George Sand

LES BEAUX MESSIEURS
DE BOIS-DORÉ
(tome second)

1852

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

XL. 4

XLI 15

XLII 25

XLIII 34

XLIV.. 43

XLV.. 51

XLVI 59

XLVII 68

XLVIII 80

XLIX.. 92

L. 106

LI 122

LII 132

LIII 142

LIV.. 153

LV.. 163

LVI 175

LVII 185

LVIII 197

LIX.. 207

LX.. 213

LXI 219

LXII 231

LXIII 239

LXIV.. 248

LXV.. 254

LXVI 264

LXVII 272

LXVIII 282

LXIX.. 292

LXX.. 301

LXXI 310

LXXII 320

LXXIII 330

LXXIV.. 341

Ce livre numérique. 347

 

XL

Depuis que la Morisque avait enseigné à Adamas divers secrets orientaux pour la confection des mixtures cosmétiques, le teint, la barbe et les sourcils du marquis s’étaient sensiblement améliorés. Ils étaient à l’épreuve du vent, de la pluie et des folles caresses de Mario, outre que les parfums en étaient plus suaves et l’application plus prompte.

Le vieux Céladon se faisait d’abord adoniser en grand secret, à l’heure où son enfant sortait de sa chambre pour prendre ses premiers ébats. Mais, comme celui-ci ne se montrait ni questionneur importun ni curieux incivil, on se relâcha peu à peu de ces grandes précautions, et l’on procéda au rajeunissement quotidien avec des détours fort ingénus.

Les cosmétiques furent baptisés parfums rafraîchissants, et l’enluminure s’appela entretien de la peau.

Mario ne parut pas y entendre malice. Mais les enfants voient tout, et celui-ci ne fut pas la dupe d’Adamas ; seulement il n’y vit pas matière à raillerie. Son bon père ne pouvait rien faire de ridicule. Il s’imagina que ces artifices faisaient partie de la toilette de toutes les personnes de qualité.

Comme il était assez coquet lui-même, il lui prit donc une grande envie de s’arranger aussi la figure en gentilhomme ; il en fit la demande, et, comme il lui fut répondu simplement qu’à son âge on n’avait pas besoin de ces recherches, il ne crut pas à un refus positif. Si bien qu’un soir, étant un moment seul dans la chambre de son père adoptif et voyant les flacons épars sur la toilette, il se passa la fantaisie de se parfumer en blanc et en rose, comme il avait vu Adamas parfumer le marquis. Cela fait, il crut devoir foncer et élargir ses sourcils, et, se trouvant alors une mine martiale qui lui revenait fort, il ne put résister au désir de se dessiner deux jolis petits crocs noirs au-dessus des lèvres et une belle royale au-dessous.

Comme il n’était éclairé que d’une seule bougie oubliée sur la table, il usa largement de la couleur et n’en put estomper finement les contours.

Le souper sonnait ; il courut se mettre à table, fort satisfait de la mine de mauvais garçon qu’il avait, et tenant son sérieux le mieux du monde.

Le marquis n’y fit pas attention tout de suite ; mais Lauriane étant partie d’un grand éclat de rire, il leva les yeux et vit cette petite tête douce si singulièrement travestie qu’il ne put se tenir d’en rire aussi.

Cependant le bon marquis se sentit contrarié et même peiné au fond du cœur. Mario n’avait certes pas songé à le railler ; mais la manière large et voyante dont il s’était peint accusait un peu trop, devant Lauriane, l’existence et l’emploi de cette palette de beauté qu’il croyait tenir si bien cachée dans sa toilette et sur son propre visage. Il n’osa même pas demander à l’enfant où il avait pris cette enluminure ; il eût craint une réponse trop ingénue. Il se contenta de lui dire qu’il s’était défiguré et qu’il eût à aller se débarbouiller.

Lauriane comprit l’embarras et l’inquiétude de son vieil ami, et rentra sa gaieté ; mais l’idée du Mario ne lui en parut que plus bouffonne, et, durant tout le souper, elle eut ce fou rire de jeune fille que la contrainte change en excitation nerveuse.

L’effet en fut magique sur Mario ; si bien que le marquis leur dit avec douceur :

— Allons, enfants, riez donc tout votre soûl, puisque vous en avez tant d’envie !

Mais il ne rit point lui-même, et, le soir, il gronda Mario, qui se repentit et promit de ne jamais recommencer.

Cette espièglerie avait beaucoup diverti M. Clindor, qui avait cassé une belle pièce de faïence en pouffant de rire. Grondé par le marquis, il avait perdu la tête et marché sur la patte de Fleurial. Adamas n’avait pu résister à la drôlerie de Mario, et, lui aussi, il avait ri ! La Bellinde fut la seule qui tint son sérieux, et le marquis lui en sut gré.

— Cet enfant est bien espiègle, dit-il le soir à Adamas, et tout ce qu’il fait marque un esprit badin et fort plaisant. Il ne faudrait pourtant pas le trop gâter, Adamas !

Le lendemain, autre affaire : un des flacons de carmin de la toilette se trouva cassé, et la belle toilette de guipure tachée. On accusa Fleurial ; mais ces mêmes taches furent signalées sur le pourpoint blanc de Mario, qui s’en étonna et se défendit d’avoir seulement approché de la toilette.

— Je vous crois, mon fils, dit le marquis en soupirant. Si je vous jugeais capable de mentir, je serais trop chagriné.

Mais, le jour suivant, on trouva les mixtures mélangées, le rouge avec le noir et le noir avec le blanc.

— Ouais ! dit le marquis, cette diablerie continue ! En sera-t-il comme des pauvres nez de mes statues ?

Il examina Mario sans rien dire ; Mario avait du noir aux manchettes de sa chemise. C’était peut-être de l’encre ; mais le marquis avait horreur des taches, et le pria d’aller changer de linge.

— Adamas, dit-il à son confident, cet enfant est espiègle, c’est fort bien fait ; mais, s’il est menteur et abuse de la foi que j’ai en sa parole, voici qui me causera de grosses peines, mon ami ! Je le croyais d’une essence supérieure ; mais Dieu ne veut pas que j’en sois trop fier. Il laisse le diable faire de lui un enfant comme les autres.

Adamas prit le parti de Mario, qui venait de rentrer dans le boudoir voisin.

En ce moment, on entendit Bellinde qui discutait vivement avec l’enfant. Il la tirait par sa jupe, et elle se défendait en disant qu’il prenait avec elle des privautés au-dessus de son âge.

Le marquis se leva, indigné.

— Libertin ? s’écria-t-il désespéré ; déjà libertin ?

Le pauvre Mario accourut tout en larmes.

— Père, dit-il en se jetant dans ses bras, cette fille est méchante. Je la voulais amener à toi pour te faire voir à toi-même ce qu’elle a aux mains. Elle touche mon rabat en me disant qu’il est taché, et c’est elle qui y met ces taches ; c’est elle qui veut te causer de la peine et t’empêcher de m’aimer. Elle profite des sottises que je fais pour m’en mettre d’autres plus vilaines sur le dos. Père, cette femme-là ne vaut rien ; elle me fait passer pour menteur, et, si tu la crois…

— Non, non, mon fils, je ne la crois point ! s’écria le marquis. – Adamas !…

Mais Adamas n’était plus là ; il avait couru après la Bellinde ; il la saisit sur l’escalier, voulut la ramener de force, et reçut pour sa peine un beau soufflet qui lui fit lâcher prise.

Au bruit de cette escarmouche, le marquis s’élança aussi sur l’escalier. Le soufflet avait été rude ; le pauvre Adamas, tout étourdi, se tenait la joue.

— Cette coquine a donc joué des griffes ? dit-il, je me sens la figure… Eh ! non, monsieur, s’écria-t-il tout à coup joyeux, ce n’est point du sang ! Voyez ! c’est du beau rouge de vos flacons ! C’est la pièce de conviction ! Oh ! oui-dà ! voici une affaire tirée au clair. À présent j’espère que vous ne douterez plus de la malice de cette fille rousse !

— Monsieur le comte, dit le marquis à son enfant avec une gravité admirable, je confesse avoir, par deux fois, douté de votre parole. Si je n’étais votre meilleur ami, vous auriez à m’en demander raison ; mais j’espère que vous voudrez bien accepter les excuses de votre père.

Mario lui sauta au cou, et, le soir même, Bellinde, payée et congédiée sans explication, quitta l’oasis de Briantes et son beau nom de bergère pour rentrer dans les réalités de la vie sous son nom véritable de Guillette Carcat, en attendant qu’elle en prît un plus sonore et plus mythologique, comme on le verra par la suite.

Pendant que ces événements tragiques s’effaçaient de la mémoire de nos personnages, M. Poulain ne s’endormait pas dans son zèle.

On était au 18 ou 19 décembre, et l’abbé, le nez et les pieds froids, mais la tête échauffée par l’espoir d’un succès longtemps tiraillé, arrivait à Saint-Amand, jolie ville du Berry, située dans une fraîche vallée, entre deux rivières, et que dominait le gigantesque et merveilleux château de Montrond, résidence du prince de Condé.

L’abbé descendit de cheval au couvent des capucins, dont le vaste enclos, coupé en croix, s’abritait sous la protection du manoir princier. Il évita de voir le prieur, dont il redoutait l’obligeance et les bons offices ; il voulait faire sa besogne lui-même et son chemin tout seul.

Il se contenta d’accepter d’un des religieux, son parent, un frugal repas, secoua le givre dont il était couvert, et se présenta à un des guichets du château en montrant un laissez-passer en bonne forme.

« Grâce aux travaux de Sully et surtout aux embellissements de M. le Prince, » qui avait acheté cette résidence au ministre disgracié, « le château de Montrond, qui eut plus tard tant d’importance dans les événements de la Fronde, était devenu un lieu de délices, en même temps qu’une forteresse imprenable. Son enceinte avait plus d’une lieue de tour : elle comprenait de nombreuses constructions, un vaste et magnifique château à trois étages, une grosse tour ou donjon de cent vingt pieds de haut, dont les murs étaient crénelés, et qui se terminait par une plate-forme au sommet de laquelle on voyait une statue de Mercure[1]. »

« Quant aux fortifications, elles étoient en si grande quantité, disposées comme en amphithéâtre et par étages, qu’un homme qui les avait étudiées et observées depuis longtemps, à peine les pouvait-il comprendre[2]. »

C’est dans ce labyrinthe de pierre, dans cet arcane significatif, dans ce repaire de grand vassal, que résidait Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de Condé, lequel, après trois ans de captivité pour rébellion à la couronne, venait de se réconcilier avec la cour et de rentrer dans son gouvernement de Berry.

Il joignait à cette charge celles de lieutenant-général, de bailli de la province et de capitaine de la grosse tour de Bourges : c’est-à-dire qu’il avait le pouvoir politique, civil et militaire de tout le centre de la France, puisqu’il jouissait des mêmes droits et charges pour la province de Bourbonnais.

Ajoutez à ce pouvoir une fortune immense, augmentée des sommes que chaque rébellion des Condés coûtait, sous forme d’indemnité, à la couronne, c’est-à-dire à la France ; de l’achat à peu près forcé des terres et châteaux splendides que Sully possédait en Berry, et qu’il fallait céder à M. le Prince à grand’perte, en raison de la dureté des temps et des malheuretez du pays ; de la sécularisation, c’est-à-dire la suppression, au profit du prince, des plus riches abbayes de la province (entre autres celle de Déols) ; des présents imposés par l’usage, la flatterie ou la poltronnerie à la grosse bourgeoisie des villes ; des lourds bassins d’or et d’argent pleins de moutons du Berry en belle monnaie d’or et d’argent ; des carrosses d’azur, sculptés et ornés de satyres d’argent ; traînés de six beaux chevaux harnachés de cuir de Russie rehaussé d’argent ; des impôts, pressurages et vexations de toutes sortes sur le petit monde : argent sous tous les noms, sous toutes les formes, sous tous les prétextes tel était le seul mobile, la seul but, la seule grandeur, la seule joie et le seul génie de Henri, petit-fils du grand Condé de la Réforme et père du grand Condé de la Fronde.

Deux grands Condés bien ambitieux et bien coupables aussi envers la France, on le sait ! mais capables aussi de lui rendre de grands services contre l’étranger, quand leur intérêt personnel ne les en détournait pas. Hélas ! c’est là l’affreux XVIIe siècle. Mais ils avaient de la bravoure, de la grandeur, de l’héroïsme quand même ; et celui qui joue un rôle dans notre récit n’était qu’avare, rusé, prudent, et l’on dit même quelque chose de pis.

Sa naissance avait été tragique, et sa jeunesse malheureuse.

Il avait reçu le jour en prison, d’une veuve accusée d’avoir empoisonné son mari[3]. Marié lui-même fort jeune à la belle Charlotte de Montmorency, fille du connétable, il avait eu pour rival le trop vert et trop vieux galant Henri IV. La jeune princesse avait été coquette. Le prince avait enlevé sa femme. On accusa le roi de vouloir faire la guerre à la Belgique pour lui avoir donné asile. Le fait était à la fois vrai et faux : le roi était follement amoureux ; mais Condé, en feignant une jalousie dont il était incapable, exploitait la passion du roi au profit de son ambition, et forçait le roi à sévir contre un rebelle.

Malheureux en famille, en guerre et en politique, M. le Prince se consola de tout par l’amour des richesses, et, quand vint le terrible ministère de Richelieu, il vécut fort tranquille, riche et sans honneur, dans sa bonne ville de Bourges et dans son beau château de Saint-Amand-Montrond.

Mais, à l’époque où notre recteur Poulain, après six semaines de démarches et d’intrigues vint à bout d’être introduit en sa présence, M. le Prince n’avait pas renoncé à toute ambition politique, et il devait encore jouer son rôle de vautour dans l’agonie du parti calviniste et dans celle du pouvoir royal, espérant s’élever sur les ruines de l’un et l’autre.

Le recteur croyait bien savoir à quel homme il avait affaire. Il le jugeait sur la réputation de bon prince qu’il s’était faite à Bourges : familier, vulgaire, parlant à toutes gens sans morgue, jouant avec les écoliers de la ville et les trichant volontiers, aimant bien les cadeaux, commère, très serré, assez fantasque, excessivement dévot.

Le prince était bien tout cela ; mais il était tout cela beaucoup plus qu’on ne le savait encore. L’histoire prétend qu’il aimait beaucoup trop la société des écoliers. Il trichait par avarice et non par simple amusement ; il ne faisait pas comme Henri IV, qui rendait l’argent. Il aimait les cadeaux avec passion ; il était commère par envie et méchanceté ; il était avare jusqu’à la fureur, fantasque jusqu’à la superstition, dévot jusqu’à l’athéisme.

Lenet, dans son panégyrique, dit de lui très ingénument, ou plutôt très malicieusement :

« Il entendoit la religion et sçavoit en tirer avantage, connoissoit les replis du cœur humain autant qu’homme que j’aie connu, et jugeoit en un moment par quel intérêt on agissoit en toutes sortes de rencontres. Il sçavoit se précautionner contre l’artifice des hommes sans le faire connoître. Il aimoit à profiter. Il a peu entrepris d’affaires qu’il n’ait fait réussir, en temporisant, quand il ne pouvoit en venir à bout d’autre sorte. Il sçavait éviter les occasions de rien perdre de ce qui lui étoit dû et profiter de celles qui pouvoient l’augmenter en quelque chose… Enfin, – dit plaisamment pour conclure le bon Lenet, – il m’a semblé un grand homme et fort extraordinaire. »

Soit !

Quant au portrait physique du prince, voici comment une plus illustre plume que celle de Lenet le définit dans une lettre particulière :

« Une figure agréable au premier abord ; tête allongée, assez régulière ; rien de la puissance ni de la bizarrerie des traits de son fils, le grand Condé ; les yeux riants ; assez de grâce dans ce visage bien encadré par la longue chevelure ; les moustaches relevées, l’épaisse et longue royale. De l’incertitude dans les plans du front, qui est moyen, avec les régions supérieures assez développées ; de la mollesse dans les joues. Ce regard souriant est de ceux sous lesquels on sent, avec quelque attention, le manque de dignité et de sérieuse croyance, une petite personnalité égoïste et beaucoup d’indifférence.

» Mais c’est là la seconde impression ; la première est assez agréable.

» Le meilleur de ses portraits gravés porte la devise Semper prudentia[4]. »

La statue de Mercure, le dieu des filous, plantée sur le haut de son donjon, en dit encore davantage.

XLI

M. Poulain, sans être un physionomiste voyant de haut, avait assez de finesse, mais il ne fut d’abord frappé que de l’agrément de la physionomie du prince.

Celui-ci le reçut tête à tête dans son cabinet et le fit asseoir. Il témoignait de grands égards à la moindre soutane.

— Monsieur l’abbé, lui dit-il, me voici prêt à vous entendre. Excusez-moi si de grandes occupations m’ont obligé de vous faire attendre longtemps ce rendez-vous. Vous savez que j’ai dû aller à Paris chercher M. le duc d’Enghien ; il m’a fallu ensuite lui trouver une autre nourrice, celle que madame sa mère lui avait choisie ayant autant de lait qu’une pierre, et puis… Mais parlons de vous qui me semblez un homme de volonté. La volonté est une belle chose ; mais je m’étonne de vous voir si entêté de vous adresser à moi pour une si petite affaire. Votre hobereau de… Comment appelez-vous l’endroit ?

— Briantes, répondit respectueusement le recteur.

Le prince le regarda en dessous et vit, sous son humilité, une certaine assurance qui l’inquiéta.

C’est le propre des grands esprits d’aimer à pénétrer et à utiliser les forces qu’ils rencontrent. Le prince était trop méfiant pour ne pas être craintif. Son premier mouvement n’était pas tant de se servir des gens que de s’en préserver.

Il affecta l’indifférence.

— Eh bien, dit-il, votre hobereau de Briantes a tué dans un combat singulier, ou, pour mieux dire, dans un singulier combat et d’une façon suspecte, un certain… Comment appelez-vous ce mort ?

— Sciarra d’Alvimar.

— Ah ! oui, je le sais ! Je me suis enquis : c’était un homme de rien et qui lui-même se battait peu loyalement. Ces gentillâtres ont dû se trouver à deux de jeu : que vous importe, après tout ?

— J’aime mon devoir, répondit le recteur, et mon devoir me commandait de ne pas laisser un crime impuni. M. Sciarra était un bon catholique, M. de Bois-Doré est un huguenot.

— N’a-t-il point abjuré ?

— Où et quand, monseigneur ?

— Je ne m’en soucie pas. Il est vieux, il est garçon. Il mourra bientôt de sa belle mort. Morte la bête, mort le venin ! Je ne vois point qu’il y ait tant à s’occuper de lui.

— Alors Votre Altesse refuse de faire poursuivre cette affaire ?

— Poursuivez-la vous-même, monsieur l’abbé. Je ne vous en empêche. Adressez-vous à qui de droit. Ceci est du ressort de la magistrature ; je ne m’occupe pas des délits des petits : je n’en finirais point.

M. Poulain se leva, salua profondément et gagna la porte.

Il était humilié et offensé.

— Hé ! attendez, monsieur l’abbé, lui dit le prince, qui voulait le pénétrer sans en avoir l’air ; si je ne m’intéresse point à votre M. d’Alvimar, si fait bien m’intéressé-je à vous qui tournez fort bien vos lettres, donnez de fort bons renseignements et me paraissez homme d’esprit et de vertu. Voyons, parlez-moi franchement. Peut-être vous puis-je servir en quelque chose. Dites pour quelle raison vous avez souhaité de me voir, au lieu de vous adresser à vos supérieurs naturels, messieurs du clergé ?

— Monseigneur, répondit le recteur, une telle affaire n’étant point du ressort de l’Église…

— Quelle affaire ?

— L’assassinat de M. d’Alvimar, je n’ai point d’autre souci. Votre Altesse me fait l’injure de croire que je me suis servi de ce fait comme d’un prétexte pour parvenir auprès d’elle, afin de pouvoir lui adresser quelque requête personnelle ; il n’en est point ainsi. Je ne suis mû que par le déplaisir dont tout sincère catholique est saisi en voyant les prétendus recommencer, en ce pays, leurs larcins et massacres.

— Vous ne m’aviez point parlé de larcin, reprit le prince. Ce d’Alvimar avait-il quelque bien qu’on lui ait dérobé ?

— Je l’ignore, et ce n’est point là ce que je veux dire… J’ai eu l’honneur d’écrire à M. le Prince que ce Bois-Doré s’était enrichi du pillage des églises.

— Il est vrai, je me le rappelle, dit le prince. Ne m’avez-vous point donné à entendre qu’il avait, en sa gentilhommière, une manière de trésor caché ?

— J’ai donné à monseigneur des détails précis et fidèles. Une partie des richesses de l’abbaye de Fontgombaud est encore là.

— Et votre avis serait qu’on lui fît rendre gorge ? Ce serait malaisé, à moins d’y employer des gens de loi, et les lenteurs de la justice permettraient au vieux sournois de faire disparaître le corps du délit. Ne le pensez-vous point ?

— Peut-être, répondit l’abbé, M. d’Aloigny de Rochefort, que Votre Altesse a constitué abbé fiduciaire de Fontgombaud, saurait-il prendra des mesures…

— Non, dit le prince avec un peu de vivacité, je vous défends… je vous prie de ne lui en rien faire savoir. On m’a assez blâmé des faveurs dont j’ai récompensé les bons services de M. de Rochefort ; on ne manquerait point de dire que j’enrichis mes créatures des dépouilles des vaincus. On reproche d’ailleurs à Rochefort d’être avide, et, de vrai, il l’est peut-être un peu. Je ne répondrais point qu’il confisquât ces choses au profit du culte.

— J’ai touché juste, pensa le recteur : le trésor fait dresser l’oreille. Il faudra bien que monseigneur soit mon obligé.

Le prince vit la satisfaction intérieure et légèrement dédaigneuse de son interlocuteur. Le recteur n’était pas altéré d’argent et de pierreries. Il l’était de crédit et de pouvoir. Condé le comprit et s’observa davantage.

— D’ailleurs, ajouta-t-il, il serait fâcheux de faire du bruit pour peu de chose. Ce trésor, contenu dans quelque vieux coffre en un grenier de campagne, ne vaut pas, je pense, la peine que l’on s’y donnerait.

— Ce trésor est pourtant une source vive où s’alimente le luxe du vieux marquis.

— Il y a longtemps qu’il y puise, reprit le prince ; il doit être à sec ! Je l’ai quelque peu connu, votre hobereau ; c’est un marquis pour rire, de la façon du roi de Navarre. Il était admis dans l’intimité de mon bon oncle !

Condé ne parlait jamais de Henri IV qu’avec une ironie pleine d’aversion. M. Poulain remarqua l’amertume de son accent, et sourit de manière à satisfaire le prince.

— Le marquisat de Bois-Doré est, dit-il, une plaisanterie que ce vieillard prend au sérieux, prétendant imposer à tous sa sotte passion pour le feu roi.

— Le feu roi avait du bon, reprit Condé, qui trouva que le recteur allait trop loin, et cette vieille créature dont nous parlons n’était point une de ses plus méchantes bêtes. Il mangeait tout son bien en parures ridicules ; il doit ne plus rien avoir. Il ne va plus à Paris, il ne paraît jamais à Bourges, il vit dans un trou. Il a un vieux carrosse du temps de la Ligue et un castel où je serais embarrassé de loger mes chiens. Il s’est fait faire des jardins où les statues sont en plâtre ; tout cela sent la médiocrité.

— Voilà, se dit le recteur, des détails que je n’ai point donnés à monseigneur. Il s’est informé, il a mordu à l’appât. – Il est vrai, dit-il tout haut, que notre homme n’est qu’un petit noble de campagne. On lui connaît, en biens, environ vingt-cinq mille écus de revenu, et l’on s’étonne avec raison qu’il en dépense soixante mille sans faire de dettes et sans sortir de chez lui.

— Ce serait donc l’abbaye de Fontgombaud qui durerait toujours ? dit le prince en souriant. Mais d’où savez-vous, monsieur l’abbé, que cette corne d’abondance existe au manoir de Briantes ?

— Je le sais d’une fille fort pieuse qui a vu là des reliquaires et des ornements de chapelle d’un grand prix. Un certain lit d’enfant, tout en ivoire fouillé et sculpté, est un chef-d’œuvre provenant d’un dais…

— Bah ! bah ! dit le prince, quelque vieillerie ! Nous nous en occuperons si vous y tenez, pour l’honneur et le bien de l’Église, monsieur l’abbé ; mais ce n’est point une affaire qui presse grandement. Il me faut vous quitter ; mais je voudrais auparavant savoir si je ne puis vous obliger en quelque chose. Votre archevêque est fort de mes amis : c’est moi qui l’ai fait nommer. Souhaitez-vous une meilleure cure ? Je lui pourrai parler de vous.

— Je ne souhaite rien des avantages de ce monde, répondit le recteur en se retirant. Je me trouve bien là où je puis faire mon salut et prier pour le bonheur de Votre Altesse.

— C’est-à-dire, pensa le prince dès qu’il fut seul, que les coffres de Bois-Doré sont encore pleins ; autrement, cet ambitieux m’eût demandé d’abord sa récompense. Il sait que je serai content et me demandera plus que je lui ai offert. Nous verrons bien.

Et le prince donna ses ordres.

Le soir de ce même jour, les hôtes de Briantes venaient de se souhaiter mutuellement une bonne nuit et on allait se séparer, lorsque Aristandre, qui était le gardien de la porte, envoya dire qu’un gentilhomme et sa suite demandaient asile pour un repos d’une couple d’heures. Il pleuvait, et la nuit était sombre.

Le marquis se fit éclairer, et, enveloppé de son manteau, alla lui-même faire lever la herse.

— Nous sommes… lui dit une voix inconnue.

— Entrez, entrez, messieurs, répondit le marquis, esclave des lois d’une chevaleresque hospitalité ; venez vous mettre à couvert. Vous direz vos noms, si bon vous semble, quand vous serez reposés.

Les cavaliers entrèrent : ils étaient deux ou trois en tête, parmi lesquels celui qui paraissait commander aux autres fit mine de vouloir mettre pied à terre. Bois-Doré l’empêcha, vu que le pavé était fort mouillé.

Il marcha devant avec Adamas, qui portait la torche, et rentra dans le préau, suivi de son hôte, sans remarquer une suite de vingt hommes armés qui, ayant défilé sur le pont un à un, entrèrent tous dans le préau après leur maître, tandis que celui-ci montait l’escalier du manoir avec le châtelain.

Cette grosse escorte étonna Aristandre, lequel, chargé de la réception des valets et de l’ouverture des écuries, vint leur faire ses offres de service. Mais ils refusèrent de débrider et restèrent avec leurs chevaux partie autour d’un feu qu’on leur alluma dans le préau, partie sur le seuil même du logis.

Lorsque le marquis fut dans son salon avec l’inconnu, il vit un homme d’une trentaine d’années, assez mal mis et d’une taille médiocre. Le visage était très ombragé par le chapeau rabattu en clabaud et les plumes mouillées qui lui pendaient de tous côtés. Peu à peu il entrevit cette figure sans la reconnaître, ou du moins sans pouvoir se rappeler où il l’avait rencontrée.

— Vous paraissez ne me point remémorer ? lui dit l’inconnu. Il est vrai que nous nous sommes vus il y a fort longtemps, et que, tous deux, nous avons beaucoup changé.

Le marquis se frappa naïvement le front, demandant pardon de son manque de mémoire.

— Je ne m’amuserai point à vous faire chercher, reprit le voyageur. On m’appelle Lenet. J’étais presque un adolescent, quand je vous vis à Paris, chez la marquise de Rambouillet, et peut-être même ne fîtes-vous point attention à un aussi petit personnage comme j’étais alors. Je ne suis encore que conseiller, en attendant mieux.

— Vous méritez d’être tout ce que vous pouvez souhaiter, répondit Bois-Doré gracieusement. Mais du diable, disait-il en lui-même, si j’ai souvenir du nom de Lenet, et si je sais à quel homme je parle, bien que son air me rappelle mille choses confuses.

— Ne faites rien pour moi, reprit M. Lenet en voyant qu’il donnait des ordres pour son souper. Je dois me rendre en un château où je suis attendu. J’ai été retardé par les mauvais chemins, et vous prie d’excuser l’heure à laquelle je viens chez vous. Mais j’avais pour vous une commission assez délicate dont il faut que je m’acquitte.

Lauriane et Mario, qui se tenaient dans le boudoir, entendant qu’il s’agissait d’affaires, se levèrent pour traverser le salon et se retirer.

— Ce sont là vos enfants, monsieur de Bois-Doré ? dit le voyageur en leur rendant le salut qu’ils firent en passant devant lui. Je vous avais toujours cru garçon. Êtes-vous marié ou veuf ?

— Ni l’un ni l’autre, répondit le marquis, et pourtant je suis père. Voici mon neveu, qui est mon fils d’adoption.

— Et voici ce dont il s’agit, reprit le conseiller d’un air bénin et d’un ton caressant, lorsque les enfants furent sortis. Je suis chargé par M. le Prince, qui est votre seigneur et le mien, et à qui de père en fils ma famille est fort attachée, d’éclaircir une affaire assez fâcheuse qui vous concerne. J’irai droit au fait. Vous avez fait disparaître un certain M. Sciarra d’Alvimar, qui fut votre hôte comme je le suis, avec cette différence qu’il n’avait point de monde avec lui, comme j’en ai pour protéger ma personne et mon mandat ; car je dois bien vous faire assavoir que, sous cette fenêtre, sont vingt hommes bien armés, et dans votre bourg, vingt autres tout prêts à leur venir en aide, si vous ne receviez pas comme il convient l’envoyé du gouverneur et grand-bailli de la province.

— Cet avertissement est superflu, monsieur Lenet, répondit Bois-Doré avec beaucoup de calme et de politesse ; fussiez-vous venu seul en ma maison, vous y seriez d’autant plus en sûreté. Il suffirait que vous fussiez mon hôte, et, à plus forte raison, êtes-vous à couvert sous le mandat de M. le Prince, auquel je ne prétends nullement faire rébellion. Dois-je vous suivre pour lui rendre compte de ma conduite ? Me voilà tout prêt, et sans trouble, comme vous voyez.

— Il n’est pas nécessaire, monsieur de Bois-Doré. J’ai pleins pouvoirs pour vous interroger et disposer de vous, selon que je vous trouverai innocent ou coupable… Veuillez me dire ce que M. d’Alvimar est devenu ?

— Je l’ai tué en franc duel, répondit le marquis avec assurance.

— Mais sans témoins ? reprit le conseiller avec un sourire d’ironie.

— Il en avait un, monsieur, et des plus honorables. Si vous voulez entendre le récit…

— Sera-ce bien long ? dit le conseiller, qui paraissait préoccupé.

— Non, monsieur, répondit le marquis : bien qu’il me semble avoir le droit de m’expliquer en une affaire où il va pour moi de l’honneur et de la vie, je vous prendrai le moins de temps possible.

XLII

Bois-Doré raconta succinctement toute l’histoire et montra les preuves.

Le conseiller paraissait toujours impatient et distrait.

Cependant son attention parut se fixer sur un point. C’est lorsqu’il entendit le récit des prédictions de La Flèche à la Motte-Seuilly.

Bois-Doré, ayant à produire le cachet de son frère comme une dernière preuve de son identité avec la victime de d’Alvimar, crut devoir mentionner cette circonstance ; mais, avant qu’il eût eu le temps d’expliquer précisément le peu de sorcellerie de maître La Flèche, il fut interrompu par le conseiller.

— Attendez, dit celui-ci, je me souviens d’une accusation dont j’oubliais de vous parler. On vous soupçonne d’être adonné à la magie, monsieur de Bois-Doré ! Et, sur ce chef, je vous absous d’avance, car je ne crois pas à l’art des devins et n’y vois qu’un amusement d’esprit. Voulez-vous bien me dire si le hasard fit que ces bohémiens vous prédirent quelque chose de vrai ?

— Leur prédiction fut de tous points réalisée, monsieur Lenet ! Ils m’annoncèrent qu’avant trois jours je serais père et vengé. Ils annoncèrent à l’assassin de mon frère qu’avant trois jours il serait puni, et ces choses arrivèrent comme ils l’avaient dit ; mais…

— Et dites-moi où sont ces bohémiens ?

— Je l’ignore. Je ne les ai point revus. Mais il me reste à vous dire…

— Non. C’est assez, dit M. Lenet sans se départir de son ton doucereux et de son air riant ; la cause est entendue. Je vous crois innocent ; mais vous fûtes mal avisé de cacher le fait. Les soupçons ne seront point aisés à effacer ; on se demandera, comme moi, pourquoi, au lieu de publier le châtiment de l’assassin de votre frère comme une chose qui vous faisait honneur, vous l’avez celé comme vous eussiez fait d’un guet-apens. Je ne pourrai point faire entendre à M. le Prince…

Ici, Bois-Doré fut tenté d’interrompre le conseiller par un mouvement d’indignation ; car il devenait évident pour lui que cet homme, après avoir annoncé ses pleins pouvoirs, afin de le faire parler, feignait de ne pouvoir l’absoudre lui-même, afin de lui vendre son appui.

— Je conviens, dit-il, qu’en cachant la mort de d’Alvimar, j’ai suivi un mauvais conseil et fort contraire à mon propre avis. On m’a représenté que M. le Prince était grand catholique, et que j’étais accusé d’hérésie…

— Et la chose est vraie, mon pauvre monsieur. Vous passez pour un grand hérétique, et je ne vous cache point que M. le Prince est mal disposé pour vous.

— Mais vous, monsieur, qui me semblez moins rigoureux en vos idées, et qui me marquez avoir pris confiance en mes paroles, ne puis-je point compter que vous plaiderez ma cause et rendrez bon témoignage de moi ?

— J’y ferai mon possible, mais je ne vous réponds de rien, quant au prince.

— Que dois-je donc faire pour me le rendre favorable ? dit le marquis, résolu à connaître les conditions du marché.

— Je ne sais ! répondit le conseiller. On lui a dit que vous aviez chez vous un Italien… un hérétique de la pire espèce, qui pourrait bien, à ce qu’il semble, être un certain Lucilio Giovellino, condamné à Rome comme partisan des doctrines infâmes de Giordano Bruno.

Le marquis pâlit : il était resté calme devant son propre péril ; celui de son ami l’effraya.

— Vous en convenez ? dit le conseiller d’un ton léger. Quant à moi, je trouve ce malheureux assez puni et ne lui veux d’autre mal que celui qu’on lui a infligé. Vous pouvez tout me dire. J’essayerai de détourner les soupçons du prince.

— Monsieur Lenet, répondit Bois-Doré obéissant à une soudaine inspiration, l’homme dont vous parlez n’est point un hérétique, c’est un astrologue de la plus haute science. Il n’a recours à aucune magie et lit dans les constellations les destinées humaines avec une si grande habileté que les événements de la vie semblent se soumettre à des décisions écrites dans les cieux. Il n’y a rien dans ses opérations qui ne soit d’un honnête homme et d’un bon chrétien, et vous savez aussi bien que moi que M. le Prince, qui est le plus orthodoxe catholique du royaume, consulta assidûment les astrologues, ainsi que l’ont fait, de tout temps, les personnages les plus illustres, voire les têtes couronnées.

— Je ne sais où vous prenez ce que vous dites, monsieur, répondit la conseiller en levant les épaules ; j’ai vécu et je vis dans l’intimité du prince, et ne l’ai jamais vu s’adonner à ces pratiques.

— Et pourtant, monsieur, reprit le marquis avec assurance, j’ai la certitude qu’il ne blâmerait en rien celles de mon ami, et je vous prie de lui dire que, s’il veut éprouver son savoir, il en sera fort satisfait.

— Le prince rira de votre confiance ; mais je ne refuse point de lui en parler. Songeons au plus pressé, qui est de vous tirer d’affaire. Je ne vous cache point qu’il m’est commandé de faire une perquisition en votre logis.

— Une perquisition ? dit le marquis stupéfait ; et à quelles fins, monsieur, une perquisition ?

— À seules fins de vérifier précisément si vous n’avez point chez vous des livres et instruments de cabale ; car vous êtes accusé de pratiquer la magie, non point tant par l’amusement du calcul des nombres et de l’observation des astres, que par des accointements suspects et une sorte de culte rendu à l’esprit du mal.

— Vraiment, monsieur le conseiller, vous me gardiez ceci pour la bonne bouche ! Est-ce tout ce dont je suis accusé, et ne me faudra-t-il point défendre de quelque chose de pis ?

— Ne vous en prenez point à moi, dit le conseiller en se levant. Je ne crois pas à de telles noirceurs de votre part ; c’est pourquoi je vous engage à me montrer en détail votre maison, afin que je puisse dire et jurer n’y avoir rien trouvé qui ne soit honnête et convenable. Songez que je vous peux forcer à m’obéir ; mais, voulant agir civilement avec vous, je vous prie de prendre un flambeau et m’éclairer vous-même, sans appeler aucun de vos gens, car je me verrai forcé d’appeler tous les miens, et j’ai l’intention de n’en mener avec moi que cinq ou six, lesquels sont à la porte de cette chambre.

Un rayon de lumière traversa l’esprit du marquis ; c’était à son trésor qu’on en voulait.

Il en prit son parti sur-le-champ. Bien qu’il aimât tous ces jouets luxueux qu’il considérait comme des trophées légitimes et d’agréables souvenirs de ses vieux exploits, il n’y tenait point en avare, et, quelque regret qu’il dût éprouver de ne pouvoir les faire servir plus longtemps au luxe de son cher Mario, il n’hésita point entre ce sacrifice et le salut de Lucilio, dont il était beaucoup plus inquiet que du sien propre.

— Qu’il soit fait comme vous voulez, monsieur ! dit-il avec un magnanime sourire. Par où voulez-vous commencer ?

Le conseiller fit, de l’œil, le tour du salon.

— Vous avez là, dit-il avec aisance, force choses galantes et riches ; mais je n’y vois rien de blâmable, et je sais que ce n’est pas dans des salles ouvertes à tout venant que vous cacheriez vos diableries. On m’a parlé d’une chambre fermée que vous appelez votre magasin, et où vous n’admettez pas tout le monde. C’est là que je souhaite aller, et que vous devez me conduire sans résistance ni tromperie ; car, outre que j’ai le plan de votre maison, qui n’est pas grande, j’ai le moyen d’y tout bouleverser, et je serais marri d’avoir à me porter à cette extrémité.

— Ce ne sera pas nécessaire, répondit le marquis en prenant un flambeau ; me voilà prêt à vous satisfaire. Ah ! pourtant, ajouta-t-il en s’arrêtant, je n’ai point les clefs de cette chambre, et ne saurais vous y faire entrer sans l’assistance de mon vieux domestique. Vous plaît-il que je l’appelle ?

— Je le ferai venir, dit le conseiller en ouvrant la porte.

Et s’adressant à ses gens, qui se tenaient sur le palier :

— Qu’un de vous, leur dit-il, obéisse à M. de Bois-Doré. – Donnez vos ordres, marquis. Comment se nomme votre valet ?

Le marquis, voyant qu’il était gardé à vue et entièrement au pouvoir de son hôte, se résigna, et, ne montrant aucun dépit inutile, il allait nommer Adamas, lorsqu’il vit la figure de celui-ci apparaître derrière celles des piquiers qui gardaient la porte.

— Adamas, lui dit-il, apportez-moi les clefs du magasin.

— Oui, monsieur, répondit Adamas, je les ai sur moi ; les voici ; mais…

— Entrez, dit le conseiller à Adamas.

Et, dès que celui-ci eut obéi, il ajouta :

— Donnes-moi les clefs, et restez en cette chambre.

Adamas paraissait bouleversé. Il fouilla dans la poche de son justaucorps, et, en proie à une préoccupation surprenante, il répondit au conseiller :

— Oui, sire.

À ce mot, le conseiller, saisi comme d’un vertige et quittant son air badin, bondit par la chambre et poussa vivement la porte qui était restée ouverte entre lui et ses gens.

— À qui croyez-vous parler ? s’écria-t-il, et pourquoi m’appelez-vous ainsi ?

Adamas resta comme étourdi, et son trouble était bizarre au dernier point.

Le marquis avait vu trop souvent le roi dans son enfance et les portraits qu’on en avait faits depuis, pour croire un seul instant que le personnage qui était devant lui fût le jeune Louis XIII. Il pensa que son pauvre Adamas était en proie à un accès de folie.

— Répondez donc ! reprit le conseiller avec impatience. Pourquoi me traitez-vous de Majesté ?

— Je ne sais pas, monsieur, répondit le rusé Adamas. Je ne sais ce que je dis, ni où je suis. J’ai la tête à l’envers, d’une étonnante nouvelle que je viens d’apprendre, et que je vous demande la permission de dire à mon maître.

— Dites ! parlez ! allons ! s’écria le conseiller d’un ton d’autorité extraordinaire.

— Eh bien, mon maître, dit Adamas en s’adressant au marquis, sans paraître remarquer l’agitation du conseiller, apprenez que le roi est mort !

— Le roi est mort ? s’écria de nouveau M. Lenet en s’élançant encore vers la porte, comme pour sortir sans dire adieu à personne.

Mais il s’arrêta, saisi de méfiance.

— D’où tenez-vous cette nouvelle ? dit-il en examinant Adamas avec des yeux ardents.

— Je la tiens des arrêts de la destinée… Je la tiens du ciel même, dit Adamas d’un air inspiré.

— Que veut dire cet homme ? reprit M. Lenet. Qu’il s’explique, monsieur de Bois-Doré ; je le veux, entendez-vous ? et, si c’est une fausse nouvelle qu’il me donne, malheur à lui comme à vous !

— Vraie ou fausse, monsieur, répondit le marquis attentif à l’émotion de son hôte, la nouvelle me surprend et me trouble autant que vous-même. Explique-toi, Adamas ; d’où sais-tu que le roi est mort ?

— Je le sais par l’astrologue, monsieur ! Il m’a montré les chiffres, et je les connais. J’ai vu, j’ai compris, j’ai lu clairement que le personnage le plus puissant de l’État venait de mourir.

— Le personnage le plus puissant de l’État !… dit le conseiller pensif : ce n’est peut-être pas le roi !

— Vous avez raison, monsieur, fit Adamas d’un air ingénu ; c’est peut-être M. le connétable. Je ne connais pas assez les signes… J’ai pu me tromper ;… mais, enfin, c’est le roi ou M. de Luynes : j’en réponds sur ma vie !

— Où est cet astrologue ? dit vivement le conseiller ; qu’il vienne ici, je veux le voir !

— Oui, sire ! répondit Adamas, encore troublé et affairé, en courant vers la porte.

— Attendez, dit Lenet en l’arrêtant. Je veux savoir pourquoi vous m’appelez ainsi. Dites-le, ou je vous casse la tête !

— Ne cassez rien, monsieur ! reprit Adamas ; je ne l’ai pas, ma tête ; ne le voyez-vous point ? Ce mot me vient sur les lèvres je ne sais comment ; aussi vrai que Dieu est au ciel, c’est la première fois que je vois votre figure. Dois-je quérir l’astrologue ?

— Oui, courez ! et gare à vous tous, s’il y a ici un leurre ou un piège ! je mets le feu à votre taudis !

Bois-Doré ne pouvait que protester de sa parfaite ignorance des faits. Il ne comprenait rien du tout à la conduite d’Adamas, et il en était même fort inquiet.

Il voyait bien que le fidèle serviteur avait entendu la conversation qu’il venait d’avoir avec le conseiller, et qu’il se servait, pour sauver Lucilio, du moyen imaginé par lui de le faire passer pour astrologue, sachant, comme tout le monde, le respect que le prince de Condé avait pour la prétendue science des devins. Mais le grave Lucilio se prêterait-il à cette ruse ? Saurait-il jouer son rôle ?

— Enfin, pensait Bois-Doré, comptons sur la Providence et sur le génie d’Adamas ! Il ne s’agit que de faire sortir d’ici l’ennemi, sans qu’il s’empare de la personne de mon ami et de la mienne ; nous aviserons ensuite à notre sûreté.

XLIII

Au bout de peu d’instants, Lucilio parut avec Adamas.

Il était calme et souriant comme à l’ordinaire. Il salua légèrement le conseiller, profondément le marquis, et présenta à celui-ci un papier chargé d’hiéroglyphes.

— Hélas ! mon ami, dit Bois-Doré, je n’y connais rien.

— Parlez ! cria Lenet au muet, qui lui fit signe que cela lui était impossible. Écrivez, au moins !

Lucilio s’assit et écrivit :

« Je n’ai de comptes à rendre ici qu’au marquis de Bois-Doré ; je ne vous connais pas. Sortez de cette chambre ; je n’écrirai pas devant vous. »

— Si, mordieu ! s’écria la conseiller hors de lui. Je veux tout savoir, et vous répondrez !

— Pardonnez-lui, monsieur, dit Adamas ; il est, comme les grands savants, très étrange et fantasque. Si vous voulez qu’il révèle ses secrets, parlez-lui doucement.

— Il veut de l’argent ? dit le conseiller ; il en aura : qu’il parle !

Lucilio secoua la tête en signe de refus.

Le conseiller semblait être sur des charbons allumés.

— Voyons, dit-il après un instant de silence agité, je saurai bien si vous êtes un savant ou un fou ! Voyez ma main, et dites-moi quelque chose.

Lucilio regarda la main du conseiller, se leva et, montrant son grimoire à Adamas, il lui fit signe de parler à sa place.

— Oui ! je le vois bien, dit Adamas. Ces signes disent qu’il y a un homme, un prince… qui veut mettre sur sa tête la couronne de France ; mais où est l’homme qui a ce signe dans la main ? Je ne le connais point.

Lucilio montra la main du conseiller.

— Qui suis-je donc ? dit celui-ci très surpris.

Lucilio écrivit trois mots que le conseiller lut seul avec émotion. Sa figure changea et son ton s’adoucit.

— Et le roi est mort ? dit-il en tremblant de tous ses membres, comme de terreur ou de joie. Vous voyez qu’il faut me répondre, à présent ?

Lucilio écrivit :

« Le roi se porte bien ; mais M. de Luynes est mort à la lueur des flammes, le 15 de ce mois, à onze heures du soir. »

Le prétendu conseiller Lenet n’eut pas plus tôt lu ces paroles que, sans montrer aucun doute, il enfonça son chapeau sur sa tête, s’élança sur l’escalier, et, sans dire d’autre parole que celle-ci, adressée à ses gens : « Toi, en route ! » il remonta à cheval et partit bride avalée avec tout son monde, sans songer à faire aux hôtes de Briantes ni remercîment, ni excuse, ni promesse, ni menace.

Adamas, le marquis et Lucilio, qui les avaient reconduits en silence jusqu’à la dernière porte, pour bien s’assurer qu’il ne restait rien de suspect dans le château ni dans le village, remontèrent au salon, où ils trouvèrent Lauriane et Mario.

Ils étaient tous si émus qu’ils restèrent quelques instants sans se rien dire.

Enfin le marquis, rompant le silence :

— C’était donc M. le Prince ?

— Oui, dit Lauriane. Je l’ai vu à Bourges, il y a trois mois, et je l’ai reconnu tout de suite, lorsque j’ai traversé ici pour le saluer. Et vous, mon marquis, vous ne l’aviez donc jamais vu ?

— Une ou deux fois je le vis dans son jeune âge, à Paris, mais jamais depuis. Cependant, lorsqu’il nomma le prince de Condé en se disant attaché à sa personne, ce nom se plaça sur la figure du faux conseiller Lenet, et, à chaque moment, je m’assurais davantage que j’avais affaire au maître en personne. Voilà pourquoi j’ai été fort patient ; et bien m’en a pris, Seigneur ! Mais comment se fait-il que vous ayez imaginé ?…

— M. de Luynes est mort, en effet, de la fièvre rouge, le 15 de ce mois, pendant que les troupes du roi pillaient et brûlaient la pauvre place de Monheur, sur la Garonne. Voici une lettre de mon père qui me l’annonce, et qu’un de ses gens, arrivé en courrier justement derrière la suite du prince, a pu me faire remettre sans bruit par Clindor.

— Voilà une grande nouvelle, mes enfants, et qui va encore une fois bouleverser toute la politique ! Mais qui de vous a eu l’idée ?…

— C’est moi, monsieur, dit Adamas triomphant ; dès que madame Lauriane eut dit : « Cet étranger qui est enfermé là avec M. le marquis est le prince et non pas un autre, » nous nous cachâmes tous les quatre dans le petit couloir que vous savez.

— Nous étions inquiets pour vous, dit Mario, à cause de cette grosse suite de gens qui avaient l’air de se méfier et de menacer. C’est Adamas qui a inventé tout d’un coup ce qu’il a fait et ce qu’il a dit.

— Maître Jovelin ne se souciait pas trop de s’y prêter, ajouta Adamas ; mais il fallait vous sauver, il n’y avait pas à réfléchir, et il a joué son rôle en habile homme, n’est-ce pas, monsieur ? À présent, il tient sa fortune, et s’il veut remplacer, ou tout au moins égaler en faveur le fameux astrologue du prince, celui qui lui a prédit qu’il serait roi de France à trente-quatre ans…

— J’ai remarqué, dit le marquis à Jovelin, que vous ne pouviez prendre sur vous de lui faire cette promesse. Vous lui avez seulement dit qu’il avait cette ambition. Mais, à présent, que ferons-nous, mes amis ? car, vous le voyez, nous sommes trahis vilainement, et nous courons bien des dangers auxquels nous ne songions point.

— Il ne faut rien faire, et nous tenir tranquilles, répondit Lauriane avec décision. Le prince galope, à cette heure, sur la route du Midi, et ne songera plus à nous de sitôt.

— Il est vrai, dit le marquis, que le voilà dévorant les chemins, pour arriver le premier auprès du roi et s’emparer, sinon de la faveur, du moins de la puissance dont jouissait M. de Luynes. Ceci lui sera bien contesté ! Retz, Schomberg et Puisieux voudront leur part du gâteau, sans compter que madame la reine-mère et son petit évêque de Luçon vont leur donner du fil à retordre ! Allons ! nos petites affaires sont déjà sorties de la tête de notre bon prince, et n’y rentreront peut-être jamais. Pourvu qu’il n’ait pas donné d’ordres contre nous, auparavant que de venir céans !

— Non, monsieur, il n’y a point de risques ! dit Adamas. Il voulait votre trésor, dont on lui a bien grossi la conséquence, puisque, pour si peu, un si riche prince nous a fait l’honneur de venir chez nous. Nous voilà avertis ; nous saurons cacher notre petit avoir, et laisser à la disposition des curieux des malles pleines de rebuts. La sortie secrète du château sera tenue en bon état, et l’on se méfiera des gens qui viennent se réfugier contre la pluie. Mais soyez assuré que, si le prince n’y reparaît en personne, nul autre ne s’en avisera ; car, s’il a donné des ordres, c’est pour que nul ne vienne mettre la main sur le plat où il a étendu sa maîtresse griffe.

Le raisonnement d’Adamas était fort juste. Il termina en proférant mille malédictions contre la Bellinde, qui seule pouvait avoir surpris et divulgué le vrai nom de maître Jovelin, la mort de d’Alvimar et l’existence du trésor.

Il fut résolu que l’on se consulterait avec Guillaume d’Ars sur l’opportunité de taire ou de proclamer la mort de d’Alvimar, et, à cet effet, le marquis se rendit chez lui, le lendemain dans l’après-midi.

Guillaume était absent et ne devait rentrer que le soir.

Le marquis envoya un exprès pour dire à Briantes que l’on ne fût point inquiet s’il rentrait tard, et il alla rendre visite à M. Robin de Coulogne, qui se trouvait alors de passage en sa terre du Coudray, jolie capitainerie sur les hauteurs de Verneuil, à une lieue environ du château d’Ars.

Robin, vicomte de Coulogne, receveur-général des finances en Berry et fermier-général des gabelles, était un des ennemis naturels de l’ex faux-saulnier Bois-Doré ; et cependant ils étaient liés d’une étroite amitié depuis l’affaire de Florimond Dupuy, seigneur de Vatan.

Ceux qui connaissent l’histoire du Berry se souviendront qu’en 1611, ce Florimond Dupuy, grand huguenot et grand contrebandier, avait, en haine de la gabelle, enlevé un des enfants de M. Robin. Le marquis s’employa généreusement de sa personne pour ramener l’enfant à son père, au risque de se brouiller avec Florimond, qui était, au dire de ses amis et de ses ennemis, « un fort mauvais coucheur. »

Après cette aventure, la rébellion prit des proportions si graves, que, pour réduire M. Dupuy dans son château, il fallut y envoyer douze cents hommes d’infanterie, une compagnie de Suisses et six canons.

Vingt-neuf de ses gens furent pendus sur place, aux arbres environnants, et il eut lui-même la tête tranchée en place de Grève. Le jeune Robin fut par la suite abbé de Sorrèze. M. Robin père resta l’obligé reconnaissant et dévoué de M. de Bois-Doré, et l’on peut croire que c’est grâce à cette amitié que le marquis ne fut jamais recherché pour ses vieux actes de complicité dans les délits de faux-saulnage.

Bois-Doré s’ouvrit donc à cet ami fidèle d’une partie des embarras dont l’avait menacé la visite du prince, et lui avoua qu’il était particulièrement inquiet pour le bon Lucilio, que les zélés cagots du pays voyaient chez lui de mauvais œil.

— Vos craintes me paraissent exagérées, lui dit le vicomte. M. de Groot, que les savants appellent Grotius, et qui était condamné en son pays à la prison perpétuelle, ne vient-il pas de s’évader, caché en un coffre, grâce au grand cœur et génie de sa femme, et ne s’est-il point réfugié à Paris, où il n’est tourmenté ni molesté de personne ? Pourquoi votre Italien ne jouirait-il pas en France des mêmes privilèges ?

— Parce que le gouvernement de France, qui se soucie fort peu de déplaire aux gomaristes de Hollande et à Maurice de Nassau, se montrera jaloux de plaire au pape en persécutant une de ses victimes. Il y a vingt ans que Campanella est en prison, et, bien qu’on le plaigne et l’estime en France, on ne fait rien pour le tirer des mains de ses bourreaux ; Dieu sait si, en ce moment, on lui donnerait asile, à leur barbe !

— Vous avez peut-être raison, reprit M. de Coulogne. Eh bien, j’approuve votre idée de faire évader votre ami, au moindre danger qui menacerait votre château ; mais je pense que vous lui devriez chercher un asile où il se pourrait rendre en cas d’alerte. Y avez-vous songé ?

— Oui bien, répondit le marquis, et je vous veux consulter sur ce point. Vous possédez ici près un vieux manoir inhabité qui m’a paru encore fort logeable, bien que je n’y sois jamais entré. L’endroit est assez voisin de chez moi pour qu’en une heure de marche un homme pressé s’y puisse réfugier. Cette ruine est proche d’une petite ferme qui est à vous, et, si vous donniez des ordres aux métayers, ils seraient prêts, à tout événement, à cacher et à nourrir mon pauvre fuyard. Me voulez-vous rendre ce bon office ?

— Marquis, répondit le vicomte, demandez-moi ma vie, si vous voulez : elle est à vous. À meilleures enseignes, mes biens, mes gens, mes maisons sont-ils à votre service. Laissez-moi pourtant réfléchir à la convenance du lieu que vous avez en vue, car c’est de mon vieux manoir de Brilbault qu’il est question.

— Justement !

— Eh bien, voyons, il est fort isolé dans les terres, et les chemins y sont détestables ; c’est bien. Il n’est sur le passage d’aucune ville ou bourgade ; c’est encore bien. Le lieu m’appartient, et la prévôté ne se permettrait point d’en violer le seuil. De plus, la masure passe pour être hantée par les plus turbulents et plaintifs esprits qu’il y ait, ce qui est cause qu’aucun paysan maraudeur n’est curieux d’y entrer, aucun passant de s’y arrêter. C’est de mieux en mieux. Allons, je vois que vous choisissez bien, et je veux, dès ce soir, m’y rendre avec vous pour donner au métayer les ordres nécessaires.

Bois-Doré ayant réfléchi de son côté, jugea qu’il ferait mieux d’y aller seul pour ne pas éveiller de soupçons.

— Vos métayers ne me sont point inconnus, dit-il. Ils ont été de ma clientèle autrefois pour… ce que vous savez !

— Oui, oui, méchant homme ! dit en riant le vicomte ; ils ont eu par vous le sel à bon compte ! Eh bien ; prenez ce chemin pour vous en retourner ; les eaux ne sont pas encore grandes, et vous pouvez passer sans risque. Vous direz, comme par occasion, à Jean Faraudet, le métayer, de me venir trouver demain de grand matin ; vous donnerez un coup d’œil à la masure et regarderez bien les alentours, afin de pouvoir renseigner votre ami ; et même il fera bien d’y venir secrètement la nuit prochaine pour connaître et les chemins et les entrances. De cette manière, s’il venait à être obligé de s’y réfugier, il le pourrait faire sans s’égarer ni se méprendre.

— Voilà qui est convenu, dit le marquis, et recevez mille grâces pour le repos que vous donnez à mon esprit.

Le vicomte retint le marquis à souper ; après quoi, celui-ci, remontant dans son carrosse, reprit, à la nuit tombée, le chemin d’Ars, qui ne valait guère mieux que celui de Brilbault ; la raison de cette direction, c’est qu’il ne voulait pas montrer son carrosse, qui faisait toujours événement, aux environs de cette ruine.

Plus avisé que M. Robin ne lui avait conseillé de l’être, il mit pied à terre à un quart de lieue de l’endroit qu’il voulait visiter, ordonna à ses gens de se rendre doucement à Ars, et, s’engageant dans un de ces mille petits sentiers où M. de Coulogne n’avait peut-être jamais mis les pieds, mais qui étaient aussi familiers au vieux contrebandier que les allées de sa garenne, il disparut seul dans les prés humides, après avoir relevé ses grandes bottes jusqu’au-dessus du genou.

XLIV

La nuit était assez douce et pas très sombre, malgré de grands nuages noirs que le vent balayait, en ouvrant au ciel de longues trouées pleines d’étoiles, qui se fermaient tout d’un coup pour se rouvrir à une autre place.

On dit que nos aïeux gentilshommes ou bourgeois étaient certainement plus robustes que nous ne le sommes généralement aujourd’hui, tandis qu’au rebours, nos aïeux ouvriers et paysans l’étaient moins.

C’est la croyance des anciens de mon pays, et elle me paraît fondée : les gens aisés avaient des habitudes de grand air et d’activité dont la vie moderne nous dispense ou nous prive. Les classes pauvres étaient plus mal logées et plus mal nourries que de nos jours, sans parler de l’immense quantité de malheureux qui n’étaient pas nourris et pas logés du tout. Le Gentilhomme, avec son régime de guerre ou de chasse, conservait sa force et sa santé jusque dans un âge très avancé.

Bois-Doré, malgré ses soixante-neuf ans et la mollesse, relative de ses habitudes, avait donc encore la vue bonne, la poitrine à l’abri d’un rhume et le pied assez ferme sur la terre nue ou sur les gazons mouillés.

Il fit bien quelques glissades le long des buissons, mais il se retint aux branches, en homme qui sait se diriger dans une localité dont les accidents sont homogènes sur une grande étendue de terrain.

Grâce à la petite coursière qu’il avait prise, il fut rendu, en dix minutes de marche, à la ferme de Brilbault.

Sachant le naturel craintif et superstitieux des paysans, il toussa et parla d’avance avant de frapper ; puis il se nomma en frappant, et fut reçu, sinon sans surprise, du moins sans effroi.

Bien que le sort des cultivateurs fût encore très misérable, il l’était beaucoup moins, moralement parlant, en Berry, qui, d’ancienne date, était pays de franc-alleu, que dans les pays de servitude. En outre, dans cette partie que l’on appelle la Vallée-Noire, les ressources matérielles ont toujours assuré au fermier ou métayer un bien-être relatif qui l’a préservé des grands désastres et des grandes épidémies.

À cette époque, les maladreries (hospice des lépreux) étaient déjà vides ; la peste, si fréquente encore dans la Brenne et aux alentours de Bourges, ne sévissait que rarement dans le Fromental. Les habitations, sordides et infectes dans la Marche et le Bourbonnais, étaient, du côté de chez nous, solides et bien établies, ainsi que l’attestent un grand nombre de vieilles maisons rustiques du XVIe et du XVe siècle, encore debout, et bien reconnaissables à leurs énormes toits de tuiles, à leurs huis encadrés de pierres taillées en prismes, et à leurs mansardes surmontées de gros épis historiés en terre cuite[5].

Le marquis put donc entrer sans dégoût dans l’habitation des fermiers, s’y asseoir dans l’âtre et y causer quelques instants.

Aimé de tout le monde, le bon monsieur put confier sans crainte à Jean Faraudet et à sa femme le soin éventuel d’un sien ami tracassé, disait-il, pour un délit de chasse, et, lorsqu’il leur annonça que leur maître, M. Robin, voulait les voir, le lendemain matin, pour leur donner des ordres en conséquence, ils se montrèrent joyeux et empressés d’obéir, en répondant le mot sacramentel de bon vouloir et de bonne grâce en ce pays : « Il y a bien moyen ! »

Cependant la femme Faraudet, que l’on appelait la Grand’Cateline, ne put s’empêcher de plaindre celui qui serait condamné à passer seulement une nuit dans le château de Brilbault.

Elle croyait fermement qu’il était hanté, et son mari, après s’être moqué d’elle pour complaire au scepticisme du marquis, finit par avouer qu’il aimerait mieux mourir que d’y mettre les pieds après soleil couché.

— La présence de mon ami, dit le marquis, vous rassurera, je l’espère, car je vous réponds qu’elle chassera les mauvais esprits ; mais, puisque vous n’avez point trop de peur d’y entrer durant le jour, je vous prie de mettre dès demain du bois dans la cheminée et de dresser un lit dans la meilleure chambre.

— On y mettra tout ce qu’il faut, notre cher monsieur, répondit la Grand’Cateline ; mais le pauvre chrétien qui viendra là n’y dormira pas la miette. Il entendra, la nuitée, des vacarmes et rebâtements, comme nous les entendons, mon bon Dieu ! et comme vous les entendrez vous-même si vous voulez attendre seulement une petite heure d’horloge.

— Je ne puis attendre, dit le marquis, et d’ailleurs, me sachant là, les esprits ne bougeraient. Je connais bien leur couardise, n’ayant jamais pu entendre, à la nuit de Noël, les voix qui crient dans le haut du donjon de Briantes, non plus que les portes qui s’ouvrent toutes seules à la Motte-Seuilly, et la dame blanche qui ouvre les courtines des lits chez M. Guillaume d’Ars.

— C’est une chose imaginante, monsieur Sylvain, dit le métayer d’un air capable, qu’il y ait des apparaissances dans notre vieux château. On sait bien qu’il peut y en avoir dans les autres, parce qu’il n’en est point où quelque grand mal n’ait été fait ou enduré ; ce qui est la cause que les pauvres chrétiens, tourmentés ou navrés de leurs corps dans ces maisons-là, reviennent s’y lamenter en âmes qui demandent prières ou justice. Mais, dans le château de Brilbault, qui n’a jamais été habité, oncques ne s’est fait ni bien ni mal, que je sache.

— Il faut croire, dit la femme, qui, tout en causant, filait lestement sa quenouille, que l’ancien seigneur aura péri au loin, de malemort et en péché ; car vous savez la légende de Brilbault ? Elle n’est pas longue. Un seigneur avait élevé ce manoir jusqu’au faîte, lorsqu’il partit pour la terre sainte avec ses sept fils, dont ni lui ni pas un ne revint. Le château fut vendu et revendu sans être jamais au goût de personne. On pensait qu’il porterait malheur aux familles ; c’est pourquoi, de tout temps, il n’a servi qu’à engranger des récoltes. On y a mis une toiture qui n’est déjà plus bonne ; mais il y a encore deux belles chambres et une salle si grande, si grande, que d’un bout à l’autre bout, deux personnes ne se reconnaissent quasiment point.

— Pouvez-vous me confier les clefs ? dit le marquis. Je souhaiterais voir le dedans.

— Les clefs, les voilà ; mais, mon cher monsieur Sylvain du bon Dieu, n’y allez point ! C’est l’heure où le sabbat va commencer.

— Voyons, quel sabbat, mes braves gens ? dit le marquis en riant ; comment sont faits ces vilains diables.

— Je ne les ai point vus, monsieur, ni ne souhaite de les voir, dit le métayer ; mais je les entends bien, je les entends trop ! Les uns gémissent ; les autres chantent. C’est des rires, et puis des cris, et des jurements et des pleurs, jusqu’au petit jour, que tout s’envole dans les airs ; car c’est bien fermé, et personne d’humain n’y pourrait entrer sans licence ou office de moi.

— Ne seraient-ce point vos valets de ferme pour s’amuser, ou quelque pillard pour vous empêcher de surprendre ses larcins ?

— Non, monsieur, non ! Nos valets et servantes ont si grand’peur, que, pour tout l’argent que vous avez, vous ne les feriez point approcher du château de deux portées d’arquebuse après soleil couché ; et mêmement vous voyez qu’ils ne couchent plus dans notre logis, parce qu’ils disent qu’il est encore trop près de cette maudite bâtisse. Ils dorment tous dans la grange, là-bas, au fond de la cour.

— Tant mieux pour le petit secret que nous avons ce soir ensemble, dit le marquis ; mais tant mieux aussi peut-être pour ceux qui font les revenants à seules fins de vous larronner !

— Et que pourraient-ils larronner, monsieur Sylvain ? Il n’y a rien dans le château. Quand j’ai vu que le diable y promenait des feux, j’ai eu crainte de l’incendie, et j’ai retiré toute ma récolte, sauf quelques méchants fagots et une dizaine de bottes de foin et paille, pour ne les point trop choquer, car on dit que les follets aiment bien batifoler dans les bois et le fourrage ; et, de vrai, j’y trouvais bien du dérangement et de la foulaison : c’était comme si une cinquantaine de personnes vivantes y avaient passé.

Le marquis savait Faraudet très véridique et incapable d’inventer quoi que ce fût pour se dispenser de lui rendre service.

Il commença donc à penser que, si des lumières se montraient dans le vieux manoir, si des voix se faisaient entendre, et si, surtout, des pas ou des corps foulaient et dérangeaient le fourrage, il y avait plus de réalité que de diablerie dans ces faits, et que le château, où le métayer et sa femme avouèrent enfin n’avoir pas osé entrer depuis plus de six semaines, pouvait bien servir de refuge déjà à quelques fugitifs.

— Intéressants ou malfaisants, je veux les voir, se dit-il.

Et, mettant son épée nue sous son bras, tenant d’une main les clefs du manoir et de l’autre une lanterne, il se dirigea, à travers les prés, vers l’enceinte ruinée et silencieuse.

Faraudet, voyant sa femme se lamenter de la hardiesse du bon monsieur, eut honte de le laisser aller seul et se décida à le suivre.

Mais, quand le marquis eut franchi le pont dormant, il vit le pauvre paysan trembler si fort, qu’il craignit d’être plus embarrassé que secondé par un homme si malade, et qu’il le pria de ne pas aller plus avant.

La plupart des châteaux de la Vallée-Noire, même ceux du moyen âge primitif, sont situés dans le plus creux des vallons, au lieu d’être placés sur les hauteurs, comme dans la Marche et le Bourbonnais. La raison de cette anomalie est fort plausible.

Dans un pays qui n’offre pas d’escarpements considérables, on dut chercher dans le cours d’eau le principal moyen de défense.

Donc, à Brilbaut comme à Briantes, comme à la Motte-Seuilly, à Saint-Chartier, à la Motte-de-Presles, etc., le manoir s’était planté au milieu des méandres d’une rivière capable d’alimenter de ses eaux courantes le double fossé circulaire de l’enceinte.

Le pont qui donne entrée à la première de ces enceintes est fort étroit, et porté sur des arcades indécises entre le plein cintre et l’ogive.

Tout le château est d’une architecture de transition : la façade est d’une forme étrange ; la porte et les fenêtres superposées de l’escalier rentrent de quelques mètres dans le massif général, comme pour s’abriter des attaques du dehors.

Le sommet de l’édifice a dû être mascherolé en cet endroit, mais la construction inachevée est tronquée par un toit hors de proportion avec l’édifice, qui annonce un plan assez grandiose resté en chemin.

Le marquis arriva au pied du manoir, à vol d’oiseau ; les murs d’enceinte étaient si écroulés et percés de tant de brèches, les fossés tellement comblés en mille endroits, qu’il n’était pas nécessaire d’en chercher les portes.

Il ouvrit sans bruit celle du château, qui était petite et basse sous un arc rampant surmonté d’une ogive fleurie.

Là, il ouvrit à demi sa lanterne pour voir à ses pieds, car le métayer l’avait averti de se méfier de l’escalier.

XLV

Cet escalier en spirale est fort beau, large pour six personnes et léger comme les branches d’un éventail. Il est d’une pierre blanche assez friable ; beaucoup de marches sont entièrement rompues par la chute de quelque partie supérieure de l’édifice ; mais celles qui restent semblent fraîchement taillées et ne portent aucune trace d’usure. À chaque demi-tour de la spirale, une marche d’engagement est soutenue par une figure grimaçante, une bête fantastique, ou un demi-corps d’homme armé, sculpté en relief sur la muraille.

Le marquis s’amusa à regarder ces figures, qui semblaient s’agiter à la lueur vacillante de sa lanterne.

Il montait lentement, profitant de chaque repos pour écouter ; et, comme aucun autre bruit que celui du vent dans la toiture ne se faisait entendre, comme les portes des salles devant lesquelles il passait étaient fermées au cadenas, il doutait de plus en plus de la présence d’habitants quelconques. Il parvint ainsi jusqu’au dernier étage, où étaient situées les deux chambres destinées jadis au châtelain.

L’usage étant, au moyen âge, de se placer ainsi sous le faîte, et de rompre l’escalier, pour soutenir, en cas de besoin, un siège jusque dans son appartement, souvent les marches étaient interrompues dans la construction, et le châtelain n’entrait chez lui que par une échelle que l’on retirait le soir après lui. D’autres fois, les marches du dernier étage étaient, à dessein, tellement minces, qu’il suffisait de quelques coups de pic pour les briser.

C’était le cas, au château de Brilbaut ; mais les brisures dont le marquis avait à se méfier ne provenaient, comme nous l’avons dit, que d’accidents fortuits, et il put, avec ses grandes jambes, escalader les lacunes sans danger sérieux.

Ces deux chambres, dont le métayer lui avait parlé, étant celles que devait, au besoin, habiter Lucilio, le premier mouvement de Bois-Doré fut d’y entrer pour voir si elles avaient des châssis, ou tout au moins des volets pleins aux croisées ; car toutes celles de l’escalier, étroites et profondes, avec leur banc de pierre placé en biais dans l’embrasure, envoyaient des bouffées d’air impétueux contre lesquelles il avait eu de la peine à préserver sa lumière.

Mais, au moment d’ouvrir ces chambres seigneuriales, dont il avait les clefs, le marquis hésita.

Si le manoir servait de refuge à quelqu’un, ce quelqu’un était là, et, surpris dans son repos, il se mettrait en défense sans attendre d’explication. Cette exploration exigeait donc quelque prudence. Le marquis ne croyait pas aux esprits et avait d’autant moins de peur des vivants qu’il ne les cherchait pas à mauvaises intentions. Si quelque malheureux se trouvait caché là, quel qu’il fût, il était décidé à l’y laisser en paix et à ne pas trahir le secret qu’il aurait surpris.

Mais la première terreur du réfugié pouvait être hostile. Le marquis n’avait fait aucun bruit appréciable en entrant et en montant, puisque rien ne bougeait. Il devait, autant que possible, s’assurer de la vérité sans se laisser voir ni entendre, ou du moins sans se montrer brusquement.

À cet effet, il entra dans une salle sans porte, où régnait la plus profonde obscurité, les fenêtres étant toutes bouchées de planches ou de paille. Le plancher était couvert d’une couche de poussière et de ciment pulvérisé, d’une telle épaisseur, que les pas y étaient amortis comme sur de la cendre.

Bois-Doré marcha longtemps, voyant tout au plus à se conduire. Il avait fermé sa lanterne, qui n’était garnie ni de vitre ni de corne, mais d’un demi-cylindre de fer battu percé de petits trous, suivant l’usage du pays. Il ne se hasarda à la rouvrir que quand il eut atteint une extrémité de cet immense local, et après s’être bien assuré qu’il était en un lieu absolument tranquille et muet.

Il plaça alors son luminaire sur le plancher devant lui, et recula jusque dans une grande cheminée qui se trouvait près de lui.

De là, il put habituer peu à peu ses regards à une si faible clarté dans un si vaste espace, et distinguer une salle qui tenait toute la longueur du château.

Il examina la cheminée où il se trouvait. Elle était, comme tout le reste, en pierre blanche, et les socles angulaires, pénétrant dans le massif de la base, avaient leurs saillies si fraîches, qu’elles semblaient découpées de la veille ; les doubles baguettes de l’encadrement n’avaient ni entailles ni souillures d’aucune sorte, non plus que l’écusson vierge d’armoiries qui couronnait le manteau. Le tuyau même de la cheminée et l’âtre, non revêtu de plaque, n’avaient traces de feu, de fumée, ni de cendre. La construction inachevée n’avait jamais servi, cela devenait évident. Personne n’avait jamais occupé, personne n’occupait cette salle froide et nue.

Après s’être assuré de ce fait, le marquis s’enhardit à aller voir de près pourquoi une barrière de planches, à hauteur d’appui, coupait transversalement cet énorme vaisseau vers la moitié de sa profondeur. Arrivé là, il trouva le vide devant lui. Le plancher était tombé ou avait été supprimé tout entier, ainsi que celui des étages inférieurs, dans toute une moitié de l’édifice, peut-être pour faciliter l’engrangement des blés.

L’œil plongeait donc dans les ténèbres d’un local qui paraissait aussi grand qu’une église.

Bois-Doré était là depuis quelques instants, cherchant à se faire une idée de l’ensemble, lorsque, des profondeurs que son œil interrogeait en vain, une sorte de gémissement monta jusqu’à lui.

Il tressaillit, ferma et cacha sa lanterne derrière les planches, retint son haleine et prêta l’oreille, qu’il avait un peu dure et qui pouvait le tromper sur la nature des sons.

Était-ce une porte, un volet poussé par le vent ?

Il n’y avait pas trois minutes qu’il attendait, lorsque la même plainte, plus marquée encore, se répéta, et, en même temps, il lui sembla qu’un faible rayon de lumière, partant de bien loin au-dessous de ses pieds, illuminait ce fond d’édifice, qui, par rapport à lui, était bien littéralement un abîme.

Il s’agenouilla pour ne pas être vu, et regarda à travers les planches qui lui servaient de balustrade.

La clarté augmenta rapidement et bientôt devint assez vive pour lui permettre de voir, ou plutôt de deviner, dans un vague heurté d’ombre et de lumière, le fond d’une salle de rez-de-chaussée aussi grande que celle où il était, mais qui, avant l’écroulement des étages intermédiaires, avait dû être beaucoup plus élevée, ainsi qu’il en pouvait juger par la naissance des nervures de la voûte qui portaient sur des consoles chargées d’animaux et de personnages fantastiques, plus grands et plus saillants que ceux déjà vus dans l’escalier.

Pour tout ameublement, on distinguait quelques tas de fourrages secs, et des ais placés en barrière, vers le fond, avec des restes des crèches. Ce rez-de-chaussée avait longtemps servi d’étable à bœufs. Au milieu de ces ais, on apercevait des débris de jougs et de socs. Puis tout cela rentra dans l’ombre, et la clarté, en montant, vint frapper le grand pan de mur qui formait tout le pignon de l’édifice, et que le marquis voyait en face de lui sur une étendue d’une quarantaine de pieds.

Cette lumière, tantôt rougeâtre, tantôt blafarde, partait d’un foyer non visible, placé sous la voûte du rez-de-chaussée, c’est-à-dire dans la partie non écroulée, correspondant à celle d’où le marquis observait ce tableau sombre et flottant.

Tout à coup, il se fit un bruit de portes, de pas et de voix sous cette voûte, et une confusion d’ombres mouvantes et agitées, tantôt immenses, tantôt trapues, se dessina de la manière la plus bizarre sur le grand mur, comme si un grand nombre de personnes, allant et venant devant un vaste foyer, en eussent tour à tour masqué et démasqué le rayonnement.

— Voici, pensa le marquis, un jeu de cligne-musette assez curieux, et l’on ne saurait nier que ce château ne soit rempli d’ombres errantes et parlantes. Sachons ce qu’elles disent.

Il écouta ; mais, au milieu d’un murmure de paroles, de chants, de plaintes et de rires, il ne parvint pas à saisir une phrase, un mot, une intention.

L’effroyable sonorité de la voûte, qui renvoyait les sons comme les ombres sur la muraille opposée, confondait toutes les voix en une seule, toutes les interpellations en un bruissement confus.

Le marquis n’était pas sourd ; mais il avait la sensibilité auditive des vieillards, qui entendent très bien une gamme de sons modérés et de paroles articulées, et qu’un vacarme, un pêle-mêle de voix trouble et offense sans résultat.

Il saisissait donc des inflexions et rien de plus : tantôt celle d’une grosse voix éraillée qui semblait faire un récit, tantôt un refrain de chanson interrompu brusquement par des accents de menace, et puis une voix claire qui semblait railler et contrefaire les autres, et qui soulevait un orage de rires violents et brutaux.

Parfois, c’étaient d’assez longs monologues, puis des dialogues à deux, à trois, et, tout à coup, des cris de colère ou de gaieté qui ressemblaient à des rugissements. En somme, il se pouvait que ces gens parlassent une langue que le marquis ne connaissait pas.

Il se persuada qu’il n’y avait là qu’une troupe de truands ou de bateleurs sans emploi, vivant de maraude et laissant passer les mauvais jours de l’hiver à l’abri de cette ruine, peut-être encore s’y cachant par suite de quelque méfait.

Ces rires, ces costumes bizarres qui se dessinaient devant lui en ombres chinoises, ces longs discours, ces dialogues animés avaient peut-être rapport à quelque étude d’un art burlesque.

— Si j’étais plus près d’eux, pensa-t-il, je m’en pourrais divertir ; il n’est point d’homme mal reçu en une compagnie, si mauvaise qu’elle soit, lorsqu’il entre en offrant sa bourse de bonne grâce.

Il reprit donc sa lanterne et se préparait à descendre, lorsque les conversations, les chants et les rires se changèrent en cris d’animaux si réels et si parfaitement imités, qu’on eût dit une basse-cour en rumeur. C’était le bœuf, l’âne, le cheval, la chèvre, le coq, le canard et l’agneau braillant tous ensemble. Puis tout se tut comme pour écouter les aboiements d’une meute, le son du cor, tous les bruits d’une chasse.

Était-ce un jeu ? Les acteurs songeaient-ils à se regarder sur la muraille ? Ils ne paraissaient pas simuler une action en rapport avec leur tapage.

Un enfant criait d’une voix aiguë au milieu de tout cela, soit pour faire comme les autres, soit effrayé dans son sommeil, et Bois-Doré vit passer l’ombre menue d’un petit corps qui avait des mouvements de singe. Ensuite, ce fut une grosse tête coiffée d’une sorte de morion empanaché, profilant sur le mur lumineux un nez grotesque, puis une tête chevelue qui semblait surmontée d’une calotte de prêtre, et qui parlait à une longue silhouette longtemps immobile comme celle d’une statue.

Puis tous les bruits cessèrent brusquement, et l’on n’entendit qu’une plainte sourde, qui ressemblait aux gémissements de la souffrance, et que Bois-Doré avait toujours saisie, revenant par intervalles, comme un douloureux point d’orgue dans les pauses de ce charivari effréné.

Le tumulte apaisé, l’ombre d’un crucifix gigantesque coupa en croix toute la muraille.

La lumière parut changer de place, et cette croix devint toute petite ; enfin, elle disparut, et une seule figure très nettement dessinée prit sa place, tandis qu’une voix sépulcrale récitait d’un ton monotone une prière qui semblait être celle des agonisants.

XLVI

Bois-Doré, qui était resté là, retenu par l’amusement qu’il prenait à cette fantasmagorie et à ces bruits étranges, commença à sentir le froid qui faisait claquer ses dents, lorsque cette ennuyeuse psalmodie commença.

Cette fois, décidé à aller voir ce qui se passait, il fut pourtant retenu par l’incroyable ressemblance que lui offrait la dernière apparition.

Elle devenait plus précise et plus fixe à mesure que la voix lugubre débitait sa lugubre prière, et le marquis, fasciné à sa place, ne pouvait plus en détacher ses yeux.

Cette tête, si reconnaissable à sa chevelure courte coupée à la malcontent, et à la fraise espagnole que l’encadrait, à ses lignes arrêtées et d’une délicatesse anguleuse, enfin à la forme particulière de la barbe et de la moustache, c’était celle de d’Alvimar, penchée en arrière dans la roideur de la mort.

D’abord, Bois-Doré se défendit de cette idée ; puis elle devint une obsession, une certitude, une émotion, une terreur insurmontable.

Il n’avait jamais cru aux revenants par rapport à lui. Il disait et pensait que, n’ayant jamais mis personne à mort par vengeance ou cruauté, il était bien sûr de n’être jamais visité par aucune âme en peine ou en colère ; mais, pas plus que la majorité des hommes raisonnables de son temps, il ne niait le retour des esprits sur la terre et les apparitions dont tant de personnes dignes de foi racontaient les particularités.

— Ce d’Alvimar est bien mort, pensa-t-il : j’ai touché ses membres froids ; j’ai vu descendre de cheval son corps déjà roidi. Il repose depuis des semaines dans la terre, et pourtant je le vois ici, moi qui n’ai jamais rien vu de surnaturel là où les autres voyaient des fantômes épouvantables. Cet homme était-il, contre toutes les apparences, innocent du crime dont je l’ai accusé et puni ? Est-ce un reproche de ma conscience ? Est-ce une fantaisie de mon cerveau ? Est-ce le froid de cette masure qui me gagne et me trouble ? Quelque chose que ce soit, pensa-t-il encore, j’en ai assez.

Et, sentant le vertige précurseur d’un évanouissement, il se traîna sur l’escalier. Là, il se remit un peu et assura son pas pour descendre la spirale brisée.

Mais, quand il fut au bas, au lieu de se raffermir l’esprit et de chercher à pénétrer dans les salles du rez-de-chaussée, il ne voulut plus rien voir ni rien écouter, et, chassé par une insurmontable répugnance, il s’élança dans la campagne, confessant sa peur à lui-même, et prêt à la confesser naïvement à quiconque lui en demanderait compte.

Il trouva le métayer qui l’attendait, plus mort que vif, sur le pont.

C’était pour le brave homme un acte héroïque d’être resté là à l’attendre. Il était incapable de dire ou d’entendre quoi que ce fût, et ce ne fut qu’on rentrant dans sa maison avec le marquis, qu’il osa l’interroger.

— Eh bien, mon pauvre cher monsieur Sylvain, dit-il, j’espère que vous en avez eu votre soûl, de voir leurs clartés et d’écouter leurs bramées ! Je croyais bien ne vous en voir jamais revenir !

— Il est certain, dit le marquis en avalant un verre de vin que lui offrait la métayère, et qu’il ne trouva pas de trop en ce moment, qu’il y a quelque chose de non ordinaire dans cette ruine. Je n’y ai rien rencontré de malfaisant…

— Eh ! si pourtant, mon bon monsieur, dit la Grand’Cateline, vous voilà plus blanc que vos rabats ! Chauffez-vous donc, seigneur, pour ne point attraper de mal.

— Pour le vrai, j’ai eu froid, répondit le marquis, et j’ai cru voir des choses que je n’ai peut-être point vues ; mais la marche me remettra, et je crains d’inquiéter mon monde en demeurant davantage. Bonne nuit à vous, bonnes gens ! Buvez à ma santé.

Il paya grassement leur obligeance et alla retrouver sa voiture, qui était revenue l’attendre au point où il l’avait quittée. Aristandre s’était inquiété ; mais, le marquis assurant qu’il ne lui était rien arrivé de fâcheux, le bon carrosseux se persuada qu’Adamas ne hâblait point quand il assurait que monsieur avait encore de galantes aventures.

— Il doit y avoir à cette ferme, dit-il tout bas à Clindor, chemin faisant, quelque bergère de bonne mine !

Il se confirma dans cette ingénieuse idée quand son maître lui défendit de parler de sa course à travers les prés.

Au lieu de s’arrêter à Ars, le marquis fit courir droit sur Briantes. Il était surpris, et un peu honteux déjà, du moment d’effroi qui l’avait entraîné à quitter Brilbault sans rien éclaircir.

— Si j’en parle, on se moquera de moi, pensa-t-il ; on se dira tout bas que l’âge me fait radoter. Mieux vaut ne confier ceci à personne ; et, comme, après tout, il m’importe peu que Brilbault soit au pouvoir d’une bande de bateleurs ou de sorciers, je chercherai pour Lucilio quelque autre gîte plus paisible.

À mesure qu’il approchait de chez lui, son esprit reposé s’interrogeait sur ce qu’il avait éprouvé.

Ce qui le frappait, c’est d’avoir été surpris par la peur dans un moment où rien ne l’y avait disposé, et où, bien au contraire, il s’était senti en train de rire des facéties de ces lutins et de la bizarrerie divertissante de leurs portraits sur la muraille.

Par suite de ses réflexions à ce sujet, il arrêta Aristandre devant les prés Chambon, et descendit à pied le court sentier qui conduisait à la chaumière de la jardinière Marie, dite la Caille-Bottée.

Cette chaumière existe encore ; elle est encore occupée par des maraîchers. C’est une maisonnette vermoulue, flanquée d’une tourelle d’escalier en pierres sèches. Le gentil verger, tout entouré de haies bourrues et de folles ronces, est, à ce que l’on assure, un cadeau de M. de Bois-Doré à la Caille-Bottée.

Il trouva là le frère oblat, partageant la pitance du couvent avec sa maîtresse, qui partageait avec lui le vin et les fruits de son jardin.

Leur association n’était cependant pas ostensible ; ils y mettaient quelque précaution, afin de n’être pas « commandés de se marier, » et, par là, de perdre le privilège d’invalide que Jean le Clope avait au couvent des Carmes.

— Ne craignez rien, mes amis, dit le marquis en surprenant leur tête-à-tête. Nous avons des secrets ensemble, et je vous veux seulement dire deux mots…

— Présent, mon capitaine ! répondit Jean le Clope en sortant de dessous la table, où il s’était réfugié ; je vous prie de me pardonner, mais je ne savais qui approchait de la maison, et l’on fait tant de propos sur mon compte !

— Bien injustes, assurément ! dit en souriant le marquis. Mais réponds-moi, mon ami ; je ne t’ai pas revu depuis certain événement. Je t’ai fait remettre une petite récompense par Adamas, à qui tu as juré d’avoir exécuté fidèlement mes ordres. Ayant un moment ce soir pour te parler sans témoins, je souhaite savoir de toi quelques détails sur la manière dont tu as fait les choses.

— Quoi, mon capitaine ? il n’y a pas deux manières d’enterrer un mort, et j’y ai fait office de chrétien aussi chrétiennement que l’eût fait le prieur de ma communauté.

— Je n’en doute pas, mon camarade ; mais as-tu été prudent ?

— Mon capitaine doute de moi ? s’écria l’invalide avec une sensibilité qui se développait particulièrement en lui après souper.

— Je doute, non pas de ta discrétion, Jean, mais un peu de ton adresse à cacher cette sépulture ; car la mort de M. d’Alvimar est aujourd’hui connue de mes ennemis, et pourtant je ne saurais douter de la fidélité de mes gens, non plus que de la tienne.

— Hélas ! monsieur le marquis, vos gens n’étaient pas seuls dans le secret, observa judicieusement la Caille-Bottée ; ceux de M. d’Ars ont pu parler, et, d’ailleurs, ne cherchiez-vous pas, cette nuit-là, un homme que vous vouliez tenir et qui s’est échappé ?

— Il est vrai ; c’est celui-là seul que j’accuse. Je ne viens point, mes amis, pour vous faire des reproches, mais pour vous demander où, quand et comment vous avez donné la sépulture à ce cadavre.

— Où ? dit Jean le Clope en regardant la Caille-Bottée. C’est en notre jardin, et, si vous voulez voir la place…

— Je n’en suis point curieux. Mais faisait-il nuit grande ou petit jour ?

— C’était environ sur les… deux ou trois heures du matin, dit le frère oblat avec un peu d’hésitation, en regardant encore la vieille fille grêlée, qui semblait, de l’œil, lui souffler ses réponses.

— Et vous ne fûtes vus de personne ? dit encore Bois-Doré examinant avec attention l’un et l’autre.

Cette question troubla tout à fait le frère oblat, et le marquis surprit de nouveaux regards d’intelligence entre lui et sa compagne.

Il devenait évident pour lui qu’ils craignaient d’avoir été vus, et que, dans la crainte d’être contredits par un témoin digne de foi, ils n’osaient donner des détails sur la manière dont ils avaient rempli les intentions du marquis.

Celui-ci se leva et renouvela la question d’un air d’autorité.

— Hélas ! mon bon seigneur, dit la Caille-Bottée en s’agenouillant, pardonnez à ce pauvre estropié de corps et d’esprit, qui a peut-être un peu trop bu ce soir, et ne sait point s’expliquer comme il faut !

— Oui, pardonnez-moi, mon capitaine, ajouta l’invalide, attendri apparemment sur la situation de son propre cerveau, et en s’agenouillant aussi.

— Mes amis, vous m’avez trompé ! dit le marquis résolu à les confesser ; vous n’avez point enseveli vous-mêmes M. d’Alvimar ! Vous avez eu peur, ou scrupule, ou répugnance ; vous avez averti M. Poulain…

— Non, monsieur, non ! s’écria la Caille-Bottée avec énergie ; nous n’aurions jamais fait pareille chose sachant que M. Poulain est contre vous ! Puisque vous savez que nous ne vous avons pas obéi, vous devez savoir aussi qu’il n’y a pas de notre faute, et que le diable en personne s’en est mêlé.

— Racontez ce qui est arrivé, reprit le marquis ; je veux savoir si vous me direz la vérité.

La jardinière, persuadée que le marquis en savait plus qu’elle-même, raconta très sincèrement ce qui suit :

« — Quand vous fûtes parti, mon cher monsieur, notre premier soin fut de porter ce mort dans notre jardin, où nous le couvrîmes d’un grand paillasson ; car, de le faire entrer céans, je ne m’en souciais point et n’en voyais point l’utilité. Je confesse que j’en avait grand’peur, et que, pour tout autre que vous, mon bon monsieur, je n’eusse voulu recevoir pareille compagnie.

» Jean me traitait de sotte et riait, tout en avalant le reste de son pichet de vin, soi-disant pour se prémunir contre le frais de la nuit, mais peut-être bien pour se divertir l’esprit des idées tristes qui viennent toujours à la vue d’un mort, si dur que l’on soit de son cœur.

» Il faut vous confesser aussi que le premier soin de ce pauvre Jean, que voilà, avait été de prendre ce qu’il y avait dans les poches de ce mort et dans la mallette du cheval qui l’avait apporté ici… Vous n’aviez rien dit ; nous pensions que cela nous revenait, et nous étions là à compter l’argent sur la table, afin de vous le rendre fidèlement, si vous veniez à le réclamer.

» Il y avait de l’or plein une assez grosse bourse, et Jean, buvant toujours, prenait plaisir à le regarder et à le manier. Que voulez-vous, monsieur ! de pauvres gens comme nous ! ça surprend de toucher à ça. Et nous nous faisions des idées sur la manière de placer cette fortune. Jean voulait acheter une vigne, et moi, je disais que mieux valait une ouche bien plantée en noyers de rapport ; et, moitié riant de nous voir si riches, moitié disputant sur le comportement que nous ferions de notre avoir, nous ne pensions plus au mort, quand le coucou sonna quatre heures du matin.

» — À présent, que je dis à ce pauvre Jean, je n’ai plus peur, et, comme tu n’es pas bien adroit de ta jambe de bois, encore que tu bêches un peu de ton bon pied, je te veux aider à faire la fosse. Je n’ai jamais souhaité mal à aucune personne vivante ; mais, puisque ce monsieur est mort, je ne lui souhaite point de revivre. Il y a comme ça du monde qui, en s’en allant, profite bien à ceux qui restent.

» Je m’en dois accuser, mon cher monsieur, voilà toutes les prières que, ce mauvais Jean et moi, nous faisions pour ce trépassé.

» Si bien que, prenant la bêche, nous retournons tous les deux au jardin et levons le paillasson où nous avions caché le corps. Mais qui fut étonné, monsieur ? Il n’y avait rien dessous ; on nous avait volé notre mort !

» Nous voilà de chercher, de tout retourner : rien, monsieur, rien ! Nous pensions être fous et avoir rêvé tout ce qui était arrivé cette nuit-là, et vitement je courus pour voir si l’argent n’était point une vision.

» Eh bien, monsieur, si vous n’étiez là pour nous questionner, nous pourrions croire que le diable nous avait joué une pièce de comédie ; car le tiroir où j’avais mis la bourse et les bijoux était ouvert, et le tout s’était envolé de la maison, du temps que nous étions dans le jardin, comme le mort s’était envolé du jardin, du temps que nous étions dans la maison. »

En achevant ce récit, la Caille-Bottée se lamenta sur la perte de l’argent, et le frère oblat, qui ne demandait qu’une occasion de pleurer, versa des larmes trop sincères pour que le marquis pût révoquer en doute le double et étrange vol commis chez eux, d’une bourse pleine et d’un mort trépassé ; ainsi disait d’un ton dolent la jardinière.

XLVII

Pendant ce duo de lamentations, le marquis réfléchissait.

— Dites-moi, mes amis, reprit-il, ne vîtes-vous point, dans votre jardin, des empreintes de pas, et, dans votre maison, des traces d’effraction ?

— Nous n’y fîmes point d’attention tout de suite, répondit la Caille-Bottée ; nous étions trop troublés ; mais, quand le jour fut venu, nous observâmes toutes choses de notre mieux. Dans la maison, il n’y avait rien d’extraordinaire. On avait pu y entrer dès que nous eûmes le dos tourné : nous avions laissé la porte et le tiroir ouverts, et l’argent en vue ; il y avait là bien de notre faute, hélas !

— Donc, observa le marquis, le défunt ne s’en est pas allé tout seul, et il a eu, non seulement quelques amis pour enlever sa dépouille, mais encore d’autres pour repêcher son argent et ses bijoux.

— Je suppose, monsieur, qu’il y en eut seulement deux pour la première besogne, et un pour la dernière, lequel même n’était pas bien d’accord avec les autres ; car nous vîmes, sur le terreau de nos plates-bandes, deux paires de pieds qui s’en allaient vers notre échalier donnant du côté de Briantes, lesquels pieds paraissaient être chaussés de bottes ou de patins, tandis que, sur le sable de notre petite cour, il y avait comme des marques de pieds nus, des pieds d’enfant tout petits qui s’en allaient du côté de la ville. Mais, comme il y avait déjà de l’eau dans les sentiers, nous ne pûmes rien voir hors de notre enclos.

Bois-Doré fit en lui-même le raisonnement suivant :

— Sanche, qui s’était échappé, nous aura suivis et observés. Puis il aura été trouver M. Poulain, qui aura envoyé quelqu’un ou sera venu lui-même avec Sanche, chercher le corps de d’Alvimar pour lui donner la sépulture. La délation vient de là. Le recteur n’aura pas osé, pour des raisons que j’ignore, produire ce cadavre aux regards de ses paroissiens et me dénoncer publiquement. Il aura peut-être voulu donner à Sanche le temps de fuir. Quant à l’argent, quelque petit malandrin aura surpris les allées et venues, écouté aux portes et profité de la circonstance : ceci m’importe assez peu.

Puis, après avoir encore réfléchi sur toutes ces choses et fait diverses questions qui n’amenèrent aucun éclaircissement nouveau :

— Mes amis, dit-il, lorsque nous amenâmes ici ce mort en travers de son cheval, nous vous laissâmes la mallette, sans songer à autre chose qu’à nous débarrasser la vue et nous laver les mains de tout ce qui avait appartenu à notre ennemi. Cependant, nous avisant, le lendemain, qu’il se pouvait trouver dans cette valise des papiers intéressants pour nous, nous vous les fîmes réclamer, et vous répondîtes à Adamas qu’il ne s’y était rien trouvé qu’un habillement de rechange, un peu de linge et aucun papier ou parchemin.

— C’est la vérité, monsieur, répondit la jardinière, et nous pouvons vous montrer la mallette encore pleine, et telle qu’elle nous a été remise. Le voleur ne la vit point sur le pied du lit, où nous l’avions jetée, ou bien il ne voulut pas s’en embarrasser.

Le marquis se la fit apporter, et constata la vérité de l’assertion.

Cependant, en examinant et retournant cet objet, il lui sembla y découvrir une combinaison de poche cachée qui avait échappé aux recherches de ses hôtes, et qu’il fut forcé de découdre pour l’ouvrir.

Là, il trouva quelques papiers qu’il emporta, après avoir dédommagé la jardinière et l’invalide de la perte qu’ils avaient faite, et leur avoir recommandé le silence jusqu’à nouvel ordre.

Il était passé onze heures quand le marquis rentra dans sa grande maison.

Mario ne dormait pas ; il jouait aux jonchets avec Lauriane dans le salon, ne voulant pas se coucher sans avoir va rentrer son père.

Lucilio lisait au coin du feu, ne se laissant pas distraire par les rires des enfants, mais se trouvant agréablement bercé dans ses profondes rêveries par cette musique fraîche et charmante, à laquelle son cœur tendre et son oreille mélodique étaient particulièrement sensibles.

Depuis qu’il avait fait le devin en présence de M. le Prince, les enfants l’appelaient M. l’astrologue, et le taquinaient en paroles pour le faire sourire. L’aimable savant souriait tant qu’on voulait, sans se déranger de son travail d’esprit, la bienveillance de son caractère et la douceur de ses instincts demeurant, pour ainsi dire, unies à son corps, et parlant à travers ses beaux yeux italiens, même quand son âme était en voyage dans les sphères célestes.

Adamas, qui malgré son adoration pour son petit comte, s’ennuyait jusqu’à la mélancolie, en l’absence de son divin marquis, errait par l’escalier et le préau, comme une âme en peine, lorsqu’il entendit enfin le trot retentissant de Pimante et de Squilindre, et les plaintes des cailloux du chemin, broyés sous les roues de la monumentale carroche comme des noix sous le pressoir.

— Voilà monsieur qui arrive ! s’écria-t-il en ouvrant la porte du salon avec autant de bruit et de joie que si le marquis eût été absent pendant une année et il courut à la cuisine pour en rapporter lui-même une sorte de punch réchauffant, composé de vin et d’aromates, savante et agréable boisson dont il se réservait le secret, et à laquelle il attribuait la bonne mine et la verte santé de son vieux maître.

Le bon Sylvain embrassa son fils, et salua tendrement sa fille, serra la main de son astrologue, but le cordial que lui présentait son bon serviteur, et, ayant ainsi contenté tout son monde, mit ses grandes jambes presque dans le feu, fit placer une petite table ronde à côté de lui, et pria Lucilio de lire des yeux certains papiers qu’il apportait, tandis que Mario les traduirait tout haut de son mieux.

Les papiers étaient écrits en langue espagnole, sous forme de notes rassemblées pour un mémoire et réunies par une courroie. Il n’y avait ni adresse, ni cachet, ni signature.

C’était une série de renseignements officieux ou officiels sur l’état des esprits en France, sur les dispositions présumées ou surprises de divers personnages plus ou moins importants pour la politique espagnole ; sur l’opinion publique à cet égard ; enfin une sorte de travail diplomatique assez bien fait, quoique inachevé et en partie à l’état de brouillon.

On y voyait que d’Alvimar, dont, pendant ces quelques jours de résidence à Briantes, on ne s’était pas expliqué la vie de retraite et les longues écritures, n’avait pas cessé de rendre compte à un prince, ministre ou protecteur quelconque, d’une sorte de mission secrète, très hostile à la France et pleine d’aversion et de dédain pour les Français de toutes les classes avec lesquels il s’était trouvé en relation.

Cette minutieuse critique n’était pas sans esprit, partant sans intérêt. D’Alvimar avait l’intelligence subtile et le raisonnement spécieux. Faute de relations aussi élevées et aussi intimes qu’il les eût souhaitées pour le progrès de sa fortune et l’importance de son rôle, il était habile à commenter un petit fait observé, et à interpréter une parole surprise ou recueillie en passant : un propos, un bruit, une réflexion venant du premier venu, dans quelque lieu qu’il se trouvât, tout lui servait, et l’on voyait dans ce travail, à la fois perfide et puéril, la tendance irrésistible et la secrète satisfaction d’une âme pleine de bile, d’envie et de souffrance.

Lucilio, qui devina, dès les premières lignes, l’intérêt que le marquis prenait à cette trouvaille, chercha dans les derniers feuillets, et trouva bien vite celui-ci, que Mario traduisit couramment, presque sans hésitation, en regardant de ses beaux yeux dans les beaux yeux de son professeur à la fin de chaque phrase, pour s’assurer rapidement, avant de poursuivre, qu’il n’avait pas fait de contre-sens :

« Pour ce qui est du pr… de C… é, je ferai en sorte d’approcher de sa personne : j’ai eu des renseignements d’un ecclésiastique intelligent et intrigant qui peut être utile.

» Retenez le nom de Poulain, recteur à Briantes. Il est de Bourges et sait beaucoup de choses, notamment sur ledit prince, lequel est fort avide d’argent et fort peu capable du côté de la politique ; mais il ira où l’ambition le poussera. On pourrait le leurrer de grandes espérances et s’en servir comme on a fait des Guises, car il n’a de Condé que le nom, et craint toutes choses et toutes gens.

» Il est donc plus malaisé à prendre qu’il ne paraît. Sa personne n’est bonne à rien. Son nom est encore un parti. Dans l’espoir d’être roi, il est prêt à donner beaucoup de gages à la très sainte I…, sauf à se retourner si c’était son intérêt. On dit qu’il ne reculerait pas à se défaire du R… et de son frère, et que, dans un besoin, on pourrait frapper haut et fort au moyen de ce pauvre esprit et de ce faible bras.

» Si c’est votre opinion de le nourrir dans cette pensée, faites-le savoir à votre très humble… »

— C’est bien, c’est bien ! s’écria le marquis. Nous tenons là de quoi brouiller notre ami Poulain avec M. le Prince, et tous deux avec la mémoire de ce cher M. d’Alvimar. Dieu sait que mon goût serait de laisser ce défunt tranquille ; mais, si l’on nous menace de le venger, nous le ferons connaître aux bons amis qui le plaignent.

— C’est fort bien, dit la gentille madame de Beuvre, à la condition que vous pourrez prouver que ces notes sont écrites de sa main !

— Il est vrai, répondit le marquis ; sans cela, nous ne tenons rien qui vaille. Mais, sans doute, Guillaume nous pourra procurer quelque lettre signée de lui ?

— Il est probable ; et il faudra vous en inquiéter bien vite, mon marquis !

— Alors, dit le marquis en lui baisant la main pour lui souhaiter le bonsoir, – car elle s’était levée pour se retirer, – je retournerai demain chez Guillaume, et, en attendant, gardons bien nos preuves et nos moyens.

Le lendemain, en s’éveillant, le marquis vit entrer chez lui Lucilio, qui lui remit une page écrite par lui à son intention.

Le pauvre muet voulait s’en aller pendant quelque temps, afin de ne pas attirer plus vite sur son généreux ami l’orage qui les menaçait tous deux.

— Non, non ! s’écria Bois-Doré très ému ; vous ne me causerez point cette douleur de me quitter ! Le danger est ajourné, cela nous est bien prouvé à tous, et les notes de M. d’Alvimar sont faites pour me rassurer tout à fait sur mon affaire. Quant à vous, croyez que vous ne devez rien craindre du prince, ayant si bien annoncé la mort du favori. D’ailleurs, quels que soient les risques pour vous d’être ici, je crois qu’ailleurs ils seraient pires, et c’est dans ce pays que je vous puis efficacement protéger ou cacher, selon les événements qui surviendront. Ne nous tourmentons pas de l’inconnu, et, si vous avez scrupule d’augmenter les embarras de ma situation, songez à ceci, que l’éducation de Mario est manquée et perdue sans vous. Songez au service que vous me rendez de faire d’un aimable enfant un homme de tête et de cœur, et vous reconnaîtrez que ce n’est ni ma fortune ni ma vie qui pourraient m’acquitter envers vous, car ni l’une ni l’autre ne valent la science et la vertu que vous nous donnez.

Ayant, non sans peine, arraché à son ami le serment de ne pas quitter Briantes sans son consentement, le marquis allait retourner à Ars, lorsqu’il vit arriver Guillaume avec M. Robin de Coulogne, celui-ci très surpris de ce que lui avait raconté le matin même son métayer Faraudet, celui-là s’étonnant de n’avoir pas reçu, la veille au soir, la visite du marquis, annoncée par ses gens.

Bois-Doré se confessa et raconta sincèrement la vision qu’il avait eue à Brilbault, affirmant toutefois que, jusqu’à l’apparition du profil de d’Alvimar sur la muraille, il croyait être certain de n’avoir pas rêvé un tapage et des ombres provenant d’être parfaitement réels.

Il eut la mortification de surprendre un sourire d’incrédulité sur la figure de ses deux auditeurs ; mais, quand il eut raconté les aventures antérieures du logis de la jardinière, et montré les notes de d’Alvimar, il vit ses amis redevenir sérieux et attentifs.

— Mon cousin, lui dit Guillaume, en ce qui touche ces notes, il me sera facile de les rendre authentiques et de vous fournir l’écriture et la signature de M. d’Alvimar. Je vous certifie, en attendant, que ces pages-ci sont bien de sa main. Mettez-les dans vos archives et attendez, pour publier la mort de ce traître, que l’on revienne officiellement vous en demander compte.

Ce ne fut pas l’avis de M. Robin. Il blâmait le silence gardé sur cet événement, les précautions prises pour faire disparaître le corps et la continuation de ce mystère, dans un moment où les esprits de la localité étaient disposés en faveur du beau Mario, touchés du récit de ses aventures, et tout portés à maudire les lâches assassins de son père.

Bois-Doré eût suivi cet avis sur-le-champ, sans la crainte de déplaire à Guillaume, qui persistait dans son premier sentiment.

— Mon cher voisin, dit celui-ci, je me rangerais à votre opinion et me repentirais du conseil donné par moi au marquis, sans une réflexion qui me vient et que je vous prie de peser sérieusement ; et cette réflexion, la voici : c’est que le marquis n’a pas besoin de s’accuser d’avoir tué un homme qui n’est peut-être pas mort.

MM. Robin et Bois-Doré firent un mouvement de surprise, et Guillaume continua :

— Pour parler et penser ainsi, j’ai deux fortes raisons : la première, c’est que l’on a emporté du jardin de la Caille-Bottée un homme qui pouvait, bien que percé d’un vaillant coup d’épée, n’avoir pas rendu le dernier soupir ; la seconde, c’est que notre marquis, dont le courage n’est point de ceux dont on puisse douter, a vu à Brilbault la figure de son ennemi.

M. Robin garda le silence de la réflexion ; Bois-Doré recueillit ses souvenirs de la veille, et tâcha de les dégager du trouble qu’il avait éprouvé ; puis il dit :

— Si M. d’Alvimar est mort, ce n’est pas sur le lieu du combat, à la Rochaille, ni au logis de la jardinière ; c’est à Brilbault, pas plus tard qu’hier au soir. Il est mort en je ne sais quelle étrange et brutale compagnie, mais assisté d’un prêtre qui pouvait être M. Poulain, et soigné par un valet qui devait être le vieux Sanche. Les ombres confuses que j’ai vues ne m’ont rien offert de contraire à ces suppositions, et, quant à ce que j’ai saisi de la façon la plus claire et la plus nette, c’est une croix aussi bien dessinée que celle d’un blason, et sous la dextre branche de cette croix, la face amaigrie et comme décharnée de M. d’Alvimar. Cette face sembla d’abord un peu agitée pendant qu’une voix disait une psalmodie mortuaire ; de faibles soupirs, que j’avais entendus à travers la bacchanale, se firent entendre encore durant la prière. Puis cette plainte cessa, la face devint comme de pierre ; on eût dit que ses lignes s’endurcissaient sur la muraille qui m’en présentait le reflet. La tête était non plus penchée, mais renversée en arrière, et alors…

— Alors, quoi ? dit Guillaume.

— Alors, reprit ingénument le marquis, je devins sot et faible, et je me sauvai pour ne plus rien voir.

— Eh bien, quoi qu’il en soit et quoi qu’il y ait, dit M. Robin, nous irons examiner et bouleverser cette masure de fond en comble, s’il le faut, pour voir ce qu’elle cache et quelles gens elle abrite.

Guillaume fut d’avis de n’y aller qu’aux approches de la nuit, et avec beaucoup de précautions, afin de surprendre le but de ces réunions mystérieuses.

Faraudet avait donné à M. Robin des détails précis sur l’heure à laquelle commençait le vacarme, et, du moment que ces bruits étranges n’étaient point une pure imagination des paysans effrayés, on devait voir, dans leur régularité et dans leur obstination, un système adopté pour semer l’épouvante et l’exploiter au profit d’un intérêt quelconque.

M. Robin remarqua, en outre, qu’au dire du métayer, cette fantasmagorie ne se produisait à Brilbault que depuis environ deux mois, c’est-à-dire environ depuis l’époque assignée par Guillaume et le marquis à la mort de d’Alvimar.

— Tout ceci, dit-il, me remet en mémoire que, le jour de ma dernière arrivée au Coudray, la semaine passée, je rencontrai à plusieurs reprises sur mon chemin, et de loin en loin, des gens d’assez mauvaise mine, qui ne me parurent ni paysans, ni bourgeois, ni soldats, et que je m’étonnai de ne point connaître. Sachez de vos gens si, dans ces derniers temps, ils n’ont fait pas des rencontres pareilles dans vos environs.

Divers domestiques furent mandés. Ceux de Bois-Doré et ceux de Guillaume s’accordèrent à dire que, depuis quelques semaines, ils avaient vu rôder dans les bois et dans les chemins peu fréquentés de la Varenne, certaines figures suspectes, et qu’ils s’étaient demandés ce que ces étrangers trouvaient à gagner dans des endroits si déserts.

On se souvint alors de vols assez nombreux commis dans les fermes et basses-cours des localités environnantes ; enfin, la figure de La Flèche avait reparu, avec d’autres figures hétéroclites, dans les foires et marchés des villes voisines. On croyait, du moins, pouvoir affirmer qu’un personnage de tréteaux, outrecuidant le babillard, déguisé de diverses manières, était le même qui avait rôdé, deux ou trois jours durant, entre Briantes et la Motte-Seuilly, à l’époque de la recouvrance de Mario.

Il résulta de ces renseignements que l’on présuma avoir affaire à l’espèce la plus méfiante et la plus rusée des vagabonds et des bandits, et l’on se concerta pour s’emparer de leur secret sans leur donner l’éveil.

On convint donc de se séparer à l’instant même ; car il était fort possible que ces gens se fussent aperçus de la visite du marquis à Brilbault, et qu’ils eussent, derrière les buissons des chemins, quelques espions en embuscade.

Guillaume rentrerait chez lui, prendrait bon nombre de ses serviteurs et feindrait de partir pour Bourges.

M. Robin se tiendrait au Coudray avec son monde, jusqu’à l’heure convenue.

Bois-Doré irait s’embusquer du côté de Thevet, Jovelin, du côté de Lourouer.

XLVIII

À la tombée de la nuit, les valets et vassaux dirigés par ces quatre chefs, formeraient dans la campagne un cercle qui se rétrécirait brusquement comme celui d’une battue aux loups, chacun calculant le temps qu’il lui fallait, en raison de son point de départ, pour arriver à point au moment de cerner de près la masure.

Ce moment fut fixé à dix heures du soir. Jusque-là, on marcherait en silence et en évitant le plus possible de se montrer : on laisserait passer quiconque se dirigerait sur Brilbault ; mais, à partir de dix heures, on arrêterait quiconque essayerait d’en sortir.

Défense fut faite de tuer ou blesser personne, à moins d’être attaqué sérieusement, le but principal étant de faire des prisonniers et d’obtenir des révélations.

Il fut convenu encore que chacun partirait isolément de son poste, et ce poste fut assigné à chacun d’après la connaissance stratégique que Guillaume et le marquis avaient des moindres localités.

À cet effet, Guillaume se séparerait de ses gens à la Berthenoux, et ceux-ci se dissémineraient le long de l’Igneraie. M. Robin irait seul chez son métayer, tandis que son monde franchirait, par vingt pistes différentes, la petite distance entre le Coudray et Brilbault, en ayant soin de garder toute la ligne de Saint-Chartier.

De son côté, Bois-Doré irait faire une promenade à Montlevic, et, de là, partirait seul pour le rendez-vous, après avoir dispersé son escorte de la même façon que ses deux amis, afin d’ôter tout soupçon à quiconque observerait ses mouvements.

Toutes les dispositions prises, on pouvait compter mettre sur pied et faire agir avec certitude une centaine d’hommes solides et bien avisés. Pour sa part, Bois-Doré en fournissait à peu près cinquante, tout en laissant une dizaine de bons serviteurs pour la garde de son château et de sa gentille hôtesse Lauriane.

Afin de paraître, aux yeux des espions présumés, étranger à tout projet sur Brilbault, le marquis se fit accompagner au château de Montlevic par Mario, comme pour rendre visite aux jeunes gens ses voisins.

Les d’Orsanne étaient petits-fils d’Antoine d’Orsanne, qui fut lieutenant-général du Berry et calviniste.

Le marquis et Mario passèrent une heure chez eux ; après quoi, Bois-Doré chargea Aristandre de reconduire son enfant à Briantes, tandis qu’il remonta à cheval pour s’en aller tout seul à Étalié, qui est un hameau sur la route de La Châtre à Thevet, au faîte d’une hauteur appelée le Terrier.

Comme Mario, intrigué de toutes ces précautions, demandait à le suivre, il lui répondit qu’il allait souper chez Guillaume d’Ars, et qu’il reviendrait de bonne heure.

L’enfant monta son petit cheval en soupirant, car il pressentait quelque aventure, et, à force d’entendre parler les gentilshommes, le gentil paysan des Pyrénées était vite devenu gentilhomme lui-même, dans le sens romanesque et chevaleresque encore attribué à ce titre par le bon marquis.

On sait avec quelle merveilleuse facilité l’enfance se modifie et se transforme selon le milieu où elle se trouve transplantée. Mario rêvait déjà de beaux faits d’armes, de géants à pourfendre et de damoiselles captives à délivrer.

Il essaya d’insister à sa manière, en obéissant sans murmurer, mais en attachant sur le vieillard qui l’adorait ses beaux yeux tendres et persuasifs.

— Point, mon cher comte, lui répondit Bois-Doré, qui comprenait fort bien sa muette prière : je ne puis laisser seule, la nuit, en mon manoir, l’aimable fille qui m’est confiée. Songez qu’elle est votre sœur et votre dame, et que, lorsque je suis forcé de m’absenter, votre place est auprès d’elle, pour la servir, la distraire et la défendre au besoin.

Mario se rendit à cette flatteuse hyperbole, et piquant des deux, il reprit au galop la route de Briantes.

Aristandre le suivait, et devait retourner auprès du marquis aussitôt qu’il aurait ramené l’enfant au manoir.

Comme la veille, la soirée était assez douce pour la saison. Le ciel, tantôt nuageux, tantôt éclairci par des rafales tièdes, était fort sombre au moment où le jeune cavalier et son serviteur s’enfoncèrent dans le ravin et pénétrèrent sous les vieux arbres du hameau.

Comme ils montaient rapidement un de ces petits chemins ondulés et bordés de grandes haies qui servaient de rues entre les trente ou quarante feux dont ce hameau se composait, le cheval de Mario, qui marchait le premier, fit un écart en soufflant avec détresse.

— Qu’est-ce donc ? dit l’enfant, qui resta ferme en selle. Un ivrogne endormi en travers du chemin ? Relève-le, Aristandre, et le reconduis à sa famille.

— Monsieur le comte, répondit le carrosseux, qui avait mis pied à terre lestement, s’il est ivre, on peut dire qu’il est ivre-mort, car il ne bouge non plus qu’une pierre.

— T’aiderai-je ? reprit l’enfant en descendant de cheval.

Et, s’approchant, il chercha à voir la figure de ce vassal, qui ne répondait à aucune des questions d’Aristandre.

— Si c’est un homme de l’endroit, dit celui-ci avec son flegme accoutumé, je n’en sais rien ; mais ce que je sais, par ma foi, c’est qu’il est mort ou qu’il n’en vaut guère mieux.

— Mort ! s’écria l’enfant ; ici, en plein bourg ? et sans que personne ait songé à le secourir ?

Il courut à la plus proche chaumière et la trouva déserte ; le feu brûlait, et la marmite, abandonnée, crachait dans les cendres ; le banc était renversé en travers de la chambre.

Mario appela en vain, personne ne répondit.

Il allait courir à une autre habitation, car toutes étaient séparées les unes des autres par d’assez vastes enclos plantés d’arbres, lorsque des coups de fusil et d’étranges rumeurs, dominant le bruit des pieds de son cheval sur les cailloux, le firent tressaillir et arrêter brusquement sa monture.

— Entendez-vous, monsieur le comte ? s’écria Aristandre, qui avait porté son mort sur la berge du chemin, et qui était remonté à cheval pour rejoindre son jeune maître ; cela vient du château, et, pour sûr, il s’y passe quelque chose de drôle !

— Courons-y ! dit Mario en reprenant le galop. Si c’est une fête, elle mène grand bruit !

— Attendez ! attendez ! reprit le carrosseux en doublant le train pour arrêter le cheval de Mario : ce n’est pas là une fête ! Il n’y aurait pas de fête au château sans vous et sans M. le marquis. On se bat ! Entendez-vous comme on crie et comme on jure ? Et, tenez, voilà un autre mort ou un chrétien vilainement navré au pied de la muraille ! Allez-vous-en, monsieur ; cachez-vous, pour l’amour de Dieu ; je cours voir ce que c’est, et je reviens vous le dire.

— Tu te moques ! s’écria Mario en se dégageant ; me cacher lorsqu’on donne l’assaut au château de mon père ?… Et ma Lauriane ! courons la défendre !

Il s’élança sur le pont-levis, qui était baissé, circonstance étrange après la tombée de la nuit.

À la lueur d’une meule de paille allumée et flambante devant les bâtiments de la ferme, Mario vit confusément une scène incompréhensible.

Les vassaux du marquis luttaient corps à corps contre une nombreuse troupe d’êtres cornus, hérissés, reluisants, « en tout plus semblables à des diables qu’à des hommes. » Des coups de fusil ou de pistolet partaient de temps en temps, mais ce n’était pas un combat en règle ; c’était une mêlée à la suite de quelque brusque et fâcheuse surprise. On voyait se tordre et s’étreindre un instant des groupes furieux, qui disparaissaient tout à coup dans les ténèbres quand le feu de paille s’obscurcissait sous des nuages de fumée.

Mario, retenu à bras-le-corps par le carrosseux, ne put se jeter dans cette bataille. Il se débattait en vain, et il pleurait de colère.

Enfin, il lui fallut entendre raison.

— Vous voyez, monsieur, lui disait le bon Aristandre, vous m’empêchez d’aller là-bas donner mon coup de main ! Et si, ma poigne en vaut quatre. Mais le diable ne me ferait point vous lâcher, car je réponds de vous, et je ne le ferai point que vous ne me juriez de rester tranquille.

— Va donc, répondit Mario ; je te le jure.

— Mais, si vous restez là, en vue de quelque traînard… Tenez, je vais vous cacher dans le jardin !…

Et, sans attendre le consentement de l’enfant, le colosse l’ôta de cheval et le porta dans le jardin, dont la porte s’ouvrait sur la gauche, non loin de la tour d’entrée. Il l’y enferma, et courut se jeter dans la mêlée.

Quelque arides que soient les détails de pure localité, nous sommes forcés, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de rappeler au lecteur la disposition du petit manoir de Briantes. Le souvenir de beaucoup d’anciennes gentilhommières, construites sur le même plan et encore existantes sans grandes modifications, l’aidera à se représenter celle dont il est question ici.

Nous entrons, je le suppose, par le pont-levis, jeté sur une première ceinture de fossés : arrêtons-nous un peu sur ce point.

La sarrasine est levée. Examinons ce système de clôture.

L’orgue ou sarrasine, ou, comme on disait alors, la sarracinesque, était une manière de herse, moins coûteuse et moins lourde que la herse de fer. C’était une série de pieux mobiles indépendants les uns des autres, et manœuvrant, d’ailleurs, comme la herse, dans l’arcade de la tour portière. Le mécanisme élémentaire de la sarrasine était plus long à mettre en mouvement que celui de la herse d’une seule pièce ; mais il offrait cet avantage qu’une seule personne, placée dans la chambre de manœuvre, suffisait pour lever un des pieux et donner passage à un transfuge, en cas de besoin, sans ouvrir une trop large issue à des assiégeants.

La chambre de manœuvre était une salle ou une galerie placée à l’intérieur de la tour portière, au-dessus de la voûte, et dont les ouvertures permettaient aux gardiens de voir, sous leurs pieds, quiconque voulait entrer ou sortir. Ces ouvertures leur permettaient également de tirer ou de jeter des projectiles sur les assiégeants, lorsqu’ils avaient pu franchir le fossé et briser la sarrasine, et qu’un nouveau combat s’engageait sous la voûte.

Cette chambre de manœuvre communiquait avec le moucharabi, galerie basse, crénelée et mascherolée, qui couronnait l’arcade de la herse sur la face extérieure de la tour.

C’est de là qu’on faisait pleuvoir les balles et les pierres sur l’ennemi, pour l’empêcher de détruire la sarrasine.

La tour portière de Briantes, qui contenait ces moyens de défense, était un gros massif ovale, posé dans le sens de sa largeur, sur le bord du fossé. On l’appelait la tour de l’huis, pour la distinguer de l’huisset, dont nous parlerons tout à l’heure. L’huis donnait entrée à ce vaste enclos qui contenait la ferme, le colombier, la héronnière, le mail, etc., et qui s’appelait invariablement la basse-cour, parce qu’elle était toujours située plus bas que le préau.

À notre gauche, s’étend le mur élevé du jardin, percé, de distance en distance, d’étroites meurtrières, où l’on pouvait encore, en cas de surprise, se réfugier et harceler l’ennemi, maître de la basse-cour.

Un chemin pavé conduisait tout droit, le long de ce mur, à la seconde enceinte, celle où le second fossé, alimenté par la petite rivière, allait rejoindre l’étang situé au fond du préau.

Sur ce fossé, bordé de sa contrescarpe gazonnée, était jeté le pont dormant, c’est-à-dire un pont de pierre fort ancien, comme l’indiquait son inclinaison en coude par rapport à la tour d’entrée.

C’était une coutume, au moyen âge, que certains antiquaires expliquent en disant que les archers assiégeants, en levant le bras pour tirer, découvraient leur flanc aux archers assiégés. D’autres nous disent que ce coude rompait forcément l’élan d’un assaut. Peu importe.

La tour de l’huisset fermait ce pont dormant et le préau. Elle avait une petite herse de fer et de bonnes portes de plein chêne garnies d’énormes têtes de clous.

C’était, avec le fossé, la seule défense du manoir proprement dit.

En se donnant la satisfaction d’abattre le vieux donjon de ses pères et de le remplacer par ce pavillon qu’on appelait la grand’maison, le marquis s’était dit avec raison que, bastille ou villa, sa gentilhommière ne tiendrait pas une heure contre le moindre canon. Mais, contre les petits moyens d’attaque dont pouvaient disposer des bandits ou des voisins hostiles, le bon fossé rapide et profond, les petits fauconneaux dressés de chaque côté de l’huisset, et les fenêtres garnies de leurs meurtrières percées en biais du côté de la basse-cour, pouvaient tenir assez longtemps. Par une habitude de luxe plutôt que de prudence, le manoir était toujours bien approvisionné de vivres et de munitions.

Ajoutons que fossés et murailles, toujours bien entretenus, fermaient le tout, même le jardin, et que, si Aristandre eût pris le temps de la réflexion, il eût emporté Mario hors de la basse-cour, dans le village, et non dans ce jardin, qui pouvait devenir pour lui une prison aussi bien qu’un refuge.

Mais on ne s’avise jamais de tout, et Aristandre ne pouvait pas supposer qu’en un tour de main on ne chassât pas l’ennemi de la place.

Le brave homme ne brillait pas par l’imagination ; ce fut un bonheur pour lui que de ne pas se laisser émouvoir par les figures fantastiques et véritablement effrayantes qui s’offraient à ses regards étonnés. Aussi crédule qu’un autre, il se consulta tout en courant, mais sans cesser de courir sus, et, quand il en eut assommé un ou deux, il se fit ce raisonnement philosophique, que c’était de la canaille et rien de plus.

Mario, collé à la grille du jardin et tout palpitant d’ardeur et d’émotion, l’eut bientôt perdu de vue.

La meule enflammée s’était écroulée ; on se battait dans l’obscurité ; l’enfant ne pouvait suivre que par l’audition des bruits confus les péripéties de l’action.

Il jugea que l’intervention du robuste et brave Aristandre rendait le courage aux défenseurs du manoir ; mais, après quelques instants d’incertitude qui lui parurent des siècles, il lui sembla que les assaillants gagnaient du terrain, que les cris et les piétinements reculaient jusqu’au pont dormant, et, dans un court moment d’affreux silence, il entendit un coup de feu et la chute d’un corps dans la rivière.

Quelques secondes après, la herse de l’huisset tombait à grand bruit, et une décharge de fauconneaux faisait reculer, avec d’effroyables vociférations, la troupe engagée sur le pont.

Une partie de ce drame incompréhensible était accomplie ; les assiégés étaient rentrés et enfermés dans le préau, les envahisseurs étaient maîtres de la basse-cour.

Mario était seul ; Aristandre était probablement mort, puisqu’il l’abandonnait au milieu ou, du moins, tout à côté d’ennemis qui, d’un instant à l’autre, pouvaient faire irruption dans ce jardin en enfonçant la grille et s’emparer de lui.

Et il n’y avait pas moyen de fuir sans escalader cette grille et sans risquer de tomber dans les mains de ces démons ! Le jardin n’avait d’issue que sur la basse-cour, et ne communiquait en aucune sorte avec le château.

Mario eut peur ; puis l’idée de la mort d’Aristandre et peut-être de quelque autre bon serviteur également cher fit couler ses larmes. Et même son pauvre petit cheval, qu’il avait laissé, la bride sur le cou, à l’entrée de la cour, lui revint en mémoire et ajouta à son chagrin.

Lauriane et Mercédès étaient en sûreté, sans doute, et il y avait encore bien du monde autour d’elles, puisque, du côté du hameau, un morne silence attestait que bêtes et gens s’étaient réfugiés tout d’abord dans l’enclos pour recevoir l’ennemi à l’abri des murailles. C’était l’usage du temps, qu’à la moindre alarme, les vassaux vinssent chercher en même temps qu’apporter aide et secours au manoir seigneurial. Ils y accouraient avec leur famille et leur bétail.

— Mais, si Lauriane et ma Morisque se doutent que je suis ici, pensait le pauvre Mario, comme elles doivent être en peine de moi ! Espérons qu’elles ne me croient pas rentré ! Et ce bon Adamas, je suis sûr qu’il est comme un fou ! Pourvu qu’on ne l’ait pas fait prisonnier !

Ses larmes coulaient en silence ; tapi dans un buisson d’ifs taillés, il n’osait ni se mettre à la grille, où il pouvait être aperçu par l’ennemi, ni s’éloigner de manière à perdre de vue ce qu’il pouvait encore distinguer de la scène de confusion qui régnait dans la basse-cour.

Il entendait les hurlements des assiégeants atteints par la mitraille des fauconneaux. On les avait emportés à la ferme, et là, sans doute, il y avait aussi des mourants et des blessés du parti des assiégés, car Mario saisissait des inflexions de voix qui ressemblaient à des échanges de reproches et de menaces. Mais tout cela était vague ; du jardin à la ferme, il y avait une assez grande distance ; d’ailleurs, la petite rivière gonflée par les pluies d’hiver, se mit à faire beaucoup de bruit.

Les assiégés venaient de lever les écluses et les pelles de l’étang pour grossir les eaux du fossé et les rendre plus rapides.

Une lueur montait au-dessus de la porte du manoir ; on avait sans doute allumé aussi un feu dans le préau pour se voir, se compter et organiser la défense. Celui des assiégeants ne jetait plus qu’un reflet rougeâtre, dans lequel Mario vit flotter rapidement des ombres indécises.

Puis il entendit des pas et des voix qui se rapprochaient de lui, et il crut que l’on venait explorer le jardin.

Il se tint immobile, et vit passer devant la grille, en dehors, deux personnages, bizarrement accoutrés, qui se dirigeaient vers la tour d’entrée.

Il retint son haleine et put saisir ce lambeau de dialogue :

— Les chiens maudits n’arriveront pas avant lui !

— Tant mieux ! notre part sera meilleure !

— Imbéciles, qui croyez prendre tout seuls…

XLIX

Les voix se perdirent, mais Mario les avait reconnues. C’étaient celles de La Flèche et du vieux Sanche.

Le courage lui revint tout à coup, bien que cette découverte n’eût rien de rassurant.

Mario n’avait pu ignorer longtemps l’affaire de la Rochaille, et il sentait bien que l’assassin de son père, l’âme damnée de d’Alvimar, était désormais le plus mortel ennemi du nom de Bois-Doré ; mais le concours de La Flèche dans ce coup de main lui fit espérer que Sanche avait pour auxiliaires la bande des bohémiens, les anciens compagnons de misère de l’enfant en voyage.

Il pensa avec raison que ces vagabonds avaient dû s’associer à d’autres bandits plus déterminés ; mais tout cela lui parut moins redoutable qu’une expédition en règle, ordonnée par les autorités de la province, comme on aurait pu le craindre, et, un instant, il eut la pensée de se rendre La Flèche favorable s’il pouvait l’attirer seul de son côté. Mais la méfiance lui revint, lorsqu’il se rappela de quel air brutal et sombre le bohémien lui avait parlé en ce même lieu, quelques mois auparavant.

Il se prit alors à réfléchir sur les paroles qu’il venait d’entendre. Il sentit qu’il avait besoin de sa lucidité pour les comprendre et en tirer parti au besoin.

Sans doute, les envahisseurs attendaient un renfort qui n’arrivait pas assez vite au gré de Sanche. « Ils n’arriveront pas avant lui ! » Le lui ne pouvait être que le marquis, dont on redoutait le retour. « Tant mieux, notre part sera meilleure, » indiquait chez La Flèche l’espoir du pillage. « Imbéciles, qui croyez prendre tout seuls… (ce château, apparemment), c’était l’aveu de l’impuissance des assaillants à faire le siège du manoir avec quelque chance de succès.

Enfin, Mario, qui avait aperçu des figures barbouillées, masquées, horribles, grotesques, des déguisements endossés sans doute par les bohémiens pour épouvanter les paysans du bourg et de la ferme, et qui, malgré sa vaillance, en avait été effrayé lui-même, se trouvait plus rassuré d’avoir affaire à des coquins en chair et en os, qu’à des êtres fantastiques et à des périls inexplicables.

Ne pouvant rien faire pour le moment que de se tenir caché, il attendit que les voix et les pas fussent éloignés de la grille, pour s’en éloigner lui-même et chercher un refuge contre le froid de la nuit dans une des petites fabriques du jardin.

Il pensa avec raison que le labyrinthe, dont il connaissait si bien les détours, lui permettait d’échapper pendant quelques instants à l’éventualité d’une poursuite, et il s’y engagea, en se dirigeant avec certitude vers cette petite chaumière que l’on appelait par métaphore le palais d’Astrée.

Il y était à peine entré, qu’il lui sembla entendre des pas sur le sable de l’allée circulaire.

Il écouta.

— Ce sont des feuilles sèches que le vent fait tourner, pensa-t-il, ou quelque bête de la ferme qui se sauve ici. Mais, s’il en est ainsi, la grille du jardin serait donc ouverte ? Alors, je suis perdu ! Mon Dieu ! ayez pitié de moi !

Cependant le bruit était si léger, que Mario s’enhardit à regarder à travers le lierre qui tapissait sa retraite, et il vit un petit être qui tournait, indécis, comme pour chercher un refuge dans le même lieu.

Mario n’avait pas eu le temps de fermer la porte de la chaumière derrière lui ; le petit être entra et lui dit à voix basse :

— Est-ce que tu es là, Mario.

— C’est donc toi, Pilar ? lui dit l’enfant, surpris par un sentiment de joie en reconnaissant sa petite compagne qu’il avait crue morte.

Mais il ajouta tristement :

— Est-ce pour me livrer que tu me cherches ?

— Non, non, Mario ! répondit-elle. Je veux me sauver de La Flèche. Sauve-moi, mon Mario, car je suis trop malheureuse avec ce maudit !

— Et comment pourrais-je te sauver, moi qui ne sais comment me sauver moi-même !… Va-t’en d’ici ou restes-y sans moi, ma pauvre Pilar ; car ces bandits en te cherchant, vont me trouver aussi.

— Non, non ; La Flèche croit m’avoir laissée là-bas avec le mort !

— Quel mort ?

— Ils l’appellent d’Alvimar. Il est mort l’autre nuit, ils l’ont enterré ce matin.

— Tu rêves… ou je ne comprends pas. N’importe ! Tu t’es échappée ?

— Oui ; je savais que l’on venait ici pour prendre ton château et ton trésor ; j’ai descendu, en chat, par une toute petite fenêtre, et j’ai suivi de loin la bande. J’espérais qu’on tuerait La Flèche et ces mauvais coquins qui n’ont jamais voulu avoir pitié de moi.

— Quels coquins ?

— Les bohémiens faiseurs de tours que tu connais, et puis beaucoup d’autres que tu ne connais pas, et qui sont venus se mettre avec eux. Ils m’ont bien fait souffrir à Brilbault, va !

— Qu’est-ce que Brilbault ? N’est-ce pas une masure du côté de… ?

— Je ne sais pas. Je ne sortais jamais, moi ! Ils couraient tout le jour et me laissaient avec le malade blessé, qui se mourait toujours, et son vieux domestique, qui me détestait, parce qu’il disait que c’était moi qui portais malheur au monsieur et l’empêchais de guérir. J’aurais bien voulu qu’il mourût plus tôt ; car je les détestais aussi, moi, ces Espagnols ! et j’ai fait bien des sorts contre eux. Enfin, le plus jeune est mort, au milieu de ces enragés qui buvaient, chantaient et criaient toute la nuit et qui m’empêchaient de dormir. Aussi je suis malade. J’ai toujours la fièvre… C’est peut-être heureux pour moi, ça m’empêche d’avoir faim.

— Ma pauvre fille, voilà tout l’argent que j’ai sur moi. Si tu peux te sauver, ça te servira ; mais, bien que je ne comprenne rien à ce que tu me racontes, il me semble que tu as été folle de venir ici, au lieu de t’en aller bien loin de La Flèche. Cela me fait craindre que tu ne sois d’accord avec lui pour…

— Non, non, Mario ! garde ton argent ! et, si tu crois que je veux te livrer, va-t’en te cacher ailleurs, je ne te suivrai pas. Je ne suis pas méchante pour toi, Mario. Il n’y a que toi au monde que j’aime ! Je suis venue, croyant que, pendant qu’on se battrait, je pourrais entrer dans ton château et rester chez toi. Mais tes paysans ont eu trop de peur ; on en a tué, les autres se sont sauvés dans ta grande cour. Tes domestiques se sont bien défendus ; mais ils n’ont pas été les plus forts. J’étais cachée sous des planches, le long de ce mur de jardin, en dedans. Je voyais tout par une petite fente. Je t’ai vu entrer dans la cour, sur ton cheval ; j’ai vu un grand homme te renfermer ici. Je ne te reconnaissais pas tout de suite, à cause de tes beaux habits ; mais, quand tu as marché pour venir dans cette petite maison, j’ai reconnu ton pas, et je t’ai suivi.

— Et, à présent, qu’est-ce que nous allons faire ? Jouer à cache-cache, le mieux que nous pourrons, dans ce jardin, où, sans doute, on va venir fureter ?

— Qu’est-ce que tu veux qu’on vienne faire dans un jardin ? On sait bien qu’en hiver il n’y a pas de fruits à voler ! D’ailleurs, les maudits ont déjà bien trouvé à manger et à boire dans les grands bâtiments qui sont là-bas ; c’est la ferme, n’est-ce pas ? Je sais bien ce qu’ils font tout de suite quand ils entrent dans une maison qui n’est pas gardée. Je n’ai pas besoin de les voir, va ! Ils tuent les bêtes et ils mettent la broche ; ils défoncent les tonneaux ; ils enfoncent les armoires ; ils remplissent leurs poches, leurs sacs et leurs ventres. Dans une heure, ils seront tous fous, ils se disputeront et s’estropieront les uns les autres. Ah ! si ton sot domestique ne nous avait pas enfermés ici, il ne serait pas malaisé de nous en aller ! Mais sans doute que le mur de ce jardin a quelque trou par où l’on peut passer le corps ? Je suis toute petite et tu n’es pas gros. Quelquefois, en grimpant sur un arbre, on gagne le haut du mur. Est-ce que tu ne sais plus grimper et sauter, Mario ?

— Si fait ; mais je sais qu’il n’y a ni trou ni arbre qui nous puisse servir à rien. Il y a l’étang qui borde le préau ; mais je ne sais pas encore nager. Il a fait trop froid, depuis que je suis ici, pour que j’aie pu l’apprendre. Il y a bien une petite barque que l’on pourrait nous envoyer du château si l’on nous savait ici. Mais comment nous faire voir ? il fait trop nuit ; et entendre ? l’écluse fait trop de tapage ! Ah ! mon pauvre Aristandre est pris ou mort, puisque…

— Non pas, mon petit comte du bon Dieu ! dit, en dehors, une grosse voix qui essayait de se faire mystérieuse : Aristandre est là qui vous cherche et vous entend.

— Ah ! mon cher carrosseux ! s’écria Mario en jetant ses bras autour de la grosse tête qui passait par la lucarne basse du petit réduit. C’est donc toi ! Mais comme tu es mouillé, mon Dieu ! est-ce du sang ?

— Non, Dieu merci ! c’est de l’eau, répondit Aristandre, de l’eau bien froide ! Mais je n’en ai pas bu, heureusement pour moi ! J’ai été poussé, poussé, emporté malgré moi sur le pont dormant, par nos diables de paysans, qui reculaient pour entrer dans le préau. J’ai vu que j’allais être forcé d’y entrer aussi, et que je n’en pourrais plus sortir pour vous retrouver. Alors j’ai lâché mon dernier coup de pistolet, et j’ai sauté dans la rivière. Coquine de rivière ! j’ai cru que je n’en sortirais jamais, d’autant plus que, du château, on a tiré sur moi, me prenant pour un ennemi. Enfin, me voilà ! Il y a un quart d’heure que je vous cherche ; je me doutais bien que vous seriez dans l’affinoire (Aristandre appelait ainsi le labyrinthe) ; mais, depuis dix ans que je le connais, je ne sais pas encore m’y retourner. Allons ! il faut sortir d’ici, essayons ! Laissez-moi faire ! Mais avec qui diantre êtes-vous là ?

— Avec quelqu’un qu’il faut sauver aussi, une petite fille malheureuse.

— Du bourg ? Ah ! ma foi, ça m’est égal, on la sauvera si l’on peut. Vous d’abord ! Je vais voir ce qui se passe dans la basse-cour ; restez là et parlez tout bas.

Aristandre revint au bout de peu d’instants. Il était soucieux.

— S’en aller n’est pas facile, dit-il à voix basse aux enfants. Ah ! ces gens du bourg ! faut-il qu’ils soient maladroits pour avoir laissé prendre la ferme ! Et, à présent que les coquins y font leur soûlerie, si, du château, on faisait une sortie, on les tuerait comme des porcs jusqu’au dernier ! On croit avoir affaire à des démons, et, moi, je dis que c’est des gens déguisés, de la vraie canaille ! Écoutez-les crier et chanter !

— Eh bien, profitons de leur débauche, dit Mario ; traversons ce bout de cour, où il n’y a peut-être personne, et vitement gagnons la tour de l’huis.

— Oh ! dame ! oui, bien sûr ! Mais ils se sont renfermés, les gueux ! Ils savent bien que M. le marquis peut venir dans la nuit, et il faudra qu’il mette le siège devant sa porte !

— Oui, s’écria Mario, c’est pour cela que j’ai vu Sanche aller de ce côté-là, avec La Flèche !

— Sanche ? La Flèche ? vous le savez reconnus ? Ah ! j’ai envie d’aller tout seul tomber dessus ces fameux chefs !

— Non ! non ! dit Pilar ; ils sont plus forts et plus méchants que vous ne croyez !

— Mais, s’ils n’ont fait que fermer l’huis, nous pouvons bien le rouvrir, dit Mario, qui réfléchissait plus vite que le carrosseux. Et, s’ils y ont laissé des gardiens… eh bien, à nous deux, Aristandre, nous pouvons essayer de les tuer pour passer. Tu délibères ? Il le faut, vois-tu, mon ami. Il faut courir avertir mon père. Autrement, puisque nos gens d’ici sont effrayés, ils laisseront prendre le château. Quand les coquins auront fini de se repaître, ils tâcheront d’y mettre le feu. Qui sait ce qui peut arriver ? Allons, allons, carrosseux, mon ami, ajouta le brave enfant en tirant sa petite rapière, prends un pieu, une massue, un arbre, n’importe quoi, et marchons !

— Attendez, attendez, mon mignon maître ! répondit Aristandre, il y a par là des outils… laissez-moi chercher. Bon ! je tiens une pelle ; non ! une tranche ! j’aime mieux ça ! avec ça, je ne crains personne ! Mais, écoutez-moi, savez-vous où est votre papa ?

— Non ! tu m’y conduiras.

— Si je sors d’affaire, oui ! sinon, vous serez forcé d’y aller tout seul. Savez-vous ou est Étalié ?

— Oui, j’y ai été. Je connais le chemin.

— Vous savez l’auberge du Geault-Rouge ?

— Du Coq-Rouge ? Oui, j’y suis descendu deux fois. Ça n’est pas difficile à trouver, c’est la seule maison de l’endroit : eh bien ?

— Votre papa est là jusqu’à dix heures du soir. Si vous arrivez trop tard, allez à Brilbaut ! il y sera.

— Au bas du Coudray ?

— Oui. Il y sera avec son monde. La course est longue ! vous ne ferez jamais tout ça à pied ?

— J’irai à Brilbaut tout de suite, moi, dit Pilar. Je sais le chemin, j’en arrive !

— Oui, s’écria le carrosseux ; va, petite ! tu avertiras M. Robin. Le connais-tu ? Tu n’es pas d’ici ?

— C’est égal, je le trouverai.

— Ou M. d’Ars, te souviendras-tu ?

— Je le connais, je l’ai vu une fois.

— Alors, marchons ! Ah ! monsieur Mario, si je pouvais mettre la main sur votre cheval ! vous iriez plus vite et sans vous tuer à courir.

— Je sais courir ! dit Mario ; ne songe pas au cheval, c’est impossible.

— Une minute encore, reprit Aristandre, et faites attention. Le pont est levé ; vous saurez bien faire tomber le tablier ? Ça ne pèse rien !

— C’est très facile !

— Mais la sarrasine est baissée ! Ne vous inquiétez pourtant pas, je vais monter dans la salle de manœuvre. S’il y a du monde, tant pis pour eux, je cogne, je tue, je lève un pieu ! Ne vous amusez pas à m’attendre. Passez, filez, volez ! Si le pieu retombe sur la petite, tant pis pour elle ; vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. À la garde de Dieu ! Filez toujours, je vous rattraperai.

— Mais, si tu es…

Mario s’arrêta, le cœur serré.

— Si je suis escoffié, vous voulez dire ? Eh bien, vous auriez beau vous en chagriner, il n’en sera ni plus ni moins. En me plaignant, vous perdrez la tête et les jambes ! Vous ne devez songer qu’à courir.

— Non, mon ami, c’est trop de risques pour toi ; restons cachés ici.

— Et, pendant que nous nous cacherons, si l’on brûle madame Lauriane, votre Mercédès, Adamas… et mes pauvres chevaux de carrosse qui sont là-dedans ! D’ailleurs… Tenez, j’y vais tout seul. Quand ça sera ouvert, vous passerez.

— Allons ! allons ! dit Mario. Tout pour Lauriane et Mercédès !

Et il allait s’élancer hors du jardin, lorsque Pilar le retint.

— Fais attention qu’il doit venir ici d’autres maudits, je le sais. Si tu les rencontres, cache-toi bien, car tes habits à boutons d’or reluisent dans la nuit comme des diamants, et, pour avoir tes habits, ils te tueront !

— Une idée ! s’écria Mario. Je vais vitement reprendre mes loques de malheureux qui sont là ?

Le lecteur se souvient du trophée champêtre, sentimental et philosophique, suspendu dans la chaumière en grande cérémonie.

Mario le détacha lestement, et, en deux minutes, jetant là soie, velours et galons, il se revêtit de son ancienne défroque ; après quoi, on se dirigea vers l’huis, en marchant sans bruit et sans dire un mot.

Il n’y avait guère qu’une cinquantaine de pas à faire le long du mur en dehors du jardin. On les fit, sinon sans danger, du moins sans encombre, au bruit des rires, des blasphèmes, des cris et des chants rauques qui partaient de la ferme.

La tour de l’huis était sombre et muette. Aristandre plaça les deux enfants tout près de la sarrasine, Mario en avant, touchant au dernier pieu de gauche. Puis il prit sa main dans la sienne pour lui faire saisir l’anneau de la chaîne qui tenait levé le tablier du pont.

Il ne s’agissait que de faire sortir cet anneau du crochet planté dans la muraille.

Il n’y avait plus un mot à échanger. Autour d’eux, sur l’escalier, sur leurs têtes, pouvaient et devaient se trouver des sentinelles endormies ou inattentives.

Mario ne pouvait serrer les mains du carrosseux dans les siennes, qui tenaient déjà l’anneau sorti et la chaîne tendue. Il porta ses lèvres sur cette main rude et y déposa à la hâte un baiser muet ; c’était peut-être un éternel adieu.

Aristandre, profondément attendri, n’en retira pas moins brusquement sa grosse patte, comme pour dire : « Allons, ne songez qu’à vous, » et, faisant vivement le signe de la croix dans les ténèbres, il monta résolument l’escalier court et roide de la galerie de manœuvre.

— Qui va là ? cria une voix sourde que Mario reconnut aussitôt pour celle de Sanche.

Et, comme le carrosseux montait toujours et atteignait le côté gauche de la galerie, la voix ajouta :

— Répondras-tu, balourd ? Es-tu ivre ? Réponds, ou je fais feu sur toi !

Moins d’une minute après, le coup partit ; mais le pieu était levé, Mario lâchait la chaîne, s’élançait sur le pont, et fuyait sans regarder derrière lui.

Il lui sembla qu’on criait l’alerte sur le moucharabi et qu’une balle sifflait à ses oreilles ; il n’entendit pas l’explosion, tant il avait le sang à la tête.

Quand il fut hors de portée, il s’arrêta contre un arbre, se sentant défaillir à la pensée de ce qui se passait entre le pauvre Aristandre et les guetteurs ennemis.

Il entendit de grandes clameurs dans la tour et comme des coups de pic contre la pierre. C’était la pioche d’Aristandre qui faisait le moulinet dans l’obscurité ; mais il gardait prudemment le silence afin d’être pris pour un bohémien ivre, et Mario, en cherchant à saisir un éclat de sa voix, au milieu de celles des autres, perdait l’espérance, et, avec l’espérance, le courage de fuir sans lui.

Le pauvre enfant songeait si peu à lui-même, qu’il ne tressaillit même pas en se sentant serrer le bras.

C’était Pilar, qui l’avait devancé à la course, et qui revenait sur ses pas pour le chercher.

— Eh bien, et bien, qu’est-ce que tu fais là ? lui dit-elle. Viens donc, pendant qu’ils le tuent ! Quand ils auront fini de le tuer, ils courront après nous !

L’effroyable sang-froid de la petite bohémienne fit horreur à Mario. Élevée au milieu des scènes de violence et de carnage, elle ne connaissait presque plus la peur, et ne soupçonnait même pas la pitié !

Mais, par je ne sais quel enchaînement rapide d’idées, Mario pensa à Lauriane, et toute la résolution dont un enfant peut être capable, lui revint au cœur.

Il reprit sa course, et, faisant signe à Pilar de suivre le chemin d’en bas, il se dirigea vers celui qui monte aux plateaux du Chaumois.

Au bout de dix pas, il tomba en heurtant un objet placé en travers du chemin.

C’était le second cadavre qu’Aristandre lui avait montré en arrivant, et qu’ils n’avaient pas eu le temps de regarder.

En se sentant sur ce mort, Mario fut pris d’une sueur froide : c’était peut-être Adamas ! Il eut le courage de le toucher, et, après s’être assuré que c’étaient les habits d’un paysan, il se remit à courir.

La vue du ciel pâle au-dessus de la plaine nue lui rendit un peu de respiration ; l’obscurité l’étouffait. Il prit à vol d’oiseau ; mais une nouvelle terreur l’attendait dans cette plaine.

Une forme pâle et indécise semblait voltiger sur les sillons. Elle venait vers lui. Il chercha à l’éviter ; elle le suivait. C’était une bête quelconque lancée après lui. Tous les contes de la veillée des villageois sur la levrette blanche et le lutin qui crie : Robert est mort ! lui revinrent à la mémoire.

Mais, tout d’un coup, la bête hennit et se montra d’assez près pour être reconnue. C’était le bon petit cheval de Mario qui l’avait senti de loin, et qui revenait s’offrir à lui.

— Ah ! mon pauvre Coquet ! s’écria l’enfant en saisissant sa crinière, que tu viens donc à point ! et tu me reconnais, pauvre petit, malgré ces habits que tu n’as jamais vus ? Tu as donc eu bien peur, pendant cette méchante bataille ? Tu t’es sauvé tout de suite avant qu’on eût levé le pont, et tu manges là des chardons secs au lieu de ton avoine ? Allons, allons ! nous souperons tous deux quand nous aurons le temps !

En babillant ainsi à son cheval, Mario raccommodait ses étriers, un peu endommagés dans les buissons. Puis, s’étant mis en selle, il partit comme un trait.

Nous le laisserons courir et reviendrons à Briantes, où la situation des assiégés nous cause quelque souci.

L

Lorsque Mario et Aristandre étaient arrivés à Briantes, il n’y avait pas un quart d’heure que les bandits y avaient fait leur brusque apparition.

Lauriane allait se mettre à table, lorsque des cris confus et des coups de fusil se firent entendre dans le hameau, – nous pouvons dire, selon la coutume du pays, le bourg, puisque cette petite colonie était anciennement fortifiée ; mais le vieux mur de blocs gallo-romains était, en vingt endroits, écroulé jusqu’au niveau du sol, et il y avait longtemps que l’on ne faisait plus la dépense d’y placer des portes.

Ces bruits, que les habitants du château et même ceux de la ferme prirent d’abord pour quelque chasse donnée par les villageois à un gros gibier fourvoyé dans leurs enclos, prirent bien vite un caractère plus alarmant.

Chacun s’arma de ce qui lui tomba sous la main, et les batteurs en grange, brandissant leurs fléaux, coururent à la tour de l’huis. Mais ils furent à l’instant repoussés et paralysés par les habitants du bourg, qui, venant de toutes les directions, se trouvaient assemblés aux abords du pont, et, dans leur épouvante, étouffaient et renversaient les gens accourus à leur secours.

La bande des assaillants ne se composait cependant que d’une cinquantaine d’hommes suivis de femmes et d’enfants ; mais on se souvient que le marquis avait mis sur pied et envoyé à l’attaque de Brilbault tous les hommes solides et hardis de son petit fief, si bien que la population surprise par les brigands était en ce moment composée aussi de femmes et d’enfants, de vieillards estropiés ou d’adolescents malingres.

La vue des figures horribles affublées par ces bandits produisit l’effet qu’ils s’en étaient promis. Une panique générale s’empara des paysans, et la peur ne leur donna que la force qu’il fallait précisément pour empêcher les bons serviteurs du château de se porter à la rencontre des ennemis.

Un des morts que Mario trouva sur le chemin était un jeune homme infirme qui tomba et fut écrasé sous les pieds des fuyards ; l’autre, un pauvre bon vieux qui seul essaya de se retourner contre l’ennemi, et fut assommé par Sanche à coups de crosse.

On n’eut donc que le temps de repasser le pont, et on ne put le lever à cause des traînards qui arrivaient en beuglant et en demandant refuge pour eux et leurs bêtes. L’ennemi profita du désordre pour les joindre.

Alors le combat s’engagea sous la voûte de l’huis, où les gens du château, entourés d’enfants qui criaient et d’animaux stupides et immobiles ou blessés et furieux, furent immédiatement forcés de lâcher pied.

À peine furent-ils rentrés dans la basse-cour, que les paysans les abandonnèrent pour aller se jeter sur le pont dormant, et les braves gens, qui n’étaient pas plus d’une dizaine, furent entourés par les bandits et contraints de reculer jusqu’à l’huisset, au milieu d’une lutte héroïque.

Un des meilleurs, le fermier Charasson, y fut tué ; deux autres y furent blessés. Tous y eussent péri, car le terrible Sanche frappait avec une rage désespérée, sans la lâcheté de La Flèche et consorts, « qui se souciaient de pillerie et nullement de recevoir de mauvais coups. »

Réduits à sept, les braves domestiques durent rentrer dans le préau ; ce qui ne fut pas facile, à cause de l’encombrement qui y régnait. L’affaire fut si chaudement poussée par Sanche, qu’une grande partie des animaux resta dehors, ou, prise de vertige, se jeta dans la rivière.

Pendant cette lutte acharnée, mais si rapide, qu’elle avait à peine duré dix minutes, Lauriane et Mercédès s’étaient tenues d’abord tremblantes et muettes sur la plate-forme de l’huisset.

Quand elles virent leurs gens plier, saisies spontanément du courage que donne la peur aux faibles quand ils ne sont pas idiots, elles coururent aux fauconneaux, qui étaient toujours en état de faire leur office. Elles s’empressèrent d’allumer les mèches et se tinrent prêtes, s’encourageant l’une l’autre, et tâchant de se rappeler ce qu’elles avaient vu faire et enseigner, par manière d’exercice, à Mario et aux jeunes gens de la maison. Mais il n’y avait pas encore moyen de tirer sur l’ennemi, tant qu’il s’étreignait corps à corps avec les défenseurs du manoir.

Mais que faisait Adamas, en ce moment suprême ? Adamas était dans les entrailles de la terre.

On se souvient d’un passage secret, à l’aide duquel on devait, au besoin, faire évader Lucilio.

Ce souterrain, passant sous le fossé, conduisait à un chemin creux que les inondations avaient ensablé depuis quelques années. Adamas s’était imaginé que le déblayement de l’ouverture serait l’affaire de quelques heures de travail de ses terrassiers. Mais le dommage était plus considérable, et, depuis trois jours, on n’avait pas réussi à rendre le passage praticable.

Il allait chaque soir examiner l’ouvrage de la journée, et, pendant la bataille, il était donc là enfoui, faisant son inspection, prenant ses mesures à la toise et ne se doutant pas du vacarme qui régnait au dehors.

Quand il sortit de son trou, qui aboutissait au-dessous de l’escalier de la tourelle, il fut comme ivre pendant quelques instants et se crut halluciné ; mais lui, l’homme aux expédients, il recouvra vite sa présence d’esprit.

Il arrivait juste au moment où les assiégés faisaient irruption dans le préau et où, chacun perdant la tête, l’ennemi allait y pénétrer aussi.

Agile et toujours bien chaussé, en véritable homme de chambre qu’il était, il ne fit qu’un saut à la manœuvre de l’huisset pour abattre la herse, au nez et même un peu sur le dos des assaillants ; si bien que la base de cet instrument de clôture ne joignait pas la terre. Il s’en aperçut à temps.

— Clindor ! s’écria-t-il au page éperdu, qui s’apprêtait à fermer les portes devant la herse, arrête, arrête ! D’où vient que la herse ne descend plus ? J’en ai encore un pied au-dessus de la rainure.

Clindor, qui n’était pas bien brave, quoiqu’il fît tout son possible pour l’être, regarda et recula d’horreur.

— Je le crois bien ! dit-il, il y a trois hommes dessous !

— Numes célestes ! des nôtres ?… Regarde donc, triple veau de lait.

— Non, non, des leurs.

— Eh bien, tant mieux, par Mercure ! Vite ici, du monde ! Montez sur la tête de la herse ! pesez ! pesez ! Ne voyez-vous pas que ces corps morts serviront aux vivants à passer sous les dents de fer, et qu’une fois sous la voûte, ils mettront le feu à nos portes ! Allons, en bas, vous autres ! À coups de maillet, de pied, de crosse, cassez-moi les têtes qui voudront passer ! Taille tout avec ta faux, vivants et morts, mon brave Andoche ! Et toi, Châtaignier, as-tu encore une charge de plomb ? À ce museau rouge qui s’avance !… C’est ça ! bravo ! Par le dieu Teutatès, c’est bien ! en pleine gueule ! Ça en fait encore un de moins !

Mêlant ainsi des apostrophes sublimes à des trivialités par lesquelles il daignait se mettre à la portée du petit monde, Adamas vit avec satisfaction la herse tomber tout à fait sur les corps ; et les assaillants reculer jusqu’à la tête du pont.

— À présent, aux fauconneaux ! s’écria-t-il. Plus vite que ça, mes Cupidons ! Allons, milles tonnerres du diable, pointez, pointez ! Faites-moi une fricassée de ces oiseaux de ténèbres !

La petite artillerie du manoir découragea les bandits, qui n’avaient pas de quoi y répondre, et qui, emportant leurs blessés, se décidèrent, en attendant mieux, à aller piller et banqueter dans la ferme abandonnée.

On jeta des veaux et des moutons tout vivants dans la meule embrasée, d’où s’exhala bientôt une âcre odeur de toison brûlée. On repoussait, à coups de fourche, les malheureuses bêtes qui voulaient échapper à ce supplice. Elles furent dévorées, moitié crues, moitié en charbons. Les tonneaux du cellier de la ferme furent défoncés. Tout s’enivra plus ou moins, même les enfants et les blessés. On jeta dans le feu le corps du malheureux fermier, et l’on eût traité de même les deux valets prisonniers, sans l’espoir de leur rançon, et cela, en dépit de Sanche, qui ne voulait faire quartier à personne.

Seul, le vieil Espagnol ne songeait ni à manger ni à boire, ni à voler. C’était contre son gré que la bande de Brilbault avait devancé les auxiliaires plus sérieux qu’il attendait impatiemment pour consommer sa vengeance. Il s’inquiétait, non d’y perdre la vie, il en avait fait d’avance le sacrifice, mais de voir échouer son entreprise par la précipitation et l’avidité des misérables qui s’y étaient associés.

Ne pouvant les retenir jusqu’à l’heure où ses véritables alliés devaient ouvrir la marche et conduire l’expédition, il les avait suivis pour ne laisser à personne le soin de torturer les beaux messieurs de Bois-Doré, s’ils avaient la mauvaise chance de tomber aux mains de ces volereaux.

Au milieu du combat, lui, le seul fanatiquement brave, il s’était trouvé naturellement à leur tête. Mais, la bataille gagnée, il n’était plus rien pour eux, et bientôt, comme nous l’avons vu, il dut prendre lui-même le soin d’aller garder la tour de l’huis par où une surprise était à craindre, et d’où il guettait, d’ailleurs, l’arrivée de ceux qui devaient effectuer la prise et le sac du château, par conséquent la perte de tous ceux qui avaient servi de motif ou d’instrument à la mort de d’Alvimar.

Si l’on était plus sage dans le château que dans la basse-cour, on n’y était pas plus calme, et l’on prenait à la hâte toutes les dispositions nécessaires pour se défendre contre un nouvel assaut.

On voyait et l’on entendait l’orgie des bandits, et, si l’on eût voulu sacrifier la ferme, il eût été facile de les en déloger à coups de biscaïens.

Mais, outre qu’on espérait voir arriver du renfort dans la nuit, avant que ces misérables eussent eu la pensée de mettre le feu aux bâtiments de la basse-cour, on craignait de tirer sur les prisonniers, dont on ne savait pas le nombre, et sur le bétail, qui était trop considérable pour passer tout entier dans l’estomac de ces affamés.

On se compta, et l’absence des infortunés qui avaient succombé ou qui étaient pris, fut constatée.

Adamas fit entrer dans le bâtiment des écuries tout le pauvre personnel inutile de la paroisse. On donna à ces malheureux forces paille fraîche, en leur prescrivant de se tenir tranquilles et de se lamenter tout bas, ce qui ne fut point aisé à obtenir.

Lauriane et Mercédès s’occupèrent de panser les blessés et de faire souper les enfants.

Pendant ce temps, Adamas postait son monde à tous les endroits exposés au feu des assaillants, de manière à le prévenir par le leur, et, pour que personne ne s’endormît, il passa le temps à aller de l’un à l’autre, distribuant des éloges et des encouragements, montrant de l’espoir, de la crainte ou une confiance absolue dans la suite des événements, selon le tempérament de chacun. Le sage Adamas, n’ayant jamais manié d’autre arme que le peigne et le fer à papillotes, remplissait évidemment le rôle de la mouche du coche, rôle qu’il savait rendre utile, et que savent bien nécessaire, parfois, ceux qui connaissent la lenteur et l’apathie berrichonnes.

Quand tout fut réglé, Adamas, épuisé de fatigue et d’émotion, se jeta sur une chaise dans la cuisine, pour reprendre haleine, ne fût-ce que pour cinq minutes, et recueillir ses esprits.

Il avait le cœur bien gros et n’osait confier sa peine à personne. Lui seul savait que Mario ne devait point accompagner son père à Brilbault, et que, s’il n’était pas déjà pris, il pouvait, d’un moment à l’autre, arriver et tomber aux mains de l’ennemi.

Ni Lauriane ni Mercédès ne partageaient son angoisse ; pour ne pas les inquiéter, le marquis leur avait caché ses projets. Selon lui, il ne s’agissait que d’une battue pour laquelle il emmenait son monde. Elles avaient bien pressenti quelque chose de plus sérieux, à son air préoccupé et aux pourparlers qu’il avait eus tout le jour avec ses amis et ses gens ; mais elles connaissaient trop sa tendresse paternelle pour craindre qu’il exposât Mario dans quelque danger, et toutes deux s’imaginaient qu’il passerait la nuit au château d’Ars ou au château du Coudray.

Adamas était livré à mille perplexités, se demandant s’il ne devrait pas mettre tout son monde à l’ouvrage pour achever de déblayer le passage secret, afin de courir par là à la rencontre de Mario, et d’envoyer avertir le marquis, tout en faisant fuir les femmes. Mais il avait trop mesuré le terrain pour ne pas savoir qu’il y en avait encore pour bien des heures, et, pendant ce travail, le château, n’étant plus gardé, pouvait être envahi. Que deviendrait-on alors, enfermé dans ces souterrains sans issue, dont l’entrée pouvait bien ne pas échapper aux recherches des pillards ?

Il fut interrompu dans sa méditation agitée par Clindor, qui s’approchait de lui sur la pointe du pied.

— Que viens-tu faire ici, méchant page ? lui dit-il avec humeur.

Et, sans songer qu’il se reposait lui-même, il ajouta :

— Est-ce une nuit pour se reposer ?

— Non ! je le sais, répondit le page ; mais je cherche…

— Qui ? Parle vite !

— Le carrosseux ! ne l’avez-vous point vu ?

— Aristandre ? L’aurais-tu vu, toi, que tu le cherches ? Réponds donc !

— Je ne l’ai point vu dans le château ; mais, aussi vrai que vous êtes là, je l’ai vu sur le pont dormant, pendant qu’on s’y cognait.

— Mort de ma vie ! il n’est point céans, j’en réponds ! Mais Mario ! il devait le ramener ! As-tu vu Mario ?

— Non ; j’y ai bien pensé, j’ai bien cherché des yeux : Mario n’y était pas.

— Alors, Dieu soit loué ! Si Mario eût été avec lui, tu n’aurais pas vu l’un sans l’autre. Il ne l’aurait pas quitté d’une semelle. Il ne se serait pas jeté dans la bataille ! Sans doute, monsieur aura gardé l’enfant et renvoyé le carrosseux pour nous le faire savoir. Mais ce pauvre carrosseux !… Tu dis qu’il se battait ?

— Comme trente diables !

— J’en suis bien sûr ! et après ?

— Après, après… la herse est tombée, et j’ai couru pour fermer les portes.

— Par l’enfer ! elle est peut-être tombée sur… Vite, prends ce flambeau, viens !

— Non, non ! J’ai vu les gens écrasés. Il n’en était pas.

— Tu n’as pas bien vu, tu avais peur !

— Peur, moi ? Par exemple !

— C’est égal, viens, je te dis !

Et Adamas courut rouvrir les portes et regarder en tremblant les cadavres aplatis sous les dents de fer. On les avait, en outre, tellement mutilés, que ce spectacle atroce fit tomber la torche des mains du page.

Adamas se releva en jurant ; mais, à la lueur de la torche fumante près de s’éteindre dans le sang, il vit Aristandre debout derrière lui.

— Ah ! mon ami ! s’écria-t-il en se jetant à son cou. Mario ? où est Mario ?

— Sauvé ! dit le carrosseux, et moi aussi, non sans peine ! Vite un verre de genièvre ou de brandevin ! les dents me claquent, et je ne veux pas mourir, sacrebleu ! je peux encore être bon à quelque chose céans !

— Comme te voilà fait, mon pauvre ami ! dit Adamas, qui le conduisit vite dans la cuisine, où Clindor lui versa à boire ; d’où diable sors-tu ?

— De l’étang, parbleu ! répondit le carrosseux, qui était couvert de vase : par où serais-je entré ? Il y a un quart d’heure que je piétine dans les herbes et dans la boue.

Et, arrachant ses habits en lambeaux, il se mit nu devant le feu, disant :

— Regarde, Adamas, si je ne perds pas trop de sang, et arrête-moi ça, mon vieux, car je me sens faible !

Adamas l’examina ; il avait quelque chose comme dix blessures et autant de contusions.

— Numes célestes ! s’écria Adamas ; je ne vois pas une place nette sur ton pauvre cadavre !

— Cadavre toi-même ! s’écria le carrosseux en avalant une nouvelle rasade. Me prends-tu pour un revenant ? Et si, je reviens de loin ; mais me voilà mieux : j’ai le cuir épais comme celui de mes chevaux, Dieu merci ! Ne me laisse pas saigner, voilà tout ce que je te demande. Ça ne vaut rien pour un homme de perdre le sang de son corps.

Adamas le lava et le pansa avec une merveilleuse adresse.

Grâce, en effet, à l’épaisseur de son cuir et à la force herculéenne de ses muscles, le blessé n’avait rien de trop grave.

— Et l’enfant ? disait Adamas tout en le rhabillant avec des vêtements secs que Clindor avait couru lui chercher : l’enfant a donc été en danger ?

Aristandre raconta tout jusqu’au moment où il avait levé le pieu de la sarrasine.

— L’enfant a passé, ajouta-t-il ; car les gueux qui étaient sur le moucharabi ont tiré sur lui, mais ils ne l’ont pas touché. Je tenais le coquin de Sanche à la gorge dans ce moment-là. J’aurais pu l’étrangler, mais je l’ai lâché pour courir sur le moucharabi, et j’ai vu Marie qui filait comme le vent ; alors, je suis tombé sur les deux autres coquins. Je n’avais qu’une tranche, mais je les ai mis dans une jolie déroute, va ! Le Sanche est revenu sur moi avec sa rapière cassée, et, de la poignée, il me voulait, je crois, écorner, car il me la portait à la tête et à la figure, quand il ne rencontrait pas l’estomac. Ah ! le vieux enragé, qu’il tape dur ! Avec ça que j’étais déjà blessé et que je n’avais pas ma force ! Mais, tout de même, ça m’a réchauffé un peu, parce que j’avais déjà traversé l’étang pour rejoindre mon mignon Mario dans le jardin, et que je grelottais. C’est égal, je n’ai pas pu en faire une fin, de ce vieux satan, et voilà tout ce qui m’a chagriné. Quand j’ai entendu que les autres arrivaient à son secours, je me suis laissé couler dans l’escalier de la manœuvre, et, comme il n’a pas la jambe aussi leste, qu’il a le bras lourd, j’ai pu regagner le jardin sans qu’il sût où j’avais passé. De là, ma foi, je n’avais plus rien à faire qu’à revenir ici par l’étang, et me voilà.

— Carrosseux ! s’écria Adamas, qui, contrairement à bien des humains, admirait sincèrement les exploits dont il se sentait incapable, tu es aussi grand que les plus grands héros de M. d’Urfé ! et, si monsieur m’en croit, il te fera représenter en tapisserie dans son salon, pour éterniser la mémoire de ton courage et de ton bon cœur.

— S’il ne s’agit que d’être grand, répondit le naïf carrosseux, je peux dire que j’ai la taille. Mais ça m’est égal, je vais voir mes chevaux ; après quoi, nous aviserons à faire une petite sortie pour débarrasser la basse-cour de cette vermine. Qu’en penses-tu, mon vieux ?

Ce n’était pas trop l’avis du sage Adamas.

Pendant qu’ils discutaient leurs plans d’attaque et de défense, nous rejoindrons Mario, qui arrive en vue du grand arbre dont se couronne, encore aujourd’hui, le terrier d’Étalié.

L’enfant regarde les étoiles, que, dans sa vie de berger, il a appris à connaître : il est environ neuf heures et demie.

À cette époque, une seule maison s’élevait dans cette solitude ; c’était une hôtellerie en même temps qu’une sorte de rendez-vous de chasse.

L’éminence, située au milieu de vastes plaines giboyeuses, étant souvent honorée de la halte des seigneurs du pays qui se réunissaient pour courre le lièvre, et pour dîner ou souper à l’enseigne du Geault-Rouge[6].

C’est ce qui explique comment une auberge assez petite, et située assez près d’une ville pour ne pas prétendre à arrêter d’opulents voyageurs, possédait, dans la personne de maître Pignoux, hôtelier du Geault-Rouge, un cuisinier du plus rare mérite.

Lorsque les gentilshommes du pays se donnaient le plaisir de la pêche aux étangs de Thevet, ils envoyaient vitement quérir maître Pignoux, qui venait, avec sa femme, dresser sa cantine au bord de l’eau, et qui leur servait, sous quelque belle feuillade, ces merveilleuses matelotes (on disait alors étuvées) qui avaient fait sa réputation. Il se transportait aussi dans les villes et châteaux pour les noces et festins, et en eût remontré, disait-on, aux maîtres-queux de M. le Prince.

L’auberge du Geault était solidement bâtie, à deux étages assez élevés, et couverte en tuiles d’un rouge criard qui se voyaient d’une lieue à la ronde. Protégé par les seigneurs du voisinage, maître Pignoux avait obtenu la permission de mettre une girouette sur son toit, privilège nobiliaire auquel il disait avoir droit, puisqu’il avait si souvent occasion d’héberger la noblesse. Aux cris aigres et incessants de cette girouette, qui semblait être le point de mire de tous les souffles de la plaine, se joignait le claquement perpétuel de la grande enseigne de fer battu qui représentait le Geault-Rouge dans sa gloire, lequel se balançait fièrement, au bout d’une potence, à une des fenêtres du second étage.

Il y avait, en face de la maison, de l’autre côté de la route, une très vaste écurie couverte en chaume, et de longs hangars pour abriter la suite que les nobles chasseurs traînaient après eux. L’auberge était spéciale pour les cavaliers.

On sait qu’en ce temps-là encore, les auberges se distinguaient en hostelleries, gîtes et repues. Les gîtes étaient particulièrement affectés pour la nuit, et les repues pour le dîner des voyageurs ; ces dernières étaient de méchantes auberges où les gens de bien ne s’arrêtaient que faute de mieux, et où l’on mangeait parfois du corbeau, de l’âne et de l’anguille de Sancerre, c’est-à-dire de la couleuvre. Les gîtes, au contraire, étaient souvent très luxueux.

Les hôtelleries se divisaient encore en auberges pour les gens à pied et en auberges pour les gens à cheval. On y pouvait prendre deux repas. Sur celle du Geault-Rouge, on lisait en grosses lettres :

 

HOSTELLERIE PAR LA PERMISSION DU ROY.

 

Et au-dessous :

 

DINÉE DU VOYAGEUR À CHEVAL, DOUZE SOLS ;

COUCHÉE DUDIST, VINGT SOLS.

 

Des lettres du roi maintenaient les privilèges des aubergistes. Un voyageur à pied ne pouvait être hébergé dans une hôtellerie de cavaliers, et réciproquement.

« Les lois françaises empêchent l’un de trop dépenser, l’autre de ne pas dépenser assez[7]. »

Mario, qui voyait l’auberge éclairée, ne s’étonna pas du hennissement de joie que poussa son petit cheval, environ à deux cents pas de l’auberge. Il pensa qu’il reconnaissait les êtres.

Mais ce qui l’étonna, c’est que, tout d’un coup, il détourna à gauche et fit des difficultés pour reprendre le droit chemin.

L’enfant, qui était sur ses gardes, prêta l’oreille.

Il lui sembla entendre un bruit de chevaux venant de l’auberge, que lui masquaient encore les vapeurs de la nuit. Il s’en réjouit.

— Mon père est là, se dit-il, avec tout son monde ; peut-être avec M. d’Ars ou sa suite. Avançons vite.

Mais Coquet se fit tellement prier pour avancer, que le jeune cavalier crut devoir chercher à comprendre son idée. Il l’arrêta court, et entendit, beaucoup plus près de lui que l’écurie de l’auberge, le hennissement, à lui bien connu, de Rosidor, le fidèle palefroi du marquis.

— Mon père est donc par là ? se dit-il encore. Il ne faudrait pas se croiser en route.

Et, comme il ne distinguait sur sa gauche qu’une sorte de taillis épais, il mit la bride sur le cou de Coquet, avec la certitude qu’il saurait rejoindre son camarade.

En effet, Coquet entra dans le taillis et s’arrêta devant une masure déjetée et crevassée.

C’était l’ancienne auberge du Geault-Rouge, abandonnée à sa propre ruine depuis une vingtaine d’années ; Bois-Doré, Guillaume et M. Robin s’étant cotisés pour bâtir la nouvelle et en faire don à maître Pignoux comme en témoignage de leur estime pour sa probité et ses talents culinaires.

LI

Mario entra sans obstacle, il n’y avait pas de porte.

Il alla toucher Rosidor, qu’il reconnut à son harnais, à sa robe fine, aussi bien qu’à sa voix caressante ; et cette circonstance du cheval de son père, caché dans cette ruine, lui donna à réfléchir.

Le marquis se cachait peut-être lui-même. Peut-être était-il là aussi.

Mario chercha, appela avec précaution, et, s’étant assuré qu’il était seul, il crut devoir imiter l’exemple qui lui semblait être donné, en attachant Coquet par la bride à côté de Rosidor, et en se dirigeant à pied, et sans bruit, vers la nouvelle auberge.

Il longea les buissons et arriva sans être vu, au beau milieu d’une troupe de cavaliers qui s’installaient dans ce lieu, les uns occupés de leurs montures, qu’ils faisaient entrer dans la grande écurie en face ; les autres, déjà débarrés de ce coin, restaient en travers du chemin, échangeant à demi-voix et d’un air de mystère des paroles que Mario ne comprenait pas.

Il se glissa entre eux sans être aperçu ; mais, quand il fut sur le seuil de la vaste cuisine de l’auberge, éclairé par la lueur du foyer qui se projetait au dehors, il se sentit prendre au collet par une main rude, et une grosse voix lui dit en français, mais avec un accent allemand bien prononcé :

— On ne passe pas !

En même temps, il vit de chaque côté de la porte deux grands hommes noirs armés jusqu’aux dents, et qui montaient la garde.

Alors lui revinrent en mémoire les paroles de Sanche, et ce que Pilar lui avait dit du renfort attendu par les bandits.

— Je suis tombé dans le guêpier, se dit-il ; mais je suis déguisé, et ils me prendront pour un petit mendiant. Il faut absolument que je sache si mon père est là.

Il se mit donc à tendre la main et à quémander, du ton piteux qu’il avait entendu affecter aux bohémiens, et qu’il avait quelquefois pris lui-même, en riant sous cape, durant son voyage avec cette honorable compagnie.

On le lâcha aussitôt, mais en lui ordonnant de s’en aller, et, comme il ne comprenait pas, on le menaça en faisant mine de le coucher en joue.

Il allait s’éloigner, bien décidé à revenir, lorsqu’une autre voix, partant de l’auberge, donna un ordre en allemand, et sur-le-champ, au lieu de le repousser de la porte, on le reprit au collet et on le poussa dans la cuisine :

Là, sans avoir le temps de se rendre compte de rien, il se trouva en présence d’un personnage long, sec et brun, en habit militaire, qui lui dit avec un accent italien :

— Approche, petit, et, si tu as une lettre, donne-la.

— Je n’ai pas de lettre, répondit Mario en regardant l’étranger avec assurance.

— Alors, une commission verbale ? Parle !

— Avant de parler, dit l’enfant avec beaucoup de présence d’esprit, il faut que je sache à qui je parle.

— Diable ! dit l’étranger avec un sourire dédaigneux, nous sommes un garçon avisé ; c’est bien, cela ! Voilà le mot de passe : Saccage et Macabre ! Et toi, quel nom t’a-t-on donné ?

— La Flèche, répondit Mario à tout hasard.

— Hein ! qu’est-ce que cela ? dit l’Italien en fronçant le sourcil. Ça ne rime à rien !

— Attendez ! s’écria Mario inspiré par cette réponse, ce n’est pas tout. N’y a-t-il pas du pillage, dans votre mot d’ordre ?

— Ça rime mieux, fit l’autre en souriant toujours d’un air lugubre ; ce n’est pas encore tout, petit singe ! La mémoire vous fait défaut !

— Peut-être, reprit l’enfant ; il y a un second mot, je le sais bien ! N’est-ce pas Sanche ?

— Nous y voilà ! Or donc tiens-toi là dans un coin et n’en bouge. C’est moi qui suis le lieutenant Saccage ; le capitaine Macabre sera ici dans un quart d’heure. C’est à lui que tu dois rendre compte de ton message, dont, quant à moi, je me soucie fort peu. Hé, là-bas, taisons-nous ! cria-t-il aux cavaliers qui allaient et venaient autour de la maison en causant un peu plus haut qu’il ne fallait apparemment.

Il se fit un grand silence, et celui qui s’intitulait lieutenant Saccage, s’adressant à Mario, qui avisait au moyen de s’introduire dans une autre pièce pour chercher son père ou quelqu’un qui pût lui en donner des nouvelles.

— Mon bel ami, lui dit-il, il est bon que tu saches la consigne, pour ta gouverne. On renvoie ou l’on arrête quiconque veut entrer céans ; on fait feu sur quiconque veut en sortir. Tu entends ça ?

— Mais je n’ai pas de raisons pour vouloir sortir, répondit prudemment Mario ; je cherche s’il y a ici quelque chose à manger ; j’ai faim.

— Ça m’est fort égal, mon petit. Nous aussi, nous avons faim, et nous attendons que le capitaine nous donne l’ordre de manger.

Mario n’avait pas faim. Il était fort inquiet. Il apercevait dans la pièce du fond, qui était une sorte d’office et de garde-manger, maîtresse Pignoux et sa servante allant et venant d’un air affairé. Il lui sembla que madame Pignoux le voyait et qu’elle le reconnaissait, et même qu’elle parlait à la servante, comme pour l’avertir de se taire sur cette découverte.

Mais tout cela pouvait bien être une illusion, et Mario guettait le moment où Saccage aurait le dos tourné pour tâcher d’échanger un mot ou un regard avec l’hôtesse. Il savait que son père et lui étaient adorés dans la maison.

Il prit le parti de faire semblant de s’endormir, et bientôt Saccage sortit pour donner des ordres.

Alors l’enfant s’élança vers madame Pignoux en lui disant :

— C’est moi ! ne dites rien ! Où est mon père ?

— Là-haut ! répondit à la hâte madame Pignoux, qui, bien que vieille, était encore maîtresse femme, ayant bon pied, bon œil.

Elle montrait à Mario l’escalier de bois qui conduisait à la salle à manger, dite salle d’honneur de l’auberge du Geault-Rouge.

Mais, comme l’enfant y grimpait déjà :

— Point ! dit-elle en le retenant ; ils ne savent pas qu’il est ici ! Ne bougez, mon jeune maître ! Ils le tueraient !

— Qui sont donc ces gens-là ?

— Du méchant monde ! Savez-vous ce que c’est que des arêtes ?

— Non !… Attendez !… Vous voulez peut-être dire… des reîtres ?

— Oui, c’est ça ! Mon valet Jacques, qui a servi, les a bien reconnus. C’est des bandits qui mettent tout à feu et à sang où ils passent.

— Pourtant, ils ne vous ont pas fait de mal ?

— Non ; ils veulent manger et boire ; après quoi, Dieu sait s’ils ne brûleront pas la maison, et nous avec ! C’est comme ça qu’ils payent leur dépense !

— Madame Pignoux, il faut que mon père se sauve d’ici ! Comment faire ?

— Pas possible à présent ! Ils gardent les portes de tous les côtés, et votre papa n’est plus d’âge à sauter par les fenêtres. D’ailleurs, à quoi bon ? La maison est entourée, et ils ne nous laissent pas seulement aller au poulailler et à la cave sans nous marcher sur les talons.

— Mais, au moins, il faut cacher mon père ! Ah ! je suis bien sûr, à présent, que c’est à lui qu’ils en veulent ! Où est-il ?

— Dans la chambre de mon homme, qui, par bonheur, n’est point céans ! Il a été faire un repas de noces à La Châtre et ne reviendra que demain. Ils l’ont demandé par son nom !

— Qui ? mon père ?

— Non, mon homme ! Voyez un peu comment il se fait qu’ils le connaissent ! J’ai dit qu’il était malade, et je l’ai dit bien fort, pour que votre papa l’entendît de là-haut. J’espère qu’il aura eu l’idée de se mettre dans le lit.

— Et eux, ils n’ont pas eu l’idée de monter ?

— Si fait, ils ont regardé la salle d’honneur, et ils ont dit…

— Mais ils reviennent ? taisons-nous, dit Mario.

Et il courut reprendre son coin dans la cuisine et son attitude assoupie.

— Allons, vieille sorcière, dépêchons-nous ! s’écria Saccage, qui rentrait accompagné de deux de ses acolytes ; mettez le couvert, et servez-nous du meilleur. Voici le capitaine Macabre qui arrive. Vous autres, dit-il à ses soldats, vous ferez observer la consigne : Silence et patience ! Personne ne songera à manger avant que le capitaine soit à table. Le capitaine s’arrête ici pour faire un bon souper, et n’entend pas qu’on pille le garde-manger pour ne laisser que les os à lui et à ses officiers. Souvenez-vous de ceux qui ont été pendus à Linières pour avoir fait main-basse sur les provisions. Allez ! – J’ai parlé français pour vos oreilles, madame la guenon, ajouta-t-il en s’adressant à l’hôtesse dès que ses soldats furent sortis ; c’est pour que vous sachiez qu’il ne s’agit point ici de pleurnicher et de pousser des soupirs… Travaillez bien et mettez la broche. Allons ! et, si le rôt brûle par votre faute, gare à votre vieille carcasse !

— Et comment voulez-vous que je me dépêche, étant à peu près seule pour tout faire ? dit madame Pignoux sans s’émouvoir des injures. Nous ne sommes ici que deux vieilles femmes. Faites-moi rendre mon valet pour qu’il mette le couvert ; je ne peux pas être en haut et en bas en même temps, peut-être ?

— Ton valet est suspect, la vieille. Il a eu l’air de se sauver en nous voyant, et il a ensuite essayé de cacher l’avoine. Il a reçu une bonne volée, et, à présent, il travaille pour nous.

— Eh bien, et ce galopin-là ? reprit l’hôtesse, qui parlait tout en embrochant ses volailles ; est-il de votre bande ? ne saurait-il m’aider ?

— Aide-la, vaurien, dit Saccage à Mario, et travaillons proprement !

Mario se leva avec une nonchalance affectée, en demandant ce qu’il fallait faire.

— Eh ! va-t’en là-haut, avec la servante, s’écria madame Pignoux, et mettez vivement la nappe !

Mario monta et dit à la servante :

— Mon père ? la chambre où il est ? Vite !

Elle le conduisit au second étage, et l’enfant gratta légèrement à la porte, qui était fermée et verrouillée en dedans.

Le marquis reconnut aussitôt cette petite main, qui grattait ainsi tous les matins à la porte de sa chambre à coucher.

— Oh ! Dieu ! s’écria-t-il en ouvrant vite, toi ici ? Mais ce costume, qu’est-ce à dire ? Avec qui es-tu venu ? comment ? pourquoi ?

— Je n’ai pas le temps de m’expliquer, répondit Mario. Je suis seul ; je veux que tu te sauves d’ici. Fais comme moi, père, déguise-toi !

— Tiens, c’est vrai ! dit la servante, voilà les affaires de notre maître ; mettez-vous-les dessus, monsieur le mar…

— Pas de marquis ! dit Mario ; va-t’en, ma bonne fille ; et vous, mon père, vous serez maître Pignoux.

— Mais pourquoi me montrer ? observa le marquis, tout en défaisant machinalement son pourpoint ; je ne saurai pas comme vous, mon fils, jouer la comédie qu’il faudrait !

— Si fait ! si fait, père ! Mais, dites-moi, ne connaissez-vous pas un reître qui s’appelle Macabre ? Je vous ai, je crois, entendu dire quelquefois ce nom-là.

— Macabre ? Oui, certes, je connais ce nom-là et l’homme aussi, si c’est le même qui…

— Y a-t-il longtemps qu’il ne vous a vu ?

— Diable ! oui ! quelque chose comme vingt ou trente ans… peut-être davantage !

— Eh bien, c’est bon ! Montrez-vous sans crainte ; faites l’aubergiste, et nous trouverons moyen de fuir.

— Ce ne sera pas possible, mon enfant, dit le marquis en continuant à se déshabiller. Nous avons affaire à de rusés compères. Imaginez-vous qu’ils sont venus sans plus de bruit que si c’eût été une troupe de mulets marchant au pas et conduits par un seul homme. Je ne me méfiais pas ; l’hôtesse dormait au coin de son feu ; moi, j’étais dans la salle, lisant l’Astrée en attendant l’heure.

— Cachons l’Astrée ! Les cuisiniers ne lisent pas des livres reliés en soie, dit Mario en saisissant le volume, que le marquis avait posé machinalement près de son chapeau, en prenant possession de la chambre de l’aubergiste.

Et, en même temps, à mesure que le marquis se dépouillait d’une pièce de son habillement, l’enfant la cachait sous les fagots d’un petit grenier voisin.

— Mais, toi, mon pauvre enfant, reprenait le marquis agité comme l’on peut croire, ils ne t’ont donc pas reconnu pour un gentilhomme ? Ils ne t’ont pas fait de mal, mon Dieu ?

— Non, non ; parlons de toi, mon père. Tu n’as donc pas essayé de sortir avant qu’ils eussent posé leurs sentinelles ?

— Non, sans doute. Je ne me doutais de rien ! Ils faisaient si peu de bruit que j’ai cru à une halte de muletiers, et c’est quand ils ont eu bloqué la maison qu’ils ont élevé un peu la voix, et que j’ai vu, à travers la fenêtre, que j’étais pris dans un traquenard par la pire espèce d’égorgeurs et de larrons que je connaisse. Je me suis tenu tranquille, pensant qu’ils partiraient bientôt ; mais j’ai entendu des mots italiens que j’ai un peu compris. Ils veulent, je crois, rester ici jusqu’au jour. Je me suis dit alors que, ne me voyant pas arriver à Brilbault, où je suis attendu à dix heures, mes gens, inquiets de moi, viendraient dans la nuit me trouver ici, où ils savent que je devais m’arrêter. Ce serait le mieux de les attendre. Ces reîtres ne sont qu’une douzaine ; j’ai pu à peu près les compter, et, quand je verrai arriver notre monde, je saurai bien nous frayer un passage vers eux à beaux coups d’épée sur ces drôles.

— Mon père, dit Mario, qui regardait à la fenêtre, ils sont vingt-cinq au moins à cette heure ! car en voilà encore une bonne bande qui vient d’arriver. Nos gens ne pensent pas encore à venir te chercher, et, d’un moment à l’autre, ces reîtres peuvent fouiller la maison du haut en bas pour piller.

— Eh bien, mon enfant, me voilà déguisé de pied en cap ; reste près de moi, comme pour soigner l’hôte malade. Si l’on vient, on nous laissera tranquilles. On ne maltraite et ne rançonne que les gens bien montés et bien vêtus… Ah ! à propos, mon cheval me fera reconnaître. Ils ont dû le voir !

— Ton cheval est caché, et le mien aussi.

— Vrai ? C’est donc le brave valet d’écurie qui aura trouvé moyen… Mais qu’ont-ils à crier ainsi, les brigands ? Les entends-tu ?

— C’est moi qu’ils appellent ! Reste-là, mon père ; ne t’enferme pas : ce serait donner des soupçons. Tiens, les voilà qui entrent dans la salle ici-dessous. J’y vais ! écoute tout ; les cloisons sont minces ; tâche de comprendre, et sois tout prêt à venir si je t’appelle à mon tour.

LII

Mario descendit comme un chat le petit escalier qui conduisait de la chambre de l’hôte à la salle d’honneur, et se trouva en présence du capitaine Macabre, qui, au même instant, faisait pesamment son entrée par l’escalier venant de la cuisine.

Le lieutenant Saccage était là aussi avec deux ou trois figures non moins patibulaires.

La mine du personnage qui portait le nom sinistre de Macabre était moins désagréable au premier abord que celle du lieutenant. Celle-ci était perfide et froide, avec un rire féroce. Celle de Macabre n’annonçait qu’une rudesse abrutie, qui essayait de se faire imposante.

Il n’y avait point de place pour le sourire sur cette face hébétée par la fatigue et par la débauche. Les muscles semblaient racornis et ossifiés ; les yeux, de couleur claire, étaient fixes comme des yeux d’émail. Les traits accentués rappelaient ceux de Polichinelle, moins l’expression narquoise et animée. Une grande balafre à la mâchoire avait paralysé un coin de la bouche et séparait singulièrement la barbe blanche mélangée de roux qui semblait être plantée de travers et en partie à rebrousse-poil. Un gros signe velu augmentait la bosse du nez proéminent. Les doigts étaient hérissés de poils gris jusqu’aux ongles.

L’homme était petit et maigre, mais large d’épaules, et ramassé sur lui-même comme un sanglier, dont il avait la robe fauve et la tête plantée bas. Il paraissait fort âgé ; mais il annonçait encore une force herculéenne. Sa voix âpre, toujours tenue au diapason élevé du commandant militaire dans la bouche d’un sot, résonnait comme un tonnerre enrhumé et faisait vibrer les verres posés sur la table.

Il était vêtu à la mode des reîtres, en justaucorps et tassettes de buffle, avec un morion et une cuirasse en fer verni. Une méchante plume noire tout ébarbée se dressait sur ce casque noir et luisant. Il portait la forte et large épée allemande, contre laquelle se brisait facilement la lance brillante de la gendarmerie française ; les pistoles avec pierre à feu, premier essai du pistolet à pierre, auquel nos soldats préféraient encore, à tort, les armes à rouet et à mèche ; le court mousquet et la bandoulière garnie de petits étuis de cuir noir contenant les charges de poudre et de plomb, complétaient l’armement de campagne du personnage.

Son escorte particulière, ou, comme on disait encore, sa lance, se composait de deux carabins estradiots (carabiniers, batteurs d’estrade) et de deux coutilliers cumulant les fonctions de page et de maréchal-ferrant.

Il avait, en outre, sept soldats bien armés et bien montés en chevau-légers, qui ne le quittaient jamais et qui étaient l’élite de sa cornette ou troupe de choix. Du moins, c’est ainsi que nous pouvons traduire, par des équivalents pris dans l’usage de ce temps, les titres et grades de cette compagnie d’aventuriers étrangers, dont chaque chef modifiait, selon son pouvoir ou son caprice, l’organisation, l’équipement et les cadres.

Mario ne s’était pas trompé en évaluant à vingt-cinq hommes la bande amenée par le capitaine, réunie à celle qui l’avait précédé sous les ordres de son lieutenant.

— Voilà une sale auberge ! cria le capitaine d’un ton dédaigneux, en frottant les lourdes semelles de ses grosses bottes crottées, sur les barreaux propres et luisants d’une chaise de noyer. Est-ce là un feu pour des voyageurs de nuit ? Le bois manque-t-il dans cette baraque ?

— Hélas ! monsieur, dit la servante en jetant une brassée de fagot dans la cheminée, déjà bien flambante, nous ne pouvons mieux faire : nous sommes en pays de plaine et le bois est rare.

— Voilà une sotte fille et encore plus laide, s’il est possible, que sa maîtresse ! reprit le gracieux Macabre. Tiens, la belle édentée, voilà comme on se chauffe, quand le bois est cher !

Et il jeta, dans la vaste cheminée, la chaise sur laquelle il venait de décrotter ses pieds.

— Or çà, lieutenant, continua-t-il froidement, en s’adressant à Saccage, vous dites qu’il y a ici un petit loqueteux envoyé par ces…

— Te voilà enfin ! répondit Saccage en levant sa botte pour pousser Mario plus vite vers le respectable capitaine.

Mario esquiva l’outrage en passant lestement sous la botte du reître, et, arrivant près de l’autre butor, il lui dit avec aplomb :

— C’est moi, et voilà mon message ; car j’ai très bien dit le mot de passe à votre lieutenant. Vous ne pouvez point rester dans cette auberge, parce qu’une grande troupe de gens armés s’y doit rendre cette nuit. Vous ne pouvez point attaquer le château, qui est bien gardé. Il vous faut retourner d’où vous venez, ou la chose tournera mal pour vous ; c’est Sanche qui vous le dit.

— Ton Sanche n’est qu’une vieille bourrique, répondit le capitaine.

Et, accompagnant chacune de ses paroles d’un blasphème qu’il n’est pas utile de reproduire pour donner une idée de l’aménité de sa conversation, il ajouta :

— Je n’ai pas fait cent lieues en pays ennemi pour m’en aller les mains vides. Va-t’en dire à celui qui t’envoie que le capitaine Macabre connaît mieux le pays que lui, et se… soucie pas mal de ce qu’on appelle un château bien gardé ! Dis-lui que j’ai quarante cavaliers, car il y en a encore quinze derrière moi, qui vont arriver sous la conduite de mon épouse, et que quarante reîtres valent une armée. Allons, vite, détale et va au diable, race de bohême !

— Ne le renvoyez pas, capitaine, dit Saccage, qui paraissait l’homme judicieux du conseil ; rien ne sert de nous aboucher davantage avec ce fou d’Espagnol et cette racaille d’Égyptiens. Il est fort inutile que ce beau messager aille leur dire que vous persistez. Ils nous suivraient et ne feraient que nous embarrasser et pillarder autour de nous. Faites ce que votre femme vous a dit. Restez ici jusqu’à minuit, et vous arriverez encore longtemps avant le jour, puisqu’il n’y a guère que deux lieues d’ici à Briantes. Empêchez donc que ce petit garçon ne sorte. Je vais le jeter par la fenêtre, si vous voulez, ça l’empêchera de courir.

— Non ! pas de sévérités inutiles, brailla en fausset le capitaine. Je suis devenu un homme doux et humain depuis que j’ai une épouse au cœur sensible… La maison est-elle gardée comme il faut ?

— Une mouche n’y entrerait pas sans ma permission.

— Alors soupons en paix, dès que ma Proserpine sera arrivée… Avez-vous donné des ordres ?

— Oui ; mais, malgré les belles annonces de madame Proserpine sur les douceurs de ce gîte, nous y ferons, je crains, maigre chère. Le grand queux dont on vous avait parlé est en son lit, en train de crever, et l’hôtesse perd la tête. Le valet est un traître que nous devons surveiller, et la servante est une vieille sotte épeurée qui casse tout et n’avance à rien.

— C’est que vous leur parlez durement, mon ami ! Vous avez toujours l’injure et la menace à la bouche ! Mille tonnerres du diable ! mon épouse vous l’a dit souvent, vous manquez de savoir-vivre. Où est-elle, cette hôtesse de malheur, que, d’une vingtaine de soufflets, je lui remette le cœur au ventre ?

Et, marchant lourdement jusqu’à l’escalier, il appela madame Pignoux en la gratifiant des épithètes les plus grossières, apparemment pour donner à son lieutenant l’exemple de la douceur et de la politesse.

Toute cette conversation était faite en français.

Macabre, Allemand d’origine, était né à Bourges et avait passé sa jeunesse en Berry. En dehors d’un certain vocabulaire à l’usage de son commandement, il parlait mal et sans plaisir la langue de ses pères. L’Italien Saccage écorchait le français avec plus de facilité que l’allemand. Ils avaient donc peine à se bien entendre quand ils voulaient se servir de cette langue, et d’ailleurs ils se sentaient tellement maîtres de la situation qu’ils ne daignaient pas s’observer devant Mario et devant les gens de la maison. Mario, qui avait beaucoup risqué en essayant de faire rebrousser chemin aux reîtres, et qui pouvait être démenti d’un moment à l’autre par quelque envoyé véritable de Sanche ou de La Flèche, sentit qu’il serait trop audacieux d’insister pour le moment. Il feignit l’indifférence et la distraction, tout en arrangeant le couvert, mais sans perdre un mot de ce que disaient les deux routiers.

Il est bien vrai que Sanche avait promis d’envoyer un exprès à Étalié, où il avait marqué la dernière étape des reîtres. Mais cet exprès, qui était un bohémien comme les autres, et qui espérait la prise et le pillage du château de Briantes sans le secours des Allemands, se garda bien de faire la commission, et alla marauder dans le bourg abandonné, en attendant l’heure de l’assaut du manoir par ses camarades.

L’hôtesse, appelée si poliment par Macabre, monta et fit bravement tête.

— De quoi servent les gros mots, capitaine Macabre ? dit-elle en mettant le poing sur sa hanche. Nous nous connaissons de vieille date, et je sais fort bien que vous payerez votre écot et celui de vos démons de lansquenets[8] en jurons et casserie. Ce n’est point pour mon plaisir que je vous reçois, et je n’ignore point que c’est plutôt pour ma ruine. Mais je suis une femme raisonnable et pas plus sotte qu’une autre. Je fais donc contre fortune bon cœur et vous sers de mon mieux, afin d’éviter les mauvais traitements et d’être plus vite débarrassée de vos visages… Si vous avez un peu de raisonnement vous-même, capitaine, vous vous direz qu’il ne me faut molester inutilement, mais bien me laisser faire et vous souvenir que je sais frire et rôtir aussi bien qu’une autre.

— Et qui es-tu donc, la vieille raisonneuse ? dit le capitaine en essayant de tourner son cou ankylosé dans son hausse-col de fer, pour regarder madame Pignoux.

— Je suis de mon nom de fille, Marie Mouton, que vous avez eue pour cantinière durant le siège de Sancerre, à telles enseignes qu’un jour, je vous fricassai un vieux chapeau dont vous vous léchâtes la barbe.

— C’est possible ; je me souviens du chapeau, qui était bon, et non de toi, qui est laide… Mais, si tu as servi la bonne cause, je te pardonne ton caquet.

— Et qu’est-ce que vous appelez la bonne cause, à présent ? Car vous en avez changé tant de fois, vous et les vôtres !

— Taisez-vous, ma mie Bonbec. Je ne parle pas religion avec les gens de votre espèce.

— Sachez, d’ailleurs, dit Saccage en ricanant, que la bonne cause est toujours celle que nous servons !

— Mais est-ce l’heure de babiller, reprit Macabre, quand ma Proserpine s’avance et que je vous commande de vous hâter ?

— Je ne peux pas aller plus vite, répondit la Pignoux ; pourquoi m’avez-vous fait monter ?

— Parce que j’entends que ton mari, que l’on dit être un queux recommandable, se lève, crevé ou non, et mette la main à la pâte.

— Ça ne se peut point ; mon homme est perclus de douleurs et ne cuisine plus depuis longtemps.

— Vous mentez, ma mie ; votre homme est un suppôt du vieux… Suffit ! je sais de vos nouvelles ; mon épouse m’a dit…

— De quel vieux voulez-vous parler ?

— Je crois que vous me questionnez, valetaille ? dit le capitaine avec une dignité burlesque qu’il affectait de bonne foi.

— Pourquoi non ? reprit l’hôtesse. Et votre épouse, comme vous dites, qui donc est-elle, pour vous avoir si bien renseigné ?

— Retenez votre langue, et quand viendra ma déesse, servez-la à genoux, dit Macabre avec un sourire de fatuité qui fit remonter sa bouche de guingois jusqu’à son œil gauche.

Puis, revenant à son idée fixe, qui était de bien manger et de bien régaler sa déesse, il insista pour faire lever l’hôtelier.

— Par l’enfer ! dit Saccage en tirant son épée, ça n’est pas difficile ; j’ai toujours ouï dire qu’il fallait larder les côtés malades pour leur donner du jeu, et je saurai bien dénicher ce prétendu moribond en quelque trou qu’il se terre ! Venez avec moi, les estradiots ! et piquez partout, que ce soit chair ou moellon.

— C’est inutile, dit Mario en se jetant au devant de la rapière dégainée, je vais le chercher ; je sais où il est maître Pignoux !… Je le connais, et quand je lui dirai qu’il a l’honneur de recevoir le capitaine Macabre en personne, il viendra tout de suite.

— Ce petit-là est gentil ! dit Macabre en regardant sortir Mario. Il faut que je le donne à mon épouse pour la servir. Elle me demande tous les jours un page bien tourné.

— Vous ne ferez rien d’un bohème, dit Saccage. Celui-ci a l’air insolent et moqueur.

— Vous vous trompez ! je le trouve gentil, moi ! reprit le capitaine, qui n’aimait pas à être contredit trop longtemps, et avec qui le lieutenant avait un peu trop son franc parler depuis quelques jours, pour des causes que nous saurons bientôt et dont Macabre commençait à se douter.

Le marquis, inquiet de Mario, se tenait dans un petit couloir près de la salle d’honneur et s’efforçait de tout entendre ; mais son oreille ne saisissait que des bribes de conversation, et Mario, en courant le chercher, se hâta de le mettre au fait en aussi peu de mots que possible.

Il n’eut pas le temps, et, d’ailleurs, il n’eut pas la volonté de lui dire ce qui se passait à Briantes, il sentait que le marquis en avait bien assez de se tirer d’affaire pour son compte, et qu’il ne fallait pas le troubler par de trop nombreuses appréhensions.

Les reîtres ignorant, aussi bien que lui, l’attaque précipitée des bohémiens, il n’y avait pas de risque que le marquis l’apprît d’une autre bouche que la sienne quand le moment serait venu.

Mais ce moment viendrait-il ? La situation présente eût semblé désespérée à une personne expérimentée, et le marquis, qui n’en savait qu’une partie, la jugeait très grave. Mais Mario avait l’heureuse foi de l’enfance : il ne voyait pas la moitié du danger.

Si nous sortons d’ici, comme j’espère, pensait-il, nous rirons bien, mon père et moi, de la figure que nous faisons en ce moment !

LIII

En effet, le pauvre marquis travesti en maître-queux, était fort risible.

Il avait fait les choses en conscience. Il avait ôté sa perruque et caché son crâne dénudé sous un bonnet de toile goudronnée en forme de moule à pâtisserie.

Sa figure, ainsi privée de boucles d’ébène et barbouillée de suie, n’était guère reconnaissable, non plus que ses grandes mains blanches, convenablement teintées à l’avenant de son visage.

Il avait trouvé moyen de bien dissimuler sa fine chemise sous un sarrau de campagne, et s’était chaussé de mauvaises pantoufles de feutre ; un tablier gras, brochant sur le tout, dissimulait ses chausses de drap, qui n’étaient pas très voyantes ; car il s’était habillé fort simplement pour l’expédition nocturne projetée à Brilbault, et cette circonstance tournait à bien dans la circonstance nouvelle.

Averti par Mario que Macabre paraissait être un butor bête et vaniteux, il sentit qu’il devait lui inspirer de la confiance, et, dès les premiers mots, il reconnut qu’aucune hyperbole ne serait trop rude à lui faire avaler.

— Illustre et vaillant capitaine, lui dit-il en le saluant jusqu’à terre, je vous prie d’excuser ma pauvre sotte de femme qui ne m’a pas fait connaître à quel grand homme de guerre et d’esprit nous avions affaire. Il est bien vrai que je suis malade de la goutte ; mais votre air avenant et martial ferait revenir un mort, et je me souviens trop bien d’avoir servi sous vos drapeaux pour ne point vouloir, dussé-je laisser ma vie au feu de mes fourneaux, vous servir encore selon les petits talents que le ciel m’a donnés.

— Bon ! bon ! dit Saccage au capitaine, il n’est rien de tel que de menacer ! À présent, les voilà tous qui veulent avoir servi sous vos ordres.

— Ça vaut fait, répliqua Macabre, pourvu qu’il me serve bien à cette heure. Et, après tout, monsieur le lieutenant, il n’est rien d’impossible que ce vieux homme m’ait connu au temps jadis, dans les guerres du pays. J’y ai assez donné de ma personne pour qu’un chacun s’en souvienne. Maître-queux ! tu me raconteras tes campagnes au dessert ; car je vois bien, à ton air et à ton pas, que la goutte ne t’a point ôté l’allure d’un soldat. Tu as une drôle de senteur, ajouta-t-il, frappé du parfum dont, en dépit de son déguisement, toute la personne du marquis était imprégnée ; c’est comme une senteur de confitures ! N’importe ! je gage que tu as été un peu lansquenet ?

— Je le fus une année durant, répondit Bois-Doré, qui savait par cœur toute l’existence aventureuse de maître Pignoux et la damnable jeunesse de Macabre. Voire ! je vous vis bien harceler les huguenots de Bourges durant le massacre des prisons, en compagnie de ce terrible vigneron que l’on appelait le Grand Vinaigrier…

— Hein ! s’écria l’Italien en regardant son capitaine d’un air moqueur, quand je vous le disais que vous fûtes grand papiste, mon capitaine !

— Chaque chose a son temps, répliqua Macabre avec un calme philosophique ; mon père, qui lors était capitaine de la grosse tour de Bourges avec feu M. de Pisseloup, protégea les pauvres parpaillots du pays tant qu’il put… Moi, je tirai de côté quand il n’y eut pas moyen de mieux faire. Mais j’ai repris le droit chemin, et j’y suis plus franc du collier que vous, monsieur l’Italien, qui cachez des reliques sous votre corselet d’Allemagne.

L’Italien répondit avec aigreur, et Macabre, mécontent de lui voir élever le ton en présence de ses pages et de ses estradiots, bien qu’ils entendissent peu le français, lui imposa silence et demanda au marquis le menu du repas qu’il pouvait lui servir.

Bois-Doré, qui n’avait soulevé l’incident des massacres catholiques que pour voir dans quelles eaux naviguait désormais le jeune Macabre devenu vieux, se sentit plus tranquille.

Ce chef de bande ne pouvait agir sous la protection du prince de Condé. Il eut la liberté d’esprit de parler cuisine en homme qui s’y entendait bien, et comme, durant son séjour de deux heures dans l’auberge, il avait, par manière de passe-temps, traité cette grave question avec madame Pignoux, il savait fort bien le contenu du garde-manger et les ressources de la cave.

— Nous aurons l’honneur de vous offrir, dit-il, un quartier de sanglier relevé d’épices, dont vous me direz des nouvelles ; un fort buisson d’écrevisses d’Issoudun, cuites dans la bière…

— Et bien poivrées, j’espère ! dit le capitaine. Mon épouse aime les mets du haut goût.

— On y mettra du piment d’Espagne !

Et, après avoir énuméré tous les plats, le marquis ajouta :

— Mais votre illustre dame ne serait-elle pas sensible à quelques mets sucrés, après le rôt ?

— Diable ! oui. J’allais oublier qu’elle m’a recommandé certaine omelette au musc…

— Votre Seigneurie veut dire peut-être aux pistaches ? C’est de mon invention.

— Ouais ! Elle m’a dit que c’était de l’invention du vieux…

— Du vieux ? Qui donc ose se vanter d’avoir découvert avant moi l’omelette au riz et aux pistaches ?

— Ma foi, le vieux Bois-Doré, puisqu’il faut nommer ce maître sot en bonne compagnie !

Bois-Doré se mordit la moustache.

— Qui donc, dit-il, fait l’honneur au marquis de répéter ses forfanteries de gueule ? Madame votre épouse daigne-t-elle le connaître ?

— Il paraît ! répondit Macabre, et je sais en plus, mon vieux drôle, que tu es l’humble serviteur de cette triple canaille de faux marquis, ton maître d’école en cuisinerie ; mais je m’en gausse ! Tu es gardé à vue, et tes oreilles me répondent de tes fricots.

Le marquis vit qu’il n’avait d’autre parti à prendre que de dire du mal de lui-même, et il ne s’y épargna pas, faisant bon marché de sa qualité et de son caractère, et même en termes assez comiques, mais sans pouvoir se décider à accoler à son nom maudit et calomnié l’épithète de vieux, dont se servait contre lui avec orgueil son contemporain Macabre.

Celui-ci insista d’une manière désagréable.

— Ce cacochyme doit être fort cassé, dit-il ; car, lorsque je le vis pour la dernière fois, c’était une longue flamberge, sans barbe au menton, et je faillis le rompre en deux par mégarde.

— Vrai ? dit Bois-Doré se rappelant l’aventure de sa jeunesse racontée récemment à Adamas ; vous lui fîtes l’honneur de vous mesurer avec lui ?

— Non, mon brave homme, je ne descendis point jusque-là. Il était à cheval, portant des munitions de guerre à nos ennemis. Je le pris par une jambe, et, l’étendant sous mes pieds, je le laissai pour mort et m’emparai de son chargement.

— Qui était de poudre et de balles ? répondit Bois-Doré ne pouvant se défendre de rire en lui-même des hâbleries de l’homme qu’il avait renversé d’un coup de pied, et de ce fameux chargement de munitions, qui ne consistait qu’en jouets d’enfants.

— C’était de bonne prise ! répondit le capitaine ; mais c’est assez causer, vieux babillard ! Allez en bas tout surveiller.

Bois-Doré, renvoyé à ses fourneaux, fut forcé de quitter Mario, que le capitaine retint près de lui.

Il échangea, en sortant, un regard avec son fils, un regard plein d’angoisse, que l’enfant lui renvoya plein de confiance. Il sentait que Macabre n’était pas mal disposé en sa faveur.

— Çà, petit, dit le capitaine, avance ici à l’ordre, et dis-moi, si tu peux, qui tu es !

— Je n’en sais, ma foi, rien, mon capitaine, répondit Mario, qui n’avait pas encore eu le temps d’oublier la manière de parler de la bohème ; je suis enfant volé ou trouvé sur quelque chemin par les estradiots noirs que l’on nomme égyptiens.

— Que sais-tu faire ?

— Trois grandes choses, dit Mario, qui se rappela à propos les belles maximes de La Flèche : jeûner, veiller, courir ; avec ça, on va loin et l’on se tire de tout.

— Il a de l’esprit, dit Macabre en regardant son lieutenant, qui, pour lui témoigner sa mauvaise humeur, lui tourna le dos en s’asseyant à cheval sur sa chaise, la tête et les mains appuyées sur le dossier, les reins au feu.

Macabre trouva la posture indécente et lui en fit l’observation en termes cyniques. Saccage se leva sans rien dire et sortit.

Mario observait toutes choses, et la mésintelligence des deux chefs lui parut de bon augure. Il se promit d’en tirer parti, s’il était possible, et si l’occasion s’en présentait.

Macabre reprit la conversation avec lui.

— D’où vient, lui dit-il, que je ne t’ai point vu à Brilbault, la nuit dernière ?

Mario ne fut pas longtemps embarrassé de cette question.

— Je n’y étais pas, dit-il ; je récoltais des poules aux alentours, seulement pour les préserver du renard et de la pépie.

— Tu sais voler les poules ? Eh bien, c’est un don de nature qui peut être mis à profit. Mais dis-moi si l’Espagnol a parachevé sa crevaison.

— M. d’Alvimar ? demanda Mario, qui commençait à comprendre le récit de Pilar et à ne plus le regarder comme un rêve.

— Oui, oui, dit Macabre, ce chien de papiste qui m’a fait tourner le cœur avec ses patenôtres !

— Il est mort ce matin.

— Il a bien fait, l’imbécile ! Et Sanche ? Celui-là vaut mieux ; quoique bigot, il entend les affaires. Où est-il, à cette heure ?

— Il se cache.

— Que n’est-il venu me trouver ici ?

— Je vous l’ai dit, il y a du danger ici pour vous, et il le savait.

— Quel danger ? Le vieux Pignoux nous trahira ?

— Non, le pauvre homme ne sait rien de rien ; et que pourrait-il contre vous ?

— Mais qui nous menace ?

— Des seigneurs qui vous cherchent à Brilbault en ce moment, et qui, avec une grosse suite, vont repasser ici pour aller coucher à Briantes.

— Tu les as vus ?

— Oui.

— Combien sont-ils de monde ?

— Peut-être deux cents cavaliers ! dit Mario espérant épouvanter son homme.

— La mèche est donc éventée ? reprit celui-ci un peu ébranlé.

— Il paraîtrait !

Le capitaine parut réfléchir, autant que sa figure de pierre, ou plutôt de corne, pouvait indiquer une préoccupation morale.

Le cœur de Mario battait sous sa souquenille. Un instant il espéra que sa ruse allait aboutir et que Macabre se déciderait à rebrousser chemin. Mais le capitaine se mit à parler allemand avec ses estradiots, qui sortirent aussitôt, et Macabre reprit sa pose gracieuse, une jambe sur la tête du landier, l’autre sur la chaise que le lieutenant avait quittée.

Mario se hasarda à l’interroger.

— Eh bien, mon capitaine, lui dit-il, vous allez reprendre le chemin ?…

— De Linières ? Non pas, ma foi, mon petit singe ! Mes chevaux sont las et mes gens aussi. Moi, j’ai si mal dormi à Brilbault, la nuit dernière, que je veux me refaire ici. Malheur à qui viendra m’y déranger !

Ces projets de sommeil firent encore renaître l’espoir chez Mario.

— Si ces gens sont bien las, pensa-t-il, il y aura un moment où nous pourrons nous échapper.

Il ne comptait pas, comme le marquis, sur l’arrivée de ses amis et de son monde. Pilar, en les avertissant de la prise de la basse-cour de Briantes, devait être cause qu’ils y courraient tous à l’instant même, comptant rencontrer le marquis dans la même direction ; car la petite bohémienne, qui avait l’esprit plus net que son âge ne le comportait, ne manquerait pas de leur dire que Mario était parti de son côté pour avertir son père.

Comme il faisait ces réflexions en lui-même, le lieutenant Saccage rentra, et, s’adressant à Macabre, qui s’assoupissait devant le feu :

— Capitaine, dit-il d’un ton moitié humble, moitié arrogant, permettez-moi de vous dire que, grâce à votre idée de nous faire marcher par petites bandes, nous perdons le temps ; votre femme et son monde n’arrivent point, et, si vous restez longtemps à table, comme de coutume, tout peut échouer. Il s’agirait de ne point banqueter, de manger vite, de dormir deux heures et d’aller de l’avant sans donner le temps aux passants de porter devant nous la nouvelle de notre arrivée.

— Supprimez les passants ! répondit tranquillement Macabre. N’est-ce point chose convenue ? Vous n’aurez pas grand’besogne, car nous n’avons pas rencontré un chat depuis Linières, et ce pays est vide comme une église en 62. Mais ce sont là paroles inutiles. J’entends la voix de ma Proserpine. Elle arrive ! allons au devant d’elle !

En parlant ainsi, Macabre se leva avec effort et descendit à la cuisine.

— Le capitaine vieillit ! dit en italien Saccage à un des maréchaux-ferrants qui étaient restés devant la porte, plantés comme des statues.

— Non, répondit le reître, il a pris femme, et c’est pire ! On ne songe plus qu’à faire la noce, et on ne sait plus marcher quand il faudrait.

Mario, qui apprenait l’italien avec Lucilio, comprit à peu près ces paroles, et suivit le lieutenant et les deux reîtres à la cuisine.

Dès qu’il y fut, sans s’occuper du renfort d’arrivants qui encombrait la porte, il se glissa auprès de Bois-Doré, qui fricassait de son mieux avec madame Pignoux, se disant que plus tôt l’ennemi serait à table, plus tôt s’offrirait quelque chance d’évasion.

— Te voilà, mon enfant ? dit le marquis à voix basse ; ils ne t’ont pas maltraité ?

— Non, non, répondit Mario, nous sommes au mieux, le capitaine et moi. Laisse-moi t’aider, mon père. Nous pourrons causer pendant qu’ils ne songent pas à nous.

— Très bien, mais ne nous regardons pas ; vois comme je fais pour parler à l’hôtesse. – Madame Pignoux, cria-t-il, passez-moi le beurre !

Et il ajouta tout bas :

— Qu’est-ce qui arrive encore sur la porte, ma bonne femme ?

— Une dame qui descend de cheval. Ne vous retournez pas, si par hasard elle vous connaît.

— Petit, de la muscade ! reprit le marquis en frappant sur l’épaule de Mario.

Et il lui dit dans l’oreille :

— Ne te retourne pas non plus. – Madame Pignoux, ajouta-t-il en se penchant vers l’hôtesse, tâchez de voir sa figure.

— Je ne la reconnais pas, répondit la Pignoux ; elle a un tas de cheveux et de panaches… C’est une forte femme !

LIV

Nos trois personnages étaient placés dans le fond de la cuisine, le long du fourneau, le dos tourné à la porte et la figure vers une fenêtre du rez-de-chaussée, devant laquelle ils voyaient passer et repasser au dehors la silhouette des reîtres montant la garde l’arme au bras.

Il y en avait deux sur chaque face de la maison, luxe inutile, car cette maison n’avait que deux portes : celle qui donnait sur la route et celle du garde-manger, qui donnait sur un petit jardin clos de haies.

Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étaient solidement grillées. Il ne fallait donc pas espérer sortir de vive force.

Et pourtant, le marquis soupirait d’impatience.

— Ah ! mon fils ! disait-il à Mario, pourquoi es-tu ici ? Avec ce bon grand couteau de cuisine, je saurais bien me débarrasser des deux sentinelles qui se croisent là devant la porte de l’office. Mais avec toi… je n’oserais, je suis lâche.

— Et, si mon homme était là, ajoutait madame Pignoux, tout vieux qu’il est, il ferait bien l’affaire des deux autres, avec Jacques ! Mais j’ai bien peur qu’ils ne l’aient tué, mon bon valet !… Ah ! Dieu ! le voilà ! voyez comme ces démons l’ont arrangé ! Il est tout en sang !

Jacques le Bréchaud, ainsi nommé parce qu’il était brèche-dents, était laid, sournois et rageur, mais courageux et dévoué.

— Ne faites pas attention, dit-il, et donnez-moi un torchon pour que je m’essuie la figure.

— Mais ils t’ont fendu la tête, mon pauvre ami ! dit le marquis en lui passant son mouchoir à dentelle, qui était resté dans la poche de ses chausses.

Mario s’empara du mouchoir, qui les eût fait reconnaître pour des seigneurs, et le jeta dans le fourneau ardent, où il disparut comme une allumette.

Jacques essuyait son sang et bandait sa blessure avec une serviette.

— Ne vous inquiétez pas, dit-il à madame Pignoux ; ils m’ont laissé revenir ici pour les servir ; donnez-moi le tranche-lard, et la nuit ne se passera pas sans que j’en aie étripé quelques-uns.

— Tu te feras tuer, dit l’hôtesse.

— Ça ne fait rien, répondit Jacques.

— Mais tu nous feras tuer aussi !

— Jacques, dit le marquis, vois cet enfant et ne dis mot. Fais-le sortir si tu peux, mais sois prudent si tu nous aimes.

Jacques regarda Mario en dessous, et, sans répondre, il alla à plusieurs reprises dans le garde-manger, comme pour son service, mais en effet pour examiner les reîtres qui montaient leur garde avec la régularité de deux automates.

— Ces chiens d’Allemands ! dit-il au marquis, ça ne dort pas, ça ne boit ni ne mange, tant que ça n’a pas tué tout le monde.

— Et ça connaît la discipline ! répondit le marquis avec un soupir. Ah ! il ne faut pas se le dissimuler, les reîtres sont de rudes soldats ! Si le bon Henri en avait eu dix mille, il eût été roi dix ans plus tôt !

— Cuisine, mon père, cuisine ! dit Mario, le lieutenant te regarde !

— Il peut me regarder, mon fils ! je sais manier la queue d’une casserole aussi bien que maître Pignoux lui-même.

— C’est la vérité, dit l’hôtesse ; on jurerait que vous avez étudié !

— J’ai étudié en campagne, madame Pignoux ; j’ai fricassé, l’épée au flanc et le casque en tête, pour mon Henri ! Qui m’eût dit que je fricasserais pour un Macabre et pour sa moitié ? Quelque gaupe, j’imagine !

En ce moment, la voix de madame Proserpine s’éleva au-dessus des autres, qui l’avaient couverte jusque-là.

— Pouah ! comme ça sent le graillon brûlé ! criait-elle ; c’est une infection ici ! Montons, montons vite ! Allons donc, lieutenant, donnez-moi la main, sacrebleu !

M. de Bois-Doré et son fils se regardèrent et baissèrent aussitôt le nez sur leurs casseroles.

Cette amazone, qui, après avoir causé et discuté confidentiellement avec le capitaine et le lieutenant sur le seuil de l’auberge, traversait maintenant la cuisine en se carrant dans son riche costume de guerrière, et en agitant, sous son feutre à plumes bariolées, sa volumineuse crinière d’un blond ardent, cette madame Proserpine, épouse plus ou moins légitime du capitaine Macabre, c’était l’ancienne gouvernante du marquis, c’était l’ennemie personnelle de Mario, c’était la Guillette Carcat de La Châtre, c’était la Bellinde de Briantes.

— Nous sommes perdus, pensa le marquis ; elle va nous reconnaître !

— Nous sommes sauvés, pensa Mario ; elle ne nous reconnaît pas !

Et, pour mieux se déguiser, il s’enveloppa aussi d’un tablier à pièce qui lui montait jusqu’au menton, et passa, sur ses joues roses, ses petites mains frottées de charbon.

Bellinde passa sans se retourner. Mais il n’y avait pas moyen de songer à la fuite. Madame voulait être servie à l’instant.

L’ex-gouvernante, prude et sucrée, avait subi une rapide métamorphose. En devenant la compagne d’un vieux routier, elle avait pris les manières soldatesques et le ton impérieux et violent, qui, en somme, était l’expression de sa véritable nature, comprimée et fardée depuis longtemps à Briantes. Sa personne s’était développée avec la même exubérance. N’étant plus forcée de savourer en secret les liqueurs et les friandises dérobées, elle s’était livrée avidement à sa gourmandise. Abondamment pourvue d’argent, de vivres et de boissons par les soins de Macabre, qui prenait la part du lion dans le pillage, elle noyait chaque jour, dans la fumée des festins, le remords et le dégoût d’appartenir à une espèce de monstre.

Le plaisir de ne rien faire que chevaucher et commander était aussi pour elle une compensation. Les intempéries et les intempérances de sa nouvelle vie d’aventurière avaient donc altéré ses traits et presque subitement doublé son embonpoint. Sa figure, naturellement colorée, avait déjà pris les tons marbrés de la débauche et le violacé de la pléthore. Fière de sa riche crinière rousse, elle l’étalait sur ses épaules avec une affectation ridicule, et se couvrait sans discernement de tous les objets conquis par maître Macabre, en trahison bien plus souvent qu’en franche guerre.

Madame était donc fort pressée de manger et de boire après une assez longue chevauchée, et se faisait fête de connaître, enfin, la bonne cuisine de M. Pignoux, qu’elle avait entendu vanter si souvent à Briantes.

Peu lui importait que vingt-cinq bons soldats (très méchants drôles, d’ailleurs, il ne faudrait pas s’y tromper) attendissent à la porte, le ventre creux. Le mécontentement que ses façons d’agir leur causaient ne la préoccupait nullement ; elle ne doutait de rien, son amant imbécile lui ayant donné le grade de lieutenant et le commandement d’une partie de sa bande, qu’elle associait à ses profits quand elle était de bonne humeur, et qui, en somme, lui était dévouée par intérêt.

Les quinze nouveaux bandits qu’elle avait amenés, et qui prirent possession de la cuisine, tandis que les autres étaient relégués à l’écurie ou commandés pour le guet et la garde montante, se montrèrent tout d’abord très pressés de la faire servir ; ils comptaient sur ses restes, et, tandis que les uns dressaient la table en bousculant et injuriant les valets, les autres talonnaient le chef Bois-Doré, sa prétendue femme et Mario, le marmiton improvisé, pour qu’ils eussent à satisfaire la lieutenante au plus vite.

Voilà pourquoi il ne fallut plus songer à échanger des observations, ni à regarder la porte. Il fallait cuisiner, et l’on cuisinait à tour de bras.

Ce fut une des aventures de la vie du marquis où il se montra à la hauteur des événements.

Il fit des ragoûts dignes d’un meilleur sort, saupoudra et dressa les mets, graissa la poêle et fit sauter l’omelette avec des allures d’une maestria qui finit par imposer le respect à ces mécréants, en dépit de leur impatience.

Au moment de servir la soupe, le marquis vit Jacques Bréchaud allonger le bras comme pour saler sur nouveaux frais. Il repoussa machinalement cet inutile concours ; mais l’insistance du brèche-dents l’étonna, et, lui saisissant la main, il trouva à son sel un aspect singulier.

— Laissez donc faire, dit Jacques, ils aiment ça, la soupe salée !

Et il avait un sourire étrange qui frappa tout à fait le marquis.

— Jacques ! lui dit-il tout bas, pas de poison : c’est lâche, et la lâcheté porte malheur ! Dieu seul peut nous sauver. Ne fâchons pas Dieu !

Jacques laissa tomber la mort-aux-rats dont il s’était promis d’assaisonner la soupe des aimables hôtes du Geault-Rouge. L’élan généreux et romanesque du marquis lui parut inexplicable ; mais il en subit l’ascendant avec une sorte de terreur superstitieuse.

Bois-Doré venait de remettre le potage et tout le premier service aux pages barbus de madame Proserpine ; il respirait un peu ; on semblait disposé à lui laisser un peu plus de liberté.

Mario même allait de temps en temps jusqu’au seuil, et il eût pu fuir en cet instant, en ayant l’air d’aller chercher du bois sous le hangar ; mais il se garda bien de dire le fait à son père. Celui-ci eût exigé qu’il en profitât, et, pour rien au monde, l’enfant n’eût voulu se séparer de lui.

— Si l’on doit tuer mon père, pensait-il, je veux mourir avec lui ; mais, jusqu’à la fin, je garderai l’espoir de le sauver.

Madame Pignoux commençait aussi à espérer. Les hommes de la lieutenante paraissaient encore plus effrontés, mais un peu moins sinistres que ceux qui les avaient précédés dans la cuisine.

Ils étaient presque tous Français et jeunes. Ils commandaient avec autant de cynisme que les autres ; mais il y avait dans leurs manières une sorte de gaieté qui pouvait faire croire à un fonds de bonhomie, ou, tout au moins, à un moment d’oubli.

Mais un ordre venu du haut de l’escalier tomba comme la foudre sur les captifs : madame Proserpine mandait maître Pignoux et sa femme en sa présence.

— J’irai, j’y vais, j’y cours ! s’écria l’hôtesse en montant l’escalier.

Et, se présentant à la lieutenante, elle lui demanda respectueusement ses ordres, en ayant soin de ne pas avoir l’air de la reconnaître, ou de l’accepter d’emblée pour une personne autrement importante que l’ex-promeneuse des petits chiens du marquis.

— Mes ordres sont que votre mari comparaisse aussi, répondit la Bellinde flattée de la soumission de madame Pignoux. Allez le chercher, ma bonne femme.

— Excusez-moi, dit la Pignoux, mon homme est dans son coup de feu, et trop enfumé pour se montrer en tablier et en bonnet sales devant une dame comme vous.

— Te crois-tu donc plus ragoûtante, vieille pendarde ? cria le capitaine. Va, on ne m’en donne point à garder. Je veux voir la figure de ton bélître de mari, et il n’y a point d’excuse qui serve. Et vous autres, mes drôles, dit-il aux servants de la Proserpine, d’où vient que, quand votre lieutenante commande quelque chose, vous vous le faites dire deux fois ? Mort de ma vie ! faudra-t-il que j’aille quérir moi-même ce double traître ?

Au même instant, Bois-Doré, à qui déjà l’on avait fait monter de force l’escalier, fut poussé dans la salle, et si rudement, qu’il faillit aller tomber aux genoux de la Proserpine.

Le pauvre Mario le suivait, tremblant de crainte pour lui et de colère contre les méchants reîtres. Si son vieux père fût tombé, l’enfant eût perdu patience et se fût fait mettre en pièces pour le défendre.

Heureusement pour tous deux, le marquis ne perdit pas la tête et se résolut à tout braver, remettant son destin au succès de son déguisement.

Le hasard voulut que Proserpine ne fît nulle attention à ses traits. Elle connaissait fort bien le véritable Pignoux ; elle ne daigna pas lever les yeux sur lui tout de suite, distraite qu’elle était par les hommages archi-familiers que lui adressait le lieutenant Saccage, lequel, placé à côté d’elle, profitait de tous les instants où Macabre ne les observait pas de trop près.

Le marquis put donc se placer derrière la Proserpine, dans l’attitude d’un respectueux serviteur qui attend des ordres, et, d’un mouvement adroit, il fit passer Mario derrière lui.

— Ah ! te voilà enfin, gibier d’estrapade ! s’écria le capitaine en frappant du poing sur la table. Ta crainte me vend ta traîtrise, et je vois clair dans tes mauvais desseins !

Bois-Doré, se croyant dévoilé, faillit envoyer le déguisement au diable et jouer du couteau de cuisine pour mourir au moins sans insulte ; mais Mario était là, qui glaçait son courage. Incertain du sens des paroles qui lui étaient adressées, il se garda de répondra et de faire entendre sa voix aux oreilles de la Proserpine.

Il se contenta de regarder fixement le Macabre d’un air assuré. C’était, à son insu, la meilleure attitude qu’il pût prendre.

— Voyons, parleras-tu ? hurla de nouveau le capitaine, qui paraissait inquiet et qui se sentait rassuré par son air de candeur. Tu fais le simple, mauvais drôle ! cependant, tu n’ignores point qu’en ne te présentant pas ici toi-même, et en te faisant tirer l’oreille pour te rendre à ton devoir, tu as manqué à toutes les règles et à toutes les bienséances de ton chien de métier.

Bois-Doré, décidé à ne point parler, fit une pantomime équivalant à un point d’interrogation, avec un mouvement de tête qui signifiait : « De quoi s’agit-il ? »

— As-tu perdu la parole, toi qui bavardais si bien tantôt ? reprit le Macabre ; ou ignores-tu, triple sot, que l’hôtelier doit, le premier, goûter largement aux plats et aux boissons qu’il présente ? Penses-tu que je suis si sûr de toi que je veuille m’exposer au poison ?… Allons, vite, détestable bête, avale-moi ce que tu vois sur cette assiette et dans ce gobelet, ou, mordieu ! je te fais avaler ma rapière.

En même temps, il montrait au marquis une assiette sur laquelle on avait placé un échantillon de tous les mets servis sur la table, et un gobelet rempli de vin pris dans tous les pots.

Le marquis fut grandement soulagé de voir de quoi il s’agissait, d’autant plus que la Proserpine ne le regardait pas au moment où il fut obligé de se pencher sur la table pour prendre l’assiette et le verre.

La coutume de faire goûter les mets par l’aubergiste était tombée en désuétude depuis la fin des grandes guerres civiles, du moins dans les provinces du centre ; les voyageurs n’exerçaient plus ce droit, non plus que les aubergistes ne revendiquaient celui de les désarmer à leur entrée dans la maison.

Mais Macabre agissait comme en pays conquis, et il n’y avait pas à discuter avec le droit du plus fort. Le marquis s’exécuta bravement, avec un sourire de dédain pour l’outrage infligé à sa loyauté. Il avala en silence le contenu de l’assiette et du verre, tout en lançant à Jacques Bréchaud un regard qui lui disait éloquemment :

« Jacques, tu vois que la générosité porte bonheur ! »

Et Jacques, qui adorait le marquis, se signa en retournant à la cuisine.

LV

Tout allait bien.

Macabre et ses acolytes, vaincus par le fier regard et le fier silence du majestueux cuisinier, étaient charmés, d’ailleurs, de pouvoir faire honneur à ses plats, et peut-être n’eût-il pas été forcé de se montrer de nouveau ; mais une malheureuse distraction de sa part vint tout gâter.

La Proserpine laissa tomber l’éventail de plumes qu’elle portait à sa ceinture en compagnie d’une daguette et de deux pistolets ; et, par une fatale habitude de galanterie dont il ne s’était jamais départi, même envers sa gouvernante, le marquis se baissa pour ramasser l’objet, qu’il présenta avec émotion, s’apercevant trop tard de sa bévue.

Il y eut un moment de surprise et d’incertitude dans les yeux de la Proserpine, un moment long comme un siècle ; enfin, la dame s’écria en portant la main à ses pistolets :

— Je veux mourir de la grand’mort, si c’est là maître Pignoux !

— Quoi ? qu’est-ce à dire ? s’écria à son tour le Macabre. Arrive ici, vieux fricotier, et montre ton sale museau à la compagnie. Par la mort-diable ! s’il y a ici quelque supercherie et qu’un vil gâte-sauce ait usurpé les fonctions de maître-queux, je prétends faire de son cuir une écumoire.

Le marquis n’écouta pas les menaces du brigand ; il sentit que le moment de la crise était venu, et poussa Mario hors de la salle, en lui disant :

— Va donc en bas, toi ! ma femme t’appelle !

Puis il se présenta résolument en face de la Proserpine et la regarda avec cette suprême dignité que l’homme de cœur est seul capable d’invoquer contre de lâches adversaires.

Malgré le grotesque accoutrement de son maître, la servante Bellinde ne put se défendre d’un sentiment de respect et de remords. Elle tenait dans ses mains la vie de celui qu’elle voulait humilier et piller, mais non pas faire tourmenter et égorger. Elle hésita encore un instant, et dit :

— Ma foi, maître Pignoux, je vous reconnais à cette heure ! mais par la mordi ! vous êtes bien changé ! Vous avez donc fait une grosse maladie ?

— Oui, madame, répondit Bois-Doré touché de ce bon mouvement : j’ai eu beaucoup de fatigue dans ma maison depuis que j’ai été forcé de me séparer d’une personne qui me servait fort bien.

— Je sais de qui vous parlez, reprit la Bellinde. C’était un trésor que vous avez méconnu et jeté à la porte comme un chien. Oui, oui, je sais comment la chose s’est passée. Tout le tort est de votre côté, et, à présent, vous en êtes aux regrets ! Mais il est trop tard, ma foi ! elle ne vous servira plus !

— Elle fera bien de ne plus servir personne, si elle peut s’en dispenser ; mais je me flatte que, en quelque situation qu’elle soit, elle n’a point oublié ma générosité envers elle. Je la quittai sans reproche et sans lésinerie, elle pourra vous le dire.

— Il suffit ; nous parlerons de ça plus tard. Servez-nous bien, et, pour ce, retournez à votre ouvrage, mon vieux. Allez !

En sortant, Bois-Doré la vit parler bas à un de ses hommes.

— Nous sommes sauvés ! dit-il à Mario dans l’escalier. Elle ne m’a pas trahi, et elle vient de donner l’ordre de nous laisser sortir !

Et, dans sa candeur, le marquis se dirigeait avec Mario vers la porte de la cuisine ; mais il s’était bien trompé : la Proserpine avait, au contraire, renouvelé l’ordre du blocus.

Il fallait donc feindre encore et s’occuper de la confection de la fameuse omelette aux pistaches.

Une heure environ s’écoula sans apporter de changement à cette burlesque et tragique situation.

On faisait grand bruit dans la salle. Macabre criait, jurait et chantait. C’était tantôt de la gaieté brutale et tantôt de la colère.

Voici ce qui se passait :

Le lieutenant Saccage était un homme positif et net comme son nom. Il trouvait absurde que l’on se préparât à un coup de main qui exigeait une marche rapide et silencieuse, par un souper qu’il savait bien devoir dégénérer en orgie.

Macabre était un bandit adonné à tous les excès qui étaient le véritable but de ses courses. Il n’avait pas, comme son lieutenant, les qualités du spéculateur, et, si je ne craignais de profaner les mots, je dirais que, dans sa vie d’aventures, il portait une sorte d’ivresse qui en était la poésie sombre et brutale. Il était aussi bohémien que larron, mangeant tout et n’étant riche que par crises.

L’autre amassait froidement et plaçait à mesure. Il entendait les affaires, ne donnait rien au plaisir et s’amassait une fortune. De nos jours, il eût été un fripon mieux posé : il eût filouté en habit noir et vécu dans le monde, au lieu de courir les routes et de détrousser les passants.

Chaque siècle a son trafic, et, dans les guerres civiles du XVIe et du XVIIe siècle, le brigandage s’était organisé en industrie régulière et en calculs positifs.

Saccage aspirait à se débarrasser du Macabre. Il n’eût osé l’attaquer de front ; mais il faisait comme M. le Prince avec le roi de France. Il poussait son maître dans le danger, comptant qu’une arquebusade l’emporterait et lui ferait la place nette.

Dans cette prévision, il tâchait de plaire à la Proserpine, gardienne de la caisse et des bijoux, et la dame, tout en ménageant l’époux de rencontre, ne décourageait pas l’époux en herbe que les hasards de la guerre pouvaient lui rendre utile à un moment donné.

Ce système de coquetterie commençait à être visible pour Macabre, et il se sentait partagé entre le besoin de se laisser mener par le nez et celui d’administrer une solide correction à sa déesse.

Il eût voulu aussi, à chaque instant, casser les brocs sur la tête de son rival, et cependant il sentait combien l’activité et la constante lucidité de ce lieutenant lui étaient nécessaires, à lui qui ne pouvait se résigner à être sobre et à vivre sur le qui-vive.

Si bien que, fatigué de cette alternative de colères et de réconciliations qui se renouvelait à chaque repue, le capitaine prit le parti de noyer ses soucis dans le vin clairet des coteaux de La Châtre, et commença, après avoir beaucoup déraisonné, à éprouver l’invincible besoin de faire un somme, le nez sur son assiette, dans un reste de pâté.

Alors, seulement, Saccage put parler raison à la Proserpine.

— Vous voyez, ma Bradamante, lui dit-il, que cet ivrogne n’est bon à rien, et, si vous m’en croyez, nous le laisserons dormir ici tout son soûl et courrons piller le susdit manoir. Au retour, demain, nous reprendrons ici ce beau capitaine, qui ne servirait maintenant qu’à gêner notre expédition.

Proserpine nourrissait une idée toute fraîche éclose, idée hardie et bizarre, dont elle n’avait garde de faire part au lieutenant.

Elle feignit d’acquiescer à son désir de tout préparer pour le départ.

— Allez faire manger la troupe, répondit-elle ; je vais veiller ce dormeur, et, s’il s’éveille, je le ferai boire pour qu’il reprenne son somme.

Saccage descendit à l’office, se fit livrer toutes les provisions en porc salé et conserves de gros gibier, puis passa à l’écurie, où ses hommes et ceux du capitaine s’étaient installés.

La distribution des vivres et surtout du vin fut faite sous ses yeux avec une prudente parcimonie ; il veilla lui-même à ce que la garde fût bien montée. Les hommes de Proserpine étaient attablés dans la cuisine et soupaient joyeusement de la copieuse desserte des officiers.

Pendant ce temps, la lieutenante fit monter le maître-queux, qui la trouva chauffant ses grosses jambes bottées, dans une attitude masculine.

Ils étaient seuls, car le capitaine ronflait dans son pâté.

— Asseyez-vous là, marquis, et causons, dit-elle d’un air affable assez risible. Il faut que vous connaissiez votre situation et la mienne, et je vous ferai voir bien des choses en peu de mots, car le temps presse.

Le marquis s’assit en silence.

— Il faut vous dire, reprit la dame-brigand, que, lorsque vous me renvoyâtes incivilement de votre gentilhommière, j’entrai au service de madame de Gartempe, qui s’en allait dans le pays Messin de Lorraine, où elle a des biens de conséquence.

— Je le sais, dit le marquis ; vous étiez là chez une dame fort qualifiée, et ce n’était point déroger. Comment se fait-il !…

— Que je l’aie si tôt quittée ? Je m’étais mis la dévotion en tête chez vous, parce qu’on aime à faire le contraire de ce que font les gens qui nous commandent ; et c’est pour cela que, trouvant ma grande dame trop exigeante pour ma conscience, je me tournai du côté des réformés, ce qui me servit à me faire chasser par elle, beaucoup plus durement que par vous, je le confesse !

» Sur ces entrefaites, il arriva au pays Messin un corps d’aventuriers de tous les pays, qui avaient servi ce brave capitaine que l’on appelle là-bas le bâtard de Mansfeld, et qui, battus sur l’autre rive du Rhin par les troupes catholiques de l’empereur cherchaient fortune en Alsace et en Lorraine.

» On avait grand’peur de ces gens-là, moi tout comme les autres ; mais le hasard me fit rencontrer parmi eux quelqu’un que vous voyez ici, et qui, ayant sauvé une bonne somme, venait de congédier ses soldats et songeait à revenir à Bourges pour s’établir et vieillir en paix.

» Il se rappelait si bien le Berry, que la connaissance fut bientôt faite et qu’il m’offrit son cœur et sa main.

» Je ne sais pourquoi j’hésitai à me lier ; mais en ce qui est très assuré, mon cher marquis, c’est que votre château sera pris cette nuit et brûlé demain matin.

— C’est donc là véritablement le but de votre expédition ? dit le marquis affectant un grand calme. Est-ce vous qui avez suggéré cette idée au capitaine Macabre ? Je ne puis croire que vous soyez une personne vindicative et perverse à ce point.

— L’idée n’est pas venue de moi ; mais, sans le vouloir, je l’ai suggérée à cet animal rapace, pour lui avoir imprudemment parlé de votre trésor. À peine sut-il le fait, qu’il m’accabla de questions, et moi, sans savoir où il voulait en venir, je lui donnai assez de détails pour le convaincre qu’il serait facile de s’en emparer.

» À mes paroles imprudentes se joignirent des lettres que j’eus aussi l’imprudence de lui montrer. L’une venait de M. Poulain ; l’autre de Sanche. Tous deux me donnaient des nouvelles de M. d’Alvimar ; tous deux me croyaient encore dans ce qu’ils appellent les bons principes, et, comme il est utile d’avoir des amis partout, je me gardais de leur faire savoir en quelle compagnie je me trouvais.

» Si bien, mon cher marquis, qu’un beau jour Macabre s’en alla en Alsace et y retrouva plusieurs de ses anciens reîtres ; il en enrôla d’autres qui ne demandaient qu’à rentrer en campagne, et s’adjoignit le lieutenant Saccage, qui est un homme habile et infatigable, et, tout cela fait, il vint à Linières, d’où, avec quelques-uns des siens, il s’en alla, la nuit dernière, à Brilbault, donnant rendez-vous aux autres pour cette nuit à l’auberge isolée où nous voici. »

Bois-Doré écoutait avec grande attention, mais en cachant la surprise et l’inquiétude que lui causaient toutes ces découvertes.

En se rappelant les apparitions de Brilbault, il jeta machinalement les yeux sur la muraille de la salle où il se trouvait et vit se répéter la figure à gros nez crochu, à longue moustache et à morion empanaché du capitaine Macabre.

C’était bien là le profil qu’il avait vu à Brilbault, et nul doute que le recteur Poulain, qu’il avait cru y reconnaître, ne fût aussi de la partie. D’ailleurs, le marquis ne venait-il pas d’entendre de la bouche de Proserpine que d’Alvimar avait survécu au terrible duel de la Rochaille ?

Il s’abstint de toute réflexion, et se contenta d’interroger la dame, qui le confirma dans toutes ses appréhensions.

D’Alvimar avait vu avec horreur le huguenot Macabre à son lit de mort.

Mais Sanche avait fait serment de se joindre aux reîtres, avec ceux des bandits bohémiens qui voudraient le suivre, aussitôt que d’Alvimar aurait rendu le dernier soupir.

— Dès ce matin, ajouta Proserpine, Macabre est retourné à Thevet, où nous l’attendions, Saccage et moi, avec nos gens, et où nous étions campés hors la ville sans vouloir effrayer ni maltraiter personne. C’est ainsi que, grâce à la prudence et à la bonne discipline de nos aventuriers, nous avons pu faire plus de cent lieues à travers la France, sans être forcés de livrer bataille. Nous nous faisions passer pour des volontaires vendus au roi, et nous montrions un faux brevet. De cette manière, ceux de nos gens qui voudront aller chercher fortune dans le camp huguenot ou ailleurs pourront gagner le Poitou. Macabre compte leur donner carrière, sauf à tirer de son côté avec vos dépouilles, s’il voit nos cavaliers s’aventurer dans de trop mauvaises affaires. Donc, mon cher marquis, nous voici en mesure de vous ruiner, et, pour votre malheur, vous êtes venu vous jeter ici dans les mains de gens bien décidés à vous ôter la vie.

— C’est-à-dire que mon sort est dans les vôtres, répondit le marquis, et vous me le dites pour me faire comprendre la reconnaissance que je vous dois. Comptez, Bellinde, qu’elle ne se bornera point à des paroles, et que, si vous renoncez également à faire marcher sur Briantes, vous y trouverez plus de profit qu’à partager mes dépouilles avec cette bande de larrons.

— Pour cela, je vous l’ai dit, marquis, ce n’est pas moi qui dirige ; mais je puis vous aider à vous débarrasser du capitaine, et faire entendre raison au lieutenant, qui aime mieux l’argent que les coups.

— Donc, c’est ma rançon et celle de mon château que vous voulez. Évaluez d’abord celle de ma personne, laquelle est, je le confesse, sans défense, en votre pouvoir. Quant au château…

— Quant au château, vous pensez qu’une fois libre, vous le défendrez ! Aussi ne serez-vous point libre avant que nous en soyons sortis, à moins que…

— À moins que je ne paye ?

— À moins que vous ne signiez, monsieur le marquis ! car votre seing est sacré pour qui, comme votre fidèle Bellinde, connaît l’honneur d’un gentilhomme tel que vous.

— Que voulez-vous donc que je signe ? dit le marquis, facilement résigné toutes les fois qu’il s’agissait d’argent.

La Proserpine garda un instant le silence. Son visage prit une expression de malice diabolique, et cependant il s’y peignit, en même temps, une anxiété singulière, comme si elle eût rougi quelque peu de ses exigences.

— Allons, allons, lui dit le marquis, parlez et finissons vite, avant que votre compagnon s’éveille.

— Mon compagnon n’est pas mon époux, vous le savez, monsieur le marquis, reprit la lieutenante en minaudant. Il est fort laid et fort bête… et, bien que vous ne soyez pas plus jeune que lui, vous avez encore des agréments… auxquels je n’ai pas toujours été aussi insensible que je le paraissais.

— Quelles folies me contez-vous là, ma pauvre Bellinde ?… Allons, trêve de plaisanteries… Concluons !

— Je ne plaisante pas, marquis ! J’ai toujours eu la passion d’être une femme de qualité, et, s’il faut conclure, voici mon unique et dernier mot : Soyez libre ! pas de rançon ! Partez, courez défendre votre manoir, si je ne puis empêcher qu’on l’attaque, et, quel que soit le résultat de l’affaire, vous tiendrez la parole que vous allez m’écrire de me prendre pour votre femme légitime et légataire universelle.

— Ma femme, vous ! s’écria le marquis en reculant de stupeur ; y songez-vous ? ma légatrice ! quand Mario…

— Ah ! nous y voilà ! c’est le beau petit qui est l’achoppement. Mais soyez tranquille, j’aurai des bontés pour lui, s’il se conduit avec moi comme il le doit, et, à ma mort, votre bien pourra lui revenir, pourvu que je sois contente de lui.

— Bellinde, vous êtes folle ! dit le marquis en se levant ; à moins que tout ceci ne soit un jeu…

— Ce n’est point un jeu, et, mort de ma vie ! dit-elle en se levant aussi, si vous n’écrivez tout de suite ce que j’exige, j’éveille le capitaine et je fais monter mes gens !

— Faites-moi donc massacrer, si bon vous semble, répondit Bois-Doré : je ne me prêterai jamais à votre fantaisie ! Mais sachez que je ne me laisserai point égorger comme un mouton et que…

Le marquis, dégainant son couteau, s’était élancé vers la porte pour recevoir les assassins, que Bellinde, étranglée de dépit, s’efforçait en vain d’appeler, lorsque le Macabre se leva tout à coup en trébuchant, et lança à la tête de son épouse un broc qui l’eût tuée, s’il eût eu la main plus assurée.

— Détestable carogne ! s’écria-t-il en la poursuivant par la chambre ; ah ! tu veux épouser ton vieux marquis ? Tu me crois sourd peut-être, et tu ne sais pas que le capitaine Macabre ne dort que d’un œil et d’une oreille ! Reste-là, toi, marquis ! Je ne t’en veux point, car tu as refusé les offres de cette damnée Putiphar. Reste, dis-je ! Aide-moi à attraper la diablesse ! Je lui veux tordre le cou en bonne forme et faire un tambour de sa peau !

Malgré ces séduisantes invitations, le marquis, laissant les deux amants aux prises, s’était élancé dans l’escalier, et Mario, effrayé du bruit qui se faisait dans la salle haute, s’était aussi élancé vers lui. Mais ils ne purent ni remonter ni descendre.

D’un côté, Proserpine, poursuivie par le Macabre, qui l’assommait à coups de bâton de chaise, roulait sur eux dans l’escalier, de l’autre, les reîtres de la lieutenante accouraient pour apaiser cette scène conjugale.

Ce fut bientôt fait.

La Proserpine, échevelée, se releva et se jeta au milieu d’eux, qui, sans respect pour le capitaine, le saisirent assez brutalement, l’emportèrent dans la salle et l’y enfermèrent en se moquant de ses cris et de ses menaces.

La lieutenante, habituée à ces orages, ne fut pas longtemps non plus à se remettre.

À peine eut-elle avalé un verre de genièvre de Marche, que lui présenta un de ses pages, qu’elle chercha d’un œil d’oiseau de proie sa victime, réfugiée dans un coin.

— Le cuisinier, le cuisinier ! s’écria-t-elle. Amenez devant moi le cuisinier.

LVI

On amena le marquis et Mario, qui s’attachait à lui avec désespoir.

Bellinde reconnut l’enfant du premier coup d’œil, et sa figure, blêmie par la peur, s’empourpra d’une joie féroce.

— Mes amis, s’écria-t-elle, nous tenons le sanglier et le marcassin, et il s’agit ici d’une belle rançon pour nous, mais pour nous seuls, entendez-vous ? et sans partager avec les Allemands (elle appelait ainsi les reîtres du capitaine), ni avec M. Saccage et ses Italiens ! À nous, à nous seuls le Bois-Doré et son petit, et vive la France, tudieu ! Une plume, du papier, de l’encre ; vite ! il faut que le marquis signe sa rançon ! Je connais son avoir et je vous réponds qu’il ne m’en cachera rien ! Mille écus d’or pour chacun de ces braves, entends-tu, marquis ? et pour moi, la parole que je t’ai demandée.

— Pour toi, méchante femme, toute ma fortune, s’écria le marquis, pourvu que mon fils ait la vie sauve. Donnez, donnez la plume !

— Non pas, reprit la Proserpine. Ce n’est pas seulement ton bien que je veux, c’est ton nom, et tu vas signer la promesse de mariage.

Le marquis n’eut pas cru que cette diablesse oserait déclarer ses prétentions devant témoins.

Mais, bien loin d’en être scandalisés, les reîtres applaudirent comme à un très bon tour, et le sang monta au visage de Bois-Doré, révolté du rôle abject et ridicule qui lui était assigné.

— Vous en demandez trop, madame, dit-il en levant les épaules ; prenez mon or et mes terres, mais mon honneur…

— C’est ton dernier mot, vieux fou ? Alors, ici, camarades ! une corde, et donnez-moi l’estrapade à ce marmot !

En parlant ainsi, l’odieuse fille montrait un grand croc de fer planté à la voûte de la cuisine et qui servait à suspendre les poids du tournebroche.

En un clin d’œil, on se saisit de Mario, qui cria au marquis :

— Refuse ! refuse, mon père ! je supporterai tout !

Mais le marquis était incapable de supporter, une seconde, la pensée de voir torturer son enfant.

— Donnez-moi la plume, cria-t-il, je consens ! je signe tout ce que vous voudrez !

— Donnons-lui toujours un ou deux sauts d’estrapade, dit l’un des bandits en commençant à attacher Mario ; ça rendra l’écriture du vieux plus coulante.

— Oui, faites ! répondit la Proserpine. Ce méchant enfant a bien mérité…

Le marquis devint furieux ; mais il s’apaisa aussitôt en regardant son pauvre enfant, qui pâlissait de terreur, malgré son courage.

Il n’y avait pas à faire résistance. Mario était tenu en joue.

Bois-Doré tomba aux pieds de la Proserpine.

— Ne faites pas souffrir mon enfant ! s’écria-t-il ; je cède, je me soumets, je vous épouse ; que voulez-vous donc de plus que ma parole ?

— Je veux ton seing et ton scel, répondit la Proserpine.

Le marquis prit la plume d’une main tremblante, et, sous la dictée de cette furie, il écrivit :

« Moi, Sylvain-Jean-Pierre-Louis Bouron du Noyer, marquis de Bois-Doré, je promets et jure à demoiselle Guillette Carcat, dite Bellinde et dite Proserpine… »

En ce moment, une effroyable rumeur se fit entendre, et les reîtres de Proserpine s’élancèrent vers la porte.

C’étaient les Allemands du capitaine qui, appelés par lui de la fenêtre, accouraient pour le délivrer. La garde était montée par les Italiens de Saccage, qui avaient ordre de ne laisser entrer ni sortir personne.

Ces trois corps étant toujours en querelle comme leurs chefs, ceux-ci les maintenaient en les séparant. Mais, cette fois, ce fut impossible ; Saccage, que les cris de Macabre avaient attiré aussi, et qui pensait que la Proserpine voulait en finir avec son tyran, s’efforçait d’empêcher que les Allemands ne lui portassent secours. Quant aux Français de la lieutenante, ils ne voulaient ni des uns ni des autres, et ils commencèrent tous à se colleter, sans faire encore usage de leurs armes, mais en s’injuriant avec fureur et se gourmant des pieds et des poings.

Ce vacarme était accompagné au bris des meubles dans la salle haute, où Macabre se débattait comme un diable pour se délivrer, et des cris aigus de la Proserpine, qui encourageait ses gens et commençait à craindre pour sa vie, s’ils avaient le dessous.

On pense bien que le marquis n’attendit pas l’issue de la lutte pour songer à la fuite. Il ne fit qu’un saut vers son fils pour le délier ; mais la corde était si artistement nouée, que dans son trouble, il ne pouvait parvenir à la défaire.

— Coupez ! coupez ! disait madame Pignoux.

Mais la main du vieillard était agitée d’un mouvement convulsif. Il craignait de blesser l’enfant avec le couteau.

— Laissez-moi donc faire ! dit Mario en les repoussant.

Et, avec adresse et sang-froid, il défit le nœud.

Le marquis le prit dans ses bras et suivit l’hôtesse et sa servante, qu’il vit courir vers l’office.

En s’élançant au dehors, il faillit tomber sur le seuil : un corps était étendu en travers ; c’était celui du Bréchaud. Il était mort ; mais près de lui gisaient deux reîtres, l’un transpercé d’une broche à rôtir, l’autre à moitié décapité par le tranche-lard. Jacques s’était vengé, et il avait dégagé le passage. Sa laide mais énergique figure avait une expression effrayante : elle semblait contractée par un rire de triomphe, et montrait ses crocs espacés comme si elle eût voulu mordre.

Le marquis vit rapidement qu’il n’y avait plus rien à faire pour le pauvre brèche-dents. Il tenait Mario serré contre sa poitrine et courait comme il pouvait.

— Mets-moi à terre, lui disait l’enfant, nous courrons mieux. Je t’en prie, mets-moi à terre !

Mais le marquis croyait entendre armer derrière lui les terribles pistolets à pierre, et il voulait faire de son corps un rempart à son fils.

Il se décida à le laisser courir aussi quand il se vit hors de portée ; et tous deux se hâtèrent vers le taillis où se cachait le toit demi-écroulé de l’ancienne hôtellerie.

Chemin faisant, ils virent courir aussi madame Pignoux et sa servante. Ces deux vieilles leur firent peine. Mais les appeler, c’était les perdre et se perdre avec elles. Elles coupèrent à travers champs, se dirigeant vers quelque cachette apparemment connue d’elles comme un bon refuge.

Les beaux messieurs de Bois-Doré sautèrent sur leurs chevaux et se gardèrent bien de descendre le Terrier par la route. Ils enfilèrent un de ces chemins étroits et bordés de hauts buissons de prunelliers qui serpentent entre les enclos.

La bataille des reîtres pouvait cesser brusquement. Ils étaient bien montés et capables de serrer de près leur proie ; mais le galop léger de Rosidor et de Coquet faisait peu de bruit sur la terre détrempée, et le chemin qu’ils suivaient se croisant avec les autres, les poursuivants devaient se séparer en plusieurs groupes pour chercher à les atteindre.

Il s’agissait avant tout, de gagner du terrain ; aussi les Bois-Doré ne songèrent-ils d’abord qu’à dérouter l’ennemi en s’enfonçant au hasard dans ce dédale de traînes boueuses qui s’encaissaient de plus en plus, à mesure qu’elles touchaient au fond de la vallée.

Au bout de dix minutes de triple galop, le marquis arrêta son cheval et celui de Mario.

— Halte ! lui dit-il, et ouvre ta fine oreille. Sommes-nous poursuivis ?

Mario écouta, mais le bruit des naseaux de son cheval essoufflé l’empêchait de bien entendre.

Il sauta à terre, s’éloigna de quelques pas et revint.

— Je n’entends rien, dit-il.

— Tant pis ! répondit le marquis ; ils ont fini de se battre, et ils doivent penser à nous. Vite à cheval, mon enfant, et courons encore. Il faut gagner Brilbault, où sont nos amis et notre monde.

— Non, mon père, non, reprit Mario, qui était déjà en selle. Il n’y a plus personne à cette heure à Brilbault. C’est à Briantes qu’il faut courir par la traverse. Oh ! je vous en prie, mon père, n’hésitez pas et ne doutez pas que je n’aie raison. Je suis bien assuré de ce que je vous dis.

Bois-Doré céda sans comprendre. Ce n’était pas le moment de discuter.

Ils gagnèrent en droite ligne le hameau de Lacs, à travers la grande plaine fromentale qui, appartenant tout entière à la seigneurie de Montlevy, n’était pas, à cette époque, divisée en plusieurs lots garnis de haies.

C’était marcher à la grâce de Dieu, en pays découvert et sans pouvoir aller vite ; car, en beaucoup d’endroits, les chevaux entraient jusqu’aux genoux dans la terre labourée.

Nos fugitifs firent cependant la moitié du trajet sans entendre aucune bande de cavaliers sur le chemin, qu’ils suivaient à peu près parallèlement, à une distance de deux ou trois portées d’arquebuse.

C’était, dans la pensée du marquis, un assez mauvais signe. La querelle des reîtres n’avait pas dû se prolonger jusque-là. Du moment que les Allemands auraient vérifié que Macabre n’était pas assassiné, mais seulement enfermé pour cause d’ivresse, tout devait s’apaiser, et la Proserpine n’était pas femme à oublier les captifs, dont elle espérait tout au moins une bonne rançon.

— Si l’on ne descend pas sur nous par la route frayée, pensait le marquis, c’est que l’on nous a vus traverser la plaine, c’est que l’on nous attend aux abords de la taille de Veille, par les chemins creux que la Bellinde peut fort bien connaître. Peut-être ces coquins sont-ils plus près de nous que nous ne pensons ; car le brouillard s’épaissit, et je commence à ne plus savoir si ces ombres que je vois là-bas sont des têteaux de chêne ou des cavaliers au repos qui nous attendent.

Il arrêta encore Mario pour lui faire part de ses appréhensions.

Mario regarda les arbres, et dit :

— Marchons ! marchons ! il n’y a point là de cavaliers.

Les fugitifs reprirent leur course. Mais, comme ils passaient le long de la taille qui, à cette époque, s’étendait jusqu’à la métairie d’Aubiers, ils se trouvèrent subitement pressés par un groupe de cavaliers qui débouchaient à leur droite et qui leur criaient : « Halte ! » d’une voix retentissante.

C’étaient bien des voix françaises, mais les aventuriers de la Bellinde étaient Français.

Le marquis hésita un instant. Ces gens, encore couverts par l’obscurité du bois, n’étaient pas faciles à reconnaître, tandis que les Bois-Doré étaient assez loin de la lisière pour ne devoir pas échapper à leurs regards.

— Marchons toujours ! lui dit Mario. Si ce ne sont point des ennemis, nous le verrons bien !

— Vive Dieu ! répondit le marquis, ce sont les reîtres, car ils nous suivent ! Courons, courons, mon cher enfant.

Et il pensa en lui-même :

— Que Dieu donne des jambes à mes pauvres chevaux !

Mais les chevaux avaient trop couru dans la terre grasse pour n’avoir pas perdu leur première ardeur, et ceux qui les poursuivaient le serrèrent bientôt de si près, qu’à tout moment le marquis croyait entendre siffler les balles à ses oreilles. Il perdait du temps à vouloir, en dépit de Mario, se tenir derrière lui pour recevoir la première décharge.

Un cavalier mieux monté que les autres l’atteignit presque et lui cria :

— T’arrêteras-tu, larron, et faudra-t-il que je te tue ?

— Dieu soit loué, c’est Guillaume ! s’écria Mario ; je reconnais sa voix !

Ils tournèrent bride, et ne furent pas peu surpris de voir Guillaume s’élancer sur eux et faire mine de jeter le marquis à bas de son cheval.

— Hé ! mon cousin ! dit Bois-Doré, ne me reconnaissez-vous point ?

— Ah ! qui diable vous reconnaîtrait dans cet équipage ? répondit Guillaume. Qu’est-ce que vous avez donc là de blanc sur la tête, mon cousin, et quelle sorte de jupon portez-vous flottant sur la cuisse ? Je voulais avoir de vos nouvelles ; puis, vous voyant de près, je croyais bien reconnaître votre cheval et celui de Mario. Mais je m’imaginais voir en vous des voleurs qui emmenaient vos montures, peut-être après vous avoir assassinés ! Est-ce donc là Mario ? Vraiment, vous êtes accoutrés d’une étrange façon tous les deux !

— Il est vrai, dit le marquis en se rappelant son tablier de cuisine et son bonnet de toile, dont il n’avait encore eu ni le loisir ni la pensée de se débarrasser ; je ne suis point équipé en homme de guerre, et vous m’obligerez, mon cousin, de me faire donner un chapeau et des armes, car je n’ai au flanc qu’un couteau de cuisine, et nous pouvons avoir bataille d’un moment à l’autre.

— Tenez, tenez, dit Guillaume en lui passant son propre chapeau et les armes de son meilleur domestique, faites vite, et ne nous arrêtons point ; car il paraît que votre château est en danger.

Bois-Doré crut que Guillaume était mal renseigné.

— Point ! dit-il ; les reîtres étaient encore à Étalié, il y a une demi-heure.

— Les reîtres à Étalié ? s’écria Guillaume. En ce cas, nous ne risquons rien de courir, si nous ne voulons être pris entre deux feux !

Il n’y avait pas d’explications à échanger ; on reprit, en grande hâte, la plaine jusqu’à Briantes.

Le long du chemin, la troupe de Guillaume se grossissait des gens de Bois-Doré, lesquels, après de vaines recherches à Brilbault, avaient reçu les avis de la petite bohémienne, et revenaient à tout hasard, n’ajoutant pas beaucoup de foi à son message, et pensant que c’était quelque ruse de ses camarades pour dérouter les investigations.

Ils ne s’étaient décidés que parce que Pilar leur avait dit que leur maître était averti et allait revenir sur ses pas ; ne l’ayant pas vu au rendez-vous général de Brilbault, ils avaient pensé que, vrai ou faux, l’avis avait été donné au marquis, et qu’il était inutile de l’aller chercher à Étalié.

LVII

M. Robin n’avait pas cru un mot du récit de Pilar. Il s’était néanmoins mis en route, avec son escorte, mais sans se presser beaucoup, et on pouvait craindre qu’il n’eût rencontré les reîtres, car on arriva en vue de Briantes sans qu’il eût rejoint.

On s’inquiétait aussi de maître Jovelin, qui était parti le premier de Brilbault avec cinq ou six hommes de Briantes, et que l’on s’étonnait de ne pas rattraper, bien que l’on marchât très vite : si vite, que ces réflexions furent faites par chacun sans que l’on prît le temps de se les communiquer.

J’ai lu, dans bien des romans, de longues conversations entre les personnages, pendant que les chevaux fendent le vent et dévorent l’espace ; mais je n’ai jamais vu, dans la réalité, que la chose fût possible.

Bien qu’il ne fût guère qu’une heure du matin, on vit clair comme en plein jour en traversant le village. Les bâtiments de la ferme du château étaient la proie des flammes.

À cette vue, personne ne douta plus, et l’on s’élança à l’assaut de l’huis, qui était fermé et défendu par Sanche et quelques bohémiens rassemblés par lui à la hâte, dès qu’il avait entendu le galop des arrivants.

— Que faisons-nous là, mon cousin ? dit Guillaume au marquis. Nos gens s’emportent par trop de courage et n’attendent le commandement de personne. Nous allons y perdre nos meilleurs valets, peut-être sans profit ! Avisons à faire de l’ouvrage qui serve.

— Oui, certes, répondit Bois-Doré, occupez-vous de les retenir. Ce n’est pas un moment de plus ou de moins qui empêchera ma grange de brûler ; j’aime mieux la vie de ces bons chrétiens que toute ma récolte. Rappelez-les, et les apaisez ! Je me veux d’abord occuper de cet enfant qui m’inquiète.

En parlant ainsi, le marquis emmenait Mario un peu à l’écart.

— Mon fils, lui dit-il, donnez-moi votre parole de gentilhomme de ne point avancer que je ne vous appelle.

— Eh quoi ! mon père, s’écria Mario consterné, vous me parlez comme faisait tantôt Aristandre, et vous me traitez comme un tout petit enfant ! Sont-ce là les leçons d’honneur et de vaillance que vous me donnez aujourd’hui, vous qui… ?

— Silence, monsieur ! obéissez ! dit le marquis parlant pour la première fois avec autorité à son bien-aimé. Vous n’êtes point encore en âge de vous battre, et je vous le défends !

De grosses larmes vinrent aux yeux de l’enfant. Le marquis détourna les siens pour ne pas les voir, et, laissant Mario au milieu d’une petite réserve de ses bons serviteurs, il courut rejoindre Guillaume d’Ars, qui avait réussi à ramener l’ordre et l’obéissance dans sa troupe.

— Il est très inutile, lui dit le marquis, d’essayer de forcer l’huis : avec deux hommes, il peut être défendu une heure, à moins que nous ne voulions sacrifier une vingtaine des nôtres. Ah ! mon cousin, c’est fort bien fait de fortifier ses entrances, mais c’est fort mal commode lorsqu’il s’agit de rentrer chez soi. En cet endroit, le fossé a quinze pieds de profondeur, et vous voyez que les talus ne permettraient pas aux nageurs d’aborder sans être foudroyés par le moucharabi. Savez-vous ce qu’il faut faire ? Regardez ! La grange est écroulée. Eh bien, elle a dû tomber dans le fossé et le combler en partie. C’est par là qu’il faut entrer. J’y vais avec mon monde. Restez ici comme si vous cherchiez des planches et des engins pour remplacer le pont levé, et ce, pour tromper l’ennemi, que vous empêcherez de fuir quand nous tomberons sur lui. Nous autres, mes amis, dit-il à ses gens, nous filerons sans bruit derrière le mur, dont l’ombre nous cachera, malgré le grand feu qui consume nos gerbes.

Le plan du marquis était fort sage, et ce qu’il prévoyait avait eu lieu. Le fossé était comblé en partie et le mur écroulé par la chute de la grange. Mais il fallait passer sur les décombres en feu et à travers des vagues de flamme et de fumée. Les chevaux, effrayés, reculèrent.

— À pied, mes amis, à pied ! cria le marquis en s’avançant au galop dans cet enfer.

Le seul Rosidor s’y jeta avec intrépidité, franchit tous les obstacles avec une adresse miraculeuse, et, sans s’inquiéter d’y griller sa belle crinière et les rubans dont elle était tressée, il porta vaillamment son maître au milieu de l’enceinte.

Le marquis ne risquait rien pour sa riche chevelure. Elle était restée sous les fagots, à l’auberge du Geault-Rouge.

Ses valets, déjà fort animés par le désir de retrouver et de délivrer ou de venger leurs familles, furent électrisés par le courage de leur maître, et plusieurs le suivirent d’assez près pour l’empêcher de tomber aux mains de l’ennemi.

Mais, au moment où le gros de la troupe s’engageait dans les décombres embrasés, un cri d’alarme, poussé par un des paysans qui la composaient, arrêta tous les autres et les fit reculer avec terreur.

Le grand pignon, encore debout, de la grange, subissant l’action d’une chaleur intense, venait de craquer et, se courbant, menaçait d’écraser quiconque essaierait de passer. Une seconde d’attente, et on allait le voir tomber ; alors on passerait, quelque difficile que fût l’escalade. Voilà ce que chacun pensa, et tout le monde attendit. Mais les secondes, les minutes même se succédaient, et le pignon ne tombait pas. Or, ces secondes et ces minutes-là étaient des siècles, dans la situation où se trouvait, en cet instant, le marquis.

Seul avec une dizaine des siens, il tenait tête à toute la bande des bohémiens, encore composée d’une trentaine de combattants.

Quatre heures s’étaient écoulées depuis l’évasion de Mario sous la sarrasine, et, depuis ces quatre heures, les bandits n’avaient pas songé seulement à se repaître.

À la première ivresse de leur victoire et à la première satisfaction de leur appétit avait bientôt succédé l’espoir opiniâtre de s’emparer du château. Ils avaient essayé tous les moyens de s’y introduire par surprise. Plusieurs y avaient péri, grâce à la vigilance d’Adamas et d’Aristandre, secondés par la présence d’esprit, les bons conseils et l’activité de Lauriane et de la Morisque. Voyant leurs efforts inutiles, ils avaient mis le feu à la grange, dans l’espérance d’engager les assiégés à faire une sortie pour sauver les bâtiments et les récoltes. Ce ne fut pas sans y dépenser des trésors d’éloquence que le sage Adamas réussit à retenir Aristandre, qui voulait se jeter dans le piège tête baissée. Il avait même fallu que Lauriane employât son autorité, et lui démontrât que, s’il succombait dans son entreprise, tous les malheureux renfermés dans le château, à commencer par elle, étaient perdus sans retour.

Depuis une heure que la grange brûlait, Aristandre, exaspéré, avait épuisé tous les jurements et toutes les imprécations de son vocabulaire. Condamné au repos, il rongeait son frein et maudissait même Adamas et Lauriane, et Mercédès par-dessus le marché, et Clindor, qui prêchait aussi la patience, enfin tous ceux qui l’empêchaient d’agir, lorsque Adamas, grimpé au faîte de la tour-escalier, lui cria de la lanterne :

— Monsieur est là ! monsieur est là ! Je ne le vois pas ; mais il est là, j’en réponds ! car on se cogne, et je suis sûr d’avoir reconnu sa voix par-dessus toutes les autres.

— Oui ! oui ! s’écria Mercédès d’une des fenêtres du préau ; Mario est là, car le petit chien Fleurial est comme un fou ; il l’a senti. Voyez ! Je ne peux pas le tenir !

— Aristandre ! s’écria Lauriane, sortez ! Sortons tous, il est temps !

Aristandre était déjà sorti. Sans s’inquiéter d’être suivi ou non, il s’élançait aux côtés du marquis et le débarrassait de La Flèche, qui, souple comme un serpent, avait sauté en croupe derrière lui et l’étouffait dans ses bras maigres et nerveux, sans réussir toutefois à le désarçonner.

Aristandre saisit le bohémien par une jambe, au risque d’entraîner le marquis avec lui ; il le jeta à terre, le foula sous ses pieds, en ayant bien soin de lui enfoncer les côtes ; puis, le laissant là, évanoui ou mort, il se jeta sur les autres.

Les domestiques du château étaient sortis aussi, même Clindor, et même le pauvre petit Fleurial, qui avait échappé aux bras de la Morisque éperdue, et qui se jeta dans les jambes du marquis, bien empêché de s’en apercevoir, puis, enfin, disparut dans le tumulte pour aller chercher Mario.

Lauriane, armé et exaltée, voulait sortir aussi.

— Au nom du ciel, dit Adamas en se jetant au devant d’elle, ne faites pas cela ! si monsieur voit sa chère fille dans le danger, il en perdra l’esprit, et vous serez cause qu’il se fera tuer. Et d’ailleurs, voyez, madame ! me voilà seul pour fermer la porte, ce qui peut sauver les nôtres. Sait-on ce qui peut arriver ? Rester pour m’aider au besoin !

— Mais la Morisque est sortie ! s’écria Lauriane. Vois, Adamas, vois ! cette brave fille cherche Mario. Elle suit le petit chien ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Mercédès, revenez ! vous allez vous faire tuer !

Mercédès n’entendait rien au milieu de la bataille. D’ailleurs, elle n’eût rien voulu entendre : elle ne songeait qu’à son enfant. Elle traversait littéralement le fer et le feu ; elle eût traversé le granit.

Le marquis et Aristandre, vaillamment secondés, furent bientôt maîtres du terrain, et commencèrent à refouler les bandits, partie du côté des ruines de la grange, partie du côté de l’huis. Ceux qui passèrent sous le grand pignon, sans s’inquiéter de sa chute imminente, furent reçus à coups de pique et de pieu par les vassaux de Bois-Doré, qui avaient commencé à franchir ce passage redouté.

On en tua et l’on en prit plusieurs. Les autres rebroussèrent chemin, et, longeant les murailles, toute la bande, qui ne comptait plus qu’une vingtaine d’hommes valides, se trouva engouffrée sous la voûte de l’huis.

— Éteignez le feu ! cria Bois-Doré, qui voyait l’incendie gagner les autres bâtiments de la ferme, et laissez-nous achever la vau-de-route de cette canaille !

En parlant ainsi, il s’adressait aux paysans et aux femmes et enfants qui s’étaient décidés à sortir du château, et il courait avec ses domestiques à la voûte de l’huis, où un étrange conflit venait de s’engager entre les bandits en fuite et Sanche, resté seul gardien de la sortie.

Sanche avait une seule idée, une idée implacable. Il avait vu Mario hors de portée, placé par le marquis derrière une maison du bourg avec une escorte. L’enfant était bien abrité et bien gardé. Mais il était impossible qu’à un moment donné, il ne sortît pas de cette retraite et ne s’engageât pas à la portée de l’arquebuse.

Sanche était là en arrêt, le canon de son arme appuyé sur un créneau du moucharabi, le corps bien caché, l’œil fixé sur le coin du mur d’où sa proie devait sortir tôt ou tard. Le sombre Espagnol avait pour lui le formidable avantage qu’aucune préoccupation pour sa propre vie ne le détournait de son but. Il n’avait en tête aucun souci du lendemain, ni même de l’heure qui s’écoulait, grosse de périls. Il ne demandait au ciel qu’une minute pour savourer et accomplir sa vengeance.

Aussi, lorsque les bohémiens en déroute vinrent se heurter en hurlant, l’épée dans les reins, contre les pieux massifs de la sarrasine, Sanche ne bougea non plus que les pierres de la voûte. Ce fut en vain que des voix furieuses et désespérées lui crièrent :

— Le pont ! La herse ! Le pont !

Il fut sourd ; que lui importaient ses complices !

Les bohémiens furent forcés de s’élancer dans la manœuvre pour essayer de se délivrer. Leurs femmes et leurs enfants poussaient des cris lamentables.

C’était la contre-partie de la scène de terreur et de confusion qui avait eu lieu en ce même endroit, quelques heures auparavant, parmi les vassaux éperdus de la seigneurie.

Bois-Doré, toujours à cheval et entouré des siens, tenait désormais en cage tous les débris de cette horde d’assassins et de voleurs. Leurs femmes, devenues furieuses pour défendre leurs enfants, se retournaient contre lui avec la rage du désespoir.

— Rendez-vous ! rendez-vous tous ! s’écria le marquis pris de pitié ; je fais grâce à cause des enfants !

Mais personne ne se rendait : ces malheureux ne croyaient pas à la générosité du vainqueur ; ils ne comprenaient pas la bonté, – chose rare chez les seigneurs de cette époque, il faut en convenir.

Le marquis fut forcé d’arrêter ses gens pour empêcher, comme il l’a dit depuis, un massacre des innocents, si tant est qu’il y eût des innocents parmi ces petits sauvages, déjà dressés à toute la perversité dont ils étaient capables.

Enfin, la sarrasine fut levée et le pont s’abaissa.

Guillaume, aussi généreux que le marquis, eût fait grâce aux faibles ; mais à la grande surprise de Bois-Doré, les fuyards passèrent sans obstacle. Guillaume et son monde n’étaient pas là.

— Mille noms du diable ! s’écria Aristandre, ces démons se sauveront. Sus ! sus ! courons-leur sus ! Ah ! monsieur, il fallait, pendant que nous les tenions là, les hacher comme de la paille !…

Et il s’élança à leur poursuite, laissant le marquis seul sous la voûte ouverte et dégagée, mais très inquiet de Mario, et ne pouvant lancer son cheval sur le pont dans la crainte d’écraser ses propres gens, qui étaient à pied et qui se jetaient en foule sur ce passage étroit pour atteindre les fuyards.

Enfin, le pont fut dégagé. Vainqueurs et vaincus s’élancèrent en avant. Le marquis put passer et vit venir à lui, sur sa droite, Mario, qui pensait pouvoir quitter sa retraite, maintenant que l’affaire semblait finie.

Quant aux bandits, tout danger paraissait dissipé en effet ; les fuyards ne songeaient qu’à s’échapper comme ils pouvaient dans toutes les directions ; quelques-uns se cachaient çà et là avec beaucoup d’adresse, tandis que les poursuivants passaient outre.

Un seul des vaincus n’avait pas bougé, et nul ne pensait à lui : c’était Sanche, toujours caché et agenouillé dans l’angle du moucharabi. De ce petit balcon à mâchecoulis, il eût pu faire tomber des pierres sur les Briantais, car il y avait toujours, dans la galerie de manœuvre, une provision de moellons bien mesurés à l’ouverture des mâchecoulis. Mais Sanche ne voulait pas trahir sa présence. Il voulait vivre encore quelques instants ; il regardait venir Mario et le visait à loisir, lorsqu’il vit, beaucoup plus près de lui et beaucoup plus à portée, le marquis à trois pas en avant du pont.

Il se fit alors en lui un violent combat. Quelle victime choisirait-il ? Il n’y avait pas alors de fusils à deux coups. Entre le père et l’enfant, la distance était trop courte pour permettre de recharger l’arme.

Dans sa lutte avec Aristandre, Sanche avait brisé un de ses pistolets et s’était vu arracher l’autre par ce vigoureux antagoniste.

Par un raffinement de vengeance, Sanche se décida pour Mario. Le voir mourir devait être plus cruel pour le marquis que de mourir lui-même.

Mais ce moment d’hésitation avait troublé l’équilibre de cette tranquille férocité.

Le coup partit et alla frapper, à un pied plus bas que la poitrine de Mario, monté sur son petit cheval, la Morisque, qui l’avait rejoint et qui marchait près de lui.

Mercédès tomba sans pousser un cri.

— À moi, à moi, mes amis ! s’écria Bois-Doré, qui se voyait seul avec son fils exposé aux coups d’ennemis invisibles.

Derrière lui accouraient seulement Lauriane et Adamas, qui, en voyant fuir les bandits, avaient abandonné la garde de l’huisset pour venir les rejoindre.

Tandis qu’avec Mario éperdu, ils relevaient de terre la pauvre Morisque, le marquis leva les yeux sur le moucharabi et vit s’y dresser la haute taille de Sanche, qui, reconnaissant la Morisque, cause première de la mort de son maître, se consolait un peu de n’avoir atteint qu’elle. Sans songer à fuir, il rechargeait son arme à la hâte.

Bois-Doré le reconnut aussitôt, bien que l’incendie n’éclairât que faiblement cette face de l’huis. Mais le marquis n’avait plus aucune arme chargée, et il se jeta à bas de son cheval pour rentrer sous la voûte et monter au moucharabi, jugeant avec raison que, de tous les ennemis auxquels il avait eu affaire jusque-là, le vengeur de d’Alvimar était le plus redoutable.

Sanche le vit accourir, devina sa pensée, et, sans s’occuper de lui envoyer des projectiles qui eussent pu tomber à côté de lui, il s’élança dans l’escalier de la manœuvre, résolu à le poignarder, son couteau étant la seule de ses armes qui ne fût pas, pour le moment, hors de service.

Bois-Doré allait franchir l’escalier, la pointe de l’épée levée, lorsqu’il sembla pressentir la conduite que devait tenir un aussi traître adversaire.

Il baissa la pointe en interrogeant chaque degré dans l’obscurité, devinant que Sanche se tenait courbé là et aux aguets pour se jeter sur lui en le faisant rouler en arrière. Il se prit donc d’une main à la rampe, mais sans assurer assez son corps.

Sanche, averti par le fer d’épée qui rencontra une marche, se releva, en franchit plusieurs d’un bond vigoureux, et vint tomber sur Bois-Doré, qu’il renversa et saisit à la gorge ; puis, lui mettant les deux genoux sur la poitrine :

— Je te tiens, maudit huguenot ! s’écria-t-il, et n’espère pas de merci, toi qui n’en as pas eu pour…

Avant d’achever sa phrase, il chercha la place du cœur, et, de l’autre main, il leva le couteau en disant :

— Pour l’âme de mon fils !

Le marquis, étourdi de sa chute, ne se défendait que faiblement, et c’était fait de lui, lorsque Sanche sentit sur sa figure deux petites mains hésitantes qui, tout à coup, le déchirèrent si cruellement, qu’il dut faire un mouvement pour s’en débarrasser.

D’ailleurs, une pensée rapide lui fit abandonner le marquis :

— L’enfant d’abord ! s’écria-t-il.

Mais cette parole fut tout à coup ravalée dans sa gorge, et cette pensée tout à coup brisée dans sa tête par une commotion effroyable.

Mario avait suivi le marquis. Il avait entendu sa chute. Il avait saisi à tâtons la face de Sanche. Il avait reconnu, au toucher, que ce n’était pas celle de Bois-Doré. Il avait posé le canon d’un pistolet arraché par lui, en passant, aux mains de Clindor, sur ce crâne poilu et rude, et avait tiré à bout portant.

Il avait vengé la mort de son père et sauvé la vie de son oncle.

LVIII

Le marquis ne sut pas tout de suite quel ange libérateur était venu à son secours.

Il se dégagea du corps de Sanche, dont les genoux pliés pesaient encore sur lui. Il étendit les bras au hasard, croyant être aux prises avec un nouvel ennemi qui l’avait manqué.

Ses bras rencontrèrent Mario, qui s’efforçait de le relever, en lui disant avec angoisse :

— Mon père, mon pauvre père, es-tu mort ?… Non, tu m’embrasses. Es-tu blessé ?

— Non, rien ! un peu foulé seulement, répondit le marquis. Mais que s’est-il donc passé ? Où est cet infâme ?…

— Je crois bien que je l’ai tué, dit Mario ; car il ne remue plus.

— Méfie-toi, méfie-toi ! s’écria Bois-Doré en se levant avec effort et en entraînant son bien-aimé au bas des degrés. Tant que le serpent a un souffle de vie, il veut mordre !

En ce moment, Clindor arrivait avec une torche, et l’on vit Sanche inerte et défiguré.

Il respirait encore, et un de ses grands yeux fauves, qui voyait confusément à travers son sang, semblait dire : « Je meurs deux fois, puisque vous me survivez ! »

— Quoi ! mon pauvre David, tu as tué ce Goliath ! s’écria le marquis dès qu’il commença à se ravoir.

— Ah ! mon père ! je l’ai tué deux minutes trop tard, répondit Mario, qui était comme ivre et qui recouvra aussitôt la mémoire avec la douleur : je crois que ma Mercédès est morte !

— Pauvre Morisque ! Espérons que non ! dit le marquis en soupirant.

Et ils repassèrent le pont pour aller la trouver, tandis que Clindor, qui, contre toute vraisemblance, craignait de voir Sanche se relever, traversait d’un fer de pertuisane la gorge de ce misérable cadavre.

La Morisque était debout. Elle ne voulait pas que l’on s’occupât d’elle, bien qu’elle eût de la peine à se soutenir.

Elle était douloureusement blessée : la balle avait traversé son bras droit, étendu sur le flanc de Mario au moment où le coup était parti ; mais elle ne songeait qu’à Mario, qu’elle ne voyait plus à ses côtés, et, quand elle l’y retrouva, elle sourit et perdit connaissance.

On la transporta au château, où Mario et Lauriane la suivirent en se tenant par la main et en pleurant amèrement, car ils la jugeaient perdue.

Le marquis resta dehors.

L’absence de Guillaume lui paraissait de mauvais augure, et il se porta en avant, croyant entendre, sur la hauteur, des bruits plus sérieux que ceux qui pouvaient provenir de la capture ou de la résistance de quelques fuyards.

À mesure qu’il avançait, les bruits devenaient plus alarmants, et, comme il atteignait le sommet du ravin, il vit revenir à lui une troupe en désordre, composée de vassaux d’Ars et de Briantes.

— Halte, mes amis ! leur cria-t-il. Que se passe-t-il donc, et d’où vient que de braves gens comme vous semblent tourner les talons ?

— Ah ! c’est vous, monsieur le marquis ! répondit un de ces hommes effarés. Il faut rentrer chez vous, et nous battre derrière les murailles ; car voici les reîtres. M. d’Ars, averti de leur approche par M. Mario, s’est porté à leur rencontre, et il est aux prises avec eux. Mais que voulez-vous faire contre ces gens-là ? On dit qu’un reître est plus fort et plus méchant que dix chrétiens, et, d’ailleurs, ils ont du canon ; ils s’en seraient déjà servis contre nous s’ils n’avaient pas craint de tirer sur les leurs, dans le pêle-mêle où les a mis M. d’Ars.

— M. d’Ars s’est conduit sagement et bravement, mes enfants ! dit le marquis ; et, si la peur des reîtres vous a fait tourner bride, vous n’êtes dignes ni de son service ni du mien. Allez donc vous cacher derrière les murs ; mais, moi, je vous avertis que, si je suis forcé de reculer et de me renfermer chez moi, je vous en ferai déguerpir comme gens qui mangent trop et ne se battent point assez.

Ces reproches en ramenèrent plusieurs ; les autres prirent la fuite : ces derniers appartenaient presque tous à Guillaume.

C’étaient pourtant d’assez braves gens ; mais les reîtres avaient laissé dans le pays de si terribles souvenirs, et la légende y avait ajouté tant d’effroyables merveilles, qu’il fallait être deux fois brave pour les affronter.

Le marquis, accompagné des meilleurs, qui déjà rougissaient de leur panique, eut bientôt rejoint Guillaume, qui chargeait héroïquement le capitaine Macabre.

La nuit, qui était devenue très claire, avait permis à Guillaume de s’embusquer pour leur tomber sus et les empêcher d’aller canonner le château ; car ils avaient effectivement une petite pièce de campagne dont Bois-Doré, prisonnier à Étalié, n’avait pas soupçonné l’existence.

Tout le monde sait qu’il suffisait d’un méchant canon pour battre ces petites forteresses, habilement disposées pour soutenir les assauts du moyen-âge, mais très impuissantes devant les ressources de la nouvelle artillerie de siège. Les plus redoutables châteaux de la féodalité, en Berry, se sont écroulés comme des jeux de carte sous Richelieu et sous Louis XIV, dès que le pouvoir central a voulu en finir avec la noblesse armée ; et l’on s’étonne du peu de soldats et de boulets qui ont suffi à cette grande exécution.

Le marquis ne devait donc, à aucun prix, laisser envahir les abords du manoir, et il courut soutenir Guillaume, qui se conduisait en homme de cœur, malgré la désertion de la plus grande partie de son monde.

Mais il fallut bientôt plier sous l’effort des reîtres, qui avaient l’avantage du terrain aussi bien que du nombre, sur le revers du talus, et la partie semblait perdue, lorsqu’on entendit, sur les derrières de la troupe ennemie, les rumeurs d’un combat, comme si elle se trouvait prise en queue et en tête simultanément.

C’était M. Robin de Coulogne qui arrivait avec son monde au bon moment. Sa lenteur était un fait providentiel. S’il eût suivi les reîtres de plus près, il les eût rejoints plus tôt et n’en eût probablement pas eu bon marché.

Ainsi pris entre deux feux, les reîtres se battirent pourtant avec un grand acharnement, surtout les solides Allemands de Macabre et les bouillants Français de la lieutenante.

Les Italiens de Saccage lâchèrent pied les premiers, en hommes qui détestaient Macabre et Proserpine, et ne voulaient point du tout mourir pour eux.

Ils essayèrent de se détacher pour se porter vers le château par un détour ; mais ils furent reçus en chemin par Aristandre, qui, s’étant emporté à la poursuite des bohémiens, ignorait l’attaque des reîtres, et tomba sur eux sans savoir de quoi il s’agissait.

Comme il avait avec lui une bonne petite troupe, et que, du premier coup, il abattit le lieutenant, la déroute des autres fut bientôt effectuée, et, dans la crainte d’une nouvelle générosité de Bois-Doré, le carrosseux se hâta d’expédier ceux qui furent pris, le lieutenant Saccage en tête.

La ceinture de celui-ci fut de bonne prise ; mais Aristandre ne voulut pas se l’approprier et la réserva pour la masse.

Un instant après, comme il courait pour rejoindre le marquis, il rencontra un des hommes qui avaient accompagné Lucilio à Brilbault.

— Hé ! Denison ! lui cria-t-il, qu’as-tu fait de notre sourdelinier ?

— Demande-moi plutôt, répondit Denison, ce qu’en ont fait ces brigands de reîtres. Dieu le sait ! Nous avions marché sur Étalié avec lui pour rejoindre M. le marquis ; mais, au bas de la montée, nous avons été enveloppés par ces bandits, qui nous ont désarçonnés et emmenés.

Ils voulaient d’abord arquebuser maître Jovelin sur place. Ils étaient furieux de ce qu’il ne leur répondait point, et prenaient son empêchement pour du mépris. Mais il s’est trouvé là une dame qui l’a reconnu et qui a dit que M. le marquis le rachèterait fort cher. On l’a donc lié comme nous, et, à cette heure, il doit être, avec quatre autres de nos camarades, délivré comme moi, ou mort dans la bataille.

Quant à cette dame, qui est harnachée en manière d’officier, je ne sais point qui elle est ; mais le ciel me confonde si on ne dirait point de la demoiselle Bellinde !

— Ah bien, Denison, allons-y voir ! répondit Aristandre, et sauvons tous nos amis, si faire se peut !

Le bon carrosseux rassembla en courant tout ce qu’il put, et se porta sur le flanc des reîtres avec assez d’intelligence et d’à-propos.

Pris alors sur trois côtés et réduit de moitié, car Bois-Doré, Guillaume et M. Robin leur avaient déjà tué autant de monde que Saccage leur en avait enlevé par sa défection, les reîtres réunirent l’effort de leur petit bataillon serré pour faire retraite en bon ordre par leur flanc gauche.

Mais une si petite troupe était trop facile à envelopper ; leur canon, marchant à l’arrière-garde, était déjà tombé aux mains de M. Robin. Ils ne purent même pas se débander. Il leur fallut se rendre à discrétion, sauf quelques-uns que la rage aveuglait et qui se firent encore tuer, non sans avoir endommagé leurs adversaires à pied.

Il fallut du temps pour désarmer et lier les prisonniers ; car on ne pouvait guère se fier à des paroles de reîtres, et le jour paraissait quand on se trouva tous réunis, vainqueurs et vaincus, dans la cour du manoir.

On était maître de l’incendie des bâtiments de la ferme. Le dommage était grand, sans doute ; mais le marquis n’y songeait guère : il essuyait la sueur et la poudre qui voilaient ses regards, et cherchait avec émotion autour de lui tous les objets de son affection : Mario, d’abord, qui n’était pas là pour le féliciter, ce qui lui fit craindre que la Morisque ne fût plus mal ; puis Lauriane, qui accourut pour le tranquilliser un peu sur l’état de Mercédès ; puis Adamas, qui lui embrassait les pieds avec transport ; puis Jovelin et Aristandre, qui ne paraissaient point encore, et son bon fermier, dont on lui cachait la perte ; enfin, tous ses fidèles serviteurs et vassaux, dont le nombre avait diminué dans cette fatale nuit.

Mais, tout en les demandant, il s’interrompait pour redemander Mario avec une subite anxiété.

Deux ou trois fois, durant son combat acharné avec les reîtres, il lui avait semblé voir dans le crépuscule la figure de son enfant passer autour de lui comme une vision flottante.

— Ah ! enfin, Aristandre ! s’écria-t-il en voyant tout à coup le carrosseux à cheval près de lui ; as-tu vu mon fils, toi ? Parle donc vite !

Aristandre bégaya quelques mots inintelligibles. Sa grosse figure était altérée par la fatigue et déconfite par un embarras inexplicable.

Le marquis devint pâle comme la mort.

Adamas, qui le contemplait avec ivresse, s’aperçut bien vite de son angoisse.

— Eh non ! eh non ! monsieur, dit-il en recevant dans ses bras Mario, qui s’élançait de la croupe de Squilindre, où il s’était tenu caché derrière le large buste du carrosseux. Le voici sain et frais comme une rose du Lignon !

— Que faisiez-vous donc en croupe derrière le cocher, monsieur le comte ? dit le marquis après avoir embrassé son héritier.

— Hélas ! mon doux maître, pardonnez-moi, dit Aristandre, qui venait de mettre aussi pied à terre. Tout en venant de chercher Squilindre à l’écurie pour l’opposer à ces diables de chevaux allemands, j’avais vitement enfermé Coquet pour que M. le comte ne pût le monter, car je l’avais vu rôder par là, votre démon… faites excuse ! votre mignon de fils, et je me doutais bien qu’il voulait courir au danger.

» Mais, comme j’étais au mitan des coups, voilà-t-il pas quelque chose qui me saute le long des reins ! Je n’y ai pas fait grande attention d’abord, c’était si léger ! Mais voilà qu’il m’était poussé quatre bras : deux grands et deux petits ! Des deux grands, je poussais ma bête et défaisais les ennemis ; des deux petits, je rechargeais mes armes et maniais la pique si lestement, que je travaillais comme deux.

» Que voulez-vous ! j’étais dans une bagarre où il n’eût point fait bon de mettre à terre mon petit double, si bien que j’en suis sorti au complet, grâce à Dieu, après avoir joliment battu en grange sur l’ennemi et abattu sous les pieds de ce vaillant cheval de carrosse, qui est au besoin un fameux cheval de guerre, monsieur ! plus d’un réprouvé qui en voulait à vos jours, que Dieu conserve monsieur le marquis ! Si j’ai mal fait, punissez-moi, mais ne reprenez pas M. le comte ; car, vrai, par le nom de… c’est un bon petit… qui vous… des coups de maître à ces… d’Allemands, et qui sera bientôt, je vous le dis, un… comme vous, mon maître !

— Assez, assez d’éloges, mon ami, reprit Bois-Doré en serrant la main de son carrosseux. Si tu apprends à ton jeune maître à désobéir, ne lui apprends pas, du moins, à jurer comme un païen.

— Ai-je donc désobéi, mon père ? dit Mario ; vous m’aviez défendu de courir sus aux bohémiens ; mais vous ne m’aviez rien dit quant aux reîtres.

Le marquis prit son enfant dans ses bras et ne put s’empêcher de le montrer avec orgueil à ses amis, en leur racontant comment il avait tiré son oncle des mains du terrible Sanche.

— Allons, mon jeune héros, ajouta-t-il en l’embrassant encore, j’aurais beau vouloir vous tenir en laisse, vous voilà hors de page. Vous avez vengé de votre propre main, à onze ans, la mort de votre père, et gagné vos éperons de chevalier. Allez mettre un genou en terre devant votre dame ; car vous avez conquis l’espoir de lui plaire un jour.

Lauriane embrassa Mario fraternellement sans hésiter, et Mario lui rendit ses caresses sans rougir.

Le moment n’était pas encore venu où leur sainte amitié pouvait se changer en un saint amour.

Tous deux retournèrent vers Mercédès après avoir rassuré le marquis sur le compte de Lucilio, qui était bon chirurgien et qui s’était déjà rendu auprès d’elle. Mario n’avait pas voulu se vanter d’avoir contribué à la délivrance de son ami, qui, à son tour, s’était fort bien battu à ses côtés.

La Morisque était si heureuse des soins du précepteur et du retour de Mario, qu’elle ne sentait point son mal.

Après ce pansement, Lucilio procéda à celui des blessés, et même à celui des prisonniers, que l’on se disposait à faire partir, sous bonne escorte, pour la prison forte de La Châtre.

Assis dans la basse-cour, autour d’un reste d’incendie, les reîtres avaient l’oreille bien basse ; le capitaine Macabre, qui s’était battu ivre-mort et qui était fort blessé, ne songeait qu’à implorer du brandevin pour s’étourdir de sa déconfiture ; la Bellinde avait eu si grand’peur dans la bataille, qu’elle en était comme hébétée : ce qui la préservait de sentir l’humiliation de se voir exposée aux mépris et aux reproches des domestiques et vassaux qu’elle avait si longtemps dédaignés et tancés.

Elle fut pourtant l’objet de quelques égards de la part des villageoises, à cause de son riche costume, dont elles étaient éblouies instinctivement.

Mais, quand Adamas sut la prétention qu’elle avait eue d’épouser le marquis et le projet qu’elle avait manifesté de torturer Mario, il la voua si bien à l’exécration générale, que le marquis dut se hâter de la faire partir pour la prison de ville. Il eut même l’humanité, en dépit d’Adamas, de lui laisser ses bijoux, sa bourse et un cheval pour la transporter.

Tous les autres chevaux des reîtres, qui étaient fort bons, et leurs équipages, ainsi que leurs armes et l’argent des officiers, furent distribués aux braves gens qui les avaient pris, sans que le marquis voulût rien garder pour lui-même de la dépouille de l’ennemi. Il s’occupa, en outre, de secourir au plus vite ses pauvres vassaux, pillés et houspillés par les bohémiens.

LIX

Chacun rentra chez soi dès qu’on eut vu partir les prisonniers, que M. Robin accompagna avec un grand renfort de gens des environs, attirés par le bruit de la bataille, un peu tardivement, mais du moins en temps utile pour permettre aux combattants d’aller prendre le repos dont ils avaient grand besoin.

Jean le Clope, arrivé des derniers et déjà entre deux vins, se fit joie et honneur de s’adjoindre à l’escorte. Il avait une vieille haine contre le capitaine Macabre, et avait perdu sa jambe dans une rencontre avec des reîtres.

Aussi entra-t-il dans la ville de La Châtre la tête haute, prenant des airs de capitaine Fracasse, et racontant à qui voulait l’entendre, que, de sa claire épée, il en tuait quatorze, comme dans la complainte.

Il montrait les plus grands prisonniers en disant de chacun en particulier :

— C’est moi qui ai pris celui-là.

Quand la place fut déblayée, il y eut encore bien du désordre dans le préau de Briantes.

Les bâtiments du rez-de-chaussée étaient toujours à l’état d’ambulance pour les hommes et pour les animaux. La salle à manger et la cuisine étaient ouvertes à quiconque voulait se chauffer, boire ou manger, et le marquis ne voulut pas seulement s’asseoir avant d’avoir pourvu aux besoins de tout le monde. Lucilio et Lauriane pansaient et remégeaient de leur mieux.

Ce tableau agité présentait des épisodes variés.

Ici, l’on criait et gémissait pendant l’extraction d’une balle ; là, on riait et trinquait en se remémorant les exploits de la nuit ; ailleurs, on pleurait les morts.

On vit de vieilles femmes insupportables faire beaucoup de bruit pour une chèvre qui ne se retrouvait pas, d’autres, qui avaient perdu leurs enfants et qui couraient, l’œil hagard, la poitrine trop oppressée pour avoir la force de les appeler.

Mario, alerte et compatissant, se mettait à la recherche, pendant qu’Adamas, toujours prévoyant, faisait creuser dans un champ voisin un grand trou pour enterrer les morts faits à l’ennemi. Ceux du pays furent traités avec plus d’honneur, et on se mit en quête de M. Poulain pour leur dire des prières en attendant l’inhumation.

On fêta les plus courageux. Presque tout le monde l’avait été à la dernière heure ; cependant on retrouva tout le long du jour de pauvres hébétés, blottis encore sous des fagote ou dans des coins de hangar, où ils se fussent laissé brûler ou enfumer sans rien dire, tant la peur les avait saisis.

Au milieu de toutes ces scènes tragiques ou burlesques, Bois-Doré se multipliait avec le bon Guillaume pour veiller à tout.

En dépit des choses horribles ou navrantes qui se présentaient devant eux à chaque pas, ils avaient cet entrain un peu enivré qui suit toujours la fin heureuse d’une grande crise.

Ce que l’on avait à déplorer et à regretter était encore peu de chose au prix de tout ce qui eût pu arriver.

Le marquis était remonté à cheval pour vaquer plus vite à ses devoirs charitables, dans un équipage incompréhensible pour la plupart de ceux qui le voyaient passer.

Il avait encore son tablier de cuisine devenu haillon, il est vrai, et taché du sang de ses ennemis ; si bien que plusieurs de ses vassaux crurent qu’il s’était ceint d’un lambeau d’étendard pour témoigner de sa victoire. Ses grandes moustaches avaient grillé dans l’incendie, et le mortier de toile de maître Pignoux, écrasé par le chapeau que Bois-Doré avait mis dessus à la hâte, lui descendait jusqu’aux yeux ; on le croyait blessé à la tête, et chacun lui demandait avec sollicitude s’il avait beaucoup de mal.

Au moment où l’on jetait les premières pelletées de terre sur les cadavres, il y en eut un qui réclama.

C’était La Flèche, qui prétendait n’être pas tout à fait mort.

Les fossoyeurs improvisés n’étaient guère disposés à l’écouter, lorsque Mario passa non loin et entendit la discussion. Il accourut et donna l’ordre d’exhumer le misérable, à quoi l’on obéit avec répugnance ; mais, malgré toute son autorité seigneuriale, le généreux enfant ne put décider personne à le transporter à l’ambulance.

Chacun s’enfuit sous divers prétextes, et Mario fut forcé d’aller chercher Aristandre, qui obéit sans murmurer, et retourna avec lui au lieu où, sur la terre humide et souillée, gisait le bohémien brisé.

Mais il n’était plus temps. La Flèche était perdu sans ressource ; il ne râlait même plus ; son œil dilaté et hagard annonçait qu’il touchait à sa dernière heure.

— Il est trop tard, monsieur, dit Aristandre à son jeune maître. Que voulez-vous ! c’est bien moi qui l’ai aplati, et je conviens que je ne m’y suis point fait léger ; mais ce n’est pas moi qui lui ai mis comme ça de la terre et des cailloux dans la bouche pour l’étouffer. Je n’aurais jamais songé à ça.

— De la terre et des cailloux ? répondit Mario en regardant avec horreur et surprise le bohémien, qui étouffait. Il parlait tout à l’heure ! il aura donc mordu la boue en se débattant contre la mort ?

Et, comme il se penchait vers le misérable pour essayer de le soulager, La Flèche, qui avait déjà la pâleur des trépassés, fit un effort du bras comme pour lui dire : « C’est inutile ; laisse-moi mourir en paix. »

Puis son bras s’étendit avec l’index ouvert, comme s’il indiquait son meurtrier, et resta ainsi roidi par la mort, qui avait déjà éteint son regard.

Les yeux de Mario suivirent instinctivement la direction que désignait ce geste effrayant, et ne vit personne.

Sans doute, le bohémien avait eu en expirant une hallucination en rapport avec sa triste et méchante vie.

Mais Aristandre fut frappé des traces d’un petit pied, toutes fraîches, sur la terre argileuse.

Ces traces entouraient le cadavre et présentaient comme un piétinement auprès de sa tête, puis elles s’éloignaient dans la direction que son bras montrait encore.

— Il y a des enfants bien terribles ? dit le bon carrosseux en faisant remarquer ces traces à Mario. Je sais bien que ces bohémiens ne valent pas des chiens, et c’est peut-être le petit à ce pauvre Charasson qui, voyant que vous vouliez sauver ce mal mort, aura voulu, lui, l’achever comme cela pour venger la mort de son père. C’est égal, c’est une invention du diable, et l’on a bien raison de dire que le mal fait pousser le mal.

— Oui, oui, mon bon ami, répondit Mario épouvanté. Tu comprends, toi, qu’un mourant n’est plus un ennemi. Mais regarde donc là-bas dans le buisson : n’est-ce pas la petite Pilar qui se cache ?

— Je ne sais pas, dit Aristandre, ce que c’est que la petite Pilar ; mais je connais cette petite drôlesse pour celle que j’ai fait sauver cette nuit. Tenez, la voilà qui se sauve plus loin. Elle court comme un vrai chat maigre ; la reconnaissez-vous, à présent ?

— Oui, dit Mario, je la connais trop, et je vois bien que le démon est en elle. Laissons-la fuir, carrosseux, et puisse-t-elle s’en aller bien loin d’ici !

— Allons, monsieur, ne restez pas dans ce vilain endroit, reprit Aristandre ; je vas remettre en terre la guenille de ce mécréant : car, de vrai, les chiens et les corbeaux le flairent déjà, et M. le marquis n’aimerait pas à voir traîner ça sur ses terres.

Mario, brisé de fatigue, alla prendre un peu de repos.

Quand il eut dormi une heure sur un fauteuil, à côté de sa chère Morisque, qui feignit de reposer aussi pour le tranquilliser, il se remit à donner des soins, des secours et des consolations dans le château et dans le village, avec l’aimable et dévouée Lauriane.

Le marquis, après avoir fait à la hâte un peu de toilette, recevait la visite du lieutenant de la prévôté.

En compagnie de MM. d’Ars et de Coulogne, il exposait les faits aux magistrats chargés d’en faire bonne et prompte justice.

LX

La journée s’avançait.

La fatigue avait ramené le calme dans le village et dans le manoir. Mario et Lauriane, en revenant de leur tournée, éprouvèrent le besoin de respirer un peu dans le jardin, le seul endroit de l’enclos qui n’eût pas été profané par des scènes de violence et de désolation.

Tout en racontant avec détail à sa jeune amie ses aventures particulières, qu’elle n’avait pas encore eu le loisir de bien comprendre, Mario arriva avec elle au palais d’Astrée, dans ce labyrinthe où il avait passé une heure si agitée, la nuit précédente.

Le temps était doux. Les deux enfants s’assirent sur les marches de la petite chaumière.

Mario, sans être malade, avait un peu de fièvre dans la tête. De si violentes émotions l’avaient comme mûri soudainement, et Lauriane, en le regardant, fut frappée de l’expression de fermeté mélancolique qui avait changé son doux et limpide regard.

— Mon Mario, lui dit-elle, je crains que tu n’aies mal. Tu as eu peur et courage, fatigue et force, joie et chagrin tout ensemble dans cette abominable nuit ; mais tout cela est passé. Maître Jovelin répond de Mercédès, et elle jure qu’elle ne souffre guère. Tu as sauvé la vie de notre cher papa Sylvain, et vengé la mort de ton pauvre père. Tout cela te fait grand et brave garçon, à cette heure ; mais il faut ne pas rester soucieux, et plutôt songer à remercier Dieu du bon secours qu’il t’a donné en cette affaire.

— J’y songe bien, ma Lauriane, répondit Mario ; mais je songe aussi à une chose que mon père m’a dite ce matin, après quoi tu m’as embrassé en disant : « Oui, oui ; » et cette chose me revient à présent. Je ne l’ai pas comprise, et il faut que tu me l’expliques. Mon père a dit que j’avais conquis l’espoir de te plaire. Est-ce donc que, jusqu’à ce jour, je ne te plaisais point ?

— Si fait, Mario ; tu me plais grandement, puisque je t’aime beaucoup.

— À la bonne heure ! Mais, quand mon père dit quelquefois en riant que je serai ton mari, est-ce que tu crois que cela pourrait arriver ?

— Vraiment je n’en sais rien, Mario, et ne le crois guère. Je suis plus vieille que toi de deux ou trois ans, et, quand tu seras un jeune homme, je serai quasiment une vieille demoiselle.

— Et cependant, Lauriane, Adamas m’a dit que tu avais déjà été mariée à ton cousin Hélyon, qui avait trois ou quatre ans de plus que toi. Est-ce qu’il te reprochait d’être trop jeune pour lui ?

— Mais oui, quelquefois, avant notre mariage, quand nous nous querellions en jouant.

— Eh bien, moi, je trouve qu’il avait tort ; je trouve que tu n’es ni jeune ni vieille, et je te trouverai toujours bien, parce que je t’aimerai toujours comme je t’aime à présent.

— Tu n’en sais rien, Mario ; on dit qu’on change de cœur en changeant d’âge.

— Cela n’est point vrai pour moi. Je trouve toujours ma Mercédès jeune et aimable, et, depuis que je suis au monde, je me plais toujours avec elle. Tiens, mon père est vieux, à ce qu’on dit ; moi, je m’amuse plus avec lui qu’avec Clindor, et je ne trouve point d’âge non plus entre maître Lucilio et nous. Est-ce que tu t’ennuies de moi, parce que je suis le plus jeune de nous deux ?

— Non pas, Mario ; tu es bien plus raisonnable et plus gentil que les autres enfants de ton âge, et tu es déjà plus savant que moi, dans les leçons que nous prenons ensemble.

— Dis-moi, Lauriane, est-ce que tu me trouves plus gentil que ton autre mari ?

— Je ne dois pas dire cela, Mario. Il était mon mari, et tu ne l’es pas.

— C’est donc que tu l’aimais, parce qu’il était ton mari ?

— Je ne sais pas : je ne l’aimais pas beaucoup quand il n’était que mon cousin ; je le trouvais trop fol et trop meneur de vacarmes. Mais, quand on nous eut conduit ensemble à l’église réformée et qu’on nous eut dit : « Vous voilà mariés, vous ne vous verrez plus que dans sept ou huit ans, mais votre devoir est de vous aimer ; » j’ai répondu : « C’est bien ; » et j’ai prié pour mon mari tous les jours, en demandant à Dieu de me faire la grâce de l’aimer quand je le reverrais.

— Et tu ne l’as jamais revu ! Est-ce que tu as eu du chagrin quand il est mort ?

— Oui, Mario. C’était mon cousin, j’ai pleuré beaucoup.

— Et, si je mourais, moi qui ne te suis ni cousin ni mari, tu ne pleurerais donc pas ?

— Mario, dit Lauriane, il ne faut pas parler de mourir : on dit que cela porte malheur quand on est jeune. Je ne veux point que tu meures, et je te dis encore que je t’aime beaucoup.

— Mais tu ne veux pas me promettre que je serai ton mari ?

— Eh ! qu’est-ce que cela te fait, Mario, que je sois ta femme ? Tu ne sais pas seulement si tu voudras te marier quand tu seras en âge.

— Ça me fait, Lauriane ! Je ne veux pas d’autre femme que toi, parce que tu es bonne et que tu aimes tous ceux que j’aime. Et, comme tu dis qu’on doit aimer son mari, je vois que tu m’aimeras toujours si nous sommes mariés : au lieu que, si tu es mariée avec un autre, tu ne penseras plus à m’aimer. Alors, moi, j’aurai un grand chagrin, et j’ai envie de pleurer rien que d’y songer.

— Et voilà que tu pleures tout de bon ! dit Lauriane en lui essuyant les yeux avec son mouchoir. Allons, allons, Mario, je te dis que tu as mal, ce soir, et qu’il te faut souper et bien dormir ; car tu te fais des peines pour ce qui n’est point encore, au lieu de te réjouir de celles que tu as surmontées cette nuit.

— Ce qui est passé est passé, dit Mario ; ce qui est à venir… Je ne sais pas pourquoi j’y pense aujourd’hui ; mais j’y pense, et c’est malgré moi.

— Tu as été trop secoué !

— Peut-être bien ! Pourtant, je ne me sens point las ; et je ne sais pas non plus pourquoi j’ai pensé à toi toute la nuit, dans tous les moments où je me suis trouvé en grand péril, ainsi que mon père. « Si nous périssons tous les deux, me disais-je, qui donc sauvera ma Lauriane ? » Vrai, je songeais à toi autant et peut-être plus qu’à ma Mercédès et à tous les autres. Tiens, c’est surtout quand j’ai rencontré Pilar que j’ai pensé à toi.

— Et pourquoi cette méchante fille te faisait-elle penser à ta Lauriane ?

Mario réfléchit un instant et répondit :

— C’est que, vois-tu, quand j’étais en voyage avec les bohémiens, je jouais et causais souvent avec cette petite, qui sait l’espagnol et un peu l’arabe, et qui me faisait peine, parce qu’elle avait l’air malade et malheureux. Mercédès et moi, nous étions bons pour elle tant que nous pouvions, et elle nous aimait. Elle appelait Mercédès ma mère, et moi mon petit mari. Et, quand je disais : « Non, je ne veux pas, » elle pleurait et boudait, et, pour la consoler, j’étais obligé de lui dire : « Oui, oui, c’est bon ! »

» Cette nuit, elle nous a rendu service, j’en conviens ; elle a couru très diligemment avertir MM. Robin et Guillaume, comme je le lui avais commandé ; mais elle ne m’en a pas moins fait horreur ; car j’ai connu qu’elle était cruelle et sans aucune religion.

» Alors, ce nom de mari, qu’elle m’avait souvent donné malgré moi, me soulevait le cœur, et je me souvenais d’avoir accordé avec toi en riant, et je voyais, d’un côté de moi, le diable sous sa figure, et, de l’autre, le bon ange gardien sous la tienne. »

Comme Mario parlait ainsi, une pierre détachée de la petite chaumière tomba si près de Lauriane, qu’un peu plus elle l’eût blessée.

Les deux enfants se hâtèrent de s’éloigner, pensant que la chaumière se dégradait d’elle-même ; et ils s’en allèrent rejoindre le marquis, lequel les attendait pour dîner.

LXI

Cependant on avait vainement appelé et cherché M. Poulain pour assister les mourants de sa paroisse ; on ne le trouva point.

Son logis avait été pillé par les bohémiens, de préférence à tout autre. Sa servante avait été fort maltraitée et gardait le lit, demandant au ciel le retour de M. le recteur, dont elle ne pouvait donner aucune nouvelle. Depuis deux jours et deux nuits, il avait disparu.

Enfin, dans la soirée, comme M. Robin allait se retirer avec Guillaume d’Ars et son monde, laissant tous deux leurs blessés aux bons soins du marquis, on vit arriver Jean Faraudet, le métayer de Brilbault, qui demandait à faire à son maître une communication importante.

Voici ce qu’il raconta, et, en même temps, nous dirons ce qui s’était passé la veille à Brilbault, où nous n’avons point eu le loisir de suivre les nombreux personnages réunis là de concert, pour cerner et envahir le vieux manoir.

Les dispositions avaient été si bien prises, que personne n’avait manqué au rendez-vous, si ce n’est M. de Bois-Doré, dont l’absence ne fut point remarquée d’abord, tous les conjurés pour cette expédition étant disséminés par petits groupes, lesquels ne communiquèrent entre eux que dans l’obscurité, aux abords de la mystérieuse masure.

Ladite masure, explorée de fond en comble, fut trouvée silencieuse et déserte. Mais on y vit des traces d’occupation récente dans la partie du rez-de-chaussée où le marquis n’avait osé pénétrer seul : les cheminées, avec un reste de braise ; des haillons par terre et des débris de repas.

On avait découvert aussi un passage souterrain qui aboutissait à une assez longue distance en dehors de l’enceinte. Ces passages existaient dans tous les manoirs féodaux. Ils étaient déjà presque tous comblés à l’époque de notre récit ; mais les bohémiens avaient su déblayer celui-ci et en masquer la sortie assez adroitement.

On n’avait pas poussé plus loin les recherches, non seulement parce qu’on les jugea inutiles, l’ennemi étant déjà déguerpi, mais encore parce que l’on commença à s’inquiéter de M. de Bois-Doré et à le chercher aux alentours. On s’alarmait sérieusement, lorsque la petite bohémienne arriva et rendit compte des faits.

Il y eut encore du temps de perdu en incertitudes graves. M. Robin pensait que le marquis était tombé dans quelque embûche, et il s’obstina à le chercher, tandis que M. d’Ars, trouvant les assertions de l’enfant assez vraisemblables, se décidait à partir pour Briantes avec son monde. Une heure plus tard, M. Robin, prenait le parti d’en faire autant.

Quand ils furent tous éloignés, le métayer du Brilbault, qui avait reçu l’ordre de continuer à explorer le château, cédant à la fatigue, disait-il, et probablement encore plus à un reste de frayeur, avait remis l’ouvrage au lendemain.

— Quand le jour fut grand, je m’en y fus (c’est Jean Faraudet qui parle), et, après avoir bien tourné et viré, de bout en bout, les vieux bois et gravois, j’avisis une logette que je n’avais pas encore vue, et j’y trouvis un homme mieux lié qu’une gerbe ; car il avait les mains et les pieds attachés, et encore la bouche morte dans un bouchon de paille qui lui faisait corde bien subtilement tordue à l’entour de la tête. Aussi bien l’homme paraissait tout mort de la tête aux pieds. Je l’aveignis et le portis en mon logis, où, étant délié et soulagé, un peu de brandevin le fit revenir.

— Et quel était cet homme ? demanda le marquis, croyant qu’il s’agissait de d’Alvimar ; vous ne le connaissiez point ?

— Si fait bien, monsieur Sylvain, répondit le métayer ; je l’avais bien déjà vu ! C’était M. Poulain, le recteur de votre paroisse. Il a été plus de quatre heures sans pouvoir souffler le mot, à cause qu’il s’était estraminé à se vouloir débattre dans ses liens. Ça n’a été qu’au petit jour qu’il nous a dit :

« — Je ne veux rien dire qu’à la justice. Je ne suis point fautif de ce qui a pu arriver, j’en jure mon chrême et mon baptême ! »

Il a eu la fièvre tout le jour durant, et battait la campagne. Enfin, à ce soir, il s’est senti mieux et a souhaité revenir chez lui, où je l’ai ramené en croupe derrière moi, sur ma jument poulinière, en parlant sauf respect.

— Allons l’interroger, dit Guillaume en se levant.

— Non, répondit le marquis, laissons-le dormir. Il en a aussi grand besoin que nous-mêmes. Et que nous révélerait-il que nous ne sachions trop maintenant ? Et de quoi le pourrions-nous accuser ? Il a été assister M. d’Alvimar mourant, c’était son devoir. En apprenant ce qui se complotait là-bas contre moi, s’il n’a pas menacé de le trahir, tout au moins il a refusé de s’y associer. Et voilà pourquoi les bohémiens l’ont garrotté et bâillonné.

Guillaume objecta que M. Poulain était un dangereux recteur pour la seigneurie de Briantes, et qu’il fallait tout au moins menacer de le compromettre dans l’affaire des reîtres pour le tenir soumis ou éloigné.

Le marquis refusa absolument de tourmenter un homme qui lui semblait assez puni par le traitement brutal dont il avait souffert et le risque qu’il avait couru de périr oublié et réduit au silence dans une geôle.

— Eh quoi ! dit-il, nous sommes venus à bout, par la grâce de Dieu, de quarante reîtres bien équipés et munis d’un canon ; d’une bande d’adroits et agiles larrons ; d’un terrible incendie et du plus infâme guet-apens, et nous songerions à tirer vengeance d’un pauvre prêtre qui ne peut plus rien contre nous !

Le marquis oubliait qu’il n’était pas encore quitte de tout danger.

M. le Prince, parti en toute hâte pour rejoindre la cour, pouvait n’y être pas bien reçu, revenir soudainement et passer sa mauvaise humeur sur les seigneurs de sa province.

Il fallait donc s’occuper, au moins, de ne pas laisser, entre soi et lui, un avocat dangereux de la cause d’Alvimar.

C’est de quoi Lucilio, fit, dès le lendemain, aviser le marquis, lequel courut aussitôt chez M. Poulain comme pour s’informer de sa santé.

Le recteur, qui ne pouvait encore quitter son fauteuil, tant il avait souffert du froid, de la gêne et de la peur, essaya de lui dire qu’une chute de cheval l’avait accommodé de la sorte et retenu vingt-quatre heures chez un de ses confrères.

Mais Bois-Doré alla droit au fait et lui parla avec une fermeté douce et généreuse, sans manquer à lui montrer les notes du journal de d’Alvimar et la manière dont ce défunt ami y parlait de lui et de M. le Prince.

M. Poulain ne lutta pas contre ces révélations. Son orgueil était fort abattu par les anxiétés atroces où il s’était trouvé plongé.

— Monsieur de Bois-Doré, dit-il en soupirant et en essuyant la sueur froide qui baignait encore son front au souvenir de ces angoisses, j’ai vu la mort de près, et je croyais ne pas la craindre ; mais elle m’est apparue sous une si laide et si cruelle forme, que j’ai fait le vœu de me retirer dans un cloître si je sortais de ce mur glacé où l’on m’avait enterré vivant. M’en voilà sorti, et je me sens bien pressé de ne plus prendre parti pour ou contre aucune personne et aucun intérêt de ce monde. Je vais donc songer uniquement à mon salut dans une profonde retraite, et, s’il vous plaisait m’allouer une cellule dans l’abbaye de Varennes, dont vous êtes possesseur fiduciaire, je ne souhaiterais rien de plus.

— Soit, répondit Bois-Doré, à la condition que vous me donnerez, sur ce qui s’est passé à Brilbault, de sincères éclaircissements. Je ne vous fatiguerai point de questions inutiles : je sais les trois quarts de ce que vous savez vous-même. Je ne souhaite connaître qu’une chose : c’est si M. d’Alvimar vous a confessé l’assassinat de mon frère.

— Vous me demandez là de trahir le secret de la confession, répondit M. Poulain, et je m’y refuserais, comme c’est mon devoir, si M. d’Alvimar, sincèrement repentant à sa dernière heure, ne m’eût chargé de tout révéler après sa mort et celle de Sanche, laquelle il ne croyait pas si proche qu’elle l’a été. Sachez donc que M. d’Alvimar, issu par sa mère d’une noble famille, et autorisé par le secret de sa naissance à porter le nom de l’époux de sa mère, était, en réalité, le fruit d’une coupable intrigue avec Sanche ancien chef de brigands devenu cultivateur.

— En vérité ! s’écria le marquis. Vous m’expliquez là, monsieur le recteur, les dernières paroles de Sanche. Il prétendait me sacrifier à la mémoire de son fils ! Mais comment ceci entrait-il dans la confession de M. d’Alvimar, à moins qu’il ne se crût obligé à faire celle des autres ?

— M. d’Alvimar dut m’avouer sa situation vis-à-vis de Sanche pour m’arracher le serment de ne point livrer au bras séculier celui qu’avec honte et douleur il appelait l’auteur de ses jours. Il l’appelait aussi l’auteur de son crime et de ses infortunes.

» C’était cet homme cruel et pervers qui l’avait rendu complice de la mort de votre frère, qui en avait eu la première pensée, et qui l’avait frappé au cœur pendant que d’Alvimar se résignait à l’aider et à profiter du crime.

» Il n’est que trop vrai que l’unique but de cet assassinat, dont les auteurs ne connaissaient pas la victime, fut le désir de s’emparer d’une somme et d’une cassette de bijoux que votre frère avait imprudemment laissé voir, la veille, dans une hôtellerie.

» À cette époque de sa vie, M. d’Alvimar était fort jeune, et si pauvre, qu’il doutait de pouvoir faire les frais de son voyage jusqu’à Paris, où il espérait trouver des protections. Il était ambitieux : c’est là un grand péché, je le reconnais, monsieur le marquis ; c’est la pire tentation de Satan.

» Sanche nourrissait et excitait chez son fils cette ambition maudite. Il eut à vaincre sa répugnance ; mais il triompha en lui montrant que ce meurtre se présentait comme une occasion sûre qui ne se retrouverait point, et le mettrait à l’abri de la nécessité de s’avilir en implorant la pitié d’autrui.

» Lorsque M. d’Alvimar me fit cette confession, Sanche était présent et baissa la tête sans chercher à s’excuser. Tout au contraire, quand j’hésitai à donner l’absolution à un forfait qui ne me paraissait pas suffisamment expié, Sanche s’accusa avec énergie, et je dois vous avouer qu’il y avait comme de la grandeur dans la passion de cette âme farouche pour le salut de son fils.

» Je pensais dès lors avoir affaire à deux chrétiens, coupables tous deux, mais tous deux repentants ; mais Sanche me remplit d’horreur et d’épouvante aussitôt que son fils eut rendu l’âme.

» C’était une scène affreuse, monsieur, et que je n’oublierai de ma vie !

» La salle basse où nous étions, dans ce château délabré, n’avait qu’une cheminée, et, bien que le local fût vaste, nous étions à l’étroit dans l’espace où l’on pouvait se retrancher contre le froid qui tombait de la voûte effondrée.

» M. d’Alvimar n’avait pour lit que de la paille, et pour couverture que son manteau et celui de Sanche. Il était si épuisé par deux mois d’agonie, qu’il ressemblait à un spectre.

» Cependant, Sanche l’avait habillé de son mieux pour lui faire recevoir les derniers secours de la religion, et ce gentilhomme distingué et résigné, au milieu d’une horde de bohèmes, païens et infâmes, contristait le cœur et la vue.

» Ces mécréants, mécontents d’assister à une cérémonie chrétienne, hurlaient, juraient et vociféraient d’une façon dérisoire, pour ne point entendre les prières de la sainte Église, qui leur sont exécrables. Il paraît qu’il en a toujours été ainsi durant les derniers temps de la déplorable existence de M. d’Alvimar en ce lieu.

» Chaque nuit, Sanche essayait de profiter de leur sommeil pour réciter à son fils les prières que celui-ci réclamait ; mais, aussitôt que l’un des bohémiens s’en apercevait, tous, hommes, femmes et enfants, s’adonnaient au vacarme pour étouffer sa voix et ne laisser pénétrer dans leurs propres oreilles aucune des paroles saintes de nos rites.

» Ce fut donc au milieu de cette bacchanale effrayante, où Sanche, par son autorité (fondée sur ce qu’il avait quelque argent caché dont il leur faisait part peu à peu), venait quelquefois à bout de rétablir un instant de silence, que j’administrai le malheureux jeune homme.

» Il mourut réconcilié avec Dieu, je l’espère ; car il marqua beaucoup de regret de son crime, et me pria de rétablir la vérité auprès de M. le Prince, si celui-ci, abusé autant que je l’avais été moi-même sur les circonstances et les causes de votre duel, venait à vous inquiéter pour ce fait.

— Et vous êtes résolu à le faire, monsieur le recteur ? dit Bois-Doré en examinant la figure altérée de M. Poulain.

— Oui, monsieur, répondit le recteur, à la condition que vous rentrerez sérieusement et sincèrement dans le chemin du devoir.

— Et, à présent, vous me marchandez encore, au nom de la suprême vérité, le témoignage de la vérité ?

— Non, monsieur ; car ce qui s’est passé après la mort de d’Alvimar m’a ôté l’espoir de vous convertir par l’exemple du repentir de vos ennemis. Sanche se pencha sur le visage blême de son fils et resta un instant sans rien dire et sans verser une larme ; puis il se releva, fit à haute voix l’exécrable serment de le venger par tous les moyens, et mit sa main dans celle d’un sale et brutal huguenot qui se trouvait là.

— Le capitaine Macabre ?

— Oui, monsieur, c’était le nom sinistre qu’on lui donnait.

« — Je vous ai appelé, lui dit Sanche, pour vous livrer les trésors de Bois-Doré ; je me joins à vous, et je vous assure l’aide de cette bande d’éclaireurs et d’estradiots volontaires que vous voyez ici. Je vous ai promis par l’intermédiaire de Bellinde, un bon coup de main à faire, et le recteur ici présent, qui hait le Bois-Doré et qui est bien avec M. le Prince, vous garantira l’impunité.

» C’est alors, monsieur, que je réclamai.

— Sans doute ! dit Bois-Doré en souriant. Vous saviez fort bien que M. le Prince voulait pour lui seul mon prétendu trésor, et qu’il n’était point homme à le laisser passer par les mains de pareils dépositaires.

M. Poulain supporta le reproche et baissa la tête avec une expression feinte ou sincère de repentir et d’humilité.

Pressé de poursuivre son récit, il raconta comme quoi le capitaine Macabre avait ouvert la motion de lui faire sauter la tête sans autre cérémonie, pour l’empêcher de parler, et comme quoi les bohémiens s’étaient jetés sur lui pour lui prendre ses habits avant que son sang les eût gâtés.

— Ce débat, ajouta M. Poulain, me sauva la vie ; car Sanche eut le temps d’ouvrir un autre conseil. C’est lui qui me garrotta, et ensuite m’emprisonna comme vous savez. Mais quel moyen de salut ! Il me sembla pire qu’une mort soudaine et violente, lorsque, sans me donner ni espoir ni secours, l’infâme quitta Brilbault avec ses bohémiens pour se porter à l’attaque de votre château.

— Et que fit-on, je vous prie, dit le marquis, du corps de d’Alvimar ?

— Je comprends, répondit le recteur avec un pâle sourire où perçait malgré lui un reste d’aversion, que vous ayez intérêt à le retrouver en cas de procès criminel. Mais songez que ce ne serait pas là une preuve que l’on ne pût retourner contre vous. Si l’on voulait mentir, on serait libre de dire que vous avez enseveli là votre victime avec l’aide de votre ami, M. Robin. Il ne vous faut donc, monsieur le marquis, chercher votre sécurité future que dans ma loyauté, dont je vous offre le concours.

— À quelles conditions, monsieur le recteur ?

— Des conditions ! je n’en fais plus, mon frère ! De ce jour, je suis reclus et retiré du monde. J’ai imploré de votre bonté l’abbaye de Varennes.

— Ah ! ah ! dit Bois-Doré, l’abbaye ? C’était une simple cellule qu’il vous y fallait tout à l’heure ?

— Laisserez-vous tomber en ruine une abbaye si vénérable, et confierez-vous à des rustres la direction d’une communauté appelée à donner de bons exemples au monde ?

— Allons, j’entends ! Nous verrons, monsieur le recteur, comment vous vous conduirez à mon égard, et vous serez satisfait amplement, si j’ai lieu de l’être. Jusque-là, vous ne me direz sans doute point où est enseveli l’assassin de mon frère ?

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit le recteur, qui avait trop d’esprit pour vouloir paraître marchander, et qui, d’ailleurs, s’efforçait réellement de s’arracher aux passions et aux orages du siècle, pourvu que ce ne fût pas dans des conditions trop dures : je vous dirai ce que j’ai vu. Sanche parut fort pressé de soustraire le cadavre à quelque profanation de la part des bohémiens. Il leva une dalle dans le milieu de la salle où nous étions, et c’est là que certainement il a donné la sépulture à son fils. Pour moi, je n’ai rien vu de plus : on m’a entraîné à mon horrible cachot, où j’ai langui dans des alternatives de désespoir et de défaillance durant dix-huit heures.

Le marquis et le recteur se séparèrent en bons termes, et le dernier fit un effort pour se lever et procéder à l’enterrement des morts de sa paroisse. Mais, après la cérémonie, il se trouva si mal, qu’il fit demander maître Jovelin, dont on lui vantait les baumes et les élixirs, comme faisant miracle dans la circonstance.

Il eut d’abord une grande crainte de livrer sa vie à celui qu’il regardait comme un ennemi naturel. Mais les soins de l’Italien le soulagèrent si énergiquement, qu’il sentit entrer dans son cœur une sorte de gratitude, surtout quand Lucilio refusa obstinément toute rémunération.

Le recteur fut forcé aussi de remercier sincèrement les beaux messieurs de Bois-Doré, qui l’avaient, durant son mal, secouru et fait secourir avec une sollicitude égale à celle qu’ils témoignaient à leurs amis.

LXII

Lauriane s’était endormie, le jour de son explication matrimoniale avec Mario, un peu inquiète de la surexcitation de cœur et des préoccupations d’avenir de cet aimable enfant.

Si peu expérimentée qu’elle fût, elle devinait un peu mieux la vie, et prévoyait que, lorsque Mario serait en âge de distinguer l’amour de l’amitié, il serait encore trop jeune relativement à elle pour lui inspirer autre chose qu’un sentiment de fraternelle protection.

Elle souriait mélancoliquement à l’idée d’une combinaison de circonstances qui lui prescrirait d’épouser un enfant, après avoir été déjà mariée enfant elle-même, et elle se disait que sa destinée serait alors un problème étrange, peut-être douloureux et fatal.

Elle était donc triste et s’armait de résolution pour résister aux influences qui menaçaient de la circonvenir, car le marquis prenait son projet au sérieux, et M. de Beuvre, dans ses lettres, semblait cacher, sous des plaisanteries, un grand désir de le voir se réaliser un jour.

Lauriane n’appelait pas résolument l’amour dans ses rêves de bonheur et de mariage ; mais elle sentait vaguement que ce serait trop de se marier deux fois sans le connaître.

Elle voyait donc un nuage encore léger, mais peut-être inquiétant, passer sur sa tranquillité présente et sur la douceur de ses relations avec les beaux messieurs de Bois-Doré.

Cependant elle se rassura dès le lendemain.

Mario avait dormi profondément ; les roses de l’enfance avaient refleuri sur ses joues satinées ; ses beaux yeux avaient repris leur limpidité angélique, et le sourire du bonheur confiant voltigeait sur ses lèvres. Il était redevenu enfant.

À peine eut-il vu son père reposé, sa Mercédès calme, et tout son monde sur pied, qu’il courut à l’écurie embrasser son petit cheval, au village s’informer de la santé de tous, puis au jardin faire voler sa toupie, et dans la basse-cour s’exercer à escalader les débris incendiés.

Il revint donner de tendres soins à sa Morisque, et il lui tint fidèle compagnie tant qu’elle fut forcée de garder la chambre.

Mais, dès que toute appréhension fut dissipée, il redevint complétement l’heureux Mario, tour à tour assidu au travail et ardent au plaisir, que Lauriane pouvait encore chérir et caresser saintement sans appréhension du lendemain.

C’était un bienfait de la nature envers l’organisation privilégiée de cet aimable enfant. S’il fût resté sous le coup des violentes commotions qui s’étaient pressées dans cette crise, il n’eût pu vivre qu’égaré ou brisé.

Mais il faut dire aussi que, dans ce temps, les mœurs plus rudes faisaient des natures plus souples, et par là, plus résistantes. On connaissait avec plus d’âpreté, mais d’une manière moins générale et moins soutenue, l’excitation nerveuse à laquelle succombent aujourd’hui tant d’âmes précoces. On ne se faisait pas non plus un si grand besoin de repos et de sécurité.

La sensibilité, plus souvent éveillée par les agitations de la vie extérieure, s’émoussait plus vite, et les vives émotions faisaient place à ce besoin de vivre, n’importe comment, qui sauve l’homme dans les temps de trouble et de malheur.

L’hiver se passa donc dans une douce gaieté au manoir de Briantes.

On travaillait à la charpente des granges incendiées, en attendant que la saison permit le travail des maçons. On avait déblayé le fossé, relevé provisoirement en pierres sèches le pan écroulé du mur d’enceinte ; enfin, Adamas avait fini de rétablir la communication souterraine avec la campagne, et l’on avait racheté la paix à venir avec les gens de cour et d’Église de la province, en restituant à certaines chapelles du pays, sous forme de dons volontaires, divers objets précieux. On pria madame la princesse de Condé d’accepter quelques bijoux pour son compte, et Adamas cacha savamment ceux qui, dans sa pensée, devaient parer la future épouse de Mario.

Ce que le marquis avait d’or et d’argent monnayé en réserve passa, en grande partie, à faire réparer ses bâtiments et à racheter du blé pour sa maison et ses vassaux pauvres.

Il y eut aussi à leur procurer le bétail qu’ils avaient perdu ; car les beaux messieurs de Bois-Doré ne voulaient point souffrir de misère autour d’eux.

Enfin, le fameux trésor dont on avait tellement exagéré l’importance, et qui avait failli attirer de si grands désastres et de si fâcheuses persécutions, cessa de faire scandale en cessant de faire magasin. Au vu et au su de tout le monde, les portes de la chambre mystérieuse furent et demeurèrent ouvertes.

On essaya bien de s’assurer de M. Poulain en lui offrant une part de la curée ; mais il eut l’esprit de refuser ; ce n’était d’ailleurs pas de richesse matérielle qu’il était avide, mais de pouvoir et d’influence.

Il voulait, disait-il, non posséder, mais être. C’est pourquoi il insistait pour avoir l’abbaye de Varennes, retraite assez pauvre, située dans un véritable trou de ruisseau et de verdure, sur la petite rivière du Gourdon.

Il la voulait sans plus de terre qu’il ne lui en fallait pour vivre avec deux ou trois religieux de l’ordre. Ce qu’il convoitait, c’était le titre d’abbé et une apparence de retraite qui ne l’enchaînât point aux devoirs journaliers du rectorat.

Il était déjà fort bien guéri, au bout d’un mois, du désir de renoncer au monde, et il caressait le rêve d’avoir seulement du pain et un titre assurés, afin de pouvoir se glisser auprès des grands et mettre la main aux affaires diplomatiques, comme tant d’autres, moins capables et moins patients que lui.

Bois-Doré comprit son genre d’ambition et la satisfit de bonne grâce. Il sentait bien que, tôt ou tard, M. le Prince, grand sécularisateur d’abbayes à son profit, lui reprendrait celle-ci à de mauvaises conditions, et il ne pouvait pas trouver une plus sûre occasion de mettre aux prises l’autocratie princière et les intérêts personnels de M. Poulain.

Celui-ci fut donc mis en possession de l’abbaye moyennant une très modique redevance, et il partit pour se faire autoriser par l’official à quitter sa cure.

M. Poulain voyait donc se réaliser la première phase de son rêve d’avenir. Ce qu’il avait annoncé à d’Alvimar commençait à arriver.

C’était en exploitant à propos autour de lui la question de dissidence en matière de religion qu’il faisait et devait faire son chemin. D’Alvimar, affamé d’argent et de haine, avait succombé sans profit et sans honneur ; M. Poulain, guetteur de crédit et de mouvement, exempt d’autres passions et prompt à sacrifier ses rancunes à ses intérêts, entrait dans la voie par ce qu’il appelait la bonne porte. C’était, du moins, la plus sûre.

On s’était étonné de ne pas voir reparaître la petite Pilar. Le marquis, informé du message important qu’elle avait mené à bien, eût souhaité la récompenser, et Lauriane disait qu’elle eût voulu arracher au mal cette misérable créature. Mais on ne sut point ce qu’elle était devenue : on présuma qu’elle avait été rejoindre les bohémiens échappés à l’affaire de la basse-cour.

Les reîtres prisonniers avaient été transférés à Bourges. On instruisit rapidement leur procès.

Le capitaine Macabre fut condamné à être pendu haut et court, comme bandit, rebelle et traître.

Le marquis eut pitié de la Bellinde, que les misères de la prison rendaient folle : il refusa de témoigner contre elle, en ce sens qu’il la représenta comme une cervelle malade. Elle fut chassée de la ville et du pays, avec défense, sous peine de mort, d’y jamais reparaître.

La Morisque était guérie, et Lucilio, témoin de sa vertu dans les souffrances, qu’elle avait supportées avec une sorte de joie exaltée, commençait à s’attacher à elle très particulièrement. Mais il eût craint de paraître insensé en le lui disant, et leur affection, soigneusement cachée de part et d’autre, se reportait sur les enfants, Lauriane et Mario, avec une sorte d’émulation.

Madame Pignoux fut amicalement récompensée, ainsi que sa fidèle servante. Elles avaient échappé aux mauvais traitements par la fuite. L’auberge du Geault-Rouge avait échappé à l’incendie, grâce à l’empressement de l’ennemi à poursuivre l’expédition.

On recevait de loin en loin des nouvelles de M. de Beuvre. Il y eut des intervalles bien douloureux pour sa fille. Ce fut lorsque les Rochelois et les seigneurs qui s’étaient joints à eux se firent corsaires sur l’Océan, et conçurent le hardi projet d’occuper les embouchures de la Loire et de la Gironde, afin de rançonner tout le commerce des deux fleuves. De Beuvre avait fait entrevoir le projet de suivre Soubise dans ces expéditions périlleuses.

Dans ses moments de douleur, Lauriane était entourée de tendres consolations ; mais nulles n’étaient aussi ingénieuses et aussi merveilleusement assidues que celles de Mario. Son cœur aimant et son esprit délicat trouvaient des paroles d’encouragement dont la naïveté suave forçait Lauriane à sourire au milieu de ses larmes ; elle ne pouvait s’empêcher d’appeler Mario quand les autres ne parvenaient pas à la distraire de ses idées sombres.

Elle disait alors à Mercédès :

— Je ne sais quel esprit de lumière Dieu a mis dans cet enfant ; mais un petit mot de lui me fait plus de bien que toutes les bonnes paroles des personnes mûres. C’est pourtant un enfant, ajoutait-elle intérieurement, et je ne suis pas d’âge à l’aimer à la façon d’une mère. Eh bien, je ne sais comment il se fait que je ne puis souffrir l’idée de ne plus vivre auprès de lui.

Au commencement d’avril (1622), on reçut de meilleures nouvelles.

De Beuvre avait eu l’heureuse idée de ne point accompagner Soubise, qui avait eu grand mauvais sort, à l’île de Rié, contre le roi en personne. De Beuvre s’était contenté de pirater sur les côtes de Gascogne, – avec profit et santé, disait-il.

Mais cette même affaire de l’île de Rié n’en devait pas moins amener un douloureux résultat pour Lauriane et ses amis de Briantes.

Le prince de Condé avait espéré que le roi, d’après ses conseils, chercherait follement le danger.

Le roi n’y manqua pas ; la bravoure était la seule vertu qu’il eût héritée de son père. Mais Condé eut du malheur : aucune balle ennemie n’atteignit le roi ; son cheval franchit les gués en marée basse, sans rencontrer de sables mouvants, et Sa Majesté s’escrima vaillamment contre les huguenots sans ressentir ni maladie ni fatigue.

De plus, tout en guerroyant avec ardeur, Louis XIII, alors bien conseillé par sa mère, qui était bien conseillée, de son côté, par Richelieu, ouvrait l’oreille aux idées de conciliation et aux négociations tendant à faire cesser la guerre civile.

Aussi M. le Prince, qui ne souhaitait que brouiller les cartes, avait bien de l’ennui et du déplaisir, et il répondait aux lettres qu’il recevait de son gouvernement de Berry par des lettres mielleuses toutes remplies de fiel.

Il ordonna, entre autres actes de répression contre les huguenots de sa province, lesquels pourtant se tenaient, en général, fort tranquilles, de mettre sous le séquestre les biens de M. de Beuvre, si, trois jours après la publication du monitoire, celui-ci ne reparaissait point en Berry.

Il était difficile qu’en trois jours, M. de Beuvre, alors à Montpellier, fût de retour dans sa châtellenie.

À cette époque, il fallait au moins le double de temps pour qu’il fût averti de la mesure prise contre lui.

Le lieutenant-général et maire de Bourges, M. Pierre Biet, qui eut coutume, toute sa vie, d’être pour le plus fort, et qui, dans sa jeunesse, avait été grand ligueur, voulut faire du zèle et décréta, de son chef, que M. de Beuvre n’ayant pas comparu dans le temps donné pour rendre compte de son absence, mademoiselle sa fille, dame de Beuvre, de la Motte-Seuilly et autres lieux, serait enlevée de son manoir et conduite en un couvent de Bourges pour y être instruite dans la religion de l’État.

LXIII

Ce fut par une délicieuse soirée de printemps que Mario, courant dans la prairie de l’enclos avec Lauriane, tous deux riant d’une voix aussi harmonieuse que le chant des rossignols, vit accourir Mercédès effrayée.

— Venez, venez, ma bien-aimée dame, dit la Morisque en entourant de ses bras sa jeune amie ; tâchons de fuir, on ne vous prendra qu’après m’avoir tuée.

— Et moi donc ! s’écria Mario en ramassant sa petite rapière, dont il s’était débarrassé pour jouer. Mais qu’est-ce donc, Mercédès ?

Mercédès n’avait pas le temps de s’expliquer. Elle savait que l’huis était gardé par les soldats de la prévôté ; elle voulait essayer de rentrer au château en cachant Lauriane sous sa mante, et de la faire évader par le passage secret.

Mais l’entreprise était impossible, et Mario s’y opposa en voyant que l’huisset était également gardé.

Pendant qu’ils délibéraient, le marquis était fort en peine : il avait déclaré aux agents de la prévôté, qui lui exhibaient leurs pouvoirs en bonne forme, que madame de Beuvre était sortie à cheval avec son fils. Mais, comme on exigeait sa parole d’honneur et qu’il feignait d’être offensé du soupçon, afin de se dispenser de faire un faux serment, le soupçon grossissait, et, tout en lui demandant humblement pardon, on gardait les huis au nom du roi, et on procédait à de minutieuses perquisitions dans la maison.

La garde prévôtale de La Châtre n’était pas si nombreuse et si bien équipée qu’elle eût pu envoyer une grosse troupe à Briantes.

En outre, officiers et soldats obéissaient à contrecœur, et eussent fort souhaité de ne point fâcher le bon M. de Bois-Doré. Mais ils craignaient d’être dénoncés à M. le Prince, qui était fort redouté dans la ville et dans le pays.

Ils faisaient donc consciencieusement leur office, espérant que M. de Bois-Doré ferait menace et résistance, auquel cas, n’étant peut-être pas les plus forts, ils étaient tout prêts et tout disposés à déguerpir, comme c’était assez la coutume dans les différends entre la force provinciale exécutive et les seigneurs de campagne récalcitrants.

Le marquis voyait bien la situation, et Aristandre se mangeait les poings d’impatience, attendant le signal de tomber sur le dos de MM. les gardes. Mais Bois-Doré sentait que le cas était grave, et qu’il ne s’agissait pas seulement de rosser le guet dans une affaire de clocher.

M. de Beuvre était trop compromis pour que la défense de sa cause ne fût pas un acte de rébellion contre l’autorité royale, et ces portes gardées au nom du roi l’étaient mieux en cette circonstance que par une armée, aux yeux de tout châtelain patriote.

Bois-Doré, malgré son antique bataillerie de caractère et son vieux fonds de protestantisme incorrigible, avait toujours, depuis la fin des Valois, personnifié la France dans le roi, et, à cette époque, où les derniers efforts de la Réforme allaient, involontairement sans doute, mais fatalement, à nous livrer aux ennemis de l’extérieur, Bois-Doré était dans le vrai sentiment de la nationalité.

Cependant il ne voulait à aucun prix abandonner la fille de son ami.

Il savait quelles persécutions on exerçait dans les couvents contre les enfants des familles protestantes, et par quelle résistance énergique Lauriane aggraverait peut-être contre elle-même la rigueur de ces persécutions.

Il fallait échapper à cette nouvelle crise par adresse, et il implorait du regard, à la dérobée, le génie fécond d’Adamas.

Adamas allait et venait, faisant l’agréable avec les archers, se grattant la tête avec désespoir quand on ne le voyait pas.

Il songea bien à inonder le préau en levant, de ce côté-là, les pelles de l’étang, ou à mettre le feu à la maison au moyen de quelques fagots entassés dans le hangar, sauf à se griller un peu la barbe pour l’éteindre quand on aurait réussi à éloigner l’ennemi ; mais, au milieu de ses perplexités, il vit arriver Lauriane calme et fière, donnant le bras à Mario pâle et pensif.

La Morisque les suivait en pleurant.

Quatre gardes de la prévôté les accompagnaient assez respectueusement.

Voici ce qui s’était passé.

Lauriane s’était fait expliquer de quoi il s’agissait. Elle avait compris que toute résistance pour la sauver attirerait sur ses amis l’accusation de haute trahison. Elle savait bien que son père avait joué sa tête, et, en le voyant partir, elle avait bien prévu que sa propre liberté serait menacée un jour ou l’autre. Elle n’en avait jamais dit un mot ; mais elle était prête à tout subir plutôt que de renier ses opinions.

Ce fut en vain que Mario et Mercédès la supplièrent avec passion de se taire et de se tenir tranquille : elle éleva la voix en déclarant et jurant qu’elle voulait se livrer ; et, lorsque les gardes qui la cherchaient approchèrent de la prairie, elle en était déjà sortie et marchait droit à eux.

Ils hésitaient à s’emparer d’elle, doutant, à son assurance, que ce fût elle, en effet.

Mais elle se nomma, en leur disant :

— Ne portez pas la main sur moi, messieurs ; je me rends de bonne grâce. Permettez-moi seulement d’aller saluer mon hôte, et veuillez m’accompagner.

Le marquis fut douloureusement ému de cette apparition ; mais il ne put qu’admirer le grand cœur de cette généreuse enfant.

— Monsieur, dit-il au lieutenant de la garde prévôtale, vous me voyez résigné à obéir à votre mandat, puisque telle est la volonté de madame ; mais vous ne voudrez point demeurer en reste d’honneur avec elle. Vous souffrirez qu’avec mon fils et sa gouvernante, je la conduise à Bourges en ma carroche. Je n’emmènerai que deux ou trois valets, et nous seront escortés et surveillés par vous avec autant de rigueur qu’il vous conviendra.

Une si juste requête fut écoutée, et la famille eut une heure pour faire ses préparatifs de départ.

Lauriane s’en occupait avec un admirable sang-froid.

Mario, consterné et comme hébété, laissait Adamas l’habiller sans songer à rien.

Il était assis pendant qu’on le bottait, et semblait n’avoir pas la force de soulever ses petites jambes.

Lucilio s’approcha et lui mit sous les yeux ces paroles, écrites en italien :

« Ayez du cœur à l’exemple de ce brave cœur. »

— Oui, s’écria Mario en jetant ses bras autour du cou de son ami, j’y fais mon possible, et je comprends bien ce qu’elle fait. Mais ne pensez-vous point que mon père songera à la délivrer ?

— Si faire se peut, dit Adamas, n’en doutez point monsieur. Adamas ne vous quittera point, Dieu merci, et avisera à toute heure. Si monsieur se résigne, c’est qu’il y a bien de l’espérance à garder.

Le marquis emmenait effectivement, dans sa grand’carroche, Adamas et Mercédès. Clindor monta sur le siège avec Aristandre.

Il fut convenu que Lucilio, sur le compte duquel le marquis n’était pas très rassuré, se rendrait secrètement à Bourges de son côté.

— Monsieur, dit Adamas au marquis, lorsqu’ils eurent dépassé La Châtre, je la tiens !

— Quoi, mon ami ? que tiens-tu ?

— Mon idée ! Quand nous serons à Étalié, nous demanderons à prendre un instant de repos chez madame Pignoux. Elle a une filleule de l’âge de madame Lauriane, avec laquelle nous la ferons changer d’habits et que nous emmènerons à la place de madame.

— Mais cette filleule se trouvera-t-elle là à point nommé ?

— Si elle ne s’y trouve point, dit Mario, que ranimaient les projets d’Adamas, c’est moi qui prendrai la jupe, l’écharpe de tête et le chaperon de Lauriane, et je serai censé rester chez madame Pignoux, tandis qu’elle restera en ma place dans l’auberge, d’où il lui sera aisé de se sauver chez Guillaume ou chez M. Robin, quand nous serons un peu loin.

— Mes enfants, dit le marquis, faites tout pour le mieux, mais ne me dites rien ; car on est bien gêné de ne pouvoir nier sur sa parole, et on me le demandera certainement quand la feinte sera découverte. Tentez donc quelque autre chose et parlez bas. Je ne vous écoute point du tout.

— Vous oubliez, dit Lauriane, que je ne me prêterai à aucune chose pour me mettre en liberté. Ne cherchez point, Adamas ; et toi, Mario, prends-en ton parti. J’ai juré à Dieu d’accepter mon sort.

En effet, Lauriane refusa de mettre pied à terre à l’auberge du Geault-Rouge, où l’échange projeté aurait pu avoir quelque chance de succès.

Mario espéra qu’un peu plus loin, sur la route, elle se raviserait et accepterait quelque autre combinaison ; mais on eut beau lui remontrer que les choses pouvaient s’arranger sans compromettre le marquis, elle fut inflexible.

— Non, non, disait-elle, personne ne croira que le marquis n’a pas fermé les yeux volontairement. Qui sait, mon pauvre Mario, si on ne te garderait pas en otage jusqu’à ce que l’on m’eût retrouvée ? Et quant à Adamas, il irait en prison certainement. C’est ce que je ne veux point, et, de gré ni de force, je ne consentirai à m’échapper ; car, si vous y tentez, je crierai et mènerai du bruit pour me faire reprendre.

Lauriane fut inébranlable dans sa résolution. Il fallut perdre l’espoir de la soustraire à la captivité, et l’on arriva à Bourges beaucoup plus abattu et découragé que l’on n’était parti de Briantes.

Le résultat de cette soumission fut assez favorable.

Le lieutenant-général, M. Biet, qui avait compté sur la rébellion du marquis pour gâter ses affaires, fut fort surpris de le voir se présenter devant lui avec Lauriane, et réclamer pour elle une retraite honorable et les égards auxquels la dignité de sa conduite lui donnait droit.

M. Biet dut se radoucir, feindre un grand regret de la mesure de rigueur qu’il attribuait aux ordres secrets du Prince, et consentir à ce que Lauriane fût conduite au couvent des religieuses de l’Annonciade, dont Jeanne de France, tante de son illustre aïeule Charlotte d’Albret, avait été la fondatrice. Lauriane avait là quelques amies, et il lui fut permis de garder Mercédès pour la servir.

Ce couvent était de ceux où l’ardente propagande jésuitique n’avait pas encore pénétré. Les religieuses cloîtrées, vouées à la vie contemplative, ne menaçaient pas Lauriane d’un prosélytisme trop rigoureux.

Le marquis eut avec la supérieure une conférence dans laquelle il sut la bien disposer en faveur de la jeune recluse, et il obtint la permission de la voir tous les jours avec Mario, au parloir, en présence de la sœur écoute.

Malgré cette espérance, le cœur de Mario se brisa lorsqu’il entendit retomber, entre lui et sa chère compagne, la lourde porte du couvent.

Il lui semblait qu’elle n’en sortirait plus jamais, et il n’était pas non plus sans inquiétude pour Mercédès, qui s’efforçait de sourire en le quittant, mais qui devint un instant comme folle quand elle ne le vit plus et qu’elle se sentit condamnée, pour la première fois de sa vie, à dormir sous un autre toit.

Aussi ne dormit-elle guère, non plus que Lauriane. Elles causèrent presque toute la nuit, et pleurèrent ensemble, ne craignant plus d’affliger Mario de leur douleur.

— Ma Mercédès, disait Lauriane en embrassant la Morisque, je sais quel sacrifice tu me fais en te séparant de ton enfant pour me consoler.

— Ma fille, lui répondit la Morisque, je te confesse que c’est encore Mario que je console en toi, puisque Mario t’aime peut-être encore plus qu’il ne m’aime. Ne dis pas que non : je l’ai bien vu ; mais je ne suis point jalouse de toi, car je sens que tu feras le bonheur de sa vie.

Il n’y avait pas moyen d’ôter à la Morisque la persuasion de ce mariage invraisemblable, et Lauriane n’osait la contredire, en ce moment-là surtout.

Bois-Doré avait quelques doutes sur les ordres donnés par le Prince à l’égard de Lauriane.

Le Prince était une perfide, avare et ingrate nature ; mais il n’était pas cruel, et son aversion pour les femmes n’allait pas jusqu’à la persécution.

D’ailleurs, le marquis avait cru voir quelque trouble chez le lieutenant-général lorsqu’il l’avait questionné sur les prétendus ordres secrets du Prince. Il espéra l’amener, par douceur et persuasion, à révoquer son arrêt.

Il envoya un exprès en Poitou pour tâcher de retrouver M. de Beuvre et l’engager à revenir au plus vite, et il s’établit à Bourges, autant pour suivre son plan auprès de M. Biet que pour ne pas perdre de vue sa chère pupille.

L’exprès ne put rejoindre M. de Beuvre : celui-ci était retombé en mer, on ne savait vers quels rivages.

Au bout de deux mois on n’avait pas reçu de ses nouvelles.

Lauriane le pleurait. Elle n’était pas dupe des contes que lui faisait le marquis pour lui persuader que certaines gens l’avaient aperçu et qu’il se portait bien. Il feignait d’être gêné par la présence de la sœur écoute, qui dormait tout le temps, et de n’oser communiquer les lettres à l’appui de ses assertions.

Lauriane prit le parti de paraître tranquille pour tranquilliser Mario, qui avait toujours les yeux fixés sur elle avec anxiété.

LXIV

L’été de 1622 se passa ainsi sans que le marquis, par prières ou menaces, pût obtenir l’élargissement sous caution de la prisonnière.

M. Biet, craignant d’avoir fait une sottise, s’était fait autoriser, après coup, à cloîtrer madame de Beuvre.

L’absence prolongée et le silence absolu du père empiraient beaucoup la situation. Il devenait fort inutile d’en nier les motifs. Personne ne pouvait plus en douter ; aux instances et reproches du marquis, M. Biet répondit, avec un sourire amer :

— Mais que ce gentilhomme vienne donc chercher sa fille ? Elle lui sera rendue à l’instant, ainsi que l’administration de ses biens.

Lucilio était établi à Bourges, sous un faux nom, dans le faubourg de Saint-Ambroise.

Il ne voyait personne que Mario, qui venait sans équipage, sans parure et sans bruit, prendre ses leçons.

Mercédès, qui avait la liberté de sortir, venait lui servir ses repas, auxquels le philosophe, absorbé par son travail, n’eût probablement pas assez songé.

On sentit, en cette circonstance, que M. Poulain s’était fort amendé.

Il était encore à Bourges, occupé d’obtenir l’autorisation d’être abbé, lorsqu’un jour Lucilio se trouva face à face avec lui dans le petit jardin qui tenait à son humble appartement.

Le futur abbé et lui découvrirent, en s’accostant, qu’ils demeuraient sous le même toit.

Lucilio s’attendait à être dénoncé et tracassé. Il n’en fut rien.

M. Poulain se plut dans sa société, et témoigna beaucoup d’intérêt à Mario lorsqu’il le vit arriver pour prendre ses leçons.

M. Poulain était trop intelligent pour n’avoir pas fait un retour sur lui-même, et il sentait combien peu il devait compter sur le prince de Condé ; car l’archevêque de Bourges refusait de le faire abbé avant que M. le Prince l’y eût autorisé ; M. le Prince ne paraissait pas fort pressé de consentir.

L’existence de nos personnages fut donc assez paisible durant cette sorte d’exil à Bourges. Ils y goûtèrent même plus de sécurité qu’ils ne l’avaient fait à Briantes dans ces derniers temps.

Mais le marquis s’ennuyait bien d’avoir rompu avec toutes ses habitudes de luxe, de bien-être et d’activité. Il se faisait simple et petit pour ne pas attirer l’attention sur Lauriane dans une ville où l’esprit de la Ligue était mal éteint, et où le règne court et violent de la Réforme avait laissé de fâcheux souvenirs.

Mario s’efforçait d’être gai pour le distraire ; mais le pauvre enfant ne l’était plus lui-même, et, en lui lisant l’Astrée à la veillée, il pensait à autre chose, ou soupirait à ces peintures des ruisseaux, des jardins et des bosquets qui lui faisaient sentir l’ennui et la dépendance de sa situation présente.

Aussi Mario était pâle et devenait rêveur ; il travaillait à s’instruire avec un grand acharnement, et son plaisir était de tenir Lauriane au courant de ses études, en lui faisant part de ses petites connaissances fraîchement acquises.

C’était une manière de tuer le temps dans leurs entrevues de chaque jour ; car il n’y a pas de pire contrainte que l’impossibilité de s’épancher, devant témoins, avec les gens que l’on aime.

Les jésuites, qui déjà pénétraient tout en se glissant partout, tâchèrent de persuader au marquis de leur confier l’éducation de son charmant enfant. Il s’arrangea pour la leur laisser espérer, voyant bien qu’il ne faisait pas bon de rompre en visière avec eux.

Ils ne furent pas dupes de sa finesse et s’inquiétèrent des courses mystérieuses de Mario au faubourg. Ils le suivirent et s’inquiétèrent alors de maître Jovelin.

Mais M. Poulain arrangea tout, en déclarant qu’il connaissait Jovelin pour orthodoxe et que, d’ailleurs, il assistait aux leçons du petit gentilhomme.

M. Poulain les craignait plus qu’il ne les aimait ; mais il était de force à les jouer.

Enfin, les événements de la guerre se pressèrent ; la nouvelle de la paix de Montpellier arriva et donna lieu à de grands projets de réjouissance en l’honneur de M. le Prince, de la part de sa bonne ville de Bourges. Mais on dut y renoncer ; le Prince arriva inopinément, de fort méchante humeur, sentant que son rôle était fini.

Le roi l’avait joué : d’abord, il n’avait pas voulu mourir ; ensuite, il avait négocié la paix à son insu. Et puis la reine-mère avait repris quelque crédit. Richelieu avait obtenu le chapeau de cardinal, et, malgré tous les soins de M. le Prince, approchait insensiblement du pouvoir.

Condé ne fit que traverser la province et la ville. Il ne croyait plus à l’astrologie, il devenait dévot par désappointement. Il avait fait un vœu à Notre-Dame-de-Lorette.

Il partit pour l’Italie sans s’occuper en aucune façon des affaires de sa province. M. Biet, sentant que les huguenots allaient rentrer en possession de leur liberté de conscience, et qu’il aurait mauvaise grâce à se faire arracher la liberté de Lauriane, alla lui-même, avec le marquis, la chercher au couvent.

Les religieuses la quittèrent avec regret, témoignant de sa douceur et de sa politesse.

Lauriane avait beaucoup souffert durant ces cinq mois de contrainte morale ; elle aussi avait pâli et maigri ; elle avait suivi, sans se plaindre, tous les exercices religieux avec une contenance ferme et respectueuse, priant Dieu de toute son âme devant les autels catholiques, et s’abstenant, d’ailleurs, de toute réflexion qui eût pu blesser les saintes filles de l’Annonciade. Mais, lorsqu’on l’engagea à faire acte de renonciation, elle salua comme pour dire : J’entends, et garda un silence opiniâtre à toutes les questions qui lui furent faites. Ce n’est pas lorsque son père était peut-être sous la hache du bourreau qu’elle pouvait proclamer sa liberté de conscience. Elle se tut et endura les obsessions avec le stoïcisme d’un patient qui aurait les mains liées et entendrait bourdonner les mouches autour de sa tête sans les pouvoir écarter, mais sans vouloir seulement cligner l’œil.

En toute autre occasion, elle témoignait du respect aux sœurs, et les apaisait par d’exquises obligeances. Un esprit vraiment chrétien régnait heureusement parmi elles. On fit des vœux pour sa conversion, on pria pour elle, et on la laissa tranquille. Ce fut miracle : ailleurs, Lauriane eût pu, en désespoir de cause, être accusée de magie et condamnée aux flammes temporelles : c’était la dernière ressource, quand les persécutés venaient à bout de ne pas se laisser convaincre d’hérésie par leurs aveux.

Enfin, le 30 novembre, nos personnages, pleins d’espoir et de joie, rentrèrent au manoir de Briantes.

On avait reçu de bonnes nouvelles de M. de Beuvre. Il avait écrit bien des fois ; mais ses courriers avaient été interceptés ou infidèles. Il allait arriver ; il arriva, en effet. On lui fit de grandes fêtes ; après quoi, on parla de se séparer.

Il était convenable que Lauriane retournât dans son château, et le gros de Beuvre se trouvait à l’étroit dans le petit manoir de Briantes. Lauriane ne devait pas montrer à son père qu’elle eût la moindre répugnance à reprendre la vie avec lui. Elle n’en éprouvait certainement pas, tant elle était heureuse de le retrouver ! Cependant elle ressentit une sorte de mélancolie soudaine et involontaire, dès qu’elle rentra dans le triste château de la Motte.

Les beaux messieurs de Bois-Doré lui avaient fait la conduite et devaient, à la prière de son père, rester deux ou trois jours auprès d’elle. Mercédès et Jovelin étaient de la partie. Ce n’était donc pas la sensation de l’isolement qui déjà s’emparait d’elle ; ne pouvait-on pas d’ailleurs, et ne devait-on pas se revoir presque tous les jours ?

Ce vague effroi qui troublait Lauriane, c’était une sorte de désenchantement dont elle ne se rendait pas compte. Elle avait toujours voulu prendre son père pour un héros ; ses inquiétudes au couvent, à l’idée des dangers qu’il avait courus pour sa cause, avaient porté jusqu’à l’enthousiasme l’idée qu’elle se faisait de lui. Il fallait en rabattre depuis qu’il était là. D’abord, de Beuvre, qui s’était plaint de l’embonpoint dans l’inaction, et que l’on s’attendait à voir reparaître maigre et fatigué, arrivait plus rouge et plus gras qu’auparavant. Son esprit semblait s’être épaissi à l’avenant. Sa gaieté brusque était devenue un peu brutale. Il se posait en marin, fumait du tabac, jurait plus que de raison, oubliait d’envelopper son scepticisme dans les ingénieux aphorismes de Montaigne, et, par moments, prenait des airs de satisfaction mystérieuse et narquoise qui n’avaient rien d’obligeant pour ses amis.

Le mot de cette dernière énigme fut lâché par lui le lendemain de son retour à la Motte, dans une conférence que nous devons rapporter.

LXV

On avait chassé, puis soupé, et l’on veillait autour de l’âtre du grand salon, quand Guillaume d’Ars, qui, depuis la nouvelle de la paix, s’était montré très assidu auprès de Lauriane, demanda avec un peu d’émotion enjouée à prononcer un discours.

On quitta les jeux et les causeries, et Guillaume, après avoir demandé à Lauriane un encouragement particulier, qu’elle lui accorda sans deviner de quoi il s’agissait, parla ainsi :

— Mesdames (Mercédès était présente), messieurs, amis, parents et voisins, tous honorés, respectés et chéris, je vous prie d’écouter une histoire qui est la mienne. Vous voyez en moi un garçon qui n’est ni mieux ni plus mal fait que bien d’autres ; assez ignorant, maître Jovelin ne dira pas le contraire ; assez riche et assez bien né, ce ne sont pas des vertus ; assez brave, ce n’est pas une vanterie ; enfin… J’attends quelqu’un qui veuille bien faire mon éloge ; car je ne m’entends guère, comme vous voyez, à me louer moi-même.

— Certes ! s’écria le marquis avec sa bienveillance accoutumée, vous êtes, mon cousin, plus que vous ne dites : la fleur des gentilshommes du pays, le miroir de la chevalerie, et, comme Alcidon, « tant estimé de ceux qui vous cognoissent, qu’il n’y a rien à quoi votre mérite ne puisse vous faire atteindre. »

— Laissons là vos fadaiseries de l’Astrée ! dit M. de Beuvre. Où voulez-vous en venir, Guillaume ? et d’où vient que vous quêtez nos louanges, quand personne céans ne songe à se plaindre de vous ?

— C’est qu’ayant à vous présenter une bien grosse requête, messire, j’aurais voulu avoir pour avocats auprès de vous tous ceux en qui vous avez le plus de confiance.

— Nous vous donnons tous témoignage de loyauté, bravoure, politesse et bonne amitié, dit Lauriane. À présent, parlez ; car nous sommes deux femmes ici, c’est-à-dire deux curieuses.

Lauriane n’eut pas plutôt parlé ainsi, qu’elle rougit et regretta ses paroles ; car le regard enthousiasmé et un peu fat du bon Guillaume lui fit tout à coup pressentir de quoi il s’agissait.

En effet, c’était une demande en mariage que Guillaume, encouragé par elle plus qu’elle ne l’eût souhaité, présenta à son père et à elle, invoquant toujours l’appui des personnes présentes, et mêlant l’hyperbole, la plaisanterie et le sentiment d’une manière qui pouvait être regardée comme agréable et convenable dans l’esprit du temps.

Cette déclaration fut assez longuette et embrouillée, comme l’exigeait le savoir-vivre, bien qu’elle fût, au demeurant, hardie et franche, et cordiale envers tous les assistants.

Quand la chose fut devenue claire, les émotions diverses se peignirent sur le visage des auditeurs. M. de Bois-Doré marqua beaucoup d’embarras et un profond déplaisir, contenus le mieux possible. Lauriane baissa les yeux d’un air plus mélancolique que troublé. Mercédès chercha avec anxiété à lire dans les grands yeux de Mario. Mario s’était tourné vers la muraille ; personne ne vit sa figure. Lucilio regarda attentivement Lauriane.

M. de Beuvre resta seul impassible et sans expression autre que celle de la réflexion ; on eût dit qu’il faisait des lèvres un calcul imperceptible, mais absorbant.

Tout le monde garda le silence, et Guillaume se trouva un peu confus.

Mais ce silence pouvait être considéré comme un encouragement aussi bien que comme une désapprobation, et il mit un genou en terre devant Lauriane, comme pour attendre sa réponse dans l’attitude d’une soumission absolue.

— Relevez-vous, messire Guillaume, lui dit la jeune dame en se levant elle-même pour l’y décider plus vite. Vous nous surprenez par une idée que nous n’avions point et à laquelle nous ne pouvons pas répondre aussi vite qu’elle nous est venue.

— Elle ne m’est pas venue vite, répondit Guillaume. Il y a deux ou trois ans qu’elle est en moi. Mais votre jeune âge et votre deuil me faisaient craindre de parler trop tôt.

— Permettez-moi d’en douter, dit Lauriane, qui savait par la voix publique que Guillaume avait toujours mené joyeuse vie et soupiré récemment pour plusieurs dames plus ou moins à marier.

— Madame ma fille, dit enfin M. de Beuvre, permettez-moi de dire que Guillaume ne ment point. Il y a longtemps, je le sais, qu’il pense à vous quand l’idée du mariage lui vient. Mais il se décide un peu tard, selon moi, à vous en faire part.

— Un peu tard ? s’écria Guillaume désappointé ; auriez-vous disposé ?…

— Non, non, point ! répliqua de Beuvre en riant ; ma fille n’est promise ni fiancée à personne, à moins que ce ne soit à notre jeune voisin, le marquis de Bois-Doré, ou à ce grave personnage, l’autre M. de Bois-Doré, qui dort là-bas, pendant qu’on demande la main de sa future !

Mario, confus et blessé, ne se retourna pas. On crut qu’il dormait ; la Morisque seule vit qu’il pleurait ; mais le marquis se leva et répondit avec plus de vivacité qu’il n’en montrait d’habitude :

— Mon voisin, je gage que votre moquerie est un reproche de notre silence, et nous allons le rompre. Vous me le pardonnerez, Guillaume ; car, aussi vrai que le ciel est au-dessus de nous, je vous tiens pour le meilleur et le plus loyal homme qui soit, digne en tout d’être l’heureux époux de notre Lauriane. Mais, sans vouloir vous nuire auprès d’elle, je déclare ici que ma demande a devancé la vôtre, et que j’ai été encouragé par elle et par son père à être écouté le premier.

— Vous, mon cousin ? s’écria Guillaume stupéfait.

— Oui, moi, répondit Bois-Doré, comme oncle, tuteur et père adoptif de Mario de Bois-Doré ici présent.

— Ici présent ! Non, dit M. de Beuvre toujours en riant, puisqu’il dort du sommeil de l’innocence.

— Comme il convient à l’enfance ! ajouta Guillaume avec douceur.

— Je ne dors pas ! s’écria Mario en s’élançant dans les bras de son père, et en montrant sa figure marbrée de sanglots étouffés dans ses mains.

— Oui-dà, dit M. de Beuvre, il nous dit cela avec des yeux bouffis de sommeil !

— Non pas ! reprit le marquis en examinant son enfant : avec des yeux brûlés de pleurs !

Lauriane tressaillit : la douleur de Mario lui rappelait la scène du labyrinthe et lui remettait devant l’esprit les appréhensions qu’elle avait oubliées. Les larmes de cet enfant lui firent mal, et le regard de Mercédès l’inquiéta comme un reproche.

Lucilio paraissait partager cette anxiété. Lauriane sentit qu’elle tenait dans ses mains, pour longtemps, pour toujours peut-être, le bonheur de cette famille, qui lui avait donné tant de bonheur à elle-même. Elle devint tout à fait triste, et, voyant que le marquis pleurait aussi, elle alla donner au vieillard et à l’enfant un baiser d’égale tendresse, en les suppliant d’être raisonnables et de ne point s’affecter d’un avenir qu’elle n’avait pas encore envisagé.

De Beuvre haussa les épaules.

— Vous voilà tous très ridicules, dit-il ; et vous, Bois-Doré, je vous trouve trois fois fou d’avoir nourri de vos romans imbéciles la cervelle de ce pauvre écolier. Vous voyez où mènent les gâteries. Il se croit un homme et veut se marier, à l’âge où il n’aurait besoin que du fouet.

Ces dures paroles achevèrent de désoler Mario ; elles fâchèrent sérieusement le marquis.

— Mon voisin, dit-il à de Beuvre, je vous trouve en veine de duretés superflues. Le fouet n’entre pas dans ma méthode avec un enfant qui a marqué le cœur d’un vaillant homme. Je n’ignore point qu’il ne se doit marier que dans plusieurs années ; mais je croyais me rappeler que notre Lauriane ne se voulait point marier elle-même avant sept ans, à partir du jour où, en cette même chambre, l’an passé, elle me donna un gage…

— Ah ! ne parlons plus de cet affreux gage ! s’écria Lauriane.

— Parlons-en, au contraire, avec grâces rendues à Dieu, répliqua le marquis, puisque ce poignard me fit retrouver l’enfant de mon frère. C’est donc par vos mains bénies, ma chère Lauriane, que ce bonheur est entré dans ma maison ; et, si j’ai été fol d’espérer que vous y entreriez aussi, pardonnez-le moi. Plus on est content, plus on est gourmand de félicité. Quant à vous, ami de Beuvre, vous ne nierez pas les encouragements donnés par vous à mon idée. Vos lettres en font foi ; vous y avez dit : « Si Lauriane veut patienter à ne se point affoler de mariage avant que Mario ait dix-neuf ou vingt ans, je vous jure que j’en serai bien aise. »

— Je ne le nie point ! répliqua de Beuvre ; mais je serais un sot de ne pas voir la question du mariage de ma fille sous ses deux faces : l’avenir et le présent. Or, l’avenir est le moins sûr ; qui me répond que nous serons de ce monde dans six ans d’ici ? Et puis, quand je vous parlais comme vous dites, mon voisin, ma position n’était pas bien bonne, et je vous dis, sans détours maintenant, qu’elle est meilleure que vous ne pensez.

» Par ainsi, monsieur d’Ars, écoutez-moi, et vous aussi, marquis, et surtout vous, madame ma fille. Je compte sur le secret de ce que je vais confier ici à tous gens d’honneur et de prudence. J’ai doublé ma fortune dans cette dernière campagne. C’était là mon but principal et je l’ai touché bel et bien, tout en servant ma cause à mes risques et périls.

» J’ai battu de mon mieux les mauvaises gens et contribué, tout comme un autre, à la paix honorable que le roi nous accorde. Donc, monsieur d’Ars, si vous me faites honneur en me demandant mon alliance, c’est seulement par votre nom et votre mérite ; car je suis peut-être aussi riche que vous.

» Et vous, mon ami Sylvain, si vous me marquez votre amitié par la même recherche, sachez que ce n’est point votre trésor qui me peut éblouir ; car j’ai aussi le mien, trois vaisseaux sur la mer, et tout pleins d’or, argent et marchandises, comme dit la chanson du pays.

» Donc, mes beaux et chers seigneurs, vous me donnerez le temps de la réflexion pour vous répondre, et ma fille, sachant à cette heure qu’elle n’est point trop malaisée à établir, se consultera et décidera en dernier ressort. »

Sur cette conclusion, on n’avait plus qu’à se donner le bonsoir.

Guillaume, en homme du monde, tourna en plaisanterie les prétentions de Mario, mais sans aigreur ni malice ; car l’enfant était monté à lui en demander raison, et Guillaume l’aimait trop pour vouloir l’irriter à ce point.

Il s’en alla avec l’espoir assez vraisemblable de l’emporter sur un rival qui ne lui venait pas à l’épaule.

Mario dormit mal et n’eut point d’appétit le lendemain. Son père l’emmena, craignant qu’il ne tombât malade, et commençant à convenir en lui-même qu’il ne faut pas jouer avec l’avenir des enfants en leur présence. Mais ce remords tardif ne le corrigea pas. Sa cervelle romanesque et bizarre, qui était, restée elle-même celle d’un enfant, ne pouvait admettre la notion saine du temps. De même qu’il se croyait toujours jeune, il se figurait que Mario était mûr pour le genre d’amour, froid et bavard, chaste et maniéré, que l’Astrée lui avait mis en tête.

Mario ne connaissait rien aux subtiles distinctions des mots. Il ne ressentait que les tourments du cœur, les seuls profonds et durables.

Il disait : « J’aime Lauriane ; » et, si on lui eût demandé de quel genre d’amour, il eût répondu de bonne foi qu’il n’y en avait pas deux. Pur comme les anges, il était dans le vrai idéal de la vie, qui est d’aimer pour aimer.

Dès que de Beuvre et sa fille se retrouvèrent ensemble, il l’engagea fort à se prononcer pour Guillaume d’Ars.

— Je n’ai pas voulu mécontenter le marquis en me prononçant, lui dit-il ; mais son rêve est une lubie, et j’imagine bien que vous ne voulez pas garder encore six ans le chaperon noir, pour attendre que son bambin ait perdu toutes ses dents de lait.

— Je n’ai pas pris cet engagement vis-à-vis de moi-même, répondit Lauriane, qui était fort triste ; mais je crains que vous n’ayez, à votre insu, pris l’engagement pour moi vis-à-vis du marquis.

— Je m’en rirais bien, reprit de Beuvre ; mais cela n’est point. Tant pis pour ce vieux fou et pour son marmot s’ils prennent au sérieux des paroles en l’air : l’un se consolera avec un cheval de bois, l’autre avec un pourpoint neuf ; car ils sont aussi enfants l’un que l’autre.

— Mon cher père, dit Lauriane, il ne m’est plus possible de plaisanter sur le marquis. Il a été pour moi plus qu’un père, quelque chose comme un père, une mère et un frère tout ensemble : tant il a mis de protection, de tendresse et d’aimable gaieté dans ses façons avec moi ! Si Mario n’est qu’un enfant, ce n’est toujours pas un enfant comme les autres. C’est une fille pour la douceur et la finesse des attentions ; et c’est un homme pour le courage, car vous savez ce qu’il a fait et comme, en plus, il est savant pour son âge. Il nous en remontrerait à tous deux !

— Oui-dà, ma fille ! s’écria de Beuvre en frappant sur son ventre, vous voilà trop coiffée des beaux messieurs de Bois-Doré, et il me semble que je ne suis plus grand’chose à vos yeux. Vous paraissez compter leur chagrin pour beaucoup et mon consentement pour rien, puisque vous me faites la sourde oreille quand je vous parle de Guillaume d’Ars.

— Guillaume d’Ars est un bon ami, répondit Lauriane ; mais c’est un trop vieux mari pour moi. Il a trente ans bientôt, connaît trop le monde et me trouverait trop niaise ou trop sauvage. Sa recherche m’eût peut-être flattée avant la paix ; il aurait eu quelque mérite à nous offrir l’appui de son nom quand nous étions persécutés. Il en a peu aujourd’hui que nos droits sont reconnus et notre tranquillité assurée. Il en aura encore moins en persistant dans sa demande, à présent qu’il nous sait plus riches que nous ne l’étions.

De Beuvre essaya vainement de faire changer d’avis à sa fille. Il en fut fort contrarié ; car, au fond, à âge égal, il eût beaucoup préféré Guillaume à Mario. Un gendre tout adonné à la vie physique et tout porté aux joies faciles et insouciantes lui convenait beaucoup mieux qu’un esprit cultivé et un caractère d’élite.

Lauriane se défendait, tout en se servant à chaque mot de la formule : « Votre volonté sera la mienne. » Mais elle comptait, en parlant ainsi, sur la promesse que son père lui avait faite, depuis son veuvage, de ne jamais forcer son inclination.

De Beuvre, devenu plus âpre aussitôt qu’il était devenu plus riche (cette transformation s’opère tout à coup dans l’âge mûr), avait grande envie de la prendre au mot et de dire : Je veux. Mais il n’était pas méchant homme, et sa fille était à peu près sa seule affection.

Il se contenta de l’ennuyer et de l’attrister beaucoup en lui parlant sans cesse de ces intérêts matériels dont elle l’avait cru si bien détaché lorsqu’il avait entrepris sa dernière croisade huguenote.

Elle ne céda pas, mais consentit, pour ne pas le blesser, à ne point éconduire Guillaume sans de grands ménagements, et à recevoir ses visites jusqu’à nouvel ordre.

LXVI

Les beaux messieurs demeurèrent huit jours sans revenir. Mario avait un peu de fièvre. Lauriane fut inquiète et pleura. Son père ne voulait pas la conduire à Briantes, disant qu’il n’était pas utile de laisser vivre les illusions. Il y eut entre eux un peu de dispute.

— Vous me ferez passer pour une ingrate, disait-elle. Après tant de soins que l’on a eus pour moi là-bas, c’est moi qui devrais aller soigner Mario. Vous y devriez au moins aller tous les jours, mon père. Ils diront que vous les oubliez, à présent que nous n’avons plus besoin d’eux ! Ah ! que ne suis-je un garçon ! j’y courrais à cheval à toute heure ; je serais le camarade et l’ami de ce pauvre enfant, et je lui pourrais témoigner mon amitié sans avoir un lien suspendu sur ma tête ou un reproche à encourir !

Elle décida enfin son père à la conduire à Briantes.

Elle trouva Mario assez revenu de son chagrin et guéri de sa fièvre. Il paraissait avoir pris encore une fois son parti d’être enfant. Le marquis était un peu blessé de la conduite de M. de Beuvre. Mais on ne pouvait se garder rancune. Les parents se mirent peu à peu à causer comme si de rien n’était ; Lauriane se mit à rire et à folâtrer avec son innocent amoureux.

— Voisin, dit alors de Beuvre à Bois-Doré, il ne me faut point bouder. Votre idée pour ces enfants était pure rêvasserie. Voyez comme ils s’entendent bien ensemble pour les jeux innocents ! C’est signe qu’aux jeux d’amour ils seraient en guerre. Songez qu’un trop jeune mari ne se contente pas longtemps d’une seule femme, et qu’une femme délaissée est jalouse et acariâtre. Il y a, d’ailleurs, entre ces enfants, un empêchement auquel nous eussions dû songer : l’un est catholique, l’autre est protestant.

— Ce n’est point là un empêchement, dit le marquis. On se marie à la même Église, sauf à retourner chacun à celle qu’on préfère.

— Oui, oui, c’est fort bon pour vous, vieux incrédule, qui êtes des deux Églises, c’est-à-dire d’aucune ; mais pour nous…

— Pour vous, mon voisin ? Je ne sais quelle communion vous faites ; mais je crois fort en Dieu, et vous n’y croyez guère.

— Peut-être ! Qui sait ? a dit Montaigne ; mais ma fille croit, et vous ne la feriez point céder.

— Elle n’aurait point à céder. Ici, elle a été libre de prier comme elle l’entendait. Mario et elle ont fait leur prière du soir ensemble, et ils n’ont point songé à se disputer. D’ailleurs, Mario serait tout prêt à faire comme moi…

— Oui, à dire comme vous, au temps du bon roi : « Vive Sully et vive le pape ! »

— Lauriane ne serait pas plus entêtée de calvinisme, soyez-en bien assuré !

Bois-Doré se trompait. Plus M. de Beuvre s’avouait sceptique, plus Lauriane avait à cœur de se rattacher à la Réforme avec désintéressement. De Beuvre, qui le savait bien et qui cherchait l’occasion de susciter des obstacles, souleva la question pendant le dîner. Lauriane se prononça avec douceur, mais avec une fermeté remarquable.

Le marquis n’avait jamais parlé religion avec elle ni devant elle. Le fait est qu’il n’en parlait avec personne, et trouvait les dieux mi-partie gaulois et païens de l’Astrée très conciliables avec ses notions vagues sur la Divinité. Il fut chagrin de voir Lauriane se gendarmer de la sorte, et ne put s’empêcher de lui dire :

— Ah ! méchante enfant, vous ne seriez pas si entêtée de controverse, si vous nous aimiez un peu plus !

Lauriane n’avait pas vu où son père voulait en venir. Le reproche du marquis le lui fit comprendre. C’était le premier reproche qu’il lui adressât, et elle en fut vivement peinée. Mais la crainte d’irriter son père l’empêcha de répondre comme son cœur l’y portait. Elle baissa les yeux sur son assiette et retint une larme au bord de sa paupière.

Mario qui ne semblait occupé qu’à préparer le dîner délicat du petit chien Fleurial, vit cette larme et dit tout à coup d’un air sérieux, presque viril, qui contrastait avec la puérile occupation de ses mains :

— Mon père, nous faisons de la peine à Lauriane, ne parlons plus de rien. Elle a une tête, et elle a raison. Pour moi, je ferais comme elle à sa place, et je n’abandonnerais pas mon parti dans le malheur.

— C’est bien parlé, mon petit homme ! dit de Beuvre, frappé de l’air sage de Mario.

— Et c’est-à-dire aussi, ajouta le marquis, que nous sommes au-dessus de ces vaines discussions. Mon fils a déjà le libre esprit des bons esprits, et ce n’est pas lui qui contrarierait les opinions de Lauriane.

— Les contrarier, non certes, reprit Mario ; mais…

— Mais quoi ? dit Lauriane vivement ; tu ne viendrais pas à les partager, Mario, même par amitié pour moi ?

— Ah ! ah ! si cela était, s’écria de Beuvre, encore frappé d’une idée subite, si l’enfant, avec son nom et ses biens, voulait entrer résolument dans notre cause, je ne dis pas que je ne conseillerais pas à Lauriane de garder encore quelque temps son bonnet noir.

— Qu’à cela ne tienne ! dit le marquis ; quand le temps sera venu…

— Non pas ! non, mon père ! dit Mario avec une fermeté extraordinaire ; ce temps-là ne viendra point pour moi. J’ai été baptisé catholique par l’abbé Anjorrant ; j’ai été instruit par lui dans l’idée que je devais ne pas changer ; et, bien qu’il ne m’ait rien fait jurer à son lit de mort, il me semblerait lui désobéir en ne restant pas dans l’Église où il m’a mis. Lauriane m’a donné l’exemple, je le suivrai ; nous resterons comme nous voilà, et ce sera bien. Ça ne m’empêchera pas de l’aimer, et, si elle ne m’aime plus, alors elle aura tort et sera mauvaise.

— Que dites-vous de cela, ma fille ? dit de Beuvre à Lauriane ; ne vous semble-t-il pas que voilà un petit mari qui, vous voyant brûler, dirait : « J’en suis peiné ; mais je n’y peux rien, puisque c’est la volonté du pape ? »

Lauriane et Mario discutèrent en enfants qu’ils étaient, c’est-à-dire qu’ils se fâchèrent tout rouge. Lauriane bouda, Mario n’en démordit pas et finit par s’écrier avec feu :

— Tu dis, Lauriane, que tu te ravalerais si tu changeais. Tu me mépriserais donc si je changeais aussi ?

Lauriane sentit la justesse de cette réplique et ne dit plus rien ; mais elle était piquée comme une petite femme avec qui son amant fait des réserves, et son regard disait à Mario : « Je croyais être plus aimée que je ne le suis. »

Quand elle revint à cheval avec son père, celui-ci ne manqua pas de lui dire :

— Eh bien, à présent, ma fille, ne voyez-vous pas que Mario, ce charmant enfant, est un papiste de la bonne roche, comme feu monsieur son père, qui servait l’Espagne contre nous ? Et quelque jour, honteux de la nullité de son vieux oncle, il nous fera bel et bien la guerre ! Que direz-vous alors de voir votre mari dans un camp et votre père dans l’autre, s’envoyant des balles ou s’allongeant des horions ?

— Vraiment, mon père, dit Lauriane, vous me parlez comme si j’avais marqué le désir de rester veuve, et je n’ai jamais résolu cela. Mais je ne vois pas en quoi M. d’Ars échappera au mauvais destin dont vous faites prédiction ! N’est-il pas catholique et grand partisan de la royauté ?

— M. d’Ars n’a point de volonté, reprit de Beuvre, et je réponds que nous l’amènerions à toutes nos fins, en toute rencontre. De plus malins que lui ont changé quand la Réforme a eu bonne chance.

— Si M. d’Ars n’a point de volonté, reprit Lauriane, tant pis pour lui, ce n’est donc pas un homme ; et si, il a âge d’homme, lui !

Lauriane ne se trompait pas. Guillaume était nul de caractère ; mais il était beau garçon, aimable voisin, brave comme un lion, et d’un cœur très généreux avec ses amis.

Doux et facile au paysan, il se laissait piller sans y regarder ; mais aussi il faisait comme les seigneurs de son temps : il les laissait croupir dans l’ignorance et dans la misère. Il trouvait fort beau que les vassaux de Lauriane fussent propres et bien nourris, très divertissant que ceux de Bois-Doré fussent gros ; mais, quand on lui disait qu’à Saint-Denis-de-Touhet, les paysans mouraient comme des mouches dans les épidémies ; qu’à Chassignoles et au Magny, ils ne savaient pas le goût du vin ni de la viande, à peine celui du pain ; enfin que, dans les pays de Brenne, ils mangeaient de l’herbe, tandis qu’en d’autres provinces, plus malheureuses encore, ils se mangeaient les uns les autres, il disait :

— Que voulez-vous y faire ? Tout le monde ne peut pas être heureux !

Et il ne se foulait pas l’esprit plus qu’il ne pouvait pour trouver un remède. Il ne lui fût pas venu en tête de vivre dans ses terres comme Bois-Doré, et d’associer à son bien-être tous ceux qui dépendaient de lui. Il courait à Bourges et à Paris tant qu’il pouvait, et aspirait à un bon mariage pour mener une plus belle vie encore, avec une femme qu’il devait rendre parfaitement heureuse, à la condition qu’elle n’eût pas plus d’entrailles et de cervelle que lui.

Il était l’homme de sa caste et de son temps, et nul ne songeait à le blâmer.

Tout au contraire, Lauriane passait pour une exaltée parpaillote et Bois-Doré pour un vieux fou. Lauriane elle-même ne jugeait pas Guillaume aussi sévèrement que nous ; mais elle sentait en lui un manque de fond et de consistance, et, auprès de lui, un ennui insurmontable. Alors le souvenir des jours passés à Briantes lui revenait comme un rêve délicieux. Elle eût volontiers dit : Et in Arcadia ego !

Pourtant elle n’admettait pas l’idée d’être la femme de Mario. Dans ses pensées les plus intimes, elle demeura sa sœur aimée, fière de lui et pleine d’émulation ; mais elle ne trouva aucun prétendant à son gré, bien qu’il s’en présentât beaucoup dès qu’on vit son père acheter de nouvelles terres. En comparant involontairement son père, si positif et si calculateur, qui la critiquait souvent dans ses charités, avec le bon M. Sylvain, qui vivait toujours et faisait vivre tout le monde comme dans un conte de fées, elle prit la raison en grippe et devint en secret la fille du monde la plus rêveuse et la plus romanesque, au dire de M. de Beuvre et de ses autres parents des deux religions. On se moquait en famille d’elle et de son ridicule amour, disait-on, pour un enfant en sevrage.

À force de s’entendre dire qu’elle était éprise de Mario, Lauriane, un peu persécutée chez elle, était comme conduite malgré elle à regarder cet amour comme possible. Aussi en admit-elle l’idée lorsque Mario eut quinze ans.

Mais elle repoussa bientôt cette idée, car Mario, à quinze ans, semblait ne pas distinguer encore l’amour de l’amitié. Il était respectueux avec elle dans ses manières, en même temps que familier dans ses paroles à la façon d’un frère bien élevé. Il ne disait pas un mot qui pût faire penser que la passion se fût révélée à lui. Quelquefois seulement, il rougissait beaucoup quand Lauriane arrivait inopinément dans un lieu où il ne l’attendait pas, et il pâlissait quand on parlait devant lui de quelque nouveau projet de mariage pour elle. Du moins, Adamas confiait ces remarques à son maître, et Mercédès à Lucilio. Mais ils se trompaient peut-être. Le jeune garçon grandissait et lisait beaucoup : il éprouvait peut-être certains malaises de la tête et des jambes.

Nous ne dirons qu’un mot sur cette époque où Mario eut quinze ans et Lauriane dix-neuf. Leur existence sédentaire et leurs tranquilles relations offraient sans doute un caractère d’heureuse monotonie qui ne nous permet pas d’en retrouver la trace dans nos archives sur Briantes et la Motte-Seuilly.

Nous y trouvons seulement le mariage de Guillaume d’Ars avec une riche héritière du Dauphiné. Les noces se firent en Berry, et il ne paraît pas que le refus de Lauriane eût mécontenté le bon Guillaume, car elle fut de la fête, ainsi que les Bois-Doré.

C’est une année plus tard, en 1626, que nous voyons la vie de nos personnages se dessiner plus clairement. Ce fut l’époque du baptême de monseigneur le duc d’Enghien (le futur grand Condé) qui hâta pour eux le cours des événements.

Ce baptême eut lieu le 5 mai à Bourges. Le jeune prince avait alors environ cinq ans. Les grandes fêtes qui se firent attirèrent toute la noblesse et toute la bourgeoisie de la province.

Le marquis de Bois-Doré, qui avait enfin gagné, sinon les dangereuses bonnes grâces, du moins la salutaire indifférence de Condé et du parti jésuitique, céda aux désirs de Mario, qui était curieux de voir un peu le monde, aux siens propres, qui étaient de montrer son héritier avec plus d’avantages qu’en 1622, sous le poids d’une situation inquiétante et douloureuse.

LXVII

Une fois décidé, Bois-Doré, qui ne savait rien faire à demi, employa, un mois durant, le génie et l’activité d’Adamas à faire préparer les beaux habits et les riches équipages qu’il voulait exhiber devant la cour et la ville.

On se remonta en chevaux et harnachements de luxe, on s’inquiéta des nouvelles modes. On s’apprêta à tout éclipser. Le vieux seigneur, toujours droit sur ses jambes et roide des épaules, toujours fardé et frisé, toujours bien portant et jeune d’imagination, voulut être encore habillé des mêmes étoffes avec les mêmes formes de vêtement que son petit-fils.

On appela ainsi Mario à Bourges, parce que le Prince, voulant dire à Bois-Doré un mot d’agréable raillerie, et ne se souvenant plus du degré de parenté entre les beaux messieurs de Bois-Doré, lui demanda si c’était par économie qu’il habillait son petit-fils des rognures de ses étoffes. Mario comprit les dédains du grand vassal et se sentit plus royaliste que jamais.

Lauriane avait désiré aussi voir pour la première fois de sa vie une très grande fête. Son père n’ayant pas pris part à la nouvelle révolte des huguenots, et, d’ailleurs, une nouvelle paix avec eux étant signée depuis trois mois, ils pouvaient se montrer sans danger. Il fut convenu que l’on irait tous ensemble.

Repas splendides, trophées avec distiques latins et anagrammes en l’honneur du petit prince, régiments d’enfants bravement équipés et manœuvrant très bien pour lui faire escorte, motets chantés, harangues des magistrats, présentation des clefs de la ville, concerts, danses, comédie donnée par le collège des jésuites, anges descendants des arcs de triomphe et présentant de riches cadeaux au jeune duc (c’est-à-dire à monsieur son père, qui ne se fût point contenté de dragées), manœuvres de la milice, cérémonie et réjouissances, tout cela dura cinq jours.

On y vit de grands personnages.

Le célèbre et beau Montmorency (celui que Richelieu envoya plus tard à l’échafaud) et la princesse douairière de Condé (dite l’empoisonneuse) y représentèrent le parrain et la marraine, qui n’étaient pas moins que le roi et la reine de France. M. le duc reçut le baptême en chrémeau (petit bonnet de pierreries) et en longue robe de drap d’argent. Le prince de Condé portait un habit gris de lin tout battu d’or et d’argent.

Les beaux messieurs de Bois-Doré furent invités par M. Biet à se placer sur l’estrade de la grande noblesse, non qu’ils fussent des meilleurs amis de la petite cour mais à cause de leur belle tenue, qui faisait honneur au spectacle.

La beauté de Mario fut encore plus remarquée que son costume. Lauriane entendit les dames (et notamment la belle et jeune mère du petit prince) faire leurs observations sur les grâces de ce charmant adolescent. Elle se sentit troublée pour la première fois, comme si elle eût été jalouse des regards et des sourires dont il était le but.

Mario n’y faisait nulle attention. Il regardait l’enfant princier avec curiosité. L’enfant était laid et malingre ; mais il y avait beaucoup d’intelligence dans ses yeux et de décision dans ses mouvements.

Le 6 mai, comme nos personnages se préparaient au départ, de Beuvre prit le marquis dans l’embrasure d’une fenêtre.

Ils étaient descendus chez un ami.

— Çà, lui dit-il, il en faudra finir et prendre un parti.

— Ayez patience ! Les chevaux seront bientôt prêts, lui répondit Bois-Doré, qui le crut pressé de reprendre le chemin de sa châtellenie.

— Vous ne m’entendez point, mon voisin ; je dis qu’il faudrait se décider à marier nos enfants, puisque c’est leur idée et la nôtre. Je vous dois confier que je vais faire encore un voyage. Je ne suis venu ici que pour m’entendre avec des gens qui me promettent de bonnes affaires en Angleterre, et, si je dois encore vous confier ma Lauriane, autant vaudrait qu’elle fût mariée avec votre héritier. C’est bonne chance pour lui ; car mes vaisseaux vont faire des petits, à ce que l’on m’assure, et la paix ne fera que donner carrière à la piraterie anglo-protestante. Ma fille eût donc pu prétendre à mieux que vous pour le nom et l’argent, mais non pour le cœur ; et, comme le soin de la garder me détourne beaucoup de celui de mes affaires, je souhaite, en reprenant ma liberté, mettre ma Lauriane en bonnes mains. Dites donc oui, et hâtons-nous.

Le marquis fut abasourdi d’une proposition que, depuis quatre ans, M. de Beuvre semblait peu disposé à bien recevoir, au cas où elle lui eût été faite. Mais il ne lui fallut pas beaucoup de réflexion pour sentir l’inconvenance de ce projet et l’égoïste légèreté du père de Lauriane. Bois-Doré était souvent léger lui-même et hors du vrai ; mais il était vraiment père, et Mario, amoureux et marié à seize ans, lui paraissait dans une situation plus redoutable que Mario romanesque et conjugal à onze ans.

— Vous n’y songez point, répondit-il : fiancer nos enfants, à la bonne heure ! mais les marier, c’est trop tôt.

— C’est ainsi que je l’entendais ! dit de Beuvre. Eh bien, fiançons-les, et reprenez ma fille chez vous. Vous surveillerez ces amoureux, et, dans deux ou trois ans, je reviendrai faire la noce.

Bois-Doré était assez romanesque pour céder ; cependant il hésita. Il avait oublié l’amour, ou du moins ses orages. Mais un regard d’Adamas, qui feignait d’arranger les paquets et qui écoutait fort bien de ses deux oreilles lui rappela ces rougeurs et ces pâleurs qu’il avait remarquées sur le visage de Mario, et qui pouvaient être la révélation de souffrances cachées avec soin.

— Non, non, dit-il. Je ne mettrai point mon enfant auprès du brasier ; je ne l’exposerai point à s’y dessécher ou à manquer aux lois de l’honneur. Restez en votre château, mon voisin, et soyons prudents. Vous êtes assez riche. Échangeons ici notre parole, à l’insu de nos enfants, cette fois ! Pourquoi ôter le sommeil à l’un d’eux ? Dans trois ans, nous les ferons heureux, sans trouble ni reproche.

De Beuvre sentit que l’ambition et la cupidité lui avaient fait désirer une sottise. Mais il était devenu entêté et colérique. Il prit de l’humeur, refusa l’échange des paroles et décida qu’il conduirait sa fille en Poitou, auprès de la duchesse de la Trémouille, sa parente.

Mario eut une défaillance au moment de monter en voiture, lorsqu’il apprit que Lauriane ne revenait pas avec lui et s’éloignait pour un temps illimité. Son père avait essayé d’amoindrir le coup ; mais de Beuvre tenait à le lui porter pour éprouver ses sentiments ou pour se venger de la leçon de prudence qu’il avait eu le dépit de recevoir du moins prudent des hommes. Lauriane, qui ne savait rien encore (son père lui avait seulement dit qu’il avait à rester quelques jours de plus avec elle à Bourges), descendit précipitamment l’escalier en entendant l’exclamation douloureuse du marquis, à la vue de Mario blême et défaillant. Mais Mario se remit très vite, prétendit n’avoir qu’une crampe, et se jeta dans le grand carrosse en fermant les yeux. Il ne voulait pas voir Lauriane, dont l’air calme jusqu’à ce moment le blessait jusqu’au fond du cœur. Il la supposait instruite de tout et décidée, sans regret, à le quitter pour toujours.

Le marquis voulait rester, s’expliquer avec de Beuvre. Il eut le courage de n’en rien faire, en voyant le courage de Mario : quoi qu’il pût advenir, l’âge était venu pour le jeune homme où une séparation de quelques années devenait nécessaire.

Mario, si expansif à tous autres égards, n’ouvrit son cœur à personne et affecta, durant le chemin, une grande sérénité.

À Briantes, le marquis l’interrogea adroitement, Mercédès imprudemment. Il tint bon, disant qu’il aimait beaucoup Lauriane, mais que ce chagrin ne prendrait ni sur sa raison ni sur son travail.

Il tint parole ; sa santé souffrit un peu. Il se soumit à tous les soins qu’on le pria d’avoir de lui-même, et il eut bientôt pris le dessus.

— J’espère, disait quelquefois le marquis à Adamas, qu’il ne sera pas trop sentimental et qu’il oubliera cette mauvaise enfant, qui ne l’aime point.

— Moi, j’espère, disait le sage Adamas, qu’elle l’aime plus qu’il ne paraît ; car, si notre Mario perdait l’espérance qui le fait vivre, nous pourrions bien avoir du souci !

En 1627, c’est-à-dire l’année suivante, le manoir de Briantes fut menacé d’une crise nouvelle. Il fut question de raser ses bonnes murailles, ses petits bastions et ses huis fortifiés.

Richelieu, désormais installé au pouvoir définitivement, avait décrété et fait ordonner la destruction des fortifications de villes et de citadelles par tout le royaume. Cette excellente mesure, prise dans toute sa rigueur, s’étendait « à toutes les fortifications faites depuis trente ans, ès châteaux et maisons des particuliers, sans permission expresse du roy. »

Briantes n’était pas dans ce cas ; ses défenses dataient de la féodalité et n’étaient pas à l’épreuve du canon. Les magistrats et échevins de La Châtre, mécontents d’avoir à se raser eux-mêmes, comme disait l’ex-perruquier Adamas, eussent bien voulu raser tous les beaux messieurs, leurs voisins. Mais Bois-Doré, qui sentait la nécessité de se clore contre les bandes de partisans et de voleurs de passage, soutint ses droits et les fit respecter. Il était trop aimé de ses vassaux pour craindre qu’ils ne fissent comme ceux de beaucoup d’autres, qui se posèrent volontairement comme exécuteurs des ordres du grand cardinal.

La mesure était fort populaire, en même temps que fort absolue. C’était poursuivre l’esprit de la Ligue jusque dans ses repaires féodaux. Mais on n’exécuta les ordres que dans les pays protestants, et ce hardi décret resta sur le papier, comme beaucoup des fortes volontés de Richelieu.

Le Berry y échappa en faisant, comme toujours, le gros dos. M. le Prince ne laissa pas ôter une pierre de sa forteresse de Montrond ; les châteaux de la grande et de la petite noblesse restèrent debout, et la grosse tour de Bourges ne tomba que sous Louis XIV.

Bois-Doré était à peine remis de cette émotion, qu’il lui en vint une autre plus sérieuse et plus douce.

— Monsieur, lui dit un soir Adamas, il faut que je vous régale d’une histoire que M. d’Urfé eût mise en roman, car elle n’est point vilaine.

— Voyons ton histoire, mon ami ! dit le marquis en mettant son mortier de dentelle sur son crâne chauve.

— Il s’agit, monsieur, de votre vertueux druide et de la belle Morisque.

— Adamas, vous devenez pasquin et satirique, mon bonhomme. Point de calomnie, je vous prie, sur le compte de mon digne ami et de la chaste Mercédès !

— Eh ! monsieur, où serait le mal que ces honnêtes personnes fussent unies par les liens d’hyménée ? Sachez, monsieur, que ce matin, comme je rangeais la bibliothèque du savant… il ne veut souffrir que moi pour toucher à ses livres, et, de fait, il y faut un homme un peu instruit… je vois la Morisque baiser avec tendresse à la dérobée un bouquet de roses qu’elle apporte tous les matins sur sa table pendant qu’il déjeune avec vous. Et puis, m’apercevant tout à coup, elle devint pâle comme son écharpe de tête et se sauva, comme si elle eût commis un grand crime. Il y avait longtemps, bien longtemps, monsieur, que je me doutais de quelque chose. Toute cette amitié, tous ces égards et petits soins qu’elle a pour lui… je pensais bien que cela pouvait conduire l’un et l’autre à l’amour.

— Au fait ! dit le marquis. Mais poursuis, Adamas !

— Eh bien, monsieur, la découverte me fit pousser un beau grand rire, non de moquerie, mais de satisfaction, car on est toujours content de deviner ou surprendre un secret, et, quand on est content, on rit. Si bien que maître Jovelin, rentrant dans sa chambre, me demanda doucement, avec ses yeux, de quoi je riais de si bon cœur, et moi de le lui dire, là, innocemment, pour le faire rire aussi… et aussi, je l’avoue, pour savoir comment il prendrait l’aventure.

— Et comment la prit-il ?

— Avec un grand coup de soleil en pleine figure, ni plus ni moins qu’une jolie fille, et il faut croire que le contentement vous refait bien un homme ; car celui-ci, avec ses grands yeux, sa grande bouche et sa grande moustache noire, s’illumina comme un astre, et me parut aussi beau qu’il l’est quelquefois, quand il sonne de sa mélodieuse sourdeline.

— Fort bien, Adamas, tu te formes à bien parler. Alors ?...

— Alors je sortis, ou plutôt je fis le bruit de sortir, et, regardant par la porte un peu entre-bâillée, je vis le bon Lucilio prendre les fleurs, les baiser avec beaucoup de passion, et les mettre dans son justaucorps, fleurs, épines et tout, comme s’il eût pris plaisir à en sentir la piqûre en même temps que la douceur. Et il marchait par la chambre, pressant de ses deux mains ce calice d’amour sur sa poitrine.

— De mieux en mieux, Adamas ! Et après ?

— Après, la Morisque est entrée par une autre porte et lui a dit : « Est-ce l’heure d’appeler Mario pour la leçon ? »

— Qu’a-t-il répondu ?

— De ses yeux et de sa tête, il a dit non ; par où j’ai vu qu’il souhaitait la retenir. Elle a voulu s’en aller, pensant qu’il était occupé à ses grandes singeries ; car, avec lui, monsieur, elle se tient comme une servante qui n’a pas du tout l’idée de plaire à son maître. Mais lui, il a frappé sur la table pour la rappeler. Elle est revenue. Ils se sont regardés ; pas longtemps, car elle a vitement baissé ses beaux yeux noirs, et elle lui a dit en arabe, du moins je l’ai présumé à son air :

« — Qu’est-ce que tu veux, mon maître ? »

Il lui a montré le gobelet où elle avait mis les roses, et elle, ne les voyant plus, a dit encore :

« — C’est ce méchant espiègle d’Adamas qui les a ôtées, car je ne les oublie jamais. »

— Elle a dit cela ?

— Oui, monsieur, en arabe. J’ai très bien deviné tout ! Alors elle a couru pour chercher d’autres fleurs, et il l’a suivie jusqu’à la porte comme un homme qui se défend contre lui-même. Il est revenu à sa table, il a mis sa tête dans ses mains et il a eu, monsieur, je vous en réponds, les plus beaux sentiments du monde dans le cœur, pour accorder son amour avec sa vertu.

— Eh ! pourquoi se défendre ainsi ? s’écria le marquis ; ne sait-il pas que je serai heureux de le marier avec cette belle et bonne personne ? Va le chercher, Adamas ; il se couche tard et sera encore debout. Mario dort, et c’est le bon moment pour une explication aussi délicate.

LXVIII

Le bon marquis n’eut pas de peine à confesser Lucilio.

Celui-ci avoua avec candeur qu’il adorait la Morisque depuis longtemps, et que, depuis quelque temps, il croyait être aimé d’elle ; mais, de sa plume concise, il résuma la situation.

D’abord, il avait craint d’attirer sur lui les persécutions auxquelles il n’avait échappé en France que par miracle. Puis, quand il lui avait paru prouvé que Richelieu, malgré toutes ses luttes contre la Réforme, avait pour politique inflexible de maintenir l’édit de Nantes en faveur de tout genre de liberté de conscience, il s’était décidé à attendre le mariage de Mario avec Lauriane ou avec quelque autre femme selon son cœur. Dans l’état d’espoir ou de regret, d’attente paisible ou de secrète agitation où pouvait se trouver son cher élève, il ne voulait pas lui donner l’égoïste et dangereux spectacle d’un mariage d’amour.

Le marquis approuva la généreuse prudence de son ami, mais il trouva un biais.

— Mon grand ami, lui dit-il, la Morisque a bientôt la trentaine, et vous, vous dépassez la quarantaine. Vous êtes donc encore assez jeunes pour vous plaire l’un à l’autre, et vos âges sont fort bien assortis ; mais, sans vous offenser, vous n’êtes plus des adolescents pour laisser des pages blanches dans le livre de votre félicité ! Profitez des belles années qui vous restent. Mariez-vous. Je ferai avec Mario un voyage pendant quelques mois, durant lesquels je lui dirai que j’ai eu seul l’idée d’un mariage de raison entre Mercédès et vous. J’inventerai des prétextes pour que vous n’ayez pu attendre notre retour, et, quand il vous reverra, son esprit sera tout habitué à cette nouvelle situation. Le mariage rend toutes choses sérieuses, et, d’ailleurs, je me fie à vous pour cacher vos lunes de miel derrière les épaisses nuées de la prudence et de la retenue.

Le marquis conduisit donc Mario à Paris. Il lui fit voir le roi à la cour, mais de loin ; car le monde était bien changé depuis quinze ans que le bon Sylvain vivait dans ses terres. Les amis de sa jeunesse étaient morts, ou, comme lui, retirés du fracas de la société nouvelle. Le peu de grands personnages encore debout qu’il avait approchés autrefois se souvenaient de lui médiocrement, et, sans ses vieux atours, l’eussent à peine reconnu.

Cependant la figure intéressante et les modestes manières de Mario furent remarquées : on fit bon accueil aux beaux messieurs dans quelques maisons distinguées, on ne leur parla pas de les pousser plus haut ; et, de fait, ils ne souhaitaient ni l’un ni l’autre bien vivement de se rapprocher du pâle soleil de Louis XIII.

Mario avait éprouvé une grande déception en voyant passer à cheval le fils effaré de Henri IV, et le marquis n’avait pas été encouragé par cette physionomie à poursuivre son dessein de ratification royale pour son titre de marquis.

De nouveaux édits paraissaient chaque jour contre les usurpations de qualités ; édits peu respectés, car les nouveaux et anciens nobles continuaient à prendre des noms de terre fort contestables. Leur obscurité les garantissait. Bois-Doré fut forcé de reconnaître qu’il n’avait pas de meilleur refuge.

Et puis il lui fallait bien s’apercevoir aussi que l’on n’était pas plus beaux messieurs à Paris les uns que les autres, du moment que l’on n’était pas de la cour. On se retournait bien un peu, dans les promenades et à la place Royale, pour regarder le contraste de son étrange figure fardée avec la délicieuse fraîcheur de Mario, et, pendant quelque temps, le bonhomme, se croyant reconnu, souriait aux passants et portait la main à son feutre, prêt à accueillir des avances que l’on ne songeait point à lui faire. Cela lui donnait un grand air d’incertitude hébétée et de courtoisie banale qui prêtait à rire. Les dames assises, ou marchant l’éventail à la main, sous les jeunes arbres du Cours-la-Reine, se disaient :

— Quel est donc ce grand vieux fou ?

Et, si ces dames étaient femmes du monde où Bois-Doré avait reparu, ou bourgeoises du quartier où il s’était logé, il s’en trouvait parfois une pour répondre :

— C’est un gentilhomme de province qui se pique d’avoir été l’ami du feu roi.

— Quelque Gascon ? Tous ont sauvé la France ! ou quelque Béarnais ? Ils sont tous frères de lait du bon Henri !

— Non, un vieux mouton de Berry ou de Champagne. Il y a des Gascons partout.

Le bon Sylvain était donc bien effacé dans cette foule oublieuse et pimpante, quelque effort qu’il fît pour y paraître aussi grand que sa taille. Il se disait, avec quelque dépit, que mieux vaut être le premier de son village que le dernier à la cour. Il est certain pourtant qu’avec un peu d’audace et d’intrigue, il eût pu y pousser Mario comme tant d’autres ; mais il redouta quelque affront à propos de son problématique marquisat.

Il se résigna à faire le badaud de province, et se fût grandement ennuyé si Mario, toujours studieux et artiste sérieux dans ses goûts, ne l’eût entraîné à voir les monuments d’art et de science qui faisaient pour lui le principal attrait de la capitale du royaume.

Le plaisir et le profit que le jeune homme en retira consolèrent un peu le vieillard de ce qu’en lui-même il appelait un voyage manqué.

Il ne se vantait pas à Mario de toutes ses déceptions. Il avait toujours eu l’espoir de lui faire retrouver sa famille maternelle et de lui reconquérir par là quelque beau titre espagnol, avec un héritage quelconque.

Il avait maintes fois écrit en Espagne pour avoir des informations et pour en faire donner sur le compte de Mario, dans le cas où ladite famille y prendrait intérêt. Il n’avait jamais reçu que des réponses vagues, peut-être évasives.

À Paris, il s’était décidé à se rendre de sa personne à l’ambassade. Il y fut reçu par une manière de secrétaire intime qui lui répondit, en substance, que, sur ses fréquentes demandes, on avait enfin éclairci une affaire mystérieuse. La jeune dame enlevée et disparue appartenait, en effet, à la noble famille de Mérida, et Mario était le fruit d’un mariage clandestin que l’on pouvait contester.

La jeune femme n’avait laissé de droits à aucune fortune, et les parents ne se souciaient, en aucune façon, de reconnaître un jeune homme élevé par un vieux hérétique mal blanchi.

Le marquis, outré, se le tint pour dit et résolut de rendre oubli pour mépris à ces vaniteux Espagnols. Il lui en avait assez coûté d’assiéger les portes d’une ambassade dont, à titre d’ancien protestant et de bon Français, il haïssait l’enseigne.

Et cependant il était triste et confiait ses peines à son inséparable Adamas.

— Certes, lui disait-il, la plus douce et la plus honnête vie est celle de la noblesse sédentaire. Mais, si elle convient à ceux qui ont bien payé de leur personne, elle peut devenir pesante et même honteuse à un jeune cœur comme celui de Mario. L’ai-je fait élever avec de grands soins, avons-nous fait de lui, grâce à son génie précoce, un gentilhomme accompli et propre à toutes choses, pour l’ensevelir en une gentilhommière, sous prétexte qu’il n’a pas besoin de faire fortune et qu’il a le cœur doux et humain ? Ne lui faudrait-il pas un peu de guerre et d’aventure, et, par quelque action d’éclat, conquérir ce marquisat que les idées de rangement universel du grand cardinal peuvent bien lui enlever d’un jour à l’autre ? Je sais que l’enfant est bien jeune, et qu’il n’y a point de temps perdu encore ; mais ses inclinations ne semblent tournées vers le beau savoir, et je me tracasse l’esprit du chemin qu’il y trouvera pour se distinguer.

— Monsieur, répondit Adamas, si vous croyez que votre fils sera plus manchot que vous à la bataille, c’est que vous ne le connaissez guère.

— Je ne connais pas mon fils ?

— Eh bien, non, monsieur, vous ne la connaissez point : c’est un mystérieux qui vous aime tant, qu’il n’ose jamais avoir une idée pour vous tracasser ou une peine à vous faire partager. Mais je sais le fond du sac : Mario rêve de guerre autant que d’amour, et le temps est proche où, si vous ne devinez point ses ambitions, vous le verrez devenir triste ou malade.

— À Dieu ne plaise ! s’écria le marquis. Je le veux interroger là-dessus dès demain !

Quand on dit demain, en pareille affaire, c’est dire que l’on recule, et le marquis recula, en effet. La faiblesse paternelle livra en lui un grand combat à l’orgueil paternel, et elle triompha. Mario n’était pas encore de force à supporter les fatigues de la guerre, et, d’ailleurs, la guerre que tout annonçait avec l’Angleterre ou l’Espagne semblait un peu ajournée par les grands efforts de Richelieu pour la création d’une marine française. On ne devait pas se presser ; on avait le temps : on s’y trouverait bien assez tôt !

On retourna donc à Briantes à la fin de l’automne, et ou trouva Lucilio marié avec Mercédès.

Mario, en apprenant cette nouvelle à Paris, en avait témoigné plus de satisfaction que de surprise. Il avait depuis longtemps senti, dans l’air embrasé que lui soufflait involontairement sa Morisque, aussi bien que dans la suave mélancolie de Lucilio, et jusque dans le langage ardent et tendre de la sourdeline, les effluves de passion qui l’embrasaient parfois lui-même. Il eut le cœur pris dans un étau à la pensée de l’amour heureux ; mais il avait un empire extraordinaire sur lui-même. Son père ne vivant que de sa vie, il s’était, de bonne heure, habitué à lui cacher ses émotions ; et, quand Adamas lui reprochait de trop renfermer ses pensées :

— Mon père est vieux, répondait-il ; il me chérit comme une mère chérit son enfant. C’est affaire à moi de ne point abréger ses jours par des soucis, et le ciel m’a donné charge de le faire vivre longtemps.

Lauriane vivait au fond du Poitou et donnait rarement de ses nouvelles ; c’était dans un style affectueux et respectueux pour le marquis ; mais elle traçait à peine le nom de Mario, comme si elle eût craint de se rappeler à son souvenir.

En revanche, elle s’exprimait avec une vive tendresse sur le compte de la Morisque, de Lucilio et des bons serviteurs de la maison. Il semblait que son affection, contenue avec ceux qui y avaient les premiers droits, eût besoin de prendre sa revanche avec les autres. Elle annonça même plusieurs fois, avec une sorte d’affectation, qu’on avait des projets de mariage pour elle, et que probablement elle ferait bientôt part d’une décision, souhaitant, disait-elle, de faire agréer son choix au marquis, qu’elle considérait comme un second père.

Ce qu’il y avait d’étrange dans ces mariages annoncés, c’est qu’elle y revenait tous les ans, comme à des projets renoués ou renouvelés, sans rien indiquer de ce qui pouvait intéresser ses amis à son choix, et comme si elle eût voulu leur faire entendre ceci au fond : « Je ne me marie pas, parce que ce n’est pas mon goût ; mais gardez-vous de croire que je me garde pour vous autres. »

Telle était, en effet, son intention en écrivant ces lettres, et voici quelle était la situation de son esprit :

En la conduisant au loin pour se séparer bientôt d’elle, M. de Beuvre lui avait froissé le cœur en inventant de lui dire que le marquis et son héritier, consultés par lui à Bourges, avaient répondu avec beaucoup de froideur. Mario s’était montré très fervent catholique en cette circonstance, il avait juré de ne jamais faire un mariage mixte.

Lauriane eût dû se méfier d’un père que la soif de l’or avait mordu jusqu’au fond des entrailles, et qui, pressé de s’éloigner, voulait à tout prix la décider à un prompt mariage. Elle refusa de se marier par dépit et à l’étourdie ; mais elle promit d’y songer, et renonça fièrement, dans son âme, à l’ingrat Mario. Elle l’avait aimé à Bourges, aimé d’amour pour la première fois, après des années d’amitié calme. Et ce premier amour de sa vie, à peine avoué, à peine révélé à elle-même, il fallait en rougir de honte et le briser sans faiblir !

Elle eut cependant quelques doutes ; mais, si son père ne lui jura pas qu’il n’exagérait rien, il put au moins lui donner sa parole d’honneur qu’il avait proposé les fiançailles au marquis, et que celui-ci avait éludé l’offre sous prétexte que Mario était encore trop jeune pour se mettre l’amour en tête. Lauriane était trop pure pour comprendre les dangers qu’elle eût pu courir en retournant à Briantes. Elle se rappela qu’au moment de la quitter Mario, que l’on disait indisposé, avait haussé les épaules et détourné la tête en disant : « Vous faites trop d’état d’une crampe. Je ne sens plus aucun mal. »

Elle répéta donc à son père ce qu’elle lui avait dit avec sincérité quelque temps auparavant, à savoir qu’elle n’avait jamais regardé ce mariage comme possible, et elle l’encouragea à partir comme il le souhaitait, en lui jurant qu’elle épouserait le prétendant convenable qui ne lui inspirerait pas d’aversion.

Mais ce prétendant ne se rencontra pas. Tous ceux que madame de la Trémouille lui présenta lui déplurent.

Elle trouvait en eux le positivisme qui avait envahi son père comme une passion, mais elle l’y trouvait à l’état de calcul froid et un peu cynique. Les beaux jours de la Réforme s’en allaient, dissous comme l’ancienne société du siècle précédent. La Réforme n’était héroïque que dans les grandes persécutions, et Richelieu, écrasant, par la fatale nécessité des choses, les restes du parti, n’avait rien d’un persécuteur. La France criait aux protestants par sa bouche : Tenez-vous-en à la liberté religieuse, sortez de la politique. Tournez-vous avec nous contre l’ennemi du dehors ! Les protestants avaient voulu être une république, et ils étaient une Vendée.

Sauf les puritains de France (le groupe terrible, héroïque, indomptable, qui se rencontra et s’immola dans la Rochelle deux ans plus tard), les protestants français étaient alors disposés à se rallier au principe de l’unité française ; mais plusieurs étaient résolus à ne se rallier qu’après une victoire qui ferait de bonnes et durables conditions à leur parti.

Or, parmi ceux qui raisonnaient bien, mais qui allaient être entraînés à raisonner mal et à choisir entre l’alliance étrangère et l’écrasement final, la noblesse était généralement moins pure d’intentions que le peuple et la bourgeoisie. Elle faisait ses réserves personnelles : les plus haut placés voulaient se faire acheter, et traduisaient leurs besoins de liberté religieuse en besoins de places et d’argent.

Au milieu de ces nombreuses défections qui se déclaraient tous les jours, ou qui se tenaient dans une honteuse expectative, Lauriane se sentit indignée. Elle s’était fait de l’honneur du parti une idée plus chevaleresque. Elle était forcée maintenant de reconnaître que son père, dont l’avidité l’avait tant humiliée, ne faisait qu’un peu plus tard ce que la plupart des gens de son âge avaient fait toute leur vie, ce que la plupart des jeunes gens étaient pressés de faire à leur tour. Encore M. de Beuvre était-il des meilleurs ; car il n’avait pas l’idée de trahir son drapeau. Il se dépêchait seulement de faire ses affaires avant qu’il fût renversé.

Une exception pouvait se rencontrer pour Lauriane. Il y avait des exceptions, puisqu’elle-même en était une. Elle n’en rencontra pas, peut-être parce que, rêveuse et distraite, elle ne sut pas la chercher.

La jeunesse et la beauté sont fières à juste titre. Elles attendent qu’on les découvre, et ne découvrent rien elles-mêmes, dans la crainte d’avoir l’air de s’offrir.

LXIX

Bien que nous ayons fait jusqu’ici notre possible pour suivre nos personnages dans la vie de noblesse sédentaire que nos renseignements nous permettaient d’étudier un peu, nous voici forcé de franchir encore un peu de temps, et de chercher les beaux messieurs de Bois-Doré assez loin de leur paisible manoir.

C’était en 1629, le 1er mars, je crois. Le mont Genèvre, couvert de frimas, offrait le spectacle d’une animation extraordinaire sur ses deux versants, et jusqu’à l’entrée du défilé appelé le Pas de Suse.

C’était l’armée française en marche sur le duc de Sa voie, c’est-à-dire sur l’Espagne et l’Autriche, ses bonnes alliées.

Le roi et le cardinal gravissaient la montagne en dépit d’un froid rigoureux. On hissait le canon à travers les neiges. C’était une de ces grandes scènes que le soldat français a toujours su si bien jouer dans le cadre grandiose des Alpes, sous Napoléon comme sous Richelieu, et sous Richelieu comme sous Louis XIII, sans s’amuser à faire dissoudre les roches, comme on l’attribue au génie d’Annibal, et sans employer d’autre artifice que la volonté, l’ardeur et la gaieté intrépides.

Dans un de ces sentiers que la neige piétinée creusait parallèlement sur le chemin, deux cavaliers se trouvèrent monter côte à côte l’escarpement de la montagne qui plonge vers la France.

L’un était un jeune homme de dix-neuf ans, robuste et d’une souplesse de mouvements agréables à voir sous le gracieux costume de guerre de l’époque. Ce jeune homme était, quant aux couleurs, habillé à sa fantaisie. Son équipement et ses armes, autant que son isolement, annonçaient un gentilhomme faisant la campagne en volontaire.

Mario de Bois-Doré, on pense bien que je ne m’occupe pas ici d’un autre, était le plus beau cavalier de l’armée. Le développement de sa force juvénile n’avait rien ôté à l’adorable douceur de sa physionomie intelligente et généreuse. Son regard était celui d’un ange pour la pureté ; mais la barbe naissante rappelait pourtant que ce garçon au céleste regard n’était qu’un simple mortel, et cette jeune moustache accusait doucement le pli d’un sourire un peu nonchalant, mais d’une bienveillance cordiale à travers sa mélancolie.

Une magnifique chevelure brune, d’un ton doux et bouclée naturellement, encadrait largement le visage jusqu’à la naissance du cou et retombait en une grosse mèche (la cadenette était plus que jamais de mode) jusqu’au-dessous de l’épaule. La face était finement rosée, mais plutôt pâle que vermeille. Une distinction exquise de type, aidée tout naturellement d’une exquise distinction de manières et d’habillement, était le principal caractère de cette apparition, qui n’appelait point le regard, mais dont le regard avait peine à se détacher quand il l’avait rencontrée.

Telle fut l’impression du cavalier que le hasard venait de placer auprès de Mario.

Ce cavalier avait une quarantaine d’années ; il était maigre et blême avec des traits assez réguliers, des lèvres fort mobiles, un œil perçant et, au total, une expression de ruse tempérée par un penchant sérieux à la réflexion. Il était costumé d’une façon assez problématique, tout en noir et en courte soutanelle, comme un prêtre en voyage, mais armé et botté en militaire.

Son cheval sec et agile allongeait le pas tout autant que l’ardente et généreuse monture de son compagnon.

Les deux cavaliers s’étaient salués en silence, et Mario avait ralenti son cheval pour laisser le pas au voyageur, plus âgé que lui.

Le voyageur parut sensible à une si scrupuleuse courtoisie, et refusa de dépasser le jeune homme.

— Au fait, monsieur, dit Mario, je crois que nos chevaux vont de même, ce qui prouve la bonté de l’un et de l’autre, car j’ai de la peine à soumettre le mien à une allure qui ne laisse pas tous les autres en arrière, et j’ai dû donner de l’avance à mes compagnons de route pour ne point arriver avant eux au sommet du passage.

— Ce qui est défaut chez votre magnifique bête est qualité chez la mienne, répondit l’inconnu. Comme je voyage presque toujours seul, j’avance sans que personne ait à me reprocher d’épuiser ma monture. Mais puis-je vous demander, monsieur, où j’ai eu l’honneur de vous voir ? Votre agréable figure ne m’est point tout à fait nouvelle.

Mario regarda attentivement le cavalier et lui dit :

— La dernière fois que j’eus l’honneur de vous voir, c’était à Bourges, il y a quatre ans, au baptême de monseigneur le duc d’Enghien.

— Alors vous êtes, en effet, le jeune comte de Bois-Doré ?

— Oui, monsieur l’abbé Poulain, répondit Mario en portant encore une fois la main à son feutre empanaché.

— Je suis heureux de vous retrouver tel que vous êtes, monsieur le comte, reprit le recteur de Briantes ; vous avez grandi en taille, en bonne mine et aussi en mérite, je le vois à vos manières. Mais ne m’appelez point abbé ; car, hélas ! je ne le suis point encore, et il est possible que je ne le sois jamais.

— Je le sais que M. le Prince n’a jamais voulu entendre à votre nomination ; mais je pensais…

— Que j’avais trouvé mieux que l’abbaye de Varennes ? Oui et non ! En attendant un titre quelconque, j’ai réussi à quitter le Berri, et le hasard m’a attaché à la fortune du cardinal par le service du père Joseph, auquel je me suis dévoué corps et âme. Je puis vous dire, entre nous, que je suis un de ses messagers ; et voilà pourquoi j’ai un bon cheval.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur. Le service du père Joseph ne peut être qu’un travail de bon Français, et la fortune du cardinal est le destin de la France.

— Dites-vous bien ce que vous pensez, monsieur Mario ? dit l’ecclésiastique avec un sourire de doute.

— Oui, monsieur, sur mon honneur ! répondit le jeune homme avec une franchise qui triompha des soupçons de l’agent diplomatique. Je ne souhaite point que M. le cardinal sache qu’il a, en mon père et en moi, deux admirateurs de plus ; mais faites-nous la grâce de nous croire assez bons Français pour vouloir servir de nos corps et de nos âmes, aussi bien que vous, si nous pouvons, la cause du grand ministre et du beau royaume de France.

— Je crois en vous très fermement, reprit M. Poulain, mais moins en monsieur votre père ! Par exemple, il ne vous envoya point, l’an passé, au siège de la Rochelle ! Vous étiez encore bien jeune, je le sais ; mais de plus jeunes que vous y étaient, et vous dûtes ronger votre frein en manquant au glorieux rendez-vous de toute la jeune noblesse de France.

— Monsieur Poulain, répondit Mario avec quelque sévérité, je vous croyais lié à mon père par la reconnaissance. Tout ce qu’il a pu faire pour vous, il l’a fait, et, si l’abbaye de Varennes a été sécularisée au profit de M. le Prince, vous ne pouvez en accuser mon père, lequel a été largement frustré dans cette affaire.

— Oh ! je n’en doute point ! s’écria M. Poulain ; je m’en rapporte au prince de Condé pour savoir embrouiller les comptes ! aussi je ne m’en prends qu’à lui. Quant à votre père, sachez, monsieur le comte, que je l’aime et l’estime toujours infiniment. Loin d’avoir la pensée de lui nuire, je donnerais ma vie pour le savoir rattaché, sans arrière-pensée, à la cause catholique.

— Mon père n’a pas eu besoin de se rattacher à la cause de son pays, monsieur ! C’est vous dire qu’il embrasse chaudement celle du cardinal contre tous les ennemis de la France.

— Voire contre les huguenots ?

— Les huguenots ne sont plus, monsieur ! Laissons en paix les morts !

M. Poulain fut encore frappé de la dignité d’expression de ce visage si doux. Il sentit qu’il n’avait pas affaire à un jeune homme ambitieux et frivole comme les autres.

— Vous avez raison, monsieur, dit-il. Paix à la cendre des Rochelois, et que Dieu vous entende, afin qu’ils ne revivent point à Montauban et ailleurs. Puisque votre père est si bien revenu de son indifférence religieuse, espérons qu’il vous permettra, au besoin, de marcher contre les rebelles du Midi.

— Mon père m’a toujours permis et me permettra toujours de suivre mon inclination ; mais sachez, monsieur, qu’elle ne sera jamais de marcher contre les protestants, à moins que je ne voie la monarchie en grand péril. Jamais, par ambition ou par gloriole, je ne tirerai l’épée contre des Français ; jamais je n’oublierai que cette cause, jadis glorieuse, aujourd’hui infortunée, a mis Henri IV sur le trône. Vous avez été nourri dans l’esprit de la Ligue, M. Poulain, et aujourd’hui vous le combattez de toutes vos forces. Vous avez été du mal au bien, du faux au vrai ; moi, j’ai vécu et je mourrai dans le chemin où l’on m’a mis : fidélité à mon pays, horreur des intrigues avec l’étranger. J’ai moins de mérite que vous, n’ayant point eu lieu de me convertir ; mais je vous jure que je ferai de mon mieux, et que, tout en respectant la liberté de conscience chez les autres, je tomberai de toute ma force sur les alliés de M. de Savoie…

— Vous oubliez que ce sont aujourd’hui les alliés de la Réforme.

— Dites de M. de Rohan ! M. de Rohan achève par là de tuer son parti, voilà pourquoi je vous ai dit : Paix aux morts !

— Allons, dit l’affidé du père Joseph, je vois que, comme le bon marquis, vous êtes un esprit romanesque, et que vous vous guiderez, à son exemple, par le sentiment. Puis-je, sans indiscrétion, vous demander des nouvelles de monsieur votre père ?

— Vous allez le voir en personne, monsieur. Il sera content de vous saluer. Il marche en avant, et, dans un quart d’heure, nous serons près de lui.

— Que me dites-vous ? M. de Bois-Doré, à soixante-quinze ou quatre-vingts ans…

— Marche encore contre les ennemis et les assassins de Henri IV. Cela vous étonne, monsieur Poulain ?

— Non, mon enfant, répondit l’ex-ligueur devenu, par la force des choses, continuateur et admirateur politique du Béarnais ; mais je trouve qu’il s’y prend tard !

— Que voulez-vous, monsieur ! Il ne voulait pas marcher tout seul : il attendait l’exemple du roi de France.

— Allons, s’écria M. Poulain en souriant, vous avez réponse à tout ! Il me tarde de saluer la belle vieillesse du marquis ! Mais il est impossible de trotter ici. Veuillez encore me donner des nouvelles d’un homme à qui je dois la vie : maître Lucilio Giovellino, autrement dit Jovelin, le grand sourdelinier.

— Il est heureux, grâce au ciel ! Il a épousé sa meilleure amie, et, à eux deux, ils nous rendent le service de gouverner notre maison et nos biens en notre absence.

— Votre meilleure amie… Parlez-vous de Mercédès, la belle Morisque ? J’aurais cru que vous lui préfériez, avec d’autres sentiments, il est vrai, une amie plus jeune et plus belle encore.

— Parlez-vous de madame de Beuvre ? reprit Mario avec une franchise qui faisait ressortir la curiosité insinuante de M. Poulain ; il m’est facile de vous répondre comme je répondrais à toute la terre. C’est là, en effet, une personne que j’ai aimée avec ardeur dans mon enfance et que je respecterai toute ma vie ; mais son amitié pour moi est fort tranquille, et vous pouvez m’interroger sur son compte sans aucun détour.

— N’est-elle point mariée encore ?

— Je n’en sais rien, monsieur. En voyage depuis quelques mois, nous n’avons guère de nouvelles de nos amis éloignés.

M. Poulain examina Mario à la dérobée. Il avait le calme d’un cœur brisé, mais non l’affaissement d’une âme épuisée.

— Ignorez-vous, dit le recteur, que M. de Beuvre était sur la flotte anglaise devant La Rochelle ?

— Je sais qu’il y fut tué, et que Lauriane ne dépend plus que d’elle-même.

— Elle était en Poitou lorsque le duc de la Trémouille, après l’abandon des Anglais, alla abjurer l’hérésie au camp du roi.

— Elle ne l’y suivit pas, monsieur ! dit vivement Mario. Elle demanda à partager la captivité de l’héroïque duchesse de Rohan, qui refusait de se soumettre, et, n’ayant pu obtenir cette grâce, elle s’apprêtait à revenir en Berri quand nous avons quitté notre province.

— Je savais tout cela, dit M. Poulain, qui paraissait être, en effet, au courant de toutes choses.

— Si vous ne le saviez pas, reprit Mario, je ne regrette pas de vous l’avoir dit. Vous ne voudriez pas donner au prince de Condé un nouveau prétexte pour confisquer les biens de madame de Beuvre ?

— Non, certes ! dit l’ex-recteur en riant tout à fait et même avec une sorte de bonhomie. Vous raisonnez bien, et l’on peut, sans trop de danger, être aussi sincère que vous l’êtes, quand on connaît son monde. Mais ayez toute confiance en moi, qui ai ouvertement rompu avec les jésuites, à mes risques et périls !

M. Poulain disait vrai.

Il était, quelques moments après, en présence du marquis de Bois-Doré, et l’entrevue fut, de part et d’autre, fort civile, presque amicale.

LXX

Le marquis n’avait point besoin du ban et de l’arrière-ban pour lever une petite troupe de volontaires. Ses meilleurs hommes, certains d’ailleurs d’être bien récompensés, l’avaient suivi avec enthousiasme.

L’intrépide Aristandre se faisait une joie personnelle de rosser MM. les Espagnols, qu’il haïssait par le souvenir de Sanche ; le fidèle Adamas montait, à l’arrière-garde, une douce haquenée, et portait en croupe les parfums et les fers à papillotes de son maître, pas davantage !

Sauf un peu de frisure à ce qui lui restait de cheveux sur la nuque, et quelques eaux de senteur pour son agrément particulier, le marquis était désormais aussi simple qu’on l’avait vu naguère éblouissant. Plus de perruque, plus de fard, presque plus de dentelles, de cannetilles, broderies et larges galons ; un grand pourpoint de drap carmélite à manches ouvertes, le haut-de-chausses pareil, tombant au-dessous du genou, des bottes serrées autour de la jambe avec la manchette de linge uni retombant sur le retroussis, un large rabat sans broderie, et sur le tout une vaste et solide cape fourrée, tel était le costume du beau monsieur de Bois-Doré.

Cette métamorphose s’expliquera ici en peu de mots.

Mario avait eu un duel pour corriger un impertinent qui s’était moqué, en sa présence, du masque de plâtre, des cheveux noirs et des mille rosettes du marquis. Mario avait fort maltraité cet homme ; ce fut sa première affaire ! mais Bois-Doré, informé après coup de l’aventure, ne voulut pas exposer son fils à recommencer. Il supprima un jour, tout à coup et sans avertir personne, son teint et sa perruque, sous prétexte que M. de Richelieu avait raison de proscrire le luxe, et qu’il fallait donner le bon exemple. Ainsi résigné à paraître vieux et laid, il se présenta héroïquement à sa famille. Mais, à sa grande surprise, tout le monde poussa une exclamation de plaisir, et la Morisque lui dit naïvement :

— Ah ! que vous êtes bien, mon maître ! je vous croyais beaucoup plus vieux que vous ne l’êtes !

La vérité est que, sous son masque, le marquis s’était fort bien conservé, et qu’il était extraordinairement beau pour son grand âge. Il ne connaissait pas, il ne devait jamais connaître les infirmités. Il avait encore ses dents ; son grand front chauve était sillonné de belles rides bien tracées, aucun pli de malice ni de haine ; sa moustache et sa royale, blanches comme neige, se dessinaient sur son teint jaune-brun, et son grand œil vif et riant envoyait encore de doux éclairs à travers le buisson de ses longs sourcils effarouchés.

Il se tenait toujours droit comme un peuplier, et roide à l’avenant ; mais il ne se cachait plus d’enfoncer son maigre genou dans la puissante main d’Aristandre, pour enfourcher son cheval. Une fois en selle, il était ferme comme un roc.

Il reçut dès lors tant de compliments non équivoques sur sa belle vieillesse, qu’il changea tout son système de coquetterie : au lieu de cacher son âge, il l’augmenta, se donnant quatre-vingts ans, quoiqu’il n’en eût que soixante-seize, et se plaisant à émerveiller ses jeunes compagnons d’armes par le récit des vieilles guerres, longtemps ensevelies dans les archives de sa mémoire.

Le 3 mars, c’est-à-dire le surlendemain de la rencontre des beaux messieurs de Bois-Doré avec M. Poulain, l’avant-garde royale, forte de dix ou douze mille hommes d’élite, campait à Chaumont, dernier village de la frontière. Les volontaires, n’ayant guère de matériel de campement, passèrent la nuit comme ils purent dans le village.

Le marquis se mit tranquillement dans le premier lit venu, et s’endormit en homme rompu au métier de la guerre, sachant mettre à profit les heures de repos, dormir une heure quand il n’avait qu’une heure, et douze, par provision, quand il n’avait rien de mieux à faire.

Mario, vivement excité par l’impatience de se battre, fit la veillée avec plusieurs jeunes gens, volontaires comme lui, avec lesquels il avait fait connaissance en route.

C’était dans une assez misérable auberge, dont la salle basse était encombrée à ne s’y pouvoir retourner, et remplie de la fumée du tabac à ne s’y pas reconnaître.

Tandis que l’armée régulière était muette et sobre comme une communauté de moines austères, les corps de volontaires étaient joyeux et bruyants. On buvait, on riait, on chantait des couplets libres, on disait des vers érotiques ou burlesques ; on parlait politique et galanterie ; on se disputait et on s’embrassait.

Mario, assis sous le manteau de la cheminée, rêvait au milieu du vacarme.

Près de lui se tenait Clindor, devenu assez résolu, mais intimidé de se trouver ainsi en pleine noblesse. Il ne se mêlait point aux bruyantes conversations ; mais il grillait d’en avoir le courage, tandis que Mario se laissait bercer dans ses rêveries par ce tumulte, qui ne le tentait pas et qui ne le gênait pas non plus.

Tout à coup Mario vit entrer une créature fort bizarre.

C’était une petite fillette maigre et noire, parée d’un costume incompréhensible : cinq ou six jupes de couleurs voyantes, étagées les unes sur les autres ; un corps tout brillant de galons et de paillettes, une quantité de plumes bariolées dans ses cheveux crépus et frisottés, une masse de rangs de colliers et de chaînes d’or et d’argent ; des bracelets, des bagues, des verroteries jusque sur ses souliers.

Cette étrange figure n’avait pas d’âge. C’était un enfant précoce, ou une jeune fille fatiguée. Elle était fort petite, laide quand elle voulait sourire et parler comme tout le monde, belle quand elle se mettait en colère ; ce qui, du reste, paraissait chez elle un besoin continu ou un état normal. Elle insultait les gens de la maison qui ne la servaient pas assez vite, invectivait les cavaliers qui ne lui faisaient pas de place, donnait des coups de griffe à ceux qui voulaient s’émanciper avec elle, et répondait par des imprécations inouïes à ceux qui se moquaient de sa folle parure et de sa méchante humeur.

Mario se demandait à quelle intention une créature si revêche venait se jeter en pareille compagnie, lorsqu’une grosse femme couperosée et ridiculement affublée d’oripeaux misérables, entra aussi, chargée de caisses comme un mulet, et réclama le silence. Elle l’obtint difficilement, et, enfin, fit en français une sorte d’annonce pleine de pataquès en l’honneur de l’incomparable Pilar, sa compagne, danseuse morisque et devineresse infaillible, de par la science des Arabes.

Ce nom de Pilar réveilla Mario de sa léthargie. Il examina les deux bohémiennes, et, malgré le changement qui s’était fait en elles, il reconnut dans l’une l’élève victime et bourreau du misérable La Flèche ; dans l’autre, l’ex-Bellinde de Briantes, l’ex-Proserpine du capitaine Macabre, s’annonçant désormais sous les noms et titres de Narcissa Bobolina, joueuse de luth, marchande de dentelles, au besoin raccommodeuse et godronneuse de rabats.

L’assistance accepta l’exhibition des talents annoncés. La Bellinde joua du luth avec plus de nerf que de correction, et la danseuse, à qui l’on fit place en s’entassant sur les tables, se livra à une télégraphie épileptique dont la souplesse fabuleuse et la grâce violente excitèrent les transports d’une assemblée très excitée déjà par le vin, le bavardage et la pipe.

Le succès de Pilar sur ces esprits troublés ne causa à Mario qu’une plus vive répulsion, et il allait se retirer, lorsque la curiosité lui vint d’écouter les prédictions qu’elle commençait à débiter en thèse générale, en attendant que quelqu’un lui demandât le secret de son avenir.

— Parle, parle, jeune sibylle ! lui criait-on de toutes parts. Serons-nous heureux à la guerre ? Forcerons-nous demain le pas de Suse ?

— Oui, si vous étiez tous en état de grâce, répondait-elle avec dédain ; mais comme il n’en est point un seul ici qui ne soit couvert d’une lèpre de péchés mortels, j’ai grand’peur pour vos belles peaux blanches !

— Attendez, dit quelqu’un, nous avons ici un jouvencel doux et chaste, un ange du ciel, Mario de Bois-Doré ! Qu’il commence l’épreuve et interroge la devineresse.

— Mario de Bois-Doré ? s’écria Pilar, dont les yeux étincelants devinrent livides et ternes. Il est ici ? où donc ? où donc ? Montrez-le-moi !

— Allons, Bois-Doré, s’écria-t-on de tous côtés, ne cachez pas votre figure, et montrez vos deux mains.

Mario sortit de son coin et se montra aux deux bohémiennes, dont l’une s’élança pour saisir sa main, et l’autre baissa le nez comme pour ne pas être reconnue.

— Je vous ai vue, Bellinde, dit Mario à celle-ci ; et, quant à toi, Pilar, ajouta-t-il en retirant sa main, qu’elle semblait vouloir porter à ses lèvres, regarde mes lignes, cela suffit.

— Mario de Bois-Doré ! s’écria Pilar subitement irritée, je les connais de reste, les lignes de ta main fatale ! Je les ai assez étudiées autrefois. Je n’ai jamais dit ton sort ; il est trop méchant et trop malheureux.

— Et moi, je connais ta science, répondit Mario en levant les épaules. Elle dépend de ton caprice, de ta haine ou de ta folie.

— Eh bien, fais-en l’épreuve ! reprit Pilar de plus en plus outrée, et, si tu ne crois pas à ma science, ne crains pas d’entendre ton arrêt. Demain, mon beau Mario, tu dormiras, couché sur le dos, au revers d’un fossé ; mais tu auras beau avoir les yeux tout béants, tu ne verras plus la lumière des étoiles.

— C’est qu’il y aura des nuages au ciel, répondit Mario sans se troubler.

— Non, le temps sera clair ; mais tu seras mort ! dit la sibylle en essuyant de ses cheveux son front baigné de sueur froide. Assez ! que l’on ne m’interroge plus ! je dirais des choses trop dures à tous ceux qui sont ici !

— Tu révoqueras tes paroles, méchante diablesse ! s’écria le jeune homme qui avait procuré à Mario cette agréable prédiction. Mes amis, ne la laissez pas sortir ! Ces détestables sorcières nous mènent à la mort par le trouble qu’elles mettent dans nos esprits. Elles sont cause que nous perdons, dans le danger, la confiance qui sauve. Forçons-la de ravaler ses paroles et d’avouer qu’elle les a dites par méchanceté.

Pilar, souple comme une vipère, s’était déjà glissée dehors à travers les tables. Quelques-uns coururent après elle. La Bellinde s’enfuyait par une autre porte.

— Laissez-les, dit Mario. Ce sont deux mauvaises bêtes dont je vous raconterai l’histoire dans un autre moment. Je n’ai aucun souci de la prédiction ; je suis payé pour savoir ce que vaut cette belle science !

On pressa Mario de questions.

— Demain, répondit-il, après la bataille, après ma prétendue mort ! En ce moment permettez-moi d’aller voir si mon père est bien gardé de ses gens ; car je sais l’une de ces femmes, toutes les deux peut-être, fort capables de lui vouloir du mal.

— Et nous, lui répondirent ses jeunes amis, nous ferons une ronde pour nous assurer qu’il n’y a point autour de ce village quelque bande de bohémiens pillards et assassins dans les embuscades.

On fit cette ronde avec soin. Elle semblait fort inutile, le camp régulier ayant des sentinelles et des estradiots vigilants qui battaient et gardaient tous les alentours jusqu’à une grande distance. On sut des gens du village que les deux bohémiennes étaient arrivées seules dès la veille et qu’elles logeaient dans une maison qu’on leur montra. On s’assura qu’elles y étaient, et Mario ne jugea pas nécessaire de les y faire surveiller. Il lui suffisait de bien garder celle où reposait son père.

La nuit se passa fort tranquillement ; trop tranquillement au gré de l’impatiente jeunesse, qui espérait être éveillée par le signal du combat. Il n’en fut rien. Le prince de Piémont, beau-frère de Louis XIII, était venu négocier avec Richelieu de la part du duc de Savoie, et les pourparlers suspendaient les hostilités, au grand mécontentement de l’armée française.

La journée du lendemain se passa donc dans une fiévreuse attente, et la prédiction de la bohémienne, ainsi avortée, ne préoccupa plus les amis de Mario.

Les deux vagabondes avaient plié bagage et traversé les avant-gardes pour s’en aller en France exercer leur industrie nomade. Il n’y avait pas à craindre qu’on les laissât revenir sur leurs pas. Le cardinal maintenait les ordres les plus sévères à l’effet d’expulser de la suite des armées les femmes, les enfants et surtout les filles de mauvaise vie. Contre celles-ci, bohémiennes, danseuses ou magiciennes, il y avait peine de mort.

À la veillée du 4 mars, Mario fut donc sommé de raconter les aventures de la grosse Bellinde et de la petite Pilar. Il le fit avec une clarté et une simplicité qui attirèrent sur lui l’attention de tous ceux qui se trouvaient là. Sa modestie l’avait empêché jusqu’alors de se faire remarquer : son intéressante histoire et la manière à la fois touchante, naturelle et enjouée dont il la résuma, firent oublier à ses compagnons charmés le jeu et l’heure avancée.

Il pouvait, certes, raconter toute sa vie ; mais un indéfinissable sentiment de réserve craintive lui fit taire jusqu’au nom de Lauriane.

LXXI

Il était plus de minuit quand on se sépara. Chaque groupe regagna le gîte plus ou moins détestable dont il s’était assuré, et Mario, suivi de Clindor, se trouvait seul à la porte du sien, lorsqu’une ombre indécise, pelotonnée sur le seuil, se leva et vint à lui.

C’était Pilar.

— Mario, lui dit-elle, n’aie pas peur de moi. Je ne t’ai jamais fait de mal, et je n’ai pas de raisons d’en vouloir à ton vieux père. Je n’épouse pas la haine de la Bellinde contre vous.

— Bellinde hait donc toujours mon père ? dit Mario. Elle a donc oublié qu’il l’a empêchée d’être pendue comme le capitaine Macabre ?

— Oui, Bellinde avait oublié cela, ou peut-être ne l’a-t-elle pas su ; mais il n’est plus temps de le lui apprendre, et à présent elle ne hait plus personne.

— Que veux-tu dire ?

— Que j’ai fait d’elle ce qu’elle voulait faire de vous.

— Quoi donc ? Parle !

— Non, c’est inutile, Mario, tu ne m’en aimerais pas davantage ; car tu me hais, je le sais.

— Je ne hais personne, répondit Mario ; je hais le mal, et les méchants instincts me font horreur. Tu as conservé les tiens, malheureuse fille ! Je l’ai bien vu hier, lorsque tu te faisais une joie folle de me troubler l’âme. Tu n’y réussiras jamais, sache-le, et laisse-moi tranquille ; le mieux pour toi est que je t’oublie.

— Écoute, Mario, s’écria Pilar parlant à demi-haut, d’une voix étranglée. Ce n’est pas ainsi qu’il me faut traiter ! Vrai, il ne le faut pas, si tu aimes quelqu’un sur la terre ! car, moi, je t’aime et je t’ai toujours aimé. Oui, dès le temps où nous étions aussi pauvres l’un que l’autre, dormant sur les mêmes bruyères et mendiant sur le même pavé, j’étais amoureuse de toi. Je suis née ainsi, je ne me souviens pas d’un jour de ma vie où la passion de l’amour ou de la haine ne m’ait pas dévorée. Je n’ai pas eu d’enfance, moi ! Je suis née de la flamme, et j’y mourrai, une vraie flammèche de bûcher ! Qu’importe ? Je vaux mieux ainsi pour toi que ta Lauriane, qui t’a toujours méprisé et qui n’aime jamais que ses vieux parpaillots… heureusement pour elle ! Oui, heureusement, je te dis ! car je sais votre vie à tous deux. Je suis retournée deux fois dans votre pays, et, un jour, j’ai passé tout près de toi sans que tu m’aies reconnue. Tu m’as jeté une petite pièce d’argent. Tiens, la voici à mon cou, cachée sous mes colliers comme ce que j’ai de plus précieux au monde ; je l’ai percée et j’y ai écrit ton nom avec une pointe. C’est mon talisman. Quand je ne l’aurai plus, je mourrai !

— Allons, allons, dit Mario, assez de folies ! Que veux-tu maintenant ? Pourquoi es-tu revenue ici au péril de ta vie, et pourquoi m’attendais-tu à cette porte ? Rends-moi cette pièce de monnaie, et prends, pour les dépenser, ces pièces d’or dont tu peux avoir besoin.

— Garde ton or, Mario : je n’en ai pas besoin, moi ; je veux garder et je garderai ton gage, bien que tu rougisses de savoir ton nom écrit sur ma poitrine. Je suis venue ici pour te raconter mon histoire, il faut que tu l’entendes.

— Dis-la donc vite : la nuit est très froide et j’ai sommeil.

— Je ne veux la dire qu’à toi, et ton page nous écoute. Viens avec moi hors des murailles.

— Non ; mon page dort contre la porte. Parle ici et hâte-toi, ou je te quitte.

— Écoute-moi donc, j’aurai vite tout dit. Tu sais que mon père a été pendu et ma mère brûlée !

— Oui, je me souviens que tu me le disais souvent. Après ?

— Après ? La Flèche m’a élevée pour me faire souffrir. C’est lui qui me rompait les os pour me rendre plus souple, et qui me portait dans une cage pour me rendre malade et furieuse. Il me montrait comme une bête désespérée qui mord tout le monde.

— Mais tu t’es affreusement vengée de lui ?

— Oui, je l’ai étouffé avec du sable, des cailloux et de la terre, comme il criait : – « Au secours ! j’ai soif ! j’ai soif ! Il avait un bras qui remuait encore et dont il voulait m’étouffer aussi. Mais, au péril de ma vie, je lui ai fait rentrer dans la gorge ce qu’il gardait de la sienne. Ne lui devais-je pas cela ? N’était-ce pas mon droit ? Vous l’eussiez peut-être sauvé, vous autres, et il vous eût payés comme Bellinde, qui, sans moi, eût réussi hier à vous empoisonner tous, toi, ton père et tes valets, afin, disait-elle, de justifier la prédiction que je t’avais faite devant témoins, et de garder ma renommée de devineresse.

— Et alors, toi, tu l’as donc ?…

— Je lui devais cela aussi, à elle ! Écoute, écoute mon histoire ! Après m’être vengée de La Flèche, je m’étais cachée dans le pavillon du jardin. Je t’avais vu en colère contre moi, et j’attendais que cela fût passé. Je croyais que tu me chercherais, que tu t’inquiéterais de moi et que tu me garderais dans ton château pour m’aimer. Mais, vers le soir, tu es venu là avec la Lauriane, et tu lui as dit que tu voulais être son mari. Elle s’est raillée de toi ; elle te trouvait trop jeune ; à présent, c’est elle qui est trop vieille, Dieu merci ! Et puis tu lui as dit que tu me haïssais, et j’ai bien entendu tout ! Alors j’ai fait tomber une pierre sur elle pour la tuer, et je me suis bien cachée. Mais vous avez cru que la pierre était tombée toute seule, et vous m’avez laissée là.

» J’y ai passé la nuit, mourant de faim et de froid. J’étais furieuse ; cela me soutenait. Je vous maudissais tous les deux, je me maudissais moi-même pour t’avoir déplu. Je voulais me laisser mourir ; mais je n’en ai pas eu le courage, et, ne voulant plus rien de toi que je croyais haïr, j’ai été à Brilbault chercher l’argent de Sanche, que La Flèche m’avait fait voler, deux ou trois mois auparavant, dans la maison de la Caille-Bottée.

» Dans ce temps-là je ne savais pas le prix de l’argent, et, par haine de La Flèche, j’avais tout rendu à Sanche, qui l’avait si bien caché qu’il pouvait gouverner les bohémiens avec des promesses et quelques écus de temps en temps. Mais, moi, je savais où il l’avait enfoui, son trésor, et il en restait beaucoup ; du moins, beaucoup pour moi qui avais besoin de si peu. J’en fis plusieurs parts et je les cachai en divers endroits.

» Je m’étais mis dans la tête que je pouvais vivre seule, sans dépendre de personne, et aller libre par toute la terre, enfant que j’étais ! Mais je m’ennuyai bientôt, et, rencontrant la Bellinde, qui se sauvait du pays, toute rasée et dans un état misérable, je lui contai que j’avais de petits trésors cachés, tout en me gardant de lui dire jamais où ils étaient ! Oh ! pour le savoir, elle m’a flattée, tourmentée, grisée et questionnée jusque dans mon sommeil. Elle espérait toujours m’arracher mon secret ; c’est pourquoi elle s’est faite ma mère et ma servante, me caressant toujours et me trahissant…

» Oh ! oui ! elle m’a odieusement trahie ! Elle m’a vendue, elle m’a livrée, lorsque j’étais encore une enfant ; et quand, plus tard, j’ai compris et senti ma honte, j’ai juré que je me vengerais quand je n’aurais plus besoin d’elle.

» À cette heure, les corbeaux se repaissent de sa chair ! et c’est bien fait, mon Dieu !

— Tu es une malheureuse et horrible fille ! dit Mario. Et, à présent, as-tu fini ?

— À présent, je veux que tu m’aimes, Mario, ou je me vengerai de la Lauriane, que tu aimes toujours, je le sais ! puisque tout à l’heure, dans l’auberge, tu n’as pas voulu parler d’elle aux messieurs qui étaient là. Oh ! j’y étais aussi, moi, cachée dans le grenier, d’où j’entendais tout le mal que tu as dit de moi.

— Puisque tu as tout entendu, comment es-tu assez folle pour ma demander de t’aimer ?

— Je ne suis pas folle ! On passe de la haine à l’amour, je le sais par moi-même. On déteste et on adore en même temps. D’ailleurs, tu as avoué que j’avais maintenant de beaux yeux, des bras fins et une sorte de beauté diabolique. C’est comme cela que tu disais dans l’auberge tout à l’heure. Et beaucoup de ces gentilshommes m’avaient offert, la veille, de quoi avoir d’autres jupes de taffetas et d’autres pendants d’oreilles, parce que, laide ou belle, je leur avais tourné la tête. Mais, moi, je ne veux rien d’eux, et rien de toi. J’ai encore de l’argent caché en Berry, et j’irai quand je voudrai. Prends-y garde, Mario ! ta Lauriane me répond de toi. Prends-moi avec toi, ou renonce à elle.

— Puisque tu te confesses si bien de tes mauvais desseins, dit Mario, je t’arrête…

Il allait saisir la bohémienne, décidé à la livrer à la justice du camp ; mais il ne retint d’elle que son écharpe : plus diaphane et plus rapide que les nuées chassées par le vent, elle s’était échappée.

Il la poursuivit, et il l’eût atteinte, car lui aussi savait courir ; mais il avait à peine tourné l’angle de la rue, que le son éclatant des trompettes lui annonça le boute-selle ; c’était le signal du départ pour la bataille.

Mario oublia les folles menaces qui l’avaient ému, et courut rejoindre son père, qui se levait à la hâte.

À la pointe de jour, tout le monde était en marche.

« Le pas de Suse est un défilé qui, sur un quart de lieue de long, n’a pas toujours vingt pas de large et qu’obstruent, çà et là, des roches éboulées. Les tergiversations du prince du Piémont n’avaient eu d’autres fins que de retarder pendant quelques jours la marche de notre armée. L’ennemi avait mis le temps à profit pour se fortifier.

» Le défilé était coupé de trois fortes barricades couvertes par des boulevards et des fossés. Les rochers qui le commandent des deux côtés étaient couronnés de soldats et protégés par de petites redoutes.

Enfin, le canon du fort Tallasse, bâti sur une montagne voisine, balayait l’espace découvert entre Chaumont et l’entrée de la gorge. C’était une de ces positions dans lesquelles une poignée d’hommes paraît capable d’arrêter une armée entière.

« Rien n’arrêta cependant la furie française[9]. »

Tant d’excellents historiens nous ont transmis le récit de cette belle action, que nous ne ferions qu’un peu moins bien après eux : notre rôle n’est pas d’écrire l’histoire dans ses faits officiels, mais de la chercher dans ses épisodes oubliés. C’est pourquoi nous suivrons les beaux messieurs de Bois-Doré à travers le carnage, sans nous laisser éblouir par l’ensemble majestueux du tableau. D’autant plus le ferons-nous, qu’ils n’eurent pas le loisir de la contempler longtemps eux-mêmes.

La scène était magnifique : un combat de héros dans un site sublime !

Mario eut, au premier coup de canon, des échos d’ivresse dans de cœur. Comment il franchit la première barricade, si ce fut sur un cheval ailé ou « sur le propre souffle embrasé du dieu Mars ; » comment il oublia le serment fait à son père de ne pas s’éloigner de lui, il ne l’a jamais su. Toute la passion de son âme, toute la fièvre de son sang, contenues à l’habitude par la modestie et l’amour filial, firent en lui comme une éruption volcanique.

Il oublia même un instant que son père le suivait au plus fort du danger, et, pour ne pas le perdre de vue, s’exposait autant que lui.

Aristandre était là, il est vrai, se plaçant comme une muraille mobile autour de son maître ; mais Mario, au plus chaud de l’assaut, se retourna plus d’une fois pour voir le panache gris du vieillard qui dépassait tous les autres, et, chaque fois qu’il le vit flotter, il remercia Dieu et se fia à son étoile.

L’affaire fut si impétueusement menée, qu’elle ne coûta pas cinquante hommes à la France. Ce fut une de ces miraculeuses journées où la foi est dans tous, et où rien ne se trouve impossible.

La position emportée, Mario s’était lancé sur la route de Suse, à la poursuite des fuyards, parmi lesquels était le duc de Savoie en personne, lorsqu’il vit venir sur sa droite un cavalier masqué, courant ventre à terre.

— Arrêtez, arrêtez-vous ? lui cria cet homme ; le service du roi avant tout ! Portez mes dépêches. Je vous connais ; je me fie à vous !

Et, en disant ces mots, le cavalier se laissa glisser à terre, évanoui, pendant que son cheval, épuisé, tombait sur ses deux genoux.

Mario fut le seul de ses jeunes compagnons qui eut le courage de renoncer à une dernière prouesse ; il sauta à terre, et ramassa le paquet cacheté que le courrier venait de laisser échapper.

Mais, comme il allait tourner bride vers le camp du roi, un groupe d’hommes armés qui ne paraissaient pas avoir pris part à l’action et qui, évidemment, poursuivaient le messager sans savoir où ils se jetaient, débusqua par la droite et s’élança vers Mario en lui criant en italien qu’il aurait la vie sauve s’il rendait le paquet sans donner l’alarme.

Mario se hâta d’appeler au secours de toutes ses forces. Personne ne l’entendit. Son père était encore loin en arrière, ses compagnons déjà loin en avant. Il fit feu de sa carabine pour se faire mieux entendre, et, pour ne pas perdre son coup, il le dirigea sur les assaillants, dont un roula sur la poussière. Mario n’attendit pas les autres. Il était remonté à cheval ; il fila comme une flèche au milieu d’une grêle de balles qui se logèrent, partie dans son chapeau, partie dans le talus qui côtoyait.

Il entendit du bruit derrière lui, des cris, des coups. Il n’en tint compte, il ne se retourna pas.

Il n’avait pas vu le visage, il n’avait pas reconnu la voix du messager. Il regrettait d’abandonner à l’ennemi un homme qui savait se rendre si utile. Mais il s’agissait avant tout de sauver la dépêche, et c’est par miracle qu’il la sauvait.

Sa course rétrograde étonna ceux qu’il rencontra. À peu de distance du quartier royal, il vit accourir son père, qui s’effraya de le voir passer ainsi sans s’arrêter, et qui le crut blessé et emporté par son cheval. Mais Mario lui cria :

— Rien ! rien !

Et il disparut dans un tourbillon de poussière.

Il fut d’abord repoussé d’auprès de la personne du roi, et, tout aussitôt, prenant son parti, il s’élança vers celle du cardinal.

Le cardinal s’était vu exposé déjà à tant de projets d’assassinat, qu’on ne l’approchait pas facilement. Mais les dépêches que Mario brandissait au-dessus de sa tête et l’heureuse physionomie du digne jeune homme inspirèrent une subite confiance au grand ministre. Il le manda près de lui, et reçut le paquet, que Mario, dans sa hâte, ne songea pas à lui présenter le genou en terre.

LXXII

Le cardinal lut la dépêche.

C’était quelque bonne nouvelle : peut-être le chiffre des forces insuffisantes que Gonzalez de Cordoue avait devant Casal ; peut-être une conspiration des reines contre le pouvoir qui sauvait la France.

Quoi qu’il en fût, le cardinal ferma la dépêche avec un malin sourire et leva les yeux sur Mario en disant :

— Les destins propices ont fait si bien les choses, en ce jour, qu’ils ont choisi pour messager un archange. Qui êtes-vous, monsieur, et d’où vient que vous êtes porteur d’une telle dépêche ?

— Je suis un gentilhomme volontaire, répondit Mario. J’ai pris cette dépêche dans une main mourante, tendue vers moi au milieu de la chasse que nous donnions à l’ennemi. On m’a dit : « Le service du roi avant tout. » Je n’ai pu approcher du roi, j’ai pensé que j’approcherais de Votre Éminence.

— Vous avez donc pensé, reprit le cardinal, que c’était tout un, en ce sens que le roi ne peut avoir de secrets pour son ministre ?

— J’ai pensé qu’il n’en devait point avoir, répondit tranquillement Mario.

— Comment vous nommez-vous !

— Mario de Bois-Doré.

— Vous avez… quel âge ?

— Dix-neuf ans.

— Vous étiez à La Rochelle ?

— Non, monseigneur.

— Pourquoi ?

— Je ne me bats pas volontiers contre les réformés.

— Vous en êtes ?

— Non, monseigneur.

— Mais vous les approuvez ?

— Je les plains.

— Si vous avez quelque chose à me demander, faites vite, le temps est précieux.

— Donnez-nous souvent des journées comme celle-ci, voilà tout ce que je demande ! répondit Mario, qui, dans son empressement à ne pas faire perdre de temps au cardinal, s’éloigna sans s’apercevoir que Son Éminence voulait encore lui parler.

Mais d’autres soins réclamaient le grand ministre. Il se porta ailleurs et oublia Mario.

Le lendemain, comme, on s’installait à Suse, Mario crut voir passer M. Poulain, habillé en campagnard. Il l’appela et ne reçut pas de réponse.

M. Poulain se tenait caché, suivant sa coutume. Ayant pour emploi les missions secrètes, l’ex-recteur montrait sa figure le moins possible dans certaines localités, et ne s’y présentait jamais ostensiblement devant les personnages importants qui l’employaient.

Pendant que le roi, c’est-à-dire le cardinal, recevait à Suse les soumissions du duc de Savoie, ce qui prit nécessairement plusieurs jours, le marquis se reposait de ses émotions.

Bien que les campagnes de Richelieu ne ressemblassent en rien aux guerres de partisans de sa jeunesse, Bois-Doré avait été là pour son compte aussi tranquillement que s’il n’eût jamais quitté les champs de bataille ; mais il avait été rudement secoué de voir son cher Mario dans cette épreuve. D’abord il avait craint que l’enfant ne fût au-dessous de ses espérances ; car, depuis la terrible nuit de l’assaut de Briantes et de la mort de Sanche, Mario avait souvent montré beaucoup de répugnance pour le sang versé. Quelquefois même, à la voir si peu curieux du siège de La Rochelle, qui montait autour de lui toutes les jeunes têtes, le marquis, bien que satisfait de ses principes, avait eu peur de sa prudence. Mais quand il le vit fondre sur les barricades et grimper aux redoutes du pas de Suse, il le trouva trop téméraire et demanda pardon à Dieu de l’avoir amené là. Enfin, il avait pris confiance, et, sachant son aventure de la dépêche, il pleurait de joie et radotait de plaisir dans le sein du fidèle Adamas.

Celui-ci se faisait remarquer dans la ville par ses airs d’arrogance et le mépris qu’il faisait de tout ce qui n’était pas M. le marquis ou M. le comte de Bois-Doré. Aristandre était fort content d’avoir tué beaucoup de Piémontais mais il eût voulu tuer plus d’Espagnols. Clindor ne s’était pas mal comporté. Il avait eu bien peur au commencement ; mais il se disait prêt à recommencer.

Cependant Mario, au milieu de la joie des siens, était sous le coup d’une vive inquiétude. Lui, qui méprisait les vaines prédictions et qui avait traversé le feu sans y songer, il se sentait faiblir devant une folle menace, et Pilar repassait dans ses rêves, comme l’esprit du mal sous la forme d’un invisible et insaisissable ennemi. Il était payé pour savoir que les plus faibles adversaires peuvent, par la persévérance de la haine, devenir les plus redoutables. Il avait sans cesse Lauriane devant les yeux ; il lui semblait qu’un effroyable danger la menaçait. Il prenait ses craintes pour des pressentiments.

Un matin, il retourna à Chaumont comme pour faire une promenade. Il s’enquit vainement de la petite bohémienne. Il poussa plus loin vers le mont Genèvre, et apprit que le corps d’une femme avait été trouvé par là, dans la matinée du 3 mars. On l’avait d’abord crue morte de froid ; mais, lorsqu’on l’enterra, ses lèvres et son rabat portaient des traces particulières de brûlure, comme si elle eût avalé par surprise quelque poison corrosif. Les montagnards qui communiquèrent ce commentaire à Mario, lui proposèrent de lui montrer le cadavre. On l’avait enfoui dans la neige provisoirement, la terre étant trop glacée en cet endroit pour être aisément creusée.

Mario s’empressa de constater que ce cadavre était bien celui de Bellinde. Donc, Pilar n’avait pas menti. Elle s’était défaite de sa compagne : elle pouvait, par les mêmes moyens, se défaire de sa rivale.

Mario retourna à Suse en toute hâte et confia tout à son père.

— Laissez-moi courir à Briantes, lui dit-il. Attendez-moi ici pour continuer la campagne, s’il y a lieu. Si la paix est définitivement signée, vous le saurez dans quelques jours et viendrez ma rejoindre sans vous presser et sans vous fatiguer. Seul, j’irai plus vite, assez vite pour devancer encore cette détestable fille, qui n’a ni le moyen ni la force de courir la poste.

Le marquis céda. Mario fit sur-le-champ ses dispositions pour partir le lendemain matin avec Clindor.

Dans la soirée, M. Poulain vint avec précaution. Il était tout joyeux et tout mystérieux en même temps.

— Monsieur le marquis, dit-il à Bois-Doré quand il fut seul avec lui et Mario, je vous devais déjà beaucoup, et je devrai ma fortune à votre aimable fils ! La précieuse dépêche que je portais, et qu’il a réussi à sauver, m’assure une place moins périlleuse et plus relevée dans la confiance du père Joseph, c’est-à-dire du cardinal.

» Je viens vous payer ma dette et vous annoncer que votre unique ambition, à vous, est satisfaite. Le roi ratifie vos droits au marquisat de Bois-Doré, à la seule condition que vous construirez sur vos terres une maison quelconque, à laquelle vous donnerez ce nom, et qui, par lettres royaux, sera transmissible à vos hoirs et à leurs descendants. Son Éminence espère que vous continuerez la guerre avec elle, si la guerre continue, et, au premier moment de loisir qu’elle aura, elle vous mandera en sa présence pour vous complimenter du grand courage et dévouement du vieillard et de l’enfant : je vous demande pardon, ce sont ses paroles. M. le cardinal vous avait remarqués tous les deux, et depuis il s’est enquis de vos noms. Il avait été content aussi de vous en particulier, monsieur le comte, pour ce que vous ne lui demandiez en récompense, que des batailles.

» J’ai eu le bonheur de paraître devant lui, de ma chétive personne, de lui faire le récit de mes dangers et des vôtres, sans oublier qu’à onze ans, vos occîtes de votre main l’assassin de votre père ; enfin, je lui rappelai qu’il devait une nouvelle utile autant qu’agréable à ce même enfant, aussi avisé que brave. Vous voilà donc en bon chemin, monsieur Mario. Si peu que je sois, je vous y pousserai de toutes mes forces si l’occasion se retrouve. »

Malgré le vif désir qu’éprouvait le marquis de présenter Mario au cardinal, Mario ne voulut pas attendre le jour éventuel de l’entrevue promise.

Après avoir vivement remercié l’abbé Poulain (celui-ci disait tout bas, en souriant, qu’on pouvait désormais l’appeler ainsi). Mario, heureux du plaisir de son père et d’Adamas à l’endroit de ce fameux marquisat, se jeta sur son lit, dormit quelques heures, alla encore embrasser ses vieux amis, et partit pour la France à la pointe du jour.

Mario eût voulu dévorer l’espace. Mais, bien qu’il eût un cheval admirable, il crut devoir courir la poste à franc étrier, et ses forces le trahirent. Il avait été légèrement blessé à l’affaire du pas de Suse, et l’avait caché avec soin : cette blessure s’irrita, il prit la fièvre, et, en arrivant à Grenoble, il tomba sur son lit. Clindor, épouvanté, s’aperçut qu’il avait le délire.

Le pauvre page courut chercher un médecin. Il n’eut pas la main heureuse : ce médecin empira la blessure par ses remèdes. Mario fut très mal. L’impatience et la douleur de se voir ainsi arrêté aggravèrent son état. Clindor s’était décidé à envoyer un exprès au marquis ; mais il perdait la tête, et il adressa ce courrier à Nice, au lieu de l’envoyer à Suse.

Un soir qu’il se désespérait et qu’il pleurait seul sur le palier de la chambre où gisait Mario accablé, il crut l’entendre parler seul et rentra précipitamment.

Mario n’était pas seul ; une mince et pâle figure habillée de rouge se penchait vers lui comme pour l’interroger.

Clindor eut peur. Il crut que le diable venait tourmenter l’agonie de son pauvre jeune maître, et il cherchait des formules d’exorcisme, lorsque à la faible clarté de la veilleuse, il reconnut Pilar.

Sa peur augmenta. Il avait entendu sa conversation avec Mario à Chaumont. Il la savait donc éprise de lui jusqu’à la fureur. Il le croyait fermement vouée à Satan, et la peur faisait sur lui son effet accoutumé, qui était de le rendre brave, il se jeta sur elle l’épée à la main, et faillit blesser Mario, que Pilar mit à découvert en évitant le coup.

Il n’en put porter un second ; Pilar le désarma sans qu’il sût comment, en se jetant sur lui d’un bond si rapide et si imprévu, qu’il fut forcé de lâcher prise.

— Tiens-toi tranquille, sot et fol que tu es, dit-elle. Je ne viens pas ici pour nuire à Mario, mais pour le sauver : ignores-tu que je l’aime, et que sa vie est la mienne ? Fais ce que je te commanderai, et dans deux jours il sera debout.

Clindor, ne sachant à quel saint se vouer, et voyant bien que le praticien appelé par lui empirait l’état du malade à chaque ordonnance, céda à l’ascendant de Pilar. Malgré la peur qu’elle lui causait, elle agissait sur ses sens par un prestige qu’il ne s’avouait pas, mais qu’il ne pouvait secouer. Par moments, il tremblait de lui confier la vie de Mario ; mais il obéissait en se disant qu’il était ensorcelé par elle.

La fièvre n’était chez Mario qu’un résultat de l’irritation nerveuse : un jour de repos eût guéri sa blessure. Mais le médecin lui avait appliqué un onguent curatif qui produisait sur tout son être l’effet du poison. Pilar lava et purifia la plaie.

Elle possédait ces secrets des Morisques auxquels les chrétiens d’Espagne avaient recours en désespoir de cause. Elle fit prendre au malade des contre-poisons efficaces. La pureté de son sang et le bel équilibre de son organisation aidèrent à l’effet des remèdes. Il recouvra à demi ses esprits la nuit même ; le lendemain matin, il ne délirait plus. Le soir, encore abattu par une grande faiblesse, il se sentait sauvé.

Dans son transport de joie, Clindor fit, sans le savoir, une déclaration d’amour à l’habile bohémienne. Celle-ci n’y fit pas la moindre attention. Elle se cachait derrière le chevet du lit pour que Mario ne la vît pas. Elle savait bien que son apparition le troublerait.

Le surlendemain, Mario se sentit si courageux, qu’il donna à Clindor l’ordre de chercher à acheter une chaise de poste, afin qu’ils pussent continuer leur voyage. Clindor, voyant bien que c’était trop tôt, feignit de n’en pouvoir trouver, Mario lui commanda alors de lui amener des chevaux pour courir la poste.

Clindor se désolait de son obstination : Pilar intervint. Mario faillit retomber malade de colère en la voyant et en apprenant qu’il lui devait la vie. Mais il se calma aussitôt, et, lui parlant avec douceur :

— D’où viens-tu ? lui dit-il ; où as-tu été depuis que tu m’as fait ces menaces ?…

— Ah ! tu crains pour elle ! répondit Pilar avec un amer sourire. Calme-toi ; je n’ai pas eu le temps d’aller là-bas. Je n’irai pas, si tu veux cesser de me haïr.

— Je cesserai, Pilar, si tu renonces à ta vengeance ; car, si tu y persistes, je te haïrai autant que la vie que tu m’auras rendue.

— Ne parlons pas encore de cela pour le moment ; tu peux bien te tenir tranquille et ne point aller dans ton pays, puisque ma présence auprès de toi te répond de tout.

Pilar touchait le point essentiel de la situation. Mario se calma et consentit à attendre sa guérison à Grenoble. Il dut consentir aussi à voir Pilar auprès de lui. Il ne pouvait plus songer à livrer à la rigueur des lois celle qui venait de le sauver et qu’il devait tenter de ramener par la douceur. Il n’osait donc l’irriter par ses dédains, et malgré l’invincible répugnance qu’elle lui inspirait, il en était réduit à s’inquiéter quand elle était longtemps dehors, et à se réjouir quand il la voyait rentrer.

Cet état de choses fut intolérable au bout de deux ou trois jours. Pilar, incapable d’aucun raisonnement moral, voulait être aimée ; elle peignait sa passion avec une sorte d’éloquence sauvage, la disant et la croyant chaste, parce qu’elle n’était pas gouvernée par les sens, et sublime, parce qu’elle avait toute l’ardeur d’une imagination déréglée et d’un dépit opiniâtre. Elle accablait Lauriane de malédictions et Mario de reproches amers, en disant sa folie sans pudeur devant le pauvre Clindor, qui s’embrasait auprès de ce volcan.

Mario fut bientôt lassé du rôle ridicule qu’il se voyait forcé de jouer. C’est en vain qu’il essayait de convertir cette nature incapable d’aimer le bien pour le bien, incapable même de deviner qu’il en pût être ainsi pour Mario, pour quelqu’un au monde.

— Si tu n’aimais pas follement cette Lauriane, lui disait-elle avec une effrayante candeur, tu me confierais le soin de ta vengeance ; car elle t’a dédaigné et te dédaignera toujours.

LXXIII

Mario put enfin se lever, et il sortit seul, un soir, affamé d’air et de liberté, essayant ses forces, décidé à poursuivre son voyage, dût-il faire incarcérer Pilar jusqu’à nouvel ordre, dût-il se laisser suivre par elle afin de la tenir en respect.

Il rêvait au plan qu’il devait adopter, et montait lentement vers le couvant de la Visitation, sans but, et comme attiré par les hauteurs. Il se trouva tout à coup en face d’une personne qui s’arrêta devant lui. Il s’arrêta également. Tous deux semblaient forcés de se regarder.

C’était, à en juger par sa mise et son air, une femme noble, très simplement vêtue, petite et mince, pâle, mais belle et jeune, autant que permettait d’en juger le demi-masque noir que les femmes un peu recherchées portaient à la promenade.

Elle avait un chaperon de veuve et le costume entièrement noir. Ses cheveux d’un blond cendré formaient deux belles masses sur ses tempes. Elle marchait complétement seule. Pas un compagnon, pas un valet devant ou derrière elle sur le chemin.

D’abord la grâce moelleuse et chaste de sa démarche avait frappé de loin le regard de Mario. À mesure qu’elle approchait, la couleur de ses cheveux et le noir de son vêtement lui avaient fait battre le cœur. De plus près, il se défendit de cette illusion ; face à face, il redevint ému et incertain.

Les mêmes perplexités semblaient agiter la dame masquée. Enfin, elle passa en rendant à Mario le salut qu’il lui adressait.

Mario fit vingt pas, non sans se retourner plusieurs fois ; il en fit vingt autres encore et s’arrêta.

— Au risque de faire une inconvenance et d’être mal reçu, se dit-il, je veux savoir qui est cette femme !

Il revint donc sur ses pas en courant, et se trouva de nouveau en face de la dame masquée, qui revenait sur les siens. Ils hésitèrent encore tous les deux et faillirent se croiser comme la première fois sans oser se parler. En fin, la dame se décida la première.

— Je vous demande pardon, dit-elle avec émotion ; mais, si une ressemblance ne m’abuse pas, vous êtes Mario de Bois-Doré ?

— Et vous êtes Lauriane de Beuvre ? s’écria Mario éperdu.

— Comment se fait-il que vous me reconnaissiez, Mario ? dit Lauriane en détachant son masque. Voyez comme je suis changée !

— Oui, dit Mario ravi, vous n’étiez pas de moitié si belle !

— Ah ! ne vous croyez pas obligé à cette galanterie, dit Lauriane. La mort de mon père, les souffrances de mon parti et la chute de tous les miens m’ont faite vieille plus que les années. Mais parlez-moi de vous et des vôtres, Mario !

— Oui, Lauriane ; mais prenez mon bras et conduisez-moi où vous demeurez, car il faut que je vous parle, et à moins que vous n’ayez ici une bonne protection, je ne vous quitterai pas.

Lauriane s’étonna de l’air animé de Mario ; elle accepta son bras, et lui dit :

— Je ne pourrais pas, quand je voudrais, vous conduire maintenant jusque dans mon asile. C’est ce couvent que vous voyez sur le haut du plateau. Mais vous pouvez m’accompagner jusqu’à la porte, et, chemin faisant, nous nous instruirons l’un l’autre de ce qui vous concerne.

Pressée de s’expliquer la première, elle raconta à Mario qu’après la prise de La Rochelle, n’ayant pu obtenir de se dévouer à partager la captivité de madame de Rohan, elle avait voulu retourner en Berry. Mais on lui avait fait savoir à temps que le prince de Condé avait donné des ordres pour la faire arrêter de nouveau, au cas où elle y reparaîtrait.

Une vieille tante, la seule parente et amie fidèle qui lui restât, était supérieure au couvent de la Visitation de Grenoble : c’était une ancienne protestante, jetée toute jeune dans cette maison, et qui s’y était laissé convertir. Mais elle avait conservé pour les protestants une grande mansuétude, et elle appela Lauriane avec tendresse pour la cacher et la protéger jusqu’à la fin de la guerre du Midi. Lauriane avait trouvé là quelque repos et beaucoup d’affection.

Pas plus que chez les religieuses de Bourges, on ne l’avait persécutée. Par égard pour sa tante, on avait feint même d’ignorer qu’elle fût dissidente, et elle pouvait sortir seule et masquée pour porter des secours et des consolations à de malheureux protestants logés dans les faubourgs.

— Lauriane, dit Mario, il ne faut plus sortir, il ne faut plus vous montrer jusqu’à ce que je vous le dise. C’est par un secours de la Providence que vous n’avez pas été rencontrée et reconnue par un invisible et dangereux ennemi. Vous voici à la porte du couvent ; jurez-moi, par la mémoire de votre père, que vous ne franchirez pas cette porte avant de m’avoir revu.

— Vous reverrai-je donc, Mario ?

— Oui, demain. Pouvez-vous m’entendre au parloir ?

— Oui, à deux heures.

— Jurez-vous de ne pas sortir ?

— Je le jure.

Mario vit, cette fois, avec plaisir, la porte du cloître se refermer entre Lauriane et lui ; il l’y jugeait en sûreté, si Pilar ne l’y découvrait pas. Il fit l’exploration attentive des alentours du couvent, pour s’assurer qu’il n’avait pas été suivi et guetté par elle. Il la savait capable de sacrifier toute la communauté pour atteindre sa rivale.

Il rentra chez lui et ne l’y trouva pas. Clindor ne l’avait pas vue depuis que son maître était sorti.

Mario sentait renaître toutes ses inquiétudes ; à tout hasard, il descendait vers la rue, lorsqu’il entendit un tumulte qui lui fit troubler le pas. Il vit Pilar, que des archers emmenaient à la lueur des flambeaux. Elle jetait de grands cris, des cris à la fois déchirants et féroces, et, lorsqu’elle aperçut Mario, elle étendit vers lui des mains suppliantes avec une expression de désespoir qui l’ébranla un instant.

— Ah ! cruel ! lui cria-t-elle, c’est toi qui me fais jeter dans un cachot pour prix de mon amour et de mes soins ! Infâme ! tu veux te défaire de moi. Sois maudit !

Mario, sans lui répondre, interrogea le chef de l’escouade qui l’emmenait.

— Pouvez-vous me dire, lui demanda-t-il, si vous l’emprisonnez pour une nuit comme vagabonde, ou pour longtemps comme prévenue d’un crime ou d’un délit quelconque ?

Il lui fut répondu qu’elle n’était accusée que d’un délit. Le praticien qui avait si mal soigné Mario, mécontent de le voir guéri par une aventurière, avait accusé celle-ci de lui souffler ses malades, en des termes qui équivalaient, dans ce temps, à une accusation d’exercice illégal de la médecine, accusation qui pouvait avoir des conséquences beaucoup plus graves que de nos jours, puisqu’on pouvait toujours soulever la question de sorcellerie, crime que les plus graves magistrats prenaient au sérieux et punissaient de mort.

— Quoi qu’il arrive d’elle, se dit Mario, il faut que cette dangereuse fille perde la trace de Lauriane, qu’elle avait peut-être déjà trouvée.

Et, dès le lendemain, il courut au couvent.

— À présent, dit-il à son amie, nous pouvons respirer, mais non nous endormir sur le danger.

Et il raconta toute sa bizarre aventure avec la bohémienne.

Lauriane l’écouta attentivement.

— Maintenant, lui dit-elle, je comprends tout. Sachez, Mario, pourquoi je fus si émue hier en vous voyant, et comment j’eus la hardiesse de vous adresser la parole sans être sûre de vous reconnaître. Sachez aussi pourquoi j’hésitai, la première fois, croyant être dupe de mon imagination. J’avais reçu, il y a huit jours, une lettre anonyme remplie d’injures et de menaces, où l’on m’annonçait que vous aviez été tué à l’affaire du pas de Suse.

» J’avais été bouleversée de cette nouvelle. Je vous pleurai, Mario, comme on pleure un frère, et j’écrivis à votre père une lettre que j’envoyai au messager de poste à l’instant même. Cependant, peu à peu, la réflexion me donna des doutes sur l’avis suspect que j’avais reçu, et quand je vous rencontrai, j’allais dans la ville pour m’informer, s’il était possible, des noms des gentilshommes tués dans ce combat.

» J’étais décidée, si le vôtre en était, d’aller trouver votre père pour tâcher de le soutenir et de le soigner dans cette mortelle épreuve. Je lui devais bien cela, n’est-ce pas, Mario, pour tant de bontés qu’il a eues autrefois pour moi ? »

Mario regardait Lauriane et ne pouvait se lasser de contempler ses traits altérés, ses yeux enflammés par une douleur et des larmes dont la trace semblait encore fraîche.

— Ah ! ma Lauriane, s’écria-t-il en lui baisant les mains, vous aviez donc gardé un peu d’amitié pour moi ?

— De l’amitié et de l’estime, répondit-elle ; je savais que vous n’aviez pas voulu combattre les protestants.

— Ah ! jamais ! et pourtant, je n’en ai jamais dit la principale raison ! Je peux vous la dire, à vous, maintenant : je ne voulais pas risquer de tirer sur votre père et sur vos amis, Lauriane, je vous ai tendrement aimée ; d’où vient donc que vos lettres à mon père étaient si froides pour moi ?

— Je peux, moi aussi, vous parler maintenant à cœur ouvert, mon cher Mario. Mon père, lorsque nous nous vîmes pour la dernière fois à Bourges, il y a quatre ans, avait eu l’étrange idée de nous fiancer ensemble. Le vôtre repoussa, comme il le devait, le projet d’un mariage si mal assorti ; et moi, un peu humiliée de la légèreté de mon pauvre père, je vous annonçai à diverses reprises des projets d’établissement auxquels je ne pouvais guère songer dans les tristes circonstances où je me trouvais. En même temps, j’étais froide pour vous en paroles, mon cher Mario, et peut-être un peu humiliée des prétentions que vous pouviez me supposer.

» Aujourd’hui, sourions de ces misères passées et rendez-moi la justice de croire que je ne songe à aucune espèce de mariage. J’ai vingt-trois ans : le temps est passé pour moi. Mon parti est écrasé, et ma fortune sera confisquée au premier caprice du prince de Condé. Mon pauvre père est mort, dépouillé, par les hasards de la guerre, des biens qu’il avait amassés dans ses excursions maritimes.

» Je ne suis donc plus ni riche, ni belle, ni jeune. Je m’en réjouis sous un rapport : c’est que je pourrai désormais vivre non loin de vous, sans que l’on puisse me soupçonner d’aspirer à autre chose qu’à votre amitié. »

Mario écoutait Lauriane, tout confus et tout tremblant.

— Lauriane, lui dit-il avec feu, c’est vous qui dédaignez mon nom, mon âge et mon cœur, en me parlant de cette tranquille chaîne d’amitié qu’il vous serait aisé de reprendre. Mais c’est à moi de dire : Il est trop tard. Je vous ai toujours saintement aimée, et je ne crois pas vous aimer moins religieusement, parce que je vous aime avec plus de passion depuis que je vous ai perdue et depuis que je vous retrouve.

» Moi aussi, Lauriane, j’ai bien souffert ! Mais je n’ai jamais désespéré tout à fait. Quand j’avais bien caché ma peine, pour ne pas me laisser mourir de langueur, Dieu m’envoyait, comme un secours de grâce, des bouffées d’espoir en lui et de foi en vous.

» — Elle sait, elle doit savoir que j’en mourrais, me disais-je ; elle m’aimera, elle n’en aimera pas un autre, ne fût-ce que par bonté d’âme ! Je ne suis qu’un enfant, mais je peux me rendre digne d’elle bientôt et bien vite, en travaillant beaucoup, en me gardant le cœur bien pur, en ayant du courage, en rendant heureux ceux qui m’aiment et en me battant bien quand viendra une bonne guerre ; car celle-ci est bonne, n’est-ce pas, Lauriane, et vous ne pouvez pas avoir aujourd’hui le cœur changé au point d’aimer les Espagnols ?

— Non, certes ! répondit-elle. Et c’est parce que M. de Rohan a voulu cette alliance de folie, de honte et de désespoir, que j’attendais ici la fin des événements sans vouloir m’y intéresser davantage.

— Voyez-vous bien, Lauriane, que rien ne nous sépare plus. Si je ne suis pas l’homme de bien et de savoir que je voudrais être, je crois du moins qu’à présent j’en sais autant et peux me battre aussi résolument que les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, avec qui je viens de me trouver à l’armée.

» Quant à mon affection, Lauriane, j’en peux répondre pour toute ma vie. Je n’y aurai pas de mérite, je suis né fidèle, moi, et, depuis mon jeune âge, il m’a été impossible de trouver aimable et belle une autre femme que vous ; j’ai mis mon cœur en vous dès le premier jour où je vous ai vue. Je ne me suis jamais déshabitué de vivre auprès de vous, et je n’ai jamais passé un jour à Briantes sans aller rêver à vous au lieu de jouer et de me distraire, aussitôt que je quittais mes études pour un instant. Ce que je pensais, ce que je vous disais, il y a huit ans, dans ce fameux labyrinthe, je le pense et je vous le dis encore.

» Je ne peux pas vivre heureux sans vous, Lauriane ! Pour être heureux, il faut que je vous voie toujours. Je sais bien que je n’ai pas le droit de vous dire : Rendez-moi heureux ! Vous ne me devez rien ! mais peut-être que vous serez plus heureuse avec moi que vous ne l’étiez avec votre pauvre père et que vous ne l’êtes maintenant, seule, persécutée et obligée de vous cacher. Je n’ai pas besoin que vous soyez si riche ; mais, si vous tenez à l’être, je ferai valoir vos droits dès que la paix sera faite ; je vous défendrai contre vos ennemis.

» Mariée avec moi, vous serez libre de votre conscience, et, à l’abri de ma protection, vous prierez comme vous l’entendrez. Nous ne nous battrons pas pour nos autels, comme font, à cette heure, le roi et la reine d’Angleterre. Si vous tenez à un titre, je suis définitivement emmarquisé. Si vous n’êtes plus belle, cela, je n’en sais rien et ne le saurai jamais. Je vois bien que vous êtes changée. Vous voilà plus pâle et plus mince que lorsque vous aviez seize ans ; mais, à mes yeux, vous êtes bien plus belle ainsi, et, ne l’eussiez-vous jamais été, il ne me semble pas que je vous eusse moins aimée.

» Donc, si le bonheur d’une femme est d’être belle pour celui qu’elle aime, aimez-moi, Lauriane, et vous aurez ce bonheur-là. Enfin, écoute, ma Lauriane, et laisse-moi te parler comme autrefois. J’ai eu bien de la soumission et du courage jusqu’à ce jour, ne m’ôte pas ma force ; si tu veux attendre encore à me connaître comme ami et frère, j’attendrai que tu te fies en moi. Si tu veux que je retourne à la guerre, et, de vrai, c’est mon envie, viens au camp comme pupille et fille adoptive de mon père. Je ne te verrai que quand tu voudras, pas du tout, si tu l’exiges, jusqu’à ce que tu m’acceptes pour mari. Enfin, ne nous quitte plus ; car, avec ou sans ton amour, nous sommes et voulons être toujours ta famille, tes amis, tes défenseurs, tes esclaves, tout ce que tu voudras que nous soyons, pourvu que tu nous permettes de t’aimer et de te servir. »

Lauriane pressa dans ses mains les mains du bon Mario.

— Tu es un ange, lui dit-elle, et il me faut du courage pour te refuser. Mais je t’aime trop pour lier ta brillante destinée à ma destinée finie et douloureuse ; j’aime trop ton père pour lui vouloir causer ce chagrin…

— Mon père ! tu doutes de mon père, à présent ? s’écria Mario hors de lui. Ah ! Lauriane ! n’as-tu pas compris que le tien t’avait trompée ! Dis donc que tu ne m’aimes pas, que tu ne m’as jamais aimé !…

En ce moment, on sonna avec force à la grille du couvent, et, une minute après, le marquis de Bois-Doré s’élançait dans le parloir et pressait tour à tour Mario et Lauriane dans ses bras.

Il n’avait pas reçu le courrier de Clindor, mais la lettre de Lauriane ; et comme la paix était signée et qu’il s’en retournait en Berry, il venait la chercher à son couvent pour la ramener avec lui. Il fut donc fort surpris de trouver là Mario, qu’il croyait déjà rendu à Briantes.

On s’expliqua ; puis Mario, encore très ému, dit au marquis :

— Vous arrivez bien, mon père. Voilà Lauriane qui croit que vous ne l’aimez point !

On s’expliqua encore. Le marquis voyait l’agitation et la douleur de Mario, et il souriait.

Tout à coup, Lauriane comprit ce sourire.

— Mon marquis, s’écria-t-elle en rougissant et en tremblant, rendez-moi la lettre que je vous ai écrite quand j’ai cru à la mort de votre fils ! Rendez-la-moi, je le veux, ne la montrez pas…

— Non, non, répondit le marquis en tendant, d’un air narquois, la lettre à Mario ; il ne la verra jamais, à moins, pourtant, qu’il ne me l’arrache des mains… ce dont il est bien capable, comme vous le voyez !

LXXIV

La lettre était courte et désolée ; Mario l’eut bientôt dévorée des yeux, tandis que Lauriane cachait sa tête sur l’épaule du vieillard.

Lauriane, dans un premier mouvement d’amère douleur, avait écrit au marquis qu’elle avait toujours aimé Mario depuis leur séparation, et qu’elle porterait son deuil toute sa vie.

« Car c’est de ce jour, disait-elle, que, de vrai, je me sens veuve ! »

— Vous ne l’êtes point, vous ne le serez plus, ma Lauriane, dit le marquis en lui détachant pour un instant son petit chaperon noir. Je n’ai jamais souhaité d’autre fille que vous, et nous allons faire les noces à Briantes.

Je vous laisse à penser quelle fête ce fut au manoir quand on y vit revenir ensemble les beaux messieurs de Bois-Doré, Lauriane, Adamas, Aristandre, et même Clindor, qui, pour mieux secouer le charme jeté sur lui par la bohémienne, se hâta de faire la cour à toutes les villageoises.

Le mariage des deux enfants bien-aimés du bon M. Sylvain ne pouvait cependant pas être célébré publiquement avant que Lauriane eût fait sa soumission au roi et obtenu sa grâce, car elle s’était posée en rebelle dans un moment de désespoir ; et, malgré le crédit de M. Poulain, le roi fut inflexible tant que dura la guerre du Midi avec les protestants.

Elle fut courte et sanglante. Ce fut le dernier soupir du parti en tant que faction politique.

« Sur les ruines de ce parti écrasé, Richelieu fit jurer au fils de Henri IV le maintien de la liberté religieuse proclamée par son père[10]. »

On put alors présenter à Louis XIII la requête du marquis de Bois-Doré pour sa belle-fille.

À cet effet, Mario se rendit lui-même à Nîmes, où le roi venait de faire une entrée triomphale avec Richelieu. M. de Rohan partait pour Venise.

Mario obtint que sa femme rentrerait dans ses biens en dépit de M. le Prince, qui les flairait beaucoup, et dans sa liberté pleine et entière. Le cardinal le reçut et lui fit quelque reproche de n’avoir pas pris part à cette guerre. Mario lui redemanda la guerre en Italie, et, en le congédiant, le cardinal lui dit tout bas, avec un charmant sourire :

— Je vous la promets ; mais n’en dites rien, si vous ne voulez pas que j’échoue !

Mario trouva là l’abbé Poulain très fatigué et enchanté d’avoir quelques semaines de congé. Il avait si chaudement servi Mario, que celui-ci l’invita à venir se reposer à Briantes, et ils partirent ensemble, l’abbé se faisant fête d’aller célébrer ostensiblement le mariage des deux jeunes gens.

Nos voyageurs se mirent en route par une chaleur dévorante. On était aux premiers jours de juillet. Le pays qu’ils traversaient, ravagé par la guerre, n’avait plus un arbre, plus une chaumière debout.

Par ordre du roi, les troupes avaient fait le dégât autour des villes rebelles pour affamer les habitants.

— Nous traversons un incendie, dit l’abbé à Mario ; le soleil nous traite comme nous avons traité cette pauvre terre, et je crois que nos vêtements vont prendre feu.

— De vrai, monsieur l’abbé, dit Clindor, qui aimait à se mêler de la conversation, on sent par ici une bien méchante odeur de brûlé !

— En effet, dit Mario, quelque maison brûle encore derrière cette colline ; ne voyez-vous pas de la fumée ?

— C’est peu de chose, dit l’abbé. Quelque petite masure. J’avoue, monsieur le comte, que je suis las de tant de maux. Je haïssais les huguenots autrefois ; à présent qu’ils sont par terre, je fais comme vous, je les plains. J’ai vu l’affaire de Privas. Eh bien, j’en ai assez, et je défie les plus gourmands de vengeance de n’en pas être rassasiés.

— Je le crois ! dit Mario en soupirant ; mais écoutez donc ces cris, monsieur l’abbé : il y a par là des gens en grande détresse. Allons-y voir.

Effectivement, on entendait, derrière la colline d’où montait la fumée, des cris, ou plutôt un seul cri prolongé, perçant, atroce, comme celui de la mouche que suce lentement l’araignée. L’horrible durée de ce cri lointain, qui semblait être celui d’un enfant, fit impression sur l’abbé. Clindor ne pouvait croire que ce fût une voix humaine.

— Non, non, disait-il, c’est quelque pipeau de berger ou quelque chevreau qu’on égorge.

— C’est un être humain qui expire dans les tortures, reprit l’abbé. Je connais trop cette affreuse musique !

— Courons-y donc ! s’écria Mario ; il est peut-être temps de sauver une malheureuse créature. Venez, venez, l’abbé ! La paix est signée ; nul n’a plus le droit de torture sur les huguenots !

— Il est trop tard, dit l’abbé, on n’entend plus rien.

Le cri avait cessé brusquement et la fumée tombait. On s’était peut-être trompé.

On poussa néanmoins les chevaux, qui gagnèrent bientôt le haut de la colline.

Alors on aperçut, au fond du vallon, et beaucoup plus loin qu’on ne s’y attendait, un groupe de paysans qui tournaient et s’agitaient autour d’un feu à demi éteint. Avant qu’on fût à portée de la voix, ils s’étaient dispersés. Une seule vieille femme resta auprès des cendres brûlantes, qu’elle retournait avec une fourche, comme si elle y eût cherché quelque chose. Mario arriva le premier auprès de ce reste de brasier, d’où s’exhalait une odeur âcre, insupportable.

— Que cherchez-vous donc là, la mère ? lui dit-il, et que vient-on de brûler ici ?

— Oh ! rien, mon beau monsieur ! rien qu’une sorcière qui nous donnait la fièvre avec son regard toutes les fois qu’elle passait. Nos hommes en ont fait une fin, et, moi, je cherche si elle n’a pas laissé son secret dans les cendres.

— Quoi, son secret ? dit Mario révolté du sang-froid de cette parque.

— C’est, répondit la vieille, qu’elle avait au cou quelque chose qui brillait, et qu’elle a perdu en se débattant, quand on l’a mise au feu. Alors elle a crié : « Je ne l’ai plus, je suis perdue ! » Ça doit être une amulette pour se garantir de malemort, et je la voudrais trouver.

— Tenez, dit Mario en ramassant une pièce de monnaie percée qui brillait à ses pieds, est-ce cela ?

— Oui, oui, c’est cela, mon beau monsieur ! Donnez-la-moi pour la peine que j’ai bien attisé le feu.

Mario jeta loin de lui la pièce de monnaie, par un mouvement d’horreur insurmontable. Il venait d’y lire un nom gravé avec une pointe. C’était le talisman de Pilar. Il ne restait d’elle que ce témoignage de son fatal amour, quelques petits ossements calcinés, et l’âcre odeur de chair brûlée répandue dans l’atmosphère.

Mario, saisi d’épouvante et de pitié, s’éloigna rapidement, sans vouloir donner à Clindor, qui le questionnait, le mot de cette infernale énigme, et, pendant une partie du voyage, il resta sous la pénible impression de cette horrible rencontre.

Mais, aux approches de son manoir, on pense bien qu’il avait tout oublié et ne songeait plus qu’au bonheur de revoir sa chère compagne, son père bien-aimé, sa tendre Mercédès, son paternel Lucilio, le sage Adamas et l’héroïque carrosseux, tous ces braves cœurs qui, en le gâtant de tout leur pouvoir, avaient réussi par miracle à en faire le meilleur et le plus charmant des êtres.

La noce fut splendide. Le marquis ouvrit le bal avec Lauriane, qui, heureuse et reposée, ne semblait pas avoir un jour de plus que le beau Mario.

 

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sand,
George, Les beaux Messieurs de Bois-Doré (tome deuxième), Œuvres de George Sand, Paris, Michel Lévi, Librairie nouvelle, 1874 (nouvelle édition). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château Boucard dans le département du Cher, a été prise par Manfred Heide le 08.09.2009 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Raynal, Histoire du Berry.

[2] Mémoires de M. Lenet.

[3] Charlotte de la Trémouille, femme de Henri de Condé, premier du nom, captive pendant huit ans, acquittée, mais non justifiée.

[4] Henri Martin, Lettre inédite.

[5] Ces épis, qui sont d’une rareté curieuse pour les archéologues, sont restés, en certaines localités, une mode traditionnelle ; les potiers de Verneuil en fabriquent de fort jolis sur les modèles anciens. Le petit vase à quatre ou six anses, monté sur plusieurs pièces et surmonté de fleurs ou d’oiseaux, se retrouve dans leur système d’ornement.

[6] Coq, Gallus.

[7] Monteil, Histoire des Français des divers états.

[8] On appelait encore en France les reîtres lansquenets, bien qu’ils ne portassent plus la lance.

[9] Henri Martin, Histoire de France.

[10] Henri Martin.