J.-H. Rosny aîné

HELGVOR
DU FLEUVE BLEU

Roman des âges farouches

1929

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

La montagne dévorante. 3

II  Helgvor du fleuve Bleu. 11

III  Vers le pays des rocs. 21

IV  Les fugitives. 27

Helgvor et les femmes. 49

VI  La douleur et la mort. 64

VII  Le jour monte. 70

DEUXIÈME PARTIE. 83

Le retour des Ougmar. 83

II  Glâva dans la nuit. 114

III  Les Hommes de la Nuit. 125

TROISIÈME PARTIE. 134

Le retour des batteurs d’estrade. 134

II  Le duel des races. 144

III  Le sacrifice à la Lune Rouge. 159

IV  L’éclosion. 171

Dans la nuit des âges. 180

Ce livre numérique. 186

 

PREMIÈRE PARTIE

I

La montagne dévorante

Les femmes, à l’entrée des cavernes, contemplaient la flamme rouge qui menaçait les astres, et le ciel s’abaissait sur la plaine comme le creux d’un roc.

Le vieillard Urm disait :

— Nos pères ont vu couler des torrents de feu ! Le feu fondait la pierre, les hommes mouraient comme des sauterelles.

Il avait l’âge des corbeaux blanchis : les Tzoh croyaient qu’il était né avec les étoiles, le fleuve et les forêts. Les autres vieillards regardaient avec des yeux creux.

Parce que c’était le temps où les hommes forts cherchent au loin les grands herbivores, la flamme rouge semblait plus redoutable. La montagne grondait dans ses profondeurs.

Urm parla aux choses homicides, qui vivent dans la pierre : on ne sait jamais quand elles s’évadent.

— Les Tzoh arroseront la montagne de sang chaud, clamait l’ancêtre. Les cœurs vivants seront arrachés des poitrines et nourriront les Vies Cachées.

Il élevait des mains suppliantes, qui avaient la couleur de la cendre et tremblaient comme des roseaux. La flamme pâlit. Les gémissements des femmes se répandirent de caverne en caverne ; la voix de la montagne s’abaissa.

— Les Tzoh sacrifieront au lever du soleil ! promit encore le vieillard.

Et il murmura :

— Les Tzoh descendent du Grand Sanglier qui est sorti du Roc, un jour que le feu remplissait les torrents. Les Tzoh sont les fils du Sanglier rouge et du Roc.

La tribu venait de l’Orient. Elle savait forger le bronze et cultiver la terre, tandis que les hommes de l’Ouest taillaient encore la pierre. Les cavernes abritaient deux cents guerriers, autant de femmes nubiles, trois cents enfants, peu de vieillards, et la race pratiquant la Loi, qui est de tuer les faibles, elle vivait sans tare.

— Demain, fit doucement Urm, trois femmes et un guerrier doivent périr !… L’épreuve des Pierres les désignera…

Ce commandement, transmis de la plus haute caverne, jusqu’à la plus basse, rassura les femmes. La montagne avait compris : on n’entendait plus qu’un bouillonnement lointain, la flamme du cratère devint presque invisible.

Les femmes et les vieillards rentrèrent dans l’ombre des rocs. Urm demeurait seul avec Glâva, fille de Wôkr, qui appartenait au guerrier Wam le Lynx. Car les enfants sont au frère de la mère.

Une seule saison séparait Glâva de l’enfance. Elle n’avait pas la tête cubique des Tzoh ni leurs sourcils obliques : une aïeule reparaissait dans son visage clair, dans les flammes rousses de ses yeux et dans son immense chevelure, sans cesse croissante, alors que celle des Tzoh s’arrête et se replie en serpents.

Urm y reconnaissait la race des Lacs Verts, dont les guerriers Tzoh avaient jadis capturé des filles. En ce temps, à cause d’une longue disette, les femmes furent décimées ; car les aliments doivent aller d’abord aux guerriers. Quand elles devenaient trop faibles, la massue les abattait et leur chair nourrissait les survivants.

Glâva, songeant à l’épreuve des Pierres, haïssait les Vies Cachées. Pourtant, elle était sûre de ne pas périr car, haute et flexible, avec des muscles durs, plus forte et plus agile qu’aucune femme des trois clans, elle soulèverait le plus épais des blocs.

Mais Amhao, sa sœur, qu’elle préférait à toute la tribu, serait immolée. Une colère épouvantée grondait dans la poitrine de Glâva. Le chef, Kzahm, fils du Sanglier noir, lui était odieux pour sa rudesse, sa férocité et parce que, au retour des grandes chasses, il lui briserait deux dents canines et ferait d’elle sa femme.

Sa tête d’aurochs, son odeur de chacal, et ses yeux frénétiques la remplissaient de dégoût.

Elle ne voulait pas voir périr Amhao ; pour la sauver, elle se lèverait contre Kzahm, Urm et les Vies Cachées.

— Les étoiles sont froides ! marmonna Urm. Pourquoi ne rentres-tu pas dans la caverne ?

Jadis, il fut le chef des Hommes du Roc : on lui obéissait encore, malgré ses membres desséchés, parce qu’il connaissait seul toute la légende et tous les mystères. D’ailleurs, sa force dépassait celle des vieillards plus jeunes ; il escaladait les cimes ; il marchait pendant la moitié d’un jour : on commençait à croire qu’il était immortel…

Glâva ne l’aimait point. Il exigeait continuellement des sacrifices et il regardait couler le sang avec une gravité joyeuse…

— Je rentrerai dans la caverne, répondit-elle.

— Va !… Il est bon que Urm soit seul pour dire la Grande Parole.

Elle disparut et chercha la niche d’Amhao. Quoi qu’elle connût le sort qui était sur elle, la jeune femme s’était endormie, avec son enfant auprès d’elle : s’il avait été plus jeune, elle aurait été sauve, mais il comptait plus de six saisons.

Le sommeil d’Amhao était trouble et léger. Quand Glâva lui eut saisi la main, elle se dressa dans l’ombre :

— Lève-toi, chuchota Glâva… et viens avec ton petit.

Quoiqu’elle fût l’aînée et qu’elle eût veillé sur Glâva enfant, Amhao subissait la volonté ardente de sa sœur. Elle se leva. L’ombre était pleine de souffles. Des corps obstruaient le passage.

Au fond de la caverne, elles se glissèrent par une fissure étroite et raboteuse, jusqu’au torrent, presque à sec, qui roulait entre des murailles granitiques.

— Où allons-nous ? demanda Amhao.

— Où tu ne mourras point, dit la fille de Wôkr.

Une rumeur s’élargit dans les flancs de la montagne ; la lueur rouge remonta jusqu’aux astres.

— Les Vies Cachées se vengeront ! gémit Amhao, qui vacillait comme la ramure d’un tremble ; la terreur emplissait sa gorge.

La tête dressée, sentant passer l’horreur obscure, Glâva se courba sous la légende ; mais ces instincts lui conseillaient la révolte et presque l’incrédulité :

— Si Amhao reste dans la caverne, c’est pour mourir ! dit-elle. Que feront de plus les Vies Cachées ?

Sa petite main énergique se ferma sur le bras d’Amhao. Le feu rouge enveloppait la cime, l’eau coulait comme du sang, la montagne avait la vont d’un lion démesuré. Alors, une colère impétueuse souleva la fille de Wôkr : elle brava les éléments, les Vies Cachées et les Clans.

— Les Vies Cachées sont aveugles ! dit-elle. Elles frappent comme la pierre tombe…

Elle entraînait Amhao dont l’âme fut semblable à celle d’un enfant… Le torrent devint une rivière et une lune ébréchée parut au-delà du Fleuve Noir.

Glâva marchait vite, sans incertitude, ayant choisi sa voie. On n’entendait plus la montagne, mais la lueur rouge augmentait la clarté de la lune.

Des chacals, derrière les femmes, glapissaient lugubrement, puis une bête tachetée surgit d’un buisson. Glâva, reconnaissant le léopard, s’arrêta pour lui faire face et poussa une clameur stridente.

Allongé comme un reptile, ses yeux pareils à de grands lampyres allumés dans l’ombre, il avançait sournoisement. Au loin, parmi les peupliers noirs, on apercevait la palpitation du fleuve.

Les guerriers, armés de l’arc, de la massue ou du couteau de bronze ne redoutent guère le léopard et il se garde de les attaquer, mais, dans le pays des Tzoh, il savait reconnaître les enfants et les femmes.

— Je briserai tes os et je percerai ta poitrine ! cria Glâva, à l’imitation des chasseurs.

Elle aperçut une pierre ronde. L’ayant ramassée, elle la brandit. Ce geste arrêta la bête :

— Marche vers le fleuve, Amhao ! commanda la fille de Wôkr… Voici l’enfant. Je veux toute ma force.

Amhao obéit, suivie de Glâva qui marchait à reculons. Chaque fois que le léopard semblait trop proche, la jeune fille s’arrêtait, menaçante. Mais il s’excitait ; les entrailles avides, il aspirait violemment l’effluve des êtres verticaux qu’il voulait incorporer à sa chair : Glâva, sachant que tout animal s’inquiète de la vigilance des yeux, ne cessait de la regarder. Légers et furtifs, les chacals suivaient la chasse…

Subitement, le léopard changea de tactique. En bonds obliques, il tourna autour des fugitives et se trouva devant Amhao. Saisie d’un découragement glacial, elle pensa que les Vies Cachées guidaient le fauve et demeura immobile. Il flaira cette épouvante, il arriva en foudre…

Glâva l’avait précédé.

La pierre fila et frappa la bête aux naseaux. Avec un hurlement de douleur et de fureur, elle recula jusqu’au fleuve… Les chacals miaulèrent, étonnés ; on voyait partout surgir leurs pelages cuivrés et leurs oreilles pointues ; ils étaient faibles, lâches et angoissants.

— Le léopard reviendra ! dit Amhao.

Glâva, qui avait repris la pierre, dispersa d’un geste trois chacals aux prunelles fluorescentes.

Mais Amhao ne se trompait point : le léopard, à mesure que la douleur s’apaisait, revenait vers les deux femmes… De nouveau, il fut là, avec son cortège de bêtes parasites.

— Glâva brisera les dents du léopard ! cria la jeune fille.

 

La voix du tonnerre gronda dans les entrailles du sol ; le fleuve devint écarlate : on vit vaciller la montagne et la plaine palpiter comme une poitrine…

Glâva et Amhao roulèrent parmi les herbes ; une fissure du sol engloutit le léopard ; les chacals gémirent ; des vols d’oiseaux claquèrent au-dessus des arbres…

Dans la double lueur de la lune et des flammes rouges, l’œil de Glâva, égal à celui des aigles, vit craquer les rocs et s’effondrer les cavernes…

— Les Vies Cachées ! soupirait Amhao.

— Elles ont tué la tribu ! répondit Glâva… et tu vis !

Le léopard n’avait pas reparu, mais déjà des chacals, flairant au bord de la fissure, glapissaient à l’odeur excitante du sang… Dans la plaine ravagée et sur la rive du fleuve, des arbres s’inclinaient, des bêtes fuyaient encore, des tertres s’affaissaient lentement.

Glâva trouva enfin ce qu’elle cherchait : un canot abandonné par les Tzoh.

— Voilà ! dit-elle… Nous allons partir pour les terres inconnues.

Alors, l’espérance ressuscita dans le cœur d’Amhao ; elle ne regretta ni les clans cruels, ni son maître dur : toute sa tendresse sauvage se portait sur l’enfant et sur Glâva.

 

Hors une seule, les cavernes étaient devenues les sépulcres des femmes, des vieillards et des enfants. Pourtant, Urm survivait et, debout sur une roche, se souvenant du temps où le feu coulait comme une onde, il rêvait :

— Les guerriers iront prendre des femmes aux hommes du Fleuve Bleu et des Lacs Verts… Le sang des prisonniers apaisera les Vies Cachées.

Parce qu’il échappait une fois de plus à la mort, il songea que sa vie ne finirait point et il méprisa les êtres périssables.

II

Helgvor du fleuve Bleu

Helgvor, fils de Chtrâ, marchait vers l’amont du fleuve, avec deux chiens, un loup et un enfant. Une peau d’ours couvrait les épaules de l’homme, une peau de chacal celles du petit.

La vie croissait dans leurs poitrines comme les herbes sur la savane. De Chtrâ et des ancêtres, Helgvor avait reçu la haute stature, les yeux fauves et les cheveux clairs. Son agilité était comparable à celle du cerf élaphe. Sa force approchait celle d’Heïgoun, le plus massif des hommes assemblés dans la Presqu’île Rouge.

Depuis vingt générations, le clan élevait et dressait les chiens. Helgvor, un jour de chasse, avait recueilli un jeune loup : la bête au regard oblique vivait avec les chiens au regard droit. Comme eux, obéissante et fidèle, elle servait l’homme et pourchassait l’herbivore.

C’était l’automne : les guerriers du Fleuve Bleu couraient l’aventure ; le clan était gardé par cinq guerriers et vingt chiens ; plusieurs vieillards savaient encore lancer la sagaie. On comptait plus de soixante femmes jeunes ou dans leur force.

Chaque jour deux des guerriers, avec leurs chiens, partaient à la découverte, car, venant des hommes, le danger lointain est le plus redoutable.

Helgvor explorait le Sud : les Hommes de la Pierre, aux têtes cubiques, habitaient à deux lunes de marche. Il ne les avait jamais vus, mais Gmar et Chtrâ racontaient que, jadis, ils combattaient près du Fleuve Bleu et les Lacs Verts. Leurs haches et leurs couteaux, plus redoutables que les haches de pierre et les massues de bois de chêne, sortaient du feu.

Helgvor, suivi par les chiens, le loup et l’enfant, gravit un roc, au bord du fleuve. De là, il épiait la vie. Il ne savait pas qu’elle était antique, ou du moins, il ne remontait guère vers un amont où lui-même n’existait pas encore.

Toute chose était neuve comme sa jeunesse ; le monde recommençait chaque matin ; l’herbe, l’arbre, le calice, la corolle, l’eau et les nuages étaient inépuisables. Il y aurait éternellement des chevaux et des aurochs paissant la savane ; des hippopotames parmi les roseaux ; des rhinocéros nombreux et des sangliers bourrus ; des cerfs à la voix chevrotante ; des mégacéros aux bois géants ; et même des mammouths semblables aux vieux sycomores.

Jamais les biches ne cesseraient de vivre sous les ramures, les corbeaux de s’assembler en troupes noires ; les ramiers, les cigognes, les canards, les grues, les hirondelles de parcourir la vaste étendue…

Un monde où n’existeraient plus les vautours, ni l’aigle, ni le lion des cavernes, ni le léopard roux ou le léopard noir, ni les hérons rêvant sur les promontoires, ni les insectes sans nombre, ni les bêtes des eaux, n’avait aucune figure pour Helgvor.

 

Son œil vigilant suivait partout ces formes étranges qui se meuvent parmi les plantes immobiles, armées de leurs dents, de leurs griffes, de leurs sabots, de leurs cornes, de leurs venins, armes attachées à leurs corps mêmes, tandis que Helgvor porte les sagaies, la massue, la hache de néphrite, l’arc et les flèches qu’il peut déposer sur le roc.

Près de lui, leurs sens ouverts à toutes les variations de l’atmosphère, les deux chiens et le loup, armes aussi, pour l’homme, armes vivantes qui agrandissent sa prise sur le monde, et dont n’usent encore ni les Tzoh, ni les Hommes des Lacs Verts.

L’enfant, agile et infatigable, petite créature au cœur belliqueux, se dissimule dans l’herbe, dans les fissures étroites, derrière les faibles plis du terrain, jusqu’aux branches trop minces pour supporter le poids de Helgvor, et déjà connaît les ruses humaines…

Les chiens grondent et le loup s’est dressé. Ce sont les mammouths. Leurs masses couleur d’argile s’avancent comme des rochers. Avec leurs trompes pareilles à des reptiles fangeux, leurs surprenantes défenses, leurs pieds lourds comme des arbres, ils semblent venir du fond des âges.

Tout en eux est étrange. Seuls parmi les vivants, ils portent ce nez qui est un bras colossal, ces dents qui pèsent cent fois le poids d’une massue. À travers les millénaires, où leur race vécut souveraine et pacifique, ils virent disparaître le Félin Géant et les Grands Ours des Cavernes. Eux-mêmes bientôt cesseront de surgir sur la savane et dans la sylve : ceux-ci sont parmi les derniers de la race. Déjà, leurs semblables ont disparu au pays des Hommes du Roc ; ils s’avancent rarement jusqu’aux Lacs Verts ! Mais le Fleuve Bleu abreuve encore des troupeaux assez nombreux pour que Helgvor les estime éternels.

Il les aime ; ils satisfont sa passion essentielle pour la puissance. Et debout sur le rocher, il clame :

— Le mammouth est plus fort que le lion, le tigre et le rhinocéros !…

Le loup écoute et flaire ; les chiens cessent de gronder : tous trois connaissent leur impuissance contre ces rocs de chair.

Helgvor les regarde boire avec une exaltation sourde. Il rêve qu’on aurait pu les dresser comme des chiens, car mieux qu’aucun des Hommes du Fleuve, il possède l’instinct qui transforme la bête libre en bête soumise. Gardée par les mammouths, la tribu serait invincible et les Hommes du Roc n’oseraient jamais approcher de la Presqu’île Rouge.

 

Un long tressaillement agita la chair du nomade. Là-bas, très loin, subtile et redoutable, une colonnette bleuâtre sinuait derrière un tertre et s’évasait en montant…

Par ce matin calme, sur la plaine humide, elle ne pouvait avoir qu’une seule signification, formidable : la présence des hommes.

L’inquiétude tomba sur Helgvor comme un coup de massue. Puis une espérance frêle ; peut-être des chasseurs étaient revenus. Mais était-ce possible ? Les guerriers avaient quitté les clans depuis dix jours, et les grandes battues duraient une demi-lunaison. Sans doute avaient-ils rencontré de grandes troupes de chevaux ? Depuis longtemps, autour de la Presqu’île Rouge, on ne les trouvait qu’en petit nombre. Or, l’hiver, on retenait des chevaux captifs dans la bouche du fleuve, sous la garde des chiens.

Ils y trouvaient une partie de leur pâture ; une autre partie demeurait en réserve, cueillie par les femmes, dès la fin de l’été. Quand la chasse était chétive, ils servaient à nourrir les clans. Helgvor eût voulu les domestiquer, mais, au nom des traditions obscures, les anciens s’y opposaient.

Les chevaux s’habituaient vite à vivre dans la boucle, loin de l’entrée, où les hommes avaient élevé des barrières et construit des huttes.

— Hiolg, sois invisible ! dit le guerrier à son petit compagnon, tandis que lui-même se couchait sur le sol.

L’enfant se tapit contre le roc ; Helgvor continuait à épier la menaçante fumerolle. Il attendit longtemps. La fumée s’épaissit d’abord, puis se raréfia. Or, des deux côtés du tertre, des buissons s’étendaient, derrière lesquels toute présence devait rester secrète.

Helgvor, ayant examiné les accidents du site, savait que même Hiolg ne pourrait approcher sans être visible. C’était partout la steppe ; seule la rive du fleuve permettait de s’abriter, mais le fleuve, en amont comme en aval, s’éloignait du tertre.

— Les hommes ont-ils vu Helgvor ? se demandait-il.

Peut-être épiaient-ils derrière les buissons comme il épiait au haut du roc ? Alors, ils ne se montreraient point !…

Soudain, il poussa une exclamation : un être vertical venait de dépasser le buisson de gauche et l’œil aigu de Helgvor connut que cette tête cubique et ce corps trapu n’appartenaient pas à un fils du Fleuve Bleu. Ses entrailles se tendirent, car il sentit que le clan et lui-même couraient un risque formidable.

— Hiolg voit-il l’homme ? demanda-t-il.

— Hiolg le voit, répondit l’enfant aux yeux d’épervier.

La distance étant trop grande pour leur flair, les chiens et les loups demeuraient impassibles.

 

Helgvor examinait chaque recoin du site. Pour battre en retraite, on devait atteindre la rive du fleuve. Le rocher rendrait l’homme et l’enfant invisibles jusqu’à dix pas des peupliers noirs. Là, une zone d’herbe rase, large de vingt pas, deviendrait dangereuse…

Pourtant, il fallait gagner la Presqu’île Rouge au plus vite…

Helgvor éleva sa peau d’ours jusqu’à son crâne et Hiolg fit de même avec le pelage du chacal dont il enveloppait ses épaules.

— Helgvor et Hiolg doivent rejoindre le fleuve ! dit le jeune homme.

Ils descendirent du roc, dans la direction opposée au tertre ; puis ils se coulèrent dans les herbes et se mirent à ramper ; les chiens et le loup suivaient en silence.

Quand ils approchèrent de la zone dangereuse, ils s’assurèrent que les pelages couvraient bien leur tête et alors, à quatre pattes, ils imitèrent la démarche de l’ours et du chacal : à cause de la distance et de leur adresse, les hommes à la tête cubique s’y tromperaient peut-être… D’ailleurs, la zone fut si rapidement franchie qu’il eût fallu, pour les apercevoir que, d’avance, des regards fussent braqués dans cette direction.

À l’abri d’arbustes et d’herbes hautes, ils épièrent le tertre. Trois hommes étaient maintenant visibles. L’un d’eux faisait des gestes, mais il fut impossible d’en démêler la signification, et il ne semblait pas qu’aucun des visages fût nettement tourné vers le refuge où s’abritaient Helgvor et Hiolg…

— Vite ! murmura Helgvor.

Il se mit en route à grands pas, invisible maintenant, car la rive s’élevait à vingt coudées au-dessus des flots.

Par intervalles, Helgvor ou Hiolg se retournaient et, au coude du fleuve, ils gravirent la berge pour examiner le site. On n’apercevait plus le tertre, mais aucun homme n’apparaissait.

— Les Hommes du Roc ne nous ont pas vus ! conclut le guerrier.

Ils marchèrent le tiers d’un jour, en s’assurant périodiquement que personne ne suivait leur trace… La Presqu’île Rouge fut proche. Helgvor songeait au moyen de la défendre. Avec les trois autres guerriers, les femmes, les chiens, on pouvait repousser des ennemis peu nombreux et sans doute l’attaque ne se produirait que si les envahisseurs se sentaient de beaucoup les plus forts.

L’exiguïté du tertre, l’apparition d’un guerrier solitaire faisaient pressentir un petit parti de chasse. Or, l’entrée de la Presqu’île, large d’une vingtaine de pas, était défendue par des blocs : Helgvor pensait qu’il faudrait plus de vingt hommes pour la forcer.

Hiolg interrompit les réflexions du guerrier. Il arrivait, haletant :

— Des hommes marchent vers le fleuve.

Helgvor gravit la berge. Là-bas, une troupe d’hommes dispersés avançait avec prudence. Tous avaient la tête massive et la stature épaisse. Le guerrier crut reconnaître l’homme du tertre. Il compta sept silhouettes… Si l’on voulait éviter une surprise, il fallait se hâter, mais l’enfant, quoique agile, retardait la marche.

Le guerrier dit :

— Helgvor va courir ! Hiolg sait se rendre aussi invisible que la taupe… Il suivra d’assez loin.

L’enfant n’avait pas peur. S’il le fallait, il entrerait dans le fleuve : il nageait et plongeait comme une loutre. Et, à l’autre rive, il y avait des refuges sans nombre dans les rochers et dans la forêt.

— Hiolg ne sera pas vu ! riposta-t-il.

Helgvor prit sa course. Sa vélocité égalait presque celle des chevreuils. Il approchait maintenant du lieu où, le fleuve tournant à angle droit, commençait la Presqu’île.

Une rumeur s’entendit d’abord, confuse, puis des rauquements, des clameurs farouches, de longues plaintes, des cris d’épouvante…

Helgvor s’arrêta. Le frémissement du désastre emplit son âme.

La Presqu’île Rouge était envahie. Les Tzoh fendaient les crânes, perçaient les ventres, disloquaient les membres. Les vieillards et les femmes, un guerrier survivant fuyaient devant une horde hurlante. À chaque pas, une massue s’abattait, une sagaie s’enfonçait dans une poitrine et, la victime terrassée, un Tzoh achevait de lui écraser la tête ou de lui défoncer le cœur…

Exténué par ses blessures, le dernier guerrier fit face. C’était pour mourir. La poitrine inondée de son propre sang, les yeux aveuglés et les jambes tremblantes, il balbutiait des injures et prédisait la vengeance des Ougmar. Il leva péniblement sa hache et frappa au hasard. Dix massues s’abattirent ; le guerrier roula dans les herbes où les sagaies fouillèrent sa chair pantelante…

Alors, saisi d’une fureur sacrée, tout tremblant de la fureur de sa race, Helgvor clama :

— Les Ougmar écraseront les Tzoh !

Saisis, les envahisseurs se tournèrent… Ils ne virent rien. Helgvor, concevant l’impossibilité de toute lutte et la nécessité de survivre, s’était tapi dans les buissons épais qui foisonnaient près de la Presqu’île… Plusieurs Tzoh explorèrent en vain l’espace : Helgvor, le loup et les chiens demeurèrent invisibles…

 

Déjà, Helgvor et Hiolg semblaient hors d’atteinte. L’Ougmar avançait sous le couvert, lorsque le loup et les chiens grondèrent.

Deux guerriers Tzoh apparurent, au détour d’un roc qui avait, en même temps que la brise, atténué leurs émanations.

C’était un lieu sévère, que des blocs surplombants plongeaient dans une pénombre, et qu’environnaient des fourrés fauves.

Helgvor et les arrivants, immobilisés, s’épièrent. Ce fut une minute implacable : la vie pour le vainqueur, la mort pour le vaincu.

L’Homme du Fleuve Bleu donna le signal au loup et aux chiens. Ces bêtes rusées filèrent parmi les végétaux et ne reparurent qu’après avoir tourné les Tzoh.

Coup sur coup, Helgvor tira deux flèches. La première frôla le crâne d’un Tzoh, la seconde lui creva un œil, et tandis qu’il poussait un hurlement de douleur, le loup l’assaillit par-derrière.

À grands bonds, la hache haute, Helgvor avait pris son élan.

Le second Tzoh alla au-devant de l’attaque, pendant que l’autre luttait contre le loup et les chiens.

Une sagaie écorcha l’épaule d’Helgvor, puis les antagonistes se trouvèrent face à face.

Le Tzoh était trapu, les épaules puissantes, les mains musculeuses. Il clama :

— Les Tzoh ont pris vos femmes et tué vos enfants ! Ils massacreront vos guerriers et il n’y aura plus d’Ougmar sur la terre.

Helgvor ne comprenait pas ces paroles, mais sachant qu’elles étaient injurieuses, il riposta :

— Les Ougmar anéantiront la race immonde des Tzoh !

Sa hache tournoyait ; l’autre brandissait sa massue.

Parce qu’ils étaient agiles, doués d’yeux vifs et de mains adroites, aucun ne fut atteint d’abord.

Bondissant comme des léopards, tout ensemble ils frappaient et s’effaçaient devant l’arme adverse.

Helgvor, redoutant l’arrivée d’autres ennemis, résolut d’en finir.

Il abaissa son arme, il laissa s’abattre la massue de chêne. L’arme pesante faillit l’atteindre, mais l’évitant d’un saut léger, il fendit le crâne de l’adversaire, entraîné par son élan.

Le vaincu s’affaissa d’un bloc et agonisa sur les herbes.

Là-bas, le loup et les chiens, vainqueurs, dévorèrent le guerrier mourant.

Hiolg, qui avait contribué à leur victoire en entravant les jambes du Tzoh, se précipita au-devant d’Helgvor qui cria :

— Ainsi périront tous les Tzoh, race de chacals et d’hyènes fétides.

Mais les Tzoh, n’ayant pu voir le combat, ne connurent que plus tard le sort des deux guerriers.

Et comme on ne trouvait pas Helgvor, ils achevèrent leur tâche. Ils parquaient les femmes adultes, ils massacraient méthodiquement les derniers vieillards et les enfants.

Parfois un vieil homme ou une femme se traînant à leurs pieds, les guerriers se mettaient à rire et prolongeaient le supplice. Enfin, la tuerie s’arrêta. Le chef, à demi prosterné, étendit les mains et clama :

— Vies Cachées, les Tzoh vous ont abreuvé de sang… Vous ramènerez dans le pays des Rocs, les guerriers ainsi que les femmes captives…

Quelque temps encore, les Tzoh explorèrent la Presqu’île Rouge.

Parfois, ils découvraient un vieillard tremblant ou un enfant épouvanté : la massue et la sagaie les exterminaient.

III

Vers le pays des rocs

La fournaise du Soleil était rouge, quand Helgvor entra dans la Presqu’île. Les chiens et le loup flairaient les cadavres ; les oiseaux noirs descendaient avec des clameurs rauques ; les chacals accouraient sournoisement à l’odeur subtile du sang. Les Ougmar ne pratiquaient pas la sépulture, comme les Tzoh, et leurs cultes n’étaient point précis. Ils savaient pourtant que les Ougmar sont les enfants de l’Aigle Géant et du Fleuve Bleu. L’Aigle Géant est sorti de l’Œuf qui flottait sur le fleuve. Alors le fleuve noyait la forêt et les rocs ; l’Aigle était plus grand que le tigre… Et les Ougmar respectaient la vie de l’Aigle.

Les vieillards savent aussi qu’au départ pour la chasse, il faut lancer une sagaie vers les nuages et prononcer des paroles transmises par les Ancêtres.

— Les Fils du Fleuve et de l’Aigle tueront les Tzoh ! grondait le guerrier.

Il ne s’opposa pas au travail des corbeaux, des hyènes et des chacals, purificateurs de la sylve et de la savane.

Par intervalles, il épiait les corps étendus sur la terre. Le sang des siens n’avait pas coulé : sa mère était morte depuis dix ans, il n’avait point de sœur, son père et ses frères chassaient avec les guerriers.

Mais Hiolg était revenu assez vite pour assister à l’enlèvement de sa mère et au massacre d’un aïeul. Une haine d’adulte emplissait sa poitrine fragile…

Le sang s’égouttait lentement et devenait noir ; des entrailles allongeaient leurs câbles bleus ou bien la pulpe des cervelles jaillissait des crânes.

Quelque temps, il sembla que les Tzoh avaient tout massacré, hors les captives. Puis un vieillard parut, la poitrine sanglante, suivi d’une femme nubile qui s’était abritée dans un hallier… Il vint aussi des enfants… Et peu à peu, quelques autres – femmes ou vieillards – surgirent.

Le guerrier dit :

— Helgvor marchera sur la piste des Tzoh… Il laissera sur son passage des tisons et des pierres calcinées… parfois il plantera des rameaux dans la terre… Ainsi les guerriers, à leur retour, pourront retrouver sa trace…

Les vieillards, ayant perdu trop de sang, écoutaient dans un vertige, mais une femme répondit :

— Malgw répétera aux guerriers les paroles de Helgvor !…

 

Le crépuscule répandait dans les nuages un univers illusoire, plus éclatant, plus variable et plus vaste que l’univers réel… Une vapeur mélancolique sortait du fleuve ; les corbeaux, les vautours, les chacals, les hyènes vivaient une heure abondante et douce…

Helgvor rappela les chiens et le loup qui déjà se repaissaient de la chair des hommes… Comme il quittait la Presqu’île, Hiolg accourut, qui venait de découvrir ses petits frères parmi les morts et gémissait comme un louveteau.

Le fils de Chtrâ lui dit :

— Hiolg n’est pas assez agile. Si les Tzoh découvrent sa présence, ils se saisiront de lui et le tueront… Hiolg attendra les guerriers.

Ayant dit, Helgvor lança une sagaie vers le firmament, prononça les Paroles, et disparut, suivi des deux chiens et du loup. D’autres chiens étaient revenus qui, sauvés de la mort, partageaient déjà la dévoration des chacals et des hyènes…

Des ténèbres tièdes pleuvaient sur la savane, les astres surgissaient successivement, chacun selon son éclat, et la terre promettait cette joie qu’elle donne et reprend aux créatures périssables.

 

Helgvor n’eut guère de peine à suivre la piste des ravisseurs car, le loup et les chiens ayant compris leur tâche, par leurs narines infaillibles connaissaient aussi bien, et plus durablement, l’émanation des êtres, que l’œil ne connaît leur figure.

Parce que, embarrassés par les captives, les Tzoh voyageaient lentement et parce que, en route vers l’amont, ils ne pourraient s’embarquer sur le fleuve, aucune hâte ne sollicitait le guerrier.

L’Ougmar comptait ensemble sur son flair, sur le flair des trois bêtes et sur la rapidité de sa course pour échapper aux poursuites et aux enveloppements. Toutefois, aussi longtemps que ce serait possible, il éviterait de trahir sa présence.

La dernière cendre crépusculaire s’éparpilla au fond du couchant : il n’y eut que l’éther noir et le grésil tremblotant des astres… Les Hommes du Roc furent si proches que, étendu sur le sol. Helgvor entendait leurs mouvements et leurs voix. Dressés au silence, les chiens et le loup s’immobilisaient.

Des lueurs s’élevaient sur la savane qui dénonçaient les feux, signes formidables de la bête verticale… Pour mieux se dissimuler, Helgvor s’était placé sous le vent, tapi dans l’échancrure d’un monticule, et il discerna cinq brasiers, avec les ombres des guerriers et des femmes, ou leurs statures écarlates.

La fureur fit claquer ses mâchoires, lorsqu’il reconnut les plus jeunes des femmes ; il ressentait ensemble l’outrage et une tendresse sauvage.

— Les Tzoh sont des chacals ! Les Hommes du Fleuve briseront leurs os et reprendront leurs femmes ! répétait-il d’une voix basse et dense.

Il essayait de dénombrer les ennemis : il y en avait presque deux fois autant que n’en comptaient tous les guerriers Ougmar. Mornes, les femmes se résignaient, déjà la plupart avaient obéi aux vainqueurs. Helgvor ressentit une jalousie immense, une jalousie collective, mais ne s’étonna point : les femmes tremblent comme les biches et ne veulent pas mourir !

Il épia longtemps, s’accoutumant aux gestes comme aux effluves des Tzoh, attiré surtout par le chef, toute sa haine concentrée sur la stature compacte, sur l’énorme visage, peint d’une couleur écarlate comme le sang frais… Dans les ténèbres, Helgvor levait sa massue ou dardait sa sagaie ; la frénésie du combat contractait ses poings et dilatait son cœur.

À la fin, il se réfugia dans une combe, où il alluma un feu léger et fit rôtir la chair d’un saïga qu’il partagea avec ses bêtes.

Puis il dormit, mais l’odorat et l’ouïe continuaient à cueillir subtilement les émanations et les rumeurs des bêtes qui se meuvent ou des êtres enchaînés à la terre profonde… Autour de lui, le loup et les chiens formaient un prolongement de sa personne.

Toute surprise était impossible.

 

Dix jours moururent sans que Helgvor cessât de suivre les Tzoh. Grâce à sa ruse, à son flair, à sa prudence, et aussi parce que les ennemis n’avaient point de chiens, aucun indice n’avait encore révélé sa présence : la nuit, il s’éloignait plus encore que pendant le jour.

La marche des Tzoh était ralentie par les femmes et par le transport des canots, presque toujours inutiles à des guerriers qui marchent vers l’amont du fleuve. Parfois, quand il s’élargissait au point d’être comparable à un lac, la flottille s’embarquait, Helgvor redoutait de perdre la piste, mais bientôt le courant redevenant rapide, les Tzoh reprenaient pied sur la savane.

Le onzième jour, au matin, les Hommes des Rocs se divisèrent. Tandis que la plupart continuaient à avancer, d’autres s’éparpillaient comme pour cerner un troupeau ; Helgvor reconnu leur chef, l’homme apparu tout près du tertre, le jour du massacre, et qui était survenu tardivement à la Presqu’île Rouge.

Chiens et loup, les yeux luisants du feu glauque des lampyres, hérissés, haletants, observaient l’ordre du silence. Pour avoir suivi tant de jours, en se dissimulant, la piste des Tzoh, ils savaient que c’étaient des ennemis redoutables.

Invisible, Helgvor rétrograda, et ne craignant plus de perdre la piste, il mit une distance considérable entre les Tzoh et lui… Il parvint à une chaîne de rocs, qui formaient une muraille crénelée sur la rive, et s’y dissimula. Sa retraite était assurée : à travers les hautes herbes, il pouvait atteindre un bois de sycomores…

La halte dura longtemps ; le fleuve roulait une nappe immense, et des îles s’apercevaient en amont, d’entre lesquelles surgit une pirogue.

Helgvor, avec stupeur, connut qu’elle était manœuvrée par des femmes. Plus proches de la rive droite que de la gauche, elles ramaient désespérément… Bientôt, montée par des guerriers, une autre pirogue parut, qui gagnait du terrain et cherchait à se glisser entre la rive et le canot des fugitives. Les femmes obliquèrent vers la droite, tandis qu’une troisième pirogue survenait au tournant d’une île…

Alors, toute la chair de Helgvor frémit de passion chasseresse… et tandis qu’il rampait, haletant, une ombre s’éleva parmi les rocs ; il tourna la tête et reconnut Hiolg.

IV

Les fugitives

La lune avait grandi et atteint la taille du soleil, puis décru jusqu’à disparaître ; ensuite, elle avait dessiné ses cornes minces, et de nouveau, elle croissait chaque soir parmi les étoiles, au-dessus des eaux et des solitudes. Glâva et Amhao continuaient à descendre le cours du fleuve.

Amhao, habile à découvrir les plantes et les fruits qui nourrissent l’homme, allumait et entretenait le feu, plus adroitement que sa sœur ; Glâva montrait un flair plus sûr des bêtes. Pendant son enfance, elle avait appris à jeter la pierre taillée et la sagaie, sa main était précise, ses yeux rapides et sûrs. Chaque jour, elle apportait de la chair fraîche pour le feu du soir.

Comme elles passaient presque toutes leurs journées dans le canot, elles évitaient les ours, les lions et les léopards. Le soir, elles cherchaient un roc en surplomb ou une caverne et, à l’aide du feu, éloignaient les mangeurs de chair. Souvent aussi, elles campaient dans une île du fleuve.

Quand l’île était giboyeuse, elles s’y reposaient pendant deux ou trois jours, encore qu’il fallût craindre les grands hydrosauriens…

Elles avaient fabriqué des sagaies, deux massues, deux épieux qui, moins bien faits que les armes taillées par les guerriers, toutefois, étaient efficaces. Glâva les avait dégrossis ; Amhao, plus patiente, les amenuisait avec une minutie inlassable.

Ainsi, chaque jour, elles devenaient plus aptes à combattre : l’énergie et l’audace de Glâva accroissaient le courage de l’aînée qui, docilement, s’exerçait au lancement des traits et des cailloux.

À peine si elles craignaient encore la panthère, le léopard ou l’hyène, mais lorsqu’elles entendaient le tonnerre d’un rugissement, la voix rauque du tigre, ou le grognement rugueux de l’ours gris, dévorateurs de la steppe et de la forêt, elles concevaient leur faiblesse. Aux temps où les cavernes humaines étaient leur refuge, la force des guerriers les enveloppait : la tribu bravait les mangeurs de chair…

Ces souvenirs s’élevaient plus forts quand les flots de l’ombre fusaient sur le monde, que des formes équivoques erraient autour du feu, que les astres mêmes apparaissaient menaçants. Amhao soupirait, songeant à Tsaouhm, son maître, par qui elle avait conçu :

— Tsaouhm est fort ! murmurait-elle.

À cette plainte, qui la pénétrait subtilement, l’audace et la colère tremblaient dans la poitrine de Glâva :

— Amhao oublie qu’elle devait mourir ! grondait-elle. Depuis longtemps son sang aurait séché sur les rocs ! Les Tzoh sont pires que le tigre et le lion !

 

Un soir qu’il avait faim, l’ours gris s’arrêta devant le fleuve. Depuis la veille, les bêtes astucieuses dépistaient sa pesante émanation : en vain s’était-il terré parmi les rocs, accroupi dans la broussaille, mêlé aux longues herbes : le saïga, le cerf élaphe, l’antilope, le mouflon, l’aegagre discernaient ses effluves parmi celles des feuillages, des herbes, des terres lourdes et des aromates.

Sa fureur, attisée par la faim, ne cessait de s’accroître et son âme opaque, bourrue, haineuse, s’indignait contre les ruses ou l’agilité de la proie.

Devant la flamme, il ouvrait au large une gueule grognante, et quand il secouait les pattes, ses énormes griffes cliquetaient. Les yeux, féroces et vigilants, luisaient de convoitise à la vue des deux femmes. Sa peau l’enveloppait avec ampleur, en formant des plis lourds sur la poitrine ; chacun de ses mouvements révélait une force flexible ; l’habitude de vaincre lui imprimait on ne sait quel formidable prestige.

Tantôt, il rôdait le long du feu, tantôt il s’arrêtait, oscillant, béant et exaspéré… Un roc concave abritait les femmes ; le feu formait la corde d’un arc de pierre que le fauve pouvait franchir d’un bond, mais cette palpitation mystérieuse le remplissait de méfiance. Quand il approchait, l’éblouissement entrefermait ses paupières, une chaleur redoutable menaçait ses narines.

Glâva, ayant clos les hiatus, entretenait une flamme vive avec des brindilles. Chaque fois que le monstre s’avançait, elle tendait une branche résineuse, dont le bout flambait… Alors, sidéré, il rauquait en montrant ses canines aiguës.

Des étoiles s’épanouirent et d’autres sombrèrent : la brute opiniâtre était toujours là, et les femmes, avec angoisse, voyaient décroître l’amas de branchages, péniblement amassé au crépuscule. Quoiqu’elles nourrissent le feu avec parcimonie, il devait mourir avant que l’Etoile rouge n’atteignît le bas du ciel.

Alors, leur chair saignerait entres les mâchoires du carnivore…

Par intervalles, Glâva agitait la sagaie, mais sachant que l’arme ne pénétrerait pas jusqu’au cœur de l’ours et qu’une blessure déchaînerait une fureur aveugle, elle se gardait de lancer l’arme.

Il n’y eut plus de bois ; les dernières flammes baissèrent, les braises cramoisies s’assombrirent et les dents d’Amhao s’entre-choquaient d’épouvante.

Glâva se préparait à un combat suprême…

Masse colossale dans la pénombre, l’ours s’avança… Depuis un moment, à la droite des rochers, on entendait hurler et glapir. Le murmure s’enfla. Un animal de haute stature surgit, qui trottait en boitant et l’ours, ses narines ouvertes aux effluves, reconnut le cheval…

Des blessures à la jambe ralentissaient la course du fugitif, qui avait à peine franchi cent coudées, lorsque deux grands loups parurent, puis trois autres, puis la horde des chacals…

Avec un grognement joyeux, l’ours prit son élan. Saisi d’une épouvante immense, le cheval s’arrêta, tourna la tête, et vit les cinq loups qui barraient la route à l’Orient, tandis que les rochers et l’ours défendaient le couchant.

 

Le cheval tourbillonna et s’enfuit vers le sud, suivi par l’ours aux enjambées oscillantes, lourdes et véloces, par les loups, furieux d’inquiétude, mais soutenus par une espérance obscure ; la bête traquée, rougissant la piste de son sang, perdait continuellement du terrain ; sa jambe blessée se mourait, roide, douloureuse qui entravait la course… Et tout autour, les vies avides voulaient engloutir cette vie terrifiée…

Bientôt, l’ours étant si proche que les loups hurlent leur déconvenue, l’herbivore ne voit plus que des gueules dévorantes. Tantôt encore, l’étendue était là, la savane enivrante, où, si longtemps, par son flair et sa vélocité, il a fui le péril carnivore. Maintenant, l’espace tient entre ces bêtes faméliques et le cheval, lourd comme le roc, inerte comme l’arbre, s’abandonne, avec une plainte sinistre : l’ours lui fend la gorge ; le sang déferle sur le poil rouge ; un loup, plus hardi que les autres, attaque à l’arrière.

Quelque vague rêverie passa dans les yeux obscurs, l’image de l’étendue s’effaça, et l’ours, avec des grognements, pour tenir les rôdeurs à distance, commença de boire et de manger l’agonisant : la vie qui quittait le cheval rentrait à grandes ondes dans son vainqueur. Tout autour, les loups, les chiens, les chacals, l’hyène attendaient que la bête souveraine abandonnât ses restes aux ventres insatiables.

 

Cette nuit farouche rendit les femmes plus prudentes encore. Quand le gîte n’était pas sûr, elles renversaient le canot et cet abri déconcertait l’intelligence grossière des fauves. Entre la terre et les bords, des interstices permettaient de piquer les mufles qui flairaient ou les pattes qui fouissaient : mystérieusement blessées par un ennemi invisible, les bêtes battaient en retraite : Glâva et Amhao évitaient de darder trop vivement la sagaie, afin de ne pas exaspérer les grands carnivores…

Presque toujours, ce n’étaient que des loups, des hyènes, des chacals. Une fois le tigre vint et deux fois le lion ; ils ne s’attardèrent point, soit par défiance, soit parce que d’autres proies les sollicitaient… Souvent aussi, bien cachées dans un fourré, parmi des épines, les fugitives évitaient la visite des rôdeurs.

À mesure qu’elles s’éloignaient de la tribu, leurs haltes se prolongèrent. Elles fabriquaient des pieux, à l’exemple des Tzoh, et s’en servaient pour hérisser leur retraite. Dans les îlots, la sécurité était presque parfaite ; parfois, elles se glissaient dans des fissures trop étroites pour livrer passage aux grands carnivores et, quand elles découvraient une caverne vide, facile à barricader, elles y passaient plusieurs jours.

 

Une lune après leur départ, les femmes jugèrent qu’elles étaient assez loin de la tribu pour s’arrêter durablement. Il fallait une terre giboyeuse et féconde, un gîte à l’abri des fauves et des météores, la proximité du fleuve. Elles cherchèrent plusieurs jours. Un matin, dans une roche de granit, à quatre coudées du sol, elles discernèrent une fissure assez large pour laisser entrer un homme, un grand loup ou un léopard. Une surface lisse la séparait du sol ; elle était inaccessible à la plupart des bêtes sans ailes ; même une panthère n’y devait pas atteindre facilement.

Glâva grimpa sur les épaules de sa sœur. Avant de s’engager dans la fissure, elle regarda, flaira et ne sentit que l’odeur des chiroptères… Alors, courbée, elle avança. Une faible lueur tomba de la voûte, la fissure s’élargit jusqu’à former une caverne où pouvaient s’abriter plusieurs humains. La lumière pénétrait par une fente verticale, qui se prolongeait jusqu’au sommet du roc.

Glâva, pourvue de quelques rameaux secs, alluma un feu qui flamba rapidement ; elle vit alors que la voûte s’élevait à cinq ou six coudées ; le refuge était favorable…

La fille des Rocs sortit de la caverne et retrouva sa compagne :

— Amhao et Glâva se reposeront ici ! dit-elle. L’entrée de la caverne est trop haute pour les loups… trop étroite pour le lion, le tigre et le grand ours… Des pieux et des pierres la défendront contre la panthère.

 

Pendant une demi-lunaison, leur vie fut aussi sûre que si elles avaient vécu sous la protection des guerriers, car elles ne sortaient que le jour, après avoir épié l’espace. Les grands félins dormaient. Elles ne découvrirent aucune trace de l’ours gris ni des hommes.

Il y avait abondance de bêtes et de plantes. En allumant le feu sous la fente verticale, aucune fumée n’infectait le refuge. La ruse et l’adresse des femmes s’accroissaient chaque jour ; Glâva surtout pressentait le danger, d’un flair presque pareil à celui des chacals. Quand elle collait son oreille contre le sol, elle discernait les bruits les plus légers ; sa vue, à grande distance, lui dénonçait les êtres et elle les reconnaissait, pour la plupart, rien qu’à leur allure… Chaque jour, elle perfectionnait ses pièges, tandis qu’Amhao construisait mieux les armes et les outils. Pourvue de sagaies aiguës, d’une massue à nœuds, d’un harpon, Glâva vivait avec une audace bien tranquille et son courage enhardissait Amhao.

Elles eurent à foison la chair des bêtes qui vivent sur la terre et dans les eaux, les châtaignes, les faînes, les noix, les racines et les champignons. L’herbe, les feuilles sèches et les fourrures charmaient leur sommeil. Amhao préparait les vêtements pour l’hiver et la tranquillité eût été profonde si l’aînée n’avait connu cette inquiétude qui, même loin du péril, saisit les femmes seules.

Elle regrettait Tsaouhm pour qui on avait brisé ses dents canines : rude mais non féroce, il montrait des douceurs subites et partageait avec elle le rêve obscur des genèses…

Des scènes précisaient la mélancolie de la jeune femme ; la nostalgie du pays des Rocs ressuscitait d’autres scènes : quoique les femmes fussent mal nourries, des restes de l’homme, Amhao songeait avec un regret trouble aux grands feux où rôtissaient les saïgas, les antilopes, les aurochs, les mouflons, les outardes ou les sarcelles, aux palabres des femmes, et même aux travaux cruels qui suivaient les grandes chasses.

Glâva songeait moins à la vie ancienne. L’avenir montait devant elle. L’instinct de l’espèce, encore indéterminé, se reportait sur la terre neuve, l’ardeur d’une découverte continue éteignait le souvenir des Rocs. Pourtant, certains jours, elle subissait la douceur rétrospective, elle revoyait les cavernes natales. C’était bref. La haine du vieux Urm, l’horreur des sacrifices, la crainte d’avoir les canines rompues pour Kzahm à l’odeur de chacal lui emplissaient la poitrine de colère.

 

Un matin, Glâva examinait la pirogue, cachée dans un fourré, à cent coudées du fleuve. Avec Amhao, elle avait réparé les fissures et construit des rames nouvelles. Elles s’en servaient pour atteindre les îles ou l’autre rive.

C’était une embarcation longue, qui fendait facilement le courant ; Glâva avait conçu pour elle un attachement indéfinissable. Parce qu’elle portait les fugitives et suivait le courant du fleuve, parce qu’elle leur évitait de rudes fatigues et de grands périls, parce qu’elle avait souvent été unique refuge, elle la douait d’une sorte de vie. Et, presque chaque jour, elle venait voir si la pirogue était intacte…

Avant de sortir du buisson, Glâva s’arrêta, voulant s’assurer qu’aucun rôdeur n’était proche. Elle aspira les effluves, explora l’ambiance de son œil agile et colla son oreille contre un frêne…

Des pas faisaient frémir l’arbre : tout de suite, elle sut que ce n’étaient pas des pas de quadrupèdes ni d’oiseaux…

Le rythme, appesanti, dénonçait quelque créature verticale, chargée d’un fardeau et Glâva, songeant que c’était Amhao avec l’enfant, fut d’abord rassurée. Puis, l’inquiétude mordit. Pourquoi Amhao était-elle près du fleuve ? Ne devait-elle pas attendre le retour de la chasseresse ?

Glâva se glissa silencieusement hors du fourré. Le bois finissait à gauche, où s’entendaient les pas, et Amhao fut visible. Elle marchait à petite distance de l’orée, de façon à pouvoir épier la savane sans être visible… Elle ne vit sa sœur que quand elle fut proche…

— Pourquoi Amhao a-t-elle quitté la caverne ?

— Amhao cherchait Glâva.

Elles se regardèrent. Un trouble violent cendrait la face d’Amhao et ses lèvres étaient pâles.

— Amhao a vu des Tzoh ! dit-elle.

— Des Tzoh ! répéta Glâva, consternée.

Amhao montra les cinq doigts de la main droite et l’index de la main gauche.

— Amhao les a reconnus ?

— Il y avait Kamr, fils de l’Hyène… Ouaro… Tohr…

— Ont-ils vu Amhao ?

— Ils étaient loin, ils se dirigeaient vers le roc… Le marécage les a arrêtés et ils ont disparu dans le bois. Alors, je suis descendue, j’ai tourné le roc et j’ai traversé les buissons…

— Amhao a-t-elle caché la branche ?

— Oui.

Glâva secoua la tête. De nouveau, elle sonda l’étendue.

— Il faut atteindre l’île pour nous cacher.

Suivie par Amhao, elle retourna vers la pirogue.

Elles transportèrent l’embarcation jusqu’à l’orée. L’herbe était haute, la rive déserte et le roc était invisible : les deux femmes ne pouvaient être aperçues que par des hommes qui suivraient la rive ou se trouveraient à l’autre bord.

Quand elles furent dans le canot, elles s’éloignèrent peu de la berge. Le courant emportait l’esquif, lentement, mais elles accélérèrent sa marche.

Glâva se demandait si les Tzoh s’étaient arrêtés près du roc. Même alors, ils ne devaient guère soupçonner que la fissure s’ouvrait sur une caverne habitée, et, au matin, pourquoi auraient-ils désiré un abri ? Ensuite, cherchant à deviner le motif de leur présence, elle rejeta l’idée qu’ils poursuivaient les fugitives ou que la chasse les eût menés à une telle distance. Il ne s’agissait pas non plus d’une émigration, car les Tzoh ne se déplaçaient que vers les terres rocheuses.

Des souvenirs bondirent comme des sauterelles dans l’herbe : Glâva et Amhao n’étaient-elles pas les descendantes d’une étrangère ?… En trouvant les cavernes écroulées et la plupart des femmes mortes, les Tzoh avaient dû vouloir les femmes des Lacs Verts ou du Fleuve Bleu…

 

Le canot continuait à glisser sur les eaux tranquilles et le fleuve était si large qu’on ne discernait plus l’autre rive… Puis, l’île parut, étroite, longue, où pullulait le végétal. Une vie séculaire avait dressé les troncs des peupliers noirs et des sycomores ; des saules plus épais que les hippopotames jaillissaient des roseaux ; la palpitation des trembles évoquait des vols d’insectes prodigieux, les buissons multipliaient les vies sournoises et vénéneuses…

Avant de s’écarter du rivage, Glâva épia longuement la savane : comme aucune forme verticale n’y apparaissait, elles se dirigèrent à force de rames vers l’île et s’arrêtèrent devant un promontoire stérile, à la base duquel se creusait une anse. Elles débarquèrent rapidement et, cachées dans les broussailles, elles attendirent.

Rien ne révéla la présence des hommes : le mufle hideux d’un hippopotame, les écailles d’un saurien, la carapace d’une tortue, le vol d’un héron ou, sur la rive, l’apparition d’un élaphe, d’un rhinocéros, d’une antilope, attiraient un instant l’attention des femmes…

Subitement, Glâva tressauta : les créatures verticales venaient de paraître ! D’abord confuses, elles se précisèrent à mesure et les fugitives reconnurent des hommes de leur clan, parmi lesquels Glâva, la première, discerna Kzahm à la tête d’aurochs.

— Des femmes ! exclama Amhao.

Elles suivaient la première bande des guerriers. D’une race étrangère, le visage moins basané que les Tzoh, les cheveux parfois de la couleur des feuilles d’automne, jaunes ou rousses, elles ressemblaient à Glâva…

— Elles viennent des Lacs Verts ou du Fleuve Bleu ! dit la fille de Wôkr, et prendront la place de celles que la montagne a tuées…

Une jalousie obscure palpitait dans la chair d’Amhao, tandis que, se retrouvant en elles, Glâva plaignait les captives, surtout celles qui seraient asservies au chef à l’odeur de chacal.

Le visage d’Amhao fut couleur de cendre : parmi les hommes de l’arrière-garde, elle revoyait Ouaro, Tohr et les autres guerriers qui l’avaient épouvantée.

Le chef les interrogea, tous firent halte. Par intervalles, ils observaient le fleuve et leurs regards s’arrêtaient longuement sur l’île… À la fin, Kzahm, fils du Sanglier Noir, donna des ordres et les porteurs de pirogue s’avancèrent…

Deux embarcations furent mises à l’eau et se dirigèrent vers l’île.

— Les Tzoh suivent notre piste ! gémit Amhao.

— Non !… Ils veulent connaître l’île… et peut-être y camper…

— Il faut fuir !

L’âme serve de la femme tremblait en Amhao et elle se souvenait convulsivement des lois du Roc et de la vengeance des Vies Cachées…

Glâva hésitait. L’île était vaste, pleine de retraites profondes, mais le flair des Tzoh apparaissait redoutable : l’indice le plus léger dénoncerait les fugitives… Surtout la pirogue, amarrée dans le havre, ensemble trahissait la présence humaine et révélerait celles qui avaient enfreint le commandement des Vies Cachées…

— Amhao et Glâva fuiront ! dit-elle.

Le havre, situé derrière la proue de l’île, était invisible aux arrivants…

Suivie de son aînée, Glâva rampa jusqu’au canot, démarra rapidement et silla le long de l’île, sous les grands saules blancs. Si les Tzoh avaient atterri vers la pointe méridionale, ils eussent vu s’embarquer les fugitives. Mais ils s’arrêtèrent vers le centre, où l’île s’élargissait considérablement, où des végétaux épais et hostiles barraient la route.

Lorsque les femmes atteignirent la pointe septentrionale, le fleuve s’étendait, immense et fourmillant de vies voraces : l’espace fut là, où la barque devenait visible et, les femmes cessant de ramer, songeaient à la tribu inexorable, aux supplices mystérieux, aux flammes où palpiterait leur chair.

Glâva se glisse parmi les plantes fiévreuses où grouillent les bêtes aux chairs froides, les écailles, les élytres, les gueules dévorantes, les suçoirs perfides, et les dents vénéneuses, tortues, serpents, batraciens, myriapodes, araignées géantes, carabes d’émeraude, vers gluants, nuées de némocères ; un jeune hippopotame presque rose s’effare et plonge dans la vase, un saurien dresse sa gueule écailleuse, un crapaud s’évade pesamment, tandis que des oiseaux de lazulite et de rubis étincellent à la cime des arbres…

Elle écoute, elle épie à travers les lianes, les canots qui continuent à se diriger vers l’île, elle entend les voix de ceux qui ont débarqué. Mais aucune arrière-garde tzoh ne surgit sur la savane. En obliquant vers l’autre rive, elles seront quelque temps encore invisibles.

— Amhao et Glâva continueront à fuir ! dit-elle à sa compagne.

Elles repartent sur le fleuve énorme, en se dirigeant vers la gauche où, à dix mille coudées, le fleuve tourne : si elles parviennent jusque là, invisibles, elles seront sauvées…

Mordant à chaque brassée sur l’étendue, elles s’efforcent désespérément et l’île ne révèle aucune présence dans la zone dangereuse…

Le tournant ! Déjà le canot frôle la rive gauche : encore mille coudées, cinq cents coudées, et les voici sous les ramures penchantes… Alors, épuisées, elles soupirent, elles se regardent avec la tendresse née aux jours évanouis et la tendresse des heures terribles de leur exode…

Kamr, fils de l’Hyène, parvenu à l’autre bord de l’île, explorait la face des eaux. Son œil agile discerna la face monstrueuse d’un hippopotame, émergée sous les branches flottantes, et, loin, une chose longue qui suivait la rive gauche. Il ne tarda pas à reconnaître une pirogue, montée par deux humains imprécis : sans soupçonner que ce fussent des femmes, il donna l’alarme.

Plusieurs accoururent, parmi lesquels Kzahm, le Sanglier Noir, et virent disparaître l’embarcation au tournant du fleuve.

Parce qu’il faut toujours redouter les pièges, Kzahm ordonna la poursuite, défendant toutefois de la continuer pendant plus d’un quart de journée, et recommandant de battre en retraite si d’autres canots paraissaient ou si des hommes se montraient sur les rives…

Douze guerriers, agiles et bons rameurs, s’embarquèrent sur deux pirogues : Kzahm comptait qu’ils gagneraient de vitesse l’embarcation mystérieuse et recommanda, si c’était possible, de ramener vivants les êtres inconnus…

Quand les embarcations furent parties, le chef demeura soucieux : étaient-ce les guerriers du Fleuve Bleu ou des Lacs Verts, ou seulement des rôdeurs solitaires ? Une crainte obscure erra dans le crâne opaque, mais qu’il dédaignait : ne commandait-il pas à cent guerriers, tandis que le clan du Fleuve Bleu en réunissait à peine soixante ?

Ceux des Lacs Verts, en groupes épars, chassaient sur des territoires très lointains : pour qu’ils fissent un bloc de leurs forces, il aurait fallu la guerre… Aucune guerre, depuis deux générations, n’avait entrechoqué les Hommes des Rocs et ceux des Lacs Verts.

Parce que le chef doit être ensemble très brave et très prudent, le Sanglier Noir détacha des éclaireurs sur les deux rives.

Le canot de Glâva et d’Amhao continuait à descendre le fleuve. Lasses, les deux femmes ne ramaient guère, et la marche du courant était lente…

Tout semblait paisible. Sur la vaste face des eaux, ni sur les rives, on n’apercevait aucune trace de l’effroyable bête verticale. Mais les fugitives ne se rassuraient guère : l’image des Tzoh les poursuivait comme une réalité implacable… Ni le Sanglier Noir ni les guerriers ne leur feraient grâce, ni même l’homme avec qui Amhao avait perpétué la race et qui l’abattrait de la massue ou la percerait de la sagaie, si on ne la réservait pas pour être livrée au feu, afin d’apaiser la colère des Vies Cachées…

Cependant, à mesure que coulait le temps, une espérance croissait au sein de l’angoisse : elles reprirent les rames et se remirent à accroître la distance…

Glâva poussa un cri sourd, Amhao une plainte ; l’espérance se rapetissa, la détresse grandit comme l’ombre des peupliers noirs : une pirogue était apparue au détour de la rive.

Alors, les deux femmes se connurent aussi chétives que les némocères qui bourdonnaient sur la rive – et Amhao, sidérée, laissa flotter les rames. Son âme s’abandonnait ; elle fut prête à céder au destin carnivore, elle reconnut la puissance des Tzoh et des Vies Cachées.

— Nous ne pourrons plus leur échapper ! gémit-elle. Amhao doit mourir…

Un instant, l’amère défaillance courba le front de Glâva, mais l’énergie vivait en elle, avec l’audace, avec le besoin opiniâtre d’épuiser les ressources de son être avant de céder aux hommes ou aux circonstances.

— Amhao et Glâva mourront si elles sont prises ! gronda-t-elle. Elles ne le sont pas…

— Vois ! s’écria Amhao.

Un deuxième canot venait d’apparaître.

— N’avons-nous pas échappé à Urm, au léopard et à l’ours ? dit rudement Glâva.

Elle regarda Amhao avec une résolution tendre, et Amhao, dominée, ressaisit les rames…

Ce fut une lutte dure et misérable ; les pirogues de la poursuite, plus rapides et manœuvrées par des bras musculeux, dévoraient la distance : Glâva vit ses chances décroître à chaque mouvement. À la fin, les Tzoh discernèrent nettement les fugitives : une clameur s’éleva, clameur furieuse, insultante et vindicative.

— Les Tzoh nous ont reconnues ! gémit Amhao.

Elles eurent un répit : les rives se resserrèrent ; le courant s’accéléra et le canot fugitif reprit une avance qui devait décroître dès que les Tzoh auraient atteint la zone d’accélération.

Trois îles parurent, inégales. La pirogue des femmes se glissa entre la première île et la rive gauche : dans ce chenal relativement étroit, les eaux roulaient impétueusement et Glâva eut la sensation d’une victoire, puis, le fleuve s’élargissant, la rive gauche s’abaissa, les eaux s’obstruèrent de roseaux, d’algues et de plantes chevelues… Il fallut dériver vers la rive droite.

Pendant un temps indéterminable, rien ne se montra entre les îles laissées en arrière, mais si Glâva gardait son énergie, la force d’Amhao décroissait lamentablement.

Les pirogues des Tzoh reparurent. L’une d’elles se lança directement à la poursuite, la seconde suivit la rive gauche d’aussi près que le permettait l’enchevêtrement végétal, dans le but de couper la retraite aux fugitives. C’était la plus rapide et sa manœuvre lui permit de suivre une diagonale qui devait la mener devant le canot des deux femmes…

Glâva alors prit la direction de la rive droite. Mais déjà, très lasse et Amhao défaillante, elle n’espérait plus la délivrance : tout allait finir, ce long exode, tant de courage, tant d’épreuves, tant de périls évités, les ramenaient au départ, et le supplice serait plus terrible.

Les Tzoh connaissaient le suicide ; Glâva dit à sa compagne :

— Amhao et Glâva peuvent encore atteindre la rive et là, si Amhao le veut, elles périront…

Amhao jeta un long regard, chargé de douleur, vers la rive du fleuve, puis sur son enfant et Glâva reprit :

— Si nous nous jetons dans le fleuve, les Tzoh nous en retireront, et pour nous percer avec la sagaie, là-bas, nos mains seront plus fermes.

En outre, un instinct profond la poussait à persister jusqu’au moment où il n’y aurait plus qu’à éviter la torture et la mort lente par la mort rapide.

La rive s’élevait âprement, rive de rocs, de murailles rousses, d’échancrures rugueuses… Au moment d’aborder, Glâva baissa la tête et ses larmes jaillirent. L’amour de la vie bondit dans son jeune corps plein de sève, des souvenirs immenses s’étendirent, des événements perdus dans la nuit de la conscience, des douceurs aussi profondes que le matin sur la savane, l’histoire merveilleuse des herbes, des forêts, des bêtes hideuses ou belles, craintives ou féroces… Ce matin encore, l’étendue était libre où Glâva et Amhao goûtaient la joie de respirer et l’ivresse de se mouvoir.

L’embarcation heurta la rive.

À trois cents coudées apparaissait le premier canot des Tzoh ; l’autre arrivait obliquement… Amhao, poussant une faible plainte, saisit avec passion son petit enfant. Elle aussi aimait la vie, d’une manière plus lente, plus inerte, presque rêveuse, et pourtant ineffablement…

— Qu’Amhao descende d’abord…

Docile, les yeux pleins de larmes, Amhao débarqua, et Glâva, saisissant sa hache et ses sagaies, sentit en elle à l’effroi de la mort se joindre l’ardeur de combattre.

Elle cria :

— Les Tzoh sont des vainqueurs immondes et sans courage !

Des rires insultants retentirent et un guerrier répondit :

— Les Vies Cachées attendent les filles de Wôkr pour les dévorer !

Glâva sut que les dernières minutes étaient venues et elle dit avec douceur :

— Amhao est-elle prête ?

La jeune femme répondit en pleurant :

— Amhao est prête…

Le premier canot n’était plus qu’à cent coudées. Alors, une voix retentissante s’éleva ; une flèche passa sur les eaux et frappa un Tzoh à la gorge ; un loup hurla, des chiens aboyèrent…

Effarés, les Hommes des Rocs cessèrent de ramer, mais une seconde flèche frappa l’épaule d’un guerrier et la voix s’éleva encore, haute comme le mugissement de l’aurochs.

Les Tzoh étaient braves, mais la loi des forêts et des savanes ordonne la prudence : devant l’ennemi invisible, les deux canots rétrogradèrent…

Tremblantes d’espérance et de crainte, les deux femmes épiaient les rocs : une tête surgit, jeune et couverte de cheveux fauves, qui ne ressemblait pas aux têtes des guerriers Tzoh…

Puis, on vit un enfant se glisser parmi les anfractuosités du granit et montrer le sommet de la falaise en prononçant des paroles, obscures pour les deux femmes, mais que ses gestes commentaient : les hommes cachés étaient amis…

Par d’autres gestes, il indiqua que la pirogue devait continuer à descendre le courant ; il ne put, malgré des signes multiples, faire comprendre pourquoi.

À la vue de l’enfant, les Tzoh parurent vouloir revenir vers la rive, mais deux cris retentissants, l’un qui décelait une voix profonde et l’autre une voix aiguë, les dissuadèrent…

— Les filles de Wôkr doivent obéir ! fit Glâva. Les hommes cachés sont des amis !

Elle n’en était pas très sûre, mais son âme belliqueuse concevait la nécessité de prendre parti et elle ressaisit les rames.

Le canot recommença de filer vers l’aval, suivi, à deux portées de flèches, par les pirogues des Tzoh.

L’enfant disparu, rien ne décelait la présence d’autres humains que les fugitives et les Tzoh ; par intermittences, ceux-ci injuriaient l’ennemi invisible… L’homme frappé à la gorge gisait au fond de la pirogue, celui qui avait reçu une flèche à l’épaule ne parvenait pas à étancher le sang qui coulait de sa blessure…

La passion de vivre, une espérance farouche ranimant Glâva et Amhao, elles ramaient avec acharnement, sans s’éloigner de l’âpre rive, qui n’était plus qu’une haute falaise, creusée de cavernes, où nichaient les aigles, les rapaces nocturnes et les chiroptères… Elle s’infléchit, elle découvrit un défilé noir où l’eau s’engouffrait avec la vitesse des torrents et une voix violente interpella les deux femmes.

Alors, elles virent un homme, deux chiens, un loup et l’enfant qui dévalaient vertigineusement… Amhao, d’épouvante, lâcha les rames, mais Glâva ne se troubla point…

La stature de l’homme dépassait en hauteur celle de Kzahm, le Sanglier Noir, mais elle était moins trapue et plus flexible. La face se révéla jeune, le crâne en carène, les yeux de la couleur du fleuve, avec des reflets de jade.

L’homme fit rapidement quelques signes et montra les Tzoh avec un geste de menace ; Glâva se dirigea sans hésiter vers la rive. En un éclair, l’homme, les bêtes et l’enfant s’établirent dans la pirogue.

Et l’étranger dit :

— Les Tzoh ont pris les femmes des Ougmar ! Helgvor amènera des guerriers pour exterminer les ravisseurs.

Il tenait déjà les rames d’Amhao ; un instinct sûr l’avertissait qu’elle était plus faible et plus irrésolue que sa compagne, et il lança la barque vers les eaux impétueuses qui roulaient dans le gouffre.

Toute méfiance avait quitté Glâva : ce guerrier au visage moins opaque que ceux des Tzoh – et à qui elle-même ressemblait – au teint presque clair, aux membres agiles, lui plaisait mieux que les hommes de sa tribu. Elle était résolue à lui obéir et à le seconder.

Les eaux happèrent la pirogue et la précipitèrent dans le détroit, où la rapidité du courant égalait celle d’un homme au galop. D’abord les poursuivants ne comprirent pas la manœuvre mais, se rapprochant, ceux de la première pirogue virent dévaler la barque fugitive dans la pénombre… Les guerriers devinèrent que l’étranger qui fuyait avec Glâva et Amhao n’avait pas d’autre compagnon que l’enfant et les bêtes…

— Les Tzoh poursuivront le canot ! déclara un guerrier aux épaules épaisses.

Les autres, voyant les deux blessés, hésitaient – et l’un d’eux demanda :

— D’autres guerriers ne sont-ils pas cachés parmi les rocs ?

Les hommes de la seconde pirogue, qui arrivaient à proximité, entendirent ces paroles. L’un deux, Kamr, fils de l’Hyène, ricana :

— S’il y avait d’autres guerriers, Amhao et Glâva n’auraient pas fui ! Douze Tzoh reculeront-ils devant un homme et deux femmes ?

— Deux guerriers sont blessés et Kzahm a ordonné la prudence.

Le fils de l’Hyène riait dédaigneusement. Sa force égalait celle du Sanglier Noir et, sournoisement, il recherchait la domination.

— Kzahm nous a-t-il ordonné d’être lâches ?… Que deux guerriers suivent Kamr sur la rive. Si la rive est déserte d’hommes, les Tzoh poursuivront Glâva et Amhao.

Il avait pris la voix d’un chef et il l’était. Sa pirogue s’orienta vers la rive, où il débarqua rapidement avec deux compagnons. Ils ne découvrirent aucune présence humaine parmi les rocs ni sur les savanes et la plupart des Tzoh furent convaincus : des guerriers embusqués n’auraient-ils pas lancé des sagaies ou des flèches ?

— Les Tzoh poursuivront le canot ! dit alors Kamr.

Mais le chef de la première pirogue refusa :

— Kzahm sera mécontent et punira Kamr.

— Kzahm ne punira pas six guerriers qui en poursuivent un seul… et les hommes du Clan Rouge ne sont pas ses esclaves !

Ceux du second canot appartenaient à ce clan, redoutable par son courage et son esprit de révolte : Kzahm était contraint de le ménager.

— Les femmes perdent les jours en paroles, reprit-il avec arrogance. Que les langues se taisent ; les guerriers veulent combattre !

D’un geste violent, il saisit les rames et engagea le canot dans le rapide. La violence du courant était telle qu’il devint dangereux d’accroître la vitesse acquise ; les six hommes se bornèrent à se maintenir à égale distance des rives rocheuses. Par intervalles, un remous étreignait brutalement le canot, mais les Tzoh, accoutumés à l’eau et à ses pièges, ne se troublaient point. Kamr cherchait en vain à découvrir les fugitifs : l’avance de Helgvor était trop grande…

Opiniâtre, le guerrier ne se décourageait point et, parce qu’aucune attaque ne s’esquissait sur les rives (assez proches pour que l’ennemi caché dans les rocs pût accabler l’esquif de sagaies et de flèches), il était plus sûr de n’avoir affaire qu’à un seul combattant.

Les falaises, peu à peu, s’abaissèrent ; elles ne furent plus qu’une ligne de roches basses, puis elles s’enfoncèrent, et le fleuve reparut immense. On naviguait dans une eau paisible ; on apercevait, sur la rive droite, une savane où les Tzoh ravisseurs avaient passé ; sur la rive gauche, une forêt vierge… En pleine eau, la pirogue fut à l’abri d’une surprise et Kamr, triomphant, aspirait l’étendue et cherchait la trace des fugitifs…

Rien n’apparaissait sur le fleuve géant…

V

Helgvor et les femmes

Tant que la pirogue fut entre les roches, Helgvor et Glâva ne songèrent qu’à éviter le naufrage. Quoique les femmes l’eussent sommairement réparée, elle était fragile et moins bien équilibrée que les esquifs des poursuivants. Par intermittences, la rudesse des flots menaçait de la faire chavirer : alors l’homme et la jeune fille déployaient toute leur adresse pour rétablir l’équilibre. Habitués au fleuve, tous deux avaient le sens de l’eau.

Tout en dirigeant la barque, ils surveillaient l’étendue : aucun canot n’apparaissait sur l’eau, aucune silhouette sur les rives…

Graduellement, celles-ci s’écartèrent, puis la rive gauche tendit à devenir invisible. Elle disparut enfin, l’énorme fleuve reprit son aspect lacustre.

Il était improbable que les Tzoh eussent débarqué ; il leur aurait fallu transporter un canot, sinon la poursuite devenait impossible – et ce transport devait ralentir leur marche. Si, par ailleurs, ils avaient navigué dans la branche élargie du fleuve, leur retard serait considérable… Peut-être avaient-ils renoncé à atteindre les fugitifs ; peut-être leur hésitation s’était-elle prolongée.

Helgvor, maintenant, observait ses compagnes. Amhao lui montrait le visage opaque des Tzoh, leurs mâchoires d’aurochs, leurs yeux de corneilles : cette structure déplaisait aux Hommes du Fleuve Bleu. Mais Glâva ressemblait étrangement aux femmes Ougmar, avec son visage plus étroit, ses vastes yeux clairs, ses cheveux de lionne et son torse flexible.

À sa vue, une ferveur douce pénétrait la poitrine du guerrier, comme par les grands matins où il rôdait dans la jeunesse du monde.

Et Glâva préférait à la structure massive, au teint cannelle des Tzoh, ce grand corps souple comme le corps des léopards, ce visage frais qui ressemblait au visage des enfants.

Il essaya de lui faire entendre, mêlant les paroles aux gestes, que les Tzoh avaient ravi les femmes des Ougmar. Elle le comprenait et, de-ci de-là, un mot lui rappelait des mots que prononçait l’aïeule des Lacs Verts, dont la langue ressemble à celle des Hommes du Fleuve Bleu, car les deux races venaient d’une souche commune et les termes primitifs demeuraient analogues.

À son tour, elle tenta de raconter son exode, le tremblement de la montagne, la menace de mort, la fuite dans la nuit.

Il la comprenait moins bien qu’elle ne l’avait compris, et toutefois, il sut que leur alliance était scellée… Du moins savait-il les noms des femmes, répétés, accompagnés de signes ; elles aussi connaissaient le sien.

Il dit :

— Glâva et Amhao seront des femmes Ougmar… Helgvor les sauvera…

Le fleuve continuait à emporter la pirogue, l’ennemi ne paraissait pas encore. Pourtant Helgvor désira accroître la distance et Glâva le seconda avec une énergie qu’il trouvait admirable.

Il se demandait s’il ne valait pas mieux débarquer et se perdre dans la forêt de la rive gauche, mais le canot, refuge précieux tant qu’ils iraient vers l’aval, retarderait la marche s’il fallait le transporter.

Helgvor résolut donc de continuer la navigation, tant qu’aucun péril ne se révélerait, et il recommença de ramer en silence, tandis que les projets obscurs germaient dans son crâne. Le canot fila rapidement franchissant encore mille coudées. Les chiens, le loup et Hiolg se tenaient à l’arrière ; Amhao, qui redoutait les bêtes pour son enfant, se tenait à la proue. Vigilant comme un guerrier, Hiolg ne cessait de scruter l’espace. Au moment où l’on tournait un coude du fleuve, il poussa une exclamation, puis, les yeux perçants dardés vers l’amont, il avertit :

— Les Tzoh sont revenus.

Helgvor et Glâva, attentifs à diriger l’embarcation dans un remous, virent, très loin, une pirogue. Non avertis, ils eussent pu confondre l’esquif avec quelque saurien ou un tronc d’arbre emporté par les eaux, mais leurs yeux aigus discernèrent de confuses silhouettes qui devaient être des hommes et Helgvor répéta, en regardant Glâva :

— Les Tzoh !

D’ailleurs, le canot des fugitifs, proche d’une rive tourmentée, devait être invisible ou peu visible.

Helgvor frôla de plus près encore la berge, si bien que l’embarcation ne pouvait guère, pour les poursuivants lointains, être distinguée des végétaux… Avant de tourner le coude, Helgvor jeta un dernier regard à l’arrière. Il n’y avait toujours qu’une seule pirogue en vue : l’autre était-elle plus lente ou avait-elle abandonné la poursuite ? Il ne s’attarda point à se le demander ; sa résolution était prise ; à dix mille coudées, une brousse commençait où, s’il le fallait, il pourrait dresser une embuscade. Dans la sylve, le loup était de taille à terrasser un guerrier, par surprise ; les deux chiens, moins robustes, pouvaient inquiéter l’ennemi… Glâva semblait prête à combattre et lui, Helgvor, maniait mieux l’arc que le plus habile des Ougmar ; d’un coup de massue, il abattait un homme.

Le canot tourna enfin le coude du fleuve ; encore qu’elle continuât à ramer vigoureusement, Glâva donnait des signes de lassitude : elle luttait depuis le matin. Helgvor fit signe à Hiolg, puis à Amhao et donna à chacun une des rames de Glâva…

On ne revit les poursuivants que lorsqu’on fut à cinq mille coudées de la brousse, et dès lors, ils ne cessèrent de gagner du terrain. Non seulement leur esquif était mieux construit, mais que pouvait Helgvor, aidé par une femme et un enfant, contre six rameurs musculeux ? Il ne songea plus qu’à gagner la brousse. Pour l’atteindre à temps, il suffisait que la vitesse de sa pirogue atteignît la moitié de celle du canot tzoh. Sur une longueur de deux mille coudées, il maintint une distance plus que suffisante. Sa vigueur était intacte, son adresse suppléait à la gaucherie d’Amhao et à la faiblesse de l’enfant, mais bientôt cette gaucherie et cette faiblesse s’accroissant de la lassitude d’Amhao, l’avantage des Tzoh devint considérable : il eût été impossible d’atteindre à temps la brousse si Glâva n’avait repris les rames…

— Glâva est courageuse comme un guerrier ! s’écria Helgvor dont les yeux dévoilaient une admiration ardente.

Elle ne comprit pas la parole, mais le regard, et son cœur s’emplit d’obscure allégresse. Déjà ses efforts rétablissaient l’équilibre : la distance entre les deux canots décroissait assez lentement pour que Helgvor espérât atteindre la brousse avant d’être menacé. Parallèlement, il constatait que le second esquif tzoh ne paraissait toujours pas.

Les derniers instants furent rudes ; malgré sa vaillance, Glâva fléchissait, mais lui, roidissant tous ses muscles, lutta contre le sort avec une énergie frénétique.

— Oah ! cria-t-il d’une voix triomphante.

La brousse était là et les Tzoh, en retard de trois cents coudées, ne pouvaient voir la pirogue de Helgvor et de Glâva filant sous les ramures penchantes des saules pleureurs, dans un affluent du fleuve. C’était une petite rivière, à deux embouchures. Helgvor la remonta lentement. Avant la pointe du delta, un marais se formait sur la rive gauche, enveloppé de grands roseaux…

Tourné vers la jeune fille, il signifia :

— Si Glâva n’a plus de force, que Glâva ne rame plus.

La pirogue engagée dans le marais atteignait un havre, abrité par des saules monstrueux et d’immenses peupliers noirs. Helgvor poussa le canot dans un enchevêtrement de roseaux et saisit ses armes.

Tout était paisible ; les Tzoh avaient dû dépasser l’affluent – mais il fallait craindre leur retour, lorsqu’ils auraient constaté que le canot des fugitifs avait disparu. Sans doute hésiteraient-ils entre les deux embouchures, et aussi devant le marais : un hasard seul pouvait leur faire découvrir la barque parmi les roseaux…

Glâva avait suivi la manœuvre avec admiration et, dans l’ardeur de sa jeunesse, elle eut envie de rire, malgré le péril…

Déjà Helgvor entraînait ses compagnes à travers la brousse. Lorsqu’elle était trop épaisse, il prenait un détour ; parfois, il s’ouvrait une route à la hache. Bientôt, de grands arbres parurent, dont l’ombre anémiait les végétations parasites, puis les fugitifs virent une clairière où s’amoncelaient des blocs erratiques.

— Helgvor, Hiolg, Glâva et Amhao s’arrêteront ici.

Le Fils de Chtrâ choisit un espace environné de pierres, où on pouvait se garer contre les projectiles. Il parla ensuite aux chiens et au loup. Ils connaissaient les mots qui ordonnent le silence, le guet ou le combat : cette fois, il leur commanda de veiller et de se taire. Leurs sens admirables saisissaient toutes les variations de l’ambiance ; l’odorat des chiens dépassait celui du loup, mais le loup avait l’ouïe plus subtile.

Helgvor les établit auprès des trois couloirs par où l’on accédait à l’enceinte, et vérifia les armes. Il avait sa massue, sa hache, son arc, deux sagaies et cinq flèches. Les armes des femmes comportaient une massue, quatre sagaies, deux haches, un épieu : Hiolg avait un arc d’enfant et une sagaie… Le loup était redoutable ; les chiens, encore que de taille médiocre, interviendraient dans le corps à corps.

Les fugitifs mangèrent hâtivement de la viande boucanée, puis Helgvor et Hiolg assemblèrent du bois, des herbes sèches et s’efforcèrent de rendre l’enceinte moins accessible encore. À l’aide de branches épineuses, ils barrèrent les issues, ne laissant que d’étroites lacunes où pouvaient passer les bêtes : si quelque Tzoh tentait de pénétrer par là, il serait facilement assommé d’un coup de massue. Quelques fissures entre les blocs permettaient à Helgvor, à Glâva, à Amhao et à Hiolg de surveiller le site.

Plusieurs fois, Helgvor songea à accroître la distance qui le séparait des poursuivants, mais Amhao était très lasse ; Glâva même luttait péniblement contre sa fatigue. Si les Tzoh retrouvaient la piste, l’avance serait rattrapée et il faudrait combattre désavantageusement tandis que l’enceinte permettait une résistance acharnée. Enfin, ici, les femmes reprenaient des forces pour combattre…

Dans la profondeur sylvestre, les ramures épaissirent leurs ombres et le soleil s’accrut à mesure qu’il déclinait sur les cimes. Parce que leurs âmes et leurs races étaient jeunes, le péril s’abolissait dans Glâva, Amhao et Helgvor : les Tzoh avaient perdu leur trace !

Avant qu’un guerrier eût pu décrire dix mille pas, le crépuscule pétrit des mondes dans les nuées. L’abri parut sûr : les fugitifs y passeraient la nuit…

Parfois Helgvor et Glâva échangeaient des gestes ou des paroles. Déjà, la répétition créait les linéaments d’une langue commune. Glâva comprendrait plus vite que l’Ougmar : du fond de sa mémoire surgissaient, toujours plus vivaces, les mots que marmonnait l’aïeule des Lacs Verts et ces souvenirs la préparaient à mieux adapter l’articulation de Helgvor.

Amhao ne participait guère à ces ébauches de palabre. Passive, l’esprit nonchalant, très lasse aussi, occupée de son enfant, elle s’abandonnait à l’énergie des deux autres. Son petit captivait Hiolg, qui faisait monter le rire au visage mou. Ainsi, une vague habitude naissait entre ces êtres et la sensation de dissemblance s’atténuait, même chez Amhao qui, plus que Glâva, se percevait étrangère auprès du grand nomade.

Une heure avant le crépuscule, les chiens s’agitèrent et le loup se mit à rôder autour de l’enceinte. Quoique Helgvor, Glâva et Hiolg eussent dressé l’oreille, ils n’entendaient que le frisselis léger des ramures ou le trottinement d’une bestiole. Mais les chiens et le loup étaient infaillibles : un ennemi, homme ou bête, pénétrait dans l’ambiance. Les yeux du loup phosphorèrent et les chiens tournaient des regards aigus vers le guerrier.

Helgvor siffla doucement.

C’était l’ordre du silence. D’ailleurs, à moins que l’Ougmar ne les y encourageât, les bêtes n’aboyaient ou ne hurlaient ni à l’approche de la proie ni à celle du danger. Toutefois, leur agitation s’exalta ; le loup errait plus sournoisement, les chiens se coulaient par les faibles ouvertures qu’on leur avait ménagées et revenaient en retroussant les babines.

— C’est le tigre, le lion, l’ours gris… ou les Tzoh ! conclut Helgvor, en examinant son arc, tandis que Glâva tenait sa massue prête, préférant laisser ses flèches au guerrier.

Helgvor et Hiolg, collant leurs oreilles contre le sol, entendirent distinctement des pas mous qui, pour eux, ne pouvaient se confondre avec aucun pas de bête :

— Les Tzoh arrivent !

À son geste, Amhao même comprit et Hiolg riait de la voir trembler, car il jugeait Helgvor invincible. Quoique moins confiante, Glâva, à l’idée de combattre côte à côte avec l’homme qui les avait sauvées, se grisait de courage.

Les pas s’arrêtèrent ; le nomade devina que l’ennemi se dissimulait au bord de la clairière et que l’enceinte était attentivement observée. Ceux qui s’y dissimulaient n’étaient pas moins invisibles que ceux qui la guettaient ; de part et d’autre, le même silence, la même prudence de félins à l’affût.

L’arbre le plus proche était à une portée de flèche et tout autour de l’abri, rien que des herbes, des fougères, quelques arbustes trop clairsemés pour cacher un homme… Pendant quelque temps, la tranquillité fut si profonde que Helgvor aurait pu croire qu’il s’était trompé, mais l’attitude des chiens et du loup ne permettait aucune incertitude. Une même frénésie tendait leurs muscles et dilatait leurs pupilles. Depuis qu’il avait reconnu les pas humains, l’Ougmar ne les laissait plus sortir et, accoutumés aux embuscades, ils attendaient, ensemble patients et furieux. Les quatre fugitifs veillaient chacun à sa meurtrière, et Amhao ne se montrait pas moins attentive que les autres. À la fin, Hiolg, qui se tenait à l’Occident, vint effleurer l’épaule du guerrier :

— Un Tzoh dans les arbres !

Helgvor se tourna doucement, prit son arc et regarda : un Tzoh grimpait sur un frêne, à demi caché par des ramures de sycomore. L’homme, arrivé à mi-hauteur, commençait à voir l’intérieur de l’enceinte. À la distance où il se trouvait, aucune flèche tzoh n’aurait pu l’atteindre, mais les grands Ougmar avaient des arcs à longue portée, dont aucun n’était aussi puissant que l’arc de Helgvor.

L’œil fixé sur le grimpeur, le nomade attendit le moment où l’épaule gauche et une partie du torse furent visibles, puis, habile à calculer les déviations, il tendit la corde, visa et lança la flèche. C’est le torse qu’il voulait atteindre, mais la distance était trop grande ; la flèche perça la main du grimpeur… Avec un cri de rage, le Tzoh glissa le long du fût et retomba sur le sol, tandis que ses compagnons, se connaissant démasqués, mugissaient frénétiquement… La voix retentissante de l’Ougmar lança le cri de guerre, et parce que le silence devenait inutile, Glâva et Hiolg clamèrent aussi, tandis que les chiens aboyaient par coupletées, que le loup prolongeait du hurlement des soirs faméliques.

— Les Tzoh sont des vautours sans courage ! Ils périront sous la hache, les sagaies et les flèches.

Le chef des Hommes du Roc ricana :

— Les Tzoh ont enlevé les femmes aux Hommes du Fleuve Bleu. Les Hommes du Fleuve Bleu sont stupides comme des mouflons et des limaces.

Les clameurs s’éparpillèrent après avoir exalté la poitrine des hommes, et le silence retomba, appesanti d’inquiétude. Helgvor se demandait si les guerriers du second canot avaient rejoint leurs compagnons : les voix ne semblaient annoncer que cinq ou six hommes, mais plusieurs pouvaient s’être tus.

Le brasier rouge du soleil parut dévorer la futaie occidentale, puis les nues, douées de l’éclat charmant des fleurs et de la fureur des incendies, créèrent un univers plus vaste que les forêts, les lacs, les savanes et les fleuves. Cette vie sans bornes mourait à chaque tressaillement des feuilles ; l’étrange cendre des ténèbres y semait la nuit carnivore.

C’est l’heure où les bêtes craintives savent que les bêtes dévorantes sortent des tanières. Les voix fauves croisaient leurs menaces ; un lion rugit, des loups hurlèrent et les chacals joignirent leurs glapissements aigus aux rires funèbres de l’hyène…

Quand il n’y eut plus d’autre lueur que la confuse transsudation stellaire, chaque aspect de la clairière devint sinistre. Dans l’enceinte granitique, les humains et les bêtes dilataient les sens qui s’adaptent à l’ombre et les Tzoh n’apercevaient plus l’abri des Ougmar et des femmes que comme une masse amorphe. Tout se tut, dans le grand silence des pièges. Les fauves erraient furtifs et les Tzoh songeaient à surprendre le Grand Nomade. Ils avaient mesuré l’obstacle et savaient d’où ils lanceraient les sagaies et les pierres aiguës, mais une telle attaque serait vaine si les assiégés demeuraient sous le couvert des blocs.

 

Kamr, au poitrail d’aurochs, disait :

— Puisque les Tzoh doivent attaquer, à quoi servirait-il d’attendre ? Toute la nuit, l’Homme du Fleuve et ses bêtes ne seront-ils pas prêts à combattre ? Et Kzahm nous attend dans l’île.

— Et comment attaquer ? demanda un guerrier au visage tatoué de cicatrices.

— La nuit est noire. Les Tzoh ramperont dans les herbes, et quand Kamr poussera le cri de guerre, nous bondirons tous ensemble.

— C’est bien ! dit le guerrier… Mais l’arc de l’Homme du Fleuve est redoutable.

— L’Homme du Fleuve ne peut pas viser par une nuit sans lune ! Cinq Tzoh ont-ils peur d’un seul Ougmar ?

— Woum n’a pas peur, répondit fièrement l’homme aux balafres.

Les cinq hommes se mirent à ramper. La moitié de l’espace qui les séparait de l’enceinte erratique produisait des fougères et des herbes hautes qui rendaient les assaillants invisibles à des yeux humains, mais les narines des chiens et du loup les dénoncèrent. Helgvor connut que les Tzoh avançaient, colla l’ouïe contre le sol et contre les pierres : toutes espèces de frôlements et de froissements, dus aux bêtes errantes, empêchaient de rien discerner.

À l’aide du silex et de la marcassite, il enflamma des herbes sèches dissimulées dans un creux, et saisissant deux branches résineuses, il les alluma sous le surplomb d’un bloc. Des lueurs éclaboussèrent l’enceinte et se répandirent, plus faibles, dans la clairière.

Helgvor dit :

— Quand les Tzoh paraîtront parmi les herbes courtes, Hiolg lèvera les branches afin que Helgvor voie mieux les ennemis.

Dans leur exaltation, les chiens poussaient leurs museaux pointus par les interstices, le loup grondait… Presque simultanément, Hiolg, Helgvor et Glâva perçurent des ondulations dans les herbes moins longues.

Hiolg prit les deux torches et, debout sur un des blocs intérieurs, il illumina la clairière. Les rais soubresautants dévoilèrent la présence des Tzoh parmi les fougères et les gramens. Helgvor, se hissant à son tour, tendit son arc et une flèche effleura l’épaule d’un Tzoh, vite suivie d’une seconde qui entra près de la clavicule… L’homme lâcha la massue qu’il tenait à la main droite et poussa un grand cri, mais Helgvor n’avait plus que deux flèches.

Surpris par la lumière des torches et par le tir du grand nomade, les Tzoh se tapirent contre le sol et redevinrent invisibles.

Les torches continuaient à jeter leurs lueurs oscillantes, qui suffisaient à rendre toute surprise impossible : l’ennemi devait faire le siège de l’enceinte ou l’emporter de vive force.

Engagé dans l’aventure, responsable déjà des blessures de deux hommes, saisi d’une fureur forcenée, d’une haine violente contre Kzahm, dont il redoutait les injures et peut-être un châtiment, Kamr était résolu au risque suprême.

— Les Tzoh vont bondir, dit-il, et détruire l’homme du Fleuve.

— Deux Tzoh sont déjà blessés ici, deux autres dans le canot de Houa, riposta l’homme aux balafres.

— Les Tzoh ne savent-ils plus se venger ? ricana Kamr. Les Tzoh tremblent-ils comme des cigognes devant l’aigle ? Si l’homme du Fleuve ne périt pas avec les femmes qui ont trahi les clans, les Tzoh retourneront chez eux en tremblant et les femmes Ougmar leur riront au visage !… L’homme du Fleuve est seul… Je le tuerai d’un coup de massue !…

Les guerriers connaissaient que Kamr, aussi redoutable que le Sanglier Noir, attaquait les léopards avec la hache et, un jour de grande chasse, avait tué le lion.

— Pendant que Kamr attaquera l’Homme du Fleuve, les guerriers abattront les femmes et les bêtes.

Il poussa le cri de guerre et les quatre hommes bondirent sur les herbes courtes. Une flèche siffla, qui se perdit dans la terre, puis une seconde écorcha le bras gauche d’un guerrier sans lui ôter sa force. Déjà les Tzoh atteignaient l’enceinte et, pleins de la vigueur agile des jeunes êtres, ils l’escaladèrent en s’entraidant.

 

Helgvor tenait ses sagaies et Glâva s’apprêtait à combattre. Presque en même temps, les guerriers parurent à la crête des blocs.

Hiolg avait précipitamment éteint les torches ; le feu d’herbes sèches ne jetait plus qu’une lueur stellaire et, dans l’ombre violescente, les silhouettes étaient indécises comme des vapeurs.

Helgvor frappa de la massue, Glâva dardait une sagaie et Hiolg lançait des pierres. Un assaillant croula sous les coups de l’Ougmar, un second eut l’épaule percée par Glâva, mais il sauta dans l’enceinte, suivi de Kamr et d’un autre guerrier. Les chiens bondirent ; Glâva combattait désespérément, Hiolg aidait le loup qui, se glissant à l’arrière, venait de saisir un guerrier à la nuque… D’abord épouvantée, Amhao arrivait à la rescousse.

Kamr et Helgvor se trouvèrent face à face. C’étaient de puissantes machines de guerre, égales par la masse, l’énergie et l’opiniâtreté, disparates par la structure. Avec sa tête cubique, son torse bombé comme le torse des bêtes, Kamr figurait la race des Tzoh, issue des terres volcaniques, tandis que Helgvor, le crâne en carène, la poitrine plane et les jambes longues, était un descendant sans tare des hommes qui vivaient auprès du Fleuve Bleu et des Lacs Verts… La haine des aïeux vivait en eux, les légendes obscures, la mémoire ancestrale et les instincts incompatibles.

Les massues tournoyèrent… Dans ce coin de l’enceinte, où l’espace était libre, Kamr injuriait Helgvor et ses ancêtres ; Helgvor prédisait la vengeance des Ougmar. De la main gauche, chacun tenait une sagaie…

Dans la pénombre, Helgvor était plus clair que Kamr dont la tête se confondait avec la nuit :

— Les Tzoh ont pris vos femmes ! grondait Kamr. Elles vivront dans nos cavernes… elles porteront la génération des Tzoh… Comme les loups ont peur des lions, les Ougmar tremblent devant les Tzoh.

Ces paroles n’avaient aucune signification pour l’ouïe de Helgvor ; mais il les devinait insultantes et il ripostait :

— Les Tzoh, plus lâches que les hyènes, n’oseraient pas regarder les guerriers Ougmar en face. Nous écraserons leurs nuques et percerons leurs cœurs !

Kamr darda sa sagaie, mais Helgvor la rompit d’un coup de massue et la massue de Kamr s’abattit comme un roc. Elle rencontra la massue ennemie, d’un coup si rude que l’Ougmar chancela.

Avec un long hurlement, le Tzoh tenta d’achever sa victoire, mais le fils de Chtrâ darda sa sagaie et Kamr rebondit en arrière. La sagaie, invisible dans les ténèbres, frappa Kamr à l’épaule gauche, mais n’entama que la peau.

Pendant un temps très bref, face à face, ils s’épièrent, chacun cherchant à surprendre l’autre… Dans l’ombre, le loup, les chiens, Glâva, Hiolg et Amhao étaient aux prises avec les autres Tzoh.

Kamr reprit l’attaque et de nouveau les massues se rencontrèrent avec une telle puissance qu’elles échappèrent aux mains des deux hommes.

— L’Homme du Fleuve va mourir ! gronda Kamr.

Il avait bondi, il saisissait Helgvor à pleins bras. Or, de tous les Tzoh, Kamr était le plus fort dans le combat sans armes où les corps et les membres s’emmêlent ; même le Sanglier Noir, si formidable par la massue ou la hache, aurait succombé. Quand il se fut emparé du torse de l’Ougmar, ses muscles d’ours se resserrèrent et, avec un grondement de victoire, il souleva l’antagoniste. Helgvor saisit Kamr par la gorge, tandis que tous deux roulaient sur la terre dure où, parce qu’il tenait Helgvor à la taille, Kamr domina d’abord. Mais son souffle devint rauque, sa bouche béa pour respirer ; ses nerfs faiblirent tellement que l’Ougmar put rejeter le corps qui pesait sur sa poitrine et Kamr râla, couché sur les épaules, les cartilages du cou broyés…

Après de lourds sursauts, le corps énorme s’immobilisa.

 

Alors, Helgvor clama :

— Ainsi mourront les Tzoh ravisseurs de femmes !

Ayant ressaisi sa massue, il se porta au secours de Glâva et d’Amhao.

Amhao gisait sur le sol, frappée par la hache de bronze et la sagaie ; Glâva et le loup avaient tué un homme, mais la jeune fille, sanglante, succombait sous l’attaque d’un Tzoh qui venait d’assommer Hiolg. L’Ougmar bondit comme un léopard… Ce ne fut pas une lutte. Deux fois l’arme s’abattit, le dernier ennemi croula et le grand nomade clama sa victoire sous les étoiles…

VI

La douleur et la mort

Helgvor ralluma le feu. À la lueur des flammes pourpres, il vit le sang couler sur le visage, sur les bras et sur la poitrine de Glâva ; Amhao semblait morte, trouée de blessures profondes ; Hiolg, assommé d’un coup de massue, commençait à reprendre conscience. Un des chiens agonisait ; l’autre léchait ses plaies et le loup secouait une sagaie clouée entre deux côtes.

Alors, une mélancolie rude traversa l’orgueil de Helgvor. Il était seul dans sa force : sans lui, les femmes, l’enfant et les bêtes eussent péri, et lui-même avait été sauvé par leur courage…

Le nomade franchit l’enceinte pour aller cueillir les feuilles et les plantes amères que les Ougmar écrasaient pour couvrir les plaies. À son retour, il vit que le crâne de Hiolg, enflé au pariétal, où la massue avait frappé, ne saignait point : le regard du petit se ranimait : dans les bonds de la flamme et les oscillations de l’ombre, il percevait la forme sauvage du loup, les cadavres des Tzoh, Amhao, roide et aplatie, peut-être morte. Pourpre de sang, Glâva fixait sur sa sœur des yeux chavirés…

Après les avoir écrasées, Helgvor appliqua les herbes et les feuilles, comme il avait vu faire par ceux qui connaissent les secrets antiques. Ensuite, il transporta les cadavres tzoh, dépouillés de leurs vêtements, et le cadavre du chien, loin de l’enceinte, afin d’éviter l’importunité des bêtes carnivores. Il transporta le mort abandonné dans la clairière, mais l’homme dont il avait transpercé la main ne se retrouva point.

Sa lassitude devint excessive. Il considéra mollement Amhao inanimée, Glâva presque évanouie, Hiolg qui revivait. Le loup et le chien eussent pu reprendre la lutte.

— Helgvor veillera jusqu’au milieu de la nuit, murmura-t-il. Ensuite ce sera le tour de Hiolg…

Accroupi près du feu, il écoutait vaguement la solitude, hantée par une vie furtive, et dévorante. On entendait, par intervalles, l’appel ou la menace, les cris d’alliance et les cris de meurtre, les voix de triomphe et les plaintes d’agonie – le raire du cerf, le glapissement du chacal, le hurlement des loups, les hoquets de l’hyène, les soupirs du strix, le miaulement des panthères…

Déjà les rôdeurs rampaient vers la proie fraîche, saignante encore, que même les géants ne dédaigneraient pas…

Demi-disque de cuivre rouge, qui pâlissait en se rapetissant, la lune montante couvrit la clairière d’une onde indécise. L’odeur apaisante des végétaux passait dans les souffles légers. Une vaste chauve-souris tremblotait sur ses ailes membraneuses ; un chat-huant s’abattit sur les fougères, puis deux hyènes parurent, au pelage sale, barré de raies brunes. Bêtes confuses, oscillantes, aux yeux de brume, dont le dos déclinait des épaules à la queue, le hasard seul les avait servies, car leur odorat est tout à fait sommaire.

Avec des ricanements, elles tâtaient les cadavres trop frais des bêtes verticales, et leurs mâchoires formidables, rivales des mâchoires de lions et de tigres, ouvraient les ventres, pour savourer le goût puissant et la consistance flasque des entrailles.

Errants au flair délicat, aux yeux ardents et sournois, la démarche fine, inquiétante et craintive, les chacals surgirent. Aussi légers que des félins, ils dressaient des oreilles pointues. La proie était là, abondante, la faim éternelle exaltait leurs désirs, mais déjà cinq loups émergeaient, convives rudes, qui grondaient de convoitise, tandis qu’un putois et un chat s’insinuaient timidement sous les fougères, qu’une effraie descendait sur ses ailes silencieuses…

Aux grondements des loups, les hyènes se dressèrent, avec des soubresauts ; âpres et mornes, les chacals glapissaient sourdement. La haine et la faim exaltaient les échines : les yeux échangeaient leurs feux palpitants ; les dents étincelaient dans les trous rouges des gueules ; un même instinct de vie et de mort s’agitait dans les chacals peureux, les hyènes couardes et les loups prudents.

Les chacals connaissaient leur faiblesse, et leur nombre même ne les engageait pas à combattre ; les hyènes savaient qu’elles pouvaient broyer les os des loups ; les loups, attentifs et furieux, évaluaient la proie : quand ils surent qu’il y avait une part pour eux, ils hurlèrent pour marquer leur volonté et s’emparèrent de deux cadavres. Les chacals se rassemblèrent autour du corps le plus écarté et les hyènes possédant Kamr, avec un autre guerrier et le chien, comprirent qu’une trêve était conclue et se remirent à fouiller les viscères.

À la fin, des rameaux craquèrent, un corps rude et bourru écrasa les arbustes… Celui qui s’avançait, flexible mais lourd, dans sa fourrure grise, avec son crâne plat et ses griffes énormes, troubla la fête. Tous pressentaient sa puissance et son humeur brutale. À la vue de la multitude, il se balança sur ses pattes massives, ses petits yeux scintillèrent à travers les poils épais, puis, il marqua sa force et sa volonté par un rauquement impérieux. Arrêtés dans leur dévoration, tous contemplèrent l’intrus dominateur. Même ceux qui ne l’avaient jamais rencontré n’eussent bravé sa menace… Sa stature dépassait celle des tigres et il ne cédait le pas qu’au mammouth et au rhinocéros…

Les loups étant plus proches que les hyènes, il chassa les loups. Avec de longs hurlements, tremblants de colère, d’indignation et de fureur, ils cédèrent.

L’ours mit la patte sur un des cadavres, tandis que les loups, revenant sur leurs pas, sournoisement emportaient l’autre… Penché sur sa proie, le grand fauve ne s’en aperçut guère : une joue et une épaule avaient été dévorées, mais la chair était fraîche, le sang suintait ; il n’en eût guère été autrement si lui-même avait tué. Dès lors, apaisé, il se mit au travail : ses crocs s’enfoncèrent dans une cuisse ; il éprouva la douceur de satisfaire une faim violente.

Pendant qu’il arrachait les chairs rouges, la sylve lança un nouveau rôdeur, dont les loups et les chacals, depuis un moment, percevaient l’odeur formidable… La tête parut d’abord, tête compacte, avec deux bandes de poils orange et des yeux jaunes, aux reflets glauques, qui palpitaient comme d’énormes étoiles. Le fauve bâilla, montra une caverne pourpre où les canines jaillissaient comme des poignards, rauqua et développa son large poitrail, ses flancs barrés de raies sombres, ses pattes en griffes aiguës, qui terrassaient un cheval. Tous le reconnurent, hors l’ours gris, qui venait de la montagne, et tous demeuraient saisis de crainte.

Si l’ours gris l’ignorait, il ignorait l’ours gris. Il ne connaissait qu’un ours brun, qui n’eût pas osé le regarder en face. Devant celui-là, il suffisait de paraître pour qu’il s’épouvantât, mais celui-ci, avec la sécurité d’un vainqueur, continuait à déchirer la proie. Car si, hors le rhinocéros et le mammouth, les bêtes s’écartaient devant le tigre, là-bas, dans sa montagne, l’ours gris ne rencontrait aucun rival.

Le tigre rauqua pour la deuxième fois. Puisque l’ours était plus près de lui que les autres, l’ours devait céder la place…

La fureur était venue, cette fureur foudroyante qui dilate une vaste poitrine… et l’ours devina qu’on le menaçait. Il cessa de dévorer, il tourna sa gueule sanglante vers le tigre. Devant les grands yeux de feu, les petits yeux sanglants semblaient misérables, perdus dans les poils, à peine plus luisants que des élytres. Mais la stature de l’ours dépassait celle du félin.

Piété sur ses pattes épaisses, dandinant son torse colossal, le grand velu répondit au rauquement par un grondement souverain, et lui aussi, engendré par des ancêtres irascibles, palpita d’une telle rage que son souffle courbait les fougères. Avant les corps, les effluves se heurtèrent et chacun comprit confusément que l’autre était redoutable.

Parce que sa race est prudente, le tigre se glissa de côté pour mener une attaque de flanc. L’ours n’attendit pas plus longtemps, et comme il s’avançait, le tigre lança sa griffe, sans arrêter la masse pileuse qui roulait comme un bolide. Alors, les dents, les griffes, les muscles s’entrechoquèrent, le sang ruissela sur le pelage épais et sur les poils courts.

L’ours avait terrassé le tigre, mais le tigre, se roulant, bascula l’ours et ils formaient une masse confuse, d’où jaillissaient les mufles, s’élevaient des clameurs rauques, s’enfonçaient les griffes…

Le tigre se dégagea ; l’ours chercha à le ressaisir, et ils demeurèrent face à face, rouges de dix blessures, chacun pleinement conscient de la valeur de l’antagoniste. Peut-être hésitèrent-ils ? Mais la douleur, la haine, la vengeance relancèrent leurs masses frémissantes…

Le tigre croula, l’ours enfonça ses dents dans la profondeur des chairs, mais une de ses pattes s’immobilisa, broyée… Les poitrines craquèrent ; le tigre tenta de saisir une deuxième patte ; les mâchoires de l’ours entamaient la gorge ennemie, la tenaillaient, la trouaient et s’y plongeaient…

Quand le félin s’anéantit, l’ours se dressa en titubant, poussa un grognement douloureux, puis, épuisé par la perte de son sang, retomba sur le sol… Alors une joie obscure agita les chacals, les loups et les hyènes, et partout des bêtes frêles, qui avaient assisté à la lutte, sortirent des herbes, des buissons, des futaies…

Ce fut un pullulement subtil de prunelles, de pattes, de museaux, la vie secrète, la vie inépuisable, et déjà le tigre dévoreur, dont la seule odeur faisait fuir la multitude, était flairé par des narines voraces, tâté par des dents fines et, à son tour, devenait une proie.

 

Helgvor avait indistinctement discerné, à travers les arbustes et les hautes fougères, l’arrivée des hyènes, des loups, des chacals, et la fauve bataille. La brise apportait ensemble l’odeur paisible des végétaux et les effluves puants des bêtes. Il entendit gronder l’ours gris et rauquer le tigre… puis, vint un long silence, entrecoupé de souffles, de faibles appels ou de plaintes fugitives.

Qui donc était vainqueur ? Ou avaient-ils, tous deux blessés, abandonné le combat ? Il songeait que l’un ou l’autre pouvait demeurer dans le voisinage de l’enceinte et le danger planerait toute la nuit et tout le jour.

La tribu chassait quelquefois les grands félins : Helgvor, par la flèche, la hache et la massue avait tué un lion – mais lui-même, la poitrine trouée, était demeuré anéanti pendant plusieurs heures… Et s’il avait été seul sur la savane, les rôdeurs l’auraient dévoré.

Il se souvenait… Dans sa lassitude, il craignait de mal combattre…

Quelque temps le loup gronda et le chien flaira obstinément l’espace. Puis ils se recouchèrent et dormirent.

VII

Le jour monte

Helgvor dormait encore quand le jour monta. Accroupi près des cendres, Hiolg succombait au sommeil.

Il y avait de la joie dans les arbres et sur la terre. La nuit semble chaque fois éternelle, parce que la mort rôde, parce que tous les faibles craignent d’entrer dans le ventre des forts… Quand les ténèbres sont vaincues, l’espoir est sans bornes, les passereaux enflent leurs petites poitrines, tournés vers la fournaise salutaire.

Hiolg toucha doucement Helgvor. Helgvor se dressa d’un bloc ; comme les bêtes, il était toujours prêt. Et déjà, il tenait la massue.

— Les yeux de Hiolg ont cessé de voir et ses oreilles d’entendre !… dit l’enfant.

— Hiolg peut dormir, répondit le guerrier.

Le soleil, vaste encore dans les ramures, dardait une lumière d’ambre : elle fondait les vapeurs que la brise déchirait sur la cime des arbres. La curée était finie, les Tzoh ne laissaient que leurs ossements, et du tigre même, la chair avait disparu, mais, parce qu’il vivait encore, l’ours tenait les mâchoires à distance.

Helgvor aspira l’air jeune, l’air créateur, sa jeunesse monta dans un flot de bonheur, sa victoire l’emplit d’une force intarissable… Tournant les yeux vers les deux femmes et le petit enfant, il crut qu’Amhao était morte, puis il vit la poitrine s’élever et s’abaisser, imperceptiblement. Glâva, épuisée par la perte de son sang, sommeillait…

Le loup et le chien, éveillés par la faim, tournèrent vers Helgvor des yeux confiants : ils eurent leur ration de viande séchée ; et, ranimant le feu, l’Ougmar fit rôtir la part de l’homme…

La force mystérieuse de la nourriture accrut la douceur de vivre et la tendresse imprécise du guerrier : ces femmes, ces enfants, le loup et le chien mêmes, sauvés par son courage et ses muscles, furent des prolongements de sa personne.

Quand le soleil eut déchiré les vapeurs, Helgvor franchit l’enceinte et trouva les carcasses des Tzoh, près de la carcasse du tigre qu’achevaient de nettoyer les bêtes puantes ; à l’approche du guerrier, l’ours gris dressa sa tête grouillante d’insectes. Une brume couvrait ses prunelles, ses plaies béantes pourrissaient et sa fin apparaissait inévitable.

Pendant que Helgvor s’arrêtait pour l’examiner, une pénible menace s’esquissa sur les lèvres velues.

— Le grand ours ne chassera plus ! dit le nomade. Il a longtemps fait trembler le cheval, le cerf, l’élan et l’aurochs même… il a tué le tigre. Le grand ours est presque aussi fort que le mammouth… et le grand ours va mourir !

C’était déjà le temps où les hommes se plaisaient à mêler des paroles aux circonstances, et les Ougmar aimaient les discours.

— Le grand ours va mourir ! répéta le chasseur. Il sera déchiré par le chacal, par le loup et par l’hyène… Mais sa chair est bonne aussi pour l’homme et l’Ougmar n’a plus assez de chair pour nourrir les femmes et les enfants… Le grand ours donnera sa chair.

Une biche passa, qu’une flèche aurait pu atteindre. Helgvor songea obscurément qu’il valait mieux laisser vivre la biche, propre à générer la vie et, saisissant une sagaie, il choisit la place où il atteindrait le cœur du colosse.

L’arme s’enfonça et fouilla ; l’ours poussa un rauquement d’agonie, mais sa faiblesse était si grande, et si semblable à la mort, qu’il tressaillit à peine :

— Le grand ours aurait souffert jusqu’au soir ! reprit le fils de Chtrâ. Et peut-être le loup et l’hyène l’auraient dévoré pendant qu’il vivait encore.

Il acheva de ramasser les flèches éparses, quelques outils laissés par les Tzoh et quelques sagaies, trois haches de bronze, puis il revint vers l’ours, découpa les deux cuisses et des tranches tendres. La peau était belle ; peut-être la détacherait-il plus tard, s’il n’était pas inquiété.

La soif desséchant sa gorge, il chercha de l’eau et découvrit une source qui le désaltéra, puis il retourna vers l’enceinte. Tout était tranquille ; le chien et le loup s’étaient remis à dormir, mais Glâva s’éveillait. Son sang ne coulait plus, ses blessures n’étaient pas profondes et, penchée sur Amhao, le cœur lourd, elle gémissait :

— Amhao ne mourra pas ! dit le nomade.

Glâva comprit ses gestes et un sourire courut sur son visage ensanglanté, puis, voyant ses bras rougis et noircis, elle désira les laver. D’ailleurs, elle avait soif, chose trop naturelle pour qu’il ne la devinât point, et il montra la sylve :

— Helgvor a découvert une source…

Il y avait trois gourdes grossières, faites de peau, dont l’une appartenait à Helgvor, dont les deux autres avaient été trouvées sur les Tzoh. Le guerrier montra qu’il allait les remplir et Glâva voulut l’accompagner, mais ses jambes tremblaient encore :

— Helgvor ira avec Hiolg…

Il laissa venir aussi les bêtes.

Quand Glâva fut désaltérée, elle se cacha derrière un gros bloc, où elle lava ses bras, son visage et sa poitrine. Pendant ce temps, Helgvor avait rôti de la chair et comme elle apaisait sa faim, il trouvait du plaisir à voir ce visage clair et ces yeux où brillait la lueur des fleuves.

— Pourquoi ne ressemble-t-elle pas aux Tzoh ? se demandait-il.

Tourné vers Amhao, il comparait la tête cubique, le grand visage, les mâchoires lourdes de l’aînée aux traits légers de la plus jeune. Leurs teints aussi différaient étrangement. Celui d’Amhao avait la couleur d’une écorce de chêne, avec des teintes cuivrées, celui de Glâva était presque blanc, comme le fleur du catalpa. Amhao avait le torse épais comme le torse des laies, Glâva, flexible comme les jeunes biches, était haute et vive…

— Amhao est la fille des Rocs… mais Glâva est semblable aux filles du Fleuve Bleu et des Lacs Verts…

Orgueilleux de l’avoir sauvée et saisi d’une douceur mystérieuse, aussi émouvante que l’odeur du matin, il l’admirait encore parce qu’elle avait combattu avec le courage et l’adresse d’un guerrier.

Cependant, Amhao s’éveilla aux cris de son petit enfant. Quoique appesantie de stupeur, elle reconnut sa compagne.

— Amhao est sauvée ! disait Glâva. Le grand guerrier du Fleuve a exterminé ceux qui voulaient nous faire mourir !

La jeune femme écoutait vaguement… Tout était vertigineux ; les images tournaient devant elle ; elle répéta d’une voix creuse :

— Amhao est sauvée…

Elle but avidement de l’eau, mais ne put rien manger, et pendant que Glâva lui lavait le visage, elle se rendormit.

 

Helgvor méditait comme peut méditer un guerrier – au danger, aux ennemis, aux bêtes. Il ne songeait guère à reprendre la piste des Tzoh, car il comptait que Glâva guiderait la tribu, mais qu’était devenu le sixième ennemi, dont le chien et le loup ne retrouvaient point la trace ?

Il ne pourrait se rembarquer ; souvent le fleuve était trop rapide, même pour être remonté par plusieurs hommes ; dans une pirogue spacieuse, un seul rameur serait impuissant… L’homme rejoindrait-il les Tzoh à pied ? La route était longue, surtout pour un blessé.

L’Ougmar appela l’enfant :

— Écoute, Helgvor et le chien, Hiolg et le loup vont chercher la piste de l’Homme des Rocs blessé… Helgvor ira moins loin que Hiolg, afin de veiller sur l’enceinte… Hiolg ne combattra pas… lorsqu’il aura vu le Tzoh, il reviendra…

— L’Homme des Rocs est blessé, fit l’enfant. Peut-être le loup pourra le détruire…

— Hiolg ne combattra pas ! ordonna encore Helgvor, Hiolg demeurera invisible. Et il reviendra lorsque le soleil déclinera.

Aucun guerrier ne savait mieux que l’enfant se confondre avec les herbes, les fougères ou les buissons.

— Hiolg se cachera comme un renard ! répondit-il.

Ils cherchèrent la piste. Helgvor revenait par intervalles à proximité de l’enceinte, tandis que Hiolg poussait de longues reconnaissances dans la sylve. Sa mémoire des sites, extraordinaire, lui donnait l’image des moindres détours de l’exode.

Beaucoup de bêtes lourdes ayant passé, la trace du Tzoh demeurait insaisissable… Hiolg suivait l’orientation qui devait le conduire à la rivière et au marécage, mais avec de longs lacets à droite et à gauche…

Le loup, lui, aidait : moins docile à la voix du petit qu’à celle de Helgvor, il faisait de capricieuses randonnées.

Presque en même temps, l’enfant et la bête retrouvèrent la trace du fugitif. C’était dans une terre humide où les pieds enfonçaient leurs empreintes : à cause de leur nombre, peut-être aussi parce qu’il jugeait son avance trop grande pour être atteint, le Tzoh n’avait rien tenté pour effacer les traces de son passage.

 

Hiolg les laissa longuement flairer par le loup et reprit sa poursuite, redoublant de prudence et son œil de jeune épervier dilaté dans les pénombres… Un grand orgueil enflait sa poitrine gracile, l’âme des guerriers s’exaltait dans son crâne.

À la fin, l’homme devint visible : couché sur le sol, affaibli, las et farouche, enfiévré par sa blessure, il songeait funèbrement à la défaite de Kamr et ses compagnons. Perdu dans les ténèbres, il avait assisté à la lutte et quand les Tzoh eurent succombé, il était parti dans la sylve…

À peine s’il avait dormi, éveillé par tressauts, saisi de panique, car, sans la force de la main droite, et malgré sa hache de bronze, il était devenu un animal débile.

Au matin, la tête lui tournait et il entendait bruire dans ses oreilles la menace de choses secrètes : c’est un signe néfaste, qui souvent annonce la mort aux guerriers blessés…

Le bruit devenait plus fort à mesure que le soleil chauffait les ramures : Tzoum, fils de l’Élaphe, avait appliqué des herbes sur la plaie, mais les herbes ne le soulagèrent point : la blessure était noire et brûlante ; la main battait comme une poitrine.

Alors, couché au pied d’un sycomore, il subit la peur d’être seul, loin des cavernes et loin des guerriers… La défaite de Kamr l’accablait comme une autre blessure : sa race avait faibli et cette faiblesse l’atteignait aux entrailles… Il revit l’expédition victorieuse, les vieillards et les enfants exterminés – parce qu’il faut frapper l’ennemi dans sa descendance – il revit l’enlèvement des femmes et celle qui devait être son partage.

— Les Tzoh sont les plus forts, affirma-t-il pour se donner du courage et parce qu’il avait le sentiment profond de la race.

Caché parmi les arbustes, Hiolg tremblait en le reconnaissant ; c’était celui-là même qui avait saisi la mère et tué l’aïeul de l’enfant.

Parce qu’il était si jeune, Hiolg se consolait déjà, mais à la vue du Tzoh incendiant ses souvenirs, ils se ravivèrent dans une clarté aveuglante et soulevèrent l’enfant de fureur :

Il songeait :

— Le Tzoh n’a pas de sagaie… et sa main est malade. Hiolg et le loup sont les plus forts.

Le guerrier, homme au torse épais, aux jambes brèves et aux bras longs, avait un visage énorme et des cheveux crépus qui descendaient sur le front dur et les sourcils ; ses yeux pareils aux yeux des bisons s’écartaient vers les tempes. Sa force devait égaler celle des grands sangliers.

L’enfant retenait le loup et se disait ardemment :

— Hiolg ne doit pas combattre… mais le Tzoh a pris la mère de Hiolg…

Le loup flairait l’émanation du guerrier, que le mal rendait plus forte, et se souvenait de celui qu’il avait étranglé la veille.

Subitement, il échappa à l’étreinte de l’enfant et se glissa au pied de l’arbre auprès duquel gisait le blessé. Sa marche était aussi silencieuse que le vol des oiseaux de nuit – mais il effraya un lièvre qui s’enfuit éperdument.

Alors, le Tzoh, s’étant retourné, vit le loup et, sa hache dans la main gauche, il se redressa fièrement :

— Tzoum a tué dix loups… Un loup n’est pas plus fort qu’un chevreuil devant la hache des Tzoh… Tzoum se rit du loup !

Les yeux du loup phosphorèrent ; ceux de Tzoum luisaient de fièvre, et l’homme mentait : il avait peur.

Il avait peur parce qu’il était sur le sol étranger, parce que les voix sifflaient plus fort dans ses oreilles, parce que Kamr avait péri malgré sa force et parce que le loup avait des allures étranges.

— Tzoum donnera du sang aux Vies Cachées ! promit-il.

Le loup tournait autour de l’homme. Il avait une nuque puissante et de belles dents tranchantes : il les montrait en écartant les lèvres d’un air sournois et féroce.

Tzoum fit tournoyer sa hache de bronze bien affilée :

— Tzoum a tué des loups plus grands que le loup noir…

Adossé au sycomore, il ne voyait pas Hiolg qui approchait, allongé sur le sol comme une couleuvre.

Le loup flairait la faiblesse de l’homme, et voyant venir Hiolg, il ne bougea plus, il regardait obliquement.

Le Fils de l’Élaphe, assuré qu’il avait effrayé le loup, cria plus fort :

— D’un seul coup de hache, Tzoum peut fendre la tête du loup…

Une piqûre aiguë, à la cuisse le fit tressauter ; puis il boita : la sagaie de Hiolg venait de l’atteindre. Saisi, le guerrier se détourna, et pendant qu’il se détournait, d’un élan, le loup lui bondit à la nuque.

Alors, l’enfant retira la sagaie et frappa un nouveau coup ; le guerrier croula comme un arbre déraciné, tandis que le fauve achevait de l’étrangler… Dans un éclair, Tzoum vit les rocs, les cavernes, les guerriers et les femmes… puis il tomba dans les ténèbres de l’agonie. Le loup buvait son sang chaud.

Hiolg, se souvenant des paroles et des gestes des guerriers, clama d’une voix stridente :

— Hiolg et le loup noir ont tué le grand guerrier. Hiolg et le loup sont les plus forts !

Quand il revint près de l’enceinte, avec la hache de bronze et la fourrure du Tzoh, l’enfant dit :

— Hiolg ne voulait pas combattre… mais n’a pu retenir le loup… et le Tzoh avait enlevé la mère de Hiolg. Hiolg a deux fois percé la cuisse du Tzoh et le loup noir l’a étranglé…

— C’est bien, dit Helgvor en posant la main sur la tête du petit : Hiolg sera un guerrier et même un chef quand les temps seront venus !

Une joie sans bornes emplit la poitrine de l’enfant.

 

Au bout de deux jours, les blessures de Glâva furent vaincues. Le sang ne coulait plus, les chairs étaient sèches, le mal s’éveillait à peine, hors la nuit, et la jeune fille marchait sans fatigue. Amhao guérissait plus lentement : toutefois, riche de jeunesse, sa vie renaissait.

Déjà l’habitude unissait l’homme et les deux femmes. Elles admiraient sa force, sa stature et son courage.

Suivant l’instinct des ancêtres, Amhao était pleine de soumission, prête à obéir au commandement de celui qui lui semblait maintenant son maître. Glâva différait autant de sa sœur que la louve diffère de la biche : une force de liberté était en elle, la même qui l’avait entraînée loin des cavernes homicides, la même qui l’avait amenée par les solitudes et fait combattre comme un guerrier.

Insoumise, elle se tenait auprès de Helgvor comme une égale. Lui, par sa nature et en souvenir du courage qu’elle avait déployé, concevait cet orgueil et l’acceptait. D’ailleurs, elle l’intimidait un peu et cette timidité lui dispensait une telle douceur qu’il ne songeait pas à la combattre.

Ils unissaient leurs savoirs et leurs adresses : Glâva maniait mieux l’aiguille à chas et savait tisser ; Helgvor fabriquait des armes fortes et des outils délicats avec la pierre, avec la corne, avec les os… Mais les armes abondaient : on avait ramassé les sagaies, les massues, les haches de bronze, les arcs, les flèches des Tzoh ; Helgvor affilait les pointes et les tranchants.

Les paroles et les gestes qu’ils échangeaient en grand nombre devinrent moins obscurs.

Glâva apprenait la langue des Ougmar ; ses souvenirs, naguère effacés, remontaient à la surface ; les mots de l’aïeule facilitaient l’entendement des autres mots. Lui n’essaya guère de comprendre la langue des Tzoh qui lui semblait haïssable.

Il connut bientôt que Amhao était destinée au sacrifice, quand Glâva l’avait contrainte à la fuite ; il sut aussi que les Tzoh habitaient à l’amont du fleuve, à plus de deux lunes de marche des Ougmar.

Depuis la mort de sa mère, Glâva n’avait que de mauvais souvenirs, excepté ceux qui se rattachaient à Amhao ; elle haïssait plus profondément les Tzoh qu’avant l’exode, sachant que, s’ils reprenaient les fugitives, celles-ci devraient périr. Ainsi son sort était lié au sort du fils de Chtrâ.

Dans la présence de Glâva, le nomade goûtait des sensations à peine connues. Plus tardifs dans leur croissance que les Tzoh, les jeunes Ougmar, jusqu’à l’âge fixé par les anciens, n’avaient pas le droit d’avoir une femme. On gardait les filles avec sévérité, à cause de la descendance, on ne les unissait pas à ceux qui n’avaient point marché résolument sur les terres de chasse ou de guerre… Ainsi, beaucoup d’ignorance se mêlait chez Helgvor aux pressentiments de l’amour.

Glâva était plus instruite, car les Tzoh obéissaient à des instincts brutaux et sensuels – mais ce qu’elle avait vu de l’union des hommes et des femmes la remplissait d’horreur… Le chef, ou Urm, ou un vieillard désigné, rompait avec une pierre les canines de la jeune fille, signifiant ainsi que la femme est désarmée dès qu’elle est destinée à devenir la compagne d’un guerrier… Ensuite, le guerrier s’avançait et frappait la femme sur le crâne, et lorsque l’union avait été ainsi consacrée, la femme devenait l’esclave. Elle travaillait pour l’homme et pour les enfants ; il pouvait la battre et même la tuer sans encourir aucun châtiment – car celui qui aurait pu la venger, le frère de sa mère, ayant reçu la rançon, renonçait à tout droit.

Ces coutumes remplissaient Glâva d’horreur. Elle redoutait, comme un jour de supplice, le jour où elle serait livrée à Kzahm, le Sanglier Noir, au corps fétide ; elle savait aussi combien Amhao avait été rudoyée…

Les coutumes des Ougmar, croyait-elle, devaient être semblables à celles des Hommes du Roc. En réalité, elles étaient moins rudes. L’aube d’une tendresse était venue pour cette race. On ne brisait pas les dents canines des femmes. Ceux qui voulaient être fiancés à une adolescente ou à une veuve devaient obtenir l’aveu de la mère et du frère de la mère, ou de celui qui succédait au frère mort.

Ensuite, il devait découvrir la jeune fille cachée et la poursuivre, après avoir attendu le temps qu’un homme met à parcourir trois mille coudées. Elle écoutait, dissimulée, selon son astuce ou son caprice, dans les roseaux, dans les buissons ou dans la ramure d’un arbre. Le guerrier cherchait la piste. Il y avait un délai qu’il ne devait point dépasser. S’il ne la découvrait pas assez vite, il devait attendre une lune, puis l’épreuve recommençait, mais, dans l’intervalle, la mère ou l’oncle pouvaient faire un nouveau choix. S’il réussissait, souvent avec la complicité tacite de la femme, il payait la rançon, en armes, en pierres brillantes, en peaux de bêtes, puis son mariage était déclaré devant les vieillards et les chefs…

Ces choses, Glâva n’en avait aucune idée. Elle aimait d’être avec Helgvor, elle admirait sa stature et même son visage, mais elle n’imaginait pas que cet homme d’une race lointaine pût être son compagnon pour la vie. Et elle ne souhaitait aucun lien sinon celui, imprécis et tendre, qui les unissait.

Lui, ne savait guère. Il tressaillait lorsque les grands yeux, où se mêlaient la couleur bleue du fleuve et la couleur rousse des feuilles mortes, se levaient vers lui ; il frémissait lorsque la grande chevelure, qu’elle baignait dans la source, effleurait son bras ou son épaule, il trouvait agréables les dents aussi brillantes que les jeunes dents du loup, la démarche flexible et le cou rond – mais il ne songeait pas à l’avenir, ivre de sensations flottantes comme des odeurs.

Peut-être était-il plus tranquille, parce qu’aucun autre homme n’errait autour d’eux et qu’ainsi la fureur qui aveugle les cerfs, les élans et les passereaux, ne pouvait pas naître.

 

Il y avait des heures si douces que le nomade oubliait la menace du monde. Au matin quand les vagues de la lumière ont chassé les vapeurs, un songe immense et sans forme croissait avec la patience des grands sycomores, la subtilité des fougères et les rumeurs des eaux vagabondes…

Alors Glâva devenait la vie de la vie, un mystère redoutable qui étonnait l’homme et l’inquiétait. Parfois songeant qu’elle était étrangère, un souffle de violence le traversait et il se disait qu’elle pouvait être son esclave, mais lorsqu’il revoyait la lueur des yeux fauves, il n’y avait plus, dans toute sa chair, qu’une humilité éblouie.

 

On avait retrouvé la pirogue des femmes et celle des Tzoh, plus grande et plus rapide… Le sixième jour, Amhao ayant repris des forces, ils quittèrent l’enceinte granitique.

DEUXIÈME PARTIE

I

Le retour des Ougmar

Helgvor avait retrouvé dans la Presqu’île Rouge quelques vieux hommes, quelques vieilles femmes, quelques enfants échappés au massacre et aussi des femmes nubiles qui s’étaient dérobées à temps pour échapper aux Tzoh… Il attendit deux jours, ayant donné sa hutte aux fugitives, tandis qu’il se construisait une hutte nouvelle.

Le surlendemain, les guerriers parurent. Ils ramenaient beaucoup de chevaux pour l’hiver mais leur consternation fut terrible…

Akroûn, chef des chefs, avait encore la force d’un léopard, mais les années pesaient sur ses épaules et semaient du sel sur ses tempes… Une rudesse pleine de ruse allumait ses yeux jaunes et son visage peint au minium. Moins haut que Heïgoun, le géant, et même que Helgvor, il déployait des épaules comme des blocs et un torse cerclé de côtes épaisses.

Il fit comparaître Helgvor et parla d’une voix creuse :

— Akroûn avait laissé les huttes pleines de femmes et d’enfants. Cinq guerriers veillaient sur la Presqu’île Rouge. Que sont devenues les femmes et où sont allés les guerriers ?

Il le savait, ayant rencontré le vieillard Hagm, à cinq mille coudées du camp.

Helgvor répondit sans trouble :

— Les femmes ont été enlevées et les guerriers sont morts !

Le chef des chefs enveloppa le jeune homme d’un regard féroce :

— Ils ont combattu ?

— Ils ont combattu.

— Qu’a fait Helgvor ? N’a-t-il pas osé regarder les ennemis en face ?

— C’était le jour où Helgvor allait en reconnaissance, avec ses chiens, son loup et Hiolg. Helgvor a rencontré les Hommes des Rocs et il est revenu. Les Tzoh étaient dans la Presqu’île. Helgvor était seul…

— Helgvor seul n’a pas combattu ?

— Helgvor a combattu ; il a tué deux Tzoh. Plus tard, il en a tué quatre autres : il en a blessé deux.

Les guerriers formaient un demi-cercle autour du jeune homme. Heïgoun ricana. Le chef avait un visage ténébreux :

— Aucun guerrier n’a vu Helgvor !

— Hiolg l’a vu !

Une voix aiguë cria :

— Helgvor a tué six hommes des Rocs, et Hiolg, avec le loup, en a tué un.

Audacieusement, l’enfant vint se mettre aux côtés du nomade.

Alors, Iouk, frère de Helgvor, et Chtrâ, son père selon la coutume des Ougmar, mais point selon la réalité, clamèrent :

— Helgvor est un guerrier !

— La parole d’un enfant est plus légère qu’une feuille, grogna Heïgoun…

Les Ougmar croyaient que Heïgoun était le plus fort des hommes et, en l’absence d’Akroûn, il prenait le bâton du commandement.

— Voici mes témoins ! dit Helgvor.

De la peau d’une loutre, il tira sept mains d’hommes desséchées, et Hiolg montra une huitième main…

Alors, Akroûn déclara :

— Helgvor a combattu.

— D’où vient la septième main ? demanda Heïgoun.

— C’est la main d’un Tzoh tué par une fugitive des Rocs et par le loup, répondit Helgvor avec répugnance.

Heïgoun hurla en brandissant son épieu :

— Helgvor avait donc fait alliance avec l’étrangère ?

La haine vivait entre les deux hommes : Heïgoun détestait la force d’Helgvor qui croissait à chaque lune. Apprenant que le jeune homme avait tué six ennemis, une fureur homicide tournoyait dans son crâne.

Tous s’écartèrent de l’épieu énorme ; les cheveux de Heïgoun évoquaient l’éclat d’une torche ; il avait une poitrine de lion, des bras noués de muscles, des jambes comme des bouleaux…

— Helgvor a fait alliance avec les fugitives ! répondit le jeune homme en reculant d’un pas et tenant sa massue prête. Ainsi Helgvor sait où vivent les Hommes des Rocs et les fugitives guideront les Ougmar.

— Akroûn veut voir les femmes ! gronda le chef.

— Tous les guerriers le veulent ! ajouta Heïgoun.

— C’est bien !

Quand les femmes parurent, un murmure étonné bruissa parmi les Ougmar… Tous les yeux détournés du visage épais, des yeux allongés et de la stature trapue d’Amhao se fixaient sur Glâva.

Avec sa chevelure lumineuse, ses prunelles fauves aux reflets de jade, sa haute taille flexible, elle était comparable aux plus belles adolescentes du Fleuve Bleu…

Parce que les femmes avaient disparu, elle semblait plus désirable.

Heïgoun tournait vers elle un visage avide :

— La Tzoh est digne d’entrer dans la hutte d’un guerrier ! exclama-t-il d’une voix despotique.

Elle se tenait là, droite et orgueilleuse, et sa face méprisa Heïgoun :

— Heïgoun est un chef ! reprit-il.

Et comme il obéissait brutalement à ses impulsions :

— La Tzoh sera la femme d’un chef…

Une colère véhémente gronda dans la poitrine de Helgvor.

— Heïgoun est-il le maître des clans ? Est-ce lui qui a fait alliance avec l’adolescente ?

Akroûn écoutait en silence. La passion du commandement le dominait et le laissait presque indifférent à cette querelle. S’il exécrait Heïgoun, il le redoutait pour sa force, sa violence et le nombre de ses partisans.

Quand Akroûn serait vieux, tous s’attendaient à voir le bâton du chef des chefs aux mains du colosse.

— Helgvor n’est pas même un guerrier ! rauquait Heïgoun.

— Helgvor regarde Heïgoun en face… et combattra par l’épieu, l’arc et la sagaie.

Les épieux s’élevèrent et Akroûn souhaita la mort de son rival… Mais redoutant la défaite de Helgvor, il parla impérieusement :

— Aucun homme du Fleuve Bleu n’aura une femme nouvelle avant que les Tzoh n’aient été punis. Jusqu’à l’heure de la vengeance, les Ougmar seront comme des chacals ou des saïgas. L’homme qui aura le mieux combattu aura la femme qu’il préfère.

Des acclamations s’entre-choquèrent. Plusieurs guerriers subissaient la séduction de la captive et la jalousie obscurcissait leurs cœurs… La plupart voulaient reconquérir leurs femmes et tuer les ravisseurs… Ainsi, Akroûn entraîna les guerriers par sa parole, si bien que Chtrâ put dire :

— Le chef a bien parlé ; les Ougmar obéiront.

— Helgvor a défié Heïgoun ! rugit le géant.

— La tribu veut tous ses guerriers ! dit âprement Akroûn. Si Heïgoun, Helgvor, ou tous les deux, étaient blessés, les Tzoh seraient plus forts !

— Heïgoun tuera Helgvor après la victoire !

— Helgvor abattra Heïgoun !

Le jeune homme déploya sa haute stature, presque égale à celle de l’adversaire, mais les épaules d’Heïgoun étaient plus massives et ses membres plus gros. Surpris de la hardiesse du fils de Chtrâ, plusieurs guerriers admiraient son audace.

Glâva, concevant que Heïgoun la convoitait, pâlissait de colère et de haine.

Les guerriers, ne devant partir que le lendemain, passèrent le reste du jour à réparer ou à aiguiser leurs armes. L’inquiétude assombrissait Helgvor et, obscurément, il sentait combien sa vie avait été douce et libre dans l’enceinte erratique. Si l’instinct de la race et la haine des Tzoh n’avaient point parlé en lui, il aurait songé à la fuite.

Glâva aussi était morne et quand les premières étoiles revécurent, elle sentit la pesanteur menaçante des ténèbres.

Heïgoun lui fut aussi odieux que Kzahm, l’hostilité s’élevait dans son cœur contre la race étrangère et même elle conçut une rancune contre Helgvor, pour l’avoir emmenée parmi ces hommes.

Akroûn avait fait venir Helgvor dans sa tente et demandait :

— La jeune fille nous conduira-t-elle dans le pays des Tzoh ?

— Oui, répondit le guerrier, si personne ne la menace : Glâva n’a pas peur de la mort. Elle a combattu comme un guerrier… et elle ne courbera pas la tête… Si le chef veut qu’elle soit un guide, il faut écarter Heïgoun. L’adolescente ne répondra qu’à Helgvor.

Le chef écoutait, soucieux et, au fond de lui-même, il approuvait Helgvor, mais il prévoyait des embûches. Effritée par les circonstances, son autorité chancelait ; il devinait que maint guerrier blâmait son imprévoyance. Quelques-uns avaient murmuré…

Heïgoun, audacieux et ardent à dominer, plein d’une ruse grossière, toutefois efficace, ne lui laisserait point de repos. Parce que la nature d’Akroûn s’opposait à celle de Heïgoun, et aussi parce que la rivalité était née trop tôt, le chef des chefs ne voulait point que celui-là prît le bâton du grand commandement :

— Comment Helgvor a-t-il rencontré les femmes et combattu les Tzoh ? demanda-t-il.

Helgvor raconta son aventure, la première rencontre des Hommes du Roc, le massacre dans la Presqu’île Rouge, la poursuite, la rencontre des fugitives, le combat sur la rive et le combat dans l’enceinte granitique. Tant d’exploits émerveillaient Akroûn, car Helgvor était plus jeune que tous les guerriers chasseurs de chevaux et de bisons. Cependant son adresse était connue : depuis son enfance il tirait de l’arc, il lançait la sagaie avec une justesse surprenante. Sa force croissait plus vite que sa stature.

Akroûn espéra qu’il serait un rival redoutable pour le Géant : si Helgvor devenait le héros de la tribu, le chef des chefs n’aurait pas de rivaux ; un si jeune homme ne pouvait exercer le commandement.

Akroûn ne prétendait plus à la prééminence corporelle : l’âge avait amoindri ses muscles dans leur vigueur et dans leur souplesse. Au moins sept guerriers l’emportaient maintenant sur lui, dans le combat : comme il régnait par la prévoyance et par l’astuce, lui-même se reprochait la catastrophe.

Sans doute, les Hommes du Roc n’étaient pas venus depuis deux générations entières, et on croyait qu’ils avaient émigré vers l’Orient… Un chef n’aurait pas dû oublier leur existence !…

— La fille des Rocs, dit-il, marchera pendant le jour avec Helgvor… La nuit elle sera seule, gardée par les chiens d’Akroûn, qui ne laissent approcher que le chef…

Une épaisse douleur pesa sur le cœur d’Helgvor, car il se méfiait d’Akroûn même.

 

Au matin, Akroûn fit le dénombrement de ses guerriers. Il y en avait cinquante-huit, tous entraînés à la fatigue et habiles à manier la hache, l’épieu, la massue, la sagaie…

— Les Hommes des Rocs sont beaucoup plus nombreux, dit Helgvor… Il y a trois Tzoh pour un Ougmar.

— Jadis, les guerriers des Lacs Verts combattaient avec nous, fit le chef. Leurs tribus sont à plus d’une lune de marche.

— Il faut surprendre les Tzoh ! gronda Heïgoun.

Akroûn eut un rire sombre :

— Les Ougmar passeront par les forêts de l’autre rive. À dix jours de marche, la Rivière Haute les conduira vers les pays de soleil… et ils tâcheront de faire alliance avec les Gwah, Hommes de la Nuit.

— Ce sont des chacals sans force et qui mangent leurs morts ! répliqua durement Heïgoun.

— Les Gwah sont rapides et habiles à dresser des embuscades, affirma Chtrâ. Depuis six générations, ils sont amis des Ougmar… Chtrâ a chassé avec les Gwah.

— Gaor aussi, dit un guerrier. C’est vrai qu’ils mangent les hommes morts, mais ils sont fidèles.

 

Les Ougmar traversèrent le fleuve dans neuf canots bien construits… Si la forêt était profonde, depuis des temps innombrables, les ancêtres y avaient percé une voie, souvent adoptée par les mammouths, les bisons et les mégacéros… Chaque canot était porté par quatre hommes, que d’autres relayaient. La marche était ralentie, mais lorsqu’on aurait gravi les collines de l’ouest, on trouverait la rivière, dans la haute vallée : elle était rapide et conduisait vers le sud.

Les guerriers marchèrent tout le jour, ne s’arrêtant que pour manger… La forêt parut interminable et elle montait vers le ciel où le soleil se couche, d’abord lentement, puis plus vite. Au crépuscule, derrière leurs feux, les Ougmar étaient plus forts que toutes les bêtes, même les mammouths et les bisons qui marchent par troupeaux…

Seules les bêtes verticales étaient redoutables, mais on ne connaissait dans la forêt que les Hommes de la Nuit, qui vivent dans le tronc des arbres aussi vieux que la terre.

On avait isolé Glâva au centre du campement. Les guerriers tournaient vers elle des yeux farouches et charmés ; Heïgoun cherchait à se rapprocher, mais Akroûn avait disposé autour d’elle, Chtrâ, quelques hommes qui détestaient le colosse et des chiens vigilants.

Heïgoun disait à ses hommes :

— Akroûn n’a pas su protéger les femmes ! Celle-ci sera-t-elle pour ses amis ?

Il tournait vers Glâva sa face velue, qui avait la couleur d’un feu prêt à s’éteindre.

Accablée par la crainte et par la haine, elle regrettait amèrement d’avoir suivi Helgvor dans la Presqu’île Rouge. On l’avait violemment séparée d’Amhao, qui restait là-bas, avec les survivantes et quelques vieillards. D’abord, elle s’était révoltée, puis, comprenant que la résistance serait dangereuse pour Amhao même, elle avait cédé.

Maintenant, elle rêvait de reprendre, avec sa sœur, la route des solitudes… Aussi exécrables que les Tzoh et, de plus, étrangers, les Ougmar, par leurs gestes, leurs habitudes, leurs armes, leurs voix, inspiraient à l’adolescente une antipathie profonde.

Elle eût âprement guidé Helgvor vers le pays des Tzoh, mais elle tromperait les autres, elle les jetterait sur des pistes fausses.

Helgvor, épiant la jeune fille à la lueur tremblotante des feux, concevait sa rancune et en était accablé. Plusieurs fois, il avait reparlé au chef pour qu’on emmenât Amhao : Heïgoun et ses partisans s’y opposaient, disant qu’elle entraverait la marche, à moins qu’elle n’abandonnât son enfant.

— Helgvor portera l’enfant ! avait dit le jeune nomade.

— Chtrâ aussi… et Iouk !

Heïgoun ne voulut rien entendre et Akroûn céda, indifférent au sort d’Amhao. Comme il ne voulut plus écouter Helgvor, Helgvor n’osa pas dire que Glâva se vengerait.

Le lendemain, on rencontra les premiers Hommes de la Nuit. Leurs faces s’allongeaient comme la face des égagres et leurs oreilles pointues étaient couvertes d’un poil dur. Aussi noirs que le basalte, ils montraient des yeux d’écureuil, des bouches en suçoirs, des membres grêles et des ventres caves. Leurs poils végétaient par îlots sur le crâne, la face et le thorax ; leur peau produisait une huile nauséabonde et la lèvre supérieure se relevait continuellement sur des dents carnassières. Comme armes, ils n’employaient que l’épieu et les pierres aiguës.

Depuis vingt ans, Chtrâ les rencontrait dans la sylve. Accoutumé à leur langage, il dit, faisant plus de signes qu’il ne prononçait de paroles :

— Si les Gwah veulent venir avec les Ougmar, ils auront de la chair et du sang en abondance…

Le plus âgé des hommes répondit :

— Pourquoi les Gwah iront-ils avec les Ougmar ?

— Ils aideront à traquer les Tzoh. N’y a-t-il pas eu un temps où les Tzoh ont massacré les Hommes de la Nuit ? Les Gwah auront les dépouilles des ennemis, car les Ougmar sont les plus forts !

Malgré leurs ruses, les Gwah avaient des âmes crédules : les lendemains leur apparaissaient à une distance infranchissable.

Ils flairèrent la chair rôtie et, ayant reçu leur part, ils la dévorèrent, tout en accompagnant les nomades.

Parfois un nouveau Gwah, issu du tronc d’un arbre ou sorti des sous-bois, se mêlait au troupeau, entraîné par l’exemple des autres.

— Il faudra de la chair tous les jours, disait Chtrâ à Akroûn. Si la chair manque, les Gwah s’arrêteront.

Mauvais chasseurs et allumant péniblement le feu, les Gwah connaissaient la famine.

— Il y aura de la chair, affirma Akroûn… les bêtes abondent dans la forêt.

Il comptait sur les Gwah moins pour combattre directement que pour harceler les Tzoh et les attirer dans des embûches.

Après quelques jours, il y eut près de cinquante Gwah. Malgré leur stature chétive, ils étaient toujours prêts à se repaître, également aptes à supporter la famine et la réplétion. Les chasseurs Ougmar poursuivaient à outrance les élaphes, les aurochs, les sangliers, les daims, les mégacéros, les saïgas, pour satisfaire la voracité des alliés. Ceux-ci, enclins à l’indolence, réjouis de cette vie abondante et facile, s’éparpillaient le jour autour de la tribu, mais le soir, se rassemblaient avidement autour des feux, aspirant l’odeur des viandes cuites, et se chauffant le corps avec béatitude…

Leurs émanations, qui ressemblaient à celles des renards et des putois, emplissaient Glâva d’un dégoût amer, mais les guerriers, après les premiers soirs, n’y prenaient plus garde.

Quand on atteignit la Haute-Rivière, comme il n’y avait pas assez de canots, les Gwah, aidés par les Ougmar, construisirent plusieurs radeaux. Ils les maniaient avec plus d’adresse qu’ils n’eussent manié des pirogues, et ne redoutaient point l’eau, car tous nageaient et plongeaient comme des loutres.

La Haute-Rivière emporta impétueusement les hommes : en trois jours, ils franchirent une distance énorme et se retrouvèrent près du Fleuve Bleu. Il avait débordé ; ses eaux pénétraient dans la forêt et baignaient le pied des collines… Il fallut un quart de jour pour atteindre la terre ferme au-delà de l’autre rive, elle aussi submergée.

Enfin, on débarqua à pied sec, mais la plaine était entrecoupée de grandes mares qu’on ne pouvait franchir qu’avec les pirogues et les radeaux.

Akroûn montrait un visage dur, afin de maintenir la force du commandement.

Vers le soir, Heïgoun cria :

— Les Ougmar se traînent comme des vers… Jamais ils n’atteindront le pays des Tzoh.

Akroûn répondit rudement :

— L’inondation a dû arrêter les ravisseurs. Les Ougmar doivent continuer la poursuite.

Il fit venir Helgvor et demanda :

— Les Tzoh étaient-ils plus loin que nous, vers le haut du Fleuve, quand Helgvor a rencontré les fugitives ?

— Non, les Tzoh étaient à une ou deux journées plus bas.

— Les Tzoh se seront enfoncés dans les terres, affirma Heïgoun… Il faut quitter le rivage du fleuve.

— Pas encore ! dit Akroûn.

Et il regardait fixement Heïgoun.

— Heïgoun oublie-t-il que les Ougmar sont sur la voie de guerre ?

— Heïgoun obéit au chef ! Mais les guerriers peuvent se réunir et parler.

Une pâleur cendreuse se répandit sur le visage d’Akroûn.

On ne parlait de réunir les guerriers que lorsque l’autorité du chef était méconnue… Sa haine se leva en tumulte et il souhaita plus énergiquement la mort du géant.

— Akroûn réunira les guerriers, quand les feux brilleront.

— Si les Tzoh ne sont pas loin, ils verront les feux.

— Heïgoun est-il un enfant ? Croit-il que le chef ignore qu’il faut cacher la flamme ?

Le soir, Akroûn fit choix d’une courbe environnée d’arbres, pour allumer les feux. D’ailleurs, les batteurs d’estrade, Ougmar et Gwah, n’avaient découvert aucune trace jusqu’à une distance où les feux, même en plaine rase, eussent été invisibles.

Quand les bûches flamboyèrent, Akroûn appela les hommes.

— Que les guerriers se rassemblent. Le chef veut les écouter.

Les partisans d’Heïgoun vinrent les premiers : ils étaient douze dont aucun n’avait vu passer plus de trente automnes.

Ceux qui demeuraient fidèles au chef, soit par inclination, soit par confiance, soit encore par crainte ou haine d’Heïgoun, s’assemblèrent plus lentement : on en comptait quinze, dont Chtrâ, Iouk et Helgvor.

Les indécis, prêts à se soumettre au plus fort, s’éparpillèrent.

Akroûn, épiant avec angoisse les partisans de son rival, se souvint avec amertume des jours, si proches encore, où la tribu suivait aveuglément son impulsion. Alors Heïgoun se bornait à attendre les temps qui doivent venir… Maintenant, le chef sentait la méfiance : au fond des âmes, on lui reprochait la perte des femmes – et sans se demander comment il eût pu prévenir l’enlèvement, on l’en rendait responsable…

Il se leva ; les feux joignaient des lueurs rouges aux lueurs d’ambre de ses yeux ; sa face puissante affectait l’impassibilité. Il dit :

— Le chef a rassemblé les guerriers pour prendre conseil de leur prudence. La route qui suit le fleuve est envahie par les eaux. Mais c’est la route la plus courte. Faut-il la suivre ou faut-il s’enfoncer dans les terres ?… Que les guerriers méditent !

Heïgoun se leva et parut formidable. Ses épaules oscillaient lentement, ses mâchoires terribles étaient contractées, et quand il soulevait la lèvre, on voyait des dents de lion :

— L’expérience du chef est grande ! dit-il, et les guerriers obéiront à son commandement… Mais si la route du fleuve est la plus courte, elle sera la plus longue à parcourir… Les Tzoh ne l’auront pas suivie. Les Tzoh sont partis vers les terres intérieures…

Sa main énorme montrait l’Occident, tandis que ses partisans secouaient la tête avec des exclamations.

— La chasse est difficile sur le rivage ! reprit-il… Ce soir, les Gwah n’auront pas assez de chair… et les Gwah ne suivent les Ougmar que pour se repaître. Les bêtes ont fui dans les terres. Les Ougmar veulent-ils que les Gwah se retirent ? Alors, ils ne seront plus assez nombreux pour attaquer les Tzoh !

Ses partisans l’approuvaient par le geste et par la parole ; les indécis tournaient vers lui des têtes craintives, prêts à se soumettre à la force nouvelle.

Lorsque Akroûn se dressa, on eût pu voir que sa poitrine tremblait :

— Heïgoun est un guerrier rusé !… Mais que sait-il de l’ennemi ? Et qu’en savent les Ougmar ? La piste n’a pas paru ! Il faut chercher la piste… Voici ce que veut Akroûn. Sept guerriers, avec des Gwah et des chiens la chercheront sur la rive. Tous rapporteront la chair des bêtes qu’ils auront chassées… Ainsi les Ougmar sauront quelle est la voie. Le chef a parlé. Les guerriers obéiront.

— Les guerriers obéiront ! cria Chtrâ en même temps qu’Helgvor.

Et les partisans d’Akroûn ayant repris courage, clamèrent :

— Les guerriers obéiront !

Alors les âmes timides qui attendaient le destin reprirent confiance dans le chef, tandis que les partisans de Heïgoun gardaient le silence et l’immobilité.

Comprenant que son heure n’était pas venue, le Fils du Loup gronda :

— Heïgoun ne commandera-t-il pas les hommes qui marcheront vers les terres ?

Le chef acquiesça, mais alors une défiance agita le guerrier : tourné vers Glâva, il épiait Helgvor… Akroûn comprit et, soucieux de n’alimenter aucune querelle avant la défaite des Tzoh :

— Chtrâ commandera les hommes qui suivront le rivage – et Helgvor le guidera.

Helgvor regardait Glâva avec désespoir ; elle se tenait auprès d’une des femmes ; son visage était sombre ; une rancune profonde s’élevait dans son cœur.

 

À l’aube, Heïgoun partit vers les terres sèches, avec six guerriers, des Gwah et des chiens. Chtrâ, avec Helgvor, partit vers l’amont du fleuve : sa troupe emportait deux pirogues pour la traversée des mares. Lorsqu’elles étaient étroites, on les contournait et parfois on les passait à gué.

Des énergies tristes déprimaient Helgvor : l’image de Glâva tourmentait sa jeunesse, et parce qu’il était incapable d’un retour sur soi-même, cette image dominait chacun de ses actes et chacune de ses tendances. Naguère la défaite des Tzoh eût absorbé tout son être. Maintenant, il songeait bien davantage à la conquête de Glâva.

Chtrâ, frère de celle qui engendra Helgvor, était son père selon la coutume. Il aimait Helgvor. C’était un guerrier d’humeur pacifique et monotone, humble devant le chef et qui exécrait Heïgoun. Avec de l’expérience et peu de flair, aucun goût pour le commandement, il aimait le repos. Sur la route de chasse ou de guerre, il accomplissait, sans ardeur, les actes utiles.

Il tuait les bêtes avec calme, il était prêt à exterminer les Tzoh. De même aurait-il pris volontiers la vie de Heïgoun et des partisans de Heïgoun, de préférence par stratagème, si Akroûn l’avait ordonné… La mort ne le troublait point, ni la souffrance de ceux qui lui étaient indifférents, mais le trépas de Helgvor ou de Iouk l’eût désolé pendant de longs jours.

Iouk, frère de Helgvor, ressemblait à Chtrâ. Plus vivace, il haïssait mieux. Quoiqu’il fût né avant Helgvor, il reconnaissait sans colère la force et l’agilité supérieures de son frère ; même il s’en montrait fier. Car il était de ces hommes pour qui d’autres hommes peuvent être des prolongements radieux de leur vie.

Pendant les premières heures, l’expédition avança tortueusement. Les six chiens, le loup, les Gwah et les guerriers cherchaient la piste et ne la trouvaient point…

Lorsque le soleil eut franchi le premier quart du ciel, Chtrâ dit :

— Si les Tzoh ont passé avant l’inondation, ils sont très loin de nous.

— L’inondation n’est-elle pas plus forte vers le haut du fleuve ? dit Helgvor.

Chtrâ haussa les épaules ; son visage étroit reprit sa douceur apathique.

Ils venaient de traverser un ravin submergé et ayant tourné des rocs, ils marchaient sur une terre sèche.

Les Gwah cherchaient mollement : ils avaient faim – et le temps de la halte était venu.

Alors, Helgvor explora la plaine et, pour mieux voir, monta sur un bloc erratique… Des bêtes furtives apparaissaient un moment et disparaissaient… Il y eut un élaphe, des saïgas, un mégacéros, des élans – et, très loin, une troupe impétueuse de chevaux, tandis qu’un triangle de grues naviguait sous un nuage…

Les chiens et les Ougmar cherchaient aussi, et les chiens flairaient l’espace.

À la fin, les yeux de Helgvor s’allumèrent ; un troupeau d’aurochs venait d’apparaître dans une ravine…

Il se glissa à travers des fourrés, rampa dans les hautes herbes et parvint à une portée de flèches du troupeau. Les aurochs faisaient halte dans la ravine où croissait une herbe rafraîchie par l’inondation. Deux mâles énormes défendaient le troupeau et, peut-être après des combats indécis, se tenaient à distance l’un de l’autre.

Un poil roussâtre pullulait sur leurs épaules et obscurcissait leurs yeux. Leurs pattes étaient fines pour la masse du corps ; les cornes, écartées et aiguës, leur eussent permis de projeter à cinq coudées le tigre, le lion et l’ours gris.

Le troupeau paissait sans inquiétude. Par intervalles, un des mâles levait sa tête monstrueuse, et semblait étendre sur l’espace les lacis de son odorat, le confus rayonnement de ses gros yeux noirs aux moires violettes…

Helgvor parvint à s’approcher davantage… Il tendit son arc…

Un des taureaux meugla ; les femelles levèrent des crânes mélancoliques : l’effluve ennemi de l’homme traînait dans l’atmosphère. Plusieurs la connaissaient, et l’un des mâles qui, plusieurs fois, avait vu agir l’homicide bête verticale donna le signal du recul…

Déjà une flèche l’atteignait au poitrail, une pointe aiguë lui piquait le cœur… Alors, furieux, il se précipita vers le centre de l’émanation, tandis que le troupeau prenait la fuite…

Helgvor s’était dressé. Plein d’admiration pour la bête colossale, et sachant qu’elle protégeait l’existence du troupeau, il éprouvait un regret indécis… Mais les Ougmar, les Gwah et même les bêtes attendaient la chair qui refait la chair…

Une seconde flèche s’enfonça dans le poitrail, puis Helgvor détacha une sagaie suspendue à son flanc. L’aurochs blessé perdait le sens de la conservation ; il ne songeait plus qu’à anéantir l’agresseur qu’il eût broyé d’un seul coup de ses cornes. Ce fut comme un roc dans l’avalanche.

Helgvor darda la sagaie ; elle entra au défaut de l’épaule ; de douleur et de rage, l’aurochs poussa une clameur égale au rugissement du lion…

Quand la bête géante ne fut qu’à une coudée, Helgvor bondit transversalement et la massue s’abattit. Elle frappa d’abord les vertèbres cervicales, puis elle retomba sur une des pattes d’avant, qu’elle brisa net. Dès lors, l’homme était le plus fort. Vaine et gauche, la bête tenta plusieurs attaques, qu’il esquivait sans peine.

Il disait :

— Les guerriers et les chiens ont besoin de la chair du grand aurochs.

Il exprimait ainsi, sans qu’il le comprît lui-même, son admiration pour la bête immense, et la mélancolie de l’avoir tuée. Car elle mourait. Ses yeux vastes se couvraient d’une brume ; elle n’attaquait plus, immobile dans le rêve de l’agonie, au bord mystérieux de l’Anéantissement…

Puis elle trembla ; une plainte rauque jaillit de sa gorge profonde, et croulée sur la savane, après un souffle suprême, elle disparut.

Helgvor héla les Gwah et les Ougmar. Tous étaient déjà proches, les yeux avidement fixés sur la proie énorme… Les Gwah riaient en leur manière silencieuse, grimace primitive, presque semblable à celle des chiens.

— Voilà ! maintenant la chair est abondante.

— Helgvor est un grand chasseur ! dit Chtrâ, tandis que Iouk, habile à allumer le feu, faisait assembler le bois et les herbes.

Mais Helgvor, ayant aperçu, là-bas, une tache sombre au sein des herbes, voulut la voir de près, et la joie dilata sa poitrine.

Les Tzoh avaient campé là. La cendre semblait fraîche encore ; des os étaient répandus autour, avec des lambeaux de pelage…

Helgvor, appelant son loup et son chien, leur fit flairer le campement.

Déjà, Iouk, de ses mains industrieuses, avait fait jaillir le feu du silex, de la marcassite et des herbes très sèches qu’il portait dans un sac de peau. Les yeux des Gwah luisaient comme des yeux de lynx et de chacals.

Chtrâ riait doucement.

— Voici que les Gwah ont oublié la famine. Ils suivront les guerriers comme des chiens.

Helgvor secoua la tête et dit :

— La trace des Tzoh est trouvée… ils ont campé dans la ravine, cette nuit même.

Chtrâ, esprit lourd et circonspect, demanda :

— Cette nuit même, Helgvor ?

— Que Chtrâ, guerrier plein d’expérience, dit le jeune homme, vienne examiner la trace…

Chtrâ suivit celui qui était son fils suivant la coutume et considéra méticuleusement le camp où les Tzoh avaient dormi.

Ensuite, il déclara :

— Helgvor a l’œil de l’aigle et le flair du corbeau… Les Tzoh ont campé ici… Et c’était pendant la nuit qui a précédé ce jour…

Helgvor reprit, le cœur plein de contentement :

— Maintenant que mon père a parlé, la certitude est dans mon cœur !…

Les Ougmar dépouillaient l’aurochs de son cuir et déjà des quartiers rouges répandaient l’odeur exaltante de la chair attaquée par le feu.

Puis régna l’allégresse qui enfle la vie quand elle se repaît de la mort.

Si Helgvor songeait aux Tzoh qu’il fallait exterminer, il songeait bien plus encore à Glâva : il la revoyait, sombre et irritée, auprès des feux clairs : tantôt sa poitrine se dilatait comme pour soulever l’espace, tantôt son cœur pesait comme un bloc de granit.

Et il haïssait démesurément Heïgoun au poitrail d’ours.

Le chien et le loup suivaient la piste. Pour éviter la confusion, on retenait à l’arrière les autres hommes et les autres bêtes.

À cause du nombre des Tzoh et de leurs captives, la poursuite fut longtemps facile. Par les mares, la steppe et les collines, on avança jusqu’aux deux tiers du jour. Une rivière parut alors, aux rives inondées, qui roulait des fanges fécondes… Sur l’autre rive, la piste se perdit…

Comme les Tzoh n’avaient pu remonter le courant – il était torrentiel – il fallait redescendre vers le fleuve.

D’ailleurs, la terre était praticable, à cause des collines, tandis que, plus avant dans la savane, les eaux s’étaient répandues dans les combes.

On retrouva la trace, et même une sagaie teinte de sang marqua le passage récent des ravisseurs.

Chtrâ, Iouk et Helgvor examinèrent minutieusement cette sagaie.

— Les Tzoh sont proches ! conclut Chtrâ… Le sang n’est pas encore très noir…

Il secoua une tête anxieuse :

— Helgvor n’a-t-il pas vu plus de cent guerriers tzoh, avant de rencontrer les fugitives ?

— Il y en avait plus de cent quand ils ont attaqué la Presqu’île Rouge et plus de cent aussi quand Helgvor les a dénombrés sur la savane.

— Alors, Chtrâ se gardera de faire combattre ses guerriers ni les Gwah !

— Le feu dont Chtrâ a vu les cendres n’était pas un feu de cent guerriers !

— Peut-être n’avaient-ils pas assez de bois sec !

— Helgvor pense qu’il faut continuer la poursuite.

— Iouk aussi !

Chtrâ garda d’abord le silence. Sans être un homme peureux, il fuyait toute entreprise démesurée :

— Si les Tzoh sont seulement cinquante, dit-il, les Tzoh nous anéantiront. Et la tribu ne pourra plus ressaisir les femmes…

À son tour, Helgvor demeura quelque temps sans répondre. Il concevait que, la piste trouvée et vérifiée, la tâche des batteurs d’estrade était finie. Il n’y avait plus qu’à rejoindre Akroûn et à suivre son commandement.

Mais le recul lui répugnait étrangement. Il devinait que les Tzoh n’étaient qu’une partie de la horde : une surprise heureuse pourrait les livrer aux traqueurs.

— Voici, reprit-il enfin. Si Chtrâ suit encore la piste pendant un temps aussi long que celui qui sépare la première lumière de l’arrivée du soleil… alors, Helgvor continuera seul, avec le chien et le loup…

— Helgvor est fort ! répondit Chtrâ avec une brumeuse ironie. Mais Helgvor peut-il combattre seul contre cent hommes ?

— Helgvor est plus rapide que les Tzoh. À la course, aucun ennemi ne l’atteindra.

— Oui, Helgvor est agile comme un mégacéros. Mais si les Tzoh l’enveloppent ?

— Les Tzoh ne l’envelopperont pas.

— Suivons encore la piste ! dit Chtrâ avec résignation.

Ils la suivirent pendant deux heures encore, puis elle devint si fraîche que tous surent que les Tzoh étaient proches.

Les doutes s’éparpillèrent lorsque, sur une terre humide, on vit les marques des pieds. Quelques-unes étaient si nettes que Chtrâ remarqua :

— Voici les pieds lourds des Tzoh… et voici les pieds légers de nos femmes.

Une colère subite saisit cet homme tranquille et ses poings se levèrent.

Helgvor, s’efforçant d’évaluer les traces, les suivit quelque temps et revint sur ses pas :

— Les Tzoh ne sont pas plus nombreux que les doigts de trois mains ! dit-il.

— Les Gwah et les Ougmar réunis sont moins nombreux que les Tzoh ! Les Gwah sont faibles et mal armés…

— Le loup de Helgvor combattra et les chiens harcèleront l’ennemi.

Chtrâ se tut, plein d’incertitude.

— Nos flèches vont plus loin que celles des Tzoh, reprit le jeune homme. Les guerriers qui visent mal donneront leurs flèches à Helgvor.

— Oui, Helgvor a l’œil d’un épervier, fit Chtrâ.

— Helgvor ira le premier. Il tuera des Tzoh et il entraînera les autres à sa poursuite. Chtrâ et ses guerriers dresseront une embuscade.

Chtrâ hésitait toujours. Mais Iouk intervint :

— Nos femmes sont là-bas ! dit-il, et ses yeux phosphorèrent.

Alors, la fureur reprit Chtrâ ; sa voix devint véhémente :

— Que Helgvor nous guide ! Quand nous serons près des Tzoh, nous dresserons l’embuscade.

La troupe se remit en marche, précédée par Helgvor et Iouk.

La piste s’évanouit puis reparut. Une colline longue, d’une faible hauteur, barra l’horizon. Ils la gravirent lentement. Près de la cime, ils découvrirent un cirque rocheux protégé par des buissons épais :

— Que Chtrâ attende ici son fils, dit Helgvor. Les Tzoh sont là.

Il gravit prudemment les dernières déclivités.

Un étroit plateau granitique couronnait la cime ; des herbes dures et touffues y croissaient, entrecoupées d’arbres, d’arbustes et de roches basses.

Depuis un moment, le chien décelait une agitation que le loup ne tarda guère à partager, sans que ni l’un ni l’autre trahissent leur présence ; ils se glissaient sournoisement à travers les rocs.

Un léger sifflement les arrêta… Helgvor venait d’atteindre le bout du plateau.

Allongé sur le sol, il rampa, et une respiration plus vive marqua son trouble : au bas de la colline, arrêtés par l’inondation, les Tzoh allumaient les feux. Les captives, accroupies, semblaient exténuées.

Environ trente guerriers apparaissaient sur le sol nu et si la plupart semblaient aussi las que les femmes, presque tous étaient jeunes, taillés pour la bataille. Devant ces torses trapus, ces épaules lourdes, les Gwah seraient comme des enfants ; seuls les grands Ougmar pourraient leur tenir tête.

Cependant, Helgvor constatait que leur camp, abrité contre une attaque directe, pouvait être attaqué de flanc et criblé de flèches.

Il jeta un regard sur le grand arc suspendu à son épaule. Il avait cinq flèches, toutes munies de pointes en néphrite ; il savait pouvoir tirer à une distance telle que les Tzoh ne pourraient riposter.

La poitrine gonflée par l’instinct de guerre, il retourna vers l’autre pente de la colline.

Et quand il eut rejoint Chtrâ, il affirma :

— Si Helgvor a beaucoup de flèches, il abattra des Tzoh en grand nombre. Les autres seront anéantis par les guerriers et par les Gwah.

Il décrivit la position des Tzoh arrêtés par l’inondation :

— Chtrâ veut voir ! dit le chef.

Cependant, il réquisitionna une dizaine de flèches pour Helgvor.

Les deux guerriers remontèrent ensemble vers la cime et Chtrâ, ayant compté les Tzoh, céda avec mélancolie à l’ascendant de son fils :

— Chtrâ et ses guerriers attendront parmi les rocs.

Il retourna vers le campement, tandis que Helgvor commençait à descendre l’autre versant de la colline, avec une lenteur extrême, ayant commandé au loup et au chien de l’attendre, ce qu’ils concevaient aussi clairement que l’eussent pu faire des hommes.

C’était une grande journée de sa vie. Par intervalles, son cœur se mettait à battre et sa conscience s’éclairait de lueurs étranges.

À mesure qu’il se rapprochait, l’aventure devint redoutable : les visages et les poitrines des Tzoh semblaient devenir plus vivants ; il discernait avec précision les grands visages fumeux, les mâchoires granitiques et les yeux de chacal. S’ils réussissaient à envelopper Helgvor, sa mort était prochaine : il le sentait âprement…

Quoi qu’il se crût plus agile qu’eux, des doutes s’abattaient sur lui comme des bêtes sournoises ; parmi tant de guerriers jeunes, peut-être quelques-uns avaient, comme lui-même, la vitesse du mégacéros et la détente du léopard. Une blessure le mettrait à leur merci. Qu’une de ses jambes fût atteinte, et son anéantissement devenait inévitable…

Ces choses passaient par images et se coordonnaient au hasard des sensations ; elles n’altéraient ni la lucidité de sa vision ni le courage de sa poitrine.

Habile à se servir des arbres, des rocs et des herbes, il était parvenu à deux portées de flèche.

La terre se dénuda, couverte de lichens argentés et de mousses couleur de jade que transperçait le squelette rouge du roc.

Encore un pas et Helgvor sera visible.

Un moment son cœur battit trop vite ; sa force apparut une faiblesse devant ces forces assemblées ; l’amour de la vie tremblait en lui comme les feuilles du sycomore dans la brise…

Et songeant à Glâva, il eut une défaillance. Les yeux resplendissants et la chevelure fauve parurent la joie du monde. Ce fut bref. Le jour était venu où, avec la victoire, il deviendrait un guerrier redouté. S’il reculait, Glâva le mépriserait et il n’oserait pas reparaître dans la tribu…

 

Subitement sa grande stature se dressa dans la lumière.

Un Tzoh le vit, puis un autre et, successivement, toutes les têtes cubiques s’élevèrent… La stupéfaction fut si profonde que d’abord, ils gardèrent le silence… Ils contemplaient ce guerrier solitaire et cherchaient du regard ses compagnons… Il n’y en avait point… L’homme arrivait à grandes foulées, comme s’il allait fondre, seul, sur le campement.

Alors, plusieurs le reconnurent… C’était celui-là même qui avait sauvé les fugitives… Kamr était allé à sa poursuite avec cinq guerriers, et aucun n’avait reparu.

Confiants dans leur nombre et accoutumés à la lutte, ils clamèrent le cri de mort.

L’Ougmar répondit :

— Helgvor a tué deux Tzoh, puis quatre des hommes du canot ! Helgvor a tué le chef aux grandes épaules… Tous les ravisseurs périront !

Les femmes, muettes, pleines de terreur et d’espérance, écoutaient cette voix retentissante. Et leur jeunesse, les souvenirs de la Presqu’île Rouge inondaient leurs âmes d’une ivresse tremblante.

Helgvor continuait sa route… Quand il fut à portée, il tendit son arc. La flèche effleura à peine l’épaule d’un guerrier et les Tzoh poussèrent une huée.

Deux autres flèches allèrent mieux au but : l’une traversa la poitrine d’un guerrier, l’autre lui perfora le ventre.

Les Tzoh tirèrent à leur tour, mais leurs arcs ayant une portée moindre, les flèches qui parvenaient auprès du nomade étaient sans vie.

Trois fois encore, le grand arc se tendit et se détendit : deux ennemis reçurent des blessures profondes.

Déjà les Tzoh, exaspérés, s’élançaient pour capturer l’Ougmar… Il recula… et tout en reculant, il blessa deux hommes… Les autres se ruaient impétueusement, sauf six qui demeuraient pour garder les captives.

Helgvor n’avait plus que trois flèches. Il les réserva pour une lutte suprême, et prit la fuite, ce qui fit s’éparpiller les poursuivants. Trois, plus agiles que les autres, avaient pris une grande avance, lorsque l’Ougmar parvint à la cime. C’étaient des adolescents, encore grêles, à cet âge où les jambes sont très véloces, mais les bras faibles… Ils se tenaient ensemble, armés de haches de bronze et de sagaies.

Soudainement, Helgvor devint invisible : eux, dans la crainte d’une embûche, ralentirent leur course. Un froissement leur fit tourner la tête. L’Ougmar venait de surgir à l’arrière, entre deux blocs – et d’une sagaie lancée avec violence, il abattit le plus proche. Les autres dardèrent leurs armes, dont une blessa Helgvor à la tête, mais, rué en foudre, d’un coup de massue, il broya le crâne d’un des jeunes guerriers, et, de la pointe d’une sagaie, perça la gorge de l’autre.

L’attaque avait été si rapide qu’aucun des autres poursuivants n’était à portée de flèche quand Helgvor reprit sa route, sur l’autre versant…

Il cria, d’une voix qui retentit dans le camp de ses compagnons :

— Helgvor a blessé neuf Tzoh… Que les guerriers s’apprêtent à l’attaque !…

Après quelque temps, sa marche parut pénible. Il portait la main à sa tête d’où le sang coulait et il ramenait cette main, toute rouge, et de manière à la rendre visible aux Hommes du Roc. Puis, feignant de s’affaiblir, il trébucha… Assurés qu’il défaillait, les plus ardents osèrent se détacher du groupe de coureurs… Helgvor trébuchait davantage…

— Que nos guerriers attaquent ! hurla-t-il.

Il était tout près de l’embuscade et, avec la vitesse d’un léopard, lancé sur le Tzoh le plus proche, il l’anéantit… Un autre qui arrivait à grands bonds s’arrêta, mais trop tard : l’énorme massue lui fracassait les vertèbres.

Au même moment, des flèches, des pierres, des sagaies jaillirent du refuge des Ougmar et des Gwah. Les chiens aboyèrent, les hommes clamèrent comme des aurochs ou des loups ; six guerriers de haute taille surgirent, puis d’autres, noirs, aux oreilles pointues, filèrent à travers les herbes, tandis que les chiens bondissaient éperdument.

Ce fut la panique… Les Tzoh se crurent attaqués par tout un clan et la plupart, pleins d’images funestes, s’enfuirent au hasard ; à peine six ou sept tinrent tête à l’ennemi. Ils tuèrent deux Gwah, un Ougmar, mais les grandes massues brisaient leurs os et faisaient jaillir leurs entrailles… Quand ils furent exterminés, les Hommes du Fleuve Bleu et les bêtes continuèrent la poursuite. Ceux qu’on atteignait ne résistaient point : l’épieu des Gwah, la massue, la hache ou la sagaie des Ougmar retranchaient des vies sans défense.

Plus lestes que les Tzoh, dont les jambes étaient brèves, les vainqueurs avaient anéanti presque tous les vaincus, quand ils arrivèrent au campement où se tenaient les femmes. Leurs gardiens, guerriers médiocres, avaient pris la fuite… Ceux qu’on rattrapa se laissèrent égorger.

 

Le jour allait finir. Le soleil rouge, à demi enseveli dans les nuées, croulait au-delà du fleuve… Presque tous les Tzoh avaient péri.

Et Chtrâ, saisi d’admiration et d’enthousiasme, criait :

— Helgvor fils de Chtrâ est un très grand guerrier… fort comme le mammouth et rapide comme le tigre… Heïgoun n’est qu’un loup.

Les guerriers ougmar répétèrent :

— Helgvor fils de Chtrâ est un très grand guerrier !

Les femmes, dans la joie de la délivrance, clamaient avec les hommes. Elles avaient vu venir Helgvor et tomber les premiers Tzoh…

Les Gwah hurlaient aussi, mais déjà, accroupis auprès des cadavres, mêlés aux chiens et au loup, ils suçaient voracement le sang tiède.

Et les nues s’emplirent de mirages pareils aux mirages dont s’étaient emplies des nues innombrables, à travers les millénaires des millénaires. Ce fut un soir brillant de la terre périssable ; une brise tendre courait sur les eaux ; et quand les feux s’allumèrent, la joie de vivre gonfla la poitrine de ceux qui avaient supprimé les vies.

Helgvor connut l’orgueil d’être un guerrier redoutable, mais son orgueil s’humiliait auprès d’un feu lointain, devant une forme flexible, son cœur tressaillait d’une impatience terrible et douce.

II

Glâva dans la nuit

Quand Helgvor eut disparu derrière les collines, l’horreur s’empara de Glâva. Hagarde, elle considérait ces êtres inconnus dont la vue devenait toujours plus insupportable.

Akroûn, cependant, avait donné l’ordre aux guerriers de ne pas approcher de l’étrangère. Elle était vers le milieu du camp ; les regards des hommes se dirigeaient vers elle, d’une manière équivoque et irritante. Parce qu’elle était seule, le péril était moins grand et la protection d’Akroûn plus efficace : presque tous ces guerriers, ayant perdu leur femme, devenaient des rivaux.

Le jour passa, morne et sans événement. Un vaste ennui appesantissait les hommes, et beaucoup s’endormaient… Akroûn scrutait l’horizon ou bien il envoyait en reconnaissance des guerriers qui ne devaient pas s’éloigner au-delà des collines… Bientôt ils revenaient, sans avoir rien vu.

Akroûn attendait avant d’envoyer de nouveaux éclaireurs. Le camp était gardé par six guerriers, postés tout autour, à distance, et qui se relayaient : aucune surprise n’était possible…

Le chef restait sombre : la méfiance des Ougmar pesait sur lui et il savait que, au moindre échec, elle allait grandir… Alors, il perdrait le commandement et serait mis à mort, car Heïgoun, son successeur, ne laisserait pas vivre un rival…

L’image d’Heïgoun le menaçait comme si le guerrier eût été là, avec sa poitrine d’ours des cavernes, ses yeux féroces et ses épaules énormes… Il songeait aussi à Helgvor dont il admirait sourdement les actes, l’agilité et la force. Beaucoup trop jeune pour être un chef, Helgvor, quoi qu’il arrivât, ne serait pas dangereux. Et Akroûn souhaitait que le jeune guerrier réussît, puis qu’il abattît le géant. D’ailleurs, si lui, Akroûn, reprenait les femmes aux Tzoh, il se montrerait impitoyable.

Mais les reprendrait-il ? Les Tzoh étaient trop nombreux et les alliés si faibles ! Un doute morose rongeait la chair du chef.

Le soir tomba. Ni Chtrâ ni Heïgoun n’étaient revenus et, du haut des collines, les veilleurs ne signalaient aucune présence. Peut-être les éclaireurs avaient-ils succombé, surpris par l’ennemi. Alors, toute lutte devenue impossible, les Ougmar retourneraient vaincus, végéteraient sans femmes et leur descendance serait condamnée.

Et le chef ne pourrait plus vivre.

Les feux s’allumèrent qui étonnaient les bêtes errantes. À cause de l’humidité du bois et de la terre, une fumée épaisse planait sur le campement et se dispersait lentement dans les ténèbres…

Glâva songeait – âpre et douloureuse. Sa jeunesse, lasse comme une vieillesse, avait des réveils aussi soudains que ceux de la flamme…

Autour d’elle, les hommes s’endormaient un à un ; l’anxiété devenait plus forte, car Glâva craignait davantage ceux qui veillaient, à mesure qu’ils devenaient moins nombreux.

Quelques astres parurent, qui scintillaient éperdument, et s’éteignirent ; la pluie descendit du ciel, légère, puis dense.

Les rivières emplirent l’étendue… L’eau monta des mares ; les fauves frileux se terrèrent ; des effraies gémirent lugubrement ; les chacals se plaignaient en glapissements lents et doux… Un à un, les feux expirèrent, et la nuit, opaque comme les basaltes, s’appesantit sur l’humidité.

De-ci de-là, les hommes s’agitaient encore, mais l’eau pénétrait leurs fourrures, leurs poils et leurs cheveux, envahissait leurs oreilles et leurs narines, éteignait leurs passions comme elle avait éteint les bûchers…

Cependant leurs souffles, parfois rauques, incommodaient Glâva.

Incapable de les supporter davantage, elle se mit à ramper dans les ténèbres.

Aucun projet net n’existait encore dans son crâne : elle se sauvait comme se sauve la biche qui a flairé le loup, le mégacéros qui perçoit l’émanation du tigre…

 

Cela dura longtemps. Elle avançait avec la prudence animale, contournant sans bruit les corps étendus. Des chiens s’éveillèrent avec de courts grondements : reconnaissant l’odeur de Glâva, déjà familière, tout de suite, ils retombaient dans la torpeur frissonnante.

À la fin, elle fut seule et, rampant plus vite, elle perçut que le campement disparaissait. Plus de souffles, plus d’odeurs que celles de la terre, des herbes, des arbres, des eaux…

Lasse, un instant immobile, ses idées éparses s’assemblent. Elle désire violemment rejoindre Amhao et ce désir devient une volonté. Elle voudrait aussi revoir Helgvor. Elle l’aime plus qu’elle ne le sait elle-même, d’une tendresse presque semblable à ce qu’elle éprouve pour Amhao.

Mais il est avec les autres ; on l’a éloigné, sans qu’il puisse se défendre ; elle ignore pourquoi on l’a éloigné et pense qu’il ne pouvait résister aux chefs. La stature d’Heïgoun paraît sur l’Ombre, épouvantable… Pourquoi Helgvor n’est-il pas revenu ? La mort plane…

Elle s’est remise en route… Comme un torrent sans bornes, la pluie roule, et son bruit éteint tous les bruits. Même les chacals se sont tus ; Glâva est transie, ses membres s’épuisent…

Il n’y a plus de durée, plus d’étendue, tout se fond dans la nuit d’eau ténébreuse… Et voici que la savane s’effondre… L’eau monte à la poitrine de la fugitive ; elle ne sait plus même par où fuir : partout ses mains rencontrent le fluide froid, qui pénètre, qui submerge toutes choses…

Un objet dur la heurte ; la chose est mouvante ; Glâva connaît que c’est une pirogue. Elle la retient, elle l’attire et, déjà plongée dans l’inondation jusqu’au cou, elle réussit à grimper dans l’embarcation… Il y a des rames, qu’elle manie au hasard ; elle sent le glissement doux qui l’emporte, qui tantôt s’accélère et tantôt se ralentit…

Le temps passe si monotone et si noir qu’elle est plongée dans l’Éternel : elle rame, mue par un instinct obscur, elle s’arrête et grelotte. Une angoisse effroyable, le sentiment de la solitude infinie, pèse sur sa poitrine.

Aucun être. Rien que le fluide immense… rien que le noir inscrutable… À peine, de-ci de-là, une phosphorescence nébuleuse. Peut-être regrette-t-elle même ces hommes haïssables qui, naguère, étaient autour d’elle…

Elle ne sait ; elle sait de moins en moins. L’instinct la submerge comme les eaux submergent la terre – et longtemps, longtemps, elle passa de la torpeur grelottante à l’activité vague et sans espérance.

Elle s’endort enfin, d’un sommeil qui ressemble à l’évanouissement, un sommeil froid dont elle sort par sursauts confus… Quand elle s’éveille, l’aube n’est pas là encore, mais l’énorme pluie a cessé. Des nuages s’ouvrent, elle voit ces lueurs menues, ces lueurs de vers luisants qui parsèment, après le jour, le haut du monde.

Avec eux, l’étendue a reparu : Glâva perçoit, sur la nappe d’eau, des mouvements qui sont déjà des orientations – mais inutiles, car elle ne discerne aucune rive.

À la fin l’aube se montra – un peu de cendre blanche dans la profondeur du ciel. Elle grandit. La joie du monde monta… Au loin, Glâva distinguait les végétaux et les rocs, et comme le courant l’entraînait maintenant, elle sut que la pirogue flottait sur le fleuve. Bientôt, elle en eut la certitude ; une faible sécurité rassura sa poitrine : elle espéra rejoindre Amhao dans la Presqu’île Rouge…

Pour accroître la distance entre elle et les Ougmar, malgré sa lassitude, elle rama jusqu’à ce que ses forces la trahissent… Alors seulement, elle examina l’embarcation : il n’y avait qu’un épieu et une pierre tranchante. La pointe de l’épieu était usée et n’eut pu servir que contre de faibles bêtes…

Pendant longtemps, le froid la harcela, puis le soleil sécha ses membres transis, qui reprirent de la souplesse, et la sève des jeunes êtres l’arma contre les météores.

— Je reverrai Amhao ! s’affirma-t-elle.

Le canot filait lentement sur le fleuve immense. Glâva s’était rapprochée de la rive gauche, afin d’être mieux à l’abri des poursuivants… Elle avait faim ; elle chercha et trouva un havre…

Dans une muraille de rocs, c’était une plate-forme en pente douce, au fond de laquelle se creusait une niche. Glâva, s’étant assurée qu’aucune bête ne lui disputait le refuge, traîna la barque dans une fente et l’attacha, à l’aide des amarres de cuir laissées par les Ougmar.

La plate-forme, par des fissures, communiquait avec la rive haute et Glâva saisit l’épieu pour chasser ou se défendre.

Par un couloir de basalte, elle aborda une terre que les eaux d’en bas ne pouvaient atteindre : une étroite savane précédait ces forêts invincibles qui croissaient déjà avant la naissance des Gwah, Fils de la Nuit.

Glâva avait peur, moins des bêtes que de la forêt, des choses innommables qui menacent les créatures. Lorsqu’elle fuyait avec Amhao, la seule présence de la sœur et de l’enfant peuplait le monde d’humanité… Maintenant il n’y avait qu’elle-même et, dans toute l’immensité du fleuve et de la forêt, l’existence ennemie.

Elle hésita avant d’entrer dans la sylve – mais rien n’apparaissait sur la savane, sinon quelque bête lointaine et furtive, impossible à atteindre.

Dans la forêt, Glâva trouva des champignons blancs, tels qu’en consommaient les Tzoh. Crus, ils répandaient une odeur de bois moisi, presque répugnante. Elle en mangea deux, pour apaiser une faim impérieuse, puis le dégoût la saisit et elle rêva le feu. Mais tout était humide et, même avec l’herbe sèche, deux pierres ne suffisaient pas toujours pour donner des étincelles assez nombreuses, si l’une des deux n’était la marcassite.

Sur la première branche d’un sycomore, deux écureuils parurent. Invisible derrière un jeune arbre, elle épia les bêtes légères qui, vêtues de gris fauve, les oreilles en pinceau, déployaient des queues plus longues que leurs corps et extraordinairement touffues. Leurs yeux de rat luisaient faiblement et chacun de leurs mouvements décelait une grâce aérienne. Avec un arc, peut-être une sagaie, elle eût pu en atteindre un, mais l’épieu manquerait le but…

Ils grignotaient d’un air paisible et ne virent pas, dans une touffe de feuilles, la mort qui approchait…

Le lynx était là, félin étrange, avec des oreilles triangulaires, une barbe à deux pointes et un pelage tacheté. Il était venu, aussi silencieusement dans la ramure qu’un strix dans la nuit.

Soudain, épouvantés, ils l’aperçurent, ils bondirent, mais la bête fulgurante tombait sur eux comme un projectile et, de deux coups de pattes, leur brisait les reins.

Ils roulèrent sur le sol où le lynx, glissant au long du sycomore, descendit pour les rejoindre…

Il trouva devant lui la jeune fille.

La fureur de voir échapper la proie alors qu’il l’avait conquise faisait vibrer ses vertèbres, palpiter ses yeux de feu jaune et il leva ses griffes avec un cri rauque.

Glâva tendait la pointe émoussée de l’épieu.

Il mesura la hauteur et la masse de Glâva, il se souvint des Gwah rencontrés dans la forêt natale… Ce sont des êtres plus forts que les loups, armés de griffes singulières qu’ils projettent au loin. Les lynx s’effacent devant eux… Mais ils n’avaient jamais encore saisi la proie de celui-ci.

— Glâva est plus forte que le lynx ! cria la jeune fille qui savait qu’il faut menacer les bêtes.

Le lynx gronda, elle darda l’épieu. Alors, furieusement résigné, en trois sauts il disparut dans le sous-bois.

L’un des écureuils achevait de mourir ; l’autre ne bougeait plus : Glâva, avec leur chair, pouvait braver les puissances invisibles qui nous détruisent…

Chargée des petits cadavres fauves, elle retourna vers la barque et elle examina les pierres, dans l’espérance de trouver la marcassite.

Elle ne découvrit que des silex, des calcaires et des granits.

D’ailleurs chaque brin d’herbe était encore saturé d’eau : elle ramassa pourtant des brindilles pour les faire sécher au soleil…

L’un des écureuils lui donna son énergie mystérieuse sans dissiper le besoin de dormir. Elle chercha un abri et ne le trouva point : au bord du fleuve, tous les fauves avaient accès ; nul fourré n’était assez épais dans la sylve. Elle aurait pu dormir dans son canot : d’un bond, le tigre ou le lion l’eussent atteinte. Et la pirogue était trop lourde pour que Glâva pût la retourner, comme elle faisait, aidée d’Amhao, les nuits où le gîte était précaire…

Une île serait le meilleur refuge, mais la crue avait submergé les îles basses, et des plus grandes, il ne restait que les cimes… Glâva eût préféré un îlot facilement explorable, où elle s’assurerait de l’absence des grands carnivores, et elle songeait avec mélancolie à la caverne aérienne qu’elle occupait avec Amhao.

 

La pirogue est repartie et, sur les flots farouches, elle emporte plus rapidement la chétive bête humaine.

Après beaucoup de temps, Glâva découvrit deux îles d’étendue inégale. La plus grande se prolongeait en minces promontoires, aux deux orées d’un plateau touffu…

La vue de grands sauriens et de serpents, que l’inondation avait agglomérés au centre de l’île, la dissuada de débarquer… La seconde île, plus petite et très rocheuse, semblait plus hospitalière : les arbres rares et les herbes chétives ne décelèrent aucune présence suspecte.

Deux blocs erratiques laissaient entre eux un espace libre, trop étroit pour livrer passage au tigre, au lion ou à l’ours gris qui, d’ailleurs, eussent dû venir d’une des rives, ce que Glâva jugeait impossible. À tout hasard, elle entrelaça des branchages et des lianes, puis ayant amarré la pirogue, elle s’abandonna aux circonstances…

Le soleil était déjà bas à l’horizon quand elle s’éveilla… Sur les forêts de la rive droite, son brasier jaune grandissait à mesure et une profonde douceur lumineuse planait sur le fleuve… Un vieil hippopotame, hideux et pacifique, somnolait à la pointe de l’îlot ; un oiseau enflait sa petite cornemuse et pépiait, sur un rameau tremblotant ; le monde pernicieux des insectes se livrait à ses tâches patientes ou à son activité meurtrière…

De nouveau, Glâva sentit l’horreur d’être seule, son accablante faiblesse l’orientait farouchement vers Amhao et le grand Ougmar. En parcourant l’îlot, elle trouva la pierre marcassite et du bois mort. Or, les brindilles ayant séché, le feu s’empara d’elles, les dévora et se mit à ronger les rameaux. Il palpitait dans la fumée, il semblait près de mourir, puis il disparaissait sournoisement dans les interstices et allongeait ses dents rougeoyantes. Enfin, il triompha, il s’empara des branches, il développa sa vie effroyable et salutaire.

Alors Glâva fut moins seule, une confuse gaîté anima ses fibres tandis qu’elle rôtissait la chair du second écureuil.

Il était trop tard pour s’embarquer sur le fleuve : écarlate et colossal, le soleil semblait consumer la forêt occidentale, surmontée d’un faible croissant qui, la nuit venue, n’éclairerait qu’un moment la terre.

Tout danger de poursuite parut écarté : les Ougmar auraient besoin de toutes leurs forces pour lutter contre les Tzoh.

Vers le matin, un faible bruit la réveilla et, dans l’ombre stellaire, elle aperçut une tête qui rongeait les os de l’écureuil. C’était une bête grêle, de la taille d’un jeune renard, aux oreilles aiguës, aux yeux luisants comme des lucioles…

Les savanes du firmament étaient pleines encore de fleurs lumineuses : à leur faible lueur, Glâva reconnut un chacal. Il ne devait pas avoir atteint toute sa stature et sa présence dans l’îlot était singulière. Sans doute avait-il été emporté par l’inondation, ballotté sur les grandes eaux et rejeté sur cette roche désertique. Était-il seul ? Glâva ne vit rien dans les ténèbres qu’un rapace, qui volait mystérieusement au-dessus des eaux.

Elle ne chassa point le chacal, elle écoutait le petit bruit des dents sur les os et l’obstination de la bête montrait combien elle était affamée.

Glâva, n’ayant plus sommeil, se dressa lentement. Le petit chacal s’enfuit, et déjà elle le regrettait, lorsqu’elle le vit revenir, furtif, les yeux fixés sur les branchages qui cachaient à demi la bête inconnue.

Il se remit à ronger, puis il trouva la peau de l’écureuil, qu’il s’acharnait à mâcher… Sa présence devenait agréable ; lui-même, à l’âge où la méfiance n’a pas encore ses racines aux profondeurs de l’instinct, s’accoutumait aux effluves de Glâva. Prompt à la terreur, il était prompt aussi à la familiarité lorsqu’on ne le menaçait point.

Les plus petites étoiles blêmirent, puis expirèrent, les grandes scintillaient plus lentement et, au fond de la rive droite, où les Ougmar poursuivaient les Tzoh, une pâleur monta si doucement qu’elle semblait ne devoir jamais atteindre la rive droite. Elle l’atteignit cependant ; les sylves à leur tour pâlirent ; un brasier énorme projeta sa flamme immobile dans les nuées ; le ciel devint un monde sans bornes.

Les bêtes diurnes ressuscitèrent, les passereaux enflèrent leurs poitrines, tournés vers ce feu qui, une fois encore, chassait le froid, les ténèbres et la mort.

Le chacal poussa un petit cri plaintif… Sans cesse il s’enfuyait et sans cesse il revenait. Il était plein de grâce, avec son pelage fauve, pâle au poitrail ; ses oreilles agiles et fines, ses pattes délicates. Tous ses mouvements avaient la souplesse gauche des bêtes qui croissent encore : à le regarder, une obscure douceur envahissait la jeune Tzoh…

Cependant la faim était revenue et l’flot ne produisait aucune plante propre à nourrir les hommes. Les Tzoh savaient chasser le poisson avec le harpon et parfois avec leurs mains. Immobile, Glâva épia longtemps les perches, les brochets ou les truites qui passaient au fil de l’eau… Ce fut une tortue qui apporta la force. Elle s’était glissée sur le roc et, sa tête de serpent dardée vers le flot, elle cherchait la proie lorsqu’elle-même fut saisie… La tête disparut ; il n’y eut plus qu’une carapace qui ressemblait à une pierre taillée…

Glâva ralluma un feu et cuisit la tortue… Le chacal rôdait toujours, perpétuellement chassé par la peur, ramené par l’espérance.

Quand il eut reçu les viscères de la proie, sa foi devint définitive, il s’associa à Glâva comme il se fût associé à ses semblables… Il la frôlait, il ne craignit pas le contact d’une main légère, mais quand Glâva le mena dans la pirogue, quand il se vit flottant sur le fleuve, une fièvre alluma ses prunelles.

Puis le canot même lui devint familier et, dans le hasard infini de la vie et de la mort, il suivit le destin de la femme.

III

Les Hommes de la Nuit

Quelques jours. Tant que durait la lumière, Glâva naviguait sur le fleuve où, malgré les remous et les rapides, elle se sentait moins menacée que sur la terre. Chaque soir, elle était plus proche d’Amhao et toutefois son impatience augmentait comme le croissant de la lune. Entre elle et le chacal, l’alliance était définitive. La jeune bête s’attachait d’autant plus qu’elle connaissait sa faiblesse et l’imperfection de son instinct…

Dans l’énorme solitude, ce petit fauve devint cher à la fugitive. Il montrait une intelligence rapide et déjà ses sens subtils aidaient Glâva à dépister les carnivores et à découvrir la proie… À force de vivre avec elle, le chacal comprenait ce qu’une bête peut comprendre de l’homme, et Glâva, avec une intuition vive des sensations du frêle compagnon, s’étonnait de tout ce que décelaient ses actes, ses gestes, ses caresses et ses regards.

À peine s’il lui semblait moins lucide que certaines brutes humaines, tel le Fils du Mouflon, guerrier terreux, dont les yeux demeuraient immobiles comme les yeux des sauriens, tandis que les yeux du petit chacal étaient pleins de vivacité et de promptitude…

Une nuit que le feu ne luisait plus et que Glâva dormait, le chacal lui gratta l’épaule et la fille des Rocs, se dressant, vit deux hauts loups noirs qui rampaient vers elle… S’ils l’avaient surprise, quelques coups de crocs dans la gorge eussent suffi à l’anéantir.

Elle poussa un cri rude en dardant son épieu, dont la pointe était refaite et durcie au feu. De plus, Glâva possédait une massue, taillée dans le bois d’un robinier, et des pierres pointues… Les loups, en voyant se dresser la bête verticale et surpris par son cri, s’immobilisèrent.

À la moitié de sa croissance, la lune montrait leurs nuques musculeuses et leurs canines aiguës : c’étaient des loups de grande race aptes à étrangler un homme, à tenir tête à la panthère, mais dont la faim même ne détruisait pas la prudence…

Le petit chacal s’était réfugié derrière la guerrière, quoi qu’il devinât, guidé par un instinct qui remontait aux origines, qu’il était à peine une proie pour ces fauves qui, plus forts et plus hardis que lui, pourtant lui ressemblaient.

Glâva menaçait les fauves :

— Les hommes sont plus forts que les loups ! Glâva leur percera le ventre avec l’épieu, elle écrasera leurs os avec la massue…

Les loups écoutaient, attentifs. La voix humaine ne leur était pas étrangère, car ils avaient, quoique rarement, entendu celle des Gwah : mais les Gwah ne parlaient guère, ils poussaient des clameurs de chasse… Plus aiguë, et si variable, la voix de Glâva réveillait leurs méfiances, sans toutefois les dissuader de combattre, car leurs entrailles, brûlantes de faim, leur donnaient du courage.

— Que les loups chassent le cerf, le daim ou le saïga ! poursuivait la fugitive.

Le plus fort, surexcité par l’émanation de Glâva, souffla en montrant ses crocs. Toute sa chair percevait la joie de se repaître… Un bond, les dents plongées dans les artères de la gorge et la proie apaisait son ventre…

Alors, rempli de fureur contre la bête qui s’opposait à son assouvissement, il hurla… Glâva lança une des pierres pointues, pas trop rudement, car la frénésie des fauves blessés était redoutable. Le moins hardi des loups, atteint au crâne, poussa un cri de colère mais de crainte aussi, et recula, tandis que l’autre comprenait mieux que la proie était dangereuse.

Il fit pourtant mine d’attaquer et Glâva lança une seconde pierre qui le frappa au flanc. À son tour, il recula. S’il connaissait la voix des créatures verticales, il ignorait leur pouvoir de frapper à distance, les Gwah ne l’ayant jamais pourchassé…

Et, réfugié derrière une saillie, déconcerté par cette proie singulière, il veillait avec moins d’ardeur… Sans les effluves, qui attisaient sa faim, il se fût retiré, mais une convoitise brumeuse le retenait encore.

La lune sombra ; la jeune Tzoh continuait à voir reparaître les prunelles des loups, semblables à quatre étoiles vertes… Cependant, ils n’attaqueraient toujours pas et sans doute n’attaqueraient que s’ils la croyaient endormie. Pour entretenir leur hésitation, elle poussait un cri ou proférait des paroles. Parfois aussi, pour ménager ses pierres tranchantes, elle ramassait de la pierraille, qu’elle lançait au hasard.

La nuit fut épouvantablement longue… À chaque instant, les loups faisaient mine d’attaquer et vers l’aube, ils approchèrent à moins de six coudées… Deux pierres aiguës, peut-être l’odeur d’une autre proie, les inclinèrent enfin à la retraite : ils se perdirent dans l’ombre et dans la brume…

Un matin de plus parut sur le fleuve, les forêts et les savanes, un matin lourd de vapeurs qui faisaient grelotter la jeune fille. S’étant assurée que la route était libre, elle se dirigea vers l’endroit où elle avait amarré la pirogue. Elle avait hâte de quitter ce mauvais refuge, de se retrouver sur les grandes eaux, à l’abri des fauves sinistres…

La peur gronda dans ses artères : le canot avait disparu.

 

Il n’y avait plus là que des fragments d’amarres, rongées par des bêtes affamées, et sur la face du fleuve, on ne voyait que des écumes, des feuilles ou des rameaux que le courant emportait.

Alors, une tristesse démesurée s’abattit sur la fugitive. Assise sur le rivage, elle pleurait amèrement… Comme la nuit où elle avait fui le camp des Ougmar, elle conçut l’horrible solitude et se sentit plus faible que le petit chacal qui gémissait de faim auprès d’elle.

La brise chassa les vapeurs, l’étendue s’ouvrit sur la terre infatigable, et Glâva, effrayée par la distance qui la séparait d’Amhao, désespérait des lendemains.

Il y avait encore un peu de chair, cuite la veille ; elle donna une part au chacal et mangea l’autre, mais tandis que le monde redevenait joyeux pour la bête rassasiée, il demeurait sombre comme l’agonie pour la fille des Rocs…

Tout de même, elle se mit en route. Entre la forêt et le rivage s’étendait une plaine où la marche était facile, mais alors que, sur le fleuve, elle voguait presque sans crainte, ici le péril pouvait surgir de tous les recoins du site… Le chacal trottinait allègrement, encore qu’il détestât la lumière du jour…

Au tournant d’une roche, la fugitive s’arrêta et tout son corps se mit à trembler : les bêtes souveraines étaient venues !

Elles étaient cinq, aussi noires que le basalte, avec des faces en chanfrein, des oreilles pointues et velues, des membres graciles et des ventres caves.

Elle reconnut les alliés des Ougmar, les Gwah, Fils de la Nuit, féroces comme des hyènes et qui mangeaient la chair des vaincus. Armés d’épieux et de pierres, ils étaient complètement nus…

Les yeux fixés sur ces créatures épouvantables et répugnantes, elle demeurait sidérée.

Comme ils avançaient vers la roche, ils ne devaient pas tarder à voir la jeune fille. Malgré les bondissements de son cœur, elle gardait le demi-sang-froid des herbivores tant que le fauve ne les a point saisis. La ligne rocheuse, escarpée et sans fissures, n’offrait aucun refuge, la savane était nue, jusqu’à la forêt : il fallait rétrograder, jusque là-bas, à deux mille coudées, où les végétaux de la rive permettraient de se cacher…

Or, les Gwah étaient à moins de cinq cents coudées et marchaient rapidement… Si brève fut-elle, l’hésitation de la jeune fille donna aux Gwah le temps de parcourir une cinquantaine de coudées…

Enfin, elle prit son élan… Dans le pays des rocs, sa vitesse égalait celle des meilleurs coureurs, et sans doute, elle aurait atteint la rive touffue, sans le passage d’une bande de saïgas, qui filaient vers la sylve. À leur vue, les Gwah s’élancèrent vers le tournant où le plus agile parvint avant que Glâva atteignît les roseaux. Il appela ses compagnons d’une voix stridente.

Les Gwah n’hésitèrent qu’un instant entre la jeune fille et les saïgas ; ceux-ci avaient pris une si grande avance qu’il devenait impossible de les traquer.

Alors, à grands cris, ils pourchassèrent Glâva…

Elle ne songeait plus à se réfugier parmi les arbustes ou les herbes riveraines – les Gwah l’auraient cernée sans peine, elle ne compta que sur sa vélocité.

En vérité, elle court plus vite que ces hommes aux jambes brèves et lorsqu’ils ont parcouru deux mille coudées, elle en a franchi cinq cents de plus. Graduellement, elle incline vers la forêt, résolue à n’y entrer qu’après avoir pris une avance rassurante, car si le sous-bois est plein de retraites, il ralentit l’élan. En outre, les Gwah sylvestres sont habiles à se glisser parmi le mystère des fourrés, des buissons et des combes. Par intermittences, elle se tourne, elle revoit leurs formes odieuses, elle constate qu’ils s’acharnent et ne semblent point las…

Le petit chacal, sans effort, suit la misérable humaine : sans doute conçoit-il vaguement le péril, ce péril qui jamais n’est lointain, qui plane éternellement sur les chacals comme sur les mégacéros et les élaphes…

La poitrine de Glâva s’épuise ; une douleur aiguë point aux côtes et ses jambes défaillent… Là-bas, deux des Gwah courent maintenant aussi vite que la jeune fille. Elle le sait ; le découragement grandit qui conduit à la défaite et à la mort, et toutefois sa volonté se condense ; elle s’acharne contre la faiblesse des membres.

La sylve s’avance ; elle ronge la savane, elle étend une orée sinueuse. Une dernière fois, Glâva se tourne et, cette fois, il semble bien que les Gwah de tête vont plus vite qu’elle. Puis, plus rien : un promontoire d’arbres la rend invisible…

C’est le moment terrible du choix : faut-il continuer la course ou se réfugier dans les bois ?… Elle hésite jusqu’à ce que son souffle, le battement forcené de son cœur aux abois la persuadent, et elle franchit une flaque d’eau, passe sur des pierres qui ne garderont pas sa trace, entre enfin dans le pays des arbres aux gîtes sans nombre…

Longtemps Glâva erra par les futaies et les clairières, sans découvrir l’abri favorable… Les branches cruelles la frappaient au visage, les épines ensanglantaient ses mains et ses pieds : elle ne songeait qu’à échapper aux Hommes de la Nuit.

Un ruisseau barra la route. Au lieu de le franchir, elle marcha dans son lit, en portant le chacal : ainsi sa trace était abolie… Enfin, un fourré se montra, dense, sombre, où peut-être elle rencontrerait le sanglier…

Dans son accablante lassitude, elle résolut pourtant de se réfugier là, et rampant à travers les plantes cruelles, elle se glissa jusqu’au centre, dans une clairière minuscule… Épuisée, elle croula sur le sol, elle tomba dans une demi-inconscience, une sorte de torpeur qui abolissait l’inquiétude sans diminuer la vigilance.

À mesure que les ombres des ramures se déplaçaient, elle espéra que les Gwah, entraînés par la poursuite, avaient perdu sa piste.

Ils l’avaient perdue en effet. Pendant longtemps, ils continuèrent leur galopade, d’autant plus incertains que la lisière sylvestre continuait à sinuer, en sorte que Glâva, à cause de son avance, pouvait demeurer invisible… Puis, l’orée s’étendit droite, à peine coupée de replis légers.

Dès lors, ils interrompirent la poursuite, mais cette proie excitait leurs instincts farouches, leurs haines de race. Ils appartenaient à l’une des régions où l’on ne faisait jamais alliance avec les Ougmar, et n’avaient pas même reconnu le sexe de la créature fugitive, car Glâva ne leur était guère apparue que de dos.

Recrus de fatigue et hors d’haleine, ils firent halte et tinrent conseil à leur manière. Si leurs consciences étaient brumeuses, à peine plus subtiles que les consciences des loups ou des chacals, la parole leur donnait une puissance redoutable. Cependant, ils connaissaient peu de mots ; les gestes y suppléaient et traduisaient chacune de leurs impressions. Ils convinrent qu’ils avaient dépassé la piste et qu’il fallait revenir en arrière.

Tandis qu’ils se concertaient, d’autres Gwah surgirent qui venaient du fleuve et dont quelques-uns tenaient des poissons capturés parmi les pierres…

L’un d’eux était un chef, chef vague, comme tous les chefs gwah, dont l’autorité décroissait et renaissait selon les circonstances. Sa ruse était plus nombreuse et plus sûre que celle des autres hommes de la horde : il savait mieux chasser et rapportait assez de gibier ou de poisson pour donner de la chair à ses partisans.

Il se fit répéter l’aventure par les cinq hommes qui avaient poursuivi Glâva et dit :

— L’étranger ne peut pas vivre près des Gwah !… Ouak et les guerriers dévoreront l’étranger !

À l’instant, il redevint le chef tandis que les hommes répétaient :

— Les guerriers doivent dévorer l’étranger !

Ouak parvint à faire comprendre qu’ils devaient s’éparpiller, tout en demeurant à portée les uns des autres. Puisque cette tactique réussissait avec les loups et les sangliers, pourquoi ne réussirait-elle pas avec un homme ?

Ceux qui avaient du poisson le dévorèrent sans le faire cuire, afin d’être prêts à la chasse et Ouak chercha d’abord à retrouver la trace. Elle demeurait incertaine. Les Gwah entrèrent dans la sylve.

Si les Gwah n’avaient pas la sagacité des Ougmar, leur patience était comparable à celle des termites. Ils fouillèrent la sylve pendant le quart d’une journée.

Lorsque, à un signal de Ouak, ils faisaient halte, c’était en gardant leurs distances…

La forêt, parcourue par les sangliers, les élaphes, les daims, parfois les mammouths, demeurait inscrutable. À mesure, l’autorité d’Ouak décroissait : chaque Gwah reprenait sa liberté capricieuse. Cependant, vers les deux tiers du jour, un glapissement arrêta l’un des chasseurs près d’un fourré épais…

Il se souvint que Glâva était accompagnée d’un chacal, il fit signe au plus proche de ses compagnons…

 

Depuis quelque temps, Glâva avait le sentiment qu’ils rôdaient dans la sylve… Le chacal tendait son visage aigu et dressait ses fines oreilles… L’odeur de l’homme errait dans l’air… Le chacal glapit.

Elle s’était dressée, encore endolorie de son lourd effort, les pieds noirs de sang coagulé, elle écoutait, elle flairait…

Les hommes étaient là !

Elle poussa une plainte basse et le désespoir remplit sa poitrine comme un poison.

Recouchée, l’oreille contre le sol, elle percevait les craquements des plantes frôlées, le bruit mou des pas… Il y en avait tout autour d’elle… Elle rêva fiévreusement la fuite, et, en même temps, elle comprenait que partout elle rencontrerait les hommes.

Des pas plus proches, puis un rampement… Glâva saisit d’instinct l’épieu et la massue. Et elle vit une tête noire, des yeux de rat, un visage épais et féroce…

Comme elle agitait l’épieu, le visage disparut… Un appel vibra, les pas se multiplièrent… La mort ! Glâva se souvint des femmes que les Tzoh sacrifiaient aux Vies Cachées… Elle les avaient vues mourir, les yeux dilatés par la terreur, elle avait connu les plaintes et les cris d’agonie…

C’est cela qu’apportaient ces hommes sombres.

TROISIÈME PARTIE

I

Le retour des batteurs d’estrade

Jusque vers l’aube, l’énorme pluie avait torturé les Ougmar… Sans feu, dans des ténèbres si denses qu’ils semblaient ensevelis dans une fosse noire, avec ce bruit mou et innombrable, le corps trempé dans le liquide froid, ils grelottaient. Parfois, après un sommeil pesant, ils s’éveillaient avec des sensations intolérables qui leur ôtaient toute force et toute volonté.

Ceux qui environnaient Glâva ne songeaient même plus à elle et l’idée d’une évasion à travers cette nuit insondable ne se formait pas dans les crânes.

Enfin, la pluie cessa. Peu avant l’aube, une brise froide souffla sur les chairs souffrantes ; une lumière molle finit par transparaître ; les nomades se dressèrent… L’un d’eux poussa une exclamation ; plusieurs regardèrent, troublés.

Puis, un guerrier dit :

— Où est la fille des Tzoh ?

Akroûn s’était levé péniblement. Des douleurs lentes traversaient ses muscles, car il était à l’âge où l’humidité est pernicieuse… Au cri du guerrier, il se tourna et ne vit pas la captive.

La fureur bondit entre ses tempes ; il éleva une voix retentissante :

— Qu’ont fait les hommes qui devaient garder la fille des Rocs ? Ont-ils des yeux, des oreilles et des mains, ou sont-ils semblables aux vers qui rampent sur la terre ?

Les quatre guerriers qui entouraient la fugitive baissèrent la tête :

— Les hommes aveugles et sourds ne méritent pas d’être des guerriers. Ils ne méritent ni femme ni descendance. Ils sont plus inutiles que les chiens !

— Les chiens n’ont pas aboyé ! dit humblement l’un des hommes.

— La fille tzoh n’était plus une étrangère pour eux. Elle l’était pour les hommes…

Il se tut, partagé entre le désir de châtier les coupables et la crainte de perdre des partisans. Glâva devait servir ses desseins, tenir Heïgoun et Helgvor en suspens, finalement, les jeter l’un contre l’autre.

— Que les guerriers interrogent la terre ! ordonna-t-il.

Lui-même se mit à l’œuvre et, très vite, se persuada que le hasard seul pouvait faire découvrir la fugitive. À travers la fange et la pluie, peut-être s’était-elle abattue, de fatigue et de froid. Comme le chef, les guerriers surent qu’aucune piste n’était perceptible : la pluie avait tout noyé. Ils cherchaient toutefois, quelques-uns animés d’une ardeur ambiguë.

L’un d’eux, arrivé au lieu où l’on avait fait atterrir le canot, exclama :

— Une pirogue a disparu !

Akroûn se souvint que les femmes tzoh étaient venues de leur pays dans une embarcation et, ne doutant plus que Glâva eût saisi le canot, sa colère se mêla d’estime pour la jeune fille.

— La Tzoh a combattu avec Helgvor ! murmura-t-il doucement. Elle a le cœur et la volonté d’un homme.

Il souhaita d’autant plus la ressaisir, car il revit le regard luisant de haine et de dégoût qu’elle dardait vers Heïgoun ; il songeait à son aïeule Awa, laquelle avait tué un guerrier qui voulait faire d’elle sa femme.

— Que deux pirogues poursuivent la fille des Rocs ! fit-il. Mais les guerriers reviendront avant que le soleil soit entre les eaux du matin et le haut du ciel…

L’absence d’Heïgoun et de Chtrâ commençait à l’impatienter.

 

Les pirogues revinrent avant les éclaireurs, sans rapporter aucun indice, et Akroûn songea encore, plein de regret :

— La fille des Rocs est aussi rusée que le lynx !

Soumis à la fatalité et n’ayant du temps qu’une notion embryonnaire, il se rassit pour attendre.

Le soleil franchit le zénith ; il était dans la première phase de sa descente lorsque les guetteurs du nord-est se rabattirent sur le campement :

— Heïgoun arrive derrière les collines !

Les mâchoires d’Akroûn saillirent ; il prévit la victoire du rival :

— Heïgoun amène des prisonniers ! vint dire un second guetteur.

L’âme du chef devint amère comme la feuille du saule. Ses oreilles bourdonnèrent : Heïgoun saisirait le commandement…

Tournant la tête vers les collines, il vit, debout sur un sommet, Heïgoun qui agitait des bras triomphants et montra deux Tzoh captifs avec quatre femmes.

Les Ougmar hurlèrent, frénétiques d’enthousiasme, et l’un d’eux osa dire :

— Heïgoun sera un grand chef !

Tous allèrent à la rencontre des arrivants ; trois guerriers, reconnaissant leurs femmes, bondirent comme des égagres.

Heïgoun marcha d’abord vers le chef, par bravade, et dit orgueilleusement :

— Voici deux captifs et quatre femmes ; trois Tzoh ont été immolés…

— Heïgoun est un guerrier habile ! fit Akroûn avec effort. Combien de Tzoh a-t-il combattu ?

— Cinq ! répondit l’autre. N’ai-je pas dit que trois avaient péri ?

— Pourquoi n’y avait-il que cinq Tzoh ?

Une des femmes répondit :

— Il y avait d’abord plus de vingt Tzoh et dix femmes… L’inondation a noyé six femmes et quinze guerriers. Alors, Heïgoun est venu avec ses compagnons.

— Et les cinq Tzoh ont combattu ? demanda astucieusement Akroûn.

La femme répondit, sans méfiance :

— Les Tzoh n’avaient plus de force.

Un rire silencieux brida les sourcils d’Akroûn, tandis que Heïgoun regardait la femme avec indignation. Mais peu d’Ougmar comprirent : tous admiraient l’habileté d’Heïgoun…

Les guerriers se pressaient autour des captifs qui, pitoyables, couverts de sang et de fange, les pieds blessés, le ventre creux de faim, les yeux agrandis par la fièvre, tremblaient d’inquiétude. Quelques-uns les injurièrent en les menaçant de mort.

Heïgoun acquiesça :

— Le Fils du Loup a voulu que les Ougmar voient le visage des ennemis, fit-il. Mais ils seront anéantis…

— N’ont-ils pas massacré les vieillards, les enfants et frappé les femmes des Ougmar ? dit celle qui avait déjà parlé.

Un guerrier brandit sa hache, approuvé par des clameurs véhémentes, et déjà des sagaies s’enfonçaient dans le ventre des captifs, qui levaient des mains misérables. Les massues s’abattirent, les épieux pointèrent : les Tzoh, écroulés sur le sol, se débattaient obscurément, avec des lamentations suraiguës. Leur sang jaillissait à flots rouges, leurs entrailles coulaient comme des reptiles bleus, et avant qu’ils ne mourussent, on leur arracha les yeux, on leur ouvrit le crâne, on leur trancha les membres. Graduellement, les misérables cessèrent de panteler, tandis que les Gwah découpaient des bandes de chair chaude, arrachaient les cœurs et buvaient le sang.

Écœurés, Akroûn et plusieurs Ougmar se retirèrent…

Heïgoun, qui épiait avidement le site, n’apercevant pas Glâva, demanda :

— Où est l’étrangère ?

Akroûn, soucieux, répondit :

— L’étrangère a fui !

Tremblant de rage, Heïgoun répéta :

— L’étrangère a fui !

Ses grandes épaules vacillaient, ses yeux menacèrent le chef :

— Qui l’a laissée fuir ?

Akroûn secoua la tête :

— Le chef jugera plus tard ! fit-il, énigmatique.

Il s’était redressé ; la haine lui rendait l’énergie : Heïgoun devina qu’il ne fallait pas aller plus loin.

— Qu’on la recherche ! dit-il.

— Nous l’avons cherchée.

Déjà un apaisement entrait dans la lourde poitrine ; la voix devenait moins rude :

— Chtrâ n’est pas encore revenu ? demanda-t-il.

— Chtrâ n’est pas revenu.

Un rire opaque secoua Heïgoun : il espéra que Helgvor avait péri et cet espoir le rendit presque joyeux… Puis, un doute farouche le griffa : la Tzoh n’aurait-elle pas rejoint le fils de Chtrâ ?

 

Le soleil était au tiers de sa marche descendante et Chtrâ n’était pas revenu. Aiguë, l’inquiétude mordait Akroûn : sans Chtrâ, sans Helgvor, la lutte devenait plus pénible et plus incertaine.

Cependant, les femmes avaient raconté leur périple et l’on savait qu’une troupe importante de Tzoh fuyait dans le sud-est, tandis qu’une autre était demeurée plus près du fleuve…

Il fallait choisir, car il eût été périlleux d’organiser une double poursuite. Heïgoun et les siens exigèrent qu’on marchât vers le Sud-Oriental ; Akroûn ripostait :

— Nous devons attendre le retour de Chtrâ !

— Chtrâ ne reviendra pas ! ricanait le géant.

Un cri lointain s’éleva sur la colline méridionale, où les veilleurs élevaient les bras :

— Voilà ! dit Akroûn… Attendons.

Il ne savait point si les veilleurs annonçaient de bonnes ou mauvaises nouvelles, il épiait sombrement un homme qui arrivait à grandes foulées et qui, lorsqu’il fut assez près pour se faire comprendre, cria :

— Chtrâ revient…

— Ramène-t-il des prisonniers ? demanda railleusement Heïgoun.

— Il ramène des femmes… beaucoup de femmes.

Le visage de Heïgoun se couvrit de cendre, il grogna :

— Beaucoup de femmes ?

— Deux fois autant que les doigts de la main.

Les guerriers, pressés autour des veilleurs, meuglaient comme un troupeau d’aurochs… Il y en eut qui dirent :

— Chtrâ est un grand guerrier !

Mais Heïgoun pressentait que Chtrâ n’était pas le vrai vainqueur et le sang des meurtres montait entre ses tempes.

Une joie vive exaltait Akroûn.

 

Bientôt Chtrâ, Helgvor, Iouk, quatre autres Ougmar, vingt femmes et les Gwah parurent. Et comme naguère pour Heïgoun, tous les guerriers se ruaient à la rencontre des éclaireurs. Beaucoup, reconnaissant leurs femmes, riaient sauvagement…

Chtrâ s’avança au-devant du chef et dit :

— Voici celles que Helgvor, Chtrâ et les guerriers ramènent aux Ougmar.

— Et les Tzoh ? demanda le chef.

— Presque tous sont morts… Très peu se sont sauvés… Ils étaient comme trois fois les doigts de la main…

Comme Heïgoun ricanait d’une manière insultante, Chtrâ, Iouk, Helgvor et les autres, en silence, jetèrent devant eux les pouces retranchés aux cadavres : il y en avait vingt-quatre.

— C’est bien ! dit le chef… Chtrâ est un grand guerrier.

Chtrâ répondit :

— Chtrâ n’est pas un grand guerrier… Helgvor, rusé comme le lynx et fort comme le tigre, a tué plus de douze Tzoh !

— Chtrâ ment ! hurla Heïgoun.

— Chtrâ dit vrai, intervint Iouk.

Et les guerriers ougmar, qui avaient suivi Chtrâ répétèrent :

— Chtrâ dit vrai !

Alors d’autres guerriers acclamèrent Helgvor et Akroûn se sentit plus puissant.

De plus, le retour des femmes donnait à Helgvor un prestige incomparable.

— Helgvor est plus fort que Heïgoun ! fit une voix dans la foule.

— Heïgoun écrasera Helgvor comme le léopard écrase l’égagre ! rugit le Fils du Loup.

— Helgvor ne craint pas Heïgoun.

Le fils de Chtrâ se dressait devant Heïgoun, tenant la massue et la sagaie…

Les guerriers se précipitèrent ; Akroûn déclara :

— Les Ougmar n’ont pas repris toutes les femmes ! Ils ont besoin de Heïgoun et de Helgvor !

— Akroûn est le chef ! crièrent vingt voix.

Le Fils du Grand Loup réfréna sa colère :

— Helgvor périra quand nous aurons repris les femmes !

— Helgvor abattra Heïgoun !

Étonné de n’avoir pas encore aperçu Glâva, Helgvor demanda :

— Où est la fille des Rocs ?

— L’étrangère s’est enfuie ! dit le chef… La pluie noyait le camp… tous les feux étaient morts… il faisait si noir qu’un troupeau de mammouths aurait été invisible… les chiens mêmes n’ont rien senti.

Parlant ainsi, ils rassurait et ralliait à sa cause ceux qui devaient veiller sur Glâva, car ils concevaient que, Heïgoun tout-puissant, ils seraient châtiés.

Comme naguère son rival, Helgvor dit :

— Il faut la reprendre.

— Les guerriers ont longtemps cherché sa trace…

La tristesse qui envahit Helgvor fut si lourde qu’il oublia sa victoire.

— Helgvor ira à la recherche de Glâva ! déclara-t-il.

Le chef répondit :

— Quand les Ougmar auront repris toutes les femmes !

La révolte secoua le jeune homme, mais la loi de la race l’emporta :

— Helgvor attendra que les femmes soient reprises…

II

Le duel des races

Parce que le soleil approchait des eaux où, chaque nuit, il rafraîchit son feu, Akroûn remit la poursuite au lendemain.

Une seule route semblait bonne ; Chtrâ, Iouk, Helgvor le croyaient comme Heïgoun, et toutes les femmes l’indiquaient.

— Demain, nous partirons pour le Sud-Oriental, fit le chef.

On assemblait les branches et les herbes pour les feux du soir.

 

Pendant la nuit, Helgvor s’éveilla ; le souvenir de Glâva agitait sa chair… Il ne doutait point qu’elle voulût rejoindre Amhao… Si l’expédition était rapide, peut-être pourrait-il gagner la Presqu’île Rouge avant elle… Cette espérance l’apaisait un moment, puis la crainte des périls qu’elle allait courir lui contractait les côtes… Il la voyait terrassée par un fauve, ou noyée dans le fleuve et une désolation infinie l’enveloppait avec les ténèbres…

Debout à l’aube, Akroûn assembla les guerriers anciens pour leur dire :

— Les femmes ne pourraient pas suivre assez vite. Il faut qu’elles retournent, avec quelques hommes, à la Presqu’île Rouge.

Cette décision consterna quelques Ougmar et l’un d’eux répliqua :

— Les Tzoh ne reviendront-ils pas pour les reprendre ?

— Les Tzoh n’oseront pas : ils ont perdu trop de guerriers…

Lorsqu’on choisit ceux qui devaient accompagner les femmes, Helgvor demanda à Chtrâ de le proposer : Akroûn et Heïgoun s’y opposèrent l’un et l’autre.

 

Au-delà des collines du Sud-Oriental, la savane s’étendait interminablement, océan d’herbes où vivaient les grands herbivores, où les mammouths, les chevaux, les aurochs, les mégacéros, les saïgas galopaient dans la rudesse ardente des soleils, sous les nues voyageuses, par les tempêtes d’équinoxe et la férocité pâle des hivers.

Vers les deux tiers du jour, on atteignit les mares près desquelles on avait retrouvé les Tzoh et l’on chercha les traces de la bande qui s’était écartée vers l’Orient… Au soir seulement, Akr, fils de l’égagre, découvrit les cendres.

Les chiens flairèrent, les hommes relevèrent des empreintes de pieds.

— Il y a déjà plusieurs jours que les Tzoh ont campé ici ! remarqua Chtrâ.

Un crépuscule de cuivre, d’améthyste et de malachite s’épanouissait dans les nuées occidentales où le croissant dardait ses cornes aiguës… Un vent très doux caressait les visages.

Le chef était soucieux. Les traces, au bord de la mare, annonçaient une troupe nombreuse et Akroûn comptait du regard les Ougmar et les Gwah.

Parce qu’il y avait abondance de viande rôtie, une confiance heureuse emplit les âmes. Les Gwah, répandant une odeur lourde comme celle des boucs, dévoraient pêle-mêle les chairs et les entrailles…

Il n’y avait pas de joie pour Helgvor ; toute la douceur du monde était perdue, au fond des solitudes, avec la fille des Rocs.

Chtrâ vint lui dire à voix basse :

— Les yeux et les oreilles de Helgvor doivent veiller ! Heïgoun dressera des embûches.

— La même terre ne peut plus nous nourrir ! répondit Helgvor.

— Chtrâ combattra avec son fils.

— Iouk aussi !

Sur ces âmes primitives, une tendresse passa, qui mêlait une bonté obscure à la rudesse des instincts. Chtrâ avait veillé avec ardeur sur l’enfance de ses compagnons. Homme indécis, guerrier médiocre, il s’attachait aux siens et à Akroûn, dont il subissait l’ascendant, avec le plaisir vague d’être dominé.

Iouk lui ressemblait, et tous deux, sans effort, concentraient l’orgueil de leur race sur Helgvor. Malgré des passions plus vives, des haines plus profondes et des colères plus farouches, Helgvor partageait avec eux la faiblesse d’être aimant et parfois miséricordieux.

— Akroûn aussi est l’ami de Helgvor ! reprit Chtrâ, après avoir regardé autour de lui. Il désire la mort de Heïgoun parce que Heïgoun veut saisir le commandement et tuer Akroûn.

— Nous sommes les alliés du chef !

Un lion parut sur un tertre et secoua sa crinière tandis que sa voix énorme menaçait l’étendue ; on vit surgir des loups, des chiens, une panthère. Et la force des hommes dominait le désert : même les mammouths, même le rhinocéros reculeraient devant la flamme cramoisie, dominatrice de la terre.

Par moments, les yeux de Helgvor se tournaient vers le nord du campement, où se tenaient Heïgoun et ses partisans. Le Fils du Loup dominait par la hauteur de sa stature et la masse de ses épaules… L’énormité de ses mâchoires et ses yeux féroces menaçaient les bêtes et les hommes… Il était, dans l’esprit du chef, comme un tigre dans une forêt…

 

Il y eut des jours et des nuits. Les hommes marchaient vers leur destin. La savane s’entrecoupait d’arbres et parfois de bois qui annonçaient la sylve immense du Sud-Oriental.

On perdait parfois la piste : bientôt les Ougmar ingénieux et les chiens aux narines subtiles retrouvaient la bonne voie. Toutefois, sans les cendres du campement, peut-être la recherche se fût-elle égarée. Mais les Tzoh rallumaient chaque soir les feux. À force de scruter leur passage, on avait fini par savoir qu’il y avait plus de soixante guerriers et une vingtaine de femmes.

Leur marche était bien moins rapide que celle des Ougmar et le temps arriva où une demi-journée seulement sépara les deux hordes. Pour diminuer encore la distance, les Ougmar marchèrent plusieurs heures au clair de lune, qui avait atteint toute sa taille.

Puis, Akroûn réunit les guerriers doués d’expérience.

Et il dit :

— Demain les Ougmar combattront !

Tous savaient que le combat serait formidable.

— Les Ougmar doivent surprendre les Tzoh ! continua le chef.

Le plus ancien des guerriers demanda :

— Pendant la marche ou dans leur campement ?

— À la chute du jour, conseilla Chtrâ. C’est ainsi que Helgvor a vaincu.

— S’il faut les surprendre pendant la marche, reprit le chef, ne faudra-t-il pas les devancer ?

— Heïgoun les surprendra ! affirma le colosse.

— Heïgoun est fort comme l’aurochs ! Mais l’aurochs n’est pas agile comme l’élaphe ou comme les loups !

— Helgvor est aussi rapide que le mégacéros…

Le chef laissa les paroles s’évaporer.

— Voilà ! dit-il enfin… Ce qu’a fait Helgvor est bien… Les plus légers nous précéderont, et parce qu’il faudra une journée pour attendre les Tzoh, c’est près du soir qu’il faut les attaquer. Nous aurons la lumière qui rôde après que le soleil s’est enfoncé dans les lacs, et ensuite, la lune, dans sa force… Donc, Helgvor et les plus agiles des Ougmar attireront des guerriers tzoh hors du campement… et nous les surprendrons. Heïgoun les écrasera avec la massue.

Cette tactique déplaisait au géant, mais elle parut bonne à la horde :

— Quels guerriers sont assez rapides pour accompagner Helgvor ?

Il y eut Akr, Houam et Pzahm, tous trois dans leur jeunesse. Akr était le plus leste et Pzahm le plus lourd.

— Pzahm combattra avec le clan ! fit Helgvor. Il ne faut pas plus de trois hommes. Avant le jour, nous partirons, avec mon loup et mon chien, qui connaissent le silence.

— Que ce soit ainsi ! conclut Akroûn.

Heïgoun dirigeait vers Helgvor une face homicide.

Helgvor se leva une heure avant l’aube. La lune grossissait sur l’Occident et prenait la couleur du cuivre. Akr et Houam étaient prêts, tous deux maigres, avec des bras faibles et des jambes longues. Akr avait lutté à la course avec Helgvor. Pendant quelques saisons leurs vitesses furent égales : tantôt l’un, tantôt l’autre, l’emportait : puis la victoire de Helgvor fut continue. Il n’était pas probable que, parmi les Tzoh aux jambes basses, aucun fût capable d’atteindre Akr, mais, quoique véloce, Houam était moins sûr…

 

Il fallait d’abord reconnaître la force des Tzoh, puis rejoindre la horde. Vers le soir seulement, Akroûn, ayant tendu l’embuscade, Helgvor devait attirer les Tzoh…

Depuis la veille, les Tzoh avaient changé de direction, ils retournaient vers l’Occident, dans l’espoir, sans doute, de retrouver le fleuve. Sur les terres parcourues depuis plusieurs jours, l’inondation n’avait exercé aucun ravage. À peine si, parfois, quelque ravin montrait une mare.

Helgvor, le chien et le loup suivaient la piste comme si l’ennemi eût été visible… Les vestiges devinrent si nets qu’il fallait avancer avec une vive prudence. Par bonheur, il n’y eut guère de fourrés et presque partout, les herbes étaient assez basses.

Au milieu du jour, une chaîne de collines se dressa sur la plaine.

Tandis qu’ils gravissaient les pentes, Helgvor et Akr relevèrent des vestiges nombreux ; enfin, parvenus, à la crête, les éclaireurs virent la horde ennemie et les femmes.

La vue des femmes et des filles affolait Houam à qui les Hommes des Rocs avaient ravi sa compagne et ses jeunes sœurs. La haine bouleversait Akr, quoique sa femme fût parmi celles qu’avait reconquises le fils de Chtrâ… Parce que l’aventure se répétait, Helgvor était plus calme et, toutefois, son cœur battait durement…

— Il faudra descendre la colline par le ravin, dit-il, puis tourner les mares…

Ayant mesuré le jour, d’après la hauteur du soleil, il ajouta :

— Houam veut-il retourner vers les nôtres, pour les avertir ?

Selon qu’il était convenu, les batteurs d’estrade avaient multiplié les signes de leur passage : Akroûn ne devait avoir aucune peine à orienter sa marche :

— Houam ira avertir les guerriers.

Tandis que Houam redescendait vers le nord occidental, Helgvor et Akr suivaient le ravin, puis contournaient les mares. Habiles à se cacher, rien ne pouvait déceler leur approche et d’ailleurs, les Tzoh marchaient sans méfiance, confiants dans leur nombre… ils allaient lentement. L’inondation avait rendu le voyage difficile ; beaucoup étaient las, quelques-uns blessés et il fallait ménager les femmes.

Grâce à la hauteur des herbes, aux tertres, aux buissons, aux bosquets d’arbres, Helgvor et Akr continuaient à suivre la horde.

Elle s’arrêta, alors que le soleil n’était pas rouge encore.

Le campement choisi était redoutable. Protégé par des mares et une roche de porphyre, on n’y avait accès que par une issue étroite, facile à fortifier et à défendre… Des térébinthes et des pins fournirent du bois en abondance, pour les feux du soir.

— Les Tzoh sont puissants ! fit Akr avec inquiétude.

— Les Ougmar n’attaqueront pas leur camp ! répondit Helgvor.

Il eut un rire bas et reprit :

— Il serait dangereux de les attaquer par la hache ou la massue. Et aussi par la sagaie, car il faudrait s’exposer soi-même… Mais avec son arc, Helgvor peut les atteindre sans être à leur portée.

Il avait posé sa main sur l’arc, et Akr savait que le fils de Chtrâ était de beaucoup le meilleur tireur parmi les Ougmar.

Les Tzoh continuaient à accumuler des branches et quelques-uns se dirigeaient vers le buisson. Quoiqu’il fût improbable qu’ils vinssent jusque-là, Helgvor et Akr reculèrent dans les hautes herbes. Le chien et le loup suivirent, accoutumés maintenant à la chasse aux hommes…

Le soleil s’enfonçait dans le couchant comme un feu énorme, quand Houam reparut :

— Les Ougmar sont dans le ravin ! dit-il.

Akroûn avait choisi un lieu caverneux où les guerriers se dissimulaient…

Quand il parut devant le chef, Helgvor remarqua :

— La distance est trop grande pour attirer les Tzoh.

— Helgvor nous guidera.

Le fils de Chtrâ mena les Ougmar dans un fourré, à mille coudées du campement des Hommes des Rocs. Le soleil avait disparu, la lumière mourait lentement sur la savane.

— Il faut attendre le lever de la lune, dit le chef. Que veut Helgvor ?

— Un second arc et beaucoup de flèches…

Derrière les feux des Tzoh, plus étincelants à mesure que s’obscurcissait le crépuscule, on apercevait distinctement les têtes épaisses et les grands visages fauves. Les femmes aussi étaient visibles – et déjà trop soumises.

Helgvor choisit un second arc, l’arc d’un guerrier aux bras forts et dont peu d’hommes pouvaient se servir efficacement ; on apporta aussi des flèches.

Il essaya l’arc et le trouva à sa convenance. Ensuite, avec la patience des bêtes à l’affût, les Ougmar attendirent dans l’ombre. Au ciel nébuleux, ils ne virent trembloter ni la grande étoile bleue, ni la Croix du Nord, ni l’étoile rouge et beaucoup, fermant les yeux, s’endormaient d’un sommeil léger. Enfin, la lune, apparue au ras de la savane, plongea son disque écorné dans les mares, tandis que les grenouilles élevaient leurs voix de vieillards, et Akroûn dit :

— Que le fils de Chtrâ s’apprête à partir !

L’astre, d’abord semblable à un nuage rouge, se condensa et devint une hache bien polie : sa lumière fit de la savane un lac sans bornes.

Déjà, suivi d’Akr, Helgvor rampait dans les herbes. Quand ils eurent franchi huit cents coudées, Akr se terra, laissant le fils de Chtrâ continuer seul sa route…

Les Tzoh commençaient à dormir ; quelques veilleurs accroupis se tenaient près de l’entrée du campement.

Devant tant de guerriers, tous habiles à manier les armes, qu’eussent été le lion, le tigre ou le grand ours ? Les sagaies les eussent anéantis.

Subitement, la seule présence redoutable se révéla : un homme de haute stature venait de se dresser sur les herbes !

Aux signaux d’alarme, Kzahm, fils du Sanglier, dressa son thorax épais ; les guerriers éveillés en sursaut s’étonnèrent et mugirent. La voix retentissante de Helgvor les menaça :

— Les Ougmar viennent châtier les fouines puantes !…

Les massues tournoyèrent, les sagaies dardèrent leurs pointes aiguës.

Helgvor, avec un rire sauvage, saisit son arc et visa. La flèche perça la nuque d’un Tzoh…

Les cris faiblirent, une stupeur profonde immobilisa les Hommes des Rocs : aucun arc des Tzoh n’eût envoyé une flèche à cette distance.

Avançant de quelques pas, Helgvor tira encore : la flèche pénétra entre les deux côtes d’un guerrier.

Sur l’ordre de Kzahm, les hommes se tapirent contre le sol : la troisième flèche passa, vaine, la quatrième atteignit une épaule. Ainsi, Helgvor rendait le campement intolérable, comme naguère aux ravisseurs arrêtés par l’inondation.

Kzahm, n’apercevant qu’un seul guerrier, s’indigna dans son cœur et ordonna la poursuite : méfiant, toutefois, il n’envoya que quinze combattants contre l’étrange adversaire.

Sentant que la temporisation était dangereuse, ceux-ci, impétueusement, prirent le galop. Helgvor attendit qu’ils fussent à demi-portée d’arc, et tira trois fois : la première flèche perça des entrailles, la seconde perfora un œil, la troisième se perdit… plusieurs Tzoh ripostèrent ; une flèche écorcha la cuisse de l’Ougmar qui, d’un élan, accrut la distance qui le séparait des adversaires.

Akr se leva dans les herbes, ce qui inquiéta les Tzoh au point de ralentir la poursuite. Il envoya une flèche, sans résultat, et fit mine de fuir, tandis que Helgvor s’arrêtait. Cinq hommes poursuivirent Akr, huit s’efforçaient d’envelopper Helgvor qui se déroba sans peine.

Éparpillés en demi-cercle, farouches et résignés, car la vitesse du fugitif leur ôtait presque toute espérance, ils s’opiniâtraient. Alors, il se porta vertigineusement sur la droite, où, d’un coup de massue, il écrasa un guerrier isolé, puis des flèches sifflèrent, et ils ne furent plus que cinq. Il les railla avec amertume :

— Les Tzoh ne sont pas même des hyènes ! Les Tzoh ne savent combattre que des femmes…

Là-bas, Akr venait d’atteindre l’embûche. Vingt Ougmar surgirent, terrifiant les Tzoh, qui se laissèrent égorger, pendant que Helgvor abattait deux ennemis encore.

Maintenant Kzahm connaissait que la nuit de la vie ou de la mort était venue.

Les Ougmar, les Gwah et les chiens hurlaient tous ensemble, et parce qu’ils avaient surgi de la solitude, sans que rien dénonçât leur approche, ils parurent terrifiques.

Des souvenirs s’élevèrent dans les crânes des anciens où la légende des Ougmar survivait, pleine de choses redoutables.

Or, il fallait accepter la bataille. Les Ougmar arrivaient… Autour d’eux s’éparpillaient les chiens et les Gwah aux oreilles aiguës. Une incertitude furieuse tremblait dans la poitrine du Sanglier Noir ; il songea à marcher à la rencontre de l’ennemi, mais le nombre des Tzoh et le nombre des Ougmar étaient maintenant presque égaux, et il y avait ces hommes inconnus, noirs comme le basalte, ces chiens aux hurlements funèbres.

Comme les anciens, Kzahm connaissait la légende des Hommes du Fleuve ; il savait que leur force est grande, leur agilité formidable… Lui seul, croyait-il, était plus redoutable qu’aucun Ougmar. Il résolut d’attendre l’attaque et fit accumuler les branchages à l’entrée du campement : tapis derrière cette barricade, les guerriers étaient presque à l’abri des flèches et des sagaies.

Cependant Akroûn, ayant commandé la halte, examinait le campement.

Il comprenait que l’assaut serait rude et coûterait beaucoup de vies :

— C’est du bois que le feu aime à manger ! dit Helgvor, revenu parmi les siens.

Akroûn sourit au jeune homme :

— Helgvor est aussi rusé que vaillant ! dit-il.

Il fit donc assembler des branches et des rameaux secs, puis, des brandons au poing, les Ougmar reprirent leur marche. Arrivés près du campement, ils lancèrent leurs feux… Des fumées jaillirent…

Kzahm avait promptement deviné le but des ennemis. Pour éviter que le feu ne se répandît dans le camp, il fit allumer les branches du barrage et les flammes se heurtèrent. Des deux côtés, on attendit qu’il n’y eut que des cendres, et puisque les Ougmar devaient traverser une zone étroite ou entrer dans les mares, Kzahm préféra attendre.

Il clama, pour accroître le courage de ses guerriers :

— Les Hommes du Fleuve Bleu ont voulu mourir… Ils mourront !

Le cri de guerre des Ougmar répondit, mais Akroûn se garda d’ordonner l’assaut ; il préféra charger les meilleurs tireurs, et surtout Helgvor, de harceler l’ennemi. Cette tactique était infaillible : lorsque plusieurs Tzoh eurent succombé, le Sanglier Noir connut que l’attente était ruineuse et se résigna à l’offensive.

Ce fut un bloc de corps, de haches, d’épieux, de massues et de sagaies. Redoutant une panique, Akroûn opposa l’attaque à l’attaque : la masse des Ougmar s’ébranla, tandis que les Gwah se glissaient sournoisement sur les flancs de l’ennemi, qu’ils bombardaient de pierres aiguës.

Les deux hordes s’entre-choquèrent ; des hommes jeunes et forts quittèrent successivement la vie, Heïgoun, Kzahm, Helgvor et les plus musculeux des antagonistes frappaient de la massue et fracassaient les os. D’autres, avec l’épieu, faisaient jaillir les viscères ; beaucoup enfonçaient les sagaies dans les chairs tendres…

D’abord l’élan des Tzoh parut le plus fort, puis les Ougmar dominèrent.

Heïgoun et Kzahm se trouvèrent face à face. Leurs masses étaient égales ; ils avaient la poitrine profonde des ours, des épaules monstrueuses et des jambes comme des branches de chêne. Leurs massues se heurtèrent comme des rocs et le choc fut si rude que tous deux chancelèrent.

Étonnés, et chacun percevant la force immense de l’adversaire, ils s’observaient et méditaient des coups funestes. Plus impétueux, Heïgoun reprit l’attaque et sa massue eût broyé le crâne de Kzahm si l’autre n’eût esquivé le coup. De biais, le fils du Sanglier Noir porta un coup puissant ; un guerrier Ougmar détourna l’arme, en frappant le bras du Tzoh et Heïgoun, revenu à la charge, atteignit l’épaule, puis les vertèbres : Kzahm roula sur la terre où Heïgoun broya ses côtes et ses membres…

Dès lors, les Tzoh s’épouvantèrent ; seuls quelques-uns continuaient à combattre. La masse eut l’âme des cerfs sous la griffe des léopards, des mégacéros éventrés par le tigre, et périt sans défense sous le tranchant des haches, le poids des massues, les pointes des épieux…

Déjà les Gwah se gorgeaient de sang chaud.

Akroûn contempla les cadavres immobiles ou les agonisants dont la chair palpitait encore… Les femmes étaient venues, que ressaisissaient leurs compagnons, rouges de sang.

— Les Ougmar sont forts, les Ougmar ont anéanti leurs ennemis ! proclama le chef, qui lança une sagaie vers les étoiles, et les guerriers reconnurent sa puissance…

Pendant longtemps, elle ne serait plus battue en brèche, car le héros admiré par tous était beaucoup trop jeune pour commander…

— Akroûn est un grand chef ! déclara solennellement Chtrâ.

— Helgvor est un grand guerrier ! répondit le chef.

Heïgoun, sombre, l’âme pleine de meurtre, épiait Helgvor.

 

Le clan avait ramené les femmes vers la Presqu’île Rouge, mais Helgvor, avec Iouk et Akr, cherchait la piste de Glâva.

La rive gauche n’ayant rien révélé, Helgvor avait songé à la rive droite et aux îles, surtout aux îles étroites et rocheuses où les bêtes sont rares… Akr explorait, avec une sagacité ardente, car il aimait à chercher des pistes, et il recourait subtilement à l’aide du chien.

Des jours se passèrent, sans donner aucun indice, jusqu’au matin où Akr ramassa une sagaie à la pointe rompue. Imparfaitement taillée, ce n’était ni l’arme d’un Gwah, qui n’employait que l’épieu et les pierres aiguës, ni celle d’un homme du Fleuve Bleu.

Plus tard, on découvrit une seconde trace. Cette fois, c’était dans une île ; Helgvor, Akr et Iouk aperçurent des cendres, une peau d’écureuil, une carapace de tortue portant les traces de la flamme.

Puis, de nouveau, les vestiges disparurent.

III

Le sacrifice à la Lune Rouge

Glâva attendait, dans une horreur qui refroidissait ses membres… Saisi de terreur, le petit chacal s’était enfui. Il y avait des pauses d’absolu silence, puis des rampements, des grouillements, des souffles. L’épieu à la main, prête à se défendre, Glâva était mue par un instinct semblable à celui des bêtes traquées, mais, plus que les bêtes, elle pressentait les affres de l’anéantissement.

L’attaque fut brusque comme le bond des panthères et multiple comme celle des loups… Les Gwah, jaillissant tous ensemble, masse sombre et mouvante, paralysèrent la victime. Elle ne frappa qu’un seul coup, qui fit tomber un Gwah, mais déjà dix bras l’enveloppaient comme des reptiles noirs, la force collective anéantissait sa force individuelle.

Des pierres aiguës l’étourdirent ; des lianes s’enroulèrent autour de ses membres.

Ouak exclamait :

— Les Gwah sont maîtres de la fille du Fleuve Bleu !

Parce que ses ruses avaient réussi, son autorité grandissait. Tandis que les autres ne songeaient qu’à boire le sang chaud et à dévorer la chair, il subissait l’attrait mystérieux de la grande fille flexible, dont le teint apparaissait si clair parmi ces gueules ténébreuses, et il la convoita :

— Il faut tuer l’étrangère ! proclama un des hommes.

— Les Gwah la tueront, répondit Ouak, mais elle sera immolée devant la Lune Rouge !

C’était le plus passionnant des rites pratiqués hiératiquement par les Hommes de la Nuit. La chair des vaincus immolés à la Lune Rouge avait des vertus secrètes, et ce sacrifice rappelait des soirs de dévorante allégresse… Même les plus avides acceptèrent le délai et Ouak médita des ruses : avant que Glâva mourût, il voulait être seul avec elle.

— La Fille du Fleuve périra sous la roche aiguë ! dit-il encore.

Alors, quatre Gwah transportèrent Glâva à travers la sylve. Elle fermait les yeux, ne pouvait regarder ces hommes sans un dégoût épouvanté, et peut-être eût-elle moins souffert d’être sous la griffe du grand ours ou du tigre. L’instinct des races rendait les Gwah plus odieux que le vieux Urm, que Kzahm à la tête de buffle ou même cet Ougmar géant à cause de qui elle s’était enfuie.

Elle sentait venir la fin des temps : les images qui renaissaient en elle semblaient venir du commencement de toute existence…

On passa parmi des arbres plus vieux que cent générations d’hommes ; les herbes mouraient à leur ombre, et dans leurs fissures, larges comme des cavernes, gîtaient des bêtes fauves.

Ils s’espacèrent ; il y eut une terre rouge et dure ; puis, enveloppée de conifères noirs, une roche aiguë, au sommet de laquelle nichaient des aigles.

Des Gwah, hommes, femmes, enfants jaillirent du sol et hurlèrent hideusement, en tendant vers la captive des mains griffues…

Elle crut que la fin de sa vie était venue et pleura amèrement. Le sang vertigineux de la jeunesse se révoltait en elle, misérablement, contre la destruction… Amhao flottait dans l’étendue, avec le grand guerrier Ougmar qui l’avait magnifiquement sauvée et dont le souvenir rendait les Gwah plus laids, plus puants et plus sordides.

Les femmes, ardentes comme des louves, plus encore que les hommes, voulaient la mort de l’étrangère.

Pour les calmer, le chef répéta :

— Ouak a entendu la Voix de la Lune Rouge…

La Lune Rouge étant, depuis plusieurs générations, la puissance qui courbait les volontés nébuleuses, les plus acharnées se résignèrent, mais elles veillaient farouchement sur la captive, pleines d’une jalousie sanguinaire.

Ouak varia vainement ses ruses, il ne trouva aucune évocation qui exigeât son isolement avec la prisonnière, et d’ailleurs, pour les sacrifices, son ascendant cédait à celui des vieillards dans le cerveau desquels s’enfouissaient d’obscures légendes. La capture d’un élaphe accrut l’espérance d’une fête ardente : surpris près de la roche aiguë, il devait être immolé en même temps que Glâva.

Les eaux du ciel laissèrent paraître les étoiles : pendant le jour, elles se réfugient au fond, pour échapper au soleil, et quand, à son tour, il sombre dans le grand lac rond, elles fuient à la surface… Les Gwah les dédaignent ; elles n’ont ni force ni courage tandis que la lune ose paraître même quand le soleil enflamme le monde.

Le temps approcha où la Lune Rouge allait paraître au fond de la clairière…

Deux hommes défirent les lianes dont Glâva était enchevêtrée… Cinq autres vinrent, armés de grands épieux, et la jeune fille sut qu’elle allait mourir. Un vieux Gwah fit entendre une mélopée vague comme le choc des eaux contre les pierres.

« Les Gwah sont nés de la nuit et la Lune Rouge leur donne sa force… Les Gwah sont maîtres de la forêt et ceux qui marchent à quatre pattes ont peur de l’épieu et des pierres aiguës… Quand les étrangers viennent dans la forêt des Gwah, les étrangers doivent mourir et les Gwah boivent leur sang… Les Gwah sont nés de la Nuit et la Lune Rouge leur donne sa force… »

Les hommes brandirent les épieux, les femmes glapirent affreusement, tous répétaient :

— Les étrangers doivent mourir et les Gwah boivent leur sang…

Puis, le vieil homme, désignant Glâva, reprit :

— Cette femme est une étrangère… elle périra !

Les épieux menacèrent la fille des Rocs…

Il y eut un grand silence… La Lune Rouge allait renaître.

Une lueur pâle filtra imperceptiblement parmi les étoiles occidentales, une nuée s’éclaira et, presque subitement, la Lune Rouge posa sur l’horizon sa figure écornée…

Le vieux dit encore :

— Lune Rouge, Lune qui a fait alliance avec les ancêtres, voici l’étrangère… Son sang coulera devant toi et tu entendras son cri d’agonie.

Il leva les deux bras pour donner le signal… et ses yeux s’obscurcirent d’épouvante… D’un fourré de térébinthes, des formes sombres venaient de jaillir comme les fourmis d’une fourmilière… Avec des clameurs de buffles, impétueusement, ils accouraient.

C’étaient les Gwah d’En Haut, aux jambes plus longues que ceux d’En Bas, au poil tacheté comme le poil des panthères, mais avec la même peau poreuse et suintante, la même lèvre retroussée sur des dents tranchantes… Souvent une génération s’écoulait sans qu’ils parussent – mais leur haine était irréductible.

Les femmes fuyaient, les mâles tournaient leurs épieux contre les envahisseurs et la bataille commença où ceux qui succomberaient seraient dévorés par les survivants…

Seule sous la Roche aiguë, Glâva fut un moment paralysée par la surprise, puis, concevant que sa mort avait cessé d’être fatale, elle chercha à gagner le couvert… Pêle-mêle, fuyaient des femmes gwah qui, éblouies par la terreur, ne songeaient plus à l’étrangère. Mais quand elles arrivèrent sous les arbres antiques, deux d’entre elles, instinctivement, se jetèrent sur la fille des Rocs.

Elle repoussa la première d’un choc du poing et, saisissant la deuxième par la chevelure, elle la traîna sur le sol. Effarées, les autres laissèrent échapper la captive qui les dépassa toutes et fut bientôt hors d’atteinte.

Elle ne sentait plus aucune fatigue ni aucune douleur. Enivrée par la joie de vivre, elle franchit une étendue incalculable et ne s’arrêta qu’épuisée.

Les étoiles filaient à travers les ramures, les arbres, les herbes, les fougères et les lichens tournoyaient et palpitaient. Les bras ouverts, elle s’affaissa sur le sol ; la fatigue, l’enveloppant comme un reptile, la livra anéantie aux gueules des errants.

Quand elle s’éveilla, la lune patiente avant gravi le ciel jusqu’au sommet. Un rapace s’envola comme un énorme papillon, une bête broutait dans la pénombre et Glâva, à demi dressée, vit autour d’elle des structures monstrueuses. La plus proche réalisait la masse de sept aurochs et semblait un roc étrange couvert de lichens roux. On apercevait un bloc en forme de tête que terminait un serpent énorme, entre des cornes blanches, vastes comme dix cornes de mégacéros, et qui étaient des dents. Quatre troncs d’arbres se rattachaient au poitrail et au ventre.

Glâva reconnut le mammouth. Depuis des millénaires, il n’habitait plus dans le pays des Tzoh, et, sur la terre des Gwah ou des Ougmar, sa descendance décroissait de siècle en siècle.

La fille des Rocs l’avait aperçu durant son exode. Celui-ci, au clair vertical de la lune, fixa une image impérissable dans les yeux de la fugitive. Une peur torpide, trop lente pour être efficace, la saisit ; elle tourna les yeux vers les autres mammouths, sous les ramures, où la lueur lunaire pleuvait à grosses gouttes, et parce qu’ils étaient tous semblables, son étonnement n’augmenta guère, mais l’impression de ces vies géantes devint assez vive pour préciser la peur.

Glâva sut qu’elle était au sein de forces immenses, dont chacune pouvait l’anéantir sans plus d’effort qu’elle-même pour anéantir un lézard.

Ces bêtes formidables dormaient, et l’on percevait le rythme de leur thorax, le bruit fluide de leur respiration. Dans la sylve tueuse, rien ne leur était redoutable, ni le tigre, ni le lion, ni l’ours gris, ni les Gwah mal armés, rien sinon le rhinocéros qui leur offre parfois la bataille et, de sa corne aiguë, s’efforce de leur perforer le ventre, tandis qu’ils l’écrasent de leur poids ou le terrassent avec leurs trompes… Mais ces rencontres étaient si rares que des générations de mammouths les ignoraient.

Pendant des milliers de siècles, les ancêtres-mammouths avaient vécu dans une paix semblable à un rêve. Maintenant, l’ère venait où, sur une terre plus chaude, leur postérité décroissait. Ceux qui devaient persister encore étaient là-bas, dans les tourbières froides, sur les plaines où l’eau devient de la pierre dès l’automne. Ceux-ci l’ignoraient.

L’avenir ne traçait pas des filaments dans leurs crânes durs ; une innocence tranquille habitait leurs poitrines… Seulement, les étés devenaient trop chauds pour leurs peaux velues et par les jours très longs où la lumière mange la moitié de la nuit, ils se plongeaient continuellement dans le fleuve, dans les lacs, dans les mares, pour se rafraîchir… Par ces mois d’automne, la vie s’étirait plus fraîche ; elle enveloppait tendrement les colosses.

Il y eut l’aube moins claire que la lune, il y eut l’aurore pleine de passereaux et de nuages en feu. Glâva n’avait plus peur. Elle vit s’éveiller les mammouths. Quand elle dormait de son sommeil de mort, l’un d’eux, celui qu’elle avait aperçu d’abord, s’était mis à la flairer.

Puisqu’elle ne bougeait pas, l’instinct de la bête supposa qu’elle n’avait pas cette existence qui trouble les autres existences, et il lui laissa ce petit coin de la terre… Au réveil, il précisa les effluves, et déjà, ce fut une habitude. Tout ce qui se répète sans trouble et sans péril devient indifférent ou cher aux vivants. Le mammouth admit Glâva, comme il admettait un arbre ou un élaphe…

Elle aussi sentit, quoique autrement, la sécurité de la répétition. Dès que les mammouths s’éloignèrent pour chercher une pâture plus copieuse, elle les suivit, par crainte des Gwah, se tenant au plus près de celui qui l’avait acceptée.

Les autres, peu à peu, s’accoutumèrent.

Tout un jour s’écoula. Elle trouva des noix, des racines, des cryptogames qui lui suffirent, tandis qu’ils dévoraient les écorces, les tiges tendres, les herbes ou les rhizomes des plantes palustres.

Le deuxième jour, elle était mêlée au troupeau comme si elle avait passé les saisons à le suivre. Son émanation devint si familière qu’ils l’oubliaient. En toutes choses, ils se montrèrent meilleurs que les hommes : aucun n’était enclin à tuer ou à faire souffrir.

Ils erraient naïvement dans l’incohérence de la sylve et des marécages ; le monde entrait dans leurs petits yeux couleur de terre. Ils avaient un savoir varié qui leur faisait reconnaître ce qui est néfaste et ce qui est salutaire, et Glâva vivait dans leur voisinage, mieux qu’avec les Tzoh où les faibles sont immolés, ou qu’avec les Ougmar où l’on rencontre Heïgoun.

Toutefois, elle était triste, car ses fibres exigeaient Amhao et, à son insu, le grand guerrier fauve.

Peut-être eût-elle pu se familiariser davantage, en marchant plus près des colosses, en leur déterrant des racines ou en leur tendant des pousses tendres, mais leur masse l’effarait, cet étrange serpent velu entre les vastes défenses, ces pieds qui, posés sur elle, l’eussent écrasée comme elle aurait écrasé une mésange. Elle demeura distante, et s’ils ne la menacèrent jamais, elle fut comme si elle n’existait point…

Ils marchaient vers la forêt montante, plus éloignés chaque jour du fleuve, si bien qu’elle vit qu’il fallait les quitter. Elle s’y décida péniblement ; les Gwah demeuraient en elle, la Lune Rouge, les feux du soir, la destruction…

Tout de même, un matin, elle les laissa partir. Les futaies les engloutirent, pleines de géants qui, depuis des siècles captaient les sucs de la terre et les énergies des météores.

Seule, elle sentit renaître l’horreur carnassière et elle se rapetissa sous les ramures. Ces grouillements sans nombre dont elle n’avait plus peur auprès des mammouths, reprirent leur signification féroce. Les pénombres s’emplirent de monstres. Armée d’un épieu mal taillé et de pierres tranchantes, elle allait dans ce pays de griffes, de dents et de venins, tous les sens tournés vers le bref avenir, infiniment variable, et toujours prêt à la dévorer.

Comme après sa fuite dans l’inondation, elle avait perdu le feu. Les pierres qu’elle emportait ne donnaient guère d’étincelles, et puis, sans la marcassite opposée au silex, les étincelles sont courtes et fugitives.

Elle rencontra le loup, l’hyène, l’ours fauve, la panthère. Elle intimida le loup et l’hyène ; l’ours fauve et la panthère la laissèrent passer. Mais elle ne vit ni le lion, ni le tigre, ni l’ours gris, qui ne reculent que devant le mammouth, le rhinocéros ou le feu.

Parce qu’il leur faut beaucoup de chair, chacun occupe son territoire. L’ours gris est le plus rare ; il préfère la haute forêt.

À la fin, elle revit le fleuve et connut sa route. À cause de l’inondation, il fallait tourner les eaux ; la terre était spongieuse et sournoise : elle happait une jambe et voulait engloutir le torse… Toujours, la nuit rouvrait sa gueule noire, dévoreuse de formes. Les dents aiguës rôdaient, les yeux féroces luisaient comme des torches mal éteintes, les corps vaincus disparaissaient dans les corps vainqueurs…

Comme le passereau, Glâva cherchait un refuge.

Certains soirs, il était fragile et elle n’avait que son faible épieu contre des poitrails énormes ou des pattes foudroyantes. Mais le vœu de vivre remplit les faibles de fictions salutaires et le sommeil met au cœur la tranquillité des végétaux.

 

Une fin de jour, après des recherches harassantes, elle choisit l’entablement d’un roc escarpé, à cinq coudées du sol. Les étoiles étant toutes venues, elle écouta la fatigue, elle se confia aux ténèbres. Des loups avaient passé qui reconnurent l’émanation et la difficulté de l’escalade ; l’hyène ricana sans arrêter sa marche oscillante, car son odorat est opaque ; les chacals firent leur ronde, avides mais couards ; un strix traça une sphère luminescente.

Glâva s’éveillait à demi, ouvrait ses sens sur la nuit et se rendormait… Vers le matin, la vie terrible s’attarda près de la roche.

Une lueur faible montait à l’Orient et, jointe aux faibles radiations des astres, elle découpait une forme qui rappelait la forme du tigre. Ce n’était pas le tigre, c’était une belle lionne dans sa force et de haute stature. Sa robe claire, ses yeux aux pupilles rondes eussent suffi à la distinguer du fauve rayé, aux pupilles ovales, mais l’allure était pareille, le guet patient et ramassé par quoi elle diffère de son mâle autant que par sa structure… Peut-être n’avait-elle pas d’abord découvert la proie, car son flair ne vaut pas celui du chacal ni du loup.

Quelque hasard avait déterminé son arrêt, fatigue ou nonchalance, et le souffle du vent, rabattu par saccades, l’avait avertie. Elle savait maintenant ; ses prunelles de feu cherchaient l’image d’un corps…

Pour avoir dévoré des femmes et des enfants gwah, lorsque son territoire de chasse s’étendait au sud, elle connaissait l’odeur humaine. Depuis quelque temps, ses chasses n’étaient pas heureuses ; des demi-faims accumulées tourmentaient son ventre : avec la proie du roc, elle pourrait satisfaire sa sombre convoitise…

L’escarpement l’inquiétait : si la proie se défendait, sa défense serait plus efficace et, brumeusement, la lionne gardait le souvenir de la pierre tranchante qu’une des femmes dévorées avait abattue sur sa mâchoire. Avec une patience rageuse, sûre que la créature verticale était incapable de fuir, elle guetta.

À la fin, essayant d’agir par surprise, elle se dressa contre le roc… Glâva voyait tout, sans être elle-même visible ; dans l’immensité pesante de la nuit, aucune voie ne s’ouvrait au sauvetage… Lorsque la lionne bondirait, Glâva devrait disparaître parmi les forces obscures.

Elle vit la bête rôder autour du roc, flairer le vent, se coucher ; elle entendait parfois une respiration pesante ou un rauquement sourd. L’immobilité était son arme ; c’est elle qui faisait hésiter l’attaque, c’est elle qui, au cerveau rude de la carnassière, suggérait des craintes mystérieuses.

Mais quand la lionne se dressa, l’immobilité devint dangereuse, et, dressée à son tour, la jeune fille parla d’une voix violente :

— L’épieu de Glâva est aigu, il s’enfoncera dans la gueule de la lionne… les pierres aveugleront les yeux !

La bête, étonnée, recula comme pour réfléchir.

Il y avait une seule espérance ; qu’une autre vie passât, plus commode à saisir que celle-ci, menaçante sur l’escarpement.

Aucune vie ne passa et la lionne prit son élan… La pointe de l’épieu se rompit sur un crâne dur et, la hanche ouverte d’un coup de griffe, Glâva roula de l’entablement sur la savane. Elle ferma les yeux, impuissante, tandis que la lionne s’avançait pour la dévorer…

Une ombre parut au détour de la roche.

Le fauve, se tournant, vit une bête immense et hideuse… Une corne lui sortait presque du nez, une autre dominait le milieu de sa face ; sa peau rappelait l’écorce des vieux arbres et ses petits yeux fixaient sur l’étendue des regards fumeux. Survivante d’une race formidable qui, presque partout, s’était engloutie dans l’éternité, inquiète, irascible et féroce, elle errait hasardeusement… Quelque événement obscur l’avait éveillée et son inquiétude la menait auprès du roc.

Les ancêtres de la féline, reconnaissant le rhinocéros, eussent fui sans délai, mais elle, surprise, surexcitée par la certitude d’avoir conquis une chair copieuse, demeura un moment hésitante, et il fut trop tard : le bloc énorme déboulait. La lionne frappa des griffes, mordit au hasard et lui, insensible, invulnérable, n’eut qu’à passer ; elle gisait, côtes broyées, entrailles jaillissantes, débris d’organisme, d’où s’échappait une plainte mourante…

Il s’acharna à l’émietter, à éparpiller ses os, sa chair, sa peau… puis apaisé, il continua sa route, sans se souvenir de l’autre forme…

Glâva avait rampé autour du roc ; son sang coulait par saccades ; et la tête vide, les yeux aveuglés, elle sombra dans l’évanouissement.

 

Quand elle rentra dans la vie, un homme de haute stature la regardait :

— Helgvor !

Il arrivait des solitudes démesurées. Et malgré sa peine, malgré sa faiblesse, elle connut la joie insondable de ne plus être seule. Le monde se peuplait dans toutes ses plaines, ses sylves et ses eaux ; une force était venue, aussi douce que la caresse du matin.

Deux autres hommes se tenaient là. Dans le camp des Ougmar, elle avait appris que Iouk était paisible, et elle devina que Akr, mince, furtif et presque frêle, obéirait aux autres…

Quelque temps, elle goûta la Présence et une inépuisable tendresse se répandait vers Helgvor.

Puis, elle demanda :

— Amhao ?

— Nous retrouverons Amhao ! dit-il.

Elle remit son sort au grand nomade, dans un renoncement de fièvre, de lassitude et de foi.

IV

L’éclosion

La blessure est profonde et la chute a rudoyé les os. Glâva souffre, mais elle sait souffrir.

Dans les mystères de l’instinct, elle sent que Helgvor est plus tendre qu’elle-même ne l’a jamais été. Son étonnement est sans bornes, de ce que cette douceur ne soit pas une faiblesse : n’a-t-il pas le courage des tigres, la ruse des loups, l’adresse des guerriers redoutables ?

Aucun autre homme ne lui ressemble ; il est seul ; il semble venu d’une race inconnue. Avec les eaux du fleuve, le jour qui libère et la nuit qui engloutit, il occupe l’espace. Cette horreur des hommes qui brisent les dents des femmes, les jettent brutalement contre le sol ou les immolent aux Vies Cachées, ne s’attache pas à lui et il devient secrètement celui dont elle accepterait ce qui lui semble hideux chez les autres…

Tandis qu’il éclot en elle, Glâva s’achève en lui. Elle est un matin perpétuel et toujours changeant ; elle se lève lorsqu’il ouvre les yeux, elle étincelle lorsqu’il disparaît dans le néant. Pour elle, il a percé de flèches les Tzoh dans leurs pirogues, il les a anéantis dans l’enceinte de pieux, il est allé les surprendre dans leurs campements ; il tuera Heïgoun.

Révérée par Glâva, sa force se confond en elle ; il exterminera toute créature qui la menace et, mourant, il combattrait encore pour son visage clair et ses cheveux de lionne.

Quand le feu du campement luit dans les solitudes, il tremble devant ces joues pâles, où rôdent les reflets roses, il tremble devant ces yeux pathétiques : la peur de la perdre est si violente qu’il sent geler son cœur.

Alors, la silhouette de Heïgoun se dresse parmi les flammes : Helgvor croit violemment à sa propre victoire, mais, dans une lueur livide, parfois il se sent écrasé par la massue, éventré par la hache… Le cri qui meurt alors dans sa poitrine n’exprime pas la peur, ni la rage, mais la honte inépuisable de n’avoir pas su garder la Fille des Rocs.

Tout cela passe en images : l’énergie des images est l’énergie supérieure, pareille au déchaînement des vertèbres…

Ils vivaient dans la pirogue, légère et spacieuse, hors la nuit ou lorsque le courant devenait trop dur pour la blessée.

Aux premiers jours, Glâva délirait quelquefois puis, la jeune sève chassa les fièvres. Alors, les paroles s’avivant, chaque soir elle connut mieux la langue des Hommes du Fleuve.

Elle voulut savoir leurs coutumes, car les coutumes sont des forces terribles, et il fut bon d’apprendre que les Ougmar ne brisaient pas les dents des femmes, qu’ils ne les frappaient pas sur le crâne, au jour de l’union.

Ils n’immolaient personne aux Vies Cachées. Pour obtenir les faveurs secrètes, on ne devait rien entreprendre sans tirer une ou plusieurs flèches vers le Ciel… Il convenait de faire des dons à ceux qui savaient les choses des ancêtres…

Glâva apprit qu’un œuf de l’Aigle Géante flottait jadis sur le fleuve. Les temps passèrent, les bêtes des eaux grandirent, le fleuve fendit l’œuf, et l’ancêtre des Ougmar parut sur les eaux. Ainsi, les Ougmar sont les enfants de l’Aigle et du Fleuve. Ils ne tuent pas l’Aigle ; ils lui laissent prendre sa part quand il s’abat sur leurs proies…

Elle comprit lentement et, par la répétition, corrigea ce qu’elle avait mal entendu, car sa curiosité était avide. En retour, elle lui raconta – il était moins habile qu’elle à questionner et à deviner – les supplices de la femme tzoh avant son union avec l’homme, le sang des faibles répandu pour les Vies Cachées, et que ses ancêtres venaient du Grand Sanglier, jailli du roc, quand le feu avait rempli les torrents.

La légende semblait toute naturelle à Helgvor, mais il concevait mal qu’on frappât les adolescentes par la massue ou la pierre, ni qu’on leur rompît les dents : sans le savoir, il trouvait les dents de Glâva belles et il avait un plaisir intime quand elles paraissaient, toutes brillantes, dans un sourire.

Il y eut un soir. L’automne avait la tiédeur du printemps ; des trous étoilés perçaient les nuages ; les trois hommes avaient allumé le feu devant une caverne d’où il répandait le mystère charmant de la clarté. Grâce aux arcs, aux sagaies, aux haches, aux massues, et surtout à la menace brûlante des flammes, aucune des bêtes qui rôdaient autour du fleuve n’était effrayante…

Il y avait douze jours que la lune avait recommencé ce cycle étrange où elle croît comme un animal, puis diminue, vieillit et finit par s’éteindre. Elle paraissait au sommet d’une colline, entre deux rives de vapeurs et sa douceur mélancolique se doublait dans les eaux, caressait les herbes et s’immobilisait sur les roches accroupies comme des mammouths le long de la rive.

Iouk et Akr endormis, Helgvor se tenait auprès de Glâva : les grands yeux de la Fille des Rocs réfléchissaient les lueurs variables du feu et la clarté homogène de l’astre.

Helgvor dit :

— Dans peu de jours, la pirogue abordera la Presqu’île Rouge…

Un frisson passa dans la chair de Glâva comme la brise dans les peupliers noirs.

Le colosse aux épaules de taureau et ses yeux cruels parurent ; elle se souvint des marches sur la terre humide, des campements farouches : Heïgoun était toujours là.

— Glâva ne peut pas vivre dans la Presqu’île Rouge ! s’écria-t-elle.

À sa voix, Akr tressaillit dans son sommeil et le loup gronda sourdement.

Une douleur aiguë trancha le cœur de Helgvor :

— Où Glâva ira-t-elle ? Les Hommes du Roc la tueraient, et des femmes ne peuvent pas vivre dans la steppe ou dans la forêt.

— Amhao et Glâva y ont vécu !

— Glâva n’était-elle pas étendue sans force sur la terre ? Les chacals mêmes auraient pu la dévorer. Et sur le fleuve, la pirogue d’Amhao et de Glâva n’était-elle pas poursuivie par les pirogues des Tzoh ?

L’affreuse solitude, les Gwah, la Lune Rouge, la lionne… elle était une bête fragile dans l’immensité et celui-ci avait la force qui la délivra et qui brisa tout sur son passage…

— Le chef me donnera au guerrier géant, dit-elle avec tremblement. Glâva aime mieux les dents du tigre.

Le nomade se dressa orgueilleusement.

— Helgvor a abattu vingt fois plus d’ennemis que Heïgoun… Si Heïgoun veut Glâva, Heïgoun périra !

Elle leva la tête dans un saisissement de foi et d’admiration :

— Helgvor est plus courageux que les aigles des neiges !

— Helgvor ne laissera aucun homme toucher à Glâva, dit-il avec exaltation. Pour elle, il combattrait le chef des chefs et toute la tribu…

Un grand attendrissement baigna les fibres de la jeune fille et, sentant qu’avec Helgvor, elle ne serait pas esclave, une vie nouvelle monta dans les flammes rouges, jusqu’à la pirogue lumineuse qui sillait parmi les étoiles.

Mais elle n’accepta pas encore le commandement obscur de l’instinct.

 

La lune était ronde quand la pirogue approcha de la Presqu’île Rouge.

C’est vers les deux tiers du jour qu’Akr, Iouk et Helgvor aperçurent ses arbres noirs et ses roseaux flétris par l’automne. Depuis la veille, ils redoublaient de vigilance, afin de dépister Heïgoun et ses hommes.

Helgvor résolut de ne pas mener encore Glâva dans la tribu et, choisissant un abri dans la brousse, il dit à Akr, plus subtil que Iouk :

— Akr ira voir si la femme tzoh, sœur de Glâva, est dans la Presqu’île. Il verra aussi si Heïgoun n’est pas en chasse… Akr demeurera invisible.

Akr partit aussi léger que le chevreuil. Quand il revint, le soleil grandissait sur les sylves. Il dit :

— Akr a passé parmi les Ougmar sans être vu ! La femme tzoh est dans la Presqu’île.

— Akr a-t-il vu Heïgoun ?

— Heïgoun n’y est pas.

Helgvor écouta, tête basse, sa parole intérieure, puis, résolu :

— Helgvor ira vers le chef ! Akr et Iouk veilleront-ils sur la Fille des Rocs ?

— Ils veilleront ! affirma Iouk.

Glâva écoutait, pleine de crainte : dès qu’elle ne verrait plus Helgvor, tout l’espace se dépeuplerait. Toutefois, devinant qu’il marchait vers le but, elle se tut :

— Que Glâva ne craigne rien ! reprit-il. Avant que le soleil atteigne les montagnes noires, Helgvor reviendra…

Elle le regarda partir, glacée ; il s’effaçait peu à peu, comme une vapeur, suivi du loup et du chien, et quand il disparut, le néant devint formidable.

 

Helgvor arriva devant la Presqu’île, où des guerriers, l’ayant aperçu, poussèrent de grands cris. D’autres guerriers et des femmes accoururent, puis Akroûn, aux yeux d’épervier.

Le chef considérait Helgvor, avec une joie inquiète :

— Helgvor est revenu ! Où sont ses compagnons ?

— Iouk et Akr l’attendent dans le désert…

— Pourquoi ne sont-ils pas avec Helgvor ?

Irrésistiblement, les guerriers acclamaient le fils de Chtrâ.

— Eux aussi viendront ! répondit-il.

— Et la fille étrangère ?

Le visage de Helgvor devint dur :

— Helgvor a sauvé les femmes des Rocs.

— Il a sauvé aussi nos femmes, dit le chef avec douceur, les Hommes du Fleuve ne l’oublieront pas… que veut Helgvor ?

— Que personne ne soit maître des étrangères sans son contentement.

— Il en sera ainsi ! promit gravement Akroûn.

— Et si Heïgoun ne veut pas ?

— Les guerriers obéissent au chef des chefs !

L’autorité d’Akroûn s’était affermie ; aucun Ougmar n’osait plus blâmer sa conduite ; mais il redoutait les détours obscurs du hasard et il désirait voir Heïgoun disparaître.

— Helgvor a toujours aimé le commandement d’Akroûn et il lui obéira toujours. Mais Heïgoun ne cédera pas. Il rôdera autour du chef, il rôdera autour de la fille des Rocs… Que le chef ordonne à Helgvor de combattre…

Akroûn se troubla. Si Helgvor était vaincu, les hommes trembleraient devant le vainqueur.

— La tribu a besoin d’hommes forts ! dit-il enfin. Si Heïgoun renonce à l’étrangère, Helgvor ne doit pas le combattre.

— Il ne renoncera pas.

— Alors, dit le chef après un silence, le combat sera inévitable.

— Il le sera toujours ! intervint Chtrâ… Heïgoun attaquera Helgvor !

Les hommes se taisaient : presque tous redoutaient la défaite du libérateur.

Parce que Heïgoun était parti avec plusieurs guerriers, Akroûn donna dix hommes à Chtrâ pour éviter une surprise, mais il dit :

— Les Ougmar ne doivent pas tomber sous les coups des Ougmar… Seuls, Helgvor et Heïgoun combattront !

— Il en sera ainsi ! répondit Chtrâ… Et si Helgvor est vainqueur, Chtrâ lui donnera Glâva pour compagne…

— L’étrangère sera la femme de Helgvor !

Ensuite, Helgvor demanda Amhao et il ajouta :

— Si Helgvor est vaincu, les étrangères ne seront pas captives. Elles fuiront librement.

Le chef et les guerriers y ayant consenti, Helgvor alla trouver Amhao. Elle vivait sombrement, car aucune femme ougmar ne recherchait sa présence… À la vue du jeune homme, un long tressaillement secoua ses membres, et elle se mit à pleurer.

D’abord une joie poignante domina son trouble, puis elle redouta la mort de Glâva et ses larmes devinrent douloureuses.

— Glâva est vivante, dit-il. Viens !

Elle comprit les gestes, elle poussa un grand cri. Puis, soumise, d’ailleurs pleine d’une tendresse inexprimable pour son sauveur, elle prit son enfant et suivit Helgvor.

 

Glâva épiait Iouk et Akr avec une sombre méfiance. En l’absence de Helgvor, ils n’étaient plus que des êtres incertains, d’une autre race, qui pouvaient devenir redoutables. Le soleil venait de disparaître lorsque Akr reconnut une approche humaine :

— Le fils de Chtra revient. Il n’est pas seul.

Elle entendit le froissement léger des broussailles et, tout à coup, apercevant Amhao, une allégresse sans bornes dilata sa poitrine et elle se précipita sur sa sœur comme sur une proie.

— Voilà ! dit Helgvor. Amhao et Glâva suivront Helgvor, et quand Helgvor aura retrouvé Heïgoun, elles se tiendront au bord du fleuve, prêtes à fuir dans la pirogue…

Glâva conçut la défaite de Helgvor et ne désira plus le combat, mais elle savait qu’il était aussi inévitable que les ténèbres après le crépuscule.

V

Dans la nuit des âges

Le monde innombrable toujours demeurait et toujours périssait. Le fleuve roulait des eaux qui n’étaient plus les mêmes eaux, la lumière succédait à la lumière, et ce n’était jamais la même lumière, la nuit revenait après le jour, et c’étaient d’autres ténèbres, les bêtes passaient sur la savane et c’étaient d’autres bêtes que les bêtes innombrables, évanouies dans l’éternité.

Heïgoun, fils du Grand Loup, errait furieusement parmi les météores. Il avait l’humeur brutale du Sanglier, la férocité des mangeurs de chair et un orgueil implacable.

Son ambition était née le jour où, projeté par les cornes d’un aurochs, Akroûn avait failli mourir. Pendant que le chef des chefs, étendu dans sa hutte, guérissait péniblement, Heïgoun domina ; sa déception fut amère lorsque Akroûn reparut parmi les vivants. Le fils du Loup méprisait Akroûn dont les tempes portaient déjà des cheveux de vieillard…

Après l’enlèvement des femmes, voyant ses partisans croître en quantité et en influence, il condamna Akroûn. Mais ses partisans ne se trouvèrent ni assez nombreux ni assez hardis ; Helgvor osa le défier et lui disputer l’étrangère… Ensuite, les exploits du fils de Chtrâ effacèrent ceux de Heïgoun.

En songeant à ces choses, une colère démesurée secouait les vertèbres du guerrier ; la jalousie lui brûlait les entrailles, il voulait l’anéantissement de Helgvor, avec une opiniâtreté invincible.

Ne retrouvant ni Helgvor ni Glâva dans la Presqu’île Rouge, saisi d’une impatience intolérable, il était parti à leur recherche… Son espoir était de les rencontrer sur la rive ou sur les eaux, car il ne doutait point qu’ils suivissent le cours du fleuve.

Un matin, il s’arrêta dans une échancrure du rivage.

L’eau, couleur de terre, coulait sous un air chargé d’automne. Immense et subtile, la mort arrachait les feuilles des arbres, étranglait les insectes dans les fentes des écorces, dans le pli des feuilles, dans les jungles de l’herbe, sous la terre profonde et cette destruction innombrable avait la figure de la douceur.

Heïgoun considérait les choses avec une indifférence égale à celle de la nature. Comme elle, il était prêt à tuer, sans trouble, sans regret et sans répit. L’instinct constructif semblait absent de son âme ; il s’impatientait de fabriquer une arme et ne se servait d’aucun outil. Telle la bête carnivore, sa mission était de détruire.

Cinq hommes le suivaient, qui seraient tous chefs le jour où il renverserait Akroûn. Tous cinq exploraient le fleuve. Ils ne voyaient que les arbres déracinés, les herbes, les rameaux, les feuilles emportés par l’eau voyageuse.

Heïgoun se demandait si le fils de Chtrâ n’était pas entré dans la Presqu’île. Tandis qu’il se tenait là, une voix se fit entendre et, se tournant, il demeura stupéfait d’étonnement.

Helgvor était venu. Debout sur un mamelon, avec l’épieu et une des haches de bronze laissées par les Tzoh vaincus, son arc suspendu à l’épaule, il interpellait Heïgoun.

Le géant poussa un cri égal au rugissement du lion.

Les cinq hommes arrivaient prudemment, dans le but d’environner le guerrier, mais Chtrâ parut, suivi de ceux que lui avait confiés Akroûn… et de l’enfant Hiolg qui s’était glissé parmi eux.

— Que vient faire le fils des chacals ? demanda Heïgoun.

— Helgvor veut vivre en paix dans sa hutte…

— Heïgoun veut la fille étrangère !

— Est-ce donc lui qui l’a trouvée sur sa route ? Est-ce lui qui a fait alliance avec elle ?

La fureur faisait vaciller les mâchoires du géant.

— Devant Heïgoun, Helgvor est semblable à l’élaphe devant le lion ! Heïgoun deviendra le chef des chefs et tous les Ougmar se courberont devant lui.

— Helgvor ne se courbera jamais devant Heïgoun et jamais ne lui obéira…

Chtrâ, irrité, parla à son tour :

— Est-ce Heïgoun qui est allé braver deux fois les Tzoh dans leur camp ? Est-ce lui qui a ramené vingt femmes ? Est-ce lui qui a tué quinze guerriers ? Helgvor sera un grand chef.

Le géant brandit l’épieu et, toutefois, voyant Helgvor saisir son arc, il se dissimula parmi les végétaux. Ses hommes l’imitèrent… Une flèche siffla qui passa près de la tête de Helgvor… Alors, Helgvor, Chtrâ et leurs guerriers s’abritèrent à leur tour.

Le silence pesa sur la terre et les eaux ; les bêtes cessèrent de voir les créatures verticales. Enfin, la voix de Helgvor s’éleva :

— Heïgoun veut-il la guerre ou la paix ?

Un rire rauque répondit :

— Heïgoun veut que Helgvor se soumette ou meure !

— C’est bien ! Helgvor et Heïgoun vont combattre.

Le terrain et les herbes permettaient aux hommes de ramper, sans devenir visibles. Helgvor avança vers le refuge du géant, suivi du loup et du chien ! Chtrâ et ses hommes avancèrent à leur tour… Tous atteignirent ainsi un fourré dans lequel ils se blottirent… À peine trente coudées séparaient maintenant les adversaires.

Alors, Helgvor ressaisit son arc. Il avait six flèches, mais Chtrâ et les guerriers en avaient plus de vingt, qu’ils lui offrirent.

Avant de tirer, il dit :

— Helgvor est prêt à combattre !

Il n’y eut aucune réponse, et la première flèche siffla. Elle s’enfonça parmi les végétaux où se tenait Heïgoun, qui riait dédaigneusement. À la quatrième flèche, un rugissement de fureur éclata et le colosse apparut. Du sang coulait de son oreille, sa face houlait : il arriva comme le léopard blessé…

Les branchages du fourré gênaient le tir de Helgvor et, d’ailleurs, il avait hâte de combattre. Il se montra à son tour, tira au hasard une flèche, car le temps manquait et son épieu durci au feu s’opposa à l’épieu du géant.

Le sens obscur de la fatalité, la soumission au Destin, maintenaient les guerriers à distance.

Les épieux s’entre-choquèrent, Heïgoun fondit sur Helgvor de toute sa vitesse, mais Helgvor évita l’arme en bondissant transversalement. Il frappa à son tour et sa pointe rencontra la massue du géant, suspendue à son épaule, puis, s’éloignant à toute vitesse, il se mit à rire :

— Heïgoun est lourd comme l’aurochs ! Helgvor le tuera-t-il avec les flèches ?

On put croire que le fils de Chtrâ allait saisir son arc, mais le désir de se heurter au rival grondait en lui si fort qu’il revint sur ses pas.

Heïgoun frappa au ventre : son arme dévia vers les côtes et enleva la peau. Déjà Helgvor, ripostant de toute sa force, enfonçait l’épieu dans la poitrine de l’adversaire, qui chancela et saisit sa massue… Parce que l’épieu était faussé, Helgvor prit sa hache de bronze…

Formidable, malgré sa blessure, Heïgoun fit tournoyer la massue et, emporté par son élan, il dépassa Helgvor… La hache de bronze lui fendit le crâne. Il croula, la hache s’abattit deux fois encore et la cendre de la mort couvrit le visage du géant… Un moment le corps immense palpita, des paroles confuses jaillirent, puis l’agonie entraîna l’homme dans l’abîme inconcevable…

Chtrâ proclama d’une voix retentissante :

— Helgvor est le plus fort des Hommes du Fleuve et de l’Aigle !

Et la voix aiguë de l’enfant Hiolg, qui avait suivi les guerriers, répéta :

— Helgvor est le plus fort des hommes !

Glâva et Amhao attendaient, prêtes à fuir, dans la pirogue cachée parmi les roseaux. Par intervalles, un grand froid saisissant l’adolescente, elle grelottait comme si l’hiver était descendu des nuages.

Sa confiance mourait et renaissait selon les palpitations de sa conscience ; continuellement Helgvor croulait vaincu sur la terre, continuellement il ôtait la force au fils du Grand Loup. Aucune des deux images ne s’effaçait entièrement devant l’autre ; tantôt l’une, tantôt l’autre prenait de la force…

Elle tendait l’oreille, mais la distance étant trop grande, elle n’entendait que la voix intarissable du fleuve, les craquements des végétaux, le grouillement des bêtes furtives, les murmures intermittents de l’air, et quand elle se tournait vers Amhao, une même terreur paraissait sur les deux visages.

Des pas s’entendirent ; une impatience insupportable secoua Glâva, elle sortit de la pirogue et s’avança sur la steppe… L’univers tourbillonna, Glâva poussa un cri sauvage et fléchit sur ses jambes : Helgvor était revenu…

Elle tendit les bras, elle tourna vers lui une face ruisselante de larmes, et Chtrâ, qui le suivait, annonça :

— La hache a abattu le Fils du Loup.

Helgvor tenait l’adolescente contre lui et avec elle, il tenait le fleuve, les sylves, les savanes, tout l’espace et toute la durée… Asservie par le sort, elle défaillait d’une joie faite des épreuves vaincues, des morts dont Helgvor l’avait sauvée et de la foi immense qu’elle avait dans sa force…

Alors, Chtrâ, selon la coutume des ancêtres et selon son droit, dit :

— La fille des Rocs habitera la demeure de Helgvor… elle sera soumise et il tuera ceux qui lèveront la main sur elle.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rosny aîné, J.-H., Helgvor du fleuve bleu : roman des âges farouches, Paris, Plon, 1911. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Rivière Soca, Slovénie, a été prise par Sylvie Savary.

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