J.-H. Rosny aîné

AMBOR LE LOUP,
VAINQUEUR DE CÉSAR

suivi de Dans la forêt gauloise

1931

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Table des matières

 

AMBOR LE LOUP,  VAINQUEUR DE CÉSAR.. 3

CHAPITRE PREMIER  AMBOR LE LOUP ET VERCINGÉTORIX   4

CHAPITRE II  LA CLAIRIÈRE DES LOUPS. 9

CHAPITRE III  CEUX DE BROGA ATTENDENT AMBOR.. 16

CHAPITRE IV  LES DÉFILÉS DU TARAN.. 24

CHAPITRE V  LES ROCS DE TARAN ET LA BATAILLE.. 29

CHAPITRE VI  AMBOR DANS LA SYLVE SANS HOMMES. 36

CHAPITRE VII  SUR LA COLLINE ÉPOUVANTABLE.. 51

CHAPITRE VIII  DANS LES PROFONDEURS DE LA TERRE   71

CHAPITRE IX  LES BÊTES MONSTRUEUSES ET LES HOMMES DU LAC   74

CHAPITRE X  LA BATAILLE.. 90

CHAPITRE XI  AMBOR LE LOUP.. 100

CHAPITRE XII  AVANT LA TEMPÊTE.. 116

CHAPITRE XIII  LE MAÎTRE DE CÉSAR.. 125

CHAPITRE XIV  SUR LA ROUTE D’ALÉSIA.. 135

CHAPITRE XV  AMBOR DEVANT ALÉSIA.. 140

ÉPILOGUE.. 145

DANS LA FORÊT GAULOISE  (1924) 150

Ce livre numérique. 155

 

AMBOR LE LOUP,

VAINQUEUR DE CÉSAR

CHAPITRE PREMIER

AMBOR LE LOUP ET VERCINGÉTORIX

La grande insurrection gauloise, menée par Vercingétorix, surprit César, alors en Italie. Il assembla rapidement une armée, franchit les Alpes, les Cévennes, et parut sur le sol même des Arvernes, d’où la révolte était partie.

Son arrivée fut un coup de foudre pour les Gaulois. Menacé par un parti formidable, allié aux Romains, Vercingétorix fut contraint de revenir en arrière pour abattre les conspirateurs.

Or, un matin, sept grands chefs gaulois tinrent conseil dans une boucle de rivière, parmi les saules et les peupliers.

C’étaient Lucter le Cadurque, les rois ou chefs des Aulerques, des Andécaves, des Lemovices, des Bituriges, des Carnutes, et Vercingétorix lui-même.

Les gardes étaient à distance, mais une armée campait dans la vallée : les sept avaient voulu s’assurer une entrevue à l’abri de toute surprise.

Vercingétorix, beau comme un dieu, chevelure solaire et yeux de flamme, exposait son plan à l’assemblée. Par son éloquence, son ardeur et son prestige, il entraînait les autres, soutenu par Lucter le Cadurque, lié à lui pour la vie et la mort.

Il vantait l’armée innombrable, levée par toute la Gaule, et qui s’accroissait chaque jour ; il exposait la manœuvre qui attirerait César sur un champ de bataille favorable aux Gaulois.

C’est alors qu’eut lieu la surprise.

Des soldats parurent, légionnaires et Celtes soumis au conquérant, trois fois plus nombreux que les sept et mieux armés. La trahison leur avait ouvert ou facilité la route.

Déjà les Grands Chefs tenaient leurs glaives ou leurs piques et leurs boucliers :

— Bas les armes ! La résistance est impossible, cria le centurion qui commandait les agresseurs. Nous n’en voulons qu’à Vercingétorix. La route est ouverte aux autres.

— Cherche ailleurs des lâches, fils de la Louve ! répondit le Cadurque en brandissant son glaive.

L’attaque commença, résolue mais prudente.

Les hauts boucliers des sept, plus solides que les boucliers d’osier du commun des Gaulois, formaient un mur courbe dont les deux extrémités jouxtaient la rivière.

Les glaives lourds des Gaulois, maniés à deux mains, frappaient de taille ; ceux des Romains courts et mieux trempés, frappaient d’estoc.

Lucter le Cadurque abattit le premier un homme. Puis un des chefs tomba, tandis que Vercingétorix tranchait le cou d’un Romain…

L’issue de la lutte était certaine : le nombre allait l’emporter…

Les roseaux s’écartèrent. Un homme surgit, géant des temps héroïques, suivi de douze guerriers. En trois bonds, il rejoignit les combattants.

À chaque coup, son glaive abattait un homme et ses compagnons, avec des hurlements de loups, se ruaient dans la bataille. Les Gallo-Romains, atterrés, passant de l’attaque à la défense, tentèrent de se masser, mais lorsque le colosse, d’un revers terrible, eut fait voler la tête du centurion, le vent de la défaite glaça les vertèbres des agresseurs : ils cessèrent de combattre ou tentèrent de s’enfuir.

On prit les uns à merci, on extermina les autres.

Alors seulement le colosse tendit les mains à Vercingétorix, disant :

— Salut, roi des Arvernes !

Il avait le visage couvert d’un masque de guerre, un masque rouge qui laissait jaillir les pointes de ses longues moustaches.

— Salut, Ambor, chef des Loups Noirs… Salut à toi, notre sauveur ! répondit le grand Arverne.

— Tu m’as contraint à être téméraire ! s’écria le géant.

De beaux souvenirs étaient entre eux, la douceur d’une amitié qui remontait à leur enfance.

Les chefs, l’un après l’autre, vinrent saluer Ambor, et tous admiraient son corps magnifique.

Une heure plus tard, dans le camp, Ambor le Loup, seul avec Vercingétorix, disait :

— Tu n’as pas le droit d’être imprudent, chef de la Gaule. Vois ! Parce que tu étais mal gardé, le roi des Bituriges a péri, celui des Aulerques a reçu une profonde blessure et j’ai été entraîné à une attaque téméraire. Ce qui est plus grave encore, tu as failli tomber au pouvoir de l’ennemi.

— Tu n’as pas tort, Ambor le Loup, Ambor le Sage ! Pourquoi ne veux-tu pas te joindre à nous ! Ta seule vue exalterait mes guerriers.

— Non ! mon ami, ta manière n’est point la mienne. Tu crois aux grandes armées. Je n’y crois que pour les Romains.

— Les Gaulois ne valent-ils pas les Romains !

— Ils valent plus, peut-être, mais ils ne savent pas faire la guerre, comme nos ennemis la font, savante et disciplinée.

— Ils l’apprendront !

— Les Romains mirent des siècles à l’apprendre… Leur art est terrible, Vercingétorix, leurs légions marchent comme un seul homme, et leurs armes sont meilleures que les nôtres… Pour les égaler, il faudrait refaire les âmes et les armées, se préparer, comme eux, par de patients exercices, par la formation incessante de nouveaux légionnaires. Tu connais leurs camps ; jamais les Gaulois ne réussirent à en prendre un seul d’assaut !

— On croirait entendre un vieillard centenaire ! Pourtant, nul n’est plus hardi que toi, nul plus brave…

— La hardiesse aussi est nécessaire, mais calculée !

— Ambor le Loup, faut-il nous laisser mettre aux chaînes par ce peuple abominable !

— Il faut le combattre à notre manière, en attendant que nous sachions pratiquer la sienne. S’il ne peut y avoir de grandes armées gauloises, on peut en former mille petites. Nos hommes doivent surgir, à l’improviste, des forêts, des montagnes, des marécages, harceler, affamer, surprendre sans cesse l’ennemi, les éclaireurs, détruire les troupes isolées…

Vercingétorix secoua la tête :

— Ils établiraient partout des camps fortifiés !

— Ils y mourraient de faim !

— Ambor ! Ambor ! ta prudence est pire que la témérité. Ah ! si tu voulais être des nôtres !

— J’en suis ! Je t’aiderai de toutes mes forces, ami, mais je n’accepte pas de me joindre à une armée en désordre, vouée à la défaite.

— Nous vaincrons ! cria Vercingétorix, d’une voix éclatante et les yeux étincelants…

— Quelle joie si je me trompais !

— Tu l’auras cette joie !

Ambor le Loup regarda le grand Arverne avec douceur. Il avait enlevé son masque de guerre, il apparaissait aussi beau que le fils des rois.

— Tu me retrouveras quand je pourrai te servir ! conclut-il. Allons chacun à notre destin !

CHAPITRE II

LA CLAIRIÈRE DES LOUPS

Cette clairière au fond de la Forêt de Sang, n’avait jamais vu les Romains.

Pour traverser ses halliers et ses marécages, braver ses eaux invisibles, il fallait connaître les passages mystérieux, parfois souterrains, les pistes sans nombre tracées par les fauves.

Là séjournait Ambor le Loup, avec sa femme, ses enfants, son père, ses serviteurs, ses chevaux, ses porcs et ses chiens.

On y trouvait aussi un loup et un ours domestiqués.

Ambor avait d’autres demeures. Celle-ci était sacrée. Depuis mille ans, sa race en faisait son fort ; aucun ennemi n’y avait pénétré.

Ambor commandait à sept clans disséminés dans la sylve. Nulle part, ses hommes ne se massaient ; la diversion, jointe à la connaissance des bois, les rendaient inaccessibles aux hommes de César : les légions n’avaient point d’ennemis plus redoutables.

Parce qu’il avait vu le massacre, la torture, la vente à l’encan des Gaulois, une haine sauvage dévorait Ambor.

Vingt légionnaires étaient tombés sous son glaive, sa pique, sa lance ou ses flèches ; des centaines d’autres avaient été massacrés par ses clans.

Rusé autant que fort, et d’un bon sens admirable, il ignorait encore la défaite, tant ses expéditions étaient bien conçues et bien conduites.

Il n’y avait pas de plus beau guerrier, avec ses yeux de flamme bleue, sa chevelure couleur paille de froment et son teint d’enfant. Impétueux, comme toute sa race, il restait maître de soi dans le danger comme dans la fureur.

Ce matin-là, debout près de sa maison ronde, avec le loup, l’ours et deux molosses, il regardait trois de ses enfants jouer avec les chiens.

L’ours était énorme et le loup de forte stature : loup du Nord, ours de la montagne. Ils vivaient de la forêt et de l’homme, respectueux des porcs et des provisions d’Ambor qui tenait de ses ancêtres la compréhension des bêtes et l’art de les faire obéir.

Une corne sonna dans la futaie profonde. Ambor dressa l’oreille ; son père, presque aussi fort que lui, mais qui avait perdu un bras à la bataille, sortit de la maison ; sa femme, belle Gauloise, au teint d’églantine, parut à son tour.

Les chiens aboyèrent, l’ours grogna et le loup hurla.

— Silence ! fit Ambor. Les bêtes se turent.

La corne tonna encore, plus proche ; un homme surgit au fond de la clairière, petit, trapu, de poil noir, un Carnute de race Ligure.

Quand l’homme fut près d’Ambor, il dit :

— Force et victoire, à toi et à ta race, Ambor le Loup !

— Autant à toi, fils de Llovack !… Assurément, tu n’es pas venu sans cause dans ma clairière.

— Les Romains ont franchi les Rocs Bleus et les collines… S’ils vont plus loin, tes alliés seront exterminés, leur ville détruite, et ceux que les soldats laisseront survivre, vendus aux marchands.

— Les Romains sont-ils nombreux ?

— L’envoyé des Amvars croit qu’ils sont plus de quatre cents.

— C’est beaucoup. Les guerriers de Broga sont prêts ?

— Ils sont prêts, chef invincible.

— Tu ne m’as pas dit à quelle distance ont paru les ennemis.

— À deux journées et demie de la ville.

— Ils doivent ou franchir les défilés des Aigles ou tourner les marais… Fils de Llovack, c’est deux jours par les défilés, plus de trois par l’autre voie…

Ambor parut pensif, puis :

— N’est-ce pas une avant-garde ?

— Les feux ont parlé sur les cimes : les légions suivent une autre route.

— Les Romains sont prudents et le mal que je leur ai fait ils l’ignorent… Plus encore ignorent-ils notre forêt ! Vos guerriers ont suivi Vercingétorix : il doit en rester peu dans la ville.

La ville, sur les terres latines, ou dans la Gaule narbonnaise, n’eût pas même passé pour une bourgade : c’étaient quelques centaines de cabanes éparses, construites en bois de hêtre ou de sapin.

— La forêt donnera quatre cents guerriers ! murmura Ambor. Avec ceux de la ville, nous serions six cents ; ceux des marais seraient peut-être deux cents.

C’était peu, en regard de la force que donnaient aux Romains leur science militaire et leur armement.

Ambor était étranger aux illusions des grands enfants de la Gaule, Celtes et Ligures. Depuis qu’il combattait les Romains, toujours à grande distance de la forêt, le visage dissimulé par un masque, il les avait observés d’un œil terriblement lucide et, parmi eux, il eût été un brillant chef de guerre.

Nul ne perçut aussi clairement les défauts de sa race ; fougueuse jusqu’à la frénésie, versatile, sans discipline, follement brave et ne redoutant pas la mort, mais vite découragée, « ennuyée » en quelque sorte quand le combat ne tournait pas à son avantage.

« Elle sera forte un jour ! » songeait-il… « et très puissante. Elle est encore trop jeune ! »

— Oui, la forêt se lèvera, reprit-il, tu peux le dire aux envoyés.

— Ils auraient voulu te parler.

— Tu sais bien, fils de Llovack, qu’il n’est pas bon que même nos amis pénètrent en foule chez nous. Il y a des cœurs faibles et la faiblesse est sœur de la trahison. Va ! que les tiens soient prêts. Avant la fin du jour, nous serons en marche.

Le père et la femme avaient écouté, ardents mais immobiles ; les enfants, après une pause, s’étaient remis à jouer.

Le Ligure ayant disparu dans la futaie, Ambor alla prendre la corne des ancêtres. Elle était vieille de plus d’un siècle, très grande.

Ambor sonna l’appel de guerre, que d’autres sonneurs répétèrent de futaie en futaie. Ceux du clan des Loups parurent d’abord. Ils habitaient à distance les uns des autres, le district de la clairière.

Peu à peu, les autres clans suivirent, les uns avertis directement par l’appel d’Ambor, les autres par les appels qui se succédaient sous les ramures et parmi les marécages.

Le clan des Loups noirs comptait beaucoup plus de Celtes blonds, de haute stature, aux yeux bleus, gris ou verts, que de bruns Ligures. Dans les autres clans, les deux races s’équilibraient ; il y avait beaucoup de mélanges.

Presque tous ces hommes, fous de bataille, n’avaient jamais, sous le commandement d’Ambor, connu la défaite.

Entraînés par le chef sagace, ils se montraient plus aptes à combattre les Romains que les autres Gaulois. Des crises d’indiscipline, cependant, les rendaient parfois peu maniables, et Ambor avait toujours grand’peine à les retenir lorsqu’ils apercevaient l’ennemi.

Il y avait, au centre de la clairière, un bloc de granit, avec une plateforme au sommet. Le chef y monta avec ses bêtes, chiens, ours et loup, et harangua la foule des guerriers pressés tout autour, avec leurs grands chiens de bataille.

— Hommes des Sept Clans, hommes de la Forêt Sanglante, clama Ambor, nous allons à la rencontre des bandits romains, bourreaux de femmes et d’enfants, voleurs, incendiaires, plus vils que nos porcs et plus féroces que nos loups ; nous allons au secours de nos frères de la plaine et du marécage… sinon leur ville sera brûlée, eux-mêmes tués, torturés ou vendus aux marchands immondes… Hommes de la Forêt Sanglante, vous savez qu’une guerre nouvelle est engagée ; toute la terre des chênes, des hêtres et des sapins se lève. Ésus la protège ; Taran frappera l’ennemi de la Foudre, et le grand Teutatès l’aveuglera !

Les guerriers, debout derrière leurs hauts boucliers, rugissaient en brandissant des piques ou des épées ; les chiens bondissaient en hurlant.

Ambor contempla la foule en silence, plein de l’amour de sa race mais craignant son indiscipline. Il reprit :

— Je vous ai dix fois conduits à la victoire, hommes des Sept Clans, parce que vous m’avez obéi. Deux fois, vous avez connu la défaite, ayant combattu sans moi. Sachez, guerriers, la force des bandits de César : ils la doivent à l’ordre, au savoir et à la constance ; ils sont unis comme les abeilles et les fourmis. Connaissons notre faiblesse : nous n’écoutons pas les commandements, nous ne savons pas attendre ; nos peuples s’entre-dévorèrent et, souvent, combattirent avec les légions… Je suis votre chef. Ce sera votre salut de m’obéir.

Il était si grand, si fort, si beau, que l’enthousiasme grisa les guerriers. Les voix clamèrent :

— On t’obéira, Ambor le Loup !

Tous, furieusement, levaient leurs grands glaives et secouaient leurs hauts boucliers.

CHAPITRE III

CEUX DE BROGA ATTENDENT AMBOR

Ceux de Broga attendaient. Ils se savaient incapables de tenir tête aux Romains. Si les Sept Clans ne venaient à leur aide, il faudrait fuir à travers les landes et les marécages, abandonner des biens qui seraient pillés et détruits par les légionnaires.

Aucune grâce à espérer. La révolte de Vercingétorix exaltait la férocité romaine. Les cités surprises seraient anéanties, leurs habitants massacrés ou vendus. Pour n’être pas traité comme des loups, il fallait appartenir aux régions soumises à César, et Broga était isolée.

Elle ne comptait que des maisons construites en bois, rondes, avec des fenêtres minuscules. Seule, la maison d’Amgal, le chef, était spacieuse.

Des champs de froment et de seigle, dépouillés par l’hiver, s’étendaient à l’Est, des herbages et des arbres, à l’Occident. D’énormes porcs erraient, et quelques chevaux, des chiens, des poules. Des nues épaisses mangeaient la lumière, mais la température était douce.

Amgal était soucieux. Il avait fait la guerre, il espérait la victoire de Vercingétorix : les deux tiers de ses guerriers – les plus forts – avaient rejoint les armées du chef arverne.

Broga étant trop pauvre, trop petite et trop peu accessible pour tenter les pillards, avait toujours échappé aux Romains. Les plus aventureux s’étaient arrêtés aux Défilés du Sanglier, à plusieurs journées de marche.

Amgal, homme mûr, osseux, agile, Ligure plutôt que Celte, avait le poil sombre et les yeux couleur de châtaigne. Plusieurs crânes étaient suspendus à sa demeure, crânes de Romains et aussi de ces Éduens qui faisaient alliance avec César.

Féroce à la guerre, mais généralement doux pendant la paix, malgré des accès de fureur, il aimait passionnément ses fils et sa femme.

— Crois-tu que le Loup viendra ? fit-il en s’adressant à celle-ci, qui se tenait près de la porte ouverte.

S’il était Ligure, elle était Celte, coiffée des cheveux dorés de sa race, et le cadet de ses fils lui ressemblait, avec sa peau de perle, ses yeux verts et sa haute stature.

L’aîné était parti avec les confédérés.

— Il viendra ! affirma-t-elle. N’est-il pas, comme le furent ses pères, l’allié de notre tribu ?…

Mais Amgal restait pessimiste. Il savait qu’Ambor, brave comme les aigles, était aussi prudent que les cerfs.

Le jeune Mengoll, qui écoutait avec ferveur, s’écria :

— Nous l’avons toujours aidé, père !

— Il nous a aidés plus souvent encore… Mais les hommes de la Forêt, en grand nombre, ont rejoint Vercingétorix, et nous-mêmes sommes diminués : le péril est grand !

Amgal regarda anxieusement ses plus jeunes enfants qui jouaient autour de la maison.

Des scènes hideuses lui apparurent – le massacre des vaincus, les femmes et les hommes de sa race chassés à grands coups, vers les marchands d’esclaves : à cause de leur abondance, on les vendait moins cher que des bœufs.

— S’il ne vient pas, la ville sera détruite de fond en comble ! Notre seule ressource sera dans la fuite, car, avec si peu d’hommes forts, comment résister ?

La haine et l’horreur emplissaient le cœur du jeune Mengoll ; il s’efforçait vainement de comprendre que des hommes venus de si loin fussent plus forts que les Gaulois, et l’idée qu’on pourrait vendre sa mère l’affolait.

Les heures passèrent. Le jour était près de son déclin lorsque les messagers de Broga, partis pendant la nuit, se montrèrent. Ils étaient recrus de fatigue mais joyeux ; l’un d’eux dit à Amgal, qui s’avançait pour les recevoir :

— Le fils de Llovack nous a promis qu’Ambor le Loup et quatre cents guerriers seraient demain matin à Broga.

De toutes parts, des hommes, des femmes et des petits, avec une horde de chiens, s’assemblaient. Aux paroles de l’envoyé, des clameurs répondirent, triomphantes : Ambor leur parut invincible. Tels des enfants, déjà les guerriers oubliaient leur angoisse.

Amgal, joyeux aussi, n’oubliait pas la puissance des Romains, leur courage, leur habileté et leurs stratagèmes. Avec eux, ni les forts ni les rusés n’étaient sûrs du lendemain.

— Que les guerriers soient en armes à la pointe du jour ! cria-t-il, monté sur un bloc erratique… N’oubliez pas d’assembler beaucoup de flèches.

Emportés par leur goût pour le corps à corps, les Gaulois négligeaient souvent les armes de jet, mais Ambor y tenait beaucoup et avait su persuader Amgal de leur utilité.

Le Loup enviait aux Romains leurs bons archers, leurs catapultes, leurs balistes, leurs « onagres », leurs faux de siège. Grâce à son impulsion, les hommes de la Forêt Sanglante avaient peut-être les meilleurs arcs de la Gaule.

Ceux de Broga applaudirent le chef : la rapide confiance, les espoirs démesurés, conformes à l’esprit de la race, dilataient leurs cœurs.

Ivre de joie, le jeune Mengoll, pour qui Ambor était un dieu, s’écriait :

— Broga est sauvée… Nous détruirons les soldats de Rome !

Le père le regarda avec mélancolie et un peu de cette ironie que les Gaulois, quoique encore à demi-barbares, avaient en commun avec les Grecs.

Tout le soir, des feux brillèrent dans la bourgade. Vers minuit, trois flammes rouges palpitèrent sur une colline lointaine. Amgal murmura :

— Les Romains ont pris la route des défilés…

Sans l’approche d’Ambor, l’épouvante aurait rempli son âme.

Peu après l’aube, des guetteurs se présentèrent devant Amgal, disant :

— Ambor arrive.

La nouvelle se répandit en éclairs ; la foule se massa vers le nord, agitée et curieuse. Des jeunes hommes coururent au-devant des alliés.

Amgal, soudain joyeux, sentit grandir sa confiance et devint aussi crédule que la foule quand les hommes de la Forêt parurent. Ils avançaient en bon ordre, la plupart bien construits et de taille élevée. Les grands boucliers leur donnaient un aspect plus redoutable ; leurs rangs, bien alignés, semblaient des murailles marchantes.

On les accueillit avec frénésie ; hommes et femmes couraient vers eux avec des pots de cervoise, veillant à ce qu’aucun n’eût une part trop copieuse.

Amgal et Ambor se retirèrent dans la maison du chef :

— Tes hommes sont-ils prêts ? demanda le Loup.

— Ils s’assembleront au premier signal.

— Donne-le sans tarder ! fit Ambor, qui aurait voulu trouver les guerriers en armes.

Amgal, un peu confus, saisit la corne de guerre et sonna trois fois.

— Bien ! reprit le chef des Sept Clans. Et ceux des Marécages ?

— Ils nous attendent.

— As-tu visité les défilés ? Tout y est-il en ordre ?

— Je les ai visités avec Mengoll. Il les connaît peut-être mieux que moi, car il a pénétré partout. Si aucun esprit mauvais ne se dresse, les rocs obéiront.

Ambor, ayant détaché son masque, considérait avec plaisir le jeune Mengoll, mince encore, allongé et flexible.

— Alors, tu connais bien les rocs ? demanda-t-il.

Parce que le chef légendaire lui parlait, l’adolescent rougit de joie et de confusion ; ses grands yeux flambèrent.

Il répondit :

— J’aime courir dans les rocs, descendre dans les cavernes et ramper sous la terre…

— Veux-tu venir avec moi ?

— Avec toi ! fit-il, d’une voix sombrée. Oui ! Oui !

Voyant sa poitrine bondir, Ambor sourit avec indulgence.

— Parce que tu connais si bien les rocs ! dit-il.

Et s’adressant à Amgal :

— Il convient de marcher sans retard ! Mes hommes ont dormi trois heures dans les bois… Vois si les tiens sont prêts !

Les guerriers de Broga s’assemblaient en tumulte, mélangés de femmes, de chiens et d’enfants. Ambor, avec un sourire ironique, reconnut le désordre de la race.

Cependant, à la voix d’Amgal, un triage commença de se faire ; les femmes et les enfants s’écartèrent ; les hommes formèrent une masse compacte. Comme l’avait recommandé leur chef, ils emportaient une abondante provision de flèches.

Tandis qu’ils achevaient de se préparer, le Loup rangeait ses guerriers. Ils étaient quatre cents, avec beaucoup de molosses.

Le clan des Loups Noirs devait ouvrir la marche : il était de beaucoup le mieux discipliné ; ses chiens, élevés avec soin, savaient, selon les signaux, garder le silence ou multiplier les aboiements.

Son armement aussi valait mieux que celui des autres, les boucliers, protégés par des peaux épaisses ou des bandes de fer, les arcs à longue portée, les glaives aiguisés et épointés avec soin. Enfin, les hommes portaient des cuirasses de cuir.

Dans les autres clans, on avait commencé à prendre modèle sur le premier mais la transformation était incomplète : la plupart n’avaient pas encore de cuirasse.

Chaque clan était commandé par deux chefs, qu’il fallait consulter pour les opérations de guerre, mais l’ascendant d’Ambor les inclinait à l’obéissance, pourvu qu’on observât les règles d’une déférence séculaire.

Les cornes sonnèrent le départ. Les Gaulois, précédés d’éclaireurs et mis à l’abri des surprises par des flancs-gardes, à l’instar des Romains, se mirent en marche.

Des hommes de Broga et du Marécage exploraient les défilés, depuis la veille.

La cavalerie ne comportait qu’une vingtaine d’hommes, le terrain où Ambor comptait surprendre les Romains ne se prêtant pas aux évolutions des chevaux : mais il fallait quelques rapides batteurs d’estrade.

CHAPITRE IV

LES DÉFILÉS DU TARAN

Aulus Lutatius atteignit, après le milieu du jour, les défilés de Taran. D’origine samnite, jeune encore, il était ambitieux, habile et hardi. Plus d’une fois, il avait réussi des entreprises hasardeuses.

César, habile à choisir ses hommes, lui confiait de préférence des expéditions d’avant-garde.

Lutatius connaissait l’existence de Broga par des prisonniers qui avaient exagéré les ressources de cette cité, si bien que le Romain comptait ouvrir une voie à l’armée et trouver un beau butin.

Devant lui s’étendait une ligne de rocs basaltiques d’un noir funèbre, inaccessibles, sinon par un défilé qui aboutissait à une cuve ; ensuite s’ouvrait une deuxième fissure.

C’était une route dangereuse ; Aulus Lutatius le savait d’avance, mais mal. Dans cette région où les soldats de Rome n’avaient point pénétré encore, il comptait surprendre les Gaulois. Sa marche avait été soigneusement couverte par des avant-gardes qui, trouvant partout la route libre, exploraient maintenant les défilés.

Pour le demeurant, Lutatius se fiait à sa chance. Nulle guerre sans risque ! Qu’avait été l’invasion romaine sinon une suite de coups d’audace ?

D’ailleurs, le chef comptait, non sans raison, sur l’imprévoyance gauloise.

En attendant le rapport des éclaireurs, il avait accordé du repos à ses soldats. C’étaient de rudes fantassins, accoutumés aux longues marches et aux travaux pénibles, bien armés, bien équipés et bien nourris : jusqu’à présent, le pillage avait produit des vivres en abondance. Quand les habitants avaient réussi à prendre la fuite, les vieux légionnaires, riches d’expérience, savaient découvrir les provisions cachées.

La vue de ses belles centuries remplit Lutatius d’une confiance orgueilleuse. Sans cesse, il les avait conduites au succès. Elles étaient adaptées à toutes les formes de la guerre.

Les soldats travaillaient, marchaient, tuaient avec indifférence. Rien n’émouvait leurs cœurs aguerris aux massacres ; ils versaient le sang humain, ils assistaient aux supplices sans plus de trouble que s’il se fût agi de bœufs ou de chiens. Seuls les exaltaient les beaux pillages et la vente des esclaves dont les chefs leur faisaient don après victoire.

Un vieux centurion se tenait auprès d’Aulus. Il avait un visage tanné, hâlé par le soleil et les vents, des yeux sombres, rusés et froids :

— Nous atteindrons demain leur ville ! fit Lutatius avec un sourire.

— Les hommes seront contents ; depuis une semaine, nous n’avons rencontré que des huttes misérables.

— Mais auparavant, quelles aubaines !… À Broga, tous trouveront leur récompense.

Le centurion se mit à rire. Il ne ressemblait pas mal à un vieux corbeau flairant l’odeur des cadavres.

Deux hommes débouchèrent du défilé, l’un grand et glabre, l’autre de moyenne taille et velu.

Ils tendirent la main droite devant eux, dans le geste de la salutation, et le grand dit :

— Nous n’avons trouvé aucun homme sur notre route. Au sortir du second défilé, la plaine est déserte et stérile, avec quelques marais.

Le second éclaireur approuva d’un signe de tête.

Lutatius résolut alors d’occuper rapidement la seconde issue. Mais fallait-il lancer des troupes espacées ou franchir les défilés en masse ?

Lutatius résolut d’envoyer d’abord une centurie, par quatre groupes, mais, auparavant, il demanda :

— Vous avez laissé des éclaireurs devant la plaine ?

— Au nombre de quatre…

Donc, en cas d’alerte, la centurie serait avertie et pourrait battre en retraite... Si elle atteignait le but sans encombre, les deux issues des défilés seraient aux mains de Lutatius, et les troupes pourraient librement déboucher dans la plaine.

Ne fallait-il pas, cependant, craindre quelque attaque du haut des roches ? C’était possible. Alors, la centurie se replierait en toute hâte. Si on ne l’attaquait point, c’est que, vraisemblablement, les cimes n’étaient pas plus occupées que les défilés mêmes.

Pour plus de sécurité, quelques légionnaires, bons grimpeurs, furent dépêchés vers les hauteurs. Ces éclaireurs, s’étant avancés aussi loin qu’ils le purent, se trouvèrent arrêtés par une chaîne farouche de pics et de parois inaccessibles… Aucune trace humaine.

Leurs rapports rassurèrent d’autant plus Lutatius que les habitants du pays, n’ayant jamais eu à faire aux Romains, ne devaient attendre aucune attaque, et la marche de la cohorte avait été dissimulée avec soin, sous le couvert des flancs-gardes.

Bientôt, des coureurs annoncèrent que la centurie avait traversé les défilés sans obstacle et débouché dans la plaine.

Lutatius lança le reste de ses troupes.

La dernière centurie venait de s’engouffrer parmi les rocs, lorsque des clameurs hurlantes, des rauquements de molosses et des sonneries de cornes retentirent.

Frémissant, stupéfait, sidéré, Aulus Lutatius écoutait.

CHAPITRE V

LES ROCS DE TARAN ET LA BATAILLE

Guidé par le jeune Mengoll, Ambor avait exploré de toutes parts les Rocs de Taran. Ensuite, il avait disposé trois groupes de cinquante hommes, des hommes d’élite, dans les réduits qui dominaient les défilés. Des guerriers de Broga et des Marécages, qui connaissaient à fond le pays des pierres, leur étaient joints pour guider la manœuvre.

Les ordres étaient formels et précis : sous peine de mort, Ambor défendait toute attaque jusqu’à ce que la grande corne de guerre du Clan des Loups Noirs donnât, par trois fois, le signal.

Quand il eut fini aux Rocs, Ambor disposa ses troupes parmi les blocs erratiques, ou parmi les saules et les roseaux qui bordaient le marécage.

Les Gaulois, tapis dans les Rocs de Taran, virent avec fureur les Romains envahir les défilés, d’abord les éclaireurs, puis la première centurie, plus tard enfin, toute la cohorte.

L’impatience les dévorait ; elle devint presque irrésistible lorsque les ennemis défilèrent en grand nombre, et beaucoup de guerriers, surtout les hommes de Broga et des Marécages, craignaient qu’on laissât impunément envahir la plaine…

Enfin, par trois fois, la grande corne des Loups Noirs sonna l’attaque.

— En avant ! cria le jeune Mengoll, aussi impatient que les autres.

Ambor l’avait placé dans le réduit le plus redoutable, afin qu’il surveillât les manœuvres des hommes. Un réduit voisin était commandé par Amgal ; ailleurs, des familiers des Rocs renseignaient les guerriers.

Une formidable avalanche de blocs et de grosses pierres roula dans les défilés ; des pans de murailles basaltiques s’écroulèrent, au milieu des clameurs, des cris d’épouvante ou de douleur, des hurlements de molosses, de la sonnerie funèbre de cornes…

Terrorisés, saisis de vertige, les Romains essayaient de battre en retraite ou de se sauver par l’issue la plus proche : ceux qu’on ne pouvait atteindre par les pierres étaient exterminés par les flèches…

À l’arrière, Lutatius avait toutefois réussi à retirer des défilés une soixantaine d’hommes.

À l’autre issue, la centurie d’avant-garde était sauve ; plus de cent autres soldats l’avaient rejointe, pêle-mêle. Cela faisait un bloc de deux cents hommes dont aucun n’eût osé reprendre la route des défilés.

Malgré la disparition du chef, ces Romains se reformèrent sous le commandement des centurions et s’apprêtèrent à la bataille.

Ambor, sachant qu’ils étaient encore redoutables, ordonna de les combattre d’abord à distance.

Les Sept Clans comptaient des archers adroits et leurs arcs étaient à longue portée. Une nuée de flèches s’abattit sur les légionnaires. Comme il y avait peu d’archers[1] et que les Gaulois étaient presque tous abrités, la riposte demeurait inefficace.

Déjà, une trentaine de légionnaires étaient tombés lorsque les Hommes du Marécage, exaltés par le massacre, incapables de se contenir plus longtemps, bravèrent les ordres d’Ambor et se ruèrent sur les ennemis. Ils étaient environ cent cinquante, mal armés, étrangers à toute discipline, à moitié nus.

Le choc fut rude et la riposte ferme.

D’une part, le désordre, les clameurs furieuses, les abois des molosses, les grands coups frappés au hasard, les armes médiocres.

D’autre part, une science séculaire, le sang-froid des armes bien trempées. Les glaives pesants, mal forgés, des Gaulois, peu maniables pour les coups de pointe, se faussaient sur les cuirasses et les durs boucliers, tandis que les épées romaines, légères et d’acier fin, portaient des coups mortels aux poitrines découvertes.

Les cadavres et les blessés des Hommes du Marécage s’accumulèrent ; la défaite apparut inévitable.

Ambor le Loup regardait avec dédain et amertume ce combat inégal… Redoutant une de ces paniques qui, si souvent, avaient donné la victoire à une faible troupe latine contre des masses incohérentes, il disposa les Sept Clans et ceux de Broga pour une attaque calculée.

Parce qu’il connaissait l’importance des actions successives, il forma trois colonnes. La première comportait les hommes de trois clans. La seconde, trois clans aussi, contenait les Loups Noirs. La troisième enfin se composait d’un clan et des hommes de Broga.

La corne sonna le premier assaut. Il était temps. Les Hommes du Marécage, plus découragés encore qu’effrayés, pliaient devant les légionnaires ; beaucoup fuyaient.

Tous reprirent courage en voyant arriver ceux de la Forêt.

L’attaque se fit d’abord à la lance. Un choc d’ensemble fit reculer les légionnaires. Ils réussirent pourtant à rétablir le combat et, se rapprochant sous le couvert des boucliers, ils contraignaient les assaillants à combattre par le glaive.

Ce fut une belle mêlée. Mieux exercés que leurs devanciers, mieux armés aussi, les hommes des Clans perdaient à peine plus d’hommes que les ennemis…

Les Romains, alors, reculèrent lentement, en bon ordre, imposants encore, tandis que les Gaulois poussaient des cris de triomphe. Mais un des centurions, vieux routier de guerre, avait secrètement amassé une réserve qui tomba sur le flanc des Gaulois.

Ce fut la victoire. Étonnés, imaginant un renfort imprévu, les Hommes de la Forêt reculèrent, quelques-uns avec précipitation. Une violente poussée des Romains fut décisive.

La fuite commença…

La corne de guerre sonna la troisième attaque. Cette fois, c’était l’élite, menée par le Clan formidable des Loups Noirs : Ambor lui-même les commandait.

Ces hommes-là valaient presque les Romains par la discipline et les dépassaient par la force, l’élan et la souplesse. Une énorme pique au poing, Ambor clama :

— Mort à la vermine romaine… Mort aux bourreaux !

Ce fut épouvantable. Le géant abattait un légionnaire à chaque coup, ses hommes se ruaient comme une bande d’aurochs et tous les Gaulois de la première et de la deuxième attaque revenaient pour la curée…

Tout fut dit. La résistance devint impossible ; la fatalité accabla les fils de la Ville Souveraine. Saisis d’une stupeur semblable à celle de l’herbivore sous la griffe du félin, ils se laissèrent égorger sans résistance.

Le combat était terminé. Tous les Romains gisaient sur le champ de bataille, sauf une quarantaine à qui l’on avait laissé la vie sauve… Pour quelques heures seulement ! Ils devaient être offerts en sacrifice à Ésus, dieu de la Guerre, à Taran, dieu de la Foudre, et à Teutatès, le plus grand des dieux.

Le jour baissait ; les feux du crépuscule allaient remplir les nuages.

Debout sur une pierre erratique, Ambor contemplait le champ de bataille.

Les noirs oiseaux de la mort, corbeaux, corneilles et freux, planaient, avec de longs croassements, au-dessus des cadavres ; les audacieux s’abattaient et commençaient le festin ; de petits carnassiers accouraient sournoisement ; des loups montraient au loin leurs gueules fauves. Bientôt, tous se repaîtront à loisir de chair humaine !…

Les guerriers achevèrent de dépouiller les légionnaires de leurs épées solides, de leurs casques, de leurs boucliers. Ambor en armerait ses troupes d’élite.

Des lamentations, des hurlements, des cris d’agonie : glaives, piques et lances mettaient fin aux souffrances des vaincus.

— Vois, disait Ambor au jeune Mengoll, qui se tenait près de lui… Vois et n’oublie point ! Les voilà vaincus, ces vainqueurs ! Mais si l’on avait suivi l’exemple des Hommes du Marécage, c’est nous qui serions exterminés ou qui aurions pris la fuite. Oui, souviens-toi, Mengoll. La Gaule sera vaincue, si les Gaulois ne font pas ce que nous venons de faire !

Le jeune homme regardait Ambor comme il aurait regardé un dieu.

La funèbre besogne terminée, les Gaulois n’avaient plus qu’à ensevelir leurs morts et à panser vaille que vaille leurs blessés.

Pour les Romains, ils demeureraient sans sépulture livrés aux bêtes.

— Si les Romains n’avaient pas été impitoyables, reprit Ambor, nous ne l’aurions pas été non plus.

Il se fit amener les prisonniers. Les malheureux connaissaient leur sort ; les plus braves mêmes montraient des visages pâles et des yeux agrandis par l’épouvante.

Ambor cria :

— Y a-t-il parmi vous des hommes qui sachent tremper et forger le fer à la manière romaine ? Ceux-là auront la vie sauve.

Deux hommes levèrent les bras. Le premier dit :

— J’ai forgé le fer avec mon aïeul.

Et l’autre :

— Je sais fabriquer des charrues de fer, plus dures que les épées… Mes ancêtres étrusques étaient habiles à travailler les métaux.

— Vous forgerez pour Ambor le Loup, votre maître.

Puis, parce que c’était son devoir, mais guère à son goût, Ambor choisit douze légionnaires pour être noyés dans de grandes cuves, selon que le voulait Teutatès, douze autres pour être branchés dans les bois, ainsi que le préférait Ésus, et douze encore qui, selon l’usage millénaire, seraient brûlés vifs en l’honneur de Taran, dieu de la Foudre.

Un immense soleil rouge sombrait à l’Occident tandis qu’une lune aussi vaste s’élevait à l’autre bout du firmament.

Les oiseaux noirs s’emparaient du champ de bataille, les grands loups, plus proches que naguère, hurlaient frénétiquement.

CHAPITRE VI

AMBOR DANS LA SYLVE SANS HOMMES

Ambor achevait son repas de jambon fumé, avec des tranches de ce pain blanc que cuisaient les Gaulois, cultivateurs du blé.

La claie qui fermait la demeure était ouverte ; des rais de lumière éclairaient les convives, la table primitive, les murailles tapissées de peaux de loups, de chèvres, de renards et d’ours. Hier, il gelait ; aujourd’hui, la température était adoucie…

Le père occupait la place du chef, quoique, à cause de son bras coupé, il ne participât plus aux guerres ; les enfants s’asseyaient à même le sol et Mera, la belle Gauloise, se tenait à côté d’Ambor, car, dans les Sept Clans, la femme était tenue pour l’égale de l’homme. Il y avait aussi le jeune Mengoll pour qui Ambor s’était pris d’affection et qui vivait avec la famille.

Hissos, le père, dit :

— Il n’est venu aucune nouvelle de Vercingétorix.

— Aucune, dit Ambor… Je ne sais si mon message lui est parvenu.

— Il lui parviendra ! dit Mera… Il sera content de ta victoire.

— Vercingétorix ne croit qu’aux grandes batailles.

— La Gaule peut-elle être sauvée autrement ? demanda Hissos.

— Elle ne sait pas faire la grande guerre… Mais cent combats comme le nôtre épouvanteraient les Romains.

— Toi, tu sauverais la Gaule ! fit Mera, avec orgueil.

Elle tournait vers Ambor son visage blanc aux yeux lumineux ; elle l’admirait autrement mais autant que le jeune Mengoll, et, comme lui, elle était prête à donner sa vie pour le chef.

— Avec une grande armée, répondit Ambor, je ne saurais mieux faire que Vercingétorix. Lui, peut tout apprendre et, chez les Romains, ce serait un rival de César. Mais il faudrait un dieu et des prodiges pour maintenir l’union parmi les grands chefs gaulois ou la discipline parmi des guerriers en si grand nombre… Nos clans feront à l’ennemi deux fois plus de torts que s’ils rejoignaient Vercingétorix, ainsi serviront-ils le mieux nos peuples…

— Tu viens d’exterminer cinq cents Romains ! fit Mera, frémissante d’enthousiasme.

— Ambor, murmura Mengoll, Ambor est tout puissant.

Pour ces paroles, Mera l’enveloppa d’un regard amical.

Hissos méditait. Il jugeait son fils admirable mais le laissait à peine paraître.

— Que vas-tu faire ? demanda-t-il.

— Du côté de Broga… et très loin au-delà, il n’y a rien à faire. C’est par hasard qu’une troupe romaine est venue par là. Ceux qui nous ont échappé sont cernés par les hommes de la montagne : ils sont en trop petit nombre pour ne pas succomber. C’est de l’autre côté des forêts, plus loin que les bois-sans-hommes, que j’aimerais combattre. D’ailleurs, je trouverai là des retraites sûres. Demain, je me mettrai en route, non pour combattre, mais pour préparer l’avenir. Tu viendras avec moi, Mengoll.

Mengoll se mit à rire de joie.

Ambor s’était levé. Dehors, il trouva le loup, ses grands molosses et l’ours. Ils se pressaient autour de lui et lorsqu’il caressa l’ours, les chiens grognèrent. Mais il les caressa à leur tour. Tous étaient de grande race, puissants et inlassables.

Il avait résolu d’emmener l’ours, le loup et trois chiens, en même temps que deux guerriers, Koûm et Remix, dont le flair égalait celui des bêtes et qui ne craignaient pas la sylve-sans-hommes, plus sauvage que la forêt de sang. Elle était située loin des terres arvernes ; aucun peuple ne la revendiquait : on racontait qu’elle contenait des habitants humains, très rares et de races étranges. Certains les croyaient parents des animaux, d’autres en faisaient des dieux inférieurs, inféodés à la Déesse Suprême, la Terre… Peu de Gaulois y avaient pénétré.

Une tradition ancienne faisait respecter leur domaine qui était âpre, plein d’eaux funestes et d’esprits redoutables. Il n’était pas défendu de la parcourir, mais au risque de dangers mortels.

Ambor sonna de sa corne légère, dépouille d’un taureau.

Après quelque temps, deux hommes parurent, dissemblables.

L’un, Koûm, était d’une paume moins grand que le Loup. Ses cheveux, rouges comme le poil du renard, lui descendaient jusqu’aux omoplates ; ses yeux sauvages, aussi verts que la feuille nouvelle, luisaient dans les pénombres. Son sayon et ses braies étaient faits avec des peaux de cuir brut.

L’autre, Remix, de taille plus brève, très trapu, les yeux jaunes, les cheveux noirs et le teint bistre, portait une saie de laine pourpre, un collier de corail et d’or.

Au lieu du glaive gaulois, ils s’armaient d’épées romaines, dépouilles des vaincus, et c’étaient des archers d’élite, pourvus d’arcs puissants.

— Êtes-vous toujours résolus à m’accompagner dans la Forêt-sans-hommes ? demanda le chef.

— Où tu iras, j’irai ! répondit Koûm.

Et Remix :

— Remix n’a pas deux paroles et ne craint pas la mort.

Ambor affirma, pour accroître leur courage :

— Il y a des paroles pour apaiser les dieux de la sylve. Je les connais.

Ce n’était pas un mensonge. Ambor tenait les paroles d’un ancêtre, mais, dans le fond de l’âme, il y croyait peu :

— Nous partirons demain, à la première heure !

Comme il parlait, une corne sonna dans les futaies.

— Les messagers ! exclama Ambor, avec un frémissement.

Ils étaient trois qui venaient du camp de Vercingétorix.

Le plus âgé dit :

— Ambor le Loup, Vercingétorix te salue ; il fait savoir que ta victoire l’a rempli de joie, et qu’il souffre de ne pas te voir avec lui…

Ambor écoutait avec mélancolie ; rien n’aurait été plus selon son cœur que de joindre le roi des Arvernes.

— Son armée est immense, reprit le messager ; chaque jour, de nouveaux rois arrivent avec leurs guerriers. Vercingétorix est sûr de vaincre les Romains.

Ambor dit :

— Puisse Ésus venir à son aide !

Et il songeait :

— Si je pouvais m’emparer de César !

C’était sa pensée secrète, depuis le jour où il avait secouru les Sept.

— C’est bien, fit-il à voix haute. Vous êtes vaillants, et heureux dans vos entreprises. Nous aiderons Vercingétorix en harcelant les Romains bien mieux qu’en nous mêlant à son armée.

Pendant plusieurs jours, Ambor, Koûm, Remix et le jeune Mengoll voyagèrent dans le pays des arbres.

Ils avaient dépassé la région des Sept Clans ; les hommes devenaient toujours plus rares. Aucun lien ne les unissait ; les uns vivaient solitaires ; les autres formaient une famille aux assises fragiles. C’étaient, pour la plupart, des Ligures, descendants de ceux qui vivaient là avant l’invasion celtique.

Les bêtes fauves pullulaient, à peine chassées.

Puis, pendant une semaine, on ne rencontra plus un seul humain.

Vers le déclin d’un jour, Ambor arriva dans une clairière très vaste. Tout autour, la sylve dense, où les voyageurs avaient lutté depuis le matin contre les pièges de l’eau souterraine ; dans la clairière, d’étranges demeures, dont le toit seul, avec un faible pan de mur, sortait de la terre. Des pierres géantes, dressées par les ancêtres, formaient un demi-cercle de fantômes.

Les compagnons contemplaient ce terroir avec étonnement. Cependant, Ambor et Koûm avaient déjà vu de telles demeures. Des hommes qui, jadis, formaient des tribus et des peuples, les avaient habitées. Et les pierres étaient dressées en l’honneur des dieux…

Un ours parut, dont la taille émerveilla Ambor : il devait avoir trois fois le poids d’un ours ordinaire ; sa tête était ronde ; un poil couleur de terre couvrait son torse, et ses mâchoires, en s’écartant, montraient des dents terrifiantes…

À sa vue, l’ours d’Ambor poussa un long grognement, le loup hurla et les molosses s’élancèrent.

Un ordre bref d’Ambor les arrêta : cet ours les aurait écrasés.

Les quatre hommes préparaient leurs armes, surtout les arcs, mais Ambor dit :

— Il ne nous attaquera point. L’ours le plus féroce est sage et celui-ci nous a comptés…

Là-bas, à demi dressé, formidable, l’ours fit entendre un grondement aussi puissant que l’appel d’une grande corne de guerre et, brusquement, il disparut…

Alors, on vit un homme surgir de terre.

Petit, bas sur jambes, la face courte et très large, le crâne circulaire, la peau couleur feuille morte, les yeux énormes et très écartés, il épiait les Gaulois.

À peine venait-il de paraître, d’autres hommes se dressèrent, tous trapus, la face large et les yeux écartés.

Ils étaient maintenant une douzaine. Jamais Ambor ni ses compagnons n’avaient vu des humains à leur ressemblance. Koûm et Remix craignirent que ce ne fussent des dieux inférieurs, dieux de la forêt, redoutables aux hommes.

Un par un, il en vint encore, au nombre d’une dizaine, tous armés d’arcs, de sagaies, de haches de bronze.

Un souvenir monta dans l’âme d’Ambor : quand il était petit, l’aïeul de son aïeul, homme vieux comme les grands chênes, disait que, jadis, la terre des Arvernes appartenait à des hommes qui vivaient sous la terre. Or, l’aïeul de l’aïeul, dans son enfance, l’avait appris des anciens, qui le savaient par les Ligures des Bois. On parlait aussi d’hommes qui vivaient sur les eaux.

Ambor, ayant recommandé à ses compagnons de ne pas le suivre, marcha vers le plus proche des Hommes-de-la-Terre. L’homme le regarda venir, puis brandit sa hache de bronze, et dix autres haches se levèrent.

Quand il fut à portée de flèche, Ambor, posant son glaive, son arc, sa pique et son bouclier sur la terre, cria d’une voix musicale :

— Ambor le Loup ne veut pas faire la guerre aux hommes qui vivent dans la Terre.

Ils comprirent le geste, étant, plus que les Gaulois, proches des temps où les hommes s’exprimaient par signes. À leur tour, ils déposèrent leur hache et l’un d’eux demanda, en accompagnant ses paroles de mouvements :

— Que vient faire l’étranger chez les Fils de l’Ours ?

Ambor ne comprit pas ces paroles, prononcées dans une langue inconnue, mais il pensa qu’on l’interrogeait sur ses desseins, et il répondit :

— Ambor veut aller au-delà des forêts…

Il y avait maintenant des femmes et des enfants, tous trapus, avec les mêmes faces larges, les yeux écartés et les cheveux pareils à de la laine noire. La race semblait pacifique mais défiante.

Celui qui avait parlé le premier reprit :

— Toute la terre et tous les lacs étaient à nos pères… Les hommes bruns et pâles sont venus plus nombreux que les sauterelles, puis les grands hommes aux cheveux d’or. Ils ont pris nos terres et nos lacs !… Nous craignons les hommes bruns et pâles, nous craignons plus encore les grands hommes aux cheveux d’or… Étranger, si tu apportes la guerre, nous nous battrons jusqu’à la mort.

Ambor secoua la tête, désemparé. Ce discours n’avait pas plus de sens pour lui que le vent du soir ou le chant de la rivière. Il répéta, en montrant ses armes étendues :

— Ambor vient à vous comme un ami !

Comme il disait, un homme sortit de la forêt et demeura un moment immobile, au fond de la clairière. Tous se tournèrent vers lui, avec de grands signes. Il était plus élancé que les autres, les yeux éclairés d’une lumière vive. Ayant considéré Ambor, puis ses compagnons, les molosses, le loup et l’ours, il cria :

— Akr l’Élaphe peut te comprendre : il a chassé avec les Gaulois, loin, loin, jusqu’aux Lacs Bleus. Mes frères font bien de craindre ta race, comme ta race fait bien de craindre ceux qui viennent avec des glaives courts et indestructibles. Car ceux-là sont les plus dangereux de tous.

— À ceux-là seuls, nous voulons du mal ! répondit Ambor. Tous ceux qui habitent la Gaule doivent devenir frères. Ainsi pense Ambor le Loup.

— Ainsi pense Akr ! répondit le chasseur.

Il clama dans sa langue originelle :

— Le géant aux cheveux d’or n’est pas notre ennemi, mais seulement celui de ces guerriers terribles qui viennent pour tout tuer et tout détruire.

Alors, les hommes de la clairière déposèrent leurs armes.

Akr s’avança vers Ambor.

— Tes compagnons et tes chiens sont maintenant les amis des fils du Grand Ours. Nos demeures leur sont ouvertes, mais non à ces bêtes sauvages qui feraient trembler les femmes et les enfants !

L’Élaphe, examinant l’ours et le loup, demanda :

— Es-tu le sorcier de ta tribu ?

— Je suis le chef !

— Souvent, le chef est sorcier. Tu connais les mots et les signes pour dompter les bêtes ?

Ambor se mit à rire :

— Les bêtes obéissent à celui qu’elles aiment ou craignent, et mieux, à ceux qu’elles aiment et craignent à la fois.

Il appela :

— Ici, Imra !… Doug…

L’ours s’avança, lourd et souple, à l’aise dans sa fourrure, le loup arriva de biais, sournoisement, et, à quelques pas, s’allongea comme s’il allait bondir sur Akr. Ses yeux jaunes phosphoraient dans la lumière déclinante.

— Celui-là est le plus redoutable ! dit Akr, qui n’avait pu s’empêcher de saisir sa hache.

— Ne frappe pas ! dit vivement Ambor. Tu n’as rien à craindre.

Il passa la main sur la nuque musculeuse du loup. Les grands molosses grognèrent.

— Les tiens ont-ils toujours habité sous la terre ? demanda le Gaulois.

— Nos pères, et les pères de nos pères y habitaient… et aussi sur les eaux…

— Oui, fit Ambor, je l’ai appris quand j’étais un petit enfant.

— Nous étions les maîtres du monde ! reprit orgueilleusement Akr. Tu aurais voyagé tout un été et, partout, tu aurais rencontré nos tribus… Mais il est dangereux de parler de ces temps, tes pères furent sans pitié, ils massacrèrent ou chassèrent les nôtres, plus loin que ne va le soleil !

Akr baissa la tête, la rancune pesa sur son cœur puis, résigné :

— Ainsi font les hommes aux glaives courts avec les vôtres !

— Nous les exterminerons ! cria Ambor.

— Non sans l’aide des Vies Cachées !… Si elles ne veulent pas, Ambor le Loup, les Gaulois souffriront les mêmes maux que nos ancêtres.

Ambor soupira ; un souffle rauque jaillit de sa vaste poitrine ; des visions d’épouvante passèrent. Mais, chassant son inquiétude, il dit :

— N’est-ce pas triste de vivre dans la terre ?

— Il y fait plus frais l’été et plus chaud l’hiver.

Pendant qu’ils causaient, un à un et pas à pas des hommes s’étaient approchés. Chaque pas augmentait un peu leur confiance, et parce qu’ils avaient l’imagination simple, ils ne tardèrent pas à être complètement rassurés.

Bientôt, une quinzaine d’hommes et de femmes se trouvèrent près du Gaulois. Ambor, ayant trois fois parlé aux bêtes, le loup, l’ours ni les chiens ne bronchèrent. Mais le loup guettait d’un air équivoque.

Akr, ayant interrogé celui qui avait le premier adressé la parole aux voyageurs, dit à Ambor :

— Owar le chef t’offre des provisions et l’abri dans nos demeures.

— Nous avons de la chair fraîche et nous dormons sur la terre et sous le ciel nu. Mais nous n’oublierons pas que nous avons été accueillis comme des amis.

Comme il parlait, l’ours géant qui était déjà apparu naguère se montra au bout de la clairière.

C’était presque le soir. Le crépuscule mourait dans les nuées ; on eût dit un lac de cuivre rouge derrière les grands chênes et les hêtres ; l’ours paraissait plus colossal encore.

Il s’avança jusqu’aux premiers toits, sans que les gens de la clairière parussent y prendre garde.

Les Gaulois apprêtèrent leurs arcs, le loup et les chiens se dressèrent en grondant :

— N’attaquez pas le Fils-Géant des Ancêtres, cria Akr avec effroi. Nos guerriers seraient forcés de vous combattre.

— Et pourquoi ? demanda Ambor, Stupéfait.

— C’est notre grand frère ! Il descend de l’Ours Ancêtre comme nous-mêmes ! affirma Akr.

Ambor écoutait sans comprendre. Et il dit :

— Les ours sont dangereux !

— Le Grand Ours n’est pas dangereux pour qui le laisse vivre en paix. Regarde, Ambor, il ne ressemble pas à celui que tu emmènes… il ne mange pas de chair, il n’attaque pas les bêtes qui, toutes, le remettent, car il est plus fort que le bœuf sauvage.

L’ours était maintenant près d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants. Des voix s’élevèrent qui lui parlaient avec douceur.

— Je n’ai jamais vu un ours comme celui-là ! fit Ambor.

— C’est le dernier. Quand il sera mort, nous serons les seuls descendants du Grand Ours, répondit Akr avec fierté. Enfant, j’en ai vu deux comme lui : le père de mon père connut le temps où il y en avait douze. Dans les bois, il n’y a plus que des ours comme le vôtre, et ceux-là mêmes sont maintenant en petit nombre.

— Parce qu’ils se réfugient dans la montagne.

Pendant qu’Ambor et Akr parlaient, Koûm et Remix ayant choisi un endroit autour duquel la terre était nue, de sorte qu’elle ne pût répandre la flamme, avaient allumé un feu qui devenait plus éclatant à mesure que la lumière mourait au fond du ciel.

Les premières étoiles étaient venues. Ambor, levant les yeux, vit l’astre bleu de Teutatès et, plus loin, l’astre rouge d’Ésus. C’était un bon présage et il se sentit joyeux. Mais, étonné de la croyance d’Akr :

— Tu crois vraiment descendre d’un ours ? demanda-t-il.

Akr répondit avec force :

— C’est vrai comme ces arbres, vrai comme ce feu.

Ambor comprit qu’il fallait respecter cette croyance. Il savait, lui, que les hommes sont fils de la Terre, déesse plus puissante que tous les dieux. Il savait aussi qu’il y avait en lui une vie qui ne périrait pas et qui, après la mort, verrait en face Teutatès, Taran, Ésus, le monde mystérieux et énorme où s’assemblent les nuages.

Akr accepta de manger avec les Gaulois. Le chef des fils de l’Ours, ayant senti l’odeur excellente de la viande rôtie, accepta aussi : en signe d’alliance, il étendit le bras vers l’Orient, disant :

— Au nom des ancêtres venus avec le soleil, Owar devient le frère du Géant aux cheveux de lumière…

Akr ayant traduit ces paroles, Ambor répondit :

— Ambor le Loup sera à jamais l’ami des Fils de l’Ours… et ses clans respecteront sa promesse.

Alors, Koûm et Remix servirent les viandes chaudes qu’Ambor coupa en parts équitables et les six hommes goûtèrent la joie que donne une nourriture savoureuse.

Les bêtes eurent leur part de chair crue et de viscères.

— Akr, demanda Ambor, toi qui connais les détours de ces forêts, ne veux-tu pas nous accompagner ?

— Je le veux, dit Akr… Je te montrerai des hommes et des bêtes que, sans doute, tu n’as jamais vus.

Le feu jetait au loin ses lueurs sur les toits étranges, qui semblaient plus encore les toits de maisons ensevelies dans un cataclysme. Akr et Owar, dans la lumière rouge, avaient des visages de cuivre, le jeune Mengoll contemplait toutes choses avec émerveillement : il n’avait pas eu peur ; devant Ambor, les choses et les êtres devaient toujours fléchir ou être rompus.

CHAPITRE VII

SUR LA COLLINE ÉPOUVANTABLE

Deux jours après avoir quitté la clairière, les voyageurs se trouvèrent dans une région de marécages. Sans Akr, et malgré le flair de Koûm, comparable à celui des loups, les Gaulois auraient dû perdre une semaine en détours, mais Akr connaissait les passages.

On rencontrait des sangliers presque aussi forts que des ours ; des taureaux accoutumés à une vie mi-palustre ; des loups, des lynx, des renards, en abondance. De grands aigles planaient dans le ciel d’hiver et fondaient brusquement sur des proies invisibles…

Le gibier était abondant ; les poissons pullulaient ; l’ours et le loup trouvaient la proie sans effort.

La quatrième nuit, Remix, qui était de veille, entendit une rumeur étrange. On eût dit les mugissements et les rauquements d’un troupeau innombrable. Il écouta quelque temps en silence, étonné, et, comme la rumeur augmentait, il éveilla Ambor et Koûm.

— Écoutez !

Ambor, après un moment, dit :

— C’est le bruit des eaux.

— Mêlé au bruit du vent, ajouta Koûm.

Le vent, en effet, commençait à souffler. Dressé à son tour, Akr, dès qu’il eut tendu l’oreille, s’écria :

— C’est l’inondation. Les eaux, venues de la montagne, sont aussi rapides que des chevaux au galop. Elles seront ici avant une demi-heure…

Les bêtes, inquiètes, soufflaient et grondaient. Le loup fit entendre une plainte lugubre…

— Il faut partir… vite ! vite ! s’écria Akr. Si nous n’atteignons pas la Colline Noire avant les eaux, nous ne leur échapperons point.

Il ramassa un caillou pointu, traça un triangle sur le sol, et fit entendre une sorte de mélopée. Ambor comprit que c’était une défense magique contre l’inondation. Et lui-même murmura, les mains étendues :

— Grand Teutatès, et toi, Taran, dieu de la foudre, si vous nous sauvez, Ambor vous offrira de beaux sacrifices !

Déjà, ayant saisi leurs armes et leurs sayons, les Gaulois s’élançaient, guidés par Akr, vers la Colline Noire.

Ils ne pouvaient douter que les eaux allaient plus vite qu’eux : la clameur ne cessait de croître.

De toutes parts surgissaient des bêtes affolées dont le nombre ne cessait de s’accroître. Les taureaux des marais, les urus, les cerfs élaphes, les sangliers, les loups, les ours bondissaient éperdument, mêlés d’animaux plus petits, daims, chevreuils, renards, lynx, blaireaux, lièvres, lapins, belettes, fouines, putois.

Un même instinct les poussait dans la direction que suivaient les hommes…

Cependant, la cataracte grondait, plus rapide ; le vent devint formidable, et les deux éléments grondant, tonnant, mugissant et soufflant, semblaient on ne sait quel effroyable troupeau de montres.

Les hommes fuyaient à toute vitesse. Ambor était le plus véloce ; il aurait pu lutter contre les élaphes ou les loups, mais il ne voulait pas devancer ses compagnons. Très rapides aussi, Akr et le jeune Mengoll précédaient Koûm et Remix…

Un tiers de lune pâle, apparaissant entre les nuées, éclairait cette course fantastique. Les bêtes se multipliaient encore. Il y avait maintenant de véritables hordes de taureaux des marais, de loups, de cerfs élaphes et de chevreuils.

Beaucoup venaient de loin, peut-être des contreforts de la montagne. Un homme à pied aurait mis plusieurs jours à franchir cette distance.

De-ci de-là, un animal s’affaissait, terrassé par la fatigue, puis se remettait péniblement en marche…

Soudain, il y eut aussi des hommes, en petit nombre, avec des femmes, qui traînaient des enfants.

On discernait des visages cuivreux, de longues chevelures sombres.

Ambor et ses compagnons les devancèrent.

Les eaux étaient proches. Il ne semblait plus possible de leur échapper. On entendait craquer des arbres déracinés par les vagues furieuses ou par la tempête.

— Vite ! Plus vite ! cria encore Akr.

Il ne parlait ni pour Ambor ni pour Mengoll, mais pour les deux autres, surtout Koûm, homme d’âge mûr qui s’épuisait…

Les eaux bondirent. Il semblait qu’elles allaient enlever les fugitifs. Mais Akr avait mené ses compagnons sur une arête, d’où ils voyaient filer les flots blancs d’écume, à droite et à gauche. Ils emportaient des bêtes, des troncs d’arbres, peut-être des hommes…

Sur l’arête, c’était un pullulement de créatures folles d’épouvante, qui se heurtaient, se mordaient, se griffaient. Beaucoup étaient précipitées dans les flots ; d’autres, après avoir roulé, revenaient en rampant.

— Sommes-nous perdus ? demanda Ambor.

Un désespoir sombre était en lui. Il n’avait pas peur de mourir, mais il voulait vivre pour combattre les ennemis de sa race.

— Nous sommes sauvés ! répondit tranquillement Akr.

La crête s’était élargie ; elle devenait une chaussée immense, qui montait en pente douce d’abord, puis rapide.

— La Colline Noire.

Une masse ténébreuse se dressait dans le blême clair de lune et se révélait Spacieuse : les bêtes la gravissaient en hurlant, bramant, mugissant ou rauquant ; une nuée de rapaces volait à sa cime.

Un ours renversa Koûm, des loups passèrent en bondissant sur le corps de Remix, un grand taureau des marais heurta violemment Ambor qui, d’une secousse énorme, l’écarta et le fit trébucher…

Soudain, l’Élaphe s’arrêta, en disant :

— Ici, les eaux sont impuissantes !

On les voyait contourner la base de la colline, envahie de toutes parts par un grouillement d’animaux.

Ambor, jetant un coup d’œil sur ses compagnons, n’aperçut pas Mengoll. Il l’appela d’une voix retentissante. Aucune voix d’homme ne répondit…

Était-il perdu parmi les animaux sans nombre ou tombé en route ? Le chef cherchait du regard dans le chaos de créatures palpitantes, qu’éclairaient trop faiblement les rayons lunaires.

En vain. Aucune forme humaine n’apparaissait en dehors du groupe formé par Akr et les Gaulois.

Alors, une tristesse amère saisit Ambor : il connut qu’il aimait Mengoll comme un jeune frère, presque comme un fils. Et il se reprochait violemment et injustement de n’avoir pas mieux veillé sur lui.

Koûm et Remix ne se souvenaient de rien ; peut-être Mengoll avait-il disparu au moment où l’un avait été renversé par l’ours, l’autre par les loups. Akr avait vu Mengoll, pour la dernière fois, lorsque des taureaux des marécages l’avaient forcé, ainsi que ses compagnons, à faire un détour.

— L’eau ne pouvait plus l’atteindre, remarqua-t-il… Des bêtes ont pu le renverser et le blesser.

Ambor essaya de se frayer passage. Il fallut y renoncer. On ne pouvait faire un pas sans heurter des vivants. Il y en avait des milliers entassés sur le pourtour de la colline. La plupart gisaient sur le sol, tellement épuisés qu’ils demeuraient incapables de se mouvoir, maintenant que l’épouvante avait cessé de les soutenir.

D’ailleurs, pendant quelque temps, cette épouvante ne les redresserait plus. Ils avaient dépensé leur énergie et perdu toute excitabilité. On eût pu égorger les taureaux des marécages, les ours, les loups, sans qu’ils tentassent de se défendre. Le cerf s’affaissait près du loup, l’urus à portée de la mâchoire des ours ; de-ci de-là, un rapace descendait jusqu’au sol et emportait quelque proie de menue stature.

La faune que nourrissaient des lieues et des lieues de forêt était ici, sauf des milliers de bêtes exterminées par les eaux.

Ambor sentit la force de la Terre, mère des dieux et Akr reconnaissait l’œuvre des puissances néfastes, ennemies des vivants…

Ambor ne put dormir ; Koûm, Remix, Akr, le loup, les chiens et l’ours avaient succombé à un sommeil de mort.

Le géant se leva avant l’aube. Il vit pâlir et disparaitre les étoiles tandis qu’une lumière morne envahissait l’Orient. Elle s’accrut. Les nues jouèrent la féerie de l’aurore ; la colline s’éclaira de rayons rosés. Le vent se taisait ; les eaux, au bas de la colline, formaient un lac dormant et les bêtes se dressaient avec lenteur ; quelques-unes étaient parvenues près de la cime, la plupart s’étageaient sur les pentes, et Ambor estima qu’il y en avait dix fois autant que d’hommes, de femmes et de petits dans les Sept Clans.

La stupeur du cataclysme les accablait. Elles étaient encore inoffensives. Ambor, tourmenté par l’espoir tenace de retrouver Mengoll, scrutait cette faune disparate.

Parfois, il croyait discerner une silhouette humaine, mais, reconnaissant son erreur, il soupirait.

Les compagnons, à leur tour, s’éveillèrent. Akr fut le premier debout… Et la lutte pour la vie commença.

Un loup, suivi par trois autres, se précipita sur un chevreuil.

Le malheureux herbivore n’eut pas le temps de se défendre ; la gorge ouverte, d’où le sang coulait en abondance, il croula, tandis que les fauves le dévoraient vivant.

Ce fut le signal de mort. Partout, les carnivores affamés se jetèrent sur la proie. Renards et lynx étranglaient les lièvres, les lapins et les chevreaux. Les loups et les ours terrassaient les cerfs, les daims, les bouquetins les plus proches.

Tous hésitaient à s’attaquer aux taureaux des marécages et aux sangliers. Cependant cinq loups noirs enveloppèrent un solitaire aux défenses aiguës. Trapu, rugueux comme un vieil arbre, la tête énorme, il se défendait avec de sourds grognements…

Un des loups lui bondit à l’échine ; il s’en débarrassa d’une secousse, lui fit jaillir les entrailles à coups de boutoir et s’élança, en renversant un autre loup qui lui barrait le passage.

Les loups alors cherchèrent un gibier moins redoutable.

Ailleurs, un vaste taureau des marais, menacé par deux ours, projeta le premier à dix coudées et terrassa le deuxième, tandis qu’un cerf dix cors tenait magnifiquement tête à un flot d’assaillants.

Ce n’étaient que des épisodes. Les herbivores succombaient par centaines ; le sang ruisselait ; l’herbe était rouge ; les corps palpitaient ; les crocs dévoraient ; les entrailles coulaient sur le sol comme des reptiles bleuâtres.

Une clameur immense montait du carnage, plainte de la bête égorgée, chevrotement des chèvres, bramée des cerfs ; les loups hurlaient, les ours grognaient, les grands taureaux mugissaient avec frénésie ; les glapissements des renards se mêlaient aux bêlements des bouquetins, et, dans le ciel, des vols noirs de corbeaux, des planements d’aigles ou d’éperviers annonçaient de nouveaux convives.

Si accoutumé qu’il fût aux morts violentes, ce hideux spectacle levait le cœur d’Ambor.

Cependant, des loups et des ours guettaient la petite troupe des hommes. Ambor, avisant un roc qui s’élevait à quatre fois la hauteur d’un homme au-dessus de la plateforme qu’avait atteinte les fugitifs, ordonna à ses compagnons de s’y adosser. Avec leurs boucliers dressés, leurs piques, leurs glaives et leurs bêtes de guerre, ils formaient un groupe formidable : il eût fallu dix ours ou cinquante loups pour les mettre en péril.

Instinctivement, les carnivores le perçurent. Les ours s’éloignèrent les premiers ; les loups bientôt les suivirent. Alors, des bêtes traquées se pressèrent sur la plateforme et rendirent tout passage impossible.

À leur tour, l’ours Imra, le loup Doug et les chiens affamés entrèrent en chasse. Ambor ne les arrêta point, jugeant que c’était leur droit ; il n’empêcha pas non plus Akr et Koûm d’égorger un bouquetin pour le repas du matin, mais lui-même ne toucha pas à ces bêtes qui semblaient s’être mises sous sa protection.

Ces immolations passèrent inaperçues dans l’immense troupeau sidéré que menaçaient de toutes parts les mangeurs de chair.

À grand’peine, Koûm et Remix, aidés par Akr, avaient allumé un feu d’herbes sèches et de ramilles, qui ne brûla que le temps de cuire à moitié la viande. Le repas fut sinistre. Aucun des quatre hommes n’entrevoyait l’issue de l’aventure. À la vérité, les eaux avaient cessé de monter depuis la veille au soir, mais elles demeuraient étales et enveloppaient le bas de la colline. Akr, consulté sur les inondations de la sylve, répondit :

— Il y a eu de grandes inondations ; celle-ci est beaucoup plus grande que les autres… Aucune n’avait atteint la colline.

— Les eaux restent-elles longtemps, après les inondations ?

— Plusieurs jours… et pour celle-ci…

Il fit un signe d’ignorance en montrant, dans la plaine et à l’orée d’une forêt, l’immense nappe – un lac qui s’étendait jusqu’où le regard pouvait se porter.

— Pour celle-ci, reprit-il, d’un ton morne, beaucoup plus longtemps…

Le carnage avait presque cessé, chaque bête carnassière ayant choisi sa proie dans ce troupeau innombrable. C’était une dévoration furieuse ; un peuple de mourants gémissait ou râlait, sous les gueules insatiables.

Ce spectacle devint insupportable aux Gaulois, et, d’autre part, il semblait impossible de se frayer un passage.

— Il faut monter plus haut ! dit Ambor.

Le roc où ils étaient adossés semblait inaccessible, mais, en le contournant, ils aperçurent une sorte de voie, une arête, qui permettrait d’atteindre une région relativement déserte. Quelques herbivores grimpeurs s’étaient sauvés par là, et aussi deux ours qu’on apercevait plus loin, dans une niche granitique, où ils déchiquetaient une chèvre.

Pour les hommes, la voie était accessible ; pour l’ours aussi, moins pour les chiens et le loup : on les aidait aux passages les plus difficiles.

Après de grands efforts, la petite troupe parvint plus haut que la niche.

À l’arête succédait une côte très dure, qui eût, par endroits, été inaccessible, sans des anfractuosités qui permettaient de s’accrocher ou aidaient à la marche. Puis le sol s’égalisa et s’amollit, couvert d’une herbe hivernale, flétrie, – parfois sèche, parfois pourrie – et de rares arbres aux branches nues.

Quelques bouquetins étaient parvenus jusque-là et trois ou quatre ours qui, repus, avaient cessé pour quelques heures d’être menaçants.

Les compagnons continuèrent leur route jusqu’à la cime. Elle formait un plateau ovale, avec des échancrures, où cent hommes eussent tenu sans trop de peine, et qui dominait un vaste paysage.

Autour de la colline, une terre inondée figurait un vaste lac ; plus loin, le pays des arbres s’abaissait au nord et s’élevait au sud : pour y atteindre, il fallait franchir les eaux, à moins qu’on ne découvrît quelque voie libre.

« Peut-on construire un radeau ? » se demandait Ambor.

Parce que l’on n’avait point d’outils, rien que des armes, la tâche serait dure et longue, si longue que, peut-être, il vaudrait mieux attendre l’écoulement des eaux…

Par surcroît, Ambor prétendait n’abandonner aucun de ses compagnons d’infortune, pas même les animaux.

Il songea de nouveau à Mengoll. Fallait-il renoncer à l’espérance de le revoir ? Un flot de tendresse et de regret envahit le Chef. Il évoquait le visage frais, les yeux de feu de l’adolescent, il entendait sa voix claire qui trahissait toutes ses émotions.

Soudain, il poussa un grand cri.

Mengoll venait d’apparaître…

Il avait grimpé au sommet d’une roche. Deux ours cherchaient à le rejoindre ; le jeune homme tenait sa pique prête pour le combat…

Déjà, Ambor dévalait, appelant l’ours Imra qui se mit à galoper avec lui.

Ambor criait :

— Courage, mon fils, nous arrivons !

Koûm, Remix et Akr suivirent, mais Ambor parvint au roc quand ils étaient encore à une distance de cent coudées.

À la vue du géant, les ours s’arrêtèrent. Imra et Ambor escaladèrent le roc.

Les ours semblaient réfléchir ; c’étaient des combattants redoutables : un poil touffu, couleur d’argile, couvrait leurs corps et leurs membres ; leurs gueules coniques, entr’ouvertes, montraient des dents puissantes, et leurs pattes trapues annonçaient une force énorme.

Ils firent entendre un grondement rauque, tandis que leurs yeux, petits mais lucides, examinaient les agresseurs et aussi le groupe de Koûm, Remix, Akr, les deux molosses et le loup Doug qui accouraient.

D’autre part, la proie qu’ils convoitaient semblait résolue à se défendre.

Ce n’étaient point de jeunes ours sans expérience. Ils avaient vu passer chacun cinq ou six hivers, bravé des périls, souffert de la faim, assisté à des événements nombreux. L’homme, pourtant, leur était presque inconnu. Jamais ils ne l’avaient chassé, jamais lui-même ne les avait attaqués.

Ils étaient surpris par ce mélange d’êtres divers qui, tous, semblaient vouloir les assaillir.

Ambor n’était plus qu’à quelques coudées de son adversaire, Imra presque aussi près du sien ; les autres hommes, les molosses et Doug le loup, accouraient en criant, hurlant, aboyant…

Alors, le plus grand des deux ours secoua la tête, ouvrit la gueule en montrant toutes ses dents et, après une courte hésitation, tourna le flanc du roc. Son compagnon, jugeant qu’il allait être seul contre tous, écouta les conseils de la sagesse et détala à son tour.

Quelques instants plus tard, ils dégringolaient du roc et filaient sur la colline à bonne allure.

Ambor et Mengoll riaient. La joie du chef était aussi naïve que celle de l’adolescent, joie d’une race jeune où les vieillards mêmes conservaient une fraîcheur d’impressions qu’on retrouvait rarement chez les Romains.

Mengoll raconta son aventure. Ambor l’avait pressenti, c’est une ruée d’animaux qui l’avait séparé de ses compagnons, puis entraîné. Parvenu à la colline, il s’était mis à la gravir, poussé par des hordes frénétiques, puis il avait continué sa route dans une région plus favorable, plus accessible que celle parcourue par Ambor et ses compagnons. Harassé, il s’était enfin laissé choir sur le sol, pour ne se réveiller qu’au matin.

Ensuite, il avait exploré la colline. Une caverne s’était trouvée sur sa route ; il y pénétra, il avança quelque temps dans des ténèbres toujours plus épaisses. Craignant de se perdre, il revint sur ses pas. C’est alors que les deux ours s’étaient mis à sa poursuite.

— Conduis-nous à cette caverne, fit Ambor après que le jeune homme, à jeun depuis la veille, eut apaisé sa faim.

La caverne s’ouvrait sur le flanc sud de la colline. Aidé par le flair des bêtes, d’Akr et de Remix, familiers avec la vie souterraine, Ambor y pénétra.

C’était un long couloir, d’abord horizontal, puis en pente ; le silence y était profond, interrompu parfois par un cri étrange ; à deux ou trois reprises, une sorte d’aile frôla le visage du géant.

Comme on n’avait pas de lumière, il parut bientôt préférable de rétrograder.

— Dans nos forêts, dit Ambor à l’Élaphe, il y a beaucoup de routes souterraines.

— Et aussi dans les nôtres, répondit Akr… Celle-ci va peut-être jusqu’au bas de la colline.

Ambor se demandait si elle n’allait pas plus loin encore :

— Il faudrait de la lumière !

— Nous pouvons en avoir, dit Remix. J’ai vu des arbres à feu.

Il désignait ainsi de petits conifères riches en résine, avec le bois desquels les Gaulois sylvestres faisaient des torches pour s’éclairer la nuit, lorsqu’ils exploraient la forêt obscure ou pénétraient dans les cavernes.

On s’en servait aussi pour des pêches nocturnes : les torches attiraient et éblouissaient les poissons.

Au sortir de la caverne, il se trouva qu’un plus grand nombre d’animaux, surtout des herbivores, s’étaient sauvés vers la cime.

L’eau, en bas, demeurant étale, il fallait abandonner toute espérance de la voir s’écouler avant bien des jours, peut-être des semaines. Durant ce temps, la famine éclaterait, les bêtes de proie ayant dévoré les herbivores. Alors les hordes de loups et les ours affamés deviendraient de plus en plus dangereux pour les hommes.

L’âme d’Ambor était prévoyante. Il se « rongeait », à la pensée de demeurer si longtemps inactif, alors qu’il voulait passionnément combattre les ennemis de la Gaule. L’espoir de découvrir une issue semblant chimérique, Ambor résolut de construire un ou deux radeaux.

Avec des outils, les naufragés eussent taillé des pirogues, guidés par Koûm, qui excellait dans cette industrie, tandis que Remix était plutôt travailleur du fer et du feu : à défaut d’outils, il fallut se contenter d’esquifs plus rudimentaires.

Le temps était clair ; le soleil d’hiver sillait dans un ciel sans nuages. Tandis que les naufragés ramenaient du bois sec, Koûm assura que la construction des radeaux serait moins difficile qu’il ne le croyait d’abord ; Remix promit des torches en abondance.

Pendant que Koûm allumait le feu pour y faire sécher quelque peu les torches, les autres détachaient de grosses branches aux arbres.

La journée passa ainsi. Les herbivores continuaient à se répandre tout au long des pentes, espérant fuir le voisinage des fauves meurtriers, mais ceux-ci ne tardaient guère à les suivre. C’était, autour des hommes, une invasion, un grouillement, un tumulte qui les rendait soucieux.

Vers le soir, Ambor déclara :

— Nous serons plus en sûreté, la nuit, dans la caverne. Ici, le feu même ne suffirait pas. Des bêtes effrayées fuyant devant les loups ou les ours et devenues folles, pourraient se jeter dessus et l’éteindre.

Akr approuva, ayant vu, un jour, dans une clairière, un feu écrasé par des animaux frappés d’épouvante.

Déjà, des ours et des loups rôdaient autour du campement. Comme la proie abondait encore, ils se retiraient bientôt, pressentant une résistance puissante.

Les naufragés, emportant une provision de bois sec, se dirigèrent vers la caverne. Koûm avait préparé plusieurs torches : il en alluma deux lorsqu’ils arrivèrent à la fissure d’entrée et, tenant l’une d’elles, il prit la tête de l’expédition... Presque tout de suite, il recula, disant :

— Des ours !

— Encore ! exclama le chef.

Une torche à la main, il s’avança à son tour : dans la lumière rouge, il aperçut trois corps velus et le cadavre d’un grand animal, à moitié dévoré.

Hommes et ours s’observaient en silence. Puis un premier ours gronda en projetant une gueule féroce ; tout de suite, les autres l’imitèrent.

Imra répondit avec force, Doug hurla, les chiens aboyèrent énergiquement.

Ambor retint Mengoll qui se portait en avant et, d’un cri rude, aux intonations connues par ses bêtes, les fit taire. Puis il dit aux compagnons :

— Ne faites rien avant que je le commande.

Les ours ne barraient pas positivement le passage. Ils étaient massés dans un renfoncement et laissaient libre une bande de terre assez large pour que la troupe, s’ils ne bougeaient pas, pût marcher plus avant.

Après un instant de réflexion, Ambor reprit :

— Prends une torche, Mengoll, allume-la à la mienne. Koûm et toi ferez face aux ours, comme je vais le faire. Tous deux à ma gauche, à un pas de distance. Vous dirigerez les flammes vers eux, tandis qu’Akr et Remix se glisseront entre le roc et nous…

Lorsque Mengoll eut allumé sa torche, Ambor fit trois pas, non dans la direction des ours mais obliquement ; puis il darda sa torche vers les gueules grondantes, imité tout de suite par l’adolescent et par Koûm.

Ces trois flammes sidéraient les fauves ; leurs paupières clignotaient, leurs grognements devenaient spasmodiques – on eût dit qu’ils bégayaient.

— N’oubliez pas le bois ! ordonna le chef d’une voix calme.

Akr et Remix se glissaient le long de la paroi. Les ours continuaient à regarder les torches, éblouis, furieux, saisis d’une crainte qui, chez des hommes, eût été superstitieuse. Deux d’entre eux étaient de puissante encolure, le troisième se décelait plus élancé et plus bas sur pattes.

Si fort que fût le plus puissant des ours, Ambor était sûr de l’abattre. Les deux autres succomberaient à l’assaut des hommes et de leurs auxiliaires. Mais, dans cette lutte, un ou deux hommes risquaient de périr, ou des chiens, le loup, Imra… et le chef tenait à garder l’expédition intacte.

Il dit, se tournant vers Remix :

— N’avancez pas à plus de dix pas !

Akr et Remix obéirent.

— Nous n’avons pas pu emporter tout le bois, fit le dernier.

— Ne craignez pas de le prendre…

Quand tout le bois eut été transporté, Ambor dit à ses deux compagnons :

— Nous allons reculer… Imitez-moi.

Après s’être avancé de trois pas vers Remix et Akr, il fit demi-tour, en montrant à Koûm et à Mengoll, les places qu’il leur assignait.

Maintenant, ils ne faisaient plus face aux fauves mais ils barraient le passage vers les profondeurs de la caverne.

Les ours, à moitié rassurés, en voyant les torches moins proches, se secouèrent. Ambor, avec le sens ironique des Celtes, s’écria :

— Il ne suffit pas de vous secouer, amis ! Il faudra déguerpir.

Et, s’adressant à Remix :

— Donne-nous des rameaux de bois sec. Bien !… Maintenant, Mengoll et toi, Koûm, faites ce que je fais !

Il mit le feu à une poignée de rameaux et, lorsqu’ils lui parurent suffisamment enflammés, il les lança sur le plus grand des ours qui, d’abord étonné, puis saisi de crainte, recula…

Remix et Mengoll jetèrent la flamme à leur tour, et le fauve, saisi de panique, se sauva hors de la caverne, immédiatement suivi par les deux autres, tous trois meuglant avec frénésie.

Les naufragés riaient aux éclats, comme d’une farce : plus encore que les Hellènes, les Gaulois goûtaient le comique de la vie.

— Ils ne reviendront plus !

— Non, appuya Akr, l’ours ne revient jamais à l’endroit d’où il a fui, même après plusieurs saisons.

— D’autres peuvent venir.

— Le feu les éloignera.

Tout en parlant, Ambor éleva sa torche, et considéra les parois.

La surprise le tint muet : la roche était couverte de peintures étranges.

On y voyait des bœufs[2] avec une grande bosse et des animaux fabuleux[3] dont la tête portait une queue épaisse et très longue, tandis que deux cornes, dix fois grandes comme celles de l’urus, semblaient sortir de leur gueule.

— C’est un antre de sorciers ! fit-il, saisi d’un effroi superstitieux.

— Il y a, dans nos forêts, plus d’une caverne semblable ! fit Akr. Elles ne portent pas malheur, car les sorciers qui les habitaient, sont morts depuis longtemps.

— Comment le sait-on ?

— Mon père y est entré, et le père de mon père… Ils n’ont pas trouvé les sorciers… et rien de funeste ne leur est arrivé.

— Ce sont peut-être des dieux ?

Koûm, secouant gravement la tête, ajouta :

— Il y a des dieux de la terre profonde !…

Ambor fit les signes qui conjurent le sort, imité par ses compagnons, sauf Akr, qui faisait d’autres signes, plus anciens. Tous murmuraient des paroles transmises par les ancêtres.

Puis, Akr et Remix allumèrent le feu où Ambor s’apprêtait à rôtir les viandes.

Parce qu’ils avaient des corps pleins de force et des âmes jeunes, ils trouvèrent du plaisir à savourer les chairs chaudes et, hors le veilleur, ils oublièrent bientôt leur propre existence dans la mort heureuse du sommeil.

CHAPITRE VIII

DANS LES PROFONDEURS DE LA TERRE

Le lendemain, au sortir de la caverne, Ambor vit que le nombre des animaux venus des régions basses avait encore augmenté et qu’il s’était fait de grands massacres. Les ours tuaient avec quelque modération, mais les loups, les renards, les putois, les loutres, les belettes, les chats sauvages, les lynx égorgeaient, aveuglément entraînés par l’imprévoyante volupté du meurtre.

Déjà, le petit gibier diminuait considérablement et des milliers de corbeaux, de freux, de corneilles, s’abattaient sur des cadavres pourrissants, dont les carnassiers n’avaient pu dévorer qu’une faible partie.

Les grands herbivores subissaient de moindres pertes. Les cerfs persistaient en grand nombre, les sangliers et les taureaux des marais défiaient les attaques, mais un autre danger les menaçait : il n’y avait plus d’herbes, de racines ni de plantes tendres sur la colline. Aux fauves implacables se joignait la famine, plus implacable encore.

On voyait les têtes misérables chercher avidement la pâture sur une terre dépouillée, recherche vaine qu’interrompaient les bonds des meurtriers tombant sur la proie… Une odeur de charnier empoisonnait l’atmosphère.

La rareté des arbres et l’afflux des carnivores qui, partout, barraient la route, rendaient le travail des hommes plus pénible : il fallait conquérir chaque branche…

Au milieu du troisième jour, le chef résolut d’explorer encore la caverne. Il n’espérait rien de précis ; il obéissait à un instinct qui lui commandait de tenter les moindres chances. Après avoir réuni ses compagnons, il leur aida à rétablir un campement à moitié protégé par des saillies naturelles, et ne prit avec lui qu’Akr et un des chiens.

Comme ils avaient des torches, la marche fut rapide. La pente du souterrain (ce qu’Ambor savait déjà) était rapide, et le sol, quoique raboteux, se prêtait bien à la marche.

Deux ou trois fois, à la lueur de la torche, Ambor vit ces peintures et ces sculptures étranges qui l’avaient frappé l’avant-veille, mais il ne perdit pas de temps à les regarder.

Brusquement, il s’arrêta. Le sol montrait une large fissure ; un bruit léger montait, qui semblait provenir d’une eau souterraine. Attentifs, la tête penchée, les oreilles tendues, les deux hommes écoutaient :

— C’est bien de l’eau ! fit Ambor… Dans nos forêts, plus d’une rivière coule sous les rocs !

Akr hocha la tête :

— Vers le soleil levant, les Fils de l’Ours connaissent, au fond de la terre, un lac rempli de poissons aveugles…

Une corniche permit d’atteindre l’autre bord de la fissure, et, bientôt, la route cessa de descendre ; les deux hommes se trouvèrent devant un passage surbaissé qu’ils craignaient de ne pouvoir franchir.

Il fallut ramper quelque temps, mais la voûte se releva, tandis que la pente reprenait, mais en sens inverse.

La première torche étant presque consumée, Ambor en alluma une autre… À la fin, une lueur parut ; on vit pâlir celle de la torche.

— L’issue de la caverne ! fit Akr.

Ambor continua d’avancer, en silence, craignant d’attirer la malchance en se réjouissant, mais ses derniers doutes ne tardèrent pas à se dissiper : la sortie était là et le pays des arbres, si sombre, si sauvage, qu’on pouvait croire que l’homme n’y était jamais venu.

Alors seulement, Ambor osa dire :

— Nous sommes sauvés !

CHAPITRE IX

LES BÊTES MONSTRUEUSES ET LES HOMMES DU LAC

Depuis deux jours, Ambor et ses hommes marchaient dans la sylve. Ils n’en connaissaient pas d’aussi farouche. Peuplée d’arbres plus vieux que vingt générations d’hommes, elle vivait libre, mystérieuse et magnifique.

— Cette forêt est peut-être aussi vieille que le monde, songeait le chef.

Après des côtes et des vallées, un plateau s’étendit où l’on aurait avancé rapidement sans les obstacles accumulés par les végétaux innombrables.

Parfois, une lande sinistre entrecoupait les futaies, ou bien un marécage qu’il fallait contourner.

— As-tu voyagé par ici ? demanda Ambor à l’Élaphe.

L’autre répondit :

— Pas ici… mais à l’ouest… où j’ai vu les Hommes qui vivent sur les lacs.

Mengoll, qui marchait en avant, poussa une exclamation, en tendant la main.

Ils étaient dans une lande fauve, pleine de pièges ; des mares la parsemaient, bordées de saules et de vernes difformes, peuplées de bêtes molles.

Tous s’arrêtèrent, dans un grand saisissement. Deux bêtes venaient de surgir, effroyables.

— Les bêtes de la caverne ! murmura Ambor.

Auprès d’eux, les taureaux des marécages eussent à peine paru plus grands que des chiens. Ils avaient la couleur de la terre ; des poils roides retombaient sur leurs cous ; leurs pattes étaient des troncs d’arbres ; leurs trompes des serpents colosses, et leurs défenses avaient deux fois la longueur d’un homme. Chacun devait peser autant que cent sangliers.

— D’où viennent-ils ? fit le chef. Jamais mon père, ni le père de mon père, ni le plus vieil homme de nos clans n’en a parlé !

— Ils furent inconnus aussi à mes ancêtres, répliqua Akr. Peut-être vivaient-ils en ces temps très anciens où vivait le Grand Ours.

Les bêtes fabuleuses s’étant arrêtées, épiaient les hommes. Puis, l’une d’elles, par l’extrémité de sa trompe, saisit une tige de roseau et la porta à sa gueule :

— Ce n’est pas une queue, c’est un bras ! fit Mengoll Stupéfait.

— Avec des doigts au bout, dit Koûm.

Brusquement, Remix, entraîné par une sorte de vertige, tendit son arc et tira. La flèche atteignit un des colosses au milieu du corps, mais ne pénétra aucunement dans le cuir épais et retomba sur le sol.

Le monstre eut un léger tressaillement, il ne parut pas s’apercevoir d’où venait le projectile.

— Qu’as-tu fait ! gronda Ambor. Tu vois bien qu’ils nous écraseraient comme des fourmis. Nos épées et nos piques les égratigneraient à peine…

— Je ne savais pas ! dit Remix en baissant la tête.

Le chef n’insista point : il estimait en Remix un guerrier discipliné non seulement par habitude mais par caractère et, après tout, son geste était naturel.

Là-bas, une des trompes plongea dans l’eau, puis déversa cette eau dans une gueule béante… Effarés, les Gaulois et Akr firent des gestes conjuratoires.

— Ce sont les dieux de cette forêt ! fit Koûm à voix basse.

Comme il parlait, une des trompes fit entendre un son étrange, membraneux, aussi fort que le mugissement d’un bœuf. Et les hommes connurent que cette queue prodigieuse, qui était une main et une bouche, était aussi une corne de guerre.

Les mammouths se remirent en route. Je ne sais quelle mélancolie accompagnait leur démarche. Ils semblaient errer dans un monde inhospitalier, où leur race avait peine à vivre. Dédaignant la présence des hommes et de leurs bêtes, ils passèrent comme s’ils ne les voyaient pas.

— Leur puissance ne les rend pas féroces ! remarqua Ambor avec sympathie.

Et Remix se mit à dire :

— Ne sont-ce pas ces montres énormes qui, dans des pays lointains, portent des tours sur leur dos ?

Des souvenirs vagues montaient en lui, des récits de voyageurs, entendus chez les Éduens où, encore enfant, il avait été avec son père. Mais ni Ambor le Loup, ni Koûm n’avaient entendu rien de semblable.

La forêt continua, pleine de pièges et d’énigmes. Ambor en aimait la solitude immense, plus immense sous le dur ciel d’hiver appesanti sur les ramures dépouillées.

Ce monde terrible, où jamais ne pénétreraient les Romains, serait une bonne retraite pour les guerriers quand il faudrait se dérober à l’ennemi.

Le lendemain du jour où l’on avait rencontré les mammouths, les arbres s’écartèrent, un lac parut, et les voyageurs aperçurent des maisons dressées sur les flots. Il y en avait plus d’une centaine. Elles s’étendaient sur des planchers de bois, les unes reliées directement aux voisines, les autres communiquant par des ponts étroits, quelques-unes solitaires. Les plus proches étaient à mille coudées du rivage…

Des femmes et des hommes bistres s’éparpillaient, aux yeux larges plus noirs que l’aile des hirondelles, aux mains petites. Une multitude d’enfants nus jouaient dans les eaux, comme s’ils avaient été amphibies.

Au large, on voyait flotter quelques pirogues.

Ambor et ses compagnons se dissimulaient parmi les végétaux. Il ne fallait pas songer à combattre : les hommes du lac étaient trop nombreux.

— Il doit y avoir au moins cent guerriers ! dit Ambor. Il convient de battre en retraite.

Il était trop tard. Des guetteurs les avaient vus et signalaient leur présence. Une vive agitation se manifesta parmi les Lacustres.

De toutes parts, des pirogues s’assemblèrent ; il y en eut bientôt plus de vingt, chacune chargée de plusieurs hommes armés de sagaies, d’arcs, de flèches barbelées, de haches formées par des pierres encastrées dans des manches de bois. Aucune des armes n’était en métal…

Ambor avait donné ses ordres : Koûm, Remix, Akr et Mengoll devaient rétrograder dans la forêt, en ligne droite et de manière à ne pouvoir être cernés, sans dépasser tout d’abord la distance où la corne d’Ambor se faisait entendre.

Lui, les rejoindrait, ou les rappellerait, selon les circonstances, en les avertissant de sa résolution par une sonnerie simple ou par une sonnerie double. Il gardait le loup et un molosse.

— Je voudrais rester avec toi ! fit Mengoll d’une voix suppliante.

Ambor regarda l’adolescent avec douceur. Et, songeant que Mengoll était très agile, il secoua la tête.

La flottille se divisa, de manière à permettre le débarquement sur plusieurs points. Ambor supposa que c’était une manœuvre d’enveloppement : les Hommes du Lac se croyaient-ils sûrs de n’avoir affaire qu’à un petit nombre d’hommes ?…

Sur la terre ferme, les Lacustres formèrent trois détachements qui s’avancèrent sans hâte vers la forêt. Le détachement du centre, plus nombreux que les deux autres, se dirigeait vers l’endroit même où Ambor et Mengoll étaient tapis. Deux éclaireurs, ayant pris de l’avance, examinaient le sol, comme pour y chercher des traces.

Quand ils furent tout près de la futaie, Ambor bondit.

Ni l’un ni l’autre des éclaireurs n’eut le temps de se défendre : d’un même mouvement, le géant les avait terrassés… Profitant de leur stupeur, il les désarma rapidement et les emporta comme il eût emporté deux enfants.

Cet exploit frappa tellement les autres guerriers qu’ils s’arrêtèrent, avec le sentiment d’un prodige.

Quand Ambor eut rejoint Mengoll, le loup Doug et le molosse, il relâcha ses captifs et leur dit avec douceur :

— Ambor veut faire alliance avec les Hommes du Lac.

Les gestes complétaient la phrase. Les prisonniers écoutaient, sidérés, frappés d’épouvante, mais le sourire d’Ambor les rassurait confusément.

Alors, il les prit chacun par la main et leur fit signe qu’ils étaient libres… Ils ne comprenaient point, ils se regardaient, puis regardaient Ambor, Mengoll, le loup.

— Venez ! dit-il.

Il les entraîna jusqu’à l’orée…

Là-bas, les Hommes du Lac s’avançaient prudemment, avec une lenteur extrême, dominés par une crainte mystique qui pouvait se transformer en terreur : la stature et l’exploit d’Ambor leur semblaient surhumains.

Quand ils virent reparaître le Gaulois, avec les éclaireurs qui, auprès de lui, semblaient des nains, ils s’immobilisèrent. Le Gaulois poussa légèrement les prisonniers, puis tendit le bras vers le lac.

Il souriait toujours ; sa douceur était si évidente qu’ils sourirent à leur tour. Cependant, mi-effrayés encore, ils n’osèrent fuir résolument ; ils se bornèrent à faire quelques pas, avec lenteur, hésitant, s’arrêtant, se retournant.

Quand ils virent qu’il ne les suivait point, ils avancèrent plus vite, prirent enfin leur élan et rejoignirent les Lacustres.

L’un d’eux déclara :

— L’homme géant est plus fort que dix ours !

— Et plus rapide que les aigles ! fit l’autre.

— Les loups lui obéissent comme des chiens…

Ambor se tenait à la lisière de la sylve, avec le loup et le molosse. Les Lacustres le contemplaient avidement et, là-bas, sur les eaux, on voyait gesticuler les femmes.

Un chef lacustre murmura :

— C’est plus qu’un homme !

De proche en proche, ces paroles se répétèrent.

Les Lacustres étaient très religieux, au sens fétichiste. Ils imaginaient un nombre infini de vies, dont beaucoup demeuraient cachées, et croyaient plus fortement aux choses surnaturelles qu’aux choses réelles.

Affaiblis, derniers vestiges de peuples qui, en des temps très lointains, avaient victorieusement occupé la Gaule, leur lac était un suprême refuge. Retenus par une crainte superstitieuse et traditionnelle, ni Celtes, ni Ibères ne venaient par là ; si quelque chasseur téméraire et aventureux y passait, à de lointains intervalles, ses récits ne déterminaient personne à s’y rendre.

Les chefs, ayant conféré avec un vieillard qui détenait la tradition des formules et des signes magiques, trois hommes furent députés vers Ambor, avec des quartiers de chair, des vases pleins de blé ou de miel et des poissons du lac.

Quand ils furent près de l’orée, ils se prosternèrent et l’un d’eux, qui était un chef, clama, sur un ton de mélopée :

— Les Fils de l’Aigle et du Lynx reconnaissent ta puissance, Esprit venu du monde inconnu, et t’offrent la chair du bœuf, les grains de la plaine fertile, les poissons de l’eau profonde…

À ces offrandes, presque pareilles à celles qu’eussent envoyées des Gaulois de la forêt, Ambor connut que les Lacustres lui proposaient leur alliance.

Il se montra et répondit :

— Ambor le Loup et les Hommes du Lac seront des frères.

Puis, s’avançant sans crainte, suivi de Mengoll, du loup et du chien, il accepta les présents et, détachant son collier de corail, il le tendit au chef.

Le chef, charmé par ces pierres rouges, mêlées d’or, riait d’allégresse.

Ainsi fut conclue l’alliance entre les hommes qui habitaient sur les eaux et Ambor le Loup qui, par une double sonnerie de cor, invita Remix, Koûm et Akr à le rejoindre.

Les Gaulois passèrent deux jours au bord du lac. Parce que Akr était habile dans l’art des signes, on échangea des idées simples avec les Lacustres.

Ils se croyaient issus, les uns de l’Aigle des Montagnes, les autres du Lynx des premiers temps. L’Aigle et le Lynx avaient envoyé les Ancêtres vers le lac. Des jours sans nombre s’écoulèrent ; les générations moururent après les générations, puis des envahisseurs vinrent pour s’emparer des eaux ; le Lynx et l’Aigle les avaient chassés.

Les Lacustres étaient indolents et pacifiques. Ils travaillaient avec lenteur et passaient beaucoup d’heures, immobiles, dans un demi-rêve. Toutefois, ils cultivaient le blé, le lin, élevaient des bœufs, des porcs, des chiens et des moutons.

L’abondance des pâturages et la fécondité des eaux rendaient la vie facile. Peut-être leur race était-elle déchue : leurs muscles étaient inférieurs en force à ceux des Gaulois et des Ibères.

Ambor, avec un peu de dédain pour leur faiblesse et leur inertie, trouvait pourtant leur vie agréable. Il aimait ces demeures fixées sur les eaux, il observait avec curiosité les travaux qu’ils exécutaient habilement avec des outils de pierre, de bois ou d’os, se demandait si les Gaulois sauraient les imiter.

Un jour, il vit un aigle énorme s’abattre sur un troupeau de moutons qui broutaient au bord du lac, et s’emparer d’un agneau… Il tendit son arc pour abattre le rapace, mais, au moment où il tirait, un des gardiens du troupeau détourna la flèche, qui se perdit dans le sol.

Puis cet homme se courba jusqu’à terre, disant :

— Dieu de la Forêt… tu sais bien que nous sommes les Fils de l’Aigle…

Le Gaulois regardait cet homme prosterné et ne comprenait point, mais Akr accourut et dit :

— Un Aigle est leur ancêtre…

Et Ambor, se souvenant de la clairière aux demeures souterraines, épargna l’aigle.

La halte des Gaulois ne fut pas vaine : ils réparèrent et complétèrent leur armement, aidés par les Lacustres qui leur donnaient d’excellentes pointes de flèches en pierre, aussi dures que du métal, et des haches solides en diorites.

Les Fils de l’Aigle et du Lynx, continuant à croire qu’Ambor était un dieu, et ses compagnons, même le loup et l’ours, des êtres magiques, regrettaient de les voir partir : les trois grands chefs des clans les accompagnèrent quelque temps dans la forêt.

Et des jours nouveaux succédèrent aux jours innombrables de la terre.

Enfin, la sylve s’ouvrit, on vit une plaine immense où paissaient les chevaux, les bœufs et les brebis, où, aux saisons propices, croissait le beau blé de la Gaule. Mais l’hiver avait arraché les feuilles des arbres et l’herbe sèche était tassée dans les greniers.

Ambor s’arrêta aux abords d’une bourgade fortifiée. À la vue de l’ours, des femmes et des enfants s’enfuirent ; un berger fit précipitamment partir ses bêtes ; une troupe d’hommes parut dont le chef, de haute stature et de mine impérieuse, considérant Ambor et les siens d’un air farouche, s’écria :

— D’où venez-vous, étrangers, avec ces bêtes sauvages ? Et quelle terre vous a vus naître ?

Ambor répondit, orgueilleux :

— Je suis Ambor le Loup… chef de sept clans et vainqueur des Romains… Nous avons traversé la forêt immense…

— Donc, tu es de ceux qui, comme nous, combattent César.

— Vercingétorix est mon ami !

À ces mots, les yeux du chef sourirent et il admira le corps magnifique du Loup.

— Toi et les tiens, soyez les bienvenus dans Helgomar. Et si tu l’ignores, sache que César, ayant rassemblé une armée très puissante, est entré en lutte avec Vercingétorix. Mais le grand chef commande une armée innombrable… Presque tous nos jeunes hommes l’ont rejoint avec notre roi ! Et toi, fort comme les Taureaux des Marais, que vas-tu faire ?

— Ne t’ai-je pas dit, répondit fièrement Ambor, que j’ai vaincu les Romains ? Les hommes de mon clan, avec ceux de Broga, ont exterminé cinq cents légionnaires.

— Pourquoi ne rejoins-tu pas Vercingétorix ?

— Tu le verras, si nous vivons l’un et l’autre. Je suis venu par ici avec l’espoir de réussir ce que je veux faire.

— Toi seul ? fit le chef presque railleur.

— Avec mes clans !

— Ne peux-tu pas réussir ailleurs ?

— Peut-être, mais pas dans ma forêt, ni près de Broga. Les légions n’y passent point. Elles passeront là-bas ! poursuivit-il, en désignant l’horizon. César agit vite et va par le plus court.

— Pourquoi n’as-tu pas emmené tes guerriers ?

— Ne le devines-tu pas ? Il fallait d’abord savoir

Les deux chefs se regardèrent. Celui d’Helgomar se senti dominé par l’inconnu et baissa la paupière.

— Tu peux entrer dans la ville, et c’est moi-même, Marovix, fils de Cenovar, qui te donnerai le sel et le pain… Sache, Ambor le Loup, que nos terres, depuis le départ des jeunes hommes, sont infectées de bandits. Ils viennent de partout. Ce sont des déserteurs romains ou alliés de Romains. Parmi eux, des hommes presque aussi grands que toi-même, qui viennent des terres du Nord et qui servent dans la cavalerie de César.

— Il faut les détruire ! fit Ambor.

— Ils sont nombreux, répondit Marovix, d’un air soucieux, et nous avons peu de guerriers solides !

— Tes hôtes t’aideront !

Marovix servit à ses hôtes de grands quartiers de bœuf rôti, le pain d’orge, le pain blanc et la cervoise. Puis il raconta ce qu’il savait de la guerre.

César avançait, s’emparant des villes sur son passage, et Vercingétorix marchait à sa rencontre. Peut-être étaient-ils aux prises, mais aucun feu ne l’avait encore annoncé sur les montagnes.

Ambor raconta la bataille dans le défilé et sur la plaine : Marovix s’émerveillait et considérait avec plus d’admiration la stature colossale de son hôte…

Puis, les portes de la ville étant closes, tous se confièrent à l’anéantissement du sommeil, où le corps et l’âme reprennent leur force.

Vers le milieu de la nuit, Ambor s’éveilla. Des molosses aboyaient avec fureur… Une corne sonnait l’alarme. Le Loup, se levant en hâte, apparut tout armé à l’entrée de la demeure… Derrière lui suivirent Mengoll, Marovix, Akr, Koûm et Remix.

Au clair de la lune, se livrait un combat extraordinaire.

L’ours Imra étouffait un homme, le loup Doug en attaquait un second et les molosses tenaient en respect trois autres malandrins.

Un serviteur de Marovix sonnait de la corne tout en excitant les bêtes :

— Ce sont les bandits ! cria-t-il à l’apparition d’Ambor et des autres.

À peine il avait parlé, une troupe armée surgit, puis recula, surprise par la vue des animaux plus encore que par celle des hommes.

— À mort ! clamèrent Ambor et Marovix.

Ils bondirent, suivis par les compagnons du Loup et les serviteurs de l’hôte.

Ce fut la foudre. Ambor tombait sur les rôdeurs comme un aigle sur des corbeaux. Avant que ses compagnons l’eussent rejoint, trois ennemis gisaient sur le sol ; puis un quatrième tomba sous la hache de diorite que Koûm avait reçue des Hommes du Lac ; Marovix en abattit un cinquième et Mengoll plantait sa pique dans le ventre d’un adversaire.

La terreur glaça les bandits ; trois s’enfuirent ; trois furent encore anéantis par Ambor, Marovix et un serviteur.

Pendant ce temps, l’ours Imra finissait d’étrangler son adversaire ; le loup, ayant terrassé le sien, buvait son sang, avec des grognements de joie, tandis que les molosses d’Ambor, joints aux six molosses de Marovix, avaient égorgé deux adversaires et mis les autres en fuite.

— C’est Teutatès et la Terre-Mère qui t’ont conduit sous mon toit ! disait Marovix à son hôte. Sans toi, cette nuit aurait été la dernière de ma vie…

On avait fait trois prisonniers. Marovix les interrogea, avant de les faire pendre ou noyer en l’honneur des dieux. L’un d’eux, farouche et connaissant son sort, ne voulut rien répondre. Les autres, essayant, par leur soumission, d’avoir la vie sauve, trahirent leur chef, Hem le Rouge, qui ravageait la contrée. Marovix connut ses gîtes et ses stratagèmes ; il apprit aussi l’avance des Romains, dans le pays des Bituriges, à sept journées de marche romaine.

— Aucun feu n’a brillé sur les cimes ! murmura Marovix, concerné.

— On dit qu’ils marchent vers Gergovie…

À cette époque, Gergovie, naguère alliée des Romains, était au pouvoir de Vercingétorix.

« Sept journées de marche d’une armée, songeait Ambor, c’est trois jours pour des hommes libres de leurs mouvements. »

Il résolut de voir l’armée romaine, n’ayant jusqu’alors aperçu que des détachements dont les plus nombreux n’atteignaient pas deux cohortes[4].

Marovix se rassurait à demi, en songeant que sa bourgade n’était pas sur la route des Romains.

La voix d’un serviteur lui fit dresser la tête :

— Maître, la crête des Éperviers est allumée…

Marovix se dressa. Au loin, deux flammes rougeâtres luisaient sous les étoiles. Tous les regardaient, et Marovix murmura :

— Ce bandit a raison… Les Romains arrivent ! Pourvu que Vercingétorix aille à leur rencontre et les batte !

— Il ira à leur rencontre ! fit Ambor avec mélancolie.

Il ne douta pas qu’une bataille en rase campagne fût prochaine, et il en était affligé.

— Tu nous donneras un bon guide, dit-il à l’hôte, pour nous conduire au pays des Bituriges et je te rapporterai des nouvelles avant de retourner dans nos forêts. Plus tard, peut-être, passerai-je par ici avec mes guerriers.

CHAPITRE X

LA BATAILLE

Ambor arriva dans la nuit, sur une hauteur, non loin de Noviodun[5], ville des Bituriges, défendue par de puissants remparts. Des feux brillaient dans la plaine, d’autres dans la ville.

Les premiers éclairaient mal, de-ci de-là, un vaste campement : Ambor connut que c’était l’armée romaine qui assiégeait Noviodun, mais aucun détail précis ne se révélait. Dans la ville, quelques ombres s’agitaient ; des guerriers bordaient les remparts…

À la pointe du jour, le Loup put considérer à l’aise l’ennemi et la ville. La vue du camp l’emplit d’une admiration haineuse : c’était toute une cité, comme jaillie de la terre. Elle comportait deux régions distinctes, chacune abritant trois légions. L’une et l’autre étaient fortifiées par des retranchements, fossés, parapets, palissades, et accessibles par quatre portes bien gardées au dehors comme au dedans.

On voyait, vers le centre, une grande tente qui était celle de l’Imperator, et, proche, le tribunal. Les tentes des soldats formaient de grands rectangles ; des étendards signalaient celles des chefs.

Le dur et industrieux génie de Rome revivait dans cette double cité, construite en peu d’heures par les rudes soldats, grands manieurs de terre, grands constructeurs, endurcis au travail comme à la bataille.

Il avait fallu des siècles de guerre méthodique pour arriver à cette perfection. Sur les trente mille hommes enfermés là, chacun avait sa place assignée d’avance, comme chacun avait sa place dans les combats. Au premier signal, tous étaient prêts. Pour forcer ce camp formidable, une armée de soixante mille hommes aussi bien armée, exercée et disciplinée que l’armée romaine aurait à peine suffi.

Ambor considéra longtemps, ébloui, ce chef-d’œuvre de l’art militaire. Il comprit mieux que jamais l’immense supériorité romaine.

Tandis qu’il songeait, des trompettes sonnèrent ; on vit survenir des cavaliers-éclaireurs ; et le grand chef, César, invaincu, peut-être invincible, sortit de sa tente.

Il portait une cuirasse étincelante, sur une tunique plissée à partir de la ceinture. L’œil d’aigle d’Ambor le vit comme s’il était proche, le visage fripé, les paupières lourdes, un masque ensemble las et sévère. Des officiers se pressaient autour de lui et on lui amenait deux éclaireurs…

Alors, il donna des ordres, et l’admiration du Gaulois s’accrut encore…

Car, avec une rapidité prodigieuse, et sans qu’ils se hâtassent, les soldats étaient sortis du camp et rangés en ordre de bataille.

Dans le lointain, une nuée de cavaliers parurent en qui le Loup reconnut des hommes de sa race et que suivaient des hordes de fantassins. Dédaignant la protection du camp, qui eût rendu l’action plus lente, et moins décisive, César offrait hardiment la bataille à ses adversaires.

Un rire de mépris montait aux lèvres d’Ambor, le mépris de l’homme dans sa puissance pour une créature débile qu’il jugeait presque infirme. Ce fut court.

Ambor savait reconnaître la force mentale, supérieure à celle des muscles. Et il n’ignorait point que ce chef au visage flétri était un tacticien incomparable.

Il put bientôt comparer les deux armées avec précision.

L’ordre de bataille des Romains, immuable depuis des siècles, les trois légions de hastati, principes et triarii, avec la cavalerie aux ailes, lui imposait le respect… Les légions étaient aussi calmes, aussi rigides et ordonnées que s’il s’agissait d’un simple exercice.

Au rebours, les Gaulois accouraient en désordre, et, encore à distance, poussaient des clameurs frénétiques, mêlées aux aboiements de leurs chiens. Leur aspect était saisissant : au début de l’invasion, il terrifiait les Latins. La poitrine nue, la tête couverte d’un mufle de bête, ou de quelque masque fantastique, accompagnés de molosses parfois plus grands que des loups, ils étaient prêts à se jeter d’un élan sur l’ennemi.

Malgré les ordres de Vercingétorix, il y avait trop de bagages, trop de femmes et aucune cohésion. Les cavaliers, vêtus de coutumes éclatants, parés de corail et d’or, évoluaient sur le front et sur les ailes.

Vercingétorix multipliait en vain les ordres : trop de chefs n’obéissaient pas ou guère, et l’armée gauloise avait l’air d’une horde sauvage devant les troupes impassibles de César.

Cette horde n’avait qu’une seule chance de victoire : se ruer en masse sur l’ennemi et frapper aveuglément, sans se laisser intimider par la fermeté des légions. Le plus souvent, ces ruées finissaient en panique.

Dans son grand manteau rouge, César, hissé sur une plateforme, considéra ses soldats, examina la position des ennemis et donna l’ordre d’attaque à la cavalerie de l’aile gauche. La charge se fit en bon ordre, mais, alors qu’une première ligne de la cavalerie gauloise cédait du terrain, Vercingétorix commanda une attaque de flanc.

Elle fut foudroyante ; dans ce premier élan, les Gaulois montrèrent l’audace magnifique qui les rendait si redoutables pour des adversaires surpris, et qui avait jadis vaincu les Romains sur l’Allia. La cavalerie de César se disloqua, se replia, prit la fuite, poursuivie par des adversaires ivres de victoire.

Alors les hastati lancèrent une nuée de javelots, les archers et les frondeurs baléares multiplièrent les pierres et les flèches, et l’imperator commanda la même manœuvre qui avait réussi aux Gaulois : des escadrons germains tombèrent sur le flanc des agresseurs…

En un éclair, la fureur de la victoire tomba ; les cavaliers de la Gaule se crurent aux prises avec toute une armée, tournèrent bride et s’enfuirent en désordre ; les poursuivants n’avaient que la peine d’abattre ceux qu’ils parvenaient à atteindre…

Quand le gros de l’armée gauloise vit la déconfiture de sa cavalerie, elle passa de la consternation à une frayeur superstitieuse. Un désordre vertigineux fit disparaître les traces d’une vague formation militaire ; il n’y eut plus qu’une foule démente qui tournoyait, clamait, hurlait…

Vercingétorix comprit l’impossibilité de livrer bataille. Il réussit à rassembler une élite qu’il plaça entre les deux armées, en avant-garde, tandis que les cornes de guerre sonnaient la retraite.

L’avant-garde, devenue l’arrière, intimida quelque temps les cavaliers germains, las à force de tuer, et l’armée gauloise mit rapidement entre elle et les légions une distance suffisante pour que César ne poussât pas à fond la poursuite.

La bataille n’avait pas duré deux heures !

Ambor avait assisté aux événements avec des sursauts d’indignation, de fureur, de mépris, d’ironie noire, mais sans surprise. Le désordre fou des Gaulois, l’ordre formidable des légions, d’emblée lui annonçaient l’issue de la rencontre. Il avait craint une défaite plus écrasante et louait Vercingétorix d’avoir ordonné la retraite assez tôt pour éviter un désastre complet.

« A-t-il compris enfin, songeait-il, que jamais il ne battrait une armée romaine en rase campagne ? »

Il tendit le poing vers César qui, la bataille finie, allait châtier les malheureux habitants de Noviodun pour avoir, du haut de leurs remparts, acclamé l’armée gauloise.

— Ambor le Loup mourra, ou te tiendra sous son genou, bourreau de la Gaule.

Déjà, il filait par des chemins détournés, avec ses hommes : en moins d’une heure, il rejoignit les hordes gauloises.

Étonnés par les fauves, des guerriers les enveloppèrent. Sans l’ours et le loup, les voyageurs eussent passé inaperçus. Quelques arcs se tendirent. Ambor cria :

— Prenez garde, frères ! Je suis l’ami de votre chef.

De partout, des soldats accoururent, curieux et indécis. Quoiqu’il y eût là beaucoup d’hommes de grande stature, Ambor les étonnait autant que l’ours et leur semblait admirable.

Cependant des flèches sifflèrent ; les versatiles Gaulois étaient également prêts à la colère et à la sympathie. Un cavalier se fraya passage et, d’une voix retentissante :

— Malheur à qui frappera Ambor le Loup !

Ambor reconnut Lucter le Cadurque, qui exclama :

— Salut à qui m’a sauvé de la mort !… Sois le bienvenu, Ambor, dans cette armée malheureuse…

Il parlait d’une voix amère, honteux de la défaite des siens. Mélange de Celte et de Ligure, il détenait la légèreté gauloise, étant lui-même opiniâtre et d’une constance inébranlable dans ses amitiés, ses actes, ses projets. Nul n’était plus attaché à Vercingétorix pour qui il avait parfois risqué sa vie.

— Tu veux sans doute voir Vercingétorix ? Il est là ! fit le Cadurque, en tendant une main vers le Nord.

Tandis que Lucter guidait les voyageurs, Ambor voyait mieux l’effrayante débandade de cette armée, le chaos de chars, de bœufs, de chevaux, d’hommes et de bêtes. Heureusement, tous fuyaient vers le Nord, hors de l’atteinte des Romains, qui se bornaient à une poursuite simulée.

Vercingétorix essayait vainement de canaliser cette retraite. Sans relâche, il envoyait des cavaliers porteurs de commandements. À la vue d’Ambor, il pâlit d’émotion :

— C’est toi, Ambor ! Viens-tu combattre avec nous ?

Ambor, des deux mains, montra la multitude chaotique et répondit avec une rude ironie :

— Combattre, roi des Arvernes !

— Ne juge pas mal nos guerriers !

— Ils savent mourir, grand chef, quand ils sont en petit nombre.

— Je les dresserai !

— Ta vie n’y suffirait point. Les chefs se disputeraient, les soldats retourneraient chez eux. Ah ! le bourreau romain les connaît !

Vercingétorix se tut, pensif. Chaque jour, il percevait mieux l’énorme distance morale qui séparait les Gaulois des Romains. Il avait espéré, il espérait encore, une autorité absolue. Seule, elle lui eût permis de créer une armée, mais il se heurtait à la turbulence, à l’instabilité, aux querelles, à la jalousie des chefs. Beaucoup supportaient à peine sa prééminence, d’autres rêvaient de le remplacer, d’autres encore étaient entrés contre leur vouloir dans la confédération.

On ne pouvait guère compter sur les Éduens, naguère alliés de Rome, et divisés en deux factions ; beaucoup d’hommes, venus des régions les plus sauvages, où le légionnaire n’avait pas pénétré, comprenaient mal le but de cette guerre.

D’ailleurs, avant la conquête latine, les Gaulois ne songeaient pas qu’ils fussent des hommes de même race[6] ; les peuplades voisines se battaient entre elles, le vainqueur pillait le vaincu et ramenait des captifs destinés à l’esclavage. La cruauté et la rapacité romaines ne les frappaient que par leur caractère méthodique. En sorte qu’un seul lien les unissait : la haine contre ceux qui les avaient vaincus et humiliés, qui avaient dévasté leurs villes et leurs champs, massacré les habitants, vendu par myriades, comme des porcs, les jeunes hommes, les jeunes femmes, les enfants vigoureux…

— J’y ai pensé, reprit Vercingétorix, après un silence. Je vais essayer la guerre comme tu l’entends, Chef des Loups Noirs, après avoir sauvé mon armée… Si nous ne réussissons pas, nous reprendrons la grande guerre.

— Tu réussiras ! Je t’aiderai selon mes forces. Avant un mois, mes clans seront en campagne : ceux-là sont presque aussi disciplinés que les Romains.

— Tu as l’âme d’un grand chef, Ambor…

Quelques jours plus tard, la retraite de son armée effectuée en désordre mais sans pertes, Vercingétorix assembla les rois et les chefs de guerre, pour proposer son nouveau plan. L’assemblée fut d’abord tumultueuse ; les discoureurs abondaient, doués de l’éloquence naturelle aux Gaulois ; puis Vercingétorix, ayant pris place sur une façon de plate-forme, parla à son tour. Sa haute stature, son éclatante beauté, sa voix ensemble mâle et harmonieuse, s’imposaient aux uns et séduisaient les autres.

Il commença par blâmer l’indiscipline des Gaulois, leurs perpétuelles disputes, qui entravaient le commandement et rendaient impossible un exercice régulier des soldats…

— À Noviodun, nous devions vaincre, nous devions écraser l’armée romaine. Nous étions de beaucoup les plus nombreux. Nous pouvions envelopper les légions : il a suffi d’un combat de cavalerie, un combat d’avant-garde, pour jeter le désordre et la panique dans toute l’armée. Des hommes pleins de courage, dédaigneux de la mort, ont été saisis par une crainte superstitieuse, cette crainte qui vient du désordre même, du tumulte, des cris, des paroles insensées, et qui se répand comme une maladie… Renonçons à une guerre qui n’est possible qu’avec des troupes bien exercées, avec des chefs qui obéissent sans vaines disputes à celui qui a été élu pour les commander.

« Divisons-nous. Harcelons les Romains. Par tous les moyens, coupons-leur les vivres et le fourrage. Nous le pouvons. N’avons-nous pas beaucoup plus de cavaliers qu’eux, ne pouvons-nous rapidement nous porter partout plus vite qu’eux ? Pour se procurer les provisions nécessaires aux hommes et aux chevaux, les Romains devront se disperser : nous détruirons les détachements. Affamés, poursuivis, guettés, ils seront forcés de battre en retraite. Et s’ils rencontrent partout la même résistance, ils retourneront dans leur pays… C’est un dur sacrifice que je réclame à la Gaule, car il faudra brûler des villes, des places fortes, des récoltes qui offriraient une ressource à l’ennemi… Oui, un dur sacrifice, moins dur pourtant que d’être massacrés en masse, vendus aux marchands, ou de vivre en esclaves sur vos propres terres !

Les chefs, d’abord hésitants, adoptèrent tumultueusement le plan de Vercingétorix.

Avant de quitter le roi des Arvernes, Ambor lui dit :

— Tu as bien parlé, grand chef !… Et si tu restes fidèle à ton plan, César et ses soldats maudits quitteront la Gaule !

CHAPITRE XI

AMBOR LE LOUP

Depuis que Vercingétorix avait forcé les Romains à abandonner le siège de Gergovie, Ambor le Loup harcelait l’armée romaine. Il tenait campagne avec quatre cents hommes, tantôt réunis, tantôt disséminés dans des terres farouches (marais, landes, rocs, forêts denses), où les Romains étaient impuissants à les poursuivre, et plus encore à les capturer.

Le Loup fondait comme la foudre sur des détachements isolés, ou bien tendait des embuscades : des centaines de Romains périrent sous les glaives, les piques et les flèches de ses hommes, dont les pertes étaient légères.

C’étaient les plus terribles guerriers de la Gaule, jeunes, la plupart de grande stature, braves jusqu’à l’héroïsme. Le chef leur imposait une discipline aussi dure que la discipline légionnaire. Ils maniaient, avec une adresse égale, le glaive gaulois et l’épée romaine, tiraient à merveille de l’arc et lançaient incomparablement le javelot.

Tous cavaliers accomplis, c’étaient aussi des fantassins infatigables, grimpeurs d’arbres et de rochers, nageurs agiles, coureurs au grand souffle.

Aucune élite romaine ne leur était comparable ; en nombre égal, aucune troupe ne tenait contre eux. Ils le savaient ; pleins d’un orgueil sauvage et connaissant ce qu’ils devaient au Loup, ils lui étaient dévoués jusqu’à la mort.

Ambor avait eu raison, dès l’abord, de leur armement. Le prisonnier samnite et le prisonnier étrusque capturés aux Rocs de Taran, avaient appris aux forgerons des clans la trempe d’un acier supérieur à l’acier gaulois. Épées, boucliers, piques, arcs et javelots étaient d’une qualité égale à celle des armes romaines…

De celles-ci, au cours de nombreux combats, ils avaient pris de quoi se réarmer plusieurs fois et leur butin était caché dans des retraites profondes.

Ambor avait divisé sa petite armée en quatre centuries, chacune sous le commandement d’un chef renommé pour son endurance, son esprit d’initiative, sa ruse et sa science militaire.

Le dévouement de ces quatre hommes au Loup allait jusqu’au fanatisme. L’un d’eux était Koûm, plein d’astuce et de flair, qui, guidé par un instinct extraordinaire, surprenait les Romains plus souvent que tous les autres. Le plus agile était Obraz aux yeux de lynx, qui, pour la course, tenait tête à Ambor même.

Soloûn, géant roux, atteignait presque la stature et la force du grand chef. Le dernier, petit, dense, des yeux noirs comme basalte, les jambes arquées, était grand inventeur d’embuscades. Taciturne, il passait des jours entiers sans dire une parole.

Or, c’était un soir, dans une gorge étroite qui séparait la terre marécageuse d’une vallée fertile. De grands feux éclairaient les pentes vêtues d’une végétation indigente où dominaient les bruyères ; on n’apercevait qu’un lambeau de ciel, brodé d’étoiles. Les lueurs palpitantes enveloppaient les hommes de mystère, les uns presque dans l’ombre, les autres baignés de pourpre, certains secouant des chevelures semblables aux flammes.

Aucune force romaine n’évoluait à moins d’un plein jour de marche. Ambor, toutefois, faisait veiller des sentinelles, près des marais et aux abords de la vallée. Menacés par des forces supérieures, ces hommes auraient gravi les pentes, avec la vélocité des bouquetins, se seraient dispersés, puis retrouvés dans une retraite choisie d’avance. Pour parer à l’imprévu, un second refuge était désigné, dans la profondeur des bois. Seule, une marche convergente des ennemis eût pu les mettre en danger.

Ambor avait laissé les hommes achever le repas du soir avant de faire venir Koûm et Obraz, pour leur exposer son plan.

Près du feu central, il n’y avait que ces deux hommes, le jeune Mengoll et Ambor lui-même qui, tendant une main vers l’Occident, dit :

— Nous devons atteindre le sommet du Mont des Aigles avant que le soleil de demain soit au milieu de sa route. Pour aller plus vite, Koûm et ses hommes iront par le sentier de gauche ; Obraz et les siens à droite, avec moi. Nous serons en haut un peu avant Koûm… Trois montagnards nous guideront, qui seront ici à l’aube. Il faut atteindre, plus tôt que les Romains, une bourgade où sont réunies de grandes provisions de blé et du bétail.

— Les Romains sont donc en route ? demanda Koûm.

— Dans la plaine, à l’autre versant du Mont des Aigles. Ils y barrent la route aux Gaulois… L’ascension est plus difficile par là que par ici, les sentes plus étroites. Ils n’enverront sans doute pas plus de trois centuries.

— Nous sommes deux cents ! murmura Obraz.

— Obraz, je loue ta méfiance… Sache que les Romains ne peuvent déboucher que par une voie étroite et escarpée, donc en petit nombre.

— S’ils arrivent avant nous ?

— Que ferais-tu ?

— Je battrais en retraite.

Ambor mit sa main puissante sur l’épaule du chef.

— Crois-tu donc, Obraz, que je ferais autrement ? Ai-je jamais combattu lorsqu’on risquait la vie de beaucoup des nôtres ? Bien avant de parvenir en haut, nous saurons si les Romains ont chance de nous devancer. Mais voici l’étoile de Taran…

Une étoile rouge venait de surgir à l’Orient. Ambor se dressa, fit quelques pas vers l’issue ouest de la gorge et s’écria :

— Regarde, Obraz !

Obraz se leva à son tour, et vit trois feux sur le Mont des Aigles.

— Nos amis sont à leur poste, dit Ambor. Ésus veuille que nous exterminions beaucoup d’ennemis.

Il traversa la gorge, passant de feu en feu, et jetant au passage quelque parole amicale. Bientôt, dépassant le dernier bûcher, il s’engagea dans l’ombre. Les roches s’écartèrent ; des ténèbres argentines laissaient entr’apercevoir l’étendue creuse que barrait, au loin, une muraille immense.

Ambor demeura quelque temps là, rêveur, aspirant la brise chargée d’arômes sauvages. Une neige d’étoiles scintillait au firmament, traversé par la blême voie lactée. Ambor songeait à sa forêt natale, aux siens groupés dans la Clairière des Loups, sous le commandement du père.

Parfois, il tremblait à la pensée qu’ils se laisseraient surprendre, puis leur vigilance, leur flair et celui des animaux, les mille retraites de la forêt le rassuraient.

Une forme élancée se glissa près de lui. Ambor, se tournant à demi, vit la face blanche de Mengoll. Il ne faisait plus de différence entre l’adolescent et ses propres enfants, et sa tendresse, souvent, le troublait douloureusement lorsque Mengoll l’accompagnait à la bataille. Pourtant, il ne le ménageait point, il l’employait même à des tâches périlleuses. Nul n’était plus subtil que ce jeune Gaulois, pour escalader les rocs, pour se glisser par des fissures étroites ou se tenir en équilibre sur une cime aiguë. Ses dons naturels s’étaient parfaits à la guerre. Il avait presque autant de flair que Koûm, et son agilité le disputait à celle d’Obraz.

— Maître, demanda Mengoll, ne crains-tu pas que les Romains n’arrivent le long du marécage ?

— On peut le craindre, Mengoll, mais non qu’ils arrivent demain avant les deux tiers du jour… Si nous réussissons là-haut, nous aurons plusieurs lignes de retraite. Si nous ne réussissons pas, si les Romains descendent du Mont des Aigles…

Il mit la main sur la tête de Mengoll :

— … et s’il en arrivait d’autres le long du marécage… eh bien ! Mengoll, toi seul peux deviner la suite… Sans doute, nous courons de grands risques…

Il montra une étoile bleue, plus brillante que toutes les autres :

— L’étoile de Teutatès brille de tout son éclat. Les Druides pensent que c’est signe de bonheur…

— Mais, répondit Mengoll, un brouillard cache l’étoile d’Ésus.

Ambor haussa ses épaules musculeuses :

— Nous connaîtrons notre sort demain, au déclin du jour.

Les hommes d’avant-garde avaient franchi les deux tiers de la montagne, lorsqu’une sonnerie de corne retentit sur la hauteur. Tous, reconnaissant la sonnerie d’alarme, s’arrêtèrent.

Une grande inquiétude envahit l’âme d’Ambor, et qui s’accrut lorsque, à trois reprises, la sonnerie se répéta :

— Les Romains ? murmura-t-il… C’est impossible ! Ou nous sommes trahis…

Il s’était arrêté, comme ses guerriers, et quelques-uns faisant mine de se remettre en route, il ordonna la halte.

— Crois-tu que ce soient les Romains ? demanda-t-il au guide montagnard.

Celui-ci était un personnage fantastique, – des yeux nocturnes, le thorax aplati, le nez en spirale, des joues immenses, couleur d’argile, et des pieds aussi courts que les sabots d’un cheval.

— Oui, dit l’homme, je crois que c’est eux.

— Mais les feux, cette nuit, annonçaient qu’ils étaient loin encore.

— Ils ont pu venir par la Montagne Noire, si ceux de la Montagne Noire ont trahi.

Comme il parlait encore, un homme accourut, hors d’haleine :

— Les Romains arrivent !

— Par la Montagne Noire ?

— Oui.

— Ils n’étaient pourtant pas encore là-haut quand tu as commencé de descendre.

— On les voyait seulement sur la grande arête. Maintenant même, ils ne doivent pas encore être chez nous.

— Pouvons-nous arriver avant eux ?

— C’est impossible !

Deux autres coureurs venaient de surgir, qui confirmaient la nouvelle. Déjà, les habitants s’étaient sauvés, emportant tout ce qu’ils pouvaient, dans les bois de sapins.

La corne de guerre les interrompit…

Pour avertir Koûm et ses hommes, Ambor, à son tour, sonna l’alarme. Puis, il appela Mengoll, pour lui dire :

— Va, mon fils, dis à Koûm qu’il faut battre en retraite.

Il médita, sombre et humilié, surtout troublé par la trahison des hommes de la Montagne Noire, qui, pourtant, l’étonnait à peine. Cent fois, la trahison avait servi César. L’argent n’en était pas la cause essentielle mais plutôt la haine, la jalousie, les rivalités des Gaulois, parfois la crainte. Peut-être ceux de la Montagne Noire et ceux du Mont de l’Aigle se détestaient-ils ?

Il ne s’attarda pas à la songerie. La retraite avait commencé. Elle exaspérait les hommes, mais aucun n’accusa le chef, tous persuadés de sa sagesse autant que de sa force.

La descente se fit rapidement : le soleil était au milieu de sa route, lorsque les deux cents hommes se trouvèrent réunis dans la vallée.

Ambor ne leur laissa point de répit ; il les mena rapidement dans la gorge où ils avaient campé durant la nuit.

Il pressentait un péril plus grave que tous ceux jusqu’alors surmontés. Tant d’exploits, les légionnaires sans cesse surpris et massacrés, les convois de vivres interceptés, avaient fini par éveiller la colère de César.

Comme pour Ambiorix, roi des Éburons, la tête du Loup Noir était mise à prix, ses hommes traqués par des forces dix fois supérieures. César achetait, à prix d’or, les services des traîtres, ou suscitait des rivalités féroces.

Le proconsul, depuis quelques semaines, préparait une expédition massive dirigée contre celui qui, avec quelques centaines d’hommes, causait autant de ravages qu’une armée. Connaissant le dangereux enthousiasme que les exploits d’Ambor éveillaient dans les âmes, il avait résolu d’en finir, à tout prix, avec ce redoutable adversaire.

L’affaire du Mont de l’Aigle était le prélude d’une campagne acharnée, et en aurait peut-être été la fin, si les Gaulois n’avaient pas battu en retraite.

Ambor, pressentant que le deuxième épisode allait suivre, ne laissa qu’à regret ses hommes se reposer, mais la rude escalade et la descente vertigineuse avaient duré plus de sept heures : tous étaient affamés et recrus de fatigue.

Suivi de Mengoll, le chef se rendit jusqu’à l’issue occidentale de la gorge. Une plaine s’étendait à droite ; à gauche, un marécage bordé d’une infranchissable muraille basaltique.

La configuration du pays voulait que l’ennemi débouchât par la droite. Non que les régions de gauche fussent inaccessibles, mais il fallait, pour les atteindre, suivre des voies très pénibles et détournées, ce qui eût fait perdre pour le moins une journée.

La plaine s’étendait jusqu’à une arête rocheuse, deux fois échancrée…

— S’ils viennent… ils viendront par là ! songeait Ambor.

La plaine était presque nue. Aucune troupe n’aurait pu s’y rendre invisible.

Si, au-delà de l’arête, la route était libre, plusieurs directions permettaient une retraite rapide, en ordre diverse.

Ambor quitta l’entrée de la gorge, rejoignit ses hommes et en choisit trois parmi les plus sagaces et les plus agiles : chacun d’eux devait explorer une des ouvertures de l’arête. Il leur adjoignit Mengoll, en lui disant :

— Tu rapporteras plus vite qu’eux ce qu’ils auront vu…

Les quatre hommes s’éloignèrent à grande allure, mais Mengoll prit rapidement une avance qu’il accroissait de minute en minute. Ambor ne le regardait pas courir sans inquiétude, tout en se fiant au flair de l’adolescent qui, jamais encore, ne s’était laissé surprendre.

Mengoll arriva, bien avant ses trois compagnons, près du but, et disparut par l’une des échancrures. Les autres arrivaient à peine devant l’arête, lorsque l’adolescent reparut, bondissant et gesticulant. Tous quatre reprirent au galop la route du défilé…

— Les Romains sont là ! murmura Ambor. Une rumeur le fit se retourner ; deux montagnards accouraient hors d’haleine.

L’un d’eux s’écria :

— Les Romains, après avoir incendié la bourgade, descendent vers la vallée.

— C’est bien ! fit Ambor.

— Nous sommes cernés, fit Obraz, qui venait de rejoindre le chef.

Ambor eut un rire farouche et ne répondit point. Quelques instants plus tard, Mengoll arrivait et d’une voix haletante :

— L’ennemi s’avance en grand nombre… Déjà, la nouvelle se répandait de proche en proche.

Koûm et Obraz se tenaient près du chef, consternés. Ambor garda un instant encore le silence, puis :

— Que les hommes se tiennent prêts au départ !

— Où irons-nous ? demanda Obraz… Nous ne serons nulle part mieux qu’ici pour combattre.

— Ni pour être pris au piège !

— Le serons-nous moins dans la vallée ?

— Nous ne passerons pas par la vallée.

— Je ne vois pas d’autre passage.

— Il y a le marécage.

Obraz regarda le chef, Stupéfait, mais Koûm approuva d’un mouvement de tête.

— Seulement, reprit Ambor, il faut d’abord que les Romains aient franchi la moitié de la distante qui nous sépare de l’arête.

Cette fois, Koûm parut aussi surpris que l’autre chef. Ambor leva les épaules :

— Sinon, ils auraient le temps de revenir sur leurs pas et de nous rejoindre sur l’autre rive !

Il se passa plusieurs minutes avant que parût l’avant-garde romaine, une trentaine de cavaliers, suivis bientôt par l’infanterie.

Les cavaliers s’avançaient sur deux lignes, au petit trot.

— Les archers à l’avant ! ordonna le chef.

À la vérité, tous les hommes de sa petite armée étaient bien exercés au tir de l’arc, mais une quarantaine d’entre eux formaient une troupe d’élite, étant aussi les plus adroits lanceurs de javelot.

Les archers furent rangés au seuil du défilé, tout en restant invisibles aux arrivants…

Là-bas, l’infanterie romaine débouchait par deux échancrures, et reprenait rapidement ses rangs, rompus aux passages étroits. C’était toujours le même ordre, la même souplesse dans la discipline, mais Ambor se flattait d’avoir des hommes plus forts, plus agiles et aussi bien dressés que les légionnaires.

Toutefois, il considéra avec appréhension ces petits hommes trapus, aux corps endurcis par les épreuves et si redoutables par leur sang-froid. Plusieurs centuries jaillirent de l’arête et, enfin rangées comme il fallait, se mirent en route rapidement.

— Y en avait-il d’autres ? demanda Ambor, en se tournant vers Mengoll.

— Je ne crois pas !

Ambor estima que l’ensemble formait au total, près de six cents légionnaires : et point d’autres cavaliers que ceux qui avaient paru d’abord.

Retranchés comme ils l’étaient, les Gaulois auraient pu combattre avec avantage, malgré leur infériorité numérique, mais les Romains n’eussent pas risqué la bataille avant l’arrivée des légionnaires venus de la Montagne Noire.

Ils étaient là pour un siège, non pour une action immédiate.

Les cavaliers, au lieu d’accélérer, ralentissaient maintenant l’allure, et l’infanterie approchait de la limite assignée par Ambor. Soudain, une dizaine de cavaliers prirent le galop et parvinrent jusqu’à une portée de flèche du défilé.

Les archers gaulois avaient reçu l’ordre de ne tirer qu’au commandement… Une formidable émotion immobilisait les Gaulois ; l’instinct de guerre palpitait dans leurs poitrines ; ils craignaient moins la mort que la défaite.

Ambor, impassible, attendait le moment fixé par lui-même. Quand enfin l’infanterie romaine parvint à la limite, il cria d’une voix éclatante :

— Archers, visez bien !

Une nuée de flèches s’abattit sur les cavaliers ; six d’entre eux roulèrent sur le sol ; des chevaux tournoyèrent ; la troupe se rabattit vers les centuries, en laissant deux hommes de plus sur le terrain…

— Au marécage ! clama Ambor… Qu’on me suive et qu’on suive Mengoll !

Il s’élança le premier avec l’adolescent, sur la rive occidentale du marécage, étroite et sinueuse, alors que les Romains bordaient, vers le milieu, une partie de la rive méridionale.

Le chef de la colonne romaine considérait cette fuite avec ébahissement : les Gaulois, serrés entre l’eau et les rocs, devaient fatalement se heurter à la muraille de basalte, infranchissable, qui barrait la voie.

Aussi bien, les Romains continuèrent leur marche, ce qui semblait, provisoirement, la seule manœuvre utile.

Arrivé à deux portées de flèche de la muraille, Mengoll entra dans le marécage : il avait de l’eau jusqu’à la ceinture. Ambor le suivit, immédiatement imité par d’autres :

— Ne vous écartez ni à droite ni à gauche ! commanda le Loup.

Pendant une centaine de pas, la profondeur de l’eau demeura égale, puis elle décrût, et, en même temps, le sous-sol guéable s’élargit, de manière à permettre le passage simultané de plusieurs hommes.

Mengoll ne cessait de renseigner ses compagnons.

Le capitaine romain demeura encore quelque temps indécis : la manœuvre restait énigmatique. Y avait-il quelque passage inconnu dans la muraille basaltique, ou bien les Gaulois voulaient-ils rallier la rive occidentale ? Visiblement, la ligne guéable obliquait au nord-est. Si les fugitifs y abordaient, les Romains ne pourraient les rejoindre qu’en suivant une ligne beaucoup plus longue que la route de retraite : il leur faudrait longer d’abord la rive qu’ils occupaient et qui s’infléchissait fortement vers le sud-est, puis tourner à gauche pour suivre la rive orientale.

Plein d’incertitude, le tribun militaire prit pourtant une première résolution en arrêtant la marche de la cohorte et en ordonnant aux cavaliers qui restaient – environ vingt-cinq – de prendre chacun un homme en croupe et de se rendre sur la rive orientale, afin d’arrêter ou de retarder l’atterrissage, encore peu probable, des Gaulois.

Ambor vit l’accomplissement de cette manœuvre : elle serait désastreuse, si l’atterrissage tardait, les Gaulois étant contraints de bondir trois par trois sur la rive.

De part et d’autre, on lutta de vitesse. Les cavaliers arrivaient au tournant, alors que les Gaulois étaient encore à cinq cents pas du rivage.

Ambor et Mengoll accélérèrent la marche, imités par tous les guerriers. De-ci, de-là, un homme chavirait et tombait à l’eau : on le repêchait aussitôt…

Deux cents pas… cent pas… Les chevaux arrivaient au galop ; les Gaulois faisaient des efforts surhumains.

Enfin, Ambor et Mengoll abordèrent… La chevauchée accourait, bride abattue.

Dix Gaulois, vingt Gaulois, cinquante ; les cavaliers étaient à portée de flèche ; les guerriers d’Ambor vidaient leurs carquois…

Bientôt, il y eut près de cent Gaulois sur la rive… Et ce fut la mêlée, mais un enchevêtrement de pierres contrariait la charge des Romains, et il avait fallu, sous la nuée de flèches, déposer les fantassins.

Les piques, les glaives répondaient aux épées et aux lances… Ambor, dieu effrayant de cette bataille, abattait les petits Romains comme des fruits mûrs. Son glaive, bien trempé, enlevait les têtes, arrachait les membres ; les géants blonds et roux hurlaient, mugissaient, les chevaux se cabraient, frappés aux naseaux ; d’instant en instant, de nouveaux combattants jaillissaient du marécage.

Cependant, la trompette romaine retentit sur la rive méridionale. Les Légionnaires accouraient, mais à peine parvenaient-ils à l’angle du marécage, les derniers cavaliers tournaient bride, tandis que les Gaulois massacraient les survivants.

— Trop tard, fils de la Louve ! clama Ambor, entraînant ses hommes vers le Nord, après avoir chargé ses blessés sur des chevaux dont les cavaliers agonisaient sur le sol.

Cinq Gaulois étaient morts, mais trente ennemis ne verraient plus la lumière.

Les cornes de guerre sonnent la victoire : une fois de plus, Ambor a vaincu !

Bientôt, les Gaulois ont gagné une région rugueuse où la poursuite serait si périlleuse que le Tribun militaire, humilié et la rage au cœur, préféra accepter la décision du sort.

CHAPITRE XII

AVANT LA TEMPÊTE

C’est un soir, à l’heure où le crépuscule agonisait dans les nuées. Les premières étoiles fleurirent, d’autres s’allumèrent une à une dans l’abîme des cieux.

César, à la lueur d’une lampe romaine, inscrivit quelques lignes sur ses tablettes. Morose, plein d’amertume, plein de haine dédaigneuse, il songeait à Vercingétorix qui en appelait de ses défaites, qui, maintenant, faisait figure de vainqueur ; il songeait aussi à l’homme au masque rouge, au géant néfaste qui, partout, avait dupé, vaincu, massacré ceux qui devaient s’emparer de lui.

Vercingétorix suit implacablement la tactique adoptée depuis sa défaite en bataille rangée. Les légionnaires se heurtent au vide. Les villes sont désertes, les provisions et le bétail razziés, la disette menace sans cesse l’armée de César…

D’un geste las, le proconsul rejette les tablettes. C’est déjà un vieil homme par le visage flétri, par le corps débilité, mais non par le regard, par les gestes, par l’énergie, ni surtout par la pensée.

« Faudra-t-il battre en retraite ? César reculera-t-il devant cette race de sauvages et de bandits ? » se demandait-il, avec une rage froide. Un serviteur parut qui, à demi prosterné, annonça :

— Un messager de Cneïus Montanus, Seigneur…

César tressaillit, ses yeux mornes se rallumèrent.

— Qu’il entre !

L’espoir rebondit dans le cœur du maître, mais le messager le désabusa tout de suite par l’humble tristesse du visage et de l’attitude :

— Que veut Montanus ?

L’autre tendit une tablette que César déchiffra, les mâchoires contractées.

— Alors, cria-t-il, le Masque Rouge échappe une fois encore ?

Le légionnaire se courba, tremblant.

— Raconte...

L’homme dit ce qu’il avait vu ; le défilé ; la fuite à travers les eaux, le massacre des cavaliers.

César, calme maintenant, mais sombre comme la nuit, écoutait.

Il songeait qu’Ambor, avec quelques centaines d’hommes, lui avait coûté plus cher qu’une armée. Sourdement, il admirait l’esprit fécond de cet homme, vainqueur dans cinquante rencontres, infligeant aux Romains des pertes incomparablement plus fortes que les siennes.

— Va ! dit-il, renvoyant le soldat d’un geste hautain.

Ah ! tout allait mal. Au Nord, le terrible Ambiorix semblait avoir reparu. Les Morins, les Ambiens, les Nerviens s’étaient soulevés, les Atrébates suivaient Komm, leur roi ; les Bellovaques envoyaient des auxiliaires ; au midi, les révoltés attaquaient la Transalpine romaine ; les Rutènes, les Cadurques, les Gabales prenaient le parti de Vercingétorix ; les Allobroges commençaient à s’agiter de manière inquiétante : s’ils se joignaient aux autres, la communication avec l’Italie serait compromise.

Fallait-il reculer ? César humilierait-il son orgueil devant ces barbares tant de fois vaincus, serait-il la risée de Rome et verrait-il ses ambitions bafouées ?

Hier, glorieux maître du temps et des hommes, aujourd’hui impuissant ! Et demain ?…

Le Proconsul sortit de la demeure où un chef Lingon lui donnait l’hospitalité. Tout était tranquille. Une rumeur paisible s’élevait des deux camps qui jouxtaient la petite ville. Une troupe d’élite gardait la maison du Maître.

Si seulement Vercingétorix livrait une vraie bataille ! Tout serait réparé en un jour !

César regarda d’un œil vigilant les feux du campement, les rondes autour de la ville, le ciel plein de veilleuses tremblotantes. Avec les huit légions assemblées là, il n’eût pas craint cinq fois la même masse de Gaulois, pourvu que le choc fût direct.

Comme il y songeait, il vit venir trois hommes. Le premier passa sans que les gardes lui fissent obstacle, les deux autres attendirent.

Celui à qui l’on avait livré passage, Caïus Fabius, appartenait à l’illustre lignée des Fabiens dont la « gens » soutint seule, jadis, une guerre contre les Veïens ; il est vrai qu’après de beaux succès, ces Fabiens périrent tous dans une embuscade.

Caïus Fabius, fort jeune encore et très beau, commandant de la deuxième légion des Gaules, était le favori de César.

L’Imperator le reconnut à la lueur d’un feu qui, quoique brûlant à deux cents pas plus loin, projetait des rayons cuivreux.

— Que me veux-tu, mon fils ?

— Seigneur, ce sont deux ambassadeurs des Éduens.

— Des Éduens ! exclama César, en levant la main… les Éduens m’ont trahi !…

Il eut un sourire sardonique :

— Pas tous, il est vrai !… Et, du reste, ils furent entraînés et même contraints… Fais-les venir, Caïus !

Les deux Éduens s’inclinèrent profondément devant le Proconsul. Ils étaient jeunes, de stature imposante. Le plus grand dit, en désignant l’autre :

— Seigneur, celui-ci est le fils de Viridomer et moi, je suis le neveu d’Éporédorix…

— Ce furent mes alliés ! fit César d’une voix rude.

— Ils le sont toujours dans leur cœur. Notre ambassade est secrète… Nous connaissons ta clémence. Pardonnerais-tu aux Éduens si, las du joug arverne, ils se tournaient vers toi ?

César ne réprima pas un sourire. La joie le traversa en éclair. Il espéra, une fois de plus, vaincre par la trahison, et il n’ignorait pas, d’ailleurs, que les Éduens détenaient les Arvernes.

— Est-ce tout ? demanda-t-il.

— C’est que, dit l’envoyé après une hésitation, rien n’en possible sans ta garantie…

— Les tiens m’ont déjà trompé !

— Tu étais loin… très loin… toute la Gaule se tournait contre nous !

César connaissait d’autant mieux l’incertitude des Éduens que des chefs transfuges étaient dans son camp. Il prit un air sévère, mais prononça des paroles conciliantes :

— Je pardonnerai une fois de plus aux Éduens, s’ils abandonnent la cause des scélérats ligués avec Vercingétorix… Malheur sur eux s’ils ne vous ont envoyés que pour prononcer de vaines paroles.

— Chef très illustre, fit le deuxième envoyé d’une voix douce, ne fallait-il pas connaître d’abord ta volonté ? Nous la rapporterons fidèlement.

— C’est bien ! conclut César… Caïus, veille à ce que nos hôtes soient traités selon leurs rangs.

Cette visite l’avait presque rasséréné. Si les Éduens lui revenaient, ne fût-ce qu’en partie, il éviterait la retraite trop humiliante pour son âme orgueilleuse.

Il demeura quelque temps encore à remuer les projets et les idées. Une ambition souveraine le tourmentait. Il voulait abattre tous ses rivaux, devenir le maître absolu comme Sylla – et plus durablement que Sylla –, le chef unique de Rome, et donc du monde.

Quelques semaines plus tard, Vercingétorix, avec une armée considérable, se trouvait à trois journées de marche des Romains. Il s’était d’abord opposé au rassemblement de cette multitude ! La guerre d’embuscades n’avait-elle pas réussi ? César, désespérant de ravitailler ses soldats, ne battait-il pas en retraite, comme s’il avait subi une grande défaite ? Encore quelques jours, et il abandonnerait le pays des Lingons…

Mais l’impatience gauloise devenait irrésistible. Cette guerre éparse, dépourvue de prestige, finissait par sembler vaine. On n’en voyait pas la fin et les combattants étaient saisis de nostalgie. Beaucoup désertaient, tous se répandaient en récriminations. Les rois et les chefs supportaient mal la prééminence de Vercingétorix. Qu’avait-on besoin de concentrer le commandement dans un homme pour harceler l’ennemi par de petites bandes ?

Puis, tant de villes et de villages anéantis, tant de récoltes ravagées, finissaient par irriter et décourager les populations. Celles qui demeuraient sauves craignaient de voir venir leur tour.

La désertion accrue, les chefs chaque jour plus irritables, plus jaloux les uns des autres, les menées secrètes des Éduens, qui voulaient évincer les Arvernes, et qui avaient l’habitude d’obéir aux Romains, la crainte enfin d’une diversion croissante, tout concourut pour contraindre Vercingétorix à une grande bataille.

Au fond, lui-même ressentait la même impatience que ses soldats. Fait pour la grande guerre, et le sachant, il était las de battre éternellement en retraite. Il souhaitait une vraie bataille, et le moment de la livrer paraissait favorable. César reculait. Sur cette terre sauvage, les légions devaient traîner des bagages immenses. Une attaque bien conduite serait décisive, elle aboutirait à la destruction de l’armée romaine.

Il assembla le conseil des chefs et, acclamé avec frénésie, annonça qu’il allait offrir la bataille à César. Aucun ne s’y opposa, pas même Lucter le Cadurque ; au rebours, tous approuvaient véhémentement.

— Tu vaincras ! affirma le roi des Bituriges. Tu attaqueras les Romains en pleine marche.

— Il a peu de cavalerie ! ajouta le roi des Andécaves.

C’était vrai : celle des Gaulois était quatre fois plus nombreuse que celle des Romains. Vercingétorix entrevit une charge massive, qui couperait l’armée ennemie en tronçons…

— Qu’Ésus nous protège ! clama le grand Arverne. Nous allons combattre pour délivrer à jamais la Gaule !

La clameur du chef, se répercutant au dehors, des myriades d’hommes rugirent, accompagnés par le hurlement des chiens et la voix profonde des cornes de guerre. Vercingétorix espéra la victoire.

Vers le déclin de ce même jour, le roi des Arvernes était dans sa tente. Il avait éloigné tout le monde, même Lucter le Cadurque, pour mieux méditer son plan. Comment surprendre César ? Il devait avoir des éclaireurs à grande distance.

Vercingétorix résolut de couvrir l’attaque principale par deux attaques simulées. Pour tromper l’ennemi sur son approche, la masse des Gaulois ne marcherait que la nuit, de manière à tomber sur les légions de grand matin. Tandis qu’il songeait, il entendit une rumeur près de la tente. Une voix s’éleva qui dominait le bruit et que Vercingétorix reconnut :

— Ambor ! murmura-t-il, très agité et saisi d’une sorte de remords, tellement qu’il hésitait à laisser passer son ami.

Mais, jugeant son hésitation méprisable, il se montra au seuil de la tente et s’écria :

— Sois le bienvenu, Chef des Loups Noirs ! Tout de suite, les gardes livrèrent passage au géant. Les deux hommes se regardaient avec tristesse, enveloppés des rayons d’or rouge d’un immense soleil prêt à choir dans l’Occident. Puis leurs mains se serrèrent et ils entrèrent dans la tente.

— Est-il vrai, demanda Ambor, que tu te prépares à livrer une grande bataille ? Songe que nous sommes victorieux, roi des Arvernes : une seule bataille peut rendre vains les longs efforts des Gaulois.

— S’ils étaient comme toi, héros admirable, je ne livrerais pas bataille !

— César bat en retraite… laisse-le du moins sortir du pays des Lingons.

— Il y reviendrait ! N’est-il pas revenu quand notre révolte a commencé ? Il n’y avait plus que trois légions en Gaule. Il a levé une armée en Italie... J’attendrais, pourtant, si je pouvais attendre. Je ne le puis pas ! Les chefs m’obéissent avec répugnance ; les hommes désertent ; tous veulent en finir. Aujourd’hui, je commande encore, demain, je n’aurai plus d’armée. D’ailleurs, j’ai promis, j’ai dû promettre la bataille.

— Puisque tu as promis, fit Ambor avec amertume, la discussion est vaine… Je n’ai plus qu’à t’aider.

Vercingétorix développa son plan :

— Si tu commandais des légionnaires, ta victoire serait certaine ! fit Ambor. Car tu es né pour commander une armée véritable et non des hordes… Je t’offre de déblayer la route pour l’action principale… mais il me faudrait, outre mes hommes, trois cents cavaliers d’élite.

— Je te donnerai les meilleurs, s’écria ardemment Vercingétorix, ils ne sauraient avoir un chef égal à toi.

Ambor réfléchit quelques minutes, puis il indiqua au roi les routes qu’il jugeait préférables. Elles traversaient des terres nues, où les éclaireurs romains seraient dépistés et capturés, s’ils ne se retiraient à temps. D’abord divergentes, ces routes convergeaient vers une plaine où l’armée de César passerait fatalement.

— Je te ferai connaître la marche des légions, afin que tu puisses fondre, au moment favorable, sur des troupes peu nombreuses. Il faut toutefois que je réussisse à tromper les éclaireurs…

— Tu réussiras, Ambor. Jamais les dieux ne t’ont abandonné et le Sort t’obéit…

— Le Sort n’obéit à personne. Adieu !

CHAPITRE XIII

LE MAÎTRE DE CÉSAR

Ambor réussit, avec une habileté incomparable, à dissimuler l’avance du gros des Gaulois, jusqu’au deuxième jour. Mais alors, le désordre, l’incohérence, l’impéritie des chefs et leurs rivalités, l’indiscipline générale, l’impatience de la cavalerie qui devança de trop loin les fantassins, rendirent de plus en plus inutile l’heureux effort du chef des Loups Noirs.

La nature s’en mêla. Une inondation força la gauche de l’armée à des détours qui détruisirent la dernière chance d’une attaque inattendue et foudroyante.

Il fallut d’abord plusieurs jours pour rassembler ces troupeaux d’hommes, puis Vercingétorix se vit contraint d’établir trois camps à quelques milles des Romains.

L’armée de César battait en retraite. Elle avait déjà entamé le pays des Séquaniens, en suivant la frontière de ses alliés, les Lingons.

Libre, peut-être Vercingétorix eût-il alors consenti à la retraite des Romains, plus humiliante encore pour l’orgueil du Proconsul que l’abandon de Gergovie. Mais les Gaulois voulaient combattre, et cette volonté, réagissant sur celle du chef, leur faisait concevoir tous les avantages d’une victoire.

L’ennemi souffrait de l’inévitable désordre causé par le transport des bagages ; il devait être démoralisé par des insuccès continuels ; il avait l’infériorité du nombre et sa cavalerie semblait mal montée…

Une grande espérance enflamma le Chef, sa jeunesse – il n’avait pas trente ans – et sa race bouillonnèrent en lui ; une attaque violente de ses beaux cavaliers, suivie d’une avance générale des fantassins, romprait les légions en marche…

Il fit venir les chefs de la cavalerie et leur parla avec une éloquence véhémente :

— Chefs au grand cœur, que demain soit le jour de la victoire – le jour de notre délivrance. Les Romains fuient ! Ils cherchent à se sauver sur leurs territoires. Si nous les laissons passer, nous aurons, à la vérité, une saison de repos, puis ils reviendront trois fois plus nombreux ! Si nous les abattons, Rome abandonnera une lutte trop coûteuse. Attaquons-les donc pendant qu’ils sont en marche, traînant après eux leurs vivres, leur matériel de siège et leur butin. Vous tomberez sur l’infanterie romaine avec la rapidité du vent sur les forêts ; la terreur se mettra dans les rangs ; vous verrez fuir les ennemis comme les corbeaux devant les aigles, et leur cavalerie, trop peu nombreuse n’osera pas faire de résistance. Moi, cependant, je lancerai mon infanterie sur cette armée en désordre ; et nous vaincrons tous ensemble. Chefs au grand cœur, il faut choisir maintenant entre la liberté et une servitude éternelle !

L’enthousiasme saisit l’auditoire et quand tous eurent salué Vercingétorix par des clameurs retentissantes, Lucter le Cadurque s’écria :

— Que chacun s’engage, à la face des dieux, sur sa tête et sur sa race, par le plus sacré des serments, à ne rentrer dans sa maison, à ne revoir ni ses enfants, ni sa femme, ni ses parents, s’il n’a deux fois traversé l’armée ennemie !

César, qui ne doutait plus d’une attaque prochaine et que la certitude d’en finir avec les hordes gauloises rendait joyeux, tint conseil, le soir venu, avec ses légats et ses tribuns militaires.

C’était moins pour les écouter que pour leur donner ses commandements. Il fut entendu que l’armée se remettrait en marche dès le matin, mais qu’elle serait prête à s’arrêter au premier ordre, les bagages placés entre les légions.

Comme il était probable que l’ennemi, confiant dans sa forte et nombreuse cavalerie, la lancerait tout d’abord à l’attaque, il fallait tenir prêtes des masses équestres pour la contre-attaquer. La victoire était certaine ; déjà, les augures se montraient favorables ; on les consulterait encore lorsque le soleil monterait derrière les montagnes…

Comme jamais encore, les Romains n’avaient connu la défaite dans une grande bataille[7], les légats et les centurions militaires ne doutèrent pas un instant du sort des Gaulois, et la nouvelle qu’on allait enfin combattre s’étant répandue leurs hommes se réjouirent dans leur cœur.

Le lendemain, Vercingétorix divisa sa cavalerie en trois corps, dont deux avancèrent sur les flancs de l’armée romaine, tandis que le troisième s’apprêtait à assaillir l’avant-garde.

Aussitôt, César ordonna une formation analogue, de manière que chaque division gauloise se heurtât à des détachements adverses.

Les Romains avaient l’avantage de la position, les Gaulois celui du nombre.

Les cornes de guerre élevèrent leurs voix sauvages auxquelles répondirent les sonneries stridentes des légions, puis la cavalerie gauloise, multitude immense et fougueuse, fondit à grandes clameurs sur l’ennemi. Celui-ci ne répondit point partout à l’attaque. Sur dix points, les agresseurs ne rencontrèrent que le vide, et des manœuvres de flanc les inquiétèrent, les forçant à se tourner, ce qui jetait le désordre dans ces troupes mal exercées aux conversions d’ensemble.

La mêlée devint confuse. Les Gaulois se battaient au hasard, souvent heurtés les uns aux autres ; la cavalerie romaine et les auxiliaires germains maintenaient une cohérence qui permettait des attaques précises et bien orientées.

Cependant, l’avantage fût resté aux Gaulois ; mais aux points où sa cavalerie était menacée, César faisait avancer les fantassins…

Vers le milieu du jour, la victoire parut enfin se décider pour les guerriers de la Gaule, et déjà Vercingétorix allait faire avancer son infanterie, lorsque, par une manœuvre hardie, les auxiliaires germains s’emparèrent d’une hauteur d’où ils menaçaient dangereusement l’armée gauloise, après avoir chassé leurs antagonistes jusqu’à la rivière où Vercingétorix avait massé le gros de son armée[8].

César, pendant que les Germains donnaient l’assaut, de son œil d’aigle vit l’avantage qu’il tirerait de leur succès. Il donna rapidement des ordres pour que deux légions se missent en marche, afin de couper, à gauche, la retraite de l’ennemi, que les Germains victorieux rendraient impossible à droite. Au centre, l’armée gauloise ne pourrait s’évader que par des routes étroites et ardues : désordonnée, comme toujours, affolée par la panique, cette armée tourbillonnerait devant l’obstacle : il serait facile de compléter son investissement et de la détruire…

Le Proconsul avisa un tertre, dressé sur une terre rocailleuse, pleine de crevasses, à proximité d’un bois. Il s’y rendit, à peine suivi de quelques hommes. Il aimait à circuler librement, parfois presque seul, jusqu’à courir de grands risques. Car il croyait à son étoile.

Monté sur le tertre, il suivit mieux les mouvements de ses troupes et s’assura que ses ordres étaient exécutés.

Les guerriers progressaient ; il semblait certain qu’ils compléteraient leur succès.

« Ce sera une grande victoire ! » songea le Proconsul.

Brusquement, il vit surgir une troupe de légionnaires, tandis que, autour du tertre, des cavaliers évoluaient…

Il ne s’aperçut pas du massacre foudroyant de sa faible escorte : un soldat de taille colossale et trois autres hommes l’encerclaient. Le géant portait le costume des centurions, les trois autres des uniformes de légionnaires.

Sidéré par l’étonnement, César regardait ces hommes. Il ne se souvint pas d’avoir jamais aperçu aucun d’entre eux, chose assez naturelle pour les soldats, non pour le centurion : quiconque eût rencontré une seule fois celui-là, n’aurait pu l’oublier.

Le Proconsul voulut crier, appeler. Une main formidable lui ferma la bouche, une autre main le souleva de terre, sans effort.

Il comprit qu’il était tombé, fantastiquement, au pouvoir d’un ennemi et s’étonna d’avoir, pour la première fois de sa vie, subi l’empire de la force physique : sous la poigne du colosse, il était aussi faible qu’un passereau dans la serre d’un aigle.

— Ne crie pas, c’est inutile ! fit une voix grave ; ce serait indigne de toi. Et on ne t’entendrait point. Les soldats qui étaient ici, toi-même les as envoyés à la bataille.

L’homme avait l’accent gaulois. D’ailleurs, ses traits, ses yeux éblouissants, toute sa structure dénonçaient son origine.

César avait passé par trop de périls pour perdre longtemps son sang-froid. L’homme lui apparaissait aussi beau et fort que l’Achille homérique.

Ambor, considérant la face flétrie de l’Imperator, fut d’abord enclin à le mépriser ; mais quand leurs regards se rencontrèrent, il sentit la puissance magnétique de cette fragile créature. Et il connaissait son génie :

— Choisis entre ta vie et la liberté de la retraite pour Vercingétorix.

— Est-ce que je crains la mort ! fit dédaigneusement César.

— Tu ne crains pas la mort, mais tu crains pour ta gloire !

Cette réponse surprit presque autant César que l’événement qui le livrait au Gaulois.

— Rien ne peut te délivrer, reprit Ambor. Pas plus que toi, nous ne craignons la mort : un seul de nous quatre suffit pour te poignarder !

— Qui es-tu ? demanda brusquement le Proconsul.

— Que t’importe !

— Mais je le sais… Ta taille, ton audace, ta ruse : tu es le guerrier au masque rouge !

Ambor acquiesça d’un signe de tête.

— Encore toi ! murmura César.

— Ton vainqueur ! fit orgueilleusement Ambor. Ah ! tu ne m’épargnerais pas, roi de Rome. Roi !… Le mot résonna jusqu’à l’âme du conquérant :

— Je ne suis pas un roi.

— Tu le seras… si tu vis !

« Celui-ci est un homme ! » pensa le Proconsul.

Dans un éclair, il entrevit Pompée, vain mais triomphant, et le triste Crassus, qui prendraient la place du Maître, si César périssait… Qu’était cette pauvre bataille avec des barbares, au prix de cela ! Demain il ressaisirait l’armée de Vercingétorix !

— C’est bien ! dit-il, d’un ton froid. Puis-je compter sur ta parole ?

— Sur mes dieux, sur mon père, sur mes enfants, si tu laisses la route ouverte à Vercingétorix, tu seras libre !

Les yeux étincelants persuadaient le Proconsul.

— J’accepte.

Dans le tumulte de la bataille, et parce qu’on voyait maintenant César, debout sur le tertre, dans son grand manteau rouge, environné d’hommes vêtus à la romaine, cette scène passait inaperçue, comme avait passé inaperçu le massacre silencieux de l’escorte.

Toute l’armée connaissait le caractère hasardeux de l’Imperator.

César n’hésita point :

— J’ai besoin d’un de tes hommes. Il faut qu’il parle le latin.

— Celui-ci le parle mieux que moi, fit Ambor, en désignant un de ses compagnons.

On voyait à sept ou huit cents pas une légion en réserve :

— Envoie cet homme là-bas, fit César, qu’il demande le tribun militaire, Metius Aetius, en prononçant les mots « Aquila et Flamma » et qu’il dise au tribun que je l’attends. D’ailleurs, je ferai un signe d’appel.

L’homme désigné par Ambor descendit du tertre et se dirigea rapidement vers la légion.

Metius Aetius ne tarda pas à paraître devant le Maître. Les cavaliers, les fantassins assemblés autour du tertre l’étonnèrent, mais César lui faisait signe et Aetius ne s’arrêta point :

— Pas un mot de grec ! avait dit Ambor, ou c’est la fin pour lui et pour toi.

Mais César n’essayait pas de ruser, assuré qu’il ne pouvait perdre Ambor sans se perdre lui-même. Il donna ses ordres avec précision, sans apparence de trouble.

Aetius, accoutumé à une discipline absolue, transmit les commandements tels qu’il les avait reçus…

Durant ce temps, le désordre s’était mis dans les rangs des Gaulois, effarés par la manœuvre des Germains ; une partie de la droite se débanda ; une panique fit rétrograder presque toute la cavalerie…

Vercingétorix connaissait trop ses hommes pour continuer la bataille. Puisque une partie de l’armée tenait encore, mieux valait ordonner la retraite. Il s’y résigna, désespéré et furieux, une fois encore trompé dans ses espérances.

Quand la retraite gauloise fut enfin assurée, Ambor et ses hommes disparurent dans le petit bois, tandis que César, impassible, quittait le tertre et allait diriger la poursuite.

Ainsi détourna-t-il l’attention des siens, en la portant tout entière vers la bataille, car il tenait à ce que sa fantastique aventure ne fût révélée à personne. Mais il se jura de capturer celui qui, plus qu’homme au monde, l’avait humilié.

Ambor et tous les guerriers qui avaient participé à son expédition passèrent à travers le bois et se sauvèrent par des routes détournées.

CHAPITRE XIV

SUR LA ROUTE D’ALÉSIA

L’armée de Vercingétorix n’était qu’une cohue, et toutefois suivait, à grande vitesse, une même direction. Vercingétorix donnait continuellement des ordres, destinés surtout à faire comprendre aux chefs comme aux soldats qu’un abri sûr les attendait à Alésia, où l’armée de César se heurterait en vain, comme elle s’était heurtée à Gergovie. Cette perspective seule maintenait une confuse unité entre des hordes qui avaient failli fuir dans toutes les directions.

Encore, beaucoup s’étaient fait massacrer : des hommes aussi forts que des lions se laissaient stupidement égorger par des nains ; ils tombaient, percés par les glaives, sans presque s’en apercevoir ; d’autres se jetaient aveuglément au milieu des ennemis, qui n’avaient que la peine de les tuer d’un coup d’épée.

Dans les antiques guerres corps à corps, l’armée vaincue, presque toujours, perdait un nombre inouï de soldats, par comparaison au vainqueur.

À Chéronée, les Macédoniens laissèrent une trentaine d’hommes sur le champ de bataille tandis que des milliers de Grecs succombaient, hébétés, ne tentant pas plus de se défendre que des brebis contre le loup. Dans les premières batailles contre Annibal, des armées romaines furent presque anéanties, alors que les Carthaginois comptaient fort peu de morts. L’armée de César – après une lâche trahison, il est vrai – abattit par milliers les Usipiens et les Teuctères (peuplades germaniques) et les Romains, selon les Commentaires, regagnèrent le camp SANS UNE SEULE PERTE !

Quand Ambor parvint à la hauteur de la cohue, il s’arrêta un moment pour regarder, avec une désolation profonde, cette fuite affolée. Beaucoup plus nombreux encore que les soldats de César, plus grands, plus forts, plus agiles, ces hommes portaient en eux les éléments qui, réunis par l’art militaire, leur eussent assuré la victoire.

À les voir courir, s’emmêler, se discuter farouchement le passage, ils semblaient craintifs et faibles comme des moutons : Ambor savait pourtant qu’ils avaient, par nature, beaucoup de courage et qu’on aurait pu faire d’eux d’admirables combattants, ainsi qu’il avait fait des hommes de la Forêt Sanglante.

Le Loup et ses hommes se tenaient sur les hauteurs, encore vêtus des uniformes romains. Ils ne tardèrent pas à prendre de l’avance et, s’enfonçant dans les profondeurs d’une forêt où ils s’étaient ménagé plusieurs retraites, ils reprirent leurs braies et leurs sayons.

Ambor résolut de faire un dernier effort pour décider Vercingétorix à reprendre la guerre d’embuscades. Malgré ses pertes, toujours légères, le Loup commandait une troupe accrue : il avait repris, dans l’armée gauloise, avec l’assentiment de Vercingétorix, les guerriers des Sept Clans enrôlés au début de la guerre. Avec ses cinq cents hommes, il se sentait de force à tenir en échec des milliers de Romains.

Pour la capture de César, il n’avait pas utilisé plus de cent vingt combattants.

C’étaient pour la plupart des Gaulois-Ligures, les Gaulois-Celtiques étant de taille trop haute pour revêtir le costume des légionnaires : celui d’Ambor avait été réadapté.

« Il va se faire enfermer dans Alésia ! se disait le géant… mais Alésia n’est pas Gergovie. Compte-t-il sur des secours extérieurs ? »

Il se mit à rire, d’un rire d’adolescent, en songeant qu’il avait tenu sous son poing le chef terrible des Romains. Une grande amertume suivit cet accès de gaieté et de jeunesse : ce grand exploit avait été stérile !

— Il faut que je revoie Vercingétorix une fois encore !

Le reverrait-il jamais, par la suite ? Son cœur s’émut ; il aimait le grand Arverne comme un frère, et les beaux souvenirs de l’enfance les liaient indissolublement.

Quand ses guerriers eurent pris quelque repos et quelque nourriture, la troupe se remit en route.

Ambor aborda l’armée gauloise. Il n’eut aucune peine à rejoindre Vercingétorix : toute l’armée le reconnaissait maintenant à son masque rouge et à sa taille géante.

Le roi des Arvernes, recru de tristesse, songeait que, la veille, il était vainqueur. Las d’une guerre sans issue, menacé par la famine, César battait en retraite… Il n’y avait qu’à harceler ses troupes, à surprendre les détachements, à inquiéter l’arrière-garde… Une seule bataille anéantissait le succès d’un si long, d’un si terrible effort !

Vercingétorix contemplait son armée, honteux de la voir si nombreuse et si faible ! Que n’avait-il fait pour la discipliner, pour vaincre ces mouvements désordonnés qui aboutissaient à la panique…

C’est automatiquement qu’il menait ses guerriers vers Alésia. À cette heure noire, son ardeur fléchissait ; il perdait la foi et l’espérance ; il avait envie de mourir.

Une grande ombre parut à son côté et, tournant la tête, il vit Ambor le Loup, démasqué, qui le regardait.

Les deux hommes demeurèrent un moment silencieux, également affligés, puis Vercingétorix murmura :

— Ah ! tu avais raison, Chef des Loups !… Ils ne sont pas faits pour une grande bataille.

— Pas encore, non ! Du moins contre les Romains… Recommence, Chef des Chefs, ce qui t’avait si bien réussi.

— Le pourrais-je ? Si je laisse mes hommes rentrer en vaincus, reviendront-ils ? Il nous faut une victoire… Un siège seul peut nous la donner. Nous saurons défendre Alésia comme nous avons défendu Gergovie !…

— Alésia est beaucoup moins facile à défendre.

— Des messagers iront chercher partout une armée de secours. Elle enveloppera les Romains. Assiégeants, ils seront assiégés… Elle ne livrera pas de bataille, mais seulement des combats… Elle barrera toutes les routes.

Il s’animait, un retour d’enthousiasme faisait étinceler ses yeux. Et tendant les mains :

— Vois ! Tous marchent vers Alésia… les chefs plus encore que les hommes... Alésia nous sauvera !

Ambor comprit la vanité des paroles. La nuée noire planait sur Vercingétorix. Il n’y avait plus qu’à laisser faire le sort.

— Adieu, roi magnanime, créé pour le commandement, mais le commandement d’une autre armée. Je ne m’enfermerai pas dans Alésia, la force de mes hommes y serait inutile… Mais je ne cesserai pas de combattre pour toi !

— Adieu, Ambor, puisses-tu être toujours vainqueur, toi qui ne connus jamais l’amère défaite !

Ils échangèrent un dernier regard, plein de désolation et de tendresse, puis chacun marcha vers sa destinée.

CHAPITRE XV

AMBOR DEVANT ALÉSIA

Quand l’armée de Vercingétorix se fut réfugiée dans l’enceinte d’Alésia, place très forte, mais moins bien située que Gergovie, César se sentit maître de la Gaule. Il ne se hâta point, il fit construire un ensemble prodigieux de fortifications par les mêmes soldats qui, sans égaux dans la bataille, étaient de rudes remueurs de terre, des artisans du bois, de la pierre et des métaux. Une double tranchée, avec de hauts remblais, environna étroitement la ville, tandis que des tours de bois permettaient de lancer sur les assiégés des javelots et des matières enflammées.

Plus loin d’Alésia, d’autres fortifications étaient destinées à soutenir un siège contre les ennemis extérieurs, car César prévoyait – ayant fait capturer des émissaires de Vercingétorix – une ruée de guerriers accourus de toute la Gaule.

C’était d’abord une forêt circulaire de pieux aigus, la pointe en dehors, mêlés de broussailles épineuses, puis de profondes fosses à loups, au fond desquelles se dressaient d’autres pieux sur lesquels s’empaleraient les assiégeants.

Vercingétorix comptait décimer les Romains par des sorties et des projectiles, cependant qu’une immense armée gauloise assiégerait les assiégeants.

Ambor tenait la campagne et faisait éprouver des pertes cruelles aux détachements ennemis, toujours attaqués à l’improviste, dans des positions malaisées.

Il estimait que le plan du Grand chef pouvait réussir si les Gaulois assiégeants évitaient les batailles rangées, se bornant à tout ravager et à rendre le ravitaillement des Romains impossible. César, qui redoutait cette tactique, se hâta d’assembler de grandes quantités de vivres : les Sénons, et même les Éduens, les lui fournissaient en abondance et, dans les premiers temps, les seuls obstacles vinrent du fait d’Ambor.

Il avait fini par remplir les âmes d’une terreur superstitieuse. Lorsqu’une troupe prise au piège apercevait le colosse au masque rouge, tout courage abandonnait les hommes ; ils fuyaient éperdument ou se laissaient exterminer, presque sans résistance.

César, exaspéré et humilié, offrait la valeur de deux cents esclaves à qui capturerait son vainqueur et cinquante à chacun des traîtres qui contribueraient à le faire prendre. Mais personne ne trahissait, pas même des auxiliaires qu’Ambor avait rassemblés, mais qu’il ne menait point directement et qui ignoraient ses retraites.

Plusieurs fois, des légionnaires bien montés crurent le prendre. Il les attirait à sa poursuite et, par de nombreux détours, les menait en quelque ravin où des archers invisibles faisaient pleuvoir sur eux des nuées de flèches, à moins qu’on ne les écrasât sous un éboulement.

Cependant, l’armée de secours se formait. Animés d’une espérance nouvelle, les Gaulois se rassemblaient dans leurs cités, jaillissaient des forêts, des montagnes et des marécages. Quatre chefs furent élus : deux Éduens, Viridomar et Éporédorix, un Arverne, Vercassivellaun, enfin Komm l’Atrébate, homme de guerre aussi renommé qu’Ambiorix.

Mais les opérations traînaient en longueur, tellement que la famine éclata dans Alésia avant que les chefs se fussent mis d’accord.

Il fallut expulser les non combattants : éperdus, affamés, ils suppliaient les Romains, ils s’offraient comme esclaves. César les condamna à mourir de faim, lentement, sous les yeux des défenseurs de la ville : pendant de longs jours, on entendit leurs gémissements, leurs cris d’agonie, on les vit s’agiter effroyablement – femmes, enfants, vieillards – dans l’espace étroit qui séparait les retranchements romains des murs d’Alésia…

Enfin, la Grande Armée Gauloise parut devant la ville. Elle était trois fois plus nombreuse que l’armée romaine, qui comptait soixante-dix mille hommes, mais mal équipée, mal armée, la plupart des guerriers complètement étrangers à toute action d’ensemble. De plus, une violente mésintelligence régnait entre les chefs.

Si elle avait pu attendre, l’immense multitude aurait peut-être vaincu, mais alors, la garnison d’Alésia aurait été emportée par la famine.

Les Gaulois attaquèrent. Par vagues successives, ils se jetaient dans les fosses à loups, s’embrochaient sur les pieux aigus, périssaient sous les javelots des hastati, les boulets ou les flèches des balistes et des catapultes. Ceux qui, au prix d’efforts terribles et de blessures cuisantes, franchissaient les obstacles, se heurtaient aux épées des infatigables légionnaires.

Beaucoup déployèrent un merveilleux héroïsme, donnant leur sang, leurs souffrances et leur vie sans compter, ne cessant de combattre que pour mourir. Komm l’Atrébate et Vercassivellaun se conduisaient en grands chefs, menant et ramenant sans cesse leurs hordes à l’assaut, mais Viridomar et Éporédorix, doutant de la victoire et prêts à la trahison, montrèrent une mollesse criminelle et firent échouer l’effort suprême de la Gaule…

Une fois encore, ce fut la panique superstitieuse, le découragement chaotique et l’armée de secours se divisa, s’émietta, s’évanouit, chaque groupe rejoignant sa cité, sa forêt ou ses champs.

Ambor avait assisté aux péripéties de cette vaste bataille ; plusieurs fois, ses guerriers profitèrent d’une circonstance favorable pour abattre des légionnaires, mais il ne leur fut point permis de se mêler aux assauts, où ils eussent été sacrifiés vainement…

Pendant quelques jours, en voyant affluer une mer d’hommes, un grand espoir était venu au chef des Sept Clans, que la demi-trahison des Éduens, pressentie avant le combat même, ne tarda pas à dissiper…

Maintenant, tout était fini ! Il dispersa ses hommes et, caché sur la hauteur, avec une faible escorte, il attendit l’agonie d’Alésia.

Elle était proche : la garnison mourait de faim. Il fallait se rendre. Vercingétorix lui-même le proposa et puisqu’il devait céder à la fortune, il donna le choix aux siens, soit de le mettre à mort, soit de le livrer vivant, si cela semblait préférable.

César ayant ordonné de livrer les chefs, Vercingétorix deditur – Vercingétorix fut livré – disent sommairement les Commentaires. En réalité, ce fut moins simple.

Magnifiquement paré et monté sur son cheval de guerre, Vercingétorix arriva devant le tribunal où l’attendait le Proconsul, vêtu du manteau rouge des Imperator. L’Arverne tourna autour du tribunal, mit pied à terre, et, ôtant les beaux ornements dont le cheval était couvert, il les mit, avec ses armes, aux pieds du vainqueur.

Puis il s’assit sur le sol, sans prononcer une parole.

Là-haut, parmi les rochers, Ambor le Loup contemplait cet effrayant spectacle.

L’homme de fer pleura comme un enfant.

ÉPILOGUE

Ambor et ses hommes revirent leurs futaies natales. Parce qu’ils avaient toujours combattu, sauf aux défilés de Taran, très loin de la Forêt Sanglante, qui succédait à une région presque désertique, leur refuge sauvage ne fut pas envahi par les Fils de la Louve.

D’ailleurs, le roi de Broga se soumit à Rome, ce qui assura mieux encore la sécurité des Sept Clans.

Ambor vécut une saison parmi les siens, mais la révolte gauloise s’étant rallumée, il guerroya plus d’une année encore, suivi de cent hommes d’élite.

Dans l’immense forêt des Ardennes, à cent lieues de Broga, Ambor s’allia avec Ambiorix. Ces deux hommes demeurèrent imprenables. Komm l’Atrébate, Drapès, Corre, Dumnac, Lucter le Cadurque tinrent héroïquement la campagne, essayant de reprendre le plan de Vercingétorix après Gergovie.

César, cependant, accordait de grandes faveurs à tous ceux qui voulaient se soumettre ; il faisait couper la main droite aux autres. On les contraignait, encadrés de légionnaires, à montrer cette main, dans les bourgades insoumises.

Ces malheureux, menés comme un troupeau, épuisés, affamés, devaient élever leurs moignons, souvent infectés par la gangrène, et tendre, de la main gauche, l’autre main, pourrissante.

Le peuple Éduen, mené par des chefs astucieux et sans foi, se soumit tout d’abord ; de nombreuses peuplades suivirent.

Les Bellovaques, les Trévires, les Éburons, les Aulerques, les Carnutes continuèrent à combattre, sous Lucter le Cadurque, Komm l’Atrébate, Drapés, Corre, Dumnac, Ambiorix.

Mais il était trop tard. La Gaule soumise entravait la résistance de la Gaule révoltée. Il fallait céder au sort.

Or, c’était un matin du grand été, quand un océan de feuillages déferle sur les forêts. Ambor et Ambiorix, près de la rive du Rhin, se rencontraient pour la dernière fois. Ils se regardaient avec amitié, chacun plein d’admiration pour l’autre, le roi des Éburons dans la force de l’âge, Ambor dans l’éclat de sa jeunesse.

— Nous aurions pu vaincre ! disait Ambiorix. Toi, chef des Loups Noirs, tu n’as jamais été vaincu. J’ai souvent été moins heureux.

— Tu fus imprenable, roi des Éburons !

— C’est vrai ! dit Ambiorix, en redressant fièrement la tête.

Le Rhin, coulant à grandes ondes, semblait emporter avec lui les rives sauvages, les rocs et les collines.

— Tout est fini ! reprit l’Éburon, les dernières espérances sont mortes. Je vivrai dans le pays des Bataves. Du moins, les Romains ne m’auront jamais pris, ni toi, mon fils.

Il se fit un mouvement parmi les huit hommes qui gardaient les deux chefs et Mengoll, qui était parmi eux, accourut :

— Vite, Maître !… Les Romains…

Ambor et Ambiorix se dressèrent, le glaive au poing. Une douzaine de cavaliers surgirent sur la rive et une trentaine de fantassins, de la plaine.

Déjà, Ambor, Ambiorix et leurs hommes étaient prêts à combattre :

— C’est peut-être notre dernière heure ! fit le roi des Éburons, car ils ne m’auront pas vivant !

Ambor, avec un sourire, porta sa corne de guerre à ses lèvres ; une longue sonnerie retentit ; d’autres sonneries répondirent dans la profondeur des bois.

— Mes hommes arrivent, fit Ambor.

— Tu as encore prévu cela ! fit Ambiorix, avec admiration.

Cependant, les assaillants s’étaient approchés, enveloppant les chefs et leur faible escorte.

Un Thrace géant, égal par la stature à Ambor même, armé d’un glaive lourd comme une hache et plus impétueux que ses compagnons, avait pris son élan ; il se trouvait à trois pas d’Ambor.

Le Loup tomba sur lui avec la vitesse d’un léopard. Les épées se croisèrent. Et ce fut presque dérisoire. Le Gaulois ne frappa que deux coups : un pour écarter l’arme de l’adversaire, un autre pour lui fendre la gorge. Le Thrace s’abattit comme un chêne sous la cognée.

La rapidité de cette victoire effara les légionnaires et retarda leur attaque.

Les hommes d’Ambor arrivaient ! Alors, la stupeur, l’épouvante qu’inspirait le Loup, le prestige d’Ambiorix, l’impétuosité des Gaulois paralysèrent les Romains qui se défendirent à peine.

L’heure de la séparation était venue.

— Te voilà une fois encore vainqueur, Ambor, fit le roi des Éburons. Ambiorix n’oubliera jamais qu’il te doit la vie. Adieu ! mon fils, ton souvenir ne me quittera point… C’est le souvenir d’un homme incomparable !

— Roi illustre des Éburons, mon plus grand honneur est d’avoir combattu avec toi !

Ambor ne quitta plus ses forêts natales. Il resserra son alliance avec les hommes qui vivent dans la terre et ceux qui demeurent sur les eaux. Parce qu’il aimait par-dessus tout être libre comme le vent sur la montagne, vivre parmi les grands arbres et dans la nature sauvage, il fut heureux.

Il n’avait pas trente-cinq ans lorsqu’une nouvelle étonnante se répandit dans toute la Gaule : César, vainqueur et bourreau de la Gaule, César, maître de Rome, plus puissant que tous les rois de la terre, avait été assassiné par ses ennemis et par le plus cher de ses amis.

C’est Mengoll, fils adoptif d’Ambor, et devenu l’un des plus subtils coureurs de la sylve, qui apporta la nouvelle. Il la tenait de son père, roi de Broga et des Marécages, lequel l’avait reçue d’une source sûre.

Se souvenant des Gaulois massacrés, torturés, vendus à l’encan, de la captivité et de la mort inexpiable de Vercingétorix, Ambor connut une des joies les plus profondes de sa vie.

DANS LA FORÊT GAULOISE

(1924)
[9]

 

À Camille Jullian, l’admirable historien de la Gaule.

Le soir allait venir quand les six légionnaires découvrirent la maison gauloise, maison de poutres, maçonnée de terre, avec une porte basse devant laquelle était assis un vieillard.

Autour, une clairière, puis la grande forêt de chênes et de hêtres où les hommes vivaient parmi les loups, les ours, les lynx et les aurochs.

Les six légionnaires étaient des éclaireurs de l’armée de Labienus, qui devaient rejoindre Julius Caesar.

À la vue de la maison, ils s’arrêtèrent, tenant prêtes leurs armes pour le combat… Une lueur rouge coulait dans les futaies et, sans le voir, on devinait que le soleil allait sombrer dans l’Occident…

Le vieillard s’était levé ; une jeune femme apparut dans l’ouverture basse de l’entrée. Elle était grande et belle, une énorme chevelure feuille morte, des yeux de jade clair, une peau d’églantine, et les légionnaires, ne sachant encore si elle serait leur proie, l’épiaient avidement.

L’un d’eux posa des questions brusques : il sut qu’il n’y avait là que cette jeune femme, ce vieillard et des enfants. Ils entrèrent dans la maison, tandis que les petits se cachaient, et commencèrent par exiger des vivres. La jeune femme apporta des tranches de porc fumé, de la viande de cerf et du pain d’orge. Ils mangèrent rapidement, burent de la cervoise et le plus âgé dit à la femme :

— C’est ton tour !

Elle s’y attendait. Elle savait que si elle résistait, elle ne leur échapperait point, qu’ils la mettraient à mort, avec le vieux homme, qui était son père, et avec les enfants tapis dans les encoignures… Son compagnon était parmi les soldats de Vercingétorix.

Même en obéissant, elle n’était pas sûre d’échapper, ni les siens, mais, du moins, gardait-elle une chance.

Ils tirèrent, leur tour au sort, sauf celui qui avait parlé et qui avait le droit de passer le premier…

Ils se succédèrent…

Ensuite, ils réclamèrent encore de la cervoise à la femme meurtrie et douloureuse.

Elle mit quelque temps à chercher la boisson et les servit en silence.

Ils ne tardèrent pas à être pris d’une torpeur et à s’endormir d’un sommeil très lourd.

Alors, la jeune femme dit au vieillard :

— Veux-tu m’aider, père ?

Et elle lui parla à voix basse.

C’était déjà le matin quand un des légionnaires s’éveilla, la tête pesante. Il avait les bras et les jambes douloureuses ; il s’aperçut bientôt qu’il était presque nu et ligoté.

En tournant la tête, il put voir deux de ses compagnons comme lui-même presque nus et ligotés.

Il poussa un grand cri. Les soldats s’éveillèrent, et les plus furieux, s’agitant dans leurs entraves, se mirent à jurer.

La jeune femme et le vieillard s’étaient dressés devant eux et elle leur dit :

— C’est votre tour !

— Prends garde ! balbutia celui qui jouait le rôle de chef… Caesar et Labienus nous vengeront !

— Les forêts sont plus puissantes que Caesar et Labienus… Il faut que l’offense soit payée…

On entendait dehors un bruit de bêtes, des grognements, des aboiements et parfois des voix claires. S’ils avaient pu se dresser, les légionnaires eussent vu un troupeau de porcs, trois grands chiens et deux enfants tout près d’être des hommes.

L’habitude d’être implacables ne leur permettant pas de compter sur la pitié des autres, les soldats étaient saisis d’épouvante.

Le chef demanda :

— Qu’allez-vous nous faire ?

— Nous, rien ! répondit froidement la jeune femme. Il nous suffira de laisser faire les bêtes…

— Femme, aie pitié de nous ! balbutia un des plus jeunes soldats.

— Avais-tu pitié de moi, hier soir ? Oublies-tu la férocité des tiens ! Il faut mourir, soldat de Rome !

Elle fit un signe et sortit avec le vieil homme.

Les chiens entrèrent d’abord, furtifs, pareils à des loups, le corps svelte, les oreilles pointues, et ils flairèrent ces hommes étrangers sans les mordre. Au dehors, la femme les excita d’un cri perçant et des crocs ayant travaillé, le sang jaillit, les soldats devinrent semblables aux bêtes blessées dans les bois, les chiens commencèrent à boire le sang, puis à dévorer les chairs.

À leur tour, les porcs entrèrent, dont les premiers se mirent à fouiller des ventres. Pleins de vie encore, les soldats de Rome poussaient des cris sinistres et hurlaient des supplications.

Les corps des bêtes les recouvrirent entièrement ; les gueules et les groins ne cessaient d’arracher des chairs, de fouiller dans les entrailles, de déchiqueter les visages. Déjà, le supplice cessait ; les légionnaires disparaissaient lambeau par lambeau et bientôt il ne resta plus que des os rouges dont le troupeau s’acharnait à arracher les filandres.

La jeune femme, le vieillard, les enfants, brûlèrent les ossements et les habits des Romains, puis ils s’enfoncèrent dans la forêt avec les chiens et le troupeau.

Jusqu’après le passage de Labienus, ils allaient demeurer dans les profondeurs immenses où l’armée de Rome ne pénétrait point, où avaient vécu les ancêtres sacrés qui dressèrent les Pierres Géantes.


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a été édité par la

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en mai 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : J.-H. Rosny aîné, Ambor le Loup, Vainqueur de César, Paris, Stock, 1931. D’autres éditions, notamment l’anthologie Les Conquérants du feu et autres récits primitifs (La Légende des millénaires I), Les Moutons électriques, 2014 pour Dans la forêts gauloise, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Loup en forêt, provient de pixnio.com. Les photos dans le texte :

Chapitre II La Clairière des Loups : Ji-Elle, Poterne nord du Camp celtique de la Bure (Saint-Dié-des-Vosges), 20.06.2010 ;

Chapitre IV Les Défilés de Taran : photo de falaise, pixnio.com ;

Chapitre VII Sur la colline épouvantable : Ji-Elle, Bassin de Taranis-Jupiter au Camp celtique de la Bure (Saint-Dié-des-Vosges), 03.06.2006 ;

Chapitre X La Bataille : Évariste Vital Luminais, Combat de Romains et de Gaulois : huile sur toile, 19e siècle (Musée des Beaux-Arts de Carcassonne) ;

Chapitre XV Ambor devant Alésia : Lionel Royer, Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César, huile sur toile, 1899 (Musée Crozatier).

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[1] Souvent, c’étaient des auxiliaires.

[2] Des bisons.

[3] Des mammouths.

[4] Environ mille hommes.

[5] César écrit Noviodunum, orthographe romaine.

[6] Mieux vaudrait dire de mêmes races, le mélange différant, selon les régions : tantôt les Celtes, tantôt les Ligures, tantôt les Ibères dominent (ces derniers au midi). De surcroît, en petit nombre, des Hellènes, des Latins et des Aborigènes. Et chaque race déjà mêlée.

[7] Du moins dans la Gaule de cette époque, car, jadis, les Gaulois avaient été vainqueurs sur l’Allia.

[8] Jusqu’ici, nous avons suivi fidèlement les relations des Commentaires, mais, pour des raisons faciles à deviner, César omit la suite de la bataille et passa au dénouement

[9] Première publication in L’Assassin surnaturel, Paris, Flammarion, 1924.