J.-H. Rosny aîné

LES INSTINCTS

ROMAN DE TROIS FEMMES

1939

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II. 26

CHAPITRE III. 33

CHAPITRE IV.. 39

CHAPITRE V.. 44

CHAPITRE VI. 48

CHAPITRE VII. 53

CHAPITRE VIII. 55

CHAPITRE IX.. 62

DEUXIÈME PARTIE. 94

CHAPITRE PREMIER.. 94

CHAPITRE II. 99

CHAPITRE III. 111

CHAPITRE IV.. 117

TROISIÈME PARTIE. 119

CHAPITRE PREMIER.. 119

CHAPITRE II. 132

CHAPITRE III. 158

QUATRIÈME PARTIE. 165

CHAPITRE PREMIER.. 165

CHAPITRE II. 173

CHAPITRE III. 177

Ce livre numérique. 180

 

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Cette terre est redevenue sauvage.

Ayant perdu le goût de se reproduire, une race d’hommes, qui remontait à la Gaule Celtibère, s’éteignait ou fuyait vers les villes. En un demi-siècle, ce fut le désert, où les herbes dévorantes et les arbres patients combattaient pour l’étendue.

Vainqueurs, les arbres se massent en bois ou en forêts ; vaincus, ils meurent lentement dans les savanes ; souvent, une lutte indécise mélange les combattants. On rencontre aussi des marécages, des landes, des collines et des rocs ; les bêtes ont repris possession de leur domaine antique.

Au milieu du désert, dans une ferme vermoulue, une femme s’était réfugiée avec une enfant – presque femme aussi. Des misères sinistres les avaient ramenées dans le domaine où leur père, homme opiniâtre, sauvage et téméraire, avait persisté seul, jusqu’à la mort.

On voyait des traces de culture ; des porcs pareils à des sangliers dormaient la nuit, dans une étable en ruines ; les vignes s’obstinaient à produire des raisins et, au delà d’emblaves abandonnées, croissait, à l’aventure, un bois de châtaigniers.

Créature fauve, agile, d’une grâce ténébreuse et menaçante, la femme parvenait à vivre là – approximativement.

Le sang ibère alimentait son corps flexible comme les roseaux de la mare, sa chevelure noire, magique, innombrable, ses yeux immenses. Pourtant, le grain délicat de la peau, la haute taille, le dessin des lèvres, rouges comme la crête des coqs, relevaient de la race celtique[1].

La fille – treize ans – quoique sans beauté, hors les yeux et la chevelure, ressemblait à la femme. Grande déjà, poussée en hâte, les joues maigres, les traits en désordre, elle avait un regard ardent et pathétique.

 

Elles étaient sœurs – Nicole et Magali.

Nicole, mariée, avait subi l’homme.

 

Or, c’était au déclin d’un soir d’été. Le crépuscule allait succéder aux crépuscules sans nombre, et les deux sœurs, assises près de la maison, sur un banc de pierre, attendaient l’événement : hasard, chance ou malchance. Attendre, sans savoir quoi, est une des lois de l’Humanité.

À trois kilomètres, vers l’Occident, où le soleil énorme devenait une fournaise écarlate, un homme s’avançait. Presque à la même distance, à l’Orient, un autre homme venait à sa rencontre…

Par aventure, ils convergeaient vers la maison de Nicole et de Magali.

Celui de l’Occident marchait militairement ; l’autre, étant badaud, tantôt accélérait, tantôt ralentissait le pas. Le premier, homme aux poils fauves, la peau bistre, toutefois d’une teinte séduisante, les yeux verts comme ceux des chats noirs, le corps bien équilibré et servi par des muscles redoutables, avait une beauté ambiguë, propre à charmer ou dompter beaucoup de femmes.

Son costume roux, en velours de gueux, s’adaptait comme un pelage et lui dispensait une élégance brutale.

L’homme de l’Orient, vêtu comme les gens des villes, les cheveux cendrés, blanc de teint, mais les traits presque rudes, les yeux des Gaulois antiques – flammes grises et bleues – était de stature haute et d’ample poitrine.

Ses mouvements eussent décelé, à qui sait voir, la pratique des sports.

Il s’arrêta pour regarder, aux deux bouts du firmament, la lune géante qui montait et le soleil colossal qui sombrait.

Le sentiment d’une âpre solitude, l’apparition furtive des bêtes libres, ce grand mystère qui plane sur la vie sans cesse jaillie du néant, sans cesse engloutie, le rendaient rêveur.

— Monstrueux ! murmura-t-il… magnifique !

Il goûta la poésie violente de cette heure, tandis que, déjà, la base du soleil sombrait derrière une châtaigneraie lointaine, et que la lune s’emparait du ciel.

Un lièvre bondit ; des passereaux bruirent ; des corbeaux passèrent, noirs sous le ciel blême, puis le crépuscule joua la féerie qu’il répéta indéfiniment.

— Il faut trouver un gîte !

Quoique prêt à coucher sur la terre nue, l’homme hâta sa marche.

Cependant, celui de l’Occident approchait de la maison des femmes. Lorsqu’il longea la châtaigneraie, elles le virent.

Nicole devint livide, Magali pâle.

— Il en est donc sorti ! gémit la grande. Frissonnante jusqu’à en trembler, ses yeux parurent plus grands encore, d’épouvante, tandis que Magali murmurait :

— Canaille ! canaille !

L’homme, à son tour, aperçut les deux femmes et ricana :

— Les poules sont au nid ! ça va barder. Quand il fut proche, il se mit à rire, avec une jovialité féroce, qui montrait ses belles dents de lynx.

— Bonsoir ! Je savais bien qu’on se retrouverait.

Elles le regardaient, haineuses, misérables et terrifiées.

— Tu t’es donc évadé ? demanda Nicole.

Il rit encore, d’une autre manière, goguenarde et sournoise :

— Libéré avant terme ! grogna-t-il, pour ma bonne conduite… Alors, on n’est pas contentes de me revoir ?

— Tu ne t’y attendais pas ?

— Je m’y attendais, oui, mais ça n’a pas d’importance, je suis le Maître.

Encore le rire, encore ces belles dents carnivores :

— Le Maître ! Et qui entend qu’on fasse à son vouloir.

L’excès de l’exécration chassa la terreur de Nicole.

— Un bandit ne sera pas mon maître.

— Un bandit ! C’est eux, les voleurs des voleurs qui ont inventé ça… après avoir détroussé les autres par ruse. D’ailleurs, j’ai payé. Je compte devenir, comme ils disent, un honnête homme. Ils n’y gagneront rien !

Ces derniers mots sur un ton de gouaille sauvage.

— Les affaires honnêtes, fit-il, rapportent plus que les autres… Seulement, il faut un capital, et je sais où il est !

Il fit un pas en avant, pour fixer Nicole, les yeux dans les yeux. Jadis, ces yeux splendides s’étaient aimés, dans le feu vif de l’adolescence.

— L’argent est ici ! ricana-t-il.

— Ici ! cria Nicole.

Malgré son épouvante, elle ne baissait pas les paupières.

— Allons ! cartes sur table. Tu as hérité de l’oncle – au moins dix mille francs.

— Pas même cinq mille !

— Donne-moi deux mille et je te tiens quitte.

— Je ne les ai pas !

— Tu les as !

— Ils sont dépensés.

— C’est faux ! Je te connais, tu es incapable d’avoir gaspillé ton argent et celui de la petite. Si tu me donnes ce que je te demande, tu ne me reverras plus ; tu seras pour toujours débarrassée de moi…

La femme hésita ; son hésitation fut visible pour l’homme, car il reprit, avec une douceur pleine de menace :

— Il faudra bien que tu y viennes ! Ne me force pas à la violence, j’irais jusqu’au bout.

Le beau visage marquait une résolution impitoyable. Nicole, se tordant les bras, poussa un soupir rauque et, soudain, révoltée jusqu’à oublier sa crainte, elle clama :

— Va-t’en bandit ! Va-t’en canaille ! Va-t’en, bourreau ! Tu as « tué » ma jeunesse.

— Pas de phrases ! gronda le fauve.

Il saisit rudement le bras de Nicole et, montrant la maison :

— Rentrons ! On s’expliquera.

Elle se débattit, elle le repoussa de toutes ses forces et Magali, silencieuse, farouche, les yeux dilatés, se précipita à l’aide de sa sœur, en criant :

— Lâche ! Lâche ! Ah ! rien ne nous délivrera donc de cet assassin !

Elle suppliait l’étendue, le vide, le firmament :

— Au secours !

Une voix de cloche répondit :

— Voilà !

L’homme de l’Orient, venu par l’arrière de la maison, apparut.

Alors, lâchant Nicole, le fauve fit face en rauquant. Les deux hommes s’observaient, se guettaient, immobiles. Des adversaires puissants, taillés pour une vie aventureuse – deux animaux de races incompatibles, que l’intuition seule suffisait à faire ennemis.

Le ferment des batailles était là, les femmes, dont la seule présence surexcite les instincts rivaux !

— Qui es-tu ? fit l’Ibère.

— Roland Ghavre.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— T’empêcher de battre une femme.

— Cette femme m’appartient !

— Non ! cria furieusement Nicole, non, je ne t’appartiens plus.

— Depuis quand, goguenarde l’homme, n’es-tu plus la femme légitime de Miguel Montanès ?

— Depuis que Miguel Montanès est un gibier de bagne.

Miguel haussa les épaules :

— Leur victime ! gronda-t-il.

Et, levant la trique dont il était armé, il cria, défiant l’adversaire :

— Je suis chez moi ! Mes affaires sont les miennes. Au large !

— Un lâche t’obéirait.

Roland était, lui aussi, armé d’une canne massive.

Miguel Montanès hésita. Sa colère ne cessait de croître ; l’intervention de l’inconnu la faisait déborder en coulée de lave, mais l’autre semblait de taille : l’instinct et la prudence retenaient la main homicide.

Cependant, la science du bâton, qu’un malandrin lui avait enseignée, rendit confiance à Montanès et, cédant à l’exaspération, il fondit sur Roland Ghavre.

Le coup qu’il porta aurait assommé, pour le moins étourdi, un homme. Une parade le détourna ; Miguel esquiva la riposte de justesse et recula, fou de rage mais anxieux.

Roland attaqua ; Miguel dut reculer encore. Quand il reprit l’offensive, en hurlant, il frappa coup sur coup avec une impétuosité frénétique.

Pour se donner du champ, l’autre recula à son tour, para les coups et, d’une volée, désarma l’antagoniste.

— Maintenant, causons !

— Causer, rugit Miguel… causer !

Sa trique gisait à plusieurs mètres, plus près de Roland que de lui, mais il avait tiré son couteau, une lame catalane, bien affilée, et il ricanait, il tenait l’arme à la manière de ceux qui savent la lancer.

— Tu te crois vainqueur, hurla-t-il… Et moi, avec le couteau, je ne rate jamais mon coup… Je t’aurai au cœur quand et comme je le voudrai !

— C’est parler bêtement ! Ou alors, tu tiens à retourner au bagne. D’ailleurs ton couteau n’arriverait pas au but...

L’œil au guet, non sans inquiétude, mais résolu, la canne en garde, Roland attendait.

Miguel visa, non le cœur, mais le bras droit de l’antagoniste ainsi le tiendrait-il à sa merci.

L’arme partit, vive comme une flèche d’arbalète, et, lancée avec justesse, elle devait paralyser Roland. Il l’évita et ramassa le couteau.

— Veux-tu causer ? reprit-il, un peu pâle.

— Ah ! si je te tenais ! rauqua Miguel, en brandissant ses mains velues.

— Si tu me tenais, je te tiendrais aussi, et je t’avertis que je suis solide... D’ailleurs, tu n’approcherais pas, je sais aussi me servir de mes poings. Veux-tu causer ?

— Causer de quoi ? fit la brute.

— De tes conditions... Tandis que je contournais la maison, j’ai cru t’entendre réclamer de l’argent.

Un silence. Miguel épiait son rival avec des yeux d’assassin ; tout son corps palpitait de fureur vaine.

Nicole, magnifiquement pâle, demeurait immobile, les yeux fixés sur Roland, avec un mélange de stupeur et d’espérance.

Ce fut la jeune Magali qui parla :

— Il veut deux mille francs !

— Qui m’appartiennent, comme chef de la communauté, ricana le fauve.

— Que ferais-tu avec deux mille francs ?

— Des affaires !

Roland haussa les épaules :

— Il faut plus que cela pour faire n’importe quelle affaire !

— Tu n’y entends rien. Moi, je sais où aller, quoi vendre et quoi préparer avec les bénéfices.

— Si on te donnait deux mille francs, tu disparaîtrais ?

— J’aurais accepté – tantôt ! Maintenant, j’en veux quatre mille !… Et tu sais bien pourquoi !

Un sourire cynique et goguenard sur le visage barbare. Roland sentit plus violemment le charme de Nicole.

— Alors, si on te donnait quatre mille francs ?

— J’abandonnerais tout droit sur elle, oui. Je te la vendrais, quoi !… Elle est belle ; elle te brûle déjà le sang. Moi, j’en trouverai d’autres, à mon goût, et plus que je n’en pourrai ramasser ! De celle-ci, j’ai pris ma part !

Un geste dédaigneux, un geste de mâle accoutumé à cueillir l’amour sur sa route, sans efforts.

Roland ne s’en étonnait point ; il reconnaissait la sauvage séduction de cet homme.

— Marché conclu ! dit-il. Je t’achète la liberté de tes victimes.

— Comptant ?

— Comptant.

Miguel, après un sursaut, se ramassa sur lui-même comme s’il allait bondir.

— Ne t’excite pas ! fit dédaigneusement Roland. C’est à peu près tout ce que j’ai sur moi.

Sortant d’une poche latérale un petit portefeuille, il en tira plusieurs billets que le fauve épiait comme le loup épierait une biche.

— Je veux un reçu.

Roland jeta un carnet, avec un stylo, aux pieds de Miguel, et l’autre :

— Qu’est-ce qu’il faut écrire ?

— « Je reconnais avoir reçu quatre mille francs pour le rachat de ma femme (ajoutez les noms) que je m’engage à ne plus inquiéter, sous aucun prétexte. »

Miguel avait ramassé le carnet et le stylographe. Il écrivit sans hésitation ni maladresse ce que lui dictait le jeune homme.

— Je suppose que Madame demandera le divorce.

— Je m’en f… Donne !

Roland tendit les billets de banque. À leur contact, Miguel s’apaisa ; la défaite parut moins amère ; l’argent fut une demi-revanche.

Il se tourna vers Nicole :

— Adieu, toi ! Que tu crèves ou que tu sois heureuse, c’est kif-kif pour moi… Quant à lui, je ne le chercherai pas, mais si je le rencontre, tant pis pour lui, j’aurai appris ses trucs !

Puis, faisant face à Roland, il ajouta, avec un orgueil farouche :

— Je te vaux bien !

Il se remit en marche. Sa silhouette décrut, puis disparut dans le désert.

 

Un silence dans le grand crépuscule de cuivre et d’émeraude. Heure équivoque, inquiétante et si belle ! Aux surprenantes métamorphoses du ciel, la terre opposait une immobilité grandiose. Des bêtes glissaient dans les rais mêlés de cendre et disparaissaient mangées par les ombres.

Nicole et Roland ne se regardaient pas directement mais se voyaient. Le visage de la femme, d’une blancheur ravissante, se tournait vers le couchant.

Même pauvre d’imagination, l’homme n’eût pas échappé à la fascination de ce visage, à l’énigme noire des yeux ; or, il avait des sens vifs, un cerveau riche de couleurs, de formes et de mouvements. Cette femme fut un rêve fabuleux.

Elle, cependant, après l’épouvante et l’horreur, subissait une réaction ambiguë : douceur orgueilleuse, gratitude, admiration réticente pour le vainqueur, soumission rebelle.

L’inconnu l’avait ensemble achetée et conquise. La primitive, puissante en elle, devenait l’esclave du vainqueur, mais, fille aussi de civilisations successives qui, de la barbarie, allaient à une culture affinée, elle ne se soumettait point et, obscurément, tendait à séduire et à vaincre.

Lui, plaisait-il à la primitive ? Oui, puisqu’il était vainqueur ; la civilisée savait seulement qu’il ne lui déplaisait pas.

Ainsi, les éléments de soumission, de lutte, de domination, s’élevaient dans la femme, mêlés à l’influence d’une nuit chargée d’arômes.

Dans l’âme de Magali, plus obscure encore que celle de la femme, mais pas aussi contradictoire, le drame du combat, le souffle de l’aventure persistaient : une gratitude merveilleuse, tendre, énergique, innocente, s’élevait en elle et s’éterniserait. Elle était née fervente, apte aux dévouements tyranniques.

— Prenez garde ! dit enfin Nicole à Roland Ghavre. Il n’oubliera pas… Tôt ou tard, il voudra venger sa défaite.

— Qu’importe ! fit Roland avec insouciance.

Il n’était pas de ceux qui gâtent le présent par l’avenir. Et il croyait que les pires périls nous enveloppent à l’improviste.

— Madame, reprit-il, deux femmes ne peuvent pas habiter seules ici.

Elle attendait le signe du sort, l’esclavage ou la liberté.

— Où irions-nous ? demanda-t-elle.

Cette question, qui pouvait tout décider, Nicole la lançait comme un dard. Elle troubla Roland. L’impulsion le portait à emmener Nicole, à gagner du temps pour elle comme pour lui.

Car il ne savait pas. Sauvage, indifférent aux contingences, il se fût simplement emparé de la femme. L’être second n’admettait pas cette solution rapide, par respect pour soi-même, par respect pour la liberté de Nicole. Mais il ne voulait pas qu’elle restât ici, exposée aux pièges de la nature et des êtres.

Sa réponse fut plus décisive que ne l’était sa résolution.

— Vous pouvez rendre des services dans ma maison.

Alors, elle se risqua à dire :

— Suis-je libre ?

— Oui !

— Le serai-je chez vous ?

— Complètement.

Elle sourit, avec joie et gratitude, mais aussi avec une ironie obscure, de la réticence et du défi.

— Vous avez été très bon, reprit-elle, si bon qu’on ne sait comment vous remercier… Pourquoi ?

Elle l’enveloppait d’un regard intense, cherchant une sorte d’aveu sur le visage de l’homme.

Il répondit, évasif :

— Il m’a été agréable de le faire.

— Vous payez généreusement ce qui vous plaît !

C’était déjà la lutte. Il le sentit et cela ne lui déplut point, désireux que la reconnaissance ne fût pas un poids entre eux.

— Acceptez-vous ? demanda-t-il.

Elle le désirait maintenant avec ardeur, impatiente de se mesurer avec lui, sans même savoir si elle le préférerait faible ou fort.

— Nous partirons bientôt.

Elle le regarda profondément, saisie de méfiance et il lui rendit son regard. La nuit semblait immense, une nuit d’argent poudrée d’astres, tandis que la lune pleine, d’abord écarlate, puis jaune d’ambre et d’or, maintenant couleur de nacre, continuait à monter, grisante et ambiguë. Les arômes rôdaient comme des êtres. Un renard montra sa tête fine, bête puante, gracieuse et sanguinaire, dont l’émanation fit trembler le coq noir et ses poules ; une chauve-souris, sans cesse, sombrait et remontait en soubresauts.

L’espace se perdait au delà des herbages, des bois et des collines ; Roland rêvait aux nuits de Chaldée, aux prêtres-bergers qui dénombraient les étoiles. Tout était sans bornes ; le temps de ce soir était le temps des millénaires ; le même frisson de plantes et de feuilles accueillait la druidesse sur la terre celtique à l’ombre des chênes sacrés.

— Y a-t-il un coin où je puisse dormir ? demanda-t-il.

Ces paroles rassurèrent et satisfirent Nicole, mais, dans le fond barbare, elles la décevaient – faiblement. Plus que l’homme, la femme regrette ce qu’elle ne veut pas.

— Si vous n’êtes pas difficile…

— Je dormirais sur la terre nue !

Elle aima cette réponse et l’homme l’en étonna davantage. Elle le supposait très riche (elle le souhaita) pour avoir si facilement donné une somme considérable. Ni marchand ni industriel, croyait-elle, plutôt grand propriétaire, mais autre chose encore qu’elle ne devinait pas et qui excitait sa curiosité.

— N’avez-vous pas faim ? demanda-t-elle.

— Un peu, mais cela ne me gênerait pas d’attendre jusqu’à demain…

— Nous avons peu de chose, quelques œufs, des châtaignes bouillies, du pain, du fromage…

— Vous alliez souper quand je suis venu ?

— Non ! nous soupons de bonne heure… Je vais vous faire une omelette.

Il eut un geste d’insouciance :

— Je voudrais ne pas vous déranger.

— Oh ! nous déranger !

Elle alluma une lampe à l’huile de faîne. Cette lumière morne, se mêlant à la lueur charmante de la lune, donna une image claire-obscure de la grande cuisine où Roland avait suivi les femmes. Une huche, une vieille horloge à poids, des chaises de bois, âpres de forme et de substance, une table puissante jadis, maintenant ruinée par les insectes, de la poterie paysanne, et une vaste cheminée noire, avec un croc pour la crémaillère…

Roland contempla cette caverne où se mouvaient les silhouettes séduisantes de ses compagnes et songea :

« Ce sont des êtres sains et durables. Dans un désert, nous suffirions à créer une race. »

Idée qui le rendit rêveur. Il imagina le cataclysme, la solitude démesurée, le recommencement de l’humanité, cependant que Nicole et Magali préparaient un repas patriarcal.

De l’omelette crémeuse, du pain de méteil, du fromage sec, Roland fit un repas savoureux.

Il se demandait :

« Que vais-je faire de cette femme et de cette fillette qui, demain, sera une femme ? »

Il avait une conscience, mais compliquée, contradictoire, souvent ambiguë. La morale des ancêtres, les vagues morales modernes, lui apparaissaient également obscures, chaotiques et astucieuses. Il n’avait pas d’idées stables sur l’homme et son esprit créateur… Sa conscience s’adaptait aux individus, très peu à la masse, était étrangement variable, sans souci de dogmes, de lois éphémères.

Il exécrait et aimait, presque à doses égales, la bête humaine, ébloui par son génie créateur, écœuré par sa bassesse. Volontiers prenait-il le parti des animaux vaincus – sans mysticisme, et sans une tendresse que la férocité universelle eût rendue dérisoire.

Au total, la mentalité de Roland rendait l’usage d’une conscience difficile et incohérent. Comment l’adapter à Nicole et Magali ? Il n’en pouvait rien savoir encore, mais il acceptait envers elles un devoir qui dérivait de son intervention même.

 

La nuit entrait, insinuante et douce. Des rais lunaires se posaient sur la cheminée noire. Une nuée d’insectes myopes tournoyaient autour de la lampe, ronde mortelle où beaucoup laissaient une patte, une aile, la vie même. Cette ronde était commandée par une grande noctuelle blanche, qui semblait bondir autant que voler.

Dehors, l’espace terrible.

— Vous n’aviez pas peur ici ? demanda Roland.

Le visage blanc de Nicole était tourné vers lui.

— De qui aurions-nous eu peur ? Personne n’y passe… Et lui était loin, loin.

— Personne n’y passe, non. Pourtant, j’y suis. D’autres auraient pu y être !

— Et après ? Nous n’avons pas d’argent.

— Vous avez vous-même ! C’est plus grave.

Elle baissa la tête, et pourtant sourit, avec une malice sombre.

— Peut-être, mais il n’est arrivé que lui et vous – vous qui nous avez sauvées.

La jeune Magali écoutait, presque invisible, dans un coin de ténèbres, une atmosphère de conte. En jaillissant de l’inconnu, Roland apportait une vie fantastique, plus mystérieuse que les étoiles, plus neuve que l’herbe d’avril. Magali frissonnait passionnément, à l’orée d’une terre pleine d’êtres émouvants, de périls secrets, d’apparitions inquiétantes, et goûtait un plaisir presque douloureux à force d’être magnifique.

Par la porte ouverte, elle voyait l’astre au sein des constellations pâlissantes et la lueur qui coulait du ciel sur la terre serait éternellement la lueur de Roland, comme le crépuscule avait été son crépuscule, unique, dont les autres crépuscules ne seraient qu’une pâle répétition.

Rien de semblable dans l’émotion de Nicole. Guère de merveilleux, peu de mystère – mais l’énigme de toute vie lors des rencontres décisives. Roland était venu dans la tempête, alors que le navire s’inclinait, frappé au flanc, déjà saisi par le gouffre.

Son arrivée avait été accueillie comme un événement extraordinaire, mais au sens purement humain et animal, non au sens magique qu’il prenait dans l’esprit de Magali.

Celle-ci ne se demandait pas d’où il surgissait : le miracle n’a pas d’origine – moins que le vent, la nuée, la pluie.

Nicole, au rebours, cherchait à situer Roland : état social, état individuel. En le supposant très riche, elle ne se trompait point. Mais que faisait-il ? Rien, peut-être : c’était, selon elle, le plus haut degré de la hiérarchie. Son milieu et les siens ? Si elle devait vivre, non loin de lui et sous son ombre, quelle importance aurait l’entourage !

Le passé suggérait à la jeune femme une défiance plénière : elle connaissait trop les heurts des êtres, les irréductibles dissonances…

 

Roland reprenait :

— Vous n’auriez pas pu résister longtemps…

— Nous résistions. Pourquoi aurions-nous moins résisté plus tard ? Nous sommes d’ici.

Elle releva fièrement la tête :

— Cette terre appartient aux nôtres depuis des centaines d’années. Ils en étaient les seigneurs – libres comme des loups – et ne labouraient qu’autant qu’ils le voulaient.

— Vous n’avez pas été élevée comme…

Il cherchait le mot juste… Elle s’écria :

— Vous voulez dire comme une paysanne. Oui et non. Mon père nous a mises en pension chez les Dames de Marie. Elles instruisent des filles nobles. Mais nous n’avons jamais renié notre origine !

Ce fut une première lueur dans les ténèbres : il concevait l’antinomie qui, dès l’abord, l’avait frappé dans Nicole.

Elle avait, en parlant, une grande variété de gestes. Les uns amples, d’une grâce presque hiératique, les autres plus ramassés et marquant les inflexions de la parole, tous captivants. Quand elle secouait la tête, des phosphorescences parcouraient la grande chevelure, les yeux sombres s’étoilaient, et le geste se répercutait jusqu’à la poitrine tandis que le beau cou rond frémissait avec des ondes troublantes.

Les dents tantôt semblaient les pistils blancs d’une fleur écarlate, tantôt prenaient une grâce carnassière.

Parfois, la tête s’avançait, les paupières entre-closes laissaient filtrer un regard sombre, presque terrible. Toute la femme exhalait un charme sans cesse variable, parfois voluptueux, parfois menaçant, toujours rythmique.

— Quel parfait animal humain ! songeait Roland. Mais comment est fait l’être psychique…, l’esprit, l’âme ou simplement la conscience ? Compliquée à coup sûr et peut-être insaisissable.

Elle s’était levée, disant :

— Voulez-vous attendre un moment ? Le temps de jeter un coup d’œil sur votre chambre…

Elle avait disparu. Il n’y avait plus là que Magali ensevelie dans l’ombre.

La lune faisait de la terre un lac d’argent ; les arbres semblaient croître sur des îlots ; la châtaigneraie formait une rive escarpée, tandis que la colline, au loin, jaillissait en volcan, dans un archipel enchanté.

La vie sournoise, innombrable, indomptable, frémissait sur le sol libéré de l’Homme ; les grenouilles poussaient leurs plaintes de vieillardes ; le grincement des grillons était entrecoupé par la flûte d’un crapaud, et les noctuelles, saisies de démence, renforçaient leur ronde frénétique autour de la lampe.

« Ne sommes-nous pas comme elles ? » se dit-il. Ne nous précipitons-nous pas vers des périls dévorants, croyant atteindre la joie, tandis que la mort ouvre ses trappes ? »

Le feu froid d’un ver luisant évoqua une soirée de lucioles, aux champs féeriques de la Campanie. Sur les herbes, sur les roseaux, sur les buissons, elles figuraient un site d’étoiles filantes, en contraste avec les étoiles du firmament. Fête de l’amour, ronde de lueurs vivantes, qui confondaient leur agonie étincelante avec l’acte mystérieux de la procréation.

 

La voix de Nicole le tira de sa rêverie :

— Tout est prêt.

La voix s’adaptait à la femme, voix de contralto avec des notes de bronze, sombres et pathétiques, et des notes fluides, légères comme la voix des fontaines, ou mystérieuses, comme l’appel nocturne des oiseaux migrateurs.

Elle le précéda, elle le mena, tenant la lampe, par un couloir obscur, et il revit en elle une femme qui marchait ainsi sur une fresque antique.

Elle traînait la volupté avec elle, les vœux éternels, les joies cruelles de la chair.

Quand elle s’arrêta, qu’il vit son visage sévère, il comprit que ce n’était pas le plaisir qu’elle lui offrait mais la lutte.

CHAPITRE II

Au matin, Nicole dit à Magali :

— Peut-être trouveras-tu des truffes sous les chênes ?

Magali, portant un léger panier, sortit, dépassa les châtaigniers, traversa une lande et se trouva parmi les chênes. Il y en avait d’énormes, faits de centaines d’ancêtres endormis sous la superficie vivante. Magali aimait leur vigueur trapue, leurs ramures musculeuses. C’était une fille rêveuse, qui mêlait facilement le réel et l’imaginaire. À l’ombre de ces arbres celtiques, elle tissait ses contes, et, ce matin-là, l’image du sauveteur s’élevait sur la mousse constellée de lunes d’or.

Elle se plut à le faire maître du Destin, armé de pouvoirs subtils, et, sans cesse, elle refaisait une légende qui se perdait sous les futaies.

Des porcs rôdaient, grands porcs farouches, qui eussent tenu tête à des loups. Avec leurs groins hideux, leurs oreilles énormes et leurs yeux entre-clos, ils étaient brumeux, incompréhensibles et redoutables, plus voraces que les sangliers, prêts à tout dévorer, la chair autant que les glands, les châtaignes ou les truffes.

Parfais, l’un ou l’autre s’arrêtait pour aspirer l’émanation de la petite, dans une attitude bourrue qui pouvait devenir menaçante.

Pas encore redevenus primitifs, comme souvent leurs ancêtres dans les immenses forêts gauloises, ils gardaient la souvenance, obscure de l’homme, mais, de saison en saison, se sentaient les plus forts, aucune autre bête n’étant de taille à leur tenir tête : depuis longtemps, le loup avait disparu, l’ours agonisait dans la montagne, le cerf se détournait à leur approche.

Il leur arrivait pourtant d’achever, au fond des solitudes, un enfant, une femme, même un homme, paralysés par des blessures, et de s’en repaître.

Magali ne les redoutait point. Elle savait les éloigner ou, s’ils s’obstinaient, les mettre en fuite par un léger coup de canne sur le groin.

Les Druides auraient choisi la futaie profonde où elle s’arrêta, pour y pendre les victimes vouées à Ésus, dieu de la guerre. Magali, étonnée par la puissance des arbres, connut une ferveur religieuse et d’un charme anxieux.

Des souvenirs passaient au ras de la conscience, pareils à des rêves, dont beaucoup évoquaient des choses jamais vues, vagues vestiges, peut-être, d’existences ancestrales. Les arbres se mettaient à vivre. Chaque branche, en se ployant, figurait un être. Le chuchotement des feuilles devenait la voix des fées furtives. Des gnomes filaient dans les rais lumineux.

Un énorme porc noir se dressa devant elle. Sa taille dépassait celle des plus grands sangliers, sa tête était colossale ; il grognait, l’air brutal, levant son groin hideux, où saillissaient deux canines pointues, si différent des autres porcs que Magali crut voir une bête inconnue.

Un instant immobile, il s’avança et son émanation puante enveloppa la fillette. Le cœur battant, avec un frisson d’horreur et de dégoût, elle leva sa petite canne, en faisant un pas en arrière…

Son pied se prit dans une racine ; elle vacilla, chercha où se raccrocher et, ne trouvant que le vide, tomba d’un bloc, la tête contre une pierre, d’une telle force qu’elle resta étourdie.

Le porc noir, concevant mal l’événement, avait d’abord reculé. Il s’arrêta en voyant Magali étendue, puis revint vers elle, tandis que d’autres porcs accouraient, grognant sinistrement, prêts à la curée…

L’étourdissement de Magali dura une demi-minute. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit le groin du monstre noir tout proche, et six brutes qui la cernaient. Sa conscience était encore à moitié dans la brume, mais l’instinct de la défense la souleva. Comme elle n’avait plus d’arme, son bâton étant hors de portée, elle agita les poings. Le porc noir, indécis, recula.

La conscience revenait à grandes ondes. Magali menaçait de la voix, comme du geste ; les porcs paraissaient ne rien entendre, épais, sinistres, à l’affût.

Elle voulut se lever, et retomba. Ses pieds semblaient broyés. Cependant, à grand-peine, dressée sur son séant, elle chercha une arme.

Devant ce colossal porc noir, devant la troupe grognante des autres, elle n’était plus qu’un animal-enfant, une proie pitoyable perdue dans l’implacable nature.

Eux, cependant, lui laissaient une trêve, irrésolus, encore hantés par l’image humaine. Mais, mystérieusement avertis de son impuissance, et voyant qu’elle ne se dressait pas, le porc noir se précipita. Son élan renversa la petite, et les autres, avec des souffles rauques, se ruaient à leur tour.

Ils grouillèrent sur elle, si bien qu’ils retardaient un peu la minute du sang. Soudain, une morsure affreuse, puis une autre, dans les bras dont elle se cachait le visage.

Elle avait poussé un grand cri, tout chargé de son épouvante, mais l’épouvante s’effaça, elle connut l’étonnante résignation de la bête mangée vive…

Cependant, un cri venait de répondre au sien.

Là-bas, un être de la race victorieuse avait surgi, qui accourait à grandes foulées et tomba en foudre sur les porcs.

Sa canne épaisse s’abattait si furieusement que malgré le fluide rouge, le fluide royal, ils s’effarèrent et, comme il redoublait, les porcs blancs prirent la fuite. Seul le noir, dans l’ivresse furieuse de la proie, fit tête et chargea. Quand l’homme eût été Milon de Crotone, le poids du porc, lancé en projectile, l’eût renversé. Mais la brute pesante ne trouva que le vide, et comme elle revenait avec la frénésie des fauves ivres de chair et de sang, un coup sec lui cassa une patte.

Sa rage, d’un bloc, se changea en terreur, la terreur de l’impuissance et le monstre, boiteux, se sauva, au fond des futaies.

Roland s’était agenouillé auprès de Magali : six blessures ensanglantaient la chair et les vêtements. Elle tourna vers le jeune homme son visage pâle, ses beaux yeux encore dilatés d’horreur. Tendant les mains, elle murmura d’une voix basse mais ardente, passionnée, mystique :

— Oh ! sans vous… sans vous !

Un sanglot gronda dans sa gorge, les larmes jaillirent. Roland fut pris pour elle d’une tendresse subite et si profonde, si extraordinairement douce, que toute sa chair en tremblait.

Magali essaya encore de se lever mais retomba.

— On dirait que j’ai les pieds brisés ! murmura-t-elle, confuse.

Il la souleva. Quand il la sentit contre sa poitrine, il l’aima plus encore, comme si elle avait été sa fille, et il sentit qu’il ne l’abandonnerait jamais.

— Ah ! soupirait-elle, vous êtes bon !… si bon !

Il l’emportait, rapide. Quoique de haute taille, elle était légère ; et lui, ayant traversé la forêt de chênes, atteignit rapidement puis dépassa le bois de châtaigniers.

En ce moment, Nicole parut sur le seuil de la maison.

À la vue de Magali dans les bras de Roland, elle eut un sursaut d’étonnement et de sourde révolte, puis, l’impression d’une catastrophe s’élevant par ondes, la fit pâlir.

Comme elle se précipitait, les yeux ardents de crainte, Magali redressa la tête et dit :

— Il ne faut pas t’inquiéter… il m’a sauvée.

— Sauvée ? répéta Nicole.

Elle embrassait impétueusement la petite. Roland continua d’avancer :

— J’étais sorti de bonne heure, dit-il, en manière d’explication.

L’enfant se pressait contre lui et soupirait. Nicole, sidérée, regardait les blessures et les vêtements sanglants.

— Ils allaient me dévorer ! murmura Magali.

— Te dévorer ! cria Nicole, abasourdie.

— Oui, les porcs, pas des porcs d’ici, des porcs sauvages…

Nicole, dans un éclair, vit le drame, les bêtes immondes, la petite terrassée, et l’homme se précipitant.

Sa douleur se mêla d’une sécurité étrange, une atmosphère protectrice émanait de Roland, comme s’il était le messager d’une puissance mystérieusement rattachée aux deux femmes et, tout de même, Nicole gardait son instinct de méfiance et de combativité.

Lorsque la fillette fut étendue, Roland l’examina.

— J’ai failli être médecin ! dit-il.

Il compta six blessures, dont trois étaient assez profondes, aux bras et à la poitrine. Les deux pieds avaient une foulure.

— Rien de grave, assura-t-il, tandis que les grands yeux noirs de Magali le contemplaient avec une confiance mystique. Tout sera vite guéri. Je voudrais de l’eau bouillie. Naturellement, vous n’avez pas de remèdes. De l’eau-de-vie, peut-être ? Et du linge ?

— Mon père a laissé quelques bouteilles dans la cave.

— Tout ira bien. Vous souffrez, petite ?

— Pas beaucoup, répondit doucement Magali.

Elle continuait à le regarder, sûre qu’il la guérirait ; sa seule présence lui causait un bien-être extraordinaire.

Nicole apporta d’abord l’eau-de-vie et le linge puis l’eau bouillie.

Roland, ayant pansé les plaies, serra les chevilles dans des bandes de toile : son adresse hypnotisait Nicole et ravissait Magali. Deux ou trois fois, la fillette lui saisit la main et l’embrassa.

CHAPITRE III

Huit jours. Magali, riche de sève fraîche, guérissait rapidement. Roland avait craint le virus des morsures, mais la petite n’avait point de fièvre. Elle tressaillait de joie quand le jeune homme apparaissait ; une tendresse aiguë s’épanouissait en elle, avec les énergies brûlantes de sa race et cette tendresse tyrannique enchaînait Ghavre.

Nicole aussi l’enchaînait, mais sans douceur. À vivre l’un près de l’autre, l’antagonisme se développait. C’était une longue veillée des armes, qui leur faisait mieux connaître leur farouche dissemblance. Auprès d’elle, Roland cessait d’être l’homme du rêve, enclin à une bénévolence dédaigneuse ; des énergies antiques s’éveillaient ; le Celte s’élevait contre l’Ibère. Lorsqu’elle paraissait, flexible, si sûre en ses mouvements, dans la grâce légère des gestes, il aspirait l’air avec ivresse. Les yeux d’ombre flamboyante, le visage magnifiquement pâle, marquaient le défi et il y avait, dans la voix de cristal humide, une sourde menace qui, ensemble, enchantait et irritait Ghavre.

Les premiers jours furent quasi taciturnes. Les paroles se heurtaient, brèves, paroles d’approche, où chacun faisait le siège de l’autre.

Roland, prolongeant le sens des mots, y cherchait des significations énigmatiques. Parfois une ombre se levait, une lueur diffuse révélait un coin de mentalité. Tout retombait. Nicole redevenait illisible.

Il savait pourtant – mais il l’avait deviné dès les premiers jours – que la vie l’avait faite amère, même tragique. Son exode vers le désert signifiait des illusions mortes, des fables disparues dans la nuit…

Au déclin des jours, quand une lumière apaisée, une lumière orange, tombait sur le site immense, elle aimait à filer, comme les femmes antiques ; elle chantait à mi-voix, avec une mélancolie déchirante, un chant très vieux des bergères brunes.

Il écoutait, à distance, la femme vêtue d’une jupe rouge et d’un corsage olive, qui soulignaient sa beauté sombre et somptueuse ; l’émotion qui montait en lui accroissait ardemment le prix de la vie.

Peu à peu, fasciné, il approchait, tandis que le crépuscule venait à pas menus, que la puissance du désert éclatait sous les nues. Ils passaient du silence à des remarques aussi furtives que le passage des bêtes peureuses dans les herbes.

Elle était beaucoup plus intelligente et cultivée qu’il ne l’aurait cru, mais cette intelligence et cette culture demeuraient liées à un fond barbare, souple, riche de nuances, mêlé d’un art sûr, comme l’art des tribus fabuleuses qui, sur les rives de la Lozère, vécurent parmi les rocs granitiques.

Par fragments, il eut des visions sur sa vie.

Il sut son amour pour l’homme fauve dont Roland avait achevé l’exode :

— Il était d’une famille aussi ancienne que la nôtre, dit-elle, un soir, dans la cendre crépusculaire, alors que les étoiles s’allumaient une à une sur les routes du firmament. Il possédait plus de biens que moi, et vous n’auriez pas cru qu’il deviendrait ce qu’il est devenu. Très beau, bien élevé, il savait plaire aux filles.

Elle continua d’une voix creuse :

— À toutes les filles, à toutes les femmes. Il parlait alors sans gros mots, il avait même de jolies manières. Pour le mariage, il m’a préférée ; moi, Monsieur, je l’aimais à en mourir ; mais je n’étais pas comme les autres, je me serais tuée plutôt que d’être à lui avant le mariage. De sorte que nous sommes allés à l’église… Puis, je crois que j’ai été heureuse. Pas tout à fait. Les femmes continuaient à le regarder et lui à regarder les femmes. Enfin, si j’ai été heureuse, ce n’a pas été longtemps. Il n’y avait pas encore une saison, quand je l’ai surpris avec une servante. J’ai voulu me jeter dans la rivière. C’était le soir, après une journée de chagrin ; j’allais sortir, mais auparavant, j’ai eu comme un besoin de me regarder dans la glace. En me voyant si jeune, j’ai pensé que c’était stupide de mourir, qu’il devait y avoir autre chose dans la vie, et que cela viendrait. J’ai aussi été saisie de fureur à l’idée que je mourrais à cause de lui et de cette fille… Déjà, je le haïssais, je ne peux pas dire de quelle manière… il y avait encore de l’amour là dedans. Enfin, je ne voulais plus mourir ; j’étais comme enragée de vivre, à cause de mon malheur. Puis, il y avait Magali. J’aime Magali comme si c’était mon enfant, Monsieur.

Elle se tut, tragique, pathétique, les yeux perdus dans un songe immense. Il plaisait à Roland qu’elle aimât Magali.

La nuit était complètement venue quand elle reprit la parole :

— Quelque temps encore il fut mon mari. J’étais lâche, je cédais à sa présence, à son regard et à sa voix. À la fin, je n’aimai plus rien en lui : ce regard qui m’avait si longtemps charmée me remplit de dégoût ; c’était le regard d’une bête. Pendant ce temps, il dépensait sa petite fortune ; il ne se refusait aucun plaisir ; il avait des goûts très coûteux ; il ne faisait rien, absolument rien, que s’habiller richement, faire ripaille, boire les meilleurs vins, jouer gros jeu et séduire les femmes…

Si bien qu’il nous mena à la ruine, en moins de trois ans, tricha au jeu, emprunta, escroqua, jusqu’à ce qu’il rencontrât les hommes avec qui il pillait les maisons et arrêtait les passants sur les routes désertes. Il fut trois fois pris et condamné ; la troisième fois, ayant failli tuer un homme, on l’envoya au bagne.

J’ignore pourquoi il en est sorti et vous savez comme moi comment il a reparu.

Elle murmura :

— Pourquoi vient-on au monde ? Qu’est-ce qu’on vient y faire ? J’aimais tant de vivre !… Et maintenant.

Le cri le troubla jusqu’au fond de l’âme ; toute sa chair tressaillit de détresse voluptueuse et tendre. Dans l’ombre argentée, Nicole était le plus beau trésor des hommes, qu’aucune autre ne vaut dans notre court pèlerinage, par la volonté de la nature sauvage et de la nature sociale.

Parce, que l’homme n’a pas reçu de plus ardente promesse à l’origine ni dans la suite des temps, il s’est acharné à la parfaire comme il a parfait les promesses secondes.

Chacun des gestes de la jeune femme enchantait la nuit ; les oscillations indécises de la jupe accéléraient le souffle de Roland : Nicole fut le symbole de tout ce qui a rendu l’homme hardi, dans la bataille, doux et cruel, âpre à l’effort et profond dans le rêve.

Il recomposait sans cesse la beauté de cette femme voilée par l’ombre, il la sculptait et la peignait, il aspirait son charme comme on aspire l’odeur des herbes et des corolles nouvelles.

Les minutes coulaient, mortelles et magiques ; déjà, l’étoile Regulus approchait du couchant et la petite lanterne rouge d’Aldébaran atteignait le milieu du ciel.

— Que vouliez-vous donc de la vie ? murmura-t-il.

— Je voulais aimer et être aimée… Mais autrement. Et je sais bien que le commencement a sali la suite. Je ne veux plus rien. La vie donnera ce qu’elle peut. Pas grand’chose !

— Et quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans…

— Le printemps ! murmura-t-il… Non, vous ne savez pas !

Et baissant la tête :

« Moi non plus », songea-t-il.

 

Ce soir-là, il avait quitté Nicole. Il marchait sous le ciel tout neigeux d’étoiles. Sa jeunesse était déchaînée ; elle galopait, elle se ruait à travers la forêt enchantée.

Il savait que, s’il avait réclamé son dû, après la rançon payée à la brute, Nicole se serait livrée, avec mépris et rancune.

Parce qu’il l’avait libérée, elle ne se donnerait que saisie par l’amour de chair ou par tout l’amour.

Malgré la suggestion brutale du Désert, il ne souhaitait aucune séduction hâtive : elle l’aurait déçu jusqu’à l’écœurement. Même pour l’union purement charnelle, il eût farouchement regretté le gaspillage du beau trésor.

Elle était l’orage, le vent des terres chaudes, l’odeur verte du pâturage, l’ardeur des fauves ; la chair meurtrière et créatrice pour laquelle l’homme se jette dans le gouffre.

Sous les astres, un grand songe d’amour s’associait aux légendes inscrites par les Hellènes sur les constellations et à l’effrayante immensité des modernes.

Ainsi le ciel était à la fois plein de belles amoureuses et d’inépuisables légions d’univers.

Il songeait aussi à Magali, à la volonté impérieuse de la petite qui avait exigé et obtenu sa tendresse. À l’idée qu’elle le quitterait, il avait un tressaillement d’effroi, et son chagrin serait durable, tandis que, après des soubresauts d’ardents regrets, peut-être se consolerait-il du départ de Nicole.

CHAPITRE IV

Nicole observait sournoisement l’homme et, jugeant impossible qu’elle pût lui être indifférente, elle n’avait jamais douté qu’il la convoitât.

Quand il l’avait achetée, n’imaginant pas d’autre motif que cette convoitise, elle attendait, prête au payement, la mise en demeure du créancier.

Prise au dépourvu, lorsqu’il lui fit grâce de la dette, elle supposa qu’il comptait sur la gratitude de la femme et, assurée de sa valeur, estima que c’était dans l’espoir d’obtenir un plus beau dénouement.

Aussi sentit-elle plutôt un allégement qu’une délivrance. Puis, percevant qu’il préférait ne rien devoir à la gratitude, il devint, – à peu près, – un des innombrables adversaires de la femme. Elle fut sur le sentier de la guerre et nulle n’était plus encline au combat.

Il fallait cependant savoir ce qu’il était.

Enveloppé d’énigmes, il demeurait l’envoyé du Désert. Ce n’était pas pour déplaire à Nicole, avide de merveilleux et de mirages, mais, par ailleurs, elle y voyait une incertitude menaçante. Celui qui venait du mystère pouvait y disparaître. Pourtant, il avait parlé de la recueillir, avec Magali. Chez lui ? où ?…

 

Elle lui demanda, un matin :

— Pensez-vous toujours à nous mener chez vous ?

— Si vous le voulez bien.

— Nous ne vous dérangerons pas ?

— Je serai heureux de votre présence.

— Mais enfin, deux personnes… il faut de la place.

Il se mit à rire :

— De la place ! Pour dix, s’il le fallait.

— C’est donc bien grand chez vous ?

— C’est grand, oui.

— Avec des terres ?

— Beaucoup de terres !

— Ah ! fit-elle, impressionnée. Alors, vous êtes riche… très riche ?

Il la regarda avec mélancolie. Il craignit sa richesse – elle l’isolait ; il savait trop qu’elle éloigne, qu’elle disjoint et qu’elle multiplie les trahisons.

La tête basse, il murmura avec répugnance :

— Oui !

Puis, songeant qu’il valait mieux tout dire que d’avoir près de lui une curiosité, inquiète et avide, il reprit avec un geste de lassitude :

— Ma famille est riche depuis plus d’un siècle. Nous avons des comptoirs en Grèce, en Asie Mineure, en Égypte, aux Indes… et une flotte nombreuse. Je ne fais rien là dedans.

— Pourquoi ?

— Je déteste gagner de l’argent !

— Ah ! fit-elle.

Tout venait de se transformer. La puissance de l’or harcelait la femme. Elle épiait Roland, saisie par l’admiration de cette puissance, fascinée par la féerie.

Il devenait un être multiple, complexe, qu’elle redoutait, qu’il serait difficile d’aimer directement et complètement.

Il devina ces sentiments – au moins en partie.

L’habitude de sa richesse les lui avait de bonne heure révélés. Il savait ne pouvoir prétendre à l’intimité sinon avec celles et ceux de son bord. Les autres étaient autour de lui, anonymes, insaisissables, rampants, faux, hostiles et rapaces.

— Pourquoi, reprit-elle, ne voulez-vous pas gagner d’argent ?

— D’abord, nous en avons trop, et puis, je n’aime pas les marchands.

Il haussa l’épaule : ne parlait-il pas dans le vide ? Que pouvait-elle y comprendre ?

Effectivement, elle ne comprenait pas. Non par manque d’intelligence, mais par incompatibilité de sentiment. Le sang d’ancêtres avides de profits, discutant leurs gains, liard par liard, la rendait propre au commerce. Elle y eût apporté une intuition sûre en même temps que du flair et de la prévoyance.

Roland était hors cadre. Toute discussion d’intérêt lui répugnait étrangement, le faisait souffrir et rougir. Il y apportait une sorte de chasteté morale.

— Il faut des marchands ! fit-elle.

Il ne répondit pas. Un soleil charmant ambrait le seuil de porphyre ; la brise était la voix immense et légère de l’étendue ; on ne sait quel bonheur annonçaient le vol des hirondelles et le roucoulement des pigeons. Le désir tourmenta Roland. Cette femme aux beaux gestes fut l’appel de la vie. Une joie fauve se mêlait à son atmosphère.

Comme elle était proche, il étendit le bras et, la tenant à la taille, il toucha des lèvres la chevelure luxueuse. Elle, fermant à demi les yeux, souriait mystérieusement… Pour lui, le destin se concentrait dans cette belle fille des hommes ; il se soumit, comme le cerf sous les ramures d’automne. Oubliant le rêve de l’Attente, il ne fut plus qu’une pauvre créature terrassée par l’instinct.

Mais quand ses lèvres descendirent des paupières à la bouche écarlate, Nicole l’écarta avec une douceur invincible :

— Je veux qu’on m’aime !

Et se dégageant, d’une voix trouble, grave, voilée par la même puissance obscure qui avait enchaîné Roland :

— Et vous ne m’aimez pas.

Ils demeurèrent face à face, combattant la volupté, mais courbés sous sa violence, et il contemplait, avec un long frémissement, la gorge pure qui palpitait dans un rythme émouvant et redoutable…

Une peur rétrospective le saisit, la peur que Nicole eût compromis la belle fable dont il souhaitait voir se succéder les péripéties, selon un rythme ralenti.

— Si, répondit-il tout bas, je vous aime déjà… mais…

Il n’était pas nécessaire qu’il continuât ; elle savait aussi bien que lui ce qu’il allait dire.

Si sa fable n’était pas en tout pareille à celle de Roland, du moins comportait-elle une suite d’épisodes sans quoi elle eût été misérablement flétrie.

CHAPITRE V

Par un accord tacite, ils prolongèrent leur séjour au « désert ». Roland allait au loin chercher les provisions. Pour demeurer dans l’atmosphère farouche, il faisait ses courses sur un cheval pareil aux chevaux de la Camargue, et il avait adopté un chien errant, animal hirsute, velu, sans race, de forte stature, avec des mâchoires d’hyène.

Avec ces deux bêtes, il s’en allait à la ville prochaine – cinquante kilomètres – d’où on lui envoyait les ressources utiles ; il galopait comme un gaucho à travers landes, châtaigneraies, vals et marécages.

L’image de Nicole faisait corps avec la nature saturée d’astres, de crépuscules, de jeunes parfums, de vapeurs du matin. Ainsi pénétrait-elle au plus profond. Les cinq sens s’affolaient d’elle. Elle surgissait la nuit, dans un rayon de lune ; elle s’élevait dans l’aube grise ou luisait dans le soleil levant, ardent foyer de toutes les promesses terrestres.

Consciente de cet amour, elle était, dans cette solitude, après un long veuvage, la fleur qui attend le pollen.

Quelquefois, toutes deux, car Magali était guérie, accompagnaient Roland, lorsqu’il allait à pied. Tout devenait poignant. Il absorbait l’allure de la femme. Elle marchait sur les nues – il écoutait le pas léger, le frisson de la robe ; la grande chevelure et le cou rond lui donnaient des saisissements.

Cependant, il n’oubliait pas Magali. L’enfant fauve devenait un prolongement de sa personne, mais, tandis qu’autour de Nicole rôdaient les obscures menaces, les angoisses secrètes, les jalousies sans forme, avec Magali, c’était la sécurité des mères auprès de leur enfant.

Il se sentait aussi sûr d’elle que de lui-même ; il devinait une fidélité indomptable, une tendresse sans orages et sans arrêt, un dévouement héroïque.

Parfois, il emportait la petite en croupe. Le galop du cheval, le souffle velouté de l’air, le bruit des sabots sur la terre, la présence de Roland, la bête tiède dans l’odeur des bois, la saturaient d’allégresse.

Il finit par acheter deux autres chevaux, un second chien, ainsi que des armes, et il chevauchait avec ses compagnes, vers le grand hasard, contournant les villages, rares et souvent déserts, tous trois rassasiés par la vie élémentaire, chacun exalté en sa manière.

Le jour vint où il aima sans réserve. Nicole fut sa plus fervente passion. Il n’avait réellement aimé que deux femmes : l’une de tous ses sens, l’autre d’un amour complet où la tendresse s’égalait au désir ; la mort avait coupé cet amour-là dans sa racine.

Ici sa tendresse était pour Magali, sa chair pour Nicole. Non que la magnifique créature ne lui inspirât que de l’ardeur, mais l’affection, emportée par le torrent, restait peu perceptible et suspecte. Il ne sentait pas que Nicole lui donnerait jamais ce que, pourtant, elle donnait à Magali.

À cet état redoutable, où l’esprit n’a plus que des prises insignifiantes, il ne s’inquiétait guère d’analyse, il se perdait dans l’instinct.

Un soir d’astres et de vers luisants, il était assis près de Nicole, non loin du seuil.

Magali, ivre de vie, courait dans l’ombre avec les grands chiens. On entendait au loin la voix de l’enfant et les aboiements des bêtes. Du fond de l’étendue, la brise apportait une odeur ravissante qui semblait le parfum des étoiles.

Il prit la main de Nicole qui ne la retira point ; puis attirant la femme même, il dit tout bas :

— Nicole, maintenant, je vous aime !

Elle trembla. Sa chair vibra à l’unisson de celle du jeune homme, le même désir coulait à travers leurs corps.

Nicole ne recula point quand les lèvres de l’homme voulurent les siennes.

Mais sa bouche ne répondit pas. Dans le grand silence, chacun entendait gronder son cœur et le cœur de l’autre.

La femme dit :

— Je ne sais pas !… Il faut attendre.

Il la pressa contre sa poitrine, il voyait le rythme enivrant de la gorge :

— Nicole ! Ne me faites pas souffrir.

— Je ne sais pas, répéta-t-elle. Pas encore. Laissez-moi le temps.

Sa voix était plaintive et suppliante.

Il ne doutait pas qu’elle partageât son agitation, mais il accepta l’attente, se bornant à couvrir de baisers la chevelure, le cou et les lèvres passives.

Puis, voyant Magali surgir sur l’ombre comme une ombre de suie, ils se séparèrent.

Il savait maintenant que la femme serait à lui, librement, même ardemment, peut-être sans une préférence profonde. Il était là ; elle était jeune et sensuelle ; il devenait la source où l’instinct s’abreuve. La femme en demeurait-elle moins, devant le riche, la débitrice devant le créancier ? Et toutes ne savent-elles point calculer, même affolées par l’Espèce ?

N’importe ! Qu’il la sente palpiter comme naguère, ce ne sera pas trop de payer chèrement !

CHAPITRE VI

Ce matin-là, lorsqu’ils eurent franchi plus de quarante kilomètres, Nicole se sentit lasse. Roland fit halte avec elle dans une clairière, tandis que Magali explorait la profondeur des bois, suivie par les chiens.

Autour d’eux, chênes et châtaigniers géants poursuivent depuis des siècles, leur marche lente dans la vie et dans la mort !

— Ils étaient là, du temps des sorcières, fit Roland… Les adorateurs de Satan célébraient leurs rites de révolte et de vengeance.

— Nos aïeux y venaient peut-être ! murmura Nicole qui aimait l’évocation des âges abolis… Mais adoraient-ils vraiment Satan ?

— Pas toujours, mais souvent. Il ne leur semblait pas plus méchant que Dieu, peut-être meilleur. Tout était féroce – l’Église comme le Seigneur –. Puisque la puissance de Satan n’était pas née – l’Église l’affirmait avec une sombre violence – pourquoi ne l’aurait-on pas adorée ? Ainsi devenait-il le Dieu des pauvres, des parias, des exilés, des condamnés.

Ces idées s’adaptaient à la mentalité de Nicole ; elle écoutait, avide :

— Même chez les Dames de Marie, fit-elle, le diable passait pour très puissant.

Il s’exaltait de la chevelure indomptable. Dans cette forêt, parmi ces chênes cinq fois centenaires, Nicole était chez elle, fille orgueilleuse des grandes races.

Alors, lui passant le bras autour de la taille :

— Nicole… ah ! Nicole.

Muette, pensive et mystérieuse, elle recevait des baisers, sans un geste de consentement, si bien qu’il l’aurait crue indifférente, s’il n’avait entendu les battements de son cœur. Tout bas, il suppliait.

Elle dit enfin :

— Laissez-moi du temps encore.

Comme elle l’écartait doucement, il cessa de l’étreindre, saisi d’une tristesse humiliée où les désirs s’évanouissaient tels des vols d’oiseaux dans un morne ciel d’automne.

Il avait la sensation que, s’il n’avait pas avoué sa grande richesse, elle serait à lui et l’aimerait sincèrement. Tandis que, maintenant, à jamais, même amoureuse, Nicole serait séparée de lui par une force impondérable mais invincible.

Leurs races, tout en se combattant, auraient pu, l’heure du délire venue, se fondre magnifiquement l’une dans l’autre, former un amalgame indestructible. Mais l’argent mêlerait sans retour l’instinct de rapacité et aussi de lourde rancune, aux ardeurs originelles.

Il s’y résignait, avec amertume, sans que, d’ailleurs, sa passion en fût amoindrie.

 

Il détachait les liens qui attachaient les chevaux à un arbre, lorsque le sol craqua et, se tournant, il aperçut deux hommes. Petits, trapus et très bruns, l’un plutôt basque et l’autre maugrabin, dans de vieilles défroques couleur de cendre et de terreau. Ils fixaient sur Roland des yeux noirs et faux.

Soudain, l’un d’eux bondit vers Nicole, l’autre, qui tenait au poing un vieux revolver, s’avança vers Roland et les chevaux.

— Lève les mains, ou je tire !

Roland saisit vivement le fusil pendu à l’arçon de son cheval. Une balle siffla près de sa tempe. Il épaula et tira ; l’homme poussa un cri, la main transpercée, laissant choir le revolver.

L’autre homme arrivait auprès de Nicole.

En voyant son compagnon désarmé, il se précipita sur la jeune femme et l’enlaça.

Sa face maugrabine, ses yeux circulaires, marquaient des sensations violentes. Il cria :

— N’approche pas ou je la saigne !

Nicole se débattait avec énergie mais l’homme avait des muscles de sanglier. Consterné, sidéré, Roland demeurait immobile, cependant que l’homme blessé se réfugiait derrière un arbre et, de là, battait en retraite.

L’hésitation de Roland encouragea le Maugrabin, homme de sac et de corde, brave au demeurant et apte à profiter des circonstances. Celle-ci lui offrait une chance qu’il se hâta, à tout hasard, d’exploiter. Et d’une voix hardie autant que suppliante :

— Si vous me donnez mille francs, Monsieur, avec promesse de ne pas tirer, je m’éloigne.

Il disait mille francs, mais n’espérait point une telle somme et fut surpris lorsqu’il entendit Roland répondre, hâtivement :

— Tu les auras !… Et tu pourras fuir. L’homme l’enveloppa d’un regard sagace.

Tant qu’il étreindrait Nicole, il serait en sécurité, mais s’il la lâchait, au lieu d’argent, ne recevrait-il pas du plomb ?

Il fallait se décider ; Nicole se débattait encore, et comme elle était vigoureuse, il commençait à sentir ses bras fatigués et prêts à lâcher prise.

— Enveloppez un caillou avec les billets et envoyez-les moi.

Roland roula mille francs autour d’un silex et le jeta à l’homme qui hésita quelques secondes, ses yeux de pirate fixés sur le jeune homme, puis lâcha Nicole, bondit, saisit le butin et s’enfuit dans la forêt.

Elle se tenait devant lui, pâle, haletante de sa lutte, les yeux magnifiés par l’émotion. Elle subissait, mêlée au souvenir de l’autre scène, quand le fauve avait surgi de l’inconnu, la fascination de la force, du courage et de la victoire.

Il demanda d’une voix inquiète et douce :

— Il ne vous a fait aucun mal ?

Le haut du corsage, déchiré, montrait un coin de la gorge, qui n’eût pas été plus troublant que le cou, s’il n’avait évoqué la brutalité de la lutte.

Le regard de Roland fut attiré invinciblement, et sous ce regard, Nicole, de pâle devint rouge. La même ivresse, le même vertige les dominaient et, pour la première fois, un baiser dévorant répondit au baiser de Roland. Il murmurait :

— Ah ! Nicole, que je suis heureux !

Un besoin d’humilité ardente lui fit ployer les genoux, il baisa le bas de la jupe, avant de reprendre la femme dans ses bras, pour la savourer.

Le galop d’un cheval s’éleva sous les ramures.

— Magali ! fit-elle.

La silhouette équestre cessa d’être invisible ; Magali, la chevelure ruisselante, les yeux en feu, exaltée de mouvement, de paysages et d’air vierge, rassemblait son cheval pour un dernier galop.

Elle s’arrêta au bord de la clairière.

CHAPITRE VII

Selon la norme de sa nature, Nicole aimait violemment.

Depuis l’aventure de la forêt, Roland, transfiguré en elle, est devenu l’image exaltante de la vie. Dans la solitude implacable, où nul événement ne varie le cours des choses, elle a, pour magnifier son amour, d’interminables loisirs.

Elle attend, avec une impatience fervente et sournoise, l’heure où elle se livrera. Parce qu’elle a le sens inné de la passion, elle retarde encore cette heure, elle savoure la volupté d’attente, tant plus violente que l’assouvissement, lorsqu’elle ne s’éternise point. La puissance, l’immensité et la splendeur des météores apparaissent plus redoutables à la femme libérée de témoins ; Nicole et Roland concentrent l’obscure espérance et la genèse. L’avenir des races devient plus impérieux et plus saisissant : lui, figure tous les mâles ; elle, résume toutes les femmes.

 

Elle perçoit cela aussi énergiquement que l’homme, mais sans détailler, tandis qu’il analyse encore les sensations et différencie les images.

La pluie, le vent, la voix des grands arbres et le frisson des feuilles, le ruisseau ou la rivière accomplissent leur mission créatrice ; le val mystérieux qui s’ouvre entre deux collines, les matins vierges, les agonies des soirs et les nuits quand, avec ses mondes, apparaît l’espace terrible, dissimulé le jour derrière un voile de lumière – tout exalte subtilement la présence de Nicole.

Par elle, Roland était amoureux de toute la nature. Corrélativement, toute la nature était en elle.

 

Puis, il y eut un soir. Magali dormait. La Voie Lactée était extraordinaire : on pressentait, derrière les astres visibles, les millions d’astres annoncés par sa pâleur de perle. Pour Roland, enveloppé d’êtres et d’univers, tous les temps furent là, les siècles sans nombre, la multitude des ancêtres.

Ils parlaient bas. Il y avait en eux une inquiétude ravissante. Quand ils se taisaient, les bruits furtifs de la solitude prenaient une signification nouvelle. La terre était de couleur cendre. Les châtaigniers devenaient des fantômes noirs. Les bêtes jaillissaient de la nuit et aussitôt y rentraient, pour fuir ou pour dévorer.

L’heure était venue. Tout, autour d’eux, fut complice. Dominés par un commandement inexorable, leurs corps ne pouvaient plus attendre. Et lorsque l’étoile Regulus monta dans l’Orient, leurs membres s’unirent.

CHAPITRE VIII

Ce fut un temps de plénitude où leur jeunesse suffit à remplir les jours et les soirs, où la présence des hommes eût rongé leur bonheur. Chacun des deux vécut par l’autre ; le Désert fut le prolongement mystérieux de leurs personnes. Le Désert et Magali. Elle complétait leur aventure ; elle satisfaisait un autre instinct, impérieux avec douceur, profond, sans orages, qui leur dispensait une sérénité pacifiante après le délire.

La femme ne pouvait s’éterniser dans cette béatitude. Elle guettait les secrets de l’homme, elle voulait savoir aussi quelle part il lui réserverait de sa puissance : comme une sauvagesse ou une marquise, elle rêvait à l’irrésistible parure, à tout ce qui accroît le prestige de la beauté.

Au temps de sa demi-richesse, elle avait connu ce que toutes convoitent et ce qu’elle devait convoiter : les pierres, triées après les siècles, après l’élimination de pierres tout aussi séduisantes mais moins rares ; les peaux de bêtes ou leurs plumes devenues plus précieuses à mesure que leur conquête est plus pénible ; les étoffes rares et, mieux encore, le vêtement fabriqué à grand prix, dans des maisons fameuses, enfin, la voiture automatique qui a relégué les chevaux dans les sociétés abolies.

Elle voulut cela, avec la même ingénuité essentielle que les plus affinées – elle était déjà à demi et serait en un moment de celles-là – mais elle aspirait aussi à satisfaire une curiosité, encore amortie, bientôt dévorante.

Ainsi s’éloignait-elle du Désert, alors qu’il s’y plongeait avec une allégresse inépuisable.

Un jour qu’ils chevauchaient côte à côte, – Magali allant et venant au gré de son caprice – il songeait combien ces sites lui étaient devenus chers. Il venait de parcourir une plaine où la terre, riche d’humus accumulés, nourrissait des peuples opiniâtres de plantes ; on sentait une lutte implacable : la patience des gramens, la fécondité dévorante des convolvulus, l’ardeur sombre des orties, la dure résistance des chardons, le labeur invincible des lichens rongeant l’ossature des granits et des porphyres ; de-ci de-là, jaillissaient, en îlots, les chênes, les hêtres rouges, les châtaigniers, les platanes, essayant de créer la forêt, vaincus par la pullulation des herbes et des broussailles.

Ah ! qu’il aimait cette vie terrible autour de sa belle Nicole, et comme il rêvait d’y éterniser sa joie !

Deux collines montèrent à l’horizon ; le val qui s’étendait entre elles eut, pour Roland, une grâce d’accueil et de promesses qui le faisait tressaillir et respirer plus vite.

C’était un jour où les nues voyagent. Elles accouraient de l’Occident, nues d’argent, nues de nacre fine, nues de fumée pâle, nues d’ardoise et d’étain, par tourbillons, par flottes éparses ou par chaînes de montagnes creusées de gorges, de vals et de gouffres.

L’équinoxe était proche où les vents allaient bondir avec de longues clameurs, où les cerfs amoureux lutteraient pour le harpail gracile, et, déjà, les grands arbres abandonnaient leurs feuilles, or, pourpre, rousses, tigrées ou trouées par les bestioles insatiables.

Tandis qu’il rêvait de demeurer, Nicole rêvait de partir et comme il la pressait sur son cœur :

— Il ferait bon de voyager, chuchota-t-elle.

Inquiet, un souffle froid dans la nuque, il se dressa et, avec un soupir :

— Vous le souhaitez, Nicole ?

La convoitise fit luire les yeux voluptueux :

— Oui, ah ! oui.

Il se tait, effaré, effrayé, les épaules basses, son vœu coupé à la racine, tandis qu’elle, pour avoir parlé, voit s’épanouir un monde somptueux.

Toute la femme est revenue, qui veut aimer mais exploiter aussi, faire payer le tribut au mâle. Il le sent confusément, avec l’espoir de se tromper, sachant que leurs yeux se dilatent devant la richesse de l’amant et que c’est sans remède. À Dieu, vat ! Son bonheur à lui, était trop exclusif et trop concentré.

Il va falloir partager avec les milieux, se résigner à l’éparpillement. C’est la loi. Tout de même, il veut encore quelques gouttes de l’élixir :

— Nous partirons donc ! fit-il. Le temps de tout préparer, quelques semaines.

Elle regarda devant elle, fixement. Quelques semaines ? Dans la ferveur de son désir, ces semaines s’étirent, se dilatent, apparaissent démesurément longues. Elle entrevoit, dans la nuée, ce qui les tente toutes, le centre banal, un monde de cavernes humaines, baigné dans une lueur indicible. Et, sans réfléchir, elle murmure :

— Irons-nous à Paris ?

La question l’attriste mais ne saurait le surprendre : c’est la même et, sans doute, l’attendait-il déjà quand toute son âme s’enchantait de solitude.

— Certainement, Nicole.

Elle sourit en montrant ses dents de jeune louve. Toutes les promesses du monde humain s’élèvent en elle, et, d’un grand baiser d’amour, d’une étreinte ardente, elle remercie l’homme.

« C’était inévitable », songeait-il.

 

Magali, disparue dans le val, reparut rose de course et de brise. Ses cheveux, encore longs, s’étaient dénoués ; une mèche bleue lui retombait sur le visage, ses yeux respiraient la vie panique, la joie d’une chair neuve, victorieuse de l’Univers.

Elle vint à Nicole et à Roland, secouant sa crinière royale et les regarda, graves d’une résolution qui allait tout métamorphoser en eux et autour d’eux.

Intuitive, son demi-sourire interrogeait. Elle savait qu’un autre amour était entre eux que celui qui les unissait à elle, mais aucune image ne la renseignait ; elle savait aussi que Nicole avait une influence singulière sur Roland.

Dans l’interrogation muette de Magali, il y avait je ne sais quelle force qui fit dire à la jeune femme, presque malgré elle :

— Nous allons voyager, Magali.

— Voyager ?

Une ombre, une tristesse, un vague effroi dans le regard de l’enfant.

Nicole, cependant, ajoutait :

— Tu verras Paris… Tu es contente ?

Magali contemple les collines, les nuées, les herbes d’automne et soupire :

— Je ne sais pas !

Puis, baissant la tête, elle demeure pensive. Elle avait envie de pleurer.

 

L’après-midi, au bord de l’étang, Roland songeait à cette scène. Une mélancolie charmante errait sur les eaux. Des bêtes obscures montaient du fond comme des lémures ; les araignées d’eau patinaient ; une libellule passait en flèche d’azur ; les roseaux, mi-morts, avaient une grâce languissante et quelque rainette aux yeux d’or bondissait sur une feuille de nénuphar. Là-haut, c’était toujours le voyage des nuées, l’exode d’automne.

Un frôlement léger ; il vit Magali qui venait furtive, les yeux grands. Ils se regardèrent en silence. Ils aimaient l’étang, les végétaux mourants, les bêtes fugitives.

À la fin, il dit, comme s’il poursuivait une causerie : en réalité, il en poursuivait une, intérieure :

— Tu n’es pas contente de partir ?

Au matin, elle hésitait. Maintenant, elle n’hésite point :

— Non ! dit-elle.

Ah ! qu’il aime ce non, qui le pénètre jusqu’à l’âme.

— Pourquoi ?

— Je suis contente ici, depuis que vous êtes venu, surtout depuis que vous m’avez sauvée des bêtes, que vous m’avez emportée dans vos bras et guérie…

Elle lève vers lui son regard d’ombre et de flamme, – si aimant ! Il devine la légende qui s’est formée en elle, qui magnifie et solidifie un moment tragique de son existence. Par contagion, la légende se fait plus belle ; Magali lui devient plus chère encore.

Elle murmure :

— N’est-ce pas, nous reviendrons ?

Sa voix est plaintive, son visage masque une ardeur impérieuse. Il promet :

— Nous reviendrons !

— Ah !

Elle appuie sa tête sur l’épaule de Roland. Il l’embrasse avec douceur en chuchotant :

— Tu es ma fille, Magali, ma fille chérie !

Tandis qu’elle lui rend le baiser avec exaltation.

Et ils demeurent là, goûtant la douceur d’une tendresse qui est en eux comme un être, qui ne les abandonnera pas, prête à les aider dans leurs épreuves et les consoler dans leurs chagrins.

CHAPITRE IX

Il fallait s’assurer pendant le voyage de fortes provisions d’argent et d’abord équiper les deux femmes.

À Périgueux, elles se munirent dans une maison de confection, de vêtements provisoires, après quoi Roland les conduisit à Nice, où elles l’attendraient quelques jours dans une pension de famille, fréquentée par des étrangères et qu’il connaissait bien.

À Marseille, il rendit d’abord visite à sa grand’mère Augustine Ghavre-Schanell qui gardait belle allure, à quatre-vingts ans, mélange d’élégance austère et d’impérieuse sérénité.

Elle n’avait jamais été tendre, ayant l’orgueil plus encore que l’amour de sa race. Dans l’aménagement de la fortune, comme dans les entreprises, elle s’associait aux mâles, aussi active, aussi énergique qu’eux, avec une étonnante intuition qui la rendait précieuse à la firme.

Pour sa maison privée, elle la dirigeait à distance, sans vocation, avec une sévérité qui tolérait une part de coulage, jusqu’à des limites qui ne devaient pas être enfreintes et ne l’étaient point. Aidée d’une gouvernante avisée par nature et riche d’expérience, elle avait réuni une domesticité excellente ; dans ses vastes domaines, des intendants bien triés se contentaient de fraudes modérées et de profits licites : pour le demeurant, ils réalisaient des bénéfices substantiels. C’était peu de chose par rapport à ce que produisait la firme, où Augustine gardait une part importante.

Elle n’avait jamais tiré de grandes jouissances de sa fortune et en tirait moins que jamais mais elle y était passionnément attachée par orgueil et amour du commandement.

Comme avaient été ses parents et ses fils morts, elle était d’une loyauté commerciale impeccable. Pourtant, à l’origine de la firme, on trouvait force contrebandiers, pirates, aventuriers sans scrupules, mais à mesure que l’affaire se solidifiait l’honneur professionnel avait grandi, jusqu’à une stricte probité en affaires qui n’excluait pas un âpre goût pour le gain et aussi la fidélité des maîtres aux bons serviteurs, ce qui est, comme chacun sait, une excellente politique.

Il lui fallait surveiller des comptoirs, s’occuper de la flotte, engager des affaires nouvelles, surtout en Asie et en Égypte. Les traditions de la famille, l’exemple des parents, leurs propres aptitudes avaient fait de la grand’mère et de ses descendants des commerçants de grand style, qui voyaient loin et savaient prévoir. La grand’mère, presque toujours à Marseille, même l’été, continuait à étayer puissamment les hommes, malgré son grand âge.

 

*
*    *

 

— Tu as bonne mine ! fit la vieille dame, grave et calme.

— Vous aussi, grand’mère.

Il avait eu un élan de tendresse, tout de suite réprimé.

— Oui, répondit-elle, les charlatans disent que je dois vivre longtemps encore : j’ai paraît-il un cœur très solide et aucune infirmité. Cela peut aller loin. Tant mieux si la tête demeure bonne.

— Elle le demeurera.

— J’aurais accepté une mort prochaine mais il ne me déplaît pas de vivre encore quelque temps. Je n’ai pas à me plaindre. Tu n’as besoin de rien, Roland ?

— De quoi pourrais-je avoir besoin ? J’ai trop de tout, beaucoup trop !

— Et ce que tu as augmentera encore, puisque tu as au moins le bon sens de garder des parts dans la maison… car pour l’argent placé ailleurs, il a diminué sans cesse depuis des années et continuera encore, pendant un bon temps.

Un sourire raide plissa le solide visage :

— Tu n’as rien fait pour être si riche. Est-ce que tu ne te reproches pas quelquefois ton indifférence ?

— À quoi servirait mon concours ? Je n’ai pas le don des affaires.

— Oui, c’est ton excuse, encore que tu n’aies pas suffisamment essayé.

— Je sais bien que tout aurait été inutile. Au plus, aurais-je pu jouer la mouche du coche.

— Je me demande pourquoi tu es si différent de tes frères ? Les mêmes parents après tout ! Veux-tu déjeuner avec moi ?

— Je le désire, grand’mère.

— Ton frère Tancrède est à Marseille.

C’était l’homme le plus énergique et le plus glacial de la famille. Roland n’avait jamais pu se figurer qu’il eût des sentiments fraternels. Il n’aurait pu les prouver que par des actes de dévouement ou de générosité, mais Roland participant à l’opulence de la maison qu’aurait-on pu faire pour lui ? Il croyait cependant que si ç’avait été nécessaire, ou seulement utile, il aurait pu compter sur l’appui de Tancrède, de son autre frère et plus encore de la grand’mère.

— J’irai voir mon frère, répondit le jeune homme.

— Naturellement… resteras-tu quelque temps à Marseille ?

— Trois ou quatre jours.

Comme on était encore en été, la brièveté du séjour n’était pas pour étonner la grand’mère. Elle-même s’absentait aux week-ends : les affaires l’attiraient comme l’aimant attire le fer ; elle jugeait d’ailleurs le séjour à Marseille suffisamment salubre, à cause des allées de Meilhan et du grand jardin de son hôtel.

— Je vais donner quelques ordres, dit-elle en se levant.

Elle sortit, bien droite encore, d’un pas allongé, et ne tarda pas à reparaître ayant donné des ordres sommaires pour le déjeuner qui, sans cela, aurait été trop frugal.

Quand elle était seule, Mme Augustine Ghavre ne mangeait habituellement que du pain grillé, des légumes, des fruits, un entremets simple, elle n’aimait ni la viande ni le poisson, et touchait à peine aux vins. En somme, elle n’avait aucune des qualités qui font le gourmet. Non plus que la moindre aptitude artistique. Même elle ne prenait guère d’intérêt à quelques meubles magnifiques ou charmants laissés par les aïeux lointains ni aux quelques pièces rares, curieuses ou jolies, qu’y avait joint son mari, le seul gastronome, le seul dans la famille modérément amateur d’arts plastiques et de musique, mais indifférent à la littérature.

Ainsi que Roland s’y attendait, le déjeuner fut savoureux : non que la vieille dame eût choisi le menu, mais la cuisinière (elle n’avait jamais voulu de cuisinier) s’y entendait. Il y prit plaisir, se délecta des hors-d’œuvre – crevettes roses toutes fraîches, caviar de la Néva où il est devenu rare, filet de Saxe, olives farcies, corysos d’Estrémadure.

Une truite saumonée, une pintade aux truffes blanches, un filet au Madère authentique faisaient un excellent ménage avec des vins choisis et soignés par des sommeliers de grand talent.

L’aïeule s’en tint aux petits pois, à la salade, aux fruits et à quelques gouttes de vin.

Elle ne s’étonnait pas de voir Roland prendre plaisir à la bonne chère : il avait toujours aimé une table bien servie encore qu’il s’en passât sans souffrance et même avec quelque plaisir quand les circonstances l’y contraignaient, et parfois parce qu’il aimait aussi les mets simples et sains. Dans l’espèce, il aurait préféré, puisqu’il était à Marseille, une brandade, une bouillabaisse, quelque peu d’aïoli, une daurade à la provençale, des hors-d’œuvre du terroir. Cependant il n’y arrêtait pas sa pensée.

Quand le déjeuner prit fin, il dit :

— Je voudrais bien revoir Catha.

C’était la plus vieille domestique de la maison, contemporaine de la grand’mère. Elle avait contribué à fleurir l’imagination enfantine de Roland : sans se l’avouer, il la préférait à ses frères et à l’aïeule.

— Tu sais qu’elle est chez les Dames de Nazareth, répondit la vieille dame. Je ne pouvais pas beaucoup m’occuper d’elle et elle s’ennuyait. Comme elle est devenue de plus en plus bigote, elle peut satisfaire ses goûts dans le couvent, la chapelle et l’église voisine.

— Je crois que la règle de cet ordre est assez dure ? demanda Roland.

— Pas pour elle. Inutile de lui recommander les prières, les exercices religieux, les jeûnes et les macérations : elle adore tout cela. C’est bien étrange !

— Et le régime ?

— Grand Dieu ! Catha mange ce qu’elle veut, se lève et se couche aux heures qui lui conviennent, mais elle n’aime que les mets très simples et son estomac est tout de suite satisfait. Levée avec le soleil, en hiver, et bien avant en été, elle ne néglige aucun de ces devoirs religieux qui la transportent. Elle est déjà au ciel ! conclut Mme Augustine Ghavre avec un sourire ironique (car si elle croyait en Dieu, elle ne croyait pas à l’âme et trouvait excellent qu’on ne fût pas immortel), « Tu sais bien qu’elle t’a toujours préféré à tes frères ; je crois même que dans la famille elle n’aime que toi et moi, toi de tout son cœur et moi par habitude : pense qu’elle est née dans cette maison, la même année que moi, je croyais qu’elle voudrait y mourir.

— Oui, fit rêveusement Roland, sa mère y servait déjà.

— Les Ghavre, fit lentement l’aïeule, ne renvoient que les mauvais serviteurs, c’est la règle de la maison depuis cent cinquante ans.

— Je sais, grand’mère. C’est une coutume généreuse.

— Juste surtout ! Celui qui sert a bien droit sur ceux qu’il sert.

 

*
*    *

 

Le couvent des Dames de Nazareth, de couleur bise, plein de crevasses, était situé sur la pente, à deux cents mètres d’une église délabrée et sans style qui avait pris du charme avec l’âge.

Des barreaux épais protégeaient les hautes fenêtres du rez-de-chaussée. On annonçait sa visite à l’aide d’un marteau de fer forgé, usé par le temps, qui figurait une tête de femme. Au premier coup de Roland, la porte s’ouvrit et il apparut une espèce de Targui. À la vue du jeune homme, il émit un hennissement :

— Va bien ! c’est monsieur Roland. Et qu’elle sera bien contente !

Ses grands yeux noirs hilares et diaboliques étincelaient. Sachant combien il chérissait le pourboire, Roland n’oublia pas de lui glisser un billet qu’il cueillit comme une fleur.

— Et comme vous avez bonne mine, monsieur Roland.

— Tout comme vous, père Hyacinthe.

— Je suis ben vieux, Monsieur, oui ben vieux, mais le coffre tient encore.

— Vous vivrez cent ans !

Tout en parlant, ils avaient fait quelques pas ; la Mère Supérieure parut sur le coin d’une porte, le visage couleur de beurre, de vastes yeux nocturnes.

Elle accueillit Roland avec une cordialité apathique, en agitant un chapelet attaché à sa ceinture.

Après des propos à tout faire, elle dit comme le concierge :

— Elle sera bien contente de vous voir ! C’est toujours au premier étage, Monsieur, la chambre que vous connaissez.

La Mère s’inclina et Robert gagna l’ample escalier de granit qui montait en lente spirale.

Au premier étage, une sœur au visage bénévole, fripée mais encore jolie, parut heureuse de le voir :

— Vous rajeunissez, ma sœur, fit Roland.

Une faible roseur éclaira les joues cireuses.

Peut-être, en des temps lointains, avait-elle été coquette. Elle était timide. Elle ne tarda pas à dire :

— Comme elle sera contente !

— Elle va bien, sœur Ursule ?

— Elle est indestructible, Monsieur… vous reconnaîtrez sa chambre ?

Une série de cellules s’étendait des deux côtés du corridor. Roland s’arrêta à l’une d’elles, frappa doucement et entra.

À sa vue, la vieille Catha poussa une exclamation qui ne ressemblait pas mal à un aboiement.

— C’est toi mon pitchoun, mon mignon ! Le Seigneur me comble. Je songeais à toi, je crois que je lui demandais de te faire venir. Et il m’a exaucée. Tu sais bien, mon tout petit, que tu es ma grande joie sur la terre.

Elle s’était levée du fauteuil, où elle lisait un petit livre sur saint François d’Assise. Il l’embrassa, tandis qu’elle levait ses bras courts, jadis musculeux. Il regardait affectueusement cette face ridée comme une pomme reinette et ces yeux qui avaient gardé une expression enfantine. Elle reprenait :

— Il y a bien longtemps que tu es parti, Roland, et je languissais après toi. Oui, il y a presque deux saisons. Je suis si vieille, si vieille ! mais Il ne me laissera pas partir sans te revoir encore.

Elle n’était point de haute stature comme la grand’mère, et un peu de courbure la raccourcissait encore. Mais les yeux noirs étaient frais et transparents et une royale chevelure d’argent encadrait son visage étroit.

Le médecin de famille qui venait régulièrement l’ausculter, comme le voulaient l’aïeule et Roland, croyait qu’elle avait encore de longues années à vivre.

— Je prie tous les jours ; pour toi, et tu es heureux, mon beau Roland ? Comme tu étais joli, oh ! joli, joli, quand tu grimpais sur mes genoux déjà vieux.

Il contemplait toujours avec douceur la face rapetissée et, mais il ne se l’avouait point, il l’aimait mieux que sa froide famille.

Peu à peu, leurs propos se nourrissaient de souvenirs. C’était presque un monologue. Catha n’échappait pas à la règle de son âge : elle parlait intarissablement et le flot du passé coulait, à petits flots, comme l’eau des sources.

Roland ne s’en lassait point. Il revivait avec elle l’enfance et l’adolescence. Quand elle évoqua Mireille, ce fut à la fois délicieux et poignant. Il revit la démarche de l’Arlésienne, de l’enfant et de la jeune fille, ses yeux bleu véronique, sa vaste et ténébreuse chevelure, tout cela qui était elle, paré de la grâce indéterminable, indicible, de la magnifique innocence d’un être original.

Toute l’enfance de Roland était saturée d’elle, sa joie essentielle, sa plus valable raison de vivre. Nulle beauté d’existence où elle ne primât. Déjà, ils s’aimaient d’amour bien avant l’amour et sans freudisme. L’âge venu, ce fut un amour dadultes et ils n’en parlaient jamais. Mais chacun savait que c’était en eux comme leur cœur ou leur pensée. Toutes leurs fibres en témoignaient à chaque minute du jour et lorsqu’ils s’éveillaient la nuit.

 

*
*    *

 

Des saisons passèrent, avant que Roland, un soir où la neige des étoiles s’étendait au-dessus de la plaine, songeât à l’avenir. Debout, devant le jardin de la grand’mère, où les arbres vivaient à l’aventure, tandis que la nuit méridionale foisonnait de parfums, il se demanda ce qu’ils deviendraient plus tard.

Un de ses frères avait pris femme, l’autre allait annoncer ses fiançailles. Faudrait-il se marier ? Une telle aventure semblait étrange, car il n’imaginait pas qu’il fût possible d’épouser Mireille. Principes, morale ? Non. Une situation de fait. Il semblait qu’ils fussent, Mireille et lui, murés dans leurs castes : cela, aussi naturellement que l’herbe pousse, et sans idéologie. Un événement très simple déchaîna le trouble : un typographe, apparenté de loin à la famille de Catha, demanda Mireille en mariage. Le gars, bien construit, le visage agréable, était sain, point buveur ni joueur et de bonne conduite.

Au reste il n’avait rencontré Mireille qu’avec la mère ou Catha. C’était un timide. Il lui aurait fallu bien des tête-à-tête avant d’oser faire un aveu à la jeune fille.

Il parla d’abord à Catha, qui ne l’encouragea ni le découragea. Au fond, elle aurait voulu mieux. La mère, elle, trouva le parti excellent. Et toutes deux, plus familières avec Roland qu’avec les autres Ghavre lui demandèrent conseil.

La toile creva qui séparait les destins de Mireille et celui du jeune homme. En un éclair, sans presque réfléchir, par une impulsion irrésistible, il décida que sous aucune forme, sa vie ne devait être séparée de celle de Mireille.

Comment le dire à ces humbles créatures ? Les phrases tourbillonnèrent, dont il cherchait à saisir les plus simples. Elles se formaient, se dérobaient, lorsqu’il croyait faire un choix, si bien qu’il répondit :

— Laissez-moi réfléchir jusqu’à demain.

Cela leur parut raisonnable. L’événement ne les portait pas à la hâte. Aussi bien n’insistèrent-elles aucunement, plutôt approbatrices.

Il réfléchit le reste du jour et le matin suivant, ou plutôt il fut tourmenté par un flot incohérent de sensations et d’images. Et pourquoi réfléchir ? Tout en lui acquiesçait plus énergiquement d’heure en heure à sa résolution première. Enfin, las de l’inutile attente, il fit venir Catha dont la volonté dominait celle de sa fille et lui dit :

— Ce mariage ne peut pas se faire ! Mireille ne doit pas être la femme d’un autre que moi.

De stupeur, Catha faillit choir. Puis, cela lui parut tellement impossible qu’elle reprit pied et déclara :

— Non, monsieur Roland, ce serait scandaleux. Ni moi, ni sa mère, ni elle-même n’accepterions. Nous serions déshonorées.

Elle n’osa pas dire que Mme Ghavre renoncerait à leur service, ce qui lui eût causé un intolérable chagrin, tellement elle s’était inféodée à la maison.

— Catha, il n’y a sur la terre aucune femme supérieure à Mireille.

Catha fit une réponse presque cornélienne :

— Elle cesserait alors de l’être.

Et elle ajouta :

— Elle trahirait la maison. Pensez que nous vivons dans votre famille depuis la naissance, car j’y suis née. Et je le voudrais, je suis bien sûre que Mireille refuserait !

— Réfléchissez, Catha.

— Je réfléchirais dix ans, rien ne serait changé.

Il vit bien qu’il n’y avait rien à faire. Pour Catha sa réponse était conforme à la volonté de Dieu.

Il ne regardait pas sans respect cette humble et absurde créature, qui aurait sans doute enduré le martyre sans se déjuger :

— C’est bien, dit-il avec douceur.

Il s’adressa alors à la mère. Elle pâlit toute tremblante et gémit :

— Monsieur Roland, ce n’est pas possible.

— Pourquoi, Thérèse ?

— Cela ne se demande pas ! Nous serions tous punis.

— Vous refusez votre consentement ?

— Je ne peux pas, non je ne peux pas le donner. Oh ! Monsieur Roland, j’ai tant de peine ! Ce sera le plus grand chagrin de ma vie. Monsieur Roland, vous êtes tout jeune, le temps passera… un an, deux ans…

Elle s’effondrait ; ses larmes coulaient à longues gouttes et sanglotante, joignant les mains, elle murmurait :

— Seigneur, ayez pitié de nous ! Monsieur Roland, je me traînerais à genoux jusqu’à Lourdes, pour que ce soit possible.

C’était une pauvre créature, le type de la servitude, sans l’énergie profonde de Catha. Il comprit qu’il n’y avait rien à faire, Mireille déciderait. Puis il sentit qu’elle ne déciderait rien, qu’elle aussi n’oserait « point ». Alors, il résolut de supplier son aïeule. Celle-là, aux yeux des serves, avait toute puissance pour lier ou délier.

 

*
*    *

 

Mme Augustine Ghavre écouta Roland en silence, impassible comme un chef peau-rouge. Il essaya de l’attendrir, il fut tendre et pathétique, mais il parlait une langue qu’elle n’entendait point.

— Tu es fou ! dit-elle enfin.

Depuis trop d’années, il subissait son ascendant pour ne pas le subir encore, mais sans profondeur. Elle continua :

— J’aurais dû me défier, mais comment imaginer qu’un Ghavre puisse avoir de telles idées ? C’est contre toute la race !

— La race ! s’écria-t-il. Aucun Ghavre, aucune femme d’aucun milieu dont elle ne soit l’égale.

— C’est la vieille chanson des fous. Des mots, mon garçon, des mots et rien de plus. Cette petite Mireille, fille de Thérèse et petite-fille de Catha, est servante de naissance. Et je sais bien que c’est une excellente créature. Mais un Ghavre ne peut l’élever jusqu’à lui.

Il eut un tel mouvement de révolte qu’il ne put se contenir :

— L’élever ! elle vaut mieux que nous tous !

Augustine leva lentement ses fortes épaules et le regarda bien en face :

— Ne déraisonnons pas, mon petit ! Tout ce verbiage ne nous mènera à rien. Il n’y a qu’une chose à faire. Tu vas voyager. Au Levant, tu peux être utile à ta famille. Et là-bas, tu oublieras.

— Là-bas je ne pourrai qu’être malheureux et nuisible. Je ne voyagerai pas, je ne quitterai pas Marseille.

— Alors, c’est elle qui te quittera !

— Grand’mère, c’est la vie que je vous demande.

— Mais non ! mais non ! Ces histoires-là, Roland, sont ce qu’il y a de plus banal au monde ; il suffit de réagir.

— Je ne puis ni ne veux réagir.

— Ah ! tu ne veux pas. C’est ton affaire ! La mienne est de te défendre contre toi-même et de défendre ta famille. Aussi longtemps qu’il le faudra tu ne verras pas Mireille.

— Ce n’est pas une esclave.

— Non ! mais je suis sûre d’elle. Il ne suffit pas de lui parler. Elle connaît mieux que toi son devoir.

Il regarda ce visage dur ; un flot de haine l’envahit.

Muet d’indignation, il sortit et se mit à la recherche de Mireille.

 

*
*    *

 

Il la trouva en train de coudre dans la lingerie, penchée sur une grande collerette brodée. Une lueur d’ambre enveloppait sa tête rayonnante ; il songea à une belle sainte, telle qu’il l’avait vue dans un antique sanctuaire : son cœur battit d’angoisse, de révolte et d’adoration. Il dit :

— J’ai à te parler, Mireille. Viens.

Elle le suivit dans le grand jardin, jusqu’au petit lac, où des saules de Babylone inclinaient leurs feuillages argentins. Il passa une minute à contempler la jeune fille et tout ce qui existait dans le vaste monde pâlit devant cette image.

— Écoute-moi bien, fit-il. Je ne te l’ai jamais dit, Mireille, que je t’aime et que tu m’aimes !

— Je vous ai toujours aimé !

— Oui, comme une enfant d’abord, maintenant comme une femme. Sais-tu, ma chérie, que sans toi rien n’existe qu’à moitié, que la vie est pour moi sans couleur et que te quitter serait un pas vers la mort. Je te veux pour toujours, Mireille. Tu comprends bien, pour toujours !

— Pour toujours, fit-elle rêveuse, oui, je comprends.

— Comme la compagne de mes jours et de mes nuits, Mireille.

Elle devint très pâle.

— Tu seras ma femme, devant Dieu et devant les hommes.

— Votre femme ! murmura-t-elle, effrayée. Je ne peux pas, Roland !

— Pourquoi ?

Les mains et les lèvres de Mireille tremblaient et cette émotion lui donnait une grâce fragile qui le faisait palpiter de tendresse.

Elle disait :

— Vous êtes de la famille des maîtres, Roland, et moi de celle des servantes.

— Ah ! Mireille, tu ne sais pas combien tu es au-dessus des maîtres et des servantes… et de moi aussi. Si je ne savais pas que tu m’aimes, jamais je ne t’aurais parlé de mon amour, mais puisque tu m’aimes – ah ! je le sais aussi bien et mieux que toi-même. Alors, tu peux dire oui, tu dois être à moi.

— Je suis à vous, Roland et jusqu’à la mort.

— Donc, tu seras ma femme.

Elle répondit, toujours tremblante mais avec une énergie désespérée :

— Non ! pas cela. Ils ont été bons, ils m’ont élevée, ils m’ont fait soigner quand j’étais malade. Il serait affreux de les trahir, jamais je n’aurai le mauvais courage de le faire.

Il sentait bien que cette charmante créature tiendrait une parole qu’il trouvait absurde, presque ridicule et tout de même touchante.

— Tu me condamnes, Mireille, pour ceux qui ne le méritent pas.

— Vous condamner, oh Roland !

Il songea, avec une pitié infinie, qu’elle se donnerait en libre grâce s’il le voulait, et se sentirait ensuite dégradée, digne des flammes éternelles ! Et il serait devant elle, comme le bourreau devant sa victime.

Alors, baissant la tête, sombre, découragé, indigné aussi et toute l’existence enlaidie, il murmura :

— Quand tu me verras malheureux, tu changeras, Mireille.

Elle le regarda de ses grands yeux navrés : elle aurait si volontiers donné sa vie pour lui.

 

*
*    *

 

Les mois passèrent, moins misérables qu’il ne l’aurait cru : il avait obtenu la présence de Mireille et savait bien qu’elle ne consentirait jamais à être la compagne d’un autre homme que lui. Cette certitude rendait bien plus supportables les scrupules puérils de Mireille, puérilité qui correspondait à des sentiments dont il ne pouvait méconnaître la noblesse.

Ce qui se rattache à de longues traditions, par cela même a sa raison d’être qui, le plus souvent, ne correspond pas à la logique. Il le sentait d’autant mieux que lui-même avait accepté, sans recourir à une morale, sa situation de fait, qui s’accordait mal avec ses tendances intimes. Il n’y avait pas même réfléchi – sans Mireille il n’y réfléchirait pas encore. Maintenant même, il dépassait à peine son propre cas. D’instinct, il trouvait naturel que Catha et Thérèse fussent incrustées dans leur servitude, mais il ne l’admettait pas pour Mireille : il la plaçait loin au-dessus des traditions et des origines, loin au-dessus de lui-même, comme une créature issue mystérieusement d’une race supérieure. Et il importait peu qu’il y eût là une part de fiction puisque cette fiction était pour lui, une réalité dominatrice.

En somme, il rêvait, il n’était pas misérable et il aurait même pu se dire heureux, sans l’inquiétude tantôt souterraine, tantôt surgie en pleine lumière, qu’était leur amour incomplet.

 

*
*    *

 

Les êtres invisibles nous menacent bien plus que les êtres visibles. Tant d’enfants meurent avant d’avoir vécu quelques saisons qui auraient vécu si d’impondérables microbes ne s’étaient brusquement introduits et propagés, tels ceux qui envahirent Mireille. Ce fut au temps où l’on ne sait quelle épidémie ravagea les cités : une rafale d’infiniment petits, de ceux qu’on nomme filtrants et qu’aucun appareil n’a encore pu rendre visibles, décimaient Marseille : souvent défendue par d’autres invisibles, la masse des habitants fut sauvée. Les défenseurs de Mireille y échouèrent, et vaincue, sans même savoir qu’elle avait lutté, au temps où les aubépines fleurissent, tout fut comme si elle n’avait jamais paru sur la terre.

Il crut qu’il voulait mourir aussi et le souhaita. S’il ne se tua point c’est qu’il espéra disparaître naturellement. Mais le temps travailla : parce qu’il était jeune, plein de sève, sans tares, sa douleur lentement s’équilibra. S’il ne devait jamais oublier Mireille, toujours la regretter, il accepta la vie et, de saison en saison, devint plus apte à de nouveaux bonheurs.

Il songeait à ces choses en écoutant la vieille Catha ; les souvenirs s’élevaient poignants et doux ; parfois, le passé était si proche que Roland en avait les larmes aux yeux, puis il retombait dans les profondeurs obscures de la conscience.

Rien vaudrait-il jamais ces jours de lumière ? Nicole ne pouvait lui donner que des joies partielles, puissantes mais sans horizon ; leurs pensées, leurs sentiments, leurs goûts intimes ne se rejoindraient point ; l’incompatibilité était trop grande. Il le savait bien, mais il y avait tant de saveur dans l’aventure, tant de puissance dans cet amour, qu’il valait la peine de lui consacrer une époque de sa vie.

 

*
*    *

 

Le lendemain de la visite à Catha, il alla voir son frère aîné Tancrède, quadragénaire de haute stature et solidement construit, au visage imposant, aux mâchoires proéminentes, dont le regard attentif et froid, le rostre d’aigle intimidaient les uns et en imposaient aux autres. Au demeurant, un spécialiste dans l’art de gagner de l’argent.

Comme sa grand’mère, il était indifférent aux raffinements matériels, intellectuels et esthétiques, mangeant n’importe quoi, abondamment du reste, car son énergique machine avait besoin d’une alimentation réparatrice. Cependant, il lui arrivait de jouer mais sans jamais outrepasser les enjeux fixés d’avance. Grâce à son sang-froid, pertes et gains se compensaient à peu près. Il ne perdait que le pourcentage imposé aux joueurs par le règlement et les coutumes : peu de chose pour lui. Hors le jeu ainsi limité, il ne sortait guère de son programme de vie. Pourtant, il avait une sorte de passion pour les cigares. Il connaissait toutes les bonnes marques, quelques-unes très rares en Europe, produisant certains cigares opiacés, d’autres subtilement parfumés. Il prétendait qu’un bon cigare est tout ensemble un stimulant d’idées et un régulateur de nerfs. Mais là encore, il savait se limiter et ne dépassait pas trois cigares par jour : un après le breakfast, un autre après le déjeuner, enfin le dernier, généralement plus gros que les autres, terminait la journée.

 

*
*    *

 

Roland le trouva dans son bureau du Port, avec ses dactylos toutes jolies dont il ne faisait usage que pour le travail. C’était selon lui de bons éléments de publicité.

À l’arrivée de son frère, il les renvoya dans une pièce voisine. Malgré tout, Roland regardait son frère affectueusement. Pendant leur enfance il y avait eu entre eux une intimité mais, de cinq ans plus âgé que Roland, Tancrède montra vite son caractère définitif. Avait-il aimé profondément une femme ? C’était douteux. La sienne, choisie selon les convenances sociales et commerciales avait apporté de grands biens, une âme disciplinée et une beauté sans charme. Ce mariage produisit trois enfants. Roland aurait bien voulu les voir, mais ils étaient en congé, dans la montagne.

— L’air vif leur fait du bien dit Tancrède. Il les trempe.

— Mais ils sont solides, Tancrède ?

— Je ne le conteste pas. La montagne les rend plus solides encore. Il nous faut des lutteurs, les temps sont durs et le deviendront davantage.

— Pourquoi des lutteurs ? Leur part ne leur suffit-elle pas ?

Tancrède haussa les épaules.

— Si tu étais dans les affaires, tu ne demanderais pas cela. On ne garde ses biens qu’en les accroissant. Dans le monde commercial, qui s’arrête, recule.

— À trop vouloir : ne risque-t-on pas des catastrophes ?

— À mal vouloir, mon frère. Il faut rester dans sa ligne. Ne pas risquer, à tout propos, consolider chaque position prise.

— Et si l’on tombe tout de même ?

Tancrède regarda son frère avec quelque ironie.

— Je sais bien que tout arrive, que demain je puis être broyé par l’automobile d’un maladroit, qu’une guerre n’est pas impossible, dont les plus forts seraient victimes, et après ? Est-ce une raison pour ne pas suivre sa voie ?

— Sans répit, sans plaisir, que vaut la vie ?

— J’estime que ma vie est la meilleure. Le plaisir c’est d’agir selon son tempérament. Je suis fait pour les affaires et en particulier pour les miennes. Je n’en connais pas qui me plairaient davantage, et je ne comprends pas qu’un Ghavre les délaisse. Tu dînes avec moi ?

— Oui.

— Tu n’as rien à me demander ?

— J’ai besoin d’une grosse somme, j’en prélève la moitié sur mes biens propres. Combien la maison peut-elle mettre à ma disposition ?

— La maison tient toujours à ta disposition un crédit de plusieurs centaines de mille francs.

— Inemployés ?

— En réserve. Nos réserves sont très larges, tu le sais.

— Alors, trois cent mille ?

— Tu n’as qu’à les ramasser.

Un silence, puis :

— Je t’attends à sept heures et demie ? Où préfères-tu dîner ?

— N’importe où. De préférence chez toi, si cela ne te gêne point.

— Quelle idée ! Donc, sept heures et demie. Au revoir.

 

*
*    *

 

Roland s’en alla, mélancolique. C’était toujours ainsi lorsqu’il revoyait sa famille. Il aurait dû y être accoutumé. Il ne le serait jamais. L’instinct du nid était indestructible en lui et survivait à toutes les déceptions. Toute son enfance et sa première jeunesse en eussent été gâtées s’il n’y avait pas eu Mireille, la vieille Catha et Thérèse. C’est avec ces trois femmes qu’il avait étanché sa soif de tendresse qui le rendait sensible aux joies et aux peines du monde ancillaire.

Il termina promptement ses affaires à Marseille et, muni de fortes ressources, il alla rejoindre Nicole à Nice. Il y demeura quelque temps, retenu par l’enchantement de cette ville. Un grand couturier de Paris y avait une succursale où Nicole put satisfaire la passion innée des femmes. Elle avait un goût sûr, surtout dans les notes colorées, somptueuses, qui s’appariaient à son genre de beauté. Sans exagération du reste. Et Roland, qui pourtant eût aimé moins d’éclat, ne méconnaissait point l’art de Nicole à mettre son corps et son visage en valeur, cependant que Magali indifférente s’en rapportait à la grande pour l’habiller.

Roland, qui avait un sens assez étendu de la toilette, assistait en spectateur aux métamorphoses de Nicole et de Magali. Elles ne changeaient guère l’enfant mais montraient la femme naissante. Et tandis qu’il admirait Nicole, l’insouciance de Magali à l’ornement de sa personne l’attendrissait.

Grâce à elle il satisfaisait une double tendresse : la passion par Nicole, les sentiments plus doux par Magali.

 

Pour les voyages à l’étranger, qui suivraient un séjour à Paris, il fallait à Nicole et Magali des autorisations officielles. Aucune difficulté pour Magali dont Nicole était tutrice, hors quelques formalités, mais il n’en allait pas de même pour la jeune femme. L’acquiescement légal de Miguel était nécessaire…

À Marseille, Roland s’était adressé à un avocat que son manque d’éloquence avait voué aux consultations et qui, entraîné par une sorte de vocation, s’occupait de recherches difficiles. Il avait du flair, de la méthode et de l’expérience :

Roland le chargea du soin de retrouver Miguel… Ce n’était pas commode. Le malandrin avait disparu du Périgord sans laisser de traces…

— Il me faudra quelques semaines ! dit-il. Mais donnez-moi tous les détails utiles – et d’abord, autant que possible, ses caractéristiques physiques…

Roland savait que Maître Parguenoz était un homme sûr, très honnête et que s’il recherchait des honoraires substantiels, toutefois ses exigences n’étaient pas excessives : les deux hommes se mirent d’autant plus aisément d’accord que Roland ne marchanda point.

Après quoi, Maître Parguenoz posa encore quelques questions pour bien préciser tous les détails :

— Rien n’est inutile ! disait-il, c’est souvent le détail en apparence négligeable qui nous indique la bonne piste…

 

L’enquête dura plus longtemps que Maître Parguenoz ne l’avait prévu. Roland était déjà à Paris, quand les recherches aboutirent. L’avocat écrivait :

« J’ai trouvé notre homme, à Bordeaux, où il « fait des affaires » dont, naturellement, il ne m’a pas indiqué la nature ; je lui ai fait part de votre désir ; il n’a voulu ni accepter ni refuser avant de vous avoir rencontré. Il cherchera à tirer le parti le plus avantageux de la situation : s’il exagère, nous verrons à lui donner quelques raisons pour accepter mon arbitrage… Je regrette qu’il soit nécessaire de vous convoquer ici… Quand puis-je vous attendre ? »

Roland appela Maître Parguenoz au téléphone, demanda quelques détails et prit le rapide le soir même.

Le lendemain matin, il se présentait chez l’avocat, qui après des explications préliminaires, lui dit :

— L’homme est à Marseille pour quelques jours. Voulez-vous que je lui donne rendez-vous à trois heures ?…

— Je m’en rapporte à vous…

— Alors, vous le trouverez sans doute ici… il est possible aussi qu’il veuille vous voir ailleurs… Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre… mais enfin, c’est un bandit : il sera donc prudent de vous armer… Je dois dire qu’il m’a paru avoir une sorte de rancune contre vous…

— J’irai où il voudra ! fit Roland en haussant les épaules…

 

À trois heures, Roland se retrouva en face de l’homme bistre, aux yeux africains et aux dents étincelantes. Mais le corps athlétique du drille portait, avec quelque élégance, un complet neuf :

Il regarda Roland en face, d’un air de bravade et dit, sarcastique :

— Alors, vous avez encore besoin de moi !

— On vous a expliqué pourquoi.

— Oui… c’est un service que vous me demandez… un service important. Ça se paie ! Et ça se paie cher, ajouta-t-il d’un ton de hargne, quand c’est vous qui le demandez… Il est possible que je vous le rende, ce service… mais, auparavant, je voudrais vous parler seul à seul

— Où et quand vous voudrez…

— Ah ! Ah ! vous n’êtes pas froussard… j’ai bien envie de vous mener à l’écart… au bord de l’eau… mais, j’aime autant aller à votre hôtel – et la voir…

— Elle est loin d’ici…

— Soit, je m’en passerai… mais ça vous coûtera un ou deux billets de plus… Alors, à votre hôtel… dans une heure ?

— Dans une heure… Vous demanderez Roland Ghavre…

— Entendu ! fit Miguel avec un rire guttural…

Et il se retira.

— Je crois, dit alors l’avocat, que vous auriez pu éviter ce rendez-vous. L’homme est mûr pour ma transaction… Enfin ! ne vous laissez pas plumer… et surtout ne payez comptant que la moitié de ce que vous consentirez à verser… Pour le reliquat, il le prendra de mes mains, quand toutes les formalités seront accomplies…

 

À l’hôtel, Roland donna les ordres nécessaires… Le drille se présenta à l’heure exacte. C’était dans le petit salon, contigu à la chambre de Ghavre, face au port. Miguel entra d’un pas léger et souple qui contrastait avec sa carrure athlétique. Il regarda autour de lui d’un air méfiant, puis ses yeux se fixèrent, sombres et durs sur le visage de Roland.

Il demanda d’une voix rauque :

— Alors, ça marche toujours avec elle ?

La question choqua le jeune homme mais il admit qu’elle était naturelle. Il ne ressentait aucun mépris pour le fauve. C’était un bel animal humain, construit pour la lutte et qui eût été à sa place dans un clan de barbares. Féroce, sans doute sans scrupules quant au milieu où il était né, mais peut-être capable de loyauté et de fidélité à sa parole sur un autre plan.

Comme s’il avait deviné ce qui se passait par la tête de son interlocuteur, le fauve dit :

— Je vous ferai remarquer que je ne vous ai rien redemandé. J’aurais pu le faire… Vous aviez fait un trop beau marché… Mais quand j’ai promis, je tiens… Depuis, je me suis informé ; vous êtes une espèce de milliardaire… Cette fois, vous ne vous en tirerez pas à si bon compte… vous la paierez à sa valeur…

— Nous verrons bien ! Faites vos conditions…

Une colère subite envahissait Roland, mêlée de jalousie rétrospective… Et c’est la jalousie aussi qui blêmissait le visage bistre… La réalité chassait toute fiction : ils étaient rivaux. Toutefois, le bandit ne songeait pas plus à reprendre sa femme que Roland à la céder…

— Et vous paierez aussi, parce que je vous hais !… je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi… et un jour peut-être… Ç’aurait pu être maintenant… Mais suffit !

Une menace homicide avait contracté sa face et assombri encore ses yeux noirs…

— Je vous hais ! ricana l’homme.

Roland haussa les épaules :

— À votre manière… oui.

— Comme un bandit, n’est-ce pas ? Avec ça que ceux qui ont fait votre fortune n’étaient pas des bandits… et pires que moi. J’ai su des histoires !… J’ai à vous dire, Monsieur Roland Ghavre fils (il appuya fortement sur le dernier mot), j’ai à vous dire que je suis devenu honnête… à votre manière… qui a été la mienne, car je suis né bourgeois, bourgeois à l’aise… Quand mes bêtises m’ont rincé, je me suis conduit comme un imbécile : j’ai fait ce qu’il fallait pour être coffré. Depuis, j’ai réfléchi, j’ai résolu de m’arranger de façon qu’on ne trouve rien à y redire… Vous êtes riche… et moi je le serai !

Il était debout près d’une table, il y donna un coup de poing et répéta :

— Oui, je le se-rai !

— C’est possible… mais cela ne me regarde pas !…

— Plus que vous ne pensez… car vous me passerez les atouts dont j’ai besoin pour élargir mon jeu. Je tiens à bien vous dire que je ne fais pas un chantage, comme ils disent… Je ne vous menaçais pas, je ne demandais rien : c’est vous qui demandez ! Je pourrais vous envoyer à la gare… et à vrai dire, Monsieur Ghavre, j’en ai eu envie.

Il allait continuer mais une sorte de gêne, peut-être de brutale fierté, l’arrêta brusquement… Avec son rire guttural, plus rauque, plus profond :

— Passons aux choses sérieuses… sans tourner autour du pot… je veux vingt mille francs…

Roland ne répondit pas tout de suite, comme s’il hésitait.

L’autre l’enveloppait de son regard sombre, haineux mais inquiet aussi :

— Soit ! fit enfin Roland.

Visiblement, le drille respira.

— Tout de suite ! reprit-il.

Pour obéir aux prescriptions de Maître Parguenoz, Roland répondit :

— La moitié maintenant, la moitié quand les formalités seront remplies…

Un sourire sardonique passa sur le rude visage :

— Si vous me connaissiez à fond, vous sauriez que ma parole vaut une signature… mais à votre point de vue, vous n’avez pas tort… Je vous fais confiance !

Roland atteignit son portefeuille en silence, y prit les dix mille francs et les tendit à l’homme qui se mit à rire sans méchanceté :

— Vos quatre mille francs m’ont mis le pied à l’étrier… Vos vingt mille feront mieux… Si un jour – pas trop proche – vous avez encore besoin de moi, je serai peut-être riche !… quant à moi, soyez tranquille… je ne vous demanderai rien

Quand l’homme eut disparu, Roland resta pensif, assis près de la fenêtre, devant ce port où avait commencé la fortune de sa race et où elle continuait à grossir… Les paroles du drille lui revenaient en la mémoire : il n’avait pas tort. Les ancêtres des Ghavre avaient été d’audacieux et habiles pirates… Peu de familles, après tout, sont pures, si l’on compte leurs lointains ancêtres… il serait absurde de s’en étonner : c’est tellement conforme à la nature !

— Allons voir Maître Parguenoz.

L’avocat-conseil n’avait pas encore fini sa journée. Il reçut immédiatement Roland :

— Je suppose, dit-il, que l’affaire est conclue ? J’espère que vous ne vous êtes pas laissé dépouiller…

— Je ne crois pas… Il a demandé vingt mille francs – et j’en ai versé dix mille…

— Une belle somme pour quelques formalités...

— Je trouve qu’il a été modéré…

— Peut-être, après tout : il a dû voir tout de suite qu’il pouvait demander la grosse somme. Si vous aviez discuté, il aurait baissé son prix… mais si vous êtes satisfait !…

— Pleinement !… Comme je suis satisfait de vous… qui avez supérieurement mené l’enquête.

— On fait ce qu’on peut, fit modestement Maître Parguenoz. Je ne serais pas étonné que le gaillard se tire d’affaire. Il doit être énergique et habile… et il n’a pas envie de retourner où on l’a mis en fourrière… Il y a dans notre société, Monsieur, une multitude de ressources dont la majorité des hommes n’a pas la moindre idée – et il n’est pas bien difficile, pour les malins, d’être conforme aux lois… Ma profession me rend indulgent…

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Ils avaient voyagé. Pour Nicole, le voyage ne fut qu’un prétexte. Il la séduisait cependant, parce qu’elle livrait sans cesse le combat de sa beauté, toujours victorieuse.

Adaptée avec une rapidité déconcertante, anormale, elle fut, en quelques jours, de plain-pied avec tous les luxes. Elle connaissait maintenant l’énormité des ressources dont Roland était le dispensateur et, prodigue par nature, elle puisait à pleines mains dans le trésor, surtout pour accroître l’antique séduction de la femme.

Elle y mettait autant de goût que le permettaient les rois de la couture : en leur temps, elle eût accepté les vertugadins, les manches à gigot, les crinolines, les strapontins.

Les modes d’après-guerre furent, jusqu’alors, moins cruelles, et Nicole n’eut point à revêtir des costumes baroques. Au demeurant, Roland trouvait sa coquetterie plus passionnante au désert, quand elle créait elle-même sa parure : aucune défroque, cependant, ne la privait de son charme, et le changement rapide des « pelages » variait indéfiniment sa séduction.

Il y aurait pris plus de plaisir, si elle n’y avait donné tant de temps, esclave des sorties et des essayages, préoccupée de ses choix autant qu’un artiste de ses tableaux, avide de se montrer et de vaincre, si bien qu’il la perdait continuellement. L’intimité devenait fugitive, furtive. Parfois cela menait à un plaisir plus vif, à des grandes flambées ; le plus souvent, c’était une sensation d’éparpillement, la vie réduite à ses gestes futiles.

Elle l’aimait pourtant – de corps surtout, et le prouvait, aux heures d’orage, avec sa fougue de jeunesse et de race. L’incompatibilité n’en cessait pas moins de croître. Ils n’avaient de commun que les goûts rudimentaires : hors de là, aucune tendance partagée, aucune affinité sentimentale. Au point qu’il eût préféré leurs continuelles séparations si une sombre ardeur et l’ennui de la savoir enveloppée de désirs, ne l’avaient tourmenté d’un besoin physique de présence.

Du moins, lorsqu’elle était là, outre l’enchantement de sa beauté, l’imagination cessait-elle de le torturer.

Au rebours, elle aimait s’évader, courir au gré des caprices, attiser les désirs des hommes, sans trouble, sans préférence. La convoitise d’un vieux lui plaisait autant que celle d’un jeune – parfois mieux. De part et d’autre, la victoire.

C’était là le présent. – Mais elle contenait des éléments qui ne permettaient aucune assurance pour l’avenir.

Ses origines l’asservissaient aux circonstances : elle n’était pas incapable d’un amour violemment fidèle, pour un homme qui eût satisfait tous ses instincts. Roland n’avait pas été choisi ; il n’était que l’envoyé du sort, venu à l’heure propice, apportant sa vaillance et sa générosité, forçant l’estime, même l’admiration, mais il lui manquait ce qu’elle avait trouvé dans le premier amour. Ardent, riche de sève, de belle stature et bien musclé – qualités qu’elle requérait – il n’avait point les traits, le regard, les mouvements, l’inexprimable qui s’adaptaient à Nicole.

Puis, une sourde rancune, que la générosité de Roland ne pouvait tarir : elle n’était que sa maîtresse ; il semblait ne pas vouloir l’élever plus haut.

Elle avait trop d’orgueil pour demander le mariage, ni même pour y faire allusion, et cet orgueil, alimenté par la convoitise des hommes, s’accroissait considérablement depuis l’exode. Ils pullulaient, ceux qui payeraient chèrement sa beauté, ceux aussi qui l’admiraient autant que lui, plus même, car ils n’hésiteraient point à l’acheter par le mariage.

Cancer d’âme, le grief étendait graduellement ses tentacules. Au sortir du « Désert », c’était un germe insensible. À peine si elle le percevait. Maintenant, il était mêlé à toutes les circonstances.

Roland savait, sommairement, mais avec précision. Et il avait délibéré. L’avenir ne lui promettait qu’orage. Les jours, en s’entassant, révélaient de mieux en mieux l’absence d’affinité.

Pas de fusion. Un amalgame instable, presque explosif. Le moment viendra où ils se supporteront à peine.

Alors, acceptera-t-elle d’être fidèle ? Parfois, trop sensible aux poursuites, elle a des regards qu’il discerne bien, pour tels types d’hommes, qui s’adaptent mieux à ses prédilections. Les vœux obscurs rampent encore, mais demain ?

Au total, il n’est pas, entre eux, de vie intime. La vie intime, c’est Magali avec qui Roland communique à pleines baies.

Leurs âmes galopent et se reposent ensemble. À quelque heure qu’il la retrouve, il voit bien qu’elle est joyeuse de le revoir. Une adaptation mystérieuse fait d’eux un grand frère et une sœur enfant, avec un mélange subtil, indéfinissable, qui n’est pas tout à fait paternel chez lui, ni filial chez elle.

Pour lui seul, elle est tout à fait malléable, adaptable. Elle se plie passionnément à son humeur, prête également à la vie du home et aux randonnées sauvages. S’il y a de la violence en elle, ce n’est, pour lui, que de la violence tendre. Pour les autres, plutôt serait-elle méfiante, ombrageuse et rétive.

Enfant, elle l’est sans réserve, plus même que ne le comporte son âge. Elle le paraît davantage dans l’existence parisienne, qu’elle déteste et fuit tant qu’elle peut, pour vivre dans le refuge que lui a donné Roland et qu’elle perfectionne.

Deux chambres, presque au dernier étage, vastes et lumineuses.

À moins de se pencher sur l’avenue, il semble qu’elles dominent une forêt. Le ciel, les nues, le crépuscule, les astres y entrent à pleines baies. Magali vit avec les cimes des grands arbres, avec l’étendue universelle, elle plonge, la nuit, dans les constellations et la Voie lactée…

Tout proche, le Bois.

Elle y allait parfois, dans la rousse automne, mais voitures et promeneurs l’ennuyaient. Roland lui avait offert une automobile ; elle n’aimait pas ces mécaniques. Alors, il fit venir des chevaux. Depuis, elle chevauchait dans les bois, à Bellevue, à Meudon, dans les routes de traverse, à la recherche d’images disparues.

De plus en plus, il l’accompagna. Ils vivaient à l’unisson, sous les ramures, sans échanger dix paroles, étant, l’un pour l’autre, une sécurité profonde. De-ci de-là, un endroit solitaire, une eau peuplée de grenouilles, gainée de roseaux, un fourré, une combe, quelque arbre antique évoquaient le « Désert ».

Alors, ils se regardaient, confiants et tendres.

Il aimait la sauvagerie pathétique du visage, pâle où les yeux luisaient, flammes noires étoilées de lueurs violettes. Il ne connaissait aucune face où l’expression fût aussi intense. Une âme tumultueuse si intime pourtant, y transsudait, dont Roland déchiffrait les variations comme des paroles.

Rien de plus fier, de plus libre et de plus indomptable. Il en était le Maître, le seul dont elle voulût être l’esclave.

CHAPITRE II

Un matin, Nicole reçut une lettre qui la bouleversa. Elle ramenait le Passé sous ses formes hideuses : un choc profond, une image terrible, l’homme basané et velu, les beaux yeux de bandit qui eussent pu être, jadis, des yeux de conquistador.

Quelque temps, la main de la jeune femme trembla. Elle revécut l’arrivée devant le soleil rouge, la menace mortelle, puis Roland, comme surgi de la terre.

D’autres souvenirs, la couvée palpitante de l’adolescence, cette heure de l’éveil, du miracle qui ne reviendra plus. Miracle à faux, miracle raté, mais la trace en est si puissante que cent ans de vie ne l’effaceraient point.

La lettre portait :

 

« Je désire divorcer et vous devez le désirer aussi. Il sera nécessaire que je vous voie, vous ou l’autre, pour régler la procédure. Donnez-moi un rendez-vous, quand vous voudrez, mais en m’avertissant deux jours d’avance.

« MIGUEL MONTANÈS.

« Hôtel Perceval, 10, rue Léon-Cladel. »

 

— Je ne le reverrai pas ! murmura-t-elle.

Au fond, curieuse du sort de l’homme, elle se demandait s’il avait changé.

Toute une demi-journée, elle garda la lettre par devers elle, avec la sensation excitante d’un secret ; par bravade, elle avait envie d’avoir seule un rendez-vous avec lui.

Tout cela assez équivoque mais sans rien d’impur. Elle ne voyait en lui que du passé. En un sens, il était mort.

Enfin, l’après-midi, elle se décida à montrer la lettre à Roland. Peut-être cela le ferait-il songer au mariage. Elle feignait, vis-à-vis d’elle-même, de ne pas l’espérer.

Il lut la lettre. Chez lui aussi, elle fit surgir un pan du passé – mais d’un passé tout proche, dont il gardait la beauté et la chaleur. La scène au jour tombant se magnifiait. Elle ressuscitait, énergique, puissante, splendide, trésor d’émotions rares, si bien que Miguel lui devint presque cher.

— Il vaudra sans doute mieux que nous le voyions ensemble, dit-il.

Elle eût préféré le voir, fût-ce un moment, dans un sombre tête-à-tête !

Pourtant, elle acquiesça :

— Oui, cela vaudra mieux – mais où ?

— Pas ici !

Il réfléchit une demi-minute :

— Au Claridge.

 

Nicole examina avidement Montanès quand il pénétra dans le petit salon réservé du Claridge ; Roland le regardait avec répugnance. Le drille était vêtu avec une élégance qui soulignait la belle structure de son corps et changeait l’expression de son visage.

Ce n’était plus un bandit mais une manière de conquistador, brutal de bouche et d’yeux, souple dans l’allure, aussi à l’aise dans son pelage quasi mondain, à peine rasta, que là-bas, dans son costume de panne rousse.

Libérés d’une barbe foisonnante, ses traits se montraient puissants et nets modelés à l’antique.

Nicole le trouva beau. Il l’était, et mâle comme un tigre.

Il osa dire, toisant Nicole avec effronterie :

— Vous êtes encore plus belle !

Elle rougit, de plaisir ; Roland se méprisa de sentir un frémissement de jalousie : il la croyait injustifiée et ne se trompait point. De Nicole à Miguel, il n’y avait, il n’y aurait plus jamais que des sentiments rétrospectifs – mais le drille, par son sourire, par ses lèvres vives, entr’ouvertes sur les dents carnivores, ne dissimulait guère un désir impudent.

— Que voulez-vous ? demanda rudement Roland, ce qui choqua Nicole.

— Je l’ai écrit, répondit Miguel, avec une emphase ironique. Je veux m’entendre avec vous pour mon divorce. Vous devez le désirer.

— Sans doute. Eh bien ?

— Vous pouvez payer. Moi pas. De plus, je vous fais une faveur : je prends tous les torts à ma charge.

— Ils le sont !

— Croyez-vous ? Pas selon la loi. Si j’attaque, mon avocat saura faire valoir l’abandon… et le reste ! Vous n’en seriez pas les bons marchands.

— En somme, vous voulez que je paye le procès ! C’est entendu.

Le geste de Roland mettait fin à l’entrevue.

— Minute ! fit Miguel. Ce n’est pas tout. Je n’entends pas jouer gratis le rôle du bouc émissaire.

— Vous avez déjà reçu votre salaire !

— Je ne l’ai pas oublié. Quatre gros billets… pour une femme comme celle-là ! Pas même le prix d’un cheval. Et votre famille est milliardaire, vous-même avez au moins cent millions. Enfin, je me suis un peu rattrapé là-bas, à Marseille, et je compte me rattraper encore plus aujourd’hui. Dame, cette fois, c’est le marché complet !

— Combien ? fit brutalement Roland, ce qui, de nouveau, choqua Nicole.

— Quarante mille ! répondit l’autre, d’un ton goguenard. Et c’est pour rien !

Il enveloppa Nicole d’un regard insolent et sensuel.

— Oui, pour rien ! Pour avoir ça, j’en connais qui donneraient cent mille, et sans marchander. Enfin ! puisque c’est dit, je n’y reviendrai pas, mais je ne rabattrai pas un liard…

— Canaille ! grommela Roland.

— Canaille ! cria l’autre, indigné… Plus honnête que les pirates qui vous ont enrichi et qui continuent leur pillage aux quatre coins du monde. Canaille ! Je suis un honnête commerçant, Monsieur, et je vous apprends que vos quatre mille ont fait beaucoup de petits. Les vingt mille en ont fait d’autres… C’est bien le moins.

Roland avait pris son carnet de chèques. Quand il eut inscrit le nom et le chiffre, il tendit le papier à Miguel.

Ce geste réduisit Montanès au silence. Il examina le chèque, l’inséra dans un portefeuille et, le tout en poche, il ricana :

— Le compte y est ! Nous sommes quittes…

Puis, reprenant son insolence :

— Et c’est vous le bon marchand !

Avant de sortir, il jeta encore un regard équivoque à Nicole et, sardonique :

— Il ne s’embête pas !

— Quelle brute ! murmura Roland.

Nicole n’était pas mécontente. L’évidente admiration de Miguel l’avait flattée plus qu’aucune autre – hommage venu des origines, par là plus profond, essentiel, dont elle était presque reconnaissante : elle souhaitait bonne chance au malandrin.

 

Roland avait vu rosir les joues de Nicole et perçu le plaisir qu’elle prenait aux éloges brutaux et à la convoitise du drille. Il en était choqué mais guère surpris ; il y voyait, plus qu’il n’en était réellement, un retour vers des instincts brutaux et le sens de l’incompatibilité s’accrut plus en quelques minutes qu’il n’avait fait pendant des mois.

Elle, cependant, se demandait si, le divorce proche, il songerait au mariage :

— Le plus tôt serait le mieux, dit-elle.

Il acquiesça d’un signe de tête mais jamais cette circonstance ne lui était apparue plus indifférente.

— Malgré tout, je n’étais pas libre, fit-elle, en fixant ses yeux sur ceux de Roland.

Il répondit étourdiment :

— Tu l’étais tout de même, il n’y avait rien à craindre qu’un peu de chantage… D’ailleurs, c’est ce qui est arrivé.

Ces paroles la froissèrent :

— Oh ! pas tout à fait, protesta-t-elle sèchement.

Elle voyait bien qu’il ne songeait aucunement au mariage et elle sentait s’accroître sa rancune.

 

Le caractère et le tempérament de Roland lui permettaient de subir l’incompatibilité morale, pourvu que la passion physique persistât.

Elle persistait. Il avait toujours, de Nicole, une faim dévorante. Le corps de la femme, ses attitudes et ses mouvements, ses gestes, les jeux de physionomie, cette bouche qui rappelait des heures incomparables, ces yeux dont les paupières fines variaient sans cesse les reflets et les expressions, tout faisait d’elle un inépuisable réservoir d’amour.

Les caractères ne se heurtaient pas encore directement. À peine si quelque intonation vive ou morose, quelque hésitation dans la caresse, une vague ébauche de bouderie se manifestaient chez Nicole. Il ne voulait point y attacher d’importance – persuadé que même la plus parfaite compatibilité n’évite pas des froissements minimes, les sautes d’humeur, les ralentissements, les impatiences.

Nicole savait se contenir, ayant sur elle-même une maîtrise énergique.

C’est en d’autres voies qu’éclatait l’incompatibilité – goûts, penchants, idées, et là, comme les plus dissimulés des êtres, elle se révélait fatalement. En fait elle ne cherchait point à dissimuler, percevant que les divergences n’étaient pas inconciliables avec l’entente morale. Il fallait seulement qu’elles se manifestassent sans humeur, sans esprit de lutte, sans volonté de prééminence.

 

Depuis l’entrevue avec Miguel, Nicole attendait impatiemment le divorce. Elle le jugeait soudain aussi urgent que nécessaire. L’entrevue en conciliation avait produit sur elle un effet d’accélération.

Miguel, pendant que le juge prononçait sa petite homélie, épiait Nicole en connaisseur et sa physionomie exprimait des désirs qu’elle reconnaissait, qui la ramenaient à l’adolescence.

La cérémonie fut brève, quoique le juge, lui aussi, considérât Nicole avec concupiscence – une concupiscence sournoise et papelarde d’homme obèse.

À la sortie, Miguel, goguenard et galant, dit, avec un sourire :

— Vous êtes trop belle, Nicole ! Ah ! si j’avais su… J’ai été un fameux imbécile.

Encore qu’elle fît la part du vrai et du faux, la vanité y trouvait son compte : elle répondit par un beau sourire.

Toute rancune avait disparu, entre la Nicole et le Miguel d’aujourd’hui, mais la barricade était infranchissable. Si une ressemblance physique avec le drille ne lui eût pas déplu, chez un amant ou un mari, le cloaque moral rendait nauséabonde toute idée de contact avec Miguel. Toujours et partout, elle n’admettait plus, pour elle, que les grands riches. Au-dessous, tous les hommes apparaissaient mesquins, rebutants, même méprisables.

Après une procédure rapide et secrète, le divorce fut prononcé au début de l’hiver.

Dans l’esprit de Nicole, il apportait un singulier renouveau. Quoiqu’elle n’eût jamais senti la contrainte du mariage, depuis le jour où Miguel l’avait vendue, elle connut, après le divorce, une impression de délivrance.

Il y eut des transformations importantes dans sa mentalité : elle rêva d’avenir avec une précision jusqu’alors inconnue. D’abord, voulant que sa situation fût nette, elle demanda un matin à Roland :

— Je suis libre, n’est-ce pas ?

Comme il la regardait, étonné, elle reprit, un peu agressive :

— Je puis disposer de ma personne comme je l’entends ?

Il comprit ; et, avec un grand battement de cœur :

— Cela ne fait aucun doute, Nicole ! Tu n’as pris aucun engagement… et je ne t’en ai pas demandé.

— Non, dit-elle, avec amertume.

Elle hésita. Des récriminations s’élevèrent, mais l’orgueil les refoula. Il devina ce qui se passait en elle et provoqua l’explication qu’elle voulait éviter :

— Nicole, parlons à cœur ouvert. Ce que je sais depuis longtemps, tu le sais aussi. Je ne suis pas l’homme que tu peux aimer toujours. Oh ! tu étais sincère lorsque tu as consenti et même tu m’as aimé…

— Je t’ai aimé… et beaucoup.

— Oui, certes. Mais pas d’un amour complet. Un jour viendra où tu désireras suivre ton destin. Tu es loyale, Nicole, tu lutterais, tu serais fidèle, si ton sort était lié au mien et si je ne te déliais pas. C’est pourquoi je ne t’ai pas demandé de devenir ma femme.

Elle sentait la sincérité de Roland mais aussi que lui-même ne l’avait pas aimée sans restriction. L’irritation et la rancune se mitigeaient d’une impression de fatalité qui venait de tous deux.

— N’est-ce pas aussi, fit-elle sombrement, que tu me crois inférieure ?

— Non, Nicole. Différente seulement, d’une autre race. Tu n’es inférieure à personne ; tu portes avec toi ta noblesse.

Ces paroles la radoucirent. Mais se raidissant :

— C’est pourquoi, fit-elle, je ne veux pas continuer à vivre ainsi. Il faut que nous nous séparions.

Il trembla sur ses jarrets. Son amour roula comme un torrent. Nicole fut la saveur et la splendeur du monde…

— Oh ! ma chérie, soupira-t-il.

Elle goûta l’émotion de l’homme, le renouveau de la passion. Elle l’aimait encore. Leurs chairs s’appelaient. Et ils souhaitaient s’étreindre.

S’ils en avaient cru leur trouble, ils eussent jugé qu’ils pouvaient s’unir pour la vie. Et même, un moment, ils le crurent, l’être passionné refoulant les autres êtres.

Elle se retrouva la première dans la réalité.

— Sinon, je ne me sentirais pas réellement libre, reprit-elle.

Il retrouva, à son tour, l’équilibre.

— Toute chose sera comme tu voudras, Nicole. Je te propose donc de demeurer ici. J’irai ailleurs, et je viendrais te voir.

Il sourit avec mélancolie :

— Comme un visiteur.

Elle ne refusa point, elle croyait sincèrement qu’il lui devait cela, et assez de fortune pour vivre luxueusement.

Touchée toutefois, encore émue, prête maintenant à l’étreinte, elle vint tout près de lui :

— Tu viendras comme celui que j’aime ! murmura-t-elle.

Leurs lèvres amantes se cherchèrent.

 

La séparation choquait et chagrinait Magali.

Sa nature violemment exclusive, ne se prêtait à aucune rupture d’habitudes. Déjà, le changement de milieu l’avait désorientée, mais cette rupture partielle prenait forme de catastrophe.

Quand on la lui annonça, l’affliction décolora son visage.

— Pourquoi ? répétait-elle. Vous ne vous aimez donc plus ?

C’est à Roland qu’elle parlait :

— Mais oui, tout autant, Magali.

— Alors, il faut rester avec nous.

— Tu comprendras plus tard ! intervint Nicole.

— Je ne comprendrai jamais !

Elle les regardait avec une ardeur convulsive, l’impression d’un bonheur perdu. Vivre avec Roland était la norme de sa jeune vie. La seule idée qu’il serait loin, chaque soir, chaque nuit – qu’il ne prendrait plus avec elles le joli repas du matin, lui faisait un mal affreux.

— Nous nous verrons chaque jour ! promit Roland.

Elle répondit d’une voix volontaire :

— Ce n’est pas assez.

Et, se blottissant contre la poitrine de l’homme, elle sanglota amèrement ; tout son être aimant et passionné palpitait de tristesse.

Alors, une immense détresse courba les épaules de Roland. Comme elle lui était devenue chère ! Combien plus profondément que Nicole et que toute la masse des créatures !

CHAPITRE III

Des saisons. Une année.

L’homme qu’attendait Nicole exista.

C’était, comme elle, comme Miguel, un fils des races ibères – mais de l’autre côté des montagnes. Parti, presque enfant, pour cette Argentine qui n’a point cessé encore d’être une Terre Promise, il y avait réalisé son rêve de puissance. Chaque année, son trésor s’accroissait. À trente ans, il possédait d’immenses pâturages, des bêtes sans nombre et une réserve d’argent suffisante pour donner la richesse à vingt hommes.

En peu de jours, ils se reconnurent.

Pablo Ojeda figurait le mâle aux yeux de flamme violette, animal de lutte et de volonté, taillé d’un ciseau net, durement, comme on imagine le jeune Hannibal.

L’amour grandit vite entre eux, inextinguible – et, pourvu des mêmes antennes, chacun percevait la passion de l’autre.

Alors, il la voulut, comme il avait voulu la fortune, sans égard aux obstacles physiques ni moraux.

Toujours tendu vers l’avenir, sans souci du passé, il ne s’enquit guère de ce qu’avait fait Nicole.

Il lui suffisait de sentir qu’elle l’aimait, qu’elle était libre et qu’elle serait fidèle : il croyait que lui-même ne se lasserait point d’elle.

Elle ne voulut point se donner en libre grâce, à cause de son amour même, ce qu’il comprit et approuva.

S’il hésita, ce ne fut guère et pas longtemps – assez pour mesurer l’étendue de ses désirs et en peser les conséquences. Fils de ses œuvres, il estima Nicole en elle-même et lui trouvant valeur de reine, il lui demanda d’être sa femme.

C’était au déclin d’un jour d’automne. La face de Paris allait sombrer dans le néant. On voyait un immense soleil d’écarlate, à demi mangé par les nuages.

Nicole et Pablo se taisaient, pénétrés de la puissance mystérieuse qui maintient la vie fragile jusque sur les granits et sous les neiges de la montagne. Leurs cœurs, âpres et doux, étaient bouleversés par un désir immense.

Pablo, après un silence, passa son bras autour de la taille de Nicole. Elle se souvint alors des tressaillements du premier amour et sa jeune âme s’étendit sur des temps sans fin.

Il murmura :

— Nicole, je croyais avoir aimé !

Elle tremblait maintenant sur le bras solide du mâle, tandis qu’il ajoutait :

— Je n’ai aimé que vous !

Elle laissa la bouche vorace s’approcher de la sienne mais non la toucher.

— Et moi, Pablo, je vous aime trop pour vous perdre… C’est pour toujours que je vous veux.

— Ai-je pensé autre chose ? fit-il, tout bas. C’est ma vie que je vous offre.

Elle accepta le baiser.

 

Elle attendit trois jours. Son nouvel amour laissait intacte une grande tendresse pour Roland. Même il sembla d’abord que la tendresse s’approfondissait et se purifiait. Elle rendait à Roland une justice plus entière, elle revivait avec force le soir de La Délivrance, la vaillance, la générosité, la bonté, la patience du compagnon et comprenait mieux pourquoi il ne l’avait point épousée.

Cependant, elle avait, devant Magali, laissé échapper des paroles qui terrifiaient la petite. Voyant Pablo devenir un visiteur assidu de la maison, Magali l’avait détesté, puis exécré.

Dès qu’il venait, elle se hâtait de disparaître. Tout ce qui plaisait à Nicole lui était odieux dans cet homme. Elle y retrouvait des traits de Miguel dont elle avait, de tout temps, même aux jours heureux, été l’ennemie intime.

Depuis la séparation de Nicole et de Roland, elle était sur ses gardes, elle observait les événements avec des yeux aigus ; toutes sortes d’impressions neuves s’élevaient en elle.

Quand, par mégarde, Nicole laissa entendre que Pablo deviendrait son mari, Magali, avec un sursaut de peur, de haine et d’indignation, fixa sur la grande ses beaux yeux de fauve :

— Il ne va pas vivre ici ! exclama-t-elle.

— Et pourquoi pas, quand nous serons mariés ?

— Mariés ! cria Magali avec emportement. Mariés !

Quoique Nicole eût perçu la désapprobation de la fillette, elle n’en soupçonnait, absorbée par sa passion, ni l’intensité, ni l’étendue.

Elle demeura saisie devant la pâleur de l’enfant, mais elle ne voulut pas y attacher d’importance.

Roland savait. Depuis des semaines, il souffrait en silence : il se fût tranché le poignet plutôt que de rien dire. Graduellement, il espaçait ses rendez-vous avec Nicole, mais ne passait pas un jour sans voir Magali.

Il montait directement à l’étage occupé en partie par la petite et passait de longues heures avec elle, à moins qu’il ne l’emmenât pour une chevauchée.

Si son amour pour Nicole persistait quant à la chair, l’intimité morale était évanouie.

Ils n’avaient plus rien à se dire, quoiqu’ils obéissent encore aux mouvements d’orage, à l’appel primitif, qui les soulevaient par intervalles.

 

L’heure vint où Roland fit ses adieux à Nicole. La scène fut tranquille et navrante. Nicole répétait :

— Je vous aimerai toujours, Roland… toujours.

Elle voulait dire « d’amitié », mais le mot lui semblait trop faible.

Il se borna à répondre :

— Je le crois, Nicole. Et moi, j’emporte le plus beau souvenir de ma vie.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écriait-elle.

L’ancien amour brûlait encore sous la cendre ; elle se jeta contre la poitrine de Roland, en gémissant :

— Pourquoi faut-il que ce soit ainsi ?

Brusquement, elle lui donna un dernier baiser d’amour. Il le rendit avec douleur :

— Adieu, Nicole… je t’aime…

Il allait sortir, lorsque la porte s’ouvrit et Magali apparut toute blanche, grelottante, ses grands yeux plus grands alternativement fixés sur Roland et sur Nicole. D’une voix basse, rauque :

— Il viendra vivre ici ?

L’émotion de l’enfant était si violente qu’elle dominait celle des deux adultes.

Nicole fit de la tête un signe affirmatif.

— Alors, sanglota la petite, je veux partir…

Et se jetant sur Roland dans une frénésie désespérée :

— Je veux vivre avec toi, avec toi !

Il la pressait sur son cœur, il la caressait avec tremblement ; une immense tendresse déferlait en lui, orageuse, qui le secouait des pieds à la tête.

— Tu veux me quitter ! exclama Nicole… me quitter, ô Magali !

Toutes deux pleuraient amèrement ; Magali répondit :

— J’aime mieux mourir que de vivre dans la maison où il vivra… où il vivra avec toi !

Son geste d’horreur mêla de l’indignation à la douleur de Nicole qui riposta :

— Tu es affreusement injuste. Il ne t’a fait aucun mal.

— Aucun mal ! cria Magali… Ah !

Elle cherchait à définir son grief, tête basse, pleine d’un sentiment aussi précis que son expression était confuse.

— Il vous a séparés ! gémit-elle, enfin.

Son attitude montrait clairement que ce tort dépassait tout et ne pouvait être réparé ; Nicole ne trouva pas une parole à répondre.

Les jours suivants, elle essaya plusieurs fois de persuader Magali qu’elle s’habituerait à Pablo. L’enfant écoutait sans répondre, obstinée, irréductible. Dès que Pablo paraissait, elle prenait ostensiblement la fuite. Une énergie fauve était en elle, qui dominait l’énergie de Nicole ; si bien que la grande, peu à peu, douloureusement, se sentait vaincue.

Après une semaine, à bout de courage, elle se convainquit que la vie entre Pablo et Magali serait intolérable pour tous trois.

Peut-être, six mois auparavant, aurait-elle hésité entre la fillette et l’homme ; maintenant, son amour était indomptable ; elle s’affirmait que Magali mènerait une vie plus heureuse avec Roland qu’avec elle.

Tôt ou tard, après tout, l’enfant ayant grandi, elles seraient séparées par le mariage de Magali.

CHAPITRE IV

L’Occident ne cessait de produire des nuées. Elles montaient, dans une lumière d’agate, filtrées par les vapeurs, elles fuyaient, emportées par le vent des altitudes, qui ne touchait point la terre.

Magali et Roland, ayant arrêté leurs chevaux au bord d’un étang, regardaient l’eau verdie par les lentilles où apparaissaient, de-ci de-là, la forme nébuleuse d’un poisson ou d’une bête palustre.

Nicole était partie la veille avec Pablo – et ne reviendrait pas avant plusieurs saisons… Le jeune printemps errait dans le bois et les feuillages n’étaient encore qu’une dentelle capricieuse.

— Oh ! soupira Magali… comme le désert doit être beau…

Roland tressaillit. Le même sentiment venait de s’élever en lui, chargé de magie, de splendeur, de joies évanouies et d’amour sauvage.

— Veux-tu que nous y retournions ? dit-il.

Elle pâlit de désir et d’espoir ; ses yeux immenses pleins d’imploration ardente, se fixèrent sur les yeux de Roland.

— Veux-tu ? reprit-il.

— Oh ! cria-t-elle… Comme je serais heureuse de le revoir ! Comme je serais heureuse !

— Nous partirons donc : moi aussi, Magali, je voudrais le revoir.

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Anselme Gaydan, mâchant sans hâte son pain dur, frotté d’ail, et son fromage de chèvre, grommela :

— Alors, c’est pour aujourd’hui ?

— Pour aujourd’hui, répéta en écho sa femme Claudie.

Anselme portait un costume terreux. Sa tête de sanglier produisait en surabondance un poil couleur de poivre, qui se prolongeait sur le visage.

Les yeux rudes, vert jade, entre des paupières de cuir gaufré, ne cessaient d’absorber l’étendue.

Le temps avait couvert ce visage de ravines, mais l’homme, trapu comme un gorille, demeurait indompté – fauve redoutable quand il le fallait.

Claudie, aussi sauvage, avait une face de vieille biche, aux yeux nébuleux, à peine colorés d’ocre ; son corps de reptile, frétillant, agile, glissait sous bois comme celui d’un lézard.

Roland, trouvant ce couple en concordance avec le Désert, lui avait donné la garde du domaine et des bêtes.

Pour la bataille, le couple valait plus de deux hommes. Gardiens vigilants, associés à des chiens aux allures féroces, sous leur commandement, les porcs reprenaient une vie moins erratique : des vaches occupaient l’étable et les trois chevaux, laissés par les voyageurs, menaient une vie de mustangs.

Le poulailler prospérait, et il y avait abondance de pigeons ; fruits et légumes bientôt pulluleraient autant que les insectes dévorateurs.

— Oui, tantôt, reprit Anselme, soucieux : savoir si on s’entendra avec la femme.

Il avait pris le goût au domaine et l’idée qu’il en pourrait être chassé lui était odieuse. Claudie n’y tenait pas moins que lui.

— Pourquoi qu’on ne s’entendrait point ! fit-elle. On veut ben travailler !

— Ça dépend ! rétorqua l’homme. Y a des choses que je n’aimerais point faire. Et les femmes, des fois, ça veut des esclaves.

— Je suis pas plus esclave que toi ! grogna Claudie. Avec lui, on vivrait cent ans. Il sait ce qu’on doit aux gens. T’es sûr qu’elle est avec lui ?

— Dame ! La lettre elle dit : nous arriverons. Nous, c’est elle, et puis cette autre, la petiote…

— Qu’est pas si loin d’être une grande…

Ils n’avaient qu’entrevu Nicole et Magali.

Parce qu’il avait connu une femme qui ressemblait à Nicole, et qui était hautaine. Anselme se méfiait.

Si son âme comportait la discipline, avec un seul chef élu, elle se refusait à toute humiliation.

Anselme restait libre, dans une servitude consentie, capable d’un dévouement de chien, prêt à la fatigue et au danger, mais il fallait que sa dignité restât intacte.

— Enfin ! on verra, il fera jour demain ! conclut l’homme.

 

Ce qu’il vit, ce fut, à l’heure où le soleil arrivait aux trois quarts de sa course, une automobile puissante conduite par un quadragénaire écarlate et qui s’arrêta devant la ferme. Anselme n’apercevant au sortir de la voiture, que Roland et Magali, eut un sursaut d’espérance.

Il s’avança avec Claudie, saluant à la mode ancienne, et dit :

— Dieu bénisse votre arrivée !

Les voyageurs contemplaient la ferme et le site. Un monde ! Avec une douceur sournoise et terrible, ils leur racontaient la légende antique et toute nouvelle. Leur plus belle vie avait coulé ici. Ni pour l’enfant, ni pour l’homme, rien n’atteignait la puissance de ce souvenir.

Il vivait en eux, immense dans le temps, immense dans l’espace, tragique et charmant, plein de rêves et riche d’action ; panthéiste, Roland englobait les plantes, les bêtes et les rocs, les aurores et les crépuscules, la rude savane, le vénéneux marécage, les futaies chuchotantes et eux-mêmes, avec Nicole…

Nicole !… Elle était là, figure de la beauté et de la joie, source où Roland puisait l’étrange splendeur de l’amour, où Magali apaisait sa faim de tendresse. Elle était là !

 

Ipsi te fontes, ipsa haec arbusta vocabant

 

On n’était pas encore à la moitié du printemps, toute la nature en gestation, en plein labeur de croissance.

Les oiseaux migrateurs étaient venus qui, joints aux hôtes fidèles, fréquentaient les ramures, les haies, les trous du rocher et les roseaux.

Une promesse inépuisable montait de chaque tigelle et de chaque ramuscule ; la forêt, la prairie et la colline se couvraient des manteaux tissés par des trillions d’invisibles et d’impondérables…

Pour Roland, pour Magali, ce qui s’esquissait dans le soleil, ce qui se profilerait dans le crépuscule, ce qui s’élèverait avec les chants du matin, c’était Elle, Nicole, imprégnée de cette terre.

 

Cependant, l’homme et la femme sauvage se tenaient devant eux.

Ils agréaient à Roland et plaisaient à Magali. Leur aspect continuait l’aspect libre des sites et des animaux ; avec eux, la solitude ne serait point rompue.

— Tout a bien marché ? demanda Roland, pour la forme.

Anselme branla la tête :

— Nous aurions tort de nous plaindre, Monsieur. L’hiver n’a pas été méchant. Les bêtes poussent comme il faut. Le poulailler est plein, les vaches donnent, les porcs s’habituent : je crois que le jardin et les champs ne seront point ingrats…

Ayant dit, il se tut et se joignit à Claudie pour mener les voyageurs à leurs chambres.

 

— Je veux être heureux ! murmura Roland, devant la fenêtre ouverte où pénétrait l’image du bois, des collines orientales et des nuées d’avril.

Paroles « jeunes » où demeurait le mythe du choix libre mais que, de nouveau, traversait, éclatante et poignante, la figure de Nicole.

La beauté du « Désert » était fonction de l’Aventure. Sans l’aventure, il ne s’y fût point arrêté. Mais elle l’avait saisi ; elle le tenait encore aux profondeurs, d’où elle surgissait continuellement.

Il se demandait s’il n’était pas venu chercher ici une souffrance concentrée, qui retarderait la guérison. Faudrait-il fuir ailleurs ? L’idée lui fut odieuse. Il se sentait captif, et il y avait, dans la souffrance, endurée ici, une beauté qu’il chérissait…

— Cela aussi s’éliminera mieux qu’ailleurs, murmura-t-il avec un élan passionné vers le site… Sinon, une hantise m’aurait sans cesse attiré. Allons ! courage… donne-toi à la petite.

 

Chaque matin, Roland et Magali s’en allaient par les bois, les landes et les herbages. Partout les bêtes libres, naguère implacablement décimées, recommençaient à se multiplier. L’antique nature redevenait leur domaine.

Le sanglier et le porc sauvage fouillaient la terre de leurs mufles informes, les lièvres furtifs apparaissaient comme des fantômes roux. Il y avait abondance de chevreuils ; les cerfs broutaient le viandis ; les lapereaux bondissaient, saisis d’une panique incessante, les grenouilles aux voix de vieilles, les sarcelles, les rats d’eau, la multitude froide des poissons emplissaient les étangs et les mares.

Saisis de l’ivresse amoureuse, les passereaux redevenaient musiciens. Le petit chanteur fauve, ayant dans la nuit épuisé le répertoire de sa cornemuse, reposait, tandis que les fauvettes, les linottes, les taquets, les chardonnerets, les mésanges, la grive ou le rouge-gorge, l’alouette aérienne, selon l’heure et le jour, préparent ou célèbrent leurs noces fugitives…

Les eaux, les ramures, les buissons, l’herbe, même la terre souterraine cachent la bête téméraire ou peureuse, la bête inlassable, pitoyable, sans cesse menacée par les météores, sans cesse dévorée par elle-même.

De toutes parts, tandis que les mangeurs de plantes s’accroissent sans mesure, une affreuse police de fauves veille qui réprimera la fécondité, qui dévorera les géants magnifiques ou les insectes chétifs. Un démiurge épars murmure : « Tu n’iras pas plus loin ».

 

Magali se saturait de vent, de lumière, de vapeurs, de rosée, d’émanations sylvestres, lancée comme une biche agile, les yeux ivres, vers l’indicible. Elle embellissait, sans encore être jolie, mais déjà une obscure promesse se dégageait d’elle, et la faisait mystérieuse comme la fleur aux pétales repliés.

Elle chérissait son cheval des solitudes, les deux grands chiens aux têtes de loups. C’étaient, comme elle, des créatures frémissantes, folles de mouvement, sensibles à la moindre excitation.

Sans oublier Nicole, elle se rouvrait au bonheur, à l’ombre de Roland qui figurait presque un dieu dans ce milieu de songe où, nuit et jour, on était pénétré de miracle.

Lui-même avait moins de regret et concentrait ses énergies tendres sur cette fille fougueuse qui, bientôt, serait une femme.

Cependant, dans ces mois où l’espèce imposait sa loi féconde, il souffrait d’un vide physique, qui rendait le souvenir de Nicole plus poignant…

Parfois, quand ils avaient dépassé le Désert, un hameau ou un village apparaissait et, soudain, il tressaillait à l’aspect des femmes.

La matérialité qui dominait dans ces impressions revêtait pourtant des aspects poétiques : elle avait joué un grand rôle avec Nicole, très sensuelle, et par là, agissait plus impérieusement sur le jeune homme.

Un matin, au sortir de la forêt, ils firent halte au bord de la rivière. C’était un site violent, convulsé, hérissé de rocs, creusé de cavernes, où demeuraient les armes et les outils d’hommes perdus dans la nuit des âges.

Magali courait au long des sentiers vagues, sur les pentes de granit.

Roland errait parmi les rocs et les cavernes. Au détour d’un bloc de basalte, il se heurta à un corps humain. Une femme était couchée là, mi-évanouie, aussi basanée qu’une fille targui, avec d’immenses yeux sombres dans un visage creusé par la famine, des lèvres couleur de glaise, entr’ouvertes sur de jeunes dents claires. Elle essaya de se dresser, à la vue de Roland, mais, tout de suite, retomba.

Il se pencha sur elle et demanda machinalement :

— Qu’avez-vous ?

Elle répondit :

— J’ai faim !…

La femme ferma les yeux, à demi consciente. Roland la considérait, indécis, lorsque Magali reparut. Elle s’arrêta, surprise, devant cette créature singulière.

— Elle meurt de faim ! dit Roland… Nous allons la transporter chez nous.

Magali approuva d’un signe. Elle ne concevait pas qu’on pût avoir faim, quand il y a des bois, des prairies et des eaux où la vie pullule.

Déjà, Roland hissait la femme sur son cheval. Elle rouvrait les yeux par intervalles, des yeux violets, étoilés de topazes.

Une heure plus tard, Claudie l’avait étendue sur un lit, dans une chambre mansardée, au haut de la ferme.

— On dirait une femme sauvage ! dit-elle à Roland.

Tout en parlant, elle chauffait une tasse de café au lait et préparait une mince tartine :

— Manger trop d’un coup, ça ne lui vaudrait rien, même que ça peut être dangereux.

L’odeur du café ranima la « sauvagesse », mais elle ne fit montre d’aucune goinfrerie. Au rebours, elle mangeait lentement, presque prudemment. Déjà, elle se dressait, elle regardait autour d’elle, avec une attention craintive et farouche.

— Bon ça ? demanda Claudie.

— Oui, oui, c’est bon de manger !

— C’est pour ça qu’on mange tous les jours !

— Il m’a sauvée, votre maître, remarque-t-elle, d’un air rêveur. Trois jours que personne n’y est venu. J’avais été malade, je ne pouvais plus marcher…

— Qu’est-ce que vous faisiez par là ? demanda Claudie.

La femme eut un pâle sourire :

— J’y mourais !

On finit par apprendre qu’une maladie l’avait affaiblie au point qu’elle n’avait pu ni pêcher ni chasser.

 

Quand, ayant repris des forces, elle reparut devant Roland, quelques jours plus tard, elle évoqua les femmes sculptées sur les monuments de l’ancienne Memphis.

Le visage maigre était rythmique, la bouche charnue et les grands yeux reflétaient une mélancolie séculaire. Un corps sans tare, avec des membres bien construits ; une chevelure épaisse, crespelée. Le teint était bistre, plus sombre aux heures crépusculaires.

Telle qu’elle, l’inconnue, étrangement fascinante, suscitait des rêves qui se perdaient au fil des âges. Roland l’interrogea peu, comptant sur un récit spontané. Il n’y en eut point. La femme se décela secrète, impénétrable. Il sut seulement qu’elle avait été malade et abandonnée.

Elle ne précisait pas, mais il s’agissait d’un homme, et elle grinçait des dents, lorsque, confusément, elle l’accusait.

Après tout, peu importait à Roland.

Il y eut une entente tacite.

La femme demeura dans la ferme comme si on l’y avait conviée. Ainsi que Claudie et Anselme, elle s’harmonisait à la solitude. Les cinq, maîtres et serviteurs, formaient une manière de famille patriarcale.

On connaissait son prénom, Maya – qui avait été le prénom de sa mère et de sa grand’mère – de lointaines traditions s’entremêlaient dans la tête qui laissaient entrevoir que ses ancêtres venaient d’un pays situé au Levant.

Maya possédait des secrets pour soigner les bêtes, savait se faire reconnaître par toutes et obtenait leur obéissance.

Elle intéressa Roland qui ordonna de la laisser vivre à sa guise. En sa façon erratique, elle rendait des services, mais elle perdait des heures en rôderies mystérieuses, même la nuit, où elle aimait s’enfoncer dans les bois et s’asseoir au bord des mares.

On la surprenait aux écoutes, l’oreille tendue, comme si elle percevait des bruits étrangers à l’ouïe humaine, et elle connaissait beaucoup d’astres sous des noms singuliers.

Ses mains et ses pieds étaient d’une petitesse surprenante, très flexibles et agiles ; ses gestes avaient la précision rapide de ceux des bêtes félines.

D’ailleurs, elle était douée d’une élégance sauvage qu’elle communiquait à ses vêtements.

Furtive, insaisissable, elle savait disparaître et reparaître sans qu’on s’en aperçût, ce qui causait un peu de crainte à Claudie :

— C’est une sorcière ! disait-elle.

Anselme n’était pas loin de le croire. Mais il était sans inquiétude :

— Y en a des bonnes ! Celle-ci en est une, c’est moi qui te le dis !

— Savoir ! ripostait Claudie. Elle a des yeux de nuit, elle doit aller au Sabbat…

— Je voudrais voir ça ! murmurait Anselme, avec des yeux de convoitise.

Il essaya de suivre Maya, quand elle sortait après la brume. Il y avait toujours un moment où elle disparaissait, comme si elle était devenue une vapeur.

Une fois, il crut la voir marcher sur les eaux du marécage. Et il se dit, avec le frisson du mystère :

— Claudie a raison ! C’en est une…

 

Les allures de Maya ne laissaient pas de surprendre Roland. Il se demandait ce qu’elle pouvait bien faire durant ses courses nocturnes.

Sans aucun doute, elle aimait les ténèbres.

Un soir, il sortit au clair des étoiles. Lorsqu’il eut franchi la chênaie, les eaux d’un étang miroitèrent finement dans la lueur vaporeuse. Des grands roseaux jaillissait la voix clapotante des grenouilles ; un rapace volait sur des ailes silencieuses.

L’âme de Roland était agitée de songes, d’aspirations et de désirs. L’atmosphère tiède, les odeurs vivantes rappelaient cruellement le temps où le corps de Nicole était près de lui comme un trésor d’amour…

C’est alors que la forme de Maya parut, surgie des roseaux. Sa face était une pâleur lactée entre les cheveux d’ombre et le vêtement noir.

— D’où venez-vous, Maya ? fit-il. On dirait que vous sortez des eaux.

— Je suis fille de la nuit ! répondit-elle d’une voix mystérieuse.

Elle ajouta, péremptoire et douce :

— Il faut que les destins s’accomplissent : je suis ici pour vous.

— Pour moi ? fit-il, ébahi.

— Je vous attendais. Il est impossible que vous viviez longtemps ainsi et, dans ce désert, je puis seule être ce que vous cherchez.

Elle fut si proche que le visage reprenait presque sa forme. Les yeux luisaient comme l’eau de l’étang. Elle sentait bon les fleurs sauvages. Et il fut saisi d’un grand trouble.

— Je suis à vous qui m’avez rendu la vie, dit-elle.

La lune se levait entre les collines, ainsi qu’une vapeur écarlate. Elle se précisa, elle fut pareille à une bâche de cuivre arrondie, et sa lumière, éteignant les petites étoiles, se répandit en flots légers sur l’étang, les roseaux et les peupliers. Un mystère charmant émanait de cette heure indécise qui évoquait ensemble des époques perdues avec les millénaires et d’autres ensevelies dans les brumes de l’avenir.

La femme s’adaptait singulièrement à la vaste mélancolie de cette scène et Roland connut qu’il avait d’elle le désir du loup pour la louve, moins obscur pourtant et moins rude.

Il étendit la main ; elle se laissa saisir, mais maintint son visage à l’abri, disant :

— Il n’est pas bon de devancer l’heure !… Mon sort est marqué, comme le nôtre : il faut attendre. Nous ne sommes plus des velus !

Elle lui rappela ces femmes de l’âge des patriarches, menant leurs troupeaux sur les pâturages arabiques, ou celles du Pays des Deux Fleuves, au temps d’Hammourabi, femmes libres ou esclaves, selon les vicissitudes de la guerre.

CHAPITRE II

Plus d’une lune s’écoula, étrange et trouble. Le jour, la femme était quasi invisible pour Roland, encore qu’elle continuât à soigner les bêtes, enseignant à Claudie ou Anselme des « secrets » dont ils tiraient grand profit pour le travail des champs : ils se persuadaient de plus en plus que c’était une sorcière.

Roland ne la rencontrait guère que le soir, surgissant plus furtive que les bêtes légères et peureuses, exerçant sur lui une fascination fantastique.

À la voir si soudain surgie de l’ombre, l’esprit des légendes s’élevait, les vieux contes qui émeuvent les humanités sommaires.

L’attrait physique était indéfinissable, mélange d’appétition animale, de visions fétichistes, de poésie ambiguë.

D’esprit plus simple, il eût, comme Claudie, attribué à Maya des pouvoirs mystérieux. Elle possédait assurément une part de cette science éparse et diffuse que la science officielle répudie, en attendant que, après des détours, elle en retrouve une part.

Le certain est que Maya exerçait non seulement une fascination extraordinaire sur les bêtes, mais l’exerçait avec des nuances qui variaient d’une espèce à l’autre.

 

Une nuit, à la lune nouvelle, sous un ciel empli d’une neige d’étoiles, elle parut à la corne de la chênaie.

Sa chevelure défaite, plus noire que la nuit, ruisselait sur ses épaules. C’était le temps où les grillons font entendre leurs grincements d’amour.

Dans la profondeur lointaine des ramures, le petit oiseau fauve répétait la chanson que ses pères chantaient aux pâtres de la Chaldée ; la silhouette droite de Maya évoquait les sacrifices redoutables où tantôt on donnait les filles à l’homme et tantôt aux dieux.

— Je vous attendais ! dit-elle.

Et soudain, le tutoyant :

— Viens !

— Il la suivit, dans un charme d’anxiété, de songe et de tendresse. Elle allait, aussi silencieuse que la louve ou la biche, la bête de chasse ou la bête de fuite, tandis qu’un frisselis accompagnait la marche de l’homme.

Il sentit, avec une force étrange, la différence de leurs races et de leurs époques : elle était d’Asie aux temps des premiers compteurs d’étoiles, il était d’Europe, en recul léger des temps modernes.

Ils atteignirent un hallier, masse chaotique d’arbres, d’arbustes, de fougères, d’herbes, d’épines, où elle s’engagea, silencieuse, sur une piste étroite. Il avait peine à la suivre.

La lune versait des gouttes de lueur argentine que la masse végétale engloutissait ; des vies furtives se décelaient en ombres et s’évanouissaient en vapeur ; un solitaire grogna dans une touffe épaisse ; une effraie soupira tandis que, toujours lointain, le petit oiseau roux recommençait sa chanson antique.

À la fin s’ouvrit une étroite éclaircie où Roland distingua une cabane de branchages.

Maya dit d’une voix creuse :

— Ce sera le nid de notre amour, construit de mes mains, pour nous seulement, et que mes mains détruiront quand viendra le jour où nos destins s’éloigneront l’un de l’autre.

Dressée contre sa poitrine, elle accepta le baiser à pleines lèvres dans l’ombre d’argent et de cendre.

 

Ce fut une période heureuse. Il ne regrettait plus Nicole.

Roland trouvait maintenant à la solitude tout le charme d’antan. La tendresse de Magali, le mystérieux amour de Maya satisfaisaient les instincts profonds de son être.

Chacun de ses rendez-vous dans la forêt était une aventure. Maya figurait ensemble l’Amante et l’Étrangère, la fille de races lointaines, dont la mentalité demeurait close pour Roland.

En la possédant, il revivait, mais sans férocité, les joies du guerrier qui a conquis la femme d’une tribu ou d’une peuplade, dont il ne comprend ni la langue, ni la religion, ni les coutumes.

Les propos que tenait Maya, jamais abondants, rappelaient on ne sait quelle terre où les hommes seraient demeurés semblables à ce qu’ils étaient aux temps préninivites.

Elle pratiquait un culte et des rites, elle avait pour le feu une vénération profonde et ne l’allumait ou ne l’alimentait jamais sans prononcer des formules rituelles et sans faire de gestes hiératiques.

Prosternée, lorsque le soleil rouge apparaissait entre les collines, elle vénérait les oiseaux, surtout ceux qui font, en foule, de longs voyages…

L’été languit et trépassa, l’automne remplit les ramures d’immenses bouquets de feuilles mourantes, couleur de soufre, de cuivre, de bronze, de pourpre et d’écarlate.

 

Un matin d’octobre, dans un ravin où les dernières fumées de brouillard se fondaient au soleil, Roland vit que Magali n’était plus une enfant.

Il en avait l’impression depuis quelques semaines : des courbes harmonieuses parfaisaient le corps flexible, le visage prenait sa forme définitive et cette forme était une révélation : hier, ni laide, ni jolie, Magali fleurissait en beauté. Une grâce neuve émanait d’elle, avec les prestiges de la femme ; il y avait dans ses mouvements on ne sait quoi de secret, de contenu, de chaste, qui s’ajoutait à un rythme sûr, à la démarche des belles Castillanes.

Souvent, elle s’arrêtait au milieu de l’action, prise dans les rets d’un songe qui rendait grave son visage d’une pâleur si pure.

Ce matin, dans la lumière encore dorée, dans le silence fauve et doux, elle s’était assise sur un bloc erratique. Soudain, il la vit, si pensive que les vers de Verlaine parurent en clair dans sa mémoire et « enveloppèrent » Magali :

 

Les belles se pendant rêveuses à nos bras

Dirent alors des mots si spécieux tout bas

Que notre âme depuis ce temps tremble et s’étonne.

 

Magali fut une ravissante statue de la jeunesse.

« La voilà devenue belle ! songea-t-il, et plus encore séduisante. »

Une grande mélancolie le saisit. L’idée qu’elle donnerait son amour, qu’elle serait peut-être la proie de quelque brute brillante, lui fit mal au cœur, avec je ne sais quelle impression de sacrilège.

Il demanda :

— À quoi songes-tu ?

Levant vers lui des yeux immenses, belles flammes sombres dans le visage mat, elle le regarda en face, étrangement :

— Je ne sais pas !

— Comment, tu ne sais pas ! fit-il, avec une pointe d’ironie.

— Non, répondit-elle, sans cesser de le regarder. Ce sont des choses qui passent, des choses qui s’en vont si vite que je ne sais pas comment elles sont.

— Et qui t’intéressent pourtant ?

— Oh ! beaucoup ! Comme les bois, les collines et la rivière, comme les nuages et le vent.

Il savait combien elle aimait tout cela. Ne l’avait-il pas aidée à connaître la poésie qui était en elle, plus intense qu’elle ne l’avait jamais été dans Nicole ?

— Alors, tu es heureuse ? Tu ne regrettes rien ?

— Je regrette Nicole…

Elle ajouta avec une pointe de rancune :

— Elle nous a préféré l’autre.

— On n’est pas maître de ses préférences, fit-il avec mélancolie.

— Je l’aimerais bien moins si elle avait choisi librement. Comment peut-on préférer cet homme à…

Elle s’interrompit, le feu de ses grands yeux brilla plus fort.

— Préférer à toi ? demanda-t-il étourdiment.

— Non, à vous ! dit-elle enfin, d’une voix basse et pathétique.

Roland n’était pas sûr, jusqu’alors, qu’elle sût précisément ce qu’il avait été pour Nicole. Un grand tressaillement le secoua. Saisi d’une pudeur étrange, il rougit, puis pâlit un peu, inquiet devant Magali inconnue.

— Oh ! Magali, murmura-t-il, comme s’il lui faisait reproche.

— Je suis une enfant, n’est-ce pas ? fit-elle d’un air sarcastique. C’est vrai ! Et je suis votre fille, votre fille qui vous aime bien mieux qu’elle n’a jamais aimé son père. Comment pourrais-je ne pas tout deviner ?

C’était encore un aspect qui se révélait, une autre forme de mentalité sinon d’intelligence – car Magali était plus intelligente aussi que Nicole.

Elle se tenait maintenant devant lui, haute silhouette de chasseresse et d’amazone, fière, sauvage et surprenante.

Dans sa force première, c’était l’être qui, sous aucune forme, ne discute l’univers, soumis aux aspirations, aux promesses fallacieuses, aux joies subites qui transfigurent la vie, aux puissants instincts qui font survivre et croître les créatures.

La jeunesse fraîche, saine, sans tare, égale à la jeunesse des animaux, plus complexe toutefois, plus apte à créer cette multitude de désirs, d’illusions, de voluptés qui n’existaient pas avant l’homme, et qui se multiplient aussi longtemps que la peur de la mort et de la douleur n’est qu’une ombre fugitive.

Cette aptitude à l’allégresse, à l’admiration et à l’enthousiasme comportait aussi l’énergie dans la douleur, les excès du chagrin et l’exagération des déconvenues.

Roland, encore qu’il eût dépassé le stade crédule, était assez riche de sève, de désirs absolus, de croyance dans l’amour et la beauté pour comprendre intégralement une Magali et communier avec elle.

La part de nihilisme qui le tourmentait par intermittences, avait peu d’influence sur les sentiments ; malgré un sens aigu de la vanité des choses, il gardait le pouvoir de vivre abondamment, avec une heureuse puissance d’exaltation.

Quoique la révélation d’une Magali nubile lui inspirât de l’anxiété, qu’il fût abstraitement jaloux de celui qui viendrait la lui prendre, il ne découvrait en lui qu’un amour paternel : l’habitude de considérer la jeune fille comme son enfant était solide et semblait devoir persister.

Toutefois, son amour était ardent, comme l’était l’amour filial de Magali : ils s’aimaient avec un charme plus « brillant » que ne s’aiment ceux qui sont père et fille par le sang.

 

Des pluies immenses, des ouragans frénétiques : le rude novembre, avec une brutalité fauve, balaya la vie qui résistait avec une patience invincible.

Dans le creux des écorces, entre les brins d’herbe flétris, au fond des étangs et des rivières, dans le sein de la terre, les bestioles luttaient contre le néant, soit par leur persistance même, soit par leur descendance enclose dans les ovules.

Il y eut une foison de renards, de corbeaux, de corneilles, de freux et d’éperviers. Les bêtes plantivores menaient une vie terrible entre ces mangeurs de chair à l’affût sur la terre, sur les arbres, dans les cieux, et la faim qui leur rongeait les entrailles.

Pourtant, ni cerfs ni sangliers ne craignaient ces voraces, les loups et les ours ayant disparu, et l’homme, plus formidable que tous, qui tend des pièges, étant plus absent de ce désert que des grandes solitudes d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique : Roland ne chassait pas et Magali avait horreur de la mort.

Anselme avait pourtant licence de détruire quelques carnivores. Encore qu’il fût discipliné et dévoué à son maître, il lui arrivait d’abattre un sanglier qui menaçait ses récoltes.

Parfois, Maya survenait, comme jaillie de la terre et lui reprochait ses meurtres.

Il la redoutait ; il répondait avec tremblement :

— Y en a trop aussi. Si on les laisse faire, nos terres ne seront plus à nous mais à eux.

Elle lui enseigna, pour les éloigner, des secrets qui, s’ils ne réussissaient pas toujours, écartaient pourtant le plus grand nombre de ces malfaiteurs.

Elle-même, dans les ténèbres – car ils sont nocturnes – savait leur inspirer des craintes singulières, comme s’ils avaient eu le sentiment de vies invisibles.

 

Roland continuait à voir Maya à travers les ouragans et le froid. Leur fourré restait secret et profond, malgré la chute des feuilles et la flétrissure des herbes ; Maya avait étayé la cabane de glaise et de pierres. Un feu luisait au fond, rouge ou couleur d’or, dont la fumée s’échappait par une cheminée sommaire.

Roland était vertigineusement attiré par ces rendez-vous sauvages, environnés de souffles, de pluies et, plus tard, de neige.

Pressés l’un contre l’autre, ils ne goûtaient pas seulement l’amour, mais une douceur d’humanité simple, à peine protégée contre la puissance souveraine des éléments. La rencontre de leurs lèvres était à la fois farouche et fraternelle.

Il aimait à se figurer les temps où le péril était formidable, où les grands fauves et surtout l’homme rôdaient dans les futaies nocturnes…

Et, obscurément, il souhaitait le péril.

Ce vœu, si c’en était un, fut comblé. Un soir, Maya dit :

— Il y a des hommes dans la forêt !

Il se souvint des bandits qui, deux ans auparavant, avaient attaqué Nicole.

— Je ne sais pas encore, reprit-elle, si ce sont des rôdeurs dangereux pour les hommes ou seulement des braconniers.

— Combien sont-ils ?

— Pas plus de trois ; j’ai pu les épier assez longtemps pour en être sûre.

Roland trembla pour Magali :

— Il faut savoir, Maya.

La nuit était noire. La lune ne se lèverait que dans une heure.

Maya, sachant ce qu’il craignait, répondit :

— Rapprochons-nous de la ferme. Je veillerai et je saurai… Venez !

Elle le conduisit par des pistes couvertes qu’elle connaissait aussi bien que les bêtes nocturnes. Ils arrivèrent à la ferme sans avoir fait de rencontre.

— Maintenant, fit-elle, laissez-moi faire. Je sais mieux que vous me rendre invisible et insaisissable…

— Je ne veux pas que vous vous exposiez !

Elle eut un petit rire où se décelait la moquerie légère de la femme :

— Je ne courrai aucun danger et je ne livrerai aucune trace, tandis que vous, malgré votre adresse, ne seriez pas à l’abri. Non, ne craignez rien.

 

Elle disparut presque subitement, effacée dans l’ombre.

Roland essaya de la retrouver. Il tâtonna ; quelque temps dans les ténèbres sonores, où les vents mugissaient comme des buffles, hurlaient comme des loups, poussaient des plaintes d’agonie ou des clameurs qui semblaient venir d’une foule lointaine.

Des arbres craquaient, les chiens, réveillés et pressés autour du maître, menacèrent l’ombre et ses pièges.

Après quelque temps, Roland renonça à ses recherches, assuré que Maya avait une ruse, un flair, une subtilité et un art des mouvements imperceptibles, bien supérieur à ceux des hommes nés dans les terres policées…

 

Il attendit, ses armes à portée de la main, prêt à éveiller Anselme et Claudie qui valait un homme.

La surprise surtout était redoutable. Mais l’approche d’aucun étranger ne pouvait échapper aux chiens. En cas d’attaque de vive force, l’infériorité serait du côté des bandits : s’ils n’étaient que trois, leur défaite était certaine.

Pourtant, il ne fallait pas les tenir pour négligeables : une balle suffirait à tuer soit Roland, soit Anselme, Claudie, ou même Magali que rien ne pourrait empêcher de se ranger aux côtés du Maître.

La lune vint, vapeur rouge d’abord qui, en s’élevant devenait moins étendue et plus brillante.

Par la fenêtre ouverte, Roland contemplait son Désert, la terre où il avait eu ses grands jours. La vision de Maya, perdue dans la nuit, à la piste d’hommes peut-être féroces, avait une séduction sauvage.

 

L’attente ! Elle s’accompagnait de peur chez Roland, non pour lui-même mais pour Maya et Magali. Par intervalles, son cœur battait désagréablement.

Maya surgit entre deux châtaigniers, disparut, et ne redevint visible que dans la cour.

Depuis quelques minutes, les chiens grondaient. Roland était au seuil de la ferme, lorsque la rôdeuse le rejoignit, légère comme une nuée.

— Ce sont, dit-elle, des hommes échappés du bagne. Ils n’attaqueront pas cette nuit : ils se proposent d’examiner demain la ferme avant de rien entreprendre. Je les crois résolus. L’un d’eux, avant d’être voleur, a été braconnier : c’est probablement le plus dangereux. Mais ils n’attaqueront pas sans avoir rusé – et ils croient vous surprendre.

— Vous m’avez donné beaucoup d’inquiétude ! fit Roland.

— Sans raison ! Ces gens n’avaient aucune chance, faute de chiens, non seulement de me saisir, mais même d’être avertis de ma présence. Et quand j’aurais été vue ? Je suis plus agile qu’eux.

— Pas plus que les balles !

— J’aurais été invisible avant qu’ils eussent visé, répliqua-t-elle, avec un sourire ambigu… Avez-vous pensé, mon Maître, à rendre la défense aussi forte que possible ? Je sais bien qu’ils seront vaincus par vous-même, vos serviteurs, moi et les chiens – mais il ne faut exposer aucune vie.

— C’est ce que je veux ! Les portes d’entrée sont solides et il y a des volets aux fenêtres.

— Les prendre au piège, murmura-t-elle d’un ton rêveur.

Les chiens aboyaient, d’une voix plus hurlante que lorsqu’ils menaçaient des ennemis imaginaires.

— Ils sont proches, dit Maya.

Dès l’arrivée de la jeune femme, Roland avait fermé la porte ; ils étaient dans la grande cuisine qui servait aussi de salle commune.

De là, ils avaient vue sur le dehors, de deux côtés, la pièce s’étendant à l’un des angles du bâtiment et comportant plusieurs fenêtres.

Une silhouette humaine parut au clair de lune. Elle se retira presque instantanément.

— Les chiens les inquiètent, dit Maya… C’est le moment d’allumer la lampe.

— Pourquoi ? fit Roland, étonné.

— Pour leur montrer qu’il y a du monde ici. Cela les éloignera, surtout si vous tirez un coup de fusil dans cette direction, dit Maya qui montra un boqueteau, vers le nord. Ils sont là !…

Roland n’hésita point. Il envoya une balle dans le boqueteau.

Un instant après, Magali surgissait, suivie d’Anselme et de Claudie. Magali, toute pâle, se précipita vers Roland, dardant sur lui ses yeux de feu.

— Ce n’est rien, fit-il, quelque rôdeur !

— Ils s’éloignent, affirma Maya, et ils ne reviendront pas de la nuit. Ils ont pu voir que nous étions sur nos gardes, et il y a les chiens.

— Dommage qu’ils ne soient pas visibles ! fit Anselme, armé de son fusil qu’il tenait prêt en toute circonstance.

Claudie riait silencieusement, un rire qui découvrait ses longues canines.

— Y en a beaucoup ? demanda-t-elle.

— Trois, répondit Maya.

— Qu’est-ce qu’ils peuvent contre nous – quand même je serais seule avec Anselme et les chiens.

Presque aussi bonne tireuse que son compagnon, elle maniait le couteau avec maîtrise.

Magali écoutait.

— Pour plus de sûreté, il faut faire rentrer les chiens dans la maison, conseilla Maya.

— J’ai bonne envie de suivre la piste, fit Anselme.

— Mais je vous le défends ! dit sévèrement le Maître.

Anselme s’inclina en grommelant :

— D’ailleurs, ce serait mal de laisser les femmes.

 

On rentra les chiens : c’étaient trois chiens de bataille, chacun capable d’étrangler un homme. Leurs yeux luisaient comme des yeux de loup, une passion sauvage agitait leurs échines.

— Tu vois, fit Roland en s’adressant à Magali, il n’y a rien à craindre.

— Je ne crains rien pour moi ! répondit-elle d’une voix creuse, en tournant vers lui son visage passionné.

Il le savait bien et il lui sourit avec douceur.

— Voulez-vous prendre la première veille ? demanda-t-il à Anselme.

— Pour sûr, not’ Maître. Et vous pouvez dormir tranquille.

— Après lui, ce sera mon tour, fit Claudie.

— Elle a une oreille de biche et des yeux de hibou ! affirma Anselme.

 

Il n’y eut qu’une courte alerte, à l’approche de l’aube : les chiens menèrent un vacarme qui fit grogner les porcs et chanter le coq.

Roland, réveillé, allait sortir de sa chambre, lorsqu’une forme blanche surgit, deux bras frais l’enveloppèrent, tandis qu’une voix sombrée murmurait :

— J’ai peur !…

L’étreinte se resserra, il sentit contre sa poitrine la tiédeur et la souplesse d’un jeune corps :

— Peur pour vous ! reprit Magali ; laissez-moi descendre d’abord.

Il comprit que, réveillée en sursaut, elle était dans un état de conscience trouble, où elle perdait le contrôle sur elle-même.

— Si vous mouriez, je mourrais ! continua-t-elle avec exaltation. Je ne peux pas, je ne veux pas vivre sans vous.

Il y avait, dans ces paroles, un accent de passion nouvelle, qui fit tressaillir Roland, et, inconsciemment, il étreignit la jeune fille mi-nue.

— Oh ! murmura-t-elle, en laissant tomber sa tête sur l’épaule de l’homme.

Les grands cheveux balayaient le visage de Roland : au travers, il voyait briller les yeux dilatés par une émotion violente.

Une voix s’éleva dans le couloir, la voix de Claudie :

— Ne vous levez pas, not’ Maître, c’était rien.

Involontairement, il poussa la porte, craignant que Claudie ne s’avançât et n’aperçût Magali – et ce mouvement le troubla davantage.

On entendit la vieille femme redescendre.

— Tu vois ! il n’y a rien, petite chérie, fit alors Roland.

Magali, encore contre lui, la tête toujours sur son épaule, murmurait, éperdue :

— Je suis si heureuse avec vous, si heureuse !…

Encore un moment, elle demeura ainsi, puis elle parut revenir complètement à elle et, confuse :

— Je faisais un rêve effrayant quand les aboiements m’ont réveillée ! J’ai perdu la tête… je ne savais plus, parrain, ce que je faisais.

Elle se dressait devant lui, droite dans sa chemise blanche qui, au clair de lune, ressemblait à une tunique :

— Il ne faut pas m’en vouloir !

Il lui prit la main avec douceur :

— Comment pourrais-je t’en vouloir ? dit-il en affectant le calme… Tu n’as rien fait de mal, Magali. Il faut aller dormir !

Elle obéit, docile et craintive, tandis qu’il demeurait pensif, la tête contre la vitre, devant le paysage argenté par l’hiver et par la lune.

La scène l’étonnait encore et aussi le trouble qu’il avait ressenti. Il ne s’analysait point ; il ne cherchait aucune conclusion ; sa surprise était plus instinctive que réfléchie, mais son cœur était tumultueux.

 

Il prit la garde à l’aube ; Anselme ne tarda pas à le rejoindre, puis Claudie. Ils n’étaient point fatigués, quand Magali parut à son tour ; elle montra un visage reposé, où rien ne décelait son trouble de la nuit.

Les impressions s’étaient diluées en Roland ; la scène prenait un aspect de rêve. Il remarqua seulement, ainsi que dans le ravin, mais avec plus de netteté, que Magali n’était plus une enfant et qu’elle gagnait encore en grâce et en beauté.

Maya ne paraissait pas ; il fut bien évident qu’elle avait trouvé moyen de sortir sans que ni Claudie ni Anselme ne s’en fussent aperçu.

Alors, une inquiétude nouvelle agita Roland. Il attendit quelque temps, puis, n’y tenant plus :

— Il faut aller à sa recherche.

— Je ne crois pas, Monsieur, fit Claudie. Si elle ne vient pas, aucun d’entre nous n’est capable de la surprendre, pas même les chiens. Et n’ayez crainte : elle a les secrets, elle sait se rendre invisible, quand elle serait ici, parmi nous tous.

— Pour sûr, appuya Anselme. Si seulement il y a le plus petit danger, elle arrivera. C’est pas eux ni personne qui l’empêcheront.

Roland finissait par partager cette conviction ; il n’évitait pas une confuse impression fétichique.

Parce que la lumière agit sur les vaillants comme sur les lâches, la présence des bandits semblait presque négligeable. Avec Anselme, tireur infaillible, Claudie presque aussi précise et lui-même, qui visait juste, avec les trois grands chiens de bataille, avec Maya, au flair subtil et sans doute capable aussi de combattre à sa manière, que pouvait-on craindre ?

Par moments, il était complètement rassuré, puis il revenait à son souci de la veille : la victoire ne suffit point, il faut aussi que tous les gens de la ferme s’en tirent sains et saufs.

— Nous aurons une tempête de neige ! avait déclaré Anselme.

Vers neuf heures, le ciel déjà couvert, devint très sombre. Une lumière crépusculaire filtrait à travers les nuées épaisses, puis le vent se leva, qui, bientôt, souffla en tempête, et la neige tomba si dense qu’elle formait une manière de brouillard argenté.

Les chiens écoutaient, sans gronder, saisis d’inquiétude, reconnaissant les voix souveraines devant lesquelles tout ce qui vit tremble et se soumet.

— Ça va-t-il durer longtemps ? fit Claudie.

— Plusieurs heures, reprit Anselme, c’est le vent du large, il a traversé la mer.

Il fit un signe de croix et murmura : car il était né sur la côte :

— Des navires périssent ! Dieu sauve les passagers !

À peine il avait parlé les chiens soufflèrent et l’un d’eux aboya faiblement.

— On approche de la ferme ! reprit Claudie... Mais les chiens n’ont pas d’inquiétude. C’est Maya.

Une forme furtive se profila dans les tourbillons de neige ; un instant plus tard, Maya était là.

— Ils viennent, dit-elle. Ils demanderont l’hospitalité. Leur vie sera en vos mains, mais l’un d’eux a un revolver chargé, les autres ont des coutelas. Ils se proposent d’agir selon les événements.

— C’est-à-dire, fit Anselme qu’ils se tiendront tranquilles d’abord, pour nous rassurer, puis qu’ils essayeront un coup de force. Il faut les abattre dès qu’ils se montreront.

— Non ! riposta énergiquement Roland ; nous serions aussi dégradés qu’eux si nous faisions ainsi. Il suffira de les surveiller…

— Alors, haut les mains ! s’écria Anselme.

— L’homme qui détient le revolver ne craindra pas de risquer sa vie, affirma Maya. C’est un désespéré !

— Tant pis ! fit Roland. C’est moi qui le recevrai. Anselme veillera de près. Les femmes se tiendront à distance.

— Non ! dit Claudie, j’ai toujours été près d’Anselme et des fois, ce n’était pas drôle ! Je serai prête, allez, et vite, s’il le faut !

Magali murmura à voix basse, en regardant Roland avec fièvre :

— Je ne peux pas rester loin de vous !

Maya souriait mystérieusement :

— Rien ne saurait empêcher Mlle Magali d’être à votre côté… rien, j’en suis sûre. Laissez-moi faire… et il n’y aura presque aucun danger.

— Il y en aura pour vous !

— Pour moi, je ne dis même pas presque, je dis sûrement.

Les chiens s’étaient mis à aboyer.

Roland leur ordonna le silence, mais ils continuèrent à gronder jusqu’à ce que Maya leur eût parlé : alors, ils attendirent, leurs têtes tournées vers la porte, prêts à bondir.

Une forme humaine se dessina dans la tourmente, d’abord imprécise comme une vapeur ; deux autres suivirent.

— Je vous demande à tous de me laisser seule, avec les chiens, reprit Maya.

C’était dit d’un ton étrange et si profond que Claudie et Anselme reculèrent, les yeux fixés sur le maître.

— À cause d’elle ! fit encore Maya, en se tournant vers Magali.

Roland recula à son tour.

Cependant, les trois hommes arrivaient devant la porte.

La sonnette retentit, une voix s’éleva :

— Ayez pitié de trois voyageurs surpris par la tempête.

Alors, dans la baie ouverte, Maya parut, avec les chiens de bataille. Ils étaient silencieux mais aussi frémissants que devant des loups et découvraient, par intervalles, leurs dents éclatantes.

Les bandits, incertains et surpris, regardaient cette jeune femme singulière et ces bêtes farouches.

— Entrez ! fit Maya. Ils ne vous feront aucun mal.

Un des hommes se mit à rire, sournoisement :

— Ils ne nous font pas peur !

Maya avait reconnu le désespéré…

Les trois hommes considéraient avec méfiance la vaste cuisine où Maya les avait introduits :

— Asseyez-vous, et dites-moi ce que vous désirez.

— Du repos, du pain et, si vous le voulez bien, une tranche de ce jambon, dit le plus âgé des hommes, qui avait une figure assez bonasse.

— Et du vin, ajouta le désespéré.

— Vous aurez tout cela, répondit Maya, qui se dirigea vers le fond de la cuisine où étaient suspendus des jambons, du lard, des saucisses fumées, des oignons.

Le désespéré eut un rire bas et reprit à mi-voix :

— Si vous poussez un cri, vous risquez votre vie.

L’homme montrait, d’un air farouche, un vieux revolver d’ordonnance.

Maya, avec un demi-sourire, demanda :

— Pourquoi faites-vous cela ? C’est fou !

Les compagnons de l’homme, surpris, demeuraient immobiles. Ils devaient être un peu de l’avis de Maya, mais l’esprit de pillage était en eux, qui en avait fait des parias et contre lequel ils étaient incapables de lutter.

Je ne sais quelle espérance naissait du geste de leur compagnon – à l’ascendant duquel ils avaient coutume de se soumettre.

— Où est l’argent ? demanda celui qui avait déjà parlé.

— S’il y a de l’argent ici, je n’en sais rien. Remettez ce revolver dans votre poche – il serait trop dangereux pour vous de vous en servir !

Mais l’homme était buté. Il avait toujours trop aimé les coups d’audace, quoiqu’il fût rusé et plein de ressources. Les épreuves de ces derniers jours (le périple avait été rude et la dernière nuit atroce) l’affolaient.

Les yeux décelaient de la fièvre. Il répéta :

— Où est l’argent ?

Et il braqua l’arme sur Maya :

Alors, haussant les épaules, elle fit entendre un sifflement léger. Les chiens comprirent mieux que ne l’eussent fait des hommes. Ce fut la foudre. Un coup de revolver se perdit dans le vide, l’homme était sur le sol, à la merci des bêtes. Il ne leur fallait qu’une minute pour l’étrangler.

Mais Maya ne le permit point ; elle prononça hâtivement quelques syllabes ; les grands chiens grondèrent mais se détachèrent de l’homme dont la gorge et le visage saignaient.

— Vous voyez, dit paisiblement Maya.

L’homme était étourdi, ses compagnons ahuris et consternés.

— Les chiens ont suffi, reprit la jeune femme, et ils ne sont rien par comparaison aux hommes.

Attirés par la détonation, Roland, Magali, Anselme et Claudie venaient de paraître.

La scène devint presque piteuse et dérisoire.

Deux des trois malandrins demandaient grâce et accusaient leur compagnon avec véhémence ; ce dernier demeurait abruti, les yeux exorbités.

Anselme goguenardait en montrant son fusil :

— Il ne m’aurait pas fallu une minute pour vous massacrer tous les trois !

Roland ressentait une sorte de pitié pour ces misérables créatures. Ils figuraient les temps disparus, si proches encore, où la déprédation, le pillage et le meurtre étaient selon la norme des hommes.

Le plus vieux, ne doutant pas que Roland ne fût le Maître, demanda d’une voix gémissante :

— Est-ce qu’on va nous donner à ces autres ?… Sûr et certain que moi je voulais rien faire.

Et il ajouta, pathétique :

— J’en ai marre. Si qu’on voudrait, je travaillerais… et même que j’aurais pas demandé mieux, dans les temps… Mais j’ai pas eu de veine !

Il éveillait en Roland des réminiscences romantiques. Mais les autres apparaissaient comme de sombres brutes, que la crainte seule pouvait courber.

— Sais-tu écrire ? demanda Roland.

— Oui, m’sieu, même pas trop mal.

— Eh bien, tu m’enverras ton adresse… et on verra s’il est possible de faire quelque chose pour toi… Voilà de quoi vivre plusieurs jours.

L’homme prit avec une crainte avide le papier fée que lui tendait Roland et coula un regard plein de méfiance vers ses complices.

Une cupidité féroce transsudait sur le visage du Désespéré. Sa face couleur de sable, ses yeux très pâles, trop rapprochés, ses redoutables mâchoires dénonçaient l’homme de proie, toujours prêt à verser le sang.

L’autre ne décelait qu’une convoitise morne et lourde.

Roland songea que son acte avait été singulièrement imprudent. Il ne voyait qu’un moyen de le réparer – et qui le révoltait : faire pour ces deux hommes ce qu’il avait fait pour le premier.

Pendant qu’il hésitait, il vit les yeux pâles épier l’autre en dessous, puis le regarder en face avec une brusquerie menaçante.

— Allons ! pensa Roland… il faut se résigner !

Il atteignit de nouveaux billets et les tendit avec rudesse, en disant :

— Sauvez-vous, canailles ! Si vous reparaissez jamais par ici, c’est du plomb que vous recevrez !

La main du Désespéré se ferma sur les billets comme une serre d’épervier. Un éclair de joie cruelle passa sur son visage. Il dit :

— C’est rare que je chercherais maintenant à vous faire du mal…

Un instant après les trois hommes se retrouvaient dehors. La tempête avait cessé, mais la neige tombait encore : on put voir les silhouettes des malandrins se perdre dans une brume palpitante.

CHAPITRE III

Le souvenir des bandits s’estompa rapidement : le péril disparu sembla quasi imaginaire. Il aurait fallu des hommes nombreux et bien armés pour vaincre les gens de la ferme et les chiens.

Cependant, on fortifia la maison, on prit des précautions minutieuses pour rendre toute surprise impossible. Maya y aida beaucoup en parfaisant l’éducation des chiens, auxquels on en joignit trois autres, d’énormes dogues britanniques, dressés à la bataille, et qui n’eussent pas hésité à combattre le tigre ou le lion.

L’armement aussi fut renforcé. On aurait pu braver maintenant l’attaque de quinze ou vingt hommes résolus.

— On les abattrait à coup sûr, déclarait Anselme avec orgueil.

Par surcroît, il avait, avec Maya et Claudie, préparé des pièges qu’on actionnait à distance. Maya déployait une ingéniosité où la ruse sauvage s’unissait à la subtilité et la jeune Magali s’exerçait au tir avec tant de ferveur qu’elle émerveillait Anselme :

— Elle vaut un homme ! disait-il.

Cette activité belliqueuse amusait Roland et satisfaisait son goût pour l’aventure, encore qu’il eût le sentiment que c’était inutile : au fond, il jugeait le séjour dans le Désert moins dangereux que l’habitation dans une villa, près d’une grande cité ! L’affaire des trois bandits ressortissait à un hasard qui, presque sûrement, ne se représenterait plus.

Cependant, une réalité profonde persistait en lui, un souvenir qui se réveillait par intervalles, et le faisait tressaillir : l’arrivée de Magali dans les ténèbres, le mystère de son étreinte.

Il s’efforçait de rejeter l’évocation du trouble qui les avait irrésistiblement envahis ; il ne pouvait écarter l’impression que ce trouble était venu d’elle et qu’il ne l’avait subi que par contagion.

Il éprouvait je ne sais quelle émotion sacrée lorsque le souvenir montait, par vagues successives. Magali devenait plus belle que la beauté. La vie se surpassait ; toute laideur s’effaçait dans un halo féerique, et c’était d’une pureté extraordinaire ; une pureté parfois ressentie au cours de l’adolescence, mais à l’état naissant, tandis qu’ici elle enveloppait, elle pénétrait, elle divinisait chaque sensation de Roland.

 

Magali atteignit sa perfection. Elle eut un charme que Nicole n’avait jamais atteint, une grâce fière, farouche, ingénue, une légèreté de biche, la souplesse des jeunes ramures et l’émotivité rapide des colombes.

Son jeune bonheur devint ombrageux. Il y avait de l’anxiété dans les matins et de la crainte dans les soirs. Hier encore, le présent dominait sa vie ; l’attente d’une joie dépassait rarement des heures et ne s’étendait que sur peu de jours.

Aujourd’hui, une durée confuse se dressait devant elle, des événements qui arrivaient de loin, et surtout des désirs sans forme qui lui gonflaient la poitrine et l’arrêtaient dans sa course palpitante.

Elle attendait, non un être, mais une révélation, une beauté neuve, un bonheur indéfinissable.

Parfois, elle s’en indignait et lançait plus violemment sa monture dans le ravin ou sur la pente des collines. Alors, échevelée, fille ensemble sauvage, précieuse et affinée, elle suscitait en Roland des émotions tumultueuses comme les torrents.

Comment eût-il pu ignorer qu’elle n’était plus seulement sa fille chérie mais une femme dont l’approche était douce et redoutable, menaçante et tendre.

Il se défendait de l’aimer ; trop près du temps où il la pressait sur son cœur ainsi qu’une enfant ardemment aimée, mais enfin une enfant, il éprouvait une manière de honte, où se mêlait cette pudeur masculine que certains privilégiés ressentent aussi vivement que les femmes et qui lui faisait voir, dans l’amour pour elle, une profanation.

Puis, Maya lui était toujours chère. L’étrange femme continuait à l’hypnotiser par son mystère, et près d’elle, il obtenait un apaisement passionné. Elle le berçait de légendes. D’ailleurs, tout en elle était légendaire.

Un soir, elle lui dit :

— Prends garde !

Les primevères étaient venues, on avait entendu des trilles annonciateurs dans les halliers ; les premiers migrateurs commençaient à paraître.

— Oui, prends garde ! fit-elle. Nos entrevues doivent devenir plus secrètes…

Comme il interrogeait du regard le visage chaldéen cuivré par le feu de pin et de hêtre, elle hocha la tête :

— Tu sais pourtant, reprit-elle, qu’une vie nouvelle est entrée dans Magali. Il ne faut pas qu’elle soit jalouse. Son instinct l’avertit. Si tu fais toute chose comme je te le dirai, nous éviterons qu’elle sache, même qu’elle soupçonne.

— Mais, fit-il, ébahi, que crois-tu donc, Maya ? Que savons-nous de Magali ?

— Un peu plus qu’elle n’en sait elle-même. Elle flotte dans la nuée et n’ose pas se demander pourquoi.

Maya demeura hésitante devant la flamme rouge. On eût dit que le silence et l’immobilité dominaient les grands bois. Mais l’ouïe agile des interlocuteurs percevait des bruits légers et terribles, les bruits de vie et de mort : les Mangeurs de bêtes erraient dans les ténèbres.

— Elle ne soupçonne rien parce que son imagination est vierge comme son corps. Le jour, elle ne nous voit presque jamais ensemble… Pourtant, elle sait que tu t’es parfois absenté la nuit. Son jeune sommeil l’empêche le plus souvent de s’en apercevoir et tu dors loin de sa chambre. Il faut t’éloigner davantage et sortir sans qu’elle puisse te surprendre.

— Sait-elle vraiment que je suis sorti ? Elle n’a rien demandé.

— Elle ne demandera rien.

— C’est donc…

Roland s’arrêta, gêné. Maya, d’une voix furtive :

— Non, elle ne soupçonne pas cela… Car elle ne me rencontre pas auprès de toi, et j’évite de me montrer à elle autant que je le peux. Ainsi je suis peu de chose dans sa pensée. Il faut que je devienne moins encore. Peut-être quitterais-je la ferme.

— Oh ! non, fit Roland avec tremblement.

— Tu m’aimes encore ? fit la jeune femme.

— Tendrement, Maya.

— Hélas ! je t’aime aussi. Nos corps sont faits pour s’unir et nos âmes sont unies. C’est doux ! Je voudrais ne pas te quitter encore…

Elle baissa la tête, avec une faible plainte.

— Pourtant, si elle t’aime ?

— Ne le dis pas, Maya !

Il frémissait jusqu’au grelottement.

— Je sais, dit-elle avec mélancolie. Tu l’aimes déjà, mais écoute : il se passera, il doit se passer plus d’une saison avant qu’elle soit consacrée. La virginité est belle, elle mérite quelque durée. Tu l’aimeras donc… et elle, comment veux-tu qu’elle en aime un autre que toi ? N’es-tu pas seul devant elle, comme si tu étais le premier homme devant la première femme !

— Alors, fit-il, saisi d’un tourment amer, si je n’étais pas seul ?

— Rassure-toi, répondit Maya, avec une sombre résignation. C’est encore toi qu’elle aimerait. Il n’y a rien de plus sûr sur la terre. Donc, ami, va vers elle, lentement, ne laisse rien se perdre d’un amour unique, dont il faut tout cueillir. Aucune parole, aucun geste avant l’heure. Mon Dieu ! Mon Dieu ! je ne suis pas jalouse, Roland… et ce qui t’attend est irrésistible ! Tu ne prendras rien à personne en m’aimant jusqu’au jour où…

Elle rejeta sa crinière crespelée, ses beaux yeux d’Asie se fixèrent avidement sur les yeux de Roland.

— Rien à personne, fit-elle. Tu es homme, et l’homme le plus loyal peut mener deux amours, quand un des deux n’a point encore d’accomplissement. Et puis, tant qu’elle ignorera la vérité de son cœur, tu respecteras cette ignorance.

Les yeux de Maya demeuraient fixés sur ceux de Roland.

Elle se mit à rire d’un rire muet et mystérieux :

— Tout est beau ! Tu m’aimes encore…

— Oui, Maya chérie…

Le feu s’élevait plus rouge, avec des palpitations qui lui dispensaient la ressemblance de la vie. Leurs corps et leurs âmes s’unirent au rythme cruel de la forêt.

 

Dès lors, il ne cessa d’être attentif au mystère de Magali. Il semblait qu’elle fût enveloppée d’un halo de beauté. Il y avait des moments pathétiques et d’autres où elle paraissait surnaturelle. C’était bien l’amour qui croissait et cet amour était-il pour lui ?

Pendant des jours, il en douta, malgré sa confiance dans la pénétration de Maya ; parfois cependant, il en était presque sûr. Son cœur fondait, la nature se parait de divinité, puis le doute reprenait qui faisait reparaître l’horreur, la bassesse et la férocité de la vie.

À l’une de ces heures, il dit à Maya :

— Est-il bien sûr que c’est pour moi que l’amour croît en Magali.

Maya ne répondit rien d’abord, tournée vers le feu, captif, révolté, prêt à dévorer la forêt.

— N’as-tu pas aimé sa sœur ? demanda-t-elle.

Il baissa la tête :

— Elle a préféré un autre homme !

— Si c’est toi qu’elle aime, celle-ci n’en aimera jamais un autre.

— Si c’est moi ? Pourquoi ?

— Parce que tu ne la décevras point, parce qu’elle connaît déjà ton âme et qu’elle te connaîtra mieux.

Il absorba cette réponse comme les peuples une prophétie heureuse.

QUATRIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le printemps passa. L’incohérente agitation de la vie fit naître et mourir des milliards de créatures ; les forêts et les plaines produisirent en abondance la chair verte, sans quoi nul être qui se meut n’aurait pu surgir du chaos.

Puis les jours crurent, les crépuscules du matin furent proches des crépuscules du soir.

Des troubles inconcevables laissaient Magali tantôt accablée d’une joie sans cause, tantôt effarée de mélancolie. La présence de Roland lui causait des étonnements subtils et des douceurs éblouissantes. Telles heures, il était comme un inconnu ; elle découvrait des aspects inexprimables qui semblaient des révélations.

Jamais, il ne fut à ce point le Maître, celui vers qui tout converge et dont tout dérive…

Mais elle avait cessé de l’embrasser comme elle faisait au lever du jour, elle n’osait plus, et lui-même se sentait contenu par la force même de la joie qu’il eût éprouvée à étreindre la jeune fille.

Il y eut un événement sans importance qui, pour eux, fut considérable.

Un homme vint habiter à vingt-cinq kilomètres de la ferme, dans une médiocre gentilhommière, où il amenait une servante et un serviteur.

Claudie rapporta la première qu’il était jeune, de haute stature, avec un visage agréable…

Roland endura une sombre inquiétude, sachant que l’amour va de préférence à l’étranger, et combien plus, quand la femme, depuis de longs jours, ne voit qu’un seul homme, et qui n’est pas son amant.

Il se garda de mener Magali dans la direction de la gentilhommière. Elle parut ne pas s’en apercevoir, mais n’était-ce pas une sorte de réserve, par elle-même dangereuse ?

Selon la règle, les précautions furent vaines : puisque Roland n’allait pas à l’homme, l’homme vint à Roland.

Il avait belle allure, de l’espèce la plus redoutable, celle dont Ramon Novaro est un prototype.

Avec son teint mat, ses yeux d’ombre et de feu, ses traits dessinés selon un art précis et subtil, l’éclat des dents, lueurs de neige dans l’écarlate des lèvres, Roland le jugea plein de charme et fait pour susciter des passions fulgurantes.

La voix – baryton de velours et d’airain – faisait un sort aux phrases vaines (il n’en employait pas d’autres).

— Excusez-moi si je suis indiscret, dit-il. Je viens vous présenter mes vœux de bon voisinage et vous offrir mes services, si l’occasion s’en présente.

Le cœur lourd de présages, Roland estima que Magali, dans la faiblesse et l’obscurité de son âge, céderait à un attrait si naturel.

Il répondit avec une courtoisie froide et les propos furent de ceux qui se répètent inlassablement à toute heure et partout.

De nerfs sensitifs, l’homme se perçut indésirable et se fût borné à des relations très distantes – voire nulles, si Roland ne lui rendait pas sa visite.

Tout changea en un éclair : Magali venait d’apparaître, qui ignorait la présence du visiteur. Elle révélait des dons que la masse n’eût point devinés, mais dont l’homme créé pour la séduction eut instantanément conscience.

Son regard chercha celui de Magali, sans insistance. Il le rencontra à peine. La jeune fille parut surprise, médiocrement, et ignora l’ardeur caressante, l’interrogation des beaux yeux, mais Roland flamba de colère et de jalousie.

Magali ne demeura qu’un instant ; le visiteur se fit plus cordial, quoiqu’il sentît qu’il ne donnait pas le change à l’hôte. La guerre était inévitable et même avait commencé.

Roland demeura si sec que l’autre renonça à l’espoir de relations quelconques.

Il se trouvait devant l’homme qui ne veut pas même supporter ni par bravade, ni par respect humain, ni par on ne sait quel ruineux amour-propre, la présence d’un rival. Le visiteur n’en remercia pas moins l’hôte de son accueil et exprima l’espérance de le recevoir chez lui.

Il ne reçut qu’une réponse ambiguë et songea :

« Tant pis, mon bonhomme, ce sera la lutte… »

Il avait toujours réussi, sauf avec les frigides ou les femmes qu’hypnotise un grand amour : encore, pour celles-ci, avait-il souvent suffi d’attendre.

Tenant la vertu féminine pour un mythe, il ne voyait d’obstacles que dans les circonstances, défavorables aujourd’hui ; il suffirait de quelques incidents et de sa ruse pour parvenir à ses fins.

Le départ seul de Magali aurait pu la mettre à l’abri et si Roland ne laissa pas d’y songer, il s’indignait, comme d’une lâcheté, à l’idée de fuir sa terre de prédilection…

Mais il veilla. Ce n’était pas toujours commode. Magali n’avait guère connu de contrainte ; encore qu’elle sortît le plus souvent avec Roland, elle avait ses moments de fougue, de rêverie, de sourde inquiétude, où elle partait à l’aventure.

Il n’avait apporté qu’une restriction : qu’elle ne dépassât point une certaine distance, inférieure à celle du prochain hameau : la gentilhommière était située au delà.

En ce temps de crise, elle sortait plus souvent seule que naguère et l’autre la guettait. Plus d’une fois, Roland la rejoignit, à l’improviste ; cette espèce de poursuite était si douce pour Magali qu’elle aimait à la faire renaître, heureuse de l’ardeur qu’elle y pressentait.

 

Un jour, elle partit à pied, de grand matin. C’était le temps où forêts et plaines éclatent de vies végétales, où chaque arbre est un monde de feuilles, d’insectes et d’oiseaux. Elle allait, légère et mélancolique, pâle d’une nuit d’insomnie, dans l’ombre enivrante.

Roland hésita longtemps à la suivre, mais enfin, recru d’anxiété, il ne put résister davantage.

Le chien Darius, couleur de lion, subtil et sagace, fut averti de la piste à suivre : le maître l’y invitait souvent, depuis l’arrivée du « rival », et Darius se montrait infaillible.

Une heure passa sans qu’il signalât l’approche de Magali, mais, près de la plus haute colline, il fit entendre un double aboi dont la signification était précise.

Magali, pourtant, n’était point visible, mais Darius allait droit vers un ravin étroit que la jeune fille aimait.

Les chiens Cortez et Priam, ayant flairé le Maître, surgirent, les yeux étincelants de plaisir.

À l’entrée du ravin, Roland s’arrêta, sidéré : Magali était là et, devant elle, l’autre, le chapeau à la main. Un flot de haine, des images de mort… Tout le sang au cœur, Roland avançait dans un cauchemar, avec la certitude que la rencontre était concertée.

À sa vue, l’homme ne put dissimuler un tressaillement, tandis que Magali se retournait, avec un sourire…

Elle ne manifestait aucun trouble ; Roland, abasourdi, fut sûr qu’elle n’en ressentait aucun. Mais alors ? Ou la rencontre était fortuite ou Magali n’avait vu aucun mal à accepter un rendez-vous. Pendant les quelques pas qu’il fit pour rejoindre le couple, les hypothèses défilèrent avec la rapidité de la lumière, il n’en pouvait retenir aucune.

L’autre salua Roland, disant à Magali :

— Alors, vous êtes sûre, Mademoiselle, que ce village est encore habité ?

— Nous y avons passé plus d’une fois, répondit-elle.

— Merci.

Il ajouta :

— La journée sera très belle.

Le silence hostile de Roland le déconcertait. Il murmura encore quelques syllabes de politesse et s’éloigna.

— Est-ce la première fois que tu rencontres cet homme ? demanda Roland, quand l’autre fut à quelque distance.

— Oui, depuis qu’il est venu à la maison.

Elle s’étonnait de le voir si pâle, et son instinct pressentant une part de la vérité, elle ressentit une joie indicible.

Il murmura, malgré lui, regrettant ses paroles et ne pouvant les refouler :

— Aimerais-tu le revoir ?

— Pourquoi ? exclama-t-elle, avec une si évidente indifférence qu’il en fut transporté.

— Il ne me plaît pas, Magali.

Le regard de Roland fit baisser la tête à la jeune fille :

— Je n’aime que ceux que vous aimez !

Il avait saisi la petite main. Il la sentait tressaillir comme un être. Tout devint extraordinaire. La vie, la beauté, le temps, l’espérance se confondaient dans la fragile créature.

Comme pendant la nuit de révélation, elle fut sur la poitrine de Roland, la chevelure éparse, palpitante comme les colombes.

Tandis qu’il la couvrait de baisers, elle chuchotait :

— Je suis heureuse auprès de vous ! heureuse ! heureuse !

La bouche était là, la bouche qui ignorait l’homme :

— Tu vivras toujours avec moi, Magali ?

— Et comment pourrai-je vivre sans vous ?

Il hésita ; il avait l’impression d’une limite sacrée ; quelque chose de l’enfant reparaissait soudain dans la jeune fille.

Alors, avec un grand soupir, il se dégagea.

 

— Ne gaspille pas le trésor ! murmura Maya. Regarde-la vivre, regarde-la rêver : cela ne reviendra jamais plus !

Elle épiait tristement Roland.

Malgré le ciel pur, chargé d’astres, la nuit était chaude mais non accablante. Les bêtes qui vivent de la plante auraient pu être heureuses ; sur la table d’abondance, elles trouvaient, sans effort, la pâture. Mais les autres, ventres avides de chair et de sang, remplissaient la forêt d’épouvante.

— Il faudra que je disparaisse bientôt, dit Maya, ce sera une heure douloureuse. Ne m’enlève pas ce que tu me dois. Je ne prends rien à personne, ou plutôt, je suis encore bienfaisante pour tous trois.

Comme il demeurait sombre :

— Je sais ! reprit Maya. Tu crains l’autre ! Je veillerai, je t’avertirai s’il approche. Je serai peut-être contente de le trouver pour m’aider à supporter le mal.

Roland parut s’éveiller en sursaut :

— Maya ! exclama-t-il, soudain bouleversé.

— Ah ! tu m’aimes encore ! fit-elle, en l’enlaçant. Qui sait ! tu m’aimeras peut-être même après. Ton âme n’est pas simple, Roland !

Elle parlait d’une voix lointaine, chargée de mystère, pleine d’un charme nostalgique. Qu’avait-elle fait pour souffrir par lui ? Ne lui avait-elle pas donné, sans réserve, ses trésors de femme, la beauté, la douceur, un amour généreux, qui multipliait la vie et jamais ne la rendait mesquine. Qu’il aurait voulu l’aimer toujours !

Une grande tristesse l’accabla où le regret futur se mêlait de remords subtils.

C’est elle qui le consola :

— Va ! chéri, il n’y a pas de chagrins immortels… Il faut chasser les lendemains de nos âmes. C’est un péché contre soi-même d’assombrir le présent par l’avenir. Ne vois que l’éclat d’une divine jeunesse !

CHAPITRE II

L’automne. Le grand cerf, bramant son amour dans les futaies, mène le harpail fragile ; le vent accouru des profondeurs, s’acharne sur les feuillages de soufre, de cuivre et d’écarlate.

C’est l’époque où les nuées voyagent. Tout le jour, elles s’élèvent de l’Occident, traversent le zénith, s’égarent derrière les collines et ne s’arrêtent que pour donner l’eau purifiée à la terre.

Magali devint douloureuse. Elle s’en allait, pâle de rêves, dans une lassitude magnifique et, s’asseyant au bord de la rivière, elle contemplait les images qui contrefont la réalité.

L’heure passait. Magali, inerte, engourdie, étonnée, pleine de souhaits obscurs et de craintes inexprimables, attendait des événements qui, tantôt, étaient redoutables, tantôt, pleins de charme, et dont aucun ne prenait une signification précise.

Cependant, sa tristesse venait moins de ses vœux confus que de la peur d’un lendemain où elle perdrait soudain, sans qu’elle en précisât les raisons, l’intimité qui se confondait avec l’essence de sa vie.

Elle pouvait être heureuse, si rien ne changeait, si Roland demeurait toujours auprès d’elle et qu’elle fût préférée à toutes les femmes. Mais la préférerait-il toujours ?

Elle savait qu’il y avait un autre bonheur – celui de Nicole aux premiers temps du Désert – elle demeurait surprise de comprendre qu’elle n’aimerait plus qu’il en fût ainsi, même avec la grande.

 

Une pluie très fine, à peine perceptible, s’était mise à tomber et Magali, abritée sous un saule de Babylone aux longues branches pendantes, regardait couler les flots ainsi qu’ils avaient coulé ici même, bien avant elle et d’innombrables ancêtres…

Sa tristesse devint insupportable, son cœur défaillit et, baissant la tête, elle pleura comme un petit enfant.

 

Roland était venu dont, en sa détresse, elle n’avait ni vu ni entendu l’approche.

Saisi, à la vue de Magali en larmes, d’une angoisse où se mêlaient la pitié, la peur, un flot d’images alternativement funestes et ravissantes, il demeurait là, sidéré.

Il ne parvenait pas à imaginer une cause stable à cette douleur, tantôt soupçonnant des vœux qui pouvaient à jamais l’éloigner de Magali, tantôt songeant aux paroles de Maya…

Soudain, la jeune fille releva la tête, vit Roland et se mit à trembler. Ses grands yeux humides, aux pupilles dilatées dans la pénombre, regardaient fixement, avec une sorte de terreur, les yeux de l’homme.

Il fut quelque temps sans pouvoir rien dire, muré dans le silence.

À la fin, d’une voix blanche :

— Pourquoi pleures-tu, Magali ?

Elle répondit tout bas :

— J’ai peur !

— Peur… pourquoi peur ?

— Je ne sais pas ; j’ai peur – peur de demain !

— Je ne comprends pas ! Il n’y a aucune raison de croire qu’il y aura demain autre chose qu’aujourd’hui.

— Aucune raison ? répéta-t-elle… Aucune ?

— Non, petite chérie, aucune.

— Peut-être vous fatiguerez-vous de cette vie, je suis si peu de chose.

— C’est cela que tu crains ?

Elle cessa de le regarder en face :

— C’est cela.

— Alors, tout ce que tu veux, c’est d’être toujours ma chérie, de toujours vivre avec moi. Tu ne rêves rien d’autre, Magali ? Pas une vie inconnue, pas une tendresse nouvelle ?

— Moi, une tendresse nouvelle, comparable à celle que j’ai pour vous, ah, parrain !

Il fit un pas vers elle, il lui mit doucement la main sur l’épaule, et l’attirant contre son cœur :

— Écoute, Magali, n’as-tu pas pensé que tu pouvais devenir autre chose encore pour moi, et qui me fait trembler, n’as-tu pas pensé que nous pouvions être plus près l’un de l’autre, et pour toujours ?

— Ah ! soupira-t-elle, palpitante, plus près, et pour toujours ?

— Tu n’as pas deviné que je t’aime, Magali ? Que je t’aime autrement, que tu es une femme et que je suis un homme, que je désire, oh ! comme je le désire, t’avoir tout entière ? Tu n’as pas deviné cela ?…

Blottie contre lui, frileuse, radieuse, épanouie comme une fleur d’avril :

— Je n’ai pas osé !

— M’aimes-tu ?

— Oh ! si je vous aime ! Magali ne vit que par vous et pour vous… elle n’a jamais eu qu’une tristesse et qu’une peur : être éloignée de vous... Vous aimer ! Tout en moi vous aime !

Elle avait levé la tête, elle le regardait d’en bas, et sa jeune bouche, la fleur rouge qui n’avait point connu l’homme s’entr’ouvrait sur l’éclair des dents.

Il ne résista plus, prit l’étrange caresse du baiser, tandis qu’elle défaillait dans un saisissement de joie.

CHAPITRE III

— Demain, je serai partie ! dit Maya.

Ce fut comme s’il ne s’y attendait point et il demeurait là, dans une tristesse lourde, où passait le froid de la mort. Malgré l’éblouissement de Magali, il gardait pour Maya un « amour mineur » d’une douceur lente et profonde, parfumé de la poésie des bois.

— Est-ce bien nécessaire ? murmura-t-il.

Un instinct, plus fort que toute raison, lui suggérait qu’il n’y avait point incompatibilité entre les deux amours, que celui de Maya ne nuirait point à l’amour plus jeune et plus puissant de Magali.

— C’est nécessaire maintenant, répondit Maya. Ma présence ne doit troubler en rien les jours les plus éclatants de ta vie, auxquels nuls ne seront comparables.

Il l’admettait et, pourtant, il ne voulait pas perdre Maya. Il murmura malgré lui :

— Ah ! Maya, Maya, ne sois pas absente de ma vie.

— Je m’éloignerai sans amertume, reprit-elle. Alors que je n’attendais plus aucune joie réelle de la vie, tu m’as donné des jours d’enchantement, peut-être les plus doux que j’aie connus, ceux qui laisseront le plus beau et le plus noble souvenir. C’est beaucoup, Roland, pour une créature misérable.

Il l’enlaça tendrement ; il ne lui semblait pas tromper Magali avec elle, et il le dit à voix basse :

— C’est presque vrai, dit Maya… et même, plus tard, ce le serait davantage.

Il ne répondit pas, il embrassait lentement ces cheveux, et ces yeux, qu’il avait baisés mille fois.

Elle souriait, très grave, dans un songe lucide.

— Écoute, fit-elle. Tu m’aimes encore – et tu m’aimeras. Mon amour n’est un fardeau que dans le présent. Il faut, et tu le sais, être à elle tout entier. Je vais partir, mais…

Elle n’hésita que quelques secondes :

— Je reviendrai. Je serai une ombre furtive. Personne ne saura rien, tellement j’aurai tout prévu. Et loin de lui faire du tort, je crois que je lui ferai du bien. Je te sauverai des mauvais rêves. Et si ce n’était pas bon ainsi, je saurais repartir.

Elle haussa sa tête :

— Donne-moi encore un grand baiser.

Ce fut un baiser presque chaste :

— J’ai mon viatique. Vis, Roland, la vie d’un dieu avec elle. Et le temps venu, tu me reverras.

Elle s’était dégagée sans qu’il s’en fût aperçu. Et, subitement, elle ne fut plus là. Un frisselis dans le hallier, puis le silence.

Il savait qu’il était inutile d’essayer la poursuite. Tête basse, il demeura quelque temps songeur.

Puis, l’image de Magali domina toute la nature. Il marcha vers elle, ébloui, mais une ombre légère apparaissait par intervalles, presque invisible, qui redeviendrait visible un jour.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en juillet 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : J.-H. Rosny aîné, Les Instincts, roman de trois femmes, Paris, Flamarion, s.d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Garrigue portiragnaise, a été prise par Laura Barr-Wells, le 28.04.2014.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Celtique, ibère ? Ce sont des termes approximatifs : toute race européenne est un mélange.