvelle à ma figure. Ma grand’mère, attendrie et effrayée, partagée peut-être entre la crainte de m’avoir rendue dévote et celle de m’avoir fait mentir à moi-même, me pressa doucement contre son cœur quand je revins auprès d’elle, et laissa tomber des larmes sur mon voile.

Tout cela fut énigmatique pour moi ; j’attendais qu’elle me donnât, le soir, une explication sérieuse de l’acte qu’elle m’avait fait accomplir et de l’émotion qu’elle avait laissée paraître. Il n’en fut rien. On me fit faire une seconde communion huit jours après, et puis, on ne me reparla plus de religion, il n’en fut pas plus question que si rien ne s’était passé.

Aux grandes fêtes, on m’envoyait encore à La Châtre pour voir les processions et assister aux offices. C’était des occasions que je faisais valoir moi-même, parce que je passais ces jours-là dans la famille Decerfz, où je m’ébattais avec les enfants, et où j’étais si gâtée que je mettais tout sens dessus dessous, cassant tout, les meubles, les poupées et même quelque peu les enfants, trop débiles pour mes manières de paysanne.

Quand je revenais à la maison, fatiguée de ces ébats, je retombais dans mes accès de mélancolie. Je me replongeais dans la lecture, et ma grand’mère avait bien un peu de peine à me remettre au travail réglé. Rien ne ressemble plus à l’artiste que l’enfant. Il a ses veines de labeur et de paresse, ses soifs ardentes de production, ses lassitudes pleines de dégoût. Ma grand’mère n’avait jamais eu le caractère de l’artiste, bien qu’elle en eût certaines facultés ; j’ignore si elle avait eu une enfance. C’était une nature si calme, si régulière, si unie, qu’elle ne comprenait pas les engouements et les défaillances de la mienne. Elle me donnait si peu de besogne (et c’était là le mal), qu’elle s’étonnait de m’en voir accablée parfois, et comme, en d’autres jours, j’en faisais volontairement quatre fois davantage, elle m’accusait de caprice et de résistance raisonnée. Elle se trompait, je ne me gouvernais pas moi-même, voilà tout. Elle me grondait toujours avec affection, mais avec une certaine amertume, et elle avait tort : elle voulait m’obliger à me vaincre, m’habituer à me régulariser, et en cela elle avait raison.

Comme par-dessus tout elle me gâtait, elle me laissa prendre un genre de dissipation qui me tourna la tête pendant tout l’été qui suivit ma première communion. Il vint à La Châtre une troupe de comédiens ambulants, une assez bonne troupe, par parenthèse, qui donnait le mélodrame, la comédie, le vaudeville et surtout l’opéra-comique. Il y avait de bonnes voix, assez d’ensemble, un premier chanteur et deux chanteuses qui ne manquaient pas de talent. Cette troupe était vraiment trop distinguée pour le misérable local des représentations. C’était la même salle où mon père avait joué la comédie avec nos amis les Duvernet, une ancienne église de couvent, où l’on voyait encore les dessins des ogives mal recouvertes d’un plâtre plus frais que celui des murailles, le tout surmonté d’un plafond de solives brutes posé après coup, et meublé de mauvais bancs de bois en amphithéâtre. N’importe, les dames de la ville venaient s’y asseoir en grande toilette, et quand tout cela était couvert de fleurs et de rubans on ne voyait plus la nudité et la malpropreté de la salle. Les amateurs de l’endroit, à la tête desquels était encore M. Duvernet, composaient un orchestre très satisfaisant. On était encore artiste en province dans ce temps-là. Il n’y avait si pauvre et si petite localité où l’on ne trouvât moyen d’organiser un bon quatuor, et toutes les semaines on se réunissait, tantôt chez un amateur, tantôt chez l’autre, pour faire ce que les Italiens appellent musica di caméra (musique de chambre), honnête et noble délassement qui a disparu avec les vieux virtuoses, derniers gardiens du feu sacré dans nos provinces.

J’adorais toujours la musique, bien que ma bonne maman me négligeât sous ce rapport, et que M. Gayard m’inspirât de plus en plus le dégoût de l’étudier à sa manière. Il arrivait bien rarement à ma grand’mère de poser ses doigts blancs et paralysés sur le vieux clavecin et de chevroter ces majestueux fragments des vieux maîtres qu’elle chevrotait mieux que personne ne les eût chantés. J’avais presque oublié que j’étais née musicienne aussi et que je pouvais sentir et comprendre ce que les autres peuvent exprimer ou produire. La première fois qu’on m’envoya entendre la comédie à La Châtre, nos chanteurs ambulants donnèrent Aline, reine de Golconde. J’en revins transportée et sachant presque l’opéra par cœur, chant, paroles, accompagnements, récitatifs. Une autre fois ce fut Montano et Stéphanie ; puis le Diable à quatre, Adolphe et Clara, Gulistan, Ma tante Aurore, Jeannot et Colin, que sais-je ? toutes les jolies, faciles, chantantes et gracieuses opérettes de ce temps-là. Je repris fureur à la musique et je chantais le jour en réalité, la nuit en rêve. La musique avait tout poétisé pour moi dans ces représentations où madame Duvernet avait l’obligeance de me conduire toutes les semaines. Je ne me souvenais plus d’avoir vu de belles salles de spectacle et des acteurs de premier ordre à Paris. Il y avait si longtemps de cela, que la comparaison ne me gênait point. Je ne m’apercevais point de la misère des décors, de l’absurdité des costumes ; mon imagination et le prestige de la musique suppléant à tout ce qui manquait, je croyais assister aux plus beaux, aux plus somptueux, aux plus complets spectacles de l’univers, et ces comédiens de campagne, chantant et déclamant dans une grange, m’ont fait autant de plaisir et de bien que, depuis, les plus grands artistes de l’Europe sur les plus nobles scènes du monde.

Madame Duvernet avait une nièce nommée Brigitte, aimable, bonne et spirituelle enfant avec laquelle je fus bientôt intimement liée. Avec le plus jeune fils de la maison, Charles (mon vieux ami d’aujourd’hui), et deux ou trois autres personnages de la même gravité (je crois que le doyen de tous n’avait pas quinze ans), nous passions dans des jeux absorbants ces heureuses journées qui précédaient la comédie. Comme tout nous était spectacle, même les fêtes religieuses du matin, nous représentions alternativement la messe et la comédie, la procession et le mélodrame. Nous nous affublions des chiffons de la mère, qu’on mettait au pillage, nous faisions avec des fleurs, des miroirs, des dentelles et des rubans, tantôt des décors de théâtre, tantôt des chapelles, et nous chantions ensemble à tue-tête tantôt des chœurs d’opéra-comique, tantôt la messe et les vêpres. Tout cela accompagné des cloches qui sonnaient à toute volée presque sur le toit de la maison, des instruments des amateurs qui répétaient en bas l’ouverture et les accompagnements qu’on allait jouer le soir, et des hurlements des chiens d’alentour qui avaient mal aux nerfs : c’était la plus étrange cacophonie et en même temps la plus joyeuse. Enfin l’heure du dîner arrivait ; on dépouillait vite les costumes improvisés. Charles ôtait à la hâte le jupon brodé de sa mère, dont il s’était fait un surplis. Il fallait repeigner les longs cheveux noirs de Brigitte. Je courais cueillir dans le petit jardin les bouquets de la soirée. On se mettait à table avec grand appétit ; mais Brigitte et moi nous ne pouvions pas manger, tant l’impatience et la joie d’aller au spectacle nous serraient l’estomac.

Heureux temps où l’on s’amuse, où l’on s’éprend, où l’on se passionne à si bon marché, êtes-vous passés sans retour pour mes amis et pour tous ceux qui ne sont plus jeunes ? Me voilà assez vieille, et, pourtant, à beaucoup d’égards, j’ai eu cette grâce du bon Dieu de rester enfant. Le spectacle m’amuse encore quelquefois comme si j’avais encore douze ans, et j’avoue que ce sont les spectacles les plus naïfs, les mimodrames, les féeries, qui me divertissent si fort. Il m’arrive encore quelquefois, lorsque j’ai passé un an loin de Paris, de dîner à la hâte avec mes enfants et mes amis, et d’avoir un certain battement de cœur au lever du rideau. Je laisse à peine aux autres le temps de manger, je m’impatiente contre le fiacre qui va trop lentement, je ne veux rien perdre, je veux comprendre la pièce, quelque stupide qu’elle soit. Je ne veux pas qu’on me parle, tant je veux écouter et regarder. On se moque de moi, et j’y suis insensible, tant ce monde de fictions qui pose devant moi trouve en moi un spectateur naïf et avide. Eh bien, je crois que dans la salle il se trouve bon nombre de gens tout aussi malheureux que je l’ai été, tout aussi amers dans leur appréciation de la vie et dans leur expérience des choses humaines, qui sont, sans oser l’avouer, tout aussi absorbés, tout aussi amusés, tout aussi enfants que moi. Nous sommes une race infortunée, et c’est pour cela que nous avons un impérieux besoin de nous distraire de la vie réelle par les mensonges du l’art ; plus il ment, plus il nous amuse.

X

Récit d’une profonde douleur que tout le monde comprendra. – Mouvement de dépit. – Délation de mademoiselle Julie. – Pénitence et solitude. – Soirée d’automne à la porte d’une chaumière. – On me brise le cœur. – Je me roidis contre mon chagrin et deviens tout de bon un enfant terrible. – Je retrouve ma mère. – Déception. – J’entre au couvent des Anglaises. – Origine et aspect de ce monastère. – La supérieure. – Nouveau déchirement. – La mère Alippe. – Je commence à apprécier ma situation et je prends mon parti. – Claustration absolue.

Malgré toutes ces distractions et tous ces étourdissements, je nourrissais toujours au fond de mon cœur une sorte de passion malheureuse pour ma mère absente. De notre cher roman, il n’était plus question le moins du monde, elle l’avait bien parfaitement oublié, mais moi j’y pensais toujours. Je protestais toujours, dans le secret de ma pensée, contre le sort que ma pauvre bonne maman tenait tant à m’assurer. Instruction, talents et fortune, je persistais à tout mépriser. J’aspirais à revoir ma mère, à lui reparler de nos projets, à lui dire que j’étais résolue à partager son sort, à être ignorante, laborieuse et pauvre avec elle. Les jours où cette résolution me dominait, je négligeais bien mes leçons, il faut l’avouer. J’étais grondée, et ma résolution n’en était que plus obstinée. Un jour que j’avais été réprimandée plus que de coutume, en sortant de la chambre de ma bonne maman, je jetai par terre mon livre et mes cahiers, je pris ma tête dans mes deux mains, et me croyant seule, je m’écriai : « Eh bien, oui, c’est vrai, je n’étudie pas parce que je ne veux pas. J’ai mes raisons. On les saura plus tard. »

Julie était derrière moi. « Vous êtes une mauvaise enfant, me dit-elle, et ce que vous pensez est pire que tout ce que vous faites. On vous pardonnerait d’être dissipée et paresseuse, mais puisque c’est par entêtement et par mauvaise volonté que vous mécontentez votre bonne maman, vous mériteriez qu’elle vous renvoyât chez votre mère.

— Ma mère ! m’écriai-je ; me renvoyer chez ma mère ! mais c’est tout ce que je désire, tout ce que je demande !

— Allons, vous n’y pensez pas, reprit Julie ; vous parlez comme cela parce que vous avez de la colère, vous êtes folle dans ce moment-ci. Je me garderai bien de répéter ce qui vient de vous échapper, car vous seriez bien désolée plus tard qu’on vous eût prise au mot.

— Julie, lui répondis-je avec véhémence, je vous entends très bien et je vous connais. Je sais que quand vous promettez de vous taire, c’est que vous êtes bien décidée à parler. Je sais que quand vous m’interrogez avec douceur et câlinerie, c’est pour m’arracher ce que je pense et pour l’envenimer aux yeux de ma bonne maman. Je sais que dans ce moment-ci vous m’excitez à dessein, et que vous profitez de ma colère et de mon ennui pour m’en faire dire encore plus. Eh bien, vous n’avez pas besoin de vous donner tant de peine. Ce que j’ai dans le cœur vous le saurez, et je vous autorise à le faire savoir. Je ne veux plus rester ici, je veux retourner avec ma mère et je ne veux plus qu’on me sépare d’elle. C’est elle que j’aime et que j’aimerai toujours, quoi qu’on fasse. C’est à elle seule que je veux obéir. Allez, dépêchez-vous, faites votre déposition, je suis prête à la signer.

La pauvre fille faisait-elle réellement auprès de moi le métier d’agent provocateur ? Dans la forme, oui, dans le fond, non certainement. Elle ne me voulait que du bien. Elle n’avait pas de méchant plaisir à me faire gronder, elle s’affligeait avec ma grand’mère de ce qu’elles appelaient mon ingratitude. Comment eût-elle compris que ce n’était pas à l’affection que j’étais ingrate, mais à la fortune que j’étais rebelle ? Ma grand’mère elle-même s’y trompait, Julie pouvait bien s’y tromper. Mais il est certain que cette fille avait dans le regard, dans la voix, dans toutes ses manières de procéder, une sorte de prudence insinuante qui sentait la ruse et la duplicité, et cela m’était souverainement antipathique.

Quoi qu’il en soit, c’était la première fois que je la poussais à bout et que j’irritais son amour-propre. Elle fut mortifiée et elle eut vraiment un mouvement de vengeance, car elle alla sur-le-champ rapporter ma déclamation dans les termes les plus noirs. Elle fit là une mauvaise action, car elle frappait au cœur cette pauvre bonne maman qui n’était guère de force à lutter contre de nouvelles douleurs maternelles. La moindre peine ravivait en elle la mémoire de son fils, et ses éternels regrets, et sa dévorante jalousie contre la femme qui lui avait disputé le cœur de ce fils adoré et qui maintenant lui disputait le mien. Elle eut, j’en suis sûre, un chagrin mortel, et si elle me l’eût laissé voir, je serais tombée à ses pieds, j’aurais abjuré toutes mes rébellions, car j’ai toujours été d’une excessive faiblesse devant les douleurs que j’ai causées, et mes retours m’ont toujours plus liée que mes résistances ne m’avaient déliée. Mais on me cacha bien soigneusement l’émotion de ma bonne maman, et Julie, irritée personnellement contre moi, ne vint pas me dire : « Elle souffre, allez la consoler. »

On prit un mauvais système, on résolut de s’armer de rigueur, on crut m’effrayer en me prenant au mot, et mademoiselle Julie vint m’annoncer que j’eusse à me retirer dans ma chambre et à n’en pas sortir. « Vous ne reverrez plus votre grand’mère, me dit-elle, puisque vous la détestez. Elle vous abandonne ; dans trois jours vous partirez pour Paris.

— Vous en avez menti, lui répondis-je, menti avec méchanceté, je ne déteste pas ma grand’mère, je l’aime, mais j’aime mieux ma mère, et si l’on me rend à elle, je remercie le bon Dieu, ma grand’mère et même vous. »

Là-dessus je lui tournai le dos et montai résolument à ma chambre. J’y trouvai Rose, qui ne savait pas ce qui venait de se passer et qui ne me dit rien. Je n’avais ni sali ni déchiré mes hardes ce jour-là, le reste la préoccupait fort peu. Je passai trois grands jours sans voir ma bonne maman. On me faisait descendre pour prendre mes repas quand elle avait fini les siens. On me disait d’aller prendre l’air au jardin quand elle était enfermée, et elle s’enfermait ou on l’enfermait bien littéralement, car lorsque je passais devant la porte de sa chambre, j’entendais mettre la barre de fer avec une sorte d’affectation comme pour me dire que tout repentir serait inutile.

Les domestiques semblaient consternés, mais j’avais un air si hautain apparemment, que pas un n’osa me parler, pas même Rose, qui devinait peut-être bien qu’on s’y prenait mal et qu’on excitait mon amour pour ma mère au lieu de le refroidir. Deschartres, soit par système, soit par suite d’une appréciation analogue à celle de Rose, ne me parlait pas non plus. Il ne fut pas question de leçons ni d’études pendant ce temps d’expiation.

Voulait-on me faire sentir l’ennui de l’inaction. On aurait dû me priver de livres, mais on ne me priva de rien, et, voyant la bibliothèque à ma disposition comme de coutume, je ne sentis pas la moindre envie de me distraire par la lecture. On ne désire que ce qu’on ne peut pas avoir.

Je passai donc ces trois jours dans un tête-à-tête assidu avec Corambé. Je lui racontai mes peines, et il m’en consola en me donnant raison. Je souffrais pour l’amour de ma mère, pour l’amour de l’humilité et de la pauvreté. Je croyais remplir un grand rôle, accomplir une mission sainte, et comme tous les enfants romanesques, je me drapais un peu dans mon calme et dans ma persévérance. On avait voulu m’humilier en m’isolant comme un lépreux dans cette maison où d’ordinaire tout me riait ; je ne m’en rehaussais que plus dans ma propre estime. Je faisais de belles réflexions philosophiques sur l’esclavage moral de ces valets qui n’osaient plus m’adresser la parole, et qui, la veille, se fussent mis à mes pieds parce que j’étais en faveur. Je comparais ma disgrâce à toutes les grandes disgrâces historiques que j’avais lues et je me comparais moi-même aux grands citoyens des républiques ingrates, condamnés à l’ostracisme pour leurs vertus.

Mais l’orgueil est une sotte compagnie, et je m’en lassai en un jour. « C’est fort bête, tout cela, me dis-je, voyons clair sur les autres et sur moi-même, et concluons. On ne prépare pas mon départ, on n’a pas envie de me rendre à ma mère. On veut m’éprouver, on croit que je demanderai à rester ici. On ne sait pas combien je désire vivre avec elle, et il faut qu’on le voie. Restons impassible. Que ma claustration dure huit jours, quinze jours, un mois, peu importe. Quand on se sera bien assuré que je ne change pas d’idée, on me fera partir, et alors je m’expliquerai avec ma bonne maman ; je lui dirai que je l’aime, et je le lui dirai si bien qu’elle me pardonnera et me rendra son amitié. Pourquoi faut-il qu’elle me maudisse parce que je lui préfère celle qui m’a mise au monde et que Dieu lui-même me commande de préférer à tout ? Pourquoi croirait-elle que je suis ingrate, parce que je ne veux pas être élevée à sa manière et vivre de sa vie ? À quoi lui suis-je utile ici ? Je la vois de moins en moins. La société de ses femmes lui semble plus nécessaire ou plus agréable que la mienne, puisque c’est avec elles qu’elle passe le plus de temps. Si elle me garde ici, ce n’est pas pour elle certainement, c’est pour moi. Eh bien, ne suis-je pas un être libre, libre de choisir la vie et l’avenir qui lui conviennent ? Allons, il n’y a rien de tragique à ce qui m’arrive. Ma grand’mère a voulu, par pure bonté, me rendre instruite et riche : moi je lui en suis très reconnaissante, mais je ne peux pas m’habituer à me passer de ma mère. Mon cœur lui sacrifie tous les faux biens joyeusement. Elle m’en saura gré, et Dieu m’en tiendra compte. Personne n’a sujet d’être irrité contre moi, et ma bonne maman le reconnaîtra si je puis parvenir jusqu’à elle et combattre les calomnies qui se sont glissées entre elle et moi. »

Là-dessus j’essayai d’entrer chez elle, mais je trouvai encore la porte barricadée, et j’allai au jardin. J’y rencontrai une vieille femme pauvre à qui l’on avait permis de ramasser le bois mort. « Vous n’allez pas vite, la mère, lui dis-je, pourquoi vos enfants ne vous aident-ils pas ? – Ils sont aux champs, me dit-elle, et moi je ne peux plus me baisser pour ramasser ce qui est par terre, j’ai les reins trop vieux. » Je me mis à travailler pour elle, et comme elle n’osait toucher au bois mort sur pied, j’allai chercher une serpe pour abattre les arbrisseaux desséchés et faire tomber les branches des arbres à ma portée. J’étais forte comme une paysanne, je fis bientôt un abatis splendide. Rien ne passionne comme le travail du corps quand une idée ou un sentiment vous pousse. La nuit vint que j’étais encore à l’ouvrage, taillant, fagotant, liant, et faisant à la vieille une provision pour la semaine au lieu de sa provision de la journée qu’elle aurait eu peine à enlever. J’avais oublié de manger, et comme personne ne m’avertissait plus de rien, je ne songeais pas à me retirer. Enfin la faim me prit, la vieille était partie depuis longtemps. Je chargeai sur mes épaules un fardeau plus lourd que moi et je le portai à sa chaumière qui était au bout du hameau. J’étais en nage et en sang, car la serpe m’avait plus d’une fois fendu les mains, et les ronces m’avaient fait une grande balafre au visage.

Mais la soirée d’automne était superbe et les merles chantaient dans les buissons. J’ai toujours aimé particulièrement le chant du merle ; moins éclatant, moins original, moins varié que celui du rossignol, il se rapproche davantage de nos formes musicales et il a des phrases d’une naïveté rustique qu’on pourrait presque noter et chanter en y mêlant fort peu de nos conventions. Ce soir-là ce chant me parut la voix même de Corambé qui me soutenait et m’encourageait. Je pliais sous mon fardeau ; je sentis, tant l’imagination gouverne nos facultés, décupler ma force, et même une sorte de fraîcheur passer dans mes membres brisés. J’arrivai à la chaumière de la mère Blin comme les premières étoiles brillaient dans le ciel encore rose. « Ah ! ma pauvre mignonne, me dit-elle, comme vous voilà fatiguée ! vous prendrez du mal ! – Non, lui dis-je, mais j’ai bien travaillé pour vous, et cela vaut un morceau de votre pain, car j’ai grand appétit. » Elle me coupa, dans son pain noir et moisi, un grand morceau que je mangeai, assise sur une pierre à sa porte, tandis qu’elle couchait ses petits enfants et disait ses prières. Son chien efflanqué (tout paysan, si pauvre qu’il soit, a un chien ou plutôt une ombre de chien qui vit de maraude et n’en défend pas moins le misérable logis où il n’est pas même abrité), son chien, après m’avoir beaucoup grondée, s’apprivoisa à la vue de mon pain et vint partager ce modeste souper.

Jamais repas ne m’avait semblé si bon, jamais heure plus douce et nature plus sereine. J’avais le cœur libre et léger, le corps dispos comme on l’a après le travail. Je mangeais le pain du pauvre après avoir fait la tâche du pauvre. « Et ce n’est pas une bonne action, comme on dit dans le vocabulaire orgueilleux des châteaux, pensais-je, c’est tout bonnement un premier acte de la vie de pauvreté que j’embrasse et que je commence. Me voici enfin libre : plus de leçons fastidieuses, plus de confitures écœurantes qu’il faut trouver bonnes sous peine d’être ingrate, plus d’heures de convention pour manger, dormir ou s’amuser sans envie et sans besoin. La fin du jour a marqué celle de mon travail. La faim seule m’a sonné l’heure de mon repas ; plus de laquais pour me tendre mon assiette et me l’enlever à sa fantaisie. À présent voici les étoiles qui viennent, il fait bon, il fait frais ; je suis lasse et je me repose, personne n’est là pour me dire : « Mettez votre châle, ou rentrez, de crainte de vous enrhumer. » Personne ne pense à moi, personne ne sait où je suis ; si je veux passer la nuit sur cette pierre il ne tient qu’à moi. Mais c’est là le bonheur suprême, et je ne conçois pas que cela s’appelle une punition. »

Puis je pensai que bientôt je serais avec ma mère, et je fis mes adieux tendres, mais joyeux, à la campagne, aux merles, aux buissons, aux étoiles, aux grands arbres. J’aimais la campagne, mais je ne savais pas que je ne pourrais jamais vivre ailleurs, je croyais qu’avec ma mère le paradis serait partout. Je me réjouissais de l’idée que je lui serais utile, que ma force physique la dispenserait de toute fatigue. « C’est moi qui porterai son bois, qui ferai son feu, son lit, me disais-je. Nous n’aurons point de domestiques, point d’esclaves tyrans ; nous nous appartiendrons, nous aurons enfin la liberté du pauvre. »

J’étais dans une situation d’esprit vraiment délicieuse, mais Rose ne m’avait pas si bien oubliée que je le pensais. Elle me cherchait et s’inquiétait quand je rentrai à la maison ; mais, en voyant l’énorme balafre que j’avais au visage, comme elle m’avait vue travailler pour la mère Blin, elle, qui avait un bon cœur, ne songea point à me gronder. D’ailleurs depuis que j’étais en pénitence, elle était fort douce et même triste.

Le lendemain elle m’éveilla de bonne heure. « Allons, me dit-elle, cela ne peut pas durer ainsi. Ta bonne maman a du chagrin, va l’embrasser et lui demander pardon. – Il y a trois jours qu’on aurait dû me laisser faire ce que tu dis là, lui répondis-je ; mais Julie me laissera-t-elle entrer ? – Oui, oui, répondit-elle, je m’en charge ! » Et elle me conduisit par les petits couloirs à la chambre de ma bonne maman. J’y allais de bon cœur, quoique sans grand repentir, car je ne me sentais vraiment pas coupable, et je n’entendais pas du tout, en lui témoignant de la tendresse, renoncer à cette séparation que je regardais comme un fait accompli ; mais dans les bras de ma pauvre chère aïeule m’attendait la plus cruelle, la plus poignante et la moins méritée des punitions.

Jusque-là personne au monde, et ma grand’mère moins que personne, ne m’avait dit de ma mère un mal sérieux. Il était bien facile de voir que Deschartres la haïssait, que Julie la dénigrait pour faire sa cour, que ma grand’mère avait de grands accès d’amertume et de froideur contre elle. Mais ce n’étaient que des railleries sèches, des demi-mots d’un blâme non motivé, des airs de dédain ; et, dans ma partialité naïve, j’attribuais au manque de fortune et de naissance le profond regret que le mariage de mon père avait laissé dans sa famille. Ma bonne maman semblait s’être fait un devoir de respecter en moi le respect que j’avais pour ma mère.

Durant ces trois jours qui l’avaient tant fait souffrir, elle chercha apparemment le plus prompt et le plus sûr moyen de me rattacher à elle-même et à ses bienfaits dont je tenais si peu de compte, en brisant dans mon jeune cœur la confiance et l’amour qui me portaient vers une autre. Elle réfléchit, elle médita, elle s’arrêta au plus funeste de tous les partis.

Comme je m’étais mise à genoux contre son lit et que j’avais pris ses mains pour les baiser, elle me dit d’un ton vibrant et amer que je ne lui connaissais pas : « Restez à genoux et m’écoutez avec attention, car ce que je vais vous dire, vous ne l’avez jamais entendu et jamais plus vous ne l’entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu’une fois dans la vie, parce qu’elles ne s’oublient pas ; mais, faute de les connaître, quand par malheur elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-même. »

Après ce préambule qui me fit frissonner, elle se mit à me raconter sa propre vie et celle de mon père, telles que je les ai fait connaître, puis celle de ma mère, telle qu’elle la croyait savoir, telle du moins qu’elle la comprenait. Là, elle fut sans pitié et sans intelligence, j’ose le dire, car il y a, dans la vie des pauvres, des entraînements, des malheurs et des fatalités que les riches ne comprennent jamais et qu’ils jugent comme les aveugles des couleurs.

Tout ce qu’elle raconta était vrai par le fait et appuyé sur des circonstances dont le détail ne permettait pas le moindre doute. Mais on eût pu me dévoiler cette terrible histoire sans m’ôter le respect et l’amour pour ma mère, et l’histoire racontée ainsi eût été beaucoup plus vraisemblable et beaucoup plus vraie. Il n’y avait qu’à tout dire, les causes de ses malheurs, l’isolement et la misère dès l’âge de quatorze ans, la corruption des riches, qui sont là pour guetter la faim et flétrir l’innocence, l’impitoyable rigorisme de l’opinion, qui ne permet point le retour et n’accepte pas l’expiation[6]. Il fallait me dire aussi comment ma mère avait racheté le passé, comment elle avait aimé fidèlement mon père, comment, depuis sa mort, elle avait vécu humble, triste et retirée. Ce dernier point, je le savais bien, du moins je croyais le savoir ; mais on me faisait entendre que si l’on me disait tout le passé, on m’épargnait le présent, et qu’il y avait, dans la vie actuelle de ma mère, quelque secret nouveau qu’on ne voulait pas me dire et qui devait me faire trembler pour mon propre avenir si je m’obstinais à vivre avec elle. Enfin ma pauvre bonne maman, épuisée par ce long récit, hors d’elle-même, la voix étouffée, les yeux humides et irrités, lâcha le grand mot, l’affreux mot : ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s’élancer dans un abîme.

Ce fut pour moi comme un cauchemar ; j’avais la gorge serrée ; chaque parole me faisait mourir, je sentais la sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever, m’en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence ; je ne pouvais pas, j’étais clouée sur mes genoux, la tête brisée et courbée par cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d’orage. Mes mains glacées ne tenaient plus les mains brûlantes de ma grand’mère, je crois que machinalement je les avais repoussées de mes lèvres avec terreur.

Enfin je me levai sans dire un mot, sans implorer une caresse, sans me soucier d’être pardonnée ; je remontai à ma chambre. Je trouvai Rose sur l’escalier. « Eh bien, me dit-elle, est-ce fini, tout cela ? – Oui, c’est bien fini, fini pour toujours, » lui dis-je, et, me rappelant que cette fille ne m’avait jamais dit que du bien de ma mère, sûre qu’elle connaissait tout ce qu’on venait de m’apprendre et qu’elle n’en était pas moins attachée à sa première maîtresse, quoiqu’elle fût horrible, elle me parut belle, quoiqu’elle fût mon tyran et presque mon bourreau, elle me sembla être ma meilleure, ma seule amie ; je l’embrassai avec effusion, et courant me cacher, je me roulai par terre en proie à des convulsions de désespoir.

Les larmes qui firent irruption ne me soulagèrent pas. J’ai toujours entendu dire que les pleurs allègent le chagrin, j’ai toujours éprouvé le contraire, je ne sais pas pleurer. Dès que les larmes me viennent aux yeux, les sanglots me prennent à la gorge, j’étouffe, ma respiration s’exhale en cris ou en gémissements ; et comme j’ai horreur du bruit de la douleur, comme je me retiens de crier, il m’est souvent arrivé de tomber comme morte, et c’est probablement comme cela que je mourrai quelque jour si je me trouve seule, surprise par un malheur nouveau. Cela ne m’inquiète guère, il faut toujours mourir de quelque chose, et chacun porte en soi le coup qui doit l’achever. Probablement la pire des morts, la plus triste et la moins désirable, est celle que choisissent les poltrons, mourir de vieillesse, c’est-à-dire après tout ce qu’on a aimé, après tout ce à quoi on a cru sur la terre.

À cette époque, je n’avais pas le stoïcisme de refouler mes sanglots, et Rose, m’entendant râler, vint à mon secours. Quand j’eus repris un peu d’empire sur moi-même, je ne voulus pas faire la malade, je descendis au premier appel du déjeuner, je me forçai pour manger. On me donna mes cahiers, je fis semblant de travailler, mais j’avais les paupières à vif, tant mes larmes avaient été âcres et brûlantes ; j’avais une migraine affreuse, je ne pensais plus, je ne vivais pas, j’étais indifférente à toutes choses. Je ne savais plus si j’aimais ou si je haïssais quelqu’un, je ne sentais plus d’enthousiasme pour personne, plus de ressentiment contre qui que ce soit ; j’avais comme une énorme brûlure intérieure et comme un vide cuisant à la place du cœur. Je ne me rendais compte que d’une sorte de mépris pour l’univers entier et d’un amer dédain pour la vie, quelle qu’elle pût être pour moi désormais ; je ne m’aimais plus moi-même. Si ma mère était méprisable et haïssable, moi, le fruit de ses entrailles, je l’étais aussi. Je ne sais à quoi a tenu que je ne devinsse pas perverse par misanthropie, à partir de ce moment-là. On m’avait fait un mal affreux qui pouvait être irréparable ; on avait tenté de tarir en moi les sources de la vie morale, la foi, l’amour et l’espérance.

Heureusement pour moi, le bon Dieu m’avait faite pour aimer et pour oublier. On m’a souvent reproché d’être oublieuse du mal ; puisque je devais tant en subir, c’est une grâce d’état.

Au bout de quelques jours d’une indicible souffrance et d’une fatigue suprême, je sentis avec étonnement que j’aimais encore plus ma mère, et que je n’aimais pas moins ma grand’mère qu’auparavant. On m’avait vue si triste, Rose avait raconté de moi une telle scène de douleur, qu’on crut à un grand repentir. Ma bonne maman comprit bien qu’elle m’avait fait beaucoup de mal, mais elle s’imagina que c’était un mal salutaire et que mon parti était pris. Il ne fut pas question d’explication nouvelle, on ne m’interrogea pas, c’eût été bien inutile. J’avais pour toujours un sceau sur les lèvres. La vie recommença à couler comme un ruisseau tranquille, mais le ruisseau était troublé pour moi et je n’y regardais plus.

En effet, je ne faisais plus aucun projet, je ne sentais plus venir les doux rêves. Plus de roman, plus de contemplations. Corambé était muet. Je vivais comme une machine. Le mal était plus profond qu’on ne pensait. Aimante, j’aimais encore les autres. Enfant, je m’amusais encore de la vie ; mais, je l’ai dit, je ne m’aimais plus, je ne me souciais plus du tout de moi-même. J’avais résisté systématiquement à l’avantage de l’instruction, j’avais dédaigné d’orner et de rehausser mon être intellectuel, croyant que mon être moral y gagnerait. Mais mon idéal était voilé, et je ne comprenais plus l’avenir que je m’étais pendant si longtemps créé et arrangé selon ma fantaisie. J’entrevoyais désormais, dans cet avenir, des luttes contre l’opinion auxquelles je n’avais jamais songé, et je ne sais quelle énigme douloureuse dont on n’avait pas voulu me dire le mot. On m’avait parlé de dangers affreux, on s’était imaginé que je les devinerais, et moi, simple et d’organisation tranquille, je ne devinais rien du tout. En outre, autant j’ai l’esprit actif pour ce qui sourit à mes instincts, autant je l’ai paresseux pour ce qui leur est hostile, et je ne cherchais pas le mot du sphinx ; mais il y avait quelque chose de terrible devant moi si je persistais à quitter l’aile de ma grand’mère, et ce quelque chose, sans me faire peur, ôtait à mes châteaux en Espagne le charme de la confiance absolue.

« Ce sera pire que la misère, m’avait-on dit, ce sera la honte ! » « La honte de quoi ? me disais-je. Rougirai-je d’être la fille de ma mère ? Oh ! si ce n’était que cela ! on sait bien que je n’aurai pas cette lâche honte. » Je supposais alors, sans rien incriminer, quelque lien mystérieux entre ma mère et quelqu’un qui me ferait sentir une domination injuste et illégitime. Et puis je m’abstenais volontairement d’y songer. « Nous verrons bien, me disais-je. On veut que je cherche, je ne chercherai pas. »

Il m’a toujours fallu, pour vivre, une résolution arrêtée de vivre pour quelqu’un ou pour quelque chose, pour des personnes ou pour des idées. Ce besoin m’était venu naturellement dès l’enfance, par la force des circonstances, par l’affection contrariée. Il restait en moi quoique mon but fût obscurci et mon élan incertain. On voulait me forcer à me rattacher à l’autre but que l’on m’avait montré et dont je m’étais obstinément détournée. Je me demandai si cela était possible. Je sentis que non. La fortune et l’instruction, les belles manières, le bel esprit, ce qu’on appelait le monde m’apparut sous des formes sensibles, telles que je pouvais les concevoir. « Cela se réduit, pensai-je, à devenir une belle demoiselle bien pimpante, bien guindée, bien érudite, tapant sur un piano devant des personnes qui approuvent sans écouter et sans comprendre, ne se souciant de personne, aimant à briller, aspirant à un riche mariage, vendant sa liberté et sa personnalité pour une voiture, un écusson, des chiffons et quelques écus. Cela ne me va point et ne m’ira jamais. Si je dois hériter forcément de ce castel, de ces gerbes de blé que compte et recompte Deschartres, de cette bibliothèque où tout ne m’amuse pas, et de cette cave où rien ne me tente, ne voilà-t-il pas un grand bonheur et de belles richesses ! J’ai souvent rêvé de lointains voyages. Les voyages m’auraient tentée si je n’avais eu le projet de vivre pour ma mère. Eh bien, voilà ! Si ma mère ne veut pas de moi, quelque jour je partirai, j’irai au bout du monde. Je verrai l’Etna et le mont Gibel, j’irai en Amérique, j’irai dans l’Inde. On dit que c’est loin, que c’est difficile, tant mieux ! On dit qu’on y meurt, qu’importe ? En attendant, vivons au jour le jour, vivons au hasard ; puisque rien de ce que je connais ne me tente ou ne me rassure, laissons venir l’inconnu. »

Là-dessus, j’essayai de vivre sans songer à rien, sans rien craindre et sans rien désirer. Cela me fut d’abord bien difficile, j’avais pris une telle habitude de rêver et d’aspirer à un bien futur, que, malgré moi, je me reprenais à y songer. Mais la tristesse devenait alors si noire et le souvenir de la scène qu’on m’avait faite si étouffant que j’avais besoin d’échapper à moi-même, et que je courais aux champs m’étourdir avec les gamins et les gamines qui m’aimaient et m’arrachaient à ma solitude.

Quelques mois se passèrent alors qui ne me profitèrent à rien, et dont je me souviens confusément, parce qu’ils furent vides. Je m’y comportai fort mal, ne travaillant que juste ce qu’il fallait pour n’être pas grondée, me dépêchant, pour ainsi dire, d’oublier vite ce que je venais d’apprendre, ne méditant plus sur mon travail comme j’avais fait jusqu’alors par un besoin de logique et de poésie qui avait eu son charme secret ; courant plus que jamais les chemins, les buissons et les pacages avec mes bruyants acolytes ; mettant la maison sens dessus dessous par des jeux échevelés ; prenant une habitude de gaieté quelquefois forcée, quand ma douleur intérieure menaçait de se réveiller, enfin tournant tout de bon à l’enfant terrible, comme le disait ma bonne, qui commençait à avoir raison et qui pourtant ne me battait plus, voyant à ma taille que je serais de force à le lui rendre, et à mon air que je n’étais plus d’humeur à le souffrir.

Voyant tout cela aussi, ma grand’mère me dit : « Ma fille, vous n’avez plus le sens commun. Vous aviez de l’esprit, et vous faites tout votre possible pour devenir ou pour paraître bête. Vous pourriez être agréable, et vous vous faites laide à plaisir. Votre teint est noirci, vos mains gercées, vos pieds vont se déformer dans les sabots. Votre cerveau se déforme et se dégingande comme votre personne. Tantôt vous répondez à peine et vous avez l’air d’un esprit fort qui dédaigne tout. Tantôt vous parlez à tort et à travers comme une pie qui babille pour babiller. Vous avez été une charmante petite fille, il ne faut pas devenir une jeune personne absurde. Vous n’avez point de tenue, point de grâce, point d’à-propos. Vous avez un bon cœur et une tête pitoyable. Il faut changer tout cela. Vous avez d’ailleurs besoin de maîtres d’agrément, et je ne puis vous en procurer ici. J’ai donc résolu de vous mettre au couvent, et nous allons à Paris à cet effet.

— Et je vais voir ma mère ? m’écriai-je.

— Oui certes, vous la verrez, répondit froidement ma bonne maman ; après quoi vous vous séparerez d’elle et de moi le temps nécessaire pour achever votre éducation.

— Soit, pensai-je ; le couvent, je ne sais ce que c’est, mais ce sera nouveau ; et comme, après tout, je ne m’amuse pas du tout de la vie que je mène, je pourrai gagner au change. »

Ainsi fut fait. Je revis ma mère avec mes transports accoutumés. J’avais un dernier espoir : c’est qu’elle trouverait ce couvent inutile et ridicule, et qu’elle me reprendrait avec elle en voyant que j’avais persisté dans ma résolution. Mais, tout au contraire, elle me prêcha l’avantage des richesses et des talents. Elle le fit d’une manière qui m’étonna et me blessa, car je n’y trouvai pas sa franchise et son courage ordinaires. Elle raillait le couvent, elle critiquait fort à propos ma grand’mère, qui, détestant et méprisant la dévotion, me confiait à des religieuses ; mais, tout en la blâmant, ma mère fit comme ma grand’mère. Elle me dit que le couvent me serait utile et qu’il y fallait entrer. Je n’ai jamais eu de volonté pour moi-même, j’entrai au couvent sans crainte, sans regret et sans répugnance. Je ne me rendis pas compte des suites. Je ne savais pas que j’entrais peut-être véritablement dans le monde en franchissant le seuil du cloître, que je pouvais y contracter des relations, des habitudes d’esprit, même des idées qui m’incorporeraient, pour ainsi dire, dans la classe avec laquelle j’avais voulu rompre. Je crus voir, au contraire, dans ce couvent, un terrain neutre, et dans ces années que je devais y passer, une sorte de halte au milieu de la lutte que je subissais.

J’avais retrouvé à Paris Pauline de Pontcarré et sa mère. Pauline était plus jolie que jamais ; son caractère était resté enjoué, facile, aimable ; son cœur n’avait pas changé non plus. Il était parfaitement froid, ce qui ne m’empêcha pas d’aimer et d’admirer comme par le passé cette belle indifférente.

Ma grand’mère avait questionné madame de Pontcarré sur le couvent des Anglaises, ce même couvent où elle avait été prisonnière pendant la Révolution. Une nièce de madame de Pontcarré y avait été élevée et venait d’en sortir. Ma bonne maman, qui avait gardé de ce couvent et des religieuses qu’elle y avait connues un certain souvenir, fut charmée d’apprendre que mademoiselle Debrosses y avait été fort bien soignée, élevée avec distinction, que l’on faisait là de bonnes études, que les maîtres d’agrément étaient renommés, enfin que le couvent des Anglaises méritait la vogue dont il jouissait dans le beau monde, en concurrence avec le Sacré-Cœur et l’Abbaye-aux-Bois. Madame de Pontcarré avait le projet d’y mettre sa fille, ce qu’elle fit, en effet, l’année suivante. Ma grand’mère se décida donc pour les Anglaises, et, un jour d’hiver, on me fit endosser l’uniforme de sergette amarante, on arrangea mon trousseau dans une malle, un fiacre nous conduisit rue des Fossés-Saint-Victor, et après que nous eûmes attendu quelques instants dans le parloir, on ouvrit une porte de communication qui se referma derrière nous. J’étais cloîtrée.

Ce couvent est une des trois ou quatre communautés britanniques qui s’établirent à Paris pendant la puissance de Cromwell. Après avoir été persécuteurs, les catholiques anglais, cruellement persécutés, s’assemblèrent dans l’exil pour prier et demander spécialement à Dieu la conversion des protestants. Les communautés religieuses restèrent en France, mais les rois catholiques reprirent le sceptre en Angleterre et se vengèrent peu chrétiennement.

La communauté des Augustines anglaises est la seule qui ait subsisté à Paris et dont la maison ait traversé les révolutions sans trop d’orage. La tradition du couvent disait que la reine d’Angleterre, Henriette de France, fille de notre Henri IV et femme du malheureux Charles Ier, était venue souvent avec son fils Jacques II prier dans notre chapelle et guérir les scrofules des pauvres qui se pressaient sur leurs pas. Un mur mitoyen sépare ce couvent du collège des Ecossais. Le séminaire des Irlandais est à quatre portes plus loin. Toutes nos religieuses étaient Anglaises, Écossaises ou Irlandaises. Les deux tiers des pensionnaires et des locataires, ainsi qu’une partie des prêtres qui venaient officier, appartenaient aussi à ces nations. Il y avait des heures de la journée où il était enjoint à toute la classe de ne pas dire un mot de français, ce qui était la meilleure étude possible pour apprendre vite la langue anglaise. Nos religieuses, comme de raison, ne nous en parlaient presque jamais d’autre. Elles avaient les habitudes de leur climat, prenant le thé trois fois par jour et admettant celles de nous qui étaient bien sages à le prendre avec elles.

Le cloître et l’église étaient pavés de longues dalles funéraires sous lesquelles reposaient les ossements vénérés des catholiques de la vieille Angleterre, morts dans l’exil et ensevelis par faveur dans ce sanctuaire inviolable. Partout, sur les tombes et sur les murailles, des épitaphes et des sentences religieuses en anglais. Dans la chambre de la supérieure et dans son parloir particulier, de grands vieux portraits de princes ou de prélats anglais. La belle et galante Marie Stuart, réputée sainte par nos chastes nonnes, brillait là comme une étoile. Enfin, tout était anglais dans cette maison, le passé et le présent, et quand on avait franchi la grille, il semblait qu’on eût traversé la Manche.

Ce fut pour moi, paysanne du Berry, un étonnement, un étourdissement à n’en pas revenir de huit jours. Nous fûmes d’abord reçues par la supérieure, madame Canning, une très grosse femme entre cinquante et soixante ans, belle encore dans sa pesanteur physique qui contrastait avec un esprit fort délié. Elle se piquait avec raison d’être femme du monde ; elle avait de grandes manières, la conversation facile malgré son rude accent, plus de moquerie et d’entêtement dans l’œil que de recueillement et de sainteté. Elle a toujours passé pour bonne, et comme sa science du monde faisait prospérer le couvent, comme elle savait habilement pardonner, en vertu de son droit de grâce qui lui réservait, en dernier ressort, l’utile et commode fonction de réconcilier tout le monde, elle était aimée et respectée des religieuses et des pensionnaires. Mais, dès l’abord, son regard ne me plut pas et j’ai eu lieu de croire depuis qu’elle était dure et rusée. Elle est morte en odeur de sainteté, mais je crois ne pas me tromper en pensant qu’elle devait surtout à son habit et à son grand air la vénération dont elle était l’objet.

Ma grand’mère, en me présentant, ne put se défendre du petit orgueil de dire que j’étais fort instruite pour mon âge et qu’on me ferait perdre mon temps si on me mettait en classe avec les enfants. On était divisé en deux sections, la petite classe et la grande classe. Par mon âge, j’appartenais réellement à la petite classe, qui contenait une trentaine de pensionnaires de six à treize ou quatorze ans. Par les lectures qu’on m’avait fait faire et par les idées qu’elles avaient développées en moi, j’appartenais à une troisième classe qu’il aurait peut-être fallu créer pour moi et pour deux ou trois autres : mais je n’avais pas été habituée à travailler avec méthode, je ne savais pas un mot d’anglais. Je comprenais beaucoup d’histoire et même de philosophie ; mais j’étais fort ignorante, ou tout au moins fort incertaine sur l’ordre des temps et des événements. J’aurais pu causer de tout avec les professeurs, et peut-être même voir un peu plus clair et plus avant que ceux qui nous dirigeaient ; mais le premier cuistre venu m’aurait fort embarrassée sur des points de fait, et je n’aurais pu soutenir un examen en règle sur quoi que ce fût.

Je le sentais bien, et je fus très soulagée d’entendre la supérieure déclarer que, n’ayant pas encore reçu le sacrement de confirmation, je devais forcément entrer à la petite classe.

C’était l’heure de la récréation ; la supérieure fit appeler une des plus sages de la petite classe, me confia et me recommanda à elle, et m’envoya au jardin. Je me mis tout de suite à aller et venir, à regarder toutes choses et toutes figures, à fureter dans tous les coins du jardin comme un oiseau qui cherche où il mettra son nid. Je ne me sentais pas intimidée le moins du monde, quoiqu’on me regardât beaucoup. Je voyais bien qu’on avait de plus belles manières que moi ; je voyais passer et repasser les grandes, qui ne jouaient pas et babillaient en se tenant par le bras. Mon introductrice m’en nomma plusieurs ; c’étaient de grands noms très aristocratiques qui ne firent pas d’effet sur moi, comme l’on peut croire. Je m’informai du nom des allées, des chapelles et des berceaux qui ornaient le jardin. Je me réjouis en apprenant qu’il était permis de prendre un petit coin dans les massifs et de le cultiver à sa guise. Cet amusement n’étant recherché que des toutes petites, il me sembla que la terre et le travail ne me manqueraient pas.

On commença une partie de barres et on me mit dans un camp. Je ne connaissais pas les règles du jeu, mais je savais bien courir. Ma grand’mère vint se promener avec la supérieure et l’économe, et elle parut prendre plaisir à me voir déjà si dégourdie et si à l’aise. Puis elle se disposa à partir et m’emmena dans le cloître pour me dire adieu. Le moment lui paraissait solennel, et l’excellente femme fondit en larmes en m’embrassant. Je fus un peu émue, mais je pensai qu’il était de mon devoir de faire contre fortune bon cœur, et je ne pleurai pas. Alors, ma grand’mère me regardant en face, me repoussa en s’écriant : « Ah ! insensible cœur, vous me quittez sans regret, je le vois bien ! » Et elle sortit, la figure cachée dans ses mains.

Je restai stupéfaite. Il me semblait que j’avais bien agi en ne lui montrant aucune faiblesse, et selon moi, mon courage ou ma résignation eussent dû lui être agréables. Je me retournai et vis près de moi l’économe ; c’était la mère Alippe, une petite vieille toute ronde et toute bonne, un excellent cœur de femme, « Eh bien, me dit-elle avec son accent anglais, qu’y a-t-il ? avez-vous dit à votre grand’mère quelque chose qui l’ait fâchée ! – Je n’ai rien dit du tout, répondis-je, et j’ai cru ne devoir rien dire. – Voyons, dit-elle en me prenant par la main, avez-vous du chagrin d’être ici ? » Comme elle avait cet accent de franchise qui ne trompe pas, je lui répondis sans hésiter : « Oui, madame, malgré moi je me sens triste et seule au milieu de gens que je ne connais pas. Je sens qu’ici personne ne peut encore m’aimer et que je ne suis plus avec mes parents qui m’aiment beaucoup. C’est pour cela que je n’ai pas voulu pleurer devant ma grand’mère, puisque sa volonté est que je reste où elle me met. Est-ce que j’ai eu tort ? – Non, mon enfant, répondit la mère Alippe, votre grand’mère n’a peut-être pas compris. Allez jouer, soyez bonne, et l’on vous aimera ici autant que chez vos parents. Seulement, quand vous reverrez votre bonne maman, n’oubliez pas de lui dire que, si vous n’avez pas montré de chagrin en la quittant, c’était pour ne pas augmenter le sien. »

Je retournai au jeu, mais j’avais le cœur gros. Il me semblait et il me semble encore que le mouvement de ma pauvre grand’mère avait été fort injuste. C’était sa faute si je regardais ce couvent comme une pénitence qu’elle m’imposait, car elle n’avait pas manqué, dans ses moments de gronderie, de me dire que quand j’y serais je regretterais bien Nohant et les petites douceurs de la maison paternelle. Il semblait qu’elle fût blessée de me voir endurer la punition sans révolte ou sans crainte. « Si c’est pour mon bonheur que je suis ici, pensai-je, je serais ingrate d’y être à contre-cœur. Si c’est pour mon châtiment, eh bien, me voilà châtiée, j’y suis ; que veut-on de plus ? que je souffre d’y être ? c’est comme si l’on me battait plus fort parce que je refuse de crier au premier coup. »

Ma grand’mère alla dîner ce jour-là chez mon grand-oncle de Beaumont, et elle lui raconta en pleurant comme quoi je n’avais pas pleuré. « Eh bien donc, tant mieux ! fit-il avec son enjouement philosophique. C’est bien assez triste d’être au couvent, voulez-vous pas qu’elle le comprenne ? Qu’a-t-elle donc fait de mal pour que vous lui imposiez la réclusion et les larmes par-dessus le marché ? Bonne sœur, je vous l’ai déjà dit, la tendresse maternelle est souvent fort égoïste, et nous eussions été bien malheureux si notre mère eût aimé ses enfants comme vous aimez les vôtres. »

Ma grand’mère fut assez irritée de ce sermon, elle se retira de bonne heure et ne vint me voir qu’au bout de huit jours, quoiqu’elle m’eût promis de revenir le surlendemain de mon entrée au couvent. Ma mère, qui vint plus tôt, me raconta ce qui s’était passé, en me donnant raison, suivant sa coutume. Ma petite amertume intérieure en augmenta. « Ma bonne maman a tort, pensais-je ; mais ma mère a tort aussi de me le faire tant sentir ; moi, j’ai eu tort par le fait, bien que j’aie cru avoir raison. J’ai voulu ne montrer aucun dépit, on a cru que je voulais montrer de l’orgueil. Ma bonne maman me blâme pour cela, pour cela ma mère m’approuve ; ni l’une ni l’autre ne m’a comprise, et je vois bien que cette aversion qu’elles ont l’une pour l’autre me rendra injuste aussi et très malheureuse, à coup sûr, si je me livre aveuglément à l’une ou à l’autre. »

Là-dessus je me réjouis d’être au couvent ; j’éprouvais un impérieux besoin de me reposer de tous ces déchirements intérieurs ; j’étais lasse d’être comme une pomme de discorde entre deux êtres que je chérissais. J’aurais presque voulu qu’on m’oubliât.

C’est ainsi que j’acceptai le couvent, et je l’acceptai si bien que j’arrivai à m’y trouver plus heureuse que je ne l’avais été dans ma vie. Je crois que j’ai été la seule satisfaite parmi tous les enfants que j’y ai connus. Tous regrettaient leur famille, non pas seulement par tendresse pour les parents, mais aussi par le regret de la liberté et du bien-être. Quoique je fusse des moins riches et que je n’eusse jamais connu le grand luxe, et quoique nous fussions passablement traitées au couvent, il y avait certes une grande différence sous le rapport de la vie matérielle entre Nohant et le cloître. En outre, la claustration, l’air de Paris, la continuité absolue d’un même régime, que je regarde comme funeste aux développements successifs ou aux modifications continuelles de l’organisation humaine, me rendirent bientôt malade et languissante. En dépit de tout cela, je passai là trois ans sans regretter le passé, sans aspirer à l’avenir, et me rendant compte de mon bonheur dans le présent ; situation que comprendront tous ceux qui ont souffert et qui savent que la seule félicité humaine pour eux est l’absence des maux excessifs ; situation exceptionnelle pourtant pour les enfants des riches et que mes compagnes ne comprenaient pas, quand je leur disais que je ne désirais pas la fin de ma captivité.

Nous étions cloîtrées dans toute l’acception du mot. Nous ne sortions que deux fois par mois et nous ne découchions qu’au jour de l’an. On avait des vacances, mais je n’en eus point, ma grand’mère disant qu’elle aimait mieux ne pas interrompre mes études, afin de pouvoir me laisser moins longtemps au couvent. Elle quitta Paris peu de semaines après notre séparation et ne revint qu’au bout d’un an, après quoi elle repartit pour un an encore. Elle avait exigé de ma mère qu’elle ne demandât pas à me faire sortir. Mes cousins Villeneuve m’offrirent de me prendre chez eux les jours de sortie et écrivirent à ma bonne maman pour le lui demander. J’écrivis, de mon côté, pour la prier de ne pas le permettre, et j’eus le courage de lui dire que, ne sortant pas avec ma mère, je ne voulais et ne devais sortir avec personne. Je tremblais qu’elle ne m’écoutât pas, et, quoique je sentisse bien un peu le besoin et le désir des sorties, j’étais décidée à me faire malade si mes cousins venaient me chercher munis d’une permission. Cette fois ma grand’mère m’approuva, et, au lieu de me faire des reproches, elle donna à mon sentiment des éloges que je trouvai même un peu exagérés. Je n’avais fait que mon devoir.

Si bien que je passai deux fois l’année entière derrière les grilles. Nous avions la messe dans notre chapelle, nous recevions les visites au parloir, nous y prenions nos leçons particulières, le professeur d’un côté des barreaux, nous de l’autre. Toutes les croisées du couvent qui donnaient sur la rue étaient non seulement grillées, mais garnies de châssis de toile. C’était bien réellement la prison, mais la prison avec un grand jardin et une nombreuse société. J’avoue que je ne m’aperçus pas un instant des rigueurs de la captivité et que les précautions minutieuses qu’on prenait pour nous tenir sous clef et nous empêcher d’avoir seulement la vue du dehors me faisaient beaucoup rire. Ces précautions étaient le seul stimulant au désir de la liberté, car la rue des Fossés-Saint-Victor et la rue Clopin n’étaient tentantes ni pour la promenade ni même pour la vue. Il n’était pas une de nous qui eût jamais songé à franchir seule la porte de l’appartement de sa mère : presque toutes cependant épiaient au couvent l’entre-bâillement de la porte du cloître, ou glissaient des regards furtifs à travers les fentes des toiles de croisées. Déjouer la surveillance, descendre deux ou trois degrés de la cour, apercevoir un fiacre qui passait, c’était l’ambition et le rêve de quarante, ou cinquante filles folâtres et moqueuses, qui, le lendemain, parcouraient tout Paris avec leurs parents sans y prendre le moindre plaisir, fouler le pavé et regarder les passants n’étant plus le fruit défendu hors de l’enceinte du couvent.

Durant ces trois années, mon être moral subit des modifications que je n’aurais jamais pu prévoir et que ma grand’mère vit avec beaucoup de peine, comme si en me mettant là elle n’eût pas dû les prévoir elle-même. La première année, je fus plus que jamais l’enfant terrible que j’avais commencé d’être, parce qu’une sorte de désespoir, ou tout au moins de désespérance dans mes affections me poussait à m’étourdir et à m’enivrer de ma propre espièglerie. La seconde année, je passai presque subitement à une dévotion ardente et agitée. La troisième année, je me maintins dans un état de dévotion calme, ferme et enjouée. La première année, ma grand’mère me gronda beaucoup dans ses lettres. La seconde, elle s’effraya de ma dévotion plus qu’elle n’avait fait de ma mutinerie. La troisième, elle parut à demi satisfaite et me témoigna un contentement qui n’était pas sans mélange d’inquiétude.

Ceci est le résumé de ma vie de couvent, mais les détails offrent quelques particularités auxquelles plus d’une personne de mon sexe reconnaîtra les effets tantôt bons, tantôt mauvais de l’éducation religieuse. Je les rapporterai sans la moindre prévention et, j’espère, avec une parfaite sincérité d’esprit et de cœur.

XI

Description du couvent. – La petite classe. – Malheur et tristesse des enfants. – Mademoiselle D***, maîtresse de classe. – Mary Eyre. – La mère Alippe. – Les limbes. – Le signe de la croix. – Les diables, les sages et les bêtes. – Mary G***. – Les escapades. – Isabelle C***. – Ses compositions bizarres. – Sophy C***. – Le secret du couvent. – Recherches et expéditions pour la délivrance de la victime. – Les souterrains. – L’impasse mystérieuse. – Promenade sur les toits. – Accident burlesque. – Whisky et les sœurs converses. – Le froid. – Je passe diable. – Mes relations avec les sages et les bêtes. – Mes jours de sortie. – Grand orage contre moi. – Ma correspondance surprise. – Je passe à la grande classe.

Avant de raconter ma vie au couvent, ne dois-je pas décrire un peu le couvent ? Les lieux qu’on habite ont une si grande influence sur les pensées, qu’il est difficile d’en séparer les réminiscences.

C’était un assemblage de constructions, de cours et de jardins qui en faisait une sorte de village, plutôt qu’une maison particulière. Il n’y avait rien de monumental, rien d’intéressant pour l’antiquaire. Depuis sa construction, qui ne remontait pas à plus de deux cents ans, il y avait eu tant de changements, d’ajoutances ou de distributions successives, qu’on ne retrouvait l’ancien caractère que dans très peu de parties. Mais cet ensemble hétérogène avait son caractère à lui, quelque chose de mystérieux et d’embarrassant comme un labyrinthe ; un certain charme de poésie comme les recluses savent en mettre dans les choses les plus vulgaires. Je fus bien un mois avant de savoir m’y retrouver seule, et encore, après mille explorations furtives, n’en ai-je jamais connu tous les détours et les recoins.

La façade, située en contre-bas sur la rue, n’annonce rien du tout. C’est une grande bâtisse laide et nue, avec une petite porte cintrée qui ouvre sur un escalier de pierres large, droit et roide. Au haut de dix-sept degrés (si j’ai bonne mémoire), on se trouve dans une petite cour pavée en dalles et entourée de constructions basses et non percées. C’est, d’un côté, le grand mur de l’église, de l’autre, les bâtiments du cloître.

Un portier qui demeure dans cette cour, et dont la loge touche la porte du cloître, ouvre aux personnes du dehors un couloir par lequel on communique avec celles de l’intérieur au moyen d’un tour où l’on dépose les paquets, et de quatre parloirs grillés pour les visites. Le premier est plus spécialement affecté aux visites que reçoivent les religieuses ; le second est destiné aux leçons particulières ; le troisième, qui est le plus grand, est celui où les pensionnaires voient leurs parents ; le quatrième est celui où la supérieure reçoit les personnes du monde, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un salon dans un autre corps de logis et un grand parloir grillé où elle s’entretient avec les ecclésiastiques ou les personnes de sa famille, lorsqu’elle a à traiter d’affaires importantes ou secrètes.

Voilà tout ce que les hommes et même les femmes qui n’ont pas une permission particulière pour entrer voient du couvent. Pénétrons dans cet intérieur si bien gardé.

La porte de la cour est armée d’un guichet et s’ouvre à grand bruit sur le cloître sonore. Ce cloître est une galerie quadrangulaire, pavée de pierres sépulcrales avec forces têtes de mort, ossements en croix et requiescant in pace. Les cloîtres sont voûtés, éclairés par de larges fenêtres à plein cintre ouvrant sur le préau, qui a son puits traditionnel et son parterre de fleurs. Une des extrémités du cloître ouvre sur l’église et sur le jardin, une autre sur le bâtiment neuf, où se trouvent au rez-de-chaussée la grande classe, à l’entre-sol l’ouvroir des religieuses, au premier et au second les cellules, au troisième le dortoir des pensionnaires de la petite classe.

Le troisième angle du cloître conduit aux cuisines, aux caves, puis au bâtiment de la petite classe, qui se relie à plusieurs autres très vieux qui n’existent plus[7], car, de mon temps, ils menaçaient ruine. C’était un dédale de couloirs obscurs, d’escaliers tortueux, de petits logements détachés et reliés les uns aux autres par des paliers inégaux ou par des passages en planches déjetées. C’était là probablement ce qui restait des constructions primitives, et les efforts qu’on avait faits pour rattacher ces constructions avec les nouvelles attestaient ou une grande misère dans les temps de révolution, ou une grande maladresse de la part des architectes. Il y avait des galeries qui ne conduisaient à rien, des ouvertures par où l’on avait peine à passer, comme on en voit dans ces rêves où l’on parcourt des édifices bizarres qui vont se renfermant sur vous et vous étouffant dans leurs angles subitement resserrés. Cette partie du couvent échappe à toute description. J’en donnerai une meilleure idée quand je raconterai quelles folles explorations nos folles imaginations de pensionnaires nous y firent entreprendre. Il me suffira, quant à présent, de dire que l’usage de ces constructions était aussi peu en harmonie que leur assemblage. Ici, c’était l’appartement d’une locataire ; à côté, celui d’une élève ; plus loin, une chambre où l’on étudiait le piano ; ailleurs, une lingerie, et puis des appartements vacants ou passagèrement occupés par des amies d’outre-mer ; et puis de ces recoins sans nom où les vieilles filles, et les nonnes surtout, entassent mystérieusement une foule d’objets fort étonnés de se trouver ensemble, des débris d’ornements d’église avec des oignons, des chaises brisées avec des bouteilles vides, des cloches fêlées avec des guenilles, etc., etc.

Le jardin était vaste et planté de marronniers superbes. D’un côté il était contigu à celui du collège des Ecossais, dont il était séparé par un mur très élevé ; de l’autre il était bordé de petites maisons toutes louées à des dames pieuses retirées du monde. Outre ce jardin, il y avait encore, devant le bâtiment neuf, une double cour plantée en potager et bordée d’autres maisons également louées à de vieilles matrones ou à des pensionnaires en chambre. Cette partie du couvent se terminait par une buanderie et par une porte qui donnait sur la rue des Boulangers. Cette porte ne s’ouvrait que pour les locataires, qui avaient, de ce côté-là, un parloir pour leurs visites. Après le grand jardin dont j’ai parlé, il y en avait un autre encore plus grand où nous n’entrions jamais et qui servait à la consommation du couvent. C’était un immense potager qui s’en allait toucher à celui des dames de la Miséricorde, et qui était rempli de fleurs, de légumes et de fruits magnifiques. Nous apercevions à travers une vaste grille les raisins dorés, les melons majestueux et les beaux œillets panachés ; mais la grille était presque infranchissable et on risquait ses os pour l’escalader, ce qui n’empêcha pas quelques-unes d’entre nous d’y pénétrer par surprise deux ou trois fois.

Je n’ai pas parlé de l’église et du cimetière, les seuls endroits vraiment remarquables du couvent ; j’en parlerai en temps et lieu ; je trouve que ma description générale est déjà beaucoup trop longue.

Pour la résumer, je dirai que, tant religieuses que sœurs converses, pensionnaires, locataires, maîtresses séculières et servantes, nous étions environ cent vingt ou cent trente personnes, logées de la manière la plus bizarre et la plus incommode, les unes trop accumulées sur certains points, les autres trop disséminées sur un espace où dix familles eussent vécu fort à l’aise, en cultivant même un peu de terre pour leur agrément. Tout était si éparpillé, qu’on perdait un quart de la journée à aller et venir. Je n’ai pas parlé non plus d’un vaste laboratoire où l’on distillait de l’eau de menthe ; de la chambre des cloîtres, où l’on prenait certaines leçons et qui avait servi de prison à ma mère et à ma tante ; de la cour aux poules qui infectait la petite classe ; de l’arrière-classe où l’on déjeunait : des caves et souterrains dont j’aurai beaucoup à raconter ; enfin de l’avant-classe, du réfectoire et du chapitre, car je n’aurais jamais fini de faire comprendre, par toutes ces distributions, combien peu les religieuses entendent l’ordonnance logique et les véritables aises de l’habitation.

Mais, en revanche, les cellules des nonnes étaient d’une propreté charmante et remplies de tous ces brimborions qu’une dévotion mignarde découpe, encadre, enlumine et enrubanne patiemment. Dans tous les coins, la vigne et le jasmin cachaient la vétusté des murailles. Les coqs chantaient à minuit comme en pleine campagne, la cloche avait un joli son argentin comme une voix féminine ; dans tous les passages, une niche gracieusement découpée dans la muraille s’ouvrait pour vous montrer une madone grassette et maniérée du dix-septième siècle ; dans l’ouvroir, de belles gravures anglaises vous représentaient la chevaleresque figure de Charles Ier à tous les âges de sa vie et tous les membres de la royale famille papiste. Enfin, jusqu’à la petite lampe qui tremblotait, la nuit, dans le cloître et aux lourdes portes qui, chaque soir, se fermaient à l’entrée des corridors avec un bruit solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain charme de poésie mystique auquel tôt ou tard je devais être fort sensible.

Maintenant je raconte. Mon premier mouvement en entrant dans la petite classe fut pénible. Nous y étions entassées une trentaine dans une salle sans étendue et sans élévation suffisantes. Les murs revêtus d’un vilain papier jaune d’œuf, le plafond sale et dégradé, des bancs, des tables et des tabourets malpropres, un vilain poêle qui fumait, une odeur de poulailler mêlée à celle du charbon, un vilain crucifix de plâtre, un plancher tout brisé, c’était là que nous devions passer les deux grands tiers de la journée, les trois quarts en hiver, et nous étions en hiver précisément.

Je ne trouve rien de plus maussade que cette coutume des maisons d’éducation de faire de la salle des études l’endroit le plus triste et le plus navrant ; sous prétexte que les enfants gâteraient les meubles et dégraderaient les ornements, on ôte de leur vue tout ce qui serait un stimulant à la pensée ou un charme pour l’imagination. On prétend que les gravures et les enjolivements, même les dessins d’un papier sur la muraille, leur donneraient des distractions. Pourquoi orne-t-on de tableaux et de statues les églises et les oratoires, si ce n’est pour élever l’âme et la ranimer dans ses langueurs par le spectacle d’objets vénérés ? Les enfants, dit-on, ont des habitudes de malpropreté ou de maladresse. Ils jettent l’encre partout, ils aiment à détruire. Ces goûts et ces habitudes ne leur viennent pourtant pas de la maison paternelle, où on leur apprend à respecter ce qui est beau ou utile et où, dès qu’ils ont l’âge de raison, ils ne pensent point à commettre tous ces dégâts qui n’ont tant d’attraits pour eux, dans les pensions et dans les collèges, que parce que c’est une sorte de vengeance contre la négligence ou la parcimonie dont ils sont l’objet. Mieux vous les logeriez, plus ils seraient soigneux.

Ils regarderaient à deux fois avant de salir un tapis ou de briser un cadre. Ces vilaines murailles nues où vous les enfermez leur deviennent bientôt un objet d’horreur, et ils les renverseraient s’ils le pouvaient. Vous voulez qu’ils travaillent comme des machines, que leur esprit, détaché de toute préoccupation, fonctionne à l’heure et soit inaccessible à tout ce qui fait la vie et le renouvellement de la vie intellectuelle. C’est faux et impossible. L’enfant qui étudie a déjà tous les besoins de l’artiste qui crée. Il faut qu’il respire un air pur, qu’il ait un peu les aises de son corps, qu’il soit frappé par les images extérieures et qu’il renouvelle à son gré la nature de ses pensées par l’appréciation de la couleur et de la forme. La nature lui est un spectacle continuel. En l’enfermant dans une chambre nue, malsaine et triste, vous étouffez son cœur et son esprit aussi bien que son corps. Je voudrais que tout fût riant dès le berceau autour de l’enfant des villes. Celui des campagnes a le ciel et les arbres, les plantes et le soleil. L’autre s’étiole trop souvent, au moral et au physique, dans la saleté chez le pauvre, dans le mauvais goût chez le riche, dans l’absence du goût chez la classe moyenne.

Pourquoi les Italiens naissent-ils en quelque sorte avec le sentiment du beau ? Pourquoi un maçon de Vérone, un petit marchand de Venise, un paysan de la campagne de Rome aiment-ils à contempler les beaux monuments ? Pourquoi comprennent-ils les beaux tableaux, la bonne musique, tandis que nos prolétaires, plus intelligents sous d’autres rapports, et nos bourgeois, élevés avec plus de soin, aiment le faux, le vulgaire, le laid même dans les arts, si une éducation spéciale, ne vient redresser leur instinct ? C’est que nous vivons dans le laid et dans le vulgaire ; c’est que nos parents n’ont pas de goût et que nous passons le mauvais goût traditionnel à nos enfants.

Entourer l’enfance d’objets agréables et nobles en même temps qu’instructifs ne serait qu’un détail. Il faudrait, avant tout, ne la confier qu’à des êtres distingués soit par le cœur, soit par l’esprit. Je ne conçois donc pas que nos religieuses si belles, si bonnes et douées de si nobles ou si suaves manières, eussent mis à la tête de la petite classe une personne d’une tournure, d’une figure et d’une tenue repoussantes, avec un langage et un caractère à l’avenant. Grasse, sale, voûtée, bigote, bornée, irascible, dure jusqu’à la cruauté, sournoise, vindicative, elle fut, dès la première vue, un objet de dégoût moral et physique pour moi, comme elle l’était déjà pour toutes mes compagnes.

Il est des natures antipathiques qui ressentent l’aversion qu’elles inspirent et qui ne peuvent jamais faire le bien, en eussent-elles envie, parce qu’elles éloignent les autres de la bonne voie, rien qu’en les prêchant, et qu’elles sont réduites à faire leur propre salut isolément, ce qui est la chose la plus stérile et la moins pieuse du monde. Mademoiselle D*** était de ces natures-là. Je serais injuste envers elle si je ne disais pas le pour et le contre. Elle était sincère dans sa dévotion et rigide pour elle-même ; elle y portait une exaltation farouche qui la rendait intolérante et détestable, mais qui eût été une sorte de grandeur, si elle eût vécu au désert comme les anachorètes, dont elle avait la foi. Dans ses rapports avec nous, son austérité devenait féroce ; elle avait de la joie à punir, de la volupté à gronder, et, dans sa bouche, gronder c’était insulter et outrager. Elle mettait de la perfidie dans ses rigueurs et feignait de sortir (ce qu’elle n’aurait jamais dû faire tant qu’elle tenait la classe) pour écouter aux portes le mal que nous disions d’elle et nous surprendre avec délices en flagrant délit de sincérité. Puis elle nous punissait de la manière la plus bête et la plus humiliante. Elle nous faisait, entre autres platitudes, baiser la terre pour ce qu’elle appelait nos mauvaises paroles. Cela faisait partie de la discipline du couvent ; mais les religieuses se contentaient du simulacre et feignaient de ne pas voir que nous baisions notre main en nous baissant vers le carreau, tandis que mademoiselle D*** nous poussait la figure dans la poussière et nous l’eût brisée si nous eussions résisté.

Il était facile de voir que sa personnalité dominait sa rigidité et qu’elle ressentait une sorte de rage d’être haïe. Il y avait dans la classe une pauvre petite Anglaise de cinq à six ans, pâle, délicate, maladive, un véritable chacrot, comme nous disons en Berry pour désigner le plus maigre et le plus fragile oisillon de la couvée. Elle s’appelait Mary Eyre, et mademoiselle D*** faisait son possible pour s’intéresser à elle et peut-être même pour l’aimer maternellement. Mais cela était si peu dans sa nature hommasse et brutale qu’elle n’en pouvait venir à bout. Si elle la réprimandait, elle la frappait de terreur ou l’irritait au point qu’elle était forcée ensuite, pour ne pas céder, de l’enfermer ou de la battre. Si elle s’humanisait jusqu’à plaisanter et vouloir jouer avec elle, c’était comme un ours ferait avec une sauterelle. La petite enrageait et criait toujours, soit par espièglerie mutine, soit par colère et désespoir. Du matin au soir c’était une lutte agaçante, insupportable à voir et à entendre, entre cette vilaine grosse femme et ce maussade et malheureux petit enfant, et tout cela sans préjudice des emportements et de rigueurs dont nous étions toutes l’objet tour à tour.

J’avais désiré entrer à la petite classe, par un sentiment de modestie assez ordinaire chez les enfants dont les parents sont trop vains ; mais je me sentis bientôt humiliée et navrée d’être sous la férule de ce vieux père fouetteur en cotillons sales. Elle se levait de mauvaise humeur, elle se couchait de même. Je ne fus pas trois jours sous ses yeux sans qu’elle me prît en grippe et sans qu’elle me fît comprendre que j’allais avoir à faire à une nature aussi violente que celle de Rose, moins la franchise, l’affection et la bonté du cœur. Au premier regard attentif dont elle m’honora. « Vous me paraissez une personne fort dissipée, » me dit-elle et, dès ce moment, je fus classée parmi ses pires antipathies : car la gaieté lui faisait mal, le rire de l’enfance lui faisait grincer les dents, la santé, la bonne humeur, la jeunesse, en un mot, étaient des crimes à ses yeux.

Nos heures de soulagement et d’expansion étaient celles où une religieuse tenait la classe à sa place, mais cela durait une heure ou deux au plus dans la journée.

C’était un tort, de la part de nos religieuses, de s’occuper si peu de nous directement. Nous les aimions ; elles avaient toutes de la distinction, du charme ou de la solennité, quelque chose de doux ou de grave, ne fût-ce que l’extérieur et le costume, qui nous calmait comme par enchantement. Leur claustration, leur renoncement au monde et à la famille avaient ce seul côté utile à la société, qu’elles pouvaient se consacrer à former nos cœurs et nos esprits, et cette tâche leur eût été facile si elles s’en fussent occupées exclusivement ; mais elles prétendaient n’en avoir pas le temps, et elles ne l’avaient pas, en effet, à cause des longues heures qu’elles donnaient aux offices et aux prières. Voilà le mauvais côté des couvents de filles. On y emploie ce qu’on appelle des maîtresses séculières, sorte de pions femelles qui font les bons apôtres devant les religieuses et qui abrutissent ou exaspèrent les enfants. Nos religieuses eussent mieux mérité de Dieu, de nos parents et de nous, si elles eussent sacrifié à notre bonheur, et, pour parler leur style, à notre salut, une partie du temps qu’elles consacraient avec égoïsme à travailler au leur.

La religieuse qui relevait de temps en temps ces dames était la mère Alippe : c’était une petite nonne ronde et rosée comme une pomme d’api trop mûre qui commence à se rider. Elle n’était point tendre ; mais elle était juste, et, quoiqu’elle ne me traitât pas fort bien, je l’aimais comme faisaient les autres.

Chargée de notre instruction religieuse, elle m’interrogea le premier jour sur le lieu où languissaient les âmes des enfants morts sans baptême. Je n’en savais rien du tout ; je ne me doutais pas qu’il y eût un lieu d’exil ou de châtiment pour ces pauvres petites créatures, et je répondis hardiment qu’elles allaient dans le sein de Dieu. « À quoi songez-vous et que dites-vous là, malheureuse enfant ? s’écria la mère Alippe. Vous ne m’avez pas entendue. Je vous demande où vont les âmes des enfants morts sans baptême. »

Je restai court. Une de mes compagnes prenant mon ignorance en pitié, me souffla à demi-voix : « Dans les limbes ! » Comme elle était Anglaise, son accent m’embrouilla et je crus qu’elle me faisait une mauvaise plaisanterie. « Dans l’Olympe ? » lui dis-je tout haut en me retournant et en éclatant de rire. « For shame[8] ! s’écria la mère Alippe, vous riez pendant le catéchisme ? – Pardon, mère Alippe, lui répondis-je, je ne l’ai pas fait exprès. »

Comme j’étais de bonne foi, elle s’apaisa. « Eh bien, dit-elle, puisque c’est malgré vous, vous ne baiserez pas la terre, mais faites le signe de la croix pour vous remettre et vous recueillir.

Malheureusement je ne savais pas faire le signe de la croix. C’était la faute de Rose, qui m’avait appris à toucher l’épaule droite avant l’épaule gauche, et jamais mon vieux curé n’y avait pris garde. À la vue de cette énormité, la mère Alippe fronça le sourcil : « Est-ce que vous le faites exprès, miss ! – Hélas ! non, madame. Quoi donc ?

— Recommencez-moi ce signe de croix. – Voilà, ma mère !

— Encore ! – Je le veux bien. Après ? – Et c’est ainsi que vous faites toujours ? – Mon Dieu oui. – Mon Dieu ! Vous avez dit mon Dieu ! Vous jurez ! – Je ne crois pas.

— Ah ! malheureuse, d’où sortez-vous ? C’est une païenne, une véritable païenne, en vérité ! Elle dit que les âmes vont dans l’Olympe ; elle fait le signe de la croix de droite à gauche, et elle dit mon Dieu hors de la prière ! Allons, vous apprendrez le catéchisme avec Mary Eyre. Encore en sait-elle plus long que vous ! »

Je ne fus pas très humiliée, je l’avoue ; je me mordis les lèvres et me pinçai le nez pour ne pas rire ; mais la religion du couvent me parut une si niaise et si ridicule affaire que je résolus d’en prendre à mon aise et surtout de ne la jamais prendre au sérieux.

Je me trompais. Mon jour devait venir, mais il ne vint pas tant que je fus à la petite classe. J’étais là dans un milieu tout à fait impropre au recueillement, et certes je ne fusse jamais devenue pieuse si j’étais restée sous le joug odieux de mademoiselle D*** et sous la férule un peu pédante de la bonne mère Alippe.

Je n’avais pas de parti pris en entrant au couvent. J’étais plutôt portée à la docilité qu’à la révolte. On a vu que j’y arrivais sans humeur et sans chagrin ; je ne demandais pas mieux que de m’y soumettre à la discipline générale. Mais quand je vis cette discipline si bête à mille égards et si méchamment prescrite par la D***, je mis mon bonnet sur l’oreille et je m’enrégimentai résolument dans le camp des diables.

On appelait ainsi celles qui n’étaient pas et ne voulaient pas être dévotes. Ces dernières étaient appelées les sages. Il y avait une variété intermédiaire qu’on appelait les bêtes, et qui ne prenaient parti pour personne, riant à gorge déployée des espiègleries des diables, baissant les yeux et se taisant aussitôt que paraissaient les maîtresses ou les sages, et ne manquant jamais de dire aussitôt qu’il y avait danger : « Ce n’est pas moi ! »

Au Ce n’est pas moi des bêtes égoïstes, quelques-unes complètement lâches prirent bientôt l’habitude d’ajouter : « C’est Dupin ou G***. »

Dupin, c’était moi ; G***, c’était autre chose : c’était la figure la plus saillante de la petite classe et la plus excentrique de tout le couvent.

C’était une Irlandaise de onze ans, beaucoup plus grande et plus forte que moi qui en avais treize. Sa voix pleine, sa figure franche et hardie, son caractère indépendant et indomptable lui avaient fait donner le surnom de garçon ; et quoique ce fût bien une femme, qui a été belle depuis, elle n’était pas de notre sexe par le caractère. C’était la fierté et la sincérité mêmes, une belle nature en vérité, une force physique tout à fait virile, un courage plus que viril, une intelligence rare, une complète absence de coquetterie, une activité exubérante, un profond mépris pour tout ce qui est faux et lâche dans la société. Elle avait beaucoup de frères et de sœurs, dont deux au couvent, l’une desquelles (Marcella), personne excellente, est restée fille, et l’autre (Henriette), aimable enfant alors, est devenue madame Vivien.

Mary G*** (le garçon) était sortie pour cause d’indisposition lorsque j’entrai au couvent. On m’en fit un portrait effroyable. Elle était la terreur des bêtes, et naturellement les bêtes étaient venues à moi pour commencer. Les sages m’avaient tâtée, et comme elles craignaient le bruit et la pétulance de Mary, elles tâchèrent de me mettre en garde contre elle. J’avoue qu’au portrait qu’on m’en fit, j’eus peur aussi. Il y avait des futées qui disaient d’un air mystérieux et qui croyaient fermement que c’était un garçon dont ses parents voulaient absolument faire une fille. Elle cassait tout, elle tourmentait tout le monde, elle était plus forte que le jardinier ; elle ne permettait pas aux laborieuses de travailler ; c’était un fléau, une peste. Malheur à qui oserait lui tenir tête ! « Nous verrons bien, disais-je, je suis forte aussi, je ne suis pas poltronne, et j’aime bien qu’on me laisse dire et penser à ma guise. » Pourtant je l’attendais avec une sorte d’anxiété. Je n’aurais pas voulu me sentir une ennemie, une antipathie même, parmi mes compagnes. C’était bien assez de la D***, l’ennemie commune.

Mary arriva, et dès le premier regard sa figure sincère me fut sympathique. « C’est bon, me dis-je, nous nous entendrons de reste. » Mais c’était à elle, comme plus ancienne, à me faire les avances. Je l’attendis fort tranquillement.

Elle débuta par des railleries : « Mademoiselle s’appelle Du pain ? some bread ? elle s’appelle Aurore ? rising-sun ? lever du soleil ? les jolis noms ! et la belle figure ! Elle a la tête d’un cheval sur le dos d’une poule. Lever du soleil, je me prosterne devant vous ; je veux être le tournesol qui saluera vos premiers rayons. Il paraît que nous prenons les limbes pour l’Olympe ; jolie éducation, ma foi, et qui nous promet de l’amusement ! »

Toute la classe partit d’un immense éclat de rire. Les bêtes surtout riaient à se décrocher la mâchoire. Les sages étaient bien aises de voir aux prises deux diables dont elles craignaient l’association.

Je me mis à rire d’aussi bon cœur que les autres. Mary vit du premier coup d’œil que je n’avais pas de dépit parce que je n’avais pas de vanité. Elle continua de me railler, mais sans aigreur, et, une heure après, elle me donna sur l’épaule une tape à tuer un bœuf, que je lui rendis sans sourciller et en riant. « C’est bon, cela ! dit-elle en se frottant l’épaule. Allons-nous promener. – Où ? – Partout, excepté dans la classe. – Comment faire ? – C’est bien malin ! Regardez-moi et faites de même. »

On se levait pour changer de table, la mère Alippe entrait avec ses livres et ses cahiers. Mary profite du remue-ménage, et, sans prendre la moindre précaution, sans être observée cependant de personne, franchit la porte et va s’asseoir dans le cloître désert, où, trois minutes après, je vais la rejoindre sans plus de cérémonie.

« Te voilà ? me dit-elle, qu’as-tu inventé pour sortir ?

— Rien du tout, j’ai fait ce que je t’ai vue faire.

— C’est très bien, cela ! dit-elle. Il y en a qui font des histoires, qui demandent à aller étudier le piano, ou qui ont un saignement de nez, ou qui prétendent qu’elles vont faire une prière de santé dans l’église ; ce sont des prétextes usés et des mensonges inutiles. Moi, j’ai supprimé le mensonge, parce que le mensonge est lâche. Je sors, je rentre, on me questionne, je ne réponds pas. On me punit, je m’en moque, et je fais tout ce que je veux.

— Cela me va.

— Tu es donc diable ?

— Je veux l’être.

— Autant que moi ?

— Ni plus ni moins.

— Accepté ! fit-elle en me donnant une poignée de main. Rentrons maintenant et tenons-nous tranquilles devant la mère Alippe. C’est une bonne femme ; réservons-nous pour la D***. Tous les soirs, hors de classe, entends-tu ?

— Qu’est-ce que cela, hors de classe ?

— Les récréations du soir dans la classe, sous les yeux de la D***, sont fort ennuyeuses. Nous, nous disparaissons en sortant du réfectoire, et nous ne rentrons plus que pour la prière. Quelquefois la D***, n’y prend pas garde ; le plus souvent, elle en est enchantée, parce qu’elle a le plaisir de nous injurier et de nous punir quand nous rentrons. La punition c’est d’avoir son bonnet de nuit tout le lendemain sur la tête, même à l’église. Dans ce temps-ci, c’est fort agréable et bon pour la santé. Les religieuses qui vous rencontrent ainsi font des signes de croix et crient : Shame ! shame[9] ! cela ne fait de mal à personne. Quand on a eu beaucoup de bonnets de nuit dans la quinzaine, la supérieure vous menace de vous priver de sortir. Elle se laisse fléchir par les parents ou elle oublie. Quand le bonnet de nuit est un état chronique, elle se décide à vous tenir renfermée ; mais qu’est-ce que cela fait ? ne vaut-il pas mieux renoncer à un jour de plaisir que de s’ennuyer volontairement tous les jours de sa vie ?

— C’est fort bien raisonné ; mais la D’**, que fait-elle quand elle vous déteste à l’excès ?

— Elle vous injurie comme une poissarde qu’elle est. On ne lui répond rien, elle enrage d’autant plus.

— Vous frappe-t-elle ?

— Elle en meurt d’envie, mais elle n’a pas de prétexte pour en venir là, parce que les unes tremblent devant elle, comme les sages et les bêtes, et, les autres, comme nous, la méprisent et se taisent.

— Combien sommes-nous de diables dans la classe ?

— Pas beaucoup dans ce moment-ci, et il était temps que tu vinsses pour nous renforcer un peu. Il y a Isabelle, Sophie et nous deux. Toutes les autres sont des bêtes ou des sages. Dans les sages, il y a Louise de la Rochejaquelein et Valentine de Gouy, qui ont autant d’esprit que des diables et qui sont bonnes, mais pas assez hardies pour planter là la classe. Mais sois tranquille, il y en a de la grande classe qui sortent de même et qui viendront nous rejoindre ce soir. Ma sœur Marcella en est quelquefois.

— Et alors que fait-on ?

— Tu verras, tu seras initiée ce soir.

J’attendis la nuit et le souper avec grande impatience. Au sortir du réfectoire on entrait en récréation. Dans l’été les deux classes se mêlaient dans le jardin. Dans l’hiver (et nous étions en hiver) chaque classe rentrait chez elle, les grandes dans leur belle et spacieuse salle d’études, nous dans notre triste local, où nous n’avions pas assez d’espace pour jouer, et où la D*** nous forçait à nous amuser tranquillement, c’est-à-dire à ne pas nous amuser du tout. La sortie du réfectoire amenait un moment de confusion, et j’admirai combien les diables des deux classes s’entendaient à faire naître ce petit désordre, à la faveur duquel on s’échappait aisément. Le cloître n’était éclairé que par une petite lampe qui laissait les trois autres galeries dans une quasi-obscurité. Au lieu de marcher tout droit pour gagner la petite classe, on se jetait dans la galerie de gauche, on laissait défiler le troupeau, et on était libre.

Je me trouvai donc dans les ténèbres avec mon amie G*** et les autres diables qu’elle m’avait annoncées. Je ne me rappelle de celles qui furent des nôtres ce soir-là que Sophie et Isabelle, c’étaient les plus grandes de la petite classe. Elles avaient deux ou trois ans de plus que moi, c’étaient deux charmantes filles. Isabelle, blonde, grande, fraîche, plus agréable que jolie, du caractère le plus enjoué, railleuse quoique bonne, remarquable et remarquée surtout pour le talent, la facilité et l’abondance de son crayon. Elle était assurément douée d’un certain génie pour le dessin. J’ignore ce qu’est devenu ce don naturel ; mais il eût pu lui faire un nom et une fortune s’il eût été développé. Elle avait ce que n’avait aucune de nous, ce que n’ont pas ordinairement les femmes, ce qu’on ne nous enseignait pas du tout, quoique nous eussions un maître de dessin : elle savait véritablement dessiner. Elle pouvait composer heureusement un sujet compliqué, elle créait en un clin d’œil, et sans paraître y songer, des masses de personnages tous vrais de mouvement, tous comiques avec une certaine grâce, tous groupés avec une sorte de maestria. Elle ne manquait pas d’esprit, mais le dessin, la caricature, la composition folle servaient principalement de manifestation à cet esprit à la fois méditatif et spontané, romanesque, fantasque, satirique et enthousiaste. Elle prenait un morceau de papier, et, avec sa plume éclaboussante ou un mauvais bout de fusain que l’œil avait peine à suivre, elle jetait là des centaines de figures bien agencées, hardiment dessinées et toutes bien employées dans le sujet, qui était toujours original, souvent bizarre. C’étaient des processions de nonnes qui traversaient un cloître gothique ou un cimetière au clair de la lune. Les tombes se soulevaient à leur approche, les morts dans leurs suaires commençaient à s’agiter. Ils sortaient, ils se mettaient à chanter, à jouer de divers instruments, à prendre les nonnes par les mains, à les faire danser. Les nonnes avaient peur, les unes se sauvaient en criant, les autres s’enhardissaient, entraient en danse, laissant tomber leurs voiles, leurs manteaux, et s’en allaient se perdre en tournoyant et en cabriolant avec les spectres dans la nuit brumeuse.

D’autres fois c’étaient de fausses religieuses, qui avaient des pieds de chèvre ou des bottes Louis XIII avec d’énormes éperons se trahissant sous leurs robes traînantes par un mouvement imprévu. Le romantisme n’était pas encore découvert, et déjà elle y nageait en plein sans savoir ce qu’elle faisait. Sa vive imagination lui avait fourni cent sujets de danses macabres, quoiqu’elle n’en eût jamais entendu parler et qu’elle n’en connût pas le nom. La mort et le diable jouaient tous les rôles, tous les personnages possibles dans ses compositions terribles et burlesques. Et puis c’étaient des scènes d’intérieur, des caricatures frappantes de toutes les religieuses, de toutes les pensionnaires, des servantes, des maîtres d’agrément, des professeurs, des visiteurs, des prêtres, etc. Elle était le chroniqueur fidèle et éternellement fécond de tous les petits événements, de toutes les mystifications, de toutes les paniques, de toutes les batailles, de tous les amusements et de tous les ennuis de notre vie monastique. Le drame incessant de mademoiselle D***avec Mary Eyre lui fournissait chaque jour vingt pages plus vraies, plus piteuses, plus drôles les unes que les autres. Enfin on ne pouvait pas plus se lasser de la voir inventer qu’elle ne se lassait d’inventer elle-même. Comme elle créait ainsi à la dérobée, à toute heure, pendant les leçons, sous l’œil même de nos argus, elle n’avait souvent que le temps de déchirer la page, de la rouler dans ses mains et de la jeter par la fenêtre ou dans le feu, pour échapper à une saisie qui eût amené de vives réprimandes ou de sévères punitions. Combien le poêle de la petite classe n’a-t-il pas dévoré de ses chefs-d’œuvre inconnus ! Je ne sais si l’imagination rétrospective ne m’en exagère pas le mérite, mais il me semble que toutes ces créations sacrifiées aussitôt que produites sont fort regrettables, et qu’elles eussent surpris et intéressé un véritable maître.

Sophie était l’amie de cœur d’Isabelle. C’était une des plus jolies, et la plus gracieuse personne du couvent. Sa taille souple, fine et arrondie en même temps, avait des poses d’une langueur britannique, moins la gaucherie habituelle à ces insulaires. Elle avait le cou rond, fort et allongé, avec une petite tête dont les mouvements onduleux étaient pleins de charmes : les plus beaux yeux du monde, le front droit, court et obstiné, inondé d’une forêt de cheveux bruns et brillants ; son nez était vilain et ne réussissait pas à gâter sa figure ravissante d’ailleurs. Elle avait une bouche, chose assez rare chez les Anglaises, une bouche de rose bien littéralement remplie de petites perles, une fraîcheur admirable, la peau veloutée, très blanche pour une peau brune. Enfin on l’appelait le bijou. Elle était bonne et sentimentale, exaltée dans ses amitiés, implacable dans ses aversions, mais ne les manifestant que par un muet et invincible dédain. Elle était adorée d’un grand nombre et ne daignait aimer que peu d’élues. Je me pris pour elle et pour Isabelle d’une grande tendresse qui me fut rendue avec plus de protection que d’élan. C’était dans l’ordre. J’étais un enfant pour elles.

Quand nous fûmes réunies dans le cloître, je vis que toutes étaient armées, qui d’une bûche, qui d’une pincette. Je n’avais rien, j’eus l’audace de rentrer dans la classe, de m’emparer d’une barre de fer qui servait à attiser le poêle et de retourner auprès de mes complices sans être remarquée.

Alors on m’initia au grand secret, et nous partîmes pour notre expédition.

Ce grand secret, c’était la légende traditionnelle du couvent, une rêverie qui se transmettait d’âge en âge et de diable en diable depuis deux siècles peut-être ; une fiction romanesque qui pouvait bien avoir eu quelque fond de réalité dans le principe, mais qui ne reposait certainement plus que sur le besoin de nos imaginations. Il s’agissait de délivrer la victime. Il y avait quelque part une prisonnière, on disait même plusieurs prisonnières, enfermées dans un réduit impénétrable, soit cellule cachée et murée dans l’épaisseur des murailles, soit cachot situé sous les voûtes des immenses souterrains qui s’étendaient sous le monastère et sous une grande partie du quartier Saint-Victor. Il y avait, en réalité, des caves magnifiques, une véritable ville souterraine dont nous n’avons jamais vu la fin, et qui offrait plusieurs sorties mystérieuses sur divers points du vaste emplacement du couvent. On assurait que ces caves allaient, très loin de là, se relier aux excavations qui se prolongent sous une grande moitié de Paris et sous les campagnes environnantes jusque vers Vincennes. On disait qu’en suivant les belles caves de notre couvent on pouvait aller rejoindre les catacombes, les carrières, le palais des Thermes de Julien, que sais-je ? Ces souterrains étaient la clef d’un monde de ténèbres, de terreurs, de mystères, un immense abîme creusé sous nos pieds, fermé de portes de fer, et dont l’exploration était aussi périlleuse que la descente aux enfers d’Énée ou du Dante. C’est pour cela qu’il fallait absolument y pénétrer en dépit des difficultés insurmontables de l’entreprise et des punitions terribles qu’eût provoquées la découverte de notre secret.

Parvenir dans les souterrains, c’était une de ces fortunes inespérées qui arrivaient une fois, deux fois au plus dans la vie d’un diable après des années de persévérance et de contention d’esprit. Y entrer par la porte principale, il n’y fallait pas songer. Cette porte était située au bas d’un large escalier, à côté des cuisines, qui étaient des caves aussi, et où se tenaient toujours les sœurs converses.

Mais nous étions persuadées qu’on pouvait entrer dans les souterrains par mille autres endroits, fût-ce par les toits. Selon nous, toute porte condamnée, tout recoin obscur sous un escalier, toute muraille qui sonnait le creux, pouvait être en communication mystérieuse avec les souterrains et nous cherchions de bonne foi cette communication jusque sous les combles.

J’avais lu avec délices, avec terreur, à Nohant, le Château des Pyrénées de madame Radcliffe. Mes compagnes avaient dans la cervelle bien d’autres légendes écossaises et irlandaises à faire dresser les cheveux sur la tête. Le couvent avait aussi à foison ses histoires de drames lamentables, de revenants, de cachettes, d’apparitions inexpliquées, de bruits mystérieux. Tout cela, et l’idée de découvrir enfin le formidable secret de la victime, allumait tellement nos folles imaginations, que nous nous persuadions entendre des soupirs, des gémissements partir de dessous les pavés ou s’exhaler par les fissures des portes et des murs.

Nous voilà donc lancées, mes compagnes pour la centième fois, moi pour la première, à la recherche de cette introuvable captive qui languissait on ne savait où, mais quelque part certainement, et que nous étions peut-être appelées à découvrir. Elle devait être bien vieille depuis tant d’années qu’on la cherchait en vain ! Elle pouvait bien avoir deux cents ans, mais nous n’y regardions pas de si près. Nous la cherchions, nous l’appelions, nous y pensions sans cesse, nous ne désespérions jamais.

Ce soir-là on me conduisit dans la partie des bâtiments que j’ai déjà esquissée, la plus ancienne, la plus disloquée, la plus excitante pour nos explorations. Nous nous attachâmes à un petit couloir bordé d’une rampe en bois et donnant sur une cage vide et sans issue connue. Un escalier, également bordé d’une rampe, descendait à cette région ignorée ; mais une porte en chêne défendait l’entrée de l’escalier. Il fallait tourner l’obstacle en passant d’une rampe à l’autre, et en marchant sur la face extérieure des balustres vermoulus. Au-dessous il y avait un vide sombre dont nous ne pouvions apprécier la profondeur. Nous n’avions qu’une petite bougie roulée (un rat), qui n’éclairait que les premières marches de l’escalier mystérieux. C’était un jeu à nous casser le cou. Isabelle y passa la première avec la résolution d’une héroïne, Mary avec la tranquillité d’un professeur de gymnastique, les autres avec plus ou moins d’adresse, mais toutes avec bonheur.

Nous voici enfin sur cet escalier si bien défendu. En un instant nous sommes au bas des degrés, et, avec plus de joie que de désappointement, nous nous trouvons dans un espace carré situé sous la galerie, une véritable impasse.

Pas de porte, pas de fenêtre, pas de destination explicable à cette sorte de vestibule sans issue. Pourquoi donc un escalier pour descendre dans une impasse ? pourquoi une porte solide et cadenassée pour en fermer l’escalier ?

On divise en plusieurs bouts la petite bougie, et chacune examine de son côté. L’escalier est en bois. Il faut qu’une marche à secret ouvre un passage, un escalier nouveau, ou une trappe cachée. Tandis que les unes explorent l’escalier et s’essayent à en disjoindre les vieux ais, les autres tâtent le mur, y cherchent un bouton, une fente, un anneau, un de ces mille engins qui, dans les romans de Radcliffe et dans les chroniques des vieux manoirs, font mouvoir une pierre, tourner un pan de boiserie, ouvrir une entrée quelconque vers des régions inconnues.

Mais, hélas, rien ! le mur est lisse et crépi en plâtre. Le carreau rend un son mat, aucune dalle ne se soulève, l’escalier ne recèle aucun secret. Isabelle ne se décourage pas. Au plus profond de l’angle qui rentre sous l’escalier, elle déclare que la muraille sonne le creux, on frappe, on vérifie le fait. « C’est là, s’écrie-t-on. Il y a là un passage muré, mais ce passage est celui de la fameuse cachette. Par là on descend au sépulcre qui renferme des victimes vivantes. » On colle l’oreille à ce mur, on n’entend rien, mais Isabelle affirme qu’elle entend des plaintes confuses, des grincements de chaînes. Que faire ? « C’est tout simple, dit Mary, il faut démolir le mur. À nous toutes, nous pourrons bien y faire un trou. »

Rien ne nous paraissait plus facile ; nous voilà travaillant ce mur, les unes essayant de l’enfoncer avec leurs bûches, les autres l’écorchant avec les pelles et les pincettes, sans penser qu’à tourmenter ainsi ces pauvres murailles tremblantes nous risquions de faire écrouler le bâtiment sur nos têtes. Nous ne pouvions heureusement lui faire grand mal, parce que nous ne pouvions pas frapper sans attirer quelqu’un par le bruit retentissant des coups de bûche. Il fallait nous contenter de pousser et de gratter. Cependant nous avions réussi à entamer assez notablement le plâtre, la chaux et les pierres, quand l’heure de la prière vint à sonner. Nous n’avions que le temps de recommencer notre périlleuse escalade, d’éteindre nos lumières, de nous séparer et de regagner les classes à tâtons. Nous remîmes au lendemain la poursuite de l’entreprise, et rendez-vous fut pris au même lieu. Celles qui y arriveraient les premières n’attendraient pas celles qu’une punition ou une surveillance inusitée retarderait. On travaillerait à creuser le mur, chacune de son mieux. Ce serait autant de fait pour le jour suivant. Il n’y avait pas de risque qu’on s’en aperçût, personne ne descendant jamais dans cette impasse abandonnée aux souris et aux araignées.

Nous nous aidâmes les unes les autres à faire disparaître la poussière et le plâtre dont nous étions couvertes, nous regagnâmes le cloître et nous rentrâmes dans nos classes respectives comme on se mettait à genoux pour la prière. Je ne me souviens plus si nous fûmes remarquées et punies ce soir-là. Nous le fûmes si souvent, qu’aucun fait de ce genre ne prend une date particulière dans le nombre. Mais bien souvent aussi nous pûmes poursuivre impunément notre œuvre. Mademoiselle D*** tricotait, le soir, tout en babillant et se querellant avec Mary Eyre. La classe était sombre, et je crois qu’elle n’avait pas la vue bonne. Tant il y a, qu’avec la rage de l’espionnage, elle n’avait pas le don de la clairvoyance, et qu’il nous était toujours facile de nous échapper. Une fois que nous étions hors de classe, où nous prendre dans ce village qu’on appelait le couvent ? Mademoiselle D*** n’avait pas d’intérêt à faire un esclandre et à signaler nos fréquentes escapades à la communauté. On lui eût reproché de ne savoir pas empêcher ce dont elle se plaignait. Nous étions parfaitement indifférentes au bonnet de nuit et aux déclamations furibondes de l’aimable personne. La supérieure, qui était politiquement indulgente, ne se laissait pas aisément persuader de nous priver de sorties. Elle seule avait le droit de prononcer cet arrêt suprême. La discipline était donc fort peu rigoureuse, en dépit du méchant caractère de la surveillante.

La poursuite du grand secret, la recherche de la cachette dura tout l’hiver que je passai à la petite classe. Le mur de l’impasse fut notablement dégradé, mais nous n’arrivâmes qu’à des traverses de bois devant lesquelles il fallut s’arrêter. On chercha ailleurs, on fouilla dans vingt endroits différents, toujours sans obtenir le moindre succès, toujours sans perdre l’espérance.

Un jour nous imaginâmes de chercher sur les toits quelque fenêtre en mansarde qui fût comme la clef supérieure du monde souterrain tant rêvé. Il y avait beaucoup de ces fenêtres dont nous ne savions pas la destination. Sous les combles existait une petite chambre où l’on allait étudier un des trente pianos épars dans l’établissement. Chaque jour on avait une heure pour cette étude, dont fort peu d’entre nous se souciaient. J’avais bonne envie d’étudier pourtant, j’adorais toujours la musique. J’avais un excellent maître, M. Pradher. Mais je devenais bien plus artiste pour le roman que pour la musique, car quel plus beau poème que le roman en action que nous poursuivions à frais communs d’imagination, de courage et d’émotions palpitantes ?

L’heure du piano était donc tous les jours l’heure des aventures, sans préjudice de celles du soir. On se donnait rendez-vous dans une de ces chambres éparses, et de là on partait pour le je ne sais où et le comme il vous plaira de la fantaisie.

Donc, de la mansarde où j’étais censée faire des gammes, j’observai un labyrinthe de toits, d’auvents, d’appentis, de soupentes, le tout couvert en tuiles moussues et orné de cheminées éraillées, qui offrait un vaste champ à des explorations nouvelles. Nous voilà sur les toits ; je ne sais plus avec qui j’étais, mais je sais que Fanelly (dont je parlerai plus tard) conduisait la marche. Sauter par la fenêtre ne fut pas bien difficile. À six pieds au-dessous de nous s’étendait une gouttière formant couture entre deux pignons. Escalader ces pignons, en rencontrer d’autres, sauter de pente en pente, voyager comme les chats, c’était plus imprudent que difficile, et le danger nous stimulait, loin de nous retenir.

Il y avait dans cette manie de chercher la victime quelque chose de profondément bête, et aussi quelque chose d’héroïque : bête, parce qu’il nous fallait supposer que ces religieuses dont nous adorions la douceur et la bonté exerçaient sur quelqu’un quelque épouvantable torture ; héroïque, parce que nous risquions tous les jours notre vie pour délivrer un être imaginaire, objet des préoccupations les plus généreuses et des entreprises les plus chevaleresques.

Nous étions là depuis une heure, découvrant le jardin, dominant toute une partie des bâtiments et des cours et prenant bien soin de nous blottir derrière une cheminée quand nous apercevions le voile noir d’une religieuse qui eût pu lever la tête et nous voir dans les nuages, lorsque nous nous demandâmes comment nous reviendrions sur nos pas. La disposition des toits nous avait permis de descendre et de sauter de haut en bas. Remonter n’était pas aussi facile. Je crois même que sans échelle c’était complètement impossible. Nous ne savions plus guère où nous étions. Enfin nous reconnûmes la fenêtre d’une pensionnaire en chambre. Sidonie Macdonald, fille du célèbre général. On pouvait y atteindre en faisant un dernier saut.

Celui-là était plus périlleux que les autres. J’y mis trop de précipitation et donnai du talon dans une croisée horizontale qui éclairait une galerie et par laquelle je fusse tombée de trente pieds de haut dans les environs de la petite classe, si le hasard de ma maladresse ne m’eût fait dévier un peu. J’en fus quitte pour deux genoux très écorchés sur les tuiles ; mais ce ne fut point là l’objet de ma préoccupation. Mon talon avait enfoncé une partie du châssis de cette maudite fenêtre et brisé une demi-douzaine de vitres qui tombèrent avec un fracas épouvantable à l’intérieur, tout près de l’entrée des cuisines. Aussitôt une grande rumeur s’élève parmi les sœurs converses, et, par l’ouverture que je viens de faire, nous entendons la voix retentissante de la sœur Thérèse qui crie aux chats et qui accuse Whisky, le maître matou de la mère Alippe, de se prendre de querelle avec tous ses confrères et de briser toutes les vitres de la maison. Mais la sœur Marie défendait les mœurs du chat, et la sœur Hélène assurait qu’une cheminée venait de s’écrouler sur les toits. Ce débat nous causa ce fou rire nerveux chez les petites filles que rien ne peut arrêter. Nous entendions monter les escaliers, nous allions être surprises en flagrant délit de promenade sur les toits et nous ne pouvions faire un pas pour chercher un refuge. Fanelly était couchée tout de son long dans la gouttière ; une autre cherchait son peigne. Quant à moi, j’étais bien autrement empêchée. Je venais de découvrir qu’un de mes souliers avait quitté mon pied, qu’il avait traversé le châssis brisé et qu’il était allé tomber à l’entrée des cuisines. J’avais les genoux en sang, mais le fou rire était si violent que je ne pouvais articuler un mot et que je montrais mon pied déchaussé en indiquant l’aventure par signes. Ce fut une nouvelle explosion de rires, et cependant l’alarme était donnée, les sœurs converses approchaient.

Bientôt nous nous rassurâmes. Là où nous étions abritées et cachées par des toits qui surplombaient, il n’était guère possible de nous découvrir sans monter par une échelle à la fenêtre brisée, ou sans suivre le même chemin que nous avions pris. C’était de quoi nous pouvions bien défier toutes les nonnes. Aussi, quand nous eûmes reconnu l’avantage de notre position, commençâmes-nous à faire entendre des miaulements homériques afin que Whisky et sa famille fussent atteints et convaincus à notre place. Puis nous gagnâmes la fenêtre de Sidonie, qui nous reçut fort mal. La pauvre enfant étudiait son piano et ne s’inquiétait pas des hurlements félins qui frappaient vaguement son oreille. Elle était maladive et nerveuse, fort douce, et incapable de comprendre le plaisir que nous pouvions trouver à courir les toits. Quand elle nous entendit débusquer en masse par sa fenêtre, à laquelle, en jouant du piano, elle tournait le dos, elle jeta des cris perçants. Nous ne prîmes guère le temps de la rassurer. Ses cris allaient attirer les nonnes, nous nous élançâmes dans sa chambre, gagnant la porte avec précipitation, tandis que debout, tremblante, les yeux hagards, elle voyait défiler cette étrange procession sans y rien comprendre, sans pouvoir reconnaître aucune de nous, tant elle était effarée.

En un instant nous fûmes dispersées : l’une remontait à la chambre haute d’où nous étions parties et parcourait le piano à tour de bras ; une autre faisait un grand détour pour regagner la classe. Quant à moi, il me fallait aller à la recherche de mon soulier et reprendre cette pièce de conviction s’il en était temps encore. Je parvins à ne pas rencontrer les sœurs converses et à trouver l’entrée des cuisines libre. « Audaces fortuna juvat, » me disais-je en songeant aux aphorismes que Deschartres m’avait enseignés. Et, en effet, je retrouvai le soulier fortuné qui était venu tomber dans un endroit sombre et qui n’avait frappé les regards de personne. Whisky seul fut accusé. J’eus grand mal aux genoux pendant quelques jours, mais je ne m’en vantai point, et les explorations ne furent pas ralenties.

Il me fallait bien toute cette excitation romanesque pour lutter contre le régime du couvent, qui m’était fort contraire. Nous étions assez convenablement nourries, et c’est d’ailleurs la chose dont je me suis toujours souciée le moins, mais nous souffrions du froid de la manière la plus cruelle, et l’hiver fut très rigoureux cette année-là. Les habitudes du lever et du coucher m’étaient aussi nuisibles que désagréables. J’ai toujours aimé à veiller tard et à ne pas me lever de bonne heure. À Nohant, on m’avait laissée faire ; je lisais ou j’écrivais le soir dans ma chambre, et on ne me forçait pas à affronter le froid des matinées. J’ai la circulation lente, et le mot sang-froid peint au physique et au moral mon organisation. Diable parmi les diables du couvent, je ne me démontais jamais et je faisais les plus grandes folies du monde avec un sérieux qui réjouissait fort mes complices ; mais j’étais bien réellement paralysée par le froid, surtout pendant la première moitié de la journée. Le dortoir, situé sous le toit en mansarde, était si glacial que je ne m’endormais pas et que j’entendais tristement sonner toutes les heures de la nuit. À six heures, les deux servantes Marie-Josèphe et Marie Anne venaient nous éveiller impitoyablement. Se lever et s’habiller à la lumière m’a toujours paru fort triste. On se lavait dans de l’eau dont il fallait briser la glace et qui ne lavait pas. On avait des engelures, les pieds enflés saignaient dans les souliers trop étroits. On allait à la messe à la lueur des cierges, on grelottait sur son banc, ou on dormait à genoux dans l’attitude du recueillement. À sept heures, on déjeunait d’un morceau de pain et d’une tasse de thé. On voyait enfin, en entrant en classe, poindre un peu de clarté dans le ciel et un peu de feu dans le poêle.

Moi, je ne dégelais que vers midi, j’avais des rhumes épouvantables, des douleurs aiguës dans tous les membres ; j’en ai souffert après pendant quinze ans.

Mais Mary ne pouvait supporter la plainte ; forte comme un garçon, elle raillait impitoyablement quiconque n’était pas stoïque. Elle me rendit ce service de me rendre impitoyable à moi même. J’y eus quelque mérite, car je souffrais plus que personne, et l’air de Paris me tuait déjà.

Jaune, apathique et muette, je paraissais en classe la personne la plus calme et la plus soumise. Jamais je n’eus avec la féroce D*** qu’une seule altercation que je raconterai plus tard. Je n’étais point répondeuse, je ne connaissais pas la colère, je ne me souviens pas d’en avoir eu la plus légère velléité pendant les trois ans que j’ai passés au couvent. Grâce à ce caractère, je n’y ai jamais eu qu’une seule ennemie et je n’y ai par conséquent ressenti qu’une seule antipathie ; c’est pour cela que j’ai gardé une sorte de rancune à cette D*** qui m’a fait connaître là le sentiment le plus opposé à mon organisation. J’ai toujours été aimée, même dans mon temps de pire diablerie, des compagnes les plus maussades et des maîtresses ou des nonnes les plus exigeantes. La supérieure disait à ma grand’mère que j’étais une eau qui dort. Paris avait glacé en moi cette fièvre de mouvement que j’avais subie à Nohant. Tout cela ne m’empêchait pas de courir sur les toits au mois de décembre et de passer des soirées entières nu-tête dans le jardin en plein hiver ; car, dans le jardin aussi, nous cherchions le grand secret et nous y descendions par les fenêtres quand les portes étaient fermées. C’est qu’à ces heures-là nous vivions par le cerveau, et je ne m’apercevais plus que j’eusse un corps malade à porter.

Avec tout cela, avec ma figure pâle et mon air transi, dont Isabelle faisait les plus plaisantes caricatures, j’étais gaie intérieurement. Je riais fort peu, mais le rire des autres me réjouissait les oreilles et le cœur. Une extravagance ne me faisait pas bondir de joie, mais je la couronnais gravement par une pire extravagance, et j’avais plus de succès que personne auprès des bêtes qui ne me haïssaient pas, et qui surtout se fiaient à ma générosité.

Par exemple, il arrivait souvent que toute la classe fût punie pour le méfait d’un diable ou pour la maladresse d’une bête. Les bêtes ne voulaient pas se trahir entre elles ; mais elles eussent trahi les diables si elles l’eussent osé ; seulement elles n’osaient pas. Tout tremblait devant G***, et pourtant G*** était bonne et n’employa jamais sa force à maltraiter les faibles ; mais elle avait de l’esprit comme douze diables, et ses moqueries exaspéraient celles qui n’y savaient pas répondre. Isabelle se faisait craindre par ses caricatures, Lavinia par ses grands airs de mépris. Moi seule je ne me faisais craindre pour rien ; j’étais diable avec les diables, bête avec les bêtes, le tout par laisser-aller de caractère ou par langueur physique. Je conquis tout à fait ces dernières en leur épargnant les punitions collectives. Aussitôt que la maîtresse disait : « Toute la classe en pénitence, si je ne découvre pas la coupable, » je me levais et je disais : « C’est moi. » Mary, qui me donnait le bon exemple en toutes choses, suivit le mien en celle-ci et on nous en sut gré.

Ma bonne maman allait quitter Paris, elle obtint de me faire sortir deux ou trois jeudis de suite. La supérieure n’osa pas trop lui dire que j’étais notée par toutes les maîtresses et tous les professeurs comme ne faisant absolument rien, et que le bonnet de nuit était ma coiffure habituelle. Ma grand’mère eût peut-être pensé alors que je perdais mon temps et qu’il valait mieux me reprendre avec elle. On passa donc légèrement sur ma dissipation et mes escapades.

Je me promettais une grande joie de ces sorties. Il n’en fut rien. J’avais déjà pris l’habitude de la vie en commun, habitude si douce aux caractères mélancoliques, et mon caractère était à la fois le plus triste et le plus enjoué de tout le couvent : triste par la réflexion, quand je retombais sur moi-même, avec mon corps souffreteux et endolori, avec le souvenir de mes chagrins de famille ; gaie, quand le rire de mes compagnes, la brusque interpellation de ma chère Mary, la plaisanterie originale de ma romanesque Isabelle, venaient m’arracher au sentiment de ma propre existence et me communiquer la vie qui était dans les autres.

Chez ma bonne maman, tout mon passé amer, tout mon présent tourmenté, tout mon avenir incertain me revenaient. On s’occupait trop de moi, on me questionnait, on me trouvait changée, alourdie, distraite. Quand la nuit était venue, on me reconduisait au couvent. Ce passage du petit salon chaud, parfumé, éclairé de ma grand’mère, au cloître obscur, vide et glacé ; des tendres caresses de la bonne maman, de la petite mère et du grand-oncle, au bonsoir froid et rechigné des portiers et des tourières me navrait le cœur un instant. Je frissonnais en traversant seule ces galeries pavées de tombeaux : mais au bout du cloître déjà la suavité de la retraite se faisait sentir. La madone Vanloo avait l’air de sourire pour moi. Je n’étais pas dévote envers elle, mais déjà sa petite lampe bleuâtre me jetait dans une rêverie vague et douce. Je laissais derrière moi un monde d’émotions trop fortes pour mon âge et d’exigences de sentiments qu’on ne m’avait pas assez ménagées. J’entendais la voix de Mary m’appeler avec impatience. Les petites bêtes venaient curieusement s’enquérir de ce que j’avais vu dans la journée. « Comme c’est triste de rentrer ! » me disait-on. Je ne répondais pas. Je ne pouvais expliquer pourquoi j’avais cette bizarrerie de me trouver mieux au couvent que dans ma famille.

À la veille du départ de ma grand’mère, un grand orage se forma contre moi dans les conseils de la supérieure. J’aimais à écrire autant que j’aimais peu à parler et je m’amusais à faire de nos espiègleries et des rigueurs de la D*** une sorte de journal satirique que j’envoyais à ma bonne maman, laquelle y prenait un grand divertissement et ne me prêchait nullement la soumission et la cajolerie, la dévotion encore moins. Il était de règle que nous missions le soir sur le bahut de l’antichambre de la supérieure les lettres que nous voulions envoyer. Celles qui n’étaient point adressées aux parents devaient être déposées ouvertes. Celles pour les parents étaient cachetées ; on était censé en respecter le secret.

Il m’eût été facile d’envoyer mes manuscrits à ma grand’mère par une voie plus sûre, puisque ses domestiques venaient souvent m’apporter divers objets et s’informer de ma santé ; mais j’avais une confiance suprême dans la loyauté de la supérieure. Elle avait dit devant moi à ma grand’mère qu’elle n’ouvrait jamais les lettres adressées aux parents. Je croyais, j’étais loyale, j’étais tranquille. Mais le volume et la fréquence de mes envois inquiétèrent reverend mother[10]. Elle décacheta sans façon, lut mes satires et supprima les lettres. Elle me fit même ce bon tour trois jours de suite sans en rien dire, afin de bien connaître mes habitudes de chronique moqueuse et la manière dont la D*** nous gouvernait. Une personne de cœur et d’intelligence en eût fait son profit. Elle m’eût grondée peut-être, mais elle eût congédié la D***. Il est vrai qu’une personne de cœur n’eût pas tendu un piège à la simplicité d’un enfant et n’eût pas abusé d’un secret qu’elle avait autorisé. La supérieure préféra interroger mademoiselle D***, qui, bien entendu, ne se reconnut pas au portrait plus ressemblant que flatté que j’avais tracé d’elle. Sa haine, déjà allumée par mon air calme et la douceur très réelle de mes manières, s’exaspéra, comme on peut le croire. Elle me traita de menteuse abominable, d’esprit fort (c’est-à-dire impie), de délatrice, de serpent, que sais-je ! La supérieure me manda et me fit une scène effroyable. Je restai impassible. Elle me promit ensuite bénignement de ne point faire connaître mes calomnies à ma grand’mère et de me garder le secret sur ces abominables lettres. Je ne l’entendais pas ainsi. Je sentis la duplicité de cette promesse. Je répondis que j’avais un brouillon de mes lettres, que ma grand’mère l’aurait, que je soutiendrais devant elle et devant madame la supérieure elle-même la vérité de mes assertions, et que, puisqu’il n’y avait pas de sûreté dans les relations auxquelles je m’étais confiée, je demanderais à changer de couvent.

La supérieure n’était pas une méchante femme ; mais quoi qu’on en pensât, je n’ai jamais senti qu’elle fût une très bonne femme. Elle m’ordonna de sortir de sa présence en m’accablant de menaces et d’injures. C’était une personne du grand monde et elle savait au besoin prendre des manières royales ; mais elle avait fort mauvais ton quand elle était en colère. Peut-être ne savait-elle pas bien la valeur de ses expressions en français, et je ne savais pas encore assez d’anglais pour qu’elle me parlât dans sa langue. Mademoiselle D*** avait la tête baissée, l’œil fermé, dans l’attitude extatique d’une sainte qui entend la voix de Dieu même. Elle se donnait des airs de pitié pour moi et de silence miséricordieux. Une heure après, au réfectoire, la supérieure entra suivie de quelques nonnes qui lui faisaient cortège ; elle parcourut les tables comme pour faire une inspection ; puis, s’arrêtant devant moi et roulant ses gros yeux noirs, qui étaient fort beaux, elle me dit d’une voix solennelle : « Étudiez la vérité ! » – Les sages pâlirent et firent le signe de la croix. Les bêtes chuchotèrent en me regardant. On vint ensuite m’accabler de questions. « Tout cela signifie, répondis-je, que dans trois jours je ne serai plus ici. »

J’étais outrée ; mais j’avais un violent chagrin. Je ne désirais nullement changer de couvent. J’avais déjà formé des affections que je souffrais de voir sitôt brisées. Ma grand’mère arriva sur ces entrefaites. La supérieure s’enferma avec elle, et, prévoyant que je dirais tout, elle prit le parti de remettre mes lettres et de les présenter comme un tissu de mensonges. Je crois qu’elle eut le dessous et que ma grand’mère blâma énergiquement l’abus de confiance qu’on était forcé de lui révéler. Je crois qu’elle prit ma défense et parla de me ramener sur-le-champ. Je ne sais ce qui se passa entre elles, mais quand on me fit monter dans le parloir de la supérieure, toutes deux essayaient de se composer un maintien grave et toutes deux étaient fort animées. – Ma grand’mère m’embrassa comme à l’ordinaire, et pas un mot de reproche ne me fut adressé, si ce n’est sur ma dissipation et le temps perdu à des enfantillages. Puis la supérieure m’annonça que j’allais quitter la petite classe, où mon intimité avec Mary portait le désordre et que j’entrerais immédiatement parmi les grandes. Cette bonne nouvelle, qui, en définitive, faisait aboutir toutes les menaces à une notable amélioration dans mon sort, me fut signifiée pourtant d’un ton sévère. On espérait que, n’ayant plus de relations avec mademoiselle D***, je renoncerais à mes habitudes de satire contre elle, que je romprais mes habitudes de diablerie avec la terrible Mary et que cette séparation serait profitable à l’une comme à l’autre.

Je répondis que je consentais de bon cœur à ne jamais m’occuper de mademoiselle D***, mais je ne voulus jamais promettre de ne plus aimer Mary. La force des choses devait suffire à nous séparer, puisque nous n’aurions plus que l’heure des récréations au jardin pour nous voir. Ma grand’mère, satisfaite du résultat de cette affaire, partit pour Nohant. Je passai à la grande classe, où m’avaient précédée Isabelle et Sophie. Je jurai à Mary de rester son amie à la vie et à la mort ; mais je n’en avais pas fini avec la terrible D***, comme on va bientôt le voir.

XII

Louise et Valentine. – La marquise de la Rochejaquelein. – Ses mémoires. – Son salon. – Pierre Riallo. – Mes compagnes de la petite classe. – Héléna. – Facéties et bel esprit du couvent. – La comtesse et Jacquot. – Sœur Françoise. – Madame Eugénie. – Combat singulier avec mademoiselle D***. – Le cabinet noir. – La séquestration. – Poulette. – Les nonnes. – Madame Monique. – Miss Fairbairns. – Madame Anne-Augustine et son ventre d’argent. – Madame Marie-Xavier. – Miss Hurst. – Madame Marie-Agnès. – Madame Anne-Joseph. – Les incapacités intellectuelles. – Madame Alicia. – Mon adoption – Les conversations de l’avant-quart. – Sœur Thérèse. – La distillerie. – Les dames de chœur et les sœurs converses.

Je ne quitterai pas la petite classe sans parler de deux pensionnaires que j’y ai beaucoup aimées, bien qu’elles ne fussent point classées parmi les diables. Elles ne l’étaient pas non plus parmi les sages, encore moins parmi les bêtes, car c’étaient deux intelligences fort remarquables. Je les ai déjà nommées : c’était Valentine de Gouy et Louise de la Rochejaquelein.

Valentine était une enfant, elle n’avait guère que neuf ou dix ans, si j’ai bonne mémoire ; et comme elle était petite et délicate, elle ne paraissait guère plus âgée que Mary Eyre et Helen Kelly, les deux mioches de la petite classe à cette époque. Mais cette enfant était grandement supérieure à son âge, et on pouvait autant se plaire avec elle qu’avec Isabelle ou Sophie. Elle apprenait toutes choses avec une facilité merveilleuse. Elle était déjà aussi avancée dans toutes ses études que les grandes. Elle avait un esprit charmant, beaucoup de franchise et de bonté. Mon lit était auprès du sien au dortoir, et j’aimais à la soigner comme si elle eût été ma fille. J’avais de l’autre côté une petite Suzanne, sœur de Sophie, qu’il me fallait soigner encore plus, car elle était continuellement malade.

L’autre affection que je laissais à la petite classe, mais qui ne tarda pas à me rejoindre à la grande, Louise, était fille de la marquise de la Rochejaquelein, veuve de M. de Lescure, la même qui a laissé des Mémoires intéressants sur la première Vendée. Je crois que le personnage politique[11] qui représente à l’Assemblée nationale une nuance de parti royaliste à idées plus chevaleresques que rassurantes est le frère de cette Louise. Leur mère a été certainement une héroïne de roman historique. Ce roman vrai, raconté par elle, offre des narrations très dramatiques, très bien senties et très touchantes. La situation de la France et de l’Europe m’y semble complètement méconnue ; mais, le point de vue royaliste accepté, il est impossible de mieux juger son propre parti, de mieux peindre le fort et le faible, le bon et le mauvais côté des éléments de la lutte. Ce livre est d’une femme de cœur et d’esprit. Il restera parmi les documents les plus colorés et les plus utiles de l’époque révolutionnaire. L’histoire a déjà fait justice des erreurs de fait et des naïves exagérations de l’esprit de parti qui ne peuvent pas ne point s’y trouver ; mais elle fera son profit des curieuses révélations d’un jugement droit et d’un esprit sincère qui signalent les causes de mort de la monarchie, tout en se dévouant avec héroïsme à cette monarchie expirante.

Louise avait le cœur et l’esprit de sa mère, le courage et un peu de l’intolérance politique des vieux chouans, beaucoup de la grandeur et de la poésie des paysans belliqueux au milieu desquels elle avait été élevée. J’avais déjà lu le livre de la marquise, qui était récemment publié. Je ne partageais pas ses opinions ; mais je ne les combattais jamais, je sentais le respect que je devais à la religion de sa famille, et ses récits animés, ses peintures charmantes des mœurs et des aspects du Bocage m’intéressaient vivement. Quelques années plus tard j’ai été une fois chez elle, et j’ai vu sa mère.

Comme cet intérieur m’a beaucoup frappée, je raconterai ici cette visite, que j’oublierais certainement si je la remettais à être rapportée en son lieu.

Je ne me rappelle plus où était située la maison. C’était un grand hôtel du faubourg Saint-Germain. J’arrivai modestement en fiacre, selon mes moyens et mes habitudes, et je fis arrêter devant la porte, qui ne s’ouvrait pas pour de si minces équipages. Le portier, qui était un vieux poudré de bonne maison voulut m’arrêter au passage. « Pardon, lui dis-je, je vais chez madame de la Rochejaquelein. – Vous ? dit-il en me toisant d’un air de mépris, apparemment parce que j’étais en manteau et en chapeau sans eflurs ni dentelles. Allons, entrez ! » Et il leva les épaules comme pour dire : « Ces gens-là reçoivent tout le monde ! »

J’essayai de pousser la porte derrière moi. Elle était si lourde, que je n’en vins pas à bout avec les doigts. Je ne voulais pas salir mes gants, je n’insistai donc pas ; mais comme j’avais déjà monté les premières marches de l’escalier, ce vieux cerbère courut après moi. « Et votre porte ? me cria-t-il. – Quelle porte ? – Celle de la rue ! – Ah, pardon ! lui dis-je en riant, c’est votre porte et non pas la mienne. » Il s’en alla la fermer en grommelant, et je me demandai si j’allais être aussi mal reçue par les illustres laquais de ma compagne d’enfance. En trouvant beaucoup de ces messieurs dans l’antichambre, je vis qu’il y avait du monde et je fis demander Louise. Je n’étais à Paris que pour deux ou trois jours ; je désirais répondre au désir qu’elle m’avait témoigné de m’embrasser et je ne voulais que causer quelques minutes avec elle. Elle vint me chercher et m’entraîna au salon avec la même gaieté et la même cordialité qu’autrefois. Du côté où elle me fit asseoir auprès d’elle, il n’y avait que des jeunes personnes, ses sœurs ou ses amies. De l’autre, les gens graves autour du fauteuil de sa mère, qui était un peu isolé en avant.

Je fus très désappointée de trouver dans l’héroïne de la Vendée une grosse femme très rouge et d’une apparence assez vulgaire. À sa droite, un paysan vendéen se tenait debout. Il était venu de son village pour la voir ou pour voir Paris, et il avait dîné avec la famille. Sans doute c’était un homme bien pensant et peut-être un héros de la dernière Vendée. Il ne me parut point d’âge à dater de la première, et Louise, que j’interrogeai, me dit simplement : « C’est un brave homme de chez nous. »

Il était vêtu d’un gros pantalon et d’une veste ronde. Il portait une sorte d’écharpe blanche au bras, et une vieille rapière lui battait les jambes. Il ressemblait à un garde champêtre un jour de procession. Il y avait loin de là aux partisans demi-pasteurs, demi-brigands que j’avais rêvés, et ce bonhomme avait une manière de dire Madame la marquise qui m’était nauséabonde. Pourtant la marquise, presque aveugle alors, me plut par son grand air de bonté et de simplicité. Il y avait autour d’elle de belles dames parées pour le bal, qui lui rendaient de grands hommages et qui, certes, n’avaient pas pour ses cheveux blancs et ses yeux bleus à demi éteints autant de vénération que mon cœur naïf était disposé à lui en accorder ; secret hommage d’autant plus appréciable que je n’étais alors ni dévote ni royaliste.

Je l’écoutai causer, elle avait plus de naturel que d’esprit, du moins dans ce moment-là. Le paysan, en prenant congé, reçut d’elle une poignée de main et mit son chapeau sur sa tête avant d’être sorti du salon, ce qui ne fit rire personne. Louise et ses sœurs étaient aussi simplement mises qu’elles étaient simples dans leurs manières. Cette simplicité allait même jusqu’à la brusquerie. Elles ne faisaient pas de petits ouvrages, elles avaient des quenouilles et affectaient de filer du chanvre, à la manière des paysannes. Je ne demandais pas mieux que de trouver tout cela charmant, et cela eût pu l’être.

Chez Louise, j’en suis certaine, tout était naïf et spontané : mais le cadre où je la voyais ainsi jouer à la châtelaine de Vendée ne se mariait point avec ces allures de fille des champs. Un beau salon très éclairé, une galerie de patriciennes élégantes et de ladies compassées, une antichambre remplie de laquais, un portier qui insultait presque les gens en fiacre, cela manquait d’harmonie et on y sentait trop l’impossibilité d’un hymen public et légitime entre le peuple et la noblesse.

Cette pensée d’hyménée me rappelle une des plus étranges et des plus significatives aventures de la vie de madame de la Rochejaquelein. Elle était alors veuve de M. de Lescure, encore enceinte de deux jumelles qu’elle devait perdre peu de jours après leur naissance. Réfugiée en Bretagne, au hameau de la Minaye, chez de pauvres paysans fidèles au malheur, traquée par les bleus, livrée à de continuelles alertes, gardant les troupeaux sous le nom de Jeannette, couchant souvent dans les bois avec sa mère (une femme héroïque que l’on adore en lisant ses Mémoires), fuyant par le vent et la pluie, pour se cacher dans quelque sillon ou dans quelque fossé, tandis que les patriotes fouillaient les maisons où elles avaient reçu asile, madame de la Rochejaquelein avait failli épouser un paysan breton. Voici comme elle raconte elle-même cet épisode.

« … Ma mère voulut, pour plus de précaution, user d’une ressource fort singulière. Deux paysannes vendéennes avaient épousé des Bretons, et, depuis ce temps-là, on ne les inquiétait plus. Ma mère, qui cherchait à m’assurer un repos complet pendant mes couches, ne trouva pas de meilleur moyen. Elle jeta les yeux sur Pierre Riallo. C’était un vieux homme veuf qui avait cinq enfants ; mais il fallait avoir un acte de naissance. La Ferret avait une sœur qui était allée autrefois s’établir de l’autre côté de la Loire avec sa fille. On envoya Riallo chercher les actes de naissance dans le pays de la Ferret. Tout allait s’arranger : l’officier municipal était prévenu et nous avait promis de déchirer la feuille du registre quand nous le voudrions. On devait prier les bleus au repas de la noce ; mais l’exécution de ce projet fut suspendue par des alarmes très vives qu’on nous donna. On nous dit que nous avions été dénoncées et que nous étions particulièrement recherchées. Nous changeâmes de demeure, et même nous nous séparâmes, etc. »

Quelques semaines plus tard, madame de Lescure et sa mère, changeant d’asile, se séparèrent de Pierre Riallo, qui les avait conduites à leur nouveau refuge : « Cet excellent homme, dit-elle, nous quitta en pleurant. Il ôta de son doigt une bague d’argent comme en portent les paysannes bretonnes, et me la donna. Jamais je n’ai cessé de la porter depuis. »

Ainsi la veuve de M. de Lescure, celle qui devait être la marquise de la Rochejaquelein, avait été en quelque sorte la fiancée de Pierre Riallo. Rien de plus austère certainement que ces fiançailles en présence de la mort, rien de plus chaste que l’affection du vieux paysan et la gratitude de la jeune marquise ; mais que fût-il arrivé si le mariage eût été conclu et que Pierre Riallo se fût refusé à la suppression frauduleuse de l’acte civil ? Certes, la noble Jeannette fût morte plutôt que de consentir à ratifier cette mésalliance monstrueuse. On était bien alors, par le fait, l’égale, moins que l’égale du pauvre paysan breton.

On était une pauvre brigande, bien heureuse de recevoir cette généreuse hospitalité et cette magnanime protection. Sous la Restauration, on ne l’avait pas oublié sans doute. On recevait dans son salon le premier paysan venu, pourvu qu’il eût au coude le brassard sans tache. On filait la quenouille des bergères, on avait de touchants et affectueux souvenirs ; mais on n’en était pas moins madame la marquise, et cette fausse égalité ne pouvait pas tromper le paysan. Si le fils de Pierre Riallo se fût présenté pour épouser Louise ou Laurence de la Rochejaquelein, on l’aurait considéré comme fou. Le fils des croisés, M. de la Rochejaquelein, aujourd’hui orateur politique, ne serait pas volontiers le beau-frère de quelque laboureur armoricain. Eh bien, Pierre Riallo, c’est bien là réellement comme un symbole pour personnifier le peuple vis-à-vis de la noblesse. On se fie à lui, on accepte ses sublimes dévouements, ses suprêmes sacrifices, on lui tend la main. On se fiancerait volontiers à lui aux jours du danger, mais on lui refuse, au nom de la religion monarchique et catholique, le droit de vivre en travaillant, le droit de s’instruire, le droit d’être l’égal de tout le monde : en un mot, la véritable union morale des castes, on frémit à l’idée seule de la ratifier.

Je pensais déjà un peu à tout cela en quittant le salon de madame de la Rochejaquelein, et, bien certaine que tout ce que j’avais vu n’était pas une comédie, sachant bien que Louise et sa famille avaient la mémoire du cœur, je me disais pourtant que, par la force des choses, ce que j’avais vu n’était qu’une charmante petite parade de salon.

Avant de clore cette digression, on me permettra de faire remarquer l’espèce d’analogie qui existe entre l’aventure de la marquise chez Pierre Riallo et les idées que ma mère avait encore en 1804 sur le mariage civil. En 1804, ma mère ne se croyait pas mariée avec mon père parce qu’elle n’était mariée qu’à la municipalité. En 93, madame de la Rochejaquelein ne se fût pas crue mariée avec Pierre Riallo parce que l’officier municipal promettait de déchirer l’acte. Ce peu de respect pour une formalité purement civile marque bien la transition d’une législation à une autre et la transformation de la société.

Je quitte mon épisode anticipé, qui date de 1824 ou 1825, 1826 peut-être, et je reviens sur mes pas. Je rentre au couvent, où Louise, avec sa vive intelligence, son noble cœur et son aimable caractère, ne faisait naître en moi aucune des réflexions que j’eus lieu de faire plus tard sans cesser de l’aimer. Je l’ai perdue de vue depuis longtemps. J’ignore qui elle a épousé, j’ignore même si elle vit, tant je suis peu du monde, tant j’ai franchi de choses qui me séparent du passé et m’ont fait perdre jusqu’à la trace de mes premières relations. Si elle existe, si elle se souvient de moi, si elle sait que George Sand est la même personne qu’Aurore Dupin, elle doit soupirer, détourner les yeux et nier même qu’elle m’ait aimée. Je sais l’effet des opinions et des préjugés sur les âmes les plus généreuses et je ne m’en étonne ni ne m’en scandalise. Moi, tranquille dans ma conscience d’aujourd’hui, comme j’étais tranquille et eau dormante dans ma diablerie d’il y a trente ans, je l’aime encore, cette Louise ; j’aime encore les royalistes, les dévotes, les nonnes mêmes que j’ai aimées et qui aujourd’hui ne prononcent mon nom, j’en suis sûre, qu’en faisant de grands signes de croix. Je ne désire pas les revoir, je sais qu’elles me prêcheraient ce qu’elles appelleraient le retour à la vérité. Je sais que je serais forcée de leur causer le chagrin d’échouer dans leurs pieux desseins. Il vaut donc mieux ne pas se revoir que de se revoir avec une cuirasse sur le cœur : mais mon cœur n’est pas mort pour cela. Il a toujours de doux élans vers ses premières tendresses. Ma religion, à moi, ne condamne pas à l’enfer éternel les adversaires de ma croyance. C’est pourquoi je parlerai de mes amies de couvent sans me soucier de ce que l’esprit de caste et de parti en a fait depuis. Je parlerai de celles qui ont dû me renier avec le même enthousiasme, la même effusion que de celles qui m’ont gardé un souvenir inaltérable. Je les vois encore telles qu’elles étaient, et je ne veux pas savoir ce qu’elles sont. Je les vois pures et suaves comme le matin de la vie où nous nous sommes connues. Les grands marronniers du couvent m’apparaissent comme ces Champs-Élyséens où se rencontraient des âmes venues de tous les points de l’univers et où elles faisaient échange de douces et calmes sympathies, sans prendre garde aux mondaines agitations, aux puériles dissidences de ce bas monde.

On me pardonnera bien de tracer ici une courte liste des compagnes que je laissais à la petite classe ; je ne me les rappelle pas toutes, mais j’ai du plaisir à retrouver une partie de leurs noms dans ma mémoire. C’était, outre celles que j’ai déjà citées, les trois Kelly (Mary, Helen et Henriette) ; les deux O’Mullan, créoles jaunes et douces ; les deux Cary, Fanny et Suzanne, sœurs de Sophie ; Lucy Masterson, Catherine et Maria Donner ; Maria Gordon, une délicate et maladive enfant, douce et intelligente, qui a épousé un Français, et qui est devenue une excellente mère de famille, une femme distinguée sous tous les rapports ; Louise Rollet, fille d’un maître de forges du Berry ; Lavinia Anster ; Camille de le Josne-Contay, personne roide et grave comme une huguenote des anciens jours (très catholique pourtant) ; Eugénie de Castella, demi-diable très excellent d’ailleurs, avec qui j’étais assez liée ; une des trois Defargues, filles d’un maire de Lyon ; Henriette Manoury, qui venait, je crois, du Havre ; enfin Héléna de***, enfant un peu persécutée, un peu opprimée, par sa faute peut-être, mais qui m’inspirait de la sollicitude par cette raison qu’elle était souvent victime de la diablerie.

Elle m’aimait quelquefois trop. C’était une nature inquiète et tourmentante. Il fallait lui faire tous ses devoirs, se charger de toutes ses corvées, voire de lui écrire sa confession, ce qui ne se faisait pas toujours très sérieusement, je l’avoue. Je la protégeais contre Mary, qui ne pouvait pas la tolérer. Je lui ai épargné bien des punitions, je l’ai sauvée de bien des orages, et je doute qu’elle en ait gardé la mémoire. Elle tirait une grande vanité de son nom, et on lui en savait mauvais gré, même celles qui en portaient de plus illustres, car il faut rendre à la plupart d’entre nous cette justice, que nous pratiquions de tous points l’égalité chrétienne, et que nous n’avions même pas la pensée de nous croire plus ou moins les unes que les autres.

C’est cette Héléna de *** qui m’avait du reste gratifiée d’un sobriquet que j’ai porté plus particulièrement que les autres ; car, comme toutes mes compagnes, j’en avais plusieurs. Héléna m’avait nommée Calepin, parce que j’avais la manie des tablettes de poche ; la sœur Thérèse m’avait surnommée Madcap et Mischievous ; à la grande classe, je devins ma Tante, et le marquis de Sainte-Lucie.

J’ai eu l’amusement de conserver mes livres élémentaires de la petite classe, le Spelling book, the Garden of the soul (le Jardin de l’âme), etc. Ils sont chargés de devises, de rébus, et, ce qui me réjouit le plus, de conversations dialoguées qu’on s’écrivait durant les heures de silence, car le silence général était une punition fort usitée. La couverture du premier livre venu passant de main en main sous la table devenait une causerie générale. On avait aussi des lettres en carton qu’on se faisait passer au moyen d’un long fil, d’un bout de la classe à l’autre. On formait rapidement des mots, et celle qui était séquestrée dans un coin séparée des autres par une punition particulière, était avertie de tout ce que l’on complotait. En fait de confessions écrites, d’examens de conscience qu’on faisait pour les petites je retrouve un griffonnage qui est un spécimen ; je ne sais qui l’a fait ni à qui il était destiné.

« Confession de

» Hélas, mon petit père Villèle[12], il m’est arrivé bien souvent de me barbouiller d’encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me donner des indigestions d’haricots, comme on dit dans le grand monde où j’ai été z’élevée ; j’ai scandalisé les jeunes ladies de la classe par ma malpropreté ; j’ai eu l’air bête, et j’ai oublié de penser à quoi que ce soit, plus de deux cents fois par jour. J’ai dormi au catéchisme et j’ai ronflé à la messe ; j’ai dit que vous n’étiez pas beau ; j’ai fait égoutter mon rat sur le voile de la mère Alippe, et je l’ai fait exprès. J’ai fait cette semaine au moins quinze pataquès en français et trente en anglais, j’ai brûlé mes souliers au poêle et j’ai infecté la classe. C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute, etc. »

On voit combien nos méchancetés et nos impiétés étaient innocentes. Elles étaient pourtant sévèrement tancées et punies quand mademoiselle D*** mettait la main sur ces écrits, qu’elle appelait licencieux et dangereux. La mère Alippe faisait semblant de se fâcher, punissait un peu, confisquait, et, j’en suis sûre, amusait l’ouvroir avec nos sottises.

Que chacun se rappelle comme il a ri de bon cœur, dans l’enfance, de choses qui par elles-mêmes n’étaient peut-être pas drôles du tout. Il n’en faut pas beaucoup pour les petites filles. Tout nous était sujet d’inextinguible risée ; un nom estropié, une figure ridicule au parloir, un incident quelconque à l’église, le miaulement d’un chat, que sais-je ? il y avait des paniques contagieuses comme les joies. Une petite criait pour une araignée ; aussitôt toute la classe criait sans savoir pourquoi. Un soir, à la prière, je ne sais ce qui se passa, personne n’a jamais pu le dire : une de nous crie, sa voisine se lève, une troisième se sauve, c’est aussitôt un sauve-qui-peut général ; on quitte la classe en masse, renversant les chaises, les bancs, les lumières, et on s’enfuit dans le cloître en tombant les unes sur les autres, entraînant les maîtresses qui ne crient et ne courent pas moins que les élèves. Il faut une heure pour rassembler le troupeau éperdu, et quand on veut s’expliquer, impossible d’y rien comprendre.

Malgré toute cette gaieté fébrile de la petite classe, j’y souffrais si réellement au moral et au physique, que j’ai conservé le souvenir du jour où j’entrai à la grande classe comme un des plus heureux de ma vie.

J’ai toujours été sensible à la privation de la vive lumière. Il semble que toute ma vie physique soit là. Je m’assombris inévitablement dans une atmosphère terne. La grande classe était très vaste ; il y avait cinq ou six fenêtres, dont plusieurs donnaient sur les jardins. Elle était chauffée d’une bonne cheminée et d’un bon poêle. D’ailleurs le printemps commençait. Les marronniers allaient fleurir, leurs grappes rosées se dressaient comme des candélabres. Je crus entrer dans le paradis.

La maîtresse de classe, que l’on tournait en ridicule et qui était bien un peu étrange dans ses manières, était une fort bonne personne au fond, et encore plus distraite que mademoiselle D***. On l’appelait la Comtesse, parce qu’elle se donnait de grands airs, et je lui conserverai ce surnom. Elle avait dans le jardin un appartement au rez-de-chaussée, dont un potager nous séparait, et de sa fenêtre, quand elle ne tenait pas la classe, elle pouvait voir une partie de nos escapades. Mais elle était bien plus occupée de voir, de la classe, ce qui se passait dans son appartement. C’est que là, à sa fenêtre ou devant sa porte, vivait, grattait et piaillait au soleil l’unique objet de ses amours, un vieux perroquet gris tout râpé, maussade bête que nous accablions de nos dédains et de nos insultes.

Nous avions grand tort, car Jacquot eût mérité toute notre gratitude ; c’était à lui que nous devions notre liberté. C’était grâce à lui que la Comtesse, incessamment préoccupée, nous laissait faire nos folies. Perché sur son bâton à la portée de la vue, Jacquot, lorsqu’il s’ennuyait, poussait des cris perçants. Aussitôt la Comtesse courait à la fenêtre, et si un chat rôdait autour du perchoir, si Jacquot impatiente avait brisé sa chaîne et entrepris un voyage d’agrément sur les lilas voisins, la Comtesse, oubliant tout, se précipitait hors de la classe, franchissait le cloître, traversait le jardin et courait gronder ou caresser la bête adorée. Pendant ce temps on dansait sur les tables, ou on quittait la classe pour faire comme Jacquot quelque voyage d’agrément à la cave ou au grenier.

La Comtesse était une jeune personne de quarante à cinquante ans, demoiselle, très bien née, on ne pouvait l’ignorer, car elle le disait à tout propos, sans fortune, et je crois peu instruite, car elle ne nous donnait aucune espèce de leçons et ne servait qu’à garder la classe comme surveillante. Elle était ennuyeuse et ridicule, mais bonne et convenable. Quelques-unes de nous l’avaient prise en grippe et la traitaient si mal qu’elles la forçaient de sortir de son caractère. Je n’ai jamais eu qu’à me louer d’elle pour mon compte, et je me reproche même d’avoir ri avec les autres de sa tournure magistrale, de ses phrases prétentieuses, de son grand chapeau noir qu’elle ne quittait jamais, de son châle vert qu’elle drapait d’une manière si solennelle, enfin de ses lapsus linguæ qui étaient relevés sans pitié et qu’on plaçait ensuite très haut dans la conversation sans qu’elle s’en aperçût jamais. J’aurais dû plutôt prendre son parti, puisqu’elle prenait souvent le mien auprès des religieuses. Mais les enfants sont ingrats (cet âge est sans pitié !) et la moquerie leur semble un droit inaliénable.

La seconde surveillante était une religieuse fort sévère, madame Anne-Françoise. Cette vieille, maigre et pâle, avait un énorme nez aquilin. Elle grondait beaucoup, injuriait trop et n’était pas aimée. Je n’avais rien pour elle, ni éloignement ni sympathie. Elle ne me traitait ni bien ni mal. Je ne lui ai jamais vu de préférence pour personne et on la soupçonnait d’être philosophe, parce qu’elle s’occupait d’astronomie. Elle avait effectivement une manière d’être fort différente des autres nonnes. Au lieu de communier comme elles tous les jours, elle ne s’approchait des sacrements qu’aux grandes fêtes de l’année. Ses sermons n’avaient point d’onction. C’étaient toujours des menaces, et dans un si mauvais français, qu’on ne pouvait les écouter sérieusement. Elle punissait beaucoup, et quand, par hasard, elle voulait plaisanter, elle était blessante et peu convenable. Sa figure accentuée ne manquait pas de caractère. Elle avait l’air d’un vieux dominicain, et pourtant elle n’était pas fanatique, pas même dévote pour une religieuse.

La maîtresse en chef de la petite classe était madame Eugénie, Maria-Eugenia Stonor. C’était une grande femme, d’une belle taille, d’un port noble, gracieux même dans sa solennité. Sa figure, rose et ridée comme celle de presque toutes les nonnes sur le retour, avait pu être jolie, mais elle avait une expression de hauteur et de moquerie qui éloignait d’elle au premier abord. Elle était plus que sévère, elle était emportée et se laissait aller à des antipathies personnelles qui lui faisaient beaucoup d’ennemies irréconciliables. Elle n’était affectueuse avec personne, et je ne connais qu’une seule pensionnaire qui l’ait aimée : c’est moi.

Cette affection que je ne pus m’empêcher de manifester pour le féroce abat-jour (on l’appelait ainsi, parce qu’elle avait la vue délicate et portait un garde-vue en taffetas vert), étonna toute la grande classe. Voici comment elle me vint.

Trois jours après mon entrée à cette classe, je rencontrai mademoiselle D*** à la porte du jardin. Elle me fit des yeux terribles ; je la regardai très en face et avec ma tranquillité habituelle. Elle avait eu un dessous dans mon admission à la grande classe, elle était furieuse. « Vous voilà bien fière, me dit-elle, vous ne me saluez seulement pas ! – Bonjour, madame, comment vous portez-vous ? – Vous avez l’air de vous moquer de moi. – Il vous plaît de le voir. – Ah ! ne prenez pas ces airs dégagés, je vous ferai encore sentir qui je suis. – J’espère que non, madame ; je n’ai plus rien à démêler avec vous. – Nous verrons ! » Et elle s’éloigna avec un geste de menace.

On était en récréation, tout le monde courait au jardin. J’en profitai pour entrer à la petite classe afin de reprendre quelques cahiers que j’avais laissés dans un cabinet attenant à la salle d’études. Ce cabinet, où l’on mettait les encriers, les pupitres, les grandes cruches d’eau destinées au lavage de la classe, servait aussi de cabinet noir, de prison pour les petites, pour Mary Eyre et compagnie.

J’y étais depuis quelques instants, cherchant mes cahiers, lorsque mademoiselle D*** se présente à moi comme Tisiphone. « Je suis bien aise de vous trouver ici, me dit-elle ; vous allez me faire des excuses pour la manière impertinente dont vous m’avez regardée tout à l’heure. – Non, madame, je n’ai pas été impertinente, je ne vous ferai pas d’excuses. – En ce cas, vous serez punie à la manière des petites, vous serez enfermée ici jusqu’à ce que vous ayez baissé le ton. – Vous n’en avez pas le droit, je ne suis plus sous votre autorité. – Essayez de sortir ! – Tout de suite. »

Et, profitant de sa stupeur, je franchis la porte du cabinet et allai droit à elle ; mais aussitôt, transportée de rage, elle se précipita sur moi, m’étreignit dans ses bras et me repoussa vers le cabinet. Je n’ai jamais vu rien de si laid que cette grosse dévote en fureur. Moitié riant, moitié résistant, je la repoussai, je l’acculai contre le mur, jusqu’à ce qu’elle voulût me frapper ; alors je levai le poing sur elle, je la vis pâlir, je la sentis faiblir, et je restai le bras levé, certaine que j’étais la plus forte et qu’il m’était très facile de m’en débarrasser ; mais pour cela il fallait ou lui donner un coup ou la faire tomber, ou au moins la pousser rudement et risquer de lui faire du mal. Je n’étais pas plus en colère que je ne le suis à cette heure et je n’ai jamais pu faire de mal à personne. Je la lâchai donc en souriant, et j’allais m’en aller, satisfaite de lui avoir pardonné et de lui avoir fait sentir la supériorité de mes instincts sur les siens, lorsqu’elle profita traîtreusement de ma générosité, revint sur moi et me poussa de toute sa force. Mon pied heurta une grosse cruche d’eau qui roula avec moi dans le cabinet, la D*** m’y enferma à double tour, et s’enfuit en vomissant un torrent d’injures.

Ma situation était critique. J’étais littéralement dans un bain froid ; le cabinet était fort petit et la cruche énorme ; lorsque je fus relevée j’avais encore de l’eau jusqu’à la cheville. Pourtant je ne pus m’empêcher de rire en entendant la D*** s’écrier : « Ah ! la perverse, la maudite ! Elle m’a fait mettre tellement en colère, que je vais être obligée de retourner me confesser. J’ai perdu mon absolution. » Moi, je ne perdis pas la tête, je grimpai sur les rayons du cabinet pour me mettre à pied sec, j’arrachai une feuille blanche d’un cahier, je trouvai plumes et encre, et j’écrivis à madame Eugénie à peu près ce qui suit : « Madame, je ne reconnais maintenant d’autre autorité sur moi que la vôtre. Mademoiselle D*** vient de faire acte de violence sur ma personne et de m’enfermer. Veuillez venir me délivrer, etc. »

J’attendis que quelqu’un parût. Maria Gordon, je crois, vint chercher aussi un cahier dans le cabinet, et en voyant ma tête apparaître à la lucarne, elle eut grand’peur et voulut fuir. Mais je me fis reconnaître et la priai de porter mon billet à madame Eugénie, qui devait être au jardin. Un instant après madame Eugénie parut, suivie de mademoiselle D***. Elle me prit par la main et m’emmena sans rien dire. La D*** était silencieuse aussi. Quand je fus seule avec madame Eugénie dans le cloître, je l’embrassai naïvement pour la remercier. Cet élan lui plut. Madame Eugénie n’embrassait jamais personne, et personne ne songeait à l’embrasser. Je la vis émue comme une femme qui ne connaît pas l’affection et qui pourtant n’y serait pas insensible. Elle me questionna. Elle avait une manière de questionner très habile ; elle avait l’air de ne pas écouter la réponse et elle ne perdait ni un mot ni une expression de visage. Je lui racontai tout, elle vit que c’était la vérité. Elle sourit, me serra la main, et me fit signe de retourner au jardin.

L’archevêque de Paris venait confirmer quelques jours après. On choisissait les élèves qui avaient fait leur première communion et qui n’avaient pas reçu l’autre sacrement. On les faisait entrer en retraite dans une chambre commune dont mademoiselle D*** était la gardienne et la lectrice. C’est elle qui faisait les exhortations religieuses. On vint me chercher le jour même, mais mademoiselle D*** refusa de me recevoir et ordonna que je ferais ma retraite toute seule dans la chambre qu’il plairait aux religieuses de m’assigner. Alors madame Eugénie prit hautement mon parti. « C’est donc une pestiférée ? dit-elle avec son air railleur. Eh bien, qu’elle vienne dans ma cellule. » Elle m’y conduisit en effet, et madame Alippe vint nous y joindre. Elles restèrent dans le corridor pendant que je m’installais dans la cellule, et j’entendis leur conversation en anglais. Je ne sais si elles me croyaient déjà capable de n’en pas perdre beaucoup de mots.

« Voyons, disait madame Eugénie, cette enfant est donc détestable, vous qui la connaissez ? – Elle n’est pas détestable du tout, répondit la mère Alippe, elle est bonne, au contraire, et cette D*** ne l’est pas. Mais l’enfant est diable, comme elles disent… Ah ! cela vous fait rire, vous ? vous aimez les diables, on sait cela ! » (C’est bon à savoir, pensai-je.) Et madame Eugénie reprit : « Puisqu’elle est folle, ce n’est pas le moment de la confirmer. Elle n’y porterait pas le recueillement nécessaire. Laissons-lui le temps de devenir sage, et surtout ne la mettons pas en contact avec une personne qui lui en veut. Vous m’accordez bien que cette enfant m’appartient, et que vous-même vous n’avez plus de droits sur elle ? – Pas d’autres que les droits de l’amitié chrétienne, répondit la mère Alippe, et mademoiselle D*** est dans son tort : soyez tranquille, elle ne recommencera plus. »

Madame Eugénie alla trouver la supérieure, à ce que je crois, pour s’expliquer avec elle, et peut-être avec la mère Alippe et mademoiselle D***, sur ce qui venait de se passer et sur ce qu’il y avait à faire. Pendant que j’étais dans la cellule de ma protectrice, Poulette vint m’y trouver : Poulette, c’était le nom que les petites avaient donné à madame Marie Austin (Marie-Augustine), la sœur de la mère Alippe, et la dépositaire du couvent. Celle-là était l’idole des pensionnaires. Elle grognait d’une certaine façon maternelle et caressante. N’ayant pas de fonctions auprès de nous, elle faisait métier de nous gâter et de nous tancer gaiement de nos sottises. Elle avait une boutique de friandises qu’elle nous vendait, et elle donnait souvent à celles qui n’avaient plus d’argent, ou du moins elle leur ouvrait des crédits qu’on oubliait de fermer de part et d’autre. Cette bonne femme, toujours gaie, sans morgue de dévotion, et qu’on prenait par le cou sans façon, qu’on embrassait sur les deux joues, qu’on taquinait même sans jamais la fâcher sérieusement, vint me consoler de mes mésaventures et me donner même trop raison, ce dont j’aurais pu abuser si je n’avais pas eu hâte de rentrer en paix avec tout le monde.

Au bout d’une heure de babillage avec Poulette, je reçus la visite de mademoiselle D***. La supérieure ou son confesseur l’avait grondée. Elle était douce comme miel, et je fus fort étonnée de ses façons caressantes. Elle m’annonça qu’on avait remis mon sacrement à l’année suivante, qu’on ne me croyait pas suffisamment disposée à recevoir la grâce, que madame Eugénie allait venir me le dire mais qu’elle-même, avant d’entrer en retraite avec les néophytes, avait voulu faire sa paix avec moi. « Voyons, me dit-elle, voulez-vous convenir que vous avez eu tort, et me donner la main ? – De tout mon cœur, lui dis-je. Tout ce que vous me prescrirez avec douceur et bienveillance, je m’y rendrai. » Elle m’embrassa, ce qui ne me fit pas grand plaisir, mais tout fut terminé, et jamais plus nous n’eûmes maille à partir ensemble.

L’année suivante, j’étais devenue très dévote, je fus confirmée et je fis la retraite sous le patronage de cette même demoiselle D***. Elle me témoigna beaucoup d’égards et me loua beaucoup de ma conversion. Elle nous faisait de longues lectures qu’elle développait et commentait ensuite avec une certaine éloquence rude et parfois saisissante. Elle commençait d’un ton emphatique auquel on s’habituait peu à peu et qui finissait par vous émouvoir. Cette retraite est tout ce que je me rappelle d’elle à partir de mon installation définitive à la grande classe. Je lui ai pardonné de tout mon cœur et je ne rétracte pas mon pardon ; mais je persiste à dire que nous eussions été infiniment meilleures et plus heureuses, si les religieuses seules se fussent chargées de notre éducation.

Avant d’en revenir au récit de mon existence au couvent, je veux parler de nos religieuses avec quelque détail, je ne crois pas avoir oublié aucun de leurs noms.

Après madame Canning (la supérieure), dont j’ai parlé, après madame Eugénie, la mère Alippe, la bonne Poulette (Marie-Augustine), une des doyennes était madame Monique (Maria Monica), personne très austère, très grave, que je n’ai jamais vue sourire et avec laquelle nulle ne se familiarisa jamais. Elle a été supérieure après madame Eugénie, qui elle-même avait succédé de mon temps à madame Canning. L’autorité supérieure n’était pas inamovible. On procédait à l’élection, je crois, tous les cinq ans. Madame Canning fut supérieure pendant trente ou quarante ans et mourut supérieure. Madame Eugénie demanda à être délivrée de son gouvernement cinq ans après, sa vue se troublant de plus en plus. Elle est devenue presque aveugle. J’ignore si elle existe encore. Je ne sais pas non plus si madame Monique a vécu jusqu’à présent. Je sais qu’il y a quelques années madame Marie-Françoise lui avait succédé.

De mon temps madame Marie-Françoise était novice sous son nom de famille, miss Fairbairns. C’était une très belle personne, blanche avec des yeux noirs, de fraîches couleurs, une physionomie très ferme, très décidée, franche, mais froide. Cette froideur, dont le principe tout britannique était développé par la réserve claustrale et le recueillement chrétien, se faisait sentir chez la plupart de nos religieuses. Souvent nos élans de sympathie pour elles en étaient attristés et glacés. C’est le seul reproche collectif que j’aie à leur faire. Elles n’étaient pas assez désireuses de se faire aimer.

— Une autre doyenne était madame Anne-Augustine, si je ne fais pas erreur de nom. Celle-là était si vieille, que lorsqu’on se trouvait à monter un escalier derrière elle, on avait le temps d’apprendre sa leçon. Elle n’avait jamais pu dire un mot de français. Elle avait aussi une figure très solennelle et très austère. Je ne crois pas qu’elle ait jamais adressé la parole à aucune de nous. On prétendait qu’elle avait eu une maladie très grave et qu’elle ne digérait qu’au moyen d’un ventre d’argent. Le ventre d’argent de madame Anne-Augustine était une des traditions du couvent, et nous étions assez bêtes pour y croire.

On s’imaginait même entendre le cliquetis de ce ventre lorsqu’elle marchait ; c’était donc pour nous un être très mystérieux et quelque peu effrayant que cette antique béguine qui était à moitié statue de métal, qui ne parlait jamais, qui vous regardait quelquefois d’un air étonné et qui ne savait même pas le nom d’une seule d’entre nous. On la saluait en tremblant, elle faisait une courte inclination de la tête et passait comme un spectre. Nous prétendions qu’elle était morte depuis deux cents ans et qu’elle trottait toujours dans les cloîtres par habitude.

Madame Marie-Xavier était la plus belle personne du couvent, grande, bien faite, d’une figure régulière et délicate ; elle était toujours pâle comme sa guimpe, triste comme un tombeau. Elle se disait fort malade et aspirait à la mort avec impatience. C’est la seule religieuse que j’aie vue au désespoir d’avoir prononcé des vœux. Elle ne s’en cachait guère et passait sa vie dans les soupirs et les larmes. Ces vœux éternels, que la loi civile ne ratifiait pas, elle n’osait pourtant aspirer à les rompre. Elle avait juré sur le saint-sacrement ; elle n’était pas assez philosophe pour se dédire, pas assez pieuse pour se résigner. C’était une âme défaillante, tourmentée, misérable, plus passionnée que tendre, car elle ne s’épanchait que dans des accès de colère, et comme exaspérée par l’ennui. On faisait beaucoup de commentaires là-dessus. Les unes pensaient qu’elle avait pris le voile par désespoir d’amour et qu’elle aimait encore ; les autres, qu’elle haïssait et qu’elle vivait de rage et de ressentiment ; d’autres enfin l’accusaient d’avoir un caractère amer et insociable et de ne pouvoir subir l’autorité des doyennes.

Quoique tout cela fût aussi bien caché que possible, il nous était facile de voir qu’elle vivait à part, que les autres nonnes la blâmaient, et qu’elle passait sa vie à bouder ou à être boudée. Elle communiait cependant comme les autres, et elle a passé, je crois, une dizaine d’années sous le voile. Mais j’ai su que peu de temps après ma sortie du couvent elle avait rompu ses vœux et qu’elle était partie, sans qu’on sût ce qui s’était passé dans le sein de la communauté. Quelle a été la fin du douloureux roman de sa vie ? A-t-elle retrouvé libre et repentant l’objet de sa passion ? Avait-elle ou n’avait-elle point une passion ? Est-elle rentrée dans le monde ? A-t-elle surmonté les scrupules et les remords de la dévotion qui l’avait retenue si longtemps captive, en dépit de son manque de vocation ? Est-elle rentrée dans un autre couvent pour y finir ses jours dans le deuil et la pénitence ? Aucune de nous, je crois, ne l’a jamais su. Ou bien on me l’a dit et je l’ai oublié. Est-elle morte à la suite de cette longue maladie de l’âme qui la dévorait ? Nos religieuses donnaient pour prétexte l’arrêt des médecins, qui l’avaient condamnée à mourir ou à changer de climat et de régime. Mais il était facile de voir à leur sourire un peu amer que tout cela ne s’était point passé sans luttes et sans blâme.

Une autre novice, qui était fort belle aussi et que j’ai vue entrer postulante sous le nom de miss Croft, a fait, depuis mon départ, comme madame Maria Xavier ; elle a quitté le couvent et renoncé à sa vocation avant d’avoir pris le voile noir.

Miss Hurst, novice à qui j’ai vu prendre ce voile de deuil éternel et qui l’a fait très délibérément et sans repentir, était la nièce de madame Monique. Elle était ma maîtresse d’anglais. Tous les jours je passais une heure dans sa cellule. Elle démontrait avec clarté et patience. Je l’aimais beaucoup, elle était parfaite pour moi, même quand j’étais diable. Elle s’est nommée en religion Maria Vinifred. Je n’ai jamais lu Shakespeare ou Byron dans le texte sans penser à elle et sans la remercier dans mon cœur.

Il y avait, quand j’entrai au couvent, deux autres novices qui touchaient à la fin de leur noviciat et qui prirent le voile avant miss Hurst et miss Fairbairns. J’ai oublié leurs noms de famille, je ne me rappelle que leurs noms de religion : Mary-Agnès et la sœur Anne-Joseph. Toutes deux petites et menues, elles avaient l’air de deux enfants. Marie-Agnès surtout était un petit être fort singulier. Ses goûts et ses habitudes étaient en parfaite harmonie avec l’exiguïté mignarde de sa personne. Elle aimait les petits livres, les petites fleurs, les petits oiseaux, les petites filles, les petites chaises ; tous les objets de son choix et à son usage étaient mignons et proprets comme elle. Elle portait dans son genre de prédilection une certaine grâce enfantine et plus de poésie que de manie.

L’autre petite nonne, moins petite pourtant et moins intelligente aussi, était la plus douce et la plus affectueuse créature du monde. Celle-là n’avait pas une parcelle de la morgue anglaise et de la méfiance catholique. Elle ne nous rencontrait jamais sans nous embrasser, en nous adressant, d’un ton à la fois larmoyant et enjoué, les épithètes les plus tendres.

Les enfants sont portés à abuser de l’expansion qu’on a avec eux, aussi les pensionnaires avaient-elles peu de respect pour cette bonne petite nonne. Les Anglaises surtout regardaient comme un travers le laisser-aller affectueux de ses manières. Il n’y a pas à dire, au couvent comme ailleurs, j’ai toujours trouvé cette race hautaine et guindée à la surface. Le caractère des Anglaises est plus bouillant que le nôtre. Leurs instincts ont plus d’animalité dans tous les genres. Elles sont moins maîtresses que nous de leurs sentiments et de leurs passions. Mais elles sont plus maîtresses de leurs mouvements, et dès l’enfance il semble qu’elles s’étudient à les cacher et à se composer une habitude de maintien impassible. On dirait qu’elles viennent au monde dans la toile goudronnée dont on faisait ces fameux collets montés devenus synonymes d’orgueil et de pruderie.

Pour en revenir à la sœur Anne-Joseph, je l’aimais comme elle était, et quand elle venait à moi les bras ouverts et l’œil humide (elle avait toujours l’air d’un enfant qui vient d’être grondé et qui demande protection ou consolation au premier venu), je ne songeais point à épiloguer sur la banalité de ses caresses ; je les lui rendais avec la sincérité d’une sympathie toute d’instinct ; car, d’affection raisonnée, il n’y avait pas moyen d’y songer avec elle. Elle ne savait pas dire deux mots de suite, parce qu’elle ne pouvait pas assembler deux idées. Était-ce bêtise, timidité, légèreté d’esprit ? Je croirais plutôt que c’était maladresse intellectuelle, gaucherie du cerveau si l’on peut parler ainsi ! Elle jasait sans rien dire, mais c’est qu’elle eût voulu beaucoup dire et qu’elle ne le pouvait pas, même dans sa propre langue. Il n’y avait pas absence, mais confusion d’idées. Préoccupée de ce à quoi elle voulait penser, elle disait des mots pour d’autres mots qu’elle croyait dire, ou elle laissait sa phrase au beau milieu, et il fallait deviner le reste tandis qu’elle en commençait une autre. Elle agissait comme elle parlait. Elle faisait cent choses à la fois et n’en faisait bien aucune ; son dévouement, sa douceur, son besoin d’aimer et de caresser semblaient la rendre tout à fait propre aux fonctions d’infirmière dont on l’avait revêtue. Malheureusement, comme elle embrouillait sa main droite avec sa main gauche, elle embrouillait malades, remèdes et maladies ; elle vous faisait avaler votre lavement, elle mettait la potion dans la seringue. Et puis elle courait pour chercher quelque drogue à la pharmacie, et croyant monter l’escalier, elle le descendait, et réciproquement. Elle passait sa vie à se perdre et à se retrouver, on la rencontrait toujours affairée, toute dolente pour un bobo survenu à une de ses dearest sisters[13] ou à un de ses dearest children[14]. Bonne comme un ange, bête comme une oie, disait-on. Et les autres religieuses la grondaient beaucoup, ou la raillaient un peu vivement pour ses étourderies. Elle se plaignait d’avoir des rats dans sa cellule. On lui répondait que s’il y en avait, ils étaient sortis de sa cervelle. Désespérée quand elle avait fait une sottise, elle pleurait, perdait la tête et devenait incapable de la retrouver.

Quel nom donner à ces organisations affectueuses, inoffensives, pleines de bon vouloir, mais par le fait inhabiles et impuissantes ? Il y en a beaucoup de ces natures-là, qui ne savent et ne peuvent rien faire, et qui, livrées à elles-mêmes, ne trouveraient pas dans la société une fonction applicable à leur individualité. On les appelle brutalement idiotes et imbéciles. Moi, j’aimerais mieux ce préjugé de certains peuples qui réputent sacrées les personnes ainsi faites. Dieu agit en elles mystérieusement, mais il faut respecter Dieu dans l’être qu’il semble vouloir écraser de trop de pensées, ou embarrasser en lui ôtant le fil conducteur du labyrinthe intellectuel.

N’aurons-nous pas un jour une société assez riche et assez chrétienne pour qu’on ne dise plus aux inhabiles : « Tant pis pour toi, deviens ce que tu pourras ! » L’humanité ne comprendra-t-elle jamais que ceux qui ne sont capables que d’aimer, sont bons à quelque chose, et que l’amour d’une bête est encore un trésor ?

Pauvre petite sœur Anne-Joseph, tu fis bien de te tourner vers Dieu, qui seul ne rebute pas les élans d’un cœur simple, et, quant à moi, je le remercie de ce qu’il m’a fait aimer en toi cette sainte simplicité qui ne pouvait rien donner que de la tendresse et du dévouement. Faites les difficiles, vous autres qui en avez trop rencontré dans ce monde !

J’ai gardé pour la dernière celle des nonnes que j’ai le plus aimée. C’était, à coup sûr, la perle du couvent. Madame Mary-Alicia Spiring était la meilleure, la plus intelligente et la plus aimable des cent et quelques femmes, tant vieilles que jeunes, qui habitaient, soit pour un temps, soit pour toujours, le couvent des Anglaises. Elle n’avait pas trente ans lorsque je la connus. Elle était encore très belle, bien qu’elle eût trop de nez et trop peu de bouche. Mais ses grands yeux bleus bordés de cils noirs étaient les plus beaux, les plus francs, les plus doux yeux que j’aie vus de ma vie. Toute son âme généreuse, maternelle et sincère, toute son existence dévouée, chaste et digne, étaient dans ces yeux-là. On eût pu les appeler, en style catholique, des miroirs de pureté. J’ai eu longtemps l’habitude, et je ne l’ai pas tout à fait perdue, de penser à ces yeux-là quand je me sentais, la nuit, oppressée par ces visions effrayantes qui vous poursuivent encore après le réveil. Je m’imaginais rencontrer le regard de madame Alicia, et ce pur rayon mettait les fantômes en fuite.

Il y avait dans cette personne charmante quelque chose d’idéal ; je n’exagère pas, et quiconque l’a vue un instant à la grille du parloir, quiconque l’a connue quelques jours au couvent, a ressenti pour elle une de ces subites sympathies mêlées d’un profond respect, qu’inspirent les âmes d’élite. La religion avait pu la rendre humble, mais la nature l’avait faite modeste. Elle était née avec le don de toutes les vertus, de tous les charmes, de toutes les puissances que l’idée chrétienne bien comprise par une noble intelligence ne pouvait que développer et conserver. On sentait qu’il n’y avait point de combat en elle et qu’elle vivait dans le beau et dans le bon comme dans son élément nécessaire. Tout était en harmonie chez elle. Sa taille était magnifique et pleine de grâces sous le sac et la guimpe. Ses mains effilées et rondelettes étaient charmantes, malgré une ankylose des petits doigts qui ne se voyait pas habituellement. Sa voix était agréable, sa prononciation d’une distinction exquise dans les deux langues, qu’elle parlait également bien. Née en France d’une mère française, élevée en France, elle était plus Française qu’Anglaise, et le mélange de ce qu’il y a de meilleur dans ces deux races en faisait un être parfait. Elle avait la dignité britannique sans en avoir la roideur, l’austérité religieuse sans la dureté. Elle grondait parfois, mais en peu de mots, et c’étaient des mots si justes, un blâme si bien motivé, des reproches si directs, si nets, et pourtant accompagnés d’un espoir si encourageant, qu’on se sentait courbée, réduite, convaincue, devant elle, sans être ni blessée, ni humiliée, ni dépitée. On l’estimait d’autant plus qu’elle avait été plus sincère, on l’aimait d’autant plus qu’on se sentait moins digne de l’amitié qu’elle vous conservait, mais on gardait l’espoir de la mériter, et on y arrivait certainement, tant cette affection était désirable et salutaire.

Plusieurs religieuses avaient une fille, ou plusieurs filles parmi les pensionnaires ; c’est-à-dire que sur la recommandation des parents, ou sur la demande d’un enfant et avec la permission de la supérieure, il y avait une sorte d’adoption maternelle spéciale. Cette maternité consistait en petits soins particuliers, en réprimandes tendres ou sévères à l’occasion. La fille avait la permission d’entrer dans la cellule de sa mère, de lui demander conseil ou protection, d’aller quelquefois prendre le thé avec elle dans l’ouvroir des religieuses, de lui offrir un petit ouvrage à sa fête, enfin de l’aimer et de le lui dire. Tout le monde voulait être la fille de Poulette ou de la mère Alippe. Madame Marie-Xavier avait des filles. On désirait vivement être celle de madame Alicia, mais elle était avare de cette faveur. Secrétaire de la communauté, chargée de tout le travail de bureau de la supérieure, elle avait peu de loisir et beaucoup de fatigue. Elle avait eu une fille bien-aimée, Louise de Courteilles (qui a été depuis madame d’Aure). Cette Louise était sortie du couvent, et personne n’osait espérer de la remplacer.

Cette ambition me vint comme aux gens naïfs qui ne doutent de rien. On se prenait de passion filiale autour de moi pour madame Alicia, mais on n’osait pas le lui dire. J’allai le lui dire tout net et sans m’embarrasser l’esprit du sermon qui m’attendait. « Vous ? me dit-elle, vous, le plus grand diable du couvent ? Mais vous voulez donc me faire faire pénitence ? Que vous ai-je donc fait pour que vous m’imposiez le gouvernement d’une aussi mauvaise tête que la vôtre ? Vous voulez me remplacer, vous, enfant terrible, ma bonne Louise, ma douce et sage enfant ? Je crois que vous êtes folle ou que vous m’en voulez. – Bah, lui répondis-je sans me déconcerter, essayez toujours. Qui sait ? je me corrigerai peut-être, je deviendrai peut-être charmante pour vous faire plaisir ! – À la bonne heure, dit-elle ; si c’est dans l’espoir de vous amender que je vous entreprends, je m’y résignerai peut-être ; mais vous me fournissez là un rude moyen de faire mon salut, et j’en aurais préféré un autre. – Un ange comme Louise de Courteilles ne compte pas pour votre salut, repris je. Vous n’avez eu aucun mérite avec elle ; vous en auriez beaucoup avec moi. – Mais si, après m’être donné beaucoup de peine, je ne réussis pas à vous rendre sage et pieuse ? Pouvez-vous me promettre de m’aider, au moins ? – Pas trop, répondis-je. Je ne sais pas encore ce que je suis et ce que je peux être. Je sens que je vous aime beaucoup, et je me figure que, de quelque façon que je tourne, vous serez forcée de m’aimer aussi. – Je vois que vous ne manquez pas d’amour-propre. – Oh ! vous verrez que ce n’est pas cela : mais j’ai besoin d’une mère. J’en ai deux en réalité qui m’aiment trop, que j’aime trop, et nous ne nous faisons que du mal les unes aux autres. Je ne peux guère vous expliquer cela, et pourtant, vous le comprendriez, vous qui avez votre mère dans le couvent ; mais soyez pour moi une mère à votre manière. Je crois que je m’en trouverai bien. C’est dans mon intérêt que je vous le demande, et je ne m’en fais point accroire. Allons, chère mère, dites oui, car je vous avertis que j’en ai déjà parlé à ma bonne maman et à madame la supérieure, et qu’elles vont vous le demander aussi. »

Madame Alicia se résigna, et mes compagnes, tout étonnées de cette adoption, me disaient : « Tu n’es pas malheureuse, toi ! Tu es un diable incarné, tu ne fais que des sottises et des malices. Pourtant voilà madame Eugénie qui te protège et madame Alicia qui t’aime, tu es née coiffée. – Peut-être ! » disais-je avec la fatuité d’un mauvais sujet.

Mon affection pour cette admirable personne était pourtant plus sérieuse qu’on ne pensait et qu’elle ne le croyait certainement elle-même. Je n’avais jamais senti qu’une passion dans mon petit être, l’amour filial ; cette passion se continuait en moi ; ma véritable mère y répondait tantôt trop, tantôt pas assez, et depuis que j’étais au couvent elle pensait avoir fait vœu de repousser mes élans et de me restituer à moi-même pour ainsi dire. Ma grand’mère me boudait parce que j’avais accepté l’épreuve qu’elle m’avait imposée. Ni l’une ni l’autre n’avait plus de raison que moi. J’avais besoin d’une mère sage, et je commençais à comprendre que l’amour maternel, pour être un refuge, ne doit pas être une passion jalouse. Malgré la dissipation où mon être moral semblait s’être absorbé et comme évaporé, j’avais toujours mes heures de rêverie douloureuse et de sombres réflexions dont je ne faisais part à personne. J’étais parfois si triste en faisant mes folies, que j’étais forcée de m’avouer malade pour ne pas m’épancher. Mes compagnes anglaises se moquaient de moi et me disaient : « You are low-spirited today ? – What is the matter with you ?[15] » Isabelle avait coutume de répéter quand j’étais jaune et abattue : « She is in her low-spirits, in her spiritual absences. » Elle faisait ma charge, je riais et je gardais mon secret.

J’étais diable moins par goût que par laisser-aller. J’aurais tourné à la sagesse si mes diables l’eussent voulu. Je les aimais, ils me faisaient rire, ils m’arrachaient à moi-même ; mais cinq minutes de sévérité de madame Alicia me faisaient plus de bien, parce que, dans cette sévérité, soit amitié particulière, soit charité chrétienne, je sentais un intérêt plus sérieux et plus durable qu’il n’y en avait dans cet échange de gaieté entre mes compagnes et moi. Si j’avais pu vivre à l’ouvroir ou dans la cellule de ma chère mère, au bout de trois jours je n’aurais plus compris qu’on s’amusât sur les toits ou dans les caves.

J’avais besoin de chérir quelqu’un et de le placer dans ma pensée habituelle au-dessus de tous les autres êtres, de rêver en lui la perfection, le calme, la force, la justice ; de vénérer enfin un objet supérieur à moi et de rendre dans mon cœur un culte assidu à quelque chose comme Dieu ou comme Corambé. Ce quelque chose prenait les traits graves et sereins de Marie-Alicia. C’était mon idéal, mon saint amour, c’était la mère de mon choix.

Quand j’avais fait le diable tout le jour, je me glissais le soir dans sa cellule après la prière. C’était une des prérogatives de mon adoption. La prière finissait à huit heures et demie. Nous montions l’escalier de notre dortoir et nous trouvions dans les longs corridors (qu’on appelait dortoirs aussi, parce que toutes les portes des cellules y donnaient) les nonnes alignées sur deux rangs, et rentrant chez elles en psalmodiant à haute voix des prières en latin. Elles s’arrêtaient devant une madone qui était sur le dernier palier, et là elles se séparaient après plusieurs versets et répons. Chacune entrait dans sa cellule sans rien dire, car, entre la prière et le sommeil, le silence leur était imposé.

Mais celles qui avaient une fonction à remplir auprès des malades ou auprès de leurs filles étaient dispensées de s’astreindre à ce règlement. J’avais donc le droit d’entrer chez ma mère entre neuf heures moins un quart et neuf heures. Lorsque neuf heures sonnaient à la grande horloge, il fallait que sa lumière fût éteinte et que je fusse rentrée au dortoir. C’était donc quelquefois cinq ou six minutes seulement qu’elle pouvait m’accorder, encore avec préoccupation et l’oreille attentive aux quarts, demi-quarts et avant-quarts que sonnait la vieille horloge, car madame Alicia était scrupuleusement fidèle à l’observance des moindres règles et elle n’y eût pas voulu manquer d’une seconde.

« Allons, me disait-elle en m’ouvrant sa porte, que je grattais d’une certaine façon pour me faire admettre, voilà encore mon tourment ! » C’était sa formule habituelle, et le ton dont elle la disait était si bon, si accueillant, son sourire était si tendre et son regard si doux, que je me trouvais parfaitement encouragée à entrer. « Voyons, disait-elle, que venez-vous me dire de nouveau ? Auriez-vous été sage, par hasard, aujourd’hui ? – Non. – Mais vous n’êtes pas en bonnet de nuit cependant ? (On sait que c’était la marque de pénitence qui était devenue à peu près adhérente à mon chef.) – Je ne l’ai eu que deux heures, ce soir, disais-je. – Ah ! fort bien ! Et ce matin ? – Ce matin, je l’avais à l’église. Je me suis glissée derrière les autres pour que vous ne le vissiez point. – Ah ! ne craignez rien ! je vous regarde le moins possible, pour ne pas voir ce vilain bonnet. Eh bien, vous l’aurez donc encore demain ? – Oh ! probablement ! – Vous ne voulez donc pas changer ? – Je ne peux pas encore. – Alors qu’est-ce que vous venez faire chez moi ? – Vous voir et me faire gronder. – Ah ! cela vous amuse ? – Cela me fait du bien. – Je ne m’en aperçois pas du tout, et cela me fait mal, à moi, méchante enfant ! – Ah ! tant mieux ! lui disais-je, cela prouve que vous m’aimez. – Et que vous ne m’aimez pas ! » reprenait-elle.

Alors elle me grondait, et j’avais un grand plaisir à être grondée par elle. « Au moins, me disais-je, voilà une mère qui m’aime pour moi et qui a raison avec moi. » Je l’écoutais avec le recueillement d’une personne bien décidée à se convertir, et pourtant je n’y songeais nullement. « Allons, me disait-elle, vous changerez, je l’espère ; vos sottises vous ennuieront, et Dieu parlera à votre âme. – Le priez-vous beaucoup pour moi ? – Oui, beaucoup. – Tous les jours ? – Tous les jours. – Vous voyez bien que si j’étais sage vous m’aimeriez moins et ne penseriez pas si souvent à moi. »

Elle ne pouvait s’empêcher de rire, car elle avait ce fonds de gaieté qui est le cachet des bons esprits et des bonnes consciences. Elle me prenait par les épaules et me secouait comme pour faire sortir le diable dont j’étais possédée. Puis l’heure sonnait, et elle me jetait à la porte en riant. Et je remontais au dortoir, emportant, comme par influence magnétique, quelque chose de la sérénité et de la candeur de cette belle âme.

Je n’ai dit ces détails que pour compléter le portrait de ma chère Marie Alicia, car j’aurai beaucoup à revenir sur mes relations avec elle. J’achève maintenant ma nomenclature en disant que nous avions quatre sœurs converses, dont je ne me rappelle bien que deux, la sœur Thérèse et la sœur Hélène.

Sister Teresa était une grande vieille d’un beau type. Elle était gaie, brusque, moqueuse, adorablement bonne. C’est encore un de mes chers souvenirs. C’est elle qui m’avait baptisée Madcap. Elle ne savait pas un mot de français et ne pouvait, dans aucune langue, dire correctement trois paroles. C’était une Écossaise, maigre, forte, très active, vous repoussant toujours de manière à vous attirer, se plaisant aux niches qu’on lui faisait, et capable de vous châtier à coups de balai, tout en riant plus haut que vous. Elle aussi aimait les diables et ne les craignait point.

Elle avait l’emploi de distiller l’eau de menthe, ce qui était une industrie très perfectionnée dans notre couvent. On cultivait la plante dans de grands carrés réservés, au jardin des religieuses. Trois ou quatre fois par an on la fauchait comme une luzerne, et on l’apportait dans une vaste cave qui servait de laboratoire à la sœur Thérèse. Cette cave était située juste au-dessous de la grande classe, et on y descendait par un large escalier. C’était donc naturellement une de nos premières étapes quand nous partions pour nos escapades. Mais quand la distilleuse était absente, tout était fermé avec le plus grand soin, et quand elle était présente, il ne fallait pas songer à folâtrer au milieu de ses alambics et de ses cornues. On s’arrêtait devant la porte ouverte et on la taquinait en paroles, ce qu’elle acceptait fort bien. Cependant, moi qui savais faire tranquillement mes impertinences, j’arrivai bientôt à pénétrer dans le sanctuaire. Je me tins d’abord pendant quelque temps en observation ; j’aimais à la regarder. Seule dans cette grande cave éclairée par un jour blanc qui du soupirail tombait sur sa robe violette, sur son voile d’un noir grisâtre et sur sa figure accentuée de lignes, terne de couleur comme une terre cuite, elle avait l’air d’une sorcière de Macbeth faisant ses évocations autour des fourneaux. Parfois elle était immobile comme une statue, assise auprès de l’alambic où le précieux breuvage coulait goutte à goutte ; elle lisait la Bible en silence, ou murmurait ses offices d’une voix rauque et monotone. Elle était belle dans sa rude vieillesse comme un portrait de Rembrandt.

Un jour qu’elle était absorbée ou assoupie, j’arrivai jusqu’à elle sur la pointe des pieds, et quand elle me vit au milieu de ses flacons et de tout l’attirail fragile qu’un combat folâtre eût compromis, force lui fut de capituler et de souffrir ma curiosité. Elle était si bonne qu’elle me prit en affection, Dieu sait pourquoi, et que je pus dès lors me glisser souvent à ses côtés. Quand elle vit que je n’étais pas maladroite et que je ne brisais rien, elle se laissa distraire et désennuyer par mes flâneries, et tout en me reprochant de n’être pas à la classe, elle ne me poussa jamais dehors, comme elle faisait des autres. L’odeur de la menthe lui causait des maux d’yeux et des migraines. Je l’aidais à étaler et à remuer son fourrage embaumé, et dans les jours d’été, quand on étouffait dans la classe, je trouvais un bien-être extrême à me réfugier dans cette cave dont le parfum me charmait.

L’autre sœur converse, sœur Hélène, était la maîtresse servante du couvent. Elle faisait les lits au dortoir, balayait l’église, etc. Comme, après madame Alicia, c’est la religieuse qui m’a été la plus chère, je parlerai beaucoup d’elle en temps et lieu ; mais, à la phase de mon récit où je me trouve, je n’ai rien à en dire. Je fus longtemps sans faire la moindre attention à elle.

Les deux autres converses faisaient la cuisine. Ainsi, au couvent comme ailleurs, il y avait une aristocratie et une démocratie. Les dames de chœur vivaient en patriciennes. Elles avaient des robes blanches et du linge fin. Les converses travaillaient comme des prolétaires, et leur vêtement sombre était plus grossier. C’était de vraies femmes du peuple, sans aucune éducation, et beaucoup moins absorbées par l’église et les offices que par les travaux de ce grand ménage. Elles n’étaient pas en nombre pour y suffire, et il y avait en outre deux servantes séculières, Marie-Anne et Marie-Josèphe, sa nièce, deux créatures excellentes qui me dédommageaient bien de Rose et de Julie.

En général, on était bon comme Dieu dans cette grande famille féminine. Je n’y ai pas rencontré une seule méchante compagne, et parmi les religieuses et les maîtresses, sauf mademoiselle D***, je n’ai trouvé que tendresse ou tolérance. Comment ne chérirais-je pas le souvenir de ces années les plus tranquilles, les plus heureuses de ma vie ? J’y ai souffert de moi-même au physique et au moral, mais, en aucun temps et en aucun lieu, je n’ai moins souffert de la part des autres.

XIII

Départ d’Isabelle pour la Suisse. – Amitié protectrice de Sophie pour moi. – Fannelly. – La liste des affections. – Anna. – Isabelle quitte le couvent. – Fannelly me console. – Retour sur le passé. – Précautions mal entendues des religieuses. – Je fais des vers. – J’écris mon premier roman. – Ma grand’mère revient à Paris. – M. Abraham. – Études sérieuses pour la présentation à la cour. – Je retombe dans mes chagrins de famille. – On me met en présence d’épouseurs. – Visites chez les vieilles comtesses. – On me donne une cellule. – Description de ma cellule. – Je commence à m’ennuyer de la diablerie. – La vie des saints. – Saint Siméon le Stylite, saint Augustin, saint Paul – Le Christ au jardin des Oliviers. – L’Évangile. – J’entre un soir dans l’église.

Mon premier chagrin à la grande classe fut le départ d’Isabelle. Ses parents l’emmenaient en Suisse avec sa sœur aînée, qui n’était pas au couvent. Isabelle partit, joyeuse de faire un si beau voyage, ne regrettant que Sophie, et faisant fort peu d’attention à mes larmes. J’en fus blessée. J’aimais Sophie et j’en étais doublement jalouse : jalouse parce qu’elle me préférait Isabelle, jalouse parce que Isabelle me la préférait. J’eus quelques jours de grand chagrin. Mais la jalousie en amitié n’est point mon mal, je la méprise et m’en défends assez bien. Quand je vis Sophie pleurer son amie et dédaigner mes consolations, je ne fis pas la superbe. Je la priai de m’associer à ses regrets, d’être triste avec moi sans se gêner et de me parler d’Isabelle sans jamais craindre de lasser ma patience et mon affection. « Au fait, me dit Sophie en se jetant dans mes bras, je ne sais pas pourquoi nous t’avions traitée comme un enfant, Isabelle et moi. Tu as plus de cœur qu’on ne pense, et je te jure amitié sérieuse. Tu me permettras d’aimer Isabelle avant tout. Elle y a droit par ancienneté ; mais après Isabelle, je sens que c’est toi que j’aime plus que tout le monde ici. »

J’acceptai joyeusement la part qui m’était faite, et je devins l’inséparable de Sophie. Elle fut toujours aimable et charmante ; mais je dois dire que, pour l’élan du cœur et le dévouement complet, je fis toujours les frais de cette amitié ; Sophie était exclusive malgré elle. Son âme ne pouvait se partager. Je l’accusai quelquefois d’ingratitude, puis je sentis que j’avais tort, et, sans la quitter d’une semelle, j’ouvris mon cœur à d’autres amitiés.

Mary partit pour un voyage en Angleterre. Elle devait revenir bientôt, et je ne m’en affectai pas beaucoup, parce que mon entrée à la grande classe nous avait beaucoup séparées, et qu’à son retour elle devait m’y rejoindre. Mais son absence se prolongea. Elle ne revint qu’au bout d’un an et pour rentrer à la petite classe. L’affection qui s’empara de moi me dédommagea de toutes ces pertes, et je trouvai dans Fannelly de Brisac la plus aimante de toutes mes amies.

C’était une petite blonde, fraîche comme une rose et d’une physionomie si vive, si franche, si bonne, qu’on avait du plaisir à la regarder. Elle avait de magnifiques cheveux cendrés qui tombaient en longues boucles sur ses yeux bleus et sur ses joues rondelettes. Comme elle remuait toujours, qu’elle ne savait pas marcher sans courir ni courir sans bondir comme une balle, ce perpétuel flottement de cheveux était la chose la plus gaie du monde. Ses lèvres vermeilles ne savaient que sourire, et comme elle était de Nérac, elle avait un petit accent gascon qui réjouissait l’oreille. Ses sourcils se rejoignaient au-dessus de son petit nez, ses yeux pétillaient comme des étincelles. Elle agissait et entreprenait toujours, elle ne connaissait pas la rêverie.

Elle babillait sans désemparer. Elle était tout feu, tout cœur, tout soleil, un vrai type méridional, la plus aimable, la plus vivante, la plus prévenante compagne que j’aie jamais eue.

Elle m’aima la première et me le dit sans savoir comment j’y répondrais. J’y répondis tout de suite et de tout mon cœur, sans savoir où cela me mènerait. Mais ma bonne étoile avait présidé à ce pacte d’inspiration. Je trouvai en elle un trésor de bonté, la douceur d’un ange dans la pétulance d’un démon, un esprit rayonnant de santé morale, une abondance de cœur inépuisable, une complaisance empressée, ingénieuse, active, une droiture et une générosité d’instincts à toute épreuve, un caractère comme on n’en rencontre pas trois dans la vie pour l’unité, l’égalité, la sûreté. Cette personne-là a toujours vécu loin de moi depuis, nous ne nous sommes presque pas écrit. Elle n’était pas écriveuse, comme nous disions au couvent ; nous ne nous sommes pas revues. Elle s’est mariée avec un homme très estimable, M. le Franc de Pompignan, mais dont la religion politique et sociale doit être tout l’opposé de la mienne. Elle doit donc vivre dans un milieu où je suis considérée très probablement comme un suppôt de l’Antéchrist[16]. Mais, en dépit de tout cela, il y a une chose dont je suis aussi assurée que de ma propre existence, c’est que Fannelly m’aime toujours tendrement et ardemment, c’est qu’aucun nuage n’a passé sur cette irrésistible et complète sympathie que nous avons éprouvée l’une pour l’autre il y a trente ans, c’est qu’elle ne pense jamais à moi sans se dire qu’elle m’aime et sans être certaine que je l’aime aussi. Qui ne l’eût aimée ? Elle n’avait pas un seul défaut, pas un seul travers. À la voir si rieuse, si échevelée, si en l’air, on eût pu croire qu’elle ne pensait à rien, et cependant elle pensait toujours à vous être agréable ; elle vivait pour ainsi dire de l’affection qu’elle vous portait et du plaisir qu’elle voulait vous donner. Je la vois toujours entrant dans la classe dix fois par jour (car elle savait sortir de classe comme personne), et remuant sa jolie tête blonde à droite et à gauche pour me chercher. Elle était myope, malgré ses beaux yeux. « Ma tante, disait-elle, où est donc ma tante ? Mesdemoiselles, mesdemoiselles, qui a vu ma tante ? – Eh ! je suis là, lui disais-je. Viens donc auprès de moi.

— Ah ! c’est bien, ma tante ! tu m’as gardé ma place à côté de toi. C’est bien, c’est bien, nous allons rire. Mais qu’est-ce que tu as, ma tante ? Tu as l’air soucieux ; voyons, dis-moi ce que tu as ?

— Mais rien.

— En ce cas, ris donc ; est-ce que tu t’ennuies ? Eh, oui, je parie. Il y a au moins une heure que tu es tranquille. Viens, décampons ; j’ai découvert quelque chose de charmant.

Et elle m’emmenait battre les buissons dans le jardin, ou les pavés dans le cloître, et elle avait toujours préparé quelque folle surprise pour me divertir. Il n’y avait pas moyen d’être triste ou seulement rêveuse avec elle, et ce qu’il y avait de remarquable dans ce charmant naturel, c’est que son tourbillonnement ne fatiguait jamais. Elle vous arrachait à vous-même et ne vous faisait jamais regretter de vous être laissée aller. Elle était pour moi la santé, la vie de l’âme et du corps. C’était le ciel qui me l’envoyait, à moi qui avais, qui ai toujours eu besoin précisément de l’initiative des autres pour exister.

Je trouvais fort doux d’être aimée ainsi, et je dois ajouter que cette enfant est dans ma vie le seul être dont je me sois sentie aimée à toute heure avec la même intensité et la même placidité.

Comment fit-elle durant deux années d’intimité pour ne pas se lasser de moi un seul instant ? C’est qu’elle avait une libéralité de cœur tout exceptionnelle. C’est aussi qu’elle avait un esprit peu ordinaire. Elle avait trouvé le secret de me transformer, de me rendre amusante, de m’arracher si bien à mes langueurs et à mes abattements, qu’elle en était venue à me croire vivante comme elle. Elle ne se doutait pas que c’était elle qui me donnait la vie.

On avait au couvent l’enfantine et plaisante habitude d’établir et de respecter le classement de ses amitiés. L’on exigeait cela les unes des autres, ce qui prouve que la femme est née jalouse et tient à ses droits dans l’affection, à défaut d’autres droits à faire valoir dans la société. Ainsi on dressait la liste de ses relations plus ou moins intimes ; on les classait par ordre, et les initiales des quatre ou cinq noms préférés étaient comme une devise qu’on lisait sur les cahiers, sur les murs, sur les couvercles de pupitre, comme autrefois l’on mettait certains chiffres et certaines couleurs sur ses armes et sur son palefroi. Quand on avait donné la première place, on n’avait pas le droit de la reprendre pour la donner à une autre. L’ancienneté faisait loi. Ainsi ma liste de la grande classe portait invariablement Isabella Clifford en tête, et puis Sophie Cary. Quand vint Fannelly, elle ne put avoir que la troisième place, et bien que Fannelly n’eût pas de meilleures amies que moi, bien quelle n’en eût jamais d’autres que les miennes, elle accepta sans jalousie et sans chagrin cette troisième place. Après elle vint Anna Vié, qui eut la quatrième ; et pendant près d’une année je ne formai pas d’autres relations. Le nom de madame Alicia couronnait toujours la liste, elle brillait seule, au-dessus, comme mon soleil. Les initiales de mes quatre compagnes formaient le mot Isfa, que je traçais sur tous les objets à mon usage dans la classe, comme une formule cabalistique. Quelquefois je l’entourais d’une auréole de petits a pour signifier qu’Alicia remplissait tout le reste de mon cœur. Combien de fois madame Eugénie qui avec sa vue débile voyait cependant tout, et mettait son petit nez curieux dans toutes nos paperasses, s’est-elle creusé l’esprit pour découvrir ce que signifiait ce mot mystérieux ! Chacune de nous, ayant quelque logogriphe du même genre, lui laissait présumer que nous avions une langue de convention, et qu’à l’aide de ce langage nous conspirions contre son autorité. Mais elle interrogeait vainement. On lui disait que c’étaient des lettres jetées au hasard pour essayer les plumes. Le mystère est une si belle chose quand il ne cache aucun secret !

Anna Vié, ma quatrième, était une personne très intelligente, gaie, railleuse, malicieuse, la plus spirituelle du couvent en paroles. Il était impossible de ne pas se plaire avec elle. Elle était laide et pauvre, et ces deux disgrâces dont elle riait sans cesse faisaient son plus grand charme ; orpheline, elle avait pour tout appui un vieil oncle grec, M. de Césarini, qu’elle connaissait peu et craignait beaucoup. Diable au premier chef, rageuse surtout, redoutée pour son ironie, elle avait pourtant un noble et généreux cœur. Sa gaieté brillante cachait un grand fonds d’amertume. Son avenir, qui se présentait toujours à elle sous des couleurs sombres ; son esprit, qui la faisait craindre plus qu’aimer ; ses pauvres petites robes noires, fanées ; sa petite taille, qui ne se développait point, son teint jaune et bilieux, ses petits yeux étranges, tout lui était un sujet de plaisanterie apparente et de douleur secrète. À cause de cela, on la croyait envieuse des avantages des autres. Cela n’était point. Elle avait une grande droiture de jugement, une grande élévation d’idées, et quand elle vous aimait assez pour ne plus rire avec vous, elle pleurait avec noblesse et s’emparait de votre sympathie. Longtemps nous caressâmes ensemble le rêve qu’elle viendrait habiter Nohant quand j’y retournerais. Ma grand’mère souriait à ce projet, mais l’oncle d’Anna, à qui celle-ci en parla d’abord, ne s’y montra pas favorable.

Je l’ai revue une ou deux fois depuis notre séparation. Elle avait épousé un M. Desparbès de Lussan, de la famille de madame de Lussan qui avait été l’amie intime de ma grand’mère. Anna, mariée, n’était plus la même personne. Elle avait grandi, son teint s’était éclairci ; sans être jolie, elle était devenue agréable. Elle habitait la campagne à Ivry. Son mari n’était ni jeune, ni riche, ni avenant, mais elle s’en louait beaucoup, et, soit pour lui complaire, soit pour se réconcilier avec son sort qui ne paraissait pas enivrant, elle était devenue dévote, de sceptique très obstinée que je l’avais connue.

Un autre changement qui m’étonna davantage et qui m’affligea fut la contrainte et la froideur de ses manières avec moi. Je n’étais pourtant pas George Sand alors, et je ne songeais guère à le devenir. J’étais encore catholique, et si inconnue en ce monde que personne ne songeait à dire du mal de moi. La réserve de mon ancienne amie ne m’eût peut-être pas empêchée de la revoir, car je croyais deviner qu’elle n’était pas plus heureuse dans le monde qu’au couvent et qu’elle aurait besoin de s’épancher avec moi quand nous serions seules ; mais je n’habitais point Paris, et les douze ou treize ans que j’ai passés à Nohant après mon mariage ont forcément rompu la plupart de mes relations de couvent. J’ai su qu’Anna avait perdu son mari après quelques années de mariage, et je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Puisse-t-elle être heureuse ! Elle avait toujours désespéré de pouvoir l’être, et pourtant elle le méritait beaucoup.

Pendant près d’un an, Sophie, Fannelly, Anna et moi, nous fûmes inséparables. Je fus le lien entre elles ; car avant que Sophie m’eût acceptée pour sa seconde, et que les deux autres m’eussent adoptée pour leur première, elles n’avaient pas marché ensemble. Notre intimité fut sans nuages. Je souffrais bien un peu des fréquentes indifférences de Sophie, qui se croyait obligée d’aimer Isabelle absente plus que moi, tandis que je me croyais obligée d’aimer Isabelle absente et Sophie indifférente plus que Fannelly et Anna, qui m’adoraient généreusement. Mais c’était la règle, la loi. On aurait cru mériter l’odieuse qualification d’inconstante si on eût dérangé l’ordre de la liste. Pourtant je dois dire à ma justification qu’en dépit de la liste, en dépit de l’ancienneté, en dépit des promesses échangées, je ne pouvais m’empêcher de sentir que j’aimais Fannelly plus que toutes les autres, et je lui faisais souvent cet étrange raisonnement : « Par ma volonté tu n’es que ma troisième, mais contre ma volonté tu es ma première et peut-être ma seule. » Elle riait. « Qu’est-ce que cela me fait, me disait-elle, que tu me comptes la troisième, si tu m’aimes comme je t’aime ? va, ma tante, je ne t’en demande pas davantage. Je ne suis pas fière, et j’aime celles que tu aimes. » Isabelle revint de Suisse au bout de quelques mois, mais elle vint nous voir pour nous dire adieu : elle quittait définitivement le couvent. Elle partait pour l’Angleterre. J’eus un désespoir complet, d’autant plus que, tout absorbée par Sophie, elle s’apercevait à peine de ma présence et se retourna pour dire : « Qu’a donc cette petite à pleurer comme cela ? » Je trouvai le mot bien dur ; mais comme Sophie lui dit que j’avais été sa consolatrice et qu’elle m’avait prise pour amie, Isabelle s’efforça de me consoler et voulut que je fusse en tiers dans leur promenade. Elle revint nous voir une autre fois et partit peu de temps après. Elle a fait un riche mariage. Je ne l’ai jamais revue.

Sophie ne se consola pas de cette séparation. Pour moi, dont l’amitié avait été plus courte et moins heureuse, je m’en laissai consoler par ma chère Fannelly, et je fis bien ; car Isabelle n’avait jamais vu en moi qu’un enfant, et d’ailleurs, elle était peut-être plus sentimentale que tendre.

Mon année, presque mes dix-huit mois de diablerie s’écoulèrent comme un jour et sans que j’en eusse pour ainsi dire conscience. Sophie et Anna prétendaient s’ennuyer mortellement au couvent, et que ce fût un genre ou une réalité, toutes mes compagnes disaient la même chose. Il n’y avait que les dévotes qui se fussent interdit la plainte et elles n’en paraissaient pas plus gaies. Tous ces enfants avaient été apparemment bien heureux dans leurs familles. Celles qui, comme Anna, n’avaient pas de famille et dont les jours de sortie n’étaient rien moins que gais, rêvaient un monde de plaisirs, de bals, de délices, de voyages, que sais-je ! tout ce qui était la liberté et l’absence d’occupations réglées. La claustration et la règle sont apparemment ce qu’il y a de plus antipathique à l’adolescence.

Pour moi, si je souffris physiquement de la claustration, je ne m’en aperçus pas au moral ; mon imagination ne devançait pas les années, et l’avenir me faisait plus de peur que d’envie. Je n’ai jamais aimé à regarder devant moi. L’inconnu m’effraye, j’aime mieux le passé qui m’attriste. Le présent est toujours une sorte de compromis entre ce que l’on a désiré et ce que l’on a obtenu. Tel qu’il est, on l’accepte ou on le subit, on sait qu’on a déjà subi ou accepté beaucoup de choses, mais que sait-on de ce qu’on pourra subir ou accepter le lendemain ? Je n’ai jamais voulu me laisser dire ma bonne aventure : je ne crois certes pas à la divination, mais l’avenir matériel me paraît toujours quelque chose de si grave que je n’aime pas qu’on m’en parle, même en rébus et en jongleries. Pour mon compte, je n’ai jamais fait à Dieu qu’une demande dans mes prières ; c’est d’avoir la force de supporter ce qui m’arriverait.

Avec cette disposition d’esprit, qui n’a jamais changé, je me trouvai donc heureuse au couvent plus qu’ailleurs ; car là, personne ne connaissant à fond le passé des autres, personne ne pouvait parler aux autres de ce qui devait leur arriver. Les parents parlent toujours de l’avenir à leurs enfants. Cet avenir de leur progéniture, c’est leur continuel souci, leur tendre et inquiète préoccupation. Ils voudraient l’arranger, l’assurer ; ils y consument toute leur vie, et pourtant la destinée dément et déjoue toutes leurs prévisions. Les enfants ne profitent jamais des recommandations qu’on leur a faites. Certain instinct d’indépendance ou de curiosité les pousse même le plus souvent en sens contraire. Les nonnes n’ont pas le même genre de sollicitude pour les enfants qu’elles élèvent. Pour elles, il n’y a pas d’avenir sur la terre. Elles ne voient que le ciel ou l’enfer, et l’avenir, dans leur langage, s’appelle le salut. Avant même d’être dévote, ce genre d’avenir ne m’effrayait pas comme l’autre. Puisque, selon les catholiques, on est libre de choisir entre le salut et la damnation, puisque la grâce n’est jamais en défaut et que la moindre bonne volonté vous jette dans une voie où les anges mêmes daignent marcher devant vous, je me disais avec une confiance superbe que je ne courais aucun danger ; que j’y penserais quand je voudrais, et je ne me pressais pas d’y penser. Je n’étais pas sensible aux considérations d’intérêt personnel. Elles n’ont jamais agi sur moi, même en matière de religion. Je voulais aimer Dieu pour la seule douceur de l’aimer, je ne voulais pas avoir peur de lui ; voilà ce que je disais quand on s’efforçait de m’épouvanter.

Sans réflexion et sans souci de cette vie et de l’autre, je ne songeais qu’à m’amuser, ou, pour mieux dire, je ne songeais même pas à cela ; je ne songeais à rien. J’ai passé les trois quarts de ma vie ainsi, et pour ainsi dire à l’état latent. Je crois bien que je mourrai sans avoir réellement songé à vivre, et pourtant j’aurai vécu à ma manière, car rêver et contempler est une action insensible qui remplit parfaitement les heures et occupe les forces intellectuelles sans les trop user.

Je vivais donc là sans savoir comment et toujours prête à m’amuser comme l’entendraient mes amies. Anna aimait à causer, je l’écoutais. Sophie était rêveuse et triste, je m’attachais à ses pas en silence, ne la troublant pas dans ses méditations, ne la boudant pas quand elle revenait à moi. Fannelly aimait à courir, à rire, à fureter, à organiser toujours quelque diablerie, je devenais tout feu, tout joie, tout mouvement avec elle. Heureusement pour moi, elle s’emparait de moi ; Anna nous suivait par amitié et Sophie par désœuvrement ; alors commençaient des escapades et des vagabondages qui duraient des journées entières. On se donnait rendez-vous dans un coin quelconque ; Fannelly, dont la petite bourse était toujours la mieux garnie et qui avait l’art de faire acheter en cachette par le portier tout ce qu’elle voulait, nous préparait sans cesse des surprises de gourmandise. C’était un melon magnifique, des gâteaux, des paniers de cerises ou de raisin, des beignets, des pâtés, que sais-je ! Elle s’ingéniait à nous régaler toujours de quelque chose d’inattendu et de prodigieux. Pendant tout un été, nous ne fûmes nourries que par contrebande, et quelle folle nourriture ! Il fallait avoir quinze ans pour n’en pas tomber malade. De mon côté, j’apportais les friandises que me donnaient madame Aliéna et la sœur Thérèse, qui confectionnait elle-même des dumpleens et des puddings délicieux, et qui m’appelait dans son laboratoire pour en bourrer mes poches.

Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures où l’on ne devait pas manger, c’était une fête, une partie fine et des rires inextinguibles, et des saletés de l’autre monde, comme de lancer au plafond la croûte d’une tarte aux confitures et de la voir s’y coller avec grâce, de cacher des os de poulet au fond d’un piano, de semer des pelures de fruits dans les escaliers sombres pour faire tomber les personnes graves. Tout cela paraissait énormément spirituel, et l’on se grisait à force de rire ; car en fait de boisson nous n’avions que de l’eau ou de la limonade.

La recherche de la victime était poursuivie avec ardeur, et j’aurais à raconter bien des déceptions qu’elle nous causa. Mais j’ai déjà raconté trop d’enfantillages, et, je le crains, avec trop de complaisance.

Je ne voudrais pourtant pas avoir oublié que mon but, en retraçant mes souvenirs, est d’intéresser mon lecteur au souvenir de sa propre vie. Déchirerai-je les pages qui précèdent comme puériles et sans utilité ? Non ! la gaieté, l’espièglerie même de l’adolescence, toujours mêlées d’une certaine poésie ou d’une grande activité d’imagination, sont une phase de notre existence que nous ne retraçons jamais sans nous sentir redevenir meilleurs, quand l’âge a passé sur nos têtes. L’adolescence est un âge de candeur, de courage et de dévouement souvent déraisonnable, toujours sincère et spontané ; ce que l’âge nous fait acquérir d’expérience et de jugement est au détriment de cette ingénuité première, qui ferait de nous des êtres parfaits si nous la conservions tout en acquérant la maturité. Faute de raison, ces trésors de la première jeunesse sont perdus ou stériles ; mais en nous reportant à ce temps de prodigalité morale, nous reprenons possession de notre véritable richesse, et nul de nous ne serait capable d’une mauvaise action s’il avait toujours devant les yeux le spectacle de sa première innocence. Voilà pourquoi ces souvenirs sont bons pour tout le monde comme pour moi.

Pourtant j’abrège, car si je voulais rapporter tout ce que je me rappelle avec plaisir et avec une exactitude de mémoire, à certains égards, qui me surprend moi-même, je remplirais tout un volume. Il suffira de dire que je passai longtemps dans cet état de diablerie, ne faisant quoi que ce soit, si ce n’est d’apprendre un peu d’italien, un peu de musique, un peu de dessin, le moins possible, en vérité. Je m’appliquais seulement à l’anglais, que j’avais hâte de savoir parce que la moitié de la vie était manquée au couvent quand on n’entendait pas cette langue. Je commençais aussi à vouloir écrire. Nous en avions toutes la rage, et celles qui manquaient d’imagination passaient leur temps à s’écrire des lettres les unes aux autres : lettres parfois charmantes de tendresse et de naïveté, que l’on nous interdisait sévèrement comme si c’eussent été des billets doux, mais que la prohibition rendait plus actives et plus ardentes.

Disons en passant que la grande erreur de l’éducation monastique est de vouloir exagérer la chasteté. On nous défendait de nous promener deux à deux, il fallait être au moins trois ; on nous défendait de nous embrasser ; on s’inquiétait de nos correspondances innocentes, et tout cela nous eût donné à penser si nous eussions eu en nous-mêmes seulement le germe des mauvais instincts qu’on nous supposait apparemment. Je sais que j’en eusse été fort blessée, pour ma part, si j’eusse compris le motif de ces prescriptions bizarres. Mais la plupart d’entre nous, élevées simplement et chastement dans leurs familles, n’attribuaient ce système de réserve excessive qu’à l’esprit de dévotion, qui restreint l’élan des affections humaines eu vue d’un amour exclusif pour le Créateur.

Je commençais donc à écrire, et mon premier essai, comme celui de tous les jeunes cerveaux, prit la forme de l’alexandrin, je connaissais les règles de la versification et j’y avais toujours fait, contre Deschartres, une opposition obstinée : j’avais parfaitement tort ; il n’y a pas de milieu entre la prose libre et le vers régulier. Je prétendais trouver un terme moyen, rimer de la prose et conserver une sorte de rythme, sans me soucier de la rime et de la césure. Enfin je prenais mes aises, prétendant que la règle était trop rigoureuse et gênait l’élan de la pensée. Je fis ainsi beaucoup de prétendus vers qui eurent grand succès au couvent, où l’on n’était pas difficile, il faut l’avouer. Ensuite il me prit fantaisie d’écrire un roman, et bien que je ne fusse pas du tout dévote alors, ce fut un roman chrétien et dévot.

Ce prétendu roman était plutôt une nouvelle, car il n’avait qu’une centaine de pages. Le héros et l’héroïne se rencontraient, un soir, dans la campagne, aux pieds d’une madone où ils faisaient leurs prières. Ils s’admiraient et s’édifiaient l’un l’autre ; mais, quoiqu’il fût de règle qu’ils devinssent amoureux l’un de l’autre, ils ne le devinrent pas. J’avais résolu, par les conseils de Sophie, de les amener à s’aimer ; mais quand j’en fus là, quand je les eus décrits beaux et parfaits tous les deux, dans un site enchanteur, au coucher du soleil, à l’entrée d’une chapelle gothique ombragée de grands chênes, jamais je ne pus dépeindre les premières émotions de l’amour. Cela n’était point en moi, il ne me vint pas un mot. J’y renonçai. Je les fis ardemment pieux, quoique la pitié ne fût pas plus en moi que l’amour ; mais je la comprenais, parce que j’en avais le spectacle sous les yeux, et peut-être d’ailleurs le germe de cet amour-là commençait-il à éclore en moi à mon insu. Tant il y a que mes deux jeunes gens, après plusieurs chapitres de voyages et d’aventures que je ne me rappelle pas du tout, se consacrèrent à Dieu chacun de son côté : la demoiselle prit le voile, et le héros se fit prêtre.

Sophie et Anna trouvèrent mon roman bien écrit, et les détails leur plurent. Mais elles déclaraient que Fitz Gérald (c’était le nom du héros) était un personnage fort ennuyeux, et que l’héroïne n’était guère plus divertissante. Il y avait une mère qui leur plut davantage ; mais, en somme, ma prose eut moins de succès que mes vers et ne me charma point moi-même. Je fis un autre roman, un roman pastoral, que je jugeai plus mauvais que le premier et dont j’allumai le poêle un jour d’hiver. Puis je cessai d’écrire, jugeant que cela ne pourrait jamais m’amuser et trouvant qu’en comparaison de l’infinie jouissance morale que j’avais goûtée à composer sans écrire, tout serait à jamais stérile et glacé pour moi.

Je continuais toujours, sans l’avoir jamais confié à personne, mon éternel poème de Corambé. Mais c’était à bâtons rompus, car au couvent, comme je l’ai dit, le roman était en action, et le sujet, c’était la victime du souterrain, sujet bien plus émouvant que toutes les fictions possibles, puisque nous prenions cette fiction au sérieux.

Ma grand’mère vint au milieu du second hiver que je passai au couvent. Elle repartit deux mois après, et je sortis en tout cinq ou six fois. Ma tenue de pensionnaire ne lui plut pas mieux que ma tenue de campagnarde. Je ne m’étais nullement formée aux belles manières. J’étais plus distraite que jamais. Les leçons de danse de M. Abraham, ex-professeur de grâces de Marie-Antoinette, ne m’avaient donné aucune espèce de grâce. Cependant M. Abraham faisait son possible pour nous donner une tenue de cour. Il arrivait en habit carré, jabot de mousseline, cravate blanche à longs bouts, culotte courte et bas de suie noirs, souliers à boucles, perruque à bourse et à frimas, le diamant au doigt, la pochette en main. Il avait environ quatre-vingts ans, toujours mince, gracieux, élégant, une jolie tête ridée, veinée de rouge et de bleu sur un fond jaune, comme une vieille feuille nuancée par l’automne, mais fine et distinguée. C’était le meilleur homme du monde, le plus poli, le plus solennel, le plus convenable. Il donnait leçon par première et seconde division de quinze ou vingt élèves chacune, dans le grand parloir de la supérieure, dont nous franchissions la grille à cette occasion.

Là M. Abraham nous démontrait la grâce par raison géométrique, et après les pas d’usage il s’installait dans un fauteuil et nous disait : « Mesdemoiselles, je suis le roi, ou la reine, et comme vous êtes toutes appelées sans doute, à être présentées à la cour, nous allons étudier les entrées, les révérences et les sorties de la présentation. »

D’autres fois on étudiait des solennités plus habituelles, on représentait un salon de graves personnages. Le professeur faisait asseoir les unes, entrer et sortir les autres, montrait la manière de saluer la maîtresse de la maison, puis la princesse, la duchesse, la marquise, la comtesse, la vicomtesse, la baronne et la présidente, chacune dans la mesure de respect ou d’empressement réservée à sa qualité. On figurait aussi le prince, le duc, le marquis, le comte, le vicomte, le baron, le chevalier, le président, le vidame et l’abbé. M. Abraham faisait tous ces rôles et venait saluer chacune de nous, afin de nous apprendre comment il fallait répondre à toutes ces révérences, reprendre le gant ou l’éventail offert, sourire, traverser l’appartement, s’asseoir, changer de place, que sais-je ! Tout était prévu, même la manière d’éternuer, dans ce code de la politesse française. Nous pouffions de rire, et nous faisions exprès mille balourdises pour le désespérer. Puis, vers la fin de la leçon, pour le renvoyer content, le brave homme (car il y avait barbarie à contrarier tant de douceur et de patience), nous affections toutes les grâces et toutes les mines qu’il nous demandait. C’était pour nous une comédie que nous avions bien de la peine à jouer sans lui rire au nez, mais qui nous apprenait à jouer la comédie tant bien que mal. Il faut croire que la grâce du temps du père Abraham était bien différente de celle d’aujourd’hui ; car, plus nous nous rendions à dessein ridicules et affectées, plus il était satisfait, plus il nous remerciait de notre bonne volonté.

Malgré tant de soins et de théorie, je me tenais toujours voûtée, j’avais toujours des mouvements brusques, des allures naturelles, l’horreur des gants et des profondes révérences. Ma bonne maman me grondait vraiment trop pour ces vices-là. Elle grondait à sa manière, l’excellente femme, d’une voix douce et avec des paroles caressantes. Mais il me fallait un grand effort sur moi-même pour cacher l’ennui et l’impatience que me causaient ces perpétuels petits mécontentements. J’eusse tant voulu lui agréer ! Je n’en venais point à bout. Elle me chérissait. Elle ne vivait que pour moi, et il semblait qu’il y eût dans ma simplicité et dans ma malheureuse absence de coquetterie quelque chose qu’elle ne pût accepter, quelque chose d’antipathique qu’elle ne pouvait vaincre, peut-être une sorte de vice originel qui sentait le peuple en dépit de tous ses soins. Pourtant je n’étais pas butorde, ma nature calme et portée à la confiance ne me poussait point à des manières importunes ou grossières. J’étais préoccupée la plupart du temps, Dieu sait de quoi, de rien peut-être le plus souvent. Je n’avais pas de causerie avec ma grand’mère. De quoi parler ? De nos folies, de nos souterrains, de nos paresses, de nos amitiés de couvent ? C’était toujours la même chose, et je ne portais pas mes regards sur le monde et sur l’avenir dont elle eût voulu me voir préoccupée. On me présentait déjà des jeunes gens à marier, et je ne m’en apercevais pas. Quand ils étaient sortis, on me demandait comment je les avais trouvés, et il se trouvait que je ne les avais pas regardés. On me grondait d’avoir pensé à autre chose pendant qu’ils étaient là, à une partie de barres ou à un achat de balles élastiques qui me trottait par la cervelle. Je n’étais pas une nature précoce ; j’avais parlé tard dans ma première enfance, tout le reste fut à l’avenant : ma force physique s’était développée rapidement ; j’avais l’air d’une demoiselle, mais mon cerveau, tout engourdi, tout replié sur lui-même, faisait de moi un enfant, et loin de m’aider à m’endormir dans cette grâce d’état, on cherchait à faire de moi une personne.

Cette grande sollicitude de ma bonne maman venait d’un grand fonds de tendresse. Elle se sentait vieillir et mourir peu à peu. Elle voulait me marier, m’attacher au monde, s’assurer que je ne tomberais pas sous la tutelle de ma mère ; et, dans la crainte de n’en avoir pas le temps, elle s’efforçait de m’inspirer la religion du monde, la méfiance pour ma famille maternelle, l’éloignement pour le milieu plébéien où elle tremblait de me laisser retomber en me quittant. Mon caractère, mes sentiments et mes idées se refusaient à la seconder. Le respect et l’amour enchaînaient ma langue. Elle me prenait tantôt pour une sotte, tantôt pour une rusée. Je n’étais ni l’une ni l’autre. Je l’aimais, et je souffrais en silence.

Ma mère semblait avoir renoncé à m’aider dans cette lutte muette et douloureuse. Elle raillait toujours le grand monde, me caressait beaucoup, m’admirait comme un prodige et se préoccupait peu de mon avenir. Il semblait qu’elle eût accepté pour elle-même un avenir dont je ne faisais plus partie essentielle. Je me sentais navrée de cette sorte d’abandon, après la passion dont elle m’avait fait vivre dans mon enfance. Elle ne m’emmenait plus chez elle. Je vis ma sœur une ou deux fois en deux ou trois ans. Mes jours de sortie étaient remplis de visites que ma grand’mère me faisait faire avec elle à ses vieilles comtesses. Elle voulait apparemment les intéresser à ma jeunesse, me créer des relations, des appuis, parmi celles qui lui survivraient. Ces dames continuaient à être antipathiques, la seule madame de Pardaillan exceptée. Le soir, nous dînions ou chez les cousins Villeneuve ou chez l’oncle Beaumont. Il fallait rentrer à l’heure où je commençais à me mettre à l’aise avec ma famille. Mes jours de sortie étaient donc lugubres. Le matin, joyeuse et empressée, j’arrivais chez nous le cœur plein d’élan et d’impatience. Au bout de trois heures, je devenais triste. Je l’étais davantage en faisant mes adieux ; au couvent seulement je retrouvais du calme et de la gaieté.

L’événement intérieur qui me donna le plus de contentement fut d’obtenir enfin une cellule. Toutes les demoiselles de la grande classe en avaient ; moi seule je restai longtemps au dortoir, parce qu’on craignait mon tapage nocturne. On souffrait mortellement, dans ce dortoir placé sous les toits, du froid en hiver, de la chaleur en été. On y dormait mal, parce qu’il y avait toujours quelque petite qui criait de peur ou de colique au milieu de la nuit. Et puis, n’être pas chez soi, ne pas se sentir seule une heure dans la journée ou dans la nuit, c’est quelque chose d’antipathique pour ceux qui aiment à rêver et à contempler. La vie en commun est l’idéal du bonheur entre gens qui s’aiment. Je l’ai senti au couvent, je ne l’ai jamais oublié ; mais il faut à tout être pensant ses heures de solitude et de recueillement. C’est à ce prix seulement qu’il goûte la douceur de l’association.

La cellule qu’on me donna enfin fut la plus mauvaise du couvent. C’était une mansarde située au bout du corps de bâtiment qui touchait à l’église. Elle était contiguë à une toute semblable occupée par Coralie le Marrois, personne austère, pieuse, craintive et simple dont le voisinage devait, pensait-on, me tenir en respect. Je fis bon ménage avec elle, malgré la différence de nos goûts ; j’eus soin de ne pas troubler sa prière ou son sommeil et de décamper sans bruit pour aller sur le palier trouver Fannelly et d’autres habilleuses, avec qui l’on errait une partie de la nuit dans le grenier aux oignons et dans les tribunes de l’orgue. Il nous fallait passer devant la chambre de Marie-Josèphe, la bonne du couvent ; mais elle avait un excellent sommeil.

Ma cellule avait environ dix pieds de long sur six de large. De mon lit, je touchais avec ma tête le plafond en soupente. La porte, en ouvrant, rasait la commode placée vis-à-vis, auprès de la fenêtre, et pour fermer la porte il fallait entrer dans l’embrasure de cette fenêtre, composée de quatre petits carreaux, et donnant sur une gouttière en auvent qui me cachait la vue de la cour. Mais j’avais un horizon magnifique. Je dominais une partie de Paris par-dessus la cime des grands marronniers du jardin. De vastes espaces de pépinières et de jardins potagers s’étendaient autour de notre enclos. Sauf la ligne bleue de monuments et de maisons qui fermait l’horizon, je pouvais me croire, non pas à la campagne, mais dans un immense village. Le campanile du couvent et les constructions basses du cloître servaient de repoussoir au premier plan. La nuit, au clair de la lune, c’était un tableau admirable. J’entendais sonner de près l’horloge et j’eus quelque peine à m’y habituer pour dormir, mais peu à peu ce fut un plaisir pour moi d’être doucement réveillée par ce timbre mélancolique et d’entendre au loin les rossignols reprendre bientôt après leur chant interrompu.

Mon mobilier se composait d’un lit en bois peint, d’une vieille commode, d’une chaise de paille, d’un méchant tapis de pied, et d’une petite harpe Louis XV, extrêmement jolie, qui avait brillé jadis entre les beaux bras de ma grand’mère, et dont je jouais un peu en chantant. J’avais la permission d’étudier cette harpe dans ma cellule ; c’était un prétexte pour y passer tous les jours une heure en liberté, et, quoique je n’étudiasse pas du tout, cette heure de solitude et de rêverie me devint précieuse. Les moineaux, attirés par mon pain, entraient sans frayeur chez moi et venaient manger jusque sur mon lit. Quoique cette pauvre cellule fût un four en été, et littéralement une glacière en hiver (l’humidité des toits se gelant en stalactites à mon plafond disjoint), je l’ai aimée avec passion, et je me souviens d’en avoir ingénument baisé les murs en la quittant, tellement je m’y étais attachée. Je ne saurais dire quel monde de rêveries semblait lié pour moi à cette petite niche poudreuse et misérable. C’est là seulement que je me retrouvais et que je m’appartenais. Le jour je n’y pensais à rien ; je regardais les nuages, les branches des arbres, le vol des hirondelles. La nuit, j’écoutais les rumeurs lointaines et confuses de la grande cité qui venaient comme un râle expirant se mêler aux bruits rustiques du faubourg. Dès que le jour paraissait, les bruits du couvent s’éveillaient et couvraient fièrement ces mourantes clameurs. Nos coqs se mettaient à chanter, nos cloches sonnaient matines ; les merles du jardin répétaient à satiété leur phrase matinale ; puis les voix monotones des religieuses psalmodiaient l’office et montaient jusqu’à moi à travers les couloirs et les mille fissures de la masure sonore. Les pourvoyeurs de la maison élevaient dans la cour, située en précipice au-dessous de moi, des voix rauques et rudes qui contrastaient avec celles des nonnes ; et enfin l’appel strident de l’éveilleuse Marie-Josèphe courant de chambre en chambre et faisant grincer les verrous des dortoirs, mettait fin à ma contemplation auditive.

Je dormais peu. Je n’ai jamais su dormir à point. Je n’en avais envie que quand il fallait songer à s’éveiller. Je rêvais à Nohant ; c’était devenu dans ma pensée un paradis, et cependant je n’avais point de hâte d’y retourner, et quand ma grand’mère prononça que je n’aurais pas de vacances, parce que, ne devant pas rester de nombreuses années au couvent, il les fallait faire aussi complètes que possible pour mes études, je me soumis sans chagrin, tant je craignais de retrouver à Nohant les chagrins qui me l’avaient fait quitter sans regret.

Ces études, auxquelles ma bonne maman sacrifiait le plaisir de me voir, étaient à peu près nulles. Elle ne tenait qu’aux leçons d’agrément, et depuis que j’étais diable, je n’aimais plus à m’occuper. Cela m’ennuyait bien quelquefois, cette oisiveté errante, mais le moyen de s’en déshabituer quand on s’y est laissé longtemps endormir !

Enfin vint le temps où une grande révolution devait s’opérer en moi. Je devins dévote : cela se fit tout d’un coup, comme une passion qui s’allume dans une âme ignorante de ses propres forces. J’avais épuisé pour ainsi dire la paresse et la complaisance envers mes diables, le mouvement, la rébellion muette et systématique contre la discipline. Le seul amour violent dont j’eusse vécu, l’amour filial, m’avait comme lassée et brisée. J’avais une sorte de culte pour madame Alicia, mais c’était un amour tranquille ; il me fallait une passion ardente. J’avais quinze ans. Tous mes besoins étaient dans mon cœur, et mon cœur s’ennuyait, si l’on peut ainsi parler. Le sentiment de la personnalité ne s’éveillait pas en moi. Je n’avais pas cette sollicitude immodérée pour ma personne, que j’ai vue se développer à l’âge que j’avais alors chez presque toutes les jeunes filles que j’ai connues. Il me fallait aimer hors de moi, et je ne connaissais rien sur la terre que je pusse aimer de toutes mes forces.

Cependant je ne cherchai point Dieu. L’idéal religieux, et ce que les chrétiens appellent la grâce, vint me trouver et s’emparer de moi comme par surprise. Les sermons des nonnes et des maîtresses n’agirent aucunement sur moi. Madame Alicia elle-même ne m’influença point d’une manière sensible. Voici comment la chose arriva ; je la raconterai sans l’expliquer, car il y a dans ces soudaines transformations de notre esprit un mystère qu’il ne nous appartient pas toujours de pénétrer nous-mêmes.

Nous entendions tous les matins la messe, à sept heures ; nous retournions à l’église à quatre heures et nous y passions une demi-heure, consacrée pour les pieuses à la méditation, à la prière ou à quelque sainte lecture. Les autres bâillaient, sommeillaient ou chuchotaient quand la maîtresse n’avait pas les yeux sur elles. Par désœuvrement, je pris un livre qu’on m’avait donné et que je n’avais pas encore daigné ouvrir. Les feuillets étaient collés encore par l’enluminage de la tranche ; c’était un abrégé de la Vie des saints. J’ouvris au hasard. Je tombai sur la légende excentrique de saint Simeon le Stylite, dont Voltaire s’est beaucoup moqué, et qui ressemble à l’histoire d’un fakir indien plus qu’à celle d’un philosophe chrétien. Cette légende me fit sourire d’abord, puis son étrangeté me surprit, m’intéressa ; je la relus plus attentivement et j’y trouvai plus de poésie que d’absurdité. Le lendemain je lus une autre histoire, et le surlendemain j’en dévorai plusieurs avec un vif intérêt. Les miracles me laissaient incrédule, mais la foi, le courage, le stoïcisme des confesseurs et des martyrs m’apparaissaient comme de grandes choses et répondaient à quelque fibre secrète qui commençait à vibrer en moi.

Il y avait au fond du chœur un superbe tableau du Titien que je n’ai jamais pu bien voir. Placé trop loin des regards et dans un coin privé de lumière, comme il était très noir par lui-même, on ne distinguait que des masses d’une couleur chaude sur un fond obscur. Il représentait Jésus au jardin des Olives, au moment où il tombe défaillant dans les bras de l’ange. Le Sauveur était affaissé sur ses genoux, un de ses bras étendu sur ceux de l’ange qui soutenait sur sa poitrine cette belle tête éperdue et mourante. Ce tableau était placé vis-à-vis de moi, et à force de le regarder je l’avais deviné plutôt que compris. Il y avait un seul moment dans la journée où j’en saisissais à peu près les détails, c’était en hiver, lorsque le soleil sur son déclin jetait un rayon sur la draperie rouge de l’ange et sur le bras nu et blanc du Christ. Le miroitement du vitrage rendait éblouissant ce moment fugitif, et à ce moment-là j’éprouvais toujours une émotion indéfinissable, même au temps où je n’étais pas dévote et où je ne pensais pas devoir jamais le devenir.

Tout en feuilletant la Vie des saints, mes regards se reportèrent plus souvent sur le tableau ; c’était en été, le soleil couchant ne l’illuminait plus à l’heure de notre prière, mais l’objet contemplé n’était plus aussi nécessaire à ma vue qu’à ma pensée. En interrogeant machinalement ces masses grandioses et confuses, je cherchais le sens de cette agonie du Christ, le secret de cette douleur volontaire si cuisante, et je commençais à y pressentir quelque chose de plus grand et de plus profond que ce qui m’avait été expliqué ; je devenais profondément triste moi-même, et comme navrée d’une pitié, d’une souffrance inconnues. Quelques larmes venaient au bord de ma paupière, je les essuyais furtivement, ayant honte d’être émue sans savoir pourquoi. Je n’aurais pas pu dire que c’était la beauté de la peinture, puisqu’on la voyait tout juste assez pour pouvoir dire que cela avait l’air de quelque chose de beau.

Un autre tableau, plus visible et moins digne d’être vu, représentait saint Augustin sous le figuier, avec le rayon miraculeux sur lequel était écrit le fameux Tolle, lege, ces mystérieuses paroles que le fils de Monique crut entendre sortir du feuillage, et qui le décidèrent à ouvrir le livre divin des Évangiles. Je cherchai la Vie de saint Augustin, qui m’avait été vaguement racontée au couvent, où ce saint, patron de l’ordre, était en particulière vénération. Je me plus extraordinairement à cette histoire, qui porte avec elle un grand caractère de sincérité et d’enthousiasme. De là, je passai à celle de saint Paul, et le cur me persequeris ? me fit une impression terrible. Le peu de latin que Deschartres m’avait appris me servait à comprendre une partie des offices, et je me mis à les écouter et à trouver dans les psaumes récités par les religieuses une poésie et une simplicité admirables. Enfin il se passa tout à coup huit jours où la religion catholique m’apparut comme une étude intéressante.

Le Tolle, lege, me décida enfin à ouvrir l’Évangile et à le relire attentivement. La première impression ne fut pas vive. Le livre divin n’avait point l’attrait de la nouveauté. Déjà j’en avais goûté le côté simple et admirable ; mais ma grand’mère avait si bien conspiré pour me faire trouver les miracles ridicules, et elle m’avait tant répété les facéties de Voltaire sur l’esprit malin, transporté du corps d’un possédé à celui d’un troupeau de cochons, enfin elle m’avait si bien mise en garde contre l’entraînement, que je me défendis par habitude et restai froide en relisant l’agonie et la mort de Jésus.

Le soir de ce même jour, je battais tristement le pavé des cloîtres, à la nuit tombante. On était au jardin, j’étais hors de la vue des surveillantes, en fraude comme toujours ; mais je ne songeais pas à faire d’espiègleries et ne souhaitais point me trouver avec mes camarades. Je m’ennuyais. Il n’y avait plus rien à inventer en fait de diablerie. Je vis passer quelques religieuses et quelques pensionnaires qui allaient prier et méditer dans l’église isolément, comme c’était la coutume des plus ferventes aux heures de récréation. Je songeai bien à verser de l’encre dans le bénitier ; mais cela avait été fait : à pendre Whisky par la patte à la corde de la sonnette des cloîtres : c’était usé. Je m’avouai que mon existence désordonnée touchait à sa fin, qu’il me fallait entrer dans une nouvelle phase : mais laquelle ? Devenir sage ou bête ? Les sages étaient trop froides, les bêtes trop lâches. Mais les dévotes, les ferventes, étaient-elles heureuses ? Non, elles avaient la dévotion sombre et comme malade. Les diables leur créaient mille contrariétés, mille indignations, mille colères mal rentrées. Leur vie était un supplice, une lutte entre le ridicule et le relâchement. D’ailleurs il en est de la foi comme de l’amour. Quand on la cherche, on ne la trouve pas, on la trouve au moment où l’on s’y attend le moins. Je ne savais pas cela, mais ce qui m’éloignait de la dévotion, c’était la crainte d’y arriver par un esprit de calcul, par un sentiment d’intérêt personnel.

« D’ailleurs n’a pas la foi qui veut, me disais-je. Je ne l’ai pas, je ne l’aurai jamais. J’ai fait aujourd’hui le dernier effort : j’ai lu le livre même, la vie et la doctrine du Rédempteur ! je suis restée calme. Mon cœur restera vide. »

En devisant ainsi avec moi-même, je regardais passer dans l’obscurité, comme des spectres, des ferventes qui s’en allaient furtivement répandre leurs âmes aux pieds de ce Dieu d’amour et de contrition. La curiosité me vint de savoir dans quelle attitude et avec quel recueillement elles priaient dans la solitude ; par exemple, une vieille locataire bossue qui s’en allait, toute petite et difforme, dans les ténèbres, plus semblable à une sorcière courant au sabbat qu’à une vierge sage ! « Voyons, me dis-je, comment ce petit monstre va se tordre sur son banc ! Cela fera rire les diables quand je leur en ferai la description. »

Je la suivis, je traversai avec elle la salle du chapitre, j’entrai dans l’église. On n’y allait point à ces heures-là sans permission, et c’est ce qui me décida à y aller. Je ne dérogeais point à ma dignité de diable en entrant là par contrebande. Il est assez curieux que la première fois que j’entrai de mon propre mouvement dans une église, ce fut pour faire acte d’indiscipline et de moquerie.

XIV

Tolle, lege. – La lampe du sanctuaire. – Invasion étrange du sentiment religieux.

À peine eus-je mis le pied dans l’église, que j’oubliai ma vieille bossue. Elle trotta et disparut comme un rat dans je ne sais quelle fente de la boiserie. Mes regards ne la suivirent pas. L’aspect de l’église pendant la nuit m’avait saisie et charmée. Cette église, ou plutôt cette chapelle, n’avait rien de remarquable qu’une propreté exquise. C’était un grand carré long, sans architecture, tout blanchi à neuf, et plus semblable, pour la simplicité, à un temple anglican qu’à une église catholique. Il y avait, comme je l’ai dit, quelques tableaux au fond du chœur ; l’autel, fort modeste, était orné de beaux flambeaux, de fleurs toujours fraîches et de jolies étoffes. La nef était divisée en trois parties : le chœur, où n’entraient que les prêtres et quelques personnes du dehors par permission spéciale, aux jours de fêtes[17] ; l’avant-chœur, où se tenaient les pensionnaires, les servantes et les locataires ; l’arrière-chœur ou le chœur des dames où se tenaient les religieuses. Ce dernier sanctuaire était parqueté, ciré tous les matins, de même que les stalles des nonnes, qui suivaient en hémicycle la muraille du fond, et qui étaient en beau noyer brillant comme une glace. Une grille de fer à petites croisures, avec une porte semblable, qu’on ne fermait pourtant jamais, entre les religieuses et nous, séparaient ces deux nefs. De chaque côté de cette porte, de lourds piliers de bois cannelés d’un style rococo, soutenaient l’orgue et la tribune découverte, qui formait comme un jubé élevé entre les deux parties de l’église. Ainsi, contre l’usage, l’orgue se trouvait isolé et presque au centre du vaisseau, ce qui doublait la sonorité et l’effet des voix quand nous chantions des chœurs ou des motets aux grandes fêtes. Notre avant-chœur était pavé de sépultures, et sur les grandes dalles on lisait l’épitaphe des antiques doyennes du couvent, mortes avant la Révolution ; plusieurs personnages ecclésiastiques et mêmes laïques du temps de Jacques Stuart, certains Throckmorton, entre autres, gisaient là sous nos pieds, et l’on disait que quand on allait dans l’église à minuit, tous ces morts soulevaient leurs dalles avec leurs têtes décharnées et vous regardaient avec des yeux ardents pour vous demander des prières.

Pourtant, malgré l’obscurité qui régnait dans l’église, l’impression que j’y ressentis n’eut rien de lugubre. Elle n’était éclairée que par la petite lampe d’argent du sanctuaire, dont la flamme blanche se répétait dans les marbres polis du pavé, comme une étoile dans une eau immobile. Son reflet détachait quelques pâles étincelles sur les angles des cadres dorés, sur les flambeaux ciselés de l’autel et sur les lames d’or du tabernacle. La porte placée au fond de l’arrière-chœur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu’une des grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d’une fraîche brise. Une étoile perdue dans l’immensité était comme encadrée par le vitrage et semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient ; c’était un calme, un charme, un recueillement, un mystère, dont je n’avais jamais eu l’idée.

Je restai en contemplation sans songer à rien. Peu à peu les rares personnes éparses dans l’église se retirèrent doucement. Une religieuse agenouillée au fond de l’arrière-chœur resta la dernière, puis ayant assez médité, et voulant lire, elle traversa l’avant-chœur et vint allumer une petite bougie à la lampe du sanctuaire. Lorsque les religieuses entraient là, elles ne se bornaient pas à saluer en pliant le genou jusqu’à terre, elles se prosternaient littéralement devant l’autel, et restaient un instant comme écrasées, comme anéanties devant le Saint des saints. Celle qui vint en ce moment était grande et solennelle. Ce devait être madame Eugénie, madame Xavier ou madame Monique. Nous ne pouvions guère reconnaître ces dames à l’église, parce qu’elles n’y entraient que le voile baissé et la taille entièrement cachée sous un grand manteau d’étamine noire qui traînait derrière elles.

Ce costume grave, cette démarche lente et silencieuse, cette action simple mais gracieuse d’attirer à elle la lampe d’argent en élevant le bras pour en saisir l’anneau, le reflet que la lumière projeta sur sa grande silhouette noire lorsqu’elle fit remonter la lampe, sa longue et profonde prosternation sur le pavé avant de reprendre, dans le même silence et avec la même lenteur, le chemin de sa stalle, tout, jusqu’à l’incognito de cette religieuse qui ressemblait à un fantôme prêt à percer les dalles funéraires pour rentrer dans sa couche de marbre, me causa une émotion mêlée de terreur et de ravissement. La poésie du saint lieu s’empara de mon imagination et je restai encore après que la nonne eut fait sa lecture et se fut retirée.

L’heure s’avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l’église. J’avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d’une suavité indicible, et je la respirais par l’âme plus encore que par les sens. Tout à coup je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être, un vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : Tolle, lege. Je me retourne, croyant que c’est Marie Alicia qui me parle. J’étais seule.

Je ne me fis pas d’orgueilleuse illusion, je ne crus point à un miracle. Je me rendis fort bien compte de l’espèce d’hallucination où j’étais tombée. Je n’en fus ni enivrée ni effrayée. Je ne cherchai ni à l’augmenter ni à m’y soustraire. Seulement, je sentis que la foi s’emparait de moi, comme je l’avais souhaité, par le cœur. J’en fus si reconnaissante, si ravie, qu’un torrent de larmes inonda mon visage. Je sentis encore que j’aimais Dieu, que ma pensée embrassait et acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et de sainteté que je n’avais jamais révoqué en doute, mais avec lequel je ne m’étais jamais trouvée en communication directe ; je sentis enfin cette communication s’établir soudainement, comme si un obstacle invincible se fût abîmé entre le foyer d’ardeur infinie et le feu assoupi dans mon âme. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes, s’ouvrir devant moi ; je brûlais de m’y élancer. Je n’étais plus retenue par aucun doute, par aucune froideur. La crainte d’avoir à me reprendre, à railler en moi-même au lendemain la fougue de cet entraînement ne me vint pas seulement à la pensée. J’étais de ceux qui vont sans regarder derrière eux, qui hésitent longtemps devant un certain Rubicon à passer, mais qui, en touchant la rive, ne voient déjà plus celle qu’ils viennent de quitter.

« Oui, oui, le voile est déchiré, me disais-je, je vois rayonner le ciel, j’irai ! Mais avant tout, rendons grâce !

» À qui ? comment ? Quel est ton nom ? disais-je encore au dieu inconnu qui m’appelait à lui. Comment te prierai-je ? Quel langage digne de toi et capable de te manifester mon amour, mon âme pourra-t-elle te parler ? Je l’ignore ; mais n’importe, tu lis en moi ; tu vois bien que je t’aime. » Et mes larmes coulaient comme une pluie d’orage, mes sanglots brisaient ma poitrine, j’étais tombée derrière mon banc. J’arrosais littéralement le pavé de mes pleurs.

La sœur qui venait fermer l’église entendit gémir et pleurer ; elle chercha, non sans frayeur, et vint à moi sans me reconnaître, sans que je la reconnusse moi-même sous son voile et dans les ténèbres. Je me levai vite et sortis sans songer à la regarder ni à lui parler. Je remontai à tâtons dans ma cellule ; c’était un voyage. La maison était si bien agencée en corridors et en escaliers, que pour aller de l’église à cette cellule, qui touchait à l’église même, il me fallait faire des détours et des circuits qui prenaient au moins cinq minutes en grimpant vite. Le dernier escalier tournant, quoique assez large et peu rapide, était si déjeté qu’il était impossible de le franchir sans précaution et sans bien se tenir à la corde qui servait de rampe ; à la descente, il vous précipitait en avant malgré qu’on en eût.

On avait fait la prière sans moi à la classe ; mais j’avais mieux prié que personne ce soir-là. Je m’endormis brisée de fatigue, mais dans un état de béatitude indicible. Le lendemain, la comtesse, qui, par hasard, avait remarqué mon absence de la prière, me demanda où j’avais passé la soirée. Je n’étais pas menteuse, et lui répondis sans hésiter : « À l’église. » Elle me regarda d’un air de doute, vit que je disais vrai et garda le silence. Je ne fus point punie ; je ne sais quelles réflexions cette bizarrerie de ma part lui suggéra.

Je ne cherchai pas madame Alicia pour lui ouvrir mon cœur. Je ne fis aucune déclaration à mes amies les diables. Je ne me sentais pas pressée de divulguer le secret de mon bonheur. Je n’en avais pas la moindre honte. Je n’eus aucune espèce de combat à livrer contre ce que les dévots appellent le respect humain : mais j’étais comme avare de ma joie intérieure. J’attendais avec impatience l’heure de la méditation à l’église. J’avais encore dans l’oreille le Tolle, lege ! de ma veillée d’extase. Il me tardait de relire le livre divin : et cependant je ne l’ouvris point. J’y rêvais, je le savais presque par cœur, je le contemplais pour ainsi dire en moi-même. Le côté miraculeux qui m’avait choquée ne m’occupa plus. Non seulement je n’avais plus besoin d’examiner, mais je sentais comme du mépris pour l’examen ; après l’émotion puissante que j’avais goûtée dans sa plénitude, je me disais qu’il eût fallu être folle, ou sottement ennemie de soi-même pour chercher à analyser, à commenter, à discuter la source de pareilles délices.

À partir de ce jour, toute lutte cessa, ma dévotion eut tout le caractère d’une passion. Le cœur une fois pris, la raison fut mise à la porte avec résolution, avec une sorte de joie fanatique. J’acceptai tout, je crus à tout, sans combats, sans souffrance, sans regret, sans fausse honte. Rougir de ce qu’on adore, allons donc ! Avoir besoin de l’assentiment d’autrui pour se donner sans réserve à ce qu’on sent parfait et chérissable de tous points ! Je n’avais rien de plus excellent qu’une autre dans le caractère ; mais je n’étais point lâche, je n’aurais pas pu l’être, l’eussé-je essayé.

 

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

QUATRIÈME PARTIE

DU MYSTICISME À L’INDÉPENDANCE

1810-1832

I

Opinion d’Anna, de Fannelly et de Louise. – Retour et plaisanteries de Mary. – Confession générale. – L’abbé de Prémord. – Le jésuitisme et le mysticisme. – Communion et ravissement. – Le dernier bonnet de nuit. – Sœur Hélène. – Enthousiasme et vocation. – Opinion de Marie Alicia. – Élisa Anster. – Le pharisien et le publicain. – Parallèle de sentiments et d’instincts.

Au bout de quatre ou cinq jours, Anna, remarquant que j’étais silencieuse et absorbée, et que j’allais à l’église tous les soirs, me dit d’un air stupéfait : « Ah çà, mon cher Calepin, qu’est-ce à dire ? on jurerait que tu deviens dévote !

— C’est fait, mon enfant, lui répondis-je tranquillement.

— Pas possible ? — Je t’en donne ma parole d’honneur. — Eh bien, reprit-elle après avoir réfléchi un instant, je ne te dirai rien pour t’en détourner. Je crois que ce serait inutile. Tu es une nature passionnée, je l’ai toujours pensé. Je ne pourrai pas te suivre sur ce terrain-là. Je suis une nature plus froide, je raisonne. J’envie ton bonheur, je t’approuve de ne point hésiter ; mais je ne crois pas que jamais j’arrive à la foi aveugle. Si ce miracle s’opérait pourtant, je ferais comme toi, j’en conviendrais sincèrement. — M’aimeras-tu moins ? lui demandai-je. — À présent tu t’en consolerais aisément, reprit-elle. La dévotion absorbe et dédommage de tout. Mais comme j’ai pour ta sincérité la plus parfaite estime, je resterai ton amie quoi qu’il arrive. » Elle ajouta d’excellentes paroles encore, et se montra toujours pleine de raison, d’affection et d’indulgence pour moi.

Sophie ne prit pas beaucoup garde à mon changement. La diablerie passait de mode. Ma conversion lui portait le dernier coup. Peut-être étions-nous toutes également ennuyées de notre inaction, sans nous l’être avoué les unes aux autres. D’ailleurs Sophie était un diable mélancolique, et parfois elle avait de courts accès de dévotion mêlés de profondes tristesses qu’elle ne voulait ni expliquer ni avouer.

Celle que je craignais le plus d’affliger était Fannelly. Elle m’épargna la peine de lui refuser de courir davantage avec elle, elle me prévint. « Eh bien, ma tante, me dit-elle, te voilà donc rangée ? Soit ! Si tu t’en trouves bien j’en serai heureuse, et si cela te fait plaisir je me rangerai aussi. Je suis capable de devenir dévote pour faire comme toi et pour être toujours avec toi. »

Elle l’eût fait comme elle le disait, cette généreuse et abondante nature, si cela eût dépendu d’un mouvement de son cœur. Mais ses idées n’avaient pas la fixité et l’exclusivisme des miennes. D’ailleurs parmi les diables il n’y en avait que deux, Anna et moi, qui fussent susceptibles de ce qu’on appelait une conversion. Les autres n’avaient jamais protesté, elles n’étaient pas pieuses parce qu’elles étaient dissipées ; mais elles croyaient quand même, et du jour où la diablerie cessa elles furent plus régulières dans leurs exercices de piété, sans devenir dévotes exaltées pour cela.

Anna était esprit fort. C’était bien le mot pour elle, qui avait de l’esprit tout de bon et de la force dans la volonté. Pour moi, que l’on qualifiait d’esprit fort aussi, je n’avais ni force ni esprit. Il n’y avait de fort en moi que la passion, et quand celle de la religion vint à éclater, elle dévora tout dans mon cœur ; rien dans mon cerveau ne lui fit obstacle.

J’ai dit qu’Anna aussi se jeta dans la piété après son mariage, mais tant qu’elle resta au couvent elle garda son incrédulité. Ma ferveur me rendit probablement moins agréable pour elle, et quoiqu’elle eût la générosité de ne me le faire jamais sentir, je fus naturellement entraînée vers d’autres intimités, comme je le dirai bientôt.

J’étais restée liée avec Louise de la Rochejaquelein. Elle était encore à la petite classe, parce qu’elle était plus jeune que nous, mais elle était toujours beaucoup plus raisonnable et plus instruite que moi. Je la rencontrai dans les cloîtres peu de jours après ma conversion, et ce fut la seule personne dont j’eus la curiosité de saisir la première impression. Comme elle n’était ni diable, ni bête, ni fervente, son jugement était une chose à part.

« Eh bien, me dit-elle, es-tu toujours aussi désœuvrée, aussi tapageuse ? – Que penserais-tu de moi, lui dis-je, si je t’apprenais que je me sens enflammée par la religion ? – Je dirais, me répondit-elle, que tu fais bien, et je t’aimerais encore plus que je ne t’aime. » Elle m’embrassa avec une grande effusion de cœur et n’ajouta aucun autre encouragement, voyant sans doute à mon air que j’irais plus loin que ses conseils.

Mary revint d’Angleterre ou d’Irlande dans ce temps-là. Elle avait grandi de toute la tête, sa figure avait pris une expression encore plus mâle, et ses manières étaient plus que jamais celles d’un garçon naïf, impétueux et insouciant. Elle rentra à la petite classe et y ressuscita si bien la diablerie que ses parents la reprirent au bout de quelques mois. Elle se moqua impitoyablement de ma dévotion, et quand nous nous rencontrions, elle me poursuivait des sarcasmes les plus comiques. Elle ne me fâcha pourtant jamais, car elle avait de l’esprit de bon aloi, c’est-à-dire de l’esprit sans amertume et une raillerie qui divertissait trop pour pouvoir blesser. Je raconterai dans la suite de mes mémoires comment nous nous sommes retrouvées vers l’âge de quarante ans, nous aimant toujours et nous retraçant avec plaisir nos jeunes années.

Mais me voici arrivée à un moment où il faut que je parle un peu de moi isolément, car ma ferveur me fit, pendant quelques mois, une vie solitaire et sans expansion apparente.

Ma conversion subite ne me donna pas le temps de respirer. Tout entière à mon nouvel amour, j’en voulus savourer toutes les joies. Je fus trouver mon confesseur pour le prier de me réconcilier officiellement avec le ciel. C’était un vieux prêtre, le plus paternel, le plus simple, le plus sincère, le plus chaste des hommes, et pourtant c’était un jésuite, un père de la foi, comme on disait depuis la Révolution. Mais il n’y avait en lui que droiture et charité. Il s’appelait l’abbé de Prémord et confessait la moindre partie du troupeau ; l’abbé de Villèle, qui était le directeur en titre de la communauté et des pensionnaires, ne pouvant suffire à tout.

On nous envoyait à confesse, bon gré, mal gré, tous les mois, usage détestable qui violentait la conscience et condamnait à l’hypocrisie celles qui n’avaient pas le courage de la résistance.

« Mon père, dis-je à l’abbé, vous savez bien comment je me suis confessée jusqu’ici, c’est-à-dire que vous savez que je ne me suis pas confessée du tout. Je suis venue vous réciter une formule d’examen de conscience qui court la classe et qui est la même pour toutes celles qui viennent à confesse, contraintes et forcées. Aussi ne m’avez-vous jamais donné l’absolution, que je ne vous ai jamais demandée non plus. Aujourd’hui je vous la demande et je veux me repentir et m’accuser sérieusement. Mais je vous avoue que je ne sais pas comment m’y prendre, parce que je ne me souviens d’aucun péché volontaire ; j’ai vécu, j’ai pensé, j’ai cru comme on me l’avait enseigné. Si c’était un crime de nier la religion, ma conscience, qui était muette, ne m’a avertie de rien. Pourtant je dois faire pénitence, aidez-moi à me connaître et à voir en moi-même ce qui est coupable et ce qui ne l’est pas.

— Attendez, mon enfant, me dit-il. Je vois que ceci est une confession générale, comme on dit, et que nous aurons beaucoup à causer. Asseyez-vous. » Nous étions dans la sacristie, j’allai prendre une chaise et lui demandai s’il voulait m’interroger. « Non pas, me dit-il, je ne fais jamais de question : voici la seule que je vous adresserai. Avez-vous donc l’habitude de chercher vos examens de conscience dans les formulaires ? – Oui, mais il y a bien des péchés que je ne sais pas avoir commis, car je n’y comprends rien. – C’est bien, je vous défends de jamais consulter aucun formulaire et de chercher les secrets de votre conscience ailleurs qu’en vous-même. À présent, causons. Racontez-moi simplement et tranquillement toute votre existence, telle que vous vous la rappelez, telle que vous la concevez et la jugez. N’arrangez rien, ne cherchez ni le bien ni le mal de vos actions et de vos pensées, ne voyez en moi ni un juge ni un confesseur, parlez-moi comme à un ami. Je vous dirai ensuite ce que je crois devoir encourager ou corriger en vous dans l’intérêt de votre salut, c’est-à-dire de votre bonheur en cette vie et en l’autre. »

Ce plan me mit bien à l’aise. Je lui racontai ma vie avec effusion, moins longuement que je ne l’ai fait ici, mais avec assez de détails et de précision cependant pour que ce récit durât plus de trois heures. L’excellent homme m’écouta avec une attention soutenue, avec un intérêt paternel ; plusieurs fois je le vis essuyer ses larmes, surtout quand j’arrivai à la fin et que je lui exposai simplement comment la grâce m’avait touchée au moment où je m’y attendais le moins.

C’était un vrai jésuite que l’abbé de Prémord, et en même temps un honnête homme, un cœur sensible et doux. Sa morale était pure, humaine, vivante pour ainsi dire. Il ne poussait pas au mysticisme, il prêchait terre à terre avec une grande onction et une grande bonhomie. Il ne voulait pas qu’on s’absorbât dans le rêve anticipé d’un monde meilleur au point d’oublier l’art de se bien conduire dans celui-ci ; voilà pourquoi je dis que c’était un vrai jésuite, malgré sa candeur et sa vertu.

Quand j’eus fini de causer, je lui demandai de me juger et de me choisir les points où j’étais coupable, afin que, m’agenouillant devant lui, j’eusse à les rappeler en confession et à m’en repentir pour mériter une absolution générale. Mais il me répondit : « Votre confession est faite. Si vous n’avez pas été éclairée plus tôt de la grâce, ce n’est pas votre faute. C’est à présent que vous pourriez devenir coupable si vous perdiez le fruit des salutaires émotions que vous avez éprouvées. Agenouillez-vous pour recevoir l’absolution, que je vais vous donner de tout mon cœur. »

Quand il eut prononcé la formule sacramentelle, il me dit : « Allez en paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et joyeuse, ne vous embarrassez pas l’esprit de vains remords, remerciez Dieu d’avoir touché votre cœur ; soyez toute à l’ivresse d’une sainte union de votre âme avec le Sauveur. »

C’était me parler comme il fallait ; mais on verra bientôt que ce saint quiétisme ne suffisait pas à l’ardeur de mon zèle et que j’étais cent fois plus dévote que mon confesseur ; ceci soit dit à la louange de ce digne homme ; il avait atteint, je crois, l’état de perfection et ne connaissait plus les orages d’un prosélytisme ardent. Sans lui, je crois bien que je serais ou folle, ou religieuse cloîtrée à l’heure qu’il est. Il m’a guérie d’une passion délirante pour l’idéal chrétien. Mais en cela fut-il chrétien catholique, ou jésuite homme du monde ?

Je communiai le lendemain, jour de l’Assomption, 15 août. J’avais quinze ans et n’avais pas approché du sacrement depuis ma première communion à La Châtre. C’était dans la soirée du 4 août que j’avais ressenti ces émotions, ces ardeurs inconnues que j’appelais ma conversion. On voit que j’avais été droit au but ; j’étais pressée de faire acte de foi et de rendre, comme on disait, témoignage devant le Seigneur.

Ce jour de véritable première communion me parut le plus beau de ma vie, tant je me sentis pleine d’effusion et en même temps de puissance dans ma certitude. Je ne sais pas comment je m’y prenais pour prier. Les formules consacrées ne me suffisaient pas, je les lisais pour obéir à la règle catholique, mais j’avais ensuite des heures entières où, seule dans l’église, je priais d’abondance, répandant mon âme aux pieds de l’Éternel, et, avec mon âme, mes pleurs, mes souvenirs du passé, mes élans vers l’avenir, mes affections, mes dévouements, tous les trésors d’une jeunesse embrasée qui se consacrait et se donnait sans réserve à une idée, à un bien insaisissable, à un rêve d’amour éternel.

C’était puéril et étroit dans la forme, cette orthodoxie où je me plongeais, mais j’y portais le sentiment de l’infini. Et quelle flamme ce sentiment n’allume-t-il pas dans un cœur vierge ! Quiconque a passé par là sait bien que nulle affection terrestre ne peut donner de pareilles satisfactions intellectuelles. Ce Jésus, tel que les mystiques l’ont interprété et refait à leur usage, est un ami, un frère, un père, dont la présence éternelle, la sollicitude infatigable, la tendresse, la mansuétude infinie ne peuvent se comparer à rien de réel et de possible ; je n’aime pas que les religieuses en aient fait leur époux. Il y a là quelque chose qui doit servir d’aliment au mysticisme hystérique, la plus répugnante des formes que le mysticisme puisse prendre. Cet amour idéal pour le Christ n’est sans danger que dans l’âge où les passions humaines sont muettes. Plus tard il prête aux aberrations du sentiment et aux chimères de l’imagination troublée. Nos religieuses anglaises n’étaient pas mystiques du tout, heureusement pour elles.

L’été se passa pour moi dans la plus complète béatitude. Je communiais tous les dimanches et quelquefois deux jours de suite. J’en suis revenue à trouver fabuleuse et inouïe l’idée matérialisée de manger la chair et de boire le sang d’un Dieu ; mais que m’importait alors ? Je n’y songeais pas, j’étais sous l’empire d’une fièvre qui ne raisonnait pas et je trouvais ma joie à ne pas raisonner. On me disait : « Dieu est en vous, il palpite dans votre cœur, il remplit tout votre être de sa divinité ; la grâce circule en vous avec le sang de vos veines ! » Cette identification complète avec la Divinité se faisait sentir à moi comme un miracle. Je brûlais littéralement comme sainte Thérèse ; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m’apercevoir du mouvement de mon corps ; je me condamnais à des austérités qui étaient sans mérite, puisque je n’avais plus rien à immoler, à changer ou à détruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeûne. Je portais autour du cou un chapelet de filigrane qui m’écorchait, en guise de cilice. Je sentais la fraîcheur des gouttes de mon sang, et au lieu d’une douleur c’était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l’extase, mon corps était insensible, il n’existait plus. La pensée prenait un développement insolite et impossible. Était-ce même la pensée ? Non, les mystiques ne pensent pas. Ils rêvent sans cesse, ils contemplent, ils aspirent, ils brûlent, ils se consument comme des lampes, et ils ne sauraient se rendre compte de ce mode d’existence, qui est tout spécial et ne peut se comparer à rien.

Je crains donc d’être peu intelligible pour ceux qui n’ont pas subi cette maladie sacrée, car je me rappelle l’état où j’ai vécu durant quelques mois sans pouvoir bien me le définir à moi-même.

J’étais devenue sage, obéissante et laborieuse, cela va sans dire. Il ne me fallut aucun effort pour cela. Du moment que le cœur était pris, rien ne me coûtait pour mettre mes actions d’accord avec ma croyance. Les religieuses me traitèrent avec une grande affection, mais, je dois le dire, sans aucune flatterie et sans chercher, par aucun des moyens de séduction qu’on reproche aux communautés religieuses d’exercer envers leurs élèves, à m’inspirer plus de ferveur. Leur dévotion était calme, un peu froide peut-être, digne et même fière. Hormis une seule, elles n’avaient ni le don ni la volonté du prosélytisme entraînant, soit que cette réserve tînt à l’esprit de leur ordre ou au caractère britannique, dont elles ne se départaient point.

Et puis, quelles remontrances, quelles exhortations eût-on pu m’adresser ? J’étais si entière dans ma foi, si logique dans mon enthousiasme ! Jamais de tiédeur, jamais d’oubli, jamais de relâchement possible à un esprit enfiévré comme était le mien. La corde était trop tendue pour se détendre d’elle-même, elle se serait plutôt brisée.

Marie Alicia continua d’être angéliquement bonne avec moi. Elle ne m’aima pas davantage après ma conversion qu’elle n’avait fait auparavant, et ce fut une raison pour moi d’augmenter d’affection pour elle. En goûtant la douceur de cette amitié maternelle si pure et si soutenue, je savourais la perfection de cette âme d’élite qui me chérissait si bien pour moi-même, puisqu’elle avait aimé la pécheresse, l’enfant ingouverné et ingouvernable, autant qu’elle aimait la convertie, l’enfant soumis et rangé.

Madame Eugénie, qui m’avait toujours traitée avec une indulgence qu’on taxait de partialité, devint plus sévère en même temps que je devenais plus raisonnable. Je ne péchais plus que par distraction, et elle me rabrouait un peu durement pour cela, quelque involontaires que fussent mes fautes. Un jour même que, perdue dans mes rêveries pieuses, je n’avais pas entendu un ordre qu’elle me donnait, elle m’infligea sans miséricorde la punition du bonnet de nuit. Le bonnet de nuit à sainte Aurore (les diables m’appelaient ainsi en riant) ! Ce fut un cri de surprise et un murmure de stupeur dans toute la classe : « Vous voyez bien, disait-on, cette femme bizarre et contredisante aime les diables, et depuis que celui-ci est tombé dans le bénitier, elle ne peut plus le souffrir ! » Le bonnet de nuit ne m’affecta pas, j’avais la conscience de mon innocence, et je sus même gré à madame Eugénie de ne m’avoir pas épargnée plus qu’elle n’eût fait d’une autre en pareil cas. Je ne pensai pas qu’elle m’aimait moins, car elle me prouvait sa préférence comme en cachette. Si j’étais souffrante ou triste, elle venait le soir dans ma cellule m’interroger froidement, d’un ton railleur même ; mais c’était de sa part beaucoup plus que de la part de toute autre, cette sollicitude enjouée, cette démarche de venir à moi qu’elle n’a jamais faite pour aucune autre que je sache. Je n’éprouvais pas le besoin de lui ouvrir mon cœur comme avec Marie Alicia, mais j’étais sensible à la part d’affection qu’elle pouvait me donner et je baisais avec reconnaissance sa main longue, blanche et froide.

Ce fut au milieu de ma première ferveur que je contractai une amitié qui fut trouvée encore plus bizarre que celle que je portais à madame Eugénie, mais qui m’a laissé les plus doux et les plus chers souvenirs.

Dans la liste de nos religieuses, j’ai nommé une sœur converse, sœur Hélène, dont je me suis réservé de parler amplement quand j’aurais atteint la phase de mon récit où son existence se mêle à la mienne ; m’y voici arrivée.

Un jour que je traversais le cloître, je vois une sœur converse assise sur la dernière marche de l’escalier, pâle, mourante, baignée d’une sueur froide. Elle était placée entre deux seaux fétides qu’elle descendait du dortoir et qu’elle allait vider. Leur pesanteur et leur puanteur avaient vaincu son courage et ses forces. Elle était pâle, maigre, en chemin de devenir phthisique. C’était Hélène, la plus jeune des converses, consacrée aux fonctions les plus pénibles et les plus repoussantes du couvent. À cause de cela, elle était un objet de dégoût pour les pensionnaires recherchées. On eût frémi de s’asseoir auprès d’elle, on évitait même de frôler son vêtement.

Elle était laide, d’un type commun, marquée de taches de rousseur sur un fond terne et comme terreux. Et cependant cette laideur avait quelque chose de touchant ; cette figure calme dans la souffrance avait comme une habitude et une insouciance du malheur qu’on ne comprenait pas bien au premier abord et qu’on eût pu prendre pour une indifférence grossière, mais qui se révélait quand on avait lu dans son âme, et dont chaque indice venait confirmer le poème obscur et rude de sa pauvre vie. Ses dents étaient les plus belles que j’aie jamais vues, blanches, petites, saines et rangées comme un collier de perles. Quand on se souhaitait une beauté idéale, on parlait des yeux d’Eugenia Yzquierdo, du nez de Maria Dormer, des cheveux de Sophie et des dents de Sister Helen.

Quand je la vis ainsi défaillante, je courus à elle, comme de juste ; je la soutins dans mes bras ; je ne savais que faire pour la secourir. Je voulais monter à l’ouvroir, appeler quelqu’un. Elle retrouva ses forces pour m’en empêcher, et, se levant, elle voulut reprendre son fardeau et continuer son ouvrage ; mais elle se traînait d’une si piteuse façon, qu’il ne me fallut pas beaucoup de vertu pour m’emparer de ses seaux et pour les emporter à sa place. Je la retrouvai, le balai à la main et se dirigeant vers l’église. « Ma sœur, lui dis-je, vous vous tuez. Vous êtes trop malade pour travailler aujourd’hui. Laissez-moi l’aller dire à Poulette pour qu’elle envoie quelqu’un nettoyer l’église, et vous irez vous coucher. – Non, non ! dit-elle en secouant sa tête courte et obstinée, je n’ai pas besoin d’aide ; on peut toujours ce qu’on veut, et je veux mourir en travaillant. – Mais c’est un suicide, lui dis-je, et Dieu vous défend de chercher la mort, même par le travail. – Vous n’y entendez rien, reprit-elle. J’ai hâte de mourir, puisqu’il faut que je meure. Je suis condamnée par les médecins. Eh bien, j’aime mieux être réunie à Dieu dans deux mois que dans six. »

Je n’osai pas lui demander si elle parlait ainsi par ferveur ou par désespoir, je lui demandai seulement si elle voulait consentir à ce que je l’aidasse à nettoyer l’église, puisque c’était l’heure de ma récréation. Elle y consentit en me disant : « Je n’en ai pas besoin, mais il ne faut pas empêcher une bonne âme de faire acte de charité. »

Elle me montra comment il fallait s’y prendre pour cirer le parquet de l’arrière-chœur, pour épousseter et frotter à la serge les stalles des nonnes. Ce n’était pas bien difficile, et je fis un côté de l’hémicycle pendant qu’elle faisait l’autre ; mais, toute jeune et forte que j’étais, le travail me mit en nage, tandis qu’elle, endurcie à la fatigue et déjà remise de son évanouissement, avec l’air d’une mourante et l’apparente lenteur d’une tortue, elle vint à bout de sa tâche plus vite et mieux que moi.

Le lendemain était un jour de fête ; il n’y en avait pas pour elle, puisque tous les jours exigeaient les mêmes soins domestiques. Le hasard me la fit rencontrer encore comme elle allait faire les lits au dortoir. Il y en avait trente et quelques. Elle me demanda d’elle-même si je voulais l’aider, non pas qu’elle voulût être soulagée de son travail, mais parce que ma société commençait à lui plaire. Je la suivis par un mouvement de complaisance qui eût été bien naturel, quand même je n’aurais pas été poussée par le dévouement religieux qui inspire l’amour de la peine. Quand l’ouvrage fut terminé, et abrégé de moitié par mon concours, il nous resta quelques instants de loisir, et la sœur Hélène, s’asseyant sur un coffre, me dit : « Puisque vous êtes si complaisante, vous devriez bien m’enseigner un peu de français, car je n’en peux pas dire un mot, et cela me gêne avec les servantes françaises que j’ai à diriger. – Cette demande de votre part me réjouit, lui dis-je. Elle me prouve que vous ne songez plus à mourir dans deux mois, mais à vous conserver le plus longtemps possible. – Je ne veux que ce que Dieu voudra, reprit-elle. Je ne cherche pas la mort, je ne l’évite pas. Je ne peux pas m’empêcher de la désirer, mais je ne la demande pas. Mon épreuve durera tant qu’il plaira au Seigneur. – Ma bonne sœur, lui dis-je, vous êtes donc bien sérieusement malade ? – Les médecins prétendent que oui, répondit-elle, et il y a des moments où je souffre tant que je crois qu’ils ont raison. Mais, après tout, je me sens si forte qu’ils pourraient bien se tromper. Allons ! qu’il en soit comme Dieu voudra ! »

Elle se leva en ajoutant : « Voulez-vous venir ce soir dans ma cellule ? vous me donnerez la première leçon. »

J’y consentis à regret, mais sans hésiter. Cette pauvre sœur m’inspirait, malgré moi, de la répugnance, non pas elle, mais ses vêtements, qui étaient immondes et dont l’odeur me causait des nausées. Et puis, j’aimais bien mieux mon heure d’extase, le soir à l’église, que l’ennui de donner une leçon de français à une personne fort peu intelligente et qui ne savait que fort mal l’anglais.

Je m’y résignai pourtant, et, le soir venu, j’entrai pour la première fois dans la cellule de sœur Hélène. Je fus agréablement surprise de la trouver d’une propreté exquise et toute parfumée de l’odeur du jasmin qui montait du préau jusqu’à sa fenêtre. La pauvre sœur était propre aussi ; elle avait sa robe de serge violette neuve ; ses petits objets de toilette bien rangés sur une table attestaient le soin qu’elle prenait de sa personne. Elle vit dans mes yeux ce qui me préoccupait. « Vous voilà étonnée, me dit-elle, de trouver propre et même recherchée sous ce rapport une personne qui remplit sans chagrin les plus viles fonctions. C’est parce que j’ai horreur de la saleté et des mauvaises odeurs que j’ai accepté gaiement ces fonctions-là. Quand je suis arrivée en France, j’ai été révoltée de voir des chenets ternes et des serrures rouillées. Chez nous, on se mirait dans le bois des meubles et dans la ferrure des moindres ustensiles. J’ai cru que je ne m’habituerais jamais à vivre dans un pays où l’on était si négligent. Mais pour faire de la propreté, il faut toucher à des choses malpropres. Vous voyez bien que mon goût devait me faire prendre l’état qui m’a suggéré l’envie de faire mon salut. »

Elle dit tout cela en riant ; car elle était gaie comme les personnes d’un grand courage. Je lui demandai ce qu’elle était avant d’être religieuse, et elle se mit à me raconter son histoire en mauvais anglais, dans un langage simple et rustique dont il me serait impossible de rendre la grandeur et la naïveté. Je ne l’essayerai pas, mais voici la substance de son récit :

« Je suis une montagnarde écossaise ; mon père[18] est un paysan aisé chargé d’une nombreuse famille. C’est un homme bon et juste, mais aussi rude dans sa volonté que courageux pour son travail. Je gardais ses troupeaux, je ne m’épargnais pas aux soins du ménage et à la surveillance de mes petits frères et sœurs, qui m’aimaient tendrement ; je les aimais de même. J’étais heureuse, j’aimais la campagne, les prés, les animaux. Il ne me semblait pas que je pusse vivre renfermée, ne fût-ce que dans une ville ; je ne pensais pas beaucoup à mon salut. Un sermon que j’entendis changea toutes mes idées et m’inspira un si grand désir de plaire à Dieu que je n’eus plus ni plaisir ni repos dans ma famille. Ce sermon prêchait le renoncement, la mortification. Je me demandai ce que je pouvais faire de plus agréable à Dieu et de plus cruel pour moi-même, et je trouvai que quitter la campagne, perdre ma liberté, me séparer pour toujours de ma famille, serait un véritable martyre pour moi. Aussitôt j’y fus résolue. J’allai trouver le prêtre qui avait prêché et je lui dis que j’avais la vocation. Il ne voulut pas me croire et me conduisit à l’évêque, afin que cet homme savant dans la religion examinât si ma vocation était véritable. L’évêque me demanda si j’étais malheureuse chez mes parents, si j’étais dégoûtée de mon pays, de mon état, si enfin j’avais quelque sujet de dépit ou de colère, pour quitter comme cela tout ce qui me retenait chez nous. Je lui répondis que dans ce cas-là ma vocation ne serait pas grande, et que je n’y croyais que parce qu’elle m’imposait les plus grands sacrifices que je pusse m’imaginer. Quand l’évêque m’eut bien interrogée sans me trouver en défaut, il me dit : « Oui, vous avez une grande vocation, mais il faut obtenir le consentement de vos parents. »

« Je retournai chez nous et je parlai d’abord à mon père ; mon père me dit que si je retournais seulement voir les prêtres, il me tuerait. « Eh bien, lui dis-je, j’y retournerai, vous me tuerez, et j’irai au ciel plus tôt : c’est tout ce que je demande. » Ma mère et mes tantes pleurèrent, et, voyant que je ne pleurais pas, elles me reprochèrent de ne pas les aimer. Cela me fit beaucoup de peine, comme vous pouvez croire, mais c’était le commencement de mon martyre, et puisque je ne pouvais pas me faire couper par morceaux ou brûler vive pour l’amour de Dieu, je devais me contenter d’avoir le cœur brisé et me réjouir dans cette épreuve. Je ne fis donc que sourire aux larmes de mes parents, parce que je souffrais plus qu’eux encore et que j’étais contente de souffrir.

« Je retournai voir le prêtre et l’évêque ; mon père me maltraita, m’enferma dans ma chambre, et quand vint le jour où je voulus partir pour entrer en religion, il m’attacha avec des cordes au pied d’un lit. Plus on me faisait de peine et de mal, plus je souhaitais qu’on m’en fît. Enfin ma mère et une de mes tantes, voyant que mon père était furieux et craignant qu’il ne me fît mourir, essayèrent de le faire consentir à mon départ. « Eh bien, dit-il, qu’elle parte tout de suite, mais qu’elle emporte ma malédiction. »

« Il vint me détacher, et quand je voulus me mettre à ses genoux et l’embrasser, il me repoussa, refusa de me dire adieu et sortit. Il avait bien du chagrin, mon pauvre père ! Il prit son fusil : on aurait dit qu’il allait se tuer. Mes frères aînés le suivirent, et quand je fus seule avec les femmes et les enfants, tous se mirent à genoux autour de moi pour me faire renoncer à mon sacrifice. Et moi je riais, et je disais : « Encore, encore ! vous ne me ferez jamais souffrir autant que je le souhaite. »

« Il y avait un petit enfant, l’enfant de ma sœur aînée, un vrai chérubin, que j’avais élevé particulièrement, qui était toujours pendu à ma robe, aux champs et dans la maison. On savait que j’étais folle de cet enfant-là. On le mit sur mes genoux, il pleurait et m’embrassait. Je me levai pour le mettre à terre. Je pris mon paquet et marchai vers la porte. L’enfant courut au-devant de moi, et se couchant sur le seuil il me dit : « Puisque tu veux me quitter, tu me marcheras sur le corps. » Je remerciai Dieu de ce qu’il ne m’épargnait rien, et je passai par-dessus l’enfant. Pendant bien longtemps j’entendis ses cris et les sanglots de ma mère, de mes tantes, de mes sœurs et de tous les petits, qu’on retenait pour les empêcher de courir après moi. Je me retournai et leur montrai le ciel en élevant un bras au-dessus de ma tête. Ma famille n’était pas impie. Il se fit un grand silence. Alors je me remis à marcher et ne me retournai plus que quand je fus assez loin pour n’être point vue. Je regardai le toit de la maison et la fumée. Je fus forcée de m’asseoir un instant, mais je ne pleurai pas, et j’arrivai aux pieds de l’évêque aussi tranquille que je le suis maintenant. Il me confia à des dames pieuses qui m’envoyèrent ici, parce qu’elles craignaient que mon père ne vînt me reprendre de force si on me laissait dans mon pays. Voilà mon histoire. Elle n’est pas bien longue ni bien dite, mais je ne sais pas m’expliquer mieux. »

Cette histoire simple et terrible acheva de me monter la tête pour la religion et m’inspira tout à coup pour la sœur Hélène une prédilection enthousiaste. Je vis en elle une sainte des anciens jours, rude, ignorante des délicatesses de la vie et des compromis de cœur avec la conscience, une fanatique ardente et calme comme Jeanne d’Arc ou sainte Geneviève. C’était, par le fait, une mystique, la seule, je crois, qu’il y eût dans la communauté : aussi n’était-elle pas Anglaise.

Frappée comme d’un contact électrique, je lui pris les mains et m’écriai : « Vous êtes plus forte dans votre simplicité que tous les docteurs du monde, et je crois que vous me montrez, sans y songer, le chemin que j’ai à suivre. Je serai religieuse ! – Tant mieux ! me dit-elle avec la confiance et la droiture d’un enfant : vous serez sœur converse avec moi, nous travaillerons ensemble. »

Il me sembla que le ciel me parlait par la bouche de cette inspirée. Enfin j’avais rencontré une véritable sainte comme celles que j’avais rêvées. Mes autres nonnes étaient comme des anges terrestres, qui, sans lutte et sans souffrances, jouissaient par anticipation du calme paradisiaque. Celle-ci était une créature plus humaine et plus divine en même temps. Plus humaine, parce qu’elle souffrait, plus divine, parce qu’elle aimait à souffrir. Elle n’avait pas cherché le bonheur, le repos, l’absence de tentations mondaines, la liberté du recueillement dans le cloître. Les séductions du siècle ! pauvre fille des champs nourrie dans de grossiers labeurs, elle ne les connaissait pas. Elle n’avait rêvé et accompli qu’un martyre de tous les jours, elle l’avait envisagé avec la logique sauvage et grandiose de la foi primitive. Elle était exaltée jusqu’au délire sous une apparence froide et stoïque. Quelle nature puissante ! Son histoire me faisait frissonner et brûler. Je la voyais aux champs, écoutant, comme notre grande pastoure, les voix mystérieuses dans les branches des chênes et dans le murmure des herbes. Je la voyais passant par-dessus le corps de ce bel enfant dont les larmes tombaient sur mon cœur et passaient dans mes yeux. Je la voyais seule et debout sur le chemin, froide comme une statue et le cœur percé cependant des sept glaives de la douleur, élevant sa main hâlée vers le ciel et réduisant au silence, par l’énergie de sa volonté, toute cette famille gémissante et frappée de respect.

« Ô sainte Hélène, me disais-je en la quittant, vous avez raison, vous êtes dans le vrai, vous ! vous êtes d’accord avec vous-même. Oui ! quand on aime Dieu de toutes ses forces, quand on le préfère à toutes choses, on ne s’endort point en chemin ; on n’attend pas ses ordres, on les prévient ; on court au-devant des sacrifices. Oui ! vous m’avez embrasée du feu de votre amour et vous m’avez montré la voie. Je serai religieuse ; ce sera le désespoir de mes parents, le mien par conséquent. Il faut ce désespoir-là pour avoir le droit de dire à Dieu : « Je t’aime ! » Je serai religieuse et non pas dame de chœur, vivant dans une simplicité recherchée et dans une béate oisiveté. Je serai sœur converse, servante écrasée de fatigue, balayeuse de tombeaux, porteuse d’immondices, tout ce qu’on voudra, pourvu que je sois oubliée après avoir été maudite par les miens ; pourvu que, dévorant l’amertume de l’immolation, je n’aie que Dieu pour témoin de mon supplice et que son amour pour ma récompense. »

Je ne tardai pas à confier à Marie Alicia mon projet d’entrer en religion. Elle n’en fut point enivrée. La digne et raisonnable femme me dit en souriant : « Si cette idée vous est douce, nourrissez-la, mais ne la prenez pas trop au sérieux. Il faut être plus fort que vous ne pensez pour mettre à exécution une chose difficile. Votre mère n’y consentira pas volontiers, votre grand’mère encore moins. Elles diront que nous vous avons entraînée, et ce n’est pas du tout notre intention ni notre manière d’agir. Nous ne caressons point les vocations au début, nous les attendons à leur entier développement. Vous ne vous connaissez pas encore vous-même. Vous croyez qu’on mûrit du jour au lendemain ; allons, allons, ma chère sœur, il passera encore de l’eau sous le pont avant que vous signiez cet écrit-là. » Et elle me montrait la formule de ses vœux, écrite en latin dans un petit cadre de bois noir au-dessus de son prie-Dieu. Cette formule, contraire à la législation française était un engagement éternel ; on le signait à une petite table sur laquelle, au milieu de l’église, on posait le saint sacrement.

Je souffrais bien un peu des doutes de madame Alicia sur mon compte ; mais je me défendais de cette souffrance comme d’une révolte de mon orgueil. Seulement je persistais à croire, sans en rien dire, que la sœur Hélène avait une plus grande vocation. Marie Alicia était heureuse, elle le disait sans affectation et sans emphase, et on voyait bien qu’elle était sincère. Elle disait parfois : « Le plus grand bonheur, c’est d’être en paix avec Dieu. Je ne l’aurais pas été dans le monde, je ne suis pas une héroïne, j’ai la crainte et peut-être le sentiment de ma faiblesse. Le cloître me sert de refuge et la règle monastique d’hygiène morale ; moyennant ces puissants secours, je suis mon chemin sans trop d’efforts ni de mérite. »

Ainsi raisonnait cette âme profondément humble, ou, si l’on aime mieux, cet esprit parfaitement modeste. Elle était d’autant plus forte qu’elle croyait ne pas l’être.

Quand j’essayais de raisonner avec elle à la manière de la sœur Hélène, elle secouait doucement la tête : « Mon enfant, me disait-elle, si vous cherchez le mérite de la souffrance, vous le trouverez de reste dans le monde. Croyez bien qu’une mère de famille, ne fût-ce que pour mettre ses enfants au monde, a plus de douleur et de travail que nous. Je ne regarde pas la vie claustrale comme un sacrifice comparable à ceux qu’une bonne épouse et une bonne mère doit s’imposer tous les jours. Ne vous tourmentez donc pas l’esprit, et attendez ce que Dieu vous inspirera quand vous serez en âge de choisir. Il sait mieux que vous et moi ce qui vous convient. Si vous désirez de souffrir, soyez tranquille, la vie vous servira à souhait, et peut-être trouverez-vous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c’est dans le monde, et non dans le couvent, qu’il faut aller chercher votre martyre. »

Sa sagesse me pénétrait de respect, et ce fut elle qui me préserva de prononcer ces vœux imprudents que les jeunes filles font quelquefois d’avance dans le secret de leur effusion devant Dieu : serments terribles qui pèsent quelquefois pour toute la vie sur des consciences timorées, et qu’on ne viole pas, quelque non recevables qu’ils aient été devant Dieu, sans porter une grave atteinte à la dignité et à la santé de l’âme.

Cependant je ne me défendais pas de l’enthousiasme de sœur Hélène ; je la voyais tous les jours, j’épiais l’occasion et le moyen de l’aider dans ses rudes travaux, consacrant mes récréations de la journée à les partager, et celles du soir à lui donner des leçons de français dans sa cellule. Elle avait, je l’ai dit, fort peu d’intelligence et savait à peine écrire. Je lui appris plus d’anglais que de français, car je m’aperçus bientôt que c’était par l’anglais que nous eussions dû commencer. Nos leçons ne duraient guère qu’une demi-heure. Elle se fatiguait vite. Cette tête si forte avait plus de volonté que de puissance.

Nous avions donc une demi-heure pour causer, et j’aimais son entretien, qui était pourtant celui d’un enfant. Elle ne savait rien, elle ne désirait rien savoir hors du cercle étroit où sa vie s’était renfermée. Elle avait le profond mépris de toute science étrangère à la vie pratique qui caractérise le paysan. Elle parlait mal à froid, ne trouvait pas de mots à son usage, et ne pouvait pas enchaîner ses idées ; mais quand l’enthousiasme revenait, elle avait des élans d’une spontanéité sublime, des mots d’une profondeur étrange dans leur concision enfantine.

Elle ne doutait pas de ma vocation, elle ne cherchait pas à me retenir et à me faire hésiter dans mon entraînement ; elle croyait à la force des autres comme à la sienne propre. Elle ne s’embarrassait l’esprit d’aucun obstacle et se persuadait qu’il serait très facile de m’obtenir une dispense pour entrer dans la communauté en dépit des statuts de la règle, qui n’admettait que des Anglaises, des Ecossaises ou des Irlandaises dans le couvent. J’avoue que l’idée d’être religieuse ailleurs qu’aux Anglaises me faisait frémir, preuve que je n’avais pas de vocation véritable ; et comme je lui avouais le doute que cette préférence pour notre couvent élevait en moi, elle me rassurait avec une adorable indulgence. Elle voulait trouver ma préférence légitime, et cette mollesse de cœur n’altérait pas, suivant elle, l’excellence de ma vocation. J’ai déjà dit quelque part dans cet ouvrage, à propos de La Tour d’Auvergne, je crois, que le cachet de la véritable grandeur est de ne jamais songer à exiger des autres les grandes choses qu’on s’impose à soi-même. La sœur Hélène, cette créature toute d’instincts sublimes, agissait de même avec moi. Elle avait quitté sa famille et son pays, elle était venue avec joie s’enterrer dans le premier couvent qu’on lui avait désigné, et elle consentait à me laisser choisir ma retraite et arranger mon sacrifice. C’était assez, à ses yeux, qu’une personne comme moi, qu’elle regardait comme un grand esprit, (parce que je savais ma langue mieux qu’elle ne savait la sienne), acceptât délibérément l’idée d’être sœur converse au lieu de préférer tenir la classe.

Nous faisions donc des châteaux en Espagne ensemble. Elle me cherchait un nom, celui de Marie-Augustine, que j’avais pris à la confirmation, étant déjà porté par Poulette. Elle me désignait une cellule voisine de la sienne. Elle m’autorisait d’avance à aimer le jardinage et à cultiver des fleurs dans le préau. J’avais conservé le goût de tripoter la terre, et comme j’étais trop grande fille pour faire un petit jardin pour moi-même, je passais une partie des récréations à brouetter du gazon et à dessiner des allées dans les jardinets des petites. Aussi il fallait voir quelle adoration ces enfants avaient pour moi. On me raillait un peu à la grande classe. Anna soupirait de mon abrutissement sans cesser d’être bonne et affectueuse. Pauline de Pontcarré, mon amie d’enfance, qui était entrée au couvent depuis six mois, disait à sa mère, devant moi, que j’étais devenue imbécile, parce que je ne pouvais plus vivre qu’avec la sœur Hélène ou les enfants de sept ans.

J’avais pourtant contracté une amitié qui eût dû me relever dans l’opinion des plus intelligentes, puisque c’était avec la personne la plus intelligente du couvent. Je n’ai pas encore parlé d’Élisa Anster, bien que ce soit une des figures les plus remarquables de cette série de portraits où mon récit m’entraîne. J’ai voulu la garder pour le joyau principal de cette précieuse couronne.

Un Anglais, M. Anster, neveu de madame Canning, notre supérieure, avait épousé à Calcutta une belle Indienne, dont il avait eu grand nombre d’enfants, douze, peut-être quatorze. Le climat les avait tous dévorés dans leur bas âge, excepté un fils, qui s’est fait prêtre, et deux filles : Lavinia, qui a été ma compagne à la petite classe ; Élisa, sa sœur aînée, mon amie de la grande classe, qui est aujourd’hui supérieure d’un couvent de Cork en Irlande.

M. et madame Anster, voyant périr tous leurs enfants, dont l’organisation splendide semblait se dessécher tout à coup dans un milieu contraire, et ne pouvant abandonner leurs affaires, firent l’effort de se séparer des trois qui leur restaient. Ils les envoyèrent en Angleterre à madame Blount, sœur de madame Canning. Voilà du moins l’histoire que l’on racontait au couvent. Plus tard j’ai entendu dire autrement : mais qu’importe ? Le fait certain, c’est qu’Élisa et Lavinia se rappelaient confusément leur mère se roulant de désespoir sur le rivage indien tandis que le navire s’en éloignait à pleines voiles. Mises au couvent à Cork en Irlande, Élisa et Lavinia vinrent en France lorsque madame Blount se décida à venir habiter, avec sa fille et ses deux nièces, notre couvent des Anglaises. Cette famille avait-elle de la fortune ? Je l’ignore, on ne s’occupait guère de cela parmi les dévotes. Je crois que le père était encore aux Indes quand je connus ses filles. La mère y était à coup sûr et n’avait pas vu ses enfants depuis une douzaine d’années.

Lavinia était une charmante enfant, timide, impressionnable, rougissant à tout propos, d’une douceur parfaite, ce qui ne l’empêchait pas d’être un peu diable et fort peu dévote. Ses tantes et sa sœur la grondaient souvent. Elle ne s’en souciait pas énormément.

Élisa était d’une beauté incomparable et d’une intelligence supérieure. C’était le plus admirable résultat possible de l’union de la race anglaise avec le type indien. Elle avait un profil grec d’une pureté de lignes exquises, un teint de lis et de roses sans hyperbole, des cheveux châtains superbes, des yeux bleus d’une douceur et d’une pénétration frappantes, une sorte de fierté caressante dans la physionomie ; le regard et le sourire annonçaient la tendresse d’un ange, le front droit, l’angle facial fortement accusé, je ne sais quoi de carré dans une taille magnifique de proportions, révélaient une grande volonté, une grande puissance, un grand orgueil.

Dès son plus jeune âge, toutes les forces de cette âme vigoureuse s’étaient tournées vers la piété. Elle nous arriva sainte, comme je l’ai toujours connue, ferme dans sa résolution de se faire religieuse, et cultivant dans son cœur une seule amitié exclusive, le souvenir d’une religieuse de son couvent d’Irlande, sœur Maria Borgia de Chantal, qui a toujours encouragé sa vocation et qu’elle est allée rejoindre plus tard en prenant le voile. La plus grande marque d’amitié qu’elle m’ait donnée, c’est un petit reliquaire que j’ai toujours à ma cheminée, et qu’elle tenait de cette religieuse. Je lis encore sur l’envers : M. de Chantal to E. 1816. Elle y tenait tant qu’elle me fit promettre de ne jamais m’en séparer, et je lui ai tenu parole. Il m’a suivie partout. Dans un voyage le verre s’est cassé, la relique s’est perdue, mais le médaillon est intact, et c’est le reliquaire lui-même qui est devenu relique pour moi.

Cette belle Élisa était la première dans toutes les études, la meilleure pianiste du couvent, celle qui faisait tout mieux que les autres, puisqu’elle y portait à dose égale les facultés naturelles et la volonté soutenue. Elle faisait tout cela en vue d’être propre à diriger l’éducation des jeunes Irlandaises qui lui seraient confiées un jour à Cork, car elle était pour son couvent de Cork comme moi pour mon couvent des Anglaises. Marie Borgia était son Alicia et son Hélène. Elle ne comprenait pas qu’elle pût être religieuse ailleurs, et sa vocation n’en était pas moins certaine, puisqu’elle y a persisté avec joie.

Elle avait bien plus raison que moi en songeant à se rendre utile dans le cloître. Moi, je suivais les études avec soumission, avec le plus d’attention possible ; mais en réalité, depuis que j’étais dévote, je ne faisais pas plus de progrès que je n’avais fait de besogne auparavant. Je n’avais pas d’autre but que celui de me soumettre à la règle, et mon mysticisme me commandant d’immoler toutes les vanités du monde, je ne voyais pas qu’une sœur converse eût besoin de savoir jouer du piano, dessiner et de connaître l’histoire. Aussi, après trois années de couvent, en suis-je sortie beaucoup plus ignorante que je n’y étais entrée. J’y avais même perdu ces accès d’amour pour l’étude dont je m’étais sentie prise de temps en temps à Nohant. La dévotion m’absorbait bien autrement que n’avait fait la diablerie. Elle usait toute mon intelligence au profit de mon cœur. Quand j’avais pleuré d’adoration pendant une heure à l’église, j’étais brisée pour tout le reste du jour. Cette passion, répandue à flots dans le sanctuaire, ne pouvait plus se rallumer pour rien de terrestre. Il ne me restait ni force, ni élan, ni pénétration pour quoi que ce soit. Je m’abrutissais, Pauline avait bien raison de le dire, mais il me semble pourtant que je grandissais dans un certain sens. J’apprenais à aimer autre chose que moi-même : la dévotion exaltée a ce grand effet sur l’âme qu’elle possède, que, du moins, elle y tue l’amour-propre radicalement, et, si elle l’hébète à certains égards, elle la purge de beaucoup de petitesses et de mesquines préoccupations.

Quoique l’être humain soit dans la conduite de sa vie un abîme d’inconséquences, une certaine logique fatale le ramène toujours à des situations analogues à celles où son instinct l’a déjà conduit. Si l’on s’en souvient, j’étais parfois à Nohant, devant les soins et les leçons de ma grand’mère, dans la même disposition de soumission inerte et de dégoût secret que celle où je me retrouvais au couvent devant les études qui m’étaient imposées. À Nohant, ne pensant qu’à me faire ouvrière avec ma mère, j’avais méprisé l’étude comme trop aristocratique. Au couvent, ne songeant qu’à me faire servante avec sœur Hélène, je méprisais l’étude comme trop mondaine.

Je ne sais plus comment il m’arriva de me lier avec Élisa. Elle avait été froide et même dure avec moi durant ma diablerie. Elle avait des instincts de domination qu’elle ne pouvait contenir, et lorsqu’un diable dérangeait sa méditation à l’église ou bouleversait ses cahiers à la classe, elle devenait pourpre ; ses belles joues prenaient même rapidement une teinte violacée, ses sourcils, déjà très rapprochés, s’unissaient par un froncement nerveux ; elle murmurait des paroles d’indignation, son sourire devenait méprisant, presque terrible ; sa nature impérieuse et hautaine se trahissait. Nous disions alors que le sang asiatique lui montait au visage. Mais c’était un orage passager. La volonté, plus forte que l’instinct, dominait cette colère. Elle faisait un effort, pâlissait, souriait, et ce sourire, passant sur ses traits comme un rayon de soleil, y ramenait la douceur, la fraîcheur et la beauté.

Toutefois il fallait la connaître beaucoup pour l’aimer, et, en général, elle était plus admirée que recherchée.

Quand elle se fit connaître à moi, ce ne fut point à demi. Elle me révéla ses propres défauts avec beaucoup de grandeur et m’ouvrit sans réserve son âme austère et tourmentée.

« Nous marchons au même but par des chemins différents, me disait-elle. J’envie le tien, car tu y marches sans effort et tu n’as pas de lutte à soutenir. Tu n’aimes pas le monde, tu n’y pressens qu’ennuis et lassitudes. La louange ne te cause que du dégoût. On dirait que tu te laisses glisser du siècle dans le cloître par une pente facile et que ton être n’a point d’aspérités qui te retiennent. Moi, disait-elle (et en parlant ainsi sa figure rayonnait comme celle d’un archange), j’ai un orgueil de Satan ! Je me tiens dans le temple comme le pharisien superbe, et il me faut faire un effort pour me mettre moi-même à la porte, où je te trouve, toi, endormie et souriante, à l’humble place du publicain. J’ai un sentiment de recherche dans le choix de mon sort futur en religion. Je veux bien obéir, mais je sens aussi le besoin de commander. J’aime l’approbation, la critique m’irrite, la moquerie m’exaspère. Je n’ai ni indulgence instinctive ni patience naturelle. Pour vaincre tout cela, pour m’empêcher de tomber dans le mal cent fois par jour, il me faut une continuelle tension de ma volonté. Enfin, si je surnage au-dessus de l’abîme de mes passions j’aurai bien du mal, et il me faudra du ciel une bien grande assistance. »

Là-dessus elle pleurait et se frappait la poitrine. J’étais forcée de la consoler, moi qui me sentais un atome auprès d’elle. « Il est possible, lui disais-je, que je n’aie pas les mêmes défauts que toi, mais j’en ai d’autres, et je n’ai pas tes qualités. À brebis tondue Dieu ménage le vent. Comme je n’ai pas ta force, les vives sensations me sont épargnées. Je n’ai pas de mérite à être humble, puisque par caractère, par position sociale peut-être, je méprise beaucoup de choses qu’on estime dans le monde. Je ne connais pas le plaisir qu’on goûte à la louange ; ni ma personne ni mon esprit ne sont remarquables. Peut-être serais-je vaine si j’avais ta beauté et tes facultés : si je n’ai pas le goût du commandement, c’est que je n’aurais pas la persévérance de gouverner quoi que ce soit. Enfin rappelle-toi que les plus grands saints sont ceux qui ont eu le plus de peine à le devenir.

— C’est vrai ! s’écria-t-elle. Il y a de la gloire à souffrir, et les récompenses sont proportionnées aux mérites. Puis tout à coup laissant retomber sa tête charmante dans ses belles mains : « Ah ! disait-elle en soupirant, ce que je pense là est encore de l’orgueil ! Il s’insinue en moi par tous les pores et prend toutes les formes pour me vaincre. Pourquoi est-ce que je veux trouver de la gloire au bout de mes combats et une plus haute place dans le ciel que toi et la sœur Hélène ? En vérité, je suis une âme bien malheureuse. Je ne peux pas m’oublier et m’abandonner un seul instant. »

C’est dans de telles luttes intérieures que cette vaillante et austère jeune fille consumait ses plus brillantes années ; mais il semblait que la nature l’eût formée pour cela, car plus elle s’agitait, plus elle était resplendissante d’embonpoint, de couleur et de santé.

Il n’en était pas ainsi de moi. Sans lutte et sans orage, je m’épuisais dans mes expansions dévotes. Je commençais à me sentir malade, et bientôt le malaise physique changea la nature de ma dévotion. J’entre dans la seconde phase de cette vie étrange.

II

Le cimetière. – Mystérieux orage contre sœur Hélène. – Premiers doutes instinctifs. – Mort de la mère Alippe. – Terreur d’Élisa. – Second mécontentement intérieur. – Langueurs et fatigues. – La maladie des scrupules. – Mon confesseur me donne pour pénitence l’ordre de m’amuser. – Bonheur parfait. – Dévotion gaie. – Molière au couvent. – Je deviens auteur et directeur des spectacles. – Succès inouï du Malade imaginaire devant la communauté. – Jane. – Révolte. – Mort du duc de Berry. – Mon départ du couvent. – Mort de madame Canning. – Son administration. – Élection de madame Eugénie. – Décadence du couvent.

J’avais passé plusieurs mois dans la béatitude, mes jours s’écoulaient comme des heures. Je jouissais d’une liberté absolue depuis que je n’étais plus d’humeur à en abuser. Les religieuses me menaient avec elles dans tout le couvent, dans l’ouvroir, où elles m’invitaient à prendre le thé ; dans la sacristie, où j’aidais à ranger et à plier les ornements d’autel ; dans la tribune de l’orgue, où nous répétions les chœurs et motets ; dans la chambre des novices, qui était une salle servant d’école de plain-chant ; enfin dans le cimetière, qui était le lieu le plus interdit aux pensionnaires. Ce cimetière, placé entre l’église et le mur du jardin des Écossais, n’était qu’un parterre de fleurs sans tombes et sans épitaphes. Le renflement du gazon annonçait seul la place des sépultures. C’était un endroit délicieux, tout ombragé de beaux arbres, d’arbustes et de buissons luxuriants. Dans les soirs d’été, on y était presque asphyxié par l’odeur des jasmins et des roses ; l’hiver, pendant la neige, les bordures de violettes et les roses du Bengale souriaient encore sur ce linceul sans tache. Une jolie chapelle rustique, sorte de hangar ouvert qui abritait une statue de la Vierge, et qui était toute festonnée de pampres et de chèvrefeuille, séparait ce coin sacré de notre jardin, et l’ombrage de nos grands marronniers se répandait par-dessus le petit toit de la chapelle. J’ai passé là des heures de délices à rêver sans songer à rien. Dans mon temps de diablerie, quand je pouvais me glisser dans le cimetière, c’était pour y recueillir les bonnes balles élastiques que les Ecossais perdaient par-dessus le mur. Mais je ne songeais même plus aux balles élastiques. Je me perdais dans le rêve d’une mort anticipée, d’une existence de sommeil intellectuel, d’oubli de toutes choses, de contemplations incessantes. Je choisissais ma place dans le cimetière. Je m’étendais là en imagination pour dormir comme dans le seul lieu du monde où mon cœur et ma cendre pussent reposer en paix.

Sœur Hélène m’entretenait dans mes songes de bonheur, et pourtant elle n’était pas heureuse, la pauvre fille. Elle souffrait beaucoup, quoique sa force physique eût repris le dessus et qu’elle fût en voie de guérison ; mais je crois que son mal était moral. Je crois qu’elle était un peu grondée, un peu persécutée pour son mysticisme. Il y avait des soirs où je la trouvais en pleurs dans sa cellule. J’osais à peine l’interroger, car à mon premier mot elle secouait sa tête carrée d’un air dédaigneux, comme pour me dire : « J’en ai supporté bien d’autres, et vous n’y pouvez rien. » Il est vrai qu’aussitôt elle se jetait dans mes bras et pleurait sur mon épaule ; mais pas une plainte, pas un murmure, pas un aveu ne s’échappa jamais de ses lèvres scellées.

Un soir que je passais dans le jardin, au-dessous de la fenêtre de la chambre de la supérieure, j’entendis le bruit d’une vive altercation. Je ne pouvais ni ne voulais saisir le dialogue, mais je reconnaissais le son des voix. Celle de la supérieure était rude et irritée, celle de sœur Hélène navrante et entrecoupée de gémissements. Dans le temps où je cherchais le secret de la victime, j’aurais trouvé là matière à de belles imaginations ; je me serais glissée dans l’escalier, dans l’antichambre, j’aurais surpris le mystère dont j’étais avide. Mais ma religion me défendait d’espionner désormais, et je passai le plus vite que je pus. Pourtant cette voix déchirante de ma chère Hélène me suivait malgré moi. Elle ne paraissait pas supplier, je ne crois pas que cette robuste nature eût pu se ployer à cela ; elle semblait protester énergiquement et se plaindre d’une accusation injuste. D’autres voix que je ne reconnus pas semblaient la charger et la reprendre. Enfin, quand je fus assez loin pour ne rien entendre clairement, il me sembla que des cris inarticulés venaient jusqu’à moi à travers les brises de la nuit et les rires des pensionnaires en récréation.

Ce fut le premier coup porté à la sérénité de mon âme. Que se passait-il donc dans le secret du chapitre ? Étaient-elles injustement soupçonneuses, étaient-elles impitoyables devant une faute, ces nonnes à l’air si doux, aux manières si tranquilles ! Et quelle faute pouvait donc commettre une sainte comme la sœur Hélène ? N’était-ce pas son trop de foi et de dévouement qu’on lui reprochait ? Étais-je pour quelque chose là-dedans ? Lui faisait-on un crime de notre sainte amitié ? J’avais entendu distinctement la supérieure articuler d’une voix courroucée : « Shame ! shame ! (Honte ! honte !) ». Ce mot de honte appliqué à une âme naïve et pure comme celle d’un petit enfant, à un être véritablement angélique, me froissait comme une insulte gratuite et cruelle ; le vers de Boileau me revenait sur les lèvres malgré moi :

 

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots ?

 

Madame Canning n’était pas un Tartuffe femelle, bien certainement. Elle avait des vertus solides, mais elle était dure et pas très franche. Je l’avais éprouvé par moi-même. Où pouvait-elle avoir puisé dans une âme béate ce flot de reproches amers ou de menaces humiliantes que l’accent de sa voix trahissait à mon oreille ? Je me demandais s’il était possible, à moins qu’on n’eût une âme stupide, de ne pas chérir et admirer sœur Hélène : et s’il était possible, quand on avait de l’estime et de l’affection pour quelqu’un, de le gronder, de l’humilier, de le faire souffrir à ce point, même pour son bien, même en vue de lui faire faire son salut. « Est-ce une querelle ? est-ce une épreuve ? me disais-je : si c’est une querelle, elle est ignoble de formes. Si c’est une épreuve, elle est odieuse de cruauté. »

Tout à coup j’entendis des cris (mon imagination troublée me les fit seule entendre peut-être), un vertige passa devant mes yeux, une sueur froide inonda mon corps tremblant : « On la frappe, on la martyrise ! » m’écriai-je.

Que Dieu me pardonne cette pensée, probablement folle et injuste, mais elle s’empara de moi comme une obsession. J’étais dans la grande allée au fond du jardin, torturée par ces bruits confus qui semblaient m’y poursuivre. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la cellule de sœur Hélène ; je croirais volontiers que mes pieds ne m’y portaient pas, tant il me sembla voler aussi rapidement que ma pensée. Si je n’avais pas trouvé Hélène dans sa cellule, je crois que j’aurais été la chercher dans celle de la supérieure.

Hélène venait de rentrer : sa figure était bouleversée, son visage inondé de larmes. Mon premier mouvement fut de regarder si elle n’avait pas de traces de violences, si son voile n’était pas déchiré ou ses mains ensanglantées. J’étais devenue tout à coup soupçonneuse comme ceux qui passent subitement d’une confiance aveugle à un doute poignant. Sa robe seule était poudreuse comme si elle eût été jetée par terre, comme si elle se fût roulée sur le plancher. Elle me repoussa en me disant : « Ce n’est rien, ce n’est rien ! je suis fort malade, il faut que je me mette au lit ; laissez-moi. »

Je sortis pour lui laisser le temps de se coucher, mais je restai dans le corridor, protégée par l’obscurité, l’oreille collée à la porte. Elle gémissait à me déchirer le cœur. Du côté de la chambre de la supérieure il y avait de l’agitation. On ouvrait et on fermait les portes, j’entendais des frôlements de robes passer non loin de moi. Cette incertitude était fantastique, affreuse. Quand tout fut rentré dans le silence, je revins auprès de la sœur Hélène.

« Je ne dois pas vous interroger, lui dis-je, et je sais que vous ne voudriez pas me répondre ; mais laissez-moi vous assister et vous soigner. » Elle avait la fièvre, disait-elle, mais ses mains étaient glacées, et elle était agitée d’un tremblement nerveux. Elle me demanda seulement à boire ; il n’y avait que de l’eau dans sa cellule. Je courus malgré elle trouver madame Marie-Augustine (Poulette), qui demeurait, je crois, dans le même dortoir[19]. Poulette était l’infirmière en chef, c’est elle qui avait les clefs et la surveillance de la pharmacie. Je lui dis que sœur Hélène était fort malade. Mais quoi ! la bonne, la rieuse, la maternelle Poulette haussa les épaules d’un air d’insouciance et me répondit : « Sœur Hélène ? bah, bah ! elle n’est pas bien malade, elle n’a besoin de rien ! »

Révoltée de cette inhumanité, j’allai trouver la sœur Thérèse, la vieille converse aux alambics, la grande Irlandaise de la cave à la menthe. Elle travaillait aussi à la cuisine ; elle pouvait faire chauffer de l’eau, préparer une tisane. Elle m’accueillit sans plus de sollicitude que Poulette. « Sister Helen ! dit-elle en riant : She is in her bad spirits[20]. » Elle ajouta pourtant : « Allons, allons, je vais lui faire du tilleul, » et elle se mit à l’œuvre sans se presser et en ricanant toujours. Elle me remit la tisane et un peu d’eau de menthe en me disant : « Buvez-en aussi, c’est très bon pour le mal d’estomac et pour la folie.

Je n’en pus rien tirer autre chose, et je retournai auprès de ma malade qui état dans le plus complet abandon. Elle grelottait de froid ; j’allai lui chercher la couverture de mon lit, et la tisane chaude la réchauffa un peu. On disait la prière à la classe, on allait se retirer. Je fus demander à la Comtesse, qui véritablement ne me refusait jamais rien, la permission de veiller sœur Hélène qui était malade. « Comment ! dit-elle d’un air étonné, sœur Hélène est malade, et il n’y a que vous pour la soigner ? – C’est comme cela madame ; me le permettez-vous ? – Allez, ma très chère, répondit-elle, tout ce que vous faites ne peut être que fort agréable à Dieu. » Ainsi me traitait cette ridicule et excellente personne dont je m’étais tant moqué, et qui n’avait souci et rancune d’aucune chose au monde, quand il ne s’agissait pas de son perroquet et du chat de la mère Alippe.

Je restai auprès de sœur Hélène jusqu’au moment où l’on vint fermer les portes de communication des dortoirs. Elle dormait enfin et paraissait tranquille quand je la quittai. Elle avait mortellement souffert pendant quelques heures, et il lui était arrivé de dire en se tordant sur son lit : « On ne peut donc pas mourir ! » Mais pas une plainte contre qui que ce fût ne lui était échappée, et le lendemain je la trouvai au travail souriante et presque gaie. C’était la bienfaisante mobilité de l’enfant unie à la résignation et au courage d’une sainte.

Cette mystérieuse aventure avait laissé en moi plus de traces qu’en elle ; je vis bien, aux manières des religieuses avec moi et à la liberté qu’on me laissait de la voir à toute heure du jour, que je n’étais pour rien dans l’orage qui avait passé sur sa tête. Mais je n’en restai pas moins pensive et brisée, non pas ébranlée dans ma foi, mais troublée dans mon bonheur et dans ma confiance.

Vers ce même temps, je crois, la mère Alippe mourut d’un catarrhe pulmonaire endémique, qui mit aussi en danger la vie de la supérieure et de plusieurs autres religieuses. Je n’avais jamais été particulièrement liée avec la mère Alippe ; pourtant je l’aimais beaucoup, j’avais pu apprécier, à la petite classe, la droiture et la justice de son caractère. Elle fut fort regrettée, et sa mort presque subite (après quelques jours de maladie seulement) fut accompagnée de circonstances déchirantes. Sa sœur Poulette, qui la soignait et qui avait aussi, comme infirmière, à soigner les autres et la supérieure, montra un courage admirable dans sa douleur, au point de tomber évanouie et comme morte elle-même dans l’infirmerie, au milieu de ses fonctions, le jour de l’enterrement de mère Alippe.

Cet enterrement fut beau de tristesse et de poésie : les chants, les larmes, les fleurs, la cérémonie dans le cimetière, les pensées plantées immédiatement sur sa tombe et que nous nous hâtâmes de cueillir pour nous les partager, la douleur profonde et résignée des religieuses, tout sembla donner un caractère de sainteté et comme un charme secret à cette mort sereine, à cette séparation d’un jour, comme disait la bonne et courageuse Poulette.

Mais j’avais été violemment troublée par une circonstance incompréhensible pour moi. Nous avions appris la mort de la mère Alippe le matin en sortant de nos cellules. On s’abordait tristement, on pleurait, on était triste, mais calme, car dès la veille la digne créature était condamnée et était entrée dans son agonie. On nous avait caché cette lutte suprême, mais sans nous laisser d’espoir. Par un sentiment de respect pour le repos de l’enfance, ces tristes heures s’étaient écoulées sans bruit. Nous n’avions entendu ni son de cloche, ni prières des agonisants. Le lugubre appareil de la mort nous avait été voilé. Nous nous mîmes en prières. C’était par une matinée froide et brumeuse. Un jour terne se glissait sur nos têtes inclinées. Tout à coup, au milieu de l’Ave Maria, un cri déchirant, horrible, part du milieu de nous : tout le monde se lève épouvanté. Élisa seule ne se lève pas, elle tombe par terre et se roule, en proie à des convulsions terribles.

Par un effort de sa volonté, elle fut debout pour aller entendre la messe, mais elle y fut reprise des mêmes crises nerveuses, et obligée de sortir. Toute la journée elle fut plus morte que vive ; le lendemain et les jours suivants, il lui échappait un cri strident, au milieu de ses méditations ou de ses études ; elle promenait des yeux hagards autour d’elle, elle était comme poursuivie par un spectre.

Comme elle ne s’expliquait pas, nous attribuâmes d’abord cette commotion physique au chagrin ; mais pourquoi ce chagrin violent, puisqu’elle n’était pas plus liée d’amitié particulière avec la mère Alippe que la plupart d’entre nous ? Elle m’expliqua ce qu’elle souffrait aussitôt que nous fûmes seules : sa chambre n’était séparée que par une mince cloison de l’alcôve de la petite infirmerie où la mère Alippe était morte. Pendant toute la nuit, elle avait, pour ainsi dire, assisté à son agonie. Elle n’avait pas perdu un mot, un gémissement de la moribonde, et le râle final avait exercé sur ses nerfs irritables un effet sympathique. Elle était forcée de se faire violence pour ne pas l’imiter en racontant cette nuit d’angoisses et de terreurs. Je fis mon possible pour la calmer ; nous avions une prière à la Vierge qu’elle aimait à dire avec moi dans ses heures de souffrance morale. C’était une prière en anglais qui lui venait de sa chère madame de Borgia et qu’il ne fallait pas dire seule, selon la pensée fraternelle du christianisme primitif, exprimée par cette parole : « Je vous le dis en vérité, là où vous serez trois réunis en mon nom, je serai au milieu de vous. » Faute d’une troisième compagne aussi assidue que nous à ces pratiques d’une dévotion particulière, nous la disions à nous deux. Élisa avait un prie-Dieu dans sa cellule qui était arrangée comme celle d’une religieuse. Nous allumions un petit cierge de cire bien blanche, au pied duquel nous déposions un bouquet des plus belles fleurs que nous pouvions nous procurer. Ces fleurs et cette cire vierge étaient exclusivement consacrées comme offrandes dans cette prière. Élisa aimait ces pratiques extérieures de la dévotion, elle y attachait de l’importance, elle leur attribuait des influences secrètes pour la guérison des peines morales qu’elle éprouvait souvent. Elle chérissait les formules.

Je pensais bien qu’elle matérialisait un peu son culte, et cela me faisait l’effet d’un amusement naïf et tendre ; mais je le partageais par affection pour elle plus que par goût. Je trouvais toujours que la seule vraie prière était l’oraison mentale, l’effusion du cœur sans paroles, sans phrases, et même sans idées. Élisa aimait tout dans la dévotion, le fond et la forme. Elle avait le goût des patenôtres. Il est vrai qu’elle y savait répandre la poésie qui était en elle.

Néanmoins, l’oraison de madame Borgia ne la calma qu’un instant, et elle m’avoua qu’elle se sentait assaillie de terreurs involontaires et inexplicables. Le fantôme de la mort s’était dressé devant elle dans toute son horreur ; cette riche et vivante organisation frissonnait d’épouvante devant l’idée de la destruction. À toute heure elle offrait sa vie à Dieu, et certes elle était d’une trempe à ne pas reculer devant la résolution du martyre, mais la souffrance et la mort, lorsqu’elles se matérialisaient devant ses yeux, ébranlaient trop fortement son imagination ; cette âme si forte avait les nerfs d’une femmelette. Elle se le reprochait et n’y pouvait rien.

Je ne saurais dire pourquoi cela me déplut. J’étais en humeur de désenchantement ; je trouvai étrange et fâcheux que ma sainte Élisa, le type de la force et de la vaillance, fût agitée et troublée devant une chose aussi auguste, aussi solennelle que la mort d’un être sans péché. Je n’avais jamais eu peur de la mort en général. Ma grand’mère me l’avait fait envisager avec un calme philosophique dont je retrouvais l’emploi en face de la mort chrétienne, moins froide et tout aussi sereine que celle du stoïque. Pour la première fois, cela m’apparut comme quelque chose de sombre, à travers l’impression maladive d’Élisa. Tout en la blâmant en moi-même de ne pas l’envisager comme je l’entendais, je sentis sa terreur devenir contagieuse, et, le soir, comme je traversais le dortoir où reposait la morte, j’eus comme une hallucination ; je vis passer devant moi l’ombre de la mère Alippe avec sa robe blanche qu’elle secouait et agitait sur le carreau. J’eus peine à retenir un cri comme ceux que jetait Élisa. Je m’en défendis, mais j’eus honte de moi-même. Je m’accusai de cette vaine terreur comme d’une impiété et je me sentis presque aussi mécontente d’Élisa que de moi-même.

Au milieu de ces désillusions que je refoulais de mon mieux, la tristesse me prit. Un soir, j’entrai dans l’église et ne pus prier. Les efforts que je fis pour ranimer mon cœur fatigué ne servirent qu’à l’abattre davantage. Je me sentais malade depuis quelque temps, j’avais des spasmes d’estomac insupportables, plus de sommeil ni d’appétit. Ce n’est pas à quinze ans qu’on peut supporter impunément les austérités auxquelles je me livrais. Élisa en avait dix-neuf, sœur Hélène en avait vingt-huit. Je faiblissais visiblement sous le poids de mon exaltation. Le lendemain de cette soirée, qui faisait un pendant si affligeant à ma veillée du 4 août, je me levai avec effort ; j’eus la tête lourde et distraite à la prière. La messe me trouva sans ferveur. Il en fut de même le soir. Le jour suivant, je fis de tels efforts de volonté que je ressaisis mon émotion et mes transports. Mais le lendemain fut pire. La période de l’effusion était épuisée, une lassitude insurmontable m’écrasait. Pour la première fois depuis que j’étais dévote, j’eus comme des doutes, non pas sur la religion, mais sur moi-même. Je me persuadai que la grâce m’abandonnait. Je me rappelai cette terrible parole : « Il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus. » Enfin, je crus sentir que Dieu ne m’aimait plus, parce que je ne l’aimais pas assez. Je tombai dans un morne désespoir.

Je fis part de mon mal à madame Alicia. Elle en sourit et me voulut démontrer que c’était une mauvaise disposition de santé, à l’effet de laquelle il ne fallait pas attacher trop d’importance.

« Tout le monde est sujet à ces défaillances de l’âme, me dit-elle. Plus vous vous en tourmenterez, plus elles augmenteront. Acceptez-les en esprit d’humilité, et priez pour que cette épreuve finisse ; mais si vous n’avez commis aucune faute grave dont cette langueur soit le juste châtiment, patientez, espérez et priez ! »

Ce qu’elle me disait là était le fruit d’une grande expérience philosophique et d’une raison éclairée. Mais ma faible tête ne sut pas en profiter. J’avais goûté trop de joie dans ces ardeurs de la dévotion pour me résigner à en attendre paisiblement le retour. Madame Alicia m’avait dit : « Si vous n’avez pas commis quelque faute grave ! » Me voilà cherchant la faute que j’avais pu commettre ; car de supposer Dieu assez fantasque et assez cruel pour me retirer la grâce sans autre motif que celui de m’éprouver, je n’y pouvais consentir. « Qu’il m’éprouve dans ma vie extérieure, je le conçois, me disais-je ; on accepte, on cherche le martyre ; mais pour cela, la grâce est nécessaire, et s’il m’ôte la grâce, que veut-il donc que je fasse ? Je ne puis rien que par lui, s’il m’abandonne, est-ce ma faute ? »

Ainsi je murmurais contre l’objet de mon adoration, et comme une amante jalouse et irritée, je lui eusse volontiers adressé d’amers reproches. Mais je frissonnais devant ces instincts de rébellion, et, me frappant la poitrine : « Oui, me disais-je, il faut que ce soit ma faute. Il faut que j’aie commis un crime et que ma conscience endurcie ou hébétée ait refusé de m’avertir. »

Et me voilà épluchant ma conscience et cherchant mon péché avec une incroyable rigueur envers moi-même, comme si l’on était coupable quand on cherche ainsi sans pouvoir rien trouver ! Alors je me persuadai qu’une suite de péchés véniels équivalait à un péché mortel, et je cherchai de nouveau cette quantité de péchés véniels que j’avais dû commettre, que je commettais sans doute à toute heure, sans m’en rendre compte, puisqu’il est écrit que le juste pèche sept fois par jour, et que le chrétien humble doit se dire qu’il pèche jusqu’à septante fois sept fois.

Il y avait peut-être eu beaucoup d’orgueil dans mon enivrement. Il y eut excès d’humilité dans mon retour sur moi-même. Je ne savais rien faire à demi. Je pris la funeste habitude de scruter en moi les petites choses. Je dis funeste, parce qu’on n’agit pas ainsi sur sa propre individualité sans y développer une sensibilité déréglée, et sans arriver à donner une importance puérile aux moindres mouvements du sentiment, aux moindres opérations de la pensée. De là à la disposition maladive qui s’exerce sur les autres et qui altère les rapports de l’affection par une susceptibilité trop grande et par une secrète exigence, il n’y a qu’un pas, et si un jésuite vertueux n’eût été à cette époque le médecin de mon âme, je serais devenue insupportable aux autres comme je l’étais déjà à moi-même.

Pendant un mois ou deux, je vécus dans ce supplice de tous les instants, sans retrouver la grâce, c’est-à-dire la juste confiance qui fait que l’on se sent véritablement assisté de l’esprit divin. Ainsi tout mon pénible travail pour retrouver la grâce ne servait qu’à me la faire perdre davantage. J’étais devenue ce qu’en style de dévots on appelait scrupuleuse.

Une dévote tourmentée de scrupules de conscience devenait misérable. Elle ne pouvait plus communier sans angoisses, parce que, entre l’absolution et le sacrement, elle ne se pouvait préserver de la crainte d’avoir commis un péché. Le péché véniel ne fait pas perdre l’absolution ; un acte fervent de contrition en efface la souillure et permet d’approcher de la sainte table ; mais si le péché est mortel, il faut ou s’abstenir, ou commettre un sacrilège. Le remède, c’est de recourir bien vite au directeur, ou, à son défaut, au premier prêtre qui se peut trouver, pour obtenir une nouvelle absolution ! Sot remède, abus véritable d’une institution dont la pensée primitive fut grande et sainte, et qui pour les dévots devient un commérage, une taquinerie puérile, une obsession auprès du Créateur rabaissé au niveau de la créature inquiète et jalouse. Si un péché mortel avait été commis au moment ou seulement à la veille de la communion, ne faudrait-il pas s’abstenir et attendre une plus longue expiation, une plus difficile réconciliation que celles qui s’opèrent, en cinq minutes de confession, entre le prêtre et le pénitent ? Ah ! les premiers chrétiens ne l’eussent pas entendu ainsi, eux qui faisaient à la porte du temple une confession publique avant de se croire lavés de leurs fautes, eux qui se soumettaient à des épreuves terribles, à des années de pénitence. Ainsi entendue, la confession pouvait et devait transformer un être et faire surgir véritablement l’homme nouveau de la dépouille du vieil homme. Le vain simulacre de la confession secrète, la courte et banale exhortation du prêtre, cette niaise pénitence qui consiste à dire quelque prière, est-ce là l’institution pure, efficace et solennelle des premiers temps ?

La confession n’a plus qu’une utilité sociale fort restreinte, parce que le secret qui s’y est glissé a ouvert la porte à plus d’inconvénients que d’avantages pour la sécurité et la dignité des familles. Devenue une vaine formalité pour permettre l’approche des sacrements, elle n’imprime point au croyant un respect assez profond et un repentir assez durable. Son effet est à peu près nul sur les chrétiens tièdes et tolérants. Il est grand, au contraire, sur les fervents ; mais c’est à titre de directeur de conscience, et non comme confesseur, que le prêtre agit réellement sur ces esprits-là. Cela est si vrai, qu’on voit souvent ces deux fonctions distinctes et remplies par deux personnes différentes. Dans cette situation, le confesseur est effacé, puisque le directeur décide de ce qui doit lui être révélé. Il est comme l’infirmier à qui le médecin en chef abandonne et prescrit les soins vulgaires. De toute main l’absolution est bonne, mais le directeur a seul le secret de la maladie et la science de la guérison.

L’ascendant du confesseur n’est donc réel que lorsqu’il est en même temps le directeur de la conscience. Pour cela il faut qu’il connaisse l’individu et qu’il le choie ou le guide assidûment ; c’est alors que le prêtre devient le véritable chef de la famille, et c’est presque toujours par la femme qu’il règne, comme l’a si bien démontré M. Michelet dans un beau livre terrible de vérité. Pourtant, quand le prêtre et le pénitent sont sincères, la confession peut être encore secourable, mais la faiblesse humaine, l’esprit dominateur et intrigant du clergé, la foi perdue au sein de l’Église plus encore que dans celui de la femme, ont assez prouvé que les bienfaits de cette institution détournée de son but et dénaturée par le laisser-aller des siècles sont devenus exceptionnels, tandis que ses dangers et le mal produit habituellement sont immenses.

J’en parle par esprit de justice et d’examen ; mon expérience personnelle me conduirait à d’autres conclusions si je me renfermais dans ma personnalité pour juger le reste du monde. J’eus le bonheur de rencontrer un digne prêtre, qui fut longtemps pour moi un ami tranquille, un conseiller fort sage. Si j’avais eu affaire à un fanatique, je serais morte ou folle, comme je l’ai déjà dit ; à un imposteur, je serais peut-être athée, du moins j’aurais pu l’être par réaction pendant un temps donné.

L’abbé de Prémord fut pendant quelque temps la dupe généreuse de mes confessions. Je m’accusais de froideur, de relâchement, de dégoût, de sentiments impies, de tiédeur dans mes exercices de piété, de paresse à la classe, de distraction à l’église, de désobéissance par conséquent, et cela, disais-je, toujours, à toute heure, sans contrition efficace, sans progrès dans ma conversion, sans force pour arriver à la victoire. Il me grondait bien doucement, me prêchait la persévérance et me renvoyait en disant : « Allons espérons, ne vous découragez pas ; vous avez du repentir, donc vous triompherez. »

Enfin, un jour que je m’accusais plus énergiquement et que je pleurais amèrement, il m’interrompit au beau milieu de ma confession avec la brusquerie d’un brave homme ennuyé de perdre son temps. « Tenez, me dit-il, je ne vous comprends plus et j’ai peur que vous n’ayez l’esprit malade. Voulez-vous m’autoriser à m’informer de votre conduite auprès de la supérieure ou de telle personne que vous me désignerez ? – Qu’apprendrez-vous par là ? lui dis-je. Des personnes indulgentes et qui me chérissent vous diront que j’ai les apparences de la vertu ; mais si le cœur est mauvais et l’âme égarée, moi seule puis en être juge, et le bon témoignage que l’on vous portera de moi ne me rendra que plus coupable. – Vous seriez donc hypocrite ? reprit-il. Eh non, c’est impossible ? Laissez-moi m’informer de vous. J’y tiens essentiellement. Revenez à quatre heures, nous causerons. »

Je crois qu’il vit la supérieure et madame Alicia. Quand je fus le retrouver, il me dit en souriant : « Je savais bien que vous étiez folle, et c’est de cela que je veux vous gronder. Votre conduite est excellente, vos dames en sont enchantées ; vous êtes un modèle de douceur, de ponctualité, de piété sincère ; mais vous êtes malade, et cela réagit sur votre imagination : vous devenez triste, sombre et comme extatique. Vos compagnes ne vous reconnaissent plus, elles s’étonnent et vous plaignent. Prenez-y garde, si vous continuez ainsi, vous ferez haïr et craindre la piété, et l’exemple de vos souffrances et de vos agitations empêchera plus de conversions qu’il n’en attirera. Vos parents s’inquiètent de votre exaltation. Votre mère pense que le régime du couvent vous tue ; votre grand’mère écrit qu’on vous fanatise et que vos lettres se ressentent d’un grand trouble dans l’esprit. Vous savez bien qu’au contraire on cherche à vous calmer. Quant à moi, à présent que je sais la vérité, j’exige que vous sortiez de cette exagération. Plus elle est sincère, plus elle est dangereuse. Je veux que vous viviez pleinement et librement de corps et d’esprit ; et comme dans la maladie des scrupules que vous avez il entre beaucoup d’orgueil à votre insu sous forme d’humilité, je vous donne pour pénitence de retourner aux jeux et aux amusements innocents de votre âge. Dès ce soir, vous courrez au jardin comme les autres, au lieu de vous prosterner à l’église en guise de récréation. Vous sauterez à la corde, vous jouerez aux barres. L’appétit et le sommeil vous reviendront vite, et quand vous ne serez plus malade physiquement, votre cerveau appréciera mieux ces prétendues fautes dont vous croyez devoir vous accuser. – Ô mon Dieu ! m’écriai-je, vous m’imposez là une plus rude pénitence que vous ne pensez. J’ai perdu le goût du jeu et l’habitude de la gaieté. Mais je suis d’un esprit si léger, que si je ne m’observe à toute heure, j’oublierai Dieu et mon salut. – Ne croyez pas cela, reprit-il. D’ailleurs, si vous allez trop loin, votre conscience, qui aura recouvré la santé, vous avertira à coup sûr, et vous écouterez ses reproches. Songez que vous êtes malade et que Dieu n’aime pas les élans fiévreux d’une âme en délire. Il préfère un hommage pur et soutenu. Allons, obéissez à votre médecin. Je veux que dans huit jours on me dise qu’un grand changement s’est opéré dans votre air et dans vos manières. Je veux que vous soyez aimée et écoutée de toutes vos compagnes, non pas seulement de celles qui sont sages, mais encore (et surtout) de celles qui ne le sont pas. Faites-leur connaître que l’amour du devoir est une douce chose et que la foi est un sanctuaire d’où l’on sort avec un front serein et une âme bienveillante. Rappelez-vous que Jésus voulait que ses disciples eussent les mains lavées et la chevelure parfumée. Cela voulait dire : N’imitez pas ces fanatiques et ces hypocrites qui se couvrent de cendres et qui ont le cœur impur comme le visage : soyez agréables aux hommes, afin de leur rendre agréable la doctrine que vous professez. Eh bien, mon enfant, il s’agit pour vous de ne pas enterrer votre cœur dans les cendres d’une pénitence mal entendue. Parfumez ce cœur d’une grande aménité et votre esprit d’un aimable enjouement. C’était votre naturel, il ne faut pas qu’on pense que la piété rend l’humeur farouche. Il faut que l’on aime Dieu dans ses serviteurs. Allons, faites votre acte de contrition, et je vous donnerai l’absolution. – Quoi ! mon père, lui dis-je, je me distrairai, je me dissiperai ce soir, et vous voulez que je communie demain ? – Oui vraiment, je le veux, reprit-il, et puisque je vous ordonne de vous amuser par pénitence, vous aurez accompli un devoir. – Je me soumets à tout si vous me promettez que Dieu m’en saura gré et qu’il me rendra ces doux transports, ces élans spirituels qui me faisaient sentir et savourer son amour. – Je ne puis vous le promettre de sa part, dit-il en souriant, mais je vous en réponds, vous verrez. ».

Et le bonhomme me congédia, stupéfaite, bouleversée, effrayée de son ordonnance. J’obéis cependant, l’obéissance passive étant le premier devoir du chrétien, et je reconnus bien vite qu’il n’est pas fort difficile à quinze ans de reprendre goût à la corde et aux balles élastiques. Peu à peu je me remis au jeu avec complaisance, et puis avec plaisir, et puis avec passion, car le mouvement physique était un besoin de mon âge, de mon organisation, et j’en avais été trop longtemps privée pour n’y pas trouver un attrait nouveau.

Mes compagnes revinrent à moi avec une grâce extrême, ma chère Fannelly la première, et puis Pauline, et puis Anna, et puis toutes les autres, les diables comme les sages. En me voyant si gaie, on crut un instant que j’allais redevenir terrible. Élisa m’en gronda un peu, mais je lui racontai, ainsi qu’à celles qui recherchaient et méritaient ma confiance, ce qui s’était passé entre l’abbé de Prémord et moi, et ma gaieté fut acceptée comme légitime et même comme méritoire.

Tout ce que mon bon directeur m’avait prédit m’arriva.

Je recouvrai promptement la santé physique et morale. Le calme se fit dans mes pensées ; en interrogeant mon cœur, je le trouvai si sincère et si pur que la confession devint une courte formalité destinée à me donner le plaisir de communier. Je goûtai alors l’indicible bien-être que l’esprit jésuitique sait donner à chaque nature selon son penchant et sa portée. Esprit de conduite admirable dans son intelligence du cœur humain et dans les résultats qu’il pourrait obtenir pour le bien, si, comme l’abbé de Prémord, tout homme qui le professe et le répand avait l’amour du bien et l’horreur du mal ; mais les remèdes deviennent des poisons dans certaines mains, et le puissant levier de l’école jésuitique a semé la mort et la vie avec une égale puissance dans la société et dans l’Église.

Il se passa alors environ six mois qui sont restés dans ma mémoire comme un rêve et que je ne demande qu’à retrouver dans l’éternité pour ma part de paradis. Mon esprit était tranquille. Toutes mes idées étaient riantes. Il ne poussait que des fleurs dans mon cerveau, naguère hérissé de rochers et d’épines. Je voyais à toute heure le ciel ouvert devant moi, la Vierge et les anges me souriaient en m’appelant ; vivre ou mourir m’était indifférent. L’empyrée m’attendait avec toutes ses splendeurs, et je ne sentais plus en moi un grain de poussière qui pût ralentir le vol de mes ailes. La terre était un lieu d’attente où tout m’aidait et m’invitait à faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme le prophète, pour empêcher que, dans la nuit, mon pied ne heurtât la pierre du chemin. Je ne priais plus autant que par le passé, cela m’était défendu ; mais chaque fois que je priais, je retrouvais mes élans d’amour, moins impétueux peut-être mais mille fois plus doux. La coupable et sinistre pensée du courroux du Père céleste et de l’indifférence de Jésus ne se présentait plus à moi. Je communiais tous les dimanches et à toutes les fêtes, avec une incroyable sérénité de cœur et d’esprit. J’étais libre comme l’air dans cette douce et vaste prison du couvent. Si j’avais demandé la clef des souterrains on me l’eût donnée. Les religieuses me gâtaient comme leur enfant chéri, ma bonne Alicia, ma chère Hélène, madame Eugénie, Poulette, la sœur Thérèse, madame Anne-Josèphe, la supérieure, Élisa, et les anciennes pensionnaires, et les nouvelles, et la grande et la petite classe, je traînais tous les cœurs après moi. Tant il est facile d’être parfaitement aimable quand on se sent parfaitement heureux.

Mon retour à la gaieté fut comme une résurrection pour la grande classe. Depuis ma conversion la diablerie n’avait plus battu que d’une aile. Elle se réveilla sous une forme tout à fait inattendue ; on devint anodin, diable à l’eau de rose, c’est-à-dire franchement espiègle, sans esprit de révolte, sans rupture avec le devoir. On travailla aux heures de travail, on rit et on joua aux heures de récréation comme on n’avait jamais fait. Il n’y eut plus de coteries, plus de camps séparés entre les diables, les sages et les bêtes. Les diables se radoucirent, les sages s’égayèrent, les bêtes prirent du jugement et de la confiance, parce qu’on sut les utiliser et les divertir.

Ce grand progrès dans les mœurs du couvent se fit au moyen des amusements en commun. Nous imaginâmes, entre cinq ou six de la grande classe, d’improviser des charades ou plutôt de petites comédies, arrangées d’avance par scénarios et débitées d’abondance. Comme j’avais, grâce à ma grand’mère, un peu plus de littérature que mes camarades et une sorte de facilité à mettre en scène des caractères, je fus l’auteur de la troupe. Je choisis mes acteurs, je commandai les costumes ; je fus fort bien secondée et j’eus des sujets très remarquables. Le fond de la classe, donnant sur le jardin, devint théâtre aux heures permises. Nos premiers essais furent comme les débuts de l’art à son enfance ; la Comtesse les toléra d’abord, puis elle y prit plaisir et engagea madame Eugénie et madame Françoise à venir voir s’il n’y avait rien d’illicite dans ce divertissement. Ces dames rirent et approuvèrent.

Il se fit rapidement de grands progrès dans nos représentations. On nous prêta de vieux paravents pour faire nos coulisses. Les accessoires nous vinrent de toutes parts. Chacune apporta de chez ses parents des matériaux pour les costumes. La difficulté était de s’habiller en homme. La pudeur et les nonnes ne l’eussent pas souffert. J’imaginai le costume Louis XIII, qui conciliait la décence et la possibilité de s’arranger. Nos jupes froncées en bas jusqu’à mi-jambes formèrent les hauts-de-chausses ; nos corsages mis sens devant derrière, un peu arrangés et ouverts sur des mouchoirs froncés en devant de chemise et en crevés de manches, formèrent les pourpoints. Deux tabliers cousus ensemble firent des manteaux. Les rubans, perruques, chapeaux et fanfreluches ne furent pas difficiles à se procurer. Quand on manquait de plumes, on en faisait en papier découpé et irisé. Les pensionnaires sont adroites, inventives et savent tirer parti de tout. On nous permit les bottes, les épées et les feutres. Les parents en fournirent. Bref, les costumes furent satisfaisants, et l’on fut intelligent pour la mise en scène. On voulut bien prendre une grande table pour un pont et un escabeau couvert d’un tapis vert pour un banc de gazon.

On permit à la petite classe de venir assister à nos représentations, et on enrôla quiconque voulut s’engager. La supérieure, qui aimait beaucoup à s’amuser, nous fit dire enfin un beau jour qu’elle avait ouï conter des merveilles de notre théâtre et qu’elle désirait y assister avec toute la communauté. Déjà la Comtesse et madame Eugénie avaient prolongé la récréation jusqu’à dix heures, et puis jusqu’à onze heures les jours de spectacle. La supérieure la prolongea pour le jour en question jusqu’à minuit : c’est à-dire qu’elle voulut un divertissement complet. Sa demande et sa permission furent accueillies avec transport. On se précipita sur moi : « Allons, l’auteur, allons, boute en train (c’était le dernier surnom qu’on m’avait donné), à l’œuvre ! Il nous faut un spectacle admirable ; il nous faut six actes, en deux ou trois pièces. Il faut tenir notre public en haleine depuis huit heures jusqu’à minuit. C’est ton affaire, nous t’aiderons pour tout le reste ; mais pour cela, nous ne comptons que sur toi. »

La responsabilité qui pesait sur moi était grave. Il fallait faire rire la supérieure, mettre en gaieté les plus graves personnes de la communauté ; et pourtant il ne fallait pas aller trop loin, la moindre légèreté pouvait faire crier au scandale et faire fermer le théâtre. Quel désespoir pour mes compagnes ! Si j’ennuyais seulement, le théâtre pouvait être également fermé sous prétexte de trop de désordre dans les récréations du soir et de dissipation dans les études du jour, et le prétexte n’eût point été spécieux, car il est bien certain que ces divertissements montaient beaucoup de jeunes têtes, à la petite classe surtout.

Heureusement je connaissais assez bien mon Molière, et en retranchant les amoureux on pouvait trouver encore assez de scènes comiques pour défrayer toute une soirée. Le Malade imaginaire m’offrit un scénario complet. Du dialogue et de l’enchaînement des scènes je ne pouvais avoir un souvenir exact. Molière était défendu au couvent, comme bien l’on pense, et tout directeur de théâtre que j’étais, je n’en étais pas moins vertueuse. Je me rappelai pourtant assez la donnée principale pour ne pas trop m’écarter de l’original dans mon scénario ; je soufflai à mes actrices les parties importantes du dialogue et je leur communiquai assez de la couleur de l’ensemble. Pas une n’avait lu Molière, pas une de nos religieuses n’en connaissait une ligne. J’étais donc bien sûre que ma pièce aurait pour toutes l’attrait de la nouveauté. Je ne sais plus par qui furent remplis les rôles, mais ils le furent tous avec beaucoup d’intelligence et de gaieté. Je retranchai du mien, moitié par oubli, moitié à dessein, beaucoup de crudités médicales, car je faisais monsieur Purgon. Mais, à peine eus-je commencé à faire agir et parler mon monde, à peine eus-je débité quelques phrases que je vis la supérieure éclater de rire, madame Eugénie s’essuyer les yeux et toute la communauté se dérider.

Tous les ans, à la fête de la supérieure, on lui jouait la comédie avec beaucoup plus de soin et de pompe que ce que nous faisions là. On dressait alors un véritable théâtre. Il y avait un magasin de décors ad hoc, une rampe, un tonnerre, des rôles appris par cœur et admirablement joués. Mais les représentations n’étaient point gaies ; c’étaient toujours les petits drames larmoyants de madame de Genlis. Moi, avec mes paravents, mes bouts de chandelle, mes actrices recrutées de confiance parmi celles que leur instinct poussait à s’offrir ; avec mon scénario bâti de mémoire, notre dialogue improvisé et une répétition pour toute préparation, je pouvais arriver à un fiasco complet. Il n’en fut point ainsi. La gaieté, la verve, le vrai comique de Molière, même récité par bribes et représenté par fragments incomplets, enlevèrent l’auditoire. Jamais de mémoire de nonne on n’avait ri de si bon cœur.

Ce succès obtenu dès les premières scènes nous encouragea. J’avais préparé pour intermède une scène de matassins avec une poursuite bouffonne empruntée à Monsieur de Pourceaugnac. Seulement, j’avais dit à mes actrices de se tenir dans les coulisses, c’est-à-dire derrière les paravents, et de n’exhiber les armes que si j’entrais moi-même en scène pour leur en donner l’exemple. Quand je vis qu’on était en humeur de tout accepter, je changeai vite de costume, et, faisant l’apothicaire, je commençai l’intermède, en brandissant l’instrument classique au dessus de ma tête. Je fus accueillie par des rires homériques. On sait que ce genre de plaisanterie n’a jamais scandalisé les dévots. Aussitôt mon régiment noir à tabliers blancs s’élança sur la scène, et cette exhibition burlesque (Poulette nous avait prêté tout l’arsenal de l’infirmerie) mit la communauté de si belle humeur que je pensai voir crouler la salle.

La soirée fut terminée par la cérémonie de réception, et comme je savais par cœur tous les vers, on avait pu les apprendre. Le succès fut complet, l’enthousiasme porté au comble. Ces dames, à force de réciter des offices en latin, en savaient assez pour apprécier le comique du latin bouffon de Molière. La supérieure se déclara divertie au dernier point, et je fus accablée d’éloges pour mon esprit et la gaieté de mes inventions. Je me tuais de dire tout bas à mes compagnes : « Mais c’est du Molière, et je n’ai fait merveille que de mémoire. » On ne m’écoutait pas, on ne voulait pas me croire. Une seule, qui avait lu Molière aux dernières vacances, me dit tout bas : « Tais-toi ! il est fort inutile de dire à ces dames où tu as pris tout cela. Peut-être qu’elles feraient fermer le théâtre si elles savaient que nous leur donnons du Molière. Et puisque rien ne les a choquées, il n’y a aucun mal à ne leur rien dire si elles ne te questionnent pas. »

En effet, personne ne songea à douter que l’esprit de Molière fût sorti de ma cervelle. J’eus un instant de scrupule d’accepter tous ces compliments. Je me tâtai pour savoir si ma vanité n’y trouvait pas son compte ; je m’aperçus que c’était tout le contraire, et qu’à moins d’être fou, on ne pouvait que souffrir en se voyant décerner l’hommage dû à un autre. J’acceptai cette mortification par dévouement pour mes compagnes, et le théâtre continua à prospérer et à attirer la supérieure et les religieuses le dimanche.

Ce fut une suite de pastiches puisés dans tous les tiroirs de ma mémoire et arrangés selon les moyens et les convenances de notre théâtre. Cet amusement eut l’excellent résultat d’étendre le cercle des relations et des amitiés entre nous. La camaraderie, le besoin de s’aider les unes les autres pour se divertir en commun, engendrèrent la bienveillance, la condescendance, une indulgence mutuelle, l’absence de toute rivalité. Enfin le besoin d’aimer, si naturel aux jeunes cœurs, forma autour de moi un groupe qui grossissait chaque jour et qui se composa bientôt de tout le couvent, religieuses et pensionnaires, grande et petite classe. Je puis rappeler sans vanité ce temps où je fus l’objet d’un engouement inouï dans les fastes du couvent, puisque ce fut l’ouvrage de mon confesseur et le résultat de la dévotion tendre, expansive et riante où il m’avait entraînée.

On me savait un gré infini d’être dévote, complaisante et amusante. La gaieté se communiqua aux caractères les plus concentrés, aux dévotions les plus mélancoliques. Ce fut à cette époque que je contractai une tendre amitié avec Jane Bazooin, un petit être pâle, réservé, doux, malingre en apparence, mais qui a vécu pourtant sans maladie et à qui ses beaux grands yeux noirs, d’une finesse lente et bonne, et son petit sourire d’enfant tenaient lieu de beauté. C’était, ce sera toujours une créature adorable que Jane. C’était la bonté, le dévouement, l’obligeance infatigables de Fannelly avec la piété austère et ferme d’Élisa, le tout couronné d’une grâce calme et modeste qui ne pouvait se comparer qu’à Jane elle-même.

Elle avait deux sœurs plus belles et plus brillantes qu’elle : Chérie, qui était la plus jolie, la plus vivante et la plus recherchée des trois par la séduction de ses manières, pauvre charmante fille qui est morte deux ans après ; Aimée, qui était belle de distinction et d’intelligence, et qui a traversé une jeunesse maladive pour épouser M. d’Héliaud à vingt-sept ans. Aimée était à tous égards une personne supérieure. Ses manières étaient froides, mais son cœur était affectueux et son intelligence la rendait propre à tous les arts, où elle excellait sans efforts et sans passion apparente.

Ces trois sœurs étaient en chambre avec une gouvernante pour les soigner, mais elles suivaient les classes et les prières comme nous. On jalousait l’amitié de Chérie et d’Aimée. Jane n’avait d’amies que ses sœurs. Elle était trop timide et trop réservée pour en rechercher d’autres. Cette modestie me toucha et je vis bientôt que ce n’était pas la froideur et la stupidité qui causaient son isolement. Elle était tout aussi intelligente, tout aussi instruite, et beaucoup plus aimante que ses sœurs. Je découvris en elle un trésor de bienveillance et de tendresse calme et durable. Nous avons été intimement liées jusqu’en 1831. Je dirai plus tard pourquoi, sans cesser de l’aimer comme elle le mérite, j’ai cessé de la voir sans lui en dire la raison.

Ma petite Jane montra dans nos amusements qu’elle était aussi capable de gentillesse et de gaieté que les plus brillantes d’entre nous. Une fois même elle fut punie du bonnet de nuit par la Comtesse, qui ne prenait pas toujours en bonne part nos espiègleries ; car la gaieté montait tous les jours d’un cran et les plus roides s’y laissaient entraîner. Je me rappelle que cela était devenu pour moi, pour tout le monde, une commotion électrique et comme irrésistible. Certes, je m’abstenais désormais de tourner la pauvre Comtesse en ridicule et je faisais mon possible pour l’épargner quand les autres s’en mêlaient. Mais quand, pour la centième fois, elle se laissait prendre à la bougie de pomme qu’Anna ou Pauline plaçaient dans sa lanterne, et lorsqu’elle disait une parole pour l’autre avec le sang-froid d’une personne parfaitement distraite, en voyant toute la classe partir d’un seul éclat de rire, il me fallait en faire autant. Alors elle se tournait vers moi d’un air de détresse, et comme Jules César à Brutus, elle me disait, en se drapant dans son grand châle vert : « Et vous aussi, Aurore ! » J’aurais bien voulu me repentir, mais elle avait une manière de prononcer les e muets qui sonnait comme un o. Anna la contrefaisait admirablement, et se tournant vers moi elle me criait : « Auroro, Auroro ! » Je n’y pouvais tenir, le rire devenait nerveux. J’aurais ri dans le feu, comme on disait.

La gaieté alla si loin que quelques cervelles échauffées la firent tourner en révolte. C’était à une époque de la Restauration où il y eut comme une épidémie de rébellion dans tous les lycées, dans les pensions et même dans les établissements de notre sexe. Comme ces nouvelles nous arrivaient coup sur coup, avec le récit de circonstances tantôt graves, tantôt plaisantes, les plus vives d’entre nous disaient : « Est-ce que nous n’aurons pas aussi notre petite révolte ? Nous serons donc les seules qui ne suivrons pas la mode ? Nous n’aurons donc pas notre petite note dans les journaux ? »

La Comtesse émue devenait plus sévère parce qu’elle avait peur. Nos bonnes religieuses, quelques-unes du moins, avaient des figures allongées, et pendant trois ou quatre jours (je crois que nos voisins les Écossais avaient fait aussi leur insurrection) il y eut une sorte de méfiance et de terreur qui nous divertissait beaucoup. Alors on s’imagina de faire semblant de se révolter pour voir la frayeur de ces dames, celle de la Comtesse surtout. On ne m’en fit point part ; on était si bon pour moi qu’on ne voulait pas me mettre aux prises avec ma conscience, et on comptait bien m’entraîner dans le rire général quand l’affaire éclaterait.

Il en fut ainsi : un soir, à la classe, comme nous étions toutes assises autour d’une longue table, la Comtesse au bout, raccommodant ses nippes à la clarté des chandelles, j’entends ma voisine dire à sa voisine « Exhaussons ! » Le mot fait le tour de la table, qui, enlevée aussitôt par trente paires de petites mains, s’élève et s’exhausse en effet jusqu’au-dessus de la tête de la Comtesse. Fort distraite comme d’habitude, la Comtesse s’étonne de l’éloignement de la lumière ; mais au moment où elle lève la tête, la table et les lumières s’abaissent et reprennent leur niveau. On recommença plusieurs fois le même tour sans qu’elle s’en rendît compte. C’était à peu près la scène du niais au logis de la sorcière, dans les Pilules du Diable. Je trouvai la chose si plaisante que je ne me fis pas un grand scrupule de recevoir le mot d’ordre et d’exhausser comme les autres. Mais enfin la Comtesse s’aperçut de nos sottises et se leva furieuse. Il était convenu qu’on ferait des mines de mauvais garçons pour l’effrayer. Chacune se pose en conspirateur, les bras croisés, le sourcil froncé, et des chuchotements font entendre autour d’elle le mot terrible de révolte. La Comtesse était incapable de tenir tête à l’orage. Persuadée que le moment fatal est venu, elle s’enfuit en faisant flotter son grand châle comme une mouette qui étend ses ailes et qui prend son vol à travers les tempêtes.

Elle avait perdu l’esprit ; elle traversa le jardin pour se réfugier et se barricader dans sa chambre. Pour augmenter sa terreur, nous jetâmes les flambeaux, les chandelles et les tabourets par la fenêtre au moment où elle passait. Nous ne voulions ni ne pouvions l’atteindre ; mais ce vacarme, accompagné de cris : « Révolte ! révolte ! » pensa la faire mourir de peur. Pendant une heure nous fûmes livrées à nous-mêmes et à nos rires inextinguibles, sans que personne osât venir rétablir l’ordre. Enfin nous entendîmes de loin la grosse voix de la supérieure qui arrivait avec un bataillon de doyennes. C’était à notre tour d’avoir peur, car la supérieure était aimée, et comme on n’avait voulu que faire semblant de se révolter, il en coûtait d’être grondées et punies comme pour une révolte véritable. Aussitôt on court fermer au verrou les portes de la classe, et de l’avant-classe ; on se hâte de ranger tout, on repêche les tabourets et les flambeaux, on rajuste et on rallume les chandelles ; puis, quand tout est en ordre, tout le monde se met à genoux et on commence tout haut la prière du soir, tandis qu’une de nous rouvre les portes au moment où la supérieure s’y présente, après quelque hésitation.

La Comtesse fut regardée comme une folle et comme une visionnaire, et Marie-Josèphe, la servante qui rangeait la classe le matin et qui était la meilleure du monde, ne se plaignit pas de la fracture de quelques meubles et de quelques chandelles. Elle nous garda le secret, et là finit notre révolution.

Tout allait le mieux du monde ; le carnaval arrivait, et nous préparions une soirée de comédie comme jamais nous n’avions encore espéré de la réaliser. Je ne sais plus quelle pièce de Molière ou de Regnard j’avais mise en canevas. Les costumes étaient prêts, les rôles distribués, le violon engagé. Car ce jour-là, nous avions un violon, un bal, un souper, et toute la nuit pour nous divertir à discrétion.

Mais un événement politique, qui devait naturellement retentir comme une calamité publique dans un couvent, vint faire rentrer les costumes au magasin et la gaieté dans les cœurs.

Le duc de Berry fut assassiné à la porte de l’Opéra par Louvel. Crime isolé, fantasque comme tous les actes de déliré sanguinaire, et qui servit de prétexte à des persécutions ainsi qu’à un revirement subit dans l’esprit du règne de Louis XVIII.

Cette nouvelle nous fut apportée le lendemain matin et commentée par nos religieuses d’une manière saisissante et dramatique. Pendant huit jours on ne s’entretint pas d’autre chose, et les moindres détails de la mort chrétienne du prince, le désespoir de sa femme, qui coupa, disait-on, ses blonds cheveux sur sa tombe ; toutes les circonstances de cette tragédie royale et domestique rapportées, embellies, amplifiées et poétisées par les journaux royalistes et les lettres particulières défrayèrent nos récréations de soupirs et de larmes. Presque toutes nous appartenions à des familles nobles, royalistes ou bonapartistes ralliées. Les Anglaises, qui étaient en majorité, prenaient part au deuil royal par principe, et, d’ailleurs, le récit d’une mort tragique et les larmes d’une illustre famille étaient émouvants pour nos jeunes imaginations comme une pièce de Corneille ou de Racine. On ne nous disait pas que le duc de Berry avait été un peu brutal et débauché, on nous le peignait comme un héros, comme un second Henri IV, sa femme comme une sainte, et le reste à l’avenant.

Moi seule peut-être je luttais contre l’entraînement général. J’étais restée bonapartiste et je ne m’en cachais pas, sans cependant me prendre de dispute avec personne à ce sujet.

Dans ce temps-là, quiconque était bonapartiste était traité de libéral. Je ne savais ce que c’était que le libéralisme ; on me disait que c’était la même chose que le jacobinisme, que je connaissais encore moins. Je fus donc émue quand on me répéta sur tous les tons : « Qu’est-ce qu’un parti qui prêche, commet et préconise l’assassinat ? – S’il en est ainsi, répondis-je, je suis tout ce qu’il vous plaira, excepté libérale, » et je me laissai attacher au cou je ne sais plus quelle petite médaille frappée en l’honneur du duc de Berry, qui était devenue comme un ordre pour tout le couvent.

Huit jours de tristesse, c’est bien long pour un couvent de jeunes filles. Un soir, je ne sais qui fit une grimace, une autre sourit, une troisième dit un bon mot, et voilà le rire qui fait le tour de la classe, d’autant plus violent et nerveux, qu’il succédait aux pleurs.

Peu à peu, on nous laissa reprendre nos amusements. Ma grand’mère était à Paris. Comme on lui rendait bon témoignage de ma conduite, elle n’avait plus sujet de me gronder sérieusement et elle s’apercevait aussi que ma simplicité et mon absence de coquetterie n’allaient pas mal à une figure de seize ans. Elle me traitait donc avec toute sa bonté maternelle ; mais un nouveau souci s’était emparé d’elle à propos de moi : c’était ma dévotion et le secret désir que je conservais, et qu’elle avait appris vraisemblablement par madame de Pontcarré (qui devait le tenir de Pauline), de me faire religieuse. Elle avait su l’été précédent, par diverses lettres de personnes qui m’avaient vue au parloir, que j’étais souffrante, triste et toute confite en Dieu. Cette dévotion triste ne l’avait pas beaucoup inquiétée. Elle s’était dit avec raison que cela n’était pas de mon âge et ne pouvait durer. Mais quand elle me vit bien portante, fraîche, gaie, ne prenant avec personne d’airs revêches, et néanmoins rentrant chaque fois dans mon cloître avec plus de plaisir que j’en étais sortie, elle eut peur et résolut de me reprendre avec elle aussitôt qu’elle repartirait pour Nohant.

Cette nouvelle tomba sur moi comme un coup de foudre, au milieu du plus parfait bonheur que j’eusse goûté de ma vie. Le couvent était devenu mon paradis sur la terre. Je n’y étais ni pensionnaire ni religieuse, mais quelque chose d’intermédiaire, avec la liberté absolue dans un intérieur que je chérissais et que je ne quittais pas sans regret, même pour une journée. Personne n’était donc aussi heureux que moi. J’étais l’amie de tout le monde, le conseil et le meneur de tous les plaisirs, l’idole des petites. Les religieuses, me voyant si gaie et persistant dans ma vocation, commençaient à y croire, et, sans l’encourager, ne disaient plus non. Élisa, qui seule ne s’était pas laissé distraire et égayer par mon entrain, y croyait fermement ; sœur Hélène, plus que jamais. J’y croyais moi-même et j’y ai cru encore longtemps après ma sortie du couvent. Madame Alicia et l’abbé de Prémord étaient les deux seules personnes qui n’y comptaient pas, me connaissant probablement mieux que les autres, et tous deux me disaient à peu près la même chose : « Gardez cette idée si elle vous est bonne ! mais pas de vœux imprudents, pas de secrètes promesses à Dieu, surtout pas d’aveu à vos parents avant le moment où vous serez certaine de vouloir pour toujours ce que vous voulez aujourd’hui. L’intention de votre grand’mère est de vous marier. Si dans deux ou trois ans vous ne l’êtes pas et que vous n’ayez pas envie de l’être, nous reparlerons de vos projets. »

Le bon abbé m’avait rendue bien facile la tâche d’être aimable. Dans les premiers temps j’avais été un peu effrayée de l’idée que mon devoir, aussitôt que j’aurais pris quelque ascendant sur mes compagnes, serait de les prêcher et de les convertir. Je lui avais avoué que je ne me sentais pas propre à ce rôle. « Vous voulez que je sois aimée de tout le monde ici, lui avais-je dit : eh bien, je me connais assez pour vous dire que je ne pourrai pas me faire aimer sans aimer moi-même, et que je ne serai jamais capable de dire à une personne aimée : « Faites-vous dévote, mon amitié est à ce prix. » Non, je mentirais. Je ne sais pas obséder, persécuter, pas même insister, je suis trop faible. – Je ne demande rien de semblable, m’avait répondu l’indulgent directeur ; prêcher, obséder serait de mauvais goût à votre âge. Soyez pieuse, et heureuse, c’est tout ce que je vous demande, votre exemple prêchera mieux que tous les discours que vous pourriez faire. »

Il avait eu raison d’une certaine manière, mon excellent ami. Il est certain que l’on était devenu meilleur autour de moi ; mais la religion ainsi prêchée par la gaieté avait donné bien de la force à la vivacité des esprits, et je ne sais pas si c’était un moyen très sûr pour persister dans le catholicisme.

J’y persistais avec confiance, j’y aurais persisté, je crois, si je n’eusse pas quitté le couvent ; mais il fallut le quitter, il fallut cacher à ma grand’mère, qui en aurait mortellement souffert, le regret mortel que j’avais de me séparer des nombreux et charmants objets de ma tendresse : mon cœur fut brisé. Je ne pleurais pourtant pas, car j’eus un mois pour me préparer à cette séparation, et, quand elle arriva, j’avais pris une si forte résolution de me soumettre sans murmure, que je parus calme et satisfaite devant ma pauvre bonne maman. Mais j’étais navrée, et je l’étais pour bien longtemps.

Je ne dois pourtant pas fermer le dernier chapitre du couvent sans dire que j’y laissai tout le monde triste ou consterné de la mort de madame Canning. J’étais arrivée, pour son caractère, au respect que lui devait ma piété ; mais jamais ma sympathie ne m’avait poussée vers elle. Je fus pourtant une des dernières personnes qu’elle nomma avec affection dans son agonie.

Cette femme, d’une puissante organisation, avait eu sans doute les qualités de son rôle dans la vie monastique, puisqu’elle avait conservé, depuis la Révolution, le gouvernement absolu de sa communauté. Elle laissait la maison dans une situation florissante, avec un nombre considérable d’élèves et de grandes relations dans le monde, qui eussent dû assurer à l’avenir une clientèle durable et brillante.

Néanmoins, cette situation prospère s’éclipsa avec elle. J’avais vu élire madame Eugénie, et comme elle m’aimait toujours, si je fusse restée au couvent, j’y aurais été encore plus gâtée ; mais madame Eugénie se trouva impropre à l’exercice de l’autorité absolue. J’ignore si elle en abusa, si le désordre se mit dans sa gestion ou la division dans ses conseils ; mais elle demanda, au bout de peu d’années, à se retirer du pouvoir et fut prise au mot, m’a-t-on dit, avec un empressement général. Elle avait laissé les affaires péricliter, ou bien je crois plutôt qu’elle n’avait pu les empêcher d’aller ainsi. Tout est mode en ce monde, même les couvents. Celui des Anglaises avait eu, sous l’Empire et sous Louis XVIII, une grande vogue. Les plus grands noms de la France et de l’Angleterre y avaient contribué. Les Mortemart, les Montmorency y avaient eu leurs héritières. Les filles des généraux de l’Empire ralliés à la Restauration y furent mises, à dessein sans doute d’établir des relations favorables à l’ambition aristocratique des parents ; mais le règne de la bourgeoisie arrivait, et, quoique j’aie entendu les vieilles comtesses accuser madame Eugénie d’avoir laissé encanailler son couvent, je me souviens fort bien que, lorsque j’en sortis, peu de jours après la mort de madame Canning, le tiers état avait déjà fait, par ses soins, une irruption très lucrative dans le couvent. Ç’avait été pour ainsi dire le bouquet de sa fructueuse administration.

J’avais donc vu notre personnel s’augmenter rapidement d’une quantité de charmantes filles de négociants ou d’industriels, tout aussi bien élevées déjà, et pour la plupart plus intelligentes (ceci était même remarquable et remarqué) que les petites personnes de grande maison.

Mais cette prospérité devait être et fut un feu de paille. Les gens de la haute, comme disent aujourd’hui les bonnes gens, trouvèrent le milieu trop roturier, et la vogue des beaux noms se porta sur le Sacré-Cœur et sur l’Abbaye-aux-Bois. Plusieurs de mes anciennes compagnes furent transférées dans ces monastères, et peu à peu l’élément patricien catholique rompit avec l’antique retraite des Stuarts. Alors sans doute les bourgeois, qui avaient été flattés de l’espérance de voir leurs héritières frayer avec celles de la noblesse, se sentirent frustrés et humiliés. Ou bien l’esprit voltairien du règne de Louis-Philippe, qui couvait déjà dès les premiers jours du règne de son prédécesseur, commença à proscrire les éducations monastiques. Tant il y a, qu’au bout de quelques années je trouvai le couvent à peu près vide, sept ou huit pensionnaires au lieu de soixante-dix à quatre-vingts que nous avions été, la maison trop vaste et aussi pleine de silence qu’elle l’avait été de bruit, Poulette désolée et se plaignant avec âcreté des nouvelles supérieures et de la ruine de notre ancienne gloire.

J’ai eu les derniers détails sur cet intérieur en 1847. La situation était meilleure, mais ne s’était jamais relevée à son ancien niveau : grande injustice de la vogue ; car, en somme, les Anglaises étaient sous tous les rapports un troupeau de vierges sages, et leurs habitudes de raison, de douceur et de bonté n’ont pu se perdre en un quart de siècle.

III

Paris, 1820. – Projets de mariage ajournés. – Amour filial contristé. – Madame Catalani. – Arrivée à Nohant. – Matinée de printemps. – Essai de travail. – Pauline et sa mère. – La comédie à Nohant. – Nouveaux chagrins d’intérieur. – Mon frère. – Colette et le général Pépé. – L’hiver à Nohant. – Soirée de février. – Désastre et douleurs.

Je ne me souviens guère des surprises et des impressions qui durent et qui auraient dû m’assaillir dans ces premiers jours que je passai à Paris, promenée et distraite à dessein par ma bonne grand’mère. J’étais hébétée, je pense, par le chagrin de quitter mon couvent et tourmentée de l’appréhension de quelque projet de mariage. Ma bonne maman, que je voyais avec douleur très changée et très affaiblie, parlait de sa mort, prochaine selon elle, avec un grand calme philosophique ; mais elle ajoutait, en s’attendrissant et en me pressant sur son cœur : « Ma fille, il faut que je te marie bien vite, car je m’en vas. Tu es bien jeune, je le sais ; mais, quelque peu d’envie que tu aies d’entrer dans le monde, tu dois faire un effort pour accepter cette idée-là. Songe que je finirais épouvantée et désespérée, si je te laissais sans guide et sans appui dans la vie. »

Devant cette menace de son désespoir et de son épouvante au moment suprême, j’étais épouvantée et désespérée, moi aussi. « Est-ce qu’on va vouloir me marier ? me disais-je. Est-ce que c’est une affaire arrangée ? M’a-t-on fait sortir du couvent juste pour cela ? Quel est donc ce mari, ce maître, cet ennemi de mes vœux et de mes espérances ? Où se tient-il caché ? Quel jour va-t-on me le présenter en me disant : « Ma fille, il faut dire oui, ou me porter un coup mortel. »

Je vis pourtant bientôt qu’on ne s’occupait que vaguement et comme préparatoirement de ce grand projet. Madame de Pontcarré proposait quelqu’un ; ma mère proposait, de par mon oncle de Beaumont, une autre personne. Je vis le parti de madame de Pontcarré, et elle me demanda mon opinion. Je lui dis que ce monsieur m’avait semblé fort laid. Il paraît qu’au contraire il était beau, mais je ne l’avais pas regardé, et madame de Pontcarré me dit que j’étais une petite sotte.

Je me rassurai tout à fait en voyant que l’on faisait les paquets pour Nohant sans rien conclure, et même j’entendis ma bonne maman dire qu’elle me trouvait si enfant qu’il fallait encore m’accorder six mois, peut-être un an de répit.

Soulagée d’une anxiété affreuse, je retombai bientôt dans un autre chagrin, j’avais espéré que ma petite mère viendrait à Nohant avec nous. Je ne sais quel orage nouveau venait d’éclater dans ces derniers temps. Ma mère répondit brusquement à mes questions : « Non certes ! Je ne retournerai à Nohant que quand ma belle-mère sera morte ! »

Je sentis que tout se brisait encore une fois dans ma triste existence domestique. Je n’osai faire de questions. J’avais une crainte poignante d’entendre, de part ou d’autre, les amères récriminations du passé. Ma piété, autant que ma tendresse filiale, me défendait d’écouter le moindre blâme sur l’une ou sur l’autre. J’essayai en silence de les rapprocher ; elles s’embrassèrent les larmes aux yeux, devant moi ; mais c’étaient des larmes de souffrance contenue et de reproche mutuel. Je le vis bien, et je cachai les miennes.

J’offris encore une fois à ma mère de me prononcer, afin de pouvoir rester avec elle, ou tout au moins de décider ma bonne maman à l’emmener avec moi.

Ma mère repoussa énergiquement cette idée. « Non, non ! dit-elle, je déteste la campagne, et Nohant surtout, qui ne me rappelle que des douleurs atroces. Ta sœur est une grande demoiselle que je ne peux plus quitter. Va-t’en sans te désoler, nous nous retrouverons, et peut-être plus tôt que l’on ne croit ! »

Cette allusion obstinée à la mort de ma grand’mère était déchirante pour moi. J’essayai de dire que cela était cruel pour mon cœur. « Comme tu voudras ! dit ma mère irritée ; si tu l’aimes mieux que moi, tant mieux pour toi, puisque tu lui appartiens à présent corps et âme.

— Je lui appartiens de tout mon cœur, par la reconnaissance et le dévouement, répondis-je, mais non pas corps et âme contre vous. Ainsi il y a une chose certaine, c’est que si elle exige que je me marie, ce ne sera jamais, je le jure, avec un homme qui refuserait de voir et d’honorer ma mère. »

Cette résolution était si forte en moi que ma pauvre mère eût bien dû m’en tenir compte. Moi, brisée désormais à la soumission chrétienne ; moi, qui, d’ailleurs, ne me sentais plus l’énergie de résister aux larmes de ma bonne maman et qui voyais, par moments, s’effacer mon meilleur rêve, celui de la vie monastique, devant la crainte de l’affliger, j’aurais trouvé encore dans mon instinct filial la force que sœur Hélène avait eue pour briser le sien, quand elle avait résisté à son père pour aller à Dieu. Moi, moins sainte et plus humaine, j’aurais, je le crois, passé par-dessus le corps de ma grand’mère pour tendre les bras à ma mère humiliée et outragée.

Mais ma mère ne comprenait déjà plus mon cœur. Il était devenu trop sensible et trop tendre pour sa nature entière et sans nuances. Elle n’eut qu’un sourire d’énergique insouciance pour répondre à mon effusion : « Tiens, tiens, je crois bien ! dit-elle. Je ne m’inquiète guère de cela. Est-ce que tu ne sais pas qu’on ne peut pas te marier sans mon consentement ? Est-ce que je le donnerai jamais quand il s’agira d’un monsieur qui prendrait de grands airs avec moi ? Allons donc ! Je me moque bien de toutes les menaces. Tu m’appartiens, et quand même on réussirait à te mettre en révolte contre ta mère, ta mère saura bien retrouver ses droits ! »

Ainsi ma mère, exaspérée, semblait vouloir douter de moi et s’en prendre à ma pauvre âme en détresse pour exhaler ses amertumes. Je commençai à pressentir quelque chose d’étrange dans ce caractère généreux, mais indompté, et il y avait, à coup sûr, dans ses beaux yeux noirs quelque chose de terrible qui, pour la première fois, me frappa d’une secrète épouvante.

Je trouvai, par contraste, ma grand’mère plongée dans une tristesse abattue et plaintive qui me toucha profondément. « Que veux-tu, mon enfant, me dit-elle lorsque j’essayai de rompre la glace, ta mère ne peut pas ou ne veut pas me savoir gré des efforts immenses que j’ai faits et que je fais tous les jours pour la rendre heureuse. Ce n’est ni sa faute ni la mienne si nous ne nous chérissons pas l’une l’autre ; mais j’ai mis les bons procédés de mon côté en toutes choses, et les siens sont si durs que je ne peux plus les supporter. Ne peut-elle me laisser finir en paix ? Elle a si peu de temps à attendre ! »

Comme j’ouvrais la bouche pour la distraire de cette pensée : « Laisse, laisse ! reprit-elle. Je sais ce que tu veux me dire. J’ai tort d’attrister tes seize ans de mes idées noires. N’y pensons pas. Va t’habiller. Je veux te mener ce soir aux Italiens ! »

J’avais bien besoin de me distraire, et par cela même que j’étais mortellement triste, je ne m’en sentais ni l’envie ni la force. Je crois que c’est ce soir-là que j’entendis pour la première fois madame Catalani dans Il fanatico per la musica. Je crois aussi que c’était Galli qui faisait le rôle du dilettante burlesque ; mais je vis et entendis bien mal, préoccupée comme je l’étais. Il me sembla que la cantatrice abusait de la richesse de ses moyens, et que sa fantaisie de chanter des variations écrites pour le violon était antimusicale. Je sortais des chœurs et des motets de notre chapelle, et, dans le nombre de nos morceaux à effet, ceux qu’on chantait pendant le salut du saint sacrement, il se trouvait bien des antiennes vocalisées dans le goût rococo de la musique sacrée du dernier siècle ; mais nous n’étions pas trop dupes de ces abus, et, en somme, on nous mettait sur la voie des bonnes choses. La musique bouffe des Italiens, si artistement brodée par la cantatrice à la mode, ne me causa donc que de l’étonnement. J’avais plus de plaisir à écouter le chevalier de Lacoux, vieux émigré, ami de ma grand’mère, me jouer sur la harpe ou sur la guitare des airs espagnols dont quelques-uns m’avaient bercée à Madrid, et que je retrouvais comme un rêve du passé endormi dans ma mémoire.

Rose était mariée et devait nous quitter pour aller vivre à La Châtre, aussitôt que nous serions de retour à Nohant. Impatiente de retrouver son mari, qu’elle avait épousé la veille du voyage à Paris, elle ne cachait guère sa joie et me disait avec sa passion rouge qui me faisait frémir de peur : « Soyez tranquille, votre tour viendra bientôt ! »

J’allai embrasser une dernière fois toutes mes chères amies du couvent. J’étais véritablement désespérée.

Nous arrivâmes à Nohant aux premiers jours du printemps de 1820, dans la grosse calèche bleue de ma grand’mère, et je retrouvai ma petite chambre livrée aux ouvriers qui en renouvelaient les papiers et les peintures ; car ma bonne maman commençait à trouver ma tenture de toile d’orange à grands ramages trop surannée pour mes jeunes yeux, et voulait les réjouir par une fraîche couleur lilas. Cependant mon lit à colonnes, en forme de corbillard, fut épargné, et les quatre plumets rongés des vers échappèrent encore au vandalisme du goût moderne.

On m’installa provisoirement dans le grand appartement de ma mère. Là, rien n’était changé et je dormis délicieusement dans cet immense lit à grenades dorées qui me rappelait toutes les tendresses et toutes les rêveries de mon enfance.

Je vis enfin, pour la première fois depuis notre séparation décisive, le soleil entrer dans cette chambre déserte où j’avais tant pleuré. Les arbres étaient en fleur, les rossignols chantaient et j’entendais au loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs, qui résume et caractérise toute la poésie claire et tranquille du Berry. Mon réveil fut pourtant un indicible mélange de joie et de douleur. Il était déjà neuf heures du matin. Pour la première fois depuis trois ans, j’avais dormi la grasse matinée, sans entendre la cloche de l’angélus et la voix criarde de Marie-Josèphe m’arracher aux douceurs des derniers rêves. Je pouvais encore paresser une heure sans encourir aucune pénitence. Échapper à la règle, entrer dans la liberté, c’est une crise sans pareille dont ne jouissent pas à demi les âmes éprises de rêverie et de recueillement.

J’allai ouvrir ma fenêtre et retournai me mettre au lit. La senteur des plantes, la jeunesse, la vie, l’indépendance m’arrivaient par bouffées ; mais aussi le sentiment de l’avenir inconnu qui s’ouvrait devant moi m’accablait d’une inquiétude et d’une tristesse profondes. Je ne saurais à quoi attribuer cette désespérance maladive de l’esprit, si peu en rapport avec la fraîcheur des idées et la santé physique de l’adolescence. Je l’éprouvai si poignante que le souvenir très net m’en est resté après tant d’années, sans que je puisse retrouver clairement par quelle liaison d’idées, quels souvenirs de la veille, quelles appréhensions du lendemain, j’arrivai à répandre des larmes amères, en un moment où j’aurais dû reprendre avec transport possession du foyer paternel et de moi-même.

Que de petits bonheurs, cependant, pour une pensionnaire hors de cage ! Au lieu du triste uniforme de serge amarante, une jolie femme de chambre m’apportait une fraîche robe de guingan rose. J’étais libre d’arranger mes cheveux à ma guise sans que madame Eugénie me vînt observer qu’il était indécent de se découvrir les tempes. Le déjeuner était relevé de toutes les friandises que ma grand’mère aimait et me prodiguait. Le jardin était un immense bouquet. Tous les domestiques, tous les paysans venaient me faire fête. J’embrassais toutes les bonnes femmes de l’endroit, qui me trouvaient fort embellie parce que j’étais devenue plus grossière, c’est-à-dire, dans leur langage, que j’avais pris de l’embonpoint. Le parler berrichon sonnait à mon oreille comme une musique aimée, et j’étais tout émerveillée qu’on ne m’adressât pas la parole avec le blaisement et le sifflement britanniques. Les grands chiens, mes vieux amis, qui m’avaient grondée la veille au soir, me reconnaissaient et m’accablaient de caresses avec ces airs intelligents et naïfs qui semblent vous demander pardon d’avoir un instant manqué de mémoire.

Vers le soir, Deschartres, qui avait été à je ne sais plus quelle foire éloignée, arriva enfin, avec sa veste, ses grandes guêtres et sa casquette en soufflet. Il ne s’était pas encore avisé, le cher homme, que je dusse être changée et grandie depuis trois ans, et tandis que je lui sautais au cou, il demandait où était Aurore. Il m’appelait mademoiselle ; enfin, il fit comme mes chiens, il ne me reconnut qu’au bout d’un quart d’heure.

Tous mes anciens camarades d’enfance étaient aussi changés que moi. Liset était loué, comme on dit chez nous. Je ne le revis pas, il mourut peu de temps après. Cadet était devenu aide-valet de chambre. Il servait à table et disait naïvement à mademoiselle Julie, qui lui reprochait de casser toutes les carafes : « Je n’en ai cassé que sept la semaine dernière. » Fanchon était bergère chez nous. Marie Aucante était devenue la reine de beauté du village. Marie et Solange Croux étaient des jeunes filles charmantes. Pendant trois jours ma chambre ne désemplit pas des visites qui m’arrivaient. Ursule ne fut pas des dernières.

Mais, comme Deschartres, tout le monde m’appelait mademoiselle. Plusieurs étaient intimidés devant moi. Cela me fit sentir mon isolement. L’abîme de la hiérarchie sociale s’était creusé entre des enfants qui jusque-là s’étaient sentis égaux. Je n’y pouvais rien changer, on ne l’eût pas souffert. Je me pris à regretter davantage mes compagnes de couvent.

Pendant quelques jours ensuite, je fus tout au plaisir physique de courir les champs, de revoir la rivière, les plantes sauvages, les prés en fleur. L’exercice de marcher dans la campagne, dont j’avais perdu l’habitude, et l’air printanier me grisaient si bien que je ne pensais plus et dormais de longues nuits avec délices ; mais bientôt l’inaction de l’esprit me pesa, et je songeai à occuper ces éternels loisirs qui m’étaient faits par l’indulgente gâterie de ma grand’mère.

J’éprouvai même le besoin de rentrer dans la règle, et je m’en traçai une dont je ne me départis pas tant que je fus seule et maîtresse de mes heures. Je me fis naïvement un tableau de l’emploi de ma journée. Je consacrais une heure à l’histoire, une au dessin, une à la musique, une à l’anglais, une à l’italien, etc. Mais le moment de m’instruire réellement un peu n’était pas encore venu. Au bout d’un mois je n’avais fait encore que résumer, sur des cahiers ad hoc, mes petites études du couvent, lorsqu’arrivèrent, invitées par ma bonne maman, madame de Pontcarré et sa charmante fille Pauline, ma blonde et enjouée compagne de couvent.

Pauline, à seize ans comme à six, était toujours cette belle indifférente qui se laissait aimer sans songer à vous rendre la pareille. Son caractère était charmant comme sa figure, comme sa taille, comme ses mains, comme ses cheveux d’ambre, comme ses joues de lis et de rose ; mais comme son cœur ne se manifestait jamais, je n’ai jamais su s’il existait et je ne pourrais dire que cette aimable compagne ait été mon amie.

Sa mère était bien différente. C’était une âme passionnée jointe à un esprit éblouissant. Trop sanguine et trop replète pour être encore belle (j’ignore même si elle l’avait jamais été), elle avait des yeux noirs si magnifiques et une physionomie si vivante, une belle voix et tant d’âme pour chanter, une conversation si réjouissante, tant d’idées, tant d’activité, tant d’affection dans les manières, qu’elle exerçait un charme irrésistible. Elle était de l’âge de mon père, et ils avaient joué ensemble dans leur enfance. Ma grand’mère aimait à parler de son cher fils avec elle et s’était prise d’amitié pour elle assez récemment, bien qu’elle l’eût toujours connue ; mais cette amitié fit bientôt place chez elle à un sentiment contraire, dont je ne m’aperçus pas assez tôt pour ne pas la faire souffrir.

Dans les commencements, tout allait si bien entre elles, que je ne me défendis point de l’attrait de cette amitié pour mon compte. Très naturellement, je passais beaucoup plus de temps avec Pauline et sa mère, ingambes et actives toutes deux, qu’auprès du fauteuil où ma grand’mère écrivait ou sommeillait presque toute la journée. Elle-même exigeait que je fisse soir et matin de grandes courses, et de la musique avec ces dames dans la journée. Madame de Pontcarré était un excellent professeur. Elle nous lançait, Pauline et moi, dans les partitions à livre ouvert, nous accompagnant avec feu et soutenant nos voix de l’énergie sympathique de la sienne. Nous avons déchiffré ensemble Armide, Iphigénie, Œdipe, etc. Quand nous étions un peu ferrées sur un morceau, nous ouvrions les portes pour que la bonne maman pût entendre, et son jugement n’était pas la moins bonne leçon. Mais bien souvent la porte se trouvait fermée au verrou. Ma grand’mère avait conservé l’habitude d’être seule, ou avec mademoiselle Julie qui lui faisait la lecture. Nous étions trop jeunes et trop vivantes pour que notre compagnie assidue lui fût agréable. La pauvre femme s’éteignait doucement, et il n’y paraissait pas encore. Elle se montrait aux repas avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles, la taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pensée ; causant bien et répondant à propos, esclave d’un savoir-vivre aimable qui lui faisait cacher ou surmonter de fréquentes défaillances, elle semblait jouir d’une belle vieillesse exempte d’infirmités. Longtemps elle dissimula une surdité croissante, et jusqu’à ses derniers moments fit un mystère de son âge : affaire d’étiquette apparemment, car elle n’avait jamais été vaine, même dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Cependant elle s’en allait, comme elle le disait souvent tout bas à Deschartres, qui, l’ayant toujours connue délicate et affaissée, n’y croyait pas et se flattait de mourir avant elle. Elle craignait le moindre bruit, l’éclat du jour lui était insupportable, et quand elle avait fait l’effort de tenir le salon une ou deux heures, elle éprouvait le besoin d’aller s’enfermer dans son boudoir, nous priant d’aller nous occuper ou nous promener un peu loin de son sommeil, qui était fort léger.

Je fus donc bien étonnée et presque effrayée un jour qu’elle me dit que j’étais inséparable de madame de Pontcarré et de sa fille, que je la négligeais, que je me jetais tête baissée dans des amitiés nouvelles, que j’avais trop d’imagination, que je ne l’aimais pas, et tout cela avec une douleur et des larmes inexplicables.

Je sentais ces reproches si peu mérités qu’ils me consternèrent. Je ne trouvais rien à y répondre à force d’en voir l’injustice ; mais cette injustice, dans un cœur si bon et si droit, ressemblait à un accès de démence triste et douce. Je ne sus que pleurer avec ma pauvre bonne maman, la caresser et la consoler de mon mieux. Comme elle me reprochait de parler bas souvent à ces dames et d’avoir avec elles un air de cachoterie, je lui fis promettre, en riant, le secret vis-à-vis d’elle-même, et lui confessai que depuis huit jours nous bâtissions un théâtre et répétions une pièce pour le jour de sa fête ; mais que j’aimais bien mieux en trahir la surprise que de la laisser souffrir un jour de plus de ses chimères. « Eh ! mon Dieu, me dit-elle en riant aussi à travers ses pleurs, je le sais bien que vous me préparez une belle fête et une belle surprise ! Comment peux-tu t’imaginer que Julie ne me l’ait pas dit ?

— Elle a très bien fait sans doute, puisqu’elle vous a vue inquiète de nos mystères ; mais alors, comment se fait-il, chère maman, que vous vous en tourmentiez encore ? »

Elle m’avoua qu’elle ne savait pas pourquoi elle s’en était fait un chagrin ; et comme je lui proposai de laisser aller la comédie sans m’en mêler afin de passer tout mon temps auprès d’elle, elle s’écria : « Non pas, non pas ! Je ne veux point de cela ! madame de Pontcarré fera bien assez valoir sa fille ; je ne veux pas que, comme à l’ordinaire, tu sois mise de côté et éclipsée par elle ! »

Je n’y comprenais plus rien. Jamais l’idée d’une rivalité quelconque n’avait pu éclore dans la tête de Pauline ou dans la mienne. Madame de Pontcarré n’y pensait probablement pas davantage ; mais ma pauvre jalouse de bonne maman ne pardonnait pas à Pauline d’être plus belle que moi, et en même temps qu’elle supposait sa mère portée à me dénigrer, elle était jalouse aussi de l’affection que cette mère me témoignait.

Comme la jalousie est grosse d’inconséquences, il me fallut donc voir ces petites scènes se renouveler, et je crois qu’elles furent envenimées par mademoiselle Julie, qui, décidément, ne m’aimait point. Je ne lui avais jamais fait ni mal ni dommage ; tout au contraire : facile au retour comme je le suis, j’appréciais l’intelligence de cette froide personne, et j’aimais à consulter sa merveilleuse mémoire des faits historiques ; mais ma mère l’avait trop blessée pour qu’elle pût me pardonner d’être sa fille et de l’aimer.

Ce fut donc en essuyant de secrètes larmes, et entre plusieurs nuées de ces orages étouffés par le savoir-vivre, que je me travestis en Colin pour jouer la comédie et faire rire ma grand’mère. Le théâtre, tout en feuillages naturels, formait un berceau charmant. M. de Trémoville, un officier ami de madame de Pontcarré, lequel, se trouvant en remonte de cavalerie dans le département, était venu passer chez nous une quinzaine, avait tout disposé avec beaucoup d’adresse et de goût. Il jouait lui-même le rôle de mon capitaine, car je m’engageais par désespoir des caprices de mon amoureuse Colette. Je ne sais plus quel proverbe de Carmontelle nous avions ainsi arrangé à notre usage. Pauline, en villageoise d’opéra-comique, était belle comme un ange. Deschartres jouait aussi, et jouait très mal. Tout alla néanmoins le mieux du monde, malgré les terreurs de Pauline, qui pleura de peur en entrant en scène. N’ayant jamais connu ce genre de timidité, je jouais très résolument ce qui consola un peu ma bonne maman de me voir travestie en garçon, pendant que Pauline brillait de tout le charme de sa beauté et de tous les atours de son sexe.

Quelque temps après, madame de Pontcarré partit avec sa fille et M. de Trémoville, dont je me souviens comme du meilleur homme du monde ; père de famille excellent, il nous traitait, Pauline et moi, comme ses enfants, et nous abusions tellement de son facile et aimable caractère, que ma grand’mère elle-même, dans ses moments de gaieté, l’avait surnommé la bonne de ces demoiselles.

Mais je ne sais quelle irritation profonde resta contre madame de Pontcarré et Pauline dans le cœur de ma grand’mère. Affligée de leur départ, je dus pourtant me trouver soulagée de voir finir les étranges et incompréhensibles querelles qu’elles m’attiraient. Hippolyte vint en congé, et nous fûmes d’abord intimidés l’un devant l’autre. Il était devenu un beau maréchal des logis de hussards ; faisant ronfler les r, domptant les chevaux indomptables, et ayant son franc parler avec Deschartres, qui lui permettait de le taquiner, comme avait fait mon père, sur le chapitre de l’équitation et sur plusieurs autres. Au bout de peu de jours notre ancienne amitié revint, et, recommençant à courir et à folâtrer ensemble, il ne nous sembla plus que nous nous fussions jamais quittés.

Ce fut lui qui me communiqua le goût de monter à cheval, et cet exercice physique devait influer beaucoup sur mon caractère et mes habitudes d’esprit.

Le cours d’équitation qu’il me fit n’était ni long ni ennuyeux. « Vois-tu, me dit-il un matin que je lui demandais de me donner la première leçon, je pourrais faire le pédant et te casser la tête du manuel d’instruction que je professe à Saumur à des conscrits qui n’y comprennent rien, et qui, en somme, n’apprennent qu’à force d’habitude et de hardiesse ; mais tout se réduit d’abord à deux choses : tomber ou ne pas tomber ; le reste viendra plus tard. Or, comme il faut s’attendre à tomber, nous allons chercher un bon endroit pour que tu ne t’y fasses pas trop de mal. » Et il m’emmena dans un pré immense dont l’herbe était épaisse. Il monta sur le général Pépé, menant Colette en main.

Pépé était un très beau poulain, petit-fils du fatal Léopardo, et que, dans mon enthousiasme naissant pour la révolution italienne, j’avais gratifié du nom d’un homme héroïque qui a été mon ami par la suite des temps. Colette, que l’on appelait dans le principe mademoiselle Deschartres, était une élève de notre précepteur et n’avait jamais été montée. Elle avait quatre ans et sortait du pacage. Elle paraissait si douce, que mon frère, après lui avoir fait faire plusieurs fois le tour du pré, jugea qu’elle se conduirait bien et me jeta dessus.

Il y a un Dieu pour les fous et pour les enfants. Colette et moi, aussi novices l’une que l’autre, avions toutes les chances possibles pour nous contrarier et nous séparer violemment. Il n’en fut rien. À partir de ce jour, nous devions vivre et galoper quatorze ans de compagnie. Elle devait gagner ses invalides et finir tranquillement ses jours à mon service, sans qu’aucun nuage ait jamais troublé notre bonne intelligence.

Je ne sais pas si j’aurais eu peur par réflexion, mais mon frère ne m’en donna pas le temps. Il fouetta vigoureusement Colette, qui débuta par un galop frénétique, accompagné de gambades et de ruades les plus folles, mais les moins méchantes du monde. « Tiens-toi bien, disait mon frère. Accroche-toi aux crins si tu veux, mais ne lâche pas la bride et ne tombe pas. Tout est là : tomber ou ne pas tomber ! »

C’était le to be or not to be d’Hamlet. Je mis toute mon attention et ma volonté à ne pas trop quitter la selle. Cinq ou six fois, à moitié désarçonnée, je me rattrapai comme il plut à Dieu, et au bout d’une heure, éreintée, échevelée et surtout enivrée, j’avais acquis le degré de confiance et de présence d’esprit nécessaire à la suite de mon éducation équestre.

Colette était un être supérieur dans son espèce. Elle était maigre, laide, grande, dégingandée au repos : mais elle avait une physionomie sauvage et des yeux d’une beauté qui rachetait ses défauts de conformation. En mouvement, elle devenait belle d’ardeur, de grâce et de souplesse. J’ai monté des chevaux magnifiques, admirablement dressés : je n’ai jamais retrouvé l’intelligence et l’adresse de ma cavale rustique. Jamais elle ne m’a fait un faux pas, jamais un écart, et ne m’a jamais jetée par terre que par la faute de ma distraction ou de mon imprudence.

Comme elle devinait tout ce qu’on désirait d’elle, il ne me fallut pas huit jours pour savoir la gouverner. Son instinct et le mien s’étaient rencontrés. Taquine et emportée avec les autres, elle se pliait à ma domination de son plein gré, à coup sûr. Au bout de huit jours, nous sautions haies et fossés, nos gravissions les pentes ardues, nous traversions les eaux profondes ; et moi, l’eau dormante du couvent, j’étais devenue quelque chose de plus téméraire qu’un hussard et de plus robuste qu’un paysan ; car les enfants ne savent pas ce que c’est que le danger, et les femmes se soutiennent, par la volonté nerveuse, au delà des forces viriles.

Ma grand’mère ne parut pas surprise d’une métamorphose qui m’étonnait pourtant moi-même : car, du jour au lendemain, je ne me reconnaissais plus, tandis qu’elle disait reconnaître en moi les contrastes de langueur et d’enivrement qui avaient marqué l’adolescence de mon père.

Il est étrange que, m’aimant d’une manière si absolue et si tendre, elle n’ait pas été effrayée de me voir prendre le goût de ce genre de danger. Ma mère n’a jamais pu me voir à cheval sans cacher sa figure dans ses mains et sans s’écrier que je finirais comme mon père. Ma bonne maman répondait avec un triste sourire à ceux qui lui demandaient raison de sa tolérance à cet égard par cette anecdote bien connue, mais bien jolie, du marin et du citadin.

« Eh quoi, monsieur, votre père et votre grand-père ont péri sur mer dans les tempêtes, et vous êtes marin ? À votre place, je n’aurais jamais voulu monter sur un navire !

— Et vous, monsieur, comment donc sont morts vos parents ?

— Dans leurs lits, grâce au ciel !

— En ce cas, à votre place, je ne me mettrais jamais au lit ! »

Il m’arriva cependant un jour de tomber juste à la place où s’était tué mon père et de m’y faire assez de mal. Ce ne fut point Colette, mais le général Pépé qui me joua ce mauvais tour. Ma grand’mère n’en sut rien. Je ne m’en vantai pas et remontai à cheval de plus belle.

Mon frère retourna à son régiment. Le vieux chevalier de Lacoux, qui était venu nous voir et qui me faisait beaucoup travailler la harpe, nous quitta aussi. Je restai seule à Nohant, pendant tout l’hiver, avec ma grand’mère et Deschartres.

Jusqu’à ce moment, malgré l’agréable compagnie de ces divers hôtes, j’avais lutté en vain contre une profonde mélancolie. Je ne pouvais pas toujours la dissimuler, mais jamais je n’en voulus dire la cause, pas même à Pauline ou à mon frère, qui s’étonnaient de mes abattements et de mes préoccupations. Cette cause, que je laissais attribuer à une disposition maladive ou à un vague ennui, était bien claire en moi-même : je regrettais le couvent. J’avais le mal du couvent comme on a le mal du pays. Je ne pouvais pas m’ennuyer, ayant une vie assez remplie ; mais je sentais tout me déplaire, quand je comparais même mes meilleurs moments aux placides et régulières journées du cloître, aux amitiés sans nuages, au bonheur sans secousses que j’avais à jamais laissés derrière moi. Mon âme, déjà lassée dès l’enfance, avait soif de repos, et là seulement j’avais goûté les premières émotions de l’enthousiasme religieux, presque une année de quiétude absolue. J’y avais oublié tout ce qui était le passé : j’y avais rêvé l’avenir semblable au présent. Mon cœur aussi s’était fait comme une habitude d’aimer beaucoup de personnes à la fois et de leur communiquer ou de recevoir d’elles un continuel aliment à la bienveillance et à l’enjouement.

Je l’ai dit, mais je le dirai encore une fois, au moment d’enterrer ce rêve de vie claustrale dans mes lointains mais toujours tendres souvenirs : l’existence en commun avec des êtres doucement aimables et doucement aimés est l’idéal du bonheur. L’affection vit de préférences ; mais dans ce genre de société fraternelle, où une croyance quelconque sert de lien, les préférences sont si pures et si saines qu’elles augmentent les sources du cœur au lieu de les épuiser. On est d’autant meilleur et facilement généreux avec les amis secondaires, qu’on sent devoir leur prodiguer l’obligeance et les bons procédés, en dédommagement de l’admiration enthousiaste qu’on réserve pour des êtres plus directement sympathiques. On a dit souvent qu’une belle passion élargissait l’âme. Quelle plus belle passion que celle de la fraternité évangélique ? Je m’étais sentie vivre de toute ma vie dans ce milieu enchanté ; je m’étais sentie dépérir depuis, jour par jour, heure par heure, et sans bien me rendre toujours compte de ce qui me manquait, tout en cherchant parfois à m’étourdir et à m’amuser comme il convenait à l’innocence de mon âge, j’éprouvais dans la pensée un vide affreux, un dégoût, une lassitude de toutes choses et de toutes personnes autour de moi.

Ma grand’mère était seule exceptée ; mon affection pour elle se développait extrêmement. J’arrivais à la comprendre, à avoir le secret de ces douces faiblesses maternelles, à ne plus voir en elle le froid esprit fort que ma mère m’avait exagéré, mais bien la femme nerveuse et délicatement susceptible qui ne faisait souffrir que parce qu’elle souffrait elle-même à force d’aimer. Je voyais les contradictions singulières qui existaient, qui avaient toujours existé plus ou moins, entre son esprit bien trempé et son caractère débile. Forcée de l’étudier, et reconnaissant qu’il fallait le faire pour lui épargner tous les petits chagrins que je lui avais causés, je débrouillais enfin cette énigme d’un cerveau raisonnable aux prises avec un cœur insensé. La femme supérieure, et elle l’était par son instruction, son jugement, sa droiture, son courage dans les grandes choses, redevenait femmelette et petite marquise dans les mille petites douleurs de la vie ordinaire. Ce fut d’abord une déception pour moi que d’avoir à mesurer ainsi un être que je m’étais habituée à voir grand dans la rigueur comme dans la bonté. Mais la réflexion me ramena, et je me mis à aimer les côtés faibles de cette nature compliquée, dont les défauts n’étaient que l’excès de qualités exquises. Un jour vint où nous changeâmes de rôle et où je sentis pour elle une tendresse des entrailles qui ressemblait aux sollicitudes de la maternité.

C’était comme un pressentiment intérieur ou comme un avertissement du ciel, car le moment approchait où je ne devais plus trouver en elle qu’un pauvre enfant à soigner et à gouverner.

Hélas ! il fut bien court, le temps arraché aux rigueurs de notre commune destinée, où, sortant moi-même des ténèbres de l’enfance, je pouvais enfin profiter de son influence morale et du bienfait intellectuel de son intimité. N’ayant plus aucun sujet de jalousie à propos de moi (Hippolyte aussi lui en avait causé quelques derniers accès), elle devenait adorable dans le tête-à-tête. Elle savait tant de choses et jugeait si bien, elle s’exprimait avec une simplicité si élégante, il y avait en elle tant de goût et d’élévation, que sa conversation était le meilleur des livres.

Nous passâmes ensemble les dernières soirées de février, à lire une partie du Génie du christianisme de Chateaubriand. Elle n’aimait pas cette forme et le fond lui paraissait faux ; mais les nombreuses citations de l’ouvrage lui suggéraient des jugements admirables sur les chefs-d’œuvre dont je lui lisais les fragments. Je m’étonnais qu’elle m’eût si peu permis de lire avec elle ; je le lui disais, exprimant le charme que je goûtais dans de tels enseignements, lorsqu’elle me dit un soir : « Arrête-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si étrange que j’ai peur d’être malade et d’entendre autre chose que ce que j’écoute. Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux ? Si tu composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des idées noires dans l’esprit. »

Je m’arrêtai épouvantée : je venais de lui lire une page fraîche et riante, une description des savanes, où rien de semblable à ce qu’elle avait cru entendre ne se trouvait. Elle se remit bien vite et me dit en souriant : « Tiens, je crois que j’ai dormi et rêvé pendant ta lecture. Je suis bien affaiblie. Je ne peux plus lire, et je ne peux plus écouter. J’ai peur de connaître l’oisiveté et l’ennui à présent. Donne-moi des cartes, et jouons au grabuge, cela me distraira. »

Je m’empressai de faire sa partie, et je réussis à l’égayer. Elle joua avec l’attention et la lucidité ordinaires. Puis, rêvant un instant, elle rassembla ses idées comme pour un entretien suprême ; car, à coup sûr, elle sentait son âme s’échapper. « Ce mariage ne te convenait pas du tout, dit-elle, et je suis contente de l’avoir rompu.

— Quel mariage ? lui dis-je.

— Est-ce que je ne t’en ai pas parlé ? Eh bien, je t’en parle. C’est un homme immensément riche, mais cinquante ans et un grand coup de sabre à travers la figure. C’est un général de l’Empire. Je ne sais pas où il t’a vue, au parloir de ton couvent peut-être. Te souviens-tu de cela ?

— Pas du tout.

— Enfin, il te connaît apparemment, et il te demande en mariage avec, ou sans dot : mais conçoit-on que ces hommes de Bonaparte aient des préjugés, comme nous autres ? Il mettait pour première condition que tu ne reverrais jamais ta mère.

— Et vous avez refusé, n’est-ce pas, maman ?

— Oui, me dit-elle ; en voici la preuve. »

Elle me remit une lettre que j’ai encore sous les yeux, car je l’ai gardée comme un souvenir de cette triste soirée. Elle était de mon cousin René de Villeneuve et ainsi conçue :

« Je ne me console pas, chère grand’mère, de n’être pas auprès de vous pour insister sur la proposition faite pour Aurore. L’âge vous offusque ; mais réellement la personne de cinquante ans a l’air presque aussi jeune que moi. Elle a beaucoup d’esprit, d’instruction, tout ce qu’il faut enfin pour assurer le bonheur d’un lien pareil ; car on trouvera bien des jeunes gens, mais on ne peut être sûr de leur caractère, et l’avenir avec eux est fort incertain ; au lieu que là, la position élevée, la fortune, la considération, tout se trouve. Je vous citerai plusieurs exemples à l’appui du raisonnement que je pourrais vous faire. Le duc de C*** ? qui a soixante-cinq ans, a épousé, il y a deux ans, mademoiselle de la G***, qui en avait seize. Elle est la plus heureuse des femmes, se conduisant à merveille, bien que lancée dans le grand monde et entourée d’hommages, car elle est belle comme un ange[21]. Elle a reçu une excellente éducation et de bons principes. Tout est là. Venez donc sans faute à Paris au commencement de mars. Je vous somme de faire ce voyage dans l’intérêt de notre chère enfant, etc. »

« Eh bien, maman, m’écriai-je effrayée, est-ce que nous allons à Paris ?

— Oui, mon enfant, nous irons dans huit jours. Mais, rassure-toi, je ne veux pas entendre parler de ce mariage. Ce n’est pas tant l’âge qui m’offusque que la condition dont je t’ai parlé. J’ai été si heureuse avec mon vieux mari, que je n’ai pas trop peur pour toi d’un homme de cinquante ans ; mais je sais que tu ne souscrirais pas… Ne dis rien ; je te connais à présent, et je regrette de n’avoir pas toujours aussi bien jugé ta situation que je le fais à cette heure. Tu aimes ta mère par devoir et par religion, comme tu l’aimais par habitude et par instinct dans ton enfance. J’ai cru devoir te mettre en garde contre trop de confiance et d’entraînement. J’ai peut-être eu tort de le faire dans un moment de douleur et d’irritation. J’ai bien vu que je te brisais. Il me semblait, dans ce moment-là, que c’était de moi que tu devais apprendre la vérité et qu’elle te serait plus insupportable que de la part de tout autre. Si tu penses que j’aie exagéré quelque chose, ou que j’aie jugé trop durement ta mère, oublie-le, et sache que, malgré tout le mal qu’elle m’a fait, je rends justice à ses qualités et à sa conduite depuis la mort de ton pauvre père. D’ailleurs, fût-elle, comme je me le suis imaginé parfois, la dernière des femmes, je comprends ce que tu lui dois d’égards et de fidélité de cœur. Elle est ta mère ! Tout est là ! Oui, je le sais. J’ai craint de te voir trop aveuglée, ensuite j’ai craint de te voir devenir trop dévote. Je suis tranquille sur ton compte à présent. Je te vois pieuse, tolérante et conservant les goûts de l’intelligence. Je regrette presque de ne pas croire à tout ce que tu pratiques ; car je vois que tu y puises une force qui n’est pas dans ta nature et qui m’a frappée quelquefois comme au-dessus de ton âge. Ainsi, pendant que tu étais au couvent, enfermée toute l’année, sans vacances, privée de sortir pendant neuf ou dix mois que je passais ici, tu m’as écrit à différentes reprises pour me conjurer de ne pas te permettre de sortir avec les Villeneuve ou avec madame de Pontcarré. J’en ai été affligée et jalouse d’abord, mais j’en ai été touchée aussi, et maintenant je sens que si je te proposais de rompre avec ta mère pour faire un grand mariage, je révolterais ton cœur et ta conscience. Sois donc tranquille, et va te coucher. Il ne sera jamais question de rien de pareil. »

J’embrassai ardemment ma grand’mère, et, la voyant parfaitement calme et lucide, je me retirai dans ma chambre, la laissant aux soins accoutumés de ses deux femmes, qui la mirent au lit à minuit, après les deux heures de toilette et de tranquille flânerie dont elle avait l’habitude.

C’était, comme je l’ai déjà dit, tout un étrange petit cérémonial que le coucher de ma grand’mère : des camisoles de satin piqué, des bonnets à dentelles, des cocardes de rubans, des parfums, des bagues particulières pour la nuit, une certaine tabatière, enfin tout un édifice d’oreillers splendides, car elle dormait assise, et il fallait l’arranger de manière qu’elle se réveillât sans avoir fait un mouvement. On eut dit que chaque soir elle se préparait à une réception d’apparat, et cela avait quelque chose de bizarre et de solennel où elle avait l’air de se complaire.

J’aurais dû me dire que l’espèce d’hallucination auditive qu’elle avait eue en écoutant ma lecture, et la clarté subite de ses idées, même le retour sur elle-même qu’elle avait voulu faire en me parlant de ma mère, indiquaient une situation morale et physique inusitée. Revenir sur ses propres arrêts, s’attribuer un tort, demander, pour ainsi dire, pardon d’une erreur de jugement, cela était bien contraire à ses habitudes. Ses actions démentaient continuellement ses paroles, mais elle n’en convenait pas et maintenait volontiers son dire. En y réfléchissant, j’eus une vague inquiétude et je redescendis chez elle vers minuit, comme pour reprendre mon livre oublié. Elle était déjà couchée et enfermée, s’étant sentie assoupie un peu plus tôt que de coutume. Ses femmes n’avaient rien trouvé d’extraordinaire en elle et je remontai fort tranquille.

Depuis trois ou quatre mois, je dormais fort peu. Je n’avais point passé une semaine dans la véritable intimité de ma grand’mère sans m’aviser du peu d’instruction que j’avais acquise au couvent et sans reconnaître avec le sincère Deschartres que j’étais, selon son expression favorite, d’une ignorance crasse. Le désir de ne pas impatienter la bonne maman, qui me reprochait bien un peu vivement quelquefois de lui avoir fait dépenser trois années de couvent pour ne rien apprendre, me poussa, plus que la curiosité ou l’amour-propre, à vouloir m’instruire un peu. Je souffrais de lui entendre dire que l’éducation religieuse était abrutissante, et j’apprenais un peu en cachette, afin de lui en laisser attribuer l’honneur à mes religieuses.

J’entreprenais là une chose impossible. Quiconque manque de mémoire ne peut jamais être instruit réellement, et j’en étais complètement dépourvue. Je me donnais un mal inouï pour mettre de l’ordre dans mes petites notions d’histoire. Je n’avais pas même la mémoire des mots, et déjà j’oubliais l’anglais, qui naguère m’avait été aussi familier que ma propre langue. Je m’évertuais donc à lire et à écrire, depuis dix heures du soir jusqu’à deux ou trois du matin. Je dormais quatre ou cinq heures. Je montais à cheval avant le réveil de ma grand’mère. Je déjeunais avec elle, je lui faisais de la musique et ne la quittais presque plus de la journée ; car, insensiblement, elle s’était habituée à vivre moins avec Julie, et j’avais pris sur moi de lui lire les journaux ou de rester à dessiner dans sa chambre pendant que Deschartes les lui lisait. Cela m’était particulièrement odieux. Je ne saurais dire pourquoi cette chronique journalière du monde réel m’attristait profondément. Elle me sortait de mes rêves, et je crois que la jeunesse ne vit pas d’autre chose que de la contemplation du passé, ou de l’attente de l’inconnu.

Je me souviens que cette nuit-là fut extraordinairement belle et douce. Il faisait un clair de lune voilé par ces petits nuages blancs que Chateaubriand comparait à des flocons de ouate. Je ne travaillai point, je laissai ma fenêtre ouverte et jouai de la harpe en déchiffrant la Nina de Paesiello. Puis je sentis le froid et me couchai en rêvant à la douceur et à la bonté de l’épanchement de ma grand’mère avec moi. En donnant enfin la sécurité à mon sentiment filial et en détournant de moi l’effroi d’une lutte qui avait pesé sur toute ma vie, elle me faisait respirer pour la première fois. Je pouvais enfin réunir et confondre mes deux mères rivales dans le même amour. À ce moment-là, je sentis que je les aimais également et me flattai de leur faire accepter cette idée. Puis je pensai au mariage, à l’homme de cinquante ans, au prochain voyage de Paris, au monde où l’on menaçait de me produire. Je ne fus effrayée de rien. Pour la première fois j’étais optimiste. Je venais de remporter une victoire qui me paraissait décisive sur le grand obstacle de l’avenir. Je me persuadai que j’avais acquis sur ma grand’mère un ascendant de tendresse et de persuasion qui me permettrait d’échapper à ses sollicitudes pour mon établissement, que peu à peu elle verrait par mes yeux, me laisserait vivre libre et heureuse à ses côtés, et qu’après lui avoir consacré ma jeunesse, je pourrais lui fermer les yeux sans qu’elle exigeât de moi la promesse de renoncer au cloître. « Tout est bien ainsi, pensai-je. Il est fort inutile de la tourmenter de mes secrets desseins. Dieu les protégera. » Je savais qu’Élisa était sortie du couvent, qu’on la menait dans le monde, qu’elle se résignait à aller au bal, et que rien n’ébranlait sa résolution. Elle m’écrivait qu’elle acceptait l’épreuve à laquelle ses parents avaient voulu la soumettre, qu’elle se sentait chaque jour plus forte dans sa vocation, et que nous nous retrouverions peut-être à Cork sous le voile, si ma qualité de Française m’excluait de la communauté des Anglaises de Paris.

Je m’endormis donc dans une situation d’esprit que je n’avais pas connue depuis longtemps ; mais à sept heures du matin Deschartres entra dans ma chambre, et, en ouvrant les yeux, je vis un malheur dans les siens. « Votre grand’mère est perdue, je le crains, me dit-il. Elle a voulu se lever cette nuit. Elle a été prise d’une attaque d’apoplexie et de paralysie. Elle est tombée et n’a pu se relever. Julie vient de la trouver par terre froide, immobile, sans connaissance. Elle est couchée, réchauffée et un peu ranimée ; mais elle ne se rend compte de rien et ne peut faire aucun mouvement. J’ai envoyé chercher le docteur Decerfz. Je vais la saigner. Venez vite à mon aide. »

Nous passâmes la journée à la soigner. Elle recouvra ses esprits, se rappela être tombée, se plaignit seulement des contusions qu’elle s’était faites, s’aperçut qu’elle avait tout un côté mort depuis l’épaule jusqu’aux talons, mais n’attribua cet engourdissement qu’à la courbature de la chute. La saignée lui rendit cependant un peu d’aisance dans les mouvements qu’on l’aidait à faire, et vers le soir il y eut un mieux si sensible, que je me rassurai et que le docteur partit en me tranquillisant ; mais Deschartres ne se flattait pas. Elle me demanda de lui lire son journal après dîner et parut l’entendre. Puis elle demanda des cartes et ne put les tenir dans sa main. Alors elle commença à divaguer et à se plaindre de ce que nous ne voulions pas la soulager en lui faisant une application de la dame de pique sur le bras. Effrayée, je dis tout bas à Deschartres : « C’est le délire ? — Hélas, non ! me répondit-il ; elle n’a pas de fièvre, c’est l’enfance ! »

Cet arrêt tomba sur moi pire que l’annonce de la mort. J’en fus si bouleversée que je sortis de la chambre et m’enfuis dans le jardin, où je tombai à genoux dans un coin, voulant prier et ne pouvant pas. Il faisait un temps d’une beauté et d’une tranquillité insolentes. Je crois que j’étais en enfance moi-même dans ce moment-là, car je m’étonnais machinalement que tout semblât sourire autour de moi pendant que j’avais la mort dans l’âme. Je rentrai vite. « Du courage ! me dit Deschartres, qui devenait bon et tendre dans la douleur. Il ne faut pas que vous soyez malade ; elle a besoin de nous ! »

Elle passa la nuit à divaguer doucement. Au jour, elle s’endormit profondément jusqu’au soir. Ce sommeil apoplectique était un nouveau danger à combattre. Le docteur et Deschartres l’en tirèrent avec succès ; mais elle s’éveilla aveugle. Le lendemain elle voyait, mais les objets placés à droite lui paraissaient transportés à gauche. Un autre jour elle bégaya et perdit la mémoire des mots. Enfin après une série de phénomènes étranges et de crises imprévues, elle entra en convalescence. Sa vie était momentanément sauvée. Elle avait des heures lucides. Elle souffrait peu, mais elle était paralytique, et son cerveau affaibli et brisé entrait véritablement dans la phase de l’enfance signalée par Deschartres. Elle n’avait plus de volonté, mais des velléités continuelles et impossibles à satisfaire. Elle ne connaissait plus ni la réflexion ni le courage. Elle voyait mal, n’entendait presque plus. Enfin sa belle intelligence, sa belle âme étaient mortes.

Il y eut beaucoup de phases différentes dans l’état de ma pauvre malade. Au printemps elle fut mieux. Durant l’été nous crûmes un instant à une guérison radicale, car elle retrouva de l’esprit, de la gaieté et une sorte de mémoire relative. Elle passait la moitié de sa journée sur son fauteuil. Elle se traînait, appuyée sur nos bras, jusque dans la salle à manger, où elle mangeait avec appétit. Elle s’asseyait dans le jardin au soleil ; elle écoutait encore quelquefois son journal et s’occupait même de ses affaires et de son testament avec sollicitude pour tous les siens. Mais à l’entrée de l’automne, elle retomba dans une torpeur constante et finit sans souffrance et sans conscience de sa fin, dans un sommeil léthargique, le 25 décembre 1821.

J’ai beaucoup vécu, beaucoup pensé, beaucoup changé dans ces dix mois, pendant lesquels ma grand’mère ne recouvra, dans ses meilleurs moments, qu’une demi-existence. Aussi raconterai-je comment la mienne pivota autour du lit de la pauvre moribonde, sans vouloir trop attrister mes lecteurs des détails douloureux d’une lente et inévitable destruction.

IV

Tristesses, promenades et rêveries. – Luttes contre le sommeil. – Premières lectures sérieuses. – Le Génie du Christianisme et l’Imitation de Jésus-Christ. – La vérité absolue, la vérité relative. – Scrupules de conscience. – Hésitation entre le développement et l’abrutissement de l’esprit. – Solution. – L’abbé de Prémord. – Mon opinion sur l’esprit des jésuites. – Lectures métaphysiques. – La guerre des Grecs. – Deschartres prend parti pour le Grand Turc. – Leibnitz. – Grande impuissance de mon cerveau : victoire de mon cœur. – Relâchements dans les pratiques de la dévotion, avec un redoublement de foi. – Les églises de campagne et de province. – Jean-Jacques Rousseau, le Contrat social.

Si ma destinée m’eût fait passer immédiatement de la domination de ma grand’mère à celle d’un mari ou à celle du couvent, il est possible que, soumise toujours à des influences acceptées, je n’eusse jamais été moi-même. Il n’y a guère d’initiative dans une nature endormie comme la mienne, et la dévotion sans examen, qui allait si bien à ma langueur d’esprit, m’eût interdit de demander à ma raison la sanction de ma foi. Les petits efforts, insensibles en apparence, mais continuels, de ma grand’mère pour m’ouvrir les yeux ne produisaient qu’une sorte de réaction intérieure. Un mari voltairien comme elle eût fait pis encore. Ce n’était pas par l’esprit que je pouvais être modifiée ; n’ayant pas d’esprit du tout, j’étais insensible à la raillerie, que, d’ailleurs, je ne comprenais pas toujours.

Mais il était décidé par le sort que dès l’âge de dix-sept ans il y aurait pour moi un temps d’arrêt dans les influences extérieures, et que je m’appartiendrais entièrement pendant près d’une année, pour devenir, en bien ou en mal, ce que je devais être à peu près tout le reste de ma vie.

Il est rare qu’un enfant de famille, un enfant de mon sexe surtout, se trouve abandonné si jeune à sa propre gouverne. Ma grand’mère paralysée n’eut plus, même dans ses moments les plus lucides, la moindre pensée de direction morale ou intellectuelle à mon égard. Toujours tendre et caressante, elle s’inquiétait encore quelquefois de ma santé ; mais toute autre préoccupation, même celle de mon mariage, qu’elle ne pouvait plus traiter par lettres, sembla écartée de son souvenir.

Ma mère ne vint pas, malgré ma prière, disant que l’état de ma grand’mère pouvait se prolonger indéfiniment, et qu’elle ne devait pas quitter Caroline. Je dus me rendre à cette bonne raison et accepter la solitude.

Deschartres, abattu d’abord, puis résigné, sembla changer entièrement de caractère avec moi. Il me remit, bon gré, mal gré, tous ses pouvoirs, exigea que je tinsse la comptabilité de la maison, que tous les ordres vinssent de moi, et me traita comme une personne mûre, capable de diriger les autres et soi-même.

C’était beaucoup présumer de ma capacité, et cependant bien lui en prit, comme on le verra par la suite.

Je n’eus pas de grandes peines à me donner pour maintenir l’ordre établi dans la maison. Tous les domestiques étaient fidèles. Comme fermier, Deschartres continuait à diriger les travaux de la campagne, auxquels il m’eût été impossible de rien entendre, malgré tous ses efforts antérieurs pour m’y faire prendre goût. J’étais née amateur, et rien de plus.

Ce pauvre Deschartres, voyant que l’état de ma grand’mère, en me privant de mon unique et de ma plus douce société intellectuelle, me jetait dans un ennui et dans un découragement profonds, que je maigrissais à vue d’œil et que ma santé s’altérait sensiblement, fit tout son possible pour me distraire et me secouer. Il me donna Colette en toute propriété, et même, pour me rendre le goût de l’équitation, que je perdais avec mon activité, il m’amena toutes les pouliches et tous les poulains de ses domaines, me priant, après les avoir essayés, de m’en servir pour varier mes plaisirs. Ces essais lui coûtèrent plus d’une chute sur le pré, et il fut forcé de convenir que, sans rien savoir, j’étais plus solide que lui, qui se piquait de théorie. Il était si roide et si compassé à cheval, qu’il s’y fatiguait vite, et j’allais trop vite aussi pour lui. Il me donna donc pour écuyer, ou plutôt pour page le petit André, qui était solide comme un singe attaché à un poney ; et, me suppliant de ne point passer un jour sans promenade, il nous laissa courir les champs de compagnie.

Revenant toujours à Colette, à l’adresse et à l’esprit de laquelle rien ne pouvait être comparé, je pris donc l’habitude de faire tous les matins huit ou dix lieues en quatre heures, m’arrêtant quelquefois dans une ferme pour prendre une jatte de lait, marchant à l’aventure, explorant le pays au hasard, passant partout, même dans les endroits réputés impossibles, et me laissant aller à des rêveries sans fin, qu’André, très bien stylé par Deschartres, ne se permettait pas d’interrompre par la moindre réflexion. Il ne retrouvait son esprit naturel que lorsque je m’arrêtais pour manger, parce que j’exigeais qu’il s’assît alors comme par le passé, à la même table que moi chez les paysans ; et là, résumant les impressions de la promenade, il m’égayait de ses remarques naïves et de son parler berrichon. À peine remis en selle, il redevenait muet, consigne que je n’aurais pas songé à lui imposer, mais que je trouvais fort agréable, car cette rêverie au galop, ou cet oubli de toutes choses que le spectacle de la nature nous procure, pendant que le cheval au pas, abandonné à lui-même, s’arrête pour brouter les buissons sans qu’on s’en aperçoive ; cette succession lente ou rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux ; cette absence de but, ce laisser passer du temps qui s’envole ; ces rencontres pittoresques de troupeaux ou d’oiseaux voyageurs ; le doux bruit de l’eau qui clapote sous les pieds des chevaux ; tout ce qui est repos ou mouvement, spectacle des yeux ou sommeil de l’âme dans la promenade solitaire, s’emparait de moi et suspendait absolument le cours de mes réflexions et le souvenir de mes tristesses.

Je devins donc tout à fait poète, et poète exclusivement par les goûts et le caractère, sans m’en apercevoir et sans le savoir. Où je ne cherchais qu’un délassement tout physique, je trouvai une intarissable source de jouissances morales que j’aurais été bien embarrassée de définir, mais qui me ranimait et me renouvelait chaque jour davantage.

Si l’inquiétude ne m’eût ramenée auprès de ma pauvre malade, je me serais oubliée, je crois, des jours entiers dans ces courses ; mais comme je sortais de grand’matin, presque toujours à la première aube, aussitôt que le soleil commençait à me frapper sur la tête, je reprenais au galop le chemin de la maison. Je m’apercevais souvent alors que le pauvre André était accablé de fatigue ; je m’en étonnais toujours, car je n’ai jamais vu la fin de mes forces à cheval, où je crois que les femmes, par leur position en selle et la souplesse de leurs membres, peuvent, en effet, tenir beaucoup plus longtemps que les hommes.

Je cédais cependant quelquefois Colette à mon petit page, afin de le reposer par la douceur de son allure, et je montais ou la vieille jument normande qui avait sauvé la vie à mon père dans plus d’une bataille par son intelligence et la fidélité de ses mouvements, ou le terrible général Pépé qui avait des coups de reins formidables ; mais je n’en étais pas plus lasse au retour, et je rentrais beaucoup plus éveillée et active que je n’étais partie.

C’est grâce à ce mouvement salutaire que je sentis tout à coup ma résolution de m’instruire, cesser d’être un devoir pénible et devenir un attrait tout-puissant par lui-même. D’abord, sous le coup du chagrin et de l’inquiétude, j’avais essayé de tromper les longues heures que je passais auprès de ma malade, en lisant des romans de Florian, de madame de Genlis et de Van der Welde. Ces derniers me parurent charmants ; mais ces lectures, entrecoupées par les soins et les anxiétés que m’imposait ma situation de garde-malade, ne laissèrent presque rien dans mon esprit, et, à mesure que la crainte de la mort s’éloignait pour faire place en moi à une mélancolique et tendre habitude de soins quasi maternels, je revins à des lectures plus sérieuses, qui bientôt m’attachèrent passionnément.

J’avais eu d’abord à lutter contre le sommeil, et je puisais sans cesse dans la tabatière de ma bonne maman pour ne pas succomber à l’atmosphère sombre et tiède de sa chambre. Je pris aussi beaucoup de café noir sans sucre, et même de l’eau-de-vie quelquefois, pour ne pas m’endormir quand elle voulait causer toute la nuit ; car il lui arrivait de temps en temps de prendre la nuit pour le jour, et de se fâcher de l’obscurité et du silence où nous voulions, disait-elle, la tenir. Julie et Deschartres essayèrent quelquefois d’ouvrir les fenêtres, pour lui montrer qu’il faisait nuit en effet. Alors elle s’affligeait profondément, disant qu’elle était bien sûre que nous étions en plein midi, et qu’elle devenait aveugle, puisqu’elle ne voyait pas le soleil.

Nous pensâmes qu’il valait mieux lui céder en toute chose et détourner surtout la tristesse. Nous allumions donc beaucoup de bougies derrière son lit et lui laissions croire qu’elle voyait la clarté du jour. Nous nous tenions éveillés autour d’elle, et prêts à lui répondre quand, à tout moment, elle sortait de sa somnolence pour nous parler.

Les commencements de cette existence bizarre me furent très pénibles. J’avais un impérieux besoin du peu de sommeil que je m’étais accordé précédemment. Je grandissais encore. Mon développement, contrarié par ce genre de vie, devenait une angoisse nerveuse indicible. Les excitants, que j’abhorrais comme antipathiques à ma tendance calme, me causaient des maux d’estomac et ne me réveillaient pas.

Mais la reprise de l’équitation imposée par Deschartres m’ayant fait en peu de jours une santé et une force nouvelles, je pus m’éveiller et travailler sans stimulants comme sans fatigue, et c’est alors seulement que, sentant changer en moi mon organisation physique, je trouvai dans l’étude un plaisir et une facilité que je ne connaissais pas.

C’était mon confesseur, le curé de La Châtre, qui m’avait prêté le Génie du christianisme. Depuis six semaines je n’avais pu me décider à le rouvrir, l’ayant fermé sur une page qui marquait une si vive douleur dans ma vie. Il me le redemanda. Je le priai d’attendre encore un peu et me résolus à le recommencer pour le lire en entier avec réflexion, ainsi qu’il me le recommandait.

Chose étrange, cette lecture destinée par mon confesseur à river mon esprit au catholicisme, produisit en moi l’effet tout contraire de m’en détacher pour jamais. Je dévorai le livre, je l’aimai passionnément, fond et forme, défauts et qualités. Je le fermai, persuadée que mon âme avait grandi de cent coudées ; que cette lecture avait été pour moi un second effet du Tolle, lege de saint Augustin ; que désormais j’avais acquis une force de persuasion à toute épreuve, et que non seulement je pouvais tout lire, mais encore que je devais étudier tous les philosophes, tous les profanes, tous les hérétiques, avec la douce certitude de trouver dans leurs erreurs la confirmation et la garantie de ma foi.

Un instant renouvelée dans mon ardeur religieuse, que l’isolement et la tristesse de ma situation avaient beaucoup refroidie, je sentis ma dévotion se redorer de tout le prestige de la poésie romantique. La foi ne se fit plus sentir comme une passion aveugle, mais comme une lumière éclatante. Jean Gerson m’avait tenue longtemps sous la cloche, doucement pesante, de l’humilité d’esprit, de l’anéantissement de toute réflexion, de l’absorption en Dieu et du mépris pour la science humaine, avec un salutaire mélange de crainte de ma propre faiblesse. L’Imitation de Jésus-Christ n’était plus mon guide. Le saint des anciens jours perdait son influence ; Chateaubriand, l’homme de sentiment et d’enthousiasme, devenait mon prêtre et mon initiateur. Je ne voyais pas le poète sceptique, l’homme de la gloire mondaine, sous ce catholique dégénéré des temps modernes.

Ceci ne fut point ma faute et je ne songeai pas à m’en confesser. Le confesseur lui-même avait mis le poison dans mes mains. Je m’en étais nourrie de confiance. L’abîme de l’examen était ouvert, et je devais y descendre, non, comme Dante, sur le tard de la vie, mais à la fleur de mes ans et dans toute la clarté de mon premier réveil.

Hélas ! toi seul es logique, toi seul es réellement catholique, pêcheur converti, assassin de Jean Huss, coupable et repentant Gerson ! C’est toi qui as dit :

« Mon fils, ne vous laissez point toucher par la beauté et la finesse des discours des hommes. Ne lisez jamais ma parole dans l’intention d’être plus habile ou plus sage. Vous profiterez plus à détruire le mal en vous-même qu’à approfondir des questions difficiles.

« Après beaucoup de lectures et de connaissances, il en faut toujours revenir à un seul principe. C’est moi qui donne la science aux hommes, et j’accorde aux petits une intelligence plus claire que les hommes n’en peuvent communiquer.

« Un temps viendra où Jésus-Christ, le maître des maîtres, le seigneur des anges, paraîtra pour entendre les leçons de tous les hommes, c’est-à-dire pour examiner la conscience de chacun. Alors, la lampe à la main, il visitera les recoins de Jérusalem, et ce qui était caché dans les ténèbres sera mis au jour, et les raisonnements des hommes n’auront point de lieu.

« C’est moi qui élève un esprit humble, au point qu’il pénètre en un moment plus de secrets de la vérité éternelle qu’un autre n’en apprendrait dans les écoles en dix années d’étude. – J’instruis sans bruit de paroles, sans mélange d’opinions, sans faste d’honneur et sans agitation d’arguments…

« Mon fils, ne sois point curieux, et ne te charges point de soins inutiles.

» Qu’est-ce que ceci ou cela vous regarde ? Pour vous, suivez-moi !

« En effet, que vous importe que celui-ci soit de telle ou telle humeur ? que celui-là agisse ou parle de telle ou telle manière ?

« Vous n’avez point à répondre pour les autres. Vous rendrez compte pour vous-même. De quoi vous embarrassez-vous donc ?

« Je connais tous les hommes ; je vois tout ce qui se passe sous le soleil, et je sais l’état de chacun en particulier, ce qu’il pense, ce qu’il désire, à quoi tendent ses desseins…

« Ne vous mettez point en peine de choses qui sont une source de distractions et de grands obscurcissements du cœur……

« Apprenez à obéir, poussière que vous êtes ! apprenez,  terre et boue, à vous abaisser sous les pieds de tout le monde……

« Demeure ferme et espère en moi, car, que sont des paroles, sinon des paroles ? Elles frappent l’air, mais elles ne blessent point la pierre……

« L’homme a pour ennemis ceux de sa propre maison, et il ne faut point ajouter foi à ceux qui diront : Le Christ est ici, ou : Il est là !……

« Ne te réjouis en aucune chose, mais dans le mépris de toi-même et dans l’accomplissement de ma seule volonté……

« Quitte-toi toi-même, et tu me trouveras. Demeure sans choix et sans propriété d’aucune chose, et tu gagneras ainsi beaucoup.

« Tu t’abandonneras ainsi toujours, à toute heure, dans les petites choses comme dans les grandes. Je n’excepte rien. Je veux, en tout, te trouver dégagé de tout.

« Quitte-toi, résigne-toi. Donne tout pour tout. Ne cherche rien, ne reprends rien, et tu me posséderas. Tu auras la liberté du cœur, et les ténèbres ne t’offusqueront plus.

» Que tes efforts, et tes prières, et tes désirs aient pour but de te dépouiller de toute propriété, et de suivre, nu, Jésus-Christ nu, de mourir à toi-même et de vivre éternellement à moi……

« Rougissez, Sidon, dit la mer !… Rougissez donc, serviteurs paresseux et plaintifs, de voir que les gens du monde sont plus ardents pour leur perte que vous ne l’êtes pour votre salut ! »

Voilà, non pas le véritable esprit de l’Évangile, mais la véritable loi du prêtre, la vraie prescription de l’Église orthodoxe : « Quitte-toi, abîme-toi, méprise-toi ; détruis ta raison, confonds ton jugement ; fuis le bruit des paroles humaines. Rampe, et fais-toi poussière sous la loi du mystère divin ; n’aime rien, n’étudie rien, ne sache rien, ne possède rien, ni dans tes mains ni dans ton âme. Deviens une abstraction fondue et prosternée dans l’abstraction divine ; méprise l’humanité, détruis la nature ; fais de toi une poignée de cendres, et tu seras heureux. Pour avoir tout, il faut tout quitter. » Ainsi se résume ce livre à la fois sublime et stupide, qui peut faire des saints, mais qui ne fera jamais un homme.

J’ai dit sans aigreur et sans dédain, j’espère, les délices de la dévotion contemplative. Je n’ai point combattu en moi le souvenir tendre et reconnaissant de l’éducation monastique. J’ai jugé le passé de mon cœur avec mon cœur. Je chéris et bénis encore les êtres qui m’ont plongée dans ces extases par le doux magnétisme de leur angélique simplicité. On me pardonnera bien, par la suite, à quelque croyance qu’on appartienne, de me juger moi-même et d’analyser l’essence des choses dont on m’a nourrie.

Si on ne me le pardonnait pas, je n’en serais pas moins sincère. Ce livre n’est pas une protestation systématique. Dieu me garde d’altérer pour moi, par un parti pris d’avance, le charme de mes propres souvenirs ; mais c’est l’histoire de ma vie, et, dans tout ce que j’en veux dire, je veux être vraie.

Je n’hésiterai donc pas à le dire : Le catholicisme de Jean Gerson est anti-évangélique, et, pris au pied de la lettre, c’est une doctrine d’abominable égoïsme. Je m’en aperçus le jour où je le comparai, non avec le Génie du christianisme, qui est un livre d’art, et nullement un livre de doctrine, mais avec toutes les pensées que ce livre d’art me suggéra. Je sentis qu’il y avait une lutte ouverte en moi, et complète, entre l’esprit et le résultat de ces deux lectures. D’un côté, l’annihilation absolue de l’intelligence et du cœur en vue du salut personnel ; de l’autre, le développement de l’esprit et du sentiment, en vue de la religion commune.

Je relus alors l’Imitation dans l’exemplaire que m’avait donné Marie Alicia[22] et qui est encore là sous mes yeux, avec le nom, écrit de cette main chérie et vénérée. – Je savais par cœur ce chef-d’œuvre de forme et d’éloquente concision. Il m’avait charmée et persuadée de tout point ; mais la logique est puissante dans le cœur des enfants. Ils ne connaissent pas le sophisme et les capitulations de conscience. L’Imitation est le livre du cloître par excellence, c’est le code du tonsuré. Il est mortel à l’âme de quiconque n’a pas rompu avec la société des hommes et les devoirs de la vie humaine. Aussi avais-je rompu, dans mon âme et dans ma volonté, avec les devoirs de fille, de sœur, d’épouse et de mère ; je m’étais dévouée à l’éternelle solitude en buvant à cette source de béate personnalité.

En le relisant après le Génie du christianisme, il me sembla entièrement nouveau, et je vis toutes les conséquences terribles de son application dans la pratique de la vie. Il me commandait d’oublier toute affection terrestre, d’éteindre toute pitié dans mon sein, de briser tous les liens de la famille, de n’avoir en vue que moi-même et de laisser tous les autres au jugement de Dieu. Je commençai à être effrayée et à me repentir sérieusement d’avoir marché entre la famille et le cloître sans prendre un parti décisif. Trop sensible au chagrin de mes parents ou au besoin qu’ils pouvaient avoir de moi, j’avais été irrésolue, craintive. J’avais laissé mon zèle se refroidir, ma résolution vaciller et se changer en un vague désir mêlé d’impuissants regrets. J’avais fait de nombreuses concessions à ma grand’mère, qui voulait me voir instruite et lettrée. J’étais le serviteur paresseux et plaintif, qui ne se veut point dégager de toute affection charnelle et de toute condescendance particulière. J’avais donc répudié la doctrine, à partir du jour où, cédant aux ordres de mon directeur, j’étais devenue gaie, affectueuse, obligeante avec mes compagnes, soumise et dévouée envers mes parents. Tout était coupable en moi, même mon admiration pour sœur Hélène, même mon amitié pour Marie Alicia, même ma sollicitude pour ma grand’mère infirme… Tout était criminel dans ma conscience et dans ma conduite, – ou bien le livre, le divin livre avait menti.

Pourquoi donc alors le docte et savant abbé de Prémord, qui me voulait aimante et charitable, pourquoi ma douce mère Alicia, qui repoussait l’idée de ma vocation religieuse, m’avaient-ils donné et recommandé ce livre ? Il y avait là une inconséquence énorme ; car, sans m’amener à la pratique véritable de l’insensibilité pour les autres, le livre m’avait fait du mal. Il m’avait tenue dans un juste milieu entre l’inspiration céleste et les sollicitudes terrestres. Il m’avait empêchée d’embrasser avec franchise les goûts de la vie domestique et les aptitudes de la famille. Il m’avait amenée à une morne révolte intérieure, dont ma soumission passive était la manifestation, trop cruelle si elle eût été comprise ! J’avais trompé ma grand’mère par le silence, quand elle croyait m’avoir convaincue. Et qui sait si ses chagrins, ses susceptibilités, ses injustices n’avaient pas rencontré en moi une cause secrète qui les légitimait, encore qu’elle l’ignorât ? Elle avait souvent trouvé mes caresses froides et mes promesses évasives. Peut-être avait-elle senti en moi, sans pouvoir s’en rendre compte, un obstacle à la sécurité de sa tendresse.

De plus en plus épouvantée par mes réflexions, je m’affligeai profondément de la faiblesse de mon caractère et de l’obscurcissement de mon esprit, qui ne m’avaient pas permis de suivre une route évidente et droite. J’étais d’autant plus désolée que je m’avisais de cela alors qu’il était trop tard pour le réparer, et au lendemain du malheureux jour où ma grand’mère avait perdu la faculté de comprendre mon retour à ses idées sur mon présent et mon avenir.

Tout était consommé maintenant, qu’elle vécût infirme de corps et d’âme pendant un an ou dix, ma place assidue était bien marquée à ses côtés ; mais pour la suite de mon existence, il me fallait faire un choix entre le ciel et la terre ; ou la manne d’ascétisme dont je m’étais à moitié nourrie était un aliment pernicieux dont il fallait à tout jamais me débarrasser, ou bien le livre avait raison, je devais repousser l’art de la science, et la poésie, et le raisonnement, et l’amitié et la famille ; passer les jours et les nuits en extase et en prières auprès de ma moribonde, et, de là, divorcer avec toutes choses et m’envoler vers les lieux saints pour ne jamais redescendre dans le commerce de l’humanité.

Voici ce que Chateaubriand répondait à ma logique exaltée :

« Les défenseurs des chrétiens tombèrent (au dix-huitième siècle) dans une faute qui les avait déjà perdus. Ils ne s’aperçurent pas qu’il ne s’agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu’on rejetait absolument les bases. En partant de la mission de Jésus-Christ, et remontant de conséquence en conséquence, ils établissaient sans doute fort solidement les vérités de la foi ; mais cette manière d’argumenter, bonne au dix-septième siècle, lorsque le fond n’était point contesté, ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre la route contraire, passer de l’effet à la cause, ne pas prouver que le christianisme est excellent parce qu’il vient de Dieu, mais qu’il vient de Dieu parce qu’il est excellent……

……

« Il fallait prouver que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres… On devait montrer qu’il n’y a rien de plus divin que sa morale ; rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte. On devait dire qu’elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée… qu’il n’y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine ; enfin, il fallait appeler tous les enchantements de l’imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés……

« Mais n’y a-t-il pas de danger à envisager la religion sous un jour parfaitement humain ? Et pourquoi ? Notre religion craint-elle la lumière ? Une grande preuve de sa céleste origine, c’est qu’elle souffre l’examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison. Veut-on qu’on nous fasse éternellement le reproche de cacher nos dogmes dans une nuit sainte, de peur qu’on n’en découvre la fausseté ? Le christianisme sera-t-il moins vrai parce qu’il paraîtra plus beau ? Bannissons une frayeur pusillanime. Par excès de religion, ne laissons pas la religion périr. Nous ne sommes plus dans le temps où il était bon de dire : Croyez, et n’examinez pas. On examinera malgré nous, et notre silence timide, augmentant le triomphe des incrédules, diminuera le nombre des fidèles. »

On voit que la question était bien nettement posée devant mes yeux. D’une part, abrutir en soi-même tout ce qui n’est pas la contemplation immédiate de Dieu seul ; de l’autre, chercher autour de soi et s’assimiler tout ce qui peut donner à l’âme des éléments de force et de vie pour rendre gloire à Dieu. L’alpha et l’oméga de la doctrine. « Soyons boue et poussière. – Soyons flamme et lumière. – N’examinez rien si vous voulez croire. – Pour tout croire, il faut tout examiner. » À qui entendre.

L’un de ces livres était-il complètement hérétique ? Lequel ? Tous deux m’avaient été donnés par les directeurs de ma conscience. Il y avait donc deux vérités contradictoires dans le sein de l’Église ? Chateaubriand proclamait la vérité relative. Gerson la déclarait absolue.

J’étais dans de grandes perplexités. Au galop de Colette, j’étais tout Chateaubriand. À la clarté de ma lampe, j’étais tout Gerson et me reprochais le soir mes pensées du matin.

Une considération extérieure donna la victoire au néochrétien. Ma grand’mère avait été de nouveau, pendant quelques jours, en danger de mort. Je m’étais cruellement tourmentée de l’idée qu’elle ne se réconcilierait pas avec la religion et mourrait sans sacrements ; mais, bien qu’elle eût été parfois en état de m’entendre, je n’avais pas osé lui dire un mot qui pût l’éclairer sur son état et la faire condescendre à mes désirs. Ma foi m’ordonnait cependant impérieusement cette tentative : mon cœur me l’interdisait avec plus d’énergie encore.

J’eus d’affreuses angoisses à ce sujet, et tous mes scrupules et cas de conscience du couvent me revinrent. Après des nuits d’épouvante et des jours de détresse, j’écrivis à l’abbé de Prémord pour lui demander de dicter ma conduite et lui avouer toutes les faiblesses de mon affection filiale. Loin de les condamner, l’excellent homme les approuva : « Vous avez mille fois bien agi, ma pauvre enfant, en gardant le silence, m’écrivait-il dans une longue lettre pleine de tolérance et de suavité. Dire à votre grand’mère qu’elle était en danger, c’eût été la tuer. Prendre l’initiative dans l’affaire délicate de sa conversion, cela serait contraire au respect que vous lui devez. Une telle inconvenance eût été vivement sentie par elle et l’eût peut-être éloignée sans retour des sacrements. Vous avez été bien inspirée de vous taire et de prier Dieu de l’assister directement. N’ayez jamais d’effroi quand c’est votre cœur qui vous conseille : le cœur ne peut pas tromper. Priez toujours, espérez, et, quelle que soit la fin de votre pauvre grand’mère, comptez sur la sagesse et la miséricorde infinies. Tout votre devoir auprès d’elle est de continuer à l’entourer des plus tendres soins. En voyant votre amour, votre modestie, l’humilité, et, si je puis parler ainsi, la discrétion de votre foi, elle voudra peut-être, pour vous récompenser, répondre à votre secret désir et faire acte de foi elle-même. Croyez à ce que je vous ai toujours dit : Faites aimer en vous la grâce divine. C’est la meilleure exhortation qui puisse sortir de nous. »

Ainsi l’aimable et vertueux vieillard transigeait aussi avec les affections humaines. Il laissait percer l’espoir du salut de ma grand’mère, dût-elle mourir sans réconciliation officielle avec l’Église, dût-elle mourir même sans y avoir songé ! Cet homme était un saint, un vrai chrétien, dirai-je quoique jésuite, ou parce que jésuite ?

Soyons équitables. Au point de vue politique, en tant que républicains, nous haïssons ou redoutons cette secte éprise de pouvoir et jalouse de domination. Je dis secte en parlant des disciples de Loyola, car c’est une secte, je le soutiens. C’est une importante modification à l’orthodoxie romaine. C’est une hérésie bien conditionnée. Elle ne s’est jamais déclarée telle, voilà tout. Elle a sapé et conquis la papauté sans lui faire une guerre apparente ; mais elle s’est ri de son infaillibilité, tout en la déclarant souveraine. Bien plus habile en cela que toutes les autres hérésies, et, partant, plus puissante et plus durable.

Oui, l’abbé de Prémord était plus chrétien que l’Église Intolérante, et il était hérétique parce qu’il était jésuite. La doctrine de Loyola est la boîte de Pandore. Elle contient tous les maux et tous les biens. Elle est une assise de progrès et un abîme de destruction, une loi de vie et de mort. Doctrine officielle, elle tue ; doctrine cachée, elle ressuscite ce qu’elle a tué.

Je l’appelle doctrine, qu’on ne me chicane pas sur les mots, je dirai esprit de corps, tendance d’institution, si l’on veut ; son esprit dominant et agissant consiste surtout à ouvrir à chacun la voie qui lui est propre. C’est pour elle que la vérité est souverainement relative, et, ce principe une fois admis dans le secret des consciences, l’Église catholique est renversée.

Cette doctrine tant discutée, tant décriée, tant signalée à l’horreur des hommes de progrès, est encore dans l’Église la dernière arche de la foi chrétienne. Derrière elle, il n’y a que l’absolutisme aveugle de la papauté. Elle est la seule religion praticable pour ceux qui ne veulent pas rompre avec Jésus-Christ Dieu. L’Église romaine est un grand cloître où les devoirs de l’homme en société sont inconciliables avec la loi du salut. Qu’on supprime l’amour et le mariage, l’héritage et la famille, la loi du renoncement catholique est parfaite. Son code est l’œuvre du génie de la destruction ; mais dès qu’elle admet une autre société que la communauté monastique, elle est un labyrinthe de contradictions et d’inconséquences. Elle est forcée de se mentir à elle-même et de permettre à chacun ce qu’elle défend à tous.

Alors, pour quiconque réfléchit, la foi est ébranlée. Mais arrive le jésuite qui dit à l’âme troublée et incertaine : « Va comme tu peux et selon tes forces. La parole de Jésus est éternellement accessible à l’interprétation de la conscience éclairée. Entre l’Église et toi, il nous a envoyés pour lier ou délier. Crois en nous, donne-toi à nous qui sommes une nouvelle église dans l’Église, une église tolérée et tolérante, une planche de salut entre la règle et le fait. Nous avons découvert le seul moyen d’asseoir sur une base quelconque la diffusion et l’incertitude des croyances humaines. Ayant bien reconnu l’impossibilité d’une vérité absolue dans la pratique, nous avons découvert la vérité applicable à tous les cas, à tous les fidèles. Cette vérité, cette base, c’est l’intention. L’intention est tout, le fait n’est rien. Ce qui est mal peut être bien, et réciproquement, selon le but qu’on se propose. »

Ainsi Jésus avait parlé à ses disciples dans la sincérité de son cœur tout divin, quand il leur avait dit : « L’esprit vivifie, la lettre tue. Ne faites pas comme ces hypocrites et ces stupides qui font consister toute la religion dans les pratiques du jeûne et de la pénitence extérieure. Lavez vos mains et repentez-vous dans vos cœurs. »

Mais Jésus n’avait eu que des paroles de vie d’une extension immense. Le jour où la papauté et les conciles s’étaient déclarés infaillibles dans l’interprétation de cette parole, ils l’avaient tuée, ils s’étaient substitués à Jésus-Christ. Ils s’étaient octroyé la divinité. Aussi, forcément entraînés à condamner au feu, en ce monde et en l’autre, tout ce qui se séparait de leur interprétation et des préceptes qui en découlent, ils avaient rompu avec le vrai christianisme, brisé le pacte de miséricorde infinie de la part de Dieu, de tendresse fraternelle entre tous les hommes, et substitué au sentiment évangélique si humain et si vaste le sentiment farouche et despotique du moyen âge.

En principe, la doctrine des jésuites était donc, comme son nom l’indique, un retour à l’esprit véritable de Jésus, une hérésie déguisée, par conséquent, puisque l’Église a baptisé ainsi toute protestation secrète ou déclarée contre ses arrêts souverains. Cette doctrine insinuante et pénétrant avait tourné la difficulté de concilier les arrêts de l’orthodoxie avec l’esprit de l’Évangile. Elle avait rajeuni les forces du prosélytisme en touchant le cœur et en rassurant l’esprit, et tandis que l’Église disait à tous : « Hors de moi point de salut ! » le jésuite disait à chacun : « Quiconque fait de son mieux et selon sa conscience sera sauvé. »

Dirai-je maintenant pourquoi Pascal eut raison de flétrir Escobar et sa séquelle ? C’est bien inutile ; tout le monde le sait et le sent de reste : comment une doctrine qui eût pu être si généreuse et si bienfaisante est devenue, entre les mains de certains hommes, l’athéisme et la perfidie, ceci est de l’histoire réelle et rentre dans la triste fatalité des faits humains. Les pères de l’Église jésuitique espagnole ont du moins sur certains papes de Rome l’avantage pour nous de n’avoir pas été déclarés infaillibles par des pouvoirs absolus, ni reconnus pour tels par une notable portion du genre humain. Ce n’est jamais par les résultats historiques qu’il faut juger la pensée des institutions. À ce compte, il faudrait proscrire l’Évangile même, puisqu’en son nom tant de monstres ont triomphé, tant de victimes ont été immolées, tant de générations ont passé courbées sous le joug de l’esclavage. Le même suc, extrait à doses inégales du sein d’une plante, donne la vie ou la mort.

Ainsi de la doctrine des jésuites, ainsi de la doctrine de Jésus lui-même.

L’institut des jésuites, car c’est ainsi que s’intitula modestement cette secte puissante, renfermait donc implicitement ou explicitement dans le principe une doctrine de progrès et de liberté. Il serait facile de le démontrer par des preuves, mais ceci m’entraînerait trop loin, et je ne fais point ici une controverse. Je résume une opinion et un sentiment personnels, appuyés en moi sur un ensemble de leçons, de conseils et de faits que je ne pourrais pas tous dire (car si le confesseur doit le secret au pénitent, le pénitent doit au confesseur, même au delà de la tombe, le silence de la loyauté sur certaines décisions qui pourraient être mal interprétées) ; mais cet ensemble d’expériences personnelles me persuade que je ne juge ni avec ni trop de partialité de cœur, ni avec trop de sévérité de conscience la pensée mère de cette secte. Si on la juge dans le présent, je sais comme tout le monde ce qu’elle renferme désormais de dangers politiques et d’obstacles au progrès ; mais si on la juge comme pensée ayant servi de corps à un ensemble de progrès, on ne peut nier qu’elle n’ait fait faire de grands pas à l’esprit humain et qu’elle n’ait beaucoup souffert, au siècle dernier, pour le principe de la liberté intellectuelle et morale, de la part des apôtres de la liberté philosophique ; mais ainsi va le monde sous la loi déplorable d’un malentendu perpétuel. Trop de besoins d’affranchissement se pressent et s’encombrent sur la route de l’avenir, dans des moments donnés de l’histoire des hommes ; et qui voit son but sans voir celui du travailleur qu’il coudoie, croit souvent trouver un obstacle là où il eût trouvé un secours.

Les jésuites se piquaient d’envisager les trois faces de la perfection : religieuse, politique, sociale. Ils se trompaient ; leur institut même, par ses lois essentiellement théocratiques et par son côté ésotérique, ne pouvait affranchir l’intelligence qu’en liant le corps, la conduite, les actions (perinde ad cadaver). Mais quelle doctrine a dégagé jusqu’ici le grand inconnu de cette triple recherche ?

Je demande pardon de cette digression un peu longue. Avouer de la prédilection pour les jésuites est, au temps où nous vivons, une affaire délicate. On risque fort, quand on a ce courage, d’être soupçonné de duplicité d’esprit. J’avoue que je ne m’embarrasse guère d’un tel soupçon.

Entre l’Imitation de Jésus-Christ et le Génie du christianisme, je me trouvais donc dans de grandes perplexités, comme dans l’affaire de ma conduite chrétienne auprès de ma grand’mère philosophe. Dès qu’elle fut hors de danger, je demandai l’intervention du jésuite pour résoudre la difficulté nouvelle. Je me sentais attirée vers l’étude par une soif étrange, vers la poésie par un instinct passionné, vers l’examen par une foi superbe.

« Je crains que l’orgueil ne s’empare de moi, écrivais-je à l’abbé de Prémord. Il est encore temps pour moi de revenir sur mes pas, d’oublier toutes ces pompes de l’esprit dont ma grand’mère était avide, mais dont elle ne jouira plus et qu’elle ne songera plus à me demander. Ma mère y sera fort indifférente. Aucun devoir immédiat ne me pousse donc plus vers l’abîme, si c’est, en effet, un abîme, comme l’esprit d’A-Kempis[23] me le crie dans l’oreille. Mon âme est fatiguée et comme assoupie. Je vous demande la vérité. Si ce n’est qu’une satisfaction à me refuser, rien de plus facile que de renoncer à l’étude ; mais si c’est un devoir envers Dieu, envers mes frères ?… Je crains ici, comme toujours, de m’arrêter à quelque sottise. »

L’abbé de Prémord avait la gaieté de sa force et de sa sérénité. Je n’ai pas connu d’âme plus pure et plus sûre d’elle-même. Il me répondit cette fois avec l’aimable enjouement qu’il avait coutume d’opposer aux terreurs de ma conscience.

» Mon cher casuiste, me disait-il, si vous craignez l’orgueil, vous avez donc déjà de l’amour-propre ? Allons, c’est un progrès sur vos timeurs accoutumées. Mais, en vérité, vous vous pressez beaucoup ! À votre place, j’attendrais, pour m’examiner sur le chapitre de l’orgueil, que j’eusse déjà assez de savoir pour donner lieu à la tentation ; car, jusqu’ici, je crains bien qu’il n’y ait pas de quoi. Mais, tenez, j’ai tout à fait bonne idée de votre bon sens, et me persuade que quand vous aurez appris quelque chose, vous verrez d’autant mieux ce qui vous manque pour savoir beaucoup. Laissez donc la crainte de l’orgueil aux imbéciles. La vanité, qu’est-ce que cela pour les cœurs fidèles ? Ils ne savent ce que c’est. – Étudiez, apprenez, lisez tout ce que votre grand’mère vous eût permis de lire. Vous m’avez écrit qu’elle vous avait indiqué dans sa bibliothèque tout ce qu’une jeune personne pure doit laisser de côté et n’ouvrir jamais. En vous disant cela, elle vous en a confié les clefs. J’en fais autant. J’ai en vous la plus entière confiance, et mieux fondée encore, moi qui sais le fond de votre cœur et de vos pensées. Ne vous faites pas si gros et si terribles tous ces esprits forts et beaux esprits mangeurs d’enfants. On peut aisément troubler les faibles en calomniant les gens d’église ; mais peut-on calomnier Jésus et sa doctrine ? Laissez passer toutes les invectives contre nous. Elles ne prouvent pas plus contre lui que ne prouveraient nos fautes, si ce blâme était mérité. Lisez les poètes. Tous sont religieux. Ne craignez pas les philosophes, tous sont impuissants contre la foi. Et si quelque doute, quelque peur s’élève dans votre esprit, fermez ces pauvres livres, relisez un ou deux versets de l’Évangile, et vous vous sentirez docteur à tous ces docteurs. »

Ainsi parlait ce vieillard exalté, naïf et d’un esprit charmant, à une pauvre fille de dix-sept ans, qui lui avouait la faiblesse de son caractère et l’ignorance de son esprit. Était-ce bien prudent, pour un homme qui se croyait parfaitement orthodoxe ? Non certes ; c’était bon, c’était brave et généreux. Il me poussait en avant comme l’enfant poltron à qui l’on dit : Ce n’est rien, ce qui t’effraye ; regarde et touche : c’est une ombre, une vaine apparence, un risible épouvantail. Et, en effet, la meilleure manière de fortifier le cœur et de rassurer l’esprit, c’est d’enseigner le mépris du danger et d’en donner l’exemple.

Mais ce procédé, si certain dans le domaine de la réalité, est-il applicable aux choses abstraites ? La foi d’un néophyte peut-elle être soumise ainsi d’emblée aux grandes épreuves ?

Mon vieux ami suivait avec moi la méthode de son institution : il la suivait avec candeur, car il n’est rien de plus candide qu’un jésuite né candide. On le développe dans ce sens pour le bien, ou on l’exploite dans ce même sens pour le mal, selon que la pensée de l’ordre est dans la bonne ou dans la mauvaise voie de sa politique.

Il me voyait capable d’effusion intellectuelle, mais entravée par une grande rigidité de conscience qui pouvait me rejeter dans la voie étroite du vieux catholicisme. Or, dans la main du jésuite, tout être pensant est un instrument qu’il faut faire vibrer dans le concert qu’il dirige. L’esprit du corps suggère à ses meilleurs membres un grand fond de prosélytisme, qui chez les mauvais est vanité ardente, mais toujours collective. Un jésuite qui, rencontrant une âme douée de quelque vitalité, la laisserait s’étioler ou s’annihiler dans une quiétude stérile, aurait manqué à son devoir et à sa règle. Ainsi M. de Chateaubriand faisait peut-être à dessein, peut-être sans le savoir, l’affaire des jésuites, en appelant les enchantements de l’esprit et les intérêts du cœur au secours du christianisme. Il était hérétique, il était novateur, il était mondain ; il était confiant et hardi avec eux, ou à leur exemple.

Après l’avoir lu avec entraînement, je savourai donc son livre avec délices, rassurée enfin par mon bon père et criant à mon âme inquiète : En avant ! en avant ! Et puis je me mis aux prises sans façon avec Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne, dont ma grand’mère elle-même m’avait marqué les chapitres et les feuillets à passer. Puis vinrent les poètes ou les moralistes : la Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare, que sais-je ? Le tout sans ordre et sans méthode, comme ils me tombèrent sous la main, et avec une facilité d’intuition que je n’ai jamais retrouvée depuis et qui est même en dehors de mon organisation lente à comprendre. La cervelle était jeune, la mémoire toujours fugitive, mais le sentiment rapide et la volonté tendue. Tout cela était à mes yeux une question de vie et de mort, à savoir si, après avoir compris tout ce que je pouvais me proposer à comprendre, j’irais à la vie du monde ou à la mort volontaire du cloître.

Il s’agit bien, pensais-je, d’éprouver ma vocation dans des bals et des parures, comme on contraint Élisa à le faire ! moi qui déteste ces choses par elles-mêmes, plus j’aurai vu les amusements puérils et supporté les fatigues du monde, moins je serai sûre que c’est mon zèle et non ma paresse qui me rejette dans la paix du monastère. Mon épreuve n’est donc pas là. (En ceci j’avais bien raison et ne me trompais pas sur moi-même.) Elle est dans l’examen de la vérité religieuse et morale. Si je résiste à toutes les objections du siècle, sous forme de raisonnement philosophique, ou sous forme d’imagination de poète, je saurai que je suis digne de me vouer à Dieu seul.

Si je voulais rendre compte de l’impression de chaque lecture et en dire les effets sur moi, j’entreprendrais là un livre de critique qui pourrait faire bien des volumes ; mais qui les lirait en ce temps-ci ? Et ne mourrais-je pas avant de l’avoir fini ?

D’ailleurs, le souvenir de tout cela n’est plus assez net en moi, et je risquerais de mettre mes impressions présentes dans mon récit du passé. Je ferai donc grâce aux gens pour qui j’écris des détails personnels de cette étrange éducation et j’en résumerai le résultat par époques successives.

Je lisais, dans les premiers temps, avec l’audace de conviction que m’avait suggérée mon bon abbé. Armée de toutes pièces, je me défendais aussi vaillamment qu’il était permis à mon ignorance. Et puis, n’ayant pas de plan, entremêlant dans mes lectures les croyants et les opposants, je trouvais dans les premiers le moyen de répondre aux derniers. La métaphysique ne m’embarrassait guère ; je la comprenais fort peu, en ce sens qu’elle ne concluait jamais rien pour moi. Quand j’avais plié mon entendement, docile comme la jeunesse, à suivre les abstractions, je ne trouvais que vide ou incertitude dans les conséquences. Mon esprit était et a toujours été trop vulgaire et trop peu porté aux recherches scientifiques pour avoir besoin de demander à Dieu l’initiation de mon âme aux grands mystères. J’étais un être de sentiment, et le sentiment seul tranchait pour moi les questions à mon usage, qui, toute expérience faite, devinrent bientôt les seules questions à ma portée.

Je saluai donc respectueusement les métaphysiciens ; et tout ce que je peux dire à ma louange, à propos d’eux, c’est que je m’abstins de regarder comme vaine et ridicule une science qui fatiguait trop mes facultés. Je n’ai pas à me reprocher d’avoir dit alors : « À quoi bon la métaphysique ? » J’ai été un peu plus superbe quand, plus tard, j’y ai regardé davantage. Je me suis réconciliée, plus tard encore, avec elle, en voyant encore un peu mieux. Et, en somme, je dis aujourd’hui que c’est la recherche d’une vérité à l’usage des grands esprits, et que, n’étant pas de cette race, je n’en ai pas grand besoin. Je trouve ce qu’il me faut dans les religions et les philosophies qui sont ses filles, ses incarnations, si l’on veut.

Alors, comme aujourd’hui, mordant mieux à la philosophie, et surtout à la philosophie facile du dix-huitième siècle, qui était encore celle de mon temps, je ne me sentis ébranlée par rien et par personne. Mais Rousseau arriva, Rousseau l’homme de passion et de sentiment par excellence, et je fus enfin entamée.

Étais-je encore catholique au moment où, après avoir réservé, comme par instinct, Jean-Jacques pour la bonne bouche, j’allais subir enfin le charme de son raisonnement ému et de sa logique ardente ? Je ne le pense pas. Tout en continuant à pratiquer cette religion, tout en refusant de rompre avec ses formules commentées à ma guise, j’avais quitté, sans m’en douter le moins du monde, l’étroit sentier de sa doctrine. J’avais brisé à mon insu, mais irrévocablement, avec toutes ses conséquences sociales et politiques. L’esprit de l’Église n’était plus en moi : il n’y avait peut-être jamais été.

Les idées étaient en grande fermentation à cette époque. L’Italie et la Grèce combattaient pour leur liberté nationale. L’Église et la monarchie se prononçaient contre ces généreuses tentatives. Les journaux royalistes de ma grand’mère tonnaient contre l’insurrection, et l’esprit prêtre, qui eût dû embrasser la cause des chrétiens d’Orient, s’évertuait à prouver les droits de l’empire turc. Cette monstrueuse inconséquence, ce sacrifice de la religion à l’intérêt politique me révoltaient étrangement. L’esprit libéral devenait pour moi synonyme de sentiment religieux. Je n’oublierai jamais, je ne peux jamais oublier que l’élan chrétien me poussa résolument, pour la première fois, dans le camp du progrès, dont je ne devais plus sortir.

Mais déjà, et depuis mon enfance, l’idéal religieux et l’idéal pratique avaient prononcé au fond de mon cœur et fait sortir de mes lèvres, aux oreilles effarouchées du bon Deschartres, le mot sacré d’égalité. La liberté, je ne m’en souciais guère alors, ne sachant ce que c’était et n’étant pas disposée à me l’accorder plus tard à moi-même. Du moins ce qu’on appelait la liberté civile ne me disait pas grand’chose. Je ne la comprenais pas sans l’égalité absolue et la fraternité chrétienne. Il me semblait, et il me semble encore, je l’avoue, que ce mot de liberté placé dans la formule républicaine, en tête des deux autres, aurait dû être à la fin, et pouvait même être supprimé comme un pléonasme.

Mais la liberté nationale, sans laquelle il n’est ni fraternité ni égalité à espérer, je la comprenais fort bien, et la discuter équivalait pour moi à la théorie du brigandage, à la proclamation impie et farouche du droit du plus fort.

Il ne fallait pas être un enfant bien merveilleusement doué, ni une jeune fille bien intelligente pour en venir là. Aussi étais-je confondue et révoltée de voir mon ami Des-chartres, qui n’était dévot ni religieux en aucune façon, combattre à la fois la religion dans la question des Hellènes et la philosophie dans la question du progrès. Le pédagogue n’avait qu’une idée, qu’une loi, qu’un besoin, qu’un instinct, l’autorité absolue en face de la soumission aveugle. Faire obéir à tout prix ceux qui doivent obéir, tel était son rêve ; mais pourquoi les uns devaient-ils commander aux autres ? Voilà à quoi lui, qui avait du savoir et de l’intelligence pratique, ne répondait jamais que par des sentences creuses et des lieux communs pitoyables.

Nous avions des discussions comiques, car il n’y avait pas moyen pour moi de les trouver sérieuses avec un esprit si baroque et si têtu sur certains points. Je me sentais trop forte de ma conscience pour être ébranlée et par conséquent dépitée un instant par ses paradoxes. Je me souviens qu’un jour, dissertant avec feu sur le droit divin du sultan (je crois, Dieu me pardonne, qu’il n’eût pas refusé la sainte ampoule au Grand Turc, tant il prenait à cœur la victoire du maître sur les écoliers mutins), il s’embarrassa le pied dans sa pantoufle et tomba tout de son long sur le gazon, ce qui ne l’empêcha pas d’achever sa phrase ; après quoi il dit fort gravement en s’essuyant les genoux : « Je crois vraiment que je suis tombé ? — Ainsi tombera l’empire ottoman, » lui répondis-je en riant de sa figure préoccupée. Il prit le parti de rire aussi, mais non sans un reste de colère, et en me traitant de jacobine, de régicide, de philhellène et de bonapartiste, toutes injures synonymes dans son horreur pour la contradiction.

Il était cependant pour moi d’une bonté toute paternelle et tirait une grande gloriole de mes études, qu’il s’imaginait diriger encore parce qu’il en discutait l’effet.

Quand j’étais embarrassée de rencontrer dans Leibnitz ou Descartes les arguments mathématiques, lettres closes pour moi, mêlés à la théologie et à la philosophie, j’allais le trouver, et je le forçais de me faire comprendre par des analogies ces points inabordables. Il y portait une grande adresse, une grande clarté, une véritable intelligence de professeur. Après quoi, voulant conclure pour ou contre le livre, il battait la campagne et retombait dans ses vieilles rengaines.

J’étais donc, en politique, tout à fait hors du sein de l’Église et ne songeais pas du tout à m’en tourmenter ; car nos religieuses n’avaient pas d’opinion sur les affaires de la France et ne m’avaient jamais dit que la religion commandât de prendre parti pour ou contre quoi que ce soit. Je n’avais rien vu, rien lu, rien entendu dans les enseignements religieux, qui me prescrivît, dans cet ordre d’idées, de demander au spirituel l’appréciation du temporel. Madame de Pontcarré, très passionnée légitimiste, très ennemie des doctrinaires d’alors, qu’elle traitait aussi de jacobins, m’avait étonnée par son besoin d’identifier la religion à la monarchie absolue. M. de Chateaubriand, dans ses brochures, que je lisais avidement, identifiait aussi le trône et l’autel ; mais cela ne m’avait pas influencée notablement. Chateaubriand me touchait comme littérateur et ne me pénétrait pas comme chrétien. Son œuvre, où j’avais passé à dessein l’épisode de René, comme un hors-d’œuvre à lire plus tard, ne me plaisait déjà plus que comme initiation à la poésie des œuvres de Dieu et des grands hommes.

Mably m’avait fort mécontentée. Pour moi, c’était une déception perpétuelle que ces élans de franchise et de générosité, arrêtés sans cesse par le découragement en face de l’application. « À quoi bon ces beaux principes, me disais-je, s’ils doivent être étouffés par l’esprit de modération ? Ce qui est vrai, ce qui est juste doit être observé et appliqué sans limites. »

J’avais l’ardeur intolérante de mon âge. Je jetais le livre au beau milieu de la chambre, ou au nez de Deschartres, en lui disant que cela était bon pour lui, et il me le renvoyait de même, disant qu’il ne voulait pas accepter un pareil brouillon, un si dangereux révolutionnaire.

Leibnitz me paraissait le plus grand de tous ; mais qu’il était dur à avaler quand il s’élevait de trente atmosphères au-dessus de moi ! Je me disais avec Fontenelle, en changeant le point de départ de sa phrase sceptique : « Si j’avais bien pu le comprendre, j’aurais vu le bout des matières, ou qu’elles n’ont point de bout ! »

« Et que m’importe, après tout, disais-je, les monades, les unités, l’harmonie préétablie, et sacrosancta Trinitas per nova inventa logica defensa, les esprits qui peuvent dire MOI, le carré des vitesses, la dynamique, le rapport des sinus d’incidence et de réfraction, et tant d’autres subtilités où il faut être à la fois grand théologien et grand savant, même pour s’y méprendre[24] ! »

Je me mettais à rire aux éclats toute seule de ma prétention à vouloir profiter de ce que je n’entendais pas. Mais cette entraînante préface de la Théodicée, qui résumait si bien les idées de Chateaubriand et les sentiments de l’abbé de Prémord sur l’utilité et même la nécessité du savoir, venait me relancer.

« La véritable piété, et même la véritable félicité, disait Leibnitz, consiste dans l’amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l’ardeur soit accompagnée de lumière. Cette espèce d’amour fait naître ce plaisir dans les bonnes actions qui, rapportant tout à Dieu, comme au centre, transporte l’humain au divin. – Il faut que les perfections de l’entendement donnent l’accomplissement à celles de la volonté. Les pratiques de la vertu, aussi bien que celles du vice, peuvent être l’effet d’une simple habitude ; on peut y prendre goût ; mais on ne saurait aimer Dieu sans en connaître les perfections. – Le croirait-on ? des chrétiens se sont imaginé de pouvoir être dévots sans aimer le prochain, et pieux sans comprendre Dieu ! Plusieurs siècles se sont écoulés sans que le public se soit bien aperçu de ce défaut, et il y a encore de grands restes du règne des ténèbres… Les anciennes erreurs de ceux qui ont accusé la Divinité, ou qui en ont fait un principe mauvais, ont été renouvelées de nos jours. On a eu recours à la puissance irrésistible de Dieu, quand il s’agissait plutôt de faire voir sa bonté suprême, et on a employé un pouvoir despotique, lorsqu’on devait concevoir une puissance réglée par la plus parfaite sagesse. »

Quand je relisais cela, je me disais : « Allons, encore un peu de courage ! C’est si beau de voir cette tête sublime se vouer à l’adoration ! Ce qu’elle a conçu et pris soin d’expliquer, n’aurais-je pas la conscience de vouloir le comprendre ? Mais il me manque des éléments de science, et Deschartres me persécute pour que je laisse là ces grands résumés pour entrer dans l’étude des détails. Il veut m’enseigner la physique, la géométrie, les mathématiques. – Pourquoi pas, si cela est nécessaire à la foi en Dieu et à l’amour du prochain ? Leibnitz met bien le doigt sur ma plaie quand il dit qu’on peut être fervent par habitude. Je suis capable d’aller au sacrifice par la paresse de l’âme ; mais ce sacrifice, Dieu ne le rejettera-t-il pas ? »

J’allai prendre une ou deux leçons. « Continuez, me disait Deschartres. Vous comprenez ! — Vous croyez ! lui répondais-je. — Certainement, et tout est là. — Mais retenir ? — Ça viendra. »

Et quand nous avions travaillé quelques heures : « Grand homme, lui disais-je (je l’appelais toujours ainsi), vous me croirez si vous voulez, mais cela me tue. C’est trop long, le but est trop loin. Vous avez beau me mâcher la besogne, croyez bien que je n’ai pas la tête faite comme vous. Je suis pressée d’aimer Dieu, et s’il faut que je pioche ainsi toute la vie pour arriver à me dire, sur mes vieux jours, pourquoi et comment je dois l’aimer, je me consumerai en attendant, et j’aurai peut-être dévoré mon cœur aux dépens de ma cervelle. »

— Il s’agit bien d’aimer Dieu ! disait le naïf pédagogue. Aimez-le tant que vous voudrez, mais il vient là comme à propos de bottes !

— Ah ! c’est que vous ne comprenez pas pourquoi je veux m’instruire.

— Bah ! on s’instruit… pour s’instruire ! répondait-il en levant les épaules.

— Justement, c’est ce que je ne veux pas faire. Allons, bonsoir, je vais écouter les rossignols.

Et je m’en allais, non pas fatiguée d’esprit (Deschartres démontrait trop bien pour irriter les fibres du cerveau), mais accablée de cœur, chercher à l’air libre de la nuit et dans les délices de la rêverie la vie qui m’était propre et que je combattais en vain. Ce cœur avide se révoltait dans l’inaction où le laissait le travail sec de l’attention et de la mémoire. Il ne voulait s’instruire que par l’émotion, et je trouvais dans la poésie des livres d’imagination et dans celle de la nature, se renouvelant et se complétant l’une par l’autre un intarissable élément à cette émotion intérieure, à ce continuel transport divin que j’avais goûtés au couvent et qu’alors j’appelais la grâce.

Je dois donc dire que les poètes et les moralistes à formes éloquentes ont agi en moi plus que les métaphysiciens et les philosophes profonds pour y conserver la foi religieuse.

Serai-je ingrate envers Leibnitz pourtant, et dirai-je qu’il ne m’a servi de rien, parce que je n’ai pas tout compris et tout retenu ? Non, je mentirais. Il est certain que nous profitons des choses dont nous oublions la lettre, quand leur esprit a passé en nous, même à petite dose. On ne se souvient guère du dîner de la veille, et pourtant il a nourri notre corps. Si ma raison s’embarrasse peu, encore à cette heure, des systèmes contraires à mon sentiment ; si les fortes objections que soulève contre la Providence, à mes propres yeux, le spectacle du terrible dans la nature et du mauvais dans l’humanité, sont vaincues par un instant de rêverie tendre ; si enfin je sens mon cœur plus fort que ma raison pour me donner foi en la sagesse et en la bonté suprême de Dieu, ce n’est peut-être pas uniquement au besoin inné d’aimer et de croire que je dois ce rassérènement et ces consolations. J’ai assez compris de Leibnitz, sans être capable d’argumenter de par sa science, pour savoir qu’il y a encore plus de bonnes raisons pour garder la foi que pour la rejeter.

Ainsi, par ce coup d’œil rapide et troublé que j’avais hasardé dans le royaume des merveilles ardues, j’avais à peu près rempli mon but en apparence. Cette pauvre miette d’instruction, que Deschartres trouvait surprenante de ma part, réalisait parfaitement la prédiction de l’abbé, en m’apprenant que j’avais tout à apprendre, et le démon de l’orgueil que l’Église présente toujours à ceux qui désirent s’instruire, m’avait laissée bien tranquille, en vérité. Comme je n’en ai jamais beaucoup plus appris depuis, je peux dire que j’attends encore sa visite, et qu’à tous les compliments erronés sur ma science et ma capacité, je ris toujours intérieurement, en me rappelant la plaisanterie de mon jésuite : Peut-être que jusqu’à présent il n’y a pas sujet de craindre beaucoup cette tentation.

Mais le peu que j’avais arraché au règne des ténèbres m’avait fortifiée dans la foi religieuse en général, dans le christianisme en particulier. Quant au catholicisme… y avais-je songé ?

Pas le moins du monde. Je m’étais à peine doutée que Leibnitz fut protestant et Mably philosophe. Cela n’était pas entré pour moi dans la discussion intérieure. M’élevant au-dessus des formes de la religion, j’avais cherché à embrasser l’idée mère. J’allais à la messe et n’analysais pas encore le culte.

Cependant, en me le rappelant bien, je dois le dire, le culte me devenait lourd et malsain. J’y sentais refroidir ma piété. Ce n’était plus les pompes charmantes, les fleurs, les tableaux, la propreté, les doux chants de notre chapelle, et les profonds silences du soir, et l’édifiant spectacle des belles religieuses prosternées dans leurs stalles. Plus de recueillement, plus d’attendrissement, plus de prières du cœur possibles pour moi dans ces églises publiques où le culte est dépouillé de sa poésie et de son mystère.

J’allais tantôt à ma paroisse de Saint-Chartier, tantôt à celle de La Châtre. Au village, c’était la vue des bons saints et des bonnes dames de dévotion traditionnelle, horribles fétiches qu’on eût dit destinés à effrayer quelque horde sauvage ; les beuglements absurdes de chantres inexpérimentés, qui faisaient en latin les plus grotesques calembours de la meilleure foi du monde ; et les bonnes femmes qui s’endormaient sur leur chapelet en ronflant tout haut ; et le vieux curé qui jurait au beau milieu du prône contre les indécences des chiens introduits dans l’église. À la ville, c’étaient les toilettes provinciales des dames, leurs chuchotements, leurs médisances et cancans apportés en pleine église comme en un lieu destiné à s’observer et à se diffamer les unes les autres ; c’était aussi la laideur des idoles et les glapissements atroces des collégiens qu’on laissait chanter la messe et qui se faisaient des niches tout le temps qu’elle durait. Et puis tout ce tripotage de pain bénit et de gros sous qui se fait pendant les offices, les querelles des sacristains et des enfants de chœur à propos d’un cierge qui coule ou d’un encensoir mal lancé. Tout ce dérangement, tous ces incidents burlesques et le défaut d’attention de chacun qui empêchait celle de tous à la prière, m’étaient odieux. Je ne voulais pas songer à rompre avec les pratiques obligatoires, mais j’étais enchantée qu’un jour de pluie me forçât à lire la messe dans ma chambre et à prier seule à l’abri de ce grossier concours de chrétiens pour rire.

Et puis, ces formules de prières quotidiennes, qui n’avaient jamais été de mon goût, me devenaient de plus en plus insipides. M. de Prémord m’avait permis d’y substituer les élans de mon âme quand je m’y sentirais entraînée, et insensiblement je les oubliais si bien que je ne priais plus que d’inspiration et par improvisation libre. Ce n’était pas trop catholique ; mais on m’avait laissée composer des prières au couvent. J’en avais fait circuler quelques-unes en anglais et en français, qu’on avait trouvées si fleuries qu’on les avait beaucoup goûtées. Je les avais aussitôt dédaignées en moi-même, ma conscience et mon cœur décrétant que les mots ne sont que des mots, et qu’un élan aussi passionné que celui de l’âme à Dieu ne peut s’exprimer par aucune parole humaine. Toute formule était donc une règle que j’adoptais par esprit de pénitence, et qui finit par me sembler une corvée abrutissante et mortelle pour ma ferveur.

Voilà dans quelle situation j’étais quand je lus l’Émile, la Profession de foi du vicaire savoyard, les Lettres de la montagne, le Contrat social et les discours.

La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s’emparèrent de moi comme une musique superbe éclairée d’un grand soleil. Je le comparais à Mozart ; je comprenais tout ! Quelle jouissance pour un écolier malhabile et tenace d’arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui ! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps sans restrictions. Quant à la religion, il me parut le plus chrétien de tous les écrivains de son temps, et, faisant la part du siècle de croisade philosophique où il avait vécu, je lui pardonnai d’autant plus facilement d’avoir abjuré le catholicisme, qu’on lui en avait octroyé les sacrements et le titre d’une manière irréligieuse bien faite pour l’en dégoûter. Protestant né, redevenu protestant par le fait de circonstances justifiables, peut-être inévitables, sa nationalité dans l’hérésie ne me gênait pas plus que n’avait fait celle de Leibnitz. Il y a plus, j’aimais fort les protestants, parce que, n’étant pas forcée de les admettre à la discussion du dogme catholique, et me souvenant que l’abbé de Prémord ne damnait personne et me permettait cette hérésie dans le silence de mon cœur, je voyais en eux des gens sincères, qui ne différaient de moi que par des formes sans importance absolue devant Dieu.

Jean-Jacques fut le point d’arrêt de mes travaux d’esprit. À partir de cette lecture enivrante, je m’abandonnai aux poètes et aux moralistes éloquents, sans plus de souci de la philosophie transcendante. Je ne lus pas Voltaire. Ma grand’mère m’avait fait promettre de ne le lire qu’à l’âge de trente ans. Je lui ai tenu parole. Comme il était pour elle ce que Jean-Jacques a été si longtemps pour moi, l’apogée de son admiration, elle pensait que je devais être dans toute la force de ma raison pour en goûter les conclusions. Quand je l’ai lu, je l’ai beaucoup goûté, en effet, mais sans en être modifiée en quoi que ce soit. Il y a des natures qui ne s’emparent jamais de certaines autres natures, quelque supérieures qu’elles soient. Et cela ne tient pas, comme on pourrait se l’imaginer, à des antipathies de caractère, pas plus que l’influence entraînante de certains génies ne tient à des similitudes d’organisation chez ceux qui la subissent. Je n’aime pas le caractère privé de Jean-Jacques Rousseau ; je ne pardonne à son injustice, à son ingratitude, à son amour-propre malade et à mille autres choses bizarres, que par la compassion que ses douleurs me causent. Ma grand’mère n’aimait pas les rancunes et les cruautés d’esprit de Voltaire et faisait fort bien la part des égarements de sa dignité personnelle.

D’ailleurs, je ne tiens pas trop à voir les hommes à travers leurs livres, les hommes du passé surtout. Dans ma jeunesse, je les cherchais encore moins sous l’arche sainte de leurs écrits. J’avais un grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes maîtres d’alors. Je ne désirais pas du tout le voir et ne l’ai vu dans la suite qu’à regret.

Pour mettre de l’ordre dans mes souvenirs, je devrais peut-être continuer le chapitre de mes lectures, mais on risque fort d’ennuyer en parlant trop longtemps de soi seul, et j’aime mieux entremêler cet examen rétrospectif de moi-même de quelques-unes des circonstances extérieures qui s’y rattachent.

V

Le fils de madame d’Épinay et de mon grand-père. – Étrange système de prosélytisme. – Attitude admirable de ma grand’mère. – Elle exige que j’entende sa confession. – Elle reçoit les sacrements. – Mes réflexions et les sermons de l’archevêque. – Querelle sérieuse avec mon confesseur. – Le vieux curé et sa servante. – Conduite déraisonnable d’un squelette. – Claudius. – Bonté et simplicité de Deschartres. – Esprit et charité des gens de La Châtre. – La fête du village. – Causeries avec mon pédagogue, réflexions sur le scandale. – Définition de l’opinion.

Aux plus beaux jours de l’été, ma grand’mère éprouva un mieux très sensible et s’occupa même de reprendre ses correspondances, ses relations de famille et d’amitié. J’écrivais sous sa dictée des lettres aussi charmantes et aussi judicieuses qu’elle les eût jamais faites. Elle reçut ses amis, qui ne comprirent pas qu’elle eût subi l’altération de facultés dont nous étions tant affligés et dont nous nous affligions encore, Deschartres et moi. Elle avait des heures où elle causait si bien, qu’elle semblait être redevenue elle-même, et même plus brillante et plus gracieuse encore que par le passé.

Mais quand la nuit arrivait, peu à peu la lumière faiblissait dans cette lampe épuisée. Un grand trouble se faisait sentir dans les idées, ou une apathie plus effrayante encore, et les nuits n’étaient pas toutes sans délire, un délire inquiet, mélancolique et enfantin. Je ne pensais plus du tout à lui demander de faire acte de religion, bien que ma bonne Alicia me conseillât de profiter de ce moment de santé pour l’amener sans effroi à mes fins. Ses lettres me troublaient et me ramenaient quelques scrupules de conscience ; mais elles n’eurent jamais le pouvoir de me décider à rompre la glace.

Pourtant la glace fut rompue d’une manière tout à fait imprévue. L’archevêque d’Arles en écrivit à ma grand’mère, lui annonça sa visite et arriva.

M. L*** de B***, longtemps évêque, de S*** et nommé récemment alors archevêque d’A*** in partibus, ce qui équivalait à une belle sinécure de retraite, était mon oncle par bâtardise. Il était né des amours très passionnées et très divulguées de mon grand-père Francueil et de la célèbre madame d’Épinay. Ce roman a été trahi par la publication, bien indiscrète et bien inconvenante, d’une correspondante charmante, mais trop peu voilée, entre les deux amants.

Le bâtard, né au ***, nourri et élevé au village ou à la ferme de B*** reçut ces deux noms et fut mis dans les ordres dès sa jeunesse. Ma grand’mère le connut tout jeune encore, lorsqu’elle épousa M. de Francueil, et veilla sur lui maternellement. Il n’était rien moins que dévot à cette époque ; mais il le devint à la suite d’une maladie grave où les terreurs de l’enfer bouleversèrent son esprit faible. Il était étrange que le fils de deux êtres remarquablement intelligents fût à peu près stupide. Tel était cet excellent homme, qui, par compensation, n’avait pas un grain de malice dans sa balourdise. Comme il y a beaucoup de bêtes fort méchantes, il faut tenir compte de la bonté, qu’elle soit privée ou accompagnée d’intelligence.

Ce bon archevêque était le portrait frappant de sa mère, qui, comme Jean Jacques a pris soin de nous le dire, et comme elle le proclame elle-même avec beaucoup de coquetterie, était positivement laide ; mais elle était fort bien faite. J’ai encore un des portraits qu’elle donna à mon grand’père. Ma bonne maman en a donné un autre à mon cousin Villeneuve, où elle était représentée en costume de naïade, c’est-à-dire avec aussi peu de costume que possible.

Mais elle avait beaucoup de physionomie, dit-on, et fit toutes les conquêtes qu’elle put souhaiter. L’archevêque avait sa laideur toute crue et pas plus d’expression qu’une grenouille qui digère. Il était, avec cela, ridiculement gras, gourmand ou plutôt goinfre, car la gourmandise exige un certain discernement qu’il n’avait pas ; très vif, très rond de manières, insupportablement gai, quelque chagrin qu’on eût autour de lui ; intolérant en paroles, débonnaire en actions ; grand diseur de calembours et de calembredaines monacales ; vaniteux comme une femme de ses toilettes d’apparat, de son rang et de ses privilèges ; cynique dans son besoin de bien-être ; bruyant, colère, évaporé, bonnasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de sommeiller, ou envie de rire pour se désennuyer, enfin le chrétien le plus sincère à coup sûr, mais le plus impropre au prosélytisme que l’on puisse imaginer.

C’était justement le seul prêtre qui pût amener ma grand’mère à remplir les formalités catholiques, parce qu’il était incapable de soutenir aucune discussion contre elle et ne l’essaya même pas.

« Chère maman, lui dit-il, résumant sa lettre, sans préambule, dès la première heure qu’il passa auprès d’elle, vous savez pourquoi je suis venu ; je ne vous ai pas prise en traître et n’irai pas par quatre chemins. Je veux sauver votre âme. Je sais bien que cela vous fait rire ; vous ne croyez pas que vous serez damnée parce que vous n’aurez pas fait ce que je vous demande ; mais moi je le crois, et comme, grâce à Dieu, vous voilà guérie, vous pouvez bien me faire ce plaisir-là, sans qu’il vous en coûte la plus petite frayeur d’esprit. Je vous prie donc, vous qui m’avez toujours traité comme votre fils, d’être bien gentille et bien complaisante pour votre gros enfant. Vous savez que je vous crains trop pour discuter contre vous et vos beaux esprits reliés en veau. Vous en savez beaucoup trop long pour moi ; mais il ne s’agit pas de ça ; il s’agit de me donner une grande marque d’amitié, et me voilà tout prêt à vous la demander à genoux. Seulement comme mon ventre me gênerait fort, voilà votre petite-fille qui va s’y mettre à ma place. »

Je restai stupéfaite d’un pareil discours, et ma grand-mère se prit à rire. L’archevêque me poussa à ses pieds : « Allons donc, dit-il, je crois que tu te fais prier pour m’aider, toi ! »

Alors, ma grand’mère me regardant agenouillée passa du rire à une émotion subite. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle me dit en m’embrassant : « Eh bien, tu me croiras donc damnée si je te refuse ? — Non ! m’écriai-je impétueusement, emportée par l’élan d’une vérité intérieure plus forte que tous les préjugés religieux ; non, non ! Je suis à genoux pour vous bénir et non pas pour vous prêcher.

— En voilà une petite sotte ! » s’écria l’archevêque, et, me prenant par le bras, il voulut me mettre à la porte ; mais ma grand’mère me retint contre son cœur. « Laissez-la, mon gros Jean le Blanc, lui dit-elle. Elle prêche mieux que vous. Je te remercie, ma fille, je suis contente de toi, et pour te le prouver, comme je sais qu’au fond du cœur tu désires que je te dise oui, je dis oui. Êtes-vous content, monseigneur ? »

Monseigneur lui baisa la main en pleurant d’aise. Il était véritablement touché de tant de douceur et de tendresse. Puis il frotta ses mains et se frappa sur la bedaine en disant : « Allons, voilà qui est enlevé ! Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Demain matin, votre vieux curé viendra vous confesser et vous administrer. Je me suis permis de l’inviter à déjeuner avec nous. Ce sera une affaire faite, et demain soir vous n’y penserez plus. »

— C’est probable, dit ma grand’mère avec malice.

Elle fut gaie tout le reste de la journée. L’archevêque encore plus, riant, batifolant en paroles, jouant avec les gros chiens, répétant à satiété le proverbe qu’un chien peut bien regarder un évêque, me grondait un peu de l’avoir si mal aidé, d’avoir failli tout faire manquer, et nous mettre dans de beaux draps par ma niaiserie ; me reprochant de n’avoir pas pour deux sous de courage, et disant que si l’on m’eût laissée faire, nous étions frais.

J’étais navrée de voir aller ainsi les choses. Il me semblait que fourrer ainsi les sacrements à une personne qui n’y croyait pas et qui n’y voyait qu’une condescendance envers moi, c’était nous charger d’un sacrilège. J’étais décidée à m’en expliquer avec ma grand’mère, car de raisonner avec monseigneur, cela faisait pitié.

Mais tout changea d’aspect en un instant, grâce au grand esprit et au tendre cœur de cette pauvre infirme, qui, le lendemain, était mourante par le corps et comme ressuscitée au moral.

Elle passa une très mauvaise nuit, pendant laquelle il me fut impossible de songer à autre chose qu’à la soigner. Le lendemain matin, la raison était nette et la volonté arrêtée. « Laisse-moi faire, dit-elle dès les premiers mots que je lui adressai : je crois que en effet je vais mourir. Eh bien, je devine tes scrupules. Je sais que si je meurs sans faire ma paix avec ces gens-là, ou tu te le reprocheras, ou ils te le reprocheront. Je ne veux pas mettre ton cœur aux prises avec ta conscience, ou te laisser aux prises avec tes amis. J’ai la certitude de ne faire ni une lâcheté ni un mensonge en adhérant à des pratiques qui, à l’heure de quitter ceux qu’on aime, ne sont pas d’un mauvais exemple. Aie l’esprit tranquille, je sais ce que je fais. »

Pour la première fois depuis sa maladie je la sentais redevenue la grand’mère, le chef de famille capable de diriger les autres, et par conséquent elle-même. Je me renfermai dans l’obéissance passive.

Deschartres lui trouva beaucoup de fièvre et entra en fureur contre l’archevêque. Il voulait le mettre à la porte et lui attribuait, probablement avec raison, la nouvelle crise qui se produisait dans cette existence chancelante.

Ma grand’mère l’apaisa et lui dit même : « Je veux que vous vous teniez tranquille, Deschartres. »

Le curé arriva, toujours ce même vieux dont j’ai parlé et qu’elle avait trouvé trop rustique pour être mon confesseur. Elle n’en voulut pas d’autres, sentant combien elle le dominerait.

Je voulus sortir avec tout le monde pour les laisser ensemble. Elle m’ordonna de rester ; puis, s’adressant au curé :

« Asseyez-vous là, mon vieux ami, lui-dit-elle. Vous voyez que je suis trop malade pour sortir de mon lit, et je veux que ma fille assiste à ma confession.

— C’est bien, c’est bien, ma chère dame, répondit le curé tout troublé et tout tremblant.

— Mets-toi à genoux pour moi, ma fille, reprit ma grand’mère, et prie pour moi, tes mains dans les miennes. Je vais faire ma confession. Ce n’est pas une plaisanterie. J’y ai pensé. Il n’est pas mauvais de se résumer en quittant ce monde, et si je n’avais craint de froisser quelque usage, j’aurais voulu que tous mes amis et tous mes serviteurs fussent présents à cette récapitulation publique de ma conscience. Mais, après tout, la présence de ma fille me suffit. Dites-moi les formules, curé ; je ne les connais pas ou je les ai oubliées. Quand ce sera fait, je m’accuserai. »

Elle se conforma aux formules et dit ensuite : « Je n’ai jamais ni fait ni souhaité aucun mal à personne. J’ai fait tout le bien que j’ai pu faire. Je n’ai à confesser ni mensonge, ni dureté, ni impiété d’aucune sorte. J’ai toujours cru en Dieu. – Mais écoute ceci, ma fille : je ne l’ai pas assez aimé. J’ai manqué de courage, voilà ma faute, et, depuis le jour où j’ai perdu mon fils, je n’ai pu prendre sur moi de le bénir et de l’invoquer en aucune chose. Il m’a semblé trop cruel de m’avoir frappée d’un coup au-dessus de mes forces. Aujourd’hui qu’il m’appelle, je le remercie et le prie de me pardonner ma faiblesse. C’est lui qui me l’avait donné, cet enfant, c’est lui qui me l’a ôté, mais qu’il me réunisse à lui, et je vais l’aimer et le prier de toute mon âme. »

Elle parlait d’une voix si douce et avec un tel accent de tendresse et de résignation, que je fus suffoquée de larmes et retrouvai toute ma ferveur des meilleurs jours pour prier avec elle.

Le vieux curé attendri profondément, se leva et lui dit, avec une grande onction et dans son parler paysan, qui augmentait avec l’âge : « Ma chère sœur, je serons tous pardonnés, parce que le bon Dieu nous aime et sait bien que quand je nous repentons, c’est que je l’aimons. Je l’ai bien pleuré aussi, moi, votre cher enfant, allez ! et je vous réponds ben qu’il est à la droite de Dieu, et que vous y serez avecques lui. Dites avec moi votre acte de contrition, et je vas vous donner l’absolution. »

Quand il eut prononcé l’absolution, elle lui ordonna de faire rentrer tout le monde et me dit dans l’intervalle : « Je ne crois pas que ce brave homme ait eu le pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais je reconnais que Dieu a ce pouvoir, et j’espère qu’il a exaucé nos bonnes intentions à tous trois. »

L’archevêque, Deschartres, tous les domestiques de la maison et les ouvriers de la ferme assistèrent à son viatique ; elle dirigea elle-même la cérémonie, me fit passer à côté d’elle et disposa les autres personnes à son gré, suivant l’amitié qu’elle leur portait. Elle interrompit plusieurs fois le curé pour lui dire à demi-voix, car elle entendait fort bien le latin, je crois à cela, ou il importe peu. Elle était attentive à toutes choses et, conservant l’admirable netteté de son esprit et la haute droiture de son caractère, elle ne voulait pas acheter sa réconciliation officielle au prix de la moindre hypocrisie. Ces détails ne furent pas compris de la plupart des assistants. L’archevêque feignit de ne pas y prendre garde, le curé n’y tenait nullement. Il était là avec son cœur et avait mis d’avance son jugement de prêtre à la porte. Deschartres était fort troublé et irrité, craignant de voir la malade succomber à la suite d’un si grand effort moral. Moi seule j’étais attentive à toutes choses autant que ma grand’mère, et, ne perdant aucune de ses paroles, aucune de ses expressions de visage, je la vis avec admiration résoudre le problème de se soumettre à la religion de son temps et de son pays sans abandonner un instant ses convictions intimes, et sans mentir en rien à sa dignité personnelle.

Avant de recevoir l’hostie, elle prit encore la parole et dit très haut : « Je veux mourir en paix ici avec tout le monde. Si j’ai fait du tort à quelqu’un, qu’il le dise, pour que je le répare. Si je lui ai fait de la peine, qu’il me le pardonne, car je le regrette. »

Un sanglot d’affection et de bénédiction lui répondit de toutes parts. Elle fut administrée, puis demanda du repos et resta seule avec moi.

Elle était épuisée et dormit jusqu’au soir. Quelques jours d’accablement fébrile succédèrent à cette émotion. Puis les apparences de la santé revinrent, et nous retrouvâmes encore quelques semaines d’une sorte de sécurité.

Cet événement de famille me fit et me laissa une forte impression. Ma grand’mère, bien qu’elle fût retombée dans un demi-engourdissement de ses facultés, avait, par ce jour de courage et de pleine raison, repris à mes yeux toute l’importance de son rôle vis-à-vis de moi, et je ne m’attribuais plus aucun droit de juger sa conscience et sa conduite. J’étais frappée d’un grand respect en même temps que d’une tendre gratitude pour l’intention qu’elle avait eue de me complaire, et il m’était impossible de ne pas accepter de tous points sa manière de se repentir et de se réconcilier avec le ciel, comme digne, méritoire et agréable à Dieu. Je récapitulais toute la phase de sa vie dont j’avais été le témoin et le but ; j’y trouvais, à l’égard de ma mère, de ma sœur et de moi, quelques injustices irréfléchies ou involontaires, toujours réparées par de grands efforts sur elle-même et par de véritables sacrifices ; dans tout le reste, une longanimité sage, une douceur généreuse, une droiture parfaite, un désintéressement, un mépris du mensonge, une horreur du mal, une bienfaisance, une assistance de cœur pour tous, vraiment inépuisables, enfin les plus admirables qualités, les vertus chrétiennes les plus réelles.

Et ce qui couronnait cette noble carrière, c’était précisément cette faute dont elle avait voulu s’accuser avant de mourir. C’était cette douleur immense, inconsolable, qu’elle n’avait pu offrir à Dieu comme un hommage de soumission, mais qui ne l’avait pas empêchée de rester grande et généreuse avec tous ses semblables. Ah ! qu’elles me semblaient vénielles et pardonnables maintenant, ces crises d’amertume, ces paroles d’injustice, ces larmes de jalousie qui m’avaient tant fait souffrir dans mon plus jeune âge ! Comme je me sentais petite et personnelle, moi qui ne les avais pas pardonnées sur l’heure ! Avide de bonheur, indignée de souffrir, lâche dans mes muettes rancunes d’enfant, je n’avais pas compris ce que souffrait cette mère désespérée, et je m’étais comptée pour quelque chose, quand j’aurais dû deviner les profondes racines de son mal et l’adoucir par un complet abandon de moi-même !

Mon cœur gagna beaucoup dans ces repentirs. J’y noyai dans des larmes abondantes l’orgueil de mes résistances, et toute intolérance dévote s’y dissipa pour jamais. Ce cœur qui n’avait encore connu que la passion dans l’amour filial et dans l’amour divin, s’ouvrit à des tendresses inconnues ; et, faisant sur moi-même un retour aussi sérieux que celui que j’avais fait au couvent lors de ma conversion, je sentis toutes les puissances du sentiment et de la raison me commander l’humilité, non plus seulement comme une vertu chrétienne, mais comme une conséquence forcée de l’équité naturelle.

Tout cela me faisait sentir d’autant plus vivement que la vérité absolue n’était pas plus dans l’Église que dans toute autre forme religieuse : qu’il y eût plus de vérité relative, voilà tout ce que je pouvais lui accorder, et voilà pourquoi je ne songeais pas encore à me séparer d’elle.

Les sacrements acceptés par ma grand’mère n’avaient été qu’un compromis de conscience de la part de l’archevêque, puisque l’archevêque, faute de ces sacrements, l’eût damnée en pleurant, mais sans appel. Que l’on observe et sache bien qu’il n’était pas hypocrite, ce bon prélat. Il ne s’agissait pas pour lui de faire triompher l’Église devant des provinciaux ébahis ; il était étranger à la politique et croyait dur comme fer, c’était son expression, à l’infaillibilité des papes et à la lettre des conciles. Il aimait réellement ma grand’mère ; n’ayant pas connu d’autre mère, il la regardait comme la sienne ; il s’en allait disant : « Qu’elle meure maintenant, ça m’est égal. Je ne suis pas jeune et je la rejoindrai bientôt. La vie n’est pas une si grosse affaire ! mais je ne me serais jamais consolé de sa perte, si elle eût persisté dans l’impénitence finale. » Je me permettais de le contredire. « Je vous jure, monseigneur, lui disais-je, qu’elle ne croit pas plus aujourd’hui qu’hier à l’infaillibilité. Ce qu’elle a fait est très chrétien. Avec ou sans cela, elle eût été sauvée, mais ce n’est pas catholique, ou bien l’Église admet deux catholicismes, l’un qui s’abandonne à toutes ses prescriptions, l’autre qui fait ses réserves et proteste contre la lettre.

— Ah çà, mais tu deviens très ergoteuse ! s’écriait monseigneur marchant à grands pas, ou plutôt roulant comme une toupie à travers le jardin. Est-ce que, par hasard, tu donnes aussi dans le Voltaire ? Cette chère maman est capable de t’avoir empestée de ces bavards-là ! Voyons que fais-tu ? Comment vis-tu ici ? Qu’est-ce que tu lis ?

— En ce moment, monseigneur, je lis les Pères de l’Église, et j’y trouve beaucoup de points de vue contradictoires.

— Il n’y en a pas !

— Pardon, cher monseigneur ! Les avez-vous lus ?

— Qu’elle est bête ! Ah çà, pourquoi lis-tu les Pères de l’Église ? Il y a beaucoup de choses qu’une jeune personne peut lire ; mais je suis sûr que tu fais l’esprit fort et que tu te mêles de juger. C’est un ridicule, à ton âge !

— Il est pour moi seul, puisque je ne fais part à personne de mes réflexions.

— Oui, mais ça viendra. Prends-y garde. Tu étais dans le bon chemin quand tu as quitté le couvent ; à présent tu bats la breloque. Tu montes à cheval, tu chantes de l’italien, tu tires le pistolet, à ce qu’on m’a dit ! Il faut que je te confesse. Fais ton examen de conscience pour demain. Je parie que j’aurai à te laver la tête !

— Pardon, monseigneur, mais je ne me confesserai point à vous.

— Pourquoi donc ça ?

— Parce que nous ne nous entendrions pas. Vous me passeriez tout ce que je ne me passe point, et me gronderiez de ce que je considère comme innocent. Ou je ne suis plus catholique, ou je le suis autrement que vous.

— Qu’est-ce à dire, oison bridé ?

— Je m’entends ; mais ce n’est pas vous qui résoudrez la question.

— Allons, allons, il faut que je te gronde… Sache donc, malheureuse enfant… Mais voilà l’heure du dîner, je te dirai cela après. J’ai une faim de chien. Dépêchons-nous de rentrer. »

Et, après le dîner, il avait oublié de me prêcher. Il l’oublia jusqu’à la fin, et partit me laissant très attachée à sa bonté, mais très peu édifiée de son genre de piété, qui ne pouvait pas être le mien.

La veille de son départ, il fit une chose des plus bêtes. Il entra dans la bibliothèque et procéda à l’incendie de quelques livres et à la mutilation de plusieurs autres. Deschartres le trouva brûlant, coupant, rognant et se réjouissant fort de son œuvre. Il l’arrêta avant que le dommage fût considérable, le menaça d’aller avertir ma grand’mère de ce dégât, et ne put lui arracher des mains le fer et le feu qu’en lui remontrant que cette bibliothèque était une propriété confiée à sa garde, qu’il en était responsable, et que, comme maire de la commune, il était d’ailleurs autorisé à verbaliser même contre un archevêque dilapidateur. J’arrivai pour mettre la paix ; la scène était vive et des plus grotesques.

Quelques jours après, j’allai à confesse à mon curé de La Châtre, qui était un homme de belles manières, assez instruit et en apparence intelligent. Il me fit des questions qui ne blessaient en rien la chasteté, mais qui, selon moi, blessaient toute convenance et toute délicatesse. Je ne sais à quel cancan de petite ville il avait ouvert l’oreille. Il pensait que j’avais un commencement d’amour pour quelqu’un et voulait savoir de moi si la chose était vraie. « Il n’en est rien, lui répondis-je, je n’y ai même pas songé. — Cependant reprit-il, on assure… »

Je me levai du confessionnal sans en écouter davantage et saisie d’une indignation irrésistible. « Monsieur le curé, lui dis-je, comme personne ne me force à venir me confesser tous les mois, pas même l’Église, qui ne me prescrit que les sacrements annuels, je ne comprends pas que vous doutiez de ma sincérité. Je vous ai dit que je ne connaissais pas seulement par la pensée le sentiment que vous m’attribuez. C’était trop répondre déjà. J’eusse dû vous dire que cela ne vous regardait pas.

— Pardonnez-moi, reprit-il d’un ton hautain, le confesseur doit interroger les pensées, car il en est de confuses qui peuvent s’ignorer elles-mêmes et nous égarer !

— Non ! monsieur le curé, les pensées qu’on ignore n’existent pas. Celles qui sont confuses existent déjà et peuvent être cependant si pures qu’elles n’exigent pas qu’on s’en confesse. Vous devez croire ou que je n’ai pas de pensées confuses, ou qu’elles ne causent aucun trouble à ma conscience, puisque avant votre interrogatoire je vous avais dit la formule qui termine la confession.

— Je suis fort aise, répliqua-t-il, qu’il en soit ainsi. J’ai toujours été édifié de vos confessions ; mais vous venez d’avoir un mouvement de vivacité qui prend sa source dans l’orgueil, et je vous engage à vous en repentir et à vous en accuser ici-même, si sous voulez que je vous donne l’absolution.

— Non ! monsieur, lui répondis-je. Vous êtes dans votre tort et vous avez causé le mien, dont je vous avoue n’être pas disposée à me repentir dans ce moment-ci. »

Il se leva à son tour et me parla avec beaucoup de sécheresse et de colère. Je ne répondis rien. Je le saluai et ne le revis jamais. Je n’allai même plus à la messe à sa paroisse.

À l’heure qu’il est, je ne sais pas encore si j’eus tort ou raison de rompre ainsi avec un très honnête homme et un très bon prêtre. Puisque j’étais chrétienne et croyais devoir pratiquer encore le catholicisme, j’aurais dû peut-être accepter avec l’esprit d’humilité le soupçon qu’il m’exprimait. Cela ne me fut point possible et je ne sentis aucun remords de ma fierté. Toute la pureté de mon être se révoltait contre une question indiscrète, imprudente, et, selon moi, étrangère à la religion. J’aurais tout au plus compris les questions de l’amitié, hors du confessionnal, dans l’abandon de la vie privée ; mais cet abandon n’existait pas entre lui et moi. Je le connaissais fort peu, il n’était pas très vieux, et, en outre, il ne m’était pas sympathique. Si j’avais eu quelque chaste confidence à faire, je ne voyais pas de raison pour m’adresser à lui, qui n’était pas mon directeur et mon père spirituel. Il me semblait donc vouloir usurper sur moi une autorité morale que je ne lui avais pas donnée, et cet essai maladroit, au beau milieu d’un sacrement où je portais tant d’austérité d’esprit, me révolta comme un sacrilège. Je trouvai qu’il avait confondu la curiosité de l’homme avec la fonction du prêtre. D’ailleurs l’abbé de Prémord, scrupuleux gardien de la sainte ignorance des filles, m’avait dit : On ne doit point faire de questions, je n’en fais jamais, et je ne pouvais, je ne devais jamais avoir foi en un autre prêtre que celui-là.

Il m’était impossible de songer à me confesser à mon vieux curé de Saint-Chartier. J’étais trop intime, trop familière avec lui. J’avais trop joué avec lui dans mon enfance. Je lui avais fait trop de niches, et je le sentais aussi incapable de me diriger que je l’étais de m’accuser à lui sérieusement. J’allais à sa messe, en sortant je déjeunais avec lui, il essuyait lui-même, bon gré, mal gré, mes souliers crottés. J’étais obligée de lui retenir le bras pour l’empêcher de boire, parce qu’il me ramenait en croupe sur sa jument. Il me racontait ses peines de ménage, les colères de sa gouvernante ; je les grondais tous deux, tour à tour, de leurs mauvais caractères. Il n’y avait pas moyen de changer de pareilles relations, ne fût-ce qu’une heure par mois, au tribunal de la pénitence. Je savais, par mon frère, et par mes petites amies de campagne, comment il écoutait la confession. Il n’en entendait pas un mot, et comme ces enfants espiègles s’accusaient, par moquerie, des plus grandes énormités, à toutes choses il répondait : « Très bien, très bien. Allons ! est-ce bientôt fini. »

Je n’aurais pu me débarrasser de ces souvenirs, et comme je sentais bien la dévotion catholique me quitter jour par jour, je ne voulais pas m’exposer à la voir partir tout d’un coup, malgré moi, sans me sentir fondée par quelque raison vraiment sérieuse à l’abjurer volontairement.

Je n’avais jamais fait maigre les vendredis et samedis chez ma grand’mère. Elle ne le voulait pas. L’abbé de Prémord m’avait recommandé d’avance de me soumettre à cette infraction à la règle. Ainsi peu à peu j’arrivai à ne pratiquer que la prière, et encore était-elle presque toujours rédigée à ma guise.

Chose étrange ou naturelle, jamais je ne fus plus religieuse, plus enthousiaste, plus absorbée en Dieu qu’au milieu de ce relâchement absolu de ma ferveur pour le culte. Des horizons nouveaux s’ouvraient devant moi. Ce que Leibnitz m’avait annoncé, l’amour divin redoublé et ranimé par la foi mieux éclairée, Jean-Jacques me l’avait fait comprendre, et ma liberté d’esprit, recouvrée par ma rupture avec le prêtre, me le faisait sentir. J’éprouvai une grande sécurité, et de ce jour les bases essentielles de la foi furent inébranlablement posées dans mon âme. Mes sympathies politiques, ou plutôt mes aspirations fraternelles, me firent admettre, sans hésitation et sans scrupule, que l’esprit de l’Église était dévié de la bonne route et que je ne devais pas le suivre sur la mauvaise. Enfin, je m’arrêtai à ceci, que nulle Église chrétienne n’avait le droit de dire : Hors de moi, point de salut.

J’ai entendu depuis des catholiques soutenir, ce que je voulais encore me persuader alors, à savoir ; que cette sentence ne ressortait pas absolument des arrêts de l’Église papale. Je pense qu’ils se trompaient, comme j’avais essayé de me tromper moi-même. Mais, en supposant qu’ils eussent raison, il faudrait conclure qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu, qu’il ne pourra jamais y avoir d’orthodoxie, ni là, ni ailleurs. Du moment que Dieu ne repousse les fidèles d’aucune Église, le catholicisme n’existe plus. Qu’il paraisse encore excellent à un assez grand nombre d’esprits religieux, et qu’il soit décrété culte de la majorité des Français, je n’y fais aucune opposition de conscience ; mais s’il admet lui-même qu’il ne damne pas les dissidents, il doit admettre la discussion, et nul pouvoir humain ne peut légitimement l’entraver, pourvu qu’elle soit sérieuse, tolérante, sincère et digne ; car toute calomnie est une persécution, toute injure est un attentat contre lesquels les lois de tout pays doivent une protection impartiale à chacun et à tous.

Le jeune homme pour qui on m’avait supposé de l’inclination était un des ***. Je l’appellerai Claudius, du premier nom qui me tombe sous la main et que ne porte aucune personne à moi connue. Sa famille était une des plus nobles du pays et avait eu de la fortune. L’éducation de dix enfants avait achevé de ruiner les parents de Claudius. Quelques-uns avaient entaché leur blason par de grands désordres et une fin tragique. Trois fils restaient. Des deux aînés, je n’ai rien à dire qui ait rapport à cette phase de mon existence philosophique et religieuse. Le seul qui s’y soit trouvé mêlé indirectement, comme on l’a déjà vu, était le plus jeune.

Il était d’une belle figure et ne manquait ni de savoir, ni d’intelligence, ni d’esprit. Il se destinait aux sciences, où il a eu depuis une certaine notoriété. Pauvre à cette époque, encore plus par le fait de l’avarice sordide de sa mère que par sa situation, il se destinait à être médecin. De grandes privations et beaucoup d’ardeur au travail avaient ébranlé sa santé. On le croyait phthisique. Il en a rappelé : mais il est mort de maladie dans la force de l’âge.

Deschartres, qui avait été lié avec son père et qui s’intéressait à un gentilhomme étudiant, me l’avait présenté et l’avait même engagé à me donner quelques leçons de physique. Je m’occupais aussi d’ostéologie, voulant apprendre un peu de chirurgie, et d’anatomie par conséquent, pour seconder Deschartres, au besoin, dans les opérations où je pouvais être initiée, pour le remplacer même dans le cas de blessures peu graves. Il avait coupé des bras, amputé des doigts, remis des poignets, rafistolé des têtes fendues en ma présence et avec mon aide. Il me trouvait très adroite, très prompte et sachant vaincre la douleur et le dégoût quand il le fallait. De très bonne heure il m’avait habituée à retenir mes larmes et à surmonter mes défaillances. C’était un très grand service qu’il m’avait rendu que de me rendre capable de rendre service aux autres.

Ce Claudius apporta des têtes, des bras, des jambes dont Deschartres avait besoin pour me démontrer le point de départ. Il me les faisait dessiner d’après nature (le temps nous manqua pour aller plus loin que la théorie de la charpente osseuse). Un médecin de La Châtre nous prêta même un squelette de petite fille tout entier, qui resta longtemps étendu sur ma commode ; et, à ce propos, je dois me rappeler et constater un effet de l’imagination qui prouve que toute femmelette peut se vaincre.

Une nuit, je rêvai que mon squelette se levait et venait tirer les rideaux de mon lit. Je m’éveillai, et le voyant fort tranquille à la place où je l’avais mis, je me rendormis tranquillement.

Mais le rêve s’obstina, et cette petite fille desséchée se livra à tant d’extravagances qu’elle me devint insupportable. Je me levai et la mis à la porte, après quoi je dormis fort bien. Le lendemain elle recommença ses sottises ; mais cette fois je me moquai d’elle, et elle prit le parti de rester sage, pendant tout le reste de l’hiver, sur ma commode.

Je reviens à Claudius. Il était moins facétieux que mon squelette, et je n’eus jamais avec lui, à cette époque, que des conversations toutes pédagogiques. Il retourna à Paris, et, chargé par moi de m’envoyer une centaine de volumes, il m’écrivit plusieurs fois pour me donner des renseignements et me demander mon goût sur le choix des éditions. Je voulais avoir à moi plusieurs ouvrages qui m’avaient été prêtés, une série de poètes que je ne connaissais pas, et divers traités élémentaires, je ne sais plus lesquels, dont Deschartres lui avait donné la liste.

Je ne sais pas s’il chercha des prétextes pour m’écrire plus souvent que de besoin ; il n’y parut point jusqu’à une lettre très sérieuse, un peu pédante et pourtant assez belle, qui, je m’en souviens, commençait ainsi : « Âme vraiment philosophique, vous avez bien raison, mais vous êtes la vérité qui tue. »

Je ne me souviens pas du reste, mais je sais que j’en fus étonnée et que je la montrai à Deschartres en lui demandant, avec une naïveté complète, pourquoi ces grands éloges sur ma logique étaient mêlés d’une sorte de reproche désespéré.

Deschartres n’était pas beaucoup plus expert que moi sur ces matières. Il fut étonné aussi, lut, relut et me dit avec candeur : « Je crois bien que cela veut être une déclaration d’amour. Qu’est-ce que vous avez donc écrit à ce garçon ?

— Je ne m’en souviens déjà plus, lui dis-je. Peut-être quelques lignes sur la Bruyère, dont je suis coiffée pour le moment. Cela lui sert de prétexte pour revenir, comme vous voyez, sur la conversation que nous avons eue tous les trois à sa dernière visite.

— Oui, oui, j’y suis, dit Deschartres. Vous avez prononcé, de par vos moralistes chagrins, de si beaux anathèmes contre la société, que je vous ai dit : « Quand on voit les choses si en noir, il n’y a qu’un parti à prendre, c’est de se faire religieuse ! Vous voyez à quelles conséquences stupides cela mènerait un esprit aussi absolu que le vôtre. » Claudius s’est récrié. Vous avez parlé de la vie de retraite et de renoncement d’une manière assez spécieuse, et à présent ce jeune homme vous dit que vous n’avez d’amour que pour les choses abstraites et qu’il en mourra de chagrin.

— Espérons que non, répondis-je, mais je crois que vous vous trompez. Il me dit plutôt que mon détachement des choses du monde est contagieux, et qu’il tourne lui-même au scepticisme à cet endroit-là. »

La lettre relue, nous nous convainquîmes que ce n’était pas une déclaration, mais au contraire une adhésion à ma manière de voir, un peu trop solennelle, et du ton d’un homme qui se pose en philosophe vainqueur des illusions de la vie.

En effet, Claudius m’écrivit d’autres lettres où il s’expliqua nettement sur la résolution qui s’était faite en lui depuis qu’il me connaissait. J’étais à ses yeux un être supérieur qui avait d’un mot tranché toutes ses irrésolutions. Il n’y avait de but que la science ; la médecine n’était qu’une branche secondaire ; il voulait s’élever aux idées transcendantes, n’avoir pas d’autre passion, et demander aux sciences exactes le but de la création.

Ne cherchant plus de prétextes pour m’écrire, il m’écrivit souvent. Ses lettres avaient quelque valeur par leur sincérité froide et tranchante. Deschartres trouva que ce commerce d’esprit ne m’était pas inutile, et rien ne lui sembla plus naturel qu’une correspondance sérieuse entre deux jeunes gens qui eussent pu fort bien être épris l’un de l’autre, tout en se parlant de Malebranche et consorts.

Il n’en fut pourtant rien. Claudius était trop pédant pour ne pas trouver une sorte de satisfaction à ne pas être amoureux en dépit de l’occasion. J’étais trop étrangère à tout sentiment de coquetterie, et encore trop éloignée de la moindre notion d’amour, pour voir en lui autre chose qu’un professeur.

Ma vie s’arrangeait en cela et en plusieurs autres points pour une marche indépendante de tous les usages reçus dans le monde, et Deschartres, loin de me retenir, me poussait à ce que l’on appelle l’excentricité, sans que ni lui ni moi en eussions le moindre soupçon. Un jour, il m’avait dit : « Je viens de rendre une visite au comte de ***, et j’ai eu une belle surprise. Il chassait avec un jeune garçon qu’à sa blouse et à sa casquette j’allais traiter peu cérémonieusement, quand il m’a dit : « C’est ma fille. Je la fais habiller ainsi en gamin pour qu’elle puisse courir avec moi, grimper et sauter sans être gênée par des vêtements qui rendent les femmes impotentes à l’âge où elles ont le plus besoin de développer leurs forces. »

Ce comte de *** s’occupait, je crois, d’idées médicales, et, à ses yeux, ce travestissement était une mesure d’hygiène excellente. Deschartres abondait dans son sens. N’ayant jamais élevé que des garçons, je crois qu’il était pressé de me voir en homme, afin de pouvoir se persuader que j’en étais un. Mes jupes gênaient sa gravité de cuistre ; et il est certain que quand j’eus suivi son conseil et adopté le sarrau masculin, la casquette et les guêtres, il devint dix fois plus magister et m’écrasa sous son latin, s’imaginant que je le comprenais bien mieux.

Je trouvai, pour mon compte, mon nouveau costume bien plus agréable, pour courir, que mes jupons brodés qui restaient en morceaux accrochés à tous les buissons. J’étais devenue maigre et alerte, et il n’y avait pas si longtemps que je ne portais plus mon uniforme d’aide de camp de Murat, pour ne plus m’en souvenir.

Il faut se souvenir aussi qu’à cette époque les jupes sans plis étaient si étroites, qu’une femme était littéralement comme dans un étui et ne pouvait franchir décemment un ruisseau sans y laisser sa chaussure.

Deschartres avait la passion de la chasse, et il m’y en-menait quelquefois à force d’obsessions. Cela m’ennuyait, justement à cause de la difficulté de traverser les buissons qui sont multipliés à l’infini et garnis d’épines meurtrières dans nos campagnes. J’aimais seulement la chasse aux cailles, avec le hallier et l’appeau, dans les blés verts. Il me faisait lever avant le jour. Couchée dans un sillon, j’appelais, tandis qu’à l’autre extrémité du champ il rabattait le gibier. Nous rapportions tous les matins huit ou dix cailles vivantes à ma grand’mère, qui les admirait et les plaignait beaucoup, mais qui, ne se nourrissant que de menu gibier, m’empêchait de trop regretter le destin de ces pauvres créatures si jolies et si douces.

Deschartres, très affectueux pour moi et très préoccupé de ma santé, ne songeait plus à rien quand il entendait glousser la caille auprès de son filet. Je me laissais aussi emporter un peu à cet amusement sauvage de guetter et de saisir une proie. Aussi mon rôle d’appeleur, consistant à être couchée dans les blés inondés de la rosée du matin, me ramena les douleurs aiguës dans tous les membres que j’avais ressenties au couvent. Deschartres vit qu’un jour je ne pouvais monter sur mon cheval et qu’il fallait m’y porter. Les premiers pas de ma monture m’arrachaient des cris, et ce n’était qu’après de vigoureux temps de galop aux premières ardeurs du soleil que je me sentais guérie. Il s’étonna un peu et constata enfin que j’étais couverte de rhumatismes.

Ce lui fut une raison de plus pour me prescrire les exercices violents et l’habit masculin qui me permettait de m’y livrer.

Ma grand’mère me vit ainsi et pleura. « Tu ressembles trop à ton père, me dit-elle. Habille-toi comme cela pour courir, mais rhabille-toi en femme en rentrant, pour que je ne m’y trompe pas, car cela me fait un mal affreux, et il y a des moments où j’embrouille si bien le passé avec le présent, que je ne sais plus à quelle époque j’en suis de ma vie. »

Ma manière d’être ressortait si naturellement de la position exceptionnelle où je me trouvais, qu’il me paraissait tout simple de ne pas vivre comme la plupart des autres jeunes filles. On me jugea très bizarre, et pourtant je l’étais infiniment moins que j’aurais pu l’être si j’y eusse porté le goût de l’affectation et de la singularité. Abandonnée à moi-même en toutes choses, ne trouvant plus de contrôle chez ma grand’mère, oubliée en quelque sorte de ma mère, poussée à l’indépendance absolue par Deschartres, ne sentant en moi aucun trouble de l’âme ou des sens, et pensant toujours, malgré la modification qui s’était faite dans mes idées religieuses, à me retirer dans un couvent, avec ou sans vœux monastiques, ce qu’on appelait autour de moi l’opinion n’avait pour moi aucun sens, aucune valeur et ne me paraissait d’aucun usage.

Deschartres n’avait jamais vu le monde à un point de vue pratique. Dans son amour pour la domination, il n’acceptait aucune entrave à ses jugements, rapportant tout à sa sagesse, à son omnicompétence, infaillible à ses propres yeux,

 

Et comme du fumier regardait tout le monde,

 

excepté ma grand’mère, lui et moi ; il ne riait pourtant pas comme moi de la critique. Elle le mettait en colère ; il s’indignait jusqu’à l’invective furibonde contre les sottes gens qui se permettaient de blâmer mon peu d’égards pour leurs coutumes.

Il faut dire aussi qu’il s’ennuyait. Il avait une vie extraordinairement active, dont il lui fallait retrancher beaucoup depuis la maladie de ma grand’mère. Il avait acheté, avec ses économies, un petit domaine à dix ou douze lieues de chez nous, où il allait autrefois passer des semaines entières. N’osant plus découcher, dans la crainte de retrouver sa malade plus compromise, il commençait à étouffer dans son embonpoint bilieux. Et puis, surtout, il était privé de la société de cette amie qui lui avait tenu lieu de tout ce qu’il avait ignoré dans la vie. Il avait besoin de s’attacher exclusivement à quelqu’un et de lui reporter l’admiration et l’engouement qu’il n’accordait à personne autre. J’étais donc devenue son Dieu, et peut-être plus encore que ma grand’mère ne l’avait jamais été, puisqu’il me regardait comme son ouvrage et croyait pouvoir s’aimer en moi, comme dans un reflet de ses perfections intellectuelles.

Bien qu’il m’assommât souvent, je consentais à satisfaire son besoin de discuter et de disserter, en lui sacrifiant des heures que j’aurais préféré donner à mes propres recherches. Il croyait tout savoir et il se trompait. Mais comme il savait beaucoup de choses et possédait une mémoire admirable, il n’était pas ennuyeux à l’intelligence : seulement, il était fatigant pour le caractère, à cause de l’exubérance de vanité du sien. Avec la figure la plus refrognée et le langage le plus absolu qui se puissent imaginer, il avait soif de quelques moments de gaieté et d’abandon. Il plaisantait lourdement, mais il riait de bon cœur quand je le plaisantais. Enfin il souffrait tout de moi, et, tandis qu’il prenait en aversion violente quiconque ne l’admirait pas, il ne pouvait se passer de mes contradictions et de mes taquineries. Ce dogue hargneux était un chien fidèle, et, mordant tout le monde, se laissait tirer les oreilles par l’enfant de la maison.

Voilà par quel concours de circonstances toutes naturelles j’arrivai à scandaliser effroyablement les commères mâles et femelles de la ville de La Châtre. À cette époque, aucune femme du pays ne se permettait de monter à cheval, si ce n’est en croupe de son valet des champs. Le costume, non pas seulement de garçon pour les courses à pied, mais encore l’amazone et le chapeau rond étaient une abomination ; l’étude des os de mort, une profanation ; la chasse, une destruction ; l’étude, une aberration, et mes relations enjouées et tranquilles avec des jeunes gens, fils des amis de mon père, que je n’avais pas cessé de traiter comme des camarades d’enfance, et que je voyais, du reste, fort rarement, mais à qui je donnais une poignée de main sans rougir et me troubler comme une dinde amoureuse, c’était de l’effronterie, de la dépravation, que sais-je ? Ma religion même fut un sujet de glose et de calomnie stupide. Était-il convenable d’être pieuse, quand on se permettait des choses si étonnantes ? Cela n’était pas possible. Il y avait là-dessous quelque diablerie. Je me livrais aux sciences occultes. J’avais fait semblant une fois de communier, mais j’avais emporté l’hostie sainte dans mon mouchoir, on l’avait bien vu ! J’avais donné rendez-vous à Claudius et à ses frères, et nous en avions fait une cible ; nous l’avions traversée à coups de pistolet. Une autre fois j’étais entrée à cheval dans l’église, et le curé m’avait chassée au moment où je caracolais autour du maître-autel. C’était depuis ce jour-là qu’on ne me voyait plus à la messe et que je n’approchais plus des sacrements. André, mon pauvre page rustique, n’était pas bien net dans tout cela. C’était ou mon amant, ou une espèce d’appariteur, dont je me servais dans mes conjurations. On ne pouvait rien lui faire avouer de mes pratiques secrètes ; mais j’allais la nuit dans le cimetière déterrer les cadavres avec Deschartres ; je ne dormais jamais, je ne m’étais pas mise au lit depuis un an. Les pistolets chargés qu’André avait toujours dans les fontes de sa selle en m’accompagnant à cheval, et les deux grands chiens qui nous suivaient n’étaient pas non plus une chose bien naturelle. Nous avions tiré sur des paysans, et des enfants avaient été étranglés par ma chienne Velléda. Pourquoi non ? Ma férocité était bien connue. J’avais du plaisir à voir des bras cassés et des têtes fendues, et chaque fois qu’il y avait du sang à faire couler, Deschartres m’appelait pour m’en donner le divertissement.

Cela peut paraître exagéré. Je ne l’aurais pas cru moi-même, si, par la suite, je ne l’avais vu écrit. Il n’y a rien de plus bêtement méchant que l’habitant des petites villes. Il en est même divertissant, et quand ces folies m’étaient rapportées, j’en riais de bon cœur, ne me doutant guère qu’elles me causeraient plus tard de grands chagrins.

J’avais déjà subi, de la part de ces imbéciles, une petite persécution dont j’avais triomphé. Au milieu de l’été, à l’époque où ma grand’mère était le mieux portante, j’avais dansé la bourrée sans encombre à la fête du village, en dépit de menaces qui avaient été faites contre moi à mon insu. Voici à quelle occasion.

Je voyais souvent une bonne vieille fille qui demeurait à un quart de lieue de chez moi, dans la campagne. C’était encore Deschartres qui m’y avait menée et qui la jugeait la plus honnête personne du monde. Je crois encore qu’il ne s’était pas trompé, car j’ai toujours vu cette bonne fille ou occupée de son vieux oncle, qui mourait d’une maladie de langueur et qu’elle soignait avec une piété vraiment filiale, ou vaquant aux soins de la campagne et du ménage avec une activité et une bonhomie touchantes. J’aimais son petit intérieur demi-rustique tenu avec une propreté hollandaise, ses poules, son verger, ses galettes qu’elle tirait du four elle-même pour me les servir toutes chaudes. J’aimais surtout sa droiture, son bon sens, son dévouement pour l’oncle, et le réalisme de ses préoccupations domestiques, qui me faisait descendre de mes nuages et se présentait à moi avec un charme très pur et très bienfaisant.

Il lui vint une sœur qui me parut aussi très bonne femme, mais dont il plut aux moralistes de la ville de penser et de dire beaucoup de mal ; j’ai toujours ignoré pourquoi, et je crois encore qu’il n’y avait pas d’autre raison à cela que la fantaisie de diffamation qui dévore les esprits provinciaux.

Il y avait une quinzaine de jours que cette sœur était au pays et je l’avais vue plusieurs fois. Elle me dit qu’elle viendrait à la fête de notre village ; elle y vint et je lui parlai comme à une personne que l’on connaît sous de bons rapports.

Ce fut une indignation générale, et on décréta que je foulais aux pieds, avec affectation, toutes les convenances. C’était une insulte à l’opinion des messieurs et dames de la ville. Je ne me doutais de rien. Quelqu’un de charitable vint m’avertir, et comme, en somme, on ne me disait contre cette femme rien qui eût le sens commun, je trouvai lâche de lui tourner le dos et continuai à lui parler chaque fois que je me trouvai auprès d’elle dans le mouvement de la fête.

Plusieurs garçons judicieux, artisans et bourgeois, prétendirent que je le faisais à l’exprès pour narguer le monde, et s’entendirent pour me faire ce qu’ils appelaient un affront, c’est-à-dire qu’ils ne me feraient pas danser. Je ne m’en aperçus pas du tout, car tous les paysans de chez nous m’invitèrent, et, comme de coutume, je ne savais à qui entendre.

Mais il paraît que je risquais bien de n’avoir pas l’honneur d’être invitée par les gens de la ville, s’ils eussent été tous aussi bêtes les uns que les autres. Il se trouva que les premiers n’étaient pas en nombre, et que j’avais là des amis inconnus qui s’entendirent pour conjurer l’orage : entre autres un tanneur à qui j’ai su toujours gré de s’être posé pour moi en chevalier dans cette belle affaire, quoique je ne lui eusse jamais parlé. Il se fit donc autour de lui un groupe toujours grossissant de mes défenseurs, et je dansai avec eux jusqu’à en être lasse, un peu étonnée de les voir si empressés autour de moi qui ne les connaissais pas du tout, tandis que Deschartres se promenait à mes côtés d’un air terrible.

Il m’expliqua ensuite ce qui s’était passé. Je lui reprochai de ne pas m’avoir avertie. J’aurais quitté la fête plutôt que de servir de prétexte à quelque rixe. Mais ce n’était pas la manière de voir de Deschartres. « Je l’aurais bien voulu, s’écria-t-il tout malade de n’avoir pas trouvé l’occasion d’éclater ; j’aurais voulu qu’un de ces ânes dît un mot qui me permît de lui casser bras et jambes ! — Bah ! lui dis-je, cela vous aurait forcé à les leur remettre, et vous avez bien assez de besogne sans cela. » Deschartres, exerçant gratis, avait une grosse clientèle.

Ce petit fait nous occupa fort peu l’un et l’autre, mais nous donna lieu de parler de l’opinion, et je pensai, pour la première fois, à me demander quelle importance on devait y attacher.

Deschartres, qui était toujours en contradiction ouverte avec lui-même, ne s’en était jamais préoccupé dans sa conduite et s’imaginait devoir la respecter en principe. Quant à moi, j’avais encore dans l’oreille toutes les paroles sacrées, et celle-ci entre autres : « Malheur à celui par qui le scandale arrive ! »

Mais il s’agissait de définir ce que c’est que le scandale. « Commençons par là, disais-je à mon pédagogue. Nous verrons ensuite à définir ce que c’est que l’opinion. — L’opinion, c’est très vague, disait Deschartres. Il y en a de toutes sortes. Il y a l’opinion des sages de l’antiquité, qui n’est pas celle des modernes ; celle des théologiens, qui n’est que controverse éternelle ; celle des gens du monde, qui varie encore selon les cultes. Il y a l’opinion des ignorants, qu’on doit nommer préjugés ; enfin, il y a celle des sots, qu’on doit mépriser profondément. Quant au scandale, c’est bien clair ! C’est l’impudeur dans le mal, dans le vice, dans toutes les actions mauvaises.

— Vous dites l’impudeur dans le mal : il peut donc y avoir de la pudeur dans le vice, dans toutes les mauvaises actions ?

— Non, c’est une manière de dire ; mais enfin, une certaine honte des égarements où l’on tombe est encore un hommage rendu à la morale publique.

— Oui et non, grand homme ! Celui qui fait le mal par légèreté, par entraînement, par passion, enfin sans en avoir bien conscience, ne songe pas à s’en cacher. S’il peut oublier le jugement de Dieu, il n’est guère étonnant qu’il oublie celui des hommes. Je plains sa folie. Mais celui qui se cache habilement et sait se préserver du blâme me paraît beaucoup plus odieux. Il pèche donc bien sciemment contre Dieu, celui-là, puisqu’il y porte assez de réflexion pour ne pas se laisser juger par les hommes. Je le méprise !

— C’est très juste. Donc il ne faut avoir rien de mauvais à cacher.

— Croyez-vous que vous et moi, par exemple, nous ayons à rougir de quelque vice, de quelque penchant au mal ?

— Non certainement.

— Alors, pourquoi crie-t-on au scandale autour de nous ?

— Le fait de certaines imbécillités ne prouve rien. Mais cependant il ne faudrait pas pousser à l’extrême l’esprit d’indépendance que, dans cette occasion-ci, je partage avec vous. Vous êtes appelée à vivre dans le monde ; si telle ou telle chose innocente en soi-même, et que je juge sans inconvénient, venait à blesser les idées de votre entourage, il faudra bien y renoncer.

— Cela dépend, grand homme ! Les choses indifférentes en elles-mêmes doivent être sacrifiées au savoir-vivre, comme disait toujours ma pauvre bonne maman quand elle m’enseignait, et par le savoir-vivre elle entendait l’affection, l’obligeance, l’esprit de famille ou de charité. Mais les choses qui sont essentiellement bonnes, peut-on et doit-on s’en abstenir parce qu’elles sont méconnues et mal interprétées ? Pour sauver l’honneur d’un parent ou d’un ami, on peut être forcé d’exposer le sien à des soupçons. Pour lui sauver la vie, on peut être condamné à mentir. Pour avoir assisté un malheureux écrasé à tort ou à raison sous le blâme public, il arrive que l’intolérance vous rend solidaire de la réprobation qui pèse sur lui. Je vois dans l’exercice de la charité chrétienne, qui est la première de toutes les vertus, mille devoirs qui doivent scandaliser le monde. Donc, quand Jésus a dit : « Si l’un de vous scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui avoir une pierre au cou et être jeté dans le fond de la mer, » il a voulu parler de ce qui est le mal, et il l’a entendu d’une manière absolue toute conforme à sa doctrine. Il a dit de la pécheresse : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre, » et ses enseignements aux disciples se résument ainsi : « Supportez les injures, le blâme, la calomnie, tous les genres de persécution de la part de ceux qui ne croient point en ma parole. » – Or, ce que le monde appelle scandale n’est pas toujours le scandale, et ce qu’il appelle l’opinion n’est qu’une convention arbitraire qui change selon les temps, les lieux et les hommes.

— Sans doute, sans doute, disait Deschartres. Vérité en deçà, erreur au delà ; mais le bon citoyen respecte les croyances du milieu où il se trouve. Ce milieu se compose de sages et de fous, de gens capables et d’êtres stupides. Le choix n’est pas difficile à faire.

— Il y a donc deux opinions ?

— Oui, la vraie et la fausse, mères de toutes les autres nuances.

— S’il y en a deux, il n’y en a pas.

— Voyez le paradoxe !

— C’est comme pour l’Église orthodoxe, grand homme ! Il n’y en a qu’une ou il n’y en a pas. Vous me dites que j’aurai à respecter le milieu où la destinée me jettera. C’est là le paradoxe ! Si ce milieu est mauvais, je ne le respecterai pas ; je vous en avertis.

— Vous voilà encore avec votre fausse logique ! Je vous ai enseigné la logique, mais vous allez à l’extrême et rendez faux, par l’abus des conséquences, ce qui est vrai au point de départ. Le monde n’est pas infaillible, mais il a l’autorité. Il faut, dans tous les doutes, s’en remettre à l’autorité. Telle chose excellente en soi peut scandaliser.

— Il faut s’en abstenir.

— Non ! il faut la faire, mais avec prudence quelquefois. Il faut quelquefois se cacher pour faire le bien, malgré le proverbe : Tu te caches, donc tu fais mal.

— À la bonne heure, grand homme ! Vous avez dit le mot : Prudence. C’est tout autre chose, cela. Il ne s’agit plus ni du bien, ni du mal, ni du scandale, ni de l’opinion à définir. Tout cela est vague dans l’ordre des choses humaines. Il faut avoir de la prudence ! Eh bien ! je vous dis, moi, que la prudence est un agrément et un avantage personnels, mais que la conscience intime étant le seul juge, à défaut de juges absolument compétents dans la société, je me crois complètement libre de manquer de prudence, s’il me plaît de supporter tout le blâme et toutes les persécutions qui s’attachent aux devoirs périlleux et difficiles.

— C’est trop présumer de vos forces. Vous ne trouverez pas la chose si aisée que vous croyez, ou bien vous vous exposerez à de grands malheurs.

— Je ne me crois pas des forces extraordinaires. Je sais que je prendrai là une tâche très rude ; aussi je m’arrange à l’avance pour me la faire aussi légère que possible. Pour cela, il y a un moyen très simple.

— Voyons !

— C’est de rompre dès à présent, dès ce premier jour où mes yeux s’ouvrent à l’inconséquence des choses humaines, avec le commerce de ce qu’on appelle le monde. Vivre dans la retraite en faisant le bien, soit dans un couvent, soit ici, ne quêtant l’approbation de personne, n’ayant aucun besoin de la société banale des indifférents, me souciant de Dieu, de quelques amis et de moi-même, voilà tout. Qu’y a-t-il de si difficile ! ma grand’mère n’a-t-elle pas arrangé ainsi toute la dernière moitié de sa vie ? »

Quand je me laissais aller à la pensée de reculer le plus possible le choix d’un état dans la vie ; quand je parlais d’attendre l’âge de vingt-cinq on trente ans pour me décider au mariage ou à la profession religieuse, et de m’adonner, jusque-là, à la science avec Deschartres, dans notre tranquille solitude de Nohant, il n’avait plus d’arguments pour me combattre, tant ce rêve lui souriait aussi. Malgré son peu d’imagination, il m’aidait à faire des châteaux en Espagne et finissait par croire qu’à force de m’inculquer la sagesse il m’avait rendue supérieure à lui-même.

Dans nos entretiens, je l’amenais donc presque toujours à mes conclusions, et même dans les choses d’enthousiasme où il n’était certainement pas inférieur à moi. Tout en raillant son amour-propre et ses contradictions, je sentais fort bien qu’il était tout au moins mon égal pour le cœur. Seulement, le mien, plus jeune et plus excité, avait des élans plus soutenus, et le sien, engourdi par l’âge et l’habitude des soins matériels, avait besoin d’être réveillé de temps en temps. Il affectait de préférer la sagesse à la vertu, et la raison à l’enthousiasme ; mais, au fond, il avait bien réellement dans l’âme des vertus dont je n’avais encore que l’ambition, et une conscience du devoir qui lui faisait fouler aux pieds, à chaque instant, tous ses intérêts personnels.

Le résumé que je viens de faire de nos entretiens d’une semaine ou deux n’a pas été arrangé après coup. J’ai changé de point de vue plusieurs fois dans ma vie, sur la marche et le détail des choses en voie d’éclaircissement et de progrès ; mais tout ce qui a été conclusion de philosophie à mon usage dans les choses essentielles a été réglé une fois pour toutes, la première fois que mon esprit a été conduit par un fait d’expérience, frivole ou sérieux, à se poser nettement la question du devoir. Quand j’avais, au couvent, des scrupules de dévotion, c’est-à-dire des incertitudes de jugement, je crois que j’étais plus logique que l’abbé de Prémord et madame Alicia. Catholique, je ne voulais pas l’être à moitié et croyais n’avoir pas touché le but tant qu’un grain de sable m’avait fait trébucher. J’entreprenais l’impossible, parce que rien ne semble impossible aux enfants. Je croyais à quelque chose d’absolu qui n’existe pas pour l’humanité, et dont la suprême sagesse lui a refusé le secret. Aussitôt que je me crus fondée à raisonner ma croyance et à l’épurer en lui cherchant l’appui et la sanction de mes meilleurs instincts, je n’eus plus de doute et je n’eus plus à revenir sur mes décisions. Ce ne fut pas force de caractère. Les doutes ne reparurent pas, voilà tout.

Beaucoup de points importants furent ainsi tranchés dès lors en moi, avec ou sans Deschartres, avec et sans l’abbé de Prémord. Beaucoup d’autres restèrent encore lettres closes, entre autres tout ce qui était relatif à l’amour ou au mariage. Le temps n’était pas venu pour moi d’y songer puisque aucune de ces fibres n’avait encore vibré en moi.

Quand je me souviens de ces contentions d’esprit et de la joie que me donnaient tout à coup mes certitudes, il me semble bien que j’avais le ridicule des écoliers qui croient avoir découvert eux-mêmes la sagesse des siècles ; mais quand je me demande aujourd’hui, fort tranquillement et après longue expérience de la vie, si j’avais raison de mépriser si hardiment les idées fausses et les vains devoirs qui tuent la foi aux devoirs sérieux, je trouve que je n’avais pas tort, et je sens que si c’était à recommencer, je ne ferais pas mieux.

VI

La maladie de ma grand’mère s’aggrave encore. – Fatigues extrêmes. – René, Byron, Hamlet. – État maladif de l’esprit. – Maladie du suicide. – La rivière. – Sermon de Deschartres. – Les classiques. – Correspondances. – Fragments de lettres d’une jeune fille. – Derniers jours de ma grand’mère. – Sa mort. – La nuit de Noël. – Le cimetière. – La veillée du lendemain.

On a vu comment une circonstance très minime m’avait amenée à soulever des problèmes. Il en est toujours ainsi pour tout le monde, et bien qu’on soit convenu de dire qu’il ne faut pas se placer à un point de vue personnel, il n’en pourra jamais être autrement dans les choses pratiques. Tel qui ferait une mauvaise action, s’il se révoltait contre l’opinion des gens vertueux et éclairés qui le guident et l’entourent, est nécessairement porté, s’il a le sentiment du juste, à regarder l’opinion comme une loi ; mais celui qui n’est aux prises qu’avec des niais injustes doit s’interroger avant de leur céder, et partir de là pour reconnaître qu’il n’y a nulle part, entre Dieu et lui, de contrôle légitimement absolu pour les faits de sa vie intime. La conséquence étendue à tous de cette vérité certaine, c’est que la liberté de conscience est inaliénable. En appréciant le fait par l’intention, les jésuites avaient proclamé ce principe, probablement sans en voir tous les résultats en dehors de leur ordre.

La petite aventure de la fête du village avait donc été le prélude des calomnies monstrueusement ridicules qui se forgèrent sur mon compte peu de temps après, avec un crescendo des plus brillants. Il semblait que le mépris que j’en faisais fût un motif de fureur pour ces bonnes gens de La Châtre, et que mon indépendance d’esprit (présumée, puisqu’ils ne me connaissaient que de vue) fût un outrage au code d’étiquette de leur clocher.

J’ai dit déjà que la bicoque de La Châtre était remarquable par un nombre de gens d’esprit considérable relativement à sa population. Cela est encore vrai, mais partout les bons esprits sont l’exception, même dans les grandes villes ; et dans les petites, on sait que la masse fait loi. C’est comme un troupeau de moutons où chacun, poussé par tous, donne du nez là où la moutonnerie entière se jette. De là une aversion instinctive contre celui qui se tient à part ; l’indépendance du jugement est le loup dévorant qui bouleverse les esprits dans cette bergerie.

Mes relations d’amitié avec les familles amies de la mienne n’en souffrirent pas, et je les ai gardées intactes et douces tout le reste de ma vie.

Mais on pense bien que ma volonté de ne point voir par les yeux du premier venu ne fit que croître et embellir quand tout ce déchaînement vint à ma connaissance. Je trouvais un si grand calme dans ce parti pris, que j’étais presque reconnaissante envers les sots qui me l’avaient suggéré.

Aux approches de l’automne, ma pauvre grand’mère perdit le peu de forces qu’elle avait recouvrées ; elle n’eut plus ni mémoire des choses immédiates, ni appréciation des heures, ni désir d’aucune distraction sérieuse. Elle sommeillait toujours et ne dormait jamais. Deux femmes ne la quittaient ni la nuit ni le jour. Deschartres, Julie et moi, à tour de rôle, nous passions ou le jour ou la nuit, pour surveiller ou compléter leurs soins. Dans ces fonctions fatigantes, Julie, bien que très malade elle-même, fut extrêmement courageuse et patiente. Ma pauvre grand’mère ne lui laissait guère de repos. Plus exigeante avec elle qu’avec les autres, elle avait besoin de la gronder et de la contredire, et Julie était forcée de nous faire intervenir souvent pour que sa malade renonçât à des caprices impossibles à satisfaire sans danger pour elle.

Voulant mener de front le soin de ma bonne maman, les promenades nécessaires à ma santé et mon éducation, j’avais pris le parti, voyant que quatre heures de sommeil ne me suffisaient pas, de ne plus me coucher que de deux nuits l’une. Je ne sais si c’était un meilleur système, mais je m’y habituai vite, et me sentis beaucoup moins fatiguée ainsi que par le sommeil à petites doses. Parfois, il est vrai, la malade me demandait à deux heures du matin, quand j’étais dans toute la jouissance de mon repos. Elle voulait savoir de moi s’il était réellement deux heures du matin, comme on le lui assurait. Elle ne se calmait qu’en me voyant, et certaine enfin de la vérité, elle avait encore des paroles tendres pour me renvoyer dormir ; mais il ne fallait guère compter qu’elle ne recommencerait pas à s’agiter au bout d’un quart d’heure, et je prenais le parti de lire auprès d’elle et de renoncer à ma nuit de sommeil.

Ce dur régime ne prenait plus sensiblement sur ma santé : la jeunesse se plie vite au changement d’habitudes ; mais mon esprit s’en ressentit profondément : mes idées s’assombrirent, et je tombai peu à peu dans une mélancolie intérieure que je n’avais même plus le désir de combattre.

Comme Deschartres s’en affligeait, je m’appliquai à lui cacher cette disposition maladive. Elle redoubla dans le silence. Je n’avais pas lu René, ce hors-d’œuvre si brillant du Génie du christianisme, que, pressée de rendre le livre à mon confesseur, j’avais réservé pour le moment où je posséderais un exemplaire à moi. Je le lus enfin, et j’en fus singulièrement affectée. Il me sembla que René c’était moi. Bien que je n’eusse aucun effroi semblable au sien dans ma vie réelle, et que je n’inspirasse aucune passion qui pût motiver l’épouvante et l’abattement, je me sentis écrasée par ce dégoût de la vie qui me paraissait puiser bien assez de motifs dans le néant de toutes les choses humaines. J’étais déjà malade ; il m’arriva ce qui arrive aux gens qui cherchent leur mal dans les livres de médecine. Je pris, par l’imagination, tous les maux de l’âme décrits dans ce poème désolé.

Byron, dont je ne connaissais rien, vint tout aussitôt porter un coup encore plus rude à ma pauvre cervelle. L’enthousiasme que m’avaient causé les poètes mélancoliques d’un ordre moins élevé ou moins sombre, Gilbert, Millevoie, Young, Pétrarque, etc., se trouva dépassé. Hamlet et Jacques de Shakespeare m’achevèrent. Tous ces grands cris de l’éternelle douleur humaine venaient couronner l’œuvre de désenchantement que les moralistes avaient commencée. Ne connaissant encore que quelques faces de la vie, je tremblais d’aborder les autres. Le souvenir de ce que j’avais déjà souffert me donnait l’effroi et presque la haine de l’avenir. Trop croyante en Dieu pour maudire l’humanité, je m’arrangeais du paradoxe de Rousseau qui proclame la bonté innée dans l’homme, en maudissant l’œuvre de la société, et en attribuant à l’action collective ce dont l’action individuelle ne se fût jamais avisée.

Comme la conclusion de ce sophisme spécieux était que l’isolement, la vie recueillie et cachée, sont les seuls moyens de conserver la paix de la conscience, ne voilà-t-il pas que, de par la liberté, je revenais au stoïcisme catholique de Gerson, et qu’épouvantée du néant de la vie, je pensais avoir tourné dans un cercle vicieux ?

Seulement Gerson promettait et donnait la béatitude au cénobite, et mes moralistes ainsi que mes poètes ne me laissaient que le désespoir. Gerson, toujours logique à son point de vue étroit, m’avait conseillé de n’aimer mes semblables qu’en vue de mon propre salut, c’est-à-dire de ne les aimer point. J’avais appris des autres à mieux entendre Jésus et à aimer le prochain littéralement plus que moi-même : de là une douleur infinie de voir chez mes semblables le mal dont il me semblait si facile de se préserver, et un regret amer de ne pouvoir emporter dans la solitude l’espérance de leur conversion.

J’avais résolu de m’abstenir de la vie ; à mon rêve de couvent avait succédé un rêve de claustration libre, de solitude champêtre. Il me semblait que j’avais, comme René, le cœur mort avant d’avoir vécu, et qu’ayant si bien découvert, par les yeux de Rousseau, de la Bruyère, de Molière même, dont le Misanthrope était devenu mon code, par les yeux enfin de tous ceux qui ont vécu, senti, pensé et écrit, la perversité et la sottise des hommes, je ne pourrais jamais en aimer un seul avec enthousiasme, à moins qu’il ne fût, comme moi, une espèce de sauvage, en rupture de ban avec cette société fausse et ce monde fourvoyé.

Si Claudius, avec son esprit, son savoir et son scepticisme à l’endroit des choses humaines, eût eu, comme moi, l’idéal religieux, j’eusse peut-être pensé à lui ; j’y pensai même, pour me questionner à ce sujet ; mais, tout au contraire de moi, il arrivait rapidement à nier Dieu, disant qu’il aurait dû commencer par là. Cela creusait un abîme entre nous, et notre amitié épistolaire en était glacée. Je ne lui pardonnais que par la pensée qu’il s’éclairerait mieux en s’instruisant davantage.

Cela n’arriva point. Et, bien que nous ayons été liés plus tard assez intimement, cette souffrance intérieure que me causait son athéisme ne s’est jamais dissipée, alors même que je n’avais plus l’esprit tendu habituellement sur des idées aussi sérieuses. Cet athéisme produisit chez lui, dans son âge mûr, des théories d’une perversité surprenante, et l’on se demandait parfois s’il y croyait, ou s’il se moquait de vous. Il vint même un moment où il fut saisi du vertige du mal et où il m’effraya au point que je cessai de le voir et refusai de renouer notre ancienne amitié ; mais pourquoi raconterais-je cette phase de son existence ? Il n’y a pas d’utilité à remuer la cendre des morts quand leur trace dans la vie n’a pas été assez éclatante pour laisser derrière eux des abîmes entr’ouverts.

Je m’isolais donc, par la volonté, à dix-sept ans, de l’humanité présente. Les lois de propriété, d’héritage, de répression meurtrière, de guerre litigieuse ; les privilèges de fortune et d’éducation ; les préjugés du rang et ceux de l’intolérance morale ; la puérile oisiveté des gens du monde ; l’abrutissement des intérêts matériels ; tout ce qui est d’institution ou de coutume païenne dans une société soi-disant chrétienne, me révoltait si profondément, que j’étais entraînée à protester, dans mon âme, contre l’œuvre des siècles. Je n’avais pas la notion du progrès, qui n’était pas populaire alors, et qui ne m’était pas arrivée par mes lectures. Je ne voyais donc pas d’issue à mes angoisses, et l’idée de travailler, même dans mon milieu obscur et borné, pour hâter les promesses de l’avenir, ne pouvait se présenter à moi.

Ma mélancolie devint donc de la tristesse, et ma tristesse de la douleur. De là au dégoût de la vie et au désir de la mort il n’y a qu’un pas. Mon existence domestique était si morne, si endolorie, mon corps si irrité par une lutte continuelle contre l’accablement, mon cerveau si fatigué de pensées sérieuses trop précoces, et de lectures trop absorbantes aussi pour mon âge, que j’arrivai à une maladie morale très grave : l’attrait du suicide.

À Dieu ne plaise que j’attribue cependant ce mauvais résultat aux écrits des maîtres et au désir de la vérité.

Dans une plus heureuse situation de famille et dans une meilleure disposition de santé, ou je n’aurais pas tant compris les livres, ou ils ne m’eussent pas tant impressionnée. Comme presque tous ceux de mon âge, peut-être n’aurais-je été émue que de la forme, et n’aurais-je pas tant cherché le fond. Les philosophes, pas plus que les poètes, ne sont coupables du mal qu’ils peuvent nous faire, quand nous buvons sans à-propos et sans modération aux sources qu’ils ont creusées. Je sentais bien que je devais me défendre, non pas d’eux, mais de moi-même, et j’appelais la foi à mon secours.

Je crois encore à ce que les chrétiens appellent la grâce. Qu’on nomme comme on voudra les transformations qui s’opèrent en nous quand nous appelons énergiquement le principe divin de l’infini au secours de notre faiblesse ; que ce bienfait s’appelle secours ou assimilation ; que notre aspiration s’appelle prière ou exaltation d’esprit, il est certain que l’âme se retrempe dans les élans religieux. Je l’ai toujours éprouvé d’une manière si évidente pour moi, que j’aurais mauvaise grâce à en matérialiser l’expression sous ma plume. Prier comme certains dévots pour demander au ciel la pluie ou le soleil, c’est-à-dire des pommes de terre et des écus, pour conjurer la grêle ou la foudre, la maladie ou la mort, c’est de l’idolâtrie pure ; mais lui demander le courage, la sagesse, l’amour, c’est ne pas intervertir l’ordre de ses lois immuables, c’est puiser à un foyer qui ne nous attirerait pas sans cesse si, par sa nature, il n’était pas capable de nous réchauffer.

Je priai donc et reçus la force de résister à la tentation du suicide. Elle fut quelquefois si vive, si subite, si bizarre, que je pus bien constater que c’était une espèce de folie dont j’étais atteinte. Cela prenait la forme d’une idée fixe et frisait par moments la monomanie. C’était l’eau surtout qui m’attirait comme un charme mystérieux. Je ne me promenais plus qu’au bord de la rivière, et, ne songeant plus à rechercher les sites agréables, je la suivais machinalement jusqu’à ce que j’eusse trouvé un endroit profond. Alors, arrêtée sur le bord et comme enchaînée par un aimant, je sentais dans ma tête comme une gaieté fébrile en me disant : « Comme c’est aisé ! Je n’aurais qu’un pas à faire ! »

D’abord cette manie eut son charme étrange, et je ne la combattis pas, me croyant bien sûre de moi-même ; mais elle prit une intensité qui m’effraya. Je ne pouvais plus m’arracher de la rive aussitôt que j’en formais le dessein, et je commençais à me dire : Oui ou Non ? assez souvent et assez longtemps pour risquer d’être lancée par le oui au fond de cette eau transparente qui me magnétisait.

Ma religion me faisait pourtant regarder le suicide comme un crime. Aussi je vainquis cette menace de délire. Je m’abstins de m’approcher de l’eau, et le phénomène nerveux, car je ne puis définir autrement la chose, était si prononcé, que je ne touchais pas seulement à la margelle d’un puits sans un tressaillement fort pénible à diriger en sens contraire.

Je m’en croyais pourtant guérie, lorsqu’allant voir un malade avec Deschartres, nous nous trouvâmes tous deux à cheval au bord de l’Indre. « Faites attention, me dit-il, ne se doutant pas de ma monomanie, marchez derrière moi ; le gué est très dangereux. À deux pas de nous, sur la droite, il y a vingt pieds d’eau.

— J’aimerais mieux ne point y passer, lui répondis-je saisie tout à coup d’une grande méfiance de moi-même. Allez seul, je ferai un détour et vous rejoindrai par le pont du moulin. »

Deschartres se moqua de moi. « Depuis quand êtes-vous peureuse ? me dit-il, c’est absurde. Nous avons passé cent fois dans des endroits pires, et vous n’y songiez pas. Allons, allons ! le temps nous presse. Il nous faut être rentrés à cinq heures pour faire dîner votre bonne maman. »

Je me trouvai bien ridicule en effet, et je le suivis. Mais au beau milieu du gué, le vertige de la mort s’empare de moi, mon cœur bondit, ma vue se trouble, j’entends le oui fatal gronder dans mes oreilles, je pousse brusquement mon cheval à droite, et me voilà dans l’eau profonde, saisie d’un rire nerveux et d’une joie délirante.

Si Colette n’eût été la meilleure bête du monde, j’étais débarrassée de la vie et fort innocemment, cette fois, car aucune réflexion ne m’était venue ; mais Colette, au lieu de se noyer, se mit à nager tranquillement et m’emporter vers la rive ; Deschartres faisait des cris affreux qui me réveillèrent. Déjà il s’élançait à ma poursuite. Je vis que, mal monté et maladroit, il allait se noyer. Je lui criai d’être tranquille et ne m’occupai plus que de me bien tenir. Il n’est pas aisé de ne pas quitter un cheval qui nage. L’eau vous soulève, et votre propre poids submerge l’animal à chaque instant ; mais j’étais bien légère, et Colette avait un courage et une vigueur peu communs. La plus grande difficulté fut pour aborder. La rive était trop escarpée, il y eut un moment d’anxiété terrible pour mon pauvre Deschartres ; mais il ne perdit pas la tête et me cria de m’accrocher à un têteau de saules qui se trouvait à ma portée, et de laisser noyer la bête. Je réussis à m’en séparer et à me mettre en sûreté ; mais quand je vis les efforts désespérés de ma pauvre Colette pour franchir le talus, j’oubliai tout à fait ma situation, et entraînée une minute auparavant à ma propre perte, je me désolai de celle de mon cheval, que je n’avais pas prévue. J’allais me rejeter à l’eau pour essayer, bien inutilement sans doute, de la sauver, quand Deschartres vint m’arracher de là, et Colette eut l’esprit de revenir vers le gué où était restée l’autre jument.

Deschartres ne fit pas comme le maître d’école de la fable, qui débite son sermon avant de songer à sauver l’enfant ; mais le sermon, pour venir après le secours, n’en fut pas moins rude. Le chagrin et l’inquiétude le rendaient parfois littéralement furieux. Il me traita d’abord d’animal, de bête brute, tout son vocabulaire y passa. Comme il était d’une pâleur livide et que de grosses larmes coulaient avec ses injures, je l’embrassai sans le contredire ; mais la scène continuant pendant le retour, je pris le parti de lui dire la vérité comme à un médecin, et de le consulter sur cette inexplicable fantaisie dont j’étais possédée.

Je pensais qu’il aurait peine à me comprendre, tant je comprenais peu moi-même ce que je lui avouais : mais il n’en parut pas surpris. « Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il, cela aussi ! Allons, c’est héréditaire ! » Il me raconta alors que mon père était sujet à ces sortes de vertiges, et m’engagea à les combattre par un bon régime et par la religion, mot inusité dans sa bouche, et que je lui entendais invoquer, je pense, pour la première fois.

Il n’avait pas lieu d’argumenter contre mon mal, puisqu’il était involontaire et combattu en moi ; mais ceci nous conduisit à raisonner sur le suicide en général.

Je lui accordais d’abord que le suicide raisonné et consenti était généralement une impiété et une lâcheté. C’eût été le cas pour moi. Mais cela ne me paraissait pas plus absolu que bien d’autres lois morales. Au point de vue religieux, tous les martyres étaient des suicides ; si Dieu voulait, d’une manière absolue et sans réplique, que l’homme conservât, même parjure et souillé, la vie qu’il lui a imposée, les héros et les saints du christianisme devaient plutôt feindre d’embrasser les idoles que de se laisser livrer aux supplices et dévorer par les bêtes. Il y a eu des martyrs si avides de cette mort sacrée, qu’on raconte de plusieurs qu’ils se précipitèrent en chantant dans les flammes, sans attendre qu’on les y poussât. Donc l’idéal religieux admet le suicide et l’Église le canonise. Elle a fait plus que de canoniser les martyrs, elle a canonisé les saints volontairement suicidés par excès de macération.

Quant au point de vue social (en outre des faits d’héroïsme patriotique et militaire, qui sont des suicides glorieux comme le martyre chrétien), ne pouvait-il pas se présenter des cas où la mort est un devoir tacitement exigé, par nos semblables ? Sacrifier sa vie pour sauver celle d’un autre n’est pas un devoir douteux, lors même qu’il s’agirait du dernier des hommes ; mais la sacrifier pour réparer sa propre honte, si la société ne le commande pas, ne l’approuve-t-elle point ? N’avons-nous pas tous dans le cœur et sur les lèvres ce cri instinctif de la conscience en présence, d’une infamie : « Comment peut-on, comment ose-t-on vivre après cela ? » L’homme qui commet un crime et qui se tue après n’est-il pas à moitié absous ? Celui qui a fait un grand tort à quelqu’un et qui, ne pouvant le réparer, se condamne à l’expier par le suicide, n’est-il pas plaint et en quelque sorte réhabilité ? Le banqueroutier qui survit à la ruine de ses commettants est souillé d’une tache ineffaçable ; sa mort volontaire peut seule prouver la probité de sa conduite ou la réalité de son désastre. Ce peut être parfois un point d’honneur exagéré, mais c’est un point d’honneur. Quand c’est l’œuvre d’un remords bien fondé, est-ce un scandale de plus à donner au monde ? Le monde, par conséquent l’esprit des sociétés établies, n’en juge pas ainsi, puisque, par le pardon qu’il accorde, il considère ceci comme une réparation du mauvais exemple et un hommage rendu à la morale publique.

Deschartres m’accorda tout cela, mais il fut plus embarrassé quand je poussai plus loin. « Maintenant, lui dis-je, il peut arriver, comme conséquence de tout ce que nous avons admis, qu’une âme éprise du beau et du vrai sente cependant en elle la fatalité de quelque mauvais instinct, et qu’étant tombée dans le mal, elle ne puisse pas répondre, malgré ses remords et ses résolutions, de n’y pas retomber tout le reste de sa vie. Alors elle peut se prendre elle-même en dégoût, en aversion, en mépris, et non seulement désirer la mort, mais la chercher comme le seul moyen de s’arrêter dans la mauvaise voie.

— Oh ! doucement, dit Deschartres. Vous voilà fataliste à présent, et que faites-vous du libre arbitre, vous qui êtes chrétienne ?

— Je vous confesse qu’aujourd’hui, répondis-je, j’éprouve de grands doutes là-dessus. Ils sont pénibles plus que je ne puis vous le dire, et je ne demande pas mieux que vous les combattiez ; mais ce qui m’est arrivé tout à l’heure ne prouve-t-il pas qu’on peut être entraîné vers la mort physique par un phénomène tout physique, auquel la conscience et la volonté n’ont point de part, et où l’assistance de Dieu semble ne vouloir pas intervenir ?

— Vous en concluez que si l’instinct physique peut nous faire chercher la mort physique, l’instinct moral peut nous pousser de même à la mort morale ? La conséquence est fausse. L’instinct moral est plus important que l’instinct physique qui ne raisonne pas. La raison est toute-puissante, non pas toujours sur le mal physique, qui l’engourdit et la paralyse, mais sur le mal moral, qui n’est pas de force contre elle. Ceux qui font le mal sont des êtres privés de raison. Complétez la raison en vous-même, vous serez à l’abri de tous les dangers qui conspiraient contre elle, et même vous surmonterez en vous les désordres du sang et des nerfs ; vous les préviendrez, tout au moins, par le régime moral et physique.

Je donnai pleinement raison, cette fois, à Deschartres : pourtant il me revint plus tard bien des doutes et des angoisses de l’âme à ce sujet. Je pensai que le libre arbitre existe dans la pensée saine, mais que son exercice peut être entravée par des circonstances tout à fait indépendantes de nous et vainement combattues par notre volonté. Ce n’était pas ma faute si j’avais la tentation de mourir. Il se peut que j’eusse aidé à ce mal par un régime trop excitant au moral et au physique ; mais, en somme, j’avais manqué de direction et de repos ; ma maladie était la conséquence inévitable de celle de ma grand’mère.

Depuis mon immersion dans la rivière, je me sentis débarrassée de l’obsession de la noyade ; mais, malgré les soins médicaux et intellectuels de Deschartres, l’attrait du suicide persista sous d’autres formes. Tantôt j’avais une étrange émotion en maniant des armes et en chargeant des pistolets ; tantôt les fioles de laudanum que je touchais sans cesse pour préparer des lotions à ma grand’mère me donnaient de nouveaux vertiges.

Je ne me souviens pas trop comment je me débarrassai de cette manie. Cela vint de soi-même, avec un peu plus de repos que je donnai à mon esprit, et que Deschartres vint à bout d’assurer à mon sommeil, en se dévouant plus d’une fois à ma place. Je parvins donc à oublier mon idée fixe, et peut-être la lecture que Deschartres me fit faire d’une partie des classiques grecs et latins y contribua-t-elle beaucoup. L’histoire nous transporte loin de nous-mêmes, surtout celle des temps reculés et des civilisations évanouies. Je me rassérénai souvent avec Plutarque, Tite-Live, Hérodote, etc. J’aimai aussi Virgile passionnément en français et Tacite en latin. Horace et Cicéron étaient les dieux de Deschartres. Il m’expliquait le mot à mot, car je m’obstinais à ne vouloir pas rapprendre le latin. Il me traduisait donc en lisant ses passages de prédilection, et il était là d’une décision, d’une clarté, d’une couleur que je n’ai jamais retrouvées chez personne.

Je trouvais aussi une distraction douce à écrire beaucoup de lettres, à mon frère, à madame Alicia, à Élisa, à madame de Pontcarré et à plusieurs de mes compagnes restées au couvent, ou sorties comme moi définitivement. Dans les commencements, je ne pouvais suffire aux nombreuses correspondances qui me provoquaient et me réclamaient ; mais il avait fallu bien peu de temps pour que je fusse oubliée du plus grand nombre. Il ne me restait donc que des amies de choix. J’ai conservé presque toutes ces lettres, qui me sont de doux souvenirs, même des personnes que j’ai entièrement perdues de vue. Celles de madame Alicia sont simples et toujours tendres. Elles vont de 1820 à 1830. Tout empreintes de la douce monotonie de la vie religieuse, elles ont pour la plupart un ton d’enjouement qui atteste la constante sérénité de cette belle âme. Elle m’appelle toujours mon enfant chéri, ou mon cher tourment, comme dans le temps où j’allais me faire gronder dans sa cellule[25].

Il y a beaucoup d’esprit, de gaieté ou de grâce dans les lettres de jeunes filles que j’ai conservées. Pour détacher un point un peu plus brillant sur la trame lourde et triste de mon récit, je citerai quelques extraits de la manière espiègle et charmante d’une de ces aimables compagnes.

 

A., 5 avril 1821.

« Je t’envie bien, chère Aurore, le plaisir de courir les champs à cheval. Je tourmente mon papa mignon pour qu’il me le procure, car je rêve de me voir une casquette sur l’oreille. J’ai arraché sa promesse. En attendant, j’arpente à pied notre immense jardin de la préfecture. Figure-toi, ma chère, comme nous disions à la classe, qu’il s’y trouve des plaines, des allées droites, des terrasses d’une longueur inouïe, et des tours qui dominent une espèce de promenade où il passe beaucoup de monde, et où je vas souvent regarder. Comme la préfecture était autrefois une abbaye, il y a encore, dans une partie du jardin entourée de murs, et qui est comme un grand jardin séparé du reste, de vieilles ruines d’église couvertes de lierre, des ifs taillés en pointe, et de longues allées sombres, bordées de grands tilleuls. Tout rappelle les moines dans cet endroit où rien n’a été changé, et je me les représente lisant leurs offices sous ces ombrages où j’aime à rêvasser ou à répéter les vers du Tasse.

« Ceux du Dante, que tu m’as envoyés, m’ont semblé magnifiques, et je ne peux me lasser de les relire. – Non vraiment, je ne chante plus :

 

Già riede la priniavera,

Col suo fiorito aspetto.

 

Mais j’aime toujours monsieur l’abbé Métastase.

« Bonsoir, ma petite Aurore. Je vais me coucher, bien qu’il ne soit que neuf heures et demie, car je ne me sens pas disposée du tout à passer, comme toi, les nuits à travailler. Je n’ai pas d’ardeur et n’en prends que pour mon plaisir…

…… »

 

… 17 juin…

« J’ai été, il y a quelques jours, à ce qu’on appelle ici un tantarare. C’est une société composée de personnes âgées qui jouent au boston dans un salon fort peu éclairé. Quelques jeunes personnes, qui ont suivi leurs mères, baillent ou en meurent d’envie. Pour moi, mon sort a été supportable. Je me suis trouvée, par hasard, auprès d’une jeune dame aimable et de mon âge. Nous avons beaucoup bavardé. Tu aurais été étonnée de nous entendre raisonner sur l’histoire de France ! Comme je n’y suis pas des plus ferrées, j’ai jeté la conversation sur ce qui m’en plaît le mieux, sur le temps de la chevalerie. Nous avons cherché alors des hommes dignes du beau titre de chevaliers dans ceux que nous connaissons, et nous n’avons pas pu en trouver plus de deux ou trois. Il fallait leur donner des dames : la chose nous parut trop difficile, quoique, au fond, chacune de nous pensât que c’était elle.

« Tu me demandes si je versifie encore. Vraiment non. J’ai laissé ce goût au couvent, où je ne pouvais avoir à chanter d’autres romances que celles que je composais moi-même. Maintenant ce n’est pas un petit plaisir pour moi de pouvoir chanter toutes celles que je veux……

……

« Comment ! tu tires le pistolet dans une cible, avec ton ami Hippolyte ? Et moi qui me vantais à toi de brûler de la poudre ! Décidément tu es bien plus gâtée que moi, et je vas m’en plaindre à mon papa, qui me refuse des balles. Il croit que le bruit et le feu me suffiront longtemps ! – Par exemple, je déteste toujours le travail d’aiguille. Je le reconnais pourtant bien nécessaire à une femme ; mais j’ai trouvé un ouvrage qui me plaît : c’est de filer. J’ai un petit rouet charmant, avec une belle quenouille d’ébène, qui vaut bien la quenouille de bois de rose d’Amélie, dans Gaston de Foix. – Mais que tu es donc heureuse d’avoir un cheval à toi ! Je n’ai, en fait de bêtes, qu’une tourterelle qui se charge de me réveiller le matin en volant sur mon lit. – Je ne partage guère ton désir singulier de retourner au couvent. En fait de religieuses, je n’aimais que Poulette ; mais la nouvelle supérieure, point. Je m’étonne toujours que tu puisses supporter son souvenir, et ne pourrais m’attacher à elle que pour l’amour de Dieu. – J’ai eu des nouvelles de G***. Elle est au Sacré-Cœur, et toujours méchante comme elle l’était chez nous. C’est encore quelqu’un que tu aimais et que je ne peux pas souffrir. Il paraît qu’elle se plaît beaucoup, dans cette nouvelle pension, à raconter tous les affreux tours qu’elle jouait à nos vieilles locataires de la rue des Boulangers. »

 

27 septembre…

« …… Je n’ai plus de nouvelles de notre couvent que par toi, et tu es la seule avec qui je puisse me livrer un peu à mon babil, car l’inspection des lettres par madame Eugénie m’empêche d’écrire davantage aux amies que nous y avons laissées. Cela mettrait trop de contrainte dans mes lettres. Par exemple, je ne me risquerais pour rien au monde à leur parler de M. de la ***, qui est maintenant le seul beau danseur du régiment du Calvados, M. de Lauzun étant absent.

« Tu te représenteras facilement le premier, quand je te dirai qu’il me ressemble comme deux gouttes d’eau, surtout au bal, où nous avons tous deux de très vives couleurs. Nous sommes de la même taille. Il jouit, comme moi, d’un honnête embonpoint. Il a des cheveux blondasses, et des petits yeux bleus mal ouverts. Enfin, quand nous dansons ensemble, on le prendrait pour mon frère. Maman dit que si elle s’était mariée deux ou trois ans plus tôt, elle aurait pu avoir un fils aussi charmant.

« Au dernier bal où j’ai été, il y avait trois officiers, dont M***. Celui-là avait de grands pantalons rouges et des petits brodequins verts, qui me donnaient grande envie qu’il me fît danser ; mais c’est un désir qu’il n’a pas partagé… On ne danse pas pendant l’Avent.

Maman a donné des concerts où nous avons brillé, comme tu penses. J’avais très peur, mais le public d’ici ne s’y connaît guère. Ma harpe est très bonne, quoique pas plus grande que la tienne, au couvent. Elle a des sons charmants. Elle est en bois satiné gris et toute dorée. Je chante toujours un peu, et on met mon peu de voix sur le compte de ma timidité. »

 

18 janvier 1822.

« Il est plus de trois heures. Je sors du bal, et pendant que la femme de chambre déshabille maman, j’ai le temps de commencer une lettre pour ma petite Aurore. Puisque les extrêmes se cherchent, j’aime à babiller avec toi, et je veux te conter tout chaud, tout bouillant, mes plaisirs de ce soir. Hélas ! malgré tout ce que je t’en dis pour te monter la tête, ils n’ont pas été sans mélange. J’ai encore dansé avec tout le monde, excepté avec ces petites bottes vertes qui m’avaient déjà tentée. Et, comme les difficultés augmentent les fantaisies, j’en ai plus envie que jamais.

J’ai grand besoin de me reposer après trois bals de suite. C’est une vie désordonnée, et tu as peut-être bien raison de n’en pas désirer une pareille. Mais passer l’hiver seule à la campagne ! pour cela, c’est effrayant, et je ne m’en sentirais pas le courage. La vie est toute couleur de rose autour de moi, et je me figure que la réflexion me rendrait triste. »

La personne qui m’écrivait ainsi était extrêmement jolie, malgré les moqueries qu’elle fait d’elle-même. Elle était un peu grasse et un peu louche, il est vrai ; mais cela ne l’empêchait pas d’être légère dans sa démarche et d’avoir le plus doux regard et les plus jolis yeux. Elle avait peu de voix, en effet, mais chantait d’une manière ravissante. C’était une nature narquoise, remplie de bienveillance, et voyant en toutes choses le côté comique. Elle avait de grandes originalités, aimant le plaisir sans coquetterie, et laissant prendre à son esprit un tour assez hardi quelquefois, sans manquer dans ses manières et dans ses actions à une réserve exquise.

Ces charmantes puérilités de jeune fille m’arrivaient quelquefois en même temps qu’une argumentation de philosophie matérialiste de Claudius et une exhortation pleine d’onction et de suavité de l’abbé de Prémord. Ma vie intellectuelle était donc bien variée, et si j’étais triste souvent, je ne m’ennuyais du moins jamais. Au contraire, même au milieu de mes plus grands dégoûts de l’existence, je me plaignais de la rapidité du temps qui ne suffisait à rien de ce dont j’aurais voulu le remplir.

J’aimais toujours la musique. J’avais dans ma chambre un piano, une harpe et une guitare. Je n’avais plus le temps de rien étudier, mais je déchiffrais beaucoup de partitions. Cette impossibilité où j’étais d’acquérir un talent quelconque m’assurait du moins une source de jouissances en m’habituant à lire et à comprendre.

Je voulais aussi apprendre la géologie et la minéralogie. Deschartres remplissait ma chambre de moellons. Je n’apprenais rien qu’à voir et à observer les détails de la création sur lesquels il attirait mes regards ; mais le temps manquait toujours. Il eût fallu que notre chère malade pût guérir.

Vers la fin de l’automne elle devint très calme, et je me flattais encore ; mais Deschartres regardait cette amélioration comme un nouveau pas vers la dissolution de l’être. Ma grand’mère n’était pourtant pas d’un âge à ne pouvoir se relever. Elle avait soixante-quinze ans, et n’avait été malade qu’une fois déjà dans toute sa vie. L’épuisement de ses forces et de ses facultés était donc assez mystérieux. Deschartres attribuait cette absence de puissance réactive à la mauvaise circulation de son sang dans un système de vaisseaux trop étroits. Il fallait l’attribuer plutôt à l’absence de volonté et d’épanouissement moral, depuis l’affreux chagrin de la perte de son fils.

Tout le mois de décembre fut lugubre. Elle ne se leva plus et parla rarement. Cependant, habitués à être tristes, nous n’étions pas terrifiés. Deschartres pensait qu’elle pouvait vivre longtemps ainsi dans un engourdissement entre la mort et la vie. Le 22 décembre, elle me fit lever pour me donner un couteau de nacre, sans pouvoir expliquer pourquoi elle songeait à ce petit objet et voulait le voir dans mes mains. Elle n’avait plus d’idées nettes. Cependant elle s’éveilla encore une fois pour me dire : « Tu perds ta meilleure amie. »

Ce furent ses dernières paroles. Un sommeil de plomb tomba sur sa figure calme, toujours fraîche et belle. Elle ne se réveilla plus et s’éteignit sans aucune souffrance, au lever du jour et au son de la cloche de Noël.

Nous n’eûmes de larmes ni Deschartres ni moi. Quand le cœur eut cessé de battre et le souffle de ternir légèrement la glace, il y avait trois jours que nous la pleurions définitivement, et, en ce moment suprême, nous n’éprouvions plus que la satisfaction de penser qu’elle avait franchi sans souffrance du corps et sans angoisses de l’âme le seuil d’une meilleure existence. J’avais redouté les horreurs de l’agonie : la Providence les lui épargnait. Il n’y eut point de latte entre le corps et l’esprit pour se séparer. Peut-être que déjà l’âme était envolée vers Dieu, sur les ailes d’un songe qui la réunissait à celle de son fils, tandis que nous avions veillé ce corps inerte et insensible.

Julie lui fit une dernière toilette, avec le même soin que dans les meilleurs jours. Elle lui mit son bonnet de dentelle, ses rubans, ses bagues. L’usage chez nous est d’enterrer les morts avec un crucifix et un livre de religion. J’apportai ceux que j’avais préférés au couvent. Quand elle fut parée pour la tombe, elle était encore belle. Aucune contraction n’avait altéré ses traits nobles et purs. L’expression en était sublime de tranquillité.

Dans la nuit, Deschartres vint m’appeler ; il était fort exalté et me dit d’une voix brève : « Avez-vous du courage ? Ne pensez-vous pas qu’il faut rendre aux morts un culte plus tendre encore que celui des prières et des larmes ? Ne croyez-vous pas que de là-haut ils nous voient et sont touchés de la fidélité de nos regrets ? Si vous pensez toujours ainsi, venez avec moi. »

Il était environ une heure du matin. Il faisait une nuit claire et froide. Le verglas, venu par-dessus la neige, rendait la marche si difficile que, pour traverser la cour et entrer dans le cimetière qui y touche, nous tombâmes plusieurs fois.

« Soyez calme, me dit Deschartres toujours exalté sous une apparence de sang-froid étrange. Vous allez voir celui qui fut votre père. » Nous approchâmes de la fosse ouverte pour recevoir ma grand’mère. Sous un petit caveau, formé de pierres brutes, était un cercueil que l’autre devait rejoindre dans quelques heures.

« J’ai voulu voir cela, dit Deschartres, et surveiller les ouvriers qui ont ouvert cette fosse dans la journée. Le cercueil de votre père est encore intact ; seulement les clous étaient tombés. Quand j’ai été seul, j’ai voulu soulever le couvercle. J’ai vu le squelette. La tête s’était détachée d’elle-même. Je l’ai soulevée, je l’ai baisée. J’en ai éprouvé un si grand soulagement, moi qui n’ai pu recevoir son dernier baiser, que je me suis dit que vous ne l’aviez pas reçu non plus. Demain cette fosse sera fermée. On ne la rouvrira sans doute plus que pour vous. Il faut y descendre, il faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie. Quelque jour, il faudra écrire l’histoire de votre père, ne fût-ce que pour le faire aimer à vos enfants, qui ne l’auront pas connu. Donnez maintenant à celui que vous avez connu à peine vous-même, et qui vous aimait tant, une marque d’amour et de respect. Je vous dis que là où il est maintenant, il vous verra et vous bénira. »

J’étais assez émue et exaltée moi-même pour trouver tout simple ce que me disait mon pauvre précepteur. Je n’y éprouvai aucune répugnance, je n’y trouvai aucune bizarrerie, j’aurais blâmé et regretté qu’ayant conçu cette pensée il ne l’eût pas exécutée. Nous descendîmes dans la fosse et je fis religieusement l’acte de dévotion dont il me donna l’exemple.

« Ne parlons de cela à personne, me dit-il, toujours calme en apparence, après avoir refermé le cercueil et sortant avec moi du cimetière : on croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le sommes pas, n’est-il pas vrai ?

— Non certes, » répondis-je avec conviction.

Depuis ce moment, j’ai observé que les croyances de Deschartres avaient complètement changé. Il avait toujours été matérialiste et n’avait pas réussi à me le cacher, bien qu’il eût eu soin de chercher dans ses paroles des termes moyens pour ne pas s’expliquer sur la Divinité et l’immatérialité de l’âme humaine. Ma grand’mère était déiste, comme on disait de son temps, et lui avait défendu de me rendre athée. Il avait eu bien de la peine à s’en défendre, et, pour peu que j’eusse été portée à la négation, il m’y aurait confirmée malgré lui.

Mais il se fit en lui une révolution soudaine et même extrême comme son caractère, car peu de temps après je l’entendis soutenir avec feu l’autorité de l’Église. Sa conversion avait été un mouvement du cœur, comme la mienne. En présence de ces froids ossements d’un être chéri, il n’avait pu accepter l’horreur du néant. La mort de ma grand’mère ravivant le souvenir de celle de mon père, il s’était trouvé devant cette double tombe écrasé sous les deux plus grandes douleurs de sa vie, et son âme ardente avait protesté, en dépit de sa raison froide, contre l’arrêt d’une éternelle séparation.

Dans la journée qui suivit cette nuit d’une étrange solennité, nous conduisîmes ensemble la dépouille de la mère auprès de celle du fils. Tous nos amis y vinrent et tous les habitants du village y assistèrent. Mais le bruit, les figures hébétées, les batailles des mendiants qui, pressés de recevoir la distribution d’usage, nous poussaient jusque dans la fosse pour se trouver les premiers à la portée de l’aumône, les compliments de condoléance, les airs de compassion fausse ou vraie, les pleurs bruyants et les banales exclamations de quelques serviteurs bien intentionnés, enfin tout ce qui est de forme et de regret extérieur me fut pénible et me parut irréligieux. J’étais impatiente que tout ce monde fût parti. Je savais un gré infini à Deschartres de m’avoir amenée là, dans la nuit, pour rendre à cette tombe un hommage grave et profond.

Le soir, toute la maison, vaincue par la fatigue, s’endormit de bonne heure, Deschartres lui-même, brisé d’une émotion qui avait pris une forme toute nouvelle dans sa vie.

Je ne me sentis pas accablée. J’avais été profondément pénétrée de la majesté de la mort ; mes émotions, conformes à mes croyances, avaient été d’une tristesse paisible. Je voulus revoir la chambre de ma grand’mère et donner cette dernière nuit de veille à son souvenir, comme j’en avais donné tant d’autres à sa présence.

Aussitôt que tout le bruit eut cessé dans la maison, et que je me fus assurée d’y être bien seule debout, je descendis et m’enfermai dans cette chambre. On n’avait pas encore songé à la remettre en ordre. Le lit était ouvert, et le premier détail qui me saisit fut l’empreinte exacte du corps, que la mort avait frappé d’une pesanteur inerte et qui se dessinait sur le matelas et sur le drap. Je voyais là toute sa forme gravée en creux. Il me sembla, en y appuyant mes lèvres, que j’en sentais encore le froid.

Des fioles à demi vides étaient encore à côté de son chevet. Les parfums qu’on avait brûlés autour du cadavre remplissaient l’atmosphère. C’était du benjoin, qu’elle avait toujours préféré pendant sa vie, et qui lui avait été rapporté de l’Inde, dans une noix de coco, par M. Dupleix. Il y en avait encore, j’en brûlai encore. J’arrangeai ses fioles comme la dernière fois elle les avait demandées ; je tirai le rideau à demi, comme il avait coutume d’être quand elle le faisait disposer. J’allumai la veilleuse, qui avait encore de l’huile. Je ranimai le feu, qui n’était pas encore éteint. Je m’étendis dans le grand fauteuil, et je m’imaginai qu’elle était encore là, et qu’en tâchant de m’assoupir j’entendrais peut-être encore une fois sa faible voix m’appeler.

Je ne dormis pas, et cependant il me sembla entendre deux ou trois fois sa respiration, et l’espèce de gémissement, de réveil, que mes oreilles connaissaient si bien. Mais rien de net ne se produisit à mon imagination, trop désireuse de quelque douce vision pour arriver à l’exaltation qui eût pu la produire.

J’avais eu dans mon enfance des accès de terreur à propos des spectres, et au couvent il m’en était revenu quelques appréhensions. Depuis mon retour à Nohant, cela s’était si complètement dissipé, que je le regrettais, craignant, quand je lisais les poètes, d’avoir l’imagination morte. L’acte religieux et romanesque que Deschartres m’avait fait accomplir la veille était de nature à me ramener les troubles de l’enfance ; mais loin de là : il m’avait pénétrée d’une désespérance absolue de pouvoir communiquer directement avec les morts aimés. Je ne pensais donc pas que ma pauvre grand’mère pût m’apparaître réellement, mais je me flattais que ma tête fatiguée pourrait éprouver quelque vertige qui me ferait revoir sa figure éclairée du rayon de la vie éternelle.

Il n’en fut rien. La bise siffla au dehors, la bouillotte chanta dans l’âtre, et aussi le grillon, que ma grand’mère n’avait jamais voulu laisser persécuter par Deschartres, bien qu’il la réveillât souvent. La pendule sonna les heures. La montre à répétition, accrochée au chevet de la malade, et qu’elle avait coutume d’interroger souvent du doigt, resta muette. Je finis par ressentir une fatigue qui m’endormit profondément.

Mais quand je m’éveillai, au bout de quelques heures, j’avais tout oublié, et je me soulevai pour regarder si elle dormait tranquille. Alors le souvenir me revint avec des larmes, qui me soulagèrent, et dont je couvris son oreiller toujours empreint de la forme de sa tête. Puis je sortis de cette chambre, où les scellés furent mis le lendemain, et qui me parut profanée par les formalités d’intérêt matériel.

VII

Mon tuteur. – Arrivée de ma mère et de ma tante. – Étrange changement de relations. – Ouverture du testament – Clause illégale. – Résistance de ma mère. – Je quitte Nohant. – Paris, Clotilde. – 1823. – Deschartres à Paris. – Mon serment. – Rupture avec ma famille paternelle. – Mon cousin Auguste. – Divorce avec la noblesse. – Souffrances domestiques.

Mon cousin René de Villeneuve, puis ma mère, avec mon oncle et ma tante Maréchal, arrivèrent peu de jours après. Ils venaient assister à l’ouverture du testament et à la levée des scellés. De la valeur de ce testament allait dépendre mon existence nouvelle ; je ne parle pas sous le rapport de l’argent, je n’y pensais pas, et ma grand’mère y avait pourvu de reste ; mais sous le rapport de l’autorité qui allait succéder pour moi à la sienne.

Elle avait désiré, par-dessus tout, que je ne fusse point confiée à ma mère, et la manière dont elle me l’avait exprimé, à l’époque de pleine lucidité où elle avait rédigé ses dernières volontés, m’avait fortement ébranlée. « Ta mère, m’avait-elle dit, est plus bizarre que tu ne penses, et tu ne la connais pas du tout. Elle est si inculte qu’elle aime ses petits à la manière des oiseaux, avec de grands soins et de grandes ardeurs pour la première enfance ; mais quand ils ont des ailes, quand il s’agit de raisonner et d’utiliser la tendresse instinctive, elle vole sur un autre arbre et les chasse à coups de bec. Tu ne vivrais pas à présent trois jours avec elle sans te sentir horriblement malheureuse. Son caractère, son éducation, ses goûts, ses habitudes, ses idées te choqueront complètement, quand elle ne sera plus retenue par mon autorité entre vous deux. Ne t’expose pas à ces chagrins, consens à aller habiter avec la famille de ton père, qui veut se charger de toi après ma mort. Ta mère y consentira très volontiers, comme tu peux déjà le pressentir, et tu garderas avec elle des relations douces et durables que vous n’aurez point si vous vous rapprochez davantage. On m’assure que, par une clause de mon testament, je peux confier la suite de ton éducation et le soin de t’établir à René de Villeneuve, que je nomme ton tuteur ; mais je veux que tu acquiesces d’avance à cet arrangement, car madame de Villeneuve surtout ne se chargerait pas volontiers d’une jeune personne qui la suivrait à contre-cœur. »

À ces moments de courte mais vive lueur de sagesse, ma grand’mère avait pris sur moi un empire complet. Ce qui donnait aussi beaucoup de poids à ses paroles, c’était l’attitude singulière et même blessante de ma mère, son refus de venir me soutenir dans mes angoisses, le peu de pitié que l’état de ma grand’mère lui inspirait, et l’espèce d’amertume railleuse, parfois menaçante, de ses lettres rares et singulièrement irritées. N’ayant pas mérité cette sourde colère qui paraissait gronder en elle, je m’en affligeais, et j’étais forcée de constater qu’il y avait chez elle soit de l’injustice, soit de la bizarrerie. Je savais que ma sœur Caroline n’était point heureuse avec elle, et ma mère m’avait écrit : « Caroline va se marier. Elle est lasse de vivre avec moi. Je crois, après tout, que je serai plus libre et plus heureuse quand je vivrai seule. »

Mon cousin était venu bientôt après passer une quinzaine avec nous. Je crois que pour se bien décider, ou tout au moins pour décider sa femme à se charger de moi, il avait voulu me connaître davantage. De mon côté, je désirais aussi connaître ce père d’adoption, que je n’avais pas beaucoup vu depuis mon enfance. Sa douceur et la grâce de ses manières m’avaient toujours été sympathiques ; mais il me fallait savoir s’il n’y avait pas derrière ces formes agréables un fond de croyances quelconques, inconciliables avec celles qui avaient surgi en moi.

Il était gai, d’une égalité charmante de caractère, d’un esprit aimable et cultivé, et d’une politesse si exquise que les gens de toute condition en étaient satisfaits ou touchés. Il avait beaucoup de littérature, et une mémoire si fidèle, qu’il avait retenu, je crois, tous les vers qu’il avait lus. Il m’interrogeait sur mes lectures, et dès que je lui nommais un poète, il m’en récitait les plus beaux passages d’une manière aisée, sans déclamation, avec une voix et une prononciation charmantes. Il n’avait point d’intolérance dans le goût et se plaisait à Ossian aussi bien qu’à Gresset. Sa causerie était un livre toujours ouvert et qui vous présentait toujours une page choisie.

Il aimait la campagne et la promenade. Il n’avait, à cette époque, que quarante-cinq ans, et comme il n’en paraissait que trente, on ne manqua pas de dire à La Châtre, en nous voyant monter à cheval ensemble, qu’il était mon prétendu, et que c’était une nouvelle impertinence de ma part de courir seule avec lui, au nez du monde.

Je ne trouvai en lui aucun des préjugés étroits et des appréciations mesquines des provinciaux. Il avait toujours vécu dans le plus grand monde, et mes excentricités ne le blessaient en rien. Il tirait le pistolet avec moi, il se laissait aller à lire et à causer jusqu’à deux ou trois heures du matin ; il luttait avec moi d’adresse à sauter les fossés à cheval ; il ne se moquait pas de mes essais de philosophie, et même il m’exhortait à écrire, assurant que c’était ma vocation, et que je m’en tirerais agréablement.

Par son conseil, j’avais essayé de faire encore un roman ; mais celui-ci ne réussit pas mieux que ceux du couvent. Il ne s’y trouva pas d’amour. C’était toujours une fiction en dehors de moi et que je sentais ne pouvoir peindre. Je m’en amusai quelque temps et y renonçai au moment où cela tournait à la dissertation. Je me sentais pédante comme un livre, et, ne voulant pas l’être, j’aimais mieux me taire et poursuivre intérieurement l’éternel poème de Corambé, où je me sentais dans le vrai de mes émotions.

En trouvant mon tuteur si conciliant et d’un commerce si agréable, je ne songeais pas qu’une lutte d’idées pût jamais s’engager entre nous. À cette époque, les idées philosophiques étaient toutes spéculatives dans mon imagination. Je n’en croyais pas l’application générale possible. Elles n’excitaient ni alarmes ni antipathies personnelles chez ceux qui ne s’en occupaient pas sérieusement. Mon cousin riait de mon libéralisme et ne s’en fâchait guère. Il voyait la nouvelle cour, mais il restait attaché aux souvenirs de l’Empire, et comme, en ce temps-là, bonapartisme et libéralisme se fondaient souvent dans un même instinct d’opposition, il m’avouait que ce monde de dévots et d’obscurantistes lui donnait des nausées, et qu’il ne supportait qu’avec dégoût l’intolérance religieuse et monarchique de certains salons.

Il me faisait bien certaines recommandations de respect et de déférence envers madame de Villeneuve, qui me donnaient à penser qu’il n’était pas le maître absolu chez lui ; mais ma cousine n’était pas dévote alors, et tenait surtout aux manières et au savoir-vivre. Comme je m’inquiétais de ma rusticité, il m’assura qu’il n’y paraissait pas quand je voulais, et qu’il ne s’agissait que de vouloir toujours. « Au reste, me disait-il, si tu trouves quelquefois ta cousine un peu sévère, tu feras à ses exigences du moment le sacrifice de ta petite vanité d’écolier, et aussitôt qu’elle t’aura vue plier de bonne grâce, elle t’en récompensera par un grand esprit de justice et de générosité. Chenonceaux te semblera un paradis terrestre, à toi qui n’as jamais rien vu, et si tu y as quelques moments de contrainte, je saurai te les faire oublier. Je sens que tu me seras une société charmante : nous lirons, nous disserterons, nous courrons, et même nous rirons ensemble, car je vois que tu es gaie aussi, quand tu n’as pas trop de sujets de chagrin. »

Je m’en remettais donc à lui de mon sort futur avec une grande confiance. Il m’assurait aussi que sa fille Emma, madame de la Roche-Aymon, partageait la sympathie particulière que j’avais toujours eue pour elle, et qu’à nous trois nous oublierions la gêne du monde, que ni elle ni lui n’aimaient plus que moi.

Il m’avait également parlé de ma mère, sans aigreur et en termes très convenables, en me confirmant tout ce que ma grand’mère m’avait dit en dernier lieu de son peu de désir de m’avoir avec elle. Loin de me prescrire une rupture absolue, il m’encourageait à persister dans ma déférence envers elle. « Seulement, me disait-il, puisque le lien entre vous semble se détendre de lui-même, ne le resserre pas imprudemment, ne lui écris pas plus qu’elle ne paraît le souhaiter et ne te plains pas de la froideur qu’elle te témoigne. C’est ce qui peut arriver de mieux. »

Cette prescription me fut pénible. Malgré tout ce que j’y trouvais de sage, et peut-être de nécessaire au bonheur de ma mère elle-même, mon cœur avait toujours pour elle des élans passionnés, suivis d’une morne tristesse. Je ne me disais pas qu’elle ne m’aimait point ; je sentais qu’elle m’en voulait trop d’aimer ma grand’mère pour n’être pas jalouse aussi à sa manière : mais cette manière m’effrayait, je ne la connaissais pas. Jusqu’à ces derniers temps, ma préférence pour elle lui avait été trop bien démontrée.

Quand, après quelques mois, et au lendemain de la mort de ma grand’mère, mon cousin René revint pour m’emmener, j’étais bien décidée à le suivre. Pourtant l’arrivée de ma mère me bouleversa. Ses premières caresses furent si ardentes et si vraies, j’étais si heureuse aussi de revoir ma petite tante Lucie, avec son parler populaire, sa gaieté, sa vivacité, sa franchise et ses maternelles gâteries, que je me flattai d’avoir retrouvé le rêve de bonheur de mon enfance dans la famille de ma mère.

Mais, au bout d’un quart d’heure tout au plus, ma mère, très irritée par la fatigue du voyage, par la présence de M. de Villeneuve, par les airs refrognés de Deschartres, et surtout par les douloureux souvenirs de Nohant, exhala toutes les amertumes amassées dans son cœur contre ma grand’mère. Incapable de se contenir, malgré les efforts de ma tante pour la calmer et pour atténuer par des plaisanteries l’effet de ce qu’elle appelait ses exagérations, elle me fit voir qu’un abîme s’était creusé à mon insu entre nous, et que le fantôme de la pauvre morte se placerait là longtemps pour nous désespérer.

Ses invectives contre elle me consternèrent. Je les avais entendues autrefois, mais je ne les avais pas toujours comprises. Je n’y avais vu que des rigueurs à blâmer, des ridicules à supporter. Maintenant elle était accusée de vices de cœur, cette pauvre sainte femme ! Ma mère, je dois le dire aussi, ma pauvre mère disait des choses inouïes dans la colère.

Ma résistance ferme et froide à ce torrent d’injustice la révolta. J’étais, certes, bien émue intérieurement, mais la voyant si exaltée, je pensais devoir me contenir et lui montrer, dès le premier orage, une volonté inébranlable de respecter le souvenir de ma bienfaitrice. Comme cette révolte contre ses sentiments était par elle-même bien assez offensante pour son dépit, je ne croyais pas pouvoir y mettre trop de formes, trop de calme apparent, trop d’empire sur ma secrète indignation.

Cet effort de raison, ce sacrifice de ma propre colère intérieure au sentiment du devoir était précisément ce que je pouvais imaginer de pire avec une nature comme celle de ma mère. Il eût fallu faire comme elle, crier, tempêter, casser quelque chose, l’effrayer enfin, lui faire croire que j’étais aussi violente qu’elle et qu’elle n’aurait pas bon marché de moi.

« Tu t’y prends tout de travers, me dit ma tante quand nous fûmes seules ensemble. Tu es trop tranquille et trop fière ; ce n’est pas comme cela qu’il faut se conduire avec ma sœur. Je la connais bien, moi ! Elle est mon aînée, et elle m’aurait rendue bien malheureuse dans mon enfance et dans ma jeunesse si j’avais fait comme toi ; mais quand je la voyais de mauvaise humeur et couvant une grosse querelle, je la taquinais et me moquais d’elle jusqu’à ce que je l’eusse fait éclater. Ça allait plus vite. Alors quand je la sentais bien montée, je me fâchais aussi, et tout à coup je lui disais : « En voilà assez ; veux-tu m’embrasser et faire la paix ? Dépêche-toi, car sans cela je te quitte. Elle revenait aussitôt, et la crainte de me voir recommencer l’empêchait de recommencer trop souvent elle-même. »

Je ne pus profiter de ce conseil. Je n’étais pas la sœur, l’égale par conséquent, de cette femme ardente et infortunée. J’étais sa fille. Je ne pouvais oublier le sentiment et les formes du respect. Quand elle revenait d’elle-même, je lui restituais ma tendresse avec tous ses témoignages ; mais il m’était impossible de prévenir ce retour en allant baiser des lèvres encore chaudes d’injures contre celle que je vénérais.

L’ouverture du testament amena de nouvelles tempêtes. Ma mère, prévenue par quelqu’un qui trahissait tous les secrets de ma grand’mère (je n’ai jamais su qui), connaissait depuis longtemps la clause qui me séparait d’elle. Elle savait aussi mon adhésion à cette clause : de là colère anticipée.

Elle feignit d’ignorer tout jusqu’au dernier moment, et nous nous flattions encore, mon cousin et moi, que l’espèce d’aversion qu’elle me témoignait lui ferait accepter avec empressement cette disposition testamentaire ; mais elle était armée de toutes pièces pour en accueillir la déclaration. Sans doute quelqu’un l’avait influencée d’avance et lui avait fait voir là une injure qu’elle ne devait point accepter. Elle déclara donc très nettement qu’elle ne se laisserait pas réputer indigne de garder sa fille, qu’elle savait la clause nulle, puisqu’elle était ma tutrice naturelle et légitime, qu’elle invoquait la loi, et que ni prières ni menaces ne la feraient renoncer à son droit, qui était effectivement complet et absolu.

Qui m’eût dit cinq ans auparavant que cette réunion tant désirée serait un chagrin et un malheur pour moi ? Elle me rappela ces jours de ma passion pour elle et me reprocha amèrement d’avoir laissé corrompre mon cœur par ma grand’mère et par Deschartres. « Ah ! ma pauvre mère, m’écriai-je, que ne m’avez-vous prise au mot dans ce temps-là ! Je n’aurais rien regretté alors. J’aurais tout quitté pour vous. Pourquoi m’avez-vous trompée dans mes espérances et abandonnée si complètement ? J’ai douté de votre tendresse, je l’avoue. Et à présent, que faites-vous ? Vous brisez, vous blessez mortellement ce cœur que vous voulez guérir et ramener ! Vous savez qu’il a fallu quatre ans à ma grand’mère pour me faire oublier un moment d’injustice contre vous, et vous m’accablez tous les jours, à toute heure, de vos injustices contre elle ! »

Comme d’ailleurs je me soumettais sans murmure à sa volonté de me garder avec elle, elle parut s’apaiser. La politesse extrême de mon cousin la désarmait par moments. Elle ne ferma pas tout à fait l’oreille à l’idée de me permettre de rentrer au couvent, comme pensionnaire en chambre, et j’en écrivis à madame Alicia et à la supérieure, afin d’avoir une retraite toute prête à me recevoir aussitôt que j’aurais conquis la permission d’en profiter.

Il ne se trouva pas un logement vacant, grand comme la main, aux Anglaises. On m’aurait reprise volontiers comme pensionnaire en classe ; mais ma mère ne voulait pas qu’il en fût ainsi, disant qu’elle comptait me faire sortir sans en être empêchée par les règlements, qu’elle voulait me marier à sa guise, par conséquent n’avoir pas, dans ses relations avec moi, l’obstacle d’une grille et d’une consigne de tourière.

Mon cousin me quitta en me disant de prendre courage et de persister avec douceur et adresse dans le désir d’aller au couvent. Il me promettait de s’occuper de me caser au Sacré-Cœur ou à l’Abbaye-aux-Bois.

Ma mère ne voulait pas entendre parler de rester avec moi à Nohant, encore moins de m’y laisser avec Deschartres et Julie, l’une qui y conservait son logement selon le désir exprimé par ma grand’mère, l’autre qui, ayant encore une année de bail, devait y rester comme fermier. Ma mère ne savait vivre qu’à Paris, et pourtant elle avait l’intuition vraie de la poésie des champs, l’amour et le talent du jardinage et une grande simplicité de goûts ; mais elle arrivait à l’âge où les habitudes sont impérieuses. Il lui fallait le bruit de la rue et le mouvement des boulevards. Ma sœur était tout récemment mariée ; nous devions habiter, ma mère et moi, l’appartement de ma grand’mère, rue Neuve-des-Mathurins.

Je quittai Nohant avec un serrement de cœur pareil à celui que j’avais éprouvé en quittant les Anglaises. J’y laissais toutes mes habitudes studieuses, tous mes souvenirs de cœur, et mon pauvre Deschartres seul et comme abruti de tristesse.

Ma mère ne me laissa emporter que quelques livres de prédilection. Elle avait un profond mépris pour ce qu’elle appelai mon originalité. Elle me permit cependant de garder ma femme de chambre Sophie, à laquelle j’étais attachée, et d’emmener mon chien.

Je ne sais plus quelle circonstance nous empêcha de nous installer tout de suite rue Neuve-des-Mathurins. Peut-être une levée de scellés à faire. Nous descendîmes chez ma tante, rue de Bourgogne, et nous y passâmes une quinzaine avant de nous installer dans l’appartement de ma grand’mère.

J’eus une grande consolation à retrouver ma cousine Clotilde, belle et bonne âme, droite, courageuse, discrète, fidèle aux affections, avec un caractère charmant, un enjouement soutenu, des talents, et la science du cœur, préférable à celle des livres. Quelque enveloppées d’orages domestiques que nous fussions alors, il n’y eut jamais, ni alors ni depuis, un nuage entre nous deux. Elle aussi me trouvait un peu originale ; mais elle trouvait cela très joli, très amusant, et m’aimait comme j’étais.

Sa douce gaieté était un baume pour moi. Quelque malheureuse ou intempestivement tournée aux choses sérieuses que l’on soit, on a besoin de rire et de folâtrer à dix-sept ans, comme on a besoin d’exister. Ah ! si j’avais eu à Nohant cette adorable compagne, je n’aurais peut-être jamais lu tant de belles choses, mais j’aurais aimé et accepté la vie.

Nous fîmes beaucoup de musique ensemble, nous apprenant l’une à l’autre ce que nous savions un peu, moi lire, elle dire. Sa voix, un peu voilée, était d’une souplesse extrême et sa prononciation facile et agréable. Quand je me mettais avec elle au piano, j’oubliais tout.

À cette époque se place une circonstance qui m’impressionna beaucoup, non qu’elle soit bien importante, mais parce qu’elle me mettait aux prises, dès mon entrée dans la vie, avec certaines probabilités entrevues d’avance. Deschartres fut appelé à venir rendre à une assemblée de famille compte de son administration. Cela se passait chez ma tante. Mon oncle, qui faisait carrément les choses et qui était le conseil de ma mère, trouvait une lacune dans le paiement des fermes, une lacune de trois ans, par conséquent dix-huit mille francs à réclamer à Deschartres. On avait appelé, je ne sais plus pourquoi, un avoué à cette-conférence.

En effet, il y avait trois ans que Deschartres n’avait payé. J’ignore si, par tolérance ou par crainte de le laisser ruiné, ma grand’mère lui avait donné quittance d’une partie ; mais ces quittances ne se trouvèrent point. Quant à moi, je n’avais rien touché de lui et ne lui avais, par conséquent, donné aucune décharge.

Le pauvre grand homme avait, comme je l’ai dit, acheté un petit domaine dans les landes, non loin de chez nous. Comme il avait plus d’imagination que de bonheur dans ses entreprises, il avait rêvé là, à tort, une fortune ; non qu’il aimât l’argent, mais parce que toute sa science, tout son amour-propre s’engouffraient dans la perspective de transformer un terrain maigre et inculte en une terre grasse et luxuriante. Il s’était jeté dans cette aventure agricole avec la foi et la précipitation de son infaillibilité. Les choses avaient mal tourné, son régisseur l’avait volé ! Et puis il avait voulu, croyant bien faire, échanger les produits de nos terres avec ceux de la sienne. Il nous amenait du bétail maigre qui n’engraissait pas chez nous, ou qui y crevait de pléthore en peu de jours. Il envoyait chez lui nos bestiaux gourmands et gâtés qui ne s’accommodaient pas de ses ajoncs et de ses genêts, et qui y dépérissaient rapidement. Il en était ainsi des grains et de tout le reste. En somme, sa terre lui avait peu rapporté, et Nohant encore moins, relativement. Des pertes considérables et répétées l’avaient mis dans la nécessité de vendre son petit bien, mais il ne trouvait pas d’acquéreurs et ne pouvait combler son arriéré.

Je savais tout cela, bien qu’il ne m’en eût jamais parlé. Ma grand’mère m’en avait avertie, et je savais que nous ne vivions à Nohant que du produit de la maison de la rue de la Harpe et de quelques rentes sur l’État.

Ce n’était pas suffisant pour les habitudes de ma grand’mère ; sa maladie d’ailleurs avait occasionné d’assez grands frais. La gêne était réelle dans la maison, et n’ayant pas de quoi renouveler ma garde-robe, j’arrivais à Paris avec un bagage qui eût tenu dans un mouchoir de poche, et une robe pour toute toilette.

Deschartres ne pouvant fournir ces malheureuses quittances, auxquelles nous n’avions pas songé, arrivait donc de son côté pour donner ou essayer de donner des explications, ou d’obtenir des délais. Il se présenta fort troublé. J’aurais voulu être un moment seule avec lui pour le rassurer ; ma mère nous garda à vue, et l’interrogatoire commença autour d’une table chargée de registres et de paperasses.

Ma mère, fortement prévenue contre mon pauvre pédagogue et avide de lui rendre tout ce qu’il lui avait fait souffrir autrefois, goûtait, à voir son embarras, une joie terrible. Elle tenait surtout à le faire passer pour un malhonnête homme vis-à-vis de moi, à qui elle faisait un principal grief de ne pas partager son aversion.

Je vis qu’il n’y avait pas à hésiter. Ma mère avait laissé échapper le mot de prison pour dettes ; j’espère qu’elle n’eût pas exécuté une si dure menace ; mais l’orgueilleux Deschartres, attaqué dans son honneur, était capable de se brûler la cervelle. Sa figure pâle et contractée était celle d’un homme qui a pris cette résolution.

Je ne le laissai pas répondre. Je déclarai qu’il avait payé entre mes mains, et que, dans le trouble où nous avait si souvent mis l’état de ma grand’mère, nous n’avions songé ni l’un ni l’autre à la formalité des quittances.

Ma mère se leva, les yeux enflammés et la voix brève :

— Ainsi, vous avez reçu dix-huit mille francs, me dit-elle, où sont ils ?

— Je les ai dépensés apparemment, puisque je ne les ai plus.

— Vous devez les représenter ou en prouver l’emploi.

J’invoquai l’avoué. Je lui demandai si, étant unique héritière, je me devais des comptes à moi-même, et si ma tutrice avait le droit d’exiger ceux de ma gestion des revenus de ma grand’mère.

« Non certes, répondit l’avoué. On n’a pas de questions à vous faire là-dessus. Je demande qu’on insiste seulement sur la réalité de vos recettes. Vous êtes mineure et n’avez pas le droit de remettre une dette. Votre tutrice a celui d’exiger les rentrées qui vous sont acquises. »

Cette réponse me rendit la force prête à m’abandonner. Tomber dans une série de mensonges et de fausses explications ne m’eût peut-être pas été possible. Mais, du moment qu’il ne s’agissait que de persister dans un oui pour sauver Deschartres, je crus que je ne devais pas hésiter. Je ne sais pas s’il était en aussi grand péril que je me l’imaginais. Sans doute on lui eût donné le temps de vendre son domaine pour s’acquitter, et l’eût-il vendu à bas prix, il lui restait pour vivre la pension que lui avait assignée ma grand’mère par son testament[26]. Mais les idées de déshonneur et de prison pour dettes me bouleversaient l’esprit.

Ma mère insista comme le lui suggéra l’avoué. « Si M. Deschartres vous a versé dix-huit mille francs, c’est ce qu’on saura bien. Vous n’en donneriez pas votre parole d’honneur ! »

Je sentis un frisson, et je vis Deschartres prêt à tout confesser.

— Je la donnerais ! m’écriai-je.

— Donne-la en ce cas, me dit ma tante, qui me croyait sincère et qui voulait voir finir ce débat.

— Non, mademoiselle, reprit l’avoué, ne la donnez pas.

— Je veux qu’elle la donne ! s’écria ma mère, à qui j’eus ensuite bien de la peine à pardonner de m’avoir infligé cette torture.

— Je la donne, lui répondis-je très émue, et Dieu est avec moi contre vous dans cette affaire-ci !

— Elle a menti, elle ment ! cria ma mère. Une dévote ! une philosophailleuse ! Elle ment et se vole elle-même !

— Oh ! pour cela, dit l’avoué en souriant, elle en a bien le droit, et ne fait de tort qu’à sa dot.

— Je la conduirai avec son Deschartres, jusque chez le juge de paix, dit ma mère. Je lui ferai faire serment sur le Christ, sur l’Évangile !

— Non, madame, dit l’avoué, tranquille comme un homme d’affaires, vous vous en tiendrez là ; et quant à vous, mademoiselle, me dit-il avec une certaine bienveillance, soit d’approbation, soit de pitié pour mon désintéressement, je vous demande pardon de vous avoir tourmentée. Chargé de soutenir vos intérêts, je m’y suis cru obligé. Mais personne ici n’a le droit de révoquer votre parole en doute, et je pense que l’on doit passer outre sur ce détail.

J’ignore ce qu’il pensait de tout ceci. Je ne m’en occupai point et je n’eusse point su lire à travers la figure d’un avoué. La dette de Deschartres fut rayée au registre, on s’occupa d’autre chose et on se sépara.

Je réussis à me trouver seule un instant sur l’escalier avec mon pauvre précepteur. « Aurore, me dit-il avec les larmes dans les yeux, je vous payerai, vous n’en doutez pas ? »

— Certes, je n’en doute pas, répondis-je voyant qu’il éprouvait quelque humiliation. La belle affaire ! Dans deux ou trois ans votre domaine sera en plein rapport.

— Sans doute ! bien certainement ! s’écria-t-il, rendu à la joie de ses illusions. Dans trois ans, ou il me rapportera trois mille livres de rente, ou je le vendrai cinquante mille francs. Mais j’avoue, que, pour le moment, je n’en trouve que douze mille, et que si l’on m’eût retenu la pension de votre grand’mère pendant six années, il m’aurait fallu mendier je ne sais quel gagne-pain. Vous m’avez sauvé, vous avez souffert. Je vous remercie.

Tant que je pus rester chez ma tante auprès de Clotilde, mon existence, malgré de fréquentes secousses, me parut tolérable. Mais quand je fus installée rue Neuve-des-Mathurins, elle ne le fut point.

Ma mère, irritée contre tout ce que j’aimais, me déclara que je n’irais point au couvent. Elle m’y laissa embrasser une fois mes religieuses et mes compagnes, et me défendit d’y retourner. Elle renvoya brusquement ma femme de chambre, qui lui déplaisait, et chassa même mon chien. Je le pleurai, parce que c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase.

M. de Villeneuve vint lui demander de m’emmener dîner chez lui. Elle lui répondit que madame de Villeneuve eût à venir elle-même lui faire cette demande. Elle était dans son droit sans doute, mais elle parlait si sèchement que mon cousin perdit patience, lui répondit que jamais sa femme ne mettrait les pieds chez elle, et partit pour ne plus revenir. Je ne l’ai revu que plus de vingt ans après.

De même que mon bon cousin m’a pardonné et me pardonne encore de ne pas partager toutes ses idées, je lui pardonne de m’avoir abandonnée ainsi à mon triste sort. Pouvait-il ne pas le faire ? Je ne le sais. Il eût fallu de sa part une patience que je n’aurais certes pas eue pour mon compte, si je n’eusse eu affaire à ma propre mère. Et puis, quand même il eût dévoré en silence sa première algarade, n’eût-elle pas recommencé le lendemain ?

Cependant il m’a fallu des années, je le confesse, pour oublier la manière dont il me quitta, sans même me dire un mot d’adieu et de consolation, sans jeter les yeux sur moi, sans me laisser une espérance, sans m’écrire le lendemain pour me dire que je trouverais toujours un appui en lui quand il me serait possible de l’invoquer. Je m’imaginai qu’il était las des ennuis que lui suscitait son impuissante tutelle et qu’il était content de trouver une vive occasion de s’en débarrasser. Je me demandai si madame de Villeneuve, qui avait déjà l’âge d’une matrone, n’aurait pas pu, par un léger simulacre de politesse dont ma mère eût été flattée, la décider à me laisser continuer mes visites chez elle ; si, tout au moins, on n’eût pas pu tenter un peu plus, sauf à me laisser là, avec la confiance d’inspirer quelque intérêt et de pouvoir y recourir plus tard sans crainte d’être importune. Je m’attendais à quelque chose de semblable. Il n’en fut rien. La famille de mon père resta muette. L’appréhension de la trouver close m’empêcha d’y jamais frapper. Je ne sais si ma fierté fut exagérée, mais il me fut impossible de la faire plier à des avances. J’étais un enfant, il est vrai, et bien que je n’eusse aucun tort, je devais faire les premiers pas ; mais on va voir ce qui m’en empêcha.

Mon autre cousin, Auguste de Villeneuve, frère de René, vint me voir aussi une dernière fois. Sans être aussi liée avec lui, j’étais plus familière, je ne sais pourquoi. Il était aussi très bon, mais il manquait un peu de tact. Je me plaignis à lui de l’abandon de René : « Ah dame ! me dit-il avec son grand sang-froid indolent, tu n’as pas agi comme on te le recommandait. On voulait te voir entrer au couvent, tu ne l’as pas fait. Tu sors avec ta mère, avec sa fille, avec le mari de sa fille, avec M. Pierret. On t’a vue dans la rue avec tout ce monde-là. C’est une société impossible, je ne dis pas pour moi, ça me serait bien égal, mais pour ma belle-sœur et pour les femmes de toute famille honorable où nous aurions pu te faire entrer par un bon mariage.

Sa franchise éclaircissait une grande question d’avenir pour moi. Je lui demandai d’abord comment il m’était possible, ayant affaire à une personne que la résistance la plus polie et la plus humble exaspérait, d’entrer au couvent contre sa volonté, de refuser de sortir avec elle et de ne pas voir son entourage. – Comme il ne pouvait me donner une réponse satisfaisante, je lui demandai, si d’ailleurs, refuser de voir ma sœur, son mari et Pierret, au cas où cela me serait possible, lui paraissait conciliable avec les liens du sang, de l’amitié et du devoir.

Il ne me répondit pas davantage ; seulement il me dit : — Je vois que tu tiens à ta famille maternelle et que tu es décidée à ne jamais rompre avec ces gens-là. Je croyais le contraire ! C’est différent.

— J’ai pu, lui dis-je, dans des moments de douleur et de colère intérieure, souhaiter de quitter ma mère, qui me rend fort malheureuse, et comme je ne vois pas qu’elle soit heureuse de notre réunion, je désirerais encore beaucoup le couvent, ou bien je m’arrangerais d’un mariage qui me soustrairait à son autorité absolue ; mais quelque tort qu’elle puisse avoir, j’ai toujours été résolue à la fréquenter et à ne me rendre complice d’aucun affront qui lui serait fait.

— Eh bien, reprit-il, toujours aussi froid et faisant des grimaces nerveuses qui lui étaient habituelles et qui semblaient lui servir à rassembler ses idées et ses paroles ; en bonne religion, tu as raison ; mais ainsi ne va pas le monde. Ce que nous appelons un bon mariage pour toi, c’est un homme ayant quelque fortune et de la naissance. Je t’assure qu’aucun de ces hommes-là ne viendra te trouver ici, et que, même quand tu auras attendu trois ans, l’époque de ta majorité, tu ne seras pas plus facile à bien marier qu’aujourd’hui. Quant à moi, je ne m’en chargerais pas : on me jetterait à la tête que tu as vécu trois ans chez ta mère et avec toutes sortes de bonnes gens qu’on ne serait pas fort aise de fréquenter. Ainsi, je te conseille de te marier toi-même comme tu pourras. Qu’est-ce que ça me fait, à moi, que tu épouses un roturier ? S’il est honnête homme, je le verrai parfaitement et je ne t’en aimerai certainement pas moins. Or donc, à revoir, dans ce temps-là ! car je vois que ta mère tourne autour de nous et qu’elle va me flanquer à la porte !

Là-dessus, il prit son chapeau et s’en fut en me disant : « Adieu, ma tante ! »

Je ne lui en voulus pas, à lui. Il ne s’était jamais chargé de moi. Sa franchise me mettait à l’aise et sa promesse d’amitié constante me consolait amplement de la perte d’un bon parti. Je l’ai retrouvé aussi amicalement insouciant et tranquillement bon peu d’années après mon mariage.

Mais cette rupture momentanée de sa part, absolue de celle de tout le reste de la famille, me donna bien à penser.

J’avais peut-être oublié, depuis quelques années, qui j’étais et comme quoi mon sang royal s’était perdu dans mes veines en s’alliant, dans le sein de ma mère, au sang plébéien. Je ne crois pas, je suis même certaine que je n’avais pas cru m’élever au-dessus de moi-même en regardant comme naturelle et inévitable l’idée d’entrer dans une famille noble, de même que je ne me crus pas déchue pour n’avoir plus à y prétendre. Au contraire, je me sentais soulagée d’un grand poids. J’avais toujours eu de la répugnance, d’abord par instinct, ensuite par raisonnement, à m’incorporer dans une caste qui n’existait que par la négation de l’égalité. À supposer que j’eusse été décidée au mariage, ce qui n’était réellement pas encore, j’aurais, autant que possible, suivi le vœu de ma grand’mère, mais sans être persuadée que la naissance eût la moindre valeur sérieuse, et dans le cas seulement où j’aurais rencontré un patricien sans morgue et sans préjugés.

Mon cousin Auguste me signifiait, de par la loi du monde, qu’il n’en est pas et qu’il ne peut y en avoir. Tout en avouant que ma manière de voir était religieuse et honorable pour moi, il déclarait qu’elle me déshonorait aux yeux du monde, que personne ne m’y pardonnerait d’avoir fait mon devoir, et que lui-même ne se chargerait pas de trouver quelqu’un qui dût m’approuver.

Que devais-je donc faire selon lui et selon son monde ? M’enfuir de chez ma mère, faire connaître, par un éclat, qu’elle ne me rendait pas heureuse, ou faire supposer pis encore, c’est-à-dire que mon honneur était en danger auprès d’elle ? Cela n’était pas, et si cela eût été, le retentissement de ma situation ainsi proclamée m’eût-il rendue beaucoup plus mariable au gré de mes cousins ?

Devais-je, à défaut de la fuite, me révolter ouvertement contre ma mère, l’injurier, la menacer ? Quoi ? que voulait-on de moi ? Tout ce que j’eusse pu faire eût été si impossible et si odieux, que je ne le comprends pas encore.

C’est bien trop me défendre sans doute d’avoir fait mon devoir ; mais si j’insiste sur ma situation personnelle, c’est que j’ai fort à cœur de prouver ce que c’est que l’opinion du monde, la justice de ses arrêts et l’importance de sa protection.

On représente toujours ceux qui secouent ses entraves comme des esprits pervers, ou tout au moins si orgueilleux et si brouillons qu’ils troublent l’ordre établi et la coutume régnante, pour le seul plaisir de mal faire. Je suis pourtant un petit exemple, entre mille plus sérieux et plus concluants, de l’injustice et de l’inconséquence de cette grande coterie plus ou moins nobiliaire qui s’intitule modestement le monde. En disant inconséquence et injustice, je suis calme jusqu’à l’indulgence ; je devrais dire l’impiété : car, pour mon compte, je ne pouvais envisager autrement la réprobation qui devait s’attacher à moi pour avoir observé les devoirs les plus sacrés de la famille.

Qu’on sache bien que je ne m’en prenais pas, que je ne m’en suis jamais prise à mes parents paternels. Ils étaient de ce monde-là, ils n’en pouvaient refaire le code à leur usage et au mien. Ma grand’mère, ne pouvant se décider à envisager pour moi un avenir contraire à ses vœux, avait arraché d’eux la promesse de me réintégrer dans la caste où, par leurs femmes[27] (les Villeneuve n’étaient pas de vieille souche), ils avaient été réintégrés eux-mêmes. Les sacrifices qu’ils avaient dû faire pour s’y tenir, ils trouvaient naturel de me les imposer. Mais ils oubliaient que pour pousser ces sacrifices jusqu’à fouler aux pieds le respect filial (ce que certes ils n’eussent pas fait eux-mêmes), il m’eût fallu, outre un mauvais cœur et une mauvaise conscience, la croyance à l’inégalité originelle.

Or je n’acceptais pas cette inégalité. Je ne l’avais jamais comprise, jamais supposée. Depuis le dernier des mendiants jusqu’au premier des rois, je savais par mon instinct, par ma conscience, par la loi du Christ surtout, que Dieu n’avait mis au front de personne ni un sceau de noblesse, ni un sceau de vasselage. Les dons mêmes de l’intelligence n’étaient rien devant lui sans la volonté du bien, et d’ailleurs cette intelligence innée, il la laissait tomber dans le cerveau d’un crocheteur tout aussi bien que dans celui d’un prince.

Je donnai des larmes à l’abandon de mes parents. Je les aimais. Ils étaient les fils de la sœur de mon père, mon père les avait chéris, ma grand’mère les avait bénis ; ils avaient souri à mon enfance ; j’aimais certains de leurs enfants : madame de la Roche-Aymon, fille de René ; Félicie, fille d’Auguste, adorable créature, morte à la fleur de l’âge, et son frère Léonce, d’un esprit charmant.

Mais je pris vite mon parti sur ce qui devait être rompu entre nous tous : les liens de l’affection et de la famille, non, certes, mais bien ceux de la solidarité d’opinion et de position.

Quant au beau mariage qu’ils devaient me procurer, je confesse que ce fut une grande satisfaction pour moi d’en être débarrassée. J’avais donné mon assentiment à une proposition de madame de Pontcarré, que ma mère repoussa. Je vis que, d’une part, ma mère ne voudrait jamais de noblesse, que, de l’autre, la noblesse ne voulait plus de moi. Je me sentis enfin libre, par la force des choses, de rompre le vœu de ma grand’mère et de me marier selon mon cœur (comme avait fait mon père), le jour où je m’y sentirais portée.

Je l’étais encore si peu que je ne renonçais point à l’idée de me faire religieuse. Ma courte visite au couvent avait ravivé mon idéal de bonheur de ce côté-là. Je me disais bien que je n’étais plus dévote à la manière de mes chères recluses ; mais l’une d’elles, madame Françoise, ne l’était pas et passait pour s’occuper de science. Elle vivait là en paix comme un père dominicain des anciens jours. La pensée de m’élever par l’étude et la contemplation des plus hautes vérités au-dessus des orages de la famille et des petitesses du monde me souriait une dernière fois.

Il est bien possible que j’eusse pris ce parti à ma majorité, c’est-à-dire après trois ans d’attente, si ma vie eût été tolérable jusque-là. Mais elle le devenait de moins en moins. Ma mère ne se laissait toucher et persuader par aucune de mes résignations. Elle s’obstinait à voir en moi une ennemie secrètement irréconciliable. D’abord elle triompha de se voir débarrassée du contrôle de mon tuteur et me railla du désespoir qu’elle m’attribuait. Elle fut étonnée de me voir si bien détachée des grandeurs du monde ; mais elle n’y crut pas et jura qu’elle briserait ma sournoiserie.

Soupçonneuse à l’excès et portée d’une manière toute maladive, toute délirante, à incriminer ce qu’elle ne comprenait pas, elle élevait, à tout propos, des querelles incroyables. Elle venait m’arracher mes livres des mains, disant qu’elle avait essayé de les lire, qu’elle n’y avait entendu goutte, et que ce devaient être de mauvais livres. Croyait-elle réellement que je fusse vicieuse ou égarée, ou bien avait-elle besoin de trouver un prétexte à ses imputations, afin de pouvoir dénigrer la belle éducation que j’avais reçue ? Tous les jours c’étaient de nouvelles découvertes qu’elle me faisait faire sur ma perversité.

Quand je lui demandais avec insistance où elle avait pris de si étranges notions sur mon compte, elle disait avoir eu des correspondances à La Châtre, et savoir, jour par jour, heure par heure, tous les désordres de ma conduite. Je n’y croyais pas, je m’effrayais de l’idée que ma pauvre mère était folle. Elle le devina, un jour, au redoublement de silence et de soins qui étaient ma réponse habituelle à ses invectives. « Je vois bien, dit-elle, que tu fais semblant de me croire en délire. Je vais te prouver que je vois clair et que je marche droit. »

Elle exhiba alors cette correspondance sans vouloir me laisser jeter les yeux sur l’écriture, mais en me lisant des pages entières qu’elle n’improvisait certes pas. C’était le tissu de calomnies monstrueuses et d’aberrations stupides dont j’ai déjà parlé et dont je m’étais tant moquée à Nohant. Les ordures de la petite ville s’étaient emparées de l’imagination vive et faible de ma mère. Elles s’y étaient gravées jusqu’à y détruire le plus simple raisonnement. Elles n’en sortirent entièrement qu’au bout de plusieurs années, quand elle me vit sans prévention et que tous ses sujets d’amertume eurent disparu.

Elle se disait renseignée ainsi par un des plus intimes amis de notre maison. Je ne répondis rien, je ne pouvais rien répondre. Le cœur me levait de dégoût. Elle se mit au lit, triomphante de m’avoir écrasée. Je me retirai dans ma chambre ; j’y restai sur une chaise jusqu’au grand jour, hébétée, ne pensant à rien, sentant mourir mon corps et mon âme tout ensemble.

VIII

Singularités, grandeurs et agitations de ma mère. – Une nuit d’expansion. – Parallèle. – Le Plessis. – Mon père James et ma mère Angèle. – Bonheur de la campagne. – Retour à la santé, à la jeunesse et à la gaieté. – Les enfants de la maison. – Opinions du temps. – Loïsa Puget. – M. Stanislas et son cabinet mystérieux. – Je rencontre mon futur mari. – Sa prédiction. – Notre amitié. – Son père. – Bizarreries nouvelles. – Retour de mon frère. – La baronne Dudevant. – Le régime dotal. – Mon mariage. – Retour à Nohant. – Automne 1823.

Pour supporter une telle existence, il eût fallu être une sainte. Je ne l’étais pas, malgré mon ambition de le devenir. Je ne sentais pas mon organisation seconder les efforts de ma volonté. J’étais affreusement ébranlée dans tout mon être. Ce bouquet à toutes mes agitations et à toutes mes tristesses portait un si rude coup à mon système nerveux, que je ne dormais plus du tout et que je me sentais mourir de faim, sans pouvoir surmonter le dégoût que me causait la vue des aliments. J’étais secouée à tout instant par des sursauts fébriles et je sentais mon cœur aussi malade que mon corps. Je ne pouvais plus prier. J’essayai de faire mes dévotions à Pâques. Ma mère ne voulut pas me permettre d’aller voir l’abbé de Prémord, qui m’eût fortifiée et consolée. Je me confessai à un vieux bourru qui, ne comprenant rien aux révoltes intérieures contre le respect filial dont je m’accusais, me demanda le pourquoi et le comment, et si ces révoltes de mon cœur étaient bien on mal fondées.

« Ce n’est pas là la question, lui répondis-je. Selon ma religion, elles ne doivent jamais être assez fondées pour n’être pas combattues. Je m’accuse d’avoir soutenu ce combat avec mollesse. »

Il persista à me demander de lui faire la confession de ma mère. Je ne répondis rien, voulant recevoir l’absolution et ne pas recommencer la scène de La Châtre.

« Au reste, si je vous interroge, dit-il, frappé de mon silence, c’est pour vous éprouver. Je voulais voir si vous accuseriez votre mère, et puisque vous ne le faites pas, je vois que votre repentir est réel et que je peux vous absoudre. »

Je trouvai cette épreuve inconvenante et dangereuse pour la sûreté des familles. Je me promis de ne plus me confesser au premier venu, et je commençai à sentir un grand dégoût pour la pratique d’un sacrement si mal administré. Je communiai le lendemain, mais sans ferveur, quelque effort que je fisse, et encore plus dérangée et choquée du bruit qui se faisait dans les églises que je ne l’avais été à la campagne.

Les personnes qui entouraient ma mère étaient excellentes envers moi, mais ne pouvaient ou ne savaient pas me protéger. Ma bonne tante prétendait qu’il fallait rire des lubies de sa sœur et croyait la chose possible de ma part. Pierret, plus juste et plus intelligent que ma mère à l’habitude, mais parfois aussi susceptible et aussi fantasque, prenait ma tristesse pour de la froideur et me la reprochait avec sa manière furibonde et comique qui ne pouvait plus me divertir. Ma bonne Clotilde ne pouvait rien pour moi. Ma sœur était froide et avait répondu à mes premières effusions avec une sorte de méfiance, comme si elle se fût attendue à de mauvais procédés de ma part. Son mari était un excellent homme qui n’avait aucune influence sur la famille. Mon grand-oncle de Beaumont ne fut point tendre. Il avait toujours eu un fonds d’égoïsme qui ne lui permettait plus de supporter une figure pâle et triste à sa table sans la taquiner jusqu’à la dureté. Il vieillissait aussi beaucoup, souffrait de la goutte et faisait de fréquentes algarades dans son intérieur, et même à ses convives quand ils ne s’efforçaient pas de le distraire et ne réussissaient pas à l’amuser. Il commençait à aimer les commérages, et je ne sais jusqu’à quel point ma mère ne l’avait pas imprégné de ceux dont j’étais l’objet à La Châtre !

Ma mère n’était pas cependant toujours tendue et irritée. Elle avait ses bons retours de candeur et de tendresse par où elle me reprenait. C’était là le pire. Si j’avais pu arriver à la froideur et à l’indifférence, je serais peut-être arrivée au stoïcisme ; mais cela m’était impossible. Qu’elle versât une larme, qu’elle eût pour moi une inquiétude, un soin maternel, je recommençais à l’aimer et à espérer. C’était la route du désespoir : tout était brisé et remis en question le lendemain.

Elle était malade. Elle traversait une crise qui fut exceptionnellement longue et douloureuse chez elle, sans jamais abattre son activité, son courage et son irritation. Cette énergique organisation ne pouvait franchir sans un combat terrible le seuil de la vieillesse. Encore jolie et rieuse, elle n’avait pourtant aucune jalousie de femme contre la jeunesse et la beauté des autres. C’était une nature chaste, quoi qu’on en ait dit et pensé, et ses mœurs étaient irréprochables. Elle avait le besoin des émotions violentes, et, quoique sa vie en eût été abreuvée, ce n’était jamais assez pour cette sorte de haine étrange et bien certainement fatale qu’elle avait pour le repos de l’esprit et du corps. Il lui fallait toujours renouveler son atmosphère agitée par des agitations nouvelles, changer de logement, se brouiller ou se raccommoder avec quelqu’un ou quelque chose, aller passer quelques heures à la campagne et se dépêcher de revenir tout d’un coup pour fuir la campagne ; dîner dans un restaurant, et puis dans un autre ; bouleverser même sa toilette de fond en comble chaque semaine.

Elle avait de petites manies qui résumaient bien cette-mobilité inquiète. Elle achetait un chapeau qui lui semblait charmant. Le soir même, elle le trouvait hideux. Elle en ôtait le nœud, et puis les fleurs, et puis les ruches. Elle transposait tout cela avec beaucoup d’adresse et de goût. Son chapeau lui plaisait ainsi tout le lendemain. Mais le jour suivant c’était un autre changement radical, et ainsi pendant huit jours, jusqu’à ce que le malheureux chapeau, toujours transformé, lui devînt indifférent. Alors elle le portait avec un profond mépris disant qu’elle ne se souciait d’aucune toilette et attendant qu’elle se prît de fantaisie pour un chapeau neuf.

Elle avait encore de très beaux cheveux noirs. Elle s’ennuya d’être brune et mit une perruque blonde qui ne réussit point à l’enlaidir. Elle s’aima blonde pendant quelque temps, puis elle se déclara filasse et prit le châtain clair. Elle revint bientôt à un blond cendré, puis retourna à un noir doux, et fit si bien que je la vis avec des cheveux différents pour chaque jour de la semaine.

Cette frivolité enfantine n’excluait pas des occupations laborieuses et des soins domestiques très minutieux. Elle avait aussi ses délices d’imagination et lisait M. d’Arlincourt avec rage jusqu’au milieu de la nuit, ce qui ne l’empêchait pas d’être debout à six heures du matin et de recommencer ses toilettes, ses courses, ses travaux d’aiguille, ses rires, ses désespoirs et ses emportements.

Quand elle était de bonne humeur, elle était vraiment charmante et il était impossible de ne pas se laisser aller à sa gaieté pleine de verve et de saillies pittoresques. Malheureusement cela ne durait jamais une journée entière, et la foudre tombait sur vous on ne savait de quel coin du ciel.

Elle m’aimait cependant, ou du moins elle aimait en moi le souvenir de mon père et celui de mon enfance ; mais elle haïssait aussi en moi le souvenir de ma grand’mère et de Deschartres. Elle avait couvé trop de ressentiment et dévoré trop d’humiliations intérieures pour n’avoir pas besoin d’une éruption de volcan longue, terrible, complète. La réalité ne lui suffisait pas pour accuser et maudire. Il fallait que l’imagination se mît de la partie. Si elle digérait mal, elle se croyait empoisonnée et n’était pas loin de m’en accuser.

Un jour, ou plutôt une nuit, je crus que toute amertume devait être effacée entre nous et que nous allions nous entendre et nous aimer sans souffrance.

Elle avait été dans le jour d’une violence extrême, et, comme de coutume, elle était bonne et pleine de raison dans son apaisement. Elle se coucha et me dit de rester près de son lit jusqu’à ce qu’elle dormît, parce qu’elle se sentait triste. Je l’amenai, je ne sais comment, à m’ouvrir son cœur, et j’y lus tout le malheur de sa vie et de son organisation. Elle me raconta plus de choses que je n’en voulais savoir, mais je dois dire qu’elle le fit avec une simplicité et une sorte de grandeur singulières. Elle s’anima au souvenir de ses émotions, rit, pleura, accusa, raisonna même avec beaucoup d’esprit, de sensibilité et de force. Elle voulait m’initier au secret de toutes ses infortunes, et, comme emportée par une fatalité de la douleur, elle cherchait en moi l’excuse de ses souffrances et la réhabilitation de son âme.

« Après tout, dit-elle en se résumant et en s’asseyant sur son lit, où elle était belle avec son madras rouge sur sa figure pâle qu’éclairaient de si grands yeux noirs, je ne me sens coupable de rien. Il ne me semble pas que j’aie jamais commis sciemment une mauvaise action ; j’ai été entraînée, poussée, souvent forcée de voir et d’agir. Tout mon crime, c’est d’avoir aimé. Ah ! si je n’avais pas aimé ton père, je serais riche, libre, insouciante et sans reproche, puisque avant ce jour-là je n’avais jamais réfléchi à quoi que ce soit. Est-ce qu’on m’avait enseigné à réfléchir, moi ? Je ne savais ni a ni b. Je n’étais pas plus fautive qu’une linotte. Je disais mes prières soir et matin comme on me les avait apprises, et jamais Dieu ne m’avait fait sentir qu’elles ne fussent pas bien reçues.

« Mais à peine me fus-je attachée à ton père que le malheur et le tourment se mirent après moi. On me dit, on m’apprit que j’étais indigne d’aimer. Je n’en savais rien et je n’y croyais guère. Je sentais mon cœur plus aimant, et mon amour plus vrai que ceux de ces grandes dames qui me méprisaient et à qui je le rendais bien. J’étais aimée. Ton père me disait : « Moque-toi de tout cela comme je m’en moque. » J’étais heureuse et je le voyais heureux. Comment aurais-je pu me persuader que je le déshonorais ?

« Voilà pourtant ce qu’on m’a dit sur tous les tons, quand il n’a plus été là pour me défendre. Il m’a fallu alors réfléchir, m’étonner, me questionner, arriver à me sentir humiliée et à me détester moi-même, ou bien à humilier les autres dans leur hypocrisie et à les détester de toutes mes forces.

« C’est alors que moi, si gaie, si insouciante, si sûre de moi, si franche, je me suis senti des ennemis. Je n’avais jamais haï : je me suis mise à haïr presque tout le monde. Je n’avais jamais pensé à ce que c’est que votre belle société avec sa morale, ses manières, ses prétentions. Ce que j’en avais vu m’avait toujours fait rire comme très drôle. J’ai vu que c’était méchant et faux. Ah ! je te déclare bien que si, depuis mon veuvage, j’ai vécu sagement, ce n’est pas pour faire plaisir à ces gens-là, qui exigent des autres ce qu’ils ne font pas. C’est parce que je ne pouvais plus faire autrement. Je n’ai aimé qu’un homme dans ma vie, et après l’avoir perdu, je ne me souciais plus de rien ni de personne. »

Elle pleura, au souvenir de mon père, des torrents de larmes, s’écriant : « Ah ! que je serais devenue bonne si nous avions pu vieillir ensemble ! Mais Dieu me l’a arraché tout au milieu de mon bonheur. Je ne maudis pas Dieu : il est le maître ; mais je déteste et maudis l’humanité !… » – Et elle ajouta naïvement et comme lasse de cette effusion : « Quand j’y pense. Heureusement je n’y pense pas toujours. »

C’était la contre-partie de la confession de ma grand’mère que j’entendais et recevais. La mère et l’épouse se trouvaient là en complète opposition dans l’effet de leur douleur. L’une qui, ne sachant plus que faire de sa passion et ne pouvant la reporter sur personne, acceptait l’arrêt du ciel, mais sentait son énergie se convertir en haine contre le genre humain ; l’autre qui, ne sachant plus que faire de sa tendresse, avait accusé Dieu, mais avait reporté sur ses semblables des trésors de charité.

Je restais ensevelie dans les réflexions que soulevait en moi ce double problème. Ma mère me dit brusquement : « Eh bien ! je t’en ai trop dit, je le vois, et à présent tu me condamnes et me méprises en connaissance de cause ! J’aime mieux ça. J’aime mieux t’arracher de mon cœur et n’avoir plus rien à aimer après ton père, pas même toi !

— Quant à mon mépris, lui répondis-je en la prenant toute tremblante et toute crispée entre mes bras, vous vous trompez bien. Ce que je méprise, c’est le mépris du monde. Je suis aujourd’hui pour vous contre lui, bien plus que je ne l’étais à cet âge que vous me reprochez toujours d’avoir oublié. Vous n’aviez que mon cœur, et à présent ma raison et ma conscience sont avec vous. C’est le résultat de ma belle éducation que vous raillez trop, de la religion et de la philosophie que vous détestez tant. Pour moi, votre passé est sacré, non pas seulement parce que vous êtes ma mère, mais parce qu’il m’est prouvé par le raisonnement que vous n’avez jamais été coupable.

— Ah ! vraiment ! mon Dieu ! s’écria ma mère, qui m’écoutait avec avidité. Alors, qu’est-ce que tu condamnes donc en moi ?

— Votre aversion et vos rancunes contre ce monde, ce genre humain tout entier sur qui vous êtes entraînée à vous venger de vos souffrances. L’amour vous avait faite heureuse et grande, la haine vous fait injuste et malheureuse.

— C’est vrai, c’est vrai ! dit-elle. C’est trop vrai ! Mais comment faire ? Il faut aimer ou haïr. Je ne peux pas être indifférente et pardonner par lassitude.

— Pardonnez au moins par charité.

— La charité ? oui, tant qu’on voudra pour les pauvres malheureux qu’on oublie ou qu’on méprise parce qu’ils sont faibles ! Pour les pauvres filles perdues qui meurent dans la crotte pour n’avoir jamais pu être aimées. De la charité pour ceux qui souffrent sans l’avoir mérité ? Je leur donnerais jusqu’à ma chemise, tu le sais bien ! Mais de la charité pour les comtesses, pour madame une telle qui a déshonoré cent fois un mari aussi bon que le mien, par galanterie ; pour monsieur un tel qui n’a blâmé l’amour de ton père que le jour où j’ai refusé d’être sa maîtresse… Tous ces gens-là, vois-tu, sont des infâmes ; ils font le mal, ils aiment le mal, et ils ont de la religion et de la vertu plein la bouche.

— Vous voyez pourtant qu’il y a, outre la loi divine, une loi fatale qui nous prescrit le pardon des injures et l’oubli des souffrances personnelles, car cette loi nous frappe et nous punit quand nous l’avons trop méconnue.

— Comment ça ? explique-toi clairement.

— À force de nous tendre l’esprit et de nous armer le cœur contre les gens mauvais et coupables, nous prenons l’habitude de méconnaître les innocents et d’accabler de nos soupçons et de nos rigueurs ceux qui nous respectent et nous chérissent.

— Ah ! tu dis cela pour toi ! s’écria-t-elle.

— Oui, je le dis pour moi ; mais je pourrais aussi le dire pour ma sœur, pour la vôtre, pour Pierret. Ne le croyez-vous pas, ne le dites-vous pas vous-même quand vous êtes calme ?

— C’est vrai que je fais enrager tout le monde quand je m’y mets, reprit-elle ; mais je ne sais pas le moyen de faire autrement. Plus j’y pense, plus je recommence, et ce qui m’a paru le plus injuste de ma part en m’endormant est ce qui me paraît le plus juste quand je me réveille. Ma tête travaille trop. Je sens quelquefois qu’elle éclate. Je ne suis bien portante et raisonnable que quand je ne pense à rien ; mais cela ne dépend pas de moi du tout. Plus je veux ne pas penser, plus je pense. Il faut que l’oubli vienne tout seul, à force de fatigue. C’est donc ce qu’on apprend dans tes livres, la faculté de ne rien penser du tout ?

On voit par cet entretien combien il m’était impossible d’agir sur l’instinct passionné de ma mère par le raisonnement, puisqu’elle prenait l’émotion de ses pensées tumultueuses pour de la réflexion, et cherchait son soulagement dans un étourdissement de lassitude qui lui ôtait toute conscience soutenue de ses injustices. Il y avait en elle un fonds de droiture admirable, obscurci à chaque instant par une fièvre d’imagination malade qu’elle n’était plus d’âge à combattre, ayant d’ailleurs vécu dans une complète ignorance des armes intellectuelles qu’il eût fallu employer.

C’était pourtant une âme très religieuse, et elle aimait Dieu ardemment, comme un refuge contre l’injustice des autres et contre la sienne propre. Elle ne voyait de clémence et d’équité qu’en lui, et, comptant sur une miséricorde sans limites, elle ne songeait pas à ranimer et à développer en elle le reflet de cette perfection. Il n’était même pas possible de lui faire entendre par des mots l’idée de cette relation avec Celui qui nous la donne. « Dieu, disait-elle, sait bien que nous sommes faibles, puisqu’il lui a plu de nous faire ainsi. »

La dévotion de ma sœur l’irritait souvent. Elle abhorrait les prêtres et lui parlait de ses curés comme elle me parlait de mes vieilles comtesses. Elle ouvrait souvent les Évangiles pour en lire quelques versets. Cela lui faisait du bien ou du mal, selon qu’elle était bien ou mal disposée. Calme, elle s’attendrissait aux larmes et aux parfums de Madeleine ; irritée, elle traitait le prochain comme Jésus traita les vendeurs dans le temple.

Elle s’endormit en me bénissant, en me remerciant du bien que je lui avais fait, et en déclarant qu’elle serait désormais toujours juste pour moi. « Ne t’inquiète plus, me dit-elle ; je vois bien à présent que tu ne méritais pas tout le chagrin que je t’ai fait. Tu vois juste, tu as de bons sentiments. Aime-moi, et sois bien certaine qu’au fond je t’adore. »

Cela dura trois jours. C’était bien long pour ma pauvre mère. Le printemps était arrivé, et, à cette époque de l’année ma grand’mère avait toujours remarqué que son caractère s’aigrissait davantage et frisait par moments l’aliénation ; je vis qu’elle ne s’était pas trompée.

Je crois que ma mère elle-même sentit son mal et désira être seule pour me le cacher. Elle me mena à la campagne, chez des personnes qu’elle avait vues trois jours auparavant à un dîner chez un vieux ami de mon oncle de Beaumont, et me quitta le lendemain de notre arrivée en me disant : « Tu n’es pas bien portante : l’air de la campagne te fera du bien. Je viendrai te chercher la semaine prochaine. »

Elle m’y laissa quatre ou cinq mois.

J’aborde de nouveaux personnages, un nouveau milieu où le hasard me jeta brusquement, et où la Providence me fit trouver des êtres excellents, des amis généreux, un temps d’arrêt dans mes souffrances, et un nouvel aspect des choses humaines.

Madame Rœttiers du Plessis était la plus franche et la plus généreuse créature du monde. Riche héritière, elle avait aimé dès l’enfance son oncle James Rœttiers, capitaine de chasseurs, troupier fini, dont la vive jeunesse avait beaucoup effrayé la famille. Mais l’instinct du cœur n’avait pas trompé la jeune Angèle. James fut le meilleur des époux et des pères. Ils avaient cinq enfants et dix ans de mariage quand je les connus. Ils s’aimaient comme au premier jour et se sont toujours aimés ainsi.

Madame Angèle, bien qu’à vingt-sept ans elle eût les cheveux gris, était charmante. Elle manquait de grâce, ayant toujours eu la pétulance, la franchise d’un garçon et la plus complète absence de coquetterie ; mais sa figure était délicate et jolie ; sa fraîcheur, qui contrastait avec cette chevelure argentée, rendait sa beauté très originale.

James avait la quarantaine et le front très dégarni ; mais ses yeux, bleus et ronds, pétillaient d’esprit et de gaieté, et toute sa physionomie peignait la bonté et la sincérité de son âme.

Les cinq enfants étaient cinq filles, dont une était élevée par le frère aîné de James, les quatre autres, habillées en garçons, couraient et grouillaient dans la maison la plus rieuse et la plus bruyante que j’eusse jamais vue.

Le château était une grande villa du temps de Louis XVI, jetée en pleine Brie, à deux lieues de Melun. Absence complète de vue et de poésie aux alentours, mais en revanche un parc très vaste et d’une belle végétation : des fleurs, des gazons immenses, toutes les aises d’une habitation que l’on ne quitte en aucune saison, et le voisinage d’une ferme considérable qui peuplait de bestiaux magnifiques les prairies environnantes. Madame Angèle et moi nous nous prîmes d’amitié à première vue. Bien qu’elle eût l’air d’un garçon sans en avoir les habitudes, tandis que j’en avais un peu l’éducation sans en avoir l’air, il y avait entre nous ce rapport que nous ne connaissions ni ruses ni vanités de femme, et nous sentîmes tout d’abord que nous ne serions jamais, en rien et à propos de personne, la rivale l’une de l’autre ; que, par conséquent, nous pouvions nous aimer sans méfiance et sans risque de nous brouiller jamais.

Ce fut elle qui provoqua ma mère à me laisser chez elle. Elle avait compté que nous y passerions huit jours. Ma mère s’ennuya dès le lendemain, et comme je soupirais en quittant déjà ce beau parc tout souriant de sa parure printanière, et ces figures ouvertes et sympathiques qui interrogeaient la mienne, madame Angèle, par sa décision de caractère et sa bienveillance assurée, trancha la difficulté. Elle était mère de famille si irréprochable, que ma propre mère ne pouvait s’inquiéter du qu’en dira-t-on, et comme cette maison était un terrain neutre pour ses antipathies et ses ressentiments, elle accepta sans se faire prier.

Cependant, comme au bout de la semaine, elle ne faisait pas mine de revenir, je commençai à m’inquiéter, non pas de mon abandon dans une famille que je voyais si respectable et si parfaite, mais de la crainte d’être à charge, et j’avouai mon embarras.

James me prit à part et me dit : « Nous savons toute l’histoire de votre famille. J’ai un peu connu votre père à l’armée, et j’ai été mis au courant, le jour où je vous ai vue à Paris, de ce qui s’est passé depuis sa mort ; comment vous avez été élevée par votre grand’mère, et comment vous êtes retombée sous la domination de votre mère. J’ai demandé pourquoi vous ne pouviez pas vous entendre avec elle. On m’a appris, et je l’ai vu au bout de cinq minutes, qu’elle ne pouvait se défendre de dire du mal de sa belle-mère devant vous, que cela vous blessait mortellement, et qu’elle vous tourmentait d’autant plus que vous baissiez la tête en silence. Votre air malheureux m’a intéressé à vous. Je me suis dit que ma femme vous aimerait comme je vous aimais déjà, que vous seriez pour elle une société sûre et une amie agréable. Vous avez parlé en soupirant du bonheur de vivre à la campagne. Je me suis promis du plaisir à vous donner ce plaisir-là. J’ai parlé le soir tout franchement à votre mère, et comme elle me disait avec la même franchise qu’elle s’ennuyait de votre figure triste et désirait vous voir mariée, je lui ai dit qu’il n’y avait rien de plus facile que de marier une fille qui a une dot, mais qu’elle ne vivait pas de manière à vous mettre à même de choisir ; car je voyais bien que vous êtes une personne à vouloir choisir, et vous avez raison. Alors je l’ai engagée à venir passer quelques semaines ici, où vous voyez que nous recevons beaucoup d’amis ou de camarades à moi, que je connais à fond, et sur lesquels je ne la laisserais pas se tromper. Elle a eu confiance, elle est venue ; mais elle s’est ennuyée, et elle est partie. Je suis sûr qu’elle consentira très bien à vous laisser avec nous tant que vous voudrez. Y consentez-vous vous-même ? Vous nous ferez plaisir, nous vous aimons déjà tout à fait. Vous me faites l’effet d’être ma fille et ma femme raffole de vous. Nous ne vous tourmenterons pas sur l’article du mariage. Nous ne vous en parlerons jamais, parce que nous aurions l’air de vouloir nous débarrasser de vous, ce qui ne ferait pas le compte d’Angèle ; mais si, parmi les braves gens qui nous entourent et nous fréquentent, il se trouve quelqu’un qui vous plaise, dites-le-nous, et nous vous dirons loyalement s’il vous convient ou non. »

Madame Angèle vint joindre ses instances à celles de son mari. Il n’y avait pas moyen de se tromper à leur sincérité, à leur sympathie. Ils voulaient être mon père et ma mère, et je pris l’habitude, que j’ai toujours gardée, de les appeler ainsi. Toute la maison s’y habitua aussitôt, jusqu’aux domestiques, qui me disaient : « Mademoiselle, votre père vous cherche, votre mère vous demande. » Ces mots en disent plus que ne le ferait un récit détaillé des soins, des attentions, des tendresses délicates et soutenues qu’eurent pour moi ces deux excellents êtres. Madame Angèle me vêtit et me chaussa, car j’étais en guenilles et en savates. J’eus à ma disposition une bibliothèque, un piano et un cheval excellent. C’était le superflu de mon bonheur.

J’eus quelque ennui d’abord des assiduités d’un brave officier en retraite qui me fit la cour. Il n’avait absolument rien que sa demi-solde et il était le fils d’un paysan. Cela me mit bien mal à l’aise pour le décourager. Il ne me plaisait pas du tout, et il était si honnête homme que je n’osais point croire qu’il ne fût épris que de ma dot. J’en parlai au père James en lui remontrant qu’il m’ennuyait, mais que j’avais si grand’peur de l’humilier et de lui laisser croire que je le dédaignais à cause de sa pauvreté, que je ne savais comment m’y prendre pour m’en débarrasser. Il s’en chargea, et ce brave garçon partit sans rancune contre moi.

Plusieurs autres offres de mariage furent faites par mon oncle Maréchal, mon oncle de Beaumont, Pierret, etc. Il y en eut de très satisfaisantes, pour parler le langage du monde, sous le rapport de la fortune et même de la naissance, malgré la prédiction de mon cousin Auguste. Je refusai tout, non pas brusquement, ma mère s’y fut obstinée, mais avec assez d’adresse pour qu’on me laissât tranquille. Je ne pouvais accepter l’idée d’être demandée en mariage par des gens qui ne me connaissaient pas, qui ne m’avaient jamais vue, et qui par conséquent ne songeaient qu’à faire une affaire.

Mes bons parents du Plessis, voyant bien réellement que je n’étais pas pressée, me prouvèrent bien réellement aussi qu’ils n’étaient pas pressés non plus de me voir prendre un parti. Ma vie auprès d’eux était enfin conforme à mes goûts et salutaire à mon cœur malade.

Je n’ai pas dit tout ce que j’avais souffert de la part de ma mère. Je n’ai pas besoin d’entrer dans le détail de ses violences et de leurs causes, qui étaient si fantasques qu’elles en paraîtraient invraisemblables. À quoi bon d’ailleurs ? Elles sont bien mille fois pardonnées dans mon cœur, et comme je ne me crois pas meilleure que Dieu, je suis bien certaine qu’il les lui a pardonnées aussi. Pourquoi offrirais-je ce détail au jugement de beaucoup de lecteurs, qui ne sont peut-être ni plus patients, ni plus justes à l’habitude, que ne l’était ma pauvre mère dans ses crises nerveuses ? J’ai tracé fidèlement son caractère, j’en ai montré le côté grand et le côté faible. Il n’y a à voir en elle qu’un exemple de la fatalité produite bien moins par l’organisation de l’individu que par les influences de l’ordre social : la réhabilitation refusée à l’être qui s’en montre digne ; le désespoir et l’indignation de cet être généreux, réduit à douter de tout et à ne pouvoir plus se gouverner lui-même.

Cela seul était utile à dire. Le reste ne regarde que moi. Je dirai donc seulement que je manquai de forces pour supporter ces inévitables résultats de sa douleur. La mort de mon père avait été pour moi une catastrophe que mon jeune âge m’avait empêchée de comprendre, mais dont je devais subir et sentir les conséquences pendant toute ma jeunesse.

Je les comprenais enfin, mais cela ne me donnait pas encore le courage nécessaire pour les accepter. Il faut avoir connu les passions de la femme et les tendresses de la mère pour entrer dans la tolérance complète dont j’aurais eu besoin. J’avais l’orgueil de ma candeur, de mon inexpérience, de ma facile égalité d’âme. Ma mère avait raison de me dire souvent : « Quand tu auras souffert comme moi, tu ne seras plus sainte Tranquille ! »

J’avais réussi à me contenir, c’était tout ; mais j’avais eu plusieurs accès de colère muette qui m’avaient fait un mal affreux, et après lesquels je m’étais sentie reprise de ma maladie de suicide. Toujours ce mal étrange changeait de forme dans mon imagination. Cette fois j’avais éprouvé le désir de mourir d’inanition, et j’avais failli le satisfaire malgré moi, car il me fallait pour manger un tel effort de volonté, que mon estomac repoussait les aliments, mon gosier se serrait, rien ne passait, et je ne pouvais pas me défendre d’une joie secrète en me disant que cette mort par la faim allait arriver sans que j’en fusse complice.

J’étais donc très malade quand j’allai au Plessis, et ma tristesse était tournée à l’hébétement. Peut-être que c’était trop d’émotions répétées pour mon âge.

L’air des champs, la vie bien réglée, une nourriture abondante et variée, où je pouvais choisir, au commencement, ce qui répugnait le moins aux révoltes de mon appétit détruit ? l’absence de tracasseries et d’inquiétudes, et l’amitié surtout, la sainte amitié, dont j’avais besoin plus que de tout le reste, m’eurent bientôt guérie. Jusque-là je n’avais pas su combien j’aimais la campagne et combien elle m’était nécessaire. Je croyais n’aimer que Nohant. Le Plessis s’empara de moi comme un Éden. Le parc était à lui seul toute la nature qui méritât un regard dans cet affreux pays plat.

Mais qu’il était charmant, ce parc immense, où les chevreuils bondissaient dans des fourrés épais, dans des clairières profondes, autour des eaux endormies de ces mares mystérieuses que l’on découvre sous les vieux saules et sous les grandes herbes sauvages ! Certains endroits avaient la poésie d’une forêt vierge. Un bois vigoureux est toujours et en toute saison une chose admirable.

Il y avait aussi de belles fleurs et des orangers embaumés autour de la maison, un jardin potager luxuriant. J’ai toujours aimé les potagers. Tout cela était moins rustique, mieux tenu, mieux distribué, partant moins pittoresque et moins rêveur que Nohant ; mais quelles longues voûtes de branches, quelles perspectives de verdures, quels beaux temps de galop dans les allées sablonneuses ! Et puis des hôtes jeunes, des figures toujours gaies, des enfants terribles si bons enfants ! Des cris, des rires, des parties de barres effrénées, une escarpolette à se casser le cou ? Je sentis que j’étais encore un enfant moi-même. Je l’avais oublié. Je repris mes goûts de pensionnaire, les courses échevelées, les rires sans sujet, le bruit pour l’amour du bruit, le mouvement pour l’amour du mouvement. Ce n’étaient plus les promenades fiévreuses ou les mornes rêveries de Nohant, l’activité où l’on se jette avec rage pour secouer le chagrin, l’abattement où l’on voudrait pouvoir s’oublier toujours. C’était la véritable partie de plaisir, l’amusement à plusieurs, la vie de famille pour laquelle j’étais si bien faite que je n’ai jamais pu en supporter d’autre sans tomber dans le spleen.

C’est là que je renonçai pour la dernière fois aux rêves du couvent. Depuis quelques mois, j’y étais revenue naturellement dans toutes les crises de ma vie extérieure. Je compris enfin, au Plessis, que je ne vivrais pas facilement ailleurs que dans un air libre et sur un vaste espace, toujours le même si besoin était, mais sans contrainte dans l’emploi du temps et sans séparation forcée avec le spectacle de la vie paisible et poétique des champs.

Et puis, j’y compris aussi, non pas l’exaltation de l’amour, mais les parfaites douceurs de l’union conjugale et de l’amitié vraie, en voyant le bonheur d’Angèle ; cette confiance suprême, ce dévouement tranquille et absolu, cette sécurité d’âme qui régnaient entre elle et son mari au lendemain déjà de la première jeunesse. Pour quiconque n’eût pu obtenir du ciel que la promesse de dix années d’un tel bonheur, ces dix années valaient toute une vie.

J’avais toujours adoré les enfants, toujours recherché, à Nohant et au couvent, la société fréquente d’enfants plus jeunes que moi. J’avais tant aimé et tant soigné mes poupées, que j’avais l’instinct prononcé de la maternité. Les quatre filles de ma mère Angèle lui donnaient bien du tourment ; mais c’était le cher tourment dont se plaignait madame Alicia avec moi, et c’était encore bien mieux : c’étaient les enfants de ses entrailles, l’orgueil de son hyménée, la préoccupation de tous ses instants, le rêve de son avenir.

James n’avait qu’un regret, c’était de n’avoir pas au moins un fils. Pour s’en donner l’illusion, il voulait voir le plus longtemps possible ses filles habillées en garçon. Elles portaient des pantalons et des jaquettes rouges, garnis de boutons d’argent, et avaient la mine de petits soldats mutins et courageux. À elles se joignaient souvent les trois filles de sa sœur madame Gondoin Saint-Aignan dont l’aînée m’a été bien chère ; et puis Loïsa Puget, dont le père était associé à mon père James dans l’exploitation d’une usine ; enfin, quelques garçons de la famille ou de l’intimité, Norbert Saint-Martin, fils du plus jeune des Rœttiers, Eugène Sandré et les neveux d’un vieux ami. Quand tout ce petit monde était réuni, j’étais l’aînée de la bande et je menais les jeux, où je prenais, assez longtemps encore après mon mariage, autant de plaisir pour mon compte que le dernier de la nichée.

Je redevenais donc jeune, je retrouvais mon âge véritable au Plessis. J’aurais pu lire, veiller, réfléchir : j’avais des livres à discrétion et la plus entière liberté. Il ne me vint pas à l’esprit d’en profiter. Après les cavalcades et les jeux de la journée, je tombais de sommeil aussitôt que j’avais mis le pied dans ma chambre, et je me réveillais pour recommencer. Les seules réflexions qui me vinssent, c’était la crainte d’avoir à réfléchir. J’en avais trop pris à la fois ; j’avais besoin d’oublier le monde des idées et de m’abandonner à la vie de sentiment paisible et d’activité juvénile.

Il paraît que ma mère m’avait annoncée là comme une pédante, un esprit fort, une originale. Cela avait un peu effrayé ma mère Angèle, qui en avait eu d’autant plus de mérite à s’intéresser quand même à mon malheur ; mais elle attendit vainement que je fisse paraître mon bel esprit et ma vanité. Deschartres était le seul être avec qui je me fusse permis d’être pédante ; puisqu’il était pédant lui-même et dogmatisait sur toutes choses, il n’y avait guère moyen de ne pas disserter avec lui. Qu’aurais-je fait au Plessis de mon petit bagage d’écolier ? Cela n’eût ébloui personne, et je trouvais bien plus agréable de l’oublier que d’en repaître les autres et moi-même. Je n’éprouvais le besoin d’aucune discussion, puisque mes idées ne rencontraient autour de moi aucune espèce de contradiction. La chimère de la naissance n’eût été, dans cette famille d’ancienne bourgeoisie, qu’un sujet de plaisanterie sans aigreur, et comme elle n’y avait pas d’adeptes, elle n’y avait pas non plus d’adversaires. On n’y pensait pas, on ne s’en occupait jamais.

À cette époque, la bourgeoisie n’avait pas la morgue qu’elle a acquise depuis et l’amour de l’argent n’était point passé en dogme de morale publique. Quand même il en eût été ainsi d’ailleurs, il en eût été autrement au Plessis. James avait de l’esprit, de l’honneur et du bon sens. Sa femme, qui était tout cœur et toute tendresse, l’avait enrichi alors qu’il n’avait rien. Le pur amour, le complet désintéressement étaient la religion et la morale de cette noble femme. Comment me serais-je trouvée en désaccord sur quoi que ce soit avec elle ou avec les siens ? Cela n’arriva jamais.

Leur opinion politique était le bonapartisme non raisonné, à l’état de passion contre la restauration monarchique, œuvre de la lance des Cosaques et de la trahison des grands généraux de l’Empire. Ils ne voyaient pas dans la bourgeoisie dont ils faisaient partie une trahison plus vaste, une invasion plus décisive. Cela ne se voyait pas alors, et la chute de l’Empereur n’était bien comprise par personne. Les débris de la grande armée ne songeaient pas à l’imputer au libéralisme doctrinaire, qui en avait pourtant bien pris sa bonne part. Dans les temps d’oppression, toutes les oppositions arrivent vite à se donner la main. L’idée républicaine se personnifiait alors dans Carnot, et les bonapartistes purs se réconciliaient avec l’idée, à cause de l’homme qui avait été grand avec Napoléon dans le malheur et dans le danger de la patrie.

Je pouvais donc continuer à être républicaine avec Jean-Jacques Rousseau, et bonapartiste avec mes amis du Plessis, ne connaissant pas assez l’histoire de mon temps, et n’étant pas, en ce moment-là, assez portée à la réflexion et à l’étude des causes pour me débrouiller dans la divergence des faits ; mes amis, comme la plupart des Français à cette époque, n’y voyaient pas moins trouble que moi.

Il y avait pourtant des opinions auprès de nous qui eussent dû me donner à penser. Le frère aîné de James et quelques-uns de ses plus vieux amis s’étaient ralliés avec ardeur à la monarchie et détestaient le souvenir des guerres ruineuses de l’Empire. Était-ce affaire d’intérêt, considération de fortune, ou amour de la sécurité ? James bataillait contre eux en vrai chevalier de la France, ne voyant que l’honneur du drapeau, l’horreur de l’étranger, la honte de la défaite et la douleur de la trahison. Après sept ans de Restauration, il avait encore des larmes pour les héros du passé, et comme il n’était ni bête, ni ridicule, ni culotte de peau, on écoutait avec émotion ses longues histoires de guerre souvent répétées, mais toujours pittoresques et saisissantes. Je les savais par cœur, et je les écoutais encore, y découvrant un talent de romancier historique qui m’attachait, quoique je fusse bien loin de songer à devenir un romancier moi-même. Quelques passages du roman de Jacques m’ont été suggérés par de vagues souvenirs des récits de mon père James.

Puisque j’ai nommé Loïsa Puget, que j’ai perdue de vue au bout de deux ou trois ans, je dois un souvenir à cette enfant remarquable que j’ai à peine connue jeune fille. Elle avait quelques années de moins que moi, et cela faisait alors une si grande différence que je ne me rappelle pas sans quelque étonnement l’espèce de liaison que nous avions ensemble. Il est certain qu’elle fut à peu près le seul être avec qui je m’entretins parfois d’art et de littérature au Plessis. Elle était donc d’une grande précocité d’esprit et montrait une aptitude en même temps qu’une paresse singulière dans toutes ses études. Elle fut, je crois, une victime de la facilité. Elle comprenait tout d’emblée et s’assimilait promptement toutes les idées musicales et littéraires. Sa mère avait été cantatrice en province, et, quoiqu’elle eût la voix cassée, chantait encore admirablement bien quand elle consentait à se faire entendre en petit comité. Elle était aussi très bonne musicienne et tourmentait Loïsa pour qu’elle étudiât sérieusement, au lieu d’improviser au hasard. Loïsa, qui avait du bonheur dans ses improvisations, ne l’écoutait guère. C’était un enfant terrible, plus terrible que tous ceux du Plessis. Jolie comme un ange, pleine de reparties drôles, elle savait se faire gâter par tout le monde. Je crois qu’elle s’est gâtée aussi elle-même à force de se contenter, esprit facile, de ses idées faciles. Elle a produit des choses gaies d’intention, spontanées, d’un rythme heureux, d’une couleur nette et d’une parfaite rondeur. Ce sont des qualités qui l’emportent encore sur la vulgarité du genre. Mais moi qui me souviens d’elle plus qu’elle ne l’imagine peut-être (car j’étais déjà dans l’âge de l’attention quand elle n’était encore que dans celui de l’intuition), je sais qu’il y avait en elle beaucoup plus qu’elle n’a donné ; et si l’on me disait que, retirée et comme oubliée en province, elle a produit quelque œuvre plus sérieuse et plus sentie que ses anciennes chansons, ne fût-ce que d’autres chansons (car la forme et la dimension ne font rien à la qualité des choses), je ne serais pas étonnée du tout d’un progrès immense de sa part.

Il y avait dans la maison un personnage assez fantastique qui s’appelait M. Stanislas Hue. C’était un vieux garçon surmonté d’un gazon jaunâtre et dont les traits durs n’étaient pas sans quelque analogie avec ceux de Deschartres : mais il ne s’y trouvait point la ligne de beauté originelle qui, en dépit du hâle, de l’âge et de l’expression à la fois bourrue et comique, révélait la beauté de l’âme de mon pédagogue. Le père Stanislas, on appelle volontiers ainsi ces vieux hommes sans famille qui passent à l’état de moines grognons, n’était ni bon ni dévoué. Il était souvent aimable, ne manquant ni de savoir ni d’esprit : mais il pensait et disait volontiers du mal de tout le monde. Il voyait en noir et n’avait peut-être pas le droit d’être misanthrope, n’étant pas meilleur et plus aimant qu’un autre.

Ses manies divertissaient la famille, bien qu’on n’osât pas en rire devant lui. Je l’osai pourtant, ayant l’habitude de faire rire Deschartres de lui-même et croyant la plaisanterie ouverte plus acceptable que la moquerie détournée. Je le rendis furieux, et puis il en revint. Et puis, il se refâcha et se défâcha je ne sais combien de fois. Tantôt il avait un faible pour mes taquineries et les provoquait. Tantôt elles l’irritaient d’une façon burlesque. Il était pourtant très obligeant pour moi en général. Le beau cheval que je montais était à lui. C’était un andalous noir appelé Figaro, qui avait vingt-cinq ans, mais qui avait encore la souplesse, l’ardeur et la solidité d’un jeune cheval. Quelquefois son maître me le refusait, quand je l’avais mis de mauvaise humeur. Figaro se trouvait tout à coup boiteux. Mon père James allait me le chercher pendant que M. Stanislas avait le dos tourné. Nous partions au grand galop, et au bout de deux heures nous revenions lui dire que Figaro allait beaucoup mieux, l’air lui ayant fait du bien. Il s’en vengeait, au dire de James, par une bonne note bien méchante dans son journal ; car il faisait un journal jour par jour, heure par heure, de tout ce qui se disait et se faisait autour de lui, et il avait ainsi, disait-on, vingt-cinq ans de sa vie consignés, jusqu’aux plus insignifiants détails, dans une montagne de cahiers pour lesquels il lui fallait une voiture de transport dans ses déplacements et une chambre particulière dans ses établissements. Je ne crois pas qu’il y ait eu d’homme plus chargé de ses souvenirs et plus embarrassé de son passé.

Une autre manie consistait à ne rien laisser perdre de ce qui traînait. Il ramassait, dans tous les coins de la maison et du jardin, les objets oubliés ou abandonnés, une huche cassée, un mouchoir de poche, un vieux soulier, un vieux chenet, une paire de ciseaux. L’appartement qu’il occupait au Plessis était un musée encombré jusqu’au plafond de guenilles et de vieilles ferrailles. Ce n’était ni avarice ni penchant au larcin, car tout cela était pour lui sans usage, et une fois entré dans son capharnaüm, n’en devait sortir qu’à sa mort. Tout ce qu’on peut présumer de la cause de cette fantaisie, c’est que son vieux fonds de malice et de critique le portait à faire chercher aux gens peu soigneux les objets égarés. C’était une secrète joie pour lui de mettre les domestiques, les enfants et les hôtes de la maison en peine et en recherches. On n’avait pas la liberté de poser un livre sur le piano ou sur la table du salon, d’accrocher son chapeau à un arbre, de mettre un râteau contre un mur ou un bougeoir sur l’escalier, sans qu’au retour, fût-ce au bout de cinq minutes, l’objet n’eût disparu pour ne jamais reparaître, tandis qu’il vous épiait, riant en sa barbe et se frottant le menton. « Ne cherchez pas, disait madame Angèle, ou pénétrez, si vous pouvez, dans le magasin du père Stanislas. » Or, c’était là chose impossible. Le père Stanislas se renfermait au verrou quand il entrait chez lui et emportait sa clef quand il en sortait. Jamais âme vivante n’avait balayé ou épousseté son cabinet de curiosités. Il a été mourir dans un autre château, chez M. de Rochambeau, je crois, où il avait transporté dans des fourgons tout son attirail, et quand tous ces trésors sortirent de la poussière pour être inventoriés, on m’a dit qu’il y en aurait eu pour des frais considérables d’inventaire, si l’on n’eût pris le parti d’estimer le tout à dix-huit francs.

Ce vieux renard avait, disait-on, douze mille livres de rente. Il avait été administrateur des guerres, si j’ai bonne mémoire. Ne voulant pas dépenser sa petite fortune, il se mettait en pension chez des amis, au moindre prix possible, et accumulait son revenu. C’était un pensionnaire insupportable à la longue, grognant à sa manière, qui consistait à railler amèrement le café trouble ou la sauce tournée et à déchirer à belles dents la gouvernante ou le cuisinier. Il était le parrain de la dernière fille de James, paraissait l’aimer beaucoup et faisait entendre adroitement qu’il se chargeait de sa dot dans l’avenir ; mais il n’en fit rien, et, content d’avoir fait enrager son monde, mourut sans songer à personne.

Ma mère, ma sœur et Pierret vinrent rarement passer un jour ou deux au Plessis, pour savoir si je m’y trouvais bien et si je désirais y rester. C’était tout mon désir, et tout alla bien entre ma mère et moi jusque vers la fin du printemps.

À cette époque, M. et madame Duplessis allèrent passer quelques jours à Paris, et bien que je demeurasse chez ma mère, ils venaient me prendre tous les matins pour courir avec eux, dîner au cabaret, comme ils disaient, et flâner le soir sur les boulevards. Ce cabaret c’était toujours le café de Paris ou les Frères provençaux ; cette flânerie, c’était l’Opéra, la Porte-Saint-Martin, ou quelque mimodrame du Cirque, qui réveillait les souvenirs guerriers de James. Ma mère était invitée à toutes ces parties ; mais bien qu’elle aimât ce genre d’amusement, elle m’y laissait aller sans elle le plus souvent. Il semblait qu’elle voulût remettre tous ses droits et toutes ses fonctions maternelles à madame Duplessis.

Un de ces soirs-là, nous prenions après le spectacle des glaces chez Tortoni, quand ma mère Angèle dit à son mari : « Tiens, voilà Casimir ! » Un jeune homme mince, assez élégant, d’une figure gaie et d’une allure militaire, vint leur serrer la main et répondre aux questions empressées qu’on lui adressait sur son père, le colonel Dudevant, très aimé et respecté de la famille. Il s’assit auprès de madame Angèle et lui demanda tout bas qui j’étais. « C’est ma fille, répondit-elle tout haut. — Alors, reprit-il tout bas, c’est donc ma femme ? Vous savez que vous m’avez promis la main de votre fille aînée. Je croyais que ce serait Wilfrid, mais comme celle-ci me paraît d’un âge mieux assorti au mien, je l’accepte, si vous voulez me la donner. » Madame Angèle se mit à rire, mais cette plaisanterie fut une prédiction.

Quelques jours après, Casimir Dudevant vint au Plessis et se mit de nos parties d’enfants avec un entrain et une gaieté pour son propre compte qui ne pouvaient me sembler que de bon augure pour son caractère. Il ne me fit pas la cour, ce qui eût troublé notre sans-gêne, et n’y songea même pas. Il se faisait entre nous une camaraderie tranquille, et il disait à madame Angèle, qui avait depuis longtemps l’habitude de l’appeler son gendre : « Votre fille est un bon garçon ; » tandis que je disais de mon côté : « Votre gendre est un bon enfant. »

Je ne sais qui poussa à continuer tout haut la plaisanterie. Le père Stanislas, pressé d’y entendre malice, me criait dans le jardin quand on y jouait aux barres : « Courez donc après votre mari ! » Casimir emporté par le jeu, criait de son côté : « Délivrez donc ma femme ! » Nous en vînmes à nous traiter de mari et femme avec aussi peu d’embarras et de passion que le petit Norbert et la petite Justine eussent pu en avoir.

Un jour, le père Stanislas m’ayant dit à ce propos je ne sais quelle méchanceté dans le parc, je passai mon bras sous le sien et demandai à ce vieux ours pourquoi il voulait donner une tournure amère aux choses les plus insignifiantes.

« Parce que vous êtes folle de vous imaginer, répondit-il, que vous allez épouser ce garçon-là. Il aura soixante ou quatre-vingt mille livres de rente, et certainement il ne veut point de vous pour femme.

— Je vous donne ma parole d’honneur, lui dis-je, que je n’ai pas songé un seul instant à l’avoir pour mari ; et puisqu’une plaisanterie, qui eût été de mauvais ton si elle n’eût commencé entre des personnes aussi chastes que nous le sommes toutes ici, peut tourner au sérieux dans des cervelles chagrines comme la vôtre, je vais prier mon père et ma mère de la faire cesser bien vite. »

Le père James, que je rencontrai le premier en rentrant dans la maison, répondit à ma réclamation que le père Stanislas radotait. « Si vous voulez faire attention aux épigrammes de ce vieux chinois, dit-il, vous ne pourrez jamais lever un doigt qu’il n’y trouve à gloser. Il ne s’agit pas de ça. Parlons sérieusement. Le colonel Dudevant a, en effet, une belle fortune, un beau revenu, moitié du fait de sa femme, moitié du sien ; mais dans le sien il faut considérer comme personnelle sa pension de retraite d’officier de la Légion d’honneur, de baron de l’Empire, etc. Il n’a de son chef qu’une assez belle terre en Gascogne, et son fils, qui n’est pas celui de sa femme, et qui est fils naturel, n’a droit qu’à la moitié de cet héritage. Probablement il aura le tout, parce que son père l’aime et n’a pas d’autres enfants ; mais, tout compte fait, sa fortune n’excédera jamais la vôtre et même sera moindre au commencement. Ainsi, il n’y a rien d’impossible à ce que vous soyez réellement mari et femme comme nous en faisions la plaisanterie, et ce mariage serait encore plus avantageux pour lui qu’il ne le serait pour vous. Ayez donc la conscience en repos, et faites comme vous voudrez. Repoussez la plaisanterie si elle vous choque ; n’y faites pas attention, si elle vous est indifférente.

— Elle m’est indifférente, répondis-je, et je craindrais d’être ridicule et de lui donner de la consistance si je m’en occupais. »

Les choses en restèrent là. Casimir partit et revint. À son retour, il fut plus sérieux avec moi et me demanda ma main à moi-même avec beaucoup de franchise et de netteté. « Cela n’est peut-être pas conforme aux usages, me dit-il ; mais je ne veux obtenir le premier consentement que de vous seule, en toute liberté d’esprit. Si je ne vous suis pas antipathique et que vous ne puissiez pourtant pas vous prononcer si vite, faites un peu plus d’attention à moi, et vous me direz dans quelques jours, dans quelque temps, quand vous voudrez, si vous m’autorisez à faire agir mon père auprès de votre mère. »

Cela me mettait fort à l’aise. M. et madame Duplessis m’avaient dit tant de bien de Casimir et de sa famille, que je n’avais pas de motifs pour ne pas lui accorder une attention plus sérieuse que je n’avais encore fait. Je trouvais de la sincérité dans ses paroles et dans toute sa manière d’être. Il ne me parlait point d’amour et s’avouait peu disposé à la passion subite, à l’enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l’exprimer d’une manière séduisante. Il parlait d’une amitié à toute épreuve et comparait le tranquille bonheur domestique de nos hôtes à celui qu’il croyait pouvoir jurer de me procurer. « Pour vous prouver que je suis sûr de moi, disait-il, je veux vous avouer que j’ai été frappé, à la première vue, de votre air bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie ; je ne savais pas qui vous étiez, je n’avais jamais entendu parler de vous ; et cependant, lorsque j’ai dit en riant à madame Angèle que vous seriez ma femme, j’ai senti tout à coup en moi la pensée que si une telle chose arrivait, j’en serais bien heureux. Cette idée vague m’est revenue tous les jours plus nette, et quand je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m’a semblé que je vous connaissais depuis longtemps et que nous étions deux vieux amis. »

Je crois qu’à l’époque de ma vie où je me trouvais, et au sortir de si grandes irrésolutions entre le couvent et la famille, une passion brusque m’eût épouvantée. Je ne l’eusse pas comprise, elle m’eût peut-être semblé jouée, ou ridicule, comme celle du premier prétendant qui s’était offert au Plessis. Mon cœur n’avait jamais fait un pas en avant de mon ignorance ; aucune inquiétude de mon être n’eût troublé mon raisonnement ou endormi ma méfiance.

Je trouvai donc le raisonnement de Casimir sympathique, et, après avoir consulté mes hôtes, je restai avec lui dans les termes de cette douce camaraderie qui venait de prendre une sorte de droit d’exister entre nous.

Je n’avais jamais été l’objet de ces soins exclusifs, de cette soumission volontaire et heureuse qui étonnent et touchent un jeune cœur. Je ne pouvais pas ne point regarder bientôt Casimir comme le meilleur et le plus sûr de mes amis.

Nous arrangeâmes avec madame Angèle une entrevue entre le colonel et ma mère, et jusque-là nous ne fîmes point de projets, puisque l’avenir dépendait du caprice de ma mère, qui pouvait faire tout manquer. Si elle eût refusé, nous devions n’y plus songer et rester en bonne estime l’un de l’autre.

Ma mère vint au Plessis et fut frappée, comme moi, d’un tendre respect pour la belle figure, les cheveux d’argent, l’air de distinction et de bonté du vieux colonel. Ils causèrent ensemble et avec nos hôtes. Ma mère me dit ensuite : « J’ai dit oui, mais pas de manière à ne m’en pas dédire. Je ne sais pas encore si le fils me plaît. Il n’est pas beau. J’aurais aimé un beau gendre pour me donner le bras. » Le colonel prit le mien pour aller voir une prairie artificielle derrière la maison, tout en causant agriculture avec James. Il marchait difficilement, ayant eu déjà de violentes attaques de goutte. Quand nous fûmes séparés avec James des autres promeneurs, il me parla avec une grande affection, me dit que je lui plaisais extraordinairement et qu’il regarderait comme un très grand bonheur dans sa vie de m’avoir pour sa fille.

Ma mère resta quelques jours, fut aimable et gaie, taquina son futur gendre pour l’éprouver, le trouva bon garçon, et partit en nous permettant de rester ensemble sous les yeux de madame Angèle. Il avait été convenu que l’on attendrait pour fixer l’époque du mariage le retour à Paris de madame Dudevant, qui avait été passer quelque temps dans sa famille, au Mans. Jusque-là on devait prendre connaissance entre parents de la fortune réciproque, et le colonel devait régler le sort que, de son vivant, il voulait assurer à son fils.

Au bout d’une quinzaine, ma mère retomba comme une bombe au Plessis. Elle avait découvert que Casimir, au milieu d’une existence désordonnée, avait été pendant quelque temps garçon de café. Je ne sais où elle avait pêché cette billevesée. Je crois que c’était un rêve qu’elle avait fait la nuit précédente et qu’au réveil elle avait pris au sérieux. Ce grief fut accueilli par des rires qui la mirent en colère. James eut beau lui répondre sérieusement, lui dire qu’il n’avait presque jamais perdu de vue la famille Dudevant, que Casimir n’était jamais tombé dans aucun désordre ; Casimir lui-même eut beau protester qu’il n’y avait pas de honte à être garçon de café, mais que n’ayant quitté l’école militaire que pour faire campagne comme sous-lieutenant, et n’ayant quitté l’armée au licenciement que pour faire son droit à Paris, demeurant chez son père et jouissant d’une bonne pension, ou le suivant à la campagne où il était sur le pied d’un fils de famille, il n’avait jamais eu, même pendant huit jours, même pendant douze heures, le loisir de servir dans un café ; elle s’y obstina, prétendit qu’on se jouait d’elle, et m’emmenant dehors, se répandit en invectives délirantes contre madame Angèle, ses mœurs, le ton de sa maison et les intrigues de Duplessis, qui faisait métier de marier les héritières avec des aventuriers pour en tirer des pots-de-vin, etc., etc.

Elle était dans un paroxysme si violent que j’en fus effrayée pour sa raison et m’efforçai de l’en distraire en lui disant que j’allais faire mon paquet et partir tout de suite avec elle ; qu’à Paris elle prendrait toutes les informations qu’elle pourrait souhaiter, et que, tant qu’elle ne serait pas satisfaite, nous ne verrions pas Casimir. Elle se calma aussitôt. « Oui, oui ! dit-elle. Allons faire nos paquets ! » Mais à peine avais-je commencé, qu’elle me dit : « Réflexion faite, je m’en vas. Je me déplais ici. Tu t’y plais, restes-y. Je m’informerai, et je te ferai savoir ce que l’on m’aura dit. »

Elle partit le soir même, revint encore faire des scènes du même genre, et, en somme, sans en être beaucoup priée, me laissa au Plessis jusqu’à l’arrivée de madame Dudevant à Paris. Voyant alors qu’elle donnait suite au mariage et me rappelait auprès d’elle avec des intentions qui paraissaient sérieuses, je la rejoignis rue Saint-Lazare, dans un nouvel appartement assez petit et assez laid, qu’elle avait loué derrière l’ancien Tivoli. Des fenêtres de mon cabinet de toilette je voyais ce vaste jardin, et dans la journée, je pouvais, pour une très mince rétribution, m’y promener avec mon frère, qui venait d’arriver et qui s’installa dans une soupente au-dessus de nous.

Hippolyte avait fini son temps, et, bien qu’à la veille d’être nommé officier, il n’avait pas voulu renouveler son engagement. Il avait pris en horreur l’état militaire, où il s’était jeté avec passion. Il avait compté y faire un avancement plus rapide : mais il voyait bien que l’abandon des Villeneuve s’était étendu jusqu’à lui, et il trouvait ce métier de troupier en garnison, sans espoir de guerre et d’honneur, abrutissant pour l’intelligence et infructueux pour l’avenir. Il pouvait vivre sans misère avec sa petite pension, et je lui offris, sans être contrariée par ma mère, qui l’aimait beaucoup, de demeurer chez moi jusqu’à ce qu’il eût avisé, comme il en avait le dessein, à se pourvoir d’un nouvel état.

Son intervention entre ma mère et moi fut très bonne. Il savait beaucoup mieux que moi trouver le joint de ce caractère malade. Il riait de ses emportements, la flattait ou la raillait. Il la grondait même, et de lui elle souffrait tout. Son cuir de hussard n’était pas aussi facile à entamer que ma susceptibilité de jeune fille, et l’insouciance qu’il montrait devant ses algarades les rendait tellement inutiles qu’elle y renonçait aussitôt. Il me réconfortait de son mieux trouvant que j’étais folle de me tant affecter de ces inégalités d’humeur, qui lui semblaient de bien petites choses en comparaison de la salle de police et des coups de torchon du régiment.

Madame Dudevant vint faire sa visite officielle à ma mère. Elle ne la valait certes pas pour le cœur et l’intelligence, mais elle avait des manières de grande dame et l’extérieur d’un ange de douceur. Je donnai tête baissée dans la sympathie que son petit air souffrant, sa voix faible et sa jolie figure distinguée inspiraient dès l’abord et m’inspirèrent, à moi, plus longtemps que de raison. Ma mère fut flattée de ses avances qui caressaient justement l’endroit froissé de son orgueil. Le mariage fut décidé ; et puis il fut remis en question, et puis rompu, et puis repris au gré de caprices qui durèrent jusqu’à l’automne et qui me rendirent encore souvent bien malheureuse et bien malade ; car j’avais beau reconnaître avec mon frère qu’au fond de tout cela ma mère m’aimait et ne pensait pas un mot des affronts que prodiguait sa langue, je ne pouvais m’habituer à ces alternatives de gaieté folle et de sombre colère, de tendresse expansive et d’indifférence apparente ou d’aversion fantasque.

Elle n’avait point de retours pour Casimir. Elle l’avait pris en grippe, parce que, disait-elle, son nez ne lui plaisait pas. Elle acceptait ses soins et s’amusait à exercer sa patience, qui n’était pas grande et qui pourtant se soutint, avec l’aide d’Hippolyte et l’intervention de Pierret. Mais elle m’en disait pis que pendre, et ses accusations portaient si à faux qu’il leur était impossible de ne pas produire une réaction d’indulgence ou de foi dans les cœurs qu’elle voulait aigrir ou désabuser.

Enfin elle se décida, après bien des pourparlers d’affaires assez blessants. Elle voulait me marier sous le régime dotal, et M. Dudevant père y faisait quelque résistance à cause des motifs de méfiance contre son fils qu’elle lui exprimait sans ménagement. J’avais engagé Casimir à résister de son mieux à cette mesure conservatrice de la propriété, qui a presque toujours pour résultat de sacrifier la liberté morale de l’individu à l’immobilité tyrannique de l’immeuble. Pour rien au monde je n’eusse vendu la maison et le jardin de Nohant, mais bien une partie des terres, afin de me faire un revenu en rapport avec la dépense qu’entraînait l’importance relative de l’habitation. Je savais que ma grand’mère avait toujours été gênée à cause de cette disproportion ; mais mon mari dut céder devant l’obstination de ma mère, qui goûtait le plaisir de faire un dernier acte d’autorité.

Nous fûmes mariés en septembre 1822, et après les visites et retours de noces, après une pause de quelques jours chez nos chers amis du Plessis, nous partîmes avec mon frère pour Nohant, où nous fûmes reçus avec joie par le bon Deschartres.

IX

Retraite à Nohant. – Travaux d’aiguille moralement utiles aux femmes. – Équilibre désirable entre la fatigue et le loisir. – Mon rouge-gorge – Deschartres quitte Nohant. – Naissance de mon fils. – Deschartres à Paris. – Hiver de 1824 à Nohant. – Changements et améliorations qui me donnent le spleen. – Été au Plessis. – Les enfants. – L’idéal dans leur société. – Aversion pour la vie positive. – Ormesson. – Funérailles de Louis XVIII à Saint-Denis. – Le jardin désert. – Les Essais de Montaigne. – Nous revenons à Paris. – L’abbé de Prémord. – Retraite au couvent. – Aspirations à la vie monastique. – Maurice au couvent. – Sœur Hélène nous chasse.

Je passai à Nohant l’hiver de 1822-1823[28], assez malade, mais absorbée par le sentiment de l’amour maternel qui se révélait à moi à travers les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation qui s’opère à ce moment dans la vie et dans les pensées de la femme est, en général, complète et soudaine. Elle le fut pour moi comme pour le grand nombre. Les besoins de l’intelligence, l’inquiétude des pensées, les curiosités de l’étude, comme celles de l’observation, tout disparut aussitôt que le doux fardeau se fit sentir et même avant que ses premiers tressaillements m’eussent manifesté son existence. La Providence veut que, dans cette phase d’attente et d’espoir, la vie physique et la vie de sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le moindre regret.

L’hiver fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre durcie d’avance par de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la campagne, bien que ce fût autrement que moi, et, passionné pour la chasse, il me laissait de longs loisirs que je remplissais par le travail de la layette. Je n’avais jamais cousu de ma vie. Tout en disant que cela était nécessaire à savoir, ma grand’mère ne m’y avait jamais poussée et je m’y croyais d’une maladresse extrême. Mais quand cela eut pour but d’habiller le petit être que je voyais dans tous mes songes, je m’y jetai avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule vint me donner les premières notions du surjet et du rabattu. Je fus bien étonnée de voir combien cela était facile ; mais en même temps je compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir l’invention et la maestria du coup de ciseaux.

Depuis j’ai toujours aimé le travail à l’aiguille, et c’est pour moi une récréation où je me passionne quelquefois jusqu’à la fièvre. J’essayai même de broder les petits bonnets, mais je dus me borner à deux ou trois : j’y aurais perdu la vue. J’avais la vue longue, excellente ; mais c’est ce qu’on appelle chez nous une vue grosse. Je ne distingue pas les petits objets ; et compter les fils d’une mousseline, lire un caractère fin, regarder de près, en un mot, est une souffrance qui me donne le vertige et qui m’enfonce mille épingles au fond du crâne.

J’ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux du ménage, et ceux de l’aiguille particulièrement, étaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de l’esclavage auquel on a condamné notre sexe. Je n’ai pas de goût pour la théorie de l’esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m’a toujours semblé qu’ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible, puisque je l’ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu’ils ont calmé parfois en moi de grandes agitations d’esprit. Leur influence n’est abrutissante que pour celles qui les dédaignent et qui ne savent pas chercher ce qui se trouve dans tout : le bien-faire. L’homme qui bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et aussi monotone que la femme qui coud ? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne s’ennuie pas de bêcher et il vous dit en souriant qu’il aime la peine.

Aimer la peine, c’est un mot simple et profond du paysan, que tout homme et toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond la loi du servage. C’est par là, au contraire, que notre destinée échappe à cette loi rigoureuse de l’homme exploité par l’homme.

La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont trop cru résoudre le problème du travail en rêvant un système de machines qui supprimerait entièrement l’effort et la lassitude physiques. Si cela se réalisait, l’abus de la vie intellectuelle serait aussi déplorable que l’est aujourd’hui le défaut d’équilibre entre ces deux modes d’existence. Chercher cet équilibre, voilà le problème à résoudre ; faire que l’homme de peine ait la somme suffisante de loisir, et que l’homme de loisir ait la somme suffisante de peine, la vie physique et morale de tous les hommes l’exige absolument ; et si l’on n’y peut pas arriver, n’espérons pas nous arrêter sur cette pente de décadence qui nous entraîne vers la fin de tout bonheur, de toute dignité, de toute sagesse, de toute santé du corps, de toute lucidité de l’esprit. Nous y courons vite, il ne faut pas se le dissimuler.

La cause n’est pas autre, selon moi, que celle-ci : une portion de l’humanité a l’esprit trop libre, l’autre l’a trop enchaîné. Vous chercherez en vain des formes politiques et sociales, il vous faut, avant tout, des hommes nouveaux. Cette génération-ci est malade jusqu’à la moelle des os. Auprès un essai de république où le but véritable, au point de départ, était de chercher à rétablir, autant que possible, l’égalité dans les conditions, on a dû reconnaître qu’il ne suffisait pas de rendre les citoyens égaux devant la loi. Je me hasarde même à penser qu’il n’eût pas suffi de les rendre égaux devant la fortune. Il eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le sens de la vérité.

Trop d’ambition, de loisir et de pouvoir d’un côté ; de l’autre, trop d’indifférence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs, voilà ce qu’on a trouvé au fond de cette nation d’où l’homme véritable avait disparu, si tant est qu’il y eût jamais existé. Des hommes du peuple éclairés d’une soudaine intelligence et poussés par de grandes aspirations ont surgi, et se sont trouvés sans influence et sans prestige sur leurs frères. Ces hommes-là étaient généralement sages et se préoccupaient de la solution du travail. La masse leur répondait : « Plus de travail, ou l’ancienne loi sur le travail. Faites-nous un monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre corvée par des chimères. Le nécessaire assuré ou le superflu sans limites ; nous ne voyons pas le milieu possible, nous n’y croyons pas, nous ne voulons pas l’essayer, nous ne pouvons pas l’attendre. »

Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront l’homme d’une manière absolue ; grâce au ciel, car ce serait la fin du monde. L’homme n’est pas fait pour penser toujours. Quand il pense trop il devient fou, de même qu’il devient stupide quand il ne pense pas assez. Pascal l’a dit : « Nous ne sommes ni anges ni bêtes. »

Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin de la vie intellectuelle, elles ont également besoin de travaux manuels appropriés à leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y porter ni goût, ni persévérance, ni adresse, ni le courage qui est le plaisir dans la peine ! Celles-là ne sont ni hommes ni femmes.

L’hiver est beau à la campagne, quoi qu’on en dise. Je n’en étais pas à mon apprentissage, et celui-là s’écoula comme un jour, sauf six semaines que je dus passer au lit dans une inaction complète. Cette prescription de Des-chartres me sembla rude, mais que n’aurais-je pas fait pour conserver l’espoir d’être mère ? C’était la première fois que je me voyais prisonnière pour cause de santé. Il m’arriva un dédommagement imprévu. La neige était si épaisse et si tenace dans ce moment-là, que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la main. On m’en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d’une toile verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes genoux. Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient dans la chambre, d’abord avec gaieté, puis avec inquiétude, et je leur faisais ouvrir la fenêtre. On m’en apportait d’autres qui dégelaient de même et qui, après quelques heures ou quelques jours d’intimité avec moi (cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu’ils avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l’on me rapporta quelques-uns de ceux que j’avais relâchés déjà, et auxquels j’avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et reprendre possession de leur maison de santé après une rechute.

Un seul rouge-gorge s’obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu’au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à l’air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure expressive d’un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu’à la moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des journées entières. C’était l’hôte le plus spirituel et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d’une pétulance, d’une audace et d’une gaieté inouïes. Perché sur la tête d’un chenet, dans les jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il s’élançait au beau milieu, la traversait d’un vol rapide et revenait prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement cette chose insensée m’effraya, car je l’aimais beaucoup ; mais je m’y habituai en voyant qu’il la faisait impunément.

Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d’essayer de tout, il s’indigérait de bougie et de pâte d’amandes. En un mot, la domesticité volontaire l’avait transformé au point qu’il eut beaucoup de peine à s’habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu’il vînt crier et voltiger près de moi.

Mon mari fit bon ménage avec Deschartres, qui finissait son bail à Nohant. J’avais prévenu M. Dudevant de son caractère absolu et irascible, et il m’avait promis de le ménager. Il me tint parole, mais il lui tardait naturellement de prendre possession de son autorité dans nos affaires, et, de son côté, Deschartres désirait s’occuper exclusivement des siennes propres. J’obtins qu’il lui fût offert de demeurer chez nous tout le reste de sa vie, et je l’y engageai vivement. Il ne me semblait pas que Deschartres put vivre ailleurs et je ne me trompais pas ; mais il refusa expressément et m’en dit naïvement la raison : « Il y a vingt-cinq ans que je suis le seul maître absolu dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes choses, commandant à tout le monde et n’ayant pour me contrôler que des femmes, car votre père ne s’est jamais mêlé de rien. Votre mari ne m’a donné aucun déplaisir, parce qu’il ne s’est pas occupé de ma gestion. À présent qu’elle est finie, c’est moi qui le fâcherais malgré moi par mes critiques et mes contradictions. Je m’ennuierais de n’avoir rien à faire, je me dépiterais de ne pas être écouté ; et puis, je veux agir et commander pour mon compte. Vous savez que j’ai toujours eu le projet de faire fortune et je sens que le moment est venu. »

L’illusion tenace de mon pauvre pédagogue pouvait être encore moins combattue que son appétit de domination. Il fut décidé qu’il quitterait Nohant à la Saint-Jean, c’est-à dire au 24 juin, terme de son bail. Nous partîmes avant lui pour Paris, où, après quelques jours passés au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit appartement garni, hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, chez un ancien chef de cuisine de l’empereur. Cet homme, qui se nommait Gaillot, et qui était un très honnête et excellent homme, avait contracté au service de l’en cas une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher. On sait que l’en cas de l’empereur était un poulet toujours rôti à point, à quelque heure de jour et de nuit que ce fût. Une existence d’homme avait été vouée à la présence de ce poulet à la broche, et Gaillot, chargé de le surveiller, avait dormi dix ans sur une chaise, tout habillé, toujours en mesure d’être sur pied en un instant. Ce dur régime ne l’avait pas préservé de l’obésité. Il le continuait, ne pouvant plus s’étendre dans un lit sans étouffer et prétendant ne pouvoir dormir bien que d’un œil. Il est mort d’une maladie de foie entre cinquante et soixante ans. Sa femme avait été femme de chambre de l’impératrice Joséphine.

C’est dans l’hôtel qu’ils avaient meublé que je trouvai, au fond d’une seconde cour plantée en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre et très vivace. Ce fut le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure de profond sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en m’éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. J’avais tant rêvé de lui d’avance et j’étais si faible, que je n’étais pas sûre de ne pas rêver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision s’envoler comme les autres jours.

On me tint au lit beaucoup plus longtemps qu’il ne fallait. C’est l’usage à Paris de prendre plus de précautions pour les femmes dans cette situation qu’on ne le fait dans nos campagnes. Quand je fus mère pour la seconde fois, je me levai le second jour et m’en trouvai fort bien.

Je fus la nourrice de mon fils, comme plus tard je fus la nourrice de sa sœur. Ma mère fut sa marraine et mon beau-père son parrain.

Deschartres arriva de Nohant tout rempli de ses projets de fortune et tout gourmé dans son antique habit bleu-barbeau à boutons d’or. Il avait l’air si provincial dans sa toilette surannée, qu’on se retournait dans les rues pour le regarder. Mais il ne s’en souciait pas et passait dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention, le démaillotta et le retourna de tous côtés pour s’assurer qu’il n’y avait rien à redresser ou à critiquer. Il ne le caressa pas : je n’ai pas souvenance d’avoir vu une caresse, un baiser de Deschartres à qui que ce soit ; mais il le tint endormi sur ses genoux et le considéra longtemps. Puis, la vue de cet enfant l’ayant satisfait, il continua à dire qu’il était temps qu’il vécût pour lui-même.

Je passai l’automne et l’hiver suivant à Nohant, tout occupée de Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d’un grand spleen dont je n’aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et dans rien. Nohant était amélioré, mais bouleversé ; la maison avait changé d’habitudes, le jardin avait changé d’aspect. Il y avait plus d’ordre, moins d’abus dans la domesticité ; les appartements étaient mieux tenus, les allées plus droites, l’enclos plus vaste ; on avait fait du feu avec les arbres morts, on avait tué les vieux chiens infirmes et malpropres, vendu les vieux chevaux hors de service, renouvelé toutes choses, en un mot. C’était mieux, à coup sûr. Tout cela d’ailleurs occupait et satisfaisait mon mari. J’approuvais tout et n’avais raisonnablement rien à regretter ; mais l’esprit a ses bizarreries. Quand cette transformation fut opérée, quand je ne vis plus le vieux Phanor s’emparer de la cheminée et mettre ses pattes crottées sur le tapis, quand on m’apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma grand’mère ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne retrouvai plus les coins sombres et abandonnés où j’avais promené mes jeux d’enfant et les rêveries de mon adolescence, quand, en somme, un nouvel intérieur me parla d’un avenir où rien de mes joies et de mes douleurs passées n’allait entrer avec moi, je me troublai, et sans réflexion, sans conscience d’aucun mal présent, je me sentis écrasée d’un nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère maladif.

Un matin en déjeunant, sans aucun sujet immédiat de contrariété, je me trouvai subitement étouffée par les larmes. Mon mari s’en étonna. Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j’avais déjà éprouvé de semblables accès de désespoir sans cause, et que probablement j’étais un cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et il attribua au séjour de Nohant, à la perte encore trop récente de ma grand’mère, dont tout le monde l’entretenait d’une façon attristante, à l’air du pays, à des causes extérieures enfin, l’espèce d’ennui qu’il éprouvait lui-même en dépit de la chasse, de la promenade et de l’activité de sa vie de propriétaire. Il m’avoua qu’il ne se plaisait point du tout en Berry et qu’il aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs. Nous convînmes d’essayer, et nous partîmes pour le Plessis.

Par suite d’un arrangement pécuniaire que, pour me mettre à l’aise, nos amis voulurent bien faire avec nous, nous passâmes l’été auprès d’eux et j’y retrouvai la distraction et l’irréflexion nécessaires à la jeunesse. La vie du Plessis était charmante, l’aimable caractère des maîtres de la maison se reflétant sur les diverses humeurs de leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on chassait dans le parc, on faisait de grandes promenades, on recevait tant de monde qu’il était facile à chacun de choisir un groupe de préférence pour sa société. La mienne se forma de tout ce qu’il y avait de plus enfant dans le château. Depuis les marmots jusqu’aux jeunes filles et aux jeunes garçons, cousins, neveux et amis de la famille, nous nous trouvâmes une douzaine, qui s’augmenta encore des enfants et adolescents de la ferme. Je n’étais pas la personne la plus âgée de la bande, mais étant la seule mariée, j’avais le gouvernement naturel de ce personnel respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une jeune fille charmante ; Félicie Saint-Aignan, qui était encore une grande petite fille, mais dont l’adorable caractère m’inspirait une prédilection qui devint avec le temps de l’amitié sérieuse ; Tonine Duplessis, la seconde fille de ma mère Angèle, qui était encore un enfant et qui devait mourir comme Félicie dans la fleur de l’âge, c’étaient là mes compagnes préférées. Nous organisions des parties de jeu de toutes sortes, depuis le volant jusqu’aux barres, et nous inventions des règles qui permettaient même à ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à quatre pattes, de prendre une part fictive à l’action générale. Puis c’étaient des voyages, voyages véritables, eu égard aux courtes jambes qui nous suivaient, à travers le parc et les immenses jardins. Au besoin les plus grands portaient les plus petits, et la gaieté, le mouvement ne tarissaient pas. Le soir, les grandes personnes étant réunies, il arrivait souvent que beaucoup d’entre elles prenaient part à notre vacarme ; mais quand elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien vite, nous avions la malice de nous dire entre nous que les dames et les messieurs ne savaient pas jouer et qu’il faudrait les éreinter à la course le lendemain pour les en dégoûter.

Mon mari, comme beaucoup d’autres, s’étonnait un peu de me voir redevenue tout à coup si vivante et si folle, dans ce milieu qui semblait si contraire à mes habitudes mélancoliques ; moi seule et ma bande insouciante ne nous en étonnions pas. Les enfants sont peu sceptiques à l’endroit de leurs plaisirs et comprennent volontiers qu’on ne puisse songer à rien de mieux. Quant à moi, je me retrouvais dans une des deux faces de mon caractère, tout comme à Nohant de huit à douze ans, tout comme au couvent de treize à seize, alternative continuelle de solitude recueillie et d’étourdissement complet, dans des conditions d’innocence primitive.

À cinquante ans, je suis exactement ce que j’étais alors. J’aime la rêverie, la méditation et le travail ; mais, au delà d’une certaine mesure, la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne au noir, et si la réalité m’apparaît forcément dans ce qu’elle a de sinistre, il faut que mon âme succombe, ou que la gaieté vienne me chercher.

Or, j’ai besoin absolument d’une gaieté saine et vraie. Celle qui est égrillarde me dégoûte, celle qui est de bel esprit m’ennuie. La conversation brillante me plaît à écouter quand je suis disposée au travail de l’attention ; mais je ne peux supporter longtemps aucune espèce de conversation suivie sans éprouver une grande fatigue. Si c’est sérieux, cela me fait l’effet d’une séance politique ou d’une conférence d’affaires ; si c’est méchant, ce n’est plus gai pour moi. Dans une heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre, on a épuisé le sujet, et après cela on ne fait plus qu’y patauger. Je n’ai pas, moi, l’esprit assez puissant pour traiter de plusieurs matières graves successivement, et c’est peut-être pour me consoler de cette infirmité que je me persuade, en écoutant les gens qui parlent beaucoup, que personne n’est fort en paroles plus d’une heure par jour.

Que faire donc pour égayer les heures de la vie en commun dans l’intimité de tous les jours ? Parler politique occupe les hommes en général, parler toilette dédommage les femmes. Je ne suis ni homme ni femme sous ces rapports-là ; je suis enfant. Il faut qu’en faisant quelque ouvrage de mes mains, qui amuse mes yeux, ou quelque promenade qui occupe mes jambes, j’entende autour de moi un échange de vitalité qui ne me fasse pas sentir le vide et l’horreur des choses humaines. Accuser, blâmer, soupçonner, maudire, railler, condamner, voilà ce qu’il y a au bout de toute causerie politique ou littéraire, car la sympathie, la confiance et l’admiration ont malheureusement des formules plus concises que l’aversion, la critique et le commérage. Je n’ai pas la sainteté infuse avec la vie, mais j’ai la poésie pour condition d’existence, et tout ce qui tue trop cruellement le rêve du bon, du simple et du vrai, qui seul me soutient contre l’effroi du siècle, est une torture à laquelle je me dérobe autant qu’il m’est possible.

Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d’exceptions au positivisme effrayant de mes contemporains d’âge, j’ai presque toujours vécu par instinct et par goût avec des personnes dont j’aurais pu, à peu d’années près, être la mère. En outre, dans toutes les conditions où j’ai été libre de choisir ma manière d’être, j’ai cherché un moyen d’idéaliser la réalité autour de moi et de la transformer en une sorte d’oasis fictive, où les méchants et les oisifs ne seraient pas tentés d’entrer ou de rester. Un songe d’âge d’or, un mirage d’innocence champêtre, artiste ou poétique, m’a prise dès l’enfance et m’a suivie dans l’âge mûr. De là une foule d’amusements très simples et pourtant très actifs, qui ont été partagés réellement autour de moi, et plus naïvement, plus cordialement par ceux dont le cœur a été le plus pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont plus étonnés du contraste d’un esprit si porté à s’assombrir et si avide de s’égayer ; je devrais dire peut-être d’une âme si impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des hommes, et si facile à charmer avec ce qu’ils jugent puéril et illusoire. Je ne peux pas m’expliquer mieux moi-même. Je ne me connais pas beaucoup au point de vue de la théorie ; j’ai seulement l’expérience de ce qui me tue ou me ranime dans la pratique de la vie.

Mais grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l’opinion que j’étais tout à fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea idiote. Il n’avait peut-être pas tort, et peu à peu il arriva, avec le temps, à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et de son intelligence, que j’en fus longtemps écrasée et comme hébétée devant le monde. Je ne m’en plaignis pas. Deschartres m’avait habituée à ne pas contredire violemment l’infaillibilité d’autrui, et ma paresse s’arrangeait fort bien de ce régime d’effacement et de silence.

Aux approches de l’hiver, comme madame Duplessis allait à Paris, nous nous consultâmes mon mari et moi sur la résidence que nous choisirions ; nous n’avions pas le moyen de vivre à Paris, et, d’ailleurs, nous n’aimions Paris ni l’un ni l’autre. Nous aimions la campagne, mais nous avions peur de Nohant ; peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l’un de l’autre, avec des instincts différents à tous autres égards et des caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous expliquer ; nous ne nous disputions jamais sur rien, j’ai trop horreur de la discussion pour vouloir entamer l’esprit d’un autre ; je faisais, au contraire, de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari, pour penser et agir comme il souhaitait. Mais à peine m’étais-je mise d’accord avec lui, que, ne me sentant plus d’accord avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.

Il éprouvait probablement quelque chose d’analogue sans s’en rendre compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous entourer et de nous distraire. Si j’avais eu l’art de nous établir dans une vie un peu extérieure et animée, si j’avais été un peu légère d’esprit, si je m’étais plu dans le mouvement des relations variées, il eût été secoué et maintenu par le commerce du monde. Mais je n’étais pas du tout la compagne qu’il lui eût fallu. J’étais trop exclusive, trop concentrée, trop en dehors du convenu. Si j’avais su d’où venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se fût dessinée dans mon esprit sans expérience et sans pénétration, j’aurais trouvé le remède : j’aurais peut-être réussi à me transformer : mais je ne comprenais rien du tout à lui ni à moi-même.

Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux environs de Paris, et, comme nous étions assez gênés, nous eûmes grand’peine à trouver un peu de confortable sans dépenser beaucoup d’argent. Nous ne le trouvâmes même pas, car le pavillon qui nous fut loué était une assez pauvre demeure. Mais c’était à Ormesson, dans un beau jardin et dans un centre de relations fort agréables.

L’endroit était alors laid et triste, des chemins affreux, des coteaux de vignes qui interceptaient la vue, un hameau malpropre. Mais, à deux pas de là, l’étang d’Enghien et le beau parc de Saint-Gratien offraient des promenades charmantes. Notre pavillon faisait partie de l’habitation d’une femme très distinguée, madame Richardot, qui avait d’aimables enfants. Une habitation mitoyenne, appartenant à M. Hédée, boulanger du roi, était louée et occupée par la famille de Malus, et chaque soir nos trois familles se réunissaient chez madame Richardot pour jouer des charades en costumes improvisés des plus comiques. En outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde, sa fille, vinrent passer quelques jours avec nous. Cette saison d’automne fut donc très bénigne dans ma destinée.

Mon mari sortait beaucoup ; il était appelé souvent à Paris pour je ne sais plus quelles affaires et revenait le soir pour prendre part aux divertissements de la réunion. Ce genre de vie serait assez normal : les hommes occupés au dehors dans la journée, les femmes chez elles avec leurs enfants, et le soir la récréation des familles en commun.

Une solennité étrange et magnifique, la dernière de ce genre que la France ait vue et qu’elle ne reverra probablement jamais sous la même forme, vint nous convier tous comme à un spectacle. Ce fut la cérémonie des funérailles de Louis XVIII à Saint-Denis.

Louis XVIII était mort sans que cet événement eût ébranlé l’assiette de la restauration bourbonienne. Charles X succédait sans orage. Le parti libéral l’accueillait même avec une bienveillance naïve ou simulée. La nation entière porta le deuil de cour. Chose singulière, ce deuil prit spontanément comme une mode, et, après avoir lutté quelque temps contre ce qui me paraissait une hypocrisie ou une adulation gratuite, je m’y conformai, afin de ne me pas voir me détacher seule, comme un point de couleur criarde, au milieu de toutes les autres femmes, noires de la tête aux pieds. Celles qui m’entouraient étaient toutes de l’opposition bonapartiste ou libérale et portaient en riant ces crêpes funèbres, disant que le noir allait bien et que l’on avait l’air d’une provinciale ou d’une épicière en ne le portant pas. Je dus le porter, moi, pour ne pas être considérée comme esprit fort.

Aucun de nous n’avait songé à se munir de billets pour la cérémonie. Aucun de nous ne désirait braver l’attente, la foule, la fatigue inséparables de ces vastes solennités. La veille au soir, la fantaisie en vint tout à coup à madame Richardot. Active et décidée, elle nous entraîna tous, et, bien que l’accès de l’église parût impossible, dès sept heures du matin nous partîmes à tout hasard. Ce qu’elle nous avait prédit arriva : des milliers de personnes munies de billets longtemps à l’avance durent s’en retourner à Paris sans avoir pu entrer, et nous, qui n’en avions pas, nous fûmes placés d’emblée dans une des meilleures travées. « Il faut toujours dans ces occasions-là, disait madame Richardot, compter sur deux choses, le désordre qu’on trouve et la volonté qu’on apporte. »

Elle se présenta résolument aux officiers de service et demanda un petit coin pour elle et sa société. « À la bonne heure, lui fut-il répondu après quelques pourparlers, si vous n’êtes pas nombreux. — Oh ! mon Dieu, reprit-elle avec aplomb, nous ne sommes que seize ! » L’officier se mit à rire et nous plaça tous les seize, si bien que nous ne perdîmes pas un détail du spectacle.

Cela était terrible à voir : des frises de bougies ardentes sur le fond noir des tentures, et dans le fond de la nef une immense croix flamboyante, brûlaient la vue et donnaient immédiatement la migraine. La belle architecture de la basilique était complètement perdue sous les draperies ; la profusion des lumières éblouissait et ne combattait pas les ténèbres de ce deuil monumental. Il fallait deux heures au moins pour s’habituer à ce scintillement sec sur le velours opaque. J’entendis madame Pasta dire à côté de moi à des gens qui admiraient la richesse de ce décor : « Ce n’est pas beau, c’est affreux. Cela ressemble à l’enfer, ou tout au moins à un temple de sorciers. »

La musique, bien qu’admirable, fut sourde et comme ensevelie dans une cave. La cérémonie fut interminable. Ces formes de l’antique étiquette monarchique et religieuse eussent eu un intérêt historique à mes yeux, sans la foule de détails oiseux et incompréhensibles qui les surchargeait. Une oraison funèbre prononcée d’une voix frêle dans un local complètement sourd ne fut pas entendue de vingt personnes. Je ne sais quelle antienne, chantée autour d’un prélat assis, que deux lévites coiffaient et décoiffaient des ailes de sa mitre à chaque verset et répons, dura deux heures et me parut la plus mauvaise plaisanterie à laquelle un homme pût se prêter bravement. Puis vinrent tous les princes de la famille royale, en deuil de cour violet et en costumes rappelant ceux des derniers Valois. Ils quittèrent leurs places, les reprirent, firent de grandes révérences, mirent le genou sur des coussins, saluèrent le roi trépassé, le roi nouveau, mais tout cela dans une pantomime si énigmatique, qu’il eût fallu un livret ou un cicerone à chaque spectateur pour lui expliquer le sens et le but de chaque formule. Ce fut la première fois que je vis Louis-Philippe, alors duc d’Orléans. Il était encore jeune d’aspect, et le paraissait d’autant plus que tous les autres princes étaient vieux, cassés, embarrassés de leur allure ou gênés dans leur costume. Il portait le sien avec aisance et paraissait avoir répété sa scène, car il l’exécuta le jarret tendu, la tête haute et avec une sorte de sourire au front. J’entendis qu’autour de moi les uns vantaient sa bonne mine, tandis que les autres maudissaient son air audacieux et railleur. Quelqu’un rapporta un mauvais calembour politique, qui venait d’être fait dans l’auditoire et qui courait déjà de tribune en tribune. « On aurait dû présenter à M. le duc d’Orléans un coussin différent de celui où les princes se sont agenouillés, un coussin sans glands. »

Ce qui n’était pas bien sanglant, c’était le mot même, quoiqu’il eût la prétention d’être une allusion directe à la part qu’on supposait avoir été prise dans le drame de la mort de Louis XVI par Philippe-Égalité, père de Louis-Philippe.

Enfin vint le moment vraiment dramatique, celui où le colossal cercueil de plomb fut descendu dans le caveau ouvert. Les cordes se rompirent, les gardes du corps qui le portaient faillirent être entraînés et écrasés. L’expression que l’effort et le danger de cette opération donnèrent à leurs physionomies, les accents lugubres du tam-tam et des cymbales, l’émotion instinctive qui passa dans le public brisèrent la monotonie de la représentation, et beaucoup de femmes, dont les nerfs étaient tendus et excités par la faim, la fatigue et l’ennui, fondirent en larmes et laissèrent échapper des cris ou des sanglots.

Enfin, à quatre heures du soir nous pûmes sortir de l’église, où nous étions entrés à huit heures du matin. Jamais la vue du jour et la sensation de l’air ne me parurent si agréables.

Quand l’hiver se fit tout à fait, la famille Richardot et la famille Malus retournèrent à Paris. Nous restâmes seuls à Ormesson. Je ne m’y plaisais pas moins. Je passais de longues heures dans la solitude de ce vaste jardin anglais, mélancolique paysage de gazons et de grands arbres. Il y avait une fontaine fort jolie et un tombeau ombragé de lourds cyprès qui n’étaient là qu’un ornement de fantaisie, mais qui n’en avaient pas moins beaucoup de caractère. J’ai pensé plus tard à ce tombeau en écrivant quelques pages du roman de Lélia.

Maurice venait à merveille et courait autour de moi pendant que je lisais en marchant. C’est dans ce parc que j’ai lu les Essais de Montaigne en entier. Je ne pouvais me lasser de cette forme charmante et de cet aimable bon sens, dont le scepticisme ne m’a jamais paru dangereux et affligeant, comme je l’ai ouï dire. Montaigne ne me fait pas l’effet d’un sceptique, mais d’un stoïque. S’il ne conclut guère, il enseigne toujours : il donne, sans rien prêcher, l’amour de la sagesse, de la raison, de l’indulgence pour les autres, de l’attention sur soi-même. Son cynisme inspire le goût de la chasteté, ses doutes conduisent au besoin de la foi. Enfin, il en est de son œuvre comme de tout ce qui sort d’une belle intelligence : elle fait réfléchir, mais d’une réflexion saine et calmante.

Un jour, que je faisais sauter Maurice sur un coin de gazon large comme ses deux pauvres petits pieds, le jardinier de la maison, qui était une sorte de régisseur en l’absence des maîtres, m’admonesta vertement sur le dégât que faisait mon jeune homme. Je lui répondis sans aigreur que le dégât me paraissait nul, et j’emportai mon enfant ; mais, chaque fois que je rencontrais cet homme bourru, il me lançait des regards si féroces et répondait avec tant de hauteur au salut par lequel je le prévenais, qu’il me faisait peur pour mon marmot et gênait la sécurité de ma promenade.

Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris, mon domestique couchait dans des bâtiments éloignés, j’étais seule avec ma servante dans ce pavillon, isolé lui-même de toute demeure habitée. Je m’étais mis en tête des idées sombres, depuis que j’avais entendu, dans une de ces nuits de brouillard dont la sonorité est étrangement lugubre, les cris de détresse d’un homme qu’on battait et qu’on semblait égorger. J’ai su, depuis, le mot de ce drame étrange ; mais je ne peux ni ne veux le raconter.

Je me rassurai en voyant peu à peu que le jardinier qui m’effrayait ne m’en voulait pas personnellement, mais qu’il était fort contrarié de notre présence, gênante peut-être pour quelque projet d’occupation du pavillon, ou quelque dilapidation domestique. Je me rappelai Jean-Jacques Rousseau chassé de château en château, d’ermitage en ermitage par des calculs et des mauvais vouloirs de ce genre, et je commençai à regretter de n’être pas chez moi.

Pourtant je quittai cette retraite avec regret, lorsqu’un jour mon mari, s’étant querellé violemment avec ce même jardinier, résolut de transporter notre établissement à Paris. Nous prîmes un appartement meublé, petit, mais agréable par son isolement et la vue des jardins, dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. J’y vis souvent mes amis anciens et nouveaux, et notre milieu fut assez gai.

Pourtant la tristesse revint, une tristesse sans but et sans nom, maladive peut-être. J’étais très fatiguée d’avoir nourri mon fils ; je ne m’étais pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai cet abattement et je pensai que le refroidissement insensible de ma foi religieuse pouvait bien en être la cause. J’allai voir mon jésuite, l’abbé de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans. Sa voix était si faible, sa poitrine si épuisée qu’on l’entendait à peine. Nous causâmes pourtant longtemps, plusieurs fois, et il retrouva sa douce éloquence pour me consoler ; mais il n’y parvint pas, il y avait trop de tolérance dans sa doctrine pour une âme aussi avide de croyance absolue que l’était la mienne. Cette croyance m’échappait ; je ne sais qui eût pu me la rendre, mais, à coup sûr, ce n’était pas lui. Il était trop compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait trop bien peut-être. Il était trop intelligent ou trop humain. Il me conseilla d’aller passer quelques jours dans mon couvent. Il en demanda pour moi la permission à la supérieure, madame Eugénie. Je demandai la même permission à mon mari, et j’entrai en retraite aux Anglaises.

Mon mari n’était nullement religieux, mais il trouvait fort bon que je le fusse. Je ne lui parlais pas de mes combats intérieurs à l’endroit de la foi : il n’eût rien compris à un genre d’angoisse qu’il n’avait jamais éprouvée.

Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses infinies, et, comme j’étais réellement souffrante, on m’y entoura de soins maternels. Ce n’était pas là peut-être ce qu’il m’eût fallu pour me rattacher à ma vie nouvelle. Toute cette bonté suave, toutes ces délicates sollicitudes me rappelaient un bonheur dont la privation m’avait été longtemps insupportable, et me faisaient paraître le présent vide, l’avenir effrayant. J’errais dans les cloîtres avec un cœur navré et tremblant. Je me demandais si je n’avais pas résisté à ma vocation, à mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et d’ignorance, qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et enchaîné à une règle indiscutable une inquiétude de volonté dont je ne savais que faire. J’entrais dans cette petite église où j’avais senti tant d’ardeurs saintes et de divins ravissements. Je n’y retrouvais que le regret des jours où je croyais avoir la force d’y prononcer des vœux éternels. Je n’avais pas eu cette force, et maintenant je sentais que je n’avais pas celle de vivre dans le monde.

Je m’efforçais aussi de voir le côté sombre et asservi de la vie monastique, afin de me rattacher aux douceurs de la liberté que je pouvais reprendre à l’instant même. Le soir, quand j’entendais la ronde de la religieuse qui fermait les nombreuses portes des galeries, j’aurais bien voulu frissonner au grincement des verrous et au bruit sonore des échos bondissants de voûte en voûte ; mais je n’éprouvais rien de semblable : le cloître n’avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait que je chérissais et regrettais tout dans cette vie de communauté où l’on s’appartient véritablement, parce qu’en dépendant de tous on ne dépend réellement de personne. Je voyais tant d’aise et de liberté, au contraire, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles de l’imprévu !

J’allais m’asseoir dans la classe, et sur ces bancs froids, au milieu de ces pupitres enfumés, je voyais rire les pensionnaires en récréation. Quelques-unes de mes anciennes compagnes étaient encore là, mais il fallut qu’on me les nommât, tant elles avaient déjà grandi et changé. Elles étaient curieuses de mon existence, elles enviaient ma libération, tandis que je n’étais occupée intérieurement qu’à ressaisir les mille souvenirs que me retraçaient le moindre coin de cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille, la moindre écornure du poêle ou des tables.

Ma chère bonne mère Alicia ne m’encourageait pas plus que par le passé à me nourrir de vains rêves. « Vous avez un charmant enfant, disait-elle, c’est tout ce qu’il faut pour votre bonheur en ce monde. La vie est courte. »

Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans passent comme un jour dans le sommeil de l’âme ; mais la vie d’émotions et d’événements résume en un jour des siècles de malaise et de fatigue.

Pourtant ce qu’elle me disait du bonheur d’être mère, bonheur qu’elle ne se permettait pas de regretter, mais qu’elle eût vivement savouré, on le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes instincts. Je ne comprenais pas comment j’aurais pu me résigner à perdre Maurice, et, tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du couvent, je le cherchais autour de moi à chaque pas que j’y faisais. Je demandai de le prendre avec moi. « Ah, oui-da ! dit Poulette en riant, un garçon chez des nonnes ! Est-il bien petit, au moins, ce monsieur-là ? Voyons-le : s’il passe par le tour, on lui permettra de pénétrer chez nous. »

Le tour est un cylindre creux tournant sur un pivot dans la muraille. Il a une seule ouverture où l’on met les paquets qu’on apporte du dehors ; on la tourne vers l’intérieur, et on déballe. Maurice se trouva fort à l’aise dans cette cage et sauta en riant au milieu des nonnes accourues pour le recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces robes blanches l’étonnèrent un peu, et il se mit à crier un des trois ou quatre mots qu’il savait : « Lapins ! lapins ! » Mais il fut si bien accueilli et bourré de tant de friandises qu’il s’habitua vite aux douceurs du couvent et put s’ébattre dans le jardin sans qu’aucun gardien farouche vînt lui reprocher, comme à Ormesson, la place que ses pieds foulaient sur le gazon.

On me permit de l’avoir tous les jours. On le gâtait, et ma bonne mère Alicia l’appelait orgueilleusement son petit-fils. J’aurais voulu passer ainsi tout le carême ; mais un mot de sœur Hélène me fit partir.

J’avais retrouvé cette chère sainte guérie et fortifiée au physique comme au moral. Au physique, c’était bien nécessaire, car je l’avais laissée encore une fois en train de mourir. Mais au moral, c’était superflu, c’était trop. Elle était devenue rude et comme sauvage de prosélytisme. Elle ne me fit pas grand accueil, me reprocha sèchement mon bonheur terrestre, et, comme je lui montrais mon enfant pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement et me dit en anglais, dans son style biblique : « Tout est déception et vanité, hors l’amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n’a que le souffle. Mettre son cœur en lui, c’est écrire sur le sable. »

Je lui fis observer que l’enfant était rond et rose, et, comme si elle n’eût pas voulu avoir le démenti d’une sentence où elle avait mis toute sa conviction, elle me dit en le regardant encore : « Bah ! il est trop rose ; il est probablement phthisique ! »

Justement l’enfant toussait un peu. Je m’imaginai aussitôt qu’il était malade et je me laissai frapper l’esprit par la prétendue prophétie d’Hélène. Je sentis contre cette nature entière et farouche que j’avais tant admirée et enviée une sorte de répulsion subite. Elle me faisait l’effet d’une sibylle de malheur. Je montai en fiacre et je passai la nuit à me tourmenter du sommeil de mon petit garçon, à écouter son souffle, à m’épouvanter de ses jolies couleurs vives.

Le médecin vint le voir dès le matin. Il n’avait rien du tout, et il me fut prescrit de le soigner beaucoup moins que je ne faisais. Pourtant l’effroi que j’avais eu m’ôta l’envie de retourner au couvent. Je n’y pouvais garder Maurice la nuit, et il y faisait d’ailleurs affreusement froid le jour. J’allai faire mes adieux et mes remerciements.

 

FIN DU TROISIÈME VOLUME

 


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[1] Je ne doute pas que ma grand’mère ne m’eût déduit de meilleures raisons si elle eût été encore dans toute la force de ses facultés morales et intellectuelles. Elle avait certainement dû s’occuper plus efficacement de former l’âme de mon père. Mais j’ai beau chercher dans mes souvenirs la trace d’un enseignement vraiment philosophique de sa part, je ne la trouve pas. Je crois pouvoir affirmer que, pendant une phase de sa vie, antérieure à la Révolution, elle avait préféré Rousseau à Voltaire ; mais que plus elle a vieilli, plus elle est devenue voltairienne. L’esprit de bigoterie de la Restauration dut nécessairement porter cette réaction à l’extrême dans les cerveaux philosophiques qui dataient du siècle précédent. Or, on sait combien est pauvre de fonds et vide de moralité la philosophie de l’histoire chez Voltaire.

[2] Il y avait, entre autres métaphores, une lune qui labourait les nuages, assise dans sa nacelle d’argent.

[3] Cet attrait du mystère n’est pas un phénomène de mon organisation. Que toutes les mères se rappellent leur enfance, qu’elles oublient trop quand elles élèvent leurs filles. Cet état de l’âme qui se cherche elle-même est inhérent à l’enfance, et surtout à l’enfance de la femme. Il ne faut ni contrarier brutalement ce penchant, ni le trop laisser se développer. J’ai vu des mères, d’une surveillance indélicate et jalouse, soupçonner toujours quelque impureté dans la chaste rêverie de leurs filles et jeter des pierres ou des ordures dans ce lac tranquille et pur qui ne reflétait encore que le ciel. J’en ai vu d’autres qui laissaient toutes les ordures du dehors y tomber sans se douter de rien. C’est bien difficile, c’est parfois quasi impossible de voir au fond de cette eau dormante, et c’est à cause de cela qu’on ne saurait trop s’en préoccuper.

[4] Il devenait plus fantastique encore lorsqu’il disait la chanson des porchers. C’est un chant étrange qui doit, comme celui des bouviers de notre pays, remonter à la plus haute antiquité. On ne saurait le traduire musicalement, parce qu’il est entrecoupé et mêlé de cris et d’appels au troupeau, qui relient entre elles des phrases sans rythme fixe et d’une intonation bizarre. Cela est triste, railleur et d’un caractère effrayant comme un sabbat de divinités gauloises. Comme tous les chants conservés par la tradition orale, il y a un nombre infini de versions, qui se modifient encore au gré du pastour, mais qui restent toujours dans la couleur primitive. Les paroles sont improvisées le plus souvent. On y entend revenir cependant ces trois vers consacrés :

Quand les porcs ont l’ailland (le gland),

Les maît’e avont l’argent,

Les porchers le pain blanc.

et ceux-ci :

Que le diable et la mort

Emportiont tous les porcs !

Les petits et les grands,

La mère et les enfans.

Je parlerai ailleurs du Chant des bœufs, qui est une chose superbe et de la même antiquité.

[5] Le pâtural est un dernier vestige de la vie pastorale et nomade et n’existe plus guère que dans les parties centrales de la France. C’est un vaste enclos abandonné de temps immémorial au caprice de la nature. En général, ce sont d’excellentes terres dont le défrichement ou la culture seraient très lucratifs ; mais le fermier et le métayer n’entendent point à cela. Ils pensent que leurs bœufs ne sauraient profiter sans cette espèce de pâturage, qui pourtant est fort maigre et peu favorable à la locomotion des animaux. Ce sont de grands terrains fermés de haies impénétrables et tout remplis de broussailles, avec une fosse creusée et plantée dans un coin. On peut étudier là le terrain primitif ; car, très probablement, jamais ces espaces n’ont été défrichés. Ils sont vierges de toute culture, et la végétation, quoique abondante, n’y fait aucun progrès ; les arbrisseaux y restent courts ; la ronce et l’épine noire y abondent ; l’herbe n’y pousse ni belle ni bonne ; les animaux n’y ont donc pas même l’avantage de l’ombre et de la fraîcheur. C’est, il est vrai, en l’absence de prairies artificielles, un moyen de tenir les bœufs à l’air pendant tout l’été, la nuit comme le jour. Les prairies naturelles se fauchent tard dans la saison et ont encore besoin de n’être pas livrées à la pâture pendant une autre partie de l’été si l’on veut avoir des regains. Mais pourquoi le paysan de chez nous préfère-t-il le pâtural à la prairie artificielle ? C’est que c’est la coutume de ses pères, et cette coutume est une affaire de paresse.

[6] On me dit que des critiques de parti pris blâment la sincérité avec laquelle je parle de mes parents, et particulièrement de ma mère. Cela est tout simple et je m’y attendais. Il y a toujours certains lecteurs qui ne comprennent pas ce qu’ils lisent : ce sont ceux qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas comprendre la véritable morale des choses humaines. Comme je n’écris pas pour ceux-là, c’est en vain que je leur répondrais ; leur point de vue est l’opposé du mien ; mais je prie ceux qui ne haïssent pas systématiquement mon œuvre de relire cette page et de réfléchir. Si parmi eux il en est quelques-uns qui aient souffert des mêmes douleurs que moi, pour les mêmes causes, je crois que j’aurai calmé l’angoisse de leurs doutes intérieurs et fermé leur blessure, par une appréciation plus élevée que celle des champions de la fausse morale.

[7] Le couvent tout entier a disparu dans les travaux d’édilité de la ville sous le dernier Empire. La rue des Fossés-Saint-Victor, qui, relativement au massif des jardins du couvent, était une sorte de précipice, a été nivelée. La communauté des Anglaises s’est établie hors des murs de Paris. (Note de 1874.)

[8] Ô honte ! C’est notre fi !

[9] Honte ! Honte !

[10] La révérende mère. On lui donnait ce titre en anglais seulement.

[11] 1848.

[12] C’était le confesseur d’une partie des pensionnaires et des religieuses. Ce n’était pas le mien. Cet abbé de Villèle, frère du ministre, a été depuis archevêque de Bourges.

[13] Très chères sœurs.

[14] Très chères enfants.

[15] Cette phrase et la suivante ne sont pas littéralement traduisibles : vos esprits sont bas (abattus) aujourd’hui. Qu’est-ce que vous avez ? – Elle est bas espritée, elle est dans ses absences spirituelles.

[16]. Ce n’est pas une raison pour omettre de rappeler la belle action qui s’est passée depuis que ces lignes sont écrites. Sous-préfet à Nérac, M. de Pompignan est descendu dans un puits méphitique où personne n’osait se risquer, pour en retirer de pauvres ouvriers asphyxiés. Parvenu au but de ses efforts, M. de Pompignan, qui par deux fois déjà s’était évanoui, replongeant toujours avec un nouveau courage, faillit payer de sa vie l’admirable dévouement de son cœur.

[17] Quelquefois les mêmes prêtres qui officiaient, tantôt dans notre chapelle, tantôt dans celle des Écossais, amenaient chez nous, pour servir la messe, quelque pieux élève, fier de remplir l’office d’enfant de chœur. Je me souviens d’avoir vu là plusieurs fois, sous la robe de pourpre et le blanc surplis, le frère d’une de nos plus belles compagnes, qui était aussi un des plus beaux garçons du collège voisin. C’était celui qu’on a appelé depuis dans le monde le beau Dorsay, et que je n’ai connu que peu de temps avant sa mort, alors que, plein de généreuse sollicitude pour les victimes politiques, jusque sur son lit d’agonie, il était le noble et courageux Dorsay. Sa sœur, la belle et bonne Ida Dorsay, était sortie du couvent lorsque j’y entrai, mais elle y venait souvent voir ses anciennes amies. Elle a épousé le comte de Guiche ; elle est aujourd’hui duchesse de Grammont.

[18] Probablement il était d’origine anglaise, il s’appelait Whitehead (tête blanche).

[19] On appelait dortoirs non seulement la salle commune de la petite classe, mais aussi les corridors longs, étroits et obscurs qui séparaient les doubles rangées de cellules fermées.

[20] Sœur Hélène ! elle est dans ses vapeurs. Littéralement : dans ses mauvais esprits.

[21] J’ai connu dans la suite la belle et véritablement angélique personne dont il est question. Elle avait épousé M. de R*** en secondes noces. Elle m’a raconté toute l’histoire de son union avec le duc de C***. Ah ! mon cousin René, si vous l’aviez entendue décrire ce parfait bonheur de sa première union !

[22] Traduction du jésuite Gonnelieu, 17…

[23] Dans ce temps-là, je croyais, comme beaucoup d’autres, que Thomas A-Kempis était l’auteur de l’Imitation. Les preuves invoquées par M. Henri Martin sur la paternité légitime de Jean Gerson m’ont semblé si concluantes, que je n’hésite pas à m’y rendre.

[24] Fontenelle, Éloge de Leibnitz.

[25] Dans une de ces lettres, elle me raconte comme quoi Clary de Faudoas a manqué mettre le feu à sa cellule, pour fêter, par des illuminations, la naissance du petit duc (Henri V). Je cite ce petit fait comme une date dans mon récit.

[26] Elle avait été de quinze cents francs dans le premier brouillon du testament. Il l’avait fait réduire à mille francs, avec beaucoup d’instance et même d’emportement.

[27] Mademoiselle de Guibert et mademoiselle de Ségur.

[28] Cette partie a été écrite en 1853 et 1854.