J.-H. Rosny aîné
(Enacryos)

AMOUR ÉTRUSQUE

1911

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

AVERTISSEMENT de la première édition. 3

AVERTISSEMENT de l’édition définitive. 4

LIVRE PREMIER.. 5

I  LE VOYAGEUR.. 5

II  LE REPAS. 17

III  LE REFUGE. 29

IV  LES POTIERS. 33

V  LA FÊTE DES MÂNES. 48

VI  LES DIEUX VOILÉS. 54

VII  L’OMBRIENNE. 63

LIVRE SECOND.. 75

I  L’AVENTURE. 75

II  LA VOLUPTÉ. 86

III  LA JOIE SACRÉE. 100

IV  LA CLAIRIÈRE. 104

V  LE SUPPLICE. 116

APPENDICE  LA FLÛTE DE PAN.. 122

Ce livre numérique. 132

 

AVERTISSEMENT
de la première édition

J’ai placé le lieu de ce récit dans un village étrusque de la Campanie, sous le régime de Vespasien.

Il devait y avoir un assez grand nombre de ces villages. Mais les habitants, en général, ignoraient leur origine.

Ceux que je mets en scène ont gardé quelques traditions. Mais on ne s’attendra pas à les trouver semblables à leurs ancêtres du temps des lucumons. Ils ont étrangement mêlé les légendes, les coutumes, les rites étrusques, grecs, romains et asiatiques.

Puis, leur race n’est point pure : le Latin aussi bien que l’Hellène, et les esclaves d’Orient, ont transformé plus ou moins leur idiome, leurs goûts et leurs noms propres. C’est pourtant une population étrusque. Le lecteur qui a quelque érudition s’en apercevra bien. Mais à ce lecteur là, il est facile de plaire. C’est l’autre que j’aimerais atteindre, – celui qui sait des Étrusques ce qu’il en apprit vaguement dans l’histoire romaine. Je lui adresse ce petit avertissement, afin qu’il se défie, pour la critique, des souvenirs de lycée : il devra avoir soin de se persuader qu’il ne sait rien des Étrusques. À la vérité, nul n’en sait davantage, mais, tout de même, pour bien goûter ce récit, qu’il fasse une distinction entre sa « pure » ignorance et l’ignorance pervertie de ceux qui ont longtemps pratiqué la matière.

ENACRYOS

AVERTISSEMENT
de l’édition définitive

Par le style de cet ouvrage, je me suis proposé de rendre sensible mon amour pour la tradition classique, à laquelle, comme chacun sait, on m’a parfois reproché d’être infidèle. Le lecteur ingénieux retrouvera pourtant des tournures et surtout des images qui me sont familières. Quant au sujet, je pense qu’il m’est personnel. En faisant vivre mes personnages dans une bourgade de la Campanie, habitée par des familles étrusques, je m’écarte des routes fréquentées par mes confrères ; je m’en écarte plus encore par maintes particularités du récit, comme celles qu’on trouvera dans les chapitres intitulés : La Fête des Mânes, Les Dieux Voilés, La Clairière, etc.

ENACRYOS

LIVRE PREMIER

I

LE VOYAGEUR

Le voyageur s’arrêta près du Volturne aux grands roseaux. C’était l’heure terrible où les cigales sont heureuses de vivre et chantent toutes ensemble leur hymne à Phoïbos. Les peupliers noirs et les sycomores se pâmaient sous la fournaise du ciel ; les vastes étangs, sauvages comme au jour où ils sortirent du Chaos, enveloppaient Veïla mollement endormie sur la terre campanienne.

Le voyageur rejeta sa chlamyde et déposa sur une racine son pilos lamentable. Il portait un bâton d’olivier poli par plusieurs générations, et la flûte que Pan tira du corps mélancolique de Syrinx. Car il cultivait l’art magique des sons. Parti de Syracuse sur une trirème phocéenne, il avait marché de ville en ville, de bourgade en bourgade, dans la volonté d’atteindre Rome. Il était jeune, fait comme les hommes d’Argos ou de Mycènes, agile, les yeux vifs, la chevelure ardente et noire. Son âme avait reçu la culture délicate des philosophes, des aèdes et des courtisanes. Mais l’aveugle fortune ayant englouti son patrimoine, il vivait de son art.

L’excès de sa fatigue lui cachait la beauté du paysage. Il n’avait guère dormi, dans une bourgade farouche, et marchait depuis l’aube.

Les yeux entreclos, il eut la vision chagrine et merveilleuse de son bonheur évanoui sur la mer infatigable, où cinglent les vaisseaux de Lybie, d’Asie-Mineure et de la Gaule. Alors l’abondance rendait les nuits plus voluptueuses ; la séduction des hétaïres se mêlait à la joie des cargaisons étendues sur les rivages ; la vie était facile et lumineuse comme les vagues palpitantes.

Dans la maison d’Archimède, tous les peuples versaient à la fois de l’or, des convives, des esclaves dressés aux souplesses du luxe, des rhéteurs à la voix sonore, des sophistes et les formes harmonieuses de l’art. Mais à l’heure écrite, la mer dévora les richesses. Archimède s’ouvrit les veines ; son fils errait pauvre sur la terre.

Il n’y trouvait aucun plaisir. Il s’irritait de distraire des imbéciles, il prenait avec chagrin le salaire de son art, il avait en exécration la brutalité de ceux qui donnent.

À mesure qu’il avançait vers Rome, les âmes devenaient plus âpres, les oreilles moins fines. Il ne rencontrait pas toujours l’hospitalité. Dédaigneux de la ruse, il avait connu la faim odieuse, reposé sur la terre nue ses membres à la peau délicate.

— Hermès ! s’écria-t-il, dieu cruel, tu ne m’as pas été secourable !

Ses yeux se remplirent de larmes. Il sentit la tristesse du monde, plus amère pour son âme accoutumée au luxe. Et il eut la vision des petites tables bleues, des viandes découpées par l’écuyer-tranchant. Il y touchait d’une lèvre dédaigneuse, ne prenant plaisir qu’aux mets très déguisés, aux vives épices, aux vins vieillis dans des vases clos. Maintenant son souvenir ne lui retraçait ni cervelles de faisans, ni murènes siciliennes, mais la nourriture abondante : le pulmentum, le speusticus, la polenta d’orge, les hachis de viandes.

Sa souffrance l’humiliait. Il souriait avec le sourire ironique d’un homme accoutumé aux leçons des sophistes. Peu à peu, la fatigue dominant la faim, ses idées se confondirent. Il s’endormit.

Quand il s’éveilla, les ombres étaient allongées. Tout le pays avait subi une métamorphose. Un charme plus tendre descendait sur le Volturne, sur les prairies renaissantes, sur les jeunes sources accourant des collines avec une rumeur qui dominait celle des cigales. Les feuilles argentines des peupliers sortaient de leur silence.

Le voyageur avait aussi le corps moins triste et l’âme plus courageuse. Il considéra les vignes, les oliviers et les rizières qui enveloppaient les habitations du clair village. On apercevait des potiers tournant leur roue, d’autres disposant les vases au soleil, et, vers le centre, la gueule rouge d’un four, entr’ouverte.

Veïla était renommée à Tarente, à Capoue, à Pompéï, jusqu’à Syracuse et les îles de l’Archipel, pour ses vases charmants, aux contours rythmés, aux subtiles peintures. Elle unissait les grâces hellènes, les secrets étrusques, la naïveté des temps fabuleux et la délicatesse des prochaines décadences.

Le voyageur s’écria :

— Dionys, fils d’Archimède, vous salue, Terre divine et toi Volturne aux doux abîmes : il serait doux de s’oublier ici comme une ombre harmonieuse ! Mais sans doute vos habitants sont malveillants et rudes.

Une aimable mélancolie passa dans son cœur. Elle éveilla l’art. Il éleva la flûte à ses lèvres, il soupira son admiration, sa jeunesse et sa pauvreté. Les âmes sonores s’élevèrent et moururent, parmi le bruit des eaux, comme les moucherons d’orage.

Dionys sentit quelque chose en lui d’âpre et de charmant, de fier, de tendre et de courageux. C’était la beauté, mère des dieux, l’océan véritable dont sortit Aphrodite. L’exilé portait un peu de sa magnifique écume. Puis il chanta la nymphe Syrinx, poursuivie par le dieu velu[1]. Les sons jaillissaient de la flûte, comme les contours du ciseau de Praxitèle, comme les paroles ailées des lèvres homériques.

Le monde fut moins amer, la faim moins cruelle. Dionys comprenait la légende, et quels monstres domptait Orphée.

Il se tut, il entendit un frémissement dans le silence.

Puis une voix s’éleva, qui était plus douce encore que la flûte du dieu Pan et comme mêlée de cristal et d’eau vive.

— Que Séléné et Phoïbos protègent tes pas, voyageur aux beaux accents ! Que toute porte te soit hospitalière, toute rencontre bienfaisante !

Il se tourna, il vit contre la haie d’épine une fille qui montrait encore des traces de l’enfance, mais avec des lignes fières de jeune statue, un voluptueux contour partant des épaules à la taille ronde et mêlant la hanche en lyre aux plis lâches du vêtement.

Elle rappelait à Dionys l’Anadyomène gracile qu’on adore à Syracuse, dans un petit temple de marbre vert.

Elle était vêtue d’une stola de laine blanche et coiffée de cheveux admirables, herbe noire où courait une lumière violette, onde de volupté brillante comme un fleuve sous les étoiles. Ses yeux contenaient toute la splendeur des poèmes : ils avaient la couleur de la mer Tyrrhénienne lorsqu’ils reflétaient le jour ; les cils, en s’abaissant à demi, les rendaient plus mystérieux et tendrement redoutables.

Un dieu s’était complu, dans ce village lointain, à sculpter la forme des déesses. Chaque geste de la fille décelait sa beauté.

Dionys considérait les joues aux courbes délicates, la bouche parée de feu et de neige, le cou étincelant qui changeait amoureusement de forme, selon qu’elle levait, abaissait ou retournait son visage, et la jeune poitrine qui renflait la stola à chaque respiration. Cette présence magnifique enchaînait les mouvements du voyageur. Son cœur grondait, non de volupté ni d’amour, mais du trouble de l’art. Il connaissait qu’aucune des subtiles et souples hétaïres venues sur les vaisseaux de son père n’avait été accomplie par un si fier ciseau.

Il répondit enfin.

— Tes paroles me porteront bonheur, jeune fille, car la beauté est propice. Ses vœux sont exaucés. Déjà la route m’apparaît moins rude, l’avenir plus exorable !

Elle sourit, elle parut plus enfantine. Puis, familière et curieuse :

— D’où viens-tu ?

Il s’empressa de satisfaire cette curiosité, impatient de paraître ce qu’il était :

— Je viens de Syracuse. Mon père avait des vaisseaux sur la mer, chargés d’huile, de blé et de vins noirs. L’abîme a tout pris. Je suis parti pour Rome où je pense trouver l’emploi de mon art. Sans doute, le voyage ne m’apparaît si dur que parce j’ai été accoutumé à vivre sans peine. Je m’y ferai.

Elle répondit avec vivacité :

— Je suis Dehva, petite-fille de Tarao, le maître-potier de Veïla, dont les vases sont recherchés jusqu’à Syracuse. Ce village est hospitalier. Si tu désires y prendre du repos, va jusqu’à la maison que tu aperçois derrière le mur des Ancêtres. Avec tes beaux accents tu charmeras l’âme de Tarao. Il n’y a pas d’homme plus attaché aux choses divines.

La poitrine de Dionys s’emplit de fraîcheur. Son regard brillant enveloppait Dehva. Il lui parut impossible de ne pas s’arrêter dans ce village :

— J’obéirai, murmura-t-il à cette voix si douce.

— Va, reprit-elle. Tu rediras, j’espère, pendant la cena, ce que tu jouais aux roseaux du Volturne.

Elle dit et repartit. Il écouta la fuite des petites sandales et le frémissement de la stola contre les branches d’olivier. Puis la figure élégante disparut au tournant d’un chemin.

Et Dionys connut l’espérance de Jason au bord du jardin des Hespérides.

Dionys traversa un champ d’herbes et des vignes bleues. Il se trouva devant le mur des Ancêtres, vieux de mille ans, et fait de blocs de Carrare disposés à la manière cyclopéenne. De là on apercevait mieux le village. Dans le soleil ambré, dans les ombres longues et violescentes, les oliviers, les pins, les rizières, les beaux vergers, les bœufs de Campanie rêvant parmi les pâturages et les demeures des hommes, figuraient l’image du bonheur.

Les maisons et les cabanes n’émergeaient qu’à demi de la toison des vignes vierges ou des grands sycomores. Elles étaient presque toutes de pierres volcaniques, de laves et de basaltes tirés de ce sol qui, pendant vingt mille ans, trembla de feux terribles. Quelques-unes, en panchina, semblaient faites de coquilles et l’étaient véritablement, mais de coquilles nées avant tous les siècles de l’homme.

Dans les vergers, devant les façades ombreuses, sous les branches abondantes, on voyait tourner les roues, les ébauchoirs façonner la terre docile, les pinceaux poser le vernis noir.

Un groupe de filles, sur une terrasse, traçait l’ornement des vases. Attentives, elles répétaient de la pointe du style quelque jeu de faunes, quelque scène rustique ou simplement des lignes harmonieuses.

Toutes semblaient pétries de grâce dans leurs stolas légères et parmi les pampres qui ne les laissaient voir qu’à moitié. L’une, la jambe nue élevée sur un trépied, la chevelure un peu retombante, la tête inclinée, montrait les vases clairs de sa poitrine, dans une pose ensemble ingénue et lascive.

Dionys tourna la muraille et devint visible à tous. Les têtes se levèrent, les têtes étrusques aux yeux de rêve, les visages qui avaient accoutumé d’être sur cette terre mille ans avant la fondation de Rome. Méfiantes, hantées de traditions mélancoliques, elles ne souriaient pas à l’étranger. Plutôt le repoussaient-elles. On les sentait souvenantes de l’infortune des ancêtres, pleines encore de légendes dans ce district où Rome n’avait pas, comme ailleurs, dispersé les hommes, insulté les sépultures, anéanti les usages.

La maison apparut, tout ombreuse de vignes vierges et d’oliviers centenaires. Elle était bâtie en travertin et en silex blanc de Tarquinii. On apercevait, sculpté dans un bloc, sur la porte, le dieu étrusque au nom perdu qui avait enseigné l’art de cuire l’argile. Deux fontaines coulaient à mi-voix.

Devant les larges baies ouvertes, des jeunes hommes et des jeunes filles s’essayaient à façonner la glaise brune ou bleue, à découvrir la forme d’une lampe, d’une urne, d’une écuelle, ou à tracer des figures.

Un grand vieillard chauve veillait sur cette école. Il était passionné, il reprenait ou louait ardemment. Sa voix était rude, son geste nerveux. Une flamme profonde demeurait dans ses yeux creux, la force de vivre habitait son visage plein de plis et ses lèvres violettes.

Et les durs étés n’avaient pas courbé sa taille.

Dionys le considéra avec crainte, car la faim était revenue, avec le désir d’une halte, d’un doux repas, de la compagnie d’hommes moins frustes que ceux qu’il avait hantés sur les routes.

Il éleva doucement sa flûte, il joua un hymne qu’il avait composé pour la mer cruelle et le glauque Poséidon.

À cette voix, le vieillard s’arrêta et tendit l’oreille droite. Il ne montra ni plaisir, ni ennui, mais une attention profonde. Quand les cris de la syrinx se furent évanouis dans l’air bleu, il s’écria :

— Par les Dieux complices, étranger, tu m’as rappelé les routes poudreuses de l’Attique et les soirs clairs sur l’Agora. Tu mérites la louange des sages ! Dis-moi d’où tu viens et quel fut ton maître : certes il reçut en partage une habileté peu commune.

Dionys répondit :

— J’ai nom Dionys, et je viens de Syracuse. Mon père Archimède avait des vaisseaux sur la mer. La mer dévora ses biens, et les créanciers plus durs que la mer. Beaucoup de maîtres m’ont enseigné l’art des sons. Je vais à Rome où la vie est vaste.

— Elle est vaste, mais point douce ! répondit le vieillard.

Il était venu sur le pas de la porte. Il souriait, plein de souvenirs. Il lui plaisait que Dionys ne fût pas un vagabond élevé à l’aventure, car il espérait pouvoir dépenser un peu de ces paroles qui s’accumulaient en lui et que sa vieillesse lui rendait plus insupportable de ne pouvoir dire. Il entrevit une soirée éloquente, un convive à l’oreille attentive.

Il demanda avec avidité, dans la langue grecque :

— Tu as sans doute connu à Syracuse des artistes, des rhéteurs et des sophistes ?

— Archimède se plaisait à les voir, répondit le Sicilien. J’ai depuis l’enfance goûté leurs propos.

Il ne parlait pas sans ruse. Car il savait la volupté qu’ont les vieillards à prononcer des discours et qu’ils aiment, par dessus tous les hommes, ceux qui peuvent les écouter et les comprendre.

Il devinait que celui-ci avait parcouru le monde et s’était pourvu de longues anecdotes.

— Il ne dépendra pas de moi, Dionys, que le séjour de Veïla ne te soit agréable. Il convient que l’hospitalité soit douce à ceux qui ont reçu le don divin… Je veux te faire goûter mon vin de Capoue, un brochet du lac Bolsena et des grives de nos vignes. Je suis Tarao. Je descends des antiques Rasenas que le destin sacrifia à la fortune de Rome. Mes pères ont combattu pendant plusieurs siècles. Le sang qui coule dans mes veines est celui du dernier lucumon qui périt sous le javelot des légionnaires. Il mourut victorieux ; il avait dix ans répandu la terreur, abrité dans cette forêt ciminienne où les consuls redoutaient de tenter le sort des armes.

Il parlait comme le vieux cavalier de Gérénie, plein de complaisance à s’entendre. Il prit une voix douce, et tout attendrie, pour dire :

— J’ai parcouru l’Hellade aux cent villes… j’ai connu les sculpteurs divins à Corinthe et dans la blanche Athènes. Je garde un peu de leur flamme, j’adore humblement, sur cette terre d’argile, la Beauté impérissable.

Durant ces propos, des jeunes filles, des enfants, s’étaient glissés hors de l’école. Des potiers avaient abandonné leurs travaux et des femmes, la chevelure semée de fines spirales d’argent et d’or, arrivèrent, guidées par l’instinct curieux de leur sexe et suivies des grands chiens rasenas à poils courts, indolents pendant la journée, aussi redoutables que des loups, la nuit, pour le voyageur solitaire.

Les hommes se méfiaient encore, mais les femmes et les filles n’étaient pas sans indulgence pour le Sicilien aux grands yeux, à la taille flexible. Les enfants regrettaient de ne pouvoir, selon l’usage, jeter des pierres au voyageur.

Du moins, les plus petits ne se privaient pas de faire la figue, agrémentée de pantomimes, et d’exciter, sournoisement, les grands chiens féroces.

Le vieillard, regardant l’ombre du gnomon dressé devant la grande maison d’école, s’écria :

— La seizième heure !… Nous pouvons aller surveiller la cena, jeune homme... J’ai, outre toi-même, trois convives qu’il m’est agréable de recevoir.

La demeure du Maître-potier Tarao s’élevait à quatre stades du fleuve, sur le haut d’une pente douce, dans une atmosphère heureuse.

Elle était rectangulaire, avec deux pignons et des auvents à grandes ombres. Des piliers soutenaient la toiture en charpente ; des colonnettes ornaient un balcon de bois de pin où l’on pouvait goûter la douceur des soirs tièdes. L’air et la lumière entraient par une grande fenêtre basse, à treillage. Une terrasse plantée d’herbes et des fleurs odoriférantes dont il est dit « qu’il vient plus de parfums de la Campanie que d’huile des autres contrées », séparait la maison des oliviers, de la roseraie et des figuiers de Carthage.

Des sycomores, des pins immortels, des vignes vierges jetaient une fraîcheur ombrageuse sur le séjour du maître-potier. L’on apercevait le fleuve étirant ses écailles argentines, les plaines pâlissantes, les forêts, les monts violâtres et purs perdus dans la poussière lumineuse du grand espace couleur de mer.

— Ici, dit le vieillard, vécurent les cinq générations qui me précédèrent et celles, hélas ! qui vinrent après moi. Il m’est doux de croire que j’y fermerai les yeux.

Il poussa la porte cintrée, sous l’un des auvents. Un petit vestibule menait à l’atrium. Cette salle était vaste, peinte de jaune et de lazulite, brillante de pourpres, de tapis parthé-nopes, d’émaux versicolores, de vases cuits aux fours de Veïla et de tables sculptées à Corinthe ou à Neapolis.

On apercevait, près du foyer, dans une niche et sur des consoles, la petite famille des dieux Pénates, jeunes ou ruineux, que dominait une idole obscène, aux bras squameux, aux jambes en tubercules, à la boucle de lamproie, si vieille, si crevassée, si naïve, qu’elle devait remonter à l’époque des potiers villanoviens.

Dionys alla s’asseoir sur les cendres et s’écria :

— Que les Pénates te bénissent toi et ta génération, cher hôte, qu’ils comblent ta vieillesse, pour avoir généreusement accueilli le voyageur.

Tarao répondit :

— La bénédiction de l’hôte est la plus chère et la plus sûre ; tous les dieux tiennent à honneur de l’exaucer.

Il sortit par une porte basse. Dionys parcourait à petit pas l’atrium. C’était comme un grand voyage sur l’eau profonde du Temps. Les hommes des autres âges avaient usé de ces choses familières.

Ils avaient tenu ces armes parmi les légions, dans les voyages, les aventures et les chasses ; ils avaient bu sur les tables de citre et d’ivoire, longuement reposé sur les cathèdres et les lits drapés de peaux ou de pourpres, aimé les vieilles coupes naïves, les cratères attiques, les dressoirs lamés d’airain, de nacre et d’électrum, rêvé les voyages, les chasses farouches, les jardins fabuleux peints sur les murailles.

Dionys revit la demeure paternelle et le trésor des ancêtres dispersé au hasard des enchères.

Il soupira, il sentit qu’hier est aussi loin qu’un siècle, et la jeunesse pleine de choses vieilles. Oh ! fontaines odorantes, dieux de syénite et de paros debout parmi les lauriers roses, petites nymphes scintillantes aux lumières des torches, pommes d’or embaumées autour des satyres !…

Le craquement de la porte, puis la voix douce d’une femme interrompirent sa mélancolie :

— L’eau du bain est chaude, voyageur !

Dionys suivit l’esclave et goûta, pour la première fois depuis qu’il s’était embarqué sur la trirème phocéenne, le bain tiède qui repose les membres et verse au cœur une volupté apaisante.

II

LE REPAS

Les convives avaient fini de manger les œufs et l’on apportait la gustatio, lorsque Fœdus, personnage quinquagénaire, leva sa tête couronnée d’iris pour dire :

— Je dis que cet empire périra par les lois et par les impôts. Ils envelopperont chaque effort du citoyen, si bien que nul ne pourra plus faire un mouvement sans réflexion et sans crainte. N’est-il pas plus facile de compter les astres que les ordonnances et plus commode de peser le vent que les caprices du fisc ?

Il parlait de mauvaise humeur, car il avait amassé des richesses et redoutait le voyage de Vespasien dans la Campanie. L’astucieux empereur, habile à tirer tribut de la vessie même des citoyens, ne passait guère par une province sans y découvrir de la matière imposable.

À demi dressés sur le sigma, le Maître-potier, Dionys, Vimnos, le marchand d’huiles, Auleï, prêtre de Diane-Étrusque, Verus-le-Taciturne, écoutaient Fœdus en silence. Dehva souriait à des voix intérieures.

— Que faut-il croire ? répliqua Tarao. Est-ce la multitude des lois et des impôts qui amollit les hommes ou est-ce la mollesse qui crée ces lois et ces impôts ? Un peuple jeune refuserait cet excès d’entraves et rien ne servirait de vouloir l’y contraindre. Mais un peuple vieux les réclame et en tire sa sécurité.

— Je prise peu la sécurité de remettre ma pécune au fisc, riposta Fœdus. Un aureus me rassure davantage dans mes coffres que dans ceux de la République.

Le prêtre de Diane-Étrusque leva sa face hilare, luisante du plaisir de manger, et dit :

— Le fisc sème pour tes pareils, Fœdus ! Tes magasins ne regorgeraient point de richesses si Vespasien n’avait si bien accommodé la Campanie.

Il avala un anchois sur une tranche de rave au vinaigre et reprit, avec un soupir :

— Vraiment, tu aimes trop te plaindre, Fœdus, alors qu’il te conviendrait de louer les dieux et de les rendre exorables. Que sert de chicaner un porc ou une brebis grasse à qui peut te les rendre au centuple.

Il regardait ensemble Fœdus et Vimnos le marchand d’huiles. Tous deux baissaient les yeux, mécontents et troublés.

— Mais, repartit enfin Fœdus, j’ai consacré un agneau blanc sur ton autel, aux nones de mai.

— J’apportai deux colombes et un chevreau, ajouta le marchand d’huiles.

— Vos coffres seraient plus nourris encore, riposta Auleï, si vous aviez renouvelé ce léger sacrifice.

Le vieillard Tarao, voulant épargner de tels propos à ses convives, intervint :

— Prêtre vénérable, dit-il, quel est ton jugement sur ces escargots ?

C’étaient des escargots géants, nourris avec du pain, du vin cuit et des figues. Le Maître-potier vanta leur mérite :

— Je les tire des parcs de Tullius Albus qui les envoie jusqu’à Neapolis et même à Rome. Tullius sait leur enlever le goût âcre qui seul gâte leur chair exquise.

— L’univers entier sera bientôt sur les tables, fit Fœdus, nul abîme comme nulle montagne ne peut abriter un animal terrestre ou aquatique contre la gloutonnerie.

— Serait-il juste, fit Tarao, qu’une bête échappât plutôt qu’une autre ? J’aime l’art qui a fait une délicatesse du besoin grossier de se repaître.

Auleï mangeait en silence, mais avec une telle joie qu’il excitait la sensualité des autres convives.

Il se contenta de dire :

— Tes escargots sont incomparables, Tarao. Loués soient ta vigilance et ton goût. La cuisine est l’art du bonheur, elle donne seule des voluptés sans mélange.

Et il poussait amoureusement vers sa bouche un escargot trempé dans le garum.

— Voluptés sans mélange, fit Tarao, parce qu’elles sont simples, même dans le raffinement. Tel est aussi l’amour qui ne vise que la génération. Les voluptés du beau et celles du grand amour ont quelque chose de triste. Elles dépassent celui qui les conçoit. Il sait n’en pouvoir réaliser qu’une partie. Il n’en aperçoit pas les bornes.

— Il est vrai, fit Dionys, mais la tristesse du beau est si délicieuse que celui qui l’a connue, ne peut plus concevoir rien de meilleur.

— D’où je conclus qu’elle est divine, repartit le Maître-potier, car il faut qu’une force éternelle nous anime pour que nous aimions la souffrance.

Dans ce moment on apporta le brochet.

Cette bête monstrueuse était couchée parmi des herbes aromatiques, dans une bordure de limons verts, sur un grand plat rouge peint de congres et de dauphins. Sa gueule était entr’ouverte ; on voyait ses petites dents cruelles ; sa forme marquait la force, la violence et la voracité. Auleï, avec un sourire tendre, lui adressa ces paroles :

— Salut, hôte du lac Bolsena. Tu n’as point en vain exterminé la carpe et la lotte, puisqu’il te fallait paraître dans ta gloire sur cette table.

Il fixait d’un œil dévorant la chair pâle que divisait Tarao. Fœsus ajouta :

— Pourquoi faut-il que l’odieuse vieillesse m’interdise d’aller encore lancer le harpon sous les eaux claires ? Comme la vie est belle, Tarao, quand le canot agile part au vent du matin, que les membres frémissent d’un sang plus vif que ce vin de Sicile !

— Ah ! soupira le Maître-potier, tu n’as pas onze lustres. Tu es jeune, Fœdus. Tu n’avais pas encore poussé ta plainte à la vie, et déjà je portais ma vingtième année sur les vaisseaux aux voiles innombrables. Je connus la nuit sur la mer retentissante, les îles, les côtes étranges, dans l’odeur délicieuse de l’Archipel. Mais rien ne vaut d’avoir vu la divine Athènes. Elle donne seule la raison du monde, qui est de chercher la Beauté et de lui vouer sa vie. La Beauté est la mère des dieux et des hommes. Elle explique le mal, l’injustice et la douleur qui, sans elle, rendraient exécrable chaque souffle de notre poitrine.

Ainsi le vieillard Tarao revenait toujours au but. Auleï l’écoutait en arrosant de vin noir la viande fine du brochet, mais Fœdus protesta :

— Non, dit-il, c’est la vérité et la justice qui gouvernent le Monde et qui l’expliquent. Le monde vit sous des lois, comme les hommes. Il n’est beau que par accident. La laideur habite les gouffres de la mer, les tempêtes du ciel et le visage de nos semblables. De même qu’il n’y a pas une femme belle sur mille femmes ; de même n’y a-t-il pas une chose belle sur une myriade. J’aime la beauté, mais comme une pomme fraîche perdue parmi des pommes gâtées.

— C’est faux, intervint Dionys. L’injustice domine de toutes parts la justice, le bien est un enfant débile devant la colossale figure du mal. Mais le beau est présent en toutes choses. Il n’est que de savoir le reconnaître. Il gît dans la souffrance ; Lucrèce l’a vu parmi la fureur des tempêtes. Si les monstres de l’abîme nous paraissent laids, c’est que d’abord leur structure nous effraie. À les regarder, on leur découvre une splendeur étrange. La vie est douloureuse, mais si belle qu’on ne peut plus concevoir de limite à sa beauté. Nous ne nommons laideur que la beauté moins belle, afin de nous encourager à mieux assembler les éléments d’une harmonie supérieure !

— Enfin, voilà des paroles irréprochables ! s’écria le Maître-potier. Il a vécu, l’homme qui a pensé de telles choses.

On apporta un jeune coq rôti, entouré de grives, d’où s’exhalait une vapeur d’épices. Et le prêtre, plein d’une tendresse enthousiaste :

— Ah ! qu’il est juste de dire que la beauté gît en toutes choses, jeune homme. J’estime qu’elle est aussi manifeste dans ces grives rôties que dans le corps d’une femme parfaite.

— De même, répondit Fœdus, l’aile est aussi manifeste chez la poule que chez l’épervier.

Cependant le soir approchait. Par la fenêtre et la porte entr’ouverte, il venait une brise magique. Le ciel se teintait de feux subtils, de bleus turquins et de mauves ourlés de nacre. La douce plainte du jour mourant s’alanguissait sur les convives.

Dehva s’était levée. Elle demeura debout dans la force fragile de sa beauté. La lueur couchante l’environnait d’une rouge mélancolie. Elle parut la gloire faite chair, l’image sensible de tous les vœux de l’homme.

Et les convives la regardaient avec une amertume secrète, tandis qu’une armée tumultueuse gonflait le sein de Dionys.

Elle traversa la salle, elle passa sur la terrasse dès que l’immense soleil se fut enseveli dans l’occident, elle fit retentir la grande cloche d’argile que Tarao avait construite pour sa demeure et chanta :

 

Voyageur des abîmes,

Épouvante de la nuit éternelle,

Semence lumineuse que les Dieux voilés

dardèrent au sein du Chaos.

Ton crépuscule rouge est le sang du monde,

qui parut au matin des choses

et s’évanouira dans leur déclin.

 

Tous demeuraient rêveurs à l’entendre.

Quand elle eut disparu, Tarao fit venir des vases scellés, pour la commissatio, et dit à Dionys :

— C’est le chant des vieux Étrusques. Ils connurent les dieux primitifs, les puissances imprécises. Ils surent que d’abord les intelligences mystérieuses ne revêtirent point de forme. Car elles n’étaient pas des personnes, mais des multitudes. Les Rasenas atteignirent aux dieux mêmes de la nuit fabuleuse et transmirent aux Romains les Dieux voilés, les Pénates, les Lares, les Mânes.

Une grande tristesse fit retomber sa lèvre et creusa sa prunelle. Il ajouta :

— Notre race n’est pas morte. Elle projettera sa beauté sur le monde. Je la sens tressaillir aux temps futurs et fleurir comme l’Hellade divine. Sur Rome morte, sans avoir laissé d’art romain, les fils vaincus des Rasénas tresseront la couronne immortelle.

Ils burent le vieux vin plein d’âmes. L’esquif d’Hécate monta sur l’horizon.

Par la porte ouverte, la déesse mêlait sa clarté à celle des lampes d’argile.

— Allons rafraîchir nos têtes, proposa Verus qui se sentait trop de sang dans les tempes.

Le vieillard Tarao consulta ses convives et, faisant remplir les cratères :

— Nous marcherons jusqu’au mur des Ancêtres. Phœbé enchante les chemins.

Il conduisit ses convives sur la terrasse.

La terre de Campanie jetait son parfum aux étoiles. Une transparence extraordinaire unissait les choses lointaines aux choses proches. Et les quatre hommes suivaient leurs ombres tantôt allongées sur la route blanche, tantôt confondues avec une ombre d’arbre ou de talus.

— La lune, remarqua Fœdus, est l’ennemie des chevaux. Sa face les remplit d’épouvante.

— Elle n’irrite pas moins les chiens, dit Auleï, mais il semble qu’ils la bravent.

— À moins, reprit Verus, qu’ils ne la saluent et lui offrent leur service pour la chasse.

— Elle est l’amie des éléphants, fit Tarao. Ils descendent chaque mois vers les rives des fleuves, en Lybie, alors qu’elle est naissante.

Ils l’adorent et lui consacrent de grands roseaux qu’ils jettent au fil des ondes vers son image.

— Elle est redoutable, reprit Dionys. On ne saurait contester qu’elle régit la folie, donne la fièvre et préside à la cécité.

— Dure aux hommes, elle semble douce aux singes, reprit Fœdus. Ils s’affligent de la voir décroître et se réjouissent de son retour.

Ils arrivèrent au mur des Ancêtres. La place était blanche comme l’écume. On apercevait le village assoupi parmi les oliviers.

La lueur rejaillissait sur les murs pâles, sur les fleurs, sur les eaux, et des sentes mystérieuses apparaissaient, disparaissaient dans la nuit.

C’était un calme charmant et très triste, empli d’une mélancolie d’éternité, avec le goût de la mort et la subtile puissance de mille désirs cachés.

— Enchante la nuit, dit le vieillard Tarao… Tu vas voir, Dionys, la fête jaillir du sommeil.

La flûte du Sicilien lança par l’espace des sons rapides qui semblaient se poursuivre d’arbre en arbre et se joindre au fond des jardins.

D’abord, le calme n’en fut pas troublé.

On eût dit la voix d’un dieu léger passant sur un rayon de lune.

Puis, les portes des maisons s’ouvrirent, des ombres se murent parmi les vergers, un léger trottinement emplit le silence. Des femmes apparurent d’abord sur la terrasse, ensuite des hommes sombres qui, peu à peu, riaient en montrant leurs dents claires. Et l’on sentait monter une ardeur de plaisir, l’insatiable volupté de ces êtres saturés du soleil embaumé de la Campanie.

Dionys, alors, joua une danse grave et profonde, que les peuples pratiquaient depuis Rome jusqu’à la Syrie. Une femme la mima, puis une autre et des adolescents, à leur tour, avec des exclamations, s’agitèrent sur la place. Les spectateurs accompagnaient la flûte d’une voix d’abord assourdie, qui se renforçait à mesure. Et ces gens à l’oreille délicate, sans effort, remplissaient la nuit d’un chœur digne de chanter la gloire de Priam ou du grand Atride.

Ils s’animèrent. La joie de vivre se répandait sur leurs visages, tels les ruisseaux sur les montagnes en avril. On sentait une race artiste et sensuelle, faite pour goûter les grâces de la forme et se griser de la seule sensation d’être en foule.

Éros aussi les poussait, toujours présent sur ces terres odoriférantes. Les hommes bruns se glissaient près des cheveux noirs des femmes.

Une voix cria :

— La danse arquinienne !

C’était une danse étrusque, pratiquée seulement dans les villages. Les danseurs, mêlés en guirlandes et en rondes, alternativement allaient à la rencontre les uns des autres ou tournaient en hélice ainsi que les gouffres de la mer. Elle remontait aux temps de la grande gloire des Rasenas et ne s’était guère répandue en dehors des peuples de cette race, encore qu’on en trouvât des vestiges dans les Bacchanales. Elle était voluptueuse, complexe, variable. Elle exigeait un sens exquis de la mesure dans la pleine frénésie.

Dionys, au cours de son voyage, avait appris le chant plaintif qui conduisait cette danse.

— Ah ! fit Tarao, dès que le musicien eut commencé, il me semble entendre mon aïeul Farntho. L’âme des sons habite en toi, voyageur de Syracuse !

La foule montra par ses exclamations qu’elle approuvait cet éloge.

Cependant, une femme s’avançait, suivie d’un vieil homme boiteux, et dont l’éclatant visage effaçait la beauté de tous les autres.

Elle sourit à Dionys puis, d’une voix pleine, pure comme un miroir d’argent, passionnée, ardente, ailée, elle accompagna la flûte aux ondulations fines.

La foule aussitôt, avec un instinct infaillible, la soutint à mi-voix, et l’on eût cru entendre à l’amont des âges, une tribu étrusque célébrant sa gloire encore invaincue et son profond instinct de volupté.

La danse s’engagea, grave, lente, mais pleine d’ardeur. Les hommes et les femmes s’y pressaient les uns contre les autres, les chairs s’y mêlaient dans un désir rendu plus fort par la contrainte.

Dionys n’apercevait que cette femme qui chantait à côté de lui, d’une voix si langoureuse et pénétrante. Tout en elle était charmant, jusqu’à son ombre. Sa face, selon les flexions du col, tantôt tournée vers l’astre, tantôt vers l’ombre, semblait faite en pulpe de jasmin, en soie d’argent. Ses yeux étaient variables comme des viviers parcourus de clartés et de nuages. Sa bouche souriait d’un sourire extraordinaire, tellement il marquait ensemble la sensualité, le rêve, la moquerie et les molles langueurs ; sa stola rouge, tombant à grands plis lourds, rendait plus fauve sa chevelure de lionne.

Dionys mêlait la magnificence de cette femme à la silhouette sinueuse de Dehva. Le village obscur en prenait une gloire, telles ces places solitaires où se trouve un temple ou un oracle illustre :

— Par Kypris ! se disait-il, en jetant à la nuit le chant antique, c’est un lieu divin qui porte deux images pareilles. Ni Syracuse, ni Neapolis ne peuvent se vanter de rien de comparable !

Et la danse étrusque, les tuniques, les stolas et les chitons des femmes mêlant, comme des eaux colorées, leurs flots bleus, verts, jaunes et rouges, le frémissement des chevelures semées de spirales éclatantes, d’épingles d’or et d’argent, rendaient plus fine, plus énigmatique, la jeune femme enveloppée d’un voile pourpre.

Cependant, la flûte s’est tue. La multitude ardente voudrait danser encore, elle danserait toute la nuit. Ces êtres secs et passionnés sont en feu. Leurs bouches, leurs yeux étincellent de plaisir. Les femmes ont fleuri. Leur peau est plus belle, leur geste plus captivant. Elles répandent l’atmosphère d’Éros.

Et les paroles vont de visage en visage, sautillantes, rapides, sonores, enveloppant la foule comme une autre foule, une foule plus éphémère, plus vive, plus confuse, troublante, excitante.

Mais le Maître-potier, mettant la main sur l’épaule de Dionys :

— Il est temps, mon hôte, de se confier aux dieux légers du repos.

Dionys jeta un regard oblique vers la jeune chanteuse et suivit le vieillard sur la route d’argile.

Il lui demandait :

— Quelle est cette femme si belle ? Elle parerait la maison des empereurs.

— C’est une Ombrienne, répondit Tarao, avec une sorte d’humeur. Elle est l’esclave de ce vieillard riche, boiteux comme Vulcain et qui, depuis longtemps, ne peut user d’elle. C’est une chose contraire aux règles divines. La Beauté en est offensée. De toutes les offenses, je n’en connais point de plus sacrilège !…

Il marcha en silence, puis se remit à dire :

— La nature et les dieux ne font rien de comparable à une femme ou un homme aux formes harmonieuses. Il est odieux que cette grâce ne les fasse pas libres et honorés comme des demi-dieux parmi leurs semblables. Je ne puis réussir à le comprendre.

On entendait encore au loin les chants des Véïliens attardés. La douce Campanie envoyait son haleine odoriférante vers les étoiles.

Le Volturne brillait doucement parmi les roseaux, les saules et les peupliers noirs. Les deux hommes avaient obscurément le sens de cette heure exquise et des paroles de Virgile venaient aux lèvres du vieillard étrusque :

Qualis in Eurotœ ripis, aut per juga Cynthi

Exercet Diana choros…

III

LE REFUGE

Veïla s’éveillait de bonne heure. Le grand travail s’y faisait aux heures d’ombre, le matin et vers l’approche du soir.

Nulle part, de Rome à Neapolis, il n’y avait une plus séduisante figure du bonheur. Car le village unissait des industries charmantes, la fécondité de la terre, la grâce des jardins, et ne connaissait point l’odieuse pauvreté. Dix générations d’artistes y avaient créé l’instinct du beau sans en avoir fait naître la souffrance. Le gain des potiers n’était point assez considérable pour introduire la richesse, et ce peuple voluptueux goûtait ardemment ses fruits, ses parfums, la gaieté de son ciel et la souplesse de ses femmes.

Dionys se leva au signal de Tarao.

Sur le balcon du jardin, une petite table bleue, aux pieds tors, portait du pain de Picenum, du lait, du miel et des figues.

Le Maître-potier et Dehva attendaient l’hôte.

L’air, plein d’ombrage, doucement rafraîchi aux vapeurs du fleuve, traversait le jardin par menus bonds et faisait tressaillir les vignes vierges. Il y avait encore, sur les herbes, des gouttes fraîches que le soleil buvait à mesure. Les enfants vêtus de vif, les poules, les oies et les gorets couraient autour des petites fermes, parmi les abois des chiens. Les collines se vêtaient de buée ardente ; les roses lumineuses encensaient l’étendue. La plaine, au delà du fleuve, semée de sycomores, de pins, de champs de blé, avec de pâles routes sinueuses, des bourgades de pierre blanche et d’argile bleue, parmi les oliviers et les vignes, se prolongeait jusqu’à la courbure de l’horizon denté de falaises.

La fille de Tarao divinisait ce paysage.

Elle était vêtue d’une stola turquoise qui éclairait magnifiquement sa peau de perle et de pétale. Ses grands cheveux, fraîchement renoués, répandaient une lueur mauve et bleue.

Les reflets du ciel, des vignes, de la tunique, de la chevelure, s’agitant sur le cou fin, variaient à chaque seconde le ton de cette peau précieuse. Les bras étaient mi-nus, moites encore de la toilette ; il s’échappait de la jeune fille une odeur d’iris, de roses et de jeunesse qui semblait faire partie de son mouvement. Dionys admirait la ligne qui, s’abaissant en rythmes délicats de l’épaule aux genoux, frôlait les contours de la gorge, de la taille et des reins, sans cesse transformée avec euphonie comme les sons d’une lyre parfaite.

— Ave ! voyageur de Syracuse, s’écria le Maître-potier. Les dieux ont, j’espère, veillé sur ton sommeil.

— Ils en ont fait un enchantement, répondit Dionys. Béni soit l’hôte à qui je dois ce doux repos : il a effacé tous les jours néfastes.

Dehva, souriante, servit le lait, le miel et le pain. Tous trois communièrent dans le frais repas.

Tarao regardait tantôt en lui-même et tantôt dans le paysage. Et il dit, comparant des images nombreuses :

— Le fleuve et ses arbres, la plaine et les collines, sont tels que je les vis par les mêmes matins, quand ma stature s’élevait encore. Et je n’ai pu me lasser d’y vivre. Je sens que j’y pourrai éternellement découvrir des choses inconnues. Le monde a toujours notre taille et notre âge. Nous sommes sa mesure véritable.

Mais, pour Dionys, la mesure du monde était alors la fille séduisante qui mordait dans le pain de Picenum trempé de miel. Elle était rieuse et tout à la joie de vivre.

Elle dit :

— C’est bon, le matin, du miel, du pain et du lait !

Ces paroles, comme une formule magique, donnaient une grâce neuve au repas.

— Oui, répondit Dionys, ces mets pacifiques sont plus doux dans la jeunesse du jour.

Il y mordait, avec une hâte allègre ; il sentait courir en lui un fluide de bonheur. Il lui semblait être un de ces voyageurs antiques, jetés de rivage en rivage, qui rencontrent enfin Nausicaa et le bon roi Alcinoos. Son désir croissait de vivre dans cette boucle du Volturne, où la plaine devenait presqu’une île.

Il dit :

— Cette terre est magique, hôte vénérable. Il ne la quittera pas d’un cœur léger celui qui l’aura connue !

Son accent était devenu mélancolique. Le Maître-potier le regarda en silence, puis :

— Peux-tu la regretter, toi qui ne l’as vue que peu d’heures ?

Dionys répondit à voix basse :

— Comment ne la regretterai-je pas, embellie encore par le souvenir de ton hospitalité brillante ?

— Quel soin te force à partir, voyageur ? Ton art peut récompenser tes hôtes et, s’il te plaît ainsi, quelques heures du travail de potier te délivreront de scrupules.

Le frémissement du repos passa sur le cœur las de l’exilé. Il consulta les yeux creux du vieillard et le visage rieur de Dehva.

Il les vit pleins d’hospitalières promesses.

Et son cœur s’emplit d’une émotion profonde :

— Il m’aurait été dur, fit-il avec un sourire, de rentrer tout de suite dans l’exil. Je tâcherai, mon hôte, de rendre mon séjour supportable.

Ils demeurèrent silencieux, dans une douceur attendrie. Un lien charmant les unissait, cette ardeur mystérieuse qui se mêle aux sympathies vite venues.

Dionys reprit :

— Dans le court voyage terrestre, ta bonté me demeurera inoubliable, divin Tarao. Cette maison me sera toujours sacrée, comme un temple.

IV

LES POTIERS

Dans la grande maison, sous les vignes qui l’enveloppent, les jeunes potiers travaillent. Leurs bras sont nus et leurs poitrines. Les chevelures calamistrées des filles retombent sur la nuque ou s’enchevêtrent jusqu’aux sourcils.

Le Maître-potier enseigne, d’une ferveur infatigable. Sa vieille âme ne peut se lasser de vouloir les belles formes. Il va de celui qui tient l’ébauchoir à celle qui trace au style la ligne frêle, à ceux qui appliquent le poncis sur le ventre de l’urne ou échampissent l’ornement :

— Ne confonds pas, dit-il, ce vase qui doit contenir l’huile, avec celui où doit vivre une liqueur généreuse. Il est une harmonie dans les choses qu’il ne faut pas rompre, sous peine de rendre la vie moins douce. Élargis cette panse, et toi reprends cette ligne : elle est fausse comme le son d’un mauvais instrument… Il faut réchampir avec plus d’éclat, Claudius…

Il prenait lui-même l’ébauchoir ou le style et corrigeait les formes. Sa main était sûre, son œil précis. Et tout en réparant la gaucherie des élèves, il cherchait à donner quelque élégance neuve à la structure des coupes, des olpés, des tasses à godrons, des canthares, des urnes et même des jarres et des plats grossiers.

Le besoin de créer s’unissait en lui à celui de garder intacts de vieux modèles, même malhabiles et sans harmonie. Il faisait reprendre aux enfants la poterie villanovienne, telle qu’on la retrouve aux sépultures à pozzo, les vases où des reliefs rappellent le manchon de vannerie qu’on avait accoutumé d’y mettre au temps jadis et les premiers essais en terre noire où l’art étrusque cherchait une céramique originale. L’enfant suivait ainsi le tâtonnement de l’humanité et parvenait aux fines et fières formes issues de la Grèce, après avoir parcouru le cycle des Étrusques primitifs, des Phéniciens, des hommes d’Égypte, des Asiatiques d’Assyrie ou de Perse.

Tarao s’arrêta près d’un essaim de jeunes filles, sur la terrasse, à l’ombre d’un groupe d’yeuses. Elles dessinaient ou estampaient des ornements sur des vases d’argile molle. Les unes, avec un cylindre, répétaient indéfiniment des entrelacs, des chevrons, des chimères, des canards ou des centaures. D’autres, à l’aide de moules, imprimaient des batailles, des chasses, des scènes amoureuses, des faunes poursuivant les nymphes, des monstres de l’abîme attachés au sillage de Poséidon ou d’Amphitrite.

Tarao leur adressait des paroles sages :

— Il faut orner richement les vases aux contours malhabiles. Mais que votre main soit subtile et délicate pour les formes admirables. Le dessin y sera léger au point que, à peu de pas, il ne paraisse fait que de nervures ou d’incisions fines. Un beau vase doit pouvoir vivre de sa seule structure comme une créature vivante.

Elles l’écoutaient, avec des lèvres malicieuses. Leurs cils battaient, leurs joues se défendaient contre la violence du rire. Ce n’était point que le discours du Maître leur parut ridicule : elles le vénéraient. Mais toute parole et tout geste, se répercutant de l’une à l’autre, éveillaient leur jeunesse insoucieuse et leur joie coquette.

— Le rire, fit le maître Tarao, est l’aimable frère du repos. Il détend le cœur et donne une force douce à l’esprit. J’aime qu’il rompe le travail et récompense le succès. Et je ne te défends pas de rire, Faustine, car ton style a tracé des lignes pures, mais toi, Albe, tu n’as point sujet d’être gaie, tu as lourdement enfoncé tes empreintes, si bien que la forme de tes canthares est devenue semblable au ventre d’un homme hydropique !

À ces mots, Faustine devint sérieuse et Albe n’eut plus à se défendre contre la perversité du fou-rire. Le Maître-potier redressa, à la pointe sèche, des contours gauchis par l’estampage, et traça quelques méandres. Son habileté faisait taire les espiègles. Ces adolescentes, nées de générations artistes, admiraient la vieille main, pleine de charmes secrets.

Tarao se plut quelque temps à leur jeunesse attentive. Et il les exhorta avant de repartir :

— Heureuses celles d’entre vous qui s’attacheront à leur travail. Cette humble argile les consolera de leurs peines et grandira leurs joies. Elles sentiront qu’elles accomplissent le vœu véritable des Dieux et que leur âme devient plus vivante à chaque beauté nouvelle.

Le vieillard Tarao n’ignorait pas qu’il se répétait. Outre que son âge le condamnait à cette faiblesse, il savait que les gens de Veïla, malgré tant de redites, n’avaient pas encore entendu sa pensée.

Quand il fut reparti, les filles recommencèrent de rire, mais un peu de la lumière sacrée luisait fond de leurs petites âmes légères.

Cependant, le Maître-potier continuait sa route. Il arriva dans une galerie où travaillaient des jeunes hommes. Tout au fond, Dionys s’essayait à manier le style et Dehva, familière, le conseillait. Le vieillard cligna des paupières pour mieux voir les jeunes gens. Il rêvait. Une ombre inquiète paraissait sur son visage. Il approcha, il regarda le travail du Syracusain. C’était Diomède, roi des Bistones de Thrace, livré aux cavales anthropophages. Tarao considéra un moment ce travail dont les figures avaient de l’élégance et de l’harmonie. Il s’écria :

— Qu’allais-tu chercher ton pain à Rome ? Ton art divin ne t’y aurait pas sauvé de l’humiliation… tandis que tu peux avec orgueil trouver la joie et l’abondance, en créant des modèles pour nos vases !

Dionys, pénétré de joie, regarda la jeune fille. Le Maître-potier surprit ce regard. Il ne laissa rien paraître. Il dit :

— Il te faut, Dehva, reprendre ta tâche.

Tandis qu’elle disparaissait à l’angle de la galerie, le vieillard sourit avec un peu d’humeur chagrine. Puis, il parla doucement à son hôte :

— J’ai appris, Dionys, qu’il est mauvais de laisser dormir le soupçon et l’inquiétude. Les paroles dites en temps utile et les promesses bien faites ont une vertu supérieure… Dehva est consacrée à Diane-Étrusque, jusqu’à sa dix-huitième année. Tel fut le vœu de sa mère et dont la rupture entraînerait la mort pour elle ainsi que pour son complice… Tu t’es assis sur la cendre de mon foyer : tu ne voudras pas trahir !… Je me confierai donc à toi : la bonne foi est plus sûre que des gardes et des murailles.

Dionys n’avait point de morale précise.

Syracuse, à force de passer par le gouvernement de tous les peuples et de s’assujettir aux hasards, avait prêté à ses dieux l’humeur la plus accommodante. La vie y était molle, incertaine, embellie de vices policés et de perversités bénévolentes. L’acte de la chair n’y était point tenu pour un péché, tout au plus comme un délit, lorsqu’il violait un droit de propriétaire. Mais le jeune homme concevait la vertu profonde qui rattache l’hôte à l’hôte. Il sentit ne pouvoir trahir Tarao.

Il répondit avec une sincérité que l’amour du beau avait fait croître en son cœur :

— Je ne trahirai point la confiance de mon hôte !

Dehva était dangereusement familière. Elle n’avait pas appris à réfréner ses inclinations, d’ailleurs rares, et toujours portées sur de petites créatures de son sexe. Elle s’éprit du Syracusain.

Cette affection était vive, en un sens passionnée, mais sans trouble amoureux. Elle n’avait point autrement chéri ses compagnes.

Elle arrivait, au clair matin, surprendre le jeune homme. Elle l’entraînait, parmi les oliviers et les roseraies, jusqu’au bord du fleuve. Il n’avait aucun effort à faire pour la divertir. Elle contenait le goût de vivre et de faire vivre ; elle tirait sans peine de son compagnon, les paroles, les jeux faciles, l’enseignement, dont elle tramait de la gaîté. Comme elle était sans trouble, il ne se troublait lui-même que dans les minutes brèves où le charme de la jeune Étrusque se mêlait de repos et de silence.

C’était le plus souvent dans une anse du Volturne, où poussaient des narcisses. L’eau s’y taisait, à peine émue par les flots prochains.

Les fleurs pâles penchaient leurs figures odoriférantes. L’ombre tombait comme une pluie ; le fleuve prolongeait sa voix et ses abîmes ; de grands oiseaux s’abattaient sur les promontoires ; d’autres, furtifs, partaient de cime en cime, et l’on apercevait des poissons noirs, planant dans l’onde olivâtre. Il se dégageait une impression sauvage et menaçante, qui tenait les jeunes gens immobiles.

Alors, Dionys voyait mieux sa petite amie. Elle croissait en lui, parmi les vieux arbres à la peau crevassée, les jeunes narcisses, les ményanthes roses, la menthe fraîche. Il s’agitait à regarder la jeune femme mystérieuse grandissant à travers la gracilité de l’enfant. Elle ouvrait un peu la bouche, sa lèvre était humide. Les plis de sa stola décelaient les contours, comme des gerbes longues, en se courbant à la brise, découvrent des fleurs. Et il se sentait irrité sourdement contre la Diane-Étrusque.

Vers la chute du jour, ils se tenaient ordinairement tous trois sur la terrasse. Le Maître-potier laissait son enfance et sa jeunesse revenir sur sa lèvre. Les jours révolus se pressaient dans sa parole comme les statues dans une ville ancienne. Quelque chose de vague et de faible accompagnait ses récits. C’était le sort humain, immortel et fugitif, écrasant et aimable, une odyssée très humble et aussi aventureuse que celle des héros.

Dionys écoutait volontiers. Il aimait remonter, avec les vieilles âmes, le temps inflexible. Il en prenait plus de goût à regarder les grands bœufs de Campanie ramenant les chariots à roues pleines, les laboureurs marchant à petits pas sur la route, les ânes mélancoliques et les enfants éperdus dans une course dernière, comme les hirondelles au firmament.

Parfois, le vieillard Tarao se retirait pour donner des ordres ou exercer la surveillance.

Dionys et Dehva demeuraient seuls. Ces minutes jetaient une inquiétude charmante dans l’âme du Syracusain.

Le soleil, comme un grand four rond, brûlait entre les montagnes. La mort du jour semblait la mort du monde. Une mélancolie immense se mêlait aux fleurs de la plaine.

C’était l’heure désespérée de l’amour. Une sorte de frénésie pénétrait le jeune homme. Il rêvait, pour échapper au vœu cruel, d’emporter la vierge au séjour des Ombres.

La voix des campanes d’argile, sonnant le déclin, rendait plus intense cette angoisse.

Mais à peine le soleil disparu, l’heure devenait très douce. La nuit s’emplissait de vie. En même temps que les étoiles, on voyait apparaître des lucioles. Leur vol hasardeux traçait des méandres de lumière ; leur feu croissait et décroissait comme des lampes dans le vent.

Dehva savait l’art de s’en emparer avec des filets. Elle les mettait dans une grande cage couverte d’un tissu transparent. C’était une lueur féerique, prolongée sur le jardin – une lueur de vie, palpitante comme un cœur, nombreuse, éparse, tourbillonnante, qui mêlait sa griserie à l’immortel parfum épandu sur cette terre incomparable.

Lorsqu’elle en ornait sa chevelure, lorsque les petits astres vivants agitaient leur clarté dans cette prison frémissante, et que le visage s’allumait ou s’éteignait par intermittences, le musicien croyait voir la chevelure de cette reine qui s’est perpétuée parmi les étoiles.

Dionys avançait dans l’art de créer des ornements pour les vases. Il trouva des modèles admirés pour ces poteries noires, qui semblent en métal, et que l’on obtenait en fumant la pâte cuite, pendant plusieurs journées, dans des cheminées closes. On lui payait un salaire. Il le recevait avec une joie profonde. C’était le gage de sa réconciliation avec le Destin. La terre ne semblait plus cruelle ni les nuits menaçantes. Il tenait en sa main l’ingénieuse victoire contre la matière. Il pouvait rêver sans que son cœur fût trop lourd ni son souffle oppressé. Le regret de sa mer et de son île était sans amertume. Le travail lui refaisait une patrie, et aussi la petite créature étincelante qui s’agitait autour de lui. Elle était plus forte que les cargaisons du flot bleu, les palais de marbre jaune, les temples de Poséidon, d’Aphrodite et d’Hermès. Et dans l’aube, ou le soir, sous les resplendissantes constellations où les Héros, les Reines amoureuses, les Voyageurs fabuleux, les Bêtes, les Monstres, les Chevelures, sillent vers l’Occident et naviguent autour du pôle, le Sicilien égrenait le blé sonore de la Syrinx, le chant plaintif qu’éveille au cœur de l’homme la flèche immortelle.

Un matin, Dehva entraînait Dionys à la lisière du village. Elle voulait se procurer des épingles et un flacon d’eau de roses. Un vieil homme vendait ces objets avec des poudres, des miroirs, des huiles embaumées, des écrins, des flabelli, des bulles, des alabasters et des pendeloques.

Par les petites sentes, Dehva était pleine de vie ; elle exhalait la joie comme le fleuve sa vapeur. Elle se jetait contre Dionys avec des rires téméraires. Dans les passages obstrués d’arbustes et d’herbes, elle appuyait sur lui son corps frais, – fleur de trouble, de désordre, de long frémissement.

Elle connaissait les gens et les saluait d’une voix claire – laboureur conduisant son attelage, fileuse au seuil de la maison, carriers détachant le travertin, le nenfro ou le silex blanc de la falaise, porcher, assemblant son troupeau de bêtes grognantes.

Une ferme, au sortir des vignes, arrêta leur course. Elle était enclose à claire-voie. On voyait deux esclaves, aidés d’un âne, tourner une meule ; des oies et des poules, attentives et querelleuses, picoraient les graines échappées du cornet. Une jeune fille, sur le seuil, préparait le pulmentum.

Cependant, un esclave parut, les mains enchaînées, qu’un homme à la tête de légionnaire, à la barbe dure, et armé d’une verge, poussait devant lui. Des enfants suivirent en tumulte, avec des cris de joie.

L’esclave, la tête basse, résigné, se laissa lier à un poteau, au milieu de la cour. Il avait une figure humble et défraîchie, au décours de l’âge, des yeux virants, la bouche entr’ouverte dans une sorte de plainte muette.

L’homme barbu fit retomber la tunique et mit à nu le dos couturé du misérable. Puis il leva la verge, et, sans hâte, comme sans colère, se mit à frapper en comptant les coups. L’esclave ouvrit plus fort sa bouche édentée ; il poussa des plaintes basses qui faisaient rire la jeune femme au pulmentum et danser les enfants.

Dehva se détourna du spectacle, mais sans révolte, et criant Ave à l’homme qui frappait.

Il s’interrompit pour répondre, avec un bon rire :

— Que les Dieux te bénissent, belle fille, et celui qui t’accompagne.

Puis il reprit sa fonction, paisible comme la justice, du même mouvement régulier que l’âne et les esclaves tournant la meule, tandis que le supplicié, la peau striée de bandes violettes, clamait plus haut sa douleur.

Et Dehva disait en entraînant Dionys :

— Il aura dérobé ?

— Non… On l’aurait mis dans la fourche. Il a dû négliger son travail ou faire mauvaise garde.

Les cris les incommodaient. Un peu de pitié glissait sur leurs âmes – mais qu’ils ne distinguaient point. Et ils marchaient plus vite.

Au bout d’un champ de lin, ils aperçurent une masure en pierres volcaniques, sur un sol de cendres obstrué de ferrailles, de bois moisis, de vases brisés et de coquilles. Le bruit de leur marche fit venir un vieil homme qui, à l’ombre de l’auvent, triait des cuivrailles, des émaux et des vêtements surannés. Toute l’injure des soleils, des vents, des nuits inhospitalières, était inscrite sur sa face de cuir jaune et dans ses prunelles vagabondes. Sa tête produisait une végétation frisée, jaunâtre, tantôt rebroussée comme le poil des vieux béliers, tantôt en plaques de mousse. Une malice aiguë fronçait sa bouche crénelée de dents couleur d’argile ; ses petites mains de singe, sournoises, ratatinées, étaient plus expressives que des visages.

Il tourna vers les jeunes gens la grimace d’un Dieu des jardins ruiné par la vermoulure, et demanda :

— Que veux-tu, ma beauté ?… L’ambre ou la perle, le corail taillé, l’alabaster où git l’âme des fleurs ; le miroir argentin ou la pierre qui luit dans les ténèbres ?… Toute chose à ton désir, je pourrai te la vendre… et s’il faut la faire venir des extrémités de la terre, elle viendra à ton ordre.

Ainsi discourait le vieux rôdeur, expert en phrases hyperboliques, ramassées sur toutes les routes de l’Étrurie, du Latium et de la Campanie. Et pour vendre un sextans d’huile embaumée, il parlait autant que pour une perle magnifique.

— Je veux, fit Dehva, des épingles et de l’eau de roses.

— Quelles épingles, vierge semblable à Iris dorée ? Celles qui sont brillantes comme tes yeux et qui viennent d’Ibérie, celles qui sont inaltérables et qui se font parmi les Rajas vagabonds ou celles, petites et douces, qui nous viennent d’Artena ? Et veux-tu de l’eau de roses scellée dans les alabasters par les Ciliciens du fleuve Cydnus, ou celle de Campanie enfermée dans l’argile ?

Dehva voulait des épingles d’Artena et de l’eau de roses campanienne.

Mais le vieux, s’adressant à Dionys :

— Sûrement, jeune homme aux yeux vifs, tu ne laisseras pas la chevelure brillante de cette vierge sans essence de Cilicie.

— Tu nous donneras, fit Dionys, de l’eau de roses orientale… Mais n’espère pas me faire confondre un alabaster de Kymé avec un vase du Fleuve Magique. Je sais tous les parfums que les navires transportent dans les golfes tyrrhéniens et sur les mers siciliennes.

Le vieux le regarda avec méfiance.

— L’eau que je te donnerai laisse son âme au vase pour l’éternité.

— Cela est vrai de tous les aromates et de tous les parfums subtils, répliqua Dionys. L’âme des roses campaniennes n’est pas moins immortelle que l’âme des roses asiatiques… Montre-nous ta liqueur merveilleuse…

Le vieillard se mit à rire avec une sorte d’amertume et passa, sans répondre, dans sa maison. Il rapporta bientôt de petites boîtes, des fioles d’argile et d’albâtre.

Dehva choisit ses épingles et son essence, tandis que le Syracusain examinait les alabasters :

— Vieillard, dit-il enfin, ces parfums ne sont pas méprisables et leur vêtement est gracieux. Mais ils viennent de ma patrie ; ils sont une imitation de ce qui se fait à Corinthe et dans l’île de Crète. Mes navires en emportaient pour la Gaule. Il faut leur préférer les bonnes eaux campaniennes.

— Par Hermès ! se récria l’autre, mon savoir a crû pendant douze lustres et le tien ne vient que de naître ! Ce n’est pas moi, jeune homme, qui confonds des alabasters de Sicile et de Cilicie.

Dionys repartit avec un sourire :

— Je jurerais, vieillard, que tu ne fais pas cette confusion ! Mais il n’est point illicite que tu veuilles me la faire faire. Car il est indigne des odeurs divines, celui qui ne sait point les reconnaître !… Toutefois, je t’achèterai cette fiole où se voit Héraklès parmi les Cercopes, sujet qui, certes, n’inspira jamais un artiste de Cilicie ! Ton prix ?

— Trente sesterces, dit l’autre.

Dionys aurait pu rabattre du tiers, mais il avait trop longtemps acheté à son caprice dans les boutiques de Syracuse. Il tendit avec nonchalance un demi-aureus, tout ce qui lui restait de son salaire, et paya l’alabaster, la fiole d’argile et les épingles. Le vieux ne l’en méprisa point, comme il l’eût fait d’un homme moins expert en eaux de roses, mais plutôt y découvrit un signe d’aristocratie.

Et regardant attentivement les jeunes gens :

— Ne voulez-vous pas, fit-il, que je consulte votre sort ? J’ai appris à lire dans la lueur des yeux et dans les signes de la main…

La malice des errants parut sur les rides de ses paupières. Pour avoir vu passer tant de destins, il pouvait lire un peu de cet avenir que les êtres contiennent en eux-mêmes. Il savait que si les circonstances nous dominent, nos sentiments sont aussi des circonstances, plus invariables que les autres.

Dehva, curieuse et spontanée, tendit d’abord sa main. Le vieillard, attentif aux frissons de cette petite main, parla d’une voix d’aruspice :

— Fille aux grands cheveux, dont les ancêtres combattirent aux bords des lacs d’Étrurie et dans la forêt ciminienne… Diane-Étrusque présidait à ta naissance, et ta mère fit un vœu redoutable. Ton cœur ne s’est point épanoui. Il est pareil à la fleur sagittaire close dans les étangs. Mais l’amour te guette et sa douceur cruelle. L’image qui ne quitte plus tes jours, ne te trouble point encore ; mais déjà tu ne pourrais l’oublier. Prends garde, jeune fille ! Trois routes sont devant toi : celle de la séparation qui est amère, celle de l’attente qui est salvatrice, celle du parjure, qui est mortelle. — Fuis les roseaux : ils te seront plus terribles que les milandres aux pêcheurs d’éponges.

Dehva demeurait frémissante, moins du discours que du ton prophétique. C’était comme une petite graine tombée au printemps dans la terre obscure. Elle rit cependant, mais avec contrainte.

Et elle n’osait plus lever les yeux sur son compagnon.

Il était bien plus troublé qu’elle. Car il savait qu’Éros était en lui, plein de menace et de force. Il attira le devin à l’écart ; sa main nerveuse conduisit la parole du vieil homme comme un papyrus couvert d’écritures :

— Tu vécus près des mers bleues ; tu connus le délice d’être riche et de vivre sans contrainte. La pauvreté t’accabla, mais elle ne t’a pas laissé longtemps misérable. Tu portes en toi la magie qui la vaincra toujours, si tu peux échapper à la mort. Car la mort te guette. Un dieu et une déesse sont ligués contre toi. Le dieu t’emplit de fureur tendre ; tu t’abandonnes mollement à sa contrainte. Toi-même appelles le mal que tu devrais fuir ; tu le chéris secrètement, tu prends un plaisir sans bornes à évoquer celle qui est plus dangereuse que l’abîme de Scylla, et tu n’aperçois plus la déesse implacable et le lieu du supplice.

Ils descendirent pensifs vers le bord du fleuve :

— Que t’a dit Somnius ?… demanda la jeune fille.

Il tressaillit. Une ombre tragique était dans son âme. Il s’efforça pour répondre :

— Il ne faut pas croire ce vieil homme. Il rôde par les chemins, il saisit au hasard des paroles chez les passants elles vieilles femmes. Il sait quelque chose sur chacun, mais il le sait mal.

Il parlait ainsi pour dissiper son malaise, car, au fond de lui, il redoutait l’art du devin.

Elle, d’abord inquiète, retrouva sa jeunesse, le vif éclair de sa joie. Elle entraîna son ami vers le Volturne. Des enfants y cherchaient des insectes et des grenouilles ; d’autres parmi les pierres du bord, saisissaient des poissons ; quelques-uns se baignaient dans l’eau vive, ou séchaient parmi les herbes. Dehva saisit une pierre plate et voulut la faire ricocher. La pierre s’enfonça :

— Si je manque trois fois le ricochet…, fit-elle, ce sera mauvais signe.

Elle jeta encore et la pierre ne reparut point. Dionys devint pâle.

Il convint avec soi-même que ce serait le décret de Zeus, et qu’il partirait du village si la fille de Tarao échouait encore. Il attendit, épouvanté.

Dehva prit une petite pierre bien plate et, penchant sa tête brillante, elle visa soigneusement.

Dionys murmurait tout bas :

— Ce sera ta volonté Zeus, et la tienne, Diane-Étrusque : je m’y soumettrai ?

La pierre partit. Elle rejaillit trois fois sur le courant. Un délice extraordinaire pénétra le Syracusain.

Il prit le bras de sa compagne et, l’entraînant à l’ombre :

— J’allais partir, Dehva, si le présage avait été défavorable.

Elle le regarda, stupéfaite :

— Tu pensais à partir ?… à partir ?

— Mais non plus maintenant, hôtesse trop chère ! Le sort est plus sûr qui est consulté par une âme innocente…

Elle répétait, plaintive :

— Partir…

Ce mot faisait s’élever en elle tout l’inconnu de son être. Ses yeux s’emplirent de larmes. Elle se jeta impétueusement contre le Sicilien ; elle lui dit d’une voix pénétrante :

— Je ne veux pas ! Tu ne quitteras pas notre demeure…

Il n’avait pas encore senti si proche, et toute palpitante, cette belle chair. Il en connut la chaleur, la demi-nudité à travers la stola légère. Et le sombre buisson voluptueux de la chevelure s’écroulait contre sa poitrine.

Il dit bien bas :

— Je le jure !

Elle poussa un soupir de joie ; elle mit ses bras autour du cou de son ami. Il semblait qu’une âme impérieuse sortît de son étreinte, qui liait Dionys, qui l’attachait d’un câble invincible.

V

LA FÊTE DES MÂNES

C’était la fête des Mânes. Chez les vieux Étrusques, elle coïncidait, environ tous les vingt ans, avec la fête des Dieux voilés. Mais la tradition antique était presque abolie. Elle se retrouvait à Veïla, où le Maître-potier l’avait fait revivre, d’après les textes véritables, mais là même, elle s’altérait de pratiques phéniciennes, perses et grecques.

Une heure avant le crépuscule du soir, la théorie s’assembla, à l’ombre du Mur des Ancêtres.

Elle marchait par deux rangs, les hommes enveloppés d’une sorte de manteau militaire, les femmes en palla brune, violette ou bleu sombre, et la tête cachée. Tous portaient à la main droite, des lampes d’argile noire, dont les flammes, très pâles d’abord, s’avivaient avec la chute du soleil. La main gauche élevait les plantes de deuil : le buis, le cyprès, l’adiante, l’asphodèle et le narcisse. Au front des théories, un chœur de vierges chantaient, à mi-voix, un hymne aussi monotone que le bruit des vagues sur la falaise.

Tout bas, saisissante et douce, une harmonie de roseaux, de lyres et de cloches d’argile émues avec de petits marteaux voilés.

Le vieillard Tarao donna le signal de la marche. Le cortège s’épandit très lent sur les chemins, vers les collines élégantes, tracées sur le couchant en lignes d’ombre, vibrantes d’une sorte de chaleur violette. Par intervalles, les jeunes filles, les lyres, les roseaux et les cloches d’argile se taisaient.

Alors, les hommes psalmodiaient d’une voix assombrie, avec un tel ensemble, qu’on semblait n’entendre qu’une seule parole :

 

« Mânes de la terre profonde

et des clairs séjours,

Pour qui tout obstacle est aboli,

qui traversez l’airain dur comme une onde !

Soyez propices aux pauvres hommes,

votre descendance ! »

 

Et les femmes disaient à leur tour, d’une seule voix, qui paraissait pure et jeune, comme s’il n’y eût point eu là de vieilles :

 

« Mânes, habitants des jours passés !

Vous qui laissâtes sur nos demeures

le parfum de votre trace et la douceur de votre travail !

Venez en aide aux pauvres femmes

qui enfantent pour les temps à venir ! »

 

Puis les cloches d’argile sonnaient seules, à coupetées tardives, et l’harmonie reprenait son bourdonnement de mystère.

On vint jusqu’aux collines où reposaient les ancêtres. La nécropole s’ouvrit dans une falaise. Au hasard des inspirations, d’âge en âge, des artistes ingénus avaient sculpté les façades naturelles.

On voyait l’image ruineuse des dieux primitifs, ces dieux vagues et métaphysiques que conçut la pensée abstraite des Rasenas.

Puis, non point au hasard des temps, mais au hasard de l’espace, Melkarth aux jambes naines, à la tête colossale, Astarté féconde, la Diane ailée d’Iran, Phoïbos citharède, Heraklès reconduisant Cerbère vers les ombres, Hadès aux cheveux lourds, tenant la clé des portes funéraires et le Charon au rostre d’épervier, armé du marteau symbolique.

Le cortège s’arrêta ; les voix et les accords moururent dans le frisson d’un étonnant silence.

Puis, le Maître-potier, élevant sa lampe et la branche de buis vers les simulacres, toutes les lampes montèrent d’un seul mouvement. Elles semblaient de petites âmes de lumière devant le soleil rouge, à moitié enseveli dans l’éther.

Et le vieillard pria.

— Ô Dieux de la grande Étrurie, Dieux de cent siècles, Dieux Voilés, Dieux Complices, Lares, Pénates, Génies, et vous Mânes élevés à la puissance immortelle, donnez un regard favorable à la piété des hommes de Veïla… Hadès sombre, roi des ténèbres, inexorable, écoute notre prière ; nous te promettons deux brebis vierges à la lune nouvelle. Leur face sera tournée vers la fosse, leur chair réduite en cendres. Sois-nous favorable aussi, Charon : nous n’oubliâmes jamais l’obole qui t’est due, et tu recevras la chair du ramier d’automne, que tu préfères entre toutes, car elle est noire et porte l’odeur du cyprès !

Le peuple alors se divisa et se répandit dans les tombes. Le soir venait ; les rocs s’illuminaient de cent lueurs incertaines, décroissantes à mesure que les visiteurs se perdaient dans les galeries.

Les Mânes, dans la nuit éternelle, aiment la lumière. Ils ont gardé le doux besoin des lampes. Leur joie est sûre quand le caveau, la niche funéraire ou l’antique tombe à pozzo s’éclairent comme l’atrium aux soirs de fête.

Et les gens de Veïla, par les détroits à pilastres, par les chambres sépulcrales, par les demeures souvent vastes et nombreuses comme une maison consulaire, sentaient le frôlement des ancêtres ailés, le frémissement subtil des âmes pareilles à des oiseaux d’ombre et de vapeur.

Dionys suivait le Maître-potier et Dehva, car les hôtes étrusques étaient aussi conviés parmi les ancêtres.

La jeune fille, enveloppée de ses voiles, marchait ainsi qu’une Ænos mélancolique. Elle subissait la puissance des Mânes, elle les sentait vivre et soupirer tout bas. Dionys admirait le rythme de sa tristesse, dans ces lueurs qu’elle jetait sur elle-même en tenant haute sa lampe.

Tarao s’arrêta. Il était parvenu au séjour de ses aïeux, ceux qui, depuis huit générations, descendaient dans la Nécropole de Veïla. C’était une salle basse, ronde, très vaste, soutenue par un seul pilier, creusée de niches qui contenaient les dépouilles.

Le Maître-potier parla doucement aux trépassés :

— Mânes aïeux vous voyez votre enfant devenu un aïeul lui-même, et privé de descendance, sinon cette vierge fragile ; et vous, Mânes, qui me suivîtes sur la terre pour un voyage plus court, voici votre père et votre époux, et le père de ceux qui vous engendrèrent ! Veillez sur cette plante tendre ! Elle est tout ce qui reste d’un sang noble qui coula aux bords du lac Régille, du lac Vadimon et dans la forêt Ciminienne. Donnez-lui la vie et des reins féconds. Qu’une postérité sorte d’elle comme des habitants infatigables de la mer ; qu’elle soit pure, forte et fidèle, car les races sont condamnées qui naissent d’un flanc adultère !

Il prit la main de Dehva, la mit sur une saillie du pilier, et dit :

— Voici la lampe, chers Mânes : vous en avez tous, vivants, aimé la lumière.

Puis, tourné vers les jeunes gens :

— Je vais seul, tel est mon vœu, auprès des tombes primitives.

Il passa par un couloir étroit. Dionys et Dehva le regardèrent disparaître comme une lueur au fond d’un puits.

Ils se taisaient. Le Syracusain plein d’un trouble religieux et tendre, considérait la silhouette ennuagée de la Vierge, les longs plis de la palla en laine de Canusium.

Il dit enfin :

— Je suis heureux, vierge chérie, d’être venu avec toi auprès de tes ancêtres. Il me semble être l’hôte de toute ta race, et que tous m’accueillent comme un des vôtres.

Elle ne répondit point. Un frisson léger secouait ses épaules.

Dionys reprit :

— Ne veux-tu point que je sois ainsi, à chaque fête des Mânes, entre Tarao et toi ?

La voix de Dehva répondit, aussi faible que la clarté du caveau :

— Mais tu sais, Dionys, que je suis consacrée à Diane-Étrusque jusqu’à ma dix-huitième année.

— J’ai parlé pour toujours, Dehva ! Nous attendrons la fin de tes vœux !

Elle trembla davantage, tandis qu’il avançait lentement ses deux mains. Elle avait les yeux cachés. On ne lui voyait que la bouche. Il mit longuement ses lèvres sur cette bouche rouge. Et la lampe vacillait avec un petit crépitement très doux, comme si les Mânes y brûlaient leurs ailes.

Cependant le Maître-potier était parvenu aux fosses primitives, les tombes à puits. Elles étaient situées plus haut que les autres, sur un petit plateau, et communiquaient par des galeries très étroites, où le passage était incommode. On y trouvait de grands vases en terre rouge, des urnes cinéraires, des urnes-cabanes, de l’ambre, des bijoux contemporains des lucumons ancestraux.

Le vieillard déposa sa lampe dans le puits qui passait pour le plus ancien. Il demeura accablé sous ces souvenirs que l’homme n’a point vécus lui-même et qui cependant l’attendrissent.

Puis il dit avec douceur et résignation :

— Esprits divins, glorieux, invincibles ! Vous qui courbiez sous votre force l’homme de Rome, d’Albe et le Samnite indomptable, vous qui repoussiez le Gaulois aux cheveux roux et qui faisiez trembler Tyr et Carthage, soyez heureux dans le monde impérissable ! Hélas ! vos fils n’ont plus de patrie depuis des siècles. Un jour n’arrivera-t-il pas où ils brilleront encore dans le monde, sinon par la gloire, du moins par la beauté ?

VI

LES DIEUX VOILÉS

On célébrait encore la fête des Dieux Voilés dans quelques districts étrusques de la Campanie. Cette coutume nocturne et mystérieuse était à peine connue de l’autorité romaine. Elle devait coïncider avec la lune, dans son plein, au mois de mai, tandis que la fête des Mânes tombait invariablement aux Calendes.

Elle commençait dans le milieu de la nuit et se poursuivait jusqu’à l’aube.

Alors que les gnomons projetaient l’ombre la plus courte, le Maître-potier frappa sept coups sur sa grande campane d’argile.

Dans le même instant, des voix d’hommes s’interpellèrent à travers l’espace. La première voix partit à l’orient du village et la dernière retentit à l’occident, vers le bord des marécages. Elles disaient :

 

Nous vous implorons, Dieux Voilés,

pères de la matière et des êtres,

nés avant les eaux et les astres,

source de toute croissance et de toute fécondité…

 

Ces voix se turent ; mais une femme cachée chanta au milieu d’un jardin. Puis d’autres voix se joignirent à la sienne. Le chœur s’enflait ainsi qu’une troupe d’oiseaux migrateurs qu’on voit peu à peu grossir pour le grand voyage. Une à une des voix d’hommes s’y joignirent, et tous, invisibles, célébraient les pouvoirs invisibles.

 

De la force invisible

est née la lumière.

Des pouvoirs obscurs et sans contour

jaillirent le Char du Soleil,

le Nombre et la Figure…

Oh ! Dieux qui voguâtes sur la mer primitive,

 

Quand le village tout entier eut terminé cette strophe, les voix se retirèrent une à une, et le dernier vers s’éleva solennellement dans le silence, chanté par le vieillard Tarao :

 

Ayez pitié des Rasenas.

 

Durant une demi-heure, l’espace demeura immobile. Tarao était rentré avec Dionys. Il donna à son hôte une peau de loup pour s’en revêtir, et se couvrit lui-même de la dépouille d’un cerf. Les têtes velues leur retombaient sur le visage comme des masques ; deux trous y étaient coupés à la hauteur des yeux.

— Prends soin, Dionys, fit le Maître-potier, de ne point écarter ce masque de ton visage ; tu serais puni de trois mois de servitude, et je ne pourrais t’en tirer.

Dionys rabattit soigneusement le masque. Ils sortirent. De toutes les maisons du village, des formes furtives surgirent, vêtues de peaux de bêtes et la face cachée. C’était une procession de boucs, d’ours, de loups, de taureaux et de cerfs. Il n’y avait que des hommes et une seule femme : une esclave vierge de quinze ans, presque nue, la chevelure éparse, menée par un vieillard. Elle était jolie ; ainsi le prescrivaient les rites. Quelque angoisse dilatait ses yeux longs d’Orientale et faisait frémir sa charmante épaule brune.

Les regards à travers les mufles des bêtes, étincelaient vers elle.

Deux pâtres amenèrent une chèvre noire et un bouc blanc. Sur un signe, Dionys fit entendre l’hymne des Dieux Voilés, que lui avait enseigné Tarao.

La troupe se mit en marche jusqu’aux confins d’un bois de pins argentés et d’un champ de roses. On avait creusé deux fosses spacieuses, auprès d’un autel fait d’une de ces pierres taillées par les hommes qui vécurent aux temps fabuleux.

La procession y fit halte. Tarao ordonna de faire approcher l’esclave, le bouc, la chèvre. Chaque homme apporta quelque offrande menue : du vin, des œufs, des colombes, du lait, de l’alica, des fruits.

Le Maître-potier s’écria :

— Dieux qui fûtes dans le Chaos, quand la terre et les planètes flottaient sous la nuit éternelle ! Dieux Précurseurs nés avant tous les dieux, éternels déjà quand le Temps n’était point encore ! Vous que révélèrent les Rasenas, fils des hommes armés de la massue, qui vécurent de la seule force de leurs mains…

« Dieux voilés, tutélaires, sans forme, tout puissants et tout miséricordieux, nous vous donnons l’esclave vierge, la chèvre blanche, le bouc noir, les colombes, les fruits de la terre et des bêtes ! »

La foule répondit par un cri long et prolongé comme le passage d’un souffle d’équinoxe sur les chênes.

Un homme se mit à égorger les colombes, tandis qu’un Camille allumait un feu odoriférant sur l’autel. On précipita le bouc et la chèvre dans la fosse de gauche ; ils devaient y mourir après avoir accompli l’acte sacré.

Ensuite Tarao fit venir devant lui l’esclave vierge. Elle avait peur, ses épaules charmantes, sa petite poitrine neuve s’élevaient avec force. L’épouvante de la mort remplissait ses yeux de larmes.

Mais le Maître-potier lui dit avec douceur :

— Ta vie n’est point menacée, jeune fille ! Il faut fuir à travers ce bois de pins. Tu y seras poursuivie. Celui qui le premier te prendra aux cheveux sera ton maître et sacrifiera aux Dieux Voilés, mais non par ton supplice !

Elle redressa sa tête sombre avec un sourire ; sa terreur s’enfuit. Une gaîté moqueuse parut au coin de sa bouche, car elle avait confiance dans le vieil homme.

— Va ! fit Tarao. Et souviens-toi que les Dieux seraient mécontents, si ta fuite n’était pas assez rapide ou si tu ne cherchais pas la retraite la plus sûre.

Il donna le signal. Elle s’enleva légère sur la route poudreuse. Sa forme blanche, ses cheveux dénoués, le balancement de sa course faisaient palpiter les hommes. Elle fut la légende enchantée des petites nymphes fuyant devant les satyres et les faunes. La guerre et l’amour suivaient sa trace agile.

Elle entra dans le bois. Tarao frappa lentement dix coups. Tous, vieux et jeunes, s’élancèrent, les uns confiants dans leur vitesse et les autres dans la ruse ou la fortune.

Dionys seul tout ivre encore de la scène avec Dehva, demeurait immobile.

— Il faut poursuivre, dit le Maître-potier. Je suis seul exempté, avec les deux camilli.

Dionys partit. Il pénétra parmi les grandes colonnes argentées. Aucun souffle ne s’élevait des plaines campaniennes ; le silence des arbres était aussi profond que celui des astres ; les hamadryades repliaient leurs âmes. Mais on entendait la course des hommes, emportés par la frénésie, le mystère et le petit prodige de l’aventure.

Dionys s’assit sur une racine. Il écouta la chasse. Elle se répercutait en lui, elle s’alliait au battement de sa poitrine. Il songeait sans répit à ces lèvres qui ployaient sous les siennes avec la souplesse de jeunes roses. Elles sont sa vie et plus que sa vie, elles ajoutent à son être ce que le printemps ajoute à la terre joyeuse. Elles font de son âme un champ fécond, une forêt palpitante.

Un bruit furtif détourna son rêve. Il vit passer une chose blanche ; il reconnut l’esclave consacrée.

Le désir, malgré tout, souleva sa chair. Il n’avait qu’à bondir, à prendre cette chevelure flottante et la vierge, mystérieuse comme toute vierge aux beaux contours, connaîtrait par lui la loi magnifique. Il le voulut trop tard. Déjà l’esclave avait disparu. Et il retombait dans l’indolence émouvante de la songerie, lorsqu’une clameur le fit se lever en sursaut.

L’esclave était revenue. Un homme avait jailli, agile, qui se jeta sur elle, et la saisit aux cheveux, avec un cri de triomphe.

— Les dieux te donnent à Mantus, belle fille. Cesse de te débattre.

Car, d’instinct, l’esclave essayait de s’arracher au ravisseur. Les paroles l’apaisèrent. Elle baissa la tête, elle suivit l’homme, et s’étant appelés de clairière en clairière, tous revinrent dans le champ de roses, près de l’autel.

Un grand feu rôtissait les colombes, et les camilli, sur un signe du Maître-potier, se mirent à découper. Ils donnaient un morceau de viande à chaque assistant, sauf à l’esclave et à son capteur, isolés, debout auprès de la fosse de droite. La scène, silencieuse et lente, avec ces hommes couverts de la dépouille des bêtes, semblait véritablement se passer dans les siècles fabuleux où la légende des héros, l’histoire du monde, se faisait encore aux profondeurs des bois, aux marécages sinistres, aux déserts jaunes, entre les Héraklès armés de la branche de chêne et les fauves armés de la griffe.

Sur un signe des camilli, les mufles s’écartèrent des visages ; le Maître-potier murmura d’une voix profonde :

— Emporte, Mantus, cette belle esclave. Souviens-toi que ses filles seront consacrées comme elle aux Dieux Voilés, si elles naissent parmi nous et si elles sont désirables. Encore qu’elle soit tienne pour toujours, il te faut la traiter comme si elle était libre, car sa chair est sainte. Elle ne doit pas connaître les châtiments, ni les supplices serviles. Les Dieux s’en irriteraient et tu connaîtrais l’infortune.

Il conduisit le couple au bord de la fosse. Dans cette minute, il tomba sur tous les assistants une sorte de mélancolie, la vision du sacrifice ancestral où l’hymen et la mort se confondaient dans les ténèbres souterraines.

Des torches brûlaient près du Mur des Ancêtres : les Veïliens avaient terminé le repas où ils communiaient aux grandes fêtes. Les flûtes, les lyres et les campanes mêlaient leurs voix au chant des hommes ivres. Des couples licencieux se perdaient au long du Volturne.

Dionys, sournoisement, entraînait Dehva dans un sentier qui se continuait sur un marécage. Les grands roseaux verts, écartant et renfermant leurs glaives, bientôt les eurent séparés du monde.

Leur cœur avait battu plus vite à chacun de leurs pas. Ils s’arrêtèrent. Il la tira très doucement vers lui, mais sans l’étreindre. Et ils ne parlaient point.

L’eau, fraîchie sous le ciel nocturne, exhalait une brise fine. Le parfum distillé au soleil sortait des fleurs avec l’haleine de Campanie, pleine d’encens et d’arômes. C’est l’odeur de Vénus. Elle jaillit de la plante comme un cri tendre, où se mêlent la joie ivre et la plainte subtile.

Les roseaux, s’inclinant dans l’abondante argenture de la lune, le bruit des raines tantôt bondissantes, tantôt s’appelant avec de petites voix humaines, les ombres onduleuses des feuillages et des îlots dressés sur l’étendue, les astres pâlis dans le firmament clair, alanguissaient davantage les jeunes âmes.

Dehva fit un mouvement léger, et le Syracusain, ému de la perfection de son allure :

— Béni soit le dieu ou la déesse qui veillèrent à ta naissance et qui te donnèrent les beaux gestes !

Elle rougit. Elle regarda Dionys d’une prunelle tremblante. Éros était en elle, semblable à un guerrier.

L’épouvante et le délice la tourmentaient ensemble. L’instinct de s’enfuir se mêlait à la tendre surprise ; un étouffement doux et insupportable enflait sa poitrine. Elle était comme un être craintif perdu parmi les fauves et comme une rose qui frémit au lever du soleil.

Dionys cueillit une fleur d’iris et la tendit à son amie. Puis il murmura :

— Mon cœur est heureux de ton existence, bien-aimée. Tu rends le monde plus élégant en consentant à y vivre. De tous les prodiges qui se firent parmi les hommes, le plus beau est que tu sois née de mon temps et que je t’aie rencontrée sur ma route. Par là, mes jours sont divins : j’aurai vécu dix fois !

Elle ne savait que lui répondre ; elle n’avait point de termes qui correspondissent à son émotion. Elle avait mal de Dionys. Elle était toute soumission. Sa tête indécise se penchait un peu sur la tige blanche de son cou, avec une bouche de langueur où les petits miroirs des dents réfléchissaient, nacrée, la lueur de la lune.

La douce frénésie des caresses brûla Dionys. Il prit à pleines mains cette tête charmante. Son baiser ne pouvait quitter les lèvres humides où il buvait l’âme de son amie.

Des mèches de cheveux se déroulaient à la brise ; Dehva, pâlissante, avait la face levée et les paupières closes.

L’attache de la stola se rompit ; la gorge apparut dans sa jeunesse divine.

Les petits seins se levaient doux et fiers avec leurs aréoles hésitantes. Leur beauté présente était riche de leur beauté future. Une ombre blanche les séparait ; des lignes onduleuses, par nuances infinies, les rattachaient au cou et aux épaules. Des lueurs roses, mauves et bleues se mêlaient à leur blancheur éclatante. Dionys soupira de volupté, mais aussi d’une sorte d’extase plastique. Sa main les frôlait, ainsi que des vases créés par un potier prodigieux.

L’enfant, sous cette main légère, avait moins de rougeur que sous le baiser des lèvres. Elle sentait le respect, le culte de l’art, et presque de la crainte chez l’homme.

Cependant, à sentir palpiter ces globes tièdes, le désir revint à Dionys. Il saisit Dehva d’une plus rude étreinte.

Elle balbutiait, en le repoussant, plaintive :

— N’oublie pas que je suis consacrée à Diane !

Il s’écarta. Une pitié sacrée, une suprême tendresse agitaient son être. Il ne se sentit contre Dehva aucun de ces mouvements guerriers et vindicatifs que suscite la résistance de la femme.

Un instant, en silence, ils écoutèrent le bruit lointain d’une flûte et des voix humaines. Et Dehva, avec un frisson :

— Il faut retourner, Dionys.

Ils reprirent leur route entre les roseaux, dans une ombre verte, des rais lilas, et se retrouvèrent sur la plaine. On apercevait la foule violâtre près du Mur des Ancêtres ; des couples se perdaient sous les arbres, le long des rives du Volturne, pour la fête secrète de l’amour.

À la lisière d’un bois de térébinthes, une forme solitaire apparut devant Dionys. Il reconnut l’Ombrienne aux yeux fauves. Elle lui jeta un sourire étrange, ironique, familier, qui le tint ému, tandis qu’il ramenait lentement sa compagne.

VII

L’OMBRIENNE

Une nuit, Dionys ne put dormir. Les heures douces et terribles passaient sur sa couche. Éros était en lui. Le dieu tourmentait sa chair et son âme, tantôt suave comme l’approche odoriférante des côtes carthaginoises, tantôt farouche comme le vent du Khamsin.

Le Syracusain soupirait vers la beauté de Dehva. Il élevait des bras suppliants dans l’ombre. Il se parlait à lui-même :

— Pourquoi ai-je vu la forme secrète de sa poitrine ? Elle m’a fait une brûlure qui ne s’apaisera plus, et je ne puis trahir ses vœux, ni mentir au serment fait à l’hôte !

Il se leva, ouvrit la porte et regarda la nuit. La lune, rouge et diminuée d’un tiers, s’élevait sur les peupliers noirs du Volturne. Elle était pareille au four des potiers, quand le bois a perdu sa flamme et ne donne plus qu’une lueur sombre. Elle peuplait la solitude, seule vivante dans un univers immobile. Le parfum des fleurs semblait son parfum. Son mystère augmenta l’inquiétude de Dionys.

Il prit la syrinx, il marcha jusqu’au fleuve. Les naïades s’entretenaient parmi les saules. Leurs voix vaporeuses se mêlaient à leurs sourires de lumière. Et les roseaux croisaient leurs pointes comme une légion de glaives.

Dionys respira l’air humide ; il regarda longtemps les sycomores jeter leurs ombres jusqu’au bout de l’horizon. Mais l’astre montait dans la chair bleue du firmament et pâlissait ainsi que le miroir cassé d’une hétaïre. Alors le jeune homme soupira plus fort. Éros rendait la beauté des choses trop visible. Toute la terre semblait pénétrée de Dehva.

La force qui l’avait poussé sur les rives du Volturne l’entraîna jusqu’au jardin de Tarao.

Son cœur grondait comme un torrent. Une brume couvrait ses yeux. Il s’appuyait contre un térébinthe, écrasé par la douceur excessive de son désir.

Il sortit enfin de cette pâmoison. Il ne put se défendre de conter son trouble à la nuit et à celle qui dormait sous ce grand toit sombre profilé parmi les vignes serpentantes.

La flûte dit l’aventure belle, mélancolique et pour toujours mystérieuse. Mille âmes soupirantes s’élevèrent. Elles murmuraient la splendeur du monde et son angoisse, la crainte fille du désir, le bonheur caché sous la mort. Elles rappelaient les antiques légendes, elles unissaient, au cœur amoureux de Dionys, les cœurs amoureux des temps révolus. Car telle est la puissance de Syrinx.

Dehva dormait d’un sommeil sans force. Elle rêvait au péril magique dont elle avait peur et qu’elle trouvait chérissable. La main tendue de Dionys ne cessait de peser sur son sein et de la faire respirer avec langueur. Elle ne savait si elle devait supplier Diane de la préserver, ou plutôt si elle n’aimerait pas mieux mourir que de ne plus connaître ce trouble.

Elle entendit Syrinx dans un rêve. Elle s’éveilla. La voix longue et légère l’enveloppait comme hier les mains voluptueuses. Elle sut qu’on lui contait comment l’origine des dieux et des hommes était sa propre petite origine, et que les soupirs plaintifs, les broderies mourantes de la flûte disaient tout ce qui habitait son cœur.

Il lui devint intolérable de rester étendue. Elle se leva, elle regarda les ténèbres légères. Son cœur s’agitait comme une perdrix dans le rets. Elle ne pût s’empêcher d’ouvrir la porte. La clarté de la petite lampe, sur le foyer de l’atrium, les lares profilés dans leurs niches, lui donnèrent du courage.

Elle se tourna vers le plus ancien de ces dieux, tout dévoré par les âges, qu’elle croyait de beaucoup le plus indulgent et le plus tendre :

— Ô dieu du foyer ! fit-elle tout bas, toi qui protégeas toutes mes aïeules, je ne puis résister à la voix de Dionys ! Fais que ma démarche soit innocente !

Elle n’osa prier Diane. Elle craignait cette déesse farouche qu’elle savait dure et ne pardonnant pas les offenses. Mais elle sentait aussi ne pouvoir fuir la force de la Syrinx impérieuse.

Cependant, elle avait pris sa stola, elle s’en couvrait l’épaule. Elle attacha les bandelettes de ses chaussures ; elle traversa lentement l’atrium et le vestibule. On n’entendait que la flûte soupirante et le craquement léger des boiseries. C’était l’heure où le sommeil de Tarao s’appesantissait. Couché sur sa bonne oreille, il entendait à peine et les esclaves, jusqu’à l’aube, étaient pareilles à des souches.

Dehva leva la serrure. Elle vit l’espace de saphir et de nacre, le visage d’Hécate tout blanc sous les sycomores. Puis, au fond du jardin, Dionys parmi les figuiers de Lybie.

Alors, elle se sentit défaillir. Sa chair lui semblait une eau tiède ; elle avançait vers le Syracusain comme ces filles qui, touchées par les mages de Perse, marchent pendant leur sommeil.

La voix de la flûte expira. Dionys regardait approcher cette forme blanche. Il courut sur la tréflière dans un bonheur prodigieux.

— Tu es venue, Dehva ? Tu es venue ?

Elle répondit d’une voix ardente, plaintive aussi :

— Je n’étais pas libre de ne pas venir ! Tu as mis dans la syrinx une voix plus puissante que celle des dieux. Je suis venue comme la nuée vient dans l’orage.

Il la prit aux genoux :

— Oh ! petite fille des hommes, je consens à la mort pour avoir été aimé de toi… C’est plus que l’immortalité d’étreindre ta forme divine !

Elle le repoussait avec douceur ; leurs yeux s’emplirent l’un de l’autre. Il voyait se lever cette poitrine neuve, et comme naguère, il l’attira contre son cœur. Elle ne fit aucune résistance. Elle assujettit seulement sa stola à la taille. Dionys, doucement, découvrit les épaules.

Elles apparurent de cygne, de nacre, ou plutôt faites de la chair des fleurs blanches, des nymphéas pensifs sur les étangs solitaires, des muguets cachés dans les ravins. Leurs lignes tendres et pures se perdaient dans les jeunes seins émus, réserves admirables de l’amour et de la vie. La main tremblante de Dionys se modela sur leurs formes ; Dehva se sentit entrer en lui par les mains amoureuses comme par les yeux étincelants. Mais quand il vint à la ceinture, il se trouva arrêté par les petites mains tremblantes.

— Aie pitié de celle qui t’aime ! Elle mourrait de violer son vœu !

Elle ployait sur son bras palpitant, embrasée par l’implacable Éros. Et lui, regardant sa nudité magnifique, était comme un navire dans la tempête.

Mais la supplication de Dehva l’emplit d’épouvante. Il vit distinctement le supplice et le trépas. Farouche, il baissa la tête. Tous deux exécrèrent la froide déesse.

— Pars ! dit-elle.

Leurs visages se rencontrèrent ; ils prirent sur la bouche l’un de l’autre une douceur violente. Il comprit que tout courage serait anéanti s’il ne partait à l’instant même. D’un grand effort, tremblant de tous ses membres et poussant une plainte, il s’enfuit vers le Volturne.

Il marcha longtemps, sans rien voir, sans entendre que son désir qui frappait en lui comme un marteau de forgeron.

Il s’arrêta enfin, à un détour du fleuve où de très vieux arbres se penchaient, les uns brûlés par la foudre, les autres à demi-déracinés. On voyait à l’autre rive une plaine, des marécages et, près du ciel, une forêt bleue. Très loin, le hurlement d’un loup. L’eau courait plus noire, plus vivante. Elle allongeait dans son sein l’image d’Hécate et les figures des constellations, elle fuyait farouche avec ses mille voix, sous les branches penchantes, et reparaissait comme un lac d’hydrargyre.

Dionys s’assit sur un promontoire environné de grands arbres, où l’herbe était aussi belle que si un habile jardinier l’eût entretenue.

Il rêvait à son aventure. Elle l’accablait d’un prodigieux bonheur mêlé d’une impatience sauvage. Sa poitrine éclatait comme un volcan. Il plongea sa face et ses bras nus dans l’herbe, pour trouver un peu de fraîcheur et de tranquillité.

Alors, il entendit un frémissement sous les arbres.

Il releva la tête, vit une forme de femme dans une grande palla brune.

La tête était couverte d’un voile, les pieds revêtus de petites chaussures rouges à nombreuses bandelettes.

Il reconnut, au visage placé devant la lune, l’Ombrienne charmante qui avait chanté la danse arquinienne.

Il se leva d’un bond, et elle, avec une voix rieuse :

— Je t’ai suivi, Syracusain ! Je sais quel dieu t’a chassé de ta couche. C’est le même qui m’entraîna dans la nuit !

Il demeurait sans voix. Cette femme seule pouvait lutter avec l’image de Dehva. Dionys, sans songer à la singularité de l’aventure mais entraîné par son délire, avançait doucement les bras. L’Ombrienne se rejeta en arrière.

— Je ne suis pas une louve ! La voix d’Amour, que tu nommes Éros, ne m’invite à aucune action soudaine ! Tu ne sais seulement pas pourquoi c’est toi que j’ai suivi. J’aurais pu préférer un de ces jeunes potiers à la peau d’argile et aux bras impétueux.

À mesure que parlait cette bouche, frémissante comme la campane d’argile de la maison de Tarao, Dionys sentit revenir quelque patience. L’espace était tranquille, le village lointain, cette femme bien seule auprès de lui. Il pouvait attendre.

— J’écoute, fit-il d’une voix creuse et douce, tout ce que tu voudras me dire. Pourquoi m’as-tu préféré ?

— C’est que belle, et vraiment belle, je vénère la beauté, comme toi seul et Tarao dans cette bourgade perdue !

Elle se tut, grave, mais sans qu’un sourire cessât de paraître dans ses yeux magnifiques, animés d’un feu changeant et d’un pouvoir qui pénétrait l’âme flexible du Syracusain :

— Je ne suis point jalouse, repartit-elle, je ne prétends pas te détacher d’un autre amour. Mais je veux ton culte !

Alors, lentement, elle ôta le voile de sa tête. Ses cheveux brillèrent comme un crépuscule. Puis sa grande palla brune se détacha sur la poitrine, retenue et close au dessus des hanches.

Dionys poussa un grand soupir d’angoisse et d’extase. Car elle était aussi belle que Dehva, et tout autrement, l’épaule plus ronde, et les bras et la ligne merveilleuse qui lui cambrait les reins. Sa peau était pétrie des neiges de l’Alpe. On eût dit qu’il en jaillissait autant de lumière que de l’astre même. Les globes admirables de sa poitrine, doués de force, de grâce et de délicatesse, semblaient de beaux vases pleins d’une flamme fraîche, intérieure. Chaque mouvement soulignait la courbe parfaite de son cou au triple pli de volupté.

Il demeurait éperdu, comme devant quelque statue parfaite de Cythérée.

Et il pensait aussi qu’elle ressemblait, avec le bas voilé de son corps, aux filles de la mer qui entraînent les voyageurs dans le gouffre.

— Tu peux, fit gaiment l’Ombrienne, et je le désire, voir aussi avec ta main si ma forme est excellente.

Il entreferma les yeux, il frôla ce contour et cette peau resplendissante ; il n’y trouva point de faute. Ce contact était différent de celui de Dehva, comme une fleur aussi soyeuse, mais née sur d’autres bords.

Le regard de Dionys s’obscurcit, le trouble de l’homme domina celui de l’artiste. Il prit vivement la taille de l’Ombrienne, il chercha les lèvres savoureuses. Elle ne voulut pas. Elle l’arrêta de ses bras repliés comme font les lutteurs.

— Pas maintenant ! fit-elle.

Et se dégageant, orgueilleuse :

— Vois comme mes cheveux m’habillent.

Elle les défit. Ils ruisselèrent. Leurs cascades de cuivre et de toiles d’Arachné cachèrent le torse.

L’Ombrienne apparaissait au travers, tantôt comme dans une ombre glorieuse, tantôt comme dans une onde et tantôt comme dans un feuillage d’automne. Sa peau semblait un lit de sable étincelant, ses yeux des torches sous la forêt.

Cette chevelure tombant sur la palla, s’étendait jusqu’aux chaussures rouges, et frissonnait comme un animal fauve ou un sycomore dans la pluie.

Dionys conçut mieux qu’une femme était la représentation de toute la nature, une œuvre d’art universelle, où se reflètent le ciel, les fleuves, les collines, les prairies, les forêts et les bêtes – en beauté.

Devant cette toison fauve, sa volupté se leva rugissante. Il s’avançait avec des prières.

Mais l’Ombrienne le déconcertant par son rire, prit sa chevelure à pleines mains et la rejeta sur l’épaule droite, comme une crinière de lion.

Elle parut belle d’une beauté plus terrible. Ses yeux avaient grandi. Ils frémissaient, tel l’astre Sirius, quand il monte dans une nuit vaporeuse. Sa bouche était entrouverte. À travers ses lèvres de feu rouge, les dents luisaient comme de petites coquilles neigeuses entre deux pierres de corail.

— Ah ! s’écria-t-il d’une voix suppliante… Aie pitié de moi, Ombrienne ! Vois comme ta beauté me fait souffrir !

Elle dit à son tour :

— Tu ne souffres pas, ou du moins ta souffrance est préférable à la volupté. Il est désirable que les hommes connaissent ce beau tourment.

Elle leva les mains vers sa tête et, de ses bras arrondis, fit la double anse d’une amphore admirable. Dionys était surpris de ses paroles. Elle reprit :

— Je n’ai pas toujours appartenu au vieux Licinius. Celui qui m’acheta, lorsqu’un marchand de Rome vendit mon père et sa postérité à l’encan, fit des statues pour les empereurs. Il m’apprit à m’adorer. Je compris que ceux-là ne peuvent me rendre un hommage juste que j’aurai assouvis sans épreuve. Je vaux un culte et je préfère l’admiration impuissante du vieux Licinius à l’amour d’une brute campanienne.

Dionys ne trouva rien à répondre, car il sentit, à travers la brûlure de son désir, la justesse de ces paroles.

Elle continua :

— Tu ne m’as pas vue toute. Regarde. Mes gestes sont aussi beaux que mon contour et ma chevelure.

Elle se recouvrit de la palla. Elle mima des choses, des êtres, avec le rythme sacré de l’art. Elle fut une oréade agile, une Diane aux flèches de mort, une naïade frissonnant sur les rocs, une sylvaine fuyant aux vastes silences, une vierge tourmentée par Aphrodite, un nuage qui passe, des ramures bruissantes, et la néréide qui s’élève et s’abaisse aux agitations de la vague. Puis, s’arrêtant dans une pose hiératique, elle parut la Cythéréenne lascive et mourante de volupté.

Alors, il se prosterna devant elle, il cria :

— Ne me jette pas au désespoir ! Je connais maintenant ta puissance…

Elle ne répondit pas. Elle le regardait avec des yeux de langueur, elle lui souriait d’un air de trouble. Sa poitrine semblait haletante de désir. Il se crut exaucé. Il la saisit de toute son étreinte.

Elle se dressa contre lui et le repoussa par les épaules, plus faible que lui, mais trop forte pour subir la violence.

D’ailleurs, la violence eût paru odieuse au jeune homme. Tant de beauté ne pouvait être douce sans le consentement.

Il lutta pourtant, afin de sentir la résistance de cette poitrine frémissante.

Mais l’Ombrienne se courrouça, sa voix devint dure :

— Je ne veux pas !

Il la laissa.

Il la regarda, très humble :

— Ne parle pas, fit-elle. Fais parler la syrinx.

Il éleva lentement la flûte de roseau et conta la légende de son cœur. Il dit son trouble, son incertitude, sa vaste surprise, tout ce que l’Ombrienne avait jeté d’enchantement dans la nuit. Il dit son désir intolérable, la fureur d’Éros, le triomphe de la beauté éternelle.

Et quand l’euphonie expira sur ses lèvres, quand la plainte pathétique s’évanouit, perdue aux échos du Volturne, il vit les yeux d’émeraude brillants de larmes.

— Ton discours est plein de force, dit-elle.

Puis avec son rire revenu.

— Je veux aussi que tu me fasses entendre ce chant que tu redis souvent pour la fille de Tarao.

Mais cette demande révolta Dionys. Il répondit :

— Je ferai, si tu veux, un chant pour toi seule. Mais j’ai consacré celui-ci !

Elle se rapprocha. Elle lui darda un regard dominateur et tendre :

— C’est le chant de Dehva que je désire. Je ne suis pas jalouse ; je sais que tu aimeras invinciblement cette vierge : il y a place dans le cœur d’un homme pour deux femmes. Je ne demande rien à quoi elle ne puisse aussi prétendre ; mais je veux autant qu’elle.

Il se sentit plein de faiblesse ; il dit tout bas :

— Du moins, mettras-tu fin à ma souffrance ?

— Pas cette nuit, Dionys. Ma beauté n’est pas en toi assez profonde.

— Me donneras-tu un baiser de ta bouche ?

— Je ne te donnerai pas un baiser de ma bouche.

Elle parut rêveuse ; puis, d’une voix ironique :

— Mais tu auras mon pied nu !

Résigné, plein cependant d’une joie singulière pour avoir subi cette victoire de la femme, il joua l’hymne qu’il avait consacré à son amie.

L’Ombrienne cria :

— Sois béni, fils de Sicile ! Tu m’as donné une douceur très profonde, car je sais combien ton âme est éprise de la fille du vieil Étrusque. Tu as été mon esclave dans le moment et avec le sacrifice qui donnent le plus grand prix à cet esclavage.

Elle dit, elle s’assit sur le promontoire. Elle détacha les bandelettes de sa chaussure. Son petit pied nu brilla sur l’herbe verte.

Dionys se prosterna.

Sur ce pied haut et cambré ainsi que la proue d’une galère, on entrevoyait à la lune, tant la peau était fine, l’entrelacs des veines. Le Syracusain y posa les lèvres avec un cri d’amour. Il le baisait frénétiquement sur la paume, sur les ongles d’onyx souple.

Et les orteils embaumés de myrrhe et d’encens se crispaient contre sa bouche, répondaient aux baisers, et pénétraient Dionys du désir inassouvi de cette femme.

LIVRE SECOND

I

L’AVENTURE

C’était au soir, la veille des calendes d’août. On allumait le grand Four de Veïla ; le feu rouge projetait sur les ténèbres un crépuscule palpitant, entrecoupé d’ombres mobiles.

Cette cérémonie était tout empreinte encore de solennité mystique, souvenir des époques où l’homme s’ébahissait d’avoir conquis l’élément subtil et formidable. Le feu était pris au temple de Diane-Étrusque, transporté sur une lampe du temps de Porsenna, et transmis à une croix de chêne, au son de grandes harpes qui jouaient, à l’unisson, trois notes d’une mélopée aussi triste que la plainte des loups en hiver. Dès que la lueur avait jailli, les assistants poussaient un cri de joie et de délivrance, le cri de l’ancêtre, vainqueur de la nuit monstrueuse. Mais il ne fallait pas que la flamme s’éteignît : c’était un signe néfaste, à peine conjurable par des sacrifices ; et le four demeurait froid pendant dix journées. Plus jamais celui qui avait échoué, n’était admis à transporter ni à transmettre le feu divin.

Le Maître-potier s’égaya de voir le four plein d’une lueur vivace. Il disait à Dionys :

— Il n’existe pas de four mieux conçu dans toute la Campanie. Celui qui le construisit, sous le règne de Claude, mérite de ne voir jamais périr son nom : il savait toutes les vertus de la pierre, de la pâte et des courbes qui concentrent ou modèrent la chaleur. Aussi peut-on cuire d’une manière parfaite des vases de grandeurs différentes, selon la place assignée. C’est une chose admirable de guider l’élément le plus féroce comme un cheval soumis.

Ainsi parlait Tarao, infatigable à s’émerveiller de son art. Dionys ne l’écoutait point. Son âme était sauvage, éparse, diverse. La petite ombre de Dehva, rougie par la flamme, s’emmêlait au souvenir de l’Ombrienne terrible. Dans sa poitrine c’était la guerre incessante. Il était un champ de bataille, où tout luttait, sauf sa volonté – il était captif de l’Ananke, tels les héros du vieil Eschyle.

Il éprouvait, à contempler Dehva, une sorte de regret insondable. Elle lui semblait plus jeune, plus frêle et c’était comme s’il l’eût offensée. Il n’approfondissait pas cette mélancolie ; il pouvait la ressentir, non la comprendre. Par réflexion, il se serait plutôt réjoui pour son amie. Car il avait senti, épouvantable, à travers la volupté de leur dernière rencontre, la menace homicide, la fureur mortelle de Diane ; il avait aperçu le champ du supplice où doivent périr ceux qui bravent la déesse.

L’Ombrienne apparaissait comme une sauveuse – la messagère des dieux favorables qui détournent la tentation – et dont il faut ardemment implorer la présence. L’âme de Dionys en était plus douce pour la fille du Maître-potier : tandis que son désir rugissant bondissait vers l’autre, la vierge était plus prochaine, plus délicatement intime.

Mais l’inquiétude le rongeait. Depuis la nuit du Volturne, – deux jours, – il recherchait l’Ombrienne, et, rôdant au crépuscule ou la nuit autour de la villa Licinius, il n’avait pu apercevoir la silhouette flexible.

Cependant, Tarao poursuivait ses discours : ses gestes se transmettaient au loin à son ombre, allongée sur la place, dans la lueur dansante :

— Ce n’est point le feu, disait-il, qui s’est soumis à l’homme, mais plutôt l’homme qui a consenti à nourrir le feu. Dans les pays farouches où l’on use peu de la flamme, les bois s’allument tous seuls, les plaines se consument. Voyez au contraire que, dans les terres policées où l’on brûle, chaque saison, des forêts, l’incendie n’a guère d’étendue. Qui comptera ce que le feu réclame dans une seule ville comme Rome ? Je prétends que l’incendie est conjuré par la coutume d’allumer des foyers nombreux, et que s’il éclate parmi nous, c’est les années surtout où l’homme a été plus avare de la flamme.

Un homme s’approcha de Dionys et lui dit à voix basse :

— Éloignons-nous dans cette ombre… j’ai un message pour toi.

Dionys reconnut le vieil errant qui lui avait vendu l’eau de roses et donné un oracle. Il le suivit à l’arrière du four, où les ténèbres tombaient en masses denses, en pluie de cendre et de bitume. De cette île noire, la flamme apparaissait plus véhémente ; les yeuses, les oliviers, les vignes agitaient des feuillages de lumière.

Le vieux parla d’un ton mystérieux :

— Je suis chargé pour toi, jeune homme, d’un message. Mais sache d’abord que le vieux Somnius, s’il est un marchand habile, comme il convient quand on pratique l’art cher à Hermès, est fidèle à sa parole et n’a jamais trahi un secret. Que le sombre Hadès l’appelle à l’instant même si telle n’est pas la vérité. Celle qui m’envoie vers toi, sait que nul choix ne pouvait être préférable. C’est Flavia, l’Ombrienne à la crinière de lion. Elle consent à te voir, et m’a chargé de te conduire. La route par où nous irons n’est pas exempte de périls…

Le vieillard suspendit sa phrase, puis, il la reprit sur un mode sibyllin :

— Elle est toutefois moins périlleuse que la colère de Diane-Étrusque.

Dionys entendit vaguement les derniers mots. Un frémissement d’aventure et de désir agitait tout son corps. Il se tourna vers l’ombre et les astres, il flaira l’espace comme Diomède et Ulysse au soir où ils s’emparaient des chevaux de Rhésus.

Il répondit à voix basse :

— Je te suivrai, Somnius, quand il faudrait franchir un marécage d’hydres.

— Je t’attendrai, dit l’autre, avant qu’une demi-heure soit écoulée, derrière le champ de Raso, où se trouve une figure de Saturne.

Il disparut sur la terre blanchâtre, parmi les yeuses.

Le four venait de se clore. La ténèbre étoilée était redescendue sur Veïla. La cigale infatigable, le grillon et les grenouilles parlaient à travers la plaine et les eaux.

Dionys redescendit avec Tarao et Dehva jusqu’à leur demeure. Le vieillard disait :

— Toute chose bien faite donne un bonheur. Il y a une joie véritable dans l’homme qui a tressé convenablement trois brins d’osier. C’est une loi profonde, Dionys : elle doit tenir aux origines de l’art. Je l’ai observée jusque chez les bêtes et les oiseaux des bois. Et je me sens une âme contente, parce que ce four a été allumé irréprochablement, depuis le moment où la lampe a touché la croix de chêne…

Dionys l’écoutait avec émotion. Jamais son âme n’avait été plus fidèle au grand vieillard et à Dehva. Il se sentait, envers tous deux, indéfinissablement coupable, alors que sa raison lui dictait, pour la sécurité de ses hôtes, d’aller vers l’Ombrienne.

Il n’entra point dans la demeure. Ni Tarao ni Dehva ne s’en étonnèrent, car il était sujet à des caprices. Il regarda les silhouettes de ses amis disparaître sous le grand auvent ; il répondit d’une voix troublée, quand ils lui crièrent le salut du soir.

Dionys marcha rapidement par les vignes. Les feuilles le frappaient doucement au visage ; mille bestioles invisibles fuyaient dans la ténèbre argentée. Des mares, selon la distance, répercutaient les étoiles du zénith ou celles de l’horizon. La brise se levait à petits coups, comme un essaim d’insectes, et se taisait aussitôt. Il y avait de l’inquiétude au fond du firmament ; de ci de là une constellation se voilait, puis reparaissait humide et plus scintillante. Des chiens nerveux s’interpellaient à travers l’espace.

Le Syracusain subissait le frisson de cette nuit trouble, mais il n’en apercevait pas les détails : l’image de l’Ombrienne brillait en lui plus que l’étoile d’Osiris sur le ciel. Il se glissait derrière les fermes, franchissait les ruisseaux, il atteignit enfin le verger de Raso, près de la figure de Saturne. La silhouette grise de Somnius s’avança vers lui :

— Est-ce toi, Syracusain ?

— C’est moi.

— Tu es prêt à me suivre ?

— Je suis prêt.

Le vieux n’ajouta pas un mot. Il se mit en route, d’un pas sec, agile, qui bronchait par intervalles. Ils sortirent du village, ils vinrent à ces falaises où se trouvaient les tombes. Là, Somnius s’arrêta pour respirer. Il dit :

— Soufflons avant de gravir ces falaises, jeune homme. Car il faut les gravir elles mènent à la toison brillante.

Il fit entendre un ricanement :

— J’aime regarder le passé, reprit-il, parce que mes jours furent achetés chèrement. Toute chose m’eut paru fade et triste, qui n’aurait point coûté de risques. J’ai perdu trois fortunes, acquises à grand effort ; je ne les regrette pas. Aussi bien aimé-je, jeune homme aux yeux vifs, l’aventure qui t’est offerte. Il m’est agréable d’y participer. Elle me fait souvenir des nuits joyeuses où nous trompions la surveillance des agents de Rome, et des croisières où notre barque filait parmi les trirèmes des pirates… Ah ! tu peux compter sur ma foi : ceux qui coururent de grands périls, ont appris la vertu du serment… Sache qu’il nous faut entrer aux jardins de Licinius : ils sont gardés par des molosses de la Thessalie, dont trois suffisent à terrasser le lion. On leur apprit à ne pas donner de la gueule et à dévorer en silence celui qui franchit la clôture.

Il ricana encore. Dionys regardait ce visage vague dans l’ombre ; il n’éprouvait point de crainte : l’ennui seulement que les obstacles ne l’empêchassent de rencontrer l’Ombrienne :

— C’est un danger que nous conjurerons, dit le vieux marchand. Flavia sait prendre ses mesures. Mais une chose imprévue peut se produire dans ces jardins bien gardés : c’est là le péril que nous courons… Tu peux encore l’éviter.

— Quel bonheur mériterais-je, répliqua Dionys, si je reculais devant ce que brave un vieillard ?

— Tu n’en mériterais aucun, ni surtout celui que t’offre cette femme aussi belle que Cléopâtre, fit le rôdeur avec une sorte d’âpreté. À ton âge j’aurais gaiement brûlé pour elle une cité et bravé le supplice. Qui ne sait faire la figue à la mort ne vaut que l’esclavage… Reprenons notre course, je suis délassé.

Ils prirent, dans la falaise, un petit chemin de chèvres. On marchait entre deux murs de pierre où le firmament ne dominait qu’une faible bande de bleu turquin pailleté. Ils tournèrent dans une sorte de grand puits triangulaire qui était le haut de la route et redescendirent.

Bientôt, ils atteignirent la lisière des jardins de Licinius. Ces jardins étaient vastes ; ils versaient sur tout l’alentour les odeurs de plantes suaves, assemblées avec amour.

Somnius circula quelque temps le long de la clôture, tâtant les branches penchantes. À la fin, il s’arrêta, il enleva deux étoffes sombres qui pendaient près d’une poterne : c’étaient des manteaux à capuchons, laissés là par une main complice. Somnius chuchota :

— Ainsi les précautions tournent contre celui qui les a prises. Licinius a dressé ses molosses à ne point attaquer ceux qui porteront des manteaux imprégnés d’une odeur spéciale, connue de lui seul, à peine perceptible à une narine humaine. Sa prévoyance nous servira à pénétrer dans ses jardins. Suis-moi ; marche doucement – outre les bêtes, deux esclaves gardiens veillent dans l’entrée et sous le péristyle.

— Comment comptes-tu tromper leur vigilance et pénétrer dans la demeure ?

— Ce n’est pas dans la demeure que nous pénétrerons.

Il avait, silencieusement, avec des outils mystérieux, ouvert la poterne ; il pénétrait dans les jardins. Dionys le suivit sans hésitation.

Déjà trois formes massives se dressaient devant eux :

— Les molosses ! fit Somnius. Marche sans broncher, les chiens se méfient, avec raison, des hommes qui hésitent.

Les bêtes formidables s’étaient avancées. Elles reniflaient d’une façon inquiète ; leurs grosses têtes blanchâtres touchaient les deux hommes. On les sentait surprises, incertaines. La plus grande fit entendre un court grondement, puis, rassurées par l’allure ferme des deux hommes, elles se laissèrent distancer.

Mais elles suivaient, prêtes à bondir.

Dionys, avec un agacement aux chevilles et dans le dos, tenait prêt un couteau forgé à Agrigente, qui pouvait percer une plaque d’airain.

Ils avançaient à l’ombre des massifs et des arbres, d’un pas léger, furtif, qui ne pouvait s’entendre, car mille voix remplissaient les ténèbres, toutes les petites naïades des sources, des fontaines, des ruisselets cachés sous les branches et les herbes.

Ils approchaient de la grande demeure blanche, apparue derrière une allée de pins et de platane, lorsque Somnius murmura :

— Arrête !

C’était près du bord d’une pelouse. La lumière des étoiles tirait une scintillation légère des plantes lustrées et blanchissait un léger ruisseau.

On voyait avancer, lentement, une silhouette sombre.

— Un des veilleurs… murmura Somnius. C’est l’imprévu, jeune homme. Un mouvement des chiens et nous sommes dénoncés…

Il avait saisi le bras de Dionys ; sa main crispée marquait le péril. Tout, en effet, dépendait de l’attitude des bêtes. Si elles continuaient à suivre tranquillement, l’esclave pouvait ne s’apercevoir de rien. L’ombre des arbres rendait les deux envahisseurs invisibles ; la rumeur des eaux couvrait le bruit de leur marche :

— Nous n’avons guère plus d’un stade à parcourir, dit Somnius. Repartons. C’est l’immobilité qui est le plus propre à inquiéter les molosses.

Ceux-ci s’agitaient. La présence de l’esclave-veilleur réveillait leur vigilance et les arrêtait, incertains. L’un d’eux prit son parti, il s’élança sur la pelouse, avec un grondement sourd :

— Quoi donc, Léo ? demanda l’esclave.

L’énorme bête gratta le sol, bondit. L’homme devinait un péril, mais ne se décidait pas à agir tout de suite :

— Vite ! fit Somnius… L’esclave hésite. Il sait que ces chiens sont inaccessibles à la peur – du moins à celle qui résulte de la présence d’hommes ou de bêtes. Il craint quelque chose mystérieuse, plus terrible.

En ce moment, le veilleur fit entendre un cri guttural, qui se répercutait au loin.

— Le cri d’appel, fit Somnius… plus vite !

Une rumeur s’élevait, là-bas, de la demeure blanche apparue entre les pins. On sentait un éveil d’êtres qui, bientôt, se précisa par la lueur de torches palpitantes, parmi les colonnades, sur les herbes, sur les eaux. Somnius et Dionys virent des formes s’agiter sur le péristyle :

— Nous arrivons, dit le vieil errant. Les chiens, attirés par le bruit, ne nous suivent plus.

Comme il parlait, un sifflement s’éleva ; les chiens s’élancèrent, reprirent à grands bonds la piste abandonnée… Déjà les fugitifs touchaient à une petite construction isolée. Somnius, d’une main tâtonnante, trouva la porte, introduisit une clé. La serrure résista. Les chiens apparurent à cinquante pas. Mais rejetant la porte et poussant Dionys dans l’ouverture béante, le vieux se mit à rire sardoniquement :

— L’aveugle Destin sait si nous sommes sauvés ou perdus.

La porte refermée, ils attendirent. Malgré la ténèbre, Dionys apercevait vaguement des meubles, des murailles pâles. Un parfum très doux, comme venu d’une côte lointaine, mêlait un trouble voluptueux au sentiment du péril. Au dehors, les chiens venaient de s’arrêter. Ils grondaient.

— Par Neptune ! fit le vieux marchand… je crains, jeune homme, que le plateau ne penche pas en notre faveur.

On entendait des voix approchantes. Dionys, qui avait reçu les leçons des stoïques et des marins fatalistes, répondit :

— Nous obéirons au décret, Somnius. Je ne vois pas que nous puissions nous aider encore, sinon par nos armes.

Comme il parlait, il se fit un bruit d’étoffes. Le jeune homme sentit près de la sienne une tête qui répandait, plus fort, le parfum qui l’avait ému. Une voix douce murmurait :

— Ne bouge pas !

Il reconnut la voix de l’Ombrienne, il voulut avancer les mains. Mais un bras nu l’écartait ; la porte s’ouvrit vivement et se referma :

— Le sort a parlé, fit le vieux. Ne crains plus rien. Cette jeune femme est féconde en ressources ; son esprit est prompt autant que sûr. Elle nous sauvera !

Les chiens ne grondaient plus. L’Ombrienne leur parlait tout bas et les entraînait après elle, par des sentes détournées, vers la demeure même que les esclaves avaient quittée pour courir à travers les jardins. Elle parvint jusqu’au péristyle et dès lors ne prit aucun souci de se cacher davantage, car il était naturel qu’elle y fût venue, attirée par le bruit. Elle se mit à parler aux molosses, de sa voix chantante qui s’entendait au loin :

— Léo, Niger, Robur, qu’y a-t-il ?

Les hommes, dispersés, ne sachant quelle direction prendre, se tournaient à ces paroles, et, voyant les chiens courir entre les colonnes, ils renoncèrent à leur poursuite.

— Que se passe-t-il ? demanda la jeune femme.

Le plus âgé des esclaves répondit :

— Les chiens paraissaient inquiets, Flavia. Nous avons cru devoir visiter les jardins.

— Les chiens ne redoutent aucun être, repartit-elle. Ils auraient dévoré quiconque aurait envahi cette demeure, ou sinon ils auraient péri. Quel danger pouviez-vous craindre, Lucius ?

— Je ne sais pas, répondit l’esclave. Un homme pouvait être caché.

— Vous avez bien fait, reprit l’Ombrienne. Mais, assurément, il n’y a rien. Les chiens ont leurs caprices comme les hommes. Vous voyez qu’ils sont maintenant tranquilles. Éteignez ces torches et dispersez-vous en silence, il ne faut pas éveiller le maître.

Ils avaient accoutumé de lui obéir aussi promptement qu’à Licinius même, encore qu’elle fût esclave. Mais le vieillard entendait qu’on la respectât. Ils obéirent.

Elle demeura seule avec les molosses et les deux veilleurs.

II

LA VOLUPTÉ

Une demi-heure avait passé. Dionys attendait, les nerfs toujours plus tendus. Il n’avait plus la patience d’écouter son compagnon ni de lui rien répondre. L’attente lui vidait l’âme. Et l’aventure finissait par sembler si lointaine et imprécise, qu’il la désirait à peine.

Un bruit léger le fit tressaillir ; presque en même temps, une main très douce saisissait la sienne, tandis qu’on murmurait :

— Viens !

Son être se retourna, comme un firmament de nuages, lorsque le vent s’élève. Il n’eut plus aucun souvenir d’anxiété ni d’attente. La femme l’emportait dans un prodige de joie, d’espérance étincelante et d’agitation.

Ils traversèrent un couloir étroit ; une porte se ferma derrière eux, et, soulevant un voile épais, qui cachait une niche, l’Ombrienne découvrit une lampe d’argent tout allumée. Ils se trouvaient dans une chambre assez petite, aux murs plaqués d’émaux turquins et émeraude, meublée de petites étagères d’ivoire mauritanien, de tables à pieds de lion et de taureau, d’un brûle-parfums d’argent qui répandait une fumée suave, de vases de bucchero nero aux contours rythmiques et de sièges aux coussins de Syrie.

La jeune femme avait lâché la main de Dionys. Elle lui montra une cathèdre en disant :

— Ne bouge pas… Laisse-moi écouter la nuit !

Penchée, elle tendait l’oreille. Son vêtement blanc tombait en plis de marbre, légèrement tordu autour d’elle.

Elle était inquiétante et presque terrible par l’éclat de ses yeux, dont la couleur changeait à chaque mouvement, verte de profil et gris-violet de face. Ses cheveux, à demi-dénoués, soit par la course, soit volontairement, étaient semés de très petits, boutons de rose. Quelque chose de cruel et de menaçant relevait les coins brillants de sa bouche et dilatait sa narine, soit qu’elle bravât orgueilleusement le péril, soit qu’elle ressentit cette espèce de sensation âpre qui accompagne souvent la beauté et qui est comme une revanche contre l’Éphémère, contre la vieillesse et contre la mort.

Quand elle eut écouté une minute, elle dit :

— Tout est tranquille.

Et vint s’asseoir sur le sol, sa tête posée sur les genoux du jeune homme. Il la voyait entière, dans une attitude merveilleuse à exaspérer le désir. Il voulut se pencher, mettre un baiser sur les cheveux et saisir la femme :

— Non ! dit-elle. Je veux d’abord te remercier et te faire excuse. S’il me convenait que tu crusses courir un péril, j’avais tout prévu pour que ce péril n’eût point de réalité. Le hasard a déjoué ma prudence ; tu faillis payer chèrement ton entreprise. J’en ressens un regret très vif.

— Mais non pas moi, cria-t-il avec véhémence.

Elle le regarda, souriante, et se mit à défaire lentement une partie de sa chevelure. Une provocation ironique éclairait sa prunelle.

— J’aime que tu n’aies pas un regret, fit-elle, et que tu ne détestes pas de courir un peu de ces risques que des peuples consentirent à courir pour une femme. Je n’aurais aucun plaisir, Dionys, à recevoir un homme qui ne serait pas prêt à la guerre pour me conquérir. Aussi bien, ai-je voulu savoir si tu ne reculerais point. C’était une épreuve nécessaire, sans quoi l’aventure eut été fade et sans beauté. Mais j’ai moi-même tremblé pour toi, et ceci n’était pas utile.

Elle étala sa chevelure sur les genoux du Syracusain, et la mania délicatement. Des reflets de cuivre y scintillaient sur un fond de soie fauve. Il y plongea les mains avec un soupir ; il lui semblait la sentir palpiter ; son désir s’exaltait ainsi qu’une bête guerrière. L’Ombrienne le contenait toujours de son sourire. Puis, voyant qu’il s’impatientait :

— Ôte, je te prie, ce long manteau… j’étouffe à le voir sur tes épaules…

Il ôta son manteau, tandis qu’elle renouait sa chevelure. Son cou merveilleux, rond, éclatant, tendu, avec deux plis d’enfant, avec une nuque ensemble délicate et grasse, retint l’attention du Syracusain. Il jaillissait de la stola en une sorte de hardiesse amoureuse, il semblait un être complet, borné par la racine des cheveux et les maxillaires. Dionys ne se souvenait pas d’avoir aperçu un contour de chair à ce point paré des dons d’Aphrodite. Il aurait plus de plaisir à y plonger les lèvres qu’à posséder une belle courtisane.

Et il songea qu’il trouverait la nuit heureuse si la jeune femme réalisait simplement ce vœu. Il dit avec passion :

— Il n’y a pas une seule statue hellène, Ombrienne, dont le cou resplendisse de cette beauté et de cette grâce…

Elle se tourna vers lui ; elle dit avec une douceur singulière.

— Je le sais, Dionys. J’honore en lui l’œuvre mystérieuse d’un dieu ; j’éprouve, à le contempler dans ma glace, un frisson qui me fait comprendre le désir des hommes.

Il s’approcha, les yeux humbles et suppliants, car il comprenait qu’il n’obtiendrait rien que par la prière ; il dit :

— Laisse-moi y poser la lèvre et cette nuit sera bénie !

Il était tout près d’elle. Elle recula avec un frémissement.

— Prends garde de rien faire par surprise, tu me ferais du chagrin et tu m’empêcherais de t’aimer. Et je désire t’aimer. Mais ce n’est possible que si tu respectes mon corps comme une œuvre sainte. La violence m’est en horreur et en dégoût. Ceux qui savent véritablement discerner la beauté n’en sont pas capables, alors qu’on a pris soin de les avertir… Il y a peu de calcul dans ma résistance, ou du moins ce calcul n’est que l’effet de sentiments très forts. Il faut me conquérir. J’en sens le besoin pour moi-même et pour celui à qui il me plaira de céder. C’est un intérêt commun, Dionys. Il te serait aussi néfaste qu’à moi-même de le méconnaître.

— Je ne le méconnaîtrai pas, dit-il, si ton amour doit être le prix de mon obéissance.

Elle appuya sa tête sur son épaule ; il voyait, obliquement, l’œil d’émeraude, la lèvre pourpre, pleine de la même expression cruelle que naguère :

— Je ne sais pas du tout si je t’aimerai, reprit-elle. J’ai seulement envie de t’aimer, parce qu’il apparaît que tu peux reconnaître la valeur de mon corps. Tu sais, et tu sauras mieux, que c’est posséder toutes les femmes que de me posséder. La beauté est un peuple. Elle représente mille choses extraordinaires, tout le prodige mystérieux de la vie. Ceux qui s’étonnent que Marc-Antoine préféra Cléopâtre à l’Empire, n’ont pas songé que l’Empire c’est l’insipide répétition de créatures mal faites. Une seule que la nature a réussie, en vaut une myriade. Que sera-ce si elle est parfaitement réussie ? Elle pourra bien être plus que tout ce qui existe d’humains, hors ses pareilles…

Elle se tut. Il restait rêveur. Ces paroles correspondaient au fond de sa nature, imbue de la religion du Beau. Il enveloppa la jeune femme d’un long regard adorant, tandis qu’elle reprenait :

— Vaine et pauvre chose, Dionys, si je me livrais sans résistance. Au lieu d’une profonde aventure, tu n’aurais qu’un jeu stupide. Il faut que la beauté soit chère, pour mieux exalter l’âme des hommes, et n’est-ce pas d’ailleurs insulter les dieux que d’accorder sans épreuve ce qui a dû coûter tant de peine ?

Elle se tenait grave et fière comme une Pallas-Athéné qui aurait les grâces de Kypris. Aucune perversité n’éclatait plus dans ses prunelles lumineuses. Elle était pure, par la loyauté et la ferveur de sa croyance. Et il se glissa dans le cœur de Dionys une détresse amère, la peur que cette femme ne fût point faite pour l’amour. Il dit d’une voix creuse :

— Ne crains-tu pas, Flavia, d’être trop semblable à une œuvre d’art sculptée dans la pierre ? Il faut aussi que la beauté soit émue, sinon il serait vain qu’elle fût de chair palpitante. Aucune divinité n’a pu vouloir que celles qui doivent troubler l’âme des hommes fussent elles-mêmes sans trouble. Il leur manquerait la grâce suprême qui est dans la Vie.

— Ah ! cria-t-elle avec véhémence, je ne voudrais pas être une statue. Et je n’ai pas à le craindre. Cette chair n’est pas insensible ; elle aspire à l’ivresse charmante. Je suis pleine de désirs secrets, Syracusain, mais ils n’ont pu s’épanouir. Tu ne reprocherais pas à la fleur de Lybie de ne pouvoir croître dans la lumière indigente des Bretons, ni à l’oiseau des tempêtes de ne pas se plaire aux rives calmes. Ne me reproche point d’être insensible à l’amour des brutes, ni de vouloir être le prix d’un long effort ; j’en serai plus ardente pour avoir été plus savamment élue.

Il voulut répliquer. Elle lui mit sa main sur la bouche : la douceur de cette petite paume rappelait celle du pied argentin, sur l’herbe du Volturnc :

— Ne réponds pas, fit-elle. Je t’ai choisi. Tu me plais. Je sais que nous pratiquons le même culte. Mais tu es encore mon ennemi : c’est la loi. Tâche de me vaincre par la soumission, comme tu t’efforcerais de vaincre l’Anadyomène, si elle jaillissait pour toi de l’écume.

Elle prit un vase d’argent, une coupe d’électrum, et versa du vin. Elle y trempa ses lèvres et le tendit avec un mouvement presque humble. Il mit avidement la bouche à la place qu’elle avait touchée :

— C’est du vin de mon pays, fit-elle. Il est sauvage et peu durable. J’ai voulu t’en faire boire, en signe d’hospitalité. Veux-tu maintenant des fruits, des viandes, du Falerne ou la liqueur douce de Syracuse ?

Elle servait les choses à mesure qu’elle les nommait, sur une table de citre, incrustée d’émaux et d’écailles de tortue. Il avait l’estomac contracté. Il la regardait faire, et de chaque geste, se créait un souvenir.

— Tu ne manges pas ? dit-elle.

— Il me suffit de te voir pour être rassasié.

Elle grignota un peu d’alica, une figue jaune, et prit une gorgée du vin de Syracuse. Elle avait, en mangeant, un air de plaisir naïf, espiègle, gai. Ses joues semblaient plus rondes.

Puis, une mélancolie passa sur son visage. Elle s’accouda devant Dionys, les yeux dans les yeux. L’enfant avait disparu ; il restait une reine sombre, sous les grands cheveux dont la hauteur était égale à celle de tout le visage. Il se sentit sous un joug obscur et redoutable. Elle cessa de manger, elle parla d’une voix claire, qui se creusait par intervalles :

— Ma beauté ne m’a point été secourable. Je l’ai portée le plus souvent comme un lourd fardeau ou comme une fleur épineuse. Il semblait que j’en dusse rançon à quelque puissance invisible. À part ce Cneius, qui m’apprit à la connaître et me donna de la joie, je fus captive de brutes jalouses. Mes maîtres avaient du goût pour mon corps, mais aucun respect ; ils me tenaient loin des autres hommes. Trois fois je fus vendue, trois fois je tombai dans l’infortune. Libre, j’aurais pu me rendre riche ; car il ne faut guère espérer voir la beauté reconnue par les hommes de Rome, d’Athènes, de Phocée, sans qu’elle se soit environnée de luxe… Le vieillard Licinius est encore, après tout, le meilleur de ceux qui me possédèrent.

Elle détacha ses yeux de ceux du jeune homme, une ombre magnifique passa sur son visage :

— Ainsi mon sort n’eut qu’une heure de lumière, et ma beauté fut comme un trésor perdu. Je ne voudrais pas mourir sans avoir aimé.

Dionys restait immobile, baigné dans une mélancolie étrange, qui lui semblait inexplicable. La courte plainte de cette femme évoquait toute la fugitive histoire des humains. Le Sicilien revivait son exode, la mer, les villes retentissantes, les âpres routes – tout le décor des Destins, l’espace où vivent et meurent les générations chancelantes. Il avait aussi l’impression d’un sacrilège, à l’idée qu’une telle femme eût été esclave, et il se souvenait des paroles de Tarao, le soir de sa venue :

— C’est une chose contraire aux lois divines. La Beauté en est offensée. De toutes les offenses, je n’en connais pas de plus sacrilège !

L’Ombrienne vit sa tristesse ; elle en fut touchée :

— J’aime mieux ton silence que tes paroles, fit-elle… Il m’est doux d’être plainte. C’est une pitié que je n’oublierai point.

Elle mit ses mains au cou du jeune homme ; puis, tendant sa nuque :

— Tu peux maintenant y mettre ta bouche ; mais, tu partiras…

Il plongea son visage dans le cou embaumé. La chair admirable était fraîche ; il y avait comme une moire de frissons et de mouvements légers. Un instant, la gorge s’éleva comme celle des colombes. L’Ombrienne renversa la tête avec un soupir ; Dionys éperdu la saisit à la taille. Elle le repoussa, impérieuse et douce, lui jeta son manteau sur l’épaule et l’entraîna dans la chambre voisine :

— Va ! dit-elle. Tu reviendras.

Il se retrouvait dans la nuit des jardins, avec le vieux Somnius. Il emportait son baiser comme Endymion, dans les forêts du Latmos, la dissolvante caresse de la reine nocturne.

Dionys revit plusieurs fois l’Ombrienne. Mais ces entrevues étaient pleines d’incertitude. La jeune femme ne se livrait pas davantage qu’au premier soir. Elle échappait à toute prévision, sa douceur était aussi capricieuse que sa mélancolie ; il ne savait jamais si son sourire était ironique ou tendre.

Armée de tous les pouvoirs de la femme, de tous les gestes déconcertants, de toutes les coquetteries contradictoires, de toutes les ruses instinctives, elle n’était pas un être mais une multitude. Dionys désespérait de la saisir, comme un chef une armée en révolte.

Son âme était lourde, il gardait le silence, il ne prenait plus de plaisir à son art. Dehva seule lui était consolatrice. Mais il redoutait sa présence, il s’efforçait de ne la point rencontrer seule. Le travail terminé, il demeurait avec le vieillard Tarao, ou fuyait au long du Volturne, jusqu’aux abords des jardins de Licinius.

Il regardait distraitement vivre les choses et les gens, dans l’automne approchante. Des soirs délicats descendaient sur la Campanie. Les cultivateurs et les bouviers, quittant le champ ou le pâturage, les enfants éperdus dans les vergers et les cours des fermes, les fleurs assoupies, le grand ciel de satin bleu, d’améthyste et de cuivre, les ombres des arbres perdues peu à peu dans l’ombre crépusculaire, le faisaient rêver à ce beau bouclier d’Achille où le dieu des forges représentait la terre labourée, féconde et grasse, les hommes faisant tourner l’attelage, la moisson coupée avec des faucilles, les vignes dorées, aux échalas d’argent, fléchissantes sous les grappes noires et bleues. Quand tombait la nuit, il songeait que Vulcain avait aussi représenté, sur l’arme reluisante, les astres, la lune ronde, les vaporeuses Pleïades, la force d’Orion, le Chariot qui roule sur le Nord, en un stade immuable, et qui jamais ne se baigne au sein de l’infatigable Océan.

Alors, dans la nuit cristalline, il tenait des discours, car il entendait mieux sa pensée lorsqu’il la mettait en paroles :

Il disait :

— Que veux-tu de moi, Æsa ? Pourquoi m’as-tu mis dans le cœur un amour double et plein de tourments ? Car le vœu redoutable me sépare de l’une ; et l’autre se joue de mon désir. Il semble que tu veuilles me réduire au désespoir avec l’aventure même qui pourrait être la plus heureuse pour un fils des hommes… Pourquoi aussi mon cœur en conçoit-il une agitation si rude ? Tu te plais à me faire goûter la mort dans la vie, et l’horreur dans la beauté !…

Parfois encore, il soufflait doucement dans la syrinx, il en tirait des plaintes. Alors, son âme soupirante suivait la magie des sons. Il apercevait obscurément la profonde harmonie qui lie le rythme à la joie et à la souffrance, et cette espèce d’âme éparse dont l’art tire les êtres de beauté, comme la plante tire la fleur de la terre et du jour.

Un soir qu’il se contait la mélancolie de son destin, assis sur une souche de saule, près d’un étang où dormaient des étoiles, il vit devant lui le Maître-potier qui l’écoutait :

— Mon fils, dit le vieillard, jamais tu ne fis entendre rien de si doux. Une vie nouvelle est dans le souffle de cette flûte, une voix que je n’entendis pas ailleurs… Je t’avais suivi pour nous entretenir de ta peine, mais peut-être vaut-il mieux que tu n’épanches pas une souffrance dont tu tires de tels accents… Assure-moi seulement que ton existence et celle de Dehva – elles me sont maintenant presque également chères – ne courent aucun péril.

Dionys, rendu plus tendre par le chagrin, sentit qu’il aimait véritablement ce vieillard ; il s’écria d’une voix entrecoupée :

— Je commettrais tous les crimes, mon père, plutôt que d’exposer la vie de Dehva.

Tarao, rassuré, souhaita d’entendre encore la syrinx. Il s’assit dans l’ombre et dit :

— Sans doute ne gênerai-je pas ta confidence puisqu’elle est sans paroles…

Et le vieillard écoutait.

Dionys répéta sa plainte à la Fatalité.

Depuis, le Sicilien rechercha la compagnie du Maître-potier, quand sa peine était propice à l’art. C’était une consolation, encore que Tarao y prît surtout un plaisir de beauté, et qu’il laissât comprendre qu’une douleur ne lui semblait pas trop chère, qui portait de tels fruits.

Cependant, Dehva se montrait inquiète. Elle pressentait, dans le souci de son compagnon, une présence étrangère. Pleine de la finesse des filles amoureuses, elle cherchait sur le visage et dans l’attitude de son amant, les signes de cette force hostile. Elle avait un instinct merveilleux pour deviner l’insaisissable, et quoiqu’aucune image ne fixât son inquiétude, elle ne se trompait jamais sur les traces de l’aventure inconnue.

Les matins où Dionys avait encore sur lui l’atmosphère de l’Ombrienne, la jeune fille était sauvage, capricieuse, presque ennemie. Elle se détournait, elle avait le rire aigu, les yeux pleins d’une clarté étrange, elle approchait de Dionys avec un visage froid et n’acceptait pas ses caresses. Ensuite, elle se montrait sombre, pleine de rancune ; elle s’isolait dans sa chambre ou aux recoins des jardins ; et, silencieuse, une tristesse tendait sa belle bouche, ce pressentiment d’expérience qui jette une ombre funèbre sur les jeunes êtres.

Lorsque la trace s’effaçait, elle revenait à Dionys avec un visage plus clair, des sourires rajeunis. La vie candide et pleine, la foi, la force, l’espérance lui ramenaient sa douceur.

Elle s’empressait auprès du Sicilien, elle usait de toutes ses armes de grâce ; elle l’enlaçait de sa vénusté fraîche comme d’un rets d’amour.

À mesure qu’il se sentait plus coupable, elle entrait plus profonde « dans son avenir ».

Un matin qu’ils étaient seuls, elle lui prit la main, elle l’attira au jardin, parmi de grands lauriers ombrageux. Quelque chose était en elle, de farouche et d’égaré, ses yeux pleins de désordre et de provocation. Elle n’avait de vêtement qu’une tunique de lin qui suivait le contour de sa hanche.

— Qu’as-tu, Dehva ? fit-il, inquiet du silence sauvage de l’enfant.

Elle leva un front résolu, elle darda son amour du fond de ses prunelles sombres – puis, élevant les mains, elle les croisa sur la nuque du jeune homme. Ses lèvres rouges se pressèrent avec colère sur la bouche de Dionys. Il résista d’abord ; elle le maintint de toute sa force, résolue à tenter son pouvoir ; elle appuya ses petits seins élastiques, mi-nus, contre son amant. Alors, il eut une défaillance. Il demeura comme enseveli dans ce baiser. Attentive, elle écoutait battre le cœur de l’homme. Quand elle fût bien assurée de son désir, elle se détacha soudain, elle s’enfuit sans avoir rompu le silence.

Tout ce jour, elle fut tranquille et gaie, mais, le lendemain, elle reconnut encore la présence ennemie. Dionys avait été la nuit auprès de l’Ombrienne. Son inquiétude la reprit. Elle ne se borna plus à scruter son amant. Elle commença de surveiller ses démarches. Une énergie s’éleva dans elle, la volonté de garder son bonheur et d’y employer toute sa force.

Le Syracusain se rendait deux fois par semaine aux jardins de Licinius. Il y pénétrait sans crainte. Les chiens lui étaient devenus amis ; ils l’accueillaient de caresses silencieuses, comme ils l’eussent naguère dévoré en silence. Il n’avait plus à craindre que la vigilance des esclaves-veilleurs.

Souvent, l’ombrienne arrivait à sa rencontre, jusqu’au dehors de la clôture, et le conduisait elle-même à l’abri.

Dehva connaissait ces sorties. Elle se levait frémissante lorsqu’elle entendait craquer la maison sonore, ou le bruit grinçant de la porte.

Elle se levait, elle assistait furtivement au départ du jeune homme ; elle le regardait disparaître sur la route blanche. Elle se croyait chaque fois décidée à le suivre, puis elle reculait, prise d’un trouble invincible. Souvent aussi, elle songeait à l’appeler, à le retenir : un orgueil secret, une répulsion singulière l’en empêchaient.

Une nuit, elle se décida. Le ciel était vaporeux, la lueur des astres plus incertaine. Elle voyait cependant la silhouette de Dionys, à cinquante pas. Elle avait peine à le suivre, d’autant qu’elle devait amortir le bruit de sa marche. Tant qu’il fut sur la route blanche, elle n’éveilla pas son attention. Souple, adroite, elle ne faisait pas bouger une pierraille.

Lui, songeur, impatient du but à atteindre, déjà accoutumé à parcourir le chemin sans malencontre, ne tournait point la tête.

Mais, dans les petites sentes, le froissement des branches attira son attention.

Il s’arrêta, il tendit l’oreille.

Elle s’était arrêtée au même instant, frémissante. Il crut s’être trompé, il se remit en route.

La sente s’était élargie ; Dehva avançait plus facilement, lorsqu’elle heurta une racine. Cette fois, Dionys ne douta pas qu’il fût suivi. Il tira son couteau, il rétrograda. Dehva ne tenta ni de se cacher, ni de fuir. Elle attendit, immobile, le Destin.

Quand il fut proche, qu’il aperçut la lueur pâle de la stola :

— Est-ce toi, Dehva ? fit-il à voix basse et rentrant son arme.

Elle se mit à trembler tellement qu’elle n’avait pas la force de répondre. Son cœur contracté, plein d’une peine sinistre, semblait lui remonter à la gorge :

— Est-ce toi ? répéta-t-il ; et sa main touchait l’épaule frissonnante.

L’âme de la vierge éclata ; elle poussa un cri bas et plaintif, tandis que des larmes commençaient de couler sur son visage.

Il l’avait contre lui ; il était plein d’une pitié insondable. Les secousses de ce jeune corps aimé, les larmes tièdes que rencontrait sa lèvre, le petit bruit des sanglots, le bouleversaient de tendresse et aussi de la sensualité sournoise qui se lève au contact de la douleur féminine. Il demeurait plein d’angoisse entre cet amour auquel il avait consacré sa vie et l’étincelante esclave de Licinius. Et songeant combien celle-ci était sûre et l’autre fuyante, il était prêt de céder à la peine de son amie, de renoncer aux jardins de tentation.

Tout bas, il disait des paroles sans suite, très douces, enfantines. Elle percevait sa faiblesse.

Elle dit à son oreille :

— Reste !

Il ne répondit pas, grisé par le petit souffle qui le frôlait. Alors, l’étreignant de toute l’énergie de ses petits bras, elle reprit :

— Reste, Dionys… C’est comme si j’allais mourir !

Il détournait la tête. Il n’avait plus de force. Il s’abandonnait à une sorte de vertige très doux.

Cependant une lueur grandissait à l’horizon noir et montait parmi les étoiles. Les collines du couchant devinrent visibles, découpées en silhouettes. Presque soudain, une lune écornée, pourpre, difforme, apparut parmi des vapeurs.

Dionys cria :

— Tu vois, Diane ne veut pas… Elle est apparue sanglante au moment de répondre. Il faut fuir, Dehva, devant la déesse homicide…

Et il s’arracha d’elle.

III

LA JOIE SACRÉE

Flavia se peignait. Ses deux petites mains avaient retiré les épingles et défaisaient la chevelure. Les ondes tombaient sur les épaules mi-nues ; Dionys apercevait le poil fauve sous les aisselles, les seins pressés l’un contre l’autre, les beaux reins cambrés sous la tunique transparente.

Quand les cheveux furent épandus, Flavia les démêla d’une main agile. Le peigne faisait un crissement, qui se mêlait au frisson du lin et aux bruits légers des articulations. La bouche souriait au travers, mais les yeux étaient graves, attentifs.

Dionys se grisait de ce spectacle, avec un mélange d’espoir et de découragement :

— Tu peux m’embrasser, fit-elle, mais vite.

D’un bond il fut près d’elle. Elle abandonna un instant sa bouche, passive et fermant les yeux.

— Tes lèvres sont bonnes, dit-elle. Elles sont faites pour le baiser…

Il alla se rasseoir ; elle renoua ses cheveux, elle se trempa le visage dans une eau mêlée de son et d’iris. Puis elle se parfuma et se polit les ongles avec une poudre rose. Ensuite, elle passa une infusion de menthe sur ses dents brillantes comme l’argent et translucides comme l’émail des coquillages.

Dionys ne bougeait pas. Il contemplait tous les mouvements de la jeune femme : c’était un jeu accompli, un chef-d’œuvre mimique de la beauté vivante. Il aimait ces soins comme une consécration des royautés de la chair, comme des rites savants et magiques.

Flavia s’interrompit, elle s’approcha de lui. Il ne bougea point :

— Tu es tranquille, fit-elle avec moquerie. Ton amour est-il engourdi ?

— Il est résigné, Flavia. Tu lui appris la patience, et l’art de souffrir sans un frémissement.

— Et tu n’as point de rancune ?

— Parfois. Mais cette rancune n’est pas profonde. Elle ne le deviendrait que si tu me tenais longtemps encore dans l’attente… Tu m’es ennemie, non irréconciliable. Tout est prêt en moi pour t’aimer avec douceur. Car j’ai reconnu que ta volonté était juste, et qu’il fallait savoir souffrir pour ta beauté.

— Mais tu n’es pas heureux, Dionys ?

— Je suis misérable. Je ne l’ai jamais été à ce point. J’ai cru connaître le malheur quand je reposais mes membres sur la terre dure et que je me lamentais de faim. Alors j’étais plein d’espoir, parce qu’un hasard pouvait finir mon indigence et que je sentais bouillonner en moi la jeunesse, la force, les longs jours. Aujourd’hui, je suis étreint par la fatalité obscure. Je n’ai plus d’âge. Je suis aux confins de la vie. Si mon aventure est funeste, – il n’importe que j’aie cinq ou dix lustres – elle me marquera d’un sceau ineffaçable. J’aurai perdu ce qui ne reviendra plus, et qui vaut plusieurs existences d’homme.

Elle écoutait grave, charmante, le coude sur son genou, la pupille élargie au point que l’iris ne paraissait plus qu’une bague d’améthyste constellée de petites topazes. Seuls ces iris et les pupilles bougeaient dans la face ; l’Ombrienne changeait par intervalles, lentement, le pli de la saignée.

— Tu ne peux cependant tout perdre, car il te resterait la fille du vieux potier.

— Elle m’est interdite durant douze mois encore, Ombrienne. C’est un trop grand supplice… Quand il n’en serait pas ainsi…

Il s’interrompit, il resta le visage tourné vers le sol, sombre.

— Je veux que tu dises tout, murmura-t-elle.

— Eh bien ! reprit-il d’un accent de langueur… je ne puis plus me figurer la vie sans vous deux. Avec l’une seulement toute chose est incomplète, le monde vide. Il me faut toi et Dehva pour le remplir… Mais aussi, à quel humain, à quel demi-dieu advint-il de rencontrer, dans une bourgade solitaire, deux figures aussi merveilleuses à se compléter l’une l’autre ? Car vous êtes plus belles pour exister ensemble !… Voilà pourquoi, perdant l’une, je perdrais ce qui ne sera jamais plus, ce qui ne peut jamais plus être.

— Alors, je ne pourrais pas te suffire ?

— Tu l’aurais pu, jadis.

Elle prit un air froid :

— Et si je voulais être seule ?

Il devint pâle, et ne dit pas une parole. Une tristesse immense contracta sa bouche, où il y avait de l’épouvante et du dégoût.

Elle répéta, obscure et cruelle :

— Si je voulais ?

— Que sais-je ? gémit-il. Quand je dirais oui et quand je te sacrifierais l’autre, aurais-je changé mon âme ? Le désespoir demeurera et l’horreur d’être vivant. Ni ta volonté, ni la mienne, n’y peuvent pas plus qu’un navire précipité dans l’hélice du gouffre.

Il ajouta, comme en rêve :

— Ah ! l’on n’aurait pas dû m’engendrer !

Flavia tressaillit. Elle se leva, elle s’appuya des deux mains sur Dionys. Elle était palpitante, emplie de la volonté d’amour. Il y avait dans son désir la pitié d’avoir vaincu, si chère au cœur des femmes, la joie de finir d’une caresse une douleur profonde, et l’agitation inconnue, la présence du dieu capricieux qui abat l’orgueil dans la frémissante humilité du don.

Il défaillait sous le poids magique de cette chair. Mais, accoutumé à la déception des caresses, il ne devina pas que l’heure était venue. Alors, elle l’appela d’une voix profonde :

— Dionys !

Elle pesa davantage, les yeux pleins d’une langueur de flamme :

— Tu as vaincu.

Il dressa la tête comme un légionnaire au bruit de la bataille, et saisissant la femme, avec un cri de triomphe et de servage, il s’anéantit par elle dans la joie sacrée.

IV

LA CLAIRIÈRE

Il y avait deux fêtes des Oliviers dans les villages étrusques de la Campanie. L’une était consacrée à Mnerfa, l’Athéné créatrice de l’arbre, l’autre à Cérès Étrusque, laquelle se confondait fréquemment avec une Rhéa primitive et même avec une déesse du Chaos, informe, le plus souvent figurée par un tronc d’arbre où l’on apercevait des plis confus de voile ou de manteau. La fête de Mnerfa tombait vers les ides de septembre. Elle était pure et claire, plutôt célébrée par les enfants, les éphèbes et les vierges.

Dès l’aube, vêtus de blanc, des petits garçons et des fillettes couraient en chantant, par groupes de sept, de demeure en demeure. Ils agitaient des rameaux parés d’olives en chantant quelque hymne simple à Mnerfa. Une femme sortait, aspergeait doucement les petits chanteurs d’une eau parfumée de roses, distribuait des gâteaux au miel et des fruits mûrs.

Ces visites enfantines duraient jusqu’au tiers du jour ; puis, les vierges et les adolescents se rassemblaient auprès d’un bois sacré où les attendait un prêtre, ou du moins quelque vieillard qui en remplissait l’office.

On sacrifiait un taureau et des béliers dans une clairière, sur un autel fruste, à l’ombre d’un olivier antique. Puis, on promenait des coqs et des chouettes, oiseaux dédiés à la déesse aux yeux glauques, et l’on prolongeait, dans la nuit, un banquet d’où la licence était bannie.

À Veïla, la fête de Mnerfa était surtout conduite par les vierges. Tout le jour, elles étaient maîtresses du village. Elles exerçaient une royauté absolue, tempérée par des règles anciennes. Elles s’unissaient en longues théories qui se répandaient dans les bocages du Volturne, et célébraient, deux à deux, des fiançailles très chastes, où elles se couronnaient de roses flambantes, de rameaux d’oliviers, de plumes de coq et de chouette. Il leur était permis de s’embrasser sur la bouche.

Elles réglaient l’ordre du banquet, la décoration des demeures et des carrefours, mais ne travaillaient pas elles-mêmes : les femmes, les hommes recevaient leurs ordres et les exécutaient sans murmure. Les aïeux mêmes leur obéissaient.

L’une d’entre elles était reine. Elle se vêtait d’une tunique, d’un corselet et de cothurnes glauques. Elle tenait un petit bouclier, avec une tête au centre, qui pouvait être la Gorgone ou quelque vieille déité étrusque de l’Épouvante. Un voile de lin transparent flottait sur son cou et pouvait se rabattre sur son visage. On la conduisait au bois du sacrifice, sur un char traîné par des béliers. Une couleuvre familière l’accompagnait, et une corneille qui savait prononcer le nom de la déesse. Elle recevait, dans une écuelle d’or, quelques bouillons du sang consacré qu’elle devait pétrir avec de la farine et de l’huile d’olives, pour le gâteau symbolique du banquet.

Après le crépuscule, elle se retirait seule au fond du bois sacré. Elle pouvait se faire accompagner par un jeune homme jusqu’à quarante-neuf pas de l’autel. Là, dans la solitude, elle chantait un hymne à Mnerfa et demandait sa protection pour le village.

Cette année Dehva fut reine. Elle était pâle et triste, mais si belle que les plus rustres s’émouvaient de sa présence. Elle promena tout le jour sa peine au long du fleuve, des marais, des roseraies, et subit avec douceur sa gloire d’un jour. Comme elle était solitaire, environnée mais sans compagne, elle pouvait garder le silence. Elle indiquait les hymnes, mais ne chantait que les premiers vers. Sa frêle majesté était plus charmante par son silence et la mélancolie de son sourire.

Elle ne pouvait se rapprocher de Dionys, ni lui parler. Elle cherchait à l’apercevoir, à suivre ses démarches et l’expression de son visage. Une jalousie indiscernable, confuse, et d’autant plus affreuse, la ravageait. Elle était comme un voyageur égaré, dans une nuit sinistre, qui pressent autour de lui les fauves dévorateurs, cent bêtes de proie dont il ignore la nature.

Elle ne craignait plus les dieux, ni la déesse terrible qui veillait sur elle. Son âme était sans défense, même contre la mort.

Cependant, il lui vint une sorte de tranquillité vers le déclin du jour. L’heure allait venir, qu’elle attendait depuis l’aube, où il lui faudrait, dans le bois sacré, dire l’hymne solitaire. Elle serait seule avec Dionys.

Et il lui semblait qu’elle arracherait à son amant la triste confidence. Elle ne songeait ni au malheur ni au bonheur, torturée seulement par cet effroyable besoin de savoir qui, depuis cent siècles, dévore les âmes jalouses.

L’heure sonna de son départ. Elle avait désigné Dionys. Et le jeune homme l’accompagnait parmi les oliviers séculaires. C’était un de ces soirs d’extase, dont la Campanie est prodigue, où l’on ne sent plus d’autre besoin que d’aimer et de croître. L’eau est en fleur comme la terre. Les étoiles projettent des sillages pâles sur le lac du ciel. Il semble qu’on voie voguer les constellations. Les âmes aromales des fleurs enchantent l’étendue.

Dehva marchait silencieuse à côté du Syracusain. La présence du jeune homme l’emplissait d’une soudaine béatitude, si forte, si délicieuse, qu’elle y anéantissait toute volonté antérieure. Elle s’appuyait à lui, elle le respirait avec l’odeur des ténèbres.

Ils approchèrent ainsi de la clairière où se trouvait l’autel de Mnerfa.

Elle était environnée d’oliviers immenses, dont le moindre avait crû deux siècles. Les jeunes gens marchaient, enlacés, sous la rumeur des cigales. Leurs lèvres amoureuses se rencontraient avec langueur. À peine si Dehva sentait encore la présence étrangère. Ils atteignirent la limite que Dionys ne pouvait franchir sans encourir le courroux de la déesse. Alors, un petit frémissement agita la jeune fille, le noir soupçon revint et lui poignit le cœur.

Et tout bas, gémissante :

— Je souffre d’une ombre, Dionys, ne peux-tu pas l’écarter ?

Il répondit :

— Il n’y a pas d’ombre qui puisse me séparer de toi !

Elle soupira, elle ne trouva pas une parole à répondre et, se détachant, elle passa seule sous les ramures ombrageuses. La grande clairière s’ouvrit devant elle. Des reflets de cendre y traînaient sur les herbes et les fleurs, qui permettaient de distinguer, au centre, l’olivier dix fois centenaire, que les foudres ni les ouragans n’avaient pu abattre. Dehva s’avança d’un pas craintif, jusqu’à l’autel de pierre volcanique. Son cœur s’agitait violemment.

Elle chanta d’une voix argentée, d’abord très faible, qui s’élevait à mesure. Elle célébrait la force intelligente de la déesse, victorieuse de Mars aveugle, du vaste Encelade et du souverain de la mer saphirine. Elle dit sa douceur pour les humains, formés par Prométhée, pour les héros Persée, Bellérophon, Héraklès, pour Oresteen proie aux Euménides, – et la naissance féconde de l’Olivier. Elle l’implora pour les autres, puis, tout bas, pour elle-même, pour sa faible âme chancelante et son désir plus ardent que le désir de vivre.

Elle parlait à Mnerfa sur un ton de confidence, comme à une mère céleste, secourable autant que Diane était âpre, et qui, peut-être, s’opposerait à la colère de la déesse inexorable.

Elle demeura plus longtemps qu’elle n’avait cru. Le passage d’un oiseau nocturne la fit souvenir de l’heure. Elle retourna vers Dionys. Elle allait très doucement ; une brise s’était levée dans les arbres, qui étouffait le bruit léger de sa marche.

Elle s’arrêta soudain, elle se mit à trembler. À quelques pas, elle venait d’apercevoir deux silhouettes enlacées. Dans la lueur grise, elle les voyait nettement. Elle distinguait le mouvement de leurs têtes. Et reconnaissant Dionys, elle poussa un cri. Un grand froid passa sur son cœur.

Elle tomba sur le sol, évanouie.

Au bruit, Dionys et Flavia se dressèrent. Et le jeune homme reconnut, dans l’ombre étoilée, la forme de Dehva, étendue. Il poussa une exclamation d’angoisse. L’Ombrienne, dont le cœur n’était point dur, s’émut. Elle poussa Dionys en murmurant :

— Va !

Et disparut dans la futaie.

Le Syracusain resta un moment étourdi, puis s’avança vers son amie. Il s’agenouilla auprès d’elle. Des sentiments vastes comme l’océan et doux comme une lumière de veillée s’agitaient dans son âme. Toute son aventure, si charmante, si claire et si fraîche, se représenta devant sa mémoire, comme Argos au héros mourant. Il se revit dans l’âpre journée de misère, alors que la faim et la fatigue tourmentaient ensemble son pauvre corps. Il entendit sa syrinx plaintive chanter fièrement la force indestructible de l’Art, puis la jolie voix argentée qui l’appelait au bord du Volturne. Tous les jours et les soirs délicieux passés auprès du vieux Maître et de sa fille s’élevèrent ainsi qu’un vol d’abeilles et de colombes.

Il lui fut amer de voir évanouie, par amour pour lui, celle dont lui venait tout bonheur, même son ardente victoire sur l’Ombrienne. Éros l’emplit d’un attendrissement plus dangereux que la fureur d’un fauve. Il prit avec un grand soupir Dehva contre sa poitrine et la couvrit de baisers.

Elle s’éveilla. Elle se vit dans les bras du Syracusain. La joie et la douleur l’emplirent de larmes. Ses bras clairs et sa bouche s’attachèrent avec une violence sauvage à son amant. Elle sanglotait :

— Je veux mourir, Dionys. Je préfère la fureur de Diane-Étrusque et de l’inexorable Aïdonée à l’épouvante de te perdre… Je t’aime plus que toute la terre et tous les dieux… Ne me repousse pas… Ne jette pas au désespoir ta pauvre petite : toute chose d’elle est à toi… Ta présence est devenue sa vie… Je t’aime, Dionys.

Il s’émouvait davantage à cette voix si plaintive et si jolie, où les sanglots mêlaient le bruit d’une onde contre le rocher. Elle sut qu’il était troublé plus encore qu’au soir où il s’était enfui vers le fleuve. Du fond de sa petite âme, il s’éleva une volonté implacable. Elle brava Diane et tout le mystère menaçant du monde et la mort glaciale. Elle jeta sa destinée comme la plante jette sa graine ; elle se précipita à l’hymen ainsi que le soldat ambitieux dans la bataille.

Dionys, étonné, subit cette force supérieure. Et dans le silence farouche du bois, sous les étoiles du Cygne et de l’Aigle, ils s’épousèrent dans une ardente et convulsive épouvante.

Il y avait près d’une heure que Dehva était partie pour l’autel de la déesse. Ce temps excédait de moitié les prévisions. Les anciens se montraient inquiets et soupçonneux ; une peur subtile glissait au cœur du vieillard Tarao. Mais il n’en laissait rien paraître. C’est lui qui, rassurant les esprits, empêchait qu’on n’envoyât à la recherche. C’est qu’il redoutait un péril cent fois plus terrible que les loups ou les rôdeurs. Son sang était glacé, sa poitrine sans souffle, lorsque l’image funeste apparaissait devant lui. Et il ne trouvait quelque repos, que dans le souvenir du serment juré par Dionys.

Quand l’étoile rouge du Bouvier fut près d’atteindre l’horizon, Auléi, prêtre de Diane-Étrusque, dit avec autorité :

— Il ne convient pas que nous attendions davantage. Désignons douze hommes pour aller à la recherche de cette vierge.

— Dehva est pieuse ! intervint le Maître-potier. Il n’est pas bon d’interrompre la prière à Mnerfa : cette déesse est juste, mais elle se venge cruellement. Gardons-nous de l’offenser.

— Nous n’outrepasserons pas l’enceinte sacrée, dit un jeune potier aux bras rudes. Et nous trouverons le Syracusain pour nous renseigner.

Tarao ne continua pas une opposition dangereuse. Il demanda seulement, et obtint, d’être parmi les douze.

Le long de la route, il parlait à voix haute, marchait d’un pas lourd et faisait craquer sur son passage les branches des arbres… Le jeune potier s’était glissé en avant, léger et furtif comme un chat sauvage. Il avait l’oreille fine, les yeux perçants, le cœur plein de haine contre l’étranger. Car il convoitait la fille du Maître-potier et se désespérait de n’attirer point ses regards.

Un instinct sauvage le conduisit à prendre une autre voie que ses compagnons. Il vint à cette place où Dehva avait quitté et retrouvé Dionys.

Tout à coup, il vit ce dont il avait horreur et ce qu’il désirait cependant. Alors, il poussa une grande clameur.

Et les envoyés de Veïla virent la honte de la vierge sainte et le crime de l’Étranger.

Le vieillard Tarao n’avait pas eu le courage de rentrer dans sa demeure. Il promenait son vieux corps fatigué par les plaines ; il sentait, pour la première fois, depuis quatre-vingts hivers, que la vie lui était devenue insupportable. Il avait connu toutes les douleurs de l’Homme. Sa génération avait trépassé autour de lui. Il avait vu se glacer les yeux de ses fils, de ses filles et de ses petits-enfants. Son cœur avait crié de détresse, sa chair s’était tordue dans le désespoir. Mais il avait toujours reconnu la Beauté dans la Misère. Et ce monde terrible avait continué à le séduire. Il ne pouvait se lasser de la forme des choses, des contes fabuleux, de l’art profond de ceux qui construisent les temples, taillent les dieux dans le marbre ou rassemblent toutes les voix confuses de la forêt, de l’océan, de la nuit soupirante, dans une harmonie de lyres, de flûtes ou de paroles ailées. Même après les grands gémissements de la souffrance, il n’avait pu s’empêcher de se dire qu’une splendeur magique jaillit des âmes tristes et des chairs douloureuses.

Mais aujourd’hui, il reconnaissait que ces deux seulement virent la juste réalité, dont l’un pleurait et dont l’autre riait au spectacle des choses.

Il vint, dans la nuit cendreuse, auprès du Temple de Diane-Étrusque.

Ce temple dominait une colline, dans une enceinte de citres et de chênes. Il était en basalte, de forme carrée, à double portique, d’aspect dur et vétuste, ténébreux. On le croyait vieux de mille ans. Le feu était continuellement entretenu sur l’autel, tantôt par les vierges consacrées, tantôt par le prêtre et les camilli ; les rites rappelaient ceux de la Vesta romaine, qui eurent, vraisemblablement, la même origine.

La Diane des Rasenas vaincus, plus rustique, n’était point servie par un collège de vierges nobles : ses règles n’avaient guère de raffinement. Si le feu s’éteignait, une amende suffisait à punir les coupables. La virginité n’était point exigible au delà de dix-huit ans. Mais la déesse étrusque, était implacable pour la violation du vœu, qui devait être expiée par la mort des coupables et de leurs complices.

La procédure était simple. Une visite intime des matrones décidait du sort de la jeune fille : le prêtre, sur-le-champ, prononçait la sentence.

Pour le complice, il n’existait que trois moyens d’accusation : le flagrant délit constaté par deux ou plusieurs témoins, l’aveu personnel et la désignation par la coupable.

L’un de ces trois cas déterminait une condamnation irrémissible, sinon l’accusé échappait sans retour.

Il ne pouvait y avoir aucune hésitation sur le sort de Dehva et de Dionys.

Tarao, perdu sous les citres, contemplait le temple de la Diane implacable. Une haine farouche s’élevait dans son pauvre cœur. Il avait chéri ce temple pour son âge, parce qu’il était de la forme dont on usait aux temps des lucumons et qu’on y observait des rites vénérables. Il aimait, aux jours de repos, d’y promener sa rêverie et ses vœux pour la renaissance des Rasenas. Aux grandes lunes rouges, il adressait confusément une prière à la Vie qui conduisait l’esquif dans l’Éther. Sa croyance était voilée, nombreuse, pleine de contradiction, mais toutefois, il reconnaissait la présence d’un Pouvoir et d’une Volonté.

Cette nuit, il s’élevait contre ce Pouvoir ! Il disait :

— Tu ne dois pas enlever cette fille à la race qui t’adore. Car elle est de notre sang le plus pur et le plus ancien. Ce sang coula non seulement pour nos Villes, nos Foyers et nos Coutumes, mais pour toi-même, mille fois ! Celle-ci est la dernière qui peut le transmettre au vaste Avenir.

Au loin des chiens hurlaient. Les astres semblaient allumés dans une cave immense. Et le vieillard vit la lueur qui précédait la demi-lune se répandre lentement jusqu’au zénith. Il attendit la venue de l’astre. Il le regarda surgir, échancré déjà, comme un des navires rouges du roi Odysseus. Il clama dans son désespoir :

— Je crie vers ta justice, nautonière des ténèbres, reine sombre et violente, terreur des forêts et des montagnes. Je t’adjure de ne point sacrifier ma race. Elle a mérité que tu lui sois favorable !… Tu parus jadis pour sauver un de mes ancêtres sur le lac Régile : tu ne peux aujourd’hui te démentir sans mériter l’exécration. Ma clameur s’élèverait contre toi du fond de la terre profonde !

Il dit et pleura. Il eut la vision de son enfant charmante qui attendait la mort. Il maudit l’Hospitalité funeste.

— Que venais-tu faire, étranger aux beaux accents ? Ton art magique était maudit et ton sourire empoisonné. Tu aurais dû t’engloutir dans la mer de Sicile, puisqu’aussi bien tu ne pouvais être propice, ni aux autres, ni à toi-même. Je devais me défier de toi comme du gouffre de Charybde ; car ils sont néfastes ceux dont les parents sont morts dans l’infortune.

La lune montait, décroissante à mesure, sur les eaux turquines du firmament. Elle silla dans un golfe de grands arbres, dont les cimes se découpaient ainsi qu’une côte noire et sauvage. Les petites rides d’une source se partageaient son image. La silencieuse beauté de cette heure étonnait encore le vieillard accoutumé à l’admiration. Il se souvint de la syrinx délicieuse, chantante au fond de son jardin. Il ne trouvait plus de haine contre l’étranger. Plutôt le plaignait-il, victime de la fatalité, plus forte que la force des serments. C’est contre l’astre argentin et les énergies obscures que s’élevaient sa rancune et sa plainte :

— Déesse jalouse ! qui fais s’élever les abîmes de la mer et le sang des femmes. Protectrice des louves et des ourses, à la flèche inexorable, Diane, Artémis, Phébé, qui fis mourir le grand Orion, mais sauvas la pâle Iphigénie… Séléné d’argent, Eurynome, lueur mystérieuse du lac Stymphale, tisseuse des nuits à la quenouille d’or, je t’implore pour ma vieillesse sans descendance !

Ainsi assemblait-il, au hasard, les noms de la déesse – et il semblait qu’elle dût mieux l’entendre. Mais l’astre, s’élevant au-dessus des cimes les plus hautes, jetait une lueur glaciale. Le vieillard désespéra. Il se remit à marcher dans la nuit claire et profonde.

Il rôda longtemps, au hasard du chagrin, discourant aux herbes, aux arbres et aux eaux. Sa douleur, comme ses joies, était pleine de paroles.

L’instinct le conduisit à la porte du prêtre Auleï. C’était là qu’on détenait les deux captifs.

Tarao regardait avec épouvante la porte bleue, gardée par un chien en terre de poterie.

Puis, il se souvint que ce prêtre était le plus assidu de ses convives. Il revit ces banquets lumineux où Auleï montrait tant de plaisir à goûter l’art du cuisinier. Il s’éleva dans son cœur une faible espérance.

Il frappa, il cria son nom à travers la porte. Mais Auleï, craignant les discours du vieillard, n’ouvrit point.

Seule, une voix plaintive et faible répondit. Et le Maître-potier s’enfuit vers le fleuve.

Sa pensée était partie. Une lassitude funèbre le couvrait comme la terre d’un tombeau. Il regarda longtemps courir l’onde pleine d’astres ; des souvenirs passaient, aussi confus que le corps argenté des poissons dans l’abîme ou le vol fin des insectes. Vers le matin, la douleur l’éveilla. Il n’eut plus la force de la sentir dans son cœur et ses entrailles ; il poussa une plainte dernière et confia son corps au fleuve.

V

LE SUPPLICE

C’était au soir, à la lueur des torches, devant le Temple de Diane-Étrusque. Dehva et Dionys, couverts de voiles noirs, chargés de liens, étaient accroupis devant le péristyle.

Le peuple de Veïla, jusqu’aux petits enfants, s’assemblait autour d’eux pour les charger d’opprobre. Ils avaient le visage découvert.

On les contempla d’abord avec une sorte de surprise. Beaucoup avaient de la pitié pour la vierge issue des lucumons. L’élégance de son visage éclatait plus encore dans la lumière barbare des résines. Elle attendrissait les femmes, des adolescents pacifiques et des hommes qui n’avaient point souffert de la voir belle. Mais les femmes seules s’apitoyaient sur Dionys. Ceux mêmes qui croyaient, naguère, ne point le voir avec déplaisir, sentaient un levain de haine et qu’il était bon de faire mourir l’Étranger. Mille choses furieuses, venues de la profondeur ancestrale, mille âmes éparses en eux comme dans la terre noire, s’élevaient avec la jalousie amoureuse. Ils s’animaient à l’injure et à l’outrage, sans avoir besoin que de se regarder et de regarder le Syracusain pâle.

Il approcha d’abord un éphèbe difforme, maigre et les jambes torses, qui dit :

— Il mérite doublement le supplice celui qui outrage ensemble la Déesse et l’hospitalité !

Plus impatient, le jeune potier aux bras fauves cria :

— La mort, chien de Sicile !

Ce mot déchaîna les clameurs de la foule. Comme la vague poursuivant la vague, le même mot courait de bouche en bouche, se heurtait aux échos du Péristyle et du Bois Sacré : « La mort ! la mort ! » Peu à peu la soif sanguinaire s’élevait ainsi que l’âme du chasseur, lorsque les chiens hurlent à la vue du sanglier ou du grand cerf. »

Le jeune potier s’approcha de Dionys. Il lui cracha au visage. À grands cris, animés par l’exemple, d’autres se précipitèrent. Mais le prêtre de Diane et les camilli s’étaient avancés :

— Cet homme appartient à la déesse, fit Auleï. Son supplice ne doit pas être un jeu de la multitude. Tu donneras un chevreau blanc, jeune homme, pour avoir méconnu la loi.

Dionys gardait un visage impassible, comme les chefs Sarmates immolés au soir d’une bataille. Il cherchait dans son âme l’enseignement d’un sophiste stoïcien, vieil homme borgne qui lui récitait des maximes, sur le môle de Syracuse. Mais il ne pouvait se défendre contre la terreur de mourir. Car il avait, parmi tous les hommes, éprouvé que la vie est magnifique. Il lui était dur de quitter la contrée légère où avaient fleuri l’Ombrienne et la fille brillante du Potier. Cette pensée qu’il est excellent de mourir jeune, afin de ne connaître point la vieillesse pesante, ne lui apportait aucune consolation.

Plein d’épouvante, il se tournait vers Dehva. Sa seule douceur était de ne point périr sans elle. Il ne se reconnaissait pas coupable. Il savait n’avoir pas agi volontairement, mais par la seule force de la vierge. Elle seule les avait menés à la mort inutile. Il l’accusait avec amertume, et cependant l’aimait encore. Dans son angoisse, il revoyait le jardin délicieux, le fleuve divin, les plaines de roses où avait étincelé son amie. C’est là qu’il l’aurait possédée sans chagrin et sans inquiétude, si elle avait su attendre.

Dehva n’avait point de crainte. Elle ne se faisait de la mort aucune image saisissante. Elle eût été joyeuse si Dionys avait montré de la joie mais elle voyait avec désespoir le désespoir de son amant. Elle se mit à pleurer lorsqu’il tourna vers elle son visage pâle. Elle soupirait des paroles confuses et suppliantes. Toute sa petite âme simple était agitée par la détresse des yeux aimés, indifférente au mouvement et aux injures de la foule. Mais elle aussi, il lui eût été insupportable de mourir sans son complice.

L’aube de Phœbé monta dans le firmament. L’astre s’éleva, presque d’un trait, parmi les branches noires. Il parut tragique à travers la fumée des torches. Il se fit un frémissement qui éteignit une à une les clameurs et devint du silence. Une odeur d’encens monta. Auleï dressa son torse corpulent et chanta :

« Ô Diane d’Étrurie, qui règnes puissamment sur l’Abîme et les Ténèbres. Nous redoutons ton image et tes flèches à l’ombre longue. Ceux qui t’ont offensée doivent mourir devant ta face, et leur crime ne se retournera point contre tes serviteurs ! »

Le victimaire s’avança avec le couteau du sacrifice, les camilli lièrent plus étroitement les membres des condamnés. Alors Auleï dit :

— Vous pouvez faire une prière. Si elle n’est point excessive, ni contraire aux dieux, nous l’exaucerons.

Dionys répondit :

— Maudits soyez-vous, et toutes vos générations et votre déesse infâme !

Dehva répéta ces paroles.

Alors, le prêtre dit au sacrificateur :

— Faites ce que vous devez faire.

L’autre déchira le voile de Dionys. Auleï s’écria :

— Le sexe qui a bravé la Déesse qu’il soit retranché.

Le victimaire se baissa. Le Syracusain poussa une plainte épouvantable et l’on vit ses cuisses pleines d’un sang rouge.

— La bouche qui a murmuré les paroles sacrilèges, qu’elle soit fendue.

Le victimaire fendit la bouche.

— Les yeux qui ont convoité la vierge sacrée, qu’ils soient privés de lumière.

Et le victimaire creva les yeux.

Dionys poussa encore un grand cri lugubre. Sa poitrine haletait ; une convulsion soulevait ses épaules. Mais il se fit en lui une résignation vaste comme le néant.

Il entendit Dehva pleurer et lui dire :

— Pardonne-moi, Dionys. Je connais mon crime !

Il répondit :

— C’était marqué ! Prends un peu de patience. Cela va finir pour toujours.

La multitude, avec des soupirs et des murmures, se rassasiait du supplice. Chaque être était devenu une foule, où s’agitait la fureur barbare des bêtes et des hommes. Ils désiraient maintenant voir la fille de leurs lucumons atteinte à son tour par le couteau sacrificateur.

Il s’éleva une respiration de joie quand Auleï reprit la parole :

— Que celle-ci subisse à son tour le châtiment.

Le victimaire déchira le voile de la jeune fille.

— Le ventre impur qu’il soit ouvert.

Le couteau rouge s’abaissa. Dehva poussa une plainte faible et douce.

Elle souffrait dans sa chair, mais sans épouvante. Elle ne cria pas lorsqu’on lui fendit la bouche et qu’on lui creva les yeux. Elle n’était point malheureuse de sa propre peine ; elle mourait en Dionys comme elle eût vécu en lui. Et elle dit encore de sa bouche sanglante :

— Je connais mon crime envers toi, Dionys !…

Le victimaire, cependant, leur ouvrait les artères du poignet, et le prêtre Auleï pria pour la dernière fois :

— Te voici vengée, Déesse profonde ; ainsi périrent et périront tous ceux qui te feront offense. Protège ce peuple qui garde tes règles saintes ; que notre blé soit béni, et les bêtes de nos pâturages, la vigne qui croît sur nos côtes, et la génération qui doit naître de la nôtre !

Du geste, il dissipa la foule. Jusqu’au matin, la colline devait rester interdite.

Quand ils se sentirent seuls dans leur agonie, Dehva dit avec douceur :

— Je t’ai été fatale, et tu ne peux me pardonner.

Il dit, sombre et fraternel :

— Il n’y a point de rancune dans la terre profonde…

La lassitude l’empêcha de dire davantage. Leur sang, goutte à goutte, emportait leur vie. Ils partaient vers un rêve toujours plus obscur, qui dissipait leur pensée et leur souffrance. Depuis longtemps, ils ne se sentaient plus vivre, quand leurs cœurs, presque en même temps, s’arrêtèrent.

APPENDICE

LA FLÛTE DE PAN[2]

C’était déjà vers le soir. Les beaux sycomores allongeaient des ombres démesurées sur le fleuve aux grands roseaux ; on voyait descendre le soleil jaune et monter la lune aussi pâle qu’un nuage d’argent.

Lycaon goûtait cette heure charmante où la fille et le fils de Latone occupaient ensemble les bords de l’horizon. Couvert de la poudre des chemins, il portait une lyre de bois noirci, car il était aède, ayant reçu l’enseignement des chanteurs et des philosophes sous les portiques polis, les caresses des esclaves peintes, sur des lits d’ivoire, dans l’odeur des aromates, parmi les harmonies d’instruments de musique. Il se souvenait aussi, avec douceur et amertume, des courtisanes industrieuses qui savent l’art de convertir en or les soupirs des hommes.

Et il parcourait l’Hellade aux cent villes pour trouver sa chimère. Il chantait sur le chemin, sur l’agora des cités, aux lisières des bourgades : Et l’heureuse terre d’Achaïe lui donnait en échange l’hospitalité, le vêtement et l’amour. Il savait conter les légendes qui plaisent aux jeunes femmes et en tirer l’enseignement qui invite à la volupté.

Or, il était parvenu près du Ladon aux rives herbeuses. Dans le demi soir divin, il rêvait du fils de Laërte, destructeur de remparts, et de Nausicaa aux bras blancs. Qu’il serait doux de la voir paraître parmi les saules du fleuve, avec ses suivantes demi-nues, riant au travers de leurs cheveux humides.

Comme il pensait ainsi, recru de fatigue et le cœur plein de la douceur d’Éros, il entendit des rires argentés qui se prolongeaient parmi le chant des naïades. Il s’arrêta, il regarda.

Le soleil rouge était prêt à disparaître ; la grande lune semblait un miroir immense où se reflétait une colline. Et parmi les arbres frêles, sur l’ache et le lotos, il vit des nymphes ou des mortelles, à peine couvertes de laines pures, qui laissaient sécher leurs cheveux. Elles étaient, dans la lumière pourpre et la lumière blanche, aussi brillantes que la fille d’Alcinoüs et ses compagnes.

Et l’une, qui semblait coiffée de rayons, tissée de lys, lui fit penser que les peuples, comme pour Hélène, n’auraient pu s’indigner de souffrir pour elle.

Cependant, il s’avançait. Les filles étincelantes, l’apercevant enfin, se levèrent pour fuir le long des prairies. Il leva les mains et cria d’une voix douce, exercée par la musique et par l’éloquence :

— Oh ! déesses ou mortelles, filles lumineuses de la terre ou naïades issues des eaux, ne craignez pas le voyageur solitaire. Il ne peut vous faire aucun mal. Plutôt, écoutez sa voix… Car je sais les histoires des hommes antiques et les chants des bons aèdes… Ne voulez-vous pas que je vous conte l’infortune de Syrinx, fille de ce fleuve aux gouffres transparents, de Syrinx qui ne put fuir le dieu velu, aux jambes de bouc, qu’en devenant un roseau frêle ? Cette histoire est belle par les nuits d’été, et pleine de leçons secrètes.

La jeune fille qui semblait coiffée de rayons s’arrêta, puis les autres. Toutes approchèrent de l’aède avec des gestes de biches curieuses, de grands yeux étoilés. L’une d’elles s’écria :

— Dis-nous l’histoire de la nymphe Syrinx, étranger… Nous l’écouterons se mêler à la voix du fleuve… Mais d’abord prends une coupe de vin noir doux au cœur.

Elle prit une outre de peau de chèvre, pleine de vin, et en versa une coupe à Lycaon. Il éleva vers le ciel la coupe brillante, fit une légère libation au fleuve, et goûta cette boisson dont l’âme ailée le remplit d’éloquence.

— Je vous dirai maintenant l’histoire de Syrinx, issue du fleuve Ladon, et du dieu terrible qui, rôdant par les bois et sur les plaines, rend les ténèbres plus menaçantes.

Elles s’assirent auprès de lui ; il respira l’odeur aimable de leur chair, il vit briller leurs bouches de pourpre et d’argent dans la lueur d’Hécate. Sa poitrine palpitait de volupté tandis qu’il accordait la lyre sonore ; les plus grandes étoiles vinrent se mirer dans les eaux et dans les prunelles des belles filles ; il descendait parfois une haleine qui semblait parfumée de l’ambroisie d’un dieu flottant dans les pénombres cristallines.

Lycaon fit d’abord entendre les petites nymphes euphoniques qui sont captives aux cordes de la lyre, puis il dit :

— Alors, le dieu Pan se cachait aux dieux et aux hommes : c’est pourquoi le vieil Hésiode ne l’a point connu. Il se cachait dans le bruit des tempêtes, dans le murmure des arbres et dans ces voix soudaines qui jettent l’épouvante parmi les troupeaux, les voyageurs et les armées en bataille. Il hantait les forêts qui gémissent, il hurlait avec la voix des loups invisibles, les colères des équinoxes et le retentissement de la mer.

Or, la nymphe Syrinx vivait auprès du fleuve son père, sur les prairies scintillantes, sur les îles ombrageuses et près des havres tranquilles. Elle était tremblante et souple ; elle se glissait heureuse sur les rayons de lune ; elle disparaissait silencieusement dans les troncs des saules ; elle tressait ses cheveux roux avec des herbes fraîches. Il n’y avait pas d’immortelle plus craintive. Une feuille roulée par le vent la faisait fuir ; elle avait peur de regarder son image, et le chant des grenouilles sur les marais troublait ses rêves.

Dès le crépuscule, elle s’abritait avec des branches et des solives ; elle écoutait l’ombre en se roulant sur elle-même. Et cela n’était pas sans plaisir. Elle connaissait les petites voluptés de la peur qui donne une voix aux choses et qui fait vivre les cailloux du chemin. Elle ne détestait pas que le plus petit insecte parût terrible.

Un matin, elle entendit un pas qui la suivait sur la prairie. Elle se retourna et ne vit rien. Mais le lendemain, comme elle se couchait à l’ombre d’un sycomore, elle sentit un souffle chaud dans son cou et dans ses cheveux. Un soir qu’elle allait entrer dans une grotte, un obstacle invisible l’arrêta quelque temps ; elle vit s’élever la vapeur d’une haleine.

Elle poussa un cri et l’obstacle disparut.

« Depuis, elle ne cessa d’être suivie. Les arbres soupiraient à son passage, l’eau poussait une plainte tendre en recevant sa figure ; elle n’osait plus regarder sa chair nue, car des yeux cachés la regardaient en même temps qu’elle. Malgré sa crainte des ténèbres, elle ne se baignait plus que dans le secret des nuits.

Elle comprit qu’un dieu s’était épris d’elle, et se troubla comme les biches à l’Automne. Était-ce Phoïbos roi de la lumière ou le grand Zeus parfumé d’ambroisie ? Elle se couchait sur la mousse de la forêt ou sur les herbes odoriférantes. Elle rêvait à la chair bleue du firmament ; aux nuages du fils de Saturne. Elle ignorait si elle tressaillait de crainte ou de désir. Il lui semblait qu’elle aurait voulu appeler Éros, mais elle n’osait pas. Le souffle s’abattait ; elle sentait auprès de son jeune corps le dieu invisible palpiter pour l’éternel hymen, fin des êtres. Quelquefois un bras très doux l’enlaçait, avec le frôlement d’une poitrine. Elle croyait qu’elle allait voir : mais elle ne voyait qu’un rayon furtif, une bête fuyante ou le vol d’un oiseau noir dans le ciel.

Un jour elle arrangeait ses cheveux avec des fleurs d’iris et de petites herbes vives. Elle mirait sa tête d’or dans une fontaine. Et elle souriait, vague, à sa grâce flexible, lorsque des feuillages frémirent auprès d’elle et se mirent à parler. Ils disaient, d’une voix qui ressemblait au murmure des ondes :

— C’est le dieu Pan qui t’aime, nymphe issue du beau fleuve Ladon. Il veut avec toi créer des êtres neufs qui n’ont point leurs pareils sur la terre. Tu donneras naissance à des animaux chimériques – des hommes-lions et des femmes-cygnes. Tu mettras dans les bois et sur les prairies des figures qui n’ont pas accoutumé d’y être. Et tu seras glorieuse entre les Immortelles, car il n’est rien de plus beau que d’être la mère de formes inconnues.

La nymphe peureuse entendit mal ce langage. Mais elle trouva du charme à la voix qui frémissait dans les feuilles. Elle dit avec douceur :

— Le dieu Pan n’a donc point de visage qu’il parle toujours par les arbres, les eaux ou les échos ?

Les feuillages répondirent :

— Le dieu Pan a beaucoup de visages, car il est le roi de toutes les bêtes et de tous les satyres qui vivent parmi les arbres… et qui sont modelés selon sa ressemblance !

Mais la nymphe aux yeux clairs ne comprit pas davantage. Elle dit à son tour :

— Qu’importent tant de visages s’ils ne peuvent se faire voir ?

Comme elle parlait, le feuillage se mit à rire :

— Veux-tu voir Pan, nymphe innocente ?

Elle trembla, mais la curiosité fut plus forte que la crainte :

— Oui.

— Regarde !

Elle vit un reflet, puis un grand cerf à dix branches. Il rejetait sa tête en arrière et battait l’herbe de son pied fourchu. Ses yeux étincelaient comme l’étoile rouge d’Arès ; l’ardeur élevait ses côtes nerveuses. Il vint auprès de la nymphe, il posa contre son épaule sa bouche tiède. Elle sentit l’ardeur d’Éros dans cet hôte agile des forêts, et voulut se reculer. Mais elle se trouva pressée contre le vaste tronc d’un chêne ; la bête puissante caressait sa poitrine blanche, ses épaules comparables à celles de l’argentine Hébé. Tel le taureau fauve, sur la rive phénicienne, mêla son souffle à celui de la pâle Europe.

Syrinx poussa un grand cri d’épouvante. Le cerf la regarda encore de ses yeux éclatants, releva ses cornes branchues et se perdit comme un nuage.

— Tu as vu l’une des figures du dieu Pan ! murmurèrent les feuillages. Mais il peut prendre aussi la forme humaine.

Syrinx demeurait palpitante. Le regard du cerf était en elle comme le feu dans un foyer. La vie éternelle l’excitait à l’abandon d’elle-même, pour le bien des êtres qui doivent naître dans le futur. Elle désira voir Pan sous la forme humaine et le dit tout bas aux feuillages.

Alors, dans l’ombre bleue, parut un visage d’homme. Il portait une barbe fourchue, des cornes sur la tête ; son corps était couvert d’un poil farouche ; ses jambes étaient celles d’un bouc. Et son regard resplendissait de la même flamme rouge qui avait paru dans les yeux du cerf…

— Syrinx, fille tremblante des eaux et des prairies, ta destinée sera douce comme celle d’Écho à qui je donnai lynx et d’Æga qui conçut Égipan. Je suis le grand dieu du futur. Mes descendants peupleront la terre quand ceux de Zeus, de Poséidon et de Phoïbos seront cachés dans des demeures tristes, et dédaignés des hommes… Viens, nymphe aux belles tresses, nous serons heureux sur la mousse profonde… Nous nous unirons pour faire la forêt plus mystérieuse.

Il dit, et Syrinx dédaigna son corps velu, sa tête cornue. Elle se leva sur ses pieds légers et voulut fuir vers le fleuve aux beaux tourbillons. Mais le dieu lui barra la route. Elle leva les mains vers le ciel et pria :

— Zeus, ô père qui règnes du haut de l’Ida, très grand, très glorieux, et toi Phoïbos, conducteur de la lumière ; et toi, Fleuve divin qui me donnas le jour, ayez pitié de moi, ne me laissez pas tomber aux mains de ce dieu brutal !

— Ta prière est vaine, Syrinx, reprit le dieu Pan. Car je suis le maître des nymphes qui naissent des fleuves ! Elle est insensée, car tu refuses le bonheur…

— Change de figure… cria la nymphe, je ne puis supporter tes pieds de bouc et ta poitrine velue…

— C’est la forme sous laquelle je désire être père… il n’en est pas de plus belle !…

Elle s’enfuit vers les collines. Elle bondissait comme la jeune cavale qui n’a point encore connu le joug de l’homme ; il la suivait comme le fier étalon, roi des troupeaux. Ils franchirent les pâturages, les collines et les plaines où vivent les hommes qui se nourrissent de blé. Et le soir descendait, et les arbres allongeaient leurs ombres, quand tous deux revirent le Ladon dont ils avaient coupé le détour.

Alors, Pan s’écria :

— Arrête, Syrinx… Crains, en fuyant le décret d’Éros, de courir à ta perte. Le Fleuve lui-même ne pourrait te protéger : pour avoir échappé au destin, tu serais semblable à une herbe stérile !

— Que je sois pareille à un roseau ! répondit-elle, plutôt que d’être la mère d’un satyre…

Elle dit et le fleuve se montra, tout rouge dans le crépuscule. Il parut un instant que Syrinx allait enfin être atteinte, mais déjà elle se jetait parmi les eaux. Pan tendit les bras, toucha la nymphe fugitive. Il ne tenait qu’un grand roseau flexible… »

L’aède cessa de parler ; les jeunes filles gardèrent le silence. Elles étaient émues ; leurs seins s’élevaient avec douceur.

Une lumière violette descendait entre les ramures. Le fleuve scintillait parmi les roseaux ; le peuple des grenouilles chantait avec mélancolie.

Lycaon reprit :

— Le grand dieu Pan coupa le roseau et en fit la flûte amoureuse qu’il est si doux d’entendre par les beaux soirs. Ainsi la nymphe morte pour n’avoir pas voulu l’amour, a pris la voix de l’amour – et la flûte chante le regret éternel des filles qui, comme elle, moururent stériles. Car elles sont mortes parmi les mortes !… Il faut aimer, vierges semblables aux Immortelles –  encore que l’amour soit animal autant que divin. Il a des pieds de bouc et des yeux d’astres ; son corps est velu, mais son action est magnifique. Celles qui l’auront méprisé ne seront que des roseaux plaintifs…

« On dit, ajouta-t-il encore, que par les beaux soirs, quand l’air est tranquille, que les rivières dorment comme des êtres vivants, celles-là qui sont mûres pour Éros entendent la flûte s’élever aux bords des lacs, des fleuves ou des marécages. C’est la mélancolique Syrinx qui les exhorte à ne point se montrer impitoyables pour elles-mêmes et à goûter la félicité d’être conquises ».

À ces mots, les jeunes oreilles se tendirent vers le fleuve. On n’entendait que le mouvement léger des vagues, le bruit des batraciens et les feuilles palpitantes. Mais Agamède couronnée de rayons murmura d’une voix émue, tournant ses beaux yeux vers l’aède :

— J’entends la voix de Syrinx…

Elle avait laissé retomber son voile ; l’on voyait sa gorge fraîche aux rayons de la lune. Elle écoutait, attentive, la flûte grêle dont elle était seule à entendre le gémissement.

Lycaon sentit la flamme terrible et douce pour laquelle vivent et périssent les générations des hommes – et qui fit partir les vaisseaux noirs de l’Achaïe pour reprendre la fille de Léda aux Troyens dompteurs de chevaux.

Il dit :

— C’est la voix du dieu, fille charmante ! Crains de lui résister…

— Je ne désire pas lui résister, répartit-elle.

Elle se leva, heureuse d’être soumise, déjà laissant retomber sa grande chevelure faite de lumière et d’or. Ses compagnes ne murmuraient point, car elles croyaient reconnaître les volontés mystérieuses qui ne permettent pas plus de discuter le sacrifice d’une jeune fille que le sacrifice d’une colombe.

Et l’aède pria :

— Sois-nous propice, dieu aux flèches invincibles, qui règnes ardemment sur Thespies, toi qui m’as conduit vers ces rives divines. Je parerai ton autel magnifique, à Samos ou dans la Crète… mais pourrais-je t’offrir une victime plus que celle-ci superbe, une prêtresse plus éclatante et mieux faite pour célébrer tes glorieux mystères ?

La voix et la lyre se turent. L’aède emporta sa proie ravissante.

Tandis que derrière les saules, dans l’ombre embaumée où les phalènes luisent comme de petites étoiles mortelles, l’aède unissait sa bouche aux jeunes lèvres inconnues, le chœur des Arcadiennes chantait l’hymne léger d’Aphrodite ; et l’âme délicieuse de l’Hellade qui sut faire de la beauté une gloire et de l’amour une vertu, planait sur les eaux argentines du fleuve, dans l’atmosphère si diaphane qu’il semblait que le ciel et tous ses astres touchassent à la cime des arbres.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2017.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rosny aîné, J.-H., (Enacryos), Amour Étrusque, édition augmentée et définitive, Paris, Eugène Figuière, 1911. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, tirée de Wikimédia, est nommée Danseurs et musiciens fresque étrusque de la Tombe des Léopards, anonyme, c.-500.

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[1] Voir l’Appendice.

[2] Voir « Le Voyageur », chapitre I, livre I. (BNR.)