J.-H. Rosny aîné
J.-H. Rosny

NOUVELLES PRÉHISTORIQUES

La Vie chez les Mammouths
Le Lion géant et la Tigresse
Amour des temps farouches
Combat préhistorique

1896, 1909, 1910, 1933

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Table des matières

 

LA VIE CHEZ LES MAMMOUTHS (ÉPISODE PRÉHISTORIQUE) 3

LE LION GÉANT ET LA TIGRESSE (ÉPISODE PRÉHISTORIQUE) 19

I. 19

II  LA FUITE DANS LA NUIT.. 47

AMOUR DES TEMPS FAROUCHES, IDYLLE PRÉHISTORIQUE  54

COMBAT PRÉHISTORIQUE. 61

Ce livre numérique. 67

 

LA VIE CHEZ LES MAMMOUTHS (ÉPISODE PRÉHISTORIQUE)[1]

À André Lichtenberger.

Quand Naoh, fils du Léopard, ramena son compagnon Gaw, qu’il avait repris aux Dévoreurs d’Hommes, le feu brûlait clair et pur dans sa cage, sous la garde de Nam. Et le troupeau des Mammouths paissait tout le long du fleuve. Quoique sa fatigue fût extrême, qu’une blessure mordît sa chair comme un loup, que sa tête bourdonnât de fièvre, Naoh eut un grand moment de bonheur. Dans sa large poitrine battait toute l’espérance humaine, plus belle de ce que, sans l’ignorer, il ne songeait pas à la mort. La jeunesse palpitait en lui, et, pour sa courte prévoyance, c’était l’Éternité. Il vit le marécage au printemps, lorsque les roseaux dardent tous ensemble leurs flèches tendres, lorsque les peupliers, les aulnes et les saules revêtent leur fourrure verte et blanche, lorsque les sarcelles, les hérons, les ramiers, les mésanges s’interpellent lorsque la pluie tombe si allègre que c’est comme si la vie même tombait sur la terre.

Naoh, après avoir rêvé devant le feu, cueillit des racines et des plantes tendres pour en faire hommage au chef des Mammouths, avec qui l’alliance, pour être durable, devait chaque jour être renouvelée. Alors seulement, il alla choisir une retraite, au centre du grand troupeau, et s’y étendit.

— Si les Mammouths quittent le pâturage, fit Nam, je réveillerai le fils du Léopard.

— Le pâturage est abondant, répondit Naoh. Les Mammouths y paîtront jusqu’au soir.

Il tomba dans un sommeil profond comme la mort.

Quand il s’éveilla, le soleil s’inclinait sur la savane. Des nuages couleur de schiste s’amoncelaient ; et doucement, ils ensevelissaient le disque jaune, pareil à une vaste fleur de nénuphar. Naoh se sentit les membres brisés aux jointures ; la fièvre courait au travers de son crâne et de son échine ; mais le bourdonnement s’affaiblissait dans ses oreilles et la douleur de son épaule reculait.

Il se leva, regarda d’abord le feu, puis demanda au veilleur :

— Les Kzamms sont-ils revenus ?

— Il ne se sont pas éloignés encore… ils attendent, sur le bord du fleuve, devant l’île aux hauts peupliers.

— C’est bien ! répondit le fils du Léopard. Ils n’auront pas de feu pendant les nuits humides ; ils perdront courage et retourneront vers leur horde. Que Nam dorme à son tour.

Tandis que Nam s’étendait sur les feuilles et le lichen, Naoh examinait Gaw, qui s’agitait dans un rêve. Le jeune homme était faible, sa peau restait ardente, son souffle passait avec rudesse ; mais le sang ne coulait plus de sa poitrine. Le chef songea qu’il ne rentrerait pas encore dans les racines de la terre profonde. Et il se pencha sur le feu, avec un grand désir de le voir croître dans un brasier de branches sèches.

Mais il repoussa ce désir vers les journées suivantes. Car il fallait d’abord obtenir que le chef des Mammouths permit aux Oulhamr de passer la nuit dans son camp. Naoh le chercha du regard. Il l’aperçut, solitaire, selon son habitude, pour mieux veiller sur le troupeau et mieux scruter l’étendue. Il paissait des arbrisseaux dont la tête dépassait à peine le sol. Le fils du Léopard cueillit des racines de fougères comestibles ; il trouva aussi des fèves de marais ; puis il se dirigea vers le grand Mammouth. La bête, à son approche, cessa de ronger les arbrisseaux tendre ; elle agita doucement sa trompe velue ; même elle fit quelques pas vers Naoh. En lui voyant les mains chargées de nourriture, elle montra du contentement, et elle commença aussi à éprouver de la tendresse pour l’homme. Le nomade tendit la provende qu’il tenait contre sa poitrine et murmura :

— Chef des Mammouths, les Kzamms n’ont pas encore quitté le fleuve. Les Oulhamr sont plus forts que les Kzamms, mais ils ne sont que trois, tandis qu’eux sont plus de trois fois deux mains. Ils nous tueront si nous nous éloignons des Mammouths !

Le Mammouth, rassasié par une journée de pâture, mangeait lentement les racines et les fèves. Quand il eut fini, il regarda le soleil couchant, puis il se coucha sur le sol, tandis que sa trompe s’enroulait à demi autour du torse de l’homme. Naoh en conclut que l’alliance était complète, qu’il pourrait attendre sa guérison et celle de Gaw dans le camp des Mammouths, à l’abri des Kzamms, du Lion, du Tigre et de l’Ours gris. Peut-être même lui serait-il accordé d’allumer le feu dévorant et de goûter la douceur des racines, des châtaignes et des viandes rôties.

Or, le soleil s’ensanglanta dans le vaste Occident, puis il alluma les nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur du balisier, jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur une rive d’automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve : ce fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des contrées incommensurables comme les crépuscules d’été ; mais il y eut des lacs, des îles et des cavernes pétris de la lueur des magnolias, des glaïeuls et des églantines, dont l’éclat touchait l’âme sauvage de Naoh. Et il se demanda qui donc allumait ces étendues innombrables, quels hommes et quelles bêtes vivaient derrière la montagne du ciel.

Il y avait trois jours que Naoh, Gaw et Nam vivaient dans le camp des Mammouths. Les Kzamms vindicatifs continuaient à rôder au bord du Grand Fleuve, dans l’espoir de capturer et de dévorer les hommes qui avaient déjoué leur ruse, défié leur force et pris le feu.

Naoh ne les redoutait plus, son alliance avec les Mammouths étant devenue parfaite. Chaque matin, sa force était plus sûre. Son crâne ne bourdonnait plus ; la blessure de son épaule, peu profonde, se fermait avec rapidité, et toute fièvre avait cessé. Gaw aussi guérissait. Souvent, les trois Oulhamr, montés sur un tertre, défiaient leurs adversaires.

Naoh criait :

— Pourquoi rôdez-vous autour des Mammouths et des Oulhamr ? Vous êtes devant les Mammouths comme des chacals devant le Grand Ours. La massue ni la hache d’aucun Kzamm ne peuvent résister à la massue et à la hache de Naoh. Si vous ne partez pas vers vos terres de chasse, nous vous dresserons des pièges et nous vous tuerons !

Nam et Gaw poussaient leur cri de guerre en brandissant leurs sagaies ; mais les Kzamms rodaient dans la brousse, parmi les roseaux, sur la savane, ou sous les érables, les sycomores, les frênes et les peupliers. On apercevait brusquement un torse velu, une tête aux grands cheveux ; ou bien des silhouettes confuses se glissaient dans la pénombres. Et quoiqu’ils fussent sans crainte, les Oulhamr détestaient cette présence mauvaise. Elle les empêchait de s’éloigner pour reconnaître le pays ; elle menaçait l’avenir, car il faudrait bientôt quitter les Mammouths pour retourner vers le Nord. Le fils du Léopard songeait aux moyens de les éloigner de sa piste.

Il continuait à rendre hommage au chef des Mammouths. Trois fois par jour, il rassemblait pour lui des nourritures tendres, et il passait de grands moments assis auprès de lui, à tenter de comprendre son langage et de lui faire entendre le sien. Le Mammouth écoutait volontiers la parole humaine ; il secouait la tête et semblait pensif ; quelquefois une lueur singulière étincelait dans son œil brun ou bien il plissait la paupière comme s’il riait. Alors, Naoh songeait :

« Le Grand Mammouth comprend Naoh, mais Naoh ne le comprend pas encore ».

Cependant, ils échangeaient des gestes dont le sens n’était pas douteux, et qui se rapportaient à la nourriture. Quand le nomade criait :

— Voici !

Le Mammouth approchait tout de suite, même si Naoh était caché : car il savait qu’il y avait des racines, des tiges fraîches ou des fruits. Peu à peu, ils apprirent à s’appeler, même sans motif. Le Mammouth poussait un barrit adouci ; Naoh articulait une ou deux syllabes. Ils étaient content d’être à côté l’un de l’autre. L’homme s’asseyait sur la terre ; le Mammouth rôdait autour de lui, et quelquefois, par jeu, il le soulevait dans sa trompe enroulée délicatement.

Pour arriver à son but, Naoh avait ordonné à ses guerriers de rendre hommage à deux autres Mammouths, qui étaient chefs après le colosse. Et comme ils étaient maintenant familiers avec les nomades, ils avaient donné l’affection qui leur était demandée. Ensuite, Naoh avait appris aux jeunes hommes comment il fallait habituer les géants à leur voix, si bien que, le cinquième jour, les Mammouths accouraient au cri de Nam et de Gaw.

Les Oulhamr eurent un grand bonheur. Un soir, avant la fin du crépuscule, Naoh, ayant accumulé des branches et des herbes sèches, osa y mettre le feu. L’air était frais, assez sec, la brise très lente. Et la flamme avait crû, d’abord noire de fumée, puis pure, grondante et couleur d’aurore.

De toutes parts, les Mammouths accoururent. On voyait s’avancer leurs grosses têtes et leurs yeux luire d’inquiétude. Les nerveux barrissaient. Car ils connaissaient le feu ! Ils l’avaient rencontré sur la savane et dans la forêt, quand la foudre s’était abattue ; il les avait poursuivis, avec des craquements épouvantables ; son haleine leur cuisait la chair, ses dents perçaient leur peau invulnérable ; les vieux se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui n’étaient plus revenus. Aussi considéraient-ils, avec crainte et menace, cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites bêtes verticales.

Naoh sentant leur déplaisir, se rendit auprès du grand Mammouth et lui dit :

— Le feu des Oulhamr ne peut pas fuir ; il ne peut pas croître à travers les plantes ; il ne peut pas se jeter sur les Mammouths. Naoh l’a emprisonné dans un sol où il ne trouverait aucune nourriture.

Le colosse, emmené à dix pas de la flamme, la contemplait, et, plus curieux que ses semblables, pénétré aussi d’une confiance obscure en voyant ses faibles amis si tranquilles, il se rassura. Comme son agitation ou son calme réglaient depuis de longues années, l’agitation et le calme du troupeau, tous, peu à peu, ne redoutèrent plus le feu immobile des Oulhamr comme ils redoutaient le feu formidable qui galope sur la Steppe.

Ainsi, Naoh put nourrir la flamme et refouler les ténèbres. Et ce soir-là, il goûta la viande, les racines, les champignons rôtis, et il s’en délecta.

Le sixième jour, la présence des Kzamms devint plus insupportable à Naoh. Il avait maintenant repris toute sa force ; l’inaction lui pesait ; l’étendue l’appelait vers le nord. Et ayant vu plusieurs torses velus apparaître parmi les platanes, il fut saisi de colère, il s’exclama :

— Les Kzamms ne se nourriront pas de la chair de Naoh, de Gaw et de Nam !

Puis il fit venir ses compagnons et leur dit :

— Vous appellerez les Mammouths avec lesquels vous avez fait alliance, et moi je me ferai suivre du Grand Chef. Ainsi nous pourront combattre les Dévoreurs d’Homme.

Ayant caché le Feu en lieu sûr les Oulhamr se mirent en route. À mesure qu’ils s’éloignaient du camp, ils offraient des aliments aux Mammouths et Naoh, par intervalles, parlait d’une voix douce. Cependant, à une certaine distance, les colosses hésitèrent. Le sentiment de leur responsabilité envers le troupeau s’accroissait à chaque enjambée. Ils s’arrêtaient, ils tournaient la tête vers l’Occident. Puis, ils cessèrent d’avancer. Et lorsque Naoh fit entendre le cri d’appel, le Chef des Mammouths y riposta en appelant à son tour. Le fils du Léopard revint sur ses pas, il passa la main sur la trompe de son allié, disant :

— Les Kzamms sont cachés parmi les arbustes ! Si les Mammouths nous aidaient à les combattre ils n’oseraient plus rôder autour du camp !

Le Chef des Mammouths demeurait impassible, il ne cessait de considérer, à l’arrière, le troupeau lointain dont il menait les destinées. Naoh, sachant que les Kzamms étaient cachés à quelques portées de flèche, ne put se résoudre à abandonner l’attaque. Il se glissa, suivi de Nam et de Gaw, à travers les végétaux. Des javelots sifflèrent ; plusieurs Kzamms se dressèrent sur la broussaille pour mieux viser l’ennemi ; et Naoh poussa un long, un strident cri d’appel.

Alors, le Chef des Mammouths parut comprendre. Il lança dans l’espace le barrit formidable qui rassemblait le troupeau, il fonça, suivi des deux autres mâles, sur les Dévoreurs d’Hommes. Naoh, brandissant sa massue, Nam et Gaw tenant la hache dans leur main gauche, un dard de la main droite, s’élançaient en clamant belliqueusement. Les Kzamms, épouvantés, se dispersèrent à travers la brousse ; mais la fureur avait saisi les Mammouths ; ils chargeaient les fugitifs comme ils auraient chargé des rhinocéros, tandis que, de la rive du Grand Fleuve, on voyait le troupeau accourir par masses fauves. Tout craquait sur le passage des bêtes formidables ; les animaux cachés, loups, chacals, chevreuils, cerfs, élaphes, chevaux, saïgas, sangliers se levaient à travers l’horizon et fuyaient comme devant la crue d’un fleuve.

Le Grand Mammouth atteignit le premier un fugitif. Le Kzamm se jeta sur le sol en hurlant de terreur, mais la trompe musculeuse se replia pour le saisir ; elle lança l’homme verticalement, à dix coudées de terre, et lorsqu’il retomba, une des vastes pattes l’écrasa comme un insecte. Ensuite, un autre Dévoreur d’Hommes expira sous les défenses du deuxième mâle, puis l’on vit un guerrier, tout jeune encore, se tordre, hurlant et sanglotant dans une étreinte mortelle.

Le troupeau arrivait. Son flux monta sur la broussaille : un mascaret de muscles engloutit la plaine : la terre palpita comme une poitrine, tous les Kzamms qui se trouvaient sur le passage, depuis le Grand Fleuve jusqu’aux tertres et jusqu’au bois de frênes furent réduits en boue sanglante. Alors seulement, la fureur des Mammouths s’apaisa. Le Chef, arrêté au pied d’un mamelon, donna le signal de la paix. Et tous s’arrêtèrent, les yeux encore étincelants, les flancs secoués de frissons.

Les Kzamms échappés au désastre fuyaient éperdument vers le Midi. Il n’y avait plus à craindre leurs embûches : ils renonçaient pour toujours à traquer les Oulhamr et à les dévorer ; ils portaient à leur horde l’étonnante nouvelle de l’alliance des Hommes du Nord et des Mammouths, dont la légende allait se perpétuer à travers les générations innombrables.

Pendant dix jours, les Mammouths descendirent vers les terres basses, en longeant la rive du fleuve. Et leur vie était belle. Parfaitement adaptés à leurs pâturages, la force emplissait leurs flancs lourds ; une nourriture abondante s’offrait à tous les détours du fleuve, dans les limons palustres, sur l’humus des plaines, parmi les vieilles futaies vénérables.

Aucune bête ne troublait leur voie. Souverains de l’étendue, maîtres de leurs exodes et de leurs repos, les ancêtres avaient assuré leur victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, réglé leur marche, leur tactique, leur campement et leur hiérarchie, pourvu à la défense des faibles et à l’entente des puissants. La structure de leur cerveau était délicate, leurs sens pleins de subtilité : ils avaient une vision précise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus, l’odorat subtil, le tact sûr, l’ouïe vive.

Énormes, mais flexibles, pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient, déracinaient, pétrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui s’enroulait comme un serpent, étreignait comme un ours, travaillait comme une main d’homme. Leurs défenses fouissaient le sol ; d’un coup de leurs pieds circulaires, ils écrasaient le lion.

Rien ne limitait la victoire de leur race. Le temps leur appartenait comme l’étendue. Qui aurait pu troubler leur repos ; qui les empêcherait de se perpétuer par des générations aussi nombreuses que celles dont ils étaient la descendance ?

Ainsi rêvait Naoh, tandis qu’il accompagnait le peuple des colosses. Il écoutait avec bonheur la terre craquer à leur marche, il considérait orgueilleusement leurs longues files pacifiques, échelonnées devant le fleuve ou sous les ramures d’automne ; toutes les bêtes s’écartaient à leur approche et les oiseaux, pour les voir, descendaient du ciel ou s’élevaient parmi les roseaux. Ce furent des jours si doux de sécurité et d’abondance que, sans le souvenir de Gammla, Naoh n’en aurait pas désiré la fin. Car maintenant qu’il connaissait les Mammouths, il les trouvait moins durs, moins incertains, plus équitables que les hommes. Leur chef n’était pas tel que Faoûhm, redoutable à ses amis mêmes : il conduisait le troupeau sans menaces et sans perfidie. Il n’y avait pas un Mammouth qui eut l’humeur féroce d’Aghoo et de ses frères…

Dès l’aube, lorsque le fleuve grisonnait devant l’Orient, les Mammouths se levaient sur la terre humide. Le feu craquait, gorgé de pin ou de sycomore, de peuplier ou de tilleul, et dans la profondeur sylvestre, sur la rive brumeuse, les bêtes savaient que la vie du monde avait reparu.

Elle s’élargissait dans les nuées, elle y inscrivait le symbole de tout ce qu’elle faisait jaillir du néant des ténèbres où, sans elle, les porphyres, les quartz, les gneiss, les micas, les miniums, les gemmes, les marbres dormiraient incolores et glacials, de tout ce qu’elle créait de formes et de couleurs en brassant la mer tumultueuse et la volatilisant dans l’espèce, en s’unissant à l’eau pour tisser les plantes et pour pétrir la chair des bêtes.

Quand elle emplissait le ciel lourd d’automne, les mammouths barrissaient en levant leurs trompes et goûtaient cette jeunesse qui est dans le matin et qui fait oublier le soir. Ils se poursuivaient aux sinuosités des havres et jusqu’à la pointe des promontoires ; ils s’assemblaient en groupes, émus du plaisir simple et profond de se sentir les mêmes structures, les mêmes instincts, les mêmes gestes. Puis, sans hâte et sans peine, ils déterraient les racines, arrachaient les tiges fraîches, paissaient l’herbe, croquaient les châtaignes et les glands, dégustaient le mousseron, le bolet, la morille, la chanterelle et la truffe. Ils aimaient descendre tous ensemble à l’abreuvoir. Alors, leur peuple paraissait plus nombreux, leur masse plus impressionnante. Et Naoh gravissait quelque tertre ou escaladait une roche pour les voir rouler vers la rive. Leurs dos se succédaient comme les vagues d’une crue, leurs pieds longs et larges trouaient l’argile, leurs oreilles semblaient des chauves-souris géantes, toujours prêtes à s’envoler ; ils agitaient leurs trompes ainsi que des troncs de cytises couverts d’une mousse boueuse, et les défenses, par centaines, allongeaient leurs épieux lisses, étincelants et courbes.

Le soir revenait. De nouveau les nuages résumaient la splendeur des choses, la nuit carnivore s’abattait comme un brouillard violâtre et le feu se mettait à croître. Les Oulhamr lui servaient une nourriture copieuse. Il dévorait goulûment le bois de pin et les herbes sèches, il haletait en rongeant le saule, son haleine devenait âcre en traversant les tiges et les feuilles humides. À mesure qu’il grandissait, son corps devenait plus clair, sa voix plus ronflante ; il séchait la terre froide et repoussait les ténèbres jusqu’à mille coudées. Tandis qu’il ajoutait aux viandes, aux châtaignes et aux racines une saveur pénétrante, le grand Mammouth venait le regarder. Il s’y accoutumait, il prenait plaisir à sa caresse et à son éclat, il fixait sur lui des yeux pensifs et considérait les gestes de Naoh, de Nam ou de Gaw, jetant des rameaux, des branches ou des gramens dans ses gueules écarlates. Peut-être entrevoyait-il, vaguement, que la race des mammouths serait plus forte encore si elle pouvait s’en servir.

Un soir, il vint plus près que de coutume, avançant la trompe et flairant les souffles qui s’élevaient de cette bête aux formes changeantes. Il s’arrêta, si immobile qu’il semblait un roc de schiste ; puis saisissant une grosse branche, il la tint un moment suspendue et la jeta au milieu des flammes. Elle fit jaillir un vol d’étincelles, craqua, siffla, fuma et s’enflamma. Alors, secouant la tête avec un air de contentement, il vint poser sa trompe sur l’épaule de Naoh qui n’avait pas fait un geste. Saisi de stupeur et d’admiration, il crut que les Mammouths savaient entretenir le feu, comme les hommes, et il se demanda pourquoi ils passaient leurs nuits dans le froid et dans l’humidité.

Depuis ce soir, le Grand Mammouth se rapprocha encore des nomades. Il aidait à ramasser la provision de bois, il alimentait le feu avec sagacité et prudence, il rêvait dans la clarté cuivreuse, pourpre ou cramoisie, selon les phases de la flamme. Des notions neuves grossissaient dans son énorme crâne, qui établissaient un lien mental entre lui et les Oulhamr. Il comprenait plusieurs paroles et beaucoup de gestes ; il savait lui-même se faire comprendre : en ce temps, les propos qu’échangeaient les hommes ne dépassaient pas des actions immédiates et très prochaines ; la prévoyance des mammouths et leur connaissance des choses avaient atteint à leur apogée. Ainsi, leur chef réglait quelque temps à l’avance la mise en marche de la peuplade, lorsqu’on entrait dans des territoires suspects ou énigmatiques : il se faisait précéder d’éclaireurs ; son expérience, guidée par une mémoire tenace, nourrie par la réflexion, avait de la variété et de l’envergure.

Avec moins de précision que Naoh, il n’en avait pas moins certaines conceptions sur les eaux, les plantes et les bêtes ; il entrevoyait la succession des périodes mornes et des périodes fertiles de l’année ; il discernait grossièrement le cours du soleil et ne le confondait pas avec celui de la lune. S’il avait parlé la langue des hommes, il n’eût guère paru plus frustre qu’Aghoo et ses frères, il aurait même exprimé certaines choses que le vieux Goûn lui-même ne concevait point. Car si les hommes depuis des milliers de siècles, accroissaient et affinaient leur entendement par tout ce qu’avaient palpé et transformé leurs mains, les mammouths développaient, à l’aide de leur trompe ingénieuse, maintes notions qui demeuraient étrangères aux hommes. Mais, réduit à quelques intonations et à quelques signes, le langage des colosses ne pouvait traduire tout ce qu’ils savaient ; les plus subtils restaient murés dans une solitude cérébrale ; aucune réflexion multiple ne pouvait se combiner avec une autre, ou se répandre par ce fleuve de la tradition orale qui, chez les hommes, emportait, rassemblait, variait intarissablement l’expérience, l’invention et les images…

Néanmoins la distance n’était pas encore infranchissable. Si la tradition des mammouths se bornait à l’imitation d’actes et de gestes millénaires, à la transmission de ruses et de tactiques, à une éducation simple sur l’usage des objets ou les devoirs envers la communauté et les individus, ils avaient l’avantage d’un instinct social plus ancien que celui des hommes et d’une longévité qui favorisait l’expérience individuelle. Car l’homme non seulement n’était pas construit pour vivre autant de saisons qu’un mammouth, mais il était beaucoup plus sujet à périr accidentellement : il ne pouvait pas compter sur une protection très efficace : la haine de ses semblables le menaçait, non seulement au dehors, mais au sein de la horde même. Aussi existait-il moins d’hommes que de mammouths ayant reçu de la vie une leçon à la fois durable et nombreuse. Et Naoh percevait chez son colossal compagnon, dont une longue existence laissait intacte la vigueur, la souplesse et la mémoire, dont l’œil, l’ouïe et l’odorat gardaient leur jeunesse, une intelligence qu’il jugeait supérieur à celle du vieux Goûn, dont les souvenirs étaient vastes, mais dont les jointures devenaient raides, les mouvements lents et indécis, l’ouïe dure et la vue trouble…

Cependant, les Mammouths continuaient à descendre le cours du Grand Fleuve et déjà leur route s’éloignait de celle qui devait ramener les Oulhamr vers la horde. Car le fleuve qui, d’abord, suivait la route du Nord, s’infléchissait à l’Orient et allait bientôt remonter vers le Sud. Naoh s’inquiétait. À moins que le troupeau ne consentît à quitter le voisinage des rives, il allait falloir le quitter. Et c’était une très douce habitude que de vivre parmi ces compagnons énormes et bénévoles. Après tant de sécurité, les solitudes semblaient plus féroces. Là-bas, sous l’automne pluvieuse, dans la forêt des fauves, sur l’immense prairie pourrissante, ce serait jour et nuit l’embûche et le guet, la brutalité de l’élément et la perfidie du félin.

Naoh, un matin, s’arrêta devant le Chef des Mammouths et lui dit.

— Le Fils du Léopard a fait alliance avec la horde des Mammouths. Son cœur est content avec eux. Il les suivrait pendant les saisons sans nombre. Mais il doit revoir Gammla au bord du Grand Marécage. Sa route est au Nord et vers l’Occident. Pourquoi les Mammouths ne quitteraient-ils pas les bords du fleuve ?

Il s’était appuyé contre une des défenses du Mammouth ; la bête, pressentant son trouble et la gravité de ses desseins, l’écoutait, immobile.

Puis, elle balança lentement sa tête pesante, elle se remit en route pour guider le troupeau. Et elle continuait à suivre la rive, Naoh pensa que c’était la réponse du colosse. Il se dit :

« Les Mammouths ont besoin des eaux… Les Oulhamr aussi préféreraient aller avec le fleuve… »

La nécessité était devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses compagnons. Puis, ayant vu disparaître la fin du troupeau, il monta sur un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l’avait accueilli et sauvé des Kzamms. Sa poitrine était grosse ; la douleur et la crainte l’habitaient ; et dirigeant les yeux sur la steppe et la brousse automnales, il sentit sa faiblesse d’homme, son cœur s’éleva plein de tendresse vers les Mammouths et vers leur force.

LE LION GÉANT ET LA TIGRESSE (ÉPISODE PRÉHISTORIQUE)[2]

I

À Pierre Loti.

La forêt s’ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait à remplir le couchant, une plaine s’étendit à l’est, partie savane et partie brousse, avec quelques îlots d’arbres. L’herbe défendait son étendue contre les grands végétaux, aidée par les urus, les aurochs, les cerfs, les saïgas, les hémiones, les chevaux qui broutaient les jeunes pousses. Enveloppée de peupliers noirs, de saules cendrés, de trembles, d’aulnes, de joncs et de roseaux, une rivière coulait vers l’orient. Quelques pierres erratiques se bosselaient en masses roussâtres ; et quoiqu’il fît grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil. Les nomades considéraient le terroir avec méfiance : il devait y passer beaucoup de bêtes, à l’heure où finit la lumière. Aussi se hâtèrent-ils de boire. Puis ils explorèrent le site. La plupart des pierres erratiques, étant solitaires, ne pouvaient pas servir ; quelques-unes, en groupes, auraient demandé un long travail de fortification. Et ils se décourageaient, prêts à retourner dans la forêt, lorsque Nam avisa des blocs énormes, très rapprochés, dont deux se touchaient par leurs sommets, et qui limitaient une cavité avec quatre ouvertures. Les trois premières admettaient l’accès de bêtes plus petites que l’homme, – des loups, des chiens, des panthères. La quatrième pouvait livrer passage à un guerrier de forte stature, pourvu qu’il s’aplatît contre le sol ; elle devait être impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.

Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent d’abord que le chef ne pût se glisser dans le refuge. Mais Naoh, s’allongeant sur l’herbe et tournant la tête, entra sans effort : il ressortit de même. En sorte qu’ils se trouvèrent avoir un abri plus sûr que tous ceux qui les avaient reçus auparavant, car les blocs étaient si lourds, et si durement incrustés, qu’un troupeau de mammouths n’aurait pu les disjoindre. L’espace ne manquait point : dix hommes y eussent tenu à l’aise.

La perspective d’une nuit parfaite réjouit les nomades. Pour la première fois, depuis leur départ, ils pourraient se rire de tous les carnivores. Ils mangèrent la viande crue d’un faon, avec des noix cueillies dans la forêt, puis ils se remirent à scruter le territoire. Quelque élaphe, quelque chevreuil filaient vers l’eau ; des corbeaux s’élevaient avec un cri de guerre ; un aigle planait à la hauteur des nuages. Puis, un lynx bondit à la poursuite d’une sarcelle, un léopard rampa furtivement parmi les saules.

L’ombre s’allongeait encore. Elle couvrit bientôt la savane ; le soleil tombait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire. Le temps fut proche où la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien ne l’annonçait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux ; solitaires ou par bandes, ils lançaient vers le soleil leur hymne rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.

C’est alors qu’un urus surgit de la forêt. D’où venait-il ? Quelle aventure l’avait isolé ? S’était-il attardé ou, au contraire, ayant marché trop vite, menacé par les ennemis ou les météores, avait-il fui au hasard ? Les nomades ne se le demandaient point ; la passion de la proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne s’attaquaient guère aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient les bêtes solitaires, surtout les faibles et les blessées. La bravoure et la ténacité des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux, mais l’urus avait une tête moins obscure. L’espèce était à son apogée. Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du péril et une ruse complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la planète.

Naoh se leva avec un grondement. Après la victoire sur un fauve, rien n’était plus glorieux que d’abattre un grand herbivore. L’Oul Hamr sentit dans son cœur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut nécessaire à la croissance de l’homme ; son ardeur augmentait à mesure qu’approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il subissait un autre instinct : ne pas détruire en vain la chair nourricière. Or, il avait de la viande fraîche ; la proie foisonnait. Enfin, se souvenant de son triomphe sur l’ours, Naoh jugeait moins méritoire d’abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renonça à une chasse où il pouvait fausser ses armes. Et l’urus, s’avançant avec lenteur, prit le chemin de la rivière.

Soudain, les trois hommes dressèrent la tête. Les sens dilatés par le péril, leur doute fut court : Nam et Gaw, sur un signe du chef, se glissèrent sous les blocs erratiques. Lui-même les suivait, au moment où un mégacéros jaillissait de la forêt. Toute la bête était un vertige de fuite. La tête aux vastes palmures rejetée en arrière, une écume mélangée d’écarlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant comme des branches dans un cyclone, le mégacéros avait fait une trentaine de bonds, lorsque l’ennemi surgit à son tour. C’était un tigre, aux membres trapus, aux vertèbres élastiques, et dont le corps, à chaque reprise, franchissait vingt coudées. Ses bonds flexibles semblaient des glissements dans l’atmosphère. Chaque fois que le félin atteignait le sol, il y avait une pause brève, une reconcentration d’énergie.

Dans son mouvement moins ample, le cervidé ne subissait point d’arrêt. Chaque saut semblait la suite accélérée du saut précédent. À cette période de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait de commencer, tandis que le mégacéros arrivait de loin.

— Le tigre saisira le grand cerf ! fit Nam d’une voix frissonnante.

Naoh, qui regardait passionnément cette chasse, répondit :

— Le grand cerf est infatigable !

Non loin de la rivière, l’avance du mégacéros se trouva réduite de moitié. Dans une tension suprême, il accrut sa vitesse ; les deux corps se projetèrent avec une rapidité égale, puis les sauts du tigre se rétrécirent. Il eût sans doute renoncé à la poursuite, si la rivière n’avait été proche ; il espéra regagner du terrain à la nage : son long corps onduleux y excellait. Quand il parvint à la rive, le mégacéros était à cinquante coudées. Le tigre se coula par l’onde avec une vélocité extraordinaire ; mais le mégacéros progressait à peine moins vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivière n’était pas large, le cervidé devait pourtant atterrir avec une avance : s’il tâtonnait en se hissant sur la berge, il était pris. Il le savait ; il avait même risqué un détour pour choisir le lieu d’abordage : c’était un petit promontoire caillouteux, à pente douce. Quoique le mégacéros eût calculé sa sortie avec justesse, il eut une hésitation vague, pendant laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l’herbivore s’enleva. Il était à vingt coudées quand le tigre atteignit à son tour le sol et fit son premier bond. Ce bond fut hâtif, le félin emmêla ses pattes, trébucha et roula : le mégacéros avait partie gagnée. Il n’y avait qu’à rompre la poursuite ; le tigre le comprit et, se souvenant d’une haute silhouette entrevue pendant la course, il se hâta de retraverser la rivière. L’urus, était encore en vue…

Au passage de la chasse, il avait reculé vers la forêt. Puis il marqua une incertitude qui s’accrut à mesure que le grand félin s’éloignait et surtout lorsqu’il disparut parmi les roseaux. L’urus se décidait pourtant à la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint ainsi non loin des blocs erratiques où gîtaient les Oul Hamr : l’effluve humain lui rappelant une attaque où, jeune et chétif encore, il avait été blessé par un projectile, il dévia de nouveau.

Il trottait maintenant, il allait disparaître dans la futaie, lorsqu’il s’arrêta net : le tigre arrivait à grande allure. Il ne craignait pas que l’urus, comme le mégacéros, lui échappât à la course, mais sa déconvenue l’impatientait. À la vue du fauve, le taureau sortit d’indécision. Comme il savait ne pouvoir compter sur sa vitesse, il fit face au danger. Tête basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses yeux de feu violet, un beau guerrier de la forêt et de la prairie ; une rage obscure balayait ses craintes ; le sang qui lui battait au cœur était le sang de la lutte ; l’instinct de conservation se transforma en courage.

Le tigre reconnut la valeur de l’adversaire. Il ne l’attaqua pas brusquement ; il louvoya, avec des rampements de reptile, il attendit le geste précipité ou maladroit qui lui permettrait d’enfourcher la croupe, de rompre les vertèbres ou la jugulaire. Mais l’urus, attentif aux évolutions de l’agresseur, présentait toujours son front compact et ses cornes aiguës…

Soudain, le carnassier s’immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux jaunes fixes, presque hagards, il regardait s’avancer une bête monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et plus compacte ; elle rappelait aussi le lion, par sa crinière, son profond poitrail, sa démarche grave. Quoiqu’elle arrivât sans arrêt, avec le sens de sa suprématie, elle montrait l’hésitation de l’animal qui n’est pas sur son terrain de chasse. Le tigre était chez lui !

Depuis dix saisons, il détenait le territoire, et les autres fauves, léopard, panthère, hyène, y vivaient à son ombre. Toute proie était sienne dès qu’il l’avait choisie ; nulle créature ne se dressait devant lui lorsque, au hasard des rencontres, il égorgeait l’élaphe, le daim, le mégacéros, l’urus, l’auroch ou l’antilope. L’ours gris avait peut-être, dans la saison froide, passé par son domaine, d’autres tigres vivaient au nord, et des lions dans les contrées du fleuve : aucun n’était venu contester sa puissance. Et il ne s’était garé qu’au passage du rhinocéros, invulnérable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la tâche de les combattre. Or, il ignorait la forme étrange qui venait d’apparaître, et ses sens s’étonnaient.

C’était une bête déjà rare, une bête des anciens âges, dont l’espèce décroissait depuis des millénaires. Par tout son instinct, le tigre perçut qu’elle était plus forte, mieux armée, aussi rapide que lui-même, mais par toute son habitude, par sa longue victoire, il se révoltait contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. À mesure que l’ennemi approchait, il s’écartait plutôt qu’il ne reculait ; son attitude restait menaçante. Lorsque la distance fut suffisamment réduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se rasant, il exécuta son premier bond d’attaque, un bond de vingt-cinq coudées. Le tigre recula. Au deuxième bond du colosse, il se tourna pour battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu’esquissé. La fureur le ramena, ses yeux jaunes verdirent ; il acceptait le combat. C’est qu’il n’était plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes ; elle accourait brillante, impétueuse et magnifique, au secours de son mâle.

Le lion géant hésita à son tour, il douta de sa force. Peut-être se fût-il retiré alors, laissant aux tigres leur territoire, si l’adversaire, surexcité par les miaulements de la tigresse approchante, n’eût fait mine de prendre l’offensive. L’énorme félin pouvait se résigner à céder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de tout ce qu’il avait déchiré de chairs et broyé de membres, le forcèrent à punir l’agression. L’espace d’un seul bond le séparait du tigre. Il le franchit, sans pourtant atteindre au but, car l’autre avait biaisé et tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s’arrêta pour recevoir l’assaut. Griffes et mufles s’emmêlèrent ; on entendit le claquement des dents dévorantes et les souffles rauques. Plus bas sur pattes, le tigre cherchait à saisir la gorge de l’ennemi ; il fut près d’y réussir. Des mouvements précis le rejetèrent ; il se trouva terrassé sous une patte souveraine, et le lion géant se mit à lui ouvrir le ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues ; le sang coula écarlate parmi les herbes ; une épouvantable clameur fit trembler la savane. Et le lion-tigre commençait à faire craquer les côtes, lorsque la tigresse arriva. Hésitante, elle flairait la chair chaude, la défaite de son mâle ; elle poussa un miaulement d’appel.

À ce cri, le tigre se redressa, une suprême onde belliqueuse traversa son crâne, mais au premier pas, ses entrailles traînantes l’arrêtèrent, et il demeurait immobile, les membres défaillants, les yeux encore pleins de vie. La tigresse mesura par l’instinct ce qui restait d’énergie à celui qui avait si longtemps partagé avec elle les proies palpitantes, veillé sur les générations, défendu l’Espèce contre les embûches innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes ; elle sentit, en bloc, la communauté de leurs luttes, de leurs joies, de leurs souffrances. Puis, la loi de nature l’amollit ; elle sut qu’une force plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frémissante du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrière, elle s’enfuit vers la futaie.

Le lion géant ne l’y suivit point ; il goûtait la suprématie de ses muscles, il aspirait l’atmosphère du soir, l’atmosphère de l’aventure, de l’amour et de la proie. Le tigre ne l’inquiétait plus ; il l’épiait, cependant, il hésitait à l’achever, car il avait l’âme prudente et, vainqueur, craignait d’inutiles blessures…

L’heure rouge était venue ; elle coula par la profondeur des forêts, lente, variable et insidieuse. Les bêtes diurnes se turent. On entendait par intervalles le hurlement des loups, l’aboi des chiens, le rire sarcastique de l’hyène, le soupir d’un rapace, l’appel clapotant des grenouilles ou le grincement d’une locuste tardive. Tandis que le soleil mourait derrière un océan de cimes, une lune immense se hissa sur l’Orient.

On n’apercevait d’autres bêtes que les deux fauves : l’urus avait déjà disparu pendant la lutte ; dans les pénombres, mille narines subtiles connaissaient les présences redoutables. Le lion géant sentait une fois de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond des fourrés et des clairières et pourtant, chaque jour, il lui fallait craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphère : elle le trahissait plus sûrement que sa démarche, que le craquement de la terre, des herbes, des feuilles et des branches. Elle s’étendait, âcre et féroce ; elle était palpable dans les ténèbres et jusque sur la face des eaux, elle était la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout fuyait, se cachait, s’évanouissait. La terre devenait déserte ; il n’y avait plus de vie ; il n’y avait plus de proie ; le félin semblait seul au monde.

Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chassé de son territoire par un cataclysme, il avait passé les rivières et le fleuve, rôdé par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire conquise par la défaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait dans la brise l’odeur des chairs éparses. Toute proie lui parut lointaine ; il percevait à peine le frôlis des bestioles cachées par l’herbe, quelques nids de passereaux, deux hérons juchés à la fourche d’un peuplier noir, et dont la vigilance ne se fût pas laissé surprendre, même si le félin avait pu escalader l’arbre ; mais depuis qu’il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs bas et parmi des branches épaisses.

La faim le fit se tourner vers cette onde tiède qui coulait avec les entrailles du vaincu ; il s’en approcha, il la flaira : elle lui répugnait comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les vertèbres, puis il se mit à rôder.

Le profil des pierres erratiques l’attira. Comme elles étaient à l’opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il avait ignoré la présence des hommes. Lorsqu’il approcha, il sut que la proie était là et l’espoir accéléra son souffle.

Les Oul Hamr considéraient avec une palpitation la haute silhouette du carnivore. Depuis la fuite du mégacéros, toute la légende sinistre, tout ce qui fait trembler les vivants avait passé devant leurs prunelles. Dans le déclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du refuge ; son mufle fouillait les interstices ; ses yeux dardaient des lueurs d’étoiles vertes ; tout son être respirait la hâte et la faim.

Quand il arriva devant l’orifice par où s’étaient glissés les hommes, il se baissa, il tenta d’introduire la tête et les épaules ; et les nomades doutèrent de la stabilité des blocs. À chaque ondulation du grand corps, Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de détresse. La haine animait Naoh, haine de la chair convoitée, haine de l’intelligence neuve contre l’antique instinct et sa puissance excessive. Elle s’accrut lorsque la brute se mit à gratter la terre. Quoique le lion géant ne fût pas un animal fouisseur, il savait élargir une issue ou renverser un obstacle. Sa tentative concerna les hommes, si bien que Naoh s’accroupit et frappa de l’épieu : le fauve, atteint à la tête, poussa un rauquement furieux et s’arrêta de fouir. Ses yeux phosphorescents fouillaient la pénombre ; nyctalope, il distinguait nettement les trois silhouettes, plus irritantes d’être si proches.

Il se remit à rôder, tâtant les issues ; toujours il revenait à celle par où s’étaient introduits les hommes. À la fin, il recommença à fouir : un nouveau coup d’épieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec moins de surprise que naguère. Dans sa tête opaque, il conçut que l’entrée du repaire était impossible, mais il n’abandonnait pas la proie, il gardait l’espérance que, si proche, elle n’échapperait point. Après une dernière aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer l’existence des hommes, il se dirigea vers la forêt.

Les trois nomades s’exaltèrent ; la retraite parut plus sûre ; ils aspiraient délicieusement la nuit : ce fut un de ces instants où les nerfs ont plus de finesse et les muscles plus d’énergie ; des sentiments sans nombre, soulevant leurs âmes indécises, évoquaient la beauté primordiale ; ils aimaient la vie et son cadre, ils goûtaient par tous les sens quelque chose faite de toutes choses, un bonheur créé en dehors et au-dessus de l’action immédiate. Et comme ils ne pouvaient ni se communiquer une telle impression, ni même songer à se la communiquer, ils tournaient l’un vers l’autre leur rire, cette gaieté contagieuse qui n’éclate que sur le visage des hommes. Sans doute, ils s’attendaient à voir le Lion Géant revenir, mais n’ayant pas du temps une notion précise – elle leur eût été funeste – ils goûtaient le présent dans sa plénitude : la durée qui sépare le crépuscule du soir de celui du matin paraissait inépuisable.

Selon sa coutume, Naoh avait pris la première veille. Il n’avait pas sommeil. Énervé par la bataille du tigre et du lion géant, il sentit, lorsque Gaw et Nam furent étendus, s’agiter les notions que la tradition et l’expérience avaient accumulées dans son crâne. Elles se liaient confusément, elles formaient la légende du Monde. Et déjà le monde était vaste dans l’intelligence des Oul Hamr. Ils connaissaient la marche du soleil et de la lune, le cycle des ténèbres suivant la lumière, de la lumière suivant les ténèbres, de la saison froide alternant avec la saison chaude ; la route des rivières et des fleuves ; la naissance, la vieillesse et la mort des hommes ; la forme, les habitudes et la force des bêtes innombrables ; la croissance des arbres et des herbes, l’art de façonner l’épieu, la hache, la massue, le grattoir, le harpon, et de s’en servir ; la course du vent et des nuages ; le caprice de la pluie et la férocité de la foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu – la plus terrible et la plus douce des choses vivantes, – assez fort pour détruire toute une savane et toute une forêt avec leurs mammouths, leurs rhinocéros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et leurs urus.

La vie du Feu avait toujours fasciné Naoh. Comme aux bêtes, il lui faut une proie : il se nourrit de branches, d’herbes sèches, de graisse ; il s’accroît ; chaque feu naît d’autres feux ; chaque feu peut mourir. Mais la stature d’un feu est illimitée, et, d’autre part, il se laisse découper sans fin ; chaque morceau peut vivre. Il décroit lorsqu’on le prive de nourriture : il se fait petit comme une abeille, comme une mouche ; et, cependant, il pourra renaître le long d’un brin d’herbe, redevenir vaste comme un marécage. C’est une bête et ce n’est pas une bête. Il n’a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les antilopes ; pas d’ailes et il vole dans les nuages ; pas de gueule, et il souffle, il gronde, il rugit ; pas de mains ni de griffes, et il s’empare de toute l’étendue… Naoh l’aimait, le détectait et le redoutait. Enfant, il avait parfois subi sa morsure ; il savait qu’il n’a de préférence pour personne – prêt à dévorer ceux qui l’entretiennent, – plus sournois que l’hyène, plus féroce que la panthère. Mais sa présence est délicieuse ; elle dissipe la cruauté des nuits froides, repose des fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes.

Dans la pénombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux désir, voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage de Gammla. La lune montante lui rappelait la flamme lointaine. De quel lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi, comme le soleil, ne s’éteint-elle jamais ? Elle s’amoindrit ; il y a des soirs où elle n’est plus qu’un feu chétif comme celui qui court le long d’une brindille. Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachés s’occupent de son entretien, et la nourrissent selon les époques… Ce soir, elle est dans sa force : d’abord aussi haute que les arbres, elle diminue, mais luit davantage, tandis qu’elle monte dans le ciel. Les Hommes-Caches ont dû lui donner du bois sec en abondance.

Tandis que le fils du Léopard rêve à ces choses, les bêtes nocturnes vont à leur aventure. Des silhouettes furtives glissent sur les herbes. Il discerne des musaraignes, des gerboises, des agoutis, des fouines légères, des belettes aux corps de reptile ; puis vient un élaphe à dix cors qui file, à contre lune, comme une sagaie. Naoh observe ses jambes sèches, son corps couleur de terre et de chêne, les ramures qu’il incline sur le col. – Il a disparu ; des loups montrent leurs têtes rondes, leurs gueules fines, leurs pattes nettes et vives. Le ventre est pâle, les flancs et le dos roussissent, puis une bande noirâtre dessine les vertèbres ; des muscles forts gonflent la nuque ; toute l’allure décèle quelque chose de sournois, de judicieux et de complexe, que souligne l’obliquité du regard. Ils flairent l’élaphe, mais lui-même, dans l’humidité des pénombres, a reçu avis de leur approche et son avance est considérable. Les narines intelligentes discernent la décroissance continue des effluves : les loups savent que l’herbivore gagne de l’espace. Pourtant, ils franchissent la savane, jusqu’au couvert, où les plus lestes pénètrent. La poursuite paraît inutile. Tous reviennent à pas lents, déçus, quelques-uns hurlent et gémissent. Puis, les narines se remettent à explorer l’atmosphère. Elles ne relèvent rien de prochain, sinon le cadavre du tigre et les hommes cachés parmi les pierres : une proie trop redoutable et une chair que, malgré leur gloutonnerie, les loups trouvaient répugnante.

Ils s’en approchent cependant, après avoir contourné le gîte des hommes.

D’abord, les loups rôdèrent autour de la carcasse, avec cette prudence excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se risquèrent. Ils portèrent leurs gueules près de la tête du tigre, près du grand mufle entr’ouvert, par où soufflait naguère une vie empestée et formidable ; explorant le corps, ils léchèrent les plaies rouges. Toutefois, aucun ne se décidait à porter la dent sur cette chair âpre, pleine de poison, pour qui seuls les estomacs de vautour et de l’hyène avaient assez de véhémence.

Une clameur accrut leur incertitude – des plaintes, des hurlées, des ricanements. Six hyènes surgirent au clair de lune. Elles progressaient d’une allure équivoque, avec leurs avant-trains robustes, leurs torses qui s’abaissent et s’effilent pour finir par des pattes grêles. Cagneuses, le museau court et d’une force à broyer les os des lions, la prunelle triangulaire, l’oreille pointue et la crinière rude, elles viraient, biaisaient ou sautelaient comme des locustes. Les loups sentirent s’accroître la puanteur affreuse de leurs glandes.

C’étaient des rôdeuses de haute stature qui, par la force énorme de leurs mâchoires, eussent tenu tête aux tigres. Mais elles ne faisaient face qu’acculées, ce qui n’arrivait guère, aucun rôdeur ne recherchant leur chair fétide et les autres mangeurs de charognes étant plus faibles qu’elles. Quoiqu’elles connussent leur supériorité sur les loups, elles hésitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et reculant, enflant, par intervalles, des clameurs déchirantes. À la fin, elles montèrent à l’assaut toutes ensemble.

Les loups ne tentèrent aucune résistance, mais, sûrs d’être les plus agiles, ils demeuraient à courte distance. Parce qu’elle leur échappait, ils regrettèrent la proie dédaignée. Ils rôdaient autour des hyènes avec des hurlements soudains, avec des feintes d’attaque, avec des gestes malicieux, contents d’inquiéter les ennemies.

Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse : elles l’eussent voulue putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient été pauvres, et la présence des loups excitait leur voracité ! Elles savourèrent d’abord les entrailles ; broyant les côtes de leurs dents indestructibles, elles extirpèrent le cœur, les poumons, le foie et la langue râpeuse, que l’agonie avait fait saillir. C’était tout de même la volupté de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se repaître au lieu de rôder le ventre vide et la tête inquiète. Les loups le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le crépuscule, les émanations de l’air et du sol.

Dans leur fureur déçue, plusieurs allèrent flairer les blocs erratiques. L’un d’eux glissa sa tête par une ouverture ; Naoh, avec dédain, lui allongea un coup d’épieu. Atteint à l’épaule, la bête sautillait sur trois pattes, avec un hurlement lamentable. Alors, tous clamèrent, de façon éclatante et farouche, où la menace était un simulacre. Leurs corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de l’ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs d’écume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit bruit frissonnant, ou se raidissaient dans l’attente ; le désir de se repaître devenait insupportable. Mais sachant que, derrière le basalte, gîtaient des êtres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par surprise, ils cessèrent leur rôderie. Agglomérés en conseil de chasse, ils échangèrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur train d’arrière, la gueule en attente, certains agités, s’entrefrottant les échines. Les vieux appelaient l’attention, surtout un grand loup au pelage blême, aux dents d’ocre : on l’écoutait, on le regardait, on le flairait avec déférence.

Naoh ne doutait pas qu’ils eussent un langage : ils s’entendent pour dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les poursuites, partager le butin. Il les considérait avec curiosité, comme il eût considéré des hommes, il cherchait à deviner leur projet.

Une troupe passa la rivière à la nage ; les autres s’éparpillèrent sous le couvert. On n’entendit plus que les hyènes acharnées sur le cadavre du tigre.

La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les étoiles ; les plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal allumées et comme noyées sous une onde ; une torpeur équivoque couvrait la forêt et la savane. Parfois une effraie sillonnait l’atmosphère bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d’ouate ; parfois les raines clapotaient en bandes, posées sur les feuilles des nymphéas ou hissées sur les ragots ; les noctuelles, s’élançant en courses tremblotantes, se heurtaient à quelque chauve-souris soubresautant à travers les pénombres.

Enfin, des hurlements retentirent. Ils se répondaient le long de la rivière et dans les profondeurs des fourrés ; Naoh sut que les loups avaient cerné une proie. Il n’attendit pas longtemps pour en avoir la certitude. Une bête jaillit sur la plaine. On eût dit un cheval au poitrail étroit ; une raie brune soulignait son échine. Elle s’élançait, avec la vélocité des élaphes, suivie de trois loups qui, moins lestes qu’elle, n’auraient pu compter que sur leur endurance, ou sur un accident, pour la rattraper. D’ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse, ils continuaient à répondre aux hurlements de leurs compagnons embûches. – Bientôt, ceux-ci surgirent ; l’hémione se vit investie. Elle s’arrêta, tremblante sur ses jarrets, explorant l’horizon avant de prendre un parti. Toutes les issues étaient barrées, sauf au nord où l’on n’apercevait qu’un vieux loup gris. La bête traquée choisit cette voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche et qu’elle se disposa à filer en oblique, il poussa un hurlement grave. Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrèrent.

L’hémione s’arrêta avec un long gémissement. Elle sentit tout autour d’elle la mort et la douleur. L’étendue était close, où son corps agile avait su déjouer tant de convoitises : sa ruse, ses pieds légers, sa force, défaillaient ensemble. Elle tourna plusieurs fois la tête vers ces êtres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante ; elle les implora obscurément. Eux, échangeant des clameurs, resserraient le cercle ; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre : ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne ; ceux de face mimaient des attaques, afin qu’elle cessât de surveiller ses flancs… Les plus proches furent à quelques coudées. Alors, dans un sursaut, recourant une fois encore aux pattes libératrices, la vaincue se lança éperdument pour rompre l’étreinte et la dépasser. Elle renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième : l’enivrant espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve, survenant à l’improviste, bondit aux flancs de la fugitive ; d’autres enfoncèrent leurs dents tranchantes. Désespérément, elle rua ; un loup, la mâchoire rompue, roula parmi les herbes ; mais la gorge de l’hémione s’ouvrit, ses flancs s’empourprèrent, deux jarrets claquèrent au choc des canines : elle s’abattit sous une grappe de gueules, qui la dévoraient vivante.

Quelque temps, Naoh contempla ce corps d’où jaillissaient encore des souffles, des plaintes, la révolte contre la mort. Avec des grondements de joie, les loups happaient la chair tiède et buvaient le sang chaud ; la vie entrait sans arrêt dans les ventres insatiables. Parfois, avec inquiétude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hyènes : elles eussent préféré cette proie plus tendre et moins vénéneuse, mais elles savaient que les bêtes timides deviennent braves pour défendre ce qu’elles doivent à leur effort ; elles n’avaient pas ignoré la poursuite de l’hémione et la victoire des loups. Elles se résignèrent à la dure carcasse du tigre.

La lune fut à mi-route du zénith. Naoh s’étant assoupi, Gaw avait pris la veille ; on entrevoyait confusément la rivière coulant dans le vaste silence. Le trouble revint ; les futaies rugirent, les arbustes craquèrent, les loups et les hyènes levèrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avançant sa tête dans l’ombre des pierres, darda son ouïe, sa vue et son flair… Un cri d’agonie, un grondement bref, puis des branches s’écartèrent, le Lion Géant sortit de la forêt, avec un daim aux mâchoires. Près de lui, humble encore, mais déjà familière, la tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s’avancèrent vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l’épaule de Naoh. Les nomades épièrent longtemps les deux fauves : le lion-tigre déchirait la proie d’un geste continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obliques vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh sentit une grande appréhension resserrer sa poitrine et ralentir son souffle.

Quand le matin erra sur la terre, le Lion Géant et la tigresse étaient toujours là. Ils sommeillaient auprès de la carcasse du daim, dans un rai de soleil pâle. Et les trois hommes, ensevelis sous le refuge de pierre, ne pouvaient détourner leurs yeux des voisins formidables. Une gaieté heureuse descendait sur la forêt, la savane et la rivière. Les hérons conduisaient leurs héronneaux à la pêche ; des grèbes plongeaient vivement ; à tous les détours de l’herbe et de la branche rôdaient les oisillons : un miroitement brusque signalait le martin-pêcheur ; le geai étalait sa robe bleue, argentine et rousse ; et parfois, la pie goguenarde, jacassant sur une fourche, balançait sa queue d’où semblaient alternativement jaillir l’ombre et la lumière. Cependant, freux et corneilles croassaient sur les squelettes de l’hémione et du tigre : désappointés devant ces ossements où ne demeurait aucune filandre, ils partaient, en vols obliques, vers les restes du daim. Là, deux épais vautours cendrés barraient la route. Ces bêtes au col chauve, aux yeux d’eau palustre, n’osaient toucher à la proie des félins. Elles tournaient, elles biaisaient, elles dardaient leur bec aux narines puantes et le retiraient, avec un dandinement stupide ou de brusques essors. Puis, immobiles, elles semblaient plongées dans un rêve, inopinément rompu d’un sursaut de la tête. À part la rousseur mobile d’un écureuil, tout de suite noyée dans les feuilles, on n’entrevoyait point de mammifères : l’odeur des grands félins les maintenait dans la pénombre ou tapis au fond d’abris sûrs.

Naoh croyait que le souvenir des coups d’épieu avait ramené le Lion Géant ; il regrettait cette action inutile. Car l’Oul Hamr ne doutait pas que les fauves sauraient se comprendre et qu’ainsi chacun veillerait à son tour près du refuge. Des récits roulaient par sa cervelle où éclataient la rancune et la ténacité des bêtes offensées par l’homme. Parfois, la fureur enflait sa poitrine ; il se levait en brandissant sa massue ou sa hache. Cette colère s’apaisait vite : malgré sa victoire sur l’ours gris, il estimait l’homme inférieur aux grands carnassiers. La ruse qui avait réussi dans la pénombre de la grotte, ne réussirait pas avec le Lion Géant ni avec la tigresse. Pourtant, il n’entrevoyait pas d’autre fin que le combat : il faudrait, ou mourir de faim sous les pierres, ou profiter du moment où la tigresse serait seule. Pourrait-il compter entièrement sur Nam et sur Gaw ?

Il se secoua, comme s’il avait froid, il vit les yeux de ses compagnons fixés sur lui. Sa force éprouva le besoin de les rassurer :

— Nam et Gaw ont échappé aux dents de l’Ours : ils échapperont aux griffes du Lion Géant !

Les jeunes Oul Hamr tournaient leurs faces vers l’épouvantable couple endormi.

Naoh répondit à leur pensée :

— Le Lion Géant et la tigresse ne seront pas toujours ensemble. La faim les séparera. Quand le lion sera dans la forêt, nous combattrons, mais Nam et Gaw devront obéir à mon commandement.

La parole du chef gonfla d’espoir la chair des jeunes hommes ; et la destruction même, s’ils combattaient avec Naoh, semblait moins redoutable.

Le fils du Peuplier, plus prompt à s’exprimer, cria :

— Nam obéira jusqu’à la mort !

L’autre leva les deux bras :

— Gaw ne craint rien avec Naoh.

Le chef les regardait avec douceur ; ce fut comme si l’énergie du monde descendait dans leurs poitrines, avec des sensations innombrables, dont aucune ne rencontrait de mots pour s’exprimer et, poussant le cri de guerre, Nam et Gaw brandissaient leurs haches.

Au bruit, les félins tressautèrent ; les nomades hurlèrent plus fort, en signe de défi ; les fauves expiraient des feulements de colère. Tout retomba dans le calme. La lumière retourna sur la forêt ; le sommeil des félins rassurait les bêtes agiles qui, furtivement, passaient au long de la rivière ; les vautours, à longs intervalles, happaient quelques lambeaux de chair ; la corolle des fleurs se haussait vers le soleil ; la vie s’exhalait si tenace et innombrable qu’elle semblait devoir s’emparer du firmament.

Les trois hommes attendaient, avec la même patience que les bêtes. Nam et Gaw s’endormaient par intervalles, Naoh reprenait des projets fuyants et monotones comme des projets de mammouths, de loups ou de chiens. Ils avaient encore de la chair pour un repas, mais la soif commençait à les tourmenter : toutefois, elle ne deviendrait intolérable qu’après plusieurs jours.

Vers le crépuscule, le Lion Géant se dressa. Dardant un regard de feu sur les blocs erratiques, il s’assura de la présence des ennemis. Sans doute n’avait-il plus un souvenir exact des événements, mais son instinct de vengeance se rallumait et s’entretenait à l’odeur des Oul Hamr ; il souffla de colère et fit sa ronde devant les interstices du refuge. Se souvenant enfin que le fort était inabordable et qu’il en jaillissait des griffes, il cessa de rôder, il s’arrêta près de la carcasse du daim, dont les vautours avaient pris peu de chose. La tigresse y était déjà. Ils ne mirent guère de temps à dévorer les restes, puis le grand lion tourna vers la tigresse son crâne rougeâtre. Quelque chose de tendre émana de la bête farouche, à quoi la tigresse répondit par un miaulement, son long corps coulé dans l’herbe. Le Lion-Tigre, frottant son mufle contre l’échine de sa compagne, la lécha d’une langue râpeuse et flexible. Elle se prêtait à la caresse, les yeux entreclos, pleins de lueurs vertes ; puis elle fit un bond en arrière, son attitude devint presque menaçante. Le mâle gronda – un grondement assourdi et câlin – tandis que la tigresse jouait dans le crépuscule. Les lueurs orangées lui donnaient l’aspect de quelque flamme dansante ; elle s’aplatissait comme une immense couleuvre, rampait dans l’herbe et s’y cachait, repartait en bonds immenses.

Son compagnon, d’abord immobile, roidi sur ses pattes noirâtres, les yeux rougis de soleil, se rua vers elle. Elle s’enfuit, elle se glissa dans un bouquet de frênes, où il la suivit en rampant.

Et Nam, ayant vu disparaître les fauves, dit :

— Ils sont partis… il faut passer la rivière.

— Nam n’a-t-il plus d’oreilles et plus de flair ? répliqua Naoh. Ou croit-il pouvoir bondir plus vite que le Lion Géant ?

Nam baissa la tête : un souffle caverneux s’élevait parmi les frênes, qui donnait aux paroles du chef une signification impérieuse. Le guerrier reconnut que le péril était aussi proche que lorsque les carnivores dormaient devant les blocs basaltiques.

Néanmoins, quelque espérance demeurait au cœur des Oul Hamr : le Lion-Tigre et la tigresse, par leur union même, sentiraient davantage le besoin d’un repaire. Car les grands fauves gîtent rarement sur la terre nue, surtout dans la saison des pluies.

Lorsque les trois hommes virent le brasier du soleil descendre vers les ténèbres, ils conçurent la même angoisse secrète qui, dans le vaste pays des arbres et des herbes, agite les herbivores. Elle s’accrut quand leurs ennemis reparurent. La démarche du Lion Géant était grave, presque lourde ; la tigresse tournait autour de lui dans une gaîté formidable. Ils revinrent flairer la présence des hommes au moment où l’astre rouge croulait, où un frisson immense, des voix innombrables s’élevaient sur la plaine : les gueules monstrueuses passaient et repassaient devant les Oul Hamr, les yeux de feu vert dansaient comme des lueurs sur un marécage. Enfin, le lion-tigre s’accroupit, tandis que sa compagne se glissait dans les herbes et allait traquer des bêtes parmi les buissons de la rivière.

De grosses étoiles s’allumèrent dans les eaux du firmament. Puis, l’étendue palpita tout entière de ces petits feux immuables ; l’archipel de la voie lactée précisa ses golfes, ses détroits, ses îles claires.

Gaw et Nam ne regardaient guère les astres, mais Naoh n’y était pas insensible. Son âme confuse y puisait un sens plus aigu de la nuit, des ténèbres et de l’espace. Il croyait que la plupart apparaissaient seulement comme une poudre de brasier, variables chaque nuit, mais quelques-uns revenaient avec persistance. L’inactivité où il vivait depuis la veille mettant en lui quelque énergie perdue, il rêvait devant la masse noire des végétaux et les lueurs fines du ciel. Et dans son cœur quelque chose s’exaltait, qui le mêlait plus étroitement à la terre.

La lune coula dans les ramures. Elle éclairait le Lion Géant accroupi parmi les herbes hautes et la tigresse qui, rôdant de la savane à la forêt, cherchait à rabattre quelque bête. Cette manœuvre inquiétait le chef.

Cependant, la tigresse finit par avancer tellement sous le couvert qu’on aurait pu livrer combat à son compagnon. Si la force de Nam et de Gaw avait été comparable à la sienne, Naoh aurait peut-être risqué l’aventure. Il souffrait de la soif. Nam en souffrait davantage : encore que ce ne fût pas son tour de veille, il ne pouvait dormir. Le jeune Oul Hamr ouvrait dans la pénombre des yeux de fièvre ; Naoh lui-même était triste. Il n’avait jamais senti aussi longue la distance qui le séparait de la tribu, de cette petite île d’êtres, hors laquelle il se perdait dans la cruelle immensité. La figure des femmes flottait autour de lui comme une force plus douce, plus sûre, plus durable que celle des mâles…

Dans son rêve, il s’endormit de ce sommeil de veille que la plus légère approche dissipe. Le temps passa sous les étoiles. Naoh ne s’éveilla qu’au retour de la tigresse. Elle ne ramenait pas de proie ; elle semblait lasse. Le Lion-Tigre s’étant levé, la flaira longuement et se mit en chasse à son tour. Lui aussi suivit le bord de la rivière, se tapit dans les buissons, prolongea sa course dans la forêt. Naoh l’épiait avidement. Souvent il faillit éveiller les autres (Nam avait succombé au sommeil) mais un instinct sûr l’avertissait que la brute n’était pas assez éloignée encore. Enfin, il se décida, il toucha l’épaule de ses compagnons, et lorsqu’ils furent debout, il murmura :

— Nam et Gaw sont-ils prêts à combattre ?

Ils répondirent :

— Le fils du Saïga suivra Naoh !

— Nam combattra de l’épieu et du harpon.

Les jeunes guerriers considérèrent la tigresse. Quoique la bête fût toujours couchée, elle ne dormait point : à quelque distance, le dos tourné aux blocs basaltiques, elle guettait. Or, Naoh, pendant sa veille, avait silencieusement déblayé la sortie. Si l’attention de la tigresse s’éveillait tout de suite, un seul homme, deux au plus auraient le temps de surgir du refuge. S’étant assuré que les armes étaient en état, Naoh commença par pousser dehors son harpon et sa massue, puis il se coula avec une prudence infinie. La chance le favorisa : des hurlements de loups, des cris de hulotte couvrirent le bruit léger du corps frôlant la terre. Naoh se trouva sur la prairie, et déjà la tête de Gaw arrivait à l’ouverture. Le jeune guerrier sortit d’un mouvement brusque ; la tigresse se retourna et regarda fixement les nomades. Surprise, elle n’attaqua pas tout de suite, si bien que Nam put arriver à son tour. Alors seulement, la tigresse fit un bond, avec un miaulement d’appel ; puis, elle continua de se rapprocher des hommes, sans hâte, sûre qu’ils ne pourraient échapper. Eux, cependant, avaient levé leurs sagaies. Nam devait lancer la sienne tout d’abord, puis Gaw, et tous deux viseraient aux pattes. Le fils du Peuplier profita d’un moment favorable. L’arme siffla ; elle atteignit trop haut, près de l’épaule. Soit que la distance fût excessive, soit que la pointe eût glissé de biais, la tigresse ne parut ressentir aucune douleur : elle gronda et hâta sa course. Gaw, à son tour, lança le trait. Il manqua la bête qui avait fait un écart. C’était au tour de Naoh. Plus fort que ses compagnons, il pouvait faire une blessure profonde. Il lança le trait alors que la tigresse n’était qu’à vingt coudées, il l’atteignit à la nuque. Cette blessure n’arrêta pas la bête qui précipita son élan.

Elle arriva sur les trois hommes comme un bloc : Gaw croula, atteint d’un coup de griffe sur la mamelle. Mais la pesante massue de Naoh avait frappé ; la tigresse hurlait, une patte rompue, tandis que le fils du Peuplier attaquait avec son épieu. Elle ondula avec une vitesse prodigieuse, aplatit Nam contre le sol, et se dressa sur ses pattes d’arrière pour saisir Naoh. La gueule monstrueuse fut sur lui, un souffle brûlant et fétide ; une griffe le déchirait… La massue s’abattit encore. Hurlant de douleur, le fauve eut un vertige qui permit au nomade de se dégager et de disloquer une deuxième patte. La tigresse tournoya sur elle-même, cherchant une position d’équilibre, happant dans le vide, tandis que la massue cognait sans relâche sur les membres. La bête tomba, et Naoh aurait pu l’achever, mais les blessures de ses compagnons l’inquiétèrent. Il trouva Gaw debout, le torse rouge du sang qui jaillissait de sa mamelle : trois longues plaies rayaient la chair. Quant à Nam, il gisait étourdi, avec des plaies qui semblaient légères ; une douleur profonde s’étendait dans sa poitrine et dans ses reins ; il ne pouvait se relever. Aux questions de Naoh, il répondit ainsi qu’un homme à moitié endormi.

Alors le chef demanda :

— Gaw peut-il venir jusqu’à la rivière ?

— Gaw ira jusqu’à la rivière, murmura le jeune Oul Hamr.

Naoh se coucha et colla son oreille contre la terre, puis il aspira longuement l’espace. Rien ne révélait l’approche du Lion-Géant et comme, après la fièvre du combat, la soif devenait intolérable, le chef prit Nam dans ses bras et le transporta jusqu’au bord de l’eau. Là, il aida Gaw à se désaltérer, but lui-même abondamment et abreuva Nam en lui versant l’eau du creux de sa main entre les lèvres. Ensuite, il reprit le chemin des blocs basaltiques, avec Nam contre sa poitrine et soutenant Gaw qui trébuchait.

Les Oul Hamr ne savaient guère soigner les blessures : ils les recouvraient de quelques feuilles, qu’un instinct, moins humain qu’animal, leur faisait choisir aromatiques. Naoh ressortit pour aller chercher des feuilles de saule et de menthe qu’il appliqua, après les avoir écrasées, sur la poitrine de Gaw. Le sang coulait plus faiblement, rien n’annonçait que les plaies fussent mortelles. Nam sortait de sa torpeur, quoique ses membres, ses jambes surtout, demeurassent inertes. Et Naoh n’oublia pas les paroles utiles :

— Nam et Gaw ont bien combattu… Les fils des Oul Hamr proclameront leur courage…

Les joues des jeunes hommes s’animèrent, dans la joie de voir, une fois encore, leur chef victorieux.

— Naoh a battu la tigresse, murmura le fils du Saïga d’une voix creuse, comme il avait abattu l’ours gris !

— Il n’y a pas de guerrier aussi fort que Naoh ! gémissait Nam.

Alors, le fils du Léopard répéta la parole d’espérance avec tant de force que les blessés sentirent la douceur de l’avenir :

— Nous ramènerons le Feu !

Et il ajouta :

— Le Lion-Géant est encore loin… Naoh va chercher la proie.

Naoh allait et revenait par la plaine, surtout près de la rivière. Quelquefois, il s’arrêtait devant la tigresse. Elle vivait. Sous la chair saignante, les yeux brillaient intacts : elle épiait le grand nomade se mouvant autour d’elle. Les plaies du flanc et du dos étaient légères, mais les pattes ne pourraient guérir qu’après beaucoup de temps.

Naoh s’arrêtait auprès de la vaincue ; comme il lui accordait des impressions semblables à celles d’un homme, il criait :

— Naoh a rompu les pattes de la tigresse… il l’a rendue plus faible qu’une louve.

À l’approche du guerrier, elle se soulevait avec un rauquement de colère et de crainte. Il levait sa massue :

— Naoh peut tuer la tigresse, et la tigresse ne peut pas lever une seule de ses griffes contre Naoh !

Un bruit confus s’entendit. Naoh rampa dans l’herbe haute. Et des biches parurent, fuyant des chiens encore invisibles, dont on entendait l’aboiement. Elles bondirent dans l’eau, après avoir flairé l’odeur de la tigresse et de l’homme, mais le dard de Naoh siffla ; l’une des biches, atteinte au flanc, dériva. En quelques brasses, il l’atteignit. L’ayant achevée d’un coup de massue, il la chargea sur son épaule et l’emporta vers le refuge, au grand trot, car il flairait le péril proche… Comme il se glissait parmi les pierres, le Lion-Géant sortit de la forêt.

II

LA FUITE DANS LA NUIT

Six jours avaient passé depuis le combat des nomades et de la tigresse. Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n’avait pu reprendre encore la force écoulée avec le sang. Pour Nam, s’il ne souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait d’impatience et d’inquiétude. Chaque nuit, le Lion-Géant s’absentait davantage, car les bêtes connaissaient toujours mieux sa présence : elle imprégnait les pénombres de la forêt, elle rendait effrayants les bords de la rivière. Comme il était vorace, et qu’il continuait à nourrir la tigresse, sa tâche était âpre : souvent tous deux enduraient la faim ; leur vie était plus misérable et plus inquiète que celle des loups.

La tigresse guérissait ; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur et des pattes si malhabiles que Naoh ne s’éloignait guère pour lui crier sa défaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s’établissait une habitude entre l’homme et la bête mutilée. D’abord, les images du combat se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colère et de crainte. Elle écoutait haineusement la voix articulée de l’homme, cette voix irrégulière et variable, si différente des voix qui rauquent, hurlent ou rugissent, elle dressait sa tête trapue et montrait les armes formidables qui garnissaient ses mâchoires.

Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, répétait :

— Que valent maintenant les griffes de la tigresse ? Naoh peut lui briser les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l’épieu. La tigresse n’a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saïga !

Elle s’accoutumait aux discours, au tournoiement des armes, elle fixait la lumière verte de ses yeux, déjà rouverts, sur la singulière silhouette verticale. Et quoiqu’elle se souvînt des coups terribles de la massue, elle ne redoutait plus d’autres coups, la nature des êtres étant de croire à la persistance de ce qu’ils voient se renouveler. Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l’abattre, elle s’attendait à ce qu’il ne l’abattrait point. Comme, d’autre part, elle avait connu que l’homme était redoutable, elle ne le considérait plus comme une proie, elle se familiarisait simplement avec sa présence, et la familiarité sans but, pour toutes les bêtes, est une sorte de sympathie. Naoh, à la fin, trouvait plaisir à laisser vivre la féline : sa victoire en était plus continue et plus sûre. Et, par là, lui aussi ressentait pour elle un confus attachement.

Le temps vint où, pendant l’absence du Lion Géant, Naoh ne se rendit plus seul à la rivière : Gaw s’y traînait après lui. Lorsqu’ils avaient bu, ils rapportaient à boire pour Nam, dans une écorce creuse. Or, le cinquième soir, la tigresse avait rampé au bord de l’eau, à l’aide de son corps plutôt qu’avec ses pattes, et elle buvait péniblement, car la rive s’inclinait. Naoh et Gaw se mirent à rire.

Et le fils du Léopard disait :

— Une hyène est maintenant plus forte que la tigresse… les loups la tueraient !

Puis, ayant empli d’eau l’écorce creuse, il se plut, par bravade, à la poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit les nomades, si bien que Naoh recommença. Ensuite, il s’écria avec moquerie :

— La tigresse ne sait plus boire à la rivière.

Et son pouvoir lui plaisait.

C’est le huitième jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour franchir l’étendue ; Naoh prépara la fuite pour la nuit prochaine. Cette nuit descendit humide et pesante : le crépuscule, comme une argile rouge, traîna longtemps au fond du ciel ; les herbes et les arbres ployaient sous la bruine ; les feuilles tombaient continuellement, avec un bruit d’ailes et une rumeur d’insectes. De grandes lamentations s’élevaient de la profondeur des futaies et des brousses grelottantes. Les fauves étaient tristes ; ceux qui n’avaient pas faim se terraient dans leur repaire.

Tout l’après-midi, le Lion-Tigre montra du malaise ; il sortait de son sommeil avec un frémissement : l’image d’un abri solide, telle la caverne où il avait vécu avant le cataclysme, traversait sa mémoire. Il avait choisi un creux sur la savane, il l’avait en partie aménagé pour lui et la tigresse, mais il n’y vivait pas à l’aise. Naoh songeait que, sans doute, cette nuit même, en même temps qu’il partirait en chasse, il rechercherait quelque gîte. Son absence serait longue ; les Oul Hamr auraient le temps de franchir la rivière ; la bruine favoriserait leur retraite : elle détrempait la terre, elle effaçait l’odeur des traces, que le Lion Géant ne suivait pas avec subtilité.

Peu après le crépuscule, le félin commença de rôder. D’abord, il explora le voisinage, il s’assura qu’aucune proie n’était proche, puis, comme les autres soirs, il s’enfonça dans la forêt. Naoh attendit, incertain, car l’odeur trop humide des végétaux ne laissait pas facilement transparaître celle des fauves ; le bruit des feuilles et des gouttes d’eau dispersait l’ouïe. À la fin, il donna le signal, prenant la tête de l’expédition, tandis que Nam et Gaw suivaient à droite et à gauche. Cette disposition permettait de mieux prévoir les approches et rendait les nomades plus circonspects. Il fallait d’abord franchir la rivière. Naoh, pendant ses sorties, avait découvert un endroit guéable jusque vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, où le gué recommençait. Avant d’entreprendre la traversée, les guerriers brouillèrent leurs traces ; ils tournèrent quelque temps auprès de la rivière, coupant et reprenant les lignes, s’arrêtant et piétinant de manière à renforcer l’empreinte de leur passage. Il fallait se garder aussi de prendre directement le gué : ils le gagnèrent à la nage.

Sur l’autre rive, ils recommencèrent d’entrecroiser leurs pas, décrivant de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces méandres sur des amas d’herbes arrachés dans la savane. Ils posaient ces amas deux par deux, ils les retiraient à mesure : c’était un stratagème par quoi l’homme dépassait l’élaphe le plus subtil et le loup le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cents coudées, ils crurent avoir assez fait pour décourager la poursuite et ils continuèrent le voyage en ligne droite.

Ils avancèrent quelque temps en silence, puis Nam et Gaw s’interpellèrent, tandis que Naoh dressait l’oreille. Au loin, un rauquement avait retenti : il se répéta trois fois, suivi d’un long miaulement.

Nam dit :

— Voici le Lion Géant !

— Marchons plus vite ! murmura Naoh.

Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublât la paix des ténèbres ; ensuite la voix tonna plus proche :

— Le Lion Géant est au bord de la rivière !

Ils hâtèrent encore leur marche : maintenant les rugissements se suivaient, saccadés, stridents, pleins de colère et d’impatience. Les nomades connurent que la bête courait à travers leurs traces enchevêtrées : leurs cœurs frappaient contre leurs poitrines comme le bec du pic contre l’écorce des arbres ; ils se sentirent nus et faibles devant la masse pesante de l’ombre. D’autre part, cette ombre les rassurait, elle les mettait à l’abri même du regard des nocturnes. Le Lion Géant ne pouvait les suivre qu’à la piste, et s’il traversait la rivière, il se retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par où ils avaient passé.

Un rugissement formidable raya l’étendue ; Nam et Gaw se rapprochèrent de Naoh :

— Le Grand Lion a passé l’eau ! murmura Gaw.

— Marchez ! répondit impérieusement le chef, tandis que lui-même s’arrêtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la terre. Coup sur coup, d’autres clameurs éclatèrent.

Naoh, se relevant, cria :

— Le Grand Lion est encore sur l’autre rive !

La voix grondante décroissait ; il devint évident que la bête avait abandonné la poursuite et se retirait vers le nord. Or, il était improbable qu’un autre félin de haute stature empiétât sur le territoire ; quant à l’ours gris, rare déjà dans le terroir où Naoh l’avait combattu, il devait être presque introuvable si loin et si bas dans le sud. Et, à trois, ils ne redoutaient ni le léopard, ni la grande panthère.

Ils marchèrent très longtemps. Quoique la bruine fût dissipée, les ténèbres demeuraient profondes. Une épaisse muraille de nuages couvrait les étoiles. On n’apercevait que ces phosphorescences légères qui s’échappent des plantes ou se posent sur les eaux ; une bête soufflait dans le silence ou faisait entendre le frôlement de ses pattes ; un grondement roulait sur les herbes mouillées ; des bêtes en chasse hurlaient, glapissaient, aboyaient.

Les Oul Hamr s’arrêtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui sont comme la rôderie aérienne des bêtes. Enfin, Nam et Gaw commencèrent à se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices de Gaw étaient plus chaudes : il fallait chercher un abri. Pourtant, ils franchirent encore quatre mille coudées : l’air redevint plus humide, le souffle de l’espace s’enfla. Ils devinèrent qu’une grande masse d’eau était prochaine. Bientôt, ils en eurent la certitude…

Tout semblait paisible. À peine si quelques bruits furtifs annonçaient la fuite d’une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense peuplier noir. L’arbre ne pouvait offrir aucune défense contre l’attaque des fauves, mais, dans les ténèbres, comment trouver un refuge sûr ou qui ne fût pas occupé ? La mousse était mouillée et le temps frais. Peu importait aux Oul Hamr ; ils avaient une chair aussi résistante aux intempéries que des ours ou des sangliers : Nam et Gaw s’étendirent sur le sol et s’anéantirent tout de suite dans le sommeil ; Naoh veillait. Il n’était pas las ; il avait pris de longs repos sous les pierres basaltiques et, bien préparé aux marches, aux travaux et aux combats, il résolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts.

AMOUR DES TEMPS FAROUCHES, IDYLLE PRÉHISTORIQUE[3]

Lorsque le crépuscule du matin commença de s’étendre sur le lac, Ouareh, fils de l’Élan, sortit de sa cabane aquatique. L’immense splendeur du ciel se répandait sur les eaux, et le jeune homme songeait que le ciel aussi était un lac, puisque la pluie en descend pour féconder la terre.

C’était à l’équinoxe du printemps, le jour du grand Sacrifice au Feu et à son Créateur, le Soleil.

Ouareh songeait à Wannaï, fille de Taouhn, un des trois grands chefs du lac, et il enviait le guerrier, désigné par le sort, qui allait combattre pour elle.

Si la coutume l’avait permis, il se serait offert à rencontrer le Grand Aurochs de la Forêt Bleue, mais nul ne peut aller contre la tradition des ancêtres.

Un vent léger agitait les pirogues ; le lac avait cette irréalité émouvante qui rend plus mystérieuses les voix des flots, et Ouareh songeait qu’il n’y a pas de vie sans eau ; le feu seul ne pourrait que dessécher et durcir la terre.

À mesure que la lumière emplissait les nuées de flammes plus brillantes, le nombre des lacustres croissait au seuil des cabanes élevées sur les pilotis.

Lorsque Ouareh aperçut Wannaï parmi ses sœurs, son cœur se mit à bondir comme un chevreuil : plus proche des hommes futurs que ses compagnons, il ne convoitait pas seulement Wannaï, mais il aurait voulu être aimé par elle, sentiment qui eût paru dérisoire aux autres guerriers et qu’il se gardait bien de faire paraître.

Elle apparaissait désirable à tous les mâles, ayant le corps robuste et bien construit, mais Ouareh seul admirait la grâce fine de son visage et la douceur tendre de ses yeux.

La foule commençait à s’entasser dans les pirogues, les femmes vêtues de blanc, les hommes une peau de bête en travers des épaules et la face peinte d’écarlate.

Chaque pirogue emportait à profusion des nymphéas, des flèches d’eau, des jeunes roseaux, des graines de lin, des grains de blé, des étoffes teintes et des pierres brillantes pour le dieu.

Là-bas, à l’île du Sacrifice, habitée par les Hommes-des-Vies-Cachées, les trois clans avaient d’avance envoyé le tribut vivant : moutons à cornes de chèvre, taureaux des tourbières, corbeaux et chouettes, qui devaient être égorgés pour obtenir la victoire sur l’ennemi, la récolte féconde, la pêche et la chasse abondantes.

Les grandes cornes mugirent, la flottille partit vers l’orient, chaque pirogue semblable à un îlot de fleurs, tandis qu’un colossal soleil rouge, brasier du monde, jaillissait des eaux.

Des acclamations frénétiques, puis une longue mélopée saluèrent le créateur des hommes, fécondateur des eaux, des forêts et des savanes.

L’île du Sacrifice parut, bordée de saules centenaires et de peupliers antiques, d’une hauteur surprenante.

Les Hommes-des-Vies-Cachées se montrèrent sur un promontoire. Les cornes rugirent ; puis le plus vieux des prêtres s’avança jusqu’au bord de l’eau. Son visage aride semblait recouvert d’écorce plutôt que de peau, sa longue barbe blanche coulait sur sa poitrine comme le lichen sur les rocs, et ses yeux opaques rappelaient des élytres de coléoptères. Pourtant, sa voix gardait une puissance mystérieuse et, lorsque le silence se fit, il clama :

 

Chef des feux du Ciel et des feux de la Terre,

Toi qui tiras de l’eau le Grand Ancêtre, Père des hommes, des bêtes, des arbres et des herbes,

Donne-nous la victoire sur nos ennemis,

Fais naître de nos femmes une postérité aussi nombreuse que les étoiles,

Remplis les eaux et la terre de proies abondantes,

Fais croître le lin, le chanvre et le blé qui nourrit les hommes.

 

La multitude répéta d’une voix unanime :

 

Toi qui tiras de l’eau le Grand Ancêtre,

Père des hommes, des bêtes, des herbes et des arbres…

 

Puis le vieillard reprit :

— Nous t’offrons les fleurs, les semences, les pierres brillantes, les haches d’airain, les béliers gras et les taureaux nés de la terre profonde…

Les Lacustres débarquèrent en tumulte, et se pressèrent autour de l’autel de granit, cependant que, sur le plateau d’un tertre, les Hommes-des-Vies-Cachées allumaient le brasier sacré.

La flamme jaillit ; les jeunes hommes bondirent autour du tertre, les femmes et les jeunes filles autour de l’autel ; la joie des races jeunes monta jusqu’au ciel.

Puis il se fit un grand silence, et les têtes se tournèrent à droite du tertre, où la pente dévalait jusqu’au bord du lac ; dans un cirque, entouré de blocs erratiques, on put voir, colossal, l’Aurochs de la Forêt Bleue.

Un guerrier surgit, mené par trois hommes.

Il tenait à la main un glaive de bronze. Le sort l’avait désigné : il devait combattre la bête formidable. Vainqueur, il aurait Wannaï en partage ; vaincu, il serait immolé sur l’autel solaire et son corps jeté dans le brasier…

Il demeura un moment immobile, pâle et tremblant, puis, honteux de sa crainte, il descendit dans le cirque. L’énorme bête semblait l’attendre. Il s’avança, d’abord avec lenteur, comme s’il allait aborder de face la tête aux cornes aiguës… Mais, soudain, il bondit obliquement, dans l’espoir d’atteindre la gorge.

Le taureau ne se laissa pas surprendre ; il bondit à son tour et l’homme, ayant en vain frappé de son arme la tête immense, se mit à fuir…

À peine eut-il fait vingt pas, les cornes aiguës le transpercèrent…

L’Aurochs courut autour de l’arène, secouant le corps tremblant du guerrier dont il se débarrassa après l’avoir écrasé contre le granit :

— Herm, fils de l’Élaphe, est vaincu ; son esprit rejoindra le soleil et vivra dans la lumière ! déclara le chef des prêtres… Il n’y a point de fin plus belle.

La foule regardait, avide et déçue par ce combat médiocre. Alors, Ouareh s’avança et cria d’une voix retentissante :

— Le fils de l’Élan veut combattre à son tour l’Aurochs de la Forêt Bleue.

Une acclamation formidable salua ces paroles ; la foule, sachant que Ouareh était un guerrier d’élite, espéra un beau spectacle, et mille mains s’élevèrent en signe d’allégresse.

Ouareh jeta un long regard vers Wannaï, qui lui sourit, fière de le voir combattre pour elle, et, à son tour, il entra dans l’arène.

L’Aurochs, irrité, n’attendit pas l’attaque. Il se précipita frénétiquement sur le guerrier, mais Ouareh savait comment on évite les taureaux. Aussi agile que le léopard, il s’écarta, tandis que la bête, emportée par son élan, continuait sa course.

Elle revint bientôt à la charge, encore que déçue. Ouareh aurait pu la blesser, mais il ne l’essaya pas, au grand étonnement des guerriers, dont quelques-uns murmurèrent. Il y eut une charge où les cornes furent si proches de la poitrine d’Ouareh qu’on crut qu’il allait être à son tour transpercé…

Soudain, on le vit bondir sur le dos même du monstre. Tandis que la bête, surprise, tournoyait follement, le glaive d’airain trancha la jugulaire, comme l’eussent fait les dents du tigre et de la panthère.

Un flot de sang jaillit, inonda les flancs roux et traça une ligne écarlate sur le sol…

La bête continua d’abord sa course, mais, affaiblie, elle s’arrêta, demeura un moment immobile et s’abattit.

C’était la victoire. Hommes et femmes, tous les Lacustres le comprirent et saluèrent le guerrier d’une nouvelle clameur.

Cependant, Ouareh avait franchi l’enceinte de granit et s’était avancé vers Wannai, frémissante et rouge d’orgueil :

— J’ai combattu pour toi, fille du Lynx, fit-il…

Alors, le chef du Clan Rouge déclara :

— Ta force l’a conquise et tu ne dois aucune rançon.

— Mais je te donnerai, Grand Chef, une hache de jade, une lance d’airain et une corne de peinture de guerre…

Après que le feu eut consumé les bêtes du Sacrifice, le corps du guerrier tué par l’Aurochs, et l’Aurochs même, la fête du Soleil fut heureuse. Quelque douceur régna dans les âmes ; l’exaltation de la danse, la plénitude du festin créèrent des souvenirs très doux chez les jeunes et ravivèrent ceux des vieillards.

Au soir, le chef du Clan Rouge fit prosterner sa fille devant le vainqueur, disant :

— Ouareh, fils de l’Élan, est devenu ton maître ; qui seul te commandera sur l’Eau et sur la Terre ! Tu lui dois ton corps, ton travail et une postérité abondante.

Ensuite, Ouareh emmena Wannaï dans sa pirogue, sous l’ombre caressante et la neige lumineuse des étoiles. Il parla avec douceur à la belle fille du lac et la serra contre son cœur avec une tendresse qu’ignoraient les femmes esclaves des Temps farouches.

COMBAT PRÉHISTORIQUE[4]

Après qu’il eut assuré la défense des défilés, Hsilbog demeura longtemps dans l’incertitude. L’expérience lui démontrait que, devant le grand nombre des assaillants et la nécessité de défendre trois routes aboutissant au même point, la défensive était supérieure à l’offensive. Il se trouvait en mesure d’envoyer du renfort successivement aux endroits les plus menacés ; il pouvait doubler, tripler, les postes faibles, les rendre inexpugnables, faire payer terriblement à Rob-Sen sa tentative de forcer la Montagne.

Mais son caractère le portait à l’offensive. Il était sans aucun doute le meilleur chef de la Montagne pour porter la terreur chez l’ennemi, pour le déconcerter par une attaque habilement dissimulée et impétueusement soutenue.

Or un cataclysme récent permettait de passer par un embranchement à côté du défilé de Wohr (le Yai-Am des Lacustres) jusqu’au camp occupé par Rob-Sen. Cet embranchement avait été jusqu’alors barré d’immenses rochers à pic, à parois lisses, infranchissable. Une débâcle, suivie d’un effondrement latéral, avait révélé un passage à travers les rocs. Cette circonstance permettait de passer par une quatrième route pour atteindre le campement des Lacustres, et Hsilbog rêvait à la surprise. Si son mouvement échouait, il croyait pouvoir opérer sa retraite, se retrouver à temps sur Yordjolk et dominer les événements. Mais tout dépendait d’une circonstance unique : c’est que les chefs chargés de garder le passage se défendissent jusque vers le milieu du jour.

Avant de se décider, il voulut recevoir des nouvelles des passes. Les premières vinrent de Thelreg ; elles annonçaient l’échec des Lacustres au Torrent-Mort, leur retraite, et la mort d’une vingtaine d’entre eux, sans qu’aucun montagnard eût succombé.

Une heure plus tard Hsilbog sut que les autres passes tenaient vigoureusement.

Ces nouvelles l’excitèrent. Il se dit que les Lacustres allaient certainement envoyer du renfort, que leur camp serait faiblement défendu.

Il prit quatre cents hommes, laissa les cent autres sous le commandement de son second, pour le cas où, tout de même, il faudrait envoyer quelque renfort aux passes, et partit avec la plus grande célérité. À peine en route, un éclaireur vint l’avertir que le camp des Lacustres devait compter encore quinze cents hommes, mais qu’il s’y préparait un mouvement de départ. Cette nouvelle, conforme à ses prévisions, lui fit porter plus avant ses troupes. Au moment où il atteignait la fourche, à mille coudées environ de la passe défendue contre les Lacustres, il monta lui-même sur une hauteur et put se rendre compte que tout était en ordre au passage de Wohr.

Il engagea alors sa troupe dans l’embranchement. Tantôt c’était un couloir étroit, dominé d’une bande de ciel, tantôt un terrain hérissé d’obstacles. Le boyau dans le roc fut particulièrement lent à franchir. Mais Hsilbog terminait à peine ce passage qu’un nouvel éclaireur accourait, annonçant un départ au camp de Rob-Sen.

— Combien en est-il parti ? demanda Hsilbog.

— Peut-être cinq fois cent !

— Par où sont-ils passés ?

— Les détours du val ne nous ont pas permis de nous en assurer…

Hsilbog pensa que les Lacustres avaient dû aller secourir chacune de leurs colonnes. Il se défendit (avec l’espèce de mauvaise foi contre eux-mêmes qui caractérise les natures offensives) de l’idée que Rob-Sen avait pu avoir une idée semblable à la sienne ; d’ailleurs il comptait sur l’opiniâtreté des Montagnards.

Bientôt il atteignit les abords du camp lacustre ; des roches l’en séparaient. Hsilbog ordonna le plus grand silence, parvint, par les rapports de ses guetteurs, à déterminer exactement la situation de l’ennemi.

Sa masse occupait le centre du ravin ; un corps de cent hommes se trouvait près de l’entrée de Wohr.

Ce corps campait tranquillement. Les hommes se croyaient à l’abri de tout imprévu. Beaucoup sommeillaient. Leurs guetteurs virent soudain se garnir les rochers de droite, puis plusieurs centaines d’hommes en descendre. L’épouvante fut absolue. Chargés avec une rapidité et une fougue inouïes, les Lacustres ne tentèrent presque pas de résistance. Une trentaine furent tués au premier choc, une vingtaine tombèrent aux mains de l’ennemi, le reste s’éparpilla dans la fuite.

Attaque, tuerie, défaite n’avaient pas duré dix minutes. Effarés, deux cents Lacustres massés au centre du ravin, à environ cinq cents coudées, ne se rendirent pas compte du désastre, perdirent du temps à s’assembler, à s’armer, à regarder la fuite et à écouter les clameurs des vaincus. Hsilbog les atteignit avant qu’ils fussent revenus de leur surprise.

Les trompes mugirent. L’effroi plana. Les guerriers des Lacs plièrent au choc. L’excellente disposition de leur camp, qui les força de se rejeter vers la hauteur, dans l’avenue naturelle par où l’armée lacustre était venue, les sauva d’une défaite immédiate. Après avoir perdu une vingtaine d’hommes, ils commencèrent à se reformer, ils opposèrent une résistance assez ferme. Hsilbog arrêta l’attaque, faite désordonnément, ramassa ses hommes à l’abri d’un bosquet et les disposa pour un assaut compact.

Durant les quelques instants de cette trêve, dont les Lacustres profitèrent pour s’établir dans une position avantageuse, quelques fuyards revinrent par les sapinières de droite, tandis qu’une petite troupe, qui veillait tout au fond du ravin, arrivait avec une certaine hésitation, se dissimulant, s’arrêtant, profitant des accidents du terrain. Dans quelques moments, les Lacustres se trouveraient sans doute au nombre de trois cents contre les quatre cents montagnards de Hsilbog. Celui-ci ne croyait pas l’issue douteuse ; mais la victoire pouvait être plus ou moins coûteuse. Il détacha cinquante hommes éprouvés, les lança, contre la troupe du fond, puis ordonna une formidable charge sur l’avenue.

Sous les flèches, les javelots, les Montagnards s’élancèrent, gravirent la pente. Leur impétuosité renversa, surmonta tout ; le corps à corps débuta après quelques minutes à peine. Une résistance ardente répondit à l’attaque. L’arrière-garde lacustre fit une contre-attaque. Les bustes trapus, les têtes rondes, les bras agiles, tombèrent d’en haut sur les hommes de la Montagne et paralysèrent leur élan. Il y eut une demi-heure de poussée farouche une immolation hideuse, la chair et l’os humains coupés comme les arbres de la forêt.

Hsilbog, posté sur un roc, à l’abri d’une infructuosité, commença de craindre que la victoire ne fût trop coûteuse. Soucieux, il médita une diversion, il descendit à l’arrière des Montagnards. Là, détachant une trentaine d’hommes qu’un détour de terrain rendait inactifs, il fit tenir des trompes à la moitié d’entre eux, il fit amasser quantité de javelots par les autres.

Il ordonna alors à ceux qui avaient des trompes de se disperser vers la droite, en arrière, et de sonner tous ensemble à un signal convenu. Pour les autres, ils devaient passer par la droite également, mais vers l’avant, s’approcher des Lacustres, entre les sapins, jusqu’à la portée des traits, puis, à la sonnerie des trompes, lancer avec rapidité, sans s’inquiéter du résultat, leur provision de javelots en poussant de grands cris.

Ces ordres furent heureusement exécutés. Au signal de Hsilbog, les trompes rugirent du ravin, parurent annoncer du renfort, puis les hommes arrivèrent par la sapinière, poussèrent une grande clameur, lancèrent une nuée de projectiles.

Les Lacustres se crurent enveloppés ; Hsilbog cria la victoire d’une voix de tonnerre et brusquement tout fut consommé ; la panique effondra les Lacustres, mit en fuite les plus braves, les dispersa par la sapinière, les rejeta sur l’autre versant. Et, dans la poursuite furieuse où les massues couchaient sur le sol les fuyards, les défis des vainqueurs accompagnaient les fanfares sinistrés des trompes.

— Ainsi a péri l’armée de Rob-Sen… Allez conter à ceux des Lacs que pas un homme ne sortira des défilés d’Yordjolk !

La victoire était complète, car la fuite du corps principal détermina celle des Lacustres de gauche. Hsilbog, avec quatre cents hommes, en moins d’une heure venait d’anéantir le tiers de la réserve de Rob-Sen. Cinquante prisonniers complétaient le triomphe.

Toute sa face en quelque sorte hérissée, brûlée de la flamme orgueilleuse, le chef demeura à aspirer une vague odeur de mort, à écouter la funèbre musique des agonies, des rugissements de victoire et des trompes farouches. Ses cheveux étaient trempés de sang, ses mains pourpres. Son front gonflait : la détente emplissait ses yeux des vapeurs de la colère, et la sueur s’évaporait sur son cou comme sur les flancs d’un cheval de race.


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a été édité par la

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en mars 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Conquérants du feu et autres récits primitifs J.-H. Rosny aîné, Montélimar, Les Moutons électriques, s.d. [2014]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Lions peints dans la grotte Chauvet (copie du musée Anthropos de Brno), a été prise par HTO, le 12.06.2009.

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[1] J.-H. Rosny aîné, « La Vie chez les mammouths (Épisode préhistorique) », in La Grande revue n° 23, 10 décembre 1910. Cette nouvelle se retrouve, avec quelques modifications, dans La Guerre du Feu, partie II, chapitre 7.

[2] J.-H. Rosny aîné, « Le Lion géant et la tigresse (Épisode préhistorique) », in Akademos n° 12, 15 décembre 1909. Cette nouvelle a inspiré les chapitres 4-6 de la partie I de La Guerre du Feu.

[3] J.-H. Rosny aîné, « Amour des temps farouches. Idylle préhistorique », in Ève n° 654, 9 avril 1933.

[4] J.-H. Rosny, « Combat préhistorique », in L’Écho de Paris n° 4424, 6 juillet 1896.