J.-H. Rosny

SCÈNES PRÉHISTORIQUES

1888

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Table des matières

 

NOX BELLICOSA.. 3

LA SÉPULTURE DE WANHÂB. 13

Ce livre numérique. 16

 

NOX BELLICOSA

Au déclin du quaternaire, lorsque le pôle du Septentrion gravitait vers la brillante du Cygne, il y a vingt mille ans. Sur les plaines de l’Europe le mammouth allait s’éteindre, pendant que s’achevait la migration des grands fauves vers les pays de la lumière, l’exode du renne vers les neiges arctiques. L’aurochs, l’urus, le cerf élaphe paissaient les herbes des forêts et des savanes. L’ours colossal et le grizzly avaient trépassé depuis des millénaires au fond des cavernes.

Alors, les races autochtones, les grands Dolichocéphales s’étendaient de la Baltique à la Méditerranée, de l’Occident à l’Orient, jusqu’aux assises de l’Asie. Troglodytes plus intimes que leurs ancêtres du Solutré, mais toujours nomades, leur industrie déjà fut haute et leur art attendrissant. Esquisses tracées au frêle burin, timides mais fidèles, c’est l’éclosion de la deuxième puissance animale, la lutte du cerveau vers la conscience des choses, sans l’immédiat des appétits. Au cyclone de l’hiatus, lorsque viendra une race plus hiératique, pour des centaines de siècles l’art sera perdu et il faudra même attendre notre renaissance pour retrouver des types d’industrie comme la fine aiguille à chas.

Or, c’était à l’orient méridional, dans la saison du renouveau, vers les deux tiers de la nuit. Dans la lueur cendreuse d’une grande vallée retentissaient les voix des bêtes carnivores. Un fleuve, dans les entrecoupements de silence, chantait la vie des fluides, l’euphonie des ondes ; les aulnes et les peupliers répondaient en chuchotis, en harmonies intermittentes. La planète Vénus, moins argentine en ces âges, s’enchâssait dans le levant. La théorie des constellations immortelles apparaissait entre les nues vagabondes, Altaïr, Wéga, les Chariots contournant avec lenteur la Polaire du Cygne.

Tandis que la vie palpitait dans les ténèbres, féroce ou peureuse, ruée aux fêtes et aux batailles de l’amour ou de de la nourriture, une pensée vint s’y joindre. À la rive du fleuve, au rebord d’un roc solitaire, une silhouette sortit de la caverne des hommes. Elle se tint immobile, taciturne, attentive aussi, les yeux parfois levés vers l’étoile du levant. Quelque rêve vague, quelque ébauche d’esthétique astrale, préoccupait le veilleur, moins rares chez ces ancêtres de l’art qu’en maintes populations historiques. Une santé heureuse palpitait dans ses veines, l’haleine nocturne charmait son visage, il jouissait sans craintes des rumeurs et des calmes de la nature vierge, dans la pleine conscience de sa force.

Cependant, sous l’étoile Vénus, il transparut une lueur fine. Le boomerang de la Lune s’esquissa, des rais allèrent sur le fleuve et les arbres, parsemés d’ombres très longues. L’homme alors découpa sa forme de haut chasseur, les épaules couvertes du manteau d’urus. Sa face pâle, peinte de lignes de minium, était large sous le crâne long, capace et combatif. Sa sagaie à pointe de corne appendait de guingois à sa taille, il tenait à la main droite l’énorme massue de bois de chêne.

Au frôlement des rayons, la perspective entra dans une existence moins farouche. Dans les peupliers, des vibrations d’élytres blanches, des coins de paradis entr’ouverts sur la plaine, une palpitation visible des choses, une timide protestation contre les férocités de l’ombre. Les voix même décrurent, la bataille moins ardente aux profondeurs de la forêt voisine, les grands fauves repus d’amour et de sang.

L’homme, las d’immobilité, marcha le long du fleuve du pas élastique d’un poursuiveur de proie. À quinze cents coudées, il s’arrêta, au guet, la sagaie prête à hauteur du front. Il vint, sur le bord d’un bosquet d’érable, une silhouette agile, un grand cerf élaphe à dix cors.

Le chasseur hésita, mais la tribu devait être pourvue de chair en abondance, car dédaignant la poursuite, il regarda s’éloigner la bête, ses pattes grêles, sa tête projetée en arrière, tout le bel organisme de course lancé dans les lueurs rougeâtres :

— Llô ! Llô ! fit-il, non sans sympathie.

Son instinct lui prédisait une approche d’ennemi fauve, quelque puissant félin en chasse et ses vœux allaient à l’herbivore. Effectivement, une demi minute après, un léopard surgit d’arrière le roc des troglodytes, lancé en foudre, en bonds de guerre immenses. L’homme alors apprêta la sagaie et la massue, attentif, les narines au vent, les nerfs en tumulte. Le léopard passa comme une écume sur le fleuve, effacé bientôt dans les perspectives. L’oreille délicate du chasseur perçut plusieurs minutes encore sa course sur la terre molle :

— Llô ! Llô ! répéta-t-il, légèrement ému, dans une pose de défi grandiose.

Des minutes coulèrent, les cornes du Croissant déjà plus nettes ; des bestioles frôlaient les buissons de la rive ; de grands batraciens chantaient sur les plantes fluviatiles. L’homme savoura la simple volupté de vivre devant le luxe des grandes eaux, les pleuvotements des ombres et des clairs, puis il s’éloigna de nouveau, aux écoutes, son œil accoutumé aux pénombres épiant les embûches de la nuit.

— Hoï ? murmura-t-il d’une voix interrogative et en se réfugiant dans l’ombre d’un buisson.

Un bruit de galop, vague d’abord, se rapprochait, se précisait. Le cerf élaphe reparut, aussi rapide mais moins précis dans sa fuite droite, en sueur, le souffle bref et trop sonore. À cinquante pas, le léopard, sans lassitude, plein de grâce, déjà victorieux.

L’homme s’étonnait, ennuyé de la prompte victoire du carnassier, avec une envie croissante d’intervenir, lorsque survint une péripétie redoutable. C’était, là-bas, à l’orée des érables, en plein dans la lueur lunaire, une silhouette massive, en qui, au profond rugissement, au bond de vingt coudées, à la lourde crinière, l’homme reconnut la bête presque souveraine : le Lion. Le pauvre cerf élaphe, fou d’épouvante, fit un crochet brusque et gauche, se replia, soudain se trouva sous les griffes tranchantes du léopard.

Une lutte brève, farouche, le sanglot du cerf agonisant et le léopard se tenait immobile, effaré : le lion approchait à pas tranquilles. À trente pas, il fit halte, avec un rauquement, sans se raser encore. Le léopard quaternaire, de taille haute, hésita, furieux de l’effort fait en vain, songeant à risquer la bataille. Mais la voix du dominateur, plus haute, trembla sur la vallée, sonnant l’attaque, et le léopard céda, s’en fut sans hâte, avec un miaulement de rage et d’humiliation, la tête fléchie vers le tyran. Déjà l’autre déchirait l’élaphe, dévorait par larges pièces cette proie volée, sans souci du vaincu qui continuait la retraite en explorant les pénombres de ses yeux d’or-émeraude. L’homme rendu prudent par le voisinage du lion, s’abritait scrupuleusement dans sa retraite feuillue, mais sans terreur, prêt à toute aventure.

Après quelques instants de dévoration furieuse, le fauve s’interrompit : du trouble, du doute parurent dans son attitude, dans le frisson de la crinière, sa scrutation angoisseuse. Soudain, comme convaincu, il saisit l’élaphe vivement, le jeta sur son épaule et se mit en course. Il avait franchi quatre cents coudées, lorsque émergea, presque à l’orée où naguère lui-même était apparu, une bête monstrueuse. Intermédiaire d’allure et de forme entre le tigre et le lion, mais plus colossale, souveraine des forêts et des savanes, elle symbolisa la Force, là debout sous les lueurs vaporeuses. L’homme trembla, ému au plus profond de ses entrailles.

Après une pause sous les frênes, l’animal prit la chasse. Il alla comme le cyclone, franchissant les espaces sans effort, poursuivant le lion en fuite vers l’ouest, tandis que le léopard, arrêté, regardait la scène. Les deux silhouettes décrurent, s’évaporèrent, l’homme songea de nouveau à quitter son abri, car le léopard l’inquiétait peu, lorsque la scène se compliqua : le lion revenait en oblique, ramené par quelque obstacle, mare ou crevasse. L’homme ricana, raillant la bête de n’avoir pas mieux calculé sa fuite, se rencoigna, car les colossaux antagonistes arrivaient presque droit sur lui. Seulement, retardé par le détour et le poids de l’élaphe, le fuyard perdait du terrain. Que faire ? Le chasseur inspecta l’ambiance : pour atteindre quelque peuplier il fallait bondir à deux cents coudées et, du reste, le Felis spelaea gravissait les arbres. Quant au roc des troglodytes, c’était dix fois cette distance : il préféra braver l’aventure.

Son hésitation fut brève. En deux minutes, les fauves atteignaient les abords de sa retraite. Là, voyant la fuite vaine, le lion laissa crouler l’élaphe et attendit. Ce fut une trêve, un arrêt similaire à celui de tantôt, alors que le léopard tenait la proie. Tout autour, le silence, l’heure annonciatrice, l’heure où les nocturnes vont s’endormir et les diurnes vont revivre à la lumière. Une lueur de songe, des cimes d’arbres noyées dans des laines pâles, des bandes de gramens tremblotants de toutes leurs lancettes à l’haleine hésitante du couchant, et, sur tout le pourtour, le vague, le confus, l’embuscade de la nature faite de frontières arborescentes, de détroits, de bandes soyeuses de ciel. En haut, les veilleuses stellaires, le psaume de la vie éternelle ; sur un tertre, le Felis spelaea découpé sur les rais lunaires, son haut profil de dominateur, sa crinière retombant sur un pelage tavelé de panthère, son front plane et ses mâchoires proéminentes, jadis roi de l’Europe chelléenne, maintenant au déclin, réduit à des bandes étroites de territoire. Plus bas, le lion, le souffle rauque, les flancs en tumulte, sa griffe lourde posée sur l’élaphe, hésitant devant le colosse comme naguère le léopard devant lui, une phosphorescence de crainte et de colère entremêlées dans ses prunelles. Dans la pénombre, l’homme qui les contemple, déjà harmonisé au drame.

Un rugissement voilé plana, le spelaea secoua sa crinière et commença de descendre. Le lion, en recul, les dents découvertes, lâcha la proie deux secondes, puis, au désespoir, son orgueil fouetté, il revint avec un rugissement plus éclatant que celui de l’adversaire, remit la griffe sur l’élaphe. C’était l’acceptation de la lutte. Malgré sa force prodigieuse le spelaea ne répondit pas tout de suite. En arrêt, replié, il examinait le lion, jaugeait sa force et son agilité. L’autre, avec la fierté de sa race, se tenait debout, tête au vent. Un second rugissement de l’agresseur, une réplique retentissante du lion et ils se trouvèrent à un seul bond de distance :

— Llô ! Llô ! chuchota l’homme.

Le spelaea franchit la distance, sa griffe monstrueuse se leva. Elle rencontra les ongles de l’adversaire. Deux secondes, la patte rousse et la patte ocellée se firent face, dans la trêve finale. Puis l’attaque, un emmêlement de mâchoires et de crinières, des rauquements farouches, tandis que le sang commençait de couler. D’abord le lion plia sous l’assaut formidable. Dégagé bientôt, d’un saut transverse il mena une attaque de flanc, et la bataille devint indécise, l’élan du spelaea amorti. Alors, la frénésie des organismes, les secousses de muscles géants, l’indécision des forces éperdues en résultantes fausses, le fourmillement de crinières dans les lueurs du satellite, un déferlement de chairs pareil aux palpitations d’un flot maritime, l’écume des gueules et la phosphorescence des fauves prunelles, les rauquements semblables aux sanglots de tempête sur les chênes. Enfin, d’un coup terrible, le lion fut précipité, alla choir à six encolures, et, en foudre, le spelaea était sur lui, commençait de lui ouvrir le ventre. Il se débattit, avec des rugissements épouvantables, il réussit à se dégager encore, les entrailles pendantes, la crinière rouge. Comprenant et l’impossibilité de la retraite et que l’autre ne lui ferait nulle grâce, il refit face sans faiblesse, il réengagea le combat avec une furie si haute que le spelaea ne put, durant plusieurs minutes, le ressaisir. Mais la finale approchait, une décroissance rapide des forces du vaincu : ressaisi, recouché contre terre, arriva le supplice, l’acharnement du plus fort, les viscères du lion arrachés, ses os rompus entre des crocs tout-puissants, sa face broyée et difforme… et les rugissements de l’agonie répercutés à travers l’horizon, toujours plus rauques, plus débiles, éteints bientôt en soupirs, en râles, en tressaillements des vertèbres… Enfin, une convulsion de la gueule, un sanglot lamentable, et la bête souveraine s’éteignit.

D’abord le spelaea s’acharna sur le cadavre, sur la chair encore vibrante, dans la volupté de la vengeance et la crainte d’un retour de vie. Enfin, rassuré, il rejeta le lion d’une secousse dédaigneuse, il rugit son triomphe et son défi aux pénombres, les épaules, le thorax saignant de larges plaies. Le jour naissant, une filtration de vif-argent au bas horizon, l’arc du satellite se dépolissant, se vaporisant. Le spelaea, après avoir léché ses blessures, sentant la faim revenir, s’en fut vers la carcasse de l’élaphe. Las, trop éloigné du repaire, il chercha une retraite où il pût se repaître à l’ombre. Le buisson où se cachait le chasseur, proche, attira ses prunelles, il se mit en devoir d’y traîner la proie.

Cependant, fasciné par la magnificence tragique du combat, l’homme contemplait encore le vainqueur, lorsqu’il le vit se diriger sur lui.

Un souffle d’épouvante charnelle, d’horripilation, passa sur son être, sans qu’il perdît l’instinct de lutte et de calcul. Il songea que, après un tel combat, avide de repos et de nourriture, sans doute le spelaea n’inquiéterait pas sa retraite. Toutefois, il n’en avait aucune certitude, il réécoutait les légendes des vieillards disant, aux soirs de veillée, la haine du grand félin contre les hommes. Rare, en déchéance continue, il semblait avoir l’instinct du rôle des primates dans son extinction, il satisfaisait sa rancune confuse chaque fois qu’il rencontrait quelque individu solitaire.

Ces souvenances rôdant dans le cerveau du veilleur, il songeait lequel, en cas d’attaque, de l’abri ou de la rase savane serait préférable ? Si l’un amortissait l’élan de la bête, l’autre rendait plus faciles le jet de la sagaie et les coups de la massue. Il n’eut pas à hésiter longuement : déjà le spelaea écartait les feuillages. L’homme bondit, son choix soudain décidé, sortit du buisson, par la ligue praticable, à angle droit avec la trouée où allait entrer le monstre. Aux froissements des branches, le spelaea s’inquiéta, tourna autour de la bordure et, voyant surgir la silhouette humaine, il rugit. À cette menace, toute tergiversation éteinte, le chasseur leva la sagaie, les muscles souples et dociles, visa. L’arme vibra, alla droit sa route dans la gorge du félin :

— Ehô ! Ehô ! cria l’homme, la massue haute, brandie à deux poings.

Puis il s’immobilisa, solide, beau géant humain, héros des âges de lutte, la prunelle lucide. Le spelaea avança, se ramassant, calculant son bond. L’homme, d’une aisance merveilleuse obliqua, laissa passer le monstre, puis, au moment où il revenait, de biais, sa massue descendit comme un formidable marteau et des vertèbres craquèrent. Un rugissement arrêté net, la chute, l’immobilité brusque du colosse et l’homme répéta son cri de bataille, victorieux :

— Ehô ! Ehô !

Il continuait toutefois à se tenir sur la défensive, redoutant quelque reprise, contemplant la bête, ses grands yeux jaunes ouverts, ses griffes longues d’une demi-coudée, ses muscles géants, sa gueule béante, pleine du sang du lion et de l’élaphe, tout ce miraculeux organisme de guerre au ventre très pâle sous le pelage jaune, ocellé de noir, des flancs et de la croupe, sous la ruisselante crinière brune. Mais il était bien mort, le Felis spelaea, il ne devait plus faire trembler les ténèbres. L’homme se sentit dans la poitrine un grand bien-être, le gonflement d’un orgueil très doux, un élargissement de personnalité, de vie, de confiance en soi, qui le tint rêveur et nerveux devant les fleurs lumineuses de l’aube.

Les premières fanfares écarlates s’élevèrent sur l’horizon en même temps que la brise. Les bestioles de la lumière une à une ouvrirent leurs prunelles, les oiseaux préhistoriques pépièrent leur ravissement, tournés vers le Levant, leurs petites cornemuses enflées. Sous les brumes fines, le fleuve sembla d’étain d’abord, légèrement dépoli, puis les splendeurs de la nue s’y plongèrent, un monde frissonnant de nuances et de formes. Les cimes des grands peupliers et des petits grameus de la savane tremblèrent de la même ardeur de vie. Déjà l’astre survenait, plus haut que la forêt lointaine ; ses rais passèrent sur la vallée, entrecoupés d’ombres d’arbres frêles et interminables. L’homme étendait les bras, dans une religiosité confuse, sans culte précis, percevant la Force des rayons, l’Éternité du soleil, l’Éphémère de sa propre personne. Puis, un rire lui vint, le cri de son triomphe :

— Ehô ! Ehô ! Ehô !

Et, sur le bord de la caverne, les hommes apparurent.

LA SÉPULTURE DE WANHÂB

Dans le crépuscule du soir, l’Astre transformé en brasier circulaire, les vieillards surgirent de la caverne, suivis de de la horde mélancolique ; deux guerriers jeunes portaient le squelette de Wanhâb, et la lueur rouge, sur le crâne pâle, à travers la cage thoracique tombait comme un symbole de haute angoisse, désuétude du jour vernal sur les ruines d’un être jeune disparu à jamais dans l’abîme des métamorphoses. Tardive s’écouta la horde à travers la savane, et les sanglots sourds de l’épouse et de la mère coupaient la taciturnité de la scène.

Quand on atteignit l’Arbre-Sépulcre, quand les porteurs eurent escaladé la colline, on vit un vieillard se mettre auprès de Wanhâb, et tous attendirent sa parole, car il était renommé pour parler aux autres hommes. Et le vieillard se tint immobile quelque temps, laissant remonter des choses anciennes dans sa mémoire, les confuses synthèses acquises par sa race encore tout à la nature et n’ayant conçu aucun mystère au delà des formes matérielles :

— Hommes… Wanhâb fils de Djeb… né parmi nous… était un chasseur intrépide et un travailleur habile… l’urus, le léopard et l’hyène ont connu sa force… il a taillé les dépouilles de la bête et s’en est fait des vêtements et des armes… il a tiré des outils de la pierre bienfaisante… Hommes… Wanhâb fils de Djeb… est sorti de la vie… il ne chassera plus, il ne dépouillera plus la bête et ne tirera plus d’outils de la pierre bienfaisante… et parce que c’était un compagnon fidèle et sage… nous regrettons Wanhâb, fils de Djeb.

— Nous regrettons Wanhâb fils de Djeb ! répétèrent les voix de la horde.

Puis, il descendit un silence plus pesant et les têtes des troglodytes s’élevèrent pour voir gravir l’Arbre-Sépulcre par un chasseur agile. Il glissa de branche en branche, à travers les squelettes des ancêtres.

Lorsqu’il parvint à une branche libre, on suspendit Wanhâb fils de Djeb, à la lanière tressée dont il tenait un bout et la dépouille à claires-voies du trépassé monta lentement parmi les feuillages. De l’horizon tiède et du grand zénith il émanait des langueurs si douces, un si charmant souffle de vie et une majesté si pacifique, que les compagnons de Wanhâb et sa mère et sa veuve oubliaient la douleur et l’effroi de la mort. Enfin, le squelette, fixé, vacilla faiblement parmi les autres squelettes, et la horde se dispersa dans le crépuscule. Aux caps du fleuve, sur la pointe des collines légères, les natures contemplatives virent se diviser la lumière en mille figurations éphémères. Bientôt ne resta plus sous l’arbre que le noyau des compagnons intimes et des parents. Et la cendre vint sur les gloires célestes. Un jour de plus disparut à la profondeur du passé. Une nuit de plus découvrit un pan de l’infini. Frissonnants, alors, avec des imaginations embryonnaires, avec la pensée du trépas et de la nuit emmêlées, les humbles préhistoriques fidèles à Wanhâb ajoutèrent un rêve aux millions de rêves dont naquirent les cultes, dont naquirent les mariages de la peur, du surnaturel et de l’immortalité.

Cependant, la jeune épouse restait prostrée sur l’herbe, ses cheveux coulant parmi les gramens, comme les feuilles du saule pleurent sur les nénuphars des étangs. Et Thérann le vainqueur, ami de Wanhâb, eut pitié d’elle et sentit trembler son cœur, parce que la chevelure de la femme était belle et son cou rond et blanc dans les clartés finales du jour. Il dit alors des paroles douces, et elle leva ses prunelles sur lui. Et le vœu de la large nature, que tout recommence et que la blessure de l’âme se ferme dans les êtres jeunes encore, commença de s’accomplir pour elle. Elle songea que Thérann était fort parmi les forts, et sans férocité pour les femmes et les enfants. Et quand les ténèbres furent victorieuses, ils restèrent l’un à côté de l’autre, sans mouvement et sans parole, mais sentant se lever des lendemains en eux, tandis que les loups roulaient sur la savane, que l’hyène ricanait au bord du fleuve et que les grands carnivores se levaient dans leur force.

J.-H. ROSNY.

 


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en janvier 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : J.-H. Rosny, Scènes préhistoriques, in Revue Indépendante de littérature et d’art, numéro 21 (1888). D’autres éditions ont été consultées, notamment la numérisation de Gutenberg, en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est : Lion de l'Atlas. Holder, Joseph Bassett, peinture de 1898.

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