George Sand

HISTOIRE DE MA VIE

(livre II)

1855

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Table des matières

 

DEUXIÈME PARTIE (Suite.) MES PREMIÈRES ANNÉES 1800 – 1810  4

V.. 4

VI. 25

VII. 54

VIII. 81

IX.. 101

X.. 132

XI. 165

XII. 189

XIII. 208

XIV.. 224

XV.. 266

XVI. 287

TROISIÈME PARTIE  DE L’ENFANCE À LA JEUNESSE  1810 – 1819  305

I. 305

II. 320

III. 353

IV.. 391

V.. 423

VI. 444

VII. 471

Ce livre numérique. 500

 

 

Charité envers les autres ;

Dignité envers soi-même ;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1847.

DEUXIÈME PARTIE
(Suite.)
MES PREMIÈRES ANNÉES
1800 – 1810

V

Résumé de l’an X. – Le concordat et M. Thiers. – Esprit religieux sous la république. – Scepticisme de Napoléon. – Le culte de l’Être suprême. – Le concordat et la Restauration. – Vote sur le consulat à vie. – Mon père. – La religion de l’amour.

Je ne passerai pas outre dans l’histoire de mon père sans essayer de jeter un coup d’œil sur les deux principaux événements de l’an X, le concordat et le consulat à vie. La signature de la paix, qui occupa beaucoup plus l’opinion en France à cette époque, n’est aujourd’hui qu’un souvenir de second ordre, un événement passager qui n’eut point de stabilité, qu’on eut bientôt à considérer comme non avenu.

D’ailleurs il est évident que ces trois actes de la politique de Bonaparte, la paix, le concordat, le consulat à vie, sont les trois aspects d’une même pensée, d’une volonté toute personnelle. Les deux premiers sont la préparation du troisième. Au moyen de la paix, il se concilie la bourgeoisie ; au moyen de la religion, il se concilie l’ancienne noblesse et croit aussi se concilier le respect et la confiance des masses. Ainsi, cette chose salutaire, la paix, cette chose sacrée, la religion, ne sont que des moyens auxquels il a recours pour préparer l’envahissement de la puissance absolue. Bientôt il déchirera forcément les traités et reprendra les armes pour maintenir sa dictature ; bientôt il fera comprendre à l’Église que s’il l’a redoutée un instant, il ne l’a jamais respectée, et qu’elle doit plier devant lui comme le reste.

Ni les corps législatifs ni l’armée ne voulaient de la religion sous forme d’institution politique. La bourgeoisie n’y tenait pas le moins du monde, et si elle avait eu le courage de son opinion, elle l’eût repoussée avec dédain, car c’était elle qui l’avait renversée, et tout ce qu’il y avait d’hommes intelligents dans ses rangs était adepte de Rousseau ou de Voltaire. Mais Bonaparte la réduisit au silence en lui promettant la paix avec l’Europe, c’est-à-dire le développement de l’industrie et la sécurité du commerce. La bourgeoisie fit ce qu’elle a toujours fait depuis, elle manqua de principes et fit taire ses croyances ou ses sympathies en présence de ses intérêts. L’armée fut railleuse et irritée plus ouvertement et plus longtemps. Mais le premier consul savait bien que les intérêts de l’armée ne pouvaient manquer de faire bientôt cause commune avec ceux de la bourgeoisie en cas de paix durable, et qu’en cas de guerre prochaine, elle oublierait vite ses griefs et ne se préoccuperait guère des questions religieuses.

Ce concordat si vanté est une des plus fatales déviations de la glorieuse carrière de Napoléon. C’est lui qui a tout naturellement préparé le despotisme hypocrite de la Restauration.

C’est un acte purement politique, car le premier consul ne croyait pas à la religion catholique et refusait de consacrer religieusement son mariage avec Joséphine dans le moment où il ouvrait les portes de la cathédrale de Paris au légat du pape.

Il n’y a pas de plus grande profanation d’une chose respectable que de l’imposer aux autres sans se l’imposer à soi-même. C’est en faire un jouet, c’est mépriser à la fois la croyance qu’on décrète et l’humanité à qui on la fait accepter. C’est cet éternel mensonge proclamé par les athées, qu’il faut aux femmes, aux enfants, au peuple, une religion dont on ne veut pas pour soi-même. Bonaparte se laissa persuader ou imposer ce mensonge.

Certes, il faut une religion non-seulement au peuple, aux enfants, aux femmes, aux simples de cœur et d’esprit, mais il en faut une à tous les hommes, aux chefs de nations, aux sociétés, aux républiques comme aux monarchies.

Il y a plus, il faut un culte public et des lois qui fassent respecter ce que la conscience des peuples proclame comme la plus haute expression de leur vie intellectuelle et morale.

Mais il faut que cette religion s’établisse par la foi et non par la contrainte ; par le libre examen et non par la raison d’État. Aucun homme n’a le droit de l’imposer à son semblable avant qu’il l’ait comprise et acceptée librement. Aucun législateur n’a le droit de la rétablir quand la société l’a repoussée et brisée.

Toute religion qui n’admet pas la loi du progrès dans l’humanité, ou, si l’on veut, la révélation successive ; toute loi prétendue divine qui établit qu’à un certain moment de la vie de l’humanité, Dieu a dit aux hommes son dernier mot, doit fatalement être engloutie sous ses propres ruines, aussi bien que toute loi humaine qui s’impose aux hommes comme le dernier mot de leur propre sagesse.

Cette vérité a passé dans la pratique de la législation ; la politique conservatrice, le gouvernement constitutionnel y ont puisé leur principe vital tout aussi bien que l’esprit révolutionnaire. Chaque année, chaque séance des corps qui légifèrent les sociétés constitutionnelles voient abroger, modifier, exhumer ou créer des lois selon les besoins ou les craintes du moment. Ce principe est désormais indestructible. L’application en serait excellente si les sociétés avaient une représentation véritable.

Les religions n’ayant pas suivi cette doctrine, et ayant, au contraire, proclamé le principe d’immobilité, qui entraîne celui d’intolérance, les nations logiques et sincères ont rejeté toute religion et se sont trouvées pour un instant plongées dans l’athéisme. Le scepticisme douloureux ou indifférent a succédé à cette protestation désespérée. La politique s’est avisée alors d’une distinction subtile, mais irrationnelle et illusoire, celle du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. La politique était forcée d’en venir là dans de certains moments pour ne pas laisser entraver sa marche par les foudres de l’Église et pour ne pas briser trop brusquement l’arche sainte du passé. On conçoit qu’à l’heure qu’il est[1], il serait bien difficile au roi des Français et à ses ministres, encore plus difficile aux Chambres qui sont censées nous représenter, de discuter entre eux les articles de notre foi et de faire avec le chef de l’Église autre chose qu’une alliance politique et constitutionnelle.

Mais si jamais il y a eu dans notre histoire, depuis un siècle, un moment où il eût été possible de soulever avec fruit cette grande question et de la porter devant le jury véritable de l’opinion, c’est précisément à l’époque où Bonaparte négocia le concordat. La Révolution avait tout brisé, la philosophie avait tout remis en question. L’anarchie, l’immoralité du Directoire avaient déjà fait sentir à toute âme saine et honnête que si la répudiation d’un faux principe religieux est légitime, l’absence de toute religion est une situation monstrueuse et un état de maladie mortelle.

Et qu’on ne dise pas que les esprits étaient tombés dans une sorte de stupeur qui ne leur permettait pas de s’interroger et de se connaître. En eût-il été ainsi, c’eût été une raison de plus pour que le législateur leur donnât le temps de se revoir et de se consulter, au lieu de les frapper d’une stupeur nouvelle en leur remettant sous les yeux le spectre du passé. Mais cela n’est pas vrai. Il y a des mensonges historiques que chacun répète sans les avoir approfondis, et j’en demande pardon à M. Thiers : il nous trompe parce qu’il se trompe lui-même quand il affirme que la majorité des Français accepta le concordat avec joie et que Bonaparte eut en cette circonstance plus d’esprit, d’à-propos et d’habileté que tout le monde. En cela M. Thiers (je présume que ce rapprochement ne le fâchera point) voit et pense comme Bonaparte : il croit qu’une religion de l’État est un moyen indispensable de gouvernement ; mais il ne croit point à cette religion, et il n’eût pu s’agenouiller de bonne foi le jour où, pour la première fois depuis dix ans, un prélat orthodoxe éleva ses mains sur la tête des gouvernants inclinés dans la cathédrale de Paris. Il suffit de dire : C’est un moyen, pour prouver qu’on ne respecte point la religion, qui doit être un but.

Non, il n’est pas vrai que la majorité des Français fût indifférente à ce grand problème, avoir une religion ou n’en pas avoir : Être ou ne pas être, comme dit Hamlet, suspendu entre la vie et la mort dans une angoisse suprême. Il est bien certain qu’on salua avec indifférence le cortège romain reprenant possession de la France par décret du premier consul. On était comme ébloui par la surprise, comme paralysé par l’imprévu. On n’avait pas encore eu le temps de se demander si l’on combattrait en soi l’idée horrible du néant par un retour à la religion du passé, ou par la discussion de quelque grande hérésie, ou par la lumière que le temps et la réflexion apportent dans des situations aussi graves. On vit le fantôme sortir de la tombe et on le laissa passer. On était las de toute espèce de guerre, cela est vrai : mais on n’était pas abruti par la fatigue au point de renoncer au gouvernement de sa propre pensée. Aussi chacun garda-t-il en soi-même le droit de croire, de nier ou de chercher. Les choses restèrent à cet égard absolument dans le même état. La religion catholique ne fit pas une seule conversion, et elle eut ce triste et froid triomphe d’habituer les Français à ne plus s’occuper d’elle d’une manière sérieuse.

Ces derniers jours qui séparent la République de l’Empire ne montrent-ils pas cependant que, si la cause du progrès n’était pas gagnée, du moins elle avait jeté déjà ses racines dans des esprits que leur milieu social eût dû rendre hostiles à ces tentatives de nivellement ?

Non certes, ce moment que l’on nous dépeint comme une phase d’abattement et d’impuissance à l’endroit des idées n’était pas ce qu’il nous paraît aujourd’hui à travers le triomphe de l’idée personnelle de Bonaparte. Il y avait encore des éléments de vie extraordinaires, comme il y en a dans les époques de dissolution et de renouvellement. Ce n’est pas l’absence d’idées qui fait ces époques oisives et aveugles en apparence : c’est, au contraire, la multiplicité et la diversité des idées qui les rendent irrésolues, paresseuses et défiantes d’elles-mêmes. Nous sommes aujourd’hui dans une crise analogue.

De 1798 à 1802 on fut particulièrement incertain et troublé, et comme dans les temps de scepticisme extrême, par une loi bizarre en apparence, mais très significative de l’esprit humain, on est porté à croire au merveilleux ; chacun crut sortir de sa perplexité en se remettant du soin de la destinée à l’homme du destin, à l’homme du prodige, comme on l’appelait alors.

Eh bien, l’homme du prodige, l’homme du destin, malgré l’intelligence, prodigieuse en effet, qui, plus d’une fois, lui fit accidentellement pressentir et seconder l’ordre de la destinée, ne comprit point le parti qu’il pouvait tirer d’une société ainsi disposée par rapport à la vérité morale. Il l’exploita merveilleusement au profit de sa théorie, qui était des plus terrestres, puisqu’elle se concentrait dans sa propre action. Il ne vit pas qu’une nation si profondément remuée par des idées nouvelles était capable de produire quelque chose de plus grand que l’empire d’un seul homme, et que si cet homme eût toujours bien senti dans son cœur l’appel de la Providence, il eût pu mettre ses hautes facultés d’application au service d’une réforme religieuse qui eût été l’expression du progrès de la France.

Loin de seconder les instincts généreux qui couvaient épars, mais énergiques, dans le sein de chaque Français de cette époque, il ne fit servir son génie qu’à les refouler et à les anéantir.

Sa grande intelligence fut voilée par un nuage, le jour où il cessa de comprendre que sa mission n’était pas de nous faire retourner en arrière de la Révolution, mais de nous pousser en avant sur toutes les routes.

La Révolution en était pourtant arrivée à ce point, où, lasse de violences, ouvrant les yeux sur ses erreurs, regrettant du passé ce qu’elle avait trop brusquement anéanti, espérant de l’avenir des inspirations meilleures, elle pouvait, au lieu de se perdre comme un rêve évanoui dans l’anarchie, entrer dans une nouvelle phase avec des hommes nouveaux et des idées purifiées. Bonaparte voulait l’ordre, et il avait raison ; mais qu’il eût appliqué son génie essentiellement administrateur à rétablir l’ordre, il le pouvait tout aussi bien sans détruire l’idée et sans étouffer le sentiment républicain. Il sentait qu’il fallait une religion représentée par un culte et il avait raison. Les instincts religieux ne suffisent pas. Ils étaient plus puissants, depuis que la révolution avait emporté le culte, qu’ils ne l’avaient été en France depuis plusieurs siècles. Jamais, depuis plusieurs siècles, la doctrine évangélique ne s’était plus héroïquement défendue contre les mensonges entassés sur sa poitrine généreuse. Certainement les hommes valaient mieux en 1800 qu’en 1750, quoiqu’ils eussent commis beaucoup d’erreurs et même de crimes. Ils étaient plus éclairés, plus enthousiastes, plus près de l’idéal. Mais ils ne se rendaient pas compte de leur foi. Ils avaient obéi à un tel esprit de réaction, qu’ils avaient oublié que tout ce qu’ils avaient de meilleur dans le cœur et dans l’esprit leur venait de l’Évangile. Ils se croyaient parfois athées ou tout au moins déistes purs, adeptes de la religion de la nature, dans le moment où ils étaient le plus semblables à des chrétiens primitifs par les sentiments et les actions. Cet état bizarre ne pouvait durer. L’homme ne peut pas se mentir impunément à lui-même pendant longtemps sans que ses croyances se perdent, et un vague instinct du beau, du vrai et du bien n’est pas toute la morale, toute la religion dont l’humanité a besoin. Cet instinct n’est qu’un résultat des principes dont elle a perdu ou brisé les formules, et c’est justement sur ces beaux instincts, mis en effervescence par une révolution sociale, qu’une vérité formulée doit venir naturellement s’implanter.

Voilà ce que Bonaparte ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. Ils ont tout remis en question, ces idéologues, pensa-t-il. Ils ne reviendront à l’ordre que par la confiance, et à la confiance que par l’obéissance. Il me faut l’aide de leurs prêtres pour les tenir dans le respect de l’ancienne hiérarchie que je vais leur rendre sous des formes un instant renouvelées, mais bientôt identiques aux anciennes.

Il est même permis de penser que Bonaparte n’alla pas aussi loin dans son raisonnement et qu’il ne vit dans ce replâtrage de la papauté qu’un moyen de faire accepter son usurpation aux vieilles monarchies de l’Europe, à l’Italie dévote particulièrement qu’il mettait en république, en attendant qu’il fît d’elle son royaume, et de la ville des papes l’apanage de son Dauphin. Il semble qu’il ait dédaigné particulièrement l’opinion de la France en lui imposant les conséquences du concordat ; et qu’eût-il fait si cette opinion se fût prononcée sous la forme d’une résistance populaire ? l’eût-il brisée à coups de canon ?

Est-ce donc ainsi qu’on relève les autels et qu’on restaure une religion ? n’est-ce pas plutôt lui porter le dernier coup, et n’était-il pas permis aux jeunes gens de l’armée d’en critiquer la mise en scène ?

La critique est aisée, dira-t-on, mais nous formulerez-vous la religion que Bonaparte eût dû proposer au peuple français ? Non, je ne la formulerai pas, parce que je ne suis pas le peuple français de 1802. Quand même j’aurais dans l’esprit avec mes contemporains une formule excellente à l’heure qu’il est, cette formule n’eût pas été applicable il y a un demi-siècle. Chaque époque a la vérité relative qui lui convient et qui, essentielle dans le fond, doit modifier ses formes, éclairer ses symboles, étendre ses applications en raison du progrès des esprits et de l’élévation des cœurs. D’ailleurs, la question n’est pas là. Je ne prétends pas que Bonaparte eût dû, je ne suppose même pas qu’il eût pu se faire le représentant d’une foi nouvelle : mais sans assumer sur lui, comme Mahomet, le double rôle d’initiateur religieux et de législateur guerrier, ne pouvait-il pas se dire avec tous les esprits avancés de son temps : La doctrine chrétienne est encore la plus haute, la plus pure expression du passé. Aucune intelligence saine, aucune âme juste ne la repousse et ne la désavoue. Gardons la foi chrétienne ; rendons-en le culte accessible et gratuit à ceux qui n’en veulent pas répudier les antiques formules. Mais l’Église catholique a perdu, à certains égards, la notion du vrai christianisme. L’esprit du clergé est devenu dangereux, mettons un frein à la puissance du clergé, et comme ce frein ne saurait être purement matériel, comme il faut surtout s’entendre moralement sur les points essentiels de la doctrine enseignée et prêchée aux peuples, demandons à l’Église de se déclarer sur les questions vitales de la société, mettons le saint-siège dans l’obligation d’assembler un concile, ou de renoncer à être reconnu en France. Que cette assemblée, cette discussion solennelle et décisive, ait l’éclat et le retentissement qui doivent faire assister le monde entier, la France particulièrement, à la condamnation de l’absolutisme catholique et à la résurrection de l’Évangile. Que le monde sache enfin à quoi s’en tenir sur ces doctrines ésotériques de la papauté, de l’institut des jésuites et des différents corps, etc. – Une discussion de cette portée n’est pas indigne de moi et de l’élite des intelligences. Elle est nécessaire, elle sera un jour inévitable. Que ce jour soit dû à mon influence, à mon habileté, à ma volonté large comme le ciel lui-même ! Si de puissants esprits ne se présentent pas pour soutenir et gagner la cause du Christ, si le prêtre triomphe du Messie, si la révélation ne sort pas claire et vivante des obscures et contradictoires interprétations de l’Église, si la France ne s’intéresse point à ce débat suprême qui va décider de sa conscience, de sa moralité, de son unité : si ce concile ne donne pas l’essor à des vérités vivifiantes pour les peuples, pour les rois, pour l’Église elle-même, j’aurai du moins rempli ma mission et j’aurai tenté véritablement le salut de l’humanité.

Napoléon ne vit que le côté matériel des choses. Il se préoccupa de la nomination des évêques, du traitement des prêtres, etc. Ce n’était là que la question secondaire. Il fallait extirper le mauvais esprit et les intentions funestes, mettre au pied du mur les pensées cachées et les intrigues politiques, n’eût-il été conseillé que par sa politique personnelle. Il a fait des choses plus difficiles que celle-là, et celle-là, il l’eût faite, s’il y avait porté la foi intérieure.

Je n’apporte pas ici l’éventualité de la destruction de l’Église, de celle du culte en France. Je ne suppose même pas que le mot et la forme catholiques eussent dû recevoir dans la forme des atteintes regrettables. À cette époque, il ne pouvait pas s’agir d’un tel bouleversement, et il serait sans doute encore trop tôt pour le tenter, mais il y avait à régler les vrais devoirs de l’homme en société, et à savoir comment l’Église les entendrait désormais.

La discussion eût arraché à l’Église des concessions de principes qu’elle eût été libre d’appeler des éclaircissements, le complément de ses explications antérieures. Une fois rentrée officiellement dans la bonne voie, dans la tolérance, dans la charité, dans la fraternité chrétiennes, ses ministres eussent été justement passibles des peines portées contre les perturbateurs et les conspirateurs. Autrement, échappant à tout contrôle et libres de tout engagement, ils poursuivent et poursuivront toujours de plein droit cette éternelle société secrète qui travaille en silence contre tous les pouvoirs, qu’ils s’appellent république, empire ou monarchie.

Par un concile, l’Église irritée pouvait se suicider il est vrai, à cette époque. Où eût été le mal, si elle eût prouvé à l’univers qu’aucune étincelle de vie ne couvait plus dans son sein ? Mais elle pouvait aussi se relever, retrouver la généreuse impulsion que grand nombre de ses ministres avaient subie en France aux premières heures de la révolution. Elle pouvait se renouveler, se retremper dans la justice et la vérité pour des siècles encore. Chateaubriand n’allait-il pas surgir pour l’orner des guirlandes de la poésie ? N’y avait-il pas des érudits, des philosophes, des poètes, voire des mystiques, de par le monde, de grands hérétiques et de grands saints, qui fussent sortis de la foule où ils sont restés étouffés et inconnus, et qui eussent éclairé toutes les faces des questions vitales soulevées par la conscience publique ?

D’ailleurs, avait-elle été condamnée avec justice et clairvoyance, cette religion qui était encore alors la révélation absolue pour quelques-uns, et qui est, pour beaucoup aujourd’hui, une série de révélations successives attendant leur développement et leur continuation ? Non. Elle avait été condamnée sans être jugée, elle avait été emportée dans une tourmente, et c’est ce qui donne encore une grande autorité à ce qu’elle a de vrai, une grande influence à ce qu’elle a de faux. C’était une raison de plus pour ne pas la rétablir sans la soumettre à un examen libre et concluant, à moins que la pensée secrète de Bonaparte ne fût, comme on pourrait encore se l’imaginer, de l’exposer à de nouveaux outrages en la couronnant de fleurs, et de l’embaumer pour la tombe. Une pensée aussi ambiguë que celle de Bonaparte à cet égard donne lieu à plus d’une hypothèse, et c’est ce qui la condamne.

Le mouvement qui avait porté Robespierre à rétablir une sorte de culte sorti de son cerveau, mouvement sans lumière suffisante, sans conscience assez profonde de soi-même, est au moins un mouvement naïf ; et tout éphémère et inefficace qu’ait été cette tentative, elle a laissé une trace plus sensible qu’on ne pense dans l’esprit du peuple. Si c’était une profanation, ce n’était pas une profanation préméditée et froidement accomplie. C’était naïf et ignorant comme un sacrifice offert par des sauvages au grand Être ; mais les sauvages ne sont pas sceptiques, ils adorent Dieu du mieux qu’ils peuvent, et le peuple de Paris avait été plus croyant au champ de Mars en 94 qu’il ne le fut autour de Notre-Dame en 1802. Ce n’est pas à dire que la religion des jacobins pût être mise en comparaison aucune avec celle des apôtres. Mais l’hypocrisie souille tout ce qu’elle touche, et voilà les étranges méprises auxquelles elle condamne les hommes.

Par le concordat, Napoléon ressuscitait et consacrait l’antique divorce du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. C’était là, même au point de vue de son autorité, une grande faute, et je ne peux pas comprendre comment il l’a commise, sans même en prévoir les conséquences. Ses lentes et pénibles négociations avec la cour de Rome, ses querelles assez vives avec le légat ne lui faisaient-elles donc pas pressentir que le saint-siège n’était alors ni plus sincère ni plus croyant que lui ? Et quand il eut enfin obtenu cette pauvre victoire d’amener le pape à consacrer l’hérésie des prêtres constitutionnels, ne vit-il pas bien que la réconciliation n’était pas réelle, et que bientôt il lui faudrait, au nom du pouvoir temporel, briser les résistances, étouffer les protestations du pouvoir spirituel ? Les classes extrêmes, que le rétablissement du culte officiel devait le mieux disposer en sa faveur, la vieille noblesse et le peuple des campagnes allaient nécessairement subir l’influence du clergé mécontent, faire du pape opprimé un martyr, et de l’empereur un tyran et un impie. Avec le concordat, tôt ou tard la restauration monarchique devenait imminente, inévitable. Bonaparte, qui venait d’appliquer sa vive et mobile capacité à étudier les canons et les lois de l’Église, ne se rendit pas compte de l’esprit de l’Église. Il étonna monsignor Caprara par son érudition improvisée, par sa facilité à retenir la lettre des institutions ecclésiastiques ; mais le légat s’aperçut bien qu’il n’en pénétrait pas le sens, et le terrible ergoteur fut joué par le prélat timide et têtu. L’Église acheva de perdre, il est vrai, dans cette lutte la véritable notion et la véritable force de son pouvoir spirituel. Elle s’en dédommagea en empiétant sur le pouvoir temporel dans sa pensée, et grâce à sa secrète persistance, grâce aux fautes de Napoléon, elle devint, après la chute de ce grand homme, le véritable pouvoir temporel de la France.

Robespierre, dans sa rapide et informe ébauche d’une société nouvelle, avait du moins évité cet écueil. Il avait rêvé un instant la concentration du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans un symbole unique ; il avait jeté comme première base de son système une pierre, brute comme une pierre druidique ; mais sur cette pierre, par la suite des temps et le développement des idées, un temple pouvait s’élever qui réunirait dans son sein et la religion et la société dans une indivisible unité. Je suppose que Robespierre et Saint-Just eussent vécu quelques années de plus, et que leur système eût dominé, la France aurait eu un culte que chaque année aurait épuré. Le Christ n’eût certainement pas été exclu de ces honneurs rendus à la Divinité, puisque la Révolution l’avait déjà qualifié de sans-culotte Jésus, expression grossière et cependant profonde qui révélait un sentiment énergique de la vérité.

Ni Robespierre ni Saint-Just pourtant n’étaient les hommes capables de mener bien loin une œuvre si grande. Grands eux-mêmes, mais souillés par l’époque terrible qui les avait produits, ils eussent laissé du moins des traces certaines de leur passage. Que Bonaparte et quelques-uns des hommes qui vinrent avec lui et qu’il absorba trop vite dans son rayonnement eussent été appelés à continuer l’œuvre des jacobins, et qu’au lieu de la renier et de la maudire, eux qui l’avaient adorée, ils eussent gardé la foi des choses nouvelles et compris la loi du progrès, ils eussent pu apporter le concours de leur génie et de leur audace à cet édifice de notre avenir. Et qui sait si, quelques années plus tard, cette grande hérésie du nouveau culte français, défendue par Napoléon et par l’héroïsme de la nation comme une conquête aussi précieuse que nos conquêtes matérielles, n’eût pas pu négocier avec le pape ? Le pape négociait bien en 1802 avec une nation sans croyance, qui laissait plaider sa cause auprès de lui par un seul homme habile et impérieux ? La terreur du pape eût été bien plus grande si cet homme eût été l’avocat d’une nation enthousiaste, passionnée, croyante, défendant ses principes philosophiques comme des articles de foi, demandant l’égalité au nom de Jésus, exigeant la révision d’une doctrine étouffée sous de fausses interprétations, menaçant l’Europe d’une véritable propagande républicaine et fraternelle, et sommant le chef de l’Église d’assembler un concile où les doctrines françaises eussent été discutées et portées à la tribune du genre humain ? Qui sait si la prépondérance du génie de Napoléon et la terreur de ses armes n’eussent pas arraché au saint-père un édit de tolérance pour l’Église de notre conscience et de notre inspiration ? N’était-ce pas le temps des miracles, et le concordat n’est-il pas lui-même une sorte de miracle aussi, quoique venant du diable plutôt que de Dieu ?

Mais nous n’avons pas besoin d’aller si loin dans nos hypothèses. Il est plus vraisemblable de croire que l’Église nous eût maudits et repoussés ; mais nous eussions plaidé, là, du moins, la plus grande cause qui ait jamais été plaidée devant l’humanité, et nous n’eussions peut-être pas manqué d’hommes pour la plaider dignement. Il en est plusieurs dont l’inspiration s’est perdue dans les luttes sourdes et impossibles de l’anarchie religieuse, qui, secondés, éclairés et mieux inspirés par un milieu plus pur et un concours plus large, eussent laissé dans l’histoire une trace que nous ne pouvons prévoir.

Mais c’eût été, dira-t-on, revenir au temps des hussites, recommencer les guerres de religion, se replonger dans la barbarie dont Voltaire nous avait à jamais sauvés. – Non, l’humanité ne repasse point par les chemins qu’elle connaît sans issue. L’Église n’eût pas pu lutter, elle n’aurait pas eu le pouvoir temporel pour envoyer nos députés au bûcher. Elle n’avait plus le pouvoir spirituel pour nous combattre victorieusement ; elle eût protesté, elle n’eût rien empêché ; elle eût été ébranlée du faîte jusqu’à la base, et notre querelle avec les vieilles monarchies de l’Europe, sans cesser d’être ardente et prodigieuse, eût gardé le caractère religieux et philosophique qu’elle avait au commencement et que Napoléon se hâta de lui faire perdre. Cette chimère du préjugé qui fait que les mots mêmes que j’emploie, religion et philosophie, sont des termes ennemis et irréconciliables, fût tombée devant la clarté du jour. Et supposons encore que l’esprit du temps n’eût pas admis leur identité éternelle, supposons que les Français eussent persisté à se croire uniquement philosophes (cela n’est pas probable, puisqu’en 1791 ils avaient ébauché une religion et en avaient admis les termes), cette philosophie, qui aurait grandi dans les combats, et que la solidarité du péril aurait gravée dans tous les cœurs comme l’idée même de la patrie, nous eût investis d’une force qui n’eût probablement pas succombé à Waterloo, en supposant qu’une lutte si longue, si désastreuse et si vaine eût été nécessaire pour le maintien de la République, comme elle l’a été pour celui de l’Empire.

Il est vrai que, pour que tout cela fût possible, il n’aurait pas fallu que Napoléon fût un conquérant et un sceptique. Il eût fallu un génie éclairé d’une lumière supérieure à celle de la pratique immédiate. Alors il ne nous eût pas jeté pour adieu à Fontainebleau cette parole amère, malédiction trop juste adressée aux hommes de son temps : « Si j’avais méprisé les hommes comme on me l’a reproché, le monde reconnaîtrait aujourd’hui que j’ai eu des raisons qui motivaient mon mépris. » Alors l’unité de l’homme, qui implique ses droits, ses devoirs et son action dans la vie, n’eût pas été brisée comme elle l’est aujourd’hui. Nous n’aurions pas une théocratie que le gouvernement récuse et subit en même temps, anomalie monstrueuse où périssent à la fois l’autorité spirituelle et l’autorité temporelle. Cette unité de notre religion et de notre société, notion aussi simple que celle de l’union de notre âme avec notre corps, serait entrée dans les esprits, passée dans les lois, dans les mœurs, dans les arts, dans tout, par la force des choses, par la gloire surtout, puisque la gloire était la passion de l’époque, et qu’il eût fallu défendre cette religion de l’égalité contre les armées étrangères, comme nous avons défendu la fortune d’un souverain sans aïeux.

Il est permis de rêver quand on regarde derrière soi, et de regretter les déviations d’un grand esprit, les faiblesses d’un grand caractère. Il faut cependant, pour être juste, voir les obstacles qui l’ont fait reculer, et le milieu qui lui a ôté la liberté du jugement. Bonaparte ne jugea pas les hommes dignes de le seconder, et ce mépris, si naturel chez ceux qui voient ramper autour d’eux, le porta à rétrécir le vaste cadre de ses conceptions. Le spectacle et le souvenir des assemblées tumultueuses et des vaines agitations parlementaires durent lui causer un profond dégoût. C’est sous l’empire de ce dégoût, irritant pour un esprit prompt et net, qu’il imagina le mode du vote pour le consulat à vie. Il comprit très bien que l’assentiment officiel des nombreuses signatures sur un registre tue l’esprit de parti, mais il dut comprendre aussi plus tard que ce mode peut tuer l’esprit public et créer des millions de parjures. Le vote de chaque individu n’est pas le vote de tous. La véritable adhésion des masses n’existe qu’à la condition du contact des hommes réunis en assemblée, s’éprouvant, s’interrogeant, se livrant les uns aux autres, s’engageant par la publicité des débats et pouvant échapper par là aux influences étroites de la famille et aux suggestions passagères de l’intérêt personnel.

Quand ces intérêts égoïstes se trouvèrent compromis par les malheurs publics, chacun de ces signataires empressés se crut libre de trahir et la patrie et l’homme qui, à la fin de sa carrière, redevenait la personnification véritable de la patrie, comme il l’avait été au commencement. Si Napoléon eût voulu ou pu créer une véritable représentation, je crois fermement qu’elle lui eût été plus fidèle, car elle l’eût préservé de l’ivresse du pouvoir sans entraver la marche providentielle de son génie. Le chef actuel de l’État[2] l’a bien compris, et a résolu plus habilement le problème posé à toutes les usurpations, quand elles se voient forcées de consulter la nation. Seulement, comme ce qui n’est qu’un compromis entre la conscience et la nécessité n’est qu’un leurre, et qu’un leurre ne saurait durer longtemps, la fausse représentation constitutionnelle de la France pourra bien être un jour aussi ingrate envers son fondateur que le fut la représentation naïvement asservie de l’Empire.

Qu’on n’attribue pas à la présomption ce coup d’œil jeté par moi sur les événements d’un passé encore débattu dans l’opinion des contemporains. C’est le droit de tous, puisque cette histoire d’hier est déjà celle de chacun de nous. Pour moi, c’est celle de mon père, c’est la mienne par conséquent.

En relisant ses lettres, écrites sous l’impression irréfléchie mais sincère du moment, je ne puis me défendre d’examiner et de juger à mon point de vue ce qu’il a jugé au sien.

Mon père n’avait pas la prétention d’être philosophe, malgré l’éducation philosophique qu’il avait reçue. Il se croyait indifférent à toute religion, à toute doctrine, et comme tous les hommes de son âge, comme ceux de son époque surtout, il se laissait aller sans réflexion à la vie extérieure. Il est bien évident, néanmoins, qu’il avait, au fond de l’âme, une foi complète aux idées du christianisme progressif qui ont défrayé depuis lors les modernes écoles philosophiques.

Mon père est mort à trente ans : dans mes vagues souvenirs comme dans le souvenir tendre et presque enthousiaste de ses amis, il reste donc à l’état de jeune homme, et moi, qui me fais vieille, je vois en lui, par la mémoire et l’imagination, un enfant comme mon fils, lequel approche déjà de l’âge que mon père avait à la fin du consulat, quand je vins au monde. Je reçois pourtant encore, en lisant sa vie écrite par lui-même au jour le jour, dans ses entretiens familiers avec sa mère, les profonds enseignements qu’il m’eût donnés s’il eût vécu. Et pour les bien comprendre, à travers le temps et la tombe qui nous séparent, je suis forcée de commenter tout ce qui s’agite en lui et autour de lui. Je le vois se résumer à son insu, à toutes les époques de sa vie qui touchent à la vie générale, et le contre-coup qu’il en reçoit me paraît, à travers l’enjouement apparent de son esprit, d’une portée très sérieuse, non-seulement pour moi, mais pour tout le monde.

Ainsi je le vois dès l’enfance traiter le patriciat de chimère et la pauvreté de leçon utile. Souffrant de la révolution jusqu’au fond des entrailles en sentant sous le couteau sa mère adorée, je le vois ne jamais maudire les idées mères de la révolution, et tout au contraire approuver et bénir la chute des privilèges. Je le vois aimer sa patrie comme Tancrède, regarder la guerre et la gloire comme la proclamation des conquêtes morales de la philosophie, et s’écrier : « Ah ! ma mère ! qui eût dit à tes amis les philosophes qu’un jour leurs idées feraient de moi, fils de financier, un soldat au service d’une république, et que ces idées seraient à la pointe de nos sabres ? » Je le vois plus naïf, plus conséquent, plus chrétien et plus philosophe encore, aimer une pauvre fille enrichie un instant par un malheur plus grand que la pauvreté ; reconnaître que son amour l’a purifiée, et lutter contre les plus vives douleurs pour la réhabiliter en dépit du monde. Je le vois pousser le respect et l’amour de la famille jusqu’à briser le cœur de sa mère et le sien propre plutôt que de ne pas légitimer par le mariage les enfants de son amour. Toute cette conduite-là n’est pas d’un athée, et si l’expression est légère et dédaigneuse quand il parle du culte officiel, je vois, au fond de l’âme, les principes tenaces et victorieux de la religion de l’Évangile.

VI

Suite des amours. – Rencontre avec les Turcs. – Aventure de M***. – Séparation douloureuse. – Excentricités du général. – Retour à Paris. – Caulaincourt, Ordener, d’Harville. – Ces dames. – Le beau monde. – La faveur. – MM. de Vitrolles, Cambacérès, Lebrun. – M. Heckel – Eugène Beauharnais et lady Georgina. – Poisson d’avril. – Ma tante paternelle.

 

AN XI
_______
 

LETTRE PREMIÈRE
DE MAURICE DUPIN À SA MÈRE
 

Charleville, 1er vendémiaire (22 septembre 1802).

Ta lettre, ma bonne mère, que je reçois à l’instant, me rend au bonheur. Tu m’y moralises, tu m’y grondes tout au long ; mais c’est avec ton amour maternel, que je possède toujours, que rien ne peut me remplacer, et de la perte duquel je ne me consolerais jamais, entends-tu bien parce que rien ne pourrait me dédommager. En dépit de ton mécontentement, tu me portes la même tendresse. Conserve-la-moi toujours, ma bonne mère, je n’ai jamais cessé de la mériter. Je te l’avouerai, je craignais que quelques nouveaux rapports mensongers, quelque apparence trompeuse ne l’eussent momentanément refroidie dans ton cœur. Cette idée me poursuivait partout. Mon âme en était oppressée, mon sommeil troublé. Enfin, tu viens de me rendre à la vie !

Et cet original de Deschartres qui me mande, il y a deux jours, que tu ne m’écriras peut-être pas de longtemps, à cause des chagrins que je te donne ! Je lui ai trop prouvé qu’il avait tort. Il s’en venge en me faisant souffrir, en me prenant par l’endroit le plus sensible. Avec tant de bonnes qualités, c’est cependant un ours qui vous griffe quand il ne peut vous assommer. Il m’a écrit des volumes tout le mois dernier pour me prouver, avec sa politesse accoutumée, que j’étais un homme déshonoré, couvert de boue. Rien que ça ! Belle conclusion, et digne des exordes dont il me régalait ! Mais je les lui passe de bien bon cœur, à cause du motif qui allume son courroux et son zèle. Je n’ai pas encore répondu à sa dernière lettre, mais je me réserve cette petite satisfaction, tout en lui envoyant un bel et bon fusil à deux coups, pour qu’il te fasse manger des perdrix s’il n’est pas trop maladroit.

Non, ma bonne mère, je n’ai jamais voulu séparer mon existence de la tienne, et si je suis devenu ivrogne et mauvaise compagnie, comme tu m’en accuses, dans les camps et bivouacs, ce que je ne crois pas, sois sûre que, du moins, dans cette vie agitée, je n’ai rien perdu de mon amour pour toi. Si j’ai fait, sans te consulter, la démarche d’écrire à Lacuée pour tâcher de rentrer dans mon régiment, c’est que le temps pressait, qu’il m’eût fallu attendre ta réponse et perdre ainsi le peu de jours que j’avais pour espérer un bon résultat. Maintenant tout est consommé, Lacuée ne m’a pas laissé la moindre espérance. En vertu des nouveaux arrêtés, je dois rester auprès de Dupont[3], je me résigne, et la satisfaction que tu en ressens diminue d’autant ma contrariété.

Tu te trompes pourtant, ma bonne mère, quand tu parles de premiers et de derniers. Sous les armes, il n’y a pas de derniers, pas même le pauvre soldat. Celui-là n’est atteint par le mépris de personne qui fait bien son devoir. Mais il est un poste où il n’y a pas de premiers, c’est dans l’antichambre des généraux. Tous sont laquais, plus ou moins et cela ne me va guère. Les temps sont bien changés depuis un an. Soit l’état de paix, soit tout autre chose, ce poste qui me paraissait si glorieux m’est devenu bien amer. Je m’en console pourtant, parce je ne crois pas que jamais on essaye de m’humilier personnellement. Si cela était, j’aimerais mieux quitter l’état militaire et en mourir de chagrin que de perdre le sentiment de ma dignité.

Je n’irai ni aux Indes ni en Amérique ; il est vrai que par moments un peu de rhum et de chagrin m’ont fait passer cette idée par la tête ; mais je ne l’ai jamais confiée à personne, et ceux qui m’ont fait parler là-dessus ne savent ce qu’ils disent, en d’autres termes ils en ont menti. Cette idée ne pouvait pas venir dans mon esprit dans la crainte de t’affliger et d’empoisonner ton repos.

Maintenant, venons au fait qui te tourmente le plus. Oui, j’ai vu V*** à Paris, l’hiver dernier, tout le temps que j’y suis resté, et puisque tu veux la vérité, je te la dis ; je ne l’éludais que par respect pour toi ; car je ne pouvais rougir de cet attachement comme d’un crime. Son voyage à Bruxelles est un conte que j’ai fait à madame de la M***, pour qu’elle ne t’inquiétât pas davantage avec ses rapports officieux. Il est vrai encore que V*** m’a suivi ici, que je l’ai logée aux environs de la ville chez d’honnêtes bourgeois ; puis je l’ai fait entrer, comme elle le voulait, dans un magasin de modes, où elle travaille maintenant. Je ne l’ai donc ni trahie ni abandonnée à la misère, et à ces craintes de ta part, je reconnais bien le bon cœur de ma chère mère, qui, après avoir tant craint ma prodigalité envers cette personne, s’effraye maintenant à l’idée de mon ingratitude envers elle. Cette condition médiocre où elle vit doit te prouver enfin qu’elle est bien différente de ce que tu te la figurais, puisque sa pauvreté arrive à te donner de l’inquiétude sur ma conduite à son égard. Mais, sur ce point, rassure-toi, elle et moi sommes contents l’un de l’autre, et si je suis fou, ce n’est pas sur le chapitre du devoir que je déraisonne.

Encore une confession qu’on ne t’a pas faite pour moi et dont je veux avoir le mérite. J’ai joué un beau soir chez l’oncle de Morin et j’ai perdu vingt-cinq louis. C’est la première fois, je crois, que je touchais des cartes, et ce sera la dernière. J’ai emprunté pour payer et j’ai rendu, voilà le secret de ma gêne ce mois-ci. Mais je ne m’en plains pas, c’est ma faute. C’est une leçon, et j’en profiterai.

Sancho disait, je crois, qu’il ne faut faire de sottises que celles qu’on aime à faire. Justement je déteste le jeu, et j’ai été puni d’avoir contrarié mon goût et mon instinct. Nous partons demain pour faire notre tournée dans la division. Nous allons passer en revue toutes nos troupes et les mettre en état de paraître devant le premier consul, qu’on dit, inter nos, devoir venir nous visiter bientôt.

Adieu, ma bonne mère, crois que ton bonheur peut seul faire le mien, et qu’il entrera toujours comme cause première dans toutes mes actions, comme dans toutes mes pensées. Je t’embrasse de toute mon âme.

Mon Dieu, que l’idée de Miémié m’afflige ! Je ne peux pas me persuader cela. Parle-lui de moi, je t’en prie[4] !

Et Auguste qui est nommé receveur de la ville de Paris. Je lui en ai fait mon compliment.

 

LETTRE II
 

Charleville, 19 vendémiaire.

Depuis quinze jours nous sommes en tournée, nous venons de voir toute la division, qui est superbe. J’ai retrouvé, dans presque tous les corps, des officiers avec lesquels j’ai fait la guerre en Suisse et en Italie. Nous nous sommes revus avec un plaisir extrême de part et d’autre. À Verdun, j’ai fait connaissance avec le 1er de chasseurs. Il n’y a sortes de choses aimables, que ne m’ait dites le colonel sur son regret de ne point m’avoir au régiment. J’ai témoigné à tous ces messieurs le chagrin que j’éprouvais de ne plus compter parmi eux, et je leur ai demandé de compter au moins dans leurs cœurs pour quelque chose. On m’a répondu qu’il suffisait de me connaître pour m’aimer et ne jamais m’oublier. J’ai l’air de me vanter en rapportant ces réponses, mais il n’y a que toi, ma bonne mère, avec qui j’en tiendrai note, parce que je sais que tu es plus sensible à cela qu’à tous les exploits ; crois bien pourtant qu’entre militaires la bravoure est indispensable à l’amitié qu’on inspire. C’est donc une manière habile que j’emploie pour te prouver que je dois aimer la guerre et la gloire.

On a dîné ensemble, donné un bal, et l’on s’est séparé bons amis. Nous avons passé en revue Durosnel et son régiment à Saint-Mihiel, j’ai été enchanté de le revoir, et de l’accueil qu’il m’a fait. Tu sais que j’ai toujours dit que Durosnel était le meilleur dans le temps de Cologne. Nous avons fait crever de rire Dupont et les aides de camp avec nos vieilles histoires, et Durosnel a eu l’amabilité de placer dans tous ces récits comiques quelque trait sérieux à ma louange. Nous l’avons quitté pour aller voir le 17e à Commercy ; de là nous nous rendîmes à Bar-sur-Ornain, où nous eûmes un choc avec MM. les Turcs. Sa Hautesse l’ambassadeur de la Sublime Porte était arrivée à la poste avec toute sa turquerie dans dix voitures, et avait pris tous les chevaux. Mais comme ils s’étaient arrêtés depuis trois heures pour faire leurs ablutions, notre courrier arriva tout au beau milieu de la prière et prit six chevaux pour nous, sans s’inquiéter des Turcs : représentations de leur part, entêtement de la sienne, entremise de l’interprète, arrivée du général, vacarme dans la maison et dans les écuries. Nous voulons déjeuner, les Turcs mangent tout ; ils ont mis la broche, nous nous en emparons. L’ambassadeur et le général ont une entrevue digne du Bourgeois gentilhomme, et pendant qu’ils se complimentent, qu’ils se souhaitent la prudence des lions et la force des serpents, nos chevaux sont attelés. On se sépare sans s’être compris de part ni d’autre, et fouette postillon ! Les Turcs stupéfaits ont eu une partie de leur déjeuner et six chevaux de moins. Le lendemain revue du 16e de cavalerie, dîner donné par les officiers, bal le soir. Le jour suivant, chasse aux loups : on en tue deux, on fait halte, et tout allait bien jusque-là, lorsqu’un événement qui faillit être moins comique que celui de Bar-sur-Ornain termina la partie. La halte finie, on s’emballe pour arriver à la comédie de Châlons : Dupont monte dans sa voiture avec le préfet et deux ou trois autres figures municipales, moi, je monte dans une grande calèche avec le colonel M***, sous-inspecteur aux revues, trois capitaines du 16e, quatre chiens courants et huit fusils ; note bien tout ce matériel. Nous étions attelés de deux chevaux neufs. Nous confions les rênes au colonel comme au plus sage, et je me place avec lui sur le siège. Nous roulions fort agréablement depuis un quart d’heure, lorsque tout à coup nous arrivons à une descente de traverse rapide, longue et sillonnée de profondes ornières ; nous voulons retenir nos chevaux, qui, peu habitués à tirer, et surtout à sentir la voiture les presser se mettent au galop, puis s’emportent tout à fait. Je joins mes efforts à ceux du colonel pour les arrêter, nous cassons les rênes ; voyant alors qu’il n’y a plus d’espoir de salut et que nous allons tous être précipités dans la rivière qui coule au bas de la côte, je saute à terre pour gagner la tête des chevaux ; mais comme le terrain est fort inégal en cet endroit, je tombe, je me ramasse, mais au moment où je vais être sur pied, les chevaux appuient de mon côté, et la roue de derrière me passe sur la jambe depuis la cheville jusqu’au genou. Je n’ai rien de cassé et j’en suis quitte pour une contusion et une entaille. Le colonel a sauté un instant après moi et s’est démis un poignet. Les autres allaient sauter dans la rivière avec la calèche quand les chevaux se sont abattus tous les deux à la fois, et ont terminé ainsi leur effrayante galopade.

Mais ce qu’il y eut de plaisant, c’est, quand nous fûmes tous sur pied, de voir la figure de M***. La frayeur lui avait fait tellement perdre la tête, qu’il ne savait plus ce qu’il disait et demandait qu’on le visitât pour savoir s’il n’était pas blessé. Le fait est que la visite eût été désagréable, il avait sali ses chausses. Tu penses bien que nous ne pûmes nous tenir de rire, ce qui nous fit oublier nos maux. Nous rentrâmes dans Châlons, les valides portant les blessés. Nous n’en sommes pas moins partis le surlendemain pour Charleville, où nous sommes arrivés sans encombre. Ma jambe va beaucoup mieux, l’eau végéto-minérale fait merveille, et ce ne sera rien. Au milieu de tous ces notables événements, je n’ai pu trouver le temps de t’écrire, car, suivant notre louable habitude, nous faisons toutes choses avec une telle précipitation que nous ne faisons rien du tout ; Dupont est le type de l’activité mal entendue.

 

LETTRE III
 

Sillery (sans date), chez M. de Valence.

Tu l’as voulu, tu l’as exigé, tu m’as mis entre ton désespoir et le mien, j’ai obéi. V*** est à Paris. J’ai voulu, j’ai fait l’impossible, mais pour l’éloigner ainsi, il fallait bien veiller à son existence. Je me suis fait avancer soixante louis par le payeur de la division sur mes appointements, et j’ai exigé qu’elle allât travailler à Paris ; au moment du départ elle m’a renvoyé l’argent. J’ai couru après elle, je l’ai ramenée, nous avons passé trois jours ensemble dans les larmes. Je lui ai parlé de toi, je lui ai fait espérer qu’en la connaissant mieux un jour, tu cesserais de la craindre. Elle s’est résignée, elle est partie. Mais ce n’est peut-être pas trop le moyen de se guérir d’une passion que de l’exposer à de telles épreuves. Enfin, je ferai pour toi tout ce que les forces humaines comportent, mais ne me parle plus tant d’elle. Je ne peux pas encore te répondre avec beaucoup de sang-froid.

Seulement il est faux, archifaux, qu’elle soit retournée avec le sieur ***. Il est fort possible que ce monsieur ait une femme avec lui à Orléans ; mais ce n’est pas elle. Un chef de bataillon de mes amis arrive de Paris, il a été la voir de ma part pour me donner de ses nouvelles. Il l’a trouvée montant un chapeau. Elle est sage et laborieuse, voilà la vérité.

Adieu, ma bonne mère. Un chagrin n’arrive jamais seul. Il est donc certain que ma bonne te quitte, et qu’elle met un peu d’amertume dans ses rapports avec toi ! Que les choses humaines finissent donc tristement ! Ce qui me console, c’est qu’elle te tyrannisait un peu et que tu vas être plus libre. Elle, de son côté, qui aime à commander, commandera-t-elle à ses parents ? je doute qu’ils soient aussi accommodants que toi. Enfin elle ne nous quitte pas les mains vides, et si elle sait être heureuse, il ne tiendra qu’à elle. – Je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE IV
 

Charleville, 29 vendémiaire an XI (octobre 1802).

Ne sois point inquiète, je n’ai pas eu besoin d’employer les recettes de Medicus sum Deschartres ; ce qui était à vif est cicatrisé. Il n’y a que la contusion de la crête du tibia qui est toujours douloureuse et enflée, mais à cela près je marche très bien.

Et puis à quelque chose malheur est bon ; comme je ne puis ni m’habiller ni mettre de bottes, je suis dispensé de courir comme un étourneau avec Dupont. Je me repose de cet odieux rôle de complaisant qu’il qualifie d’activité militaire et qui n’est rien moins que cela ; je passe mes journées dans ma chambre, en pantoufles ; je lis, j’écris, je jouaille du violon, je me plonge dans une mélancolie qui est, tu le sais bien, le fond de mon caractère, malgré mon extérieur jovial. La seule chose militaire que je fasse, c’est de tirer par ma fenêtre des coups de fusil dans une porte. Le soir je relis, je récris et je refume. Decouchy, homme d’un très grand sens, vient me tenir compagnie ; mais comme chacun a sa manie, la sienne est la déclamation. Il met tout le monde en fuite avec ses tirades, et comme il me voit pris par les jambes, il me condamne à l’entendre déblatérer tout son répertoire. Je ne m’en tire qu’en me laissant aller au sommeil.

Pendant ce temps, Dupont va en société ; il se cave et se recave de trente sous à la bouillotte pour plaire aux dames de l’endroit ; il se bat les flancs pour leur paraître aimable et pour se persuader qu’il s’amuse. Mais comme il s’ennuie, il s’en prend à ses aides de camp. Il dit que nous n’avons pas l’esprit militaire parce que nous ne sommes pas bottés dès huit heures du matin. Il lui prend des frasques dignes de don Quichotte. Il se croit en temps de guerre, fait seller ses chevaux avec le même empressement que si l’ennemi était aux portes, n’attend pas que les ordonnances aient sellé les leurs, s’emporte, crie, jure et part au grand trot. À peine sorti de la ville, il quitte les chemins, disant que se promener comme tout le monde n’est pas militaire. Il prend à travers champs, bat la campagne, saute les fossés, s’enfonce dans les marais, éreinte les chevaux, et rentre avec la même précipitation que s’il avait l’ennemi au derrière. Il appelle cela une promenade militaire, et le tout pour qu’on dise dans la ville qu’il a le diable au corps. Quant à moi, cet état d’asservissement aux caprices absurdes d’un seul me rendrait vite imbécile, si la paix se prolongeait ; mais tout nous présage de nouveaux événements, Dieu merci !

Nous attendons ici le premier consul dans quinze jours. Nous rassemblons pour le recevoir quatre régiments de cavalerie et six mille hommes d’infanterie. Je serai alors en état de monter à cheval, et Dieu sait quelles caracoles nous allons faire ! Ce que je dis de ce voyage est un secret d’État et ne nous est point venu officiellement, mais confidentiellement par le canal de Berthier. Adieu, ma bonne mère, aime-moi toujours malgré ma tristesse.

 

LETTRE V
 

Charleville, 10 brumaire an XI (novembre).

Tu rends avec vérité, ma bonne mère, la peine qu’on éprouve en se séparant de ceux auxquels de bonnes qualités et une longue habitude nous ont attachés ; je conçois parfaitement le chagrin que cela t’a causé, et le poids dont tu te sens allégée cependant. L’attente d’une chose pénible l’est encore plus que la chose elle-même. Je t’assure que, de mon côté, il m’en coûte bien de savoir que je ne reverrai plus à Nohant la bonne Miémié ; car, ses humeurs à part, elle était véritablement excellente, et je n’aurais jamais cru qu’elle pût se décider à nous quitter. Mais puisque la chose est faite malgré tous mes regrets, je sais bien que tu seras plus libre et mieux soignée. Un arrangement dont je m’applaudis tous les jours, c’est celui par lequel j’ai attaché Deschartres aux destinées de Nohant[5]. C’est vraiment la perle des cœurs honnêtes ; on n’est pas plus brutal que lui, et en même temps d’une délicatesse plus rare. Je me transporte en imagination chaque soir auprès de toi, et j’y vois tes longues et tristes veillées. Je t’assure que, de mon côté, je ne suis pas plus gai ici. Ma jambe me sert un peu de prétexte maintenant pour m’enfermer dans ma chambre et me dispenser des éternels dîners et des insipides soirées chez le préfet, ou le commandant, ou le commissaire des guerres. Je fais du moins chez moi de la musique tout à mon aise, quelques mauvais vers de temps en temps, et le plus souvent des châteaux en Espagne. Dupont va aller à Paris au mois de janvier : aussitôt je filerai vers Nohant, et, en passant à Paris je tâcherai de faire encore quelques démarches pour sortir du poste où je suis et où je me déplais chaque jour davantage. Je rabâche, mais je ne puis assez te dire que la guerre ennoblit tout. En temps de paix, un aide de camp est un pauvre sire, surtout quand il a affaire à un cerveau détraqué. Je voudrais passer capitaine et aller au régiment, ou entrer au moins dans la garde du consul, parce que là, en temps de guerre, il y a du beau et du grand à tenter……

 

24 brumaire.

……

J’ai tué hier un loup dans la forêt de Lannoy. Ils sont si nombreux que sans nous ils feraient de grands ravages dans le pays. Je ne sais pas si celui que j’ai abattu est le même qui avait mordu quinze personnes ces jours-ci. Je le voudrais bien. Au reste, nous en avons tué huit, et sans doute il était du nombre. Ils vont en troupe et la chasse devient un peu plus sérieuse, c’est-à-dire plus amusante.

……

 

*    *    *

 

Apparemment l’itinéraire de Bonaparte fut changé, puisque mon père eut la liberté de s’absenter. On voit bien qu’il s’ennuyait loin de Victoire, et fit tout au monde pour aller la voir à Paris. Pour cela il lui fallut prétexter des affaires, et il eut besoin d’une lettre de sa mère au général Dupont. Car Dupont était « plus braque et plus mal disposé que jamais. Monsieur fait la cour à une dame dont le mari était absent, mais depuis huit jours ce mari a eu l’impolitesse de revenir, et le général, contrarié dans ses amours, s’en prend à nous, qui n’y pouvons mais. Pour faire agréer sa demande à sa mère, Maurice fait un peu l’ambitieux. Il dit que le moment est bon pour aller travailler à son avancement, qu’il verra Armand Caulaincourt[6], son ancien ennemi, et qu’il est sûr qu’il lui donnera un coup de main, parce que, après tout, ce personnage, dont le chemin a été si rapide, n’a pas de raison pour le haïr. Il m’a fort ennuyé, et je ne l’ai jamais blessé dans mes réponses. J’aurais pu le taquiner dans ses amourettes, mais comme j’aimais ailleurs, j’ai agi loyalement, et il s’en est aperçu. Je ne l’ai jamais cru méchant ni sot, tant s’en faut, et peut-être, à présent qu’il est en bon chemin, aura-t-il quitté ses grands airs. Nous verrons bien. »

Maurice veut aussi revoir le père Harville, son premier général, son grand diable d’Ordener (le père, je crois, du brave colonel Ordener), un autre grand diable qui se conduisit d’une manière héroïque aux portes de Paris en 1814[7], Eugène Beauharnais, Lacuée, Macdonald, et enfin son ami Laborde, aide de camp de Junot. Il flatte le désir que sa mère éprouvait dès lors de le voir se placer plus près des regards du premier consul, et lui-même désirait vivement alors entrer dans la garde du premier consul. Il fit quelques efforts, comme on le verra, et sans succès comme il était facile de le prévoir, car il était trop préoccupé de son amour pour être un solliciteur actif, et trop naïvement fier pour être un heureux courtisan. J’ai entendu souvent ses amis s’étonner qu’avec tant de bravoure, d’intelligence et de charme dans les manières, il n’ait pas eu un plus rapide avancement, mais je le conçois bien. Il était amoureux, et pendant plusieurs années il n’eut pas d’autre ambition que celle d’être aimé. Ensuite il n’était pas homme de cour, et on n’obtenait déjà plus rien sans se donner beaucoup de peine. Puis vinrent pour Bonaparte des préoccupations sérieuses. L’affaire-Pichegru, Moreau et Georges, celle du duc d’Enghien, et ces événements expliquent le mouvement qui se fit dans son esprit pour rapprocher de lui les noms du passé, puis pour les en éloigner, puis enfin pour les rapprocher encore et se réconcilier avec eux.

Mon père obtint d’autant plus facilement de sa mère une lettre pour le général Dupont, qu’elle croyait tout rompu avec Victoire, et qu’elle espérait voir arriver son cher Maurice à Nohant après quelques jours consacrés à faire des tentatives d’avancement à Paris. Je ne saurais dire quelles résolutions il avait formées à cet égard, mais son caractère est ordinairement si sincère et même si ingénu que je crois très fort à son projet réel d’aller embrasser promptement sa mère. Il comptait seulement voir son amie à Paris, la consoler sans doute de la douleur de leur séparation à Charleville, et s’arracher de ses bras pour y revenir bientôt. Mais sans doute il la trouva sur le point de devenir mère, triste, effrayée, malade peut-être. Alors sacrifiant tout à un amour sérieux, et les tendres exigences de sa mère, et ses espérances d’avancement militaire, il resta cinq mois à Paris, écrivant toujours, ayant l’air de s’occuper beaucoup de ses affaires, promettant chaque semaine d’arriver à Nohant la semaine suivante, et, en fait, ne pouvant s’arracher à sa passion, ne le voulant plus probablement. Peut-être le général Dupont s’était-il interposé aussi à Charleville pour faire partir Victoire, car il y a quelque part dans la correspondance une lettre de lui où, en rendant justice à la conduite de la jeune femme, il exprime à ma grand’mère la crainte de voir Maurice faire quelque folie, et par là il entend sans doute un mariage d’amour.

Voici quelques fragments des lettres de mon père écrites de Paris du 15 frimaire au 5 floréal.

 

Frimaire an XI (décembre 1802).

……

Il y a beaucoup d’étrangers et de livrées dans les rues. Les portes des gens en place sont inabordables. C’est tout comme autrefois. Quoi qu’on en dise, le peuple n’en est ni plus heureux, ni plus content. Hier, dans une querelle à la chasse, le général Lecourbe a tué un homme. Deux heures après, les habitants de Corbeil se sont portés à sa maison de campagne et l’ont massacré. Cette nouvelle a consterné tout Paris et surtout le château. Il y a quatre jours, au tirage des conscrits de la section des Gravilliers, il y a eu rébellion de leur part, désarmement de la garde ; renfort arrivé, combat, et douze hommes de tués. Tout cela n’est pas fort gai.

 

*    *    *

 

Je ne sais pas ce que c’est que cette aventure tragique du général Lecourbe. Aucun des ouvrages que je puis consulter n’en fait mention. Il est certain qu’il ne fut pas tué là, et peut-être ce que mon père raconte est-il un bruit sans aucun fondement. Peut-être aussi l’affaire arriva-t-elle comme il la rapporte, sauf la gravité de la catastrophe finale. Plusieurs de mes lecteurs, en consultant leurs souvenirs, en sauront sans doute plus que moi là-dessus. L’événement n’a pourtant rien d’invraisemblable. Le général Lecourbe habitait alors la campagne aux environs de Paris. Il était sans emploi, et ne reparut sur la scène que pour défendre avec chaleur le général Moreau, accusé en 1803. Sa disgrâce semble antérieure à cet acte d’attachement envers un ami malheureux, et elle dura ensuite autant que le règne de Bonaparte. Lecourbe était un héros à la guerre ; son énergie au milieu des soldats révoltés qu’il faisait rentrer dans le devoir à coups de sabre[8] était une vertu militaire qui ne le disposait pas beaucoup, on peut croire, à l’exercice des vertus civiles, et il faut bien dire qu’en général ces guerriers couverts de gloire conservaient souvent dans la vie privée des allures proconsulaires. Je n’ai rien à affirmer non plus sur l’anecdote des conscrits de la section de Gravilliers. Ce sont des détails qu’on ne retrouverait probablement pas dans les journaux du temps, tous rigoureusement soumis à la censure directe du maître. Nous n’avons pas encore une histoire complète de l’Empire. Celle de M. Thiers, que je consulte comme la plus détaillée et la plus sérieuse sur beaucoup de points, ne s’occupe pas des mœurs et de l’opinion autant qu’il le faudrait. Elle indique à peine les mécontentements du peuple, et elle n’explique jamais ceux de l’armée d’une manière satisfaisante. M. Thiers fait trop de flatterie au grand homme, qu’il place avec raison au premier plan, en supposant que tous les hommes qui avaient concouru à ses éclatants triomphes étaient d’aveugles ambitieux. Il ne leur attribue point d’idées qui lui paraissent dignes d’examen et de discussion, et pourtant il serait fort important de savoir quels vestiges de croyance républicaine la Révolution avait laissés dans l’esprit de ces hommes condamnés à se taire et à obéir. Je demande qu’on fasse l’histoire des disgraciés de Napoléon et j’appellerais volontiers ceux d’entre eux qui sont restés fidèles à leurs premières idées à nous raconter eux-mêmes aujourd’hui leur vie et leurs sentiments sous l’Empire. Cela manque à la philosophie de l’histoire de l’Empire. Toute la portée, toute la vérité d’une époque n’est pas dans le récit officiel des événements généraux, tels que la guerre, la législation, la diplomatie et les finances.

 

SUITE

DES FRAGMENTS DE LETTRES
 

Paris, 18 frimaire an XI (décembre 1802).

……

… J’ai enfin vu Caulaincourt, et ce n’est pas sans peine ; mais, ma foi, j’ai été bien inspiré de compter sur l’oubli de nos petites rancunes. À peine m’eut-il reconnu qu’il embrassa cordialement l’ancienne ordonnance du père Harville. Il me demanda de tes nouvelles avec un vif intérêt, et à peine lui eus-je dit que je désirais entrer dans la garde, qu’il ne me donna pas le temps de lui demander de m’y aider. Il s’y offrit et s’en chargea avec un empressement fort aimable. Il m’a demandé mes états de service et promis de son propre mouvement de les présenter et de les faire lire demain au premier consul, à Saint-Cloud. Il m’a surtout recommandé de mettre en toutes lettres et fort apparentes, sur ma demande, que je suis le petit-fils du maréchal de Saxe, m’assurant qu’il le fallait pour réussir. « Mais la Suisse, mais Marengo ? lui disais-je. — Bien, bien, m’a-t-il répondu, le présent est beaucoup, mais le passé a une grande importance aujourd’hui. Parlez du héros de Fontenoy et ne négligez rien de ce côté-là. » Bien m’avait pris d’avoir été dîner la veille chez Ordener et d’en avoir été reçu à bras ouverts, car il m’a demandé comment j’étais avec lui, et, sur ma réponse, il m’a assuré que tout cela irait sur des roulettes…

 

Paris, 29 frimaire.

……

Auguste[9] a pris hier le costume grave de son emploi de trésorier de la ville de Paris. Il avait l’habit noir, l’épée, la bourse, et, dans cet équipage, il nous a fait mourir de rire. Il a toujours une figure superbe à qui tout sied, et il porte très bien ce costume, mais c’est si drôle de voir reparaître les habits de jadis ! René veut être préfet du palais et sa femme dame d’honneur. Je l’ai fait enrager en lui disant que pour le coup ces dames ne la verraient plus que de mauvais œil. Mais le premier consul a été si aimable et si galant avec elle, qu’elle subit le commun prestige, et finit par avouer que tous ces grands seigneurs sont fiers et insolents. Ils le sont d’autant plus, pour la plupart, qu’ils recherchent aussi la faveur du maître.

Madame de G*** est toujours en position d’oraison funèbre et ne parle de son époux défunt que la larme à l’œil. Barrère brochant sur le tout, c’est édifiant !…

……

12 nivôse an XI (janvier 1803).

…… Je t’envoie un chapeau de castor gris du dernier genre. Je l’ai choisi dans une caisse arrivant de Londres. C’est très chaud, et c’est la mode effrénée.

René a été à Saint-Cloud voir madame Bonaparte. Apolline y est reçue on ne peut mieux, la mémoire de M. de Guibert est là en grande vénération. Tu vois bien qu’on fait la cour au passé.

J’ai vu le père Harville, qui m’a fait un meilleur accueil qu’à l’hospice du Saint-Bernard. Il a eu le temps de se dégeler…… Je me recommande au souvenir du maire, dont l’image m’est toujours chère et présente.

(Suit une illustration libre représentant la tête de Deschartres coiffée d’oreilles d’âne.)

 

18 nivôse.

Tu as dû recevoir tes chapeaux. C’est moi maintenant qui vais te faire une demande, c’est de m’envoyer bien vite la garniture de boutons d’acier à tête de diamants qui vient de mon père. René, ébloui encore de l’éclat qu’ils jetaient en 89, me demande de les lui prêter pour les mettre sur un habit de velours lavande qu’il prépare pour aller faire sa cour à Saint-Cloud. C’est même moi qui lui ai offert cet éclatant service.

B***[10] va avoir une place qui rapporte quarante mille livres par an. Ce que c’est que la cour ! Le tout en raison du nom de ses pères ; car il est notoire qu’il en a eu plus d’un. Quant à Dupont, qui est fou, mais qui est brave (on ne peut pas lui refuser cela), et qui, certes, s’est admirablement comporté en Italie, non-seulement il n’est pas invité, mais encore il est reçu froidement. Je dis vingt fois par jour : C’est comme autrefois, et la Révolution n’a rien changé. Hélas ! où sont nos rêves de 89 ! où sont mes longues rêveries de Passy ? où sont les neiges d’antan ? Le luxe est semblable à celui de l’ancienne cour, épées, habits de velours, vestes brodées, livrées, carrosses, etc…

J’ignore le sort de ma demande au premier consul ; je n’ai pas pu rejoindre Caulaincourt depuis notre première entrevue ; je n’aime pas à obséder, j’attends. Apolline a parlé de moi chez le premier consul ; Ordener se trouvait là, et a fait mon éloge à Eugène Beauharnais et à Clarke… J’ai enfin vu d’Andrezel, et j’ai dîné hier chez madame de la Marlière avec l’abbé de Prades.

……

 

Paris,… nivôse.

T*** est au faîte de la faveur. Buonaparte lui a envoyé hier son aide de camp le Marrois pour lui demander en propres termes quelle place il veut avoir. Je m’en réjouis pour lui, il est si bon et si aimable que je suis heureux de le voir content. Mais n’est-il pas étrange qu’on obtienne de belles places, à son propre choix, sans être sorti de sa chambre ? Sais-tu l’effet que ça me fait ? Cela me donne une furieuse envie de quitter la partie et d’aller planter nos choux. C’est ce que je ferai certainement si la guerre ne recommence pas bientôt ; car je veux bien servir la France, mais je ne veux pas servir dans une cour. Je suis las d’avoir couru le monde et de m’y être ruiné pour arriver à cette certitude que j’aurais mieux fait pour ma fortune de me morfondre dans les antichambres. L’état militaire est si avili aujourd’hui que je n’ose plus mettre l’uniforme dont j’étais si fier il y a un an. Nous ne pouvons plus même assister à la parade. On ne nous laisse pas seulement entrer dans la cour. Pour ma part, je n’y ai pas essayé, et je ne m’exposerai jamais à de tels affronts. Marengo est bien loin ! Je radote, ma bonne mère, je suis toujours dans mes sottes idées de justice et de véritable grandeur. Ah ! qu’il est dur de renoncer si vite aux rêves de la jeunesse !…

……

 

Paris, 12 pluviôse (février 1803).

… Ne me gronde pas, j’agis du mieux que je peux. Mais comment faire pour réussir quand on n’est pas né courtisan ? J’ai revu Caulaincourt hier. Il m’a fait déjeuner avec lui ; il m’a dit qu’il avait mis lui-même ma demande dans le portefeuille du premier consul, et même qu’il lui avait parlé de moi, mais que celui-ci lui avait répondu : Nous verrons cela. C’est peut-être bien un refus anticipé. Que veux-tu que j’y fasse ? C’est Buonaparte lui-même qui m’a fait entrer dans l’état-major, et c’est Lacuée qui me l’a conseillé. À présent, Lacuée dit que cela ne vaut pas le diable, et Buonaparte ne nous permet pas d’en sortir. Ce sera une grande faveur si cela m’arrive, mais je ne suis pas homme à me mettre à plat ventre pour obtenir une chose si simple et si juste. Je n’ose pourtant pas y renoncer, car tout mon désir est de me fixer à Paris si la paix continue ; comme cela, nous nous arrangerions pour que tu vinsses y passer les hivers et nous ne vivrions pas éternellement séparés, ce qui rend mon état aussi triste pour moi que pour toi-même. Je n’y mets ni insouciance ni lenteur. Mais tu ne m’as pas élevé pour être un courtisan, ma bonne mère, et je ne sais pas assiéger la porte des protecteurs. Caulaincourt est excellent pour moi, il a recommandé devant moi à son portier de me laisser toujours entrer quand je me présenterais, à quelque moment que ce fût ; mais il sait bien que je ne suis pas de ceux qui abusent, et s’il veut me servir réellement il n’a pas besoin que je l’importune.

Je vais ce soir chez le général Harville, c’est son jour de réception. J’y vais chapeau sous le bras, culotte et bas de soie noire, frac vert ! C’est à présent la tenue militaire !

… Ne me dis donc plus que tu vas tâcher de penser à moi le moins possible. Je ne suis déjà pas si gai ! Et que veux-tu que je devienne si tu ne m’aimes plus ?…

 

Paris, 27 pluviôse.

……

… J’ai revu chez ***, à un fort beau souper qu’il a donné, madame de Tourzelles, et j’en ai été enchanté. Quant au reste, tant mâles que femelles, c’est toujours la même nullité, la même sottise. Le grand monde n’a point changé et ne changera point. J’en excepte quelques-uns seulement, et surtout Vitrolles, qui a de l’esprit et du caractère[11].

En d’autres lieux, où on ne vise pas à la grandeur, on vise au bel esprit. Il n’y a pas jusqu’à F*** qui ne soit devenu sensible et réfléchi. Chez lui on ne parle que par sentences morales, et, au fond, on se soucie de tout cela comme d’un fétu. Mais c’est un genre. – J’ai reçu la lettre de maître Aliboron Deschartres. Elle est aussi aimable que lui, ce n’est pas peu dire.

……

 

Paris, 7 ventôse.

Caulaincourt a reparlé de moi au premier consul. Il avait égaré ma demande et lui en a redemandé une autre. Est-ce à dire que je dois espérer ? Ah ! si le grand homme savait comme j’ai envie de l’envoyer paître, et de ne plus me ruiner sans gloire à son service ! Qu’il nous donne encore de la gloire s’il veut faire sa paix avec moi. Le malheur est que cela lui est parfaitement égal pour le moment.

… J’ai été passer la soirée chez Cambacérès. Toute l’Europe était là, je crois. On a compté quatre cents voitures sur le Carrousel. Ce qu’il y a de remarquable, c’est l’accueil empressé que font les étrangers aux militaires français, tandis que messieurs de l’ancienne cour les décrient, et que messieurs de la nouvelle les dédaignent. Pour s’en venger, les uns et les autres prétendent que les étrangers recherchent la mauvaise compagnie. N’est-ce pas plaisant ? Ainsi la duchesse de Gordon et la princesse d’Olgorouky vont s’encanailler chez Cambacérès.

… J’ai revu avec une joie extrême notre ancien et fidèle ami Heckel. Cela m’a consolé du reste. J’embrasse Jean-Louis-François Deschartres. Ô ma bonne mère, sois certaine que je t’aime !

 

16 ventôse.

Je t’assure que mes affaires sont dans le meilleur train possible, et que si personne ne me nuit dans l’esprit du premier consul au moment où ma demande lui sera présentée, je ne vois pas du tout pourquoi il ne l’admettrait point. Madame de Lauriston m’a recommandé elle-même à son fils, qui doit, à son premier travail avec le premier consul, exhiber ma supplique. Caulaincourt, que j’ai encore vu, me confirme dans la certitude que je ne puis pas échouer. En attendant, puisque tu me reproches mon humeur sauvage, je vais un peu dans le monde. Avant-hier j’ai été présenté par Auguste chez le consul Lebrun. Il y avait foule dans le salon, et j’étais forcé de me tenir derrière Auguste au moment où il débita sa phrase : « J’ai l’honneur de vous présenter mon oncle, aide de camp, etc. »

À ce début, Lebrun prit un maintien grave pour recevoir ce digne oncle qu’il cherchait des yeux. Je réussis alors à m’avancer pour faire ma révérence. Il était si stupéfait qu’il songeait à peine à me la rendre. Enfin, après m’avoir regardé avec attention, il nous partit au nez d’un grand éclat de rire en nous demandant lequel de nous était l’oncle ou le neveu. Il eut beaucoup de peine à se persuader que j’étais le plus âgé, et il fut très aimable dans sa gaieté. De là nous fûmes chez Cambacérès, où c’était à mon tour de présenter Auguste comme mon neveu, et la même scène recommença. Cambacérès m’a invité à dîner pour jeudi. Je n’aurai garde d’y manquer, car ses dîners ont une grande réputation de gueule. J’ai revu hier Georges Lafayette, qui m’a présenté à sa femme, mademoiselle de Tracy. Il arrive d’Italie. J’ai revu aussi madame de Simiane, sœur de M. de Damas, avec lequel j’ai été en relation à Rome, et j’ai fait sa conquête en lui parlant de son frère.

Quand cette éternelle réponse du premier consul m’arrivera, et maintenant c’est bientôt, j’espère, je pars au triple galop pour aller t’embrasser et pour te dire que je t’aime cent fois plus que tu ne crois.

 

28 ventôse (mars 1803).

……

Je vois souvent mon ami Heckel. Comme il demeure fort loin, nous faisons chacun la moitié du chemin ; nous nous joignons aux Tuileries, et là nous arpentons tout le jardin en babillant et en raisonnant à perte de vue. C’est vraiment l’homme le plus instruit et le plus éloquent que j’aie jamais rencontré, et il a des sentiments si nobles, que je me sens toujours meilleur quand je le quitte que quand je l’aborde. Il sollicite en ce moment une place de proviseur dans un lycée ; je ferai présenter sa note à Buonaparte par Dupont. Réussirai-je ? Je me ferais volontiers intrigant pour l’amour de ce digne homme, mais l’esprit du gouvernement est de ne donner qu’à ceux qui ont déjà, et c’est assez l’histoire de tous les grands pouvoirs…

 

Le vendredi saint.

……

René a donné ces jours-ci un très beau déjeuner où étaient Eugène Beauharnais, Adrien de Mun, milord Stuart, madame Louis Bonaparte, la princesse Olgorouky, la duchesse de Gordon, madame d’Andlaw et lady Georgina, nièce de la duchesse de Gordon. Cela se faisait à l’intention d’Eugène, qui est amoureux et aimé de lady Georgina, laquelle passe dans le grand monde pour un astre de beauté. Il ne lui manque pour mériter sa réputation que d’avoir une bouche et des dents. Mais sur cet article Eugène et elle n’ont rien à se reprocher. La duchesse ne demanderait pas mieux que de la lui faire épouser, mais le cher beau-père Buonaparte n’entend point de cette oreille-là. La tante va partir pour l’Angleterre et les amants se désolent. Voilà comment la grandeur rend les gens heureux. En sortant de table, nous allâmes nous promener au Jardin des plantes, les uns en voiture et en boghei, les autres dans la calèche à quatre chevaux de la duchesse. Nous vîmes tout dans le plus grand détail. Eugène distribuait des louis à tort et à travers, comme un autre eût donné douze sous. Il nous faisait les honneurs, et c’est tout au plus s’il ne disait pas, au lieu du jardin du roi, le jardin de mon père.

À la suite de la promenade, la duchesse de Gordon donna à la Râpée un dîner dont ni Eugène, ni René, ni Auguste, ni moi, ne fûmes priés. Vers le milieu du repas, la princesse Olgorouky reçut un billet de madame de Montesson, qui l’invitait à venir chez elle le soir même parce qu’elle avait un concert : Paësiello, et mademoiselle Duchesnois qui déclamerait. Aussitôt les morceaux trop hâtés se pressent dans la bouche de la princesse. Elle demande ses chevaux et part. Arrivée chez elle, elle se couvre de diamants, et arrive tout essoufflée chez madame de Montesson à neuf heures du soir. D’abord le portier ne veut pas la laisser monter. Elle se dit invitée, se nomme, monte et trouve madame de Montesson entre deux bougies, devant sa cheminée et prête à se coucher. Grand étonnement, explication de part et d’autre. C’était un poisson d’avril envoyé par quelques polissons qui n’étaient pas de la société, et je rougis d’avouer que je connais beaucoup ces misérables.

Le lendemain, jour de la grande parade, Auguste et René reçurent un avis qu’ils prirent pour une attrape du même genre, mais qui ne se termina pas d’une manière aussi comique. On vint leur dire que M. de Villeleroux, descendant le grand escalier des Tuileries, s’était laissé tomber au milieu de tous ses collègues et s’était blessé. Ils y coururent en riant, pensant à un poisson d’avril, mais ils le trouvèrent mort dans la salle des Ambassadeurs, entre les mains du conseiller d’État Fourcroy, qui, pour ne pas manquer l’occasion d’une expérience, s’était mis en devoir de le galvaniser, ce qui n’aboutit qu’à lui faire faire d’effroyables grimaces. Il avait été frappé d’apoplexie foudroyante. Il a été enterré hier à Saint-Roch avec toute la pompe sénatoriale. Quant à la veuve, elle jeta les hauts cris le premier jour, le lendemain elle s’occupa beaucoup de sa robe et de sa chatte qui faisait des petits. Le jour de l’enterrement, elle était toute consolée et riait de la figure des passants qu’elle voyait par sa fenêtre. Ce qu’on peut croire de mieux sur son compte, c’est qu’elle est folle, ma pauvre sœur[12].

Bonaparte va partir dans quelques jours pour Bruxelles, si je n’obtiens pas de réponse avant son départ, je cours t’embrasser de toute mon âme et de toutes mes forces.

 

29 germinal (avril).

Je pars dans trois jours pour Chenonceaux avec René ; envoie-moi les chevaux jusqu’à Saint-Agnan, et dans cinq jours je suis dans tes bras. Oui, oui, il y a bien longtemps que je devrais y être. Tu en as souffert, moi aussi ! Tu vas me promener dans tes nouveaux jardins et me prouver que la grenouillère est devenue le lac de Trasimène, les petites allées des routes royales, le pré une vallée suisse, et le petit bois la forêt Hercinia. Oh ! je ne demande pas mieux ! Je verrai tout cela par tes yeux, je le verrai en beau, puisque je serai près de toi !

VII

Séjour à Nohant, retour à Paris et départ pour Charleville. – Bonaparte à Sedan. – Attitude du général Dupont devant Bonaparte. – Le camp de Boulogne. – Coup de vent à la mer. – Canonnade avec les Anglais. – Le général Bertrand. – Fête donnée à madame Soult au camp d’Ostrohow. – Le général Bisson. – Boutades contre Deschartres. – Adresse de l’armée à Bonaparte pour le prier d’accepter la couronne impériale. – Ma mère au camp de Montreuil. – Retour à Paris. – Mariage de mon père. – Ma naissance.

Après avoir passé trois mois auprès de sa mère, qu’il accompagna aux eaux de Vichy, mon père, rappelé par un arrêté des consuls qui prescrivait à tous les généraux de réunir leurs subordonnés autour d’eux, revint à Paris, où l’on commençait à parler de l’expédition d’Angleterre ; mais mon pauvre père n’avait aucune envie d’aller rejoindre Dupont à Charleville, et ne songeait qu’à faire l’école buissonnière. Sa vie était désormais tout absorbée dans l’amour. Dans cette situation morale, il n’était guère à même de faire des démarches fructueuses : il y porta plus que jamais de la tiédeur et en parla beaucoup plus à sa mère pour motiver son séjour auprès de Victoire, qu’il n’en fit de réelles et de sérieuses. En messidor an XI juillet 1803, il écrivait à sa mère que son ami Delaborde, premier aide de camp de Junot, avait essayé de le faire agréer de ce général comme aide de camp en second : mais que Junot avait répondu ne vouloir prendre que des aides de camp de quarante ans. Cette belle réponse a fait sauter Delaborde au plancher, et il s’est écrié tout en colère : « Que diable, vous voulez donc avoir votre père pour aide de camp ? »

Le 1er thermidor, il écrivait : « Quoi que tu en dises, il n’y a point d’amis à la cour. Il n’y a pas même de camarades, et tel qui a recherché votre amitié et votre aide dans les mauvais jours vous regarderait du haut en bas si vous aviez l’air de vous en souvenir. »…

……

… « Franceschi, premier aide de camp de Masséna, veut que je retourne mes batteries du côté de ce général, qui va commander l’armée des côtes ou celle du Portugal, et j’aimerais beaucoup mieux cela que d’aller à Charleville découper les gigots de Dupont. »

Là-dessus Maurice prie sa mère de l’aider par ses lettres à faire croire au général Dupont qu’il a la fièvre tierce. Il est certain qu’il ne veut pas quitter Paris pour parader dans une garnison tranquille où il n’y a pas une amorce à brûler, et qu’il ne s’arrachera à ses amours qu’au premier coup de fusil tiré contre l’ennemi.

Les alarmes de la mère se réveillent, car elle devine ou pressent la cause de cette répugnance à rejoindre le général. Elle ne s’effraye plus de l’idée d’un mariage contraire à ses vœux. Elle n’y croit plus, parce que la passion a persisté sans s’abriter sous un contrat. Mais elle se sent une rivale dans le cœur de son cher enfant, et elle ne s’en console pas.

« Un article de ta lettre m’a profondément affligé, ma bonne mère. Tu crois que quelqu’un cherche à détruire dans mon cœur l’amour filial que je te porte. Ce quelqu’un-là serait bien malavisé et bien mal reçu, je te le jure. Je donne un démenti formel à quiconque t’a fait ce mensonge. Ne vois que par tes yeux, ma mère, je t’en supplie. Ils sont si bons et si justes ! N’écoute jamais que le langage de mon cœur et ne consulte que le tien. De cette manière nous nous entendrons toujours contre ceux qui voudraient inquiéter et troubler le bonheur de notre mutuel amour. Quant à nos affaires d’argent, je ne veux pas que tu m’en parles ni que tu me consultes sur quoi que ce soit. Je regarde l’argent comme un moyen, jamais comme un but. Tout ce que tu feras sera toujours sage, juste, excellent à mes yeux. Je sais bien que plus tu auras, plus tu me donneras : c’est une vérité que tu me démontres tous les jours ; mais je ne veux pas que pour quelques arpents de terre de plus ou de moins tu te prives de la moindre chose. L’idée d’hériter de toi me donne le frisson, et je ne peux pas me soucier de ce qui sera après toi, car après toi il n’y aura plus pour moi que douleur et solitude. Le ciel me préserve de faire des projets pour un temps que je ne veux pas prévoir et dont je ne peux pas seulement accepter la pensée ! »

 

SUITE DES LETTRES

FRAGMENTS
 

4 thermidor.

… Madame de Bérenger ne veut pas agir auprès de Masséna sans ton autorisation. Elle dit que s’il m’arrivait malheur dans ce poste, tu le lui reprocherais toute sa vie. N’aie donc pas de ces craintes-là : tu sais bien qu’il ne m’arrive jamais rien et que je n’attrape jamais une égratignure. Songe que je ne puis et ne veux solliciter qu’un poste où il y aura de l’honneur à recueillir. Je ne remuerai pas un doigt pour de l’argent et des vanités.

 

10 thermidor.

……

Je pars pour Sedan, où Buonaparte va passer, et où nous devons aller à sa rencontre le 18 ou le 20. Malgré ma fièvre j’y serai à temps. J’ignore si de son entrevue avec Dupont il résultera quelque chose de bon pour moi. J’en doute, je ne suis pas en veine de réussite. Depuis trois ans je suis lieutenant, et tous mes camarades sont avancés. Apparemment ils savent s’y prendre mieux que moi, car j’ai fait autant qu’eux, et plus même que certains d’entre eux. Masséna m’a promis de me prendre pour son aide de camp, et je reviendrai lui rappeler sa promesse dès que j’aurai fait mon acte de présence à Sedan sous les yeux du maître.

Que ta lettre est bonne ! Tous les événements de la vie me sont à peu près indifférents, pourvu que tu m’aimes et que tu ne doutes pas de moi. Aussi je m’en vais le cœur content et plus occupé de tes bontés que de mes projets.

 

Charleville, 15 thermidor (août 1803).

……

Je suis arrivé hier ; j’ai trouvé Dupont très goguenard et fort peu touché de ma fièvre. Nous attendons Buonaparte d’un moment à l’autre. Il n’y a rien de plaisant comme la rumeur qui règne ici. On n’en ferait pas tant pour Dieu même. Les militaires se préparent à la grande revue. Les administrateurs civils composent des harangues. Les jeunes bourgeois s’équipent et se forment en garde d’honneur. Les ouvriers décorent partout, et le peuple baye aux mouches. Nous avons réuni à Sedan trois régiments de cavalerie et quatre demi-brigades. Nous ferons l’exercice à feu et nous manœuvrerons dans la plaine. C’est tout ce qu’il y aura de beau, car le reste est fort mesquin et arrangé sans goût. L’illumination du premier jour absorbera toutes les graisses et chandelles de la ville ; heureusement pour le lendemain qu’il fait clair de lune.

Je profiterai de l’occasion pour faire demander par Dupont au premier consul une lieutenance dans sa garde, et comme il n’a encore jamais rien demandé pour moi, peut-être voudra-t-il s’en charger. Mais je ne me flatte pas du bonheur de vivre à Paris et de t’y amener. C’est un trop beau rêve. Je ne suis pas homme à réussir en temps de paix. Je ne suis bon qu’à donner des coups et à en recevoir ; présenter des placets et obtenir des grâces n’est pas mon fait. Dupont n’est pas du tout enthousiasmé de l’idée d’une descente en Angleterre. Soit humeur, soit défiance, il n’a pas le désir de s’en mêler. J’ai vu Masséna à Rueil le matin de mon départ pour Sedan, et il m’a presque promis en cas de descente, que nous voguerions de compagnie. Voilà mon plan : faire la guerre ou rester à Paris, car la vie de garnison m’est odieuse.

Je crains, ma bonne mère, que cette sécheresse excessive ne te fasse souffrir. Tu es si bonne que tu ne me parles que de moi dans tes lettres, et je ne sais pas comment tu te portes…

……

 

Paris, 8 fructidor an XI.

Dupont m’avait fait les plus belles promesses, il ne les a pas tenues. Pendant huit jours qu’il a passés avec le premier consul, il n’a pas trouvé une minute pour lui parler de moi. Caulaincourt, qui accompagnait Buonaparte à Sedan et qui m’a témoigné beaucoup d’amitié, m’avait dit en y arrivant : « Eh bien ! voilà une belle occasion pour vous faire proposer par votre général ! » En partant il a été stupéfait de l’indifférence de Dupont pour nous tous. Alors il s’est ouvert à moi sur les fluctuations d’idées du premier consul. Ainsi, quand, cet hiver, il lui a demandé pour moi une lieutenance dans sa garde et qu’il m’a proposé comme petit-fils du maréchal de Saxe, Buonaparte lui a répondu : Point, point, il ne me faut pas de ces gens-là. À présent il paraît que ce titre me servirait au lieu de me nuire, parce que le premier consul a déjà changé de manière de voir. Peut-être que dans quelque temps ce sera autre chose. Ainsi, tu vois ce que c’est, ma bonne mère, que de dépendre de la politique ou du caprice d’un seul homme. C’est comme autrefois. Les services et le mérite ne comptent pas. On s’occupe du nom que vous portez, et rien de plus. Ainsi, Caulaincourt, sans le savoir et sans le vouloir, m’a nui en me signalant comme le petit-fils du maréchal. Buonaparte s’est trouvé républicain ce jour-là. Mais comme il ne le sera plus demain probablement, toutes ces demandes me fatiguent et me dégoûtent beaucoup. On n’est qu’un mince militaire, mais on a le sentiment de sa propre dignité tout comme un chef d’État.

En outre, il nous a fait à Sedan une étrange avanie. Figure-toi qu’après nous avoir fait manœuvrer pendant quatre heures, suer sang et eau à porter des ordres, au moment de défiler, Dupont se mit l’épée à la main à la tête de la manœuvre. L’ordonnance indique notre place à côté du général lorsqu’on défile : eh bien ! Dupont nous donna l’ordre de nous retirer, nous assurant que c’était par celui du premier consul, de sorte que nous décampâmes au moment de paraître en corps devant lui. Il est impossible de nous dire plus clairement que nous sommes considérés comme ne faisant point partie de l’armée, et il vaudrait mieux être tambour ou conscrit qu’aide de camp, puisqu’un aide de camp est réputé apparemment valet de pied du général. Tu conçois que j’ai de ce métier par dessus les yeux, et j’ai quitté Dupont sans tambour ni trompette, approuvé de tous mes camarades, qui avaient bonne envie d’en faire autant. C’est malgré lui et par malice que nous l’avons accompagné dans sa visite officielle au premier consul. Il trouvait qu’il y avait déjà trop de lui-même, et cela me fait l’effet d’une flatterie muette envers le maître, devant lequel on s’annule et on se présente sans suite comme un pauvre diable en face du soleil. Enfin, je n’en sais rien, Dupont est brave à la guerre ; en temps de paix, c’est un poltron, et je le quitte. J’en suis d’autant plus enchanté que je pourrai aller te presser dans mes bras. La place que j’occupe dans ton cœur vaut mieux que celle que je perds. Je vais tenter autre chose, car je ne veux pas cesser de servir mon pays ; mais si l’on me rattrape au métier d’aide de camp, ce sera avec un général en chef commandant une expédition.

 

*    *    *

 

Dégoûté, comme on vient de le voir, d’être attaché à l’état-major, Maurice fait, dès les premiers jours de l’an XII, des tentatives sérieuses pour rentrer dans la ligne. Dupont se repent de l’avoir blessé et présente une demande pour lui obtenir le grade de capitaine. Lacuée apostille sa demande. Caulaincourt, le général Berthier, M. de Ségur, beau-père d’Auguste de Villeneuve, font des démarches pour le succès de cette nouvelle entreprise, et cette fois c’est un motif sérieux pour que Maurice reste à Paris. Il écrit toujours assidûment à sa mère, mais il y a dans ses lettres tant de raillerie contre certaines personnes qui font le métier de courtisan avec une rare capacité, que je ne puis les transcrire sans blesser beaucoup d’individualités, et ce n’est pas mon but. Cependant, sans nommer les masques entièrement, je rapporterai celle-ci, qui n’est que plaisante :

« Maître Philippe est toujours fort content de lui-même. Roland se trouvait à l’armée des Grisons avec lui, et comme il était de l’état-major de Macdonald, il ne l’a pas quitté. Il m’a juré que ledit Philippe n’avait jamais entendu tirer un coup de fusil. Il est pourtant capitaine et de la Légion d’honneur. Aussi fait-il l’important, se croit homme de guerre, et raisonne sur le métier comme une pantoufle. On l’admire. Je l’ai un peu raillé l’autre jour. Il disait d’un ton doctoral que les dragons mettaient souvent pied à terre dans les batailles. Je le savais bien, mais je prétendais que non, et je le défiais de me citer une affaire quelconque où il eût vu cela. Il ne comprenait pas et allait son train. Tout le monde riait, et lui seul ne s’est pas aperçu du lardon. »

 

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À une date postérieure, il y a dans la même correspondance une autre anecdote sur le même personnage que je rapprocherai de celle-ci.

 

Vendémiaire an XIII.

L’empereur a passé onze régiments en revue à Compiègne. Philippe, qu’on avait envoyé la veille pour faire faire les lits, n’a jamais voulu me dire en montant en voiture où il allait. Il paraissait frappé de l’importance de sa mission et s’enveloppait dans ses discours du voile du mystère. On eût dit que de sa démarche dépendait le sort de l’État. – « Mais où vas-tu ? — Je ne puis te le dire. — Quand reviendras-tu ? — Je n’en sais rien, en vérité ! » On pouvait croire qu’il allait courir de grands dangers. Au fait, il est revenu avant-hier, se plaignant de l’excès de ses fatigues, harassé, rendu, couvert de poussière. « Ton cheval doit être sur les dents ? — Non, mon ami, je ne l’ai pas monté. — Ceux de l’empereur donc ? — Encore moins. — Et de quoi es-tu si courbaturé ? — C’est que j’ai monté et descendu les escaliers plus de cent fois. » Revenir d’une manœuvre de dragons et avoir passé son temps à dégringoler les escaliers, voilà qui est bien guerrier, et ce jeune homme ira loin. Il est de la Légion d’honneur sans avoir fait la guerre. C’est ce qui me console.

 

*    *    *

 

Mon père n’obtint rien, et sa mère eût désiré en ce moment qu’il renonçât au service. Mais la voix de l’impitoyable honneur lui défendait de se retirer quand la guerre était sinon imminente, du moins probable. Il passa auprès d’elle les premiers mois de l’an XII (les derniers de 1803), et le projet de descente en Angleterre devenant de jour en jour plus sérieux, comme on croit facilement à ce qu’on désire, Maurice espéra conquérir l’Angleterre et entrer à Londres comme il était entré à Florence.

Il alla donc rejoindre Dupont aux premiers jours de frimaire, et quitta Paris en écrivant à sa mère, comme de coutume, qu’il n’y avait pas de danger et que la guerre ne se ferait pas. « Je te prie de ne pas t’inquiéter de mon voyage sur les côtes, je n’y emploierai probablement pas d’autres armes que la lunette. » Il en fut ainsi en effet, mais on sait comment Napoléon dut renoncer à un projet qui avait coûté tant d’argent, tant de science et de temps.

 

LETTRE PREMIÈRE

Du camp d’Ostrohow,
30 frimaire an XII (décembre 1803).

Me voilà encore une fois t’écrivant dans une ferme ou espèce de fief que j’ai érigé en quartier général, en y attendant de pied ferme le général Dupont. Ostrohow est un village charmant situé sur une hauteur qui domine Boulogne et la mer. Notre camp est disposé à la romaine. C’est un carré parfait. J’en ai fait le croquis ce matin ainsi que celui de la position des autres divisions qui bordent la mer, et j’ai envoyé le tout dans une lettre au seigneur Dupont. Nous sommes dans la boue jusqu’aux oreilles. Il n’y a ici ni bons lits pour se reposer, ni bons feux pour se sécher, ni grands fauteuils pour s’étaler, ni bonne mère aux soins excessifs, ni chère délicate. Courir toute la journée pour placer les troupes qui arrivent et dont les baraques ne sont pas encore faites, se crotter, se mouiller, descendre et remonter la côte cent fois par jour, voilà le métier que nous faisons. C’est la fatigue de la guerre, mais la guerre dépouillée de tous ses charmes, puisqu’il n’y a pas à changer de place et pas l’espoir du moindre coup de fusil pour passer le temps en attendant la grande expédition, dont on ne parle pas plus ici que si elle ne devait jamais avoir lieu. Ne t’inquiète donc pas, ma bonne mère, rien n’est prêt, et ce ne sera peut-être pas d’un an que nous irons prendre des chevaux anglais.

Tu ne peux pas te faire une idée de la pénurie qui règne ici. Il n’y a dans notre fief d’Ostrohow qu’un seul petit lit sans rideaux, que l’on réserve pour le général. J’ai fait chercher dans Boulogne pour les trois aides de camp, trois matelas et trois lits de sangle, tout est pris. Nous allons passer notre hiver sur la paille, et, en vérité, je ne m’en plains pas, quand je vois au camp nos malheureux soldats dans des baraques détestables, construites sur un terrain tellement marécageux, qu’elles s’affaissent par leur propre poids et rentrent dans la terre. Ils sont couchés littéralement dans la boue, et le nombre des malades sera bientôt incalculable. Je voudrais pouvoir faire pour mon lit de paille le miracle des cinq pains, mais le temps des miracles est passé[13].

Je voudrais bien tenir M. le maire Deschartres dans notre camp. Je le ferais piocher de la belle manière et nous verrions quelle figure il ferait au bivouac avec son bonnet de coton, sa coiffe de nuit et sa rosette !

 

LETTRE II
 

15 nivôse an XII (janvier 1804).

… Plus la division s’augmente et moins nous avons de place. Nous allons, Morin, de Couchy et moi, partager stoïquement le sort de nos pauvres soldats, car les deux mauvais galetas que nous occupions viennent d’être pris par un général de brigade de la division. Pour n’être pas au bivouac dans l’eau, nous allons nous construire une baraque. Quant à notre situation politique, elle n’est pas plus gaie ; on prétend que nous n’agirons que dans deux ou trois ans. Ceci se dit à l’oreille, et pourtant nos soldats le redisent tout haut. Les Anglais viennent tous les jours nous donner la comédie, avec leurs bricks, leurs cutters et leurs frégates. Nous leur envoyons, de la côte, force bombes et boulets qui vont se perdre dans les eaux. Ils nous répondent de la même façon, et c’est absolument un jeu de paume. La lunette de Dollon m’est très utile pour juger des coups. De temps en temps nous nous exerçons dans la rade à manier l’aviron, sur nos péniches et nos caïques. Les Anglais nous galopent, nous nous retirons sous nos batteries, qui les saluent alors à grand bruit. La mer ne me fait pas le moindre mal, et j’en reviens toujours avec un appétit féroce. Quand nous ne sommes pas en mer, nous travaillons à la construction de notre baraque. Cet exercice est bien nécessaire pour arriver à dormir sur le peu de paille que nous avons. Dernièrement nous allâmes déjeuner chez un général de nos amis, de l’autre côté du cap Grinez. Nous partîmes à cheval à marée basse, en suivant la laisse de la mer en bas des falaises. Nous voulûmes revenir à six heures du soir par le même chemin, et comme la marée montait, nous nous trouvâmes coupés par les flots en beaucoup d’endroits. Dupont, qui va toujours comme un hanneton, se jeta dans un trou avec son cheval et pensa se noyer. Bonaparte, le jour de son départ de Boulogne, en a fait autant dans le port ; il voulait passer de même à la marée haute ; son petit cheval arabe s’embarrassa dans des amarres de chaloupe, et Bonaparte tomba dans l’eau jusqu’au menton. Toute sa suite se précipita pour le secourir, mais il remonta lestement à cheval et fut se sécher dans sa baraque. Cet événement n’est pas dans le Moniteur.

… Je souhaite au maire vent arrière, marée haute, et joli frais. Toi, je t’aime, ma bonne mère, et je suis très inquiet de ton silence. J’espère que tu ne me boudes pas, que tu ne recommences pas à m’accuser, à méconnaître l’amour et le respect que je te porte ; sois certaine que je n’aime rien plus que toi sur la terre.

 

LETTRE III
 

Au camp d’Ostrohow, 7 pluviôse an XII (janvier 1804).

Il y a des moments de bonheur qui effacent toutes les peines ! Je viens de recevoir ta lettre du 26. Ah ! ma bonne mère, mon cœur ne peut suffire à tous les sentiments qui le pénètrent. Mes yeux se remplissent de larmes, elles me suffoquent ; je ne sais si c’est de joie ou de douleur, mais à chaque expression de ton amour et de ta bonté, je pleure comme quand j’avais dix ans. Ô ma bonne mère, mon excellente amie, comment te dire la douleur que m’ont causée ton chagrin et ton mécontentement ? Ah ! tu sais bien que l’intention de t’affliger ne peut jamais entrer dans mon âme, et que, de toutes les peines que je puisse éprouver, la plus amère est celle de faire couler tes larmes. Ta dernière lettre m’avait navré, celle d’aujourd’hui me rend la paix et le bonheur. J’y retrouve le langage, le cœur de ma bonne mère ; elle-même reconnaît que je ne suis pas un mauvais fils et que je ne méritais pas de tant souffrir. Je me réconcilie avec moi-même, car, quand tu me dis que je suis coupable, bien que ma conscience ne me reproche rien, je me persuade que tu ne peux pas te tromper, et je suis prêt à m’accuser de tous les crimes plutôt que de te contredire.

Je ne sais qui a pu te dire que je voulais me jeter à la mer. Je n’ai pas eu cette pensée. C’est pour le coup que j’aurais cru être criminel envers toi qui m’aimes tant. Si je me suis exposé plus d’une fois à périr dans les flots, c’est sans songer à ce que je faisais. Véritablement, je me déplaisais tant sur la terre que je me sentais plus à l’aise sur les vagues. Le bruit du vent, les secousses violentes de la barque s’accordaient mieux que tout avec ce qui se passait au dedans de moi, et au milieu de cette agitation je me trouvais comme dans mon élément.

Il est vrai que dernièrement j’ai failli rendre tout notre quartier général victime de mon goût pour la navigation, mais on t’a beaucoup exagéré les choses. J’avais été à bord d’un pêcheur, et je fis pendant le déjeuner un si beau récit de la pêche aux harengs que Dupont fut tenté de faire une promenade de ce genre. Quoique le vent fût assez frais, je le pris au mot et lui persuadai de s’embarquer à l’instant même. Je fus chez l’amiral lui demander son canot, on l’arma de vingt rameurs adroits et vigoureux ; nous avions au gouvernail le meilleur patron de la flottille. Je revins chercher Dupont. Comme le vent allait toujours de mieux en mieux je l’embarquai un peu malgré lui ainsi que toute la société, et nous voilà partis avec vent grand largue et marée haute. Nous avions largué le tape-cul et la misaine, nous volions plutôt que nous ne marchions sur les flots. Nous étions déjà à la hauteur du cap Grinez, quand nous apercevons les marsouins bondir à fleur d’eau autour de notre embarcation. Tu sais que l’apparition de ces messieurs-là à la surface de la mer est le signal certain du gros temps. En effet, le vent fraîchissait par trop, et nous allions virer de bord, quand tout à coup il s’élève avec furie et nous jette à deux lieues au large. Nous n’eûmes que le temps d’amener et de plier nos voiles. Nous étions environnés de montagnes d’eau et jetés les uns sur les autres dans notre chétif navire. La situation devenait fort critique ; c’était superbe. Notre patron coupait les lames avec une adresse admirable. Ceux qui n’avaient pas le mal de mer ramaient de la belle manière avec moi. Enfin, après avoir couru mille dangers, nous avons réussi à rentrer dans le port à neuf heures du soir, excédés de fatigue, comme bien tu penses. On était fort inquiet de nous à la marine, et on nous avait envoyé deux canots de secours qui rentrèrent avec nous. Voilà tout. C’est une imprudence, il est vrai, mais ce n’est pas un suicide, et je serais bien fâché de ne m’être pas trouvé dans cette tempête, car c’est la plus belle chose que j’aie vue de ma vie.

Avant-hier matin, le général en chef Soult a fait demander à Dupont s’il voulait aller avec lui à Calais, et nous l’avons accompagné, mon général et moi, dans cette course, avec notre voisin et ami le général Suchet.

Je ne te parle pas de nos opérations militaires, parce qu’il est défendu par un ordre du général en chef de donner des nouvelles d’ici, non-seulement aux journalistes, mais encore à nos parents et amis. Je puis te dire pourtant, sans trahir aucun secret d’État, que nous n’avons pas achevé notre baraque. Mes deux camarades ont trouvé un grenier, et je me suis établi dans un pavillon de six pieds carrés, situé au bout du jardin. J’y ai fait porter un poêle et j’y suis fort bien. Je découvre la mer en plein, car c’est un belvédère ; mais je cours un peu le risque d’être emporté par les vents. Il passe en ce moment même un ouragan si terrible que le caisson qui était dans notre cour vient d’être renversé.

Adieu, ma mère chérie, garde la plume avec laquelle tu m’as écrit ta dernière lettre, et n’en prends jamais d’autre pour écrire à ton fils, qui t’aime autant que tu es bonne, et qui t’embrasse aussi tendrement qu’il t’aime.

Je voudrais bien tenir ici Caton Deschartres pour voir la jolie grimace qu’il ferait avec le tangage et le roulis de grosse mer.

 

LETTRE IV

Quartier général à Ostrohow, 30 pluviôse an XII.

Le général de division Dupont, commandant la première division du camp de Montreuil[14]… m’a tellement fait courir avec lui tous ces jours-ci, soit sur la côte, soit sur la mer, que je n’ai pu trouver un moment pour t’écrire. Avant-hier, au moment où je commençais une lettre pour toi, une douzaine de coups de canon est venue me déranger. C’était le prélude d’une canonnade qui a duré toute la journée entre nos batteries et la flotte anglaise. Nous y avons couru comme de raison, et nous avons joui pendant sept heures d’un coup d’œil aussi piquant qu’agréable, car toute la côte était en feu, toute la rade couverte de bâtiments, et sur deux mille coups de canon tirés de part et d’autre, nous n’avons pas perdu un seul homme. Les boulets ennemis passaient par-dessus nos têtes et allaient, sans faire de mal à personne se perdre dans la campagne. J’ai vu avec plaisir que ma jolie jument alezane, qui est vive comme la poudre et qui a peur d’une mouche, ne bouge pas aux coups de canon. Je m’étais placé dans une batterie de quatre pièces de 36… Elle a été si étonnée de ce début qu’à la troisième décharge elle ne remuait plus.

… J’ai vu ici le général Bertrand, après avoir été six fois inutilement chez lui. Il est venu dîner enfin chez Dupont, et j’ai été enchanté de lui. Il a des manières franches, aimables, amicales, sans ton, sans prétention. Nous avons parlé du Berry avec le plaisir de deux compatriotes qui se rencontrent loin de leur pays, et qui s’entretiennent de tout ce qu’ils y ont laissé d’intéressant et d’attachant, de leurs mères surtout.

… La nature commence à se dérider ici, et j’espère qu’en ce moment tu peux te promener dans ton jardin. Nous en avons un ici où l’on jouit d’une vue admirable sur la mer ; mais rien ne vaut pour moi celui de Nohant quand j’y suis avec toi.

Deschartres fait-il toujours d’admirables découvertes sur la pluie et le beau temps ? prépare-t-il au département ébahi quelque nouvelle surprise littéraire et agronomique ?

 

LETTRE V
 

Ostrohow, 25 ventôse an XII (mars 1804).

… Nous avons eu ici ces jours derniers une brillante fête donnée par tous les généraux du camp de Saint Omer à madame Soult et au général en chef, son époux. C’était le général Bertrand, comme chef du génie, qui était le décorateur. Le général Bisson, qui boit quinze bouteilles de vin sans se griser et qui a six pieds de haut sur neuf de circonférence, était chargé des buffets et du souper (ce qui ne l’empêche pas d’être un fier soldat. Il était au Mincio)[15]. Moi je fus nommé chef d’orchestre et directeur de toute la musique. J’ai formé l’orchestre, qui n’allait point du tout au commencement et qui s’est trouvé, le jour du bal, digne de Julien. J’ai composé des contredanses, etc., etc. Enfin je me suis donné bien de la peine pour des buses et des oisons, mais ma musique allait bien, mes musiciens se surpassaient, et je me moquais du reste. Il y avait là des dames que je ne te nommerai point et qui étaient de force, comme madame de la ***, à dire une épître à l’âme pour une épithalame.

Il paraît que j’ai fait une faute d’orthographe dans ma dernière lettre, et que Deschartres en jette les hauts cris. Eh bien, dis-lui de ma part effrontément que c’est lui qui se trompe ; que leur est un pronom démonstratif qui s’accorde en genre et en nombre avec le substantif, qu’on dit leur au masculin et leure au féminin ; que puisqu’on dit leurs chevaux, leurs soldats, on doit dire leures voitures, leures femmes, comme quand on parle des faits et gestes des maires de village, on dit leures balourdises, leures cuistreries. Voilà bien du bruit pour une faute d’inattention ! Eh bien, je veux soutenir que j’ai raison pour le mettre en fureur, et que si je n’ai pas raison, je lui coupe les oreilles.

Je quitte mes musiciens, qui avaient pris goût avec moi au Gluck, au Mozart, Haydn, etc. Nous reculons en terre ferme, nous retournons à notre camp de Montreuil, et je vais regretter le voisinage de la mer. Toi qui n’aimes pas mes voyages nautiques, tu t’en réjouis, bonne méchante mère.

 

LETTRE VI
 

Au Fayel, 17 germinal (avril 1804).

Nous sommes installés dans un castel qu’on décore pompeusement du titre de château. C’est bien le séjour le plus triste qu’on puisse imaginer, à cinq lieues de Boulogne, quatre de Montreuil et une d’Étaples ; on peut se croire dans le désert de Barca. L’horizon est borné au loin par la mer et par des dunes de sables d’où, lorsque le vent d’ouest souffle, s’enlèvent des tourbillons qui se répandent au loin sur la campagne. Depuis quelques années, ce sable gagne les terres cultivées et stérilise tout ce qu’il touche. Le château du Fayel en est défendu par quelques bouquets de bois ; mais sortez de là, vous êtes en Arabie. Heureusement nous n’y faisons point des jeûnes de quarante jours, et nous ne nous formalisons pas quand le diable vient nous y tenter. Ce manoir a, dit-on, appartenu au jaloux Fayel qui fit manger à sa femme le cœur de Coucy. Nous avons encore ici un M. de Fayel et sa femme, mais tu conçois que les traditions de la famille nous rendent très circonspects auprès de madame, qui est pourtant assez jolie. Dupont s’ennuie cordialement, et la manière dont il nous endoctrine, de Couchy et moi, devient fort maussade à la longue, et même au commencement.

Comment ! le savant Deschartres ne se tient pas pour battu ? Il est assez bête pour croire que je défends sérieusement mon pronom leure ? Il a dû te faire mourir de rire en me foudroyant de sa syntaxe. Il est temps de lui accorder qu’il a raison, puisqu’il y tient ; mais dis-lui bien qu’il n’aille pas s’imaginer pour cela qu’il a le sens commun : car pour une misérable fois que cela lui est arrivé, je lui prouverai par A + B que dans mille occasions il m’a donné des preuves non équivoques d’aliénation mentale. C’est bien à lui de traiter les autres d’ignares, lui qui ne serait pas en état de ramer sur les bancs d’une péniche, qui ne connaît pas tribord d’avec bâbord ? lui qui ne distinguerait pas un cutter d’avec un brick, un caïque d’avec une felouque, une prame d’avec un lougre, une vigie d’avec une balise, une bouée d’avec un palan, un foc d’avec une misaine, l’entrepont d’avec les écoutilles, les sabords d’avec la dunette, un cadre d’avec un bastingage, un aviron d’avec une gaffe, et enfin l’estran d’avec la laisse de basse mer ! Ce ne sont là pourtant que les moindres éléments. Que serait-ce si, tout essoufflé, tout prêt à rendre son dîner ou l’ayant déjà rendu, il était par pitié débarqué et lancé à cheval dans la plaine ? si alors j’allais lui parler d’un changement de front, d’un inverse en bataille, d’un en avant par divisions pour former la colonne serrée, d’un rompez en arrière par la droite pour marcher vers la gauche, d’une retraite par bataillons, par sections, par échelons ? où en serait-il, grand Dieu ? Et si au milieu de cette bataille son cheval rétif ou ramingue allait se cabrer au feu, faire la pointe, la ruade, et enfin s’encapuchant parce qu’il n’aurait pas tenu assez les jambes près et la main haute, le faisait sauter par-dessus les oreilles et le laissait étendu dans les terres labourées ? Eh bien, monsieur le grammairien, monsieur le puriste, comment vous tireriez-vous de là ? Est-ce Despautère, Vaugelas, Lhomond ou Bistac que vous appelleriez à votre aide ? consulteriez-vous en pareil cas le rudiment ou la rhétorique ? Vous n’auriez pas besoin de beaucoup chercher pour reconnaître que vous avez perdu le centre de gravité, et que vous êtes un butor, entendez-vous, maître Deschartres ?

Quand il aura avoué qu’il n’est qu’un Vadius, tu lui tireras les oreilles et tu lui diras que je l’embrasse de tout mon cœur…

……

 

LETTRE VII
 

Au Fayel, 12 prairial.

Nous sommes bien affairés ici. Nous avons eu la visite du ministre de la guerre, qui nous a fait manœuvrer tout le camp de Montreuil en ligne. Dupont, comme le plus ancien général de division, commandait la ligne, ce qui m’a procuré l’agrément de faire à peu près vingt lieues au galop, en la parcourant de la droite à la gauche une quarantaine de fois. Puis nous avons fait durant quatre jours des courses énormes à l’effet de nous entendre sur la rédaction de l’adresse que nous sommes forcés de présenter au premier consul, à l’effet de le supplier d’accepter la couronne impériale et le trône des césars. Quelle solennelle folie ! Nous avons couru ensuite pour la faire signer aux différents corps. Cela ne fâche personne, mais fait sourire tout le monde ; il était trop grand pour s’exposer à ces sourires !

Nous sommes ici dans une immobilité complète. Les Anglais paraissent aussi ennuyés de nous voir que nous le sommes de leur faire face. Ils ne s’approchent plus que sur des cutters et des bricks, et leur flotte reste sur les côtes. Hier il faisait extrêmement clair, et à l’aide de la lunette j’ai compté cent douze bâtiments du côté de Douvres et en face du comté de Kent. Ils paraissent embossés. Explique à Deschartres que cela signifie qu’ils sont mouillés à l’ancre, en vue de la côte ; car, puisque j’ai entrepris de l’instruire, je n’en dois pas perdre une seule occasion. Comment ! lui qui est homme à projets, n’a-t-il pas essayé de persuader à la sous-préfecture dont il est le génie et l’organe qu’on pouvait rendre l’Indre navigable, et comme elle se jette dans la Loire, qui à son tour se jette dans la mer, profiter de ce débouché pour faire arriver dans nos ports les bois de Sainte-Sévère, de Saint-Chartier, de Culan, du Magnier, etc. ? Exploités et travaillés de manière à les mettre rapidement sur le chantier, ils nous donneraient de prompts et sûrs moyens d’abaisser l’orgueil de la nouvelle Carthage. Évidemment notre jeune empereur n’attend que cela pour entamer l’expédition, et l’insouciant Deschartres lui refuse son concours ?

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme ; il y a, hélas ! bientôt cinq mois que je n’ai joui de ce bonheur en réalité !

 

*    *    *

 

Pendant que Maurice écrivait ainsi à sa mère, Victoire, désormais Sophie (l’habitude lui était venue de l’appeler ainsi), était venue le rejoindre au Fayel. Elle était sur le point d’accoucher, j’étais donc déjà au camp de Boulogne, mais sans y songer à rien, comme on peut croire ; car peu de jours après j’allais voir la lumière sans en penser davantage. Cet accident de quitter le sein de ma mère m’arriva à Paris le 16 messidor an XII, un mois juste après le jour où mes parents s’engagèrent irrévocablement l’un à l’autre. Ma mère, se voyant près de son terme, voulut revenir à Paris, et mon père l’y suivit le 12 prairial. Le 16, ils se marièrent en secret à la municipalité du deuxième arrondissement. Le même jour, mon père écrivait à ma grand’mère :

 

Paris, 16 prairial an XII.

J’ai saisi l’occasion de venir à Paris, et j’y suis ; Dupont y a consenti, parce que mes quatre ans de lieutenance expirés, j’ai droit au grade de capitaine, et je viens le réclamer. Je voulais aller te surprendre à Nohant, mais une lettre de Dupont que j’ai reçue ce matin, où il m’envoie une demande de sa main au ministre pour le premier emploi vacant, me retient encore ici quelques jours. Si je ne réussis pas cette fois, je me fais moine. Vitrolles, qui veut acheter la terre de Ville-Dieu, partira avec moi pour le Berry. M. de Ségur appuie la demande de Dupont. Enfin, je te verrai bientôt, j’espère… J’ai reçu ta dernière lettre, qu’on m’a envoyée de Boulogne. Qu’elle est bonne !… Allons, mercredi, s’il est possible, je t’embrasserai, ce sera un heureux jour pour moi ! Il y en a comme cela dans la vie qui consolent de tous les autres. Ma mère chérie, je t’embrasse !

 

*    *    *

 

Mon pauvre père avait à la fois la vie et la mort dans l’âme ce jour-là. Il venait de remplir son devoir envers une femme qui l’avait sincèrement aimé et qui allait le rendre père une fois de plus. J’ai dit qu’elle avait déjà mis au monde et perdu plusieurs enfants durant cette union, et qu’au moment d’en voir naître encore un, il avait voulu sanctifier son amour par un engagement indissoluble. Mais s’il était heureux et fier d’avoir obéi à cet amour qui était devenu sa conscience même, il avait la douleur de tromper sa mère et de lui désobéir en secret, comme font les enfants qu’on opprime et qu’on maltraite. Là fut toute sa faute ; car, loin d’être opprimé et maltraité, il eût pu tout obtenir de la tendresse inépuisable de cette bonne mère en frappant un grand coup et en lui disant la vérité.

Il n’eut pas ce courage, et ce ne fut pas certes par manque de franchise ; mais il fallait soutenir une de ces luttes où il savait qu’il serait vaincu. Il fallait entendre des plaintes déchirantes et voir couler ces larmes dont la seule pensée troublait son repos. Il se sentait faible à cet endroit-là, et qui oserait l’en blâmer sévèrement ? Il y avait déjà deux ans qu’il était décidé à épouser ma mère et qu’il lui faisait jurer chaque jour qu’elle y consentirait de son côté. Il y avait deux ans qu’au moment de tenir à Dieu la promesse qu’il avait faite, il avait reculé épouvanté par l’ardente affection et le désespoir un peu jaloux qu’il avait rencontrés dans le cœur maternel. Il n’avait pu calmer sa mère durant ces deux années, où de continuelles absences amenaient pour elle de continuels déchirements, qu’en lui cachant la force de son amour et l’avenir de fidélité qu’il s’était créé. Combien il dut souffrir le jour où, sans rien avouer à ses parents, à ses meilleurs amis, il conféra le nom de sa mère à une femme digne par son amour de le porter, mais que sa mère devait si difficilement s’habituer à lui voir partager ! Il le fit pourtant, il fut triste, il fut épouvanté, et il n’hésita pas. Au dernier moment, Sophie Delaborde, vêtue d’une petite robe de basin et n’ayant au doigt qu’un mince filet d’or, car leurs finances ne leur permirent d’acheter un véritable anneau de six francs qu’au bout de quelques jours, Sophie, heureuse et tremblante, intéressante dans sa grossesse, et insouciante de son propre avenir, lui offrit de renoncer à cette consécration du mariage qui ne devait rien ajouter, rien changer, disait-elle, à leur amour. Il insista avec force, et quand il fut revenu avec elle de la mairie, il mit sa tête dans ses mains et donna une heure à la douleur d’avoir désobéi à la meilleure des mères. Il essaya de lui écrire, il ne put lui envoyer que les dix lignes qui précèdent et qui, malgré ses efforts, trahissent son effroi et ses remords. Puis il envoya sa lettre, demanda pardon à sa femme de ce moment donné à la nature, prit dans ses bras ma sœur Caroline, l’enfant d’une autre union, jura de l’aimer autant que celui qui allait naître, et prépara son départ pour Nohant, où il voulait aller passer huit jours avec l’espérance de pouvoir tout avouer et tout faire accepter.

Mais ce fut une vaine espérance. Il parla d’abord de la grossesse de Sophie, et tout en caressant mon frère Hippolyte, l’enfant de la petite maison, il fit allusion à la douleur qu’il avait éprouvée en apprenant la naissance de cet enfant, dont la mère lui était devenue forcément étrangère. Il parla du devoir que l’amour exclusif d’une femme impose à un honnête homme, et de la honte qu’il y aurait à abandonner une telle femme après des preuves d’un immense dévouement de sa part. Dès les premiers mots, ma grand’mère fondit en larmes, et sans rien écouter, sans rien discuter, elle se servit de son argument accoutumé, argument d’une tendre perfidie et d’une touchante personnalité : « Tu aimes une femme plus que moi, lui dit-elle, donc tu ne m’aimes plus ! Où sont les jours de Passy, où sont tes sentiments exclusifs pour ta mère ? Que je regrette ce temps où tu m’écrivais : Quand tu me seras rendue, je ne te quitterai plus d’un jour, plus d’une heure ! Que ne suis-je morte comme tant d’autres en 93 ! Tu m’aurais conservée dans ton cœur, telle que j’y étais alors, je n’y aurais jamais eu de rivale ! »

Que répondre à un amour si passionné ? Maurice pleura, ne répondit rien et renferma son secret.

Il revint à Paris sans l’avoir trahi, vécut calme et retiré dans son modeste intérieur. Ma bonne tante Lucie était à la veille de se marier avec un officier ami de mon père, et ils se réunissaient avec quelques amis pour de petites fêtes de famille. Un jour qu’ils avaient formé quelques quadrilles, ma mère avait ce jour-là une jolie robe couleur de rose, et mon père jouait sur son fidèle violon de Crémone (je l’ai encore, ce vieux instrument au son duquel j’ai vu le jour) une contredanse de sa façon ; ma mère un peu souffrante quitta la danse et passa dans sa chambre. Comme sa figure n’était point altérée et qu’elle était sortie fort tranquillement, la contredanse continua. Au dernier chassez-huit, ma tante Lucie entra dans la chambre de ma mère, et tout aussitôt s’écria : « Venez, venez, Maurice, vous avez une fille. — Elle s’appellera Aurore, comme ma pauvre mère qui n’est pas là pour la bénir, mais qui la bénira un jour, » dit mon père en me recevant dans ses bras.

C’était le 5 juillet 1804, l’an dernier de la République, l’an premier de l’Empire.

— Elle est née en musique et dans le rose ; elle aura du bonheur, dit ma tante.

VIII

Date de ce travail. – Mon signalement. – Opinion naïve de ma mère sur le mariage civil et le mariage religieux. – Le corset de madame Mural. – Disgrâce absolue des états-majors. – Déchirement de cœur. – Diplomatie maternelle.

Tout ce qui précède a été écrit sous la monarchie de Louis-Philippe. Je reprends ce travail le 1er juin 1848, réservant pour une autre phase de mon récit ce que j’ai vu et ressenti durant cette lacune.

J’ai beaucoup appris, beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle, et mon appréciation actuelle de toutes les idées qui ont rempli le cours de ma vie se ressentira peut-être de cette tardive et rapide expérience de la vie générale. Je n’en serai pas moins sincère envers moi-même ; mais Dieu sait si j’aurai la même foi naïve, la même ardeur confiante qui me soutenaient intérieurement !

Si j’eusse fini mon livre avant cette révolution, c’eût été un autre livre, celui d’un solitaire, d’un enfant généreux, j’ose le dire, car je n’avais étudié l’humanité que sur des individus souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir. Depuis j’ai fait, de l’œil, une campagne dans le monde des faits, et je n’en suis point revenue telle que j’y étais entrée. J’y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un privilège dû à ma vie de retraite et de contemplation, j’avais conservées plus tard que de raison.

Mon livre sera donc triste si je reste sous l’impression que j’ai reçue dans ces derniers temps. Mais qui sait ? le temps marche vite, et, après tout, l’humanité n’est pas différente de moi, c’est-à-dire qu’elle se décourage et se ranime avec une grande facilité. Dieu me préserve de croire, comme Jean-Jacques Rousseau, que je vaux mieux que mes contemporains et que j’ai acquis le droit de les maudire ! Jean-Jacques était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l’humanité. Nous avons tous souffert plus ou moins en ce siècle de la maladie de Jean-Jacques Rousseau. Tâchons d’en guérir avec l’aide de Dieu !

Le 5 juillet 1804, je vins au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l’affaire d’un instant. J’eus du moins cette part de bonheur que me prédirait ma tante Lucie de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde fille légitime, ce qui aurait fort bien pu ne pas arriver si mon père n’avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille, et cela fut un bonheur aussi, car sans cela ma grand’mère ne se fût peut-être pas occupée de moi avec autant d’amour qu’elle le fit plus tard, et j’eusse été privée d’un petit fonds d’idées et de connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.

J’étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j’annonçais devoir être fort belle, promesse que je n’ai point tenue. Il y eut peut-être de ma faute, car à l’âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. Étant fille de deux êtres d’une beauté parfaite, j’aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère, qui estimait la beauté plus que tout, m’en faisait souvent de naïfs reproches. Pour moi, je ne pus jamais m’astreindre à soigner ma personne. Autant j’aime l’extrême propreté, autant les recherches de la mollesse m’ont toujours paru insupportables.

Se priver de travail pour avoir l’œil frais, ne pas courir au soleil quand ce bon soleil de Dieu vous attire irrésistiblement, ne point marcher dans de bons gros sabots de peur de se déformer le cou-de-pied, porter des gants, c’est-à-dire renoncer à l’adresse et à la force de ses mains, se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne jamais se fatiguer quand tout nous commande de ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour n’être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l’âge, voilà ce qu’il me fut toujours impossible d’observer. Ma grand’mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance ; mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m’atteindre. Je n’eus qu’un instant de fraîcheur et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. L’habitude contractée, presque dès le berceau, d’une rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure l’air bête. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans l’enfance, au couvent, dans l’intimité de la famille, on me l’a dit de même, et qu’il faut bien que cela soit vrai.

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents et aucune difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon point de vue, car la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre. On attend trop d’un extérieur brillant, on se méfie trop d’un extérieur qui repousse. Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n’éblouit et n’effraye personne, et je m’en suis bien trouvée avec mes amis des deux sexes.

J’ai parlé de ma figure, afin de n’avoir plus du tout à en parler. Dans le récit de la vie d’une femme, ce chapitre, menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur ; je me suis conformée à l’usage, qui est défaire la description extérieure du personnage que l’on met en scène, et je l’ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complètement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit ; j’aurais peut-être pu ne pas m’en occuper du tout ; j’ai consulté l’usage, et j’ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n’avaient pas cru devoir s’y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur.

Je désire pourtant qu’à l’avenir on se dérobe à cette exigence des curieux, et que si on est absolument forcé de tracer son portrait, on se borne à copier sur son passeport le signalement rédigé par le commissaire de police de son quartier, dans un style qui n’a rien d’emphatique ni de compromettant. Voici le mien : yeux noirs, cheveux noirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne, taille quatre pieds dix pouces, signes particuliers, aucun.

Mais justement, à ce propos, je dois dire ici une circonstance assez bizarre ; c’est qu’il n’y a pas plus de deux ou trois ans que je sais positivement qui je suis. J’ignore quels motifs ou quelles rêveries portèrent plusieurs personnes, qui prétendaient m’avoir vue naître, à me dire que, pour des raisons de famille faciles à deviner dans un mariage secret, on ne m’avait pas attribué légalement mon âge véritable. Selon cette version, je serais née à Madrid, en 1802 ou 1803, et l’acte de naissance qui porte mon nom aurait été, en réalité, celui d’un autre enfant né depuis, et mort peu de temps après.

Comme les registres de l’état civil n’avaient pas encore acquis à cette époque la rigoureuse exactitude que l’habitude de la législation nouvelle leur a donnée depuis, comme dans le mariage de mon père il y eut en effet des irrégularités singulières dont je vais bientôt parler et qu’il serait impossible de commettre aujourd’hui, le récit qui m’abusa n’était pas aussi invraisemblable qu’on pourrait le croire. En outre, comme en me faisant cette révélation prétendue, on m’avait assuré que mes parents ne me diraient pas la vérité sur ce point, je m’abstins toujours de les interroger et demeurai persuadée que j’étais née à Madrid et que j’avais un an ou deux de plus que mon âge présumé. À cette époque, je lus rapidement la correspondance de mon père avec ma grand’mère, et une lettre mal datée, intercalée mal à propos dans le recueil de 1803, me confirma dans mon erreur. Cette lettre, qu’on trouvera à sa place véritable, ne m’abusa plus, lorsqu’au moment de transcrire cette correspondance, je pus y porter un examen plus attentif. Enfin un ensemble de lettres sans intérêt pour le lecteur, mais très intéressantes pour me fixer sur ce point, lettres que je n’avais jamais classées et jamais lues, me donnent enfin la certitude de mon identité. Je suis bien née à Paris le 5 juillet 1804, je suis bien moi-même, en un mot, ce qui ne laisse pas que de m’être agréable, car il y a toujours quelque chose de gênant à douter de son nom, de son âge et de son pays. Or j’ai subi ce doute pendant une quinzaine d’années sans savoir que j’avais dans quelques vieux tiroirs inexplorés de quoi le dissiper entièrement. Il est vrai que là, comme dans tout, j’ai porté une habitude de paresse naturelle pour ce qui me concerne personnellement, et que j’aurais pu mourir sans savoir si j’avais vécu en personne ou à la place d’un autre, si l’idée ne m’était venue d’écrire ma vie, et d’en approfondir le commencement.

Mon père avait fait publier ses bans à Boulogne-sur-Mer, et il contracta mariage à Paris à l’insu de sa mère ; ce qui ne serait point possible aujourd’hui le fut alors, grâce au désordre et à l’incertitude que la Révolution avait apportés dans les relations. Le nouveau code laissait quelques moyens d’éluder les actes respectueux, et le cas d’absence avait été rendu fréquemment et facilement supposable par l’émigration. C’était un moment de transition entre l’ancienne société et la nouvelle, et les rouages des lois civiles ne fonctionnaient pas avec régularité. Je ne rapporterai pas les détails, pour ne pas ennuyer le lecteur par des points de droit fort arides, bien que j’aie toutes les pièces sous les yeux. Certainement il y eut absence ou insuffisance de certaines formalités qui seraient indispensables aujourd’hui, et qui apparemment n’étaient pas jugées alors d’une importance absolue.

Ma mère était au moral un exemple de cette situation transitoire. Tout ce qu’elle avait compris de l’acte civil de son mariage, c’est qu’il assurait la légitimité de ma naissance. Elle était pieuse et le fut toujours, sans aller jusqu’a la dévotion ; mais ce qu’elle avait cru dans son enfance, elle devait le croire toute sa vie, sans s’inquiéter des lois civiles et sans penser qu’un acte par-devant le citoyen municipal pût remplacer un sacrement. Elle ne se fit donc pas scrupule des irrégularités qui facilitèrent son mariage civil, mais elle le porta si loin quand il fut question du mariage religieux, que ma grand’mère, malgré ses répugnances, fut obligée d’y assister. Cela eut lieu plus tard, comme je le dirai.

Jusque-là ma mère ne se crut point complice d’un acte de rébellion envers la mère de son mari ; et quand on lui disait que madame Dupin était fort irritée contre elle, elle avait coutume de répondre : « Vraiment, c’est bien injuste, et elle ne me connaît guère ; dites-lui donc que je n’épouserai jamais son fils à l’église tant qu’elle ne le voudra pas. »

Mon père, voyant qu’il ne vaincrait jamais ce préjugé naïf et respectable, croyance vraie au fond, car, à moins de nier Dieu, il faut vouloir que la pensée de Dieu intervienne dans une consécration comme celle du mariage, mon père avait le plus grand désir de faire consacrer le sien. Jusque-là, il tremblait que Sophie, ne se regardant pas comme engagée par sa conscience, n’en vînt à tout remettre en question. Il ne doutait point d’elle, il n’en pouvait pas douter sous le rapport de l’attachement et de la fidélité. Mais elle avait des accès de fierté terrible quand il lui laissait entrevoir l’opposition de sa mère. Elle ne parlait de rien moins que d’aller au loin vivre de son travail avec ses enfants, et de montrer par là qu’elle ne voulait recevoir ni aumône ni pardon de cette orgueilleuse grande dame, dont elle se faisait une bien fausse et bien terrible idée.

Lorsque Maurice voulait lui persuader que le mariage contracté était indissoluble, et que sa mère viendrait à y souscrire tôt ou tard : « Eh non, disait-elle, votre mariage civil ne prouve rien, puisqu’il permet le divorce. L’Église ne le permet pas. Nous ne sommes donc pas mariés, et ta mère n’a rien à me reprocher. Il me suffit que notre fille (j’étais née alors) ait un sort assuré. Mais quant à moi, je ne le demande rien, et je n’ai à rougir devant personne. »

Ce raisonnement plein de force et de simplicité, la société ne le ratifiait pas, il est vrai. Elle le ratifierait encore moins aujourd’hui qu’elle s’est assise définitivement sur une base civile. Mais à l’époque où ces choses se passaient, on avait déjà vu tant d’ébranlements et de prodiges qu’on ne savait pas bien sur quel terrain l’on marchait. Ma mère avait les idées du peuple sur tout cela. Elle ne jugeait ni les causes ni les effets de ces nouvelles bases de la société révolutionnaire. « Cela changera encore, disait-elle, j’ai vu le temps où il n’y avait pas d’autre mariage que le mariage religieux. Tout à coup on a prétendu que celui-là ne valait rien et ne compterait plus. On en a inventé un autre qui ne durera pas et qui ne peut pas compter. »

Il a duré, mais en se modifiant d’une manière essentielle. Le divorce a été permis, puis aboli, et à présent on parle de le rétablir[16]. Jamais moment n’a été plus mal choisi pour soulever une aussi grave question, et bien que j’aie des idées arrêtées à cet égard, si j’étais de l’Assemblée, je demanderais l’ordre du jour. On ne peut pas régler le sort et la religion de la famille dans un moment où la société est dans le désordre moral, pour ne pas dire dans l’anarchie. Aussi, lorsqu’il sera question de discuter cela, l’idée religieuse et l’idée civile vont se trouver encore une fois aux prises, au lieu de chercher cet accord sans lequel la loi n’a point de sens et n’atteint pas son but. Que le divorce soit rejeté, ce sera la consécration d’un état de choses contraire à la morale publique. Qu’il soit adopté, il le sera de telle manière et dans de telles circonstances qu’il ne servira point la morale et ajoutera à la dissolution du pacte religieux de la famille. Je dirai mon opinion quand il faudra, et je reviens à mon récit.

Mon père avait vingt-six ans, ma mère en avait trente lorsque je vins au monde. Ma mère n’avait jamais lu Jean-Jacques-Rousseau et n’en avait peut-être pas beaucoup entendu parler, ce qui ne l’empêcha pas d’être ma nourrice, comme elle l’avait été et comme elle le fut de tous ses autres enfants. Mais, pour mettre de l’ordre dans le cours de ma propre histoire, il faut que je continue à suivre celle de mon père, dont les lettres me servent de jalons, car on peut bien imaginer que mes propres souvenirs ne datent pas encore de l’an XII.

Il passa une quinzaine à Nohant après son mariage, ainsi que je l’ai dit au précédent chapitre, et ne trouva aucun moyen d’en faire l’aveu à sa mère. Il revint à Paris sous prétexte de poursuivre cet éternel brevet de capitaine qui n’arrivait pas, et il trouva toutes ses connaissances, tous ses parents fort bien traités par la nouvelle monarchie : Caulaincourt grand écuyer de l’empereur, le général d’Harville grand écuyer de l’impératrice Joséphine, le bon neveu René chambellan du prince Louis, sa femme dame de compagnie de la princesse, etc. Cette dernière présenta à madame Murat un état de services de mon père, que madame Murat mit dans son corset, ce qui fait dire à mon père à la date du 12 prairial an XII : « Voici le temps revenu où les dames disposent des grades et où le corset d’une princesse nous promet plus que le champ de bataille. Soit ! j’espère me laver de ce corset-là quand nous aurons la guerre, et bien remercier mon pays de ce que mon pays me force à mal gagner. »

Puis revenant à ses chagrins personnels : « On m’apporte à l’instant, ma bonne mère, une lettre de toi, où tu m’affliges en t’affligeant. Tu prétends que j’ai été soucieux auprès de toi, et que des mots d’impatience me sont échappés. Mais est-ce que je t’en ai jamais, même dans ma pensée, adressé un seul ? J’aimerais mieux mourir. Tu sais bien que c’était à l’adresse de Deschartres, en remboursement de ses sermons blessants et intempestifs. Jamais, quand j’ai été près de toi, je n’ai appelé avec impatience le jour qui devait m’en éloigner. Ah ! que tout cela est cruel, et que j’en souffre ! Je retournerai bientôt te demander raison de tes lettres, méchante mère que je chéris. »

Je vins au monde le 12 messidor. Ma grand’mère n’en sut rien. Le 16, mon père lui écrivait sur tout autre chose.

 

LETTRE PREMIÈRE

DE MAURICE À SA MÈRE À NOHANT
 

Paris, 16 messidor an XII.

J’ai reçu ton aimable lettre pour Lacuée. Je la lui ai portée moi-même. Il était à Saint-Cloud. J’y suis retourné hier, et je l’ai vu. Ma demande est au bureau de la guerre et doit être mise sous les yeux de l’empereur la semaine prochaine. Je suis porté sur le tableau d’avancement. D’un autre côté, notre famille fait son chemin : M. de Ségur vient d’être nommé grand dignitaire de l’Empire et grand maître des cérémonies, avec 100,000 francs d’appointements, plus 40,000 comme conseiller d’État. René entre en fonctions avec une grande clef d’or brodée au derrière. Le prince va avoir une garde. Apolline m’y promet une compagnie. Le prince sera grand connétable. Je me frotte les yeux pour savoir si je ne fais pas un rêve absurde, mais j’ai beau les refermer l’ambition ne vient pas, et je me sens toujours partagé entre celle d’aller me battre ou celle d’aller vivre près de toi. Je n’en puis avoir de plus brillante, et celle des autres me fait toujours un drôle d’effet. Je me réjouis pourtant du bonheur de ceux que j’aime, parce que je ne suis pas né jaloux. Mais mon bonheur ne serait pas fait comme cela. Je voudrais de l’activité, de l’honneur, ou bien une petite aisance et le bonheur domestique. Si j’étais capitaine, tu pourrais venir ici, j’aurais bien de quoi avoir un cabriolet bien suspendu pour te promener, je te soignerais, je te ferais oublier toutes nos tristesses. Deschartres n’étant pas là, nous serions encore heureux comme autrefois, j’en suis sûr. Je t’aime tant, quoi que tu en dises, que tu finirais bien par y croire. Ta dernière lettre est bonne comme tel, et, dans ma joie, je l’ai montrée à tout le monde[17]. Ne me gronde pas ! Je t’embrasse de toute mon âme.

Beaumont a fait un mélodrame pour la Porte-Saint-Martin. Ce n’est pas bon, mais cela n’est pas nécessaire pour avoir du succès. Et d’ailleurs cela l’amuse tant[18] !

Le voyage de l’empereur remet au mois de septembre mon projet de retourner de suite auprès de toi, mais alors j’irai faire tes vendanges, et si Deschartres fait encore le docteur, je le camperai dans sa cuve.

 

LETTRE II
 

1er thermidor an XII.

L’empereur est parti hier dans la nuit, et tu me crois sans doute en route pour Boulogne. Je fais mieux que cela, je m’apprête à te porter un bouquet pour ta fête et un compliment composé de mille embrassades bien tendres. De Couchy s’est chargé de faire entendre à Dupont que mes affaires sont en meilleur train ici qu’elles ne le seraient là-bas, puisque Dupont doit revenir dans huit jours et que je n’ai rien à gagner à chercher les regards de l’empereur. L’affaire de Sedan nous a assez prouvé que, dans ces occasions-là, on aime mieux nous cacher que nous montrer. Dupont ne peut pas le nier et ne peut pas trouver mauvais que je ne sois pas pressé de m’y faire reprendre. S’il s’agissait d’aller recevoir des coups de fusil, il y aurait de la place et je m’empresserais d’y être. Mais il n’y a pas de place pour recevoir les coups d’œil du maître, et moi je n’y tiens pas autrement. Qu’on s’y pousse, qu’on s’y rue, qu’on s’y tue, ce métier-là m’est odieux. Si Sa Majesté veut savoir qui je suis, elle trouvera mes preuves dans ses valises ; car ma demande court la poste avec elle. Comme son travail particulier se continue toujours, même quand il est en voyage, mes états de service et mes droits sont dans les portefeuilles qui l’accompagnent, et peut-être m’expédiera-t-il au galop ce brevet tant désiré. M. de Ségur m’assure que cela ne peut manquer. Berthier lui disait hier : « Je connais cet officier. Il a de très bons services, il mérite de l’avancement, je l’ai apostillé moi-même sur le tableau. »

René est décidément breveté chambellan. Ses fonctions consistent à présenter au prince les ambassadeurs, à faire les honneurs du palais, à veiller à l’ordre des cérémonies. Il a pour collègue M. d’Arjuson. Les fonctions d’Apolline consistent dans une toilette élégante, et dans des petits soins pour la princesse, qu’elle accompagne comme une confidente de tragédie. Je la fais enrager en l’appelant Albine ou Œnone. Je traite René d’Arcas et d’Arbates. Ils se fâchent d’abord et finissent par rire. Ces dames les ont assimilés à des pestiférés ; car elles ne mettent plus les pieds chez eux, et ils en sont tout consolés. Le mélodrame de l’oncle Beaumont est en répétition. Si Deschartres n’était pas un sot, il se lancerait dans la carrière dramatique au lieu de s’occuper de l’assiette de l’impôt foncier, et de mille autres fadaises. Mais j’aurai beau l’endoctriner, je n’en ferai jamais rien. Je te charge de lui dire que, s’il ne fait pas bien étriller ses bœufs et ratisser ses allées pour mon arrivée, il aura affaire à moi…

……

La réponse de l’empereur relativement au brevet de capitaine fut que toute demande d’avancement pour tout ce qui tenait à l’état-major serait ajournée à un an. Mon père partagea la disgrâce commune et n’alla pourtant pas souhaiter la fête à sa mère ; cette fois ce fut bien malgré lui. Il eut une fièvre scarlatine assez violente, durant laquelle il paraît qu’il s’affecta beaucoup de la disparition du jeune Octave de Ségur, qu’il aimait particulièrement. Cette histoire est mystérieuse et romanesque. Octave était sous-préfet à Soissons, il vint passer quelques jours à Paris, en repartit un matin et resta plusieurs années sans qu’on entendît parler de lui. Plus tard il se brûla la cervelle. Un amour malheureux fut la cause de cette fuite et de ce suicide. Mon père a fait sur son absence une romance très remarquable comme musique, et dont les paroles commencent ainsi :

 

Octave, de te retrouver

Ne reste-t-il plus d’espérance ?

 

C’est le seul morceau de musique qui me soit resté de lui. Son opéra d’Élizène, qui l’avait tant occupé et tant passionné, a disparu jusqu’au dernier feuillet ; mais la romance dont je parle me prouve qu’il avait de véritables idées musicales.

Pendant la maladie de Maurice, René écrivait à ma grand’mère pour la rassurer, et il lui échappait quelques indiscrétions involontaires sur ma naissance, dont il la croyait informée. Il n’est point question du mariage dans ces lettres ; je ne pense pas qu’il en eut reçu la confidence, mais il attribue à la persévérance de rattachement de Maurice pour Sophie le peu de succès de ses démarches pour son avancement. Cela ne me paraît pas prouvé, car mon père était compris dans une mesure de disgrâce générale concernant les états-majors. S’il est vrai qu’il eût pu faire faire une exception en sa faveur, à force d’obsessions et de démarches, je ne lui en veux pas d’avoir été inhabile à ce genre de succès. Mais ma grand’mère, effrayée et irritée des insinuations que le plus tendre intérêt dictait à M. de Villeneuve, écrivit une lettre assez amère à son fils, ce qui lui donna un nouvel accès de fièvre. Sa réponse est pleine de tendresse et de douleur.

 

LETTRE III
 

10 fructidor (août 1804).

Je suis, dis-tu, ma bonne mère, un ingrat et un fou. Ingrat, jamais ! fou, je le deviendrai peut-être, malade de corps et d’esprit comme me voilà. Ta lettre me fait beaucoup plus de mal que la réponse du ministre, car tu m’accuses de mon propre guignon, et tu voudrais que j’eusse fait des miracles pour le conjurer. Je n’en sais point faire en fait de courbettes et d’intrigues. Ne t’en prends qu’à toi-même qui de bonne heure m’as enseigné à mépriser les courtisans. Si tu ne vivais pas depuis quelques années loin de Paris et retirée du monde, tu saurais que le nouveau régime est sous ce rapport pire que l’ancien, et tu ne me ferais pas un crime d’être resté moi-même. Si l’on avait fait la guerre plus longtemps, je crois que j’aurais conquis mes grades, mais depuis qu’il faut les conquérir dans les antichambres, j’avoue que je n’ai pas sous ce rapport-là de brillantes campagnes à faire valoir. Tu me reproches de ne te jamais parler de mon intérieur. C’est toi qui ne l’as jamais voulu ! Est-ce possible quand, au premier mot, tu m’accuses d’être un mauvais fils ? Je suis forcé de me taire, car je n’ai à te faire qu’une réponse dont tu ne te contentes pas, c’est que je t’aime et que je n’aime personne plus que toi. – N’est-ce pas toi qui as été toujours contraire à mon désir de quitter Dupont et de rentrer dans la ligne ? À présent tu reconnais que je suis dans un cul-de-sac ; mais il est trop tard. Il faut maintenant obtenir cela comme une faveur spéciale de Sa Majesté. La faveur et moi ne faisons guère route ensemble. Tu dis qu’on m’a desservi, c’est possible, mais je ne sais pas qui, je ne me connais pas d’ennemis, et si j’en ai, ce n’est pas ma faute. Voilà ce que ma conscience peut jurer devant Dieu et devant toi.

Au milieu de tout cela, on ne retrouve point Octave. Il est certain maintenant qu’on l’a assassiné, mais aucun indice ! Son père est au désespoir, et moi dans un chagrin affreux. C’est bien là pour une famille un autre malheur qu’une disgrâce de cour ! On dit que, pour accepter son sort, il faut toujours regarder au-dessous de soi. C’est une vilaine maxime, et qui semble nous dire que notre consolation est dans la désolation des autres !

 

*    *    *

 

Il retourna à Nohant et y passa encore six semaines sans que le fatal aveu pût passer de son cœur à ses lèvres : mais son secret fut deviné, car vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804), en même temps qu’il revenait à Paris, sa mère écrivait au maire du cinquième arrondissement :

 

« Une mère, monsieur, n’aura pas sans doute besoin de justifier auprès de vous le titre avec lequel elle se présente pour solliciter votre attention.

« J’ai de fortes raisons pour craindre que mon fils unique ne se soit récemment marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve : il a vingt-six ans ; il sert, il s’appelle Maurice-François-Élisabeth Dupin. La personne avec laquelle il a pu contracter mariage a porté différents noms, celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que mon fils, tous deux demeurent ensemble rue Meslay, n° 15, chez le sieur Maréchal[19], et c’est parce que je suppose cette rue dans votre arrondissement que je prends la liberté de vous adresser mes questions et de vous confier mes craintes. J’ose espérer que vous voudrez bien faire parvenir ma lettre à celui de MM. vos collègues dans l’arrondissement duquel se trouve la rue Meslay.

« Cette fille ou cette femme, car je ne sais de quel nom l’appeler, avant de s’établir dans la rue Meslay, demeurait en nivôse dernier rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.

« Depuis qu’elle habite la rue Meslay, mon fils en a eu une fille que je crois née en messidor et inscrite sur les registres sous le nom d’Aurore, fille de N. Dupin et de…

L’inscription pourrait, ce me semble, vous donner quelque lumière sur le mariage, s’il existe précédemment, comme je le crois, à cause du prénom qu’on a donné à l’enfant. Quelques indices me font présumer qu’il peut avoir été contracté en prairial dernier. J’ai l’honneur d’écrire à un magistrat, peut-être à un père de famille, ce double titre ne m’aura pas vainement flattée d’une réponse aussi prompte que possible et d’une discrétion inviolable, quel que soit le résultat des recherches que je prends la liberté de vous demander.

« J’ai l’honneur, etc.

« DUPIN. »

 

SECONDE LETTRE DE MADAME DUPIN

Au maire du cinquième arrondissement.
 

« En confirmant mes craintes, monsieur, vous avez navré mon cœur, et de longtemps il ne s’ouvrira aux consolations que vous voulez y répandre : mais il ne sera jamais fermé à la reconnaissance, et je sens tout le prix d’une intention qui honore le vôtre. Cependant je dois trop à vos soins généreux pour ne pas en espérer encore quelque chose. Vous paraissez croire que la plus grande irrégularité commise dans ce mariage fut d’avoir blessé les sentiments les plus respectables et les plus doux. Je vois que vous les connaissez ; mais vous ne connaissez pas, et puissiez-vous ne jamais connaître jusqu’à quel point il peut les avoir blessés ! Je l’ignore encore moi-même ; mais mon cœur me dit qu’il faut qu’il soit bien coupable, puisqu’il a cru devoir me faire un mystère de la démarche la plus essentielle de sa vie. C’est ce mystère que vous seul pouvez m’aider à approfondir, parce que vous seul en êtes jusqu’ici le dépositaire, parce que je n’ose confier à aucune personne de ma connaissance à Paris ce que mon fils n’a pas osé dire à sa mère, parce que j’ose encore moins, pendant qu’il y est, m’y rendre moi-même et quitter une terre que je me plaisais à embellir pour une compagne digne de lui et de moi. Et cependant il faut bien que je sache quelle est cette étrange belle-fille qu’il a voulu me donner !…

« Ma tranquillité présente, son bien-être futur en dépendent. Pour que mon cœur se familiarise, s’il le faut, avec toutes les conséquences de sa faute, il est absolument nécessaire que mon esprit l’embrasse dans tous ses détails. Votre estimable collègue le maire du… arrondissement a bien voulu vous offrir communication du dossier qui forme la réunion des pièces produites par les deux époux. Il ne vous refusera pas, monsieur, une copie régulière de toutes ces pièces sans exception : et j’ose attendre de votre obligeance, j’aurais dû dire de votre sensibilité, que vous voudrez bien la lui demander, soit en votre nom, soit au mien. »

……

 

*    *    *

 

Il est facile de voir par cette lettre si douloureuse, si généreuse, et pourtant si habile, que ma grand’mère désirait consulter pièces en main, afin de faire déclarer, s’il était possible, la nullité du mariage. Elle n’ignorait pas autant qu’elle voulait bien le dire les noms et précédents de sa belle-fille ; elle feignait de tout ignorer pour ne pas laisser pénétrer ses desseins, et si elle faisait pressentir une sorte de pardon qu’elle n’était encore nullement disposée à accorder, c’était dans la crainte de trouver dans le maire du… arrondissement (celui qui avait fait le mariage) un auxiliaire complaisant de ce mariage irrégulièrement contracté. Aussi ne s’adressait-elle pas à lui directement, mais bien au maire du cinquième, qu’elle savait ne point avoir la rue Meslay dans sa juridiction, et sur l’intégrité duquel probablement elle avait quelques données particulières. La ruse délicate de la femme l’inspirait donc mieux que n’eût pu le faire un habile conseil, et j’avoue que cette petite conspiration contre la légitimité de ma naissance me paraît d’une légitimité tout aussi incontestable.

De son côté, mon père, conseillé probablement par un homme spécial, car de lui-même il fût tombé dans tous les pièges de la tendresse maternelle, devait vouloir cacher son mariage jusqu’au moment où tout délai d’opposition de la part de sa mère serait expiré. Ils se trompaient donc l’un l’autre, triste fatalité de leur mutuelle situation, et ils s’écrivaient comme si de rien n’était. Je dis qu’ils se trompaient, et pourtant ils n’échangeaient pas de mensonges. Le seul artifice, c’était le silence que tous deux gardaient dans leurs lettres sur le principal objet de leurs préoccupations.

IX

Suite des lettres. – La cérémonie du couronnement. – Lettres de ma grand’mère et d’un officier civil. – L’abbé d’Andrezel. – Suite des lettres. – Le marquis de S***. – Un passage des Mémoires de Marmontel. – Ma première entrevue avec ma grand’mère. – Caractère de ma mère. – Son mariage à l’église. – Ma tante Lucie et ma cousine Clotilde. – Mon premier séjour à Chaillot.

 

LETTRE IV

DE MAURICE À SA MÈRE
 

Fin brumaire an XIII (novembre 1804).

Depuis six semaines, j’ai été si heureux près de toi, ma bonne mère, que c’est presque un chagrin maintenant que d’être obligé de m’entretenir avec toi. Le calme, le bonheur dont j’ai joui à Nohant me rendent encore plus insupportables le tumulte, l’inquiétude et le bruit qui m’entourent à Paris.

Mon voyage a été l’abrégé de tous les guignons d’une grande route. Retard à Orléans faute de place, accident et nouveau retard à Étampes. Puis à la Croix de Bernis, un maudit procureur de province, qui vient à Paris pour voir le couronnement, quitte de nuit la diligence pour se rendre à Versailles, où il est caserné avec les autres gardes départementales, emporte mon portemanteau et me laisse le sien, dans lequel, au lieu des jolies cravates que tu m’as données, je risque fort de ne trouver que de sales rabats. Le lendemain de mon arrivée ici, il me faut courir à Versailles pour y porter les nippes du procureur et y rattraper les miennes. Nous nous croisons, nous nous cherchons : le maudit procureur me fait faire des pas de clerc ; enfin l’échange s’opère à la satisfaction des deux parties, mais après bien du temps et des pas perdus.

Laure et Auguste, René et Apolline m’ont reçu à bras ouverts. J’espère que je ne serai pas forcé d’aller retrouver mes rats et mon galetas au Fayel, car le général Suchet, qui m’a fait l’honneur d’arrêter sa voiture tout exprès pour me parler hier, m’a dit que tous les généraux de division allaient être mandés pour assister à la cérémonie du couronnement, et que probablement Dupont ne resterait pas dans son exil. Me voilà donc encore ici pour quelques jours, et je te rendrai compte de la fête.

On attend Sa Sainteté demain. Dans la rue de***, on ne rêve plus que dentelles, diamants et broderies. Ces graves occupations leur ont tellement fait perdre la mémoire, que comme je disais devant eux que j’en étais à ma cinquième année de lieutenance, *** s’est écrié, comme sortant d’un rêve : « Comment ! Maurice, tu n’es pas encore capitaine ? » Cette petite distraction de la part d’une personne avec qui je parle tous les jours depuis six mois de mon guignon, et qui se fait fort auprès de toi de me protéger, tout en m’accusant d’être apathique et de ne pas la seconder dans son zèle, doit te prouver enfin quel fond il faut faire sur les promesses de ceux qui tiennent leur affaire.

Quant à ***, elle se donne avec moi des airs de protection passablement drôles de la part d’une personne qui ne me sert pas du tout. Elle disait hier que si Dupont lui eût envoyé de bonnes notes sur mon compte, elle m’aurait fait faire mon chemin ; mais que je voyais trop mauvaise compagnie. La compagnie que je vois vaut bien celle qui l’entoure. Vitrolles, en me racontant cela, riait aux éclats de cette impertinence, et la traitait sans façon de péronnelle. Va pour péronnelle ! mais je ne lui en veux pas, tout le monde est de même. Le ton de cour est la maladie de ceux qui n’y auraient jamais mis le pied autrefois.

J’ai remis ta doublure à madame de la Marlière pour qu’elle te fît faire une bonne douillette à collets, à l’anglaise ; c’est la mode, et je lui ai donné moi-même le dessin des collets pour que la coupe ne fût pas manquée, car cela peut être très joli ou très laid, selon le génie de la couturière. J’ai choisi l’étoffe, et j’espère que tu la trouveras jolie. Ne crois donc pas que j’oublie rien de ce qui te concerne, et pardonne-moi quand j’oublie ce qui ne regarde que moi.

Je vais ce matin avec des billets de M. de Ségur voir les préparatifs de Notre-Dame. Ce soir, j’irai voir la première représentation des Désastres de Lisbonne. Tout Paris va être mystifié. On s’attend à voir un embrasement, un tremblement de terre. Beaucoup de gens craignent le feu, et je tiens d’un des directeurs du théâtre que tout le vacarme se passe en récit, ce qui est beaucoup plus économique.

Les ouvrages lyriques ont ici un succès dont je ne me doutais pas à Nohant. On redemande toujours la romance du divorce. Saint-Brisson en est enthousiaste. Il est ici pour le couronnement, comme président du canton, et fait ses visites à dix heures du soir en bas de soie et à cheval. Il est tout aussi fou que tu l’as connu, et dit à madame *** de grosses polissonneries qu’elle trouve de fort bon ton, parce qu’il les met toujours sur le dos de quelque prince ou princesse.

Adieu, ma bonne mère ; je regrette Nohant. Que ta lettre est bonne ! J’ai pris le repos dans un tel goût qu’ici je crois être en campagne, tant j’y trouve de fatigue, de bruit et de sens dessus dessous. Et puis tu m’as tant gâté sur toutes choses que je suis devenu difficile.

Je prie d’Andrezel de ne point oublier de travailler aux paroles de mon opéra, Deschartres nous aidera pour la partie des machines. J’embrasse l’un et l’autre, mais toi avant tout et plus que tout le monde.

MAURICE.

 

LETTRE V
 

Paris, 7 frimaire an XIII (novembre 1804).

J’allais repartir pour le Fayel et perdre la cérémonie du couronnement, lorsque notre maréchal Ney m’apprend enfin qu’il vient d’expédier un courrier à Dupont pour le faire venir et qu’on l’attend le lendemain. Je cours chercher ma malle qui était déjà chargée, et que je n’arrache qu’avec peine des mains des conducteurs, et après avoir épuisé toute mon éloquence. Je jette l’ancre et je cargue mes voiles. Dupont arrive en effet la veille du grand jour. Nous sommes très bons amis. Il s’est occupé de ma croix, et le rapport sera fait après le couronnement.

Puis j’ai vu la chose. J’ai vu un, deux, trois, quatre, cinq régiments : hussards, cuirassiers, dragons, carabiniers, et mameluks ; une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze voitures à six chevaux pleines de gens de cour ; une voiture à dix glaces pleine de princesses, la voiture de l’archichancelier, enfin celle de l’empereur : huit chevaux soupe de lait, admirables bêtes, caparaçonnées et pomponnées jusqu’à la hauteur du premier étage des maisons. La voiture à dix glaces, plus galante et plus finie que magnifique : sur l’impériale une manière de surtout représentant des aigles et la couronne. Par devant et par derrière trente pages. L’empereur était dans le fond à droite, l’impératrice à gauche. Sur le devant, les princes Joseph et Louis ; à cheval autour de ladite voiture, les maréchaux Moncey, Soult, Murat et Davoust. Des chevaux de main couverts de draps d’or, de housses éblouissantes, menés à deux rênes de soie et d’or par des mameluks à pied, vêtus eux-mêmes avec la plus grande magnificence. La voiture du pape à huit chevaux blancs empanachés. Le pape seul au fond. Deux cardinaux vis-à-vis. La croix d’or portée en avant de la voiture par un gros cuistre en robe et en bonnet carré, monté sur une mule[20]. Vingt autres voitures en tout semblables aux premières, toutes aux armes et à la livrée de l’empereur, ont transporté le reste de la valetaille impériale.

Dans Notre-Dame, le trône près de la porte au fond, représentant un arc de triomphe assez massif et dont le style grec s’accordait fort mal avec le gothique de l’église ; l’impératrice assise un peu plus bas que son époux. Les princes à deux marches au-dessous. Les tribunes à droite et à gauche garnies de draperies, occupées par le conseil d’État, le Corps législatif, les présidents de canton, les maisons des princes et les billets donnés. Dans la nef, les grands officiers de la Légion d’honneur.

Après la messe, l’empereur est descendu du trône avec l’impératrice, suivi des princes et princesses. Ils ont traversé l’église au pas grave pour s’approcher de l’autel. Le pape a mis de l’huile au front et aux mains de l’empereur et de l’impératrice ; ensuite Bonaparte s’est levé, a été prendre la couronne sur l’autel, se l’est mise lui-même sur la tête et a prononcé à haute voix le serment de soutenir les droits de son peuple et de maintenir sa liberté. Il est retourné à son trône, et on a chanté le te Deum. Ensuite retour, illuminations magnifiques, danses, feu d’artifices, etc., etc. C’était fort beau, fort imposant, la pièce bien mise en scène et les grands rôles bien joués. Bonjour à la République ! Tu ne la regrettes pas, ma bonne mère, ni moi non plus pour ce qu’elle a été, mais pour ce qu’elle eût dû être, pour ce qu’elle était dans mes rêves d’enfant !

René est décidément chambellan. Apolline se campe des queues de six aunes. Auguste est poudré à blanc. Laure toujours excellente.

J’ai fait tirer les parties de mon ouverture, et nous l’avons exécutée chez Auguste avec des musiciens de Feydeau. Je l’avais annoncée comme d’un de mes amis, et on l’a comparée tout bonnement à du Haydn. J’ai eu un succès auquel j’étais loin de m’attendre. Dis cela à d’Andrezel pour aiguillonner son génie, le mien est tout prêt.

(À lire tout bas.)

Mon Aurore se porte à merveille, elle est belle par admiration, et je suis dans l’enchantement que tu m’en aies demandé des nouvelles.

Ta lettre m’a comblé d’aise. Tu es bien ma bonne mère ! et toutes les chimères d’orgueil dont je suis le témoin ne donneront jamais à ceux qui s’en nourrissent le quart du bonheur que je trouve dans les témoignages de ta tendresse. Conserve-moi bien ce bonheur-là ! Je regrette chaque jour nos soirées et nos causeries, et nos joyeux dîners, et le grand salon, tout Nohant enfin, et je ne me console qu’en songeant à y retourner. Adieu, ma bonne chère mère ; parle de moi à d’Andrezel et à l’ingénieur Deschartres. Tes commissions sont faites.

 

*    *    *

 

On a vu par la lettre précédente que mon existence était acceptée par la bonne mère et qu’elle ne pouvait se défendre de montrer l’intérêt qu’elle y prenait ; et pourtant elle n’acceptait pas le mariage et elle était occupée avec l’abbé d’Andrezel à chercher les preuves de nullité que son défaut de consentement pouvait y apporter. Le maire qui avait fait ce mariage avait été abusé par des témoignages hasardés. Averti par les réclamations de ma grand’mère, qui voulait avoir une copie régulière des actes, il ne se hâtait pas de répondre, effrayé peut-être des conséquences de son erreur, qui pouvaient retomber sur lui ou sur le juge de paix. De son côté, le maire du cinquième arrondissement, qui n’avait pas de raisons pour s’abstenir, et qui s’était fait communiquer les pièces, répondait du moins avec une réserve très concevable sur la manière dont les formalités avaient été remplies, et se bornait à donner des détails sur la naissance de ma mère, sur Claude Delaborde, l’oiselier du quai de la Mégisserie, et sur le grand-père Cloquart, qui vivait encore et qui portait à cette époque (ce renseignement n’est pas dans la lettre du grave magistrat) un grand habit rouge et un chapeau à trois cornes, son habit de noces du temps de Louis XV, le plus beau sans doute qu’il eût jamais possédé et dont il avait fait si longtemps ses dimanches, qu’il lui fallait enfin l’user par mesure d’économie. À propos de cette origine peu brillante de sa belle-fille, ma grand’mère écrivit au susdit maire, à la date de 27 frimaire an XIII :

 

« … Quelque douloureuses que soient pour mon cœur les informations que vous avez bien voulu prendre, je n’en suis pas moins reconnaissante de votre préoccupation à éclairer ma triste curiosité. La parenté m’afflige fort peu, mais bien le caractère personnel de la demoiselle. Votre silence à son égard, monsieur, m’est une certitude de mon malheur et de celui de mon fils. C’est sa première faute ! Il était l’exemple des bons fils et j’étais citée comme la plus heureuse des mères. Mon cœur se brise, et c’est en pleurant que je vous exprime monsieur, ma sensibilité pour vos honnêtes procédés et l’estime très particulière avec laquelle, etc. »

 

À quoi le maire du cinquième répondit (j’ai toutes ces lettres sous les yeux, ma grand’mère ayant pris copie des siennes et ayant formé du tout une espèce de dossier) :

 

« MADAME,

« Si j’en juge par votre réponse à ma dernière lettre, la douleur vous a fait illusion sur un article que je crois me devoir à moi-même de redresser : cet article est le plus essentiel à ma satisfaction comme à votre tranquillité.

« Il me semble, madame, que c’est sur des faits seulement que pourraient porter les données propres à adoucir dans cette circonstance l’épreuve qu’elle fait subir au cœur d’une mère. C’est du moins dans cette intention et dans cet esprit que j’ai fait des recherches et que je vous en ai transmis le résultat.

« Serait-ce le malheur de l’esprit entraîné par le sentiment, de se porter trop précipitamment à croire ce qu’il craint ? À cet égard, ma lettre me semblait renfermer des inductions contraires à celles que vous en avez tirées sur le caractère personnel de l’épouse que votre fils a choisie. Ne pouvant et ne voulant dire que des choses certaines, j’ai voulu juger par moi-même, et, ainsi que je vous l’ai dit, j’ai chargé une personne intelligente et sûre de pénétrer, sous un prétexte quelconque, dans l’intérieur des jeunes époux. Ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, on a trouvé un local extrêmement modeste, mais bien tenu, les deux jeunes gens ayant un extérieur de décence et même de distinction, la jeune mère au milieu de ses enfants, allaitant elle-même le dernier, et paraissant absorbée par ces soins maternels ; le jeune homme plein de politesse, de bienveillance et de sérénité. Comme la personne envoyée par moi avait pris pour prétexte de demander une adresse, monsieur votre fils est descendu à l’étage au-dessous pour la demander à M. Maréchal, qui est marié avec mademoiselle Lucie Delaborde, sœur cadette de mademoiselle Victoire Delaborde ; et M. Maréchal est monté fort obligeamment avec M. Dupin pour donner cette adresse. M. Maréchal est un officier retraité dont l’extérieur est très favorable. Enfin le jugement de mon envoyé, auquel vous pouvez avoir confiance entière, est que, quels qu’aient pu être les antécédents de la personne, antécédents que j’ignore entièrement, sa vie est actuellement des plus régulières et dénote même une habitude d’ordre et de décence qui n’aurait rien d’affecté. En outre, les deux époux avaient entre eux le ton d’intimité douce qui suppose la bonne harmonie, et, depuis des renseignements ultérieurs, je me suis convaincu que rien n’annonce que votre fils ait à se repentir de l’union contractée.

« Je me trompe, il doit un jour ou l’autre se repentir d’avoir brisé le cœur de sa mère ; mais vous-même l’avez dit, madame, c’est sa première, sa seule faute ! Et j’ai tout lieu de croire que si elle est grave envers vous, elle est réparable par sa tendresse, et grâce à la vôtre ; il appartient à votre cœur maternel de l’absoudre, et je serais heureux de vous apporter une consolation en vous confirmant que le ton qu’on a vu chez lui ne justifie en rien vos douloureux présages.

« C’est dans cet esprit, madame, que je vous prie d’agréer, etc. »

 

*    *    *

 

Quelque rassurante que fût cette bonne et honnête réponse, ma grand’mère n’en persista pas moins à se munir des pièces qui pouvaient lui laisser l’espoir de rompre le mariage. Elle écrivit encore au maire qui avait marié son fils, d’un ton assez amer qui peint bien la situation cruelle de son esprit.

 

« 30 janvier 1805.

« J’ai sans doute, monsieur, à vous féliciter sur le bonheur domestique dont vous jouissez, car, s’il en était autrement, si quelque chagrin troublait la paix de votre intérieur, vous n’eussiez pas négligé pendant un mois entier de répondre à une mère affligée dans ce qu’elle a de plus de cher au monde, pour finir par articuler, comme en passant que je ne vous avais pas sollicité régulièrement. Cette réflexion ne s’adresse qu’au particulier, peut-être au père de famille, recommandable parmi ses concitoyens ; car si je m’adressais à l’homme public, j’aurais peut-être le droit de lui observer combien des négligences de ce genre peuvent être préjudiciables aux intéressés qui réclament son ministère.

« Je croyais m’être suffisamment fait connaître pour pouvoir sans indiscrétion demander des pièces dont la communication avait été offerte à un tiers désintéressé. J’avais cru que des pièces publiques par leur nature, et dont les originaux restaient entre vos mains, pouvaient m’être délivrées en copie sans vous compromettre. Enfin, je m’étais flattée, mais trop légèrement sans doute, que je trouverais chez vous les égards, l’intérêt et la confiance que je m’applaudissais d’avoir inspirés à M. ***, votre respectable collègue. Je me hâte de vous demander pardon de ma méprise et de régulariser ma demande. À cet effet, je remets à un de mes amis, qui se rend auprès de vous pour cet objet, les pièces ci-jointes, etc. »

 

*    *    *

 

Ce fut l’abbé d’Andrezel qui repartit pour Paris, muni de tous les pouvoirs nécessaires. L’abbé d’Andrezel, qu’on n’appelait plus l’abbé depuis la Révolution, était un des hommes les plus spirituels et les plus aimables que j’aie connus. Il a fait je ne sais quelles traductions du grec et passait pour savant. Il a été recteur de l’Université, et pendant quelque temps censeur sous la Restauration. Ce n’était pourtant pas un royaliste à idées exagérées, et je l’ai souvent entendu dire, au temps où il exerçait ce triste ministère : « Ce que j’aime de mon emploi, c’est qu’il me permet de jeter au feu une foule de platitudes, et en cela les écrivains que je dépèce me devraient de la reconnaissance s’ils pouvaient se rendre justice. En revanche, j’ai le plaisir de soustraire aux ciseaux de mes collègues une petite quantité de choses plaisantes et justes auxquelles je fais grâce parce qu’il s’y trouve de l’esprit. Le Français veut rire, et pourvu qu’on lui laisse la liberté de railler, il supporte la privation de la liberté de raisonner. Il tient plus à sa gaieté qu’à ses passions, à son ironie qu’à son opinion. » Il ajoutait tout bas à l’oreille de sa vieille amie ma grand’mère : « J’ai affaire, je l’avoue, à des pédants très collet monté qui me trouvent trop tolérant, et s’ils parviennent à faire prédominer leur ridicule austérité, pour être moins moqué le gouvernement n’en sera que plus moquable. Je crois donc remplir mon mandat avec plus de conscience et de sagesse en respectant l’esprit français partout où je le trouve, même dans le camp ennemi. D’ailleurs, c’est plus fort que moi, quand j’ai ri je suis désarmé. » Cette façon de penser ne fut point goûtée. Il exerça peu de temps les fonctions de censeur. Qu’on l’ait révoqué sans bruit ou qu’il se soit retiré par dégoût, je l’ignore.

Cet abbé d’Andrezel avait été très joli garçon, et je crois qu’il était encore très libertin. Il avait donc assez mauvaise grâce à se charger d’une mission aussi grave que celle qui lui était confiée par ma grand’mère. Il y mit pourtant beaucoup d’activité, car toutes les consultations qui forment le dossier relatif au mariage de mon père lui sont adressées et sont provoquées par lui. De toutes ces consultations, il résulte que le mariage est indissoluble et que l’officier public qui l’a consacré étant de bonne foi, toutes recherches contre lui n’aboutiraient qu’à une vengeance personnelle sans effet contre le mariage contracté.

Pendant que l’abbé d’Andrezel agissait à Paris, et que de Nohant ma grand’mère écrivait à son fils sans lui témoigner son irritation et sa douleur, mon père, toujours muet sur l’article principal, l’entretenait de ses affaires et de ses démarches.

 

LETTRE VI
 

28 frimaire an XIII.

J’arrive de Montreuil par la fraîcheur. Il m’a fallu y courir avant le 30, et me présenter devant l’inspecteur aux revues pour être porté sur la liste des payables. À mon retour, je trouve René enflammé pour moi du plus beau zèle. Il a dîné chez son prince avec Dupont, et ils ont eu à mon sujet un long entretien. Dupont a beaucoup vanté mes talents et ma valeur. Le prince s’est beaucoup étonné de me savoir si peu avancé. Je vais lui être présenté, et il dit s’intéresser beaucoup à moi. Malheureusement, il a peu de crédit en ce moment ; si sa femme pouvait se mêler de mes affaires, ce serait beaucoup plus sûr.

Pour l’obéir, je vais faire encore tous mes efforts pour entrer dans la garde ; je vais encore une fois tenter les protecteurs et les courtisans ! Quant aux places de finances, le cautionnement des receveurs est de cent mille écus comptant. Il n’y faut pas songer.

……

Je travaille à mon opéra, et je t’envoie le projet de mon plan. Dis-moi si tu l’approuves.

Dupont épouse mademoiselle Bergon, fille d’un père de ce nom, inspecteur des eaux et forêts. Elle est très bonne musicienne, dit-on. Il lui a acheté ce matin un piano de 4,000 francs et une harpe de 150 louis. J’en suis enchanté ; quand il aura une femme à faire enrager, il nous laissera peut-être tranquilles.

Adieu, ma bonne mère, je t’aime de toute mon âme. J’embrasse d’Andrezel et je rosse Deschartres.

 

LETTRE VII
 

5 janvier 1805.

Ah ! qu’il est bon et qu’elles sont tendres ! Comme tout cela était bien emballé, et que j’ai bien reconnu à la grâce de cette bourriche les soins de ma bonne mère pour tout ce qu’elle me destine ! Ce pâté m’est d’autant plus avantageux qu’il prolonge d’une grande heure mes leçons de composition ; mon maître, en vrai musicien, est gourmand et altéré, et tout en l’empiffrant, je lui fais toutes mes questions et observations. C’est, du reste, un homme profondément instruit, et je travaille sérieusement avec lui.

Je n’ai point rapporté, comme tu le dis, des trésors de Montreuil, et cependant j’ai pu acheter un superbe piano à quatre pédales qui vaut au moins 35 louis, et que j’ai eu pour 18. Imagine-toi que j’ai été dénicher cette merveille chez un M. Grévin qui a l’entreprise des cercueils à fournir à toutes les paroisses de Paris. Il avait reçu ce piano en paiement et n’en savait que faire. Dieu sait par quelles étranges vicissitudes les lois de l’échange ont fait arriver jusqu’à moi un instrument dont la valeur a été représentée ailleurs par je ne sais combien de bières. Où diable, me diras-tu, as-tu été déterrer cet enterreur ? C’est mon maître qui l’a déterré pour moi ; ledit maître de composition étant organiste de Saint-Nicolas, Saint-Laurent et autres lieux, et, de plus, disciple et collaborateur du célèbre Couperin. Je voudrais que tu l’entendisses improviser sur mon piano. Mon génie étonné tremble devant le sien. Outre sa science, il a le plus beau sentiment mélodique, le goût de Méhul et la grâce de Boïeldieu. Je t’avoue que j’oublie tout à ses côtés. Comme M. Desmazures, je me console avec Apollon et les Muses des injustices du sort……

 

LETTRES VIII, IX et X
 

Voilà enfin le manteau que Duboisdoin m’avait prêté, et pour lequel tu m’avais tant grondé ! Il n’en valait pourtant pas la peine ; car il m’eût été difficile d’en trouver un aussi mauvais pour le remplacer. Mon coquin de laquais, pressé par la nécessité d’avoir de moi un certificat, est venu me confesser que ce manteau était depuis deux mois dans les mains du cuisinier de M. de Montvillars. J’ai été trouver M. de Montvillars, je lui ai raconté mon affaire ; il m’a fait rendre le manteau moyennant 28 francs que j’ai remis au cuisinier, et j’ai repris ledit manteau que ledit cuisinier avait jugé à propos de métamorphoser en capote, ce qui lui a donné un air de jeunesse tout à fait agréable. J’engage Deschartres à le prendre pour modèle dans la confection du sien. Je l’ai remis à d’Andrezel, qui m’a remis celui que tu m’avais acheté, si bien que je gagne à tout cela un manteau neuf, et Duboisdoin un manteau rajeuni. J’ai été rendre ma visite officielle à madame ***, qui a, ce me semble, tous les airs d’une petite bourgeoise enrichie. Il y avait là force parentes de la dame, en robes d’indienne et bonnets à carcasse. – Philippe Ségur et le vicomte travaillent à frais communs au poème de mon opéra. La réputation des auteurs sera un marchepied pour celle du compositeur.

On donne maintenant aux Associés une tragédie bouffonne, faite sérieusement, il y a une vingtaine d’années, par un certain André, perruquier de M. d’Argental, et intitulée le Désastre de Lisbonne. Le premier acte se passe à Lisbonne, le deuxième à Constantinople. On y voit le Grand Turc dans toute sa magnificence et menaçant de faire mettre à Bicêtre le héros de la pièce.

On cite des vers tels que ceux-ci :

 

Pour me tuer ici prête-moi ton couteau ;

On t’en rendra un qui sera beaucoup plus beau.

 

Tout le monde court à cette tragédie, dont le style et l’intrigue sont à pouffer de rire.

Madame Charles de Bérenger a failli mourir. Madame je ne sais plus qui a été se jeter aux genoux du pape pour qu’il dît une messe à l’intention de la malade. La messe dite, la fièvre a cessé, miracle ! Il en fera bien d’autres. Il y a quatre jours, le saint-père fut visiter la manufacture de glaces du faubourg Saint-Antoine ; madame T***, qui est maintenant entretenue par O***, s’est présentée à Sa Sainteté en la priant de lui donner sa bénédiction. Le saint-père l’a non seulement bénie, mais encore un chapelet qu’elle portait, ainsi qu’un enfant de je ne sais quel père. Beaumont, témoin oculaire du fait, dit en riant : « À tout péché miséricorde ; madame T*** va peut-être devenir une sainte. » X*** se ruine en habits et en voitures, tout en me prêchant l’économie. Il est éblouissant. Madame se fait courtiser par Caulaincourt (Auguste), grand écuyer du prince. Elle a la tête tournée par la nouvelle cour, comme elle l’avait auparavant par le faubourg Saint-Germain, qui lui a tourné le dos absolument. Un bal, des lumières, des diamants, n’importe où, comment et pourquoi, c’est toujours la même légèreté et le même vide dans l’esprit.

……

 

*    *    *

 

« J’ai assisté, il y a trois jours, à une soirée que Beaumont a donnée au prince Ferdinand, premier aumônier de l’empereur. Il y avait un concert en règle. La Foret, madame Armand, Laïs, Guénin, Lançay, etc., etc… et moi ! Il y a eu d’excellente musique. Au milieu de tout cela est arrivé un M. de S***, voisin de Beaumont[21], homme de soixante-dix ans, possédant autant de mille livres de rente que d’années, exactement vêtu comme il y a trente ans, se croyant jeune, aimable et spirituel, composant derrière un paravent des quatrains pour tout le monde, les chantant avec une méchante haute-contre fêlée, faisant le joli auprès des femmes. C’est une véritable curiosité que ce petit vieux ; et comme on le regarde avec étonnement, il croit tourner toutes les têtes. Il voulait absolument qu’Auguste touchât un concerto de piano, disant qu’avec sa figure il était impossible qu’il ne fût pas musicien. Il nous avait déjà décoché trois quatrains sur l’air des Folies d’Espagne, et, par égard pour Beaumont, on s’était contenu. Mais quand il en vint au quatrième, il pria sérieusement mademoiselle Armand de l’accompagner, ce à quoi elle se prêta avec beaucoup d’esprit, en faisant des cadences si ridicules, qu’Auguste, qui était debout derrière le piano, avec ce grand sérieux de glace que tu lui connais, partit tout à coup d’un énorme éclat de rire. Ce fut le signal. J’étais vis-à-vis de lui, me mordant les lèvres et évitant de regarder mademoiselle Armand, qui se tenait à quatre. Mais quand je vis mon cher neveu perdre son flegme imperturbable et rire avec le laisser aller d’un homme qui ne fait rien à demi, je perdis toute contenance, et j’entraînai l’assemblée, qui m’obéit comme à un commandement général ; ce fut un moment d’expansion inexprimable, invincible. Le marquis de S*** ne s’en aperçut pas le moins du monde, acheva son quatrain d’un air vainqueur, et fut applaudi à tout rompre.

Aurore est bien sensible, ma bonne mère, au baiser que je lui ai donné de ta part. Si elle pouvait parler ou écrire, elle te souhaiterait une bonne année, la mieux tournée et la plus tendre du monde. Elle ne dit rien encore, mais je t’assure qu’elle n’en pense pas moins. C’est une enfant que j’adore, pardonne-moi cet amour-là, il ne nuit en rien à mon amour pour toi ; au contraire, il me fait mieux comprendre et apprécier celui que tu me portes.

Tu sais sans doute que le prince Joseph va être nommé roi de Lombardie, et Eugène Beauharnais roi d’Étrurie. On parle d’une déclaration de guerre très prochaine.

……

 

LETTRE XI
 

Paris, 9 ventôse.

En vérité, ma bonne et chère mère, si je voulais prendre ta lettre dans le ton où tu me l’as écrite, il ne me resterait plus qu’à me jeter dans la rivière. Je vois bien que tu ne penses pas un mot de ce que tu me dis ; la solitude et l’éloignement te grossissent les objets. Mais quoique je sois fort de ma conscience, je n’en suis pas moins douloureusement affecté de ton langage. Tu me reproches toujours ma mauvaise fortune, comme si j’avais pu la conjurer, comme si je n’avais pas dit et prouvé cent fois que les états-majors étaient complètement en disgrâce.

Il n’y a là-dessous ni ressorts secrets ni intrigue cachée contre moi. Je n’ai pas d’ennemis, je ne suis pas l’objet d’une disgrâce personnelle. Je subis le sort commun à tous ceux qui se trouvent dans la même position que moi, qui n’ont pas six ans de grade dans l’état-major, et qui n’ont pas été assez heureux pour être l’objet d’une exception, autrement dit d’un passe-droit. L’état-major est mort et enterré. On ne pense pas plus à Marengo qu’à s’aller pendre. Les bivouacs d’antichambre peuvent seuls entrer en ligne de compte. Quand nous voulons de l’avancement dans notre corps, Duroc nous répond : « Vous ne faites partie de rien ; quittez vos généraux et rentrez dans la ligne. » C’est ce que j’ai essayé de faire, malgré toi, conviens-en ; mais alors on nous dit dans les bureaux de la guerre que rentrer dans la ligne, c’est un tour de faveur.

Tu me reproches de n’être pas l’objet d’une de ces faveurs spéciales qui pleuvent cependant sur notre famille. Que veux-tu que je te réponde ? Il est bien vrai que*** va être décoré. N’a-t-il pas gagné cela mieux que moi ? Il est chambellan depuis trois mois, il annonce à merveille, il fait on ne peut mieux son service de salon. Moi, brutal, je n’ai fait que la guerre ; est-ce ma faute si cela ne compte plus ? ***, qui n’a jamais entendu tirer un coup de canon, est décoré aussi et de plus capitaine. Est-ce ma faute si je me suis trouvé au milieu des balles et des boulets ? On ne nous avait pas avertis d’avance que cela nous nuirait un jour.

Il ne faut point croire que le hasard et les protections conspirent beaucoup pour ou contre nous. L’empereur a son système. J’ai été très bien servi auprès de lui par Clarke et Caulaincourt. Dupont lui-même m’a rendu justice et bien servi dans ces derniers temps. Je ne me plains de personne, et surtout je n’envie personne. Je me réjouis des faveurs qui tombent sur mes parents et mes amis. Seulement je me dis que je ne parviendrai pas par le même chemin, parce que je ne sais pas m’y prendre. L’empereur seul travaille et nomme. Le ministre de la guerre n’est plus qu’un premier commis. L’empereur sait ce qu’il fait et ce qu’il veut faire. Il veut ramener à lui ceux qui ont fait les superbes, et entourer sa famille et sa personne de courtisans arrachés à l’ancien parti. Il n’a pas besoin de complaire à de petits officiers comme nous, qui avons fait la guerre par enthousiasme et dont il n’a rien à craindre. Si tu étais lancée dans le monde, dans l’intrigue, si tu conspirais contre lui avec les amis de l’étranger, tout irait mieux pour moi, je ne serais pas ignoré, délaissé ; je n’aurais pas eu besoin de payer de ma personne, de dormir dans l’eau et dans la neige, d’exposer cent fois ma vie et de sacrifier notre petite aisance au service de la patrie. Je ne te reproche pas ton désintéressement, ta sagesse et ta vertu, ma bonne mère ; au contraire, je t’aime, et t’estime et te vénère pour ton caractère. Pardonne-moi donc, à ton tour, de n’être qu’un brave soldat et un sincère patriote.

Consolons-nous pourtant. Vienne la guerre, et tout cela changera probablement. Nous serons bons à quelque chose quand il s’agira de coups de fusil, et alors on songera à nous.

Je ne veux pas relire la dernière page de ta lettre, je l’ai brûlée. Hélas ! que me dis-tu ? Non, ma mère, un galant homme ne se déshonore pas parce qu’il aime une femme, et une femme n’est pas une fille quand elle est aimée d’un galant homme qui répare envers elle les injustices de la destinée. Tu sais cela mieux que moi, et mes sentiments formés par tes leçons, que j’ai toujours religieusement écoutées, ne sont que le reflet de ton âme. Par quelle inconcevable fatalité me reproches-tu aujourd’hui d’être l’homme que tu as fait au moral comme au physique ?

Au milieu de tes reproches, ta tendresse perce toujours. Je ne sais qui t’a dit que pendant quelque temps j’avais été dans la misère, et tu t’en inquiètes après coup. Eh bien, il est vrai que j’ai habité un petit grenier l’été dernier, et que mon ménage de poète et d’amoureux faisait un singulier contraste avec les chamarrures d’or de mon costume militaire. N’accuse personne de ce moment de gêne dont je ne t’ai point parlé et dont je ne me plaindrai jamais. Une dette que je croyais payée et dont l’argent avait passé par des mains infidèles a été la seule cause de ce petit désastre, déjà réparé par mes appointements. J’ai maintenant un petit appartement très agréable et je ne manque de rien.

Qu’est-ce que me dit donc d’Andrezel, que tu vas peut-être venir à Paris, peut-être vendre Nohant ? Je n’y comprends rien. Ah ! ma bonne mère, viens, et toutes nos peines s’envoleront dans une explication tendre et sincère. Mais ne vends pas Nohant, tu le regretterais.

Adieu, je t’embrasse de toute mon âme, bien triste et bien effrayée de ton mécontentement. Et cependant Dieu m’est témoin que je t’aime et que je mérite ton amour.

MAURICE.

 

*    *    *

 

Dans une dernière lettre de cette correspondance, mon père entretient assez longuement sa mère d’un incident qui paraissait la tourmenter beaucoup.

On venait de publier les Mémoires posthumes de Marmontel. Ma grand’mère avait beaucoup connu Marmontel dans son enfance, mais elle ne m’en parla jamais, et les Mémoires posthumes expliquent assez pourquoi. Voici une page de ces mémoires :

« L’espèce de bienveillance que l’on avait pour moi dans cette cour[22] me servit cependant à me faire écouter et croire dans une affaire intéressante. L’acte de baptême d’Aurore, fille de mademoiselle Verrière, attestait qu’elle était fille du maréchal de Saxe[23] ; et après la mort de son père, madame la Dauphine était dans l’intention de la faire élever. C’était l’ambition de la mère. Mais il vint dans la fantaisie de M. le Dauphin de dire qu’elle était ma fille, et ce mot fit son impression. Madame de Chalut me le dit en riant, mais je pris la plaisanterie de M. le Dauphin sur le ton le plus sérieux. Je l’accusai de légèreté ; et, en offrant de faire preuve que je n’avais connu mademoiselle Verrière que pendant le voyage du maréchal en Prusse et plus d’un an après la naissance de cet enfant, je dis que ce serait inhumainement lui ôter son véritable père que de me faire passer pour l’être. Madame de Chalut se chargea de plaider cette cause devant madame la Dauphine, et M. le Dauphin céda. Ainsi Aurore fut élevée à leurs frais au couvent des religieuses de Saint-Cloud, et madame de Chalut[24], qui avait à Saint-Cloud sa maison de campagne, voulut bien se charger pour l’amour de moi et à ma prière des soins et des détails de cette éducation. »

Ce fragment ne pouvait mécontenter ma grand’mère, et Marmontel avait certainement droit à sa reconnaissance. Mais, dans un autre endroit, l’auteur des Incas raconte avec moins de réserve ses relations avec mademoiselle Verrière. Bien qu’il y parle avec estime et affection de la conduite, du caractère et du talent de cette jeune actrice, il entre dans des détails d’intimité qui nécessairement devaient faire souffrir sa fille. Celle-ci en écrivit donc à mon père pour l’engager à voir s’il ne serait pas possible de faire supprimer le passage dans les nouvelles éditions. L’oncle Beaumont fut consulté. Il était également intéressé à l’affaire, puisque dans ce même passage Marmontel raconte comme quoi ayant été cause que le maréchal de Saxe avait retiré à mademoiselle Verrière la pension de douze mille livres qu’il lui faisait pour elle et sa fille, cette belle personne en fut dédommagée par le prince de Turenne, sous promesse, de la part de Marmontel, de ne plus la voir. Or, l’oncle Beaumont était, comme je l’ai déjà dit, fils de mademoiselle Verrière et de ce prince de Turenne duc de Bouillon. Cependant il prit la chose moins au sérieux.

« Beaumont assure, écrivait mon père à ma grand’mère, que cela ne mérite pas le chagrin que tu t’en fais. D’abord nous ne sommes pas assez riches, que je sache, pour racheter l’édition publiée et pour obtenir que la prochaine soit corrigée ; fussions-nous à même de le faire, cela donnerait d’autant plus de piquant aux exemplaires vendus, et tôt ou tard nous ne pourrions empêcher qu’on ne refît de nouvelles éditions conformes aux premières. » Les héritiers de Marmontel consentiraient-ils d’ailleurs à cet arrangement avec les éditeurs ? J’en doute, et nous ne sommes plus au temps où l’on pouvait sévir, soit par promesses, soit par menaces, soit par des lettres de cachet, contre la liberté d’écrire. On ne donne plus des coups de bâton à ces faquins d’auteurs et d’imprimeurs ; et toi, ma bonne mère, qui dès ce temps-là étais du parti des encyclopédistes et des philosophes, tu ne peux pas trouver mauvais que nous ayons changé de lois et de mœurs. Je comprends bien que tu souffres d’entendre parler si légèrement de ta mère, mais en quoi cela peut-il atteindre ta vie, qui a toujours été si austère, et ta réputation, qui est si pure ? Pour mon compte, cela ne me fâche guère, qu’on sache dans le public ce qu’on savait déjà de reste dans le monde sur ma grand’mère maternelle. C’était, je le vois par les mémoires en question, une aimable femme, douce, sans intrigue, sans ambition, très sage et de bonne vie, eu égard à sa position. Il en a été d’elle comme de bien d’autres. Les circonstances ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accepter en la rendant aimable et bonne. Voilà l’impression qui me reste de ces pages dont tu te tourmentes tant, et sois certaine que le public ne sera pas plus sévère que moi. »

 

*    *    *

 

Ici se terminent les lettres de mon père à sa mère. Sans doute il lui en écrivit beaucoup d’autres durant les quatre années qu’il vécut encore et qui amenèrent de fréquentes séparations à la reprise de la guerre. Mais la suite de leur correspondance a disparu, j’ignore pourquoi et comment. Je ne puis donc consulter pour la suite de l’histoire de mon père que ses états de service, quelques lettres écrites à sa femme et les vagues souvenirs de mon enfance.

Ma grand’mère se rendit à Paris dans le courant de ventôse avec l’intention de faire rompre le mariage de son fils, espérant même qu’il y consentirait, car jamais elle ne l’avait vu résister à ses larmes. Elle arriva d’abord à Paris à son insu, ne lui ayant pas fixé le jour de son départ et ne l’avertissant pas de son arrivée, comme elle en avait l’habitude. Elle commença par aller trouver M. Desèze, qu’elle consulta sur la validité du mariage. M. Desèze trouva l’affaire neuve comme la législation qui l’avait rendue possible. Il appela deux autres avocats célèbres, et le résultat de la consultation fut qu’il y avait matière à procès, parce qu’il y a toujours matière à procès dans toutes les affaires de ce monde, mais que le mariage avait neuf chances contre dix d’être validé par les tribunaux, que mon acte de naissance me constituait légitime, et qu’en supposant la rupture du mariage, l’intention comme le devoir de mon père serait infailliblement de remplir les formalités voulues et de contracter de nouveau mariage avec la mère de l’enfant qu’il avait voulu légitimer.

Ma grand’mère n’avait peut-être jamais eu l’intention formelle de plaider contre son fils. En eût-elle conçu le projet, elle n’en aurait certes pas eu le courage. Elle fut probablement soulagée de la moitié de sa douleur en renonçant à ses velléités hostiles, car on double son propre mal en tenant rigueur à ce qu’on aime. Elle voulut cependant passer encore quelques jours sans voir son fils, sans doute afin d’épuiser les résistances de son propre esprit et de prendre de nouvelles informations sur sa belle-fille. Mais mon père découvrit que sa mère était à Paris ; il comprit qu’elle savait tout et me chargea de plaider sa cause. Il me prit dans ses bras, monta dans un fiacre, s’arrêta à la porte de la maison où ma grand’mère était descendue, gagna en peu de mots les bonnes grâces de la portière, et me confia à cette femme, qui s’acquitta de la commission ainsi qu’il suit :

Elle monta à l’appartement de ma bonne maman, et, sous le premier prétexte venu, demanda à lui parler. Introduite en sa présence, elle lui parla de je ne sais quoi, et, tout en causant, elle s’interrompit pour lui dire : Voyez donc, madame, la jolie petite fille dont je suis grand’mère ! Sa nourrice me l’a apportée aujourd’hui, et j’en suis si heureuse que je ne peux pas m’en séparer un instant. — Oui, elle est très fraîche et très forte, dit ma grand’mère en cherchant sa bonbonnière. Et tout aussitôt la bonne femme, qui jouait fort bien son rôle, me déposa sur les genoux de la bonne maman, qui m’offrit des friandises et commença à me regarder avec une sorte d’étonnement et d’émotion. Tout à coup elle me repoussa en s’écriant : « Vous me trompez, cette enfant n’est pas à vous ; ce n’est pas à vous qu’elle ressemble !… Je sais, je sais ce que c’est !… »

Effrayée du mouvement qui me chassait du sein maternel, il paraît que je me mis non à crier, mais à pleurer de vraies larmes qui firent beaucoup d’effet. « Viens, mon pauvre cher amour, dit la portière en me reprenant, on ne veut pas de toi, allons-nous-en. »

Ma pauvre bonne maman fut vaincue. « Rendez-la-moi, dit-elle. Pauvre enfant, tout cela n’est pas sa faute ! Et qui a apporté cette petite ? — Monsieur votre fils lui-même, madame ; il attend en bas, je vais lui reporter sa fille. Pardonnez-moi si je vous ai offensée ; je ne savais rien, je ne sais rien, moi ! J’ai cru vous faire plaisir, vous faire une belle surprise… — Allez, allez, ma chère, je ne vous en veux pas, dit ma grand’mère ; allez chercher mon fils et laissez-moi l’enfant. »

Mon père monta les escaliers quatre à quatre. Il me trouva sur les genoux, contre le sein de ma bonne maman, qui pleurait en s’efforçant de me faire rire. On ne m’a pas raconté ce qui se passa entre eux, et comme je n’avais que huit ou neuf mois, il est probable que je n’en tins pas note. Il est probable aussi qu’ils pleurèrent ensemble et s’aimèrent d’autant plus. Ma mère, qui m’a raconté cette première aventure de ma vie, m’a dit que lorsque mon père me ramena auprès d’elle, j’avais dans les mains une belle bague avec un gros rubis, que ma bonne maman avait détachée de son doigt en me chargeant de la mettre à celui de ma mère, ce que mon père me fit observer religieusement[25].

Quelques temps se passèrent encore cependant avant que ma grand’mère consentît à voir sa belle-fille ; mais déjà le bruit se répandait que son fils avait fait un mariage disproportionné, et le refus qu’elle faisait de la recevoir devait nécessairement amener des inductions fâcheuses contre ma mère, contre mon père par conséquent. Ma bonne maman fut effrayée du tort que sa répugnance pouvait faire à son fils. Elle reçut la tremblante Sophie, qui la désarma par sa soumission naïve et ses tendres caresses. Le mariage religieux fut célébré sous les yeux de ma grand’mère, après quoi un repas de famille scella officiellement l’adoption de ma mère et la mienne.

Je dirai plus tard, en consultant mes propres souvenirs, qui ne peuvent me tromper, l’impression que ces deux femmes si différentes d’habitudes et d’opinions produisaient l’une sur l’autre. Il me suffira de dire, quant à présent, que, de part et d’autre, les procédés furent excellents, que les doux noms de mère et de fille furent échangés, et que si le mariage de mon père fit un petit scandale entre les personnes d’un entourage intime assez restreint, le monde que mon père fréquentait ne s’en occupa nullement et accueillit ma mère sans lui demander compte de ses aïeux ou de sa fortune. Mais elle n’aima jamais le monde et ne fut présentée à la cour de Murat que contrainte et forcée, pour ainsi dire, par les fonctions que mon père remplit plus tard auprès de ce prince.

Ma mère ne se sentit jamais ni humiliée ni honorée de se trouver avec des gens qui eussent pu se croire au-dessus d’elle. Elle raillait finement l’orgueil des sots, la vanité des parvenus, et, se sentant peuple jusqu’au bout des ongles, elle se croyait plus noble que tous les patriciens et les aristocrates de la terre. Elle avait coutume de dire que ceux de sa race avaient le sang plus rouge et les veines plus larges que les autres, ce que je croirais assez, car si l’énergie morale et physique constitue en réalité l’excellence des races, on ne saurait nier que cette énergie ne soit condamnée à diminuer dans celles qui perdent l’habitude du travail et le courage de la souffrance. Cet aphorisme ne serait certainement pas sans exception, et l’on peut ajouter que l’excès du travail et de la souffrance énervent l’organisation tout aussi bien que l’excès de la mollesse et de l’oisiveté. Mais il est certain, en général, que la vie part du bas de la société et se perd à mesure qu’elle monte au sommet, comme la sève dans les plantes.

Ma mère n’était point de ces intrigantes hardies, dont la passion secrète est de lutter contre les préjugés de leur temps, et qui croient se grandir en s’accrochant, au risque de mille affronts, à la fausse grandeur du monde. Elle était mille fois trop fière pour s’exposer même à des froideurs. Son attitude était si réservée qu’elle semblait timide ; mais si on essayait de l’encourager par des airs protecteurs, elle devenait plus que réservée, elle se montrait froide et taciturne. Son maintien était excellent avec les personnes qui lui inspiraient un respect fondé ; elle était alors prévenante et charmante ; mais son véritable naturel était enjoué, taquin, actif, et par-dessus tout ennemi de la contrainte. Les grands dîners, les longues soirées, les visites banales, le bal même, lui étaient odieux. C’était la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre ; mais, dans son intérieur, comme dans ses courses, il lui fallait l’intimité, la confiance, des relations d’une sincérité complète, la liberté absolue de ses habitudes et de l’emploi de son temps. Elle vécut donc toujours retirée, et plus soigneuse de s’abstenir de connaissances gênantes que jalouse d’en faire d’avantageuses. C’était bien là le fond du caractère de mon père, et, sous ce rapport, jamais époux ne furent mieux assortis. Ils ne se trouvaient heureux que dans leur petit ménage. Partout ailleurs ils étouffaient de mélancoliques bâillements, et ils m’ont légué cette secrète sauvagerie qui m’a rendu toujours le monde insupportable et le home nécessaire.

Toutes les démarches que mon père avait faites, avec beaucoup de tiédeur, il faut l’avouer, n’aboutirent à rien. Il avait eu mille fois raison de le dire, il n’était pas fait pour gagner ses éperons en temps de paix, et les campagnes d’antichambre ne lui réussissaient pas. La guerre seule pouvait le faire sortir de l’impasse de l’état-major.

Il retourna au camp de Montreuil avec Dupont. Ma mère l’y suivit au printemps de 1805, et y passa deux ou trois mois au plus, durant lesquels ma tante Lucie prit soin de ma sœur et de moi. Cette sœur, dont j’aurai à parler plus tard et dont j’ai déjà signalé l’existence, n’était pas fille de mon père. Elle avait cinq ou six ans de plus que moi et s’appelait Caroline. Ma bonne petite tante Lucie avait, je l’ai dit, épousé M. Maréchal, officier retraité, dans le même temps que ma mère épousait mon père. Une fille était née de leur union cinq ou six mois après ma naissance. C’est ma chère cousine Clotilde, la meilleure amie peut-être que j’aie jamais eue. Ma tante demeurait alors à Chaillot, où mon oncle avait acheté une petite maison, alors en pleine campagne, et qui serait aujourd’hui en pleine ville. Elle louait pour nous promener l’âne d’un jardinier du voisinage. On nous mettait sur du foin dans les paniers destinés à porter les fruits et les légumes au marché, Caroline dans l’un, Clotilde et moi dans l’autre. Il paraît que nous goûtions fort « cette façon d’aller. »

Pendant ce temps-là, l’empereur Napoléon, occupé d’autres soins et s’amusant à d’autres chevauchées, s’en allait en Italie mettre sur sa tête la couronne de fer. Guai a chi la tocca ! avait dit le grand homme. L’Angleterre, l’Autriche et la Russie résolurent d’y toucher, et l’empereur leur tint parole.

Au moment où l’armée réunie au rivage de la Manche attendait avec impatience le signal d’une descente en Angleterre, l’empereur, voyant sa fortune trahie sur les mers, changea tous ses plans dans une nuit : une de ces nuits d’inspiration où la fièvre se faisait froide dans ses veines, et le découragement d’une entreprise tout-puissant pour une entreprise nouvelle dans son esprit.

X

Campagne de 1805. – Lettres de mon père à ma mère. – Affaire d’Haslach. – Lettre de Nuremberg. – Belles actions de la division Gazan et de la division Dupont sur les rives du Danube. – Belle conduite de Mortier. – Lettre de Vienne. – Le général Dupont. – Mon père passe dans la ligne avec le grade de capitaine et la croix. – Campagne de 1806 et 1807. – Lettres de Varsovie et de Rosemberg. – Suite de la campagne de 1807. – Radeau de Tilsitt. – Retour en France. – Voyage en Italie. – Lettres de Venise et de Milan. – Fin de la correspondance avec ma mère et commencement de ma propre histoire.

L’amiral Villeneuve, qui, au lieu de sortir du Ferrol et de cingler sur Brest pour se réunir à Gantheaume, avait perdu la tête et mis le comble à ses fautes incroyables en se faisant bloquer dans Cadix, avait fait échouer le projet d’une descente en Angleterre. La Russie et l’Autriche avaient conclu un traité d’alliance et mettaient cinquante mille hommes sur pied. L’Angleterre fournissait à chaque puissance coalisée un subside de quinze mille livres sterling par dix mille hommes. La réunion de Gênes à la France, survenue deux mois après la signature du traité qui constituait la troisième coalition contre la France, fut le prétexte apparent de la rupture de la paix continentale. Napoléon changea tous ses projets. Il résolut de rester sur la défensive en Italie et de prendre l’offensive en Allemagne.

En dix-sept jours, Bernadotte venant de Hanovre, Marmont de la Hollande, se rendirent à Wurtzbourg, sur le flanc droit de l’armée autrichienne, rassemblée entre Ulm et Memmingen, sur la rive droite du Danube, et commandée par le général Mack. En vingt-quatre jours les corps d’armée réunis au camp de Boulogne traversèrent secrètement la France et vinrent prendre position sur le Rhin.

L’empereur se mit à la tête de cette masse de cent quatre-vingt mille hommes, qui reçut le nom de grande armée. La grande armée devait opérer sur le Danube pendant que Masséna, avec cinquante mille hommes, pousserait l’archiduc Charles sur l’Adige. Le plan de Napoléon était de tourner le corps du général Mack en faisant filer ses divisions par le bas Danube, de manière à couper ses communications avec l’armée russe qui s’avançait par la Galicie.

Le sixième corps, commandé par le maréchal Ney, et dont faisait partie la division Dupont, quitta ses cantonnements de Montreuil, traversa la Flandre, la Picardie, la Champagne, la Lorraine, et arriva sur le Rhin du 23 au 24 septembre 1805. Tous avaient marché avec une ardeur sans pareille. Il y avait cinq ans que ces soldats n’avaient combattu, et c’était la première fois que Napoléon, depuis qu’il était empereur, paraissait à la tête de ses armées.

« La division Dupont, dit M. Thiers (Histoire du Consulat), en traversant le département de l’Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine d’hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir fait cent cinquante lieues au milieu de l’automne, sans se reposer un seul jour, l’armée n’avait ni malades ni traînards, exemple unique dû à l’esprit des troupes et à un long campement.

 

LETTRE PREMIÈRE

DE MON PÈRE À MA MÈRE
 

Haguenau, 1er vendémiaire an XIV (22 sept. 1805).

J’arrive avec Decouchy pour faire ici le logement de notre division, comme c’est notre coutume. Nous dînons chez le maréchal Ney. Il nous avertit que nous allons faire vingt lieues sans débrider, passer le Rhin et ne faire halte qu’à Dourlach, où nous devons rencontrer l’ennemi.

Après une marche de cent cinquante lieues, une pareille galopade est capable de nous crever tous. N’importe, c’est l’ordre. En passant le Rhin, nous prenons sous nos ordres le premier régiment de hussards et quatre mille hommes des troupes de l’électeur de Baden. Ainsi nous allons être très forts avec cette division de douze mille hommes. Tu entendras parler de nous. Ah ! mon amie, loin de toi, les bagarres et les batailles sont les seules distractions que je puisse goûter, car sans toi les plaisirs me paraissent des motifs de tristesse, et tout ce qui peut rendre les autres inquiets et agités, en les mettant à mon niveau, me les fait paraître plus supportables. Je jouis intérieurement des figures renversées de beaucoup de gens très braves et très importants en temps de paix. Les routes sont couvertes des voitures de la cour, remplies de pages, de chambellans et de laquais voyageant en bas de soie blancs. Gare les éclaboussures !

Vraiment si je pouvais me réjouir de quelque chose quand je ne te vois pas, je crois que je serais content à l’approche du branle-bas qui se prépare. Ne crains pas d’infidélités, car de longtemps je n’aurai rien à démêler qu’avec le sexe masculin. Messieurs de l’Autriche vont nous donner du travail, et, du train dont on nous mène, je ne crois pas qu’on nous laisse le temps de penser à mal.

Je n’irai point à Strasbourg et ne verrai ni ***, ni ***, ni ***, qui ne sont point gens à fréquenter les coups de fusil. Depuis que je t’ai quittée, je n’ai pas eu un seul moment de repos. Il y a six nuits que je n’ai dormi et huit jours que je n’ai pu me déshabiller. Toujours en avant pour les logements, j’en ai une extinction de voix. Je te demande si c’est dans cet équipage, et quand je te porte tout entière dans mon cœur, que je puis penser à aller faire l’agréable auprès des belles des villages que nous traversons en poste. Ce serait bien plutôt à moi d’être inquiet si je ne croyais pas à ton amour, si je n’en connaissais pas toute la délicatesse. Ah ! si je me mettais à être jaloux, je le serais même d’un regard de tes yeux, et pour un rien je deviendrais le plus malheureux des hommes ; mais loin de moi cette injure à notre amour ! J’ai reçu, ma chère femme, ta lettre de Sarrebourg. Elle est aimable comme toi, elle m’a rendu la vie et le courage. Que notre Aurore est gentille ! Que tu me donnes d’impatience de revenir pour vous serrer toutes deux dans mes bras ! Je t’en conjure, chère amie, donne-moi souvent de tes nouvelles. Adresse-moi tes lettres : « À Monsieur Dupin, aide de camp du général Dupont commandant la première division du sixième corps sous les ordres du maréchal Ney. » De cette manière, quelque mouvement que fasse l’armée, je les recevrai. Songe, chère femme, que c’est le seul plaisir que je puisse goûter loin de toi, au milieu des fatigues de cette campagne.

Parle-moi de ton amour, de notre enfant. Songe que tu m’arracherais la vie si tu cessais de m’aimer. Songe que tu es ma femme, que je t’adore, que je n’aime l’existence que pour toi, et que je t’ai consacré la mienne. Songe que rien au monde, excepté l’honneur et le devoir, ne peut me retenir loin de toi, que je suis au milieu des fatigues et des privations de toute espèce, et qu’elles ne me paraissent rien en comparaison de celle que me cause ton absence. Songe que l’espoir seul de te retrouver me soutient et m’attache à la vie.

Adieu, chère femme, je tombe de fatigue. J’ai un lit pour cette nuit. D’ici à longtemps je n’en trouverai plus et je vais en profiter pour rêver de toi. Adieu donc, chère Sophie, je t’écrirai de Dourlach, si je peux. Reçois mille tendres baisers et donnes-en pour moi tout autant à Aurore. Sois sans inquiétude, je sais faire mon métier, je suis heureux à la guerre ; le brevet et la croix m’attendent.

P. S. Où as-tu pris qu’on payait double en temps de guerre ? C’est plus que le contraire, car il n’est pas seulement question de l’arrivée du payeur. Cependant, comme nous n’avons pas de mer à traverser et qu’il viendra tôt ou tard, ne crains rien pour moi et ne me garde rien de l’argent que ma mère aura à te remettre. Écris-lui pour la prévenir de ton arrivée à Paris.

 

*    *    *

 

Je vais essayer de faire suivre rapidement à mon lecteur la marche de la division Dupont, et par conséquent celle de mon père pendant cette mémorable campagne qui allait aboutir à la bataille d’Austerlitz.

Le 25 septembre le 6e corps, dont elle faisait partie, passa le Rhin entre Lauterbourg et Carlsruhe et vint jusqu’à Stuttgard, après avoir traversé les vallées qui descendent de la chaîne des Alpes de Souabe. Le 6 octobre, nos six corps d’armée étaient arrivés sans accidents au delà de cette chaîne. Le 7, ils passèrent le Danube. Mais le corps de Ney fut laissé sur la rive gauche, couvrant la route de Wurtemberg. Le 10, l’armée se rapprocha d’Ulm afin de serrer de plus près le général Mack, qui persistait à s’y maintenir. La division resta seule sur la rive gauche du fleuve ; forte de six mille hommes, elle engagea une lutte glorieuse et presque sans exemple contre un corps de vingt-cinq mille Autrichiens. Elle les arrêta dans leur marche et enleva à l’armée du malheureux Mack le dernier espoir de salut, en lui fermant la route de la Bohême. Le 14 octobre, le général Dupont, qui avait dû se porter vers Albeck afin de cacher à l’ennemi le petit nombre de ses soldats et son isolement sur la rive gauche, revint sur les plateaux boisés d’Haslach qu’il avait illustrés trois jours avant par une héroïque résistance. Après avoir maintenu le gros de l’armée autrichienne dans Ulm, il lui était réservé d’empêcher, sur le même champ de bataille, la jonction du corps du général Werneck, qui, sorti d’Ulm la veille pour pousser une reconnaissance, ne put y rentrer.

Cependant la discorde était dans l’état-major du général autrichien. Mack, fidèle au plan de campagne dressé par le conseil aulique, persistait à attendre dans ses retranchements l’arrivée de l’armée russe de Kutusof. Le prince de Schwartzenberg et l’archiduc Ferdinand voulaient gagner la Bohême en passant sur les divisions Ney et Dupont. Mais, ne pouvant vaincre la résistance du général en chef, l’archiduc résolut, grâce à sa position indépendante, d’accomplir son dessein. Il partit dans la nuit avec six ou sept mille chevaux et un corps d’infanterie pour rejoindre Werneck.

Murat, à la tête de la brave division Dupont, des grenadiers Oudinot et de sa réserve de cavalerie, se mit à leur poursuite. Il les suivit pendant quatre jours sans prendre de repos, faisant plus de dix lieues par jour, et ne s’arrêta qu’au delà de Nuremberg, après avoir battu et détruit ce corps d’armée. Les Français avaient fait douze mille prisonniers, pris cent vingt pièces de canon, cinq cents voitures, onze drapeaux, deux cents officiers, sept généraux et le trésor de l’armée autrichienne. Le prince Ferdinand faillit être pris et gagna la route de Bohême avec deux ou trois mille chevaux.

 

LETTRE II

DE MON PÈRE À MA MÈRE
 

Nuremberg, 29 vendémiaire an XIV.

Nous sommes ici, ma chère femme, depuis hier soir, après avoir poursuivi l’ennemi sans relâche pendant quatre jours ; nous avons fait toute l’armée autrichienne prisonnière, à peine en est-il resté quelques-uns pour porter la nouvelle et l’épouvante au fond de l’Allemagne. Le prince Murat, qui nous commande, est très content de nous, et doit, demain ou après, demander pour moi la croix à l’empereur, ainsi que pour trois autres officiers de la division.

Je ne te parlerai pas des fatigues et des dangers de ces dix journées. Ce sont les inconvénients du métier. Que sont-ils en comparaison des inquiétudes et des chagrins que me cause ton absence ! Je ne reçois point de tes nouvelles. On dit même que l’ennemi ayant inquiété continuellement notre gauche, aucune lettre de nous n’a pu passer en France. Juge de mon tourment, de mon angoisse ! Sais-je si tu n’es pas horriblement inquiète de moi ? si tu as reçu l’argent que je t’ai fait passer ? si mon Aurore se porte bien ? Être séparé de ce que j’ai de plus cher au monde sans pouvoir en obtenir un seul mot ! Sois courageuse, mon amie ! Songe que notre séparation ne peut altérer mon amour. Quel bonheur de nous retrouver pour ne plus nous séparer ! Dès que la campagne sera terminée, avec quelle ivresse je volerai dans tes bras pour ne plus m’en arracher, et te consacrer, ainsi qu’à Aurore, tous mes soins et tous mes instants ! Cette idée seule me soutient contre l’ennui et le chagrin qui loin de toi m’assiègent. Au milieu des horreurs de la guerre, je me reporte près de toi, et ta douce image me fait oublier le vent, le froid, la pluie et toutes les misères auxquelles nous sommes livrés. De ton côté, chère amie, pense à moi. Songe que je t’ai voué l’amour le plus tendre, et que la mort seule pourra l’éteindre dans mon cœur. Songe que le moindre refroidissement de ta part empoisonnerait le reste de ma vie, et que si j’ai pu te quitter, c’est que le devoir et l’honneur m’en faisaient une loi sacrée.

Nous quittons demain Nuremberg à cinq heures du matin pour nous rendre à Ratisbonne, où nous arriverons dans trois jours. Le prince Murat commande toujours notre division.

 

*    *    *

 

Après la reddition d’Ulm, Napoléon se dirigea rapidement sur Vienne en suivant la vallée du Danube. Le gros de l’armée marchait par la rive droite du fleuve. Une flottille, portant de l’artillerie et dix mille hommes, descendait parallèlement, prête à venir au secours soit des troupes de la rive droite, soit des divisions Gazan et Dupont, qui occupaient la rive gauche sous le commandement supérieur du général Mortier. À quelques lieues de Vienne, le corps de la rive gauche se trouva tout à coup en présence de l’ennemi : c’était l’armée russe de Kutusof qui, restée en arrière de Mack, à Braunau, et renonçant à couvrir la capitale de l’Autriche, avait passé le Danube à Mautern et allait en Moravie au-devant de la deuxième armée russe. La division Gazan, entraînée par l’élan de Murat, qui, avec l’avant-garde de l’armée principale, s’avançait trop rapidement sur Vienne par la rive droite, avait laissé une marche entre elle et la division Dupont. Mortier, surpris de rencontrer les Russes, qu’il croyait devant Vienne, les poussa néanmoins vivement jusqu’à Stein. Cependant, reconnaissant bientôt qu’il avait affaire à toute une armée, il fut obligé de rétrograder sur Diernstein. Mais il trouva ce point occupé par quinze mille Russes qui l’avaient tourné. On recommença dans l’obscurité le combat livré le matin. Ces cinq mille héros étaient entourés de toutes parts par des masses énormes. Il ne vint à personne l’idée de capituler. Quelques officiers conseillèrent à Mortier de s’embarquer seul et de traverser le fleuve, afin de ne pas laisser à l’ennemi un aussi beau trophée qu’un maréchal de France. « — Non, répondit l’illustre maréchal, on ne se sépare pas d’aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec eux. » Il était là, l’épée à la main, combattant à la tête de ses grenadiers. Tout à coup on entend un feu violent sur les derrières de Diernstein. C’est l’infatigable division Dupont qui, apprenant la fâcheuse position du maréchal, avait doublé son étape pour marcher au feu. Les soldats qui avaient si glorieusement combattu à Haslach se précipitèrent sur les Russes, et les colonnes se rejoignirent à Diernstein à la lueur du feu. Les cinq mille hommes de la division Gazan, qui avaient résisté tout un jour à trente mille Russes, étaient réduits à deux mille cinq cents. Napoléon envoya les plus éclatantes récompenses aux deux divisions Gazan et Dupont. Après la campagne elles furent établies à Vienne même pour s’y refaire de leurs fatigues et de leurs blessures.

 

LETTRE III

DE MON PÈRE À MA MÈRE
 

Vienne, 30 brumaire an XIV.

Ma femme, ma chère femme, ce jour est le plus beau de ma vie. Dévoré d’inquiétude, excédé de fatigue, j’arrive à Vienne avec la division. Je ne sais si tu m’aimes, si tu te portes bien, si mon Aurore est triste ou joyeuse, si ma femme est toujours ma Sophie. Je cours à la poste, mon cœur bat d’espérance et de crainte. Je trouve une lettre de toi ; je l’ouvre avec transport, je tremble de bonheur en lisant les douces expressions de ta tendresse. Oh oui ! chère femme, c’est pour la vie que je suis à toi, rien au monde ne peut altérer l’ardent amour que je te porte, et tant que tu le partageras, je défierai le sort, la fortune et les ridicules injustices. J’avais grand besoin de lire une lettre de ma femme pour me faire supporter l’ennui de mon existence.

Après m’être battu en bon soldat, avoir exposé cent fois ma vie pour le succès de nos armes, avoir vu périr à mes côtés mes plus chers amis, j’ai eu le chagrin de voir nos plus brillants exploits ignorés, défigurés, obscurcis par la valetaille militaire. Je m’entends et tu dois m’entendre et reconnaître les courtisans. Sans cesse à la tête des régiments de notre division, j’ai vu que le courage et l’intrépidité étaient des qualités inutiles, et que la faveur seule distribuait ses lauriers. Enfin nous étions six mille il y a deux mois, nous ne sommes plus que trois mille aujourd’hui. Pour notre part, nous avons pris cinq drapeaux à l’ennemi, dont deux aux Russes ; nous avons fait cinq mille prisonniers, tué deux mille hommes, pris quatre pièces de canon, le tout dans l’espace de six semaines, et nous voyons citer tous les jours dans les rapports des gens qui n’ont rien fait du tout, tandis que nos noms restent dans l’oubli. L’estime et l’affection de nos camarades me consolent. Je reviendrai pauvre diable, mais avec des amis que j’ai faits sur le champ de bataille et qui sont plus sincères que messieurs de la cour. Je t’ennuie de mon humeur noire ; mais à qui puis-je conter mes chagrins si ce n’est à ma Sophie, et qui peut mieux qu’elle les partager et les adoucir ?

Enfin, comme nos soldats sont excédés, que nous nous sommes battus sans relâche pendant huit jours avec les Russes, on nous a renvoyés de la Moravie ici pour prendre quelque repos. J’ai tout perdu à l’affaire d’Haslach[26]. Je m’en suis indemnisé depuis aux dépens d’un officier des dragons de Latour auquel j’ai fait mettre pied à terre.

On nous promet toujours de fort belles choses, mais Dieu sait si cela viendra. Ma mère m’écrit que tu ne manqueras de rien et que je puis être tranquille. À propos ! de quelle nouvelle folie m’as-tu régalé ? J’en ai fait rire Debaine aux larmes ; mademoiselle Roumier est ma vieille bonne, à qui ma mère fait une pension pour m’avoir élevé. Elle avait quarante ans quand je vins au monde. Le beau sujet de jalousie ! Je raconte cette folie à tous nos amis.

J’ai vu ce matin Billette. Sa vue, qui me rappelait la rue Meslay, m’a causé une joie infinie. Je l’ai embrassé comme mon meilleur ami, parce que je pouvais lui parler de toi et qu’il pouvait me répondre. Quoiqu’il n’eût pas de nouvelles directes à me donner de ta santé, je l’ai questionné jusqu’à l’ennuyer.

On parle de nous renvoyer bientôt en France, car la guerre finit ici faute de combattants. Les Autrichiens n’osent plus se mesurer avec nous, ils sont terrifiés. Les Russes sont en pleine déroute. On nous regarde ici avec stupéfaction. Les habitants de Vienne peuvent à peine croire à notre présence. D’ailleurs cette ville est assez insipide. Depuis vingt-quatre heures que j’y suis, je m’y ennuie comme dans une prison. Les gens riches se sont enfuis, les bourgeois tremblent et se cachent, le peuple est frappé de stupeur. On dit que nous repartirons dans trois ou quatre jours pour marcher sur la Hongrie et faire mettre bas les armes aux débris de l’armée autrichienne, et hâter par là la conclusion de la paix.

Sois toujours maussade en mon absence. Oui, chère femme, c’est ainsi que je t’aime. Que personne ne te voie ; ne songe qu’à soigner notre fille, et je serai heureux autant que je puis l’être loin de toi.

Adieu, chère amie, j’espère te serrer bientôt dans mes bras. Mille baisers pour toi et pour mon Aurore.

 

*    *    *

 

Cet on dit sur une nouvelle marche en Hongrie aboutit à la bataille d’Austerlitz, le 4 décembre 1805. J’ignore si mon père y assista. Bien que plusieurs personnes me l’aient affirmé et que son article nécrologique l’atteste, je ne le crois pas, car la division Dupont, exténuée par les prodiges d’Haslach et de Diernstein, dut rester à Vienne pour se refaire, et le nom de Dupont ne se trouve dans aucune des relations que j’ai lues de la bataille d’Austerlitz.

Disons en passant un mot sur Dupont, ce général si coupable ou si malheureux en Espagne à Baylen, et si honteusement récompensé par la Restauration d’avoir été un des premiers à trahir la gloire de l’armée française dans la personne de l’empereur. Il est certain que dans la campagne que nous venons d’esquisser il se montra grand homme de guerre. On a vu que mon père le jugeait légèrement en temps de paix, mais sérieusement ailleurs. L’empereur avait-il une méfiance, une prévention secrète contre Dupont ? Il devait en être ainsi, ou bien Dupont aimait à jouer le rôle de mécontent. Il est bien certain que les plaintes de mon père dans la lettre qu’on vient de lire sont inspirées par un sentiment collectif. Il n’était pas, quant à lui, un personnage assez important pour se croire l’objet d’une inimitié particulière. Je ne sais pas quels sont ces courtisans, cette valetaille militaire contre laquelle mon père regimbe avec tant d’amertume. Comme il avait le caractère le plus bienveillant et le plus généreux qui se puisse rencontrer, il faut croire qu’il y avait dans ses plaintes quelque chose de fondé.

On sait d’ailleurs combien d’inimitiés, de rivalités et de colères l’empereur eut à contenir durant cette campagne, quelles fautes commit Murat par audace et par présomption, quelles indignations furent soulevées dans l’âme de Ney à ce propos. Qu’on se reporte à l’histoire, on trouvera sûrement la clef de cette douleur que mon père nourrit sur les champs de bataille, et qui marque un changement bien notable dans les dispositions de ceux qui avaient suivi le premier consul avec tant d’ivresse à Marengo. Sans doute elles sont magnifiques, ces campagnes de l’Empire, et nos soldats y sont des héros de cent coudées. Napoléon y est le plus grand général de l’univers. Mais comme l’esprit de cour a déjà défloré les jeunes enthousiastes de la République ! À Marengo, mon père écrivait en post-scriptum à sa mère : « Ah ! mon Dieu, j’allais oublier de te dire que je suis nommé lieutenant sur le champ de bataille. » Preuve qu’il n’avait guère pensé à sa fortune personnelle en combattant avec l’ivresse de la cause. À Vienne, il écrit à sa femme pour exprimer un doute dédaigneux sur la récompense qui l’attend. Chacun sous l’Empire songe à soi ; sous la République, c’était à qui s’oublierait.

Quoi qu’il en soit, la disgrâce apparente dont la carrière de mon père semblait être frappée depuis le passage du Mincio cessa avec la campagne de 1805. Il obtint enfin de passer dans la ligne, et fut nommé capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 décembre 1805)[27]. Il revint à Paris, puis nous emmena, ma mère, Caroline et moi, à son régiment, qui était en garnison je ne sais où. Lorsqu’il repartit pour la campagne de 1806, il écrivait à sa femme à Tongres, au dépôt, chez le quartier-maître du régiment. Probablement il fit un voyage à Nohant dans l’intervalle, mais je ne retrouve son histoire que dans les quelques lettres qui vont suivre.

 

*    *    *

 

On devait prévoir que l’éclatante victoire qui avait clos, à Austerlitz, la campagne de 1805 contre les Autrichiens et les Russes, conserverait à l’Europe une paix si vaillamment disputée, si chèrement acquise, mais il n’en fut rien. La Prusse, qui depuis 1792 s’était tenue à l’écart, allait recommencer les hostilités contre la France victorieuse. Tout le monde fut surpris en Europe de cette détermination aussi téméraire qu’imprévue du cabinet de Berlin ; mais, comme le dit M. Thiers, les cabinets ont aussi leurs passions, et « ces irritations subites qui, dans la vie privée, s’emparent quelquefois de deux hommes et leur mettent le fer à la main, sont tout aussi souvent, plus souvent même qu’un intérêt réfléchi, la cause qui précipite deux nations l’une sur l’autre. »

Devant cette nouvelle agression, Napoléon eut bientôt pris son parti. Une armée prussienne ayant envahi la Saxe, il considéra la guerre comme déclarée, fit rapidement toutes ses dispositions, et partit de Mayence dans les derniers jours de septembre pour entrer en Prusse à la tête de la grande armée. L’empereur se sépara à Mayence de sa cour et de l’impératrice, et se rendit à Wurtzbourg accompagné seulement de sa maison militaire.

La division Dupont, toujours employée séparément depuis les combats de Haslach et d’Albeck, et qui avait occupé le grand-duché de Berg, avait été ramenée sur Mayence et Francfort aux premiers bruits de guerre. Mon père se trouvait donc à Mayence lorsque Napoléon y arriva.

 

DE MON PÈRE À MA MÈRE
 

Primlingen, 2 octobre 1806.

Depuis Mayence nous avons été tellement errants, que je n’ai pu trouver un moment pour te donner de mes nouvelles. D’abord, je t’aime avec idolâtrie ; ceci n’est pas nouveau pour toi, mais c’est ce que je suis le plus pressé de te dire. Ah ! que je suis las d’être séparé de toi ! Je jure bien que cette campagne-ci finie, quoi qu’il arrive, je ne te quitterai plus.

Notre pauvre colonel est bien malade. La fatigue de la marche a renouvelé ses douleurs néphrétiques et il a été obligé de s’en retourner hier à Francfort. Son état et son départ dans cette circonstance affligent infiniment le régiment, et je le regrette encore plus que tout le monde. Depuis trois jours, j’ai fait trente-six lieues avec ma compagnie pour escorter l’empereur. Il est arrivé hier soir à Wurtzbourg. Nous sommes cantonnés aux environs. Toute la garde à pied est arrivée. Chemin faisant l’empereur m’a fait plusieurs questions sur le régiment, et à la dernière, que le bruit de la voiture m’empêchait d’entendre, et que pourtant il répéta trois fois, je répondis à tout hasard : Oui, sire. Je le vis sourire, et je juge que j’aurai dit une fière bêtise. S’il pouvait me donner ma retraite comme idiot ou sourd, je m’en consolerais bien en retournant près de toi !

Voici le froid qui arrive, et je regrette beaucoup de n’avoir pas emporté ma pelisse ; fais-moi le plaisir de la remettre à Chapotot, qui, d’une manière ou de l’autre me la fera passer. Ne mets pas cette recommandation en papillottes ; car entre ta pincette et tes jolis cheveux elle pourrait avoir trop chaud, tandis que je gèlerais ici, loin de toi, dans mon caracot de singe.

Adieu, ma jolie femme, ma chère amie, ce que j’aime, ce que je regrette, ce que je désire le plus au monde. Je t’embrasse de toute mon âme, j’aime mon Aurore, nos enfants, ta sœur, tout ce qui est nous.

Nous avons une poste à notre division, ainsi j’ai l’espoir de recevoir souvent de tes nouvelles.

 

*    *    *

 

L’arrivée subite de Napoléon à Wurtzbourg changea les dispositions des chefs de l’armée prussienne. Ceux-ci, frappés par la nouvelle tactique qui avait si puissamment contribué aux succès rapides de la précédente campagne contre les Autrichiens et les Russes, au lieu de garder la défensive en choisissant les terrains les plus favorables et en laissant l’armée française venir jusqu’à eux à travers toutes les difficultés d’une marche en pays ennemi, avaient résolu de prendre l’offensive sans attendre les renforts que la Russie leur promettait. Le mouvement de Napoléon inspira cependant aux Prussiens une réserve plus prudente, et ils se déterminèrent à garder les fortes positions qu’ils occupaient derrière la forêt de Thuringe.

L’armée française se mit en marche le 8 octobre, et le lendemain Murat et Bernadotte, formant l’avant-garde, battirent le corps du général Tauenzien. Le 10, Lannes battait le prince Louis à Saalfeld, et les fuyards apprenaient aux deux armées prussiennes de Hohenlohe et de Brunswick, établies derrière Iéna, la fin tragique de ce prince et la dispersion de son armée.

Le duc de Brunswick, qui commandait en chef, se décida aussitôt à se retirer sur l’Elbe par Naumbourg, en laissant le prince Hohenlohe à Iéna avec cinquante mille hommes, et ayant en arrière-garde Ruchel avec dix-huit mille hommes.

Mais, le 13 octobre, au moment où l’armée ennemie commençait son mouvement, Napoléon arrivait à Iéna, occupé déjà par Lannes, et reconnaissait le terrain. Les deux armées étaient en présence.

Je n’ai point à raconter ici cette mémorable bataille d’Iéna, qui eut lieu le lendemain. La formidable armée prussienne fut complètement battue. De la part des Français, cinquante mille hommes seulement furent engagés.

Pendant que Hohenlohe était battu à Iéna, Bernadotte marchait sur Halle pour y passer la Saale, gagner et couper la retraite de l’armée prussienne. Le duc de Brunswick en se retirant vers l’Elbe avait ordonné au prince Eugène de Wurtemberg de garder Halle avec dix-huit mille hommes, dernière ressource de la monarchie prussienne, et de recueillir les fuyards. Le 17 octobre au matin, la division Dupont, qui suivait le corps de Bernadotte, se présenta en vue de la ville. Dupont n’hésite pas un instant. Il forme son infanterie en colonne, enlève au pas de course le pont sur la Saale, force les portes de Halle, traverse la ville, et va se ranger en bataille en face de l’armée du duc de Wurtemberg. Le feu de douze mille hommes bien postés accueille les trois régiments dont se compose la petite armée de Dupont. Ses soldats escaladent les hauteurs sous le feu de l’ennemi et le mettent en déroute. Le duc de Wurtemberg se retira en désordre sur l’Elbe. Cinq mille hommes en avaient vaincu dix-huit mille. Napoléon, accouru sur le champ de bataille, combla de ses éloges les troupes du général Dupont.

Dix jours après, Napoléon entrait à Berlin au milieu de la garde impériale.

Cependant le roi Frédéric-Guillaume ayant refusé l’armistice qu’on lui offrait, pour aller se joindre aux Russes, qui marchaient à son secours, l’empereur se décida à entrer en Pologne. Accueillie avec enthousiasme par les Polonais qui commençaient à concevoir un premier espoir sérieux d’affranchissement, l’armée française prit position autour de Varsovie, dans les premiers jours de décembre.

Napoléon avait l’intention de fixer ses quartiers d’hiver sur les bords de la Vistule, « mais cela ne peut avoir lieu, écrivait-il à Davoust, qu’après avoir repoussé les Russes. » L’armée se porta en effet à la rencontre des Russes, qui furent battus à Pultusk et rejetés au delà de la Narew avec de grandes pertes.

Vers le 25 janvier, les Russes reprirent l’initiative, et, le 30, Napoléon était à la tête de la grande armée. À son approche, le général russe Benningsen se replia sur Eylau, où fut livrée cette sanglante bataille, qui coûta plus de quarante mille hommes, et qui honora également les vainqueurs et les vaincus. Si l’ennemi put battre en retraite sans être inquiété par l’armée victorieuse, presque aussi maltraitée, Napoléon eut au moins l’avantage d’être délivré pour quelque temps des appréhensions que le voisinage de l’armée russe pouvait causer dans les cantonnements.

La division Dupont, rattachée au corps de Bernadotte, était restée à trente lieues en arrière d’Eylau et n’avait pu prendre part au combat. Après avoir renfermé les Russes dans Kœnigsberg, la grande armée put prendre ses cantonnements sur la Passarge. Mais Benningsen, enorgueilli de n’avoir pas perdu à Eylau jusqu’au dernier homme, et, suivant son usage, se disant vainqueur, voulut donner à ses vanteries une apparence de vérité ; il sortit de derrière les murailles où il s’était réfugié et eut l’audace de venir se poser en face de Ney. Ce général, mécontent de n’avoir pu prendre part à la bataille d’Eylau, saisit avec empressement cette occasion de prendre une revanche, et reçut vigoureusement les corps qui lui furent opposés. Pendant ce temps, la division Dupont s’emparait de Braunsberg sur la Passarge et faisait prisonniers deux mille Prussiens. Fatigué par les obsessions continuelles des Russes, et voulant assurer la tranquillité de ses cantonnements pour tout l’hiver, Napoléon fit faire un mouvement en avant aux corps de Bernadotte et de Soult, qu’il avait placés dans une espèce d’embuscade pour le moment de la reprise de la campagne.

Les Russes, s’apercevant que la retraite sur Kœnigsberg pouvait leur être coupée, se retirèrent pour ne plus reparaître de l’hiver.

 

DE MON PÈRE À MA MÈRE
 

7 décembre 1806.

Depuis quinze jours, ma chère femme, je parcours les déserts de la Pologne, à cheval dès cinq heures du matin, et après avoir marché jusqu’à la nuit ne trouvant que la baraque enfumée d’un pauvre diable, où je puis à peine obtenir une botte de paille pour me reposer. Aujourd’hui j’arrive dans la capitale de la Pologne, et je puis enfin mettre une lettre à la poste. Je t’aime cent fois plus que la vie ; ton souvenir me suit partout pour me consoler et me désespérer en même temps. En m’endormant je te vois ; en m’éveillant je pense à toi ; mon âme tout entière est près de toi. Tu es mon dieu, l’ange tutélaire que j’invoque, que j’appelle au milieu de mes fatigues et de mes dangers. Depuis que je t’ai quittée je n’ai pas joui d’un seul instant de repos, et je n’ai pas besoin de te dire que je n’ai pas goûté un seul instant de bonheur. Aime-moi, aime-moi, c’est le seul moyen d’adoucir cette rude vie que je mène. Écris-moi. Je n’ai encore reçu que deux lettres de toi. Je les ai lues cent fois, je les relis encore. Sois toujours la même femme qui m’écrit d’une manière si tendre et si adorable. Que l’absence ne te refroidisse pas. Je crois qu’elle augmente mon amour s’il est possible. Ne perdons pas l’espoir de nous réunir bientôt. On traite à Posen. Il est très probable que nos succès déterminèrent les Russes à la paix. Je vais voir tout à l’heure Philippe Ségur et lui remettre le paquet que je te destine. Il aura les moyens de te le faire parvenir promptement. Demain nous passons la Vistule ; les Russes sont à dix lieues d’ici, fort interloqués de notre marche et de nos manœuvres. Pour moi, j’en suis à désirer un bon coup de sabre qui m’estropie à tout jamais et me renvoie auprès de toi. Dans le siècle où nous sommes, un militaire ne peut espérer de repos et de bonheur domestique qu’en perdant bras ou jambes. Je ne rencontre pas un être dans l’armée qui ne fasse un vœu analogue. Mais le maudit honneur est là qui nous relie tous. Beaucoup se plaignent, moi je souffre tout bas, car que m’importent les dégoûts, les privations, les fatigues ? ce n’est pas là ce qui me chagrine dans le métier ; c’est ton absence, et je ne puis aller dire cela aux autres. Ceux qui ne te connaissent pas ne comprendraient pas l’excès de mon amour. Ceux qui te connaissent le comprendraient plus que je ne veux.

Parle de moi à nos enfants. Je suis forcé de courir au fourrage. Pas un moment, même pour goûter cette demi-consolation de t’écrire ! Je t’aime comme un fou. Aime-moi si tu veux que je supporte la vie.

 

*    *    *

 

Après l’affaire de la Passarge, mon père fut fait chef d’escadron, et, le 4 avril 1807, Murat se l’attacha en qualité d’aide de camp. Deschartres m’a raconté que ce fut à la recommandation de l’empereur, qui, l’ayant remarqué, dit au prince : « Voilà un beau et brave jeune homme, c’est comme cela qu’il vous faut des aides de camp. » Mon père s’attendait si peu à cette faveur, qu’il faillit la refuser en voyant qu’elle allait l’assujettir davantage et créer un nouvel obstacle au repos absolu qu’il rêvait au sein de sa famille. Ma mère lui sut assez mauvais gré de ce qu’elle appela son ambition, et il eut à s’en justifier, ainsi qu’on le verra dans la lettre suivante.

 

Rosemberg, 10 mai 1807,
au quartier général du grand-duc de Berg.

Après avoir parcouru pendant trois semaines comme un dératé et donné au prince un assez joli échantillon de mon savoir-faire dans la partie des missions, j’arrive ici et j’y trouve deux lettres de toi, du 23 mars et du 8 avril. La première me tue ; il me semble que tu ne m’aimes déjà plus quand tu m’annonces que tu vas t’efforcer de m’aimer un peu moins. Heureusement je décachète la seconde, et je vois bien que c’est à force de m’aimer que tu me fais tout ce mal. Ô ma chère femme, ma Sophie, tu as pu les écrire ces mots cruels, m’envoyer à trois cents lieues ce poison mortel, m’exposer à la douleur de lire cette lettre affreuse pendant quinze jours peut-être avant d’en avoir reçu une autre qui me rassure et me console ! Me voilà forcé de remercier Dieu d’avoir été longtemps privé de tes nouvelles ! Ô mon amie, abjure ces horribles pensées, ces injustes soupçons. Est-il possible que tu doutes de moi ? Le plus sensible reproche que tu puisses me faire, c’est de me dire que je ne me souviens pas que Caroline existe, et que tu es effrayée en pensant à l’avenir de cette enfant. En quoi ai-je pu mériter ces doutes injurieux ? Ai-je un seul moment cessé de la regarder comme ma fille ? Ai-je fait, dans mes soins et dans mes caresses, la moindre différence entre elle et nos autres enfants ? Depuis le jour où je t’ai vue pour la première fois, ai-je un moment cessé de t’adorer ; d’aimer tout ce qui t’appartient, ta fille, ta sœur, tout ce que tu aimes ? Tu m’accables de reproches comme si je t’abandonnais pour le seul plaisir de courir le monde. Je te jure sur l’honneur et sur l’amour que je n’ai point demandé d’avancement, que le grand-duc m’a appelé auprès de lui sans que je me doutasse qu’il en eût la moindre idée, qu’enfin j’ai vu s’éloigner avec un profond chagrin le jour qui devait nous réunir. Te dirai-je tout ? J’ai failli refuser, me sentant sans courage devant un nouveau retard à mon retour près de toi. Mais, chère femme, aurais-je rempli mon devoir envers toi, envers ma mère, qui a sacrifié son aisance à ma carrière militaire, envers nos enfants, nos trois enfants[28], qui auront bientôt besoin des ressources et de la considération de leur père, si j’avais rejeté la fortune qui venait d’elle-même me chercher ! Mon ambition ! dis-tu. Moi, de l’ambition ! Si j’étais moins triste, tu me ferais rire avec ce mot-là. Ah ! je n’en ai qu’une depuis que je te connais, c’est de réparer envers toi les injustices de la société et de la destinée, c’est de t’assurer une existence honorable et de te mettre à l’abri du malheur si un boulet me rencontre sur le champ de bataille. Ne te dois-je donc pas cela à toi qui as supporté si longtemps ma mauvaise fortune et quitté un palais pour une mansarde par amour pour moi ! Juge un peu mieux de moi, ma Sophie, juges-en d’après toi-même ; non, il n’est pas un instant dans ma vie où je ne pense à toi. Il n’est rien qui vaille pour moi la modeste chambre de ma chère femme. C’est là le sanctuaire de mon bonheur. Rien ne peut valoir à mes yeux ses jolis cheveux noirs, ses yeux si beaux, ses dents si blanches, sa taille si gracieuse, sa robe de percale, ses jolis pieds, ses petits souliers de prunelle. Je suis amoureux de tout cela comme le premier jour, et je ne désire rien de plus au monde. Mais pour posséder ce bonheur en toute sécurité, pour n’avoir point à lutter contre la misère avec des enfants, il faut faire au présent quelques sacrifices. Tu dis que nous serons moins heureux dans un palais que dans notre petit grenier ; qu’à la paix le prince sera fait roi, et que nous serons obligés d’aller habiter ses États, où nous n’aurons plus notre obscurité, notre tête-à-tête, notre chère liberté de Paris. Il est bien probable que le prince sera roi en effet, et qu’il nous emmènera avec lui. Mais je nie que nous puissions n’être pas heureux là où nous serons ensemble, ni que rien puisse gêner désormais un amour que le mariage a consacré. Que tu es bête, ma pauvre femme, de croire que je t’aimerai moins parce que je vivrai dans le luxe et la dorure ! Et que tu es gentille en même temps de mépriser tout cela ! Mais, moi aussi, je déteste les grandeurs et les vanités, et l’ennui de ces plaisirs-là me ronge quand j’y suis. Tu le sais bien. Tu sais bien avec quel empressement je m’y dérobe pour être tranquille avec toi dans un petit coin. C’est pour mon petit coin que je travaille, que je me bats, que j’accepte une récompense et que j’aspire à avoir un régiment, parce qu’alors tu ne me quitteras plus et que nous aurons un intérieur à nous, aussi tranquille, aussi simple, aussi intime que nous le souhaitons. Et puis, quand je mettrais un peu d’amour-propre à te montrer quelquefois heureuse et brillante à mon bras, pour te venger des sots dédains de certaines gens à qui notre petit ménage faisait tant de pitié, où serait le mal ? Je serai fier, je l’avoue, d’avoir été, moi seul, l’artisan de notre fortune et de n’avoir dû qu’à mon courage, à mon amour pour la patrie, ce que d’autres n’ont dû qu’à la faveur, à l’intrigue ou à la chimère de la naissance. J’en sais qui sont quelque chose grâce au nom ou à la galanterie de leurs femmes. Ma femme, à moi, aura d’autres titres : son amour fidèle et le mérite de son époux.

Voilà la belle saison revenue. Que fais-tu, chère amie ? Ah ! que l’aspect d’une belle prairie ou d’un bois prêt à verdir remplit mon âme de souvenirs tristes et délicieux ! Aux bords du Rhin, l’année dernière, quels doux moments je passais auprès de toi ! Trop courts instants de bonheur, de combien de regrets vous êtes suivis ! À Marienwerder je me suis trouvé aux bords de la Vistule, seul, en proie à mes chagrins, le cœur dévoré de tristesse et d’inquiétude, je voyais tout renaître dans la nature, et mon âme était fermée au sentiment du bonheur. J’étais dans un endroit pareil à celui où tu avais si peur, près de Coblentz, où nous nous assîmes sur l’herbe et où je te pressais sur mon cœur pour te rassurer : je me suis senti tout embrasé de ton souvenir, j’errais comme un fou, je te cherchais, je t’appelais en vain. Je me suis enfin assis fatigué et brisé de douleur, et au lieu de ma Sophie, je n’ai trouvé sur ces tristes rivages que la solitude, l’inquiétude et la jalousie. Oui, la jalousie, je l’avoue ; moi aussi, de loin, je suis obsédé de fantômes, mais je ne t’en parle pas, de peur de t’offenser ; hélas ! quand la fatigue des marches et le bruit des batailles cessent un instant pour moi, je suis la proie de mille tourments, toutes les furies de la passion viennent m’obséder. J’éprouve toutes les angoisses, toutes les faiblesses de l’amour. Oh ! oui, chère femme, je t’aime comme le premier jour. Ah ! que nos enfants te parlent de moi sans cesse. Ne te promène qu’avec eux. Qu’ils te retracent à toute heure nos serments et notre union. Parle-leur de moi aussi. Je ne vis que pour toi, pour eux et pour ma mère.

Ici le printemps et le lieu que nous occupons me rappellent le Fayel. Mais, hélas ! Boulogne est bien loin, et ce triste château me laisse tout entier à mes regrets. En y arrivant je l’ai trouvé absolument désert, tout le monde était parti avec le prince pour Elbing, où s’est passée la fameuse revue de l’empereur. Le prince commandait et m’a fait courir de la belle manière. Adieu, chère femme. On parle beaucoup de la paix, rien n’annonce la reprise des hostilités. Ah ! quand serai-je près de toi ! Je te presse mille fois dans mes bras avec tous nos enfants ; pense à ton mari, à ton amant.

MAURICE.

 

Que mon Aurore est gentille de penser à moi et de savoir déjà t’en parler !

 

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Après avoir suivi la marche de la division Dupont, suivons celle de Murat, puisque c’est l’histoire de mon père, dans cette courte et brillante campagne. – Au mois de mai 1807, Murat était à la tête de dix-huit mille cavaliers, montés sur les plus beaux chevaux de l’Allemagne et parfaitement exercés. Napoléon, voulant voir ce corps de cavalerie tout entier, le passa en revue dans les plaines d’Elbing. « Ces dix-huit mille cavaliers, masse énorme mue par un seul chef, le prince Murat, avaient manœuvré devant lui pendant une journée, et tellement ébloui sa vue, si habituée pourtant aux grandes armées, qu’écrivant, une heure après, à ses ministres, il n’avait pu s’empêcher de leur vanter le beau spectacle qui venait de frapper ses yeux dans les plaines d’Elbing. »

Le général Benningsen, commandant l’armée russe, qui n’avait pas quitté ses cantonnements de Kœnigsberg depuis la démonstration faite par les corps de Soult et Bernadotte, se décida à prendre l’initiative du mouvement. Le 5 juin 1807, l’armée russe attaqua assez vivement le corps du maréchal Ney, qui se trouvait au sommet de l’angle décrit par l’Alle et la Passarge, sur les rives desquelles était campée l’armée française, et la força de battre en retraite devant des forces très supérieures. Mais l’empereur avait prévu cette éventualité, et Saalfeld, situé un peu en arrière du corps de Ney et au centre de l’angle formé par les cantonnements, avait été indiqué comme premier point de concentration en cas d’attaque. Aux premiers coups de canon tous les corps s’étaient mis en marche pour prendre leur position autour de Saalfeld.

Benningsen s’aperçut des dispositions formidables de l’armée française, et, s’arrêtant tout à coup devant le corps de Ney qui reculait en bon ordre, cédant le terrain pas à pas, il passa de l’offensive à la défensive et se retrancha à Heilsberg. L’empereur l’y suivit, le prince Murat et le maréchal Soult arrivèrent les premiers devant les redoutes ennemies et engagèrent l’action avant l’arrivée de Napoléon et du reste de l’armée. Les divisions Carra-Saint-Cyr et Saint-Hilaire, du corps du maréchal Soult, résistèrent bravement au feu terrible des redoutes, et permirent à la cavalerie de Murat, harassée de fatigue et un moment ébranlée par le choc des vingt-cinq escadrons du général Uwarow, de se reformer et de reprendre l’avantage. Ces braves, secondés par la troisième division du maréchal Soult et par l’infanterie de la jeune garde, que Napoléon avait fait avancer rapidement sous le commandement du général Savary, soutinrent jusqu’au soir cette lutte inégale, dans laquelle trente mille Français combattaient à découvert contre quatre-vingt-dix mille Russes abrités par de forts retranchements. Le général Benningsen ne jugea pas convenable, après cette tentative, d’attendre une attaque générale de toute l’armée française ; il ordonna la retraite.

Napoléon persista dans son dessein de suivre pas à pas l’armée ennemie, afin d’attendre une occasion favorable d’attaquer, et, pendant ce temps, de faire couper la retraite sur Kœnigsberg, dernier asile du roi de Prusse, et qui renfermait tous les magasins des armées ennemies.

Ce fut Murat qui fut chargé de ce soin avec une partie de sa cavalerie. Napoléon le fit appuyer par les corps des maréchaux Soult et Davoust, formant l’aile gauche de l’armée. Soult arriva jusque sous les murs de Kœnigsberg ; Murat et Davoust durent se rapprocher de Friedland, pour écraser les Russes par un dernier effort dans le cas où la bataille eût duré plus d’un jour ; mais leur concours fut inutile. L’armée russe, acculée dans le coude formé par la rivière l’Alle, en avant de Friedland, fut enveloppée, coupée, refoulée dans la rivière, et presque entièrement détruite. Ce fut le dernier acte de la campagne de 1807.

 

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Au mois de juin de la même année, mon père accompagna Murat, qui lui-même accompagnait Napoléon à la fameuse conférence du radeau de Tilsitt. De retour en France au mois de juillet, mon père ne tarda pas à repartir pour l’Italie avec Murat et l’empereur, qui allait là faire des rois et des princes nouveaux. « Ses malheureuses préoccupations dynastiques allaient altérer la grandeur de ses combinaisons. Il ne changeait rien assurément à son système politique. Mais en politique on doit aussi tenir compte des impressions du public, et le public ne voyait que le trafic des couronnes au profit d’une famille[29].

« L’empereur, parti le 16 novembre de Paris, était à Milan le 21. Des fêtes brillantes lui furent données. La cour de Bavière y assista. Eugène fut créé prince de Venise et appelé à la succession du royaume d’Italie, au défaut de la descendance masculine impériale.

« Après quelques jours passés à Milan, l’empereur se rendit à Venise, et son séjour y fut marqué par des fêtes qui rappelèrent les belles années de l’opulente République. Les régates ou courses de gondoles se firent avec une royale magnificence. Le grand canal était couvert de barques décorées avec la plus grande élégance, transformées en fabriques, représentant des temples, des kiosques, des chaumières de différents pays, et conduites par des gondoliers vêtus de costumes analogues. Il n’y eut pas un noble Vénitien qui ne dépensât dans ces fêtes une année de son revenu.

« Le roi Joseph, appelé à Venise, y passa six jours avec Napoléon. Dans leurs conférences, ils s’entretinrent des chances que pourraient amener les questions qui divisaient la maison régnante d’Espagne, mais rien à cet égard ne fut définitivement arrêté.

« Parti de Venise le 8 décembre, l’empereur était le 11 à Mantoue. Il y fut rejoint par Lucien. Depuis 1804, Lucien s’était séparé de son frère, non pas, ainsi qu’on le prétendait, pour des dissentiments politiques, mais parce qu’il avait contracté un mariage qui ne s’accordait pas avec les calculs dynastiques de Napoléon. Retiré dans les États romains, il y vivait riche et considéré. Joseph, désirant vivement une réconciliation, avait ménagé l’entrevue de Mantoue. Elle fut des deux parts très affectueuse, mais elle devait nécessairement ramener la question qui avait causé la rupture. Napoléon fit les offres les plus brillantes pour obtenir un divorce. Le trône de Naples ou de Portugal pour Lucien, le mariage de sa fille aînée avec le prince des Asturies, le duché de Parme pour sa femme, rien ne put ébranler Lucien : fidèle à ses affections, il préféra le bonheur domestique aux brillantes déceptions du trône. Napoléon fut inflexible dans sa politique, Lucien opiniâtre dans ses devoirs. Ils se séparèrent, attendris tous deux, mais sans se faire de concessions.

« L’empereur revint le 15 à Milan, en partit le 24, et arrivant au coucher du soleil à Alexandrie, il vit toute la plaine de Marengo éclairée par des flambeaux allumés sur son passage. Après avoir visité les immenses travaux de fortifications qui faisaient d’Alexandrie la place la plus forte de l’Europe, il se dirigea rapidement vers le mont Cenis, qu’il gagna le 29, et fut de retour aux Tuileries le 1er janvier 1808. Toutes ses pensées se tournèrent alors vers l’Espagne[30]. »

Voici les deux avant-dernières lettres de mon père qui soient entre mes mains. Elles sont contemporaines de cet épisode de la vie impériale.

 

Venise, 29 septembre 1807.

Après avoir affronté tous les précipices de la Savoie et du mont Cenis, j’ai été culbuté dans un fossé bourbeux du Piémont, par la nuit la plus noire et la plus détestable, et de plus au milieu d’un bois, coupe-gorge fameux, où la veille on avait assassiné et volé un marchand de Turin. Le sabre d’une main et le pistolet de l’autre, nous avons fait sentinelle jusqu’à ce qu’il nous soit arrivé main-forte pour nous remettre sur pied, c’est-à-dire pendant trois heures. Bientôt les chevaux nous ont manqué : ensuite les chemins sont devenus affreux. Arrivés au bord de la mer, le vent s’est élevé contre nous, et nous avons pensé chavirer dans la lagune. Enfin nous voici dans Venise la belle, où je n’ai encore vu que de l’eau fort laide dans les rues et bu que de fort mauvais vin à la table de Duroc. Depuis Paris voici la première nuit que je vais passer dans mon lit. L’empereur ne passera que huit jours ici. Je n’ai pas le temps de t’en dire davantage. Je t’aime, tu es ma vie, mon âme, mon Dieu, mon tout.

 

Milan, 11 décembre 1807.

Cette date doit te dire, chère amie, que je pense à toi doublement s’il est possible, puisque je suis dans un lieu si plein des souvenirs de notre amour, de mes douleurs, de mes tourments et de mes joies. Ah ! que d’émotions j’ai éprouvées en parcourant les jardins voisins du cours. Elles n’étaient pas toutes agréables, mais ce qui les domine toutes, c’est mon amour pour toi, c’est mon impatience de me retrouver dans tes bras. Nous serons bien certainement à Paris à la fin du mois. Il est impossible de s’ennuyer plus que je ne fais ici : j’ai des fêtes et des cérémonies par-dessus la tête. Tous mes camarades en disent presque autant, encore n’ont-ils pas d’aussi puissants motifs que moi pour désirer d’en finir avec toutes ces comédies. L’air est appesanti pour moi de grandeurs, de dignités, de roideur et d’ennui. Le prince est malade, et par cette raison nous devancerons, j’espère, le retour de l’empereur, et je vais bientôt te retrouver, toujours mon ange, mon diable et ma divinité. Si je ne trouve pas de lettre de toi à Turin, je te tirerai tes petites oreilles.

Adieu, et mille tendres baisers à toi, à notre Aurore et à ma mère. Je t’écrirai de Turin.

 

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J’ai cru pouvoir mettre sous les yeux du lecteur une très rapide analyse des événements de la guerre et de l’histoire, puisque là seulement je pouvais suivre mon père, à défaut de lettres plus suivies et plus détaillées. Je n’abuserai pas plus longtemps de ce moyen de combler les lacunes qui se rencontrent dans sa vie. Et d’ailleurs, cette vie si pure et si généreuse touche à sa fin ; je n’aurai plus de lui qu’une affreuse catastrophe à raconter. Désormais je vais être guidée par mes propres souvenirs, et comme je n’ai pas la prétention d’écrire l’histoire de mon temps en dehors de la mienne propre, je ne dirai de la campagne d’Espagne que ce que j’en ai vu par mes yeux, à une époque où les objets extérieurs, étranges et incompréhensibles pour moi, commençaient à me frapper comme des tableaux mystérieux. On me permettra de rétrograder un peu, et de prendre ma vie au moment où je commence à la sentir.

XI

Premiers souvenirs. – Premières prières. – L’œuf d’argent des enfants. – Le père Noël. – Le système de J.-J. Rousseau. – Le bois de lauriers. – Polichinelle et le réverbère. – Les romans entre quatre chaises. – Jeux militaires. – Chaillot. – Clotilde. – L’empereur. – Les papillons et les fils de la Vierge. – Le roi de Rome. – Le flageolet.

Il faut croire que la vie est une bien bonne chose en elle-même, puisque les commencements en sont si doux, et l’enfance un âge si heureux. Il n’est pas un de nous qui ne se rappelle cet âge d’or comme un rêve évanoui, auquel rien ne saurait être comparé dans la suite. Je dis un rêve, en pensant à ces premières années où nos souvenirs flottent incertains et ne ressaisissent que quelques impressions isolées dans un vague ensemble. On ne saurait dire pourquoi un charme puissant s’attache pour chacun de nous à ces éclairs du souvenir insignifiants pour les autres.

La mémoire est une faculté qui varie selon les individus, et qui n’étant complète chez aucun, offre mille inconséquences. Chez moi, comme chez beaucoup d’autres personnes, elle est extraordinairement développée sur certains points, extraordinairement infirme sur certains autres. Je ne me rappelle qu’avec effort les petits événements de la veille, et la plupart des détails m’échappent même pour toujours. Mais quand je regarde un peu loin derrière moi mes souvenirs remontent à un âge où la plupart des autres individus ne peuvent rien retrouver dans leur passé. Cela tient-il essentiellement à la nature de cette faculté en moi, ou à une certaine précocité dans le sentiment de la vie ?

Peut-être sommes-nous doués tous à peu près également sous ce rapport, et peut-être n’avons-nous la notion nette ou confuse des choses passées qu’en raison du plus ou moins d’émotion qu’elles nous ont causé ? Certaines préoccupations intérieures nous rendent presque indifférents à des faits qui ébranlent le monde autour de nous. Il arrive aussi que nous nous rappelons mal ce que nous avons peu compris. L’oubli n’est peut-être que de l’inintelligence ou de l’inattention.

Quoi qu’il en soit, voici le premier souvenir de ma vie, et il date de loin. J’avais deux ans, une bonne me laissa tomber de ses bras sur l’angle d’une cheminée, j’eus peur et je fus blessée au front. Cette commotion, cet ébranlement du système nerveux ouvrirent mon esprit au sentiment de la vie, et je vis nettement, je vois encore, le marbre rougeâtre de la cheminée, mon sang qui coulait, la figure égarée de ma bonne. Je me rappelle distinctement aussi la visite du médecin, les sangsues qu’on me mit derrière l’oreille, l’inquiétude de ma mère, et la bonne congédiée pour cause d’ivrognerie. Nous quittâmes la maison, et je ne sais où elle était située ; je n’y suis jamais retournée depuis ; mais si elle existe encore, il me semble que je m’y reconnaîtrais.

Il n’est donc pas étonnant que je me rappelle parfaitement l’appartement que nous occupions rue Grange-Batelière un an plus tard. De là datent mes souvenirs précis et presque sans interruption. Mais depuis l’accident de la cheminée jusqu’à l’âge de trois ans, je ne me retrace qu’une suite indéterminée d’heures passées dans mon petit lit sans dormir, et remplies de la contemplation de quelque pli de rideau ou de quelque fleur au papier des chambres ; je me souviens aussi que le vol des mouches et leur bourdonnement m’occupaient beaucoup, et que je voyais souvent les objets doubles, circonstance qu’il m’est impossible d’expliquer, et que plusieurs personnes m’ont dit avoir éprouvée aussi dans la première enfance. C’est surtout la flamme des bougies qui prenait cet aspect devant mes yeux, et je me rendais compte de l’illusion sans pouvoir m’y soustraire. Il me semble même que cette illusion était un des pâles amusements de ma captivité dans le berceau et cette vie du berceau m’apparaît extraordinairement longue et plongée dans un mol ennui.

Ma mère s’occupa de fort bonne heure de me développer, et mon cerveau ne fit aucune résistance, mais il ne devança rien ; il eût pu être très tardif si on l’eût laissé tranquille. Je marchais à dix mois, je parlai assez tard, mais une fois que j’eus commencé à dire quelques mots, j’appris tous les mots très vite, et à quatre ans je savais très bien lire, ainsi que ma cousine Clotilde, qui fut enseignée comme moi par nos deux mères alternativement. On nous apprenait aussi des prières, et je me souviens que je les récitais sans broncher d’un bout à l’autre et sans y rien comprendre, excepté ces mots qu’on nous faisait dire quand nous avions la tête sur le même oreiller : « Mon dieu, je vous donne mon cœur. » Je ne sais pourquoi je comprenais cela plus que le reste, car il y a beaucoup de métaphysique dans ce peu de paroles, mais, enfin, je le comprenais, et c’était le seul endroit de ma prière où j’eusse une idée de Dieu et de moi-même.

Quant au Pater, au Credo et à l’Ave Maria, que je savais très bien en français, excepté donnez-nous notre pain de chaque jour, j’aurais aussi bien pu les réciter en latin comme un perroquet, ils n’eussent pas été plus inintelligibles pour moi.

On nous exerçait aussi à apprendre par cœur les fables de La Fontaine, et je les sus presque toutes, que c’était encore lettres closes pour moi. J’étais si lasse de les réciter que je fis, je crois, tout mon possible pour ne les comprendre que fort tard, et ce ne fut que vers l’âge de quinze ou seize ans que je m’aperçus de leur beauté.

On avait l’habitude autrefois de remplir la mémoire des enfants d’une foule de richesses au-dessus de leur portée. Ce n’est pas le petit travail qu’on leur impose que je blâme. Rousseau, en le retranchant tout à fait dans l’Émile, risque de laisser le cerveau de son élève s’épaissir au point de n’être plus capable d’apprendre ce qu’il lui réserve pour un âge avancé. Il est bon d’habituer l’enfance d’aussi bonne heure que possible à un exercice modéré mais quotidien des diverses facultés de l’esprit. Mais on se hâte trop de lui servir des choses exquises. Il n’existe point de littérature à l’usage des petits enfants. Tous les jolis vers qu’on a faits en leur honneur sont maniérés et farcis de mots qui ne sont point de leur vocabulaire. Il n’y a guère que les chansons des berceuses qui parlent réellement à leur imagination. Les premiers vers que j’aie entendus sont ceux-ci, que tout le monde connaît sans doute, et que ma mère me chantait de la voix la plus fraîche et la plus douce qui se puisse entendre :

 

Allons dans la grange

Voir la poule blanche

Qui pond un bel œuf d’argent

Pour ce cher petit enfant.

 

La rime n’est pas riche, mais je n’y tenais guère, et j’étais vivement impressionnée par cette poule blanche et par cet œuf d’argent que l’on me promettait tous les soirs, et que je ne songeais jamais à demander le lendemain matin. La promesse revenait toujours, et l’espérance naïve revenait avec elle. Ami lecteur, t’en souviens-tu ? Car à toi aussi, pendant des années, on a promis cet œuf merveilleux qui n’éveillait pas ta cupidité, mais qui te semblait, de la part de la bonne poule, le présent le plus poétique et le plus gracieux. Et qu’aurais-tu fait de l’œuf d’argent si on te l’eût donné ? Tes mains débiles n’eussent pu le porter, et ton humeur inquiète et changeante se fût bientôt lassée de ce jouet insipide. Qu’est-ce qu’un œuf, qu’est-ce qu’un jouet qui ne se casse point ? mais l’imagination fait de rien quelque chose, c’est sa nature, et l’histoire de cet œuf d’argent est peut-être celle de tous les biens matériels qui éveillent notre convoitise. Le désir est beaucoup, la possession peu de chose.

Ma mère me chantait aussi une chanson de ce genre la veille de Noël ; mais comme cela ne revenait qu’une fois l’an, je ne me la rappelle pas. Ce que je n’ai pas oublié, c’est la croyance absolue que j’avais à la descente par le tuyau de la cheminée du petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche, qui, à l’heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier un cadeau que j’y trouvais à mon réveil. Minuit ! cette heure fantastique que les enfants ne connaissent pas et qu’on leur montre comme le terme impossible de leur veillée ! Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m’endormir avant l’apparition du petit vieux ! J’avais à la fois grande envie et grand’peur de le voir : mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain, mon premier regard était pour mon soulier, au bord de l’âtre. Quelle émotion me causait l’enveloppe de papier blanc, car le père Noël était d’une propreté extrême, et ne manquait jamais d’empaqueter soigneusement son offrande. Je courais pieds nus m’emparer de mon trésor. Ce n’était jamais un don bien magnifique car nous n’étions pas riches. C’était un petit gâteau, une orange, ou tout simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux que j’osais à peine le manger. L’imagination jouait encore là son rôle, et c’est toute la vie de l’enfant.

Je n’approuve pas du tout Rousseau de vouloir supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. La raison et l’incrédulité viennent bien assez vite d’elles-mêmes. Je me rappelle fort bien la première année où le doute m’est venu sur l’existence réelle du père Noël. J’avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres fois, et j’éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme à barbe blanche. J’ai vu mon fils y croire plus longtemps ; les garçons sont plus simples que les petites filles. Comme moi, il faisait de grands efforts pour veiller jusqu’à minuit. Comme moi, il n’y réussissait pas, et comme moi, il trouvait, au jour, le gâteau merveilleusement pétri dans les cuisines du paradis ; mais, pour lui aussi, la première année où il douta fut la dernière de la visite du bonhomme. Il faut servir aux enfants les mets qui conviennent à leur âge et ne rien devancer. Tant qu’ils ont besoin du merveilleux, il faut leur en donner. Quand ils commencent à s’en dégoûter, il faut bien se garder de prolonger l’erreur et d’entraver le progrès naturel de leur raison.

Retrancher le merveilleux de la vie de l’enfant, c’est procéder contre les lois mêmes de la nature. L’enfance n’est-elle pas chez l’homme un état mystérieux et plein de prodiges inexpliqués ? D’où vient l’enfant ? Avant de se former dans le sein de sa mère, n’avait-il pas une existence quelconque dans le sein impénétrable de la Divinité ? La parcelle de vie qui l’anime ne vient-elle pas du monde inconnu où elle doit retourner ? Ce développement si rapide de l’âme humaine dans nos premières années, ce passage étrange d’un état qui ressemble au chaos à un état de compréhension et de sociabilité, ces premières notions du langage, ce travail incompréhensible de l’esprit qui apprend à donner un nom, non pas seulement aux objets extérieurs, mais à l’action, à la pensée, au sentiment, tout cela tient au miracle de la vie, et je ne sache pas que personne l’ait expliqué. J’ai toujours été émerveillée du premier verbe que j’ai entendu prononcer aux petits enfants. Je comprends que le substantif leur soit enseigné, mais les verbes, et surtout ceux qui expriment les affections ! La première fois qu’un enfant sait dire à sa mère qu’il l’aime, par exemple, n’est-ce pas comme une révélation supérieure qu’il reçoit et qu’il exprime ? Le monde extérieur où flotte cet esprit en travail ne peut lui avoir donné encore aucune notion distincte des fonctions de l’âme. Jusque-là il n’a vécu que par les besoins, et l’éclosion de son intelligence ne s’est faite que par les sens ; il voit, il veut toucher, goûter, et tous ces objets extérieurs dont pour la plupart il ignore l’usage et ne peut comprendre ni la cause ni l’effet, doivent passer d’abord devant lui comme une vision énigmatique. Là commence le travail intérieur. L’imagination se remplit de ces objets ; l’enfant rêve dans le sommeil, et il rêve aussi sans doute quand il ne dort pas. Du moins, il ne sait pas, pendant longtemps, la différence de l’état de veille à l’état de sommeil. Qui peut dire pourquoi un objet nouveau l’égaye ou l’effraye ? Qui lui inspire la notion vague du beau et du laid ? Une fleur, un petit oiseau ne lui font jamais peur, un masque difforme, un animal bruyant l’épouvantent. Il faut donc qu’en frappant ses sens cet objet de sympathie ou de répulsion révèle à son entendement quelque idée de confiance ou de terreur qu’on n’a pu lui enseigner ; car cet attrait ou cette répugnance se manifestent déjà chez l’enfant qui n’entend pas encore le langage humain. Il y a donc chez lui quelque chose d’antérieur à toutes les notions que l’éducation peut lui donner, et c’est là le mystère qui tient à l’essence de la vie dans l’homme.

L’enfant vit tout naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend pas service en hâtant sans ménagement et sans discernement l’appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu’il la cherche lui-même et qu’il l’établisse à sa manière durant la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement, et, par suite, à la moralité de son âme.

Ainsi on aura beau chercher quelle première notion de la Divinité on pourra donner aux enfants, on n’en trouvera pas une meilleure pour eux que l’existence de ce vieux bon Dieu qui est au ciel, et qui voit tout ce qui se fait sur la terre. Plus tard il sera temps de leur faire comprendre que Dieu est l’être infini, sans figure idolâtrique, et que le ciel n’est pas plus la voûte bleue qui nous enveloppe que la terre où nous vivons et que le sanctuaire même de notre pensée. Mais à quoi bon essayer de faire percer le symbole à l’enfant, pour qui tout symbole est une réalité ? Cet éther infini, cet abîme de la création, ce ciel enfin où gravitent les mondes, l’enfant le voit plus beau et plus grand que nos définitions ne l’étendraient dans sa pensée, et nous le rendrions plus fou que sage si nous voulions lui faire concevoir la mécanique de l’univers, alors que le sentiment de la beauté de l’univers lui suffit.

La vie de l’individu n’est-elle pas le résumé de la vie collective ? Quiconque observe le développement de l’enfant, le passage à l’adolescence, à la virilité, et toutes nos transformations jusqu’à l’âge mûr, assiste à l’histoire abrégée de la race humaine, laquelle a eu aussi son enfance, son adolescence, sa jeunesse et sa virilité. Eh bien, qu’on se reporte aux temps primitifs de l’humanité, on y voit toutes les notions humaines prendre la forme du merveilleux, et l’histoire, la science naissante, la philosophie et la religion écrites en symboles que la raison moderne traduit ou interprète. La poésie, la fable même sont la vérité, la réalité relatives de ces temps primitifs. Il est donc dans la loi éternelle que l’homme ait sa véritable enfance, comme l’humanité a eu la sienne, comme l’ont encore les populations que notre civilisation n’a fait qu’effleurer. Le sauvage vit dans le merveilleux : ce n’est ni un idiot, ni un fou, ni une brute, c’est un poète et un enfant. Il ne procède que par poèmes et par chants comme nos anciens, à qui le vers semblait être plus naturel que la prose, et l’ode que le discours.

L’enfance est donc l’âge des chansons, et on ne saurait trop lui en donner. La fable, qui n’est qu’un symbole, est la meilleure forme pour introduire en lui le sentiment du beau et du poétique, qui est la première manifestation du bon et du vrai.

Les fables de La Fontaine sont trop fortes et trop profondes pour le premier âge. Elles sont pleines d’excellentes leçons de morale, mais il ne faudrait pas de formules de morale au premier âge ; c’est l’engager dans un labyrinthe d’idées où il s’égare, parce que toute morale implique une idée de société, et que l’enfant ne peut se faire aucune idée de la société. J’aime mieux pour lui les notions religieuses sous forme de poésie et de sentiment. Quand ma mère me disait qu’en lui désobéissant je faisais pleurer la sainte Vierge et les anges dans le ciel, mon imagination était vivement frappée. Ces êtres merveilleux et toutes ces larmes provoquaient en moi une terreur et une tendresse infinies. L’idée de leur existence m’effrayait, et tout aussitôt l’idée de leur douleur me pénétrait de regret et d’affection.

En somme, je veux qu’on donne du merveilleux à l’enfant tant qu’il l’aime et le cherche, et qu’on le lui laisse perdre de lui-même sans prolonger systématiquement son erreur dès que le merveilleux n’étant plus son aliment naturel, il s’en dégoûte, et vous avertit par ses questions et ses doutes qu’il veut entrer dans le monde de la réalité.

Ni Clotilde ni moi n’avons gardé aucun souvenir du plus ou moins de peine que nous eûmes pour apprendre à lire. Nos mères nous ont dit depuis qu’elles en avaient eu fort peu à nous enseigner ; seulement elles signalaient un fait d’entêtement fort ingénu de ma part. Un jour que je n’étais pas disposée à recevoir ma leçon d’alphabet, j’avais répondu à ma mère : – « Je sais bien dire A, mais je ne sais pas dire B. » Il paraît que ma résistance dura fort longtemps ; je nommais toutes les lettres excepté la seconde, et quand on me demandait pourquoi je la passais sous silence, je répondais imperturbablement : « C’est que je ne connais pas le B. »

Le second souvenir que je me retrace de moi-même, et qu’à coup sûr, vu son peu d’importance, personne n’eût songé à me rappeler, c’est la robe et le voile blanc que porta la fille aînée du vitrier le jour de sa première communion. J’avais alors environ trois ans et demi ; nous étions dans la rue Grange-Batelière, au troisième, et le vitrier, qui occupait une boutique en bas, avait plusieurs filles qui venaient jouer avec ma sœur et avec moi. Je ne sais plus leurs noms et ne me rappelle spécialement que l’aînée, dont l’habit blanc me parut la plus belle chose du monde. Je ne pouvais me lasser de l’admirer, et ma mère ayant dit tout d’un coup que son blanc était tout jaune et qu’elle était fort mal arrangée, cela me fit une peine étrange. Il me sembla qu’on me causait un vif chagrin en me dégoûtant de l’objet de mon admiration.

Je me souviens qu’une autre fois, comme nous dansions une ronde, cette même enfant chanta :

 

Nous n’irons plus au bois,

Les lauriers sont coupés.

 

Je n’avais jamais été dans les bois, que je sache, et peut-être n’avais-je jamais vu de lauriers. Mais apparemment je savais ce que c’était, car ces deux petits vers me firent beaucoup rêver. Je me retirai de la danse pour y penser, et je tombai dans une grande mélancolie. Je ne voulus faire part à personne de ma préoccupation, mais j’aurais volontiers pleuré, tant je me sentais triste et privée de ce charmant bois de lauriers où je n’étais entrée en rêve que pour en être aussitôt dépossédée. Explique qui pourra les singularités de l’enfance, mais celle-là fut si marquée chez moi, que je n’en ai jamais perdu l’impression mystérieuse. Toutes les fois qu’on me chanta cette ronde, je sentis la même tristesse me gagner, et je ne l’ai jamais entendu chanter depuis par des enfants sans me retrouver dans la même disposition de regret et de mélancolie. Je vois toujours ce bois avant qu’on y eût porté la cognée, et, dans la réalité, je n’en ai jamais vu d’aussi beau ; je le vois jonché de ses lauriers fraîchement coupés et il me semble que j’en veux toujours aux Vandales qui m’en ont bannie pour jamais. Quelle était donc l’idée du poète naïf qui commençait ainsi la plus naïve des danses ?

Je me rappelle aussi la jolie ronde de Giroflée, girofla, que tous les enfants connaissent, et où il est question encore d’un bois mystérieux où l’on va seulette, et où l’on rencontre le roi, la reine, le diable et l’amour, êtres également fantastiques pour les enfants. Je ne me souviens pas d’avoir eu peur du diable. Je pense que je n’y croyais pas et qu’on m’empêchait d’y croire, car j’avais l’imagination très impressionnable et je m’effrayais facilement.

On me fit présent, une fois, d’un superbe polichinelle, tout brillant d’or et d’écarlate. J’en eus peur d’abord, surtout à cause de ma poupée, que je chérissais tendrement et que je me figurais en grand danger auprès de ce petit monstre. Je la serrai précieusement dans l’armoire, et je consentis à jouer avec polichinelle ; ses yeux d’émail qui tournaient dans leurs orbites au moyen d’un ressort, le plaçaient pour moi dans une sorte de milieu entre le carton et la vie. Au moment de me coucher, on voulut le serrer dans l’armoire auprès de la poupée, mais je ne voulus jamais y consentir, et on céda à ma fantaisie, qui était de le laisser dormir sur le poêle : car il y avait un petit poêle dans notre chambre, qui était plus que modeste, et dont je vois encore les panneaux peints à la colle et la forme en carré long. Un détail que je me rappelle aussi, bien que depuis l’âge de quatre ans je ne sois jamais rentrée dans cet appartement, c’est que l’alcôve était un cabinet fermé par des portes à grillage de laiton sur un fond de toile verte. Sauf une antichambre qui servait de salle à manger et une petite cuisine, il n’y avait pas d’autres pièces que cette chambre à coucher, qui servait de salon pendant le jour. Mon petit lit était placé le soir en dehors de l’alcôve, et quand ma sœur, qui était alors en pension, couchait à la maison, on lui arrangeait un canapé à côté de moi. C’était un canapé vert en velours d’Utrecht. Tout cela m’est encore présent, quoiqu’il ne me soit rien arrivé de remarquable dans cet appartement : mais il faut croire que mon esprit s’y ouvrait à un travail soutenu sur lui-même, car il me semble que tous ces objets sont remplis de mes rêveries, et que je les ai usés à force de les voir. J’avais un amusement particulier avant de m’endormir, c’était de promener mes doigts sur le réseau de laiton de la porte de l’alcôve qui se trouvait à côté de mon lit. Le petit son que j’en tirais me paraissait une musique céleste, et j’entendais ma mère dire : « Voilà Aurore qui joue du grillage. »

Je reviens à mon polichinelle qui reposait sur le poêle, étendu sur le dos et regardant le plafond avec ses yeux vitreux et son méchant rire. Je ne le voyais plus, mais, dans mon imagination, je le voyais encore, et je m’endormis très préoccupée du genre d’existence de ce vilain être qui riait toujours et qui pouvait me suivre des yeux dans tous les coins de la chambre. La nuit, je fis un rêve épouvantable : polichinelle s’était levé, sa bosse de devant, revêtue d’un gilet de paillon rouge, avait pris feu sur le poêle, et il courait partout, poursuivant tantôt moi, tantôt ma poupée qui fuyait éperdue, tandis qu’il nous atteignait par de longs jets de flamme. Je réveillai ma mère par mes cris. Ma sœur, qui dormait près de moi, s’avisa de ce qui me tourmentait et porta la polichinelle dans la cuisine, en disant que c’était une vilaine poupée pour un enfant de mon âge. Je ne le revis plus. Mais l’impression imaginaire que j’avais reçue de la brûlure me resta pendant quelque temps, et, au lieu de jouer avec le feu comme jusque-là j’en avais eu la passion, la seule vue du feu me laissa une grande terreur.

Nous allions alors à Chaillot voir ma tante Lucie, qui y avait une petite maison et un jardin. J’étais paresseuse à marcher et voulais toujours me faire porter par notre ami Pierret, pour qui, de Chaillot au boulevard, j’étais un poids assez incommode. Pour me décider à marcher le soir au retour, ma mère imagina de me dire qu’elle allait me laisser seule au milieu de la rue. C’était au coin de la rue de Chaillot et des Champs-Élysées, et il y avait une petite vieille femme qui en ce moment allumait le réverbère. Bien persuadée qu’on ne m’abandonnerait pas, je m’arrêtai, décidée à ne point marcher, et ma mère fit quelques pas avec Pierret pour voir comment je prendrais l’idée de rester seule. Mais comme la rue était à peu près déserte l’allumeuse de réverbère avait entendu notre contestation, et, se tournant vers moi, elle me dit d’une voix cassée : « Prenez garde à moi, c’est moi qui ramasse les méchantes petites filles, et je les enferme dans mon réverbère toute la nuit. »

Il semblait que le diable eût soufflé à cette bonne femme l’idée qui pouvait le plus m’effrayer. Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé une terreur pareille à ce qu’elle m’inspira. Le réverbère avec son réflecteur étincelant, prit aussitôt à mes yeux des proportions fantastiques, et je me voyais déjà enfermée dans cette prison de cristal, consumée par la flamme que faisait jaillir à volonté le polichinelle en jupons. Je courus après ma mère en poussant des cris aigus. J’entendais rire la vieille, et le grincement du réverbère qu’elle remontait me causa un frisson nerveux, comme si je me sentais élevée au-dessus de terre et pendue avec la lanterne infernale.

Quelquefois nous prenions le bord de l’eau pour aller à Chaillot. La fumée et le bruit de la pompe à feu me causaient une épouvante dont je ressens encore l’impression.

La peur est, je crois, la plus grande souffrance morale des enfants : les forcer à voir de près ou à toucher l’objet qui les effraye est un moyen de guérison que je n’approuve pas. Il faut plutôt les en éloigner et les en distraire ; car le système nerveux domine leur organisation, et quand ils ont reconnu leur erreur, ils ont éprouvé une si violente angoisse à s’y voir contraints, qu’il n’est plus temps pour eux de perdre le sentiment de la peur. Elle est devenue en eux un mal physique que leur raison est impuissante à combattre. Il en est de même des femmes nerveuses et pusillanimes. Les encourager dans leur faiblesse est un grand tort ; mais les brusquer trop en est un pire, et la contrainte provoque souvent chez elles de véritables attaques de nerfs, bien que les nerfs ne fussent pas en jeu sérieusement au commencement de l’épreuve.

Ma mère n’avait point cette cruauté : quand nous passions devant la pompe à feu, voyant que je pâlissais et ne pouvais plus me soutenir, elle me mettait dans les bras du bon Pierret. Il cachait ma tête dans sa poitrine, et j’étais rassurée par la confiance qu’il m’inspirait. Il vaut mieux trouver au mal moral un remède moral, que de forcer la nature et d’essayer d’apporter au mal physique une épreuve physique plus pénible encore.

C’est dans la rue Grange-Batelière que j’eus entre les mains un vieux abrégé de mythologie que je possède encore et qui est accompagné de grandes planches gravées, les plus comiques qui se puissent imaginer. Quand je me rappelle l’intérêt et l’admiration avec lesquels je contemplais ces images grotesques, il me semble encore les voir telles qu’elles m’apparaissaient alors. Sans lire le texte, j’appris bien vite, grâce aux images, les principales données de la fabulation antique, et cela m’intéressait prodigieusement. On me menait quelquefois aux ombres chinoises de l’éternel Séraphin et aux pièces féeriques du boulevard. Enfin ma mère et ma sœur me racontaient les contes de Perrault, et quand ils étaient épuisés, elles ne se gênaient pas pour en inventer de nouveaux qui ne me paraissaient pas les moins jolis de tous. Avec cela, on me parlait du paradis et on me régalait de ce qu’il y avait de plus frais et de plus joli dans l’allégorie catholique ; si bien que les anges et les amours, la bonne Vierge et la bonne fée, les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les saints de l’Église se confondant dans ma cervelle, y produisaient le plus étrange gâchis poétique qu’on puisse imaginer.

Ma mère avait des idées religieuses que le doute n’effleura jamais, vu qu’elle ne les examina jamais. Elle ne se mettait donc nullement en peine de me présenter comme vraies ou comme emblématiques les notions de merveilleux qu’elle me versait à pleines mains, artiste et poète qu’elle était elle-même sans le savoir, croyant dans sa religion à tout ce qui était beau et bon, rejetant tout ce qui était sombre et menaçant, et me parlant des trois Grâces et des neuf Muses avec autant de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages.

Que ce soit éducation, insufflation ou prédisposition, il est certain que l’amour du roman s’empara de moi passionnément avant que j’eusse fini d’apprendre à lire. Voici comment :

Je ne comprenais pas encore la lecture des contes de fées, les mots imprimés, même dans le style le plus élémentaire, ne m’offraient pas grand sens, et c’est par le récit que j’arrivais à comprendre ce qu’on m’avait fait lire. De mon propre mouvement, je ne lisais pas, j’étais paresseuse par nature et n’ai pu me vaincre qu’avec de grands efforts. Je ne cherchais dans les livres que les images ; mais tout ce que j’apprenais par les yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans ma petite tête, et j’y rêvais au point de perdre souvent la notion de la réalité et du milieu où je me trouvais. Comme j’avais eu longtemps la manie de jouer au poêle avec le feu, ma mère, qui n’avait pas de servante et que je vois toujours occupée à coudre, ou à soigner le pot-au-feu, ne pouvait se débarrasser de moi qu’en me retenant souvent dans la prison qu’elle m’avait inventée, à savoir, quatre chaises avec une chaufferette sans feu au milieu, pour m’asseoir quand je serais fatiguée, car nous n’avions pas le luxe d’un coussin. C’étaient des chaises garnies en paille, et je m’évertuais à les dégarnir avec mes ongles ; il faut croire qu’on les avait sacrifiées à mon usage. Je me rappelle que j’étais encore si petite, que pour me livrer à cet amusement j’étais obligée de monter sur la chaufferette ; alors je pouvais appuyer mes coudes sur les sièges, et je jouais des griffes avec une patience miraculeuse ; mais, tout en cédant ainsi au besoin d’occuper mes mains, besoin qui m’est toujours resté, je ne pensais nullement à la paille des chaises ; je composais à haute voix d’interminables contes que ma mère appelait mes romans. Je n’ai aucun souvenir de ces plaisantes compositions, ma mère m’en a parlé mille fois et longtemps avant que j’eusse la pensée d’écrire. Elle les déclarait souverainement ennuyeuses, à cause de leur longueur et du développement que je donnais aux digressions. C’est un défaut que j’ai bien conservé, à ce qu’on dit ; car, pour moi, j’avoue que je me rends peu compte de ce que je fais, et que j’ai aujourd’hui, tout comme à quatre ans, un laisser aller invincible dans ce genre de création.

Il paraît que mes histoires étaient une sorte de pastiche de tout ce dont ma petite cervelle était obsédée. Il y avait toujours un canevas dans le goût des contes de fées, et pour personnages principaux, une bonne fée, un bon prince et une belle princesse. Il y avait peu de méchants êtres, et jamais de grands malheurs. Tout s’arrangeait sous l’influence d’une pensée riante et optimiste comme l’enfance. Ce qu’il y avait de curieux, c’était la durée de ces histoires et une sorte de suite, car j’en reprenais le fil là où il avait été interrompu la veille. Peut-être ma mère, écoutant machinalement et comme malgré elle ces longues divagations, m’aidait-elle à son insu à m’y retrouver. Ma tante se souvient aussi de ces histoires et s’égaye à ce souvenir. Elle se rappelle m’avoir dit souvent : « Eh bien, Aurore, est-ce que ton prince n’est pas encore sorti de la forêt ? Ta princesse aura-t-elle bientôt fini de mettre sa robe à queue et sa couronne d’or ? — Laisse-la tranquille, disait ma mère, je ne peux travailler en repos que quand elle commence ses romans entre quatre chaises. »

Je me rappelle d’une manière plus nette l’ardeur que je prenais aux jeux qui simulaient une action véritable. J’étais maussade pour commencer. Quand ma sœur ou la fille aînée du vitrier venaient me provoquer aux jeux classiques de pied de bœuf ou de main chaude, je n’en trouvais aucun à mon gré, ou je m’en lassais vite. Mais avec ma cousine Clotilde ou les autres enfants de mon âge, j’arrivais d’emblée aux jeux qui flattaient ma fantaisie. Nous simulions des batailles, des fuites à travers ces bois qui jouaient un si grand rôle dans mon imagination. Et puis l’une de nous était perdue, les autres la cherchaient et l’appelaient. Elle était endormie sous un arbre, c’est-à-dire sous le canapé. On venait à son aide ; l’une de nous était la mère des autres ou le général, car l’impression militaire du dehors pénétrait forcément jusque dans notre nid, et plus d’une fois j’ai fait l’empereur et j’ai commandé sur le champ de bataille. On mettait en lambeaux les poupées, les bonshommes et les ménages, et il paraît que mon père avait l’imagination aussi jeune que nous, car il ne pouvait souffrir cette représentation microscopique des scènes d’horreur qu’il voyait à la guerre. Il disait à ma mère : « Je t’en prie, donne un coup de balai au champ de bataille de ces enfants ; c’est une manie, mais cela me fait mal de voir par terre ces bras, ces jambes et toutes ces guenilles rouges. »

Nous ne nous rendions pas compte de notre férocité, tant les poupées et les bonshommes souffraient patiemment le carnage. Mais en galopant sur nos coursiers imaginaires et en frappant de nos sabres invisibles les meubles et les jouets, nous nous laissions emporter à un enthousiasme qui nous donnait la fièvre. On nous reprochait nos jeux de garçons, et il est certain que ma cousine et moi nous avions l’esprit avide d’émotions viriles. Je me retrace particulièrement un jour d’automne où le dîner étant servi, la nuit s’était faite dans la chambre. Ce n’était pas chez nous, mais à Chaillot, chez ma tante, à ce que je puis croire, car il y avait des rideaux de lit, et chez nous il n’y en avait pas. Nous nous poursuivions l’une l’autre à travers les arbres, c’est-à-dire sous les plis du rideau, Clotilde et moi ; l’appartement avait disparu à nos yeux, et nous étions véritablement dans un sombre paysage à l’entrée de la nuit. On nous appelait pour dîner, et nous n’entendions rien. Ma mère vint me prendre dans ses bras pour me porter à table, et je me rappellerai toujours l’étonnement où je fus en voyant les lumières, la table et les objets réels qui m’environnaient. Je sortais positivement d’une hallucination complète et il me coûtait d’en sortir si brusquement. Quelquefois, étant à Chaillot, je croyais être chez nous à Paris, et réciproquement. Il me fallait faire souvent un effort pour m’assurer du lieu où j’étais, et j’ai vu ma fille enfant subir cette illusion d’une manière très prononcée.

Je ne crois pas avoir revu cette maison de Chaillot depuis 1808, car, après le voyage d’Espagne, je n’ai plus quitté Nohant jusqu’après l’époque où mon oncle vendit à l’État sa petite propriété, qui se trouvait sur l’emplacement destiné au palais du roi de Rome. Que je me trompe ou non, je placerai ici ce que j’ai à dire de cette maison, qui était alors une véritable maison de campagne, Chaillot n’étant point bâti comme il l’est aujourd’hui.

C’était l’habitation la plus modeste du monde, je le comprends aujourd’hui que les objets restés dans ma mémoire m’apparaissent avec leur valeur véritable. Mais à l’âge que j’avais alors c’était un paradis. Je pourrais dessiner le plan du local et celui du jardin, tant ils me sont restés présents. Le jardin était surtout pour moi un lieu de délices, car c’était le seul que je connusse. Ma mère, qui, malgré ce qu’on disait d’elle alors à ma grand’mère, vivait dans une gêne voisine de la pauvreté, et avec une économie et un labeur domestiques dignes d’une femme du peuple, ne me menait pas aux Tuileries étaler des toilettes que nous n’avions pas et me maniérer en jouant au cerceau ou à la corde sous les regards des badauds. Nous ne sortions de notre triste réduit que pour aller quelquefois au théâtre, dont ma mère avait le goût prononcé, ainsi que je l’avais déjà, et le plus souvent à Chaillot, où nous étions toujours reçues à grands cris de joie. Le voyage à pied et le passage par la pompe à feu me contrariaient bien d’abord, mais à peine avais-je mis le pied dans le jardin, que je me croyais dans l’île enchantée de mes contes. Clotilde, qui pouvait s’ébattre là au grand soleil toute la journée, était bien plus fraîche et plus enjouée que moi. Elle me faisait les honneurs de son Éden avec ce bon cœur et cette franche gaieté qui ne l’ont jamais abandonnée. Elle était certes la meilleure de nous deux, la mieux portante et la moins capricieuse : aussi je l’adorais en dépit de quelques algarades que je provoquais toujours et auxquelles elle répondait par des moqueries qui me mortifiaient beaucoup. Ainsi, quand elle était mécontente de moi, elle jouait sur mon nom d’Aurore et m’appelait horreur, injure qui m’exaspérait. Mais pouvais-je bouder longtemps en face d’une charmille verte et d’une terrasse toute bordée de pots de fleurs ? C’est là que j’ai vu les premiers fils de la Vierge, tout blancs et brillants au soleil d’automne ; ma sœur y était ce jour-là, car ce fut elle qui m’expliqua doctement comme quoi la sainte Vierge filait elle-même ces jolis fils sur sa quenouille d’ivoire. Je n’osais pas les briser et je me faisais bien petite pour passer dessous.

Le jardin était un carré long, fort petit en réalité, mais qui me semblait immense, quoique j’en fisse le tour deux cents fois par jour. Il était régulièrement dessiné à la mode d’autrefois ; il y avait des fleurs et des légumes ; pas la moindre vue, car il était tout entouré de murs ; mais il y avait au fond une terrasse sablée à laquelle on montait par des marches en pierre, avec un grand vase de terre cuite classiquement bête de chaque côté, et c’était sur cette terrasse, lieu idéal pour moi, que se passaient nos grands jeux de bataille, de fuite et de poursuite.

C’est là aussi que j’ai vu des papillons pour la première fois et de grandes fleurs de tournesol qui me paraissaient avoir cent pieds de haut. Un jour, nous fûmes interrompues dans nos jeux par une grande rumeur au dehors. On criait Vive l’empereur, on marchait à pas précipités, on s’éloignait, et les cris continuaient toujours. L’empereur passait en effet à quelque distance, et nous entendions le trot des chevaux et l’émotion de la foule. Nous ne pouvions pas voir à travers le mur, mais ce fut bien beau dans mon imagination, je m’en souviens, et nous criâmes de toutes nos forces : Vive l’empereur ! transportées d’un enthousiasme sympathique.

Savions-nous ce que c’était que l’empereur ? Je ne m’en souviens pas, mais il est probable que nous en entendions parler sans cesse. Je m’en fis une idée distincte peu de temps après, je ne saurais dire précisément l’époque, mais ce devait être à la fin de 1807.

Il passait la revue sur le boulevard, et il était non loin de la Madeleine, lorsque, ma mère et Pierret ayant réussi à pénétrer jusqu’auprès des soldats, Pierret m’éleva dans ses bras au-dessus des shakos pour que je pusse le voir. Cet objet qui dominait la ligne des têtes frappa machinalement les yeux de l’empereur, et ma mère s’écria : « Il t’a regardée, souviens-toi de ça, ça te portera bonheur ! » Je crois que l’empereur entendit ces paroles naïves, car il me regarda tout à fait, et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur son visage pâle, dont la sévérité froide m’avait effrayée d’abord. Je n’oublierai donc jamais sa figure et surtout cette expression de son regard qu’aucun portrait n’a pu rendre. Il était à cette époque assez gras et blême. Il avait une redingote sur son uniforme, mais je ne saurais dire si elle était grise ; il avait son chapeau à la main au moment où je le vis, et je fus comme magnétisée un instant par ce regard clair, si dur au premier moment, et tout à coup si bienveillant et si doux. Je l’ai revu d’autres fois, mais confusément, parce que j’étais moins près et qu’il passait plus vite.

J’ai vu aussi le roi de Rome enfant dans les bras de sa nourrice. Il était à une fenêtre des Tuileries et il riait aux passants ; en me voyant il se mit à rire encore plus, par l’effet sympathique que les enfants produisent les uns sur les autres. Il tenait un gros bonbon dans sa petite main, et il le jeta de mon côté. Ma mère voulut le ramasser pour me le donner, mais le factionnaire qui surveillait la fenêtre ne voulut pas permettre qu’elle fît un pas au delà de la ligne qu’il gardait. La gouvernante lui fit en vain signe que le bonbon était pour moi et qu’il fallait me le donner. Cela n’entrait probablement pas dans la consigne de ce militaire et il fit la sourde oreille. Je fus très blessée du procédé, et je m’en allai demandant à ma mère pourquoi ce soldat était si malhonnête. Elle m’expliqua que son devoir était de garder ce précieux enfant et d’empêcher qu’on ne l’approchât de trop près, parce que des gens mal intentionnés pourraient lui faire du mal. Cette idée que quelqu’un pût vouloir faire du mal à un enfant me parut exorbitante ; mais à cette époque j’avais neuf ou dix ans, car le petit roi in partibus en avait deux tout au plus, et cette anecdote n’est qu’une digression par anticipation.

Un souvenir, qui date de mes quatre premières années, est celui de ma première émotion musicale. Ma mère avait été voir quelqu’un dans un village près de Paris, je ne sais lequel. L’appartement était très élevé, et de la fenêtre, étant trop petite pour voir le fond de la rue, je ne distinguais que le faîte des maisons environnantes et beaucoup d’étendue du ciel. Nous passâmes là une partie de la journée, mais je ne fis attention à rien, tant j’étais préoccupée du son d’un flageolet qui joua tout le temps une foule d’airs qui me parurent admirables. Le son partait d’une des mansardes les plus élevées, et même d’assez loin, car ma mère, à qui je demandai ce que c’était, l’entendait à peine. Pour moi, dont l’ouïe était apparemment plus fine et plus sensible à cette époque, je ne perdais pas une seule modulation de ce petit instrument, si aigu de près, si doux à distance, et j’en étais charmée. Il me semblait l’entendre dans un rêve. Le ciel était pur et d’un bleu étincelant, et ces délicates mélodies semblaient planer sur les toits et se perdre dans le ciel même. Qui sait si ce n’était pas un artiste d’une inspiration supérieure, qui n’avait en ce moment d’autre auditeur attentif que moi ? Ce pouvait bien être aussi un marmiton qui étudiait l’air de la Monaco ou des Folies d’Espagne. Quoi qu’il en soit, j’éprouvais d’indicibles jouissances musicales, et j’étais véritablement en extase devant cette fenêtre, où, pour la première fois, je comprenais vaguement l’harmonie des choses extérieures, mon âme étant également ravie par la musique et par la beauté du ciel.

XII

Intérieur de mes parents. – Mon ami Pierret. – Départ pour l’Espagne. – Les poupées. – Les Asturies. – Les liserons et les ours. – La tache de sang. – Les pigeons. – La pie parlante.

Tous mes souvenirs d’enfance sont bien puérils, comme l’on voit, mais si chacun de mes lecteurs fait un retour sur lui-même en me lisant, s’il se retrace avec plaisir les premières émotions de sa vie, s’il se sent redevenir enfant pendant une heure, ni lui ni moi n’aurons perdu notre temps ; car l’enfance est bonne, candide, et les meilleurs êtres sont ceux qui gardent le plus ou qui perdent le moins de cette candeur et de cette sensibilité primitives.

J’ai très peu de souvenir de mon père avant la campagne d’Espagne. Il était si souvent absent que je dus le perdre de vue pendant de longs intervalles. Il a pourtant passé auprès de nous l’hiver de 1807 à 1808, car je me rappelle vaguement de tranquilles dîners à la lumière, et un plat de friandise, à coup sûr fort modeste, car il consistait en vermicelle cuit dans du lait sucré, que mon père faisait semblant de vouloir manger tout entier pour s’amuser de ma gourmandise désappointée. Je me rappelle aussi qu’il faisait, avec sa serviette, nouée et roulée de diverses manières, des figures de moine, de lapin et de pantin qui me faisaient beaucoup rire. Je crois qu’il m’eût horriblement gâtée, car ma mère était forcée de s’interposer entre nous pour qu’il n’encourageât pas tous mes caprices au lieu de les réprimer. On m’a dit que, pendant le peu de temps qu’il pouvait passer dans sa famille, il s’y trouvait si heureux qu’il ne voulait pas perdre sa femme et ses enfants de vue, qu’il jouait avec moi des jours entiers, et qu’en grand uniforme il n’avait nullement honte de me porter dans ses bras, au milieu de la rue et sur les boulevards.

À coup sûr, j’étais très heureuse, car j’étais très aimée ; nous étions pauvres et je ne m’en apercevais nullement. Mon père touchait pourtant alors des appointements qui eussent pu nous procurer de l’aisance, si les dépenses qu’entraînaient ses fonctions d’aide de camp de Murat, n’eussent dépassé ses recettes. Ma grand’mère se privait elle-même pour le mettre sur le pied de luxe insensé qu’on exigeait de lui, et encore laissa-t-il des dettes de chevaux, d’habits et d’équipements. Ma mère fut souvent accusée d’avoir ajouté par son désordre à ces embarras de famille. J’ai le souvenir si net de notre intérieur à cette époque, que je puis affirmer qu’elle ne méritait en rien ces reproches. Elle faisait elle-même son lit, balayait l’appartement, raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C’était une femme d’une activité et d’un courage extraordinaires. Toute sa vie elle s’est levée avec le jour et couchée à une heure du matin, et je ne me rappelle pas l’avoir vue oisive chez elle un seul instant. Nous ne recevions personne en dehors de notre famille et de l’excellent ami Pierret, qui avait pour moi la tendresse d’un père et les soins d’une mère.

C’est le moment de faire l’histoire et le portrait de cet homme inappréciable que je regretterai toute ma vie. Pierret était fils d’un propriétaire champenois, et dès l’âge de dix-huit ans il était employé au trésor, où il a toujours occupé un emploi modeste. C’était le plus laid des hommes, mais cette laideur était si bonne qu’elle appelait la confiance et l’amitié. Il avait un gros nez épaté, une bouche épaisse et de très petits yeux ; ses cheveux blonds frisaient obstinément, et sa peau était si blanche et si rose qu’il parut toujours jeune. À quarante ans, il se mit fort en colère, parce qu’un commis de la mairie, où il servait de témoin au mariage de ma sœur, lui demanda de très bonne foi s’il avait atteint l’âge de majorité. Il était pourtant assez grand et assez gros, et sa figure était toute ridée, à cause d’un tic nerveux qui lui faisait faire perpétuellement des grimaces effroyables. C’était peut-être ce tic même qui empêchait qu’on pût se faire une idée juste de l’espèce de visage qu’il pouvait avoir. Mais je crois que c’était surtout l’expression candide et naïve de cette physionomie dans ses rares instants de repos qui prêtait à l’illusion. Il n’avait pas la moindre parcelle de ce qu’on appelle de l’esprit ; mais, comme il jugeait tout avec son cœur et sa conscience, on pouvait bien lui demander conseil sur les affaires les plus délicates de la vie. Je ne crois pas qu’il ait jamais existé un homme plus pur, plus loyal, plus dévoué, plus généreux et plus juste, et son âme était d’autant plus belle, qu’il n’en connaissait pas la beauté et la rareté. Croyant à la bonté des autres, il ne s’est jamais douté qu’il fût une exception.

Il avait des goûts fort prosaïques. Il aimait le vin, la bière, la pipe, le billard et le domino. Tout le temps qu’il ne passait pas avec nous, il le passait dans un estaminet de la rue du Faubourg-Poissonnière, à l’enseigne du Cheval blanc. Il y était comme dans sa famille, car il le fréquenta pendant trente ans, et il y porta jusqu’à son dernier jour son inépuisable enjouement et son incomparable bonté. Sa vie s’est donc écoulée dans un cercle bien obscur et fort peu varié. Il s’y est trouvé heureux, et comment ne l’eût-il pas été ? Quiconque l’a connu, l’a aimé, et jamais l’idée du mal n’a effleuré son âme honnête et simple.

Il était pourtant fort nerveux, et par conséquent colère et susceptible ; mais il fallait que sa bonté fût bien irrésistible, car il n’a jamais réussi à blesser personne. On n’a pas idée des brusqueries et des algarades que j’ai eues à essuyer de lui. Il frappait du pied, roulait ses petits yeux, devenait rouge et se livrait aux plus fantastiques grimaces, tout en vous adressant dans un langage peu parlementaire les plus véhéments reproches. Ma mère avait coutume de n’y pas faire la moindre attention. Elle se contentait de dire : « Ah ! voilà Pierret en colère, nous allons voir de belles grimaces ! » et aussitôt Pierret, oubliant le ton tragique, se mettait à rire. Elle le taquinait beaucoup, et il n’est pas étonnant qu’il perdît souvent patience. Dans ses dernières années, il était devenu plus irascible encore, et il ne passait guère de jour qu’il ne prît son chapeau et ne sortît de chez elle en lui déclarant qu’il n’y remettrait jamais les pieds ; mais il revenait le soir sans se rappeler la solennité de ses adieux du matin.

Quant à moi, il s’arrogeait un droit de paternité qui eût été jusqu’à la tyrannie, s’il lui eût été possible de réaliser ses menaces. Il m’avait vue naître et il m’avait sevrée. Cela est assez remarquable pour donner une idée de son caractère. Ma mère, étant épuisée de fatigue, mais ne pouvant se résoudre à braver mes cris et mes plaintes, et craignant aussi que je fusse mal soignée la nuit par une bonne, était arrivée à ne plus dormir, dans un moment où elle en avait grand besoin. Voyant cela, un soir, de sa propre autorité, Pierret vint me prendre dans mon berceau et m’emporta chez lui, où il me garda quinze ou vingt nuits, dormant à peine, tant il craignait pour moi, et me faisant boire du lait et de l’eau sucrée avec autant de sollicitude, de soin et de propreté qu’une berceuse eût pu le faire. Il me rapportait chaque matin à ma mère pour aller à son bureau, puis au Cheval blanc ; et chaque soir il venait me reprendre, me portant ainsi à pied devant tout le quartier, lui grand garçon de vingt-deux ou vingt-trois ans et ne se souciant guère d’être remarqué. Quand ma mère faisait mine de résister et de s’inquiéter, il se fâchait tout rouge, lui reprochait son imbécile faiblesse, car il ne choisissait pas ses épithètes, il le disait lui-même avec grand contentement de sa manière d’agir : et quand il me rapportait, ma mère était forcée d’admirer combien j’étais proprette, fraîche et de bonne humeur. Il est si peu dans les goûts et dans les facultés d’un homme, et surtout d’un homme d’estaminet comme Pierret, de soigner un enfant de dix mois, que c’est merveille non qu’il l’ait fait, mais que l’idée lui en soit venue. Enfin je fus sevrée par lui, et il en vint à bout à son honneur, ainsi qu’il l’avait annoncé.

On pense bien qu’il me regarda toujours comme un petit enfant, et j’avais environ quarante ans qu’il me parlait toujours comme à un marmot. Il était très exigeant sur le chapitre non de la reconnaissance, il n’avait jamais songé à se faire valoir en quoi que ce soit, mais sur celui de l’amitié. Et quand on l’éprouvait en lui demandant pourquoi il voulait être tant aimé, il ne savait répondre que ceci : C’est que je vous aime. Et il disait cette douce parole d’un ton de fureur et avec une contraction nerveuse qui lui faisaient grincer les dents. Si, en écrivant trois mots à ma mère, j’oubliais une seule fois d’adresser quelque amitié à Pierret, et que je vinsse à le rencontrer sur ces entrefaites, il me tournait le dos et refusait de me dire bonjour. Les explications et les excuses ne servaient de rien. Il me traitait de mauvais cœur, de mauvais enfant, et il me jurait une rancune et une haine éternelles. Il disait cela d’une manière si comique qu’on eût cru qu’il jouait une sorte de parade, si on n’eût vu de grosses larmes rouler dans ses yeux. Ma mère, qui connaissait cet état nerveux, lui disait : « Taisez-vous donc, Pierret, vous êtes fou » et même elle le pinçait fortement pour que ce fût plus vite fini. Alors il revenait à lui-même et daignait écouter ma justification. Il ne fallait qu’un mot du cœur et une caresse pour l’apaiser et le rendre heureux, aussitôt qu’on avait réussi à la lui faire entendre.

Il avait fait connaissance avec mes parents dès les premiers jours de mon existence, et d’une manière qui les avait liés tout d’un coup. Une parente à lui demeurait rue Meslay, sur le même carré que ma mère. Cette femme avait un enfant de mon âge qu’elle négligeait, et qui, privé de son lait, criait tout le jour. Ma mère entra dans la chambre où le petit malheureux mourait de besoin, le fit téter, et continua à le secourir ainsi sans rien dire. Mais Pierret, en venant voir sa parente, surprit ma mère dans cette occupation, en fut attendri, et se dévoua à elle et aux siens pour toujours.

À peine eût-il vu mon père qu’il se prit également pour lui d’une affection immense. Il se chargea de toutes ses affaires, y mit de l’ordre, le débarrassa des créanciers de mauvaise foi, l’aida par sa prévoyance à satisfaire peu à peu les autres ; enfin il le délivra de tous les soins matériels qu’il était peu capable de débrouiller sans le secours d’un esprit rompu aux affaires de détail et toujours occupé du bien-être d’autrui. C’est lui qui lui choisissait ses domestiques, qui réglait ses mémoires, qui touchait ses recettes et lui faisait parvenir de l’argent à coup sûr, en quelque lieu que l’imprévu de la guerre l’eût porté. Mon père ne partait jamais pour une campagne sans lui dire : « Pierret, je te recommande ma femme et mes enfants, et si je ne reviens pas, songe que c’est pour toute ta vie. » Pierret prit cette recommandation au sérieux, car toute sa vie nous fut consacrée après la mort de mon père. On voulut bien incriminer ces relations domestiques, car qu’y a-t-il de sacré en ce monde et quelle âme peut être jugée pure par celles qui ne le sont pas ? mais à quiconque a été digne de comprendre Pierret, une semblable supposition paraîtra toujours un outrage à sa mémoire. Il n’était pas assez séduisant pour rendre ma mère infidèle, même par la pensée. Il était trop consciencieux et trop probe pour ne pas s’éloigner d’elle, s’il eût senti en lui-même le danger de trahir, même mentalement, la confiance dont il était si fier et si jaloux. Par la suite, il épousa la fille d’un général sans fortune, et ils firent très bon ménage ensemble, cette personne étant estimable et bonne, à ce que j’ai toujours entendu dire à ma mère que j’ai vue en relations affectueuses avec elle.

Quand notre voyage en Espagne fut résolu, ce fut Pierret qui fit tous nos préparatifs. Ce n’était pas une entreprise fort prudente de la part de ma mère, car elle était grosse de sept à huit mois. Elle voulait m’emmener et j’étais encore un personnage assez incommode. Mais mon père annonçait un séjour de quelque temps à Madrid et ma mère avait, je crois, quelque soupçon jaloux. Quel que fût le motif, elle s’obstina à l’aller rejoindre et se laissa séduire, je crois, par l’occasion. La femme d’un fournisseur de l’armée, qu’elle connaissait, partait en poste et lui offrait une place dans sa calèche pour la conduire jusqu’à Madrid.

Cette dame avait pour tout protecteur dans cette occurrence un petit jockey de douze ans. Nous voici donc en route ensemble, deux femmes dont une enceinte, et deux enfants dont je n’étais pas le plus déraisonnable et le plus insoumis.

Je ne crois pas avoir eu de chagrin en me séparant de ma sœur, qui restait en pension, et de ma cousine Clotilde ; comme je ne les voyais pas tous les jours, je ne me faisais pas l’idée de la durée plus ou moins longue d’une séparation que je voyais recommencer toutes les semaines. Je ne regrettai pas non plus l’appartement, quoique ce fût à peu près mon univers et que je n’eusse encore guère existé ailleurs, même par la pensée. Ce qui me serra véritablement le cœur pendant les premiers moments du voyage, ce fut la nécessité de laisser ma poupée dans cet appartement désert, où elle devait s’ennuyer si fort.

Le sentiment que les petites filles éprouvent pour leur poupée est véritablement assez bizarre, et je l’ai ressenti si vivement et si longtemps que, sans l’expliquer, je puis aisément le définir. Il n’est aucun moment de leur enfance où elles se trompent entièrement sur le genre d’existence de cet être inerte qu’on leur met entre les mains et qui doit développer en elles le sentiment de la maternité, pour ainsi dire avec la vie. Du moins, quant à moi, je ne me souviens pas d’avoir jamais cru que ma poupée fût un être animé ; pourtant j’ai ressenti pour certaines de celles que j’ai possédées une véritable affection maternelle. Ce n’était pas précisément de l’idolâtrie, quoique l’usage de faire aimer ces sortes de fétiches aux enfants soit un peu sauvage ; je ne me rendais pas bien compte de ce que c’était que cette affection, et je crois que si j’eusse pu l’analyser, j’y aurais trouvé quelque chose d’analogue, relativement, à ce que les catholiques fervents éprouvent en face de certaines images de dévotion. Ils savent que l’image n’est pas l’objet même de leur adoration, et pourtant ils se prosternent devant l’image, ils la parent, ils l’encensent, ils lui font des offrandes. Les anciens n’étaient pas plus idolâtres que nous, quoi qu’on en ait dit. En aucun temps les hommes éclairés n’ont adoré ni la statue de Jupiter, ni l’idole de Mammon ; c’est Jupiter et Mammon qu’ils révéraient sous les symboles extérieurs. Mais en tout temps, aujourd’hui connue jadis, les esprits incultes ont été assez empêchés de faire une distinction bien nette entre le dieu et l’image.

Il en est ainsi des enfants en général. Ils sont entre le réel et l’impossible. Ils ont besoin de soigner ou de gronder, de caresser ou de briser ce fétiche d’enfant ou d’animal qu’on leur donne pour jouet, et dont on les accuse à tort de se dégoûter trop vite. Il est tout simple, au contraire, qu’ils s’en dégoûtent. En les brisant, ils protestent contre le mensonge. Un instant ils ont cru trouver la vie dans cet être muet qui bientôt leur montre ses muscles de fil de laiton, ses membres difformes, son cerveau vide, ses entrailles de son ou de filasse. Et le voilà qui souffre l’examen, qui se soumet à l’autopsie, qui tombe lourdement au moindre choc et se brise d’une façon ridicule. Comment l’enfant aurait-il pitié de cet être qui n’excite que son mépris ? Plus il l’a admiré dans sa fraîcheur et dans sa nouveauté, plus il le dédaigne quand il a surpris le secret de son inertie et de sa fragilité.

J’ai aimé à casser les poupées, et les faux chats, et les faux chiens, et les faux petits hommes, tout comme les autres enfants. Mais il y a eu par exception certaines poupées que j’ai soignées comme de vrais enfants. Quand j’avais déshabillé la petite personne, si je voyais ses bras vaciller sur les épingles qui les retenaient aux épaules et ses mains de bois se détacher de ses bras, je ne pouvais me faire aucune illusion sur son compte et je la sacrifiais vite aux jeux impétueux et belliqueux ; mais si elle était solide et bien faite, si elle résistait aux premières épreuves, si elle ne se cassait pas le nez à sa première chute, si ses yeux d’émail avaient une espèce de regard dans mon imagination, elle devenait ma fille, je lui rendais des soins infinis et je la faisais respecter des autres enfants avec une jalousie incroyable.

J’avais aussi des jouets de prédilection, un entre autres que je n’ai jamais oublié et qui s’est perdu à mon grand regret, car je ne l’ai pas brisé, et il se peut qu’il fût effectivement aussi joli qu’il me le paraît dans mes souvenirs.

C’était une pièce de surtout de table assez ancienne, car elle avait servi de jouet à mon père dans son enfance, le surtout entier n’existant plus apparemment à cette époque.

Il l’avait retrouvée chez ma grand’mère en fouillant dans une armoire, et, se rappelant combien ce jouet lui avait plu, il me l’avait apportée. C’était une petite Vénus en biscuit de Sèvres portant deux colombes dans ses mains. Elle était montée sur un piédestal, lequel tenait à un petit plateau ovale doublé d’une glace et entouré de découpures de cuivre doré. Dans cette garniture se trouvaient des tulipes qui servaient de chandeliers, et quand on y allumait de petites bougies, la glace, qui figurait un bassin d’eau vive, reflétait les lumières, et la statue, et les jolis ornements dorés de la garniture. C’était pour moi tout un monde enchanté que ce joujou, et, quand ma mère m’avait raconté pour la dixième fois le charmant conte de Gracieuse et Percinet, je me mettais à composer en imagination des paysages ou des jardins magiques, dont je croyais saisir la répétition dans un lac. Où les enfants trouvent-ils la vision des choses qu’ils n’ont jamais vues ?

Lorsque nos paquets pour le voyage en Espagne furent terminés, j’avais une poupée chérie qu’on m’eût sans doute laissée emporter. Mais ce ne fut pas mon idée. Il me sembla qu’elle se casserait ou qu’on me la prendrait si je ne la laissais dans ma chambre, et après l’avoir déshabillée et lui avoir fait une toilette de nuit fort recherchée, je la couchai dans mon petit lit et j’arrangeai les couvertures avec beaucoup de soin. Au moment de partir, je courus lui donner un dernier regard, et comme Pierret me promettait de venir lui faire manger la soupe tous les matins, je commençai à tomber dans l’état de doute où sont les enfants sur la réalité de ces sortes d’êtres. État vraiment singulier où la raison naissante, d’une part, et le besoin d’illusion, de l’autre, se combattent dans leur cœur avide d’amour maternel. Je pris les deux mains de ma poupée et je les lui joignis sur la poitrine. Pierret m’observa que c’était l’attitude d’une morte. Alors je lui élevai les mains jointes au-dessus de la tête dans une attitude de désespoir ou d’invocation, à laquelle j’attribuais très sérieusement une idée superstitieuse. Je pensais que c’était un appel à la bonne fée, et qu’elle serait protégée en restant dans cette posture tout le temps de mon absence. Aussi Pierret dut me promettre de ne pas la lui faire perdre. Il n’y a rien de plus vrai au monde que cette folle et poétique histoire d’Hoffmann intitulée le Casse-noisette. C’est la vie intellectuelle de l’enfant prise sur le fait. J’en aime même cette fin embrouillée qui se perd dans le monde des chimères. L’imagination des enfants est aussi riche et aussi confuse que ces brillants rêves du conteur allemand.

Sauf la pensée de ma poupée qui me poursuivit quelque temps, je ne me rappelle rien du voyage jusqu’aux montagnes des Asturies. Mais je ressens encore l’étonnement et la terreur que me causèrent ces grandes montagnes. Les brusques détours de la route au milieu de cet amphithéâtre dont les cimes fermaient l’horizon m’apportaient à chaque instant une surprise pleine d’angoisses. Il me semblait que nous étions enfermés dans ces montagnes, qu’il n’y avait plus de route et que nous ne pourrions ni continuer ni retourner. J’y vis pour la première fois, sur les marges du chemin, du liseron en fleur. Ces clochettes roses délicatement rayées de blanc me frappèrent beaucoup. Ma mère m’ouvrait instinctivement et tout naïvement le monde du beau en m’associant dès l’âge le plus tendre à toutes ses impressions. Ainsi, quand il y avait un beau nuage, un grand effet de soleil, une eau claire et courante, elle me faisait arrêter en me disant : Voilà qui est joli, regarde. Et tout aussitôt ces objets que je n’eusse peut-être pas remarqués de moi-même, me révélaient leur beauté, comme si ma mère avait eu une clef magique pour ouvrir mon esprit au sentiment inculte mais profond qu’elle en avait elle-même. Je me souviens que notre compagne de voyage ne comprenait rien aux naïves admirations que ma mère me faisait partager, et qu’elle disait souvent : « Oh ! mon Dieu, madame Dupin, que vous êtes drôle avec votre petite fille ! » Et pourtant je ne me rappelle pas que ma mère m’ait jamais fait une phrase. Je crois qu’elle en eût été bien empêchée, car c’est à peine si elle savait écrire à cette époque et elle ne se piquait point d’une vaine et inutile orthographe. Et pourtant elle parlait purement, comme les oiseaux chantent sans avoir appris à chanter. Elle avait la voix douce et la prononciation distinguée. Ses moindres paroles me charmaient ou me persuadaient.

Comme elle était véritablement infirme sous le rapport de la mémoire et n’avait jamais pu enchaîner deux faits dans son esprit, elle s’efforçait de combattre en moi cette infirmité, qui, à bien des égards, a été héréditaire. Aussi me disait-elle à chaque instant : « Il faudra te souvenir de ce que tu vois là, » et chaque fois qu’elle a pris cette précaution, je me suis souvenue en effet. Ainsi, en voyant les liserons en fleur, elle me dit : « Respire-les, cela sent le bon miel ; et ne les oublie pas ! » C’est donc la première révélation de l’odorat que je me rappelle, et par un lien de souvenirs et de sensations que tout le monde connaît sans pouvoir l’expliquer, je ne respire jamais des fleurs de liseron-vrille sans voir l’endroit des montagnes espagnoles et le bord du chemin où j’en cueillis pour la première fois.

Mais quel était cet endroit ! Dieu le sait ? Je le reconnaîtrais en le voyant. Je crois que c’était du côté de Pancorbo.

Une autre circonstance que je n’oublierai jamais et qui eût frappé tout autre enfant est celle-ci : nous étions dans un endroit assez aplani, et non loin des habitations. La nuit était claire, mais de gros arbres bordaient la route et y jetaient par moments beaucoup d’obscurité. J’étais sur le siège de la voiture avec le jockey. Le postillon ralentit ses chevaux, se retourna et cria au jockey : Dites à ces dames de ne pas avoir peur, j’ai de bons chevaux. Ma mère n’eut pas besoin que cette parole lui fût transmise ; elle l’entendit, et s’étant penchée à la portière, elle vit aussi bien que je les voyais trois personnages, deux sur un côté de la route, l’autre en face, à dix pas de nous environ. Ils paraissaient petits et se tenaient immobiles. « Ce sont des voleurs, cria ma mère, postillon, n’avancez pas, retournez, retournez ! Je vois leurs fusils. »

Le postillon, qui était français, se mit à rire, car cette vision de fusils lui prouvait bien que ma mère ne savait guère à quels ennemis nous avions affaire. Il jugea prudent de ne pas la détromper, fouetta ses chevaux et passa résolument au grand trot devant ces trois flegmatiques personnages, qui ne se dérangèrent pas le moins du monde et que je vis distinctement, mais sans pouvoir dire ce que c’était. Ma mère, qui les vit à travers sa frayeur, crut distinguer des chapeaux pointus, et les prit pour une sorte de militaires. Mais quand les chevaux, excités et très effrayés pour leur compte, eurent fourni une assez longue course, le postillon les mit au pas, et descendit pour venir parler à ses voyageuses. « Eh bien, mesdames, dit-il en riant toujours, avez-vous vu leurs fusils ? Ils avaient bien quelque mauvaise idée, car ils se sont tenus debout tout le temps qu’ils nous ont vus. Mais je savais que mes chevaux ne feraient pas de sottise. S’ils nous avaient versés dans cet endroit-là, ce n’eût pas été une bonne affaire pour nous. — Mais enfin, dit ma mère, qu’est-ce que c’était donc ? — C’étaient trois grands ours de montagne, sauf votre respect, ma petite dame. »

Ma mère eut plus peur que jamais, elle suppliait le postillon de remonter sur ses chevaux et de nous conduire bride abattue jusqu’au prochain gîte ; mais cet homme était apparemment habitué à de telles rencontres, qui seraient sans doute bien rares aujourd’hui en plein printemps sur les voies de grande communication. Il nous dit que ces animaux n’étaient à craindre qu’en cas de chute, et il nous conduisit au relais sans encombre.

Quant à moi, je n’eus aucune peur, j’avais connu plusieurs ours dans mes boîtes de Nuremberg. Je leur avais fait dévorer certains personnages malfaisants de mes romans improvisés, mais ils n’avaient jamais osé attaquer ma bonne princesse aux aventures de laquelle je m’identifiais certainement sans m’en rendre compte.

On ne s’attend pas sans doute à ce que je mette de l’ordre dans des souvenirs qui datent de si loin. Ils sont très brisés dans ma mémoire, et ce n’est pas ma mère qui eût pu m’aider par la suite à les enchaîner, car elle se souvenait moins que moi. Je dirai seulement dans l’ordre où elles me tiendront, les principales circonstances qui m’ont frappée.

Ma mère eut une autre frayeur moins bien fondée, dans une auberge qui avait pourtant fort bonne mine. Je me retrace ce gîte parce que j’y remarquai pour la première fois ces jolies nattes de paille nuancées de diverses couleurs, qui remplacent les tapis chez les peuples méridionaux. J’étais bien fatiguée, nous voyagions par une chaleur étouffante, et mon premier mouvement fut de me jeter tout de mon long sur la natte en entrant dans la chambre qui nous était ouverte. Probablement nous avions déjà eu sur cette terre d’Espagne bouleversée par l’insurrection, des gîtes moins confortables, car ma mère s’écria : « À la bonne heure ! voici des chambres très propres, et j’espère que nous pourrons dormir. » Mais au bout de quelques instants, étant sortie dans le corridor, elle fit un grand cri et rentra précipitamment. Elle avait vu une large tache de sang sur le plancher, et c’en était assez pour lui faire croire qu’elle était dans un coupe-gorge.

Madame Fontanier (voici que le nom de notre compagne de voyage me revient) se moqua d’elle, mais rien ne put la décider à se coucher qu’elle n’eût examiné furtivement la maison. Ma mère était d’une poltronnerie d’un genre assez particulier. Sa vive imagination lui présentait à chaque instant l’idée de dangers extrêmes ; mais en même temps sa nature active et sa présence d’esprit remarquable lui inspiraient le courage de réagir, d’examiner, de voir de près les objets qui l’avaient épouvantée, afin de se soustraire au péril, ce qu’elle eût fait fort adroitement, je n’en doute pas. Enfin elle était de ces femmes qui, en ayant toujours peur de quelque chose parce qu’elles craignent la mort, ne perdent jamais la tête, parce qu’elles ont pour ainsi dire le génie de la conservation.

La voilà donc qui s’arme d’un flambeau et qui veut emmener madame Fontanier à la découverte ; celle-ci qui n’était ni aussi craintive, ni aussi brave, ne s’en souciait guère. Je me sentis alors prise d’un grand instinct de courage qui avait peu de mérite, puisque je n’avais pas compris pourquoi ma mère avait peur : mais enfin, la voyant se lancer toute seule dans une expédition qui faisait reculer sa compagne, je m’attachai résolument à son jupon, et le jockey, qui était un drôle fort malin, n’ayant peur de quoi que ce soit et se moquant de toutes gens et de toutes choses, nous suivit avec un autre flambeau. Nous allâmes ainsi à la découverte sur la pointe du pied, pour ne pas éveiller la méfiance des hôtes, que nous entendions rire et causer dans la cuisine. Ma mère nous montra en effet la tache de sang auprès d’une porte où elle colla son oreille, et son imagination était tellement excitée, qu’elle crut entendre des gémissements. « Je suis sûre, dit-elle au jockey, qu’il y a là quelque malheureux soldat français égorgé par ces méchants Espagnols. » Et, d’une main tremblante mais résolue, elle ouvrit la porte et se trouva en présence de trois énormes cadavres… de porcs fraîchement assassinés pour la provision de la maison et la consommation des voyageurs.

Ma mère se mit à rire et revint se moquer de sa frayeur avec madame Fontanier. Quant à moi, j’eus plus peur de la vue de ces cochons sanglants et ouverts, si vilainement pendus à la muraille, avec leur nez grillé touchant la terre, que de tout ce que j’aurais pu m’imaginer.

Je ne me fis pourtant pas pour cela une idée nette de la mort, et il me fallut un autre spectacle pour comprendre ce que c’était. J’avais pourtant tué beaucoup de monde dans mes romans entre quatre chaises et dans mes jeux militaires avec Clotilde. Je connaissais le mot et non la chose, j’avais fait la morte moi-même sur le champ de bataille avec mes compagnes amazones, et je n’avais senti aucun déplaisir d’être couchée par terre et de fermer les yeux pendant quelques instants. J’appris tout de bon ce que c’est dans une autre auberge, où l’on m’avait donné un pigeon vivant, sur quatre ou cinq qu’on destinait à notre dîner ; car, en Espagne, c’est, avec le porc, le fond de la nourriture des voyageurs, et, en ce temps de guerre et de misère, c’était du luxe que d’en trouver à discrétion. Ce pigeon me causa des transports de joie et de tendresse ; je n’avais jamais eu un si beau joujou, et un joujou vivant, quel trésor ! Mais il me prouva bientôt qu’un être vivant est un joujou incommode, car il voulait toujours s’enfuir, et aussitôt que je lui laissais la liberté pour un instant, il s’échappait et il me fallait le poursuivre dans toute la chambre. Il était insensible à mes baisers et j’avais beau l’appeler des plus doux noms, il ne m’entendait pas. Cela me lassa et je demandai où l’on avait mis les autres pigeons. Le jockey me répondit qu’on était en train de les tuer. « Eh bien, dis-je, je veux qu’on tue aussi le mien. » Ma mère voulut me faire renoncer à cette idée cruelle, mais je m’y obstinai jusqu’à pleurer et à crier, ce qui lui causa une grande surprise. « Il faut, dit-elle à madame Fontanier, que cette enfant ne se fasse aucune idée de ce qu’elle demande. Elle croit que mourir, c’est dormir. » Elle me prit alors par la main, et m’emmena avec mon pigeon dans la cuisine où l’on égorgeait ses frères. Je ne me rappelle pas comment on s’y prenait, mais je vis le mouvement de l’oiseau qui mourait violemment et la convulsion finale. Je poussai des cris déchirants, et croyant que mon oiseau déjà tant aimé avait subi le même sort, je versais des torrents de larmes. Ma mère, qui l’avait sous son bras, me le montra vivant, et ce fut pour moi une joie extrême. Mais quand on nous servit à dîner les cadavres des autres pigeons, et qu’on me dit que c’était les mêmes êtres que j’avais vus si beaux avec leurs plumes luisantes et leur doux regard, j’eus horreur de cette nourriture et n’y voulus pas toucher.

Plus nous avancions dans notre trajet, plus le spectacle de la guerre devenait terrible. Nous passâmes la nuit dans un village qui avait été brûlé la veille et où il ne restait dans l’auberge qu’une salle avec un banc et une table. Il n’y avait absolument à manger que des oignons crus, dont je me contentai, mais auxquels ma mère ni sa compagne ne purent se résoudre à toucher. Elles n’osaient pas voyager la nuit. Elles la passèrent sans fermer l’œil, et je dormis sur la table, où elles m’avaient fait un lit vraiment trop bon avec les coussins de la calèche.

Il m’est impossible de dire à quelle époque précise de la guerre d’Espagne nous nous trouvions. Je ne me suis jamais occupée de le savoir à l’époque où mes parents eussent pu mettre de l’ordre dans mes souvenirs, et je n’en ai plus aucun en ce monde qui puisse m’y aider. Je pense que nous étions parties de Paris dans le courant d’avril 1808, et que l’événement terrible du 2 mai éclata à Madrid pendant que nous traversions l’Espagne pour nous y rendre. Mon père était arrivé à Bayonne le 27 février. Il écrivait quelques lignes des environs de Madrid, le 18 mars, à ma mère, et c’est vers cette époque que j’ai dû voir l’empereur à Paris, à son retour de Venise et avant son départ pour Bayonne ; car quand je le vis, le soleil baissait et me venait dans les yeux, et nous rentrions chez nous pour dîner. Quand nous quittâmes Paris, il ne faisait pas chaud ; mais à peine fûmes-nous en Espagne que la chaleur nous accabla. Si j’avais été à Madrid pendant l’événement du 2 mai, une pareille catastrophe m’eût sans doute vivement frappée, puisque je me rappelle de bien moindres circonstances.

En voici une qui me fixe presque, c’est la rencontre que nous fîmes vers Burgos, ou vers Vittoria, d’une reine qui ne pouvait être que la reine d’Étrurie. Or, l’on sait que le départ de cette princesse fut la première cause du mouvement du 2 mai à Madrid. Nous la rencontrâmes probablement peu de jours après, comme elle se dirigeait sur Bayonne, où le roi Charles IV l’appelait afin de réunir toute sa famille sous la serre de l’aigle impériale.

Comme cette rencontre me frappa beaucoup, je puis la raconter avec quelques détails. Je ne saurais dire en quel lieu c’était, sinon que c’était dans une sorte de village où nous nous étions arrêtées pour dîner. Il y avait dans l’auberge un relais de poste, et, au fond de la cour, un assez grand jardin où je vis des tournesols qui me rappelèrent ceux de Chaillot. Et pour la première fois je vis recueillir la graine de cette plante, et l’on me dit qu’elle était bonne à manger. Il y avait dans un coin de cette même cour une pie en cage, et cette pie parlait, ce qui fut pour moi un autre sujet d’étonnement. Elle disait en espagnol quelque chose qui signifiait probablement mort aux Français, ou peut-être mort à Godoy. Je n’entendais distinctement que le premier mot, qu’elle répétait avec affectation et avec un accent vraiment diabolique. Muera, muera… Et le jockey de madame Fontanier m’expliquait qu’elle était en colère contre moi et qu’elle me souhaitait la mort. J’étais si étonnée d’entendre parler un oiseau, que mes contes de fées me parurent plus sérieux que je n’avais peut-être cru jusqu’alors. Je ne me rendis pas du tout compte de cette parole mécanique dont le pauvre oiseau ne comprenait pas le sens : puisqu’il parlait, il devait penser et raisonner, selon moi, et j’eus très peur de cette espèce de génie malfaisant qui frappait du bec les barreaux de sa cage, en répétant toujours : Muera, muera !

XIII

La reine d’Étrurie. – Madrid. – Le palais de Godoy. – Le lapin blanc. – Les jouets des Infants. – Le prince Fanfarinet. – Je passe aide de camp de Murat. – Sa maladie. – Le faon de biche. – Weber – Première solitude. – Les mameluks. – Les orblutes. – L’écho. – Naissance de mon frère. – On s’aperçoit qu’il est aveugle. – Nous quittons Madrid.

Mais je fus distraite par un nouvel événement. Une grande voiture, suivie de deux ou trois autres, venait d’entrer dans la cour, et on changeait de chevaux avec une précipitation extraordinaire. Les gens du village essayaient d’entrer dans la cour en criant : La reina, la reina ! Mais l’hôte et d’autres personnes les repoussaient en disant : « Non, non, ce n’est pas la reine. » On relaya si vite que ma mère, qui était à la fenêtre, n’eut pas le temps de descendre pour s’assurer de ce que c’était. D’ailleurs on ne laissait pas approcher des voitures, et les maîtres de l’hôtellerie paraissaient être dans la confidence, car ils assuraient aux gens du dehors que ce n’était pas la reine, et pourtant une femme de la maison me porta tout auprès de la principale voiture en me disant : « Voyez la reine ! »

Ce fut pour moi une assez vive émotion, car il y avait toujours des rois et des reines dans mes romans, et je me représentais des êtres d’une beauté, d’un éclat et d’un luxe extraordinaires. Or la pauvre reine que je voyais là était vêtue d’une petite robe blanche très étriquée, à la mode du temps, et très jaunie par la poussière. Sa fille, qui me parut avoir huit ou dix ans, était vêtue comme elle, et toutes deux me parurent très brunes et assez laides, du moins c’est l’impression qui m’en est restée. Elles avaient l’air triste et inquiet. Dans mon souvenir, elles n’avaient ni suite ni escorte. Elles fuyaient plutôt qu’elles ne partaient, et j’entendis ensuite ma mère, qui disait d’un ton d’insouciance : « C’est encore une reine qui se sauve. » Ces pauvres reines sauvaient en effet leurs personnes, en laissant l’Espagne livrée à l’étranger. Elles allaient à Bayonne chercher auprès de Napoléon une protection qui ne leur manqua point en tant que sécurité matérielle, mais qui fut le sceau de leur déchéance politique. On sait que cette reine d’Étrurie était fille de Charles IV et infante d’Espagne. Elle avait épousé son cousin, le fils du vieux duc de Parme. Napoléon, voulant s’emparer du duché, avait donné en retour aux jeunes époux la Toscane avec le titre de royaume. Ils étaient venus à Paris en 1801 rendre hommage au premier consul, et ils y avaient été reçus avec de grandes fêtes. On sait aussi que la jeune reine, ayant abdiqué au nom de son fils, était revenue à Madrid au commencement de 1804 pour prendre possession du nouveau royaume de Lusitanie, que la victoire devait lui assurer dans le nord du Portugal. Mais tout était désormais remis en question, grâce à l’impuissance politique de Charles IV et au peu de loyauté de cette politique dirigée par le prince de la Paix. Nous allions nous engager dans cette formidable guerre contre la nation espagnole, qui nous arrivait comme par un décret de la fatalité et qui devait imposer spontanément à Napoléon la nécessite de s’emparer de toutes ces royales personnes, au moment où d’elles-mêmes elles venaient implorer son appui. La reine d’Étrurie et ses enfants suivirent le vieux Charles IV, la reine Marie-Louise et le prince de la Paix à Compiègne.

Lorsque je vis cette reine, elle était déjà sous la protection française. Étrange protection qui l’arrachait à l’amour traditionnel du peuple espagnol, consterné de voir partir ainsi tous les membres de la famille royale, au milieu d’une lutte décisive et terrible avec l’étranger. À Aranjuez, le 17 mars, le peuple, malgré sa haine pour Godoy, avait voulu retenir Charles IV ; à Madrid, le 2 mai, il avait voulu retenir l’infant don François de Paule et la reine d’Étrurie. À Vittoria, le 16 avril, il avait voulu retenir Ferdinand. En toutes ces occasions, il avait essayé de dételer les chevaux et de garder malgré eux ces princes pusillanimes et insensés qui le méconnaissaient et le fuyaient par crainte les uns des autres ; mais entraînés par la destinée, ils avaient résisté, les uns aux menaces, les autres aux prières du peuple. Où couraient-ils ainsi ? À la captivité de Compiègne et de Valençay.

On pense bien qu’à l’époque où je vis la scène que j’ai rapportée, je ne compris rien à l’incognito effrayé de cette reine fugitive, mais je me suis toujours rappelé sa physionomie sombre, qui semblait trahir à la fois la crainte de rester et la crainte de partir. C’était bien la situation où son père et sa mère avaient dû se trouver à Aranjuez en présence d’un peuple qui ne voulait ni les garder ni les laisser fuir. La nation espagnole était lasse de ses imbéciles souverains ; mais, tels qu’ils étaient, elle les préférait à l’homme de génie qui n’était pas Espagnol. Elle semblait avoir pris pour devise, en tant que nation, le mot énergique que Napoléon disait dans un sens plus restreint : « Qu’il faut laver son linge sale en famille. »

Nous arrivâmes à Madrid dans le courant de mai ; nous avions tant souffert en route que je ne me rappelle rien des derniers jours de notre voyage. Pourtant nous atteignîmes notre but sans catastrophe, ce qui est presque miraculeux ; car déjà l’Espagne était soulevée sur plusieurs points, et partout grondait l’orage prêt à éclater. Nous suivions la ligne protégée par les armées françaises, il est vrai ; mais nulle part les Français eux-mêmes n’étaient en sûreté contre ces nouvelles vêpres siciliennes ; et ma mère, portant un enfant dans son sein, un autre dans ses bras, n’avait que trop de sujets de crainte.

Elle oublia ses terreurs et ses souffrances en voyant mon père ; et quant à moi, la fatigue qui m’accablait se dissipa en un instant à l’aspect des magnifiques appartements où nous venions nous installer. C’était dans le palais du prince de la Paix, et j’entrais là véritablement en plein dans la réalisation de mes contes de fées. Murat occupait l’étage inférieur de ce même palais, le plus riche et le plus confortable de Madrid, car il avait protégé les amours de la reine et de son favori et il y régnait plus de luxe que dans la maison du roi légitime. Notre appartement était situé, je crois, au troisième étage. Il était immense, tout tendu en damas de soie cramoisi. Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout était doré et me parut en or massif, toujours comme dans les contes de fées. Il y avait d’énormes tableaux qui me faisaient peur. Ces grosses têtes qui semblaient sortir du cadre et me suivre des yeux me tourmentaient passablement. Mais j’y fus bientôt habituée. Une autre merveille pour moi, ce fut une glace psyché, où je me voyais marcher sur les tapis, et où je ne me reconnus pas d’abord, car je ne m’étais jamais vue ainsi de la tête aux pieds et je ne me faisais pas une idée de ma taille, qui était même, relativement à mon âge, assez petite. Pourtant je me trouvai si grande que j’en fus effrayée.

Peut-être ce beau palais et ces riches appartements étaient-ils de fort mauvais goût, malgré l’admiration qu’ils me causaient. Ils étaient du moins fort malpropres et remplis d’animaux domestiques, entre autres de lapins, qui couraient et entraient partout sans que personne y fît attention. Ces tranquilles hôtes, les seuls qu’on n’eût point dépossédés, avaient-ils l’habitude d’être admis dans les appartements, ou, profitant de la préoccupation générale, avaient-ils passé de la cuisine au salon ? Il y en avait un, blanc comme la neige, avec des yeux de rubis, qui se mit tout de suite à agir très familièrement avec moi. Il s’était installé dans l’angle de la chambre à coucher, derrière la psyché, et notre intimité s’établit bientôt là sans conteste. Il était pourtant assez maussade, et plusieurs fois il égratigna la figure des personnes qui voulaient le déloger ; mais il ne prit jamais d’humeur contre moi, et dormait sur mes genoux ou sur le bord de ma robe des heures entières pendant que je lui racontais mes plus belles histoires.

J’eus bientôt à ma disposition les plus beaux jouets du monde, des poupées, des moutons, des ménages, des lits, des chevaux, tout cela couvert d’or fin, de franges, de housses et de paillons ; c’étaient les joujoux abandonnés par les infants d’Espagne et déjà à moitié cassés par eux. J’achevai assez lestement leur besogne, car ces jouets me parurent grotesques et déplaisants. Ils devaient être cependant d’un prix véritable, car mon père sauva deux ou trois petits personnages en bois peint, qu’il apporta à ma grand’mère comme des objets d’art. Elle les conserva quelque temps, et tout le monde les admirait. Mais, après la mort de mon père, je ne sais comment ils retombèrent entre mes mains, et je me rappelle un petit vieillard en haillons qui devait être d’une vérité et d’une expression remarquables, car il me faisait peur. Cette habile représentation d’un pauvre vieux mendiant tout décharné et tendant la main s’était-elle glissée par hasard parmi les brillants hochets des infants d’Espagne ? C’est toujours un étrange jouet dans les mains d’un fils de roi que la personnification de la misère, et il y aurait de quoi le faire réfléchir.

D’ailleurs les jouets ne m’occupèrent pas à Madrid comme à Paris. J’avais changé de milieu. Les objets extérieurs m’absorbaient, et même j’y oubliai les contes de fées, tant ma propre existence prit pour moi-même une apparence merveilleuse.

J’avais déjà vu Murat à Paris ; j’avais joué avec ses enfants, mais je n’avais gardé de lui aucun souvenir. Probablement je l’avais vu en habit comme tout le monde ; à Madrid, tout doré et empanaché, comme il m’apparut, il me fit une grande impression. On l’appelait le prince, et, comme dans les drames féeriques et les contes, les princes jouent toujours le premier rôle, je crus voir le fameux prince Fanfarinet. Je l’appelai même ainsi tout naturellement, sans me douter que je lui adressais une épigramme. Ma mère eut beaucoup de peine à m’empêcher de lui faire entendre ce maudit nom, que je prononçais toujours en l’apercevant dans les galeries du palais. On m’habitua à l’appeler mon prince en lui parlant, et il me prit en grande amitié.

Peut-être avait-il exprimé quelque déplaisir de voir un de ses aides de camp lui amener femme et enfants au milieu des terribles circonstances où il se trouvait, et peut-être voulait-on que tout cela prît à ses yeux un aspect militaire. Il est certain que toutes les fois qu’on me présenta devant lui, on me fit endosser l’uniforme. Cet uniforme était une merveille. Il est resté longtemps chez nous après que j’ai été trop grande pour le porter. Ainsi je peux m’en souvenir minutieusement. Il consistait en un dolman de Casimir blanc tout galonné et boutonné d’or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jetée sur l’épaule, et un pantalon de Casimir amarante avec des ornements et broderies d’or à la hongroise. J’avais aussi les bottes de maroquin rouge à éperons dorés, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisi à canons et aiguillettes d’or émaillés, la sabretache avec un aigle brodé en perles fines, rien n’y manquait. En me voyant équipée absolument comme mon père, soit qu’il me prît pour un garçon, soit qu’il voulût bien faire semblant de s’y tromper, Murat, sensible à cette petite flatterie de ma mère, me présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son aide de camp, et nous admit dans son intimité.

Elle n’eut pas beaucoup de charmes pour moi, car ce bel uniforme me mettait au supplice. J’avais appris à le très bien porter, il est vrai, à faire traîner mon petit sabre sur les dalles du palais, à faire flotter ma pelisse sur mon épaule de la manière la plus convenable ; mais j’avais chaud sous cette fourrure, j’étais écrasée sous ces galons, et je me trouvais bien heureuse lorsqu’en rentrant chez nous ma mère me remettait le costume espagnol du temps, la robe de soie noire, bordée d’un grand réseau de soie, qui prenait au genou et tombait en franges sur la cheville, et la mantille plate en crêpe noir bordée d’une large bande de velours. Ma mère sous ce coutume était d’une beauté surprenante. Jamais Espagnole véritable n’avait eu une peau brune aussi fine, des yeux noirs aussi veloutés, un pied si petit et une taille si cambrée.

Murat tomba malade ; on a dit que c’était par suite de débauches, mais ce n’est point vrai. Il avait une inflammation d’entrailles, comme une grande partie de notre armée d’Espagne, et il souffrait de violentes douleurs, quoiqu’il ne fût point alité. Il se croyait empoisonné et ne subissait pas son mal avec beaucoup de patience, car ses cris faisaient retentir ce triste palais où l’on ne dormait d’ailleurs que d’un œil. Je me souviens d’avoir été réveillée par l’effroi de mon père et de ma mère la première fois qu’il rugit ainsi au milieu de la nuit. Ils pensaient qu’on l’assassinait. Mon père se jeta hors du lit, prit son sabre et courut, presque nu, à l’appartement du prince. J’entendis les cris de ce pauvre héros, si terrible à la guerre, si pusillanime hors du champ de bataille : j’eus grand’peur et je jetai les hauts cris à mon tour. Il paraît que j’avais fini par comprendre ce que c’est que la mort, car je m’écriais en sanglotant : On tue mon prince Fanfarinet ! Il sut ma douleur et m’en aima davantage. À quelques jours de là, il monta dans notre appartement vers minuit et approcha de mon berceau. Mon père et ma mère étaient avec lui. Ils revenaient d’une partie de chasse et rapportaient un petit faon de biche, que Murat plaça lui-même à côté de moi. Je m’éveillai à demi et vis cette jolie petite tête de faon qui se penchait languissamment contre mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis sans pouvoir remercier le prince. Mais le lendemain matin, en m’éveillant, je vis encore Murat auprès de mon lit. Mon père lui avait dit le spectacle qu’offraient l’enfant et la petite bête endormis ensemble, et il avait voulu le voir. En effet, ce pauvre petit animal, qui n’avait peut-être que quelques jours d’existence et que les chiens avaient poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fatigue, qu’il s’était arrangé dans mon lit pour dormir comme eût pu le faire un petit chien. Il était couché en rond contre ma poitrine, il avait la tête sur l’oreiller, ses petites jambes étaient repliées comme s’il eût craint de me blesser, et mes deux bras étaient restés enlacés à son cou comme je les y avais mis en me rendormant. Ma mère m’a dit que Murat regrettait en cet instant de ne pouvoir montrer un groupe si naïf à un artiste. Sa voix m’éveilla, mais on n’est pas courtisan à quatre ans, et mes premières caresses furent pour le faon, qui semblait vouloir me les rendre, tant la chaleur de mon petit lit l’avait rassuré et apprivoisé.

Je le gardai quelques jours et je l’aimais passionnément. Mais je crois bien que la privation de sa mère le fit mourir, car un matin je ne le revis plus, et on me dit qu’il s’était sauvé. On me consola en m’assurant qu’il retrouverait sa mère et qu’il serait heureux dans les bois.

Notre séjour à Madrid dura tout au plus deux mois, et pourtant il me parut extrêmement long. Je n’avais aucun enfant de mon âge pour me distraire et j’étais souvent seule durant une grande partie de la journée. Ma mère était forcée de sortir avec mon père et de me confier à une servante madrilène qu’on lui avait recommandée comme très sûre, et qui pourtant prenait la clef des champs aussitôt que mes parents étaient dehors. Mon père avait un domestique nommé Weber, qui était bien le meilleur homme du monde et qui venait souvent me garder à la place de Térésa ; mais ce brave allemand, qui ne savait presque pas de mots français, me parlait un langage inintelligible, et il sentait si mauvais, que, sans me rendre compte de la cause de mon malaise, je tombais en défaillance quand il me portait dans ses bras. Il n’osait pas trahir le peu de soin que ma bonne prenait de moi, et quant à moi, je ne songeais nullement à m’en plaindre. Je croyais Weber chargé de veiller sur moi et je n’avais qu’un désir, c’est qu’il restât dans l’antichambre et me laissât seule dans l’appartement. Aussi ma première parole était de lui dire : Weber, je t’aime bien, va-t’en. Et Weber, docile comme un allemand, s’en allait en effet. Quand il vit que je me tenais fort tranquille dans ma solitude, il lui arriva souvent de m’y enfermer et d’aller voir ses chevaux, qui probablement le recevaient mieux que moi. Je connus donc pour la première fois le plaisir, étrange pour un enfant, mais vivement senti, par moi, de me trouver seule, et, loin d’en être contrariée ou effrayée, j’avais comme du regret en voyant revenir la voiture de ma mère. Il faut que j’aie été bien impressionnée par mes propres contemplations, car je me les rappelle avec une grande netteté, tandis que j’ai oublié mille circonstances extérieures probablement beaucoup plus intéressantes. Dans celles que j’ai rapportées, les souvenirs de ma mère ont entretenu ma mémoire ; mais, dans ce que je vais dire, je ne puis être aidée de personne.

Aussitôt que je me voyais seule dans ce grand appartement que je pouvais parcourir librement, je me mettais devant la psyché, et j’y essayais des poses de théâtre. Puis je prenais mon lapin blanc, et je voulais le contraindre à en faire autant : ou bien je faisais le simulacre de l’offrir en sacrifice aux dieux, sur un tabouret qui me servait d’autel. Je ne sais pas où j’avais vu, soit sur la scène, soit dans une gravure, quelque chose de semblable. Je me drapais dans ma mantille pour faire la prêtresse, et je suivais tous mes mouvements. On pense bien que je n’avais pas le moindre sentiment de coquetterie ; mon plaisir venait de ce que, voyant ma personne et celle du lapin dans la glace, j’arrivais, avec l’émotion du jeu, à me persuader que je jouais une scène à quatre, soit deux petites filles et deux lapins. Alors le lapin et moi nous adressions en pantomime des saluts, des menaces, des prières aux personnages de la psyché. Nous dansions le boléro avec eux, car, après les danses du théâtre, les danses espagnoles m’avaient charmée et j’en singeais les poses et les grâces avec la facilité qu’ont les enfants à imiter ce qu’ils voient faire. Alors j’oubliais complètement que cette figure dansant dans la glace fût la mienne, et j’étais étonnée qu’elle s’arrêtât quand je m’arrêtais.

Quand j’avais assez dansé et mimé ces ballets de ma composition, j’allais rêver sur la terrasse. Cette terrasse, qui s’étendait sur toute la façade du palais, était fort large et fort belle. La balustrade était en marbre blanc, si je ne me trompe pas, et devenait si chaude au soleil que je ne pouvais y toucher. J’étais trop petite pour voir par-dessus, mais dans l’intervalle des balustres je pouvais distinguer tout ce qui se passait sur la place. Dans mes souvenirs cette place est magnifique. Il y avait d’autres palais ou de grandes belles maisons tout autour, mais je n’y vis jamais la population, et je ne crois pas l’avoir aperçue durant tout le temps que je passai à Madrid. Il est probable qu’après l’insurrection du 2 mai on ne laissa plus circuler les habitants autour du palais du général en chef. Je n’y vis donc jamais que des uniformes français et quelque chose de plus beau encore pour mon imagination, les mameluks de la garde, dont un poste occupait l’édifice situé en face de nous. Ces hommes cuivrés, avec leurs turbans et leur riche costume oriental, formaient des groupes que je ne pouvais me lasser de regarder. Ils amenaient boire leurs chevaux à un grand bassin situé au milieu de la place, et c’était un coup d’œil dont, sans m’en rendre compte, je sentais vivement la poésie.

À ma droite, tout un côté de la place était occupé par une église d’une architecture massive, du moins elle se retrace ainsi à ma mémoire, et surmontée d’une croix plantée dans un globe doré. Cette croix et ce globe étincelant au coucher du soleil, se détachant sur un ciel plus bleu que je ne l’avais jamais vu, sont un spectacle que je n’oublierai jamais, et que je contemplais jusqu’à ce que j’eusse dans les yeux ces boules rouges et bleues que par un excellent mot, dérivé du latin, nous appelons, dans notre langage du Berry, les orblutes[31]. Ce mot devrait passer dans la langue moderne. Il doit avoir été français, quoique je ne l’aie trouvé dans aucun auteur. Il n’a point d’équivalent, et il exprime parfaitement un phénomène que tout le monde connaît et qui ne s’exprime que par des périphrases inexactes.

Ces orblutes m’amusaient beaucoup, et je ne pouvais pas m’en expliquer la cause toute naturelle. Je prenais plaisir à voir flotter devant mes yeux ces brûlantes couleurs qui s’attachaient à tous les objets, et qui persistaient lorsque je fermais les yeux. Quand l’orblute est bien complète, elle vous représente exactement la forme de l’objet qui l’a causée ; c’est une sorte de mirage. Je voyais donc le globe et la croix de feu se dessiner partout où se portaient mes regards, et je m’étonne d’avoir tant répété impunément ce jeu assez dangereux pour les yeux d’un enfant. Mais je découvris bientôt sur la terrasse un autre phénomène, dont jusque-là je n’avais eu aucune idée. La place était souvent déserte, et, même en plein jour, un morne silence régnait dans le palais et aux environs. Un jour, ce silence m’effraya, et j’appelai Weber que je vis passer sur la place. Weber ne m’entendit pas, mais une voix toute semblable à la mienne répéta le nom de Weber à l’extrémité du balcon.

Cette voix me rassura, je n’étais plus seule ; mais curieuse de savoir qui s’amusait à me contrefaire, je rentrai dans l’appartement, croyant y trouver quelqu’un. J’y étais absolument seule comme à l’ordinaire. Je revins sur la terrasse, et j’appelai ma mère ; la voix répéta le mot d’une voix très douce, mais très nette, et cela me donna beaucoup à penser. Je grossis ma voix, j’appelai mon propre nom, qui me fut rendu aussitôt, mais plus confusément. Je le répétai sur un ton plus faible, et la voix revint faible, mais plus distincte, et comme si l’on me parlait à l’oreille. Je n’y comprenais rien, j’étais persuadée que quelqu’un était avec moi sur la terrasse ; mais ne voyant personne, et regardant vainement à toutes les fenêtres qui étaient fermées, j’étudiai ce prodige avec un plaisir extrême. L’impression la plus étrange pour moi était d’entendre mon propre nom répété avec ma propre voix. Alors il me vint à l’esprit une explication bizarre. C’est que j’étais double, et qu’il y avait autour de moi un autre moi que je ne pouvais pas voir, mais qui me voyait toujours, puisqu’il me répondait toujours. Cela s’arrangea aussitôt dans ma cervelle comme une chose qui devait être, qui avait toujours été, et dont je ne m’étais pas encore aperçue ; je comparai ce phénomène à celui de mes orblutes, qui m’avait d’abord étonnée tout autant, et auquel je m’étais habituée sans le comprendre. J’en conclus que toutes choses et toutes gens avaient leur reflet, leur double, leur autre moi, et je souhaitai vivement de voir le mien. Je l’appelai cent fois, je lui disais toujours de venir auprès de moi. Il répondait : Viens là, viens donc, et il me semblait s’éloigner ou se rapprocher quand je changeais de place. Je le cherchai et l’appelai dans l’appartement, il ne me répondit plus ; j’allai à l’autre bout de la terrasse, il fut muet ; je revins vers le milieu, et, depuis ce milieu jusqu’à l’extrémité du côté de l’église, il me parla et répondit à mon Viens donc par un Viens donc tendre et inquiet. Mon autre moi se tenait donc dans un certain endroit de l’air ou de la muraille, mais comment l’atteindre et comment le voir ? Je devenais folle sans m’en douter.

Je fus interrompue par l’arrivée de ma mère, et je ne saurais dire pourquoi, loin de la questionner, je lui cachai ce qui m’agitait si fort. Il faut croire que les enfants aiment le mystère de leurs rêveries, et il est certain que je n’avais jamais voulu demander l’explication de mes orblutes. Je voulais découvrir le problème toute seule, ou peut-être avais-je été déçue de quelque autre illusion par des explications qui m’en avaient ôté le charme secret. Je gardai le silence sur ce nouveau prodige, et pendant plusieurs jours, oubliant les ballets, je laissai mon pauvre lapin dormir tranquille, et la psyché répéter l’image immobile des grands personnages représentés dans les tableaux. J’avais la patience d’attendre que je fusse seule pour recommencer mon expérience ; mais enfin ma mère était rentrée sans que j’y fisse attention, et m’entendant m’égosiller, vint surprendre le secret de mon amour pour le grand soleil de la terrasse. Il n’y avait plus à reculer ; je lui demandai où était le quelqu’un qui répétait toutes mes paroles, et elle me dit : C’est l’écho.

Bien heureusement pour moi, elle ne m’expliqua pas ce que c’était que l’écho. Elle n’avait peut-être jamais songé à s’en rendre compte ; elle me dit que c’était une voix qui était dans l’air, et l’inconnu garda pour moi sa poésie. Pendant plusieurs autres jours, je pus continuer à jeter mes paroles au vent. Cette voix de l’air ne m’étonnait plus, mais me charmait encore ; j’étais satisfaite de pouvoir lui donner un nom, et de lui crier : Écho, es-tu là ? M’entends-tu ? Bonjour, écho !

Tandis que la vie de l’imagination est si développée chez les enfants, la vie du sentiment est-elle plus tardive ? Je ne me souviens pas d’avoir songé à ma sœur, à ma bonne tante, à Pierret ou à ma chère Clotilde durant mon séjour à Madrid. J’étais pourtant déjà capable d’aimer, puisque j’avais déjà une si vive tendresse pour certaines poupées et pour certains animaux. Je crois que l’indifférence avec laquelle les enfants quittent les personnes qui leur sont chères tient à l’impossibilité où ils sont d’apprécier la durée du temps. Quand on leur parle d’un an d’absence, ils ne savent pas si un an est beaucoup plus long qu’un jour, et on leur établirait inutilement la différence par des chiffres. Je crois que les chiffres ne disent rien du tout à leur esprit. Lorsque ma mère me parlait de ma sœur, il me semblait que je l’avais quittée la veille, et pourtant le temps me semblait long. Il y a dans le défaut d’équilibre des facultés de l’enfant mille contradictions qu’il nous est difficile d’expliquer après que l’équilibre est établi.

Je crois que la vie du sentiment ne se révéla en moi qu’au moment où ma mère accoucha à Madrid. On m’avait bien annoncé l’arrivée prochaine d’un petit frère ou d’une petite sœur, et depuis plusieurs jours je voyais ma mère étendue sur une chaise longue. Un jour on m’envoya jouer sur la terrasse et on ferma les portes vitrées de l’appartement ; je n’entendis pas la moindre plainte ; ma mère supportait très courageusement le mal physique et mettait ses enfants au monde très promptement ; pourtant cette fois elle souffrit plusieurs heures, mais on ne m’éloigna d’elle que peu d’instants, après lesquels mon père m’appela et me montra un petit enfant. J’y fis à peine attention. Ma mère était étendue sur un canapé, elle avait la figure si pâle et les traits tellement contractés, que j’hésitai à la reconnaître. Puis, je fus prise d’un grand effroi et je courus l’embrasser en pleurant. Je voulais qu’elle me parlât, qu’elle répondît à mes caresses, et comme on m’éloignait encore pour lui laisser du repos, je me désolai longtemps, croyant qu’elle allait mourir et qu’on voulait me le cacher. Je retournai pleurer sur la terrasse, et on ne put m’intéresser au nouveau-né. Ce pauvre petit garçon avait des yeux d’un bleu clair fort singulier. Au bout de quelques jours, ma mère se tourmenta de la pâleur de ses prunelles, et j’entendis souvent mon père et d’autres personnes prononcer avec anxiété le mot cristallin. Enfin au bout d’une quinzaine, il n’y avait plus à en douter, l’enfant était aveugle. On ne voulut pas le dire à ma mère positivement. On la laissa dans une sorte de doute. On émettait timidement devant elle l’espérance que ce cristallin se reformerait dans l’œil de l’enfant. Elle se laissa consoler, et le pauvre infirme fut aimé et choyé avec autant de joie que si son existence n’eût pas été un malheur pour lui et pour les siens. Ma mère le nourrissait, et il n’avait guère que deux semaines lorsqu’il fallut se remettre en route pour la France à travers l’Espagne en feu.

XIV

Dernière lettre de mon père. – Souvenirs d’un bombardement et d’un champ de bataille. – Misère et maladie. – La soupe à la chandelle. – Embarquement et naufrage. – Leopardo. – Arrivée à Nohant. – Ma grand’mère. – Hippolyte. – Deschartres. – Mort de mon frère. – Le vieux poirier. – Mort de mon père. – Le revenant. – Ursule. – Une affaire d’honneur. – Première notion de la richesse et de la pauvreté. – Portrait de ma mère.

 

LETTRE

DE MON PÈRE À SA MÈRE
 

Madrid, 12 juin 1808.

Après de longues souffrances, Sophie est accouchée ce matin d’un gros garçon qui siffle comme un perroquet. La mère et l’enfant se portent à merveille. Avant la fin du mois le prince part pour la France, le médecin de l’empereur, qui a soigné Sophie, dit qu’elle sera en état de voyager dans douze jours avec son enfant. Aurore se porte très bien. J’emballerai le tout dans une calèche que je viens d’acquérir à cet effet, et nous prendrons la route de Nohant, où je compte bien arriver vers le 20 juillet, par la fraîcheur, et rester le plus longtemps possible. Cette idée, ma bonne mère, me comble de joie. Je me nourris de l’espoir assuré de notre réunion, du charme de notre intérieur, sans affaires, sans inquiétudes, sans distractions pénibles ! Il y a si longtemps que je désire ce bonheur complet !

Le prince m’a dit hier qu’il allait passer quelque temps à Barèges avant que d’aller à sa destination. De mon côté j’allongerai ma courroie jusque vers les eaux de Nohant, auxquelles nous ferons subir préalablement le miracle des noces de Cana. Je crois que Deschartres se chargera volontiers du prodige.

Je réserve le baptême de mon nouveau-né pour les fêtes de Nohant. Belle occasion pour sonner les cloches et faire danser le village ! Le maire inscrira mon fils au nombre des Français, car je ne veux point qu’il ait jamais rien à démêler avec les notaires et les prêtres castillans.

Je ne conçois pas que mes deux dernières lettres aient été interceptées. Elles étaient d’une bêtise à leur faire trouver grâce devant la police la plus rigide. Je te faisais la description d’un sabre africain dont j’ai fait l’acquisition. Il y avait deux pages d’explications et de citations. Tu verras cette merveille, ainsi que l’indomptable Leopardo d’Andalousie, que je prierai Deschartres d’équiter un peu, après avoir toutefois frappé d’avance une réquisition sur tous les matelas de sa commune pour garnir le manège qu’il aura choisi. Adieu, ma bonne mère, je te manderai le jour de mon départ et celui de mon arrivée. J’espère que ce sera plus tôt encore que je ne te le dis. Sophie partage vivement mon impatience de t’embrasser. Aurore veut partir à l’instant même, et s’il était possible nous serions déjà en route.

 

*    *    *

 

Cette lettre si gaie, si pleine de contentement et d’espérance, est la dernière que ma grand’mère ait reçue de son fils. On verra bientôt à quelle épouvantable catastrophe allaient aboutir tous ces projets de bonheur, et combien peu de jours étaient comptés à mon pauvre père pour savourer cette réunion tant rêvée et si chèrement achetée des objets de son affection. On comprendra, par la nature de cette catastrophe, ce qu’il y a de fatal et d’effrayant dans les plaisanteries de cette lettre à propos de l’indomptable Leonardo d’Andalousie.

C’était Ferdinand VII, le prince des Asturies, alors plein de prévenances pour Murat et ses officiers, qui avait fait don de ce terrible cheval à mon père, à la suite d’une mission que celui-ci avait remplie, je crois, près de lui à Aranjuez. Ce fut un présent funeste et dont ma mère, par une sorte de fatalisme ou de pressentiment, se méfiait et s’effrayait sans pouvoir décider mon père à s’en défaire au plus vite, bien qu’il avouât que c’était le seul cheval qu’il ne pût monter sans une sorte d’émotion. C’était pour lui une raison de plus pour vouloir s’en rendre maître et il trouvait du plaisir à le vaincre. Pourtant il lui arriva un jour de dire : « Je ne le crains pas, mais je le monte mal, parce que je m’en méfie, et il le sent. »

Ma mère prétendait que Ferdinand le lui avait donné avec l’espérance qu’il le tuerait. Elle prétendait aussi que, par haine contre les Français, le chirurgien de Madrid qui l’avait accouchée avait crevé les yeux de son enfant. Elle s’imaginait avoir vu, dans l’accablement qui suivit le paroxysme de sa souffrance, ce chirurgien appuyer ses pouces sur les deux yeux du nouveau-né, et qu’il avait dit entre ses dents : Celui-là ne verra pas le soleil de l’Espagne.

Il est possible que ce fut une hallucination de ma pauvre mère, et pourtant, au point où en étaient les choses à cette époque, il est également possible que le fait se soit accompli, comme elle avait cru le voir, dans un moment rapide où le chirurgien se serait trouvé seul dans l’appartement avec elle, et comptant sans doute qu’elle était hors d’état de le voir et de l’entendre ; mais on pense bien que je ne prends pas sur moi la responsabilité de cette terrible accusation.

On a vu dans la lettre de mon père qu’il ne s’aperçut pas d’abord de la cécité de cet enfant, et j’ai souvenance d’avoir entendu Deschartres la constater à Nohant hors de sa présence et de celle de ma mère. On redoutait encore alors de leur enlever un faible et dernier espoir de guérison.

Ce fut dans la première quinzaine de juillet que nous partîmes. Murat allait prendre possession du trône de Naples. Mon père avait un congé. J’ignore s’il accompagna Murat jusqu’à la frontière et si nous voyageâmes avec lui. Je me souviens que nous étions en calèche et je crois que nous suivions les équipages de Murat, mais je n’ai aucun souvenir de mon père jusqu’à Bayonne.

Ce que je me rappelle le mieux, c’est l’état de souffrance, de soif, de dévorante chaleur et de fièvre où je fus tout le temps de ce voyage. Nous avancions très lentement à travers les colonnes de l’armée. Il me revient maintenant que mon père devait être avec nous, parce que, comme nous suivions un chemin assez étroit dans des montagnes, nous vîmes un énorme serpent qui le traversait presque en entier d’une ligne noire. Mon père fit arrêter, courut en avant et le coupa en deux avec son sabre. Ma mère avait voulu en vain le retenir, elle avait peur, selon son habitude.

Pourtant une autre circonstance me fait penser qu’il n’était avec nous que par intervalles, et qu’il rejoignait Murat de temps en temps. Cette circonstance est assez frappante pour s’être gravée dans ma mémoire ; mais comme la fièvre me tenait dans un assoupissement presque continuel, ce souvenir est isolé de tout ce qui pourrait me faire préciser l’événement dont je fus témoin. Étant un soir à une fenêtre avec ma mère, nous vîmes le ciel, encore éclairé par le soleil couchant, traversé de feux croisés, et ma mère me dit : « Tiens, regarde, c’est une bataille, et ton père y est peut-être. »

Je ne me faisais point d’idée de ce que c’était qu’une bataille véritable. Ce que je voyais me représentait un immense feu d’artifice, quelque chose de riant et de triomphal, une fête ou un tournoi. Le bruit du canon et ces grandes courbes de feu me réjouissaient. J’assistais à cela comme à un spectacle, en mangeant une pomme verte. Je ne sais à qui ma mère dit alors : « Que les enfants sont heureux de ne rien comprendre ! » Comme je ne sais pas quelle route les opérations de la guerre nous forcèrent de suivre, je ne saurais dire si cette bataille fut celle de Médina del Rio-Seco, ou un épisode moins important de la belle campagne de Bessières. Mon père, attaché à la personne de Murat, n’avait point affaire sur ce champ de bataille, et il n’est pas probable qu’il y fût. Mais ma mère s’imaginait sans doute qu’il pouvait avoir été envoyé en mission.

Que ce fût l’affaire de Rio-Seco, ou la prise de Torquemada, il est certain que notre voiture avait été mise en réquisition pour porter des blessés ou des personnes plus précieuses que nous, et que nous fîmes un bout de chemin en charrette avec des bagages, des vivandières et des soldats malades. Il est certain aussi que nous longeâmes le champ de bataille le lendemain ou le surlendemain, et que je vis une vaste plaine couverte de débris informes assez semblables, en grand, au carnage de poupées, de chevaux et de chariots que j’exécutais avec Clotilde à Chaillot et dans la maison de la rue Grange-Batelière. Ma mère se cachait le visage et l’air était infecté. Nous ne passions pas assez près de ces objets sinistres pour que je pusse me rendre compte de ce que c’était, et je demandais pourquoi on avait semé là tant de chiffons. Enfin la roue heurta quelque chose qui se brisa avec un craquement étrange. Ma mère me retint au fond de la charrette pour m’empêcher de regarder, c’était un cadavre. J’en vis ensuite plusieurs autres épars sur le chemin, mais j’étais si malade que je ne me souviens pas d’avoir été vivement impressionnée par ces horribles spectacles.

Avec la fièvre, j’éprouvai bientôt une autre souffrance qui ne se concilie pas souvent avec le désordre de la vie, et dont pourtant tous les soldats malades avec lesquels nous voyagions éprouvaient aussi les angoisses : c’était la faim, une faim excessive, maladive, presque animale. Ces pauvres gens, pleins de soins et de sollicitude pour nous, m’avaient communiqué un mal qui explique ce phénomène, et qu’une petite-maîtresse n’avouerait pas avoir subi même dans son enfance. Mais la vie a ses vicissitudes, et quand ma mère se désolait de voir mon petit frère et moi dans cet état, les soldats et les cantinières lui disaient en riant : « Bah ! ma petite dame, ce n’est rien, c’est un brevet de santé pour toute la vie de vos enfants ; c’est le véritable baptême des enfants de la giberne. »

La gale, puisqu’il faut l’appeler par son nom, avait commencé par moi, elle se communiqua à mon frère, puis à ma mère plus tard, et à d’autres personnes auxquelles nous apportâmes ce triste fruit de la guerre et de la misère, heureusement affaibli en nous par des soins extrêmes et un sang pur.

En quelques jours, notre sort avait bien changé. Ce n’était plus le palais de Madrid, les lits dorés, les tapis d’Orient et les courtines de soie ; c’étaient des charrettes immondes, des villages incendiés, des villes bombardées, des routes couvertes de morts, des fossés où nous cherchions une goutte d’eau pour étancher une soif brûlante, et où l’on voyait tout à coup surnager des caillots de sang. C’était surtout l’horrible faim et une disette de plus en plus menaçante. Ma mère supportait tout cela avec un grand courage, mais elle ne pouvait vaincre le dégoût que lui inspiraient les oignons crus, les citrons verts et la graine de tournesol, dont je me contentais sans répugnance : quelle nourriture d’ailleurs pour une femme qui allaitait son nouveau-né !

Nous traversâmes un camp français, je ne sais où, et, à l’entrée d’une tente, nous vîmes un groupe de soldats qui mangeaient la soupe avec un grand appétit ; ma mère me poussa au milieu d’eux en les priant de me laisser manger à leur gamelle. Ces braves gens me mirent aussitôt à même et me firent manger à discrétion en souriant d’un air attendri. Cette soupe me parut excellente, et quand elle fut à moitié dégustée, un soldat dit à ma mère avec quelque hésitation : « Nous vous engagerions bien à en manger aussi, mais vous ne pourriez peut-être pas, parce que le goût est un peu fort. » Ma mère approcha et regarda la gamelle. Il y avait du pain et du bouillon très gras, mais certaines mèches noircies surnageaient, c’était une soupe faite avec des bouts de chandelle.

Je me souviens de Burgos et d’une ville (celle-là ou une autre) où les aventures du Cid était peintes à fresque sur les murailles. Je me souviens aussi d’une superbe cathédrale où les hommes du peuple avaient un genou en terre pour prier, le chapeau sur l’autre genou, et un petit paillasson rond sous celui qui touchait le sol. Enfin je me souviens de Victoria et d’une servante dont les longs cheveux noirs inondés de vermine flottaient sur son dos. J’eus un ou deux jours de bien-être à la frontière d’Espagne, le temps était rafraîchi, la fièvre et la misère avaient cessé. Mon père était décidément avec nous. Nous avions repris possession de notre calèche pour faire le reste du voyage, les auberges étaient propres, il y avait des lits et toutes sortes d’aliments dont nous avions apparemment été privés assez longtemps, car ils me parurent tout nouveaux, entre autres des gâteaux et des fromages. Ma mère me fit une toilette à Fontarabie, et j’éprouvai un soulagement extrême à prendre un bain. Elle me soignait à sa manière, et, au sortir du bain, elle m’enduisait de soufre de la tête aux pieds, puis elle me faisait avaler des boulettes de soufre pulvérisé dans du beurre et du sucre. Ce goût et cette odeur dont je fus imprégnée pendant deux mois m’ont laissé une grande répugnance pour tout ce qui me les rappelle.

Nous trouvâmes apparemment des personnes de connaissance à la frontière, car je me rappelle un grand dîner et des politesses qui m’ennuyèrent beaucoup ; j’avais retrouvé mes facultés et mon appréciation des objets extérieurs. Je ne sais quelle idée eut ma mère de vouloir retourner par mer à Bordeaux. Peut-être était-elle brisée par la fatigue des voitures, peut-être s’imaginait-elle, dans son instinct médical, qu’elle suivait toujours, que l’air de la mer délivrerait ses enfants et elle-même du poison de la pauvre Espagne. Apparemment le temps était beau et l’Océan tranquille, car c’était une nouvelle imprudence que de se risquer en chaloupe sur les côtes de Gascogne, dans ce golfe de Biscaye toujours si agité. Quel que fût le motif, une chaloupe pontée fut louée, la calèche y fut descendue, et nous partîmes comme pour une partie de plaisir. Je ne sais où nous nous embarquâmes ni quelles gens nous accompagnèrent jusqu’au rivage en nous prodiguant de grands soins. On m’y donna un gros bouquet de roses, que je gardai tout le temps de la traversée pour me préserver de l’odeur du soufre.

Je ne sais combien de temps nous côtoyâmes le rivage ; je retombai dans mon sommeil léthargique, et cette traversée ne m’a laissé d’autres souvenirs que ceux du départ et de l’arrivée. Au moment où nous approchions de notre but, un coup de vent nous éloigna du rivage, et je vis le pilote et ses deux aides livrés à une grande anxiété. Ma mère recommença à avoir peur, mon père se mit à la manœuvre : mais, comme nous étions enfin entrés dans la Gironde, nous heurtâmes je ne sais quel récif, et l’eau commença à entrer dans la cale. On se dirigea précipitamment vers la rive, mais la cale se remplissait toujours et la chaloupe sombrait visiblement. Ma mère, prenant ses enfants avec elle, était entrée dans la calèche ; mon père la rassurait en lui disant que nous avions le temps d’aborder avant d’être engloutis. Pourtant le pont commençait à se mouiller, et il ôta son habit et prépara un châle pour attacher ses deux enfants sur son dos : « Sois tranquille, disait-il à ma mère, je te prendrai sous mon bras, je nagerai de l’autre, et je vous sauverai tous trois, sois-en sûre. »

Nous touchâmes enfin la terre, ou plutôt un grand mur en pierres sèches surmonté d’un hangar. Il y avait derrière ce hangar quelques habitations, et à l’instant même plusieurs hommes vinrent à notre secours. Il était temps, la calèche sombrait aussi avec la chaloupe, et une échelle nous fut jetée fort à propos. Je ne sais ce qu’on fit pour sauver l’embarcation, mais il est certain qu’on en vint à bout. Cela dura plusieurs heures, pendant lesquelles ma mère ne voulut pas quitter le rivage ; car mon père, après nous avoir mises en sûreté, était redescendu sur la chaloupe pour sauver nos effets d’abord, et puis la voiture, et enfin la chaloupe. Je fus frappée alors de son courage, de sa promptitude et de sa force. Quelque expérimentés que fussent les matelots et les gens de l’endroit, ils admiraient l’adresse et la résolution de ce jeune officier qui, après avoir sauvé sa famille, ne voulait pas abandonner son patron avant d’avoir sauvé sa barque, et qui dirigeait tout ce petit sauvetage avec plus d’à-propos qu’eux-mêmes. Il est vrai qu’il avait fait son apprentissage au camp de Boulogne ; mais en toutes choses il agissait de sang-froid et avec une rare présence d’esprit. Il se servait de son sabre comme d’une hache ou d’un rasoir pour couper et tailler, et il avait pour ce sabre (probablement c’était le sabre africain dont il parle dans sa dernière lettre) un amour extraordinaire ; car, dans le premier moment d’incertitude où nous nous étions trouvés, en abordant, pour savoir si la chaloupe et la calèche sombreraient immédiatement ou si nous aurions le temps de sauver quelque chose, ma mère avait voulu l’empêcher d’y redescendre en lui disant : « Eh ! laisse aller tout ce que nous avons au fond de l’eau, plutôt que de risquer de te noyer ; » et il lui avait répondu : « J’aimerais mieux risquer cela que d’abandonner mon sabre. » C’était en effet le premier objet qu’il eût retiré. Ma mère se tenait pour satisfaite d’avoir sa fille à ses côtés et son fils dans ses bras. Pour moi, j’avais sauvé mon bouquet de roses flétries avec le même amour que mon père avait mis à nous sauver tous. J’avais fait grande attention à ne pas le lâcher en sortant de la calèche à demi submergée, et en grimpant à l’échelle de sauvetage ; c’était mon idée comme celle de mon père était pour son sabre.

Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé la moindre frayeur dans toutes ces rencontres. La peur est de deux sortes. Il y en a une qui tient au tempérament, une autre à l’imagination. Je ne connus jamais la première, mon organisation m’ayant douée d’un sang-froid tout semblable à celui de mon père. Ce mot de sang-froid exprime positivement la tranquillité que nous tenons d’une disposition physique et dont par conséquent nous n’avons pas à tirer vanité. Quant à la frayeur qui résulte d’une excitation maladive de l’imagination, et qui n’a pour aliments que des fantômes, j’en fus obsédée pendant toute mon enfance. Mais quand l’âge et la raison eurent dissipé ces chimères, je retrouvai l’équilibre de mes facultés et ne connus jamais aucun genre de peur.

Nous arrivâmes à Nohant dans les derniers jours d’août.

J’étais retombée dans ma fièvre, je n’avais plus faim. La gale faisait des progrès, une petite bonne espagnole que nous avions prise en route, et qui s’appelait Cécilia, commençait aussi à ressentir les effets de la contagion et ne me touchait qu’avec répugnance. Ma mère était à peu près guérie déjà, mais mon pauvre petit frère, dont les boutons ne paraissaient plus, était encore plus malade et plus accablé que moi. Nous étions deux masses inertes, brûlantes, et je n’avais pas plus conscience que lui de ce qui s’était passé autour de moi depuis le naufrage de la Gironde.

Je repris mes sens en entrant dans la cour de Nohant. Ce n’était pas aussi beau, à coup sûr, que le palais de Madrid, mais cela me fit le même effet, tant une grande maison est imposante pour les enfants élevés dans de petites chambres.

Ce n’était pas la première fois que je voyais ma grand’mère, mais je ne me souviens pas d’elle avant ce jour-là. Elle me parut très grande, quoiqu’elle n’eût que cinq pieds, et sa figure blanche et rosée, son air imposant, son invariable costume composé d’une robe de soie brune à taille longue et à manches plates, qu’elle n’avait pas voulu modifier selon les exigences de la mode de l’Empire, sa perruque blonde et crêpée en touffe sur le front, son petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu, firent d’elle pour moi un être à part et qui ne ressemblait en rien à ce que j’avais vu.

C’était la première fois que nous étions reçues à Nohant, ma mère et moi. Après que ma grand’mère eut embrassé mon père, elle voulut embrasser ma mère aussi ; mais celle-ci l’en empêcha en lui disant : « Ah ! ma chère maman, ne touchez ni à moi ni à ces pauvres enfants. Vous ne savez pas quelles misères nous avons subies, nous sommes tous malades. »

Mon père, qui était toujours optimiste, se mit à rire, et me mettant dans les bras de ma grand’mère : « Figure-toi, lui dit-il, que ces enfants ont une petite éruption de boutons, et que Sophie, qui a l’imagination très frappée, s’imagine qu’ils ont la gale.

— Gale ou non, dit ma grand’mère en me serrant contre son cœur, je me charge de celui-là. Je vois bien que ces enfants sont malades, ils ont la fièvre très fort tous les deux. Ma fille, allez vite vous reposer avec votre fils, car vous avez fait là une campagne au-dessus des forces humaines ; moi, je soignerai la petite. C’est trop de deux enfants sur les bras dans l’état où vous êtes.

Elle m’emporta dans sa chambre, et sans aucun dégoût de l’état horrible où j’étais, cette excellente femme, si délicate et si recherchée cependant, me déposa sur son lit. Ce lit et cette chambre, encore frais à cette époque, me firent l’effet d’un paradis. Les murs étaient tendus de toile de Perse à grands ramages, tous les meubles étaient du temps de Louis XV. Le lit, en forme de corbillard avec de grands panaches aux quatre coins, avait de doubles rideaux et une quantité de lambrequins découpés, d’oreillers et de garnitures dont le luxe et la finesse m’étonnèrent. Je n’osais m’installer dans un si bel endroit, car je me rendais compte du dégoût que je devais inspirer, et j’en avais déjà ressenti l’humiliation. Mais on me la fit vite oublier par les soins et les caresses dont je fus l’objet. La première figure que je vis après celle de ma grand’mère, fut un gros garçon de neuf ans qui entra avec un énorme bouquet de fleurs, et qui vint me le jeter à la figure d’un air amical et enjoué. Ma grand’mère me dit : « C’est Hippolyte, embrassez-vous, mes enfants. » Nous nous embrassâmes sans en demander davantage et je passai bien des années avec lui sans savoir qu’il était mon frère ; c’était l’enfant de la petite maison.

Mon père le prit par le bras et le conduisit à ma mère, qui l’embrassa, le trouva superbe, et lui dit : « Eh bien, il est à moi aussi, comme Caroline est à toi. » Et nous fûmes élevés ensemble, tantôt sous ses yeux, tantôt sous ceux de ma grand’mère.

Deschartres m’apparut aussi ce jour-là pour la première fois. Il avait des culottes courtes, des bas blancs, des guêtres de nankin, un habit noisette très long et très carré et une casquette à soufflet. Il vint gravement m’examiner, et comme il était très bon médecin, il fallut bien le croire quand il déclara que j’avais la gale. Mais la maladie avait perdu son intensité, et ma fièvre ne venait que d’un excès de fatigue. Il recommanda à mes parents de nier cette gale que nous apportions, afin de ne pas jeter l’effroi et la consternation dans la maison. Il déclara devant les domestiques que c’était une petite éruption fort innocente, et elle ne se communiqua qu’à deux autres enfants, qui, surveillés et soignés à temps, furent promptement guéris, sans savoir de quel mal.

Pour moi, au bout de deux heures de repos dans le lit de ma grand’mère, dans cette chambre fraîche et aérée où je n’entendais plus l’agaçant bourdonnement des moustiques de l’Espagne, je me sentis si bien que j’allai courir dans le jardin avec Hippolyte. Je me souviens qu’il me tenait par la main avec une sollicitude extrême, croyant qu’à chaque pas j’allais tomber ; j’étais un peu humiliée qu’il me crût si petite fille, et je lui montrai bientôt que j’étais un garçon très résolu. Cela le mit à l’aise, et il m’initia à plusieurs jeux fort agréables, entre autres à celui de faire ce qu’il appelait des pâtés à la crotte. Nous prenions du sable fin ou du terreau que nous trempions dans l’eau et que nous dressions, après l’avoir bien pétri sur de grandes ardoises en lui donnant la forme de gâteaux. Ensuite il portait tout cela furtivement dans le four, et comme il était fort taquin déjà, il se réjouissait de la colère des servantes qui, en venant retirer le pain et les galettes, juraient et jetaient dehors nos étranges ragoûts cuits à point.

Je n’avais jamais été malicieuse, car, de ma nature, je ne suis point fine. Fantasque et impérieuse, parce que j’étais fort gâtée par mon père, je n’avais de préméditation et de dissimulation en rien. Hippolyte vit bientôt mon faible, et pour me punir de mes caprices et de mes colères, il se mit à me taquiner cruellement. Il me dérobait mes poupées et les enterrait dans le jardin, puis il y mettait une petite croix et me les faisait déterrer. Il les pendait aux branches la tête en bas, et leur faisait endurer mille supplices que j’avais la simplicité de prendre au sérieux et qui me faisaient répandre de véritables larmes. Aussi j’avoue que je le détestais fort souvent : mais je n’ai jamais été capable de rancune, et quand il venait me chercher pour jouer, je ne savais pas lui résister.

Ce grand jardin et ce bon air de Nohant m’eurent bientôt rendu la santé. Ma mère me bourrait toujours de soufre, et je me soumettais à ce traitement parce qu’elle avait sur moi un ascendant de persuasion complet. Pourtant ce soufre m’était odieux, et je lui disais de me fermer les yeux et de me pincer le nez pour me le faire avaler. Pour me débarrasser ensuite de ce goût, je cherchais les aliments les plus acides, et ma mère, qui avait toute une médecine d’instinct ou de préjugé dans la tête, croyait que les enfants ont la divination de ce qui leur convient. Voyant que je rongeais toujours des fruits verts, elle mit des citrons à ma disposition, et j’en étais si avide que je les mangeais avec la peau et les pépins, comme on mange des fraises. Ma grande faim était passée, et, pendant cinq ou six jours, je me nourris exclusivement de citrons. Ma grand’mère s’effrayait de cet étrange régime, mais cette fois Deschartres, m’observant avec attention et voyant que j’allais de mieux en mieux, pensa que la nature m’avait fait deviner effectivement ce qui devait me sauver.

Il est certain que je fus promptement guérie et que je n’ai jamais fait d’autre maladie. Je ne sais si la gale est en effet, comme le disaient nos soldats, un brevet de santé, mais il est certain que toute ma vie j’ai pu soigner des maladies réputées contagieuses, et de pauvres galeux dont personne n’osait approcher, sans que j’aie attrapé un bouton. Il me semble que je soignerais impunément des pestiférés, et je pense qu’à quelque chose malheur est bon, moralement du moins, car je n’ai jamais vu de misères physiques dont je n’aie pu vaincre en moi le dégoût. Ce dégoût est violent cependant, et j’ai été bien souvent près de m’évanouir en voyant des plaies et des opérations repoussantes, mais j’ai toujours pensé alors à ma gale et au premier baiser de ma grand’mère, et il est certain que la volonté et la foi peuvent dominer les sens, quelque affectés qu’ils soient.

Mais tandis que je reprenais à vue d’œil, mon pauvre petit frère Louis dépérissait rapidement. La gale avait disparu, mais la fièvre le rongeait. Il était livide, et ses pauvres yeux éteints avaient une expression de tristesse indicible. Je commençai à l’aimer en le voyant souffrir. Jusque-là je n’avais pas fait grande attention à lui, mais quand il était étendu sur les genoux de ma mère, si languissant et si faible qu’elle osait à peine le toucher, je devenais triste avec elle et je comprenais vaguement l’inquiétude, la chose que les enfants sont le moins portés à ressentir.

Ma mère s’attribuait le dépérissement de son enfant. Elle craignait que son lait ne lui fût un poison, et elle s’efforçait de reprendre de la santé pour lui en donner. Elle passait toutes ses journées au grand air, avec l’enfant couché à l’ombre auprès d’elle dans des coussins et des châles bien arrangés. Deschartres lui conseilla de faire beaucoup d’exercice, afin d’avoir de l’appétit et de réparer la qualité de son lait par de bons aliments. Elle commença aussitôt-un petit jardin dans un angle du grand jardin de Nohant, au pied d’un gros poirier qui existe encore. Cet arbre a toute une histoire si bizarre qu’elle ressemble à un roman, et que je n’ai sue que longtemps après.

Le 8 septembre, un vendredi, le pauvre petit aveugle, après avoir gémi longtemps sur les genoux de ma mère, devint froid, rien ne put le réchauffer. Il ne remuait plus. Deschartres vint, l’ôta des bras de ma mère, il était mort. Triste et courte existence, dont, grâce à Dieu, il ne s’est pas rendu compte.

Le lendemain on l’enterra, ma mère me cacha ses larmes. Hippolyte fut chargé de m’emmener au jardin toute la journée. Je sus à peine et ne compris que faiblement et dubitativement ce qui se passait dans la maison. Il paraît que mon père fut vivement affecté, et que cet enfant, malgré son infirmité, lui était tout aussi cher que les autres. Le soir, après minuit, ma mère et mon père, retirés dans leur chambre, pleuraient ensemble, et il se passa alors entre eux une scène étrange que ma mère m’a racontée avec détails une vingtaine d’années plus tard. J’y avais assisté en dormant.

Dans sa douleur et l’esprit frappé des réflexions de ma grand’mère, mon père dit à ma mère : « Ce voyage d’Espagne nous aura été bien funeste, ma pauvre Sophie. Lorsque tu m’écrivais que tu voulais venir m’y rejoindre et que je te suppliais de n’en rien faire, tu croyais voir là une preuve d’infidélité ou de refroidissement de ma part ; et moi, j’avais le pressentiment de quelque malheur. Qu’y avait-il de plus téméraire et de plus insensé que de courir ainsi, grosse à pleine ceinture, à travers tant de dangers, de privations, de souffrances et de terreurs de tous les instants ? C’est un miracle que tu y aies résisté ; c’est un miracle qu’Aurore soit vivante. Notre pauvre garçon n’eût peut-être pas été aveugle s’il était né à Paris. L’accoucheur de Madrid m’a expliqué que, par la position de l’enfant dans le sein de sa mère, les deux poings fermés et appuyés contre les yeux, la longue pression qu’il a dû éprouver par ta propre position dans la voiture, avec ta fille souvent assise sur tes genoux, a nécessairement empêché les organes de la vue de se développer.

— Tu me fais des reproches maintenant, dit ma mère, il n’est plus temps. Je suis au désespoir. Quant au chirurgien, c’est un menteur et un scélérat. Je suis persuadée que je n’ai pas rêvé, quand je lui ai vu écraser les yeux de mon enfant.

Ils parlèrent longtemps de leur malheur, et peu à peu ma mère s’exalta beaucoup dans l’insomnie et dans les larmes. Elle ne voulait pas croire que son fils fût mort de dépérissement et de fatigue ; elle prétendait que la veille encore il était en pleine voie de guérison et qu’il avait été surpris par une convulsion nerveuse. « Et maintenant, dit-elle en sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre enfant ! Quelle terrible chose que d’ensevelir ainsi ce qu’on aime, et de se séparer pour toujours du corps d’un enfant qu’un instant auparavant on soignait et on caressait avec tant d’amour ! on vous l’ôte, on le cloue dans une bière, on le jette dans un trou, on le couvre de terre, comme si l’on craignait qu’il n’en sortît ! Ah ! c’est horrible, et je n’aurais pas dû me laisser arracher ainsi mon enfant ; j’aurais dû le garder, le faire embaumer ! »

— Et quand on songe, dit mon père, que l’on enterre souvent des gens qui ne sont pas morts ! Ah ! il est bien vrai que cette manière chrétienne d’ensevelir les cadavres est ce qu’il y a de plus sauvage au monde.

— Les sauvages, dit ma mère, ils le sont moins que nous. Ne m’as-tu pas raconté qu’ils étendent leurs morts sur des claies et qu’ils les suspendent desséchés sur des branches d’arbre ? J’aimerais mieux voir le berceau de mon petit enfant mort accroché à un des arbres du jardin que de penser qu’il va pourrir dans la terre ! Et puis, ajouta-t-elle frappée de la réflexion qui était venue à mon père, s’il n’était pas mort, en effet ? Si on avait pris une convulsion pour l’agonie, si M. Deschartres s’était trompé ! car enfin, il me l’a ôté, il m’a empêché de le frotter encore et de le réchauffer, disant que je hâtais sa mort. Il est si rude, ton Deschartres ! il me fait peur et je n’ose lui résister ! Mais c’est peut-être un ignorant qui n’a pas su distinguer une léthargie de la mort. Tiens, je suis si tourmentée que j’en deviens folle et que je donnerais tout au monde pour ravoir mon enfant mort ou vivant.

Mon père combattit d’abord cette pensée, mais peu à peu elle le gagna aussi, et regardant à sa montre : « Il n’y a pas de temps à perdre, dit-il ; il faut que j’aille chercher cet enfant ; ne fais pas de bruit, ne réveillons personne, je te réponds que dans une heure tu l’auras. »

Il se lève, s’habille, ouvre doucement les portes, va prendre une bêche et court au cimetière, qui touche à notre maison et qu’un mur sépare du jardin ; il approche de la terre fraîchement remuée et commence à creuser. Il faisait sombre, et mon père n’avait pas pris de lanterne. Il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu’il découvrait, et ce ne fut que quand il l’eut débarrassée en entier, étonné de la longueur de son travail, qu’il la reconnut trop grande pour être celle de l’enfant. C’était celle d’un homme de notre village qui était mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu’il avait fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l’épaule et le fit tomber dans la fosse. Il a dit ensuite à ma mère qu’il avait éprouvé un instant de terreur et d’angoisse inexprimable en se trouvant poussé par ce mort et renversé dans la terre sur la dépouille de son fils. Il était brave, on le sait de reste, et il n’avait aucun genre de superstition. Pourtant il eut un mouvement de terreur et une sueur froide lui vint au front. Huit jours après, il devait prendre place à côté du paysan, dans cette même terre qu’il avait soulevée pour en arracher le corps de son fils.

Il recouvra vite son sang-froid et répara si bien le désordre que personne ne s’en aperçut jamais. Il rapporta le petit cercueil à ma mère et l’ouvrit avec empressement. Le pauvre enfant était bien mort, mais ma mère se plut à lui faire elle-même une dernière toilette. On avait profité de son premier abattement pour l’en empêcher. Maintenant, exaltée et comme ranimée par ses larmes, elle frotta de parfums ce petit cadavre, elle l’enveloppa de son plus beau linge et le replaça dans son berceau pour se donner la douloureuse illusion de le regarder dormir encore.

Elle le garda ainsi caché et enfermé dans sa chambre toute la journée du lendemain, mais la nuit suivante, toute vaine espérance étant dissipée, mon père écrivit avec soin le nom de l’enfant et la date de sa naissance et de sa mort sur un papier qu’il plaça entre deux vitres et qu’il ferma avec de la cire à cacheter tout autour.

Étranges précautions qui furent prises avec une apparence de sang-froid, sous l’empire d’une douleur exaltée. L’inscription ainsi placée dans le cercueil, ma mère couvrit l’enfant de feuilles de roses, et le cercueil fut recloué, porté dans le jardin, à l’endroit que ma mère cultivait elle-même, et enseveli au pied du vieux poirier.

Dès le lendemain ma mère se remit avec ardeur au jardinage, et mon père l’y aida. On s’étonna de leur voir prendre cet amusement puéril, en dépit de leur tristesse.

Eux seuls savaient le secret de leur amour pour ce coin de terre. Je me souviens de l’avoir vu cultivé par eux pendant le peu de jours qui séparèrent cet étrange incident de la mort de mon père. Ils y avaient planté de superbes reines marguerites qui ont fleuri pendant plus d’un mois. Au pied du poirier ils avaient élevé une butte de gazon avec un petit sentier en colimaçon, pour que j’y pusse monter et m’y asseoir. Combien de fois j’y suis montée en effet, combien j’y ai joué et travaillé sans me douter que c’était un tombeau ! Il y avait autour de jolies allées sinueuses bordées de gazon, de plates-bandes de fleurs et des bancs ; c’était un jardin d’enfant, mais complet, et qui s’était créé là comme par magie, mon père, ma mère, Hippolyte et moi y travaillant sans relâche pendant cinq ou six journées, les dernières de la vie de mon père, les plus paisibles peut-être qu’il ait goûtées, et les plus tendres dans leur mélancolie. Je me souviens qu’il apportait sans cesse de la terre et du gazon dans des brouettes, et qu’en allant chercher ces fardeaux, il nous mettait, Hippolyte et moi, dans la brouette, prenant plaisir à nous regarder, et faisant semblant de nous verser, pour nous voir crier ou rire, selon notre humeur du moment.

Quinze ans plus tard mon mari fit changer la disposition générale de notre jardin. Déjà le petit jardin de ma mère avait disparu depuis longtemps. Il avait été abandonné pendant mon séjour au couvent, et planté de figuiers. Le poirier avait grossi et il fut question de l’ôter parce qu’il se trouvait rentrer un peu dans une allée dont on ne pouvait changer l’alignement. J’obtins grâce pour lui. On creusa l’allée, et une plate-bande de fleurs se trouva placée sur la sépulture de l’enfant. Quand l’allée fut finie, assez longtemps après même, le jardinier dit un jour, d’un air mystérieux à mon mari et à moi, que nous avions bien fait de respecter cet arbre. Il avait envie de parler et ne se fit pas beaucoup prier pour nous dire le secret qu’il avait découvert. Quelques années auparavant, en plantant ses figuiers, sa bêche avait heurté contre un petit cercueil. Il l’avait dégagé de la terre, examiné et ouvert. Il y avait trouvé les ossements d’un petit enfant. Il avait cru d’abord que quelque infanticide avait été caché en ce lieu, mais il avait trouvé le carton écrit intact entre les deux vitres, et il y avait lu les noms du pauvre petit Louis et les dates si rapprochées de sa naissance et de sa mort. Il n’avait guère compris, lui dévot et superstitieux, par quelle fantaisie on avait ôté de la terre consacrée ce corps qu’il avait vu porter au cimetière, mais enfin il en avait respecté le secret ; il s’était borné à le dire à ma grand’mère, et il nous le disait maintenant pour que nous avisassions à ce qu’il y avait à faire. Nous jugeâmes qu’il n’y avait rien à faire du tout. Faire reporter ces ossements dans le cimetière, c’eût été ébruiter un fait que tout le monde n’eût pas compris, et qui, sous la Restauration, eût pu être exploité contre ma famille par les prêtres. Ma mère vivait, et son secret devrait être gardé et respecté. Ma mère m’a raconté le fait ensuite, et a été satisfaite que les ossements n’eussent pas été dérangés.

L’enfant resta donc sous le poirier, et le poirier existe encore. Il est même fort beau, et au printemps il étend un parasol de fleurs rosées sur cette sépulture ignorée. Je ne vois pas le moindre inconvénient à en parler aujourd’hui. Ces fleurs printanières lui font un ombrage moins sinistre que le cyprès des tombeaux. L’herbe et les fleurs sont le véritable mausolée des enfants, et, quant à moi, je déteste les monuments et les inscriptions : je tiens cela de ma grand’mère, qui n’en voulut jamais pour son fils chéri, disant avec raison que les grandes douleurs n’ont point d’expression, et que les arbres et les fleurs sont les seuls ornements qui n’irritent point la pensée.

Il me reste à raconter des choses bien tristes, et quoiqu’elles ne m’aient point affectée au delà des facultés très limitées qu’un enfant peut avoir pour la douleur, je les ai toujours vues si présentes aux souvenirs et aux pensées de ma famille, que j’en ai ressenti le contre-coup toute ma vie.

Quand le petit jardin mortuaire fut à peu près établi, l’avant-veille de sa mort, mon père engagea ma grand’mère à faire abattre les murs qui entouraient le grand jardin, et dès qu’elle y eut consenti, il se mit à l’ouvrage à la tête des ouvriers. Je le vois encore au milieu de la poussière, un pic de fer à la main, faisant crouler ces vieux murs qui tombaient presque d’eux-mêmes avec un bruit dont j’étais effrayée.

Mais les ouvriers finirent l’ouvrage sans lui. Le vendredi 17 septembre, il monta son terrible cheval pour aller faire visite à nos amis de La Châtre. Il y dîna et y passa la soirée. On remarqua qu’il se força un peu pour être enjoué comme à l’ordinaire, et que, par moments, il était sombre et préoccupé. La mort récente de son enfant lui revenait dans l’âme, et il faisait généreusement son possible pour ne pas communiquer sa tristesse à ses amis. C’étaient ceux-là mêmes avec lesquels il avait joué sous le Directoire Robert chef de brigands. Il dînait avec M. et madame Duvernet.

Ma mère était toujours jalouse, et surtout, comme il arrive dans cette maladie, des personnes qu’elle ne connaissait pas. Elle eut du dépit de voir qu’il ne rentrait pas de bonne heure, ainsi qu’il le lui avait promis, et elle montra naïvement son chagrin à ma grand’mère. Déjà elle lui avait confessé cette faiblesse, et déjà ma grand’mère l’avait raisonnée. Ma grand’mère n’avait pas connu les passions, et les soupçons de ma mère lui paraissaient fort déraisonnables. Elle eût dû y compatir un peu pourtant, elle qui avait porté la jalousie dans l’amour maternel ; mais elle parlait à son impétueuse belle-fille un langage si grave, que celle-ci en était souvent effrayée. Elle la grondait même, toujours dans une forme douce et mesurée, mais avec une certaine froideur qui l’humiliait et la réduisait sans la guérir.

Ce soir-là elle réussit à la mater complètement en lui disant que si elle tourmentait ainsi Maurice, Maurice se dégoûterait d’elle, et chercherait peut-être alors hors de son intérieur le bonheur qu’elle en aurait chassé. Ma mère pleura, et, après quelques révoltes, se soumit pourtant et promit de se coucher tranquillement, de ne pas aller attendre son mari sur la route, enfin de ne pas se rendre malade, elle qui avait été récemment éprouvée par tant de fatigue et de chagrin. Elle avait encore beaucoup de lait, elle pouvait, au milieu de ses agitations morales, faire une maladie, éprouver des accidents qui lui ôteraient tout d’un coup la beauté et les apparences de la jeunesse. Cette dernière considération la frappa plus que toute la philosophie de ma grand’mère. Elle céda à cet argument. Elle voulait être belle pour plaire à son mari. Elle se coucha et s’endormit comme une personne raisonnable. Pauvre femme, quel réveil l’attendait !

Vers minuit, ma grand’mère commençait pourtant à s’inquiéter sans en rien dire à Deschartres, avec qui elle prolongeait sa partie de piquet, voulant embrasser son fils avant de s’endormir. Enfin minuit sonna, et elle était retirée dans sa chambre, lorsqu’il lui sembla entendre dans la maison un mouvement inusité. On agissait avec précaution pourtant, et Deschartres, appelé par Saint-Jean, était sorti avec le moins de bruit possible ; mais quelques portes ouvertes, un certain embarras de la femme de chambre qui avait vu appeler Deschartres sans savoir de quoi il s’agissait, mais qui, à la physionomie de Saint-Jean, avait pressenti quelque chose de grave, et, plus que tout cela, l’inquiétude déjà éprouvée, précipitèrent l’épouvante de ma grand’mère. La nuit était sombre et pluvieuse, et j’ai déjà dit que ma grand’mère, quoique d’une belle et forte organisation, soit par faiblesse naturelle des jambes, soit par mollesse excessive dans sa première éducation, n’avait jamais pu marcher. Quand elle avait fait lentement le tour de son jardin, elle était accablée pour tout le jour. Elle n’avait marché qu’une fois en sa vie, pour aller surprendre son fils à Passy en sortant de prison. Elle marcha pour la seconde fois le 17 septembre 1808. Ce fut pour aller relever son cadavre à une lieue de la maison, à l’entrée de La Châtre. Elle partit seule, en petits souliers de prunelle, sans châle, comme elle se trouvait en ce moment-là. Comme il s’était passé un peu de temps avant qu’elle surprît dans la maison l’agitation qui l’avait avertie, Deschartres était arrivé avant elle. Il était déjà auprès de mon pauvre père, il avait déjà constaté la mort.

Voici comment ce funeste accident était arrivé :

Au sortir de la ville, cent pas après le pont qui en marque l’entrée, la route fait un angle. En cet endroit, au pied du treizième peuplier, on avait laissé ce jour-là un monceau de pierres et de gravats. Mon père avait pris le galop en quittant le pont. Il montait le fatal Leopardo. Weber, à cheval aussi, le suivait à dix pas en arrière. Au détour de la route, le cheval de mon père heurta le tas de pierres dans l’obscurité. Il ne s’abattit pas, mais effrayé et stimulé sans doute par l’éperon, il se releva par un mouvement d’une telle violence, que le cavalier fut enlevé et alla tomber à dix pieds en arrière. Weber n’entendit que ces mots : « À moi, Weber !… je suis mort ! » Il trouva son maître étendu sur le dos. Il n’avait aucune blessure apparente ; mais il s’était rompu les vertèbres du cou, il n’existait plus. Je crois qu’on le porta dans l’auberge voisine et que des secours lui vinrent promptement de la ville pendant que Weber, en proie à une inexprimable terreur, était venu au galop chercher Deschartres. Il n’était plus temps, mon père n’avait pas eu le temps de souffrir. Il n’avait eu que celui de se rendre compte de la mort subite et implacable qui venait le saisir au moment où sa carrière militaire s’ouvrait enfin devant lui brillante et sans obstacles ; où, après une lutte de huit années, sa mère, sa femme et ses enfants enfin acceptés les uns par les autres et réunis sous le même toit, le combat terrible et douloureux de ses affections allait cesser et lui permettre d’être heureux.

Au lieu fatal, terme de sa course désespérée, ma pauvre grand’mère tomba comme suffoquée sur le corps de son fils. Saint-Jean s’était hâté de mettre les chevaux à la berline, et il arriva pour y placer Deschartres, le cadavre et ma grand’mère, qui ne voulut pas s’en séparer. C’est Deschartres qui m’a raconté dans la suite cette nuit de désespoir, dont ma grand’mère n’a jamais pu parler. Il m’a dit que tout ce que l’âme humaine peut souffrir sans se briser, il l’avait souffert durant ce trajet où la pauvre mère, pâmée sur le corps de son fils, ne faisait entendre qu’un râle semblable à celui de l’agonie.

Je ne sais point ce qui se passa jusqu’au moment où ma mère apprit cette effroyable nouvelle. Il était six heures du matin et j’étais déjà levée ; ma mère s’habillait, elle avait une jupe et une camisole blanche, et elle se peignait. Je la vois encore, au moment où Deschartres entra chez elle sans frapper, la figure si pâle et si bouleversée que ma mère comprit tout de suite. « Maurice ! s’écria-t-elle, où est Maurice ? » Deschartres ne pleurait pas. Il avait les dents serrées, il ne pouvait prononcer que des paroles entrecoupées : « Il est tombé… Non, n’y allez pas, restez ici, pensez à votre fille… Oui, c’est grave, très grave… » Et enfin, faisant un effort qui pouvait ressembler à une cruauté brutale, mais qui était tout à fait indépendant de la réflexion, il lui dit avec un accent que je n’oublierai de ma vie : « Il est mort ! » puis il eut comme une espèce de rire convulsif, s’assit, et fondit en larmes.

Je vois encore dans quel endroit de la chambre nous étions. C’est celle que j’habite encore et dans laquelle j’écris le récit de cette lamentable histoire. Ma mère tomba sur une chaise derrière le lit. Je vois sa figure livide, ses grands cheveux noirs épars sur sa poitrine, ses bras nus que je couvrais de baisers ; j’entends ses cris déchirants. Elle était sourde aux miens et ne sentait pas mes caresses. Deschartres lui dit : « Voyez donc cette enfant et vivez pour elle. »

Je ne sais plus ce qui se passa. Sans doute les cris et les larmes m’eurent bientôt brisée. L’enfance n’a pas la force de souffrir. L’excès de la douleur et de l’épouvante m’anéantit et m’ôta le sentiment de ce qui se passait autour de moi. Je ne retrouve le souvenir qu’à dater de plusieurs jours après, lorsqu’on me mit des habits de deuil. Ce noir me fit une impression très vive. Je pleurai pour m’y soumettre, j’avais porté cependant la robe et le voile noirs des Espagnoles. Mais sans doute je n’avais jamais eu de bas noirs, car ces bas me causèrent une grande terreur. Je prétendis qu’on me mettait des jambes de mort, et il fallut que ma mère me montrât qu’elle en avait aussi. Je vis le même jour ma grand’mère, Deschartres, Hippolyte et toute la maison en deuil. Il fallut qu’on m’expliquât que c’était à cause de la mort de mon père, et je dis alors à ma mère une parole qui lui fit beaucoup de mal. « Mon papa, lui dis-je, est donc encore mort aujourd’hui ? »

J’avais pourtant compris la mort, mais apparemment je ne la croyais pas éternelle. Je ne pouvais me faire l’idée d’une séparation absolue et je reprenais peu à peu mes jeux et ma gaieté avec l’insouciance de mon âge. De temps en temps, voyant ma mère pleurer à la dérobée, je m’interrompais pour lui dire de ces naïvetés qui la brisaient : « Mais quand mon papa aura fini d’être mort, il reviendra bien te voir ? » La pauvre femme ne voulait pas me détromper complètement. Elle me disait seulement que nous resterions bien longtemps comme cela à l’attendre, et elle défendait aux domestiques de me rien expliquer. Elle avait au plus haut point le respect de l’enfance, que l’on met trop de côté dans des éducations plus complètes et plus savantes.

Cependant la maison était plongée dans une morne tristesse et le village aussi, car personne n’avait connu mon père sans l’aimer. Sa mort répandit une véritable consternation dans le pays, et les gens mêmes qui ne le connaissaient que de vue furent vivement affectés de cette catastrophe.

Hippolyte fut très ébranlé par un spectacle qu’on ne lui avait pas dérobé avec autant de soin qu’on l’avait fait pour moi. Il avait déjà neuf ans, et il ne savait pas encore que mon père était le sien. Il eut beaucoup de chagrin, mais à son chagrin l’image de la mort mêla une sorte de terreur, et il ne faisait que pleurer et crier la nuit. Les domestiques confondant leurs superstitions et leurs regrets, prétendaient avoir vu mon père se promener dans la maison après sa mort. La vieille femme de Saint-Jean affirmait avec serment l’avoir vu à minuit traverser le corridor et descendre l’escalier. Il avait son grand uniforme, disait-elle, et il marchait lentement sans paraître voir personne. Il avait passé auprès d’elle sans la regarder et sans lui parler. Un autre l’avait vu dans l’antichambre de l’appartement de ma mère. C’était alors une grande salle nue, destinée à un billard, et où il n’y avait qu’une table et quelques chaises. En traversant cette pièce le soir, une servante l’avait vu assis, les coudes appuyés sur la table et la tête dans ses mains. Il est certain que quelque voleur domestique profita ou essaya de profiter des terreurs de nos gens, car un fantôme blanc erra dans la cour pendant plusieurs nuits. Hippolyte le vit et en fut malade de peur. Deschartres le vit aussi, et le menaça d’un coup de fusil : il ne revint plus.

Heureusement pour moi, je fus assez bien surveillée pour ne pas entendre ces sottises, et la mort ne se présenta pas encore à moi sous l’aspect hideux que les imaginations superstitieuses lui ont donné. Ma grand’mère me sépara pendant quelques jours d’Hippolyte, qui perdait la tête et qui d’ailleurs était pour moi un camarade un peu trop impétueux. Mais elle s’inquiéta bientôt de me voir trop seule et de l’espèce de satisfaction passive avec laquelle je me tenais tranquille sous ses yeux et plongée dans des rêveries qui étaient pourtant une nécessité de mon organisation, et qu’elle ne s’expliquait pas. Il paraît que je restais des heures entières assise sur un tabouret aux pieds de ma mère ou aux siens, ne disant mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr’ouverte, et que je paraissais idiote par moments. « Je l’ai toujours vue ainsi, » disait ma mère, c’est sa nature ; ce n’est pas bêtise. Soyez sûre qu’elle rumine toujours quelque chose. Autrefois elle parlait tout haut en rêvassant, à présent elle ne dit plus rien, mais, comme disait son pauvre père, elle n’en pense pas moins. — C’est probable, répondait ma grand’mère, mais il n’est pas bon pour les enfants de tant rêver. J’ai vu aussi son père enfant tomber dans des espèces d’extases, et après cela il a eu une maladie de langueur. Il faut que cette petite soit distraite et secouée malgré elle. Nos chagrins la feront mourir si on n’y prend garde ; elle les ressent, bien qu’elle ne les comprenne pas. Ma fille, il faut vous distraire aussi, ne fût-ce que physiquement. Vous êtes naturellement robuste, l’exercice vous est nécessaire. Il faut reprendre votre travail de jardinage, l’enfant y reprendra goût avec vous.

Ma mère obéit, mais sans doute elle ne put pas d’abord y mettre beaucoup de suite. À force de pleurer, elle avait dès lors contracté d’effroyables douleurs de tête qu’elle a conservées pendant plus de vingt ans, et qui, presque toutes les semaines, la forçaient à se coucher pendant vingt-quatre heures.

Il faut que je dise ici, pour ne pas l’oublier, une chose qui me revient et que je tiens à dire, parce qu’on en a fait contre ma mère un sujet d’accusation qui est resté jusqu’à ce jour dans l’esprit de plusieurs personnes. Il paraît que le jour de la mort de mon père, ma mère s’est écriée : « Et moi qui étais jalouse ! à présent, je ne le serai donc plus. » Cette parole était profonde dans sa douleur ; elle exprimait un regret amer du temps où elle se livrait à des peines chimériques, et une comparaison avec le malheur réel qui lui apportait une si horrible guérison. Soit Deschartres, qui jamais ne put se réconcilier franchement avec elle, soit quelque domestique mal intentionné, cette parole fut répétée et dénaturée. Ma mère aurait dit avec un accent de satisfaction monstrueuse : « Enfin je ne serai donc plus jalouse ! » Cela est si absurde, pris dans une pareille acception et dans un jour de désespoir si violent, que je ne comprends pas que des gens d’esprit aient pu s’y tromper. Il n’y a pourtant pas longtemps[32] que M. de Vitrolles, ancien ami de mon père, et l’homme le plus homme de l’ancien parti légitimiste, le racontait dans ce sens à un de mes amis. J’en demande pardon à M. de Vitrolles, mais on l’a indignement trompé, et la conscience humaine se révolte contre de pareilles interprétations. J’ai vu le désespoir de ma mère, et ces scènes-là ne s’oublient point.

Je reviens à moi après cette digression. Ma grand’mère, s’inquiétant toujours de mon isolement, me chercha une compagne de mon âge. Mademoiselle Julie, sa femme de chambre, lui proposa d’amener sa nièce, qui n’avait que six mois de plus que moi, et bientôt la petite Ursule fut habillée de deuil et amenée à Nohant. Elle y a passé plusieurs années avec moi, ensuite elle a été mise en apprentissage. Elle est venue pendant quelque temps tenir ma maison après mon mariage, et puis elle s’est mariée elle-même, et a toujours habité La Châtre. Nous ne nous sommes donc jamais perdues de vue, et notre amitié, toujours plus éprouvée par l’âge, a maintenant quarante ans de date : c’est quelque chose.

J’aurai à parler souvent de cette bonne Ursule, et je commence par dire qu’elle fut pour moi d’un grand secours dans la disposition morale et physique où je me trouvais par suite de notre malheur domestique. Le bon Dieu voulut bien me faire cette grâce que l’enfant pauvre qu’on associait à mes jeux ne fût point une âme servile. L’enfant du riche (et relativement à Ursule j’étais une petite princesse) abuse instinctivement des avantages de sa position et quand son pauvre compagnon se laisse faire, le petit despote lui ferait volontiers donner le fouet à sa place, ainsi que cela s’est vu entre seigneurs et vilains. J’étais fort gâtée. Ma sœur, plus âgée que moi de cinq ans, m’avait toujours cédé avec cette complaisance que la raison inspire aux petites filles pour leurs cadettes. Clotilde seule m’avait tenu tête ; mais depuis quelques mois je n’avais plus l’occasion de devenir sociable avec mes pareilles. J’étais seule avec ma mère, qui pourtant ne me gâtait pas, car elle avait la parole vive et la main leste, et mettait en pratique cette maxime que qui aime bien châtie bien. Mais, dans ces jours de deuil, soutenir contre les caprices d’un enfant une lutte de toutes les heures était nécessairement au-dessus de ses forces. Ma grand’mère et elle avaient besoin de m’aimer et de me gâter pour se consoler de leurs peines ; j’en abusais naturellement. Et puis le voyage d’Espagne, la maladie et les douleurs auxquelles j’avais assisté m’avaient laissé une excitation nerveuse qui dura assez longtemps. J’étais donc irritable au dernier point et hors de mon état normal. J’éprouvais mille fantaisies et je ne sortais de mes contemplations mystérieuses que pour vouloir l’impossible. Je voulais qu’on me donnât les oiseaux qui volaient dans le jardin, et de rage, je me roulais par terre quand on se moquait de moi ; je voulais que Weber me mît sur son cheval ; ce n’était plus Leopardo, on l’avait vendu bien vite, mais on pense bien qu’on ne voulait me laisser approcher d’aucun cheval. Enfin mes désirs contrariés faisaient mon supplice. Ma grand’mère disait que cette intensité de fantaisies était une preuve d’imagination et elle voulait distraire cette imagination malade ; mais cela fut long et difficile.

Lorsque Ursule arriva, après la première joie, car elle me plut tout de suite et je sentis, sans m’en rendre compte, que c’était un enfant très intelligent et très courageux, l’esprit de domination revint, et je voulus l’astreindre à toutes mes volontés. Tout au beau milieu de nos jeux, il fallait changer celui qui lui plaisait pour celui qui me plaisait davantage, et tout aussitôt je m’en dégoûtais quand elle commençait à le préférer. Ou bien il fallait rester tranquille et ne rien dire, méditer avec moi ; et si j’avais pu faire qu’elle eût mal à la tête, ce qui m’arrivait souvent, j’aurais exigé qu’elle me tînt compagnie sous ce rapport. Enfin j’étais l’enfant le plus maussade, le plus chagrin et le plus irascible qu’il soit possible d’imaginer.

Grâce à Dieu, Ursule ne se laissa point asservir. Elle était d’humeur enjouée, active, et si babillarde qu’on lui avait donné le surnom de Caquet bon bec qu’elle a gardé longtemps. Elle a toujours eu de l’esprit, et ses longs discours faisaient souvent rire ma grand’mère à travers ses armes. On craignit d’abord qu’elle ne se laissât tyranniser ; mais elle était trop têtue naturellement pour avoir besoin qu’on lui fît la leçon. Elle me résista on ne peut mieux, et quand je voulus jouer des mains et des griffes, elle répondait des pieds et des dents. Elle a gardé souvenir d’une formidable bataille à laquelle nous nous défiâmes un jour. Il paraît que nous avions une querelle sérieuse à vider, et comme nous ne voulions céder ni l’une ni l’autre, nous convînmes de nous battre du mieux qu’il nous serait possible. L’affaire fut assez chaude et il y eut des marques de part et d’autre ; je ne sais qui fut la plus forte, mais le dîner étant servi sur ces entrefaites, il nous fallait comparaître et nous craignions également d’être grondées. Nous étions seules dans la chambre de ma mère ; nous nous hâtâmes de nous laver la figure pour effacer quelques petites gouttes de sang ; nous nous arrangeâmes les cheveux l’une à l’autre, et nous eûmes même de l’obligeance mutuelle dans ce commun danger. Enfin, nous descendîmes l’escalier en nous demandant l’une à l’autre s’il n’y paraissait plus. La rancune s’était effacée, et Ursule me proposa de nous réconcilier et de nous embrasser, ce que nous fîmes de bon cœur, comme deux vieux soldats après une affaire d’honneur. Je ne sais pas si ce fut la dernière entre nous, mais il est certain que, soit dans la paix, soit dans la guerre, nous vécûmes dès lors sur le pied de l’égalité, et que nous nous aimions tant que nous ne pouvions vivre un instant séparées. Ursule mangeait à notre table, comme elle y a toujours mangé depuis. Elle couchait dans notre chambre et souvent avec moi dans le grand lit. Ma mère l’aimait beaucoup, et, quand elle avait la migraine, elle était soulagée par les petites mains fraîches qu’Ursule passait sur son front bien longtemps et bien doucement. J’étais un peu jalouse de ces soins qu’elle lui rendait, mais soit animation au jeu, soit un reste de disposition fébrile, j’avais toujours les mains brûlantes et j’empirais la migraine.

Nous restâmes deux ou trois ans à Nohant sans que ma grand’mère songeât à retourner à Paris, et sans que ma mère pût se décider à ce qu’on désirait d’elle. Ma grand’mère voulait que mon éducation lui fût entièrement confiée et que je ne la quittasse plus. Ma mère ne pouvait abandonner Caroline, qui était en pension, à la vérité, mais qui bientôt devait avoir besoin qu’elle s’en occupât d’une manière suivie, et elle ne pouvait se résoudre à se séparer définitivement de l’une ou de l’autre de ses filles. Mon oncle de Beaumont vint passer un été à Nohant pour aider ma mère à prendre cette résolution, qu’il jugeait nécessaire au bonheur de ma grand’mère et au mien ; car, tous comptes faits, et même ma grand’mère augmentant le plus possible l’existence à laquelle ma mère pouvait prétendre, il ne restait à celle-ci que deux mille cinq cents livres de rente, et ce n’était pas de quoi donner une brillante éducation à ses deux enfants. Ma grand’mère s’attachait à moi chaque jour davantage, non pas sans doute à cause de mon petit caractère, qui était encore passablement quinteux à cette époque, mais à cause de ma ressemblance frappante avec mon père. Ma voix, mes traits mes manières, mes goûts, tout en moi lui rappelait son fils enfant, à tel point qu’elle se faisait quelquefois, en me regardant jouer, une sorte d’illusion, et que souvent elle m’appelait Maurice et disait mon fils en parlant de moi.

Elle tenait beaucoup à développer mon intelligence, dont elle se faisait une haute idée. Je ne sais pourquoi je comprenais tout ce qu’elle me disait et m’enseignait, mais elle le disait si clairement et si bien, que ce n’était pas merveille. J’annonçais aussi des dispositions musicales qui n’ont jamais été suffisamment développées, mais qui la charmaient, parce qu’elles lui rappelaient l’enfance de mon père, et elle recommençait la jeunesse de sa maternité en me donnant des leçons.

J’ai souvent entendu ma mère soulever devant moi ce problème : « Mon enfant sera-t-elle plus heureuse ici qu’avec moi ? Je ne sais rien, c’est vrai, et je n’aurai pas le moyen de lui en faire apprendre bien long. L’héritage de son père peut être amoindri si sa grand’mère se désaffectionne en ne la voyant pas sans cesse, mais l’argent et les talents font-ils le bonheur ? »

Je comprenais déjà ce raisonnement, et quand elle parlait de mon avenir avec mon oncle de Beaumont, qui la pressait vivement de céder, j’écoulais de toutes mes oreilles sans en avoir l’air. Il en résulta pour moi un grand mépris pour l’argent, avant que je susse ce que ce pouvait être, et une sorte de terreur vague de la richesse dont j’étais menacée.

Cette richesse n’était pas grand’chose ; car, tout au net, ce devait être un jour environ douze mille francs de rente. Mais relativement, c’était beaucoup, et cela me faisait grand’peur, étant lié à l’idée de me séparer de ma mère. Aussi, dès que j’étais seule avec elle, je la couvrais de caresses en la suppliant de ne pas me donner pour de l’argent à ma grand’mère ; j’aimais pourtant cette bonne maman si douce, qui ne me parlait que pour me dire des choses tendres ; mais cela ne pouvait se comparer à l’amour passionné que je commençais à ressentir pour ma mère, et qui a dominé ma vie jusqu’à une époque où des circonstances plus fortes que moi m’ont fait hésiter entre ces deux mères, jalouses l’une de l’autre à propos de moi, comme elles l’avaient été à propos de mon père.

Oui, je dois l’avouer, un temps est venu où, placée dans une situation anormale entre ces deux affections qui, de leur nature, ne se combattent point, j’ai été tour à tour victime de la sensibilité de ces deux femmes et de la mienne propre, trop peu ménagée par elles. Je raconterai ces choses comme elles se sont accomplies, mais dans leur ordre, et je veux tâcher de commencer par le commencement. Jusqu’à l’âge de quatre ans, c’est-à-dire jusqu’au voyage en Espagne, j’avais chéri ma mère instinctivement et sans le savoir. Ainsi que je l’ai dit, je ne m’étais rendu compte d’aucune affection ; j’avais vécu comme vivent les petits enfants, et comme vivent les peuples primitifs, par l’imagination. La vie du sentiment s’était éveillée en moi à la naissance de mon petit frère aveugle, en voyant souffrir ma mère. Son désespoir à la mort de mon père m’avait développée davantage dans ce sens et je commençai à me sentir subjuguée par cette affection, quand l’idée d’une séparation vint me surprendre au milieu de mon âge d’or.

Je dis mon âge d’or, parce que c’était à cette époque-là le mot favori d’Ursulette. Je ne sais où elle l’avait entendu dire, mais elle me le répétait quand elle raisonnait avec moi, car elle prenait déjà part à mes peines ; et, par son caractère plus encore que par les cinq ou six mois qu’elle avait de plus que moi, elle comprenait mieux le monde réel. En me voyant pleurer à l’idée de rester sans ma mère avec ma bonne maman, elle me disait : « C’est pourtant gentil d’avoir une grande maison et un grand jardin comme ça pour se promener, et des voitures, et des robes, et des bonnes choses à manger tous les jours. Qu’est-ce qui donne tout ça ? C’est le richement. Il ne faut donc pas que tu pleures, car tu auras, avec ta bonne maman, toujours de l’âge d’or et toujours du richement. Et quand je vas voir maman à La Châtre, elle dit que je suis devenue difficile à Nohant et que je fais la dame. Et moi, je lui dis : Je suis dans mon âge d’or et je prends du richement pendant que j’en ai. »

Les raisonnements d’Ursule ne me consolaient pas. Un jour, sa tante, mademoiselle Julie, la femme de chambre de ma grand’mère, qui me voulait du bien et qui raisonnait à son point de vue, me dit : Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger des haricots ? Cette parole me révolta, et les haricots et le petit grenier me parurent l’idéal du bonheur et de la dignité. Mais j’anticipe un peu ; j’avais peut-être déjà sept ou huit ans quand cette question de la richesse me fut ainsi posée. Avant de dire le résultat du combat que ma mère soutenait et se livrait à elle-même à propos de moi, je dois esquisser les deux ou trois années que nous passâmes à Nohant après la mort de mon père. Je ne pourrai pas le faire avec ordre, ce sera un tableau général et un peu confus comme mes souvenirs.

D’abord je dois dire comment vivaient ensemble ma mère et ma grand’mère, ces deux femmes aussi différentes par leur organisation qu’elles l’étaient par leur éducation et leurs habitudes. C’étaient vraiment les deux types extrêmes de notre sexe : l’une blanche, blonde, grave, calme et digne dans ses manières, une véritable Saxonne de noble race, aux grands airs pleins d’aisance et de bonté protectrice ; l’autre brune, pâle, ardente, gauche et timide devant les gens du beau monde, mais toujours prête à éclater quand l’orage grondait trop fort au dedans, une nature d’Espagnole, jalouse, passionnée, colère et faible, méchante et bonne en même temps. Ce n’était pas sans une mortelle répugnance que ces deux êtres si opposés par nature et par situation s’étaient acceptés l’un et l’autre, et, pendant la vie de mon père, elles s’étaient trop disputé son cœur pour ne pas se haïr un peu. Après sa mort, la douleur les rapprocha, et l’effort qu’elles avaient fait pour s’aimer porta ses fruits. Ma grand’mère ne pouvait comprendre les vives passions et les violents instincts, mais elle était sensible à la grâce, à l’intelligence et aux élans sincères du cœur. Ma mère avait tout cela, et ma grand’mère l’observait souvent avec une sorte de curiosité, se demandant pourquoi mon père l’avait tant aimée. Elle découvrit bientôt à Nohant ce qu’il y avait de puissance et d’attrait dans cette nature inculte. Ma mère était une grande artiste manquée faute de développement. Je ne sais à quoi elle eût été propre spécialement, mais elle avait pour tous les arts et pour tous les métiers une aptitude merveilleuse. Elle n’avait rien appris, elle ne savait rien ; ma grand’mère lui reprocha son orthographe barbare et lui dit qu’il ne tiendrait qu’à elle de la corriger. Elle se mit, non à apprendre la grammaire, il n’était plus temps, mais à lire avec attention, et peu après elle écrivait presque correctement et dans un style si naïf et si joli, que ma grand’mère, qui s’y connaissait, admirait ses lettres. Elle ne connaissait seulement pas les notes, mais elle avait une voix ravissante, d’une légèreté et d’une fraîcheur incomparables, et ma grand’mère se plaisait à l’entendre chanter, toute grande musicienne qu’elle était. Elle remarquait le goût et la méthode naturelle de son chant. Puis, à Nohant, ne sachant comment remplir ses longues journées, ma mère se mit à dessiner, elle qui n’avait jamais touché un crayon. Elle le fit d’instinct, comme tout ce qu’elle faisait, et après avoir copié très adroitement plusieurs gravures, elle se mit à faire des portraits à la plume et à la gouache, qui étaient ressemblants et dont la naïveté avait toujours du charme et de la grâce. Elle brodait un peu gros, mais avec une rapidité si incroyable qu’elle fit à ma grand’mère, en peu de jours, une robe de percale brodée tout entière du haut en bas, comme on en portait alors. Elle faisait toutes nos robes et tous nos chapeaux, ce qui n’était pas merveille, puisqu’elle avait été longtemps modiste ; mais c’était inventé et exécuté avec une promptitude, un goût et une fraîcheur incomparables. Ce qu’elle avait entrepris le matin, il fallait que ce fût prêt pour le lendemain, eût-elle dû y passer la nuit, et elle portait dans les moindres choses une ardeur et une puissance d’attention qui paraissaient merveilleuses à ma grand’mère, un peu nonchalante d’esprit et maladroite de ses mains, comme l’étaient alors les grandes dames. Ma mère savonnait, elle repassait, elle raccommodait toutes nos nippes elle-même avec plus de prestesse et d’habileté que la meilleure ouvrière de profession. Jamais je ne lui ai vu faire d’ouvrages inutiles et dispendieux comme ceux que font les dames riches. Elle ne faisait ni petites bourses, ni petits écrans, ni aucun de ces brimborions qui coûtent plus cher quand on les fait soi-même, qu’on ne les payerait tout faits chez un marchand ; mais pour une maison qui avait besoin d’économie, elle valait dix ouvrières à elle seule. Et puis elle était toujours prête à entreprendre toutes choses. Ma grand’mère avait-elle cassé sa boîte à ouvrage, ma mère s’enfermait une journée dans sa chambre, et à dîner elle lui apportait une boîte en cartonnage, coupée, collée, doublée et confectionnée par elle de tous points. Et il se trouvait que c’était un petit chef-d’œuvre de goût. Il en était de tout ainsi. Si le clavecin était dérangé, sans connaître ni le mécanisme, ni la tablature, elle remettait des cordes, elle recollait des touches, elle rétablissait l’accord. Elle osait tout et réussissait à tout. Elle eût fait des souliers, des meubles, des serrures, s’il l’avait fallu. Ma grand’mère disait que c’était une fée, et il y avait quelque chose de cela. Aucun travail, aucune entreprise ne lui semblait ni trop poétique, ni trop vulgaire, ni trop pénible, ni trop fastidieuse ; seulement elle avait horreur des choses qui ne servent à rien et disait tout bas que c’étaient des amusements de vieille comtesse.

C’était donc une organisation magnifique. Elle avait tant d’esprit naturel que, quand elle n’était pas paralysée par sa timidité, qui était extrême avec certaines gens, elle en était étincelante. Jamais je n’ai entendu railler et critiquer comme elle savait le faire, et il ne faisait pas bon de lui avoir déplu. Quand elle était bien à son aise, c’était le langage incisif, comique et pittoresque de l’enfant de Paris, auquel rien ne peut être comparé chez aucun peuple du monde, et au milieu de tout cela, il y avait des éclairs de poésie, des choses senties et dites comme on ne les dit plus quand on s’en rend compte et qu’on sait les dire. Elle n’avait aucune vanité de son intelligence et ne s’en doutait même pas. Elle était sûre de sa beauté sans en être fière, et disait naïvement qu’elle n’avait jamais été jalouse de celle des autres, se trouvant assez bien partagée sous ce rapport-là. Mais ce qui la tourmentait, par rapport à mon père, c’était la supériorité d’intelligence et d’éducation qu’elle supposait aux femmes du monde. Cela prouve combien elle était modeste naturellement ; car les dix-neuf vingtièmes des femmes que j’ai connues dans toutes les positions sociales étaient de véritables idiotes auprès d’elle. J’en ai vu qui la regardaient par-dessus l’épaule et qui, en la voyant réservée et craintive, s’imaginaient qu’elle avait honte de sa sottise et de sa nullité ; mais qu’elles eussent essayé de piquer l’épiderme, le volcan eût fait irruption et les eût lancées un peu loin.

Avec tout cela, il faut bien le dire, c’était la personne la plus difficile à manier qu’il y eût au monde. J’en étais venue à bout dans ses dernières années, mais ce n’était pas sans peine et sans souffrance. Elle était irascible au dernier point, et pour la calmer il fallait feindre d’être irritée. La douceur et la patience l’exaspéraient, le silence la rendait folle, et c’est pour l’avoir trop respectée que je l’ai trouvée longtemps injuste avec moi. Il ne me fut jamais possible de m’emporter avec elle, ses colères m’affligeaient sans trop m’offenser ; je voyais en elle un enfant terrible qui se dévorait lui-même, et je souffrais trop du mal qu’elle se faisait, pour m’occuper de celui qu’elle croyait me faire. Mais je pris sur moi de lui parler avec une certaine sévérité, et son âme, qui avait été si tendre pour moi dans mon enfance, se laissa enfin vaincre et persuader. J’ai bien souffert pour en arriver là ; mais ce n’est pas encore ici le moment de le dire.

Il faut pourtant la peindre tout entière, cette femme qui n’a pas été connue, et l’on ne comprendrait pas le mélange de sympathie et de répulsion, de confiance et d’effroi qu’elle inspira toujours à ma grand’mère (et à moi longtemps), si je ne disais toutes les forces et toutes les faiblesses de son âme. Elle était pleine de contrastes, c’est pour cela qu’elle a été beaucoup aimée et beaucoup haïe ; c’est pour cela qu’elle a beaucoup aimé et beaucoup haï elle-même. À certains égards, j’ai beaucoup d’elle, mais en moins bon et en moins rude : je suis une empreinte très affaiblie par la nature, ou très modifiée par l’éducation. Je ne suis capable ni de ses rancunes ni de ses éclats ; mais quand du mauvais mouvement je reviens au bon, je n’ai pas le même mérite, parce que mon dépit n’a jamais été de la fureur et mon éloignement jamais de la haine. Pour passer ainsi d’une passion extrême à une autre, pour adorer ce qu’on vient de maudire et caresser ce qu’on a brisé, il faut une rare puissance. J’ai vu cent fois ma mère outrager jusqu’au sang, et puis tout à coup reconnaître qu’elle allait trop loin, fondre en larmes et relever jusqu’à l’adoration ce qu’elle avait injustement foulé aux pieds.

Avare pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle lésinait sur des riens, et puis, tout à coup, elle craignait d’avoir mal agi et donnait trop. Elle avait d’admirables naïvetés. Lorsqu’elle était en train de médire de ses ennemis, si Pierret, pour user vite son dépit, ou tout bonnement parce qu’il voyait par ses yeux, enchérissait sur ses malédictions, elle changeait tout à coup. « Pas du tout, Pierret, disait-elle, vous déraisonnez. Vous ne vous apercevez pas que je suis en colère, que je dis des choses qui ne sont pas justes et que dans un instant je serai désolée d’avoir dites. »

Cela est arrivé bien souvent à propos de moi ; si elle croyait avoir à s’en plaindre, elle éclatait en reproches terribles, et j’ose le dire fort peu mérités. Pierret ou quelque autre voulait-il qu’elle eût raison : « Vous en avez menti, s’écriait-elle, ma fille est excellente, je ne connais rien de meilleur qu’elle, et vous aurez beau faire, je l’aimerai plus que vous. »

Elle était rusée comme un renard et tout à coup naïve comme un enfant. Elle mentait sans le savoir de la meilleure foi du monde. Son imagination et l’ardeur de son sang l’emportant toujours, elle vous accusait des plus incroyables méfaits, et puis tout à coup s’arrêtait et disait : « Mais ce n’est pas vrai, ce que je dis là ; non, il n’y a pas un mot de vrai, je l’ai rêvé ! »

XV

Ma mère. – Une rivière dans une chambre. – Ma grand’mère. – Des-chartres. – La médecine de Deschartres. – Écriture hiéroglyphique. Premières lectures. – Contes de fées, mythologie. – La nymphe et la bacchante. – Mon grand-oncle. – Le chanoine de Consuelo. – Différence de la vérité et de la réalité dans les arts. – La fête de ma grand’mère. – Premières études et impressions musicales.

J’ai tracé avec vérité, je crois, le caractère de ma mère, je ne puis passer outre, dans le récit de ma vie, sans me rendre compte, autant qu’il est en moi, de l’importance que ce caractère exerça sur le mien.

On pense bien qu’il m’a fallu du temps pour apprécier une nature si singulière et si remplie de contradictions, d’autant plus qu’au sortir de mon enfance nous avons peu vécu ensemble. Dans la première période de ma vie, je ne connus d’elle que son amour pour moi, amour immense, et que plus tard elle avoua avoir combattu en elle pour se résigner à notre séparation ; mais cet amour n’était pas de la même nature que le mien. Il était plus tendre chez moi, plus passionné chez elle, et déjà elle me corrigeait vertement pour de petits méfaits que sa préoccupation avait laissés longtemps passer impunément, et dont par conséquent je ne me sentais pas coupable. J’ai toujours été d’une déférence extrême avec elle, et elle disait toujours qu’il n’y avait pas au monde une personne plus douce et plus aimable que moi ; cela n’était vrai que pour elle. Je ne suis point meilleure qu’une autre, mais j’étais véritablement bonne avec elle, et je lui obéissais sans pourtant la craindre, quelque rude qu’elle fût. Enfant insupportable avec les autres, j’étais soumise avec elle parce que j’avais du plaisir à l’être. Elle était alors pour moi un oracle, c’était elle qui m’avait donné les premières notions de la vie, et elle me les avait données conformes aux besoins intellectuels que m’avait créés la nature. Mais, par distraction et par oubli, les enfants font souvent ce qu’on leur a défendu et ce qu’ils n’ont point résolu de faire. Elle me grondait et me frappait alors comme si ma désobéissance eût été volontaire, et je l’aimais tant que j’étais véritablement au désespoir de lui avoir déplu. Il ne me vint jamais à l’esprit, dans ce temps-là, qu’elle pût être injuste. Jamais je n’eus ni rancune ni aigreur contre elle. Quand elle s’apercevait qu’elle avait été trop loin, elle me prenait dans ses bras, elle pleurait, elle m’accablait de caresses. Elle me disait même qu’elle avait eu tort, elle craignait de m’avoir fait du mal, et moi, j’étais si heureuse de retrouver sa tendresse, que je lui demandais pardon des coups qu’elle m’avait administrés.

Comment sommes-nous faits ? Si ma grand’mère eût déployé avec moi la centième partie de cette rudesse irréfléchie, je serais entrée en pleine révolte. Je la craignais pourtant beaucoup plus, et un mot d’elle me faisait pâlir ; mais je ne lui eusse pas pardonné la moindre injustice, et toutes celles de ma mère passaient inaperçues et augmentaient mon amour.

Un jour entre autres, je jouais dans sa chambre avec Ursule et Hippolyte, tandis qu’elle dessinait. Elle était tellement absorbée par son travail, qu’elle ne nous entendait pas faire notre vacarme accoutumé. Nous avions trouvé un jeu qui passionnait nos imaginations. Il s’agissait de passer la rivière. La rivière était dessinée sur le carreau avec de la craie et faisait mille détours dans cette grande chambre. En de certains endroits elle était fort profonde, il fallait trouver l’endroit guéable et ne pas se tromper. Hippolyte s’était déjà noyé plusieurs fois, nous l’aidions à se retirer des grands trous où il tombait toujours, car il faisait le rôle du maladroit ou de l’homme ivre, et il nageait à sec sur le carreau en se débattant et en se lamentant. Pour les enfants ces jeux-là sont tout un drame, toute une fiction scénique, parfois tout un roman, tout un poème, tout un voyage, qu’ils miment et rêvent durant des heures entières, et dont l’illusion les gagne et les saisit véritablement. Pour mon compte, il ne me fallait pas cinq minutes pour m’y plonger de si bonne foi, que je perdais la notion de la réalité, et je croyais voir les arbres, les eaux, les rochers, une vaste campagne, et le ciel tantôt clair, tantôt chargé de nuages qui allaient crever et augmenter le danger de passer la rivière. Dans quel vaste espace les enfants croient agir, quand ils vont ainsi de la table au lit et de la cheminée à la porte !

Nous arrivâmes, Ursule et moi, au bord de notre rivière, dans un endroit où l’herbe était fine et le sable doux. Elle le tâta d’abord, et puis elle m’appela en me disant : « Vous pouvez vous y risquer, vous n’en aurez guère plus haut que les genoux. » Les enfants s’appellent vous dans ces sortes de mimodrames. Ils ne croiraient pas jouer une scène s’ils se tutoyaient comme à l’ordinaire. Ils représentent toujours certains personnages qui expriment des caractères, et ils suivent très bien la première donnée. Ils ont même des dialogues très vrais et que des acteurs de profession seraient bien embarrassés d’improviser sur la scène avec tant d’à-propos et de fécondité.

Sur l’invitation d’Ursule, je lui observai que, puisque l’eau était basse, nous pouvions bien passer sans nous mouiller ; il ne s’agissait que de relever un peu nos jupes et d’ôter nos chaussures. « Mais, dit-elle, si nous rencontrons des écrevisses, elles nous mangeront les pieds. — C’est égal, lui dis-je ; il ne faut pas mouiller nos souliers, nous devons les ménager, car nous avons encore bien du chemin à faire.

À peine fus-je déchaussée, que le froid du carreau me fit l’effet de l’eau véritable, et nous voilà, Ursule et moi, pataugeant dans le ruisseau. Pour ajouter à l’illusion générale, Hippolyte imagina de prendre le pot à l’eau et de le verser par terre, imitant ainsi un torrent et une cascade. Cela nous sembla délirant d’invention. Nos rires et nos cris attirèrent enfin l’attention de ma mère. Elle nous regarda, et nous vit tous les trois, pieds et jambes nus, barbotant dans un cloaque, car le carreau avait déteint, et notre fleuve était fort peu limpide. Alors elle se fâcha tout de bon, surtout contre moi, qui étais déjà enrhumée ; elle me prit par le bras, m’appliqua une correction manuelle assez accentuée, et m’ayant rechaussée elle-même, en me grondant beaucoup, elle chassa Hippolyte dans sa chambre, et nous mit en pénitence, Ursule et moi, chacune dans un coin. Tel fut le dénouement imprévu et dramatique de notre représentation, et la toile tomba sur des larmes et des cris véritables.

Eh bien, je me rappellerai toujours ce dénouement comme une des plus pénibles commotions que j’aie ressenties. Ma mère me surprenait au plus fort de mon hallucination, et ces sortes de réveils me causaient toujours un ébranlement moral très douloureux. Les coups ne me faisaient pourtant pas grande impression ; j’en recevais souvent, et je savais parfaitement que ma mère, en me frappant, me faisait fort peu de mal. De quelque façon qu’elle me secouât et fît de moi un petit paquet qu’on pousse et qu’on jette sur un lit ou sur un fauteuil, ses mains adroites et souples ne me meurtrissaient pas, et j’avais cette confiance malicieuse qu’ont tous les enfants, que la colère de leurs parents est prudente, et qu’on a plus peur de les blesser qu’ils n’ont peur pour eux-mêmes. Cette fois, comme les autres, ma mère me voyant désespérée de son courroux, me fit mille caresses pour me consoler. Elle aurait eu tort peut-être avec certains enfants orgueilleux et vindicatifs ; mais elle avait raison avec moi qui n’ai jamais connu la rancune et qui trouve encore qu’on se punit soi-même en ne pardonnant pas à ceux qu’on aime.

Pour en revenir aux rapports qui s’établirent entre ma mère et ma grand’mère après la mort de mon père, je dois dire que l’espèce d’antipathie naturelle qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre ne fut jamais qu’à demi vaincue, ou plutôt elle fut vaincue entièrement par intervalles, suivis de réactions assez vives. De loin, elles se haïssaient toujours et ne pouvaient s’empêcher de dire du mal l’une de l’autre. De près, elles ne pouvaient s’empêcher de se plaire ensemble, car chacune avait en elle un charme puissant, tout opposé à celui de l’autre. Cela venait du fond de justice et de droiture qu’elles avaient toutes deux, et de leur grande intelligence, qui ne leur permettait pas de méconnaître ce qu’elles avaient d’excellent. Les préjugés de ma grand’mère n’étaient pas en elle-même, ils étaient dans son entourage. Elle avait beaucoup de faiblesse pour certaines personnes et ménageait en elles des opinions qu’au fond de son âme elle ne partageait pas. Ainsi, devant ses vieilles amies, elle abandonnait ma mère absente à leurs anathèmes et semblait vouloir se justifier de l’avoir accueillie dans son intimité et de la traiter comme sa fille. Et puis, quand elle se retrouvait avec elle, elle oubliait le mal qu’elle venait d’en dire et lui montrait une confiance et une sympathie dont j’ai été mille fois témoin, et qui n’étaient pas feintes, car ma grand’mère était la personne la plus sincère et la plus loyale que j’aie jamais connue. Mais toute grave et froide qu’elle paraissait, elle était impressionnable ; elle avait besoin d’être aimée, et les moindres attentions la trouvaient sensible et reconnaissante.

Combien de fois je lui ai entendu dire en parlant de ma mère : « Elle a de la grandeur dans le caractère. Elle est charmante. Elle a un maintien parfait. Elle est généreuse et donnerait sa chemise aux pauvres. Elle est libérale comme une grande dame et simple comme un enfant. » Mais dans d’autres moments, se rappelant toutes ses jalousies maternelles, et les sentant survivre à l’objet qui les avait causées, elle disait : « C’est un démon, c’est une folle. Elle n’a jamais été aimée de mon fils, elle le dominait, elle le rendait malheureux. Elle ne le regrette pas. » Et mille autres plaintes qui n’étaient pas fondées, mais qui la soulageaient d’une secrète et incurable amertume.

Ma mère agissait absolument de même. Quand le temps était au beau entre elles, elle disait : « C’est une femme supérieure. Elle est encore belle comme un ange ; elle sait tout. Elle est si douce et si bien élevée qu’il n’y a jamais moyen de se fâcher avec elle, et si elle vous dit quelquefois une parole qui pique, au moment où la colère vous prend, elle vous en dit une autre qui vous donne envie de l’embrasser. Si on pouvait la débarrasser de ses vieilles comtesses, elle serait adorable. »

Mais quand l’orage grondait dans l’âme impétueuse de ma mère, c’était tout autre chose. La vieille belle-mère était une prude et une hypocrite. Elle était sèche et sans pitié. Elle était encroûtée dans ses idées de l’ancien régime, etc. Et alors malheur aux vieilles amies qui avaient causé une altercation domestique par leurs propos et leurs réflexions ! Les vieilles comtesses c’étaient les bêtes de l’Apocalypse pour ma mère, et elle les habillait de la tête aux pieds avec une verve et une causticité qui faisaient rire ma grand’mère elle-même, malgré qu’elle en eût.

Deschartres, il faut bien le dire, était le principal obstacle à leur complet rapprochement. Il ne put jamais prendre son parti là-dessus, et il ne laissait pas tomber la moindre occasion de raviver les anciennes douleurs. C’était sa destinée. Il a toujours été rude et désobligeant pour les êtres qu’il chérissait, comment ne l’eût-il pas été pour ceux qu’il haïssait ? Il ne pardonnait pas à ma mère de l’avoir emporté sur lui dans l’influence à laquelle il prétendait sur l’esprit et le cœur de son cher Maurice. Il la contredisait et essayait de la molester à tout propos ; et puis il s’en repentait et s’efforçait de réparer ses grossièretés par des prévenances gauches et ridicules. Il semblait parfois qu’il fût amoureux d’elle. Et qui sait s’il ne l’était pas ? Le cœur humain est si bizarre et les hommes austères si inflammables ! Mais il eût dévoré quiconque le lui eût dit. Il avait la prétention d’être supérieur à toutes les faiblesses humaines. D’ailleurs ma mère recevait si mal ses avances et lui faisait expier ses torts par de si cruelles railleries, que l’ancienne haine lui revenait toujours, augmentée de tout le dépit des nouvelles luttes.

Quand on paraissait au mieux ensemble et que Deschartres faisait peut-être tous ses efforts pour se rendre moins maussade, il essayait d’être taquin et gentil, et Dieu sait comme il s’y entendait, le pauvre homme ! Alors ma mère se moquait de lui avec tant de malice et d’esprit qu’il perdait la tête, devenait brutal, blessant, et que ma grand’mère était obligée de lui donner tort et de le faire taire.

Ils jouaient aux cartes le soir, tous les trois, et Deschartres, qui prétendait exceller dans tous les jeux et qui les jouait tous fort mal, perdait toujours. Je me souviens qu’un soir, exaspéré d’être gagné obstinément par ma mère, qui ne calculait rien, mais qui, par instinct et par inspiration, était toujours heureuse, il entra dans une fureur épouvantable et lui dit en jetant ses cartes sur la table : « On devrait vous les jeter au nez pour vous apprendre à gagner en jouant si mal ! » Ma mère se leva tout en colère et allait répondre, lorsque ma bonne maman dit avec son grand air calme et sa voix douce : « Deschartres, si vous faisiez une pareille chose, je vous assure que je vous donnerais un grand soufflet. »

Cette menace d’un soufflet, faite d’un ton si paisible, et d’un grand soufflet, venant de cette belle main à demi paralysée, si faible qu’elle pouvait à peine soutenir ses cartes, était la chose la plus comique qui se puisse imaginer. Aussi ma mère partit d’un rire inextinguible et se rassit, incapable de rien ajouter à la stupéfaction et à la mortification du pauvre pédagogue.

Mais cette anecdote eut lieu bien longtemps après la mort de mon père. Il se passa de longues années avant qu’on entendît dans cette maison en deuil d’autres rires que ceux des enfants.

Pendant ces années, une vie calme et réglée, un bien-être physique que je n’avais jamais connu, un air pur que j’avais rarement respiré à pleins poumons, me firent peu à peu une santé robuste, et l’excitation nerveuse cessant, mon humeur devint égale et mon caractère enjoué. On s’aperçut que je n’étais pas un enfant plus méchant qu’un autre ; et la plupart du temps, il est certain que les enfants ne sont acariâtres et fantasques que parce qu’ils souffrent sans pouvoir ou sans vouloir le dire.

Pour ma part, j’avais été si dégoûtée par les remèdes, et, à cette époque, on en faisait un tel abus, que j’avais pris l’habitude de ne jamais me plaindre de mes petites indispositions, et je me souviens d’avoir été souvent près de m’évanouir au milieu de mes jeux et d’avoir lutté avec un stoïcisme que je n’aurais peut-être pas aujourd’hui. C’est que quand j’étais remise à la science de Deschartres, je devenais réellement la victime de son système, qui était de donner de l’émétique à tout propos. Il était habile chirurgien, mais il n’entendait rien à la médecine et appliquait ce maudit émétique à tous les maux. C’était sa panacée universelle. J’étais et j’ai toujours été d’un tempérament très bilieux, mais si j’avais toute la bile dont Deschartres prétendait me débarrasser, je n’aurais jamais pu vivre. Étais-je pâle, avais-je mal à la tête, c’était la bile, et vite l’émétique, qui produisait chez moi d’affreuses convulsions sans vomissements et qui me brisait pour plusieurs jours. De son côté, ma mère croyait aux vers, c’était encore une préoccupation de la médecine dans ce temps-là. Tous les enfants avaient des vers et on les bourrait de vermifuges, affreuses médecines noires qui leur causaient des nausées et leur ôtaient l’appétit. Alors, pour rendre l’appétit, on administrait la rhubarbe. Et puis, avais-je une piqûre de cousin, ma mère croyait voir reparaître la gale, et le soufre était de nouveau mêlé à tous mes aliments. Enfin c’était une droguerie perpétuelle, et il faut que la génération à laquelle j’appartiens ait été bien fortement constituée pour résister à tous les soins qu’on a pris pour la conserver.

C’est vers l’âge de cinq ans que j’appris à écrire. Ma mère me faisait faire de grandes pages de bâtons et de jambages. Mais, comme elle écrivait elle-même comme un chat, j’aurais barbouillé bien du papier avant de savoir signer mon nom, si je n’eusse pris le parti de chercher moi-même un moyen d’exprimer ma pensée par des signes quelconques. Je me sentais fort ennuyée de copier tous les jours un alphabet et de tracer des pleins et des déliés en caractères d’affiche. J’étais impatiente d’écrire des phrases, et, dans mes récréations, qui étaient longues comme on peut croire, je m’exerçais à écrire des lettres à Ursule, à Hippolyte et à ma mère. Mais je ne les montrais pas, dans la crainte qu’on ne me défendît de me gâter la main à cet exercice. Je vins bientôt à bout de me faire une orthographe à mon usage. Elle était très simplifiée et chargée d’hiéroglyphes. Ma grand’mère surprit une de ces lettres et la trouva très drôle. Elle prétendit que c’était merveille de voir comme j’avais réussi à exprimer mes petites idées avec ces moyens barbares, et elle conseilla à ma mère de me laisser griffonner seule tant que je voudrais. Elle disait avec raison qu’on perd beaucoup de temps à vouloir donner une belle écriture aux enfants, et que pendant ce temps-là ils ne songent point à quoi sert l’écriture. Je fus donc livrée à mes propres recherches, et quand les pages de devoir étaient finies, je revenais à mon système naturel. Longtemps j’écrivis en lettres d’imprimerie, comme celles que je voyais dans les livres, et je ne me rappelle pas comment j’arrivai à employer l’écriture de tout le monde, mais ce que je me rappelle, c’est que je fis comme ma mère, qui apprenait l’orthographe en faisant attention à la manière dont les mots imprimés étaient composés. Je comptais les lettres, et je ne sais par quel instinct j’appris de moi-même les règles principales. Lorsque, plus tard, Deschartres m’enseigna la grammaire, ce fut l’affaire de deux ou trois mois ; car chaque leçon n’était que la confirmation de ce que j’avais observé et appliqué déjà.

À sept ou huit ans, je mettais donc l’orthographe, non pas très correctement, cela ne m’est jamais arrivé, mais aussi bien que la majorité des Français qui l’ont apprise.

Ce fut en apprenant seule à écrire que je parvins à comprendre ce que je lisais. C’est ce travail qui me força à m’en rendre compte ; car j’avais su lire avant de pouvoir comprendre la plupart des mots et de saisir le sens des phrases. Chaque jour cette révélation agrandit son petit cadre, et j’en vins à pouvoir lire seule un conte de fées.

Quel plaisir ce fut pour moi qui les avais tant aimés et à qui ma pauvre mère n’en faisait plus, depuis que le chagrin pesait sur elle ! Je trouvai à Nohant les contes de madame d’Aulnoy et de Perrault dans une vieille édition qui a fait mes délices pendant cinq ou six années. Ah ! quelles heures m’ont fait passer l’Oiseau bleu, le Petit Poucet, Peau d’Âne, Belle-Belle ou le Chevalier fortuné, Serpentin vert, Babiole, et la Souris bienfaisante ! Je ne les ai jamais relus depuis, mais je pourrais tous les raconter d’un bout à l’autre, et je ne crois pas que rien puisse être comparé dans la suite de notre vie intellectuelle, à ces premières jouissances de l’imagination.

Je commençais aussi à lire moi-même mon Abrégé de Mythologie grecque, et j’y prenais grand plaisir ; car cela ressemble aux contes de fées par certains côtés. Mais il y en avait d’autres qui me plaisaient moins ; dans tous ces mythes, les symboles sont sanglants au milieu de leur poésie, et j’aimais mieux les dénouements heureux de mes contes. Pourtant les nymphes, les zéphirs, l’écho, toutes ces personnifications des riants mystères de la nature tournaient mon cerveau vers la poésie, et je n’étais pas encore assez esprit fort pour ne pas espérer parfois de surprendre les napées et les dryades dans les bois et dans les prairies.

Il y avait dans notre chambre un papier de tenture qui m’occupait beaucoup. Le fond était vert foncé uni, très épais, verni, et tendu sur toile. Cette manière d’isoler les papiers de la muraille assurait aux souris un libre parcours, et il se passait, le soir, derrière ce papier, des scènes de l’autre monde, des courses échevelées, des grattements furtifs et de petits cris fort mystérieux. Mais ce n’était pas là ce qui m’occupait le plus. C’était la bordure et les ornements qui entouraient les panneaux. Cette bordure était large d’un pied et représentait une guirlande de feuilles de vigne s’ouvrant par intervalles pour encadrer une suite de médaillons où l’on voyait rire, boire et danser des silènes et des bacchantes. Au-dessus de chaque porte il y avait un médaillon plus grand que les autres, représentant une figurine, et ces figurines me paraissaient incomparables. Elles n’étaient pas pareilles. Celle que je voyais le matin en m’éveillant était une nymphe ou une Flore dansante. Elle était vêtue de bleu pâle, couronnée de roses, et agitait dans ses mains une guirlande de fleurs. Celle-là me plaisait énormément. Mon premier regard, le matin, était pour elle. Elle semblait me rire et m’inviter à me lever pour aller courir et folâtrer en sa compagnie.

Celle qui lui faisait vis-à-vis et que je voyais, le jour de ma table de travail, et le soir, en faisant mes prières avant d’aller me coucher, était d’une expression toute différente, elle ne riait ni ne dansait. C’était une bacchante grave. Sa tunique était verte, sa couronne était de pampres, et son bras étendu s’appuyait sur un thyrse. Ces deux figures représentaient peut-être le Printemps et l’Automne. Quoi qu’il en soit, ces deux personnages, d’un pied de haut environ, me causaient une vive impression. Ils étaient peut-être aussi pacifiques et aussi insignifiants l’un que l’autre ; mais, dans mon cerveau, ils offraient le contraste bien tranché de la gaieté et de la tristesse, de la bienveillance et de la sévérité. Je regardais la bacchante avec étonnement, j’avais lu l’histoire d’Orphée déchiré par ces cruelles, et le soir, quand la lumière vacillante éclairait le bras étendu et le thyrse, je croyais voir la tête du divin chantre au bout d’un javelot.

Mon petit lit était adossé à la muraille de manière que je ne visse point cette figure qui me tourmentait. Comme personne ne se doutait pourtant de ma prévention contre elle, l’hiver étant venu, ma mère changea mon lit de place pour le rapprocher de la cheminée, et de là je tournais le dos à ma nymphe bien-aimée pour ne voir que la ménade redoutable. Je ne me vantai pas de ma faiblesse, je commençais à avoir honte de cela ; mais comme il me semblait que cette diablesse me regardait obstinément et me menaçait de son bras immobile, je mis ma tête sous les couvertures pour ne pas la voir en m’endormant. Ce fut inutile, au milieu de la nuit elle se détacha du médaillon, se glissa le long de la porte, devint aussi grande qu’une personne naturelle, comme disent les enfants, et, marchant à la porte d’en face, elle essaya d’arracher la jolie nymphe de son médaillon. Celle-ci poussait des cris déchirants ; mais la bacchante ne s’en souciait pas. Elle tourmenta et déchira le papier jusqu’à ce que la nymphe s’en détacha et s’enfuit au milieu de la chambre. L’autre l’y poursuivit, et la pauvre nymphe échevelée s’étant précipitée sur mon lit pour se cacher sous mes rideaux, la bacchante furieuse vint vers moi et nous perça toutes deux de son thyrse, qui était devenu une lance acérée, et dont chaque coup était pour moi une blessure dont je sentais la douleur.

Je criai, je me débattis, ma mère vint à mon secours ; mais tandis qu’elle se levait, bien que je fusse assez éveillée pour le constater, j’étais encore assez endormie pour voir la bacchante. Le réel et le chimérique étaient simultanément devant mes yeux, et je vis distinctement la bacchante s’atténuer, s’éloigner, à mesure que ma mère s’approchait d’elle, devenir petite comme elle l’était dans son médaillon, grimper le long de la porte comme eût fait une souris et se replacer dans son cadre de feuilles de vigne, où elle reprit sa pose accoutumée et son air grave.

Je me rendormis, et je vis cette folle qui faisait encore des siennes. Elle courait tout le long de la bordure, appelant tous les Silènes et toutes les autres bacchantes qui étaient attablés ou occupés à se divertir dans les médaillons, et elle les forçait à danser avec elle et à casser tous les meubles de la chambre.

Peu à peu le rêve devint très confus, et j’y pris une sorte de plaisir. Le matin, à mon réveil, je vis la bacchante au lieu de la nymphe vis-à-vis de moi, et comme je ne me rendais plus compte de la nouvelle place que mon lit occupait dans la chambre, je crus un instant qu’en retournant à leurs médaillons, les deux petites personnes s’étaient trompées et avaient changé de porte ; mais cette hallucination se dissipa aux premiers rayons du soleil, et je n’y pensai plus de la journée.

Le soir, mes préoccupations revinrent, et il en fut ainsi pendant fort longtemps. Tant que durait le jour, il m’était impossible de prendre au sérieux ces deux figurines coloriées dans le papier, mais les premières ombres de la nuit troublaient mon cerveau et je n’osais plus rester seule dans la chambre. Je ne le disais pas, car ma grand’mère raillait la poltronnerie et je craignais qu’on ne lui racontât ma sottise ; mais j’avais presque huit ans que je ne pouvais pas encore regarder tranquillement la bacchante avant de m’endormir. On ne s’imagine pas tout ce que les enfants portent de bizarreries contenues et d’émotions cachées dans leur petite cervelle.

Le séjour à Nohant de mon grand-oncle l’abbé de Beaumont fut pour mes deux mères une grande consolation, une sorte de retour à la vie. C’était un caractère enjoué, un peu insouciant, comme le sont les vieux garçons, un esprit remarquable, plein de ressources et de fécondité, un caractère à la fois égoïste et généreux ; la nature l’avait fait sensible et ardent, le célibat l’avait rendu personnel ; mais sa personnalité était si aimable, si gracieuse et si séduisante, qu’on était forcé de lui savoir gré de ne pas partager vos peines au point de n’avoir pas la force d’essayer de vous en distraire. C’était le plus beau vieillard que j’aie vu de ma vie. Il avait la peau blanche et fine, l’œil doux et les traits réguliers et nobles de ma grand’mère : mais il avait encore plus de pureté dans les lignes, et sa physionomie était plus animée. À cette époque, il portait encore des ailes de pigeon bien poudrées et la queue à la prussienne. Il était toujours en culottes de satin noir, en souliers à boucles, et, quand il mettait par-dessus son habit sa grande douillette de soie violette piquée et ouatée, il avait l’air solennel d’un portrait de famille.

Il aimait ses aises, et son intérieur était d’un vieux luxe confortable ; sa table était raffinée comme son appétit. Il était despote et impérieux en paroles ; doux, libéral et faible par le fait. J’ai souvent pensé à lui en esquissant le portrait d’un certain chanoine qui a été goûté dans le roman de Consuelo. Comme lui, bâtard d’un grand personnage, il était friand, impatient, railleur, amoureux des beaux-arts, magnifique, candide et malin en même temps, irascible et débonnaire. J’ai beaucoup chargé la ressemblance pour les besoins du roman, et c’est ici le cas de dire que les portraits tracés de cette sorte ne sont plus des portraits ; c’est pourquoi lorsqu’ils paraissent blessants à ceux qui croient s’y reconnaître, c’est une injustice commise envers l’auteur et envers soi-même. Un portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure de fantaisie. L’homme est si peu logique, si rempli de contrastes et de disparates dans la réalité, que la peinture d’un homme réel serait impossible et tout à fait insoutenable dans un ouvrage d’art. Le roman entier serait forcé de se plier aux exigences de ce caractère, et ne serait plus un roman. Cela n’aurait ni exposition, ni intrigue, ni nœud, ni dénouement ; cela irait tout de travers comme la vie et n’intéresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman une sorte d’idéal de la vie[33].

C’est donc une bêtise que de croire qu’un auteur ait voulu faire aimer ou haïr telle ou telle personne en donnant à ses personnages quelques traits saisis sur la nature ; la moindre différence en fait un être de convention, et je soutiens qu’en littérature, on ne peut faire d’une figure réelle une peinture vraisemblable sans se jeter dans d’énormes différences et sans dépasser extrêmement, en bien ou en mal, les défauts et les qualités de l’être humain qui a pu servir de premier type à l’imagination. C’est absolument comme le jeu des acteurs, qui ne paraît vrai sur la scène qu’à la condition de dépasser ou d’atténuer beaucoup la réalité. Caricature ou idéalisation, ce n’est plus le modèle primitif, et ce modèle a peu de jugement s’il croit se reconnaître, s’il prend du dépit ou de la vanité en voyant ce que l’art ou la fantaisie ont su faire de lui.

Lavater disait (ce ne sont pas ses expressions, mais c’est sa pensée) : « On oppose à mon système un argument que je nie. On dit qu’un scélérat ressemble parfois à un honnête homme, et réciproquement. Je réponds que si on se trompe à cette ressemblance, c’est qu’on ne sait pas observer, c’est qu’on ne sait pas voir. Il peut exister certainement entre l’honnête homme et le scélérat une ressemblance vulgaire, apparente ; il n’y a peut-être même qu’une petite ligne, un léger pli, un rien, qui constitue la dissemblance. Mais ce rien est tout ! »

Ce que Lavater disait à propos des différences dans la réalité physique est encore plus vrai quand on l’applique à la vérité relative dans les arts. La musique n’est pas de l’harmonie imitative, du moins l’harmonie imitative n’est pas de la musique. La couleur en peinture n’est qu’une interprétation, et la reproduction exacte des tons réels n’est pas de la couleur. Les personnages de roman ne sont donc pas des figures ayant un modèle existant. Il faut avoir connu mille personnes pour en peindre une seule. Si on n’en avait étudié qu’une seule et qu’on voulût en faire un type exact, elle ne ressemblerait à rien et ne paraîtrait pas possible.

J’ai fait cette digression pour n’y pas revenir plus tard : elle n’est même pas nécessaire au rapprochement qu’on pourrait faire entre mon oncle de Beaumont et mon chanoine de Consuelo, car j’ai peint un chanoine chaste, et mon grand-oncle se piquait de tout le contraire. Il avait eu de très belles aventures et il eût été bien fâché de n’en point avoir. Il y avait mille autres différences que je n’ai pas besoin d’indiquer, ne fût-ce que celle de la gouvernante de mon roman, qui n’a pas le moindre trait de la gouvernante de mon grand-oncle. Celle-ci était dévouée, sincère, excellente. Elle lui a fermé les yeux, et elle a hérité de lui, ce qui lui était bien dû, et pourtant mon oncle lui parlait quelquefois comme le chanoine parle à dame Brigitte dans mon roman. Il n’y a donc rien de moins réel que ce qui paraît le plus vrai dans un ouvrage d’art.

Mon grand-oncle n’avait à l’égard des femmes aucune espèce de préjugés. Pourvu qu’elles fussent belles et bonnes, il ne leur demandait compte ni de leur naissance, ni de leur passé. Aussi avait-il entièrement accepté ma mère, et il lui témoigna toute sa vie une affection paternelle. Il la jugeait bien et la traitait comme un enfant de bon cœur et de mauvaise tête, la grondant, la consolant, la défendant avec énergie quand on était injuste envers elle, la réprimandant avec sévérité quand elle était injuste envers les autres. Il fut toujours un médiateur équitable, un conciliateur persuasif entre elle et ma grand’mère. Il la préservait des boutades de Deschartres en donnant tort ouvertement à celui-ci, sans que jamais il pût se fâcher ni se révolter contre le protectorat ferme et enjoué du grand-oncle.

La légèreté de cet aimable vieillard était donc un bienfait au milieu de nos amertumes domestiques, et j’ai souvent remarqué que tout est bon dans les personnes qui sont bonnes, même leurs défauts apparents. On s’imagine d’avance qu’on en souffrira, et puis il arrive peu à peu qu’on en profite, et que ce qu’elles ont en plus ou en moins dans un certain sens corrige ce que nous avons en moins ou en plus dans le sens contraire. Elles rendent l’équilibre à notre vie, et nous nous apercevons que les tendances que nous leur avons reprochées étaient très nécessaires pour combattre l’abus où l’excès des nôtres.

La sérénité et l’enjouement du grand-oncle parurent donc un peu choquants dans les premiers jours. Il regrettait pourtant très sincèrement son cher Maurice ; mais il voulait distraire ces deux femmes désolées, et il y parvint.

Bientôt on ressuscita un peu avec lui. Il avait tant d’esprit, tant d’activité dans les idées, tant de grâce à raconter, à railler, à amuser les autres en s’amusant lui-même qu’il était impossible d’y résister. Il imagina de nous faire jouer la comédie pour la fête de ma grand’mère, et cette surprise lui fut ménagée de longue main. La grande pièce qui servait d’antichambre à la chambre de ma mère, et dans laquelle ma grand’mère, qui ne montait presque jamais l’escalier, ne risquait guère de surprendre nos apprêts, fut convertie en salle de spectacle. On dressa des planches sur des tonneaux, les acteurs, qui étaient Hippolyte, Ursule et moi, n’ayant pas la taille assez élevée pour toucher au plafond malgré cet exhaussement du sol. C’était une espèce de théâtre de marionnettes, mais il était charmant. Mon grand-oncle découpa, colla et peignit lui-même les décors. Il fit la pièce et nous enseigna nos rôles, nos couplets et nos gestes. Il se chargea de l’emploi de souffleur, Deschartres avec son flageolet fit office d’orchestre. On s’assura que je n’avais pas oublié le boléro espagnol, quoique depuis près de trois ans on ne me l’eût pas fait danser. Je fus donc chargée à moi seule de la partie du ballet, et le tout réussit à merveille. La pièce n’était ni longue ni compliquée. C’était un à-propos des plus naïfs, et le dénouement était la présentation d’un bouquet à Marie. Hippolyte, comme le plus âgé et le plus savant, avait les plus longues tirades. Mais quand l’auteur vit que la meilleure mémoire de nous trois était celle d’Ursule et qu’elle avait un singulier plaisir à déguiser son rôle avec aplomb, il allongea ses répliques et montra notre babillarde drôlette sous son véritable aspect. C’est ce qu’il y eut de meilleur dans la pièce. Elle y conservait son surnom de Caquet bon bec, et y adressait à la bonne maman un compliment de longue haleine et des couplets qui ne finissaient pas.

Je ne dansai pas mon boléro avec moins d’assurance. La timidité et la gaucherie ne m’étaient pas encore venues, et je me souviens que Deschartres m’impatientant, parce que, soit émotion, soit incapacité, il ne jouait ni juste ni dans le rythme, je terminai le ballet par une improvisation d’entrechats et de pirouettes qui fit rire ma grand’mère aux éclats. C’était tout ce que l’on voulait, car il y avait environ trois ans que la pauvre femme n’avait souri. Mais tout à coup, comme effrayée d’elle-même, elle fondit en larmes, et l’on se hâta de me prendre par les pattes au milieu de mon délire chorégraphique, de me faire passer par-dessus la rampe et de m’apporter sur ses genoux pour y recevoir mille baisers arrosés de pleurs.

Vers la même époque, ma grand’mère commença à m’enseigner la musique. Malgré ses doigts à moitié paralysés et sa voix cassée, elle chantait encore admirablement, et les deux ou trois accords qu’elle pouvait faire pour s’accompagner étaient d’une harmonie si heureuse et si large, que quand elle s’enfermait dans sa chambre pour relire quelque vieux opéra à la dérobée, et qu’elle me permettait de rester auprès d’elle, j’étais dans une véritable extase. Je m’asseyais par terre sous le vieux clavecin, où Brillant, son chien favori, me permettait de partager un coin de tapis, et j’aurais passé là ma vie entière, tant cette voix chevrotante et le son criard de cette épinette me charmaient. C’est qu’en dépit des infirmités de cette voix et de cet instrument, c’était de la belle musique admirablement comprise et sentie. J’ai bien entendu chanter depuis, et avec des moyens magnifiques ; mais si j’ai entendu quelque chose de plus, je puis dire que ce n’a jamais été quelque chose de mieux. Elle avait su beaucoup de musique des maîtres, et elle avait connu Gluck et Piccini, pour lesquels elle était restée impartiale, disant que chacun avait son mérite et qu’il ne fallait pas comparer, mais apprécier les individualités. Elle savait encore par cœur des fragments de Léo, de Hasse et de Durante que je n’ai jamais entendu chanter qu’à elle, et que je ne saurais même désigner, mais que je reconnaîtrais si je les entendais de nouveau. C’étaient des idées simples et grandes, des formes classiques et calmes. Même dans les choses qui avaient été le plus de mode dans sa jeunesse, elle distinguait parfaitement le côté faible et n’aimait pas ce que nous appelons aujourd’hui le rococo. Son goût était pur, sévère et grave.

Elle m’enseigna les principes, et si clairement, que cela ne me parut pas la mer à boire. Plus tard, quand j’eus des maîtres, je n’y compris plus rien et je me dégoûtai de cette étude, à laquelle je ne me crus pas propre. Mais depuis j’ai bien senti que c’était la faute des maîtres plus que la mienne, et que si ma grand’mère s’en fût toujours mêlée exclusivement, j’aurais été musicienne, car j’étais bien organisée pour l’être, et je comprends le beau, qui, dans cet art, m’impressionne et me transporte plus que dans tous les autres.

XVI

Madame de Genlis. – Les Battuécas. – Les rois et les reines des contes de fées. – L’écran vert. – La grotte et la cascade. – Le vieux château. – Première séparation d’avec ma mère. – Catherine. – Effroi que me causaient l’âge et l’air imposant de ma grand’mère.

Ma petite cervelle était toujours pleine de poésie et mes lectures me tenaient en haleine sous ce rapport. Berquin, ce vieux ami des enfants qu’on a, je crois, trop vanté, ne me passionna jamais. Quelquefois ma mère nous lisait tout haut des fragments de roman de madame de Genlis, cette bonne dame qu’on a trop oubliée, et qui avait un talent réel. Qu’importe aujourd’hui ses préjugés, sa demi-morale souvent fausse et son caractère personnel qui ne semble pas avoir eu de parti pris entre l’ancien monde et le nouveau ? Relativement au cadre qui a pesé sur elle, elle a peint aussi largement que possible. Son véritable naturel a dû être excellent, et il y a certain roman d’elle qui ouvre vers l’avenir des perspectives très larges. Son imagination est restée fraîche sous les glaces de l’âge, et dans les détails elle est véritablement artiste et poète.

Il existe d’elle un roman publié sous la Restauration, un des derniers, je crois, qu’elle ait écrit, et dont je n’ai jamais entendu parler depuis cette époque. J’avais seize ou dix-sept ans quand je le lus, et je ne saurais dire s’il eut du succès. Je ne me le rappelle pas bien, mais il m’a vivement impressionnée et il a produit son effet sur toute ma vie. Ce roman est intitulé les Battuécas, et il est éminemment socialiste. Les Battuécas sont une petite tribu qui a existé, en réalité ou en imagination, dans une vallée espagnole cernée de montagnes inaccessibles. À la suite de je ne sais quel événement, cette tribu s’est renfermée volontairement en un lieu où la nature lui offre toutes les ressources imaginables, et où, depuis plusieurs siècles, elle se perpétue sans avoir aucun contact avec la civilisation extérieure. C’est une petite république champêtre, gouvernée par des lois d’un idéal naïf. On y est forcément vertueux. C’est l’âge d’or avec tout son bonheur et toute sa poésie. Un jeune homme, dont je ne sais plus le nom, et qui vivait là dans toute la candeur des mœurs primitives, découvre un jour, par hasard, le sentier perdu qui mène au monde moderne. Il se hasarde, il quitte sa douce retraite, le voilà lancé dans notre civilisation, avec la simplicité et la droiture de la logique naturelle. Il voit des palais, des armées, des théâtres, des œuvres d’art, une cour, des femmes du monde, des savants, des hommes célèbres ; et son étonnement, son admiration tiennent du délire. Mais il voit aussi des mendiants, des orphelins abandonnés, des plaies étalées à la porte des églises, des hommes qui meurent de faim à la porte des riches. Il s’étonne encore plus. Un jour, il prend un pain sur l’étalage d’un boulanger pour le donner à une pauvre femme qui pleure avec son enfant pâle et mourant dans les bras. On le traite de voleur, on le menace ; ses amis le grondent et tâchent de lui expliquer ce que c’est que la propriété. Il ne comprend pas. Une belle dame le séduit, mais elle a des fleurs artificielles dans les cheveux, des fleurs qu’il a cru vraies et qui l’étonnent parce qu’elles sont sans parfum. Quand on lui explique que ce ne sont pas des fleurs, il s’effraye, il a peur de cette femme qui lui a semblé si belle, il craint qu’elle ne soit artificielle aussi.

Je ne sais plus combien de déceptions lui viennent quand il voit le mensonge, le charlatanisme, la convention, l’injustice partout. C’est le Candide ou le Huron de Voltaire, mais c’est conçu plus naïvement. C’est une œuvre chaste, sincère, sans amertume, et dont les détails ont une poésie infinie. Je crois que le jeune Battuécas retourne à sa vallée et recouvre sa vertu sans retrouver son bonheur, car il a bu à la coupe empoisonnée du siècle. Je ne voudrais pas relire ce livre, je craindrais de ne plus le trouver aussi charmant qu’il m’a semblé.

Autant qu’il m’en souvient, la conclusion de madame de Genlis n’est pas hardie, elle ne veut pas donner tort à la société, et à plusieurs égards elle a raison d’accepter l’humanité telle qu’elle est devenue par les lois mêmes du progrès. Mais il me semble qu’en général les arguments qu’elle place dans la bouche de l’espèce de mentor dont elle fait accompagner son héros à travers l’examen du monde moderne, sont assez faibles. Je les lisais sans plaisir et sans conviction, et l’on pense bien pourtant qu’à seize ans, sortant du cloître et encore soumise à la loi catholique, je n’avais pas de parti pris contre la société officielle. Les naïfs raisonnements du Battuécas me charmaient au contraire, et, chose bizarre, c’est peut-être à madame de Genlis, l’institutrice et l’amie de Louis-Philippe, que je dois mes premiers instincts socialistes et démocratiques.

Mais je me trompe, je les dois à la singularité de ma position, à ma naissance à cheval pour ainsi dire sur deux classes, à mon amour pour ma mère, contrarié et brisé par des préjugés qui m’ont fait souffrir avant que je pusse les comprendre. Je les dois aussi à mon éducation, qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous les contrastes que ma propre vie m’a présentés dès l’âge le plus tendre. J’ai donc été démocrate non seulement par le sang que ma mère a mis dans mes veines, mais par les luttes que ce sang du peuple a soulevées dans mon cœur et dans mon existence, et si les livres ont fait de l’effet sur moi, c’est que leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer les miennes.

Pourtant les princesses et les rois des contes de fées firent longtemps mes délices. C’est que, dans mes rêves d’enfant, ces personnages étaient le type de l’aménité, de la bienfaisance et de la beauté. J’aimais leur luxe et leurs parures, mais tout cela leur venait des fées, et ces rois-là n’ont rien de commun avec les rois véritables. Ils sont traités d’abord fort cavalièrement par les génies, quand ils se conduisent mal, et à cet égard ils sont soumis à une justice plus sévère que celle des peuples.

Les fées et les génies ! Où étaient-ils, ces êtres qui pouvaient tout, et qui, d’un coup de baguette, vous faisaient entrer dans un monde de merveilles ? Ma mère ne voulut jamais me dire qu’ils n’existaient pas, et je lui en sais maintenant un gré infini. Ma grand’mère n’y eût pas été par quatre chemins si j’avais osé lui faire les mêmes questions. Toute pleine de Jean-Jacques et de Voltaire, elle eût démoli sans remords et sans pitié tout l’édifice enchanté de mon imagination. Ma mère procédait autrement. Elle ne m’affirmait rien, elle ne niait rien non plus. La raison venait bien assez vite à son gré, et déjà je pensais bien par moi-même que mes chimères ne se réaliseraient pas ; mais si la porte de l’espérance n’était plus toute grande ouverte comme dans les premiers jours, elle n’était pas encore fermée à clef, il m’était permis de fureter autour et de tâcher d’y trouver une petite fente pour regarder à travers. Enfin je pouvais encore rêver tout éveillée, et je ne m’en faisais pas faute.

Je me souviens que, dans les soirs d’hiver, ma mère nous lisait tantôt du Berquin, tantôt les Veillées du château, par madame de Genlis, et tantôt d’autres fragments de livres à notre portée, mais dont je ne me souviens plus. J’écoutais d’abord attentivement. J’étais assise aux pieds de ma mère, devant le feu, et il y avait entre le feu et moi un vieux écran à pieds garni de taffetas vert. Je voyais un peu le feu à travers ce taffetas usé, et il y produisait de petites étoiles dont j’augmentais le rayonnement en clignant les yeux. Alors peu à peu je perdais le sens des phrases que lisait ma mère ; sa voix me jetait dans une sorte d’assoupissement moral, où il m’était impossible de suivre une idée. Des images se dessinaient devant moi et venaient se fixer sur l’écran vert. C’étaient des bois, des prairies, des rivières, des villes d’une architecture bizarre et gigantesque, comme j’en vois encore souvent en songe ; des palais enchantés avec des jardins comme il n’y en a pas, avec des milliers d’oiseaux d’azur, d’or et de pourpre, qui voltigeaient sur les fleurs et qui se laissaient prendre comme les roses se laissent cueillir. Il y avait des roses vertes, noires, violettes, des roses bleues surtout. Il paraît que la rose bleue a été longtemps le rêve de Balzac. Elle était aussi le mien dans mon enfance, car les enfants, comme les poêles, sont amoureux de ce qui n’existe pas. Je voyais aussi des bosquets illuminés, des jets d’eau, des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts de fruits d’or et de pierreries. Enfin, tout le monde fantastique de mes contes devenait sensible, évident, et je m’y perdais avec délices. Je fermais les yeux, et je le voyais encore ; mais quand je les rouvrais, ce n’était que sur l’écran que je pouvais le retrouver. Je ne sais quel travail de mon cerveau avait fixé là cette vision plutôt qu’ailleurs ; mais il est certain que j’ai contemplé sur cet écran vert des merveilles inouïes. Un jour ces apparitions devinrent si complètes, que j’en fus comme effrayée et que je demandai à ma mère si elle ne les voyait pas. Je prétendais qu’il y avait de grandes montagnes bleues sur l’écran, et elle me secoua sur ses genoux en chantant pour me ramener à moi-même. Je ne sais si ce fut pour donner un aliment à mon imagination trop excitée qu’elle imagina elle-même une création puérile, mais ravissante pour moi et qui a fait longtemps mes délices. Voici ce que c’était.

Il y a dans notre enclos un petit bois planté de charmilles, d’érables, de frênes, de tilleuls et de lilas. Ma mère choisit un endroit où une allée tournante conduit à une sorte d’impasse. Elle pratiqua, avec l’aide d’Hippolyte, de ma bonne, d’Ursule et de moi, un petit sentier dans le fourré, qui était alors fort épais. Ce sentier fut bordé de violettes, de primevères et de pervenches qui depuis ce temps-là ont tellement prospéré, qu’elles ont envahi presque tout le bois. L’impasse devint donc un petit nid où un banc fut établi sous les lilas et les aubépines, et l’on allait étudier et répéter là ses leçons pendant le beau temps. Ma mère y portait son ouvrage, et nous y portions nos jeux, surtout nos pierres et nos briques pour construire des maisons, et nous donnions à ces édifices, Ursule et moi, des noms pompeux. C’était le château de la fée, c’était le palais de la Belle au bois dormant, etc. Voyant que nous ne venions pas à bout de réaliser nos rêves dans ces constructions grossières, ma mère quitta un jour son ouvrage et se mit de la partie. « Ôtez-moi, nous dit-elle, vos vilaines pierres à chaux et vos briques cassées. Allez me chercher des pierres bien couvertes de mousse, des cailloux roses, verts, des coquillages, et que tout cela soit joli, ou bien je ne m’en mêle pas. »

Voilà notre imagination allumée. Il s’agit de ne rien rapporter qui ne soit joli, et nous nous mettons à la recherche de ces trésors que jusque-là nous avions foulés aux pieds sans les connaître. Que de discussions avec Ursule pour savoir si cette mousse est assez veloutée, si ces pierres ont une forme heureuse, si ces cailloux sont assez brillants ! D’abord tout nous avait paru bon, mais bientôt la comparaison s’établit, les différences nous frappèrent, et peu à peu rien ne nous paraissait plus digne de notre construction nouvelle. Il fallut que la bonne nous conduisît à la rivière pour y trouver les beaux cailloux d’émeraude, de lapis et de corail qui brillent sous les eaux basses et courantes. Mais, à mesure qu’ils sèchent hors de leur lit, ils perdent leurs vives couleurs, et c’était une déception nouvelle. Nous les replongions cent fois dans l’eau pour en ranimer l’éclat. Il y a dans nos terrains des quartz superbes, et une quantité d’ammonites et de pétrifications antédiluviennes d’une grande beauté et d’une grande variété. Nous n’avions jamais fait attention à tout cela, et le moindre objet nous devenait une surprise, une découverte et une conquête.

Il y avait à la maison un âne, le meilleur âne que j’aie jamais connu ; je ne sais s’il avait été malicieux dans sa jeunesse comme tous ses pareils ; mais il était vieux, très vieux ; il n’avait plus ni rancunes ni caprices. Il marchait d’un pas grave et mesuré ; respecté pour son grand âge et ses bons services, il ne recevait jamais ni corrections ni reproches, et s’il était le plus irréprochable des ânes, on peut dire aussi qu’il était le plus heureux et le plus estimé. On nous mettait, Ursule et moi, chacune dans une de ses bannes, et nous voyagions ainsi sur ses flancs sans qu’il eût jamais la pensée de se débarrasser de nous. Au retour de la promenade, l’âne rentrait dans sa liberté habituelle ; car il ne connaissait ni corde ni râtelier. Toujours errant dans les cours, dans le village ou dans la prairie du jardin, il était absolument livré à lui-même, ne commettant jamais de méfaits et usant discrètement de toutes choses. Il lui prenait souvent fantaisie d’entrer dans la maison, dans la salle à manger et même dans l’appartement de ma grand’mère, qui le trouva un jour installé dans son cabinet de toilette, le nez sur une boîte de poudre d’iris qu’il respirait d’un air sérieux et recueilli. Il avait même appris à ouvrir les portes qui ne fermaient qu’au loquet, d’après l’ancien système du pays, et comme il connaissait parfaitement tout le rez-de-chaussée, il cherchait toujours ma grand’mère, dont il savait bien qu’il recevrait quelque friandise. Il lui était indifférent de faire rire ; supérieur aux sarcasmes, il avait des airs de philosophe qui n’appartenaient qu’à lui. Sa seule faiblesse était le désœuvrement et l’ennui de la solitude qui en est la conséquence. Une nuit, ayant trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule, souleva le loquet de deux ou trois pièces et arriva à la porte de la chambre à coucher de ma grand’mère ; mais trouvant là un verrou, il se mit à gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne comprenant rien à ce bruit, et croyant qu’un voleur essayait de crocheter sa porte, ma grand’mère sonna sa femme de chambre, qui accourut sans lumière, vint à la porte, et tomba sur l’âne en jetant les hauts cris.

Mais ceci est une digression, je reviens à nos promenades. L’âne fut mis par nous en réquisition, et il apportait dans ses paniers une provision de pierres pour notre édifice. Ma mère choisissait les plus belles ou les plus bizarres, et quand les matériaux furent rassemblés elle commença à bâtir devant nous avec ses petites mains fortes et diligentes, non pas une maison, non pas un château, mais une grotte en rocaille.

Une grotte ! nous n’avions aucune idée de cela. La nôtre n’atteignit guère que quatre ou cinq pieds de haut et deux ou trois de profondeur ; mais la dimension n’est rien pour les enfants, ils ont la faculté de voir en grand, et comme l’ouvrage dura quelques jours, pendant quelques jours nous crûmes que notre rocaille allait s’élever jusqu’aux nues. Quand elle fut terminée, elle avait acquis dans notre cervelle les proportions que nous avions rêvées, et j’ai besoin de me rappeler qu’en montant sur ses premières assises, je pouvais en atteindre le sommet, j’ai besoin de voir le petit emplacement qu’elle occupait, et qui existe encore, pour ne pas me persuader encore aujourd’hui que c’était une caverne de montagne.

 

C’était du moins très joli, je ne pourrai jamais me persuader le contraire. Ce n’étaient que cailloux choisis mariant leurs vives couleurs, pierres couvertes de mousses fines et soyeuses, coquillages superbes, festons de lierre au-dessous et gazons tout autour. Mais cela ne suffisait pas, il y fallait une source et une cascade ; car une grotte sans eau vive est un corps sans âme. Or il n’y avait pas le moindre filet d’eau dans le petit bois. Mais ma mère ne s’arrêtait pas pour si peu. Une grande terrine à fond d’émail vert qui servait aux savonnages fut enterrée jusqu’aux bords dans l’intérieur de la grotte, bordée de plantes et de fleurs qui cachaient la poterie, et remplie d’une eau limpide que nous avions grand soin de renouveler tous les jours. Mais la cascade ? nous la demandions avec ardeur. « Demain vous aurez la cascade, dit ma mère, mais vous n’irez pas voir la grotte avant que je vous fasse appeler ; car il faut que la fée s’en mêle, et votre curiosité peut la contrarier. »

Nous observâmes religieusement cette prescription, et à l’heure dite ma mère vint nous chercher. Elle nous amena par le sentier de la grotte, nous défendit de regarder derrière, et me mettant une petite baguette dans la main, elle frappa trois fois dans les siennes, me recommandant de frapper en même temps de ma baguette le centre de la grotte, qui présentait alors un orifice garni d’un tuyau de sureau. Au troisième coup de baguette, l’eau se précipitant dans le tuyau fit irruption si abondamment que nous fûmes inondées, Ursule et moi, à notre grande satisfaction et en poussant des cris de joie délirante. Puis la cascade tombant de deux pieds de haut dans le bassin formé par la terrine, offrit une nappe cristalline qui dura deux ou trois minutes et s’arrêta… lorsque toute l’eau du vase que ma bonne, cachée derrière la grotte, versait dans le tuyau de sureau fut épuisée, et que débordant de la terrine, l’onde pure eut copieusement arrosé les fleurs plantées sur ses bords. L’illusion fut donc de courte durée, mais elle avait été complète, délicieuse, et je ne crois pas avoir éprouvé plus de surprise et d’admiration quand j’ai vu par la suite les grandes cataractes des Alpes et des Pyrénées.

Quand la grotte eut atteint son dernier degré de perfection, comme ma grand’mère ne l’avait pas encore vue, nous allâmes solennellement la prier de nous honorer de sa visite dans le petit bois, et nous disposâmes tout pour lui donner la surprise de la cascade. Nous nous imaginions qu’elle serait ravie ; mais, soit qu’elle trouvât la chose trop puérile, soit qu’elle fût mal disposée pour ma mère ce jour-là, au lieu d’admirer notre chef-d’œuvre, elle se moqua de nous, et la terrine servant de bassin (nous avions pourtant mis des petits poissons dedans pour lui faire fête) nous attira plus de railleries que d’éloges. Pour mon compte, j’en fus consternée ; car rien au monde ne me paraissait plus beau que notre grotte enchantée et je souffrais réellement quand on s’efforçait de m’ôter une illusion.

Les promenades à âne nous mettaient toujours en grande joie ; nous allions à la messe tous les dimanches sur ce patriarche des roussins, et nous portions notre déjeuner, pour le manger après la messe, dans le vieux château de Saint-Chartier qui touche à l’église. Ce château était gardé par une vieille femme qui nous recevait dans les vastes salles abandonnées du vieux manoir, et ma mère prenait plaisir à y passer une partie de la journée. Ce qui me frappait le plus, c’était l’apparence fantastique de la vieille femme, qui était pourtant une véritable paysanne, mais qui ne tenait aucun compte des dimanches, et filait sa quenouille ce jour-là avec autant d’activité que dans la semaine, bien que l’observation du chômage soit une des plus rigoureuses habitudes du paysan de la vallée Noire. Cette vieille avait-elle servi quelque seigneur de village voltairien et philosophe ? Je ne sais.

J’ai oublié son nom, mais non l’aspect imposant du château tel qu’il a été encore plusieurs années après cette époque. C’était un redoutable manoir, bien entier et très habitable, quoique dégarni de meubles. Il y avait des salles immenses, des cheminées colossales et des oubliettes que je me rappelle parfaitement. Ce château est célèbre dans l’histoire du pays. Il était le plus fort de la province, et longtemps il servit de résidence aux princes du pays du bas Berry. Il a été assiégé par Philippe-Auguste en personne, et plus tard il fut encore occupé par les Anglais et repris sur eux à l’époque des guerres de Charles VII. C’est un grand carré flanqué de quatre tours énormes. Le propriétaire, lassé de l’entretenir, voulut l’abattre pour vendre les matériaux. On réussit à enlever la charpente et à effondrer toutes les cloisons et murailles intérieures. Mais on ne put entamer les tours bâties en ciment romain, et les cheminées furent impossibles à déraciner. Elles sont encore debout, élevant leurs longs tuyaux à quarante pieds dans les airs, sans que jamais, depuis trente ans, la tempête ou la gelée en ait détaché une seule brique. En somme, c’est une ruine magnifique et qui bravera le temps et les hommes pendant bien des siècles encore. La base est de construction romaine, le corps de l’édifice est des premiers temps de la féodalité.

C’était un voyage alors que d’aller à Saint-Chartier. Les chemins étaient impraticables pendant neuf mois de l’année. Il fallait aller par les sentiers des prairies, ou se risquer avec le pauvre âne, qui resta plus d’une fois planté dans la glaise avec son fardeau. Aujourd’hui une route superbe bordée de beaux arbres nous y mène en un quart d’heure. Mais le château me faisait une bien plus vive impression alors qu’il fallait plus de peine pour y arriver.

Enfin les arrangements de famille furent terminés, et ma mère signa l’engagement de me laisser à ma grand’mère, qui voulait absolument se charger de mon éducation. J’avais montré une si vive répugnance pour cette convention, qu’on ne m’en parla plus du moment qu’elle fut adoptée. On s’entendit pour me détacher peu à peu de ma mère, sans que je pusse m’en apercevoir ; et, pour commencer, elle partit seule pour Paris, impatiente qu’elle était de revoir Caroline.

Comme je devais aller à Paris quinze jours après avec ma grand’mère, et que je voyais même déjà préparer la voiture et faire les paquets, je n’eus pas trop d’effroi ni de chagrin. On me disait qu’à Paris je demeurerais tout près de ma petite maman et que je la verrais tous les jours. Pourtant j’éprouvai une sorte de terreur quand je me trouvai sans elle dans cette maison, qui commença à me paraître grande comme dans les premiers jours que j’y avais passés. Il me fallut aussi me séparer de ma bonne, que j’aimais tendrement et qui allait se marier. C’était une paysanne que ma mère avait prise en remplacement de l’Espagnole Cécilia après la mort de mon père. Cette excellente femme vit toujours et vient me voir souvent pour m’apporter des fruits de son cormier, arbre assez rare dans notre pays et qui y atteint pourtant des proportions énormes. Le cormier de Catherine fait son orgueil et sa gloire, et elle en parle comme ferait le gardien cicerone d’un monument splendide. Elle a eu une nombreuse famille et des malheurs par conséquent. J’ai eu souvent l’occasion de lui rendre service. C’est un bonheur que de pouvoir assister la vieillesse de l’être qui a soigné notre enfance. Il n’y avait rien de plus doux et de plus patient au monde que Catherine. Elle tolérait, elle admirait même naïvement toutes mes sottises. Elle m’a horriblement gâtée et je ne m’en plains pas, car je ne devais pas l’être longtemps par mes bonnes, et j’eus bientôt à expier la tolérance et la tendresse dont je n’avais pas assez senti le prix.

Elle me quitta en pleurant, bien que ce fût pour un mari excellent, d’une belle figure, d’une grande probité, intelligent et riche par-dessus le marché, société bien préférable à celle d’un enfant pleureur et fantasque ; mais le bon cœur de cette fille ne calculait pas et ses larmes me donnèrent la première notion de l’absence. « Pourquoi pleures-tu ? lui disais-je ; nous nous reverrons bien ! — Oui, me disait-elle, mais je m’en vas à une grande demi-lieue d’ici, et je ne vous reverrai pas tous les jours. »

Cela me fit faire des réflexions et je commençai à me tourmenter de l’absence de ma mère. Je ne fus pourtant alors que quinze jours séparée d’elle, mais ces quinze jours sont plus distincts dans ma mémoire que les trois années qui venaient de s’écouler, et même peut-être que les trois années qui suivirent et qu’elle passa encore avec moi. Tant il est vrai que la douleur seule marque dans l’enfance le sentiment de la vie.

Pourtant il ne se passa rien de remarquable durant ces quinze jours. Ma grand’mère, s’apercevant de ma mélancolie, s’efforçait de me distraire par le travail. Elle me donnait mes leçons et se montrait beaucoup plus indulgente que ma mère pour mon écriture et pour la récitation de mes fables. Plus de réprimandes, plus de punitions. Elle en avait toujours été fort sobre, et, voulant se faire aimer, elle me donnait plus d’éloges, d’encouragements et de bonbons que de coutume. Tout cela eût dû me sembler fort doux, car ma mère était rigide et sans miséricorde pour mes langueurs et mes distractions. Eh bien, le cœur de l’enfant est un petit monde déjà aussi bizarre et aussi inconséquent que celui de l’homme. Je trouvais ma grand’mère plus sévère et plus effrayante dans sa douceur que ma mère dans ses emportements. Jusque-là, je l’avais aimée et m’étais montrée confiante et caressante avec elle. De ce moment, et cela dura bien longtemps après, je me sentis froide et réservée en sa présence. Ses caresses me gênaient ou me donnaient envie de pleurer, parce qu’elles me rappelaient les étreintes plus passionnées de ma petite mère. Et puis ce n’était pas avec elle une vie de tous les instants, une familiarité, une expansion continuelles. Il fallait du respect, et cela me semblait glacial. La terreur que ma mère me causait parfois n’était qu’un instant douloureux à passer. L’instant d’après j’étais sur ses genoux, sur son sein, je la tutoyais, tandis qu’avec la bonne maman c’étaient des caresses de cérémonie, pour ainsi dire. Elle m’embrassait solennellement et comme par récompense de ma bonne conduite ; elle ne me traitait pas assez comme un enfant, tant elle souhaitait me donner de la tenue et me faire perdre l’invincible laisser-aller de ma nature, que ma mère n’avait jamais réprimé avec persistance. Il ne fallait plus se rouler par terre, rire bruyamment, parler berrichon. Il fallait se tenir droite, porter des gants, faire silence ou chuchoter bien bas dans un coin avec Ursulette. À chaque élan de mon organisation on opposait une petite répression bien douce, mais assidue. On ne me grondait pas, mais ou me disait vous, et c’était tout dire. « Ma fille, vous vous tenez comme une bossue ; ma fille, vous marchez comme une paysanne ; ma fille, vous avez encore perdu vos gants ! ma fille, vous êtes trop grande pour faire de pareilles choses. » Trop grande ! j’avais sept ans, et on ne m’avait jamais dit que j’étais grande. Cela me faisait une peur affreuse, d’être devenue tout à coup si grande depuis le départ de ma mère. Et puis, il fallait apprendre toutes sortes d’usages qui me paraissaient ridicules. Il fallait faire la révérence aux personnes qui venaient en visite. Il ne fallait plus mettre le pied à la cuisine et ne plus tutoyer les domestiques, afin qu’ils perdissent l’habitude de me tutoyer. Il ne fallait pas non plus tutoyer ma bonne maman. Il ne fallait pas même lui dire vous. Il fallait lui parler à la troisième personne : Ma bonne maman veut-elle me permettre d’aller au jardin ?

Elle avait certainement raison, l’excellente femme, de vouloir me frapper d’un grand respect moral pour sa personne et pour le code des grandes habitudes de civilisation qu’elle voulait m’imposer. Elle prenait possession de moi ; elle avait affaire à un enfant quinteux et difficile à manier. Elle avait vu ma mère s’y prendre énergiquement, et elle pensait qu’au lieu de calmer ces accès d’irritation maladive, ma mère, excitant trop ma sensibilité, me soumettait sans me corriger. C’est bien probable. L’enfant trop secoué dans son système nerveux revient d’autant plus vite à son débordement d’impétuosité qu’on l’a plus ébranlé en le matant tout d’un coup. Ma grand’mère savait bien qu’en me subjuguant par une continuité d’observations calmes, elle me plierait à une obéissance instinctive, sans combats, sans larmes et qui m’ôterait jusqu’à l’idée de la résistance. Ce fut en effet l’affaire de quelques jours. Je n’avais jamais eu la pensée d’entrer en révolte contre elle, mais je ne m’étais guère retenue de me révolter contre les autres en sa présence. Dès qu’elle se fut emparée de moi, je sentis qu’en faisant des sottises sous ses yeux j’encourrais son blâme, et ce blâme exprimé si poliment, mais si froidement, me donnait froid jusque dans la moelle des os. Je faisais une telle violence à mes instincts que j’éprouvais des frissons convulsifs dont elle s’inquiétait sans les comprendre.

Elle avait atteint son but, qui était, avant tout, de me rendre disciplinable, et elle s’étonnait d’y être parvenue aussi vite. « Voyez donc, disait-elle, comme elle est douce et gentille ! » et elle s’applaudissait d’avoir eu si peu de peine à me transformer avec un système tout opposé à celui de ma pauvre mère, tour à tour esclave et tyran.

Mais ma chère bonne maman eut bientôt à s’étonner davantage. Elle voulait être respectée religieusement, et en même temps être aimée avec passion. Elle se rappelait l’enfance de son fils et se flattait de la recommencer avec moi. Hélas ! cela ne dépendait ni de moi ni d’elle-même. Elle ne tenait pas assez de compte du degré de génération qui nous séparait et de la distance énorme de nos âges. La nature ne se trompe pas ; et malgré les bontés infinies, les bienfaits sans bornes de ma grand’mère dans mon éducation, je n’hésite pas à le dire, une aïeule âgée et infirme ne peut pas être une mère, et la gouverne absolue d’un jeune enfant par une vieille femme est quelque chose qui contrarie la nature à chaque instant. Dieu sait ce qu’il fait en arrêtant à un certain âge la puissance de la maternité. Il faut au petit être qui commence la vie un être jeune et encore dans la plénitude de la vie. La solennité des manières de ma grand’mère me contristait l’âme. Sa chambre sombre et parfumée me donnait la migraine et des bâillements spasmodiques. Elle craignait le chaud, le froid, un vent coulis, un rayon de soleil. Il me semblait qu’elle m’enfermait avec elle dans une grande boîte quand elle me disait : Amusez-vous tranquillement. Elle me donnait des gravures à regarder, et je ne les voyais pas, j’avais le vertige. Un chien qui aboyait au dehors, un oiseau qui chantait dans le jardin, me faisaient tressaillir. J’aurais voulu être le chien ou l’oiseau. Et quand j’étais au jardin avec elle, bien qu’elle n’exerçât sur moi aucune contrainte, j’étais enchaînée à ses côtés par le sentiment des égards qu’elle avait déjà su m’inspirer. Elle marchait avec peine, je me tenais tout près pour lui ramasser sa tabatière ou son gant qu’elle laissait souvent tomber et qu’elle ne pouvait pas se baisser pour ramasser, car je n’ai jamais vu de corps plus languissant et plus débile ; et comme elle était néanmoins grasse, fraîche et point malade, cette incapacité de mouvement m’impatientait intérieurement au dernier point. J’avais vu cent fois ma mère brisée par des migraines violentes, étendue sur son lit comme une morte, les joues pâles et les dents serrées ; cela me mettait au désespoir ; mais la nonchalance paralytique de ma grand’mère était quelque chose que je ne pouvais pas m’expliquer et qui parfois me semblait volontaire. Il y avait bien un peu de cela dans le principe, c’était la faute de sa première éducation. Elle avait trop vécu dans une boîte, elle aussi, et son sang avait perdu l’énergie nécessaire à la circulation ; quand on voulait la saigner, on ne pouvait pas lui en tirer une goutte, tant il était inerte dans ses veines. J’avais une peur effroyable de devenir comme elle, et quand elle m’ordonnait de n’être à ses côtés ni agitée ni bruyante, il me semblait qu’elle me commandât d’être morte.

Enfin tous mes instincts se révoltaient contre cette différence d’organisation, et je n’ai aimé véritablement ma grand’mère que lorsque j’ai su raisonner. Jusque-là, je m’en confesse, j’ai eu pour-elle une sorte de vénération morale jointe à un éloignement physique invincible. Elle s’aperçut bien de ma froideur, la pauvre femme, et voulut la vaincre par des reproches qui ne servirent qu’à l’augmenter, en constatant à mes propres yeux un sentiment dont je ne me rendais pas compte. Elle a bien souffert et moi peut-être encore plus, sans pouvoir m’en défendre. Et puis une grande réaction s’est faite en moi quand mon esprit s’est développé, et elle a reconnu qu’elle s’était trompée en me jugeant ingrate et obstinée.

 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE

DE L’ENFANCE À LA JEUNESSE

1810 – 1819

I

Voyage à Paris. – La grande berline. – La Sologne. – La forêt d’Orléans et les pendus. L’appartement de ma grand’mère à Paris. – Mes promenades avec ma mère. – La coiffure à la chinoise. – Ma sœur. – Premier chagrin violent. – La poupée noire. – Maladie et vision dans le délire.

Nous partîmes pour Paris au commencement, je crois, de l’hiver de 1810 à 1811, car Napoléon était entré en vainqueur à Vienne, et il avait épousé Marie-Louise pendant mon premier séjour à Nohant. Je me rappelle les deux endroits du jardin où j’entendis ces deux nouvelles occuper ma famille. Je dis adieu à Ursule ; la pauvre enfant était désolée, mais je devais la retrouver au retour, et d’ailleurs j’étais si heureuse d’aller voir ma mère que j’étais presque insensible à tout le reste. J’avais fait la première expérience d’une séparation et je commençais à avoir la notion du temps. J’avais compté les jours et les heures qui s’étaient écoulés pour moi loin de l’unique objet de mon amour. J’aimais Hippolyte aussi malgré ses taquineries. Lui aussi pleurait de rester seul pour la première fois dans cette grande maison. Je le plaignais, j’aurais voulu qu’on l’emmenât ; mais en somme je n’avais de larmes pour personne, je n’avais que ma mère en tête ; et ma grand’mère, qui passait sa vie à m’étudier, disait tout bas à Deschartres (les enfants entendent tout) : « Cette petite n’est pas si sensible que je l’aurais cru. »

On mettait dans ce temps-là trois grandes journées pour aller à Paris, quelquefois quatre. Et pourtant ma grand’mère voyageait en poste. Mais elle ne pouvait passer la nuit en voiture, et quand elle avait fait dans sa grande berline vingt-cinq lieues par jour, elle était brisée. Cette voiture de voyage était une véritable maison roulante. On sait de combien de paquets, de détails et de commodités de tout genre les vieilles gens, et surtout les personnes raffinées, se chargeaient et s’incommodaient en voyage. Les innombrables poches de ce véhicule étaient remplies de provisions de bouche, de friandises, de parfums, de jeux de cartes, de livres, d’itinéraires, d’argent, que sais-je ? on eût dit que nous nous embarquions pour un mois. Ma grand’mère et sa femme de chambre, empaquetées de couvre-pieds et d’oreillers, étaient étendues au fond : j’occupais la banquette de devant, et quoique j’y eusse toutes mes aises j’avais bien de la peine à contenir ma pétulance dans un si petit espace et à ne pas donner de coups de pied à mon vis-à-vis. J’étais devenue très turbulente dans la vie de Nohant, aussi commençais-je à jouir d’une santé parfaite ; mais je ne devais point tarder à me sentir moins vivante et plus souffreteuse dans l’air de Paris, qui m’a toujours été contraire.

Le voyage ne m’ennuya pourtant pas. C’était la première fois que je n’étais pas accablée par le sommeil que le roulement des voitures provoque dans la première enfance, et cette succession d’objets nouveaux tenait mes yeux ouverts et mon esprit tendu.

Il n’y a pourtant rien de plus triste et de plus maussade que le trajet de Châteauroux à Orléans. Il faut traverser toute la Sologne, pays aride, sans grandeur et sans poésie. Eugène Sue nous a pourtant vanté les beautés incultes et les grâces sauvages de cette partie de la France. Il est sincère dans son admiration, car je l’ai entendu en parler comme il en a écrit. Mais, soit que les parties de pays qu’on découvre de la route soient particulièrement laides, soit qu’un pays absolument plat me soit naturellement antipathique, la Sologne, que j’ai traversée cent fois peut-être, à toutes les heures du jour et de la nuit et dans toutes les saisons de l’année, m’a toujours paru mortellement maussade et vulgaire. La végétation sauvage y est aussi pauvre que les produits de la culture. Les bois de pins qui commencent à s’élever sont trop jeunes pour avoir du caractère. Ce sont des flaques de vert criard sur un sol incolore. La terre est pâle, les bruyères, l’écorce des arbres rabougris, les buissons, les animaux, les habitants surtout, sont pâles, livides même ; malheureux et vaste pays qui se dessèche, insalubre, dans une sorte de marasme moral et physique de l’homme et de la nature.

Les poètes et les peintres se moquent de cela en général et triomphent dans cette désolation, qui, en de certaines contrées, leur fournit des tableaux et des solitudes enchantées. J’avoue qu’il est de ces solitudes si belles qu’il faut se rappeler la misère de ceux qui y végètent et qui pourraient y vivre, pour souhaiter que la civilisation et la culture viennent en détruire la poésie. Mais ce n’est pas en Sologne que j’ai jamais pu être tentée par cette mauvaise pensée. Il y a des landes magnifiques dans la Creuse, vastes terrains ondulés, riches de plantes sauvages, semés de flaques d’eau limpide et de bouquets d’arbres séculaires. Mais la Sologne n’a rien de pareil, du moins dans le rayon que mon œil a embrassé tant de fois sur une étendue de vingt lieues. Tout y est petit et fade, excepté l’horizon vaste et le ciel, contrée toujours belle et vivante.

Mais cette différence entre la Sologne et les autres pays incultes que j’ai vus prouve bien quelque chose. La nature ne s’abjure jamais quand elle est féconde, et puisque les déserts de la Creuse ont de si beaux arbres, de si belles bruyères, et nourrissent un si beau bétail, il est bien certain que le sol est excellent et produirait de grandes richesses avec fort peu de dépenses, tandis que la Sologne aura besoin de temps et de frais considérables avant d’être un pays de rapport secondaire. La Brenne, moins fertile que la Creuse, est pourtant très supérieure à la Sologne : et que les agriculteurs ne s’y trompent pas, les peintres et les poètes voient assez bien. Quand la nature leur parle, là où ils ne voient que de la couleur et de la beauté extérieure, il y a quelque chose de plus, il y a de la fécondité et de la vie au sein de la terre. Cette fécondité se révèle par des piaules parasites, par un luxe inutile, comme une nature généreuse dans l’humanité se révèle par des erreurs lorsqu’elle est privée de direction. Mais, dans les petits esprits, le vice même est mesquin, comme, dans la Sologne, la fougère et le chardon même sont malades.

Tout ceci soit dit pourtant sans vouloir donner un démenti à Eugène Sue, qui doit connaître, dans la Sologne, une autre Sologne que celle que j’ai parcourue.

Traverser la forêt d’Orléans n’est plus rien. Dans mon enfance, c’était encore quelque chose d’imposant et de redoutable. Les grands arbres ombrageaient encore la route durant un parcours de deux heures, et les voitures y étaient souvent arrêtées par les brigands, accessoires obligés de toutes les émotions d’un voyage. Il fallait hâter les postillons pour y arriver avant la nuit ; mais, quelque diligence que nous fîmes, nous nous y trouvâmes en pleine nuit, à ce premier voyage avec ma grand’mère. Elle n’était point du tout peureuse, et quand elle avait accompli tout ce que la prudence commandait, si ses précautions étaient déjouées par quelque circonstance imprévue, elle en prenait admirablement son parti. La femme de chambre n’était pas aussi calme, mais elle se gardait bien d’en rien laisser paraître, et elles s’entretenaient toutes les deux du sujet de leurs appréhensions avec beaucoup de philosophie. Je ne sais pourquoi les brigands ne me faisaient aucune peur ; mais je fus saisi tout à coup d’une terreur affreuse, lorsque j’entendis ma grand’mère dire à mademoiselle Julie : « À présent, les attaques de voleurs ne sont pas très fréquentes ici, et la forêt est très élaguée aux bords de la route, en comparaison de ce que c’était avant la Révolution. Il y avait un fourré épais et fort peu de fossés, de sorte que l’on était attaqué sans savoir par qui et sans avoir le temps de se mettre en défense. J’ai eu le bonheur de ne l’être jamais dans mes voyages à Châteauroux, et pourtant M. Dupin était toujours armé en guerre, ainsi que tous ses domestiques, pour traverser ce coupe-gorge. Les vols et les meurtres étaient très fréquents, et on avait une singulière façon de les compter et de les signaler aux voyageurs. Quand les brigands étaient pris, jugés et condamnés, on les pendait aux arbres de la route, à l’endroit même où ils avaient commis le crime : si bien qu’on voyait ici de chaque côté du chemin, et à des distances très rapprochées, des cadavres accrochés aux branches et que le vent balançait sur votre tête. Quand on faisait souvent la route, on connaissait tous les pendus, et chaque année on pouvait compter les nouveaux, ce qui prouve que l’exemple ne servait pas à grand’chose. Je me souviens d’y avoir vu, un hiver, une grande femme qui est restée entière fort longtemps, et dont les longs cheveux noirs flottaient au vent, tandis que les corbeaux volaient tout autour pour se disputer sa chair. C’était un spectacle affreux et une infection qui vous suivait jusqu’aux portes de la ville. »

Ma grand’mère croyait peut-être que je dormais pendant ce lugubre récit. J’étais muette d’horreur et une sueur froide parcourait mes membres. C’était la première fois que je me faisais de la mort une image effrayante ; car cela n’était pas dans mes instincts, comme on a pu le voir, et, pour mon compte, je ne me suis jamais préoccupée de la forme qu’elle pourrait prendre en me venant chercher. Mais ces pendus, ces arbres, ces corbeaux, ces cheveux noirs, tout cela fit passer dans mon cerveau de si horribles images que les dents me claquaient de peur. Je ne songeais pas le moins du monde au danger d’être attaquée ou tuée dans cette forêt ; mais je voyais les pendus flotter aux branches des vieux chênes, et je me les représentais sous des traits effroyables. Cette terreur m’est restée bien longtemps, et toutes les fois que nous traversions la forêt, jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans, elle m’est revenue aussi vive et aussi douloureuse. Tant il est vrai que les émotions de la réalité ne sont rien en comparaison de celles que l’imagination nous représente.

Nous arrivâmes à Paris, rue Neuve-des-Mathurins, dans un joli appartement qui donnait sur les vastes jardins situés de l’autre côté de la rue, et que de nos fenêtres nous découvrions en entier. L’appartement de ma grand’mère était meublé comme avant la Révolution. C’était ce qu’elle avait sauvé du naufrage et tout cela était encore très frais et très confortable. Sa chambre était tendue et meublée en damas bleu de ciel ; il y avait des tapis partout, un feu d’enfer dans toutes les cheminées.

Jamais je n’avais été si bien logée et tout me semblait un sujet d’étonnement dans ces recherches d’un bien-être qui était beaucoup moindre à Nohant. Mais je n’avais pas besoin de tout cela, moi élevée dans la pauvre chambre boisée et carrelée de la rue Grange-Batelière, et je ne jouissais pas du tout de ces aises de la vie, auxquelles ma grand’mère eût aimé à me voir plus sensible. Je ne vivais, je ne souriais que quand ma mère était auprès de moi. Elle y venait tous les jours et ma passion augmentait à chaque nouvelle entrevue. Je la dévorais de caresses, et la pauvre femme, voyant que cela faisait souffrir ma grand’mère, était forcée de me contenir et de s’abstenir elle-même de trop vives expansions. On nous permettait de sortir ensemble, et il le fallait bien, quoique cela ne remplît pas le but qu’on s’était proposé de me détacher d’elle. Ma grand’mère n’allait jamais à pied, elle ne pouvait pas se passer de la présence de mademoiselle Julie, qui, elle-même, était gauche, distraite, myope, et qui m’eût perdue dans les rues ou laissé écraser par les voitures. Je n’aurais donc jamais marché si ma mère ne m’eût emmenée tous les jours faire de longues courses avec elle, et quoique j’eusse de bien petites jambes, j’aurais été à pied au bout du monde pour avoir le plaisir de tenir sa main, de toucher sa robe et de regarder avec elle tout ce qu’elle me disait de regarder. Tout me paraissait beau à travers ses yeux. Les boulevards étaient un lieu enchanté ; les bains Chinois, avec leur affreuse rocaille et leurs stupides magots, étaient un palais des contes de fées ; les chiens savants qui dansaient sur le boulevard, les boutiques de joujoux, les marchands d’estampes et les marchands d’oiseaux, c’était de quoi me rendre folle, et ma mère s’arrêtant devant tout ce qui m’occupait, y prenant plaisir avec moi, enfant qu’elle était elle-même, doublait mes joies en les partageant.

Ma grand’mère avait un esprit de discernement plus éclairé et d’une grande élévation naturelle. Elle voulait former mon goût et portait sa critique judicieuse sur tous les objets qui me frappaient. Elle me disait : « Voilà une figure mal dessinée, un assemblage de couleurs qui choque la vue, une composition, ou un langage, ou une musique, ou une toilette de mauvais goût. » Je ne pouvais comprendre cela qu’à la longue. Ma mère, moins difficile et plus naïve, était en communication plus directe d’impressions avec moi. Presque tous les produits de l’art ou de l’industrie lui plaisaient, pour peu qu’ils eussent des formes riantes et des couleurs fraîches, et ce qui ne lui plaisait pas l’amusait encore. Elle avait la passion du nouveau, et il n’était point de mode nouvelle qui ne lui parût la plus belle qu’elle eût encore vue. Tout lui allait ; rien ne pouvait la rendre laide ou disgracieuse, malgré les critiques de ma grand’mère, fidèle, avec raison, à ses longues tailles et à ses amples jupes du Directoire.

Ma mère, engouée de la mode du jour, se désolait de voir ma bonne maman m’habiller en petite vieille bonne femme. On me taillait des douillettes dans les douillettes un peu usées, mais encore fraîches de ma grand’mère, de sorte que j’étais presque toujours vêtue de couleurs sombres et que mes tailles plates me descendaient sur les hanches. Cela paraissait affreux, alors qu’on devait avoir la ceinture sous les aisselles. C’était pourtant beaucoup mieux. Je commençais à avoir de très grands cheveux bruns qui flottaient sur mes épaules et frisaient naturellement pour peu qu’on me passât une éponge mouillée sur la tête. Ma mère tourmenta si bien ma bonne maman qu’il fallut la laisser s’emparer de ma pauvre tête pour me coiffer à la chinoise.

C’était bien la plus affreuse coiffure qu’on pût imaginer et elle a été certainement inventée pour les figures qui n’ont pas de front. On vous rebroussait les cheveux en les peignant à contre-sens jusqu’à ce qu’ils eussent pris une attitude perpendiculaire, et alors on en tortillait le fouet juste au sommet du crâne, de manière à faire de la tête une boule allongée surmontée d’une petite boule de cheveux. On ressemblait ainsi à une brioche ou à une gourde de pèlerin. Ajoutez à cette laideur le supplice d’avoir les cheveux plantés à contre-poil ; il fallait huit jours d’atroces douleurs et d’insomnie avant qu’ils eussent pris ce pli forcé, et on les serrait si bien avec un cordon pour les y contraindre, qu’on avait la peau du front tirée et le coin des yeux relevé comme les figures d’éventail chinois.

Je me soumis aveuglément à ce supplice, quoiqu’il me fût absolument indifférent d’être laide ou belle, de suivre la mode ou de protester contre ses aberrations. Ma mère le voulait, je lui plaisais ainsi, je souffris avec un courage stoïque. Ma bonne maman me trouvait affreuse, elle était désespérée. Mais elle ne jugea point à propos de se quereller pour si peu de chose, ma mère l’aidant d’ailleurs, autant qu’elle pouvait s’y plier, à me calmer dans mon exaltation pour elle.

Cela fut facile en apparence dans les commencements. Ma mère me faisant sortir tous les jours et dînant ou passant la soirée très souvent avec moi, je n’étais guère séparée d’elle que pendant le temps de mon sommeil ; mais une circonstance où ma chère bonne maman eut véritablement tort à mes yeux, vint bientôt ranimer ma préférence pour ma mère.

Caroline ne m’avait pas vue depuis mon départ pour l’Espagne, et il paraît que ma grand’mère avait fait une condition essentielle à ma mère de briser à jamais tout rapport entre ma sœur et moi. Pourquoi cette aversion pour une enfant pleine de candeur, élevée rigidement, et qui a été toute sa vie un modèle d’austérité ? Je l’ignore, et ne peux m’en rendre compte même aujourd’hui. Du moment que la mère était admise et acceptée, pourquoi la fille était-elle honnie et repoussée ? Il y avait là un préjugé, une injustice inexplicable de la part d’une personne qui savait pourtant s’élever au-dessus des préjugés de son monde quand elle échappait à des influences indignes de son esprit et de son cœur. Caroline était née longtemps avant que mon père eût connu ma mère ; mon père l’avait traitée et aimée comme sa fille, elle avait été la compagne raisonnable et complaisante de mes premiers jeux. C’était une jolie et douce enfant, et qui n’a jamais eu qu’un défaut pour moi, celui d’être trop absolue dans ses idées d’ordre et de dévotion. Je ne vois pas ce qu’on pouvait craindre pour moi de son contact et ce qui eût pu me faire rougir jamais devant le monde de la reconnaître pour ma sœur, à moins que ce ne fût une souillure de n’être point noble de naissance, de sortir probablement de la classe du peuple, car je n’ai jamais su quel rang le père de Caroline occupait dans la société, et il est à présumer qu’il était de la même condition humble et obscure que ma mère. Mais n’étais-je pas, moi aussi, la fille de Sophie Delaborde, la petite-fille du marchand d’oiseaux, l’arrière-petite-fille de la mère Cloquard ? Comment pouvait-on se flatter de me faire oublier que je sortais du peuple et de me persuader que l’enfant porté dans le même sein que moi était d’une nature inférieure à la mienne, par ce seul fait qu’il n’avait point l’honneur de compter le roi de Pologne et le maréchal de Saxe parmi ses ancêtres paternels ? Quelle folie, ou plutôt quel inconcevable enfantillage ! Et quand une personne d’un âge mûr et d’un grand esprit commet un enfantillage devant un enfant, combien de temps, d’efforts et de perfections ne faut-il pas pour en effacer en lui l’impression ?

Ma grand’mère fit ce prodige, car cette impression, pour n’être jamais effacée en moi, n’en fut pas moins vaincue par les trésors de tendresse que son âme me prodigua. Mais s’il n’y avait pas eu quelque raison profonde à la peine qu’elle eut à se faire aimer de moi, je serais un monstre. Je suis donc forcée de dire en quoi elle pécha au début, et maintenant que je connais l’obstination des classes nobiliaires, sa faute me paraît n’être point sienne, mais peser tout entière sur le milieu où elle avait toujours vécu, et dont, malgré son noble cœur et sa haute raison, elle ne put jamais se dégager entièrement.

Elle avait donc exigé que ma sœur me devînt étrangère, et comme je l’avais quittée à l’âge de quatre ans, il m’eût peut-être été facile de l’oublier. Je crois même que cela eût été déjà fait, si ma mère ne m’en eût pas parlé souvent depuis ; et, quant à l’affection, n’ayant pu se développer encore bien vivement chez moi avant le voyage en Espagne, elle ne se fût peut-être pas beaucoup réveillée sans les efforts qu’on fit pour la briser violemment, et sans une petite scène de famille qui me fit une impression terrible.

Caroline avait environ douze ans. Elle était en pension, et, chaque fois qu’elle venait voir notre mère, elle la suppliait de la mener chez ma grand’mère pour me voir, ou de me faire venir chez elle. Ma mère éludait sa prière et lui donnait je ne sais quelles raisons, ne pouvant et ne voulant pas lui faire comprendre l’incompréhensible exclusion qui pesait sur elle. La pauvre petite n’y comprenant rien en effet, ne pouvant plus tenir à son impatience de m’embrasser et n’écoutant que son cœur, profita d’un soir où notre petite maman dînait chez mon oncle de Beaumont, persuada à la portière de ma mère de l’accompagner, et arriva chez nous bien joyeuse et bien empressée. Elle avait pourtant un peu peur de cette grand’mère qu’elle n’avait jamais vue ; mais peut-être croyait-elle qu’elle dînait aussi chez l’oncle, ou peut-être était-elle décidée à tout braver pour me voir.

Il était sept ou huit heures, je jouais mélancoliquement toute seule sur le tapis du salon, lorsque j’entends un peu de mouvement dans la pièce voisine, et ma bonne vient entr’ouvrir la porte et m’appeler tout doucement. Ma grand’mère avait l’air de sommeiller sur son fauteuil ; mais elle avait le sommeil léger. Au moment où je gagnais la porte sur la pointe du pied, sans savoir ce qu’on voulait de moi, ma bonne maman se retourne et me dit d’un ton sévère : « Où allez-vous si mystérieusement, ma fille ? — Je n’en sais rien, maman, c’est ma bonne qui m’appelle. — Entrez, Rose, que voulez-vous ? Pourquoi appelez-vous ma fille comme en cachette de moi ? » La bonne s’embarrasse, hésite et finit par dire : « Eh bien, madame, c’est mademoiselle Caroline qui est là. »

Ce nom si pur et si doux fit un effet extraordinaire sur ma grand’mère. Elle crut à une résistance ouverte de la part de ma mère, ou à une résolution de la tromper que l’enfant ou la bonne avait trahie par maladresse. Elle parla durement et sèchement, ce qui certes lui arriva bien rarement dans sa vie. « Que cette petite s’en aille tout de suite, dit-elle, et qu’elle ne se présente plus jamais ici ! Elle sait très bien quelle ne doit point voir ma fille. Ma fille ne la connaît plus, et moi je ne la connais pas. Et quant à vous, Rose, si jamais vous cherchez à l’introduire chez moi, je vous chasse ! »

Rose épouvantée disparut. J’étais troublée et effrayée, presque affligée et repentante d’avoir été pour ma grand’mère un sujet de colère, car je sentais bien que cette émotion ne lui était pas naturelle et devait la faire beaucoup souffrir. Mon étonnement de la voir ainsi m’empêchait de penser à Caroline, dont le souvenir était bien vague en moi. Mais tout à coup, à la suite de chuchotements échangés derrière la porte, j’entends un sanglot étouffé, mais déchirant, un cri parti du fond de l’âme, qui pénètre au fond de la mienne et réveille la voix du sang. C’est Caroline qui pleure et s’en va consternée, brisée, humiliée, blessée dans son juste orgueil d’elle-même et dans son naïf amour pour moi.

Aussitôt l’image de ma sœur se ranime dans ma mémoire, je crois la voir telle qu’elle était dans la rue Grange-Batelière et à Chaillot, grandelette, menue, douce, modeste et obligeante, se faisant l’esclave de mes caprices, me chantant des chansons pour m’endormir, ou me racontant de belles histoires de fées. Je fonds en larmes et m’élance vers la porte ; mais il est trop tard, elle est partie ; ma bonne pleure aussi et me reçoit dans ses bras, en me conjurant de cacher à ma grand’mère un chagrin qui l’irrite contre elle. Ma grand’mère me rappelle et veut me prendre sur ses genoux pour me calmer et me raisonner ; je résiste, je fuis ses caresses et je me jette par terre dans un coin en criant : « Je veux retourner avec ma mère, je ne veux pas rester ici ! »

Mademoiselle Julie arrive à son tour et veut me faire entendre raison. Elle me parle de ma grand’mère que je rends malade, à ce qu’elle assure, et que je refuse de regarder. « Vous faites de la peine à votre bonne maman qui vous aime, qui vous chérit, qui ne vit que pour vous. » Mais je n’écoute rien, je redemande ma mère et ma sœur avec des cris de désespoir. J’étais si malade et si suffoquée qu’il ne fallut point songer à me faire dire bonsoir à ma bonne maman. On me mena coucher, et toute la nuit je ne fis que gémir et soupirer dans mon sommeil.

Sans doute ma grand’mère passa une mauvaise nuit aussi. J’ai si bien compris depuis combien elle était bonne et tendre, que je suis bien certaine maintenant de la peine qu’elle éprouvait quand elle se croyait forcée de faire de la peine aux autres ; mais sa dignité lui défendait de le faire paraître, et c’était par des soins et des gâteries détournées qu’elle essayait de le faire oublier.

À mon réveil, je trouvai sur mon lit une poupée que j’avais beaucoup désirée la veille, pour l’avoir vue avec ma mère dans un magasin de jouets, et dont j’avais fait une description pompeuse à ma bonne maman en rentrant pour dîner. C’était une petite négresse qui avait l’air de rire aux éclats et qui montrait ses dents blanches et ses yeux brillants au milieu de sa figure noire. Elle était ronde et bien faite, elle avait une robe de crêpe rose bordée d’une frange d’argent. Cela m’avait paru bizarre, fantastique, admirable, et, le matin, avant que je fusse éveillée, la pauvre bonne maman avait envoyé chercher la poupée négrillonne pour satisfaire mon caprice et me distraire de mon chagrin. En effet, le premier mouvement fut un vif plaisir ; je pris la petite créature dans mes bras, son joli rire provoqua le mien, et je l’embrassai comme une jeune mère embrasse son nouveau-né. Mais, tout en la regardant et en berçant sur mon cœur, mes souvenirs de la veille se ranimèrent. Je pensai à ma mère, à ma sœur, à la dureté de ma grand’mère, et je jetai la poupée loin de moi. Mais comme elle riait toujours, la pauvre négresse, je la repris, je la caressai encore et je l’arrosai de mes larmes, m’abandonnant à l’illusion d’un amour maternel qu’excitait plus vivement en moi le sentiment contristé de l’amour filial. Puis tout d’un coup j’eus un vertige, je laissai tomber la poupée par terre et j’eus d’affreux vomissements de bile qui effrayèrent beaucoup mes bonnes.

Je ne sais plus ce qui se passa pendant plusieurs jours, j’eus la rougeole avec une fièvre violente. Je devais l’avoir probablement, mais l’animation et le chagrin l’avait hâtée ou rendue plus intense. Je fus assez dangereusement malade, et une nuit j’eus une vision qui me tourmenta beaucoup. On avait laissé une lampe brûler dans la chambre où j’étais ; mes deux bonnes dormaient, et j’avais les yeux ouverts et la tête en feu. Il me semble pourtant que mes idées étaient très nettes et qu’en regardant fixement cette lampe je me rendais fort bien compte de ce que c’était. Il s’était formé un grand champignon sur la mèche, et la fumée noire qui s’en exhalait dessinait son ombre tremblotante sur le plafond. Tout à coup ce lumignon prit une forme distincte, celle d’un petit homme qui dansait au milieu de la flamme. Il s’en détacha peu à peu et se mit à tourner autour avec rapidité, et à mesure qu’il tournait il grandissait toujours, il arrivait à la taille d’un homme véritable, jusqu’à ce qu’enfin ce fut un géant dont les pas rapides frappaient la terre avec bruit, tandis que sa folle chevelure balayait circulairement le plafond avec la légèreté d’une chauve-souris.

Je fis des cris épouvantables, et l’on vint à moi pour me rassurer ; mais cette apparition revint trois ou quatre fois de suite et dura presque jusqu’au jour. C’est la seule fois que je me rappelle avoir eu le délire. Si je l’ai eu depuis, je ne m’en suis pas rendu compte, ou je ne m’en souviens pas.

II

Rose et Julie. – Diplomatie maternelle de ma grand’mère. – Je retrouve mon chez nous. – L’intérieur de mon grand-oncle. – Voir c’est avoir. – Les dîners fins de mon grand-oncle ; ses tabatières. – Madame de la Marlière. – Madame de Pardaillan. – Madame de Béranger et sa perruque. – Madame de Ferrières et ses beaux bras. – Madame de Maleteste et son chien. – Les abbés. – Premiers symptômes d’un penchant à l’observation. – Les cinq générations de la rue de Grammont. – Le bal d’enfants. – La fausse grâce. – Les talons rouges littéraires de nos jours.

Quand ma fièvre se fut dissipée et que je n’eus plus à garder le lit que par précaution, j’entendis mademoiselle Julie et Rose qui causaient à demi-voix de ma maladie et de la cause qui l’avait rendue si forte.

Il faut que je dise d’abord quelles étaient les deux personnes à l’empire desquelles j’ai été beaucoup trop livrée depuis, pour le bonheur de mon enfance.

Rose avait été déjà au service de ma mère du vivant de mon père, et ma mère étant satisfaite de son attachement et de plusieurs bonnes qualités qu’elle avait, l’ayant retrouvée à Paris sans place et désirant mettre auprès de moi une femme propre et honnête, elle avait persuadé à ma grand’mère de la prendre pour me soigner, me promener et me distraire. Rose était une rousse forte, active et intrépide. Elle était bâtie comme un garçon, montait à cheval jambe deçà, jambe delà, galopant comme un démon, sautant les fossés, tombant quelquefois, se fendant le crâne et ne se rebutant de rien. En voyage, elle était précieuse à ma grand’mère, parce qu’elle n’oubliait rien, prévoyait tout, mettait le sabot à la roue, relevait le postillon s’il se laissait choir, raccommodait les traits, et eût volontiers, en cas de besoin, pris les bottes fortes et mené la voiture. C’était une nature puissante, comme l’on voit, une véritable charretière de la Brie, où elle avait été élevée aux champs.

Elle était laborieuse, courageuse, adroite, propre comme une servante hollandaise, franche, juste, pleine de cœur et de dévouement. Mais elle avait un défaut cruel dont je m’aperçus bien par la suite, et qui tenait à l’ardeur de son sang et à l’exubérance de sa vie. Elle était violente et brutale. Comme elle m’aimait beaucoup, m’ayant bien soignée dans ma première enfance, ma mère croyait m’avoir donné une amie, et elle me chérissait en effet, mais elle avait des emportements et des tyrannies qui devaient m’opprimer plus tard et faire de ma seconde enfance une sorte de martyre.

Pourtant je lui ai tout pardonné, et, chose bizarre, malgré l’indépendance de mon caractère et les souffrances dont elle m’a accablée, je ne l’ai jamais haïe. C’est qu’elle était sincère, c’est que le fond était généreux, c’est surtout qu’elle aimait ma mère et qu’elle l’a toujours aimée. C’était tout le contraire avec mademoiselle Julie. Celle-ci était douce, polie, n’élevait jamais la voix, montrait une patience angélique en toutes choses ; mais elle manquait de franchise, et c’est là un caractère que je n’ai jamais pu supporter. C’était une fille d’un esprit supérieur, je n’hésite pas à le dire. Sortie de sa petite ville de La Châtre sans avoir rien appris, sachant à peine lire et écrire, elle avait occupé ses longs loisirs de Nohant à lire toute espèce de livres. D’abord ce furent des romans, dont toutes les femmes de chambre ont la passion, ce qui fait que je pense souvent à elle quand j’en écris. Ensuite ce furent des livres d’histoire, et enfin des ouvrages de philosophie. Elle connaissait son Voltaire mieux que ma grand’mère elle-même, et j’ai vu dans ses mains le Contrat social de Rousseau, qu’elle comprenait fort bien. Tous les mémoires connus ont été avalés et retenus par cette tête froide, positive et sérieuse. Elle était versée dans toutes les intrigues de la cour de Louis XIV, de Louis XV, de la czarine Catherine, de Marie-Thérèse et du grand Frédéric, comme un vieux diplomate ; et si on était embarrassé de se rappeler quelque parenté des seigneurs de l’ancienne France avec les grandes familles de l’Europe, on pouvait s’adresser à elle, elle avait cela au bout de son doigt. J’ignore si, dans sa vieillesse, elle a conservé cette aptitude et cette mémoire, mais je l’ai connue vraiment érudite en ce genre, solidement instruite à plusieurs autres égards, bien qu’elle ne sût pas un mot d’orthographe.

J’aurai encore beaucoup à parler d’elle ; car elle m’a fait beaucoup souffrir, et ses rapports de police sur mon compte auprès de ma grand’mère m’ont rendue beaucoup plus malheureuse que les criailleries et les coups dont Rose, par bonne intention, travaillait à m’abrutir ; mais je ne me plaindrai ni de l’une ni de l’autre avec amertume. Elles ont travaillé à mon éducation physique et morale selon leur pouvoir, et chacune d’après un système qu’elle croyait le meilleur.

Je conviens que Julie me déplaisait particulièrement, parce qu’elle haïssait ma mère. En cela, elle croyait témoigner de son dévouement à sa maîtresse, et elle faisait à celle-ci plus de mal que de bien. En résumé, il y avait chez nous le parti de ma mère, représenté par Rose, Ursule et moi ; le parti de ma grand’mère, représenté par Deschartres et par Julie.

Il faut dire à l’éloge des deux suivantes de ma bonne maman que cette différence d’opinion ne les empêcha pas de vivre ensemble sur le pied d’une grande amitié, et que Rose, sans jamais abandonner la défense de sa première maîtresse, professa toujours un grand respect et un grand dévouement pour la seconde. Elles ont soigné ma grand’mère jusqu’à son dernier jour avec un zèle parfait ; elles lui ont fermé les yeux. Je leur ai donc pardonné tous les ennuis et toutes les larmes qu’elles m’ont coûtés, l’une par sa sollicitude féroce pour ma personne, l’autre par l’abus de son influence sur ma bonne maman.

Elles étaient donc dans ma chambre à chuchoter, et que de choses de ma famille j’ai sues par elles, que j’aurais bien aimé ne pas savoir sitôt ! et ce jour-là elles disaient (Julie) : « Voyez comme cette petite est folle d’adorer sa mère ; sa mère ne l’aime point du tout. Elle n’est pas venue une seule fois la voir depuis qu’elle est malade ! — Sa mère, disait Rose, elle est venue tous les jours savoir de ses nouvelles, mais elle n’a pas voulu monter, parce qu’elle est fâchée contre madame, à cause de Caroline. — C’est égal, reprenait Julie, elle aurait pu venir voir sa fille sans entrer chez madame ; mais elle a dit à M. de Beaumont qu’elle avait peur d’attraper la rougeole. Elle craint pour sa peau. — Vous vous trompez, Julie, repartit Rose, ce n’est pas comme cela ; c’est qu’elle a peur d’apporter la rougeole à Caroline ; et pourquoi faudrait-il que ses deux filles fussent malades à la fois ? C’est bien assez d’une. »

Cette explication me fît du bien et calma mon désir d’embrasser ma mère. Elle vint le lendemain jusqu’à la porte de ma chambre, et me cria bonjour à travers. « Va-t-en, ma petite mère, lui dis-je, n’entre pas. Je ne veux pas envoyer ma rougeole à Caroline. » – « Voyez ! dit ma mère à je ne sais quelle personne qui était avec elle, elle me connaît bien, elle ! Elle ne m’accuse pas. On aura beau faire et beau dire, on ne l’empêchera pas de m’aimer. »

On voit d’après ces petites scènes d’intérieur, qu’il y avait autour de mes deux mères des gens qui leur redisaient tout et qui envenimaient leurs dissentiments. Mon pauvre cœur d’enfant commençait à être ballotté par leur rivalité. Objet d’une jalousie et d’une lutte perpétuelles, il était impossible que je ne fusse pas la proie de quelque prévention, comme j’étais la victime des douleurs que je causais.

Dès que je fus en état de sortir, ma grand’mère m’enveloppa soigneusement, me prit avec elle dans une voiture et me conduisit chez ma mère où je n’avais pas encore été depuis mon retour à Paris. Elle demeurait alors rue Duphot, si je ne me trompe. L’appartement était petit, sombre et bas, pauvrement meublé, et le pot-au-feu bouillait dans la cheminée du salon. Tout était fort propre, mais ne sentait point la richesse ni la prodigalité. On a tant reproche à ma mère d’avoir mis du désordre dans la vie de mon père et de lui avoir fait faire des dettes, que je suis bien aise de la retrouver, dans tous mes souvenirs, économe, presque avare pour elle-même.

La personne qui vint nous ouvrir fut Caroline. Elle me parut jolie comme un ange, avec son petit nez retroussé. Elle était plus grande que moi relativement à nos âges respectifs, elle avait la peau moins brune, les traits plus délicats et une expression de finesse un peu froide et railleuse. Elle soutint avec aplomb la rencontre de ma grand’mère, elle se sentait chez elle ; elle m’embrassa avec transport, me fit mille caresses, mille questions, avança tranquillement et fièrement un fauteuil à ma bonne maman en lui disant : « Asseyez-vous, madame Dupin, je vais faire appeler maman, qui est chez la voisine. » Puis, ayant averti la portière qui faisait leurs commissions, car elles n’avaient pas de servante, elle revint s’asseoir auprès du feu, me prit sur ses genoux, et se remit à me questionner et à me caresser, sans s’occuper davantage de la grande dame qui lui avait fait un si cruel affront.

Ma bonne maman avait certainement préparé quelque bonne et digne parole à dire à cette enfant, pour la rassurer et la consoler, car elle s’était attendue à la trouver timide et effrayée, ou boudeuse, et à soutenir une scène de larmes ou de reproches ; mais voyant qu’il n’y avait rien de ce qu’elle avait prévu, elle éprouva, je crois, un peu d’étonnement et de malaise, car je remarquai qu’elle prenait beaucoup de tabac, prise sur prise.

Ma mère arriva au bout d’un instant. Elle m’embrassa passionnément et salua ma grand’mère avec un regard sec et enflammé. Celle-ci vit bien qu’il fallait aller au-devant de l’orage. « Ma fille, dit-elle, avec beaucoup de calme et de dignité, sans doute quand vous avez envoyé Caroline chez moi, vous aviez mal compris mes intentions à l’égard des relations qui doivent exister entre elle et Aurore. Je n’ai jamais eu la pensée de contrarier ma petite-fille dans ses affections. Je ne m’opposerai jamais à ce qu’elle vienne vous voir et à ce qu’elle voie Caroline chez vous. Faisons donc en sorte, ma fille, qu’il n’y ait plus de malentendu à cet égard. »

Il était impossible de s’en tirer plus sagement et avec plus d’adresse et de justice. Elle n’avait pas été toujours aussi équitable dans cette affaire. Il est bien certain qu’elle n’avait pas voulu consentir dans le principe, à ce que je visse Caroline, même chez ma mère, et que ma mère avait été forcée de s’engager à ne me point amener chez elle dans nos promenades, engagement qu’elle avait fidèlement observé. Il est bien certain aussi qu’en voyant dans mon cœur plus de mémoire et d’attachement qu’elle ne pensait, ma bonne maman avait renoncé à une résolution impossible et mauvaise. Mais cette concession faite, elle conservait son droit de ne pas admettre chez elle une personne dont la présence lui était désagréable. Son explication adroite et nette coupait court à toute récrimination, ma mère le sentit et son courroux tomba. « À la bonne heure, maman, » dit-elle et elles parlèrent à dessein d’autre chose. Ma mère était entrée avec une tempête dans l’âme, et, comme de coutume, elle était étonnée devant la fermeté souple et polie de sa belle-mère, d’avoir à plier ses voiles et à rentrer au port.

Au bout de quelques instants, ma grand’mère se leva pour continuer ses visites, priant ma mère de me garder jusqu’à ce qu’elle vînt me reprendre. C’était une concession et une délicatesse de plus, pour bien montrer qu’elle ne prétendait pas gêner et surveiller nos épanchements. Pierret arriva à temps pour lui offrir son bras jusqu’à la voiture. Ma grand’mère avait de la déférence pour lui, à cause du grand dévouement qu’il avait témoigné à mon père. Elle lui faisait très bon accueil, et Pierret n’était point de ceux qui excitaient ma mère contre elle. Bien au contraire, il n’était occupé qu’à la calmer et à l’engager à vivre dans de bons rapports avec sa belle-mère. Mais il rendait à celle-ci de très rares visites. C’était pour lui trop de contrainte que de rester une demi-heure sans allumer son cigare, sans faire de grimaces, et sans proférer à chaque phrase son jurement favori, sac à papier !

Quelle joie ce fut pour moi que de me retrouver dans ce qui me semblait ma seule, ma véritable famille ! Que ma mère me semblait bonne, ma sœur aimable, mon ami Pierret drôle et complaisant ! Et ce petit appartement si pauvre et si laid en comparaison des salons ouatés de ma grand’mère (c’est ainsi que je les appelais par dérision), il devint pour moi, en un instant, la terre promise de mes rêves. Je l’explorais dans tous les coins, je regardais avec amour les moindres objets, la petite pendule en albâtre, les vases de fleurs en papier, jaunies sous leur cylindre de verre, les pelotes que Caroline avait brodées en chenille, à sa pension, et jusqu’à la chaufferette de ma mère, ce meuble prolétaire banni des habitudes élégantes, ancien trépied de mes premières improvisations dans la rue Grange-Batelière. Comme j’aimais tout cela ! Je ne me lassais pas de dire : « Je suis ici chez nous. Là-bas, je suis chez ma bonne maman. — Sac à papier ! disait Pierret, qu’elle n’aille pas dire chez nous devant madame Dupin, elle nous reprocherait de lui apprendre à parler comme aux z-halles ! » Et Pierret de rire aux éclats, car il riait volontiers de tout, et manière de se moquer de lui, et moi de crier : « Comme on s’amuse chez nous ! »

Caroline me faisait des pigeons avec ses doigts, ou, avec un bout de fil que nous passions et croisions dans les doigts l’une de l’autre, elle m’apprenait toutes ces figures et ces combinaisons de lignes que les enfants appellent le lit, le bateau, les ciseaux, la scie, etc. Les belles poupées et les beaux livres d’images de ma bonne maman ne me paraissaient plus rien auprès de ces jeux qui me rappelaient mon enfance, car, encore enfant, j’avais déjà une enfance, un passé derrière moi, des souvenirs, des regrets, une existence accomplie et qui ne devait pas m’être rendue.

La faim me prit, il n’y avait chez nous ni gâteaux ni confitures, mais le classique pot-au-feu pour toute nourriture. Mon goûter passa en un instant de la cheminée sur la table. Avec quel plaisir je retrouvai mon assiette de terre de pipe ! Jamais je ne mangeai de meilleur cœur. J’étais comme un voyageur qui rentre chez lui après de longues tribulations et qui jouit de tout dans son petit ménage.

Ma grand’mère revint me chercher, mon cœur se serra. Mais je compris que je ne devais pas abuser de sa générosité. Je la suivis en riant avec des yeux pleins de larmes.

Ma mère ne voulut pas abuser non plus de la concession faite et ne me mena chez elle que les dimanches. C’étaient les jours de congé de Caroline, qui était encore en pension, ou qui peut-être commençait à apprendre le métier de graveuse de musique qu’elle a continué depuis et exercé jusqu’à son mariage, avec beaucoup de labeur et quelque petit profit.

Ces heureux dimanches si impatiemment attendus passaient comme des rêves. À cinq heures, Caroline allait dîner chez ma tante Maréchal, maman et moi nous allions retrouver ma grand’mère chez mon grand-oncle de Beaumont.

C’était un vieux usage de famille fort doux que ce dîner hebdomadaire qui réunissait invariablement les mêmes convives. Il s’est presque perdu dans la vie agitée et désordonnée que l’on mène aujourd’hui. C’était la manière la plus agréable et la plus commode de se voir, pour les gens de loisirs et d’habitudes régulières. Mon grand-oncle avait pour cuisinière un cordon bleu qui, n’ayant jamais affaire qu’à des palais d’une expérience et d’un discernement consommés, mettait un amour-propre immense à les contenter. Madame Bourdieu, la gouvernante de mon oncle, et mon oncle lui-même exerçaient une surveillance éclairée sur ces importants travaux. À cinq heures précises, nous arrivions, ma mère et moi, et nous trouvions déjà autour du feu ma grand’mère dans un vaste fauteuil placé vis-à-vis du vaste fauteuil de mon grand-oncle, et madame de la Marlière entre eux, les pieds allongés sur les chenets, la jupe un peu relevée, et montrant deux maigres jambes chaussées de souliers très pointus.

Madame de la Marlière était une ancienne amie intime de la feue comtesse de Provence, la femme de celui qui fut depuis Louis XVIII. Son mari, le général de la Marlière, était mort sur l’échafaud. Il est souvent question de cette dame dans les lettres de mon père, si l’on s’en souvient. C’était une personne fort bonne, fort gaie, expansive, babillarde, obligeante, dévouée, brillante, railleuse, un peu cynique dans ses propos. Elle n’était point du tout pieuse alors et se gaussait des curés, voire d’autre chose, avec une liberté extrême. À la Restauration, elle devint dévote et elle a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, je crois, en odeur de sainteté. C’était en somme, une excellente femme, sans préjugés au temps où je l’ai connue, et je ne pense pas qu’elle soit jamais devenue bigote et intolérante. Elle n’en avait guère le droit, après avoir tenu si peu de compte des choses saintes pendant les trois quarts de sa vie. Elle était fort bonne pour moi, et comme c’était la seule des amies de ma grand’mère qui n’eût aucune prévention contre ma mère, je lui témoignais plus de confiance et d’amitié qu’aux autres. Pourtant j’avoue qu’elle ne m’était pas naturellement sympathique. Sa voix claire, son accent méridional, ses étranges toilettes, son menton aigu dont elle me meurtrissait les joues en m’embrassant, et surtout la crudité de ses expressions burlesques, m’empêchaient de la prendre au sérieux et de trouver du plaisir à ses gâteries.

Madame Bourdieu allait et venait légèrement de la cuisine au salon ; elle n’avait guère alors qu’une quarantaine d’années. C’était une brune forte, replète, et d’un type très accusé. Elle était de Dax, et avait un accent gascon encore plus sonore que celui de madame de la Marlière. Elle appelait mon grand-oncle papa, et ma mère aussi avait cette habitude. Madame de la Marlière, qui aimait à faire l’enfant, disait papa aussi, ce qui faisait paraître mon grand-oncle plus jeune qu’elle.

L’appartement qu’il a occupé tout le temps de ma vie où je l’ai connu, c’est-à-dire pendant une quinzaine d’années, était situé rue Guénégaud, au fond d’une cour triste et vaste, dans une maison du temps de Louis XIV, d’un caractère très homogène dans toutes ses parties. Les fenêtres étaient hautes et longues ; mais il y avait tant de rideaux, de tentures, de paravents, de draperies et de tapis pour défendre à l’air extérieur de s’introduire par la moindre fissure, que toutes les pièces étaient sombres et sourdes comme des caves. L’art de se préserver du froid en France, et surtout à Paris, commençait à se perdre sous l’Empire, et il s’est tout à fait perdu maintenant pour les gens d’une fortune médiocre, malgré les nombreuses inventions de chauffage économique dont le progrès nous a enrichis.

La mode, la nécessité et la spéculation, qui de concert nous ont amenés à bâtir des maisons percées de plus de fenêtres qu’il ne reste de parties pleines dans l’édifice ; le manque d’épaisseur des murailles, et la hâte avec laquelle ces constructions laides et fragiles se sont élevées, font que plus un appartement est petit, plus il est froid et coûteux à réchauffer. Celui de mon grand-oncle était une serre chaude créée par ses soins assidus, dans une maison épaisse et massive, comme devraient l’être toutes les habitations dans un climat aussi ingrat et aussi variable que le nôtre. Il est vrai qu’autrefois on s’installait là pour toute sa vie, et qu’en y bâtissant son nid, on y creusait sa tombe.

Les vieilles gens que j’ai connus à cette époque et qui avaient une existence retirée ne vivaient que dans leur chambre à coucher. Elles avaient un salon vaste et beau, où elles recevaient une ou deux fois l’an, et où, le reste du temps, elles n’entraient jamais. Mon grand-oncle et ma grand’mère, ne recevant jamais, eussent pu se passer de ce luxe inutile qui doublait le prix de leur loyer. Mais ils eussent cru n’être pas logés s’il en eût été autrement.

Le mobilier de ma grand’mère était du temps de Louis XVI, et elle n’avait point de scrupule d’y introduire de temps en temps un objet plus moderne lorsqu’il lui semblait commode ou joli. Mais mon grand-oncle était trop artiste pour se permettre la moindre disparate. Tout chez lui était du même style Louis XIV que les moulures des portes ou les ornements du plafond. Je ne sais s’il avait hérité de ce riche ameublement ou s’il l’avait collectionné lui-même ; mais ce serait aujourd’hui une trouvaille pour un amateur que ce mobilier complet dans son ancienneté, depuis la pincette et le soufflet, jusqu’au lit et aux cadres des tableaux. Il avait des peintures superbes dans son salon, et des meubles de boule d’une grandeur et d’une richesse respectables. Comme tout cela n’était pas redevenu de mode et qu’on préférait à ces belles choses, véritables objets d’art, les chaises curules de l’Empire et les détestables imitations d’Herculanum en acajou plaqué ou en bois peint couleur bronze, le mobilier de mon grand-oncle n’avait guère de prix que pour lui-même. J’étais loin de pouvoir apprécier le bon goût et la valeur artistique d’une semblable collection ; et même j’entendais dire à ma mère que tout cela était trop vieux pour être beau. Pourtant les belles choses portent avec elles une impression que subissent souvent ceux mêmes qui ne les comprennent pas. Quand j’entrais chez mon oncle, il me semblait entrer dans un sanctuaire mystérieux, et, comme le salon était en effet un sanctuaire fermé, je priais tout bas madame Bourdieu de m’y laisser pénétrer. Alors, pendant que les grands-parents jouaient aux cartes après dîner, elle me donnait un petit bougeoir, et, me conduisant comme en cachette dans ce grand salon, elle m’y laissait quelques instants, me recommandant bien de ne pas monter sur les meubles et de ne pas répandre de bougie. Je n’avais garde de désobéir ; je posais ma lumière sur une table et je me promenais furtivement dans cette vaste pièce à peine éclairée jusqu’au plafond par mon faible luminaire. Je ne voyais donc que très confusément les grands portraits de Largillière, les beaux intérieurs flamands et les tableaux des maîtres italiens qui couvraient les murs. Je me plaisais au scintillement des dorures, aux grands plis des rideaux, au silence et à la solitude de cette pièce respectable que l’on semblait ne pas oser habiter et dont je prenais possession à moi toute seule.

Cette possession fictive me suffisait, car dès mes plus jeunes années, la possession réelle des choses n’a jamais été un plaisir pour moi. Jamais rien ne m’a fait envie en fait de palais, de voitures, de bijoux et même d’objets d’art ; et pourtant j’aime à parcourir un beau palais, à voir passer un équipage élégant et rapide, à toucher et à retourner des bijoux bien travaillés, à contempler les produits d’art ou d’industrie où l’intelligence de l’homme s’est révélée sous une forme quelconque. Mais je n’ai jamais éprouvé le besoin de me dire : « Ceci est à moi, » et je ne comprends même pas qu’on ait ce besoin-là. On a tort de me donner un objet rare ou précieux, parce qu’il m’est impossible de ne pas le donner bientôt à un ami qui l’admire et chez qui je vois le désir de la possession. Je ne tiens qu’aux choses qui me viennent des êtres que j’ai aimés et qui ne sont plus. Alors j’en suis avare, quelque peu de valeur qu’elles aient, et j’avoue que le créancier qui me forcerait à vendre les vieux meubles de ma chambre me ferait beaucoup de peine, parce qu’ils me viennent presque tous de ma grand’mère et qu’ils me la rappellent à tous les instants de ma vie. Pour tout ce qui est aux autres, je n’en suis jamais tentée et me sens de la race de ces bohémiens dont Béranger a dit :

 

Voir c’est avoir.

 

Je ne hais pas le luxe, tout au contraire, je l’aime ; mais je n’en ai que faire pour moi. J’aime les bijoux surtout de passion. Je ne trouve pas de création plus jolie que ces combinaisons de métaux et de pierres précieuses qui peuvent réaliser les formes les plus riantes et les plus heureuses dans de si délicates proportions. J’aime à examiner les parures, les étoffes, les couleurs ; le goût me charme. Je voudrais être bijoutier ou costumier pour inventer toujours, et pour donner, par le miracle du goût, une sorte de vie à ces riches matières. Mais tout cela n’est d’aucun usage agréable pour moi. Une belle robe est gênante, les bijoux égratignent, et en toutes choses, la mollesse des habitudes nous vieillit et nous tue. Enfin je ne suis pas née pour être riche, et si les malaises de la vieillesse ne commençaient à se faire sentir, je vivrais très réellement dans une chaumière du Berry, pourvu qu’elle fût propre[34], avec autant de contentement que dans une villa italienne.

Ce point n’est vertu ni prétention à l’austérité républicaine. Est-ce qu’une chaumière n’est pas, surtout pour l’artiste, plus belle, plus riche de couleur, de grâce, d’arrangement et de caractère, qu’un vilain palais moderne construit et décoré dans le goût constitutionnel, le plus pitoyable style qui existe dans l’histoire des arts ? Aussi n’ai-je jamais compris que les artistes de mon temps eussent, en général, tant de vénalité, de besoins de luxe, d’ambitions de fortune. Si quelqu’un au monde peut se passer de luxe et se créer à lui-même une vie selon ses rêves avec peu, avec presque rien, c’est l’artiste, puisqu’il porte en lui le don de poétiser les moindres choses et de se construire une cabane selon les règles du goût ou les instincts de la poésie. Le luxe me paraît donc la ressource des gens bêtes.

Ce n’était pourtant point le cas pour mon grand-oncle ; son goût était luxueux de sa nature, et j’approuve fort qu’on se meuble avec de belles choses quand on peut se les procurer, par d’heureuses rencontres, à meilleur marché que de laides. C’est probablement ce qui lui était arrivé, car il avait une mince fortune et il était fort généreux, ce qui équivaut à dire qu’il était pauvre et n’avait pas de folies et de caprices à se permettre.

Il était gourmand, quoiqu’il mangeât fort peu, mais il avait une gourmandise sobre et de bon goût comme le reste, point fastueuse, sans ostentation, et qui se piquait même d’être positive. Il était plaisant de l’entendre analyser ses théories culinaires, car il le faisait tantôt avec une gravité et une logique qui eussent pu s’appliquer à toutes les données de la politique et de la philosophie, tantôt avec une verve comique et indignée. « Rien n’est si bête, disait-il avec ses paroles enjouées dont l’accent distingué corrigeait la crudité, que de se ruiner pour sa gueule. Il n’en coûte pas plus d’avoir une omelette délicieuse que de se faire servir, sous prétexte d’omelette, un vieux torchon brûlé. Le tout, c’est de savoir soi-même ce que c’est qu’une omelette, et quand une ménagère l’a bien compris, je la préfère, dans ma cuisine, à un savant prétentieux qui se fait appeler monsieur par ses marmitons, et qui baptise une charogne des noms les plus pompeux. »

Tout le temps du dîner, la conversation était sur ce ton et roulait sur la mangeaille. J’en ai donné cet échantillon pour qu’on se figure bien cette nature de chanoine, qui n’a guère plus de type dans le temps présent. Ma grand’mère, qui était d’une friandise extrême, bien que très petite mangeuse, avait aussi des théories scientifiques sur la manière de faire une crème à la vanille et une omelette soufflée. Madame Bourdieu se faisait quereller par mon oncle, parce qu’elle avait laissé mettre dans la sauce quelques parcelles de muscade de plus ou de moins : ma mère riait de leurs disputes. Il n’y avait que la mère la Marlière qui oubliât de babiller au dîner, parce quelle mangeait comme un ogre. Quant à moi, ces longs dîners servis, discutés, analysés et savourés avec tant de solennité m’ennuyaient mortellement. J’ai toujours mangé vite et en pensant à autre chose. Une longue séance à table m’a toujours rendue malade, et j’obtenais la permission de me lever de temps en temps pour aller jouer avec un vieux caniche qui s’appelait Babet et qui passait sa vie à faire des petits et à les allaiter dans un coin de la salle à manger. La soirée me paraissait bien longue aussi. Il fallait que ma mère prît des cartes et fît la partie des grands-parents, ce qui ne l’amusait pas non plus, mon oncle étant beau joueur et ne se fâchant pas comme Deschartres, et la mère la Marlière gagnant toujours parce qu’elle trichait. Elle convenait elle-même que le jeu sans tricherie l’ennuyait, c’est pourquoi elle ne voulait point jouer d’argent[35].

Pendant ce temps, la bonne Bourdieu tâchait de me distraire. Elle me faisait faire des châteaux de cartes ou des édifices de dominos. Mon oncle, qui était taquin, se retournait pour souffler dessus ou pour donner un coup de coude à notre petite table. Et puis il disait à madame Bourdieu, qui s’appelait Victoire comme ma mère : « Victoire, vous abrutissez cet enfant, montrez-lui quelque chose d’intéressant. Tenez faites-lui voir mes tabatières ! » Alors on ouvrait un coffret et l’on me faisait passer en revue une douzaine de tabatières fort belles, ornées de charmantes miniatures. C’étaient les portraits d’autant de belles dames en costumes de nymphes, de déesses ou de bergères. Je comprends maintenant pourquoi mon oncle avait tant de belles dames sur ses tabatières. Quant à lui, il n’y tenait plus et cela ne lui paraissait plus avoir d’autre utilité que d’amuser les regards d’un petit enfant. Donnez donc des portraits aux abbés ! Heureusement ce n’est plus la mode.

Ma bonne maman me menait aussi quelquefois chez madame de la Marlière ; mais celle-ci, n’ayant qu’une très mince existence, ne donnait point de dîners. Elle occupait, rue Villedot, n° 6, un petit appartement au troisième, qu’elle n’a pas quitté, je crois, depuis le Directoire jusqu’à sa mort, arrivée en 1841 ou 42. Son intérieur, moins beau que celui de mon grand-oncle, était curieux aussi pour son homogénéité, et je ne crois pas que depuis le temps de Louis XVI dont il était un petit spécimen complet, il eût subi le moindre changement.

Madame de la Marlière était alors très liée avec madame Junot, duchesse d’Abrantès, qui a laissé des mémoires très intéressants et qui est morte très malheureuse, après une vie mêlée de plaisirs et de désastres. Elle a consacré, s’il m’en souvient bien, une page à madame de la Marlière, qu’elle a beaucoup poétisée. Mais il faut permettre à l’amitié ces sortes d’inexactitudes. En somme, la vieille amie de la comtesse de Provence, de madame Junot et de ma grand’mère, avait plus de qualités que de défauts, et c’était de quoi lui faire pardonner quelques travers et quelques ridicules. Les autres amies de ma grand’mère étaient : d’abord, madame de Pardaillan, celle qu’elle préférait avec raison à toutes les autres, petite bonne vieille qui avait été fort jolie et qui était encore proprette, mignonne et fraîche sous ses rides. Elle n’avait pas d’esprit et pas plus d’instruction que les autres dames de son temps, car, de toutes celles que je mentionne, ma grand’mère était la seule qui sût parfaitement sa langue et dont l’orthographe fût correcte. Madame de la Marlière, quoique drôle et piquante dans son style, écrivait comme nos cuisinières n’écrivent plus ; mais madame de Pardaillan, n’ayant jamais eu aucune espèce de prétention, et ne visant point à l’esprit, n’était jamais ennuyeuse. Elle jugeait tout avec un grand bon sens et prenait son opinion et ses principes dans son cœur, sans s’inquiéter du monde. Je ne crois pas qu’elle ait non seulement dit un mot méchant dans sa vie, mais encore qu’elle ait eu une seule pensée hostile ou amère ; c’était une nature angélique, calme, et pourtant sensible et aimante, une âme fidèle, maternelle à tous, pieuse sans fanatisme, tolérante, non par indifférence, mais par tendresse et modestie. Enfin je ne sais si elle avait des défauts, mais elle est une des deux ou trois personnes que j’ai rencontrées, dans ma vie, chez lesquelles il m’a été impossible d’en pressentir aucun.

S’il n’y avait pas de brillant à la surface de son esprit, je crois qu’il y avait du moins une certaine profondeur dans ses pensées. Elle avait l’habitude de m’appeler pauvre petite. Et un jour que je me trouvais seule avec elle, je m’enhardis à lui demander pourquoi elle m’appelait ainsi. Elle m’attira près d’elle et me dit d’une voix émue en m’embrassant : « Soyez toujours bonne, ma pauvre enfant, car ce sera votre seul bonheur en ce monde. » Cette espèce de prophétie me fit quelque impression. « Je serai donc malheureuse ? lui-dis-je. — Oui, me répondit-elle, tout le monde est condamné au chagrin ; mais vous en aurez plus qu’une autre ; et souvenez-vous de ce que je vous dis, soyez bonne, parce que vous aurez beaucoup à pardonner. — Et pourquoi faudra-t-il que je pardonne ? lui demandai-je encore. — Parce que vous éprouverez à pardonner le seul bonheur que vous devez avoir. » Avait-elle dans l’âme quelque secret chagrin qui la faisait parler ainsi d’une manière générale ? Je ne le pense pas ; elle devait être heureuse, car elle était adorée de sa famille ; je croirais pourtant assez qu’elle avait été brisée dans sa jeunesse par quelque peine de cœur qu’elle n’avait jamais révélée à personne : ou bien comprenait-elle, avec son beau et noble cœur, combien j’aimais ma mère, et combien j’aurais à souffrir dans cette affection ?

Madame de Béranger et madame de Ferrières étaient toutes deux si infatuées de leur noblesse que je ne saurais laquelle nommer la première pour l’orgueil et les grands airs. C’étaient bien les meilleurs types de vieilles comtesses dont ma mère pût se divertir.

Elles avaient été fort belles toutes les deux, et fort vertueuses, disaient-elles, ce qui ajoutait à leur morgue et à leur roideur. Madame de Ferrières avait encore de beaux restes et n’était point fâchée de les montrer. Elle avait toujours les bras nus dans son manchon dès le matin, quelque temps qu’il fît. C’étaient des bras fort blancs et très gras, que je regardais avec étonnement, car je ne comprenais rien à cette coquetterie surannée. Mais ces beaux bras de soixante ans étaient si flasques qu’ils devenaient tout plats quand il se posaient sur une table, et cela me causait une sorte de dégoût. Je n’ai jamais compris ces besoins de nudité chez les vieilles femmes, surtout chez celles dont la vie a été sage. Mais c’était peut-être chez madame de Ferrières une habitude de costume ancien, qu’elle ne voulait point abjurer.

Madame de Béranger, non plus que la précédente, n’était la favorite d’aucune princesse de l’ancien ou du nouveau régime[36]. Elle s’estimait trop haut placée pour cela, et elle eût dit volontiers : « C’est à moi d’avoir une cour, et non de faire partie de celle des autres. » Je ne sais plus de qui elle était fille, mais son mari prétendait descendre de Béranger roi d’Italie du temps des Goths ; à cause de cela, sa femme et lui se croyaient des être supérieurs dans la création,

 

Et comme du fumier regardaient tout le monde.

 

Ils avaient été fort riches et l’étaient encore assez, quoiqu’ils se prétendissent ruinés par l’infâme Révolution. Madame de Béranger ne montrait pas ses bras, mais elle avait encore pour sa taille une prétention extraordinaire. Elle portait des corsets si serrés qu’il fallait deux femmes de chambre pour la sangler en lui mettant leurs genoux dans la cambrure du dos. Si elle avait été belle comme on le disait, il n’y paraissait guère, surtout avec la coiffure qu’elle portait et qui consistait en une petite perruque blonde frisée à l’enfant ou à la Titus sur toute la tête. Rien n’était si laid et si ridicule que de voir une vieille femme avec ce simulacre de tête nue et de cheveux courts, blondins et frisotés ; d’autant plus pour madame de Béranger qu’elle était fort brune et qu’elle avait de grands traits. Le soir, le sang lui montait à la tête et elle ne pouvait supporter la chaleur de sa perruque ; elle l’ôtait pour jouer aux cartes avec ma grand’mère, et elle restait en serre-tête noir, ce qui lui donnait l’air d’un vieux curé ; mais si l’on annonçait quelque visite, elle se hâtait de chercher sa perruque, qui souvent était par terre, ou dans sa poche, ou sur son fauteuil, elle assise dessus. On juge quels plis étranges avaient pris toutes ces mèches de petits cheveux frisés, et comme, dans sa précipitation, il lui arrivait souvent de la mettre à l’envers, ou sens devant derrière, elle offrait une suite de caricatures à travers lesquelles il m’était bien difficile de retrouver la beauté d’autrefois.

Madame de Troussebois, madame de Jasseau et les autres dont je ne me rappelle pas les noms avaient, celle-ci un menton qui rejoignait son nez, celle-là une face de momie ; la plus jeune de la collection était une chanoinesse blonde qui avait une assez belle tête sur un corps nain et difforme. Quoiqu’elle fût demoiselle, elle avait le privilège de s’appeler madame et de porter un ruban d’ordre sur sa bosse, parce qu’elle avait seize quartiers de noblesse. Il y avait aussi une baronne d’Hasfeld, ou d’Hazefeld, qui avait la tournure et les manières d’un vieux caporal Schlag ; enfin, une madame Dubois, la seule qui n’eût point un nom, et qui précisément n’avait aucun ridicule. Je ne sais plus quelle autre avait une grosse lèvre violette toujours gonflée, fendue et gercée, dont les baisers m’étaient odieux.

Il y avait aussi une madame de Maleteste, encore assez jeune, qui avait épousé un vieux mari, pauvre et grognon, uniquement pour porter le nom des Malatesta d’Italie, nom qui n’est pas bien beau, puisqu’il signifie tout bonnement mauvaise tête, ou plutôt tête méchante. Par une singulière coïncidence, cette dame passait sa vie à avoir la migraine, et comme on prononçait son nom Mal-tête, je croyais de bonne foi que c’était un sobriquet qu’on lui avait donné à cause de sa maladie et de ses plaintes continuelles. De sorte qu’un jour je lui demandai naïvement comment elle s’appelait pour de bon. Elle s’étonna et me répondit que je le savais bien. « Mais non, lui dis-je, mal de tête, mal à la tête, mal tête n’est pas un nom. — Pardon, mademoiselle, me répondit-elle fièrement, c’est un fort beau et fort grand nom. — Ma foi, je ne trouve pas, lui répondis-je. Vous devriez vous fâcher quand on vous appelle comme ça. — Je vous en souhaite un pareil ! ajouta-t-elle avec emphase. — Merci, repris-je obstinément, j’aime mieux le mien. » Les autres dames, qui ne l’aimaient point, peut-être parce qu’elle était la plus jeune, se cachaient pour rire dans leurs éventails. Ma grand’mère m’imposa silence, et madame de Maleteste se retira peu de moments après, fort blessée d’une impertinence dont je ne sentais pas la portée.

Les hommes étaient l’abbé de Pernon, un doux et excellent homme, sécularisé dans toute sa personne, toujours vêtu d’un habit gris clair et la figure couverte de gros pois chiches ; l’abbé d’Andrezel, dont j’ai déjà parlé, et qui portait des spencers sur ses habits ; le chevalier de Vinci, qui avait un tic nerveux, grâce auquel sa perruque fortement secouée et attirée par une continuelle contraction des sourcils et des muscles frontaux quittait sa nuque et, en cinq minutes, arrivait à tomber sur son nez. Il la rattrapait juste au moment où elle abandonnait sa tête et se précipitait dans son assiette. Il la rejetait alors très en arrière sur son crâne, afin qu’elle eût plus de chemin à parcourir avant d’arriver à une nouvelle chute. Il y avait encore deux ou trois vieillards dont les noms m’échappent et me reviendront peut-être en temps et lieu.

Mais qu’on se figure l’existence d’un enfant qui n’a point sucé les préjugés de la naissance avec le lait de sa mère, au milieu de ces tristes personnages d’un enjouement glacial ou d’une gravité lugubre ! J’étais déjà très artiste sans le savoir, artiste dans ma spécialité, qui est l’observation des personnes et des choses. Bien longtemps avant de savoir que ma vocation serait de peindre bien ou mal des caractères et de décrire des intérieurs, je subissais avec tristesse et lassitude les instincts de cette destinée. Je commençais à ne pouvoir plus m’abstraire dans mes rêveries, et malgré moi, le monde extérieur, la réalité, venait me presser de tout son poids et m’arracher aux chimères dont je m’étais nourrie dans la liberté de ma première existence. Malgré moi, je regardais et j’étudiais ces visages ravagés par la vieillesse, que ma grand’mère trouvait encore beaux par habitude, et qui me paraissaient d’autant plus affreux que je les entendais vanter dans le passé. J’analysais les expressions de physionomie, les attitudes, les manières, le vide des paroles oiseuses, la lenteur des mouvements, les infirmités, les perruques, les verrues, l’embonpoint désordonné, la maigreur cadavéreuse, toutes ces laideurs, toutes ces tristesses de la vieillesse qui choquent quand elles ne sont pas supportées avec bonhomie et simplicité. J’aimais la beauté, et sous ce rapport, la figure sereine, fraîche et indestructiblement belle de ma grand’mère ne blessait jamais mes regards ; mais, en revanche, la plupart des autres me contristaient, et leurs discours me jetaient dans un ennui profond. J’aurais voulu ne point voir, ne point entendre. Ma nature scrutatrice me forçait à regarder, à écouter, à ne rien perdre, à ne rien oublier, et cette faculté naissante redoublait mon ennui en s’exerçant sur des objets aussi peu attrayants.

Dans la journée, quand je courais avec ma mère, je m’égayais avec elle de ce qui m’avait ennuyé la veille. Je lui faisais, à ma manière, la peinture des petites scènes burlesques dont j’avais été le silencieux et mélancolique spectateur, et elle riait aux éclats, enchantée de me voir partager son dédain et son aversion pour les vieilles comtesses.

Et pourtant il y avait certainement parmi ces vieilles dames des personnes d’un mérite réel, puisque ma bonne maman leur était attachée. Mais, excepté madame de Par-daillan, qui m’a toujours été sympathique, je n’étais pas en âge d’apprécier le mérite sérieux et je ne voyais que les disgrâces ou les ridicules des solennelles personnes qui en étaient revêtues.

Madame de Maleteste avait un horrible chien qui s’appelait Azor ; c’est aujourd’hui le nom classique du chien de la portière, mais toutes choses ont leur charme dans la nouveauté, et à cette époque le nom d’Azor ne paraissait ridicule que parce qu’il était porté par un vieux caniche d’une malpropreté insigne. Ce n’est pas qu’il ne fût lavé et peigné avec amour, mais sa gourmandise avait les plus tristes résultats, et sa maîtresse avait la rage de le mener partout avec elle, disant qu’il avait trop de chagrin quand elle le laissait seul. Madame de la Marlière, par contre, avait horreur des animaux, et j’avoue que ma tendresse pour les bêtes n’allait pas jusqu’à trouver trop cruel qu’elle allongeât, avec ses grands souliers pointus, de plantureux coups de pieds à Azor de Maleteste, c’est ainsi qu’elle l’appelait. Cela fut cause d’une haine profonde entre ces deux dames. Elles disaient pis que pendre l’une de l’autre, et toutes les autres s’amusaient à les exciter. Madame de Maleteste, qui était fort pincée, lançait toutes sortes de petits mots secs et blessants. Madame de la Marlière, qui n’était pas méchante, mais vive et leste en paroles, ne se fâchait point, et l’exaspérait d’autant plus par la crudité de ses plaisanteries.

Une chose qui m’étonnait autant que le nom de madame de Maleteste, c’était ce titre d’abbé que je voyais donner à des messieurs habillés comme tout le monde, et n’ayant rien de religieux dans leurs habitudes ni de grave dans leurs manières. Ces célibataires qui allaient au spectacle et mangeaient des poulardes le vendredi saint me paraissaient des êtres particuliers dont je ne pouvais me définir le mode d’existence, et comme les Enfants terribles de Gavarni, je leur adressais des questions gênantes. Je me souviens qu’un jour je disais à l’abbé d’Andrezel : « Eh bien, si tu n’es pas curé, où donc est ta femme ? Et si tu es curé, où donc est ta messe ? » On trouva le mot fort spirituel et fort méchant ; je ne m’en doutais guère, j’avais fait de la critique sans le savoir, et cela m’est arrivé plus d’une fois dans la suite de ma vie. J’ai fait, par distraction ou par bêtise, des questions ou des remarques qu’on a crues bien profondes ou bien mordantes.

Comme je ne peux pas ordonner mes souvenirs avec exactitude, j’ai mis ensemble beaucoup de personnes et de détails qui ne datent peut-être pas spécialement dans ma mémoire de ce premier séjour à Paris avec ma grand’mère ; mais comme les habitudes et l’entourage de celle-ci ne changèrent pas, et que chaque séjour à Paris amena les mêmes circonstances et les mêmes visages autour de moi, je n’aurai plus à les décrire quand je poursuivrai mon récit.

Je parlerai donc ici de la famille Villeneuve, dont il a été si souvent question dans les lettres de mon père.

J’ai déjà dit que M. Dupin de Francueil, mon grand-père, ayant été marié deux fois, avait eu de sa première femme une fille qui se trouvait être par conséquent sœur de mon père et beaucoup plus âgée que lui. Elle avait été mariée à M. Valet de Villeneuve, financier, et ses deux fils, René et Auguste, étaient par conséquent les neveux de mon père, bien que l’oncle et les neveux fussent à peu près du même âge.

Quant à moi, je suis leur cousine, et leurs enfants sont mes neveux et nièces à la mode de Bretagne, bien que je sois la plus jeune de cette génération. Ce renversement de l’âge qui convient ordinairement au degré ascendant de la parenté faisait toujours un effet bizarre pour les personnes qui n’étaient pas au courant de la filiation. À présent quelques années de différence ne s’aperçoivent plus, mais quand j’étais un petit enfant et que de grands garçons et de grandes demoiselles m’appelaient ma tante, on croyait toujours que c’était un jeu. Par plaisanterie, mes cousins habitués à appeler mon père leur oncle, m’appelaient leur grand’tante, et mon nom prêtant à cet amusement, toute la famille, vieux et jeunes, grands et petits, m’appelaient ma tante Aurore.

Cette famille demeurait alors, et a demeuré depuis pendant une trentaine d’années, dans une même maison, qui lui appartenait, rue de Grammont. C’était une nombreuse famille, comme on va voir, et dont l’union avait quelque chose de patriarcal. Au rez-de-chaussée, c’était madame de Courcelles, mère de madame de Guibert ; au premier, madame de Guibert, mère de madame René de Villeneuve ; au deuxième, M. et madame René de Villeneuve avec leurs enfants. Dix ans après l’époque de ma vie que je raconte, mademoiselle de Villeneuve ayant épousé M. de la Roche-Aymon, demeura au troisième, et la vieille madame de Courcelles vivait encore sans défaillance et sans infirmités, lorsque les enfants de madame de la Roche-Aymon furent installés avec leurs bonnes au quatrième étage, ce qui faisait en réalité, avec le rez-de-chaussée, cinq générations directes vivant sous le même toit, et madame de Courcelles pouvait dire à madame de Guibert ce mot proverbial si joli : Ma fille, va-t’en dire à ta fille, que la fille de sa fille crie.

Toutes ces femmes s’étant mariées très jeunes et étant toutes jolies ou bien conservées, il était impossible de deviner que madame de Villeneuve fût grand’mère et madame de Guibert arrière-grand’mère. Quant à la trisaïeule, elle était droite, mince, propre et active. Elle montait légèrement au quatrième pour aller voir les arrière-petits-enfants de sa fille. Il était impossible de ne pas éprouver un grand respect et une grande sympathie en la voyant si forte, si douce, si calme et si gracieuse. Elle n’avait aucun travers, aucun ridicule, aucune vanité. Elle est morte sans faire de maladie, d’une indisposition subite à laquelle son grand âge ne put résister. Elle était encore dans toute la plénitude de ses facultés.

Je ne dirai rien de madame de Guibert, veuve du général de ce nom, qui a eu des talents et du mérite ; je l’ai très peu connue ; elle vivait un peu à part du reste de la famille, je n’ai jamais su pourquoi. On la disait mariée secrètement avec Barrère. Ce devait être une personne d’idées et d’aventures étranges, mais il régnait une sorte de mystère autour d’elle, et je suis si peu curieuse que je n’ai jamais songé à m’en enquérir.

Quant à M. et madame René de Villeneuve, j’en parlerai plus tard, parce qu’ils sont liés plus directement à l’histoire de ma vie.

Auguste, frère de René, et trésorier de la ville de Paris, demeurait rue d’Anjou, dans un bel hôtel, avec ses trois enfants : Félicie, qui était un ange de beauté, de douceur et de bonté, et qui, phthisique comme sa mère, est morte jeune en Italie, où elle avait épousé le comte Balbo (le même dont les écrits et les opinions très modérément progressifs ont fait quelque bruit en Piémont dans ces derniers temps) ; Louis, qui est mort aussi au sortir de l’adolescence, et Léonce, qui a été préfet de l’Indre et du Loiret sous Louis-Philippe.

Celui-là aussi était un enfant d’une charmante figure, très spirituel et très railleur. Je me souviens d’un bal d’enfants que donna sa mère, c’est la première et la dernière fois que je vis cette bonne et charmante Laure de Ségur pour qui mon père avait tant de respect et d’affection. Elle portait une robe rose garnie de jacinthes, et me prit auprès d’elle sur le divan où elle était couchée, pour regarder tristement ma ressemblance avec mon père. Elle était pâle et brûlante de fièvre. Ses enfants ne pressentaient nullement qu’elle fût à la veille de mourir. Léonce se moquait de toutes ces petites filles endimanchées. Les toilettes de ce temps-là étaient parfois bien singulières, et je ne crois pas que les gravures du temps nous les aient toutes transmises. Je n’ai du moins retrouvé nulle part une robe de réseau de laine rouge à grandes mailles, un véritable filet à prendre le poisson, que Félicie avait, et qui me paraissait fantastique. Cela se portait sur une robe de dessous en satin blanc, et se terminait en bas par une frange de houppes de laine tombant de chaque maille. Cela venait d’Italie et c’était très estimé.

Ce qui me frappa le plus, ce fut une petite fille dont je n’ai jamais su le nom, et que Léonce taquinait beaucoup. Elle était déjà coquette comme une petite femme du monde, et elle n’avait guère que mon âge, sept à huit ans. Léonce lui disait qu’elle était laide, pour la faire enrager, et elle enrageait si bien qu’elle pleurait de colère. Elle vint auprès de moi et me dit : « N’est-ce pas que c’est faux, et que je suis très jolie ? Je suis la plus jolie et la mieux habillée de tout le bal, maman l’a dit. » D’autres enfants qui étaient autour de nous, excités par l’exemple de Léonce, lui dirent qu’elle se trompait et qu’elle était la plus laide. Elle était si furieuse qu’elle faillit s’étrangler avec son collier de corail qu’elle tirait violemment autour de son cou et qui heureusement finit par se rompre.

Je fus frappée de ce naïf dépit, de ce véritable désespoir d’enfant, comme d’une chose fort extraordinaire. Mes parents avaient dit cent fois devant moi que j’étais une superbe petite fille, et la vanité ne m’était pas venue pour cela ; je prenais cela pour un éloge donné à ma bonne conduite, car toutes les fois que j’étais méchante, on me disait que j’étais affreuse. La beauté pour les enfants me semblait donc avoir une acception purement morale. Peut-être n’étais-je point portée par nature à l’adoration de moi-même ; ce qu’il y a de certain, c’est que ma grand’mère, tout en faisant de grands efforts pour me donner le degré de coquetterie qu’elle me souhaitait, m’ôta le peu que j’en aurais pu avoir. Elle voulait me rendre gracieuse de ma personne, soigneuse de mes petites parures, élégante dans mes petites manières. J’avais eu jusque-là la grâce naturelle à tous les enfants qui ne sont point malades ou contrefaits. Mais on commençait à me trouver trop grande pour conserver cette grâce-là, qui n’est de la grâce que parce qu’elle est l’aplomb et l’aisance de la nature. Il y avait, dans les idées de ma bonne maman, une grâce acquise, une manière de marcher, de s’asseoir, de saluer, de ramasser son gant, de tenir sa fourchette, de présenter un objet ; enfin une mimique complète qu’on devait enseigner aux enfants de très bonne heure, afin que ce leur devînt par l’habitude une seconde nature.

Ma mère trouvait cela fort ridicule, et je crois qu’elle avait raison. La grâce tient à l’organisation, et si on ne l’a pas en soi-même, le travail qu’on fait pour y arriver augmente la gaucherie. Il n’y a rien de si affreux pour moi qu’un homme ou une femme qui se manièrent. La grâce de convention n’est bonne qu’au théâtre (précisément par la raison que j’ai donnée plus haut que la vérité dans l’art n’est pas la réalité.)

Cette convention était un article de si haute importance dans la vie des hommes et des femmes de l’ancien beau monde, que les acteurs ont peine aujourd’hui, malgré toutes leurs études, à nous en donner une idée. J’ai encore connu de ces vieux êtres gracieux, et je déclare que, malgré leurs vieux admirateurs des deux sexes, je n’ai rien vu de plus ridicule et de plus déplaisant. J’aime cent fois mieux un laboureur à sa charrue, un bûcheron dépeçant un arbre, une lavandière enlevant sa corbeille sur sa tête, un enfant se roulant par terre avec ses compagnons. Les animaux d’une belle structure sont des modèles de grâce. Qui apprend au cheval ses grands airs de cygne, ses attitudes fières, ses mouvements larges et souples, et à l’oiseau ses indescriptibles gentillesses, et au jeune chevreau ses danses et ses bonds inimitables ? Fi de cette vieille grâce qui consistait à prendre avec art une prise de tabac et à porter avec prétention un habit brodé, une robe à queue, une épée ou un éventail ! Les belles dames espagnoles manient ce dernier jouet avec une grâce indicible, nous dit-on, et c’est un art chez elles. C’est vrai, mais leur nature s’y prête. Les paysannes espagnoles dansent le boléro mieux que nos actrices de l’Opéra, et leur grâce ne leur vient que de leur belle organisation qui porte son instinct avec elle.

La grâce, comme on l’entendait avant la Révolution, c’est-à-dire la fausse grâce, fit donc le tourment de mes jeunes années. On me reprenait sur tout et je ne faisais plus un mouvement qui ne fût critiqué. Cela me causait une impatience continuelle, et je disais souvent : « Je voudrais être un bœuf ou un âne ; on me laisserait marcher à ma guise et brouter comme je l’entendrais, au lieu qu’on veut faire de moi un chien savant, m’apprendre à marcher sur les pieds de derrière et à donner la patte. »

À quelque chose malheur est bon, car c’est peut-être à l’aversion que cette petite persécution de tous les instants m’inspira pour le maniéré que je dois d’être restée naturelle dans mes idées et dans mes sentiments. Le faux, le guindé, l’affecté me sont antipathiques, et je les devine, même quand l’habileté les a couverts du vernis d’une fausse simplicité. Je ne puis voir le beau et le bon que dans le vrai et le simple, et plus je vieillis, plus je crois avoir raison de vouloir cette condition, avant toutes les autres, dans les caractères humains, dans les œuvres de l’esprit et dans les actes de la vie sociale.

Et puis je voyais fort bien que cette prétendue grâce, eût-elle été vraiment jolie et séduisante, était un brevet de maladresse et de débilité physique. Toutes ces belles dames et tous ces beaux messieurs, qui savaient si bien marcher sur des tapis et faire la révérence, ne savaient pas faire trois pas sur la terre du bon Dieu sans être accablés de fatigue. Ils ne savaient même pas ouvrir et fermer une porte, et ils n’avaient pas la force de soulever une bûche pour la mettre dans le feu. Il leur fallait des domestiques pour leur avancer un fauteuil. Ils ne pouvaient pas entrer et sortir tout seuls. Qu’eussent-ils fait de leur grâce sans leurs valets pour leur tenir lieu de bras, de mains et de jambes ? Je pensais à ma mère qui, avec des mains et des pieds plus mignons que les leurs, faisait deux ou trois lieues le matin dans la campagne avant son déjeuner, et qui remuait de grosses pierres ou poussait la brouette aussi facilement qu’elle maniait une aiguille ou un crayon. J’aurais mieux aimé être une laveuse de vaisselle qu’une vieille marquise comme celles que j’étudiais chaque jour en bâillant dans une atmosphère de vieux musc !

Ô écrivains d’aujourd’hui, qui maudissez sans cesse la grossièreté de notre temps et qui pleurez sur les ruines de tous ces vieux chiffons, vous qui avez créé, en ces temps de royauté constitutionnelle et de démocratie bourgeoise, une littérature toute poudrée à l’image des nymphes de Trianon, je vous félicite de n’avoir point passé votre heureuse enfance dans ces décombres de l’ancien bon ton. Vous avez été moins ennuyés que moi, ingrats, qui reniez le présent et l’avenir, penchés sur l’urne d’un passé charmant que vous n’avez connu qu’en peinture !

III

Idée d’une loi morale réglementaire des affections. – Retour à Nohant. – La Brande. – Bivouac dans une patache. – La maison de refuge. – Année de bonheur. – Apogée de la puissance impériale. – Commencement de trahison. – Propos et calomnies des salons. – Première communion de mon frère. – Notre vieux curé ; sa gouvernante ; ses sermons. – Son voleur ; sa jument ; sa mort. – Les méfaits de l’enfance. – Le faux Deschartres. – La dévotion de ma mère. – J’apprends le français et le latin.

Je m’ennuyais beaucoup, et pourtant je n’étais pas encore malheureuse ; j’étais fort aimée, et ce n’est pas là ce qui m’a manqué dans ma vie. Je ne me plains donc pas de cette vie malgré toutes ses douleurs, car la plus grande doit être de ne point inspirer les affections qu’on éprouve. Mon malheur et ma destinée furent d’être blessée et déchirée précisément par l’excès de ces affections qui manquaient tantôt de clairvoyance ou de délicatesse, tantôt de justice ou de modération. Un de mes amis, homme d’une grande intelligence, faisait souvent une réflexion qui m’a toujours paru très frappante, et il la développait ainsi : « On a fait des règles et des lois morales pour corriger ou développer les instincts, disait-il ; mais on n’en a point fait pour diriger et éclairer les sentiments. Nous avons des religions et des philosophies pour régler nos appétits et réprimer nos passions ; les devoirs de l’âme nous sont bien enseignés d’une manière élémentaire ; mais l’âme a toutes sortes d’élans qui donnent toutes sortes de nuances et d’aspects particuliers à ses affections. Elle a des puissances qui dégénèrent en excès, des défaillances qui deviennent des maladies. Si vous consultez vos amis, si vous cherchez un remède dans les livres, vous aurez différents avis et des jugements contradictoires : preuve qu’il n’y a pas de règle fixe pour la morale des affections même les plus légitimes, et que chacun, livré à lui-même, juge à son point de vue l’état moral de celui qui lui demande conseil ; conseil qui ne sert à rien, d’ailleurs, qui ne guérit aucune souffrance et ne corrige aucun travers. Par exemple, je ne vois pas où est le catéchisme de l’amour et pourtant l’amour, sous toutes les formes, domine notre vie entière : amour filial, amour fraternel, amour conjugal, amour paternel ou maternel, amitié, bienfaisance, charité, philanthropie, l’amour est partout, il est notre vie même. Eh bien, l’amour échappe à toutes les lois, à toutes les directions, à tous les conseils, à tous les exemples, à tous les préceptes. Il n’obéit qu’à lui-même et il devient tyrannie, jalousie, soupçon, exigence, obsession, inconstance, caprice, volupté ou brutalité, chasteté ou ascétisme, dévouement sublime ou égoïsme farouche, le plus grand des biens, le plus grand des maux, suivant la nature de l’âme qu’il remplit et possède. N’y aurait-il pas un catéchisme à faire pour rectifier les excès de l’amour, car l’amour est excessif de sa nature, et il l’est souvent d’autant plus qu’il est plus chaste et plus sacré.

« Souvent les mères rendent leurs enfants malheureux à force de les aimer, impies à force de les vouloir religieux, téméraires à force de les vouloir prudents, ingrats à force de les vouloir tendres et reconnaissants. Et la jalousie conjugale ! où sont ses limites permises d’atteindre, défendues de dépasser ? Les uns prétendent qu’il n’y a pas d’amour sans jalousie, d’autres que le véritable amour ne connaît pas le soupçon et la méfiance. Où est sous ce rapport la règle de conscience qui devrait nous enseigner à nous observer, à nous guérir nous-mêmes, à nous ranimer quand notre enthousiasme s’éteint, à le réprimer quand il s’emporte au delà du possible ? Cette règle, l’homme ne l’a pas encore trouvée ; voilà pourquoi je dis que nous vivons comme des aveugles, et que si les poètes ont mis un bandeau sur les yeux de l’Amour, les philosophes n’ont pas su le lui ôter. »

Ainsi parlait mon ami, et il mettait le doigt sur mes plaies ; car toute ma vie j’ai été le jouet des passions d’autrui, par conséquent leur victime. Pour ne parler que du commencement de ma vie, ma mère et ma grand’mère, avides de mon affection, s’arrachèrent les lambeaux de mon cœur. Ma bonne elle-même ne m’opprima et ne me maltraita que parce qu’elle m’aimait avec excès et me voulait parfaite, selon ses idées.

Dès les premiers jours du printemps, nous fîmes les paquets pour retourner à la campagne, j’en avais grand besoin. Soit trop de bien-être, soit l’air de Paris, qui ne m’a jamais convenu, je redevenais languissante et je maigrissais à vue d’œil. Il n’aurait pas fallu songer à me séparer de ma mère ; je crois qu’à cette époque, ne pouvant avoir le sentiment de la résignation et la volonté de l’obéissance, j’en serais morte. Ma bonne maman invita donc ma mère à revenir avec nous à Nohant, et comme je montrais à cet égard une inquiétude qui inquiétait les autres, il fut convenu que ma mère me conduirait avec elle et que Rose nous accompagnerait, tandis que la grand’mère irait de son côté avec Julie. On avait vendu la grande berline et on ne l’avait encore remplacée, vu un peu de gêne dans les finances, que par une voiture à deux places.

Je n’ai point parlé dans ce qui précède de mon oncle Maréchal, ni de sa femme, ma bonne tante Lucie, ni de leur fille, ma chère Clotilde. Je ne me rappelle rien de particulier sur eux dans cette période de temps. Je les voyais assez souvent, mais je ne sais plus où ils demeuraient. Ma mère m’y conduisait et même quelquefois ma grand’mère, qui recevait d’eux et qui leur rendait de rares visites. Les manières franches et ouvertes de ma tante ne lui plaisaient pas beaucoup, mais elle était trop juste pour ne pas reconnaître l’amitié vraie qu’elle avait eue pour mon père, et les excellentes et solides qualités du mari et de la femme.

J’eus donc le plaisir de demeurer deux ou trois jours avec ma mère et Caroline, dans une intimité de tous les moments. Puis ma pauvre sœur retourna en pleurant à sa pension, où l’on mit, je crois, Clotilde avec elle pendant quelque temps pour la consoler, et nous partîmes.

Nous eûmes une aventure fort classique avant d’arriver à Nohant, et je la raconterai pour montrer combien l’état des routes et la physionomie du pays ont changé depuis une quarantaine d’années dans certaines parties de la France.

Entre Châteauroux et Nohant recommence une espèce de Sologne qui se prolonge jusqu’à l’entrée de la vallée Noire. C’est beaucoup moins pauvre et moins laid que la Sologne, surtout aujourd’hui que presque tous les abords de la route sont cultivés. D’ailleurs le terrain a quelque mouvement, et derrière les grandes nappes de bruyère on retrouve presque partout les horizons bleus des terres fertiles au centre desquelles s’étend ce petit désert. Le voisinage de ces terres combat l’insalubrité des landes, et si la végétation et le bétail y sont plus pâles et plus maigres que dans notre vallée, du moins ne sont-ils pas mourants comme dans les pays stériles d’une grande étendue. Ce désert, car il est à peine semé de quelques fermes et de quelques chaumières aujourd’hui, et à l’époque de mon récit il n’en comptait pas une seule, est appelé dans le pays la Brande. Vers l’extrémité qui regarde Châteauroux est une bourgade qu’on appelle Ardentes. Est-ce à cause des forges qui y existaient déjà du temps des Romains ? et les landes environnantes étaient-elles alors couvertes de forêts qu’on aurait peu à peu brûlées pour la consommation de ces forges ? Ces deux noms le feraient croire. À moins encore qu’un vaste incendie n’ait dévoré jadis et les bois et la bourgade.

Quoi qu’il en soit, la Brande était encore, au temps dont je parle, un cloaque impraticable et un sol complètement abandonné. Il n’y avait point de route tracée, ou plutôt il y en avait cent, chaque charrette ou patache essayant de se frayer une voie plus sûre et plus facile que les autres dans la saison des pluies. Il y en avait bien une qui s’appelait la route ; mais, outre que c’était la plus gâtée, elle n’était pas la plus facile à suivre au milieu de toutes celles qui la croisaient. On s’y perdait continuellement, c’est ce qui nous arriva.

Arrivés à Châteauroux, où cessait à cette époque toute espèce de diligences, nous déjeunâmes chez M. Duboisdoin, un vieux et excellent ami de ma grand’mère, qui avait été employé au service de la recette générale par mon grand-père M. Dupin et qui avait conservé pour nous un vif attachement. C’était un aimable et heureux petit vieillard, sec, robuste et enjoué. Il a eu une longévité extraordinaire sans infirmités. À quatre-vingt-deux ans il venait en été de Châteauroux à Nohant à pied, c’est-à-dire qu’il faisait ainsi neuf lieues pour nous voir, son habit au bout de sa canne placée sur son épaule, comme un jeune compagnon du tour de France. Il sautait les fossés, il courait, il dansait, il bêchait, il travaillait tout seul son jardin, qui était admirable de fleurs et de fruits. Il nous fit une réception charmante, nous retint longtemps à table, nous promena dans son enclos, où il ne nous fit grâce ni d’une violette ni d’un abricotier en fleur, si bien que le jour tombait lorsque nous montâmes dans une patache de louage, conduite par un gamin de douze ou treize ans, et traînée par une pauvre haridelle très efflanquée.

Je crois bien que notre automédon n’avait jamais traversé la Brande, car lorsqu’il se trouva à la nuit close dans ce labyrinthe de chemins tourmentés, de flaques d’eau et de fougères immenses, le désespoir le prit, et, abandonnant son cheval à son propre instinct, il nous promena au hasard pendant cinq heures dans le désert.

Je disais tout à l’heure qu’il n’y avait alors aucune habitation dans la Brande. Je me trompais, il y en avait une, et c’était le point de concours qu’il s’agissait de trouver dans la perspective, pour se diriger ensuite sur la vallée Noire avec quelque chance de succès. On appelait cette maisonnette la maison du Jardinier, parce qu’elle était occupée par un ancien jardinier du Magnier, romantique château situé à une lieue de là, à la lisière de la Brande et de la vallée Noire, mais dans une autre direction que celle de Nohant.

Or, la nuit était sombre, et nous avions beau chercher cette introuvable maison du Jardinier, nous n’en approchions pas ; ma mère avait une peur affreuse que nous ne fussions tombés dans la direction et dans le voisinage des bois de Saint-Aoust, qu’elle redoutait fort, parce que, dans sa pensée, l’idée des voleurs était infailliblement associée à celle des bois, n’eussent-ils eu qu’un arpent d’étendue.

Le danger n’était pas là. Outre qu’il n’y a jamais eu de brigands dans notre pays, le peu de voyageurs qui fréquentaient alors les chemins perdus de la Brande ne leur aurait pas promis une riche existence. Le véritable danger était de verser et de rester dans quelque trou. Heureusement celui que nous rencontrâmes vers le minuit était à sec ; il était profond et nous échouâmes dans le sable si complètement, que rien ne put décider le cheval à nous en tirer. Il fallut y renoncer ; alors le gamin dételant sa bête, montant dessus et jouant des talons, nous souhaita une bonne nuit, et sans s’inquiéter davantage des remontrances de ma mère et des menaces énergiques de Rose, disparut et se perdit dans la nuit ténébreuse.

Nous voilà donc en pleine lande et à la belle étoile, ma mère consternée, Rose jurant après le gamin, et moi pleurant à cause de l’inquiétude et de la contrariété que ma mère éprouvait, ce qui mettait mon âme en détresse.

J’avais peur aussi, et ce n’était ni de la nuit, ni des voleurs, ni de la solitude. J’étais épouvantée par le chant des grenouilles qui habitent encore aujourd’hui par myriades les marécages de ces landes. En de certaines nuits de printemps et d’automne, elles poussent de concert une telle clameur sur toute l’étendue de ce désert, que l’on ne s’entend point parler, et que cela ajoute à la difficulté de s’appeler et de se retrouver, si, en s’égarant, on se sépare de ses compagnons de route. Cet immense croassement me portait sur les nerfs et remplissait mon imagination d’alarmes inexplicables. En vain Rose se moquait de moi et m’expliquait que c’était un chant de grenouilles, je n’en croyais rien ; je rêvais d’esprits malfaisants, de fadets et de gnomes irrités contre nous, qui troublions la solitude de leur empire.

Enfin Rose ayant jeté des pierres dans toutes les eaux et dans toutes les herbes environnantes pour faire taire ces symphonistes inexorables, réussit à causer avec ma mère et à la tranquilliser sur les suites de notre aventure. On me coucha au fond de la patache, où je ne tardai pas à m’endormir ; ma mère n’essaya pas d’en faire autant, mais elle devisait assez gaiement avec Rose, lorsque, vers les deux heures du matin, je fus éveillée par une alerte. Un globe de feu paraissait à l’horizon. D’abord Rose prétendit que c’était la lune qui se levait, mais ma mère pensait que c’était un météore et croyait voir qu’il se dirigeait rapidement sur nous.

Au bout de quelques instants on reconnut que c’était une sorte de fanal qui venait effectivement de notre côté, non sans faire beaucoup de zigzags et témoigner de l’incertitude d’une recherche. Enfin on distingua des bruits de voix et le pas des chevaux. Ma mère voulut encore se persuader que c’étaient des voleurs et que nous devions fuir et nous cacher dans les broussailles pendant qu’ils pilleraient la patache ; mais Rose lui démontra que c’était au contraire des gens charitables qui venaient à notre secours, et elle courut au-devant d’eux pour s’en assurer.

En effet, c’était le bon jardinier de la Brande qui, comme un pilote habitué à de fréquents sauvetages, arrivait avec ses fils, ses chevaux, et la chandelle de résine entourée d’un grand papier huilé et lié au bout d’une perche, sorte de phare qui avertissait de loin les naufragés de la Brande. Notre gamin n’avait pas été aussi égoïste et aussi maladroit que nous l’avions pensé. Il avait réussi à trouver la maison de refuge et il revenait avec les hôtes pour les aider à nous retrouver aussi. En un instant ils remirent la patache sur pied, ils y attachèrent deux forts chevaux de labour, les premiers défricheurs peut-être qui aient enfoncé le soc de la charrue dans la Brande, et ils nous amenèrent chez eux, où la mère de famille nous attendait et nous avait préparé un souper rustique, un bon feu et des lits. Ce fut une fête pour nous de manger et de dormir dans cette chaumière où ronflaient d’autres enfants que notre arrivée ne dérangea pas le moins du monde. Les gros draps bien blancs, les baldaquins de serge jaune, le chant des coqs, la gaieté du feu de bruyère sèche, et surtout l’hospitalité du paysan, nous charmèrent, et le soleil était déjà haut quand nous repartîmes pour Nohant dans la patache avec un cheval de renfort et un guide.

Ce n’était pas un secours inutile, car le reste du voyage, jusqu’à l’entrée de la vallée Noire (deux lieues à parcourir), nous prit trois grandes heures, à cause des innombrables détours qu’il fallait faire pour ne point rencontrer les fondrières ; enfin il était midi quand nous arrivâmes à Nohant, et nous étions partis de Châteauroux la veille au coucher du soleil. Aujourd’hui nous faisons cette promenade avec un bon cheval, sur une route magnifique, en deux heures.

Cette portion de l’année 1811 passée à Nohant fut, je crois, une des rares époques de ma vie où je connus le bonheur complet. J’avais été heureuse comme cela rue Grange-Batelière, quoique je n’eusse ni grands appartements ni grands jardins. Madrid avait été pour moi une campagne émouvante et pénible ; l’état maladif que j’en avais rapporté, la catastrophe survenue dans ma famille par la mort de mon père, puis cette lutte entre mes deux mères, qui avait commencé à me révéler l’effroi et la tristesse, c’était déjà un apprentissage du malheur et de la souffrance. Mais le printemps et l’été de 1811 furent sans nuages, et la preuve, c’est que cette année-là ne m’a laissé aucun souvenir particulier. Je sais qu’Ursule la passa avec moi, que ma mère eut moins de migraines que précédemment, et que, s’il y eut de la mésintelligence entre elle et ma bonne maman, cela fut si bien caché que j’oubliai qu’il pouvait y en avoir et qu’il y en avait eu. Il est probable que ce fut aussi le moment de leur vie où elles s’entendirent le mieux, car ma mère n’était pas femme à cacher ses impressions. Cela était au-dessus de ses forces, et quand elle était irritée, la présence même de ses enfants ne pouvait l’engager à se contenir.

Il y eut aussi dans la maison un peu plus de gaieté qu’auparavant. Le temps n’endort pas les grandes douleurs, mais il les assoupit. Presque tous les jours pourtant je voyais l’une ou l’autre de mes deux mères pleurer à la dérobée, mais leurs larmes mêmes prouvaient qu’elles ne pensaient plus à toute heure, à tout instant, à l’objet de leurs regrets. Les douleurs, dans leur plus grande intensité, n’ont pas de crises : elles agissent dans une crise permanente pour ainsi dire.

Madame de la Marlière vint passer un mois ou deux chez nous. Elle était fort amusante avec Deschartres, qu’elle appelait petit père et qu’elle taquinait du matin au soir. Elle n’avait pas, à coup sûr, autant d’esprit que ma mère, mais il n’y avait jamais de bile dans ses plaisanteries. Elle avait de l’amitié pour Deschartres sans être hostile à ma mère, à qui elle donnait même toujours raison. Cette vieille femme légère était bonne, facile à vivre, impatientante seulement par son caquet, son bruit, son mouvement, ses éclats de rire retentissants, ses bons mots un peu répétés et le peu de suite de ses propos comme de ses idées. Elle était d’une ignorance fabuleuse, malgré le brillant et le mordant de son caquet. C’était elle qui disait une épître à l’âme au lieu d’un épithalame, et Mistouflé pour Méphistophélès. Mais on pouvait se moquer d’elle sans la fâcher ; elle riait aux éclats de ses bévues, et c’était d’aussi bon cœur que quand elle riait de celles des autres.

Les petits jardins, les grottes, les bancs de gazon, les cascades allèrent leur train pendant toute la belle saison. Le parterre du vieux poirier, qui marquait à notre insu la sépulture de mon petit frère, reçut de notables améliorations. Un tonneau plein d’eau fut placé à côté, afin que nous pussions nous livrer aux travaux de l’arrosage. Un jour je tombai la tête la première dans le tonneau, et je m’y serais noyée si Ursule ne fût venue à mon secours.

Nous avions chacune notre petit jardin dans le jardin de ma mère, qui était lui-même si petit qu’il aurait bien dû nous suffire ; mais un certain esprit de propriété est tellement inné dans l’être humain qu’il faut à l’enfant quatre pieds carrés de terre pour qu’il aime réellement cette terre cultivée par lui, et dont l’étendue est proportionnée à ses forces. Cela m’a toujours fait penser que, quelque communiste qu’on pût être, on devait toujours reconnaître une propriété individuelle. Qu’on la restreigne ou qu’on l’étende dans une certaine mesure, qu’on la définisse d’une manière ou d’une autre, selon le génie ou les nécessités des temps, il n’en est pas moins certain que la terre que l’homme cultive lui-même lui est aussi personnelle que son vêtement. Sa chambre ou sa maison est encore un vêtement, son jardin ou son champ est le vêtement de sa maison, et ce qu’il y a de remarquable, c’est que cette observation des instincts naturels qui constate le besoin de la propriété dans l’homme semble exclure le besoin d’une grande étendue de propriété. Plus la propriété est petite, plus il s’y attache, mieux il la soigne, plus elle lui devient chère. Un noble vénitien ne tient certainement pas à son palais autant qu’un paysan du Berry à sa chaumière, et le capitaliste qui possède plusieurs lieues carrées en retire infiniment moins de jouissances que l’artisan qui cultive une giroflée dans sa mansarde. Un avocat de mes amis disait un jour en riant à un riche client qui lui parlait à satiété de ses domaines : « Des terres ? Vous croyez qu’il n’y a que vous pour avoir des terres ! j’en ai aussi, moi, sur ma fenêtre, dans des pots à fleurs ; et elles me donnent plus de plaisirs et moins de soucis que les vôtres. » Depuis, cet ami a fait un gros héritage ; il a eu des terres, des bois, des fermes, et des soucis par conséquent.

En abordant l’idée communiste, qui a beaucoup de grandeur parce qu’elle a beaucoup de vérité, il faudrait donc commencer par distinguer ce qui est essentiel à l’existence complète de l’individu de ce qui est essentiellement collectif, dans sa liberté, dans son travail. Voilà pourquoi le communisme absolu, qui est la notion élémentaire, par conséquent grossière et excessive, de l’égalité vraie, est une chimère ou une injustice.

Mais je ne pensais guère à tout cela il y a trente-sept ans[37] ! Trente-sept ans ! Quelles transformations s’opèrent dans les idées humaines pendant ce court espace, et combien les changements sont plus frappants et plus rapides à proportion dans les masses que chez les individus ! Je ne sais pas s’il existait un communiste il y a trente-sept ans. Cette idée, aussi vieille que le monde, n’avait pas pris un nom particulier, et c’est peut-être un tort qu’elle en ait pris un de nos jours, car ce nom n’exprime pas complètement ce que devrait être l’idée.

On n’en était pas alors à discuter sur de semblables matières. C’était la dernière, la plus brillante phase du règne de l’individualité. Napoléon était dans toute sa gloire, dans toute sa puissance, dans toute la plénitude de son influence sur le monde. Le flambeau du génie allait décroître. Il jetait sa plus vive lueur, sa clarté la plus éblouissante sur la France ivre et prosternée. Des exploits grandioses avaient conquis une paix opulente, glorieuse, mais fictive ; car le volcan grondait sourdement dans toute l’Europe, et les traités de l’empereur ne servaient qu’à donner le temps aux anciennes monarchies de rassembler des hommes et des canons. Sa grandeur cachait son vice originel, cette profonde vanité aristocratique du parvenu qui lui fit commettre toutes ses fautes et rendit de plus en plus inutile au salut de la France la beauté du génie et du caractère de l’homme en qui la France se personnifiait. Oui, c’était un admirable caractère d’homme, puisque la vanité même, le plus mesquin, le plus pleutre des travers, n’avait pu altérer en lui la loyauté, la confiance, la magnanimité naturelles. Hypocrite dans les petites choses, il était naïf dans les grandes. Orgueilleux dans les détails, exigeant sur des misères d’étiquette, et follement fier du chemin que lui avait fait faire la Fortune, il ne connaissait pas son propre mérite, sa vraie grandeur. Il était modeste à l’égard de son vrai génie.

Toutes les fautes qui ont précipité sa chute, comme homme de guerre et comme homme d’État, sont venues d’une trop grande confiance dans le talent ou dans la probité des autres. Il ne méprisait pas l’espèce humaine, comme on l’a dit, pour n’estimer que lui-même : c’est là un propos de courtisan dépité, ou d’ambitieux secondaire jaloux de sa supériorité. Il s’est confié toute sa vie à des traîtres. Toute sa vie il a compté sur la foi des traités, sur la reconnaissance de ses obligés, sur le patriotisme de ses créatures. Toute sa vie il a été joué ou trahi.

Son mariage avec Marie-Louise était une mauvaise action et devait lui porter malheur. Les gens les plus simples et les plus tolérants sur la loi du divorce, ceux même qui aimaient le plus l’empereur disaient tout bas, je m’en souviens bien : « C’est un mariage d’intérêt, on ne répudie pas une femme qu’on aime et dont on est aimé. »

Il n’y aura, en effet, jamais de loi qui sanctionne moralement une séparation pleurée de part et d’autre et qui s’accomplit seulement en vue d’un intérêt matériel. Mais, tout en blâmant l’empereur, on l’aimait encore parmi le peuple. Les grands commençaient à le trahir, et jamais ils ne l’avaient tant adulé. Le beau monde était en fête. La naissance d’un enfant roi (car ce n’eût pas été assez pour l’orgueil du soldat de fortune que de lui donner le titre de Dauphin de France) avait jeté la petite bourgeoisie, les soldats, les ouvriers et les paysans dans l’ivresse. Il n’y avait pas une maison, riche ou pauvre, palais ou cabane, où le portrait du marmot impérial ne fût inauguré avec une vénération feinte ou sincère. Mais les masses étaient sincères, elles le sont toujours. L’empereur se promenait à pied, sans escorte, au milieu de la foule. La garnison de Paris était de douze cents hommes.

Pourtant la Russie armait, Bernadotte donnait le signal d’une immense et mystérieuse trahison. Les esprits un peu clairvoyants voyaient venir l’orage. La cherté des denrées frappées par le blocus continental effrayait et contrariait les petites gens. On payait le sucre six francs la livre, et au milieu de l’opulence apparente de la nation, on manquait de choses fort nécessaires à la vie. Nos fabriques n’avaient pas encore atteint le degré de perfectionnement nécessaire à cet isolement de notre commerce. On souffrait d’un certain malaise matériel, et quand on était las de s’en prendre à l’Angleterre, on s’en prenait au chef de la nation, sans amertume, il est vrai, mais avec tristesse.

Ma grand’mère n’avait point d’enthousiasme pour l’empereur. Mon père n’en avait pas eu beaucoup non plus, comme on l’a vu dans ses lettres. Pourtant, dans les dernières années de sa vie, il avait pris de l’affection pour lui. Il disait souvent à ma mère : « J’ai beaucoup à me plaindre de lui, non pas parce qu’il ne m’a pas placé d’emblée aux premiers rangs ; il avait bien autre chose en tête, et il n’a pas manqué de gens plus heureux, plus habiles et plus hardis à demander que moi ; mais je me plains de lui parce qu’il aime les courtisans et que ce n’est pas digne d’un homme de sa taille. Pourtant, malgré ses torts envers la Révolution et envers lui-même, je l’aime. Il y a en lui quelque chose, je ne sais quoi, son génie à part, qui me force à être ému quand mon regard rencontre le sien. Il ne me fait pas peur du tout, et c’est à cela que je sens qu’il vaut mieux que les airs qu’il se donne. »

Ma grand’mère ne partageait pas cette sympathie secrète qui avait gagné mon père, et qui, jointe à la loyauté de son âme, à la chaleur de son patriotisme, l’eût certainement empêché, je ne dis pas seulement de trahir l’empereur, mais même de se rallier après coup au service des Bourbons. Il fallait que cela fût bien certain d’après son caractère, puisque après la campagne de France, ma grand’mère, toute royaliste qu’elle était devenue, disait en soupirant : « Ah ! si mon pauvre Maurice avait vécu, il ne m’en faudrait pas moins le pleurer à présent ! Il se serait fait tuer à Waterloo ou sous les murs de Paris, ou bien il se serait brûlé la cervelle en voyant entrer les Cosaques. » Et ma mère disait la même chose de son côté.

Pourtant ma grand’mère redoutait l’empereur plus qu’elle ne l’aimait. À ses yeux c’était un ambitieux sans repos, un tueur d’hommes, un despote par caractère encore plus que par nécessité. Les plaintes, les critiques, les calomnies, les révélations fausses ou vraies ne remplissaient pas alors les colonnes des journaux. La presse était non pas seulement muselée, mais avilie. Elle n’était pas forcée seulement de se taire, elle était jalouse de s’humilier et d’aduler la puissance. Cette absence de polémique donnait aux conversations et aux préoccupations des particuliers un caractère de partialité et de commérage extraordinaire. La louange officielle a fait plus de mal à Napoléon que ne lui en eussent fait vingt journaux hostiles. On était las de ces dithyrambes ampoulés, de ces bulletins emphatiques, de la servilité des fonctionnaires et de la morgue mystérieuse des courtisans. On s’en vengeait en rabaissant l’idole dans l’impunité des causeries intimes, et les salons récalcitrants étaient des officines de délations, de propos d’antichambre, de petites calomnies, de petites anecdotes qui devaient plus tard rendre la vie à la presse, sous la Restauration. Quelle vie ! Mieux eût valu rester morte que de ressusciter ainsi, en s’acharnant sur le cadavre de l’Empire vaincu et profané.

La chambre à coucher de ma grand’mère (car, je l’ai dit, elle ne tenait pas salon, et sa société avait un caractère d’intimité solennelle) fût devenue une de ces officines si, par son esprit et son grand sens, la maîtresse du logis n’eût fait de temps en temps ouvertement la part du vrai et du faux dans les nouvelles que chacun ou plutôt chacune y apportait ; car c’était une société de femmes plutôt que d’hommes, et, au reste, il y avait peu de différence morale entre les deux sexes, les hommes y faisant l’office de vieilles bavardes. Chaque jour on nous apportait quelque méchant bon mot de M. de Talleyrand contre son maître, ou quelque cancan de coulisses. Tantôt l’empereur avait battu l’impératrice, tantôt il avait arraché la barbe du saint-père. Et puis il avait peur, il était toujours plastronné. Il fallait bien dire cela pour se venger de ce que personne ne songeait plus à l’assassiner, si ce n’est quelque intrépide et fanatique enfant de la Germanie, comme Stabs ou la Sahla. Un autre jour, il était fou, il avait craché au visage de M. Cambacérès. Et puis son fils, arraché par le forceps au sein maternel, était mort en voyant la lumière, et le petit roi de Rome était l’enfant d’un boulanger de Paris. Ou bien, le forceps ayant déprimé son cerveau, il était infailliblement crétin, et l’on se frottait les mains, comme si, en rétablissant l’hérédité au profil d’un soldat de fortune, la France devait être punie par la Providence de n’avoir pas su conserver ses crétins légitimes.

Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’au milieu de tous ces déchaînements sournois contre l’empereur, il n’y avait pas un regret, pas un souvenir, pas un vœu pour les Bourbons exilés. J’écoutais avec stupeur tous ces propos ; jamais je n’entendis prononcer le nom des prétendants inconnus qui trônaient à huis clos on ne savait où, et quand ces noms frappèrent mes oreilles en 1814, ce fut pour la première fois de ma vie.

Ces commérages ne nous suivaient pas à Nohant, si ce n’est dans quelques lettres que ma grand’mère recevait de ses nobles amies. Elle les lisait tout haut à ma mère, qui haussait les épaules, et à Deschartres, qui les prenait pour paroles d’Évangile, car l’empereur était sa bête noire et il le tenait fort sérieusement pour un cuistre.

Ma mère était comme le peuple, elle admirait et adorait l’empereur à cette époque. Moi, j’étais comme ma mère et comme le peuple. Ce qu’il ne faut jamais oublier ni méconnaître, c’est que les cœurs naïvement attachés à cet homme furent ceux qu’aucune reconnaissance personnelle et aucun intérêt matériel ne lièrent à ses désastres ou à sa fortune. Sauf de bien rares exceptions, tous ceux qu’il avait comblés furent ingrats. Tous ceux qui ne songèrent jamais à rien lui demander lui tinrent compte de la grandeur de la France.

Je crois que ce fut cette année-là ou la suivante qu’Hippolyte fit sa première communion. Notre paroisse étant supprimée, c’est à Saint-Chartier que se font les dévotions de Nohant. Mon frère fut habillé de neuf ce jour-là. Il eut des culottes courtes, des bas blancs et un habit-veste en drap vert billard. Il était si enfant que cette toilette lui tournait la tête, et que s’il réussit à se tenir sage pendant quelques jours, ce fut dans la crainte, en manquant sa première communion, de ne pas endosser ce costume splendide qu’on lui préparait.

C’était un excellent homme que le vieux curé de Saint-Chartier, mais dépourvu de tout idéal religieux. Quoiqu’il eût un de devant son nom, je crois qu’il était paysan de naissance, ou bien, à force de vivre avec les paysans, il avait pris leurs façons et leur langage, à tel point qu’il pouvait les prêcher sans qu’ils perdissent un mot de son sermon ; ce qui eût été un bien si ses sermons eussent été un peu plus évangéliques ; mais il n’entretenait ses fidèles que d’affaires de ménage, et c’était avec un abandon plein de bonhomie qu’il leur disait en chaire : « Mes chers amis, voilà que je reçois un mandement de l’archevêque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en parle bien à son aise ! Il a un beau carrosse pour porter Sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner du mal à sa place ; mais moi, me voilà vieux, et ce n’est pas une petite besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous n’entendent ni à hue ni à dia. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou sortir de l’église, et j’ai beau me mettre en colère, jurer après vous, vous ne m’écoutez point, et vous vous comportez comme des veaux dans une étable. Il faut que je sois à tout dans ma paroisse et dans mon église. C’est moi qui suis obligé de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent à rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins sont gâtés, et si Monseigneur était obligé de patauger comme nous deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand de cérémonies. Ma foi, je n’ai pas envie de me déranger pour celle-là, et, si vous m’en croyez, vous resterez chacun chez vous…

Oui-da, j’entends le père un tel qui me blâme, et voilà ma servante qui ne m’approuve point. Écoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent… se promener. Vous en ferez ce que vous voudrez ; mais, quant à moi, je ne compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour de l’église. C’est bien suffisant. Allons, allons, c’est entendu. Finissons cette messe, qui n’a duré que trop longtemps. »

J’ai entendu de mes deux oreilles plus de deux cents sermons dont celui-là est un spécimen très atténué, et dont les formes sont restées proverbiales dans nos paroisses, particulièrement la formule de la fin, qui était comme l’Amen de toutes ses prédications et admonestations paternelles.

Il y avait à Saint-Chartier une vieille dame d’un embonpoint prodigieux, dont l’époux était maire ou adjoint de la commune. Elle avait eu une vie orageuse avant la Révolution ; novice, elle avait sauté par-dessus les murs du monastère pour suivre à l’armée un garde-française ou un Suisse. Je ne sais par quelle suite d’aventures étranges elle était venue asseoir ses derniers beaux jours dans le banc des marguilliers de notre paroisse, où elle avait apporté beaucoup plus des manières du régiment que de celles du cloître. Aussi la messe était-elle interrompue à chaque instant par ses bâillements affectés et par ses apostrophes énergiques à M. le curé. « Quelle diable de messe, disait-elle tout haut, ce gredin-là n’en finira pas ! — Allez au diable, disait le curé à demi-voix en se retournant pour bénir l’auditoire : Dominus vobiscum. »

Ces dialogues jetés à travers la messe et dans un style si accentué que je ne puis en donner qu’une très faible traduction, troublaient à peine la gravité de l’auditoire rustique, et comme ce furent les premières messes auxquelles j’assistai, il me fallut quelque temps pour comprendre que c’étaient des cérémonies religieuses. La première fois que j’en revins, ma grand’mère me demandant ce que j’avais vu : « J’ai vu, lui dis-je, le curé qui déjeunait tout debout devant une grande table et qui de temps en temps se retournait pour nous dire des sottises. »

Le jour où Hippolyte fit sa première communion, le curé l’avait invité à déjeuner après la messe. Comme ce gros garçon n’était pas très ferré sur son catéchisme, ma grand’mère, qui désirait que la première communion fût, comme elle le disait, une affaire bâclée, avait prié le curé d’user d’un peu d’indulgence, alléguant le peu de mémoire de l’enfant. M. le curé avait été indulgent en effet, et Hippolyte fut chargé de lui porter un petit cadeau, c’était douze bouteilles de vin muscat. On se mit à table et on déboucha la première bouteille. « Ma foi, fit le bon curé, voilà un petit vin blanc qui se laisse boire et qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du cru ; c’est doux, c’est gentil, ça ne peut pas faire de mal. Buvez, mon garçon, mettez-vous là. Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons la seconde bouteille quand la première sera finie. » La servante et le sacristain prirent place, et trouvèrent le vin fort gentil en effet. Hippolyte ne se méfiait de rien, n’en ayant jamais eu à discrétion. Les convives le trouvèrent un peu chaud à la seconde bouteille, mais, après essai, ils déclarèrent qu’il ne portait pas l’eau. On passa au troisième et au quatrième feuillet du Bréviaire, comme disait le curé, c’est-à-dire aux autres bouteilles du panier, et insensiblement le communiant, le curé, la servante et le sacristain se trouvèrent si gais, puis si graves, puis si préoccupés, qu’on se sépara sans trop savoir comment. Hippolyte revint seul par les prés, car depuis longtemps tous les paroissiens venus à la messe étaient rentrés chez eux. Chemin faisant, il se sentit la tête si lourde qu’il croyait voir danser les buissons. Il prit le parti de se coucher sous un arbre et d’y faire un bon somme. Après quoi ses idées s’étant un peu éclaircies, il put revenir à la maison, où il nous édifia tous par sa gravité et sa sobriété le reste de la journée.

La servante du curé était une toute petite femme, propre, active, dévouée, tracassière et acariâtre, ce dernier défaut étant souvent comme un complément inévitable des qualités dont il est peut-être l’excès. Elle avait sauvé la vie et la bourse de son maître pendant la Révolution. Elle l’avait caché, elle avait nié sa présence avec beaucoup de hardiesse et de sang-froid au temps de la persécution. Cela ne s’était point passé dans notre vallée Noire, où les prêtres ni les seigneurs n’ont jamais été menacés sérieusement ni maltraités en aucune façon. Depuis ce temps, Manette gouvernait despotiquement son maître et le faisait marcher comme un petit garçon. Ils sont morts à peu d’intervalle l’un de l’autre, dans un âge très avancé, et, malgré leurs querelles et le peu d’idéal de leur vie, le temps, qui ennoblit tout, avait donné à leur affection mutuelle un caractère touchant. Manette voulait toujours que son maître fût exclusivement soigné et servi par elle ; mais elle n’en avait plus la force, et lorsqu’il était malade, quand elle l’avait bien veillé et médicamenté, elle tombait malade à son tour. Alors le curé prenait une autre servante pour que la vieille pût se reposer et se soigner. Mais à peine était-elle debout, qu’elle était furieuse de voir une étrangère dans la maison. Elle n’avait pas de repos qu’elle ne l’eût fait renvoyer.

Puis elle allait perdant de nouveau ses forces. Elle se plaignait alors d’avoir trop d’ouvrage et de n’être point secondée. Et vite le curé de reprendre une aide, qu’il fallait renvoyer de même au bout de huit jours. C’était une criaillerie perpétuelle, et le curé s’en plaignait à moi, car j’avais trente et quelques années qu’il vivait encore. « Hélas ! disait-il, elle me rend très malheureux, mais que voulez-vous ! il y a cinquante-sept ans que nous sommes ensemble, elle m’a sauvé la vie, elle m’aime comme son fils. Il faut bien que celui qui survivra ferme les yeux de celui qui partira le premier. Elle me gronde sans cesse, elle se plaint de moi comme si j’étais un ingrat ; je tâche de lui prouver qu’elle est injuste, mais elle est si sourde qu’elle n’entend pas la grosse cloche ! » Et en disant cela le vieux curé ne se doutait pas qu’il était sourd lui-même à ne pas entendre le canon.

Il n’était pas très aimé de ses paroissiens, et je pense qu’il y avait bien au moins autant de leur faute que de la sienne ; car, quoi qu’on dise des touchantes relations qui existent dans les campagnes entre curés et paysans, rien n’est si rare, du moins depuis la Révolution, que de voir les uns et les autres se rendre justice et se témoigner de l’indulgence. Le paysan exige du curé trop de perfection chrétienne, le curé ne pardonne pas assez au paysan son exigence et les défauts de son éducation morale, qui sont un peu l’œuvre du catholicisme, venu en aide au despotisme pour le tenir dans l’ignorance et la crainte.

Quoiqu’il en soit, notre curé avait de bonnes qualités. Il était d’une franchise et d’une indépendance de caractère qui ne se rencontrent plus guère dans la hiérarchie ecclésiastique. Il ne se mêlait point de politique, il ne cherchait point à exercer de l’influence pour plaire à tel personnage ou pour se préserver des rancunes de tel autre ; car il était courageux, audacieux même par nature. Il aimait la guerre de passion et se plaisait au récit des grandes campagnes de nos soldats, disant que s’il n’était pas prêtre il voudrait être militaire. Certes, il tenait bien un peu de l’un et de l’autre, car il jurait comme un dragon et buvait comme un templier. « Je ne suis point un cagot, moi, disait-il, sous la Restauration. Je ne suis pas un de ces hypocrites qui ont changé de manières depuis que le gouvernement nous protège ; je suis le même qu’auparavant et n’exige pas que mes paroissiens me saluent plus bas ni qu’ils se privent du cabaret et de la danse, comme si ce qui était permis hier ne devait plus l’être aujourd’hui. Je suis mauvaise tête, et je n’ai pas besoin de nouvelles lois pour me détendre ; si quelqu’un me cherche noise, je suis bon pour lui répondre et j’aime mieux lui montrer mon poing que de le menacer des gendarmes et du procureur du roi. Je suis un vieux de la vieille roche, et je ne crois pas qu’avec leur loi contre le sacrilège ils aient réussi à faire aimer la religion. Je ne tracasse personne et ne me laisse guère tracasser non plus. Je n’aime pas l’eau dans le vin et ne force personne à en mettre. Si l’archevêque n’est pas content, qu’il le dise, je lui répondrai, moi ! Je lui montrerai qu’on ne fait pas marcher un homme de mon âge comme un petit séminariste, et s’il m’ôte ma paroisse, je n’irai pas dans une autre. Je me retirerai chez moi ; j’ai huit ou dix mille francs de placés, c’est assez pour ce qui me reste de temps à vivre, et je me moquerai bien de tous les archevêques du monde. »

En effet, l’archevêque étant venu donner la confirmation à Saint-Chartier, et déjeunant chez le curé avec tout son état-major, monseigneur voulut plaisanter son hôte, qui ne se laissa pas faire. « Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, lui dit-il, c’est un bel âge ! — Oui-da, monseigneur, répliqua le curé, qui ne se faisait pas faute de quelques liaisons hasardées dans le discours, vous avez beau z’être archevêque, vous n’y viendrez peut-être point ! » – L’observation du prélat voulait dire au fond : « Vous voilà si vieux que vous devez radoter, et il serait temps de céder la place à un plus jeune. » Et la réplique signifiait : « Je ne la céderai point que vous ne m’en chassiez, et nous verrons si vous oserez faire cette injure à mes cheveux blancs. »

À ce même déjeuner, vers le dessert, comme l’archevêque devait venir dîner chez moi, le curé, apostrophant mon frère, qui était à côté de lui, et croyant lui parler tout bas, lui cria en vrai sourd qu’il était : « Ah ça, emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me font une dépense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus dessous. J’en ai prou, et grandement plus qu’il ne faut pour savoir qu’ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi. » Ce discours, tenu à haute voix au milieu d’un silence dont le bon curé ne se doutait pas, mit Hippolyte dans un grand embarras ; mais, voyant que l’archevêque et le grand vicaire en riaient aux éclats, il prit le parti de rire aussi, et on quitta la table à la grande satisfaction de l’amphitryon et de Manette, qui, croyant cacher leurs pensées, les disaient tout haut à la barbe de leurs illustres hôtes.

Vers la fin de sa vie, notre curé eut une émotion qui dut la hâter. Il avait la manie de cacher son argent, comme beaucoup de vieillards qui n’osent le placer et qui se créent un tourment avec les économies destinées à faire la sécurité de leurs vieux jours. Il avait mis les siennes dans son grenier. Un voisin, qu’il avait pourtant, dit-on, comblé de bienfaits, se laissa tenter, grimpa la nuit par les toits, pénétra par une lucarne et s’empara du trésor de M. l’abbé. Quand celui-ci vit ses écus dénichés, il eut tant de colère et de chagrin qu’il faillit devenir fou. Il était au lit, il avait presque le délire quand le procureur du roi vint, sur sa requête, prendre des informations et recevoir sa plainte. Ce qui ajoutait à la douleur et à l’indignation du vieillard, c’est qu’il avait deviné l’auteur du délit ; mais, au moment de le désigner aux poursuites de la justice, il fut pris de compassion pour cet homme qu’il avait aimé, et peut-être aussi d’un remords de chrétien pour cet amour de l’argent qui l’avait trop dominé. « Faites votre besogne, dit-il au magistrat qui l’interrogeait : j’ai été volé, c’est vrai, mais si j’ai des soupçons, je n’en dois compte qu’au bon Dieu, et il ne m’appartient pas de punir le coupable. » On le pressa vainement. « Je n’ai rien à vous dire, fit-il en tournant le dos avec humeur. Je pourrais me tromper, c’est à vous autres magistrats de prendre cela sur votre conscience, c’est votre état et non le mien. »

La nuit suivante, l’argent fut reporté dans le grenier, et Manette, en furetant avec désespoir, le retrouva dans la cachette d’où on l’avait soustrait. Le voleur, pris de repentir et touché de la générosité du curé, s’était exécuté à l’instant même. Le curé, pour faire cesser les investigations de la justice et les commentaires de la paroisse, donna à entendre qu’il avait rêvé la perte de son argent, ou que sa servante, pour le mieux cacher, l’avait changé de place et ne s’en était pas souvenue le lendemain, à cause de son grand âge qui lui avait fait perdre la mémoire. On raconta donc de diverses manières l’aventure du curé, et plusieurs versions courent encore à cet égard. Mais il m’a raconté lui-même ce que je raconte ici à son honneur, et même à l’honneur de son voleur, car le sentiment chrétien qui estime le repentir plus agréable à Dieu que la persévérance est un beau sentiment dont la justice humaine ne tient guère de compte.

Ce vieux curé avait beaucoup d’amitié pour moi. J’avais quelque chose comme trente-cinq ans qu’il disait encore de moi : « L’Aurore est une enfant que j’ai toujours aimée. » Et il écrivait à mon mari, supposant apparemment qu’il pouvait lui donner de l’ombrage : « Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j’aime tendrement votre femme. »

Le fait est qu’il agissait tout à fait paternellement avec moi. Pendant vingt ans, il n’a pas manqué un dimanche de venir dîner avec moi après vêpres. Quelquefois j’allais le chercher en me promenant. Un jour je me fis mal au pied en marchant, et je n’aurais su comment revenir, car dans ce temps-là il ne fallait pas parler de voitures dans les chemins de Saint-Chartier, si le curé ne m’eût offert de me prendre en croupe sur sa jument ; mais j’aurais mieux fait de prendre en croupe le curé, car il était si vieux alors, qu’il s’endormait au mouvement du cheval. Je rêvassais en regardant la campagne, lorsque je m’aperçus que la bête, après avoir progressivement ralenti son allure, s’était arrêtée pour brouter, et que le curé ronflait de tout son cœur.

Heureusement l’habitude l’avait rendu solide cavalier, même dans son sommeil ; je jouai du talon, et la jument, qui savait son chemin, nous conduisit à bon port, malgré qu’elle eût la bride sur le cou.

Après le dîner, où il mangeait et buvait copieusement, il se rendormait au coin du feu, et de ses ronflements faisait trembler les vitres. Puis il s’éveillait et me demandait un petit air de clavecin ou d’épinette ; il ne pouvait pas dire piano, l’expression lui semblant trop nouvelle. À mesure qu’il vieillissait, il n’entendait plus les basses. Les notes aiguës de l’instrument lui chatouillaient encore un peu le tympan. Un jour il me dit : « Je n’entends plus rien du tout. Allons ! me voilà vieux ! » Pauvre homme ! il y avait longtemps qu’il l’était. Et pourtant il montait encore à cheval à dix heures du soir, et s’en retournait en plein hiver à son presbytère sans vouloir être accompagné. Quelques heures avant de mourir, il dit au domestique que j’avais envoyé savoir de ses nouvelles : « Dites à l’Aurore qu’elle ne m’envoie plus rien, je n’ai plus besoin de rien ; et dites-lui aussi que je l’aime bien ainsi que ses enfants. »

Il me semble que la plus grande preuve d’attachement qu’on puisse revendiquer, c’est d’avoir occupé les dernières pensées d’un mourant. Peut-être aussi y a-t-il là quelque chose de prophétique qui doit inspirer de la confiance ou de l’effroi. Lorsque la supérieure de mon couvent mourut, de soixante pensionnaires qui l’intéressaient toutes à peu près également, elle ne songea qu’à moi, à qui pourtant elle n’avait jamais témoigné une sollicitude particulière. Pauvre Dupin, dit-elle à plusieurs reprises dans son agonie, je la plains bien de perdre sa grand’mère ! » Elle rêvait que c’était ma grand’mère qui était malade et mourante à sa place. Cela me laissa une grande inquiétude, et une sorte d’appréhension superstitieuse de quelque malheur imminent.

Ce fut vers l’âge de sept ans que je commençai à subir le préceptorat de Deschartres. Je fus assez longtemps sans avoir à m’en plaindre, car, autant il était rude et brutal avec Hippolyte, autant il fut calme et patient avec moi dans les premières années. C’est pour cela que je fis de rapides progrès avec lui, car il démontrait fort clairement et brièvement quand il était de sang-froid ; mais dès qu’il s’animait, il devenait diffus, embarrassé dans ses démonstrations, et la colère, le faisant bégayer, le rendait tout à fait inintelligible. Il maltraitait et rudoyait horriblement le pauvre Hippolyte, qui pourtant avait de la facilité et une mémoire excellente. Il ne voulait pas tenir compte du besoin d’activité d’une robuste nature que de trop longues leçons exaspéraient. J’avoue bien, malgré mon amitié pour mon frère, que c’était un enfant insupportable. Il ne songeait qu’à briser, à détruire, à taquiner, à jouer de mauvais tours à tout le monde.

Un jour il lançait des tisons enflammés dans la cheminée, sous prétexte de sacrifier aux dieux infernaux, et il mettait le feu à la maison. Un autre jour il mettait de la poudre dans une grosse bûche pour qu’elle fît explosion dans le foyer et lançât le pot-au-feu au milieu de la cuisine. Il appelait cela étudier la théorie des volcans. Et puis il attachait une casserole à la queue des chiens et se plaisait à leur fuite désordonnée et à leurs cris d’épouvante à travers le jardin. Il mettait des sabots aux chats, c’est-à-dire qu’il leur engluait les quatre pieds dans des coquilles de noix et qu’il les lançait ainsi sur la glace ou sur les parquets, pour les voir glisser, tomber et retomber cent fois avec des jurements épouvantables. D’autres fois, il disait être Calchas le grand prêtre des Grecs, et, sous prétexte de sacrifier Iphigénie sur la table de la cuisine, il prenait le couteau destiné à de moins illustres victimes, et s’évertuant à droite et à gauche, il blessait les autres ou lui-même.

Je prenais bien quelquefois un peu de part à ses méfaits, dans la mesure de mon tempérament, qui était moins fougueux. Un jour que nous avions vu tuer un cochon gras dans la basse-cour, Hippolyte s’imagina de traiter comme tels les concombres du jardin. Il leur introduisait une petite brochette de bois dans l’extrémité qui, selon lui, représentait le cou de l’animal ; puis, pressant du pied ces malheureux légumes, il en faisait sortir tout le jus. Ursule le recueillait dans un vieux pot à fleurs, pour faire le boudin, et j’allumais gravement un feu fictif à côté, pour faire griller le porc, c’est-à-dire le concombre, comme nous l’avions vu pratiquer au boucher. Ce jeu nous plut tellement que, passant d’un concombre à un autre, choisissant d’abord les plus gras, et finissant par les moins rebondis, nous dévastâmes lestement une couche, objet des sollicitudes du jardinier. Je laisse à penser quelle fut sa douleur quand il vit cette scène de carnage. Hippolyte, au milieu des cadavres, ressemblait à Ajax immolant dans son délire les troupeaux de l’armée des Grecs. Le jardinier porta plainte, et nous fûmes punis ; mais cela ne fit pas revivre les concombres, et on n’en mangea pas cette année-là.

Un autre de nos méchants plaisirs était de faire ce que les enfants de notre village appellent des trompe-chien. C’est un trou que l’on remplit de terre légère délayée dans de l’eau. On le recouvre avec de petits bâtons sur lesquels on place des ardoises et une légère couche de terre ou de feuilles sèches, et quand ce piège est établi au milieu d’un chemin ou d’une allée de jardin, on guette les passants et on se cache dans les buissons pour les voir s’embourber, en vociférant contre les gamins abominables qui s’inventent de pareils tours[38]. Pour peu que le trou soit profond, il y a de quoi se casser les jambes ; mais les nôtres n’offraient pas ce danger-là ayant une assez grande surface. L’amusant c’était de voir la terreur du jardinier qui sentait la terre manquer sous ses pieds dans les plus beaux endroits de ses allées ratissées, et qui en avait pour une heure à réparer le dommage. Un beau jour Deschartres y fut pris. Il avait toujours de beaux bas à côtes, bien blancs, des culottes courtes et de jolies guêtres de nankin ; car il était vaniteux de son pied et de sa jambe ; il était d’une propreté extrême et recherché dans sa chaussure. Avec cela, comme tous les pédants (c’est un signe caractéristique à quoi on peut les reconnaître à coup sûr, même quand ils ne font pas métier de pédagogues), il marchait toujours le jarret tendu et les pieds en dehors. Nous marchions derrière lui pour mieux jouir du coup d’œil. Tout d’un coup le sol s’affaisse et le voilà jusqu’à mi-jambe dans une glaise jaune admirablement préparée pour teindre ses bas. Hippolyte fit l’étonné, et toute la fureur de Deschartres dut retomber sur Ursule et sur moi ; mais nous ne le craignions guère, nous étions bien loin avant qu’il eût repêché ses souliers.

Comme Deschartres battait cruellement mon pauvre frère et qu’il se contentait de dire des sottises aux petites filles, il était convenu entre Hippolyte, Ursule et moi que nous prendrions beaucoup de ces sortes de choses sur notre compte ; et même nous avions, pour mieux donner le change, une petite comédie tout arrangée et qui eut du succès pendant quelque temps. Hippolyte prenait l’initiative. « Voyez ces petites sottes ! criait-il aussitôt qu’il avait cassé une assiette ou fait crier un chien trop près de l’oreille de Deschartres, elles ne font que du mal ! Voulez-vous bien finir, mesdemoiselles ! » Et il se sauvait tandis que Deschartres, menant le nez à la fenêtre, s’étonnait de ne pas voir les petites filles.

Un jour que Deschartres était allé vendre des bêtes à la foire, car l’agriculture et la régie de nos fermes l’occupaient en première ligne, Hippolyte étant censé étudier sa leçon dans la chambre du grand homme, s’imagina de faire le grand homme tout de bon. Il endosse la grande veste de chasse, qui lui tombait sur les talons, il coiffe la casquette à soufflet, et le voilà qui se promène dans la chambre en long et en large, les pieds en dehors, les mains derrière le dos à la manière du pédagogue. Puis il s’étudie à imiter son langage, il s’approche du tableau noir, fait des figures avec de la craie, entame une démonstration, se fâche, bégaye, traite son élève d’ignorant crasse et de butor ; puis, satisfait de son talent d’imitation, il se met à la fenêtre et apostrophe le jardinier sur la manière dont il taille les arbres ; il le critique, le réprimande, l’injurie, le menace ; le tout dans le style de Deschartres et avec ses éclats de voix accoutumés. Soit que ce fût assez bien imité, soit la distance, le jardinier, qui, dans tous les cas, était un garçon simple et crédule, y fut pris, et commença à répondre et à murmurer. Mais quelle fut sa stupeur quand il vit à quelques pas de lui le véritable Deschartres qui assistait à cette scène et ne perdait pas un des gestes ni une des paroles de son Sosie ! Deschartres aurait dû en rire, mais il ne supportait pas qu’on s’attaquât à sa personnalité, et, par malheur, Hippolyte ne le vit pas, caché qu’il était par les arbres. Deschartres, qui était rentré de la foire plus tôt qu’on ne l’attendait, monta sans bruit à sa chambre et en ouvrit brusquement la porte, au moment où l’espiègle disait d’une grosse voix à un Hippolyte supposé : « Vous ne travaillez pas, voilà une écriture de chat et une orthographe de crocheteur ! pim, pan ! voilà pour vos oreilles, animal que vous êtes ! »

En ce moment la scène fut double, et pendant que le faux Deschartres souffletait un Hippolyte imaginaire, le véritable Deschartres souffletait le véritable Hippolyte.

J’apprenais la grammaire avec Deschartres et la musique avec ma grand’mère. Ma mère me faisait lire et écrire. On ne me parlait d’aucune religion, bien qu’on me fît lire l’histoire sainte. On me laissait libre de croire et de rejeter à ma guise les miracles de l’antiquité. Ma mère me faisait dire ma prière à genoux à côté d’elle, qui n’y manquait pas, qui n’y a jamais manqué. Et même c’étaient d’assez longues prières, car, après que j’avais fini les miennes et que j’étais couchée, je la voyais encore à genoux, la figure dans ses mains et profondément absorbée. Elle n’allait pourtant jamais à confesse et faisait gras le vendredi : mais elle ne manquait pas la messe le dimanche, ou, quand elle était forcée de la manquer, elle faisait double prière : et quand ma grand’mère lui demandait pourquoi elle pratiquait ainsi à moitié, elle répondait : « J’ai ma religion ; de celle qui est prescrite, j’en prends et j’en laisse. Je ne peux pas souffrir les prêtres, ce sont des cafards, et je n’irai jamais leur confier mes pensées qu’ils comprendraient tout de travers. Je crois que je ne fais pas du mal, parce que si j’en fais, c’est malgré moi. Je ne me corrigerai pas de mes défauts, je n’y peux rien ; mais j’aime Dieu d’un cœur sincère, je le crois trop bon pour nous punir dans l’autre vie. Nous sommes bien assez châtiés de nos sottises dans celle-ci ; j’ai pourtant grand’peur de la mort, mais c’est parce que j’aime la vie et non parce que je crains de comparaître devant Dieu, en qui j’ai confiance et que je suis sûre de n’avoir jamais offensé avec intention. — Mais que lui dites-vous dans vos longues prières ? — Je lui dis que je l’aime, je me console avec lui de mes chagrins et je lui demande de me faire retrouver mon mari dans l’autre monde. — Mais qu’allez-vous faire à la messe ? vous n’y entendez goutte. — J’aime à prier dans une église ; je sais bien que Dieu est partout, mais dans l’église je le vois mieux, et cette prière en commun me paraît meilleure. J’y ai beaucoup de distractions, cela dure trop longtemps ; mais enfin il y a un bon moment où je prie de tout mon cœur, et cela me soulage. »

« Pourtant, lui disait encore ma grand’mère, vous fuyez les dévots. — Oui, répondait-elle, parce qu’ils sont intolérants et hypocrites, et je crois que si Dieu pouvait haïr ses créatures, les dévots et les dévotes surtout seraient celles qu’il haïrait le plus. — Vous condamnez par là votre religion même, puisque les personnes qui la pratiquent le mieux sont les plus haïssables et les plus méchantes qui existent. Cette religion est donc mauvaise, et plus on s’en éloigne, meilleur on est ; n’est-ce pas la conséquence de votre opinion ? — Vous m’en demandez trop long, disait ma mère ; je n’ai pas été habituée à raisonner mes sentiments, je vais comme je me sens poussée, et tout ce que mon cœur me conseille je le fais sans en demander la raison à mon esprit. »

On voit par là et par l’éducation qui m’était donnée, ou plutôt par l’absence d’éducation religieuse raisonnée, que ma grand’mère n’était pas du tout catholique. Ce n’était pas seulement les dévots qu’elle haïssait, comme faisait ma mère, c’était la dévotion, c’était le catholicisme qu’elle jugeait froidement et sans pitié. Elle n’était pas athée, il s’en faut de beaucoup. Elle croyait à cette sorte de religion naturelle préconisée et peu définie par les philosophes du dix-huitième siècle. Elle se disait déiste et repoussait avec un égal dédain tous les dogmes, toutes les formes de religion. Elle tenait, disait-elle, Jésus-Christ en grande estime, et, admirant l’Évangile comme une excellente philosophie, elle plaignait la vérité d’avoir toujours été entourée d’une fabulation plus ou moins ridicule.

Je dirai plus tard ce que j’ai gardé ou perdu, adopté ou rejeté de ses jugements. Mais, suivant pas à pas le développement de mon être, je dois dire que dans mon enfance mon instinct me poussait beaucoup plus vers la foi naïve et confiante de ma mère que vers l’examen critique et un peu glacé de ma bonne maman. Sans qu’elle s’en doutât, ma mère portait de la poésie dans son sentiment religieux, et il me fallait de la poésie : non pas de cette poésie arrangée et faite après mûre réflexion, comme on essayait d’en faire alors pour réagir contre le positivisme du dix-huitième siècle, mais de celle qui est dans le fait même et qu’on boit dans l’enfance sans savoir ce que c’est et quel nom on lui donne. En un mot, j’avais besoin de poésie comme le peuple, comme ma mère, comme le paysan qui se prosterne un peu devant le bon Dieu, un peu devant le diable, prenant quelquefois l’un pour l’autre, et cherchant à se rendre favorables toutes les mystérieuses puissances de la nature.

J’aimais le merveilleux passionnément, et mon imagination ne trouvait pas son compte aux explications que m’en donnait ma grand’mère. Je lisais avec un égal plaisir les prodiges de l’antiquité juive et païenne. Je n’aurais pas mieux demandé que d’y croire ; ma grand’mère faisant de temps en temps un court et sec appel à ma raison, je ne pouvais pas arriver à la foi, mais je me vengeais du petit chagrin que cela me causait en ne voulant rien nier intérieurement. C’était absolument comme pour mes contes de fées, auxquels je ne croyais plus qu’à demi, en certains moments et comme par accès.

Les nuances que revêt le sentiment religieux suivant les individus est une affaire d’organisation, et je ne fais pas le procès à la dévotion, comme ma grand’mère, à cause des vices de la plupart des dévots. La dévotion est une exaltation de nos facultés mentales comme l’ivresse est une exaltation de nos facultés physiques. Tout vin enivre quand on boit trop, et ce n’est pas la faute du vin. Il y a des gens qui en supportent beaucoup et qui n’en sont que plus lucides. Il en est d’autres qu’une petite dose rend idiots et furieux. Mais, en somme, je crois que le vin ne nous fait révéler que ce que nous avons en nous de bon ou de mauvais, et le meilleur vin du monde fait mal à ceux qui ont la tête faible ou le caractère irritable. L’exaltation religieuse, sur quelque dogme qu’elle s’appuie, est donc un état de l’âme sublime, odieux ou misérable, selon que le vase où fermente cette brûlante liqueur est solide ou fragile. Cette surexcitation de notre être fait de nous des saints ou des persécuteurs, des martyrs ou des bourreaux, et ce n’est certainement pas la faute du christianisme si les catholiques ont inventé l’inquisition et les tortures.

Ce qui me choque dans les dévots en général, ce ne sont pas les défauts qui tiennent invinciblement à leur organisation, c’est l’absence de logique de leur vie et de leurs opinions. Ils ont beau dire, ils font comme faisait ma mère. Ils en prennent et ils en laissent, et ils n’ont pas ce droit que ma mère s’arrogeait avec raison, elle qui ne se piquait point d’orthodoxie. Quand j’ai été dévote, je ne me passais rien, et je ne faisais pas un mouvement sans m’en rendre compte et sans demander à ma conscience timorée s’il m’était permis de marcher du pied droit ou du pied gauche. Si j’étais dévote aujourd’hui, je n’aurais peut-être pas l’énergie d’être intolérante avec les autres, parce que le caractère ne s’abjure jamais ; mais je serais intolérante vis-à-vis de moi-même, et l’âge mûr conduisant à une sorte de logique positive, je ne trouverais rien d’assez austère pour moi. Je n’ai donc jamais compris les femmes du monde qui vont au bal, au spectacle, qui montrent leurs épaules, qui songent à se faire belles, et qui pourtant reçoivent tous leurs sacrements, ne négligent aucune prescription du culte et se croient parfaitement d’accord avec elles-mêmes. Je ne parle pas ici des hypocrites, ce ne sont pas des dévotes, je parle de femmes très naïves, et à qui j’ai souvent demandé leur secret pour pécher ainsi sans scrupule contre leur propre conviction, et chacune me l’a expliqué à sa manière, ce qui fait que je ne suis pas plus avancée qu’auparavant.

Je ne comprends pas non plus certains hommes qui croient de bonne foi à l’excellence de toutes les prescriptions catholiques, qui en défendent le principe avec chaleur, et qui n’en suivent aucune. Il me semble que si je croyais tel acte meilleur que tel autre, je n’hésiterais pas à l’accomplir. Il y a plus, je ne me pardonnerais pas d’y manquer. Cette absence de logique chez les personnes que je sais intelligentes et sincères est quelque chose que je n’ai jamais pu m’expliquer. Cela s’éclaircira peut-être pour moi quand je repasserai mes souvenirs avec ordre, ce qui m’arrivera certes pour la première fois de ma vie en les écrivant, et je pourrai analyser la situation de l’âme aux prises avec la foi et le doute, en me rappelant comment je devins dévote et comment je cessai de l’être.

À sept ou huit ans je sus à peu près ma langue. C’était trop tôt, car on me fit passer tout de suite à d’autres études et on négligea de me faire approfondir la grammaire. On me fit beaucoup griffonner, on s’occupa de mon style, mais on ne m’avertit qu’incidemment des incorrections qui s’y glissaient peu à peu, à mesure que j’étais entraînée par la facilité de m’exprimer. Au couvent, il fut entendu que je savais assez de français pour qu’on ne me fît pas suivre les leçons des classes, et, en effet, je me tirai fort bien, à l’épreuve, des faciles devoirs distribués aux élèves de mon âge ; mais plus tard, quand je me livrai à ma propre rédaction, je fus souvent embarrassée. Je dirai comment, au sortir du couvent, je rappris moi-même le français, et comment douze ans plus tard, lorsque je voulus écrire pour le public, je m’aperçus que je ne savais encore rien ; comment j’en fis une nouvelle étude qui, trop tardive, ne me servit guère, ce qui est cause que j’apprends encore ma langue en la pratiquant et que je crains de ne la savoir jamais. La pureté, la correction seraient pourtant un besoin de mon esprit, aujourd’hui surtout, et ce n’est jamais par négligence ni par distraction que je pèche, c’est par ignorance réelle.

Le malheur vint de ce que Deschartres, partageant le préjugé qui préside à l’éducation des hommes, s’imagina que, pour me perfectionner dans la connaissance de ma langue, il lui fallait m’enseigner le latin. J’apprenais très volontiers tout ce qu’on voulait et j’avalai le rudiment avec résignation. Mais le français, le latin et le grec qu’on apprend aux enfants prennent trop de temps, soit qu’on les enseigne par de mauvais procédés, ou que ce soient les langues les plus difficiles du monde, ou encore que l’étude d’une langue quelconque soit ce qu’il y a de plus long et de plus aride pour les enfants ; toujours est-il qu’à moins de facultés toutes spéciales, on sort du collège sans savoir ni le latin, ni le français, et le grec encore moins. Quant à moi, le temps que je perdis à ne pas apprendre le latin fit beaucoup de tort à celui que j’aurais pu employer à apprendre le français, dans cet âge où l’on apprend mieux que dans tout autre.

Heureusement je cessai le latin d’assez bonne heure, ce qui fait que, sachant mal le français, je le sais encore mieux que la plupart des hommes de mon temps. Je ne parle pas ici des littérateurs, que je soupçonne fort de n’avoir pas pris leur forme et leur style au collège, mais du grand nombre des hommes qui ont parfait leurs études classiques sans songer depuis à faire de la langue une étude spéciale. Si on veut bien le remarquer, on s’apercevra qu’ils ne peuvent écrire une lettre de trois pages sans qu’il s’y rencontre une faute de langage ou d’orthographe. On remarquera aussi que les femmes de vingt à trente ans qui ont reçu un peu d’éducation, écrivent le français généralement mieux que les hommes, ce qui tient, selon moi, à ce qu’elles n’ont pas perdu huit ou dix ans de leur vie à apprendre les langues mortes.

Tout cela est pour dire que j’ai toujours trouvé déplorable le système adopté pour l’instruction des garçons, et je ne suis pas seule de cet avis. J’entends dire à tous les hommes qu’ils ont perdu leur temps et l’amour de l’étude au collège. Ceux qui y ont profité sont des exceptions. N’est-il donc pas possible d’établir un système où les intelligences ordinaires ne seraient pas sacrifiées aux besoins des intelligences d’élite.

IV

Tyrannie et faiblesse de Deschartres. – Le menuet de Fischer. – Le livre magique. – Nous évoquons le diable. – Le chercheur de tendresse. – Les premières amours de mon frère. – Pauline. – M. Gogault et M. Lubin. – Les talents d’agrément. – Le maréchal Maison. – L’appartement de la rue Thiroux. – Grande tristesse à sept ans en prévision du mariage. – Départ de l’armée pour la campagne de Russie. – Nohant. – Ursule et ses sœurs. – Effet du jeu sur moi. – Mes vieux amis. – Système de guerre du czar Alexandre. – Moscou.

Nous prenions nos leçons dans la chambre de Des-chartres, chambre tenue très proprement à coup sûr, mais où régnait une odeur de savonnette à la lavande qui avait fini par me devenir nauséabonde. Mes leçons à moi n’étaient pas longues ; mais celles de mon pauvre frère duraient toute l’après-midi, parce qu’il était condamné à étudier pour son compte et à préparer son devoir sous les yeux du pédagogue. Il est vrai que, quand on ne le gardait pas à vue, il n’ouvrait pas seulement son livre. Il s’enfuyait à travers champs, et on ne le voyait plus de la journée.

Dieu avait certainement créé et mis au monde cet enfant impétueux pour faire faire pénitence à Deschartres ; mais Deschartres, tyran par nature, ne prenait pas ses escapades en esprit de mortification. Il le rendait horriblement malheureux, et il fallut que l’enfant fût de bronze pour ne pas éclater sous cette dure contrainte.

Ce n’était pas le latin qui faisait son martyre, on ne le lui enseignait pas. C’étaient les mathématiques, pour lesquelles il avait montré de l’aptitude, et il en avait véritablement. Il ne haïssait pas l’étude en elle-même, mais il préférait le mouvement et la gaieté, dont il avait un impérieux besoin. Deschartres lui enseignait aussi la musique. Le flageolet étant son instrument favori, Hippolyte dut l’apprendre bon gré mal gré ; on lui fit emplette d’un flageolet en buis, et Deschartres, armé de son flageolet d’ébène monté en ivoire, lui en appliquait de violents coups sur les doigts à chaque fausse note. Il y a un certain menuet de Fischer qui aurait dû laisser des calus sur les mains de l’élève infortuné. Cela était d’autant plus coupable de la part de Deschartres, que, quelque irrité qu’il fût, il pouvait toujours se vaincre jusqu’à un certain point avec les personnes qu’il aimait. Il n’avait jamais brutalisé l’enfance de mon père, et jamais il ne s’emporta contre moi jusqu’à un essai de voie de fait, qu’une seule fois en sa vie. Il avait donc une sorte d’aversion pour Hippolyte, à cause des mauvais tours et des moqueries de celui-ci. Et pourtant il lui portait, à cause de mon père, un véritable intérêt. Rien ne l’obligeait à l’instruire et il s’y employait avec une obstination qui n’était pas de la vengeance, car il eût été vite dégoûté d’une satisfaction que son élève lui faisait payer si cher : il s’était imposé cette tâche en conscience, mais il est bien vrai de dire qu’à l’occasion le ressentiment y trouvait son compte.

Quand j’allais prendre mes leçons auprès d’Hippolyte accoudé sur sa table et jouant aux mouches quand on ne le regardait pas, Ursule était toujours là. Deschartres aimait cette petite fille pleine d’assurance qui lui tenait tête et lui répliquait fort à propos. Comme tous les hommes violents, Deschartres aimait parfois la résistance ouverte et devenait débonnaire, faible même, avec ceux qui ne le craignaient pas. Le tort d’Hippolyte, et son malheur, était de ne lui jamais dire en face qu’il était injuste et cruel.

S’il l’eût une seule fois menacé de se plaindre à ma grand’mère ou de quitter la maison, Deschartres eût certainement fait un retour sur lui-même ; mais l’enfant le craignait, le haïssait, et ne se consolait que par la vengeance.

Il est certain qu’il y était ingénieux, et qu’il avait un esprit diabolique pour observer et relever les ridicules. Souvent, au milieu de la leçon, Deschartres était appelé dans la maison ou dans la cour de la ferme par quelque détail de son exploitation. Ces absences étaient mises à profit pour se moquer de lui. Hippolyte prenait le flageolet d’ébène, et singeait son professeur avec un rare talent d’imitation. Il n’y avait rien de plus ridicule, en effet, que Deschartres jouant du flageolet. Cet instrument champêtre était déjà ridicule par lui-même dans les mains d’un personnage si solennel et au milieu d’un visage si refrogné à l’habitude. En outre, il le maniait avec une extrême prétention, arrondissant les doigts avec grâce, dandinant son gros corps, et pinçant la lèvre supérieure avec une affectation qui lui donnait la plus plaisante figure du monde. C’était dans le menuet de Fischer surtout qu’il déployait tous ses moyens, et Hippolyte savait très bien par cœur ce morceau, qu’il ne pouvait venir à bout de lire proprement quand la musique écrite et la figure menaçante de Deschartres étaient devant ses yeux. Mais à force de le contrefaire, il l’avait appris malgré lui et je crois qu’il ne fit jamais d’autre étude musicale que celle-là.

Ursule, qui était fort sage pendant la leçon, devenait fort turbulente dans les entractes. Elle grimpait partout, feuilletait tous les livres, bousculait toutes les pantoufles et toutes les savonnettes, et riait à se rouler par terre de toutes les remarques dénigrantes d’Hippolyte sur la toilette, les habitudes et les manies du pédagogue. Il avait toujours sur les rayons de la bibliothèque une quantité de petits sacs de graines qu’il expérimentait dans le jardin, rêvant sans cesse au moyen d’acclimater quelque nouvelle plante fourragère, fromentale ou légumineuse dans le département, et se flattant d’éclipser la gloire de ses concurrents au comité d’agriculture. Nous prenions soin de lui mêler toutes ces graines triées avec tant de scrupule par ses propres mains. Nous mélangions le pastel avec le colza, et le sarrasin avec le millet. Si bien que les graines poussaient tout de travers et qu’il récoltait de la luzerne là où il avait semé des raves. Il entassait manuscrits sur manuscrits pour prouver à ses confrères de la Société d’agriculture que M. Cadet de Vaux était un âne et M. Rougier de la Bergerie un veau, car c’était en ces termes peu parlementaires qu’il faisait la guerre aux systèmes de ses concurrents dans la science agricole. Nous dérangions les feuillets de ses opuscules et nous ajoutions des lettres à plusieurs mots pour y faire des fautes d’orthographe. Il lui arriva une fois d’envoyer le manuscrit ainsi embelli et dérangé à l’imprimerie, et quand on lui envoya ses épreuves à corriger, il entra dans une fureur épouvantable contre le crétin de prote qui faisait de pareilles bévues.

Parmi ses livres, il y en avait plusieurs qui excitaient vivement notre curiosité, entre autres le Grand Albert et le Petit Albert, et divers manuels d’économie rurale et domestique fort anciens et remplis de billevesées. Il y en avait un dont j’ai oublié le titre, que Deschartres avait placé au plus haut de ses rayons et qu’il prisait pour l’ancienneté de l’édition. Je ne saurais dire au juste de quoi il traite, ni ce qu’il vaut, nous ne pouvions guère le parcourir, car l’escalade pour le saisir et le remettre en place prenait une partie du temps que nous dérobions à la vigilance du maître. Autant que je m’en souviens, il y avait de tout, des remèdes pour guérir les maladies des hommes et des bêtes, des recettes pour les médicaments, les mets, les liqueurs et les poisons. Il y avait aussi de la magie, et c’était là ce qui nous intéressait le plus. Hippolyte avait ouï dire une fois à Deschartres qu’il s’y trouvait une formule de conjuration pour faire paraître le diable. Il s’agissait de la trouver dans tout ce fatras, et nous nous y reprîmes à plus de vingt fois. Au moment où nous pensions arriver au magique feuillet, nous entendions retentir sur l’escalier les pas lourds de Deschartres. Il eût été plus simple de lui demander de nous le montrer ; il est probable que, dans un moment de bonne humeur, il nous eût enseigné en riant le procédé pour appeler Satan ; mais il nous paraissait bien plus piquant de surprendre le secret nous-mêmes et de faire l’expérience entre nous.

Enfin un jour que Deschartres était à la chasse, Hippolyte vint nous chercher. Il avait ou il croyait avoir trouvé parmi divers grimoires celui qui servait à l’incantation. Il y avait des paroles à dire, des lignes à tracer par terre avec de la craie, et je ne sais quelles autres préparations qui m’échappent et que nous ne pouvions réaliser. Soit qu’Hippolyte se moquât de nous, soit qu’il crût un peu à la vertu des formules, nous fîmes ce qu’il nous prescrivait, lui, le livre à la main, nous, parcourant en différents sens les lignes tracées par terre. C’était une sorte de table de Pythagore, avec des carrés, des losanges, des étoiles, des signes du zodiaque, beaucoup de chiffres et d’autres figures cabalistiques dont le souvenir est assez confus en moi.

Ce que je me rappelle bien, c’est l’espèce d’émotion qui nous gagnait à mesure que nous opérions. Il était dit que le premier indice du succès de l’opération serait le jaillissement d’une flamme bleuâtre sur certains chiffres ou certaines figures, et nous attendions ce prodige avec une certaine anxiété. Nous n’y croyions pourtant pas, Hippolyte étant déjà assez esprit fort, et moi ayant été habituée par ma mère et ma grand’mère (d’accord sur ce point) à regarder l’existence du diable comme une imposture, la fiction d’un croquemitaine pour les petits enfants. Mais Ursule eut peur tout en riant, et quitta la chambre sans qu’il fût possible de l’y ramener.

Alors mon frère et moi, nous trouvant seuls à l’œuvre, et la gaieté de notre compagne ne nous soutenant plus, nous reprîmes l’opération avec une sorte de courage. Malgré nous, l’imagination s’allumait et l’attente d’un prodige quelconque nous agitait un peu. Aussitôt que les flammes paraîtraient nous pouvions en rester là et ne pas insister pour que, sous le chiffre du milieu, le plancher fût percé par les deux cornes de Lucifer. – « Bah ! disait Hippolyte, il est écrit dans le livre que les personnes qui n’oseraient pas aller jusqu’au bout peuvent, en effaçant bien vite certains chiffres, faire rentrer le diable sous terre, au moment où il passe la tête dehors. Seulement il faut éviter que ses yeux soient sortis, car, aussitôt qu’il vous a regardé, vous n’êtes plus maître de le renvoyer avant de lui avoir parlé. Moi, je ne sais pas si j’oserais, mais, tout au moins, je voudrais voir le bout de ses cornes. — Mais, s’il nous regarde, et s’il faut lui parler, disais-je, que lui dirons-nous ? — Ma foi, répondait Hippolyte, je lui commanderai d’emporter Deschartres, son flageolet et tous ses vieux bouquins. »

Nous prenions certainement la chose en plaisanterie, en devisant ainsi, mais nous n’en étions pas moins émus. Les enfants ne peuvent jouer avec le merveilleux sans en ressentir quelque ébranlement, et, sous ce rapport, les hommes du passé ont été des enfants bien autrement crédules que nous ne l’étions.

Nous complétâmes l’expérience comme nous pûmes, et non seulement le diable ne vint pas mais encore il n’y eut pas la moindre petite flamme. Nous mettions pourtant l’oreille sur le carreau, et Hippolyte prétendait entendre un petit pétillement précurseur des premières étincelles ; mais il se moquait de moi, et je n’en étais pas dupe, tout en feignant d’écouter ou d’entendre aussi quelque chose. Ce n’était qu’un jeu, mais un jeu qui nous faisait battre le cœur. Nos plaisanteries nous rassuraient et tenaient notre raison éveillée, mais je ne sais pas si nous eussions osé jouer ainsi avec l’enfer l’un sans l’autre. Je ne crois pas qu’Hippolyte l’ait essayé depuis.

Nous étions cependant un peu désappointés d’avoir pris tant de peine pour rien, et nous nous consolâmes en reconnaissant que nous n’avions pas la moitié des objets désignés dans le livre pour accomplir le charme. Nous nous promîmes de nous les procurer, et en effet pendant quelques jours nous recueillîmes certaines herbes et certains chiffons ; mais comme il y avait une foule d’autres prescriptions scientifiques que nous ne comprenions pas, et d’ingrédients qui nous étaient complètement inconnus, la chose n’alla pas plus loin.

Le flageolet de Deschartres me rappelle qu’il y avait à La Châtre un fou qui venait souvent demander à notre précepteur de lui jouer un petit air, et celui-ci n’avait garde de le lui refuser, car c’était un auditeur très attentif, le seul probablement qu’il ait jamais charmé. Ce fou s’appelait M. Démai. Il était jeune encore, habillé très proprement et d’une figure agréable, sauf une grande barbe noire qu’on était convenu de trouver très effrayante, à cette époque où l’on se rasait entièrement la figure, et où les militaires seuls portaient la moustache. Il était doux et poli ; sa folie était une mélancolie profonde, une sorte de préoccupation solennelle. Jamais un sourire, le calme d’un désespoir ou d’un ennui sans bornes. Il arrivait seul à toute heure du jour, et nous remarquions avec surprise que les chiens, qui étaient fort méchants, aboyaient de loin après lui, s’approchaient avec méfiance pour flairer ses babils et se retiraient aussitôt, comme s’ils eussent compris que c’était un être inoffensif et sans conséquence. Lui, sans faire aucune attention aux chiens, entrait dans la maison ou dans le jardin, et bien qu’avant sa folie il n’eût jamais eu aucune relation avec nous, il s’arrêtait auprès de la première personne qu’il rencontrait, lui disait une ou deux paroles et restait plus ou moins longtemps, sans qu’il fût nécessaire de s’occuper de lui. Quelquefois il entrait chez ma grand’mère sans frapper, sans songer à se faire annoncer, lui demandait très poliment de ses nouvelles, répondait à ses questions qu’il se portait fort bien, prenait un siège sans y être invité, et demeurait impassible pendant que ma grand’mère continuait à écrire ou à me donner ma leçon. Si c’était la leçon de musique, il se levait, se plaçait derrière le clavecin, et y restait immobile jusqu’à la fin.

Lorsque sa présence devenait gênante, on lui disait : « Eh bien, monsieur Démai, désirez-vous quelque chose ? — Rien de nouveau, répondait-il, je cherche la tendresse. — Est-ce que vous ne l’avez pas trouvée encore, depuis le temps que vous la cherchez ? — Non, disait-il, et pourtant j’ai cherché partout. Je ne sais où elle peut être. — Est-ce que vous l’avez cherchée dans le jardin ? — Non, pas encore, » disait-il ; et, frappé d’une idée subite, il allait au jardin, se promenait dans toutes les allées, dans tous les coins, s’asseyait sur l’herbe à côté de nous pour regarder nos jeux d’un air grave, montait chez Deschartres, entrait chez ma mère, et même dans les chambres inhabitées, parcourait toute la maison, ne demandait rien à personne, et se contentait de répondre à qui l’interrogeait qu’il cherchait la tendresse. Les domestiques, pour s’en débarrasser, lui disaient : « Ça ne se trouve pas ici. Allez du côté de La Châtre. Bien sûr, vous la rencontrerez par là. » Quelquefois il avait l’air de comprendre qu’on le traitait comme un enfant. Il soupirait et s’en allait. D’autres fois il avait l’air de croire à ce qu’on lui disait, et regagnait la ville à pas précipités.

Je crois avoir entendu dire qu’il était devenu fou par chagrin d’amour, mais qu’il le serait devenu pour une cause quelconque, parce qu’il y avait d’autres fous dans sa famille. Quoi qu’il en soit, je ne me rappelle pas ce pauvre chercheur de tendresse sans attendrissement. Nous l’aimions, nous autres enfants, sans autre motif que la compassion, car il ne nous disait presque rien et faisait si peu d’attention à nous, malgré qu’il nous regardât jouer ensemble des heures entières, qu’il ne nous reconnaissait pas les uns d’avec les autres. Il appelait Hippolyte M. Maurice, et demandait souvent à Ursule si elle était mademoiselle Dupin, ou à moi si j’étais Ursule. Nous avions pour son infortune un respect d’instinct, car nous ne l’avons jamais raillé ni évité. Il ne répondait guère aux questions et semblait se trouver content quand on ne le repoussait ni ne le fuyait. Peut-être eût-il été très curable par un traitement soutenu de douceur, de distractions et d’amitié : mais probablement les soins moraux et intellectuels lui manquaient, car il venait toujours seul et s’en allait de même. Il a fini par se suicider. Du moins on l’a trouvé noyé dans un puits, où sans doute l’infortuné cherchait la tendresse, cet introuvable objet de ses douloureuses aspirations.

Ma mère nous quitta au commencement de l’automne. Elle ne pouvait abandonner Caroline et se voyait forcée de partager sa vie entre ses deux enfants. Elle me raisonna beaucoup pour m’empêcher de vouloir la suivre, j’avais un vif chagrin : mais nous devions tous partir pour Paris à la fin d’octobre. C’était deux mois de séparation tout au plus, et l’effroi qui s’était emparé de moi l’année précédente à l’idée d’une séparation absolue était dissipé par la manière dont j’avais vécu auprès d’elle, presque sans interruption depuis ce temps-là. Elle me fit comprendre que Caroline avait besoin d’elle, que nous serions bientôt réunies à Paris, qu’elle viendrait encore à Nohant l’année suivante, je me soumis.

Ces deux mois se passèrent sans encombre ; je m’habituais aux manières imposantes de ma bonne maman, j’étais devenue assez raisonnable pour obéir sans effort et elle s’était, de son côté, un peu relâchée envers moi de ses exigences de bonne tenue.

À la campagne elle était moins frappée des inconvénients de mon laisser-aller. C’est à Paris qu’en me comparant aux petites poupées du beau monde, elle s’effrayait de mon franc parler et de mes allures de paysanne. Alors recommençait la petite persécution qui me profitait si peu.

Nous quittâmes Nohant, ainsi qu’on me l’avait promis, aux premiers froids. Il fut décidé qu’on mettrait Hippolyte en pension à Paris pour le dégrossir de ses manières rustiques. Deschartres s’offrit à l’y conduire, à faire choix de l’établissement destiné au bonheur de posséder un élève si gentil, et à l’y installer. On lui fit donc un trousseau, et comme il devait aller prendre avec Deschartres la diligence à Châteauroux, il fut convenu que nous traverserions la Brande ensemble, nous dans la voiture conduite par Saint-Jean et les deux vieux chevaux, Hippolyte et Deschartres à cheval sur les paisibles juments de la ferme. Mais quelques jours avant de partir on s’avisa que pour faire cette partie d’équitation il lui fallait des bottes, car la culotte courte et les bas blancs de première communion n’étaient plus de saison.

Une paire de bottes ! c’était depuis longtemps le rêve, l’ambition, l’idéal, le tourment du gros garçon. Il avait essayé de s’en faire avec de vieilles tiges à Deschartres et un grand morceau de cuir qu’il avait trouvé dans la remise, peut-être le tablier de quelque cabriolet réformé. Il avait travaillé quatre jours et quatre nuits, taillant, cousant, faisant tremper son cuir dans l’auge des chevaux pour l’amollir, et il avait réussi à se confectionner des chaussures informes, dignes d’un Esquimau, mais qui crevèrent le premier jour qu’il les mit. Ses vœux furent donc comblés quand le cordonnier lui apporta de véritables bottes avec fer au talon et courroies pour recevoir des éperons.

Je crois que c’est la plus grande joie que j’aie vu éprouver à un mortel. Le voyage à Paris, le premier déplacement de sa vie, la course à cheval, l’idée de se séparer bientôt de Deschartres, tout cela n’était rien en comparaison du bonheur d’avoir des bottes. Lui-même met encore cette satisfaction d’enfant dans ses souvenirs au-dessus de toutes celles qu’il a goûtées depuis, et il dit souvent : « Les premières amours ? je crois bien ! Les miennes ont eu pour objet une paire de bottes, et je vous réponds que je me suis trouvé heureux et fier ! »

C’étaient des bottes à la hussarde, selon la mode d’alors, et on les portait par-dessus le pantalon plus ou moins collant. Je les vois encore, car mon frère me les fit tant regarder et tant admirer, bon gré, mal gré, que j’en fus obsédée jusqu’à en rêver la nuit. Il les mit la veille du départ et ne les quitta plus qu’à Paris, car il se coucha avec. Mais il ne put dormir, tant il craignait, non que ses bottes vinssent à déchirer ses draps de lit, mais que ses draps de lit n’enlevassent le brillant de ses bottes. Il se releva donc sur le minuit et vint dans ma chambre pour les examiner à la clarté du feu qui brillait encore dans la cheminée. Ma bonne, qui couchait dans un cabinet voisin, voulut le renvoyer, ce fut impossible. Il me réveilla pour me montrer ses bottes, puis s’assit devant le feu, ne voulant pas dormir, car c’eût été perdre pour quelques instants le sentiment de son bonheur. Pourtant le sommeil vainquit cette ivresse, et quand ma bonne m’éveilla pour partir, nous vîmes Hippolyte qui s’était laissé glisser par terre et qui dormait sur le carreau, devant la cheminée.

On partait avant le jour pour arriver à la Brande au lever du soleil, afin d’en être sorti à son coucher. Toute une journée pour faire ces quatre ou cinq lieues de traverse ! Ce n’était pas trop avec Saint-Jean, qui ménageait ses bêtes, et ne manquait jamais de se perdre, pour peu qu’il eût bu le coup de l’étrier. Quand, par instinct, ses chevaux suivaient le bon chemin, il s’endormait profondément sur sa selle, et alors gare aux fondrières, et tant pis pour nous !

Heureusement, cette fois nous avions une escorte. Deschartres, qui connaissait bien la route, marchait devant au petit trot, et Hippolyte, sur les flancs, stimulait l’ardeur de nos chevaux et tenait Saint-Jean en haleine.

Je vis peut-être un peu moins ma mère à Paris dans l’hiver de 1811 à 1812. On m’habituait peu à peu à me passer d’elle, et, de son côté, sentant qu’elle se devait davantage à Caroline, qui n’avait pas de bonne maman pour la gâter, elle secondait le désir qu’on éprouvait de me voir prendre mon parti. J’eus, cette fois, des distractions et des plaisirs conformes à mon âge. Ma grand’mère était liée avec madame de Fargès, dont la fille, madame de Pontcarré, avait une fille charmante nommée Pauline.

On nous fit faire connaissance, et nous sommes restées intimement liées jusqu’à l’époque de nos mariages respectifs, qui nous ont éloignées l’une de l’autre, avec des circonstances que je raconterai en leur lieu.

Pauline qui fut plus tard une ravissante jeune fille, était un enfant blond, mince, un peu pâle, vif, agréable et fort enjoué. Elle avait une magnifique chevelure bouclée, des yeux bleus superbes, des traits réguliers, et, à peu de chose près, le même âge que moi. Comme sa mère était une femme de beaucoup d’esprit, l’enfant n’était point maniéré. Cependant elle avait une meilleure tenue que moi, elle marchait plus légèrement et perdait beaucoup moins souvent ses gants et son mouchoir. Aussi ma grand’mère me la proposait-elle pour modèle à toute heure, moyen infaillible pour me la faire détester si j’avais eu l’amour-propre qu’on voulait me donner et si je n’avais pas eu toute ma vie un besoin irrésistible de m’attacher aux êtres avec lesquels le hasard me fait vivre.

J’aimai donc tendrement Pauline, qui se laissa aimer. C’était là sa nature. Elle était bonne, sincère, aimable, mais froide. J’ignore si elle a changé. Cela m’étonnerait beaucoup.

Nous prenions toutes nos leçons ensemble, et ma grand’mère n’ayant guère le temps, à Paris, de s’occuper de moi dans le détail, madame de Pontcarré eut la bonté de m’associer aux études de Pauline, comme on associait Pauline à mes leçons. Il vint chez nous pour nous deux, trois fois par semaine, un maître d’écriture, un maître de danse, une maîtresse de musique. Les autres jours, madame de Pontcarré venait me chercher, et c’était elle-même qui se donnait la peine de nous faire repasser les principes et de nous mettre les mains sur son piano. Elle était excellente musicienne et chantait avec beaucoup de feu et de grandeur. Sa belle voix et les brillants accompagnements qu’elle trouvait sur un instrument moins aigre et plus étendu que le clavecin de Nohant augmentèrent mon goût pour la musique. Après la musique, elle nous enseignait la géographie et un peu d’histoire. Pour tout cela elle se servait des méthodes de l’abbé Gaultier, qui était en vogue alors, et que je crois excellentes. C’était une sorte de jeu avec des boules et des jetons comme au loto, et on apprenait en s’amusant. Elle était fort douce et encourageante avec moi : mais, soit que Pauline fût plus distraite, soit le grand désir qu’ont les mères de pousser leurs enfants à de rapides progrès, elle la brutalisait un peu, et lui pinçait même les oreilles d’une façon toute napoléonienne. Pauline pleurait et criait, mais la leçon arrivait à bonne fin, et, aussitôt après, madame de Pontcarré nous menait promener et jouer chez sa mère, qui avait un appartement au rez-de-chaussée et un jardin, quelque part comme rue de la Ferme-des-Mathurins ou de la Victoire. Je m’y amusais beaucoup, parce que nous y trouvions souvent des enfants plus âgés que nous, il est vrai, de quelques années, mais qui voulaient bien nous inviter à leur colin-maillard et à leur partie de barres. C’étaient les enfants de madame Debrosse, seconde fille, je crois, de madame de Fargès, par conséquent les cousins de Pauline. Je ne me rappelle du garçon que le nom d’Ernest ; la fille était déjà une assez grande personne relativement à nous. Mais elle était gaie, vive et fort spirituelle. Elle s’appelait Constance et était alors au couvent des Anglaises, où nous avons été depuis Pauline et moi. Il y avait aussi un jeune garçon qui s’appelait Fernand de Prunelet, dont la figure était agréable malgré un énorme nez. Il était le doyen de nos parties de jeu, par conséquent le plus obligeant et le plus tolérant à l’égard des bouderies ou des caprices de deux petites filles. Nous dînions quelquefois tous ensemble, et, après le dîner, on nous laissait nous évertuer dans la salle à manger, où nous faisions grand vacarme. Les domestiques et même les mamans venaient aussi se mêler aux jeux. C’était une sorte de vie de campagne transportée à Paris, et j’avais grand besoin de cela.

Je voyais aussi de temps en temps ma chère Clotilde, avec qui je me querellais beaucoup plus qu’avec Pauline, parce qu’elle répondait davantage à mon affection et ne prenait pas mes torts avec la même insouciance. Elle se fâchait quand je me fâchais, s’obstinait quand je lui en donnais l’exemple, et puis après c’étaient des embrassades et des transports de tendresse comme avec Ursule ; mieux encore, car nous avions dormi dans le même berceau, nous avions été nourries du même lait, nos mères donnant le sein à celle de nous qui criait la première ; et quoique depuis nous n’ayons jamais passé beaucoup de temps ensemble, il y a toujours eu entre nous comme un amour du sang plus prononcé encore que le degré de notre parenté ; nous nous considérions dès l’enfance comme deux sœurs jumelles.

Hippolyte était en demi-pension. Dans l’intervalle des heures qu’il passait à la maison et les jours de congé, il prenait la leçon de danse et la leçon d’écriture avec nous. Je dirai quelque chose de nos maîtres, dont je n’ai rien oublié.

M. Gogault, le maître de danse, était danseur à l’Opéra. Il faisait grincer sa pochette et nous tortillait les pieds pour nous les placer en dehors. Quelquefois Deschartres, assistant à la leçon, renchérissait sur le professeur pour nous reprocher de marcher et de danser comme des ours ou des perroquets. Mais nous, qui détestions le marcher prétentieux de Deschartres, et qui trouvions M. Gogault singulièrement ridicule de se présenter dans une chambre comme un zéphire qui va battre un entrechat, nous nous hâtions, mon frère et moi, de nous tourner les pieds en dedans aussitôt qu’il était parti ; et, comme il nous les disloquait pour leur faire prendre la première position, nous nous les disloquions en sens contraire dans la crainte de rester comme il nous voulait arranger. Nous appelions ce travail en cachette la sixième position. On sait que les principes de la danse n’en admettent que cinq.

Hippolyte était d’une maladresse et d’une pesanteur épouvantables, et M. Gogault déclarait que jamais pareil cheval de charrue ne lui avait passé par les mains. Ses changements de pieds ébranlaient toute la maison, ses battements entamaient la muraille. Quand on lui disait de relever la tête et de ne pas tendre le cou, il prenait son menton dans sa main et le tenait ainsi en dansant. Le professeur était forcé de rire, tandis que Deschartres exhalait une sérieuse et véhémente indignation contre l’élève, qui croyait pourtant avoir fait preuve de bonne volonté.

Le maître d’écriture s’appelait M. Lubin. C’était un professeur à grandes prétentions et capable de gâter la meilleure main avec ses systèmes. Il tenait à la position du bras et du corps, comme si écrire était une mimique chorégraphique ; mais tout se tenait dans le genre d’éducation que ma grand’mère voulait nous donner. Il fallait de la grâce dans tout. M. Lubin avait donc inventé divers instruments de gêne pour forcer ses élèves à avoir la tête droite, le coude dégagé, trois doigts allongés sur la plume, et le petit doigt étendu sur le papier de manière à soutenir le poids de la main. Comme cette régularité de mouvement et cette tension des muscles sont ce qu’il y a de plus antipathique à l’adresse naturelle et à la souplesse des enfants, il avait inventé : 1° pour la tête, une sorte de couronne en baleine ; 2° pour le corps et les épaules, une ceinture qui se rattachait par derrière à la couronne, au moyen d’une sangle ; 3° pour le coude, une barre de bois qui se vissait à la table ; 4° pour l’index de la main droite, un anneau de laiton soudé à un plus petit anneau dans lequel on passait la plume ; 5° pour la position de la main et du petit doigt, une sorte de socle en buis avec des entailles et des roulettes. Joignez à tous ces ustensiles indispensables à l’étude de la calligraphie, selon M. Lubin, les règles, le papier, les plumes et les crayons, toutes choses qui ne valaient rien si elles n’étaient fournies par le professeur, on verra que le professeur faisait un petit commerce qui le dédommageait un peu de la modicité du prix attribué généralement aux leçons d’écriture.

D’abord toutes ces inventions nous firent beaucoup rire, mais au bout de cinq minutes d’essai, nous reconnûmes que c’était un vrai supplice, que les doigts s’ankylosaient, que le bras se roidissait, et que le bandeau donnait la migraine. On ne voulut pas écouter nos plaintes et nous ne fûmes débarrassées de M. Lubin que lorsqu’il eut réussi à nous rendre parfaitement illisibles.

La maîtresse de piano s’appelait madame de Villiers. C’était une jeune femme, toujours vêtue de noir, intelligente, patiente, et de manières distinguées.

J’avais en outre, pour moi seule, une maîtresse de dessin, mademoiselle Greuze, qui se disait fille du célèbre peintre et qui l’était peut-être. C’était une bonne personne, qui avait peut-être aussi du talent, mais qui ne travaillait guère à m’en donner, car elle m’enseignait, de la manière la plus bête du monde, à faire des hachures avant de savoir dessiner une ligne et à arrondir de gros vilains yeux avec d’énormes cils qu’il fallait compter un à un avant d’avoir l’idée de l’ensemble d’une figure.

En somme, toutes ces leçons étaient un peu de l’argent perdu. Elles étaient trop superficielles pour nous apprendre réellement aucun art. Elles n’avaient qu’un bon résultat, c’était de nous occuper et de nous faire prendre l’habitude de nous occuper nous-mêmes. Mais il eût mieux valu éprouver nos facultés, et nous tenir ensuite à une spécialité que nous eussions pu acquérir. Cette manière d’apprendre un peu de tout aux demoiselles est certainement meilleure que de ne leur rien apprendre ; c’est encore l’usage, et on appelle cela leur donner des talents d’agrément, agrément que nient, par parenthèse, les infortunés voisins condamnés à entendre des journées entières certaines études de chant ou de piano. Mais il me semble que chacune de nous est propre à une certaine chose, et que celles qui, dans l’enfance, ont de l’aptitude pour tout n’en ont pour rien par la suite. Dans ce cas-là, il faudrait choisir et développer l’aptitude qui domine. Quant aux jeunes filles qui n’en ont aucune, il ne faudrait pas les abrutir par des études qu’elles ne comprennent pas et qui parfois les rendent sottes et vaines, de simples et bonnes qu’elles étaient naturellement.

Il y a pourtant à considérer le bon côté en toutes choses, et celui de l’éducation que je critique est de développer simultanément toutes les facultés, par conséquent de compléter l’âme pour ainsi dire. Tout se tient dans l’intelligence comme dans les émotions de l’être humain. C’est un grand malheur que d’être absolument étranger aux jouissances de la peinture lorsqu’on est musicien, et réciproquement. Le poète se complète par le sentiment de tous les arts et n’est pas impunément insensible à un seul. La philosophie des anciens, continuée en partie au moyen âge et pendant la Renaissance, embrassait tous les développements de l’esprit et du corps, depuis la gymnastique jusqu’à la musique, aux langues, etc. Mais c’était un ensemble logique, et la philosophie était toujours au faîte de cet édifice. Les diverses branches de l’instruction se rattachaient à l’arbre de la science, et quand on apprenait la déclamation et les différents modes de la lyre, c’était pour célébrer les dieux, ou pour répandre les chants sacrés des poètes. Cela ne ressemblait guère à ce que nous faisons aujourd’hui en apprenant une sonate ou une romance. Nos arts si perfectionnés sont en même temps profanés dans leur essence, et nous peignons assez bien le peu de dignité de leur usage en les appelant arts d’agrément dans le monde.

L’éducation étant ce qu’elle est, je ne regrette pas que ma bonne grand’mère m’ait forcée de bonne heure à saisir ces différentes notions. Si elles n’ont produit chez moi aucun résultat d’agrément pour les autres, elles ont du moins été pour moi-même une source de pures et inaltérables jouissances, et m’étant inculquées dans l’âge où l’intelligence est fraîche et facile, elles ne m’ont causé ni peine ni dégoût.

J’en excepte pourtant la danse, que M. Gogault me rendait ridicule, et le grand art de la calligraphie, que M. Lubin me rendait odieux. Lorsque l’abbé d’Andrezel venait voir ma grand’mère, il entrait quelquefois dans la chambre où nous prenions nos leçons, et à la vue de M. Lubin, il s’écriait : « Salut à M. le professeur de belles-lettres ! » titre que M. Lubin, soit qu’il comprît ou non le calembour, acceptait fort gravement. « Ah ! grand Dieu, disait ensuite l’abbé, si on enseignait les véritables belles-lettres à l’aide de carcans, de camisoles de force et d’anneaux en fer, suivant la méthode Lubin, combien de littérateurs nous aurions de moins, mais combien de pédants de plus ! »

Nous occupions alors un très joli appartement rue Thi-roux, n° 8. C’était un entresol assez élevé pour un entresol, et vaste pour un appartement de Paris.

Il y avait, comme dans la rue des Mathurins, un beau salon où l’on n’entrait jamais. La salle à manger donnait sur la rue. Mon piano était entre les deux fenêtres. Mais le bruit des voitures, les cris de Paris, bien plus fréquents et plus variés à cette époque qu’ils ne le sont aujourd’hui, les orgues de Barbarie et le passage des visiteurs me dérangeaient tellement, que je n’étudiais avec aucun plaisir et seulement pour l’acquit de ma conscience.

La chambre à coucher, qui était réellement le salon de ma grand’mère, donnait sur une cour terminée par un jardin et un grand pavillon dans le goût de l’Empire, où demeurait, je crois, un ex-fournisseur des armées. Il nous permettait d’aller courir dans son jardin, qui n’était en réalité qu’un fond de cour planté et sablé, mais où nous trouvions moyen de faire bien du chemin. Au-dessus de nous demeurait madame Périer, fort jolie et pimpante personne, belle-sœur de Casimir Périer. Au second, c’était le général Maison, soldat parvenu, dont la fortune était récemment respectable, mais qui a été un des premiers à abandonner l’empereur en 1814. Ses équipages, ses ordonnances, ses mulets couverts de bagages (je crois qu’il partait pour l’Espagne à cette époque, ou qu’il en revenait) remplissaient la cour et la maison de bruit et de mouvement ; mais ce qui me frappait le plus, c’était sa mère, vieille paysanne qui n’avait rien changé à son costume, à son langage et à ses habitudes de parcimonie rustique ; toute tremblotante et cassée qu’elle était, elle assistait dans la cour, par le plus grand froid, au sciage des bûches et au mesurage du charbon. Elle avait des querelles de l’autre monde avec le concierge, à qui elle arrachait des mains la bûche dite du portier, lorsqu’il la choisissait un peu trop grosse. Cela avait son beau et son mauvais côté ; mais je défie que d’ici à longtemps on fasse passer le paysan de la misère à la richesse sans porter son avarice à l’extrême. L’existence de cette pauvre vieille était une fatigue, un souci, une fureur sans relâche.

Nous avons occupé cet appartement de la rue Thiroux jusqu’en 1816. En 1832 ou 33, cherchant à me loger, j’ai aperçu un écriteau sur la porte et je suis entré, espérant que c’était le logement de ma grand’mère qui se trouvait vacant. Mais c’était le pavillon du fond et on en demandait, je crois, dix-huit cents francs, prix beaucoup trop élevé pour mes ressources à cette époque. Je me suis pourtant donné le plaisir d’examiner ce pavillon afin de parcourir la cour plantée où rien n’était changé, et de voir en face les croisées de la chambre de ma bonne maman, d’où elle me faisait signe de rentrer lorsque je m’oubliais dans le jardin. Tout en causant avec le portier, j’appris que cette maison n’avait pas changé de propriétaire, que ce propriétaire existait toujours et qu’il occupait précisément l’appartement de l’entre-sol que je convoitais. Je voulus, du moins, avoir la satisfaction de revoir cet appartement, et, sous prétexte de marchander le pavillon, je me fis annoncer à M. Buquet. Il ne me reconnut pas, et je ne l’aurais pas reconnu non plus. Je l’avais perdu de vue jeune encore et ingambe. Je retrouvai un vieillard qui ne sortait plus de sa chambre et qui, pour faire apparemment un peu d’exercice, commandé par le médecin, avait installé un billard à côté de son lit, dans la propre chambre de ma grand’mère. Du reste, sauf ma chambre qui avait été jointe à un autre appartement, rien n’était changé dans la disposition des autres pièces ; les ornements dans le goût de l’Empire, les plafonds, les portes, les lambris, je crois même le papier de l’antichambre, étaient les mêmes que de mon temps. Mais tout cela était noir, sale, enfumé et puant le caporal, au lieu des exquises senteurs de ma grand’mère. Je fus surtout frappée de la petitesse de la maison, de la cour, du jardin et des chambres, qui jadis me paraissaient si vastes et qui étaient restées ainsi dans mes souvenirs. Mon cœur se serra de retrouver si laide, si triste et si sombre cette habitation toute pleine de mes souvenirs.

J’ai, du moins, encore une partie des meubles qui me retracent mon enfance, et même le grand tapis qui nous amusait tant Pauline et moi. C’est un tapis Louis XV avec des ornements qui tous avaient un nom et un sens pour nous. Tel rond était une île, telle partie du fond un bras de mer à traverser. Une certaine rosace à flammes pourpres était l’enfer, de certaines guirlandes étaient le paradis, et une grande bordure représentant des ananas était la forêt Hercynia. Que de voyages fantastiques, périlleux ou agréables nous avons faits sur ce vieux tapis avec nos petits pieds ! La vie des enfants est un miroir magique, où les objets réels deviennent les riantes images de leurs rêves ; mais un jour arrive où le talisman perd sa vertu, ou bien la glace se brise et les éclats sont dispersés pour ne jamais se réunir.

Tel fut pour moi l’éparpillement de toutes les personnes et de presque toutes les choses qui remplirent ma vie de Paris jusqu’à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans. Ma grand’mère et tous ses vieux amis des deux sexes moururent un à un, mes relations changèrent. Je fus oubliée, et j’oubliai moi-même une grande partie des êtres que j’avais vus tous les jours pendant si longtemps ; j’entrai dans une nouvelle phase de ma vie ; qu’on me pardonne donc de trop m’arrêter dans celle qui a disparu pour moi tout entière.

Je voyais de temps en temps les neveux de mon père et la nombreuse famille qui se rattachait à l’aîné surtout, René, celui qui habitait le joli petit hôtel de la rue de Grammont. Je n’ai encore rien dit de ses enfants, afin de ne pas embrouiller mon lecteur dans cette complication de générations, et, au reste, je n’ai rien à dire de son fils Septime, que j’ai peu connu et qui ne m’était point sympathique. Le rêve de ma grand’mère était de me marier avec lui ou avec son cousin Léonce, fils d’Auguste, mais je n’étais pas un parti assez riche pour eux, et je crois que ni eux ni leurs parents n’y songèrent jamais. Les propos des bonnes me mirent de bonne heure, malgré moi, au courant de cette rêverie de ma bonne grand’mère, et c’est une grande sottise de tourmenter les enfants par ces idées de mariage. Je m’en préoccupai longtemps avant l’âge où il eût été nécessaire d’y songer, et cela produisit en moi une grande inquiétude d’esprit. Léonce me plaisait comme un enfant peut plaire à un autre enfant ; il était gai, vif et obligeant. Septime était froid et taciturne, du moins il me semblait tel, parce que je me croyais destinée à lui plus particulièrement, ma grand’mère ayant plus d’amitié pour son père que pour celui de Léonce. Mais que ce fût Léonce ou Septime, j’avais une grande terreur de l’une ou de l’autre union, parce que, depuis la mort de mon père, leurs parents ne voyaient point ma mère et la maltraitaient beaucoup dans leur opinion.

Je pensais donc que mon mariage serait le signal d’une rupture forcée avec ma mère, ma sœur et ma chère Clotilde, et j’étais dès lors si soumise de fait à ma grand’mère, que l’idée de résister à sa volonté ne se présentait pas encore à mon esprit. J’étais donc toujours assez mal à l’aise avec tous les Villeneuve, quoique d’ailleurs je les aimasse beaucoup ; et quelquefois, en jouant chez eux avec leurs enfants, il me venait des envies de pleurer au milieu de mes rires. Appréhensions chimériques, souffrances gratuites ! Personne ne pensait alors à me séparer de ma mère, et ces enfants, plus heureux que moi, ne songeaient guère à enchaîner leur liberté ou la mienne dans l’avenir.

La sœur de Septime, Emma de Villeneuve, aujourd’hui madame de la Roche-Aymon, était une charmante personne, gracieuse, douce et sensible, pour qui j’ai ressenti dès mon enfance une sympathie particulière. J’étais à l’aise avec elle, et pour peu qu’elle eût deviné les idées qui me tourmentaient, je lui aurais ouvert mon cœur au moindre encouragement de sa part. Mais elle était bien loin de penser qu’après avoir ri sur ses genoux et gambadé autour d’elle, je m’en allais pleine de mélancolie et me reprochant en quelque sorte l’amitié que j’éprouvais pour mes parents paternels, pour ceux que l’on m’avait présentés comme les ennemis de ma mère.

La mère d’Emma et de Septime, madame René de Villeneuve, était une des plus jolies femmes de la cour impériale. Elle était à cette époque dame d’honneur de la reine Hortense. Je la voyais quelquefois le soir avec des robes à queue et des diadèmes à l’antique, ce qui m’éblouissait grandement ; mais je la craignais je ne sais pourquoi.

René était chambellan du roi Louis. C’est un des hommes les plus aimables que j’aie connus. Je l’ai aimé comme un père jusqu’au moment où tout s’est brisé autour de moi. Et puis, sur ses vieux jours, il m’a appelée dans ses bras et j’y ai couru de grand cœur. On ne boude pas contre soi-même.

Hippolyte ne fit pas long feu dans la pension où Deschartres l’avait installé. Il y trouva des garçons aussi fous et encore plus malins que lui, qui développèrent si bien ses heureuses dispositions pour le tapage et l’indiscipline que ma grand’mère, voyant qu’il travaillait encore moins qu’à Nohant, le reprit au moment de notre départ.

C’est pendant l’hiver dont je viens de parler que se firent les immenses préparatifs de la campagne de Russie. Dans toutes les maisons où nous allions nous rencontrions des officiers partant pour l’armée et venant faire leurs adieux à leur famille. On n’était pas assuré de pénétrer jusqu’au cœur de la Russie. On était si habitué à vaincre qu’on ne doutait pas d’obtenir satisfaction par des traités glorieux aussitôt qu’on aurait passé la frontière et livré quelques batailles dans les premières marches russes. On se faisait si peu l’idée du climat, que je me souviens d’une vieille dame qui voulait donner toutes ses fourrures à un sien neveu, lieutenant de cavalerie, et cette précaution maternelle le faisait beaucoup rire. Jeune et fier dans son petit dolman pincé et étriqué, il montrait son sabre et disait que c’était avec cela qu’on se réchauffait à la guerre. La bonne dame lui disait qu’il allait dans un pays toujours couvert de neige ; mais on était au mois d’avril, les jardins fleurissaient, l’air était tiède. Les jeunes gens, et les Français surtout, croient volontiers que le mois de décembre n’arrivera jamais pour eux. Ce fier jeune homme a dû regretter plus d’une fois les fourrures de sa vieille tante lors de la fatale retraite.

Les gens avisés, et Dieu sait qu’il n’en manque point après l’événement, ont prétendu qu’ils avaient tous mal auguré de cette gigantesque entreprise, qu’ils avaient blâmé Napoléon comme un conquérant téméraire, enfin qu’ils avaient eu le pressentiment de quelque immense désastre. Je n’en crois rien, ou du moins je n’ai jamais entendu exprimer ces craintes, même chez les personnes ennemies, par système ou par jalousie, des grandeurs de l’Empire. Les mères qui voyaient partir leurs enfants se plaignaient de l’infatigable activité de l’empereur, et se livraient aux inquiétudes et aux regrets personnels inévitables en pareil cas. Elles maudissaient le conquérant, l’ambitieux, mais jamais je ne vis chez elles le moindre doute du succès, et j’entendais tout, je comprenais tout à cette époque. La pensée que Napoléon pût être vaincu ne se présenta jamais qu’à l’esprit de ceux qui le trahissaient. Ils savaient bien que c’était le seul moyen de le vaincre. Les gens prévenus mais honnêtes avaient en lui, tout en le maudissant, la confiance la plus absolue, et j’entendais dire à une des amies de ma grand’mère : « Eh bien, quand nous aurons pris la Russie, qu’est-ce que nous en ferons ? »

D’autres disaient qu’il méditait la conquête de l’Asie et que la campagne de Russie n’était qu’un premier pas vers la Chine. « Il veut être le maître du monde, s’écriait-on, et il ne respecte les droits d’aucune nation. Où s’arrêtera-t-il ? Quand se trouvera-t-il satisfait ? C’est intolérable, tout lui réussit. »

Et personne ne disait qu’il pouvait éprouver des revers et faire payer cher à la France la gloire dont il l’avait enivrée.

Nous revînmes à Nohant avec le printemps de 1812 ; ma mère vint passer une partie de l’été avec nous, et Ursule, qui retournait tous les hivers chez ses parents, me fut rendue à ma grande joie, et à la sienne aussi. Outre l’affection qu’Ursule avait pour moi, elle adorait Nohant. Elle était plus sensible que moi au bien-être, et elle jouissait plus que moi de la liberté, puisque, sauf quelques leçons de couture et de calcul que lui donnait sa tante Julie, elle était livrée à une complète indépendance. Je dois dire qu’elle n’en abusait pas et que par caractère elle était laborieuse. Ma mère lui apprenait à lire et à écrire, et tandis que je prenais mes autres leçons avec Deschartres ou avec ma bonne maman, bien loin de songer à aller courir, elle restait auprès de ma mère, qu’elle adorait et qu’elle entourait des plus tendres soins. Elle savait se rendre utile, et ma mère regrettait de n’avoir pas le moyen de l’emmener à Paris pendant l’hiver.

Ce maudit hiver était le désespoir de ma pauvre Ursule. Toute différente de moi en ceci, elle se croyait exilée quand elle retournait dans sa famille. Ce n’est pas que ses parents fussent dans la misère. Son père était chapelier et gagnait assez d’argent, surtout dans les foires, où il allait vendre des chapeaux à pleines charretées aux paysans. Sa femme, pour aider à son débit, tenait ramée dans ses foires ; mais ils avaient beaucoup d’enfants, et de la gêne, par conséquent.

Ursule ne pouvait supporter sans se plaindre ce changement annuel de régime et d’habitudes. On pensa que le richement menaçait de lui tourner la tête, on commença à regretter de lui avoir fait manger son pain blanc le premier, et on parla de la reprendre et de la mettre en apprentissage pour lui donner une profession. Je ne voulais pas entendre parler de cela, et ma grand’mère hésita quelque temps. Elle avait quelque désir de garder Ursule, disant qu’un jour elle pourrait gouverner ma maison et s’y rendre utile en ne cessant pas d’être heureuse ; mais il y avait du temps jusque-là ; on ne savait ce qui pourrait arriver, et Ursule n’était pas d’un caractère à être jamais une fille de chambre. Elle avait trop de fierté, de franchise et d’indépendance pour faire penser qu’elle se plierait aux volontés des autres pour de l’argent. Il lui fallait une fonction et non un service domestique. C’était donc une position à lui assurer dans une famille qu’elle aimerait et dont elle serait aimée. Si, par quelque événement imprévu, la nôtre venait à lui manquer, que deviendrait-elle, sans profession acquise et avec l’habitude du bien-être ? Mademoiselle Julie pensait judicieusement que la pauvre enfant serait horriblement malheureuse, et elle insista pour qu’on ne la laissât pas plus longtemps s’accoutumer à ce chez nous dont le souvenir la tourmentait si fort en notre absence. Ma grand’mère céda, et il fut décidé qu’Ursule s’en irait tout à fait au moment où nous repartirions pour Paris, mais que jusque-là on ne ferait part de cette résolution ni à elle ni à moi, afin de ne pas troubler notre bonheur présent. C’était en effet la fin de mon bonheur qui approchait ; avec Ursule je devais bientôt perdre la présence assidue de ma mère et tomber sous le joug et dans la société des femmes de chambre.

Cet été de 1812 fut donc encore sans nuage. Tous les dimanches, les trois sœurs d’Ursule venaient passer la journée avec nous. L’aînée, qu’on appelait de son nom de famille féminisé, selon la coutume du pays, était une belle personne, d’une bonté angélique et à laquelle j’ai conservé une grande sympathie de cœur ; elle nous chantait des rondes, nous enseignait le cob, la marelle, les évalines, le traîne-balin, l’aveuglat[39], enfin tous les jeux du Berry dont le nom est aussi ancien que l’usage, et qu’on ne retrouverait même pas tous dans l’immense nomenclature des jeux d’enfants rapportés dans le Gargantua.

Toutes ces amusettes nous passionnaient. La maison, le jardin et le petit bois retentissaient de nos jeux et de nos rires. Mais vers la fin de la journée j’en avais assez, et s’il avait fallu passer ainsi deux journées de suite, je n’aurais pas pu y tenir. J’avais déjà pris l’habitude du travail et je souffrais d’une sorte d’ennui indéfinissable au milieu de mes amusements. Pour rien au monde je ne me serais avoué à moi-même que je regrettais ma leçon de musique ou d’histoire, et pourtant elle me manquait à mon insu. Mon cerveau, abandonné à la dérive au milieu de ces plaisirs enfantins et de cette activité sans but, arrivait à la satiété ; et n’eût été la joie de revoir ma chère Godignonne, j’aurais désiré, le dimanche soir, que les sœurs d’Ursule ne revinssent pas le dimanche suivant ; mais, le dimanche suivant, ma gaieté et mon ardeur au jeu revenaient dès le matin, et duraient encore une partie de la journée.

Nous eûmes cette année-là une nouvelle visite de mon oncle de Beaumont, et la fête de ma bonne maman fut de nouveau préparée avec des surprises. Nous n’étions déjà plus assez naïves et assez confiantes en nous-mêmes pour désirer de jouer la comédie. Mon oncle se contenta de faire des couplets sur l’air de la Pipe de tabac, que je dus chanter à déjeuner en présentant mon bouquet. Ursule eut un long compliment en prose, moitié sérieux, moitié comique, à dégoiser. Hippolyte dut jouer sans faire une seule faute le menuet de Fischer sur le flageolet, et même il eut l’honneur, ce jour-là, de souffler et de cracher dans le flageolet d’ébène de Deschartres.

 

Les visites que nous recevions et que nous rendions me mettaient en rapport avec de jeunes enfants qui sont restés les amis de toute ma vie. Le capitaine Fleury, dont il est question dans les premières lettres de mon père, avait un fils et une fille. La fille, charmante et excellente personne, est morte peu d’années après son mariage ; son frère Alphonse est resté un frère pour moi. M. et madame Duvernet, les amis de mon père et les compagnons de ses joyeux essais dramatiques en 1797, avaient un fils que je n’ai guère perdu de vue depuis qu’il est au monde, et que j’appelle aujourd’hui mon vieux ami, bien qu’il soit plus jeune que moi. Enfin notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers. Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfants passer la journée chez nous, et son fils Gustave était encore en robe quand nous fîmes connaissance. Voilà trois pères de famille que j’ai connus en petits jupons et en bourrelets, que j’ai pris dans mes bras déjà robustes pour leur faire cueillir des cerises aux arbres de mon jardin, qui m’ont tyrannisée des journées entières (car dès mon enfance j’ai aimé les petits enfants avec une passion maternelle), et qui, souvent depuis, se sont crus pourtant plus raisonnables que moi. Les deux aînés sont déjà un peu chauves et moi je grisonne. J’ai peine aujourd’hui à leur persuader qu’ils sont des enfants, et ils ne se souviennent plus des innombrables méfaits que j’ai à leur reprocher. Il est vrai que des amitiés de quarante ans ont pu réparer bien des sottises, robes déchirées, joujoux cassés, exigences furibondes ; j’en passe, et des meilleures ! C’était un peu ma faute, et je ne pouvais pas m’empêcher de rire, avec mon frère et Ursule, de leurs turpitudes. Il n’y avait pas si longtemps que nous les trouvions charmantes à commettre pour notre propre compte.

Au milieu de nos jeux et de nos songes dorés, les nouvelles de Russie vinrent, à l’automne, jeter des notes lugubres et faire passer sous nos yeux hallucinés des images effrayantes et douloureuses. Nous commencions à écouter la lecture des journaux, et l’incendie de Moscou me frappa comme un grand acte de patriotisme. Je ne sais pas aujourd’hui s’il faut juger ainsi cette catastrophe. La manière dont les Russes nous faisaient la guerre est, à coup sûr, quelque chose d’inhumain et de farouche qui ne peut pas avoir d’analogue chez les nations libres. Dévaster ses propres champs, brûler ses maisons, affamer de vastes contrées pour livrer au froid et à la faim une armée d’invasion serait héroïque de la part d’une population qui agirait ainsi de son propre mouvement ; mais le czar russe, qui ose dire, comme Louis XIV, l’État, c’est moi, ne consultait pas les populations esclaves de la Russie. Il les arrachait de leurs demeures, il dévastait leurs terres, il les faisait chasser devant ses armées comme de misérables troupeaux, sans les consulter, sans s’inquiéter de leur laisser un asile, et ces malheureux eussent été infiniment moins opprimés, moins ruinés et moins désespérés par notre armée victorieuse, qu’ils ne le furent par leur propre armée obéissant aux ordres sauvages d’une autorité sans merci, sans entrailles, sans notion aucune du droit humain.

En supposant que Rostopchin eût pris conseil, avant de brûler Moscou, de quelques riches et puissantes familles, la population de cette vaste cité n’en eut pas moins l’obligation de subir le sacrifice de ses maisons et de ses biens, et il est permis de douter qu’elle y eût consenti unanimement, si elle eût pu être consultée, si elle eût eu des réclamations à faire entendre, des droits à faire valoir. La guerre de Russie, c’est le navire battu de l’orage qui jette à l’eau sa cargaison pour alléger son lest. Le czar, c’est le capitaine ; les ballots qu’on submerge, c’est le peuple, le navire qu’on sauve, c’est la politique du souverain. Si jamais autorité a méprisé profondément et compté pour rien la vie et la propriété des hommes, c’est dans les monarchies absolues qu’il faut aller chercher l’idéal d’un pareil système. Mais l’autorité de Napoléon recommença, dès ce moment de nos désastres en Russie, à représenter l’individualité, l’indépendance et la dignité de la France. Ceux qui en jugèrent autrement pendant la lutte de nos armées avec la coalition tombèrent dans une erreur fatale. Les uns, ceux qui se préparaient à trahir, commirent sciemment ce mensonge envers la conscience publique. D’autres, les pères du libéralisme naissant, y tombèrent probablement de bonne foi. Mais l’histoire commence à faire justice de leur rôle en cette affaire. Ce n’était pas le moment de s’aviser des empiétements de l’empereur sur nos libertés politiques, lorsque le premier représentant de notre libéralisme allait être le Russe Alexandre.

J’avais donc huit ans quand j’entendis débattre pour la première fois ce redoutable problème de l’avenir de la France. Jusque-là je regardais ma nation comme invincible, et le trône impérial comme celui de Dieu même. On suçait avec le lait, à cette époque, l’orgueil de la victoire. La chimère de la noblesse s’était agrandie, communiquée à toutes les classes. Naître Français, c’était une illustration, un titre. L’aigle était le blason de la nation tout entière.

V

L’armée et l’empereur perdus pendant quinze jours. – Vision. – Un mot de l’empereur sur mon père. – Les prisonniers allemands. – Les Tyroliennes. – Séparation d’avec Ursule. – Le tutoiement. – Le grand lit jaune. – La tombe de mon père. – Les jolis mots de M. de Talleyrand. – La politique des vieilles comtesses. – Un enfant patriote. – Autre vision. – Madame de Béranger et ma mère. – Les soldats affamés en Sologne. – L’aubergiste jacobin. – Maladie de ma grand’mère. – Madame de Béranger dévaste notre jardin. – Le corset. – Lorette de Béranger. – Entrée des alliés à Paris. – Opinion de ma grand’mère sur les Bourbons. – Le boulet de canon. – Les belles dames et les Cosaques.

Les enfants s’impressionnent à leur manière des faits généraux et des malheurs publics. On ne parlait d’autre chose autour de nous que de la campagne de Russie, et pour nous c’était quelque chose d’immense et de fabuleux comme les expéditions d’Alexandre dans l’Inde.

Ce qui nous frappa extrêmement, c’est que pendant quinze jours, si je ne me trompe, on fut sans nouvelles de l’empereur et de l’armée. Qu’une masse de trois cent mille hommes, que Napoléon, l’homme qui remplissait l’univers de son nom et l’Europe de sa présence, eussent ainsi disparu comme un pèlerin que la neige engloutit, et dont on ne retrouve pas même le cadavre, c’était pour moi un fait incompréhensible. J’avais des rêves bizarres, des élans d’imagination qui me donnaient la fièvre et remplissaient mon sommeil de fantômes. Ce fut alors qu’une singulière fantaisie, qui m’est restée longtemps après, commença à s’emparer de mon cerveau excité par les récits et les commentaires qui frappaient mes oreilles. Je me figurais, à un certain moment de ma rêverie, que j’avais des ailes, que je franchissais l’espace, et que, ma vue plongeant sur les abîmes de l’horizon, je découvrais les vastes neiges, les steppes sans fin de la Russie blanche ; je planais, je m’orientais dans les airs, je découvrais enfin les colonnes errantes de nos malheureuses légions ; je les guidais vers la France, je leur montrais le chemin, car ce qui me tourmentait le plus, c’était de me figurer qu’elles ne savaient où elles étaient et qu’elles s’en allaient vers l’Asie, s’enfonçant de plus en plus dans les déserts, en tournant le dos à l’Occident. Quand je revenais à moi-même, je me sentais fatiguée et brisée par le long vol que j’avais fourni, mes yeux étaient éblouis par la neige que j’avais regardée ; j’avais froid, j’avais faim, mais j’éprouvais une grande joie d’avoir sauvé l’armée française et son empereur.

Enfin, vers le 25 décembre nous apprîmes que Napoléon était à Paris. Mais son armée restait derrière lui, engagée encore pour deux mois dans une retraite horrible, désastreuse. On ne sut officiellement les souffrances et les malheurs de cette retraite qu’assez longtemps après. L’empereur à Paris, on croyait tout sauvé, tout réparé. Les bulletins de la grande armée et les journaux ne disaient qu’une partie de la vérité. Ce fut par les lettres particulières, par les récits de ceux qui échappèrent au désastre, qu’on put se faire une idée de ce qui s’était passé.

Parmi les familles que ma grand’mère connaissait, il y eut un jeune officier qui était parti à seize ans pour cette terrible campagne. Il grandit de toute la tête au milieu de ces marches forcées et de ces fatigues inouïes. Sa mère, n’entendant plus parler de lui, le pleurait. Un jour, une espèce de brigand d’une taille colossale et bizarrement accoutré se précipite dans sa chambre, tombe à ses genoux et la presse dans ses bras. Elle crie de peur d’abord, et bientôt de joie. Son fils avait près de six pieds[40]. Il avait une longue barbe noire, et en guise de pantalon, un jupon de femme, la robe d’une pauvre vivandière tombée gelée au milieu du chemin.

Je crois que c’est ce même jeune homme qui eut peu de temps après un sort pareil à celui de mon père. Sorti sain et sauf des extrêmes périls de la guerre, il se tua à la promenade ; son cheval emporté vint se briser avec lui contre le timon d’une charrette. L’empereur, ayant appris cet accident, dit d’un ton brusque : « Les mères de famille prétendent que je fais tuer tous leurs enfants à la guerre, en voilà un pourtant dont je n’ai pas à me reprocher la mort. C’est comme M. Dupin ! Est-ce encore ma faute si celui-là a été tué par un mauvais cheval ? »

Ce rapprochement entre M. de *** et mon père montra la merveilleuse mémoire de l’empereur. Mais à quel propos se plaignait-il ainsi de la haine des mères de famille ? C’est ce que je n’ai pu savoir. Je ne me souviens pas de l’époque précise de la catastrophe de M. de ***. Ce devait être dans un moment où la France aristocratique abandonnait la cause de l’empereur, et où celui-ci faisait d’amères réflexions sur sa destinée.

Il m’est impossible de me rappeler si nous allâmes à Paris dans l’hiver de 1812 à 1813. Cette partie de mon existence est tout à fait sortie de ma mémoire. Je ne saurais dire non plus si ma mère vint à Nohant dans l’été de 1813. Il est probable que oui, car dans le cas contraire j’aurais eu du chagrin, et je me souviendrais.

Le calme s’était rétabli dans ma tête à l’endroit de la politique. L’empereur était reparti de Paris. La guerre avait recommencé en avril. Cet état de guerre extérieure était alors comme un état normal, et on ne s’inquiétait que lorsque Napoléon n’agissait pas d’une manière ostensible. On l’avait dit abattu et découragé après son retour de Moscou. Le découragement d’un seul homme, c’était encore le seul malheur public qu’on voulût admettre et qu’on osât prévoir. Dès le mois de mai les victoires de Lutzen, Dresde et Bautzen relevèrent les esprits. L’armistice dont on parlait me parut la sanction de la victoire. Je ne pensais plus à avoir des ailes et à voler au secours de nos légions. Je repris mon existence de jeux, de promenades et d’études faciles.

Dans le courant de l’été, nous eûmes un passage de prisonniers. Le premier que nous vîmes fut un officier qui s’était assis au bord de la route, sur le seuil d’un petit pavillon qui ferme notre jardin de ce côté-lâ. Il avait un habit de drap fin, de très beau linge, des chaussures misérables, et un portrait de femme attaché à un ruban noir sur sa poitrine. Nous le regardions curieusement mon frère et moi, tandis qu’il examinait ce portrait d’un air triste, mais nous n’osâmes pas lui parler. Son domestique vint le rejoindre. Il se leva et se remit en route sans faire attention à nous. Une heure après, il passa un groupe assez considérable d’autres prisonniers. Ils se dirigeaient sur Châteauroux. Personne ne les conduisait ni les surveillait. Les paysans les regardaient à peine.

Le lendemain, comme nous jouions mon frère et moi auprès du pavillon, un de ces pauvres diables vint à passer. La chaleur était accablante. Il s’arrêta et s’assit sur cette marche du pavillon qui offrait aux passants un peu d’ombre et de fraîcheur. Il avait une bonne figure de paysan allemand, lourde, blonde et naïve. Cela nous enhardit à lui parler, mais il nous répondit : « Moi pas comprend ». C’était tout ce qu’il savait dire en français. Alors je lui demandai par signes s’il avait soif. Il me répondit en me montrant l’eau du fossé d’un air d’interrogation. Nous lui fîmes comprendre qu’elle n’était pas bonne à boire, et qu’il eût à nous attendre. Nous courûmes lui chercher une bouteille de vin et un énorme morceau de pain, sur lesquels il se précipita avec des exclamations de joie et de reconnaissance, et quand il se fut restauré, il nous tendit la main à plusieurs reprises. Nous pensions qu’il voulait de l’argent, et nous n’en avions pas. J’allais en demander pour lui à ma grand’mère, lorsqu’il devina ma pensée. Il me retint, et nous fit entendre que ce qu’il voulait de nous, c’était une poignée de main. Il avait les yeux pleins de larmes, et après avoir bien cherché, il vint à bout de nous dire : « Enfants très pons ! »

Nous revînmes tout attendris raconter à ma bonne maman notre aventure. Elle se prit à pleurer, songeant au temps où son fils avait eu un sort pareil chez les Croates. Puis, comme de nouvelles colonnes de prisonniers paraissaient sur la route, elle fit porter au pavillon une pièce de vin du pays et une provision de pain. Nous en prîmes possession, mon frère et moi, et nous eûmes récréation toute la journée, afin de pouvoir remplir l’office de cantiniers jusqu’au soir. Ces pauvres gens étaient d’une grande discrétion, d’une douceur parfaite, et nous montraient une vive reconnaissance pour ce pauvre morceau de pain et ce verre de vin offerts en passant, sans cérémonie. Ils paraissaient touchés surtout de voir deux enfants leur faire les honneurs, et pour nous remercier, ils se groupaient en chœur et nous chantaient des tyroliennes qui me charmèrent. Je n’avais jamais entendu rien de semblable. Ces paroles étrangères, ces voix justes chantant en parties, et cette classique vocalisation gutturale qui marque le refrain de leurs airs nationaux étaient alors choses très nouvelles en France, et ce n’est pas sur moi seulement qu’elles produisirent de l’effet. Tous les prisonniers allemands internés dans nos provinces y furent traités avec la douceur et l’hospitalité naturelles autrefois au Berrichon, mais ils durent à leurs chants et à leur talent pour la valse plus de sympathie et de bons traitements que la pitié ne leur en eût assuré. Ils furent les compagnons et les amis de toutes les familles où ils s’établirent ; quelques-uns même s’y marièrent.

Je crois bien que cette année-là fut la première que je passai à Nohant sans Ursule. Probablement nous avions été à Paris pendant l’hiver, et, à mon retour, la séparation était un fait préparé et accompli, car je ne me rappelle pas qu’il ait amené de la surprise et des larmes. Je sais que cette année-là, ou la suivante, Ursule venait me voir tous les dimanches, et nous étions restées tellement liées, que je ne passais pas un samedi sans lui écrire une lettre pour lui recommander de venir le lendemain, et pour lui envoyer un petit cadeau. C’était toujours quelque niaiserie de ma façon, un ouvrage en perles, une découpure en papier, un bout de broderie. Ursule trouvait tout cela magnifique et en faisait des reliques d’amitié.

Ce qui me surprit et me blessa beaucoup, c’est que tout d’un coup elle cessa de me tutoyer. Je crus qu’elle ne m’aimait plus, et quand elle m’eut protesté de son attachement, je crus que c’était une taquinerie, une obstination, je ne sais quoi enfin, mais cela me parut une insulte gratuite, et, pour me consoler, il fallut qu’elle m’avouât que sa tante Julie lui avait solennellement défendu de rester avec moi sur ce pied de familiarité inconvenante. Je courus en demander raison à ma grand’mère, qui confirma l’arrêt en me disant que je comprendrais plus tard combien cela était nécessaire. J’avoue que je ne l’ai jamais compris.

J’exigeai qu’Ursule me tutoyât quand nous serions tête à tête. Mais comme à ce compte elle n’eût pu guère prendre l’habitude qu’on lui imposait, et qu’elle fût grondée pour avoir laissé échapper en présence de sa tante quelque tu au lieu de vous en parlant à ma personne, je fus forcée de consentir à ce qu’elle perdît avec moi cette douce et naturelle familiarité. Cela me fit souffrir longtemps, et même j’essayai de lui donner du vous pour rétablir l’égalité entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. « Puisqu’on ne vous défend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m’ôtez pas ce plaisir-là ; car, au lieu d’un chagrin, ça m’en ferait deux. » Alors, comme nous étions assez savantes pour nous amuser des mots de notre première enfance : « Tu vois, lui disais-je, ce que c’est que ce maudit richement, que tu voulais me faire aimer et que je n’aimerai jamais. Cela ne sert qu’à vous empêcher d’être aimé. — Ne croyez pas cela de moi, disait Ursule, vous serez toujours ce que j’aimerai le mieux au monde ; que vous soyez riche ou pauvre, ça m’est bien égal. » Cette excellente fille, qui vraiment m’a tenu parole, apprenait l’état de tailleuse, où elle est devenue fort habile. Bien loin d’être paresseuse et prodigue, comme on craignait qu’elle ne le devînt, elle est une des femmes les plus laborieuses et les plus raisonnables que je connaisse.

Je crois me rappeler positivement maintenant que ma mère passa cet été-là avec moi et que j’eus du chagrin, parce que jusqu’alors j’avais couché dans sa chambre quand elle était à Nohant, et que pour la première fois cette douceur me fut refusée. Ma grand’mère me disait trop grande pour dormir sur un sofa, et, en effet, le petit lit de repos qui m’avait servi devenait trop court. Mais le grand lit jaune qui avait vu naître mon père et qui était celui de ma mère à Nohant (le même dont je me sers encore) avait six pieds de large, et c’était une fête pour moi quand elle me permettait d’y dormir avec elle. J’étais là comme un oisillon dans le sein maternel ; il me semblait que j’y dormais mieux et que j’y avais de plus jolis rêves. Malgré la défense de la bonne maman, j’eus pendant deux ou trois soirs la patience d’attendre sans dormir, jusqu’à onze heures, que ma mère fût rentrée dans sa chambre. Alors je me levais sans bruit, je quittais la mienne sur la pointe de mes pieds nus, et j’allais me blottir dans les bras de ma petite mère, qui n’avait pas le courage de me renvoyer, et qui elle-même était heureuse de s’endormir avec ma tête sur son épaule. Mais ma grand’mère eut des soupçons, ou fut avertie par mademoiselle Julie, son lieutenant de police. Elle monta et me surprit au moment où je m’échappais de ma chambre ; Rose fut grondée pour avoir fermé les yeux sur mes escapades. Ma mère entendit du bruit et sortit dans le corridor. Il y eut des paroles assez vives échangées ; ma grand’mère prétendait que ce n’était ni sain ni chaste qu’une fille de neuf ans dormît à côté de sa mère. Vraiment elle était fâchée et ne savait pas ce qu’elle disait, car rien n’est plus chaste et plus sain, au contraire. J’étais si chaste, quant à moi, que je ne comprenais même pas bien le sens du mot chasteté. Tout ce qui pouvait en être le contraire m’était inconnu. J’entendis ma mère qui répondait : « Si quelqu’un manque de chasteté, c’est vous pour avoir de pareilles idées ! C’est en parlant trop tôt de cela aux enfants qu’on leur ôte l’innocence de leur esprit, et je vous assure bien que si c’est comme cela que vous comptez élever ma fille, vous auriez mieux fait de me la laisser. Mes caresses sont plus honnêtes que vos pensées. »

Je pleurai toute la nuit. Il me semblait être attachée physiquement et moralement à ma mère par une chaîne de diamant que ma grand’mère voulait enfin s’efforcer de rompre, et qui ne faisait que se resserrer autour de ma poitrine jusqu’à m’étouffer.

Il y eut beaucoup de froideur et de tristesse dans les relations avec ma grand’mère pendant quelques jours. Cette pauvre femme voyait bien que plus elle essayait de me détacher de ma mère, plus elle perdait elle-même dans mon affection, et elle n’avait d’autre ressource que de se réconcilier avec elle pour se réconcilier avec moi. Elle me prenait dans ses bras et sur ses genoux pour me caresser, et je lui fis grand’peine la première fois en me dégageant et en lui disant : « Puisque ce n’est pas chaste, je ne veux pas embrasser. » Elle ne répondit rien, me posa à terre, se leva et quitta sa chambre avec plus de précipitation qu’elle ne paraissait capable d’en mettre dans ses mouvements.

Cela m’étonna, m’inquiéta même après un moment de réflexion, et je n’eus pas de peine à la rejoindre dans le jardin ; je la vis prendre l’allée qui longe le mur du cimetière et s’arrêter devant la tombe de mon père. Je ne sais pas si j’ai dit déjà que mon père avait été déposé dans un petit caveau pratiqué sous le mur du cimetière, de manière que la tête reposât dans le jardin et les pieds dans la terre consacrée. Deux cyprès et un massif de rosiers et de lauriers francs marquent cette sépulture, qui est aujourd’hui celle de ma grand’mère.

Elle était donc arrêtée devant cette tombe, qu’elle avait bien rarement le courage d’aller regarder, et elle pleurait amèrement. Je fus vaincue, je m’élançai vers elle, je serrai ses genoux débiles contre ma poitrine et je lui dis une parole qu’elle m’a bien souvent rappelée depuis : « Grand’mère, c’est moi qui vous consolerai. » Elle me couvrit de larmes et de baisers et alla sur-le-champ trouver ma mère avec moi. Elles s’embrassèrent sans s’expliquer autrement, et la paix revint pendant quelque temps.

Mon rôle eût été de rapprocher ces deux femmes et de les mener, à chaque querelle, s’embrasser sur la tombe de mon père. Un jour vint où je le compris et où je l’osai. Mais j’étais trop enfant à l’époque que je raconte pour rester impartiale entre elles deux ; je crois même qu’il m’eût fallu une grande dose de froideur ou d’orgueil pour juger avec calme laquelle avait le plus tort ou le plus raison dans leurs dissidences, et j’avoue qu’il m’a fallu trente ans pour y voir bien clair et pour chérir presque également le souvenir de l’une et de l’autre.

Je crois que ce qui précède date de l’été de 1813, je ne l’affirmerais pourtant pas, parce qu’il y a là une sorte de lacune dans mes souvenirs : mais si je me trompe de date, il importe peu. Ce que je sais, c’est que cela n’est pas arrivé plus tard.

Nous fîmes un très court séjour à Paris l’hiver suivant. Dès le mois de janvier 1814, ma grand’mère, effrayée des rapides progrès de l’invasion, vint se réfugier à Nohant, qui est le point le plus central pour ainsi dire de la France, par conséquent le plus à l’abri des événements politiques.

Je crois que nous en étions parties au commencement de décembre, et qu’en faisant ses préparatifs pour une absence de trois ou quatre mois, comme les autres années, ma grand’mère ne prévoyait nullement la chute prochaine de l’empereur et l’entrée des étrangers dans Paris. Il y était de retour, lui, depuis le 7 novembre, après la retraite de Leipzig. La fortune l’abandonnait. On le trahissait, on le trompait de toutes parts. Quand nous arrivâmes à Paris, le nouveau mot de M. de Talleyrand courait les salons : « C’est, disait-il, le commencement de la fin. » Ce mot, que j’entendais répéter dix fois par jour, c’est-à-dire par toutes les visites qui se succédaient chez ma grand’mère, me sembla niais d’abord, et puis triste, et puis odieux. Je demandai ce que c’était que M. de Talleyrand, j’appris qu’il devait sa fortune à l’empereur, et je demandai si son mot était un regret ou une plaisanterie. On me dit que c’était une moquerie et une menace, que l’empereur le méritait bien, qu’il était un ambitieux, un monstre. « En ce cas, demandai-je, pourquoi est-ce que ce Talleyrand a accepté quelque chose de lui ? »

Je devais avoir bien d’autres surprises. Tous les jours j’entendais louer des actes de trahison et d’ingratitude. La politique des vieilles comtesses me brisait la tête. Mes études et mes jeux en étaient troublés et attristés.

Pauline n’était pas venue à Paris cette année-là, elle était restée en Bourgogne avec sa mère, qui, toute femme d’esprit qu’elle était, donnait dans la réaction jusqu’à la rage et attendait les alliés comme le Messie. Dès le jour de l’an, on parla de Cosaques qui avaient franchi le Rhin, et la peur fit taire la haine un instant. Nous allâmes faire visite à une des amies de ma grand’mère vers le Château-d’Eau, c’était, je crois, chez madame Dubois. Il y avait plusieurs personnes, et des jeunes gens qui étaient ses petits-fils ou ses neveux. Parmi ces jeunes gens, je fus frappée du langage d’un garçonnet de treize ou quatorze ans, qui, à lui seul, tenait tête à toute sa famille et à toutes les personnes en visite. « Comment, disait-il, les Russes, les Prussiens, les Cosaques sont en France et viennent sur Paris ? Et on les laissera faire ? — Oui, mon enfant, disaient les autres, tous ceux qui pensent bien les laisseront faire. Tant pis pour le tyran, les étrangers viennent pour le punir de son ambition et pour nous débarrasser de lui. — Mais ce sont des étrangers ! disait le brave enfant, et par conséquent nos ennemis. Si nous ne voulons plus de l’empereur, c’est à nous de le renvoyer nous-mêmes ; mais nous ne devons pas nous laisser faire la loi par nos ennemis, c’est une honte. Il faut nous battre contre eux ! » On lui riait au nez. Les autres grands jeunes gens, ses frères ou ses cousins, lui conseillaient de prendre un grand sabre et de partir à la rencontre des Cosaques. Cet enfant eut des élans de cœur admirables dont tout le monde se moqua, dont personne ne lui sut gré, si ce n’est moi, enfant qui n’osais dire un mot devant cet auditoire à peu près inconnu, et dont le cœur battait pourtant d’une émotion subite à l’idée enfin clairement énoncée devant moi du déshonneur de la France. « Oui, moquez-vous, disait le jeune garçon, dites tout ce que vous voudrez ; mais qu’ils viennent, les étrangers, et que je trouve un sabre, fût-il deux fois grand comme moi, je saurai m’en servir, vous verrez, et tous ceux qui ne feront pas comme moi seront des lâches. »

On lui imposa silence, on l’emmena. Mais il avait fait au moins un prosélyte. Lui seul, cet enfant que je n’ai jamais revu et dont je n’ai jamais su le nom, m’avait formulé ma propre pensée. C’était tous des lâches ces gens qui criaient d’avance : Vivent les alliés ! Je ne me souciais plus tant de l’empereur, car au milieu du dévergondage de sots propos dont il était l’objet, de temps en temps, une personne intelligente, ma grand’mère, mon oncle de Beaumont, l’abbé d’Andrezel ou ma mère elle-même, prononçait un arrêt mérité, un reproche fondé sur la vanité qui l’avait perdu. Mais la France ! Ce mot-là était si grand à l’époque où j’étais née, qu’il faisait sur moi une impression plus profonde que si je fusse née sous la Restauration. On sentait l’honneur du pays dès l’enfance pour peu qu’on ne fût pas né idiot.

Je rentrai donc fort triste et agitée, et mon rêve de la campagne de Russie me revint. Ce rêve m’absorbait et me rendait sourde aux déclamations qui fatiguaient mon oreille. C’était un rêve de combat et de meurtre. Je retrouvais mes ailes, j’avais une épée flamboyante, comme celle que j’avais vue à l’Opéra dans je ne sais plus quelle pièce, où l’ange exterminateur apparaissait dans les nuages[41], et je fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en déroute, je les précipitais dans le Rhin. Cette vision me soulageait un peu.

Pourtant, malgré la joie qu’on se promettait de la chute du tyran, on avait peur de ces bons messieurs les Cosaques, et beaucoup de gens riches se sauvaient. Madame de Béranger était la plus effrayée ; ma grand’mère lui offrit de l’emmener à Nohant, elle accepta. Je la donnais de grand cœur au diable, car cela empêchait ma bonne maman d’emmener ma mère. Elle n’eût pas voulu mettre en présence deux natures si incompatibles. J’étais outrée de cette préférence pour une étrangère. S’il y avait réellement du danger à rester à Paris, c’était ma mère, avant tout, qu’il fallait soustraire à ce danger, et je commençais à faire le projet d’entrer en révolte et de rester avec elle pour mourir avec elle s’il le fallait.

J’en parlai à ma mère, qui me calma. « Quand même ta bonne maman voudrait m’emmener, me dit-elle, moi, je n’y consentirais pas. Je veux rester auprès de Caroline, et plus on parle de dangers à courir, plus c’est mon devoir et ma volonté ; mais tranquillise-toi, nous n’y sommes pas. Jamais l’empereur, jamais nos troupes ne laisseront approcher les ennemis de Paris. Ce sont des espérances de vieille comtesse. L’empereur battra les Cosaques à la frontière, et nous n’en verrons jamais un seul. Quand ils seront exterminés, la vieille Béranger reviendra pleurer ses Cosaques à Paris, et j’irai te voir à Nohant. »

La confiance de ma mère dissipa mes angoisses. Nous partîmes le 12 ou le 13 janvier. L’empereur n’avait pas encore quitté Paris. Tant qu’on le voyait là, on se croyait sûr de n’y voir jamais d’autres monarques, à moins que ce ne fût en visite et pour lui baiser les pieds.

Nous étions dans une grande calèche de voyage dont ma grand’mère avait fait l’acquisition et madame de Béranger, avec sa femme de chambre et sa petite chienne, nous suivait dans une grande berline à quatre chevaux. Notre équipage déjà si lourd était leste en comparaison du sien. Le voyage fut assez difficile. Il faisait un temps affreux. La route était couverte de troupes, de fourgons, de munitions de campagne de toute espèce. Des colonnes de conscrits, de soldats et de volontaires se croisaient, se mêlaient bruyamment, et se séparaient aux cris de Vive l’empereur ! vive la France ! Madame de Béranger avait peur de ces rencontres fréquentes, au milieu desquelles nos voitures ne pouvaient avancer. Les volontaires criaient souvent Vive la nation ! et elle se croyait en 93. Elle prétendait qu’ils avaient des figures patibulaires et qu’ils la regardaient avec insolence. Ma grand’mère se moquait un peu d’elle à la dérobée, mais elle était très dominée par elle et ne la contredisait jamais ouvertement.

Dans la Sologne, nous rencontrâmes des soldats qui paraissaient revenir de loin, d’après leurs vêtements en guenilles et leur air affamé. Étaient-ce des détachements rappelés d’Allemagne ou repoussés de la frontière ? Ils nous le dirent ; je ne m’en souviens plus. Ils ne mendiaient point, mais lorsque nous allions au pas dans les sables détrempés de la Sologne, ils pressaient nos voitures d’un air suppliant. « Qu’est-ce qu’ils veulent donc ? » dit ma grand’mère. Ces pauvres gens mouraient de faim et avaient trop de fierté pour le dire. Nous avions un pain dans la voiture, je le tendis à celui qui se trouvait le plus à ma portée ; il poussa un cri effrayant et se jeta dessus, non avec les mains mais avec les dents, si violemment que je n’eus que le temps de retirer mes doigts, qu’il eût dévorés. Ses compagnons l’entourèrent et mordirent à même ce pain qu’ils rongeaient comme eût pu le faire un animal. Ils ne se disputaient pas, ils ne songeaient point à partager, ils se faisaient place les uns aux autres pour mordre dans la proie commune, et ils pleuraient à grosses larmes. C’était un spectacle navrant, et je ne pus me retenir de pleurer aussi.

Comment, au cœur de la France, dans un pays pauvre, il est vrai, mais que la guerre n’avait pas dévasté et où la disette n’avait pas régné cette année-là, nos pauvres soldats expiraient-ils de faim sur une grande route ? voilà ce que j’ai vu et ne puis m’expliquer. Nous vidâmes le coffre aux provisions, nous leur donnâmes tout ce qu’il y avait dans les deux voitures. Je crois qu’ils nous dirent que les ordres avaient été mal donnés et qu’ils n’avaient pas eu de rations depuis plusieurs jours, mais le détail m’échappe.

Les chevaux manquèrent souvent aux relais de poste, et nous fûmes obligés de coucher dans de très mauvais gîtes. Dans un de ces gîtes, l’hôte vint causer avec nous après dîner. Il était outré contre Napoléon de ce qu’il avait laissé envahir la France. Il disait qu’il fallait faire la guerre de partisans, égorger tous les étrangers, et mettre l’empereur à la porte, et proclamer la République : mais la bonne, disait-il, la vraie, l’une et indivisible et impérissable. Cette conclusion ne fut point du goût de madame de Béranger, elle le traita de jacobin : il le lui fit payer sur sa note.

Enfin, nous arrivâmes à Nohant, mais nous n’y étions pas depuis trois jours qu’un grand chagrin vint donner un autre cours à mes pensées.

Ma grand’mère, qui n’avait jamais été malade de sa vie, fit une maladie grave. Comme son organisation était très particulière, les accidents de cette maladie eurent un caractère particulier. D’abord ce fut un sommeil profond, dont il fut impossible durant deux jours de la tirer ; puis, lorsque tous les symptômes alarmants furent dissipés, on s’aperçut qu’elle avait sur le corps une large plaie gangréneuse, produite par la légère excoriation laissée par les cataplasmes salins. Cette plaie fut horriblement douloureuse et longue à fermer. Pendant deux mois il lui fallut garder le lit et la convalescence ne fut pas moins longue.

Deschartres, Rose et Julie soignèrent ma pauvre bonne maman avec un grand dévouement. Quant à moi, je sentis que je l’aimais plus que je ne m’en étais avisée jusqu’alors. Ses souffrances, le danger de mort où elle se trouva plusieurs fois, me la rendirent chère, et le temps de sa maladie fut pour moi d’une mortelle tristesse.

Madame de Béranger resta, je crois, six semaines avec nous, et ne partit que lorsque ma grand’mère fut hors de tout danger. Mais cette dame, si elle eut du chagrin ou de l’inquiétude, ne le fit pas beaucoup paraître, et je doute qu’elle eût le cœur bien tendre. Je ne sais, en vérité, pourquoi ma bonne maman, qui avait un si grand besoin de tendresse, s’était particulièrement attachée à cette femme hautaine et impérieuse, en qui je n’ai jamais pu découvrir le moindre charme d’esprit ou de caractère.

Elle était fort active et ne pouvait rester en place. Elle se croyait très habile à lever ou à rectifier le plan d’un jardin ou d’un parc, et elle n’eut pas plutôt vu notre vieux jardin régulier, qu’elle se mit en tête de le transformer en paysage anglais : c’était une idée saugrenue, car, sur un terrain plat, ayant peu de vue, et où les arbres sont très lents à pousser, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de conserver précieusement ceux qui s’y trouvent, de planter pour l’avenir, de ne point ouvrir de clairières qui vous montrent la pauvreté des lignes environnantes ; c’est surtout, lorsqu’on a la route en face et tout près de la maison, de se renfermer autant que possible derrière des murs ou des charmilles pour être chez soi. Mais nos charmilles faisaient horreur à madame de Béranger, nos carrés de fleurs et de légumes, qui me paraissaient si beaux et si riants, elle les traitait de jardin de curé. Ma grand’mère, au sortir de la première crise de son mal, avait à peine recouvré la voix et l’ouïe, que son amie lui demanda l’autorisation de mettre la cognée dans le petit bois et la pioche dans les allées. Ma grand’mère n’aimait pas le changement, mais elle avait la tête si faible en ce moment, et d’ailleurs madame de Béranger exerçait sur elle une telle domination, qu’elle lui donna pleins pouvoirs.

Voilà donc cette bonne dame à l’œuvre ; elle mande une vingtaine d’ouvriers, et de sa fenêtre dirige l’abattage, élaguant ici, détruisant là, et cherchant toujours un point de vue qui ne se trouva jamais, parce que, si des fenêtres du premier étage de la maison la campagne est assez jolie, rien ne peut faire que, dans ce jardin, de plain-pied avec cette campagne, on ne la voie pas de niveau et sans étendue. Il aurait fallu exhausser de cinquante pieds le sol du jardin, et chaque ouverture pratiquée dans les massifs n’aboutissait qu’à nous faire jouir de la vue d’une grande plaine labourée. On élargissait la brèche, on abattait de bons vieux arbres qui n’en pouvaient mais ; madame de Béranger traçait des lignes sur le papier, tendait de sa fenêtre des ficelles aux ouvriers, criait après eux, montait, descendait, retournait, s’impatientait et détruisait le peu d’ombrage que nous avions, sans nous faire rien gagner en échange. Enfin elle y renonça, Dieu merci, car elle eût pu faire table rase ; mais Deschartres lui observa que ma grand’mère, dès qu’elle serait en état de sortir et de voir par ses yeux, regretterait peut-être beaucoup ses vieilles charmilles.

Je fus très frappée de la manière dont cette dame parlait aux ouvriers. Elle était beaucoup trop illustre pour daigner s’enquérir de leurs noms et pour les interpeller en particulier. Cependant elle avait affaire de sa fenêtre à chacun d’eux tour à tour, et pour rien au monde elle ne leur eût dit : « Monsieur, ou mon ami, ou mon vieux, » comme on dit en Berry, quel que soit l’âge de l’être masculin auquel on s’adresse. Elle leur criait donc à tue-tête : « L’homme numéro 2 ! Écoutez, l’homme numéro 4 ! » Cela faisait grandement rire nos paysans narquois, et aucun ne se dérangeait ni ne tournait la tête de son côté. « Pardi ! se disaient-ils les uns aux autres en levant les épaules, nous sommes bien tous des hommes, et nous ne pouvons pas deviner à qui elle en a, la femme !

Il a fallu une trentaine d’années pour faire disparaître le dégât causé chez nous par madame de Béranger, et pour refermer les brèches de ses points de vue.

Elle avait une autre manie qui me contrariait encore plus que celle des jardins anglais. Elle se sanglait si fort dans ses corsets, que le soir elle était rouge comme une betterave et que les yeux lui sortaient de la tête. Elle déclara que je me tenais comme une bossue, que j’étais taillée comme un morceau de bois, et qu’il fallait me donner des formes. En conséquence, elle me fit faire bien vite un corset, à moi qui ne connaissais pas cet instrument de torture, et elle me le sangla elle-même si bien que je faillis me trouver mal la première fois.

À peine fus-je hors de sa présence, que je coupai lestement le lacet, moyennant quoi je pus supporter le busc et les baleines ; mais elle s’aperçut bientôt de la supercherie et me sangla encore plus fort. J’entrai en révolte, et me réfugiant dans la cave, je ne me contentai pas de couper le lacet, je jetai le corset dans une vieille barrique de lie de vin où personne ne s’avisa d’aller le découvrir. On le chercha bien, mais si on le retrouva six mois après, à l’époque des vendanges, c’est ce dont je ne me suis jamais enquise.

La petite Lorette de Béranger, car madame de la Marlière nous avait appris à donner aux chiens trop gâtés les noms de leurs maîtresses, était un être acariâtre qui sautait à la figure des gros chiens les plus graves et les forçait à sortir de leur caractère. Dans ces rencontres, madame de Béranger jetait les hauts cris et se trouvait mal. Si bien que nos amis Brillant et Moustache ne pouvaient plus mettre la patte au salon. Chaque soir, Hippolyte était chargé de mener promener Lorette, parce que son air bon apôtre inspirait de la confiance à madame de Béranger ; mais Lorette passait de mauvais quarts d’heure entre ses mains. « Pauvre petite chérie, amour de petite bête ! » lui disait-il sur le seuil de la porte, d’où sa maîtresse pouvait l’entendre ; et à peine la porte était-elle franchie, qu’il lançait Lorette en l’air de toute sa force au milieu de la cour, s’inquiétant peu comment et où elle retomberait. Je crois bien que Lorette se figurait aussi avoir seize quartiers de noblesse, car c’était une bête stupide et détestable dans son impertinence.

Enfin madame de Béranger et Lorette partirent. Nous ne regrettâmes que sa femme de chambre, qui était une personne de mérite.

La maladie de la bonne maman ne nous avait pas permis de beaucoup rire aux dépens de la vieille comtesse. Les nouvelles du dehors n’étaient pas gaies non plus, et, un jour de printemps, ma grand’mère convalescente reçut une lettre de madame de Pardaillan, qui lui disait : « Les alliés sont entrés dans Paris. Ils n’y ont pas fait de mal. On n’a point pillé. On dit que l’empereur Alexandre va nous donner pour roi le frère de Louis XVI, celui qui était en Angleterre et dont je ne me rappelle pas le nom. »

Ma grand’mère rassembla ses souvenirs. « Ce doit être, dit-elle, celui qui avait le titre de Monsieur. C’était un bien mauvais homme. Quant au comte d’Artois, c’était un vaurien détestable. Allons, ma fille, voilà nos cousins sur le trône, mais il n’y a pas de quoi nous vanter. » Telle fut sa première impression. Et puis, suivant l’impulsion de son entourage, elle fut dupe pendant quelque-temps des promesses faites à la France, et subit le premier engouement, non pour les personnes, mais pour les choses restaurées. Cela ne fut pas de longue durée. Quand la dévotion fut à l’ordre du jour, elle revint à son dégoût pour les hypocrites ; je le dirai plus tard.

J’attendais avec anxiété une lettre de ma mère, elle arriva enfin. Ma pauvre petite maman avait été malade de peur. Par une chance singulière, un des cinq ou six boulets lancés sur Paris et dirigés sur la statue de la colonne de la place Vendôme était venu tomber sur la maison que ma mère habitait alors rue Basse-du-Rempart. Ce boulet avait troué le toit, pénétré deux étages, et était venu s’amortir sur le plafond de la chambre où elle se trouvait. Elle avait fui avec Caroline, croyant que Paris allait être en peu d’heures un amas de décombres. Elle put revenir coucher tranquillement chez elle, après avoir vu, avec la foule consternée et stupéfaite, l’entrée des barbares que de belles dames couraient embrasser et couronner de fleurs.

VI

La lutte domestique s’envenime. – Je commence à connaître le chagrin. – Discussion avec ma mère. – Mes prières, ses promesses, son départ. – Première nuit d’insomnie et de désespoir. – La chambre déserte. – Première déception. – Liset. – Projet romanesque. – Mon trésor. – Accident arrivé à ma grand’mère. – Je renonce à mon projet. – Réflexions sur les rapports qu’on doit avoir avec les domestiques pour arriver aux mœurs de l’égalité. – Ma grand’mère me néglige forcément. – Leçons de Deschartres. – La botanique. – Mon dédain pour ce qu’on m’enseigne.

Ma mère vint passer un mois avec nous et dut s’en retourner pour faire sortir Caroline de pension. Je compris alors que je la verrais désormais de moins en moins à Nohant ; ma grand’mère parlait d’y passer l’hiver. Je tombai dans le plus grand chagrin que j’eusse encore ressenti de ma vie. Ma mère s’efforçait de me donner du courage, mais elle ne pouvait plus me tromper, j’étais d’âge à constater les nécessités de la position qui nous était faite à l’une et à l’autre. L’admission de Caroline dans la famille eût tout arrangé, et c’est sur quoi ma grand’mère était inflexible.

Ma mère n’était point heureuse à Nohant, elle y souffrait, elle y subissait un étouffement moral, une contrainte, une irritation comprimée de tous les instants. Mon obstination à la préférer ostensiblement à ma grand’mère (je ne savais pas feindre, quoique cela eût été dans l’intérêt de tout le monde) aigrissait de plus en plus cette dernière contre elle. Et il faut bien dire que la maladie de cette pauvre grand’mère avait beaucoup changé son caractère.

Elle avait des jours d’humeur que je ne lui avais jamais vus. Sa susceptibilité devenait excessive. En de certains moments, elle me parlait si sèchement que j’en étais atterrée. Mademoiselle Julie prenait un empire extraordinaire, déplorable sur son esprit, recevant toutes ses confidences, et envenimant tous ses déplaisirs, à bonne intention sans doute, mais sans discernement et sans justice.

Pourtant ma mère eût supporté tout cela pour moi, si elle n’eût été continuellement inquiète de son autre fille. Je le compris, je ne voulais pas que Caroline me fût sacrifiée, et pourtant Caroline commençait, de son côté, à être jalouse de moi, la pauvre enfant, à se plaindre des absences annuelles de sa mère, et à lui reprocher en sanglotant sa préférence pour moi.

Ainsi nous étions toutes malheureuses, et moi, cause innocente de toutes ces amertumes domestiques, j’en ressentais le contre-coup plus douloureusement encore que les autres.

Quand je vis ma mère faire ses paquets, je fus saisie de terreur. Comme elle était, ce jour-là, fort irritée des propos de Julie et disait qu’il n’y avait plus moyen de subir l’autorité d’une femme de chambre devenue plus maîtresse dans la maison que la maîtresse elle-même, je crus que ma mère s’en allait pour ne plus revenir ; je devinai, du moins, qu’elle ne reviendrait plus que de loin en loin, et je me jetai dans ses bras, à ses pieds ; je me roulai par terre, la suppliant de m’emmener et lui disant que si elle ne le faisait pas, je me sauverais, et que j’irais de Nohant à Paris, seule et à pied, pour la rejoindre.

Elle me prit sur ses genoux et tâcha de me faire comprendre sa situation. « Ta grand’mère, me dit-elle, peut me réduire à quinze cents francs si je t’emmène. — Quinze cents francs ! m’écriai-je, mais c’est beaucoup, cela ! c’est bien assez pour nous trois. — Non, me dit-elle, ce ne serait pas assez pour Caroline et moi, car la pension et l’entretien de ta sœur m’en coûtent la moitié, et avec ce qui me reste j’ai bien de la peine à vivre et à m’habiller. Tu saurais cela si tu avais la moindre idée de ce que c’est que l’argent. Eh bien, si je t’emmène, et qu’on me retire mille francs par an, nous serons si pauvres, si pauvres, que tu ne pourras pas le supporter, et que tu me redemanderas ton Nohant et tes quinze mille livres de rente. — Jamais ! jamais ! m’écriai-je ; nous serons pauvres, mais nous serons ensemble ; nous ne nous quitterons jamais, nous travaillerons, nous mangerons des haricots dans un petit grenier, comme dit mademoiselle Julie ; où est le mal ? nous serons heureuses, on ne nous empêchera plus de nous aimer ! »

J’étais si convaincue, si ardente, si désespérée, que ma mère fut ébranlée. « C’est peut-être vrai, ce que tu dis là, répondit-elle avec la simplicité d’un enfant, et d’un généreux enfant, qu’elle était. Il y a longtemps que je sais que l’argent ne fait pas le bonheur, et il est certain que si je t’avais avec moi à Paris, je serais beaucoup plus heureuse dans ma pauvreté que je ne le suis ici, où je ne manque de rien et où je suis abreuvée de dégoûts. Mais ce n’est pas à moi que je pense, c’est à toi, et je crains que tu ne me reproches un jour de t’avoir privée d’une belle éducation, d’un beau mariage et d’une belle fortune.

— Oui, oui, m’écriai-je, une belle éducation, où l’on veut faire de moi une poupée de bois ! un beau mariage, avec un monsieur qui rougira de ma mère et la mettra à la porte de chez moi ! une belle fortune, qui m’aura coûté tout mon bonheur et qui me forcera à être une mauvaise fille ! Non, j’aime mieux mourir que d’avoir toutes ces belles choses-là. Je veux bien aimer ma grand’mère, je veux bien venir la soigner et faire sa partie de grabuge et de loto quand elle s’ennuiera ; mais je ne veux pas demeurer avec elle. Je ne veux pas de son château et de son argent ; je n’en ai pas besoin, qu’elle les donne à Hippolyte, ou à Ursule, ou à Julie, puisqu’elle aime tant Julie ; moi, je veux être pauvre avec toi, et on n’est pas heureuse sans sa mère. »

Je ne sais pas tout ce que j’ajoutai, je fus éloquente à ma manière, puisque ma mère se trouva réellement influencée. « Écoute, me dit-elle, tu ne sais pas ce que c’est que la misère pour de jeunes filles ! moi, je le sais, et je ne veux pas que Caroline et toi passiez par où j’ai passé quand je me suis trouvée orpheline et sans pain à quatorze ans ; je n’aurais qu’à mourir et à vous laisser comme cela ! Ta grand’mère te reprendrait peut-être, mais elle ne prendra jamais ta sœur, et que deviendrait-elle ? Mais il y a un moyen d’arranger tout. On peut toujours être assez riche en travaillant, et je ne vois pas pourquoi, moi qui sais travailler, je ne fais plus rien, et pourquoi je vis de mes rentes comme une belle dame. Écoute-moi bien ; je vais essayer de monter un magasin de modes. Tu sais que j’ai été déjà modiste, et que je fais les chapeaux et les coiffures mieux que les perruches qui coiffent ta bonne maman tout de travers et qui font payer leurs vilains chiffons les yeux de la tête. Je ne m’établirai pas à Paris, il faudrait trop d’argent ; mais, en faisant des économies pendant quelques mois, et en empruntant une petite somme que ma sœur ou Pierret me feront bien trouver, j’ouvrirai une boutique à Orléans, où j’ai déjà travaillé. Ta sœur est adroite, tu l’es aussi, et tu auras plus vite appris ce métier-là que le grec et le latin de M. Deschartres. À nous trois, nous suffirons au travail ; je sais qu’on vend bien à Orléans et que la vie n’est pas très chère. Nous ne sommes pas des princesses, nous vivrons de peu, comme du temps de la rue Grange-Batelière ; nous prendrons plus tard Ursule avec nous. Et puis nous ferons des économies, et, dans quelques années, si je peux vous donner à chacune huit ou dix mille francs, ce sera de quoi vous marier avec d’honnêtes ouvriers qui vous rendront plus heureuses que des marquis et des comtes. Au fait, tu ne seras jamais à ta place dans ce monde-là. On ne t’y pardonnera pas d’être ma fille et d’avoir eu un grand-père marchand d’oiseaux. On t’y fera rougir à chaque instant, et si tu avais le malheur de prendre leurs grands airs, tu ne te pardonnerais plus à toi-même de n’être qu’à moitié noble. C’est donc résolu. Garde bien ce secret-là. Je vais partir, et je m’arrêterai un jour ou deux à Orléans pour m’informer et voir des boutiques à louer. Puis je préparerai tout à Paris, je t’écrirai en cachette par Ursule ou par Catherine, quand tout sera arrangé, et je viendrai te prendre ici. J’annoncerai ma résolution à ma belle-mère, je suis ta mère, et personne ne peut m’ôter mes droits sur toi. Elle se fâchera, elle me retirera le surplus de pension qu’elle me donne, je m’en moquerai ; nous partirons d’ici pour prendre possession de notre petite boutique, et quand elle passera dans son carrosse par la grande rue d’Orléans, elle verra en lettres longues comme le bras : « Madame veuve Dupin, marchande de modes. »

Ce beau projet me tourna la tête. J’en eus presque une attaque de nerfs. Je sautais par la chambre en criant et en riant aux éclats, et en même temps je pleurais. J’étais comme ivre. Ma pauvre mère était certainement de bonne foi et croyait à sa résolution ; sans cela elle n’eût point à la légère empoisonné l’insouciance ou la résignation de mes jeunes années par un rêve trompeur ; car il est certain que ce rêve s’empara de moi et me créa pour longtemps des agitations et des tourments sans rapport naturel avec mon âge.

Je mis alors autant de zèle à faire partir ma mère que j’en avais mis à l’en empêcher. Je l’aidais à faire ses paquets, j’étais gaie, j’étais heureuse ; il me semblait qu’elle reviendrait me chercher au bout de huit jours. Mon enjouement, ma pétulance étonnèrent ma bonne maman pendant le dîner, d’autant plus que j’avais tant pleuré, que j’avais les paupières presque en sang, et que ce contraste était inexplicable. Ma mère me dit quelques mots à l’oreille pour m’engager à m’observer et à ne pas donner de soupçons. Je m’observai si bien, je fus si discrète, que jamais personne ne se douta de mon projet, bien que je l’aie porté quatre ans dans mon cœur avec toutes les émotions de la crainte et de l’espérance ; je ne le confiai jamais, pas même à Ursule.

Pourtant, à mesure que la nuit approchait (ma mère devait partir à la première aube), j’étais inquiète, épouvantée. Il me semblait que ma mère ne me regardait pas de l’air d’intelligence et de sécurité qu’il aurait fallu pour me consoler. Elle devenait triste et préoccupée. Pourquoi était-elle triste, puisqu’elle devait sitôt revenir, puisqu’elle allait travailler à notre réunion, à notre bonheur ? Les enfants ne doutent pas par eux-mêmes et ne tiennent pas compte des obstacles, mais quand ils voient douter ceux en qui leur foi repose, ils tombent dans une détresse de l’âme qui les fait ployer et trembler comme de pauvres brins d’herbe.

On m’envoya coucher à neuf heures comme à l’ordinaire. Ma mère m’avait bien promis de ne pas se coucher elle-même sans entrer dans ma chambre pour me dire encore adieu et me renouveler ses engagements ; mais je craignis qu’elle ne voulût pas m’éveiller si elle me supposait endormie, et je ne me couchai pas ; c’est-à-dire que je me relevai aussitôt que Rose fut partie, car lorsqu’elle m’avait mise au lit, elle redescendait attendre auprès de Julie le coucher de ma grand’mère. Ce coucher était fort long. Ma grand’mère mangeait un peu et très lentement ; et puis, pendant qu’on lui arrangeait, sur la tête et sur les épaules, une douzaine de petits bonnets et de petits fichus de toile, de soie, de laine et d’ouate, elle écoutait le rapport de Julie sur les choses intimes de la famille, et celui de Rose sur les détails du ménage. Cela durait jusqu’à deux heures du matin, et c’est alors seulement que Rose venait se coucher dans le cabinet contigu à ma chambrette.

Cette chambrette donnait sur un long corridor presque en face de la porte du cabinet de toilette de ma mère, par lequel elle passait ordinairement pour rentrer chez elle, et je ne pouvais manquer de la saisir au passage et de m’entretenir encore avec elle avant que Rose vînt nous interrompre. Mais nous pouvions être surveillées par exception cette nuit-là, et, dans ma terreur de ne pouvoir plus m’épancher avec l’objet de mon amour, je voulus lui écrire une longue lettre. Je fis des prodiges d’adresse et de patience pour rallumer ma bougie, sans allumettes, à mon feu presque éteint ; j’en vins à bout et j’écrivis sur des feuilles arrachées à mon cahier de verbes latins.

Je vois encore ma lettre et l’écriture ronde et enfantine que j’avais dans ce temps-là ; mais qu’y avait-il dans cette lettre ? Je ne m’en souviens plus. Je sais que je l’écrivis dans la fièvre de l’enthousiasme, que mon cœur y coulait à flots pour ainsi dire, et que ma mère l’a gardée longtemps comme une relique ; mais je ne l’ai pas retrouvée dans les papiers qu’elle m’a laissés. Mon impression est que jamais passion plus profonde et plus pure ne fut plus naïvement exprimée, car mes larmes l’arrosèrent littéralement, et à chaque instant j’étais forcée de retracer les lettres effacées par mes pleurs.

Mais comment remettre cette lettre à ma mère si elle était accompagnée, en montant l’escalier, par Deschartres ? J’imaginai, pendant que j’en avais le temps encore, de pénétrer dans la chambre de ma mère sur la pointe du pied. Il fallait ouvrir et fermer des portes, précisément au-dessus de la chambre de mademoiselle Julie. La maison est d’une sonorité effrayante, grâce à une immense cage d’escalier où vibre le moindre souffle. J’en vins à bout cependant, et je plaçai ma lettre derrière un petit portrait de mon grand-père qui était comme caché derrière une porte. C’était un dessin au crayon où il était représenté, non pas jeune, mince et coquet, comme dans le grand pastel du salon, avec une veste de chambre en taffetas feuille-morte à boutons de diamants et les cheveux relevés avec un peigne, une palette à la main, et vis-à-vis d’un paysage ébauché couleur de rose et bleu turquoise : mais vieux, cassé, en grand habit carré, en bourse et ailes de pigeon, gros, flasque et courbé sur une table de travail, comme il devait être peu de temps avant de mourir. J’avais mis sur l’adresse de ma mère : « Place ta réponse derrière ce même portrait du vieux Dupin. Je la trouverai demain quand tu seras partie. » Il ne me restait plus qu’à trouver un moyen d’avertir ma mère d’avoir à chercher derrière ce portrait ; j’y accrochai son bonnet de nuit, et dans le bonnet de nuit je mis un mot au crayon : Secoue le portrait.

Toutes mes précautions prises, je revins me coucher, sans faire le moindre bruit. Mais je restai assise sur mon lit, dans la crainte que la fatigue ne vainquît ma résolution. J’étais brisée par les larmes et les émotions de la journée, et je m’assoupissais à chaque instant, mais j’étais réveillée en sursaut par les battements de mon cœur et je croyais entendre marcher dans le corridor. Enfin minuit sonna à la pendule de Deschartres, dont la chambre n’était séparée de la mienne que par la muraille. Deschartres monta le premier, j’entendis son pas lourd et régulier et ses portes fermées avec une majestueuse lenteur. Ma mère vint un quart d’heure après, mais Rose était avec elle, elle venait l’aider à fermer ses malles. Rose n’avait pas l’intention de nous contrarier, mais elle avait été souvent réprimandée pour sa faiblesse dans ces sortes d’occasions et je ne pouvais plus me fier à elle. D’ailleurs j’avais besoin de voir ma mère sans témoin. Je me renfonçai donc sous mes couvertures, à demi vêtue encore, et je ne bougeai pas. Ma mère passa, Rose resta avec elle une demi-heure, puis vint se coucher. J’attendis encore une demi-heure qu’elle fût endormie, puis bravant tout, j’ouvris doucement ma porte et m’en allai trouver ma mère.

Elle lisait ma lettre, elle pleurait. Elle m’étreignit sur son cœur : mais elle était retombée de la hauteur de notre projet romanesque dans une hésitation désespérante. Elle comptait que je m’habituerais à ma grand’mère, elle se reprochait de m’avoir monté la tête, elle m’engageait à l’oublier. C’étaient des coups de poignard froids comme la mort dans mon pauvre cœur. Je lui fis de tendres reproches et j’y mis tant de véhémence qu’elle s’engagea de nouveau à revenir me chercher dans trois mois au plus tard, si ma bonne maman ne me conduisait pas à Paris à l’hiver et si je persistais dans ma résolution. Mais ce n’était pas assez pour me rassurer ; je voulais qu’elle répondît par écrit à l’ardente supplication de ma lettre. Je demandais une lettre d’elle à trouver, après son départ, derrière le portrait, une lettre que je pourrais relire tous les jours en secret, pour me donner du courage et entretenir mon espérance. Elle ne put m’envoyer coucher qu’à ce prix, et j’allai essayer de réchauffer mon pauvre corps glacé dans mon lit encore plus froid. Je me sentais malade ; j’aurais voulu dormir comme elle le désirait pour oublier un instant mon angoisse ; cela me fut impossible. J’avais le doute, c’est-à-dire le désespoir dans l’âme ; c’est tout un pour les enfants, puisqu’ils ne vivent que de songes et de confiance en leurs songes. Je pleurai si amèrement que j’avais le cerveau brisé, et quand le jour parut pâle et triste, c’était la première aube que je voyais paraître après une nuit de douleur et d’insomnie. Combien d’autres depuis, que je ne saurais compter.

J’entendis rouvrir les portes, descendre les paquets ; Rose se leva, je n’osai lui montrer que je ne dormais pas. Elle en eût été attendrie cependant ; mais mon amour, à force d’être exalté, devenait romanesque, il avait besoin de mystère. Pourtant lorsque la voiture roula dans la cour, lorsque j’entendis les pas de ma mère dans le corridor, je n’y pus tenir, je m’élançai pieds nus sur le carreau, je me précipitai dans ses bras, et perdant la tête, je la suppliai de m’emmener. Elle me reprocha de lui faire du mal lorsqu’elle souffrait déjà tant de me quitter. Je me soumis, je retournai à mon lit ; mais lorsque j’entendis le dernier roulement de la voiture qui l’emportait, je ne pus retenir des cris de désespoir, et Rose elle-même, malgré la sévérité dont elle commençait à s’armer, ne put retenir ses larmes en me retrouvant dans cet état pitoyable, trop violent pour mon âge et qui aurait dû me rendre folle, si Dieu, me destinant à souffrir, ne m’eût douée d’une force physique extraordinaire.

Je reposai cependant quelques heures, mais à peine fus-je éveillée que je retrouvai mon chagrin, et que mon cœur se brisa à l’idée que ma mère était partie, peut-être pour toujours. Aussitôt habillée, je courus à sa chambre, je me jetai sur son lit défait, je baisai mille fois l’oreiller qui portait encore l’empreinte de sa tête. Puis je m’approchai du portrait où je devais trouver une lettre, mais Rose entra et je dus renfermer ma douleur ; non pas que cette fille, dont le cœur était bon, m’en eût fait un crime, mais j’éprouvais une sorte d’amère douceur à cacher ma souffrance. Elle se mit à faire la chambre, à enlever les draps, à relever les matelas, à fermer les persiennes.

Assise dans un coin, je la regardais faire, j’étais comme hébétée. Il me semblait que ma mère était morte et qu’on rendait au silence et à l’obscurité cette chambre où elle ne rentrerait plus.

Ce ne fut que dans la journée que je pus trouver le moyen d’y rentrer sans être observée, et je courus au portrait, le cœur palpitant d’espérance ; mais j’eus beau secouer et retourner l’image du vieux Francueil, on ne lui avait rien confié pour moi ; ma mère, ne voulant pas entretenir dans mon esprit une chimère qu’elle regrettait déjà, sans doute, d’y avoir fait naître, avait cru ne pas devoir me répondre. Ce fut pour moi le dernier coup. Je restai tout le temps de ma récréation immobile et abrutie dans cette chambre devenue si froide, si mystérieuse et si morne. Je ne pleurais plus, je n’avais plus de larmes et je commençais à souffrir d’un mal plus profond et plus déchirant que l’absence. Je me disais que ma mère ne m’aimait pas autant qu’elle était aimée de moi ; j’étais injuste en cette circonstance, mais, au fond, c’était la révélation d’une vérité que chaque jour devait confirmer. Ma mère avait pour moi, comme pour tous les êtres qu’elle avait aimés, plus de passion que de tendresse. Il se faisait dans son âme comme de grandes lacunes dont elle ne pouvait se rendre compte. À côté de trésors d’amour, elle avait des abîmes d’oubli ou de lassitude. Elle avait trop souffert, elle avait besoin souvent de ne plus souffrir ; et moi j’étais comme avide de souffrance, tant j’avais encore de force à dépenser sous ce rapport-là.

J’avais pour compagnon de mes jeux un petit paysan plus jeune que moi de deux années, à qui ma mère enseignait à lire et à écrire. Il était alors fort gentil et fort intelligent. Je me fis non seulement un plaisir, mais comme une religion de continuer l’éducation commencée par ma mère, et j’obtins de ma grand’mère qu’il viendrait prendre sa leçon tous les matins à huit heures. Je le trouvais installé dans la salle à manger, ayant déjà barbouillé une grande page de lettres. On peut croire que je ne le soumettais pas à la méthode de M. Lubin, aussi avait-il une jolie écriture fort lisible. Je corrigeais ses fautes, je le faisais épeler et j’exigeais qu’il se rendît compte du sens des mots, car je me souvenais d’avoir su lire longtemps avant de comprendre ce que je lisais. Cela amenait beaucoup de questions de sa part et d’explications de la mienne. Je lui donnais donc des notions d’histoire, de géographie, etc., ou plutôt de raisonnement sur ces choses, qui étaient toutes fraîches dans ma tête et qui passaient facilement dans la sienne.

Le jour du départ de ma mère, je trouvai Liset (diminutif berrichon de Louis) tout en larmes. Il ne voulut pas me dire devant Rose la cause de son chagrin, mais, quand nous fûmes seuls, il me dit qu’il pleurait madame Maurice. Je me mis à pleurer avec lui, et, de ce moment, je le pris en amitié véritable. Quand sa leçon était finie, il allait aux champs et il revenait à l’heure de ma récréation. Il n’était ni gai, ni bruyant. Il aimait à causer avec moi, et quand j’étais triste il gardait le silence et marchait derrière moi comme un confident de tragédie. Le railleur Hippolyte, qui regrettait bien aussi ma mère, mais qui n’était pas capable d’engendrer une longue mélancolie, l’appelait mon fidèle Achate. Je ne lui confiais pourtant rien du tout, je sentais la gravité du secret que ma mère m’avait confié dans un moment d’entraînement, et je ne voulais pas encore me persuader que ce secret n’était qu’un leurre.

Pourtant les jours succédèrent aux jours, les semaines aux semaines, et ma mère ne m’envoya aucun avis particulier ; elle ne me fit pas entendre, par le moindre mot à double sens dans ses lettres, qu’elle songeât à notre projet. Ma grand’mère s’installa à Nohant pour tout l’hiver. Je dus me résigner, mais ce ne fut pas sans de grands déchirements intérieurs. J’avais, pour me consoler de temps en temps, une fantaisie en rapport avec ma préoccupation dominante. C’était de me figurer que, quand je souffrirais trop, je pourrais exécuter la tendre menace que j’avais faite à ma mère de quitter Nohant seule et à pied pour aller la trouver à Paris. Il y avait des moments où ce projet me paraissait très réalisable et je me promettais d’en faire part à Liset, le jour où j’aurais définitivement résolu de me mettre en route. Je comptais qu’il m’accompagnerait.

Ce n’était ni la longueur du chemin, ni la souffrance du froid, ni aucun danger qui me faisait hésiter ; mais je ne pouvais me résoudre à demander l’aumône en chemin, et il me fallait un peu d’argent. Voici ce que j’imaginai pour m’en procurer au besoin. Mon père avait rapporté d’Italie, à ma mère, un très beau collier d’ambre jaune mat qui n’avait guère d’autre valeur que le souvenir et qu’elle m’avait donné. J’avais ouï dire à ma mère qu’il l’avait payé fort cher, deux louis ! cela me paraissait très considérable. En outre, j’avais un petit peigne en corail, un brillant gros comme une tête d’épingle monté en bague, une bonbonnière d’écaille blonde garnie d’un petit cercle d’or qui valait bien trois francs et quelques débris de bijoux sans aucune valeur, que ma mère et ma grand’mère m’avaient donnés pour en orner ma poupée. Je rassemblai toutes ces richesses dans une petite encoignure de la chambre de ma mère où personne n’entrait que moi, à la dérobée, en de certains jours ; et, en moi-même, j’appelai cela mon trésor. Je songeai d’abord à le confier à Liset ou à Ursule, pour qu’ils le vendissent à La Châtre. Mais on eût pu les soupçonner d’avoir volé ces bijoux, du moment qu’ils en voudraient faire de l’argent, et je m’avisai d’un meilleur moyen, tout à fait conforme à celui usité par les princesses errantes de mes contes de féés : c’était d’emporter mon trésor dans ma poche, et, chaque fois que j’aurais faim en voyage, d’offrir en payement une perle de mon collier, ou une petite brisure de mes vieux ors. Chemin faisant, je trouverais bien un orfèvre à qui je pourrais vendre ma bonbonnière, mon peigne ou ma bague, et je me figurais que j’aurais encore de quoi dédommager ma mère, en arrivant, de la dépense que j’allais lui occasionner.

Quand je crus m’être ainsi assurée de la possibilité de ma fuite, je me sentis un peu plus calme, et dans mes accès de chagrin, je me glissais dans la chambre sombre et déserte, j’allais ouvrir l’encoignure et je me consolais en contemplant mon trésor, l’instrument de ma liberté. Je commençais à être, non plus en imagination, mais en réalité, si malheureuse, que j’aurais certainement pris la clef des champs, sauf à être rattrapée et ramenée au bout d’une heure (chance que je ne voulais pas prévoir, tant je me croyais certaine d’aller vite et de me cacher habilement dans les buissons du chemin), sans un nouvel accident arrivé à ma grand’mère.

Un jour, au milieu de son dîner, elle se trouva prise d’un étourdissement, elle ferma les yeux, devint pâle, resta immobile et comme pétrifiée pendant une heure. Ce n’était pas un évanouissement, mais plutôt une sorte de catalepsie. La vie molle et sans mouvement physique qu’elle s’était obstinée à mener avait mis en elle un germe de paralysie qui devait l’emporter plus tard et qui s’annonça dès lors par une suite d’accidents du même genre. Deschartres trouva ce symptôme très grave et la manière dont il m’en parla changea toutes mes idées. Je retrouvais dans mon cœur une grande affection pour ma bonne maman quand je la voyais malade ; j’éprouvais alors le besoin de rester auprès d’elle, de la soigner, et une crainte excessive de lui faire du mal en lui faisant de la peine. Cette sorte de catalepsie revint cinq ou six fois par an pendant deux années et reparut ensuite aux approches de sa dernière maladie.

Je commençai donc à me reprocher mes projets insensés. Ma mère ne les encourageait pas ; tout au contraire, elle semblait vouloir me les faire oublier en se faisant oublier elle-même, car elle m’écrivait assez rarement et il me fallait lui adresser deux ou trois lettres pour en recevoir une d’elle. Elle s’apercevait, un peu tard sans doute, mais avec raison, qu’elle avait trop développé ma sensibilité, et elle m’écrivait : « Cours, joue, marche, grandis, reprends tes bonnes joues roses, ne pense à rien que de gai, porte-toi bien et deviens forte, si tu veux que je sois tranquille, et que je me console un peu d’être loin de toi. »

Je la trouvais devenue bien patiente à supporter notre séparation, mais je l’aimais quand même ; et puis ma grand’mère devenait si chétive que le moindre chagrin pouvait la tuer. Je renonçai solennellement (toujours en présence de moi seule) à effectuer ma fuite. Pour n’y plus penser, comme ce maudit trésor me donnait des tentations ou des regrets, je le retirai de la chambre où sa vue et l’espèce de mystère de son existence m’impressionnaient doublement. Je le donnai à serrer à ma bonne, après avoir envoyé à Ursule tout ce qu’elle pouvait accepter sans être accusée d’indiscrétion par ses parents, très sévères et très délicats sous ce rapport.

Je ne pouvais pas me dissimuler que la maladie de ma bonne maman et les accidents qui se renouvelaient avaient porté atteinte à sa force d’esprit et à la sérénité de son caractère. Chez elle, l’esprit proprement dit, comme on l’entend dans le monde, c’est-à-dire l’art de causer et d’écrire, n’avait point souffert ; mais le jugement et la saine appréciation des personnes et des choses avaient été ébranlés. Elle avait tenu jusqu’alors ses domestiques et même ses amis à une certaine distance du sanctuaire de sa pensée. Elle avait résisté à ses premières impressions et aux influences du préjugé. Il n’en était plus absolument de même, bien que l’apparence y fût toujours. Les domestiques avaient trop voix délibérative dans les conseils de la famille, et c’est ici le cas de dire une chose dont j’ai la certitude par expérience, c’est qu’il ne faut point initier les serviteurs, quelque estimables et respectables qu’ils soient, à des détails trop délicats d’intérêt ou de sentiment. Je ne crois pas que, de ma part, cette restriction puisse être suspectée de préjugé aristocratique ni de morgue dans le caractère. Mais on me permettra de me bien expliquer sur ce chapitre si important de la vie privée.

Selon moi, dans une famille bien entendue et bien réglée, il n’y a ni maîtres ni valets, et je voudrais qu’on effaçât de la langue ces vilains mots qui n’ont plus de sens que dans le préjugé. On n’est pas le maître d’un homme libre qui peut vous quitter dès qu’il est mécontent de vous. On n’est laquais que parce qu’on veut l’être, c’est-à-dire parce qu’on a les vices de l’emploi. Le véritable mot qui convient est le mot très français de domestique, et on doit l’entendre dans son acception littérale, fonctionnaire dans la maison (domus). En effet, un domestique est un fonctionnaire, et pas autre chose. Vous lui donnez un emploi chez vous selon ses aptitudes, et en vertu d’un traité qui n’engage ni lui ni vous pour un temps déterminé. Si l’on se convient et que le marché ne soit onéreux ni pour l’un ni pour l’autre, il y a peu de raisons pour se tromper ou se haïr ; il y en a même beaucoup pour rester ensemble, si l’on est honnête et raisonnable de part et d’autre ; mais il n’y en a aucune pour se condamner à vivre sous le même toit, si les caractères sont inconciliables.

Je n’aime pas qu’on fasse trop le bon maître avec les domestiques, sous prétexte qu’ils sont malheureux et humiliés de leur position. S’ils sont humiliés de servir, c’est la faute d’un manque de dignité de leur part, car je ne vois pas pourquoi il faut qu’ils servent. Se charger du soin d’un ménage, de la salubrité et de la propreté d’une maison, de la confection des aliments communs, de l’entretien d’un jardin ou d’une écurie, c’est travailler, fonctionner, ce n’est pas servir. Monter derrière une voiture, attacher les souliers d’un maître et lui rendre tous les petits offices qu’il peut se rendre lui-même, c’est différent. Mais je vois avec plaisir que l’usage de cette servitude se perd chaque jour, que peu d’hommes jeunes et sains se font habiller par leurs gens, que les voitures nouvelles ont des sièges devant et derrière pour que les domestiques y soient bien assis, et même qu’on fait des voitures basses où l’on n’a qu’à pousser soi-même un ressort pour faire tomber et remonter le marchepied, afin de se passer de la vanité et de l’embarras de promener derrière soi un grand mannequin qui s’enrhume en hiver et se grille en été sans profit pour personne. Ce sont là des indices du progrès invincible de l’égalité dans les mœurs, même chez les gens les moins disposés à la reconnaître en principe.

Les services envers la personne se réduisent donc chaque jour et finiront par se borner aux secours qu’un domestique peut s’engager à rendre à une personne malade ou débile, et dans ce cas, c’est de l’assistance. Sa fonction est modifiée ; il est une sorte d’infirmier, et si l’infirme est maussade et irritable, l’homme qui l’assiste ne sera pas humilié de le supporter avec une certaine patience, pourvu qu’il n’y ait point abus.

Rien n’est donc avilissant dans les fonctions domestiques, si le fonctionnaire y porte un sentiment juste de ses devoirs et de ses droits, s’il empêche celui qui l’emploie d’outrepasser ou d’oublier les siens et s’il ne subit d’exigences que ce qu’il doit en subir aux termes de son traité.

Les vivacités réciproques, les altercations, même les injustices passagères, toutes choses inévitables dans les relations journalières, auraient beaucoup moins de gravité dans les relations de ce genre, si on se faisait de part et d’autre une véritable idée de l’égalité. On peut dire à un domestique trop susceptible : « Pourquoi vous fâchez-vous d’un instant d’humeur de ma part quand d’autres fois j’en ai subi autant de la vôtre ? N’ai-je jamais de ces moments de désaccord avec mes amis, avec mes parents ? et pourquoi en êtes-vous plus humilié qu’eux ? Vous ai-je interdit de vous expliquer, si votre infraction au règlement est involontaire ? Quant aux infractions réfléchies et répétées, j’ai le droit de vous en avertir et de m’en plaindre à vous, comme vous avez celui de m’avertir et de vous plaindre à moi si j’exige de vous ce que notre convention n’admet pas ou n’a pas prévu : mais rien dans ces explications ne détruit entre nous le pacte de l’égalité. Si j’étais assez violent ou assez fou pour lever la main sur vous, vous auriez le droit de me rendre la pareille, et l’égalité ne serait pas violée pour cela, car il arrive que, dans le peuple, on se bat entre amis, entre enfants du même père ; c’est un acte de délire, mais, du moment que rien ne vous oblige de l’endurer patiemment, je ne vois pas que vous puissiez être avili par les manifestations de mon délire. »

On voit qu’en mettant tout au pire dans les relations domestiques, en allant même jusqu’à ce cas insolite et exceptionnel des voies de fait, le valet n’est valet que lorsqu’il veut bien l’être. Lorsqu’il se laisse avilir pour profiter du repentir ou de la lassitude du maître, il est méprisable et l’usage d’un passé absurde et révoltant sous ce rapport a malheureusement créé une race d’hommes qu’on a dû flétrir du terme de laquais et de valets ; mais leurs vices ont été primitivement l’œuvre de leurs maîtres, et quand ceux-ci comprendront l’égalité et la pratiqueront, cette race disparaîtra. Elle est presque inconnue dans les campagnes, et pourtant les fermiers, les métayers et les cultivateurs aisés ont aussi des domestiques, avec lesquels ils ne font aucune différence des membres de leur famille. C’est là véritablement que la fonction est comprise et remplie. Si le fermier fouaille quelquefois son porcher, de même il fouaille son enfant. Du reste, maîtres et serviteurs mangent ensemble, et c’était l’usage chez les seigneurs au temps passé ; il est mauvais (outre qu’il est gênant et dispendieux) que cet usage se soit perdu, et je ne désespère pas qu’il revienne quand le temps et le progrès auront fait justice de la race des laquais pour ne laisser autour de nous que des fonctionnaires, nos amis parfois, nos égaux toujours.

Voilà l’idéal, et là, comme en toutes choses, il faut l’avoir en soi pour se diriger d’une manière équitable au milieu des écueils que nous créent des rapports encore mal entendus et mal observés de part et d’autre dans la réalité. Mais, dans cette réalité, il y a une chose triste, douloureuse à constater : c’est qu’il y a encore beaucoup de domestiques qui veulent être laquais malgré vous, et que chez les meilleurs il reste encore des préjugés d’inégalité très difficiles, sinon impossibles à extirper. Voilà pourquoi ce qu’on appelle les bons serviteurs, les vieux et fidèles amis de la famille, ceux qui ont conservé les traditions et les formules du passé, sont, la plupart du temps, acariâtres, tyranniques, impossibles à supporter pour qui se sent l’égal d’un homme et non son esclave sous prétexte d’être son maître. Ces braves gens ont les formes de la soumission, un grand zèle, un amour-propre quasi furieux de bien faire, un dévouement, parfois un désintéressement admirables. Cela était beau dans son temps ; mais faites attention que cela n’est guère possible ni avantageux dans le nôtre.

L’homme ne s’abjure jamais. On ne peut se soumettre et s’immoler ainsi comme domestique qu’à la condition d’être le maître en réalité un jour ou l’autre ; et c’est ce qui arrivait toujours. On avait exploité la vie de cet être, on l’avait usé, épuisé ; on avait abusé de sa patience et de son dévouement ; et, en retour, il s’était rendu nécessaire. Il s’était créé des droits en dehors de la convention première ; il vous avait sacrifié sa jeunesse, ses forces et sa dignité. Vous lui deviez un dédommagement, et vous ne pouviez pas le lui donner trop considérable, car aucun sacrifice ne saurait être comparé à celui dont vous aviez profité. Alors il devenait, en vertu d’un droit tacite, le maître absolu de votre maison, le régulateur jaloux de vos habitudes ou de vos besoins, le confident inévitable de vos soucis intérieurs, l’avocat favorable à ce fils, ou contraire à cet autre ; tel de vos amis avait sa protection, tel autre son antipathie. On riait de cela d’abord, peu à peu on s’y soumettait, et quand la vie du vieux maître et celle du vieux serviteur se prolongeaient, leur intimité dernière devenait, la plupart du temps, un supplice pour tous deux, le maître étant opprimé pour avoir été trop bien servi, le serviteur ne connaissant plus de bornes et de satisfaction à ses exigences pour avoir été trop longtemps exploité et dominé.

J’ai tant vu de ces exemples, j’en ai tant souffert pour mon propre compte, pour avoir accepté sans prévoyance et sans méfiance des dévouements qu’on a voulu me faire payer ensuite par l’indépendance de toute ma vie, que je souhaiterais faire goûter mes idées aux personnes d’humeur bienveillante qui courent les mêmes risques, faute de comprendre comment et pourquoi tout cela doit se modifier dans les mœurs présentes et futures.

Nous sommes destinés à avoir, dans un avenir peut-être assez prochain, non plus des laquais, non plus même des serviteurs, mais des fonctionnaires, sortes d’associés à notre vie domestique. Nous sommes dans un temps de transition où ces fonctionnaires comprennent peu et exercent mal leurs droits et leurs devoirs. Notre devoir, à nous, est de les conduire peu à peu à ce résultat, qui assurera la sécurité et la dignité de notre intérieur. Pour y arriver, il nous faut établir avec les domestiques des relations nouvelles et qui soient tout le contraire de celles du passé. Ainsi deux écueils à éviter avec un soin égal, la hauteur qui blesse et la familiarité qui avilit : la suppression aussi complète que possible des soins inutiles envers nos personnes, car lorsque ces soins sont inutiles, ils ne sont plus l’assistance d’un homme envers un autre homme, ils deviennent une sorte d’hommage rendu par l’esclave au maître : la suppression absolue des formes de langage qui consacrent les usages de la servitude. Je déteste qu’un domestique me parle à la troisième personne, et qu’il me dise madame est servie, quand il peut tout aussi bien m’avertir que c’est le dîner qui est servi sur la table. Nos Berrichons ne connaissent point ce jargon des laquais du beau monde, et ils ont une habitude de politesse que je trouve fort touchante quoiqu’elle fasse rire ceux qui ne la comprennent pas. Quand on leur demande quelque chose, ils vous répondent je veux bien ; cela révoltait madame de Béranger. Je l’espère bien ! répondait-elle avec dédain ; c’était récompenser par une dureté gratuite la simplicité et le bon cœur de gens qui ne songeaient qu’à lui montrer leur zèle.

Je trouve qu’il faut être d’une politesse scrupuleuse avec les domestiques, ne jamais leur dire : « Faites ceci, » mais « Voulez-vous faire ceci ; » ne jamais manquer de les remercier quand ils vous rendent d’eux-mêmes un petit service, ne fût-ce que de vous présenter un objet ; ne jamais les appeler sans nécessité pour leur faire faire ce qu’on peut faire soi-même, pour ouvrir ou fermer une fenêtre, mettre une bûche au feu, etc. ; ces niaiseries m’ont toujours paru révoltantes, de même que de se faire coiffer et habiller par des femmes de chambre.

Une femme de chambre est un fonctionnaire qui doit coudre, ranger, conserver et entretenir le linge, les vêtements, etc. Ce n’est point une esclave qui doive toucher à votre corps et nettoyer votre personne. Les infirmes, les malades, les vieillards épuisés ont seuls droit à ce genre de soins.

Mais, en même temps qu’il faut supprimer absolument des attributions domestiques tout ce qui les rend avilissantes, il faut supprimer la familiarité morale, les confidences, les épanchements, même les entretiens inutiles et les causeries oiseuses. Je ne dis pas cela pour l’avenir, j’en limite la nécessité au temps de transition où nous sommes, mais là, je la vois impérieuse, et je crois pouvoir assurer qu’il n’existe point encore de domestiques capables de ne pas abuser, à leur détriment autant qu’au nôtre, de notre intimité de cœur avec eux. Il faudrait qu’ils fussent arrivés à se connaître et à se sentir nos égaux. Mais tels qu’ils sont, il faut qu’ils soient nos esclaves ou nos maîtres, dès que nous leur demandons autre chose que de remplir une fonction auprès de nous.

Or la fonction de nous consoler, de nous distraire, de nous servir dans nos passions, de garder nos secrets, ou d’intervenir dans nos différends avec la famille, cette fonction-là n’est pas créée, que je sache, et ne le sera jamais à prix d’argent. Elle ne peut qu’être misérablement pervertie et dénaturée entre deux êtres dont l’un se croit l’inférieur de l’autre. Il y a échange entre la fonction et la rétribution. Il n’y en a point entre l’épanchement et la complaisance, à moins que, par réciprocité, vous ne vous soumettiez à être à votre tour le confident et le complaisant de votre domestique, à le servir dans ses amours, à écouter le récit de ses peines, à intervenir dans ses chagrins de famille, etc. S’il en est ainsi, si vous le faites, je n’ai rien à dire ; mais pourtant faites bien attention à ceci : l’échange sera-t-il bien complet, et voulez-vous être absolument pour lui ce qu’il est pour vous ? Quand il sera soucieux, essayerez-vous de le distraire en lui racontant tous les petits commérages que vous encouragez de sa part pour vous désennuyer ? Prendrez-vous parti pour les personnes qu’il aime et contre celles qu’il déteste, comme vous souhaitez qu’il le fasse pour vous complaire ? Ferez-vous de l’intrigue ou de la diplomatie avec ses amis ou ses ennemis, pour les besoins de son intérêt ou de sa passion, comme vous aimez à lui en voir faire à votre profit ? Si vous y êtes bien résolu, à la bonne heure ; mais j’en doute, et je constate que si vous y faites la moindre différence, vous abusez de cet ami de votre choix. Vous êtes un ingrat, un égoïste. Il le sentira tôt ou tard, s’il ne le sent déjà ; il en abusera, il se vengera par le dégoût ou par la trahison, si ce n’est pas déjà fait ; à moins que vous ne récompensiez son dévouement par des avantages pécuniaires, par une augmentation quelconque de bien-être matériel. Libre à vous ! mais alors n’espérez jamais le satisfaire, et préparez-vous à sacrifier votre bien-être au sien, à subir sa dépendance, à devenir son esclave, à en faire votre héritier ou à être volé par lui ; car les services moraux et intellectuels ne se payent point avec de l’argent, et il aura raison de trouver que ce n’est pas assez de tout ce que vous possédez pour vous acquitter envers lui. N’ayant jamais obtenu de vous un dévouement moral égal au sien, il ne mettra pas de bornes à ses exigences matérielles, et l’injustice, l’indiscrétion, l’ingratitude ou la duplicité dont vous vous plaindrez seront votre ouvrage.

Attendez donc que l’avenir vous permette de faire de votre domestique votre ami de cœur, et jusque-là ne lui donnez pas le moindre accès dans ce sanctuaire ; car s’il n’y entre pas comme votre égal, il le profanera ou s’y sentira avili. Tout ce que vous pouvez et devez faire pour l’arracher à cette prétendue inégalité à laquelle il croit encore, c’est d’élever sa fonction autant que possible, mais seulement dans ce qui est du domaine de sa fonction.

Voilà une bien longue digression, mais je la crois utile pour tout le monde, car je n’exagère pas en disant que tout le monde fait trop ou trop peu dans ce genre de relations, et que personne n’est dans la juste limite qui conviendrait ; pas même moi qui prêche et qui ai souvent subi les travers et les entraînements d’une impatience maladive, ou d’une débonnaireté irréfléchie avec les vieux domestiques, tendres et insupportables tyrans que m’avait légués ma grand’mère. C’est parce que j’ai à regretter de n’avoir pas toujours bien raisonné à cet égard, et d’avoir fait fatalement des ingrats, que je me crois le droit d’avertir les autres tout en m’accusant.

Et puis, si ma dissertation n’est pas utile aux autres, elle m’est du moins nécessaire pour commencer le récit d’une époque de ma vie où j’ai été beaucoup trop livrée et très souvent sacrifiée à l’influence exagérée des domestiques.

J’ai dit que la maladie de ma grand’mère avait porté une atteinte sensible, non pas à la lucidité de son intelligence, mais à la fermeté et à la sérénité de son caractère. La santé morale était affaiblie avec la santé physique, et pourtant elle n’avait que soixante-six ans, âge qui n’est pas fatalement marqué par les infirmités du corps et de l’âme, âge que j’ai vu atteindre et dépasser par ma mère sans amener la moindre diminution dans son énergie morale et physique.

Ma grand’mère ne pouvait plus guère supporter le bruit de l’enfance, et je me faisais volontairement, mais non sans effort et sans souffrance, de plus en plus taciturne et immobile à ses côtés. Elle sentait que cela pouvait être préjudiciable à ma santé et elle ne me gardait plus guère auprès d’elle. Elle était poursuivie par une somnolence fréquente, et comme son sommeil était fort léger, que le moindre souffle la réveillait péniblement, elle voulut, pour échapper à ce malaise continuel, régulariser son sommeil de la journée. Elle s’enfermait donc à midi pour faire sur son grand fauteuil une sieste qui durait jusqu’à trois heures. Et puis c’étaient des bains de pieds, des frictions, et mille soins particuliers qui la forçaient à s’enfermer avec mademoiselle Julie, si bien que je ne la voyais plus guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, pour faire sa partie ou tenir les cartes tandis qu’elle faisait des patiences et des réussites. Cela m’amusait médiocrement, comme on peut croire, mais je n’ai point à me reprocher d’y avoir jamais laissé paraître un instant d’humeur ou de lassitude.

Chaque jour j’étais donc livrée davantage à moi-même, et les courtes leçons qu’elle me donnait consistaient en un examen de mon cahier d’extraits, tous les deux ou trois jours, et une leçon de clavecin qui durait à peine une demi-heure. Deschartres me donnait une leçon de latin que je prenais de plus en plus mal, car cette langue morte ne me disait rien ; et une leçon de versification française qui me donnait des nausées, cette forme, que j’aime et que j’admire pourtant, n’étant point la mienne et ne me venant pas plus naturellement que l’arithmétique, pour laquelle j’ai toujours eu une incapacité notoire. J’étudiais pourtant et l’arithmétique, et la versification, et le latin, voire un peu de grec et un peu de botanique par-dessus le marché, et rien de tout cela ne me plaisait. Pour comprendre la botanique (qui n’est point du tout une science à la portée des demoiselles), il faut connaître le mystère de la génération et la fonction des sexes ; c’est même tout ce qu’il y a de curieux et d’intéressant dans l’organisme des plantes.

Comme on le pense bien, Deschartres me faisait sauter à pieds joints par là-dessus et j’étais beaucoup trop simple pour m’aviser par moi-même de la moindre observation en ce genre. La botanique se réduisait donc pour moi à des classifications purement arbitraires, puisque je n’en saisissais pas les lois cachées, et à une nomenclature grecque et latine qui n’était qu’un aride travail de mémoire. Que m’importait de savoir le nom scientifique de toutes ces jolies herbes des prés, auxquelles les paysans et les pâtres ont donné des noms souvent plus poétiques et toujours plus significatifs : le thym de bergère, la bourse à berger, la patience, le pied de chat, le baume, la nappe, la mignonnette, la boursette, la repousse, le danse-toujours, la pâquerette, l’herbe aux gredots, etc. Cette botanique à noms barbares me semblait la fantaisie des pédants, et de même pour la versification latine et française, je me demandais, dans ma superbe ignorance, à quoi bon ces alignements et ces règles desséchantes qui gênaient l’élan de la pensée et qui en glaçaient le développement. Je me répétais tout bas ce que j’avais entendu dire souvent à ma naïve mère : « À quoi ça sert-il, toutes ces fadaises-là ? » Elle avait le bon sens de Nicole, moi la sauvagerie instinctive d’un esprit très logique sans le savoir et très positif par cela même qu’il était très romanesque : ceci peut sembler un paradoxe, mais j’aurai tant à y revenir, qu’on me permettra de passer outre pour le moment.

VII

Mes rapports avec mon frère. – Les ressemblances et les incompatibilités de nos caractères. – Violences de ma bonne. – Tendances morales que développe en moi cette tyrannie. – Ma grand’mère devient royaliste sans l’être. – Le portrait de l’empereur Alexandre. – Retour de l’île d’Elbe. – Nouvelles visions. – Ma mère revient à Nohant. – Je pardonne à ma bonne. – Le passage de l’armée de la Loire. – La cocarde du général Subervic. – Le général Colbert. – Comme quoi Nohant faillit être le foyer et le théâtre d’une Vendée patriotique. – Le licenciement. – Le colonel Sourd. – Les brigands de la Loire. – Les pêches de Deschartres. – Le régiment de mon père. – Visite de notre cousin. – Dévotion de madame de la Marlière. – Départ de ma mère. – Départ de mon frère. – Solitude.

J’entrerai plus tard dans un détail plus raisonné du goût ou du dégoût que m’inspirèrent mes diverses études. Ce que je veux me retracer ici, c’est la disposition morale dans laquelle je me trouvai, livrée pour ainsi dire à mes propres pensées, sans guide, sans causerie, sans épanchement. J’avais besoin d’exister pourtant, et ce n’est pas exister que d’être seul. Hippolyte devenait de plus en plus turbulent et dans nos jeux il n’était pas question d’autre chose que de faire du mouvement et du bruit. Il m’en donnait bien vite plus que je n’avais besoin d’en prendre, et cela finissait toujours par quelque susceptibilité de ma part et quelque rebuffade de la sienne. Nous nous aimions pourtant, nous nous sommes toujours aimés. Il y avait certains rapports de caractère et d’intelligence entre nous, malgré d’énormes différences d’ailleurs. Il était aussi positif que j’étais romanesque, et pourtant il y avait dans son esprit un certain sens artiste, et dans sa gaieté un tour d’observation critique qui répondait au côté enjoué de mes instincts. Il ne venait personne chez nous qu’il ne jugeât, ne devinât et ne sût reprendre et analyser avec beaucoup de pénétration, mais avec trop de causticité. Cela m’amusait assez, et nous étions horriblement moqueurs ensemble. J’avais besoin de gaieté, et personne n’a jamais su comme lui me faire rire. Mais on ne peut pas toujours rire et j’avais encore plus besoin d’épanchement sérieux que de folie à cette époque-là.

Ma gaieté avec lui avait donc souvent quelque chose sinon de forcé, du moins de nerveux et de fébrile. À la moindre occasion, elle se changeait en bouderie et puis en larmes. Mon frère prétendait que j’avais un mauvais caractère, cela n’était pas, il l’a reconnu plus tard ; j’avais tout bonnement un secret ennui, un profond chagrin que je ne pouvais pas lui dire et dont il se fût peut-être moqué comme il se moquait de tout, même de la tyrannie et des brutalités de Deschartres.

Je m’étais dit que tout ce que j’apprenais ne me servirait de rien, puisque, malgré le silence de ma mère à cet égard, j’avais toujours la résolution de retourner auprès d’elle et de me faire ouvrière avec elle aussitôt qu’elle le jugerait possible. L’étude m’ennuyait donc d’autant plus que je ne faisais pas comme Hippolyte, qui, bien résolument, s’en abstenait de son mieux. Moi, j’étudiais par obéissance, mais sans goût et sans entraînement, comme une tâche fastidieuse que je fournissais durant un certain nombre d’heures fades et lentes. Ma bonne maman s’en apercevait et me reprochait ma langueur, ma froideur avec elle, ma préoccupation continuelle qui ressemblait souvent à de l’imbécillité et dont Hippolyte me raillait tout le premier sans miséricorde. J’étais blessée de ces reproches et de ces railleries et on m’accusait d’avoir un amour-propre excessif. J’ignore si j’avais beaucoup d’amour-propre en effet, mais j’ai bien conscience que mon dépit ne venait pas de l’orgueil contrarié, mais d’un mal plus sérieux, d’une peine de cœur méconnue et froissée.

Jusqu’alors Rose m’avait menée assez doucement, eu égard à l’impétuosité naturelle de son caractère. Elle avait été tenue en bride par la fréquente présence de ma mère à Nohant, ou plutôt elle avait obéi à un instinct qui commençait à se modifier, car elle n’était pas dissimulée, j’aime à lui rendre cette justice. Je pense qu’elle était de la nature de ces bonnes couveuses qui soignent tendrement leurs petits tant qu’ils peuvent dormir sous leur aile, mais qui ne leur épargnent pas les coups de bec quand ils commencent à voler et à courir seuls. À mesure que je me faisais grandelette, elle ne me dorlotait plus, et, en effet, je n’avais plus besoin de cela ; mais elle commençait à me brutaliser, ce dont je me serais fort bien passée. Désirant ardemment complaire à ma grand’mère, elle prenait en sous-ordre le soin et la responsabilité de mon éducation physique et elle m’en fit une sorte de supplice. Si je sortais sans prendre toutes les petites précautions indiquées contre le rhume, j’étais d’abord, je ne dirai pas grondée, mais abasourdie ; le mot n’est que ce qu’il faut pour exprimer la tempête de sa voix et l’abondance des épithètes injurieuses qui ébranlaient mon système nerveux. Si je déchirais ma robe, si je cassais mon sabot, si, en tombant dans les broussailles, je me faisais une égratignure qui eût pu faire soupçonner à ma grand’mère que je n’avais pas été bien surveillée, j’étais battue, assez doucement d’abord, et comme par mesure d’intimidation, peu à peu plus sérieusement, par système de répression, et enfin tout à fait par besoin d’autorité et par habitude de violence. Si je pleurais, j’étais battue plus fort ; si j’avais eu le malheur de crier, je crois qu’elle m’aurait tuée, car lorsqu’elle était dans le paroxysme de la colère, elle ne se connaissait plus.

Chaque jour l’impunité la rendait plus rude et plus cruelle, et en cela elle abusa étrangement de ma bonté, car, si je ne la fis point chasser (ma grand’mère ne lui eût certes pas pardonné d’avoir seulement levé la main sur moi), ce fut uniquement parce que je l’aimais, en dépit de son abominable humeur. Je suis ainsi faite, que je supporte longtemps, très longtemps ce qui est intolérable. Il est vrai que quand ma patience est lassée, je brise tout d’un coup et pour jamais.

Pourquoi aimais-je cette fille au point de me laisser opprimer et briser à chaque instant ? C’est bien simple, c’est qu’elle aimait ma mère, c’est qu’elle était encore la seule personne de chez nous qui me parlât d’elle quelquefois, et qui ne m’en parlât jamais qu’avec admiration et tendresse. Elle n’avait pas l’intelligence assez déliée pour voir jusqu’au fond de mon âme le chagrin qui me consumait et pour comprendre que mes distractions, mes négligences, mes bouderies n’avaient pas d’autre cause : mais quand j’étais malade elle me soignait avec une tendresse extrême. Elle avait pour me désennuyer mille complaisances que je ne rencontrais point ailleurs ; si je courais le moindre danger, elle m’en tirait avec une présence d’esprit, un courage et une vigueur qui me rappelaient quelque chose de ma mère. Elle se serait jetée dans les flammes ou dans la mer pour me sauver ; enfin, ce que je craignais plus que tout, les reproches de ma grand’mère, elle ne m’y exposa jamais, elle m’en préserva toujours. Elle eût menti au besoin pour m’épargner son blâme, et quand mes légères fautes m’avaient placée dans l’alternative d’être battue par ma bonne ou grondée par ma grand’mère, je préférais de beaucoup être battue.

Pourtant ces coups m’offensaient profondément. Ceux de ma mère ne m’avaient jamais fait d’autre mal et d’autre peine que le chagrin de la voir fâchée contre moi. Il y avait longtemps d’ailleurs qu’elle avait cessé entièrement ce genre de correction, qu’elle pensait n’être applicable qu’à la première enfance. Rose, procédant au rebours, adoptait ce système à un âge de ma vie où il pouvait m’humilier et m’avilir. S’il ne me rendit point lâche, c’est que Dieu m’avait donné un instinct très juste de la véritable dignité humaine. Sous ce rapport, je le remercie de grand cœur de tout ce que j’ai supporté et souffert. J’ai appris de bonne heure à mépriser l’injure et le dommage que je ne mérite pas. J’avais vis-à-vis de Rose un profond sentiment de mon innocence et de son injustice, car je n’ai jamais eu aucun vice, aucun travers qui ait pu motiver ses indignations et ses emportements. Tous mes torts étaient involontaires et si légers que je ne comprendrais pas ses fureurs aujourd’hui, si je ne me rappelais qu’elle était rousse, et qu’elle avait le sang si chaud qu’en plein hiver elle était vêtue d’une robe d’indienne et dormait la fenêtre ouverte.

Je m’habituai donc à l’humiliation de mon esclavage, et j’y trouvai l’aliment d’une sorte de stoïcisme naturel dont j’avais peut-être besoin pour pouvoir vivre avec une sensibilité de cœur trop surexcitée. J’appris de moi-même à me roidir contre le malheur, et, à cet égard, j’étais assez encouragée par mon frère, qui, dans nos escapades, me disait en riant : « Ce soir, nous serons battus. » Lui, horriblement battu par Deschartres, prenait son parti avec un mélange de haine et d’insouciance. Il se trouvait vengé par la satire ; moi, je trouvais ma vengeance dans mon héroïsme et dans le pardon que j’accordais à ma bonne. Je me guindais même un peu pour me rehausser vis-à-vis de moi-même dans cette lutte de la force morale contre la force brutale, et lorsqu’un coup de poing sur la tête m’ébranlait les nerfs et remplissait mes yeux de larmes, je me cachais pour les essuyer. J’aurais rougi de les laisser voir.

J’aurais pourtant mieux fait de crier et de sangloter. Rose était bonne, elle eût eu des remords si elle se fût avisée qu’elle me faisait du mal. Mais peut-être bien aussi n’avait-elle pas conscience de ses voies de fait, tant elle était impétueuse et irréfléchie. Un jour qu’elle m’apprenait à marquer mes bas, et que je prenais trois mailles au lieu de deux avec mon aiguille, elle m’appliqua un furieux soufflet. « Tu aurais dû, lui dis-je froidement, ôter ton dé pour me frapper la figure ; quelque jour tu me casseras les dents. » Elle me regarda avec un étonnement sincère, elle regarda son dé et la marque qu’il avait laissée sur ma joue. Elle ne pouvait croire que ce fût elle qui, à l’instant même, venait de me faire cette marque-là. Quelquefois elle me menaçait d’une grande tape aussitôt après me l’avoir donnée, à son insu apparemment.

Je ne reviendrai plus sur cet insipide sujet ; qu’il me suffise de dire que pendant trois ou quatre ans je ne passai guère de jour sans recevoir, à l’improviste, quelque horion qui ne me faisait pas toujours grand mal, mais qui chaque fois me causait un saisissement cruel et me replongeait, moi nature confiante et tendre, dans un roidissement de tout mon être moral. Il n’y avait peut-être pas de quoi, étant aimée quand même, me persuader que j’étais malheureuse, d’autant plus que je pouvais faire cesser cet état de choses et que je ne le voulus jamais. Mais que je fusse fondée ou non à me plaindre de mon sort, je me sentis, je me trouvai malheureuse, et c’était l’être en réalité. Je m’habituais même à goûter une sorte d’amère satisfaction à protester intérieurement et à toute heure contre cette destinée, à m’obstiner de plus en plus à n’aimer qu’un être absent et qui semblait m’abandonner à ma misère, à refuser à ma bonne maman l’élan de mon cœur et de mes pensées, à critiquer en moi-même l’éducation que je recevais et dont je lui laissais volontairement ignorer les déboires, enfin à me regarder comme un pauvre être exceptionnellement voué à l’esclavage, à l’injustice, à l’ennui et à d’éternels regrets.

Qu’on ne me demande donc plus pourquoi, pouvant me targuer d’une espèce d’aristocratie de naissance et priser les jouissances d’un certain bien-être, j’ai toujours porté ma sollicitude et ma sympathie familière, mon intimité de cœur, si je puis ainsi dire, vers les opprimés. Cette tendance s’est faite en moi par la force des choses, par la pression des circonstances extérieures, bien longtemps avant que l’étude de la vérité et le raisonnement de la conscience m’en eussent fait un devoir. Je n’y ai donc aucune gloire, et ceux qui pensent comme moi ne doivent pas plus m’en faire un mérite que ceux qui pensent autrement ne sont fondés à m’en faire un reproche.

Ce qu’il y a de certain, ce que l’on ne contestera pas, de bonne foi, après avoir lu l’histoire de mon enfance, c’est que le choix de mes opinions n’a point été un caprice, une fantaisie d’artiste, comme on l’a dit : il a été le résultat inévitable de mes premières douleurs, de mes plus saintes affections, de ma situation même dans la vie.

Ma grand’mère, après une courte résistance à l’entraînement de sa caste, était devenue non pas royaliste, mais partisan de l’ancien régime, comme on disait alors. Elle s’était toujours fait une sorte de violence pour accepter, non pas l’usurpation heureuse de l’homme de génie, mais l’insolence des parvenus qui avaient partagé sa fortune sans l’avoir conquise aux mêmes titres. De nouveaux insolents arrivaient ; mais elle n’était pas aussi choquée de leur arrogance, parce qu’elle l’avait déjà connue, et que d’ailleurs mon père n’était plus là avec ses instincts républicains pour lui en montrer le ridicule.

Il faut dire aussi qu’après la longue tension du règne grandiose et absolu de l’empereur, l’espèce de désordre anarchique qui suivit immédiatement la Restauration avait quelque chose de nouveau qui ressemblait à la liberté dans les provinces. Les libéraux parlaient beaucoup, et on rêvait une sorte d’état politique et moral jusqu’alors inconnu en France, l’état constitutionnel, dont personne ne se faisait une idée juste et que nous n’avons connu qu’en paroles ; une royauté sans pouvoirs absolus, un laisser-aller de l’opinion et du langage en tout ce qui touchait aux institutions ébranlées et replâtrées à la surface. Il régnait sous ce rapport beaucoup de tolérance dans un certain milieu bourgeois que ma grand’mère eût volontiers écouté de préférence à son vieux cénacle. Mais ces dames (comme disait mon père) ne lui permirent guère de raisonner. Elles avaient l’intolérance de la passion. Elles vouaient à la haine la plus tenace et la plus étroite tout ce qui osait regretter le Corse, sans songer que la veille encore elles avaient frayé sans répugnance avec son cortège. Jamais on n’a vu tant de petitesses, tant de commérages, tant d’accusations, tant d’aversions, tant de dénonciations.

Heureusement nous étions loin des foyers de l’intrigue. Les lettres que recevait ma grand’mère nous en apportaient seulement un reflet, et Deschartres se livrait à des déclamations souverainement absurdes contre le tyran, auquel il n’accordait pas même une intelligence ordinaire. Quant à moi, j’entendais dire tant de choses que je ne savais plus que penser. L’empereur Alexandre était le grand législateur, le philosophe des temps modernes, le nouveau Frédéric le Grand, l’homme de génie par excellence. On envoyait son portrait à ma grand’mère et elle me le donnait à encadrer. Sa figure, que j’examinai avec grande attention, puisqu’on disait que Bonaparte n’était qu’un petit garçon auprès de lui, ne me toucha point. Il avait la tête lourde, la face molle, le regard faux, le sourire niais. Je ne l’ai jamais vu qu’en peinture, mais je présume que parmi tant de portraits répandus alors en France à profusion, quelques-uns ressemblaient. Aucun ne m’inspira de sympathie, et malgré moi je me rappelais toujours les beaux yeux clairs de mon empereur qui s’étaient une fois attachés sur les miens dans un temps où l’on me disait que cela me porterait bonheur.

Mais voilà que tout à coup, dans les premiers jours de mars, la nouvelle nous arrive qu’il est débarqué, qu’il marche sur Paris. Je ne sais si elle nous vint de Paris ou du Midi ; mais ma grand’mère ne partagea pas la confiance de ces dames, qui écrivaient : « Réjouissons-nous. Cette fois on le pendra, ou tout au moins on l’enfermera dans une cage de fer. » Ma bonne maman jugea tout autrement, et nous dit : « Ces Bourbons sont incapables, et Bonaparte va les chasser pour toujours. C’est leur destinée d’être dupes ; comment peuvent-ils croire que tous ces généraux qui ont trahi leur maître ne vont pas les trahir maintenant pour retourner à lui ? Dieu veuille que tout cela n’amène pas de terribles représailles et que Bonaparte ne les traite pas comme il a traité le duc d’Enghien ! »

Quant à moi, je n’ai pas grand souvenir de ce qui se passa à Nohant durant les Cent jours. J’étais absorbée dans de longues rêveries où je ne voyais pas clair. J’étais ennuyée d’entendre toujours parler politique, et tous ces brusques revirements de l’opinion étaient inexplicables pour ma jeune logique. Je voyais tout le monde changé et transformé du jour au lendemain. Nos provinciaux et nos paysans s’étaient trouvés royalistes tout d’un coup sans que je susse pourquoi. Où étaient ces bienfaits des Bourbons tant annoncés et tant vantés ?

Chaque jour nous apportait vaguement la nouvelle de l’entrée triomphante de Napoléon dans toutes les villes qu’il traversait, et voilà que beaucoup de gens redevenaient bonapartistes qui avaient crié : À bas le tyran ! et traîné le drapeau tricolore dans la boue. Je ne comprenais pas assez tout cela pour en être indignée, mais j’éprouvais comme un dégoût involontaire et comme un ennui d’être au monde. Il me semblait que tout le monde était fou, et je revenais à mon rêve de la campagne de Russie et de la campagne de France. Je retrouvais mes ailes et je m’en allais au-devant de l’empereur pour lui demander compte de tout le mal et de tout le bien qu’on disait de lui.

Une fois je songeai que je l’emportais à travers l’espace et que je le déposais sur la coupole des Tuileries. Là j’avais un long entretien avec lui, je lui faisais mille questions et lui disais : « Si tu me prouves par tes réponses que tu es, comme on le dit, un monstre, un ambitieux, un buveur de sang, je vais te précipiter en bas et te briser sur le seuil de ton palais ; mais si tu te justifies, si tu es ce que j’ai cru, le bon, le grand, le juste empereur, le père des Français, je te reporterai sur ton trône, et avec mon épée de feu je te défendrai de tes ennemis. » Il m’ouvrit alors son cœur et m’avoua qu’il avait commis beaucoup de fautes par un trop grand amour de la gloire, mais il me jura qu’il aimait la France et que désormais il ne songerait plus qu’à faire le bonheur du peuple, sur quoi je le touchai de mon épée de feu qui devait le rendre invulnérable.

Il est fort étrange que je fisse ces rêves tout éveillée, et souvent en apprenant machinalement des vers de Corneille ou de Racine que je devais réciter à ma leçon. C’était une espèce d’hallucination, et j’ai remarqué depuis que beaucoup de petites filles, lorsqu’elles approchent d’une certaine crise de développement physique, sont sujettes à des extases ou à des visions encore plus bizarres. Je ne me rappellerais probablement pas les miennes si elles n’avaient pris obstinément la même forme pendant quelques années consécutives ; et si elles ne s’étaient pas fixées sur l’empereur et sur la grande armée, il me serait impossible d’expliquer pourquoi. Certes j’avais des préoccupations plus personnelles et plus vives, et mon imagination eût dû ne me présenter que le fantôme de ma mère dans l’espèce d’Éden qu’elle m’avait fait envisager un instant, et auquel j’aspirais sans cesse. Il n’en fut rien pourtant, je pensais à elle à toute heure et je ne la voyais jamais ; au lieu que cette pâle figure de l’empereur que je n’avais vue qu’un instant se dessinait toujours devant moi et devenait vivante et parlante sitôt que j’entendais prononcer son nom.

Pour n’y plus revenir, je dirai que, lorsque le Bellérophon l’emporta à Sainte-Hélène, je fis chavirer le navire en le poussant avec mon épée de feu ; je noyai tous les Anglais qui s’y trouvaient, et j’emportai une fois encore l’empereur aux Tuileries, après lui avoir bien fait promettre qu’il ne ferait plus la guerre pour son plaisir. Ce qu’il y a de particulier dans ces visions, c’est que je n’y étais point moi-même, mais une sorte de génie tout-puissant, l’ange du Seigneur, la destinée, la fée de la France, tout ce qu’on voudra, excepté la petite fille de onze ans qui étudiait sa leçon ou arrosait son petit jardin pendant les promenades aériennes de son moi fantastique.

Je n’ai rapporté ceci que comme un fait physiologique. Ce n’était pas le résultat d’une exaltation de l’âme ni d’un engouement politique, car cela se produisait en moi dans mes pires moments de langueur, de froideur et d’ennui, et souvent après avoir écouté sans intérêt et comme malgré moi ce qui se disait à propos de la politique. Je n’ajoutais aucune foi, aucune superstition à mon rêve, je ne le pris jamais au sérieux, je n’en parlai jamais à personne. Il me fatiguait, et je ne le cherchais pas. Il s’emparait de moi par un travail de mon cerveau tout à fait imprévu et indépendant de ma volonté.

Le séjour des ennemis à Paris y rendait l’existence odieuse et insupportable aux personnes en qui le fanatisme de la royauté n’avait pas étouffé l’amour et le respect de la patrie.

Ma mère confia Caroline à ma tante et vint passer l’été à Nohant. Il y avait sept ou huit mois que je ne l’avais vue, et je laisse à penser quels furent mes transports. Avec elle d’ailleurs ma vie était transformée, Rose perdait son autorité sur moi et se reposait volontiers de ses fureurs. J’avais été plus d’une fois tentée de me plaindre à ma mère, aussitôt qu’elle arriverait, des mauvais traitements que me faisait essuyer cette fille ; mais comme, dans sa sincérité de cœur, elle ne se rendait pas compte à elle-même de ses torts envers moi, comme, au lieu de redouter son arrivée, elle se réjouissait de toute son âme de voir madame Maurice, comme elle préparait sa chambre avec sollicitude, comme elle comptait les jours et les heures avec moi, comme elle l’aimait enfin, je lui pardonnai tout, et non seulement je ne trahis pas le secret de ses violences, mais encore j’eus le courage de les nier, lorsque ma mère en eut quelque soupçon. Je me rappelle qu’un jour ces soupçons s’aggravèrent et que j’eus un certain mérite à les effacer.

Mon frère avait imaginé de faire de la glu pour prendre les oiseaux. Je ne sais si c’est dans le Grand ou le Petit Albert, ou dans notre vieux manuel de diablerie qu’il en avait trouvé la recette. Il s’agissait tout bonnement de piler du gui de chêne. Nous ne réussîmes point à faire de la glu, mais bien à barbouiller notre visage, nos mains et nos vêtements d’une pâte verte d’un ton fort équivoque. Ma mère travaillait près de nous dans le jardin, assez distraite, suivant sa coutume, et ne songeant pas même à se préserver des éclaboussures de notre baquet. Tout à coup je vis venir Rose au bout de l’allée et mon premier mouvement fut de me sauver. « Qu’a-t-elle donc ? » dit ma mère à Hippolyte en sortant de sa rêverie et en me regardant courir. Mon frère, qui n’a jamais aimé à se faire des ennemis, répondit qu’il n’en savait rien : mais ma mère était méfiante, elle me rappela, et interpellant Rose en ma présence : – « Ce n’est pas la première fuis, lui dit-elle, que je remarque combien la petite a peur de toi. Je crois que tu la brutalises. — Mais, dit la rousse indignée de me voir si salie et si tachée, voyez comme elle est faite ! n’y a-t-il pas de quoi perdre patience quand il faut passer sa vie à laver et à raccommoder ses nippes. — Ah ça, dit ma mère d’un ton brusque, t’imagines-tu, par hasard, que je t’ai fait entrer ici pour faire autre chose que laver et raccommoder des nippes ? crois-tu que c’est pour toucher une rente et lire Voltaire comme mademoiselle Julie ? Ôte-toi cela de l’esprit, lave, raccommode, laisse courir, jouer et grandir mon enfant, c’est comme cela que je l’entends et pas autrement. »

Aussitôt que ma mère fut seule avec moi, elle me pressa de questions. « Je te vois trembler et pâlir quand elle te fait les gros yeux, me dit-elle ; elle te gronde donc bien fort ? — Oui, répondis-je, elle me gronde trop fort. — Mais j’espère, reprit ma mère, qu’elle n’a jamais eu le malheur de te donner une chiquenaude, car je la ferais chasser dès ce soir ! » L’idée de faire renvoyer cette pauvre fille qui m’aimait tant malgré ses emportements, fit rentrer au fond de mon cœur l’aveu que j’allais faire. Je gardai le silence. Ma mère insista vivement. Je vis qu’il fallait mentir, mentir pour la première fois de ma vie et mentir à ma mère ! mon cœur fit taire ma conscience. Je mentis, et ma mère, toujours soupçonneuse, n’attribuant ma discrétion qu’à la crainte, mit ma générosité à une rude épreuve en me faisant affirmer plusieurs fois que je lui disais la vérité. Je n’en eus point de remords, je l’avoue. Mon mensonge ne pouvait nuire qu’à moi.

À la fin, elle me crut. Rose ne sut pas ce que j’avais fait pour elle. Tenue en respect par la présence de ma mère, elle se radoucit : mais par la suite, quand nous nous retrouvâmes ensemble, elle me fit payer cher la bêtise de mon cœur. J’eus la fierté de ne pas la lui dire, et, comme de coutume, je subis en silence l’oppression et les outrages.

Un spectacle imposant et plein d’émotions vint m’arracher au sentiment de ma propre existence pendant une partie de l’été que ma mère passa avec moi en 1815. Ce fut le passage et le licenciement de l’armée de la Loire.

On sait qu’après s’être servi de Davoust pour tromper cette noble armée, après lui avoir promis amnistie complète, le roi publiait, le 24 juillet, une ordonnance qui traduisait devant les conseils de guerre Ney, Labédoyère et, dix-neuf autres noms chers à l’armée et à la France. Trente-huit autres étaient condamnés au bannissement. Le prince d’Eckmühl avait donné sa démission, sa position de généralissime à l’armée de la Loire n’étant plus soutenable. La Restauration s’apprêtait à le dédommager de sa soumission, elle lui donna pour successeur Macdonald, lequel fut chargé d’opérer en douceur le licenciement. Il transféra à Bourges le quartier général de l’armée. « Deux » ordres, en date des 1er et 2 août, firent connaître ce double changement aux troupes. Macdonald, dans ces deux ordres, ne prononçait pas encore le mot de licenciement. Il se bornait à annoncer que, pour soulager les habitants du fardeau des logements militaires, il allait étendre l’armée. Cette mesure fut le commencement de la dissolution : on disloqua les brigades et les divisions ; les régiments d’un même corps ou d’une même arme se trouvèrent dispersés à de grandes distances les uns des autres ; on éparpilla jusqu’aux bataillons ou aux escadrons de certains régiments. Une fois tous les rapport brisés, l’ordonnance pour la réorganisation de l’armée fut rendue publique (le 12 août), et l’on procéda au licenciement, mais par détachements, par régiments, de manière à diviser les réclamations, à isoler les murmures et les résistances. » (ACHILLE DE VAULABELLE, Histoire des deux Restaurations.)

C’est ainsi que nous assistâmes à des scènes de détail qui me firent enfin comprendre peu à peu ce qui se passait en France. Jusque-là j’avoue que je ne pouvais guère démêler le vrai sentiment national de l’esprit de parti. J’avais presque frayeur des instincts bonapartistes qui se réveillaient en moi quand j’entendais maudire, conspuer, calomnier et avilir tout ce que j’avais vu respecter et redouter la veille. Ma mère, aussi enfant que moi, n’avait pas attendu le retour des vieilles comtesses pour railler et détester l’ancien régime ; mais elle n’avait de parti pris sur rien et ne savait quoi répondre à ma bonne maman quand celle-ci, faisant le procès aux ambitieux et aux conquérants grands tueurs d’hommes, lui disait qu’une monarchie tempérée par des institutions libérales, un système de paix durable, le retour du bien-être, de la liberté individuelle, de l’industrie, des arts et des lettres, vaudraient mieux à la France que le règne du sabre. « N’avons-nous pas assez maudit la guerre, vous et moi, du temps de notre pauvre Maurice ? lui disait-elle ; maintenant nous payons les violons de toute cette gloire impériale. Mais laissez passer cette première colère de l’Europe contre nous, et vous verrez que nous entrerons dans une ère de calme et de sécurité heureuse sous ces Bourbons que je n’aime pas beaucoup plus que vous, mais qui nous sont le gage d’un meilleur avenir. Sans eux notre nationalité était perdue. Bonaparte l’avait sérieusement compromise en voulant trop l’étendre. Si un parti royaliste ne s’était pas formé pour hâter sa chute, voyez ce que nous deviendrions aujourd’hui après le désastre de nos armées ! La France eût été démembrée, nous serions Prussiens, Anglais ou Allemands. »

Ainsi raisonnait ma grand’mère, n’admettant pas une chose que je crois pourtant fort certaine, c’est que si un parti royaliste ne se fût pas formé pour vendre et trahir le pays, l’univers réuni contre nous n’eût pu vaincre l’armée française. Ma mère, qui volontiers reconnaissait la supériorité de sa belle-mère, se laissait tout doucement persuader, et moi par conséquent avec elle. J’étais donc comme désillusionnée de l’Empire et comme résignée à la Restauration, lorsque, par un ardent soleil d’été, nous vîmes reluire sur tous les versants de la vallée Noire les glorieuses armes de Waterloo. Ce fut un régiment de lanciers décimé par ce grand désastre qui le premier vint occuper nos campagnes. Le général Colbert établit à Nohant son quartier général. Le général Subervic occupa le château d’Ars, situé à une demi-lieue. Tous les jours, ces généraux, leurs aides de camp et une douzaine d’officiers principaux dînaient ou déjeunaient chez nous. Le général Subervic était alors un joli garçon très galant avec les dames, enjoué, et même taquin avec les enfants. Comme, par sa faute, je m’étais un peu trop familiarisée avec lui et qu’il m’avait tiré les oreilles un peu fort en jouant, je me vengeai, un jour, par une espièglerie dont je ne sentais guère la portée. Je découpai une jolie cocarde en papier blanc, et je l’attachai avec une épingle sur la cocarde tricolore de son chapeau, sans qu’il s’en aperçût. Toute l’armée portait encore les couleurs de l’Empire, et l’ordre de les faire disparaître n’arriva que quelques jours plus tard. Il alla donc à La Châtre avec cette cocarde et s’étonna de voir les regards des officiers et des soldats qu’il rencontrait se fixer sur lui avec stupeur. Enfin, je ne sais plus quel officier lui demanda l’explication de cette cocarde blanche, à quoi il ne comprit rien, et ôtant son chapeau et jetant la cocarde blanche au diable, il me donna à tous les diables par-dessus le marché.

J’ai revu ce bon général Subervic pour la première fois depuis ce temps-là, en 1848, à l’hôtel de ville, quelques jours après la révolution et lorsqu’il venait d’accepter le portefeuille de la guerre. Il n’avait oublié aucune des circonstances de son passage à Nohant en 1815, et il me reprocha ma cocarde blanche, comme je lui reprochai de m’avoir tiré les oreilles.

Quelques jours plus tard, en 1815, je ne lui aurais certainement pas fait cette mauvaise plaisanterie, car mon court essai de royalisme fut abjuré dans mon cœur, et voici à quelle occasion.

On voyait au premier mot de ma grand’mère, et rien qu’à son grand air et à son costume suranné, qu’elle appartenait au parti royaliste. On supposait même chez elle plus d’attachement à ce parti qu’il n’en existait réellement au fond de sa pensée. Mais elle était fille du maréchal de Saxe, elle avait eu un brave fils au service, elle était pleine de grâces hospitalières et de délicates attentions pour ces brigands de la Loire en qui elle ne pouvait voir autre chose que de vaillants et généreux hommes, les frères d’armes de son fils (quelques-uns même l’avaient connu, et je crois que le général Colbert était du nombre) ; en outre, ma grand’mère inspirait le respect, et un respect tendre, à quiconque avait un bon sentiment dans l’âme. Ces officiers qu’elle recevait si bien s’abstenaient donc de dire devant elle un seul mot qui pût blesser les opinions qu’elle était censée avoir ; comme, de son côté, elle s’abstenait de prononcer une parole, de rappeler un fait qui pût aigrir leur respectable infortune. Voilà pourquoi je vis ces officiers pendant plusieurs jours sans qu’aucune émotion nouvelle changeât la disposition de mon esprit ; mais un jour que nous étions par exception en petit comité à dîner, Deschartres, qui ne savait pas retenir sa langue, excita un peu le général Colbert. Alphonse Colbert, descendant du grand Colbert, était un homme d’environ quarante ans, un peu replet et sanguin. Il avait des manières excellentes, des talents agréables ; il chantait des romances champêtres en s’accompagnant au piano ; il était plein de petits soins pour ma grand’mère qui le trouvait charmant, et ma mère disait tout bas que, pour un militaire, elle le trouvait trop à l’eau de rose.

Je ne saurais dire si ce jour-là même l’ordonnance de la dislocation de l’armée n’était pas arrivée de Bourges. Que ce fût cette cause ou les maladroites réflexions de Deschartres, le général s’anima. Ses yeux ronds et noirs commencèrent à lancer des flammes, ses joues se colorèrent, l’indignation et la douleur trop longtemps contenues s’épanchèrent, et il parla avec une véritable énergie : « Non ! nous n’avons pas été vaincus, s’écria-t-il, nous avons été trahis, et nous le sommes encore. Si nous ne l’étions pas, si nous pouvions compter sur tous nos officiers, je vous réponds que nos braves soldats feraient bien voir encore à messieurs les Prussiens et à messieurs les Cosaques que la France n’est pas une proie qu’ils puissent impunément dévorer ! » Il parla avec feu de l’honneur français, de la honte de subir un roi imposé par l’étranger, et il peignit cette honte avec tant d’âme, que je sentis la mienne se ranimer, comme le jour où j’avais entendu, en 1814, un enfant de treize ou quatorze ans parler de prendre un grand sabre pour défendre sa patrie.

Ma grand’mère, voyant que le général s’exaltait de plus en plus, voulut le calmer et lui dit que le soldat était épuisé, que le peuple ne voulait plus que le repos. « Le peuple ! s’écria-t-il, ah ! vous ne le connaissez pas. Le peuple ! son vœu et sa véritable pensée ne se font pas jour dans vos châteaux. Il est prudent devant ces vieux seigneurs qui reviennent et dont il se défie ; mais nous autres soldats nous connaissons ses sympathies, ses regrets, et, voyez-vous, ne croyez pas que la partie soit si bien gagnée ! On veut nous licencier parce que nous sommes la dernière force, le dernier espoir de la patrie : mais il ne tient qu’à nous de repousser cet ordre comme un acte de trahison et comme une injure. Pardieu ! ce pays-ci est excellent pour une guerre de partisans, et je ne sais pas pourquoi nous n’y organisons pas le noyau d’une Vendée patriotique. Ah ! le peuple, ah ! les paysans ! dit-il en se levant et en brandissant son couteau de table, vous allez les voir se joindre à nous ! Vous verrez comme ils viendront avec leurs faux, et leurs fourches, et leurs vieux fusils rouillés ! On peut tenir six mois dans vos chemins creux et derrière vos grandes haies. Pendant ce temps, la France se lèvera sur tous les points ; et d’ailleurs, si nous sommes abandonnés, mieux vaut mourir avec gloire et en se défendant que d’aller tendre la gorge aux ennemis. Nous sommes encore un bon nombre à qui il ne faudrait qu’un mot pour relever l’étendard de la nation et c’est peut-être à moi de donner l’exemple ! »

Deschartres ne disait plus rien. Ma grand’mère prit le bras du général, lui ôta le couteau des mains, le força à se rasseoir, et cela d’une façon si tendre et si maternelle qu’il en fut ému. Il prit les deux mains de la vieille dame, les couvrit de baisers, et lui demandant pardon de l’avoir effrayée, la douleur reprit le dessus sur la colère, et il fondit en larmes, les premières peut-être qui eussent soulagé son cœur ulcéré depuis Waterloo.

Nous pleurions tous, sauf Deschartres, qui cependant n’insistait plus pour avoir raison et à qui un certain respect devant le malheur fermait enfin la bouche. Ma grand’mère emmena le général au salon. « Mon cher général, au nom du ciel, lui dit-elle, soulagez-vous, pleurez, mais ne dites jamais devant personne des choses comme il vient de vous en échapper. Je suis sûre autant qu’on peut l’être de ma famille, de mes hôtes et de mes domestiques ; mais, voyez-vous, dans le temps où nous sommes et lorsqu’une partie de vos compagnons est forcée de fuir pour échapper peut-être à une sentence de mort, c’est jouer votre tête que de vous abandonner ainsi à votre désespoir.

— Vous me conseillez la prudence, chère madame, lui dit-il, mais ce n’est pas la prudence, c’est la témérité que vous devriez me conseiller. Vous croyez donc que je ne parle pas sérieusement, et que je veux accepter le licenciement honteux que les ennemis nous imposent ! C’est un second Waterloo, moins l’honneur, auquel on nous pousse. Un peu d’audace nous sauverait !

— La guerre civile ! s’écria ma grand’mère : vous voulez rallumer la guerre civile en France ! vous idolâtres de ce même Napoléon qui du moins n’a pas voulu imprimer cette tache à son nom et qui a sacrifié son orgueil devant l’horreur d’un pareil expédient ! sachez que je ne l’ai jamais aimé, mais que pourtant j’ai eu de l’admiration pour lui un jour en ma vie. C’est le jour où il a abdiqué plutôt que d’armer les Français les uns contre les autres. Lui-même désavouerait aujourd’hui votre tentative. Soyez donc fidèles à son souvenir en suivant le noble exemple qu’il vous a donné. »

Soit que ces raisons fissent impression sur l’esprit du général, soit que ses propres réflexions fussent conformes, quant au fond, à celles de ma grand’mère, il se calma, et plus tard il a repris du service sous les Bourbons. Mais pour tous ceux que la loyauté et la douleur avaient accompagnés comme lui derrière la Loire, il n’y a rien eu que de très légitime à poursuivre leur carrière militaire, lorsqu’ils l’ont pu sans s’abaisser sous un autre régime.

On a vu dans ce que j’ai cité de l’histoire de M. de Vaulabelle que l’ordre du licenciement fut déguisé sous diverses ordonnances de dislocation partielle. Un soir, la petite place de Nohant et les chemins qui y aboutissent virent une foule compacte de cavaliers encore superbes de tenue venir recevoir les ordres du général Colbert. Ce fut l’affaire d’un instant. Muets et sombres, ils se divisèrent et s’éloignèrent dans des directions diverses.

Le général et son état-major parurent résignés. L’idée d’une Vendée patriotique n’était pourtant pas éclose isolément dans la tête de M. de Colbert. Elle avait parcouru les rangs frémissants de l’armée de la Loire ; mais on sait maintenant qu’il y avait là une intrigue du parti d’Orléans à laquelle ils eurent raison de ne point se fier.

Un matin, pendant que nous déjeunions avec plusieurs officiers de lanciers, on parla du colonel du régiment, tombé sur le champ de bataille de Waterloo. « Ce brave colonel Sourd, disait-on, quelle perte pour ses amis et quelle douleur pour tous les hommes qu’il commandait ! C’était un héros à la guerre et un homme excellent dans l’intimité.

— Et vous ne savez ce qu’il est devenu ? dit ma grand’mère. — Il était criblé de blessures et il avait un bras fracassé par un boulet, répondit le général. On a pu l’emporter à l’ambulance ; il a encore vécu après l’événement, on espérait le sauver ; mais depuis longtemps nous n’avons plus de ses nouvelles et tout porte à croire qu’il n’est plus. Un autre a pris le commandement du régiment. Pauvre Sourd ! Je te regretterai toute ma vie ! »

Comme il disait ces mots, la porte s’ouvre. Un officier mutilé, la manche vide et relevée dans la boutonnière, la figure traversée de larges bandes de taffetas d’Angleterre qui cachaient d’effroyables cicatrices, paraît et s’élance vers ses compagnons. Tous se lèvent, un cri s’échappe de toutes les poitrines ; on se précipite sur lui, on l’embrasse, on le presse, on l’interroge, on pleure, et le colonel Sourd achève avec nous ce déjeuner qui avait commencé par son éloge funèbre.

Le lieutenant-colonel Féroussac, qui avait commandé le régiment en son absence, fut heureux de lui rendre son autorité, et Sourd voulut être licencié à la tête de son régiment, qui le revit avec des transports impossibles à décrire.

Je dois ici un souvenir à M. Pétiet, aide de camp du général Colbert, qui fut pour moi d’une bonté vraiment paternelle, toujours occupé de jouer avec moi comme un excellent enfant qu’il était encore, malgré son grade et ses années de service qui commençaient déjà à compter. Il n’avait guère que trente ans, mais il avait été page de l’impératrice et il était entré dans l’armée de fort bonne heure. Il avait conservé la gaieté et l’espièglerie d’un page ; mon frère et moi nous l’adorions et nous ne le laissions pas un instant en repos. Il est maintenant général[42].

Au bout d’une quinzaine de jours le général Colbert, M. Pétiet, le général Subervic et les autres officiers du corps qu’ils commandaient allèrent ailleurs, à Saint-Amand, si je ne me trompe. Ma grand’mère aimait déjà tant le général Colbert qu’elle pleura son départ. Il avait été excellent, en effet, parmi nous, et les nombreux officiers supérieurs que nous eûmes successivement à loger pendant une partie de la saison nous laissèrent tous des regrets. Mais à mesure que le licenciement s’opérait, l’intérêt devenait moins vif pour moi, du moins à l’égard des officiers, qui commençaient à prendre leur parti et à se préoccuper de l’avenir plus que du passé. Plusieurs même étaient déjà tout ralliés à la Restauration et avaient de nouveaux brevets dans leur poche. Ma grand’mère voyait cela avec plaisir et leur faisait fête. Mais ce royalisme de fraîche date répugnait encore à ma mère, à moi par conséquent, car je cherchais toujours mon impression dans ses yeux et mon avis sur ses lèvres.

Plus d’un lui fit la cour, car elle était encore charmante, et je crois qu’elle eût pu facilement se remarier honorablement à cette époque ; mais elle n’en voulut pas entendre parler, et quoiqu’elle fût entourée d’hommages, jamais je ne vis moins de coquetterie et plus de réserve qu’elle n’en montra.

C’était un spectacle imposant que ce continuel passage d’une armée encore superbe dans notre vallée Noire. Le temps fut toujours clair et chaud. Tous les chemins étaient couverts de ces nobles phalanges qui défilaient en bon ordre et dans un silence solennel. C’était la dernière fois qu’on devait voir ces uniformes si beaux, si bien portés, usés par la victoire, comme on l’a dit depuis avec raison, ces belles figures bronzées, ces fiers soldats si terribles dans les combats, si doux, si humains, si bien disciplinés pendant la paix. Il n’y eut pas un seul acte de maraude ou de brutalité à leur reprocher. Je ne vis jamais parmi eux un homme ivre, quoique chez nous le vin soit à bon marché et que le paysan le prodigue au soldat. Nous pouvions nous promener à toute heure sur les chemins, ma mère et moi, comme en temps ordinaire, sans craindre la moindre insulte. Jamais on ne vit le malheur, la proscription, l’ingratitude et la calomnie supportés avec tant de patience et de dignité, ce qui n’empêcha pas qu’ils ne fussent nommés les brigands de la Loire.

Deschartres même jeta les hauts cris parce qu’un volume des Mille et une Nuits fut égaré, et que quatre belles pêches disparurent de l’espalier où il les regardait mûrir ; méfaits dont Hippolyte peut-être fut le seul coupable. N’importe, Deschartres accusait les brigands, et il ne se calma que lorsque ma bonne maman lui dit avec un grand sérieux : « Eh bien, Deschartres, quand vous écrirez l’histoire de ces temps-ci, vous n’oublierez pas un fait si grave. Vous direz : « Une armée entière traversa Nohant et porta le ravage et la dévastation sur un espalier où l’on comptait quatre pêches avant cette terrible époque. »

Nous vîmes passer des régiments de toutes armes, des chasseurs, des carabiniers, des dragons, des cuirassiers, de l’artillerie, et ces brillants mameluks avec leurs beaux chevaux et leur costume de théâtre, que j’avais vus à Madrid. Le régiment de mon père passa aussi, et les officiers, dont plusieurs l’avaient connu, entrèrent dans la cour et demandèrent à saluer ma grand’mère et ma mère. Elles les reçurent en sanglotant, prêtes à s’évanouir. Un officier dont j’ai oublié le nom s’écria en me voyant : « Ah ! voilà sa fille. Il n’y a pas à se tromper à une pareille ressemblance. » Il me prit dans ses bras et m’embrassa en me disant : « Je vous ai vue toute petite en Espagne. Votre père était un brave militaire et bon comme un ange. »

Plus tard, à Paris, ayant plus de vingt-ans, j’ai été abordée sur le boulevard par un officier à demi-solde qui m’a demandé si je n’étais pas la fille du pauvre Dupin, et, dans un restaurant, d’autres officiers qui dînaient à une autre table sont venus faire la même question aux personnes qui étaient avec moi. C’étaient de braves débris de notre belle armée, mais j’ai la mémoire des noms si peu certaine que je craindrais de me tromper en les citant. Dans toutes ces rencontres, j’ai toujours entendu faire de mon père les plus vifs et les plus tendres éloges.

J’ai dit que mon frère était grand observateur et critique judicieux pour son âge. Il me faisait part de ses remarques, et nous remarquâmes, en effet, que les réconciliations du nouveau pouvoir avec l’armée s’opéraient toujours en commençant par les plus hauts grades. Ainsi, vers la fin du passage, les officiers supérieurs exhibaient avec satisfaction des étendards fleurdelisés, brodés, disait-on, par la duchesse d’Angoulême et qu’elle leur avait envoyés en signe de bienveillance. Les officiers de moindre grade se montrant irrésolus ou sur la réserve. Les sous-officiers et les soldats étaient tous franchement et courageusement des bonapartistes, comme on disait alors, et quand vint l’ordre définitif de changer de drapeau et de cocarde, nous vîmes brûler des aigles dont les cendres furent littéralement baignées de larmes. Quelques-uns crachèrent sur la cocarde sans tache avant de la mettre à leur shako. Les officiers ralliés avaient hâte de se séparer de ces fidèles soldats et de prendre place dans l’armée réorganisée sur de nouvelles bases et avec un autre personnel. Je pense bien qu’il y en eut beaucoup de trompés dans leurs espérances, et que les belles promesses à l’aide desquelles on leur avait fait opérer sans bruit la dislocation n’aboutirent plus tard qu’à une maigre demi-solde.

Quand les derniers uniformes eurent disparu dans la poussière de nos routes, nous sentîmes tous une grande tristesse et une grande fatigue ; à force de voir marcher, il nous avait semblé avoir marché nous-mêmes. Nous avions assisté au convoi de la gloire, aux funérailles de notre nationalité. Ma grand’mère avait eu des émotions douloureuses et profondes, des souvenirs ravivés ; ma mère, en voyant tous ces jeunes et brillants officiers, avait senti plus que jamais qu’elle n’aimerait plus et que sa vie encore jeune et pleine s’écoulerait dans la solitude et les regrets. Deschartres avait la tête brisée d’avoir eu tous les jours des centaines de logements à distribuer et à discuter. Tous nos domestiques étaient sur les dents pour avoir servi nuit et jour une quarantaine de personnes et de chevaux pendant deux mois. Les courtes finances de ma grand’mère et sa cave s’en ressentaient, mais elle aimait à faire grandement les honneurs de chez elle et elle y avait mangé une année de son revenu sans se plaindre.

À courir avec les soldats, mon frère avait pris la rage d’être militaire et il ne fallait plus guère lui parler d’études. Quant à moi, qui avais été comme lui en récréation forcée pendant tout ce temps, j’étais accablée et brisée de mon inaction, car, dès mon plus jeune âge, ne rien faire a toujours été pour moi la pire des fatigues.

Néanmoins j’eus beaucoup de peine à me remettre au travail. Le cerveau est un instrument qui se rouille et qui aurait besoin d’un exercice modéré, mais soutenu. La politique me devenait nauséabonde, Nohant n’était plus aussi recueilli et aussi intime que le passé. Les autorités de la ville voisine avaient été remplacées en grande partie par des royalistes ardents qui venaient faire des visites officielles à ma grand’mère, et là on ne parlait que du trône et de l’autel, et des nouvelles tentatives du parti des jacobins, et des nouvelles répressions paternelles de ce bon gouvernement qui envoyait à l’échafaud Ney, Labédoyère et autres scélérats. On faisait du zèle devant ma grand’mère parce qu’on la croyait bien lancée dans le monde et influente. Le fait est qu’elle ne l’était ni ne se piquait de l’être. Elle avait passé la seconde moitié de sa vie dans une sorte de retraite qui ne lui avait laissé que peu d’occasions d’être utile, et elle n’était pas charmée de l’ancien régime autant qu’on se l’imaginait.

Pour moi, je n’étais plus tentée de me laisser prendre au royalisme. J’avais honte de passer pour en tenir par solidarité de famille. Je trouvais ma mère trop indifférente à tout cela, et je déblatérais dans mon coin avec Hippolyte contre ce roi cotillon que les troupiers nous avaient enseigné à railler et à chansonner en cachette. Mais il fallait nous bien garder d’en rien laisser paraître, Deschartres n’entendait pas raison sur ce chapitre et mademoiselle Julie n’avait pas coutume de garder pour elle ce qu’elle entendait.

Mon cousin René de Villeneuve vint nous voir à l’automne. Il était parfaitement aimable, enjoué, sachant occuper agréablement les loisirs de la campagne, et pas du tout royaliste, quoiqu’il sût ménager les apparences. Ma grand’mère lui parla de l’avenir de mon frère qui s’en allait avoir seize ans et qui ne tenait plus dans sa peau, tant il avait envie de quitter Deschartres et de commencer la vie, n’importe par quel bout. On lui avait enseigné les mathématiques avec l’idée de le mettre dans la marine ; mais M. de Villeneuve, qui venait de marier sa fille avec le comte de la Roche-Aymon, et qui voyait dans cette nouvelle alliance beaucoup de nouvelles portes ouvertes pour une certaine influence, engagea ma grand’mère à le faire entrer dans un régiment de cavalerie, où il espérait lui assurer des protections et de l’avancement. Il promit de s’en occuper aussitôt, et mon frère bondit de joie à l’idée d’avoir un cheval et des bottes tous les jours de sa vie.

Après M. de Villeneuve, nous vîmes arriver madame de la Marlière, qui était devenue dévote tout d’un coup et qui allait à la messe et à vêpres le dimanche. Cela m’étonna grandement. Enfin vint la bonne madame de Pardaillan, et puis, tout ce monde parti, ma mère partit à son tour. Quelque temps après, Hippolyte fit ses paquets et alla rejoindre son régiment de hussards à Saint-Omer, si bien qu’au commencement de l’année 1816 je me trouvai absolument seule à Nohant avec ma grand’mère, Deschartres, Julie et Rose.

Alors s’écoulèrent pour moi les deux plus longues, les deux plus rêveuses, les deux plus mélancoliques années qu’il y eût encore eu dans ma vie.

 

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

 


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres complètes de George Sand, Histoire de ma vie par George Sand II, Paris, Calmann-Lévy, 1893. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Portrait de George Sand, enfant, dessin au pastel, vers 1810, est attribuée à Marie-Aurore de Saxe (Musée de la Vie Romantique, Paris).

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[1] 1847.

[2] Louis-Philippe. Ceci est écrit en 1847.

[3] Malgré sa bienveillance naturelle et la facilité de son caractère, mon père éprouve une contrainte et une antipathie croissantes auprès de son général. J’aurais supprimé ses railleries, comme je le fais pour bien d’autres dont j’ai entre les mains le portrait et la critique, si le général Dupont n’était pas un personnage que l’histoire a dû juger plus sévèrement, dans la suite, que mon père ne pouvait le faire encore en 1801. Par une étrange fatalité, ou plutôt par une suite naturelle des relations de son entourage, mon père s’est trouvé deux fois attaché à des généraux qui devaient, des premiers, trahir la France en 1814, d’Harville et Dupont, l’un comme général, l’autre comme sénateur.

[4] Miémié, c’est-à-dire mademoiselle Roumier, c’était cette vieille bonne qu’il aimait tant. À peine eut-elle reçu son gage arriéré, qu’elle voulut aller vivre dans sa famille ; malgré des regrets réciproques, elle effectua cette résolution.

[5] Deschartres était devenu fermier de ma grand mère.

[6] Le duc de Vicence.

[7] Ordener le père était en 1802 chef de la garde consulaire.

[8] Cela lui arriva notamment à Zurich dans la campagne de 1799. Les soldats se révoltaient pour défaut de paye.

[9] Auguste de Villeneuve, son neveu.

[10] Il serait inutile de chercher des noms sous les initiales. Je change les initiales à dessein, ne voulant molester aucun individu sans utilité.

[11] Avec sa légèreté apparente, mon père jugeait très bien les hommes. M. de Vitrolles est un des rares hommes du parti royaliste, en effet, pour l’esprit et le caractère.

[12] Mademoiselle Dupin, fille du premier mariage de mon grand-père, mariée à M. de Villeneuve, et en secondes noces à M. de Villeleroux.

[13] M. Thiers affirme que les soldats étaient fort bien abrités dans les baraques et qu’ils ne manquaient de rien. Telle devait être en effet l’intention de Bonaparte. Mais le fait n’est pas toujours conforme aux états de dépenses et aux projets sur le papier qui servent de matériaux à l’histoire officielle. Ce serait le cas de retourner ainsi le proverbe : Les soldats meurent, les écrits restent.

[14] C’est une tête de lettre imprimée.

[15] Bisson, enfant de troupe, se distingua de bonne heure par une bravoure héroïque. Chargé de la défense du Catelet sur la Sambre avec soixante grenadiers et cinquante dragons, attaqué par six mille hommes et sept pièces de canon, il plaça ses grenadiers en tirailleurs devant deux gués principaux en avant du pont de la ville, qu’il avait fait couper, et ses dragons en trois pelotons sur la rive droite. L’ennemi, voyant ces tirailleurs, crut que la place contenait un corps considérable et l’attaqua en règle. Bisson y était pourtant seul avec deux tambours qui battaient sur différents points pour entretenir l’erreur de l’ennemi. Cette combinaison donna le temps au général Legrand d’arriver avec une brigade et de conserver une position avantageuse.

À l’affaire de Missenheim, Bisson soutint avec quatre cent dix-sept hommes les efforts de trois mille hommes d’infanterie et de douze cents chevaux. Il se distingua à Marengo, etc., etc., et mourut à Mantoue, en 1811.

[16] J’écris ceci le 2 juin 1848. J’ignore quelle sera la solution du projet présenté à l’Assemblée nationale par le ministre Crémieux.

[17] C’est-à-dire à Sophie.

[18] J’ignore quel fut le sort du mélodrame de mon grand-oncle. Je n’en sais même pas le titre.

[19] Mon oncle. Il venait d’épouser ma tante Lucie.

[20] À la fête du concordat, on n’avait pas osé montrer cette croix et ce cuistre aux Parisiens. On les avait mis dans une voiture : ç’avait été l’objet de pourparlers sérieux entre le premier consul et le légat, tant la restauration catholique était populaire. Au couronnement, la croix, ostensiblement portée, ne souleva pas de murmures, mais le porteur fit beaucoup rire par son obésité.

[21] J’ai revu chez mon grand-oncle de Beaumont, douze ans plus tard, ce même marquis de S***, en tout semblable au portrait qu’en trace mon père, et toujours vêtu comme avant la Révolution : c’était un type. À quatre-vingts ans, il était encore frétillon et coquet. Il prenait des poses et cherchait dans les regards si on faisait attention à sa jambe. Il avait des habits à paillettes et faisait encore des quatrains.

[22] Celle du Dauphin, père de Louis XVI.

[23] Marmontet se trompe, puisqu’il y eut lieu de rectifier cet acte par arrêt du Châtelet.

[24] Cette madame de Chalut, qui était mademoiselle Varanchon, femme de chambre favorite de la première et de la seconde Dauphine, fut mariée par cette dernière, et son mari fut fait fermier général. Elle a tenu mon père sur les fonts de baptême avec le marquis de Polignac.

[25] Je porte toujours cette bague.

[26] Pendant cette glorieuse affaire les Autrichiens s’étaient jetés, à Albeck, sur les bagages de la division Dupont, et s’en étaient emparés, ramassant ainsi, dit M. Thiers, quelques vulgaires trophées, triste consolation d’une défaite essuyée par vingt-cinq mille hommes contre six mille.

[27] Il obtint aussi la croix de la Légion d’honneur à cette époque.

[28] Les trois enfants c’était Caroline, moi et un fils né en 1806, et qui n’a pas vécu. Je n’en ai aucun souvenir.

[29] Histoire de Napoléon, par M. Élias Régnault.

[30] Histoire de Napoléon, par M. Élias Régnault.

[31] Pour que le mot fût bon, il faudrait changer une lettre et dire orbluces.

[32] 1848.

[33] Cette opinion, prise dans un sens absolu, serait très contestable. On s’efforce, en ce moment, de fonder une école de réalisme qui sera un progrès si elle n’outre-passe pas son but et ne devient pas trop systématique. Mais, dans les ouvrages que j’ai lus, dans ceux de M. Champfleury, entre autres, le réalisme est encore poétisé suffisamment pour donner raison à la courte théorie que j’expose. Je suis heureuse d’avoir cette occasion de dire que je trouve ravissante la manière de M. Champfleury, réaliste ou non. (Note de 1854.)

[34] Et elles le sont presque toutes, j’aime à le dire.

[35] J’ai fait depuis une remarque qui m’a paru triste : c’est que la plupart des femmes trichent au jeu et sont malhonnêtes en affaires d’intérêt. Je l’ai constaté chez des femmes riches, pieuses et considérées. Il faut le dire, puisque cela est, et que signaler un mal c’est le combattre. Cet instinct de duplicité, qu’on peut observer même chez les jeunes filles qui jouent sans que la partie soit intéressée, tient-il à un besoin inné de tromper, ou à l’âpreté d’une volonté nerveuse qui veut se soustraire à la loi du hasard ? Cela ne vient-il pas plutôt de ce que leur éducation morale est incomplète ? Il y a deux sortes d’honneur dans le monde : celui des hommes porte sur la bravoure et sur la loyauté dans les transactions pécuniaires ; celui des femmes n’est attaché qu’à la pudeur et à la fidélité conjugale. Si l’on se permettait de dire ici aux hommes qu’un peu de chasteté et de fidélité ne leur nuirait pas, ils lèveraient certainement les épaules. Mais nieront-ils qu’une honnête femme, qui serait en même temps un honnête homme, aurait doublement droit à leur respect et à leur confiance ?

[36] Madame de Pardaillan était l’amie de la duchesse douairière d’Orléans.

[37] 1848.

[38] Le Berrichon a le goût des verbes réfléchis. Il dit : « Cet homme ne sait pas ce qu’il se veut ; il ne sait quoi se faire ni s’inventer. »

[39] L’aveuglat est une sorte de colin-maillard. Le cob et les évalines sont une manière de jouer aux osselets avec une grosse bille de marbre. Le traine-balin s’appelle, je crois, les petits paquets à Paris. La marelle doit être connue dans beaucoup de provinces ; elle est expliquée dans les notes du Gargantua par Esmangard. Un grave antiquaire du Berry s’est donné la peine de composer un ouvrage sur l’étymologie du mot évaline. Il n’a pas osé se risquer pour le cob. Cela devenait sans doute trop ardu et trop sérieux.

[40] On assurait qu’il avait grandi d’un pied pendant la campagne.

[41] Je crois que c’était la Mort d’Abel, de je ne sais qui.

[42] Le baron Pétiet me prie de rectifier des erreurs de mémoire qui le concernent. Je l’ai confondu avec son frère le général, aujourd’hui député au Corps législatif. Celui qui était aide de camp et beau-frère du général Colbert en 1815 n’avait alors que vingt-un ans ; il avait été premier page de l’empereur, il avait fait campagne et comptait déjà six blessures. Il a quitté le service en 1830. (Note de 1855.)