George Sand

HISTOIRE DE MA VIE
(livre 1)

1855

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  HISTOIRE D’UNE FAMILLE, DE FONTENOY À MARENGO. 5

I. 5

II. 29

III. 62

IV.. 92

LETTRES DE 1794. 104

V.. 154

VI. 185

VII. 206

VIII. 239

IX.. 273

X.. 304

XI. 331

XII. 349

XIII. 371

XIV.. 399

DEUXIÈME PARTIE  MES PREMIÈRES ANNÉES.  1800 – 1810  418

I. 418

II. 430

II. 457

IV.. 485

FRAGMENTS DE LETTRES. 486

Ce livre numérique. 523

 

Charité envers les autres ;

Dignité envers soi-même ;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1847.

PREMIÈRE PARTIE

HISTOIRE D’UNE FAMILLE, DE FONTENOY À MARENGO
[1].

I

Pourquoi ce livre ? – C’est un devoir de faire profiter les autres de sa propre expérience. – Lettres d’un voyageur. – Confessions de J.-J. Rousseau. – Mon nom et mon âge. – Reproches à mes biographes. – Antoine Delaborde, maître paulmier et maître oiselier. – Affinités mystérieuses. – Éloge des oiseaux. – Histoire d’Agathe et de Jonquille. – L’oiselier de Venise.

Je ne pense pas qu’il y ait de l’orgueil et de l’impertinence à écrire l’histoire de sa propre vie, encore moins à choisir, dans les souvenirs que cette vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine d’être conservés. Pour ma part, je crois accomplir un devoir, assez pénible même, car je ne connais rien de plus malaisé que de se définir et de se résumer en personne.

L’étude du cœur humain est de telle nature, que plus on s’y absorbe, moins on y voit clair ; et pour certains esprits actifs, se connaître est une étude fastidieuse et toujours incomplète. Pourtant je l’accomplirai, ce devoir ; je l’ai toujours eu devant les yeux ; je me suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j’ai toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes : une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence.

Une insurmontable paresse (c’est la maladie des esprits trop occupés et celle de la jeunesse par conséquent) m’a fait différer jusqu’à ce jour d’accomplir cette tâche ; et, coupable peut-être envers moi-même, j’ai laissé publier sur mon compte un assez grand nombre de biographies pleines d’erreurs, dans la louange comme dans le blâme. Il n’est pas jusqu’à mon nom qui ne soit une fable dans certaines de ces biographies, publiées d’abord à l’étranger et reproduites en France avec des modifications de fantaisie. Questionnée par les auteurs de ces récits, appelée à donner les renseignements qu’il me plairait de fournir, j’ai poussé l’apathie jusqu’à refuser à des personnes bienveillantes le plus simple indice. J’éprouvais, je l’avoue, un dégoût mortel à occuper le public de ma personnalité, qui n’a rien de saillant, lorsque je me sentais le cœur et la tête remplis de personnalités plus fortes, plus logiques, plus complètes, plus idéales, de types supérieurs à moi-même, de personnages de romans en un mot. Je sentais qu’il ne faut parler de soi au public qu’une fois en sa vie, très sérieusement, et n’y plus revenir.

Quand on s’habitue à parler de soi, on en vient facilement à se vanter, et cela, très involontairement, sans doute, par une loi naturelle de l’esprit humain, qui ne peut s’empêcher d’embellir et d’élever l’objet de sa contemplation. Il y a même de ces vanteries naïves dont on ne doit pas s’effrayer lorsqu’elles sont revêtues des formes du lyrisme, comme celles des poètes, qui ont, sur ce point, un privilège spécial et consacré. Mais l’enthousiasme de soi-même qui inspire ces audacieux élans vers le ciel n’est pas le milieu où l’âme puisse se poser pour parler longtemps d’elle-même aux hommes. Dans cette excitation, le sentiment de ses propres faiblesses lui échappe. Elle s’identifie avec la Divinité, avec l’idéal qu’elle embrasse ; s’il se trouve en elle quelque retour vers le regret et le repentir, elle l’exagère jusqu’à la poésie du désespoir et du remords ; elle devient Werther, ou Manfred, ou Faust, ou Hamlet, types sublimes au point de vue de l’art, mais qui, sans le secours de l’intelligence philosophique, sont devenus parfois de funestes exemples ou des modèles hors de portée.

Que ces grandes peintures de plus puissantes émotions de l’âme des poètes restent pourtant à jamais vénérées ! et disons bien vite qu’on doit pardonner aux grands artistes de s’être drapés ainsi des nuages de la foudre ou des rayons de la gloire. C’est leur droit, et en nous donnant le résultat de leurs plus sublimes émotions, ils ont accompli leur mission souveraine. Mais disons aussi que dans des conditions plus humbles, et sous des formes plus vulgaires, on peut accomplir un devoir sérieux, plus immédiatement utile à ses semblables, en se communiquant à eux sans symbole, sans auréole et sans piédestal.

Il est certainement impossible de croire que cette faculté des poètes, qui consiste à idéaliser leur propre existence et à en faire quelque chose d’abstrait et d’impalpable, soit un enseignement bien complet. Utile et vivifiant, il l’est sans doute ; car tout esprit s’élève avec celui des rêveurs inspirés, tout sentiment s’épure ou s’exalte en les suivant à travers ces régions de l’extase ; mais il manque à ce baume subtil, versé par eux sur nos défaillances, quelque chose d’assez important, la réalité.

Eh bien ! il en coûte à un artiste de toucher à cette réalité, et ceux qui s’y complaisent sont vraiment bien généreux ! Pour ma part, j’avoue que je ne puis porter aussi loin l’amour du devoir, et que ce n’est pas sans un grand effort que je vais descendre dans la prose de mon sujet.

J’ai toujours trouvé qu’il était de mauvais goût non seulement de parler beaucoup de soi, mais encore de s’entretenir longtemps avec soi-même. Il y a peu de jours, peu de moments dans la vie des êtres ordinaires où ils soient intéressants ou utiles à contempler. Je me suis sentie pourtant dans ces jours et dans ces heures-là quelquefois comme tout le monde, et j’ai pris la plume alors pour épancher quelque vive souffrance qui me débordait, ou quelque violente anxiété qui s’agitait en moi. La plupart de ces fragments n’ont jamais été publiés, et me serviront de jalons pour l’examen que je vais faire de ma vie. Quelques-uns seulement ont pris une forme à demi confidentielle, à demi littéraire, dans des lettres publiées à certains intervalles et datées de divers lieux. Elles ont été réunies sous le titre de Lettres d’un voyageur. À l’époque où j’écrivis ces lettres, je ne me sentis pas trop effrayée de parler de moi-même, parce que ce n’était pas ouvertement et littéralement de moi-même que je parlais alors. Ce voyageur était une sorte de fiction, un personnage convenu, masculin comme mon pseudonyme, vieux quoique je fusse encore jeune ; et dans la bouche de ce triste pèlerin, qui en somme était une sorte de héros de roman, je mettais des impressions et des réflexions plus personnelles que je ne les aurais risquées dans un roman, où les conditions de l’art sont plus sévères.

J’avais besoin alors d’exhaler certaines agitations, mais non le besoin d’occuper de moi mes lecteurs. Je l’ai peut-être moins encore aujourd’hui, ce besoin puéril chez l’homme et dangereux tout au moins chez l’artiste. Je dirai pourquoi je ne l’ai pas, et aussi pourquoi je vais pourtant écrire ma propre vie comme si je l’avais, comme on mange par raison sans éprouver aucun appétit.

Je ne l’ai pas, parce que je me trouve arrivée à un âge de calme où ma personnalité n’a rien à gagner à se produire, et où je n’aspirerais qu’à la faire oublier, à l’oublier moi-même entièrement, si je ne suivais que mon instinct, et si je ne consultais que mon goût. Je ne cherche plus le mot des énigmes qui ont tourmenté ma jeunesse ; j’ai résolu en moi bien des problèmes qui m’empêchaient de dormir. On m’y a aidée, car à moi seule je n’aurais vraisemblablement rien éclairci.

Mon siècle a fait jaillir les étincelles de la vérité qu’il couve ; je les ai vues, et je sais où en sont les foyers principaux, cela me suffit. J’ai cherché jadis la lumière dans des faits de psychologie. C’était absurde. Quand j’ai compris que cette lumière était dans des principes, et que ces principes étaient en moi sans venir de moi, j’ai pu, sans trop d’effort ni de mérite, entrer dans le repos de l’esprit. Celui du cœur ne s’est point fait et ne se fera jamais. Pour ceux qui sont nés compatissants, il y aura toujours à aimer sur la terre, par conséquent à plaindre, à servir, à souffrir. Il ne faut donc point chercher l’absence de douleur, de fatigue et d’effroi, à quelque âge que ce soit de la vie, car ce serait l’insensibilité, l’impuissance, la mort anticipée. Quand on a accepté un mal incurable, on le supporte mieux.

Dans ce calme de la pensée et dans cette résignation du sentiment, je ne saurais avoir d’amertume contre le genre humain qui se trompe, ni d’enthousiasme pour moi-même qui me suis trompée si longtemps. Je n’ai donc aucun attrait de lutte, aucun besoin d’expansion qui me porte à parler de mon présent ou de mon passé.

Mais j’ai dit que je regardais comme un devoir de le faire, et voici pourquoi :

Beaucoup d’êtres humains vivent sans se rendre un compte sérieux de leur existence, sans comprendre et presque sans chercher quelles sont les vues de Dieu à leur égard, par rapport à leur individualité aussi bien que par rapport à la société dont ils font partie. Ils passent parmi nous sans se révéler, parce qu’ils végètent sans se connaître, et, bien que leur destinée, si mal développée qu’elle soit, ait toujours son genre d’utilité ou de nécessité conforme aux vues de la Providence, il est fatalement certain que la manifestation de leur vie reste incomplète et moralement inféconde pour le reste des hommes.

La source la plus vivante et la plus religieuse du progrès de l’esprit humain, c’est, pour parler la langue de mon temps, la notion de solidarité[2]. Les hommes de tous les temps l’ont senti instinctivement ou distinctement, et toutes les fois qu’un individu s’est trouvé investi du don plus ou moins développé de manifester sa propre vie, il a été entraîné à cette manifestation par le désir de ses proches ou par une voix intérieure non moins puissante. Il lui a semblé alors remplir une obligation, et c’en était une, en effet, soit qu’il eût à raconter les événements historiques dont il avait été le témoin, soit qu’il eût fréquenté d’importantes individualités, soit enfin qu’il eût voyagé et apprécié les hommes et les choses extérieures à un point de vue quelconque.

Il y a encore un genre de travail personnel qui a été plus rarement accompli, et qui, selon moi, a une utilité tout aussi grande, c’est celui qui consiste à raconter la vie intérieure, la vie de l’âme, c’est-à-dire l’histoire de son propre esprit et de son propre cœur, en vue d’un enseignement fraternel. Ces impressions personnelles, ces voyages ou ces essais de voyage dans le monde abstrait de l’intelligence ou du sentiment, racontés par un esprit sincère et sérieux, peuvent être un stimulant, un encouragement, et même un conseil et un guide pour les autres esprits engagés dans le labyrinthe de la vie. C’est comme un échange de confiance et de sympathie qui élève la pensée de celui qui raconte et de celui qui écoute. Dans la vie intime, un mouvement naturel nous porte à ces sortes d’expansions à la fois humbles et dignes. Qu’un ami, un frère vienne nous avouer les tourments et les perplexités de sa situation, nous n’avons pas de meilleur argument pour le fortifier et le convaincre que des arguments tirés de notre propre expérience, tant nous sentons alors que la vie d’un ami c’est la nôtre, comme la vie de chacun est celle de tous. « J’ai souffert les mêmes maux, j’ai traversé les mêmes écueils, et j’en suis sorti ; donc tu peux guérir et vaincre. » Voilà ce que l’ami dit à l’ami, ce que l’homme enseigne à l’homme. Et lequel de nous, dans ces moments de désespoir et d’accablement où l’affection et le secours d’un autre être sont indispensables, n’a pas reçu une forte impression des épanchements de cette âme dans laquelle il allait épancher la sienne ?

Certes alors c’est l’âme la plus éprouvée qui a le plus de pouvoir sur l’autre. Dans l’émotion, nous ne cherchons guère l’appui du sceptique railleur ou superbe. C’est vers un malheureux de notre espèce, souvent même vers un plus malheureux que nous, que nous tournons nos regards et que nous tendons nos mains. Si nous le surprenons dans un moment de détresse, il connaîtra la pitié et pleurera avec nous. Si nous l’invoquons lorsqu’il est dans l’exercice de sa force et de sa raison, il nous instruira et nous sauvera peut-être ; mais à coup sûr il n’aura d’action sur nous qu’autant qu’il nous comprendra, et pour qu’il nous comprenne, il faut qu’il ait à nous faire une confidence en retour de la nôtre.

Le récit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est donc l’enseignement de tous ; ce serait le salut de tous si chacun savait juger ce qui l’a fait souffrir et connaître ce qui l’a sauvé. C’est dans cette vue sublime et sous l’empire d’une foi ardente que saint Augustin écrivit ses Confessions, qui furent celles de son siècle et le secours efficace de plusieurs générations de chrétiens.

Un abîme sépare les Confessions de Jean-Jacques Rousseau de celles du Père de l’Église. Le but du philosophe du dix-huitième siècle semble plus personnel, partant moins sérieux et moins utile. Il s’accuse afin d’avoir l’occasion de se disculper, il révèle des fautes ignorées afin d’avoir le droit de repousser des calomnies publiques. Aussi c’est un monument confus d’orgueil et d’humilité qui parfois nous révolte par son affectation, et souvent nous charme et nous pénètre par sa sincérité. Tout défectueux et parfois coupable que peut être cet illustre écrit, il porte avec lui de graves enseignements, et plus le martyr s’abîme et s’égare à la poursuite de son idéal, plus ce même idéal nous frappe et nous attire.

Mais on a trop longtemps jugé les Confessions de Jean-Jacques au point de vue d’une apologie purement individuelle. Il s’est rendu complice de ce mauvais résultat en le provoquant par les préoccupations personnelles mêlées à son œuvre. Aujourd’hui que ses amis et ses ennemis personnels ne sont plus, nous jugeons l’œuvre de plus haut. Il ne s’agit plus guère pour nous de savoir jusqu’à quel point l’auteur des Confessions fut injuste ou malade, jusqu’à quel point ses détracteurs furent impies ou cruels. Ce qui nous intéresse, ce qui nous éclaire et nous influence, c’est le spectacle de cette âme inspirée aux prises avec les erreurs de son temps et les obstacles de sa destinée philosophique, c’est le combat de ce génie épris d’austérité, d’indépendance et de dignité, avec le milieu frivole, incrédule ou corrompu qu’il traversait, et qui, réagissant sur lui à toute heure, tantôt par la séduction, tantôt par la tyrannie, l’entraîna tantôt dans l’abîme du désespoir, et tantôt le poussa vers de sublimes protestations.

Si la pensée des Confessions était bonne, s’il y avait devoir à se chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables, je ne suis pas de ceux qui reculeraient devant cette pénitence publique. Je crois que mes lecteurs me connaissent assez, en tant qu’écrivain, pour ne pas me taxer de couardise. Mais, à mon avis, cette manière de s’accuser n’est pas humble, et le sentiment public ne s’y est pas trompé. Il n’est pas utile, il n’est pas édifiant de savoir que Jean-Jacques a volé trois livres dix sous à mon grand-père, d’autant plus que le fait n’est pas certain[3]. Pour moi, je me souviens d’avoir pris dans mon enfance dix sous dans la bourse de ma grand’mère pour les donner à un pauvre, et même de l’avoir fait en cachette et avec plaisir. Je trouve qu’il n’y a point là sujet de se vanter, ni de s’accuser. C’était tout simplement une bêtise, car pour les avoir je n’avais qu’à les demander.

Or la plupart de nos fautes, à nous autres honnêtes gens, ne sont rien de plus que des bêtises, et nous serions bien bons de nous en accuser devant des gens malhonnêtes qui font le mal avec art et préméditation. Le public se compose des uns et des autres. C’est lui faire un peu trop la cour que de se montrer pire que l’on est, pour l’attendrir ou pour lui plaire.

Je souffre mortellement quand je vois le grand Rousseau s’humilier ainsi et s’imaginer qu’en exagérant, peut-être en inventant ces péchés-là, il se disculpe des vices de cœur que ses ennemis lui attribuaient. Il ne les désarma certainement pas par ses Confessions ; et ne suffit-il pas, pour le croire pur et bon, de lire les parties de sa vie où il oublie de s’accuser ? Ce n’est que là qu’il est naïf, on le sent bien.

Qu’on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanité, vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification. Je n’ai jamais compris qu’un accusé pût répondre quelque chose sur les bancs du crime. S’il est coupable, il le devient encore plus par le mensonge, et son mensonge dévoilé ajoute l’humiliation et la honte à la rigueur du châtiment. S’il est innocent, comment peut-il s’abaisser jusqu’à vouloir le prouver ?

Et encore là il s’agit de l’honneur et de la vie. Dans le cours ordinaire de l’existence, il faut, ou s’aimer tendrement soi-même, ou avoir quelque projet sérieux à faire réussir, pour s’attacher passionnément à repousser la calomnie qui atteint tous les hommes, même les meilleurs, et pour vouloir absolument prouver l’excellence de soi. C’est parfois une nécessité de la vie publique ; mais dans la vie privée on ne prouve point sa loyauté par des discours ; et, comme nul ne peut prouver qu’il ait atteint à la perfection, il faut laisser à ceux qui nous connaissent le soin de nous absoudre de nos travers et d’apprécier nos qualités.

Enfin, comme nous sommes solidaires les uns des autres, il n’y a point de faute isolée. Il n’y a point d’erreur dont quelqu’un ne soit la cause ou le complice, et il est impossible de s’accuser sans accuser le prochain, non pas seulement l’ennemi qui nous attaque, mais encore parfois l’ami qui nous défend. C’est ce qui est arrivé à Rousseau, et cela est mal. Qui peut lui pardonner d’avoir confessé madame de Warens en même temps que lui ?

Pardonne-moi, Jean-Jacques, de te blâmer en fermant ton admirable livre des Confessions ! Je te blâme, et c’est te rendre hommage encore, puisque ce blâme ne détruit pas mon respect et mon enthousiasme pour l’ensemble de ton œuvre.

Je ne fais point ici un ouvrage d’art, je m’en défends même, car ces choses ne valent que par la spontanéité et l’abandon, et je ne voudrais pas raconter ma vie comme un roman. La forme emporterait le fond.

Je pourrai donc parler sans ordre et sans suite, tomber même dans beaucoup de contradictions. La nature humaine n’est qu’un tissu d’inconséquences, et je ne crois point du tout (mais du tout) à ceux qui prétendent s’être trouvés d’accord avec le moi de la veille.

Mon ouvrage se ressentira donc par la forme de ce laisser-aller de mon esprit, et, pour commencer, je laisserai là l’exposé de ma conviction sur l’utilité de ces Mémoires, et je le compléterai par l’exemple du fait, au fur et à mesure du récit que je vais commencer.

Qu’aucun de ceux qui m’ont fait du mal ne s’effraie, je ne me souviens pas d’eux ; qu’aucun amateur de scandale ne se réjouisse, je n’écris pas pour lui.

Je suis née l’année du couronnement de Napoléon, l’an XII de la république française (1804). Mon nom n’est pas Marie-Aurore de Saxe, marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l’ont découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. François Dudevant, ne s’attribue aucun titre. Il n’a jamais été que sous-lieutenant d’infanterie, et il n’avait que vingt-sept ans quand je l’ai épousé. En faisant de lui un vieux colonel de l’Empire, on l’a confondu avec M. Delmare, personnage d’un de mes romans. Il est vraiment trop facile de faire la biographie d’un romancier, en transportant les fictions de ses contes dans la réalité de son existence. Les frais d’imagination ne sont pas grands.

On nous a peut-être confondus aussi, lui et moi, avec nos parents. Marie-Aurore de Saxe était ma grand’mère, le père de mon mari était colonel de cavalerie sous l’Empire. Mais il n’était ni rude ni grognon ; c’était le meilleur et le plus doux des hommes.

À ce propos, et je demande bien pardon à mes biographes ; mais, au risque de me brouiller avec eux et de payer leur bienveillance d’ingratitude, je le ferai : je ne trouve ni délicat, ni convenable, ni honnête, que, pour m’excuser de n’avoir pas persévéré à vivre sous le toit conjugal, et d’avoir plaidé en séparation, on accuse mon mari de torts dont j’ai absolument cessé de me plaindre depuis que j’ai reconquis mon indépendance. Que le public, à ses moments perdus, s’entretienne des souvenirs d’un procès de ce genre, et qu’il en ait gardé une impression plus ou moins favorable à l’un ou à l’autre, cela ne se peut empêcher ; et il n’y a pas à s’en soucier de part ni d’autre, quand on a cru devoir affronter et subir la publicité de pareils débats. – Mais les écrivains qui s’attachent à raconter la vie d’un autre écrivain, ceux surtout qui sont prévenus en sa faveur et qui veulent le grandir ou le réhabiliter dans l’opinion publique, ceux-là ne devraient pas agir contre son sentiment et sa pensée, en frappant d’estoc et de taille autour de lui. La tâche d’un écrivain en pareil cas est celle d’un ami, et les amis ne doivent point manquer aux égards qui sont, après tout, de morale publique. Mon mari est vivant et ne lit ni mes écrits ni ceux qu’on fait sur mon compte. C’est une raison de plus pour moi de désavouer les attaques dont il est l’objet à propos de moi. Je n’ai pu vivre avec lui, nos caractères et nos idées différaient essentiellement. Il avait des motifs pour ne point consentir à une séparation légale, dont il éprouvait pourtant le besoin, puisqu’elle existait de fait. Des conseils imprudents l’ont engagé à provoquer des débats publics qui nous ont contraints à nous accuser l’un l’autre. Triste résultat d’une législation imparfaite et que l’avenir amendera. Depuis que la séparation a été prononcée et maintenue, je me suis hâtée d’oublier mes griefs, en ce sens que toute récrimination publique contre lui me semble de mauvais goût, et ferait croire à une persistance de ressentiments dont je ne suis pas complice.

Ceci posé, on devine que je ne transcrirai point dans mes Mémoires les pièces de mon procès. Ce serait me faire ma tâche trop pénible que d’y donner place aux rancunes puériles et aux souvenirs amers. J’ai beaucoup souffert de tout cela ; mais je n’écris pas pour me plaindre et pour me faire consoler. Les douleurs que j’aurais à raconter à propos d’un fait purement personnel n’auraient aucune utilité générale. Je ne raconterai que celles qui peuvent atteindre tous les hommes. Encore une fois donc, amateurs de scandale, fermez mon livre dès la première page, il n’est pas fait pour vous.

Ceci est probablement tout ce que j’aurai à conclure de mon mariage, et je l’ai dit tout de suite pour obéir à un arrêt de ma conscience. Il n’est pas prudent, je le sais, de désavouer des biographes bien disposés en votre faveur, et qui peuvent vous menacer d’une édition revue et corrigée ; mais je n’ai jamais été prudente en quoi que ce soit, et je n’ai point vu que ceux qui se donnaient la peine de l’être fussent plus épargnés que moi. À chances égales, il faut agir selon l’impulsion de son vrai caractère.

Je laisse là le chapitre du mariage jusqu’à nouvel ordre, et je reviens à celui de ma naissance.

Cette naissance qui m’a été reprochée si souvent et si singulièrement des deux côtés de ma famille est un fait assez curieux en effet, et qui m’a parfois donné à réfléchir sur la question des races.

Je soupçonne mes biographes étrangers particulièrement d’être fort aristocrates, car ils m’ont tous gratifiée d’une illustre origine, sans vouloir tenir compte, eux qui devaient être si bien informés, d’une tache assez visible dans mon blason.

On n’est pas seulement l’enfant de son père, on est aussi un peu, je crois, celui de sa mère. Il me semble même qu’on l’est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés, de la façon la plus immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Or, si mon père était l’arrière-petit-fils d’Auguste II, roi de Pologne, et si, de ce côté, je me trouve d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII, il n’en est pas moins vrai que je tiens au peuple par le sang, d’une manière tout aussi intime et directe ; de plus, il n’y a point de bâtardise de ce côté-là.

Ma mère était une pauvre enfant du vieux pavé de Paris ; son père, Antoine Delaborde, était maître paulmier et maître oiselier, c’est à dire qu’il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux Oiseaux, après avoir tenu un petit estaminet avec billards, dans je ne sais quel coin de Paris, où, du reste, il ne fit point ses affaires. Le parrain de ma mère avait, il est vrai, un nom illustre dans la partie des oiseaux ; il s’appelait Barra ; et ce nom se lit encore au boulevard du Temple, au-dessus d’un édifice de cages de toutes dimensions, où sifflent toujours joyeusement une foule de volatiles que je regarde comme autant de parrains et de marraines, mystérieux patrons avec lesquels j’ai toujours eu des affinités particulières.

Expliquera qui voudra ces affinités entre l’homme et certains êtres secondaires dans la création. Elles sont tout aussi réelles que les antipathies et les terreurs insurmontables que nous inspirent certains animaux inoffensifs. Quant à moi, la sympathie des oiseaux m’est si bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d’un fait prodigieux. J’ai fait à cet égard des éducations merveilleuses ; mais les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j’aie jamais exercé une puissance fascinatrice, et, s’il y a de la fatuité à s’en vanter, c’est à eux que j’en demande pardon.

Je tiens ce don de ma mère, qui l’avait encore plus que moi, et qui marchait toujours dans notre jardin accompagnée de pierrots effrontés, de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en pleine liberté, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les avaient nourris. Je gagerais bien qu’elle tenait cette influence de son père, et que celui-ci ne s’était point fait oiselier par un simple hasard de situation, mais par une tendance naturelle à se rapprocher des êtres avec lesquels l’instinct l’avait mis en relation. Personne n’a refusé à Martin, à Carter et à Van Amburgh une puissance particulière sur l’instinct des animaux féroces. J’espère qu’on ne me contestera pas trop mon savoir-faire et mon savoir-vivre avec les bipèdes emplumés qui jouaient peut-être un rôle fatal dans mes existences antérieures.

Plaisanterie à part, il est certain que chacun de nous a une prévention marquée, quelquefois même violente, pour ou contre certains animaux. Le chien joue un rôle exorbitant dans la vie de l’homme, et il y a bien là quelque mystère qu’on n’a pas sondé entièrement. J’ai eu une servante qui avait la passion des cochons, et qui s’évanouissait de désespoir quand elle les voyait passer entre les mains du boucher ; tandis que moi, élevée à la campagne, rustiquement même, et devant m’être habituée à voir ces animaux qu’on nourrit chez nous en grand nombre, j’en ai toujours eu une terreur puérile, insurmontable, jusqu’au point de perdre la tête si je me vois entourée de cette gent immonde : j’aimerais cent fois mieux me voir au milieu des lions et des tigres.

C’est peut-être que tous les types, départis chacun spécialement à chaque race d’animaux, se retrouvent dans l’homme. Les physionomistes ont constaté des ressemblances physiques ; qui peut nier les ressemblances morales ? N’y a-t-il pas parmi nous des renards, des loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches ? La grossièreté humaine est souvent basse et féroce comme l’appétit du pourceau, et c’est ce qui me cause le plus de terreur et de dégoût chez l’homme. J’aime le chien, mais pas tous les chiens. J’ai même des antipathies marquées contre certains caractères d’individus de cette race. Je les aime un peu rebelles, hardis, grondeurs et indépendants. Leur gourmandise à tous me chagrine. Ce sont des êtres excellents, admirablement doués, mais incorrigibles sur certains points où la grossièreté de la brute reprend trop ses droits. L’homme-chien n’est pas un beau type.

Mais l’oiseau, je le soutiens, est l’être supérieur dans la création. Son organisation est admirable. Son vol le place matériellement au-dessus de l’homme, et lui crée une puissance vitale que notre génie n’a pu encore nous faire acquérir. Son bec et ses pattes possèdent une adresse inouïe.

Il a des instincts d’amour conjugal, de prévision et d’industrie domestique ; son nid est un chef-d’œuvre d’habileté, de sollicitude et de luxe délicat. C’est la principale espèce où le mâle aide la femelle dans les devoirs de la famille, et où le père s’occupe, comme l’homme, de construire l’habitation, de préserver et de nourrir les enfants. L’oiseau est chanteur, il est beau, il a la grâce, la souplesse, la vivacité, l’attachement, la morale, et c’est bien à tort qu’on en a fait souvent le type de l’inconstance. En tant que l’instinct de fidélité est départi à la bête, il est le plus fidèle des animaux. Dans la race canine si vantée, la femelle seule a l’amour de la progéniture, ce qui la rend supérieure au mâle ; chez l’oiseau, les deux sexes, doués d’égales vertus, offrent l’exemple de l’idéal dans l’hyménée. Qu’on ne parle donc pas légèrement des oiseaux. Il s’en faut de fort peu qu’ils ne nous valent ; et, comme musiciens et poètes, ils sont naturellement mieux doués que nous. L’homme-oiseau, c’est l’artiste.

Puisque je suis sur le chapitre des oiseaux (et pourquoi ne l’épuiserais-je pas, puisque je me suis permis une fois pour toutes les interminables digressions ?), je citerai un trait dont j’ai été témoin et que j’aurais voulu raconter à Buffon, ce doux poète de la nature. J’élevais deux fauvettes de différents nids et de différentes variétés : l’une à poitrine jaune, l’autre à corsage gris. La poitrine jaune, qui s’appelait Jonquille, était de quinze jours plus âgée que la poitrine grise, qui s’appelait Agathe. Quinze jours pour une fauvette (la fauvette est le plus intelligent et le plus précoce de nos petits oiseaux), cela équivaut à dix ans pour une jeune personne. Jonquille était donc une fillette fort gentille, encore maigrette et mal emplumée, ne sachant voler que d’une branche à l’autre, et même ne mangeant point seule ; car les oiseaux que l’homme élève se développent beaucoup plus lentement que ceux qui s’élèvent à l’état sauvage. Les mères fauvettes sont beaucoup plus sévères que nous, et Jonquille aurait mangé seule quinze jours plus tôt, si j’avais eu la sagesse de l’y forcer en l’abandonnant à elle-même et en ne cédant pas à ses importunités.

Agathe était un petit enfant insupportable. Elle ne faisait que remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille, qui commençait à réfléchir et à se poser des problèmes, une patte rentrée sous le duvet de sa robe, la tête enfoncée dans les épaules, les yeux à demi fermés.

Pourtant elle était encore très petite fille, très gourmande, et s’efforçait de voler jusqu’à moi pour manger à satiété, dès que j’avais l’imprudence de la regarder.

Un jour, j’écrivais je ne sais quel roman qui me passionnait un peu ; j’avais placé à quelque distance la branche verte sur laquelle perchaient et vivaient en bonne intelligence mes deux élèves. Il faisait un peu frais. Agathe, encore à moitié nue, s’était serrée et blottie sous le ventre de Jonquille, qui se prêtait à ce rôle de mère avec une complaisance généreuse. Elles se tinrent tranquilles toutes les deux pendant une demi-heure, dont je profitai pour écrire ; car il était rare qu’elles me permissent tant de loisir dans la journée.

Mais enfin l’appétit se réveilla, et Jonquille, sautant sur une chaise, puis sur ma table, vint effacer le dernier mot au bout de ma plume, tandis qu’Agathe, n’osant quitter la branche, battait des ailes et allongeait de mon côté son bec entr’ouvert avec des cris désespérés.

J’étais au milieu de mon dénouement, et pour la première fois je pris de l’humeur contre Jonquille. Je lui fis observer qu’elle était d’âge à manger seule, qu’elle avait sous le bec une excellente pâtée dans une jolie soucoupe, et que j’étais résolue à ne point fermer les yeux plus longtemps sur sa paresse. Jonquille, un peu piquée et têtue, prit le parti de bouder et de retourner sur sa branche. Mais Agathe ne se résigna pas de même, et, se tournant vers elle, lui demanda à manger avec une insistance incroyable. Sans doute, elle lui parla avec une grande éloquence, ou, si elle ne savait pas encore bien s’exprimer, elle eut dans la voix des accents à déchirer un cœur sensible. Moi, barbare, je regardais et j’écoutais sans bouger, étudiant l’émotion très visible de Jonquille, qui semblait hésiter et se livrer un combat intérieur fort extraordinaire.

Enfin elle s’arme de résolution, vole d’un seul élan jusqu’à la soucoupe, crie un instant, espérant que la nourriture viendra d’elle-même à son bec ; puis elle se décide et entame la pâtée. Mais, ô prodige de sensibilité ! elle ne songe pas à apaiser sa propre faim, elle remplit son bec, retourne à la branche, et fait manger Agathe avec autant d’adresse et de propreté que si elle eût été déjà mère.

Depuis ce moment Agathe et Jonquille ne m’importunèrent plus, et la petite fut nourrie par l’aînée, qui s’en tira bien mieux que moi, car elle la rendit propre, luisante, grasse, et sachant se servir elle-même beaucoup plus vite que je n’y serais parvenue. Ainsi cette pauvrette avait fait de sa compagne une fille adoptive, elle qui n’était encore qu’une enfant, et elle n’avait appris à se nourrir elle-même que poussée et vaincue par un sentiment de charité maternelle envers sa compagne[4].

Un mois après, Jonquille et Agathe, toujours inséparables, quoique de même sexe et de variétés différentes, vivaient en pleine liberté sur les grands arbres de mon jardin. Elles ne s’écartaient pas beaucoup de la maison, et elles élisaient leur domicile de préférence sur la cime d’un grand sapin. Elles étaient longuettes, lisses et fraîches. Tous les jours, comme c’était la belle saison et que nous mangions en plein air, elles descendaient à tire d’ailes sur notre table, et se tenaient autour de nous comme d’aimables convives, tantôt sur une branche voisine, tantôt sur notre épaule, tantôt volant au-devant du domestique qui apportait les fruits, pour les goûter sur l’assiette avant nous.

Malgré leur confiance en nous tous, elles ne se laissaient prendre et retenir que par moi, et, à quelque moment que ce fût de la journée, elles descendaient du haut de leur arbre à mon appel, qu’elles connaissaient fort bien et ne confondaient jamais avec celui des autres personnes. Ce fut une grande surprise pour un de mes amis qui arrivait de Paris que de m’entendre appeler des oiseaux perdus dans les hautes branches, et de les voir accourir immédiatement. Je venais de parier avec lui que je les ferais obéir, et, comme il n’avait pas assisté à leur éducation, il crut un instant à quelque diablerie.

J’ai eu aussi un rouge-gorge qui, pour l’intelligence et la mémoire, était un être prodigieux ; un milan royal, qui était une bête féroce pour tout le monde, et qui vivait avec moi dans de tels rapports d’intimité qu’il se perchait sur le bord du berceau de mon fils, et, de son grand bec, tranchant comme un rasoir, il enlevait délicatement et avec un petit cri tendre et coquet les mouches qui se posaient sur le visage de l’enfant. Il y mettait tant d’adresse et de précaution qu’il ne le réveilla jamais. Ce monsieur était pourtant d’une telle force et d’une telle volonté, qu’il s’envola un jour après avoir roulé sous lui et brisé une cage énorme où on l’avait mis, parce qu’il devenait dangereux pour les personnes qui lui déplaisaient. Il n’y avait point de chaîne dont il ne coupât les anneaux fort lestement, et les plus grands chiens en avaient une terreur insurmontable.

Je n’en finirais pas avec l’histoire des oiseaux que j’ai eus pour amis et pour compagnons. À Venise, j’ai vécu tête à tête avec un sansonnet plein de charmes, qui s’est noyé dans le canaletto, à mon grand désespoir ; ensuite avec une grive que j’y ai laissée et dont je ne me suis pas séparée sans douleur. Les Vénitiens ont un grand talent pour élever les oiseaux, et il y avait, dans un coin de rue, un jeune gars qui faisait des merveilles en ce genre. Un jour il mit à la loterie et gagna je ne sais combien de sequins. Il les mangea dans la journée dans un grand festin qu’il donna à tous ses amis en guenilles. Puis, le lendemain, il revint s’asseoir dans son coin, sur les marches d’un abordage, avec ses cages pleines de pies et de sansonnets qu’il vendait tout instruits aux passants, et avec lesquels il s’entretenait avec amour du matin au soir. Il n’avait aucun chagrin, aucun regret d’avoir fait manger son argent à ses amis. Il avait trop vécu avec les oiseaux pour n’être pas artiste. C’est ce jour-là qu’il me vendit mon aimable grive cinq sous. Avoir pour cinq sous une compagne belle, bonne, gaie, instruite, et qui ne demande qu’à vivre un jour avec vous pour vous aimer toute sa vie, c’est vraiment trop bon marché ! Ah ! les oiseaux ! qu’on les respecte peu et qu’on les apprécie mal !

Je me suis passé la fantaisie d’écrire un roman où les oiseaux jouent un rôle assez important et où j’ai essayé de dire quelque chose sur les affinités et les influences occultes. C’est Teverino, auquel je renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai pas redire ce que j’ai mieux développé ailleurs. Je sais bien que je n’écris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d’autres affaires en tête que de se mettre au courant d’une collection de romans et de lire l’histoire d’un individu étranger au monde officiel. Les gens de mon métier n’écrivent jamais que pour un certain nombre de personnes placées dans des situations ou perdues dans des rêveries analogues à celles qui les occupent. Je ne craindrai donc pas d’être outrecuidante en priant ceux qui n’ont rien de mieux à faire de relire certaines pages de moi pour compléter celles qu’ils ont sous les yeux.

Ainsi, dans Teverino, j’ai inventé une jeune fille ayant pouvoir, comme la première Ève, sur les oiseaux de la création, et je veux dire ici que ce n’est pas là une pure fantaisie ; pas plus que les merveilles qu’on raconte en ce genre du poétique et admirable imposteur Apollonius de Tyane, ne sont des fables contraires à l’esprit du christianisme. Nous vivons dans un temps où l’on n’explique pas bien encore les causes naturelles qui ont passé jusqu’ici pour des miracles, mais où l’on peut déjà constater que rien n’est miracle ici-bas, et que les lois de l’univers, pour n’être pas toutes sondées et définies, n’en sont pas moins conformes à l’ordre éternel.

Mais il est temps de clore ce chapitre des oiseaux et d’en revenir à celui de ma naissance.

II

De la naissance et du libre arbitre. – Frédéric-Auguste. – Aurore de Kœnigsmark. – Maurice de Saxe. – Aurore de Saxe. – Le comte de Horn. – Mesdemoiselles Verrières et les beaux esprits du dix-huitième siècle. – M. Dupin de Francueil. – Madame Dupin de Chenonceaux. – L’abbé de Saint-Pierre.

Donc, le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des pauvres et des petits ; et comme ce qu’on appelle la fatalité, c’est le caractère de l’individu ; comme le caractère de l’individu, c’est son organisation ; comme l’organisation de chacun de nous est le résultat d’un mélange ou d’une parité de races et la continuation, toujours modifiée, d’une suite de types s’enchaînant les uns aux autres, j’en ai toujours conclu que l’hérédité naturelle, celle du corps et de l’âme, établissait une solidarité assez importante entre chacun de nous et chacun de ses ancêtres.

Car nous avons tous des ancêtres, grands et petits, plébéiens et patriciens ; ancêtres signifie patres, c’est-à-dire une suite de pères, car le mot n’a point de singulier. Il est plaisant que la noblesse ait accaparé ce mot à son profit, comme si l’artisan et le paysan n’avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne pouvait porter le titre sacré de père à moins d’avoir un blason, comme si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe que dans l’autre.

Ce que je pense de la noblesse de race, je l’ai écrit dans le Piccinino, et je n’ai peut-être fait ce roman que pour faire les trois chapitres où j’ai développé mon sentiment sur la noblesse. Telle qu’on l’a entendue jusqu’ici, elle est un préjugé monstrueux, en tant qu’elle accapare au profit d’une classe de riches et de puissants la religion de la famille, principe qui devrait être cher et sacré à tous les hommes. Par lui-même, ce principe est inaliénable, et je ne trouve pas complète cette sentence espagnole : Cada uno es hijo de sus obras. C’est une idée généreuse et grande que d’être le fils de ses œuvres et de valoir autant par ses vertus que le patricien par ses titres. C’est une idée qui a fait notre grande révolution ; mais c’est une idée de réaction, et les réactions n’envisagent jamais qu’un côté des questions, le côté que l’on avait trop méconnu et sacrifié. Ainsi, il est très vrai que chacun est le fils de ses œuvres ; mais il est également vrai que chacun est le fils de ses pères, de ses ancêtres, patres et matres. Nous apportons en naissant des instincts qui ne sont qu’un résultat du sang qui nous a été transmis, et qui nous gouverneraient comme une fatalité terrible, si nous n’avions pas une certaine somme de volonté qui est un don tout personnel accordé à chacun de nous par la justice divine.

À ce propos (ce sera encore une digression), je dirai que, selon moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis le dogme affreux de la prédestination auraient dû, pour être logiques et ne pas outrager la bonté de Dieu, supprimer l’atroce fiction de l’enfer, comme je la supprime, moi, dans mon âme et dans ma conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous un certain instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit l’expérience, de nous sauver enfin, que ce soit par l’amour bien entendu de soi-même, ou par l’amour de la vérité absolue.

On objecterait en vain les idiots, les fous, et une certaine variété d’homicides qui sont sous l’empire d’une monomanie furieuse et qui rentrent, par conséquent, dans la catégorie des fous et des idiots. Toute règle a son exception qui la confirme ; toute combinaison, si parfaite qu’elle soit, a ses accidents. Je suis convaincue qu’avec le progrès des sociétés et l’éducation meilleure du genre humain, ces funestes accidents disparaîtront, de même que la somme de fatalité que nous apportons avec nous en naissant, devenant le résultat d’une meilleure combinaison d’instincts transmis, sera notre force et l’appui naturel de notre logique acquise, au lieu de créer des luttes incessantes entre nos penchants et nos principes.

C’est peut-être trancher un peu hardiment des questions qui ont occupé pendant des siècles la philosophie et la théologie que d’admettre, comme j’ose le faire, une somme d’esclavage et une somme de liberté. Les religions ont cru qu’elles pouvaient s’établir sans admettre ou sans rejeter le libre arbitre d’une manière absolue. L’Église de l’avenir comprendra, je crois, qu’il faut tenir compte de la fatalité, c’est-à-dire de la violence des instincts, de l’entraînement des passions. Celle du passé l’avait déjà pressenti, puisqu’elle avait admis un purgatoire, un moyen terme entre l’éternelle damnation et l’éternelle béatitude. La théologie du genre humain perfectionnée admettra les deux principes, fatalité et liberté. Mais, comme nous en avons fini, je l’espère, avec le manichéisme, elle admettra un troisième principe qui sera la solution de l’antithèse, la grâce.

Ce principe, elle ne l’inventera pas, elle ne fera que le conserver ; car c’est, dans son antique héritage, ce qu’elle aura de meilleur et de plus beau à exhumer. La grâce, c’est l’action divine, toujours fécondante et toujours prête à venir au secours de l’homme qui l’implore. Je crois à cela, et ne saurai croire à Dieu sans cela.

L’ancienne théologie avait esquissé ce dogme à l’usage d’hommes plus naïfs et plus ignorants que nous, et par suite aussi de l’insuffisance des lumières du temps. Elle avait dit, tentations de Satan, libre arbitre, et secours de la grâce pour vaincre Satan. Ainsi, trois termes qui ne s’équilibrent pas, deux contre un, liberté absolue du choix et secours de la toute-puissance de Dieu pour résister à la fatalité, à la tentation du diable, qui doit céder, être terrassé facilement. Si cela eût été vrai, comment donc expliquer l’imbécilité humaine qui continuait à satisfaire ses passions et à se donner au diable, malgré la certitude des flammes éternelles, lorsqu’il lui était si facile de prendre, avec toute la liberté de son esprit et l’appui de Dieu, le chemin de l’éternelle félicité ?

Apparemment ce dogme n’a jamais bien persuadé les hommes ; ce dogme parti d’un sentiment austère, enthousiaste, courageux ; ce dogme téméraire jusqu’à l’orgueil et empreint de la passion du progrès, mais sans tenir compte de l’essence même de l’homme ; ce dogme farouche dans son résultat et tyrannique dans ses arrêts, puisqu’il condamne logiquement à l’éternelle haine de Dieu l’insensé qui a librement choisi le culte du mal ; ce dogme-là n’a jamais sauvé personne ; les saints n’ont gagné le ciel que par l’amour. La peur n’a pas empêché les faibles de rouler dans l’enfer catholique.

En séparant absolument l’âme du corps, l’esprit de la matière, l’Église catholique devait méconnaître la puissance de la tentation et décréter qu’elle avait son siège dans l’enfer. Mais si la tentation est en nous-mêmes, si Dieu a permis qu’elle y fût, en traçant la loi qui relie le fils à la mère, ou la fille au père, tous les enfants à l’un ou à l’autre, parfois à l’un autant qu’à l’autre : parfois aussi à l’aïeul, ou à l’oncle, ou au bisaïeul (car tous ces phénomènes de ressemblance, tantôt physique, tantôt morale, tantôt physique et morale à la fois, peuvent se constater chaque jour dans les familles) ; il est certain que la tentation n’est pas un élément maudit d’avance, et qu’elle n’est pas l’influence d’un principe abstrait placé en dehors de nous pour nous éprouver et nous tourmenter.

Jean-Jacques Rousseau croyait que nous étions tous nés bons, éducables, et il supprimait ainsi la fatalité ; mais alors comment expliquait-il la perversité générale qui s’emparait de chaque homme au berceau pour le corrompre et inoculer en lui l’amour du mal ? Lui aussi croyait au libre arbitre pourtant ! Il me semble que quand on admet cette liberté absolue de l’homme, il faut, en voyant le mauvais usage qu’il en fait, arriver absolument à douter de Dieu, ou à proclamer son inaction, son indifférence, et nous replonger, pour dernière conséquence désespérée, dans le dogme de la prédestination ; c’est un peu l’histoire de la théologie durant les derniers siècles.

En admettant que l’éducabilité ou la sauvagerie de nos instincts soient ce que je l’ai dit, un héritage qu’il ne nous appartient pas de refuser et qu’il nous est fort inutile de renier, le mal éternel, le mal en tant que principe fatal, est détruit ; car le progrès n’est point enchaîné par le genre de fatalité que j’admets. C’est une fatalité toujours modifiable, toujours modifiée, excellente et sublime parfois, car l’héritage est parfois un don magnifique auquel la bonté de Dieu ne s’oppose jamais. La race humaine n’est plus une cohue d’êtres isolés allant au hasard, mais un assemblage de lignes qui se rattachent les unes aux autres et qui ne se brisent jamais d’une manière absolue quand même les noms périssent (médiocre accident dont les nobles seuls s’embarrassent) ; l’influence des conquêtes intellectuelles du temps s’exerce toujours sur la partie libre de l’âme, et, quant à l’action divine, qui est l’âme même de ce progrès, elle va toujours vivifiant l’esprit humain, qui se dégage ainsi peu à peu des liens du passé et du péché originel de sa race.

Ainsi le mal physique quitte peu à peu notre sang, comme l’esprit du mal quitte notre âme. Tant que nos générations imparfaites luttent encore contre elles-mêmes, la philosophie peut être indulgente et la religion miséricordieuse. Elles n’ont pas le droit de tuer l’homme pour un acte de démence, de le damner pour un faux point de vue. Lorsqu’elles auront à tracer un dogme nouveau pour des êtres plus forts et plus purs, elles n’auront que faire d’y introduire l’inquisiteur des ténèbres, le bourreau de l’éternité, Satan le chauffeur. La peur n’aura plus d’action sur les hommes (elle n’en a déjà plus). La grâce suffira, car ce qu’on a appelé la grâce, c’est l’action de Dieu manifestée aux hommes par la foi.

Devant cet affreux dogme de l’enfer, auquel l’esprit humain se refuse, devant la tyrannie d’une croyance qui n’admettait ni pardon ni espoir au delà de la vie, la conscience humaine s’est révoltée. Elle a brisé ses entraves. Elle a brisé la société avec l’Église, la tombe de ses pères avec les autels du passé. Elle a pris son vol, elle s’est égarée pour un instant, mais elle retrouvera sa route, ne vous en inquiétez pas.

Me voici encore une fois bien loin de mon sujet, et mon histoire court le risque de ressembler à celle des sept châteaux du roi de Bohême. Eh bien ! que vous importe, mes bons lecteurs ? mon histoire par elle-même est fort peu intéressante. Les faits y jouent le moindre rôle, les réflexions la remplissent. Personne n’a plus rêvé et moins agi que moi dans sa vie ; vous attendiez-vous à autre chose de la part d’un romancier ?

Écoutez ; ma vie, c’est la vôtre ; car, vous qui me lisez, vous n’êtes point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. Dès lors tout ce qui m’arrête en mon chemin vous a arrêtés aussi. Vous avez cherché, comme moi, à vous rendre raison de votre existence, et vous avez posé quelques conclusions. Comparez les miennes aux vôtres. Pesez et prononcez. La vérité ne sort que de l’examen.

Nous nous arrêterons donc à chaque pas, et nous examinerons chaque point de vue. Ici, une vérité m’est apparue, c’est que le culte idolâtrique de la famille est faux et dangereux, mais que le respect et la solidarité dans la famille sont nécessaires. Dans l’antiquité, la famille jouait un grand rôle. Puis le rôle s’exagéra son importance, la noblesse se transmit comme un privilège, et les barons du moyen âge prirent de leur race une telle idée, qu’ils eussent méprisé les augustes familles des patriarches si la religion n’en eût consacré et sanctifié la mémoire. Les philosophes du dix-huitième siècle ébranlèrent le culte de la noblesse, la Révolution le renversa ; mais l’idéal religieux de la famille fut entraîné dans cette destruction, et le peuple, qui avait souffert de l’oppression héréditaire, le peuple qui riait des blasons, s’habitua à se croire uniquement fils de ses œuvres ; le peuple se trompa, il a ses ancêtres tout comme les rois. Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses titres : le travail, le courage, la vertu ou l’intelligence. Chaque homme doué de quelque distinction naturelle la doit à quelque homme qui l’a précédé, ou à quelque femme qui l’a engendré. Chaque descendant d’une ligne quelconque aurait donc des exemples à suivre s’il pouvait regarder derrière lui, dans son histoire de famille. Il y trouverait de même des exemples à éviter. Les illustres lignages en sont remplis ; et ce ne serait pas une mauvaise leçon pour l’enfant que de savoir de la bouche de sa nourrice les vieilles traditions de race qui faisaient l’enseignement du jeune noble au fond de son château.

Artisans, qui commencez à tout comprendre, paysans, qui commencez à savoir écrire, n’oubliez donc plus vos morts. Transmettez la vie de vos pères à vos fils, faites-vous des titres et des armoiries, si vous voulez, mais faites-vous-en tous ! La truelle, la pioche ou la serpe sont d’aussi beaux attributs que le cor, la tour ou la cloche. Vous pouvez vous donner cet amusement si bon vous semble. Les industriels et les financiers se le donnent bien !

Mais vous êtes plus sérieux que ces gens-là. Eh bien, que chacun de vous cherche à tirer et à sauver de l’oubli les bonnes actions et les utiles travaux de ses aïeux, et qu’il agisse de manière que ses descendants lui rendent le même honneur. L’oubli est un monstre stupide qui a dévoré trop de générations. Combien de héros à jamais ignorés, parce qu’ils n’ont pas laissé de quoi se faire élever une tombe ! combien de lumières éteintes dans l’histoire, parce que la noblesse a voulu être le seul flambeau et la seule histoire des siècles écoulés ! Échappez à l’oubli, vous tous qui avez autre chose en l’esprit que la notion bornée du présent isolé. Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur. Ce n’est pas à autres fins que j’écris la mienne, et que je vais raconter celle de mes parents.

Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, fut le plus étonnant débauché de son temps. Ce n’est pas un honneur bien rare que d’avoir un peu de son sang dans les veines, car il eut, dit-on, plusieurs centaines de bâtards. Il eut de la belle Aurore de Kœnigsmark, cette grande et habile coquette, devant laquelle Charles XII recula et qui put se croire plus redoutable qu’une armée[5], un fils qui le surpassa de beaucoup en noblesse, bien qu’il ne fût jamais que maréchal de France. Ce fut Maurice de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, bon et brave comme son père, mais non moins débauché ; plus savant dans l’art de la guerre, plus heureux aussi et mieux secondé.

Aurore de Kœnigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bénéficiaire d’une abbaye protestante ; la même abbaye de Quedlimbourg dont la princesse Amélie de Prusse, sœur de Frédéric le Grand et amante du célèbre et malheureux baron de Trenk, fut abbesse aussi par la suite. La Kœnigsmark mourut dans cette abbaye et y fut enterrée. Il y a quelques années, des journaux allemands ont publié qu’on avait fait des fouilles dans les caveaux de l’abbaye de Quedlimbourg, et qu’on y avait trouvé les restes parfaitement embaumés et intacts de l’abbesse Aurore, vêtue avec un grand luxe, d’une robe de brocart couverte de pierreries et d’un manteau de velours rouge doublé de martre. Or j’ai dans ma chambre, à la campagne, le portrait de la dame encore jeune et d’une beauté éclatante de ton. On voit même qu’elle s’était fardée pour poser devant le peintre. Elle est extrêmement brune, ce qui ne réalise point l’idée que nous nous faisons d’une beauté du Nord. Ses cheveux noirs comme l’encre sont relevés en arrière par des agrafes de rubis, et son front lisse et découvert n’a rien de modeste ; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein ; elle a la robe de brocart d’or couverte de pierreries et le manteau de velours rouge garni de zibeline dont on l’a retrouvée habillée dans son cercueil. J’avoue que cette beauté hardie et souriante ne me plaît pas, et même que, depuis l’histoire de l’exhumation, le portrait me fait un peu peur, le soir, quand il me regarde avec ses yeux brillants. Il me semble qu’elle me dit alors : « De quelles billevesées embarrasses-tu ta pauvre cervelle, rejeton dégénéré de ma race orgueilleuse ? De quelle chimère d’égalité remplis-tu tes rêves ? L’amour n’est pas ce que tu crois ; les hommes ne seront jamais ce que tu espères. Ils ne sont faits que pour être trompés par les rois, par les femmes et par eux-mêmes. »

À côté d’elle est le portrait de son fils, Maurice de Saxe, beau pastel de Latour. Il a une cuirasse éblouissante et la tête poudrée, une belle et bonne figure qui semble toujours dire : « En avant, tambour battant, mèche allumée ! » et ne pas se soucier d’apprendre le français pour justifier son admission à l’Académie. Il ressemble à sa mère, mais il est blond, d’un ton de peau assez fin ; ses yeux bleus ont plus de douceur et son sourire plus de franchise.

Pourtant le chapitre de ses passions fit souvent tache à sa gloire, entre autres son aventure avec madame Favart, rapportée avec tant d’âme et de noblesse dans la correspondance de Favart. Une de ses dernières affections fut pour mademoiselle Verrières[6], dame de l’Opéra, qui habitait avec sa sœur une petite maison des champs, aujourd’hui existante encore, et située au nouveau centre de Paris, en pleine Chaussée-d’Antin. Mademoiselle Verrières eut de leur liaison une fille, qui ne fut reconnue que quinze ans plus tard pour fille du maréchal de Saxe, et autorisée à porter son nom par un arrêt du parlement. Cette histoire est assez curieuse comme peinture des mœurs du temps. Voici ce que je trouve à ce sujet dans un vieil ouvrage de jurisprudence :

« La demoiselle Marie-Aurore, fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, maréchal général des camps et armées de France, avait été baptisée sous le nom de fille de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme. La demoiselle Aurore étant sur le point de se marier, le sieur de Montglas avait été nommé son tuteur par sentence du Châtelet, du 3 mai 1766. Il y eut de la difficulté pour la publication des bans, la demoiselle Aurore ne voulant point consentir à être qualifiée de fille du sieur la Rivière, encore moins de fille de père et mère inconnus. La demoiselle Aurore présenta requête à la cour à l’effet d’être reçue appelante de la sentence du Châtelet. La cour, plaidant Me Thétion pour la demoiselle Aurore, qui fournit la preuve complète, tant par la déposition du sieur Gervais, qui avait accouché sa mère, que par les personnes qui l’avaient tenue sur les fonts baptismaux, etc., qu’elle était fille naturelle du comte de Saxe et qu’il l’avait toujours reconnue pour sa fille ; Me Massonnet pour le premier tuteur qui s’en rapportait à justice, sur les conclusions conformes de M. Joly de Fleury, avocat général, rendit, le 4 juin 1766, un arrêt qui infirma la sentence du 3 mai précédent ; émendant, nomma Me Giraud, procureur en la cour, pour tuteur de la demoiselle Aurore, la déclara « en possession de l’état de fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, la maintint et garda dans ledit état et possession d’icelui ; ce faisant, ordonna que l’acte baptistaire inscrit sur les registres de la paroisse de Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Paris, à la date du 19 octobre 1748, ledit extrait contenant : Marie-Aurore, fille, présentée ledit jour à ce baptême par Antoine-Alexandre Colbert, marquis de Sourdis, et par Geneviève Rinteau, parrain et marraine, sera réformé, et qu’au lieu des noms de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme, il sera, après le nom de Marie-Aurore, fille, ajouté ces mots : NATURELLE DE MAURICE, COMTE DE SAXE, maréchal-général des camps et armées de France, et de Marie Rinteau ; et ce par l’huissier de notre dite cour, porteur du présent arrêt, etc[7]. »

Une autre preuve irrécusable que ma grand’mère eût pu revendiquer devant l’opinion publique, c’est la ressemblance avérée qu’elle avait avec le maréchal de Saxe, et l’espèce d’adoption que fit d’elle la dauphine, fille du roi Auguste, nièce du maréchal, mère de Charles X et de Louis XVIII. Cette princesse la plaça à Saint-Cyr et se chargea de son éducation et de son mariage, lui intimant défense de voir et fréquenter sa mère.

À quinze ans, Aurore de Saxe sortit de Saint-Cyr pour être mariée au comte de Horn[8], bâtard de Louis XV, et lieutenant du roi à Schelestadt. Elle le vit pour la première fois la veille de son mariage et en eut grand’peur, croyant voir marcher le portrait du feu roi, auquel il ressemblait d’une manière effrayante. Il était seulement plus grand, plus beau, mais il avait l’air dur et insolent. Le soir du mariage, auquel assista l’abbé de Beaumont, mon grand-oncle (fils du duc de Bouillon et de mademoiselle Verrières), un valet de chambre dévoué vint dire au jeune abbé, qui était alors presque un enfant, d’empêcher par tous les moyens possibles la jeune comtesse de Horn de passer la nuit avec son mari. Le médecin du comte de Horn fut consulté, et le comte lui-même entendit raison.

Il en résulta que Marie-Aurore de Saxe ne fut jamais que de nom l’épouse de son premier mari ; car ils ne se virent plus qu’au milieu des fêtes princières qu’ils reçurent en Alsace : garnison sous les armes, coups de canon, clefs de la ville présentées sur un plat d’or, harangues des magistrats, illuminations, grands bals à l’hôtel de ville, que sais-je ? tout le fracas de vanité par lequel le monde semblait vouloir consoler cette pauvre fille d’appartenir à un homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne connaissait pas, et qu’elle devait fuir comme la mort.

Ma grand’mère m’a souvent raconté l’impression que lui fit au sortir du cloître, toute la pompe de cette réception. Elle était dans un grand carrosse doré, tiré par quatre chevaux blancs, monsieur son mari était à cheval avec un habit chamarré très magnifique. Le bruit du canon faisait autant de peur à Aurore que la voix de son mari. Une seule chose l’enivra, c’est qu’on lui apporta à signer, avec autorisation royale, la grâce des prisonniers. Et tout aussitôt une vingtaine de prisonniers sortirent des prisons d’État et vinrent la remercier. Elle se mit alors à pleurer, et peut-être la joie naïve qu’elle ressentit lui fut-elle comptée par la Providence, lorsqu’elle sortit de prison après le 9 thermidor.

Mais, peu de semaines après son arrivée en Alsace, au beau milieu d’une nuit de bal, M. le gouverneur disparut ; madame la gouvernante dansait, à trois heures du matin, lorsqu’on vint lui dire tout bas que son mari la priait de vouloir passer un instant chez lui. Elle s’y rendit ; mais, à l’entrée de la chambre du comte, elle s’arrêta interdite, se rappelant combien son jeune frère l’abbé lui avait recommandé de n’y jamais pénétrer seule. Elle s’enhardit dès qu’on ouvrit la chambre et qu’elle y vit de la lumière et du monde ; le même valet qui avait parlé le jour du mariage soutenait en ce moment le comte de Horn dans ses bras. On l’avait étendu sur son lit, un médecin se tenait à côté. « Monsieur le comte n’a plus rien à dire à madame la comtesse, s’écria le valet de chambre en voyant paraître ma grand’mère ; emmenez, emmenez madame ! » Elle ne vit qu’une grande main blanche qui pendait sur le bord du lit et qu’on releva vite pour donner au cadavre l’attitude convenable. Le comte de Horn venait d’être tué en duel d’un grand coup d’épée.

Ma grand’mère n’en sut jamais davantage. Elle ne pouvait guère rendre d’autre devoir à son mari que de porter son deuil ; mort ou vivant, c’était toujours de l’effroi qu’il lui avait inspiré.

Je crois, si je ne me trompe, que la Dauphine vivait encore à cette époque et qu’elle replaça Marie-Aurore dans un couvent. Que ce fût tout de suite ou peu après, il est certain que la jeune veuve recouvra bientôt la liberté de voir sa mère, qu’elle avait toujours aimée, et qu’elle en profita avec empressement[9].

Les demoiselles Verrières vivaient toujours ensemble dans l’aisance, et menant même assez grand train, encore belles et assez âgées pourtant pour être entourées d’hommages désintéressés. Celle qui fut mon arrière-grand’mère était la plus intelligente et la plus aimable. L’autre avait été superbe ; je ne sais plus de quel personnage elle tenait ses ressources. J’ai ouï dire qu’on l’appelait la Belle et la Bête.

Elles vivaient agréablement, avec l’insouciance que le peu de sévérité des mœurs de l’époque leur permettait de conserver, et cultivant les muses, comme on disait alors. On jouait la comédie chez elles, M. de la Harpe y jouait lui-même ses pièces encore inédites. Aurore y fit le rôle de Mélanie avec un succès mérité. On s’occupait là exclusivement de littérature et de musique. Aurore était d’une beauté angélique, elle avait une intelligence supérieure, une instruction solide, à la hauteur des esprits les plus éclairés de son temps ; et cette intelligence fut cultivée et développée encore par le commerce, la conversation et l’entourage de sa mère. Elle avait, en outre, une voix magnifique, et je n’ai jamais connu de meilleure musicienne. On donnait aussi l’opéra-comique chez sa mère. Elle fit Colette dans le Devin du village, Azémia dans les Sauvages, et tous les principaux rôles dans les opéras de Grétry et les pièces de Sedaine. Je l’ai entendue cent fois dans sa vieillesse chanter des airs des vieux maîtres italiens, dont elle avait fait depuis sa nourriture plus substantielle : Leo, Porpora, Hasse, Pergolèse, etc. Elle avait les mains paralysées et s’accompagnait avec deux ou trois doigts seulement sur un vieux clavecin criard. Sa voix était chevrotante, mais toujours juste et étendue ; la méthode et l’accent ne se perdent pas. Elle lisait toutes les partitions à livre ouvert, et jamais depuis je n’ai entendu mieux chanter ni mieux accompagner. Elle avait cette manière large, cette simplicité carrée, ce goût pur et cette distinction de prononciation qu’on n’a plus, qu’on ne connaît plus aujourd’hui. Dans mon enfance, elle me faisait dire avec elle un petit duetto italien, de je ne sais plus quel maître :

 

Non mi dir, bel idol mio,

Non mi dir ch’io son ingrato.

 

Elle prenait la partie du ténor, et quelquefois encore, quoiqu’elle eût quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s’élevait à une telle puissance d’expression et de charme qu’il m’arriva de rester court et de fondre en larmes en l’écoutant. Mais j’aurai à revenir sur ces premières impressions musicales, les plus chères de ma vie. Je vais retourner maintenant sur mes pas et reprendre l’histoire de la jeunesse de ma chère bonne maman.

Parmi les hommes célèbres qui fréquentaient la maison de sa mère, elle connut particulièrement Buffon et trouva dans son entretien un charme qui resta toujours frais dans sa mémoire. Sa vie fut riante et douce autant que brillante, à cette époque. Elle inspirait à tous l’amour ou l’amitié. J’ai nombre de poulets en vers fades que lui adressèrent les beaux esprits de l’époque, un entre autres de La Harpe, ainsi tourné :

 

Des Césars à vos pieds, je mets toute la cour[10].

Recevez ce cadeau que l’Amitié présente,

Mais n’en dites rien à l’Amour…

Je crains trop qu’il ne me démente !

 

Ceci est un échantillon de la galanterie du temps. Mais Aurore traversa ce monde de séductions et cette foule d’hommages sans songer à autre chose qu’à cultiver les arts et à former son esprit. Elle n’eut jamais d’autre passion que l’amour maternel, et ne sut jamais ce que c’était qu’une aventure. C’était pourtant une nature tendre, généreuse, et d’une exquise sensibilité. La dévotion ne fut pas son frein. Elle n’en eut pas d’autre que celle du dix-huitième siècle, le déisme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c’était une âme ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d’un certain idéal de fierté et de respect de soi-même. Elle ignora la coquetterie, elle était trop bien douée pour en avoir besoin, et ce système de provocation blessait ses idées et ses habitudes de dignité. Elle traversa une époque fort libre et un monde très corrompu sans y laisser une plume de son aile ; et, condamnée par un destin étrange à ne pas connaître l’amour dans le mariage, elle résolut le grand problème de vivre calme et d’échapper à toute malveillance, à toute calomnie.

Je crois qu’elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu’elle perdit sa mère. Mademoiselle Verrières mourut un soir, au moment de se mettre au lit, sans être indisposée le moins du monde et en se plaignant seulement d’avoir un peu froid aux pieds. Elle s’assit devant le feu, et, tandis que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit l’esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de chambre l’eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien réchauffée, et, n’en obtenant pas de réponse, elle la regarda au visage et s’aperçut que le dernier sommeil avait fermé ses yeux. Je crois que dans ce temps-là, pour certaines natures qui se trouvaient en harmonie complète avec l’humeur et les habitudes de leur milieu philosophique, tout était agréable et facile, même de mourir.

Aurore se retira dans un couvent ; c’était l’usage quand on était jeune fille ou jeune veuve, sans parents pour vous piloter à travers le monde. On s’y installait paisiblement, avec une certaine élégance, on y recevait des visites, on en sortait le matin, le soir même, avec un chaperon convenable. C’était une sorte de précaution contre la calomnie, une affaire d’étiquette et de goût.

Mais pour ma grand’mère qui avait des goûts sérieux et des habitudes d’ordre, cette retraite fut utile et précieuse. Elle y lut prodigieusement et entassa des volumes d’extraits et de citations que je possède encore, et qui me sont un témoignage de la solidité de son esprit et du bon emploi de son temps. Sa mère ne lui avait laissé que quelques hardes, deux ou trois portraits de famille, celui d’Aurore de Kœnigsmark entre autres, singulièrement logé chez elle par le maréchal de Saxe, beaucoup de madrigaux et de pièces de vers inédits de ses amis littéraires (lesquels vers inédits méritaient bien de l’être), enfin, le cachet du maréchal et sa tabatière, que j’ai encore et qui sont d’un très joli travail. Quant à sa maison, à son théâtre et à tout son luxe de femme charmante, il est à croire que les créanciers se tenaient prêts à fondre dessus, mais que, jusqu’à l’heure sereine et insouciante de sa fin, la dame avait trop compté sur leur bonne éducation pour s’en tourmenter. Les créanciers de ce temps-là étaient, en effet, trop bien élevés. Ma grand’mère n’eut pas le moindre désagrément à subir de leur part ; mais elle se trouva réduite à une petite pension de la Dauphine, qui même manqua tout d’un coup un beau jour. Ce fut à cette occasion qu’elle écrivit à Voltaire et qu’il lui répondit une lettre charmante, dont elle se servit auprès de la duchesse de Choiseul[11].

Mais il est probable que cela ne réussit point, car Aurore se décida, vers l’âge de trente ans, à épouser M. Dupin de Francueil, mon grand’père, qui en avait alors soixante-deux.

M. Dupin de Francueil, le même que Jean-Jacques Rousseau, dans ses Mémoires, et madame d’Épinay, dans sa Correspondance, désignent sous le nom de Francueil seulement, était l’homme charmant par excellence, comme on l’entendait au siècle dernier. Il n’était point de haute noblesse, étant fils de M. Dupin, fermier général, qui avait quitté l’épée pour la finance. Lui-même était receveur général à l’époque où il épousa ma grand’mère. C’était une famille bien apparentée et ancienne, ayant quatre in-folio de lignage bien établi par grimoire héraldique, avec vignettes coloriées fort jolies. Quoi qu’il en soit, ma grand’mère hésita longtemps à faire cette alliance, non que l’âge de M. Dupin fût une objection capitale, mais parce que son entourage, à elle, le tenait pour un trop petit personnage à mettre en regard de mademoiselle de Saxe, comtesse de Horn. Le préjugé céda devant des considérations de fortune, M. Dupin étant fort riche à cette époque. Pour ma grand’mère, l’ennui d’être séquestrée au couvent dans le plus bel âge de sa vie, les soins assidus, la grâce, l’esprit et l’aimable caractère de son vieux adorateur, eurent plus de poids que l’appât des richesses ; après deux ou trois ans d’hésitation, durant lesquels il ne passa pas un jour sans venir au parloir déjeuner et causer avec elle, elle couronna son amour et devint madame Dupin[12].

Elle m’a souvent parlé de ce mariage si lentement pesé et de ce grand-père que je n’ai pas connu. Elle me dit que pendant dix ans qu’ils vécurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chère affection de sa vie ; et bien qu’elle n’employât jamais le mot d’amour, que je n’ai jamais entendu sortir de ses lèvres à propos de lui ni de personne, elle souriait quand elle m’entendait dire qu’il me paraissait impossible d’aimer un vieillard. « Un vieillard aime plus qu’un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer qui vous aime parfaitement. Je l’appelais mon vieux mari et mon papa. Il le voulait ainsi et ne m’appelait jamais que sa fille, même en public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu’on était jamais vieux dans ce temps-là ! C’est la révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d’une humeur égale jusqu’à l’heure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme et je n’eusse peut-être pas été aussi heureuse avec lui, on me l’aurait trop disputé. Je suis convaincue que j’ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n’a rendu une jeune femme aussi heureuse que je le fus ; nous ne nous quittions pas d’un instant, et jamais je n’eus un instant d’ennui auprès de lui. Son esprit était une encyclopédie d’idées, de connaissances et de talents qui ne s’épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir toujours s’occuper d’une manière agréable pour les autres autant que pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi ; il était excellent violon, faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu’il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique, menuisier, et qu’il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu’il n’était pas. Le malheur, c’est qu’il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers, et à expérimenter toutes choses ; mais je n’y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le soir, quand nous n’étions pas en fête, il dessinait à côté de moi, tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture à tour de rôle ; ou bien quelques amis charmants nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable causerie. J’avais pour amies de jeunes femmes mariées d’une façon plus splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu’elles m’enviaient bien mon vieux mari.

» C’est qu’on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle encore ; on n’avait pas d’infirmités importunes. Si on avait la goutte, on marchait quand même et sans faire la grimace : on se cachait de souffrir par bonne éducation. On n’avait pas ces préoccupations d’affaires qui gâtent l’intérieur et rendent l’esprit épais. On savait se ruiner sans qu’il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d’inquiétude et de dépit. On se serait fait porter demi-mort à une partie de chasse. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était philosophe, on ne jouait pas l’austérité, on l’avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c’était par goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et, quand l’heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de m’engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse. C’était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un cœur si généreux. »

Certes, elle était agréable et séduisante, cette philosophie de la richesse, de l’indépendance, de la tolérance et de l’aménité ; mais il fallait cinq ou six cent mille livres de rente pour la soutenir, et je ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misérables et les opprimés.

Elle échoua, cette philosophie, devant les expiations révolutionnaires, et les heureux du passé n’en gardèrent que l’art de savoir monter avec grâce sur l’échafaud, ce qui est beaucoup, j’en conviens ; mais ce qui les aida à montrer cette dernière vaillance, ce fut le profond dégoût d’une vie où ils ne voyaient plus le moyen de s’amuser, et l’effroi d’un état social où il fallait admettre, au moins en principe, le droit de tous au bien-être et au loisir.

Avant d’aller plus loin, je parlerai d’une illustration qui était dans la famille de M. Dupin, illustration vraie et légitime, mais dont ni mon grand-père ni moi n’avons à revendiquer l’honneur et le profit intellectuel. Cette illustration, c’était madame Dupin de Chenonceaux, à laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu’elle était seconde femme de M. Dupin, le fermier général, et par conséquent belle-mère de M. Dupin de Francueil. Ce n’est pas une raison pour que je n’en parle pas. Je dois d’autant plus le faire que, malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait.

Elle était mademoiselle de Fontaines, et passa pour être la fille de Samuel Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une dot considérable à M. Dupin ; je ne me souviens plus lequel des deux possédait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu’à eux deux ils réalisèrent une immense fortune. Ils avaient pour pied-à-terre à Paris l’hôtel Lambert, et pouvaient se piquer d’occuper tour à tour deux des plus belles résidences du monde.

On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrétaire de M. Dupin, et habita Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de madame Dupin, qui était belle comme un ange, et comment il risqua imprudemment une déclaration qui n’eut pas de succès. Il conserva néanmoins des relations d’amitié avec elle et avec son beau-fils Francueil.

Madame Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle aurait pu, j’en suis certaine, revendiquer la meilleure partie et les meilleures idées. Leur critique étendue de l’Esprit des lois est un très bon ouvrage peu connu et peu apprécié, inférieur par la forme à celui de Montesquieu, mais supérieur dans le fond à beaucoup d’égards, et, par cela même qu’il émettait dans le monde des idées plus avancées, il dut passer inaperçu à côté du génie de Montesquieu, qui répondait à toutes les tendances et à toutes les aspirations politiques du moment[13].

M. et madame Dupin travaillaient à un ouvrage sur le mérite des femmes, lorsque Jean-Jacques vécut auprès d’eux. Il les aidait à prendre des notes et à faire des recherches, et il entassa à ce sujet des matériaux considérables qui subsistent encore à l’état de manuscrits au château de Chenonceaux. L’ouvrage ne fut point exécuté, à cause de la mort de M. Dupin, et madame Dupin, par modestie, ne publia jamais ses travaux. Certains résumés de ses opinions, écrits de sa propre main, sous l’humble titre d’Essais, mériteraient pourtant de voir le jour, ne fût-ce que comme document historique à joindre à l’histoire philosophique du siècle dernier. Cette aimable femme est de la famille des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à regretter qu’elle n’ait pas consacré sa vie à développer et à répandre la lumière qu’elle portait dans son cœur.

Ce qui lui donne une physionomie très particulière et très originale au milieu de ces philosophes, c’est qu’elle est plus avancée que la plupart d’entre eux. Elle n’est point l’adepte de Rousseau. Elle n’a pas le talent de Rousseau ; mais il n’a pas, lui, la force et l’élan de son âme. Elle procède d’une autre doctrine plus hardie et plus profonde, plus ancienne dans l’humanité, et plus nouvelle en apparence au dix-huitième siècle ; elle est l’amie, l’élève ou le maître (qui sait ?) d’un vieillard réputé extravagant, génie incomplet, privé du talent de la forme, et que je crois pourtant plus éclairé intérieurement de l’esprit de Dieu que Voltaire, Helvétius, Diderot et Rousseau lui-même : je parle de l’abbé de Saint-Pierre, qu’on appelait alors dans le monde le fameux abbé de Saint-Pierre, qualification ironique dont on lui fait grâce aujourd’hui qu’il est à peu près inconnu et oublié.

Il est des génies malheureux auxquels l’expression manque et qui, à moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le secret de leur intelligence, l’inconnu de leur méditation, comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.

Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus claire et la plus heureuse se trouve départie souvent à des hommes de courtes idées et de sentiments froids. Pour mon compte, je comprends fort bien que madame Dupin ait préféré les utopies de l’abbé de Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand Rousseau n’eut pas autant de courage moral et de liberté d’esprit que cette femme généreuse. Chargé par elle de résumer le projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre et la polysynodie, il le fit avec la clarté et la beauté de sa forme ; mais il avoue avoir cru devoir passer les traits les plus hardis de l’auteur ; et il renvoie au texte les lecteurs qui auront le courage d’y puiser eux-mêmes.

J’avoue que je n’aime pas beaucoup le système d’ironie adopté par Jean-Jacques Rousseau à l’égard des utopies de l’abbé de Saint-Pierre, et les ménagements qu’il croit devoir feindre avec les puissances de son temps. Sa feinte, d’ailleurs, est trop habile ou trop maladroite ; ou ce n’est pas de l’ironie assez évidente, et par là elle perd de sa force, ou elle n’est pas assez déguisée, et par là elle perd de sa prudence et de son effet. Il n’y a pas d’unité, il n’y a pas de fixité dans les jugements de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux ; selon les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution l’abattent plus ou moins lui-même, il le traite de grand homme ou de pauvre homme. En de certains endroits des Confessions, on dirait qu’il rougit de l’avoir admiré. Rousseau a tort. Pour manquer de talent, on n’est pas un pauvre homme. Le génie vient du cœur et ne réside pas dans la forme. Et puis, la critique principale qu’il lui adresse avec tous les critiques de son temps, c’est de n’être point un homme pratique et d’avoir cru à la réalisation de ses réformes sociales. Il me semble pourtant que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et qu’il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires, constitutionnelles, saint-simoniennes, et même de celles qu’on appelle aujourd’hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius, etc.

Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l’abbé de Saint-Pierre, et, dans cette espèce de chaos de sa pensée, on trouve entassées pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé la vie entière d’hommes très forts. Certainement, Saint-Simon procède de lui, madame Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la Critique de l’Esprit des lois, sont ouvertement émancipateurs de la femme. Les divers essais de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux actes de la diplomatie européenne, et les simulacres de conseils princiers qu’on appelle alliances, ont emprunté aux théories gouvernementales de l’abbé de Saint-Pierre des semblants (menteurs, il est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philosophie de la paix perpétuelle, elle est dans l’esprit des plus nouvelles écoles philosophiques.

Il serait donc fort ridicule aujourd’hui de trouver l’abbé de Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses détracteurs mêmes appelaient l’homme de bien par excellence. N’eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité, c’est quelque chose de plus que celui de plus d’un grand homme de son temps.

Madame Dupin de Chenonceaux aima religieusement cet homme de bien, partagea ses idées, embellit sa vieillesse par des soins touchants et reçut à Chenonceaux son dernier soupir. J’y ai vu, dans la chambre même où il rendit à Dieu son âme généreuse, un portrait de lui fait peu de temps auparavant. Sa belle figure, à la fois douce et austère, a une certaine ressemblance de type avec celle de François Arago. Mais l’expression est autre, et déjà, d’ailleurs, les ombres de la mort ont envahi ce grand œil noir creusé par la souffrance, ces joues pâles dévastées par les années[14].

Madame Dupin a laissé à Chenonceaux quelques écrits fort courts, mais très pleins d’idées nettes et de nobles sentiments. Ce sont, en général, des pensées détachées, mais dont le lien est très logique. Un petit traité du Bonheur, en quelques pages, nous a paru un chef-d’œuvre. Et, pour en faire comprendre la portée philosophique, il nous suffit d’en transcrire les premiers mots : Tous les hommes ont un droit égal au bonheur ; textuellement : « Tous les hommes ont un droit égal au plaisir ». Mais il ne faut pas que ce mot plaisir, qui a sa couleur locale comme un trumeau de cheminée, fasse équivoque et soit pris pour l’expression d’une pensée de la régence. Non, son véritable sens est un bonheur matériel, jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens, comme on dirait aujourd’hui. Le titre de l’ouvrage, l’esprit chaste et sérieux dont il est empreint, ne peuvent laisser aucun doute sur le sens moderne de cette formule égalitaire qui correspond à celle-ci : À chacun suivant ses besoins. C’est une idée assez avancée, je crois, tellement avancée, qu’aujourd’hui encore elle l’est trop pour la cervelle prudente de la plupart de nos penseurs et de nos politiques, et qu’il a fallu à l’illustre historien Louis Blanc un certain courage pour la proclamer et la développer[15].

Belle et charmante, simple, forte et calme, madame Dupin finit ses jours à Chenonceaux dans un âge très avancé. La forme de ses écrits est aussi limpide que son âme, aussi délicate, souriante et fraîche que les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction élégante n’y nuit point à l’originalité. Elle écrit la langue de son temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l’on voit que cette belle dame n’a pas craint de secouer la poussière des vieux maîtres. Elle ne les imite pas ; mais elle se les est assimilés, comme un bon estomac nourri de bons aliments.

Il faut encore dire à sa louange que, de tous les anciens amis délaissés et soupçonnés par la douloureuse vieillesse de Rousseau, elle est peut-être la seule à laquelle il rende justice dans ses Confessions, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut bonne, même à Thérèse Levasseur et à son indigne famille. Elle fut bonne à tous, et réellement estimée ; car l’orage révolutionnaire entra dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornèrent à la confiscation de quelques tableaux historiques dont elle fit le sacrifice de bonne grâce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et de bon goût, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mélancoliques et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles de ces cyprès, sans autre motif que de rendre hommage à la vertueuse beauté aimée de Jean-Jacques, sachez qu’elle a droit à plus de respect encore. Elle a consolé la vieillesse de l’homme de bien de son temps ; elle a été son disciple ; elle a inspiré à son propre mari la théorie du respect pour son sexe ; grand hommage rendu à la supériorité douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que tous les hommes avaient droit au bonheur. Honneur donc à celle qui fut belle comme la maîtresse d’un roi, sage comme une matrone, éclairée comme un vrai philosophe, et bonne comme un ange !

Une noble amitié qui fut calomniée, comme tout ce qui est naturel et bon dans le monde, unissait Francueil à sa belle-mère. Certes ce dut être pour lui un titre de plus à l’affection et à l’estime que ma grand’mère porta à son vieux mari. Le commerce d’une belle-mère comme la première madame Dupin, et celui d’une épouse comme la seconde, doivent imprimer un reflet de pure lumière sur la jeunesse et sur la vieillesse d’un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu’aux autres hommes ce qu’ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes régions de l’âme, et c’est sous ce rapport qu’on pourrait leur dire : Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait vivre plus aisément dans la société avec le mépris des femmes qu’avec celui des hommes ; mais devant Dieu, devant les arrêts de la justice qui voit tout et qui sait tout, le mépris des femmes lui serait beaucoup plus préjudiciable. Ce serait peut-être ici le prétexte d’une digression, je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin, mon arrière-grand-père, sur l’égalité de rang de l’homme et de la femme dans les desseins de Dieu et dans l’ordre de la nature. Mais j’y reviendrai plus à propos et plus longuement dans le récit de ma propre vie.

III

Une anecdote sur J.-J. Rousseau. – Maurice Dupin, mon père. – Deschartres, mon précepteur. – La tête du curé. – Le libéralisme d’avant la révolution. – La visite domiciliaire. – Incarcération. – Dévouement de Deschartres et de mon père. – Nérina.

Puisque j’ai parlé de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-père, je placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de ma grand’mère Aurore Dupin de Francueil.

« Je ne l’ai vu qu’une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n’ai garde de l’oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles.

» Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu’il me le fît voir ; et ce n’étoit pas bien aisé. Il y alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu’il lui dit en les voyant s’envoler : « Les voilà repus. Savez-vous ce qu’ils vont faire ? Ils s’en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi et que mon pain ne vaut rien. »

« Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d’une haleine la Nouvelle Héloïse, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m’en plaisantoit doucement. J’en voulois plaisanter moi-même, mais, ce jour-là, depuis le matin jusqu’au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J’en étois malade, j’en étois laide.

» Pendant cela, M. de Francueil, avec l’esprit et la grâce qu’il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s’y prit, mais il l’enleva, il l’amena, sans m’avoir prévenue de son dessein.

» Jean-Jacques avoit cédé de fort mauvaise grâce, sans s’enquérir de moi ni de mon âge ne s’attendant qu’à satisfaire la curiosité d’une femme, et ne s’y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.

» Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette, j’étois avec madame d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu’il m’avoit pris fantaisie depuis quelque temps d’étudier l’ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande et vilaine main de squelette.

» Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j’étois prête. Il avoit un air, à ce que disoit le marquis (c’est ainsi que j’appelois madame de Lussan, qui m’avoit donné pour petit nom son cher baron). Moi, je ne voyois point d’air à mon mari et je ne finissois pas de m’accommoder, ne me doutant point qu’il étoit là, l’ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d’un air à demi-niais, demi-bourru, et s’étoit assis dans un coin, sans marquer d’autre impatience que celle de dîner, afin de s’en aller bien vite.

» Enfin, ma toilette finie, et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon ; j’aperçois un petit homme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l’esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m’adressa pas une parole.

» On essaya de dîner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d’esprit, et Rousseau s’esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d’avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d’être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes. »

J’espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l’on n’apprenait pas l’orthographe, ce n’est pas mal tourné. Il est vrai qu’à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par cœur et on y jouait ses chefs-d’œuvre. J’ai bien regret que ma grand’mère ne m’ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de madame de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection.

Je reprends son histoire.

Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha d’un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice[16], en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien entendu ; c’était encore un peu excentrique, mais elle était de celles qui avaient lu Émile avec religion et qui voulaient donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes les autres.

Mais la nature se refusa à son zèle. Elle n’eut pas de lait, et pendant quelques jours, qu’en dépit des plus atroces souffrances elle s’obstina à faire téter son enfant, elle ne put le nourrir que de son sang. Il fallut y renoncer ; ce fut pour elle une violente douleur et comme un sinistre pronostic.

Receveur général du duché d’Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et son fils, une partie de l’année à Châteauroux. Ils habitaient le vieux château qui sert aujourd’hui de local aux bureaux de la préfecture, et qui domine de sa masse pittoresque le cours de l’Indre et les vastes prairies qu’elle arrose. M. Dupin, qui avait cessé de s’appeler Francueil depuis la mort de son père, établit à Châteauroux des manufactures de drap, et répandit par son activité et ses largesses beaucoup d’argent dans le pays. Il était prodigue, sensuel, et menait un train de prince. Il avait à ses gages une troupe de musiciens, de cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant tout à pleines mains, au plaisir et à la bienfaisance, voulant être heureux, et que tout le monde le fût avec lui. C’était une autre manière que celle des financiers et des industriels d’aujourd’hui. Ceux-là ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l’amour des arts et dans les imprudentes largesses d’un sentiment aristocratique suranné. Ils suivent les idées prudentes de leur temps, comme mon grand-père suivait la routine facile du sien. Mais qu’on ne vante pas ce temps-ci plus que l’autre ; les hommes ne savent pas encore ce qu’ils font et ce qu’ils devraient faire.

Mon grand-père mourut dix ans après son mariage, laissant un grand désordre dans ses comptes avec l’État et dans ses affaires personnelles. Ma grand’mère montra la bonne tête qu’elle avait en s’entourant de sages conseils et en s’occupant de toutes choses avec activité. Elle liquida promptement, et, toutes ses dettes payées, tant à l’État qu’aux particuliers, elle se trouva ruinée, c’est-à-dire à la tête de 75,000 livres de rente[17].

La révolution devait restreindre bientôt ses ressources à de moindres proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi aisément de ce second coup de fortune ; mais au premier elle s’exécuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu’on ne soit pas immensément riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est relatif, elle accepta cette pauvreté avec beaucoup de vaillance et de philosophie. En cela, elle obéissait à un principe d’honneur et de dignité qui était bien selon ses idées : au lieu que les confiscations révolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre forme que celle du vol et du pillage.

Après avoir quitté Châteauroux, elle habita, rue du Roi-de-Sicile, un petit appartement, dans lequel, si j’en juge par la quantité et la dimension des meubles qui garnissent aujourd’hui ma maison, il y avait encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l’éducation de son fils, un jeune homme que j’ai connu vieux, et qui a été aussi mon précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs pour que je n’en fasse pas une mention particulière.

Il s’appelait François Deschartres, et comme il avait porté le petit collet en qualité de professeur au collège du cardinal Lemoine, il entra chez ma grand’mère avec le costume et le titre d’abbé. Mais, à la révolution qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres, l’abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous l’empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant ; sous la Restauration, il eût volontiers repris son titre d’abbé, car il n’avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il n’avait jamais été dans les ordres, et d’ailleurs il ne put se délivrer d’un sobriquet que j’avais attaché à son omnicompétence et à son air important ; on ne l’appelait plus dès lors que le grand homme.

Il avait été joli garçon, il l’était encore lorsque ma grand’mère se l’attacha : propret, bien rasé, l’œil vif et le mollet saillant. Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis sûre que jamais personne, même dans son meilleur temps, n’avait pu le regarder sans rire, tant le mot cuistre était clairement écrit dans toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvements de sa personne.

Pour être complet il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il avait toutes les grandes qualités de l’âme, jointes à un caractère insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu’au délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévouement, quel zèle, quelle âme généreuse et sensible ! Pauvre grand homme ! comme je t’ai pardonné tes persécutions ! Pardonne-moi de même, dans l’autre vie, tous les mauvais tours que je t’ai joués, toutes les détestables espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant despotisme ; tu m’as appris fort peu de choses, mais il en est une que je te dois et qui m’a bien servi : c’est de réussir, malgré les bouillonnements de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps les caractères les moins supportables et les idées les plus extravagantes.

Ma grand’mère, en lui confiant l’éducation de son fils, ne pressentait point qu’elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l’ami de toute sa vie.

À ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de physique, de chimie, de médecine et de chirurgie. Il s’attacha beaucoup à M. Desault, et devint, sous le commandement de cet homme remarquable, un praticien fort habile pour les opérations chirurgicales. Plus tard, lorsqu’il fut le fermier de ma grand’mère et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays, d’autant plus qu’il l’exerçait pour l’amour de Dieu, sans rétribution aucune. Il était de si grand cœur qu’il n’était point de nuit noire et orageuse, point de chaud, de froid ni d’heure indue qui l’empêchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus, pour porter du secours dans les chaumières. Son dévouement et son désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait qu’il fût ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait l’intégrité de ses fonctions jusqu’à battre ses malades quand ils revenaient guéris lui apporter de l’argent. Il n’entendait pas plus raison sur le chapitre des présents, et je l’ai vu dix fois faire dégringoler l’escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à leur sauveur. Ces braves gens humiliés et maltraités s’en allaient le cœur gros, disant : « Est-il méchant ce brave cher homme ! » quelques-uns ajoutaient en colère : « En voilà un que je tuerais, s’il ne m’avait pas sauvé la vie ! » Et Deschartres de vociférer, du haut de l’escalier, d’une voix de stentor : « Comment, canaille, malappris, butor, misérable ! je t’ai rendu service et tu veux me payer ! tu ne veux pas être reconnaissant ! tu veux être quitte envers moi ! Si tu ne te sauves bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours au lit et tu seras bien obligé alors de m’envoyer chercher ! »

Malgré ses bienfaits, le pauvre grand homme était aussi haï qu’estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant jusqu’à un certain moment où il fait bon d’y prendre garde.

Mais je vais toujours anticipant sur l’ordre des temps dans ma narration. Qu’on me le pardonne ! Je voulais placer, à propos des études anatomiques de l’abbé Deschartres, une anecdote qui n’est point couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques années ; mais les souvenirs me pressent un peu confusément, me quittent de même, et j’ai peur d’oublier tout à fait ce que je remettrais au lendemain.

Sous la Terreur, bien qu’assidu à veiller sur mon père et sur les intérêts de ma grand’mère, il paraît que sa passion le poussait encore de temps en temps vers les salles d’hôpitaux et d’amphithéâtres de dissection. Il y avait bien assez de drames sanglants de par le monde en ce temps-là, mais l’amour de la science l’empêchait de faire beaucoup de réflexions philosophiques sur les têtes que la guillotine envoyait aux carabins. Un jour cependant il eut une petite émotion qui le dérangea fort de ses observations. Quelques têtes humaines venaient d’être jetées sur une table de laboratoire, avec ce mot d’un élève qui en prenait assez bien son parti : Fraîchement coupées ! On préparait une affreuse chaudière où ces têtes devaient bouillir pour être dépouillées et disséquées ensuite. Deschartres prenait les têtes une à une et allait les y plonger : « C’est la tête d’un curé, dit l’élève en lui passant la dernière ; elle est tonsurée. » Deschartres la regarde et reconnaît celle d’un de ses amis qu’il n’avait pas vu depuis quinze jours et qu’il ne savait pas dans les prisons. C’est lui qui m’a raconté cette horrible aventure. « Je ne dis pas un mot ; je regardais cette pauvre tête en cheveux blancs. Elle était calme et belle encore, elle avait l’air de sourire. J’attendis que l’élève eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la remis dans la chaudière comme les autres et je la disséquai pour moi. Je l’ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique devenait trop dangereuse. Je l’enterrai dans un coin du jardin. Cette rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir m’occuper de la science. »

Passons vite à des historiettes plus gaies.

Mon père prenait fort mal ses leçons. Deschartres n’aurait osé le maltraiter, et quoique partisan outré de l’ancienne méthode, du martinet et de la férule, l’amour extrême de ma grand’mère pour son fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait, à force de zèle et de ténacité, de remplacer ce puissant levier de l’intelligence, selon lui, le fouet ! Il prenait avec lui les leçons d’allemand, de musique, de tout ce qu’il ne pouvait lui enseigner à lui seul, et il se faisait son répétiteur en l’absence des maîtres. Il se consacra même, par dévouement, à faire des armes et à lui faire étudier les passes entre les leçons du professeur. Mon père, qui était paresseux et d’une santé languissante à cette époque, se réveillait un peu de sa torpeur à la salle d’armes ; mais quand Deschartres s’en mêlait, ce pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses plus intéressantes, l’enfant bâillait et s’endormait debout.

— Monsieur l’abbé, lui dit-il un jour naïvement et sans malice, est-ce que quand je me battrai pour tout de bon, ça m’amusera davantage ?

— Je ne le crois pas, mon ami, répondit Deschartres ; mais il se trompait. Mon père eut de bonne heure l’amour de la guerre et même la passion des batailles. Jamais il ne se sentait si à l’aise, si calme et si doucement remué intérieurement que dans une charge de cavalerie.

Mais ce futur brave fut d’abord un enfant débile et terriblement gâté. On l’éleva, à la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de croissance, on lui permit d’en venir à cet état d’indolence, qu’il sonnait son domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume. Il en rappela bien, Dieu merci, et l’élan de la France, lorsqu’elle courut aux frontières, le saisit un des premiers et fit de sa subite transformation un miracle entre mille.

Quand la révolution commença à gronder, ma grand’mère, comme les aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur. Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes contre la coterie de la reine, et j’ai trouvé des cartons pleins de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et colportaient ces libelles. Les plus honnêtes sont écrits de la main de ma grand’mère, peut-être quelques-uns sont-ils de sa façon ; car c’était du meilleur goût de composer quelque épigramme sur les scandales triomphants, et c’était l’opposition philosophique du moment qui prenait cette forme toute française. Il y en avait vraiment de bien hardies et de bien étranges. On mettait dans la bouche du peuple et on rimait dans l’argot des halles des chansons inouïes sur la naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de l’Allemande ; on menaçait la mère et l’enfant du fouet et du pilori. Et qu’on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple. Elles descendaient du salon à la rue. J’en ai brûlé de tellement obscènes, que je n’aurais osé les lire jusqu’au bout, et celles-là écrites de la main d’abbés que j’avais connus dans mon enfance, et sortant du cerveau de marquis de bonne race, ne m’ont laissé aucun doute sur la haine profonde et l’indignation délirante de l’aristocratie à cette époque. Je crois que le peuple eût pu ne pas s’en mêler, et que s’il ne s’en fût pas mêlé, en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir le même sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.

Au reste, je regrette fort l’accès de pruderie qui me fit, à vingt ans, brûler la plupart de ces manuscrits. Venant d’une personne aussi chaste, aussi sainte que ma grand’mère, ils me brûlaient les yeux ; j’aurais dû pourtant me dire que c’étaient des documents historiques qui pouvaient avoir une valeur sérieuse. Plusieurs étaient peut-être uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et ont été cités dans plusieurs ouvrages.

Je crois que ma grand’mère eut une grande admiration pour Necker et ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses idées politiques à l’époque où la révolution devint pour elle un fait accablant et un désastre personnel.

Entre tous ceux de sa classe, elle était peut-être la personne qui s’attendît le moins à être frappée dans cette grande catastrophe ; et, en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l’avertir qu’elle avait mérité collectivement de subir un châtiment social ? Elle avait adopté la croyance de l’égalité autant qu’il était possible dans sa situation. Elle était à la hauteur de toutes les idées avancées de son temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau ; elle haïssait la superstition avec Voltaire ; elle aimait même les utopies généreuses ; le mot de république ne la fâchait point. Par nature, elle était aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son égal dans tout homme obscur et malheureux. Que la révolution eût pu se faire sans violence et sans égarement, elle l’eût suivie jusqu’au bout sans regret et sans peur ; car c’était une très grande âme, et, toute sa vie, elle avait aimé et cherché la vérité.

Mais il faut être plus que sincère, plus que juste, pour accepter les convulsions inévitables attachées à un bouleversement immense. Il faut être enthousiaste, aventureux, héroïque, fanatique même du règne de Dieu. Il faut que le zèle de sa maison nous dévore pour subir l’atteinte et le spectacle des effrayants détails de la crise. Chacun de nous est capable de consentir à une amputation pour sauver sa vie ; bien peu peuvent sourire dans la torture.

À mes yeux, la révolution est une des phases actives de la vie évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures, pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C’est la lutte violente du principe de l’égalité prêché par Jésus, et passant, tantôt comme un flambeau radieux, tantôt comme une torche ardente, de main en main, jusqu’à nos jours, contre le vieux monde païen qui n’est pas détruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgré la mission du Christ et tant d’autres missions divines, malgré tant de bûchers, d’échafauds et de martyres.

Mais l’histoire du genre humain se complique de tant d’événements imprévus, bizarres, mystérieux ; les voies de la vérité s’embranchent à tant de chemins étranges et abrupts, les ténèbres se répandent si fréquentes et si épaisses sur ce pèlerinage éternel, l’orage y bouleverse si obstinément les jalons de la route, depuis l’inscription laissée sur le sable jusqu’aux Pyramides ; tant de sinistres dispersent et fourvoient les pâles voyageurs, qu’il n’est pas étonnant que nous n’ayons pas encore eu d’histoire vraie bien accréditée, et que nous flottions dans un labyrinthe d’erreurs. Les événements d’hier sont aussi obscurs pour nous que les épopées des temps fabuleux, et c’est d’aujourd’hui seulement que des études sérieuses font pénétrer quelque lumière dans ce chaos.

Alors, quoi d’étonnant dans le vertige qui s’empara de tous les esprits à l’heure de cette inextricable mêlée où la France se précipita en 93 ? Lorsque tout alla par représailles, que chacun fut, de fait ou d’intention, tour à tour victime et bourreau, et qu’entre l’oppression subie et l’oppression exercée il n’y eut pas le temps de la réflexion ou la liberté du choix, comment la passion eût-elle pu s’abstraire dans l’action, et l’impartialité dicter des arrêts tranquilles ? Des âmes passionnées furent jugées par des âmes passionnées, et le genre humain s’écria comme au temps des vieux hussites : « C’est aujourd’hui le temps du deuil, du zèle et de la fureur. »

Quelle foi eût-il donc fallu pour se résoudre joyeusement à être, soit à tort, soit à raison, le martyr du principe ? L’être à tort, par suite d’une de ces fatales méprises que la tourmente rend inévitables, était encore le plus difficile à accepter ; car la foi manquait de lumière suffisante et l’atmosphère sociale était trop troublée pour que le soleil s’y montrât à la conscience individuelle. Toutes les classes de la société étaient pourtant éclairées de ce soleil révolutionnaire jusqu’au jour des états généraux. Marie-Antoinette, la première tête de la contre-révolution de 92, était révolutionnaire dans son intérieur, et pour son profit personnel, en 88, à Trianon, comme Isabelle l’est aujourd’hui sur le trône d’Espagne, comme le serait Victoria d’Angleterre, si elle était forcée de choisir entre l’absolutisme et sa liberté individuelle. La liberté ! tous l’appelaient, tous la voulaient avec passion, avec fureur. Les rois la demandaient pour eux-mêmes aussi bien que le peuple.

Mais vinrent ceux qui la demandaient pour tous, et qui, par suite du choc de tant de passions opposées, ne purent la donner à personne.

Ils le tentèrent. Que Dieu les absolve des moyens qu’ils furent réduits à employer ! Ce n’est pas à nous, pour qui ils ont travaillé, à les juger du haut de notre inaction inféconde[18].

Dans cette épopée sanglante, où chaque parti revendique pour lui-même les honneurs et les mérites du martyre, il faut bien reconnaître qu’il y eut, en effet, des martyrs dans les deux camps. Les uns souffrirent pour la cause du passé, les autres pour celle de l’avenir ; d’autres encore, placés à la limite de ces deux principes, souffrirent sans comprendre ce qu’on châtiait en eux. Que la réaction du passé se fût faite, ils eussent été persécutés par les hommes du passé, comme ils le furent par les hommes de l’avenir.

C’est dans cette position étrange que se trouva la noble et sincère femme dont je raconte ici l’histoire. Elle n’avait point songé à émigrer, elle continuait à élever son fils et à s’absorber dans cette tâche sacrée.

Elle acceptait même la réduction considérable que la crise publique avait apportée dans ses ressources. Des débris de ce qu’elle appelait les débris de sa fortune première, elle avait acheté environ 300.000 livres la terre de Nohant, peu éloignée de Châteauroux : ses relations et ses habitudes de vie la rattachaient au Berry.

Elle aspirait à se retirer dans cette province paisible, où les passions du moment s’étaient encore peu fait sentir, lorsqu’un événement imprévu vint la frapper.

Elle habitait alors la maison d’un sieur Amonin, payeur de rentes, dont l’appartement, comme presque tous ceux occupés à cette époque par les gens aisés, contenait plusieurs cachettes. M. Amonin lui proposa d’enfouir dans un des panneaux de la boiserie une assez grande quantité d’argenterie et de bijoux appartenant tant à lui qu’à elle. En outre, un M. de Villiers y cacha des titres de noblesse.

Mais ces cachettes, habilement pratiquées dans l’épaisseur des murs, ne pouvaient résister à des investigations faites souvent par les ouvriers qui les avaient établies et qui en étaient les premiers délateurs. Le 5 frimaire an II (26 novembre 93), en vertu d’un décret qui prohibait l’enfouissement de ces richesses retirées de la circulation[19], une descente fut faite dans la maison du sieur Amonin. Un expert menuisier sonda les lambris et par suite tout fut découvert : ma grand’mère fut arrêtée et incarcérée dans le couvent des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor, qui avait été converti en maison d’arrêt[20]. Les scellés furent apposés chez elle, et les objets confisqués confiés, ainsi que l’appartement, à la garde du citoyen Leblanc, caporal. On permit au jeune Maurice (mon père) d’habiter son appartement, qui était, comme on dit, sous une autre clef, et que Deschartres occupait aussi.

M. Dupin, alors âgé de quinze ans à peine, fut frappé de cette séparation comme d’un coup de massue. Il ne s’était attendu à rien de semblable, lui qu’on avait aussi nourri de Voltaire et de J.-J. Rousseau. On lui cacha la gravité des circonstances, et le brave Deschartres renferma ses inquiétudes : mais ce dernier sentit que madame Dupin était perdue, s’il ne venait à bout d’une entreprise qu’il conçut sans hésiter et qu’il exécuta avec autant de bonheur que de courage.

Il savait bien que les objets les plus compromettants parmi tous ceux enfouis dans les boiseries de la maison avaient échappé aux premières recherches. Ces objets, c’étaient des papiers, des titres et des lettres constatant que ma grand’mère avait contribué à un prêt volontaire secrètement effectué en faveur du comte d’Artois, alors émigré, depuis roi de France, Charles X. Quels motifs ou quelles influences la portèrent à cette action, je l’ignore, peut-être un commencement de réaction contre les idées révolutionnaires qu’elle avait suivies énergiquement jusqu’à la prise de la Bastille. Peut-être s’était-elle laissé entraîner par des conseils exaltés, ou par un secret sentiment d’orgueil du sang. Car enfin, malgré la barre de la bâtardise, elle était la cousine de Louis XVI et de ses frères, et elle crut devoir l’aumône à ces princes qui l’avaient pourtant laissée dans la misère après la mort de la Dauphine. Dans sa pensée, je crois que ce ne fut point autre chose, et cette somme de 75.000 livres qui, dans sa situation, avait été pour elle un sacrifice sérieux, ne représentait point pour elle, comme pour tant d’autres, un fonds placé sur les faveurs et les récompenses de l’avenir. Dès cette époque, au contraire, elle regardait la cause des princes comme perdue, elle n’avait de sympathie, d’estime, ni pour le caractère fourbe de Monsieur (Louis XVIII), ni pour la vie honteuse et débauchée du futur Charles X. Elle me parla de cette triste famille au moment de la chute de Napoléon, et je me rappelle parfaitement ce qu’elle m’en dit : mais n’anticipons pas sur les événements. Je dirai seulement que jamais la pensée ne lui vint de profiter de la Restauration pour réclamer son argent aux Bourbons et pour se faire indemniser d’un service qui avait failli la conduire à la guillotine.

Soit que ces papiers fussent cachés dans une cavité particulière qu’on n’avait pas sondée, soit que mêlés à ceux de M. de Villiers, ils eussent échappé à un premier examen des commissaires, Deschartres était certain qu’il n’en avait point été fait mention dans le procès-verbal, et il s’agissait de les soustraire au nouvel examen qui devait avoir lieu à la levée des scellés.

C’était risquer sa liberté et sa vie. Deschartres n’hésita pas.

Mais, pour bien faire comprendre la gravité de cette résolution dans de pareilles circonstances, il est bon de citer ici le procès-verbal de la découverte des objets suspects. C’est un détail qui a sa couleur et dont je transcrirai fidèlement le style et l’orthographe.

« Comités révolutionnaires réunis des sections de Bon Conseil et Bondy. »

« Ce jourd’hui cinq frimaire, l’an deux de la république une et indivisible et impérissable, nous Jean-François Posset et François Mary, commissaires du comité révolutionnaire de la section de Bon Conseil, nous sommes transportés au comité révolutionnaire de la section de Bondy, à l’effet de requérir les membres dudit comité de se transporter avec nous au domicil du citoyen Amonin payeur de rentes, demeurant rue Nicolas n° 12, et de ce sont venus avec nous le citoyen Christophe et Gérôme, membres du comité de la section de Bondy et Filoy, idem, ou nous sommes transportés au domicil ci-dessus ou nous sommes entrés, et sommes montés au deuxième étage et sommes entrés dans un appartement et de la dans un cabinet de toilette ou il y a trois pas à descendre accompagnés de la citoyenne Amonin, son mari ni étant pas, ou l’avons interpellée de nous déclarer s’il n’y avait rien de caché chès elle nous a déclaré n’en sçavoir rien. Et delà la ditte Amonin, s’est trouvée mal et hors de raison. De suitte avons continué notre perquisition et avons sommé le citoyen Villiers étant dans la ditte maison, demeurant rue Montmartre n° 21 section de Brutus, d’être témoin à nos perquisitions ce qu’il a fait ainsi que le citoyen Gondois idem dans la dite maison, et de là avons procédé à l’ouverture par les talens du citoyen Tartey demeurant rue du faubourg Saint-Martin n° 90, et de plus en présence du citoyen Froc portier de la ditte maison, tous assistant à l’ouverture du lambri donnant dans une armoire en face de la porte à droitte. Et de suite avons fait une ouverture à l’effet de découvrir ce qu’il y avait dans le dit lambri, et de suitte ouverture faite toujours assistés comme dessus avons fait la découverte d’une quantité d’argenterie et plusieurs coffres et différents papiers, et de suitte en avons fait l’inventaire en présence de tous les dénommés cidessus. – 1º une épée montée en acier taillé, 2º une espingolle, 3º une boîte en maroquin contenant cuillères, pelles à sucre, à moutarde en vermeil et toutes avec des armoiries, etc. »

……

Suit l’inventaire détaillé portant toujours la désignation des pièces et bijoux armoriés, car c’était là un des principaux griefs, comme chacun sait.

……

« Et de suitte le citoyen Amonin est arrivé et l’avons sommé de rester avec nous pour être présent de la suitte du procès-verbal.

» Et, de suitte, avons sommé le dit Amonin de nous déclarer le contenu d’un paquet de papiers enveloppé dans un linge blanc et sur lequel il y avait un cachet.

» Et de suitte, avons fait lecture de différentes lettres à l’adresse du citoyen de Villiers employé à l’assemblée nationale constituante, le quel citoyen de Villiers, dénommé comme présent au procès-verbal en l’absence du citoyen Amonin, nous a déclaré lui appartenir ainsi que la correspondance que nous avons trouvée enveloppée dans le linge blanc et le dit citoyen Amonin nous a déclaré ne pas sçavoir qu’ils étaient là, et n’en pas avoir connaissance dont le citoyen de Villiers est convenu. De suitte avons interpellé le citoyen Amonin de nous déclarer depuis quand la ditte argenterie et bijoux étaient enfouis, a répondu qu’ils y étaient à l’époque de la fuite du cidevant roy pour Varenne.

» À lui demandé si la ditte argenterie et bijoux lui appartenaient, a répondu qu’une partie lui appartenait et l’autre partie à la citoyenne Dupin demeurant au premier au dessous de lui.

» De suitte avons fait comparaître la citoyenne Dupin à l’effet de nous remettre la notte de l’argenterie qui se trouvait enfouie chez le sieur Amonin, ce que la citoyenne a fait à l’instant… Et de suitte avons passé à la vérification des lettres et de leur contenu, en présence toujours du citoyen Villiers, lesquelles lettres vériffiées avons trouvé des copies de lettres de noblesse et armoiries que nous avons mis sous les scellés par un cachet en cœur barré, et un cachet formant la clef de montre d’un dit commissaire, le tout enfermé dans une feuille de papier blanc, pour les dites lettres être examinées par le comité de sûreté générale pour par eux en être ordonné ce qu’il appartiendra. Et de suitte avons saisi comme il appert par le présent procès verbal toutes les dittes argenteries et bijoux, pour aux termes de la loi en être ordonné ce qu’il appartiendra et avons clos le présent procès verbal le six frimaire à deux heures. »

D’où il résulte que ces perquisitions s’opéraient particulièrement la nuit et comme par surprise, car ce procès-verbal est commencé le 5 et terminé le 6 à deux heures du matin. Séance tenante les commissaires décrètent d’arrestation M. de Villiers, dont le délit leur paraît apparemment le plus considérable, et ne statuent rien sur madame Dupin ni M. Amonin son complice, sinon que les scellés sont apposés sur les malles, coffres et boîtes de bijoux et d’argenterie, « pour être, dans le jour, transportés à la Convention nationale, et laissés en attendant sous la garde et responsabilité du citoyen Leblanc, caporal, pour être par lui représentés sains et entiers à la première réquisition, et a déclaré ne savoir signer ».

Il paraît qu’on ne s’émut pas beaucoup d’abord de l’événement dans la maison, ou qu’on crut le danger passé ; à vrai dire, la confiscation faite, avec espoir de restitution (car on prenait avec soin la note des objets saisis, et une bonne partie fut rendue intacte, ainsi qu’il paraît dans des notes de la main de Deschartres aux marges de l’inventaire contenu dans le procès verbal), le délit d’enfouissement n’était pas bien constaté de la part de madame Dupin. Elle avait confié ou prêté les objets saisis à M. Amonin, qui avait jugé à propos de les cacher. Tel était son système de défense et l’on ne croyait pas encore alors que les choses en viendraient au point où il n’y aurait pas de défense possible. Le fait est que l’on eut l’imprudence de laisser les dangereux papiers dont j’ai parlé plus haut dans un meuble du second entre-sol, dont il va être question tout à l’heure.

Le 13 frimaire, c’est-à-dire sept jours après la première perquisition chez Amonin, seconde descente dans la même maison, et cette fois dans l’appartement de ma grand’mère décrétée d’arrestation. Nouveau procès-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.

« Le treizième de frimaire, l’an second de la république française une et indivisible, nous, membres du comité de surveillance de la section de Bondy, en vertüe de la loy et d’une arretté dudit comitté, en datte du onze frimaire, portant que les scellées serons apposé chez Marie Orrore, veuve Dupin ; et la ditte citoyenne mise en état d’arrestations. À cette effet, nous nous sommes transportés dans son domicile rüe St-Nicolas n° 12. Sommes monté au 1er étage, la porte à gauche, i étant avont fait part à la ditte de notre missions, et avons apposées les scellées sur les croisées et porte du dit appartement, ainsy que sur la porte d’entrée donnans sur lescaillée au nombre de dix : lesquelles scellées avons laissée à la garde de Charles Froc, portier de la ditte maison, qui les a reconnue après lecture à lui donnée.

» Et de suite, nous sommes transportés en la porte en face, sur le dit paillée occupée par le citoyen Maurice François Dupin, fils de la dite veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais vériffications faite des papiers desdits citoyen, nous n’avons rien trouvé contraire aux intérest de la république, etc. »

Voilà donc ma grand’mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut ; car, au moment d’être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient ses relations avec des émigrés, relations fort innocentes, à coup sûr, de sa part, qui pouvaient lui être imputées à crime d’État et à trahison envers la République.

Le dernier procès-verbal que j’ai cité, et Dieu sait avec quel mépris et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son âme des actes rédigés en si mauvais français ! ce procès-verbal, dont chaque faute d’orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas l’existence d’un petit entre-sol situé au-dessus du premier et qui dépendait de l’appartement de ma grand’mère. On y montait par un escalier dérobé qui partait d’un cabinet de toilette.

Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de cet entre-sol, et c’est là qu’il fallait aller chercher les papiers. Donc, il fallait rompre trois scellés avant d’y entrer : celui de la porte du premier donnant sur l’escalier de la maison, celui de la porte du cabinet de toilette ouvrant sur l’escalier dérobé, et celui de la porte de l’entre-sol au haut de ce même escalier. La loge du citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement au-dessous de l’appartement de ma grand’mère, et le caporal Leblanc, citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage, couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l’appartement de M. Amonin, c’est-à-dire positivement au-dessus de l’entre-sol. Il était là, armé jusqu’aux dents, ayant consigne de faire feu sur quiconque s’introduirait dans l’un ou l’autre appartement. Et le citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger, disposait d’une sonnette placée ad hoc à la fenêtre du caporal, et dont il n’avait qu’à tirer la corde pour le réveiller en cas d’alarme.

L’entreprise était donc insensée de la part d’un homme qui n’avait pas dans l’art de crocheter les portes et de s’introduire sans bruit les hautes connaissances qu’à force d’études spéciales et sérieuses acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement fait des miracles. Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire et attendit que tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la maison fut silencieuse. Alors il se lève, s’habille sans bruit, emplit ses poches de tous les instruments qu’il s’est procurés, non sans danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le troisième. Le voilà à l’entresol, il s’agit d’ouvrir un meuble en marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons remplis de papiers ; car ma grand’mère n’a pas su lui dire où sont ceux qui la compromettent.

Il ne se décourage pas ; le voilà examinant, triant, brûlant. Trois heures sonnent, rien ne bouge… mais si ! des pas légers font crier faiblement le parquet dans le salon du premier ; c’est peut-être Nérina, la chienne favorite de la prisonnière qui couche auprès du lit de Deschartres et l’aura suivi. Car force lui a été, à tout événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui ; c’est le portier qui a les clefs, et Deschartres s’est introduit à l’aide d’un rossignol.

Quand on écoute attentivement avec le cœur qui bondit dans la poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment où l’on n’entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié, immobile ; car, ou l’on monte l’escalier de l’entre-sol, ou il a le cauchemar ; et ce n’est pas Nérina, ce sont des pas humains. On approche avec précaution ; Deschartres s’était muni d’un pistolet, il l’arme, il va droit à la porte du petit escalier… mais il laisse retomber son bras déjà élevé à hauteur d’homme ; car celui qui vient le rejoindre, c’est mon père, c’est Maurice, son élève chéri.

L’enfant, auquel il a vainement caché son projet, l’a deviné, épié ; il vient l’aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril effroyable, veut parler, le renvoyer ; Maurice lui pose sa main sur la bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé, peuvent les perdre l’un et l’autre, et la contenance de l’enfant lui prouve bien d’ailleurs qu’il ne cédera pas.

Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent à l’œuvre. L’examen des papiers continue et marche rapidement ; on brûle à mesure ; mais quoi ! quatre heures sonnent : il faudra plus d’une heure pour refermer les portes et replacer les scellés. La moitié de la besogne n’est pas faite, et à cinq heures le citoyen Leblanc est invariablement debout.

Il n’y a pas à hésiter. Maurice fait comprendre à son ami, par signes, qu’il faudra revenir la nuit suivante. D’ailleurs cette malheureuse petite Nérina, qu’il a eu soin d’enfermer dans sa chambre et qui s’ennuie d’être seule, commence à gémir et à hurler. On referme tout, on laisse les scellés brisés dans l’intérieur, et on se contente de réparer celui de l’entrée principale qui donne sur le grand escalier. Mon père tient la bougie et présente la cire. Deschartres, qui a pris l’empreinte des cachets, se tire de l’opération avec la prestesse et la dextérité d’un homme qui a fait des opérations chirurgicales autrement délicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent tranquilles pour eux-mêmes, mais non pas rassurés sur le succès de leur entreprise ; car on peut venir dans la journée pour lever les scellés à l’improviste, et tout est resté en désordre dans l’appartement. D’ailleurs les principales pièces de culpabilité n’ont pas encore été retrouvées et anéanties.

Heureusement cette terrible journée d’attente s’écoula sans catastrophe. Mon père porta Nérina chez un ami ; Deschartres acheta pour mon père des pantoufles de lisière, graissa les portes de leur appartement, mit en ordre ses instruments, et n’essaya pas de changer l’héroïque résolution de son élève. Lorsqu’il me racontait cette histoire, vingt-cinq ans plus tard : « Je savais bien, disait-il, que si nous étions surpris, madame Dupin ne me pardonnerait jamais d’avoir laissé son fils se précipiter dans un pareil danger ; mais avais-je le droit d’empêcher un bon fils d’exposer sa vie pour sauver celle de sa mère ? Cela eût été contraire à tout principe de saine éducation, et j’étais gouverneur avant tout. »

La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchèrent de meilleure heure ; ils purent commencer leurs opérations une heure plus tôt. Les papiers furent retrouvés et réduits en cendres ; puis on rassembla ces cendres légères dans une boîte que l’on referma avec soin et que l’on emporta pour la faire disparaître le lendemain. Tous les cartons visités et purgés, on brisa plusieurs bijoux et cachets armoriés ; on enleva même des écussons sur la couverture des livres de luxe. Enfin la besogne terminée, tous les scellés furent replacés, les empreintes restituées en perfection ; les bandes de papier reparurent intactes, les portes furent refermées sans bruit, et les deux complices, après avoir accompli une action généreuse avec tout le mystère et toute l’émotion qui accompagnent la perpétration des crimes, se retirèrent dans leur appartement à l’heure voulue. Là, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et, sans se rien dire, mêlèrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauvé ma grand’mère ; mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de l’épouvante, car sa détention se prolongea jusqu’après la catastrophe du 9 thermidor, et, jusque-là, les tribunaux révolutionnaires devinrent chaque jour plus ombrageux et plus terribles.

Le 16 nivôse, c’est-à-dire environ un mois après, madame Dupin fut extraite de la maison d’arrêt et amenée dans son appartement sous la garde du citoyen Philidor, commissaire fort humain et qui se montra de plus en plus disposé en sa faveur. Le procès-verbal, rédigé sous ses yeux et signé de lui, atteste que les scellés furent retrouvés intacts. Le citoyen portier n’y eût pas mis de complaisance, donc il est à croire qu’aucun indice ne trahit l’effraction.

Que je dise en passant, car je ne veux point oublier cela, que le brave Deschartres ne m’a jamais raconté cette histoire que pressé par mes questions ; et encore la racontait-il assez mal, et n’ai-je jamais bien su les détails que par ma grand’mère. Pourtant je n’ai jamais connu de narrateur plus prolixe, plus pointilleux, plus pédant, plus vain de son rôle dans les petites choses, et plus complaisant à se faire écouter que cet honnête homme. Il ne se faisait point faute de répéter chaque soir une série d’anecdotes et de traits de sa vie que je connaissais si bien, que je le reprenais quand il se trompait d’un mot. Mais il était comme ceux de sa trempe, qui ne savent point par où ils sont grands ; et quand il s’agissait de montrer les côtés héroïques de son caractère, lui qui avait pour des puérilités des prétentions vraiment burlesques, il était aussi naïf qu’un enfant, aussi humble qu’un vrai chrétien.

Ma grand’mère n’avait été extraite de la prison que pour assister à la levée des scellés et à l’examen de ses papiers. On n’y trouva, bien entendu, rien de contraire aux intérest de la république, bien que cet examen eût duré neuf heures. Ce fut un jour de joie pour elle et pour son fils, parce qu’ils purent le passer ensemble. Leur mutuelle tendresse toucha beaucoup les commissaires et surtout Philidor, lequel Philidor était, si j’ai bonne mémoire, un ex-perruquier, très bon patriote et honnête homme. Il prit surtout mon père en grande amitié et ne cessa de faire des démarches pour que ma grand’mère fût mise en jugement, avec l’espoir qu’elle serait acquittée. Mais ses démarches n’eurent de succès qu’à l’époque de la réaction.

Le soir du 16 nivôse il reconduisit sa prisonnière aux Anglaises, et elle y resta jusqu’au 4 fructidor (22 août 1794). Pendant quelque temps, mon père put voir sa mère un instant chaque jour au parloir des Anglaises. Il attendait ce bienheureux instant dans le cloître, par un froid glacial, et Dieu sait qu’il fait froid dans ce cloître que j’ai arpenté dans tous les sens durant trois ans de ma vie, car j’ai été élevée dans ce même couvent. Il l’attendait souvent durant plusieurs heures, vu que, dans les commencements surtout, les consignes changeaient chaque jour selon le caprice des concierges, et peut-être suivant le vœu du gouvernement révolutionnaire, qui craignait les communications trop fréquentes et trop faciles entre les détenus et leurs parents. En d’autres temps, l’enfant mince et débile eût pris là une fluxion de poitrine. Mais les vives émotions nous font une autre santé, une autre organisation. Il n’eut pas seulement un rhume, et apprit bien vite à ne plus s’écouter, à ne plus se plaindre à sa mère de ses petites souffrances et de ses moindres contrariétés, comme il avait eu coutume de le faire. Il devint tout d’un coup ce qu’il devait être toujours, et l’enfant gâté disparut pour ne plus reparaître. Lorsqu’il voyait arriver à la grille sa pauvre mère toute pâle, tout effrayée du temps qu’il avait passé à l’attendre, toute prête à fondre en larmes en touchant ses mains froides, et à le conjurer de ne plus venir plutôt que de s’exposer à ces souffrances, il était honteux de la mollesse dans laquelle il s’était laissé bercer, il se reprochait d’avoir consenti à ce développement extrême de sollicitude, et, connaissant enfin par lui-même ce que c’est que de trembler et de souffrir pour ce qu’on aime, il niait qu’il eût attendu ; il assurait n’avoir pas eu froid, et, par un effort de sa volonté, il arrivait réellement à ne plus sentir le froid.

Ses études étaient bien interrompues ; il n’était plus question de maîtres de musique, de danse et d’escrime. Le bon Deschartres lui-même, qui aimait tant à enseigner, n’avait pas plus le cœur à donner ses leçons que l’élève à les prendre ; mais cette éducation-là en valait bien une autre, et le temps qui formait le cœur et la conscience de l’homme n’était pas perdu pour l’enfant.

IV

Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde. – La mère Cloquart et ses filles à l’hôtel de ville. – Le couvent des Anglaises. – Sur l’adolescence. – En dehors de l’histoire officielle, il y a une histoire intime des nations. – Recueil de lettres sous la Terreur.

Je suspendrai un instant ici l’histoire de ma lignée paternelle pour introduire un nouveau personnage qu’un étrange rapprochement place dans la même prison à la même époque.

J’ai parlé d’Antoine Delaborde, le maître paulmier et le maître oiselier ; c’est-à-dire qu’après avoir tenu un billard, mon grand-père maternel vendit des oiseaux. Si je n’en dis pas davantage sur son compte, c’est que je n’en sais pas davantage. Ma mère ne parlait presque pas de ses parents, parce qu’elle les avait peu connus et perdus lorsqu’elle était encore enfant. Qui était son grand-père paternel ? Elle n’en savait rien, ni moi non plus. Et sa grand’mère ? Pas davantage. Voilà où les généalogies plébéiennes ne peuvent lutter contre celles des riches et des puissants de ce monde. Eussent-elles produit les êtres les meilleurs ou les plus pervers, il y a impunité pour les uns, ingratitude envers les autres. Aucun titre, aucun emblème, aucune peinture ne conserve le souvenir de ces générations obscures qui passent sur la terre et n’y laissent point de traces. Le pauvre meurt tout entier, le mépris du riche scelle sa tombe et marche dessus sans savoir si c’est même de la poussière humaine que foule son pied dédaigneux.

Ma mère et ma tante m’ont parlé d’une grand’mère maternelle qui les avait élevées et qui était bonne et pieuse. Je ne pense pas que la révolution les ruina. Elles n’avaient rien à perdre, mais elles y souffrirent, comme tout le peuple, de la rareté et de la cherté du pain. Cette grand’mère était royaliste, Dieu sait pourquoi, et entretenait ses deux petites-filles dans l’horreur de la révolution. Le fait est qu’elles n’y comprenaient goutte, et qu’un beau matin on vint prendre l’aînée, qui avait alors quinze ou seize ans et qui s’appelait Sophie-Victoire (et même Antoinette, comme la reine de France), pour l’habiller tout de blanc, la poudrer, la couronner de roses et la mener à l’hôtel de ville. Elle ne savait pas elle-même ce que cela signifiait : mais les notables plébéiens du quartier, tout fraîchement revenus de la Bastille et de Versailles, lui dirent : « Petite citoyenne, tu es la plus jolie fille du district, on va te faire brave ; voilà le citoyen Collot-d’Herbois, acteur du Théâtre-Français, qui va t’apprendre un compliment en vers avec les gestes ; voici une couronne de fleurs ; nous te conduirons à l’hôtel de ville, tu présenteras ces fleurs et diras ce compliment aux citoyens Bailly et La Fayette, et tu auras bien mérité de la patrie. »

Victoire s’en fut gaiement remplir son rôle au milieu d’un chœur d’autres jolies filles, moins gracieuses qu’elle apparemment, car elles n’avaient rien à dire ni à présenter aux héros du jour ; elles n’étaient là que pour le coup d’œil.

La mère Cloquart (la bonne maman de Victoire) suivit sa petite-fille avec Lucie, la sœur cadette, et toutes deux bien joyeuses et bien fières, se faufilant dans une foule immense, réussirent à entrer à l’hôtel de ville et à voir avec quelle grâce la perle du district débitait son compliment et présentait sa couronne. M. de La Fayette en fut tout ému, et prenant la couronne, il la plaça galamment et paternellement sur la tête de Victoire en lui disant : « Aimable enfant, ces fleurs conviennent à votre visage plus qu’au mien. » On applaudit, on prit place à un banquet offert à La Fayette et à Bailly. Des danses se formèrent autour des tables, les belles jeunes filles des districts y furent entraînées : la foule devint si compacte et si bruyante, que la bonne mère Cloquart et la petite Lucie, perdant de vue la triomphante Victoire, n’espérant plus la rejoindre et craignant d’être étouffées, sortirent sur la place pour l’attendre ; mais la foule les en chassa. Les cris d’enthousiasme leur firent peur. Maman Cloquart n’était pas brave : elle crut que Paris allait s’écrouler sur elle, et elle se sauva avec Lucie, pleurant, et criant que Victoire serait étouffée ou massacrée dans cette gigantesque farandole.

Ce ne fut que vers le soir que Victoire revint les trouver dans leur pauvre petite demeure, escortée d’une bande de patriotes des deux sexes, qui l’avaient si bien protégée et respectée, que sa robe blanche n’était pas seulement chiffonnée.

À quel événement politique se rattache cette fête donnée à l’hôtel de ville ? Je n’en sais rien. Ni ma mère ni ma tante n’ont jamais pu me le dire ; probablement qu’en y jouant un rôle, elles n’en savaient rien non plus. Autant que je puis le présumer, ce fut lorsque la Fayette vint annoncer à la commune que le roi était décidé à revenir dans sa bonne ville de Paris.

Probablement à cette époque les petites citoyennes Delaborde trouvèrent la révolution charmante. Mais plus tard elles virent passer une belle tête ornée de longs cheveux blonds au bout d’une pique, c’était celle de la malheureuse princesse de Lamballe. Ce spectacle leur fit une impression épouvantable, et elles ne jugèrent plus la révolution qu’à travers cette horrible apparition.

Elles étaient alors si pauvres, que Lucie travaillait à l’aiguille, et que Victoire était comparse dans un petit théâtre. Ma tante a nié depuis ce dernier fait, et, comme elle était la franchise même, elle l’a nié certainement de bonne foi. Il est possible qu’elle l’ait ignoré ; car, dans cet orage où elles étaient emportées comme deux pauvres petites feuilles qui tournoient sans savoir où elles sont, dans cette confusion de malheurs, d’épouvantes et d’émotions incomprises, si violentes parfois, qu’elles avaient, à certaines époques, tout à fait détruit le sens de la mémoire chez ma mère, il est possible que les deux sœurs se soient perdues de vue pendant un certain temps. Il est possible qu’ensuite Victoire, craignant les reproches de la grand’mère, qui était dévote, et l’effroi de Lucie, qui était prudente et laborieuse, n’ait pas osé avouer à quelles extrémités la misère ou l’imprévoyance de son âge l’avaient réduite. Mais le fait est certain, parce que Victoire ma mère me l’a dit, et dans des circonstances que je n’oublierai jamais : je raconterai cela en son lieu, mais je dois prier le lecteur de ne rien préjuger avant ma conclusion.

Je ne sais en quel endroit il arriva à ma mère, sous la Terreur, de chanter une chanson séditieuse contre la république. Le lendemain, on vint faire une perquisition chez elle. On y trouva cette chanson manuscrite, qui lui avait été donnée par un certain abbé Borel. La chanson était séditieuse en effet ; mais elle n’en avait chanté qu’un seul couplet qui l’était fort peu. Elle fut arrêtée sur-le-champ avec sa sœur Lucie (Dieu sait pourquoi !) et incarcérée d’abord à la prison de la Bourbe, et puis dans une autre, et puis transférée enfin aux Anglaises, où elle était probablement à la même époque que ma grand’mère.

Ainsi deux pauvres petites filles du peuple étaient là, ni plus ni moins que les dames les plus qualifiées de la cour et de la ville. Mademoiselle Contat y était aussi, et la supérieure des religieuses anglaises, madame Canning, s’était intimement liée avec elle. Cette célèbre actrice avait des accès de piété tendre et exaltée. Elle ne rencontrait jamais madame Canning dans les cloîtres sans se mettre à genoux devant elle et lui demander sa bénédiction. La bonne religieuse, qui était pleine d’esprit et de savoir-vivre, la consolait et la fortifiait contre les terreurs de la mort, l’emmenait dans sa cellule et la prêchait sans l’épouvanter, trouvant en elle une belle et bonne âme où rien ne la scandalisait. C’est elle-même qui a raconté cela à ma grand’mère devant moi, lorsque j’étais au couvent, et qu’au parloir elles repassaient ensemble les souvenirs de cette étrange époque.

Au milieu d’un si grand nombre de détenues, souvent renouvelées par le départ[21] des unes et l’arrestation des autres, si Marie-Aurore de Saxe et Victoire Delaborde ne se connurent pas ou ne se remarquèrent pas, il n’y a rien d’étonnant. Le fait est que leurs souvenirs mutuels ne datèrent point de cette époque. Mais qu’on me laisse faire ici un aperçu de roman. Je suppose que Maurice se promenât dans le cloître, tout transi et battant la semelle contre le mur en attendant l’heure d’embrasser sa mère ; je suppose aussi que Victoire errât dans le cloître et remarquât ce bel enfant ; elle qui avait déjà dix-neuf ans, elle eût dit, si on lui eût appris que c’était là le petit-fils du maréchal de Saxe : – « Il est joli garçon ; quant au maréchal de Saxe, je ne le connais pas. » – Et je suppose encore qu’on eût dit à Maurice : « Vois cette pauvre jolie fille, qui n’a jamais entendu parler de ton aïeul, et dont le père vendait des oisillons en cage, c’est ta future femme… » Je ne sais ce qu’il eût répondu alors, mais voilà le roman engagé.

Qu’on n’y croie pas, pourtant. Il est possible qu’ils ne se soient jamais rencontrés dans ce cloître, et il n’est pourtant pas impossible qu’ils s’y soient regardés et salués en passant, ne fût-ce qu’une fois. La jeune fille n’aura pas fait grande attention à un écolier ; le jeune homme, tout préoccupé de ses chagrins personnels, l’aura peut-être vue, mais il l’aura oubliée l’instant d’après. Le fait est qu’ils ne se sont souvenus de cette rencontre ni l’un ni l’autre lorsqu’ils ont fait connaissance en Italie, dans une autre tempête, plusieurs années après.

Ici l’existence de ma mère disparaît entièrement pour moi, comme elle avait disparu pour elle-même dans ses souvenirs. Elle savait seulement qu’elle était sortie de prison comme elle y était entrée, sans comprendre comment et pourquoi. La grand’mère Cloquart n’ayant pas entendu parler de ses petites-filles depuis plus d’un an, les avait crues mortes. Elle était bien affaiblie quand elle les vit reparaître devant elle ; car, au lieu de se jeter d’abord dans leurs bras, elle eut peur et les prit pour deux spectres.

Je reprendrai leur histoire où il me sera possible de la retrouver. Je retourne à celle de mon père, que, grâce à ses lettres, je perds rarement de vue.

Les rapides entrevues qui servaient de consolation à la mère et au fils furent brusquement interrompues. Le gouvernement révolutionnaire prit une mesure de rigueur contre les proches parents des détenus, en les exilant hors de l’enceinte de Paris et en leur interdisant d’y mettre les pieds jusqu’à nouvel ordre. Mon père alla s’établir à Passy avec Deschartres, et il y passa plusieurs mois.

Cette seconde séparation fut plus déchirante encore que la première. Elle était plus absolue, elle détruisait le peu d’espérances qu’on avait pu conserver. Ma grand’mère en fut navrée, mais elle réussit à cacher à son fils l’angoisse qu’elle éprouva en l’embrassant avec la pensée que c’était pour la dernière fois.

Quant à lui, il n’eut point des pressentiments aussi sombres, mais il fut accablé. Ce pauvre enfant n’avait jamais quitté sa mère, il n’avait jamais connu, jamais prévu la douleur. Il était beau comme une fleur chaste et doux comme une jeune fille. Il avait seize ans, sa santé était encore délicate, son âme exquise. À cet âge, un garçon élevé par une tendre mère est un être à part dans la création. Il n’appartient pour ainsi dire à aucun sexe ; ses pensées sont pures comme celles d’un ange ; il n’a point cette puérile coquetterie, cette curiosité inquiète, cette personnalité ombrageuse qui tourmentent souvent le premier développement de la femme. Il aime sa mère comme la fille ne l’aime point et ne pourra jamais l’aimer. Noyé dans le bonheur d’être chéri sans partage et choyé avec adoration, cette mère est pour lui l’objet d’une sorte de culte. C’est de l’amour, moins les orages et les fautes où plus tard l’entraînera l’amour d’une autre femme. Oui, c’est l’amour idéal, et il n’a qu’un moment dans la vie de l’homme. La veille il ne s’en rendait pas encore compte et vivait dans l’engourdissement d’un doux instinct ; le lendemain déjà ce sera un amour troublé ou distrait par d’autres passions, ou en lutte peut-être avec l’attrait dominateur de l’amante.

Un monde d’émotions nouvelles se révélera alors à ses yeux éblouis ; mais s’il est capable d’aimer ardemment et noblement cette nouvelle idole, c’est qu’il aura fait avec sa mère le saint apprentissage de l’amour vrai.

Je trouve que les poètes et les romanciers n’ont pas assez connu ce sujet d’observation, cette source de poésie qu’offre ce moment rapide et unique dans la vie de l’homme. Il est vrai que, dans notre triste monde actuel, l’adolescent n’existe pas, ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la sainteté du premier idéal. Ou si, par miracle, le pauvre enfant a échappé à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son âge. En outre, il nourrit une haine sournoise contre les camarades qui ont voulu l’égarer, ou contre les geôliers qui l’oppriment. Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau ; il porte un vilain habit, il a l’air honteux et ne vous regarde point en face. Il dévore en secret de mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le font rougir. On dirait qu’il s’en reconnaît indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poèmes de l’humanité, ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût ; nourri, brutalement et sans intelligence, des plus purs aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable éducation, pour apprendre sa langue en oubliant le latin qu’il sait mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est alors seulement qu’il aimera sa mère ; mais déjà les passions s’emparent de lui, et il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l’heure et qui est comme une pause pour l’âme de l’homme, au sein d’une oasis enchanteresse, entre l’enfance et la puberté.

Ceci n’est point une conclusion que je prends contre l’éducation universitaire. En principe, je reconnais les avantages de l’éducation en commun. En fait, telle qu’on la pratique aujourd’hui, je n’hésite pas à dire que tout vaut mieux, en fait d’éducation, même celle des enfants gâtés à domicile.

Au reste, il ne s’agit pas ici de conclure sur un fait particulier. Une éducation comme celle que reçut mon père ne saurait servir de type. Elle fut à la fois trop belle et trop défectueuse. Brisée deux fois, la première par une maladie de langueur, la seconde par les émotions de la terreur révolutionnaire, et par l’existence précaire et décousue qui en fut la suite, elle ne fut jamais complétée. Mais telle qu’elle fut, elle produisit un homme d’une candeur, d’une vaillance et d’une bonté incomparables. La vie de cet homme fut un roman de guerre et d’amour, terminé à trente ans par une catastrophe imprévue. Cette mort prématurée le laisse à l’état de jeune homme dans la pensée de ceux qui l’ont connu, et un jeune homme doué d’un sentiment héroïque dont toute la vie se renferme dans une période héroïque de l’histoire, ne peut être une physionomie sans intérêt et sans charme. Quel beau sujet de roman pour moi que cette existence, si les principaux personnages n’eussent été mon père, ma mère et ma grand’mère ! Mais, quoi qu’on fasse, quoique dans ma pensée rien ne soit plus sérieux que certains romans qu’on écrit avec amour et religion, il ne faut mettre dans un roman ni les êtres qu’on aime, ni ceux qu’on hait. J’aurai beaucoup à dire là-dessus, et j’espère répondre franchement à quelques personnes qui m’ont accusée d’avoir voulu les peindre dans mes livres. Mais ce n’est point ici le lieu, et je me borne à dire que je n’eusse pas osé faire de la vie de mon père le sujet d’une fiction ; plus tard on comprendra pourquoi.

Je ne pense pas d’ailleurs que cette existence eût été plus intéressante avec les ornements de la forme littéraire. Racontée telle qu’elle est, elle signifie davantage et résume, par quelques faits très simples, l’histoire morale de la société qui en fut le milieu.

Tout ce préambule n’est à autre fin que d’expliquer pourquoi je vais rapporter une série de lettres qui, sans avoir grande apparence de couleur historique, en ont cependant une réelle. Tout concourt à l’histoire, tout est l’histoire, même les romans qui semblent ne se rattacher en rien aux situations politiques qui les voient éclore. Il est donc certain que les détails réels de toute existence humaine sont des traits de pinceau dans le tableau général de la vie collective. Lequel de nous, trouvant un fragment d’écriture du temps passé, fût-ce un acte de sèche procédure, fût-ce une lettre insignifiante, ne l’a examiné, retourné, commenté, pour en tirer quelque lumière sur les mœurs et coutumes de nos aïeux ! Chaque siècle, chaque moment a sa manière, son expression, son sentiment, son goût, sa préoccupation. L’histoire de la législation se fait avec de vieux titres, l’histoire des mœurs avec de vieilles lettres.

Mon fils s’est amusé à écrire, pour ne pas le publier, bien entendu, un roman burlesque avec commentaires scientifiques plus burlesques encore. Au milieu d’une lettre de haute intrigue, un de ses personnages écrit à un autre : « Ô ciel ! envoie-moi vingt-sept aunes de velours vert. » Ce velours vert nous a fait rire au coin du feu, et l’auteur assure qu’il y a un mystère bien profond dans cette apostrophe. Nous ne demandons pas mieux ; mais j’en tire un exemple : que cette lettre fût une véritable lettre datée du règne de Louis XIV seulement, et qu’elle nous tombât sous la main : tout de suite nous voilà sérieusement intrigués par ce velours. Et que faisait-on dans ce temps-là de vingt-sept aunes de velours vert ? un habillement, un meuble, une portière ? Était-ce un objet de grand luxe ou d’un usage commun ? quel en était le prix ? où le fabriquait-on ? quelles classes de la société le consommaient plus particulièrement ? On regretterait de n’avoir pas ce détail ; car si on l’avait, on se reposerait par la pensée à tout un état de choses, à la situation du commerce, au sort des ouvriers, au luxe des mœurs, aux différences du bien-être : voilà donc qu’on établit une échelle qui touche à toute base et à tout sommet du problème économique ; que l’on compare le passé au présent, et que l’on arrive à des conclusions qui intéressent le problème social.

L’histoire se sert donc de tout, d’une note de marchand, d’un livre de cuisine, d’un mémoire de blanchisseuse. Et voilà comment vingt-sept aunes de velours vert peuvent intéresser l’histoire de l’humanité. Ceci peut servir de note à l’estimable ouvrage dont j’ai tiré cet exemple[22].

Je vais donc citer textuellement une série de lettres écrites par mon père âgé de seize ans, à sa mère détenue aux Anglaises sous la Terreur, et j’avertis le lecteur qu’il n’y a rien de varié et rien de dramatique dans la situation personnelle que ces lettres constatent. Elles ne constatent, au contraire, que la morne situation de deux âmes déchirées de douleur. Mais elles sont datées de 94, et c’est là leur valeur historique. Et, quant à leur valeur morale, on en jugera après les avoir lues. C’est un monument d’innocence, d’amour filial, et de cet état angélique de l’âme qui caractérise le véritable adolescent.

LETTRES DE 1794
 

LETTRE PREMIÈRE
 

(Sans date.) 

Exilé ! exilé à quinze ans, et pour quel crime ? Ah ! si j’avais pu prévoir qu’on prendrait cette mesure contre les parents des détenus, je me serais fait mettre en prison avec toi. Être séparé de toi, ne plus te voir ! oh ! oui, c’est bien l’exil ! Ma bonne mère, prends courage si tu peux ; pour moi, je n’en peux plus ; j’ai tant pleuré que je ne vois plus clair. J’étais comme abasourdi en sortant de Paris, je ne savais pas où j’allais, et, sans le citoyen Deschartres, qui me traînait par le bras, je me serais couché par terre en sortant de la porte Maillot. Je n’ose pas t’en écrire davantage, j’ai peur que ma lettre ne passe pas. Qu’avons-nous fait pour être si malheureux ? Il faudrait que j’eusse commis un grand crime pour mériter de ne plus te voir, et je n’ai rien fait, mon Dieu ! Ma mère, ma mère, rendez-moi bientôt ma mère !

Ici il y a une lacune. Ces premières lettres étaient sans doute les plus déchirantes, les plus passionnées. Peut-être contenaient-elles quelques plaintes contre le gouvernement révolutionnaire, et, dans la crainte des conséquences, ma grand’mère les aura brûlées aussitôt après les avoir lues.

 

LETTRE II
 

Passy, 8 floréal an II de la République (avril 1794).

Nous nous serons certainement rencontrés en regardant le Panthéon, car je suis resté très longtemps sur la hauteur. Mon Dieu, ma bonne mère, quelle triste ressource ! Si j’étais deux cents toises plus haut avec un télescope, je découvrirais les Anglaises.

Ce soir, après notre entrevue (à une lieue de distance !), j’ai été me promener au bois de Boulogne, et j’y ai eu le divertissement d’un orage. Je n’ai pas perdu une goutte d’eau ni un grain de grêle. Il ne faut pas que cela t’inquiète, je ne m’en porte que mieux. Je suis arrivé, au milieu des vents fougueux et des noirs torrents, à la municipalité, dont les membres sont très polis. Et comme quelqu’un disait qu’il croyait qu’on nous renverrait plus loin, il y eut un des municipaux qui nous assura le contraire, en nous faisant des politesses et en nous disant qu’ils en seraient très fâchés. J’aimerais mieux être renvoyé à Paris couvert de sottises que complimenté de la sorte.

Bonsoir, ma bonne et tendre mère, je t’embrasse de tout mon cœur. Il y a déjà six jours que je n’ai eu ce bonheur-là ; que c’est long et déchirant !

 

LETTRE III

(Après une seconde lacune.)
 

Passy, 19 floréal an II (mai 1794).

Si mon exil est un chagrin bien grand pour moi, ma bonne mère, puisqu’il me prive de te voir, peut-être aussi pourra-t-il m’être d’une grande utilité en me laissant un vide énorme que je suis forcé de remplir par le travail. À Paris, j’étais distrait toute la journée. Il fallait courir, faire des visites, et tout mon temps se trouvait gaspillé. Maintenant, isolé, ne connaissant personne autour de moi, je n’ai d’autre ressource que l’étude pour ne pas périr d’ennui dans mes longues et solitaires journées. Je travaille depuis mon réveil jusqu’à trois heures, et comme je suis seul et sans bruit, je m’y donne tout entier et plus sérieusement que je n’ai jamais fait. Le citoyen Deschartres arrive, me donne une lettre de toi, que je lis en même temps que tu lis la mienne. L’après-midi nous sortons, nous nous promenons au bois de Boulogne, nous lisons, et, de cette manière, la journée se trouve remplie. J’ai été ce soir à la municipalité pour avoir un certificat de vie et l’on m’a fait des difficultés pour me l’accorder, parce que mon extrait de baptême n’était pas légalisé. Cependant je l’aurai demain, et je serai vivant plus que jamais.

Bonsoir, ma bonne mère, le citoyen Deschartres est fatigué, nous sommes rentrés tard de la municipalité et il veut se coucher. Pardonne à la brièveté de ma lettre à cause de sa lassitude. Je t’embrasse bien tendrement.

 

LETTRE IV
 

Passy, 20 floréal.

Je t’écris, ma bonne mère, du coin de mon feu. Je ne sais ce que j’ai fait aux sieurs Éole, Borée et compagnie, mais ils ne cessent de me pourchasser ici. Je crois que ce matin, à notre rendez-vous sur la terrasse[23], si j’eusse été un peu plus diaphane, ils m’auraient emporté jusqu’à Paris, et je leur en aurais su bon gré, je t’assure. Si jamais il m’était permis d’aller te voir, les trente-deux vents ne seraient que trente-deux tortues auprès de moi. Oh ! qu’il y a déjà longtemps, ma bonne mère, que je ne t’ai embrassée ! Le travail peut bien faire oublier l’ennui et la solitude ; mais rien au monde n’est capable de me consoler de la privation de te voir. C’est un ver rongeur qui empoisonne toute espèce de satisfaction, même la vue de ces bois charmants, de ces longues allées d’un vert tendre éclairées par le soleil, ou de ces bois plus sombres dont les troncs sont garnis de mousse et les pieds d’une fraîche pelouse. Je m’y promène, j’y sens un premier mouvement de plaisir, mais aussitôt je rencontre une allée dans laquelle je me suis promené avec toi, et me voilà redevenu aussi triste qu’auparavant. Comme je n’ai pas besoin de souvenirs pour penser à toi, même lorsque je jouis de quelque beau spectacle de la nature, j’en jouis tristement.

Mon mal de tête n’a pas eu de suite. L’air de la campagne est on ne peut pas plus sain, et je n’ai plus entendu parler de mes migraines depuis que je suis ici ; je suis très las. Je vais peut-être encore rêver, comme la nuit dernière, que je suis avec toi. Cela était bien doux ; mais le réveil vient et le bonheur cesse.

Adieu, ma chère et tendre mère, je t’embrasse de toute mon âme.

MAURICE.

 

LETTRE V
 

Passy, 23 floréal an II.

……

Le tendre intérêt que tu prends à tout ce que je fais te fait-il deviner l’emploi de ma matinée ? J’ai relu les fables de La Fontaine après avoir parlé de lui avec mon ami de la montagne[24], qui m’en a raconté mille distractions comiques et charmantes. Si on l’avait jugé par ses actions, on l’aurait pris pour un insensé. Ses fables, sur lesquelles je passais rapidement, autrefois, sont vraiment remplies de beautés dont je ne m’étais pas douté. Quelle simplicité belle et rare !

Martin arrive dans l’instant et m’apporte du chocolat de ta part. Que tu es donc bonne de penser à cela ! Je suis bien fâché que tu t’en prives pour moi ; je m’en serais si bien passé ! Je voudrais l’avoir eu pour te le donner. Je souffre bien d’être loin de toi. Encore si je te savais heureuse !

……

J’ai bien besoin de recevoir de tes nouvelles. Il me semble que je suis éloigné de toi de quarante lieues de plus, depuis que je n’ai plus une lettre de toi tous les jours. J’ai su que tu te portais bien ; mais c’est bien différent de le tenir de toi. Je connais bien les causes qui t’empêchent de m’écrire, et cela n’empêche pas que je sois inquiet sans savoir pourquoi. Enfin, il me faut une lettre pour me tranquilliser. Je l’attends comme le voyageur altéré attend une source après une longue route dans les sables brûlants. Sans doute l’écriture, c’est-à-dire l’art de donner du corps et de la couleur aux pensées, fut inventée par des êtres séparés, comme nous, par des obstacles insurmontables. Qu’une lettre est consolante dans une longue et pénible absence ! Qu’il est doux de pouvoir se parler, se répondre, converser ensemble ! Il faut avoir goûté, comme moi, cette consolation et l’avoir perdue pour en sentir le prix. J’espère que lorsque tu recevras cette lettre, ma bonne mère, nous pourrons communiquer ensemble par écrit. Voilà quatre grands jours que cela dure, et tout ce temps j’ai été tout désorienté. Avant, lorsque le citoyen Deschartres était porteur d’une lettre, il n’arrivait jamais assez tôt au gré de mon impatience ; je comptais les minutes. Maintenant je ne regarde plus l’heure, il arrive quand il veut, cela m’est presque indifférent. Mais j’espère que bientôt je reprendrai mon impatience et que je me remettrai à compter les minutes. Mande-moi bien, je t’en prie, ce qui s’est passé chez toi, je suis d’une impatience incroyable de l’apprendre. On dit qu’aussitôt que les administrateurs de police auront fini, les commissions populaires entreront en activité. J’ai grand besoin que cela se décide, car le temps que je passe est bien long et bien triste. L’été dernier était encore si heureux pour nous, que je ne me rappelle pas, sans la plus vive émotion, le souvenir du temps où nous vivions tous ensemble ; nous avions des habitudes si douces ! Si ces souvenirs sont mêlés de quelque plaisir, je t’assure qu’ils le sont bien d’amertume ! Enfin, ma bonne mère, si nous retrouvons ce temps heureux, nous pourrons chanter notre duo :

 

Et tous les jours nous bénissons

L’instant heureux qui nous rassemble.

 

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme, de tout mon cœur, de toutes mes forces, de tout mon amour pour toi.

MAURICE.

 

LETTRE VI
 

24 floréal.

J’avais bien besoin, ma bonne mère, de recevoir une lettre de toi. Ce bonheur m’a paru encore bien plus grand par la privation que j’en avais éprouvée. J’espère que ce sera la seule atteinte que notre correspondance essuiera, ou plutôt j’espère qu’elle finira bientôt, et que je pourrai te dire, de vive voix, tout ce que je sens pour toi. Voilà comment on n’est jamais content ! Lorsque j’étais privé de t’écrire, je n’aspirais qu’après le moment où cette liberté me serait rendue ; maintenant j’en jouis, et cela ne fait qu’augmenter le désir que j’ai d’être réuni à toi.

On dit qu’on n’a pris toutes ces mesures que pour ensuite mettre les commissions en activité. J’ignore comment tout cela s’arrangera ; mais la justice ne peut manquer de régner dans les arrêts rendus par des magistrats intègres.

J’ai vu, ce matin, le citoyen Beaumont[25] ainsi que mon ami de la montagne. Nous nous sommes longtemps promenés, et je n’ai pas besoin de te dire de qui nous parlions. Si les oreilles ne t’ont pas tinté tout ce temps-là, c’est que le proverbe est menteur.

Je reconduis ceux qui viennent me voir jusqu’à la barrière, et je t’assure que je trouve bien étrange de ne pouvoir plus y rentrer comme autrefois, surtout à celle de la Révolution ; c’était par là que j’allais au bois de Boulogne avec toi ou à cheval. J’ai bien de la peine, quand je passe par les mêmes endroits et quand j’arrive à cette barrière, à ne pas me mettre à courir vers le lieu où tu demeures pour t’embrasser… Mais je suis retenu par quelques petites considérations : j’aperçois de là la guillotine, et, avec une lunette, je lirais le journal sur une des tables du café de la Terrasse des Feuillants… Oh ! si le ciel exauce ma prière, je t’assure que nous serons bientôt réunis pour ne plus jamais nous quitter. Oh ! ce sera pour moi le comble du bonheur !

Adieu, ma bonne mère, je te serre contre mon cœur.

MAURICE.

 

LETTRE VII
 

(Sans date.)

Tu dates toujours tes lettres de six heures du matin. Cette heure me choque, ma bonne mère ; tu te couches tard, donc, tu ne dors pas assez. Je crains que cela ne prenne sur ta santé…

Ce soir, comme nous lisions en marchant, sur la route de Versailles, nous avons entendu une voix nous appeler ; c’était Feuillet, du comité révolutionnaire. Il nous a fait beaucoup d’amitiés et nous a demandé de tes nouvelles. Comme il était en voiture, nous n’avons pu lui parler longtemps.

On dit que si les commissions ne sont pas mises en activité dans un mois, ce sera le comité de sûreté générale qui décidera du sort des détenus, d’après les tableaux des sections. Chacun dit sa nouvelle, vraie ou fausse...

Je fais bien aussi, en me couchant, des réflexions sur notre sort, ma bonne mère, mais je ne raisonne pas de même que toi. Tu dis que plus tu avances, plus ton espoir s’éloigne. Il est constant que toute souffrance a un terme ; donc, plus nous avançons, plus nous approchons de ce terme désiré. Si nous regrettons les jours heureux, nous devons nous réjouir des jours malheureux qui se sont passés et les regarder comme des médecines avalées… Ah ! que le médecin qui t’enverrait à Passy ferait deux belles cures ! qu’il guérirait bien les blessures profondes qui nous sont faites depuis six mois !… J’ai été ce soir me promener le long de la rivière en avançant vers Meudon, c’est délicieux. Des coteaux couverts d’arbres et de charmantes maisons de campagne bornent l’horizon. De quel côté que vous regardiez, votre œil est charmé ; d’un côté Paris, qui vous présente ses édifices les plus majestueux, de l’autre, les campagnes les plus riantes. Que je te regrette dans mes promenades ! Ces jouissances sont bien imparfaites goûtées loin de toi.

Je suis revenu par Auteuil. J’ai demandé où était la maison de Boileau. Tout le monde la connaît. Elle passe pour la plus ancienne. Cette maison est habitée aujourd’hui par un extravagant qui ne l’a pas respectée. Il l’a fait reblanchir, lui a donné une forme toute neuve et n’a pas manqué de détruire ces buis, ces ifs tondus, palissés par Antoine. Il a fait un jardin anglais de ces allées sous lesquelles Boileau composait, sous lesquelles se rassemblaient les génies de la France, d’Aguesseau, Lamoignon, Racine, Molière, La Fontaine ! J’ai pourtant retrouvé une seule allée de ce temps-là, qu’on a épargnée par hasard. C’est là qu’il méditait peut-être de préférence, c’est là qu’il faisait le procès aux vices et aux ridicules du genre humain.

Si cette maison m’eût appartenu, je l’aurais laissée avec tous ses vieux ornements, je ne l’aurais rétablie qu’en la faisant étayer. Les jardins eussent été entretenus sur les anciens dessins ; mon jardinier se fût appelé Antoine. Cette demeure eût été entièrement consacrée à la mémoire du grand poète.

En revenant, comme nous pensons toujours que ta détention ne peut plus être de longue durée, nous avons visité des appartements qui pourraient te convenir. Il y en a un d’où l’on découvre tout Paris ; mais il y a un arbre qui est comme celui de Rousseau ; il te cacherait toute la montagne Sainte-Geneviève, cette plage maudite qui te rappellerait de tristes souvenirs. Ah ! que je voudrais que tu vinsses choisir toi-même ! que je serais heureux. J’espère que les temps deviendront meilleurs…

Je t’embrasse de toute mon âme, de toute ma tendresse.

 

LETTRE VIII
 

Passy, 27 floréal, huit heures du soir.

Je rentre dans l’instant. Antoine est venu de ta part savoir de mes nouvelles. Il m’a un peu rassuré, je craignais que la possibilité de t’écrire ne me fût encore ôtée. Toutes ces nouvelles sont bien tristes. Tantôt on ne peut te voir, tantôt on ne peut t’écrire. Quand ces tourments finiront-ils ? Adieu, ma bonne mère. Antoine veut partir ; il est tard, et je n’ai pas encore été signer à la municipalité.

 

LETTRE IX
 

28 floréal.

J’ai suivi ton conseil, ma bonne mère, j’ai encore été revoir cette après-midi la maison de Boileau ; mais comme les portes en étaient fermées, cette fois je n’ai vu que le dehors. Je me suis bien douté que tu ne serais pas d’avis du rétablissement des ifs et des vieux buis. Tu préfères des arbres à longs rameaux balancés dans les airs, à ces charmilles, à ces arbres tondus qui ont pris la roideur du fer qui les taille. Mais mon intention n’était pas de faire du romanesque en les rétablissant. C’était de me transporter par la pensée au temps où vivait Boileau : de même que sur la scène on nous montre les Grecs et les Romains avec leurs habits, leurs édifices et leurs meubles. Ainsi, pour ne rien omettre, on m’eût vu me promener dans mon jardin en grande perruque et en nœuds de manche… Mais je quitte mon jardin d’Auteuil et reviens au présent. Les commissions, à ce qu’on dit, ne sont point nommées, quoique la Convention ait décrété qu’elles seraient en activité le 15 floréal… Nous sommes au 28, et il est certain qu’elles ne sont dans aucune prison. Lorsque j’ai appris qu’il y aurait un tribunal nommé pour juger les détenus, j’ai regardé ce moment comme celui de ta délivrance, connaissant l’équité des représentants du peuple et la justice de ta cause. Nous voilà encore frustrés dans nos espérances de ce côté. Cependant, il y a des gens qui disent que ce sera le comité de sûreté générale qui en décidera.

Bonsoir, ma bonne mère, je t’embrasse comme je t’embrassais à la même heure lorsque nous étions ensemble.

Que je regrette ce temps ! qu’il était heureux ! Nous voilà dispersés comme des feuilles par le vent, et sans savoir pourquoi !

 

LETTRE X
 

29 floréal.

Il y a aujourd’hui trois semaines que je ne t’ai vue et que je suis dans ce lieu de plaisance, loin de toi, loin de mes foyers, de mes amis ; je suis aussi fatigué de corps que d’esprit. Une longue promenade est la cause de ma fatigue physique ; mais quant à la fatigue morale, ce n’est pas une bonne nuit qui me reposera. Il me faudrait être avec toi, et tout le reste ne serait rien. Tu me compares à une rose, ma bonne mère, je t’assure que depuis six mois je suis bien rembruni, et d’idées et de teint. Avec une légère nuance de plus je pourrais le disputer à Othello. Il faut se prendre de cela au blond Phœbus. Quant aux idées, dans ma situation on ne voit plus les objets lilas et aurore… Je ne crois pas que la grêle, la neige, le tonnerre qui tomberont à Nohant doivent nous inquiéter beaucoup, car pour les revenus de cette terre, ils ne nous appartiennent pas pour le moment. Qu’on est heureux d’être à l’hôpital ! on n’y a point l’inquiétude de la conservation de ses biens ! Et que cette inquiétude est peu de chose en comparaison de la privation que j’éprouve maintenant ! Je dis :

 

De tous les biens que vous m’avez ravis,

Grands dieux ! je ne réclame qu’elle.

 

C’est là mon refrain. Qu’on me rende ma mère, je ne demande plus rien.

Adieu, toujours adieu ! Quand donc nous dirons-nous aussi souvent bonjour ?

MAURICE.

 

LETTRE XI
 

Passy, 1er prairial an II.

Enfin, nous pouvons fonder notre espoir sur quelque chose ! Si tu lis les journaux, tu sais comment les commissions jugeront. Il y aura trois classes, l’une sera renvoyée au tribunal révolutionnaire. Ceux que les commissions jugeront ne pas être détenus pour des causes assez graves seront renvoyés au comité de sûreté générale. On condamnera à l’exil ou à la détention jusqu’à la paix, mais on ne pourra mettre en liberté sur-le-champ. N’importe, une fois envoyée au comité de sûreté générale, toi, tu es libre ! Cette bonne nouvelle m’a fait passer une journée toute différente des autres. J’ai dîné chez M. de Vézelay et j’ai été ensuite chez M. de Serennes. Il y avait un jeune homme, élève de Cramoltz, qui a joué parfaitement de la harpe. Cela m’a fait grand bien, car il y a longtemps que je n’ai entendu de musique. Tu as raison, cela remonte l’esprit, et surtout pouvant m’abandonner au doux espoir de te revoir, de t’embrasser, de vivre avec toi. Je saute de joie quand j’y pense. Cela serait si doux après cette longue et cruelle absence ! Une fois que je te tiendrai, je ne m’inquiéterai plus de rien, je ne désirerai plus rien, tous mes souhaits seront accomplis.

Bonsoir, ma bonne mère, je vais m’endormir sur ces riantes idées ; toutes les nuits je rêve que tu es en liberté, que nous sommes ensemble ; hier, en dormant, je croyais que nous étions tous réunis. C’était dans ton ancienne maison ; Victor, tous nos amis y étaient ; nous avions tous été rendus à nos foyers. La joie régnait, tout cela allait bien, lorsqu’un démon fâcheux m’a réveillé. Bonsoir encore, ma bonne mère, je te serre bien tendrement dans mes bras.

 

LETTRE XII
 

2 prairial.

Je t’écris, ma bonne mère, du coin de mon feu ; je suis rentré gelé, transi, morfondu. Mon ami de la montagne est venu me voir. Nous avons voulu lui faire les honneurs de nos prairies émaillées, mais la bise a glacé notre admiration. On se croirait au mois de janvier. Tu ne te figures pas comme je m’ennuie de ne pas te voir : lorsque je compare ma vie monotone et triste à celle encore plus triste que tu mènes, je me reproche l’air que je respire ; tout est empoisonné pour moi. Ce qui me faisait plaisir autrefois n’est plus qu’un sujet de regret. J’entendis l’autre jour l’ouverture d’Œdipe à Colone, je ne puis t’exprimer la peine que cela me fit, je l’avais entendue si souvent avec toi : encore l’été dernier ! nous jouissions alors ensemble des douceurs de la liberté. Je pouvais t’embrasser soir et matin, je vivais près de toi. Ah ! j’étais trop heureux, j’oubliais mon bonheur ! Tous ces souvenirs me font sécher. J’envie le sort des enfants que je vois jouer au bord des chemins. Libres d’inquiétude, ils ne connaissent point l’exil, l’arrestation, la douleur de l’absence ; ils ne tremblent pas pour ce qu’ils aiment, les noirs soucis ne bâtent pas leur réveil…

C’est chez le citoyen V… père que j’ai été dîner. Il me comble d’amitiés, ainsi que sa femme. C’est le plus galant homme possible. Quant au fils, je le crois très vide. Il ne demeure pas à Passy avec son père, mais à Neuilly. Ce n’est pas comme cela que nous nous arrangerons, nous !

Bonsoir, ma bonne mère. Je t’embrasse mille fois aussi tendrement que je t’aime !

MAURICE.

 

LETTRE XIII
 

3 prairial.

Je te vois toujours dans mes rêves, ma bonne mère, encore la nuit dernière ! Tu ne sors jamais de ma pensée, pas même quand je dors. Si le sommeil est l’image de la mort, et si étant mort je pouvais te voir sans cesse en rêve, je m’endormirais bien vite du long sommeil pour jouir de ce bonheur…

Je vis, au reste, le plus que je peux avec les morts, car je lis sans cesse, j’ai passé ma journée avec eux ; le mauvais temps m’a renfermé. Tu me dis de cultiver mon violon. Je ne l’ai que de ce matin. Je te promets bien que, puisque tu le désires, je m’y attacherai et que lorsque lu pourras m’entendre, tu me trouveras avancé. Nous sommes toujours au futur, je le prends en haine ! le présent de même ; je suis l’imparfait : j’étais et j’ai été me ramènent à des souvenirs cruels. J’étais avec toi ! Il faudra absolument changer tout cela.

……

 

*    *    *

 

La lettre et les fragments suivants ne sont pas datés, mais sont tous de prairial.

 

LETTRES XIV, XV et XVI
 

(Fragments sans date.)

Que je suis reconnaissant, ma bonne mère, de la chaîne et des cheveux que tu m’as envoyés ! qu’ils me sont précieux ! Ils ne me quitteront jamais ! En sentant ces cheveux, j’ai cru être un moment près de toi ! Je me suis ressouvenu de la toilette de Paris, du temps où j’étais heureux ! – Et j’aurai ton portrait aujourd’hui ! Dès aujourd’hui il sera attaché à mon cou pour ne plus me quitter. Je lui parlerai, je l’aurai sans cesse sous les yeux. Mais il ne me consolera pas de ne plus voir l’original !…

Je vais donc essayer de me rapprocher de toi, à l’aide du télescope. Tout le monde en fait autant ici. Chaque exilé est nanti d’une lunette, et c’est à qui regardera vers Paris… Peut-être ce sera-t-il défendu !

Mon Dieu ! quand nos maux seront-ils donc finis ?

Adieu, ma bonne mère. Je n’ai pas d’expression assez forte pour te dire mon amour.

……

Tu es pendue à mon cou, ma bonne mère. Tu reposes dedans et dessus mon cœur… Il m’est arrivé ce soir une drôle d’aventure. Nous étions près de la fenêtre, le citoyen Deschartres et moi, à jouer l’ouverture d’Œdipe ; lorsque nous eûmes fini, nous entendîmes battre des mains derrière nous[26] En nous retournant, nous vîmes un homme habillé dans l’ancien genre, qui nous pria de ne pas le prendre pour un espion, et de lui permettre de rester pour nous écouter. Comme il avait l’air très honnête, après plusieurs propos nous lui offrîmes d’entrer. Il accepta avec empressement. Nous jouâmes devant lui quelques morceaux. Enfin il prit un violon, et nous voilà à traverser les opéras, faisant une musique admirable, car il est excellent musicien, très bon violon, et cela m’a remis les oreilles. J’avais besoin d’entendre de bonne musique ; car malgré son bon cœur et sa bonne volonté, le citoyen Deschartres ne peut pas arriver à jouer juste. Pour nous assurer de nouveau qu’il n’était pas espion, notre nouvel ami nous dit qu’il s’appelait Gavinies, auteur de la musique de plusieurs opéras comiques aux Italiens. Il fut longtemps premier violon de l’Opéra. Il se trouva qu’il avait connu particulièrement mon papa, – qu’il appelle toujours Francueil ; qu’il avait fait beaucoup de musique avec lui dans le temps du Devin[27], etc. Et le voilà tout à fait me connaissant, sans m’avoir jamais vu. Enfin, après avoir bien joué, il nous quitta en me disant que s’il ne demeurait pas à Paris, il se ferait souvent un plaisir de me donner des conseils. Pour mon violon, il le reconnut, et se ressouvint même du numéro, qu’il me dit avant de l’avoir regardé. Ce fut la plus plaisante chose du monde !

Cela m’encouragera à travailler encore plus. J’aime la musique par passion, et quoique n’ayant pas de maître, je pourrai devenir musicien, car je me suis trouvé ce soir dans des seconds violons que je n’avais jamais vus, et j’allais dedans sans m’arrêter, avec l’exécution et le mouvement. Cela me ferait tant de plaisir de devenir fort ! Comme je travaillerais si tu étais là pour jouir de mes progrès ! Ah ! je le vois bien, je ne connaissais pas mon bonheur, je ne l’appréciais pas assez.

J’ai ici Nérina[28] avec son petit, que j’aime beaucoup. Quand il est las à la promenade, nous le mettons dans un mouchoir. Sa tête passe par un des coins ; il est comme dans une litière, ou bien il s’y met en rond et il dort. C’est ainsi qu’il est venu de Paris. Il est magnifique et caressant. Il a toutes les manières de sa mère, saute comme elle par-dessus les mains, c’est un superbe animal. Il n’a point de nom et je désirerais que tu lui en donnes un, il me serait plus cher. Cherche-lui-en un, je t’en prie. Tiens haut et bas conseil, la chambre des enquêtes écoute les différents avis. « C’est du choc des opinions contraires que naît l’étincelle de la vérité. »

On ne s’attendait guère à voir… Young en cette affaire. Enfin, j’attends ta décision suprême.

Adieu, ma bonne mère. Je suis un archibavard… je me laisse aller… Mon Dieu, il me semblait que j’étais avec toi. Ah ! ma bonne mère, je t’embrasse mille fois de toute mon âme !

MAURICE.

 

LETTRE XVII
 

… floréal.

Nous sommes en marché pour monter au quatrième ; pour quatre francs de plus par mois nous aurons une vue magnifique. Notre rez-de-chaussée est d’une humidité insupportable. La chambre du citoyen Deschartres est si malsaine qu’il couche dans la mienne ; il se fait un lit en mettant son matelas sur des chaises : tous les soirs il me donne la scène de M. d’Asnières… Et puis comme nous serons extrêmement élevés, à l’aide d’une lunette que j’emprunterai à M. Vézel, je ferai mes observations sur la montagne Sainte-Geneviève. Si je pouvais découvrir les Anglaises ! Du moins j’en approcherai. – Je voulais te surprendre, ma bonne mère avant que tu m’en eusses parlé, je travaillais à une vue de Meudon et des environs. Je vais me hâter d’achever. Tu auras au moins une idée des vues que je te vante tant… Quant à ma taille, elle va bien. Je suis à présent aussi grand que le citoyen Deschartres. – Ah ! que j’ai besoin de te revoir ! Il me semble qu’il y a déjà un an que je ne t’ai vue !

Adieu, ma bonne mère. Je t’embrasse aussi tendrement que je t’aime.

 

LETTRE XVIII
 

… floréal.

Tu crains que ma chaîne ne soit pas assez longue pour faire deux tours. Tu as raison, mais je la passe deux fois autour de mon cou, de manière qu’elle se croise et ne me gêne pas. Cela me fait tant de plaisir d’avoir ton portrait ! Je suis si reconnaissant de ce beau présent que je ne trouve pas de mots pour t’en remercier. Je vais tous les soirs travailler à ton dessin d’après nature. Ah ! toute une vue d’après nature, c’est difficile ! mais j’espère réussir, je m’y donne tout entier. Ne t’en fais pourtant pas une trop haute idée d’avance ; mais j’y fais de mon mieux, et tu auras du moins une idée assez correcte de la vue dont nous jouissons tous les soirs lorsque nous nous promenons le long de la rivière. En regardant ce dessin aux heures où je me promène, tu pourras dire que nous voyons les mêmes objets tous les deux à la fois. Il faut avouer que nous mettons à sec tous les moyens de nous rapprocher en imagination. Nous faisons là un triste apprentissage ! Que tu as raison ! Le destin n’a pas séparé des mères et des fils indifférents l’un à l’autre, et qui se seraient même quittés de plein gré, comme madame de W… et… Et il prend à tâche d’éloigner ceux qui ne pouvaient vivre l’un sans l’autre ! Nos malheurs se sont succédé depuis un an sans interruption. Il y a un proverbe bien vrai qui dit que la pluie tombe sur le mouillé… Nous entendons la foudre gronder sur nos têtes, jamais un ciel serein. Un horizon toujours obscurci de nuages bien noirs… Ah ! mon Dieu ! quel temps ! Et des mers où personne n’a jamais passé ! La Providence nous conduit à la diable. Ah ! que le calme sera doux après un tel orage ! Je ne peux le trouver qu’auprès de toi. Espérons qu’il viendra…

Le nom que tu veux donner au petit de Nérina ! oui, oui, Tristan ! il m’a fait penser à ce prince qui naquit dans le malheur, ce fils de saint Louis, qui vint au monde en Palestine pendant que son père était prisonnier, et qui fut nommé Tristan.

Ce pauvre petit animal est charmant. Ce soir pendant que je dessinais, il se plaçait sous mon portefeuille. Il me gênait et le citoyen Deschartres l’appelait, mais il ne l’écoutait pas et revenait toujours à moi en me caressant. Quand je vais d’un côté, et M. Deschartres de l’autre, c’est moi qu’il suit. Il ne me quitte pas. Il est tout tacheté de brun et de blanc. Il a une tête carrée avec de longues oreilles, ce qui lui donne l’air très respectable. Je t’assure que je l’aime beaucoup et qu’il me désennuie dans mes promenades.

M. de la Magdelaine est venu me voir ce matin par hasard. Il ne savait pas que je fusse ici. M. Deschartres le rencontra près de notre porte ; cela m’a fait le plus grand plaisir. Quand on n’a aucune société, on est ravi de rencontrer des gens que l’on connaît. Il est si fort dans le besoin qu’il nous a dit qu’il faisait des pièces pour le Vaudeville, afin d’avoir de quoi subsister. Où en serait-il, s’il était un sot ? Comme il vient souvent au bois de Boulogne, il nous a promis de venir nous voir. L’exil fait connaître des jouissances qu’on n’appréciait pas ! Les sages nous disent pourtant qu’il faut savoir se suffire à soi-même ! Cela me paraîtrait bien facile si j’étais avec toi, mais sans toi il me faut une bien grande force d’esprit.

 

LETTRE XIX
 

Passy, 1er prairial (mai 1794).

Le citoyen Deschartres n’a pas été hier à Paris ; tu as peut-être été inquiète de ne pas recevoir de mes nouvelles. Et moi, par la même raison, j’ai été privé des tiennes. Aussi ma journée a été ennuyeuse, malencontreuse, tout ce qu’il y a de pis. Je crains que tu n’aies été inquiète ! Enfin, j’en recevrai peut-être deux aujourd’hui ; car tu auras fait comme moi, qui n’ai pas voulu me priver du plaisir de causer avec toi. J’ai toujours de magnifiques projets d’observations. Si je monte au quatrième étage, M. Vézel m’a promis de me prêter son télescope avec lequel on voit l’heure aux horloges à sept lieues de distance. Tu conçois comme je découvrirai la montagne ! Il n’y aura pas une maison qui m’échappera, et je verrai les Anglaises ; conçois-tu ma joie ?

 

LETTRE XX
 

3 prairial.

Tu auras été inquiète ; tu m’auras cru malade. Ce même matin où tu n’as pas reçu de mes nouvelles, nous avons déjeuné avec Philidor et Lefèvre. Ils allaient arrêter à Versailles, et ils n’ont pas voulu passer ici sans nous donner le baiser fraternel. Nous leur avons parlé de notre projet de dire aux commissions que tu étais cultivatrice. Ils l’ont fort approuvé et nous ont dit qu’il fallait en parler au comité révolutionnaire assemblé. Philidor s’est chargé de la pétition, dans la crainte qu’elle ne s’égarât si on l’adressait à tout le comité. Ils ont toujours pour toi les meilleurs sentiments ; si cela dépendait d’eux, tu serais bien vite mise en liberté. Ils font ton apologie à tout le monde. Ce qui les a si bien disposés en ta faveur, c’est le bien que tous les gens de la section ont dit de toi. Il n’y a pas un mois qu’ils furent encore aux informations, et c’était à qui te bénirait. Nous leur avons bien expliqué comment tu n’étais pas noble. Ils ont beaucoup ri du ricochet qui me confinait ici ; de manière que, si jamais il y avait un jugement, tu serais mise indubitablement en liberté. Tu dois bien te tranquilliser de ce côté-là.

Adieu, ma bonne mère. Espérons que nos maux auront un terme ; je sens les tiens bien plus que les miens. Je t’embrasse comme je t’aime.

 

LETTRE XXI
 

7 prairial.

Ta description du réfectoire m’a donné une haute idée de la chère qu’on y fait. Les heures surtout ne laissent pas que d’être agréables ! Mon plus grand regret est de ne pouvoir partager tes maux. Je t’assure que si j’avais su être exilé, et que tous les moyens d’agir pour toi me seraient ôtés, j’aurais sollicité ton comité révolutionnaire pour que tu fusses transférée à Saint-Lazare ou ailleurs, où j’aurais pu me faire mettre en prison avec toi. J’aurais été le plus heureux homme du monde, et cela aurait adouci ta longue détention ; mais en liberté je croyais pouvoir t’être utile, je ne prévoyais pas qu’on m’en empêcherait ! L’endroit que j’habite me paraît toujours plus triste. Il est vrai que sans toi le paradis serait aussi ennuyeux qu’une maison dite d’arrêt. Comme je suis très mal logé, et surtout très bruyamment, car je suis investi de maçons qui mettent les gens qui sortent en danger d’être assommés, je vais changer d’appartement, c’est de ce nom que je décore ma chambre… Autrefois, à mon réveil, mes habits étaient battus, mon déjeuner prêt. Mon lit était fait bien vite et ma chambre balayée. Cela me paraissait tout naturel d’être servi, je ne m’en apercevais seulement pas… Tout cela est bien changé, et pourtant ce n’est guère là ce qui m’occupe. Il est même fort bon d’apprendre à se servir soi-même ; mais, en comparant, je me souviens, et en me souvenant, je me vois près de toi, pouvant t’embrasser dès le matin, tous les matins ! Ah ! je vois bien maintenant que j’étais beaucoup trop heureux !

Adieu, ma bonne mère. Ne te laisse pas abattre par le chagrin, je t’en supplie. Je t’embrasse et me serre longtemps contre ton cœur.

MAURICE.

 

LETTRE XXII
 

8 prairial.

Il est donc impossible de jouir d’un moment de tranquillité ! Nos lettres pouvaient un peu nous consoler, et il faut que les moyens de nous écrire soient menacés sans cesse ! Depuis plus de six mois que nous sommes séparés, je mène ce genre de vie ; toujours espérant et toujours frustré, un peu plus tranquille pendant vingt-quatre heures, et, comme pour expier ce moment de tranquillité, agité pendant un mois ! On dit qu’il faut s’armer de force. C’est un lieu commun en précepte, mais pas tant en exécution. Ces maux de reins m’affligent ! Tu n’as donc pas assez des maux de l’âme, sans que ceux du corps s’acharnent après toi ! J’espère que le beau temps va revenir, et que tu pourras prendre un peu d’exercice. Quant à moi, la pluie, le beau temps me sont indifférents. Je m’ennuie tout autant quand le baromètre est au beau fixe que quand il est à la tempête. Hier je suis resté toute la journée enfermé avec mes livres, qui me sont d’une grande ressource. Mande-moi si tu peux prendre des bains, et si notre correspondance pourra se continuer. Cela m’inquiète bien ! mais ne te laisse pas abattre, prends bien soin de toi, conserve-toi pour moi.

Je t’embrasse comme je t’embrasserai quand nous nous reverrons. Puisse ce moment arriver bientôt !

 

LETTRE XXIII

9 prairial.

Je maudis ce mauvais temps ! Il t’empêche de prendre l’exercice qui te serait si nécessaire. Pour aujourd’hui il ne m’a laissé que le temps d’aller à la municipalité, et, comme chacun avait choisi cet intervalle, il s’est trouvé au moins cent personnes ensemble pour signer. Les moins pressés restaient à la porte ; et moi, malgré mon naturel patient, je me suis insinué et j’ai pénétré. Il y avait force gens autour de la table, qui tous étaient occupés à adapter des lunettes sur leur nez et à les ôter. Ce n’était pas petite affaire.

Enfin mon tour est venu. – Mon voisin de la rue de Bondy est en réquisition. J’en ai reçu la nouvelle. Il doit venir me voir, et cela me fera grand plaisir, car je ne l’ai pas vu depuis le jour où j’ai quitté Paris. Ah ! je me ressouviendrai de cette triste journée aussi longtemps que je vivrai. Je te dis adieu, ensuite successivement à tout ce qui m’est cher auprès de toi. J’étais anéanti en m’en allant. Les jambes me tremblaient. Chaque personne de ma connaissance que je rencontrai m’était un nouveau sujet d’affliction. J’ai été vingt fois sur le point, étant à la barrière, de retourner pour te voir encore. Je disais : J’en ai encore la possibilité, et dans quelque temps je regretterai le moment même où je suis. Si j’eusse été seul, je t’assure que je serais retourné… Mais à quoi bon rappeler de si tristes moments ? Espérons plutôt des jours heureux, et que cela nous donne le courage de supporter nos maux !

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse mille fois.

MAURICE.

 

LETTRE XXIV
 

(Sans date.)

Enfin l’aube d’un jour plus heureux commence à luire. Les commissions sont en activité. Le citoyen Deschartres t’a mandé ce qu’il avait appris. Il m’a fait sauter au plancher en me disant qu’on avait fait sortir en un jour quatre-vingts personnes de la Force. Je ne sais pas encore les noms des personnes qu’on a mises en liberté. Il s’en informera et t’en donnera des nouvelles ; c’est important à savoir.

Saint-Lambert dit : Espérer, c’est jouir. Je ne suis pourtant pas de son avis, et je pourrais plutôt dire comme dans le sonnet ridicule du Misanthrope :

 

        On désespère

Alors qu’on espère toujours.

 

Mais non ! la pensée de pouvoir être bientôt réuni à toi est un sentiment bien doux. Seulement il ne se compare point à celui que j’éprouverai quand tu me seras rendue. Je t’en prie, ne te décourage pas, ne vois pas en noir. Crois qu’il est une Providence qui punit quelquefois les méchants et qui récompense les bons. La justice de ta cause me fait tout espérer, et l’espérance est maintenant, dit-on, à l’ordre du jour. Pour moi, ma bonne mère, je me mets sérieusement à travailler. Je veux sortir de Passy tout autre que je n’y suis entré. Nous voilà dans des circonstances où il faut se mettre au-dessus des biens de la fortune. On est heureux de pouvoir dire comme Bias : Omnia mecum

C’est ce que nous autres gens savants nous traduisons par : Je porte tout avec moi. Il faut à présent sortir des vieux sentiers tout battus d’avance, et se frayer à soi-même un chemin nouveau. Je veux devenir quelque chose, faire du grand, être digne de mon grand-père. Je me sens venir cette ambition dans la solitude. Dans le monde je n’y avais jamais pensé. Boileau avait raison de dire aux gens froids :

 

Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports

Qui d’un esprit divin font mouvoir les ressorts ?

 

Je ne sais pas si je t’ai dit que Couthon était ici, chez un médecin qui lui a promis de lui rendre l’usage de ses membres. Il demeure à côté de M. de Serennes.

Bonsoir, ma bonne mère ; je t’embrasse de tout mon cœur, et j’espère que bientôt ce ne sera plus par écrit, car je suis bien las de cette manière-là. Le vent l’emporte et je n’ai rien.

 

LETTRE XXV
 

10 prairial.

Tu vois, ma bonne mère, que tout va assez bien jusqu’à présent. Ta cause maintenant est celle du comité révolutionnaire. Ils ont bien senti que s’ils ne démentaient pas ton écrou, ils se trouveraient en contradiction avec eux-mêmes, puisque ton écrou te chargeait injustement, et que dans toutes leurs réclamations ils disaient que tu n’avais fait que céder aux prières du citoyen Amonin. Ils ont eu une conférence avec la commission, et ils lui parleront encore. Il paraît que l’on jugera les détenus et qu’on les mettra en liberté sans qu’ils s’en doutent. Ce sera un travail particulier. Ils ne seront point présents. Ainsi nous voilà débarrassés des solennités d’autrefois. On verra particulièrement les tableaux des sections, et on décidera d’après eux. C’est un peu comme le tribunal secret qui juge ou absout l’accusé sans l’entendre. Mais enfin rien n’est plus favorable pour toi que cette marche-là. Le tableau de ta section équivaut à un certificat de civisme, de la manière dont il est conçu. Ainsi, ma bonne mère, il nous est permis de voir lilas et couleur de rose. Quelle joie de nous retrouver, de reprendre nos anciennes occupations ! Pour bien jouir du bonheur il faut en avoir été privé. Mande-moi, je te prie, si ma lettre décachetée t’est parvenue. Je vais écrire à notre bon et ancien ami de Marolles pour lui témoigner ma joie de ce qu’il a obtenu ses certificats.

Adieu, ma mère chérie ; je t’en prie, partage mes espérances ! Ah ! qu’il me sera doux de substituer, à ceux que je te donne tous les jours sur le papier, de bons et véritables baisers !

MAURICE.

 

LETTRE XXVI
 

Passy, 14 prairial an II (juin 1794).

Je suis extrêmement fatigué ; ce soir, ma bonne mère, j’ai parcouru de longs espaces. Le temps devient enfin tenable, et j’espère que tu en profites pour arpenter le jardin des Anglaises. Je le préférerais bien, je t’assure, à toutes mes belles promenades dans la campagne. Je me regarderais comme au comble du bonheur d’être enfermé avec toi. Je fais quelquefois des châteaux en Espagne. Je rêve une maison d’arrêt où nous serions avec tous nos amis. Ce serait charmant et je m’inquiéterais peu de ma liberté. J’ai un si grand besoin de te voir ! Il y a si longtemps que nous sommes séparés ! Peut-être cela ne sera-t-il pas long maintenant. Mon ami t’a mandé que l’on prenait des informations sur ton compte, et la manière satisfaisante dont tous ceux qui te connaissent s’empressaient d’y répondre. De qui ne te ferais-tu pas aimer ! Tu es comme Zaïre :

 

Dès que l’on te connaît on te doit adorer.

 

Je suis bien tourmenté de cette dent qui te fait souffrir, et qui prend de l’humeur quand tu la fais boire chaud ou froid. La mienne est d’un meilleur naturel, et ne me fait plus le moindre mal. Si cela recommençait, je la ferais arracher et remplacer, car par ce moyen on a des dents meilleures que les anciennes, et c’est un profit tout clair.

Adieu, ma bonne mère ; ne m’écris plus après ton dîner, je sais que cela te fatigue, et je crois te voir rouge, ayant mal à la tête. Tu vois, je me mêle de te gronder !

 

LETTRE XXVII
 

15 prairial.

Nous comptons assister à la fête de l’Être suprême, à distance pourtant, et voici comme : Le citoyen Vézel aura une fenêtre vis-à-vis le champ de Mars. Il y fera transporter son télescope et ses jolies petites lunettes de neuf pieds. Nous devons être de la partie. Je n’oublierai pas, je t’assure, de lorgner le Panthéon et les environs. Je verrai indubitablement l’heure à Saint-Étienne, qui est à dix pas des Anglaises. Ah ciel ! si tu pouvais être sur un point élevé, je te verrais ! et si tu avais une lunette, nous nous verrions comme à nous parler !… mais je ne serais pas encore content. Je voudrais aussi te parler tout de bon, et puis après je voudrais t’embrasser, et puis ne plus te quitter. Voilà le nec plus ultra de mes rêves. Vivre avec toi, ne plus te quitter ! c’est mon refrain éternel. Notre ami de Marolles m’a écrit une lettre charmante. Sa terre promise est aussi le Berry.

 

LETTRE XXVIII
 

23 prairial.

L’exil va me faire cultiver le dessin. J’en ai fait un pour mon ami de la montagne, qui en a été content. Je vais continuer. J’ai la nature sous les yeux, et c’est le meilleur modèle. Je lis aussi, presque à livre ouvert, les quatuor de Pleyel ; ce qui m’a fait un grand plaisir, car j’allais dans des choses que je n’avais jamais vues. Tu vois, ma bonne mère, que je ne laisse pas aux autres le soin de mon apologie, mais entre nous, ce n’est pas cela.

Je suis encore à déménager ; c’est la troisième fois en deux mois. Pour toi, hélas ! on t’épargne ce soin-là.

Couthon a demandé de nos nouvelles à la municipalité. On lui en a rendu un compte satisfaisant. Il est d’avis que non seulement nous ne sortions pas de la commune, mais que nous n’allions pas même au bois de Boulogne. Ainsi le décret pourra bien sortir que tout exilé ne pourra s’éloigner du village où il est arrêté. Cela me serait bien égal, je t’assure ! Quand on est en train d’être malheureux, un peu moins, un peu plus, ne compte pas.

Il y a ici encore une lacune. Les espérances de liberté ne s’étaient pas réalisées, et de nouvelles rigueurs, probablement des règlements pour la police intérieure des prisons, portaient sur la correspondance des détenus.

 

LETTRE XXIX.

Passy, 9 messidor (juin 1794).

Enfin, ma bonne mère, je puis t’écrire plus de trois lignes. Je ne m’accommodais guère de cette brièveté. Trois lignes sont bientôt remplies, et comme je n’ai pas d’autre plaisir que celui de te parler, mon plaisir se trouvait singulièrement abrégé.

Voilà le chaud qui recommence. Comment t’en arranges-tu, toi qui le crains, dans cette petite chambre du jardin ? Ah ! que tu dois en être lasse ! Il est bien dur d’être puni quand on est innocent et que tout le monde le sait ! Socrate disait à ses amis qui s’affligeaient de le voir mourir innocent : « Aimeriez-vous mieux que je mourusse coupable ! » Et nous, nous pouvons bien dire comme au lendemain de la bataille de Pavie : « Nous avons tout perdu fors l’honneur. »

Si cette chaleur continue, j’irai me rejeter à la rivière. C’est là que je finis mes journées. Quelles longues journées ! Le bois de Boulogne m’excède ; j’ai par-dessus les yeux de toutes les promenades, et toi, tu ne peux pas te promener !

 

LETTRE XXX.
 

10 messidor (juillet 1794).

Voilà un bien beau temps, et pourtant je suis triste à l’excès. Tout m’ennuie sans toi. Ah ! que ces insipides promenades deviendraient charmantes si nous étions ensemble ! Quand pourrai-je donc être réuni à toi ? Je ne te quitterai plus d’un jour, plus d’une heure ! Ah ! je suis obsédé d’ennuis ! Mon seul remède est le travail. Je reste chez moi jusqu’à sept heures du soir. Ton dessin avance. Ce sera mon morceau de réception. Je trouve cela d’une difficulté incroyable ; mais tout ce qu’on fait pour toi se change en plaisir.

Adieu, ma bonne mère. Porte-toi donc bien, je t’en prie. Je t’embrasse de toute mon âme.

MAURICE.

 

LETTRE XXXI
 

Passy, 11 messidor an II (juillet 1794).

Mon ami n’a point été aujourd’hui à Paris, ma bonne mère, ce qui fait que je n’ai point reçu de tes nouvelles et que je m’ennuie d’un degré de plus qu’à l’ordinaire. Je travaille pourtant beaucoup. Je suis dans les morts jusqu’au cou. Je vis avec ce que les siècles ont produit de plus grand. Je m’échauffe particulièrement à la lecture des grandes actions de ton père. Je vais avoir les cartes de ses batailles, je veux les étudier, me les approprier. Peut-être un jour verras-tu les cartes des miennes. Je regrette que les circonstances ne me permettent pas d’aller les étudier sur les lieux mêmes où elles se sont données. Cela vaudrait bien les foins de Nohant ! Je suis ambitieux de grandes choses, et je te parle un peu, ma bonne mère, comme M. de l’Empyrée. C’est que j’aime le grand, le beau ; on se distingue sur le sol de la liberté par ses talents et ses vertus. Notre révolution

 

Venge l’humble vertu de la richesse altière,

Et l’honnête homme à pied du faquin en litière.

 

Autrefois les talents étaient étouffés par les brigues et les cabales. Maintenant la carrière la plus brillante est ouverte au seul mérite. Il n’y a plus de ces titres pompeux enfantés par l’orgueil. Il en est un plus grand, celui de citoyen. Il faut tâcher de le mériter dans toute son étendue, c’est à quoi je vise et veux m’appliquer.

Adieu, ma bonne mère ; je suis bien impatient de recevoir de tes nouvelles. Je t’embrasse mille fois de toute mon âme[29].

 

LETTRE XXXII
 

12 messidor.

L’on m’a affirmé hier une nouvelle qui serait bien bonne, c’est que les comités révolutionnaires auront le droit d’accorder aux exilés des cartes pour venir passer un jour à Paris et faire leurs affaires, mais pas y coucher. Je me rapprocherais de toi, et cette idée me consolerait un peu. Mais c’est peut-être encore une histoire !

J’ai beaucoup nagé hier et je suis un peu fatigué. Au moment où nous allions nous jeter à l’eau, il s’est élevé un grand vent et par conséquent des lames qu’il fallait couper, car sans cela on les a dans le nez, ce qui n’est point agréable, et l’on se trouve beaucoup plus sous l’eau que dessus. J’ai déployé dans cette circonstance périlleuse tout mon savoir-faire, et je m’en suis bien tiré. Ne va pas croire pourtant que j’aie couru un grand danger ; je me vante, et voilà tout. Je m’ennuie toujours bien complètement. Avec toi, tout me paraîtrait ravissant ; mais, dans la position où nous nous trouvons tous deux, quel moyen de combattre la tristesse ? Je t’embrasse de toute mon âme, ô ma bonne mère !

MAURICE.

 

LETTRE XXXIII
 

Le 14 messidor (juillet 1794).

Je vais t’expliquer, ma bonne mère, pourquoi j’ai les bras rompus après avoir nagé. Ce n’est point que mes bras soient moins forts, ni que je nage trop longtemps : mais tu dois te ressouvenir que j’ai fort peu nagé l’année dernière et j’ai un peu perdu l’habitude. Je m’y remettrai bientôt. Je compte y aller cette après-midi, et je t’en donnerai demain des nouvelles. Mon ami le citoyen Deschartres s’y jette toujours aussi, et j’entreprends de lui apprendre à nager sur le dos : mais il a la tête bien dure, il ne fait pas ce que je lui dis.

Mon petit chien veut aussi nager, et il est si rond qu’il ne fait que rouler. Je serais très fâché de le contrarier, car je l’aime beaucoup. Pour l’habituer à l’eau et lui donner confiance, je ne l’ai point fait culbuter au commencement, je le portais sur l’eau avec moi et je le remettais à terre sans le mouiller. Mais quoiqu’il n’eût point touché l’eau, il se croyait très mouillé et courait, en se secouant, se sécher dans mes habits. À présent il vient me rejoindre à la nage et même malgré moi, car je ne le trouve pas encore assez fort pour s’exposer ainsi, et je le soutiens quand il enfonce. Mais je termine, ma bonne mère, avec mes histoires de chien.

Adieu, je t’embrasse aussi tendrement que je t’aime.

 

LETTRE XXXIV
 

13 messidor.

Il y avait plusieurs jours, ma bonne mère, que je lisais l’histoire de mon grand-père, écrite par l’ancien gouverneur des Invalides, d’Espagnac ; mais, n’ayant point de carte, je ne pouvais avoir qu’une idée bien confuse de ses campagnes. Il se trouve que les cartes qui viennent de paraître sont du même d’Espagnac et ont été faites en même temps que les deux volumes que j’ai, mais qu’elles n’avaient point été publiées. Ainsi j’ai un ouvrage bien complet. On connaît les batailles comme si on y était. Le moindre corps, la moindre batterie de canons s’y trouve. On est dispensé de cette pluie de balles, de boulets, de ces tourbillons de fumée qui doivent un peu incommoder l’observateur. C’est pourtant au milieu de ce tintamarre que ton père n’étant encore que colonel, se plaçait pour examiner. Il cherchait les postes les plus périlleux pour s’instruire tranquillement. Tu conçois que, dans ma chambre, je ne puis malheureusement faire un cours aussi complet, mais j’en prends ce que je peux.

Voilà un temps bien chaud, bien beau, mais il te fatigue, et je le maudis presque. Ah ! si nous étions ensemble ! voilà mon éternel refrain, je serais au comble du bonheur.

Adieu, ma mère bien-aimée, je te serre dans mes bras aussi tendrement que je t’aime.

DUPIN.[30]

 

LETTRE XXXV
 

15 messidor.

Nérina n’est ni morte ni perdue, rassure-toi, elle est plus vivante, plus folle que jamais. Hier elle est restée à Paris, où mon ami l’emmène tous les jours, mais elle est revenue ce matin, et tous les soirs elle court avec son chien. Tu ne te fais pas d’idée de sa brutalité. Le pauvre Tristan est heurté, bousculé, et il a l’air de trouver cela fort amusant. Mais cette Nérina a si peu de jugement que cela m’inquiète pour lui. L’autre jour, nous étions sur les bords de la Seine, le long d’une pente rapide, elle ne vit pas qu’en le faisant rouler elle l’enverrait dans la rivière, et si je n’avais fait un saut plus prompt que sa roulade, et placé mon corps entre la rivière et lui, le pauvre petit animal aurait bu l’onde bourbeuse, car elle est fort sale de ce côté-là.

Voilà une chaleur qui me permettra de bien nager aujourd’hui. J’espère qu’au moment où j’entrerai dans l’eau il ne s’élèvera pas une tempête comme celle de l’autre jour et que je pourrai sillonner tout à mon aise le flot tranquille. – Nous avons le camp dans notre canton. Nous irons le voir un de ces jours ; on le dit superbe.

Adieu, ma bonne mère, porte-toi bien. Je t’embrasse aussi tendrement que je t’aime.

MAURICE DUPIN.

 

LETTRE XXXVI
 

16 messidor.

Mes journées solitaires se succèdent et m’accablent. Mon ami allant tous les jours à Paris, ce qui prend presque toute la journée, je suis complètement livré à moi-même, et si je ne travaillais avec ardeur, je deviendrais fou. Je ne puis pas te dire que je m’ennuie, puisque je m’occupe, et je dis pourtant : Je m’ennuie, ce qui signifie que je suis loin de toi, que je ne te vois pas, et que je ne peux m’y habituer.

Ce n’est pourtant pas le désœuvrement qui m’attriste, car j’ai travaillé hier depuis huit heures du matin jusqu’à sept heures du soir sans interruption que le déjeuner et le dîner. Je revois à fond les batailles de ton père, et je suis revenu à celle de Malplaquet, qui est la première, pour la travailler à la savoir par cœur. Je sais le nombre des batteries, de combien de canons elles étaient composées, ce qui décida le gain de la bataille, où étaient la cavalerie, l’infanterie, le camp, le village, la ferme, le bois, la rivière, la trouée, l’abatis, etc. Je me trouve ainsi beaucoup mieux chez moi que dehors, où la réflexion me tue. Mon Dieu, si nous étions ensemble, comme je serais encouragé au travail par ta présence ! Quand ce moment viendra-t-il donc ?

Adieu, je t’embrasse comme je t’aime.

DUPIN.

 

LETTRE XXXVII
 

17 Messidor.

J’ai trouvé ta lettre d’hier bien courte, ma bonne mère, peut-être aura-t-on trouvé la mienne trop longue. Est-ce encore une jouissance dont il faudra nous priver ? Plus nous avançons, plus le terme de nos maux semble s’éloigner, plus le malheur augmente. Ah ! qu’il est dur, quand on est innocent, d’être traité comme des coupables !

Si on pouvait exterminer tous les Autrichiens, les Anglais, les Espagnols, et toutes les autres races qui nous font la guerre, nous aurions la paix et par conséquent la liberté. On commence déjà à les mener de la bonne manière. Et qu’est-ce que je fais ici ? à quoi sert que je sois exilé ? La guerre que j’étudie dans cette petite chambre n’avance pas nos affaires. Espérons pourtant !

Je t’embrasse de toutes mes forces.

DUPIN.

 

LETTRE XXXVIII
 

18 messidor.

Nérina suivra aujourd’hui mon ami et tu l’auras demain. Mais je te conseille de bien prendre garde à elle, car elle ne tient pas en place, il y avait deux jours que mon ami l’avait laissée à Paris pour l’habituer ; mais elle s’est ennuyée de ne pas nous voir, et nous l’avons encore vue arriver toute seule hier matin à huit heures. La première chose qu’elle a faite, c’est d’aller chercher son chien. Après qu’elle l’eut bien caressé, elle vint nous dire bonjour.

Je vis toujours dans mon puits, et je ne me presse pas d’en sortir, à cause de l’extrême chaleur. Mais quand le temps sera plus tiède, je prendrai mon essor vers le quatrième ; je m’y plairai peut-être davantage, puisque j’aurai devant les yeux la montagne que tu habites. Ah ! mon Dieu, ma bonne mère, quelle séparation ! qu’elle est triste et longue ? Quand je pense qu’il y a trois mois que je ne t’ai vue ! Jamais pareille chose ne m’était arrivée, jamais je n’aurais cru qu’elle pût m’arriver ! – Je suis le moins à moi qu’il m’est possible. J’ai travaillé encore hier depuis huit heures du matin jusqu’à sept heures du soir ; je ne vais que tard à la promenade, et quand je me suis cassé la tête toute la journée sur mes livres, j’éprouve au moins quelque jouissance à prendre l’air. J’assiège en ce moment Belgrade. Dans la dernière sortie, nous fîmes grande déconfiture de spahis et de janissaires, car les Turcs avaient voulu nous bloquer dans nos lignes de circonvallation et contrevallation. Je crois que la place va se rendre.

Adieu, ma bonne mère. Je fais de l’héroïsme en imagination. Je t’embrasse mille fois de tout mon cœur.

MAURICE DUPIN.

 

LETTRE XXXIX
 

Le 20.

J’ai trouvé ta lettre d’hier bien courte, ma bonne mère, j’espère que celle d’aujourd’hui le sera moins. Tes lettres influent sur toute ma journée ; celle d’hier a été d’une tristesse amère. Il me manque une moitié de mon courage quand, à l’heure accoutumée, je ne vois pas arriver la quantité d’écriture sur laquelle je comptais. Si cela me manquait encore aujourd’hui, ma journée serait toute noire. Nous sommes dans un gouffre de douleurs. Ordinairement les chagrins sont envoyés en punition de quelque faute. Mais quelle est donc la nôtre ! Cependant je regarde un coupable en liberté comme bien plus à plaindre qu’un innocent dans les chaînes. Une bonne conscience est un bien inestimable, je le possède, et je t’assure qu’il ne me quittera pas. Il me donnera de la force dans mon malheur… mais jamais pour notre séparation. La morale, les préceptes n’y font rien ; je ne puis me faire de raison là-dessus… Ta lettre m’arrive, trois lignes seulement ! Que se passe-t-il donc ? Je suis accablé de chagrin, et je n’y vois que des augmentations tous les jours ! Ah ! j’oublierais tout si j’étais près de toi, si je pouvais du moins te voir ! mais rien !

 

LETTRE XL
 

22 messidor.

Je crains en t’écrivant que mes lettres ne t’arrivent plus. Il fait bien chaud, mais j’y suis insensible. J’ai tant de chagrin que je suis comme hébété.

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse aussi tendrement que je t’aime.

 

*    *    *

 

La lettre suivante est de ma grand’mère, c’est malheureusement la seule de cette correspondance qui soit restée. Elle doit être du 22 messidor.

 

POUR MON FILS.
 

On me dit à l’instant qu’on a arrêté tout Villiers hier, que cette nuit on ira à Neuilly. Hélas ! Passy est bien près de là. Ne te laisse pas arrêter ; veille et ne te laisse pas prendre. On dit qu’il ne reste plus personne à Villiers, qu’on a emmené jusqu’aux enfants de neuf ans. Mon fils, sauve ta liberté si tu veux conserver ma vie. C’est un prétexte pour arrêter tous les nobles, voilà la battue que l’on projetait. Quitte Passy, que ton ami te conserve ! Je suis dans une inquiétude affreuse. Mon Dieu, si tu allais être arrêté cette nuit ! Je frissonne, je tremble ! que mon existence est pénible !

Adieu, adieu, ta pauvre mère te presse contre son cœur.

 

*    *    *

 

La réponse est de Deschartres, qui apparemment crut ne pas devoir quitter mon père ce jour-là pour aller aux Anglaises.

 

Ce 23 messidor.

Je sais, mon amie, que vous vous abandonnez à votre désespoir. Quelles que soient les causes de votre inquiétude, nous les partageons de la manière la plus sensible. Nous gémissons comme vous sur le malheur qui nous accable. Mais faut-il bannir tout espoir de votre âme ? Ce malheur serait pour nous le plus affreux. Tâchez, mon amie, de relever votre courage. La cause de cet abattement vient, je ne puis en douter, de la crainte que vous éprouvez pour notre jeune ami. Je dois vous rassurer entièrement. On a fait dans notre commune les informations que les circonstances semblent devoir exiger sur le compte des exilés. On n’a eu aucun reproche à leur faire. Nous sommes donc parfaitement tranquilles, soyez-en sûre. Je le tiens de notre ami de la montagne[31], qui a pris des renseignements certains. D’ailleurs je ne vous cacherai point que je désirerais obtenir une réquisition pour notre jeune ami. Si je ne réussis point, nos démarches ne seront point inutiles, puisqu’elles nous auront procuré les attestations de notre comité. Si je réussis et que mon ami soit employé sur-le-champ, je me chargerai de sa besogne, et il continuera son travail ordinaire. Nous ne nous quitterons point. Je crois inutile de vous réitérer mes engagements, rien n’est pour moi plus sacré. Je serais dédommagé amplement si je pouvais croire qu’ils sont pour vous un objet de consolation.

Recueillez quelques larmes qui s’échappent de mes yeux malgré moi. C’est un tribut que le malheur arrache à l’amitié ; mais ne désespérons point, mon amie, de les voir sécher un jour, quelque éloignée qu’il nous paraisse.

 

*    *    *

 

Il y a encore une lacune qui se termine au 9 thermidor, ce jour d’éternelle mémoire. Le billet qui suit est d’une écriture fine et serrée, sur un petit carré de papier. Sans doute Deschartres fit un effort désespéré pour le faire passer aux Anglaises.

 

LETTRE XLI

Passy, 9 thermidor.

J’ai nagé hier. Il faisait le plus beau temps du monde. Aujourd’hui il pleut, le ciel est tout noir ici comme mon âme. Loin de toi, je ne puis vivre en paix. Il n’est plus de bonheur pour moi !

MAURICE.

 

LETTRE XLII
 

10 thermidor an II (juillet 1794).

Tu as sûrement lu le décret d’hier qui ordonne de mettre en liberté tous ceux qui ne sont pas compris dans la loi sur les gens suspects. Nous nous sommes procuré cette loi. Tu n’y es nullement comprise ; surtout ton comité révolutionnaire protestant à juste titre de ton patriotisme. Ainsi, si jamais nous devons espérer, c’est dans ce moment-ci. Oui, ma bonne mère, nous serons réunis, je n’en peux plus douter. Une grande quantité de personnes sont déjà sorties. Robert le peintre est mis en liberté. On dit que c’est David qui l’a fait incarcérer par jalousie. Ce serait affreux ! C’est à la Convention que nous devons notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes de la tyrannie de Robespierre[32].

Il sera aujourd’hui question à notre section des patriotes détenus. Ah ! il n’y a que cela qui m’intéresse ! Mon ami y sera, et tu ne dois pas douter qu’aussitôt qu’on prononcera ton nom, c’est à qui se lèvera pour te réclamer. Nous n’avons plus rien à craindre. Mon Dieu ! que tu m’as donc fait plaisir en m’envoyant une natte de tes cheveux ! J’espère que bientôt je te verrai tout entière.

Adieu, ma bonne mère, il n’y a plus que courage à avoir. Je t’embrasse aussi tendrement que je t’aime.

D.

P.S. Je reçois ta lettre. Sois bien tranquille. Nous sommes comme des diables dans un bénitier, et nous allons faire tout ce qu’il faudra.

 

LETTRE XLIII
 

(Sans date.)

Prends un peu patience. Le décret d’hier n’a rien qui doive t’inquiéter. On rendra justice à l’innocence opprimée. Les pièces de ton affaire sont au comité de sûreté générale. Mon ami y retourne ce matin avec la commission. Tallien a dit que si l’on voulait rétablir un gouvernement tel que celui de Robespierre, il périrait plutôt. Attends un moment, et tu seras mise en liberté.

Adieu, ma bonne mère, je ne puis t’en dire davantage. Antoine part. Je t’embrasse.

 

LETTRE XLIV
 

16 thermidor.

Tranquillise-toi, ma bonne mère, ta liberté est assurée. Le comité révolutionnaire a réclamé auprès du comité de sûreté générale quatre ou cinq patriotes, et tu es du nombre. Les pièces de ton affaire sont entre les mains de la commission, et c’est cette commission qui examine les affaires et met en liberté. Si bien que d’un moment à l’autre tu peux être délivrée sans que nous le sachions. Cela peut arriver demain, aujourd’hui, ce soir ! Ah ! j’étouffe de joie à cette idée ! Tous les maux passés ne sont rien !

 

*    *    *

 

Je supprime plusieurs billets remplis du détail des pas et démarches de Deschartres et des amis de la section. C’est une alternative d’espoir, de crainte, d’impatience et d’abattement.

 

LETTRE XLV
 

Passy, 22 thermidor (août 1794).

Tu as bien raison, ma bonne mère, tous les innocents sont mis en liberté et ton tour va venir. C’est le nec plus ultra si tu passes la décade sur cette maudite montagne où tu languis depuis huit mois. Nous allons être réunis, il n’en faut plus douter. Je suis déjà à t’attendre à la barrière. Quel moment que celui où je te reverrai ! Je suis comme un fou, je ne peux pas rester un instant en place. Mon Dieu, que nous allons être heureux !

 

LETTRE XLVI
 

Le 24.

On s’occupe de ton affaire. Encore un peu de patience, j’en ai bien besoin. Mon ami est toujours à Paris. Mon Dieu, si pour le jour de ta fête tu pouvais être libre ! Je crois rêver en pensant à mon bonheur !

 

LETTRE XLVII
 

28 thermidor.

Ce jour qui était autrefois si heureux pour moi, quand je pouvais te serrer dans mes bras en te souhaitant ta fête, est aujourd’hui bien triste loin de toi ! Mais je ne veux plus regarder en arrière. Je t’envoie mon dessin, ma bonne mère. Je n’y ai pas donné un coup de crayon sans penser à toi. Ah ! quand vas-tu venir comparer la copie avec la nature ? Que j’aurais de plaisir à te conduire à mes promenades accoutumées sur les bords de la Seine ! Que tout cela va redevenir beau pour moi ! Allons, ta fête s’annonce sous d’heureux auspices, nous n’aurons bientôt plus de larmes à répandre. Je t’embrasse de toute mon âme.

MAURICE.

V

Après la Terreur. – Fin de la prison et de l’exil. – Idée malencontreuse de Deschartres. – Nohant. – Les bourgeois terroristes. – État moral des classes aisées. – Passion musicale. – Paris sous le Directoire.

Enfin, le 4 fructidor (août 1794), madame Dupin fut réunie à son fils. Le terrible drame de la révolution disparut un instant à leurs yeux. Tout entiers au bonheur de se retrouver, cette tendre mère et cet excellent enfant, oubliant tout ce qu’ils avaient souffert, tout ce qu’ils avaient perdu, tout ce qu’ils avaient vu, tout ce qui pouvait advenir encore, regardèrent ce jour comme le plus beau de leur vie.

Dans son empressement d’aller embrasser son fils à Passy, madame Dupin n’ayant pas encore de certificats qui lui permissent de passer la barrière de Paris, et craignant d’être signalée à la porte Maillot, s’habilla en paysanne et alla prendre un bateau vers le quai des Invalides pour traverser la Seine et gagner Passy à pied. C’était pour elle une course prodigieuse, car de sa vie elle ne sut marcher. Soit habitude d’inaction, soit faiblesse organique de jambes, elle n’avait jamais été au bout d’une allée de jardin sans être épuisée de fatigue : et cependant elle était bien faite, dégagée, d’une santé excellente, et d’une beauté fraîche et calme qui avait toutes les apparences de la force.

Elle marcha pourtant sans y songer et si vite que Deschartres, dont le costume répondait au sien, avait peine à la suivre. Mais au passage du bateau, une futile circonstance pensa leur attirer de nouveaux malheurs. Le bateau se trouva plein de gens du peuple qui remarquèrent la blancheur du teint et des mains de ma grand’mère. Un brave volontaire de la république en fit tout haut la remarque. « Voilà, dit-il, une petite maman de bonne mine qui n’a pas travaillé souvent. » Deschartres, ombrageux et malhabile à se contenir, lui répondit par un : Qu’est-ce que cela te fait ? qui fut mal accueilli. En même temps une des femmes du bateau mit la main sur un paquet bleu, qui sortait de la poche de Deschartres et l’élevant en l’air : « Voilà ! dit-elle, ce sont des aristocrates qui s’enfuient ; si c’étaient des gens comme nous, ils ne brûleraient pas de la cire. » Et une autre continuant lestement l’inventaire des poches du pauvre pédagogue, y saisit un rouleau d’eau de Cologne, qui attira aux deux fugitifs une grêle de quolibets inquiétants.

Ce bon Deschartres, qui, malgré sa rudesse, était rempli d’attentions délicates, trop délicates dans la circonstance, avait cru faire merveille en se précautionnant pour ma grand’mère, et à son insu, de ces petites recherches de la civilisation qu’elle n’aurait point trouvées alors à Passy, ou qu’elle n’eût pu s’y procurer sans donner l’éveil aux voisins.

Il maudit son inspiration en voyant qu’elle allait devenir funeste à l’objet de ses soins ; mais incapable de temporiser, il se leva au milieu du bateau, grossissant sa voix, montrant les poings et menaçant de jeter dans la rivière quiconque insulterait sa commère. Les hommes ne firent que rire de ses bravades, mais le batelier lui dit d’un ton dogmatique : « Nous éclaircirons cette affaire-là au débarqué, » et les femmes de crier bravo et de menacer avec énergie les aristocrates déguisés.

Déjà le gouvernement révolutionnaire se relâchait ouvertement du rigoureux système de la veille ; mais le peuple n’abjurait pas encore ses droits et était prêt à se faire justice lui-même.

Alors ma grand’mère, par une de ces inspirations du cœur qui sont si puissantes chez les femmes, alla s’asseoir entre deux véritables commères qui l’injuriaient vivement, et leur prenant les mains : « Aristocrate ou non, leur dit-elle, je suis une mère qui n’a pas vu son fils depuis six mois, qui a cru qu’elle ne le reverrait jamais, et qui va l’embrasser au risque de la vie. Voulez-vous me perdre ? Eh bien, dénoncez-moi, tuez-moi au retour si vous voulez ; mais ne m’empêchez pas de voir mon fils aujourd’hui ; je remets mon sort entre vos mains.

— Va, va, citoyenne, répondirent aussitôt ces braves femmes, nous ne te voulons point de mal. Tu as raison de te fier à nous, nous aussi nous avons des enfants et nous les aimons. »

On abordait. Le batelier et les hommes du bateau, qui ne pouvaient digérer l’attitude de Deschartres, voulurent faire des difficultés pour l’empêcher de passer outre, mais les femmes avaient pris ma grand’mère sous leur protection. « Nous ne voulons pas de cela, dirent-elles aux hommes, respect au sexe ! N’inquiétez pas cette citoyenne. Quant à son valet de chambre (c’est ainsi qu’elles qualifièrent le pauvre Deschartres), qu’il la suive. Il fait ses embarras, mais il n’est pas plus ci-devant que vous. »

Madame Dupin embrassa ces bonnes commères en pleurant, Deschartres prit le parti de rire de son aventure, et ils arrivèrent sans encombre à la petite maison de Passy, où Maurice, qui ne les attendait pas encore, faillit mourir de joie en embrassant sa mère. Je ne sais plus quel jour fut révoqué le décret contre les exilés, mais ce fut presque immédiatement après ; ma grand’mère se mit en règle, j’ai encore ses certificats de résidence et de civisme, ce dernier motivé principalement sur ce que ses domestiques et Antoine, son valet de pied, à leur tête, s’étaient, de l’aveu de toute la section, portés bravement à la prise de la Bastille. C’étaient là de grandes leçons pour l’orgueil des ci-devant.

Mais ma grand’mère, sans admettre entièrement les conséquences sociales de ses idées philosophiques, n’avait point de préjugés qui la fissent rougir de devoir sa réintégration civique à la belle conduite de son domestique. Elle partit pour Nohant au commencement de l’an III avec son fils, Deschartres, Antoine et mademoiselle Roumier, une vieille bonne qui avait élevé mon père, et qui mangeait toujours avec les maîtres. Nérina et Tristan ne furent point oubliés.

L’autre jour, pendant que j’écrivais dans ce recueil de souvenirs l’histoire de Nérina, mon fils Maurice retrouvait au fond d’un grenier de notre maison la plaque du collier de cette intéressante petite bête, avec cette inscription : « Je m’appelle Nérina, j’appartiens à madame Dupin, à Nohant près La Châtre ». Nous avons recueilli cet objet comme une relique. En 96, je retrouve dans les lettres de mon père la postérité de Nérina, composée de Tristan le pauvre enfant de la terreur, le compagnon d’exil, plus Spinette et Belle, ses sœurs puînées. Nérina avait fini ses jours sur les genoux de sa maîtresse. Elle a été enterrée dans notre jardin sous un rosier : encavée, comme disait le vieux jardinier, qui, en puriste berrichon, n’eut jamais appliqué le verbe enterrer à autre créature qu’à chrétien baptisé.

Nérina mourut jeune pour avoir eu une existence trop agitée. Tristan eut une longévité extraordinaire. Par une coïncidence bizarre, son caractère tendre et mélancolique répondait à son nom, et autant sa mère avait été active et inquiète, autant il fut calme et recueilli. Ma grand’mère le préféra toujours à toute la postérité de Nérina, et on conçoit qu’après avoir traversé de grandes crises, on s’attache à tous les êtres, aux animaux même qui les ont traversées avec nous. Tristan fut donc choyé particulièrement et vécut presque tout le reste de la vie de mon père, car il existait encore dans les jours de ma première enfance, et je me souviens d’avoir joué avec lui, bien qu’il ne jouât pas volontiers et eût habituellement la figure d’un chien qui s’absorbe dans la contemplation du passé.

Je ne sais plus bien les dates de l’histoire que je raconte ; mais je vois qu’au 1er brumaire de l’an III (octobre 1794) ma grand’mère recevait des administrateurs du district de La Châtre une lettre avec l’épigraphe : Unité, indivisibilité de la République, liberté, égalité, fraternité ou la mort. La république était moralement morte, on en conservait les formules.

À la citoyenne Dupin.

» Nous t’adressons copie du contrat de vente que t’a consenti Piaron, le 3 août dernier (vieux style), et le mémoire nominatif des demandes qu’il te fait, etc.

» Salut et fraternité. »

(Suivent trois signatures de gros bourgeois).

Comme ils étaient contents, ces bons bourgeois, ces grands enfants émancipés de la veille, de tutoyer la modeste châtelaine de Nohant, et de traiter de Piaron tout court l’ex-seigneur, celui qu’ils avaient appelé naguère M. le comte de Serennes ! Ma grand’mère en souriait et ne s’en trouvait point offensée. Mais elle remarquait que les paysans ne tutoyaient point ces messieurs, et elle savait gré à son menuisier de la tutoyer sans façon. Elle y voyait une préférence d’amitié dont elle jouissait avec un peu de malice.

Un jour qu’elle était avec son fils dans la maisonnette de ce menuisier, alors percepteur de sa commune, républicain hardi et intelligent, qui fut pendant toute sa vie notre ami dévoué et dont j’ai reçu le dernier soupir, deux bourgeois de La Châtre passèrent devant la porte, fort avinés, et trouvèrent brave d’insulter une femme et un enfant, de les menacer de la guillotine, et de se donner des airs de Robespierre au petit pied, eux qui mentalement, avec toute leur caste, venaient de tuer Robespierre et la révolution. Mon père, qui n’avait que seize ans, se précipita vers eux, saisit un de leurs chevaux à la bride, et les somma de descendre pour se battre avec lui. Godard, le menuisier-percepteur, vint à son aide, armé d’un grand compas dont il voulait, disait-il, mesurer ces messieurs. Les messieurs ne répondirent point à la provocation et piquèrent des deux. Ils étaient ivres, c’est ce qui les excuse. Ils sont aujourd’hui[33] ardents conservateurs et dynastiques : mais ils sont vieux, c’est ce qui les absout.

Leur colère s’expliquait, au reste, par un motif particulier. L’un d’eux, nommé par le district administrateur des revenus de Nohant pendant l’exécution de la loi sur les suspects, avait jugé à propos de se les approprier en grande partie et de présenter des comptes erronés tant à la république qu’à ma grand’mère. Celle-ci plaida et l’amena à restitution. Mais ce procès dura deux ans, et pendant tout ce temps ma grand’mère, ne touchant que les revenus de Nohant qui ne s’élevaient pas alors à quatre mille francs, et devant payer de l’argent emprunté en 93 pour subvenir aux emprunts forcés et dons patriotiques dits volontaires, se trouva réduite à une gêne extrême. Pendant plus d’une année, on ne vécut que du revenu du jardin, qui fournissait au marché pour 12 ou 15 fr. de légumes chaque semaine. Peu à peu sa position se liquida et fut améliorée ; mais, à partir de la révolution, son revenu ne s’éleva jamais à 15.000 livres de rente.

Grâce à un ordre admirable et à une grande résignation aux habitudes modestes qu’il lui fallut prendre, elle fit face à tout, et je lui ai souvent entendu dire en riant qu’elle n’avait jamais été aussi riche que depuis qu’elle était pauvre.

Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j’ai été élevée, où j’ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir mourir.

Le revenu en est peu considérable, l’habitation est simple et commode. Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la vallée Noire, qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette position centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée du pays, dans une large veine de terres à froment, nous prive des accidents variés et du coup d’œil étendu dont on jouit sur les hauteurs et sur les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce ou de la Brie, c’est une vue magnifique ; mais, en comparaison des ravissants détails que nous trouvons en descendant jusqu’au lit caché de la rivière, à un quart de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous dominent, c’est un paysage nu et borné.

Quoi qu’il en soit, il nous plaît et nous l’aimons. Ma grand’mère l’aima aussi, et mon père y vint chercher de douces heures de repos à travers les agitations de sa vie. Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d’herbes, ce petit clocher couvert en tuiles, ce porche de bois brut, ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chènevières, tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée quand on a vécu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.

Le château, si château il y a (car ce n’est qu’une médiocre maison du temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place champêtre sans plus de faste qu’une habitation villageoise. Les feux de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort dispersés dans la campagne ; mais il s’en trouve une vingtaine qui se resserrent auprès de la maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre d’accord avec le paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et, bien qu’en général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage des ménageots, il n’y a pas tant à se plaindre des enfants, des poules et des chèvres de ces voisins-là, qu’il n’y a à se louer de leur obligeance et de leur bon caractère.

Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me permettra bien d’en parler et d’en dire du bien, puisque, par exception, je prétends que le paysan peut être bon voisin et bon ami), sont d’une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de bonnes mœurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence dans leur tenue et dans leurs manières, une activité lente mais soutenue, de l’ordre, une propreté extrême, de l’esprit naturel et de la franchise. Sauf une ou deux exceptions, je n’ai jamais eu que des relations agréables avec ces honnêtes gens. Je ne leur ai pourtant jamais fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu’on appelle des bienfaits. Je leur ai rendu des services et ils se sont acquittés envers moi selon leurs moyens, de leur plein gré, et dans la mesure de leur bonté ou de leur intelligence. Partant, ils ne me doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle légère preuve d’un dévouement vrai valent autant que tout ce que nous pouvons faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampants, et chaque jour je leur ai vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse bien entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui leur était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de tact, de réserve et de politesse que je n’en ai vu régner toujours parmi ceux qu’on appelle les gens bien élevés.

Telle était l’opinion de ma grand’mère sur leur compte. Elle vécut vingt-huit ans parmi eux et n’eut jamais qu’à s’en louer. Deschartres, avec son caractère irritable et son amour-propre chatouilleux, n’eut pas avec eux la vie aussi douce, et je l’ai toujours entendu déclamer contre la ruse, la friponnerie et la stupidité du paysan. Ma grand’mère réparait ses bévues, et lui, par le zèle et l’humanité qui vivaient au fond de son cœur, il se fit pardonner ses prétentions ridicules et les emportements injustes de son tempérament.

J’aurai à revenir souvent sur le chapitre des gens de campagne, comme ils s’intitulent eux-mêmes ; car depuis la révolution, l’épithète de paysan leur est devenue injurieuse, synonyme de butor et de mal-appris.

Ma grand’mère passa plusieurs années à Nohant, occupée à continuer avec Deschartres l’éducation de mon père, et à mettre de l’ordre dans sa situation matérielle. Quant à sa situation morale, elle est bien tracée dans une page de son écriture que je retrouve et qui se rapporte à cette époque. Je ne garantis pas que cette page soit d’elle. Elle avait l’habitude de copier des fragments ou de faire des extraits de ses lectures. Quoi qu’il en soit, les réflexions que je vais transcrire peignent très bien l’état moral de toute une caste de la société après la Terreur.

« On est fondé à contester le jugement rigoureux de l’Europe, qui, à la vue de toutes les horreurs dont la France a été le théâtre, se permet de les attribuer à un caractère particulier et à la perversité innée d’une si nombreuse portion d’un grand peuple. Dieu garde les autres nations d’être jamais instruites par leur expérience des fureurs dont les hommes de tous les pays sont susceptibles quand ils ne sont plus retenus par aucun lien, quand on a donné au rouage social une si violente secousse que personne ne sait plus où il est, ne voit plus les mêmes objets et ne peut plus se confier à ses anciennes opinions ! Tout changera peut-être si le gouvernement devient meilleur, s’il se rassoit et s’il renonce à se jouer de la faiblesse des hommes. Hélas ! recherchons l’espérance, puisque nos souvenirs nous tuent. Courons après l’avenir, puisque le présent est dépourvu de consolation. Et vous qui devez guider le jugement de la postérité, vous qui souvent le fixez pour toujours, écrivains de l’histoire, suspendez vos récits afin de pouvoir en adoucir l’impression par le signalement d’une régénération et d’un repentir. N’achevez pas au moins votre tableau avant de pouvoir indiquer la première lueur de l’aurore dans le lointain de cette effroyable nuit. Parlez du courage des Français, parlez de leur vaillance, et jetez, s’il se peut, un voile sur les actions qui ont souillé leur gloire et terni l’éclat de leurs triomphes !

» Les Français ont tous la fatigue du malheur. Ils ont été brisés ou courbés par des événements d’une force surnaturelle, et, après avoir éprouvé la rigueur d’une lourde oppression, ils ne forment plus aucun des souhaits qui appartiennent à une situation différente. Leurs vœux sont bornés, leurs désirs sont restreints, et ils seront contents s’ils peuvent croire à la suspension de leurs inquiétudes. Une horrible tyrannie les a préparés à compter parmi les biens la sûreté de la vie.

» L’esprit public s’est affaibli et languira longtemps, effet inévitable d’une catastrophe inouïe et d’une persécution sans modèle. On a tellement vécu de ses peines qu’on a perdu l’habitude de s’associer à l’intérêt général. Les dangers personnels, quand ils atteignent une certaine limite, bouleversent tous les rapports, et l’oubli de l’espérance change presque notre nature. Il faut un peu de bonheur pour se livrer à l’amour de la communauté. Il faut un peu de superflu de soi pour donner quelque chose de soi aux autres… »

Quel que soit l’auteur de ce fragment, il n’est pas sans beauté, et ma grand’mère était fort capable de l’écrire. C’était du moins l’expression de sa pensée, si tant est qu’elle n’ait pris que la peine de le copier. Il y a aussi de la vérité dans ce tableau de l’époque et une justice relative dans les plaintes de ceux qui ont souffert sans utilité apparente. Enfin, il y a une sorte de grandeur à eux de reprocher au gouvernement révolutionnaire plutôt la perte de leur âme que celle de leur existence.

Mais il y a aussi une contradiction manifeste, comme il s’en trouve toujours dans les jugements de l’intérêt particulier. Il y est dit que les Français ont été grands par le courage, par la victoire, ce qui suppose un grand élan donné au patriotisme : et tout aussitôt l’auteur présente la peinture de l’abattement et de l’égoïsme qui s’emparent de ces mêmes Français devenus insensibles aux peines d’autrui pour avoir trop souffert eux-mêmes. C’est que ce ne furent pas les mêmes Français, voilà tout. Les heureux d’hier, ceux qui avaient longtemps disposé du bonheur d’autrui, durent faire un grand effort pour s’habituer à un sort précaire. Les meilleurs d’entre eux, ma grand’mère par exemple, gémirent de n’avoir plus rien à donner, et de voir des souffrances qu’ils ne pouvaient plus soulager. En leur ôtant la fonction de bienfaiteurs du pauvre, on les contristait profondément, et les bienfaits de la société renouvelée n’étaient pas sensibles encore. Ils pouvaient l’être d’autant moins que cette régénération avortait en naissant, que la bourgeoisie prenait déjà le dessus, et qu’à l’époque où ma grand’mère jugeait la société, elle agissait, sans s’en rendre compte, à l’agonie des droits et des espérances du peuple.

Quant aux Français des armées, ils étaient nécessairement les amis de tout ce qui était resté en France. Ils défendaient et le peuple, et la bourgeoisie, et la noblesse patriote. Héroïques martyrs de la liberté, ils avaient une mission incontestable et glorieuse dans tous les temps, à tous les points de vue, celle de garder le territoire national ; sans doute le feu sacré n’était point perdu sur cette terre de France qui produisait en un clin d’œil de pareilles armées.

Par contraste avec l’éloquente lamentation que je viens de rapporter, je citerai de nouveaux fragments de la correspondance de mon père, où l’époque se montre telle qu’elle fut à la surface, au lendemain du régime austère de la Convention. Ce tableau donne un démenti aux prédictions tristes du fragment. On y voit la légèreté, l’enivrement, la téméraire insouciance de la jeunesse, avide de ressaisir les amusements dont elle a été longtemps sevrée ; la noblesse retournant à Paris demi-morte, demi-ruinée, mais préférant à l’austère vie des châteaux le spectacle du triomphe de la bourgeoisie ; le luxe exploité par les nouveaux pouvoirs comme moyen de réaction ; le peuple lui-même perdant la tête et donnant la main au retour du passé.

La France offrait d’ailleurs à ce moment-là l’étrange spectacle d’une société qui veut sortir de l’anarchie et qui ne sait encore si elle se servira du passé ou si elle comptera sur l’avenir pour retrouver les formes qui garantissent l’ordre et la sûreté individuelle. L’esprit public s’en allait. Il ne vivait plus que dans les armées. La réaction elle-même, cette réaction royaliste, aussi cruelle et aussi sanglante que les excès du jacobinisme, commençait à s’apaiser. La Vendée avait rendu le dernier soupir en Berry, à l’affaire de Palluau (mai 96). Un chef royaliste du nom de Dupin, mais qui n’était pas notre parent, que je sache, avait organisé cette dernière tentative. Mon père eût été d’âge alors à s’en mêler, si telle eût été son opinion, et la bravoure ne lui eût pas manqué pour un effort désespéré. Mais mon père n’était pas royaliste et ne le fut jamais, quel que fût l’avenir (et, à cette époque, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, nul ne prévoyait le retour du despotisme), cet enfant condamnait et abjurait le passé sans arrière pensée, sans regret aucun. Sa mère et lui, purs de toute participation secrète, de toute complicité morale avec les fureurs des partis et les vengeances intéressées, se laissaient bercer par le flot encore agité des derniers frémissements populaires. Ils attendaient les événements, elle, les jugeant avec une impartialité philosophique ; lui, désirant l’indépendance de la patrie et le règne des théories incomplètes mais généreuses des écrivains du dix-huitième siècle. Bientôt il devait aller chercher à l’armée le dernier souffle de cette vie républicaine, et comme sa mère était quelquefois effrayée des aspirations qui lui échappaient, elle cherchait à l’en distraire par les douces jouissances de l’art et l’attrait de distractions permises.

 

*    *    *

 

Quelques mots sur la personne de mon père avant de le faire parler en 96. Depuis 1794, il avait beaucoup étudié avec Deschartres, mais il n’était pas devenu fort en fait d’études classiques. C’était une nature d’artiste, et il n’y avait que les leçons de sa mère qui lui profitassent. La musique, les langues vivantes, la déclamation, le dessin, la littérature avaient pour lui un attrait passionné. Il ne mordait ni aux mathématiques, ni au grec, et médiocrement au latin. La musique l’emporta toujours sur tout le reste. Son violon fut le compagnon de sa vie. Il avait en outre une voix magnifique et chantait admirablement. Il était tout instinct, tout cœur, tout élan, tout courage, tout confiance ; aimant tout ce qui était beau et s’y jetant tout entier sans s’inquiéter du résultat plus que des causes. Beaucoup plus républicain d’instinct, sinon de principes, que sa mère, il personnifia admirablement la phase chevaleresque des dernières guerres de la république et des premières guerres de l’Empire. Mais en 96 il n’était encore qu’artiste, et voici une lettre qui rappelle le délire musical si souvent et si bien peint par Hoffmann :

 

24 juillet 1796.

Je suis à Argenton, ma bonne mère. J’ai laissé un jour de courrier sans t’écrire, l’ayant employé à dormir. Figure-toi que le jour de mon arrivée je trouvai tous les musiciens de Châteauroux chez M. de Scévole. Le prieur de Chantôme, qui est une fort bonne basse et un aimable homme, y était aussi ; après souper, nous nous mîmes, au nombre de huit, dans un pavillon au bout du jardin, où nous jouâmes des symphonies de Pleyel jusqu’à trois heures du matin. L’orchestre était complet : bonne basse, bons instruments à vent, bonne musique ; c’était charmant. Le lendemain on fut chez madame de Ligondais. À six heures le concert s’ouvrit par une symphonie dont je menai le premier violon à livre ouvert sans faire une faute, M. Thibault, le virtuose de l’endroit, n’étant pas encore arrivé. Il vint enfin, et je lui rendis sa place avec bien du plaisir, car cela devenait difficile et eût pu compromettre ma réputation. Je jouai ensuite un quatuor de Pleyel ; je n’ai jamais si bien détaché de ma vie. À chaque passage j’étais interrompu par de bruyants applaudissements. Mon triomphe fut complet. J’étais debout devant cinquante personnes, avec une audace, une impudence ! ne tremblant pas plus qu’une contrebasse. À dix heures, le concert fini, tous les musiciens soupèrent chez M. de Scévole. Au dessert, animés par d’excellents vins de champagne, le gros prieur apporta sa basse sur la table et nous fit jurer dessus de ne nous quitter qu’au jour. Nous mettons habit bas, nous courons au pavillon. Nous avions l’air d’énergumènes ! Et là nous avons fait de la musique jusqu’au grand jour. Le prieur se relayait à la basse avec un monsieur de Châteauroux, M. de Scévole à l’alto avec un de ses voisins. Moi je n’ai pas quitté ma chaise pendant toute la nuit. Je déchiffrais comme un fou, rien ne m’arrêtait plus. J’étais un peu gris ; je volais dans des nuages de notes sans en croquer une seule. Nous quittâmes à cinq heures et nous fîmes réveillon ; c’était un bruit, c’étaient des rires !… J’ai dormi jusqu’à midi et je me porte à merveille. Adieu, ma bonne mère ; on m’appelle pour recommencer.

Je t’aime et je t’embrasse de toute mon âme.

MAURICE.

 

*    *    *

 

À l’automne de la même année, ma grand’mère envoya son cher Maurice à Paris, soit pour le distraire d’une longue retraite, soit pour d’autres motifs plus sérieux que les lettres semblent indiquer, mais que je ne sais point. Peu importe, il s’agit de la physionomie de Paris sous le Directoire.

Avant d’y arriver, jetons un coup d’œil sur la route. Aujourd’hui (1847) nous allons de Nohant à Paris en dix heures ; alors il fallait huit ou dix jours. Les diligences de Châteauroux à Orléans étaient d’affreuses pataches si mal servies, que le plus prompt était de faire le voyage à cheval à petites journées. Le chemin d’Issoudun à Vierzon étant le plus direct, mon père et Deschartres le prirent ; mais ce n’étaient que ravins, précipices, rivières peu guéables, fondrières de tout calibre, si bien que dans une de ses lettres (car je n’en citerai que quelques-unes), Maurice prie sa mère de lui renvoyer ses chevaux par la voie la plus longue, qui est un peu plus praticable. D’Orléans à Paris, on ne trouvait de voitures que deux fois la semaine, et quelles voitures ! « Du moins, » dit mon père, « on marche sur cette route-là ! Il ne faut que dix-huit heures pour aller d’Orléans à Paris ! » (Il se trompait, il en fallait vingt-quatre.)

Mais laissons-le parler :

… Me voilà enfin à Orléans, ma bonne mère, et je trouve qu’il y a déjà bien longtemps que je ne t’ai vue. Deschartres est allé courir pour nous trouver des places, et moi je reste pour causer avec toi. Je suis à peine fatigué. Entre la Ferté-Saint-Chaumont et la Ferté-Lowendal, nous avons failli retourner vers toi. La route est bordée de moulins à vent, et, du plus loin que ma jument les aperçut, elle s’enleva sur les pieds de derrière et se tourna tout droit sur le Berry. J’avais envie de la laisser faire. Deschartres s’obstinait avec sa monture, qui imitait les sottises de la mienne. Il imagina de leur bander les yeux, mais ce fut bien pis, et il fallut prendre dans la campagne. On commence pourtant ici à voir des figures humaines. J’ai rencontré en arrivant un muscadin et un cabriolet ! J’espère que bientôt nous en verrons une plus grande quantité. J’admire Orléans, j’admire le pont, j’admire les maisons, j’admire les passants ! je suis comme un hébété. Que sera-ce donc à Paris ?

……

 

Paris.

Nous sommes restés toute la soirée à Orléans, Deschartres n’ayant pu trouver de places à la diligence. Je t’ai mandé, ma bonne mère, que j’admirais le pont, les passants : c’était bien autre chose quand j’entrai dans la rue Royale ; c’était de l’extase ! Revenu un peu à moi, j’allai voir le jeune d’Orsanne et nous fûmes enchantés de nous retrouver. Il me mena promener sur le mail, sur le port, sur le pont, ensuite au spectacle. On donnait les Amours de Bayard et la Fausse Magie. Jamais drame n’a été joué, je crois, d’une façon plus comique. La Palisse était Gascon. Bayard, un gros pitre qui mettait son chapeau à deux mains, Sotomajor était doré et fripé comme une vieille marionnette. Je me tenais les côtes, et dans les endroits les plus tragiques j’éclatais de rire, au grand scandale de mes voisins, qui trouvaient la représentation superbe. Enfin nous sommes arrivés ici en vingt-quatre heures, à bon port, moi neuvième, traînés par trois chevaux qui allaient le trot. Ce sont des enragés de la première espèce. Le cocher, encore plus enragé qu’eux, trouva plaisant, en descendant la montagne d’Étampes, de les laisser courir. La voiture les poursuivait et eût été tout aussi vite sans eux. Nous ne roulions pas, nous étions précipités. Les uns juraient, les autres voulaient descendre. Une élégante en perruque blonde soutenait qu’elle allait mourir de peur. Pour moi, je goûtais fort cette façon d’aller et je criais : « Fouette, cocher. — Mais, monsieur, taisez-vous donc ! nous allons être tués. — Non, messieurs, nous n’en arriverons que plus lestement. C’est la vraie manière de voyager. »

Et la voiture de fendre l’air, et chacun de se cramponner à son voisin. Et moi d’engager la voiturée à donner pour boire au cocher en arrivant. La course impétueuse se ralentit enfin, et on s’arrêta non loin d’une auberge où chacun, en soupant, se remit de sa frayeur.

Tu te doutes de la manière joyeuse dont j’ai fait mon entrée à Paris. Sur-le-champ j’ai couru chez madame de Jasseau. Le plaisir de se revoir après si longtemps a été égal de part et d’autre. De là, j’ai été au café de la Régence pour trouver M. Heckel ; j’y suis entré en courant et en chantant, mais je n’y ai vu que des gens profondément absorbés dans leur partie d’échecs, qui me regardaient de travers et semblaient dire : « Que vient faire ici ce profane ? » Ne trouvant point là mon ami, d’un saut j’ai bondi hors de cet ennuyeux séjour. J’ai été au café Valois, où j’espérais encore le trouver. La première personne que j’y ai aperçue, c’est M. de Préville, qui m’apprit que M. et madame de la Roche-Dragon étaient à Paris depuis deux jours. Ne trouvant point encore là celui que nous cherchions, nous nous rendîmes chez son restaurateur… point ! Mais enfin, rue des Petits-Champs, nous le rencontrons face à face. Dans la joie où nous étions, nous regagnons le Palais-Royal, nous traversons la cour des Fontaines, et toujours parlant, riant et nous embrassant, nous voilà je ne sais où. Enfin, M. Heckel, s’arrêtant le premier, demanda où nous allions. « Je n’en sais rien » fut la réponse générale. Il reprit gravement : « Nous sommes fous, il faut aller dîner. » Ce qui fut dit fut fait. Après dîner, nous fûmes voir Abufar et le Dédit. Comme j’avais passé la nuit fort éveillé en diligence, je m’endormis profondément au dernier acte. En rentrant, je trouve un billet chez le portier : « Nous sommes arrivés ce soir, et vous ce matin. Nous allons enfin nous revoir ! nous sommes toujours rue d’Angoulême ; à demain. »

C’était M. de la Blottais et son fils. Quelle étonnante rencontre ! À sept heures du matin j’y étais déjà, et déjà il était sorti ; mais j’ai trouvé Arnaud, et je te raconterai de vive voix tout ce qu’il m’a appris. J’ai vu ensuite Amédée. Puis j’ai été déjeuner chez M. Heckel. Le soir nous avons été voir Didon et le ballet de Psyché. Je n’ai pas perdu une note ni un pas. Mon Dieu, ma bonne mère, comme j’ai pensé à toi, comme je te regrettais ! Une salle magnifique, un monde immense, un spectacle sublime ! Lamé s’est surpassé ; toujours la voix un peu tremblante, mais une noblesse ! une âme ! un jeu ! c’est un homme qui… ah !… un homme, enfin !… J’applaudissais à tout rompre. Didon était jouée par une débutante qui annonce le plus grand talent et qui chante par merveille.

Le ballet de Psyché est embelli à un point étonnant. La décoration du second acte est toute changée. Ce n’est plus ce vilain palais rouge, c’est un portique superbe, une perspective immense. Tout est embelli. L’Amour n’entre plus dans son palais par la porte, c’est sur un nuage qu’il arrive. Zéphyre est un jeune danseur charmant, fait au tour, qui égalera peut-être Vestris. Enfin jamais spectacle ne fut plus complètement admirable. Ce matin j’ai été chez madame de Ferrières, ensuite chez madame de Jasseau avec M. de Pernon. Nous avons mangé des huîtres et bu du vin de champagne. Nos rires et notre joie n’étaient interrompus que par le regret de ton absence. Nous avons bu à ta santé et parlé de toi, ah !… Je reviens de chez madame de Béranger, qui a été un moment sans me reconnaître. Elle me trouve changé depuis les pieds jusqu’à la tête. J’ai passé chez madame de Vézelais, et me voilà. Je te ferai les détails verbalement ; mais on t’aime bien, va, et avec quelle joie on se retrouve ! c’est comme dans un rêve ? Que je te remercie de m’avoir envoyé à Paris ! Que je voudrais être près de toi à Nohant ! Que je suis content ! Que je te regrette !

Je t’embrasse mille fois de toute mon âme.

MAURICE.

 

DE DESCHARTRES À MADAME DUPIN
 

3 vendémiaire an V.

Enfin voilà des nouvelles ! allez-vous dire. Comment attendre si longtemps sans écrire ! Que font-ils ? Que deviennent-ils ? Vous avez raison de gronder bien fort. Votre fils est un étourdi, il a laissé passer l’heure du dernier courrier. – Du reste votre fils paraît très raisonnable. Je ne doute point qu’on ne vous en fasse de grands éloges. Beaucoup de personnes ne le reconnaissent point au premier abord ; tout le monde le trouve charmant. Il faut bien qu’il y ait quelque chose de vrai ; mais il n’est point encore ce qu’il sera, et ce qu’il faut qu’il soit. Je ne vous parle point de nouvelles. Il n’en existe point d’autres que celles qui sont rapportées dans les journaux, c’est-à-dire une quatrième défaite de Jourdan[34]. Quelque désastreuses qu’elles soient, elles ne font ici aucune impression. On ne s’en occupe point. Jamais je n’ai vu Paris si indifférent au sort de la France.

Tout est extrêmement cher ici. On ne croirait pas ce que le voyage d’Orléans à Paris nous a coûté. Il faudra que Saint-Jean nous ramène nos montures, car il n’y a plus de diligences proprement dites. Il faut prévenir un mois d’avance pour avoir des places, d’où il résulte qu’à l’heure qu’il est, et pendant que Paris est le centre de toutes aises et de tout luxe, on ne peut traverser la France qu’à pied ou à cheval.

Adieu, madame ; que l’absence de votre fils ne vous cause point un ennui préjudiciable à votre santé. Prenez-en soin surtout ! etc.

 

DE MAURICE À SA MÈRE.
 

2 octobre 1796.

… J’ai été hier à un très beau concert qui s’est donné au théâtre de Louvois. C’était Guénin et le vieux Gavinies qui conduisaient l’orchestre. Tu sais, notre vieux Gavinies, qui a si bien connu mon père et Rousseau du temps du Devin du village, et qui a fait si singulièrement connaissance avec moi à Passy du temps de mon exil. Eh bien, le public lui a fait répéter sa romance, et il s’en est si bien tiré qu’il a été, à la lettre, couvert d’applaudissements. Pour un homme de soixante-quinze ans, ce n’est pas mal ! Cela m’a fait un bien grand plaisir !

Je te donne à deviner en mille qui j’ai rencontré encore et reconnu à ce concert. Sous un habit à la mode, avec des souliers dégagés et des oreilles de chien, j’ai vu le sans-culotte S, et je lui ai parlé. C’est un merveilleux ! Voilà de ces rencontres à mourir de rire. Il m’a beaucoup demandé de tes nouvelles. Il n’était pas si galant en l’an II !

Adieu, ma bonne mère, l’heure me presse, je vais à l’Opéra. Je te regrette à tous les instants. Tous les plaisirs que je goûte loin de toi sont imparfaits. Je t’embrasse mille fois.

Et je fais mille amitiés à ma bête de bonne.

……

 

8 vendémiaire.

Ne te fais donc pas d’inquiétudes, ma bonne mère. On ne conçoit rien à la manière dont les postes sont servies. Tantôt les lettres mettent six jours pour faire quatre-vingts lieues, tantôt quinze et tantôt plus, car M. de la Dominière n’a reçu qu’avant-hier celle que tu lui as écrite il y a un mois. C’est à n’y rien comprendre.

……

J’ai été voir avant-hier Œdipe et le ballet de Psyché. J’étais absolument en face, à dix pas du théâtre, et j’étais au parterre, car à présent c’est un amphithéâtre magnifique qui part de l’orchestre et va jusqu’aux premières. On y est assis comme dans ton grand fauteuil. On y voit par merveille, on y entend encore mieux ; enfin, c’est la meilleure place de la salle. Comme je pensais à toi ! comme je te regrettais en écoutant l’opéra avec attention ! Je ne perdais pas une seule partie de l’orchestre. Hier, j’ai été avec MM. Heckel et d’Heuzé voir l’Intérieur des comités révolutionnaires. On y arrange bien les jacobins !

Toutes les personnes que je vois me demandent si tu veux rester encore cet hiver en province, et quand je leur dis oui, ce sont des exclamations, des étonnements sans fin. Elles ne conçoivent rien à notre manière de voir. Pour moi, hélas ! je ne la conçois que trop.

……

3 octobre.

Je t’ai quittée l’autre jour pour aller à l’Opéra. On devait donner Corisande, ce fut Renaud. Mais rien ne contrarie un provincial. J’écoutai d’un bout à l’autre avec le plus grand plaisir. J’étais à l’orchestre. M. Heckel connaît Ginguené, directeur du jury des arts, et tous les jours d’Opéra Ginguené lui fait présent de deux billets d’orchestre. C’est là où va ce qu’on appelle à présent la bonne compagnie. Vous y voyez des femmes charmantes, d’une élégance merveilleuse ; mais si elles ouvrent la bouche, tout est perdu. Vous entendez : Sacresti ! que c’est bien dansé ! ou bien : Il fait un chaud du diable ! Vous sortez, des voitures brillantes et bruyantes reçoivent tout ce beau monde, et les braves gens s’en retournent à pied, et se vengent par des sarcasmes des éclaboussures qu’ils reçoivent. On crie : Place à M. le fournisseur des prisons ! – Place à M. le brise-scellés !

Mais ils vont toujours et s’en moquent. Quoique tout soit renversé, on peut encore dire comme autrefois : L’honnête homme à pied, et le faquin en litière. Ce sont d’autres faquins, voilà tout.

Adieu, ma bonne mère. J’irai encore ce soir à l’Opéra. Ce matin, M. Heckel me fait dîner avec M. le duc. Je t’embrasse comme je t’aime.

 

5 octobre.

……

J’ai déjeuné avec M. le duc, qui m’a comblé de prévenances et d’amitiés. Je vais demain avec mon ami et le sien dîner à la campagne. Cette connaissance ne peut que m’être avantageuse. J’ai été le soir revoir Œdipe : Chéron, qui se croit attaqué de la poitrine, n’y chante plus ; ce sont des mazettes qui le remplacent. Laisné me fait toujours plaisir. Hier j’ai été aux Italiens voir Rose et Colas et Camille.

……

Dis à ma bonne que ma queue perd beaucoup à ne plus être faite par elle ; elle lui fait toutes sortes d’amitiés.

 

8 octobre.

Que je suis donc malheureux de te causer de l’inquiétude ! je t’écris pourtant tous les jours de courrier. J’ai trop de plaisir à m’entretenir avec toi pour en perdre l’occasion. Mais la poste nous joue des tours infâmes ! Sois donc tranquille, ma bonne mère, je me porte à merveille, je cours comme un chat maigre. J’ai dîné avant-hier chez M. le duc ; il demeure chez madame Delage, qui a la plus belle maison de Suresnes : je vais aujourd’hui chez le bailli de Frelon ; c’est un dîner de gens importants.

……

 

Le 9.

Maudite poste ! j’espérais aujourd’hui une lettre de toi. Je suis rentré hier à trois heures, comptant là-dessus ; je n’en ai pas trouvé, et j’ai été triste tout le reste de la journée. J’ai été ce matin au Salon : il y avait trois Luebach, deux Bidault, quelques Van Spandunck et beaucoup d’enseignes d’auberges. Je ne manque pas un jour d’Opéra : j’ai vu Iphigénie en Aulide. Laisné s’est surpassé ; c’est la perfection. J’ai vu aux Italiens le Bélisaire de Philidor ; il y a d’assez belles choses.

J’ai eu hier mes bottes à la hussarde, c’est la grande mode ; elles vont dans la perfection, mon pantalon aussi ; ma redingote est dans le goût le plus nouveau. On s’habille à présent comme des sacs : des petits collets rabattus d’un côté, de grandes croisures, des tailles énormes, des poches sur les côtés et les mains dedans ; mode extrêmement prudente en ce temps-ci. Enfin, ma bonne mère, tu verras dans ma personne la fleur de la muscadinerie ; tu verras ! tu verras ! C’est à mourir de rire.

Adieu, ma bonne mère, je vais faire mes visites dans mes habits neufs. Je t’embrasse de toute mon âme. Porte-toi bien surtout !

Je donne un grand coup de poing sur la tête de ma bonne, et je lui blanchis la figure avec la houppe. Comment va le cerbère Tristan-Belle-Spinette ? est-il toujours roulé en boule sur le grand fauteuil ?

……

Le 11.

J’ai enfin vu Corisande. Le quinque du second acte est exécuté dans la perfection ; j’y ai été avec mon ami, qui a toujours ses poches pleines de billets. J’étais à l’orchestre, et de ma place j’avais le plaisir de lire la partition de Guénin ; je me figurais presque faire le premier violon.

J’ai été hier chez madame de Nanteuil, qui m’a comblé d’amitiés. Je croyais n’y rester que cinq minutes, mais sa fille aînée était au piano, sur le piano un bon violon ; je m’en empare et me mets à l’accompagner depuis midi jusqu’à trois heures ; elle jouait précisément les plus jolies sonates de Pleyel, celles que j’ai accompagnées à M. de Scévole. Je les sais par cœur, aussi j’allais d’un train ! je faisais des passages d’un brillant ! Pour comble de gloire, il est arrivé des visites qui ont bien vite fait un auditoire nombreux ; c’était une rage, et voilà qu’aujourd’hui les invitations me pleuvant, je ne sais où donner de la tête.

 

Le 13.

……

Je reçois tes deux lettres à la fois. La poste a jugé qu’elles s’ennuieraient de voyager seules, et elle les a mises de compagnie. Tu me fais tant de questions, ma bonne mère, que je n’y pourrai jamais répondre par écrit. Il y a une foule de choses que je te garde pour nos bonnes causeries du soir. J’ai fait toutes mes visites et toutes tes commissions. J’ai dîné hier chez madame de Ferrières, et le soir elle m’a envoyé dans la loge de madame de Bar, avec d’Heuzé, sa sœur et deux autres jeunes personnes. C’était une société infiniment grave, et nous avons dit plus d’extravagances qu’il ne m’en passe par la tête en six mois. J’ai vu maître Guillotot ; je l’ai trouvé dans son intérieur, le teint frais, gros et gras, la bouche vermeille, et venant de prendre une médecine de précaution. – J’ai fait visiter mes cheveux ; loin de me les couper, on les a trouvés trop courts. On m’a dégagé l’oreille, et l’arrière-face doit tomber sur le collet de l’habit. La perfection de l’oreille de chien c’est, quand ils sont bien longs, de faire au bout quelques papillotes qu’on ne crêpe point. Quant aux nattes et à la queue, il n’y a rien à y changer. Que ma bonne se console et s’attende à me voir l’oreille découverte. Je lui dis d’ailleurs mille choses gracieuses, amicales et sottes. Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse, je t’aime de toute mon âme.

……

Le 15.

Quoique à pied, l’honnête homme se moque bien à Paris du mauvais temps ! Il y a tant de choses à faire et à voir ! Le matin je vais au Salon ; de trois à six heures je dîne longuement en bonne compagnie : le soir je vais au spectacle. J’ai dîné chez madame de Ferrières avec toutes tes amies ; j’ai été reçu à bras ouverts ! Ah ! comme on a parlé de toi ! Le dîner était délicieux, servi en belle argenterie. La république n’a pas tout pris. Les vins parfaits. Il y avait des jeunes gens très gais, et nous avons fait rire aux éclats même M. de la Dominière ! J’ai été le soir à la rue Feydeau voir l’École des Pères et les Fausses Confidences. Cette dernière pièce est absolument jouée comme avant 93 : Fleuri avait le même habit ; Dazincourt aussi.

……

 

Le 17.

Que tu es bonne de vouloir t’ennuyer encore dans ta solitude, pour me laisser quelques jours de plus à Paris ! Quelle trop bonne mère ! Si tu y étais avec moi, je m’y amuserais bien davantage. Aujourd’hui j’ai joint l’utile à l’agréable, et il me semble que je suis au-dessus de moi-même. Mon ami M. Heckel m’a lu deux ouvrages de morale, l’un sur l’immortalité de l’âme, l’autre sur le vrai bonheur. Tout est admirable, profond, rapide, clair, éloquent ; c’est l’hiver dernier qu’il les a composés, et il m’assure qu’il n’a eu pour but que de me développer les principes de la vertu.

J’ai eu hier un succès extraordinaire en chantant Œdipe chez madame de Chabert. Mais ces succès, à qui les dois-je ? À ma bonne mère, qui a bien voulu s’ennuyer à m’enseigner, et qui en sait plus que tous les professeurs du monde ! Après la musique on a dansé ; nous étions tous en bottes, n’en sois pas scandalisée, c’est l’usage à présent : mais comme on danse mal en bottes ! Par là-dessus, on s’est imaginé de prendre du thé, et c’est bien là le souper le plus fade et le plus économique qu’on puisse faire. Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme, et je fais à ma bonne trente-trois amitiés.

……

 

Le 19.

Tu me demandes si M. de la Blottais a reçu ta lettre. Je n’en sais rien ; il est à la campagne et ne vient ici que furtivement, car il est sur la liste des émigrés. M. le duc me fait mille amitiés, je déjeune souvent avec lui, et s’il va en Espagne, il passera par Nohant. Je lui ai bien dit que ce n’était pas à ce prix-là que nous voudrions le voir. Je suis ici absolument comme Panurge. Tout le monde m’invite, et je ne puis dîner chez tout le monde. – Dis à Saint-Jean de retirer ma jument du pré et de lui donner de l’avoine pour qu’elle ait le cœur aux voyages. C’est toujours le plus prompt et le meilleur marché que cette façon d’aller.

……

Ce matin, j’ai encore déjeuné avec M. le duc et mon ami Heckel. Nous avons mangé comme des ogres et ri comme des fous… Et figure-toi que, comme nous marchions tous trois sur le Pont-Neuf, les poissardes nous ont entourés et ont embrassé M. le duc comme le fils de leur bon roi ! Tu vois si l’esprit du peuple a changé ! Mais je t’en parlerai verbalement, comme dit Bridoison.

Je cours faire mes visites d’adieu. Va, je ne regretterai point Paris, puisque je vais te retrouver.

Je dis mille brutalités à ma bonne ; qu’elle s’apprête à me raser, car ici on m’a fait les crocs, j’effrayais tout le monde, et les voilà qui repoussent de rage.

……

Deschartres a eu beau chercher un précepteur pour le fils de madame de Chander, il regarde la chose comme impossible à trouver de ce temps-ci. La race en est perdue. Tous les jeunes gens qui se destinaient à l’éducation cherchent à se faire médecins, chirurgiens, avocats. Les plus robustes ont été employés pour la république. Depuis six ans, personne n’a travaillé, il faut bien le dire, et les livres ont eu tort. On ne voit que des gens qui cherchent des instituteurs pour leurs enfants, et qui n’en trouvent pas. Il y aura donc beaucoup d’ânes dans quelques années d’ici, et j’en serais un comme un autre sans Deschartres ; que dis-je ? sans ma bonne mère, qui aurait toujours suffi à former mon esprit et mon cœur.

 

Le 13.

Nous partons demain. Deschartres se décide enfin à mettre ses estimables jambes dans des bottes. Il n’y a pas moyen de lutter contre le torrent ! C’est commode à cheval, mais non au bal. On ne fait plus que marcher la contredanse. Dis à ma bonne que je vais m’en dédommager en la faisant sauter et pirouetter de gré ou de force. Adieu, Paris… et bonjour à toi bientôt, ma bonne mère ! je pars d’ici plus fou que je n’y suis venu ; c’est qu’aussi tout le monde l’est un peu. Il suffit d’avoir la tête sur ses épaules pour se croire heureux. Les parvenus s’en donnent à cœur joie, et le peuple a l’air d’être indifférent à tout ; jamais le luxe n’a été si brillant… Bah ! bah ! adieu à toutes ces vanités, ma bonne mère s’ennuie et m’attend : tant pis pour ma jument. Je vais enfin t’embrasser ! Peut-être arriverai-je avant cette lettre !

MAURICE.

VI

Le Maréchal de Saxe.

Mes amis, à mesure qu’ils lisent ces pages imprimées, me font des questions et des observations plus ou moins fondées. En voici une à laquelle je crois devoir m’arrêter un instant avant de passer outre.

Pourquoi, me dit-on, avez-vous si peu parlé du maréchal de Saxe ? N’était-ce pas la plus remarquable figure et la plus frappante destinée de ce passé que vous évoquez comme une base de votre récit ? Ne savez-vous pas sur le compte de ce héros quelque trait particulier qui ait échappé à l’histoire ? Votre grand’mère n’avait-elle pas quelque tradition domestique qui jetterait du jour sur ce caractère étrange et assez mystérieux encore pour la postérité ?

Non, en vérité, ma grand’mère ne savait rien de particulier qu’elle voulût ou pût dire sur le compte de son père. Elle n’avait que deux ans lorsqu’elle le perdit, et, dans ses vagues souvenirs, ou dans les récits de sa mère, elle avait reculé devant son embrassade au milieu d’un dîner, parce qu’il exhalait une odeur de beurre rance qui répugnait à la précoce délicatesse de son odorat. Sa mère lui expliqua que le héros aimait de passion le beurre fort, et que pour le satisfaire on n’en trouvait jamais d’assez nauséeux. En fait de cuisine, tous ses goûts étaient à l’avenant. Il aimait le pain dur et les légumes presque crus. C’était une grâce d’état pour un homme qui passa les trois quarts de sa vie à la guerre.

Ma grand’mère croyait se rappeler aussi qu’il lui avait apporté un énorme mouton de parfilage d’or ; et plus tard on lui avait montré ce mouton, en lui disant que c’était un cadeau du célèbre comte de Lowendahl, et que le maréchal l’avait apporté de sa part. Cela coûtait deux ou trois mille francs et valait parfilé[35] cinq ou six cent francs. Étrange fantaisie de prodigalité, qui consistait à donner aux femmes ou aux enfants une somme quelconque, payée trois ou quatre fois sa valeur pour montrer qu’on avait de l’argent à perdre pour leur plaire.

Voilà tout ce que ma grand’mère avait vu de son père, et ce n’est pas d’un intérêt bien grand.

Maurice de Saxe appartient désormais à l’histoire. Elle l’a tant exalté et tant flatté de son vivant, qu’elle a le droit aujourd’hui d’être sévère ; mais cette sévérité serait-elle de bien bon goût de ma part ? Ai-je le droit, même à cette distance que le temps a mise entre nous (cent ans déjà depuis sa mort), de le juger en toute liberté d’allure ? J’ai été élevée dans un respect aveugle de cette gloire. Depuis que j’ai lu et étudié cette grande existence, j’avoue que le respect a été entamé par une sorte d’effroi, et que ma conscience se refuserait absolument à pallier les entraînements d’une pareille époque.

Je vois de très grandes qualités personnelles chez le maréchal de Saxe ; mais si je m’attache à les faire ressortir sans montrer les ombres à côté des rayons, ne ferai-je pas ce que je blâme dans les préjugés de race ? Ces préjugés consistent, je l’ai dit, dans l’orgueil du rang ou du succès, dans le culte aveugle des choses éclatantes, tandis que le vrai respect, celui qui devrait remplacer tous les autres, s’attacheraient surtout aux humbles vertus et aux mérites que le monde n’a pas connus, ou qu’il n’a pas compris.

On m’observe que mes scrupules ne sont pas fondés sur une descendance légitime : elle n’en est pas moins directe et réelle. Je conviens qu’il y manque la consécration de la fidélité exclusive qui fait les adoptions sérieuses et familiales, avec ou sans notaire.

Mais n’ayant pas de notion particulière sur le maréchal de Saxe, je n’aurais à en raconter que ce que tout le monde sait de reste : qu’il s’appelait Arminius-Maurice, né à Goslar, dans le Harr en 1696[36] ; qu’il fut élevé avec son frère, le prince électoral, depuis Auguste III, roi de Pologne ; qu’à douze ans il s’enfuit de chez sa mère, traversa l’Allemagne à pied et alla rejoindre l’armée des alliés qui, sous les ordres d’Eugène de Savoie et de Malborough, assiégeait Lille. Peut-être l’enfant terrible chantait-il en marchant : Malbrough s’en va-t-en guerre. On sait qu’il monta plusieurs fois la tranchée avec audace et reçut des Français, qu’il combattait alors, son premier baptême de feu. À treize ans, au siège de Tournay, il eut un cheval tué sous lui et son chapeau fut traversé par les balles. Au siège de Mons, l’année suivante, il sauta des premiers dans la rivière, portant un fantassin en croupe, tua d’un coup de pistolet un des ennemis qui croyait le faire aisément prisonnier ; et, s’exposant à tous les dangers avec une sorte de rage, il fut admonesté par le prince Eugène en personne sur l’excès de sa témérité.

On sait qu’en 1711 il marcha contre Charles XII ; qu’en 1712, âgé de seize ans, il commanda un régiment de cavalerie, qu’il eut encore un cheval tué sous lui, et qu’il ramena trois fois à la charge son régiment presque entièrement détruit.

Marié à dix-sept ans avec la comtesse Loben, père à vingt ans d’un fils qui ne vécut pas longtemps, guerroyant toujours avec passion, tantôt contre Charles XII, qu’il admirait avec tant d’ingénuité qu’il s’exposa dix fois à être tué ou pris pour arriver à le voir de près, tantôt contre les Turcs, en qualité de volontaire et pour l’amour de l’art, il ne revenait auprès de sa femme que pour essuyer de justes reproches sur ses infidélités. Il avait déclaré une grande aversion pour le mariage, et sa mère, en l’enchaînant au sortir de l’enfance, n’en avait tenu compte. Il était si réellement enfant à cette époque, qu’après avoir résisté opiniâtrement au désir de sa mère, il s’était décidé tout d’un coup sur cette considération que la jeune Loben s’appelait Victoire.

Il la quitta en 1720 pour venir en France, où le régent le fit maréchal de camp. Maurice fit rompre son mariage un an après. Sa femme pleura beaucoup et se remaria presque aussitôt. Tout ce qui entourait ce jeune homme, les mœurs de la régence, la facilité de briser des liens contractés sans croyance et sans amour, sa propre naissance, les terribles exemples de débauche de son père et de toutes les cours où son éducation s’était faite : voilà bien des causes de désordre et de précoce démoralisation. Élu par les Courlandais duc de Courlande et Sémigalle, aimé et encouragé par la duchesse Anne Iwanowna, qui fut czarine de Russie par la suite, il lutta avec énergie pour conserver cette principauté contre les prétentions voisines. Il s’y fut maintenu par son ambition et sa volonté autant que par la protection de la duchesse Anne, mais cette dernière chance lui manqua bientôt par sa faute. Incapable de fidélité, une nuit qu’il traversait la cour du palais de la duchesse, portant une femme sur ses épaules pour que l’on ne vît point la trace des pas de celle-ci sur la neige, il rencontra une vieille armée d’une lanterne, qui eut peur et cria. Il donna un coup de pied dans la lanterne, glissa et roula dans la neige avec la vieille et la jeune femme. Une sentinelle accourut, l’affaire fut ébruitée. La future czarine ne pardonna pas et se vengea plus tard en disant de lui : « Il eût pu être empereur de Russie. Cette personne lui a coûté cher ! »

Mais je m’aperçois que je fais une sottise, et je ne voudrais pas grossir mon livre de pièces inutiles. Les campagnes de Maurice de Saxe pour la France sont trop connues pour que j’aie à en parler. Si l’on veut absolument qu’une appréciation de son caractère et de sa mission trouve place dans cet ouvrage, je ne puis qu’extraire et rapprocher le jugement consigné en divers endroits de l’Histoire de France d’Henri Martin, le plus beau des livres d’histoire publiés jusqu’à ce jour, parce qu’il est le plus complet.

« (1741.) On ne pouvait songer à assiéger méthodiquement Prague. L’électeur de Bavière reçut le conseil hardi d’attaquer cette grande ville par escalade. L’auteur de cet avis était un officier général qui jouissait déjà d’un grand renom militaire, quoiqu’il n’eût pas encore commandé en chef : c’était le comte Maurice de Saxe, fils naturel du feu roi Auguste II, aventurier rempli de fougueuses passions, d’ambitions violentes et de hautes inspirations guerrières. Après s’être fait élire duc de Courlande par les états de cette souveraineté en 1726, et avoir disputé son duché avec une héroïque témérité à la Russie et à la Pologne, il était venu se mettre au service de la France, avait fait avec distinction la guerre de 1733, et commandait une des divisions de l’armée du Danube. L’électeur eut au moins le bon sens d’écouter Maurice. L’auteur du projet en fut l’exécuteur. Maurice prit pour second dans l’entreprise un homme qui n’avait de commun avec lui que le courage, le lieutenant-colonel Chevert, officier né dans les rangs du peuple, et qui était la vertu même dans un temps corrompu, comme Maurice était la passion sans frein. La ville n’avait qu’une enceinte bastionnée et des fossés secs. Dans la nuit du 25 décembre, Chevert monta en silence sur un bastion à la tête de quelques grenadiers, repoussa les ennemis accourus aux cris des sentinelles, s’empara d’une porte voisine et l’ouvrit à la cavalerie française de Maurice… Les généraux préservèrent la ville du sac et du pillage ; c’était un notable progrès dans les mœurs militaires. »…

« (1744)… La principale armée française, forte de quatre-vingt mille hommes, entra en Flandre à la mi-mai. Le roi en personne la commandait, accompagné du maréchal de Noailles et du comte Maurice de Saxe, qui venait de recevoir le bâton de maréchal, malgré sa qualité de huguenot. Cette victoire sur l’intolérance, contradiction étrange avec le redoublement des persécutions contre les réformés français, était due en grande partie à Noailles et avait coûté beaucoup au roi, plein de petits préjugés et de petites superstitions. Noailles avait fait comprendre à Louis la supériorité militaire de cet étranger et la nécessité de l’attacher définitivement à la France, si dépourvue de généraux. »

« (1745). – Le maréchal de Saxe, qui s’était montré vraiment grand général en 1741, et qui, avec des forces très inférieures, avait empêché l’ennemi d’assiéger Lille ou de tenter aucune autre entreprise, reçut le commandement en chef pour 1745 dans un moment où il semblait menacé d’une autre fin que la mort des héros. En proie à une hydropisie qui l’obligeait à subir des ponctions douloureuses, il succombait sous les excès qui avaient ruiné la prodigieuse vigueur de sa constitution. On doutait qu’il fût en état de se rendre à l’armée. Voltaire ne put, un jour, s’empêcher de lui demander comment il pourrait faire dans cet état de faiblesse. « Il ne s’agit pas de vivre, mais de partir ! » répliqua le maréchal. C’est là un grand mot ; chez certaines natures, la hauteur du courage ressemble à la vertu à s’y méprendre. L’effet est le même, et la différence n’est que dans le mobile. »…

……

« (FONTENOY) Le sort de la journée semblait fort compromis. Le maréchal de Saxe, qui voyait tout et se traînait partout, à cheval ou dans une petite carriole d’osier, commence de disposer la retraite pour le cas où un dernier effort ne réussirait pas. La présence du roi et du Dauphin, le devoir d’assurer leur salut, devenaient un embarras énorme et poussaient aux résolutions timides, bien que tous deux fissent d’ailleurs bonne contenance.

……

» Cette victoire de Fontenoy flatta vivement l’esprit national et elle est restée populaire… La vraie gloire fut au général qui avait vaincu presque mourant. »

 

*    *    *

 

« (1746) Le maréchal de Saxe, à peu près rétabli de sa maladie, avait brusquement investi Bruxelles au milieu de l’hiver, et cette belle capitale des Pays-Bas autrichiens avait dû capituler au bout de trois semaines. »...

« — Au commencement de mai… la présence du roi ne fut pas seulement inutile, mais nuisible. Les embarras d’une armée de cour empêchèrent Maurice de pousser l’ennemi aussi vivement qu’il l’eût fait. »…

Interrompons l’historien, et faisons parler le maréchal lui-même. Les personnes qui ne s’occupent pas de l’art militaire ne connaissent de son style que la fameuse lettre au maréchal de Noailles sur la proposition qu’on lui avait faite (en 1746, précisément) d’être membre de l’Académie française ; lettre où il allègue et prouve si bien qu’il ne sait pas seulement l’orthographe. « Je répondu que se la malet comme une bage à un cat. » Mais cette fantastique orthographe n’empêche pas le maréchal d’avoir un caractère comme écrivain et d’appartenir, par quelques écrits et quelques pensées, au mouvement littéraire du dix-huitième siècle. Ses lettres, concises, nettes, rapides, ont, par leurs restrictions mêmes, une véritable portée historique, et, par leur humeur ou leur enjouement, un cachet de grandeur ou de franchise. Elles ont subi pour l’impression une traduction certaine, mais elle n’ont été ni altérées, ni arrangées dans leur forme, on le sent de reste. Voici ce qu’il écrit au chevalier de Folard :

« Au camp de Bouchout, le 5 mai 1746.

» J’ai reçu, mon cher chevalier, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le… et j’y vois avec plaisir que nous pensons de même sur ce qu’il y avait à faire après l’abandon que les ennemis ont fait de leur position derrière la Nèthe, et je n’y aurais pas manqué si j’avais été seul ; d’autres circonstances m’ont empêché de les suivre et de les jeter dans la mer, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, vu leur désordre, notre supériorité et notre position ; je ne sais si vous savez ce que c’est qu’une armée de cour et tous les inconvénients qu’elle entraîne.

» J’ai détaché de cette armée quarante bataillons et cinquante escadrons pour faire l’investiture de Mons. Le siège se fera sous les ordres de M. le prince de Conti, dont Dieu bénisse les opérations !…

 

*    *    *

 

» Quant à la politique, je ne vous en parlerai pas ; gens plus habiles que moi s’en mêlent !… »

Quelques jours après, il écrivait à Frédéric II :

« Votre Majesté sait très bien que la partie militaire est toujours soumise à la politique. Ainsi, je me flatte que Votre Majesté ne m’attribuera pas les fautes qui pourront se faire pendant le cours de cette campagne. Le moment où je me trouve vous persuadera cette vérité, car je sens très bien qu’une marche par notre droite mettrait l’armée des alliés dans une situation fort critique. »

Le 6 juillet de la même année, il écrivait au comte d’Argenson :

« Vous me faites l’honneur de me dire que le roi compte que je ne ferai point de mouvement rétrograde qu’à la dernière extrémité. L’on ne peut, sans un risque éminent, faire de mouvement en arrière lorsqu’on attend la dernière extrémité ; mais il faut se placer toujours de manière à n’être pas obligé de faire de mouvement en arrière…

……

» Je ne suis pas naturellement porté, monsieur, aux mouvements rétrogrades ; je crois vous avoir donné des preuves de ma constance, et peut-être de quelque chose de plus, lorsque les règles militaires m’y invitaient. Il n’y a que des raisons de politique qui puissent autoriser une conduite différente. Je n’entrerai pas ici dans la discussion de savoir auquel on doit la préférence ; mais je pense que la première est infructueuse, je veux dire la politique, par une bonne conduite à la guerre. »

Presque toutes les lettres de Maurice témoignent des embarras qu’on lui crée, des fautes où on l’expose, et de la terrible responsabilité qu’on fait peser sur lui, tout en limitant l’autorité absolue qui lui serait nécessaire dans les circonstances graves. Tandis que le roi vient payer sa dette à l’opinion française, qui aime les rois chevaliers, en venant faire parade devant l’ennemi d’un sang-froid que le général en chef doit lui garantir facile et bien fondé, même au prix de l’honneur et de l’armée ; tandis que le roi lui écrit : « Mon cousin, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous assistiez au Te Deum avec les officiers de mon armée, etc. », le maréchal huguenot ne songe qu’à prévoir ou à réparer les fautes qu’il sait bien qu’on est toujours prêt à commettre, et dans la manière dont il s’exprime, il n’y a pas seulement le coup d’œil de l’homme de guerre, il y a la franchise, rare en ce temps de courtisanerie et de faiblesse, d’un homme qui veut faire son devoir à tout prix. En se plaignant d’ordres déplorables donnés par le prince de Conti, il écrit à d’Argenson : « Vous verrez plus, monsieur, c’est qu’au lieu de songer à me renforcer, il me prévient qu’il enverra M. le comte d’Estrées, je ne sais pas où, battre les buissons dans des endroits où les ennemis ne sont pas.

……

» Je suis trop bon serviteur du roi pour rendre à M. le prince de Conti ce qu’il me fait. Je veux cependant lui en faire la peur, en le menaçant de m’en retourner au camp de Louvain. »

En 1747, il rédigeait un mémoire lumineux sur la situation de l’armée, et il y joignait des réflexions qui révèlent cette franchise du génie et cette souffrance intérieure de l’artiste contrarié.

« Tout homme sage doit être alarmé de voir son opinion désapprouvée généralement. Si l’incertitude et la variation sont un mal dans les choses de la vie privée, l’on peut dire que c’est un malheur à la guerre, et quiconque change sa disposition[37] par légèreté ou sur ses opinions[38], jette toutes les parties d’une armée dans le désordre et la confusion, parce que l’on peut regarder les changements dans l’opération comme un accident arrivé au plan que l’on s’est formé[39], qui ne s’établit que sur une méditation faite à loisir et qui embrasse tout l’objet, avec les parties qui y sont relatives. Les personnes d’esprit, et surtout les personnes éloquentes, sont très dangereuses dans une armée, parce que leurs opinions font des prosélytes, et si le général n’est pas un personnage opiniâtre et entêté de son opinion, ce qui est un défaut[40], il[41] lui donne des incertitudes capables de lui faire commettre de grandes fautes ; c’est le cas où je me trouve.

……

» Ma conduite a paru trop unie, et l’on a jugé à propos d’opérer et de provoquer les événements… Berg-op-Zoom est devenu une affaire au-dessus des forces humaines, pour ainsi dire, ou du moins hors de tout exemple. La politique, nos pertes et notre amour-propre peut-être nous ont échauffés sur cette entreprise, au point que nous sommes prêts à y sacrifier l’armée, la gloire de nos armes et celle du roi. Les esprits s’échauffent, on blâme le général de sa lenteur ; il ne saurait partir trop tôt pour se précipiter dans un labyrinthe qu’il prévoit. L’on parle, l’on écrit des mémoires, l’on se communique des idées, comme si celui qui est chargé de la conduite de cette campagne ne s’en était pas occupé. Enfin, on veut le faire marcher, on brigue, on cabale à cet effet.

……

» Au demeurant, l’on me permettra de prendre le parti que prennent les médecins, qui cèdent toujours aux avis de la consultation pour se mettre à couvert de tout blâme.

» À la guerre, il faut souvent agir par inspiration ; si l’on était toujours obligé de rendre compte pourquoi l’on prend plutôt un parti qu’un autre, l’on serait souvent contredit. Les circonstances se sentent mieux qu’elles ne s’expliquent, et si la guerre tient de l’inspiration, il ne faut pas troubler le devin. »

On voit, par toutes ces lettres, combien Maurice était impatient du joug de la cour et quel mépris il avait pour la politique de cette cour inepte et frivole, où l’on ne regardait la guerre que comme un amusement, comme une occasion de briller, sans aucun souci du sang des soldats et de l’honneur du pays. Chaque jeune officier ne songe qu’à sa gloire particulière, si l’on peut appeler gloire la coupable vanité de faire écharper son régiment et soi-même, non seulement sans utilité, mais encore au grand préjudice ou au grand péril de la campagne. Maurice avait fait de ces folies à quinze ans. Il avait entendu Eugène lui dire : « Apprenez à ne pas confondre la témérité avec la valeur, » et encore enfant, il avait réfléchi sur cette semonce ; il avait mûri de bonne heure, et personne, dès lors, ne fut plus avare du sang des hommes qu’il commandait. Outre qu’il était réellement très humain, il mettait sa gloire et sa science à prévenir les maux de la guerre et à empêcher ces choses éclatantes où la noblesse, avide de retourner à ses plaisirs, voulait se précipiter pour gagner ses éperons et disparaître. Le grand Frédéric écrivait à Maurice en 1746 : — « Votre lettre peut servir d’instruction pour tout homme qui est chargé de la conduite d’une armée. Vous donnez des préceptes ; vous les soutenez par des exemples.

» … Dans le premier bouillon de la jeunesse, lorsque l’on ne met que la vivacité d’une imagination qui n’est pas réglée par l’expérience, on sacrifie tout aux actions brillantes et aux choses singulières qui ont de l’éclat.

» À vingt ans, Boileau estimait Voiture. À trente ans, il lui préférait Homère. Dans les premières années que je pris le commandement de mes troupes, j’étais pour les pointes ; mais tant d’événements que j’ai vus arriver, auxquels même j’ai pris part, m’en ont détaché. Ce sont ces pointes qui m’ont fait manquer la campagne de 1744.

……

» Le grand art de la guerre est de prévenir tous les événements… Le chapitre des événements est vaste, mais la prévoyance et l’habileté peuvent conjurer la fortune. »

Puisque je suis en train de citer, ayant résolu de ne pas faire autre chose, je transcrirai encore un fragment de lettre du maréchal de Saxe à Frédéric. Il est intéressant parce qu’il est une appréciation de la bravoure et de l’intelligence des troupes françaises :

« Les Français sont ce qu’ils étaient du temps de César, et tels qu’il les a dépeints : braves à l’excès, mais inconstants, fermes à se faire tous tuer dans un poste, lorsque la première étourderie est passée, car ils s’échauffent dans les affaires de poste, si l’on peut les faire tenir quelques minutes seulement ; mauvais manœuvriers en plaine.

» Il faut donc avoir recours aux dispositions, que l’on ne saurait faire avec trop de soin.

» Le simple soldat s’y connaît, et lorsqu’ils sont bien postés, l’on s’en aperçoit d’abord à leur gaieté et à leurs propos. »

J’ai dit que le maréchal de Saxe n’avait rien d’un courtisan. Fils de roi, aspirant sans cesse à être roi lui-même, il avait un grand orgueil. Et pourtant ce n’était qu’un aventurier hardi, qui dut se contenter du titre de grand général, et l’indépendance de son caractère eût pu lui être fort nuisible. Voici en quels termes il demandait, en 1734, un avenir au roi de France, dans une lettre adressée au comte de Noailles, et datée du camp de Graben :

« Quoique les belles actions parlent d’elles-mêmes, je me trouve dans le cas d’être obligé de me louer moi-même. Je n’ai ni parents ni amis à la cour, et une fausse modestie dégénère en stupidité…

» Il y a quatorze ans que j’ai l’honneur d’être au service du roi, en qualité de maréchal de camp ; j’en ai près de quarante, et je ne suis pas d’espèce à être assujetti aux règles et à vieillir pour parvenir aux grades. D’ailleurs, j’ai moins consulté les devoirs du sang et ceux de mes intérêts que ceux de l’honneur qui m’attachait au service du roi. Si vous y ajoutez le titre d’étranger, vous trouverez des raisons suffisantes pour m’avancer et pour porter le roi à m’accorder cette grâce, en y ajoutant l’agrément qui met le prix aux choses. »

Rapprochons de cette appréciation de sa propre situation, celle de M. Henri Martin :

« Il y avait quelque chose de peu flatteur pour l’orgueil national à devoir ses succès à un étranger. Encore cet étranger, ce bâtard de Saxe, avait-il pour principal lieutenant un autre étranger, un bâtard de Danemark, le comte de Lowendahl, homme supérieur, qui s’était formé en commandant les armées russes sous le maréchal Münich. Il ne se formait plus chez nous de généraux. La cause générale était l’extinction des fortes études et des fortes pensées parmi la haute noblesse. »

Après avoir raconté les campagnes du maréchal de Saxe, détails admirablement résumés, mais qui se tient à trop d’événements généraux pour trouver place ici, l’historien supérieur que je cite aborde la personnalité de Maurice de Saxe dans le livre Des mœurs et des idées en France depuis la mort de Louis XIV jusqu’au milieu du dix-huitième siècle :

« … Richardson fait voir… dans son fameux roman, animé d’une réalité si puissante et si poignante… Le vice élevé à des proportions tragiques, la séduction systématique poursuivant avec une froide et violente perfidie ce qui subsiste encore de vertu et de sentiment vrai dans le cœur de la femme, le séducteur transformé en une sorte de héros illustré d’une gloire infernale : Lovelace est l’Antéchrist de l’amour. Les modèles ne manquent pas à cette étrange figure. Lovelace n’est qu’un Richelieu agrandi et plus sérieux dans le mal. Maurice de Saxe exprime une nuance exceptionnelle. Il n’a pas cette froideur de serpent ; impétueux dans le vice comme dans les combats, c’est l’Ajax homérique dénué de sens moral et jeté au milieu d’une civilisation raffinée, capable d’actes odieux ou d’actes généreux, suivant que sa fougue l’entraîne. Mais que Lovelace, dans le monde réel, s’appelle Richelieu ou Maurice de Saxe, le résultat est le même, si le caractère et les moyens diffèrent. »

……

« Voltaire n’admet nullement que la race humaine ait diminué en nombre, comme le prétendaient Montesquieu et tant d’autres. Il croit que la population n’augmente ni ne diminue sur le globe… Il y a sur cette question un curieux mémoire du maréchal de Saxe, imprimé à la suite de ses Rêveries. Il propose, pour remédier à la prétendue dépopulation, qu’on ne se marie plus que pour cinq ans et qu’on ne puisse se remarier à la même femme, si l’on n’a pas eu d’enfants d’elle au bout de cinq ans. – C’est un étrange philosophe que Maurice de Saxe. – Montesquieu, dans l’Esprit des lois, voudrait aussi des lois, moins bizarres sans doute, afin de favoriser la propagation. Il eût été bien étonné si on lui eût annoncé que la population de l’Europe, avant un siècle, aurait doublé presque partout et triplé dans certains pays, malgré des guerres et des révolutions immenses. »

Au livre quatrième de la France sous Louis XV, M. Henri Martin achève d’esquisser le maréchal de Saxe :

« Le maréchal de Saxe venait de mourir (30 novembre 1750), la tête pleine de projets de réforme et emportant avec lui tout ce qui nous restait de science de la grande guerre. On reconnaît, par une lettre de Maurice au ministre de la guerre, qu’il prévoyait les conséquences de l’état d’indiscipline et d’ignorance où était tombée l’armée.

……

« Il eût probablement trouvé le remède, c’est-à-dire dérobé le secret de Frédéric II, si une fin prématurée, suite de ses excès, ne l’eut enlevé à la France.

« … Dans sa lettre au comte d’Argenson, Maurice déclare que l’armée française doit éviter les affaires de plaine et de manœuvres, et tâcher de se réduire à des coups de main et à des affaires de poste. Il ne fut que trop bon prophète. – Ses œuvres militaires, Rêveries, notes, etc., publiées en 1757, sont très intéressantes à étudier. Il eût voulu rendre l’équipement du soldat plus sain et plus commode, faire reprendre à la grosse cavalerie l’armure défensive et la lance, donner aux fantassins le pas cadencé comme chez les Prussiens, faire décider les affaires par la baïonnette et non par le feu, établir une école d’état-major, obtenir qu’on donnât les grades supérieurs non plus à l’ancienneté, mais au mérite, avoir pour la défense des ports des machines toujours prêtes, avec lesquelles on formerait à la minute des retranchements sous l’eau à l’entrée des ports, pour arrêter les vaisseaux et les brûlots, créer une infanterie légère fort analogue à nos chasseurs de Vincennes. – Très préoccupé de protéger la vie et la santé du soldat, il regrette les armes défensives d’autrefois. Il mêlait à ses vices des sentiments d’humanité. Il tâchait de faire disparaître le cruel usage de brûler les faubourgs des villes menacées. Il mettait les espions à la chaîne au lieu de les pendre. Il philosophe quelquefois plus sérieusement que dans ce bizarre Mémoire sur la population, dont nous avons parlé ailleurs. Quel spectacle nous présentent aujourd’hui les nations ? On voit quelques hommes riches, oisifs et voluptueux, qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude… qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes oppresseurs et opprimés forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats. Ce n’est pas avec de pareilles mœurs ni avec de pareils bras que les Romains ont vaincu l’univers. Ce n’est pas Montesquieu, ce n’est pas Rousseau qui parle ainsi : c’est Maurice de Saxe dans ses Rêveries. – Maurice voudrait que tout Français fût soldat cinq ans sans exception…

« Les généraux éminents disparurent avec Maurice de Saxe et Lowendahl, qui survécut peu à son compagnon d’armes. L’abaissement du gouvernement devenait toujours plus profond sous la main de la Pompadour, etc. »

On voit que l’illustre historien, tout en rendant justice au maréchal de Saxe, le traite avec beaucoup de sévérité. Cette sévérité est respectable chez un tel juge, et je ne saurais, ma grand’mère fût-elle là pour me le commander, lutter contre la condamnation portée par un talent si beau, si honnête, un talent qui est le type du patriotisme, en même temps qu’il est celui de la conscience et de la vertu.

Tout ce qui m’est permis, c’est de rappeler que les égarements du héros furent ceux de son époque et ceux de son éducation. Au demeurant, l’âme était belle et grande, l’habitude du caractère bonne et généreuse. Dans un autre milieu, et soutenu par d’autres conseils, d’autres principes et d’autres exemples, cet Ajax homérique eût conquis sa gloire militaire, pure des taches de la vie privée. « S’il fut vicieux, dit un autre historien de sa vie, les femmes y mirent une grande bonne volonté et l’y aidèrent de leur mieux. » – C’est probable ; mais madame Favart est un gros péché dans sa vie, un péché que Dieu seul a pu lui pardonner, quoi qu’en ait dit Grimm dans sa Correspondance. Les efforts de cet écrivain pour flétrir la victime et réhabiliter le coupable sont une action presque aussi mauvaise que l’action elle-même. Voilà le temps et les mœurs.

Maurice aimait réellement ses soldats et fort peu les gens de l’armée de cour, témoin sa réponse à un lieutenant général qui, en lui proposant l’attaque d’un poste, ajoutait : « Vous risquez d’y perdre au plus une douzaine de soldats.

— Passe, répondit le maréchal, si c’était une douzaine de lieutenants généraux, » et il lui tourna le dos.

Il accueillit la mort sans effroi, disant à son médecin : « La vie est un songe. Le mien a été court, mais il a été beau. »

Ce mot résume l’homme et le siècle.

C’était en somme un esprit très exalté et dont l’excuse est dans cette exaltation même. La destinée ne fut pas suffisante à son activité. Il avait besoin d’être souverain, et comme il n’avait en ce temps-là aucun droit de l’être, ses amis eurent souvent à le défendre contre le reproche de folie que ses contemporains lui adressèrent. Qu’il fût venu cinquante ans plus tard, il eût cherché et révisé quelque part peut-être son rêve de royauté, à moins que la France n’eût étouffé son ambition sur l’échafaud. La destinée de Napoléon est comme une réalisation agrandie des songes ardents de Maurice. On sait que le fougueux Saxon rêva la royauté de Tabago, puis celle de la Corse, puis enfin celle des Juifs. C’était un réformateur sans lumière suffisante ; mais qu’il eût été aux prises avec une tâche plus vaste que celle de donner un moment de gloire sans lendemain à la France corrompue, son remarquable sens pratique, qui reparaissait toujours dans l’action, en dépit de la fièvre physique et morale, l’eût peut-être préservé des erreurs qu’il couvait dans sa solitude. Il eût pris conseil, il se fût éclairé, et, comme Adrienne Lecouvreur l’avait initié, sauvage et farouche, aux arts délicieux, quelque esprit juste et sérieux eût pu l’initier aux idées vraies. On ne doit jamais croire qu’une grande intelligence comprimée n’eût pas pris le bon chemin, si elle l’eût trouvé accessible. La vie d’enivrement n’est pas le but des hautes facultés que Dieu donne à certains hommes. C’en est l’écueil quand leur émission échoue par la faute des circonstances. C’est la maladie d’un ennui et d’un désespoir qui ne s’avouent pas toujours à eux-mêmes ; mais ce mal serait peut-être vaillamment secoué, si, au lieu de l’infection des cours libertines, l’air pur et libre venait vivifier et retremper ces poitrines puissantes.

VII

Suite de l’histoire de mon père. – Persistance des idées philosophiques. – Robert, chef de brigands. – Description de La Châtre. – Les Brigands de Schiller. – Le théâtre bourgeois de La Châtre en 1798. – La conscription. – La Tour d’Auvergne, premier grenadier de France.

AVERTISSEMENT
 

Certaines réflexions viennent inévitablement au courant de la plume quand on parle du passé : on le compare avec le présent, et ce présent, le moment où l’on écrit, c’est déjà le passé pour ceux qui vous lisent au bout de quelques années. L’écrivain a quelquefois aussi envisagé l’avenir. Ses prédictions se trouvent déjà réalisées ou démenties quand son œuvre paraît. Je n’ai rien voulu changer aux réflexions et aux prévisions qui me vinrent durant ces derniers temps. Je crois qu’elles font partie de mon histoire et de celle de tous. Je me bornerai à mettre leur date en note.

Je continuerai l’histoire de mon père, puisqu’il est, sans jeu de mots, le véritable auteur de l’histoire de ma vie. Ce père que j’ai à peine connu, et qui est resté dans ma mémoire comme une brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier est resté tout entier vivant dans les élans de mon âme, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon visage. Mon père est un reflet, affaibli sans doute, mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel j’ai vécu a amené les modifications. Mes défauts ne sont donc pas son ouvrage absolument, et mes qualités sont un bienfait des instincts qu’il m’a transmis. Ma vie intérieure a autant différé de la sienne que l’époque où elle s’est développée ; mais eussé-je été garçon et eussé-je vécu vingt-cinq ans plus tôt, je sais et je sens que j’eusse agi et senti en toutes choses comme mon père.

Quels étaient, en 97 et en 98, les projets de ma grand’mère pour l’avenir de son fils ? Je crois qu’elle n’en avait pas d’arrêtés et qu’il en était ainsi pour tous les jeunes gens d’une certaine classe. Toutes les carrières ouvertes à la faveur sous Louis XVI l’étaient sous Barras à l’intrigue. Il n’y avait rien de changé en cela que les personnes, et mon père n’avait réellement qu’à choisir sa place entre les camps et le coin du feu. Son choix, à lui, n’eût pas été douteux ; mais depuis 93 il s’était fait chez ma grand’mère une réaction assez concevable contre les actes et les personnages de la révolution. Chose très remarquable pourtant, sa foi aux idées philosophiques qui avaient produit la révolution n’avait pas été ébranlée, et en 97 elle écrivait à M. Heckel une lettre excellente que j’ai retrouvée. La voici :

 

DE MADAME DUPIN À M. HECKEL
 

« Vous détestez Voltaire et les philosophes, vous croyez qu’ils sont cause des maux qui nous accablent. Mais toutes les révolutions qui ont désolé le monde ont-elles donc été suscitées par des idées hardies ? L’ambition, la vengeance, la fureur des conquêtes, le dogme de l’intolérance, ont bouleversé les empires bien plus souvent que l’amour de la liberté et le culte de la raison. Sous un roi tel que Louis XIV, toutes ces idées ont pu vivre et n’ont rien pu bouleverser. Sous un roi tel qu’Henri IV, la fermentation de notre révolution n’eût pas amené les excès et les délires que nous avons vus, et que j’impute surtout à la faiblesse, à l’incapacité, au manque de droiture de Louis XVI. Ce roi dévot a offert à Dieu ses souffrances, et son étroite résignation n’a sauvé ni ses partisans, ni la France, ni lui-même. Frédéric et Catherine ont maintenu leur pouvoir, et vous les admirez, monsieur ; mais que dites-vous de leur religion ? Ils ont été les protecteurs et les prôneurs de la philosophie, et il n’y a point eu chez eux de révolution. N’attribuons donc pas aux idées nouvelles le malheur de nos temps et la chute de la monarchie en France, car on pourrait dire : « Le souverain qui les a rejetées est tombé, et ceux qui les ont soutenues sont restés debout. » Ne confondons pas l’irréligion avec la philosophie. On a profité de l’athéisme pour exciter les fureurs du peuple comme au temps de la Ligue on lui faisait commettre les mêmes horreurs pour défendre le dogme. Tout sert de prétexte au déchaînement des mauvaises passions. La Saint-Barthélemy ressemble assez aux massacres de septembre. Les philosophes sont également innocents de ces deux crimes contre l’humanité. »

Mon père avait toujours rêvé la carrière des armes. On l’a vu durant son exil, étudier la bataille de Malplaquet dans sa petite chambre de Passy, dans la solitude de ces journées si longues et si accablantes pour un enfant de seize ans ; mais sa mère aurait voulu, pour seconder ses inclinations, le retour d’une monarchie ou l’apaisement d’une république modérée. Quand il la trouvait contraire à ses secrets désirs, comme il ne concevait pas alors la pensée d’agir sans son adhésion complète, il parlait d’être artiste, de composer de la musique, de faire représenter des opéras ou exécuter des symphonies. On retrouvera ce désir marchant de compagnie avec son ardeur militaire, de même que son violon fit souvent campagne avec son sabre.

En 1798, se présente dans l’histoire de mon père une circonstance futile en apparence, importante en réalité comme toutes ces vives impressions de jeunesse qui réagissent sur notre vie entière, et qui même parfois disposent de nous à notre insu.

Il s’était lié avec la société de la ville voisine, et je dois dire que cette petite ville de La Châtre, malgré les travers et les défauts propres à la province, a toujours été remarquable pour la quantité de personnes très intelligentes et très instruites qui se sont produites dans sa population, tant bourgeoise que prolétaire. En masse, on y est pourtant fort bête et fort méchant, parce qu’on y est soumis à ces préjugés, à ces intérêts et à ces vanités qui règnent partout, mais qui règnent plus naïvement et plus ouvertement dans les petites localités que dans les grandes. La bourgeoisie est aisée sans être opulente, elle n’a point de lutte à soutenir contre une noblesse arrogante, et rarement contre un prolétariat nécessiteux. Elle s’y développe donc dans un milieu très favorable pour l’intelligence, quoique trop calme pour le cœur et trop froid pour l’imagination.

Cité ancienne et affranchie anciennement, La Châtre est placée dans un vallon fertile et délicieux, qui s’ouvre tout entier aux regards quand on a gagné la lisière des plateaux environnants. Par la route de Châteauroux, à peine a-t-on laissé derrière soi une chaumière au nom romantique (la Maison du diable), qu’on descend une longue chaussée bordée de peupliers, avec un ravin de vignes et de prairies à droite et à gauche, et de là on embrasse d’un coup d’œil la petite ville, sombre dans la verdure, dominée d’un côté par une vieille tour carrée qui fut le château seigneurial des Lombaud, et qui sert aujourd’hui de prison ; de l’autre par un lourd clocher bien reluisant, dont la base, servant de porche à l’église, est un fort beau morceau d’architecture antique et massive.

On entre dans la ville par un vieux pont sur l’Indre, où un rustique assemblage de vieilles maisons et de vieux saules offre une composition pittoresque.

Mais avant de décrire cette ville, je me permettrai, sous forme d’apostrophe, une courte digression.

Ô mes chers compatriotes ! pourquoi êtes-vous si malpropres ? Je vous le reproche très sérieusement et avec quelque espoir de vous en corriger. Vous vivez dans le climat le plus sain, et au milieu de la population rustique de la vallée Noire, qui est d’une propreté exquise, et pourtant vous semblez vous plaire à faire de votre ville un cloaque infect, où l’on ne sait où poser le pied, et où vous respirez à toute heure des miasmes fétides, tandis que derrière l’enceinte de vos maisons fleurit la campagne embaumée, et qu’au-dessus de vos toits abaissés passe une masse d’air libre et pur, dont il semble que vous ayez horreur. Il est bien difficile d’assainir et d’entretenir propres des cités comme Lyon et Marseille ; mais La Châtre ! un groupe de maisonnettes jetées dans une oasis de prairies aromatiques et de vergers en fleurs ! Vraiment la dépravation de l’odorat, le cynisme de la vue, inhérents à la population des petites villes de l’intérieur, sont des vices que n’excuse nulle part la misère, et qu’ici la pauvreté ne peut pas même expliquer, puisque cette population est aisée, et que d’ailleurs les bourgeois les plus riches n’y ont pas plus que les ouvriers les plus restreints la pudeur de faire disparaître la souillure de leurs seuils inhospitaliers. Aucune observation des règlements de la plus simple police ne préoccupe apparemment les fonctionnaires municipaux. La chasteté l’exigerait aussi bien que la salubrité. La malpropreté est indécente, elle révèle dans les mœurs une absence de respect de soi-même, et dans l’esprit une habitude d’engourdissement honteux. Fi de La Châtre sous ce rapport ! Dans des recoins perdus et ignorés de la vallée Noire, vous découvrez parfois sous les buissons une misérable chaumière construite en boue séchée au soleil, et soutenue de quelques vieux ais vermoulus. Si, par exception, la ménagère n’est qu’une coureuse fainéante, l’intérieur répondra à l’extérieur ; mais ce sera une exception, ne l’oubliez pas. Dix fois sur douze vous trouverez la maisonnette bien balayée, la vaisselle brillante sur le dressoir, le lit propre, l’âtre sans tache, pas un grain de poussière sur les solives enfumées : une misère profonde, parfois déchirante à voir, toujours respectable et jamais repoussante. Oui, la propreté est la dignité du pauvre, c’est par elle qu’il se montre supérieur à sa destinée et plus digne de vivre dans les palais que les fainéants qui les possèdent. Je crois que j’ai dit cela souvent, je le répéterai sans me lasser. L’indigence qui s’abandonne avec nonchalance et découragement mérite de la pitié ; celle qui lutte contre son dénuement, qui lave ses haillons, qui assainit et purifie sa pauvre demeure, mérite du respect et de l’amitié. Mais la saleté gratuite et volontaire n’inspire que le dégoût. Elle n’est autre chose qu’une dépravation et une ignominie.

Sans cette affreuse malpropreté, La Châtre serait un séjour agréable. La plus belle rue, la rue Royale, est, en réalité, la plus laide ; elle est sans caractère. Mais le vieux quartier est pittoresque et conserve quelques-unes de ces maisons de bois de la Renaissance, si élégantes et d’une si belle couleur. La ville, jetée en pente, monte toujours vers la prison, et des rues étroites, qui serpentent entre des rangées de pignons inégaux envahis par la mousse et les pigeons, vont appuyer le flanc de l’antique cité à un ravin coupé à pic, au fond duquel l’Indre dessine ses frais méandres dans un paysage étroit mais ravissant. Ce côté-là est remarquable, et quand on sort de la ville par la promenade de l’abbaye, pour suivre le petit chemin sablonneux de la Renardière, on arrive aux Couperies, un des sites les plus délicieux du pays, au delà duquel on peut se perdre dans un terrain miné par les eaux, déchiré de ravines charmantes, et semé d’accidents pittoresques.

J’ai décrit La Châtre, je l’ai sermonnée, parce qu’au fond je l’aime, et je l’aime parce que mon père y eut des amis dont les enfants sont mes amis.

En 1798, mon père, lié avec une trentaine de jeunes gens des deux sexes, et lié intimement avec plusieurs, joua la comédie avec eux. C’est une excellente étude que ce passe-temps-là, et je dirai ailleurs tout ce que j’y vois d’utile et de sérieux pour le développement intellectuel de la jeunesse. Il est vrai que les sociétés d’amateurs sont, comme les troupes d’acteurs de profession, divisées la plupart du temps par des prétentions ridicules et des rivalités mesquines. C’est la faute des individus et non celle de l’art. Et comme, selon moi, le théâtre est l’art qui résume tous les autres, il n’est point de plus intéressante occupation que celle-là pour les loisirs d’une société d’amis. Il faudrait deux choses pour en faire un plaisir idéal : une bienveillance véritable qui imposerait silence à toute vanité jalouse, un véritable sentiment de l’art qui rendrait ces tentatives heureuses et instructives.

Il est à croire que ces deux conditions se trouvèrent réunies à La Châtre à l’époque que je raconte, car les essais réussirent fort bien, et les acteurs improvisés restèrent amis. La pièce qui eut le plus de succès, et qui fit briller chez mon père un talent de comédien spontané et irrésistible, fut un drame détestable, en grande vogue alors, mais dont la lecture m’a beaucoup frappée, comme un échantillon de couleur historique : Robert, chef de brigands.

Ce drame, imité de l’allemand, n’est qu’une misérable imitation des Brigands de Schiller, et pourtant cette imitation a de l’intérêt et de l’importance, car elle implique toute une doctrine. Elle fut représentée pour la première fois à Paris en 1792. C’est le système jacobin dans son essence ; Robert est un idéal du chef de la montagne, et j’engage mon lecteur à le relire comme un monument très curieux de l’esprit du temps.

Les Brigands de Schiller sont et signifient tout autre chose. C’est un grand et noble ouvrage, rempli de défauts exubérants comme la jeunesse (car c’est l’œuvre d’un enfant de vingt et un ans, comme chacun sait) ; mais si c’est un chaos et un délire, c’est aussi une fiction d’une haute portée et d’un sens profond. Permettez-moi de vous en rappeler l’analyse.

Un vieillard faible et bon a deux fils, natures énergiques et terribles, dont on ne comprend guère la parenté avec cette âme débonnaire et crédule. On voudrait voir la lionne qui les a enfantés, ou entendre rappeler d’elle quelque trait qui expliquât l’origine des violentes passions de ces deux types redoutables. Schiller n’y a point songé. Supposons ce que nous voudrons ; c’est le défaut des riches que cette absence de soin. Ils ont trop pour tout montrer, et une œuvre d’art qui laisse beaucoup supposer et beaucoup inventer au-delà du cadre où elle se renferme est déjà une œuvre pleine de feu et de vie.

Charles, l’aîné de ces deux fils du comte de Moor, est un lion généreux et brave ; François, le cadet, est un loup poltron et perfide. Le premier a la puissance du bien, le second celle du mal. Tous deux ont du génie, tous deux se disputent la tendresse d’un père qui doit être la victime de cette lutte dénaturée.

Charles, livré aux égarements de la jeunesse, calomnié par son frère, aigri, désespéré, veut cependant abandonner ses amis les étudiants qui l’entraînent au désordre, pour retourner auprès d’un père qu’il aime et respecte au fond du cœur. Il lui écrit pour lui demander le pardon de ses erreurs et lui exprimer un repentir sincère. Il attend sa réponse avec impatience, il est plein du souvenir de ses jeunes années et d’un pur amour qu’il regrette amèrement d’avoir négligé. C’est là que s’ouvre le drame. Charles veut revenir à la vertu. Le pourra-t-il ? Le vice n’a-t-il fait qu’effleurer cette âme supérieure ? Un caractère si impétueux aura-t-il pu se plonger impunément dans le délire des mauvaises passions ? Oui sans doute, si la fatalité, qui s’attache comme un châtiment à une destinée dont nous prenons trop peu de soin, ne vient s’opposer à sa conversion et changer en fureur ces élans de tendresse et de piété.

La réponse du vieux Moor arrive, transmise par l’intermédiaire de François ; c’est un refus, c’est la malédiction paternelle. François a intercepté les lettres de Charles. Il en a supposé d’autres qui le signalaient au courroux de son père comme un scélérat incorrigible, menaçant, plongé dans le déshonneur et dangereux pour la vie même du vieux comte.

Charles exaspéré se voue aux Furies. L’amour se change en haine, en désespoir, en blasphèmes dans son sein et sur ses lèvres. Il maudit Dieu et l’humanité. Il veut venger dans le sang de tous les maîtres, de tous les oppresseurs, la honte et l’abandon de tous les déshérités. Il devient l’ennemi furieux et implacable de la société qui le repousse et le condamne. Ses compagnons, perdus de dettes et repoussés comme lui du monde officiel, se groupent autour de lui et prononcent d’affreux serments.

Mais que vont-ils faire de toute cette colère, de tous ces besoins de vengeance ? L’un d’entre eux, créature lâche, cynique et rusée, a ouvert l’avis d’exercer le brigandage, et il a conçu ce projet sous l’empire de préoccupations cupides et méprisables. Les autres n’y ont vu qu’un moyen de se séparer de la société et de se venger d’elle en la rançonnant. Charles Moor saisit violemment cette idée, parce qu’à l’instant même elle lui apparaît plus grande et plus logique. Il se créera une puissance terrible pour châtier les méchants et venger leurs victimes. Il sera le bras armé de la justice divine. Il ressuscitera les décrets sanguinaires du tribunal secret de la vieille Germanie. Il accepte le commandement de l’entreprise. Il prononce l’anathème sur tout son passé, sur tout son avenir. Il entraîne ses compagnons dans les forêts et dans les montagnes.

Cette résolution, toute romantique et brusque qu’elle paraisse, n’a rien d’invraisemblable dans l’œuvre de Schiller. Elle s’explique par la situation violente où se trouvent les esprits surexcités de ces jeunes gens à la fois trop instruits et trop ignorants, types variés, mais tous vrais et profonds, d’un scepticisme amer et d’une effrayante désorganisation morale. Leurs entretiens animés sont pleins d’une exagération où le mauvais goût s’allie au sublime, et qui peint admirablement l’époque de transformation où l’humanité se trouvait à la fin du dix-huitième siècle. La foi du passé était morte, il n’y avait rien de préparé pour appuyer l’espérance d’une foi nouvelle. Le mal qui régnait dans les mœurs et dans les institutions apparaissait dans toute sa laideur. Les abus étaient monstrueux, et la jeunesse enthousiaste, éprise d’un rêve de liberté et de réforme, n’avait pas assez de vertu, pas assez de croyance, pas assez de force véritable à opposer à cette chute du vieux monde qui allait l’engloutir malgré ses protestations et ses cris.

La jeunesse allemande, en 1781, était beaucoup plus malade sous ce rapport que la jeunesse française. Ralliés autour de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, nos pères, enfants alors, créaient la révolution dans leurs rêves, sans avoir conscience de sa marche et de ses résultats, mais poussés par cette fatalité de notre logique nationale. Or, Voltaire et Rousseau ne convenaient point encore à l’Allemagne, et c’est en vain qu’elle se persuade aujourd’hui qu’ils lui conviennent. Outre que revenir à eux est, dans l’ordre du progrès, un anachronisme, cet esprit positif de Voltaire, cette âme ardente et troublée de Jean-Jacques n’ont pas ce qui peut satisfaire à la tendance à la fois plus enthousiaste et plus froide des Allemands[42]. Le jeune Schiller révéla leur mal, la grandeur et la faiblesse de cette génération qu’il peignit et agita dans le drame des Brigands avec tant de puissance et de naïveté. Cette révélation fut chez lui si spontanée qu’il ne s’en rendit pas compte et qu’il ne comprit point son œuvre. Témoin la préface qu’il écrivit en 1781, et qui n’est qu’un mensonge de bonne foi.

Dans cette préface, il veut prouver que sa pièce est fort morale et que le monde officiel doit l’accepter comme une leçon édifiante. Sans doute sa pièce est morale comme tout ce qui est senti vivement, comme tout ce qui est un cri de l’âme, plainte ou action de grâce, reproche ou bénédiction, blasphème ou prière : quelle que soit l’émotion amère ou tendre de l’âme ainsi agitée, de l’esprit ainsi frappé, le poète rend des oracles où, comme dans ceux des sibylles antiques, l’erreur est vérité relative, et la révélation fiction relative également ; mais pour la société officielle, la franchise audacieuse du jeune Schiller était immorale et funeste. L’effet produit le prouva bien, puisque, après le succès éclatant de son drame, on vit des étudiants vouloir réaliser la chimère de Moor et se faire brigands réformateurs de l’Allemagne.

Telle est la donnée du drame de Schiller, et toutes les parties de l’action ne tendent qu’à la développer. Charles Moor veut punir la société coupable ; mais, en se plaçant en dehors d’elle, il s’est jeté en dehors de l’humanité, et il ne peut accomplir ses actes de justice qu’à l’aide du meurtre et de la violence. La fin justifie les moyens, c’est là la morale des jésuites, c’est aussi la morale de la Terreur, que nous allons voir proclamée plus naïvement dans le drame français de 1792, Robert, chef de brigands, imitation des Brigands de Schiller, mais imitation libre, et où chaque modification est significative, comme nous le montrerons tout à l’heure.

En poursuivant son œuvre de farouche rémunération, Charles Moor s’aperçoit à chaque pas de son erreur fatale. Il ne lui est point possible de moraliser ses brigands philosophes et de rendre l’instrument digne de la cause. Pour punir un coupable, ils sacrifient cent victimes innocentes ; pour frapper de leur poignard un cœur impur, il leur faut marcher sur des cadavres de femmes et d’enfants. Ces hommes ont pour eux certaines vertus particulières, une audace héroïque, un dévouement sans bornes les uns pour les autres, une loyauté chevaleresque dans leurs rapports avec leur chef ; mais leurs passions aveugles ne peuvent se satisfaire que dans le meurtre et le pillage. Leurs pensées sont un cauchemar sanguinaire, leurs entretiens un blasphème désespéré. L’un d’entre eux, celui à qui appartient l’initiative de cette étrange protestation, est un lâche scélérat qui salit de son contact cette œuvre impie et désastreuse, et qui, trouvant Charles Moor trop scrupuleux, menace ses jours et fait pressentir les Carrier et les Fouquier-Tinville, monstres inévitables dans les révolutions délirantes.

De son côté, la société officielle, à force d’infamies et de forfaits, pousse à bout l’indignation de Charles. Son frère, François Moor, personnifie le mal qui ronge et détruit cette société corrompue et athée. François ne croit à rien, et, dans son rêve du néant, il est plus odieux cent fois que le pauvre Charles dans son rêve de fatalité. Charles a cru au bien, et il y croirait encore s’il voyait régner ici-bas la justice de Dieu. Il proteste contre la puissance de Satan, il ose reprocher au principe divin d’être trop indifférent aux maux de la terre, et il se substitue à une action trop lente et trop détournée. François ne croit ni à Satan ni à Dieu. Rien n’est bien, rien n’est mal selon lui ; il étouffe le faible cri de sa conscience, il raille les croyances du genre humain. Il est presque plus fort dans sa perversité que Charles dans son égarement. Il assassine son père, il écrase et torture ses vassaux, il vole l’héritage paternel, il ne recule devant aucune trahison, devant aucune cruauté ; à l’approche de la mort, il est assailli de visions superstitieuses et de lâches frayeurs ; mais il n’est pas converti pour cela. Il échappe à ses ennemis par le suicide. C’est la société pervertie et maudite qui se précipite elle-même et meurt de ses propres mains, avant que la vengeance ait eu le temps et l’audace de la frapper.

Charles Moor, en présence de tant de forfaits, déteste le mal avec une rage croissante, et ses amis lui font autant d’horreur que ses ennemis. Il devient fou, il tue sa maîtresse, il abandonne ses complices, il va se livrer à la main du bourreau, il a maudit et répudié son œuvre, il finit par le désespoir, par une sorte d’aliénation.

Tout cela est logique et renferme un grand enseignement : c’est que la société est perdue, et qu’il n’appartient pas au désespoir de la faire revivre ; c’est que pour la purifier il faut autre chose que le glaive et la torche ; c’est, en un mot, que la fin ne justifie pas les moyens et qu’une œuvre de vie ne peut pas sortir des mains du bourreau, que sa hache soit bénie par l’inquisition ou par Calvin, par Richelieu ou par Marat, par le pouvoir sans croyance ou par la révolte sans entrailles.

Environ dix ans après que ce drame de Schiller eut remué l’Allemagne et fait pressentir un terrible ébranlement de la vieille société, la France prononçait la déchéance de son gouvernement et envoyait ses rois à l’échafaud. Louis XVI et son épouse allemande attendaient leur sentence dans la prison du Temple. Les spectacles n’étaient point fermés. La vie du peuple, loin d’être suspendue par les émotions de ce drame trop réel, cherchait encore dans les fictions scéniques des aliments pour sa colère, un redoublement d’intensité à cette vie fébrile qui l’agitait. Un M. Lamartellière (descendait-il du célèbre avocat, ennemi passionné des jésuites ?) imagina de donner aux passions de la foule un extrait des Brigands de Schiller. Mais en résumant ce drame et en l’accommodant aux us et coutumes de la scène française, il lui arriva, très naïvement sans doute, d’en changer radicalement l’esprit et la conclusion : c’est-à-dire que d’une œuvre de scepticisme ou de douleur il fit, sans se gêner, une œuvre de foi et de triomphe. Ce ne fut plus le cri d’agonie de l’Allemagne expirante, ce fut le chant de guerre de la France renouvelée. Les étudiants penseurs et exaltés de la Germanie devinrent des philosophes des clubs parisiens, et tout en leur conservant leurs noms allemands, en les transportant même du dix-huitième au quinzième siècle de l’empire germanique, l’auteur en fit des jacobins idéalisés, des septembriseurs philanthropes. Il résulta de cet amalgame (plus vraisemblable au fond qu’on ne croirait) un drame tout à fait bizarre, parfois sublime et parfois ridicule, jamais odieux ; et ceci est le plaisant de l’affaire.

En effet, les brigands jacobins de Robert ne font point pressentir sur la scène les égarements et les crimes qu’entraîna leur système. Robert est un Charles Moor à l’eau de rose. Il est pur de tout crime, et s’il règne par la terreur, c’est qu’il lui plaît de se faire craindre et d’avoir de grandes moustaches rousses. D’ailleurs c’est un agneau, et, bien qu’il menace ses compagnons de leur casser la tête au moindre méfait, il les a si bien élevés qu’il n’en est pas un qui n’ait mérité dix fois le prix Montyon. Tandis que dans Schiller les brigands jettent dans les flammes un pauvre petit enfant qui avait froid, les brigands de Robert se grillent la barbe pour retirer cet enfant des ruines embrasées, et ils lui choisissent une nourrice saine et propre. Ils font des pensions aux vieillards, ils offriraient pour un peu la main aux dames pour les aider à descendre de voiture tandis qu’on fait justice de leurs maris ou de leurs pères. En un mot, on ne frappe que les criminels, les scélérats que le monde officiel a oublié de juger et d’envoyer à la potence ; on protège la veuve et l’orphelin, on fait la guerre aux partisans du despotisme, mais on la fait avec une admirable loyauté : jamais l’innocent ne paie pour le coupable, jamais il ne tombe, dans la bagarre, de spectateurs inoffensifs ; chaque balle va à son adresse, et quand on a vidé les poches des usuriers et des concussionnaires, c’est pour remplir les mains des pauvres. Tout cela est fort peu vraisemblable, comme on voit ; mais il serait oiseux de critiquer une aussi mauvaise pièce. Ce qui est digne d’examen, c’est la doctrine qu’elle renferme.

Cette doctrine n’est rien moins que celle de la Montagne, telle que des cœurs purs et généreux ont pu la concevoir, sans prévision aucune des excès auxquels leur système d’épouvante et d’hostilité allait les entraîner. Il y a une scène où Robert demande compte à ses vertueux complices de leur conduite ; ils viennent d’assassiner un puissant personnage couvert de crimes, et ils en sont venus à bout presque sans coup férir. Eh quoi, dit le chef, personne ne l’a-t-il défendu ? ses amis ? – Les tyrans n’en ont pas, répondent les brigands. – Mais ses courtisans ? Les courtisans sont des lâches, etc. Tout est sur ce ton, et le public d’applaudir, comme vous pensez. Malheureusement il n’est pas nécessaire que les tyrans soient environnés d’hommes vertueux et d’amis fidèles pour que le sang coule dans de pareilles luttes, et le sang des hommes divisés d’opinions n’est pas toujours nécessairement impur de part ou d’autre ; mais la révolution ne pouvait tenir compte de ces catastrophes, du moment qu’elle avait organisé le terrorisme, et, en rêvant ce système terrible, elle ne pouvait pas les prévoir.

Ce n’est pas ici que je jugerai ce système. Quoi qu’on fasse d’ailleurs, je doute qu’on puisse le bien juger, et jusqu’ici les historiens[43] n’ont pas résolu les questions qu’il soulève. Le temps n’est peut-être pas encore venu où les amis de l’humanité peuvent faire le procès de la Montagne, car il est entre les mains des ennemis de l’humanité, lesquels condamnent des passions coupables au nom de passions plus coupables encore[44].

Depuis trente ans on nous pose ainsi la question : Eussiez-vous été royaliste, girondin ou jacobin ? À coup sûr, répondrai-je, j’eusse été jacobin, car il n’est pas probable que mon intelligence se fût élevée au-dessus des idées que faisaient naître les faits. À l’heure qu’il est, quelque chose qui arrivât, je ne serais pas jacobin, mais je ne serais ni girondin ni royaliste. Vous voyez bien que c’est une question insoluble quand on la pose ailleurs que dans le passé. Quand nous serons à la fois plus intelligents et plus humains que la Montagne, nous condamnerons la Montagne. Nous sommes déjà assez humains pour détester la guillotine, et les proscriptions, sommes-nous assez habiles pour sauver une révolution qui suivrait les mêmes phases et rencontrerait les mêmes obstacles ? J’en doute. Ce qui rassure la conscience à l’endroit de l’avenir, c’est que les révolutions ne se copient pas les unes sur les autres, et que l’humanité ne repasse jamais par les mêmes chemins. Elle le voudrait en vain : la loi de la vie s’y oppose.

Laissons donc à d’autres le souci de conclure sur une hypothèse qui ne se réalisera jamais. Tout ce qui a été dit, observé, raconté, analysé sur les événements de notre histoire, sera utile à ceux qui auront un jour à prononcer sur ses erreurs et sur ses bienfaits.

Ce qui m’occupe en ce moment, le petit fait littéraire que j’analyse, n’est pas indigne d’occuper un seul instant mon lecteur. Qu’il se rappelle ou qu’il apprenne, s’il ne le sait, la conclusion des Brigands travestis de Schiller. Comme invention historique, ce dénouement placé au quinzième siècle est vraiment à mourir de rire ; mais comme pressentiment révolutionnaire, il est très intéressant. Charles Moor, c’est-à-dire Robert, chef de brigands, se couvre de tant de gloire et fait tant de belles choses, que la société se réconcilie avec lui ; le césar germanique lui tend les bras, sa maîtresse persévère dans son amour et l’épouse ; son père le bénit, les populations vont le porter en triomphe, et désormais l’Allemagne régénérée va adopter les principes des brigands de Robert et placer ses hommes d’élite à la tête de ses armées et de son gouvernement. En d’autres termes, la Montagne l’emporte, Robespierre va régner ; le monde est revenu de ses erreurs. La Terreur a passé sur la terre comme un nuage rempli d’une rosée bienfaisante. Le glaive de la guillotine a épuré l’humanité. Ces hommes méconnus qu’on traitait hier de brigands et d’assassins vont être demain les archanges de la révolution. Ils ont terrassé le diable, ils ouvrent aux peuples réconciliés le chemin du ciel. Hercule a béni leurs travaux[45]. La fin a justifié les moyens. Voilà la doctrine terroriste ; ce n’est pas la mienne ; mais de quoi vous plaignez-vous, vous tous qui avez servi le despotisme ? Est-ce que ce n’est pas la vôtre aussi ?

Erreur de nos pères, je te déplore et ne te maudis pas !… Mais voici un fait plus curieux : nos pères jouaient Robert, chef de brigands en 1798 ! La Terreur avait passé, le nuage avait crevé sur leurs propres têtes : il avait vomi des fléaux épouvantables, on savait alors, hélas ! que la fin ne justifie pas les moyens. Les brigands de Robert avaient tenté en vain d’épurer l’humanité. Elle se réveillait au milieu des ruines fumantes, elle essuyait à la hâte le sang qu’elle venait de verser ; elle avait tué Robert et ses complices, désormais haïs et stigmatisés comme des cannibales. Le Directoire était une anarchie souillée de plus de vices que le Comité de salut public n’avait de crimes à se reprocher. Le monde n’était pas renouvelé, car l’ennemi était à nos portes et nous appelions un dictateur pour nous sauver. Les hommes qui avaient dépassé les rigueurs et les soupçons de Robespierre avaient assassiné Robespierre, et ils essayaient en vain de s’en faire un mérite auprès de la nation, qui les méprisait et se défiait d’eux. La conscience de nos pères leur criait la formule implicitement proclamée par Schiller : Non, la fin ne justifiera jamais les moyens. Et pourtant Bonaparte approchait du pouvoir avec cette doctrine, et ils allaient encore une fois la subir ; ils ne s’en inquiétaient point, ils riaient, nos jeunes parents, ils étaient gais, ils avaient hâte de vivre et d’oublier leurs souffrances ; ils jouaient avec les débris de cette pensée terrible, ils s’habillaient en brigands, ils se passionnaient pour le rôle de réformateurs ; ils disaient encore avec emphase : Les tyrans n’ont point d’amis, leur mort est un bienfait pour leurs sujets ; les courtisans sont des lâches, etc., etc., et la tyrannie du génie approchait. Les sujets de Napoléon allaient périr par milliers pour sa gloire, et le règne des courtisans allait refleurir plus brillant et plus insolent que sous l’ancienne monarchie ! Robespierre chef de brigands s’était donc trompé ? Hélas ! oui. N’avait-il pas fini en réalité comme Charles Moor, en détestant son œuvre et en se livrant aux coups de ses ennemis ?

L’illusion qui l’avait porté si haut, le prestige de l’idée qui l’avait fait si fort lui survivaient donc, puisque, lui maudit et sacrifié, on recommençait sous une autre forme à croire au salut du monde ! C’est que la foi est impérissable. La république s’était parée de ce titre et ne le porta pas longtemps, mais l’instinct du vrai et du juste n’était pas détruit avec des formes passagères. Ces formes étaient là comme de vieux costumes de théâtre qu’on rajeunit pour les faire servir à d’autres rôles, à de nouvelles fictions. Mon père ceignit avec joie la ceinture garnie de pistolets du chef des brigands, ses jeunes amis (plusieurs avaient déjà servi la république comme volontaires) s’enrôlèrent dans sa troupe, et tous ensemble, oubliant qu’ils jouaient une pièce jacobine, rêvèrent de combats et de prodiges. Ces brigands n’étaient plus des sans-culottes futurs, c’étaient des maréchaux de France en herbe. Robert allait s’appeler Bonaparte.

Ces représentations théâtrales remplirent les loisirs de la société de La Châtre durant quelques mois, et chauffèrent l’imagination de mon père plus que sa mère ne pouvait le prévoir. Bientôt l’action scénique n’allait plus le satisfaire, et il allait échanger son sabre de bois doré pour un sabre à la hussarde.

Je viens de lire cette analyse de Robert à un mien ami d’enfance, fils d’un ami de mon père. La mère de mon ami Charles Duvernet jouait le rôle de Sophie, l’héroïne de la pièce, et elle le joua fort bien, quoique (ou, pour mieux dire, parce que) elle n’avait aucune méthode et aucune tradition. Elle était encore presque enfant, mariée de la veille, n’étant jamais sortie de sa province, et non seulement n’ayant jamais joué la comédie, mais ne l’ayant jamais vu jouer. La première représentation théâtrale à laquelle elle assista fut donc celle même où elle joua, résolument, ce rôle larmoyant et difficile. Elle le joua d’inspiration, et cela avait bien son mérite. Cette dame intelligente a conservé les moindres souvenirs de l’incident que je raconte, et son fils me transmet de sa part une note très curieuse. M. Duvernet, père de mon ami, et M. Delatouche, père de mon autre ami et compatriote, l’auteur de Fragoletta[46], jouaient aussi des rôles importants dans la pièce.

Voici la note qu’on veut bien me communiquer ; on y trouvera des circonstances singulières et qui révèlent une époque unique dans l’histoire :

« Près de l’église des Carmes, à La Châtre (actuellement le théâtre de la Mairie), s’élevait, au milieu du jardin des Carmes, le logement de ces religieux, bâtiment vaste et grandiose (détruit entièrement en 1816). À l’époque de la révolution, longtemps après la fermeture de l’église, la Société populaire, correspondant avec la Société des jacobins, choisit pour le lieu de ses séances le réfectoire des carmes, pièce vaste, carrée, sous solives, et percée de fenêtres donnant sur le jardin avec porte d’entrée à grand cintre. Dans cette salle on construisit des gradins pour asseoir les assistants, probablement aussi pour figurer la Montagne. Mais l’emplacement de ces gradins ne dépassait pas le tiers de la salle. On apporta la chaire de l’église des Carmes et elle fut placée au fond de la salle pour servir de tribune aux harangues. Le populaire envahissait le reste de l’espace, se tenant debout, et les jours de décade on y dansait.

» La réaction thermidorienne arriva, puis le Directoire. On respirait, on se mariait, on voulait rire et s’amuser. Une société dramatique se constitua. La salle de réfectoire des moines, c’est-à-dire le club avec ses gradins, fut choisie pour la construction du théâtre. On enleva la chaire, et le théâtre s’avança à la place ; en face, derrière le mur auquel s’adossaient les gradins, un immense escalier conduisait aux dortoirs, qui étaient devenus les bureaux de différentes administrations. Sur le premier palier de cet escalier, on perça une porte qui entra directement sur le haut des gradins. Ce fut l’entrée des premières. Le parterre et l’orchestre occupèrent naturellement l’espace resté libre entre les gradins et le théâtre.

» À côté du réfectoire s’étendait l’immense cuisine des Carmes. Ce fut le foyer et en même temps la loge des acteurs ; des tapisseries suspendues séparèrent les deux sexes.

» Pendant le cours des représentations, M. Deschartres demanda à venir s’adjoindre à l’orchestre avec son élève M. Maurice Dupin, alors âgé de dix-huit à dix-neuf ans. L’année suivante, M. Dupin désira quitter l’orchestre et faire partie de la troupe. Il y eut grand débat, et, chose étonnante, ce furent les dames qui se montrèrent récalcitrantes. M. Duvernet était, comme ami, le partisan naturel du postulant, et la majorité des hommes se rangea à son avis. La faction féminine fit beaucoup de bruit, se récriant contre le grand seigneur : mais, quand on fut au scrutin, on s’aperçut que cette répulsion n’avait pas influencé les votes. On votait avec des haricots blancs ou rouges.

» M. Dupin, admis, apporta sa fougue de jeunesse, qui dérouta plus d’une fois les traditions classiques du directeur, M. Delatouche père. Enfin une pièce devant laquelle on avait reculé à cause de la difficulté du principal rôle et de la mise en scène fut adoptée. C’était Robert, chef de brigands. M. Dupin se chargea du rôle de Robert, et dirigea la mise en scène. On fit de nouveaux décors, on enrégimenta des comparses, et les soldats de Robert furent des Hongrois-Croates qui étaient en France comme prisonniers de guerre et qui avaient été cantonnés à La Châtre. On leur faisait simuler un combat. On leur fit comprendre qu’après la bataille ils devaient paraître blessés ; ils se concertèrent si bien et ils y mirent tant de conscience, qu’à la représentation on les vit sortir de la mêlée boitant tous du même pied.

» Le costume de Robert consistait en une pelisse de hussard attachée au cou par une agrafe de diamants, un pantalon collant rouge, une ceinture en laine remplie d’une effroyable garniture de pistolets et de poignards, des bottes Louis XIII, un ample manteau en laine rouge bordé de martre, un bonnet de fourrure. Maurice de Molda (le François de Moor de Schiller), représenté par M. Delatouche père, était revêtu d’un habillement non moins curieux : habit Louis XIV, manteau de satin blanc brodé d’argent, culotte courte, bas de soie, écharpe et manteau à la Henri IV. Madame Duvernet (Sophie) avait une robe à queue soutenue par une brillante ceinture pailletée, et un long voile blanc tombant jusqu’à terre. »

Ainsi mon père, chef de brigands sur les planches d’un théâtre où les moines avaient fait chère lie et où la Montagne avait tenu ses séances, commandait à des Hongrois et à des Croates prisonniers. Deux ans plus tard il était fait prisonnier lui-même par des Croates et des Hongrois, qui ne lui faisaient pas jouer la comédie et qui le traitaient encore plus rudement. La vie est un roman que chacun de nous porte en soi, passé et avenir.

Mais au milieu des irrésolutions de ma grand’mère pour la carrière de son fils, arriva cette fameuse loi du 2 vendémiaire an VII (23 septembre 1798), proposée par Jourdan, et qui déclarait tout Français soldat par droit et par devoir pendant une époque déterminée de sa vie.

La guerre, endormie un moment, menaçait d’éclater de nouveau sur tous les points. La Prusse hésitait dans sa neutralité, la Russie et l’Autriche armaient avec ardeur. Naples enrôlait toute sa population. L’armée française était décimée par les combats, les maladies et la désertion. La loi de la conscription imaginée et adoptée, le Directoire la mit à exécution sur-le-champ en ordonnant une levée de deux cent mille conscrits. Mon père avait vingt ans.

Depuis longtemps son cœur bondissait d’impatience ; l’inaction lui pesait, le jeune homme s’agitait et faisait des vœux pour qu’un gouvernement stable, comme disait sa mère, lui permît de servir. Il faisait bon marché, lui, de la stabilité des choses. Quand les réquisitions forcées venaient lui enlever son unique cheval, il frappait du pied en disant : « Si j’étais militaire, j’aurais le droit d’être cavalier ; je prendrais à l’ennemi des chevaux pour la France, au lieu de me voir mettre à pied comme un être inutile et faible. » Soit instinct aventureux et chevaleresque, soit séduction des idées nouvelles, soit insouciance de tempérament, soit plutôt, comme ses lettres le prouvent en toute occasion, le bon sens d’un esprit clair et calme, jamais il ne regretta l’ancien régime et l’opulence de ses premières années. La gloire était pour lui un mot vague, mystérieux qui l’empêchait de dormir, et quand sa mère s’attachait à lui prouver qu’il n’y a pas de gloire véritable à servir une mauvaise cause, il n’osait pas discuter, mais il soupirait profondément et se disait que toute cause est bonne pourvu qu’on ait son pays à défendre et le joug étranger à repousser. Probablement ma grand’mère le sentait aussi, car elle admirait beaucoup les grands faits d’armes de l’armée républicaine, et elle connaissait Jemmapes et Valmy sur le bout du doigt, tout aussi bien que Fontenoy et l’ancien Fleurus : mais elle ne pouvait concilier sa logique avec l’effroi de perdre son unique enfant. Elle l’aurait bien voulu voir pourvu d’un régiment, à condition qu’il n’y aurait jamais de guerre. L’idée qu’il pût un jour manger à la gamelle et coucher en plein champ lui faisait dresser les cheveux sur la tête. À la pensée d’une bataille, elle se sentait mourir. Je n’ai jamais vu de femme si courageuse pour elle-même, si faible pour les autres ; si calme dans les dangers personnels, si pusillanime pour les dangers de ceux qu’elle aimait. Quand j’étais enfant, elle m’endoctrinait si bien au stoïcisme, que j’aurais eu honte de crier devant elle en me faisant du mal ; mais si elle en était témoin, c’était elle alors, la chère femme qui jetait les hauts cris. Toute sa vie s’écoula dans cette contradiction touchante ; et comme tout ce qui est bon produit quelque chose de bon, comme ce qui vient du cœur agit toujours sur le cœur, sa tendre faiblesse ne produisait pas sur ses enfants un effet contraire à celui où tendaient ses enseignements. On puisait plus de courage dans la volonté de lui épargner de la douleur et de l’effroi en lui cachant de petites souffrances, qu’on n’en aurait peut-être eu si elle n’en eût pas manqué en les voyant. Ma mère était tout le contraire. Rude à elle-même et aux autres, elle avait le précieux sang-froid, l’admirable présence d’esprit qui apportent le secours et inspirent la confiance. Ces deux façons d’agir sont bonnes apparemment quoique diamétralement opposées. D’où l’on pourra conclure tout ce qu’on voudra. Quant à moi, je n’ai pas trouvé les théories applicables dans l’éducation des enfants. Ce sont des créatures si mobiles, que si on ne se fait pas mobile comme elles (quand on le peut), elles vous échappent à chaque heure de leur développement.

Mon père avait été appelé à Paris dans les derniers jours de l’an VI pour régler quelques intérêts, et, dans les premiers jours de l’an VII, cette terrible loi de la conscription vint le frapper d’un choc électrique et décider de sa vie. J’ai assez indiqué les agitations de la mère et les secrets de l’enfant. Je le laisserai maintenant parler lui-même.

 

LETTRE PREMIÈRE
 

Sans date. C’est dans les derniers jours
de l’an VI (septembre 1798). Paris.

À LA CITOYENNE DUPIN, À NOHANT

J’ai enfin reçu une lettre de toi, ma bonne mère. Elle a mis huit jours à faire la route, ça ne laisse pas que d’être expéditif. Que tu es bonne de me regretter ! Ainsi tu crains que je réussisse et que je ne réussisse pas ? l’alternative est singulière. Quant à moi, je suis assez tranquille sur les affaires de famille que nous avons sur les bras. De cela je m’occupe avec Beaumont, ne te tourmente pas. Nous nous en tirerons. Mais quant aux événements, tes inquiétudes me chagrinent ; ma pauvre maman, sois courageuse, je t’en prie. Il est impossible, sous aucun prétexte, de s’exempter de la dernière loi, et elle me concerne absolument. Les généraux ne peuvent prendre d’aides de camp que dans la classe des officiers. Les institutions publiques, telles que l’École polytechnique, le Conservatoire de musique, etc., ont reçu ordre de n’admettre aucun élève compris dans la première classe. Ainsi, tu le vois, il faut servir, et il n’y a aucun moyen de n’être pas soldat. Beaumont a frappé à toutes les portes, et partout même réponse. On ne commence plus par être officier, on finit par là, si on peut. Beaumont connaît tout Paris, il est particulièrement lié avec Barras et Rewbell. Il m’a présenté au brave M. de La Tour d’Auvergne, qui par son intrépidité, ses talents, sa modestie, est digne d’être le Turenne de ce temps-ci. Après m’avoir examiné quelque temps avec beaucoup d’attention, il m’a dit : Est-ce que le petit-fils du maréchal de Saxe aurait peur de faire une campagne ? Ce mot-là ne m’a fait ni pâlir ni rougir, et je lui ai répondu : Non, certainement, en le regardant bien en face. Et puis j’ai ajouté : « Mais j’ai fait quelques études, je puis acquérir quelques talents, et je croirais servir mieux mon pays dans un grade ou dans un état-major que dans les rangs aveugles du simple soldat. – Eh bien, a-t-il dit, c’est vrai, et il faut parvenir à un poste honorable. Cependant il faut commencer par être soldat, et voilà ce que j’imagine pour que vous le soyez le moins longtemps et le moins durement possible. J’ai un ami intime, colonel du 10e régiment de chasseurs à cheval. Il faut entrer dans son régiment, il sera enchanté de vous avoir. C’est un homme d’une naissance autrefois illustre. Il vous comblera d’amitié. Vous resterez simple chasseur le temps nécessaire pour vous perfectionner dans l’équitation. Ce colonel est sur la liste des généraux. S’il est nommé, à ma recommandation, il vous approchera de sa personne ; s’il ne l’est pas, je vous fais entrer dans le génie. Mais, quoi qu’il puisse arriver, vous ne devez aspirer à aucun grade que vous n’ayez rempli les conditions prescrites, c’est dans l’ordre. Nous saurons allier la gloire et le devoir, le plaisir de servir la patrie avec éclat et les lois de la justice et de la raison. » – Voilà à peu près mot pour mot son discours.

Eh bien, maman, qu’en dis-tu ? Il n’y a rien à répondre à cela ! n’est-ce pas beau d’être un homme, un brave, comme La Tour d’Auvergne ? Ne faut-il pas acheter cet honneur-là par quelques sacrifices, et voudrais-tu qu’on dît que ton fils, le petit-fils de Maurice de Saxe, eût peur de faire une campagne ? La carrière est ouverte. Faut-il préférer un éternel et honteux repos au sentier pénible du devoir ? Et puis, il n’y a pas que cela. Songe, maman, que j’ai vingt ans, que nous sommes ruinés, que j’ai une longue carrière à parcourir, toi aussi, Dieu merci ! et que je puis, en devenant quelque chose, te rendre un peu de l’aisance que tu as perdue. C’est mon devoir, c’est mon ambition. Beaumont est content de me voir dans ces idées-là. Il dit qu’il faut en prendre son parti. Il est bien évident qu’un homme qui n’attend pas qu’on l’inscrive sur un registre comme une marchandise livrée, mais qui, au contraire, se présente volontairement pour courir à la défense de son pays, a plus de droits à la bienveillance et à l’avancement que celui qui s’y fait traîner de force. Cette conduite ne sera pas approuvée par les personnes de notre classe ? elles auront grand tort, et moi je désapprouverai leur désapprobation. Laissons-les dire, elles feraient mieux de m’imiter. J’en vois d’autres qui font plus que moi les patriotes et les beaux Titus, et qui ne se sentent pas du tout pressés d’aller rejoindre le drapeau.

On croit peu ici à la paix, et Beaumont ne me conseille pas du tout d’y compter. M. de La Tour d’Auvergne m’a déjà pris en amitié. Il a dit à Beaumont qu’il aimait mon air calme, et qu’à la manière dont je lui avais répondu il avait senti en moi un homme. Tu diras à cela, bonne mère, qu’il m’a vu dans mon beau moment ! mais enfin on peut avoir souvent de ces moments-là ; il ne faut que l’occasion. Notre fortune est renversée : faut-il pour cela nous abattre ? N’est-il pas plus beau de s’élever sur ses propres revers que de tomber par sa faute du faîte des hauteurs où le hasard vous avait placé ? Les commencements de cette carrière ne peuvent paraître repoussants qu’à un esprit vulgaire ; mais toi, tu n’auras pas honte d’être la mère d’un brave soldat. Les armées sont très bien disciplinées maintenant, les officiers sont tous gens de mérite, n’aie donc pas peur. Il ne s’agit pas d’aller se battre tout de suite, mais de passer quelque temps aux études du manège. Ce sera d’autant moins désagréable que tu m’en as fait apprendre plus peut-être qu’on n’en a à me montrer. Je n’ai pas besoin de me vanter de cela, mais je ne ferai point un apprentissage qui compromette mes os ni qui prête à rire aux assistants. Tu peux, du moins, être bien tranquille là-dessus.

Adieu, maman, donne-moi ton avis sur toutes mes réflexions, et songe que du chagrin de notre séparation peut résulter un grand bien pour nous deux. Adieu encore, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme… – Ah ! voilà le jambon qui arrive dans un état admirable. Nous allons l’entamer à dîner : il sera parfait. J’ai été hier aux Italiens, j’allais oublier de te le dire : on donnait Zoraïme et Gulnare, sujet imité de Gonzalve de Cordoue. La musique est d’un goût très nouveau. C’est de l’arabe vu à traders M. de Florian. En somme, c’est très joli. Martin et Elleviou y chantent admirablement. Chenard fait un geôlier mulâtre, il est épouvantable, et, comme toujours, il fait pouffer de rire. C’est un excellent comique. Les décorations réalisent les rêves de l’Alhambra et des belles campagnes de l’Andalousie. J’étais au parterre, et dans l’entr’acte, ayant vu Rodier et sa famille arriver à la galerie, j’ai été, sans faire semblant de rien, me planter derrière eux, et pendant qu’ils causaient je me suis mêlé de leur conversation. Ils furent bien étonnés, et se retournant, ils me virent. Ce furent des rires et des extravagances pour tout le reste de la soirée. En sortant, je sens dans le vestibule quelqu’un qui me saute sur les épaules. C’était d’Aubajon. « Eh ! bonjour ! eh ! bonsoir ! eh ! mon ami ! eh ! mon camarade ! » Nous nous sommes aperçus que nous donnions le spectacle aux spectateurs, et nous avons été prendre une bavaroise ensemble.

— Je présente mes hommages à ces dames. Incessamment je mettrai la main à la plume pour témoigner à madame de la Marlière combien… d’autant plus que… enfin suffit ! elle verra de mon style. Je fais des vœux pour que mademoiselle Fanny fasse au reversi de plus grands progrès que moi. Je fais valser ma bonne, j’embrasse Deschartres, et je l’engage à mettre un peu plus de colophane à son archet pour éviter les couacs et les riquiquis. Allons, ris donc, ma bonne mère !

La vie des grands hommes modestes est inédite en grande partie. Combien de mouvements admirables n’ont eu pour témoins que Dieu et la conscience. La lettre qu’on vient de lire en offre un qui me pénètre profondément. Voilà ce La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de France, ce héros de bravoure et de simplicité, qui, peu de temps après, partit lui-même comme simple soldat quoique ses cheveux blancs ne lui rendissent pas la nouvelle loi applicable. Il faut rappeler cette aventure que plusieurs personnes ont peut-être oubliée. Il avait un vieux ami, octogénaire qui ne vivait que du travail de son petit-fils. La loi de la conscription frappe sur ce jeune homme : aucun moyen alors de se racheter. La Tour d’Auvergne obtient, comme une faveur spéciale du gouvernement, en récompense d’une vie glorieuse, de partir comme simple soldat pour remplacer l’enfant de son ami. Il part, il se couvre d’une gloire nouvelle, il meurt sur le champ d’honneur, sans avoir jamais voulu accepter aucune récompense, aucune dignité !… Eh bien ! voilà cet homme, avec de tels sentiments, avec le projet arrêté déjà peut-être de se faire conscrit (à cinquante-cinq ans) à la place d’un pauvre jeune homme, qui se trouve en présence d’un autre jeune homme, lequel hésite devant la nécessité de se faire soldat. Il examine attentivement cet enfant gâté qu’une mère craintive voudrait soustraire aux rigueurs de la discipline et aux dangers de la guerre. Il interroge son regard, son attitude. On sent que s’il découvre en lui un lâche cœur il ne s’y intéressera pas et le fera rougir d’être le petit-fils d’un illustre militaire. Mais un mot, un regard de cet enfant lui suffisent pour pressentir en lui un homme, et tout aussitôt il le prend en amitié, et lui parle avec douceur, il condescend, par de généreuses promesses, à la sollicitude de sa mère. Il sait que toutes les mères ne sont pas des héroïnes : il devine que celle-là ne peut pas adorer la république, que ce jeune homme a été élevé avec des délicatesses infinies, qu’on a de l’ambition pour lui, et qu’on ne saurait prendre pour modèle l’antique dévouement d’un La Tour d’Auvergne ; mais ce La Tour d’Auvergne semble ignorer la sublimité de son propre rôle. Il en tire si peu de vanité qu’il ne le rappelle pas aux autres ; il n’exige de personne le même degré de vertu. Il peut aimer, estimer encore ceux qui aspirent au bien-être et aux honneurs qu’il méprise. Il entre dans leurs projets, il caresse leurs espérances, il travaillera à les réaliser, tout comme le ferait un homme ordinaire qui apprécierait les douceurs de la vie et les sourires de la fortune ; et comme s’il se parlait à lui-même pour amoindrir son mérite à ses propres yeux et pour se préserver de l’orgueil, il se résume en disant : On peut concilier la gloire et le devoir, le plaisir de servir sa patrie avec éclat et les lois de la justice et de la raison.

Pour moi, ce langage bienveillant et simple est trois fois grand, trois fois saint, dans la bouche d’un héros. Ce qu’on voit, ce qu’on sait d’une vie éclatante peut toujours être imputé à un secret raffinement de l’orgueil. C’est dans le détail, c’est dans les faits insignifiants en apparence qu’on saisit le secret de la conscience humaine.

Si j’avais jamais douté de la naïveté dans l’héroïsme, j’en verrais une preuve dans cette douceur du premier grenadier de France. Tout autre à sa place eût fort bien pu dire à mon père : « Mon enfant, vous êtes du sang de Maurice de Saxe, moi je suis du sang de Turenne ; vous sortez du nid où une tendre mère vous a doucement couvé, moi j’ai blanchi sur les champs de bataille et je compte plus de trente ans de services effectifs ; je crois donc que mon existence est aussi précieuse que la vôtre ; pourtant, vous craignez d’être forcé de devenir soldat, et moi je vais l’être de mon propre mouvement. Dites cela à votre mère, et réfléchissez-y un peu pour votre compte. »

Ce langage eût été fort sage, fort légitime et sans réplique. Eh bien ! il ne vint pas à l’esprit de La Tour d’Auvergne de se proposer en exemple et d’établir une comparaison qui pût faire rougir le jeune homme. Délicat et gracieux, il devina ce qui se passait au fond du cœur de ce pauvre enfant ; il vit la lutte que son ardeur juvénile livrait à l’amour filial, à la crainte de désoler une mère adorée. Le vieux soldat eut, lui-même, un instant le cœur d’une mère pour consoler et encourager cet enfant auquel il semble qu’il eût voulu pouvoir ôter les épines du chemin.

Mon père n’analyse point cette conduite touchante, du moins il ne le fit pas en la rapportant à sa mère. Mais il est certain que son entrevue avec cet homme qui avait commandé la colonne infernale et qui avait un cœur si tendre et un langage si doux, lui fit une impression profonde. Dès ce jour son parti fut pris, et il trouva en lui-même un certain art pour tromper sa mère sur les dangers qui allaient environner sa nouvelle existence. On voit déjà qu’en lui parlant d’études de manège, il cherche à détourner sa pensée de l’éventualité prochaine des batailles. Par la suite, on le verra plus ingénieux encore à lui épargner les tourments de l’inquiétude, jusqu’au moment où, blasé lui-même sur l’émotion du péril, il semble croire qu’elle se soit habituée aux chances de la guerre. Mais elle n’en prit jamais son parti, et longtemps après elle écrivait à son frère l’abbé de Beaumont : « Je déteste la gloire, je voudrais réduire en cendres tous ces lauriers où je m’attends toujours à voir le sang de mon fils. Il aime ce qui fait mon supplice, et je sais qu’au lieu de se préserver il est toujours, et même inutilement, au poste le plus périlleux. Il a bu à cette coupe d’enivrement depuis le jour où, pour la première fois, il a vu M. de La Tour d’Auvergne ; c’est ce maudit héros qui lui a tourné la tête ! »

Je reprends la transcription de ces chères lettres, et je ne puis me persuader que mon lecteur les trouve trop longues ou trop nombreuses. Quant à moi, lorsque je sens qu’en les publiant j’arrache parfois à l’oubli quelque détail qui honore l’humanité, je me réconcilie avec ma tâche et je goûte un plaisir que ne m’ont jamais donné les fictions du roman.

VIII

Suite des lettres. – Enrôlement volontaire. – Élan militaire de la jeunesse en 1798. – Lettre de La Tour d’Auvergne. – La gamelle. – Cologne. – Le général d’Harville. – Caulaincourt. – Le capitaine Fleury. – Amour de la patrie. – Durosnel.

 

LETTRE II
 

Paris, 6 vendémiaire an VII (septembre 1798).

Je t’écris, ma bonne mère, de chez notre Navarrais[47]. La loi de la conscription proclamée ce matin, et qui ordonne de rejoindre dans les vingt-six jours, m’empêche d’attendre ta réponse et me détermine à prendre le parti dont je t’ai parlé. Nous allons tous les deux, ce matin, chez le capitaine des chasseurs afin de terminer cette affaire. Ne t’inquiète pas, ma bonne mère. Il s’agit d’aller en garnison à Bruxelles, et non point au feu de l’ennemi. J’aurai probablement un congé ou une ordonnance qui me forcera de venir bientôt t’embrasser. Tous les jeunes gens ici ont la tête ou la figure à l’envers. Toutes les jolies femmes et les bonnes mères se désolent ; mais il n’y a pas de quoi, je t’assure. Je vais endosser le dolman vert, prendre le grand sabre et laisser croître mes moustaches. Te voilà mère d’un défenseur de la patrie, et ayant droit au milliard ; c’est un profit tout clair. Allons, ma bonne mère, ne t’afflige pas, tu me reverras bientôt. Je n’aurai pas plutôt fait deux ou trois mois de garnison, que j’obtiendrai, par le moyen de notre ami, une petite commission pour Nohant, sois-en bien certaine et regarde tout ceci comme un voyage forcé pour affaires. Je n’ai qu’un chagrin, c’est de m’éloigner de toi pour quelque temps. Car de partir comme simple soldat, je m’en moque ; et, quant à toi, sois bien sûre que tu ne dois pas avoir la moindre inquiétude sur mon compte. Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme ; ne t’afflige pas, je t’en supplie !

 

LETTRE III
 

Paris, 7 vendémiaire (septembre 1798)

Je ne conçois pas, ma bonne mère, pourquoi tu n’as pas reçu plus tôt de mes nouvelles. Je t’ai écrit chaque courrier avec la plus grande exactitude. J’attendais de jour en jour ta réponse sur mon nouvel état, mais elle ne m’est pas encore parvenue. On publie dans toutes les rues la conscription et l’appel aux jeunes gens. Cet appel consiste, à ce qu’on dit, à les faire fourrer en prison et à les forcer de rejoindre leur corps. Il ne faut pas que cela t’effraye. Je ne suis plus de la conscription, je suis volontaire. J’ai le grand sabre, la toque rouge et le dolman vert. Quant à mes moustaches, elles ne sont pas encore aussi longues que je pourrais le désirer : mais cela viendra. Déjà on tremble à mon aspect ; du moins je l’espère. Allons, ma chère bonne mère, ne t’afflige pas, je viendrai te voir si tu veux à Nohant avant d’aller en garnison. Mon capitaine me l’a offert. C’est un fort galant homme, froid comme une corde à puits, mais qui sait bien agir. J’ai la certitude d’avoir bientôt de l’avancement. De tout temps j’ai aspiré à l’état militaire ; j’aurais toujours été obligé de me séparer de toi. Il faut enfin, tu le sais, embrasser un état. Avec de la volonté et du courage, je peux réussir dans celui-ci. Je suis soldat ; mais le maréchal de Saxe n’a-t-il pas servi volontairement dans ce poste pendant deux ans ? Toi-même tu reconnaissais que j’étais en âge de chercher un état. Je tergiversais sur le choix, parce que tu craignais trop la guerre, mais au fond je désirais d’être forcé par les circonstances à suivre mes inclinations. Le fait est arrivé. Je serais heureux de cela sans la douleur de te quitter et sans tes inquiétudes qui me déchirent ; mais je t’assure, ma bonne mère, que là où je vais on ne se bat pas, et que j’aurai souvent des congés pour te voir. Allons, ton chasseur t’embrasse de toute son âme et présente ses respects à ces dames. Il y a dans le régiment une place vacante de trompette, propose-la au père Deschartres. J’embrasse ma bonne. Adieu, adieu, je t’aime.

 

LETTRE IV
 

Paris, 11 vendémiaire (septembre 1798).

J’ai reçu à la fois tes deux lettres, ma bonne mère. Dans la première, tu crains que je n’agisse trop vite, dans la seconde que je n’arrive pas à temps. Tranquillise-toi. La proclamation m’a déterminé, et, comme je te l’ai déjà écrit, je suis soldat de la République. J’ai des recommandations fort bonnes, et quoi que tu dises de mon envie de guerroyer, me voilà condamné à six mois de garnison. Tu peux donc dormir sur les deux oreilles pendant six mois, et c’est beaucoup. Je te donnerai exactement de mes nouvelles ; je dois être à Bruxelles le 19 du courant et je n’ai plus que cinq jours pour me retourner, car il m’en faut trois pour gagner mon poste. Mon capitaine, qui est froid, mais obligeant, m’a pourtant dit que si mes affaires me retenaient ici quelques jours de plus, il ferait allonger ma feuille de route. Je m’emballerai dans la diligence, et j’arriverai ainsi comme un prince. Le gouvernement nous donne pourtant trois sols par lieue, ce qui fait neuf à dix livres de Paris à Bruxelles : voilà, j’espère, de quoi voyager magnifiquement. Mais je ne profiterai pas de cette magnificence, et, selon ton désir, j’irai trouver M. Fournier, qui m’avancera six louis. Il m’a déjà offert davantage si j’en avais besoin. On n’est pas plus honnête et plus obligeant que lui.

À propos d’étape, je leur ai fait une belle peur l’autre jour à Épinay. J’y suis arrivé avec Rodier à neuf heures du soir. Il est entré le premier et sans m’annoncer. Je me suis introduit par les cuisines. Je donne le mot à la femme de chambre, qui arrive tout effarée au milieu du salon, où étaient ces dames, madame de Montagu et quelques autres élégantes. La femme de chambre dit à madame de Montcloux qu’il y a dans la cuisine un hussard ivre qui prétend avoir un billet de logement, qui casse tout, et dont on ne sait que faire. Voilà que aussitôt on appelle tous les hommes de la maison et qu’on arrive à moi en masse. Je vais au-devant d’eux dans un corridor obscur en jurant et en contrefaisant ma voix. La lumière arrivant derrière moi et ne laissant voir que mon panache et ma toque, cette méprise donna lieu aux questions et aux réponses les plus plaisantes. Rodier, mon compère, arrive d’un air furieux et veut se jeter sur moi, on le retient. Je jure de plus belle, on me retient. Enfin on me reconnaît et on rit. Mais ces dames ont eu une si belle peur qu’elles en ont toutes été malades. Voilà-t-il pas une belle manière de se présenter dans une maison ! Si tu avais été là, ma bonne mère, tu aurais ri de leur mine effarée… Mais je te vois, à toi, l’air bien triste, et cela me serre le cœur au milieu de ma gaieté. Prends courage, tout ceci n’est que momentané, et je ne te donnerai pas d’inquiétude. Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse toute mon âme. Ne m’oublie pas auprès du vendangeur Deschartres, digne émule de Bacchus et de Noé. J’embrasse ma bonne.

 

LETTRE V
 

Paris, 13 vendémiaire an VII (octobre 1798).

Je t’écris au moment d’aller chez le général Beurnonville. C’est un ami de M. Perrin, ami intime du général, qui me présente. Beurnonville est général de l’armée d’Angleterre dont je fais partie, et par son moyen j’espère avoir un prompt avancement. Il sera à propos que tu lui écrives. Tu lui diras que si tu ne m’as pas envoyé plus tôt à la défense de la patrie, c’est que les lois s’y opposaient, puisqu’on m’avait compris dans la classe des nobles ; qu’enfin le décret de la conscription me permet de partir, et que tu lui demandes pour moi son appui. Dans tout cela, il n’y aura qu’une moitié de mensonge, ton zèle pour m’envoyer à la guerre. Enfin tu t’en tireras à merveille, je n’en suis pas en peine. On reparle ici de la paix, et toutes mes affaires vont probablement se passer en promenades.

J’ai été voir hier les éléphants, les lions et toute la société féroce du jardin des plantes. Il y a un chien de la taille de Tristan enfermé avec la lionne. Il la mord comme Tristan mord la Belle, et il la fait hurler. Cependant cette bonne bête le prend dans ses griffes, dans sa gueule terrible, sans lui faire aucun mal, et elle l’aime à la folie. Bel exemple de générosité pour nous autres hommes !

Adieu, ma bonne mère, je cours chez Beurnonville. Je te rendrai compte au premier courrier de ma démarche. Rodier part ces jours-ci pour le Berry, je t’enverrai par lui ta perruque et les souliers du père Deschartres. Aura-t-il de jolis pieds avec ces souliers-là ! Je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE VI
 

16 vendémiaire.

J’ai été chez Beurnonville, il m’a très bien reçu. Comme cinq ou six personnes, entre autres madame de Béranger, lui avaient parlé de moi, j’ai à peine eu besoin de me nommer. Il m’a dit de repasser demain, qu’il me donnerait une lettre de recommandation pour le général en chef de l’armée de Mayence, dont je fais partie (car je me suis trompé en t’écrivant que j’étais de l’armée d’Angleterre) ; que bientôt, à sa recommandation, je serais employé près de ce général ; que dans six semaines il viendrait nous passer en revue à Bruxelles, et qu’alors je n’avais qu’à venir le trouver, et que dès que je serais au fait des manœuvres de la cavalerie, on ferait en sorte de m’avoir de l’avancement. Adieu, ma bonne mère, je vais chez mon capitaine pour faire prolonger ma feuille de route. Je t’embrasse comme je t’aime. J’espère que tu n’es plus inquiète ?

 

LETTRE VII
 

17 vendémiaire an VII (octobre 98).

Beurnonville m’a donné deux lettres de recommandation, l’une pour le chef de brigade commandant le 10e régiment dont je fais partie ; l’autre pour le général d’Harville, inspecteur général de la cavalerie de l’armée de Mayence. Il m’adresse à eux comme le petit-fils du maréchal de Saxe, notre modèle à tous, dit-il ; il demande pour moi de l’emploi, d’abord comme ordonnance, et ensuite suivant la partie à laquelle ils me trouveront propre. Il me recommande aussi fortement au chef de brigade et lui dit qu’il lui tiendra compte des égards qu’il aura pour moi. Tu vois que mes affaires sont en bon train, et qu’avec de pareilles recommandations je ne moisirai pas dans les casernes. Il leur dit, par exemple, que ma famille m’entretient et que je n’aurai pas besoin d’appointements. Ce n’est pas ce qui m’en plaît le plus ; car nous ne sommes pas riches, et je vais te coûter de l’argent. Espérons pourtant que je ne tarderai pas à vivre de mon travail ! Ne sois plus inquiète, ma bonne mère, et crois que peut-être bientôt tu entendras parler de moi… Je vais chez Murinais, qui m’a promis de m’apprendre en moins de huit jours à lever des plans et à me servir de la planchette. Cela pourra m’être utile là-bas.

Adieu, je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE VIII
 

19 vendémiaire an VII (octobre 1798).

Je vais ce matin chez mon capitaine Cousseau (qu’il s’appelle), et je me rendrai avec lui au bureau de la guerre pour faire prolonger ma feuille de route, afin d’arriver vers le 30 à Bruxelles. Si je voulais faire ici des recrues pour le régiment, je ferais fortune ; car, dans les promenades, au spectacle, dans les rues, il vient à tout moment des jeunes gens me demander le nom de mon régiment et comment on fait pour y entrer. Il n’y a rien de tel que le bon exemple. Dans les premiers jours tous tremblaient ; aujourd’hui tous veulent partir. Mon uniforme, qui est extrêmement joli, en séduit un bon nombre. Il consiste en un dolman vert gansé, galonné, boutonné de toutes les manières ; le collet et les revers sont cramoisis, la toque haute, noire et rouge, le panache idem. J’ai acheté un joli sabre à la hussarde, qui m’a coûté trente-trois livres. Je dîne aujourd’hui chez madame de Nanteuil dans tout mon appareil ; elle veut me faire rencontrer avec un jeune homme qui désire entrer dans mon régiment. Nous partirions ensemble pour Bruxelles, cela me ferait un compagnon de voyage. Le journal disait ces jours-ci que les maisons les plus considérables de Bruxelles s’étaient empressées de faire entrer leurs enfants dans le 10e régiment en garnison dans cette ville. Ainsi, tu vois, ma bonne mère, que je serai en joyeuse compagnie et que je ne suis pas le seul qui ait trouvé ce parti-là convenable. Ne t’afflige pas, ma bonne mère, je ne souffrirai pas, et j’aurai des congés pour t’aller voir. Et puis tu sais bien qu’il n’y a que les sots qui ne se tirent pas d’affaire et qui ne se rendent bons à rien. – Madame la Marlière écrit à M. Perrin que le père Deschartres fait toujours rage avec son violon, ce qui ne m’empêche pas de l’embrasser de tout mon cœur, et toi, ma bonne mère, je te serre bien tendrement dans mes bras de soldat. Je cours chez M. Cousseau, car tu sais que :

 

Il est permis d’être parfois

Infidèle à son inhumaine,

mais que

... c’est blesser toutes les lois

Que de l’être à son capitaine[48].

 

LETTRE IX
 

20 vendémiaire an VII (octobre 1798).

Je pars toujours le 27 et je me hâte de faire tous mes adieux. J’ai vu, chez madame de Ferrières, mesdemoiselles de Fargès, dont l’aînée est madame Debrosses. M. le duc et d’autres personnes vont me donner des lettres de recommandation pour Bruxelles, car, sans autre passe-port que mon uniforme, je ne serais reçu nulle part. Je porterai moi-même tes lettres à Beurnonville et à mon capitaine, et je dois, ces jours-ci, aller lever des plans avec ce dernier ; car il est bon de te dire qu’il ne sait pas se servir du graphomètre, et que maintenant, grâce à Murinais, je sais lever les plans comme si je n’avais fait que cela toute ma vie. Envoie-moi, je te prie, ma bonne mère, l’étui de mathématique, mon violon et le graphomètre – mon Dieu, oui, je serai, en arrivant, logé à la caserne et nourri à la gamelle. Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? Il y a pire que cela dans la vie. Pour te prouver que je n’ai pas envie de me détruire, je vais faire l’emplette d’un bon et solide manteau vert pour faire mes patrouilles et vedettes cet hiver sur les remparts de Bruxelles. Ceux du régiment sont des demi-manteaux qui ne vous couvrent que d’un côté, et qui sont faits d’étoffes à pêcher les goujons. J’en chercherai un de hasard et je m’en tirerai, je l’espère, à bon marché. Tout mon équipement dont je t’envoie le dessin, m’a coûté soixante et onze livres. Mais M. Fournier ayant eu à payer pour toi la dette que tu sais, je n’ose point lui demander de m’avancer les six louis. J’espère que tu trouveras la toque jolie, c’est celle des hussards dont nous différons fort peu.

Tu me dis que tu ne veux pas qu’on sache en Berry en quelle qualité je sers ; mais, ma bonne mère, il faut pourtant bien en venir là. D’abord quels sont donc les imbéciles qui se formaliseraient de voir ton fils soldat de la République ? Ensuite, pour qu’on ne t’inquiète pas en mon absence, il faut que j’envoie à la municipalité une attestation de mon activité de service, sans cela je serais regardé comme fuyard et émigré, ce qui ne me va guère. M. de La Tour d’Auvergne est à la campagne, je lui remettrai ta lettre à son retour. La diligence ne met que quarante-huit heures pour aller de Paris à Bruxelles, je serai donc exactement à mon poste. Adieu, bonne chère mère, je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE X
 

23 vendémiaire an VII (octobre 1798).

Ah ! ma pauvre bonne mère ! que tu es bonne de m’envoyer des diamants ! N’ayant pas de quoi m’équiper, tu fais comme les dames romaines, tu sacrifies tes bijoux aux besoins de la patrie : je vais les faire estimer et les vendre le mieux possible.

LETTRE XI
 

25 vendémiaire an VII (octobre 98).

J’ai dîné hier avec M. de La Tour d’Auvergne, chez M. de Bouillon. Ah ! ma mère, quel homme que ce monsieur de La Tour ! si tu pouvais causer une heure avec lui, tu n’aurais plus tant de chagrin de me voir soldat ! Mais je vois que ce n’est pas le moment de te prouver que j’ai raison ; ton chagrin m’empêche d’avoir raison contre toi. Je lui ai remis ta lettre, il l’a trouvée charmante, admirable, et il en a été attendri : c’est qu’il est aussi bon que brave. Permets-moi de t’avouer que, s’il n’y avait eu que de pareils hommes dans la révolution, je serais encore plus révolutionnaire que je ne le suis… c’est-à-dire que je le serais, sans ta prison et tes douleurs.

J’ai été de là aux Italiens voir Montenero ; c’est détestable. Ce sont quelques scènes des Mystères d’Udolphe, mal enfilées les unes aux autres ; sottes paroles, petite musique. Les décorations sont magnifiques. On a applaudi à tout rompre et demandé l’auteur ; moi, j’ai demandé à tue-tête le décorateur. À la fin d’une éternelle et assommante romance en cinq couplets, comme on applaudissait avec fureur au parterre et qu’on bâillait aux loges à se fendre la gueule, j’ai crié : Bis. Cette proposition a révolté les loges, et elles m’ont fait le plaisir de siffler pour moi, pendant que je me croisais les bras. Toutes les élégantes de Paris étaient là : madame TaIlien, mademoiselle Lange et mille autres, tant Grecques que Romaines, ce qui ne m’a pas empêché de bien m’ennuyer. M. Perrin me donne demain des billets pour la République, où l’on joue une nouvelle tragédie de Ducis, intitulée les Comédiens. Adieu, bonne mère, je t’aime de toute mon âme.

 

LETTRE DE LA TOUR D’AUVERGNE
À MA GRAND’MÈRE
 

Passy, 25 vendémiaire an VII
de la République française.

Madame, je n’ai reçu que dans ce moment-même la lettre extrêmement flatteuse que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. Vous ne me deviez aucun remerciement pour ce que j’ai pu faire pour M. votre fils dans les circonstances embarrassantes où il s’est trouvé. Les personnes qui me devaient une véritable reconnaissance étaient ses officiers et ses camarades. Aussi n’ont-ils pas manqué de me donner à connaître tout ce qu’ils pensaient et sentaient sur le service que je leur avais rendu en leur procurant pour frère d’armes le jeune Maurice, chez lequel tout semble déjà annoncer qu’il accomplira un jour ou l’autre les hautes destinées de son immortel grand-père. – L’on a pris toutes les précautions et toutes les mesures possibles pour qu’il serve avec douceur et agrément. Soyez donc bien tranquille, madame, sur ses premiers pas dans la carrière des armes. La paix, à laquelle je crois toujours malgré les apparences contraires, vous le renverra peut-être plus tôt que vous n’osez l’espérer. Ainsi, laissez prendre place à ce sentiment, au milieu des motifs de s’alarmer que la tendresse d’une mère trouve si facilement au fond de son cœur pour un fils qui s’éloigne d’elle pour la première fois. Je n’entreprendrai pas, madame, d’arrêter les premiers mouvements de votre sensibilité, ils sont trop justes. Je n’ai pas le bonheur d’être père, mais je sens que je méritais de l’être, à en juger par l’effet que votre lettre a produit sur moi.

Agréez, je vous prie, madame, avec bonté, mes hommages les plus respectueux.

Le citoyen LA TOUR D’AUVERGNE,      

CORRET, capitaine d’infanterie.

 

LETTRE XII
 

27 vendémiaire au soir an VII (octobre 98).

Je pars au jour, ma bonne mère. Je viens de prendre congé de mon capitaine, qui, tout enchanté de ta lettre, m’en a donné une pour le chef d’escadron ; puis il m’a embrassé avec effusion. Je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais tout froid qu’il est, ce digne homme, il a l’air de m’aimer comme son fils. Beurnonville m’a recommandé de toutes parts ; lui aussi me comble de bontés ; il m’appelle son Saxon. Je crois bien que c’est aux lettres de ma bonne mère plus qu’à ma bonne volonté que je dois tout cela. Je t’envoie un duplicata de ma conscription. Beaumont m’a mené à sa section et m’a fait inscrire. Cette démarche était nécessaire ; sans cela, malgré ma présence au corps, j’aurais encouru les peines portées par la loi. Tu vas donc lire que j’exerce la profession de chasseur à cheval, et que ma taille est d’un mètre sept cent trente-trois millimètres, à quoi tu ne comprendras rien, et tu te figureras peut-être que j’ai grandi ce mois-ci de sept cent trente-trois coudées, mais cela ne fait toujours que cinq pieds trois pouces. Hier, en retenant ma place à la diligence, j’ai emmené le commis qui m’inscrivait sur le registre. – Ah ! monsieur, je suis de la conscription, voilà un uniforme qui vous va bien, voulez-vous m’adresser à votre capitaine ? – Certainement, mon camarade, je vais chez lui, venez-y avec moi. Un jeune homme qui venait s’inscrire aussi pour la diligence, nous entend et nous suit ; bientôt j’emmènerai le postillon et les chevaux.

Tu vois bien, ma bonne mère, que je ne suis pas le seul qui ait le goût militaire, car tous s’en vont joyeux et fiers. Je pars, je t’embrasse, je t’aime, je recommande à père Deschartres et à ma bonne, et même aussi un peu à Tristan, de te distraire, de te rassurer, de te soigner. Je reviendrai bientôt, sois-en sûre, et je serai heureux !

MAURICE.

 

LETTRE XIII
 

Cologne, 7 brumaire an VII (octobre 1798).

Me voilà à Cologne. Bah ! comment donc si loin ? Figure-toi qu’arrivé à Bruxelles, j’entre dans la chambrée de la sixième compagnie. On allait se mettre à table, c’est-à-dire se ranger autour de la gamelle. On m’invite poliment à dîner, je prends une cuiller et me voilà à m’empiffrer avec toute la société. À un petit goût de fumée près, la soupe était ma foi très bonne, et je t’assure qu’on ne meurt pas de cette cuisine-là. Je régale ensuite les camarades de quelques pots de bière et de quelques tranches de jambon. Nous fumons quelques pipes, nous voilà amis comme si nous avions passé dix ans ensemble. Tout à coup l’appel sonne, on descend dans la cour. Le chef d’escadron s’avance, je vais à lui, je lui remets la lettre du capitaine, il me serre la main ; mais il m’apprend que le chef de brigade et le général sont aux avant-postes de l’armée de Mayence avec l’autre partie de mon régiment. Je vois dans l’instant qu’il n’y a rien à faire à Bruxelles, et je le dis tout net à mon chef d’escadron, qui m’approuve sans hésiter. Il m’expédie une feuille de route pour les avant-postes, et après dix-huit heures d’amitié avec mon chef et mes camarades, me voilà parti !

Mais le destin, ma bonne mère, me sert mieux que la prudence. Je passais par Cologne pour me rendre dans les environs de Francfort, où est mon régiment, lorsque j’ai appris que le citoyen d’Harville, général en chef et inspecteur de la cavalerie de Mayence, allait arriver ici dans deux jours. Je suspends ma course, je l’attends. Tout le monde me dit qu’avec la recommandation de Beurnonville, son ami, je serai employé d’emblée près de lui comme ordonnance. J’aurai donc un peu plus de mouvement, sinon dans le corps, du moins dans l’esprit, que si j’étais forcé de m’en tenir à la consigne du soldat caserné. Ainsi mes affaires vont bien, et sois tranquille.

Tu apprendras par les journaux qu’il y a eu des troubles dans le Brabant au sujet de la conscription. Les révoltés se sont emparés pendant quelques heures de la ville et de la citadelle de Malines ; mais les Français, à qui rien ne résiste, les en ont chassés, et en ont tué trois cents. On en a amené vingt-sept à Bruxelles pendant que j’y étais, et j’ai vu parmi eux des gens de tout âge et deux capucins. La conscription n’était qu’un prétexte, et le projet des révoltés était de favoriser une descente des Anglais ; car ils s’étendent du côté d’Ostende et de Gand. Notre diligence s’étant cassée et nous ayant forcés de passer huit heures à Louvain, toutes les villes qui étaient sur la route vinrent au-devant de nous en grand émoi. Le bruit s’était répandu que Bruxelles était en insurrection, parce qu’on ne voyait point arriver la diligence. Cette alerte s’est accrue au point que c’est la nouvelle du pays et qu’on a peine à me croire quand je dis que j’ai laissé Bruxelles fort tranquille. On fait descendre beaucoup de troupes de l’armée de Mayence, et on espère voir bientôt le Brabant pacifié. Je bénis de plus en plus, ma bonne mère, les soins dont tu comblas mon enfance. L’allemand m’est ici de la plus grande utilité : j’ai servi, dans tout le chemin, d’interprète à la carrossée. Ils étaient désolés de me laisser à Cologne et de perdre leur trucheman. – Tu vas passer, toi, un hiver bien triste, ma bonne mère, et cette idée seule m’afflige. Mais j’espère être chargé de quelque ordonnance pour le département de l’Indre. J’irai encore te soigner, te caresser et te faire rire. Ta douleur est mon unique souci, car de tout ce qui peut m’arriver je me moque, et suis certain de m’en bien tirer. En attendant le général d’Harville, notre chasseur se promenait au bord du Rhin, et, malgré sa joie d’être militaire, il ne pouvait pas toujours prendre son parti sur l’absence de sa mère. « Les bords du Rhin me rappellent les bords de la Seine à Passy, lui écrivait-il à la date du 9 brumaire, et je m’y surprends tout triste, rêvant à toi et t’appelant comme dans ce temps-là où nous étions si malheureux. » Il rencontre un aide de camp du général Jacobi, ils parlent musique, ils en font ensemble, et les voilà liés. Le général d’Harville arrive enfin, et, d’emblée choisit le protégé de Beurnonville pour son ordonnance. Il lui promet un beau cheval tout équipé, le plus tôt possible, car les chevaux étaient rares alors, et celui-là se fit longtemps attendre.

Ce général, qui s’intitulait alors Auguste Harville, était le comte d’Harville, qui fut depuis sénateur et chevalier d’honneur de Joséphine ; il avait été maréchal de camp avant la révolution ; puis, employé sous Dumouriez, il avait été un peu froid ou hésitant à la bataille de Jemmapes. Traduit au tribunal révolutionnaire après la trahison de ce dernier, il avait eu le bonheur d’être acquitté. La suite de sa vie s’écoula dans les faveurs plus que dans la gloire. En 1814, il vota la déchéance de l’empereur et fut fait pair de France. Ce pouvait être un brave et galant homme, mais le résumé de ces existences qui ont servi toutes les causes ne laisse pas de traces bien chaudes dans la mémoire des hommes, et on peut en tout temps suspecter un peu leur sincérité. Ce général était fort sensible à la recommandation de la naissance. Son aide de camp et parent, le jeune marquis de Caulaincourt, le poussait à la hauteur et à la réaction contre les idées révolutionnaires. Le caractère d’aristocratie de ces deux personnages est très bien tracé dans les lettres de mon père que je citerai encore, car elles offrent une peinture assez originale de l’esprit de réaction qui grandissait chaque jour dans les rangs de l’armée. On y verra que l’égalité de droits établie par la révolution, n’y était déjà plus du tout l’égalité de fait.

 

LETTRE XIV
 

Cologne, 26 brumaire an VII (novembre 1798).

… Les aides de camp du général, dont l’un est le citoyen Caulaincourt, m’ont invité hier à dîner. Le repas a été très gai et très amical. On a passé ensuite dans la chambre du général, qui a un érysipèle à la jambe. Je suis resté seul avec lui une demi-heure. Il m’a parlé avec l’aisance et l’affabilité d’un personnage d’autrefois, s’est inquiété de la manière dont j’étais logé et nourri ; puis il me fit mille questions sur mon passé, sur ma naissance, sur mes relations. En apprenant que la femme et la fille du général de la Marlière avaient passé l’été chez toi, que la fille du général de Guibert avait épousé mon neveu, que madame Dupin de Chenonceaux avait été la femme de mon grand-père, il devint de plus en plus gracieux, et je vis bien que tout cela ne lui était pas indifférent. On fit ensuite de la musique. Il y avait beaucoup d’élégants et d’élégantes de Cologne qui, pour des Allemands, n’ont pas mauvaise tournure. Chacun demandait au général : Quel est donc ce chasseur-là ? Car ce n’est pas, en Allemagne, la coutume que les ordonnances fassent salon avec les officiers supérieurs, et cette infraction à l’étiquette leur bouscule un peu l’esprit ; je m’en moque, et je vais mon train, d’autant plus qu’après la musique vint une magnifique collation dont aucun plat ne fit avec moi le renchéri. Puis du punch… et puis on a valsé. Et puis les aides de camp m’ont invité à souper avec ceux du général Tréguier, commandant de la place.

Nous avons bu du vin de champagne qui cassait tout, puis encore du punch, puis nous nous sommes un peu grisés, et puis on s’est séparé à minuit.

Tu vois que, n’ayant pas le sou, je vis comme un prince. L’état-major est très bien composé. Les aides de camp sont tous des jeunes gens fort aimables, et le citoyen de Caulaincourt m’a dit de la part du général que dans trois ou quatre mois je serais officier.

On bat toujours les rebelles ; on a brûlé plusieurs villages entre Mons et Bruxelles. Cologne est tranquille.

……

Dis à ma bonne qu’il y a ici des places vacantes de vivandière et que je lui en offre une. J’embrasse il signor Fugantini Deschartres. Débite-t-on toujours dans nos environs bien des platitudes sur mon absence ? Arrivent-ils à croire que je ne suis pas émigré, mais soldat ? Tous nos bons paysans partent-ils ? Te demandent-ils où je suis ? Il arrive ici une foule de conscrits. On les compte, on les enrégimente, on les conduit comme des moutons. Tous les matins la rue de l’état-major en est remplie ; les uns chantent, quelques-uns, pauvres enfants, ont la larme à l’œil. Je voudrais pouvoir les consoler ou leur donner ma gaieté.

Je connais maintenant la ville comme si je l’avais toujours habitée. C’est un amas très triste et très solennel d’églises, de couvents et de vieilles maisons de briques. Le Rhin y est très large et porte de petits bâtiments marchands qui viennent de Hollande. Il y a un pont volant qui traverse le fleuve en six minutes. Il est attaché à une seule corde, placée au centre du Rhin, et le courant appuyant, en différents sens, sur les différentes faces des bateaux, la corde décrit un cercle et porte le pont d’une rive à l’autre. Il y tient un escadron de cavalerie. Comme les militaires et les chiens passent gratis, je me donne souvent le plaisir de la traversée.

 

LETTRE XV
 

7 frimaire an VII (novembre 1798)

… Je ne conçois rien aux lenteurs de la poste. Elle me fait sécher d’impatience. Tous les jours j’y vais, tous les jours j’en reviens les mains vides. Cette privation absolue de tes nouvelles me fait trouver tout insupportable. Je ne peux plus m’amuser de rien ni me fixer à rien. Je ne reste pas un moment à la même place ; j’aime mieux être dehors, à la pluie ou au froid, qu’enfermé dans ma petite chambre avec la pensée que tu es peut-être malade, ou fâchée contre moi, ou triste !…

Le 11.

Enfin, ma bonne mère, voilà une lettre de toi ! Elle était depuis huit jours à la poste militaire, et je m’adressais toujours à la poste allemande. Chienne de poste allemande ! On ne m’y reprendra plus. Ah ! que j’avais besoin de recevoir de tes nouvelles ! Quand on se trouve pour la première fois de sa vie en pays étranger, isolé de tout ce qu’on connaissait, éloigné de tout ce qu’on aime, on a des moments d’effroi. J’ai beau me roidir devant les événements et vouloir me jouer d’eux, il est des heures où notre séparation m’accable et où le courage me manque. Mais je lutte, et je retrouve mes forces en songeant au moment qui nous réunira. Je ne veux plus être aussi enfant que je l’étais à Passy, où je n’avais pas assez de raison pour te cacher ma peine. Il est vrai qu’il n’y avait pas moyen de s’étourdir alors, et ici du moins j’ai une vie active qui me sauve.

À force de courir pour échapper aux idées noires, j’ai pris un rhume et la fièvre ; mais cela n’a duré que deux jours ; car, puisque voilà ta lettre, puisque tu te portes bien, puisque tu n’as pas cessé de me bénir et de m’approuver malgré ton chagrin, me voilà guéri. Je me porte à merveille ce soir, ne va pas t’inquiéter au moins ; j’ai envie de raturer ce mot de fièvre qui va te faire peur ; sache que c’était une très petite fièvre, un myrmidon de fièvre. Et quand tu es quelques jours sans recevoir de mes nouvelles, songe aux mille circonstances insignifiantes qui peuvent retarder une lettre. C’est une folie, un mal affreux que nous nous créons quand nous nous obstinons à recevoir une lettre à tel jour, à telle heure. Si elle n’arrive pas, le moins que nous consentions à nous mettre en tête, c’est la mort des êtres que nous aimons ; nous sommes alors des malades, de véritables maniaques, je viens de l’éprouver.

Ne crois pourtant pas que je te fasse toute cette morale pour te préparer à de l’inexactitude de ma part. Je ferai mon possible pour t’écrire à chaque courrier. J’ai tant de plaisir, ma bonne mère, à m’entretenir avec toi, que je n’en connais pas qui puisse me distraire de celui-là.

Tu me demandes des détails sur les fonctions de ma charge. Entre nous, elles se réduisent à aller de temps en temps me chauffer à un excellent poêle allemand, et à faire la conversation avec MM. les secrétaires, qui ne me paraissent pas non plus écrasés de besogne. De là nous allons dîner ensemble ou nous promener…

Dis donc à Saint-Jean que j’ai rêvé que je galopais sur ma jument. Si on me donne un beau cheval, il lui en fera part. M. de G. me croit donc dans un poste important. Sois sûr qu’il n’est pas si bête, qu’il n’en pense pas un mot, et que c’est une goguenarderie de gentilhomme.

Adieu, ma bonne mère ; que je t’aime donc !

 

LETTRE XVI
 

Cologne, 14 frimaire an VII (décembre 1798).

……

Le général, par faveur spéciale, a ordonné à la remonte de Namur de m’envoyer, par un homme sûr, un des meilleurs chevaux tout équipé. De manière que je vais être très bien monté, ce qui me donne déjà un grand relief dans les écuries du général. Depuis qu’on sait qu’il fait faire soixante lieues à un chasseur pour m’amener un cheval, écuyers et palefreniers me regardent avec vénération, et dussé-je me tenir comme une paire de pincettes sur mon Bucéphale, on me tient d’avance pour le plus beau cavalier du monde ; mon cheval sera nourri aux frais de la République, et en cela il sera plus avancé que moi, car de ma paye, qui est de six sous par jour, je n’ai pas encore entendu parler, attendu que le double de mon enrôlement n’est pas encore arrivé ici. Je vis avec la plus grande économie ; mais les 200 livres que tu m’as envoyées m’ont fait le plus grand bien. J’étais nourri fort cher et fort mal chez un sieur Badorf, que je ne pouvais quitter faute de pouvoir le payer, et qui m’aurait miné, si mon général n’avait eu l’extrême bonté de me tirer de ses griffes en acquittant mon mémoire. Je suis maintenant chez un bon bourgeois où je ne fais pas grand’chère ; mais on vit, et c’est tout ce qu’il faut. Je m’habitue à la bière de Flandre, qui, malgré sa réputation, est détestable. La cuisine allemande ne vaut pas le diable non plus ; nous sommes en France des enfants gâtés pour tout ce qui tient à la vie physique.

J’ai rencontré à la comédie un capitaine de cavalerie qui s’appelle M. Fleury. C’est celui que j’ai vu à La Châtre au printemps, et avec qui j’ai fait des armes. C’est le meilleur des hommes. Nous nous sommes embrassés comme de vieux amis. On a tant de plaisir à retrouver les gens de son pays sur la terre étrangère ! Il est cantonné à Müllheim, sur la rive droite du Rhin. Il m’a engagé à l’aller voir, et j’irai dès que mon cheval sera arrivé. Je n’ai jamais vu d’homme étonné de me revoir comme il le fut. Il était si content de pouvoir parler de La Châtre avec quelqu’un de La Châtre ! Nous avons été souper ensemble, et boire à la santé du Berry deux bouteilles de vin du Rhin. Je t’en prie, ma bonne mère, fais savoir à tous ses parents cette agréable rencontre. Dis-leur qu’il est bien portant, et toujours fort comme un Turc. – Et si brave homme ! – Mais cette rencontre m’a tant fait penser à toi, que je me croyais chez nous, et me voilà tout triste !

Le capitaine Fleury, dont il est ici question, fut en effet un digne homme et un excellent militaire. Soldat volontaire à seize ans, il avait fait déjà toutes les campagnes de l’armée du Rhin en 92. Il se distingua en 98, lors du passage du Danube par Moreau. C’est l’année même où mon père l’avait rencontré à Cologne. – À la tête de son escadron, il soutint le choc de quatre escadrons de cuirassiers autrichiens. Cette belle résistance donna à son régiment le temps de passer le fleuve. Il fut décoré en 1807, et quitta le service avec le grade de major au dixième régiment de cuirassiers. Son fils Alphonse Fleury est mon ami d’enfance[49].

 

*    *    *

 

Ici se place dans le recueil de ces lettres, précieusement conservées par ma grand’mère, une lettre du général d’Harville assez curieuse. Il y parle à ma grand’mère d’une manière toute paternelle de son jeune chasseur, et lui révèle les dangers dont il faut le préserver. Le premier est le manque d’économie, et il touchait là fort juste, car mon père, avec les plus belles résolutions du monde, avec la naïve conviction qu’il était sage et rangé, n’avait aucune prévoyance, et, se laissant aller à toutes choses et à toutes gens avec une facilité d’artiste, trouva toute sa vie le moyen de laisser des dettes à payer derrière lui. Je passerai le détail de ces minuties sous silence, quoiqu’elles tiennent beaucoup de place dans ses lettres. Il n’est point de ceux qui, en termes de soldat, tirent des carottes à leurs parents. Toujours sincère avec sa mère chérie, toujours désespéré de ne pouvoir la faire vivre au lieu d’être défrayé par elle, il entre dans de grands détails, il fait de pénibles efforts pour lui expliquer ce qu’est devenu ce rare et diabolique argent, qui fond dans ses mains sans qu’il sache comment. La crainte de ne pas faire honneur à sa parole le décide à se confesser au plus vite, et ses confessions sont touchantes. En somme, l’amour filial, la douleur de voir sa mère s’imposer des privations pour lui, la conscience de son honneur livrent de tels combats au caractère insouciant et libéral qu’il tenait de son père, qu’il parvient à être sage autant qu’il lui est donné de l’être. En somme, toute sa vie aventureuse et agitée ne creusa pas un déficit bien grave dans l’aisance modeste de la famille.

Le second avis du général d’Harville est moins fondé et se trouve souligné dans sa lettre par ma grand’mère, qui probablement le trouva fort étrange. « Je crains pour lui son goût pour la musique, qui peut trop aisément le livrer à la mauvaise compagnie. » Quel barbare que ce bon général ! Aux yeux de ma grand’mère, comme à ceux de son fils, il n’était point, j’en suis sûre, de plus risible blasphème. Mais elle s’abstint vraisemblablement de le rapporter à son cher Maurice, et ne lui en envoya pas moins son violon.

 

LETTRE XVII
 

Cologne, 20 frimaire an VII (décembre 1798).

Voilà encore deux courriers que je ne reçois point de tes nouvelles, ma bonne mère ! Mon ami le secrétaire de l’état-major, qui me remet ordinairement tes lettres, arrive à la comédie les mains vides, et du plus loin qu’il m’aperçoit secoue tristement la tête. On dit que la poste a fait banqueroute et que cela pourra intercepter quelque temps les communications épistolaires, si le gouvernement ne se charge de faire aller le service. Il ne manquerait plus que cela ! Être loin de toi, c’est déjà bien dur ; ne point recevoir de tes nouvelles, c’est désespérant.

……

J’ai été hier à la cathédrale entendre un assez beau salut en musique. Toutes les belles et les élégantes de la ville y étaient. Quand j’arrive là, avec mon costume de hussard et mon sabre battant le pavé, ils croient voir tous les diables à leurs trousses. Ils me regardent avec de gros yeux effarés. Un Français de la République est pour eux l’antéchrist. Je leur fais assez souvent ces peurs-là, car ils ont de très bons organistes, et lorsque, en passant près d’une église, j’entends les beaux accords qui la remplissent, j’y entre comme attiré par une force irrésistible.

En sortant du salut, je fus entendre Nina au théâtre. Au moment où j’y songeais le moins, j’entends chanter le duo que tu m’avais appris lorsque j’étais enfant : « Il m’appelle sa bonne amie, » etc. Et sur-le-champ je me rappelai tout ce morceau que j’avais oublié, et jusqu’aux bonnes petites paroles. Je me retrouvai près de toi, dans la rue du Roi-de-Sicile, dans ton boudoir gris de perle ! C’est étonnant comme la musique vous replonge dans les souvenirs ! C’est comme les odeurs. Quand je respire tes lettres, je crois être dans ta chambre à Nohant, et le cœur me saute à l’idée que je vais te voir ouvrir ce meuble en marqueterie qui sent si bon, et qui me rappelle des choses si sérieuses d’un autre temps[50].

……

 

En sortant de la comédie, ce diable de bon garçon (mon ami le secrétaire) m’a emmené souper. Je ne voulais pas boire de vin parce qu’il est trop cher ici et que je voudrais m’en déshabituer. Il y avait six jours que je n’en avais goûté ; mais, en le voyant sur la table, et pressé par mon camarade, je n’ai pas su résister.

Aussi me voilà, ce matin, redétestant la bière. Ah ! serment d’ivrogne ! Comment, te voilà devenu ivrogne ! vas-tu t’écrier. Non, ma bonne mère, je ne le suis pas, je ne le deviendrai pas, mais je comprends maintenant que ce sont les privations qui rendent l’homme intempérant, et que le pauvre diable qui manque de pain oublie sa raison dans les pots, quand il est à même. Au reste, ce bon vin est certainement le grand réconfort de l’homme. Hier j’étais triste, j’avais le mal du pays comme un Suisse, et ce matin je me sens capable de braver tous les coups de la fortune ni plus ni moins qu’Alexandre ou César, lesquels, à coup sûr, ne buvaient pas de bière de Louvain. Mais quand j’avalerais tous les vins de la Grèce et de l’Italie, cela ni me consolerait pas de notre séparation. – Tu me demandais dernièrement des nouvelles de mes moustaches. Elles sont noires comme de l’encre et se voient de cent pas au moins. – Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme. Je fais sauter ma bonne à trente pieds en l’air, et je donne un grand coup de poing sur la tête de père Deschartres. Ce sont des façons militaires, fort jolies, ma foi !

 

LETTRE XVIII
 

Cologne, 23 frimaire an VII (décembre 1798).

Ma foi, ma bonne mère, si j’osais je te gronderais, car je ne reçois pas de tes nouvelles, et je ne saurais m’y habituer. Je reviens encore de fouiller dans les dépêches du général, et je reviens encore une fois triste. J’ai été voir avant-hier mon brave compatriote, le capitaine Fleury[51] ; j’y suis allé avec un autre capitaine de son régiment. Nous avons descendu le Rhin jusqu’à Müllheim dans une chaloupe à voiles, par un vent qui nous coupait la figure et qui nous menait d’un train admirable. Il nous a donné un très bon dîner, et j’en avais besoin ; car ce joli vent m’avait donné une faim de soldat. Ce brave homme nous a reçus à bras ouverts, et nous n’avons fait que parler du Berry. Le sentiment qu’on appelle amour de la patrie est de deux sortes. Il y a l’amour du sol, qu’on ressent bien vite dès qu’on a mis le pied sur la terre étrangère, où rien ne vous satisfait, ni la langue, ni les visages, ni les manières, ni les caractères. Il se mêle à cela je ne sais quel amour-propre national qui fait qu’on trouve tout plus beau et meilleur chez soi que chez les autres. Le sentiment militaire s’en mêle aussi, Dieu sait pourquoi ! mais enfin, enfantillage ou non, voilà que je m’en sens atteint et qu’une plaisanterie sur mon uniforme ou mon régiment me mettrait en colère tout aussi bien qu’un vieux soldat dont on raillerait le sabre ou la moustache.

Et puis, outre cet attachement au sol, et cet esprit de corps, il y a encore l’amour de la patrie, qui est autre chose et qui ne peut guère se définir. Tu auras beau dire, ma bonne mère, qu’il y a quelque chimère dans tout cela, je sens que j’aime ma patrie comme Tancrède :

 

Qu’elle en soit digne ou non, je lui donne ma vie !

 

Nous avons senti tous ces amours-là confusément à travers le vin du Rhin, en trinquant à tout rompre, Fleury et moi, au Berry et à la France.

Comment va ton pauvre métayer ? Ses enfants partent-ils ? Père Deschartres continue-t-il ses cures merveilleuses ? Monte-t-il ma jument ? Racle-t-il toujours le violon ? Dis à ma bonne que, depuis qu’elle ne s’en mêle plus, mes chemises ne sont pas dans un état brillant. Elle était bien bonne avec son idée de se faire envoyer mon linge pour le raccommoder ! Le port pour aller et revenir coûterait plus cher que le linge ne vaut.

 

LETTRE XIX
 

Cologne, 27 frimaire an VII (décembre 1798).

Puisque tu l’exiges, je tâcherai de m’acheter des chemises et des mouchoirs, mais la tenue qu’on exige de nous emporte tout notre argent. Le général va passer la revue, et M. de Caulaincourt m’a ordonné de me faire faire des bottes, parce que les miennes n’ont pas les deux coutures de rigueur et l’éperon vissé au talon, selon l’ordonnance. On devient féroce sur ces belles questions-là. Ma toque n’était pas garnie en velours, mon plumet n’avait pas les dix-huit pouces exigés. Heureusement mon dolman a les six rangées de petits boutons argentés. Mais il m’a fallu un pantalon de Casimir vert tout fignolé en ganses de poil de chèvre. Voilà les revenants-bons des postes d’ordonnance. Il faut une tenue éblouissante pour accompagner les généraux. Si j’avais tes belles martres, je me ferais faire un bonnet de houlan, car c’est à présent le grand genre, et je gagnerais beaucoup en considération dans le régiment. Mais ne va pas me les envoyer. Je ne veux m’en servir que quand je serai officier. Je suis bien assez beau comme cela, et quand je sors en grand uniforme, les conscrits qui font le service me prennent pour un général et me présentent les armes. En revanche, les vieilles moustaches qui montent la garde chez le général ne s’y méprennent pas et ne me présentent rien du tout. – Non, je n’ai pas emporté ton portrait, je l’ai confié à l’oncle Beaumont. J’aurais craint qu’on n’en devînt amoureux et qu’on ne me le volât. Mais j’ai toujours la chaîne autour de mon cou comme du temps de Passy. Cela ne se voit point, et, sois tranquille, je mangerais de la terre plutôt que de la vendre. – Je suis bien affligé de la mort de ton pauvre métayer. Dis bien des amitiés pour moi à tous nos bons paysans. Comment ! le père Deschartres se mêle aussi d’être malade ? Je lui ordonne l’eau tiède et l’émétique, ses grands remèdes qu’il sait si bien administrer aux autres, mais dont je crois qu’il ne se soucie pas pour lui-même. Je ne le plaisanterais pourtant pas si c’était sérieux et si tu ne me disais à la fin de ta lettre qu’il est guéri. Adieu, ma bonne, mon excellente mère ; je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE XX
 

Cologne, 3 nivôse an VII (décembre 1798).

Tous les jours nous devions partir pour la tournée d’inspection du général. Mais voilà que nous ne partons plus et qu’il n’y aura pas d’inspection ; nous sommes encore pour plus d’un mois ici. Depuis qu’il vient d’être ordonné que nos troupes repasseraient la rive gauche, les divisions sont changées. Le général n’a plus sous son commandement le même nombre de régiments. Je suis bien fâché de ces changements, j’aurais voyagé, j’aurais vu du pays. Mon cheval n’est pas encore arrivé, mais j’aurais pris celui de mon camarade d’ordonnance, le hussard rouge, qui est à l’hôpital. Ne t’inquiète pas de la nouvelle loi, cela ne me regarde pas, mais bien les agents publics travaillant dans les bureaux. Ceux-là, en effet, doivent être incorporés dans les régiments qu’on leur assignera ; mais moi, je suis en service militaire effectif, je ne cesse pas, pour être employé par le général, de faire partie de mon régiment. On me doit ma paye, mes habits, mon cheval, comme aux autres soldats. Il est vrai que je n’entends point parler de tout cela. Mais il faut espérer que l’ordre se fera. Mon service compte double comme aux autres. Sois donc tranquille sur toutes ces questions.

Comment ! le feu a pris à la cheminée et ce n’est point moi qui l’y ai mis ! C’est outrageant, car tu sais comment je m’en acquitte. Ne m’envoie pas encore mon violon s’il n’est pas parti ; car si le général changeait de quartier général, je craindrais que mon cher instrument ne tombât dans des mains profanes, et ce serait vouloir sa mort. Recommande au virtuose Deschartres de le jouer souvent pour qu’il ne se rouille pas. Voilà une jolie commission ! mais fais-le-lui jouer bien loin de tes oreilles. Tu fais donc toujours des patiences ? Te ressouviens-tu combien tes patiences m’impatientaient ? Elles n’ont pas le sens commun, puisqu’elles ne t’ont pas dit que j’étais toujours à Cologne.

 

LETTRE XXI
 

Cologne, 8 nivôse an VII (décembre 1798).

Je viens d’apprendre une très bonne nouvelle, ma bonne mère. Mon régiment, qui était en route pour l’Italie, revient à Dust, qui n’est séparé de Cologne que par le Rhin. Il y est même arrivé peut-être à l’heure où je t’écris. Il est par conséquent sous l’inspection de mon général. J’ai fait connaissance à la comédie avec un adjudant général nommé Guibal, qui m’a demandé si mon général avait dessein de me faire officier. Je lui ai dit qu’il me l’avait fait espérer. Quelques jours après, il lui a parlé de moi, et le général lui a répondu que, dans les commencements, il craignait que je ne fusse un écervelé, mais qu’il me connaissait mieux et qu’il s’intéressait vivement à moi ; qu’il ne me perdrait point de vue, et que son dessein, durant son inspection, était de choisir le dépôt le mieux monté en instructeurs et en chevaux, et de m’y envoyer, afin de me mettre promptement au fait des manœuvres de la cavalerie. Seulement nous voilà, sur ce dernier fait, un peu renvoyés aux calendes grecques…

Il s’est donné avant-hier un très beau bal ; le général y était avec ses aides de camp. Je fus le saluer et il me fit très bonne mine. Il me demanda si je savais valser, et je lui en donnai vite la preuve. Je remarquai qu’il me suivait des yeux et qu’il parlait de moi à un de ses aides de camp d’un air de satisfaction. Tu n’aimes pas la guerre, ma bonne mère, et je ne veux pas te dire de mal de l’ancien régime. Mais pourtant j’aimerais mieux faire mes preuves sur un champ de bataille que dans un bal.

Tu me demandes si j’ai planté là Caulaincourt. Ce n’est point pour moi un homme à planter là, je t’assure ; car il fait la pluie et le beau temps chez le général. Je lui témoigne toujours tout le respect et les attentions auxquelles je suis tenu ; mais c’est un être original qui ne peut me plaire infiniment. Un jour il vous fait des avances, le lendemain il vous reçoit sèchement. Il dit des douceurs à la Deschartres. Il tance ses secrétaires comme des écoliers, et, dans la conversation la plus insignifiante, il garde le ton d’un homme qui fait la leçon à tout le monde. C’est l’amour du commandement personnifié, il vous dit qu’il fait chaud ou froid comme il dirait à son domestique de brider son cheval. J’aime infiniment mieux Durosnel, l’autre aide de camp. Celui-là est vraiment aimable, bon et simple dans ses manières. Il parle toujours avec franchise et amitié, et n’a pas de caprices. Il était aussi au bal d’avant-hier, et nous étions placés pour valser par rang de grade. D’abord le citoyen de Caulaincourt, ensuite Durosnel, puis moi, de manière que l’adjoint, l’aide de camp et l’ordonnance accomplissaient leur rotation comme des planètes.

Toutes tes réflexions sur le monde à propos de ma situation sont bien vraies, ma bonne mère, je les garderai pour moi, et j’en ferai mon profit. Ta lettre est charmante, et je ne serai pas le premier à te dire que tu écris comme Sévigné, mais tu en sais plus long qu’elle sur les vicissitudes de ce monde.

Il est heureux pour nos nez que nous ne soyons pas partis pour l’inspection, nous les aurions laissés dans les neiges de la Westphalie. Ce n’est pas qu’il fasse bien chaud ici, le thermomètre était hier à trente-quatre degrés au-dessous de glace. Les pauvres factionnaires meurent comme des mouches. J’aurais donc mauvaise grâce à me plaindre de coucher dans une chambre sans feu et de me réveiller le matin avec des glaçons à la moustache. Le fait est que voici l’hiver le plus rigoureux que j’aie vu, et je n’y pense pas plus que si je n’avais vu de feu de ma vie.

IX

Suite des lettres. – Le premier de l’an à Cologne. – Courses en traîneau. – Les baronnes allemandes. – La chanoinesse. – La revue. – Les glaces du Rhin. – Le carnaval. – Un duel burlesque. – Le hussard rouge. – Portrait de mon père. – Appétit des dames allemandes. – Le billet de logement. – Graves occupations des jeunes gens de l’état-major.

 

LETTRE XXII
 

Cologne, 1er janvier 1799 (nivôse an VII).

Voilà la première fois de ma vie, ma bonne mère, que je passe ce jour sans t’embrasser ! Je vois tous ces bons Allemands, pleins d’allégresse, se réunir, s’embrasser, se réjouir en famille, et moi je sens mon cœur se serrer ! J’ai été aujourd’hui chez de riches négociants qui sont de la société du général. J’y suis resté une partie de la soirée. Le père était entouré de ses huit enfants. Le fils aîné a des talents. Il avait donné le matin une jolie gouache que le bon père me montra avec ravissement. La sœur joua assez bien une sonate de Pleyel. La joie et le bonheur régnaient parmi eux. Moi seul j’étais triste. Ils s’en aperçurent et comprirent qu’ils me rappelaient d’heureux moments. Ils m’ont regardé avec plus d’intérêt et m’ont témoigné plus d’amitié. Moi aussi, je ne sais comment je me suis trouvé plus à l’aise avec eux. C’était pourtant la seconde fois que je les voyais. Mais je leur ai su gré de m’avoir deviné et, en cherchant à m’associer à leur bonheur, d’avoir adouci le sentiment de ma solitude.

On a dans ce pays-ci une sorte de galanterie inconnue chez nous. Elle consiste, au premier de l’an, à tirer force coups de fusil sous la fenêtre de la personne à qui l’on veut donner une preuve d’attachement. On lui montre, en l’empêchant de dormir, qu’on ne dort pas soi-même et qu’on s’occupe d’elle en se morfondant dans la rue. Tant pis pour les voisins ! J’ai été toute la nuit sur le qui-vive, on ne m’avait prévenu de rien et j’ai cru les brigands arrivés. Mon hôtesse ayant une sœur assez jolie, ses adorateurs ont fait toute la nuit feu de file sous sa fenêtre. D’heure en heure c’était une pétarade qui me réveillait en sursaut. J’avais cependant grande envie de dormir, car j’avais été à pied à Müllheim, dans la matinée, pour voir mon régiment. J’ai été trouver le quartier-maître, qui m’a reçu on ne peut mieux et m’a mené chez le chef d’escadron. Ce dernier m’a comblé de politesses, et m’a reconduit jusque dans la rue. Ils vont venir à Dust, qui n’est séparé de Cologne que par le Rhin, et m’ont engagé à y venir souvent dîner avec eux. Le reste du régiment va arriver ces jours-ci. Il est retenu encore par les glaces qui couvrent le fleuve du côté de Düsseldorf. N’admires-tu pas le hasard heureux qui me ramène, au moment où je m’y attendais le moins, dans la division de Cologne ? On n’aura pas à me reprocher d’avoir toujours été absent de mon régiment.

Tu es tout émerveillée, ma bonne mère, de la considération que te donne auprès de certaines gens le titre de mère d’un défenseur de la patrie. Mais tu as pénétré le véritable motif. Ils voient que je puis revenir avec armes et bagages, et qu’il ne faut pas se brouiller avec les chasseurs, qui pour les manières sont les cousins germains des hussards. Rien de plus sage que ces messieurs de l’autorité !

Tu m’as fait bien plaisir en me disant que la limonade te réussissait. Voilà donc enfin quelque chose de bon pour toi ! En ce cas, que le diable emporte toute la pariétaire, la doradille et l’uva urci, et que le ciel nous envoie des citrons ! Adieu ! ma bonne mère, sois confiante et heureuse, ne souffre pas : voilà le vœu que je fais pour toi tous les jours de ma vie. Je t’embrasse de toute mon âme.

Je souhaite au virtuose Deschartres des amateurs sourds et muets qui ne puissent ni l’entendre ni le critiquer, et à la citoyenne Roumier, ma respectable bonne, des sentiments un peu plus républicains. Dis-leur à tous deux que je les aime.

 

LETTRE XXIII
 

Cologne, 18 nivôse an VII (janvier 1799).

... Le général m’a fait inviter à dîner par M. de Caulaincourt. Il m’a fait parler de Jean-Jacques Rousseau, de ses aventures avec mon père, et m’a écouté de façon à me tourner la tête si j’étais un sot. Mais je me tenais sur mes gardes pour ne pas devenir babillard et pour ne dire que ce à quoi j’étais provoqué. Après le dîner, le général et M. Durosnel montèrent dans un traîneau magnifique représentant un dragon or et vert, traîné par deux chevaux charmants. Je montai dans un autre avec Caulaincourt ; mon camarade le hussard rouge, me voyant sortir de table et monter dans les traîneaux du général, ouvrait des yeux gros comme le poing. Il croyait rêver. Le général courait la ville en traîneau pour faire ses invitations à une grande partie qui devait avoir lieu le lendemain. Il voulut que je le suivisse dans toutes ses visites, et chez madame Herstadt, en la priant de laisser sa fille venir à cette partie, il se mit en plaisantant à ses genoux en lui disant : « Souffrirez-vous, madame, que je reste longtemps dans cette posture, en présence de mes aides de camp et de mon ordonnance le petit-fils du maréchal de Saxe ? » – Les dames ouvrirent de grands yeux, ne comprenant probablement pas que je ne fusse pas émigré.

……

Le lendemain il y eut une course superbe. On partit de la maison du général à six heures du soir. Tous les piqueurs étaient à cheval avec des flambeaux de six pieds. Il y avait quinze traîneaux. La musique du 23e régiment, habillée tout en rouge et galonnée en or, courait devant en jouant la charge. C’était vraiment beau. J’étais dans la cour à regarder les traîneaux et les chevaux : le général vint les inspecter et me dit : « Vous allez venir avec nous, et de là vous viendrez au bal qui suivra. » Il est vraiment très aimable avec moi, et il le serait encore plus s’il n’était flanqué de son Caulaincourt. Mais celui-là est un intermédiaire qui refroidit tout. Monsieur a ses petites intrigues dans la ville, et monsieur est jaloux. L’autre jour je m’étais avisé de dire que mademoiselle P… est fort jolie. Et voilà qu’à l’instant même je vois sur sa figure qu’il est inquiet, et le soir même je vis qu’il lui avait donné la consigne de ne pas danser avec moi. Il n’est pas généralement aimé, il s’en faut de beaucoup. Je ne le crois pourtant ni sot ni méchant, mais il est impossible de voir un homme plus cassant, ni d’entendre une voix plus sèche et plus désagréable. Lorsqu’il travaille avec les secrétaires, il reste seul avec eux des journées entières sans rien leur dire. Arrive-t-il un chat, il affecte de leur donner ordre sur ordre et de les réprimander comme des galopins. Depuis deux jours il me fait pourtant beaucoup d’amitiés et il m’appelle Dupin tout court. Mais cela ne durera pas, il a l’humeur trop fantasque.

Adieu, bonne mère, que ta dernière lettre est charmante !

 

LETTRE XXIV
 

Cologne, 23 nivôse, an VII (janvier 1799).

Comment ! c’est donc sérieusement que nous avons manqué brûler ? tu m’as fait frémir avec le récit de cet événement. Il ne nous manquerait plus que cela ! – J’avais cependant une fiche de consolation, c’est que tu serais venue habiter ma chambre à Cologne ; véritable taudis de poète famélique, quoiqu’il y ait une glace, une commode et un poêle ; mais la glace est cassée, la commode écloppée, et quant au poêle, mes hôtes prétendent qu’on ne peut pas l’allumer. Il y a aussi une tapisserie d’une couleur qui n’a pas de nom, entre le noir, le brun, le jaune, etc. Eh bien, si je t’y voyais, dans cette maussade chambre, sur-le-champ elle serait éclairée, chauffée, ornée, brillante, magnifique, préférable à tous les palais.

……

Nous avons un très beau bal par abonnement, où vont tous les officiers supérieurs et la bonne compagnie du cru. Tu ne croirais pas qu’une bécasse de baronne allemande qui y mène ses filles a trouvé mauvais que j’y fusse, et a défendu à ses filles de danser avec moi. C’est un capitaine de cavalerie qui loge chez elle qui est venu me conter cela. Il en était furieux et voulait déloger à l’instant même. Sa colère était burlesque, et j’ai été obligé de le calmer ; mais je n’ai pu l’empêcher hier soir d’aller donner le mot à tous les Français militaires et autres qui sont ici, et comme j’arrivais au bal amenant mon quartier-maître et mon chef d’escadron, avec lesquels je venais de dîner, d’autres officiers s’approchent de nous et nous disent : « La consigne est donnée et le serment est prêté, aucun Français ne dansera avec les filles de la baronne *** ; j’espère, messieurs, que vous voudrez bien prendre le même engagement. » – Je demande pourquoi : on me répond que la baronne a défendu à ses filles de danser avec les soldats, et j’apprends ainsi que c’est moi qui suis la cause de cette conspiration.

……

Mon régiment part pour Siegbourg, qui est à six lieues d’ici, mon quartier-maître et mon chef d’escadron me font mille amitiés. Ils m’ont dit qu’ils me demanderaient au général ; le chef de brigade veut absolument m’avoir dans le régiment. – Dis à tous les meuniers des bords de l’Indre que je bois à leur santé et que je les remercie de leur amitié.

……

 

LETTRE XXV
 

Cologne, 28 nivôse an VII (janvier 1799).

Nous partons demain pour Düren ; nous allons passer en revue le 25e régiment de cavalerie, ci-devant les dragons de la République, le plus mauvais régiment de toute l’armée, à ce qu’on dit. Mon cheval n’est point encore arrivé, mais je monte celui du hussard rouge ; c’est une jeune jument qui n’a ni rime ni raison, qui va à gauche quand on lui indique la droite et qui n’obéit que par les procédés les plus contraires aux lois du sens commun et de l’équitation. Mon camarade rouge m’a indiqué les procédés particuliers dont il est l’inventeur pour la faire obéir, sans quoi je n’en serais jamais venu à bout. Je lui ai fait mon compliment de cette heureuse éducation.

Je suis tenté de bénir la fameuse baronne qui veut que les ordonnances attendent dans la cour pendant que les officiers sont au bal. Cela m’a valu les paroles les plus aimables, les regards les plus ravissants de mademoiselle… et nous sommes dans un échange d’intérêt et de reconnaissance qui me fait beaucoup espérer. Cette jeune personne est chanoinesse et à peu près maîtresse de ses actions. Elle est charmante, et ma foi, si une chanoinesse du chapitre électoral n’a pas peur de mon dolman, je puis bien narguer la vieille baronne et ses pies-grièches de filles.

……

Düren, 28 nivôse.

J’en étais là, ma bonne mère, lorsque l’heure du souper me força de te quitter. Je mis ma lettre dans ma poche, et je partis le lendemain. Dès le matin je me botte, et je vais à l’état-major prendre l’heure pour le départ. Le sieur Caulaincourt, qui était dans ses bonnes, me dit qu’il ne m’a fait donner l’ordre du départ qu’autant que cela me ferait plaisir ; que si j’aimais mieux rester, il ne tenait qu’à moi. Il y avait bal le soir, j’y devais retrouver ma charmante chanoinesse, et ajoute à cela le froid piquant qui ne dispose pas à la promenade. J’étais bien tenté de profiter de la permission de remettre mon cheval à l’écurie, et d’aller me chauffer au poêle rouge du secrétaire en attendant l’heure fortunée. Cependant je pus lire dans les yeux malins de mon Caulaincourt qu’il s’attendait à me voir accepter avec empressement, et je ne me souciai pas de n’avoir que le titre d’ordonnance sans en remplir les fonctions. Sa bienveillance ressemblait trop à un brevet d’inutilité. Je pris l’ordre, je sautai sur mon cheval, et je partis avec les carabiniers d’ordonnance. Alors Caulaincourt, prenant un air tout à fait charmant, me rappela, et me dit : « Nous allons faire une triste campagne. Les logements sont d’une saleté affreuse pour la plupart. » Était-ce une épreuve tentée sur mon courage, ou avait-il remarqué que je m’amourachais de mademoiselle ***, ce qui lui ôtait sa frayeur de me voir plaire à mademoiselle P… ? ou bien encore a-t-il le désir de me faire passer aux yeux du général pour une poule mouillée ? Je n’en sais rien ; mais, voyant qu’il tenait à me faire rester, je tins d’autant plus à partir, et je lui dis que je tâcherais d’avoir un logement propre ou de savoir m’en passer. Il ajouta alors d’un air paternel : « Eh bien, si vous avez le malheur de tomber sur un logement trop désagréable, allez trouver le quartier-maître, et dites-lui de ma part de vous en donner un meilleur ; et que s’il ne le fait pas, je lui tirerai les oreilles. » Comment trouves-tu la commission donnée à un simple chasseur, pour un officier qui pourrait bien rendre la commission au lieu de l’accepter ? « Vous êtes bien bon ! » dis-je à Caulaincourt ; et me voilà parti sur la jument, ou plutôt sur l’âne rouge du hussard rouge, dont j’aurais été fort vexé, je t’avoue, de ne pas me rendre maître, tandis que le citoyen aide de camp me suivait des yeux. Je m’en tirai à mon honneur, et je fis ces huit lieues de Cologne à Düren d’un seul temps de trot avec les carabiniers.

En arrivant, je portai mon ordre au commandant, je fis loger les six chevaux du général, que les palefreniers avaient amenés derrière nous, puis je fus chercher mon logement. C’était un vrai taudis dont je ne serais pas sorti avec une goutte de sang. Les insectes de ce pays-ci ne craignent pas le froid. Sans m’inquiéter de rien, je m’en fus trouver le quartier-maître, et je lui rapportai les paroles dont j’étais chargé, d’un air très grave, et avec l’aplomb d’un homme qui sait ce qu’il fait. Il se mit à rire aux éclats. Tous les officiers qui étaient là à travailler en firent autant. Il me salua jusqu’à terre, me prit sous le bras, me conduisit à la municipalité et me fit loger dans une bonne maison. Tu penseras ce que tu voudras de cette petite aventure : moi, j’aime mieux espérer que Caulaincourt l’a fait à bonne intention que de m’y fier absolument. Dans tous les cas, la chose a bien tourné, comme tu vois, et j’ai été logé chez des gens qui sont tout confits en Dieu. L’hôtesse est une veuve de quarante ans qui vous recommande au ciel quand vous éternuez, et son frère un monsieur à perruque qui dit son bénédicite avant la soupe. Ces gens-là mangent fort bien, ils ont une maison bien close, des poêles bien chauffés, des lits moelleux, et ils vous reçoivent avec autant de grâce que s’ils vous avaient invité. J’ai pensé aux dévotes du Paysan parvenu de Marivaux, et j’étais là, moi chasseur harassé et affamé, comme le héros du livre. Quelle aubaine ! me disais-je, et j’ai répondu amen avec componction quand on a récité les grâces. Vivent les dévots pour bien vivre ! Le matin j’avais déjeuné à Cologne avec un autre quartier-maître, celui de mon régiment, qui est le meilleur garçon que la terre ait porté. Il était arrivé la veille de Siegbourg, et, en s’éveillant, il avait envoyé le wagenmeister dans toute la ville pour me chercher avant que le jour m’eût fait sortir de mon lit. Il m’avait lesté pour ce voyage d’huîtres et de côtelettes ; mais tout cela était loin quand j’arrivai chez mes dévots. Aussi je fis honneur à leur choucroute et à leur dindon farci de pruneaux et de poires tapées. Si à Nohant on m’eût parlé d’un pareil ragoût, j’aurais fait la grimace, mais à Düren il m’a semblé admirable et apprêté par la main des dieux. Il paraît que je n’ai guère d’accent, car ils s’obstinaient à me prendre pour un Allemand, et je n’ai pas beaucoup insisté sur ma qualité de Français, tant que la faim m’a fait désirer de ne pas perdre tout d’un coup leurs bonnes grâces et leurs bons morceaux. Ils n’en furent au reste pas moins aimables, et ce sont de braves gens. Le général va arriver ce matin. Je n’ai que le temps de t’embrasser après tout ce bavardage, auprès du poêle de mes hôtes bénis. Je me sers de leurs plumes et de leur cachet, où il y a ma foi des armoiries ! Trois oiseaux, Dieu me pardonne ! Ce sont des poulets ; trois dindons farcis peut-être. La belle devise !

 

LETTRE XXVI
 

Cologne, 7 pluviôse an VII.

J’ai reçu ta lettre à Düren, ma bonne mère, où elle arriva à propos pour me faire passer une douce soirée. Elle était dans les dépêches du général qui furent apportées de Cologne par une ordonnance extraordinaire. Nous avions inspecté le matin (je crois que c’était le 30 nivôse) les dragons de la République, aujourd’hui le 25e de cavalerie. Le général, avec son grand uniforme couvert d’or, son écharpe de satin rouge à glands d’or, était monté sur une magnifique jument blanche. Les deux aides de camp le suivaient ; Durosnel avait son grand uniforme de chasseur, Caulaincourt était suivi d’un cuirassier, moi, j’étais derrière Durosnel[52] ; ce qui me plaisait beaucoup mieux. Nous étions précédés d’un capitaine du 25e qui nous conduisait au lieu de la revue. Il faisait un beau soleil. Tous les galons, tous les plumets brillaient et flottaient. Nous avons traversé la ville de Düren en caracolant. Quand nous fûmes en face du régiment, toutes les trompettes sonnèrent aux champs. Nous traversâmes les rangs. Ensuite le général fit rompre par compagnies, et passa le régiment en revue, ce qui dura quatre heures. Il vint à pleuvoir et à faire grand froid, c’était beaucoup moins joli qu’au départ. Enfin, nous rentrâmes transis et mouillés. Lorsque j’étais muscadin, tout cela m’aurait enrhumé : mais maintenant le froid, le chaud, le sec, le mouillé, tout m’est indifférent.

Tu me demandes si ma coiffure de cheveux est à la mode. Personne dans le régiment n’en porte de pareille ; mais on voit quelques officiers du génie s’arranger comme cela, et plusieurs personnes, entre autres mon quartier-maître, trouvent que cela va très bien avec l’uniforme de chasseur. Pourtant, je promets à tout le monde de laisser grandir mes cheveux afin de faire une queue, et d’ici à ce qu’ils soient de longueur, j’ai le temps de me laver la tête. On t’a donc dit que si je devenais officier, l’uniforme serait ruineux, et déjà tu t’inquiètes des douze cents livres qu’il faudra pour m’équiper. Rassure-toi, ma bonne mère ; d’abord je ne suis pas officier encore, et je serai bien heureux de commencer par être maréchal des logis, car plus nous allons, et moins il est possible d’arriver d’emblée à un autre grade. Mon général sent bien qu’il ne pourra tenir les promesses qu’il a faites, car il ne m’en parle plus. Quant aux douze cents livres, réduis cela dans tes prévisions à cent cinquante. Le petit uniforme d’officier consiste en un frac vert avec l’épaulette, grand revers sur la poitrine. Le dolman de grande tenue, étant galonné et gansé en argent, serait un peu plus cher. Mais si le tout va à deux cents livres, c’est le bout du monde.

Mon colonel s’appelle Ordener ; c’est un Allemand fort brave homme, à ce que dit tout le monde. Je le verrai bientôt quand nous irons inspecter les régiments de la division. Mon régiment est maintenant à Coblentz.

 

(?) pluviôse an VII.

……

Tu sais sûrement déjà que Ehrenbreitstein est rendu. Le Rhin fait ici des ravages du diable. Le port de Cologne est plein de bâtiments marchands hollandais : les glaces les ont d’abord fortement serrés ; ensuite est arrivé un débordement qui les a portés à la hauteur des premiers étages des maisons du port. Il a gelé de nouveau par là-dessus ; puis, tout à coup, le Rhin est rentré dans son lit, de manière que l’eau n’étant plus sous la glace, la glace s’est brisée et les bâtiments qui s’étaient rangés contre les maisons, de plain-pied avec les croisées du premier étage, sont retombés sur le port de trente pieds de haut et se sont fracassés en grande partie. Cet événement est unique et ne s’est peut-être jamais vu. Hier je suis resté toute l’après-midi sur le bastion du Rhin à observer ses mouvements, avec un officier d’artillerie, jeune homme rempli de talents que j’ai pris en amitié et qui me le rend. Nous avions une pièce de quatre, et à chaque effort de la glace nous avertissions les hommes du port par un coup de canon. Je me suis ressouvenu de mes jeux de la rue du Roi-de-Sicile, et en mettant le feu je sentais que cela m’amusait encore. Tu as beau dire, ma chère mère, il n’y a rien de joli comme le bruit. Je voudrais bien pouvoir t’importuner encore de mon vacarme !… mais on vient me chercher pour dîner. On crie, on rit, c’est un bruit à ne pas s’entendre, et quoique j’aime le tapage, je m’en passerais bien quand je cause avec toi. Allons, il faut que je te quitte brusquement, mais avant, je t’embrasse comme je t’aime.

 

*    *    *

 

Avant de transcrire la lettre suivante, je dois peut-être demander pardon à quelques lecteurs de rapporter la critique enjouée que mon père fait de M. de Caulaincourt. Il me semble pourtant qu’il n’y a rien là de sérieux ni d’affligeant pour les parents et les amis de ce personnage. Quand il s’agit d’un homme aussi marquant que l’a été le duc de Vicence, ses traits, ses manières, le détail de sa vie, appartiennent en quelque sorte à l’histoire, et la correspondance que je publie appartient déjà à l’histoire. C’est de la couleur, comme on dit aujourd’hui. Ce n’est que cela, et c’est encore quelque chose, j’en conviens ; mais je sais le respect qu’on doit aux morts, surtout aux parents des morts. Aussi je rapporterai, sans en rien omettre, le bien que mon père aura plus tard à dire de celui qui lui inspirait dans sa jeunesse une si naïve antipathie. Cette antipathie, qui ne porte pas sur des faits graves, mais sur des choses d’instinct, est concevable de la part d’un homme aussi franc, aussi ouvert, aussi extérieur, pour ainsi dire, que l’était le jeune soldat de la république, placé dans la dépendance et sous les ordres d’un homme grave, froid et concentré. Il n’y a là rien autre chose que la rencontre de deux organisations différentes.

 

LETTRE XXVII
 

Cologne, 16 pluviôse an VII (février 1799).

Je ne te dirai pas, ma bonne mère, comme le savetier de la fable :

 

Rendez-moi, s’il vous plaît, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus.

 

Non, l’arrivée des cent écus va me rendre mon somme et mes chansons, qui n’ont pourtant pas beaucoup souffert, je te le confesse, du vide de ma bourse. Depuis huit jours, je suis sans un sou, et j’aime encore mieux m’en passer que de demander quelque chose à mon général. Je n’ai point peur de lui, mais je ne saurais me résoudre à avoir pour intermédiaire M. de Caulaincourt. Ce citoyen-là a l’air si important, si protégeant ; je désire si peu, et même je redoute tant sa protection, que j’y échappe autant qu’il m’est possible. Tu me demandes de te tracer son portrait. Caulaincourt est un homme d’environ vingt-cinq ans. Il a un pouce de plus que moi. Il est assez bien sur ses jambes, quoiqu’il porte les genoux un peu en dedans. Il a le visage carré, le nez gros, les yeux petits. Son air serait noble s’il ne le rendait insolent. Soit qu’il marche ou qu’il danse, il tend le derrière et relève la tête avec affectation, ce qui lui donne un profil assez singulier. Il parle toujours haut et en relevant encore plus la tête.

Hier soir, au bal, il me proposa une partie de masque, et au premier moment je crus qu’il s’agissait de monter à cheval, tant l’intonation répondait peu au sujet du discours. Il me fallut entendre à plusieurs reprises le mot de masque pour comprendre qu’il s’agissait d’une partie de plaisir. Cette partie devait avoir lieu après une comédie allemande que les barons donnent ce soir, et pour laquelle j’ai reçu un billet d’une grande dame que je ne connais pas et à qui je n’en avais pas fait demander. Ce matin, à l’état-major, d’où je t’écris, Caulaincourt est venu me dire, toujours du même ton, que la partie n’aurait peut-être pas lieu, parce que la comédie durerait très longtemps. Ce sera gai !

Durosnel est un très bon garçon, fils d’un secrétaire du ministre de la guerre sous Louis XV. Il est fort bien tourné, c’est un joli officier.

C’est aujourd’hui le mardi gras, et il n’y a rien de moins triste que ce jour-là. Pourtant il m’attriste presque autant que le premier de l’an. Ces jours qui réunissent les familles me font sentir mon isolement. À de certaines époques, l’âme habituée à se dilater souffre doublement lorsqu’au lieu de s’épanouir elle est forcée de se replier sur elle-même. Mais pourtant je me console en songeant qu’on pense à moi à Nohant, que quelqu’un m’aime à Nohant, et que les vœux que je vois faire autour de moi et auxquels je n’ai nulle part, on les fait pour moi à Nohant.

 

Le 17.

……

La comédie était détestable, pitoyable, insupportable. C’est égal, on y va par ton, parce qu’il faut être général ou baron pour avoir des billets. Entre les deux pièces, Caulaincourt est venu m’appeler. J’ai encore cru qu’il allait me donner un ordre. Non, c’était pour nous masquer. On m’a habillé en femme, j’avais dix pieds de haut. Je tenais d’une main un parasol, de l’autre je portais sous mon bras un grand danois appartenant à Durosnel. Nous étions trois carrossées de masques. Caulaincourt faisait le rôle de mon mari, et je m’appelais madame de Pont-Volant. Avec mon grand éventail et ma longue taille, j’étais la caricature de l’ancien régime. Nous avons été ainsi dans toutes les grandes maisons de la ville, ce qui est assez impertinent. Nous avons été aussi chez le général, qui m’a pris tout de bon pour une femme et voulait m’embrasser. J’ai été forcé d’appeler M. de Pont-Volant à mon secours.

 

LETTRE XXVIII
 

Cologne (sans date).

Tu me fais frémir avec les tremblements de terre. Il ne nous manque plus qu’une éruption volcanique. Les gazettes allemandes ont fait là-dessus une capucinade fort comique. Elles nous menacent des châtiments célestes. Cependant la ville de Cologne, qui est fort dévote, et qui s’intitule la ville des trois rois et des onze mille vierges, a été houspillée par les glaces bien plus que nos bonnes villes de France par le tremblement de terre.

Tu ne croirais pas, ma bonne mère, que depuis quatre jours on parle beaucoup de moi ici. J’ai figuré comme témoin dans une affaire qui a failli bouleverser Allemands et Français dans la ville. J’ai fait connaissance avec un jeune homme de la conscription qui est dans le 23e chasseurs et qui restait à Cologne par le crédit de Caulaincourt. Nous étions dernièrement à un bal de nuit qui s’est donné à la comédie et pour lequel le général m’avait donné un billet. Un jeune Allemand, qui est en rivalité d’amour avec mon camarade le chasseur, vint assez mal à propos se mêler de la conversation que ce dernier avait avec la belle. Ils se piquèrent de propos, et l’Allemand traita mon camarade de polisson et de Jean… Grande rumeur autour d’eux. Moi, voyant le chasseur cerné, je vais à lui, et, sans faire de bruit, nous emmenons l’Allemand dans un coin et nous lui promettons une autre entrevue pour le lendemain. Notre homme reste la bouche ouverte et a l’air de ne pas vouloir nous comprendre. Le lendemain matin, en sortant du bal, nous allons chez lui, et le chasseur lui demande s’il est encore un polisson. « Oui, monsieur, dit l’Allemand, vous l’êtes. — En ce cas, monsieur, prenez un témoin et venez vous battre. — Je ne me battrai pas, messieurs, je ne me bats jamais. » À cette belle réponse, mon camarade lui campe un soufflet. L’Allemand crie et appelle au secours. Tous les habitants de la maison remplissent l’escalier en un instant. Je me plante devant la porte et j’en interdis l’entrée. Les Allemands prennent leur temps pour toutes choses. Pendant qu’ils délibèrent sur le parti à prendre, mon camarade achève de souffleter son homme en conscience. Il crie, et toute la maison se met à crier au secours et à la garde. Nous sortons de la chambre. Nous dégringolons l’escalier au milieu des Allemands consternés, et nous décampons.

Notre souffleté s’habille et court chez le général Jacobi, qui est chargé du détail de la place, et lui fait une grande plainte par écrit, dans laquelle il nous accuse d’avoir voulu l’assassiner. Le général mande le chasseur, qui raconte l’affaire naïvement. Dans la crainte d’un grand scandale dans la ville, le général, tout en lui donnant raison, avait envie de le faire partir sur-le-champ. L’aide de camp de Jacobi, qui est mon ami, plaide la cause de mon camarade et la gagne.

Cependant l’aventure a bientôt fait le tour de la ville. Nous ne nous gênons pas, nous autres Français, pour qualifier la conduite de l’Allemand souffleté ; ses compatriotes en rougissent et vont le trouver pour le forcer à se battre. Un Français même s’offre généreusement à lui servir de témoin. Ne pouvant plus reculer, il écrit sur grand papier et en grand style germanique un cartel à mourir de rire à notre chasseur. On aurait dit de Roland défiant les douze pairs. Nous acceptons gravement, et nous voilà tous, un beau matin, sur les bords du Rhin. L’Allemand, qui comptait toujours que l’affaire s’arrangerait, n’avait point voulu apporter d’armes. Je lui prête mon sabre. Le chasseur le charge à la française. L’autre pare comme il peut, et recule jusque dans l’eau. Là, mon chasseur qui ne voulait que l’effrayer, fait voler d’un revers de sabre la moitié de la monture du mien, que l’Allemand faillit jeter dans le Rhin dans sa précipitation à mettre bas les armes. Il demande à capituler. Nous nous faisons prier. Il offre d’aller retirer sa plainte. Moi qui n’étais point essoufflé par le combat, je lui fais un beau sermon (à la Deschartres). J’exige qu’il ira non seulement retirer sa plainte, mais dire au général que personne n’a jamais eu l’intention de l’assassiner.

Il consent et nous prie d’accepter un déjeuner. Il court chez Jacobi exécuter nos conditions ; il revient nous en rendre compte, nous donne à dîner et nous régale splendidement. De là, il nous mène à la comédie. Enfin nous avons vécu toute la journée sur le pays ennemi. J’ai conté toute l’affaire à Caulaincourt et au général Harville, qui ont ri aux larmes de mon récit.

Mais ce n’est pas tout. Mon Allemand, qui me regarde comme le sauveur de ses précieux jours, m’accable de politesses ; hier au bal il m’a cédé deux fois sa danseuse ; il voulait me faire boire tout le punch du buffet ; il adore le militaire français et m’appellerait volontiers monseigneur. J’ai conté toute l’histoire à ma chanoinesse, qui en a ri du bout des lèvres, en disant que c’était pien pete de se bâte comme ça pour rien, et d’avoir mangué duer ce baufre monsieur, que nous n’avions voulu lui faire du mal que parce qu’il était Allemand, et que nous n’aimions pas les Allemands. Je l’assurai qu’en revanche nous aimions beaucoup les Allemandes. Elle en est convenue, et nous avons fait la paix.

Tu la désires beaucoup, la paix, ma bonne mère, et moi je tremble qu’on ne la fasse. La guerre est mon seul moyen d’avancement. Si elle recommence, je suis officier avec facilité et avec honneur. En se conduisant proprement dans quelque affaire, on peut être nommé sur le champ de bataille. Quel plaisir ! quelle gloire ! mon cœur bondit rien que d’y songer. C’est alors qu’on obtient des congés, qu’on revient passer d’heureux moments à Nohant, et qu’on est par là bien récompensé du peu qu’on a fait !

J’étudie maintenant la théorie de l’escadron et je me mets dans la tête tous les commandements, de manière qu’avec un peu de pratique je serai bien vite au courant.

Tu me dis que tes lettres sont trop longues, je voudrais qu’elles le fussent encore davantage. C’est mon bonheur quand je puis en avoir pour une heure à lire… On ne s’appelle plus ici citoyen ni citoyenne, les militaires entre eux reprennent le monsieur chaque jour davantage, et les dames sont toujours des dames. Dis au père Deschartres qu’il est un cochon de tant dormir.

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE XXIX
 

Cologne, 20 pluviôse an VII.

Heureux celui qui conserve sa mère, et qui peut jouir de sa tendresse ! celui-là est prédestiné, car il aura connu le bonheur d’être aimé pour lui seul !

Ta lettre, ma bonne mère, est venue compléter bien agréablement ma journée. Je l’ai reçue au retour d’une promenade que j’ai faite de l’autre côté du Rhin avec Lecomte (c’est le nom du chasseur à qui j’ai servi de témoin). Il m’a mené voir le bâtiment d’un négociant de ses amis. Ce vaisseau n’a point souffert des glaces ; il est très joli, les chambres sont d’une propreté parfaite. Nous l’avons visité dans tous les sens. Il était rempli de marchandises. Le négociant avec tout son monde était occupé à le faire charger pour la Hollande. Maîtres et ouvriers grouillaient sur le pont. Il faisait le plus beau temps du monde ; seuls nous ne faisions rien, le chasseur et moi, au milieu de tous ces visages affairés. Pour moi, appuyé sur mon sabre, la pipe à la gueule, l’œil stupidement fixé sur ce spectacle, je me disais à part moi : « Je suis né dans une condition plus riche et plus élevée que ces gros négociants, qui ont des maisons en ville, des vaisseaux en rade, de l’or plein leurs coffres ; et moi, soldat de la République, je n’ai pour toute propriété que mon sabre et ma pipe. Mais les glaces, mais le feu, mais les voleurs, mais les douaniers ne m’empêchent pas de dormir ; que d’inquiétudes de moins ! Que la ville s’effondre, que le port et tout ce qui est dedans s’engloutissent, je m’en moque… et même, je dirais à la hussarde je m’en… Travaillez pour vous-mêmes, canailles, amassez de l’argent ; nous, nous travaillerons pour notre pays, et nous recueillerons de l’honneur ; mon métier vaut bien le vôtre. »

Là-dessus, laissant mon chasseur à bord, occupé à vider quelques bouteilles avec son ami le négociant, je suis revenu trouver ma chanoinesse, qui m’avait promis d’avoir un grand mal de tête pour se dispenser d’aller à la comédie, ce qui lui permettrait de rester seule chez elle toute la soirée.

Tu me demandes quelle est cette grande dame qui m’a procuré un billet pour la comédie des barons, sans que je lui en eusse fait la demande. C’est une chanoinesse amie de la mienne, qui s’appelle madame Augusta de Frenchen. Elle est grande, belle, une tournure d’impératrice. L’autre jour, au bal, le général lui donnait le bras. Il avait son grand uniforme, son écharpe rouge à glands d’or, cela faisait le couple le plus noble, le plus solennel et le plus cérémonial qu’on puisse imaginer. Mais toutes ces grandes tournures n’appellent pas l’amour et la confiance comme les yeux de ma chanoinesse. Ce sont de ces yeux qui vous fixent avec intérêt, avec esprit, qui d’un bout d’une salle à l’autre devinent si vous êtes triste et pourquoi vous l’êtes, qui se rencontrent sans cesse avec les vôtres, vous comprennent, tour à tour s’animent et s’adoucissent, et quand un sot en épaulettes se pavane devant eux, vous disent clairement : C’est vous, soldat, que je préfère.

Tu me demandes de te faire aussi le portrait du général Harville. Tu vas le connaître dans l’instant. Cinq pieds cinq pouces, un peu gros, très bien sur ses jambes, cheveux blancs, front découvert, nez aquilin, menton un peu relevé, l’air et le port extrêmement nobles, aisance d’un homme de cour, par conséquent extrêmement poli avec les inférieurs. Un trois-quarts de révérence, le ton bref et haut, mais riant ; faisant des questions et n’écoutant pas souvent la réponse ; vous faisant sentir, quand cela lui arrive, qu’il a fait une grande exception en votre faveur et qu’il ne faudrait pas en abuser. Le vulgaire est enchanté de sa politesse, parce qu’il adresse volontiers la parole et que plusieurs prennent cette marque de supériorité pour de la familiarité et de la cordialité, tandis que rien n’annonce plus la puissance que cette manière d’interpeller ceux qui n’oseraient vous parler les premiers.

Il me traite beaucoup mieux en particulier qu’en public, cela se conçoit. Il est généralement estimé et il aime à obliger. Enfin il est très bon, et il serait encore meilleur sans son neveu Caulaincourt.

Ce cher neveu part dans trois jours. Que le ciel le conduise et ne nous le ramène pas de longtemps ! L’autre jour n’a-t-il pas été gronder le hussard rouge de m’avoir prêté son cheval ! Cela prouve bien qu’il m’en veut, et que je ne lui ai pas fait plaisir en allant à la revue ; car sans cette bête j’étais à pied. Le hussard est blessé à la jambe, depuis un mois son cheval se serait abîmé à l’écurie si je ne l’avais promené. Mais Caulaincourt, qui m’avait vu passer sur le rempart, et qui ne m’avait rien dit, vint lui faire une semonce en criant de toutes ses forces que je ne promenais pas son cheval, mais que je me promenais sur son cheval, vu qu’on ne promène pas les chevaux avec une selle, mais avec une couverte. La belle sentence ! Et pourquoi ne me dit-il rien à moi, tandis qu’il humilie mon pauvre diable de camarade ? C’est donc parce que je suis un fils de famille ? Eh bien, je ne lui en sais aucun gré. C’est Maulnoir, le jeune officier de dragons, et le secrétaire qui m’ont raconté cette algarade, et qui en haussaient les épaules. Il est étonnant qu’avec de l’esprit et des moyens on ait des petitesses pareilles.

À propos de cheval, j’attends toujours le mien. C’est un chasseur du dépôt qui devait me l’amener, et les remontes ont subi des changements. En somme, je n’ai rien à faire et je suis à pied. Il est vrai que je suis amoureux et aimé. C’est beaucoup, mais je ne me suis pas engagé pour faire l’amour.

Que tout ce qui se passe dans cette pauvre métairie est triste ! Tout ces braves gens qui meurent les uns après les autres ! je les regrette comme toi.

……

— On est bien bête de m’estropier ainsi à La Châtre et de te donner de l’inquiétude. Je voudrais rosser ceux qui te font de ces tours-là. Souviens-toi donc, ma bonne mère, que je suis invulnérable, et que je tomberais du haut de la cathédrale de Cologne, comme je suis tombé du haut du château de Châteauroux, sans me faire de mal.

……

Mon père rappelle ici une aventure de son enfance. N’ayant que trois ans, il tomba d’une fenêtre sous le toit, dans les fossés du vieux château de Châteauroux, qu’occupait alors M. de Francueil son père, comme receveur général des finances. On le releva couvert de sang ; mais quand on l’eut lavé, on reconnut qu’il n’avait aucune blessure. Il était tombé sur un amas d’entrailles d’animaux de boucherie, que les cuisiniers avaient jetées dans les fossés quelques instants auparavant, et qui lui avaient servi de lit pour le recevoir et le préserver. Mais il était dans sa destinée de périr de mort violente, et sa pauvre mère en eut toujours le pressentiment et la terreur depuis cet effroyable et miraculeux accident.

Dans la lettre qu’on va lire, il est question d’un portrait et comme j’ai ce portrait sous les yeux, je veux dire ici quel était l’aspect de ce jeune homme dont la correspondance révèle un cœur si bon et si pur, un esprit si franc, si enjoué et si juste ! Pour le dépeindre en peu de mots, je me servirai de la forme qu’on vient de le voir employer pour son général et M. de Caulaincourt.

Cinq pieds trois pouces, la taille mince, élégante et bien prise, le teint pâle, le nez un peu aquilin, admirablement dessiné, la bouche intelligente et bonne, les sourcils et la moustache noirs et nets comme des lignes marquées à l’encre, les yeux grands, noirs, doux et brillants à la fois, les plus beaux yeux qu’on puisse imaginer ; les cheveux épais et poudrés tombant négligemment sur le front, qu’ils couvrent presque entièrement sans y être collés. Cette masse de cheveux poudrés, touchant presque à des sourcils d’un noir de jais, sied fort bien et fait ressortir l’éclat des yeux. En somme, l’être et la figure de mon père à cette époque sont d’une délicatesse extrême, et on conçoit bien que malgré sa taille, le général d’Harville ait pu le prendre pour une femme sous le masque. En outre, il avait le pied petit et la main d’une beauté parfaite.

Ce portrait est fort joliment peint. Le costume de chasseur est vert presque noir, le collet rouge foncé, et les galons blancs lui donnent une apparence sévère et simple qui va très bien à cette physionomie, où une habitude de mélancolie rêveuse combat l’enjouement naturel.

Plus tard mon père prit un peu d’embonpoint sans perdre l’élégance de sa tournure. Sa figure se remplit, ses traits s’accusèrent. Il devint un des plus beaux officiers de l’armée. Mais pour moi, sa beauté idéale, son charme le plus pénétrant, sont dans le petit portrait dont je parle et dont il va parler.

 

LETTRE XXX
 

Cologne, 26 pluviôse an VII (février 1799).

Eh bien, ma bonne mère, suis-je arrivé à bon port ? Comment me trouves-tu ? Suis-je ressemblant ? Tout le monde ici l’a trouvé, comme on dit, frappant. Et moi, qui de ma vie n’ai trouvé qu’un portrait me ressemblât, dès l’instant que je me suis vu dans celui-ci, je me suis reconnu. Il y a bien longtemps qu’il était commencé, et j’aurais voulu te faire cette surprise pour tes étrennes ; mais, au beau milieu de son ouvrage, le peintre est parti pour Coblentz, d’où il n’est revenu que ces jours-ci.

J’ai reçu l’argent, j’ai payé mes chemises et mes mouchoirs, me voilà dans mes meubles ! Il était temps que le carnaval finît, car tous les soirs depuis huit jours je m’en campais pour six ou huit livres dans les… Les Allemandes ont bon appétit, et quand vous les avez fait danser, vous êtes toujours forcé de leur offrir quelque chose. Aussitôt qu’elles ont bu, elles tombent sur les tourtes. Les mamans arrivent : Ah ! maman, vous prendrez bien quelques-unes de ces darioles ! Vient le frère : Parbleu, mon cher ami, nous boirons ensemble un verre de punch. Si le chien venait, il faudrait aussi le faire bâfrer. Enfin c’est l’usage. Si vous arrivez dans une maison à cinq heures du soir, on vous offre, par manière de rafraîchissement, du vin et une tranche de jambon. Tu dois juger par là du mince effet que produisent des sucreries sur des estomacs constitués de la sorte.

J’ai quitté mes négociants et la triste chambre dont je t’ai fait la description. Je suis logé maintenant par merveille. J’ai une jolie chambre avec du feu, et tous les matins on m’apporte du thé avec du beurre. J’y suis pourtant en billet de logement, mais c’est la maison du bon Dieu. Mon hôte est un aimable docteur qui a une très jolie fille, laquelle joue assez bien du piano. Le secrétaire du général Laborde logeait chez ce digne homme, et, en partant, il m’a cédé son logement, que j’ai eu le droit de prendre en allant rendre le mien à la municipalité. J’ai été m’installer avec mon sabre sous le bras et mon billet à la main, comme le comte Almaviva, et j’ai dit comme lui en entrant : « N’est-ce pas ici que demeure la maison du docteur. — Non pas Bartholo, a répondu gaiement mon aimable hôte, mais Daniel, enchanté de vous recevoir. » Tu vois que mon bonheur me suit partout. Je trouve partout des amis ou des gens tout prêts à le devenir.

Il y a bien du changement dans notre état-major. Durosnel s’en va, tant pis ! et Caulaincourt aussi, tant mieux ! Durosnel n’était que chef d’escadron à la suite ; il va rejoindre le 10e de hussards comme chef d’escadron en pied. Caulaincourt est redemandé à son corps, bien du plaisir ! Le général va se trouver sans aides de camp. Il nous est arrivé depuis quinze jours un petit officier de dragons que le général aime et protège beaucoup. C’est un garçon de dix-huit ans qu’il avait fait officier ; mais le Directoire n’ayant pas voulu confirmer la nomination, ce jeune homme, malgré un an de grade passé au corps, a été forcé de quitter son poste et de perdre son grade. Tu vois qu’il n’est plus si facile d’avoir de l’avancement et que les protections n’y font rien. Il faut en prendre son parti puisque c’est juste, et tâcher de gagner ses éperons, comme les anciens chevaliers, par de véritables prouesses. Ce jeune homme attend ici la fortune des événements, comme nous tous. Il porte cependant toujours ses épaulettes, le général l’emploie comme officier de correspondance ; mais c’est un peu par contrebande que tout cela se fait, et pourra bien ne pas durer. Ce serait pourtant dommage que ce garçon ne nous restât pas et fût retardé dans sa carrière pour avoir trop bien débuté, car il est fort aimable et nous sommes très liés. Quand nous sommes dans le bureau, le soir, avec le secrétaire, et que le général et les aides de camp sont partis pour faire leurs visites, nous sommes tous les trois comme des enfants débarrassés de leur précepteur ; nous faisons des tours de force, nous nous battons à coups de coussins : c’est une poussière, c’est un vacarme admirable, et quand il vient quelqu’un, nous soufflons les chandelles et nous nous cachons dans une grande armoire. On croit qu’il n’y a personne, on s’en va, et nous recommençons.

Tu me donnes de bien mauvaises nouvelles de nos blés, ils sont superbes ici, quoiqu’il y fasse bien plus froid que chez nous. Peut être ne sont-ils pas gelés, peut-être que c’est une terreur à la Deschartres, car c’est un pessimiste s’il en fut.

Mon régiment est parti pour Haguenau. On l’écrase de marches et de contre-marches, Dieu sait pourquoi. Bonsoir, ma bonne mère, ne t’inquiète pas de moi, je me porte bien, et je ne sens pas le froid. Je n’ai eu qu’une seule migraine depuis que je suis ici. Je t’embrasse de toute mon âme. J’embrasse père Deschartres et ma bonne. Quand elle prétend que je l’oublie, réponds-lui de ma part qu’elle en a menti.

 

LETTRE DE MA GRAND’MÈRE
AU GÉNÉRAL D’HARVILLE
 

Nohant, 7 ventôse an VII.

Vous avez bien voulu, citoyen général, prendre part à mes douleurs et les adoucir. Ce souvenir est tellement présent à mon cœur et à ma pensée, que ce qui peut troubler votre bonheur excite mes sollicitudes. Mon fils me mande que vous allez être séparé de vos aides de camp, dont l’un surtout, le citoyen de Caulaincourt, comme votre parent, emporte vos regrets. Je voudrais que mon fils fut en état de le remplacer, non pas dans le poste élevé qu’il occupait auprès de vous, et auquel je sens que Maurice est encore trop nouveau pour prétendre, mais dans quelque partie qui vous soulageât de vos travaux. Si vous aviez la bonté de jeter les yeux sur lui, il apprendrait son métier sous vos ordres. Il chercherait à vous plaire, et à mériter la marque d’estime que vous lui donneriez. Il est encore bien étranger au service, mais il n’a pas tenu à lui de se rendre plus utile, et il ferait avec zèle et intelligence tout ce que vous lui commanderiez. Vous m’avez donné une grande joie en me marquant qu’il se conduisait bien, et que vous vouliez le rendre économe. Cette intention de votre part me prouve qu’il vous occupe quelquefois : je vous en rends grâce, et vous êtes fait pour apprécier la reconnaissance d’une mère, puisque vous gardez un si tendre souvenir à celle qui vous a donné le jour.

J’invoque sa mémoire pour éveiller en vous un peu d’amitié pour mon Maurice. Ah ! général, vingt-cinq ans plus tard, vous eussiez été aussi un pauvre conscrit. Que n’aurait point fait cette tendre mère pour adoucir votre sort ! Quelles obligations n’aurait-elle pas eues à celui qui, comme vous, aurait pris son fils sous sa protection ! Elle aurait cru trouver un second père pour lui et un noble ami pour elle. Si j’avais le même espoir, général, me désapprouveriez-vous ?

Toutes les choses flatteuses que vous voulez bien me dire me touchent profondément ; vous me donnez l’assurance que mes lettres ne vous importunent pas, et c’est encore une consolation que je vous dois de pouvoir vous parler avec confiance du cher objet de ma tendresse. Je vous renouvelle, citoyen général, les sentiments de gratitude et d’attachement avec lesquels, etc.

 

RÉPONSE DU GÉNÉRAL HARVILLE
À LA CITOYENNE DUPIN NÉE DE SAXE
 

Cologne, 20 ventôse an VII.

Je reçois à l’instant votre lettre du 7, citoyenne, et je ne calcule pas si c’est vous importuner en vous répondant si vite, puisque c’est pour vous donner des nouvelles de votre Maurice, que j’ai fait venir de suite chez moi pour lui parler de vous, et chercher en même temps à lui donner le goût de l’occupation. Il est vrai que dans ce moment il ne peut pas m’être très utile. La partie bureaucratique de l’inspection a besoin d’hommes un peu rompus aux détails militaires, et dont l’écriture, en même temps soignée et rapide, puisse y être employée ; or, il m’a dit que la sienne était assez négligée, et même il ne me paraît pas désirer ce genre de travail, qui en effet ne remplirait pas beaucoup le but d’activité et de distinction qu’il se propose. Il dîne avec moi aujourd’hui ; nous serons comme en famille, et je pourrai causer davantage avec lui. Je m’occuperai de classer ses moments ; malheureusement, dans l’état purement militaire il s’en trouve nécessairement beaucoup de perdus.

Les détails que je vous offre vous prouveront l’intérest que je prends à l’être qui vous est cher, et répondront, de manière à aller jusqu’à votre cœur, à cette phrase de votre lettre : « Elle aurait cru trouver un second père pour son fils, et pour elle un noble ami. Si j’avais cet espoir, me désapprouveriez-vous ? » Oh ! non sûrement, citoyenne, dites un tendre ami. Votre tendresse pour votre fils, la sensibilité de votre langage et la reconnaissance que vous me témoignez pour un procédé si simple, me donnent le plus grand désir de vous connaître et de mériter votre bienveillance. Pardonnez mon griffonnage, j’écris tant que je ne puis plus écrire. Agréez l’hommage pur et sensible que vous mérités.

Salut et respect.

AUGUSTE HARVILLE.

X

Suite des lettres. – Maulnoir. – Saint-Jean. – Vie de garnison. – Excursion. – La campagne d’Égypte. – Aventure. – La petite maison. – Départ de Cologne.

 

LETTRE XXXI
DE MON PÈRE À SA MÈRE
 

Cologne, 24 ventôse an VII (mars 1799.)

Caulaincourt est enfin parti. Je lui ai souhaité une bonne santé et un beau voyage. Il m’a répondu par de grandes révérences encore plus glaciales que de coutume. Je n’ai pas pleuré, c’est singulier ; ni le secrétaire non plus, ni le petit officier de dragons, ni personne que je sache, pas même sa maîtresse, qu’il ennuyait solennellement, j’en suis certain. Il n’y a que ce bon général qui le regrette. Et à propos, ma bonne mère, tu lui as donc encore écrit ? Que tu es bonne de te tourmenter ainsi pour moi ! Il ne m’a rien dit de ta lettre, mais j’ai deviné à son air, au dîner qu’il m’a donné le jour même, qu’il y avait quelque chose comme cela. Il m’a demandé si je me sentais capable de m’occuper dans les bureaux ; ma foi, je lui ai dit que j’écrivais comme un chat ; outre que c’est la vérité, je ne me sens point d’inclination pour ce métier fastidieux de copiste qui n’apprend rien et ne mène à rien. Il m’a fait beaucoup de questions sur ta fortune, sur tes relations, sur ta manière de vivre, et il prenait tant d’intérêt à tout cela, que le diable m’emporte si je ne le crois pas amoureux de toi sans t’avoir jamais vue. Il m’a demandé si je te ressemblais, je lui ai dit que oui, j’en suis trop fier pour le nier. Il m’a dit alors, par manière de compliment, que tu devais avoir été fort belle, et moi je n’ai pas pu me tenir de répondre que tu l’étais parbleu bien encore et que tu le serais toujours. Et là-dessus il a dit qu’il avait bien envie de te présenter son respect. Prends garde, ma bonne mère, qu’à force de s’occuper de toi, il ne m’oublie tout à fait ; je sais bien que ce n’est pas là ton intention, et que si tu avais pu être coquette un seul jour dans ta vie, c’est à mon intention et pour mon bien que tu l’aurais été. Mais parlons sérieusement. Le général ne peut vraiment pas faire grand’chose pour moi dans les circonstances où nous sommes. Son poste est trop paisible, et mon inclination ne me porte pas à moisir dans la poussière des bureaux. Il faut attendre. Le général me dit que je ne m’occupe pas assez ; mais à quoi veut-il que je m’occupe, puisqu’il ne me donne rien à faire, que je n’ai pas même un cheval à monter, et que notre temps ici se passe à faire des visites, à aller au bal et à la comédie ? Si je n’avais la passion de la musique, je m’ennuierais à mourir, car je suis obligé d’étudier les commandements et les manœuvres de l’escadron dans ma chambre, ce qui ne m’apprend pas grand’chose. Depuis que je suis chez mon docteur, j’accompagne sa fille. À ma prière, ma belle chanoinesse a repris la musique, qu’elle possède admirablement. Elle a fait venir un piano de Mayence, et elle le touche avec beaucoup de goût et de légèreté. Je vais aussi très souvent jouer du violon et chanter chez madame Maret, femme du commissaire des guerres en chef à Cologne. Elle reçoit tout ce qu’il y a de mieux ici en fait de Français et le général y vient quelquefois.

Nous avons eu une très belle revue favorisée par un temps magnifique. Pour le coup, les plumets et les broderies ont brillé tout à leur aise. Il y eut un moment vraiment superbe. Après l’inspection, on sonna à cheval pour la manœuvre. En un clin d’œil, le régiment eut enfourché. J’étais à cinq cents pas du général. J’accourus à lui bride abattue avec les chevaux conduits derrière moi par son écuyer. Nous parcourûmes ainsi tous les rangs au galop. Puis le régiment défila devant nous en jouant la marche des Tartares de Lodoïska. La musique était fort bonne, et tout cela me grisait. J’étais heureux. Mais tout cela donne le goût du métier et ne le satisfait pas. Il est vrai que voilà la guerre recommencée, sinon déclarée. Ce sera, j’espère, le signal de mon avancement. Que cette espérance ne t’effraie pas ; songe qu’il y aura des remplacements à faire dans les corps et qu’il faudra bien que mon tour vienne. Connais-tu rien de plus risible que les négociations de Rastadt ? On se fait de grandes politesses de part et d’autre, et on se canonne avec des protestations d’amitié. À la bonne heure !

Avec le Caulaincourt les airs importants et dédaigneux ont disparu de l’état-major. Les mots désobligeants et décourageants ont cessé d’attrister les oreilles. Durosnel s’est emparé de la besogne. Il ne part pas encore, Dieu merci ! Quel caractère différent ! Il est doux, aimable, vous parle avec plaisir, donne des ordres avec précision, mais sans dureté.

Il n’est chef d’escadron que les jours de revue, et non pas comme l’autre depuis le moment où il se lève jusqu’à celui où il se couche. Je crois en vérité que Caulaincourt s’était mis en tête de singer les manières et l’autorité de Buonaparte, dont il parle sans cesse et dont il est fort loin assurément. Je ne sais pas si ce ton-là serait tolérable même chez un général en chef. Il faut du moins que l’appareil de la puissance accompagne de grands talents, et quoique Caulaincourt en ait, il n’en sera jamais assez pourvu pour singer avec grâce ceux qui sont en première ligne.

Mon ami le petit officier de dragons s’appelle Maulnoir. Il est fils d’un notaire de Coulommiers, en Brie. Le refus que le Directoire a fait de l’admettre ne retombe pas directement sur le général, mais sur Augereau, qui l’avait nommé à sa recommandation, et dont toutes les nominations ont été cassées par le Directoire.

Adieu, ma bonne mère, je serais bien content que tu ailles passer quelque temps à Néris, cela te distraira. Tu pourrais aller aussi voir nos amis à Argenton et à Bourges. Ces courses te feraient grand bien. Tu as bien fait de donner congé de ton appartement de Paris. Cette économie augmentera ton bien-être à Nohant. – Ce que tu me dis de notre moisson prochaine n’est pourtant pas gai ; mais, dans ma sagesse optimiste, j’ai imaginé que si le blé était plus rare, il serait plus cher, et que tu n’y perdrais rien. Il est vrai que les pauvres sur qui cela retombe te retomberont sur les bras, et que tu en nourriras plus que de coutume. Allons, je vois bien que mon optimisme est en défaut et que les bons cœurs ne vont pas à la richesse… Voilà qu’on vient de m’appeler pour dîner. Ce sont les secrétaires du général ; ils font un tel tapage que les voisins se mettent aux fenêtres. Il faut que je les rejoigne pour faire cesser le scandale. Je t’embrasse de toute mon âme.

Dis à Saint-Jean que le bruit court à l’armée que l’on va faire une levée de tous les hommes depuis quarante jusqu’à cinquante-cinq ans, et qu’alors je tâcherai de le faire entrer comme cuisinier dans le régiment, afin qu’il ne soit exposé qu’au feu de la cuisine, car je crois que celui des batteries ne lui conviendrait pas.

 

*    *    *

 

Ce Saint-Jean, objet fréquent des amicales railleries de mon père, était le cocher de la maison et l’époux d’Audelan, la cuisinière. Ce vieux couple est mort chez nous, le mari quelques mois avant ma grand’mère, qui ne l’a pas su, son état de paralysie nous permettant de le lui cacher. Saint-Jean était un ivrogne fort comique. Toute sa vie il avait été atrocement poltron, et quand il était ivre surtout, il était assailli par les revenants, par Georgeon, le diable de la vallée noire, par la levrette blanche, par la grand’bête, par le monde fantastique des superstitions du pays. Chargé d’aller chercher les lettres à La Châtre, les jours de courrier, il prenait chaque fois, pour faire ce voyage d’une lieue, des précautions solennelles, surtout en hiver, lorsqu’il ne devait être de retour qu’aux premières heures de la nuit. Dès le matin, après s’être lesté de quelques pintes de vin du crû, il chaussait une paire de bottes qui datait au moins du temps de la Fronde ; il endossait un vêtement d’une forme et d’une couleur indéfinissables, qu’il appelait sa roquemane, Dieu sait où il avait pêché ce nom-là ! Puis il embrassait sa femme, qui lui apportait respectueusement une chaise, moyennant quoi il se hissait sur un antique et flegmatique cheval blanc, lequel en moins de deux petites heures (c’était son expression) le transportait à la ville. Là, il s’oubliait encore deux ou trois petites heures au cabaret, avant et après ses commissions ; et enfin, à la nuit tombante, il reprenait le chemin de la maison, où il arrivait rarement sans encombre ; car tantôt il rencontrait une bande de brigands qui le rouaient de coups ; tantôt, voyant venir à sa rencontre une énorme boule de feu, son cheval fougueux l’emportait à travers les champs ; tantôt le diable, sous une forme quelconque, se plaçait sous le ventre de son cheval et l’empêchait d’avancer ; tantôt enfin il lui sautait en croupe et prenait un tel poids que le pauvre animal était forcé de s’abattre.

Parti de Nohant à neuf heures du matin, il réussissait pourtant à y rentrer vers neuf heures du soir ; et, tout en dépliant lentement son portefeuille pour remettre les lettres et les journaux à ma grand’mère, il nous faisait, le plus gravement du monde, le récit de toutes ses hallucinations.

Un jour, il eut une assez plaisante aventure, dont il ne se vanta pas. Perdu dans les profondes méditations que procure le vin, il revenait par une soirée sombre et brumeuse, lorsque avant d’avoir eu le temps de prendre le large, il se trouva face à face avec deux cavaliers armés qui ne pouvaient être que des brigands. Par une de ces inspirations de courage que la peur seule peut donner, il arrête son cheval, et prend le parti d’effrayer les voleurs en faisant le voleur lui-même et en s’écriant d’une voix terrible : « Halte-là, messieurs, la bourse ou la vie ! »

Les cavaliers, un peu surpris de tant d’audace et se croyant environnés de bandits, tirent leurs sabres, et, prêts à faire un mauvais parti au pauvre Saint-Jean, le reconnaissent et éclatent de rire. Ils ne le quittèrent pourtant pas sans lui faire une petite semonce et le menacer, s’il recommençait, de le conduire en prison. Il avait arrêté la gendarmerie.

Il avait été dans sa jeunesse quelque chose comme sous-aide porte-foin dans les écuries de Louis XV. Il en avait conservé des idées et des manières solennelles et dignes, et un respect obstiné pour la hiérarchie. Étant devenu postillon plus tard, lorsque ma grand’mère le prit pour cocher après la Révolution, une petite difficulté se présenta ; c’est qu’il ne voulut jamais monter sur le siège de la voiture, ni quitter sa veste à revers rouges et à boutons d’argent. Ma grand’mère, qui ne savait contrarier personne, en passa par où il voulut, et toute sa vie il la conduisit en postillon. Comme il avait l’habitude de s’endormir à cheval, il la versa maintes fois. Enfin il la servit pendant vingt-cinq ans d’une manière intolérable, sans que jamais l’idée fort naturelle de le mettre à la porte vînt à l’esprit de cette femme incroyablement patiente et débonnaire.

Il paraît qu’il prit au sérieux les moqueries de mon père sur la prétendue levée de conscrits de cinquante ans, et qu’il n’épousa Audelan à cette époque que pour se soustraire aux exigences éventuelles de la République. Vingt ans plus tard, quand on lui demandait s’il avait été à l’armée, il répondait : « Non, mais j’ai bien failli y aller. » La première fois que mon père vint en congé, après Marengo et la campagne d’Italie, Saint-Jean ne le reconnut pas et prit la fuite. Mais voyant qu’il se dirigeait vers l’appartement de ma grand’mère, il courut chez Deschartres pour lui dire qu’un affreux soldat était entré malgré lui dans la maison, et que, pour sûr, madame allait être assassinée.

Malgré tout cela il avait du bon, et, une fois, sachant ma grand’mère dépourvue d’argent et inquiète de ne pouvoir en envoyer de suite à son fils, il lui rapporta joyeusement son salaire de l’année, que, par miracle, il n’avait pas encore bu. Peut-être l’avait-il reçu la veille ! mais enfin l’idée vint de lui, et, pour un ivrogne, c’est une idée. Il pardonnait à mon père de mener les chevaux un peu vite ; mais, sur ses vieux jours, il devint plus intolérant pour moi, et souvent, pour monter à cheval, je fus obligée d’aller seller et brider moi-même, d’autres fois d’aller au pas jusqu’au premier village pour faire remettre à ma monture un fer qu’il avait eu la malice de lui ôter pour m’empêcher de la faire courir.

Mon père lui avait fait présent d’une paire d’éperons d’argent. Il en perdit un, et pendant le reste de sa vie il se servit d’un seul éperon, refusant obstinément de remplacer l’autre. Il ne manquait pas de dire à sa femme chaque fois qu’elle l’équipait pour le départ : « Madame, n’oubliez pas de m’attacher mon éperon d’argent. »

Tout en s’appelant monsieur et madame, ils ne passèrent pas un jour de leur douce union sans se battre, et enfin le père Saint-Jean mourut ivre, comme il avait vécu.

Voici encore quelques lettres sur la quantité.

 

LETTRE XXXII
 

Cologne, 1er germinal an VII (mars 1799).

Je pars pour… où mon général, voulant absolument me monter, et trouvant trop de difficultés à faire venir un cheval du régiment, m’envoie au dépôt des remontes. Il me donne une lettre de recommandation pour le général Féraud, afin qu’il me fasse délivrer la meilleure bête, et je pars en diligence avec ma selle. Je reviendrai à cheval à petites journées. Mais cela dérange bien mes projets d’économie. Le général me donne, il est vrai, soixante livres d’indemnité, et, pour revenir, le gouvernement me donne le logement et le fourrage. Mais la diligence seule coûte cinquante livres, et quant aux logements de soldats, depuis le grand nombre de passages, il est immanquable d’y trouver la gale. Je vais donc emprunter cent francs au général, que je lui rendrai à mon retour, puisque mon mois m’arrivera à cette époque.

Je crois qu’à mon retour je trouverai le général faisant ses paquets, car nous devons aller à Coblentz ou à Mayence, le quartier général de Cologne étant trop éloigné de l’armée du Danube. Cela me fâchera bien de quitter Cologne, car j’y suis, comme on dit en style de régiment, en pied : c’est-à-dire que j’y suis aimé d’une femme charmante qui me rend la vie bien agréable. Elle m’a fait bienvenir de toutes ses amies, moyennant quoi c’est tantôt de la musique, tantôt des promenades, tantôt des assiettées de biscuits, tantôt des jattées de crème. On me fait bâfrer que c’est abominable ; qu’un coq en pâte si bien choyé aille donc attraper la gale ! Adieu ma gloire et mes plaisirs ! – Et si nous allons à Mayence, adieu les ris, les jeux et les amours, à tous les diables les douceurs et les petits soins ! Mais enfin le militaire est un oiseau de passage, et j’ai beau être épris de ma chanoinesse, je sais bien que je ne suis pas le premier et que je ne serai pas le dernier. Elle a un faible pour les Français et je ne peux pas lui en savoir mauvais gré, non plus que d’avoir tourné pendant longtemps la tête à Hoche, qui a donné une fête magnifique en son honneur en quittant Cologne. Cette fête, qui commença par la manœuvre de deux régiments et qui se termina par un bal, est une chose dont on parle encore avec admiration dans le pays. Il entre bien un peu dans le cœur humain d’être jaloux du passé, mais ma raison me dit que je dois être reconnaissant de voir une belle dame si bien fêtée avoir des bontés pour moi, simple chasseur, qui n’ai pas le moyen de lui donner le plus petit bal et la plus petite manœuvre de cavalerie. Si je n’ai pas le droit d’être jaloux du passé, je n’ai pas non plus celui d’être jaloux de l’avenir, et je me tiens à quatre pour ne pas devenir amoureux au point de perdre ma philosophie.

Tu me demandes le portrait de cette charmante femme. C’est bien facile. Ouvre ton grand volume des Antiquités d’Herculanum, dans le Voyage de Naples et Sicile. Cherche en haut de la page deux femmes dansant sur un fond de nuages. Ce n’est pas cela ; regarde au-dessous : il y a une femme qui passe un pan de sa robe par-dessus son épaule… ce n’est pas encore cela ; regarde à côté : il y a une femme couronnée de joncs, qui tient d’une main une espèce de plat ou patène, et de l’autre une aiguière. Eh bien, c’est la figure, la taille, la grâce de ma chanoinesse, c’est son portrait, c’est comme si tu la voyais.

Quant au moral, elle est malicieuse et pénétrante à l’excès, sensible, douce, mais d’une malice ! Je ne suis qu’un sot auprès d’elle. Quand elle veut savoir ce que je veux qu’elle ne sache point, elle m’enveloppe de pièges ; elle ne perd ni un geste ni un regard, enfin elle me force de tout lui avouer. Elle lit, je crois, dans ma pensée. Je suis pris comme une bête ; aussi maintenant ai-je pris le parti de tout lui raconter sans me faire interroger. J’avais un peu fait l’agréable dans une maison ; elle me défend d’y aller, si ce n’est les jours où elle y sera. Enfin je n’en finirais pas si je voulais te raconter toutes ses finesses et ses charmantes jalousies. Ce serait une triste chose que de quitter tant de bonheur pour aller faire le soldat en conscience dans un dépôt, coucher à deux avec un camarade pouilleux, panser les chevaux et s’imprégner de l’odeur du crottin et autres douceurs du métier ! Si le général m’en parle, je le supplierai de m’envoyer aux escadrons de guerre, parce que là, s’il y a de la peine, il y a du moins de l’utilité et de l’honneur, et, ma foi, de la peine sans honneur, je n’en suis pas trop curieux. Tu me fais rire, ma bonne mère, avec ton horreur pour les vainqueurs : tu dirais volontiers :

 

Je hais tous les héros, depuis le grand Cyrus.

Jusqu’à ce roi brillant qui forma Lentulus.

On a beau me vanter leur conduite admirable,

Je m’enfuis loin d’eux tous, et je les donne au diable.

 

Le général est vraiment un brave homme, humain, bienfaisant, et que j’aime malgré ses sermons un peu froids et vagues. L’autre jour, la femme d’un employé aux fourrages vint le prier d’apostiller un mémoire qu’elle avait fait pour la réintégration de son mari destitué. Le général, ne la connaissant pas, ne pouvait lui donner sa signature ; mais, comme elle paraissait être dans le besoin, il lui envoya quatre louis par Durosnel. Cette femme les accepta avec beaucoup de reconnaissance, et vint les rendre avec beaucoup de dignité huit jours après.

Encore quelque chose sur Caulaincourt. Il avait pris un tel ascendant sur le général, qu’un jour celui-ci étant venu au bureau apporter un ordre du travail de la journée et de la distribution des heures, Caulaincourt, trouvant ce papier sur la table, rentra furieux chez le général, déchira l’ordre sous ses yeux, et lui dit qu’il savait bien mener le bureau, et qu’il ne s’en mêlerait plus si le général s’en mêlait. C’est un peu fort ! Il disait à Maulnoir qu’il ne devait pas se familiariser avec moi et se laisser appeler Maulnoir tout court par un simple chasseur. Maulnoir lui répondit que hors du service j’étais son ami et son camarade, et qu’il me savait assez de discernement pour ne pas aller lui crier : Maulnoir tout court dans la plaine, lorsque nous étions en tête du régiment, lui à côté du général et moi derrière. Caulaincourt a persuadé au général de faire quartier-maître un secrétaire du bureau qui portait ses billets doux et qui lui répétait tout ce que nous disions, car il est curieux comme une femme ! Le général va, en effet, nommer à une belle place ce monsieur, l’espion et le messager d’amour de mons Caulaincourt. Aussi toute la journée Maulnoir, l’autre secrétaire et moi nous l’accablons de mauvais tours et de mauvaises plaisanteries. Il doit lui tarder d’être débarrassé de nous.

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme ; je pars pour ***. Là, comme partout, ton grand benêt de fils pensera à toi.

 

LETTRE XXXIII
 

8 germinal.

Je suis à ***, ma bonne mère, éprouvant une vive contrariété. Je rencontre à Bruxelles le chef d’escadron du régiment commandant la remonte. Il me dit que, d’après les ordres du général, il m’a fait choisir une bête excellente, qu’elle a été prise parmi tout ce qu’il y avait de meilleur, qu’il n’y a qu’à lui mettre la selle sur le dos et à l’emmener.

J’arrive à *** enchanté de ce préambule, d’autant plus que je n’avais pas de quoi séjourner là, mes couronnes s’étant trouvées diminuées de vingt sous en Brabant à cause du change. Je cours donc aux remontes, et j’y trouve le joli cheval mourant de la gourme. Le général Féraud, pour qui j’avais une lettre du général Harville, est à Paris, si bien que je ne puis avoir d’autre cheval, et qu’il me faut ramener celui-là mort ou vif, et encore attendre qu’il soit en état de marcher, car je n’ai pas de quoi m’en retourner par la diligence.

Heureusement le bonheur qui me suit partout m’a fait rencontrer ici les moyens de me désennuyer. Un jeune homme, employé à Cologne, m’avait donné une lettre de recommandation pour sa sœur, qui est mariée ici avec M. ***, et qui a avec elle une autre sœur fort jolie aussi. L’aînée est grande, belle, aimable, la cadette petite, jolie, spirituelle. Ces dames aiment passionnément la musique. On exige que j’aille y déjeuner tous les jours, puis dîner, puis passer la soirée au spectacle. Le mari m’a pris en passion, si bien que me voilà encore comme un coq en pâte. Si ma chanoinesse le savait ! Et quand elle le saura ! car je suis sûr qu’elle me le fera dire. Enfin ce n’est pas ma faute si l’on me bourre de friandises ; je suis bien forcé de me laisser faire, puisque je ne peux pas m’en aller.

Ma pénurie ne me rétrécit pourtant pas les idées. J’irai demain à Jemmapes pour étudier le plan de la bataille, et pouvoir en parler savamment au général Harville, qui y était. Ces plaines de Flandre sont semées de grands souvenirs militaires. Je ne suis pas loin de Fontenoy, et je tâcherai de passer jusque-là. Si mon diable de cheval pouvait marcher, en peu de jours je parcourrais et connaîtrais tous ces lieux illustres où ton père mourant battit les ennemis et sauva la France. Je n’aurais qu’à écrire au général pour lui en demander la permission, et à coup sûr il ne me la refuserait pas ; car s’il y a un pays où le nom du maréchal soit populaire et ses moindres marches connues de tout le monde, c’est ce pays-ci.

Adieu, ma bonne mère, je t’aime. Écris-moi toujours à Cologne. J’y serai le plus tôt qu’il me sera possible.

 

LETTRE XXXIV
 

Hervé, 25 germinal an VII (avril 1799).

Mon Dieu, qu’il y a longtemps, ma bonne mère, que je n’ai reçu de tes nouvelles ! Cette disette est ce qui m’a le plus contrarié durant tout le temps que j’ai été forcé de passer à ***. Si je n’avais compté partir de jour en jour, je t’aurais priée de m’y adresser tes lettres. Me voilà affamé d’arriver à Cologne pour en recevoir et en dévorer trois ou quatre. Ainsi que je te l’ai dit, j’ai été forcé de séjourner à ***, ne pouvant monter ma bête malade et n’ayant de quoi prendre la diligence, car je ne connaissais pas un chat à qui je pusse emprunter. Il est bien vrai que j’ai vite fait connaissance intime avec quelqu’un, mais tu vas comprendre que ce quelqu’un était la dernière personne du monde à qui je pusse m’adresser honorablement.

Je t’ai dit que M. ***, à la femme duquel j’étais recommandé, m’avait pris en amitié et ne voulait plus me laisser sortir de chez lui, où j’étais comme le poisson dans l’eau. C’est un homme fort gai et fort estimable ; mais, blasé sur le spectacle de Paris, il ne va point à celui de ***, et il me chargeait toujours d’y conduire sa femme et sa belle-sœur. Les habitants, peu éblouis par mon uniforme de soldat, se mirent l’esprit à la torture pour deviner comment un simple chasseur était le cavalier servant de deux merveilleuses de Paris, qui en province sont au premier rang. M. ***, qui aime à railler, leur dit que j’étais simple soldat, il est vrai, mais que je m’étais déjà couvert de gloire ; que j’arrivais de la campagne d’Égypte, où j’avais été couvert de blessures ; que j’étais revenu avec l’aide de camp de Buonaparte ; que j’allais, de la part de ce général, trouver Masséna au Rhin, mais qu’en chemin mes blessures s’étaient rouvertes et que j’avais été forcé de m’arrêter chez lui. Mes dindons vinrent alors avec admiration me questionner sur la campagne d’Égypte ; et me voilà forcé de leur débiter des histoires de l’autre monde, sans hésiter et sans rire. Je leur faisais la description des déserts de Pharan comme si j’y avais passé ma vie, et j’inventai le récit de la mort d’un cheval à moi que les crocodiles avaient dévoré sous mes yeux, récit qui eut un succès incroyable et qu’il me fallait recommencer dix fois par jour. Quand j’arrivais à l’article de mes blessures, on voulait les voir, et j’étais forcé de me retrancher derrière la présence des dames pour ne pas recommencer la scène de Mascarille ; enfin il y eut un de mes auditeurs qui, touché jusqu’aux larmes, me demanda un jour la permission de m’embrasser. Il y aurait de quoi faire un vaudeville avec cela et avec le reste de mon aventure, comme tu vas voir.

Ces dames eurent plusieurs fois de grands maux d’estomac pour s’être trop retenues de rire en présence de mon auditoire. Mes gasconnades leur firent croire que j’avais beaucoup d’esprit ; la musique, la jeunesse, que sais-je ? si bien que me voilà entre les deux sœurs, ne sachant à laquelle entendre, et ma chanoinesse brochant sur le tout dans mon pauvre cœur. C’était trop de résister à deux beautés présentes pour une absente. Je cédai aux beaux yeux de madame***. Elle m’avait prié de lui faire un dessin sur ses tablettes d’ivoire, ma caricature retournant à Cologne sur mon cheval malade. Je la fis en effet, traversant de mauvaise grâce un pont d’enfer ; derrière moi, laissant des fleurs et des arbres, marchant vers une rive stérile et des rochers couverts de neige, quittant enfin le printemps pour retrouver l’hiver à Cologne. Ô ma chanoinesse ! je fis ce blasphème et ce mensonge sans y songer, et si vous aviez été là pourtant, je me serais jeté à vos pieds, je vous aurais chanté :

 

Que tu viens à propos pour terminer ma peine !

 

Enfin mes maudits dessins, mes romances, mes histoires d’Égypte, mon plumet, mon dolman, précipitèrent ma perte, et, par là-dessus, M. ***, plus ami pour moi que jamais, pleura presque en voyant mon cheval sur ses jambes, et offrit de m’ouvrir sa bourse au départ, craignant que je ne fusse retardé par quelque accident en voyage et que je ne vinsse à manquer d’argent. Je le crois bien, j’en manquais déjà et ma bête se traînait à peine ; mais tu comprends bien que je ne pouvais pas pousser l’amitié avec lui jusque-là. Je l’assurai que mes poches étaient bien garnies, et je partis avec douze francs pour faire soixante lieues sur une bête éreintée.

Eh bien, je me tirerai d’affaire, car me voilà à Hervé entre Aix et Liège, et je suis encore en fonds. Il n’y a rien de tel que d’être obligé de faire les choses pour s’apercevoir qu’on peut les faire. Le voyage est un peu rude, il est vrai ; mais je ne suis ni malade, ni fatigué, ni enrhumé. Je suis très bien monté quant à la tournure ; ma bête est superbe, mais elle n’a que quatre ans, elle jette sa gourme, et c’est à grand’peine qu’elle peut faire ses six lieues par jour au pas : j’aimerais mieux être à pied tout à fait, car je suis obligé de la tirer par la bride dans des chemins comme ceux de Nohant à Saint-Chartier. Les routes sont impraticables ; il neige, il pleut, il gèle ; cette pauvre bête s’est abattue hier trois fois, et me voilà forcé de passer un jour ici pour lui donner des soins et du repos, si je ne veux qu’elle expire en route. Je la donne quelquefois au diable ; que n’ai-je là ma jument ! mais je me console de cette triste étape en t’écrivant.

J’ai trouvé, en repassant à Bruxelles, le chef d’escadron Jacquin, celui qui m’y avait reçu, lorsque pour la première fois j’ai fait mon début à la gamelle du régiment. Il m’a retenu à déjeuner et à dîner, et m’a appris que le régiment avait beaucoup souffert dans les dernières affaires. Tu as vu que nous avions fait une reculade à notre armée d’observation. Nos avant-postes n’ont point encore remué. Ils sont à Siegbourg, Kaiserwert, Elberleld, sur une ligne à dix lieues plus loin que le Rhin. Sur ce point-là nous sommes inattaquables, ayant toutes les redoutes du Rhin, le fort d’Ehrenbreitstein, et tant d’autres positions inexpugnables. Aussi l’empereur dirige-t-il ses attaques sur Schaffhouse et Bâle. Il ne lui serait pas difficile de pénétrer par là ; mais ils ont une tactique si bête qu’ils ne sauront pas profiter de leurs avantages. Ils ne savent pas, comme nous, faire des trouées ; ils ne marchent jamais que sur une grande ligne flasque.

Le quartier général de l’armée d’observation va être à présent à Cologne, ce qui rendra cette ville bien vivante. Ne sois point inquiète de moi, ma bonne mère ; nous sommes les chanoines de l’armée. Adieu, je t’embrasse de toute mon âme. J’aurais bien besoin de ma bonne dans mes étapes pour me bassiner mon lit. Mais je n’aurais pas besoin des discours de Deschartres pour m’endormir. La fatigue y supplée.

 

LETTRE XXXV
 

Cologne, 4 floréal.

Enfin, ma bonne mère, j’ai revu les murs et les remparts de Cologne. Ce n’est pas sans peine, va ! Ils sont pour moi ce qu’est la terre pour le pilote après une longue et difficile navigation. J’aurais autant aimé avoir une flotte à ramener au port, que ce cheval de malheur à l’écurie. Enfin l’y voici, avec un nouvel abcès sous la ganache. Un jour de marche de plus, et il crevait dans mes bras.

Les froids et les pluies, qui n’ont pas cessé pendant toute notre route, ont ramené sa gourme, et me voilà à pied comme au départ, possédant cent francs de moins et une douleur de plus au genou. Je crois que c’est un rhumatisme, c’est comme si j’avais une jambe de bois ; mais je serai bientôt remis et guéri aux bons poêles de Cologne. Parti de *** avec mes douze livres, j’ai réussi à arriver à Cologne, après soixante-trois lieues de marche, avec vingt-quatre sous dans ma poche. J’ai logé par billets de logement, tantôt passablement, tantôt moins bien. J’allais chercher mon fourrage dans les magasins, je le rapportais sur mes épaules, je pansais mon cheval, je le soignais comme un petit enfant ; je me nourrissais à la hussarde avec du pain, du fromage et de la bière ; je dormais par là-dessus du sommeil des anges, et tout cela n’était pas le diable.

Au reste, le bonheur, mon compagnon fidèle, m’a fait tomber sur quelques bons gîtes. À Saint-Trond, j’ai couché dans le lit du général Lacroix. Mes hôtes, gens riches et aimables, m’ont offert un excellent souper, que j’ai eu la philosophie d’accepter. À Aix et à Berghem, j’ai rencontré des habitants de Cologne qui m’ont fait les honneurs de leurs villes. Enfin les plus méchants grabats et les plus dures fatigues m’ont fait encore moins de peine que ne m’en eût fait de plaisir l’argent de ce bon M. ***. Il me semblait que je me serais avili en l’acceptant.

Il fait ici un temps superbe ; je passe subitement de l’hiver à l’été, de la misère à l’opulence, de l’écurie au salon ; et, quoi que tu en dises, ma bonne mère, je ne sens pas trop l’écurie. Panser un cheval est la moindre des choses. Il ne s’agit que d’avoir un vêtement ad hoc, et, ma foi, si un peu de ce parfum-là s’attache à notre personne, nos belles n’ont pas trop l’air de s’en apercevoir. D’ailleurs il faudra bien qu’elles s’y accoutument. Si nous faisions campagne pour tout de bon, nous sentirions encore plus mauvais. Permets-moi de te dire, ma bonne mère, que ton idée d’augmenter ma pension pour que je puisse me procurer un domestique ne me va pas du tout. Je ne veux pas de cela, d’abord parce que tu n’es pas assez riche maintenant pour faire ce sacrifice : ensuite parce qu’un simple chasseur se faisant cirer les bottes et faire la queue par un laquais serait la risée de toute l’armée. Je t’avoue que j’ai ri à l’idée de me voir un valet de chambre dans la position où je suis ; mais j’ai été encore plus attendri de ta sollicitude. Si cette idée de me voir l’étrille et la fourche en main te désespère, je te dirai, pour te rassurer, qu’il m’est très facile, si je le veux, de faire soigner mon cheval par un palefrenier du général, pour la somme de six francs par mois.

Le général est charmant pour moi depuis mon retour. Il est vrai que Caulaincourt n’est plus là. Comme je rentrais à Cologne, monté sur ma bête, il m’a vu à travers sa fenêtre, et a frappé sur la vitre pour me faire lever la tête et m’adresser un salut amical. Je craignais qu’il ne me reprochât ma longue absence, mais il a vu l’état de ma monture et a plaint mes tribulations, en riant, comme je les lui racontais. Par exemple, je ne sais pas ce qu’il veut faire pour moi et de moi. Il a voulu me mettre au bureau, et il l’a exigé avec tant de bienveillance, que, malgré ma répugnance à ce travail, je m’y suis mis aujourd’hui, et j’ai pris, d’après son ordre, le titre de secrétaire dans un accusé de réception. Mais il va partir pour ses terres, et il a dit à Durosnel et à Maulnoir qu’il m’emmènerait, que je lui étais trop particulièrement recommandé pour qu’il ne s’occupât pas de moi, enfin qu’il m’aimait. Mais, d’un autre côté, il a dit à son domestique qu’il me laisserait à Cologne : de sorte que je ne sais rien de ses projets sur moi, qu’il n’en sait peut-être rien lui-même, et que je suis sur la branche[53].

Décidément le Berry est le pays des bons serviteurs. Je suis vraiment touché de l’amitié de ce bon Saint-Jean, qui prend sur ses gages pour te mettre à même de m’envoyer de l’argent. Le domestique du général est aussi un Berrichon. Il est de Châteauroux et s’appelle Barilier. C’est plutôt un ami qu’un serviteur. Pendant son arrestation, à propos de l’affaire Dumouriez, il lui a donné les plus grandes preuves de dévouement. Il m’aime aussi à titre de compatriote, et, quand je dîne chez le général, il me bourre de mangeaille, et il me verse à boire absolument comme faisait Saint-Jean. C’est au point qu’il me griserait si je n’y faisais attention. Adieu, ma bonne mère, je te quitte pour aller dîner chez madame Maret.

 

LETTRE XXXVI
 

Cologne, 27 floréal (avril 1799).

Tu me grondes, ma bonne mère, et je ne le mérite pas. Car, à l’heure qu’il est, tu as dû recevoir les lettres que je t’ai écrites de *** et d’Hervé, sur la route de Cologne. Je maudis la poste qui te cause de telles inquiétudes. Sois donc sûre, une fois pour toutes, que ces retards ne peuvent jamais venir de mon fait, que je ne peux pas oublier de t’écrire, et quant au chapitre des accidents, souviens-toi que je suis invulnérable, qu’il ne m’arrive jamais rien, et qu’un chasseur de ma taille ne se perd pas comme un mouchoir de poche.

Le général te tient parole et me donne tant d’occupation que je ne sais à qui entendre. Je suis maintenant dans la maison comme maître Jacques. À qui le générai veut-il parler ? À son ordonnance, ou à son secrétaire ? remplissant double emploi, et, comme M. Thibaudier, un homme au poil et à la plume. Les amis, les amies, les réponses, les courses, je n’ai pas un instant pour respirer. Le général est enthousiasmé de mon écriture. Il n’est vraiment pas difficile. Au reste, j’y fais de mon mieux, puisque tu veux absolument que je travaille de cette façon ; mais j’aime mieux porter les lettres que de les écrire. L’autre jour il m’a envoyé à Bonn, à six grandes lieues d’ici, porter une dépêche au général Virion. Je suis revenu le jour même. Toute la matinée, j’avais eu un temps affreux, j’étais fait comme un diable, j’avais ma carabine, ma giberne, ma sabretache crottées, et je l’étais moi-même jusqu’aux oreilles. Dans cet équipage, j’ai rencontré le général qui se promenait avec les dames du chapitre, donnant le bras à la solennelle madame Augusta. Dès qu’il m’aperçut il m’appela par un signe amical. Je m’avance vers lui au trot, je lui remets ma réponse, et je m’éloigne après lui avoir présenté mon respect. Je remarquai que ces dames, me voyant le harnais sur le dos, me regardaient avec intérêt. Ma chanoinesse se trouvait là, un peu en arrière des autres, pour cacher son émotion. Je vis ses yeux devenir rouges et humides, et moi, j’oubliai ma fatigue. Quoique harassé un instant auparavant, j’aurais maintenant couru comme un lièvre et sauté comme une chèvre. Les femmes sont nées pour nous consoler de tous les maux de la terre.

On ne trouve que chez elles ces soins attentifs et charmants auxquels la grâce et la sensibilité donnent tant de prix. Tu me les as fait connaître, ma bonne mère, quand j’étais près de toi, et maintenant tu répares mes folies. Oh ! si toutes les mères te ressemblaient, jamais la paix et le bonheur n’eussent abandonné les familles ! Chaque lettre de toi, chaque jour qui s’écoule, augmentent ma reconnaissance et mon amour pour toi. Oh ! non, il ne faut pas abandonner cette faible créature. Je sais bien que tu ne l’abandonneras pas. Ne justifions pas cette sentence terrible pour l’espèce humaine, que l’on fait prononcer à de jeunes oiseaux.

 

Nous allons tous, tant que nous sommes,

Par notre mère être élevés.

Peut-être, si nous étions hommes,

Serions-nous aux enfants trouvés.

 

Tes réflexions, ma bonne mère, m’ont vivement touché. J’aurais dû les faire plus tôt ! Si ta conduite, en cette occasion, n’eût réparé les suites imprévues de mon entraînement, j’aurais peut-être été réduit à n’en faire que de stériles et douloureuses. Professer et pratiquer la vertu, c’est ton lot et ton habitude. Adieu, ma bonne mère, ma mère excellente et chérie. On m’appelle chez le général. Je n’ai que le temps de t’embrasser de toute mon âme.

MAURICE.

 

*    *    *

 

Voici l’explication de la lettre qu’on vient de lire. Une jeune femme, attachée au service de la maison, venait de donner le jour à un beau garçon, qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l’ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n’avait pas été victime de la séduction. Elle avait cédé, comme mon père, à l’entraînement de son âge. Ma grand’mère l’éloigna sans reproche, pourvut à son existence, garda l’enfant et l’éleva.

Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre, qui demeure presque porte à porte avec nous. On voit, dans la suite des lettres de mon père, qu’il reçoit par sa mère des nouvelles de cet enfant, et qu’ils le désignent entre eux, à mots couverts, sous le nom de la Petite Maison. Ceci ne ressemble guère aux petites maisons des seigneurs débauchés du bon temps. Il est bien question d’une maisonnette rustique, mais il n’y a là de rendez-vous qu’entre une tendre grand’mère, une honnête nourrice villageoise et un bon gros enfant qu’on n’a pas laissé à l’hôpital et qu’on élèvera avec autant de soin qu’un fils légitime. L’entraînement d’un jour sera réparé par une sollicitude de toute la vie. Ma grand’mère avait lu et chéri Jean-Jacques : elle avait profité de ses vérités et de ses erreurs ; car c’est faire tourner le mal au profit du bien que de se servir d’un mauvais exemple pour en donner un bon.

 

LETTRE XXXVII
 

Cologne, 19 prairial an VII (juin 1799).

Le général ne donne point sa démission, ma bonne mère, rassure-toi. C’est sa coutume d’aller tous les ans passer un mois ou deux dans ses terres. Il ne me perd point de vue. Il vient de me parler avec beaucoup d’affection pour me dire qu’il me fallait aller au dépôt ; que c’était nécessaire pour me former aux manœuvres de cavalerie, et que ce ne serait pas pour longtemps, puisque Beurnonville était en instance avec lui et avec Beaumont auprès du Directoire pour m’obtenir un grade. Il m’a dit qu’il savait bien que tu serais contrariée de me savoir au dépôt, mais que, d’un autre côté, tu voulais que je fusse sous ses yeux, et que c’était le seul moyen, puisque le dépôt est à Thionville, et que le général va à Metz ou aux environs. Il m’avancera l’argent dont j’ai besoin pour la route. Ainsi ne t’inquiète pas, ne t’afflige pas. Je serai bien partout, pourvu que tu n’aies pas de chagrin. Songe que si tu te rends malheureuse, il faudra que je le sois, fussé-je au comble de la richesse et au sein du luxe. Tu me verras revenir, un beau jour, officier, galonné de la tête aux pieds, et c’est alors que messieurs les potentats de La Châtre te salueront jusqu’à terre. Allons, prends patience, ma bonne mère, voyage, va aux eaux, distrais-toi, tâche de t’amuser, de m’oublier quelque temps, si mon souvenir te fait du mal. Mais non, ne m’oublie pas et donne-moi du courage. J’en ai besoin aussi. J’ai des adieux à faire qui vont bien me coûter ! Elle ne sait rien encore de mon départ. Il faut que je l’annonce ce soir, et que les larmes prennent la place du bonheur. Je penserai à toi dans la douleur comme j’y ai toujours pensé dans l’ivresse. Je t’écrirai plus longuement au prochain courrier. Le général veut que j’écrive à Beurnonville avant le départ de celui-ci.

Toutes tes mesures pour la Petite Maison sont excellentes. Tu ménages mon amour-propre, qui n’est pas fier, je t’assure. Je me fais bien plus de reproches pour tout cela que tu ne m’en adresses ! Tu protèges la faiblesse, tu empêches le malheur ! Que tu es bonne, ma mère, et que je t’aime !

 

LETTRE XXXVIII
 

Cologne, 26 prairial (juin 1799).

Tu es triste, ma bonne mère, moi aussi je le suis, mais c’est de ta douleur ; car pour moi-même j’ai du courage, et je me suis toujours dit que l’amour ne me ferait pas oublier le devoir. Mais je n’ai pas de force contre ta souffrance. Je vois que ton existence est empoisonnée par des inquiétudes continuelles et excessives. Mon Dieu, que tu te forges de chimères effrayantes ! Ouvre donc les yeux, ma chère mère, et reconnais qu’il n’y a rien de si noir dans tout cela. Qu’y a-t-il donc ? Je pars pour Thionville, cité de l’intérieur la plus paisible du monde, emportant l’amitié et la protection du général, qui me recommande au chef d’escadron. Je ne pourrai donc sortir de là que par son ordre, et ne serai pas libre d’aller affronter ces hasards que tu redoutes tant[54]. Que ne puis-je faire de toi un hussard pendant quelque temps, afin que tu voies combien il est facile de l’être, et quel fonds d’insouciance pour soi-même est attaché à cet habit-là ! Sais-tu comment je vais quitter Cologne ? Dans les larmes ? Non ; il faut rentrer cela, et s’en aller dans le tintamarre d’une fête. Quand j’ai annoncé mon départ à mes amis, tous se sont écriés : « Il faut lui faire une conduite d’honneur. Il faut nous griser avec lui à son premier gîte et nous séparer tous ivres, car de sang-froid ce serait trop dur. » En conséquence, voilà qu’on équipe pour Bonn trois cabriolets, deux birouchtes et cinq chevaux de selle. Non seulement je serai escorté par notre tablée, mais encore par un jeune officier d’infanterie légère, Parisien charmant, et qui a reçu une excellente éducation ; par Maulnoir, par les secrétaires du général, par un garde-magasin des vivres, et par un jeune adjudant de place, qui donnera une grande considération à la bande joyeuse et l’empêchera d’être arrêtée pour tout le tapage qu’elle se propose de faire. En vérité, il est doux d’être aimé, et tu vois bien que le rang et la richesse n’y font rien. L’affection ne regarde pas à cela, surtout dans la jeunesse, qui est l’âge de l’égalité véritable et de l’amitié fraternelle.

Nous sommes déjà une vingtaine, et à chaque instant mon escorte se recrute de nouveaux convives. Cette ville est le centre de réunion de tous les employés de l’aile gauche de l’armée du Danube, et parmi eux il y a une foule de jeunes gens excellents. Je suis lié avec tous ; nous nageons ensemble, nous faisons des armes, nous jouons au ballon, etc. Compagnon de leurs plaisirs, ils ne veulent pas que je les quitte sans adieux solennels. Il n’est pas jusqu’à l’entrepreneur des diligences, jeune homme fort aimable, qui ne veuille être de la partie et prêter gratuitement ses cabriolets et ses birouchtes. Je serai gravement à cheval, et je crois que si Alexandre fit une glorieuse entrée dans Babylone, j’en ferai dans Bonn une plus joyeuse.

À propos de nager, j’ai traversé deux fois le fameux Rhin à la nage. Il était bien froid et bien rapide. Ainsi, je l’ai affronté de toutes les manières, car il n’y a pas longtemps que je le traversais sur la glace.

Je pars après-demain. J’en suis à l’article cruel des adieux. C’est demain que je la verrai pour la dernière fois ! Voilà l’instant que je redoute ! Une bande d’étourdis m’attend après pour souper, afin d’y prendre des mesures pour la cavalcade du lendemain. On dira mille extravagances, on se moquera de mon air consterné, et il faudra rire pour cacher mon secret. Allons ! la volonté viendra à mon aide, et le vin aidant, je m’étourdirai sur mon chagrin. Mais le tien ne pourra sortir de mon cœur, tant que tu n’auras pas fait un effort pour te consoler. Je t’écrirai en voyage. Je t’aime et je t’embrasse de toute mon âme. Bien des amitiés à Deschartres et à ma bonne.

XI

Suite des lettres. – La conduite. – Ehrenbreitstein. – Les bords du Rhin. – Thionville. – L’arrivée au dépôt. – Bienveillance des officiers. – Le fourrier professeur de belles manières. – La manœuvre. – Le premier grade. – Singulière coutume à Thionville. – Un pieux mensonge.

 

LETTRE XXXIX
 

Leuchstrat, 2 messidor an VII (juin 1799).

Je suis parti de Cologne, ainsi que je te l’avais annoncé, ma bonne mère, escorté de voitures et de chevaux portant une bruyante et folâtre jeunesse. Le cortège était précédé de Maulnoir et de Leroy, aides de camp du général, et j’étais entre eux deux, giberne et carabine au dos, monté sur mon hongrois équipé à la hussarde. À notre passage, les postes se mettaient sous les armes, et quiconque voyait ces plumets au vent et ces calèches en route ne se doutait guère qu’il s’agissait de faire la conduite à un simple soldat.

Au lieu de nous rendre à Bonn, comme nous l’avions projeté, nous quittâmes la route et nous nous dirigeâmes vers Brull, château magnifique, ancienne résidence ordinaire de l’Électeur. Ce lieu était bien plus propre à la célébration des adieux que la ville de Bonn. La bande joyeuse déjeuna et fut ensuite visiter le château. C’est une imitation de Versailles. Les appartements délabrés ont encore de beaux plafonds peints à fresque. L’escalier, très vaste et très clair, est soutenu par des cariatides et orné de bas-reliefs. Mais tout cela, malgré sa richesse, porte l’empreinte ineffaçable du mauvais goût allemand. Ils ne peuvent pas se défendre, en nous copiant, de nous surcharger, et s’ils ne font que nous imiter, ils nous singent. J’errai longtemps dans ce palais avec l’officier de chasseurs, qui est, ainsi que moi, passionné pour les arts.

Puis nous fûmes rejoindre la société dans le parc, et, après l’avoir parcouru dans tous les sens, on proposa une partie de ballon. Nous étions sur une belle pelouse entourée d’une futaie magnifique. Il faisait un temps admirable. Chacun, habit bas, le nez en l’air, l’œil fixé sur le ballon, s’escrimait à l’envi, lorsque les préparatifs du banquet arrivèrent du fond d’une sombre allée. La partie est abandonnée, on court, on s’empresse. Les petits pâtés sont dévorés avant d’être posés sur la table. À la fin du dîner, qui fut entremêlé de folies et de tendresses, on me chargea de graver sur l’écorce du gros arbre qui avait ombragé notre festin un cor de chasse et un sabre avec mon chiffre au milieu. À peine eus-je fini, qu’ils vinrent tous mettre leurs noms autour avec cette devise : « Il emporte nos regrets. » On forma un cercle autour de l’arbre, on l’arrosa de vin, et on but à la ronde dans la forme de mon schako, qu’on intitula la coupe de l’amitié.

Comme il se faisait tard, on m’amena mon cheval, on m’embrassa avant de m’y laisser monter, on m’embrassa encore quand je fus dessus, et nous nous quittâmes les larmes aux yeux. Je m’éloignai au grand trot, et bientôt je les eus perdus de vue.

Me voilà donc seul, cheminant tristement sur la route de Bonn, perdant à la fois amis et maîtresse, aussi sombre à la fin de ma journée que j’avais été brillant au commencement. Décidément, cette manière de se quitter en s’étourdissant est la plus douloureuse que je connaisse. On n’y fait point provision de courage, on chasse la réflexion, qui vous en donnerait. On s’assied pour un banquet, image d’une association éternelle, et tout à coup on se trouve seul et consterné comme au sortir d’un rêve…

En arrivant à Bonn, je trouvai un jeune homme, secrétaire d’un commissaire des guerres, que j’avais connu à Cologne. Il me mena promener le lendemain à Popeldorf, autre château de l’Électeur, et aux eaux de Gottesberg. C’est un paradis terrestre. De retour à Bonn, nous visitâmes le palais que l’Électeur a bâti dans cette jolie petite ville. Les jardins sont délicieux : des eaux limpides, des allées d’orangers, d’où l’on découvre le Rhin et les montagnes dont il baigne le pied. Ces beaux aspects ne me consolèrent pas, mais ils adoucirent l’amertume de mes pensées. Le lendemain, pour me rendre à Coblentz, je côtoyai le Rhin, bordé dans toute cette partie de rochers menaçants et de montagnes coupées à pic. Plusieurs jolies îles sortent du sein des eaux comme des bouquets. La route est variée et offre des tableaux imprévus à chaque pas. Ici un monastère, là un village, puis des troupeaux, des flottes de gros bateaux à voiles, plus loin des retranchements et des redoutes.

Arrivé à Coblentz, j’errais au hasard dans les rues, lorsque je rencontrai le frère du commissaire des guerres chargé du service d’Ehrenbreitstein. Belle occasion pour voir cette fameuse forteresse dont on parle tant aujourd’hui. Nous renouvelâmes connaissance, il m’emmena dîner chez lui, et au coucher du soleil nous montâmes au fort. Figure-toi, ma bonne mère, Pélion entassé sur Ossa, l’ouvrage des Titans, en un mot. D’énormes rochers couverts de bastions hérissés de deux cents bouches à feu ; des magasins de bombes et de boulets, des quartiers de pierres placés à toutes les pentes, et destinés à écraser les assaillants. Sur le plateau du rocher est une cour entourée de huit rangées de remparts d’où l’on découvre Coblentz à vol d’oiseau, et le Rhin comme un ruban qui entoure le rocher. Jamais cette place n’avait changé de maître. Nous sommes les premiers qui nous en soyons emparés. Je me suis détourné de quatre lieues pour la voir, et je n’y ai pas regret.

Tu es étonnée de la quantité de gens qui me connaissent ; ma foi, je le fus aussi hier soir. En traversant une de ces gorges de Hunsrück où l’on descend comme dans des précipices, il faisait presque nuit : l’épaisseur de la forêt augmentait l’obscurité, lorsque, passant à côté d’une birouchte, je m’entendis appeler. Je me retourne et je vois, à côté d’une jeune femme, un officier que j’avais rencontré plusieurs fois au bal de Cologne. Nous voilà d’entrer en conversation et d’admirer le hasard qui nous fait faire connaissance au milieu des bals, pour nous réunir ensuite dans ce séjour épouvantable, car tous les enfers de l’Opéra ne sont rien en comparaison de ces gorges. Ce ne sont que forêts à pic, noirs torrents ou plaines arides. Enfin, après nous être souhaité mutuellement un bon voyage, nous nous séparâmes, et j’arrivai fort tard à un ramassis de chaumières appelé Kaiserlich. Oh ! c’est bien là, ma chère mère, que je t’ai bénie encore de m’avoir fait apprendre l’allemand ! Je frappe à toutes les portes. Les habitants mettent le nez à leurs lucarnes ; mais, à la vue de mon uniforme, ils se renferment et se barricadent en toute hâte. Ils ne nous logent que quand ils ne peuvent faire autrement, et ont peur de nous comme du diable. Quant à moi, j’aurais autant aimé coucher en plein air que dans ces baraques. Mais mon pauvre cheval, qui n’est pas encore parfaitement remis de sa maladie, était à moitié mort de faim et de fatigue. J’imaginai donc de me faire passer pour un hulan, et, gagnant l’autre extrémité du village, j’y annonce l’arrivée des troupes impériales. Je forge des noms allemands, je parle de M. le colonel baron de Stromberg, du prince je ne sais plus qui, et un bon paysan m’ouvre sa porte et nous reçoit, mon cheval et moi, avec beaucoup de respect. Il se sera détrompé ensuite si bon lui semble, c’est son affaire. Je suis parti à la pointe du jour. Je t’écris de Leuchstrat, je serai demain à Trêves. Je verrai dans peu le général Harville. Il doit venir à Thionville passer sa revue. Il m’a fait les adieux les plus aimables, m’a indiqué où je devais lui écrire, et m’a promis d’écrire pour moi au quartier-maître et au commandant du dépôt. Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse, et je me remets en route.

 

LETTRE XL
 

Thionville, 14 messidor an VII (juillet 1799).

Bah ! ma bonne mère, cesse donc, une fois pour toutes, de t’alarmer, car me voilà heureux, ici comme partout ; les choses s’arrangent toujours à souhait pour moi. En entrant dans la ville, je commence par tomber dans la boutique d’un perruquier, mon cheval à la porte, moi dans l’intérieur. Comme à l’ordinaire, je ne me fais pas le moindre mal. Je me ramasse plus vite que mon cheval. Je regarde cet événement comme d’un bon augure, et je remonte sur ma bête, qui n’avait pas de mal non plus.

J’arrive au quartier. Je vais trouver le quartier-maître Boursier, qui me reçoit et m’embrasse avec sa gaieté et sa franchise ordinaires. Il me dit que les lettres du général ne sont pas encore arrivées, mais que je suis bien bon pour me présenter et me recommander moi-même, et il me mène chez le commandant du dépôt, nommé Dupré. C’est un officier de l’ancien régime, qui ressemble à notre ami M. de la Dominière. Je lui dis qui je suis, d’où je viens. Il m’embrasse aussi ! il m’invite à souper, il m’autorise à ne point aller coucher au quartier, et me dit qu’il espère que je vivrai avec les officiers. En effet, je dîne tous les jours avec lui et avec eux, à une table qui nous coûte trente-six francs par mois. Mon logement m’en coûte quinze ; ce n’est pas cher et j’y suis très bien. À mon grade près, je suis comme un officier. Ils sont tous très aimables, et celui qui commande la manœuvre est très bon pour moi ; j’ai manœuvré hier pour la première fois, et il m’a fait beaucoup de compliments. Je ne m’étais jamais trouvé au centre d’un escadron, et je t’assure que ce n’est pas tendre. J’étais au premier rang, et lorsqu’on se forme en avant, en bataille, les deux ailes se rapprochant, vous êtes pressé de droite et de gauche de la force de cinquante chevaux. Nous recommençons demain. Les os et les muscles se font à cela, et je suis bien aise de m’y faire tout de suite.

Je passe mes journées chez le quartier-maître, et je t’écris de son bureau. Nous avons à notre table un autre jeune homme de la conscription, simple chasseur comme moi. Il est d’une des premières familles de Liège et joue du violon comme Guénin ou Maëstrino. En outre, il est aimable et spirituel, et le commandant l’aime beaucoup, car il joue lui-même de la flûte, adore la musique, et fait grand cas des talents et de la bonne éducation. Voilà, je crois, la distinction qui survivra toujours à la chute des privilèges justement abolis ; et l’égalité rêvée par nos philosophes ne sera possible que lorsque tous les hommes auront reçu une culture qui pourra les rendre agréables et sociables les uns pour les autres. Tu t’effrayais de me voir soldat, pensant que je serais forcé de vivre avec des gens grossiers. D’abord, figure-toi qu’il n’y a pas tant de gens grossiers qu’on le pense, que c’est une affaire de tempérament, et que l’éducation ne la détruit pas toujours chez ceux qui sont nés rudes et désobligeants. Je pense même que le vernis de la politesse donne à ces caractères-là les moyens d’être encore plus blessants que ne le sont ceux qui ont pour excuse l’absence totale d’éducation. Ainsi j’aimerais mieux vivre avec certains conscrits sortant de la charrue qu’avec M. de Caulaincourt, et je préfère beaucoup le ton de nos paysans du Berry à celui de certains grands barons allemands. La sottise est partout choquante, et la bonhomie, au contraire, se fait tout pardonner. Je conviens que je ne saurais me plaire longtemps avec les gens sans culture ; l’absence d’idées chez les autres provoque chez moi, je le sens, un besoin d’idées qui me ferait faire une maladie. Sous ce rapport, tu m’as gâté, et si je n’avais eu la ressource de la musique qui me jette dans une ivresse à tout oublier, il y a certaines sociétés inévitables où je périrais d’ennui. Mais, pour en revenir à ton chagrin, tu vois qu’il n’est pas fondé, et que partout où je me trouve je rencontre des personnes aimables qui me font fête et qui vivent avec ton soldat sur le pied de l’égalité. Le titre de petit-fils du maréchal de Saxe, dont j’évite de me prévaloir, mais sous lequel je suis annoncé et recommandé partout, est certainement en ma faveur et m’ouvre le chemin : mais il m’impose aussi une responsabilité, et si j’étais un malotru ou un impertinent, ma naissance, loin de me sauver, me condamnerait et me ferait haïr davantage. C’est donc par nous-mêmes que nous valons quelque chose, ou, pour mieux dire, par les principes que l’éducation nous a donnés ; et si je vaux quelque chose, si j’inspire quelque sympathie, c’est parce que tu t’es donné beaucoup de peine, ma bonne mère, pour que je fusse digne de toi.

Ajoute à cela mon étoile qui me pousse vers les gens aimables, car le régiment de Schomberg-dragons, qui est maintenant ici, ne ressemble en rien au nôtre. Les officiers y ont beaucoup de morgue et tiennent à distance les jeunes gens sans grade, quelque bien élevés qu’ils soient. Chez nous, c’est tout le contraire, nos officiers sont compères et compagnons avec nous quand nous leur plaisons.

Ils nous prennent sous le bras et viennent boire de la bière avec nous ; et nous n’en sommes que plus soumis et plus respectueux quand ils sont dans leurs fonctions et nous dans les nôtres.

Du reste, il y a un des officiers de Schomberg-dragons auquel le général m’a particulièrement recommandé et qui fait exception. C’est M. Favet, quartier-maître. Le général m’a dit de le regarder comme un autre lui-même et de lui demander de m’avancer de l’argent quand j’en aurais besoin. Ce M. Favet, n’ayant pas encore reçu la lettre du général, m’a accueilli au mieux sur parole, m’a présenté à sa femme, qui est charmante, et m’a mené à la campagne chez son père.

Je ne sais qui diable a pu me donner ici la réputation d’être riche : ce matin mon hôte voulait m’emprunter dix louis, et M. Dupré voulait me vendre un cheval. Le fait est que je ne possède pourtant qu’un seul louis. Je suis arrivé avec deux, et le premier est déjà passé dans l’estomac de mon fourrier et de mon maréchal des logis, car il était indispensable de faire connaissance avec eux par un régal splendide. Aussi m’aiment-ils jusqu’à l’adoration, ce qui m’est fort commode. Ils ont ouï dire que j’étais protégé par le général, et ils me demandent ma protection auprès de lui. Ils m’apportent leurs états de service, et j’ai beau leur dire que je voudrais bien avoir de l’avancement pour moi-même, ils s’obstinent à croire que je peux leur en faire obtenir et que je ne suis soldat que pour mon plaisir particulier.

Mon brigadier et mon maréchal des logis sont pour moi aux petits soins et me choient comme si j’étais leur supérieur ; ce qui est tout le contraire. Ils ont le droit de me commander et de me mettre à la salle de police, et pourtant ce sont eux qui me servent comme s’ils étaient mes palefreniers. À la manœuvre, j’ai toujours le meilleur cheval, je le trouve tout sellé, tout bridé, tenu en main par ces braves gens, qui, pour un peu, me tiendraient l’étrier. Quand la manœuvre est finie, ils m’ôtent mon cheval des mains et ne veulent plus que je m’en occupe. Avec cela ils sont si drôles que je ris avec eux comme un bossu. Mon fourrier surtout est un homme à principes d’éducation, et il fait le Deschartres avec ses conscrits ; ce sont de bons petits paysans qu’il veut absolument former aux belles manières. Il ne leur permet pas de jouer au palet avec des pierres, parce que cela sent trop le village. Il s’occupe aussi de leur langage. Hier il en vint un pour lui annoncer que les chevaux étiont tretous sellés. Comment ! lui dit-il d’un air indigné, ne vous ai-je pas dit cent fois qu’il ne fallait pas dire tretous ? On dit tout simplement : « Mon fourrier v’la qu’c’est prêt. Au reste, je m’y en vas moi-même. » Et le voilà parti après cette belle leçon.

Je voudrais bien que tu fusses en route par ce beau temps. Il fait ici une chaleur étouffante, mais je ne m’en plains pas. J’ai eu si froid cet hiver qu’il me semble que je ne suis pas encore bien dégelé. Sur quoi le père Deschartres aura-t-il monté pour faire le voyage de Néris ? Je ne pense pas qu’il ait choisi un âne ? Parle-moi bien de Nohant, bonne mère. Tout ce qui ne m’y intéressait pas quand j’y étais a du prix maintenant, puisque tu t’en occupes et y trouves du plaisir. Je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE XLI
 

Thionville, 16 messidor (juillet 1799).

Me voilà lancé dans le monde de Thionville, comme je l’étais à Cologne, ma bonne mère. Hardy, le jeune conscrit virtuose dont je t’ai parlé dans ma dernière lettre, a fait son début avec moi dans un concert que notre commandant a organisé pour chaque semaine, et qui a lieu chez un capitaine du génie, marié et domicilié dans la ville. Nous avons été couverts d’applaudissements. Le commandant nous a présentés dans une autre maison, où nous avons fait une collation exorbitante. Il y avait de très jolies femmes, et on a joué aux petits jeux. Le commandant, qui est plein d’esprit et de malice sous un air grave et froid, y a dit les choses les plus drôles, et, me prenant à partie, après que je lui eus tenu tête assez plaisamment, il m’en adressa de si flatteuses et de si amicales que j’en fus vraiment touché. Le général a écrit pour dire qu’on me nommât brigadier s’il y avait un poste vacant, et en effet il s’en trouve un, celui qui l’occupait étant réformé pour infirmités. J’attends ma nomination au premier jour, et, en l’attendant, je me mets le plus vite au fait de la théorie des détails et je vais tous les matins à la manœuvre. Le commandant a ordonné qu’on me mît sur le flanc à la place du brigadier, afin de m’habituer à être pivot et aile marchante. Ce n’est pas difficile, et l’exercice que tu m’as fait apprendre dans mon enfance me sert beaucoup pour manier ma carabine à cheval avec facilité. Mon fourrier, que j’empiffre assez régulièrement, m’aime à la folie. Il m’appelle mon chasseur, comme il dirait mon général, et à l’escadron il a soin de m’avertir tout bas de ce que j’ai à faire. Enfin je vais être bientôt au courant de mes fonctions, et je porterai mes galons sur la manche. C’est à Beurnonville que je dois mon avancement ; car le général Harville, excellent homme d’ailleurs, ne sait se décider à rien s’il n’est excité à chaque instant. Beurnonville lui avait même écrit de me faire maréchal des logis, mais il paraît que cela n’était pas possible. Il m’a écrit une lettre charmante, à laquelle je vais répondre aujourd’hui.

C’est pourquoi je te quitte, ma bonne mère, en t’embrassant de toute mon âme,

 

LETTRE XLII
 

Thionville, 20 messidor an VII (juillet 1799).

Si j’avais su lire, dit Montauciel, il y a dix ans que je serais brigadier. Moi qui sais lire et écrire, me voilà, ma bonne mère, exerçant mes fonctions après été avoir promu à ce grade éclatant par les ordres du général, et à la tête de ma compagnie, qui, alignée et le sabre en main, a reçu injonction de m’obéir en tout ce que je lui commanderais. Depuis ce jour fameux, je porte deux galons en chevrons sur les manches. Je suis chef d’escouade, c’est-à-dire de vingt-quatre hommes, et inspecteur général de leur tenue et de leur coiffure. En revanche, je n’ai plus un moment à moi. Depuis six heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, je n’ai pas le temps d’éternuer. À six heures, le pansement jusqu’à sept heures et demie. À huit heures, la manœuvre jusqu’à onze heures et demie. À midi, l’on dîne. À deux heures, on enseigne aux conscrits à seller et à brider. À trois heures, le pansement jusqu’à quatre heures et demie. À cinq heures la manœuvre à pied jusqu’à sept heures et demie. À huit heures, on soupe. À neuf heures le dernier appel. À dix heures, on se couche très fatigué, et le lendemain on recommence. Par-dessus le marché, je suis de décade, c’est-à-dire qu’il me faut aller au magasin dès quatre heures du matin pour faire distribuer l’avoine aux chevaux et le pain aux hommes. Enfin, depuis neuf jours que j’ai l’honneur d’être brigadier, je n’ai pas eu un seul instant pour t’écrire. Heureusement voilà ma décade qui finit, et je ne serai plus si écrasé. J’ai été à Metz, à la tête de six chasseurs, conduire des conscrits qui s’étaient cachés pour se soustraire à leur sort. Je m’applaudissais d’avoir donné tête baissée dans le mien et d’être sur un bon cheval, donnant des ordres au lieu de me faire traîner par les oreilles. Mais ces pauvres diables à pied, dans la poussière, par une chaleur affreuse, me faisaient peine. Nous les conduisions devant nous comme un troupeau de moutons, et ils étaient si tristes ! Je leur ai rendu le trajet le moins dur possible, en les menant au petit pas et en les laissant s’arrêter quand ils étaient fatigués.

Je ne te dirai rien de Metz ; les fortifications sont superbes, tu les connais. Mais ce que tu ne connais pas, c’est l’amour que les habitants ont pour nous. Mes chasseurs étaient logés dans une grande et belle maison. Pendant qu’ils mangeaient leur pain et leur viande du magasin, ils demandèrent à boire. On leur apporta un seau d’eau au milieu de la chambre, et on ne voulut pas leur donner un vase quelconque pour y puiser. C’était les traiter comme des animaux. Le plus ancien des chasseurs prit le seau et le jeta au nez du cuisinier de la maison, qui l’avait apporté et qui n’en perdit pas une goutte. J’arrivai au milieu du tapage. Le cuisinier vociférait et me porta sa plainte, mais, les deux parties entendues, je lui donnai tort pour sa grossièreté et l’engageai à garder son eau ou à changer de vêtements.

Il paraît que le général se compromettrait en me donnant un plus rapide avancement, et, malgré les instances de Beurnonville, il a eu bien de la peine à me faire nommer brigadier. Il a écrit au commandant Dupré de lui en faire la demande, et il m’a écrit à moi que c’est sur cette demande qu’il m’a nommé. Qu’il veuille faire croire aux autres que ce n’est pas lui qui m’avance, à la bonne heure ; mais qu’il veuille me le persuader à moi-même, quand je tiens la lettre de Beurnonville qui me l’annonce, c’est un peu fort. N’importe, je suis brigadier. Mais tu vois que ce n’est pas encore si facile de faire le premier pas. La trompette sonne, adieu bien vite, ma bonne mère. Ici on n’attend personne.

 

LETTRE XLIII
 

Thionville, 25 thermidor (août 1799).

Je crois, ma bonne mère, que je ne t’ai rien dit de la chétive ville de Thionville. Les fortifications sont très belles et très savantes. L’intérieur de la ville est assez bien bâti : mais c’est d’un petit ! On fait le tour des remparts en sept minutes. La société s’assemble tous les dimanches chez un M. Guiot, parent du commandant. C’est ce qu’on appelle ici, comme à La Châtre, la première société. On y voit quatre ou cinq femmes assez jolies, force vieilles bavardes, trois ou quatre vieux débiteurs de nouvelles, et deux jeunes gens à tournure provinciale, qui, depuis le jour de leur naissance, ne sont pas sortis des murs de leur cité. Je leur conte des bêtises et des extravagances qu’ils avalent de tout leur cœur.

Il y a ici une coutume fort bizarre. Lorsqu’il meurt dans une famille un garçon ou une fille au-dessous de seize ans, comme partout ailleurs on l’enterre ; mais ici c’est en riant. Puis on assemble tous les amis et parents, on leur donne un grand dîner où l’on boit tant qu’on peut. C’est bien comme cela chez nos paysans du Berry, mais ce repas après l’enterrement s’explique par la nécessité de faire manger ceux qui viennent de loin, et a quelque chose de patriarcal. Ici la coutume a quelque chose de sauvage ; on est gai, il faut l’être, et après le repas on danse toute la nuit ; je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais vu de mes deux yeux hier. C’était dans la famille d’un cordonnier. Il y a eu bal et autant de bruit et de gaieté que pour une noce.

Les officiers de la garnison ont donné dernièrement un bal fort joli auquel j’ai été invité par écrit. Comme j’y ai fait quelques entrechats et gambades, je passe ici pour un Vestris, et j’ai donné du pied apparemment dans l’œil d’une très jolie dame que je lorgnais déjà depuis quelque temps et qui ne faisait point attention à moi. J’ai ouvert auprès d’elle la tranchée durant ce bal, à la faveur de l’estime que mes rigodons m’avaient acquise. Malheureusement je n’ai pas un instant de loisir pour faire l’agréable, je suis toujours après mes chevaux et mes soldats. Le peu de liberté qui me reste, je l’emploie à étudier la théorie des manœuvres et à apprendre les commandements, afin de ne pas faire des bévues quand j’ai un peloton à commander. Penser à autre chose ne vaudrait pas le diable, et, par nature, je ne suis que trop distrait. L’autre jour, par exemple, on me dit d’aller me placer à la droite de l’escadron, je ne sais quel diable j’avais dans l’esprit, je vais directement me placer à la gauche. Heureusement l’officier était occupé de son côté, ou distrait pour son compte, je m’aperçus avant lui de ma sottise, et j’eus le temps de la réparer.

Mon grade de brigadier m’exempte de panser mon cheval, mais je n’y gagne rien pour mes loisirs, car il faut plus de temps pour faire exécuter les ordres des officiers et veiller à ce que les choses soient faites en conscience que si on les faisait soi-même. Je suis émerveillé de la peine que l’homme a à apprendre les choses les plus simples. Il me semble pourtant qu’on devrait se faire vite à celles qu’on est forcé d’apprendre. La discipline est très sévère, et malgré la douceur de nos officiers, la subordination est parfaite. L’esprit de corps est excellent. On déteste les bavards et les faiseurs de motions. Le service se fait avec obéissance, promptitude et respect. Sous les armes, nous sommes maintenant comme des Prussiens. À propos des Prussiens, sais-tu qu’il n’y a pas de caporal Schlag qui ait une plus belle queue que la mienne ? J’en ai porté longtemps une fausse, attachée avec de fausses nattes ; mais mes cheveux ont repoussé, et aujourd’hui ma queue m’appartient. Je porte toujours les cheveux coupés par-dessus l’oreille, poudrés à blanc, la queue à deux pouces de la tête ; agrafé, boutonné comme un porte-manteau, et la canne à la main, c’est un des attributs et avantages de ma charge. Qui m’eût dit, il y a un an, que je serais un caporal Schlag ? Il y a un an j’étais près de toi, ma bonne mère, il y a presque un an que nous sommes séparés ! À cette époque, je chantais ton nom, je faisais des vers et des vœux pour ta fête. Je les ferai tous les jours de ma vie, ces vœux pour ton bonheur, et je les réaliserai en revenant près de toi plus digne de ta tendresse que je ne l’étais quand je me laissais gâter comme un grand enfant. Notre séparation est douloureuse, mais je me devais à moi-même de faire quelques efforts pour sortir de cette vie de délices où mon insouciance et un peu de paresse naturelle m’auraient rendu égoïste. Tu m’aimais tant que tu ne t’en serais peut-être pas aperçue. Tu aurais cru, en me voyant accepter le bonheur que tu me donnais, que ton bonheur à toi était mon ouvrage, et j’aurais été ingrat sans m’en douter et sans m’en apercevoir. Il a fallu que je fusse arraché à ma nullité par des circonstances extérieures et impérieuses. Il y a eu dans tout cela un peu de la destinée. Cette fatalité, qui brise les âmes faibles et craintives, est le salut de ceux qui l’acceptent. Christine de Suède avait pris pour devise : Fata viam inveniunt. « Les destins guident ma route. » Moi j’aime encore mieux l’oracle de Rabelais : Ducunt volentem fata, nolentem trahunt. « Les destins conduisent ceux qui veulent, et traînent ceux qui résistent. » Tu verras que cette carrière est la mienne. Dans une révolution, ce sont les sabres qui tranchent les difficultés, et nous voilà aux prises avec l’ennemi pour défendre les conquêtes philosophiques ; nos sabres auront raison. Voltaire et Rousseau, tes amis, ma bonne mère, ont besoin maintenant de nos lames ; qui eût dit à mon père, lorsqu’il causait avec Jean-Jacques, qu’il aurait un jour un fils qui ne serait ni fermier général, ni receveur des finances, ni riche, ni bel esprit, ni même très philosophe, mais qui, de gré autant que de force, serait soldat d’une république, et que cette république serait la France ? C’est ainsi que les idées deviennent des faits et mènent plus loin qu’on ne pense.

Adieu, ma bonne mère ; sur ces belles réflexions, je m’en vais faire donner l’avoine et enlever ce qui en résulte.

 

LETTRE XLIV
 

Thionville, 13 fructidor an VII (septembre 1799).

Toujours à Thionville, ma bonne mère ; depuis quatre heures du matin jusqu’à huit heures du soir dans les exercices à pied et à cheval, et figurant comme serre-file dans les uns et dans les autres, en ma qualité de brigadier. Je rentre, le soir, excédé, n’ayant pu donner un seul instant aux muses, aux jeux et aux ris. Je manque les plus jolies parties, je néglige les plus jolies femmes, je ne fais même presque plus de musique. Je suis brigadier à la lettre, je me plonge dans la tactique, et je suis pétrifié de me voir devenu un modèle d’exactitude et d’activité. Et le plus drôle de l’affaire, c’est que j’y prends goût et ne regrette rien de ma vie facile et libre. J’ai l’espoir, d’après les promesses de Beurnonville, de passer bientôt maréchal des logis. C’est pour le coup que je serai décidément M. Jordonne. Il est impossible d’être plus aimable que Beurnonville. Il m’a écrit deux fois depuis que je suis ici, il a écrit pour moi au chef de brigade et au commandant Dupré. Il ne se fait pas faire de demandes par les autres pour m’avancer, et il ne craint pas de se compromettre, lui. Je ne doute pas que le général Harville ne me veuille du bien, mais c’est un paralytique quand il s’agit de se mettre en avant pour quoi que ce soit. Je ne sais si la Terreur et les prisons ont fait sur lui une impression fâcheuse, mais on dirait qu’en toute occasion, il veut se faire oublier du gouvernement et passer inaperçu. J’ai appris aujourd’hui que mon régiment n’était plus sous son inspection. Il établira son quartier général à Strasbourg. Dans ce moment il doit être à Paris, et je ne sais plus trop où lui écrire. Tes lettres, à toi, lui ont tourné la tête, et il m’a pris dans un tel amour, que s’il avait pu me mettre dans un bocal pour me conserver, il n’y aurait pas manqué. Mais il ne devrait pas pousser sa sollicitude jusqu’à m’empêcher de poursuivre ma carrière. Que tu es bonne de t’occuper ainsi de la Petite Maison ! Ah ! si toutes les mères te ressemblaient, un fils ingrat serait un monstre imaginaire !

J’ai reçu l’argent, j’ai payé toutes mes dépenses. Je suis au niveau de mes affaires, c’est-à-dire que je suis sans le sou, mais je ne dois plus rien à personne. Ne m’en envoie pas avant la fin du mois. J’ai de tout à crédit ici, et je ne manque de rien. Adieu, ma bonne mère, je t’aime de toute mon âme, je t’embrasse comme je t’aime. Mes amitiés à père Deschartres et à ma bonne.

 

*    *    *

 

La lettre qu’on vient de lire et qui porte la date de Thionville fut écrite de Colmar. Cette date est un pieux mensonge que va expliquer la lettre suivante. Le mouvement d’humeur contre le général d’Harville sera expliqué aussi. Si le lecteur s’intéresse à cette correspondance, je ne veux pas gâter sa surprise en racontant ce qui se passa dans l’esprit du jeune brigadier durant cette quinzaine.

XII

Suite des lettres. – Entrée en campagne. – Le premier coup de canon. – Passage de la Linth. – Le champ de bataille. – Une bonne action. – Glaris. – Rencontre avec M. de La Tour d’Auvergne sur le lac de Constance. – Ordener. – Lettre de ma grand’mère à son fils. – La vallée du Rheinthal.

 

LETTRE XLV
 

Weinfelden, canton de Thurgovie,
20 vendémiaire an VIII (octobre 1799).

Une moisson de lauriers, de la gloire, des victoires, les Russes battus, chassés de la Suisse dans l’espace de vingt jours ; nos troupes prêtes à rentrer en Italie ; les Autrichiens repoussés de l’autre côté du Rhin, voilà sans doute de grandes nouvelles et d’heureux exploits ! Eh bien, ma bonne mère, ton fils a la satisfaction d’avoir pris sa part de cette gloire-là, et, dans l’espace de quinze jours, il s’est trouvé à trois batailles décisives. Il se porte à merveille. Il boit, il rit, il chante. Il saute de trois pieds de haut en songeant à la joie qu’il aura de t’embrasser au mois de janvier prochain, et de déposer à Nohant, dans ta chambre, à tes pieds, la petite branche de laurier qu’il aura pu mériter.

Je te vois étonnée, confondue de ce langage, me faire cent questions, me demander mille éclaircissements : comment je suis en Suisse, pourquoi j’ai quitté Thionville : je vais répondre à tout cela, et te déduire les circonstances et les raisonnements qui ont dirigé ma conduite. La crainte de t’inquiéter inutilement m’a empêché de te tenir au courant.

Je suis militaire, je veux suivre cette carrière. Mon étoile, mon nom, la manière dont je me suis présenté, mon honneur et le tien, tout exige que je me conduise bien et que je mérite les protections qui me sont accordées. Tu veux surtout que je ne reste pas confondu dans la foule et que je devienne officier. Eh bien, ma bonne mère, il est aussi impossible maintenant dans l’armée française de devenir officier sans avoir fait la guerre, qu’il l’eût été au quinzième siècle de faire un Turc évêque sans l’avoir fait baptiser. C’est une certitude dont il faut absolument que tu te pénètres. Un homme, quel qu’il fût, arrivant comme officier dans un corps quelconque sans avoir vu le feu des batteries serait le jouet et la risée, sinon de ses camarades, qui sauraient apprécier d’ailleurs ses talents, mais de ses propres soldats, qui, incapables de juger le talent, n’ont d’estime et de respect que pour le courage physique. Frappé de ces deux certitudes, la nécessité d’avoir fait la guerre pour être fait officier, d’une part ; la nécessité d’avoir fait la guerre pour être officier avec honneur, d’autre part, je m’étais dit dès le principe : il faut entrer en campagne le plus tôt possible. Crois-tu donc que j’aie quitté Nohant avec le projet de passer ma vie à faire l’aimable dans les garnisons et le nécessaire dans les dépôts ? Non, certes, j’ai toujours rêvé la guerre, et si je t’ai fait là-dessus quelques mensonges, pardonne-les-moi, ma bonne mère, c’est toi qui m’y condamnais par tes tendres frayeurs.

Avant que le général me parlât de le quitter, et dès la reprise des hostilités, j’avais été lui demander de rejoindre les escadrons de guerre. Il reçut cette proposition avec plaisir d’abord. Puis, attendri par tes lettres, il craignit de te déplaire en prenant sur lui la responsabilité de mon destin. Il me fit donc revenir pour me dire d’aller au dépôt, parce que tu ne voulais pas que je fisse la guerre, et comme je lui observai que toutes les mères étaient plus ou moins comme toi, et que la seule désobéissance permise, et même commandée à un homme, était celle-là, il convint que j’avais raison. Allez au dépôt, me dit-il, là vous pourrez partir avec le premier détachement destiné aux escadrons de guerre, et madame votre mère n’aura pas de reproche à m’adresser, vous aurez agi de votre propre mouvement.

J’arrive à Thionville, et mon premier soin est de m’informer si bientôt il ne partira pas un détachement. Je ne pouvais cacher ma vive impatience de rejoindre le régiment. J’attends un mois avec anxiété. Enfin on forme un détachement, j’en fais partie, je manœuvre tous les jours avec lui, je parle guerre avec les plus anciens chasseurs, ils voient combien je désire partager leurs fatigues, leurs travaux et leur gloire. C’est là, ma bonne mère, le secret de leur amitié pour moi, bien plus que les bienvenues que je leur avais payées. Enfin le jour du départ était fixé. Il n’y avait plus que huit jours à attendre. Je t’écrivais des balivernes, mais pouvais-tu croire que je me serais passionné pour le pansage et le fourniment, si je n’avais pas eu l’idée de faire la campagne ?

Au moment où je m’y attendais le moins, je reçois du général une lettre où il me dit en termes fort aimables, à la vérité, mais très précis, qu’il veut que je reste au dépôt jusqu’à nouvel ordre. Regarde le mauvais personnage qu’il me faisait jouer ! Comment donc aller expliquer et persuader à tout le régiment que si je ne pars pas, ce n’est pas ma faute ? J’étais au désespoir. Je montrais cette lettre funeste à tous mes amis ; les officiers voyaient bien mon esclavage et ma douleur ; mais le soldat, qui ne sait pas lire et qui ne raisonne guère, n’y croyait pas. J’entendais dire derrière moi : « Je savais bien qu’il ne partirait pas. Les enfants de famille ont peur. Les gens protégés ne partent jamais, etc. » La sueur me coulait du front, je me regardais comme déshonoré, je ne dormais plus, malgré la fatigue du service, j’avais la mort dans l’âme, et je t’écrivais rarement, comme tu as dû le remarquer. Comment te dire tout cela ? Tu n’aurais jamais voulu y croire !

Enfin, dans mon désespoir, je vais trouver le commandant Dupré, je lui montre la maudite lettre, et je lui annonce que je suis résolu à désobéir au général, à déserter le régiment, s’il le faut, pour aller servir comme volontaire dans le premier corps que je rencontrerai, à perdre mon grade de brigadier, etc. J’étais comme fou. Le commandant m’embrasse et m’approuve. Il m’avait annoncé et recommandé au chef de brigade et à plusieurs officiers du régiment, et il voyait bien que si je ne profitais de l’occasion de me distinguer dans cette campagne, mon avenir était ajourné, gâté peut-être. Il me dit qu’il prenait sur lui d’annoncer mon départ au général, et que quand même je perdrais à cela sa protection et ses bontés, ce qui n’était guère probable, je ne devais pas hésiter. Enchanté de cette conclusion, le matin du départ, je monte à cheval avec le détachement. Tous les officiers viennent m’embrasser, et, au grand étonnement de tous les soldats, je prends avec eux la route de la Suisse. Ne voulant te dire ma résolution que lorsque je l’aurais justifiée par le baptême de la première rencontre avec l’ennemi, je t’écrivis de Colmar sous la date de Thionville, et j’envoyai ma lettre au virtuose Hardy pour qu’il la mît à la poste. Notre voyage fut de vingt jours, et après avoir traversé le canton de Bâle, nous rejoignîmes le régiment dans le canton de Glaris. C’est là qu’on voit ces montagnes à pic, couvertes de noirs sapins. Leurs cimes couvertes d’une neige éternelle se perdent dans les nues. On entend le fracas des torrents qui s’élancent des rochers, le sifflement du vent à travers les forêts. Mais là maintenant plus de chants de bergers, plus de mugissements des troupeaux. Les chalets avaient été abandonnés précipitamment. Tout avait fui à notre aspect. Les habitants s’étaient retirés dans l’intérieur des montagnes avec leurs bestiaux. Pas un être vivant dans les villages. Ce canton offrait l’image du plus morne désert. Pas un fruit, pas un verre de lait. Nous avons vécu dix jours avec le détestable pain et la viande plus détestable encore que donnait le gouvernement. Les dix autres jours que nous avons été en activité, nous nous sommes nourris de pommes de terre presque crues, car nous n’avions pas de temps de reste pour les faire cuire, et d’eau-de-vie quand nous en pouvions trouver.

Le 3 vendémiaire les hostilités commencèrent. Nous attaquâmes l’ennemi sur tous les points. Il était retranché derrière la Limmat et la Linth. À trois heures du matin l’attaque fut donnée. On m’avait tant parlé du premier coup de canon ! Tout le monde en parle et personne ne m’a su rendre ses impressions. Moi j’ai voulu me rendre compte de la mienne, et je t’assure que, loin d’être pénible, elle fut agréable. Figure-toi un moment d’attente solennelle, et puis un ébranlement soudain, magnifique. C’est le premier coup d’archet de l’opéra quand on s’est recueilli un instant pour attendre l’ouverture. Mais quelle belle ouverture qu’une canonnade en règle ! Cette canonnade, cette fusillade, la nuit, au milieu des rochers qui décuplaient le bruit (tu sais que j’aime le bruit), c’était d’un effet sublime ; et quand le soleil éclaira la scène et dora les tourbillons de fumée, c’était plus beau que tous les opéras du monde.

Dès le matin, l’ennemi abandonna ses positions de gauche. Il replia toutes ses forces à Uznach sur la droite. Nous nous y rendîmes. Nous ne donnâmes point dans cette journée. Nous restâmes en bataille derrière l’infanterie, laquelle s’occupait de passer la rivière qui nous séparait de l’ennemi. On construisit un pont sous son feu même. C’était à des Russes que nous avions affaire. Ces gens-là se battent vraiment bien. Lorsque le pont fut terminé, trois bataillons s’avancèrent pour le passer. Mais à peine furent-ils arrivés de l’autre côté, que l’ennemi s’avançant en forces considérables et bien supérieures aux nôtres, les troupes qui avaient passé le pont se jetèrent dessus en désordre pour le repasser. La moitié était déjà parvenue sur la rive gauche, lorsque le pont trop chargé se rompit. Ceux qui étaient encore sur la rive droite et qui n’avaient pu opérer leur retraite, voyant le pont rompu derrière eux ne cherchèrent leur salut que dans un effort de courage désespéré. Ils attendent les Russes à vingt pas et en font un horrible carnage. J’ai frémi, je l’avoue, en voyant tant d’hommes tomber, malgré l’admiration que me causait l’héroïque défense de nos bataillons. Une pièce de douze que nous avions sur la hauteur les soutint à propos. Le pont fut promptement rétabli, on vola au secours de nos braves et l’affaire fut décidée. Si ce pont n’eût point cassé, l’ennemi profitait de notre désordre, la bataille était perdue. Le terrain marécageux ne permettant pas à la cavalerie d’avancer, nous avons bivouaqué sur le champ de bataille. Il fallait traverser notre bivouac pour porter les blessés à l’ambulance. Les feux énormes que nous avions allumés permettaient d’y voir comme en plein jour. C’est là que j’aurais voulu tenir, seulement pendant une heure, les maîtres suprêmes du sort des nations. Ceux qui tiennent la paix ou la guerre entre leurs mains, et qui ne se décident pas à la guerre pour des motifs sacrés, mais pour de lâches questions d’intérêt personnel, devraient avoir sans cesse pour punition ce spectacle sous les yeux. Il est horrible, et je n’avais pas prévu qu’il me ferait tant de mal.

J’eus ce soir-là la satisfaction de conserver la vie à un homme. C’était un Autrichien. Il y avait un corps étendu à côté de notre feu. Je l’observai. Il n’était que blessé à la jambe ; mais accablé de fatigue et de faim, il respirait à peine. Je le fis revenir avec quelques gouttes d’eau-de-vie. Tous nos gens étaient endormis. J’allai leur proposer de m’aider à transporter ce malheureux à l’ambulance. Accablés eux-mêmes de fatigue, ils me refusèrent. Un d’eux me proposa de l’achever. Cette idée me révolta. Excédé aussi de fatigue et de faim, je ne sais où je fus chercher ce que je leur dis ; je m’échauffai, je leur parlai avec indignation, avec colère, je leur reprochai leur dureté. Enfin deux d’entre eux se levèrent et vinrent m’aider à emporter le blessé. Nous fîmes un brancard avec une planche et deux carabines. Un troisième chasseur, entraîné par notre exemple, se joignit à nous ; nous soulevons notre homme, et, à travers les marais, dans l’eau et dans la vase jusqu’aux genoux, nous le portons à l’ambulance, éloignée d’une demi-lieue. Chemin faisant ils se plaignirent souvent du fardeau et délibérèrent de me laisser seul avec mon blessé m’en tirer comme je pourrais ; et moi de leur crier : « Courage ! » et de leur débiter, en termes de soldat, les meilleures sentences des philosophes sur la pitié qu’on doit aux vaincus et sur le désir que nous aurions qu’en pareil cas on en fît autant pour nous. Les hommes ne sont pas mauvais au fond, car la corvée était rude, et cependant mes pauvres camarades se laissèrent persuader. Enfin nous arrivons et nous mettons ce malheureux en un lieu où il pouvait avoir des secours : je le recommande moi-même, et je m’en retourne avec mes trois chasseurs, plus joyeux cent fois, l’âme plus satisfaite que si je sortais du plus beau bal ou du plus excellent concert. J’arrive, je m’étends sur mon manteau devant le feu, et je dors paisiblement jusqu’au jour.

Le surlendemain nous fûmes à Glaris, où était l’ennemi. Le général Molitor, commandant cette attaque, demanda un homme intelligent dans la compagnie. Je lui fus envoyé. Il alla le soir reconnaître la position de l’ennemi et je l’accompagnai. Le lendemain nous attaquâmes et nous chassâmes l’ennemi de la ville. Je fis pendant l’affaire le service d’aide de camp du général, ce qui m’amusa énormément. Je portais presque tous ses ordres aux différents corps qu’il commandait. L’ennemi, dans une retraite de quatre lieues, brûla tous les ponts de la Linth. Deux jours après, comme il s’avançait en force sur notre droite, le général Molitor m’envoya à Zurich porter au général Masséna une lettre dans laquelle il lui demandait probablement des forces. Je voyageais par la correspondance. Il y a vingt grandes lieues de Glaris à Zurich, je les fis en neuf heures. Le lendemain, je revins par le lac dans une chaloupe. Je descendis à sept lieues de Zurich, à Reicherville. Devine la première personne que je vis en mettant le pied sur la rive ! M. de La Tour d’Auvergne ! Il était avec le général Humbert. Il me reconnaît, me saute au cou, et moi de l’embrasser avec transport. Il me présenta au général Humbert comme le petit-fils du maréchal de Saxe. Le général m’invita à souper et me fit coucher dans sa maison ; j’en avais besoin, car j’étais sur les dents. Le lendemain M. de La Tour d’Auvergne qui se dispose à retourner bientôt à Paris, causa avec moi, me parla de toi, m’approuva de n’avoir pas trop consulté ta tendresse et la prudence du général Harville. Il ajouta que rien ne me serait plus facile que d’avoir un congé de trois décades cet hiver pour t’aller voir, que le Directoire était maître de nommer par an cinquante officiers et que je pouvais être du nombre. Il en parlera à Beurnonville. Il a lui-même du crédit auprès du Directoire, il se charge de mon congé. Ainsi, ma bonne mère, c’est à ton maudit héros que je devrai de pouvoir t’embrasser ! Je me livre à cette idée, je me vois arrivant à Nohant, tombant dans tes bras. Beurnonville pourrait m’attacher à son état-major, ce qui me donnerait la liberté de te voir plus souvent. Nous arrangerons tout cela cet hiver, ma bonne mère. Les commencements sont durs, mais il faut y passer ; sois sûre que j’ai bien fait.

Nous avons quitté Glaris il y a quatre jours pour nous rendre à Constance. Il y a dix-huit lieues de pays qui en valent bien vingt-cinq de France. Nous les avons faites sans nous arrêter, par une pluie battante, arrivant pour bivouaquer dans des prés pleins d’eau. Mais la fatigue poussée à l’excès fait dormir partout. Nous sommes arrivés pendant le combat, et le soir nous étions maîtres de la ville. Les hostilités paraissent tirer à leur fin. Nous sommes allés nous reposer de vingt jours de bivouac dans le village d’où je t’écris. C’est le seul endroit où j’en aie eu la possibilité. Le but qu’on s’était proposé est rempli. La Suisse est évacuée. Nous allons maintenant nous refaire. Ne sois point inquiète de moi, ma bonne mère. Je te donnerai de mes nouvelles le plus souvent possible. Ne sois pas fâchée contre moi surtout si je ne t’ai informée qu’aujourd’hui de mes démarches. Mais te dire que j’allais à l’armée, tu n’y aurais jamais consenti, ou tu aurais passé tout ce temps dans des inquiétudes dévorantes. La guerre n’est qu’un jeu, je ne sais pourquoi tu t’en fais un monstre, c’est très peu de chose. Je te donne ma parole d’honneur que je me suis fort amusé, à l’attaque de Glaris, de voir les Russes gravir les montagnes. Ils s’en acquittent avec une grande légèreté. Leurs grenadiers sont coiffés comme les soldats dans la Caravane. Leurs cavaliers, parmi lesquels il y a beaucoup de Tartares, ont une culotte à plis comme celle d’Othello, un petit dolman et un bonnet en forme de mortier, je t’en envoie un croquis. Ils étaient six mille dans le canton de Glaris. Leurs chevaux, qui pour la plupart n’étaient point ferrés, sont restés sur les chemins. La fatigue les a presque tous détruits.

Je reçois à l’instant deux lettres de toi, du 6 et du 9 fructidor. Quel plaisir et quel bien elles me font, ma bonne mère ! J’en avais reçu une du 23 thermidor, elle m’est parvenue il y a six jours, lorsque nous étions bivouaqués sur les bords du lac de Wallenstadt. Je l’ai lue assis sur la pointe d’un rocher qui s’avance sur ce beau lac. Il faisait un temps admirable : j’avais devant moi des aspects enchanteurs : j’avais le sentiment d’avoir fait mon devoir en servant ma patrie, et je tenais une lettre de toi ! C’est un des moments les plus heureux de ma vie.

Que diable veut dire M. de Chabrillant avec les services que j’ai rendus aux Gargilesses ? Je ne les ai pas vus depuis plus d’un an. On fait des histoires qui n’ont pas le sens commun.

Tu veux connaître le chef de brigade ? Il s’appelle Ordener. C’est un Alsacien de quarante ans, grand, sec, fort grave, terrible dans le combat, excellent chef de corps, instruit dans son métier, en histoire, en géographie. À la première vue, il a l’air de Robert chef de brigands. Sur la recommandation de Beurnonville, il m’a très bien reçu.

J’ai reçu, comme je te l’ai dit, les cent cinquante francs que tu m’envoyais à Thionville, et en partant j’ai tout payé, sauf le vin pour deux mois, qui se montait à trente livres. Je paierai cela à Hardy, qui a soldé pour moi. Tu vois que mes libations aux camarades ne m’ont pas ruiné ; j’ai mieux aimé partir sans le sou que de laisser des dettes derrière moi. Il est vrai que je n’ai pas fait fortune à la guerre, car depuis quatre mois les troupes ne sont pas soldées. Mais je ne sais où te prier de m’envoyer de l’argent ; sois tranquille, je saurai bien m’en passer comme les autres. Envoie-moi si tu peux l’adresse du général Harville, je ne sais où le prendre.

Adieu, ma bonne mère. Voilà, j’espère, une longue lettre. Dieu sait quand je retrouverai le temps de t’en écrire une pareille ; mais sois certaine que je n’en perdrai pas l’occasion. Ne sois pas inquiète. Je t’embrasse mille fois de toute mon âme ! Quel plaisir j’aurai à te revoir ! Dis à Deschartres que j’ai pensé à lui pendant la canonnade, et à ma bonne qu’elle aurait bien dû venir me border au bivouac.

 

*    *    *

 

Est-il nécessaire de rappeler la situation de l’Europe, à laquelle se rattache le récit épisodique de cette fameuse campagne de Suisse ? Peu de mots suffiront. Nos plénipotentiaires au congrès de Rastadt avaient été lâchement assassinés. La guerre s’était rallumée. En vingt-cinq jours Masséna sauva la France à Zurich, en faisant évacuer la Suisse. Suwarow se retirait avec peine derrière le Rhin laissant une partie de ses Russes foudroyés ou brisés dans les précipices de l’Helvétie. À cette même époque, Bonaparte, quittant l’Égypte, venait de débarquer en France. Le même jour où mon père écrivait la lettre qu’on vient de lire (25 vendémiaire), Napoléon se présentait devant le Directoire à Paris, et déjà les éléments du 18 brumaire commençaient à s’agiter sourdement.

J’ai malheureusement bien peu de lettres de ma grand’mère à son fils. En voici une pourtant. Elle est bien usée, bien noircie. Elle a fait le reste de la campagne sur la poitrine du jeune soldat, et il a pu la rapporter au trésor de famille.

 

Nohant, 6 brumaire an VIII.

Ah ! mon enfant, qu’as-tu fait ! Tu as disposé de ton sort, de ta vie, de la mienne sans mon aveu ! Tu m’as fait souffrir des tourments inouïs par un silence de six semaines : ta pauvre mère ne vivait plus. Je n’osais plus parler de toi. Les jours de courrier étaient devenus des jours d’agonie, et j’étais presque plus tranquille les jours où je n’avais rien à espérer. Mais le moment du retour de Saint-Jean était affreux. À sa manière d’ouvrir la porte, mon cœur battait avec violence. Il ne disait mot, le pauvre homme, et j’étais prête à mourir. Mon fils ! n’éprouve jamais ce que j’ai souffert.

Enfin hier j’ai reçu ta bonne grande lettre. Ah ! comme je m’en suis emparée ! Comme je l’ai tenue longtemps serrée sur mon cœur sans pouvoir l’ouvrir ! Je me suis trouvée couverte de larmes qui m’aveuglaient quand j’ai voulu la lire. Mon Dieu, que n’avais-je point imaginé ! Je craignais qu’on ne t’eût fait partir pour la Hollande. Je déteste ce pays et cette armée, je ne sais pourquoi. Tous ces morts, tous ces blessés me glaçaient d’effroi. Mais il m’aurait écrit son départ, me disais-je, et j’étais bien loin de croire que tu fusses à l’armée victorieuse de Masséna. Je ne pouvais croire à de tels succès avant d’avoir lu ta lettre. C’est que tu y étais, mon fils, tu lui as porté bonheur, et c’est à toi qu’il doit sa gloire. Trois batailles où tu t’es trouvé en quinze jours ! Et tu es sain et sauf, grâce à Dieu ! Dieu soit loué ! Mon Dieu ! si c’étaient les dernières ! Comme toi je rirais et je chanterais ; mais la paix n’est pas faite. Tu dis que nous sommes près de rentrer en Italie ; si cela était, il n’y aurait point de fin à nos maux, et il est bien temps de renoncer à s’égorger sur un terrain qui ne nous restera pas. Je conçois, mon enfant, les raisons qui ont déterminé le parti que tu as pris. Il est évident que M. d’Harville ne te disait de rester que par égard pour moi. Il t’a fait brigadier avec circonspection, et il s’en tiendra là. Il a rempli sa tâche près du général Beurnonville. Il t’a prêté secours momentanément ; il faut lui en savoir gré. Il ne te devait rien, et ce n’est pas un homme à protéger franchement, non plus qu’à refuser sa protection avec la même franchise. Tu l’as bien compris. Caulaincourt l’avait mis sur ce pied, où il avait toutes les hauteurs de l’ancien régime et les sévérités du nouveau. M. de La Tour d’Auvergne saura faire valoir ta conduite. Quel bonheur que tu l’aies rencontré en descendant de cette chaloupe à Reicherville ! Il pourra dire que tu as fait la campagne, qu’il t’a vu, et celui-là, qui ne demande jamais rien pour lui, sait faire valoir les autres avec zèle. Mais je crains que ton congé ne dépende du général d’Harville ; et, en ce cas, malgré le crédit que tu me supposes sur son esprit, nous ne l’obtiendrions pas facilement. Pourtant, je vais recommencer bien vite toutes mes informations, mes démarches et mes écritures. Depuis un grand mois, j’étais morte. Je vais ressusciter par l’espérance. Je suis pourtant au désespoir de te savoir sans argent et de ne pas savoir où t’en adresser. Je vais essayer d’en faire passer au commandant Dupré ou à ton ami Hardy. Puisqu’ils t’ont bien fait parvenir mes lettres, ils pourront peut-être se charger de te faire tenir l’argent. Mais, en attendant, tu es dans un pays désert et dévasté, sans un sou dans ta poche ! Si tu pouvais demander au caissier du régiment ou au chef de brigade de t’en avancer, je leur ferais bien parvenir le remboursement. Ton insouciance à cet égard me désole. Vivre de pommes de terre et d’eau-de-vie ! quelle nourriture après de telles fatigues, après des marches forcées par un temps affreux et des nuits passées dans des prés pleins d’eau ! Mon pauvre enfant, quel état ! quel métier ! On a plus soin des chevaux et des chiens durant la paix que des hommes à la guerre. Et tu résistes à tant de fatigues. Tu les oublies pour rendre la vie à un malheureux que le sort amène près de toi ! Ta bonne action m’a touchée profondément ; ta sensibilité, ton éloquence ont touché ces brutaux qui voulaient achever un pauvre homme, et tu l’as secouru de tes bras, de tes forces épuisées ! et tu es revenu dormir sur ton manteau, plus satisfait qu’après tous les plaisirs que ma sollicitude voudrait te procurer ! La vertu seule, mon enfant, donne cette sorte de délice, malheureux qui ne la connaît pas ! c’est dans ton cœur que tu l’as trouvée, car il n’y avait dans ce bon mouvement ni ostentation, ni regards publics, ni instinct d’imitation. Dieu seul te voyait, ta mère seule devait en avoir le récit. C’est l’amour du bien qui t’a conduit. Tu parles toujours de ta bonne étoile : sois sûr que ce sont les bonnes actions qui portent bonheur, et qu’avec Dieu, les bienfaits ne sont jamais perdus. Je crois, puisqu’il le faut, que le parti que tu as pris est le plus sage ; ces victoires inattendues me le persuadent. Tu veux servir, c’est ton goût, c’est ta première destination. Tu peux, sous ce gouvernement, faire un chemin plus rapide, je le sais bien, que tu n’aurais pu l’espérer autrefois. Les hommes d’aujourd’hui aimeront à attacher à la chose publique les restes du sang d’un héros. Il ne s’agit point là de noblesse, mais de reconnaissance publique, et je ne suis point injuste, je sais fort bien que les gens de rien sont plus capables de cette reconnaissance-là que les gens haut placés ne l’étaient. Je l’ai éprouvé dans tout le cours de ma vie. Les premiers n’avaient devant les yeux, dans mes rapports avec eux, que la mémoire d’un grand homme dont ils appréciaient les services publics. Les seconds, prompts à oublier les services particuliers, auraient voulu effacer sa gloire par jalousie et par ingratitude. Ils me voyaient pauvre, sans crédit, sans famille, et n’en étaient point touchés. Madame la Dauphine elle-même, qui devait son mariage à mon père, trouvait mauvais que je signasse de son nom, et eût voulu m’empêcher de le porter, tant la vanité rend injuste et ingrat.

Tu peux donc, mon fils, faire un chemin où tu ne rencontreras plus de pareils obstacles. Tu as de l’énergie, du courage, de la vertu. Tu n’as rien à réparer, point de parents suspects. Tes premiers pas sont pour la chose publique, la route est tracée, parcours-la, mon fils, moissonne des lauriers, apporte-les à Nohant, je les poserai sur mon cœur, je les arroserai de mes larmes. Elles ne seront pas si amères que celles que j’ai versées depuis quinze jours !

Au mois de janvier, dis-tu, je pourrai te serrer dans mes bras. Dieu ! c’est dans deux mois ! Je ne puis le croire, mais j’en veux faire l’unique objet de ma sollicitude. Je suis en force, trois batailles ! Je vais parler très haut. Tout le monde va savoir que tu as vu l’ennemi et que tu l’as vaincu. On t’adorera à La Châtre. Tout le monde y partageait ma consternation, et c’était une joie publique quand on a vu ton paquet. Saint-Jean le portait en triomphe, et on l’arrêtait dans les rues. Tu balançais Buonaparte… à La Châtre !

Tu as donc lu ma lettre au bord d’un beau lac de la Suisse, et elle venait, dis-tu, compléter l’éclat du plus beau jour de ta vie ? Aimable enfant ! combien mon cœur te sait gré de cette douce sensibilité ! Combien tu m’es cher, et combien je t’envie cet instant de félicité que je n’ai pu partager avec toi ! Quel bonheur de te voir dans cette situation, tout entier à ta mère et à tes tendres souvenirs ! Que j’ai bien raison de t’aimer uniquement et d’avoir mis en toi tout le bonheur, toute la joie, toutes les affections de ma vie ! Je n’aurai pas assez de tout mon être pour te recevoir, t’embrasser, te presser contre mon cœur, je mourrai de joie.

Mande-moi donc promptement où je pourrai t’envoyer de l’argent. Dans ce village de Weinfeld, il n’y a pas moyen, car tu n’y resteras pas. Si ton régiment séjournait quelque part, je t’enverrais courrier par courrier ce que tu me demanderais. En attendant, tu recevras, j’espère, les quarante écus que je vais envoyer aujourd’hui à M. Dupré. Il serait fâcheux qu’ils s’égarassent ; l’argent est si rare, que six louis, c’est un trésor aujourd’hui. Je ne sais où est M. d’Harville. Je vais lui écrire vite pour lui demander ta grâce, et j’adresserai ma lettre à Paris, rue Neuve-des-Capucines, numéro 531.

Adieu, mon enfant, ménage ta vie, la mienne y est attachée. Ne couche pas dans l’eau, chaque peine que tu éprouves, je l’endure. Tu n’as point été ébranlé par ce premier coup de canon. Mon Dieu, il me passe à travers le cœur ! Je suis sûre que ce sont les mères qui lui ont fait cette réputation. Pour toi, tu riais de voir fuir ces pauvres Russes dans les montagnes, le bruit des armes te ravissait comme lorsque tu étais enfant. Mais le soir, à la lueur de ces grands feux, qu’as-tu vu ? Tu as beau jeter un voile sur ces horreurs, mon imagination le soulève, et, comme toi, je frémis.

Tu vas te reposer ? Hélas ! je le souhaite ; mais ne néglige pas de m’écrire, un mot seulement : Je respire. C’est tout ce que te demande ta pauvre mère ; car l’ivresse de ma joie pour ton volume s’affaiblira bientôt, je le sais, devant de nouvelles inquiétudes, et s’il me faut être encore six semaines sans entendre parler de toi, mes tourments vont recommencer. Je finis ma lettre comme finit la tienne. « Quel bonheur j’aurai à te voir cet hiver ! » Là, dans ma chambre, près de mon feu ! Toutes les friandises que nous faisons, je me dis à chaque instant que c’est pour toi. Ta vieille bonne dit : « C’est pour Maurice, je sais ce qu’il aime. » Deschartres fait du mauvais vin qu’il croit admirable, et il prétend que tu le trouveras bon. Il pleure en parlant de toi. Saint-Jean a fait un cri affreux quand je lui ai dit que tu t’étais trouvé à trois batailles, et il s’est écrié : « Ah ! c’est qu’il est brave, lui ! » Enfin c’est une ivresse ici que l’idée de ton retour. Je t’embrasse, mon enfant, je t’aime plus que ma vie. Ma santé est toujours de même. Je prends des eaux de Vichy qui me soulagent quelquefois. Je voudrais être bien guérie pour ton retour, car je ne veux me plaindre de rien quand tu seras près de moi. Il faut que tu sois attaché à l’état-major, je le veux absolument. Mais notre pauvre amie de la rue de l’Arcade est dans un malheur affreux : son fils aîné est toujours dans les fers, l’autre ne reparaît pas. Elle succombe, et je n’ose lui parler de toi. Le gros curé Gallepie est mort écrasé par un coffre qui, d’une charrette, est tombé sur lui. Il venait s’établir pour la quatrième fois dans nos environs, toujours poursuivi par les huissiers et laissant partout des dettes.

La Petite Maison se porte bien. Il est monstrueux. Il a un rire charmant. Je m’en occupe tous les jours, il me connaît à merveille, je te le présenterai. Adieu, adieu, ma lettre est le second volume de la tienne. Je n’y vois plus. Es-tu monté sur le cheval que tu as été chercher à *** ? Est-il bon et beau ? On va encore me prendre mon poulain, et bientôt je serai réduite à mon âne… On m’apporte de la lumière, et je puis encore te dire quelques mots. Je serai forcée de cacher à certaines gens la précipitation avec laquelle tu t’es jeté dans cette guerre : car enfin tu pouvais te trouver en face de Pontgibault, d’Andrezel, Lermont, etc., et être forcé de les combattre. Mon rôle sera de dire que tu as été forcé de marcher, car on trouvera qu’avec ta naissance, tu n’aurais pas dû montrer tant de zèle pour la République. La situation est embarrassante, car il faut que je fasse sonner bien haut avec les uns ce que je dois dissimuler aux autres. Tu tranches de ton sabre toutes ces difficultés, et pourtant l’avenir ne nous offre aucune certitude ! Tu regardes comme un devoir de servir ton pays contre l’étranger, sans t’embarrasser des conséquences. Et moi, je ne songe qu’à ton avenir et à tes intérêts, mais je vois que je ne puis rien résoudre et qu’il faut s’en remettre à la destinée.

 

LETTRE XLVI
 

Canton d’Appenzell, 28 vendémiaire an VIII.
Armée du Danube, 3e division.

C’est de la vallée du Rheinthal, du pied de ces montagnes dont les sommets éblouissants se perdent dans les nues, c’est du séjour des brouillards et des frimas que je t’écris aujourd’hui, ma bonne mère. S’il existe un pays inhabitable, misérable, détestable dans sa sublimité, c’est celui-ci à coup sûr. Les habitants sont à demi sauvages, n’ayant d’autre propriété qu’un chalet et quelques bestiaux. Nulle idée de culture ou de commerce, ne vivant que de racines et de laitage, se tenant toute l’année dans leurs rochers et ne communiquant presque jamais avec les villes. Ils ont été confondus l’autre jour de nous voir faire de la soupe, et quand nous leur avons fait goûter du bouillon, ils l’ont trouvé détestable. Pour moi, je le trouvai délicieux, car depuis deux jours nous étions sans pain et sans viande, et nous avions été forcés de nous remettre à leur nourriture pastorale, que, de bon cœur, à mon âge, avec mon appétit et le métier que nous faisons, on peut donner à tous les diables.

Le jour même où je t’écrivis la dernière fois, nous quittâmes Weinfelden pour nous rendre à Saint-Gall, qui en est éloigné de sept lieues. On nous renvoya ensuite dans ces montagnes, et depuis deux jours je suis à Gambs, sur la droite d’Alstedten, détaché comme ordonnance avec deux chasseurs près du général Brunet, et comme on ne meurt pas de faim à un état-major, je me dédommage sans façon du régime des montagnes et de la frugalité des pasteurs. Nous avons été hier toute la journée à cheval avec le général. Il a fait la visite des camps qui sont sur le Rhin en avant de nous. Ce fleuve n’est guère plus large ici que l’Indre à Châteauroux, et je pourrais dire que je le connais beaucoup, l’ayant fréquenté à Cologne assez longtemps. Aujourd’hui nous restons tranquilles, et j’en profite pour causer avec toi et relire tes deux lettres. J’ai fait passer au chef de brigade Ordener celle que tu lui destinais. – Tu me reproches de n’avoir pas écrit depuis longtemps à M. Heckel. Il est vrai que j’ai eu en tête bien des agitations qui m’en ont empêché. Je lui ai pourtant écrit deux fois de Cologne ; mais dans les derniers temps tout ce que je pouvais faire, c’était de t’écrire à toi, ma bonne mère. Tu sais bien que j’avais le cœur pris par une femme charmante qu’il me fallait quitter et qui, pas plus que toi, n’avait envie de me voir aller à la guerre. Lutter contre sa mère et contre sa maîtresse, quitter l’une et désobéir à l’autre, et sentir qu’on le doit, que la mort au champ d’honneur serait préférable à une vie de délices passée dans la honte, c’était une grande lutte, et je n’ai que vingt ans, ma bonne mère ! Je t’en prie, ne me rends pas cette lutte trop rude par ta douleur et tes inquiétudes… Pour en revenir à mon ami, certainement j’aurais dû lui écrire. Il n’eût pu que me donner de bons conseils et du courage. Mais m’aurait-il gardé le secret auprès de toi ? Enfin, depuis que je suis à l’armée, je me suis trouvé un peu plus digne de pardon, et avant d’avoir reçu ta lettre je lui avais écrit.

Quant à celle que M. Dulourdoueix dit avoir reçue de moi, il faut qu’il se trompe de date, car je ne lui ai pas écrit depuis que je t’ai quittée. J’écrirai au général Harville, et pourtant je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir un peu, car plus je vais, plus je reconnais qu’un soldat qui demande de l’avancement sans avoir brûlé une amorce est un pauvre sire, et que j’aurais fait une sotte figure si je n’avais désobéi. À présent, je puis demander et espérer d’être officier. J’ai envoyé des coups de carabine à l’ennemi, j’ai entendu ses balles siffler autour de mes oreilles, et je puis sans rougir causer avec les vieux militaires. Je n’ai pourtant pas été ingrat envers le général Harville, car il faut que je te dise maintenant que j’ai eu l’occasion de le quitter et de faire la guerre un peu moins durement que je ne la fais maintenant. J’avais écrit de Cologne à Beurnonville pour lui dire que je voulais absolument rejoindre les escadrons de guerre, et il m’avait répondu en m’approuvant et en me proposant de m’attacher de suite au général d’Hautpoul ou au général Klein, à mon choix. Je le remerciai, mais ne voulus point quitter le général Harville pour un autre, et je préférai, puisque je me séparais de lui uniquement pour faire la guerre, la faire avec le régiment et subir toutes les misères du soldat. Certes je suis loin d’être dans la prospérité à l’heure qu’il est. Je suis soumis à toutes les corvées, à toutes les gardes, à tous les bivouacs, à tous les appels comme les autres. Je panse mon cheval, je vais au fourrage, je vis à la gamelle, heureux quand gamelle il y a ! Eh bien, fussé-je dix fois plus mal, je ne regretterais pas ce que j’ai fait ; car je sens que personne n’a rien à me reprocher, et que si le général Harville me blâme, il aura tort. Dans tous les cas, Beurnonville et M. de La Tour d’Auvergne m’approuvent et me protègent. Ils pourront le faire d’autant mieux maintenant que je ne suis plus seulement le petit-fils du maréchal de Saxe, mais que je suis soldat pour tout de bon de la République, et que j’ai justifié autant qu’il était en moi l’intérêt qu’on m’accorde. Pour toi, ma bonne mère, tu n’es plus considérée comme une femme suspecte de l’ancien régime, mais comme la mère d’un vengeur de la patrie. Oui, ma mère, c’est sur ce pied-là qu’il faut le prendre en France à l’heure qu’il est, car tout autre point de vue est faux et impossible. Je ne suis pas devenu jacobin au régiment, mais j’y ai compris qu’il fallait aller droit son chemin et servir son pays sans regarder derrière soi ; faire bon marché de la fortune et du rang que la Révolution nous a fait perdre, et se trouver assez heureux si l’on peut devoir à soi-même désormais ce que nous devions jadis au hasard de la naissance. Allons, père Deschartres, il faut vous ériger en Caton d’Utique et ne plus me parler du passé. Je ne succombe point sous la rigueur du régime militaire, car je grandis à vue d’œil et tous ceux qui ne m’ont pas vu depuis un mois s’en aperçoivent. Loin de maigrir, je deviens plus carré, et je me sens chaque jour plus fort et plus dispos. Tu jugeras toi-même bientôt de mes progrès en long et en large. Tu me demandes si c’est moi qui ai fait faire mon nouveau cachet[55]. Oui, ma bonne mère, je l’ai dessiné et fait exécuter à Thionville. Je suis bien content qu’il te plaise, et que tu le trouves préférable aux armoiries qu’on nous a supprimées.

Je vais demain à Meltz, à quatre lieues d’ici sur notre droite, avec le général Brunet. C’est le quartier général du général Soult. Le régiment de mon cher Maulnoir est dans cette ville, j’espère l’y voir.

On croit ici que l’arrivée de Buonaparte décidera les puissances à la paix. Les Russes sont presque tous échinés. Les Autrichiens les détestent. Il règne entre eux la même inimitié qu’en 92 avec les Prussiens. Ils sont vis-à-vis de nous de l’autre côté du Rhin. Ils défendent les montagnes des Grisons, où l’on n’a aucune envie d’aller les déranger, car ils n’y ont pour subsister que de la neige, et le diable m’emporte si je sais comment ils s’en tirent. On pourra peut-être passer sur la gauche à Rheineck, qui est à la queue du beau lac de Constance. Regarde sur la carte, et tu verras toutes nos positions depuis Rheineck jusqu’à Meltz ; si l’on passait à Rheineck, ce serait pour entrer en Souabe. Mais il n’en est pas question encore, on est immobile de part et d’autre. On nous a envoyé des parlementaires ces jours derniers. Nos trompettes se sont fait un devoir de griser les trompettes autrichiens, qui s’y sont prêtés le plus galamment possible. Adieu, ma bonne mère, ne sois point inquiète de moi, je ne saurais trop te le répéter. Je t’embrasse et je t’aime de toute mon âme.

XIII

Suite des lettres. – Le général Brunet. – Désappointement. – Le commandant Lochet. – Le serment des troupes à la constitution de l’an VIII. – Lettre de ma grand’mère après le 18 brumaire. – Lettre de La Tour d’Auvergne. – Retour à Paris. – Présentation à Bonaparte. – Campagne d’Italie. – Passage du Saint-Bernard. – Le fort de Bard.

 

LETTRE XLVII
 

Alstedten, 7 brumaire an VIII (octobre 1799).
Armée du Danube, 4e division.

Changement de face dans mes affaires. Heureux hasard ! Fortune fait souvent plus que prudence, voilà mon refrain, ma bonne mère, et le sommaire de ce que je vais te raconter. Il y a huit ou dix jours que le hasard me fit être d’ordonnance près du général de brigade Brunet. Je fus avec lui au quartier général de Soult, où un autre hasard me fit rencontrer le général Mortier, que j’avais vu à Cologne chez le général Harville. Il me reconnut, quoique de fort loin et à travers une fenêtre. Maulnoir, qui était alors au quartier général avec un détachement de son régiment, lui dit que j’étais depuis deux jours près du général Brunet, et lui raconta comment j’avais désobéi au général Harville. De sorte que, pendant le dîner, on parla de moi, et le général Mortier apprit au général Brunet qui j’étais et ce que j’avais fait. Maulnoir se mit de la partie, appuya en bon camarade sur mon éloge, dit que je possédais parfaitement l’allemand, et fit si bien qu’en sortant de table le général Brunet me fit demander et me dit que nous ferions la campagne ensemble, que je n’aurais pas d’autre table que la sienne, qu’il me demanderait au chef de brigade, et qu’en cas de refus de sa part, il lui signifierait impérativement qu’il me gardait près de lui ; que ma connaissance de la langue allemande lui serait très utile, et que s’il avait su plus tôt qui j’étais et comment je m’étais conduit, il m’aurait traité tout d’abord comme je le méritais. Enfin, après force remercîments de ma part et discours honnêtes de la sienne, nous remontâmes tous à cheval fort contents les uns des autres. Il fit en effet au chef de brigade la demande de ma personne, et celui-ci s’y étant refusé sous prétexte que l’ordre du régiment exigeait qu’on relevât tous les dix jours les hommes détachés, le général lui écrivit assez sèchement qu’il ne connaissait dans sa brigade d’autres ordres que ceux qu’il donnait, et qu’il me gardait. Je suis fâché que les choses ne se soient pas arrangées à l’amiable : car si le général changeait de division, peut-être, par pique, le chef de brigade me réclamerait-il. Je ne doute pourtant pas que son refus ne vienne de l’intérêt qu’il me porte, à cause des recommandations dont je suis l’objet auprès de lui. C’est le cas de dire : Chargez-vous de mes amis, car il serait fort que, par la protection de deux généraux de division, je fusse forcé de rester dans la compagnie, centre de toutes les misères et de toutes les fatigues. Je ferai mon possible, je t’assure, pour n’y pas rentrer ; car, malgré ma résolution de tout souffrir plutôt que de manquer à mon devoir, je préférerais beaucoup faire la guerre avec un général. Je me moque après tout de la table et des douceurs de la vie ; mais la guerre, quand on est ainsi au courant de toutes les opérations de l’armée et de tous les mouvements de l’ennemi, devient attrayante comme un art, comme une science, et vous donne des émotions qu’on chercherait en vain dans un régiment, où l’on est transformé en machine inintelligente. Enfin, je voudrais la fleur du métier, je ne suis pas difficile.

J’ai été avant-hier en parlementaire chez les Autrichiens avec l’aide de camp du général et un trompette. Nous nous sommes avancés sur les bords du Rhin en sonnant des appels pour éviter qu’on ne nous campât quelques coups de canon. L’officier du poste autrichien nous a fait une très grande salutation en nous disant qu’on allait venir nous chercher. En effet, la barque vint nous prendre, et nous passâmes de l’autre côté. Il s’agissait de faire parvenir à l’adjudant général Latour, prisonnier chez les Autrichiens, une lettre et un amphigouri verbal sur la vente d’un de ses biens, lequel amphigouri signifiait tout autre chose. La conférence s’est passée entre un officier des hussards de Granitz, l’aide de camp du général Brunet et moi, qui faisais les fonctions d’interprète. Les affaires finies, nous nous mîmes à causer et à rire du meilleur cœur. L’officier de hussards autrichien nous offrit à boire. On trinqua, on but à la santé de Buonaparte, du prince Charles, du Directoire, et le tout avec de grands éclats de rire. Après nous être touché cordialement dans les mains, nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.

Je suis continuellement avec des généraux et des chefs de brigade, faisant fort bonne chère et buvant de bon vin, mais sans un sou dans ma poche, ce qui ne laisse pas que d’être incommode ; car en si brillante compagnie, il faut se poudrer, se pommader, se blanchir, etc. Quand tu pourras m’en envoyer, adresse-le au citoyen Brunet, général de brigade à la troisième division. S’il voulait me faire maréchal des logis, ce serait un grand pas ! mais surtout il faudra que j’aie un congé. Quel plaisir d’aller t’embrasser, ma bonne mère, et te consoler de toutes les peines que mon absence t’a causées ! Je me nourris de cette idée avec délices. Je vois mon arrivée, le remue-ménage, ma joie, la tienne, père Deschartres quittant son air grave, ma bonne criant à tue-tête, les chiens aboyant à se tendre la gueule, mon pauvre Tristan me reconnaissant avec peine, les questions interminables ; ce sera sans doute le jour le plus beau de ma vie, depuis celui où je t’ai revue au sortir de ta prison. Comme tu vas m’examiner de la tête aux pieds ! Tu trouveras un fameux changement dans mon costume, tu n’auras plus à te plaindre des vilaines tailles carrées, car nous sommes serrés, pincés et écourtés de la belle manière. Arrivé à Nohant, je ne sors plus, je reste enfermé en tête-à-tête avec toi, pour répondre à toutes tes questions, pour te raconter le moindre détail de mes aventures, et ne pas perdre un seul des instants que j’aurai à passer avec toi. Quel bonheur !

Adieu, ma bonne mère, il y a bien longtemps que je n’ai rien reçu de toi, je vis dans l’attente et l’impatience, et je relis tes anciennes lettres.

Je t’embrasse de bien loin, à travers bien des montagnes et des précipices, mais dans quelque temps ce sera, j’espère, de bien près.

 

*    *    *

 

Quand on nomme un des personnages militaires de cette époque, on aime à embrasser par le souvenir toute sa vie avant et après les événements où on le voit agir. Les noms de Masséna, de Soult et de Mortier rappellent toute l’histoire des guerres de la République et de l’Empire, mais d’autres noms ont laissé peut-être moins de traces dans la mémoire de beaucoup de lecteurs. Il ne sera donc pas inutile de rappeler que le général Humbert, qu’on appelait dans l’armée le beau général, après des campagnes brillantes, tomba dans la disgrâce de Napoléon. En 94, il s’était distingué dans la Vendée ; en 98, il avait commandé notre expédition en Irlande et y avait battu les Anglais ; en 1802, il avait chassé les noirs de Port-au-Prince ; en 1814, il alla se joindre aux insurgés de Buenos-Aires. – Quant au général Brunet, il fut aussi un officier supérieur très distingué. Son père, général de la République, avait péri sur l’échafaud en 93. Colonel et général en 94, le jeune Brunet fit, en 1801, partie de l’expédition de Saint-Domingue, et, en 1802, s’empara de Toussaint-Louver-ture.

 

LETTRE XLVIII
 

Alstedten, 3 frimaire an VIII (novembre 1799).

Depuis quatre heures, ma bonne mère, je ne suis plus avec le général Brunet, et voici pourquoi. Le chef de brigade lui a mandé de me renvoyer à ma compagnie, parce qu’il allait m’y faire maréchal des logis. Malgré ma répugnance à m’éloigner de ce général, malgré ses aimables regrets, je l’ai quitté ce soir, embrassé par lui, par ses aides de camp et son secrétaire ; jusqu’à ses domestiques qui se récriaient sur mon départ. « Comment ! notre brigadier nous quitte ? Et qu’est-ce qui nous fera donc valser à présent ? Lui qui contait de si drôles d’histoires et qui faisait tant rire notre général ! » Le fait est que j’avais le don de mettre ce bon général en belle humeur. C’est un fort brave homme, un peu colère, brusquant les étrangers à tort et à travers, mais vraiment paternel pour ceux qui l’entourent, et j’étais trop heureux auprès de lui pour que cela durât. Quand j’ai pris congé de lui en lui faisant un profond salut, comme j’avais l’habitude d’en user à Cologne avec le général Harville, il ne m’a pas donné le temps d’achever ma révérence, et, me prenant les deux mains avec cordialité, il m’a embrassé en me disant : « Mon cher Dupin, c’est avec un regret extrême que je vous vois partir. Il faut que votre avancement l’exige pour que je consente à notre séparation. Mais elle ne sera pas longue, j’espère. L’important pour vous est d’être fait bien vite maréchal des logis. Aussitôt après votre nomination, je vais travailler à vous reprendre. Votre régiment n’est plus sous mes ordres, mais je vais demander votre escadron au général commandant la division, et si je ne puis l’avoir, je vous ferai demander par ce même général à votre chef de brigade. » Voilà ce qui s’appelle aimer les gens franchement, et vraiment tu as bien raison, on trouve plus de cordialité chez les gens sans naissance que chez les grands.

Me voilà revenu à la compagnie et retombé dans le bivouac et la vache enragée, mais ce ne sera pas long, et je retournerai auprès de ce bon général, chez qui j’ai connu plusieurs personnes aimables dont j’ai gagné aussi l’amitié. Il y en a deux entre autres dont tu as pu voir les noms dans les journaux, aux articles de nos succès d’Helvétie. L’un est le citoyen Gaudinot, commandant la 25e légère, et l’autre le citoyen Lochet, commandant la 94e demi-brigade de ligne. C’est ce dernier qui rallia les troupes et leur fit faire face à l’ennemi lorsque le pont fut rompu au passage de la Linth. C’est un homme de cinq pieds dix pouces, un véritable Hercule, aimant infiniment à rire et à faire ce que nous appelons ici des farces. Quelques mots d’éloge sincère que je ne pus m’empêcher de lui adresser à bout portant sur son action héroïque me firent remarquer de lui à la table du général. Il me dit avec un grand sérieux et portant la main à son front comme font les soldats pour saluer : « Mon caporal, vous y étiez donc ? – Oui, mon commandant. » Et depuis ce temps il ne m’appelle plus que son caporal. À table, il prend solennellement la parole pour porter la santé du caporal. Il s’arrête dans la rue lorsque je passe, et m’ôte son chapeau jusqu’à terre. C’est à crever de rire, et le nom de caporal m’en est resté, le général Brunet lui-même ne m’appelle plus que mon caporal. L’autre jour, il prit aux Autrichiens une lubie de passer le Rhin pendant que nous étions à dîner. On vient l’annoncer au général, et vite la générale de battre, les trompettes de sonner à cheval, les chiens d’aboyer, les habitants de fermer leurs portes, les femmes et les enfants de crier. C’était une confusion du diable. Sans perdre de temps, je selle mon cheval et reviens près du général, qui m’ordonne de courir à toute bride au poste attaqué et de dire au commandant Lochet, qui le défendait, de culbuter les Autrichiens dans le Rhin pendant qu’on lui dépêcherait du renfort. Je détale, il y avait environ deux lieues, j’entendais dans les montagnes la canonnade, la pétarade, mon cheval allait comme le vent. Je crois que j’aurais traversé l’enfer pour arriver. J’arrive hors d’haleine. Le commandant Lochet, qui m’aperçoit, vient à moi, et m’ôtant son chapeau avec son sérieux accoutumé, me dit : « Mon caporal, qu’y a-t-il pour votre service ? — Mon commandant, je viens vous dire de culbuter les Autrichiens dans le Rhin. — Mon caporal, c’est fait. Faites-moi l’honneur d’accepter un verre de vin. — Bien volontiers, mon commandant » Et, en buvant, il m’a dit que l’ennemi avait débarqué, mais qu’il l’avait forcé de se rembarquer après lui avoir fait des prisonniers et tué plusieurs hommes.

Je revins porter cette nouvelle ; mais mon cheval, déjà fatigué des courses précédentes, étant parti du dépôt trop jeune pour supporter les fatigues de la guerre, me refusa le service et, achevé par cette dernière galopade, devint tout à fait fourbu. Je le ramenai avec beaucoup de peine par la bride. Le soir, les jambes lui enflèrent, et il fut impossible de s’en servir. Fort heureusement que nous ne fumes pas obligés de battre en retraite, car j’étais pris par messieurs les Cosaques qui sont vis-à-vis de nous, et qui ont la mauvaise habitude de ne pas faire de prisonniers. Il n’est pas du tout plaisant de tomber dans leurs mains. Étant toujours sur le qui-vive, il eût été fort imprudent de rester démonté. Le général l’a senti, et m’a fort gracieusement offert de l’argent pour acheter un cheval. Il le fallait absolument, ma bonne mère ; ce sont les malheurs de la guerre. J’acceptai six louis, qui m’ont servi à acheter d’un capitaine du régiment un joli petit cheval tartare pris à messieurs les Cosaques, léger comme le vent et vif comme la poudre. J’ai eu la selle et la bride par-dessus le marché, et c’est vraiment pour rien ; mais c’est toujours trop quand cela te coûte ; mais comme j’ai renvoyé mon cheval au petit dépôt, celui que j’ai m’appartient bien, et je pourrai le revendre quand, après la distribution des chevaux, j’en aurai repris un autre. Me voilà donc endetté de six louis que je te prie, ma bonne mère, d’adresser au général Brunet.

J’ai couru hier sur toute la ligne pour faire prêter aux troupes le nouveau serment. Tout le monde ici est très content de ces derniers événements[56].

J’ai enfin reçu deux lettres de toi à la fois ; il y avait bien longtemps que j’étais privé de ce bonheur-là. Mais je n’avais que la privation, et toi, avec la privation, tu as eu l’inquiétude. Pardonne-moi de t’avoir causé ces tourments ! Je m’en veux bien de te faire souffrir, et pourtant !… mais quand tu te plains, il me semble toujours que c’est moi qui ai tort.

Le chef de brigade Ordener n’est pas, comme tu le crois, ami de M. de La Tour d’Auvergne. Il ne le connaît seulement pas. M. de La Tour ne connaît dans le régiment que mon capitaine Coussaud, celui qui a reçu mon engagement à Paris, et qui, malgré son air froid, m’avait témoigné tant de bon vouloir. Il est devenu adjudant général, et il est à cette armée. Il est venu dîner ces jours derniers chez le général, et cela a fait entre nous la plus belle reconnaissance du monde. Quant à mon congé, il ne dépend en aucune façon du général Harville. C’est au ministre de la guerre ou au général en chef Masséna qu’il faut t’adresser pour l’obtenir, et tu l’obtiendras par l’intermédiaire de Beurnonville ou de M. de La Tour d’Auvergne. Si je parviens à être officier, je demanderai à passer dans le 3e hussards ; je tiens beaucoup à quitter mon régiment quand je le pourrai ; car le chef de brigade paraît s’être persuadé que, quand on y est, on n’en doit plus sortir. Il n’aime pas ceux qui sont dans les états-majors ; et comme l’état-major est mon but, je serais toujours contre-carré par lui ; je le vois venir.

Pour que je te voie à mon aise, tâche de m’obtenir un ordre du ministre de me rendre à Paris. Cela vaut bien mieux qu’un congé du régiment et une feuille de route, qui vous limitent le temps et vous tracent rigidement le voyage.

Adieu, ma bonne mère, j’aspire à être maréchal des logis pour t’aller voir. Je ne pense, je ne rêve qu’à cela. Adieu, adieu. Je t’aime de toute mon âme.

 

DE MA GRAND’MÈRE À MON PÈRE
 

Nohant, 22 brumaire an VIII (novembre 1799).

Si tu ne m’avais écrit de l’armée, mon enfant, je serais morte de douleur et d’inquiétude ; car M. Dupré, à qui j’avais écrit pour m’informer de ton sort, ne m’a pas encore répondu. Dieu veuille que du moins il t’ait envoyé l’argent que je lui ai fait passer pour toi par M. Lefournier !

Ce n’est pas sans peine que je m’étais procuré ces six louis, le pauvre homme n’avait pas de quoi me payer, et, sans m’en rien dire, il a vendu ses effets pour t’envoyer exactement cette somme. De toutes les personnes à qui j’ai écrit, je n’ai reçu de réponse que M. de La Tour d’Auvergne, mais une lettre charmante, pleine de sensibilité et d’intérêt pour toi et pour moi. Il me dit que ton superbe maintien, ta politesse, ta discrétion, le liant de ton caractère, t’ont mérité l’approbation de tous les généraux auxquels tu as été présenté. C’est parfait, mon enfant, ces éloges vont jusqu’à mon cœur ; mais ce qui m’a fait mal, c’est qu’il ajoute que le général Humbert t’a voulu faire promettre de le suivre en Irlande. Tu n’as pas dit oui, mon fils ? Tu n’as pas pu le dire ! Ce général Humbert ne sait pas que tu as une mère dont tu es le fils unique. Tu n’as pas, comme lui, j’espère, la manie de guerroyer. Tu aimes le service, mais aussi tu aimes la paix, qui fait le bonheur de tous et qui est si désirée par ta triste mère…

Voilà tout le Directoire encore une fois détraqué, Buonaparte chef de la ville et de l’armée. Ce n’est pas le hasard qui l’a fait revenir d’Égypte au moment qu’on le croyait perdu dans les déserts de la Syrie. C’est encore une révolution, et qui peut amener de grands événements. Celui de la paix et de la sécurité serait le plus intéressant pour moi. Si ton capitaine Coussaud, qui m’a écrit une lettre fort bonne, et qui me paraît un homme excellent, voulait te servir auprès de Masséna (et M. de La Tour d’Auvergne n’en doute pas), Masséna pourrait te faire officier ; car, pour le Directoire, il n’y faut plus songer. Sieyès seul est conservé. Ceux qui seront nommés (si on en prend d’autres) seront soumis au nouveau chef. Que de projets, d’espérances déçues ! Le congé que je demande pour toi ne s’en sentira pas, j’espère…

……

Bonsoir, mon enfant ; tu me recommandes d’être tranquille, hélas ! je ne le serai que quand je te tiendrai dans mes bras ; mais tu y resteras si peu, que je n’aurai pas le temps de me rassurer. Je t’embrasse, mon fils, avec la plus vive tendresse, et je t’aime mille fois plus que ma vie.

Je n’ai point de journaux ce soir, mais ceux qui en ont disent que les conseils sont chassés, qu’il n’y a que cinquante membres de conservés, qu’un officier de la suite de Buonaparte lui a tiré un coup de fusil dans le conseil, qui, heureusement, ne l’a pas atteint, et qu’on l’a arrêté sur-le-champ. Tout le monde espère être mieux, il me semble qu’on ne pouvait pas être plus mal. Enfin, je respire un peu. Peut-être nos maux vont-ils finir ! On dit que la Prusse n’est pas étrangère à cet événement ; c’est l’inverse du 18 fructidor. Directeurs et conseils sont dans le même sac.

 

LETTRE XLIX
 

Alstedten, 13 frimaire (décembre 1799)

Hélas ! ma bonne mère, je ne suis pas encore nommé, et pour courir après ces diables de galons j’ai quitté le général Brunet, et je vois tous mes projets renversés, car il m’écrit à l’instant qu’il part pour l’armée d’Italie. Cela me désole ; j’aurais fait un si beau voyage avec lui ! Il avait bien raison de me refuser d’abord à ce damné chef de brigade, et de lui dire : « Vous n’aurez pas mon brigadier. Je l’ai disputé au général Mortier, et ce n’est pas pour vous le rendre. Il est à moi, je le veux absolument. » Et quand il a cédé devant la promesse qu’on me ferait maréchal des logis, quand il part pour l’Italie, voilà qu’il prend au citoyen Ordener une belle réflexion. Il me dit qu’il craint de faire des jaloux et qu’il ne peut tenir sa promesse. Cependant, à la sollicitation du docteur, qui a beaucoup de crédit sur son esprit, il consent à me nommer fourrier. Le bel effort ! Enfin, il faut s’en contenter. Je ne suis plus forcé de porter de carabine, et c’est un grand poids de moins. Je ne suis plus tenu de panser mon cheval, je ne monte plus de piquet, plus d’inspections de chevaux, d’armes, de selles et autres minuties assommantes qu’on inflige à regret au pauvre soldat harassé en temps de guerre. Je suis donc un peu plus commodément, mais j’enrage d’avoir été joué par ce féroce Alsacien, qui n’avait pourtant pas l’air malin, et que moi, bêtement, j’étais tout disposé à aimer.

J’attends avec impatience que tu puisses m’envoyer quelque chose, car je ne me suis pas enrichi en me remontant d’un cheval à tes frais. Je n’ai plus un mouchoir, mes cravates sont en loques, mes bottes sont trouées, mon habit est percé au coude, pas seulement de quoi m’acheter un ruban de queue ! Ne t’afflige pas de tout cela pourtant, et ne prends pas ces malheurs au sérieux. Je suis jeune, fort, peu délicat dans mes habitudes physiques, et je me moque de tout en pensant que tu ne manques de rien. Je vois quelquefois notre ancienne opulence comme dans un rêve. Quelle différence aujourd’hui pour moi ! Eh bien, quand je me demande ce que j’éprouverais si je te voyais dans l’état où je suis, je sens que j’en deviendrais fou, et alors en pensant que ce n’est que moi qui pâtis un peu, je me trouve presque heureux. Tu vois que je sais me faire des raisonnements baroques pour me consoler.

Je n’ai pas vu le pont du Diable. Il faudrait pour cela aller jusqu’au Saint-Gothard. Mais j’ai reconnu grand nombre de sites qui sont dans notre gros livre de Nohant : le lac de Zurich, celui de Constance, etc. J’ai vu des glaciers aux environs de Glaris. Dans le Muttenthal, j’ai vu un pont suspendu à environ quinze cents pieds au-dessus d’un torrent. Ce pont a douze pieds de large. Notre armée y a passé en battant en retraite, dans une des dernières affaires, et un grand nombre de nos soldats a fait le saut périlleux. J’ai gravi dans des montagnes horribles, dominant des vallées qui offraient l’image de la désolation, l’horizon borné de toutes parts de rochers affreux. Pas une cabane, pas un être vivant, un silence épouvantable !…

Je suis bien content que l’ami Pernon aille passer l’hiver à Nohant. Cette société te distraira. Si je pouvais bientôt venir faire le quatrième ! Mais tout est maintenant si embrouillé qu’il est impossible de rien arranger. Tâche pourtant. Je serais si heureux de te voir !

Je t’embrasse et je t’aime de toute mon âme.

 

LETTRE
DE M. DE LA TOUR D’AUVERGNE
À MA GRAND’MÈRE
 

Passy, 23 frimaire an VIII.

À LA CITOYENNE DUPIN, NÉE DE SAXE

Madame,

J’ay reçu, à mon retour de Montreuil, où j’ay été passer quelques jours, l’aimable lettre qu’il vous a plu de m’adresser. Vous payez par de trop flatteuses récompenses le bonheur qu’on attache à vous servir. Il ne saurait rester à ceux qui l’ambitionnent, et qui se trouvent en concurrence avec le général Beurnonville, qu’une bien faible portion de mérite. Vous rendez avec mille grâces toutes celles que ce général a mis à vous entretenir de la part qu’il prend au sort de votre fils.

Placé sur la liste des hommes chers à la patrie, et dont le nom ne s’offre jamais à la pensée sans que l’admiration et la reconnaissance ne leur payent un tribut, l’on peut sans compromettre son jugement espérer que le petit-fils du grand Maurice, à son retour de l’armée, sera distingué par le gouvernement. Je suis encore soutenu dans cet espoir par celui que vous a donné le général Beurnonville. J’ai aussi appris que M. d’Épernon avait vu le général d’Harville, et que celui-ci avait écrit le même jour au général divisionnaire Mortier (sous les ordres duquel se trouve le général Brunet) pour faire expédier à votre fils un congé provisoire d’absence. Quel triomphe, madame, pour l’amitié, et quel chagrin pour l’envie !

Je ne puis vous dire à quel point j’ay été indigné de la conduite du chef de brigade envers son subalterne. Il est instant qu’il s’éloigne de cet homme sauvage, dont on ne peut attendre que des coups de boutoir. Vous le peignez sous les couleurs les plus sombres ; mais mon indignation multiplie encore ses difformités à mes yeux. Je me hâte de les détourner de cet affreux tableau. Il est si doux de s’arrêter à celui de vous voir étendre vers votre fils chéri des bras prêts à l’y serrer ! Je jouis d’avance du bonheur que vous allez éprouver.

Vous voir heureux l’un et l’autre, c’est tout ce que je désire.

Je crains, madame, d’avoir déjà trop abusé de vos bontés par la longueur de ma lettre. Je désirerais cependant que vous me permettiez de ne pas la finir sans vous remercier de votre précieux souvenir, et sans vous assurer qu’on ne peut rien ajouter aux sentiments remplis de respect et d’admiration que vous avez su inspirer au capitaine

LA TOUR D’AUVERGNE-CORRET.

 

Recevez avec indulgence mes excuses d’un griffonnage qui n’est pas conforme aux bienséances reçues, mais en recommençant ma lettre, je perdrais l’occasion du courrier qui me presse et qui va partir.

 

*    *    *

 

On voit par cette lettre que le congé ne fut pas obtenu sans de puissantes interventions, et on peut croire, malgré l’emphase naïve du style qu’on vient de lire, que le chef de brigade Ordener fut peu bienveillant pour le caporal. Au reste, la campagne était finie, mon père put donc quitter les rochers de la Suisse et accourir à Paris, d’où il écrivit à sa mère la lettre suivante :

 

LETTRE L
 

Paris.

Je me vois, ma bonne mère, écroué, scellé, attaché à Paris jusqu’à ce qu’on m’ait présenté à Buonaparte. C’est la volonté expresse de M. de La Tour d’Auvergne, et comme il veut qu’on suive exactement ses avis, nous eussions couru risque de nous brouiller avec lui si nous ne nous y étions pas conformés. Il veut que j’aille t’embrasser officier. Cela s’arrange mal avec mon impatience ! Mais il le faut. Je dois être présenté à Buonaparte dans trois ou quatre jours. Cette démarche fixera nos espérances et notre conduite future. Je voudrais bien que tu suivisses ton projet de venir à Paris ! Tous tes amis ne font qu’un cri après toi. On t’a parlé d’un appartement chez madame de Maleteste. Elle me l’a offert de la meilleure grâce du monde, mais je doute que cela t’arrange. Je t’ai trouvé, dans la même maison qu’habitent les Rodier, un appartement au second, très beau, composé de deux chambres à coucher, salon, boudoir, salle à manger, etc., pour trois cents livres, rue Saint-Honoré, près la rue Royale. Si nous pouvions toucher bientôt nos revenus, cela te conviendrait. Ce serait bien joli si, à ton arrivée ici, ou à mon arrivée à Nohant, j’avais l’épaulette ! Mon pis-aller, si nous n’obtenons pas cela, serait de changer de régiment et de n’avoir plus affaire à ce grand diable d’Ordener. Le général Lacuée me fait beaucoup espérer. Ta présence ici, ma bonne mère, avancerait peut-être beaucoup mes affaires, car je n’ai jamais vu personne résister à tes manières et à tes discours. Enfin, je brûle d’impatience de t’embrasser, et il y a des moments où je suis prêt à tout envoyer au diable pour courir vers toi. J’ai beau être ici au milieu des jouissances et d’un bien-être qui, au sortir de ma rude campagne, me fait l’effet d’un rêve, le plus précieux des biens me manque, et c’est toi. Arrive, arrive, ou je pars pour te rejoindre.

J’ai beau être bon à marier, comme tu dis, ne crains pas que cette fantaisie me prenne de sitôt. Comment voudrais-tu qu’un fourrier de chasseurs, l’homme le plus leste qui soit au monde, allât s’empêtrer d’un ménage et se faire père de famille ? Peste ! de l’humeur dont sont les femmes maintenant, je ne serais pas plutôt parti pour quelque expédition qu’on m’expédierait la plus solennelle coiffure !… Merci bien ! Adieu, ma bonne mère, je grille de t’embrasser.

 

*    *    *

 

La bonne mère alla effectivement à Paris. La présentation à Bonaparte eut lieu, et il en résulta des promesses et des encouragements brefs, à la condition de faire la guerre et de s’y distinguer. Le jeune homme ne demandait pas mieux. Le général Lacuée demanda pour lui qu’il fût adjoint à l’état-major général de l’armée. On verra ce que c’était que ces états-majors qui tentaient l’ambition des jeunes gens, et qui furent dans ce premier moment composés à la hâte de ceux qu’on voulait satisfaire. Mon jeune père passa l’hiver à Paris avec sa mère, toujours occupé de musique et voyant de nombreux amis. La puissance de Bonaparte s’établissait avec une rapidité magique, et par les moyens, cependant, les plus naturels : la satisfaction donnée à tous les intéressés blessés par dix années de lutte formidable et d’anarchie dissolvante. On sait tout ce que cet homme de génie fit pour consolider l’état moral et matériel de la France dans le cours de l’année 1800, qui venait de s’ouvrir. L’alliance de la Russie et de l’Espagne conquise et assurée, la ligne du Rhin garantie par les savantes campagnes de Moreau et les exploits chevaleresques de Lecourbe et de Richepanse, notre armée poussée par eux jusqu’aux portes de Vienne, le Saint-Bernard franchi, les Autrichiens battus à Montebello et à Marengo ; Masséna rentrant à Gênes en vainqueur, quinze jours après en être sorti, à la suite du plus glorieux des sièges ; la Toscane occupée par les Français, l’alliance formée avec le pape, Naples réduite à demander grâce, le passage du Mincio, l’Autriche forcée à se détacher de l’Angleterre et à accepter les conditions d’une paix si opiniâtrement disputée ; enfin, en Égypte, l’admirable revanche de Kléber à Héliopolis ; les États-Unis réconciliés avec nous, et se joignant, comme la Suède et la Russie, à la ligue maritime contre l’Angleterre : tels sont les événements grandioses et merveilleux qui, grâce à Napoléon, aidé de plusieurs généraux illustres, remplirent cette année mémorable. Je les résume ici sans ordre, et il importe peu. Je ne fais pas l’histoire, mais je la traverse à la suite d’un témoin oculaire de quelques-uns de ces événements fameux ; et ce témoin, qui les a sentis avec l’énergie de la jeunesse, va continuer à les raconter avec la simplicité et le charme qu’on trouve rarement quand on raconte pour le public.

L’année 1800 vit tomber trois héros, Kléber, Desaix et La Tour d’Auvergne : les deux premiers illustrés par le génie des grandes opérations militaires, le troisième jeté par goût et par choix dans une vie aussi agitée, mais moins éclatante, gloire modeste et pure qui touche à l’idéal par l’excès du désintéressement et le recueillement d’une vie savante et studieuse portée à travers le tumulte des camps. Le premier grenadier des armées de la République périt au champ d’honneur le 28 juin 1800, en avant de Neubourg, dans un combat héroïque. Il fut pleuré de l’armée entière, mon père le pleura en Italie, quelques jours après la bataille de Marengo.

À la fin de floréal, mon père ayant obtenu de passer dans le 1er régiment de chasseurs, avec la promesse de faire la campagne avec le général Dupont, en qualité d’adjoint à l’état-major, partit pour rejoindre ce général et lui présenter ses lettres de recommandation.

 

LETTRE LI
 

Lyon, 25 floréal an VIII (mai 1800).

Je suis arrivé hier soir, ma bonne mère, après avoir éprouvé des cahots tels que le courrier lui-même en était malade. Quant à moi, je te proteste que je n’étais pas plus fatigué qu’en quittant Paris. Avant de me coucher, je me suis muni d’un ample souper, et, digne émule de Roger Bontemps, j’attends ici jusqu’à demain, dans une bonne auberge, le départ du courrier de Genève. Cependant, la nuit que je viens de passer m’a semblé longue. À tout moment, je me réveillais me croyant encore près de toi et te disant adieu. Et tout à coup j’étais bien loin, bien loin, et je voulais retourner, parce qu’il me semblait que je ne t’avais pas embrassée. En effet, je suis déjà bien loin et prêt à aller plus loin encore. L’imagination ne se fait pas tout de suite à ces grands changements, surtout lorsque les doux souvenirs sont encore comme une réalité présente !

Tout le monde ici m’assure que l’état-major général n’est plus à Genève, mais à Lausanne. Cela m’est à peu près indifférent, car Genève est sur ma route, et j’en serai quitte pour aller porter mes lettres de recommandation un peu plus loin.

Je suis jusqu’à présent assez peu content de Lyon. La partie des quais du Rhône est fort pittoresque, mais l’intérieur de la ville, avec ses hautes maisons et ses rues étroites, est triste, sombre et sale. Il y a autant de population, proportion gardée, et de mouvement qu’à Paris ; mais c’est un mouvement triste, affairé, c’est l’agitation du travail et non celle des plaisirs. Au reste, je vois peut-être en noir, j’ai l’esprit tout rempli de nos adieux ; je ne t’embrasse plus matin et soir, je ne te vois plus, et, privé de toi, quel séjour me serait agréable ?

Je te remercie d’avoir consenti à aller aux Italiens pour te distraire. Qu’est-ce qu’on a donné ? Y as-tu fait attention ? Figure-toi qu’en fait de distraction et de musique pendant le voyage, mon compagnon de route, le courrier, homme pieux, s’est mis à me faire des exhortations chrétiennes, et dans les intervalles il chantait des litanies et quelques petits morceaux détachés de la grand’messe. Et il chantait juste comme Deschartres. Ce qui achevait de le rendre tout à fait récréatif, c’est qu’il était sourd à ne pas entendre le canon, si bien qu’il n’avait pas à craindre de se laisser entamer par une controverse. Je l’ai donc laissé parler et chanter tout à son aise, et je pensais à toi, à nos amis, au présent, à l’avenir, et, au bout de mes réflexions, je revenais toujours à toi. C’est ce que j’aurai toujours de mieux à faire pour me donner du courage et me consoler.

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE LII
 

Lausanne, 28 floréal (mai 1800).

Ma bonne mère, je n’ai point trouvé l’état-major à Genève. Il est en route pour passer les monts. C’est, je crois, même déjà fait. Je suis à sa poursuite. Nous avons formé à Genève une caravane avec six officiers rejoignant l’état-major et le quartier général. Nous partons demain matin, et nous irons, je crois, souper chez les moines du mont Saint-Bernard. Je suis maintenant à Lausanne, et je t’écris sur un bout de table. C’est ici une confusion du diable. Le consul en est parti ce matin ; mais les administrations y sont encore. Je vais donc voir en réalité le grand Saint-Bernard, et je te dirai si la décoration de Feydeau ressemble à la nature, et si les moines chantent aussi bien que Chérubini les fait chanter à Paris.

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse mille fois de toute mon âme, et vais me reposer des fatigues de la journée sur un assez mauvais lit que j’ai enfin trouvé.

 

LETTRE LIII
 

Au quartier général, Verres, 4 prairial.

Enfin m’y voilà ! Ce n’est pas une petite affaire que de voyager sans chevaux à travers des montagnes, des déserts affreux et des villages ruinés. Chaque jour je manquais l’état-major d’une journée. Il s’est enfin arrêté vis-à-vis le fort de Bard, qui nous empêche d’entrer en Italie ; nous sommes maintenant au milieu des précipices du Piémont... Je me suis présenté hier, aussitôt en arrivant, au général Dupont. Il m’a fort bien reçu. Je suis adjoint à son état-major, et j’en recevrai ce matin l’expédition et le brevet. Je t’établis d’abord ce fait, afin de te débarrasser de l’inquiétude et de l’impatience qui t’eussent rendu insupportable toute narration préalable. Me voilà donc dans un pays où nous mourons de faim. Les figures qui composent cet état-major, à l’exception des trois généraux, m’ont paru toutes assez saugrenues. Je remarque pourtant, depuis vingt-quatre heures que je suis ici, que les aides de camp et l’adjudant général me témoignent plus d’égards qu’à tous ceux qui sont là. Je crois comprendre pourquoi. Je te le dirai plus tard, quand j’aurai mieux examiné.

J’ai traversé le mont Saint-Bernard. Les descriptions et les peintures sont encore au-dessous de l’horreur de la réalité. J’avais couché la veille au village de Saint-Pierre, qui est au pied de la montagne, et j’en partis le matin à jeun pour me rendre au couvent, qui est situé à trois lieues au-dessus, c’est-à-dire dans la région des glaces et des éternels frimas. Ces trois lieues se font dans la neige, à travers les rochers. Pas une plante, pas un arbre, des cavernes et des abîmes à chaque pas. Plusieurs avalanches qui étaient tombées la veille achevaient de rendre le chemin impraticable. Nous sommes tombés plusieurs fois dans la neige jusqu’à la ceinture. Eh bien ! à travers tous ces obstacles, une demi-brigade portait sur ses épaules ses canons et ses caissons, et les hissait de rochers en rochers. C’était le spectacle le plus extraordinaire qu’on puisse imaginer que l’activité, la résolution, les cris et les chants de cette armée. Deux divisions se trouvaient réunies dans ces montagnes. Le général Harville les commandait. C’est pour le coup qu’il était transi ! En arrivant chez les moines, ce fut la première personne que je rencontrai. Il fut fort étonné de me retrouver si haut, et, tout en grelottant, me fit assez d’amitiés, sans me parler toutefois de ma désobéissance et m’exprimer ni approbation ni blâme. Peut-être l’eût-il fait dans un autre moment, mais il ne pensait qu’à déjeuner, et il m’invita à déjeuner avec lui. Mais, ne voulant pas quitter mes compagnons de voyage, je le remerciai. Je causai avec le prieur pendant le repas très frugal qu’il nous fit servir. Il me dit que son couvent était le point habité le plus élevé de l’Europe, et me montra les gros chiens qui l’aident à retrouver les gens engloutis par les avalanches. Buonaparte les avait caressés une heure auparavant, et, sans me gêner, je fis comme Buonaparte. Je fus fort étonné lorsque, disant à ce bon prieur que les vertus hospitalières de ses religieux étaient exposées, sur nos théâtres, à l’admiration publique, j’appris de lui qu’il connaissait la pièce. Après lui avoir fait nos adieux avec cordialité, nous descendîmes pendant sept lieues pour nous rendre à la vallée d’Aoste, en Piémont. Je marchai pendant dix lieues, faisant porter mes bagages par des mules. Arrivé à Aoste, je courus au palais du consul pour voir Leclerc. La première personne que j’y rencontrai, ce fut Buonaparte. Je fus à lui pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander qui j’étais. – Le petit-fils du maréchal de Saxe. – Ah oui ! ah bon ! Dans quel régiment êtes-vous ? – 1er de chasseurs. – Ah bien ! mais il n’est pas ici. Vous êtes donc adjoint à l’état-major ? – Oui, général. – C’est bien, tant mieux, je suis bien aise de vous voir. Et il tourna le dos… Avoue que j’ai toujours de la chance, et que quand on l’aurait fait exprès, on n’aurait pas fait mieux. Je suis d’emblée adjoint à l’état-major, et de l’aveu de Buonaparte, sans attendre ces fameux mortels trois mois. Pour que tes lettres me parviennent sûrement, adresse-les au citoyen Dupin, adjoint à l’état-major général de l’armée de réserve, au quartier général, sans désignation de lieu. On fera suivre.

Ce fort que nous avons en avant de nous[57] nous empêchait de passer en Italie, mais on a pris la résolution de le tourner, de manière que le quartier général ira s’établir demain à Ivrea. J’en suis fort aise, car ici nous sommes réduits à une demi-ration de nourriture, et mon diable d’estomac ne veut pas se soumettre à une demi-ration d’appétit. Tu as bien fait de m’engraisser à Paris, car je ne crois pas qu’ici on s’en occupe.

Adieu, ma bonne mère ; je t’embrasse bien tendrement. Je voudrais bien que cette nouvelle séparation te fût moins cruelle que les autres. Songe qu’elle ne sera pas longue et qu’elle aura de bons résultats.

 

LETTRE LIV
 

Prairial an VIII (sans date).

Ouf ! nous y voilà ! nous y voilà ! respirons ! où donc ? À Milan ; et si nous allons toujours de ce train-là, bientôt, je crois, nous serons en Sicile. Buonaparte a transformé le vénérable état-major général en une avant-garde des plus lestes. Il nous fait courir comme des lièvres, et tant mieux ! Depuis Verres pas un moment de repos. Enfin nous sommes ici d’hier, et j’en profite pour causer avec toi. Je vais reprendre notre marche depuis le départ du susdit Verres. Je t’ai parlé, je crois, du fort de Bard, seul obstacle qui nous empêchât d’entrer en Italie. Buonaparte, à peine arrivé, ordonne l’assaut. Il passe six compagnies en revue. « Grenadiers, dit-il, il faut monter là cette nuit, et le fort est à nous. » Quelques instants après, il fut s’asseoir sur le bout d’un rocher, je suivis et me plaçai derrière lui. Tous les généraux de division l’entouraient : Loison lui faisait de fortes objections sur la difficulté de grimper à travers les rochers sous le feu de l’ennemi, fortifié de manière qu’il n’avait qu’à allumer les bombes et les obus, et à les laisser rouler pour nous empêcher d’approcher. Buonaparte ne voulut rien entendre et, en repassant, il répéta aux grenadiers que le fort était à eux. L’assaut fut ordonné pour deux heures après minuit. N’étant point monté, et le fort étant à deux lieues du quartier général, je n’avais point l’ordre d’y aller. Je rentrai donc à Verres avec mes compagnons de promenade, et, après souper, je souhaite le bonsoir à chacun, et sans rien dire je repars pour le fort de Bard. On arrive à ce fort par une longue vallée bordée de rochers immenses, couverts de cyprès. Il faisait une nuit obscure, et le silence qui régnait dans ce lieu sauvage n’était interrompu que par le bruit d’un torrent qui roulait dans les ténèbres, et par les coups sourds et éloignés du canon du fort. J’avance lestement. J’entends déjà les coups plus distinctement, bientôt j’aperçois le feu des pièces. Bientôt je suis à portée. Je vois deux hommes couchés derrière une roche contre un bon feu. Jugeant que le général Dupont doit être avec le général en chef, je vais leur demander s’ils n’ont point vu passer ce dernier. Le voilà ! me dit l’un d’eux en se levant, c’était Berthier lui-même. Je lui dis qui j’étais et qui je cherchais. Il m’indiqua où était le général Dupont. Il était sur le pont de la ville de Bard ; j’y vais, et je le trouve entouré de grenadiers qui attendaient le moment de l’attaque. Je me mêle à sa suite, et au moment où il tournait la tête, je lui souhaite le bonsoir. — Comment ! me dit-il tout étonné, vous êtes là sans ordres et à pied ? — Si vous voulez bien le permettre, mon général. — À la bonne heure ! L’attaque commence, et vous venez au bon moment.

On fit passer six pièces et des caissons au pied du fort. Les aides de camp du général les accompagnèrent et je les suivis toujours en me promenant. À moitié de la ville, il nous arriva trois obus à la fois. Nous entrâmes dans une maison ouverte, et, après les avoir laissé éclater, nous continuâmes notre route et revînmes toujours escortés de quelques grenades ou de quelques boulets. L’attaque fut sans succès. Nous grimpâmes jusqu’au dernier retranchement, mais les bombes et les obus que l’ennemi lançait ou roulait dans les rochers, des échelles trop courtes, des mesures mal prises firent tout échouer, et l’on se retira avec perte.

Le lendemain matin, nous partîmes pour Ivrea. Nous tournâmes le fort en grimpant, hommes et chevaux, à travers des roches, par un sentier où les gens du pays n’avaient jamais osé mener des mulets. Aussi plusieurs des nôtres furent précipités. Un cheval de Buonaparte se cassa la jambe. Arrivés à un certain point qui domine le fort, Buonaparte s’arrêta et lorgna, de fort mauvaise humeur, cette bicoque contre laquelle il venait d’échouer. Après mille fatigues, nous arrivâmes dans la plaine, et comme j’étais à pied, le général Dupont, satisfait de ma promenade de la veille, me donna un de ses chevaux à monter. Je cheminai avec ses aides de camp, ceux de Buonaparte et ceux de Berthier, et au milieu de cette troupe brillante, un des aides de camp du général Dupont, nommé Morin, prit la parole et dit : « Messieurs, sur trente adjoints à l’état-major général, M. Dupin, arrivé d’avant-hier soir, et n’ayant pas encore de cheval, est le seul qui fût avec le général à l’attaque du fort. Les autres étaient restés prudemment couchés. » Il faut que je te dise maintenant ce que j’avais deviné au premier coup d’œil, c’est que cet état-major est une pétaudière des plus complètes. On y donne le titre d’adjoint et on y attache quiconque est sans corps et sans distinction positive. Nous sommes cependant huit ou dix qui valons mieux que les autres et qui faisons société ensemble. L’état-major s’épure à mesure que nous avançons : on laisse les ganaches et les casse-dos pour le service des différentes places que nous traversons. Lacuée s’est bien trompé en te faisant valoir ces grands avantages de mon emploi. Nous sommes bien moins considérés que les aides de camp. Nous courons comme des ordonnances, sans savoir ce que nous portons. Nous ne faisons pas société avec le général et nous ne mangeons point avec lui.

Lorsque nous fûmes à Ivrea, je vis bien qu’en avançant toujours, je ne recevrais pas mes chevaux de sitôt. Je pris le parti d’aller de mon pied léger aux avant-postes. On avait pris des chevaux la veille. Un officier du 12e hussards m’en céda pour quinze louis un qui en vaudrait trente à Paris. C’est un hongrois sauvage, qui appartenait à un capitaine ennemi. Il est gris-pommelé. Ses jambes sont d’une finesse et d’une beauté incomparables. Le regard est de feu, la bouche légère, et par-dessus tous ces avantages, il a les manières d’une bête féroce. Il mord tous ceux qu’il ne connaît pas et ne se laisse monter que par son maître. C’est avec bien de la peine que je suis venu à bout de l’enfourcher : ce coquin-là ne voulait pas servir la France. À force de pain et de caresses j’en suis venu à bout. Mais, dans les premiers jours, il se cabrait et mordait comme un démon. Une fois qu’on est dessus, il est doux et tranquille. Il court comme le vent et saute comme un chevreuil. Lorsque mes deux autres seront arrivés, je pourrai le vendre.

Voilà la poste qui arrive. Adieu, ma bonne mère, je n’ai que le temps de t’embrasser. Adieu, adieu.

XIV

Court résumé. – Bataille de Marengo. – Turin, Milan, en 1800. – Brigands sur les routes. – Mission.

 

Mais si je continue l’histoire de mon père, on me dira peut-être que je tarde bien à tenir la promesse que j’ai faite de raconter ma propre histoire. Faut-il que je rappelle ici ce que j’ai dit au commencement de mon livre ? Tout lecteur a la mémoire courte, et au risque de me répéter, je résumerai de nouveau ma pensée sur le travail que j’ai entrepris.

Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à celle de ses semblables, n’offrirait qu’une énigme à débrouiller. La solidarité est bien plus évidente encore lorsqu’elle est immédiate comme celle qui rattache les enfants aux parents, les amis aux amis du passé et du présent, les contemporains aux contemporains de la veille et du jour même. Quant à moi (comme quant à vous tous), mes pensées, mes croyances et mes répulsions, mes instincts comme mes sentiments seraient un mystère à mes propres yeux, et je ne pourrais les attribuer qu’au hasard, qui n’a jamais rien expliqué en ce monde, si je ne relisais pas dans le passé la page qui précède celle où mon individualité est inscrite dans le livre universel. Cette individualité n’a par elle seule ni signification ni importance aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu’en devenant une parcelle de la vie générale, en se fondant avec l’individualité de chacun de mes semblables, et c’est par là qu’elle devient de l’histoire.

En outre de cette vérité banale et que personne, j’imagine, ne contestera, j’ai exposé la grande influence que j’attribue à l’hérédité d’organisation, et qui me paraît une vérité aussi banale que l’autre. Je n’ai pas conclu et je me garderais bien de conclure que cette hérédité dût entraîner une fatalité absolue ; mais elle a assez d’influence sur nous pour empêcher que notre liberté soit absolue. Les mêmes instincts, les mêmes tendances produisent des résultats différents, parce que le milieu que nous traversons n’est jamais identique au milieu traversé par ceux qui nous ont précédés. Il y a encore cette distinction à faire, que toute tendance, même dangereuse en apparence, peut être dirigée vers le bien ; que l’instinct de la violence peut devenir la férocité ou la bravoure, selon les enseignements et les circonstances ; de même que celui de la tendresse peut devenir le dévouement ou la faiblesse. Identité d’éléments, diversité infinie dans la combinaison de ces éléments, c’est la loi invariable qui préside à toutes choses dans l’univers, et il est impossible de rien comprendre sans constater cette loi. L’affaire de la raison et de la conscience humaine, c’est de trouver un équilibre et une harmonie entre ces deux termes, l’identité et la diversité. C’est l’action de Dieu dans la création universelle, c’est la logique de l’homme dans le gouvernement de sa propre existence.

Ceci posé, et pour n’y plus revenir, j’affirme que je ne pourrais pas raconter et expliquer ma vie sans avoir raconté et fait comprendre celle de mes parents. C’est aussi nécessaire dans l’histoire des individus que dans l’histoire du genre humain. Lisez à part une page de la Révolution ou de l’Empire, vous n’y comprendrez rien si vous ne connaissez toute l’histoire antérieure de la Révolution et de l’Empire ; et pour comprendre la Révolution et l’Empire, encore vous faut-il connaître toute l’histoire de l’humanité. Je raconte ici une histoire intime. L’humanité a son histoire intime dans chaque homme. Il faut donc que j’embrasse une période d’environ cent ans pour raconter quarante ans de ma vie.

Je ne puis coordonner sans cela mes souvenirs. J’ai traversé l’Empire et la Restauration. J’étais trop jeune au commencement pour comprendre par moi-même l’histoire qui se faisait sous mes yeux et qui s’agitait autour de moi ; j’ai compris alors tantôt par persuasion, tantôt par réaction, à travers les impressions de mes parents. Eux, ils avaient traversé l’ancienne monarchie et la révolution. Sans leurs impressions, les miennes eussent été beaucoup plus vagues, et il est douteux que j’eusse conservé des premiers temps de ma vie un souvenir aussi net que celui que j’ai. – Or, ces premières impressions, quand elles ont été vives, ont une importance énorme, et tout le reste de notre vie n’en est souvent que la conséquence la plus rigoureuse.

 

*    *    *

 

SUITE
 
DE L’HISTOIRE DE MON PÈRE
 

J’ai laissé mon jeune soldat quittant le fort de Bard, et pour rappeler sa situation au lecteur, je citerai, d’une lettre datée d’Ivrea et adressée par lui à son neveu René de Villeneuve, quelques fragments à propos des mêmes événements.

Mais d’abord je dirai comment mon père, âgé de vingt et un ans, avait un neveu, son ami et son camarade, plus âgé d’un ou deux ans que lui-même. M. Dupin de Francueil avait soixante ans lorsqu’il épousa ma grand’mère. Il avait été marié en premières noces avec mademoiselle Bouilloud, dont il avait eu une fille. Cette fille avait épousé M. de Villeneuve, neveu de madame Dupin de Chenonceaux, et en avait eu deux fils, René et Auguste, que mon père aima toujours comme ses frères. On peut croire qu’ils le plaisantaient beaucoup sur la gravité de son rôle d’oncle, et qu’il leur fit grâce du respect que son titre réclamait. Une affaire de succession avait élevé quelques différends entre leurs hommes d’affaires, et voici comment, aujourd’hui, mon cousin René s’explique avec moi sur cette contestation. – « Les gens d’affaires trouvaient des motifs de chicane, des chances de gain pour nous à entamer un procès. Il s’agissait d’une maison et de trente mille francs légués par M. de Rochefort, petit-fils de madame Dupin de Chenonceaux, à notre cher Maurice. Maurice, mon frère et moi, nous répondîmes aux gens d’affaires que nous nous aimions trop pour nous disputer sur quoi que ce soit ; que s’ils tenaient cependant à se quereller entre eux, nous leur donnions la permission de se battre. J’ignore s’ils en profitèrent, mais nos débats de famille furent ainsi terminés. »

Ces trois jeunes gens étaient bons et désintéressés, sans aucun doute, mais le temps aussi valait mieux que celui où nous sommes. Malgré les vices du gouvernement directorial, malgré l’anarchie des idées, la tourmente révolutionnaire avait laissé dans les esprits quelque chose de chevaleresque. On avait souffert, on s’était habitué à perdre sa fortune sans lâcheté, à la recouvrer sans avarice, et il est certain que le malheur et le danger sont de salutaires épreuves. L’humanité n’est pas encore assez pure pour ne pas contracter les vices de l’égoïsme dans le repos et dans les jouissances matérielles. Aujourd’hui l’on trouverait bien peu de familles où des collatéraux, en présence d’un héritage contestable, termineraient leur différend en s’embrassant et en riant à la barbe des procureurs.

Dans la lettre que mon père écrivit d’Ivrea à l’aîné de ses neveux, il raconte encore le passage du Saint-Bernard et l’attaque du fort de Bard. Les fragments que je vais transcrire montrent combien on agissait gaiement et sans la moindre pensée de vanterie dans ce beau moment de notre histoire.

……

« J’arrive au pied d’un roc, près d’un précipice où mon état-major s’était perché. Je me présente au général, il me reçoit, je m’installe, je présente mon respect à Buonaparte. La même nuit il ordonne l’attaque du fort de Bard. Je me trouve à l’assaut avec mon général[58]. Les boulets, les bombes, les grenades, les obus grondent, roulent, tonnent, éclatent de tous côtés, nous sommes battus, je ne suis point blessé.

» Nous tournons le fort en grimpant à travers les rochers et des abîmes. Buonaparte grimpe avec nous. Plusieurs hommes roulent dans les précipices. Nous descendons enfin dans la plaine, on s’y battait. Un hussard venait de prendre un beau cheval. Je l’achète, et me voilà monté, chose assez nécessaire à la guerre. Ce matin, je porte un ordre aux avant-postes ; je trouve les chemins jonchés de cadavres. Demain, ou cette nuit, nous avons une bataille rangée. Buonaparte n’est pas patient, il veut absolument avancer. Nous y sommes tous fort disposés.

……

» Nous dévastons un pays admirable. Le sang, le carnage, la désolation marchent à notre suite. Nos traces sont marquées par des morts et des ruines. On a beau vouloir ménager les habitants, l’opiniâtreté des Autrichiens nous force à tout canonner. J’en gémis tout le premier, et tout le premier pourtant cette maudite passion des conquêtes et de la gloire me saisit et me fait désirer impatiemment qu’on se batte et qu’on avance.

……

» Si tu savais, mon ami, comme je t’ai regretté en passant le Saint-Bernard ! Comme tu te serais amusé ! La route, si on peut appeler cela une route, était encombrée d’avalanches tombées dans la nuit. On faisait un pas, on en reculait trois. À chaque instant on entrait dans la neige jusqu’aux oreilles. Arrivés au couvent, les moines nous firent déjeuner. Un procédé si noble me transporta pour leur institution… Ils me montrèrent leurs gros chiens ; ce sont vraiment des animaux de la plus belle tournure et de la plus agréable physionomie. Je leur fis mille honnêtetés dont ils parurent très satisfaits ; enfin moines, chiens et militaires nous nous quittâmes fort bons amis.

 

*    *    *

 

» Si l’on pouvait choisir son existence, la mienne serait de vivre auprès de mes chers neveux, de les faire enrager du matin au soir, et, par-dessus tout cela, de leur faire des discours et des explications à dormir debout. En dépit de la guerre et des conquêtes, je verrai accomplir ce beau souhait, et, en attendant, mon ami, je t’embrasse, en te répétant que ma vive amitié pour toi est à l’épreuve du temps et de l’absence, de l’intérêt, de toutes les considérations vulgaires, et même de la bombe et du boulet. »

 

LETTRE LV

DE MAURICE À SA MÈRE
 

Stradella, 21 prairial.

Nous courons comme des diables. Hier, nous avons passé le Pô et rossé l’ennemi. Je suis très fatigué, toujours à cheval, chargé de missions délicates et pénibles ; je m’en suis tiré assez bien, et t’en donnerai des détails lorsque j’aurai un peu de temps. Ce soir, je n’ai que celui de t’embrasser et de te dire que je t’aime.

 

LETTRE LVI
 

Au quartier général à Torre di Garofolo,
27 prairial an VIII.

Historiens, taillez vos plumes ; poètes, montez sur Pégase ; peintres, apprêtez vos pinceaux ; journalistes, mentez tout à votre aise ! jamais sujet plus beau ne vous fut offert. Pour moi, ma bonne mère, je vais te conter le fait tel que je l’ai vu et tel qu’il s’est passé.

Après la glorieuse affaire de Montebello, nous arrivons le 23 à Voghera. Le lendemain nous en partons à six heures du matin, conduits par notre héros, et à quatre heures de l’après-midi nous arrivons dans les plaines de San-Giuliano. Nous y trouvons l’ennemi, nous l’attaquons, nous le battons et l’acculons à la Bormida, sous les murs d’Alexandrie. La nuit sépare les combattants ; le premier consul et le général en chef vont se loger dans une ferme à Torre di Garofolo. Nous nous étendons par terre sans souper, et l’on dort.

Le lendemain matin, l’ennemi nous attaque. Nous nous rendons sur le champ de bataille et nous y trouvons l’affaire engagée. C’était sur un front de deux lieues. Une canonnade et une fusillade à rendre sourd ! Jamais, au rapport des plus anciens, on n’avait vu l’ennemi si fort en artillerie. Sur les neuf heures, le carnage devenait tel que deux colonnes rétrogrades de blessés et de gens qui les portaient s’étaient formées sur la route de Marengo à Torre di Garofolo. Déjà nos bataillons étaient repoussés de Marengo. La droite était tournée par l’ennemi, dont l’artillerie formait un feu croisé avec le centre. Les boulets pleuvaient de toutes parts. L’état-major était alors réuni. Un boulet passe sous le ventre du cheval de l’aide de camp du général Dupont. Un autre frise la croupe de mon cheval. Un obus tombe au milieu de nous, éclate et ne blesse personne. On délibère pourtant sur ce qu’il est bon de faire. Le général en chef envoie à la gauche un de ses aides de camp nommé Laborde, avec qui je suis assez lié. Il n’a pas fait cent pas que son cheval est tué. Je vais à la gauche avec l’adjudant général Stabenrath. Chemin faisant, nous trouvons un peloton du 1er de dragons. Le chef s’avance vers nous tristement, nous montre douze hommes qu’il avait avec lui et nous dit que c’est le reste de cinquante qui formaient son peloton le matin. Pendant qu’il parlait, un boulet passe sous le nez de mon cheval, et l’étourdit tellement qu’il se renverse sur moi comme mort. Je me dégage lestement de dessous lui. Je le croyais tué et fus fort étonné quand je le vis se relever. Il n’avait aucun mal. Je remonte dessus et nous nous rendons à la gauche, l’adjudant général et moi. Nous la trouvons rétrogradant, nous rallions de notre mieux un bataillon. Mais à peine l’était-il, que nous voyons encore plus sur la gauche une colonne de fuyards courant à toutes jambes. Le général m’envoie l’arrêter. C’était là chose impossible. Je trouve l’infanterie pêle-mêle avec la cavalerie, les bagages et les chevaux de main, les blessés abandonnés sur la route et écrasés par les caissons et l’artillerie. Des cris affreux, une poussière à ne pas voir à deux pas de soi. Dans cette extrémité, je me jette hors de la route et cours en avant, criant halte à la tête ! Je cours toujours : pas un chef, pas un officier. Je rencontre Caulaincourt le jeune, blessé à la tête et fuyant emporté par son cheval. Enfin je trouve un aide de camp. Nous faisons nos efforts pour arrêter le désordre. Nous donnons des coups de plat de sabre aux uns, des éloges aux autres, car parmi ces désespérés il y avait encore bien des braves. Je descends de cheval, je fais mettre une pièce en batterie, je forme un peloton. J’en veux former un second. À peine avais-je commencé que le premier avait déjà déguerpi. Nous abandonnons l’entreprise et courons rejoindre le général en chef. Nous voyons Buonaparte battre en retraite.

Il était deux heures ; nous avions déjà perdu, tant prises que démontées, douze pièces de canon. La consternation était générale, les chevaux et les hommes harassés de fatigue. Les blessés encombraient les routes. Je voyais déjà le Pô, le Tésin à repasser, un pays à traverser dont chaque habitant est notre ennemi, lorsqu’au milieu de ces tristes réflexions un bruit consolateur vient ranimer nos courages. Les divisions Desaix et Kellermann arrivent avec treize pièces de canon. On retrouve des forces, on arrête les fuyards. Les divisions arrivent. On bat la charge et on retourne sur ses pas. On enfonce l’ennemi, il fuit à son tour, l’enthousiasme est à son comble. On charge en riant. Nous prenons huit drapeaux, six mille hommes, deux généraux, vingt pièces de canon, et la nuit seule dérobe le reste à notre fureur.

Le lendemain matin, le général Mélas envoie un parlementaire. C’était un général, on le reçoit dans la cour de notre ferme au son de la musique de la garde consulaire, et toute la garde sous les armes. Il apporte des propositions. On nous cède Gênes, Milan, Tortone, Alexandrie, Acqui, Pizzighitone, enfin une partie de l’Italie et le Milanais. Ils s’avouent vaincus. Nous allons aujourd’hui dîner chez eux à Alexandrie. L’armistice est conclu. Nous donnerons des ordres dans le palais du général Mélas. Les officiers autrichiens viennent me demander de parler pour eux au général Dupont. C’est en vérité trop plaisant. Aujourd’hui l’armée française et l’armée autrichienne n’en forment plus qu’une. Les officiers impériaux enragent de se voir ainsi donner des lois. Mais ils ont beau enrager, ils sont battus. Væ victis !

Ce soir le général Stabenrath, nommé pour l’exécution des articles du traité, et avec lequel j’étais le matin de la bataille, m’a dit en me serrant la main qu’il était content de moi, que j’avais été comme un beau diable, et que le général Dupont en était instruit. Dans le fait je puis te dire, ma bonne mère, que j’ai été ce qui s’appelle ferme, et toute la journée sous le boulet. Nous avons un nombre infini de blessés, et comme ils le sont tous par le canon, très peu en reviendront. On en apporta hier une centaine au quartier général, et ce matin la cour était pleine de morts. La plaine de Marengo est jonchée de cadavres sur un espace de deux lieues. L’air est empesté, la chaleur étouffante. Nous allons demain à Tortone ; j’en suis fort aise, car outre que l’on meurt de faim ici, l’infection devient telle que dans deux jours il ne serait plus possible d’y tenir. Et quel spectacle ! on ne s’habitue pas à cela.

Pourtant nous sommes tous de fort bonne humeur, voilà la guerre ! Le général en chef a des aides de camp fort aimables et qui me témoignent beaucoup d’amitié. Plus d’inquiétude, ma bonne mère ; voilà la paix. Dors sur tes deux oreilles. Bientôt nous n’aurons plus qu’à nous reposer sur nos lauriers. Le général Dupont va me faire lieutenant. Vraiment j’allais oublier de te le dire, tant je me suis oublié depuis quelques jours. Comme son aide de camp a été blessé, je lui en sers provisoirement.

Adieu, ma bonne mère ; je suis harassé de fatigue et vais me coucher sur la paille. Je t’embrasse de toute mon âme. À Milan, où nous allons ces jours-ci, je t’en dirai plus long et j’écrirai à mon oncle de Beaumont.

 

LETTRE LVII.

Au citoyen Beaumont, à l’hôtel de Bouillon,
quai Malaquais, Paris.

 

Turin, le… messidor an VIII (juin ou juillet 1800.)

Pim, pan, pouf, patatra ! en avant ! sonne la charge ! en retraite, en batterie ! nous sommes perdus ! victoire ! sauve qui peut ! Courez à droite, à gauche, au milieu ! revenez, restez, partez, dépêchons-nous ! Gare l’obus ! au galop ! Baisse la tête, voilà un boulet qui ricoche… Des morts, des blessés, des jambes de moins, des bras emportés, des prisonniers, des bagages, des chevaux, des mulets ; des cris de rage, des cris de victoire, des cris de douleur, une poussière du diable, une chaleur d’enfer, des f… des b…, des m…, un charivari, une confusion, une bagarre magnifique : voilà, mon bon et aimable oncle, en deux mots, l’aperçu clair et net de la bataille de Marengo, dont votre neveu est revenu très bien portant, après avoir été culbuté lui et son cheval, par le passage d’un boulet, et avoir été régalé pendant quinze heures par les Autrichiens du feu de trente pièces de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils. Cependant tout n’est pas si brutal, car le général en chef, content de mon sang-froid et de la manière dont j’avais rallié des fuyards pour les ramener au combat, m’a nommé lieutenant sur le champ de bataille de Marengo. Je n’ai donc plus qu’un fil dans mon épaulette. Maintenant, couverts de gloire et de lauriers, après avoir été dîner chez papa Mélas et lui avoir donné nos ordres dans son palais d’Alexandrie, nous sommes revenus à Turin avec mon général, nommé ministre extraordinaire du gouvernement français, et nous donnons des lois au Piémont, logés au palais du duc d’Aoste, ayant chevaux, voitures, spectacles, bonne table, etc. Le général Dupont a sagement congédié tout son état-major ; il n’a conservé que ses deux aides de camp et moi, de manière que me voilà adjoint tout seul au ministre. Comme je n’entends pas grand’chose aux affaires, je donne mes audiences dans la salle à manger, parce que, par principe, je ne parle jamais mieux que quand je suis dans mon assiette. C’est avec de telles maximes qu’on gouverne sagement les empires.

Malheureusement voilà la guerre terminée ; tant pis, car encore trois ou quatre culbutes sur la poussière des champs de bataille, et j’étais général. Cependant je ne perds pas courage. Quelque beau matin, les affaires se brouilleront encore, et nous rattraperons le temps perdu, en nous retapant sur nouveaux frais.

Ne m’en veuillez pas, mon bon oncle, d’être resté si longtemps sans vous écrire. Mais nos courses, nos conquêtes, nos victoires m’ont absolument pris tous mes instants. Désormais je serai plus exact. Je n’y aurai pas grand’peine, je n’aurai qu’à suivre le mouvement de mon cœur ; il me ramène toujours vers mon bon oncle, que j’embrasse de toute mon âme.

Je prie M. de Bouillon d’agréer l’hommage de mon respect.

MAURICE.

 

*    *    *

 

Dans une troisième lettre sur la bataille de Marengo, lettre adressée aux jeunes Villeneuve et commençant ainsi : « Or, écoutez, mes chers neveux, » mon père ajoute quelques circonstances omises à dessein dans ses autres lettres. « Votre respectable oncle, après avoir été frisé par un boulet, culbuté par un autre, lui et son cheval, avoir reçu dans la poitrine un coup de crosse, ce qui lui procura un petit crachement de sang qui dura une heure, et dont il se guérit en courant toute la journée au grand trot et au grand galop, etc… Au reste, mes amis, si je ne me suis pas fait tuer, ce n’est pas ma faute…

» Le détail de toutes nos misères serait trop long, mais figurez-vous ce que c’est que de rester trois grands jours dans des plaines brûlantes, sans rien manger. À Torre di Garofolo, nous avions pour tout soulagement un puits pour quatorze cents hommes. »

Il finit en disant : « Recevez, mes bons amis, vingt-trois embrassades chacun, et présentez mes respects à ces dames. »

 

LETTRE LVIII

À la citoyenne Dupin, rue de la Ville-L’Évêque,
n° 1305, Faubourg Honoré. Paris.

 

Turin, 10 messidor an VIII (juin 1800).

Gloire, honneur aux vainqueurs ! Le général Dupont quitte Milan pour être à Turin en qualité de ministre extraordinaire de la République française, et pour organiser le gouvernement piémontais. Il congédie en partant tout son état-major, qui, ainsi que j’ai dû te le dire, était fort tristement composé, et il ne garde que ses deux aides de camp et moi. Nous voilà donc souverains et nous gobergeant comme des potentats. En arrivant ici j’ai trouvé un brevet de lieutenant. Le général Dupont en a fait la demande au général en chef, qui en a rédigé les termes lui-même : Nomme le citoyen Dupin lieutenant sur le champ de bataille de Marengo. Ma foi, c’est une jolie date ! je n’ai plus qu’un pas à faire pour être capitaine, et non pas dix ans à attendre comme certaines gens te le disaient. J’ai reçu mes chevaux en bonne santé à Milan, et leur belle tournure y a fait grande sensation.

Celui qui va te porter et te remettre ma lettre est le meilleur et le plus aimable garçon de la terre, brave comme un canon, fou comme un braque ; il a été nommé chef d’escadron sur le champ de bataille. C’est Laborde, aide de camp de Berthier, celui qui eut son cheval tué sous lui à Marengo. Il est aimé et estimé du consul et de tous les généraux. Il m’a marqué beaucoup d’amitié, m’a fait valoir de son mieux, et enfin m’a servi en ami. Je n’ai pas besoin de t’engager à le recevoir à merveille. Maintenant me voilà débarrassé de cette foule d’adjoints de toutes les espèces, seul conservé, et faisant les fonctions d’aide de camp du ministre plénipotentiaire.

Les Italiens qui nous trahissaient hier sont ceux qui aujourd’hui nous assomment de leurs salutations, adulations, protestations, courbettes et bassesses. Ce sont les plus plates gens du monde. Ils croient nous faire grand plaisir, quand nous entrons au spectacle, de faire jouer le Ça ira. Passe encore pour la Marseillaise, mais je veux que la peste m’étouffe s’ils la jouent de bon cœur !

Je voudrais bien que ton séjour à Paris se prolongeât, car le général Dupont va, dit-on, y retourner sous peu de jours, et je l’y suivrais. Quel bonheur de t’embrasser sitôt et après une campagne où, Dieu merci, tu n’as pas eu le temps d’être inquiète ! Je n’ai pas celui de t’en dire davantage, ma bonne mère, sur nos grandeurs et nos splendeurs de Turin, que je changerais de bon cœur pour nos petites chambres de Paris avec toi.

Laborde part, et vite adieu. Je t’embrasse.

 

LETTRE LIX
 

Turin, 10 thermidor an VIII.

Je savais déjà, ma bonne mère, que nous allions être remplacés à Turin par Jourdan, et le général, pour avoir les détails sur ce remplacement, nous avait envoyés avant-hier à Milan, Morin et moi, auprès du général Masséna. Nous sommes revenus ce soir avec une réponse très satisfaisante. Masséna, après nous avoir très bien reçus, nous chargea de dire au général Dupont que, dans le cas où il quitterait Milan, il serait toujours reçu par lui en camarade, et employé de la manière la plus convenable. Par conséquent, si la guerre recommence, comme Masséna l’a dit pendant le dîner, nous irons probablement commander une division. Tout cela m’arrangerait parfaitement, car jamais je n’ai été si avide de combats et de gloire. Puis, tout bien considéré, c’est un sot métier que le nôtre quand on ne se bat pas. Quand nous ne tuons personne, on a toujours l’air de nous demander ce que nous faisons de nos sabres et de nos uniformes, et nous sommes regardés comme les êtres les plus inutiles de la société. Mais cent bouches d’airain, cent bataillons viennent-ils menacer notre territoire, bien vite on nous proclame les vengeurs, les soutiens, les héros de la France. Nous sommes comme les manteaux, dont on se sert quand on voit venir la pluie, et qu’on oublie quand il fait beau.

J’ai retrouvé Milan bien différent de ce qu’il était à notre premier passage. Ce n’est plus cette cité effrayée et incertaine de son sort, ces rues désertes, ces habitants consternés. C’est l’image de l’abondance, du luxe et des plaisirs. Le cours est brillant comme l’étaient jadis nos boulevards. Quatre files de voitures et de wiskis y circulent tous les soirs. Les bals sont superbes, et à Milan comme à Paris, les émigrés sont enchantés de venir respirer l’air natal. On donnait au grand théâtre le Barbier de Séville de Paesiello. J’en ai été enchanté. Le morceau que chante Almaviva déguisé en maître de musique est une mélodie ravissante. Le quinque dans lequel on envoie Basile al letto est d’une richesse d’harmonie et d’un effet remarquables. Je conçois maintenant comment on passe sur l’ennui de récitatifs et d’intrigues, que les chanteurs ne se donnent pas la peine de jouer pour arriver à de pareilles beautés.

À notre retour, le général m’a questionné longuement sur notre voyage. C’était une joie incroyable dans la maison de nous revoir. On avait fait courir le bruit que nous avions été assassinés sur la route. En effet, elle est fort dangereuse, et, la veille de notre passage, il y avait eu deux voitures attaquées et pillées, et un courrier tué. Nous avions pris, Morin et moi, de vigoureux moyens de défense. D’abord notre voiture était une calèche découverte, d’où nous pouvions voir venir, et très élevée, de manière à pouvoir surveiller la route et les postillons. Ensuite nous avions chacun un fusil à deux coups chargé à balles et à chevrotines, deux pistolets et nos sabres. Toutes ces précautions ne furent point inutiles. À Buffalora, le maître de poste fit difficulté de nous donner des chevaux, disant que nous serions attaqués. Il était onze heures du soir. Nous ne tînmes compte de ses frayeurs, et nous partîmes. Au bout d’une heure de marche, comme je regardais continuellement à droite et à gauche dans les hautes haies qui bordent la route, je vis distinctement des hommes qui en sortaient par un passage étroit. Aussitôt je me lève et je les couche en joue. Morin en fit autant, et notre contenance effraya les autres, que nous vîmes apparaître et disparaître au même instant. Ils sont plusieurs bandes assez bien organisées, mais pas encore aguerries. Si on les laisse faire, ils vous attaquent en plein jour. Si on ne les craint pas, ils fuient dans les ténèbres. On ne conçoit pas que dans un pays si riche les habitants soient des brigands, et pourtant ce sont tous des paysans et même les habitants des villages, et ils font souvent leurs coups à la porte de leurs demeures.

Tu me grondes d’avoir été si longtemps sans t’écrire. Je n’y comprends rien. Je n’ai point passé vingt-sept jours sans te donner de mes nouvelles, et je t’ai écrit le surlendemain de la bataille. Au reste, en un mot comme en cent, ne sois jamais inquiète sur moi. Jamais il ne m’arrive rien de fâcheux. C’est un principe.

Adieu, ma bonne mère, je t’aime et je t’embrasse de toute mon âme. J’embrasse bien tendrement mon bon, mon vrai ami Deschartres ; je veux qu’il ne soit pas fâché contre moi si je ne lui écris pas. C’est tout au plus si j’ai le temps de t’écrire, à toi, et te donner de mes nouvelles c’est lui en donner aussi. J’embrasse ma chère vieille bonne, je ne l’oublie pas. Envoie-moi donc l’adresse de Lefournier, je ne la sais pas, et je crois que je ne la saurai jamais, si tu ne me la donnes en lettres d’affiches.

 

LETTRE LX
 

Milan,… fructidor an VIII (septembre 1800).

Il y a bien longtemps que je ne t’ai écrit, ma bonne mère ; mais les derniers temps de notre séjour à Turin ont été si remplis, nous avons eu tant à faire pour mettre en ordre le reste de notre ministère ! À peine arrivés à Milan, nous avons eu tant de visites à rendre avec le général Dupont, que, jusqu’à présent, je n’ai pu te donner de mes nouvelles. Le général continue à me montrer beaucoup d’intérêt. Tes lettres n’y ont pas peu contribué. Je suis de tous ses voyages, de toutes ses parties. Il a laissé à Turin Decouchy et Merlin, et quoiqu’il m’eût donné, le soir de son départ, l’ordre d’accompagner à Paris le monument qu’il envoie pour Desaix, une heure après que je fus couché il me fit réveiller pour partir avec lui. J’en fus fort aise, car c’eût été une grande et sotte corvée que d’escorter vingt voitures et d’aller passer quelques jours à Paris quand tu n’y es plus. Le général vient d’être nommé lieutenant général. Il commande dix-huit mille hommes qui forment l’aile droite. Brune a passé aujourd’hui la revue de la division avec lui, et nous partons demain soir pour Bologne. Nous passons par Modène, Reggio et Plaisance. Tu vois que je suis un jeune homme qui fera du chemin, sinon son chemin. Mes chevaux et mes gens sont restés à Turin avec ceux du général, et vont venir nous rejoindre à Bologne.

Nous passons notre temps ici à courir en voiture et à faire des dîners. Nous en faisons de fort bons chez Pétiet, le ministre de France. Le soir nous allons au cours et au spectacle, qui est magnifique. Il y a une cantatrice et un ténor admirables. Les ballets sont fort mal dansés, mais les décorations superbes. En somme, forcé de m’amuser par ordre, je prends le parti de m’amuser pour tout de bon. Milan est fort agréable, mais je suis fort content de m’en aller. Tout cela est bel et bon ; mais deux mois passés dans les plaisirs ne vous avancent pas plus que si vous aviez dormi deux mois. Et deux mois passés dans les camps peuvent me faire capitaine. Et puis il faut courir et voyager quand on est jeune ; cette coutume date de Télémaque.

Adieu, ma bonne mère, il faut que j’aille faire mon portemanteau. Je t’embrasse de toute mon âme.

DEUXIÈME PARTIE

MES PREMIÈRES ANNÉES.

1800 – 1810

I

Mission. – La Tour d’Auvergne. – Parme. – Bologne. – Occupation de Florence. – Georges La Fayette.

 

LETTRE PREMIÈRE

Bologne, 24 fructidor.
 

ARMÉE D’ITALIE, LIBERTÉ, ÉGALITÉ.
 

Au quartier général à Bologne, 17 fructidor an VIII
de la République française, une et indivisible.

Dupont, lieutenant général, au citoyen Dupin, adjoint à l’état-major de l’aile droite de l’armée.
 

Je désire, mon cher Dupin, qu’aussitôt la réception de cette lettre, vous vous rendiez à Bercello. Vous y prendrez des renseignements sur les moyens de passage qui existent sur le Pô, depuis Crémone jusqu’à ce point. Vous y préviendrez l’administration de Bercello de l’arrivée d’un corps de troupes faisant partie de l’aile droite, ainsi que l’administration de Guastalla, afin qu’elles s’occupent de la subsistance de ces troupes, dont la force n’est pas encore déterminée, mais qui pourront s’élever à deux mille hommes sur chacun de ces deux points.

Vous descendrez le fleuve jusqu’à la hauteur de Borgo-Forte, et vous vous porterez jusqu’à San Benedetto, prenant sur votre route les renseignements les plus précis sur le nombre et la position des bacs et autres moyens de passage.

Vous tâcherez de découvrir la force et la position des postes autrichiens sur la rive gauche du fleuve. Vous vous assurerez s’ils ont un pont de bateaux à Borgo-Forte ou ailleurs. Vous vous instruirez de la position générale de leur armée, et de la force de la garnison de Mantoue.

Après avoir rempli très rapidement ces différentes instructions, vous vous rendrez à Bologne, ou à mon quartier général si j’ai quitté cette place.

Vous prendrez avec vous un gendarme de l’escorte des bagages, et je vous autorise à prendre sur votre route les escortes de troupes qui vous seraient nécessaires.

Il est essentiel de savoir si les Autrichiens font des mouvements de troupes qui annoncent des desseins hostiles. Si vous pouvez vous procurer quelques bons espions, employez-les ou adressez-les-moi.

Salut et amitié,

DUPONT.

Je présume que cette lettre vous trouvera à Parme.

 

LETTRE II

Bologne, 24 fructidor.

DE MAURICE À SA MÈRE
 

Je t’envoie cette lettre du général, ma bonne mère, pour me faire pardonner un peu, non pas mon silence, que, pour mon compte, je ne me pardonne guère, mais pour écarter un peu tes reproches et tes suppositions. Tu vois qu’en somme je ne me conduis pas de manière à perdre l’estime et la confiance, puisque j’ai été choisi sur six adjoints pour remplir une mission délicate et qui ne se confie point au premier venu. Cette preuve de mon activité et de ma conscience à faire mon métier te fera plaisir, je le sais ; mais excusera-t-elle mon silence d’un mois à Milan ? Ah ! que tu es fine, ma bonne mère ! Tu as deviné, sans que je t’en aie dit un seul mot, que j’avais été dans cette maudite Capoue, sous l’empire d’une terrible préoccupation ! Ne m’interroge pas trop, je t’en prie. Il y a des choses qu’on aime mieux raconter qu’écrire. Que veux-tu ! Je suis dans l’âge des émotions vives, et je ne suis pas coupable de les ressentir. J’ai été enivré, mais j’ai souffert aussi. Pardonne-moi donc, et souviens-toi que j’ai quitté Milan avec joie, avec une ardente volonté de me consacrer aux devoirs de mon emploi. Plus tard je te raconterai tout de sang-froid, car déjà j’ai retrouvé dans l’agitation de mon métier le calme de mon esprit. Je me suis acquitté de mon mieux de la commission du général. J’ai parcouru en trois jours toute la ligne. Je suis arrivé hier, et le soir même j’ai eu la satisfaction de voir mon rapport, dont le général a été très content, envoyé tout vif au général en chef.

Ce n’est pas là servir en machine, et j’aime la guerre quand j’en comprends les mouvements et la pensée. C’est pour moi comme une belle partie d’échecs, au lieu que pour le pauvre soldat c’est un grossier jeu de hasard. Il est vrai que bien des êtres qui me valent sous d’autres rapports sont forcés de passer leur vie dans des fatigues obscures que n’embellit jamais le plaisir de comprendre et de savoir. Je les plains, et je partagerais leurs souffrances, si, en les partageant, je pouvais les adoucir. Mais il n’en serait rien ; et puisque l’éducation m’a donné quelque lumière, ne dois-je pas à mon pays, dont j’ai embrassé la défense avec ardeur, de mettre à son service la petite capacité de ma cervelle, aussi bien que l’activité de mes membres ? M. de La Tour d’Auvergne, ce héros que je pleure, fut de mon avis quand je lui parlai ainsi : il me trouva tout aussi bon patriote que lui-même, malgré mon grain d’ambition et tes sollicitudes maternelles. Sa modestie m’a fait surtout une impression que je n’oublierai jamais, et que toute ma vie je me proposerai pour modèle. La vanité gâte le mérite des plus belles actions. La simplicité, un silence délicat sur soi-même en rehaussent le prix et font aimer ceux qu’on admire. Hélas, il n’est plus ! il a trouvé une mort glorieuse et digne de lui. Tu ne le maudis plus maintenant, et tu le regrettes avec moi !

D’ailleurs, tu persistes à détester tous les héros. Comme je n’en suis pas encore un, je ne crains rien pour le présent. Mais est-ce que tu me défends d’aspirer à le devenir ? Je serais capable d’y renoncer si tu me menaçais de ne plus m’aimer, et d’aller planter des choux en guise de lauriers dans les carrés de ton jardin. Mais j’ai bon espoir que tu t’habitueras à mon ambition, et que je trouverai moyen de me la faire pardonner.

J’ai traversé les États du duc de Parme et je me suis cru en 88. Des fleurs de lis, des armes, des livrées, des chapeaux sous le bras, des talons rouges. Ma foi, cela paraît bien drôle aujourd’hui. On nous regardait dans les rues comme des animaux extraordinaires. Il y avait dans leurs regards un mélange d’effroi, de scandale, de haine, tout à fait comique. Ils ont tous les préjugés, la sottise et la poltronnerie de nos royalistes de Paris. Notre commissaire des guerres, jeune homme tout à fait aimable, passa la soirée dans une des grandes maisons de l’endroit, et nous raconta que la conversation avait roulé tout le temps sur l’arbre généalogique de chaque famille des États du duc. Pour se divertir, il leur a dit qu’il y avait dans la ville un petit-fils du maréchal de Saxe, et qu’il servait la République. Il y eut un long cri d’horreur et de stupéfaction dans l’assemblée. On n’en revenait pas, et encore n’osa-t-on pas dire devant ce jeune homme tout ce qu’on pensait d’une pareille abomination. J’en ai bien ri.

J’ai été voir dans cette bonne ville de Parme l’académie de peinture et l’immense théâtre dans le goût des anciens cirques, bâti par Farnèse. On n’y a pas joué depuis deux siècles ; il tombe en ruines. Mais il est encore admirable. À Bologne j’ai vu la galerie San-Pietri, une des plus belles collections de l’Italie. Il y a les plus beaux ouvrages de Raphaël, du Guide, du Guerchin et des Carrache. Je fus aussi visiter la tour penchée, qui a cent quarante pieds de haut, et surplombe sa base de neuf pieds ; puis la sainte Madone, espèce de planche peinte, à ce qu’ils croient, par saint Luc. Les Bolonais ont une telle vénération pour elle, qu’il n’arrive rien d’heureux à vingt lieues à la ronde qu’on ne lui en attribue le mérite. Ils lui ont bâti une superbe église sur la première pointe de l’Apennin. On y arrive par une galerie fort belle, d’une lieue et demie d’étendue. Ce sont de grandes arcades régulières, bâties par les riches particuliers qui désirent aller en paradis. Les architectes en ont fait un objet de spéculation. Ils en ont élevé qu’ils ont revendues très cher aux gens qui, à l’article de la mort, pressés de gagner la miséricorde céleste, se pressent d’en passer par toutes les conditions. C’est fort édifiant !

Toutes ces beautés classiques et religieuses ne m’ont pas empêché d’apprécier à Bologne l’excellence des mortadelles. Ne pouvant t’en envoyer, j’ai choisi pour toi une agate en camée qui m’a paru très belle, quoique ce ne soit pas un antique, et que, comme M. Jourdain, je ne sache pas très bien ce que cela signifie. Adieu, ma bonne mère, aime-moi, gronde-moi, pourvu que tes lettres soient bien longues, car je n’en trouve jamais assez.

 

LETTRE III
 

Bologne, 9 vendémiaire an IX (octobre 1800).

Au citoyen René de Villeneuve, à Chenonceaux,
par Amboise
.

Rester un mois et demi sans m’entretenir avec mes bons amis, mes bons frères ! n’est-ce pas là la chose la plus bizarre, la plus ridicule, la plus impardonnable qu’il soit possible d’imaginer ?… Cependant, si l’infortune a quelques droits sur les cœurs généreux, écoute, mon cher René, le récit de mes malheurs.

Le général Dupont est nommé lieutenant général commandant la droite de l’armée. Nous partons de Milan pour nous rendre à notre quartier général. À moitié chemin le général m’envoie reconnaître les avant-postes autrichiens sur le Pô, depuis l’embouchure de l’Oglio jusqu’à celle de la Chiesa et du Mincio. Je remplis de mon mieux cette mission. Je reviens à Bologne avec les détails les plus précis sur les positions et les forces de l’ennemi. Le général envoie mon rapport au général en chef. On forme le plan d’attaque d’après mes renseignements. Je dois conduire une colonne sur un des points que j’ai reconnus. Le coup est brillant et hardi... Vous allez entendre parler de moi !… La trêve va expirer ; je brûle de tomber sur les Autrichiens. Nous partons de Bologne pour nous rendre à Guastalla, petite ville sur le Pô. Le jour de l’expiration de la trêve, nous allons reconnaître les avant-postes ennemis : le général annonce à tous les chefs que nous sommes en temps de guerre : c’est le lendemain que nous devons attaquer. Nous attendons le courrier qui doit nous en confirmer l’ordre. Il arrive, mon cœur fait tic tac. Puis, je me dis : c’est pour demain ! Je vois déjà mon nom dans le journal et je saute de joie. Cependant le paquet est décacheté, on lit !… Pas du tout ! C’est une maudite prolongation d’armistice que tous les cinq cents diables emportent[59] !

Depuis cette époque, nous sommes le bec dans l’eau, bercés tantôt de la paix, tantôt de la guerre, et fort ennuyés de tous ces retards.

……

Maman m’écrit que tu vas retourner passer l’hiver à Paris. Si nous ne nous battons pas à cette époque, j’irai peut-être t’y embrasser, et tu cours grand risque d’être étouffé dans cette entrevue. Car je t’aime d’une fière force et je ne suis pas une mazette. De sorte que si je t’embrasse de toutes mes forces et de toute ma tendresse, tu es un homme mort. Adieu, mon cher René, j’embrasse toi et Auguste, je présente mes respects à madame René et à madame Auguste, ainsi qu’à notre bonne maman de Courcelles, et, pour me servir de ses expressions, dis-lui que le hussard, tout extravagant qu’il est, ne cesse de penser aux bontés qu’elle voulait bien avoir pour lui. Embrasse aussi ma petite nièce Emma. Elle sera sûrement aussi étonnée d’entendre parler de moi qu’elle l’était de me voir entrer chez toi si bruyamment. Ne me tiens pas rigueur. Écris-moi.

 

LETTRE IV
 

Florence, 26 vendémiaire an IX (octobre 1800).

DE MAURICE À SA MÈRE

C’est pour le coup que nous venons de faire une belle équipée ! Nous venons de rompre la trêve comme de jolis garçons que nous sommes. En trois jours nous nous sommes emparés de la Toscane et de la belle et délicieuse ville de Florence. M. de Sommariva, ses fameuses troupes, ses terribles paysans armés, tout a fui à notre approche, et nous sommes des enfonceurs de portes ouvertes.

Avec le général Dupont, commandant l’expédition, nous avons traversé l’Apennin à la tête de l’avant-garde, et maintenant nous nous reposons délicieusement sous les oliviers, les orangers, les citronniers et les palmiers qui bordent les rives de l’Arno. Cependant les Toscans insurgés se sont retranchés dans Arezzo, et tiennent en échec le général Mounier, l’un de nos généraux de division. Mais nous venons d’y envoyer du canon, et bientôt tout sera terminé.

Il n’y a rien de comique comme notre entrée à Florence. M. de Sommariva avait envoyé à notre rencontre plusieurs parlementaires, chargés de nous assurer de sa part qu’il allait désarmer les paysans qu’il avait soulevés, et qu’il nous priait de nous arrêter ; mais que si nous persistions à entrer dans Florence, il se ferait tuer sur les remparts. C’était bien parler ; mais, en dépit de ses promesses et de ses menaces, nous continuâmes notre marche. Arrivés à quelques milles de Florence, le général Dupont envoie le général Jablonowski avec un escadron de chasseurs pour reconnaître si l’ennemi défend en effet la place. Moi, qui me trouvais là assez désœuvré, je suis le général Jablonowski. Nous arrivons militairement par quatre, le sabre en main, au grand trot. Point de résistance, nous entrons dans la ville, personne pour nous arrêter. Au coin d’une rue, nous nous trouvons nez à nez avec un détachement de cuirassiers autrichiens. Nos chasseurs veulent les sabrer. L’officier autrichien s’avance vers nous chapeau bas, et nous dit que, lui et son piquet formant la garde de police, il est obligé de se retirer des derniers. Une si bonne raison nous désarme, et nous le prions poliment d’aller rejoindre bien vite le reste de l’armée autrichienne et toscane, qui se repliait sur Arezzo. Nous arrivons sur la grande place où les députés du gouvernement viennent nous rendre leurs devoirs. J’établis le quartier général dans le plus beau quartier et le plus beau palais de la ville. Je retourne vers le général Dupont. Nous faisons une entrée triomphale, et voilà une ville prise.

Le soir même, on illumine le grand Opéra, on nous garde les plus belles loges, on nous envoie de bonnes berlines pour nous y traîner, et nous voilà installés en maîtres. Le lendemain, il nous restait à prendre deux forts, garnis chacun de dix-huit pièces de canon et d’un obusier. Nous envoyons dire aux deux commandants que nous allons leur fournir toutes les voitures nécessaires à l’évacuation de leurs garnisons. Frappés d’une si terrible sommation, ils se rendent sur-le-champ, et nous voilà maîtres des deux forts. Cette capitulation nous a fait tant rire, que nous étions tentés de nous imaginer que les Autrichiens s’entendaient avec nous. Il paraît cependant qu’il n’en est rien.

Ils ont emporté et embarqué à Livourne la fameuse Vénus, et les deux plus belles filles de Niobé. J’ai été ce matin à la galerie. Elle est remplie d’une immense quantité de statues antiques toutes superbes. J’ai vu le fameux torse, la Vénus à la coquille, le Faune, le Mercure, et force empereurs et impératrices de Rome. Cette ville fourmille de beaux édifices et regorge de chefs-d’œuvre. Les ponts, les quais et les promenades sont un peu distribués comme à Paris ; mais elle a cet avantage d’être située dans un vallon admirable d’aspect et de fertilité. Ce ne sont que villas charmantes, allées de citronniers, forêts d’oliviers : juge comme tout cela nous paraît joli au sortir des Apennins !

Ça ira bien pourvu que ça dure, mais je crois que nous marcherons du côté de Ferrare si les hostilités recommencent avec les Autrichiens. Alors nous abandonnerons ces belles contrées pour retourner aux rives arides du Pô.

Tu vois, ma bonne mère, que je cours de la belle manière. Je ne veux point quitter le général Dupont, il me veut du bien. Je jouis ici de l’amitié et de la considération de ceux avec qui je vis. Le général a trois aides de camp. Le troisième est Merlin, fils du directeur. Il était aide de camp de Bonaparte, et a fait avec lui les campagnes d’Égypte. Il est capitaine dans mon régiment ; sa sœur avait épousé notre colonel peu de temps avant qu’il fût tué. Bonaparte, ne gardant plus que des aides de camp chefs de brigade, nous l’a envoyé au retour de la campagne de l’armée de réserve. C’est un fort bon enfant. Moi, je suis l’officier de correspondance attaché immédiatement au général, logeant et vivant avec lui. Je suis devenu décidément l’homme de confiance pour les missions délicates et rapides. Nous avons un état-major composé de plusieurs officiers, mais qui ne vivent point avec nous. Notre société se compose de Merlin, Morin, Decouchy, Barthélemy, frère du directeur, George La Fayette et moi. C’est avec George La Fayette que je suis le plus lié. C’est un jeune homme charmant, plein d’esprit, de franchise et de cœur. Il est sous-lieutenant au 11e régiment de hussards, et commande trente hussards de notre escorte. Nous formons ce qu’on appelle la bande joyeuse. Madame de La Fayette et sa fille sont maintenant à Chenonceaux. Notre liaison s’accroît tout naturellement de cette liaison de nos parents. Tu devrais bien y aller faire un tour. Ce voyage te distrairait, et tu en as grand besoin, ma pauvre mère. Le séjour de Nohant, depuis que je n’y suis plus, te paraît sombre. Cette idée m’afflige. Je serais le plus heureux du monde si tu ne t’ennuyais point. Nous faisons, La Fayette et moi, les plus jolis projets de réunion pour quand la paix sera venue. Nous nous voyons à Chenonceaux avec nos bonnes mères, n’ayant d’autre soin que celui de les divertir et de les dédommager des inquiétudes que nous leur avons données. Tu vois que nous conservons des idées et des sentiments humains, malgré la guerre et le carnage. Je parle bien souvent de toi avec Georges, qui me parle aussi de sa mère. Quelque bonne qu’elle puisse être, tu dois être encore meilleure et au-dessus de toute comparaison. Quant à père Deschartres, en toutes choses il est incomparable ; et puisque le voilà maire de Nohant, je le salue jusqu’à terre et l’embrasse de tout mon cœur.

MAURICE.

II

Rome. – Entrevue avec le pape. – Tentative simulée d’assassinat. – Monsignor Gonsalvi. – Asola. – Première passion. – La veille de la bataille. – Passage du Mincio. – Maurice prisonnier. – Délivrance. – Lettre d’amour. – Rivalités et ressentiments entre Brune et Dupont. – Départ pour Nohant.

 

LETTRE V
 

Rome, 2 frimaire an IX (novembre 1800).

Deux jours après ma dernière lettre (que je t’écrivis à notre second retour à Florence), le général Dupont m’envoya à Rome porter des dépêches au pape et au commandant en chef des troupes napolitaines. Je partis avec un de nos camarades nommé Charles His, Parisien, homme d’esprit et ami du général Dupont. Nous arrivâmes à Rome après trente-six heures de marche. Malgré toutes les peurs qu’on avait voulu nous faire de la fureur du peuple contre le nom français, nous ne trouvâmes qu’un extrême étonnement de voir deux Français arriver seuls et en uniforme au milieu d’une nation hostile. Notre entrée dans la ville éternelle fut très comique. Tout le peuple nous suivait en foule, et si nous eussions voulu, durant notre séjour, nous montrer pour de l’argent, nous eussions fait fortune. La curiosité était telle, que tout le monde courait après nous dans les rues. Nous nous sommes convaincus que les Romains sont les meilleures gens du monde, et que les exactions commises par certains dilapidateurs nous avaient seules attiré leur inimitié. Nous n’avons qu’à nous louer de leurs procédés envers nous.

Le saint père nous a reçus avec les marques les moins équivoques d’amitié et de considération, et nous repartons ce matin pour l’armée extrêmement satisfaits de notre voyage. Nous avons vu tout ce qu’il est possible d’admirer, tant en antiques qu’en modernes. Comme j’ai un grand goût pour les escalades, je me suis amusé à grimper en dehors de la boule de la coupole de Saint-Pierre. Quand j’ai été redescendu, on m’a dit que presque tous les Anglais qui venaient à Rome en faisaient autant, ce qui n’a pas laissé de me convaincre de la sagesse de mon entreprise.

Adieu, ma bonne mère, on m’appelle pour monter en voiture. Adieu, Rome ! Je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE VI
 

Bologne, 5 frimaire an IX (novembre 1800).

Tu as dû voir, ma bonne mère, au style prudent de ma dernière lettre, que je t’écrivais avec la certitude d’être lu une demi-heure après par le secrétaire d’État, monsignor Consalvi, qui, avec un petit air de confiance et d’amitié, ne laissait pas de nous espionner de tout son pouvoir. Nous n’étions pourtant allés à Rome que pour porter deux lettres : l’une au pape, pour lui demander la mise en liberté des personnes détenues pour opinions politiques, et l’autre au commandant en chef des forces napolitaines, pour qu’il notifiât à son gouvernement que nous redemandions le général Dumas[60] et M. Dolomieu, et que, dans le cas d’un refus, les baïonnettes françaises étaient toutes prêtes à faire leur office. Quoique nous ne fussions absolument que des porteurs de dépêches, on nous crut envoyés pour exciter une insurrection et armer les jacobins. Dans cette belle persuasion, on nous campa sur le dos deux officiers napolitains qui, sous prétexte de nous faire respecter, ne nous quittaient non plus que nos ombres. On nous entoura de pièges et d’espions, on fit renforcer la garnison ; le bruit courut parmi le peuple que les Français allaient arriver. C’était une rumeur du diable. Le roi de Sardaigne, qui était à Naples, se sauva sur-le-champ en Sicile. Le secrétaire d’État tremblait de nous voir dans Rome. Il nous répétait sans cesse, pour nous faire peur, qu’il craignait que nous ne fussions assassinés, et qu’il serait prudent à nous de quitter nos uniformes. Nous lui répondions qu’aucune espèce de crainte ne pouvait nous décider à changer de costume, et que, quant aux assassins, nous étions plus méchants qu’eux, que le premier qui nous approcherait était un homme mort. Pour nous effrayer davantage, on fit arrêter avec ostentation le soir, à notre porte, des gens armés de grands poignards fort bêtes. Nous vîmes bien que tout cela était une comédie, et nous n’en restâmes pas moins à attendre paisiblement la réponse du roi de Naples, que M. de Damas, général en chef, nous disait devoir arriver incessamment. Nous restâmes douze jours à les attendre, et pendant ce temps nous vînmes à bout par notre conduite et nos manières de nous attirer la bienveillance générale. Nous reçûmes et rendîmes la visite de tous les ambassadeurs. Nous fîmes une visite d’après-midi au pape. C’est là que mon grand uniforme et celui de mon camarade, qui est aussi dans les hussards, firent tout leur effet. Le pape, dès que nous entrâmes, se leva de son siège, nous serra les mains, nous fit asseoir à sa droite et à sa gauche. Puis nous eûmes avec lui une conversation très grave et très intéressante sur la pluie et le beau temps. Au bout d’un quart d’heure, après qu’il se fut bien informé de nos âges respectables, de nos noms et de nos grades, nous lui présentâmes nos respects : il nous serra la main de nouveau, en nous demandant notre amitié, que nous eûmes la bonté de lui accorder, et nous nous séparâmes fort contents les uns des autres. Il était temps, car je commençais à pouffer de rire de nous voir, mon camarade et moi, deux vauriens de hussards, assis majestueusement à la droite et à la gauche du pape. C’eût été un vrai Calvaire s’il y eût eu un bon larron.

Le lendemain nous fûmes présentés chez la duchesse Lanti. Il y avait un monde énorme. J’y rencontrai le vieux chevalier de Bernis et le jeune Talleyrand, aide de camp du général Damas. Je renouvelai connaissance avec M. de Bernis, et je me mis à causer avec lui de Paris et du monde entier. Ma liaison avec ces deux personnages fit un grand effet dans l’esprit des Romains et des Romaines, et c’est à cela seulement qu’ils voulurent bien reconnaître que nous n’étions pas des brigands venus pour mettre le feu aux quatre coins de la ville éternelle.

La manière dont nous nous gobergions leur donna aussi une grande idée de notre mérite. Le général Dupont nous avait donné beaucoup d’argent pour représenter dignement la nation française, et nous nous en acquittâmes le mieux du monde. Nous avions voitures, loges, chevaux, concerts chez nous et dîners fins. On ne nous traitait plus que d’excellences. C’était fort divertissant, et nous avons si bien fait que nous revenons sans un sou. Cette fois nous avons servi la patrie fort commodément, mais nous laissons aux Romains une grande admiration pour notre magnificence, et aux pauvres une grande reconnaissance pour notre libéralité. Ce dernier point est aussi un plaisir de prince, et c’est le plus doux, à coup sûr.

Le secrétaire d’État nous décocha la gracieuseté de nous envoyer le plus savant antiquaire de Rome pour nous montrer toutes les merveilles. J’en ai tant vu que j’en suis hébété. Tous les originaux de nos beaux ouvrages, et puis toutes les vieilles masures devant lesquelles il est de bon ton de se pâmer d’aise. J’avoue qu’elles m’ont fort ennuyé, et qu’en dépit de l’enthousiasme des vieux Romains, je préfère Saint-Pierre de Rome à tous ces amas de vieilles briques. J’ai pourtant vu avec intérêt la grotte de la nymphe Égérie et les débris du pont sur lequel se battit Horatius Coclès, brave officier de hussards dans son temps.

Enfin la nouvelle de la reprise des hostilités vint mettre un terme à nos grandeurs. Nous écrivîmes à M. de Damas que le désir de rejoindre nos drapeaux ne nous permettait pas d’attendre plus longtemps la réponse du roi de Naples, et nous partîmes accompagnés de nos deux surveillants, les deux officiers napolitains, qui ne nous quittèrent qu’à nos avant-postes. M. de Damas, en nous faisant les adieux les plus aimables, nous avait remerciés de la manière dont nous nous étions comportés.

Nous venons d’arriver à Bologne après trois jours et trois nuits de marche, et pendant qu’on attelle nos chevaux, je m’entretiens avec toi. Le général Dupont est de l’autre côté du Pô. Demain je serai près de lui. Maintenant j’espère que nous irons à Venise. Cela dépendra de nos succès. Quant à moi, j’ai la certitude que nous battrons partout l’ennemi. Notre nom porte avec lui l’épouvante depuis la bataille de Marengo.

On parle cependant vaguement d’un nouvel armistice, et les armées n’ont encore fait aucun mouvement directement hostile.

Ma bonne mère, que je regrette donc que nous n’ayons pas vu Rome ensemble ! Tu sais que dans mon enfance c’était notre rêve ! À tout ce que je voyais de beau, je pensais à toi, et mon plaisir était diminué par la pensée que tu ne le partageais pas. Adieu, je t’aime et t’embrasse de toute mon âme. On m’appelle pour monter en voiture. Je voudrais toujours causer avec toi, et je vais ne penser qu’à toi de Bologne à Casal-Maggiore.

J’embrasse l’ami Deschartres. Dis-lui que j’ai vu les ruines des maisons d’Horace et de Virgile, et le buste de Cicéron, et que j’ai dit à ces mânes illustres : « Messieurs, je vous ai expliqués avec mon ami Deschartres, et vos œuvres sublimes m’ont valu plus d’un “Travaillez donc, vous rêvez !” »

Un immense jardin botanique m’a rappelé aussi mon cher précepteur, et si, comme un sot que je suis, je n’y ai rien trouvé d’intéressant en pétales, tiges et étamines, du moins j’y ai trouvé le souvenir de mon ancien et véritable ami. Plante-t-il toujours beaucoup de choux ? Je décoiffe ma bonne et je l’embrasse de tout mon cœur.

 

LETTRE VII
 

Asola, 29 frimaire an IX (décembre 1800).

Qu’il y a longtemps, ma bonne mère, que je n’ai eu le plaisir de m’entretenir avec toi ! Tu vas me dire : À qui la faute ? En vérité, ce n’est pas trop la mienne. Depuis que nous sommes à Asola, nous ne faisons que courir pour reconnaître les postes ennemis. À peine rentrés, nous trouvons une société bruyante et joyeuse dont les rires et les ébats se prolongent bien avant dans la nuit. On se couche excédé de fatigue, et le lendemain on recommence. Tu vas me gronder et me dire que je ferais sagement de me coucher de bonne heure. Mais si tu étais de la trempe d’un soldat, tu saurais que la fatigue engendre l’excitation et que notre métier n’amène le sang-froid que quand le danger est présent. En toute autre circonstance, nous sommes fous, et nous avons besoin de l’être.

Et puis, j’avais à te dire une bonne nouvelle, dont je viens seulement d’avoir la certitude. Morin me l’avait annoncée comme très prochaine, et le général vient de me la confirmer, en me faisant cadeau d’un brevet d’aide-de-camp, d’un plumet jaune et d’une belle écharpe rouge à franges d’or.

Ainsi me voilà aide de camp du lieutenant général Dupont, et c’est ainsi qu’il faut me qualifier sur l’adresse de tes lettres, pour qu’elles me parviennent plus vite. Le nouveau règlement lui accorde trois aides de camp. Me voilà enfin dans un poste charmant, considéré, estimé, aimé… Oui ! aimé d’une bien aimable et bien charmante femme, et il ne me manque pour être parfaitement heureux ici que ta présence… Il est vrai que c’est beaucoup !

Tu sauras donc que, comme la lieutenance Dupont et la division Watrin sont réunies ici, nous formons tous les soirs des réunions dans lesquelles madame Watrin, éclatante de jeunesse et de beauté, brille comme une étoile. Pourtant ce n’est pas elle ! Une étoile d’un feu plus doux luit pour moi.

Tu sais qu’à Milan j’ai été amoureux. Tu l’as deviné, parce que je ne te l’ai pas dit. Je croyais parfois être aimé, et puis je voyais ou je croyais voir que je ne l’étais pas. Je cherchais à m’étourdir, je partis, n’y voulant plus songer.

Cette femme charmante est ici, et nous nous parlions peu. Nous nous regardions à peine. J’avais comme du dépit, quoique ce ne soit guère dans ma nature. Elle me montrait de la fierté, quoiqu’elle ait le cœur tendre et passionné. Ce matin, pendant le déjeuner, on entendit tirer au loin le canon. Le général me dit de monter aussitôt à cheval et d’aller voir ce qui se passait. Je me lève, et en deux sauts je dégringole l’escalier et cours à l’écurie. Au moment de monter à cheval je me retourne et vois derrière moi cette chère femme, rouge, embarrassée, et jetant sur moi un long regard exprimant la crainte, l’intérêt, l’amour… J’allais répondre à tout cela en lui sautant au cou, mais au milieu de la cour c’était impossible. Je me bornai à lui serrer tendrement la main en sautant sur mon noble coursier, qui, plein d’ardeur et d’audace, fit trois caracoles magnifiques en s’élançant sur la route. Je fus bientôt au poste d’où partait le bruit. J’y trouve les Autrichiens repoussés dans une escarmouche qu’ils étaient venus engager avec nous. J’en revins porter la nouvelle au général. Elle était encore là. Ah ! comme je fus reçu ! et comme le dîner fut riant, aimable ! comme elle eut pour moi de délicates attentions !

Ce soir, par un hasard inespéré, je me suis trouvé seul avec elle. Tout le monde, fatigué des courses excessives de la journée, s’était couché. Je n’ai pas tardé à dire combien j’aimais, et elle, fondant en larmes, s’est jetée dans mes bras. Puis elle s’est échappée malgré moi et a couru s’enfermer dans sa chambre. J’ai voulu la suivre. Elle m’a prié, conjuré, ordonné de la laisser seule. Et moi, en amant soumis, j’ai obéi. Comme nous montons à cheval à la pointe du jour pour faire une reconnaissance, je suis resté à m’entretenir avec ma bonne mère des émotions de la journée. Comme ta bonne grande lettre de huit pages est aimable ! Quel plaisir elle m’a fait ! Qu’il est doux d’être aimé, d’avoir une bonne mère, de bons amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre ! j’ai de tout cela, et de tout cela, ce qui est le meilleur, c’est ma bonne mère !

René m’a écrit de la manière la plus affectueuse pour m’engager à venir demeurer chez lui quand je retournerai à Paris. Il est enchanté de tes lettres, et qui ne le serait ? Mon Dieu, comme tu es bonne !

Adieu, ma bonne mère, quatre heures viennent de sonner, c’est l’heure à laquelle le général m’a dit de l’éveiller. Je te quitte pour entrer dans sa chambre. Adieu, je t’embrasse mille fois.

J’embrasse le magistrat Deschartres de manière à suffoquer sa mairerie, ainsi que ma bonne.

MAURICE.

 

*    *    *

 

Il y a dans certaines existences un moment où nos facultés de bonheur, de confiance et d’ivresse atteignent leur apogée. Puis, comme si notre âme n’y pouvait plus suffire, le doute et la tristesse étendent sur nous un nuage qui nous enveloppe à jamais ; ou bien est-ce la destinée qui s’obscurcit en effet, et sommes-nous condamnés à descendre lentement la pente que nous avions gravie avec l’audace de la joie ?

Pour la première fois, le jeune homme venait de ressentir les atteintes d’une passion durable. Cette femme dont il vient de parler avec un mélange d’enthousiasme et de légèreté, cette gracieuse amourette qu’il croyait peut-être pouvoir oublier, comme il avait oublié la chanoinesse et plusieurs autres, allait s’emparer de toute sa vie et l’entraîner dans une lutte contre lui-même, qui fit le tourment, le bonheur, le désespoir et la grandeur de ses huit dernières années. Dès cet instant, ce cœur naïf et bon, ouvert jusque-là à toutes les impressions extérieures, à une immense bienveillance, à une foi aveugle dans l’avenir, à une ambition qui n’a rien de personnel et qui s’identifie avec la gloire de la patrie ; ce cœur, qu’une seule affection presque passionnée, l’amour filial, avait rempli et conservé dans sa précieuse unité, fut partagé, c’est-à-dire déchiré par deux amours presque inconciliables. La mère heureuse et fière, qui ne vivait que de cet amour, fut tourmentée et brisée par une jalousie naturelle au cœur de la femme, et qui fut d’autant plus inquiète et poignante, que l’amour maternel avait été l’unique passion de sa vie. À cette angoisse intérieure qu’elle ne s’avoua jamais, mais qui fut trop certaine, et que toute autre femme eût fait naître en elle, se joignit l’amertume des préjugés froissés, préjugés respectables et sur lesquels je veux m’expliquer avant d’aller plus loin.

Mais d’abord il faut dire que cette femme charmante que le jeune homme avait rêvée à Milan et conquise à Asola, cette Française qui avait été en prison au couvent des Anglaises dans le même temps que ma grand’mère, n’était autre que ma mère, Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde ; je lui donne ces trois noms de baptême, parce que, dans le cours agité de sa vie, elle les porta successivement ; et ces trois noms sont eux-mêmes comme un symbole de l’esprit du temps. Dans son enfance, on préféra probablement pour elle le nom d’Antoinette, celui de la reine de France. Durant les conquêtes de l’Empire, le nom de Victoire prévalut naturellement. Depuis son mariage avec elle, mon père l’appela toujours Sophie. Tout est significatif et emblématique (et le plus naturellement du monde) dans les détails en apparence les plus fortuits de la vie humaine.

Sans doute ma grand’mère eût préféré pour mon père une compagne de son rang ; mais elle l’a dit et écrit elle-même, elle ne se fût pas sérieusement affligée pour ce qu’on appelait dans son temps et dans son monde une mésalliance. Elle ne faisait pas de la naissance plus de cas qu’il ne faut, et, quant à la fortune, elle savait s’en passer, et trouver dans son économie et dans ses privations personnelles de quoi remédier aux dépenses qu’entraînèrent les postes plus brillants que lucratifs qu’occupa son fils. Mais elle ne put qu’à grand’peine accepter une belle-fille dont la jeunesse avait été livrée par la force des choses à des hasards effrayants. C’était là le point délicat à trancher ; et l’amour, qui est la suprême sagesse et la suprême grandeur d’âme quand il est sincère et profond, le trancha résolument dans l’âme de mon père. Un jour vint aussi où ma grand’mère se rendit ; mais nous n’y sommes point encore, et j’ai à raconter bien des douleurs avant d’en venir à cette époque de mon récit.

Je ne connais que très imparfaitement l’histoire de ma mère avant son mariage. Je dirai plus tard comment certaines personnes crurent agir prudemment et dans mon intérêt en me racontant des choses que j’aurais mieux fait d’ignorer, et dont rien ne m’a prouvé l’authenticité. Mais, fussent-elles toutes vraies, un fait subsiste devant Dieu, c’est qu’elle fut aimée de mon père, et qu’elle le mérita apparemment, puisque son deuil, à elle, ne finit qu’avec sa vie.

Mais le principe d’aristocratie a tellement pénétré au fond du cœur humain, que, malgré nos révolutions, il existe encore sous toutes les formes. Il faudra encore bien du temps pour que le principe chrétien de l’égalité morale et sociale domine les lois et l’esprit des sociétés. Le dogme de la rédemption est pourtant le principe du symbole de l’expiation et de la réhabilitation. Nos sociétés reconnaissent ce principe en théorie religieuse, et non en fait ; il est trop grand, trop beau pour elles. Et pourtant ce quelque chose de divin qui est au fond de nos âmes nous porte, dans la pratique de la vie individuelle, à violer l’aride précepte de l’aristocratie morale ; et notre cœur, plus fraternel, plus égalitaire, plus miséricordieux, partant plus juste et plus chrétien que notre esprit, nous fait aimer souvent des êtres que la société répute indignes et dégradés.

C’est que nous sentons que cette condamnation est absurde, c’est qu’elle fait horreur à Dieu ; d’autant plus que, pour ce qu’on appelle le monde, elle est hypocrite et ne porte en rien sur la question fondamentale du bien et du mal. Le grand révolutionnaire Jésus nous a dit un jour une parole sublime : c’est qu’il y avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d’un pécheur que pour la persévérance de cent justes, et le retour de l’enfant prodigue n’est pas un frivole apologue, je pense. Pourtant il y a encore une prétendue aristocratie de vertu, qui, fière de ses privilèges, n’admet pas que les égarements de la jeunesse puissent être rachetés. Une femme née dans l’opulence, élevée avec soin au couvent, sous l’œil de respectables matrones, surveillée comme une plante sous cloche, établie dans le monde avec toutes les conditions de la prudence, du bien-être, du calme, du respect de soi et de la crainte du contrôle des autres, n’a pas grand’peine et peut-être pas grand mérite à mener une vie sage et réglée, à donner de bons exemples, à professer des principes austères. Et encore, je me trompe ; car si la nature lui a donné une âme ardente, au milieu d’une société qui n’admet pas la manifestation de ses facultés et de ses passions, elle aura encore beaucoup de peine et de mérite à ne pas froisser cette société. Eh bien, à plus forte raison, l’enfant pauvre et abandonnée, qui vient au monde avec sa beauté pour tout patrimoine, est-elle, pour ainsi dire, innocente de tous les entraînements que subira sa jeunesse, de tous les pièges où tombera son inexpérience. Il semble que la prudente matrone serait placée en ce monde pour lui ouvrir ses bras, la consoler, la purifier et la réconcilier avec elle-même. À quoi sert d’être meilleur et plus pur que les autres, si ce n’est pour rendre la bonté féconde et la vertu contagieuse ? Il n’en est point ainsi pourtant ! Le monde est là qui défend à la femme estimée de tendre la main à celle qui ne l’est point, et de la faire asseoir à ses côtés : le monde, ce faux arbitre, ce code menteur et impie d’une prétendue décence et d’une prétendue moralité ! Sous peine de perdre sa bonne renommée, il faut que la femme pure détourne ses regards de la pécheresse, et si elle lui tend les bras, le monde, l’aréopage des fausses vertus et des faux devoirs, lui fermera les siens.

Je dis les fausses vertus et les faux devoirs, parce que ce ne sont pas les femmes vraiment pures, ce ne sont pas les matrones vraiment respectées qui ont exclusivement à statuer sur les mérites de leurs sœurs égarées. Ce n’est pas une réunion de gens de bien qui fait l’opinion. Tout cela est un rêve. L’immense majorité des femmes du monde est une majorité de femmes perdues. Tous le savent, tous l’avouent, et pourtant personne ne blâme et ne soufflette ces femmes impudentes quand elles blâment et soufflettent des femmes moins coupables qu’elles.

Lorsque ma grand’mère vit son fils épouser ma mère, elle fut désespérée ; elle eût voulu dissoudre de ses larmes le contrat qui cimentait cette union ; mais ce ne fut pas sa raison qui la condamna froidement, ce fut son cœur maternel qui s’effraya des suites. Elle craignit pour son fils les orages et les luttes d’une association si audacieuse, comme elle avait craint pour lui les fatigues et les dangers de la guerre. Elle craignit aussi le blâme qui allait s’attacher à lui de la part d’un certain monde. Elle souffrit dans cet orgueil de moralité qu’une vie exempte de blâme légitimait en elle ; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour voir qu’une nature privilégiée secoue aisément ses ailes et peut élever son vol dès qu’on lui ouvre l’espace. Elle fut bonne et affectueuse pour la femme de son fils.

Pourtant, la jalousie maternelle resta et le calme ne se fit guère. Si cette tendre jalousie fut un crime, à Dieu seul appartient de le condamner, car il échappe à la sévérité des hommes, à celle des femmes surtout.

Depuis Asola, c’est-à-dire depuis la fin de l’année 1800, jusqu’à l’époque de ma naissance en 1804, mon père aussi devait souffrir mortellement du partage de son âme entre une mère chérie et une femme ardemment aimée. C’est en 1804 seulement qu’il trouva plus de calme et de force dans la conscience d’un devoir accompli, lorsqu’il eut épousé cette femme que, bien des fois, il avait essayé de sacrifier à sa mère.

En attendant que je le suive, en le plaignant et en l’admirant, dans ces combats intérieurs, je vais le reprendre à Asola, d’où il écrivait à sa mère la dernière lettre que j’ai rapportée, à la date du 29 frimaire. Cette date marque un des grands événements militaires de l’époque, le passage du Mincio.

M. de Cobentzel était encore à Lunéville, négociant avec Joseph Bonaparte. Ce fut alors que le premier consul, voulant briser par un coup hardi et décisif les irrésolutions de la cour de Vienne, fit passer l’Inn à l’armée du Rhin, commandée par Moreau, et le Mincio à l’armée d’Italie, commandée par Brune ; à peu de jours de distance, ces deux lignes furent emportées. Moreau gagna la bataille de Hohenlinden, et l’armée d’Italie, qui ne manquait pas non plus de bons officiers et de bons soldats, fit reculer les Autrichiens et termina ainsi la guerre, en forçant l’ennemi à évacuer la péninsule. Mais si la conduite de l’armée fut héroïque là comme partout, si l’ardeur et l’inspiration individuelles de plusieurs officiers réparèrent les fautes du général en chef, il n’en est pas moins certain que cette opération fut dirigée par Brune d’une manière déplorable. Je ne fais point ici de l’histoire officielle, je renverrai mon lecteur au récit de M. Thiers, historien éminent des événements militaires, et, sous ce rapport, toujours clair, précis, attachant et fidèle. Il servira de caution aux accusations portées par mon père contre le général qui, en cette circonstance, fit plus que des fautes : il commit un crime. Il laissa une partie de son armée abandonnée, sans secours, dans une lutte inégale contre l’ennemi, et son inertie fut l’entêtement cruel de l’amour-propre. Mécontent de l’ardeur qui avait emporté le général Dupont à franchir le fleuve avec dix mille hommes, il empêcha Suchet de lui donner un secours suffisant ; et si ce dernier, voyant le corps de Dupont aux prises avec trente mille Autrichiens et en grand danger d’être écrasé malgré une défense héroïque, n’eût enfreint les ordres de Brune et envoyé de son chef le reste de la division Gazan au secours de ces braves gens, notre aile droite était perdue. Cette barbarie ou cette ineptie du général en chef coûta la vie à plusieurs milliers d’intrépides soldats et la liberté à mon père. Entraîné par sa bravoure et trop confiant dans son étoile (c’était le prestige du moment, et, sans songer à imiter Bonaparte, chacun se croyait protégé comme lui par la destinée), il fut pris par les Autrichiens, accident plus redouté à la guerre que les blessures graves, et presque plus attristant que la mort pour des jeunes gens ivres de gloire et d’activité.

C’était un douloureux réveil après une matinée d’émotions violentes qu’une nuit d’impatience et de transport avait précédée. C’est durant cette veillée que, livré aux plus ardentes émotions, il avait écrit à sa mère : « Qu’il est doux d’être aimé, d’avoir une bonne mère, de braves amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre ! » Il ne lui avait pourtant pas dit que c’était le jour même, à l’instant même, qu’il allait combattre ces ennemis dont la présence faisait partie de son bonheur. Il cachetait sa lettre, il venait d’y tracer un tendre adieu qui pouvait bien être le dernier, et il lui laissait croire qu’il allait seulement monter à cheval pour faire une reconnaissance. Tout entier à l’amour et à la guerre, bien que brisé par la fatigue de la journée et de toutes les journées précédentes, il n’avait pas seulement songé à dormir une heure. La vie était si pleine et si intense dans ce moment-là pour lui et pour tous ! Dans cette même nuit, il avait écrit à son cher neveu René de Villeneuve, et il avait été plus explicite. Cette lettre montre une liberté d’esprit qui charme et qui surprendrait si elle était un fait particulier dans l’histoire de cette époque. Il lui parle assez longuement d’un camée qu’il avait acheté pour lui à Rome, et qu’un ouvrier maladroit a brisé en voulant le monter ; mais il lui annonce l’envoi d’autres objets d’art du même genre, que le cardinal Gonsalvi s’est chargé d’expédier. « Car il faut que tu saches, lui dit-il, que je suis très bien avec Son Éminence et encore mieux avec le pape. » Puis il lui expose sa situation et celle de l’armée. « Il est deux heures du matin. Dans deux heures, nous montons à cheval. Nous avons passé toute la journée à disposer les troupes. Nous avons fait avancer toute notre artillerie sur la ligne, et à la pointe du jour nous allons nous taper. Tu entendras probablement parler de la journée du 29, car l’attaque est générale dans toute l’armée…

» On selle déjà les chevaux du général ; je les entends dans la cour, et quand j’aurai écrit un dernier mot à ma mère, je vais faire seller les miens. Je te quitte donc, mon bon ami, pour aller me disputer avec MM. les Croates, Valaques, Dalmates, Hongrois et autres, qui nous attendent. Cela va faire un beau sabbat. Nous avons huit pièces de douze en batterie. Que je suis fâché que tu ne sois pas là pour entendre le vacarme que nous allons faire ! Cela t’amuserait, j’en suis sûr. Présente, je te prie, mon respect à madame René et à madame de Courcelles.

» Que je suis sensible, mon aimable ami, à tes offres et projets de réunion ! Je les accepte avec bien de l’empressement, puisque de cette manière je te verrai toute la journée quand je serai à Paris. Cet heureux temps viendra, où nous n’aurons d’autre souci que celui de rire et de vivre ensemble ! Je t’aime et t’embrasse bien tendrement. »

Le lendemain, il était dans les mains de l’ennemi, il quittait le théâtre de la guerre, et laissant derrière lui l’armée victorieuse, ses amis prêts à rentrer en France pour aller embrasser leurs mères et leurs amis, il partait à pied pour un long et pénible exil. – Cet événement le séparait aussi de la femme aimée, et il plongea ma pauvre grand’mère dans un désespoir affreux. Il eut des suites sur toute la vie de ce jeune homme, qui, depuis 94, avait oublié ce que c’est que la souffrance, l’isolement, la contrainte et la réflexion. Peut-être une révolution décisive s’opéra-t-elle en lui. À partir de cette époque, il fut, sinon moins gai extérieurement, du moins plus défiant et plus sérieux au fond de son âme. Il eût oublié Victoire dans le tumulte et l’enivrement de la guerre. Il retrouva son image fatalement liée à toutes ses pensées, dans les durs loisirs intellectuels de l’exil et de la captivité. Rien ne prédispose à une grande passion comme une grande souffrance.

 

LETTRE VIII
 

Padoue, 15 nivôse an IX (janvier)

Ne sois point inquiète, ma bonne mère, j’avais prié Morin de t’écrire. Ainsi tu sais sûrement déjà que je suis prisonnier. Je suis maintenant à Padoue et en route pour Gratz. J’espère être bientôt échangé, le général Dupont m’ayant fait redemander à M. de Bellegarde le matin même où j’ai été pris. Je ne puis t’en dire davantage maintenant ; mais j’espère que bientôt je t’annoncerai mon retour. Adieu ! je t’embrasse de toute mon âme. J’embrasse aussi père Deschartres et ma bonne.

 

*    *    *

 

Ce peu de mots était destiné à rassurer la pauvre mère. La captivité fut plus longue et plus dure que cette lettre ne l’annonçait. Pendant les deux mois qui s’écoulèrent sans qu’elle reçût aucune nouvelle de lui, ma grand’mère fut en proie à une de ces douleurs mornes que les hommes ne connaissent point et auxquelles ils ne pourraient survivre. L’organisation de la femme sous ce rapport est un prodige. On ne comprend pas une telle intensité de souffrance avec tant de force pour y résister. La pauvre mère n’eut pas un instant de sommeil et ne vécut que d’eau froide. La vue des aliments qu’on lui présentait lui arrachait des sanglots et presque des cris de désespoir. « Mon fils meurt de faim ! disait-elle, il expire peut-être en ce moment, et vous voulez que je puisse manger ! » Elle ne voulait plus se coucher. « Mon fils couche par terre, disait-elle ; on ne lui donne peut-être pas une poignée de paille pour se coucher. Il a peut-être été pris blessé[61]. Il n’a pas un morceau de linge pour couvrir ses plaies. » La vue de sa chambre, de son fauteuil, de son feu, de tout le bien-être de sa vie, tout réveillait en elle les plus amères comparaisons. Son imagination lui exagérait les privations et les souffrances que son cher enfant pouvait endurer. Elle le voyait lié dans un cachot, elle le voyait frappé par des mains sacrilèges, tombant de lassitude et d’épuisement au bord des chemins, et forcé de se relever et de se traîner sous le bâton du caporal autrichien. Le pauvre Deschartres s’efforçait vainement de la distraire. Outre qu’il n’y entendait rien et que personne n’était plus alarmiste par tempérament, il était si triste lui-même que c’était pitié de les voir remuer des cartes le soir sur une table à jeu, sans savoir ce qu’ils faisaient et sans savoir lequel des deux avait gagné ou perdu la partie.

Enfin, vers la fin de ventôse, Saint-Jean arriva au pas de course. Ce fut peut-être la seule fois de sa vie qu’il oublia d’entrer au cabaret en sortant de la poste. Ce fut peut-être aussi la seule fois qu’à l’aide de son éperon d’argent il mit au galop ce paisible cheval blanc qui a vécu presque aussi longtemps que lui. Au bruit inusité de sa démarche triomphante, ma grand’mère tressaillit, courut à sa rencontre et reçut la lettre suivante :

 

LETTRE IX
 

Conegliano, 6 ventôse an IX (février 1801).

Enfin je suis hors de leurs mains ! je respire. Ce jour est pour moi celui du bonheur et de la liberté ! J’ai l’espoir certain de te revoir, de t’embrasser dans peu, et tout ce que j’ai souffert est oublié. Dès ce moment tous mes soins, toutes mes démarches vont tendre à te rejoindre. Le détail de toutes mes infortunes serait trop long. Je te dirai seulement qu’après être resté deux mois dans leurs mains, marchant toujours dans les déserts de la Carinthie et de la Carniole, nous avons été menés jusqu’aux confins de la Bosnie et de la Croatie ; nous allions entrer dans la basse Hongrie, lorsque, par l’événement le plus heureux, on nous a fait retourner sur nos pas, et, pris un des derniers, j’ai été rendu un des premiers. Je suis maintenant au second poste français, où j’ai trouvé un lit, meuble dont je ne me suis point servi depuis environ trois mois, car j’étais resté un mois, avant d’être pris, sans me déshabiller pour dormir, et depuis ma prise jusqu’à ce jour, je n’ai eu d’autre lit que de la paille. En revenant à l’armée, j’espérais retrouver le général Dupont et mes camarades ; mais j’apprends qu’il est rappelé pour avoir par son intrépide passage du Mincio, excité la jalousie d’un homme dont on ne tardera pas à reconnaître l’incapacité. À son défaut, je comptais sur le général Watrin, un de ses généraux de division et son ami, qui m’a témoigné en toute circonstance la plus grande bonté ; j’apprends aussi qu’il est parti pour Ancône, dont je me trouve à plus de cent lieues, car je suis maintenant derrière Trévise. Le général Dupont ayant emmené, à ce que je présume, mes chevaux et mes bagages, il ne me reste plus qu’à m’adresser au général Mounier, qui est aussi un de ses généraux divisionnaires. Je ne doute pas qu’il ne me donne les moyens de retourner près de toi, et je vais me diriger vers Bologne, où il est maintenant. Je ne puis plus servir jusqu’à mon échange, je suis rendu sur ma parole.

J’éprouve une joie d’être libre, de pouvoir retourner près de toi sans qu’on puisse me faire de reproches ! Je suis dans le ravissement, et pourtant j’ai pris comme une habitude de tristesse qui m’empêche encore de comprendre tout mon bonheur. Je vais demain à Trévise, où les nouveaux renseignements que je prendrai décideront de ma route. Adieu, ma bonne mère, plus d’inquiétudes, plus de chagrin. Je t’embrasse et n’aspire qu’au moment de te revoir. J’embrasse l’ami Deschartres et ma bonne. Ce pauvre père Deschartres, qu’il y a longtemps que je ne l’ai vu !

 

LETTRE X
 

Paris, 25 germinal an IX (avril 1801).

Après bien des ennuis et des affaires qui m’ont retenu à Ferrare et à Milan, où j’ai retrouvé le général Watrin, un de nos meilleurs amis de l’aile droite, et qui m’a fait toucher, non sans peine, mes appointements arriérés, je me suis mis en route avec Georges La Fayette. Nous avons versé quatre fois, et cependant, en dépit des mauvais chemins, des mauvais chevaux, des mauvaises voitures et des brigands[62], nous sommes arrivés à Paris sains et saufs hier matin. J’ai vu déjà mes neveux, mon oncle, mon général, et j’ai été reçu de tous avec la plus vive effusion. Mais ma joie n’était pas pure, tu manquais à mon bonheur. En passant dans la rue Ville-l’Évêque, je regardai tristement notre maison, où tu n’étais plus, et mon cœur fut bien serré. Je crois rêver de me voir rendu à ma patrie, à ma mère, à mes amis ; je suis triste quoique heureux ! Pourquoi triste ? Je n’en sais rien ! Il y a des émotions qu’on ne peut pas définir. C’est sans doute l’impatience de te voir.

Je fus voir le général Dupont le matin même de mon arrivée. Il n’y était pas, j’y retournai à cinq heures, je le trouvai à table avec plusieurs autres généraux. En me voyant entrer, il se leva pour m’embrasser. Nous nous sommes serrés mutuellement avec la plus vive affection et des larmes de joie dans les yeux. Morin était fou de plaisir. Pendant le dîner, le général s’est plu à citer plusieurs traits honorables pour moi et à faire mon éloge. En rentrant au salon, nous nous sommes encore embrassés. Après tant de périls et de travaux, cette réception amicale était pour moi bien douce, j’étais suffoqué d’attendrissement. Il existe une union réelle parmi des compagnons d’armes. On a mille fois bravé la mort ensemble, on a vu couler leur sang, on est aussi sûr de leur courage que de leur amitié. Ce sont véritablement des frères, et la gloire est notre mère. Il en est une plus tendre, plus sensible, et que j’aime encore mieux. C’est vers elle que se portent tous mes vœux, c’est à elle que je pense quand mon général et mes amis me disent qu’ils sont contents et fiers de moi.

Je voulais t’aller embrasser tout de suite, mais Beaumont me dit que tu vas venir, et Pernon t’a trouvé un autre logement rue Ville-l’Évêque. Pons dit que l’état de tes finances te permet d’arriver. Arrive donc vite, bonne mère, ou je cours te chercher. Le général Dupont veut pourtant me retenir pour me présenter à toutes nos grandeurs ; je ne sais à qui entendre. Si tu pouvais venir de suite, affaires et bonheur iraient de compagnie : réponds-moi donc aussitôt, ou je pars. Qu’il est doux, le moment où l’on retrouve tout ce qui vous est cher, sa mère, sa patrie, ses amis ! Tu ne saurais croire comme j’aime ma patrie. Comme on sent le prix de la liberté quand on l’a perdue, on sent de même l’amour de la patrie quand on en a été éloigné. Tous ces gens de Paris n’entendent rien à un tel langage. Ils ne connaissent que l’amour de la vie et de l’argent. Moi, je ne connais le prix de la vie qu’à cause de toi. J’ai vu déjà tant de gens tomber à mes côtés sans presque s’en apercevoir, que je regarde ce changement de la vie à la mort comme très peu de chose en soi-même. Enfin, je l’ai conservée malgré le peu de soin que j’en ai pris, cette vie que je veux te consacrer entièrement quand j’aurai encore donné quelques années au service de la France.

Je vais voir le logement que Pernon t’a trouvé, et le faire préparer pour ton arrivée. Je ne pense qu’à cela ; je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE XI
 

(Sans date ni indication de lieu.)

À MADAME ***.

Ah ! que je suis heureux et malheureux en même temps ! Je ne sais que faire et que dire. Ma chère Victoire, je sais que je t’aime passionnément, et voilà tout. Mais je vois que tu es dans une position brillante, et moi, je ne suis qu’un pauvre petit officier qu’un boulet peut emporter avant que j’aie fait fortune à la guerre. Ma mère, ruinée par la Révolution, a bien de la peine à m’entretenir, et dans ce moment, sortant des mains de l’ennemi, dépouillé, ayant à peine de quoi me vêtir, j’ai la figure d’un homme qui meurt de faim plus que celle d’un fils de famille. Tu m’as aimé pourtant ainsi, ma chère et charmante amie, et tu as mis avec un rare dévouement ta bourse à ma disposition. Qu’as-tu fait ? qu’ai-je fait moi-même en acceptant ce secours ? Malgré la certitude que j’ai de m’acquitter dans bien peu de temps, je souffre affreusement de cette situation où tu m’as mis en me trompant. Ce n’est pas un reproche, Victoire, non, ce n’en est pas un, et ce n’en sera jamais ! Mais si j’avais su que tu n’étais pas mariée, que tout ce luxe ne t’appartenait pas… Je me trompe, je ne sais ce que je dis, il t’appartient, puisque l’amour te l’a donné : mais quand je songe aux idées qui pourraient lui venir à lui,… Il ne les aurait pas longtemps, je le tuerais ! Enfin, je suis fou, je t’aime et je suis au désespoir. Tu es libre, tu peux le quitter quand tu voudras, tu n’es pas heureuse avec lui, c’est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux perdre une position assurée et fortunée pour partager les hasards de ma mince fortune. Oui, je sais que tu es l’être le plus fier, le plus indépendant, le plus désintéressé. Je sais en outre que tu es une femme adorable et que je t’adore ! Mais je ne puis me résoudre à rien. Je ne puis accepter un si grand sacrifice, je ne pourrais peut-être jamais t’en dédommager. Et puis, ma mère ! ma mère m’appelle, et moi je brûle de la rejoindre, en même temps que l’idée de te perdre me fait tourner la tête ! Allons, il faut cependant prendre un parti, et voici ce que je te demande : c’est de ne rien décider encore, c’est de ne pas brusquer les choses de manière à ne pouvoir plus s’en dédire. Je vais passer un certain temps auprès de ma mère, et t’envoyer immédiatement ce que tu m’as prêté. Ne te fâche pas, c’est la première dette que je veux payer. Si tu persistes dans ta résolution, nous nous retrouverons à Paris. Mais jusque-là réfléchis bien, et surtout ne me consulte pas. Adieu, je t’aime éperdument, et je suis si triste que je regrette presque le temps où je pensais à toi sans espoir dans les déserts de la Croatie.

 

LETTRE XII
 

Paris, 3 floréal an IX (avril 1801).

À MADAME DUPIN, À NOHANT.

Je pars lundi. Je vais donc enfin te revoir, ma bonne chère mère, te serrer dans mes bras ! Je suis au comble de la joie. Toutes ces lettres, toutes ces réponses sont d’une lenteur insupportable. Je me repens de les avoir attendues et d’avoir reculé le plus doux moment de ma vie. Paris m’ennuie déjà. C’est singulier, depuis quelque temps je ne me trouve bien nulle part ; je vais goûter à Nohant, près de toi, le calme dont j’ai besoin. Mes camarades Merlin, Morin et Decouchy sont en route. Nous allons laisser notre général seul. On ne dit encore rien de certain sur les expéditions ; j’espère pourtant que lorsqu’on se sera décidé à quelque chose, on n’oubliera pas les lauriers du Mincio. C’est sur ces lauriers sanglants que nous avons déposé nos armes. Faudra-t-il donc que tant de braves officiers et de généreux soldats sacrifiés là pour conquérir la paix sortent de la tombe pour crier honte et vengeance contre de lâches calomniateurs ? Tu n’as pas d’idée de ce qui se dit autour du général en chef[63] pour pallier l’horrible indifférence avec laquelle il a laissé assassiner nos braves. Quelqu’un chez lui, par sa permission ou par son ordre, a osé dire, entre autres choses, que je m’étais fait prendre pour donner à l’ennemi le plan et la marche de l’armée. Le général Dupont et mes camarades, qui se trouvaient là, ont heureusement relevé ces pieds plats de la belle manière.

N’impute pas tous ces retards à un refroidissement de mon amour pour toi. Ô ma bonne mère, ce serait bien injuste ! mais songe que j’avais des affaires impossibles à remettre, des dettes à payer de tous les côtés. Dépouillé de vingt-six louis que j’avais, par messieurs les Autrichiens, rendu sans un sou, sans un vêtement, après avoir fait trois cents lieues à pied, tu penses bien qu’il m’a fallu emprunter à mes amis, à mes camarades pour me rhabiller et revenir en France. Dieu merci, tout est payé ; mais j’ai eu du malheur dans ces derniers temps, moi à qui tout réussissait. Il y a eu dans cette campagne des aides de camp qui ont eu jusqu’à trois cents louis de gratification, et moi, qui suis revenu après les partages, je n’ai rien eu que des dettes à payer ; j’ai subi tous les malheurs de la guerre. Et pourtant tu verras que je ne t’ai pas ruinée et que j’ai dépensé aussi peu que possible.

Adieu, ma bonne mère, je vais plier bagage et arriver… toujours trop tard au gré de mon impatience. Je t’embrasse de toute mon âme. Que je vais être content de revoir père Deschartres et ma bonne !

MAURICE.

II

Incidents romanesques. – Malheureux expédient de Deschartres. – L’auberge de la Tête-Noire. – Chagrins de famille. – Courses au Blanc, à Argenton, à Courcelles, à Paris. – Suite du roman. – Le général ***. – L’oncle de Beaumont. – Résumé de l’an IX.

 

Qu’on me permette, pour esquisser quelques événements romanesques, de désigner mes parents par leurs noms de baptême. C’est, en effet, un chapitre de roman. Seulement il est vrai de tous points.

Maurice arriva à Nohant dans les premiers jours de mai 1801. Après les premières effusions de la joie, sa mère l’examina avec quelque surprise. Cette campagne d’Italie l’avait plus changé que la campagne de Suisse. Il était plus grand, plus maigre, plus fort, plus pâle. Il avait grandi d’un pouce depuis son enrôlement, fait assez rare à l’âge de vingt et un ans, mais amené probablement par les marches extraordinaires auxquelles il avait été forcé par les Autrichiens. Malgré les transports de plaisir et de gaieté qui remplirent les premiers jours de rapprochement avec sa mère, on ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était parfois rêveur et poursuivi par une mélancolie secrète. Et puis, un jour qu’il était allé faire des visites à La Châtre, il y resta plus longtemps que de raison. Il y retourna le lendemain sous un prétexte, le surlendemain sous un autre, et le jour suivant il avoua à sa mère, inquiète et chagrine, que Victoire était venue le rejoindre. Elle avait tout quitté, tout sacrifié à un amour libre et désintéressé ; elle lui donnait de cet amour la preuve la plus irrécusable. Il était ivre de reconnaissance et de tendresse ; mais il trouva sa mère si hostile à cette réunion qu’il dut refouler toutes ses pensées en lui-même et dissimuler la force de son affection. La voyant sérieusement alarmée du scandale qu’une pareille aventure allait faire et faisait déjà dans la petite ville, il promit de persuader à Victoire de retourner bien vite à Paris. Mais il ne pouvait le lui persuader, il ne pouvait se le persuader à lui-même, qu’en promettant de la suivre ou de la rejoindre bientôt, et là était la difficulté. Il fallait choisir entre sa mère et sa maîtresse, tromper ou désespérer l’une ou l’autre. La pauvre mère avait compté garder son cher fils jusqu’au moment où il serait rappelé par son service, et ce moment pouvait être assez éloigné, puisque toute l’Europe travaillait à la paix et que c’était l’unique pensée de Bonaparte à cette époque. Victoire avait tout sacrifié, elle avait brûlé ses vaisseaux ; elle ne comprenait plus d’autre fortune, d’autre bonheur que celui de vivre sans prévision du lendemain, sans regret de la veille, sans obstacle dans le présent, avec l’objet de son amour. Mais était-ce au retour d’une campagne durant laquelle sa mère avait tant gémi, tant pleuré et tant souffert, que cet excellent fils pouvait la quitter au bout de quelques jours ? Était-ce au moment où Victoire lui montrait un dévouement si passionné qu’il pouvait lui parler du chagrin de sa mère, de l’indignation des collets-montés de la province, et la renvoyer comme une maîtresse vulgaire qui vient de faire un coup de tête impertinent ? Il y avait là plus que la lutte de deux amours, il y avait la lutte de deux devoirs.

Il essaya d’abord, pour rassurer sa mère, de tourner l’affaire en plaisanterie. Il eut tort peut-être. Il l’eût attendrie, sinon persuadée, par des raisons sérieuses. Mais il craignit les anxiétés qu’elle était sujette à se créer, et cette sorte de jalousie qui n’était que trop certaine, et qui trouvait pour la première fois un aliment réel.

Cette situation était, pour ainsi dire, insoluble. Ce fut l’ami Deschartres qui trancha la difficulté par une faute énorme et qui dégagea le jeune homme des scrupules qui l’assiégeaient.

Dans son dévouement à madame Dupin, dans son mépris pour l’amour, qu’il n’avait jamais connu, dans son respect pour les convenances, le pauvre pédagogue eut la malheureuse idée de frapper un grand coup, s’imaginant mettre fin par un éclat à une situation qui menaçait de se prolonger. Un beau matin, il part de Nohant avant que son élève ait les yeux ouverts, et il se rend à La Châtre, à l’auberge de la Tête-Noire, où la jeune voyageuse était encore livrée aux douceurs du sommeil. Il se présente comme un ami de Maurice Dupin. On le fait attendre quelques instants, on s’habille à la hâte, on le reçoit. À peine troublé par la grâce et la beauté de Victoire, il la salue avec cette brusque gaucherie qui le caractérise, et débute par procéder à un interrogatoire en règle. La jeune femme, que sa figure divertit et qui ne sait à qui elle a affaire, répond d’abord avec douceur, puis avec enjouement, et le prenant pour un fou, finit par éclater de rire. Alors Deschartres, qui jusque-là avait gardé un ton magistral, entre en colère et devient rude, grondeur, insolent. Des reproches il passe aux menaces. Son esprit n’est pas assez délicat, son cœur n’est pas assez tendre pour avertir sa conscience de la lâcheté qu’il va commettre en insultant une femme dont le défenseur est absent. Il l’insulte, il s’emporte, il lui ordonne de reprendre la route de Paris le jour même, et la menace de faire intervenir les autorités constituées si elle ne fait ses paquets au plus vite.

Victoire n’était ni craintive ni patiente. À son tour, elle raille et froisse le pédagogue. Plus prompte que prudente à la réplique, douée d’une vivacité d’élocution qui contraste avec le bégaiement qui s’emparait de Deschartres lorsqu’il était en colère, fine et mordante comme un véritable enfant de Paris, elle le pousse bravement à la porte, la lui ferme au nez, en lui jetant à travers la serrure la promesse de partir le jour même, mais avec Maurice ; et Deschartres, furieux, atterré de tant d’audace, se consulte un instant et prend un parti qui met le comble à la folie de sa démarche. Il va chercher le maire et un des amis de la famille qui remplissait je ne sais quelle fonction municipale. Je ne sais pas s’il ne fit pas avertir la gendarmerie. L’auberge de la Tête-Noire fut promptement envahie par ces respectables représentants de l’autorité. La ville crut un instant à une nouvelle révolution, à l’arrestation d’un personnage important, tout au moins.

Ces messieurs, alarmés par le rapport de Deschartres, marchaient bravement à l’assaut, s’imaginant avoir affaire à une armée de furies. Chemin faisant, ils se consultaient sur les moyens légaux à employer pour forcer l’ennemi à évacuer la ville. D’abord il fallait lui demander ses papiers, et, s’il n’en avait pas, il fallait exiger son départ et le menacer de la prison. S’il en avait, il fallait tâcher de trouver qu’ils n’étaient pas en règle et élever une chicane quelconque. Deschartres, tout boursouflé de colère, stimulait leur zèle. Il réclamait l’intervention de la force armée. Cependant l’appareil du pouvoir militaire ne fut pas jugé indispensable ; les magistrats pénétrèrent dans l’auberge, et, malgré les représentations de l’aubergiste, qui s’intéressait vivement à sa belle hôtesse, ils montèrent l’escalier avec autant de courage que de sang-froid.

J’ignore s’ils firent à la porte les trois sommations légales en cas d’émeute, mais il est certain qu’ils n’eurent à franchir aucune espèce de barricade, et qu’ils ne trouvèrent dans l’antre de la mégère dépeinte par Deschartres qu’une toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord de son lit, les bras nus et les cheveux épars.

À ce spectacle, les magistrats, moins féroces que le pédagogue, se rassurèrent d’abord, s’adoucirent ensuite et finirent par s’attendrir. Je crois que l’un d’eux tomba très amoureux de la terrible personne, et que l’autre comprit fort bien que le jeune Maurice pouvait l’être de tout son cœur. Ils procédèrent avec beaucoup de politesse et même de courtoisie à son interrogatoire. Elle refusa fièrement de leur répondre, mais quand elle les vit prendre son parti contre les invectives de Deschartres, imposer silence à ce dernier, et se piquer envers elle d’une paternelle bienveillance, elle se calma, leur parla avec douceur, avec charme, avec courage et confiance. Elle ne cacha rien, elle raconta qu’elle avait connu Maurice en Italie, qu’elle l’avait aimé, qu’elle avait quitté pour lui une riche protection et qu’elle ne connaissait aucune loi qui pût lui faire un crime de sacrifier un général à un lieutenant et sa fortune à son amour. Les magistrats la consolèrent, et remontrant à Deschartres qu’ils n’avaient aucun droit de persécuter cette jeune femme, ils l’engagèrent à se retirer, promettant d’employer le langage de la douceur et de la persuasion pour l’amener à quitter la ville de son plein gré.

Deschartres se retira en effet, entendant peut-être le galop du cheval qui ramenait Maurice auprès de sa bien-aimée. Tout s’arrangea ensuite à l’amiable et de concert avec Maurice, qu’on eut d’abord quelque peine à calmer, car il était indigné contre son butor de précepteur, et Dieu sait si, dans le premier mouvement de sa colère, il n’eût pas couru après lui pour lui faire un mauvais parti. C’était pourtant l’ami fidèle qui avait sauvé sa mère au péril de ses jours, c’était l’ami de toute sa vie, et cette faute qu’il venait de commettre, c’était encore par amour pour sa mère et pour lui qu’il en avait eu la fatale inspiration. Mais il venait d’insulter et d’outrager la femme que Maurice aimait. La sueur lui en venait au front, un vertige passait devant ses yeux. « Amour, tu perdis Troie ! » Heureusement Deschartres était déjà loin. Rude et maladroit comme il l’était toujours, il allait ajouter aux chagrins de la mère de Maurice, en lui faisant un horrible portrait de l’aventurière, et en se livrant sur l’avenir du jeune homme, dominé et aveuglé par cette femme dangereuse, à de sinistres prévisions.

Pendant qu’il mettait la dernière main à son œuvre de colère et d’aberration, Maurice et Victoire se laissaient peu à peu calmer par les magistrats devenus leurs amis communs. Le jeune couple les intéressait vivement, mais ils ne pouvaient oublier la bonne et respectable mère dont ils avaient mission de faire respecter le repos et de ménager la sensibilité. Maurice n’avait pas besoin de leurs représentations affectueuses pour comprendre ce qu’il devait faire. Il le fit comprendre à son amie, et elle promit de partir le soir même. Mais ce qui fut convenu entre eux, après que les magistrats se furent retirés, c’est qu’il irait la rejoindre à Paris au bout de peu de jours. Il en avait le droit, il en avait le devoir désormais.

Il l’eut bien davantage lorsque, revenu auprès de sa mère, il la trouva irritée contre lui et refusant de donner tort à Deschartres. Le premier mouvement du jeune homme fut de partir pour éviter une scène violente avec son ami, et madame Dupin, effrayée de leur mutuelle irritation, ne chercha pas à s’y opposer. Seulement, pour ne pas faire acte de désobéissance et de bravade envers cette mère si tendre et si aimée, Maurice lui annonça, en ayant même l’air de la consulter sur l’opportunité de cette démarche, un petit voyage au Blanc, chez son neveu Auguste de Villeneuve, puis à Courcelles, où était son autre neveu René, alléguant la nécessité de se distraire de pénibles émotions, et d’éviter une rupture douloureuse et violente avec Deschartres. « Dans quelques jours, lui dit-il, je reviendrai calmé, Deschartres le sera aussi, ton chagrin sera dissipé et tu n’auras plus d’inquiétudes, puisque Victoire est déjà partie. » Il ajouta même, en la voyant pleurer amèrement, que Victoire serait probablement consolée de son côté, et que, quant à lui, il travaillerait à l’oublier. Il mentait, le pauvre enfant, et ce n’était pas la première fois que la tendresse un peu pusillanime de sa mère le forçait à mentir. Ce ne fut pas non plus la dernière fois, et cette nécessité de la tromper fut une des grandes souffrances de sa vie ; car jamais caractère ne fut plus loyal, plus sincère et plus confiant que le sien. Pour dissimuler, il était forcé de faire une telle violence à son instinct, qu’il s’en tirait toujours mal et ne réussissait pas du tout à tromper la pénétration de sa mère. Aussi, lorsqu’elle le vit monter à cheval, le lendemain matin, elle lui dit tristement qu’elle savait bien où il allait… Il donna sa parole d’honneur qu’il allait au Blanc et à Courcelles. Elle n’osa pas lui faire donner sa parole d’honneur qu’il n’irait point de là à Paris. Elle sentit qu’il ne la donnerait pas, ou qu’il y manquerait. Elle dut sentir aussi qu’en sauvant les apparences vis-à-vis d’elle, il lui donnait toutes les preuves de respect et de déférence qu’il pouvait lui donner en une telle situation.

Ma pauvre grand’mère n’était donc sortie d’une douleur et d’une inquiétude mortelle que pour retomber dans de nouveaux chagrins et de nouvelles appréhensions. Deschartres lui avait rapporté, de son orageux entretien avec ma mère, que celle-ci lui avait dit : « Il ne tient qu’à moi d’épouser Maurice, et si j’étais ambitieuse comme vous le croyez, je donnerais ce démenti à vos insultes. Je sais à quel point il m’aime, et vous, vous ne le savez pas ! » Dès ce moment, la crainte de ce mariage s’empara de madame Dupin, et à cette époque c’était une crainte puérile et chimérique. Ni Maurice ni Victoire n’en avaient eu la pensée. Mais, comme il arrive toujours qu’on provoque les dangers dont on se préoccupe avec excès, la menace de ma mère devint une prophétie, et ma grand’mère, Deschartres surtout, en précipitèrent l’accomplissement par le soin qu’ils prirent de l’empêcher.

Ainsi qu’il l’avait annoncé et promis, Maurice alla au Blanc, et de là il écrivit à sa mère une lettre qui peint bien la situation de son âme.

 

LETTRE XIII
 

Le Blanc, prairial an IX (mai 1801).

Ma mère, tu souffres, et moi aussi. Et il y a quelqu’un de coupable entre nous qui, par bonne intention, je le reconnais, mais sans jugement et sans ménagement aucun, nous a fait beaucoup de mal. Voici, depuis la Terreur, le premier chagrin sérieux de ma vie. Il est profond, et peut-être plus amer que le premier ; car si nous étions malheureux alors, nous n’avions du moins pas de discussion ensemble ; nous n’avions qu’une pensée, qu’une volonté, et aujourd’hui nous voilà divisés, non de sentiments, mais d’opinions sur certains points assez importants. C’est la plus grande douleur qui pût nous arriver, et je prendrai difficilement mon parti sur l’influence fâcheuse que l’ami Deschartres exerce sur toi en cette occasion. Comment se fait-il, ma bonne mère, que tu voies les choses au même point de vue qu’un homme, honnête et dévoué sans doute, mais brutal, et qui juge de certains actes et de certaines affections comme un aveugle des couleurs ? Je n’y comprends rien moi-même, car j’ai beaucoup interrogé mon cœur, je n’y vois pas même la pensée d’un tort envers toi, je sens mon amour pour toi plus pur, plus grand que tout autre amour, et l’idée de te causer une souffrance m’est aussi étrangère et aussi odieuse que l’idée de commettre un crime.

Mais raisonnons un peu, maman. Comment se fait-il que mon goût pour telle ou telle femme soit une injure pour toi et un danger pour moi qui doive t’inquiéter et te faire répandre des larmes ? Dans toutes ces occasions-là, tu m’as toujours considéré comme un homme à la veille de se déshonorer, et déjà du temps de mademoiselle ***, tu te créais des soucis affreux, comme si cette personne devait m’entraîner à des fautes impardonnables. Aimerais-tu mieux que je fusse un suborneur qui porte le trouble dans les familles ? et quand je rencontre des personnes de bonne volonté, dois-je donc jouer le rôle d’un Caton ? Cela est bon pour Deschartres, qui n’a plus mon âge et qui d’ailleurs n’a peut-être pas rencontré beaucoup d’occasions de pécher, soit dit sans malice. Mais venons au fait. Je ne suis plus un enfant, et je puis très bien juger les personnes qui m’inspirent de l’affection. Certaines femmes sont, je le veux bien, pour me servir du vocabulaire de Deschartres, des filles et des créatures. Je ne les aime ni les recherche. Je ne suis ni assez libertin pour abuser de mes forces, ni assez riche pour entretenir ces femmes-là. Mais jamais ces vilains mots ne seront applicables à une femme qui a du cœur. L’amour purifie tout. L’amour ennoblit les êtres les plus abjects, à plus forte raison ceux qui n’ont d’autres torts que le malheur d’avoir été jetés dans le monde sans appui, sans ressources et sans guide. Pourquoi donc une femme ainsi abandonnée serait-elle coupable de chercher son soutien et sa consolation dans le cœur d’un honnête homme, tandis que les femmes du monde, auxquelles rien ne manque en jouissances et en considération, prennent toutes des amants pour se désennuyer de leurs maris ? Celle qui te chagrine et t’inquiète tant a quitté un homme qui l’aimait, j’en conviens, et qui l’entourait de bien-être et de plaisirs. Mais l’avait-il aimée au point de lui donner son nom et de lui engager son avenir ? Non. Aussi, quand j’ai su qu’elle était libre de le quitter, n’ai-je pas eu le moindre remords d’avoir recherché et obtenu son amour. Bien loin d’être honteux d’inspirer et de partager cet amour-là, j’en suis fier, n’en déplaise à Deschartres et aux bonnes langues de La Châtre ; car, parmi ces dames qui me blâment et se scandalisent, j’en sais qui n’ont pas vis-à-vis de moi le droit d’être si prudes. À cet égard-là, je rirais bien un peu, si je pouvais rire quand tu es si triste, ma bonne mère, pour l’amour de moi !

Mais enfin que crains-tu et qu’imagines-tu ? Que je vais épouser une femme qui me ferait rougir un jour ? D’abord sois sûre que je ne ferai rien dont je rougisse jamais, parce que si j’épousais cette femme, apparemment je l’estimerais, et qu’on ne peut pas aimer sérieusement ce qu’on n’estime pas beaucoup. Ensuite ta crainte, ou plutôt la crainte de Deschartres, n’a pas le moindre fondement. Jamais l’idée du mariage ne s’est encore présentée à moi ; je suis beaucoup trop jeune pour y songer, et la vie que je mène ne me permet guère d’avoir femme et enfants. Victoire n’y pense pas plus que moi. Elle a été déjà mariée fort jeune ; son mari est mort, lui laissant une petite fille dont elle prend grand soin, mais qui est une charge pour elle. Il faut maintenant qu’elle travaille pour vivre, et c’est ce qu’elle va faire, car elle a déjà eu un magasin de modes et elle travaille fort bien. Elle n’aurait donc aucun intérêt à vouloir épouser un pauvre diable comme moi, qui ne possède que son sabre, son grade peu lucratif, et qui, pour rien au monde, ne voudrait porter atteinte à ton bien-être plus qu’il ne le fait aujourd’hui, et c’est déjà trop !

Tu vois donc bien que toutes ces prévisions du sage Deschartres n’ont pas le sens commun, et que son amitié n’est pas du tout délicate ni éclairée, quand il se plaît à te mettre de telles craintes dans la tête. Son rôle serait de te consoler et de te rassurer, au contraire. Il te fait du mal. Il ressemble à l’ours de la fable qui, voulant écraser une mouche sur le visage de son ami, lui écrase la tête avec un pavé. Dis-lui cela de ma part, et qu’il change de thèse s’il veut que nous restions amis. Autrement ce sera bien difficile. Je peux lui pardonner d’être absurde avec moi, mais non de te faire souffrir et de vouloir te persuader que mon amour pour toi n’est pas à l’épreuve de tout.

D’ailleurs, ma bonne mère, ne me connais-tu pas bien ? Ne sais-tu pas que quand même j’aurais formé le projet de me marier, lors même que j’en aurais la plus grande envie (ce qui n’est pas vrai, par exemple), il suffirait de ton chagrin et de tes larmes pour m’y faire renoncer ? Est-ce que je peux, est-ce que je pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire à ta volonté et à tes désirs ? Songe que c’est impossible, et dors donc tranquille.

Auguste et sa femme veulent me garder encore deux ou trois jours. On n’est pas plus aimable qu’eux. Ce ne sont pas des phrases, c’est de la cordialité, de l’amitié. Ils sont bien heureux, eux. Ils s’aiment, ils n’ont point d’ambition, point de projets… mais aussi point de gloire ! Et quand on a bu de ce vin-là, on ne peut plus se remettre à l’eau pure.

Adieu, ma bonne mère ; il me tarde d’aller te rejoindre et te consoler. Pourtant laisse-moi encore écouter pendant deux ou trois jours les graves discours et les sages conseils de mon respectable neveu. Je suis un oncle débonnaire qui se laisse endoctriner. J’ai besoin de sermons plus tendres que ceux de Deschartres, et je sens que l’air de Nohant ou de La Châtre ne serait pas encore bon pour moi dans ce moment-ci.

Je t’embrasse de toute mon âme, et je t’aime bien plus que tu ne crois.

MAURICE.

 

LETTRE XIV
 

Argenton.

Je suis resté au Blanc un jour de plus que je ne croyais, ma bonne mère, et me voilà à Argenton, chez notre bon ami Scévole, qui veut aussi me garder deux jours et qui jette les hauts cris en me voyant hésiter à le lui promettre. Ah ! ma mère, que mon existence est changée depuis trois ans ! C’est une chose singulière. J’ai fait de la musique, et même de la bonne musique tous ces jours-ci. Ici je vais en faire encore, car Scévole est toujours un dilettante passionné et il fait autant de fête à mon violon qu’à moi. Eh bien, autrefois je n’aurais pas songé à autre chose, j’aurais tout oublié avec la musique, et aujourd’hui elle m’attriste au lieu de m’électriser. Je crains la paix, je désire le retour des combats avec une ardeur que je ne puis comprendre et que je ne saurais expliquer. Puis je songe qu’en voulant m’éloigner encore de toi, je te prépare de nouveaux chagrins. Cette idée empoisonne celle du plaisir que je goûterais au milieu des batailles et des camps. Tu serais triste et tourmentée, et moi aussi. Il n’est donc pas de bonheur en ce monde ? Je commence à m’en aviser ; comme un fou que je suis, je l’avais oublié, et cette belle découverte me frappe de stupeur. Cependant je me sens incapable de me distraire et de m’étourdir loin des combats. Après de telles émotions, tout me paraît insipide. Je n’avais que ta tendresse pour me les faire oublier, et il faut que ce bonheur-là même soit empoisonné pour quelques instants !

Je suis comme un enragé quand je vois défiler des troupes, quand j’entends le son belliqueux des instruments guerriers. Nous autres gens de guerre, nous sommes des espèces de fous dont les accès redoublent comme ceux des autres fous quand ils voient ou entendent ce qui leur rappelle les causes de leur égarement. C’est ce qui m’est arrivé ce soir en voyant passer une demi-brigade. Je tenais mon violon, je l’ai jeté là. Adieu Haydn, adieu Mozart, quand le tambour bat et que la trompette sonne ! J’ai gémi de mon inaction. J’ai presque pleuré de rage. Mon Dieu, où est le repos, où est l’insouciance de ma première jeunesse ?

À bientôt, ma bonne mère, j’irai me calmer et me consoler dans tes bras. Bonsoir à Deschartres. Dis-lui qu’il a par ici une réputation admirable de savant agriculteur et de croque-note fieffé. Je t’embrasse de toute mon âme. Et ma pauvre bonne, elle ne m’a pas jeté la pierre, elle ! Qu’elle te rassure et te console. Écoute-la. Elle a plus de bon sens que tous les autres.

 

*    *    *

 

Une tendre lettre de ma grand’mère ramena Maurice au bercail pour quelques jours. Deschartres le reçut d’un air morne et assez rogue, et voyant qu’il ne s’approchait pas pour l’embrasser, il tourna le dos et alla faire une scène au jardinier à propos d’une planche de laitues. Un quart d’heure après il se trouva face à face dans une allée avec son élève. Maurice vit que le pauvre pédagogue avait les yeux pleins de larmes ; il se jeta à son cou. Tous deux pleurèrent sans se rien dire, et revinrent bras dessus, bras dessous retrouver ma grand’mère qui les attendait sur un banc, et qui fut heureuse de les voir réconciliés.

Mais Victoire écrivait ! C’est tout au plus si à cette époque elle savait écrire assez pour se faire comprendre. Pour toute éducation, elle avait reçu en 1788 les leçons élémentaires d’un vieux capucin qui apprenait gratis à lire et à réciter le catéchisme à de pauvres enfants. Quelques années après son mariage, elle écrivait des lettres dont ma grand’mère elle-même admirait la spontanéité, la grâce et l’esprit. Mais à l’époque que je raconte, il fallait les yeux d’un amant pour déchiffrer ce petit grimoire et comprendre ces élans d’un sentiment passionné qui ne pouvait trouver de forme pour s’exprimer. Il comprit pourtant que Victoire était désespérée, qu’elle se croyait méconnue, trahie, oubliée. Il reparla alors du voyage de Courcelles. Ce furent de nouvelles craintes, de nouveaux pleurs. Il partit cependant, et le 28 prairial il écrivait de Courcelles :

 

LETTRE XV
 

Courcelles, 28 prairial (juin 1801).

Je suis arrivé ici hier soir, ma bonne mère, après avoir voyagé assez durement par la patache, mais en revanche très rapidement. J’ai fait là un voyage fort triste. Ta douleur, tes larmes me poursuivaient comme un remords, et pourtant mon cœur me disait que je n’étais pas coupable, car tout ce que tu me demandes, c’est de t’aimer, et je sens bien que je t’aime. Tes larmes ! est-il possible que je t’en fasse verser, moi qui voudrais tant te voir heureuse ! Mais aussi pourquoi donc t’affliger ainsi ? C’est inconcevable et je m’y perds. Cette jeune femme n’a jamais pensé que je l’épouserais, puisque je n’y ai jamais pensé moi-même, et ce qu’elle a pu dire à Deschartres n’est que l’effet d’un mouvement de colère, bien légitimé par les duretés qu’il a été lui débiter. Je ne saurais trop te répéter que rien de tout cela ne fût arrivé s’il s’était tenu tranquille. Je l’aurais fait partir sans éclat, puisque sa présence à La Châtre (dont tu aurais dû ne pas t’occuper) te déplaisait si cruellement. Mais puisqu’il en est ainsi, je te promets que je n’aurai plus jamais de maîtresse sous tes yeux et que je ne te parlerai jamais de mes aventures. Cela me fera un peu souffrir. J’ai pris une telle habitude de te dire tout ce qui m’arrive et tout ce que j’éprouve, que je ne me comprends pas ayant des secrets pour toi ! Quelle triste nécessité m’impose cette déplorable affaire, et le coup de tête inconcevable de Deschartres ! Allons, n’en parlons plus. Je ne peux pas me brouiller avec lui, je ne voudrais pour rien au monde le brouiller avec toi. Il ne se corrigera guère de ses défauts, apprécions ses qualités, et aimons-nous en dépit de tout.

Je cours ici dans les bois et aux bords des eaux, c’est un paradis terrestre. J’ai été reçu avec la plus tendre amitié. René était dans une île du parc avec sa femme. Il est venu me chercher en bateau, et notre embrassade sur l’eau a été si vive, qu’elle a failli faire chavirer l’embarcation.

Adieu, ma bonne mère, à bientôt ! Ne t’afflige plus, aime-moi toujours, et sois bien sûre que je ne puis pas être heureux si tu ne l’es pas, car tes chagrins sont les miens. Je t’embrasse de toute mon âme.

 

LETTRE XVI
 

Paris, 7 messidor (juin 1801).

Comme tu l’avais prévu, ne me voyant qu’à une journée de Paris, je n’ai pu me dispenser d’y venir passer quelques instants. J’ai vu Beaumont et mon général. Ma belle jument Paméla part demain pour Nohant ; le général part demain pour le Limousin. Dans une quinzaine il sera de retour, et m’a promis de passer par Nohant, où je t’aiderai à le recevoir. J’ai vu ce matin Oudinot, qui, étant un peu mieux que nous dans les bonnes grâces, va, j’espère, d’après les instigations de Charles His, demander pour moi le grade de capitaine. Je vais aussi toucher mes appointements, ce qui me procurera l’agrément d’un habit pour aller voir le cardinal Consalvi, qui est ici pour négocier la grande affaire du concordat. Il paraît qu’il a eu bien de la peine à se décider à ce voyage, et qu’il croyait marcher à la guillotine en quittant Rome. Charles His, celui qui m’a accompagné dans mon ambassade à Rome, a déjà vu Son Éminence ici, et en a reçu force embrassades. Allons, ma bonne mère, cette petite excursion, que tu regardes déjà comme une grande extravagance, n’amènera rien de funeste dans ma destinée, sera peut-être utile à mes affaires et ne te coûtera pas un sou. Je n’ai pas encore entendu parler des vingt-six louis que M. de Cobentzel doit me faire restituer ; j’irai chez lui demain.

Adieu, bonne mère, je serai bientôt près de toi, et si le ciel me seconde, ce sera comme capitaine. Ne t’afflige pas, je t’en supplie, et ne doute jamais de la tendresse de ton fils.

 

*    *    *

 

Ce séjour de Maurice à Paris se prolongea jusqu’à la fin de messidor. Diverses affaires servirent de prétexte. La visite à monsignor Gonsalvi, les vingt-six louis de la commission d’échange, diverses démarches en vue d’obtenir un avancement qu’il n’espérait pas et dont il ne s’occupa guère, la jument blessée au garrot, la fête du 14 juillet, tels furent les motifs plus au moins sérieux qui couvrirent d’un voile assez transparent les jours consacrés à l’amour. Il ne savait pas mentir, ce pauvre enfant, et de temps à autre un cri de l’âme lui échappait : « Tu ne veux pas que je m’intéresse à une femme qui a tout quitté et tout perdu pour moi ! Mais c’est impossible ! Toi qui parles, ma bonne mère, tu ne témoignerais pas cette indifférence à un domestique qui aurait perdu sa place pour te suivre, et tu crois que je puis être ingrat envers une femme dont le cœur est noble et sincère ? Non, ce n’est pas toi qui me donnerais un pareil conseil ! »

……

« Allons, plus de chagrins, ma bonne mère, jamais je n’ai eu l’intention de faire le malheur de ta vie, et cette seule pensée me fait horreur. »

……

« Quelles idées vas-tu te faire, que je ne t’aime plus ! Comment cela te peut-il venir à l’esprit ? L’amour filial n’est pas un sentiment passager, et ne peut s’éteindre que dans un cœur dénaturé. »

Mais les chagrins s’enchaînent les uns aux autres, et un nouveau coup devait être encore porté à ces trois personnes désormais liées par une chaîne de douleurs. La lettre suivante expliquera tout en peu de mots.

 

LETTRE XVII
 

Paris, 30 messidor (juillet 1801).

Le sieur *** est un fou ou un drôle, je viens d’avoir avec lui une vive explication en présence de mon oncle, et la lettre que tu vas recevoir de lui effacera, j’espère, le douloureux effet de celle qu’il a eu l’audace de t’écrire. Il rétracte de tous points l’accusation portée contre moi, accusation infâme et si absurde, que j’en rirais si ce n’était pas un raffinement de méchanceté lâche et insolente que de s’adresser à toi pour me noircir de la sorte. Au reste, j’avais prévu ce qui est arrivé, et je m’attendais à ce nouveau coup pour combler la mesure de nos chagrins. Enfin j’ai agi avec le sieur *** comme je le devais, et tu vas voir par son langage d’aujourd’hui qu’il rétracte d’un bout à l’autre ses calomnies précédentes, qu’il reconnaît que l’argent prêté par Victoire à moi a été rendu au bout de quinze jours par moi à Victoire et par Victoire à lui, que tous les dons qu’elle lui avait emportés pour en manger le profit avec moi se réduisaient à un diamant de peu de valeur qu’elle avait conservé par mégarde, et qui lui avait été renvoyé avant même qu’elle connût ses plaintes et ses calomnies. Ce monsieur avoue aujourd’hui qu’il a parlé ainsi par colère et dans un moment de jalousie ; qu’il a eu tort et qu’il n’a pas envie de recommencer. Je le crois sans peine !

Adieu, ma bonne mère, je pars demain. N’aie plus de chagrins, je vais te prouver tout cela par des écrits, et j’espère que tu n’attends pas après ces preuves pour être sûre que ton fils n’est pas d’humeur à se déshonorer. Je ne sais pas si je suis un Desgrieux, mais il n’y a point ici de Manon Lescaut. Quant au sieur ***, il est tout ce que tu voudras, mais sois certaine qu’il ne recommencera pas à m’insulter. – Je n’ai plus rien à faire ici pour mes affaires. Le moment n’est pas favorable pour ceux dont les valeureux efforts ont conquis cette paix tant désirée. La position de tous les généraux qui y ont plus ou moins contribué est la même. Moreau et Masséna sont sous la remise aussi bien que Brune. On attend de grands changements et de grandes promotions du travail qui va se faire ; mais il me semble qu’on pense beaucoup plus à flatter les ennemis du gouvernement qu’à lui conserver ses vrais amis. Ce qu’il y a de certain, c’est que ceux qui n’ont fait que trahir et conspirer ont de grandes prétentions et de grandes espérances. Qui vivra verra ! N’importe, c’est la France que je sers et que je veux servir.

À revoir, ma bonne mère, je t’aime de toute mon âme, et j’aimerais mieux être mort que d’avoir eu des torts réels envers toi.

 

DE M. DE BEAUMONT

À MADAME DUPIN.
 

Paris, 30 messidor.

Ne soyez pas inquiète, ma bonne sœur, tout s’est bien passé. Maurice est un homme de cœur, nous le savions bien, mais ce que je ne connaissais pas autant, c’est son sang-froid, sa mesure parfaite, son sentiment des convenances, cet art de se posséder qui est au-dessus de son âge et qui en impose plus que tous les emportements. Je m’attendais à un duel, et comme je me connais à ces sortes d’affaires, Maurice m’a trouvé aussi bon pour assister à l’explication que tous ses joyeux et brillants camarades en moustaches. Je n’allais pas là avec un sentiment très chrétien, je vous le confesse, car ce général *** n’est qu’un pleutre, et je n’avais pas du tout peur pour notre enfant. Tout s’est passé en paroles, vives à la vérité, mais dont le sieur *** s’est contenté à ce qu’il paraît. Les faits d’ailleurs étaient contre lui, et il l’avouait lui-même. Il est toujours épris de la jeune femme, et pendant l’absence de Maurice je vais travailler à les remettre d’accord, car il sera plus heureux pour elle de retourner à lui que de s’aventurer avec Maurice. D’ailleurs, vous n’êtes pas tout à fait dépourvue de prudence en redoutant cette amourette. Elle est charmante, elle a beaucoup d’esprit naturel et de la sensibilité véritable, ce qui est encore plus dangereux. Soyez en paix, j’aurai l’œil sur eux. Votre fils vous aime avec tendresse, et en le surveillant vous le gouvernerez toujours. Il serait plus prudent peut-être de lui cacher vos inquiétudes que de les lui montrer.

Tout marche bien ici, malgré l’attente de la paix, qui désole notre jeune héros. Mais le grand héros qui gouverne à présent toutes choses paraît bien décidé à nous la donner. S’il peut se préserver des intrigants, tout ira bien ; mais il y en a tant !

Adieu, ma bonne sœur. Je ne suis pas très content de mon frère le duc. Maurice a très bien parlé pour moi ; mais là aussi il y a des intrigants qui nous divisent.

Bonjour à l’ami Deschartres, et à vous pour la vie.

GODEFROY DE B.

 

*    *    *

 

L’oncle Beaumont, autrefois abbé et coadjuteur à l’archevêché de Bordeaux, ce fils de mademoiselle Verrières et du duc de Bouillon, petit-fils de Turenne et parent de M. de La Tour d’Auvergne par conséquent, était un homme plein d’esprit et de sens. Il avait eu, jeune abbé, une existence brillante et orageuse. Il était beau d’une beauté idéale, pétillant de gaieté, brave comme un lieutenant de hussards, poète comme… l’Almanach des Muses, impérieux et faible, c’est-à-dire tendre et irascible. C’était aussi une nature d’artiste, un type qui dans un autre milieu eût pris les proportions d’un Gondi, dont il avait un peu imité la jeunesse. Retiré du mouvement et du bruit, il vécut paisible après la révolution et ne se mêla point aux ralliés, qu’il méprisait un peu, mais sans amertume et sans pédantisme. Une femme gouverna sa vie depuis lors et le rendit heureux. Il fut toujours l’ami fidèle de ma grand’mère, et pour mon père il fut quelque chose comme un père et un camarade.

Mais, on le voit par la lettre qu’on vient de lire, le bel abbé avait la moralité des gens aimables de son temps, moralité que les hommes d’aujourd’hui ne portent pas plus loin : seulement ils ne sont pas aimables, voilà la différence. Mon grand-oncle était un composé de sécheresse et d’effusion, de dureté et de bonté sans égale. Il trouvait tout naturel de repousser le noble élan de Victoire et de le replacer sous le joug qu’elle venait de briser. « Qu’elle soit riche et qu’elle s’amuse, se disait-il dans son doux cynisme d’épicurien, cela vaudra mieux pour elle que d’être pauvre avec l’homme qu’elle aime. Que Maurice l’oublie et n’encourage pas ce dévouement romanesque, cela vaudra bien mieux pour lui que de s’embarrasser d’un ménage et de contrarier sa mère. J’y aurai l’œil. Cette jeune femme m’intéresse ; je veux lui donner de bons conseils. » Et il agissait là de la meilleure foi du monde, tant l’intérêt personnel est loin de tout idéal dans la société.

Jamais il n’encouragea la passion de mon père, mais jamais il ne travailla efficacement à la faire avorter, et quand Maurice eut épousé Victoire, il traita celle-ci comme sa fille et ne songea qu’à la rapprocher de ma grand’mère. Maurice revint à Nohant aux premiers jours de thermidor (derniers jours de juillet 1801), et y resta jusqu’à la fin de l’année. Avait-il résolu d’oublier Victoire pour faire cesser cette lutte avec sa mère ?

Ce n’est pas probable, puisqu’elle l’attendit à Paris et l’y retrouva plus épris que jamais. Mais je n’ai point de traces de leur correspondance pendant ces quatre mois. Sans doute c’était une correspondance un peu épiée à Nohant et qu’on faisait disparaître à mesure.

 

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Résumons, ainsi que nous l’avons fait pour les années précédentes, cette année 1801 que nous venons de parcourir avec mon père, et on verra comme la vie générale influe sur celle des individus.

L’an IX est en réalité, sinon nominalement, l’an dernier de la République. Dès le commencement de cette période, l’attentat de la machine infernale donne à Bonaparte l’idée la plus vive de son importance, le sentiment de son pouvoir bien plus que celui de ses dangers, et une confiance singulière dans sa destinée personnelle. On ne peut pas préciser absolument où finit la superstition d’une imagination brûlante, et où commence le charlatanisme d’un esprit sceptique et désabusé, dans cette manière grandiose de se confier à la fortune, dans cette audace qui devient dès lors la base de sa puissante ambition. La gloire est jusque-là comme une religion pour lui et pour tous. Il eût pu s’arrêter au 18 brumaire dans ses conceptions gouvernementales et laisser faire pour lui ce qu’ensuite il a trop fait lui-même en vue de lui-même. À partir de la machine infernale, il n’a plus de foi sincère à cette prétendue destinée qui n’était chez lui qu’une foi instinctive dans les forces vitales de la France. Il personnifie le genre humain dans son individualité, il ne croit plus qu’en lui-même ; son étoile, c’est sa volonté ; son Dieu, c’est sa propre intelligence. Ses paroles à cet égard sont un symbole dont lui seul pénètre le sens caché, et dont la France est dupe.

Mais peu à peu la France va subir le même prestige et perdre sa foi en elle-même pour ne plus croire qu’en Bonaparte ; ou plutôt chaque homme va croire en lui-même à l’exemple de Bonaparte : le mot de patrie changera de sens. Ce ne sera plus le palladium de l’intérêt commun ; ce sera la garantie des intérêts de chacun. L’intérêt commun dans nos sociétés où l’inégalité règne encore, est déjà d’un ordre supérieur aux biens matériels. C’est l’honneur et la liberté ; ce n’est pas tout ce que l’humanité a le droit de vouloir et d’attendre ; mais c’est la base première de son idéal, c’est son point de départ dans la conquête du monde complet qu’elle rêve. Tous peuvent prendre à cœur cette noble conquête, tous peuvent y travailler, c’est l’aurore de l’égalité fraternelle. Ce n’est encore qu’une grande abstraction, mais les abstractions sublimes gouvernent l’âme des hommes et grandissent les caractères en élevant les pensées.

Les intérêts particuliers produisent un effet tout contraire. Il n’est point de gouvernement constitué sur ce principe exclusif qui puisse les satisfaire tous, puisqu’ils sont tous divers, et que les nuances infinies de l’inégalité de fortune et de rang créent autant d’intérêts ennemis qu’il y a d’hommes en lutte. Ce fut la grande erreur de Napoléon de croire qu’à force de largesses, de concessions, de séductions, et d’impartialité apparente, il rendrait toutes les classes contentes de son administration et intéressées à la maintenir. Il s’épuisa en efforts d’une science incomparable, d’une activité prodigieuse, d’une finesse exquise. Il rallia une grande quantité de créatures qu’il sut intéresser à sa fortune en y attachant la leur ; il se fit une majorité d’influences qui l’aidèrent à gouverner. Il ne sut pas faire une société nouvelle qui pût exister par elle-même et survivre à la perte de son chef. Il se servit de la gloire comme d’un prestige sur les masses. Elles le subirent avec trop d’engouement pour ne pas le secouer bientôt avec trop d’ingratitude. En 1815, cet homme qui, comme Louis XIV, croyait être la France, se trouva n’être qu’un homme que la France abandonnait.

Ce ne fut pas faute de génie ni de patriotisme, mais faute d’une religion sociale, que Napoléon échoua dans sa conception. On ne saurait dire à quoi il eût abouti en essayant de faire une société nouvelle ; mais il n’y songea point, et il est certain qu’en rétablissant avec des efforts infinis la société ancienne, il fit un vain usage de sa magnifique intelligence, et construisit une œuvre éphémère au sommet de laquelle il ne put pas même rester debout.

L’année 1800 avait été glorieuse et grande. Là, ses facultés atteignirent leur apogée. En 1802, il commença à se corrompre dans les relations diplomatiques. Cette paix qu’il voulait donner au monde était prématurée. Les intérêts individuels, l’avidité industrielle la réclamaient : il prit ce vœu d’une certaine classe pour le vœu de l’humanité. Les guerres de principes ne se résolvent pas par des échanges de possessions et par des concessions territoriales. Il y eut dès lors de la part de Bonaparte une immense vanité à vouloir traiter des intérêts des puissances avec les puissances. Les principes disparurent, la cause de la France ne fut plus la cause de la Révolution, elle prit les mesquines proportions d’une affaire. Cette affaire parut immense ; elle remplit l’univers de ses moindres détails ; mais ce ne sont pas les peuples, ce sont les souverains qu’elle intéresse. Les peuples ne s’en préoccupent que parce qu’ils sont trompés sur ces conséquences et ne comprennent pas le mécanisme de leurs véritables intérêts. Aussi voit-on après bien des négociations et des pourparlers, l’industrialisme anglais, lésé dans sa cupidité, effrayer le peuple britannique et lui faire regretter la guerre le lendemain du jour où la paix fut signée.

D’ailleurs, elle ne dura pas deux ans, cette paix si savamment travaillée, et la lettre des traités n’engageant que des intérêts, ces intérêts, immoraux de leur nature, en dénaturèrent promptement l’esprit. Il en fut ainsi de tous les traités conclus avec les puissances ; les nations épuisèrent leur sang pour des contrats de mauvaise foi, où prévalut toujours une arrière-pensée des souverains et de leur clientèle.

Récapitulons seulement l’an IX pour reconnaître l’inutilité de toutes ces grandes choses, magnifiques en elles mêmes, avortées dans leurs résultats. Après un charmant système de coquetteries du général républicain envers l’autocrate russe, coquetteries qui rapetissent singulièrement la fierté révolutionnaire personnifiée dans Bonaparte, il se trouve que nous avons écrit sur le sable : Paul Ier est assassiné par l’aristocratie du Nord, jalouse de notre influence. C’est en vain que nous avons organisé habilement la ligue des neutres. L’Angleterre brise notre alliance à Copenhague par un coup brutal et impétueux. Nous commençons, aux premiers jours d’avril, à négocier la paix avec l’Angleterre ; cette négociation va durer six mois, pendant lesquels nous perdrons cette aventureuse conquête de l’Égypte, fatale inspiration d’un génie mobile et personnel. En juillet, notre marine se couvre d’une gloire immortelle à Algésiras, vaine gloire, sacrifices perdus. L’Espagne est un auxiliaire sans énergie et qui ne combat pas pour nos principes, mais pour qu’un infant reçoive une couronne en Italie des mains du premier consul. Encore une affaire, rien qu’une affaire ! Au 4 août, nos marins engagent un combat héroïque devant Boulogne contre la flottille de Nelson. De part et d’autre, le sang coule, la bravoure déborde, les cadavres flottent sur les eaux. Nous n’y gagnerons que le maintien de nos conquêtes et la protection garantie de nos alliés. Nos principes n’y gagneront rien, puisqu’on pourra aisément revenir sur toutes ces conventions, refuser leur exécution, conserver comme des armes toujours tournées contre nous, l’Égypte arrosée de notre sang et Malte dont nous ne savons que faire, reformer des alliances et renouer des intrigues contre nous.

Nos idées n’ont donc rien imposé aux souverains par l’intermédiaire des nations qu’ils gouvernent. Ces nations, nous les avions appelées dans notre propagande ; un instant émues de nos prodiges, elles sont rentrées dans leurs préoccupations d’intérêt personnel en nous voyant donner l’exemple d’un retour précipité vers le passé. Ces nations avaient, comme nous, des germes révolutionnaires, moins près d’éclore, mais que nous aurions dû féconder, et qui eussent ébranlé le despotisme de leurs gouvernements. Elles voient la France renier sa foi et s’accroupir sous l’aile d’un homme plus puissant et plus fort que tous les despotes de l’Europe : elles ne croient plus à la fraternité des Républiques. Elles retournent à l’hostilité des monarchies rivales. La paix est enfin signée, mais personne ne dépose les armes, et la guerre s’organise partout sur des proportions qui vont étonner le monde. Les Anglais viennent voir Paris. Nos salons leur sont ouverts, Fox s’entretient avec Bonaparte. Ils sentent qu’un abîme les sépare. Tous les Anglais comprennent qu’en fait de personnalité cupide, nous sommes des enfants auprès d’eux, et qu’avec de la patience et de l’entêtement, ils nous vaincront sur ce terrain de l’astuce et du savoir-faire. Pauvres Français que nous sommes ! Notre voie, notre idéal n’étaient pas là. De faux systèmes, de folles grandeurs, de funestes prestiges nous y précipitent.

Nos individualités subissent le contre-coup de cette fâcheuse impulsion que Bonaparte va donner à la France. Le cœur va se resserrer, l’ambition va être la passion dominante, les intrigants seront satisfaits ou affairés, les âmes pures seront tristes et comme oisives dans l’attente de quelque grand événement qui réveillerait en elle la noble chimère d’une guerre de principes. Voilà déjà mon jeune père qui s’ennuie de l’inaction et qui voudrait s’étourdir dans de nouveaux combats. Condamné au repos, il n’est plus heureux, parce qu’il sent que la vie générale se refroidit autour de lui. Bientôt nous le verrons assister, railleur et indigné, aux intrigues de la nouvelle cour et ne sachant plus que faire de sa jeunesse, de sa passion, de son idéal. Sa vie sera la proie d’un amour excessif. Il lui fallait des aventures, des choses difficiles et méritoires à accomplir. Il va épouser une fille du peuple, c’est-à-dire qu’il va continuer et appliquer les idées égalitaires de la Révolution dans le secret de sa propre vie. Il va être en lutte dans le sein de sa propre famille contre les principes d’aristocratie, contre le monde du passé. Il brisera son propre cœur, mais il aura accompli son rêve.

IV

1802. – Fragments de lettres. – Les beaux du beau monde. – Projets de mariage. – Études musicales. – Les Anglais à Paris. – Retour du luxe. – Fête du concordat. – La cérémonie à Notre-Dame. – Attitude des généraux. – Deschartres à Paris. – Départ pour Charleville. – Les bêtes féroces. – Épreuves maçonniques et réception. – Retour des préjugés nobiliaires dans certains esprits. – Réponse à Deschartres. – Consulat à vie. – Déboires de la fonction d’aide de camp en temps de paix. – Disgrâce et mécontentement des états-majors.

 

1802
 

Maurice, après avoir passé la fin de l’été et tout l’automne auprès de sa mère à Nohant, retourna à Paris vers la fin de 1801. Il écrivit avec la même exactitude que par le passé. Mais ses lettres ne sont plus les mêmes. Ce ne sont plus les mêmes épanchements, la même insouciance, ou, s’il y a insouciance, elle est parfois un peu forcée. Évidemment la pauvre mère a une rivale. Sa tendre jalousie a fait éclore le mal qu’elle redoutait. Dans les premières lettres de l’an X, il s’entretient particulièrement de la succession de M. de Rochefort, et supplie sa mère de ne pas prendre l’avis des hommes d’affaires, mais de s’en rapporter à la parole des Villeneuve et de finir tout au plus vite : car cette contestation durait encore entre les conseils des parties intéressées. Il lui dit quelque part, en la remerciant de partager ses sentiments à cet égard : « Auguste est tout étouffé de ta lettre. Ses irrésolutions et ses scrupules n’auraient jamais fini si tu ne t’étais chargée de les lever. Il me charge de te dire, en attendant qu’il te réponde, que tu es bien noble et bien grande dans tout cela, et qu’il se sent digne d’être traité ainsi par toi. C’est la vérité. Son frère et lui sont de vrais amis pour nous. J’ai dit à P. d’en finir vite, afin que nous n’ayons plus qu’à signer. C’est la situation la plus comique qu’on puisse voir que la nôtre. Depuis deux ans, nos conseils sont comme en procès pour nous, et nous, riant, dînant et courant ensemble, nous nous aimons et nous entendons malgré eux. »

 

FRAGMENTS DE LETTRES
 

Paris, 14 frimaire an X.

……

Mon général[64] va avoir, dit-on, l’inspection d’infanterie de Beurnonville. Ainsi, nous n’aurons d’autre travail que celui de la digestion, en touchant nos appointements dans les murs de Paris. Nos campagnes se feront désormais au champ de Mars et aux Champs-Élysées. Nous sommes très bien avec le grand patron maintenant. Le mien a été lui porter hier un plan détaillé de la bataille de Marengo. Il a été bien reçu, il y a dîné, et tout va bien de ce côté-là…

……

Je t’aime, j’embrasse ma bonne, je rosse Deschartres…

……

28 frimaire.

Nous partons après-demain pour les Ardennes, et les préparatifs les plus terribles se font chez mon général. C’est un véritable arsenal. On n’y voit que coutelas, baïonnettes, fusils à deux coups, barils de poudre. Nous nous préparons à faire grande déconfiture de loups et de sangliers. Nouveaux Hercules, nous allons, faute de mieux, purger la terre des monstres sauvages. Paris et ses délices n’ont point amolli nos fiers courages, et au moment où chacun prend ses quartiers d’hiver au coin du feu, nous allons braver les frimas. Que le diable emporte la paix ! Pourquoi ne pouvons-nous pas mieux employer notre turbulence ?...

……

Les anciens amis de Deschartres voudraient bien le voir en écharpe municipale.

 

4 nivôse.

Tu me croyais déjà dans les Ardennes, ma bonne mère, et moi aussi ; mais comme je montais en voiture avec mon général, comme je criais déjà : Fouette, cocher ! arrive un petit mot du général Murat qui nous fait remonter au salon et déplier bagage. Nous apprenons que le consul a des vues sur nous…

……

4 nivôse an X.

... C’est aujourd’hui que nous avons célébré l’anniversaire du fameux passage[65]. Presque toute l’aile droite était réunie chez mon général. On ne se doutait pas qu’il y aurait des couplets. Je fis un gros paquet de mauvais vers, que son domestique fut chargé d’apporter au milieu du dîner. Le général décachète avec empressement, et le voilà de pouffer de rire. C’était toute une relation héroïco-burlesque de l’affaire. Il la lut tout haut, et chacun de rire aussi en se récriant sur la véracité des faits. Je fus vite deviné, et on voulut me faire chanter mon œuvre ; mais pour ne pas recommencer ce qui avait déjà été lu et relu, je chantai une kyrielle d’autres couplets sur le même sujet : cela m’a couvert de gloire à bon marché. On s’est levé de table en riant et en chantant, et en rentrant au salon nous nous sommes tous embrassés les uns les autres, Dupont commençant par moi. Si jamais on a vu de l’égalité et de la fraternité régner tout de bon parmi quelques hommes, c’était bien entre nous dans ce moment-là.

Nous jouons la comédie chez les Rodier dimanche prochain. René quitte les petits habits, qui ne sont plus de mode, moi, je vais faire de l’effet avec la culotte noire. Nous dînons tous demain chez Vitrolle…

……

Paris, 5 janvier 1802.

… Mon général est parti pour les Ardennes décidément, et moi je reste ici plongé dans l’harmonie. Mon maître de composition s’appelle Gérard, c’est un professeur excellent. Je me casse la tête, mais j’espère me procurer de grandes jouissances en m’initiant aux grands mystères de l’art ; je prends tous les jours une leçon de deux heures et demie, et me voilà rêvant un opéra que je veux pouvoir faire au moins dans un an. J’ai toujours la tête pleine de mélodies, et je trouve tout ce travail qu’il faut faire pour apprendre à en accoucher bien terrible et bien refroidissant ; mais je m’y acharne, et quand je m’impatiente, je bouscule mon piano et j’y exécute des charges de cavalerie. Le général rit comme un fou de mon projet d’opéra. Il dit que si je suis sifflé, je ne peux pas me dispenser de faire tirer l’épée à toute la salle, pour prouver au public qu’on doit respecter ses aides de camp.

Nous avons été inséparables tous ces jours-ci, lui et moi. Il m’a parlé à cœur ouvert, il ne raffole pas du maître, il dit qu’on ne sait par quel bout le prendre, qu’il a des accès d’humeur où il est inabordable. Ce n’est donc pas le moment pour moi de demander de l’avancement, et je me tiendrai tranquille. Cependant le général croit que nous recevrons quelque commission importante au retour du grand patron[66].

J’ai été à la parade ; nous nous sommes trouvés réunis dans les appartements et j’y ai revu tous les aides de camp de l’armée de réserve et d’Italie : j’ai été reçu par eux à bras ouverts, et comme, dans notre joyeuse humeur, nous parlions très haut et tous à la fois, le général Mortier, commandant la division de Paris, est venu nous prier de nous taire, attendu qu’on n’entendait que nous. Brière, aide de camp de Berthier, lui a répondu au nom de la troupe, que c’était ce qui pouvait arriver de plus heureux vu que nous disions des choses charmantes.

……

Tous les aimables de la société ***[67], les G…, les M…, les P…, sont les freluquets les plus conditionnés que je connaisse. Ils parlent pendant une heure sans rien dire, décident de tout à tort et à travers, et ont tellement à cœur, sous prétexte de belles manières, de se copier les uns les autres, que qui en a vu un seul les connaît tous. Il faut vivre dans le monde, dis-tu. C’est possible, ma bonne mère ; mais il n’y a rien de plus sot que tous ces gens qui n’ont pour tout mérite qu’un nom dont l’éclat ne leur appartient pas. Soyez hommes si vous voulez que je vous estime, et si vous n’êtes que des poupées, ne soyez pas si vains et si impertinents : voilà ce que je suis toujours au moment de leur dire ; mais ma morale est hors de saison et n’a jamais fait fortune dans le monde. Avec toi je peux bien penser tout haut là-dessus.

 

18 janvier.

……

Oui, madame de la Marlière[68] veut absolument me marier avec une demoiselle de Ramière[69] qui a vingt mille livres de rente et beaucoup de talent et d’esprit, à ce qu’elle assure. En outre, elle est fort jolie, dit-on. Certainement ma bonne mère, vingt mille livres de rente ne me feraient pas grand mal, je voudrais bien les avoir pour te les donner : mais malgré les agréments si vantés de l’héritière en question, je t’avoue que je n’ai pas la moindre envie de me marier. Il faut si peu de chose pour gâter les projets de bonheur qu’on se laisse mettre en tête ! D’abord tu sauras que cette demoiselle est pieuse, dévote en d’autres termes. Comment t’arrangerais-tu, dis-moi, d’une jeune fille qui se scandaliserait de tes opinions ? Tu vois bien qu’il ne faut pas donner si vite dans tout cela, et tu me permettras bien d’y réfléchir. Je ne me réjouis pas absolument d’être un pauvre pingre, mais j’en prends fort bien mon parti, et même je m’aperçois que les plaisirs les plus vrais et les plus purs ne sont pas ceux qui nous ruinent. Avec mon maître de composition et mon piano de louage, je m’amuse beaucoup mieux que dans le monde, et la nuit, quand je me suis oublié à travailler la musique jusqu’à trois heures du matin, je sens que je suis beaucoup plus calme et plus heureux que si j’avais été au bal. Je m’entête à devenir bon harmoniste, et j’y réussirai. Je ne néglige pas non plus mon violon Je l’aime tant ! Mes finances ne sont pas dans un très bel état. J’ai été obligé de me rééquiper des pieds à la tête pour aller à la parade. Mais comme je me pique d’être un enfant d’Apollon, si je suis gueux, c’est dans l’ordre.

J’ai vu Lejeune[70] au spectacle. Il m’a cherché dans tout Paris lorsqu’il faisait son tableau de la bataille de Marengo. Il dit qu’il ne se console pas de ne pas avoir eu ma tête sous la main, pour la placer dans cette composition. Je t’enverrai bientôt ton châle par une personne très sûre que je ne connais pas, mais qui part bientôt pour le Berry[71].

……

J’ai fait connaissance avec plusieurs grandes dames : madame d’Esquelbec, qui a daigné me trouver fort bien, à ce qu’on m’a dit ; madame de Flahaut, qui vient de faire paraître un roman que j’ai la grossièreté de n’avoir pas lu, et madame d’Andlow. – René est toujours le meilleur des amis, mais il a un grand défaut, c’est de boire de l’eau comme un canard ; heureusement que cela n’est pas contagieux.

……

3 pluviôse.

……

J’ai été voir ma maison. Elle est occupée par vingt carabins, et M. Laurent se lamente de n’avoir que trente paires de draps. Il est vrai que ce n’est pas trop pour tenir ces gaillards-là propres. Mais je lui ai remontré qu’ils n’y tenaient pas, et que c’était par conséquent une dépense inutile. Nous verrons cela quand les artistes du Louvre seront logés, comme on l’assure, à la Sorbonne. Cela amènera des dames dans le quartier.

……

Oui, certainement, je travaille toujours, mais quand mon père disait qu’il avait appris la composition en vingt leçons, je crois qu’il se moquait de nous. Rien n’est plus abstrait et plus difficile. Dans ce moment je saute les dissonances pour passer aux modulations. Si tu savais comme je travaille ! Car le temps presse, et au printemps, il faudra quitter tout cela ! Je n’ai en tête que fausses quintes, petites sixtes, tritons et septièmes diminuées. J’en rêve la nuit.

Je te jure par tout ce qu’il y a de plus sacré que V *** travaille et ne me coûte rien. Je ne comprends pas que tu t’inquiètes tant. Jamais je n’entretiendrai une femme, tant que je serai un pauvre diable, puisque je serais forcé de l’entretenir à tes frais. En outre, tu ne la connais pas, et tu la juges sur le dire de Deschartres, qui la connaît encore moins. Ne parlons pas d’elle, je t’en prie, ma bonne mère, nous ne nous entendrions pas ; sois sûre seulement que j’aimerais mieux me brûler la cervelle que de mériter de toi un reproche, et que te faire de la peine est le plus mortel chagrin qui me puisse arriver.

……

J’ai monté ce matin M. le Daim, un cheval de cent louis que le général a acheté. Il est délicieux, mais il a le diable au corps, et il marche tout le long du boulevard sur les pieds de derrière comme un chien savant. Je n’ai pourtant pas fait comme les élégants du jour, qui ont la rage de faire de l’équitation au bois de Boulogne, et qu’on voit tomber comme des mouches.

……

4 pluviôse.

… Que tu es bonne de vouloir absolument payer le maître et la location du piano ! Allons, je te rembourserai à Nohant en belle et bonne harmonie. J’espère le mois prochain être en état d’écrire correctement[72]. Le général Dupont va revenir des Ardennes, il m’a envoyé du chevreuil et du sanglier, me chargeant d’en faire passer une partie au général Moreau.

… Je vais demain avec mes neveux et leurs femmes à un bal énorme chez lady Higinson.

 

Paris, 11 pluviôse (février 1802).

……

Mon Dieu, que me dis-tu là ? qui aimerai-je sur la terre si ce n’est toi ? Tu trouves mes lettres moins aimables que par le passé. Je n’en sais rien, je ne trouve rien de changé dans mon cœur, si ce n’est que je suis moins heureux depuis que je t’afflige. C’est ton séjour à la campagne qui te donne des idées noires. Je suis content de songer que tu viendras passer l’hiver prochain à Paris, et que je chasserai tout cela……

……

J’ai été faire florès chez madame d’Es… Croyant me faire un grand compliment, ces dames du beau monde m’ont trouvé l’air anglais. La belle idée ! Paris est plein d’Anglais à mines sérieuses, et on est convenu de trouver cela du meilleur goût. Apparemment que j’ai eu la figure d’un homme qui s’ennuie et qu’on a pris cela pour un air profond. Il est vrai qu’en revanche nos petits agréables font les jolis et les évaporés, n’ayant pas trouvé de meilleure manière de prouver leur nationalité. Si c’est parce que je ne me suis pas empressé de prendre les manières de ce beau monde qu’on me trouve le sérieux d’un Anglais, à la bonne heure.

Pour te donner une idée du jugement de ce monde-là, tu sauras que les deux héros, les deux modèles, les deux idoles de ces dames, sont C… et J… de X… Le père, qui est parfaitement absurde, a dit partout que C… ressemblait à l’Apollon du Belvédère, et J… à l’Antinoüs. Quelques bégueules l’ont répété, et, en conséquence, C…, qui se croit Apollon, est roide comme une statue et porte la tête au vent. J… penche la tête de côté comme l’Antinoüs. Ceci te semblera une plaisanterie ; c’est l’exacte vérité. Je tiens le fait de Laure, qui connaît tous les petits secrets de la famille et qui, loin d’être méchante, est la bonté et l’indulgence personnifiées. Je n’en finirais pas si je voulais te raconter tous les ridicules de cette belle jeunesse. Les Anglais les sentent bien, et j’enrage de les voir rire sous cape, sans pouvoir trouver qu’ils ont tort de mépriser dans leur âme de pareils échantillons de notre nation. Il y en a d’autres qui essayent gauchement de les singer, et qui n’ont à cœur que de déprécier leur patrie devant les étrangers ; c’est quelque chose de révoltant, et les étrangers en haussent les épaules tout les premiers. Tous ces jeunes lords, qui sont militaires chez eux, me questionnent avec avidité sur notre armée et je leur réponds avec feu par le récit de nos immortels exploits qu’ils ne peuvent s’empêcher d’admirer aussi. Je leur recommande surtout de ne pas juger de l’esprit public par ce qu’ils entendent dire aux gens du monde. Je leur soutiens que l’esprit national est aussi fort chez nous que chez eux. Ils en douteraient s’ils pouvaient oublier nos triomphes. Mais tu comprends que je sors de ce monde-là toujours plus triste et plus désabusé.

Bonsoir, ma bonne mère, je t’aime plus que ma vie. Je rosse le municipal, et j’envoie à ma bonne son dé à coudre et à ouvrer.

 

24 pluviôse.

……

Tout est terminé avec mes neveux. Outre la maison, me voilà possesseur d’une somme de quarante mille francs. Diable ! jamais je ne me serais cru si riche. Tu vas prendre là-dessus tout de suite dix mille francs pour payer toutes tes dettes, Pernon, Deschartres et ma bonne[73]. Je ne veux pas qu’ils attendent, je veux que tu te débarrasses de tous ces petits chagrins-là. Tu as fait plus pour moi que je ne pourrai jamais te rendre. Ainsi, ma bonne mère, pas de chicane là-dessus, ou je te fais un procès pour te forcer à recevoir mon argent. Avec le revenu de la maison et mon traitement, me voilà à la tête de sept mille huit cent quarante livres de rente. Ma foi, c’est bien joli, et il n’y a pas de quoi se désespérer. Avec le revenu de Nohant, nous voilà réunissant seize mille livres[74] de rente à nous deux, dont nous pouvons jouir l’année prochaine, et sans dettes ! c’est superbe, et je suis bien heureux de te voir à l’abri de toute inquiétude. Paye, paye tout ce que tu dois, et quand il ne me resterait que la moitié de ces quarante mille livres, je t’assure que ce serait bien assez.

……

Madame de Béranger t’a mandé la mort du duc de Bouillon. Beaumont en est fort affecté ; car, malgré leurs discussions, ils s’aimaient véritablement comme deux frères.

……

J’ai arrangé pour mon coup d’essai ma contredanse à grand orchestre ; je l’ai fredonnée à Julien qui me l’a demandée et qui l’a jouée avec grand succès au bal de madame de la Briche. Il me prie de la lui laisser graver avec les siennes, et je ne demande pas mieux ; madame de Béranger veut que je l’intitule l’Élisa, qui est le nom de sa bru. Ce bal de madame de la Briche était magnifique. On m’y a trouvé cette fois l’air noble, mais un peu ours. C’est littéralement le jugement de ces dames

……

Paris, 7 ventôse.

… Ne pense donc plus à ce mariage : madame de la Marlière a dû t’écrire que la demoiselle avait été promise à un autre qui lui convenait probablement mieux que moi. J’ai manqué le coche de quinze jours, à ce qu’il paraît, et le fait est que je ne sais pas si je lui aurais agréé, car nous ne nous sommes pas vus. Je m’en moque : ce qui me fait véritablement un grand chagrin, c’est la perte d’un de mes amis, Gustave de Knoring, aide de camp d’Oudinot, dont je t’ai parlé quelquefois, et avec lequel je fumais dans ces grandes pipes turques. Dans un grand dîner que donnait l’ambassadeur de Danemark, le baron d’Armfeld, à toutes les grandeurs, mon pauvre Knoring a pris querelle avec un officier hanovrien. Ils se sont battus au pistolet le lendemain. Ils ont tiré six coups à trente pas. Knoring a voulu se rapprocher à dix. C’était à son adversaire de tirer, il a reçu la balle dans la poitrine. S’il eût pris l’un de nous pour témoin, ce malheur ne fût pas arrivé. Jamais on n’a souffert qu’on tirât sept coups de pistolet. On fait changer d’armes. Mais il avait pris le prince d’Hohenzollern pour témoin, et les princes ne font que des sottises. Nous avons enterré notre pauvre camarade avec tous les honneurs militaires. La marche était ouverte par un escadron de dragons, et le cercueil entouré d’un bataillon de grenadiers. Nous l’avons suivi jusqu’à la Madeleine, où il a été enterré. Le silence n’était interrompu que par les gémissements de la trompette et les sombres roulements du tambour. Trois décharges sur sa tombe ont terminé la cérémonie. Ce jeune homme est regretté de tous ceux qui l’ont connu. Nous avions fait ensemble toute la dernière campagne.

Le général Dupont est enfin revenu. Morin, Decouchy et moi, nous avons pris le parti de le tourmenter pour le faire aller à la cour. S’il oublie de s’y montrer, on oubliera de lui donner de l’emploi, et cette inaction ne fait pas trop nos affaires… Mande-moi donc combien je donne à mon domestique, je l’ai oublié. Je tire les oreilles à Deschartres.

 

24 ventôse (mars).

……

Mon général est très bien, pour le coup, avec Buonaparte. Celui-ci l’a envoyé chercher, et, après quelques reproches obligeants sur son éloignement, il lui a donné le commandement de la deuxième division militaire, forte de vingt-cinq mille hommes. Elle occupe les Ardennes et le pays de Luxembourg. Ainsi nous voilà en pleine activité. Buonaparte a ajouté qu’aussitôt que Dupont verrait quelque emploi plus avantageux, il lui en fît la demande.

……

L’arrivée de ma jument m’a fait grand plaisir. Le bois de Boulogne est charmant ; il est nouvellement percé, et il y a tous les jours une telle quantité de calèches et de voitures de toute espèce, que la garde est obligée d’y faire la police comme à Longchamp. C’est inconcevable de voir cela, quand nous sommes à peine sortis d’une révolution où toute richesse semblait anéantie. Eh bien, il y a cent fois plus de luxe que sous l’ancien régime. Quand je me rappelle la solitude du bois de Boulogne en 94, lors de mon exil à Passy, je crois rêver de m’y trouver aujourd’hui comme porté par la foule. C’est une foule d’Anglais, d’ambassadeurs étrangers, de Russes, etc., étalant une magnificence que le monde de Paris veut éclipser à son tour. Longchamp sera splendide.

… La princesse se marie avec M. de la Trémouille, qui s’est fait coffrer ces jours-ci pour être venu publier ses bans à Paris, tandis qu’il était en surveillance ailleurs. La princesse éplorée a été trouver Fouché ; elle brave les geôliers et les guichets.

… Ne me dis donc pas, ma bonne mère, que je n’aime plus tes longues lettres. Je me suis fort bien aperçu que depuis quinze jours elles étaient plus courtes, et je sentais bien que quelque chose manquait à ma vie…

……

5 germinal.

Notre deuxième division comprend les départements de Marne, Meuse et Ardennes. Nous avons douze places fortes, huit régiments de cavalerie et trois demi-brigades. Nous partons dans une quinzaine. Envoie-moi par Frédéric le petit cheval bai qui casse les jambes à tout le monde. Nous en viendrons bien à bout, nous autres, et il nous respectera un peu plus que Saint-Jean. Voilà Beaumont qui veut aussi se mêler de me marier, et qui met en campagne toutes les têtes à perruques de sa connaissance. Il est absorbé dans cette entreprise comme l’était Buonaparte devant le fort de Bard. Moi, je ne trouve pas trop de ma dignité d’avoir l’air pressé, et je ne le suis pas, je l’avoue…

On tire en ce moment le canon pour la signature de la paix. Les mères et les femmes se réjouissent ; nous autres, nous faisons un peu la grimace.

……

Paris, 23 germinal (avril).

Paris commence à m’ennuyer passablement. C’est toujours la même chose : des grands airs, de grandes vanités et des ambitions mal dissimulées, qui ne demandent qu’à être caressées pour se montrer. Le grand patron ne s’en fera pas faute, je crois, quand il l’osera. Le concordat ne fait pas ici le moindre effet. Le peuple y est indifférent. Les gens riches, même ceux qui se piquent de religion, ont grand’peur qu’on n’augmente les impôts pour payer les évêques. Les militaires, qui ne peuvent pas obtenir un sou dans les bureaux de la guerre, jurent de voir le palais épiscopal meublé aux frais du gouvernement. – Tu as sûrement lu la bulle du pape écrite dans le style de l’Apocalypse, et qui menace les contrevenants de la colère de saint Pierre et de saint Paul. Quant à moi, sauf meilleur avis, je trouve que nous nous couvrons de ridicule. On va faire une très belle cérémonie à Notre-Dame, dans laquelle, pour nous faire avaler la messe, on appellera le secours de la musique de Paesiello et tout l’appareil militaire.

On prépare un grand déjeuner à la porte Maillot…

Tous les aimables y seront. Ils payent un louis par tête pour avoir deux fenêtres entre trente. Il n’y aura que des gens titrés, les Biron, les Delaigle, les Périgord, les Noailles[75]. Ce sera chaâmant. Je n’irai fichtre pas !

……

Paris, 30 germinal an X.

……

Les journaux t’ont sans doute fait un récit très pompeux de la fête du Concordat. J’étais du cortège à cheval avec le général Dupont, qui en avait reçu l’ordre ainsi que tous les généraux actuellement à Paris. Ils y ont donc tous figuré, à peu près comme des chiens qu’on fouette. Nous avons défilé dans Paris aux acclamations d’une multitude qui était plus charmée de l’appareil militaire que de la cérémonie en elle-même. Nous étions tous très brillants, et, pour ma part, j’étais magnifique. Paméla[76] et moi, dorés de la tête aux pieds.

Le légat était en voiture et la croix devant lui, dans une autre voiture[77]. Nous n’avons mis pied à terre qu’à la porte de Notre-Dame, et tous ces beaux chevaux richement caparaçonnés, qui piaffaient et se querellaient autour de la cathédrale, offraient un coup d’œil singulier. Nous sommes entrés dans l’église aux sons de la musique militaire, qui a cessé tout d’un coup à l’approche du dais sous lequel les trois consuls se sont placés et ont été conduits en silence, et même assez gauchement, jusqu’à l’estrade qui leur était destinée. Le dais sous lequel a été reçu le consul avait l’air d’un baldaquin de lit d’auberge : quatre mauvais plumets et une méchante petite frange. Celui du cardinal était quatre fois plus riche, et la chaire splendidement drapée. On n’a pas entendu un mot du discours de M. de Boisgelin. J’étais à côté du général Dupont, derrière le premier consul. J’ai parfaitement joui de la beauté du coup d’œil et du Te Deum. Ceux qui étaient au milieu de l’église n’ont rien entendu. Au moment de l’élévation, les trois consuls ont mis genou en terre. Derrière eux étaient au moins quarante généraux, parmi lesquels Augereau, Masséna, Macdonald, Oudinot, Baraguay-d’Hilliers, Lecourbe, etc. Aucun n’a bougé de dessus sa chaise, ce qui formait un drôle de contraste. En sortant, chacun est remonté sur son cheval et s’en est allé de son côté, de sorte qu’il n’y avait plus que les régiments et la garde dans le cortège. Il était cinq heures et demie et l’on mourait d’ennui, de faim et d’impatience. Quant à moi, j’étais monté à cheval à neuf heures du matin sans déjeuner, avec la fièvre qui continue à me tourmenter. J’ai été dîner chez Scévole, et aujourd’hui je t’écris de chez mon général. J’ai vu Corvisart, médecin du premier consul. Il me promet que dans deux ou trois jours je pourrai voyager et aller t’embrasser avant de partir pour notre quartier général. Je crois que l’impatience de te revoir m’empêche de guérir.

J’embrasse le municipal. Il eût fait bien de l’effet à la cérémonie avec son écharpe et ses adjoints[78].

……

Paris, 18 floréal (mai 1802).

Je pars mercredi, ma bonne mère, et j’arrive à Nohant vendredi, si tu m’envoies des chevaux à Châteauroux. Tu vois que l’on commence à voyager lestement, et que Nohant n’est plus au bout du monde. J’ai fait le diable pour me débarrasser de ma fièvre. J’ai envoyé promener le sieur Corvisart, qui venait me voir cinq minutes, pensait à ses affaires en me tâtant le pouls et prenait six francs pour chaque visite. J’ai consulté un empirique qui m’a traité à la Deschartres, avec l’émétique, une médecine noire le lendemain, et une tisane amère comme du fiel le jour suivant. Il a pensé m’envoyer en l’autre monde, tant il a fait les choses en conscience ; mais le fait est que je suis guéri et que j’aime mieux une bonne secousse que cette langueur qui n’en finissait pas. Je te porte deux robes au lieu d’une que tu me demandais. Ce n’est pas de trop, et je ne veux pas que tu portes des guenilles pendant que l’on me force à être chamarré d’or. Ces robes sont de mon goût, et elles ont eu l’approbation d’Apolline et de Laure[79] qui s’y connaissent et qui se mettent à ravir. J’ai reçu une belle lettre de Deschartres. Dis-lui que, par son style de pédant, ses raisonnements d’apothicaire et sa morale d’eunuque, il est digne de traiter M. de Pourceaugnac au moral et au physique.

 

*    *    *

 

Après un mois de séjour auprès de sa mère, Maurice quitte Nohant, passe deux ou trois jours à Paris, et va rejoindre son général à Charleville, où bientôt Victoire devait aller s’établir, en dépit des sermons de Deschartres qui ne faisaient pas fortune, comme l’on voit, auprès de son élève. Ce pauvre pédagogue ne se décourageait pourtant pas. Il persistait à regarder Victoire comme une intrigante, et Maurice comme un jeune homme trop facile à tromper. Il ne s’apercevait pas que l’effet de ce jugement erroné serait de rendre chaque jour mon père plus clairvoyant sur le désintéressement de son amie, et que plus on l’accuserait injustement, plus il lui rendrait justice et s’attacherait à elle. Deschartres, en cette circonstance, prit prétexte de ses affaires et accompagna Maurice à Paris, craignant peut-être qu’il n’y séjournât au lieu d’aller à son poste. En même temps, ma grand’mère exprimait à son fils le désir de le voir marié, et cette inquiétude que lui causait la liberté du jeune homme habituait le jeune homme à l’idée d’engager sa chère liberté. Ainsi tout ce qu’on faisait pour le détacher de la femme aimée ne servait qu’à hâter le cours de la destinée.

Pendant ce court séjour à Paris avec son élève, Deschartres crut ne pas devoir le quitter d’un instant. C’était faire le précepteur un peu tard, avec un jeune militaire émancipé par de glorieuses et rudes campagnes. Mon père était bon, on le voit du reste par ses lettres et, au fond, il aimait tendrement son pédagogue. Il ne savait pas le brusquer sérieusement et il était assez enfant encore pour trouver un certain plaisir à tromper, comme un véritable écolier, la surveillance burlesque du bourru. Un matin il s’esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du Palais-Royal, où ils s’étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble chez un restaurateur. À peine se sont-ils retrouvés, à peine Victoire a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouant le rôle de Méduse, se présente au-devant d’eux. Maurice paye d’audace, fait bonne mine à son argus et lui propose de venir déjeuner en tiers. Deschartres accepte. Il n’était pas épicurien, pourtant il aimait les vins fins, et on ne les lui épargna point. Victoire prit le parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s’humaniser un peu au dessert : mais quand il s’agit de se séparer, mon père voulant reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses idées noires et reprit tristement le chemin de son hôtel garni.

Le séjour de Charleville parut fort maussade à mon père jusqu’au moment où son amie vint s’y établir chez d’honnêtes bourgeois, où elle payait une modique pension. Elle passait pour être mariée secrètement avec mon père, mais elle ne l’était pas encore. Dès ce moment, ils ne se quittèrent presque plus et se regardèrent comme liés l’un à l’autre. Ce lien irrécusable fut la naissance de plusieurs enfants, dont un seul vécut quelques années et mourut, je crois, deux ans après ma naissance.

Ma bonne grand’mère ignorait tout cela, comme elle ignora même le mariage après qu’il fut conclu. De temps en temps, Deschartres, toujours aux aguets, de loin comme de près, faisait une découverte inquiétante et ne la lui épargnait pas. Il en résultait avec Maurice des explications qui la rassuraient pour un instant, mais qui ne changeaient rien à la situation de chacun.

 

*    *    *

 

Voici encore des fragments de lettres. Si je ne voulais transcrire qu’une correspondance toujours spirituelle et enjouée, je ne passerais rien ; mais comme mon but est de montrer le fond sérieux d’une existence humaine et le contre-coup de la vie générale sur les émotions d’un individu, j’abrégerai beaucoup.

 

Charleville, 1er messidor (juin).

……

Nous faisons un étalage du diable avec nos grands plumets, nos dorures et nos beaux coursiers. Il est parlé de nous jusqu’à Soissons et jusqu’à Laon (patrie de Jean-François Deschartres) ! Mais tant de gloire nous touche peu, et nous aimerions mieux être moins propres que d’user notre ardeur à faire la parade. En outre, on est curieux et bavard ici comme à La Châtre. Le général a voulu déjà tenter quelque aventure, mais il n’eut pas parlé deux fois à la même femme qu’il s’éleva une clameur immense dans les trois villes de Sedan, Mézières et Charleville...

Il est toujours le même, excellent homme, brave et capable, mais irrésolu, tatillon et dépensant son activité à ne rien faire. Le fait est que nous n’avons rien à faire du tout. Decouchy fait les fonctions de chef d’état-major et a l’air de griffonner toujours quelque chose. Morin fait des enveloppes, les défait, les recommence. Le général fait atteler ses chevaux et les laisse trois heures à sa porte avant de savoir s’il sortira ou restera. Voilà notre existence de tous les jours…

... J’embrasse ma bonne, qui ne peut plus me demander à tout instant ce que j’ai fait de ma canne.

……

Toute ma consolation est de penser que cette vie tranquille me permettra d’aller te voir plus souvent…

 

11 messidor, à Bellevue près Sedan.

... Nous sommes toujours opiniâtrement juchés sur nos hauteurs de Givonne, à la porte de Sedan. Le général, qui aime la campagne et la chasse, se trouve ici plus à même de satisfaire ses goûts, et nous nous morfondons à courir les bois et les champs avec lui par un temps détestable. Je me suis nanti d’un piano qui ferait ma consolation si je pouvais en profiter, mais à peine y suis-je assis qu’il faut aller courir.

……

Charleville, 16 messidor (juillet).

… Nous sommes revenus ici depuis quatre jours pour nous lancer des plaisirs champêtres dans le tourbillon du monde. Ce tourbillon est composé d’oisons bridés des deux sexes qui s’acharnent autour d’une table de bouillote à se gagner les uns aux autres un petit écu en quatre heures de temps. J’y bâille à me décrocher la mâchoire. Je ne sais qui m’avait fait ici la réputation d’un jeune homme charmant. Il a fallu en rabattre, on me regarde comme un ours. Je m’ennuyais moins à Bellevue ; j’y avais mon piano et mon violon, et avec cela on vivrait au fond d’une cave. Nous y avons formé une espèce de ménagerie que j’ai hâte de rejoindre pour me dédommager de la société d’ici : nous avons une chouette charmante qui vient se poser sur le poing comme un faucon, un grand-duc pris dans les rochers des Ardennes et qui a sept pieds d’envergure ; c’est un animal effroyable et méchant comme le diable. En fait de quadrupèdes, nous avons un renard, un marcassin, un chevreuil qui nous suit comme un chien et un jeune loup qui m’appartient en propre. Je me charge de son éducation, et il paraît très disposé à n’en pas profiter, car il se sauve à toutes jambes quand je l’appelle. D’ailleurs il est charmant, féroce, sournois et se battant toute la journée avec le renard, qui est son ennemi personnel. Voilà, j’espère, des plaisirs de prince, et qui ne t’inquiéteront pas, ma bonne mère. Une vénerie, une fauconnerie, et des combats d’animaux !

……

… Tu m’as bien diverti avec la citation de l’archevêque de ***. On devait bien s’attendre à voir ces bons princes de l’Église relever la tête le lendemain du jour où l’État fait pour eux de grands sacrifices ; il est dans l’ordre qu’ils nous en remercient par des menaces et des anathèmes. Tu as raison, et le général, à qui j’ai lu ce passage de ta lettre, en a été très frappé. On reproche aux tribuns révolutionnaires un langage barbare, des idées sanguinaires, des châtiments et des menaces continuels ; et voilà les prétendus apôtres de la religion de paix et de miséricorde qui nous injurient et nous menacent de la colère céleste. S’ils pouvaient nous condamner à quelque chose de pis que les flammes éternelles, ils le feraient. La guillotine n’est qu’un jeu d’enfant, un instant d’effroi et de souffrance : malheureusement leur imagination ne peut pas créer pour nous pis que l’enfer. Ne t’étonne donc pas de mon amitié pour les bêtes féroces. Elles sont la douceur et l’innocence même en comparaison des humains.

 

Charleville, 27 messidor.

… À défaut de dangers réels, il est permis d’en chercher d’imaginaires, c’est ce qui m’a engagé à me faire recevoir franc-maçon. La cérémonie a eu lieu hier, et, pour te donner une idée de toutes les mauvaises plaisanteries et mystifications dont j’ai été l’objet, il me suffira de te dire que j’avais mis ces messieurs à pis faire, les défiant formellement de m’intimider. On a employé à cet effet tous les moyens connus. On m’a enfermé dans tous les trous possibles, nez à nez avec des squelettes ; on m’a fait monter dans un clocher au bas duquel on a fait mine de me précipiter ; et ce que j’ai admiré dans tout cela, c’est l’apparence de réalité qu’ils savent donner à toutes ces illusions. C’est, ma foi, merveilleux, et fort amusant. On m’a fait descendre dans des puits, et après douze heures passées à subir toutes ces gentillesses, on m’a cherché une mauvaise querelle sur ma bonne humeur et mon ton goguenard, et on a décidé que je devais subir le dernier supplice. En conséquence, on m’a cloué dans une bière, porté au milieu des chants funèbres dans une église, pendant la nuit, et, à la clarté des flambeaux, descendu dans un caveau, mis dans une fosse et recouvert de terre, au son des cloches et du De profundis. Après quoi chacun s’est retiré.

Au bout de quelques instants, j’ai senti une main qui venait me tirer mes souliers, et tout en l’invitant à respecter les morts, je lui ai détaché le plus beau coup de pied qui se puisse donner. Le voleur de souliers a été rendre compte de mon état et constater que j’étais encore en vie. Alors on est venu me chercher pour m’admettre aux grands secrets. Comme avant l’enterrement on m’avait permis de faire mon testament, j’avais légué le caveau dans lequel j’avais été enfermé au colonel de la 14e, afin qu’il en fît une salle de police ; la corde avec laquelle on m’y avait descendu, au colonel du 4e de cavalerie, pour qu’il s’en servît pour se pendre, et les os dont j’étais entouré, à ronger à un certain frère terrible qui m’avait trimbalé toute la journée dans les caves et greniers, prétendant m’avoir sauvé d’un grand danger. Cette preuve de ma reconnaissance a diverti ces messieurs, que j’ai entendus rire malgré la gravité de leur rôle. Mais ce qui m’a le plus diverti, lorsque tout a été terminé, c’est la colère de Morin contre un particulier qui était fort étonné de la manière dont j’avais supporté les épreuves. Morin était tellement piqué qu’on parût surpris de la fermeté de son camarade, qu’il voulait faire tirer l’épée à tout le monde.

……

Charleville, 1er thermidor (juillet).

Voilà une singulière fantaisie de mon général. Il ne savait que vaguement que j’étais le petit-fils du maréchal de Saxe, et il s’est mis à m’interroger là-dessus en détail. Quand il a appris que tu avais été reconnue par acte du Parlement et que le roi de Pologne était mon aïeul, tu n’as pas l’idée de l’effet que cela a produit sur lui. Il m’en parle vingt fois le jour, il m’accable de questions. Malheureusement je ne me suis jamais occupé de tout cela, et il m’est impossible de lui tracer mon arbre généalogique. Je ne me souviens pas du nom de ta mère, et je ne sais pas du tout si nous sommes parents des Levenhaupt. Il faut que tu cèdes à sa fantaisie et que tu me renseignes sur tout cela. Il veut m’envoyer en Allemagne avec des lettres de recommandation du ministre de l’intérieur et des généraux Moreau et Macdonald, afin de me faire reconnaître comme le seul rejeton existant du grand homme. Je me garderai bien de donner dans de pareilles extravagances, mais je ne veux pas brusquer trop cette manie de Dupont, parce qu’il prétend qu’avec mon nom je dois être capitaine, et qu’il se fait fort de m’obtenir ce grade incessamment ; je crois l’avoir mérité par moi-même, et je le laisserai agir. Te souviens-tu du temps où je ne voulais pas être protégé ? C’était avant d’être militaire, j’avais de belles illusions sur la vie, et je m’imaginais qu’il suffisait d’être brave et intelligent pour parvenir. La République m’avait mis ce fol espoir dans la tête ; mais, à peine ai-je vu ce qui en est, que j’ai reconnu que le régime d’autrefois n’est guère changé, et Buonaparte en est, je crois, plus épris qu’il n’en a l’air.

La fortune rapide de certains hommes, de Caulaincourt entre autres, est certainement due à la faveur. Pour moi, je n’irai pas faire antichambre pour des passe-droits, mais si mes amis obtiennent pour moi ce qui m’est dû, je les laisserai faire.

……

J’ai reçu une lettre de Deschartres. Elle est tout à fait aimable et gentille. C’est un petit cours de morale à l’usage des égoïstes et des sots. Comment se fait-il qu’un homme qui a tant de cœur et de dévouement pour régler ses propres actions ne sache me conseiller que des platitudes ? C’est donc l’effet des préjugés ? Dis-lui de ma part que cette vie de chanoine qu’il mène ne peut rien lui inspirer de ce qui convient à mon âge, à mon état, à mon caractère et à mes opinions. Tout cela ne m’empêchera pas de l’aimer, mais qu’il sache bien que sur certains points il n’aura jamais sur moi la moindre influence. Au reste, je compte lui répondre moi-même bientôt, et avec la franchise nécessaire entre amis. Qu’il te soigne, qu’il te tienne fidèle compagnie ; qu’il surveille tes affaires, qu’il arrange ton jardin et te fasse manger de beaux fruits ; qu’il administre sa commune merveilleusement, et je lui pardonnerai ses bourrasques. – Ne t’inquiète pas, ma bonne mère, mon général n’a aucun sujet d’être mécontent de moi. Non, je ne ferai pas de démarches directes pour obtenir le grade de capitaine. C’est pour moi un dégoût mortel que de solliciter ; mais on agira pour moi, et je saurai toujours mériter l’intérêt et justifier le zèle de mes amis. Je t’aime plus que ma vie. Voilà ce que tu dois te dire, et n’en jamais douter.

……

À M. DESCHARTRES
 

Charleville, 8 thermidor an X.

Vous êtes bien aimable, mon ami, de vous donner tant de peines pour mes affaires. Croyez que je sens vivement le prix d’un ami tel que vous ; vous mettez à tout ce qui me regarde un zèle que je ne puis trop reconnaître, mais laissez-moi vous dire, sans circonlocution, qu’à certains égards ce zèle va trop loin ; non que je veuille vous dénier le droit de vous occuper de ma conduite, comme vous vous occupez de mes affaires et de ma santé. Ce droit est celui de l’affection et je saurai le subir quand même il me blessera ; je crois vous l’avoir prouvé déjà en des circonstances délicates ; mais l’ardeur de ce zèle vous fait voir en noir et prendre au tragique des choses qui ne le sont pas. C’est donc voir faux, et l’amitié que je vous porte ne m’oblige pas à me tromper avec vous.

Quand, par exemple, vous me pronostiquez qu’à trente ans j’aurai les infirmités de la vieillesse, et que par là je deviendrai inhabile aux grandes choses, et tout cela parce qu’à vingt-quatre ans j’ai une maîtresse, vous ne m’effrayez pas beaucoup. En outre, vous jouez de malheur dans votre raisonnement quand vous me proposez l’exemple de mon grand-père le maréchal, qui fut précisément d’une galanterie dont je n’approche pas, et qui n’en gagna pas moins la bataille de Fontenoy à quarante-cinq ans. Votre Annibal était un sot de s’endormir à Capoue avec son armée ; mais nous autres Français, nous ne sommes jamais plus robustes et plus braves que quand nous sortons des bras d’une jolie femme. Quant à moi, je crois être beaucoup plus sage et plus chaste en me livrant à l’amour d’une seule qu’en changeant tous les jours de caprice, ou en allant voir les filles, pour lesquelles je vous avoue que je ne me sens pas de goût.

Il est vrai que pour être conséquent avec vous-même, il vous plaît de traiter de fille la personne à laquelle je suis attaché. On voit bien que vous ne savez pas plus ce que c’est qu’une fille que vous ne savez probablement ce que c’est qu’une femme. Moi, je vais vous l’apprendre ; car j’ai un peu connu déjà la vie de hussard, et c’est parce que je l’ai connue que j’ai eu hâte d’en sortir. Nous avons rompu assez de lances sur ce sujet pour qu’il me semblât inutile d’y revenir. Mais, puisque vous persistez à l’accuser, je persisterai à défendre celle que j’aime.

Une fille, puisqu’il faut encore vous l’expliquer, est un être qui spécule et vend son amour. Il y en a beaucoup dans le grand monde, bien qu’elles aient de grands noms et des maisons très fréquentées ; je ne vivrais pas huit jours avec elles. Mais une femme qui s’attache à vous en vous rencontrant dans le malheur, qui vous a résisté lorsque vous étiez dans une situation brillante en apparence, et qui vous cède en vous voyant couvert de haillons et mourant de faim (c’est ainsi que j’étais en sortant des mains des Croates), une femme qui vous garde la plus stricte fidélité depuis le jour où elle vous a aimé, et qui, lorsque vous voulez lui assurer quelques ressources, au moment où vous venez de recueillir un petit héritage, vous jette au nez et foule aux pieds avec colère vos billets de cent louis, puis les ramasse et les brûle en pleurant ; non, cent fois non, une telle femme n’est pas une fille, et on peut l’aimer fidèlement, sérieusement, et la défendre envers et contre tous. Quel que soit le passé d’une telle femme, il n’y a qu’un lâche qui puisse le lui reprocher quand il a profité de son amour, quand il a reçu d’elle des services ; et vous savez très bien que sans V *** j’aurais eu beaucoup de peine à revenir en France. Les circonstances décident de nous, et souvent malgré nous, dans la première jeunesse, lorsque nous sommes sans ressources et sans appui. Les femmes, plus faibles que nous, et provoquées par nous qui nous faisons une gloire d’égarer leur faiblesse, peuvent se perdre aisément. Mais entourez les premières saintes du paradis de tous les genres de séduction, mettez-les aux prises avec le malheur et l’abandon, et vous verrez si toutes s’en tireront aussi bien que certaines femmes dont vos arrêts croient faire une justice salutaire.

Vous vous trompez donc, mon ami, et voilà tout ce que j’ai à dire pour résister à des conseils que vous croyez bons, et que je regarde comme mauvais. Quant à ma mère, je vous prie de ne point me recommander de la chérir. Je n’ai besoin pour cela des encouragements de personne. Jamais je n’oublierai ce que je lui dois ; mon amour et ma vénération pour elle sont à l’abri de tout.

Adieu, mon cher Deschartres, je vous embrasse de tout mon cœur. Vous savez mieux que tout autre combien il vous est attaché.

MAURICE DUPIN

 

DE MAURICE À SA MÈRE
 

Eh bien, oui, ma bonne mère, je te l’avoue, je suis, non pas triste, comme tu le crois, mais assez mécontent de la tournure que prennent mes affaires. Voilà de grands changements dans les affaires publiques, et qui ne nous promettent rien de bon[80]. Certainement cela lève toutes les difficultés qui auraient pu surgir à la mort du premier consul, mais c’est un retour complet à l’ancien régime, et en raison de la stabilité des premières fonctions de l’État, il n’y aura plus guère moyen de sortir des plus humbles. Il faudra se tenir là où le hasard vous aura jeté, et ce sera comme autrefois, où un brave soldat restait soldat toute sa vie, tandis qu’un freluquet était officier selon le bon plaisir du maître. Tu verras que tu ne te réjouiras pas bien longtemps de cette espèce de restauration monarchique, et que, pour moi du moins, tu regretteras les hasards de la guerre et la grande émulation républicaine. Le poste que j’occupe n’est pas désagréable en soi-même, et en temps de guerre il est brillant, parce qu’il nous expose et nous fait agir. Mais en temps de paix il est assez sot, et, entre nous soit dit, peu honorable. Nous ne sommes après tout que des laquais renforcés. Nous dépendons de tous les caprices d’un général. Si nous voulons sortir, il faut rester ; si nous voulons rester, il faut sortir. À la guerre, c’est charmant, ce n’est pas au général que nous obéissons. Il représente le drapeau de la patrie. C’est pour le salut de la chose publique qu’il dispose de nos volontés, et quand il nous dit : Allez à droite ; si vous n’y êtes pas tué, vous irez ensuite à gauche, et si vous n’êtes pas tué à la gauche, vous irez ensuite en avant, c’est fort bien : c’est pour le service, et nous sommes trop heureux de recevoir de pareils ordres. Mais en temps de paix, quand il nous dit : Montez à cheval pour m’accompagner à la chasse, et venez faire des visites avec moi pour me servir d’escorte, ce n’est plus si drôle, c’est à son caprice personnel que nous obéissons ; notre dignité en souffre, et la mienne est, je l’avoue, à une rude épreuve. Dupont est pourtant d’un excellent caractère et peu de généraux sont aussi bienveillants et aussi expansifs : mais enfin, il est général et nous sommes aides-de-camp, et s’il ne faisait de nous ses domestiques, nous ne lui servirions à rien, puisqu’il n’y a rien autre chose à faire. Decouchy, qui est chef d’état-major, prend patience, quoique avant-hier il ait eu une petite mortification assez dure. Le général était chez sa maîtresse et l’a fait attendre trois heures dans la cour. Il a failli le planter là et envoyer tout au diable. Morin est toujours très insouciant et répond toujours : Qu’importe ? à tout ce qu’on lui dit. Moi, je me dis en moi-même :

 

Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

 

Si bien que j’ai le plus grand désir d’aller rejoindre mon régiment, et je vais écrire pour cela à Lacuée, qui est le grand faiseur et le grand réformateur.

……

En raison de ma haute valeur et de ma belle conduite dans les épreuves, j’ai été nommé compagnon ces jours-ci, et je serai maître incessamment.

……

Bellevue, 6 fructidor.

……

Nous menons une vie errante et vagabonde, poursuivant les sangliers et les biches à travers les bois et les rochers. La nuit nous surprend et nous fait chercher un abri dans le premier castel des environs qui nous tombe sous la main. À peine le jour reparaît-il que nous reprenons notre œuvre de destruction, ne nous arrêtant que pour manger notre viande rôtie au pied de quelque sapin, sur le bord des clairs ruisseaux où rafraîchissent nos flacons. Les rochers et les précipices ne nous permettent pas de chasser à cheval, et le général, qui se pique d’être un grand marcheur, tire la langue d’un demi-pied. Il s’amusait de nous au commencement, s’imaginant que nous aurions de la peine à le suivre, et je crois qu’il se repent un peu maintenant de nous avoir emmenés. Quant à moi particulièrement, j’ai retrouvé mes jambes de la Croatie, je laisse derrière moi les gardes les plus lestes, je dégringole les montagnes, j’escalade les ravins, je saute les buissons, je tâche de dépenser l’excédant de mes forces et de retrouver l’illusion de la guerre. Si bien que les chasseurs ardennais me comparent à un brocart, c’est-à-dire à un chevreuil de quatre ans, non pas pour la coiffure, mais pour l’agilité.

Ce jour est consacré au repos, et demain nous avons rendez-vous à Bouillon pour l’attaque d’un sanglier. Il n’y a rien de plus drôle que de voir le général maigri, noirci, méconnaissable, vouloir soutenir qu’il n’est pas fatigué, et vouloir encore faire semblant de passer les nuits à lire et à écrire. C’est la mode de singer le grand homme, mais cela ne sert de rien.

 

Charleville, 20 fructidor (septembre).

……

Nous sommes de retour depuis hier seulement. Pour parcourir les déserts des Ardennes, nous avions formé une espèce de caravane composée de trois calèches, deux cabriolets, une diligence et un énorme fourgon rempli de vivres et de lits pour les dames ; car nous en avions quatre. La partie eut été agréable sans la turbulente inquiétude du général, qui, après avoir chassé de quatre heures du matin à six heures du soir, voulait repartir dans la nuit, pour se trouver, à huit ou dix lieues de là, à d’autres rendez-vous. De sorte qu’au lieu de s’amuser, on s’égarait la nuit dans les bois, et on culbutait dans les fossés. Quatre personnes qui étaient dans une calèche[81] ont versé et sont encore écloppées. Le général a fait aussi la cabriole avec son boguet, et ne veut pas avouer qu’il s’est fait beaucoup de mal. À la guerre, tout cela serait magnifique, et ce qui est ridicule ici serait sublime sur un champ de bataille. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que, voulant toujours devancer tout le monde, arrivant deux jours avant les autres, et attaquant deux heures trop tôt, il fait manquer la chasse, et toutes les autres bandes de chasseurs nous donnent au diable. Nous nous échinons pour ne rien faire qui vaille. C’était peut-être bien un peu comme cela au Mincio. Nous étions tous aussi pressés et aussi fous que lui, mais ce passage ne nous a rien valu.

Tu regardes mon désir d’aller au régiment comme une fantaisie. Tu me reproches de vouloir trop de liberté. Non, ma bonne mère, je serais plus assujetti au régiment que partout ailleurs ; mais je serais l’esclave de mon service, de mon devoir, et non celui du caprice d’un homme. Les états-majors sont en pleine défaveur. Dupont est sous la remise, et moi dans le cul-de-sac. L’orgueil du grand état-major est poussé au suprême degré, et tout ce qui voudra singer la puissance sera toujours éloigné. Chaque général, sous ce nouveau régime, est nécessairement regardé comme un rival s’il a du mérite, comme un ennemi s’il n’en a point. Ceux qui l’entourent sont présumés partager ses passions ou ses opinions. On ne peut pas voir de très bon œil tous ces hommes qui étaient puissants avant qu’on fût quelque chose : on redoute leurs regards, leur critique, et on a peur même (je te dis cela parce que je le sais) des jeunes aides de camp railleurs qui ne se sont pas agenouillés à Notre-Dame pour saluer le retour des grands oripeaux.

Ce qu’il y a de plus fâcheux pour moi, c’est que je ne puis retourner à mon régiment sans un nouvel arrêté du consul. Celui qu’on vient de prendre détache les aides de camp de leurs corps et ordonne qu’ils seront réformés si leur général vient à l’être. C’est donc une menace en masse, et c’est du Lacuée tout pur. On n’a pourtant pas de reproches à me faire d’être entré dans l’état-major ; c’est le premier consul lui-même et Lacuée qui m’ont conseillé de le faire en me disant que c’était le poste le plus avantageux pour se distinguer. Mais à présent tout est changé !…

 

Charleville, 1er jour complémentaire, an X.

… Monseigneur l’évêque de Metz, dont le diocèse s’étend sur notre division, est venu tout à propos pour modérer notre train de chasse et nous faire prendre le pas de procession. Il a fallu suivre le dais en grande tenue jusqu’à la métropole, ouïr la grand’messe et le Te Deum, et de plus avaler un petit sermon pastoral du grand vicaire. Aujourd’hui nous donnons un grand dîner à monseigneur, dont, par parenthèse, j’ai fait la conquête par mon air décent. C’est un compliment jésuitique, parce qu’il s’est peut-être aperçu que j’étais un des moins charmés de cette capucinade.

Demain, avant que le soleil ait rougi la cime des monts, nous repartons pour la chasse. Ma foi, puisqu’il le fallait, le goût m’en est revenu tout de bon comme lorsque j’étais à Nohant, dans mon jeune temps. Je suis maintenant un des plus adroits, et à coup sûr le plus infatigable. Nous reviendrons pour le 1er vendémiaire, que nous devons célébrer par une petite guerre dans la plaine, entre Mézières et Sedan. On est déjà convenu dans les deux partis du nombre de prisonniers qu’on devait se faire de part et d’autre ; il n’y a encore rien de décidé sur celui des morts et des blessés.

……

Durosnel m’a écrit pour m’expliquer dans le plus grand détail l’arrêté qui nous concerne. C’est le comble de l’ingratitude et de l’injustice. Nous ne tenons plus en aucune manière à nos régiments. Si nous avons à nous plaindre de nos généraux, tant pis pour nous ; nous pouvons les quitter, mais nous cessons d’être militaires. On nous fait une condition de domestiques, pire encore puisque nous ne pouvons changer de maître. Tout au contraire, les adjoints d’état-major conservent toute leur liberté et tous leurs avantages. C’est fort inconséquent, et apparemment il y a là-dedans des créatures que l’on veut récompenser. Tout s’organise pour s’assurer d’une cour et les courtisans n’y manqueront pas. La graine s’en est conservée.

……

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres complètes de George Sand, Histoire de ma vie par George Sand I, Paris, Calmann-Lévy, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les illustrations de première page représentent Marie-Aurore de Saxe, grand-mère de George Sand (c. 1777, pastel attribué à Adélaïde Labille-Guiard, Musée de la Vie romantique, Paris, salon George Sand), Maurice Dupin de Francueil, en uniforme d’officier de l’armée impériale (c. 1806, huile sur toile, anonyme, Maison de George Sand, Nohan) et Sophie Victoire Delaborde (1833, anonyme, Musée de la Vie romantique, Paris, Sur les traces de George Sand : Sophie Victoire Delaborde. Site George Sand sur le Ministère de la Culture.), parents de George Sand.

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[1] Cette première partie de l’ouvrage a été écrite en 1847.

[2] On eût dit sensibilité au siècle dernier, charité antérieurement, fraternité il y a cinquante ans.

[3] Voici le fait comme je l’ai trouvé dans les notes de ma grand’mère : « Francueil, mon mari, disoit un jour à Jean-Jacques : « Allons aux Français, voulez-vous ? — Allons, dit Rousseau, cela nous fera toujours bâiller une heure ou deux. » C’est peut-être la seule repartie qu’il ait eue en sa vie ; encore n’est-elle pas énormément spirituelle. C’est peut-être ce soir-là que Rousseau vola 3 livres 10 sols à mon mari. Il nous a toujours semblé qu’il y avoit eu de l’affectation à se vanter de cette escroquerie ; Francueil n’en a gardé aucun souvenir, et même il pensoit que Rousseau l’avoit inventée pour montrer les susceptibilités de sa conscience et pour empêcher qu’on ne crût aux fautes dont il ne se confesse pas. Et puis d’ailleurs, quand cela seroit, bon Jean-Jacques ! il vous faudroit aujourd’hui faire claquer votre fouet un peu plus fort pour nous faire seulement dresser les oreilles ! »

[4] Il paraît que cette prodigieuse histoire est la chose la plus ordinaire du monde, car, depuis que j’ai écrit ce volume, nous en avons vu d’autres exemples. Une couvée de rossignols de muraille, élevée par nous, et commençant à peine à savoir manger, nourrissait avec tendresse tous les petits oiseaux de son espèce que l’on plaçait dans la même cage.

[5] L’anecdote est assez curieuse : la voici racontée par Voltaire, Histoire de Charles XII : « … Auguste aima mieux recevoir des lois dures de son vainqueur que de ses sujets. Il se détermina à demander la paix au roi de Suède, et voulut entamer avec lui un traité secret. Il fallait cacher cette démarche au sénat, qu’il regardait comme un ennemi encore plus intraitable. L’affaire était très délicate ; il s’en reposa sur la comtesse de Kœnigsmark, Suédoise d’une grande naissance, à laquelle il était alors attaché. C’est elle dont le frère est connu par sa mort malheureuse, et dont le fils a commandé les armées en France avec tant de succès et de gloire. Cette femme, célèbre dans le monde par son esprit et par sa beauté, était plus capable qu’aucun ministre de faire réussir une négociation. De plus, comme elle avait du bien dans les États de Charles XII, et qu’elle avait été longtemps à sa cour, elle avait un prétexte plausible d’aller trouver ce prince. Elle vint donc au camp des Suédois en Lituanie, et s’adressa d’abord au comte Piper, qui lui promit trop légèrement une audience de son maître. La comtesse, parmi les perfections qui la rendaient une des plus aimables personnes de l’Europe, avait le talent singulier de parler les langues de plusieurs pays qu’elle n’avait jamais vus, avec autant de délicatesse que si elle y était née. Elle s’amusait même quelquefois à faire des vers français qu’on eût pris pour être d’une personne née à Versailles. Elle en composa pour Charles XII, que l’histoire ne doit point omettre. Elle introduisait les dieux de la fable, qui tous louaient les différentes vertus de Charles. La pièce finissait ainsi :

« Enfin, chacun des dieux discourant à sa gloire

« Le plaçait par avance au temple de Mémoire ;

« Mais Vénus et Bacchus n’en dirent pas un mot.

« Tant d’esprit et d’agréments était perdu auprès d’un homme tel que le roi de Suède. Il refusa constamment de la voir. Elle prit le parti de se trouver sur son chemin dans les fréquentes promenades qu’il faisait à cheval. Effectivement, elle le rencontra un jour dans un sentier fort étroit ; elle descendit de carrosse dès qu’elle l’aperçut : le roi la salua sans lui dire un seul mot, tourna la bride de son cheval et s’en retourna dans l’instant, de sorte que la comtesse de Kœnigsmark ne remporta de son voyage que la satisfaction de pouvoir croire que le roi de Suède ne redoutait qu’elle. »

[6] Son vrai nom était Marie Rinteau, et sa sœur s’appelait Geneviève. Le nom qu’elles prirent de demoiselles Verrières est un nom de guerre.

[7] Extrait de la Collection de décisions nouvelles et de notions relatives à la jurisprudence actuelle, par Me J.-B. Denisart, procureur au Châtelet de Paris, tome III, page 704. – Paris, 1774.

[8] Messire Antoine de Horn, chevalier de Saint-Louis, lieutenant pour le roi de la province de Schelestadt.

[9] La Dauphine mourut en 1767. Ma grand’mère avait donc dix-neuf ans lorsqu’elle put aller vivre chez sa mère.

[10] Il lui envoyait sa traduction des Douze Césars de Suétone.

[11] Voici la lettre de ma grand’mère, et la réponse.

À M. de Voltaire, 24 août 1768.

« C’est au chantre de Fontenoi que la fille du maréchal de Saxe s’adresse pour obtenir du pain. J’ai été reconnue ; Mme la dauphine a pris soin de mon éducation après la mort de mon père. Cette princesse m’a retirée de St-Cyr pour me marier à M. de Horn, chevalier de St-Louis et capitaine au régiment de Royal-Bavière. Pour ma dot, elle a obtenu la lieutenance de roy de Schelestadt. Mon mari en arrivant dans cette place, au milieu des fêtes qu’on nous y donnait, est mort subitement. Depuis, la mort m’a enlevé mes protecteurs, M. le dauphin et Mme la dauphine.

Fontenoi, Raucoux, Laufeld sont oubliés. Je suis délaissée. J’ai pensé que celui qui a immortalisé les victoires du père s’intéresserait aux malheurs de la fille. C’est à lui qu’il appartient d’adopter les enfants du héros et d’être mon soutien, comme il est celui de la fille du grand Corneille. Avec cette éloquence que vous avez consacrée à plaider la cause des malheureux, vous ferez retentir dans tous les cœurs le cri de la pitié, et vous acquerrez autant de droits sur ma reconnaissance, que vous en avez déjà sur mon respect et sur mon admiration pour vos talents sublimes.

Réponse.

« 27bre 1768, au château de Ferney.

« Madame,

J’irai bientôt rejoindre le héros votre père et je lui apprendrai avec indignation l’état où est sa fille. J’ai eu l’honneur de vivre beaucoup avec lui ; il daignait avoir de la bonté pour moi. C’est un des malheurs qui m’accablent dans ma vieillesse, de voir que la fille du héros de la France n’est pas heureuse en France. Si j’étais à votre place, j’irais me présenter à Mme la duchesse de Choiseul. Mon nom me ferait ouvrir les portes à deux battants, et Mme la duchesse de Choiseul, dont l’âme est juste, noble et bienfesante, ne laisserait pas passer une telle occasion de faire du bien. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner, et je suis sûr du succès quand vous parlerés. Vous m’avés fait, sans doute, trop d’honneur, madame, quand vous avés pensé qu’un vieillard moribond, persécuté et retiré du monde serait assés heureux pour servir la fille de M. le maréchal de Saxe. Mais vous m’avés rendu justice en ne doutant pas du vif intérêt que je dois prendre à la fille d’un si grand homme.

« J’ai l’honneur d’être avec respect,

« Madame,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« VOLTAIRE,
« gentilhomme orde de la chambre du roy. »

[12] Il paraît qu’il y eut quelque opposition, je ne sais de quelle part, car ils allèrent se marier en Angleterre, dans la chapelle de l’ambassade, et firent ratifier ensuite leur union à Paris.

[13] Cet ouvrage ne se répandit guère. Madame de Pompadour, qui protégeait Montesquieu, obtint de M. Dupin qu’il anéantirait son livre, bien qu’il fût déjà imprimé et publié. J’ai pourtant le bonheur d’en avoir un exemplaire qui s’est conservé entre nos mains. Sans aucune prévention, ni amour-propre de famille, c’est un très bon livre, d’une critique serrée, qui relève toutes les contradictions de l’Esprit des lois, et présente de temps à autre des aperçus beaucoup plus élevés sur la législation et la morale des nations.

[14] J’ai commis ici une petite erreur de fait que mon cousin M. de Villeneuve, héritier de Chenonceaux et de l’histoire de madame Dupin, me signale. L’abbé de Saint-Pierre mourut à Paris, mais bien peu de temps après avoir fait une maladie grave à Chenonceaux. (Note de 1850.)

[15] J’écris ceci en juillet 1847. Qui sait si avant la publication de ces Mémoires, un bouleversement social n’aura pas créé beaucoup de penseurs très courageux.

[16] Maurice-François-Élisabeth, né le 13 janvier 1778. Il eut pour parrain le marquis de Polignac.

[17] Voici un renseignement que me fournit mon cousin René de Villeneuve : « L’hôtel Lambert était habité par notre famille et par l’amie intime de Mme Dupin de Chenonceaux, la belle et charmante princesse de Rohan-Chabot. C’était un vrai palais. En une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et de Mme Dupin, cet ingrat élève de J.-J., marié depuis peu de temps à Mlle de Rochechouart, perdit au jeu 70.000 livres. Le lendemain, il fallut payer cette dette d’honneur. L’hôtel Lambert fut engagé, d’autres bien vendus. De ces splendeurs, de ces peintures célèbres, il ne me reste qu’un très beau tableau de Lesueur représentant trois muses dont une joue de la basse. Il l’avait peint deux fois, l’autre exemplaire est au Musée. M. de Chenonceaux, notre grand-oncle et notre grand-père Francueil ont mangé sept à huit millions d’alors. Mon père, marié à la sœur de ton père, était en même temps propre neveu de Mme Dupin de Chenonceaux et son unique héritier. Voilà comment depuis quarante-neuf ans je suis propriétaire de Chenonceaux. » Je dirai ailleurs avec quel soin religieux et quelle entente de l’art M. et Mme de Villeneuve ont conservé et remeublé ce château, un des chefs-d’œuvre de la renaissance.

[18] 1847.

[19] Voici les termes de ce décret, qui avait pour but de ramener la confiance par la terreur :

« Art. 1er. Tout métal d’or et d’argent, monnayé ou non monnayé, les diamants, bijoux, galons d’or et d’argent, et tous autres meubles ou effets précieux qu’on aura découvert ou qu’on découvrira enfouis dans la terre ou cachés dans les caves, dans l’intérieur des murs, des combles, parquets ou pavés, âtres ou tuyaux de cheminées et autres lieux secrets, sont saisis et confisqués au profit de la République.

» Art. 2. Tout dénonciateur qui procurera la découverte de pareils objets recevra le vingtième de leur valeur en assignats…

» Art. 6. L’or et l’argent, vaisselle, bijoux et autres effets quelconques, seront envoyés sur-le-champ avec les inventaires au comité des inspecteurs de la ville, qui fera passer sans délai les espèces monnayées à la trésorerie nationale, et l’argenterie à la Monnaie.

» Art. 7. À l’égard des bijoux, meubles et autres effets ils seront vendus à l’enchère, à la diligence du même comité, qui en fera passer le produit à la trésorerie, et en rendra compte à la Convention nationale ». (23 brumaire an II.)

[20] Elle avait passé dans ce même couvent une grande partie de sa retraite volontaire, avant d’épouser son second mari.

[21] Départ signifiait là alors la guillotine.

[22] L’Inconnu, roman inconnu de Maurice Sand.

[23] Ils étaient convenus, comme on l’a vu dans une lettre précédente, de regarder le dôme du Panthéon à la même heure. Ils appelaient cela leur rendez-vous.

[24] C’était M. Heckel, auteur d’un ouvrage philosophique sur la diplomatie et le droit des gens. Il fréquentait la maison de ma grand’mère, et avait pris le jeune Maurice en grande amitié.

[25] L’abbé de Beaumont, son oncle, fils du duc de Bouillon et de mademoiselle Verrières.

[26] Le logement était un rez-de-chaussée. L’homme était dans la rue.

[27] Le Devin du village de J.-J. Rousseau. C’est mon grand-père qui avait fait les récitatifs.

[28] La chienne favorite de sa mère.

[29] On pourrait croire que ces sentiments dans la bouche d’un enfant victime de la révolution sont une feinte destinée à rassurer sur les opinions de sa mère les agents chargés de surveiller la correspondance, ou à servir quelque jour de pièces justificatives dans un procès en règle. Mais il n’en est rien. Ces sentiments sont naïfs et sincères. Toute la vie de mon père en fait foi, et toutes ses lettres ultérieures en fournissent le témoignage. Au reste, il n’est pas étonnant qu’un enfant élevé dans les idées philosophiques du dix-huitième siècle conservât ces principes pendant et après la révolution. Ma grand’mère les conserva bien aussi, comme on le verra.

[30] Jusque-là il a signé Maurice. Il prend un nom de famille, il croit se sentir homme fait, parce qu’il étudie des batailles et qu’il en rêve déjà.

[31] J’ai déjà dit que cet ami de la montagne était M. Heckel, homme de lettres, distingué surtout par les qualités de son cœur et la sincérité de ses opinions. Mais ce nom de guerre ami de la montagne, dont se servait mon père pour le désigner, apparemment parce que M. Heckel était compromis alors, ne signifie pas du tout qu’il fût de l’opinion des montagnards. Loin de là, M. Heckel était un partisan fidèle du parti royaliste. J’ai plusieurs lettres de lui qui sont d’un pédant homme de bien, beau diseur et court d’idées. Il avait cependant beaucoup d’esprit et de feu dans la conversation, et mon père aima toujours non seulement son caractère, mais sa société, bien que rien ne fût plus opposé que leur manière de voir et leur manière d’être.

[32] Voici l’effet des calomnies de la réaction. De tous les terroristes, Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par conviction des apparentes nécessités de la terreur et du fatal système de la peine de mort. Cela est assez prouvé aujourd’hui, et l’on ne peut pas récuser à cet égard. Je témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne est une des plus lâches que l’histoire ait produites. Cela est encore suffisamment prouvé. À quelques exceptions près, les thermidoriens n’obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en immolant Robespierre. La plupart d’entre eux le trouvaient trop faible et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons justes enfin, et ne craignons plus de le dire : Robespierre est le plus grand homme de la révolution et un des plus grands hommes de l’histoire. Ce n’est pas à dire qu’il n’ait eu des fautes, des erreurs, et par conséquent des crimes à se reprocher ; entraîné sur une pente rapide, il fut au niveau des malheureuses théories du moment, bien que supérieur à tous les hommes qui les appliquaient. Mais dans quelle carrière politique orageuse l’histoire nous montrera-t-elle un seul homme pur de quelque péché mortel contre l’humanité ? Sera-ce Richelieu, César, Mahomet, Henri IV, le maréchal de Saxe, Pierre le Grand, etc., etc. ? Quel grand ministre, quel grand prince, quel grand capitaine, quel grand législateur n’a commis des actes qui font frémir la nature et qui révoltent la conscience ? Pourquoi donc Robespierre serait-il le bouc émissaire de tous les forfaits qu’engendre ou subit notre malheureuse race dans ses heures de lutte suprême ?

[33] 1847.

[34]