Antoine de Saint-Exupéry

L’AVIATEUR

LA PAIX OU LA GUERRE ?
ET AUTRES ÉCRITS

1926, 1938

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

L’AVIATEUR.. 4

ARTICLES ET PRÉFACES. 15

LA PAIX OU LA GUERRE ?. 15

HOMME DE GUERRE, QUI ES-TU ?. 17

DANS LA NUIT, LES VOIX ENNEMIES. 22

IL FAUT DONNER UN SENS À LA VIE DES HOMMES. 32

PILOTE DE LIGNE I. 42

I. 42

II. 42

III. 44

IV.. 45

V.. 46

PILOTE DE LIGNE II. 47

I. 47

II. 47

III. 50

ESCALES DE PATAGONIE.. 54

I. 54

II. 58

III. 64

À PROPOS DE CODOS ET ROSSI. 67

LA FIN DE L’« ÉMERAUDE ». 70

« SERVITUDE ET GRANDEUR DE L’AVIATION ». 73

SOUVENIRS DE MAURITANIE.. 76

IV.. 76

PRÉFACE AU LIVRE DE JOSÉ LE BOUCHER « LE DESTIN DE JOSEPH-MARIE LE BRIX »  81

PRÉFACE AU LIVRE DE MAURICE BOURDET « GRANDEUR ET SERVITUDE DE L’AVIATION ». 85

PRÉFACE AU NUMÉRO DE LA REVUE « DOCUMENT » CONSACRÉ AUX PILOTES D’ESSAI. 88

PRÉFACE AU LIVRE D’ANNE MORROW-LINDBERGH « LE VENT SE LÈVE »  90

Ce livre numérique. 97

 

L’AVIATEUR

Les roues puissantes écrasent les cales.

Battue par le vent de l’hélice, l’herbe jusqu’à vingt mètres en arrière semble couler. Le pilote, d’un mouvement de son poignet, déchaîne ou retient l’orage.

Le bruit s’enfle maintenant dans les reprises répétées jusqu’à devenir un milieu dense, presque solide, où le corps se trouve enfermé. Quand le pilote le sent combler en lui tout ce qu’il y a d’inassouvi, il pense : « C’est bien » puis, du revers des doigts, frôle la carlingue : rien ne vibre. Il jouit de cette énergie si condensée.

Il se penche : « Adieu mes amis… » Pour cet adieu dans l’aube ils traînent des ombres immenses. Mais au seuil de ce bond de plus de trois mille kilomètres, le pilote est déjà loin d’eux… Il regarde le capot noir appuyé sur le ciel, à contre-jour, en obusier. Derrière l’hélice un paysage de gaze tremble.

Le moteur tourne maintenant au ralenti. On dénoue les poignées de main comme des amarres, les dernières. Le silence est étrange quand on agrafe sa ceinture et les deux courroies du parachute, puis quand d’un mouvement des épaules, du buste on ajuste à son corps la carlingue. C’est le départ même : dès lors on est d’un autre monde.

Un dernier coup d’œil au tablier, horizon de cadrans, étroit mais expressif – on ramène, soigneux, l’altimètre au zéro – un dernier coup d’œil aux ailes épaisses et courtes, un signe de la tête : « Ça va… », le voilà libre.

Ayant roulé lentement vent debout il tire à lui la manette des gaz, le moteur, décharge de poudre, s’embrase, l’avion, happé par l’hélice, fonce. Les premiers bonds sur l’air élastique s’amortissent et le pilote, qui mesure sa vitesse aux résilions des commandes, se propage en elles, se sent grandir.

Le sol maintenant paraît se tendre, filer sous les roues comme une courroie. Ayant enfin jugé l’air d’abord impalpable puis fluide, devenu maintenant solide, le pilote s’y appuie et monte.

Les hangars qui bordent la piste, les arbres puis les collines livrent l’horizon et se dérobent. À deux cents mètres on se penche encore sur une bergerie d’enfant aux arbres posés droits, aux maisons peintes, les forêts sont encore épaisses comme une fourrure. Puis le sol se dénude.

L’atmosphère est houleuse, faite de vagues courtes et dures sur lesquelles l’avion bute et cabre, les remous le frappent aux ailes et tout entier il résonne. Mais le pilote le tient dans la main comme par le centre un balancier.

À trois mille il gagne le calme. Le soleil se prend dans la mâture, aucun remous ne l’y agite. La terre, si loin, se fige, immobile. Le pilote règle les volets, le correcteur d’air et le cap sur Paris calcule sa dérive. Puis, se laissant engourdir pour dix heures, il ne se meut plus que dans le temps.

 

*

 

Les vagues déploient, immobiles, un grand éventail sur la mer.

Le soleil a doublé enfin le mât extrême.

Un malaise physique a surpris le pilote. Il regarde : l’aiguille du compte-tours balance. Il regarde : la mer. Puis un hoquet rauque du moteur fait un trou dans sa conscience comme une syncope. Il brasse d’instinct la manette des gaz. Ce n’était rien… une goutte d’eau. Il ramène doucement le moteur à cette note qui le comblait. N’était une sueur froide, il ne croirait pas avoir eu peur.

Il retrouve peu à peu l’inclinaison du dos, le point d’appui exact du coude nécessaires à sa paix.

Le soleil maintenant le surplombe. La fatigue est bonne si l’on ne fait pas de mouvement, si l’on ne détruit pas dans un membre l’engourdissement qui le protège, s’il suffit de pesées très douces sur les commandes.

La pression d’huile descend, remonte, que se passe-t-il là-dedans ?

Le moteur vibre. Salaud. Le soleil a tourné à gauche, rougit déjà.

Le bruit du moteur est métallique. Non… ce n’est pas une bielle. La distribution ?

L’écrou de la manette des gaz s’est desserré. Il faut la garder à la main, quelle gêne !

C’est peut-être une bielle.

Ainsi l’on s’aperçoit à l’essoufflement, aux dents qui branlent, aux cheveux gris, que tout le corps à la fois a vieilli.

Pourvu qu’il tienne jusqu’à la terre.

 

*

 

La terre est rassurante avec ses champs bien découpés et ses forêts géométriques et ses villages. Le pilote plonge pour mieux la savourer. La terre de là-haut paraissait nue et morte, l’avion descend : elle s’habille. Les bois de nouveau la capitonnent, les vallées, les coteaux impriment en elle une houle : elle respire. Une montagne qu’il survole, poitrine de géant couché, se gonfle presque jusqu’à lui. Un jardin, sur lequel il pointe son capot, élargit ses massifs, s’ouvre à l’échelle de l’homme.

« Mon moteur gaze le tonnerre ! » les bruits qu’il entendait ? Il n’y croit plus. Si près du sol c’est pourtant la vie même.

Il épouse les courbes des plaines, s’en rapproche comme d’un laminoir et s’y aiguise, comme un drap, tire à lui les champs et derrière lui les rejette, tente les peupliers, coup de raquette, leur échappe et quelquefois écarte largement la terre comme un lutteur reprend sa respiration.

Il cingle maintenant vers le port au ras des verrières d’usine, déjà de lumière, au ras des parcs, déjà d’ombre. Le sol torrentiel charrie sous lui des toits, des murs, des arbres issus de l’horizon inépuisable.

L’atterrissage est décevant. On troque le torrent du vent, le grondement de son moteur et l’écrasement du dernier virage contre une province silencieuse où l’on étouffe, un paysage d’affiche aux hangars très blancs, aux tapis très verts, aux peupliers bien découpés où de jeunes Anglaises descendent, une raquette sous le bras, des avions bleus de Paris-Londres.

Il se laisse choir le long de la carlingue gluante. On se précipite vers lui : « Splendide ! splendide !… » Des officiers, des amis, des badauds. La fatigue lui serre soudain les épaules : « On vous enlève !… » Il baisse le front, regarde ses mains luisantes d’huile, se sent dégrisé, triste à mourir.

 

*

 

Il n’est plus que Jacques Bernis habillé d’un veston qui sent le camphre. Il se meut dans un corps engourdi, maladroit, demande à ses cantines trop bien rangées dans un coin de la chambre tout ce qu’elles révèlent d’instable, de provisoire. Cette chambre n’est pas conquise encore par du linge blanc, par des livres.

« Allô… c’est toi ? » Il recense les amitiés. On s’exclame, on le félicite : « Un revenant ! Bravo ! – Eh oui… Quand te verrai-je ? » On n’est justement pas libre aujourd’hui. Demain ? Demain on joue au golf mais qu’il vienne aussi. Il ne veut pas ? Alors après-demain – dîner – huit heures précises.

Bernis remonte les boulevards. Il lui semble remonter toute la foule comme un courant. Il lui semble affronter tous les visages. Certains lui font du mal comme l’image même du repos. Cette femme conquise et la vie serait calme… calme… Certains visages d’hommes sont lâches et il se sent fort.

Il entre pesant dans un dancing, garde parmi les gigolos son manteau épais comme un vêtement d’explorateur. Ils vivent leur nuit dans cette enceinte comme des goujons dans un aquarium, tournent un madrigal, dansent, reviennent boire. Bernis dans ce milieu flou où seul il conserve sa raison se sent lourd comme un portefaix, pèse droit sur ses jambes, ses pensées n’ont point de halo. Il avance parmi les tables vers une place libre. Les yeux des femmes qu’il touche des siens se dérobent, semblent s’éteindre. Les jeunes gens s’écartent, flexibles, pour qu’il passe. Ainsi, dans les rondes de nuit, les cigarettes des sentinelles, à mesure qu’il avance, tombent des doigts.

 

*

 

Affecté à la formation d’élèves pilotes, il déjeune aujourd’hui dans l’unique auberge près du terrain. Des sous-officiers boivent leur café et causent. Bernis les écoute.

« Ils font un métier. J’aime ces hommes. »

Ils parlent de la piste qui est trop boueuse, des indemnités de convoyage puis de l’aventure d’aujourd’hui. « À cent mètres, une bielle dans le carter. Quelle salade. Pas un terrain… En arrière une cour de ferme. Je me fous en glissade, je redresse, je rentre percutant dans le fumier. » On rit. « C’est comme le jour, raconte un adjudant, que j’ai embouti une meule de foin. Je cherche mon passager, un lieutenant, penses-tu… vidé. Je le retrouve assis derrière la meule. »

Bernis pense : d’autres y ont laissé leur peau mais ce ne sont pour eux que des accidents du travail. J’aime assez leurs récits nus comme des feuilles de rapport. Ces hommes me plaisent, non que j’aie l’esprit de famille, mais il est possible, entre soi, d’être simple.

Racontez-nous vos impressions disent les femmes.

 

*

 

« C’est vous l’élève Pichon ? — Oui. — Vous n’avez encore jamais volé ? — Non. » Bien : il n’aura pas d’idées préconçues. Les anciens observateurs croient tout savoir : ils ont retenu des formules « Manche à gauche… Pied contraire… » Ce ne sont pas des élèves souples.

« Je vous emmène : au premier tour vous regarderez simplement. » Ils s’installent.

Le mécano au rabais de la section d’avions-école brasse l’hélice avec une lenteur irréparable. Il a encore six mois et huit jours à tirer, il l’a même gravé ce matin sur le mur des W.C. Cela fait, il l’a calculé, environ dix mille tours d’hélice. Rien n’y changera rien. Alors…

L’élève regarde le ciel bleu, les arbres bêtes, un troupeau de vaches qui broutent la piste. Son moniteur astique de la manche la manette des gaz : ça fait plaisir de la voir luire. Le mécano compte les tours : que d’énergie perdue, il en est déjà à vingt-deux ! « Si tu décrassais les bougies ? » Cela permet au mécano de réfléchir.

Un moteur ça part si ça veut. Vaut mieux le laisser libre. Trente. Trente et un… le moteur part.

L’élève ne comprend plus rien aux mots de danger, d’héroïsme, d’ivresse de l’air.

L’avion roule, l’élève le croit encore au sol quand il aperçoit les hangars sous lui. Un vent dur lui masse les joues, il fixe le dos du moniteur…

Bon Dieu… quoi ? on descend. La terre verse à droite, à gauche. Il se cramponne. Où est le terrain ? Il ne voit plus que des forêts qui tournent, se rapprochent, une voie de chemin de fer suspendue droite, le ciel… et tout à coup le champ se range devant eux horizontal, paisible, au ras des roues. L’élève sent le contait de l’herbe ; le vent tombe, voilà… le moniteur se retourne et rit, l’élève cherche à comprendre.

« Principes élémentaires, lui enseigne Bernis, quoi qu’il arrive d’anormal, primo : coupez, secundo : retirez vos lunettes, tertio : cramponnez-vous. En cas d’incendie seulement détachez-vous. Compris ? — Compris. »

Voilà enfin les mots que l’élève attendait, ceux qui matérialisent le danger, l’en jugent digne. Aux civils on dirait : « Rien à craindre ». Pichon, dépositaire d’un tel secret, est fier… « D’ailleurs, achève le moniteur, l’aviation ça n’est pas dangereux. »

 

*

 

On attend Mortier. Bernis bourre sa pipe. Un mécano assis sur un bidon, la tête dans les mains, regarde avec surprise son pied gauche battre la mesure.

« Dites donc, Bernis, le temps se bouche ! » Le mécano lève les yeux et voit l’horizon déjà flou. Deux ou trois arbres s’y profilent mais la brume déjà les cimente. Bernis ne lève pas les yeux, continue de bourrer sa pipe : « Je sais. Ça m’ennuie. » Mortier achève son brevet et devrait avoir atterri.

« Bernis vous devriez téléphoner là-bas… — C’est fait. Il a décollé à 4 h 20. — Depuis, pas de nouvelles ? — Pas de nouvelles. »

Le colonel s’éloigne.

Bernis pose alors ses poings sur les hanches, regarde avec défi la brume qui choit doucement comme un filet, traque l’élève, Dieu sait où, contre la terre : « Et Mortier qui manque de sang-froid, qui pilote comme un cochon… c’est malheureux ! »

« Écoute… » non, ce n’est rien : une voiture.

« Mortier, si tu t’en tires, je te promets… je… je t’embrasse. »

« Bernis !… au téléphone. »

« Allô… quel est cet imbécile qui rase les toits de Donazelle ? — C’est un imbécile qui est en train de se tuer. Foutez-lui la paix, engueulez la brume ! — Mais… dites donc…

— Allez le chercher avec une échelle ! » Bernis raccroche. Mortier s’est perdu, tente de trouver un repère.

La brume cède comme une voûte molle : on ne se distingue plus à dix mètres.

« Va dire aux infirmiers de préparer la camionnette. S’ils ne sont pas ici dans cinq minutes, je leur fous quinze jours de tôle. »

« Le voilà ! » Tout le monde s’est levé. Il fonce vers eux invisible et aveugle. Le colonel les a rejoints : « Bon Dieu de Bon Dieu de Bon Dieu… » Bernis murmure inlassablement entre ses dents : « Coupe mais coupe donc le contact… coupe mais coupe donc… tu ne peux pas éviter d’emboutir ! »

Il ne dut voir l’obstacle qu’à dix mètres de lui mais personne n’en sut jamais rien.

On court vers l’avion effondré. Il y a déjà là des soldats attirés par ce fait divers imprévu, des sous-officiers trop zélés, des officiers que leur autorité soudain encombre. Il y a l’officier de jour qui, n’ayant rien vu, explique tout, il y a le colonel qui s’incline trop car il tient le rôle ingrat de père.

Le pilote est enfin dégagé, la face verte, l’œil gauche énorme, les dents cassées. On l’étend sur l’herbe, on fait le cercle. « On pourrait peut-être… », dit le colonel ; « on pourrait peut-être… », dit un lieutenant et un sous-officier dégrafe le col du blessé, ce qui ne lui fait aucun mal et calme les consciences. « L’ambulance ? L’ambulance ?… », interroge encore le colonel qui cherche une décision à prendre, par métier. On lui répond : « Elle arrive » sans rien en savoir, ce qui l’apaise. Puis il s’écrie : « À propos… » et s’éloigne d’un pas rapide, d’ailleurs sans but.

La situation cependant gêne Bernis. Ce cercle autour du moribond lui paraît même inconvenant : « Allons, mes enfants, allez-vous-en… allez-vous-en… » Et, par groupes, on s’éloigne dans la brume à travers les potagers et les vergers où l’avion prosaïque a chu.

L’élève pilote Pichon a compris quelque chose : on meurt et cela ne fait pas grand bruit. Il est presque fier de cette intimité avec la mort. Il revoit son premier vol avec Bernis, sa déception de ce paysage si plat, de ce calme, il n’y découvrait pas cette présence. Elle était là mais elle était là toute simple, nullement emphatique, derrière le sourire de Bernis et l’inertie du mécano, derrière le premier plan de ce soleil, de ce ciel bleu. Il a pris le bras de Bernis : « Vous savez… je volerai demain. Je n’ai pas peur. » Mais Bernis refuse d’admirer : « Naturellement. Vous ferez demain vos spirales. » Pichon comprend encore quelque chose : « Ils n’avaient pas l’air très émus mais pour ne pas faire de phrases… — C’est un accident du travail », répond Bernis.

 

*

 

Bernis se saoule.

Ce monoplace de chasse gaze le tonnerre. Le sol sous lui est laid : une terre si vieille, si usée, rapiécée à l’infini : on dirait un lotissement.

Quatre mille trois cents mètres : Bernis est seul. Il regarde ce monde carrelé à la façon d’une Europe d’atlas. Les terres jaunes de blé ou rouges de trèfle, qui sont l’orgueil des hommes et leur souci, se juxtaposent, hostiles. Dix siècles de luttes, de jalousies, de procès ont stabilisé chaque contour : le bonheur des hommes est bien parqué !

Bernis pense qu’il ne faut plus demander son ivresse aux rêves qui bercent et qui anémient mais qu’il faut la tirer de sa force : il la mesure.

Il prend de la vitesse, réservoir d’énergie, fonce, pleins gaz, puis lentement tire le manche à lui. L’horizon bascule, la terre se retire comme une marée, droit vers le ciel l’avion fuse. Puis au sommet de la parabole il se renverse sur lui-même et le ventre en l’air, poisson mort, vacille…

Le pilote noyé dans le ciel voit la terre au-dessus de lui comme une plage s’allonger puis face à lui tomber de tout son poids : vertigineuse. Il coupe ; elle s’immobilise verticale, comme un mur : l’avion coule à pic. Bernis le hale doucement jusqu’à retrouver devant lui le lac calme de l’horizon.

Des virages l’écrasent sur le siège, des chandelles l’allègent, l’allègent comme une bulle qui va crever, un flux retire l’horizon et le ramène, le moteur souple gronde, s’apaise, reprend…

Un craquement sec : l’aile gauche !

Le pilote pris en traître croit donner dans un croc en jambes : l’air s’est dérobé sous les ailes. L’avion, foreuse, plonge en vrille.

L’horizon d’un seul coup passe sur sa tête comme un drap. La terre l’enveloppe et, manège, tourne, entraînant ses bois, ses clochers, ses plaines. Le pilote voit passer encore, lancée par une fronde, une villa blanche…

Vers le pilote assassiné, comme la mer vers le plongeur, jaillit la terre.

ARTICLES ET PRÉFACES

LA PAIX OU LA GUERRE ?

(Articles parus dans « Paris-Soir »)

Pour guérir un malaise, il faut l’éclairer. Et, certes, nous vivons dans le malaise. Nous avons choisi de sauver la paix. Mais, en sauvant la paix, nous avons mutilé des amis. Et, sans doute, beaucoup parmi nous étaient disposés à risquer leur vie pour les devoirs de l’amitié. Ceux-là connaissent une sorte de honte. Mais, s’ils avaient sacrifié la paix, ils connaîtraient la même honte. Car ils auraient alors sacrifié l’homme : ils auraient accepté l’irréparable éboulement des bibliothèques, des cathédrales, des laboratoires d’Europe. Ils auraient accepté de ruiner ses traditions, ils auraient accepté de changer le monde en nuage de cendres. Et c’est pourquoi nous avons oscillé d’une opinion à l’autre. Quand la paix nous semblait menacée, nous découvrions la honte de la guerre. Quand la guerre nous semblait épargnée, nous ressentions la honte de la paix.

Il ne faut pas nous laisser aller à ce dégoût de nous-mêmes : aucune décision ne nous l’eût épargné. Il faut nous ressaisir et chercher le sens de ce dégoût. Quand l’homme se heurte à une contradiction si profonde, c’est qu’il a mal posé le problème. Lorsque le physicien découvre que la terre entraîne, dans son mouvement, l’éther où la lumière se meut, et quand, dans le même temps, il découvre que cet éther est immobile, il ne renonce pas à la science, il change de langage et renonce à l’éther.

Pour découvrir où loge ce malaise, il faut sans doute dominer les événements. Il faut, pour quelques heures, oublier les Sudètes. Nous sommes aveugles, si nous regardons de trop près. Il nous faut réfléchir un peu sur la guerre, puisque, à la fois, nous la refusons et l’acceptons.

 

*

 

Je sais quels reproches on m’adressera. Les lecteurs d’un journal réclament des reportages concrets, non des réflexions. Les réflexions sont bonnes pour les revues ou pour les livres. Mais j’ai, là-dessus, une autre opinion.

J’ai toujours dans les yeux l’image de ma première nuit de vol en Argentine. Une nuit d’encre. Mais, dans ce néant, vaguement lumineuses comme des étoiles, les lumières des hommes dans la plaine.

Chaque étoile signifiait qu’en pleine nuit, là en bas, on réfléchissait, on lisait, on poursuivait des confidences. Chaque étoile, comme un fanal, signalait la présence d’une conscience humaine. Dans celle-là peut-être on méditait sur le bonheur des hommes, sur la justice, sur la paix. Perdue dans ce troupeau d’étoiles, c’était l’étoile du berger. Là peut-être on entrait en communication avec les astres, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Ailleurs, on aimait. Partout brûlaient ces feux dans la campagne, qui réclamaient leur nourriture, jusqu’aux plus humbles. Celui du poète, de l’instituteur, du charpentier. Mais, parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d’étoiles éteintes, combien d’hommes endormis, combien de feux qui ne donnaient plus leur lumière, faute d’avoir été alimentés.

Que le journaliste se trompe dans ses réflexions, peu importe, nul n’est infaillible. Qu’il ne pénètre pas toutes ces demeures, peu importe, ce sont les demeures où l’on veille qui font le sens d’un territoire. Le journaliste ignore quels sont ceux qui communieront avec lui, mais peu importe, il espère quand il jette des sarments au vent entretenir quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne.

 

HOMME DE GUERRE, QUI ES-TU ?

 

Elles furent pesantes, les journées que nous avons vécues devant les haut-parleurs. C’était comme une attente d’embauches au portail de fer d’une usine. Les hommes, massés pour écouter parler Hitler, se voyaient déjà entassés dans les wagons de marchandises, puis répartis derrière des outils d’acier, au service de l’usine qu’est devenue la guerre. Déjà comme enrôlés dans la gigantesque corvée, le chercheur renonçait aux calculs qui le faisaient communiquer avec l’univers, le père renonçait aux soupes du soir qui embaument la maison et le cœur, le jardinier, qui avait vécu pour une rose nouvelle, acceptait de ne point en embellir la terre. Tous nous étions déjà déracinés, confondus et jetés en vrac sous la meule.

Non par esprit de sacrifice, mais par abandon à l’absurde. Noyés dans les contradictions que nous ne savons plus résoudre, découragés par l’incohérence d’événements que nul langage n’éclaire plus, nous admettions obscurément le drame sanglant qui nous eût imposé, enfin, des devoirs simples.

Nous connaissions pourtant que toute guerre, depuis qu’elle se traite avec la torpille et l’ypérite, ne saurait aboutir qu’à l’écroulement de l’Europe. Mais nous sommes peu sensibles, bien moins qu’on l’imagine, à la description d’un cataclysme. Nous assistons chaque semaine, du fond de nos fauteuils de cinéma, aux bombardements d’Espagne ou de Chine. Sans en être ébranlés nous-mêmes, nous pouvons entendre les coups qui frappent les villes dans leurs profondeurs. Nous admirons les torsades de suie et de cendres que ces terres à volcans débitent lentement vers le ciel. Et cependant ! C’est le grain des greniers, ce sont les trésors familiaux, c’est l’héritage des générations, c’est la chair des enfants brûlés qui, dilapidés en fumées, engraissent lentement ce cumulus noir.

Je les ai parcourues à Madrid les rues de l’Arguelez, dont les fenêtres, semblables à des yeux crevés, n’enfermaient plus que du ciel blanc. Les murs seuls avaient résisté et, derrière ces façades fantômes, le contenu des six étages s’était réduit à cinq ou six mètres de gravats. Du faîte à la base, les planchers de chêne massif sur l’assise desquels des générations avaient vécu leur longue histoire familiale, où la servante, à l’instant même du tonnerre, tirait, peut-être, les draps blancs pour servir le repos du soir et l’amour, où des mères, peut-être, posaient des mains fraîches sur des fronts brûlants d’enfants malades, où le père méditait l’invention de demain, ces assises que chacun eût pu croire éternelles, d’un seul coup, dans la nuit, avaient basculé comme des bennes, et versé leur charge à la fondrière.

Mais l’horreur ne passe point la rampe, et sous nos yeux, dans l’indifférence des spectateurs, les torpilles d’avion coulent sans bruit, à la verticale, comme des sondes vers ces demeures vivantes qu’elles videront de leurs entrailles.

Je ne veux pas m’en indigner, il nous manque ici la clef d’un langage. Nous sommes les mêmes hommes qui accepterions de risquer la mort pour un seul mineur enseveli ou pour un seul enfant désespéré. L’horreur ne prouve rien. Je ne crois guère à l’efficacité de ces réactions animales. Le chirurgien visite l’hôpital et ne connaît pas ce serrement de cœur que le spectacle de la souffrance déclenche chez les filles. Sa pitié, autrement haute, passe au-dessus de cet ulcère qu’il va guérir. Il palpe et n’écoute pas les plaintes.

Ainsi à l’heure de l’accouchement, quand les gémissements s’éveillent, une grande ferveur secoue la maison. Ce sont des pas précipités dans le vestibule, des préparatifs, des appels, et personne ne s’épouvante de ces cris que la jeune mère, elle-même, oubliera, qui s’enkysteront dans la mémoire, qui ne comptent pas. Et cependant celle-là se tord et saigne. Et des bras noueux la maintiennent, des bras de bourreaux, qui aident à l’expulsion du fruit, qui arrachent la chair de sa chair. Mais l’on s’affaire ; mais l’on sourit. Mais l’on chuchote : « Tout se passe bien. » On prépare un berceau ; on prépare un bain tiède ; on court brusquement vers la porte ; on la fait éclater toute grande, et l’on crie : « Le ciel soit béni, c’est un fils ! »

Si nous ne disposons que des descriptions de l’horreur, nous n’aurons point raison contre la guerre, mais nous n’aurons point non plus raison si nous nous contentons d’exalter la douceur de vivre et la cruauté des deuils inutiles. Voilà quelques milliers d’années que l’on parle des larmes des mères. Il faut bien admettre que ce langage n’empêche point les fils de mourir.

Ce n’est point dans les raisonnements que nous trouverons le sauvetage. Plus ou moins nombreuses, les morts… À partir de quel nombre sont-elles acceptables ? Nous ne fonderons pas la paix sur cette misérable arithmétique. Nous dirons : « Sacrifice nécessaire… Grandeur et tragique de la guerre… » Ou, plutôt, nous ne dirons rien. Nous ne possédons point de langage qui nous permette de nous débrouiller sans raisonnements compliqués, entre ces différentes morts. Et notre instant, et notre expérience nous font nous défier des raisonnements : on démontre tout. Une vérité, ce n’est point ce qui se démontre : c’est ce qui simplifie le monde.

Notre tourment est un tourment vieux comme l’espèce humaine. Il a présidé aux progrès de l’homme. Une société évolue et l’on cherche encore à saisir, par l’instrument d’un langage périmé, les réalités présentes. Valable ou non, on est prisonnier d’un langage et des images qu’il charrie. C’est le langage insuffisant qui se fait, peu à peu, contradictoire : ce ne sont jamais les réalités. Quand l’homme forge un concept nouveau, alors seulement il se délivre. L’opération qui fait progresser n’est point celle qui consiste à imaginer un monde futur : comment saurons-nous tenir compte des contradictions inattendues qui naîtront demain de nos prémices, et, imposant la nécessité de synthèses nouvelles, changeront la marche de l’histoire ? Le monde futur échappe à l’analyse. L’homme progresse en forgeant un langage pour penser le monde de son temps. Newton n’a point préparé la découverte des rayons X en prévoyant les rayons X. Newton a créé, pour décrire les phénomènes connus de lui, un langage simple. Et les rayons X, de création en création, en sont issus. Toute autre démarche est utopie.

Ne cherchez point quelles mesures sauvèrent l’homme de la guerre. Dites-vous : « Pourquoi faisons-nous la guerre puisqu’en même temps nous connaissons qu’elle est absurde et monstrueuse. Où loge la contradiction ? Où loge la vérité de la guerre, une vérité si impérieuse qu’elle domine l’horreur et la mort ? » Si nous y parvenons, alors seulement nous ne nous abandonnerons plus, comme à plus fort que nous, à la fatalité aveugle. Alors, seulement, nous serons sauvés de la guerre.

Certes, vous pouvez me répondre que le risque de guerre réside dans la folie de l’homme. Mais vous renoncez, du même coup, à votre pouvoir de comprendre. Vous pourriez affirmer de même : la terre tourne autour du soleil parce que telle fut la volonté de Dieu. Peut-être. Mais par quelles équations cette volonté se traduit-elle ? En quel langage clair pouvons-nous traduire cette folie, et ainsi nous en délivrer ?

Il me semble aussi que les instincts sauvages, la rapacité ou le goût du sang demeurent des clefs insuffisantes. C’est négliger ce qui est peut-être l’essentiel. C’est oublier tout l’ascétisme qui entoure les valeurs de guerre. C’est oublier le sacrifice de la vie. C’est oublier la discipline. C’est oublier la fraternité dans le danger. C’est oublier, en fin de compte, tout ce qui nous frappe chez les hommes de guerre, chez tous les hommes de guerre qui ont accepté les privations et la mort.

L’année dernière, je visitais le front de Madrid et il me semblait que le contact avec les réalités de la guerre était plus fertile que les livres. Il me semblait que, de l’homme de guerre seul, il était possible de tirer des enseignements sur la guerre.

Mais, pour le rencontrer dans ce qu’il a d’universel, il faut oublier qu’il est des camps et ne point discuter les idéologies. Les langages charrient des contradictions tellement inextricables qu’elles font désespérer du salut de l’homme. Franco bombarde Barcelone parce que Barcelone, dit-il, a massacré des religieux. Franco protège contre les valeurs chrétiennes. Mais le chrétien assiste, au nom de ces valeurs chrétiennes, dans Barcelone bombardée, à des bûchers de femmes et d’enfants. Et il ne comprend plus. Ce sont, me direz-vous, les tristes nécessités de la guerre… La guerre est absurde. Il faut cependant choisir un camp. Mais il me semble que d’abord est absurde un langage qui oblige les hommes à se contredire.

N’objectez point non plus l’évidence de vos vérités, vous avez raison. Vous avez tous raison. Il a raison celui-là même qui rejette les malheurs du monde sur les bossus. Si nous déclarons la guerre aux bossus, si nous lançons l’image d’une race des bossus, nous apprendrons vite à nous exalter. Toutes les vilenies, tous les crimes, toutes les prévarications des bossus, nous les porterons à leur débit. Et ce sera justice. Et, quand nous noierons dans son sang un pauvre bossu innocent, nous hausserons tristement les épaules : « Ce sont là les horreurs de la guerre… Il paie pour les autres… Il paie pour les crimes des bossus… » Car, certes, les bossus aussi commettent des crimes.

Oubliez donc ces divisions qui, une fois admises, entraînent tout un Coran de vérités inébranlables et le fanatisme qui en découle. On peut ranger les hommes en hommes de droite et en hommes de gauche, en bossus et en non-bossus, en fascistes ou en démocrates, et ces distinctions sont inattaquables ; mais la vérité, vous le savez, c’est ce qui simplifie le monde, et non ce qui crée le chaos.

Si nous demandions à l’homme de guerre, quel qu’il soit, non en l’écoutant se justifier dans son langage insuffisant, mais en le regardant vivre, le sens de ses aspirations profondes ?

 

DANS LA NUIT, LES VOIX ENNEMIES

D’UNE TRANCHÉE À L’AUTRE S’APPELLENT ET SE RÉPONDENT

 

Au fond de l’abri souterrain, les hommes, un lieutenant, un sergent, trois soldats, se harnachent en vue d’une patrouille. L’un d’eux, qui endosse un tricot de laine il fait très – froid –, m’apparaît dans l’ombre, la tête enfouie encore, les bras mal engagés, remuant lentement avec une lourdeur d’ours. Jurons étouffés, barbes de 3 heures du matin, explosions lointaines… Tout cela compose un étrange mélange de sommeil, de réveil et de mort. Lente préparation de chemineaux qui vont reprendre le lourd bâton et le voyage. Pris dans la terre, peints par la terre, montrant des mains de jardiniers, ces hommes-là ne sont point pétris pour le plaisir. Les femmes s’en détourneraient. Mais, lentement, ils se dégagent de leur boue et vont émerger aux étoiles. La pensée s’éveille sous la terre, dans ces blocs de glaise durcie, et je songe que là-bas, en face, à la même heure, d’autres hommes se harnachent ainsi et s’épaississent des mêmes tricots de laine, imbibés de la même terre, émergeant de la même terre dont ils sont faits. Là-bas, en face, la même terre s’éveille aussi à la conscience, à travers l’homme.

Ainsi, en face de toi, se dresse lentement, lieutenant, pour mourir de ta main, ta propre image. Ayant tout renoncé, pour servir comme toi, sa foi. Sa foi qui est la tienne. Qui accepterait de mourir sinon pour la vérité, la justice et l’amour des hommes ?

« On les trompait, ou bien l’on trompait ceux d’en face », me direz-vous. Mais je me moque bien ici des politiciens, des profiteurs et des théoriciens en chambre de l’un ou l’autre des deux camps. Ils tirent les ficelles, lâchent les grands mots et croient qu’ils conduisent les hommes. Ils croient à la naïveté des hommes. Mais si les grands mots prennent comme des semences livrées au vent, c’est qu’il se trouvait, au large des vents, des terres épaisses, pétries pour le poids des moissons. Qu’importe le cynique qui s’imagine jeter du sable en nourriture : ce sont les terres qui savent reconnaître le blé.

La patrouille est formée, et nous avançons à travers champs. Une herbe rase craque sous nos pas, et nous butons, de temps à autre, dans la nuit, contre des pierres. J’accompagne jusqu’à la lisière de ce monde ceux qui ont reçu pour mission de descendre au fond de l’étroite vallée qui nous sépare ici de l’adversaire. Elle est large de huit cents mètres. Pris sous le feu des deux artilleries, à la verticale, les paysans l’ont évacuée. Elle est vide, noyée sous les eaux de la guerre, un village y dort englouti. Il n’est plus habité que par des fantômes, car les chiens seuls y sont restés, qui, sans doute, chassent, le jour, des viandes pitoyables, et, la nuit, faméliques, s’épouvantent. C’est, vers 4 heures du matin, un village entier qui hurle à la mort vers la lune qui monte, blanche comme un os. « Vous descendrez, a ordonné le commandant, pour connaître si l’ennemi s’y dissimule. » Sans doute, chez l’adversaire, la même question s’est-elle posée, et la même patrouille est-elle en marche.

Il nous accompagne, ce commissaire dont j’ai oublié le nom, mais dont je n’oublierai jamais le visage : « Tu les entendras, me dit-il. Quand nous serons en première ligne, nous interrogerons l’ennemi qui occupe l’autre versant de la vallée… Parfois il parle… »

Je le revois, un peu rhumatisant, pesant sur son bâton noueux, cet homme au masque de vieil ouvrier consciencieux. Celui-là, je le jure, s’est haussé au-dessus de la politique et des partis. Celui-là s’est haussé au-dessus des rivalités confessionnelles. « Il est dommage que, dans les circonstances présentes, nous ne puissions point exposer notre point de vue à l’adversaire… »

Et il va, lourd de sa doctrine, comme un évangéliste. Et, en face, je le sais, vous le savez bien, il y a l’autre évangéliste, quelque croyant, éclairé aussi par sa doctrine, et qui dépêtre ses grosses bottes de la même boue, marchant aussi vers ce rendez-vous qu’il ignore.

Nous voici donc en route vers cette lèvre de terre qui domine la vallée, vers le promontoire le plus avancé, vers la dernière terrasse, vers ce cri d’interrogation que nous jetterons à l’ennemi, comme l’on s’interroge soi-même.

Une nuit bâtie comme une cathédrale, et quel silence ! Pas un coup de fusil ! Une trêve ? Oh ! non. Mais quelque chose qui ressemble au sentiment d’une présence. Chez les deux adversaires, c’est la même voix que l’on écoute. Fraternisation ? Non, bien sûr, s’il s’agit par là de cette lassitude qui, un jour, désagrège les hommes et les incline à se partager des cigarettes, et à se confondre dans le sentiment d’une même déchéance. Essayez donc de faire un pas vers l’ennemi… Fraternisation peut-être, mais à une telle altitude qu’elle n’engage de l’esprit qu’une part encore inexprimable, et ici, en bas, ne nous sauve point du carnage. Puisque, ce qui nous unit, nous n’avons pas encore de langage pour nous le dire.

Ce commissaire qui nous accompagne, je crois bien le comprendre. D’où vient-il avec ce visage qui regarde droit, qui a d’abord longtemps maintenu sa charrue dans l’axe ? Il a regardé, avec les paysans d’où il sort, vivre la terre. Puis il est parti pour l’usine et il a regardé vivre les hommes. « Métallurgiste… j’ai été vingt ans métallurgiste… » Jamais encore je n’ai entendu de confidences plus hautes que les confidences de cet homme-là. « Moi… un homme rude… j’ai eu tellement de mal à me former… Les outils… vois-tu, j’en connaissais bien le maniement, je savais en parler, je sentais juste… Mais quand je voulais m’exposer les choses, les idées, la vie, les exposer aux autres… Vous qui êtes habitués à abstraire… Vous que l’on a entraînés tout petits à évoluer dans les contradictions verbales, vous n’imaginez pas combien c’est dur, cela : abstraire ! Mais j’ai travaillé, travaillé… Je sens mon ankylose peu à peu qui s’en va… Oh ! ne crois pas que je ne sache point me juger… Je suis encore un rustre, je n’ai même pas encore appris la courtoisie, et la courtoisie, vois-tu, ça juge l’homme… »

Je revoyais, en l’écoutant, cette école du front installée à l’abri de quelques pierres, comme un village primitif. Un caporal y enseignait la botanique. Démontant de ses mains les pétales d’un coquelicot, il mêlait ses disciples barbus aux doux mystères naturels. Mais les soldats montraient une angoisse naïve : ils faisaient tant d’efforts pour comprendre, si vieux déjà, si durcis par la vie ! On leur avait dit : « Vous êtes des brutes, vous sortez à peine de vos tanières, il faut rattraper l’humanité… » Et ils se hâtaient, de leurs gros pas lourds, pour la rejoindre.

Ainsi j’avais assisté à cette ascension de la conscience semblable à une montée de sève et qui, née de la glaise, dans la nuit de la préhistoire, s’était peu à peu élevée jusqu’à Descartes, Bach ou Pascal, ces hautes cimes. Qu’il était pathétique, raconté par ce commissaire, cet effort pour abstraire. Ce besoin de grandir. Ainsi un arbre monte. Et c’est bien là le mystère de la vie. Seule la vie tire ses matériaux du sol, et, contre la pesanteur, les élève.

Quel souvenir ! cette nuit de cathédrale… L’âme de l’homme qui se montre avec ses ogives et ses flèches… L’ennemi que l’on se prépare à interroger. Et nous-mêmes, caravane de pèlerins, qui cheminons sur une terre craquante et noire, ensemencée d’étoiles.

Nous sommes, sans le savoir, à la recherche d’un évangile qui surmonte nos évangiles provisoires. Ils font trop couler le sang des hommes. Nous sommes en marche vers un Sinaï orageux.

Nous y sommes, nous avons buté sur une sentinelle engourdie, qui somnole à l’abri d’un petit mur de pierre :

« Oui, ici, des fois, ils répondent… D’autres fois, c’est eux qui appellent… D’autres fois ils ne répondent pas. Ça dépend comment ils se trouvent lunés… »

… Ainsi sont les dieux.

Les tranchées de première ligne serpentent à cent mètres en arrière de nous. Ces murs bas, qui protègent l’homme, jusqu’à la poitrine, sont des postes de veille, abandonnés pendant le jour, et qui surplombent directement l’abîme. Il nous semble ainsi être accoudés, comme à un parapet ou à une rambarde, devant le vide et l’inconnu. Je viens d’allumer une cigarette et aussitôt des mains puissantes me font plonger. Tous, autour de moi, plongent ainsi. À l’instant même, j’entends siffler cinq ou six balles, qui passent d’ailleurs trop haut, et ne sont suivies d’aucune autre salve. Ce n’est qu’un rappel à la correction : on n’allume pas sa cigarette, face à l’ennemi.

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Trois ou quatre hommes emmitouflés de couvertures, qui veillaient dans les environs, à l’abri de fortins semblables, nous ont rejoints :

« Sont bien réveillés ceux d’en face…

— Oui, mais, parlent-ils ? On voudrait entendre…

— Il y a l’un d’eux… Antonio… Quelquefois il parle.

— Fais-le parler… »

L’homme se redresse et gonfle sa poitrine, puis, les mains jointes en porte-voix, lance avec puissance et lenteur :

« An… to… nio… o ! »

Le cri s’enfle, se déroule, se répercute dans la vallée…

« Penche-toi, me dit mon voisin, quelquefois, quand on les appelle, ça les fait tirer… »

Nous nous sommes abrités, l’épaule collée à la pierre, et nous écoutons. Point de coups de fusil. Quant à une réponse… Nous ne pourrions jurer que nous n’entendons rien, la nuit tout entière chante, comme un coquillage.

« Eh ! Antonio… o !… Est-ce que tu… »

Et il reprend son souffle, le grand gaillard qui s’époumone !

« Est-ce que tu… dors ?… »

Tu dors… répète l’écho de l’autre rive… Tu dors… répète la vallée… Tu dors, répète la nuit tout entière. Ça remplit tout. Et nous restons debout avec une confiance extraordinaire : ils n’ont pas tiré ! Et je les imagine là-bas qui écoutent, qui entendent, qui reçoivent cette voix humaine. Et cette voix ne les révolte pas, puisqu’ils ne pressent pas sur les gâchettes. Certes, ils se taisent, mais quelle attention, quelle audience exprime ce silence, puisqu’une simple allumette déclenche le tir. Je ne sais quelles semences invisibles tombent au large des terres noires, portées par notre voix. Ils ont soif de notre parole comme nous avons soif de la leur. Mais nous ignorons tout de notre soif, sinon qu’elle s’exprime, évidente, dans cette audience même. Cependant ils gardent le doigt sur la gâchette, et je revois ces petits fauves que nous tentions d’apprivoiser dans le désert. Ils nous regardaient. Ils nous écoutaient. Ils attendaient de recevoir de nous leur nourriture. Et cependant, au moindre geste, ils nous eussent sauté à la gorge.

Nous nous abritons bien et, les mains dressées au-dessus du mur, nous faisons craquer une allumette. Trois balles cinglent vers la brève étoile.

Ah ! cette allumette aimantée… Et ça veut dire : « Nous sommes en guerre, ne l’oubliez pas ! Mais nous vous écoutons. Cette rigueur ne gêne pas l’amour… »

Quelqu’un pousse le grand gaillard.

« Tu ne sais pas le faire parler, laisse-moi lui dire… »

Le paysan massif pose son fusil contre la pierre, prend son souffle et lâche :

« C’est moi, Léon… Antonio… o ! »

Et ça s’en va, démesuré.

Je n’ai encore jamais entendu la voix prendre ainsi le large. Dans l’abîme noir qui nous sépare, c’est comme un lancer de navire. Huit cents mètres d’ici l’autre rive, autant pour le retour : seize cents. S’ils nous répondent, il s’écoulera près de cinq secondes entre nos questions et les réponses. Il s’écoulera chaque fois cinq secondes d’un silence où toute vie sera suspendue. Ce sera chaque fois comme une ambassade en voyage. Ainsi, même s’ils nous répondent, nous n’éprouverons pas le sentiment d’être joints les uns aux autres. Il s’interposera, entre eux et nous, l’inertie d’un monde invisible à mettre en branle. La voix est lâchée, transportée, elle aborde l’autre rivage… Une seconde… Deux secondes… Nous sommes semblables à des naufragés qui ont lancé leur bouteille à la mer… Trois secondes… Quatre secondes… Nous sommes semblables à des naufragés qui ignorent si des sauveteurs vont répondre… Cinq secondes…

« … Oh ! »

Une voix lointaine est venue mourir sur notre rivage. La phrase s’est perdue en route, il n’en subsiste qu’un indéchiffrable message. Mais je l’ai reçu comme un coup. Nous sommes perdus dans une obscurité d’abord impénétrable, mais éclairée soudain par un « ohé » de bateliers.

Une stupide ferveur nous secoue. Nous découvrons une évidence. Devant nous, il y a des hommes !

Comment m’expliquerais-je ? Il me semble qu’invisible une fissure vient de s’ouvrir. Imaginez une maison la nuit, toutes portes closes. Et voici que, dans l’obscurité, vous êtes frôlé par un souffle d’air froid. Un seul. Quelle présence !

Vous êtes-vous penché sur un abîme ? Je me souviens de la faille de Chézery, une fente noire perdue dans les bois, large d’un mètre ou deux, sur trente mètres de longueur. Peu de chose. On se couche à plat ventre sur les aiguilles de sapin, et, de la main, dans cette fissure sans relief, on laisse couler une pierre. Rien ne répond. Il s’écoule une seconde, deux secondes, trois secondes, et après cette éternité on perçoit enfin un grondement faible, d’autant plus bouleversant qu’il est plus tardif, qu’il est plus faible, là, sous le ventre. Quel abîme ! Ainsi, cette nuit-là, un écho retardé vient de bâtir un monde. L’ennemi, nous, la vie, la mort, la guerre, nous sommes exprimés par quelques secondes de silence.

De nouveau, une fois déclenché ce signal, une fois mis en branle ce navire, une fois dépêchée à travers le désert cette caravane, nous attendons. Et sans doute, en face comme ici, on se prépare à la recevoir, cette voix qui porte comme une balle au cœur. Et voici l’écho de retour :

« … heure… heure de dormir. »

Elle nous parvient mutilée, déchirée comme un message de toute urgence, mais salé, mais lavé, mais usé par la mer. Quel conseil maternel ceux-là mêmes, qui tirent au vol nos cigarettes, ont lancé de toutes leurs poitrines :

« Taisez-vous… Couchez-vous… il est l’heure de dormir. »

Un frémissement léger nous agite. Et sans doute croirez-vous à un jeu. Et sans doute croyaient-ils à un jeu, ces hommes simples. C’est ce qu’ils vous eussent expliqué, dans leur pudeur. Mais le jeu toujours couvre un sens profond, sinon d’où proviendraient l’angoisse et le plaisir et le pouvoir du jeu ? Le jeu que peut-être nous pensions jouer répondait trop bien à cette nuit de cathédrale, à cette marche vers le Sinaï, et nous faisait trop fort battre le cœur pour ne point répondre à quelque besoin informulé. Elle nous exaltait, cette communication enfin rétablie. Ainsi frémit le physicien lorsque l’expérience cruciale est en marche et qu’il va peser la molécule. Il va noter une constante parmi cent mille, il semble qu’il n’ajoute qu’un grain de sable à l’édifice de la science, et cependant le cœur lui bat, car il ne s’agit point d’un grain de sable. Il tient un fil. Il tient le fil par quoi l’on ramène, en tirant, la connaissance de l’univers, car tout est lié. Ainsi frémissent les sauveteurs quand ils ont lancé leur filin, une fois, vingt fois… et qu’ils apprennent, par une saccade presque imperceptible, que les naufragés l’ont enfin saisi. Il y avait là-bas un petit groupe d’hommes, perdus dans la brume, les récifs, et coupés du monde. Et les voici, par la magie d’un fil d’acier, liés à tous les hommes et toutes les femmes de tous les ports. Ici nous avons jeté dans la nuit, vers l’inconnu, une passerelle légère, et voici qu’elle relie l’une à l’autre les deux rives du monde. Voici que nous épousons notre ennemi avant d’en mourir.

Mais si légère, si fragile, que pouvons-nous lui confier ? Une question, une réponse trop lourdes, et notre passerelle chavire. L’urgence exige de ne transmettre que l’essentiel, que la vérité des vérités. Je crois l’entendre, celui qui a pris en main la manœuvre et qui nous groupe sous sa responsabilité, comme l’homme de barre ; celui qui devient notre ambassadeur d’avoir su faire parler Antonio. Je le vois qui, se haussant de tout son buste au-dessus du mur, les mains pesant, grandes ouvertes, sur les pierres, lance, à toute volée, la question fondamentale :

« Antonio ! Pour quel idéal te bas-tu ? »

N’en doutez pas, ils s’excuseraient encore, dans leur pudeur :

« Nous faisons là de l’ironie… » Ils le croiront plus tard s’ils s’emploient à traduire, dans leur pauvre langage, des mouvements qu’il n’est point de langage pour traduire. Les mouvements d’un homme qui est en nous, et sur le point de s’éveiller… Mais il faut qu’un effort le délivre.

Ce soldat qui attend le choc en retour, je prétends, j’ai vu son regard, qu’il s’ouvre à la réponse de toute son âme, comme l’on s’ouvre à l’eau du puits dans le désert. Et le voilà, ce message tronqué, cette confidence rongée par cinq secondes de voyage comme une inscription par les siècles : « … Espagne ! »

Puis j’entends :

« … toi. »

Je suppose qu’il interroge à son tour celui de là-bas.

On lui répond. J’entends jeter cette grande réponse :

« … Le pain de nos frères ! »

Puis l’étonnant :

« … Bonne nuit, amigo ! »

Auquel répond, de l’autre côté de la terre :

« … Bonne nuit, amigo ! »

Et tout rentre dans le silence. Sans doute, en face, n’ont-ils saisi, comme nous, que des mots épars. La conversation échangée, le fruit d’une heure de marche, de dangers et d’efforts, le voici… Il n’en manque rien. Le voici, tel qu’il a été balancé par les échos sous les étoiles : « Idéal… Espagne… Pain de nos frères… »

Alors, l’heure étant venue, la patrouille s’est remise en marche. Elle a commencé cette plongée vers le village du rendez-vous. Car, en face, la même patrouille, gouvernée par les mêmes nécessités, s’enfonce vers le même abîme. Sous l’apparence de mots divers, ces deux équipes ont crié les mêmes vérités… Mais une si haute communion n’exclut pas de mourir ensemble.

 

IL FAUT DONNER UN SENS À LA VIE DES HOMMES

 

Tous, sous les mots contradictoires, nous exprimons les mêmes élans. Dignité des hommes, pain de nos frères. Nous nous divisons sur des méthodes qui sont des fruits de nos raisonnements, non sur les buts. Et nous partons en guerre les uns contre les autres dans la direction des mêmes terres promises.

Il suffit, pour le reconnaître, de nous regarder d’un peu loin. Alors on nous découvre en guerre contre nous-mêmes. Alors, nos divisions, nos luttes, nos injures sont celles d’un même corps qui se contracte contre soi-même et se déchire dans le sang de l’enfantement. Quelque chose naîtra, qui surmontera ces images diverses, mais hâtons-nous de forger la synthèse. Il faut aider la délivrance, de peur qu’elle n’entraîne la mort. N’oubliez pas qu’aujourd’hui la guerre se traite avec la torpille et l’ypérite. Le soin de la guerre n’est plus confié à une délégation de la nation, qui cueille des lauriers sur les frontières, et, à un prix plus ou moins onéreux, enrichit, je veux bien l’admettre, le patrimoine spirituel d’un peuple. La guerre n’est plus aujourd’hui qu’une chirurgie d’insecte qui porte ses piqûres sur les ganglions de l’adversaire. Dès la déclaration d’une guerre, sauteront nos gares, nos ponts, nos usines. Nos villes asphyxiées répandront leur population dans les campagnes. Et, dès la première heure, l’Europe, un organisme de deux cent millions d’hommes, aura perdu son système nerveux, comme brûlé par un acide, ses centres de contrôle, ses glandes régulatrices, ses canaux chilifères, ne constituera plus qu’un énorme cancer et commencera, sur place, de pourrir. Comment nourrirez-vous ces deux cent millions d’hommes ? Ils ne déterreront jamais assez de racines.

Quand la contradiction se fait si urgente, il faut se hâter de la surmonter. Car rien ne l’emporte sur un besoin qui cherche son expression. S’il trouve, faute de mieux, cette expression dans l’idéologie qui conduit à la guerre, n’en doutons point, nous ferons la guerre. Nous pouvons répondre mieux que par la guerre aux besoins qui tourmentent l’homme, mais il est stérile de les nier. Vous pouvez crier vos raisons de haïr la guerre à cet officier du Sud marocain que j’ai connu, mais dont je n’ose dire le nom, de peur de le gêner. S’il n’est pas convaincu, ne le traitez point de barbare. Écoutez d’abord ce souvenir.

Il commandait, lors de la guerre du Rif, un petit poste planté en coin entre deux montagnes dissidentes. Il recevait, un soir, des parlementaires descendus du massif de l’Ouest. Et l’on buvait du thé, comme il se doit, quand la fusillade éclata. Les tribus du massif de l’Est chargeaient le poste. Au capitaine qui les expulsait pour combattre, les parlementaires ennemis répondirent : « Nous sommes tes hôtes aujourd’hui, Dieu ne permet pas que l’on t’abandonne… » Ils se joignirent donc à ses hommes, sauvèrent le poste et rentrèrent dans leur dissidence.

Mais la veille du jour où, à leur tour, ils se préparent à attaquer le capitaine, les voilà qui reviennent :

« L’autre soir, nous t’avons aidé…

— C’est vrai.

— Nous avons brûlé pour toi trois cents cartouches…

— C’est vrai.

— Il serait juste de nous les rendre. »

Et le capitaine, grand seigneur, ne peut exploiter un avantage qu’il tirerait de leur noblesse. Il leur rend ces cartouches dont il va peut-être mourir…

La vérité, pour l’homme, c’est ce qui fait de lui un homme. Quand celui-là, qui a connu cette altitude des relations, cette loyauté dans le jeu, ce don mutuel d’une estime qui engage la vie, compare cette expansion, qui lui fut permise, à la médiocre qualité du démagogue qui eût exprimé sa fraternité aux mêmes Arabes par des grandes claques sur les épaules, qui eût flatté, peut-être, l’individu, mais humilié l’homme à travers lui, celui-là n’éprouvera à votre égard, si vous le blâmez, qu’une pitié un peu méprisante. Et il aura raison.

N’essayez pas d’expliquer à un Mermoz qui plonge vers le versant chilien des Andes, avec sa victoire dans le cœur, qu’il s’est trompé, qu’une lettre, de marchand peut-être, ne valait pas le risque de la vie. Mermoz rira de vous. La vérité c’est l’homme qui est né en lui, quand il passait les Andes.

Et si l’Allemand, aujourd’hui, est prêt à verser son sang pour Hitler, comprenez donc qu’il est inutile de discuter Hitler. C’est parce que l’Allemand trouve en Hitler l’occasion de s’enthousiasmer et d’offrir sa vie que, pour cet Allemand, tout est grand. Ne comprenez-vous point que la puissance d’un mouvement repose sur l’homme qu’il délivre ?

Ne comprenez-vous pas que le don de soi, le risque, la fidélité jusqu’à la mort, voilà des exercices qui ont largement contribué à fonder la noblesse de l’homme ? Quand vous cherchez un modèle à proposer, vous le découvrez chez le pilote qui se sacrifie pour son courrier, chez le médecin qui succombe sur le front des épidémies, ou chez le méhariste qui, à la tête de son peloton maure, s’enfonce vers le dénuement et la solitude. Quelques-uns meurent chaque année. Si même leur sacrifice est en apparence inutile, croyez-vous qu’ils n’ont point servi ? Ils ont frappé dans la pâte vierge que nous sommes d’abord une belle image, ils ont ensemencé jusqu’à la conscience du petit enfant, bercé par des contes nés de leurs gestes. Rien ne se perd et le monastère clos de murs, lui-même, rayonne.

Ne comprenez-vous pas que, quelque part, nous avons fait fausse route ? La termitière humaine est plus riche qu’auparavant, nous disposons de plus de biens et de loisir, et, cependant, quelque chose d’essentiel nous manque que nous savons mal définir. Nous nous sentons moins hommes, nous avons perdu quelque part de mystérieuses prérogatives.

J’ai élevé des gazelles à Juby. Nous avons tous, là-bas, élevé des gazelles. Nous les enfermions dans une maison de treillage, en plein air, car il faut aux gazelles l’eau courante des vents, et rien autant qu’elles n’est fragile. Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main. Elles se laissent caresser et plongent leur museau humide dans le creux de la paume. Et on les croit apprivoisées. On croit les avoir abritées du chagrin inconnu qui éteint sans bruit les gazelles, et leur fait la mort la plus tendre… Mais vient le jour où vous les retrouvez, pesant de leurs petites cornes contre l’enclos, dans la direction du désert. Elles sont aimantées. Elles ne savent pas qu’elles vous fuient ; le lait que vous leur apportez, elles viennent le boire, elles se laissent encore caresser, elles enfoncent plus tendrement encore le museau dans votre paume… Mais, à peine les lâchez-vous, vous découvrez qu’après un semblant de galop heureux elles sont ramenées contre le treillage. Et, si vous n’intervenez plus, elles demeurent là, n’essayant même pas de lutter contre la barrière, mais pesant simplement contre elle, la nuque basse, de leurs petites cornes, jusqu’à mourir. Est-ce la saison des amours, ou le simple besoin d’un grand galop à perdre haleine ? Elles l’ignorent. Leurs yeux ne s’étaient pas ouverts encore, quand vous les avez capturées. Elles ignorent tout de la liberté dans les sables, comme de l’odeur du mâle. Mais vous êtes bien plus intelligents qu’elles. Ce qu’elles cherchent, vous le savez, c’est l’étendue qui les accomplira. Elles veulent devenir gazelles et danser leur danse. À cent trente kilomètres à l’heure, elles veulent connaître la fuite rectiligne, coupée de brusques jaillissements, comme si, çà et là, des flammes s’échappaient du sable. Peu importent les chacals, si la vérité des gazelles est de goûter la peur qui les contraint seule à se surpasser, et tire d’elles les plus hautes voltiges ! Qu’importe le lion si la vérité des gazelles est d’être ouvertes d’un coup de griffes dans le soleil. Vous les regardez et vous songez : les voilà prises de nostalgie… La nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi. Il existe, l’objet du désir, mais il n’est point de mots pour le dire.

Et à nous, que nous manque-t-il ?

Quels sont donc les espaces que nous demandons que l’on nous ouvre ? Nous cherchons à nous délivrer des murs d’une prison qui s’épaissit autour de nous. On a cru que, pour nous grandir, il suffisait de nous vêtir, de nous nourrir, de répondre à tous nos besoins. Et l’on a peu à peu fondé en nous le petit-bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à toute vie intérieure. « On nous instruit, me répondrez-vous, on nous éclaire, on nous enrichit mieux qu’autrefois des conquêtes de notre raison. » Mais il se fait une piètre idée de la culture de l’esprit, celui qui croit qu’elle repose sur la connaissance de formules, sur la mémoire de résultats acquis. Le médiocre sorti le dernier de Polytechnique en sait plus long sur la nature et sur ses lois que Descartes, Pascal et Newton. Il demeure cependant incapable d’une seule des démarches de l’esprit dont furent capables Descartes, Pascal et Newton. Ceux-là on les a d’abord cultivés. Pascal, avant tout, c’est un style. Newton, avant tout, c’est un homme. Il s’est fait miroir de l’univers. La pomme mûre qui tombe dans un pré, les étoiles des nuits de juillet, il les a entendues qui parlaient le même langage. La science, pour lui, c’était la vie.

Et voici que nous découvrons avec surprise qu’il est des conditions mystérieuses qui nous fertilisent. Liés aux autres par un but commun, et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons. Nous, les fils de l’âge du confort, nous ressentons un inexplicable bien-être à partager nos derniers vivres dans le désert. À tous ceux d’entre nous qui ont connu la grande joie des dépannages sahariens, tout autre plaisir a paru futile.

Dès lors, ne vous étonnez pas. Celui qui ne soupçonnait point l’inconnu endormi en lui, mais l’a senti se réveiller, une fois, dans une cave d’anarchiste, à Barcelone, à cause du sacrifice de la vie, de l’entraide, d’une image rigide de la justice, celui-là ne connaîtra plus qu’une vérité : la vérité des anarchistes. Et celui qui aura une fois monté la garde pour protéger un peuple de petites nonnes agenouillées, épouvantées, dans les monastères d’Espagne, celui-là mourra pour l’Église d’Espagne.

Nous voulons être délivrés. Celui qui donne un coup de pioche veut connaître un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bagnard n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur qui grandit celui qui le donne. Le bagne ne réside point là où des coups de pioche sont donnés. Il n’est point d’horreur matérielle. Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés, qui n’ont point de sens, qui ne relient pas celui qui les donne à la communauté des hommes.

Et nous voulons nous évader du bagne.

Il est deux cent millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage, encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés.

Il en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies d’un Mermoz, les joies religieuses, les joies du savant, et qui aussi voudraient naître.

On peut, certes, les animer en les habillant d’uniformes. Alors ils chanteront leurs cantiques de guerre et rompront leur pain entre camarades. Ils auront retrouvé ce qu’ils cherchent, le goût de l’universel. Mais, du pain qui leur est offert, ils vont mourir.

On peut déterrer les idoles de bois et ressusciter les vieux langages qui ont, tant bien que mal, fait leur preuve, on peut ressusciter les mystiques de pangermanisme, ou d’empire romain. On peut enivrer les Allemands de l’ivresse d’être Allemands et compatriotes de Beethoven. On peut en gonfler jusqu’au soutier. C’est, certes, plus facile que de tirer du soutier un Beethoven. Mais ces idoles démagogiques sont des idoles carnivores. Celui qui meurt pour le progrès des connaissances ou la guérison des maladies, celui-là sert la vie, en même temps qu’il meurt. Il est beau de mourir pour l’expansion de l’Allemagne, de l’Italie ou du Japon, mais l’adversaire n’est plus alors cette équation qui résiste à l’intégration, ni le cancer qui résiste au sérum l’ennemi c’est l’homme d’à côté. Il faut bien l’affronter, mais il ne s’agit plus, aujourd’hui, de le vaincre. Chacun s’installe à l’abri d’un mur de ciment. Chacun, faute de mieux, lance, nuit après nuit, des escadrilles qui torpillent l’autre dans ses entrailles. La victoire est à qui pourrira le dernier, voyez l’Espagne, et les deux adversaires pourrissent ensemble.

Que nous fallait-il pour naître à la vie ? Nous donner. Nous avons senti obscurément que l’homme ne peut communier avec l’homme qu’à travers une même image. Les pilotes se rencontrent s’ils luttent pour le même courrier. Les hitlériens s’ils se sacrifient au même Hitler. L’équipe de grimpeurs si elle tend vers le même sommet. Les hommes ne se rejoignent pas s’ils s’abordent directement les uns les autres, mais s’ils se confondent dans le même dieu. Nous avions soif, dans un monde devenu désert, de retrouver des camarades : le goût du pain rompu entre camarades nous a fait accepter les valeurs de guerre. Mais nous n’avons pas besoin de la guerre pour trouver la chaleur des épaules voisines dans une course vers le même but. La guerre nous trompe. La haine n’ajoute rien à l’exaltation de la course.

Puisqu’il suffit, pour nous délivrer, de nous aider à prendre conscience d’un but qui nous relie les uns aux autres, autant le chercher dans l’universel. Le chirurgien qui passe la visite n’écoute pas les plaintes de celui qu’il ausculte : à travers celui-là, c’est l’homme qu’il cherche à guérir. Le chirurgien parle un langage universel. De son poignet musclé, le pilote de ligne écrase les remous, et c’est un travail de forçat. Mais il sert, en luttant, les relations humaines. La puissance de ce poignet rapproche les uns des autres ceux qui s’aimaient et qui cherchaient à se rejoindre : ce pilote rentre aussi dans l’universel. Et le simple berger lui-même qui veille ses moutons sous les étoiles, s’il prend conscience de son rôle, se découvre plus qu’un berger. Il est une sentinelle. Et chaque sentinelle est responsable de tout l’Empire.

À quoi bon tromper le soutier en le poussant, au nom de Beethoven, contre l’homme d’à côté. Quelle duperie, quand, sur le même territoire, on emprisonne Beethoven dans un camp de concentration, s’il ne pense pas comme le soutier. Le but pour celui-là doit être de grandir et de parler un jour, comme Beethoven, un langage universel.

Si nous tendons vers cette conscience de l’univers, nous rentrons dans la destinée même de l’homme. Seuls l’ignorent les boutiquiers qui se sont installés en paix sur la rive, et ne voient pas couler le fleuve. Mais le monde évolue. D’une lave en fusion, d’une pâte d’étoile, la vie est née. Peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu’à écrire des cantates et à peser des nébuleuses. Et le commissaire, sous les obus, sait que la genèse n’est point achevée et qu’il doit poursuivre son élévation. C’est vers la conscience que marche la vie. La pâte d’étoile nourrit et compose lentement sa plus haute fleur.

Mais il est déjà grand ce berger qui se découvre sentinelle.

Quand nous marcherons dans la bonne direction, celle que nous avons prise dès l’origine, en nous éveillant de la glaise, alors seulement nous serons heureux. Alors nous pourrons vivre en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort.

Elle est si douce à l’ombre du cimetière provençal, quand le vieux paysan, au terme de son règne, a remis en dépôt à ses fils son lot de chèvres et d’oliviers, afin qu’ils le transmettent, à leur tour, aux fils de leurs fils. On ne meurt qu’à demi dans une lignée paysanne. Chaque existence craque à son tour comme une cosse et livre ses graines.

J’ai coudoyé, une fois, trois paysans, face au lit de mort de leur mère. Et, certes, c’était douloureux. Pour la seconde fois, était tranché le cordon ombilical. Pour la seconde fois, un nœud se défaisait ; celui qui lie une génération à l’autre. Ces trois fils se découvraient seuls, ayant tout à apprendre, privés d’une table familiale où se réunir aux jours de fêtes, privés du pôle en qui ils se retrouvaient tous. Mais je découvrais aussi, dans cette rupture, la vie donnée pour la seconde fois. Ces fils, eux aussi, à leur tour, se feraient têtes de file, points de rassemblement et patriarches jusqu’à l’heure où ils passeraient, à leur tour, le commandement à cette portée de petits qui jouaient dans la cour.

Je regardais la mère, cette vieille paysanne au visage paisible et dur, aux lèvres serrées, ce visage changé en masque de pierre. Et j’y reconnaissais le visage des fils. Ce masque avait servi à imprimer le leur. Ce corps avait servi à imprimer ces corps, ces beaux exemplaires d’hommes qui tenaient droit comme des arbres. Et maintenant elle reposait brisée, mais comme une riche écorce dont on a retiré le fruit. À leur tour, fils et filles, de leur chair, imprimeraient des petits d’hommes. On ne mourait pas dans la ferme. La mère est morte, vive la mère !

Douloureuse, oui, mais tellement simple cette image de la lignée, abandonnant une à une, sur son chemin, ses belles dépouilles à cheveux blancs marchant vers je ne sais quelle vérité, à travers ses métamorphoses.

PILOTE DE LIGNE I

I

(26 octobre 1932)

S’il y a un scandale de l’Aéropostale, il ne faut pourtant pas oublier que, très loin des discussions politiques et financières, des pilotes s’y dévouent, comme par le passé, à leur dur métier.

 

Sur la ligne France-Amérique du Sud, comme sur la ligne Marseille-Alger, des avions volent. Il y a chaque jour des audiences chez le juge d’instruction, mais un camarade chaque jour aussi est consigné pour une audience autrement dramatique et, je crois, autrement importante. On lui confie des sacs de poste, des vies humaines, et, quelques heures plus tard, il aura peut-être à les défendre bien plus âprement qu’en face d’un juge, seul au milieu du vaste tribunal que composent l’orage, la montagne et la mer, car les dangers les plus habituels prennent corps pour le pilote sous un de ces trois masques-là.

 

II

Je voudrais montrer aujourd’hui, non l’œuvre, mais ce qu’a de particulier notre existence. Pourquoi, si ce réseau de lignes disparaissait, il nous semble que disparaitrait avec lui une façon de penser, d’éprouver, de juger, que nous ne retrouverions pas ailleurs. Quelque chose comme une petite civilisation fermée, et dont le langage ne s’enseigne pas en un jour.

Si je songe à mes camarades, il me semble qu’un beau type d’homme disparaîtrait aussi, qui est né de ces conventions, de ces coutumes, de cette morale et qui, ailleurs, ne se retrouvera jamais tout à fait le même.

J’ignore si le transport d’un sac postal vaut le risque d’une seule vie humaine, mais aucune civilisation non plus ne me semble reposer sur des axiomes bien valables. L’important me paraît de savoir si la vie s’enrichit ou non quand on a accepté, une fois pour toutes et sans les discuter, un certain ensemble de valeurs, et si l’homme que ces valeurs forment est un beau type d’homme, ou ne l’est pas.

Lorsque je suis rentré à l’Aéropostale, il y a quelques années, j’ai cru entrer dans un couvent. J’ai subi, dès le premier jour, un petit sermon sur le courrier, sur les sacrifices à lui consentir, sur la nécessité, coûte que coûte, de passer, même par tempête, sur les sanctions, enfin, qui m’attendraient en cas d’échec. J’ai appris qu’un retard, quel qu’il fût, était en soi déshonorant.

Certaines peuplades brûlaient les jeunes veuves. J’imagine que les épouses y tenaient fort à la santé de leurs époux. Et, oubliant pourquoi exactement elles y tenaient, croyaient l’aimer profondément, et donc l’aimaient. Ainsi la prime gagnée, ou la sanction évitée contribuaient peut-être à l’origine, chez nous, à la joie d’une victoire sur l’orage. Mais, peu à peu, oubliant pourquoi exactement nous étions heureux, nous nous réjouissions simplement d’avoir réussi à passer. De même que nous ne pouvions, sans éprouver quelques remords, nous résoudre à faire demi-tour.

La mystique du courrier était née, valable en soi ou non, nul de nous, à l’heure du départ, ne s’en est jamais préoccupé. L’intensité qu’elle apportait à notre vie comptait seule, avait seule un sens.

 

III

Un revolver dans la poche d’Al Capone acquiert un potentiel dont il est dépourvu s’il appartient à un vieux philosophe. Il n’est plus vraiment le même revolver. Ainsi le paysage qui s’offre à nous n’est plus celui sur lequel bâillent nos passagers : villes abstraites, routes sans vie, carrelage monotone des champs.

Dès le départ, pour un parcours de ligne, une magie puissante le fait vivre. Si, coûte que coûte, je sais qu’il me faut arriver, cet orage en face de moi cesse de n’être qu’une image, une toile de théâtre. Il intéressera mes muscles et m’imposera des problèmes. Et déjà, j’en tiens compte, je le mesure, une sorte de langage me lie à lui. Puis je regarde la mer : des traces blanches. Vent d’ouest. On m’avait annoncé de l’est, cela change tout. Les vents, la qualité de l’air, la ligne d’horizon plus ou moins nette m’informent sur la nuit qui vient. Sera-t-elle opaque ou translucide ? Aucune matière n’est plus délicate.

Et voilà un pic, lointain encore. Je ne l’aborderai qu’après une heure de nuit. Quel visage va-t-il prendre ? Au clair de lune, il serait le repère sur lequel je m’alignerais. Par une nuit moins claire, il serait l’épave échouée dans l’ombre, mais bien balisée par les lumières des villages. Mais si je navigue à la boussole, sans rien voir, il s’animera d’une vie étrange. J’aurai peur de m’y écraser, même si j’oblique à droite ou à gauche, puisque j’ignore ma dérive. Il remplira de sa menace toute la nuit, de même qu’une seule mine, promenée au gré des courants, rend dangereux tout l’océan.

Ainsi varie aussi le visage de la mer. Sur la ligne Marseille-Alger un ou deux camarades par an sombrent, en panne dans la tempête. Aussi, pour le pilote qui la survole, la mer devient-elle non plus un spectacle, mais une matière vivante et qui n’est jamais tout à fait la même. Par beau temps, il ne s’agit pour le pilote que d’une promenade sur un lac, car cinq heures de traversée n’évoquent pas un océan.

Mais il sait bien que, par quatre ou cinq mètres de « creux », un hydravion, en se posant, se brise, ou s’il ne s’est pas encore brisé ne résistera pas trente minutes aux bouillonnements de la mer. Et, durant la tempête, ce pilote survolera une contrée qui lui est aussi interdite qu’une zone dissidente en Afrique. Contrée étrange : vues de si haut, les vagues n’ont point de relief et les paquets d’embrun n’ont point de mouvement. Une grande palme blanche s’étale immobile sur la mer. Palme avec ses nervures et ses bavures, prise dans une sorte de gel. La mer semble un miroir écrasé. Et tant qu’il survolera ce miroir-là, le pilote n’est jamais certain de posséder pour longtemps quelque chose du monde.

 

IV

Ainsi, plus la nécessité nous impose un langage et multiplie nos relations avec le monde extérieur, plus elle enrichit notre vie. Je vais en citer un curieux exemple.

Jusqu’à la fin de 1927, sur la ligne Casablanca-Dakar, nous franchissions, à bord de vieux avions Bréguet, dont le type datait de la guerre, et dont les moteurs étaient peu sûrs, la portion dissidente du Sahara. Nous survolons aujourd’hui la même région à bord d’appareils plus modernes, et dont les moteurs sont parfaits. Mais tous ceux de mes camarades qui ont connu autrefois ce parcours parlent avec mélancolie du « bon vieux temps des Bréguet ». Nous regrettons une joie de vivre, une saveur des choses que nous avons connues là-bas à cette époque, et que nous ne retrouverons plus. Les vols, maintenant, en comparaison, nous semblent fades.

Cette insécurité des moteurs, en effet, si elle coûtait cher en vies humaines, nous imposait par contre, avec les régions survolées, des relations serrées. Le désert s’imposait à nous avec une puissante réalité. L’Islam n’est plus une religion lointaine, une sorte de couleur locale, quand ses coups de fusil vous en rapprochent. C’est une force qui s’oppose à la vôtre. Je pouvais rire des dettes de sang qui divisaient, en dessous de moi, les familles, mais si l’interprète qui m’accompagnait dans mon vol était un fils d’Izarguin et le campement survolé, un campement de Reguelbat, j’étais bien contraint d’entrer dans le jeu et d’accorder quelque importance aux dettes de sang.

La matière même du sable, tout au long du vol, me parlait, car, si je choisissais pour m’y poser, en cas de panne, une bande de sable mou, je rendais impossible mon sauvetage par avion, le pilote dépanneur risquant de s’enliser aussi. Et cela signifie là-bas la captivité ou la mort. Aussi, d’imperceptibles différences dans les coloris donnaient-elles au désert un aspect plus varié et plus émouvant que celui d’une Suisse malgré tous ses glaciers, toutes ses prairies et tous ses lacs.

Mais aujourd’hui ne défile plus sous le pilote qu’une route blanche aussi monotone qu’homogène. Les liens qui l’attachent au désert se font plus lâches, comme si entre ce désert et lui, une indéfinissable distance augmentait. S’il se souvient encore des diverses qualités du sable cette connaissance reste abstraite. On distingue ainsi sans émotion un champ de seigle d’un champ de blé. Il oublie peu à peu le langage qui nous permettait de communiquer.

 

V

Ainsi, avant tout, dans notre métier, aimons-nous certains aspects du monde, qui parfois nous sont révélés. L’aviation est bien autre chose qu’un sport. Je raconterai rapidement, pour l’expliquer mieux, trois souvenirs d’isolement, d’incursions en lisière du monde réel. […]

PILOTE DE LIGNE II

(2 novembre 1932)

I

Je pilotais à cette époque – c’était en 1926 – sur la ligne Toulouse-Alicante.

« Vous a-t-on dit, Saint-Exupéry, que vous partiez demain matin pour le Sénégal ?

— Non.

— Alors, allez vous préparer. »

On m’affectait à la ligne Dakar-Juby, où les Maures venaient d’assassiner deux camarades tombés en panne dans le désert, Erable et Gourp.

En effet, sur la moitié de son parcours, la ligne Casablanca-Dakar, qui compte trois mille kilomètres, surplombe la dissidence continue du Sud marocain et du Sahara espagnol. L’escale de Port-Etienne marque l’entrée de la Mauritanie française, territoire saharien surveillé, sinon parfaitement paisible.

 

II

Des camarades avant ce drame, avaient déjà vécu là-bas quelques aventures. Ce fut le pilote Rozès qui, le premier, entra en contact avec les Maures, à une époque où nous ne connaissions rien d’eux. Toulousain jovial et débonnaire, qui concevait le monde à son image, il fut, quand une panne l’eut fait s’échouer sur un petit tertre du Sud marocain, attristé de ne voir personne.

« Où sont les paysans de ce sacré pays ? », se demandait-il. Pendant qu’il scrutait l’horizon dans l’espoir d’apercevoir quelqu’un à qui manifester sa sympathie, son camarade Wille se posait à son tour. En effet tant que les moteurs furent peu sûrs, on ne s’aventurait sur ce trajet que par équipes de deux avions.

Les « paysans » vinrent. En guise de bâche, ils portaient des fusils, ce qui parut à Rozès étonnant mais décoratif. La main étendue, il marche vers eux pour les féliciter de leur ciel bleu, de leur pays différent de Toulouse, et de la vie en général. Le fait d’être contemporain était un titre suffisant à la sympathie de Rozès.

Les « paysans » épaulèrent, tirèrent et le manquèrent. Wille arrivant à la rescousse, un combat s’engagea. Rozès avant tout était indigné : les Maures avaient trompé sa confiance. Wille et lui en tuèrent quatre et purent se replier, sans être blessés, jusqu’à l’avion. « Comme je me dirigeais vers celui-ci, ajoutait Rozès dans son rapport, un Maure, caché derrière la carlingue, se démasqua et m’épaula. Je lui fis un cri et profitai de sa stupéfaction pour le descendre. »

Quelle belle grimace il dut réussir pour épouvanter un guerrier maure.

À la suite de ce premier contact, il fut adjoint à chaque équipage un interprète choisi parmi les tribus insoumises. Cet interprète avait pour unique fonction de faire miroiter aux yeux de ses frères les millions que l’on pouvait tirer de nous, en nous revendant en bon état. Ces promesses grandioses compliquaient le rachat mais, sur le moment, nous sauvaient la vie.

Cet interprète sauva ainsi la vie du pilote Pivot et de son passager M. de Longivière. Faute de terrain praticable, cet équipage n’avait pu être secouru par l’avion convoyeur. Les Maures, alléchés par la rançon, se contentèrent, à regret, d’assommer à demi les deux hommes. Puis ils les poussèrent devant eux pour cacher leur proie en lieu sûr.

Une petite scène fit méditer les prisonniers. Le groupe d’Arabes comprenait quelques hommes et quelques femmes. L’une d’elles, pendant le pillage de l’épave, aperçut, enfouies dans le sol, les babouches de l’interprète : ces babouches étaient belles, elle s’en empara.

Le partage du butin regarde les hommes et non les femmes. Un Maure, frère ou mari, se détacha du groupe et fit signe à la femme de rendre les babouches.

Après quelques combats entre familles, pour la possession des prisonniers, Pivot et Longivière furent séparés et ne surent plus rien l’un de l’autre jusqu’au jour où les Maures, aimablement, renseignèrent l’un : « Ton camarade, on l’a tué ce matin. Mais, comme il ne faut pas épuiser trop vite les réjouissances populaires, on ne te tuera que ce soir. Tu as bien de la chance. » Puis les Maures, ayant pris congé, se rendirent chez l’autre, pour l’égayer un peu à l’aide du même récit. Quelques scènes furent moins dramatiques. Pivot ainsi fut abordé par une mission scientifique. Il s’agissait de trois Maures, auxquels avait échu en lot la lampe électrique du pilote. Ils désiraient s’instruire sur la technique de cet instrument.

Pivot, serviable, pressa sur le bouton, fit jaillir la lumière et ainsi les émerveilla. On se partagea aussitôt la lampe. L’un prit la pile, l’autre l’ampoule, et le troisième la gaine de métal.

L’équipage était quelques jours plus tard revenu à Tiznit. Reine, une première fois (il le fut de nouveau plus tard) puis Mermoz furent ainsi faits prisonniers et revendus. Ce fut chaque fois leur interprète qui les sauva. Le premier mouvement de haine du Maure contre l’Européen est si violent que la vie, chaque fois, tient à un geste, à une attitude, à un hasard.

Enfin, Erable et Gourp tombèrent en panne tous deux, le pilote dépanneur ayant brisé une roue à l’atterrissage. Et les Maures, cette fois-ci, les fusillèrent simplement. Ils fusillèrent avec eux le mécanicien Pintado qui se trouvait à bord et remontait en permission. Erable et Pintado furent tués sur le coup, Gourp fut blessé. L’interprète réussit alors seulement à convaincre les Maures de la valeur de Gourp. Ils décidèrent donc de le revendre. Au lieu de l’achever, ils le poussèrent en avant comme un mulet, à coups de bâton, malgré ses deux cuisses perforées.

Les pourparlers de rachat une fois engagés, Mermoz put atterrir en dissidence, recueillir Gourp à bord et le ramener à Juby. Mais après le transfert, pour amputation, du blessé à Casablanca, Gourp y succombait à tant de souffrances.

 

III

Au petit jour, je décollai donc de Toulouse, pilotant un avion de réserve destiné à l’escale d’Agadir. D’Agadir, je continuai sur Dakar comme passager. J’étais ému d’aborder, pour la première fois, des régions aussi mystérieuses. La chaleur pourtant me fit m’assoupir, une fois Port-Etienne franchi. Mon camarade Riguelle pilotait, et pour se rafraîchir un peu, s’était éloigné de la côte qui rayonnait comme une tôle. Il naviguait ainsi à quelques kilomètres en mer. Me réveillant, j’aperçus loin de nous cette mince ligne blanche et constatai sans joie qu’en cas de panne, nous nous noierions. Puis je me rendormis.

Je fus réveillé en sursaut par un brusque fracas de vaisselle brisée, suivi d’un silence harmonieux.

« Rupture de bielle », me cria Riguelle.

Je me soulevai, et considérai cette désirable ligne blanche à l’horizon… Riguelle me hurla de m’asseoir, et je m’assis.

S’il économisait jusqu’à la faible résistance que je pouvais opposer au vent, en me soulevant, c’est qu’il doutait de rejoindre la terre. À la mélancolie de me noyer bientôt, se mêlait la stupide satisfaction d’avoir raison contre Riguelle, quand je jugeais la côte trop éloignée. Je pensais : « Ça lui apprendra. » Mais cette idée perdit vite son charme.

Après deux mille mètres de descente, nous abordâmes le sable de justesse, à trente mètres d’altitude. Faute de hauteur, il n’était pas question de chercher un terrain. Nous perdîmes les roues contre une première dune, une aile contre la seconde, et nous capotâmes contre la troisième.

« Blessé ? me cria de suite Riguelle.

— Non…

— Avoue que ça, c’est du pilotage ! »

Évidemment, personne, dans ces conditions n’aurait fait mieux. Riguelle, excellent pilote, avait le plus savamment possible amorti le choc. Mais j’étais occupé à me dégager à quatre pattes du tas informe qui avait été un avion, et je ne pensais pas à admirer.

« Euh… oui…

— Guillaumet va nous ramasser. »

Guillaumet pilotait l’avion convoyeur. Il se posa cinq cents mètres plus loin sur une bande de sable lisse que Riguelle aurait bien aimé pouvoir atteindre.

« Pas de mal ?

— Non.

— Allons, la Poste. »

Et nous transbordâmes les sacs de poste.

On m’expliqua ensuite :

« Cela fait trop de poids. Nous allons déposer la poste à Nouatchott et nous reviendrons te chercher. »

Nouatchott était un petit fortin perdu dans le désert. C’est là que fut tué, il y a deux mois, dans un combat, le lieutenant de Mac-Mahon.

La région, à l’époque de notre panne, était d’ailleurs considérée comme parfaitement sûre. Mais j’ignorais encore les démarcations exactes des zones soumises et insoumises.

« Tu as un revolver ?

— Non.

— Voilà. »

Riguelle, magnanime, détacha le sien de la ceinture et me le tendit.

« C’est bien simple, tout ce que tu vois, tu tires dessus.

— Ah ! bien.

— Et voilà des chargeurs de rechange. »

Il se dirigeait déjà vers l’avion, mais Guillaumet, pris de remords, fit demi-tour :

« Prends aussi les miens. »

Je reçus trois autres chargeurs. Et là-dessus, ils décollèrent.

Je m’assis sur une dune. J’aurais pu attendre là six mois durant, sans courir le moindre danger, et mes camarades le savaient bien. Mais ils désiraient donner, en imagination, au nouveau venu que j’étais, le baptême de la solitude et du risque, et le respect de leur désert.

Mais j’éprouvais surtout un vif orgueil. Étalant sur le sable, entre les jambes, mon revolver, et mes cinq chargeurs, je me sentais pour la première fois, propriétaire de ma vie et responsable de moi-même. L’avant-veille, je dînais encore à Toulouse…

Je montai sur une dune et fis le tour de l’horizon comme un capitaine. Cette mer de sable m’émerveillait. Elle était faite d’une matière secrète et dangereuse. Le silence qui régnait n’était pas un vide, mais une indéfinissable préparation. Ce silence mûrissait quelque chose. Ainsi avait dû se poser sur Erable et Gourp un silence de plus en plus lourd, et qui préparait trois coups de fusil.

La fin du jour était prochaine. Quelque chose d’inconnu pour moi se montrait et me captivait. L’amour du Sahara, comme le simple amour, nous vient d’un visage entrevu et jamais tout proposé : on peut courir le monde sans jamais rencontrer rien de tel que ce rayonnement silencieux. Une complicité inexplicable nous lie à la mince dorure du sable, le soir.

Une fête se prépare dont on ne comprend pas le sens…

L’atterrissage de Guillaumet dissipa le charme.

« Rien vu ? »

J’avais vu ma première gazelle. Si légère de bondir sans bruit, elle m’avait semblé montrée en secret par le sable. Et je n’en parlais pas.

« Non.

— Pas eu peur ?

— Non. »

Je n’avais rien à craindre des gazelles.

Devant le petit fort, un sergent nous attendait…

ESCALES DE PATAGONIE

(30 novembre 1932)

I

Après des centaines de kilomètres de landes arides, nous survolons Comodoro Rivadavia, une terre bosselée comme un très vieux chaudron. Aucun sol ne m’a jamais donné une aussi pénible impression d’usure. Un vent prodigieux le balayait ou plutôt pesait contre lui de toutes les forces d’un genou. Et si des arbres en avaient pu sortir, ils auraient grandi en rampant comme les épineux du désert. Mais la terre, emportée par la mer au cours des siècles, ne laissait qu’un résidu de gravier dur. Les montagnes, rongées par l’érosion, montraient leur roc. Aucune semence ne trouvait d’asile.

Ce pays est triste. Les pylônes de fer et les puits de pétrole accentuent cette impression de dévastation. On dirait une forêt après l’incendie. Ou encore quelque immense usine abandonnée, car les hommes ne s’y montrent pas. Sous des pylônes, inutilisés depuis le forage, d’invisibles conduits recueillent sous terre le sirop noir ; tout se passe en silence.

Ainsi, très loin, autour de Comodoro Rivadavia, on ne rencontre ni troupeau, ni végétation autre que cette végétation de fer. À vingt kilomètres seulement de la ville, des phoques animent une plage d’une vie étrange.

Ils ont choisi cette plage entre toutes, et n’ont pas varié dans leur choix, de mémoire d’homme. Une petite usine, qui tire de leur graisse je ne sais quelle huile, a réduit ses frais de transport en s’installant avec simplicité au milieu d’eux. Par économie de manutention, on n’abat même pas les bêtes sur la plage, on en cerne chaque jour quelques-unes et, à coups de bâton, on les pousse dans l’usine. Le reste du troupeau, qui a fui en mer, revient quand même une heure plus tard.

Cette plage glacée entraîne une odeur de musc et d’algue, cette population monstrueuse qui frôle l’homme et pourtant l’ignore, cette mer grise et chargée, si les phoques y nagent, de reniflements, tout évoque une planète déjà vieille et froide. Seuls s’y montreront ces rabatteurs taciturnes, qui n’ont même pas à jouer le jeu de la chasse, à lutter ni à feindre, mais qui chaque jour apportent lentement, lourds d’indifférence, leurs gourdins, et rentrent dans l’usine derrière un troupeau aussi bête qu’eux : image de la fatalité.

Comodoro Rivadavia n’est pas une ville où l’on puisse vivre. En dehors du quartier des distilleries, des docks et de sa centrale électrique, qui brille dans sa sécheresse de tous ses feux, le reste de la ville ressemble à celle où nous promenait Charlie Chaplin dans La Ruée vers l’or. Les mêmes maisons basses, perdues le long de rues trop larges, les mêmes deux ou trois cafés, le même unique dancing de tôle. De tôle au lieu de bois, car là-bas le bois manque. Lorsque le pétrole valait cher des fortunes colossales s’établissaient en moins de dix ans, mais au prix de quelle misère, dans cette ville sans arbre, sans foyer, sans femmes, écrasée sous le poids d’un vent si lourd qu’il en devenait matière, comme une ville sous-marine peut l’être sous le poids des eaux. Baraques pour milliardaires, misérables cafés ou des maquignons mal vêtus trinquaient, mais qui eussent pu d’une signature payer une flotte : cette ville était un comptoir où l’on changeait dix ans de sa vie contre de l’or.

Seule de toutes les villes d’Argentine qui, en moins d’une génération, s’assimilent le Français, l’Allemand, l’Italien, Comodoro Rivadavia n’assimile pas les hommes. C’est un campement perdu en plein vent et dont la terre nous refuse. Les hommes ne sont venus que pour s’y enrichir. Et cette richesse, ils l’emportent dans ce coin d’Argentine, d’Italie ou d’Allemagne, dont ils font, en rêve, leur paradis. Là où elle peut servir. Là où elle procure autre chose que de l’acier, du minerai ou des filles.

Elles s’enrichissent vite aussi, les filles. Dans leur compte en banque grossissait cette dot qu’elles se préparaient pour leur seconde vie. Cette vie de revanche qu’elles vivraient ailleurs, flétries mais riches. Et pourtant c’est à Comodoro Rivadavia que, par une étrange compensation, l’une d’elle vivait une vie de poète.

Comme des compagnons lui montraient du doigt une voiture pesante et luxueuse, stoppée devant la porte d’un café où nous nous réchauffions :

« Hein ! ça se gagne vite, ça à Comodoro ! »

À condition de supporter le mal du pays assez longtemps, ça se gagne…

« Ça m’est égal.

— Alors, pourquoi es-tu venue te perdre ici ?… »

Elle haussait les épaules.

« Ici ou ailleurs, ça m’est égal.

— Tu n’as pas un coin quelque part où tu rêves de revenir vivre un jour ?

— Non. »

Elle avait fui, par dégoût peut-être, son ciel d’origine. Et maintenant, ici ou ailleurs…

« Bien jolies, tes perles !… »

Elle avait rougi. Une émotion secrète la brûlait soudain faiblement.

« Mais, bon Dieu ! Elles sont vraies ? Où as-tu trouvé ça ? » Alors, comme un aveu, timidement :

« Quand j’ai assez d’argent, j’en achète une… »

Et c’était vrai. Les autres femmes engraissaient chaque mois leur compte en banque. Mais elle, la « fille aux perles », indifférente à l’avenir, vivait pour son bijou.

« Mais tu es imbécile de placer ton argent en perles. Lorsque tu voudras les revendre…

— Oh non ! »

Pourquoi les vendre. Elle roulait doucement dans ses doigts la plus belle. Et, involontairement mystérieuse : « Celle-ci, je peux dire que pour elle, j’en ai vu… »

Elle rougit encore et se tut. Elle ne devait pas être jolie son aventure. Ni gaie. Une perle comme celle-là doit coûter un peu de fraîcheur.

« Pauvre gosse. Les hommes d’ici ne sont pas tous drôles…

— Oh ! les hommes d’ici… »

Les hommes pensent au pétrole. Il y a pire.

Nous regardions, mes compagnons et moi, ce collier déjà bien assez lourd pour valoir, à une petite prostituée, dans un de ces tristes faubourgs, un coup de couteau. Elle le recevrait sans doute avant longtemps.

« Tu crois qu’une petite fille qui traîne ça au cou peut vivre vieille ? »

Mais voici que pour la première fois elle souriait.

Ce sourire, longtemps, m’a fait réfléchir. Qu’y avait-il de si doux à risquer sa vie pour un collier ? L’étrange amour ! Elle lui avait déjà sacrifié sa chair. Plus le métier marquait son visage, creusait ses joues, plus le bijou embellissait. Et n’était-ce pas beau de changer chaque jour un peu plus son corps périssable en faible lumière ? C’était pour elle peut-être aussi racheter son péché que de le faire servir un rayonnement aussi pur.

« Avec tout leur argent, quand elles seront vieilles, elles seront bien avancées… »

Elle songeait aux autres femmes. Elle comprenait les destinées, et se jugeait seule raisonnable. Elle éprouvait une étrange sécurité. Il n’y aurait point pour elle de vieillesse. Toute sa fraîcheur, toute sa douceur passaient dans une chair impérissable.

 

II

Un jour, nous reçûmes l’ordre d’étudier la route vers le sud jusqu’au détroit de Magellan et, si possible, jusqu’à la Terre de Feu. C’était la belle époque de l’Aéropostale. D’un bout à l’autre du continent américain, nous lancions des lignes comme on lance des ponts. Nous recevions de France des pilotes, des mécaniciens, des pylônes de T.S.F., des avions. Matériel et personnel, à peine débarqués à Buenos Aires, bifurquaient vers les quatre points cardinaux. Nous servions une sorte d’Empire romain qui eut meublé le monde de routes, d’aqueducs, de ports.

Aussi étions-nous reçus comme des messies par les municipalités des petites villes perdues que nous rapprochions, d’un seul coup, de la vie du monde.

Le maire, dès notre atterrissage, entouré de son rude peuple, nous accueillait chaque fois les bras ouverts.

Puerto Descado connaîtra, grâce à vous, les derniers bienfaits de la civilisation.

Combien cette phrase nous semblait rajeunie. Combien elle sonnait pur. Combien elle se lavait du sens bas qu’elle prend dans les réunions électorales. Il fallait autrefois dix jours aux colons de Patagonie pour rejoindre leur capitale. Et nous ramenions brusquement leur solitude à un jour de vol de Buenos Aires.

« Moi-même, depuis sept ans, je n’ai pas vu les miens. Et pourtant, je suis riche. Mais c’était pour moi un trop long voyage. »

Il faut quelques minutes, quand on retire à peine son serre-tête et essuie encore l’huile de ses mains, pour comprendre qu’après un vol facile, presque abstrait, on se trouve posé droit au cœur d’une petite ville inviolée que l’on tire de son silence. Pour comprendre qu’il n’est pas emphatique celui qui, de la part de Puerto Descado, de Tio Callegos, de San Julian, nous embrasse presque avec ces mots :

« Vous êtes le progrès dont nous serons dignes… »

Ou qui, nous désignant l’ébauche de terrain que les hommes, en hâte, de tout leur cœur, ont défriché, sarclé, roulé pour nous, s’exclame :

« Nous vous l’achèverons. Nous en ferons un pont aérien digne de Santa Cruz. »

Santa Cruz, à peine un village de France.

À peine des villages de France, ces petites villes. Le long de trouées désertes – les avenues – quelques maisons basses disséminées. Et pourtant c’étaient déjà de grandes villes, on ne pouvait pas ne pas le sentir. Elles étaient si riches de vitalité, de foi, d’audace.

Un type splendide, ce Puchulu, maire de Descado :

« Nous nous étendrons par ici… »

Il embrassait du bras une trouée sur la lande vide : il menait ses deux cents maisons à la conquête d’une plaine.

Nulle part je n’ai connu une plus belle race d’hommes que celles des Argentins du Sud. Débarqués pour bâtir des villes sur les terres désertes, ils les bâtissaient. Une ville dans leurs mains devenait une pâte vivante, une chair que l’on forme, que l’on protège, que l’on chérit comme celle d’un enfant. Ceux-ci ne rêvaient pas de piller le sol pour rejoindre riches leurs paradis. Ils étaient venus s’établir là pour y durer, y fonder une race. On ne pouvait guère rencontrer ailleurs un tel sens social, un tel sens de l’entraide, ni non plus une telle sérénité. Sérénité des hommes qui ne se heurtent qu’aux grands problèmes.

Encore une fois, j’éprouvais ici, mais au rebours de Comodoro l’impression de frôler une autre époque où l’homme s’installait sur la terre, choisissait la place du campement, et posait la première pierre du mur d’enceinte.

Un soir, à dîner, on m’interrogea :

« Vous avez survolé beaucoup de villes. Que pensez-vous de notre situation géographique ? »

C’était la ville de Puerto Descado qui se préparait au combat, dressée à l’embouchure d’un fleuve qui drainait l’arrière-pays, flanquée de la mer, située où, naturellement, en avion, on se prépare à rencontrer une grande cité.

« Elle est très belle. »

Je fus surpris de l’émotion que provoqua ma réponse. Elle m’avait paru si banale. Puchulu leva la main gravement, et fit taire les convives.

« Il nous dit que notre position est belle. Étant pilote, il a pu juger de beaucoup de villes. Il nous dit que, là où nous sommes, une grande ville devrait naître. »

Lorsqu’on nous faisait visiter une ville, on nous montrait d’abord l’école en construction. C’était toujours un immense bâtiment, le plus beau, le plus neuf de tous.

« Il nous faut une école saine, éclairée… »

L’école devançait les enfants qui manquaient encore. Elle se dressait au centre de la ville, car sur elle reposait tout l’avenir :

« Il nous faut de grands citoyens… »

Encore un mot que l’on rajeunissait là-bas.

Elles étaient belles, ces villes qui dressaient des écoles et ne possédaient pas encore de cimetières. On préparait la plus belle des fêtes pour l’inauguration de l’école. Mais si l’on n’inaugure pas un cimetière, que de choses représente cependant pour une ville, son premier mort ! Ce premier compagnon qui se retire, ayant bien travaillé, mais se retire dans cette même terre, et ainsi marque que cette terre est devenue une patrie. La ville, de ce jour, possède son mort et son école, dans une sorte de continuité d’éternité. Sur quelle assise désormais elle repose !

Le soir de mon arrivée à San Julian, la municipalité organisa un bal pour fêter la ligne aérienne. Dans une grande baraque de tôle ondulée – les crédits de la salle des fêtes passaient après ceux de l’école – le maire nous désigna la piste avec orgueil. Une vingtaine de jeunes filles dansaient avec les hommes du pays. Je crus qu’il s’émerveillait de leur beauté et je fis : « Oui… »

Elles n’étaient ni belles ni laides, et l’admiration du maire nous faisait sourire. Nous ne devinions pas comment cet homme était plus près que nous de la vérité.

« Hein ? Nous en avons des jeunes filles à San Julian ?

— … Oui ! »

Il se penche plus près de nous encore et, avec fierté :

« Avouez qu’il est bien facile, aujourd’hui, à San Julian, de se marier ?

— Oui… »

Pensez donc ! Lorsque autrefois j’ai débarqué ici, il y avait trois jeunes filles !

Il se tut. L’avenir de San Julian s’épanouissait, là, devant lui : ces jeunes filles gaies au ventre sain. C’était autrement beau pour lui qu’une femme fatale.

Nous comprenions aussi combien fragile, à l’origine, est la destinée d’une ville. Combien de dangers la menacent.

« Vous voyez là-bas cette femme en vert : elle a un amant ! »

Il nous livrait le premier secret que San Julian eut à cacher. Ce qui permettait à San Julian de chuchoter, de s’indigner, de s’interrompre au passage des jeunes filles. Cette femme, qui représentait la luxure, tournait maintenant devant nous, et je la regardais.

Je cherchais je ne sais quel signe de courage en elle, quelle force puisée dans l’amour et qui lui permît de braver une ville. Mais elle était épaissie et fatiguée. Il n’y avait dans son regard ni audace ni provocation. Elle n’opposait pas la vie admirable à la maigre vertu. Elle avait un amant parce qu’elle avait un amant. La vie le lui avait laissé à la suite d’on ne sait quels mornes drames, en même temps que cette lourdeur un peu empâtée. Elle en était peut-être encombrée comme de sa lourdeur. Elle eût peut-être aussi préféré avoir épousé cet homme terne, lui avoir donné des enfants, vivre comme les autres. Elle incarnait l’ivresse que l’on tire d’un grand secret. Mais on lui imposait le jeu du secret, et elle le jouait. Elle dansait bien avec cet homme – avec qui eût-elle dansé ? – mais il l’invitait poliment, comme une étrangère, et elle acceptait aussi poliment. Et faute d’autres danseurs, jouant tant bien que mal une décence qui lui eût été si naturelle, elle traînait en rond sa fausse union, comme un cheval de manège sa meule, sous l’œil glacé des citoyens.

« Ah ! elle ne se cache pas ! »

Comme elle eût préféré se cacher. Être une femme honnête qui danse honnêtement et ainsi n’est pas remarquée. Une femme honnête, et que le maire eût peut-être invitée une fois, eût fait rougir honnêtement pendant ces trois minutes de gloire. Mais on lui refusait de mêler sa vie à celle des autres. On la poussait toute seule sur la piste. On y poussait l’amant. Et lorsque pour danser ils réunissaient leurs deux misères, bien isolés des autres et par la volonté commune ; on leur reprochait d’être seuls.

« Ah ! ils ne se cachent pas ! »

Les hommes qui, par dégoût de leur patrie, en fondent une autre de leurs propres mains, simplement, comme on plante un arbre, dont le pouvoir de création est suffisant pour faire prendre une ville sur un désert, ont en général assez vécu pour ne point s’indigner d’une fausse union.

Mais les problèmes se posaient à San Julian dans leur simplicité primitive. Une morale y naissait d’elle-même, et toute neuve, comme naissent les règles d’hygiène aux heures d’épidémie. Cette femme offerte en exemple à vingt jeunes filles menaçait San Julian de stérilité.

Elle menaçait aussi le langage commun, l’échelle des valeurs communes sur lesquels repose toute société. L’étranger apporte le doute, s’il montre qu’il existe au monde d’autres mœurs et une autre échelle de valeurs. Une société jeune craint l’étranger, et cette crainte tourne en haine.

Dans une vieille société, cette femme eût péché simplement contre la vertu, mais n’eût pas obscurci la notion de vertu, n’eût pas fait craindre aux hommes ce qu’ils craignent le plus, ce qui menace en eux une sorte d’identité : cette confusion dans le langage. Dans une vieille société, n’y étant plus dangereuse, cette femme eût pu émouvoir.

Quand San Julian aura grandi, on y découvrira l’amour. Quand San Julian aura grandi, la femme aux traits lourds ne tournera plus sur la piste comme une bête de manège. Elle s’éclairera de poésie.

 

III

À l’extrémité du continent, vers le détroit de Magellan, après m’avoir montré la ville, montré l’école, le gouverneur dirigea sa voiture vers la campagne. Nous atteignîmes un champ carré d’un hectare environ. Une petite tour ronde isolée, s’élevait au centre, couverte de riantes tuiles rouges.

« Vous voyez cette maison ?

— Oui.

— Nous l’avons bâtie pour un lépreux. »

Il eût fallu l’expédier sur Buenos Aires ; mais ni les vapeurs lents, qui tous les quinze jours remontent ces trois mille kilomètres, ni les voitures qui affrontent vers le nord les pistes impraticables de Patagonie, n’avaient accepté de le charger.

« Nous lui avons donné ce champ pour qu’il s’y promène. »

Alors seulement, je remarquai cette ceinture de barbelés autour du champ.

« Et nous le nourrissons. »

On jetait chaque jour des vivres à l’intérieur des barbelés. Alors, j’aperçus le lépreux. Il venait de pousser la porte et sortait. Il s’aidait d’une lourde canne et marchait lentement, la tête basse, faisant le tour de sa maison. Quand il eut retrouvé la porte, il s’appuya une minute contre le mur, redressa légèrement la tête et regarda l’horizon du côté de la mer. Puis il rentra.

On entendait d’ici la vague rumeur de la ville. Il ne s’était pas tourné vers cette rumeur, mais seulement vers celle de la mer, vers ce grand souffle naturel. Il n’avait pas reçu comme un signe fait par les hommes, l’écho de leurs charrois, de leurs enclumes, de leurs appels. Et voici que me revenaient de lointains souvenirs d’enfance.

Lorsque je souffrais de quelque bronchite à l’infirmerie du collège, des bruits de cloche m’atteignaient à travers les murs, qui signifiaient pour d’autres les entrées en classe, les récréations, le réfectoire. Je faisais un effort, j’essayais de me souvenir du jour, de l’heure, je pensais : ils entrent maintenant dans la classe d’histoire… J’essayais de prendre ma part de cette vie. Mais rien de tout cela n’était plus très réel. Ce bruit de cloche qui remuait si directement les autres, n’éveillaient plus en moi que de très faibles mouvements. Ma vie réelle était faite d’infirmières, de feuilles de température, de potions. C’était cette petite pendule d’infirmerie qui sonnait pour moi les vraies heures.

Et je n’étais ni très heureux, ni très malheureux. Je me trouvais noyé dans un temps trop large et qui n’avait plus pour moi beaucoup de sens, une suite d’heures dont s’émoussaient les vertus particulières. Ces rumeurs de jeux dans la cour, ces roulements de voitures dans les rues m’atteignaient, mais comme en rêve.

Le lépreux, depuis si longtemps séparé des hommes, et si bien, ne recevait plus de la ville qu’un message infiniment amorti, qu’il n’écoutait même plus, qui ne pouvait plus le faire souffrir. Il se tournait vers le bruit de la mer qui lui parlait un langage naturel, et non plus vers le bruit de la ville qui ne lui parlait pas. Je m’étais attendu à le voir marcher contre nous, pour crier du fond de sa misère la dette monstrueuse d’une humanité libre envers lui. Il ne nous avait même pas regardés. Nous étions proches dans l’espace, mais aussi étrangers que l’est de nous, derrière sa mince enveloppe de verre, le poisson d’aquarium qui vit d’un autre monde, d’un silence, d’une fluidité, qui nous est à jamais inconnaissable. Tous les sentiments d’hommes s’endormaient peu à peu chez le lépreux, faute d’objets. Il ne possédait plus que des mains sans doigts, et j’avais bien cru, à le voir renifler la mer, que déjà ses yeux tournaient en glue (sic), mais avant tout il ne possédait même plus un langage qui lui eût permis d’en souffrir. Ambition, jalousie, honneur, tout ce qu’une société et ses valeurs permettent de mouvements intérieurs à l’homme, rien ne pouvait plus le remuer. Il atteignait une paix inhumaine.

Appuyé au poteau rustique qui soutenait les barbelés, je me penchais sur un mystère pour moi impénétrable. Qu’était-il devenu, cet homme seul ? Sa course lente autour de sa maison m’avait évoqué ce mouvement-même que le poisson, dans l’aquarium, amorce autour de l’algue.

Ainsi je butais, presque à l’extrémité d’un continent, dans une Patagonie où le sens social est le plus développé du monde, où, à mesure que l’on s’enfonce vers le sud, le froid, l’isolement, resserrent mieux les hommes ; je butais contre une petite tour ronde et qui posait lorsqu’on le croyait déjà résolu, quand on a bien compris que l’homme – avant tout – c’est un langage, le plus aigu des problèmes.

À PROPOS DE CODOS ET ROSSI

(22 août 1933)

 

Et voilà un record battu. Et c’est chaque fois le même drame. Deux hommes ont d’abord lutté pendant des mois, ils ont connu plusieurs fois le découragement technique en face de problèmes sans solution, ils ont connu l’aigreur des départs ajournés, ils ont vécu dans l’insécurité morale, car il y a l’inconnu humain, il y a les combines, le commerce, la politique, les jalousies, et il y a un inconnu de la matière : cette simple roue, si elle s’écrase au cours des essais pleine charge, ruinera d’un coup tous les espoirs dans un accident sans grandeur. Il y a enfin la publicité prématurée qui tourmente les deux hommes, car la préparation progresse lentement, et ils doutent chaque jour plus de leurs aciers, de leurs instruments, de l’impondérable des vents. Ils ne peuvent être certains, ni de réussir, ni même de partir, et ressentent l’obscur malaise de ne pas être égaux peut-être à leur image. Tous ceux qui ont vécu de telles heures ont éprouvé, je crois, ce mélange de fièvre et d’écœurement, cette mauvaise conscience de candidat, dont le sort est soumis à trop de démarches sans grandeur, à trop d’attentes dans les couloirs de ministères. Mais vient l’heure du départ.

Ce matin-là, le pilote et le navigateur font encore leur dernier chemin de la voiture à l’avion parmi les donneurs de conseils, les inconnus, les agents de publicité, tous ceux qui avaient barre sur eux et qui croyaient s’égaler à eux en les félicitant, en les plaisantant ou en leur tapant sur l’épaule. Mais ceux-là sont déjà rangés à leur vraie place. Déjà les races ne se mélangent plus. Il y a ceux qui vont partir et ceux qui ne partiront pas. Il y a ceux qui retrouvent dans une heure les médiocres soucis politiques, leurs combines, leur sécurité, et ceux qui se sentent purifiés, justifiés, parce que toutes ces luttes sans grandeur que leur ont imposées les hommes, cette publicité sportive, ces attentes, ces démarches, ne les ont conduits en fin de compte ni vers les hommes ni vers l’argent, mais vers ce droit qu’ils ont ce matin-ci, et qui ne leur est plus contesté, de risquer leur peau ; mais vers cette aube, mais vers cette lumière du jour qu’ils ont une chance contre une d’aimer pour la dernière fois. Et ils se taisent cet amour qui les remplit mystérieusement, et s’ils se laissent plaisanter, et s’ils se serrent des mains d’imbéciles, ce n’est plus par gêne, mais par pudeur.

Mais ils sentent bien que cette aube est un peu solennelle. Au milieu des félicitations et des conseils qui ne coûtent pas cher, ils marchent vers l’avion avec une gravité intérieure qui n’est pas si souvent atteinte. Et ils se découvrent des hommes. À cette minute, ils ont jeté sur le tapis de jeu toutes les richesses qui remplissent la vie d’un homme, ils s’étonnent de distinguer clairement quels étaient les biens véritables : la femme, les amitiés, la lumière du jour. Et pour la première fois peut-être, ils méprisent les autres.

Et maintenant, installés dans l’avion-record d’où l’on aperçoit la terre ou la mer par un hublot de cabine aux trois quarts aveugle même aux heures du jour, ils n’emportent du monde extérieur que ses signes essentiels : la notion de l’horizontale sur les aiguilles des gyroscopes, l’altitude sur l’altimètre, la direction sur la flèche bleue du compas. Ils ont troqué contre ces symboles algébriques la plaine, la mer et leurs couleurs, l’horizon et ses lumières. Le soleil même n’est plus qu’un chiffre pour leur sextant. Ils ont troqué toutes les voix du monde, les voix secourables, contre la seule voix infiniment simple de la radio.

De même, pour ne pas s’alourdir, pour que leur fatigue soit moins épaisse, ils n’emportent le plus souvent que des nourritures légères : du thé, du champagne, des fruits ; ils ne sont reliés au monde, quand ils s’enferment pour soixante heures, que par les signes les plus discrets, les plus secrets, par un langage d’une économie extraordinaire.

Puis ils décollent. Et dès lors ils jouent le jeu essentiel où la faute est sans appel. En marche vers l’orage qui ne leur sera même pas montré, car le hublot, sur le côté de la cabine, n’en découpera qu’un minuscule rectangle noir ; dépossédés de presque tout, ils s’enfoncent dans l’aventure, avec une générosité de grands seigneurs qui offrent leur fortune au vent.

Et désormais, s’ils veulent la goûter encore, cette lumière du jour, s’ils veulent les atteindre, ces plages dorées de la terre dans l’aube, s’ils veulent les aimer encore, ces femmes dont ils ont accepté, s’ils échouent, d’être séparés pour l’éternité, il faudra, de leurs propres mains, cette nuit et la nuit qui suivra, qu’ils recréent le monde. De la genèse informe d’un orage la nuit sur l’Atlantique, il faudra qu’ils tirent eux-mêmes, à force de calculs, de jugement et de courage, cette patrie ordonnée et sûre où sont les grandes plaines, les villages et les petits cafés tranquilles.

Il y a là-haut, quelque part, deux hommes qui sont très purs. Ils ont émergé des combines médiocres où s’émousse peu à peu ce qu’il y a d’humain dans l’homme. Il leur est permis pour soixante heures de vivre un autre jeu que celui des soucis d’enfant, des soucis d’affaires, de la politique, qui font des relations humaines de tous les jours un désert inhabitable. Ils sont aussi purs de toute vanité : que valent les applaudissements au regard de la seule récompense de l’aube ? Ils luttent pour l’amitié, l’amour, la lumière du jour…

Et nous tous qui gardons la nostalgie des îles où le commerce n’était pas inventé, où les besognes mécaniques et le langage d’affaires n’absorbaient pas les trois quarts de la vie, nous respirons mieux, nous écoutons passer des hommes qui éprouvent des soucis d’hommes…

LA FIN DE L’« ÉMERAUDE »

(24 janvier 1934)

 

Nous n’aimions pas cette pluie dense ; nous n’aimions pas cette couleur rouge sombre du ciel au-dessus de la ville. Seuls les nuages bas se colorent du reflet des lampes. Installés à 7 heures du soir à la terrasse d’un café, nous songions ainsi, Mermoz et moi, à l’Émeraude qui naviguait dans la nuit vers Paris. Et sans avoir besoin de nous le dire. Car le métier était un peu une patrie, et les camarades d’un équipage pris dans une nuit difficile n’habitent plus seulement cette terrasse de café, cette rue, cette ville, mais en même temps ces campagnes désertes, ces pentes glacées du Morvan, ces nuages. Parfois ainsi, sans y prendre garde, nous levions les yeux, inquiets de ce ciel comme d’un grand corps ici gâté, mais qui plus loin peut-être, restait pur.

Une faible rafale balaya la rue, à peine capable d’agiter un branchage, amorti par la digue des murs. Elle était pourtant digne de violence. Et Mermoz, qui n’avait parlé encore que des événements habituels du jour, enchaîna, sans transition : « Ce n’est, peut-être, qu’un grain local… » Je répétai : « Peut-être. » Mais sait-on l’envergure de ces incendies noirs ?

Au téléphone de la brasserie, nous attendions notre tour. Ceux qui nous précédaient liquidaient leurs soucis, leurs rendez-vous, leurs invitations pour la nuit. Nous demandions au Bourget des nouvelles. Et la téléphoniste répondait d’une voix chaque fois plus douce, plus souriante, que l’Émeraude ne pouvait plus beaucoup tarder. Et je n’aimais pas non plus cette voix. J’y devinais mon intime désolation, un effort de plus en plus désespéré vers la confiance. Elle livrait naïvement la menace même qu’elle croyait dissimuler : « Il ne peut plus beaucoup tarder, sinon… »

Et ainsi, avant l’heure, la veillée commença dans le cœur de beaucoup d’entre nous. Mermoz et moi, nous nous séparions pour aller dîner, mais nous restions unis comme beaucoup d’autres dans cette patrie commune. L’un me confiait le lendemain : « J’ai senti vers 8 heures du soir que cela n’allait pas ». L’autre me dit : « À 8 h 30, je suis parti pour le Bourget, j’étais inquiet. » Et tous avaient devant les yeux la même image.

Celle d’une carlingue habitée encore par des choses vivantes, où le pilote seul sait quelque chose, parce que ses mains seules le renseignent, et qu’il ne connaît plus le monde qu’à tâtons. Mais derrière lui, dans la pâle clarté de la cabine, une inquiétude sans forme règne, parce que les mouvements du radio, les conciliabules de l’équipage, les signes rassurants paraissent secrets, indéchiffrables, pris dans le grondement intermittent des trois moteurs aussi bien que dans un silence de plongée, baignés dans quelque chose d’épais comme la mer.

Mauvais sommeil, mouvements de noyée, inquiétude, vagues de demi-fantômes livrés aux grands remous qu’ils ne comprennent pas. Seul demeure concret, intelligible, le grondement des trois moteurs, qui les rassure encore comme un élément de durée.

Chaumié, Launay, Noguès, tous les aimaient et aux quatre coins de Paris, leurs amis dispersés parmi la foule étrangère espéraient encore apprendre la nouvelle de leur atterrissage heureux et les recevoir dans leur cœur. Je revoyais Chaumié qui, la veille de son départ pour l’Indochine, me faisait signe, un doigt sur les lèvres, de le suivre. Prêt à regagner le ministère, enveloppé déjà dans son manteau, il regardait, sans rien dire, ses deux petites filles de trois et cinq ans. Et j’admirais dans l’homme tout ce côté intérieur pareil à ces jardins murés dans les maisons d’Espagne, et pleins du chant des fontaines. Hors de la vie publique, où il avait tant à lutter encore contre la calomnie et la bassesse des hommes, il retrouvait ici la paix. Il parlait ici un langage tranquille. J’aimais tant sa droiture et par-dessus tout sa sérénité.

À 11 heures du soir, comme je passais devant le restaurant Weber, le chasseur m’annonça la nouvelle. Mermoz et d’autres qui s’étaient dispersés aussi l’apprirent par la T.S.F. chez des amis. Quand à minuit nous nous joignîmes par téléphone, nous n’avions pas grand-chose à nous dire. Mais nous avions besoin, comme déjà tant d’autres fois, de nous entendre. De joindre nos épaules dans cette patrie du métier.

N’est-ce pas ainsi, mes camarades ?

« SERVITUDE ET GRANDEUR DE L’AVIATION »

(28 février 1934)

 

L’autre jour, chez Maurice Bourdet dont vient de paraître le beau livre Servitude et grandeur de l’aviation, je fis la connaissance de Malfanti. Bourdet raconte dans son livre l’histoire de ce camarade qui fut le premier pilote de ligne blessé grièvement dans l’exercice de son métier, en 1919, à l’aube de l’aviation marchande.

Malfanti me surprit d’abord par son étonnante douceur, par cette sorte de courtoisie qui ennoblissait son contact avec les objets. J’aimais ses précautions faites de réserve, de timidité, et de cette estime que les généreux savent accorder. Et je l’imaginais par ailleurs, à l’avant de l’avion postal, lié à la rage du moteur, échappant dans la brume, par un mouvement sûr du poignet, à l’assaut répété des falaises, ces apparitions de plus en plus pressantes qui eurent enfin raison de lui.

Ainsi, parmi tant d’autres beaux exemples, Bourdet montrait quelle force pouvait reposer à l’abri de tant de douceur, quelle énergie cette courtoisie habillait. Un homme, sous l’enveloppe fraîche et jeune, dormait captif, et le grand souffle du vol l’avait délivré.

Maurice Bourdet, parti en voyage au pays de l’aviation, a cherché à lire sous les servitudes du métier les signes de la grandeur, le secret qui distingue les races d’hommes. Car malgré les mêmes apparences, rien n’est plus éloigné du « coup de pioche » du bagnard que le coup de pioche exaltant du prospecteur.

J’ai connu un vieil omnibus, où le miracle s’opérait. Le pilote désigné pour le courrier du jour attendait à Toulouse, vers quatre heures du matin, sur le trottoir luisant de pluie, que l’omnibus passât le prendre. Ainsi, chacun de nous, quand venait notre tour, nous nous glissions sur la banquette entre le douanier mal éveillé et quelque secrétaire morne. Cet omnibus sentait le renfermé, l’administration poussiéreuse, le vieux bureau où la vie d’un homme s’enlise. Il stoppait tous les cinq cents mètres pour charger un secrétaire de plus, un inspecteur. Ceux qui, déjà, s’y étaient endormis répondaient par un grognement vague au salut du nouvel arrivant qui s’y tassait comme il pouvait, et aussitôt s’endormait à son tour. C’était sur les pavés inégaux de Toulouse, une sorte de charroi triste. Chacun allant reprendre sous la pluie, avant l’aube, son travail terne, ses paperasses, continuer son destin sans grandeur.

Ainsi, chaque matin, encore soumis à la hargne de ce douanier qu’il réveillait en s’installant, encore soumis aux reproches de l’inspecteur, le pilote de jour, mêlé aux fonctionnaires… transfiguré. Comme les camarades, quand venait mon tour, je sentais naître le pilote de jour ; naître celui qui, trois heures plus tard affronterait dans les éclairs le dragon de l’Hospitalet… qui, quatre heures plus tard, l’ayant vaincu, déciderait en toute liberté, ayant pleins pouvoirs, le détour par la mer ou l’assaut direct des massifs d’Alcoy, qui traiterait avec l’orage, la montagne, l’océan.

Chaque camarade, ainsi, confondu dans l’équipe anonyme sous le sombre ciel d’hiver de Toulouse, avait senti, par un matin semblable, grandir en lui le souverain qui, cinq heures plus tard, abandonnant derrière lui les pluies et les neiges du Nord, répudiant l’hiver, réduirait le régime du moteur, et commencerait sa descente en plein été, dans le soleil éclatant d’Alicante.

Et voici que cette atmosphère de ligne, je l’ai reconnue à Paris, ces derniers soirs. La plupart des hommes que je coudoyais n’étaient descendus dans la rue ni par intérêt ni par politique. Mais ils s’offraient là je ne sais quel vent du large. Ils sentaient naître en eux un homme plus grand qu’eux. Ils étaient pareils à ce boutiquier éclairé soudain par la vocation de la mer. Arrachés pour la première fois à leur esprit d’épargne, à leur égoïsme, à leur torpeur, ils s’étonnaient d’accéder à des joies puissantes et croyaient marcher pour fonder un monde. Et peu importaient leurs doctrines contraires qu’ils semblaient défendre : ils s’y ralliaient dans la mesure où elles promettaient de favoriser cette naissance de l’homme.

On renonce difficilement à ce sentiment de plénitude quand on l’a une fois goûté. Le pilote de ligne renonce mal à ses courriers. Le militariste renonce mal à son désert.

Ces commerçants, ces artisans, ces fonctionnaires sont rentrés chez eux après l’émeute, et petits caboteurs de la société, ont repris leur humble cabotage. Mais comment oublieraient-ils qu’ils débouchaient alors sur la place de la Concorde ou sur la place de la Nation comme en pleine mer ?

SOUVENIRS DE MAURITANIE

(11 avril 1934)

IV

Les empires s’enfoncent dans le sable. Une civilisation efface l’autre. Les peuples conquis s’assimilent. Mais longtemps encore, un signe, un geste, une réplique ressuscitent dans l’homme nouveau l’homme d’autrefois, comme un bas relief exhumé témoigne du temple mort.

Ainsi, loin de la dissidence, au Maroc, la grandeur aride à son crépuscule surprend encore.

Un de mes amis, qui s’appelle Gager, habite comme colon français le Sud marocain. Il m’a raconté un soir dans sa ferme, une belle histoire.

Gager vit seul au milieu des Arabes. Qu’il me paraît clair le rôle de l’homme quand il est comme pour celui-ci, tout le long du jour, faire la paix. Il fait la paix lorsqu’il départage brebis et béliers, lorsqu’il ordonne au bon intervalle ses orangers sur les collines, lorsque, pris comme arbitre dans les querelles, il réconcilie.

À son côté, on communie avec une sagesse éparse. Si un bouvier parle à mon ami, celui-ci l’écoute gravement. Et au-dessus des humbles soucis il est question, on sent, sans bien comprendre, qu’une haute conversation s’engage. Et l’on regarde autour de soi, et l’on aperçoit, sous la colline, la rivière, les orangers et le village. On sent que l’eau bleue et les fruits dorés favorisent ici les hommes. Et l’on se rassure.

Le vieux caïd de la région aime Gager et souvent l’invite :

« Bonjour Gager.

— Bonjour Caïd. »

Et voilà les deux sages qui parlent sous leur arbre de leurs moissons, de leurs vergers, de leurs fontaines.

Et cependant, à l’époque de la guerre du Rif, quand la révolte fut suspendue à la prise de Fez par Abd el-Krim, Gager sentit autour de lui l’atmosphère changer. Il se souvenait d’une réflexion de son caïd, après l’achat d’une voiture neuve.

« Eh bien, Caïd, tu es content de ta voiture ?

— Elle me rend service.

— Sans nous, sans les Français, aucun de vous n’en posséderiez.

— Aucun de nous…

— Tout de même, Caïd, notre présence apporte quelque chose. » Le caïd rêva longtemps, puis mélancolique il ajouta :

« Mais si un jour vous réembarquiez avec vos gramophones, vos voitures, vos cinémas… »

Il s’interrompit à cause de Gager qu’il aimait. Mais, après un silence, avec une sorte de lassitude :

« Qu’avons-nous besoin de tout cela ? »

Et voici qu’aujourd’hui une grande espérance naissait au cœur des musulmans. Ils veillaient la nuit autour des feux, dans l’attente d’on ne sait quel signe céleste. Ils se récitaient les anciens poèmes. L’aube qui se levait serait peut-être l’aube de la Résurrection. Et Gager, s’il passait, les sentait se taire. Il sentait qu’on lui retirait chaque jour plus, cet enveloppement de la confiance. Il s’enfonçait chaque jour plus, dans une sorte de désert, comme une armée s’enfonce dans la neige. Le danger grandissant prenait la forme du silence.

Ses amis les plus familiers, s’il les plaisantait, ne riaient plus, mais le regardaient gravement. Ils semblaient lui dire : « Tu es un homme juste, nous ne te voulons pas de mal, pars vite… » Mais on ne pouvait le prévenir sans trahir l’Islam. Et puis un homme comme lui ne s’en va pas. Et on entourait d’un respect grave cet ami qu’il faudrait poignarder à l’aube de l’insurrection, avant de lui désobéir.

Gager ne pouvait se tromper non plus aux prévenances des gens de sa maison qui ciraient mieux ses meubles, accordaient plus de soins à son lit, honoraient déjà les draps d’un mort. Qui pourrait lui rester fidèle ? Les événements qui se préparaient dépassaient de si loin les amitiés particulières. Et Gager, qui comprenait ces hommes promenait dans le désert de leur silence son amitié vaine.

Puis vint la nuit où l’on prévoyait la chute de Fez, et Gager rentrant à cheval de ses plantations le cœur serré, se vit barrer la route par un homme :

« Le caïd veut te voir.

— C’est bien, j’irai demain à l’aube.

— Non. Cette nuit même.

— C’est bien, j’irai. »

Il poussa donc son cheval dans la nuit vers la demeure féodale, vers ces murs lourds qui reprendraient demain tout leur prestige. Un vieux caïd y gouvernerait de nouveau, au nom de son Dieu.

Le caïd, quand il le reçut, lui dit simplement :

« Mes veillées sont longues. Je me fais vieux et je dors peu. J’ai éprouvé ainsi le désir de causer un peu et de te voir. »

Et le thé fut servi dans le grand silence de la vieille demeure, troublée à peine par quelques chocs domestiques, si doux, si sûrs, cette note de cuivre des aiguières heurtées, ces préoccupations seules éternelles parmi tant de choses émouvantes. Et le Caïd, ayant songé longtemps, rompit le silence.

« Tu es content de tes brebis, as-tu vendu leur laine ? »

Et Gager parla de ses brebis, et le caïd songea encore.

« Voici pourquoi j’ai désiré te voir, j’ai reçu un très beau bélier, je puis l’envoyer chez toi une semaine.

— Merci, Caïd. »

Ils furent interrompus par le signe d’un serviteur.

« Attends-moi, je vais revenir. »

Le caïd s’en fut à pas lents vers des entretiens mystérieux. Il se prépare d’étranges choses, pourquoi suis-je là, pensa Gager. Une voix le tira de son songe, le caïd était revenu :

« Tu ne connais pas ma citerne neuve ? Je te la montrerai. »

Enfin, vers minuit, l’hôte donna congé :

« Tu te lèves avec le soleil ; il est sage pour toi de rentrer. Je te remercie d’être venu. »

Lentement, il l’accompagnait vers la porte.

« J’ai beaucoup de fils. Tu es l’un d’eux.

— Merci, Caïd. »

La fenêtre de la ferme s’ouvrait sur la terre noire, les étoiles et, au flanc des collines, les feux. Le caïd les considérait avec une sorte d’orgueil, triste, Gager goûtait pour la dernière minute l’étonnante sécurité qu’il vivait ici auprès du vieillard. « Demain, je serai l’ennemi, seul en face d’un pays soulevé. Mais il ne peut pas me le dire. Il a voulu me voir une dernière fois. » Lorsque Gager fut à cheval, le caïd ajouta doucement :

« Je te souhaite de ne jamais avoir d’ennuis. Mais si un homme prévoit des ennuis, que fait-il toujours ?

— Je ne sais pas, caïd… »

Le caïd de nouveau considéra les feux. Ils contenaient tout l’inconnu du lendemain. C’étaient autant de mèches allumées. Alors, une dernière fois, élevant la voix :

« Va dormir, sois en paix. Un homme, s’il prévoit des ennuis, va trouver son père. »

PRÉFACE AU LIVRE DE
JOSÉ LE BOUCHER « LE DESTIN DE JOSEPH-MARIE LE BRIX »

J’ai rencontré Le Brix pour la première fois en 1927, à Dakar, quand il passa, avec Campardon, en mission aérienne. Nous avons échangé, ce jour-là, quelques mots, bu quelques bocks ensemble ; puis, le lendemain, je suis reparti en courrier vers Juby, eux sont repartis vers je ne sais où, et, si l’on m’avait interrogé alors sur les souvenirs, j’aurais difficilement recomposé les traits d’un Campardon silencieux, qui se livrait peu, mais j’aurais retenu de Le Brix, sinon son visage à peine entrevu, du moins son visage lumineux. Un regard qui éclairait et ennoblissait ce qu’il touchait. Le Brix ne remarquait rien qui fût laid et pouvait aborder ainsi avec une splendide confiance hommes et choses.

Le beau livre que vous allez lire vous l’évoquera tout entier. José Le Boucher vous parlera de Le Brix non seulement en ami et en écrivain, mais en homme de métier. Il est pilote de guerre, un pilote de guerre qui a beaucoup volé et connaît ainsi par expérience la vie des airs. Enfin, sa documentation est parfaite, puisqu’elle provient des confidences mêmes de Le Brix.

Mais Le Brix parlait avec pudeur de sa propre vie. Il n’insistait jamais sur les dures épreuves qu’il avait subies. Son optimisme, peut-être aussi, les effaçait-il de son souvenir : « Cette panne, bah ! ce n’était rien… On me monte un moteur épatant : aucune panne à craindre ! » C’est pourquoi je voudrais préciser, par des souvenirs personnels, l’aventure de Le Brix en Mauritanie, qui, relatée ici d’après ses confidences, vous paraîtrait moins tragique qu’elle ne fut.

Le Brix étant tombé en panne au cap Timeris, un des points les plus chauds du Sahara, son camarade Campardon décolla de Port-Etienne pour le dépanner et le ravitailler en eau. Après cinq jours d’absence, ni l’un ni l’autre n’étant revenus, mon camarade Simon, chef d’aéroplace à Port-Etienne, s’inquiéta, prit un avion et les chercha.

Il trouva d’abord Campardon, tombé en panne aussi avant d’avoir atteint Le Brix, et qui lui dit : « Nous avons de l’eau et des vivres, mais Le Brix, lui, attend cette eau depuis cinq jours ; allez vite les faire boire. » Simon continua donc sa route et retrouva Le Brix trois cents kilomètres plus loin.

Je rencontrai Simon le lendemain à Port-Etienne, où, descendant sur Dakar, je faisais une courte escale. Simon me raconta son vol et ajouta : « Je les ai trouvés crevant de soif, à bout de forces, nus sous un parachute déployé en forme de tente. Ils ont, après avoir bu, pleuré sur mon épaule pendant vingt minutes en m’embrassant comme des gosses. J’ai voulu ramener les plus malades : ils ont tous refusé, Le Brix en tête, qui pourtant avait quarante degrés de fièvre et presque le délire. Ils n’ont pas voulu quitter leur avion. Va voir ce qu’ils sont devenus. »

On raconta, plus tard, qu’ils avaient réussi à distiller de l’eau de mer ; c’est exact, mais ils n’avaient guère obtenu que le volume d’un verre à bordeaux par homme et par jour. Quiconque a vécu dans le Sahara sait que cela ne représente rien par cinquante-cinq degrés de chaleur. S’ils vivaient, c’est parce qu’ayant passé leurs journées immergés dans la mer jusqu’aux lèvres – ils étaient en panne près de la côte – ils s’étaient ainsi moins déshydratés.

J’ai donc atterri et suis resté avec eux vingt minutes. Ils pleurèrent encore comme ils avaient pleuré depuis la visite de Simon, lorsque Collet, à son tour, vint les voir. Et pourtant, quand je suis arrivé, ils n’avaient plus besoin de rien. Mais nous étions pour eux des porteurs d’eau, et beaucoup d’entre nous ont connu là-bas ce que représente le porteur d’eau : il n’est pas de plus belle divinité. Ils se sentaient maintenant si riches qu’ils m’obligèrent à boire, lors que je n’avais pas soif, et à boire encore, et jamais nul n’a été plus fier de faire goûter sa vieille fine que ces camarades-là de déboucher leur bonbonne d’eau. « Buvez, me répétait Le Brix, sans quoi vous le regretteriez un jour : j’ai vu défiler, dans mon délire, tous les bocks bien glacés que j’avais refusés dans ma vie. » Plus tard, il ajouta : « Et ça ! – il me désignait le mirage où les dunes se reflétaient dans une eau pure – vous croyez que c’est drôle, ça, quand on crève de soif !… »

Et cependant ils étaient heureux. L’optimisme de Le Brix était tel qu’il ne pensait plus qu’à la joie de monter un moteur de rechange, « un moteur épatant, tout neuf, qui n’aura jamais de panne », et de rejoindre Agadir d’un seul vol.

Ce n’était pas chez lui de l’entêtement de Breton, comme le lui ont reproché parfois en riant ses camarades ; c’était de la confiance, une merveilleuse confiance, une de ces confiances qui d’habitude forcent le sort. J’ai vu un camarade, Henri Guillaumet, tomber en hiver au centre de la cordillère des Andes, à quatre mille mètres d’altitude, et dans des conditions telles de froid et de neige que, de mémoire d’homme, jamais un montagnard éprouvé ne s’en est tiré. Guillaumet s’en tira, marchant pendant cent cinq heures (cinq jours et quatre nuits), sans avoir droit au sommeil, ni au repos, parce que, par quarante degrés de froid et à quatre mille mètres d’altitude, le repos ne pardonne pas. Guillaumet, seul, sans piolet, sans corde, sans vivres, rejoignit la plaine. Il y parvint brûlé, calciné, comme réduit à un fantôme de vieille paysanne par sa lutte contre la montagne, mais tout de même vivant, ramenant à peine ce qu’il fallait de chair pour vivre et de souffle pour l’animer et peu à peu le rétablir dans sa puissance, mais tout de même le ramenant. Et cela grâce à une confiance, à une santé morale de la même qualité que celle de Le Brix. Et j’étais tout près de penser qu’une certaine flamme rend l’homme invulnérable et lui donne un pouvoir sur les événements – cette foi qui déplace les montagnes – et que les échecs, s’ils sont supportés avec cette confiance-là, ne sont plus des échecs, mais des enseignements, mais des gages de réussite. De tels hommes ne reculent pas : leurs tâtonnements, leurs détours sont de ceux qui, dans l’obstacle, cherchent la fissure et la trouvent. Et j’avais foi dans une si noble vitalité. Peu d’hommes m’ont paru représenter le type même de l’invulnérable, mais Le Brix, comme Guillaumet, était bien l’un d’eux.

J’ai assisté, dans mon métier, à des accidents qui ne décourageaient pas les autres hommes, mais aussi à quelques disparitions qui les faisaient douter d’eux-mêmes. Il en était ainsi lorsque le disparu n’était pas seulement un camarade ou un ami, mais un peu le représentant de chacun, la réussite parfaite des qualités que chacun porte en germe en soi. La victoire de Guillaumet non seulement était méritée, mais elle était utile – sinon comment garder, dans les cas difficiles, confiance en soi ? Et Le Brix aussi devait vaincre. Mais, quand un Le Brix échoue, c’est à nous-mêmes que nous devons un peu renoncer. Ce n’est pas cet homme-là qui est vaincu, c’est l’homme, à travers lui, si grand soit-il, qui se révèle vulnérable.

PRÉFACE AU LIVRE DE MAURICE BOURDET « GRANDEUR ET SERVITUDE DE L’AVIATION »

Vers 2 heures du matin, en avion, quand on remonte le courrier de Dakar sur Casablanca, on établit le capot sombre du moteur parmi des étoiles dont j’ignore le nom, un peu à droite de la corne de la Grande Ourse. À mesure qu’elles montent, on change d’étoiles pour n’avoir pas trop à lever les yeux. On change de conseil. Et peu à peu, de même qu’elle fait une grande lessive du monde visible, et n’en laisse rien subsister que des étoiles dominant un sable noir, la nuit fait une grande lessive dans le cœur. Tous les soucis sans importance, et que l’on croyait capitaux, les colères, les désirs troubles, les jalousies sont effacés, et les soucis graves émergent seuls. Alors, descendant heure par heure cet escalier d’étoiles vers l’aube, on se sent pur.

Grandeur et servitude du métier de pilote, Maurice Bourdet s’emploie dans ce livre, avec tout son talent et tout son cœur, à les faire connaître. Je voudrais simplement ici dire un mot de ce qui me semble l’essentiel.

Oui, il y a les grandeurs du métier : les fortes joies de l’arrivée une fois la tempête franchie ; ce glissement vers Alicante ou Santiago ensoleillées, au sortir des ténèbres ou de l’orage, ce sentiment puissant de rentrer réoccuper sa place dans la vie, dans le jardin miraculeux où sont les arbres et les femmes et les petits cafés du port. Gaz réduits, penché vers l’escale, laissant derrière lui les massifs sombres dont il se délivre, quel pilote de ligne n’a pas chanté ?

Oui, il y a les misères du métier, et qui peut-être aussi le font aimer. Ces réveils imprévus, ces départs dans l’heure pour le Sénégal, ces renoncements… Et les pannes dans les marécages, et les marches forcées à travers le sable ou la neige ! Échoué par le sort dans une planète inconnue, il faut bien que l’homme s’en tire, qu’il s’évade vers le monde vivant, hors du cercle de ces montagnes, de ce sable, de ce silence. Oui, il y a le silence. Si un courrier n’a pas atterri à l’heure prévue, on l’attend une heure, un jour, deux jours, mais le silence qui sépare un homme de ceux qui espèrent a déjà pris trop d’épaisseur. Beaucoup de camarades, dont on n’a plus rien su, se sont enfoncés dans la mort comme dans les neiges.

Misère et grandeur, oui… mais il y a encore autre chose ! Ce pilote installé dans la nuit et qui remonte sur Casa, et dont le capot sombre balance doucement parmi les étoiles, comme une rambarde de navire, est retrempé dans l’essentiel.

Cet événement capital, le passage de la nuit au jour, il le surprend dans son intimité. Il surprend le jour dans son origine. Il savait bien qu’à l’est le ciel blanchit longtemps déjà avant qu’émerge le soleil, mais il ne découvre qu’en vol cette fontaine de lumière. Eût-il mille fois assisté à l’aube, il savait que le ciel s’éclaire, mais non que la lumière sourd comme d’une source et se répand : il ne connaissait pas ce puits artésien du jour. Le jour, la nuit, la montagne, la mer, l’orage… Au milieu de divinités élémentaires, guidé par une morale simple, le pilote de ligne rejoint la sagesse paysanne.

Le vieux médecin de campagne qui va de ferme en ferme, le soir, ranimer dans les yeux la lumière, le jardinier dans son jardin qui sait favoriser la naissance des roses, tous ceux dont le métier approche la vie et la mort y gagnent la même sagesse. Voilà aussi la noblesse du danger. Que nous sommes loin du danger de parade, du goût littéraire du risque, de telle devise peinte autrefois sur un avion et dont le double sens célébrait la Courtisane et la Mort. Lequel d’entre nous, mes camarades, n’a pas senti dans ces attitudes faciles quelque chose d’injurieux à l’égard du courage véritable, à l’égard de ceux qui font du danger leur pain de chaque jour, et qui luttent durement pour revenir ?

L’essentiel ? Ce ne sont peut-être ni les fortes joies du métier, ni ses misères, ni le danger, mais le point de vue auquel ils élèvent. Quand maintenant, gaz réduits, moteur assoupi, le pilote glisse vers l’escale, et qu’il considère la ville où sont les misères des hommes, leurs soucis d’argent, leurs bassesses, leurs envies, leurs rancœurs, il se sent pur et hors d’atteinte. Il goûte simplement, si la nuit fut mauvaise, la joie de vivre. Il n’est pas le forçat qui, après le travail, va s’enfermer dans sa banlieue, mais le prince qui regagne à pas lents ses jardins. Forêts vertes, rivières bleues, toits roses, ce sont des trésors qui lui sont rendus. Et cette femme, encore noyée parmi ces pierres, qui va naître, qui va grandir à son échelle, qu’il va aimer…

PRÉFACE AU NUMÉRO DE LA REVUE « DOCUMENT » CONSACRÉ AUX PILOTES D’ESSAI

Jean-Marie Conty vous parlera ici des pilotes d’essai. Conty est polytechnicien et croit aux équations. Il a raison. Les équations mettent l’expérience en bouteille. Mais il est rare, en fin de compte, dans le domaine de la pratique, que l’engin naisse de l’analyse mathématique, comme le poussin sort de l’œuf. L’analyse mathématique précède parfois l’expérience, mais souvent se contente de la codifier, ce qui est d’ailleurs un rôle essentiel. Des mesures grossières démontrent que les variations de tel phénomène sont parfaitement figurées par une branche d’hyperboles. Le théoricien codifie donc ces mesures expérimentales par l’équation de l’hyperbole. Mais il démontre aussi, par de pieux efforts d’analyse, qu’il n’en pouvait être autrement. Lorsque des mesures plus rigoureuses lui auront permis de fignoler sa courbe, qui désormais ressemble beaucoup plus à une courbe d’une toute autre formule, il codifiera le phénomène, avec plus de rigueur, par cette nouvelle équation. Mais il démontrera encore, par des efforts non moins pieux, que c’était prévisible de toute éternité.

Le théoricien croit en la logique. Il croit mépriser le rêve, l’intuition et la poésie. Il ne voit pas qu’elles se sont déguisées, ces trois fées, pour le séduire comme un amoureux de quinze ans. Il ne sait pas qu’il leur doit ses plus belles trouvailles. Elles s’étaient présentées sous le nom « d’hypothèses de travail », de « conditions arbitraires », d’« analogies », comment eût-il soupçonné, le théoricien, qu’il trompait la logique austère, et qu’en les écoutant il écoutait chanter les Muses…

Jean-Marie Conty vous racontera la belle existence des pilotes d’essai. Mais il a été polytechnicien. Et il vous affirmera que bientôt le pilote d’essai ne sera plus, pour l’ingénieur, qu’un instrument de mesure. Et, certes, je le crois comme lui. Je crois aussi que viendra le jour où, lorsque nous souffrirons sans savoir pourquoi, nous nous confierons à des physiciens qui, sans même nous interroger, nous tireront une seringue de sang, en déduiront quelques constantes qu’ils multiplieront les unes par les autres ; après quoi, ayant consulté une table de logarithmes, ils nous guériront par une pilule. Et cependant, lorsque je souffrirai, je m’adresserai provisoirement à tel vieux médecin de campagne qui m’observera du coin de l’œil, me tapotera le ventre, collera contre mes épaules un vieux mouchoir, au travers duquel il écoutera, puis qui toussera un peu, allumera sa pipe, se frottera le menton – et me sourira pour mieux me guérir.

Je crois encore en Coupet, Lasne ou Détroyat, pour qui l’avion n’est pas seulement une collection de paramètres, mais un organisme que l’on ausculte. Ils atterrissent. Ils font discrètement le tour de l’appareil. Du bout des doigts, ils caressent le fuselage, tapotent l’aile. Ils ne calculent pas : ils méditent. Puis ils se tournent vers l’ingénieur, et simplement : « Voilà… il faut raccourcir le plan fixe. »

J’admire la Science, bien sûr. Mais j’admire aussi la Sagesse.

PRÉFACE AU LIVRE D’ANNE MORROW-LINDBERGH « LE VENT SE LÈVE »

Je me suis souvenu, à l’occasion de ce livre, des réflexions d’un ami sur l’admirable reportage d’un journaliste américain. « Ce journaliste, me disait-il, a eu le bon goût de noter, sans les commenter ni les romancer, des anecdotes de guerre recueillies de la bouche de commandants de sous-marins. Il s’est même souvent borné à reproduire des notes sèches de journaux de bord. Combien il a eu raison de se retrancher derrière cette matière, et de laisser en lui dormir l’écrivain, car, de ces témoignages secs, de ces documents bruts, se dégagent une poésie et un pathétique extraordinaires. Pourquoi les hommes sont-ils si sots qu’ils désirent toujours embellir la réalité, quand elle est si belle par elle-même ? Si un jour ces marins eux-mêmes écrivent, peut-être peineront-ils sur de mauvais romans ou de mauvais poèmes, ignorant quels trésors ils avaient en leur possession… »

Mais je ne suis pas de cet avis-là. Ces marins écriront peut-être de mauvais poèmes, mais c’est que les mêmes hommes eussent écrit des carnets de route sans intérêt. Car il n’est point de témoignage, mais des hommes qui témoignent. Il n’est point d’aventure, mais des aventuriers. Il n’est point de lecture directe du réel. Le réel, c’est le tas de briques qui peut prendre toutes les formes. Qu’importe si ce journaliste a rédigé son livre écrit en style télégraphique et n’a charrié que du concret, il est obligatoirement intervenu entre le réel et son expression. Il a choisi ses matériaux – car il n’a pas tout raconté – et leur a imposé un ordre. Son ordre. En imposant son ordre à cette matière brute, il a bâti son édifice.

Ce qui est vrai des faits concrets est vrai des mots. Je vous livre en vrac les mots : cour, pavé, bois et retentir. Faites-moi quelque chose de ça… Mais vous vous récusez. Ces mots-là n’ont pas la vertu d’émouvoir. Cependant Baudelaire, s’il use de cette matière verbale, vous montrera qu’il sait édifier une grande image :

« Le bois retentissant sur le pavé des cours… »

Avec ces mots cour, bois ou pavé, on frappe tout aussi bien au cœur qu’avec des automnes et des clairs de lune. Et je ne vois pas non plus pourquoi, avec des pressions de plongées, des gyroscopes et des lignes de mire, l’auteur ne saurait pas tout aussi bien nous empoigner qu’avec des souvenirs d’amour. Mais où je me distingue de mon ami, c’est quand je ne vois pas, en revanche, pourquoi ils ne nous empoigneraient pas tout aussi bien avec des souvenirs d’amour, qu’avec des gyroscopes, des lignes de mire et des pressions de plongées. J’ai certes feuilleté beaucoup de fadaises sentimentales. Mais j’ai lu aussi mille récits où l’on prétendait en vain m’émouvoir en me racontant la descente d’une aiguille sur un manomètre. Car, bien que l’aiguille descendît, bien que cette descente menaçât la vie du héros, et bien qu’à la vie du héros fût de toute évidence lié le sort d’une épouse anxieuse, je ne me sentais guère ému si l’auteur était sans génie. Les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes. La mort du héros est fort triste s’il laisse une veuve éplorée, mais il ne suffit pas, pour nous émouvoir deux fois plus, d’inventer un héros bigame.

Le grand problème réside évidemment dans les rapports du réel et de l’écriture, ou mieux, du réel et de la pensée. Comment transporter l’émotion ? Que transporte-t-on quand on s’exprime ? Quel est l’essentiel ? Cet essentiel me semble aussi distinct des matériaux utilisés qu’une nef de cathédrale est distincte du monceau de pierres dont elle est sortie. Ce que l’on peut prétendre saisir et traduire et transmettre du monde extérieur ou intérieur, ce sont des rapports. Des « structures », comme diraient les physiciens. Considérez l’image poétique. Sa valeur se situe sur un autre plan que celui des mots employés. Elle ne réside dans aucun des deux éléments que l’on associe ou compare, mais dans le type de liaison qu’elle spécifie, dans l’attitude interne particulière qu’une telle structure nous impose. L’image est un acte qui, à son insu, noue le lecteur. On ne touche pas le lecteur : on l’envoûte.

Voilà pourquoi le livre d’Anne Lindbergh me paraît être bien autre chose que l’honnête compte rendu d’une aventure aérienne. Voilà pourquoi ce livre est beau. Sans doute ne fait-il appel qu’à des notations concrètes, à des réflexions techniques, à une matière première d’origine professionnelle. Cependant il ne s’agit point de tout cela. Et que m’eût importé de connaître si tel décollage a été difficile, si telle attente a été longue, si Anne Lindbergh s’est ennuyée au cours de son voyage ou s’est réjouie ? Tout ça, c’est de la gangue, quel visage en a-t-elle tiré ? Une œuvre d’art se bâtit comme son piège ? La capture est d’une autre essence que le piège. Voyez le bâtisseur de cathédrales : il s’est servi de pierres, et il en a fait du silence.

Le vrai livre est comme un filet dont les mots composent les mailles. Peu importe la nature des mailles du filet. Ce qui importe, c’est la proie vivante que le pêcheur a remontée du fond des mers, ces éclairs de vif-argent que l’on voit luire entre les mailles. Qu’a-t-elle ramené, Anne Lindbergh, de son univers intérieur ? Quel goût a-t-il, ce livre ?

Il est difficile de le définir, puisque, pour le rendre sensible, il faut écrire un livre et parler de beaucoup de choses. Et cependant je sens, répandue à travers ces pages, une angoisse très légère qui prendra des formes diverses, mais circulera inlassablement, ainsi qu’un sang silencieux.

J’ai cru remarquer que, chaque fois qu’une œuvre présentait une cohérence profonde, elle était presque toujours réductible à une commune mesure élémentaire. Je me souviens d’un film dont l’héroïsme, à l’insu du metteur en scène, était d’abord la pesanteur. Tout pesait dans ce film. L’atavisme pesait sur un empereur dégénéré, les lourdes fourrures d’hiver pesaient sur les épaules, d’écrasantes responsabilités pesaient sur le Premier ministre. Les portes elles-mêmes, tout au long du film, étaient pesantes. Et l’on voyait dans la dernière image le vainqueur, écrasé par une lourde victoire, gravir lentement un escalier sombre, vers la lumière. Certes, cette commune mesure n’était point le fait d’un parti pris. L’auteur n’y avait pas songé. Mais qu’il fût possible de la dégager était la marque d’une continuité souterraine.

Je me souviens aussi du sens, sinon du texte, d’une étrange remarque de Flaubert sur sa propre Madame Bovary. « Ce livre ? J’ai cherché avant tout à y exprimer cette certaine couleur jaune de ces angles de murs où se nichent parfois les cafards. »

Ce qu’Anne Lindbergh a exprimé, ainsi réduit à une formule élémentaire, c’est la mauvaise conscience que donne le goût du retard. Qu’il est donc difficile d’avancer au gré du rythme intérieur, quand on a à lutter contre l’inertie du monde matériel. Tout est toujours si près de s’arrêter ! Comme il faut être vigilant pour sauver la vie et le mouvement dans un univers presque en panne…

Lindbergh pilote une petite barque dans la baie de Porto-Praïa, pour examiner le plan d’eau. Elle l’aperçoit, du haut d’une colline, qui s’épuise comme un insecte minuscule, pris dans un immense piège de glu. Chaque fois qu’au cours de sa promenade elle se tournera vers la mer, il lui semblera que son mari n’a pas bougé. L’insecte agite vainement ses élytres. Qu’il est difficile de franchir une baie, il suffirait de ralentir à peine pour ne jamais plus se dégager…

Depuis des jours les voilà tous deux prisonniers d’une île, là où le temps n’a plus de signification, là où le temps n’avance pas. Là où les hommes vivent et meurent sur place, n’ayant abrité dans leur cervelle qu’une petite idée, toujours la même, qui, un beau jour, s’est arrêtée.

(« C’est moi le chef, ici… » leur radotera cent fois leur hôte, avec une indifférence d’écho lointain.) Il faut remettre le temps en marche. Il faut rejoindre le continent, il faut rentrer dans le courant, là où l’on s’use, là où l’on change, là où l’on vit. Anne Lindbergh a peur non de la mort, mais de l’éternité.

Elle est si proche, l’éternité ! Il faut si peu de chose pour que l’on ne franchisse jamais une baie, pour que l’on ne s’évade jamais d’une île, pour que l’on ne décolle jamais de Bathurst. Ils sont tous deux, Lindbergh et elle, un peu en retard… Si peu… À peine… Mais il suffit d’un peu trop de retard, et personne au monde ne vous attend plus.

Nous avons connu cette petite fille qui court moins vite que les autres. Là-bas les autres jouent. « Attendez-moi ! Attendez-moi ! » mais elle est un peu en retard, on va se lasser de l’attendre, on va la laisser en arrière, on va l’oublier seule au monde. Comment la rassurerait-on ? Cette forme d’angoisse est inguérissable. Car si, maintenant, elle prend part au jeu, et devrait partir, et tarde à partir, elle va lasser ses amis ! Déjà ils murmurent entre eux, déjà ils la regardent de travers… Ils vont encore la laisser seule au monde !

Et cette inquiétude intime est bien une révélation extraordinaire, de la part de ce couple que toutes les foules ont applaudi : un télégramme de Bathurst leur signale qu’on les y désire, et les voilà infiniment reconnaissants. Ils ne peuvent, plus tard, décoller de Bathurst, et les voilà honteux de s’imposer. Il ne s’agit point là de fausse modestie, mais du sentiment d’un danger mortel : un peu de retard et tout se perd.

Angoisse fertile. C’est ce remords intérieur, que rien jamais ne guérira, qui les oblige à se mettre en marche deux heures avant l’aube, à devancer les précurseurs eux-mêmes, et à franchir les océans qui retardent encore les autres hommes.

Comme nous sommes loin de ces récits qui enchaînent les événements aux événements avec l’arbitraire d’histoires de chasse ! Comme Anne Lindbergh, dans son livre, s’appuie bien, en secret, sur quelque chose d’informulable, d’élémentaire, et d’universel comme un mythe. Comme elle sait bien faire sentir, à travers les réflexions techniques et les notations concrètes, le problème même de la condition de l’homme ! Elle n’écrit pas sur l’avion, mais par l’avion. Ce matériel d’images professionnelles lui sert de véhicule pour transporter en nous quelque chose de discret, mais d’essentiel.

Lindbergh n’a pas décollé de Bathurst. L’avion est trop chargé. Il suffirait pourtant à ce pilote, pour qu’il déjaugeât son appareil, d’un coup de vent de mer. Mais le vent manque. Et les voyageurs, une fois de plus, luttent vainement contre la glu. Alors ils se décident aux sacrifices. Ils prélèvent sur l’avion les vivres, les accessoires, les rechanges les moins essentiels. Ils tentent de nouveaux décollages qui de nouveau échouent et décident chaque fois de nouveaux sacrifices. Et peu à peu le parquet de leur chambre s’encombre des précieux objets dont ils se sont amputés, un par un, en additionnant les grammes aux grammes, avec tant de regret…

Anne Lindbergh a rendu, avec une vérité saisissante, ce petit déchirement professionnel. Et certes elle ne s’est pas trompée sur le pathétique de l’avion. Il ne réside pas dans les nuages dorés du soir. Les nuages dorés, c’est de la pacotille. Mais il peut résider dans l’usage du tournevis, quand on prépare, sur la planche de bord, parmi la belle ordonnance des cadrans, un vide noir de dent cassée. Mais il ne faut pas s’y tromper : si l’auteur a eu le pouvoir de faire ressentir cette mélancolie aussi bien par le profane que par le pilote de métier, c’est qu’à travers ce pathétique professionnel elle a rejoint un pathétique plus général. Elle a retrouvé le vieux mythe du sacrifice qui délivre. Nous connaissions déjà ces arbres qu’il faut tailler pour qu’ils forment des fruits, nous connaissions déjà ces hommes qui, dans la prison de leur monastère, découvrent l’étendue spirituelle, et, de renoncement en renoncement, gagnent la plénitude.

Mais l’aide des dieux, aussi, est nécessaire : Anne Lindbergh retrouve la Fatalité. Il ne suffit pas de tailler dans le cœur de l’homme pour le sauver : il faut que la grâce le touche. Il ne suffit pas de tailler dans l’arbre pour qu’il fleurisse, il faut que le printemps s’en mêle. Il ne suffit pas d’alléger l’avion pour qu’il décolle, il faut un coup de vent de mer.

Sans s’y efforcer, Anne Lindbergh a rajeuni Iphigénie. Elle écrit à un étage suffisamment élevé pour que sa lutte contre le temps prenne la signification d’une lutte contre la mort, pour que l’absence de vent à Bathurst pose pour nous, en sourdine, le problème de la destinée – et pour qu’elle nous fasse sentir que l’hydravion, qui n’est, à l’eau, qu’un engin encombrant et lourd, change de substance et devient ce pur sang sensible, parce que la grâce du vent de mer l’a touché.


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