Henri Roorda

ON NE BADINE PAS
AVEC
L’INFINI

Un choix de chroniques

1917-1925

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

AGISSONS ! 6

PROMENONS-NOUS LE DIMANCHE. 8

ASTRONOMIE ET PACIFISME. 11

MANGER.. 14

LES ÉREINTEMENTS. 17

NOS ENFANTS. 20

TOUT AUGMENTE. 23

ASSIS SUR LE TROTTOIR.. 26

L’ÉCOLE POUR LES SEXAGÉNAIRES. 29

IMPRESSIONS DE VOYAGE. 32

ÇA NE VA PAS TROP MAL. 35

LES PIEDS. 38

LE SYSTÈME PILEUX.. 41

LES ROULEAU-COMPRESSEUR.. 44

NOUS DEVENONS DÉLICATS. 47

LA FONDUE ET LA RACLETTE. 50

JE PROTESTE. 53

LA QUEUE DU DIABLE. 55

LE PROFIL. 58

LES SAISONS INDISCIPLINÉES. 60

SYMPATHIE. 63

JE SUIS PANTOSOPHE. 65

L’HINDOU SE TEND.. 68

SACHONS VÉGÉTER.. 71

ON NE BADINE PAS AVEC L’INFINI 74

LA FAUX DU TEMPS. 77

COUPS D’ÉPÉE DANS L’EAU.. 80

AUTOMOBILISME ET LIBERTÉ. 83

CONNAIS-TOI TOI-MÊME. 86

CEUX QUI MANGENT. 89

UNE COMPAGNIE D’ASSURANCES CONTRE LA GAFFE  92

LA FONDUE EST MENACÉE. 95

LE PIÉTON A-T-IL DROIT À LA VIE ?. 98

LES VOYAGES. 101

NE TROMPONS PLUS LES ÉCOLIERS. 103

JOURNAUX ILLUSTRÉS. 106

IL Y EN A TROP. 109

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. 112

L’INSTRUCTION DES ANIMAUX.. 115

LES FENÊTRES. 118

LE SENS DE LA VIE. 120

LA QUEUE DU CHAT. 122

DES PAVÉS. 124

UNE VICTIME DE BERGSON.. 126

LA SCIENCE DES PHARAONS. 128

ILS M’AIMENT TOUS. 130

LE PORTRAIT DE MAGELLAN.. 132

ARROSAGE. 134

UN MATHÉMATICIEN INDIGNÉ. 136

LE SUICIDE DU MALADE. 138

UN MAUVAIS JOUR : LE 12. 140

UNE BONNE NOUVELLE. 142

LE PERMANENT. 144

CE QU’ILS N’AVAIENT PAS. 146

MODÈLES PRÉHISTORIQUES. 148

LES LETTRES DE L’ALPHABET. 151

N’AVEZ-VOUS RIEN À DÉTRUIRE ?. 154

LE DÉSORDRE VAUT MIEUX.. 156

L’UNIVERS N’EST PAS MAL FAIT. 159

« C’EST FORMIDABLE ! ». 161

LES CACAHUÈTES. 163

LE PROBLÈME DE LA CIRCULATION.. 165

ON TROMPE LE PEUPLE. 167

QUE PEUT-ON LEUR DEMANDER ?. 170

TOUS NUMÉROTÉS. 173

LES « PATIENCES » UTILES. 175

« LE SIMPLE BON SENS L’INDIQUE ». 177

NOS DEVOIRS ENVERS LES MARTIENS. 179

LE JOURNAL BLANC. 181

DANS LA RUE. 184

REGARDS. 187

Ce livre numérique. 190

 

AGISSONS !

Quand on se promène le dimanche, on peut contempler l’être humain dans une minute où il est à la fois laid et inutile. Car le fait est là : les hommes sont plus laids le dimanche que les autres jours. Cela ne tient pas seulement à ce que, ce jour-là, on flâne, on est moins pressé et l’on regarde les passants avec plus d’attention. Il y a autre chose. Ces promeneurs, qui ont mis leurs beaux habits, avancent lentement, en faisant peu de mouvements. Il y en a qui marchent, l’un à côté de l’autre, sans rien se dire, et sans sourire. Leur esprit et leurs mains sont inoccupés. Et parce qu’ils n’ont ni gestes, ni paroles ardentes, on distingue mieux, sans être distrait par rien, leur silhouette imparfaite.

La Beauté dit :

 

Je hais le mouvement qui déplace les lignes.

 

Nous, nous avons une bonne raison pour ne pas parler comme elle. Faisons des mouvements : cela empêchera les autres de voir nos lignes. Peu nombreux sont les êtres qui, pendant qu’on les observe, peuvent impunément garder l’immobilité des statues.

Je dis que nous sommes moins laids en travaillant ; et, aussi, quand la vie de notre esprit anime notre visage. Ah ! Si ces gens endimanchés pouvaient, du moins, éclater de rire, ou bien nous laisser deviner leur grand chagrin ! Mais non, ils font défiler devant nous, qui comptons sur l’Humanité, leurs profils mornes. Et beaucoup de ces malheureux se rendront innocemment, un jour ou l’autre, chez quelque photographe goguenard qui exposera derrière sa vitrine leur image absurde dont il aura cruellement immobilisé les traits.

Je parle sans malveillance de ces inconnus que je rencontre tous les dimanches. Dans le courant de la semaine, je ne les trouve pas laids. C’est qu’alors je les vois agir. Le cocher sur son siège, le marchand derrière son comptoir, l’employé qui écrit avec soin dans un gros registre, la servante qui pèle des pommes de terre et les pauvres femmes qui, agenouillées au bord de la rivière, lavent le linge des autres, tous font exactement les gestes qu’ils doivent faire. Leurs mouvements ont une signification claire qui satisfait ma raison ; et je ne remarque pas que leurs lignes n’ont rien de sculptural. Leur dextérité me plaît. Et puis, leur besogne monotone et utile me fait songer à la solidarité, à l’injustice et à la misère humaine. Ainsi, parce qu’ils éveillent ma sympathie, je ne vois pas leur laideur.

Chère Madame, ne me dites plus que vous êtes, dans votre oisiveté, un être inutile. Promenez-vous souvent dans les rues pleines de monde. Parce que vous êtes gracieuse et belle, vous aurez l’utilité suprême : vous entretiendrez dans l’âme du passant le goût de la vie.

Quant à nous, mes frères, qui devons nous défier du certificat trop flatteur que nous donne la glace qui est accrochée au mur, au-dessus de notre lavabo, tâchons de n’être laids qu’un jour sur sept. Promenons-nous quelquefois le dimanche, puisque nous ne pouvons pas continuellement travailler ou jouer. Mais, du lundi au samedi, sans trop nous plaindre, faisons avec exactitude les gestes du travailleur. Et n’envions pas ces oisifs pour qui tous les jours sont des dimanches ; qui, en dépensant beaucoup d’argent, n’ont pas pu acheter la grâce et qui sont laids du commencement de l’année à la fin.

La Tribune de Lausanne, 15 juillet 1917.

PROMENONS-NOUS LE DIMANCHE

Mon dernier article m’a valu la lettre suivante que je reproduis impartialement :

 

Cher Balthasar Ier,

Permettez-moi de vous appeler Balthasar Ier, car Balthasar le Mage était d’une autre dynastie.

J’approuve, cher Balthasar Ier, les efforts que vous faites pour rappeler, tous les dimanches, à vos lecteurs qu’il y a dans la vie d’autres minutes intéressantes que celles où l’on se fait noblement casser la tête pour l’amour de la Liberté. Vous vous dites sans doute, comme moi, qu’on ne doit prêcher l’héroïsme que par l’Exemple. Il y a des journalistes qui préfèrent manifestement un autre mode de propagande.

Mais, pour le moment, il ne s’agit pas d’eux. Je viens vous reprocher de n’avoir pas parlé gentiment des braves gens qui se promènent le dimanche. Vous dites qu’ils sont laids et qu’ils le sont moins dans le courant de la semaine, pendant qu’ils travaillent. Ces promeneurs sont-ils si laids que ça ? J’en rencontre qui ont une bonne figure souriante. Et parmi eux, il y a aussi de beaux enfants ; et de fraîches jeunes filles dans des robes claires. Il y en a d’autres, c’est vrai, qui font leur promenade hebdomadaire comme on accomplit un devoir et qui ont l’air de s’embêter considérablement. Mais pourquoi les décourager ? Cette promenade leur est recommandée par le médecin. Et, surtout, pourquoi leur conseiller de faire aussi souvent que possible « le geste du travailleur » ? Lorsqu’ils travaillent, ils ne sont pas beaux. Dans les fabriques, dans les ateliers, dans les bureaux et ailleurs, les mouvements de l’homme qui travaille sont, à l’ordinaire, les mouvements d’une machine. Regardez cette ouvrière qui entoure d’un ruban rose ces petites boîtes pleines de chocolat. Comme ses compagnes, elle ne fait que cela du matin au soir. Ces prisonnières ne doivent pas causer ensemble, car le travail se ralentirait. Le visiteur traverse d’un pas rapide la salle où elles sont enfermées, car il a honte d’être plus heureux qu’elles. Mais si, à leur insu, il pouvait les observer pendant une demi-heure, le spectacle de leur gymnastique rythmique, moins gracieuse et plus pénible que celle qu’enseigne M. Jaques-Dalcroze lui deviendrait intolérable.

Sachez-le, Balthasar Ier : pour des millions d’êtres, le dimanche est le jour où l’on cesse d’être une machine. Ces malheureux sont-ils vraiment, ce jour-là, plus laids que d’habitude ? Je vous le demande respectueusement,

Votre

Balthasar II.

 

Mon cher Aristide,

Permettez-moi de vous baptiser Aristide ; car si tout le monde veut s’appeler Balthasar, on ne s’y reconnaîtra plus. Vous avez grandement raison et je n’ai pas complètement tort. Vous me dites que, le dimanche, on rencontre souvent des promeneurs et des promeneuses qui sont très bien. Je le reconnais. Quand on écrit pour soutenir une thèse, on devrait constamment rappeler au lecteur confiant que la thèse contraire est juste aussi. Ce serait plus loyal ; mais ces restrictions continuelles alourdiraient gravement la prose de l’écrivain.

Comme vous, mon cher Aristide, je voudrais que l’être humain différât le plus possible d’une machine. Mais ce que je reproche précisément à beaucoup de promeneurs du dimanche, c’est de ressembler à des machines au repos. L’avez-vous remarqué : une machine qui a cessé de fonctionner ne rigole pas ; elle attend le moment où on la remettra en branle. Provisoirement, la vie s’est retirée d’elle. Les promeneurs dont je parle ne savent pas que faire de leur liberté. Ils songent déjà au lundi qui approche. Et j’ai raison de dire qu’ils manquent de vie, d’aisance et de grâce. Je prétends simplement qu’ils seraient moins laids s’ils étaient plus animés, moins mornes. Ils ont tort de se promener le dimanche avec cette attitude et ce profil qu’ils ont lorsque, à l’occasion d’un enterrement, au moment de « rendre les honneurs », ils défilent devant les parents et les amis du défunt.

Augmentons le nombre des jours de repos ; les peuples ne l’auront pas volé. Mais, cher Aristide, puisque vous aimez les humbles, appliquez-vous à les dérider. Inventez pour eux les Jeux du Dimanche ; invitez-les à de formidables bombances ; ou chatouillez-leur la plante des pieds. Qu’ils s’amusent, qu’ils admirent, qu’ils pleurent ou qu’ils se fâchent ; mais qu’ils n’aient plus, quand ils sont libres, cet air solennel et lugubre.

Adieu, Scipion.

La Tribune de Lausanne, 22 juillet 1917.

ASTRONOMIE ET PACIFISME

La terre est ronde. Il suffit de passer la main dessus pour s’en apercevoir. D’ailleurs, d’authentiques savants nous l’ont dit. Cette boule sur laquelle nous vivons, a pris, il y a très longtemps, l’excellente habitude de tourner sur elle-même. Elle tourne beaucoup moins vite qu’une toupie ; mais elle le fait avec une régularité qui est au-dessus de tout éloge. Par le fait de sa rotation uniforme, elle présente successivement les différentes parties de sa surface à la lumière et à la chaleur du soleil. Et parce que la vitesse de ce mouvement est suffisante, les nuits sur la terre ne sont pas insupportablement glacées et les jours n’y sont pas mortellement brûlants. C’est cela qui permet à des êtres délicats comme vous et moi d’y vivre, et d’y passer de bons moments. Ces moments agréables seraient d’ailleurs plus fréquents si nous n’avions pas si souvent froid aux pieds. (À ce propos, j’informe mon marchand de combustibles que s’il ne m’envoie pas tout de suite les quatre cents kilos de charbon qu’il m’a promis, je raconterai dans La Tribune tout ce que je sais.)

Où en étais-je ? Je disais que la terre est une planète habitable. C’est notre vraie patrie. Que dis-je ? Elle est, que nous le voulions ou non, notre seule patrie possible. Essayez de vous expatrier et vous verrez. Bien des fois, j’ai pris un élan formidable pour bondir dans le monde des étoiles ; mais toujours, je suis retombé lourdement sur le sol.

Le grand romancier Wells nous a raconté, il est vrai, l’histoire de ces douze Martiens qui avaient quitté leur globe pour venir nous voler le nôtre, moins froid et plus hospitalier que la vieille planète Mars. En dépit de leur supériorité intellectuelle (en tant que chimistes), ils n’ont pas réussi. Ils n’ont pas su s’acclimater en Angleterre. Notre atmosphère ne leur convenait pas ; et ils sont morts. C’est bien fait.

Croyez-moi : nous sommes les prisonniers de la terre. Nous sommes condamnés à nous promener, tous, éternellement, dans le même préau (un admirable préau où chacun a l’illusion d’être libre). Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, nous devrions apprendre à nous supporter les uns les autres. Enseignons l’astronomie aux hommes, et ils comprendront l’absurdité du nationalisme et de la guerre.

On me dit : « Mais non ! mais non ! C’est précisément parce que nous sommes tous enfermés dans un espace trop étroit, que nous nous heurtons les uns aux autres. Les chocs et les frottements inévitables qui se produisent entre les êtres les irritent ; de la rancune s’amasse dans leurs âmes et ils finissent, tôt ou tard, par se flanquer des coups. L’astronomie donne raison aux militaristes. »

En commençant cet article je croyais que l’astronomie fournissait un argument victorieux aux pacifistes. Mais je vois que je me suis trompé. Du fait que nous sommes obligés de vivre ensemble, les êtres doux (comme moi) ne tirent pas la même conséquence que les violents. Je changerai donc de langage et dirai à ceux qui se massacrent : « N’avez-vous pas honte de faire de si vilaines manières sous les yeux des chastes étoiles ? Tout l’univers vous regarde. »

Le fait est que l’Humanité est de très humble extraction. Elle descend de la famille Animale. C’est une Parvenue. Et, après la guerre, elle aura honte en songeant au geste grossier et obscène qu’elle n’a pas pu retenir qui a trahi sa misérable origine et qui empêche de croire en sa noblesse.

Malgré tout, j’ai raison. À force de se rencontrer dans le même préau, les hommes sont devenus des êtres sociables. S’ils se heurtent en passant, ils se font des excuses plutôt que de se battre. Entre deux efforts ils choisissent intelligemment le moindre. Sur mille d’entre eux, il y en avait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf qui ne voulaient pas cette guerre. Mais la Machine à Tuer est si formidable qu’on ne peut plus l’arrêter quand un méchant l’a mise en branle. Il faudra absolument se décider, un jour, à la déboulonner. Un État ne déclare la guerre à ses voisins que lorsque sa Machine est prête. Le moyen radical est donc celui-ci : faire en sorte que la Machine ne soit jamais prête. Mais, pour cela, il faudrait que les peuples s’en mêlent.

Quand un crime a été commis, le juge d’instruction se demande toujours : « Qui est-ce qui pouvait avoir intérêt à commettre ce crime ? » Je fais une enquête sur la guerre ; et j’ai déjà inscrit sur ma liste des suspects : quelques monarques ivres ; des métallurgistes ; des banquiers ; des fabricants de munitions et des professeurs d’histoire. Ne vous étonnez pas. Les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Par conséquent si tous les peuples avaient un bonheur de trop longue durée, les professeurs d’histoire n’ayant plus rien de nouveau à dire seraient tous sur le pavé.

Mais mon enquête n’est pas terminée.

La Tribune de Lausanne, 21 octobre 1917.

MANGER

Je me rappellerai longtemps l’étonnement que j’ai éprouvé en traversant, un matin, la Place du Marché, dont les trottoirs étaient encombrés par des corbeilles pleines de fruits ou de légumes. C’était avant la guerre. Il faisait un temps superbe. Ayant pu sortir du bureau, dont mon directeur avait oublié de fermer la porte à clef, j’étais sans doute plus heureux que les autres, dans la foule qui se promenait sans hâte parmi toutes ces bonnes choses aux couleurs éclatantes. Il n’y avait rien d’étonnant dans ce que je voyais. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à manger. J’avais un regard bienveillant pour les poires énormes, les pruneaux exemplaires, les aubergines luisantes ; et je comprenais fort bien l’avidité de toutes ces acheteuses qui remplissaient leurs paniers de nourritures terrestres. Et pourtant, quelque chose m’étonnait confusément. Aujourd’hui, je sais ce que c’est.

En exerçant, pendant des années, du matin au soir, le même métier, on finit par devenir bête (plus ou moins). On a trop souvent les mêmes préoccupations, et l’on songe trop rarement au travail des autres. Et cela est particulièrement vrai de ceux qui vivent loin de la nature, dans le monde des paperasses, et qui passent leur temps à faire des phrases. Ils oublient les besognes fondamentales de l’existence parce qu’ils ne les accomplissent jamais eux-mêmes. Ah ! qu’elles doivent être fausses les idées d’un millionnaire qui se contente de donner des ordres et qui, chaque fois, est ponctuellement servi ! En voilà un qui doit croire au pouvoir du Verbe !

Je ne suis pas encore millionnaire ; mais jusqu’à ce jour où j’ai traversé, à dix heures du matin, la Place du Marché, je n’avais jamais beaucoup pensé à la peine que tant de femmes se donnent pour préparer nos repas. Des milliers de fois, je m’étais assis devant des viandes juteuses, des pommes de terre dorées, des salades fraîches, ou devant d’autres plats appétissants avec une joie profonde et une inconscience de brute. Ce fut un spectacle nouveau pour moi : ces acheteuses prenaient leur besogne au sérieux. Elles choisissaient les fruits et les légumes avec une réelle intention. Elles discutaient avec la marchande. Je vis même une femme pauvre, dont le visage était anxieux parce que les prix avaient augmenté depuis la dernière fois.

Aujourd’hui, j’ai compris. Si les phraseurs et les écrivailleurs : avocats, pédagogues, journalistes ou bureaucrates, peuvent noblement consacrer tout leur temps aux choses de l’esprit (!), c’est que des êtres silencieux et dévoués se chargent des besognes essentielles.

La guerre nous aidera, d’ailleurs, à nous faire de l’être humain une idée moins niaise. Les aliments se raréfient. Et hier, dans une laiterie, au milieu d’une foule où j’ai reconnu des représentants de la noblesse, du clergé, de la bourgeoisie et un prolétaire conscient, j’ai longtemps attendu un « quart » de beurre.

On l’a dit : l’homme est un roseau pensotant. Mais il ne se contente pas de mangeoter. Quand il bouffe, ce n’est pas de la frime.

Oh ! je reconnais que votre âme et la mienne ont des besoins profonds. Mais nos âmes sont immortelles ; elles peuvent donc attendre.

Reconnaissons-le : si nous ne pensons pas constamment à notre estomac, c’est que d’autres veulent bien s’en occuper.

Oui, député, tu as fait ce matin un beau discours ; et, maintenant, assis devant ta soupe parfumée, tu en récites les phrases les plus éloquentes à ta pauvre femme. Tu voudrais qu’elle fût plus attentive. Mais, pour que ton dîner soit meilleur, elle est restée plusieurs heures devant le feu qui entretient ta vie.

Si tu veux être une fois utile, suis mon conseil : que ta femme, dimanche matin, reste au lit, et c’est toi qui pèleras les pommes de terre…

La Tribune de Lausanne, 2 décembre 1917.

LES ÉREINTEMENTS

M. Emil Birstoffel qui, m’assure-t-on, est actuellement le meilleur écrivain de la Suisse allemande, vient de publier un roman dont on parle beaucoup à Bümplitz (où le père de l’auteur exerce depuis trente-cinq ans, à la satisfaction générale, l’utile profession de cordonnier). Dans cette œuvre nouvelle, intitulée : Le Cœur de Johanna, le puissant romancier nous raconte l’histoire d’une jeune fille, blonde comme la choucroute, qui est aimée simultanément par un fabricant de munitions, très riche, âgé de soixante ans et couvert de boutons, et par un jeune homme très pauvre, mais honnête, sans boutons et de première force au loto. Ce sujet, toujours émouvant, n’avait pas encore été traité depuis la dernière fois.

Monsieur Birstoffel, impatient de nous mettre au courant de sa petite affaire, nous présente dès les premières lignes de son livre la noble Johanna qui, au péril de sa vie, sépare les deux amoureux occupés à échanger des gifles et des coups de pied. Puis, en quatre cents pages, le psychologue bernois explique au lecteur pantelant les hésitations de l’héroïne. Ah ! Misère de misère ! Un jour, je l’espère, l’Administration de La Tribune de Lausanne me saura gré du travail consciencieux que j’ai dû faire pour savoir ce qui se passe dans le cœur de Johanna. Une phrase du premier chapitre m’avait d’ailleurs inquiété : « Johanna, nous dit-on, était un de ces êtres complexes qui peuvent éprouver au même moment deux sentiments contradictoires. » (On dirait du Paul Bourget.) Car je dois le dire : Monsieur Émile, obstination étrange, fait constamment des efforts pour PENSER. Donc, un soir, inquiet mais décidé, j’ai bu du café très fort et je me suis mis bravement à faire le pointage des raisons pour lesquelles Johanna épousera peut-être le vieux monsieur. Ces raisons sont au nombre de 17. Il y a, entre autres « la cherté de la vie ». Puis j’ai reconnu que cette chère enfant a 19 raisons pour préférer le jeune homme pauvre « plein d’avenir ». L’une de ces raisons est l’AMOUR (!!!!!). C’est à faire éclater des éléphants, comme dit Léon Bloy.

Anéanti, je me suis arrêté à la page 399. C’est sans doute à la page 400, la dernière du livre, que Johanna donne sa main à l’un de ces deux lamentables abrutis.

Le style de Monsieur Birstoffel est à la portée de toutes les intelligences. À titre d’échantillon, j’ai retenu, pour mes nuits d’insomnie, cette phrase lapidaire : « Le riche industriel portait une cravate d’une blancheur éblouissante. » (Car les fabricants de munitions ne se refusent rien.)

Et maintenant, Émile, il va falloir se quitter. Nous ne nous reverrons jamais. Crois-moi : renonce à la littérature ; et hâte-toi de procréer quelques petits émiloïdes, afin que tes œuvres te survivent.

Si je parle de M. Arnold Birstoufle avec si peu de courtoisie et si je m’adresse à lui avec une familiarité choquante, c’est pour donner une leçon à mon neveu Philippe, lequel a pour les œuvres d’Anatole Bistouf une admiration sincère. Cet excellent garçon est gêné, dans la préparation de son doctorat en droit, par un long poil qu’il a dans la main, poil qui faillit déjà lui faire rater son baccalauréat. Incapable de terminer les travaux qu’il entreprend, il sent parfois le besoin de se prouver à lui-même et de prouver aux autres son génie en éreintant de malheureux auteurs qui n’obligent personne à lire leurs livres. Qu’un bachelier qui, pendant des années, a été un mauvais élève ait du plaisir à manier à son tour la férule, cela se comprend : il a une revanche à prendre. Mais mon Philippe a vingt-huit ans. Il devrait avoir renoncé à des prouesses décidément trop faciles. Deux voyous qui échangent des injures dans la rue peuvent être sûrs d’attirer l’attention bienveillante de nombreux passants. S’ils sont sur le point de se battre, un cercle d’amateurs se formera autour d’eux. C’est un succès du même genre qu’un journaliste obtient en éreintant l’ouvrage d’un écrivain.

Je n’ai jamais mis le nez dans Le Cœur de Johanna. Pour éreinter un livre il n’est pas nécessaire de l’avoir lu ; et il est superflu aussi de mettre dans sa critique de l’esprit, ou de l’intelligence. Prêtez à votre victime des idées absurdes ; demandez-lui s’il lui arrive, entre les repas de penser ; citez ses phrases les plus plates ; tutoyez-le ; traitez-le de « pachyderme à ressorts » ; dites n’importe quoi, mais soyez de mauvaise foi, impoli et s’il le faut, grossier : cela suffira pour qu’on vous lise jusqu’au bout. Car l’éreintement répond à un besoin qui dort dans l’âme du passant. Mais celui qui essaiera de dire avec les mots justes les qualités du livre dont la lecture l’a enchanté verra que c’est bien plus difficile. Pour cela il faut de la sensibilité et de l’intelligence. Et il est à craindre que la bienveillance ne soit jamais à la mode.

Quant à Hans Bristophe, il ne souffrira pas de ma méchanceté ; car le roman dont je parle, et dont j’ai changé le titre, a été écrit par Gottfried Grümau, lampiste, à Königsberg.

La Tribune de Lausanne, 10 février 1918.

NOS ENFANTS

J’ai passé récemment une soirée avec un père de famille qui m’a parlé des difficultés décourageantes auxquelles il se heurte lorsqu’il essaie d’accomplir sa tâche d’éducateur.

— Je vois très clairement, m’a-t-il dit, ce qu’il y aurait à faire pour corriger mon fils ou ma fille lorsqu’ils sont en train de contracter une mauvaise habitude. Pour cela, je devrais avoir, simplement, de la patience et de la fermeté. Mais c’est précisément ce qui est difficile. Je travaille beaucoup ; et, le soir, quand je rentre, je suis fatigué. Si je l’étais moins, j’aiderais mon garçon, qui est un écolier paresseux que n’intéressent pas les brillantes études qu’on lui fait faire. Il fut un temps où je lui servais d’entraîneur quand il préparait son histoire, sa littérature ou ses mathématiques. Cela dura trois semaines et cette collaboration faisait de nous deux de bons amis. Des affaires urgentes – (étaient-elles si urgentes que ça ?) – m’empêchèrent pendant quelques jours de continuer. Une fois ou deux, nous avons recommencé ; mais j’ai manqué de persévérance. Et puis, il faudrait être moins égoïste. Quelquefois, j’aime mieux me plonger dans une lecture attrayante que de m’occuper de mes enfants. En devenant père, on continue à être, n’est-ce pas, l’individu qu’on était auparavant.

Je leur donne souvent aussi un mauvais exemple. Fatigué et irritable, je me fâche contre mon fils qui se ronge les ongles, en dépit de mes bons conseils. Mes colères sont de courte durée, mais trop fréquentes ; et voici que ma fillette est aussi colérique que moi. Il m’arrive de le lui reprocher avec emportement. Quelquefois, j’ai peur : je crains que mes gronderies ne deviennent une « habitude ». Il y a beaucoup de familles dans lesquelles on se parle sur un ton désagréable qui, insensiblement, est devenu le ton naturel !

Ce qui m’empêche, dans certains cas, d’être sévère pour mes enfants, c’est leur évidente irresponsabilité. Je retrouve en eux ma propre nature. En venant au monde, ils me ressemblaient déjà un peu et ils étaient déjà condamnés à commettre quelques-unes des fautes que j’ai commises. Ainsi, ma fillette attend toujours avec une impatience douloureuse, qui peut la rendre insupportable, les bonheurs qu’on lui a promis. Il lui semble que la vie ne lui sera plus possible si son désir n’est pas bientôt exaucé. Et moi, qui ai connu les déceptions qu’elle connaîtra à son tour, mais qui ne veux rien lui dire, je la prends dans mes bras et je n’éprouve pour elle que de la pitié. Ah ! La race humaine s’éteindrait bientôt si l’individu n’obéissait plus à des instincts aveugles !

Donc, je m’attendris et je suis désarmé lorsque mes enfants me ressemblent trop. Mais j’ai aussi des scrupules paralysants quand ils me ressemblent trop peu. Vous me direz que tous les êtres jeunes doivent apprendre à aimer le Bien, à détester le Mal et qu’il faut cultiver en eux certaines vertus qui ont une valeur universelle incontestable. Sans doute. Mais quelles sont les vertus qu’il faut mettre au-dessus de toutes les autres ? Car en matière de morale, comme en matière de cuisine, nos goûts diffèrent. Il y a plusieurs Modèles. Par exemple, j’aime mieux un homme sincère, intelligent, sociable et souriant qu’un individu volontaire, dur et énergique. Mais ai-je raison ? Je déteste la cruauté. Il y a des formes de l’habileté qui me dégoûtent parce qu’elles ressemblent trop à de la ruse. Or, cette habileté qui me déplaît sera pour certains négociants et pour beaucoup de politiciens une qualité nécessaire. Enfin, si je reproche à tant de jeunes filles modernes d’être si prudentes et si calculatrices, d’avoir si peu de sensibilité et de spontanéité, n’est-ce pas parce qu’elles me privent d’un spectacle gracieux ? Le jugement moral que je porte sur elles est dépourvu de solidité. En définitive, beaucoup d’êtres humains lutteraient avec moins de succès contre les difficultés de la vie s’ils avaient les vertus « de luxe » que je voudrais trouver en eux. Et voilà pourquoi je me dis quelquefois « Tant mieux ! » lorsque je constate que mes enfants ne se conforment pas à mon « idéal ».

Un enfant, lorsqu’il est encore très jeune, a déjà une personnalité originale ; et ses parents devraient très vite se préparer à juger sans malveillance l’étranger qu’ils découvriront en lui. Je n’ai pas la quiétude de ces éducateurs qui possèdent toujours une Règle morale solide sous laquelle ils s’efforcent de plier la mauvaise nature de leurs élèves. Quand je verrai mon fils et ma fille s’éloigner de moi, j’en éprouverai du chagrin, mais je ne pourrai pas leur reprocher leur désobéissance et leur ingratitude.

J’ai rassuré de mon mieux ce père scrupuleux et indécis. Je lui expliquerai un jour que la médiocrité du régime éducatif auquel tous les enfants ont été soumis n’a pas empêché l’humanité de « progresser » et la vie de continuer.

La Tribune de Lausanne, 24 février 1918.

TOUT AUGMENTE

Avis important. Des lecteurs mécontents continuent à envoyer au Directeur de La Tribune des lettres anonymes dans lesquelles ils se plaignent de Balthasar. Ils prétendent que ses articles sont tantôt d’une profondeur obscure, tantôt d’une légèreté presque inconvenante ; et ils me reprochent d’être un journaliste « sur lequel on ne peut pas compter ». Ces messieurs se trompent. Je suis toujours le même ; mais ce n’est pas toujours le même qui écrit. Nous sommes trois. Je veux dire que Balthasar est un nom générique (comme Pharaon, Bourbon ou Francilion, par exemple).

Le public couché qui, le dimanche matin, attend impatiemment La Tribune, est composé des éléments les plus divers ; et il serait impossible à un chroniqueur seul de contenter tout le monde. C’est pourquoi il existe un premier Balthasar, préposé à l’élaboration des fortes pensées, toujours en grande tenue, et qui ne badine jamais avec l’idée. On le respecte, mais on le trouve, en général, très ennuyeux. Il y a un second Balthasar (c’est moi) qu’on aime beaucoup, parce qu’il réclame pour les gens de tout âge le droit de s’amuser. Il est toujours en petite tenue. Les gens graves ne peuvent pas le souffrir. Ils craignent ses gamineries et ses propositions balthasardeuses ; car ils sentent confusément la médiocrité et la fragilité des choses sérieuses qu’ils défendent. Le troisième Balthasar, qui ne sait jamais « s’il doit rire comme une vache ou pleurer comme un veau », sert à combler le vide qu’il y a entre les deux premiers. C’est grâce à lui que notre bloc a de la cohésion et de l’unité.

Et, maintenant, qu’on ne l’oublie plus : celui qui dit du mal de Balthasar blesse toujours deux innocents (ce qui est parfaitement infect).

 

Le docteur B., un des médecins les plus distingués de l’armée suisse, m’écrivait récemment de Soleure que les cuisses de grenouilles, qui coûtaient autrefois 50 centimes la douzaine, se vendent maintenant au prix d’un franc. Très inquiet, il se demande si le moment n’est pas venu de pousser un cri d’alarme.

Oui, mon cher docteur : je partage votre sentiment. Je trouve grotesques et inadmissibles les prétentions de ces grenouilles qui semblent vouloir s’approprier notre vieille devise nationale : Pas d’argent, pas de cuisses ! De quoi se mêlent-elles ? Cette guerre ne les concerne pas. Que le prix du blé et celui du charbon augmentent, cela se comprend. Mais les cuisses de grenouilles sont-elles plus rares qu’autrefois ? Ce n’est, hélas ! pas dans la mare aux grenouilles que tombent les obus des belligérants ; et ces ridicules batraciens peuvent d’autant mieux pulluler à leur aise que les pêcheurs implacables sont presque tous occupés ailleurs, dans les tranchées.

La diminution du nombre des pêcheurs favorise encore le pullulement des asticots. Cela n’empêche pas ces répugnants égoïstes de se vendre au prix de 12 francs le kilo. Les bruits les plus inquiétants circulent aussi au sujet de la vache. Bientôt, dit-on, cette docile esclave ne voudra plus être le pis à lait sur lequel l’humanité a pu compter jusqu’à ce jour ; et mon laitier, qui, avant la carte, n’avait du beurre que pour ses clients riches, pourra dire à tous qu’il est sans beurre et sans reproches.

Ah ! Cher docteur ! Puissé-je retrouver, un jour, chez vous, ces bons croûtons aux morilles d’autrefois ! Mais j’y songe : les champignons du Jura vont peut-être se mettre aussi à faire la bête, eux qui n’ont pourtant qu’à se donner la peine de naître. Oui, il faut crier et il faut dénoncer les vrais coupables. Parce que quelques négociants ont été forcés d’élever leurs prix, chacun s’est mis à les singer : selon leur vieille habitude, les imbéciles ont voulu faire comme les autres. La bêtise humaine : voilà ce qui renchérit la vie !

Puisque, d’autre part, la qualité des denrées baisse en même temps que leur prix augmente, voici un truc provisoire susceptible d’atténuer nos maux.

L’autre jour, le lacet d’un de mes souliers s’étant un peu relâché, mon pied gauche éprouvait un sentiment d’insécurité, si je puis m’exprimer ainsi. Quant à mon pied droit, il n’avait aucune raison de se plaindre. Je serrai fortement le lacet nonchalant ; et, immédiatement, mon autre pied, le droit, celui tout à l’heure satisfait, eut la sensation désagréable de ne pas être solidement tenu dans sa chaussure. Il l’était, relativement, moins que l’autre, c’est vrai, lui qui, deux minutes auparavant, l’était relativement plus. J’en conclus ceci : il suffit que nos sensations soient relativement agréables pour qu’elles le soient absolument (car La Tribune a son Kant à soi). Il nous sera donc facile désormais, de ne plus souffrir de la mauvaise qualité des denrées que nous vendent nos fournisseurs cupides. Que tout le monde fasse comme moi. Quand je trouve trop mauvais le pain que mon boulanger m’envoie, je vais chercher chez Jules un second pain encore plus mauvais ; je le goûte ; je le crache ; et je reviens alors au premier, que je mange en souriant, jusqu’au bout.

Au revoir, cher docteur.

La Tribune de Lausanne, 5 juin 1918.

ASSIS SUR LE TROTTOIR

Le 14 avril, à midi, nous étions assis, mon ami le docteur N. et moi, sur le trottoir qui est devant l’Ancienne Poste. Adossés contre le mur le plus chaud du bâtiment, nous jouissions de ce soleil printanier que nous avions si longtemps attendu. Mon compagnon me parlait de l’île de Ceylan qu’il a parcourue autrefois en tous sens, à la recherche d’une bague (souvenir de famille), perdue au cours d’une chasse au caïman. Il ne l’a d’ailleurs pas retrouvée. S’il faut en croire le courageux explorateur, les bêtes sauvages qui pullulent dans l’île sont inoffensives. Sachant à qui elles ont à faire, elles se sauvent à l’approche de l’homme. Mais, à Ceylan, il faut fuir prudemment les animaux domestiques et, en particulier, le buffle de labour. Quand cette brute aperçoit un Blanc, elle voit rouge.

Bien que j’écoutasse très attentivement le discours instructif de mon ami, je finis par remarquer que nous attirions nous-mêmes l’attention des passants. Les uns nous observaient en rigolant ; d’autres nous jetaient des regards malveillants. Pourquoi cette hostilité ? Nous ne gênions pas la circulation. Mes jambes sont longues ; mais je les raccourcissais d’un demi-mètre environ chaque fois qu’une dame passait devant nous. Car je ne suis pas un de ces types dans le genre de Lamartine qui provoquent « La chute d’un ange » pour le seul plaisir d’en faire le sujet d’un livre. (Je dois avouer ici que je n’ai jamais lu l’ouvrage célèbre du poète intarissable ; et je me fais peut-être une idée très fausse de son contenu.)

Je disais donc que nous avions fini par nous faire remarquer. Deux douzaines de désœuvrés se rapprochèrent et formèrent autour de nous un demi-cercle ayant, approximativement, un rayon de quatre mètres. Un petit chien, les yeux fixés sur mes jambes, se mit à japper furieusement. Les animaux sont parfois aussi bêtes que les hommes. J’invectivais ce triste cabot lorsqu’un agent de police, qui depuis une minute hésitait, s’avança vers nous. Il nous interpella d’une voix dure : — Que faites-vous là ? — Nous attendons le tram, lui dis-je avec une douceur infinie. — Vous pouvez l’attendre debout. — Le docteur N., qui est un sybarite, répondit : — La tiédeur de ce trottoir est délectable. — Si vous ne voulez pas avoir une contravention, vous allez vous lever. Vous faites scandale. Nous nous levâmes, car cet homme parlait au nom de l’Autorité : c’était visible.

Le tram arrivait. Nous y montâmes en songeant à tous les héros qui sont morts pour la cause de la Liberté. Ah ! liberté chérie, où es-tu ? Je me plaindrai à la Ligue des Droits de l’Homme, car une injustice a été commise. Le sbire a employé le mot « contravention ». Or, il n’y a pas de loi qui interdise à un citoyen de s’asseoir par terre dans les endroits où ses jambes ne peuvent pas gêner la circulation des passants. Le trottoir sur lequel nous étions assis est un pauvre petit bout de trottoir qui ne mène nulle part. Seuls quelques oisifs y stationnent en attendant le tram, ou des temps meilleurs. C’était aux badauds groupés autour de nous que l’homme de Loi aurait dû dire de circuler. Par ces temps de bolchevisme, leur noyau, qui grossissait à vue d’œil, était incontestablement plus inquiétant que ces deux philosophes prenant d’une manière tout à fait décente leur bain de soleil.

La bêtise humaine : voilà l’éternel danger. Que font les innombrables fonctionnaires à qui l’on a confié l’éducation intellectuelle des écoliers ? Après cinquante ans d’instruction laïque et obligatoire, l’opinion publique a encore une sévérité stupide pour ceux qui ne se conforment pas à l’usage. Parce que, en s’instruisant, les êtres jeunes ne s’occupent, pendant des années, que de catégories, d’étiquettes, de formules, de cadres rigides et d’autres choses mortes, ils resteront, plus tard, ahuris ou indignés devant les fantaisies, les innovations et la spontanéité des individus qui sont encore vivants.

Le 14 avril, mon ami N. et moi, nous avons outragé la morale ; nous avons enfreint une règle. En nous asseyant sur l’asphalte tiède, nous nous sommes assis, du même coup, sur les convenances. Axiome : les « messieurs » ne doivent pas s’asseoir par terre, dans la rue. Car les libertés dont jouit le civilisé dépendent de la classe à laquelle il appartient. En définitive, notre tort a été de faire ce qui, à l’ordinaire, ne se fait pas.

« Ça ne se fait pas ! » Cet argument suffit. Mais moi, je songe à « ce qui se fait » en Europe depuis quelques années. La grande tuerie a été conforme aux vénérables traditions de l’humanité. Elle a été conforme aux usages de ceux qui conduisent les peuples. C’est pourquoi j’envoie d’avance l’expression de ma profonde sympathie aux fantaisistes qui, au lieu de nous imiter, se promènent en costume de mousquetaire ; aux gourmets qui préféreront les cuisses de sauterelles aux cuisses de grenouilles ; et aux gentlemen goguenards qui, assis sur le trottoir, au soleil, contempleront l’interminable défilé des imbéciles.

La Tribune de Lausanne, 20 avril 1919.

L’ÉCOLE POUR LES SEXAGÉNAIRES

Un inconnu, qui ne m’a pas dit son nom et que je n’ai pas revu, est venu chez moi pour me prier de faire connaître au public européen son idée géniale, « dont la réalisation, dit-il, pourrait sauver l’humanité ». Ce sympathique maboul semble être atteint de cette « folie cohérente », si bien analysée par Hippocrate dans son ouvrage célèbre : Le Crâne et son contenu. Mais, pour le décider à s’en aller, j’ai dû lui promettre de publier le manuscrit qu’il m’apportait. Voici ce morceau :

 

« Dans mon pays, depuis un demi-siècle, l’État fait des dépenses considérables pour répandre l’instruction. Malheureusement, ses efforts sont couronnés de succès. Presque tous nos jeunes gens passent dix, douze ou quatorze ans sur les bancs de l’école. Et leur zèle est tel qu’ils finissent tous par obtenir un doctorat, d’une espèce ou d’une autre.

Or, en délivrant des diplômes de plus en plus nombreux, l’État augmente du même coup le nombre des personnes qui seront toujours prêtes à mettre à son service leurs talents professionnels. Et, trois fois sur quatre, les docteurs dont je parle, ayant eu sous les yeux, du matin au soir, durant des milliers de journées, le Pédagogue dans l’exercice de ses fonctions, ne sont plus capables de faire autre chose que de donner des leçons. Sans s’en apercevoir, ils se sont façonnés sur le Modèle qu’on leur proposa avec trop d’insistance. L’État, qui ne veut pas délivrer des diplômes inutilisables, se voit donc obligé de fournir des élèves aux innombrables pédagogues qu’il a formés.

Il y a parfois, dans les Universités, des professeurs spirituels qui se contentent d’un seul élève. Et ils ne se plaignent même pas lorsque cet élève unique leur fait savoir qu’il va interrompre ses études pendant quelques jours. Mais, dans l’immense majorité des cas, les pédagogues refusent de débiter leurs cours dans des salles vides. Une centaine de chaises tranquilles, alignées en bon ordre et d’une tenue irréprochable, ne leur suffit pas. Ils veulent que sur chaque chaise il y ait un auditeur. Ils veulent qu’on les écoute. Et c’est cette prétention un peu ridicule qui aura, pour l’humanité, si nous n’y veillons pas, les conséquences les plus funestes.

Avec bonne foi et avec candeur, les pédagogues affirment l’extrême importance de l’instruction qu’ils répandent. On les croit ; et l’on va prolonger la durée des études. C’est à l’âge de cinq ans que l’enfant recevra désormais ses premières leçons. C’est-à-dire qu’on enfermera ces petits dans des salles dont les murs sont couverts de cartes géographiques et de maximes morales, et où un éducateur leur dira : « Ne bougeons plus ! »

On ne se contente pas d’inculquer aux écoliers les connaissances indispensables (ce qui n’exigerait pas beaucoup de temps). On veut qu’ils aient tous, à la fin de leurs études, le vernis scolaire. Or, ce vernis n’accroît pas les forces dont ils auront besoin, plus tard, pour travailler et pour lutter. Il est donc indifférent, pour l’être humain, d’être verni dans sa jeunesse ou dans la dernière période de sa vie.

Cela dit, voici ce que je propose. On rendra aux enfants les trois quarts de la liberté qu’on leur a prise ; et, seuls, les vieillards seront obligés de suivre les cours de nos trop nombreux professeurs.

Les raisons qui militent en faveur de mon projet sont nombreuses. Les êtres très jeunes éprouvent constamment le besoin de bouger et de jouer. En les immobilisant chaque jour, durant de longues heures, on leur fait du mal. D’autre part, il est pénible pour celui qui enseigne d’avoir des élèves distraits, inattentifs, farceurs, hostiles ou maussades. Il aurait une besogne beaucoup plus agréable si tous ses auditeurs étaient des sexagénaires. Un écolier âgé de plus de soixante ans n’interrompra sûrement pas son maître pour lui dire : « Monsieur, est-ce que je peux sortir ? » Et en apprenant, par exemple, que le pliocène est un terrain tertiaire superposé au miocène, il ne se mettra pas à composer des vers pour sa bonne amie.

Mon école pour sexagénaires sera mixte ; la cause de la coéducation des sexes est gagnée depuis longtemps. L’enseignement y sera, d’autre part, de meilleure qualité, pour cette raison qu’il s’adressera à des élèves capables de se défendre. À des gens instruits par la vie, on ne pourra pas raconter, en matière de morale et de civisme, ces pieux mensonges qu’avalent docilement les petits enfants.

Les écoliers dont je parle ici seront des écoliers zélés. Car les vieillards ne demandent pas mieux que de rester assis longtemps et de se laisser assoupir par le discours monotone d’un monsieur très savant.

J’ajoute que beaucoup de personnes âgées souffrent de la solitude. Or, c’est souvent sur les bancs de l’école que nous contractons nos amitiés les plus durables… »

 

Dans le manuscrit, il est encore question des « devoirs à domicile » et des diplômes. Mais je m’arrête, car je ne puis décidément pas prendre au sérieux le projet de mon inconnu.

La Tribune de Lausanne, 13 juillet 1919.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Il y a quelques années, avant la guerre, j’ai fait un voyage. Je suis allé vivre, pendant cinq mois, dans le midi de la France. Et, à mon retour, mes amis m’ont dit : « Fais-nous part de tes impressions. »

Cette habitude de demander aux gens qui viennent de loin des « impressions de voyage » est tout à fait déplorable. On oblige les collégiens à faire chaque mois une composition sur un sujet donné. Ça les habitue à dire en trois pages ce qu’un homme inculte dirait en trois mots. Il faut bien les préparer à écrire dans les journaux. Mais on devrait laisser tranquilles les adultes.

J’ai répondu à mes amis : « Là-bas, la vie est la même qu’ici. » Ils se sont exclamés : « Voyons ! Tu n’as rien vu ? » Pour qu’ils ne me jugent pas trop sévèrement, j’ai fini par retrouver quelques images dans ma mémoire. À Marseille, j’ai visité un transatlantique immense qui devait bientôt partir pour la Chine. Ah ! qu’il était luxueux le salon des Premières ! Dans une autre partie du bâtiment, j’ai vu avec étonnement des vaches, des moutons et des poules ; et j’ai subodoré des cochons. Ces animaux confiants seront assassinés pendant la traversée, assimilés par les voyageurs et incorporés ainsi à l’humanité. Il y avait aussi un trou très profond dans lequel descendaient, au bout d’une chaîne, de grosses caisses que je ne devais plus jamais revoir.

Après avoir échangé quelques paroles avec des Marseillais, j’ai songé : « Ces gaillards doivent être heureux. On dirait qu’ils n’ont pas la notion du Bien et du Mal. » Mais, quand je pense à la grande ville, je me rappelle surtout, avec émotion, la bouillabaisse et un certain « loup sur le gril » que j’ai mangé chez Pascal. Car le loup n’est pas toujours ce qu’un vain peuple pense.

Dans le midi de la France, j’ai vu aussi, le premier avril, les fleurs roses de l’amandier ; et, plus tard, je me suis promené sur les routes, dans l’odeur du thym, de la sauge et de la marjolaine. Quant aux oliviers, tristes vieillards rabougris, ils ne sont pas comparables à nos beaux arbres. Il y a aussi, tout près de Marseille, seconde ville de France, de vastes régions sauvages et désertes. Enfin, je me rappelle des villages où les maisons habitées ne sont pas plus nombreuses que celles qui se sont complètement effondrées. Nul ne songe à enlever ces décombres qui sont peut-être là depuis un siècle.

J’oubliais quelque chose : j’ai vu la Méditerranée, les méduses, les oursins, les étoiles de mer et ces beaux poulpes bruns qui deviennent instantanément « d’un blanc sale » quand on leur plante un couteau entre les deux yeux. C’est l’émotion.

Voilà tout ce que j’ai vu dans le midi de la France. Quant à mes autres « impressions de voyage », elles sont les mêmes que si j’étais allé à Melbourne, à Milan ou dans le nord de l’Écosse.

D’abord, dans toutes les grandes gares, j’ai peur de perdre ma femme, ma fille ou ma valise. Et je me tâte souvent pour savoir si mon porte-monnaie est encore dans ma poche. Je suis toujours très sensible à l’accueil qu’on me fait dans l’hôtel où je descends. Si la femme de chambre qui doit me servir a une tête antipathique, j’ai envie de m’en aller. Quant aux cathédrales que je visite, elles sont toutes les mêmes : ce sont toujours les mêmes vitraux, la même lumière et le même silence. Et comme c’est haut de plafond ! Dans les cathédrales, je me sens tout petit. Dans tous les locaux où nous entrerons, notre état d’esprit dépendra de la hauteur du plafond. Et, par exemple, j’éprouve toujours un léger malaise quand je me souviens de cette célèbre salle à manger « qui était si basse qu’on ne pouvait manger que de la sole ». Je demande régulièrement au concierge de la cathédrale : « De quel siècle est-elle ? » Mais, en somme, cela m’est absolument égal.

Quand j’ai visité pendant deux heures des musées ou des monuments célèbres, j’éprouve le besoin d’aller prendre quelque chose dans un tea-room ou dans un café. Et ce serait le même désir à Milan, à Melbourne et à Zurich. La poule mange tout le temps. Le boa qui a avalé un buffle (auquel il a préalablement donné la forme d’un boa afin que l’emboatement se fasse mieux) peut consacrer ensuite toutes ses heures, pendant six semaines, aux choses de l’esprit. Moi, je dois manger toutes les deux heures, à Chicago comme à Marseille. Assis à la terrasse de mon café, je me dis : « Les monuments vont me laisser tranquille un moment. » Et je me mets à regarder les passants. Invariablement, j’ai cette pensée : « Comme ils sont nombreux, les hommes auxquels je ne pense jamais et pour qui je n’existe pas. » Et dire qu’il y a encore, là-bas, quatre cents millions de Chinois ! Quelle famille !

Des farceurs prétendent que, dans le Midi, le ciel n’est pas le même qu’à Lausanne. Moi, j’ai retrouvé partout le vieil azur et les bons gros nuages blancs « de chez nous ». Partout, j’ai eu l’occasion de me dire : « Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! Que l’espace est profond ! Que le cœur est puissant ! »

Un paysage est un état d’âme. Or, depuis des années, j’espère vainement qu’un matin, après avoir bien dormi, je me réveillerai avec une âme toute neuve. Mais mon âme ne se renouvelle pas. Je retrouve donc partout les mêmes paysages ; et, d’où que je revienne, je rapporterai les mêmes « impressions de voyage ».

La Tribune de Lausanne, 24 août 1919.

ÇA NE VA PAS TROP MAL

Je veux répondre aujourd’hui au mécontent que je suis. Depuis vingt-cinq ans je répète que la société est fondée sur le mensonge, que les jeunes gens reçoivent une éducation absurde et qu’il importe de donner aux hommes une mentalité nouvelle. Est-ce que, vraiment, dans le monde, les choses vont si mal ?

Comme d’habitude, je ne parlerai, dans ce qui suit, que de la vie ordinaire. Je veux oublier les temps héroïques que nous venons de traverser, où la grande affaire était de détruire les corps ou de désespérer les âmes. Quand le Militaire est le maître absolu de la terre, tout va mal.

Je ne m’occuperai donc que des temps de paix, où les meurtres sont très rares et ne revêtent aucun caractère sacré. Eh bien, je le demande à tous ceux qui, chaque jour, se plaignent : la vie est-elle vraiment si pénible ? Est-ce que, « en cette minute-ci », tu souffres, mécontent ?… Non, n’est-ce pas ?… Et si, dans une heure, je te posais la même question, tu me ferais la même réponse. Tu n’as pas mal aux dents. Tu n’as pas mal à la tête. Ta vue est encore très bonne. Regarde le joli reflet que le soleil met sur ce vase. Ta fenêtre est ouverte et tu entends une locomotive qui va et vient, pour se déraidir les roues avant le grand voyage. Sa respiration est précipitée comme si elle voulait imiter un enfant qui joue à la locomotive. Ton café au lait est un peu moins bon que d’habitude ; mais il n’est pas mauvais et tu ne voudrais pas te rendre à ton travail avant d’avoir vidé ta seconde tasse.

Tu te plains de la monotonie de ton existence. Mais n’est-ce pas agréable d’accomplir avec aisance, machinalement, le travail auquel on est habitué depuis longtemps ? Si tu devais, tout à coup, exercer une profession nouvelle, tu serais bien embarrassé. Tiens-tu tant que ça à rencontrer des obstacles sur ton chemin ? Assis de huit heures à midi devant tes registres, tu peux rêvasser à ton aise. Tu n’es pas pressé. Dans ton bureau, tu ne t’exposes pas à être renversé par le bicycliste sournois et silencieux. Tu es loin de tes enfants qu’il faut toujours gronder et tu n’entends pas les reproches justifiés de ta femme. Dans un mois, tu devras soutenir un dialogue difficile avec un créancier. Mais pourquoi y penser déjà ? Tu auras peut-être la chance de mourir avant. Ton défaut grave, c’est de ne pas savoir goûter la douceur de la minute présente.

Il y a, dans notre monde médiocre, beaucoup de choses qui vont très bien. En dépit des intempéries et des cataclysmes, en dépit de la bêtise et de la paresse des hommes, en dépit de tous les accidents, nous jouissons toujours d’un peu de sécurité. Le facteur et le garçon laitier font leurs tournées quotidiennes avec une ponctualité admirable. Chaque jour, on trouve du pain frais dans les boulangeries et de la viande dans les boucheries. Et toi, fonctionnaire amer, tu es sûr de toucher ton traitement à la fin de chaque mois. Voyons : admire un instant ces arbres et ce ciel lumineux. Et tâche de sourire.

La plupart des hommes et des femmes sont dépourvus de beauté ; mais ça ne les empêche pas de se marier et d’échanger parfois des paroles affectueuses. D’ailleurs, le plus souvent, on est laid sans le savoir. Et si le nombre des êtres très intelligents est minime, cela n’a aucune importance. Que dis-je ! Il est peut-être heureux que ce nombre ne soit pas grand.

Je sais bien que les malades et les malheureux sont nombreux ; mais, le plus souvent, ils savent supporter leurs souffrances. Ils espèrent. Quant au malheur d’autrui, nous n’y pensons que de loin en loin. Je connais un homme charitable qui, après avoir assisté trente fois à des meetings de protestation contre le massacre des Arméniens, avait fini par se désintéresser complètement de la question. On s’habitue à tout.

Octave dira que je suis un « sale bourgeois ». Il en est un autre. D’ailleurs, il se trompe. J’ai un pied dans la bourgeoisie éclairée et l’autre dans le prolétariat conscient. Et en contemplant les têtes des uns et celles des autres, je m’instruis.

En qualité de journaliste révolutionnaire, Octave a un vocabulaire violent et une indignation qui ne se fatigue pas. Cela ne prouve rien ; car après avoir vécu cinquante ans dans « un monde pourri », il a très bonne mine.

En somme, l’individu n’invente pas grand-chose. Comme tout le reste, le mécontentement nous a été enseigné. À l’ordinaire, ceux qui condamnent la vie récitent une leçon apprise. Les formules qui expriment leur pessimisme se transmettent de génération en génération. Quant à la douleur qui est dans leur chair ou dans leur esprit, elle est beaucoup moins vive que ne pourraient le faire supposer leurs paroles amères. Les mots trop forts que nous employons ne peuvent donner qu’une fausse idée de nos états d’âme passagers et de nos faibles sentiments.

Quand les choses ne vont pas bien, elles vont quand même ; et elles iraient sans doute mieux si nous ne répétions pas constamment que tout va mal.

La Tribune de Lausanne, 12 octobre 1919.

LES PIEDS

Comme je continue à avoir des insomnies (merci pour vos lettres de condoléances), j’ai consulté un médecin. Je suis allé voir mon vieil ami Georges qui, déjà plus d’une fois, m’a sauvé la vie gratuitement. Il est, dans toute la force du terme, un sage. Il m’a dit : « Tu penses trop. C’est ça qui te fatigue. Tâche de mettre désormais moins de profondeur dans tes articles ». Je lui ai répondu : « J’essaierai, mais ce sera difficile, car, la profondeur, c’est ma spécialité. »

Dans la rue, je me suis donc demandé quel sujet « terre à terre » je pourrais bien traiter dans ma prochaine chronique. Et, comme je marchais tête baissée, mon regard tomba (sans se faire de mal) sur mes pieds.

Nos pieds ont pour nous une utilité incontestable. Ils ne méritent pas qu’on fasse contre eux la conspiration du silence. Et puis, en parlant d’eux, on s’expose moins à dire des banalités qu’en dissertant sur le bolchevisme ou sur la Société des Nations.

Nous n’avons pas toujours eu deux pieds ; car, avant d’être un bipède, l’homme était un quadrumane. Oui, un jour, notre ancêtre velu se redressa ; et il constata avec orgueil qu’il pouvait se tenir debout sur ses deux mains de derrière. Ce simple geste constitue l’Événement le plus important de l’Histoire ancienne et moderne. Et dire que notre aïeul a fait ce geste sans réfléchir et sans en soupçonner la portée immense ! Cette innovation (cette inconvenance) a sûrement dû déplaire aux conservateurs d’alors. Par contre, tous les animaux de la forêt, avertis par un instinct très sûr, ont dû se dire devant ce premier Homme : « C’est Lui : nous sommes f… »

Devons-nous nous féliciter à tous égards de cette brusque transformation de l’anthropoïde quadrumane en bipède humain ? Comme toutes les révolutions, celle-là a eu son bon et son mauvais côté. D’ailleurs, toutes nos récriminations seraient vaines. On ne refait pas l’Histoire et il nous serait impossible de revenir en arrière. Ce qu’on peut en tout cas prévoir, c’est que le retour serait aussi long que l’aller.

Examinons la question de près. Si nos ancêtres avaient persévéré dans la quadrumanie, ils auraient continué à vivre dans les baobabs, dans les cocotiers, dans les sapins et dans les pommiers. Ça les aurait sans doute empêchés d’inventer les voies ferrées et les cathédrales. Par contre, les canons Krupp et la guerre mondiale nous eussent été épargnés. Ah ! si jeunesse savait ! J’ajoute que le quadrumane a sur le bipède une supériorité certaine lorsqu’il s’agit, par exemple, de se gratter, de jouer un quatre mains, ou d’écrire de nombreuses cartes postales.

Dans un bel article que La Tribune de Lausanne a publié récemment, mon ami Porta a dit beaucoup de bien de nos mains. Elles ont effectivement plus de noblesse et, peut-être aussi, plus d’utilité que nos pieds. Si j’étais forcé de donner au Musée anatomique de ma ville natale mes pieds ou mes mains, au choix, je renoncerais plus vite aux extrémités de mes membres inférieurs. Mais ce serait à regret. À vrai dire, je n’ai jamais compris le dédain avec lequel on parle des pieds. Par exemple, on ne fait pas l’éloge de Joseph lorsqu’on dit : « C’est un pied. » On dira aussi de lui : « Il est bête comme ses pieds. » Mais on ne parle jamais de ses mains, qui sont pourtant bien laides.

Nos pieds constituent pour nous un moyen de locomotion très satisfaisant. Il est vrai que certains hommes plus intelligents que les autres savent marcher sur les mains. Mais après avoir parcouru un kilomètre ou deux, la tête en bas, ils en ont généralement assez. D’ailleurs, le pied est capable aussi de faire ce que fait la main. Il était facile de voir, dans des Expositions récentes, que quelques peintres novateurs avaient peint leurs toiles avec les pieds. Mon ami Octave, après quelques mois d’efforts, était parvenu à tenir sa cuiller à soupe avec le pied. En somme, le pied est une main qui n’a pas tout oublié. Un dernier argument. La plante des pieds est plus sensible que la paume de la main. S’il y a sur le plancher une petite boule de métal ayant un demi-millimètre de diamètre, je la sens à travers la forte semelle de ma bottine. Avec la main, je ne parviens pas à la sentir. Mon ami Octave est comme moi. Il va même plus loin que moi. Et quand il achète du drap, chez Bonnard, c’est toujours avec la plante de ses beaux pieds blancs qu’il apprécie la qualité de l’étoffe.

C’est égal : Porta avait raison. Rien, dans certains cas, n’est aussi précieux que la main. Lorsqu’un galant homme veut se marier, que demande-t-il à la jeune femme qu’il aime ? Il lui demande sa main, et non pas son pied.

Et puis, l’avenir est aux mains. Les pieds sont condamnés à s’atrophier. De siècle en siècle, les doigts se raccourcissent ; et la Ligue américaine pour la suppression des chaussures s’est sans doute fondée trop tard. Ne faut-il pas voir un symptôme inquiétant dans ce fait que les cors diminuent la force des pieds, alors que les callosités augmentent la force de la main ?

L’homme normal a deux pieds ; et c’est seulement à titre de curiosité qu’en terminant je veux citer le cas d’un étranger que j’ai rencontré hier et qui avait plus de six pieds (mais pas beaucoup plus).

La Tribune de Lausanne, 2 novembre 1919.

LE SYSTÈME PILEUX

En parlant du système pileux, je ne vais pas couper les cheveux en quatre. C’est seulement sur l’obligation où nous sommes de faire, périodiquement, couper nos cheveux en deux, que je veux attirer l’attention du lecteur.

Le fait est là : lorsque nos bras et nos jambes ont atteint une longueur raisonnable, ils cessent de croître. Mais il n’en est pas de même pour nos cheveux, dont la croissance illimitée a toujours été pour les philosophes une cruelle énigme. La femme lutte contre le danger en faisant de ses cheveux un chignon ou des tresses ; en y piquant des aiguilles d’acier ; en les débilitant par des huiles amollissantes et en les peignant furieusement, chaque jour, pendant des heures. L’homme, plus radical, va une fois par mois chez le coiffeur ; et là, sans se défendre, il se laisse tondre. S’il n’y allait pas, ses cheveux, qui croissent de douze millimètres en trente jours, auraient 144 millimètres à la fin de l’année et, au bout de vingt ans, ils seraient longs de trois mètres environ. Un calcul simple nous permet de prévoir la longueur des cheveux de l’octogénaire qui, durant toute sa vie, aura voulu rester « naturel ».

En nous dotant d’un système pileux qui, lâché en liberté, ne fait que croître et embellir, la Nature sait-elle ce qu’elle veut ? Voilà la question que je me pose. Il ne faut pas trop vite blâmer la Nature qui, peut-être, se soucie moins que nous de l’humanité. Pour juger l’univers, nous nous plaçons à un point de vue très particulier : le point de vue humain. Naïveté touchante, et bien excusable. Mais voici une objection : quand nous nous rappelons tout ce que la Nature a fait pour hâter notre « progrès », nous sommes tentés de nous demander si les hommes ne sont pas ses favoris. Ne nous a-t-elle pas donné plus de beauté et des moyens de locomotion plus variés qu’aux éléphants, aux crabes, aux soles et aux limaces, par exemple ?

Je reprends donc ma question : en refusant de mettre un frein à la croissance de nos cheveux, la Nature avait-elle un but ? Voulait-elle qu’à vingt ans le jeune homme disposât des matériaux nécessaires pour construire l’échelle de soie qui lui permettrait d’atteindre le balcon où Juliette l’attend ? En enroulant autour de son corps une chevelure interminable, l’être humain, faible et nu, aurait pu se protéger contre le froid. Faut-il chercher là le mot de l’énigme ? Non, car la Nature intelligente sait bien que depuis longtemps nous avons inventé les caleçons, les flanelles, les gilets en poil de chameau, les boas et les vêtements en peau de bique. Elle a peut-être des préoccupations d’ordre moral. En disant à nos cheveux : « Croissez et multipliez ! » elle nous oblige à prendre soin de notre toilette, à nous raser quotidiennement et à avoir de la tenue. Elle fait ainsi l’éducation de notre volonté. N’est-ce pas par le même moyen qu’elle entretient le zèle du Jardinier, le coiffeur de la Terre, qui doit, tous les quinze jours, épiler les allées de nos jardins qu’envahissent constamment les mauvaises herbes ?

Je ne me trompe pas en disant que nos cheveux, si nous ne leur faisions pas une guerre sans merci, s’allongeraient démesurément. Nos ongles qui sont des cheveux syndiqués, lesquels ont perdu par ce fait toute liberté individuelle, croissent avec une vitesse constante. Il y avait autrefois en Chine de très nobles dames qui, pour prouver qu’elles n’étaient pas condamnées, comme les gens du commun, au vil travail manuel, laissaient pousser leurs ongles sans s’en occuper. Quand ils avaient atteint une longueur d’un mètre quinze, elles se décidaient tout de même à les couper, car elles comprenaient confusément que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Vous me direz que ces ongles d’un mètre quinze devaient gêner ces patriciennes lorsqu’elles voulaient porter à leur bouche leur cuiller à soupe. À cela je répondrai qu’en Chine, où il y a quatre cents millions d’habitants, les personnes riches doivent se procurer facilement des bonnes à tout faire.

Je reviens à ma question, qui est restée pendante : en donnant aux hommes un poil qui n’abdique jamais, la nature agit-elle conformément à ses plans ou procède-t-elle comme un être stupide et aveugle ? Ma réponse, la voici : elle laisse croître nos cheveux « par distraction ». Elle nous oublie. Et, ce qui le prouve, c’est que, après notre mort, nos cheveux continuent à pousser, machinalement, par habitude. C’est pourquoi les mondains les plus élégants font leur entrée dans l’Au-Delà avec une barbe de deux ou trois jours.

 

Correspondance. – À Mademoiselle Jandelette. « Mademoiselle, vous vous trompez : je ne jouis d’aucune autorité dans le monde officiel. C’est incompréhensible, mais c’est comme je vous le dis. Il ne me sera donc pas possible de faire une observation au personnage influent qui, sur le mur de l’École d’ingénieurs (Place Chauderon), a fait écrire ces mots en lettres de bronze : « Halle des Machines ». Vous voulez que l’on dise : « Halle aux Machines ». Et, effectivement, il faut n’avoir jamais téléphoné pour ne pas savoir qu’on dit « Halle aux ».

Votre très respectueux

B. »

La Tribune de Lausanne, 16 novembre 1919.

LES ROULEAU-COMPRESSEUR

Lorsque Monsieur Rouleau-Compresseur se promena pour la première fois dans les rues de Lausanne (c’était en 1899), il fit une profonde impression sur les passants. Cela se comprend, car il appartient à une espèce animale très différente de la nôtre. Son abdomen, parfaitement cylindrique, peut pivoter autour d’un axe horizontal. Et lorsqu’il veut avancer ou reculer, il roule sur son cylindre. Ses deux membres postérieurs (les seuls qu’il possède) sont comparables à deux grandes roues et constituent pour lui un moyen auxiliaire de locomotion.

Étant asthmatique, il respire bruyamment « à la montée », ce qui effraie les petits enfants. Mais les grandes personnes ne peuvent pas s’empêcher de lui jeter un regard bienveillant lorsqu’elles passent à côté de lui. Car sa vie est exemplaire. À six heures du matin, il est déjà au travail. Sentant qu’il avait quelque chose de lourd dans le ventre, il comprit très vite qu’il exercerait avec succès le métier d’aplanisseur. Et, depuis vingt ans, chaque jour, du matin au soir, il aplanit les chemins privés et les routes nationales. Bien que son travail ne soit pas, à proprement parler, du travail manuel, il se fait des journées de quatre-vingts à quatre-vingt-dix francs.

Longtemps, j’ai cru que M. Rouleau-Compresseur était célibataire, car je le voyais toujours seul. Et son double nom ne prouvait pas qu’il fût marié. (N’avons-nous pas eu les Haroun-Al Raschid, les Orell-Füssli, les Waldeck-Rousseau et les Colin-Maillard ?) Mais, un jour, après l’avoir quitté devant la gare, je le retrouvai, une demi-heure plus tard, à Chailly. Cela ne pouvait pas être lui, son allure étant sensiblement moins rapide que la mienne. C’était donc elle. Quelle ressemblance ! Jamais l’expression « âme sœur » ne me parut plus juste. Même taille ; même prestance ; même lenteur majestueuse ; et même santé de fer. Madame Rouleau exerce, avec la même virtuosité que son mari, la profession d’aplanisseuse. Et, comme lui, elle fume continuellement.

Il arrive très fréquemment à chacun des deux époux de découcher. Ils aiment mieux passer la nuit au bord de la route que de regagner, après une journée fatigante, leur lointain petit rez-de-chaussée de la Place de la Palud. C’est pourquoi, le matin, lorsqu’ils se séparent pour s’en aller là où le macadam les appelle, chacun des deux conjoints emmène avec lui une petite voiture en bois où il met sa chemise de nuit et quelques menus objets de toilette. Pauvres chemises de nuit ! Elles feraient triste figure à côté de ce pyjama historique que promenait récemment, le long des voies ferrées, le plus élégant des va-nu-pieds de France. Celle de Madame est plus courte que celle de Monsieur. Mais toutes les deux (d’une propreté douteuse) sont rapiécées. De nombreux sociologues ont d’ailleurs constaté qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de chemises de nuit rapiécées qu’avant la guerre.

Je ne voudrais pas ressembler à certains critiques littéraires bien connus qui vont mettre le nez dans des lettres intimes afin de pouvoir nous raconter par le menu les amours de Sainte-Beuve, de Victor Hugo ou de Swedenborg. Ces procédés me dégoûtent. Mais, sans commettre d’indiscrétion, je puis apprendre au public que Monsieur et Madame Rouleau-Compresseur ont eu un enfant. Je l’ai vu, l’autre jour, au square de Georgette. Ce n’est pas un enfant adoptif : preuve en soit son abdomen à axe horizontal, si manifestement héréditaire. Il ne fume pas encore et son précepteur le tient par la bride. Mais ses parents ont déjà pu lui confier l’aplanissement des trottoirs. (Vingt francs la journée.)

Les Rouleau-Compresseur font des économies qui leur permettront bientôt d’agrandir leur commerce. Ils pourront compter sur une clientèle mondiale le jour où ils mettront dans leurs prospectus ces simples mots : « Nous aplanissons toutes les difficultés. » Ils font déjà école. J’ai chez moi un rouleau minuscule, entouré de papier buvard, dont je me sers pour sécher mes articles. Et ma cuisinière en a un autre, en bois, qu’elle emploie pour aplanir la pâte à gâteaux. Enfin, pendant la guerre, les Alliés avaient découvert un Rouleau-Compresseur immense qui devait aplanir l’Allemagne. Malheureusement, il reculait plus vite qu’il n’avançait.

Gazette de Lausanne, 10 juin 1920.

NOUS DEVENONS DÉLICATS

Au cours des siècles, la bestialité et la brutalité de l’homme ont constamment diminué. Nous ressemblons de moins en moins à notre ancêtre préhistorique qui, dans la mauvaise saison, mangeait ses rejetons avec simplicité. Dame Nature comprit très vite que ce cannibalisme familial n’était pas conforme à ses plans ; car elle avait assigné à la race humaine un rôle splendide. Elle fit donc naître dans le cœur de notre aïeul le sentiment qui, seul, devait rendre possible la vie sociale : la fraternité. Dès lors, renonçant à les manger, l’homme fit de sa compagne et de ses petits ses esclaves dévoués. Et, pour les longues soirées d’hiver, il rabota grossièrement quelques tabourets qui constituèrent, sous sa forme primitive, le cercle de famille. À partir de cette époque, on ne considéra comme matière comestible que les membres des cercles étrangers.

Peu à peu, l’homme sentit grandir dans son cœur son pouvoir d’aimer ; et, par-dessus de vagues murs mitoyens, il commença à sourire à la femme de son voisin. Il faut faire remonter à ces sourires dépouillés d’artifice l’origine de la vie mondaine. On s’associa ; on forma des clans, des tribus, des nations. (J’abrège.)

Le goût du meurtre s’atténua graduellement. L’habitude qu’avaient nos robustes paysans d’aller, chaque dimanche, assommer les jeunes hommes des villages voisins s’est presque complètement perdue. Dans les grandes nations, les citoyens qui vivent loin de la frontière oublieraient même de détester l’Ennemi héréditaire si on ne leur donnait pas, à l’école, des leçons de patriotisme et si on ne leur inculquait pas le respect de la tradition.

À force de vivre au milieu de ses semblables, le bipède humain a appris la sociabilité et la politesse. Neuf fois sur dix, l’inconnu dont on a écrasé les orteils, dans la cohue, a un bon sourire qui signifie : « Cela ne fait rien. » Le port des armes à feu est d’ailleurs interdit.

En 1789, on proclama les Droits de l’Homme et du Citoyen. Ceux de la Citoyenne viendront bientôt. En attendant, on s’est occupé des quadrupèdes. Les veaux ne peuvent être envoyés à l’abattoir que dans des voitures capitonnées. Enfin, il y a cinquante ans, un Anglais plus sensible que les autres, un soir qu’il était penché sur une assiette à soupe, lut un muet reproche dans les yeux de son bouillon. Le lendemain, il inventait le végétarisme intégral.

La sensibilité humaine continue à s’affiner. Dernièrement, ma vieille tante Ursule est venue me voir et elle m’a parlé de la Société qu’elle vient de fonder. Celle-ci a pour but « la sauvegarde de la dignité des animaux ». Les bêtes ne sont pas des êtres méprisables et l’on commet une grossière injustice lorsqu’on fait de leurs noms des termes injurieux. Pour montrer à ma tante que je comprenais sa pensée, j’énumérai avec volubilité : « Punaise, crapaud, vache, andouille, cochon, chien, dinde, chameau, rosse, tapir, âne, bœuf, buse, vipère, cafard, limace et pou. » Ma tante ajouta : – Dans un certain monde on emploie même, pour désigner des gens de mauvaise vie, le nom d’un oiseau et celui d’un poisson qui ont, l’un et l’autre, une tenue irréprochable.

En s’en allant, l’excellente femme oublia sur ma table son calepin plein de notes. Je fus assez indiscret pour y jeter un coup d’œil. Au haut d’une page, je trouvai ces quatre vocables imprévus : « Emplâtre, fourneau, gourde, moule-à-gaufres. » Plus bas, une parenthèse contenait ces mots : « L’injure faite aux choses. » Ma tante se propose évidemment de fonder encore une autre Ligue dont la tâche sera de réhabiliter les objets « inanimés » (?), déshonorés par le langage des hommes.

Je voulus m’asseoir, pour méditer sur tout cela. Mais un scrupule délicat me fit hésiter : n’allais-je pas infliger à mon fauteuil une humiliation injustifiable ?

Gazette de Lausanne, 26 août 1920.

LA FONDUE ET LA RACLETTE

Des ignorants sans nombre qui ont l’habitude de manger, vers la fin de leur repas, un petit morceau de camembert, de brie ou de gruyère, se permettent d’exprimer des opinions sur le fromage. Connaissent-ils la « fondue » ? Connaissent-ils la « raclette » ? Non. Eh bien, qu’ils se taisent.

 

LA FONDUE

La fondue se mange dans la Suisse française. Les uns disent qu’elle est vaudoise ; les autres, plus véridiques, prétendent qu’elle est neuchâteloise. Mais ce sont des gens abrutis par le nationalisme. La fondue nous vient de Dieu.

COMMENT ELLE SE PRÉPARE. Prenez une terrine munie d’un manche (« caquelon ») et frottez-en énergiquement l’intérieur avec une gousse d’ail. Puis (à supposer, par exemple, que le nombre des convives soit quatre), versez-y quatre verres de bon vin blanc de Neuchâtel (des verres à bordeaux). Mettez dans ce vin 700 grammes de fromage gras (Jura et Emmenthal) préalablement coupé en copeaux. Posez la terrine sur un feu vif et remuez sans arrêt « dans le sens des aiguilles de la montre ». (Les gauchers, s’ils le préfèrent, peuvent tourner dans l’autre sens.) Il faut tourner jusqu’à ce que le fromage soit entièrement fondu et que la masse ait pris la consistance d’une crème épaisse et homogène. À ce moment, ajoutez deux petits verres de kirsch (dans lequel vous avez délayé un peu de farine) et une forte pincée de poivre. Servez sur une lampe à alcool dont la flamme puisse être avivée et modérée à volonté.

COMMENT ELLE SE MANGE. La terrine et la lampe sont apportées par l’esclave dans la salle où les quatre convives attendent. Regardez-les : une immense espérance habite dans leur sein. En attendant la fondue, ils ont coupé leur pain en morceaux qui ont tous la forme du cube ou du parallélépipède rectangle. La forme rhomboédrique est admissible aussi. (Mais des morceaux irréguliers qui rappelleraient la tête d’Henry Bordeaux seraient évidemment moins ragoûtants.) Une émotion intense étreint les cœurs. « Sera-t-elle réussie ? » Chacun fixe solidement un morceau de pain au bout de sa fourchette et le promène dans la pâte onctueuse de manière à l’enrober de fromage. Silence. La bouche pleine, les convives se regardent avec amour. Ils se comprennent profondément. Tout ce qui, dans les batailles de la vie, les sépare, est aboli. Ils sont unis par la religion du fromage national. Et, pareils aux liens de l’amitié, voici que deux filaments blanchâtres relient la fourchette de Paul à celle du docteur. Dans un pays où les hommes se réunissent pour manger la fondue, la guerre sociale ne sera jamais très meurtrière.

 

LA RACLETTE

Dans le canton du Valais, la « raclette » remplace la fondue. Les sociologues expliqueront ce phénomène par la différence des races. Les caractères ethniques du Vaudois ne sont pas les mêmes que ceux du Valaisan. Mais moi, qui suis Batave, je m’assimile la fondue et la raclette avec la même volupté. À vrai dire, tout s’explique ici par la différence des fromages. Le fromage valaisan est plus mou, moins sapide et peut-être plus « crémeux » que les fromages qu’on mange dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel. Et puis, quoi qu’en dise Taine, les habitudes des peuples ont parfois des causes bien fortuites.

Des amis qui se sont réunis pour manger une raclette ne sont pas aussi « près » les uns des autres que quatre Neuchâtelois occupés à tremper leur pain dans la même fondue. La valeur sociale de la raclette n’en est pas moins certaine. Le vrai de l’amitié, c’est de manger ensemble. Voici comment les choses se passent.

Les convives – (il peut y en avoir quatre, cinq, six, sept ou huit) – sont assis autour d’une table sur laquelle on a posé des litres de fendant (l’un des deux excellents vins blancs du Valais), ainsi qu’un grand plat de pommes de terre bouillies (non pelées). Le sel et le poivre sont aussi là. Enfin, il est prudent d’avoir pensé au kirsch et au marc de Bourgogne qui redonneront du courage aux mangeurs trop vite fatigués.

Dans le fond de la salle, un ardent feu de coke a été préparé, à la chaleur duquel l’opérateur présente la section plane d’un demi-fromage valaisan. Bientôt, le fromage commence à fondre. L’opérateur, armé d’un couteau, accourt vers l’un des convives et, d’un geste auguste, racle la surface brûlante. Une pâte onctueuse et infiniment délectable tombe alors dans l’assiette du bienheureux, qui a eu soin de peler préalablement une pomme de terre. Il saupoudre la raclette d’un peu de poivre, puis, son bonheur commence. L’esclave est déjà retourné auprès de son feu ; et le second convive se hâte de peler sa pomme de terre, car la minute ineffable approche. Pendant ce temps, les autres patients, pour calmer leur désir douloureux, causent du bolchevisme et de la Société des Nations. Chacun aura son tour. Puis, ça recommencera. L’opérateur refait le tour de la table jusqu’à ce que le plus vigoureux des convives, après sa dixième raclette (c’est beaucoup !) ait crié : « Assez ! » Par moments, on s’interrompt pour boire un verre de vin à la santé de Vercingétorix.

Je pourrais encore chanter les « biftecks au fromage » (qui devraient plutôt être appelés : biftecks de fromage). Mais à quoi bon ? Ces choses exquises n’acquièrent toute leur valeur que si on les mange soi-même. D’en parler, ça me fait mal.

Almanach de Cocagne pour l’an 1921, Paris,

aux Éditions de la Sirène, décembre 1920.

JE PROTESTE

Le 31 décembre, vers les six heures du soir, je flânais innocemment dans les rues. Heureux d’avoir interrompu mon travail fatigant, je contemplais avec bienveillance les passants affairés. Je ne faisais donc du mal à personne. Or, bientôt, je sentis autour de moi une sournoise provocation. Peu à peu ma sérénité s’en alla ; je devins inquiet et mélancolique. Enfin, je découvris la cause de mon malaise : des marchands invisibles essayaient d’attirer mon attention en éclairant violemment des choses désirables qu’ils avaient exposées derrière leurs vitrines.

Il m’avait fallu quelques minutes pour reconnaître la nature de mon trouble ; car, avant de sortir, j’avais prudemment relu deux pages du Manuel d’Épictète et je m’étais bien promis de ne me laisser tenter par rien.

Eh bien, je proteste. Est-ce que, désormais, un citoyen qui a un idéal moral, une femme et des enfants ne pourra plus se promener dans sa ville natale sans s’exposer aux offres captieuses des trafiquants ?

Le législateur alléguera la « liberté du commerce ». Mais cette liberté doit avoir des limites. Elle ne doit pas dégénérer en licence. Nous ne vivons plus à l’époque barbare du « Laissez tout faire ; laissez tout passer ». Vous dites, Messieurs : « Liberté du commerce » ? Je réponds : « Liberté de conscience. » A-t-on songé aux malheureux qui n’ont pas reçu, comme moi, l’enseignement du frugal Épictète ? Qui les protège, ceux-là ? Que fait la Ligue pour le Relèvement de la Moralité ?

L’autre soir, j’ai d’abord résisté ; j’ai résisté longtemps. Par bonheur, la nature m’a donné une volonté de fer. Mais, ce qu’on ne m’a pas appris à l’école, ce que les physiciens du siècle passé ne savaient pas, c’est que les rayons x qui émanent d’une volaille grasse exposée dans la devanture d’un magasin exercent sur le fer une action ramollissante. Devant la boutique du trentième tentateur, je me suis arrêté et je suis entré. Ma volonté avait, à ce moment-là, la consistance d’une nouille bien cuite.

Qu’on me permette de le dire sans ambages : la volonté nationale est en péril. Et le danger est d’autant plus grand que les choses exposées au bord du trottoir, derrière une mince lame de verre transparent, sont de bonnes choses, des choses que l’on peut désirer sans rougir. Les beaux livres ne me tentent pas : lorsque j’en désire un, je l’écris moi-même. Mais voici un splendide piano sessile. La musique adoucit les mœurs. Et ne doit-on pas penser à l’éducation de ses filles ? Maintenant, mon regard tombe sur des corsets affriolants, pareils à ceux que portent les dames de la ville. Ma tante de Cudrefin en a désiré un toute sa vie ; et c’est bientôt sa fête. Plus loin, je m’arrête devant de confortables gilets de laine. Que peut-on reprocher aux gens frileux qui tiennent à être chaudement vêtus en hiver ? Enfin, brisé par ma lutte intérieure, je me trouve tout à coup en présence des comestibles multicolores. Oui ou non, les hygiénistes recommandent-ils les nourritures fortifiantes ?

Je le répète : les besoins du passant sur lesquels les négociants spéculent sont des besoins normaux, des besoins naturels. On doit tôt ou tard les satisfaire. Eh bien, puisque la dinde laïque est devenue obligatoire, je demande qu’elle soit gratuite. Et tout le reste aussi. Que le législateur élabore une loi nouvelle. Il n’a rien d’autre à faire.

Gazette de Lausanne, 13 janvier 1921

LA QUEUE DU DIABLE

J’ai assisté récemment, en qualité de journaliste, au congrès international des C.Q.T.L.D.P.L.Q. Ah ! la belle assemblée ! On fit l’appel ; et je constatai ainsi que le nombre des congressistes était supérieur à cinq cent trente six millions. (Un peu fatigué, je me dispensai de compter les derniers.) Tous Ceux Qui Tirent Le Diable Par La Queue avaient tenu à venir.

Ils avaient lâché la queue du Diable. Celle-ci traînait sur le plancher, pareille à un vieux tuyau d’arrosage garni de poils sales, très irrégulièrement répartis. Je n’apercevais pas le Diable. Il attendait sûrement tout au bout de sa queue. Ce doit être un gaillard qui ne se rase pas souvent.

L’assistance était très mêlée. La plupart des congressistes étaient décemment vêtus. Dans la foule, je distinguai aussi des toilettes élégantes assez nombreuses. On n’a pas toujours de l’argent pour acheter des vêtements de pauvres. Çà et là, quelques vagabonds loqueteux jubilaient parce qu’ils ne s’étaient jamais trouvés en aussi bonne compagnie. Comme toujours, de pâles voyous profitaient de la cohue pour pincer les femmes. Il y avait là des intellectuels, de vieilles actrices, des forçats libérés, des bureaucrates, des poètes, des ministres du Saint-Évangile, des demoiselles de magasin, et bien d’autres travailleurs encore.

Tout ce monde faisait une étrange musique et sentait très mauvais.

On ouvrit la séance. Après un très cordial discours de bienvenue, le Président (un vieil employé de la Banque de France) déclara qu’il n’y avait qu’une seule question à l’ordre du jour :

— Comment faire pour ne plus tirer le Diable par la queue ?

Il se fit alors un grand silence. Personne n’osait prendre la parole en premier. Tout à coup, un extrémiste cria d’une voix forte :

— Si on la lui coupait ?

Un hourra formidable fit crouler le mur ouest de la salle. N’écoutant que son courage, un bûcheron, sa hache entre les dents, s’approcha de la queue. De nouveau, tous les bruits se turent. Les respirations s’arrêtèrent. On entendit au loin éternuer quelqu’un. (Dans ces minutes tragiques, il y a toujours un imbécile qui éternue.)

Rapide comme le zèbre, la hache s’abattit sur le tuyau d’arrosage et rebondit aussitôt avec la même vitesse. Très calme, le bûcheron annonça : – Mesdames, Messieurs, la Queue du Diable n’est pas coupable. – Puis, modeste, il rentra dans le rang.

La Queue se mettait à suinter. In cauda venenum ! s’écria un vieux professeur de latin. Tout le monde s’éloigna du tuyau dégoûtant.

— Si nous la laissions là ? proposa quelqu’un.

Malheur ! Cette parole imprudente gâta tout. Plus agile qu’une couleuvre, la Queue du Diable se remit d’elle-même dans toutes les mains. Or, quand on la tient, c’est connu, on ne peut plus la lâcher (à moins qu’il n’y ait interruption du courant, ce qui se produit très rarement).

Une clameur s’éleva de la foule :

— Ça ne finira donc jamais ?

Une voix satanique, qui devait être celle de Satan lui-même, répondit :

— Tirez ! Elle n’est pas encore assez longue.

Et le Diable, suivi de son long cortège de fidèles, reprit sa promenade sans but. Chacun tirait de toutes ses forces.

La Crécelle, 1er février 1921.

LE PROFIL

Au-dessus de la porte de son salon d’essayage, mon tailleur a fait graver, en belles lettres gothiques, ce sage conseil : Connais-toi toi même. Et, dans cet asile inviolable, il a disposé ingénieusement de grandes glaces qui permettent au client ému qu’on habille de se voir de face, de dos, de trois-quarts et de profil.

Quand je me suis vu de profil pour la première fois, j’ai été étonné, et très désappointé. Que dis-je ? J’ai été vexé. Aujourd’hui, j’essaie de m’expliquer cette déception. Lorsqu’on se regarde en face, dans la glace, on peut se mentir à soi-même. On prend l’air très intelligent de quelqu’un qui comprend tout. Et, si l’on y tient, on a dans son regard une énergie indomptable. Mais mon profil avait quelque chose de définitif et d’irrémédiable que je ne soupçonnais pas. Il me diminuait à mes propres yeux. Je devais enfin le reconnaître : on compose son visage, mais on ne compose pas son profil. Notre profil est notre contour, notre frontière, notre limite. Il figure le cadre exigu et imbrisable à l’intérieur duquel notre vie morale restera enfermée. S’il nous apparente au mouton, au renard ou au cochon, pouvons-nous être bien sûrs de ne ressembler, par quelque autre côté, à aucun de ces êtres inférieurs ?

Je ne crains pas l’observateur qui, placé en face de moi, essaie de lire dans mon âme. Mon regard me protège contre le sien. Et j’ai encore, pour le déconcerter, mon sourire et d’habiles paroles. Mais je suis à la merci de celui qui, sans que je m’en doute, analyse froidement mon profil.

C’est seulement lorsque l’on voit les gens de profil que l’on constate l’insuffisance de leur menton ou la petitesse de leur boîte crânienne. Vu de face, Monsieur Rabotin est un homme qui possède un vaste front de penseur. Mais regardez-le de profil : il ne doit son génie qu’à une calvitie précoce. Et puis, il y a des occiputs décidément trop plats.

Roméo serait resté célibataire s’il avait pu contempler calmement le profil de sa fiancée ; car il y a des nez faits pour décourager les amants les plus braves. Mais dans les yeux de sa Juliette, le malheureux voyait des profondeurs infinies où sa pensée allait sombrer misérablement.

Sur les visages que nous voyons, nous retrouvons toujours la banale humanité. Ils expriment, à l’ordinaire, des sentiments que la société a enseignés à tous ses membres. Mais, par leurs profils, nos concitoyens représentent des espèces biologiques différentes.

À vrai dire, ma face devrait m’étonner autant que mon profil. J’y suis habitué depuis très longtemps, – voilà tout. Quand je m’arrête devant une glace, je ne reconnais pas mon « moi » véritable. C’est un raisonnement presque instantané qui me fait comprendre que cet individu bien connu est mon moi public. Mais, si je croisais dans la rue, un passant dont la tête serait la mienne, je ne remarquerais peut-être pas cette parfaite ressemblance. Ceux qui examinent mon masque moral voient sans doute, en creux, ce que je vois en bosse, – et réciproquement.

Gazette de Lausanne, 18 février 1921.

LES SAISONS INDISCIPLINÉES

Le Régisseur qui fut chargé par le Démiurge, lors de la Création du Monde, de s’occuper de la planète Terre, savait que ce globe allait devenir le Théâtre des Hommes.

Et, tout de suite, il éprouva de la sympathie et de la pitié pour ces êtres minuscules et fragiles qui dépendraient de lui. Afin qu’ils ne souffrissent pas du rayonnement solaire, il fit tourner la terre autour de son axe, à la manière d’une toupie ; et la fraîcheur de la nuit succéda régulièrement à la chaleur du jour. Puis, ayant considéré sa toupie avec attention, il murmura : « Sur cette boule, les jours se suivent et se ressemblent terriblement. C’est parce que son axe est perpendiculaire au plan de son orbite. » Il donna donc à l’axe de la planète une inclinaison convenable, après quoi il enrôla quatre machinistes-décorateurs qui, depuis très longtemps, chômaient dans le Chaos. « Comment vous appelez-vous ? » leur dit-il. Ces messieurs déclinèrent leurs noms. C’étaient le Printemps, l’Été, l’Automne et l’Hiver. Ils différaient beaucoup les uns des autres par les parures et par l’expression du visage. Qu’il me suffise d’ajouter que, depuis cette époque lointaine, ils n’ont jamais changé. C’étaient déjà les quatre gaillards magnifiques que nous connaissons. Le Régisseur leur expliqua : « C’est vous qui ferez sur la Terre la pluie et le beau temps. Vous veillerez avec un soin particulier sur la végétation. » Les quatre auxiliaires firent le salut militaire. Le patron reprit : « Je sais de quoi vous êtes capables ; et pourtant, je suis inquiet. Aurez-vous la ponctualité que doivent avoir les fonctionnaires qui règlent les phénomènes astronomiques ?… Dans le Chaos, il n’y avait pas d’heures… » Les nouveaux employés promirent tout ce qu’on voulut.

On leur remit quatre livres où le rôle de chacun était clairement défini. Il importait surtout que chaque hémisphère fût régi dans un ordre immuable par les quatre Saisons qui, leur trimestre écoulé, ne devaient sous aucun prétexte retarder leur départ. « D’ailleurs, ajouta le Régisseur en les congédiant, je vous appellerai chaque fois quand le moment sera venu. »

Hélas ! Lorsqu’on les engagea, le Printemps, l’Été, l’Automne et l’Hiver étaient déjà très vieux. Dans le Chaos, ils avaient contracté l’habitude du désordre et de l’insouciance. Or, qu’il s’agisse de l’Univers ou, simplement, de la principauté de Monaco, la parfaite sagesse du Législatif ne suffit pas pour mettre un ordre durable dans les choses. L’Exécutif a malheureusement besoin d’auxiliaires innombrables, trop peu consciencieux, qu’il ne peut pas toujours surveiller. Jamais, pas une seule fois depuis que les humains contemplent le spectacle, les Saisons ne sont entrées en scène à l’heure exacte. L’Automne, mélancolique et distingué, ne résiste pas à la poussée brutale de l’Hiver qui, beaucoup trop tôt, l’envoie rouler dans les coulisses. L’Hiver est un personnage antipathique qui tient absolument à jouer le premier rôle. Il lui arrive de rester devant les spectateurs six mois de suite. Par bonheur, il a parfois des évanouissements dont le printemps profite pour venir sourire au public. Mais le butor a fréquemment des retours offensifs qui présentent de réels dangers. Quant à l’Été, – on ne sait pas pourquoi – il a signé un pacte secret avec l’Automne, lequel lui cède toujours une semaine, en novembre, à l’époque de la Saint-Martin.

Cette année, le scandale a été plus grand que jamais. Le 31 janvier, l’Automne, honteux de sa nudité – car il n’avait plus une feuille –, attendait encore que l’Hiver voulût bien le relever de ses fonctions. Vainement, le Régisseur criait dans les coulisses : « L’Hiver !!… L’Hiver !!… Dépêchez-vous : en scène pour le Quatre !! » L’Hiver n’apparaissait pas. Bien que ses préparatifs ne fussent pas terminés, le Printemps fut donc prié de se mettre à l’ouvrage. Tout le monde fut content. Mais, le 15 avril, alors que personne ne pensait plus à lui, l’Hiver tomba avec une violence inouïe sur le séduisant Printemps, qui s’esquiva sans essayer de livrer bataille.

Maintenant, tout est dérangé. Comment les quatre Compagnons vont-ils se partager le reste de l’année ? Je frémis rien qu’en y pensant.

Pour leur donner un exemple salutaire, on enseigne aux écoliers que les saisons, de longueur égale, se succèdent dans un ordre invariable. Et l’on a bien raison. Si les savants ne croyaient pas en la simplicité des lois de la nature, ils abandonneraient leurs laboratoires et leurs livres pour se livrer à la boisson. On peut, heureusement, faire croire aux hommes tout ce qu’on veut.

Gazette de Lausanne, 28 avril 1921.

SYMPATHIE

Je rencontre parfois, dans la vie, des inconnus dont la tête me plaît infiniment. Et, tout de suite, je me mets à les aimer. À l’ordinaire, je les oublie au bout de deux ou trois minutes ; mais il arrive aussi que leur souvenir occupe ma pensée un peu plus longtemps. Je songe alors à la stupidité de nos habitudes sociales et je regrette de n’avoir pas pu aborder ces passants qui seraient peut-être devenus mes amis.

Parce que je viens de surprendre le geste et le sourire de ce monsieur qui cause avec le pharmacien, au bord du trottoir, je le connais mieux que si l’on m’avait donné des renseignements précis sur sa profession et sur le monde où il vit. Je crois que j’aurais du plaisir à m’entretenir avec lui.

Elle ne nous trompe sûrement pas toujours, notre subite sympathie pour l’inconnu qui passe. Mais, chez les personnes qui ont reçu une bonne éducation, l’instinct ne sert plus à grand-chose. Le « naturel » est-il donc impossible dans la société des gens bien élevés ?

Réfléchissons. Et ne condamnons pas trop vite les lois et les coutumes pour cette seule raison qu’elles diminuent la spontanéité et la sincérité de l’individu. Celui-ci ne mérite pas toujours sa majuscule. Ai-je vraiment manqué de précieuses occasions d’être heureux parce que je n’ai pas osé aller dire à quelques personnes rencontrées sur mon chemin : « Vous me plaisez beaucoup » ? Dans la plupart des cas, j’ai sans doute bien fait de m’abstenir.

Une fois, il y a vingt-cinq ans, j’ai osé. Le ciel n’était pas plus pur que le fond de mon cœur. On m’a répondu sèchement : « Monsieur, pour qui me prenez-vous ? » Je n’ai pas cru devoir insister. Dimanche, sur le quai d’Ouchy, j’ai contemplé, un instant, le visage lumineux d’un petit garçon de quatre ans qui me regardait avec confiance. Mais je m’en allai bien vite pour rassurer sa trop farouche gouvernante. Visiblement, elle me prenait pour un de ces oisifs suspects qui, dans leurs promenades, cherchent « une chômière et un cœur ».

Lorsqu’on se promène dans les bois, il convient d’être particulièrement réservé, afin de ne pas effrayer les personnes timides. Il court de si vilaines histoires sur le compte des satyres ! Et l’on n’est jamais sûr d’être un satyre très séduisant.

Le monsieur que je vois chaque soir au restaurant, à une table voisine de la mienne, a l’air très intelligent. Mais il est peut-être bête dès qu’il ouvre la bouche. Et, s’il ne l’est pas, m’intéressera-t-il pendant des semaines ? Si je fais sa connaissance, je ne pourrai plus éviter sa conversation ; et je serai obligé de changer de café ! Soyons prudents.

Il faut éviter les liaisons dangereuses. Si tu allais offrir ta sympathie à cet homme dont le regard est si noblement triste, il s’accrocherait peut-être à toi avec trop peu de discrétion. Quant à celui-là, c’est un croyant, généreux et enthousiaste. Il voudra que tu luttes avec lui pour l’Idée qui doit sauver le monde. Tu sais bien que tu as autre chose à faire.

Le nombre de ceux que l’on peut aimer est assez restreint. Deux ou trois sentiments profonds, le travail, des soucis, quelques habitudes : cela suffit pour remplir une vie d’homme. Mais notre âme est sans cesse animée de petits mouvements inutiles qu’il ne faut pas dédaigner. Les élans trop courts qui nous portent vers des êtres attirants et inaccessibles nous rendent plus légers et donnent un essor à notre imagination. Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver.

Gazette de Lausanne, 9 juin 1921.

JE SUIS PANTOSOPHE

Quelle chaleur !!… étendu à l’ombre d’un acacia plein d’oiseaux accablés et muets, je songeais, l’autre jour, à ces enragés qui, sous des cieux torrides, continuent à se battre. L’entêtement de ces guerriers me parut tellement absurde que, tout à coup, une grande lumière se fit dans mon esprit : je venais d’inventer la pantosophie.

La pantosophie est, essentiellement, un système de philosophie caniculaire. Le pantosophe comprend tout ; mais il n’explique rien, car il fait trop chaud. Pour le caractériser, il me suffira de le comparer rapidement aux théosophes, aux anthroposophes et aux zoosophes.

La théosophie est une doctrine pour personnes cultivées. Ses principes sont très difficiles à comprendre quand il fait chaud. Je ne ferai aux théosophes qu’un seul reproche : ils ont un imperceptible dédain – (je dis : imperceptible) – pour les malheureux qui, comme moi, sont encore « dans le plan physique ». Comment Octavie, qui est « dans sa quatre-vingt-troisième incarnation », ne perdrait-elle pas un peu de son humilité lorsqu’elle se compare aux informes locataires du « trente-sixième dessous » ? D’ailleurs, ce qui prouve que la théosophie ne satisfait pas toutes les aspirations de l’âme humaine, c’est qu’il existe des anthroposophes qui tiennent absolument à ce qu’on ne les confonde pas avec les théosophes. Pourquoi ? C’est ce que je suis incapable d’exposer lorsque le thermomètre marque trente-cinq degrés à l’ombre.

Hélas ! Les anthroposophes eux-mêmes essaieraient vainement de contenter tout le monde. Les vieux zoosophes, de Calcutta et de Lausanne, leur reprochent de s’intéresser trop exclusivement à l’être humain. « Que faites-vous de la gazelle ? leur disent-ils. Et du scorpion ? Et de la limace ? » Ce langage nous attendrirait si nous ne savions pas que ces zoosophes très sensibles ont un immense mépris pour la femme, laquelle, en somme, est plus à plaindre qu’à blâmer.

On le voit : toutes ces philosophies sont incomplètes. Chacune d’elles affirme avec raison l’insuffisance de ses rivales. Et chacune voudrait pouvoir refaire l’univers à sa façon. Eh bien, la « pantosophie » est le système de tous ceux qui sont bien décidés à ne rien changer dans le monde parce qu’il fait trop chaud. C’est le seul vêtement dans lequel la pensée se sente à l’aise à l’époque des canicules. À ce moment de l’année, le pantosophe constate avec béatitude la suppression de tous les antagonismes par le ramollissement de tous les principes et le déraidissement de toutes les volontés.

« Ce qui est… EST », telle est la formule qui exprime cette philosophie de la contemplation que j’appelle la pantosophie. Comme elle ne signifie absolument rien, elle ne peut soulever aucune protestation. Quand il fait très chaud, cela est préférable. Enfin, si l’on demandait au pantosophe une règle de conduite, il n’en pourrait fournir d’autre que celle-ci : « Ne bougeons plus ! »

Le pantosophe est un type très intelligent. Il a constaté que les vérités morales ne sont vraies et agissantes qu’entre des limites de température assez étroites. Quand la chaleur augmente, les divergences d’opinions et d’autres différences que l’on croyait fondamentales finissent par se réduire à peu de chose. On peut même imaginer une atmosphère surchauffée dans laquelle tous les hommes seraient rigoureusement les mêmes.

On le voit : la pantosophie n’est qu’une philosophie estivale ; mais c’est une philosophie pacifiante. Le pantosophe propose à tous ceux qui se disputent « la trêve de l’été ». Si, pendant trois mois, les hommes cessaient de se battre, ils auraient le temps de reconnaître que quelques-unes de leurs anciennes querelles étaient bien vaines.

 

P.S. – J’ai le plaisir d’apprendre à mes lecteurs que le peintre Louis Saugy vient de se proclamer lui-même Empereur des Poules. Ce titre est aussi celui d’un journal paraissant à Genève et dans lequel le nouveau monarque exposera ses projets. L’opiniâtreté avec laquelle la Poule pond et repond atteste sa volonté de puissance. M. Saugy affirme avec raison que cet impérialisme, beaucoup moins dangereux que l’autre, doit être encouragé. Puisse son idée faire des œufs !

Gazette de Lausanne, 4 août 1921.

L’HINDOU SE TEND

Il y a deux mille ans (environ) les Angles qui, depuis quelque temps, voguaient sur l’océan des âges, débarquèrent, un soir, sur le rivage de l’île d’Albion. Cet événement, qui devait changer le cours de l’histoire universelle, passa totalement inaperçu. (C’est toujours comme ça.)

Quoique le climat y fût doux, la verte Albion ne parvint jamais à arrondir ses Angles, lesquels ont encore à notre époque une certaine raideur : la raideur britannique. On constata seulement qu’ils prenaient peu à peu un fort accent anglais.

C’est à tort qu’on leur a reproché leur égoïsme. Les Angles (ou Anglais) ne sont pas plus égoïstes que nous. Mais, lorsqu’un peuple vit dans une île, il lui est bien difficile de franchir sans s’en apercevoir la frontière qui sépare son moi de son non-moi.

Ce qui devait arriver arriva. Parce qu’ils respiraient chaque jour l’air salubre de la mer (un air qui creuse), les Anglais sentirent leurs dents s’allonger ; leur appétit augmenta : et bientôt, ils furent atteints d’une véritable Johnboulimie. Or, dans leur île, ils ne trouvaient ni sucre, ni cacao, ni riz, ni macaronis, ni cannelle. Ils construisirent donc de nouveaux bateaux ; et, au cri de : « Roule, Britannia ! » ils partirent à la conquête du monde.

Leur méthode était simple. Lorsqu’ils découvraient une île nouvelle, ils y plantaient un drapeau sur lequel étaient brodés ces mots : « Cette île est à moâ ! » Cette opération facile transformait l’île en colonie anglaise. Quelquefois, ils se contentaient d’une presqu’île.

Les Anglais se civilisèrent rapidement. Ils enseignèrent aux autres peuples la propreté. Nous leur devons le parlementarisme, le féminisme, Shakespeare, le football, le footing, le plum-pudding, le whisky, le tub, les WC et le chic anglais.

Ce n’est pas sans raison que l’Anglais a donné à son foyer le nom de sweet home. Sa vie de famille n’est jamais gâtée par les disputes ou la mauvaise humeur. Il enferme ses enfants dans une prison spacieuse, appelée nursery, où des servantes fidèles leur donnent du porridge en abondance, des journaux illustrés, des raquettes, des balles et de bons exemples. Il vit lui-même dans les colonies, d’où il envoie des livres sterling à sa femme, laquelle assiste constamment à des meetings de suffragettes. À Noël, tous les membres de la famille, souriants et joyeux, sont réunis dans le sweet home, autour du plum-pudding.

En anglais, les mots n’ont qu’une syllabe. C’est très commode pour parler lorsqu’on a la pipe à la bouche.

Les Anglais d’aujourd’hui peuvent être fiers de leur glorieux passé. Mais, pour eux comme pour d’autres, les choses commencent à se gâter. Puissent-ils n’avoir pas trop de shahs à fouetter ! Des propagandistes facétieux parcourent le monde en répétant que tous les hommes sont frères et qu’une noire vaut une blanche. En prêchant la fraternité universelle vingt mille ans trop tard, ils vont provoquer des guerres sans nombre. Les journaux nous ont déjà appris ce qui se passe aux Indes. L’Hindou se tend. Les disciples de Bouddha se mettent à bouder. On les entend murmurer : « Vichnou, la paix ! » Et voici qu’un grand problème historique se pose : que fera la nation anglaise si elle perd toutes ses colonies ?

Risquons, à ce sujet, quelques hypothèses. Lorsque le peuple anglais n’aura plus aucun pied-à-terre chez les étrangers, il redeviendra peut-être, par la force des choses, un peuple de corsaires. Lorsqu’on possède beaucoup de bateaux, on est tenté de s’en servir. Mais cela est problématique ; car les Japonais, les Américains et d’autres encore, policiers vigilants, se promèneront souvent à la surface des Océans.

L’Anglais prévoyant a toujours aimé les détroits. Il s’est installé à l’entrée de la Méditerranée ; à l’entrée de la Mer Rouge, et ailleurs. Qui sait si, après avoir été le maître de la mer, il n’en sera pas le portier ? Qu’il se souvienne alors de sa belle devise : « Laissez faire ! Laissez passer ! »

Il se peut encore que l’Anglais, plein d’amertume, devienne casanier. Son île fertile nourrit des bœufs magnifiques, des porcs, des moutons et des volailles. Si l’Angleterre se vouait à l’élevage et à l’exportation des moindres de ses bêtes, elle pourrait faire de tous ses ports de véritables livres-poules.

Gazette de Lausanne, 15 septembre 1921.

SACHONS VÉGÉTER

Quand j’étais enfant, je passais mes journées à attendre les grandes joies que l’on m’avait promises. À la fin de la semaine, on devait me conduire dans une ménagerie pleine de lions et de tigres. Ma tante me donnerait bientôt un album neuf pour ma collection de timbres. Et il y avait toujours ces splendides fêtes lointaines : mon anniversaire, Noël, Pâques… Mon impatience essayait vainement d’accélérer la marche des jours.

On reste enfant pendant très longtemps. Pendant bien des années, j’ai été incapable de voir les choses actuelles et présentes, parce que je vivais dans l’attente d’un avenir confus et magnifique. J’espérais de profondes émotions.

Nous sommes trompés par le vocabulaire qu’on nous a appris. Nos éducateurs nous ont beaucoup parlé du devoir, du dévouement, de l’héroïsme, du génie, de l’amour et du bonheur. Ces grands mots correspondent à de grandes choses bien réelles. Mais ce sont surtout les petites choses qui remplissent nos semaines.

L’avez-vous remarqué ? Il ne nous arrive que très rarement d’avoir de fortes pensées. Les idées que nous exprimons à l’ordinaire sont celles qui traînent partout. Dans la rue, dans les salons et dans les cafés, nous devons prendre part à des conversations d’une platitude incontestable.

Les occasions de mourir héroïquement pour la Cause sont bien rares aussi. D’ailleurs, les gens qui font trop fréquemment le sacrifice de leur vie finissent par devenir un peu ridicules.

Et, de même, les grands bonheurs sur lesquels un être jeune peut raisonnablement compter sont peu nombreux. Un soir, au fond d’un parc solitaire et glacé, on osera proposer un pacte indissoluble à celle qu’on aime. Mais les plus favorisés des hommes, s’ils ne sont pas volages, connaissent, tout au plus, cinq ou six fois le charme unique de ces fiançailles définitives.

Ce n’est, certes, pas tout. On cite des cas où un malheureux qui, depuis longtemps, était couché sur le testament de son vieil oncle, s’est relevé, un beau jour, plus ingambe que jamais. Et chacun de nous a vécu, de loin en loin, des minutes inoubliables. Il n’en est pas moins vrai qu’une douzaine de cailloux blancs nous aura suffi pour marquer nos journées historiques.

Trop longtemps, je me suis fait du bonheur une conception catastrophique. Il m’arrive encore, le matin, quand je me rends à mon travail, d’être déçu d’avance par cette nouvelle journée où il n’y aura rien. On ne m’a pas enseigné l’art de végéter.

Désormais, je vais m’appliquer à aimer les petites choses de la vie ordinaire. Distraits et maladroits, nous laissons échapper de petits bonheurs faciles qui auraient mis une clarté fugitive dans notre âme. Ouvrons les yeux pour admirer le prodigieux spectacle offert aux vivants. Comme ils sont jolis, les reflets que le soleil met sur ce meuble ! Ma fenêtre est ouverte ; je vois de beaux arbres et j’entends la chanteuse qui est dans la rue. Pendant deux minutes, je m’arrête de penser et je suis heureux. Hier, j’ai donné quatre sous à un enfant pauvre qui ne s’y attendait pas ; et aussitôt, un bon sourire a illuminé son visage. Au théâtre, les acteurs les plus réputés n’ont jamais une expression pareille.

Il y aura encore beaucoup d’autres expériences à faire. Quelle profonde joie ne goûterait-on pas, si l’on devenait le maître de ses nerfs ! Mais il faudra prendre des précautions. Je vais acheter un jeu de cartes et, quelquefois, le soir, je ferai des « patiences ». Cela endormira l’inquiétude qui est dans mon esprit, – cette inquiétude qui est en nous depuis le Jour Premier où la bête humaine se dressa sur ses pattes de derrière et sortit pour toujours de l’Animalité.

Gazette de Lausanne, 13 octobre 1921.

ON NE BADINE PAS AVEC L’INFINI

On ne saurait dire trop de bien de l’instruction. Le souvenir de ce que j’ai lu autrefois dans mes livres de mathématiques vient de me faire gagner un pari dont l’enjeu était de cent sous. En outre, en qualité de gagnant, j’ai laissé à mon adversaire l’honneur de payer les glaces, les gâteaux, le thé et les bouteilles de Porto absorbés par les témoins.

Ayant pris un air aussi innocent que possible, j’avais dit à Étienne :

— Dis-moi ton opinion : les nombres entiers sont-ils, oui ou non, plus nombreux que les nombres pairs ?

Étienne crut que je me moquais de lui. Mais, pour mettre fin à mon insistance, il voulut bien me donner cet argument péremptoire :

— Sache, mon enfant, que les nombres entiers sont plus nombreux que les nombres pairs, puisqu’ils se composent des nombres pairs et des nombres impairs.

— En es-tu bien sûr ? fis-je.

Il me regarda avec mépris et il ajouta d’un ton sarcastique :

— De un à mille, il y a mille nombres entiers ; mais il n’y a que cinq cents nombres pairs.

— Étienne, je parie cent sous que les nombres pairs sont aussi nombreux que les nombres entiers.

— Je tiens le pari, à condition que notre discussion ait lieu devant un jury dont le verdict sera sans appel ; car je me méfie un peu de toi.

Nous invitâmes donc quelques-uns des plus brillants représentants de l’élite intellectuelle lausannoise, qui se laissèrent tenter par la perspective d’un goûter copieux. Quand ils furent attablés, Étienne leur dit en souriant : « Mesdames et Messieurs, mangez et buvez beaucoup : c’est le perdant qui paie. » Puis, il me pria d’exposer aux assistants le sujet de notre dispute. Je pris la parole sans la moindre émotion.

— Mesdames, Messieurs, supposons qu’il y ait dans cette salle des marmites et des couvercles adéquats. (Permettez-moi de dire : adéquats. J’aime ce vocable.) Pour savoir si ces couvercles sont aussi nombreux que ces marmites, il n’est pas nécessaire d’être un calculateur habile. Un enfant de trois ans pourra trancher la question. Pour cela, il posera un premier couvercle sur une première marmite ; puis un second couvercle sur une seconde marmite ; et si, en continuant, il parvient à couvrir toutes les marmites, nous en conclurons tous que celles-ci n’étaient pas plus nombreuses que les couvercles. M’accordez-vous cela ?

Des hourrahs frénétiques, mêlés de cris d’animaux, me répondirent. Je repris en ces termes :

— Étienne va écrire sur ce tableau noir qui est là, contre le mur, les premiers nombres entiers, en ayant soin de les placer les uns sous les autres. Je ne lui demande pas de les écrire tous, car il n’a plus que quelques années à vivre… Voyons ! Étienne ! Pas de fausse modestie ! Nous savons bien que tu as fait de sérieuses études primaires…

Vaguement inquiet, Étienne alla vers le tableau et écrivit dans une colonne verticale les chiffres : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8. Je l’interrompis :

— Cela suffit. Je vais multiplier par deux chacun de ces nombres, ce qui me donnera chaque fois un nombre pair.

En regard des chiffres écrits par Étienne, dans une seconde colonne verticale, j’écrivis : 2, 4, 6, 8, 10, 12, 14, 16.

— Mesdames, Messieurs, si Étienne La Trémouille avait continué, j’aurais continué aussi. En regard de son 9, j’aurais écrit 18 ; à côté de son 10, j’aurais placé mon 20, etc. Or, sachez maintenant ce que prétend ce malheureux : il affirme que ses nombres entiers sont plus nombreux que mes nombres pairs. Croyez-vous vraiment que je n’aurais pas eu assez de couvercles pour couvrir toutes ses marmites ? En persévérant, Étienne serait-il arrivé à un nombre entier dont le double n’existe pas ? Bref ! N’est-il pas absurde de prétendre que la liste des mots : un – deux – trois – quatre…, est plus longue que celle des expressions : un et un – deux et deux – trois et trois – quatre et quatre… ?

Les cris d’animaux reprirent avec une énergie redoublée. J’avais gagné.

Gazette de Lausanne, 27 octobre 1921.

LA FAUX DU TEMPS

Lorsque mon ami Antoine est venu me voir, il était très abattu. Je lui posai, à ce sujet, une question amicale.

— Oui, me dit-il, je suis fatigué. Je suis fatigué et découragé. Je croyais m’être bien défendu contre le Temps ; mais, hier, j’ai dû me rendre à l’évidence : sans m’en apercevoir, je subissais, dans la lutte, des pertes irréparables.

— C’était à prévoir, fis-je. Nous pourrions tous dire la même chose.

— Sans doute ! Sans doute ! Je ne suis pas un imbécile. Je n’ai jamais eu la prétention de faire une cuirasse contre laquelle la faux du Temps viendrait s’ébrécher. Lorsqu’on parvient à « tuer le temps » pendant quelques heures, il ne s’en porte pas plus mal pour cela. Je le sais ; et, depuis bien des années, j’envisage avec une sérénité parfaite la perspective de ma défaite finale. C’est même la certitude de ma mort qui fait que, par moments, j’adore la vie. On aime avec un tremblement douloureux et délicieux ce qu’on ne verra pas deux fois.

Notre lutte contre l’Adversaire invincible ne peut donc être qu’un jeu. Je trouvais ce jeu passionnant. Les difficultés à vaincre stimulaient mon courage. Quand on est actif, agile et prévoyant, on peut éviter très longtemps le coup de la Faux terrible. Et comme elle est exquise, cette paix dont on jouit parfois dans les moments de trêve ! Mais hélas ! la Faux du Temps n’est qu’une trompeuse métaphore. Les armes que le Temps emploie pour nous vaincre n’ont rien de noble et son geste n’a rien d’auguste. Et je me permets d’ajouter qu’il ne se montre pas très difficile dans le choix de ses alliés. Il ne dédaigne même pas les services que lui rendent les souris et les gerces.

Les inepties qu’on m’avait enseignées sur le panache, sur le clairon, sur Durandal et sur la bravoure de d’Artagnan m’ont longtemps empêché de comprendre que la vraie guerre dans laquelle nous serons engagés « jusqu’au bout », est une guerre sans beauté, une guerre déprimante, une guerre d’usure. Chaque jour, sans répit, nous sommes attaqués par un ennemi infatigable, silencieux et invisible, qui, pour amincir nos blindages, pour perforer notre armure, pour rouiller notre épée et pour débiliter nos muscles et notre cerveau, se sert de limes, de rabots, de vilebrequins, de liquides corrosifs et de gaz asphyxiants. On rencontre même des malheureux qui ont été rongés par le Temps. Naïfs, nous avons cru, bien des fois, que l’adversaire nous accordait un armistice. Mais jamais, pas un seul instant, son offensive sournoise ne s’est arrêtée. Enfin, on ne peut être que navré par son sadisme. Lentement, méticuleusement, il s’applique à enlaidir les visages les plus adorables.

Pendant plus d’un quart de siècle, j’ai pris la vie au sérieux et j’ai beaucoup travaillé. J’ai écrit des livres dans lesquels j’essaie de mettre les hommes en garde contre de graves erreurs. Mais en accomplissant cette noble tâche je négligeais, sans m’en douter, des besognes importantes. Hier, ma nouvelle servante, beaucoup plus consciencieuse que l’ancienne, m’a fait de tristes révélations. Elle avait inspecté mes armoires et passé en revue tous mes meubles. Pendant que je travaillais au bonheur de l’humanité, le Temps ne chômait pas. Mes draps de lit sont devenus transparents. Complètement usés, presque tous mes faux-cols devront être mis dans la boîte à ordures. L’achat d’un tapis neuf pour le salon ne peut plus être retardé. Deux de mes fauteuils ont des faiblesses dans les jambes. Mon peigne a perdu quelques-unes de ses dents. Le Temps s’est même amusé à effilocher le bas de mon pantalon noir. Enfin, quand ma servante m’a montré mes pots à lait, je me suis rappelé le Vase brisé de Sully Prudhomme. Cette brave fille voulait encore me parler de mes bottines. Mais je lui ai dit : — Non, merci : cela suffit pour aujourd’hui.

J’étais atterré. Désormais, il faudra que je dépense mon énergie d’une manière moins désintéressée. À notre époque, on a beau être un penseur de génie : on ne peut pas se passer de draps de lit.

Lorsque Antoine l’humanitaire me quitta, je constatai que son fond de culotte était si luisant que Narcisse aurait pu s’y mirer. Le Temps, lutteur sans noblesse, n’avait pas craint d’attaquer sa victime par-derrière.

Gazette de Lausanne, 9 mars 1922.

COUPS D’ÉPÉE DANS L’EAU

Un jour, en me promenant au bord du lac (c’était en 1920), je vis un homme debout dans l’eau, à sept ou huit mètres du rivage. Son pantalon était retroussé au-dessus du genou. Immobile, il regardait un point de l’horizon, comme quelqu’un qui reprend son souffle ; et sa main droite tenait une épée. Ne voulant pas montrer une curiosité indiscrète, je continuai mon chemin ; mais, au bout de quelques secondes, un bruit me fit tourner la tête. L’homme s’était remis à sa besogne : il donnait de grands coups d’épée dans l’eau.

Je revins sur mes pas et le pédagogue qui est en moi éprouva le besoin de signaler à l’étrange personnage son erreur ridicule : « Monsieur, vous vous fatiguez inutilement. Ce que vous faites ne sert à rien du tout. »

L’homme s’était interrompu. Avec beaucoup de douceur, il me répondit : « Vous vous trompez, Monsieur. J’ai commencé, il y a trois mois ; et, bien que je travaille seulement deux heures par jour, j’ai déjà obtenu un résultat appréciable. » Plein de pitié pour ce pauvre fou, je le saluai et je m’éloignai prudemment.

La semaine passée, je l’ai revu au même endroit. Armé de sa grande épée (qu’il tenait, cette fois, dans la main gauche), il frappait l’eau avec conviction. Bientôt, il s’arrêta pour tâter longuement ses biceps. Il n’avait pas oublié notre très bref entretien ; car, en m’apercevant, il me dit tout de suite : « Monsieur, vous m’avez trouvé bien ridicule. Eh bien, sachez que, grâce à ma gymnastique quotidienne, mes muscles sont beaucoup plus vigoureux qu’il y a deux ans. » Et il ajouta : « Dans mon bureau, je n’ai guère l’occasion de bouger. »

Comme des milliers de personnes beaucoup plus instruites que moi, j’avais toujours affirmé l’inutilité absolue des coups d’épée dans l’eau. Je m’explique maintenant notre erreur commune. Ce n’est pas dans l’eau qu’il faut chercher l’effet produit par ces coups d’épée symboliques : c’est dans le bras de celui qui frappe.

Les innombrables apôtres qui donnent de grands coups dans les eaux dormantes de l’âme humaine n’y produisent que de fugitives vaguelettes. Ne le déplorons pas ; car si tous ceux dont les intentions sont pures avaient le pouvoir de transformer le monde, il n’y aurait plus rien de stable à la surface du globe. Et, pourtant, il ne faut pas se moquer de ceux qui donnent des coups d’épée dans l’eau. Ils se trompent toujours ; mais leur persévérance est efficace. J’en connais qui sont devenus des virtuoses dans l’art de frapper. Mon ami Casimir n’a pas réussi à améliorer sensiblement les hommes en leur prêchant, quinze ans de suite, la bonté. Mais, aujourd’hui, il a une belle âme qu’il ne posséderait sûrement pas s’il avait passé ses journées dans les tea-rooms où l’on danse. Très longtemps, mon ami John, le journaliste, a enseigné le civisme à ses concitoyens. Ce ne fut pas en vain ; car, maintenant, il écrit avec aisance des articles qui se lisent agréablement ; et son directeur vient de lui promettre une sérieuse augmentation.

Et puis, il faut compter un peu sur les choses invisibles. Que les impatients continuent à donner des coups d’épée dans l’eau. L’agitation qu’ils entretiennent à la surface de l’océan humain se transforme peut-être, de temps en temps, en mouvements utiles.

 

P.S. – Je vais généreusement sacrifier une réputation d’homme modeste au profit d’une œuvre de bienfaisance. Contrairement à l’usage, je me permets de recommander, moi-même, à mes lecteurs indulgents la conférence sur Le Rire que je ferai mardi prochain, à 20 h 30, à la Maison du Peuple. J’ose le faire, car l’utilité de cette conférence sera directement proportionnelle au nombre des personnes charitables qui voudront bien y assister.

Gazette de Lausanne, 23 mars 1922.

AUTOMOBILISME ET LIBERTÉ

La semaine dernière, nous avons pu voir une roulotte automobile. Elle montait gaillardement l’Avenue du Théâtre. Il fallait s’attendre à ce nouveau progrès ; et, pourtant, à la vue du véhicule, les passants manifestaient un ébahissement joyeux. Quant à moi, j’éprouvais un peu d’inquiétude, car ce gros parallélépipède jaune, posé sur quatre roues, se comportait comme un être animé. Tout porte à croire qu’à l’intérieur de la voiture il y avait un chauffeur vigilant, détenteur de la puissance humaine. Mais on ne voyait rien ; et l’idée d’une caisse capable de se mettre en marche dès que l’envie lui en prend m’était pénible. L’inertie des choses fait notre sécurité. Je m’endormirais avec moins de confiance si, chaque soir, je devais prendre des précautions contre quelque offensive probable de mon piano ou de ma table de nuit.

Le mot « roulotte » me rappelle les bohémiens qui, autrefois, venaient camper aux abords de la ville. Lorsque, accompagné de mon père, je passais près d’eux, j’essayais d’apercevoir, dans le fonds de leur triste guimbarde, des enfants volés. Cet heureux temps n’est plus. Ces bohémiens n’étaient que des Tchécoslovaques mal peignés. Ils ont évolué ; et, maintenant, comme nous, ils font partie de la Société des Nations.

Mais leur évolution a été moins rapide que celle de la benzine. Mon Petit Larousse, affaibli par la vieillesse, se contente de dire : La benzine sert à enlever les taches de graisse. C’était vrai dans mon enfance. Aujourd’hui, la benzine mène le monde. (Et à quelle allure !)

Le jour où j’ai vu la roulotte des temps nouveaux, le Libertaire était avec moi. Il m’a dit :

— La benzine affranchira l’individu. Elle lui permettra de se promener librement à la surface du globe et d’être, dans toute la force du terme, un Citoyen du Monde. Car on sera bien forcé, à la fin, de supprimer les passeports, les douanes et les frontières. Diogène lui-même jouira davantage de son indépendance ; car, s’il tient encore à trouver un homme, son tonneau automobile lui permettra d’agrandir considérablement le champ de ses recherches.

Je pense avec un sentiment d’envie au Nomade de l’avenir. Il arrêtera sa voiture dans les lieux qui le charmeront ; et sa devise sera : Ubi bene, ibi patria. Je le vois assis, le soir, sur le seuil de sa maison roulante. À ses pieds,…

— … les grands pays muets longuement s’étendront.

— J’allais le dire.

— Crois-tu, cher Libertaire, que la suppression des frontières rendra possible la fraternité universelle ?

— Non ; mais les hommes ne se massacreront plus sans savoir pourquoi. Chacun fera sa propre guerre. Dans ma roulotte blindée et barbelée, je foncerai sur l’ennemi qui m’a offensé. I tank you sera l’avertissement préalable que chacun comprendra, puisque l’espéranto sera la langue de tout le monde.

— Et tu auras dans ta roulotte tout ce qu’il faut pour préparer de bons repas ?

— Oui, j’aurai une épouse dévouée jusqu’à la mort, un fourneau électrique, du café, du lait condensé, de la viande séchée et fumée, du fromage, du pain inoxydable, de l’ananas en boîte, du foie gras et des vins sincères.

— Mais…

— Tu l’as dit : il y a un mais. Je serai un homme libre ; mais il faudra que des centaines de millions d’esclaves, laborieux et disciplinés, soient constamment occupés à cultiver la terre, à réparer les routes, à fabriquer la benzine et les tanks, à condenser le lait de vache et à faire tout le reste… Ce n’est évidemment pas en perfectionnant nos moyens de locomotion que nous résoudrons la question sociale. Il faudra trouver autre chose.

Gazette de Lausanne, 22 juin 1922.

CONNAIS-TOI TOI-MÊME

Si tous les jeunes gens recevaient, pendant des années, l’éducation que Jaques-Dalcroze donne à ses élèves, l’humanité serait moins laide et plus heureuse. Tant qu’on n’aura pas fait l’expérience, je refuserai d’écouter ceux qui voudront me contredire sur ce point.

On commet presque toujours des erreurs agaçantes lorsqu’on expose les idées d’autrui. Je demande donc pardon à celui dont je vais être l’interprète maladroit. Mais, enthousiasmé par une délicieuse conférence que l’apôtre de la gymnastique rythmique nous a faite il y a quelques semaines, j’y pense constamment et j’éprouve le besoin d’en parler.

M. Dalcroze nous a parlé de nos bras, de nos jambes et de tous les muscles de notre corps, lesquels sont, à chaque instant, nos auxiliaires infiniment précieux. Nous comptons absolument sur ces compagnons de toute notre vie ; et, distraits, nous ne remarquons même pas les services incessants qu’ils nous rendent. Cette inattention est regrettable. Car notre moi est une société. En parlant de lui-même, l’individu devrait dire : Nous, comme Louis XIV. Or, nous ne connaissons pas tous les personnages qui constituent notre être collectif ; et il nous arrive d’intervenir trop tard lorsque ces inconnus, usant de leur indépendance, compromettent notre économie générale.

Chacun de nos muscles est pour nous un associé jouissant d’une certaine autonomie ; et Jaques-Dalcroze ne voit pas pourquoi nous ne donnerions pas à chacun d’eux un petit nom amical. L’essentiel est que l’être humain fasse la connaissance de son monde intérieur. Plein de confiance, je crois que, par le moyen de la gymnastique rythmique, nous parviendrions à mettre de l’ordre en nous-mêmes et à empêcher beaucoup d’actes d’insubordination.

Si nous ne menons pas toujours avec succès notre guerre quotidienne, c’est que les mouvements de nos alliés naturels ne sont pas toujours conformes à nos plans. Il n’y a pas d’unité dans notre haut commandement. Ma langue, Sophie, qui, lorsque je parle, devrait être la servante obéissante de ma pensée, profite de ma distraction pour satisfaire ses petites manies et me rend ridicule. L’autre jour, dans un salon (un ami goguenard me l’a dit après), elle a articulé quarante-huit fois le mot : n’est-ce pas, lequel, paraît-il, n’ajoutait rien à l’éloquence de mon discours. Et Victor et Fernand, pourquoi s’obstinent-ils à me pincer le menton lorsqu’un problème difficile retient mon attention ? Hier, j’ai arrêté le petit Maximilien au moment où il allait s’introduire dans ma narine.

Mais, par leur paresse, nos muscles peuvent nous desservir encore plus gravement que par leur activité trop libre. Une fois, dans ma trentième année, j’ai failli suivre un apôtre qui voulait m’entraîner dans une noble croisade. Mon esprit avait donné sa complète adhésion au projet de cet homme admirable. Eh bien, au dernier moment, je n’ai pas pu partir, car le gros Thomas, un de mes muscles essentiels, restait lourdement collé sur ma chaise.

Dans bien des cas, le mauvais vouloir de nos muscles est manifeste. Il y a, par exemple, entre Jeannette et Clotilde, mes deux jambes, une complicité secrète qui, parfois, leur permet d’enfreindre impunément mes ordres les plus formels. L’une approuve toujours ce que décide l’autre. Leur entente parfaite est d’ailleurs facile à expliquer. Elles ont grandi ensemble. Elles ont connu les mêmes fatigues et les mêmes joies. Couchées à la même heure, elles s’endorment, chaque soir, fraternellement et parallèlement. Voici le dernier tour qu’elles m’ont joué. Je leur avais dit de me transporter à la maison, où un travail urgent m’attendait ; et, sans défiance, car elles connaissaient fort bien le chemin à suivre, je m’étais plongé dans des méditations d’ordre politique. Or, au bout de dix minutes, je me trouvai assis dans un petit estaminet où l’on vend un Johannisberg merveilleux. Profitant de ma distraction, Jeannette et Clotilde m’avaient sournoisement conduit là. Quand je m’aperçus de cette tromperie, il était trop tard : le vin était déjà commandé.

Il faudra absolument que je demande à Jaques-Dalcroze le moyen d’obtenir la soumission de mes muscles indisciplinés.

Gazette de Lausanne, 6 juillet 1922.

CEUX QUI MANGENT

Je regarde toujours avec plaisir ceux qui mangent. Comme un homme d’esprit nous l’a rappelé ici même, il y a quinze jours, on voit souvent, à table d’hôte ou ailleurs, des gens qui mangent salement. Je dois donc prévenir tout de suite un malentendu. La joie passagère que j’éprouve en contemplant un mangeur n’est pas une jouissance artistique. Elle ne ressemble pas du tout à l’émotion que je ressentis autrefois, au Louvre, devant la Victoire de Samothrace. C’est tout autre chose. Le spectacle d’une personne qui mange peut être assez dégoûtant. Et, à ce propos, je me rappelle un article de Paul Adam, dans lequel cet esthète intransigeant déclarait que si nous avions plus de pudeur nous ne mangerions pas devant témoins. Paul Adam exagérait. Les repas que l’on prend en commun sont très joyeux, à condition que les mets soient délectables et les vins bien choisis. Mais, pour le moment, la question n’est pas là.

Si je contemple avec satisfaction les personnes qui mangent, c’est que, à ce moment-là, elles sont sincères. Que ce soit salement ou non, l’être normal mange sincèrement. Observez-le : il est tout à son affaire ; il ne songe pas à épater son semblable ; il n’y a aucun mensonge dans son geste ; il manifeste avec naturel et sans phrases son « égoïsme sacré » !

L’autre soir, au restaurant, j’ai observé deux avocats qui, assis non loin de moi, discutaient avec animation. J’entendis quelques-unes de leurs paroles nuancées et précises. C’étaient visiblement de ces intellectuels capables d’aimer et de défendre une idée. Lorsque la servante leur apporta le potage, ils s’arrêtèrent instantanément. Et leur brusque changement d’attitude signifiait : « Maintenant, assez de futilités ! Passons aux choses sérieuses. » C’était si clair que j’en fus réjoui comme j’aurais pu l’être par la belle démonstration d’un physicien.

À une autre table, il y avait un monsieur, une dame et leur petit garçon âgé de sept ou huit ans. Lorsque cet enfant vit arriver les hors-d’œuvre multicolores, son visage s’illumina et, pendant une seconde, la joie le fit trépigner. Sa mère lui reprocha sèchement ce manque de retenue. Je murmurai très bas : « Vieille rosse ! » Et je fus heureux de constater par la suite que cette dame très distinguée se bourrait éloquemment de spaghettis au fromage.

Mademoiselle Octavie a la prétention de ne s’intéresser qu’à l’art et à la littérature. Elle aime les « thés de dames » où, en parlant avec volubilité, elle veut prouver la vivacité de son esprit. Croyez-moi : sur le Radeau de la Méduse, il faudrait la surveiller de près. Je l’ai observée, dimanche, dans le salon de Madame T. Son discours intarissable ne l’empêchait pas de faire, distraitement, de menus gestes rapides et adroits qui auraient vidé deux assiettes de petits fours si la maîtresse de maison avait oublié, pendant dix minutes, ses devoirs envers ses autres invitées. Chez Mademoiselle Octavie, c’est le subconscient qui est sincère.

Cette personne élégante prétend que je suis un être grossièrement « matériel » parce qu’il m’est arrivé de dire devant elle que les bons dîners me procurent un réel bonheur. Elle se trompe. Je m’intéresse beaucoup plus qu’elle aux choses de l’intelligence. Mais je n’aime pas les imbéciles qui opposent toujours les nobles joies de l’esprit au plaisir physique (de qualité inférieure). L’état de mon âme dépend essentiellement de celui de mon corps. Quand je bois le Haut-Sauternes de mon ami Paul, je me mets à adorer la Vie. Et si je n’avais rien mangé depuis sept ou huit heures, je préférerais un simple bifteck aux pommes à la plus belle symphonie de Beethoven (à supposer que je ne puisse pas avoir les deux en même temps).

Nos ancêtres sont morts sur les barricades pour nous léguer « la liberté de la pensée ». Je les remercie. Mais je me demande ce que peut être la liberté d’esprit d’un homme qui a faim.

Si je dois revivre, en l’an dix mille, dans un État scientifiquement organisé, je souhaite que mes trois repas quotidiens y soient préparés par des artistes. Et, en dépit des tyrans qui gouverneront peut-être cette société future, je saurai penser librement (dans la mesure, bien entendu, où ma médiocrité intellectuelle me le permettra).

Gazette de Lausanne, 23 mars 1923.

UNE COMPAGNIE D’ASSURANCES CONTRE LA GAFFE

Les hommes deviennent prévoyants. Durant ces cinquante dernières années, le nombre des compagnies d’assurances a considérablement augmenté. Et le citoyen raisonnable ne se contente plus, comme autrefois, de songer longtemps à l’avance à sa propre mort et à l’incendie possible de sa maison. Il paie des primes annuelles à des sociétés qui le protègent contre des accidents de toutes sortes, hypothétiques mais inquiétants. Lorsqu’il part en voyage, il fait assurer ses malles et sa valise. Lorsqu’il se marie, il prend une assurance contre les infortunes conjugales. Il se représente en souriant le camion forcené qui, demain peut-être, enfoncera joyeusement la belle vitrine de son magasin : il sait bien que la compagnie paiera.

L’argent est la mesure des choses. Lorsque la loi obligera chaque citoyen à s’assurer contre tous les malheurs possibles, la vie ne pourra plus rien avoir de tragique. L’aiguillon de la mort serait bien émoussé si, au dernier moment, nous pouvions nous dire : « Ma femme et mes enfants vont toucher la forte somme. » Et le mari trompé sera moins triste lorsqu’il récupérera, sous forme de bonne galette, ce qu’il aura perdu en fait de considération dans l’esprit de ses voisins et de son concierge.

À notre époque déjà, le dédommagement que l’on reçoit en cas d’accident est mieux qu’un pis-aller. Tel paysan ingénieux dont les journaux nous ont parlé, n’a-t-il pas mis volontairement le feu à sa ferme pour le seul plaisir de toucher l’assurance promise ? Les compagnies d’assurances contre l’incendie devraient être sensibles à cet hommage éclatant que l’on rend, de loin en loin, à leur utilité.

Hélas ! Les malheurs et les embêtements qui nous menacent sont nombreux et multiformes. Il y en a contre lesquels aucune compagnie d’assurances ne nous protège. L’homme est essentiellement un animal gaffeur. Et il y a des « gaffes » qui sont plus douloureuses qu’une jambe cassée. Souvent, une seule gaffe suffit pour qu’on se brouille définitivement avec un ami d’enfance, pour qu’on perde l’estime de son directeur, pour qu’on rate une affaire magnifique ou un beau mariage. Dira-t-on que ces gaffes-là sont irréparables ? Sans doute ! Sans doute ! Mais un petit voyage d’agrément qui m’éloignerait des lieux où j’ai gaffé me procurerait quelques heures d’oubli et atténuerait ainsi mon malaise. Avant-hier, j’ai oublié qu’on ne doit jamais parler de corset devant Madame B. Et hier, j’ai eu le tort de dire devant Monsieur S. ce que je pense de certains « nouveaux riches » (lesquels, d’ailleurs, sont aussi honorables que certains pauvres). Madame B. et Monsieur S. m’ont marqué de la froideur ; et aujourd’hui, je suis très embêté. Je le serais moins si ma compagnie d’assurances contre la gaffe m’avait tout de suite remis une somme de cinq cents francs. En attendant que le temps exerce son action calmante sur mon âme endolorie, je me serais offert quatre ou cinq de ces soupers qui réconcilient avec l’existence.

Mais voici que des objections se présentent déjà à mon esprit. Comment évaluer le dommage que nos gaffes nous causent ? Ce dommage n’est, à l’ordinaire, qu’un dommage moral. Quand je lui demanderai mille francs, la compagnie ne m’offrira peut-être que cent sous. Intenter un procès ? Non : empocher plutôt les cent sous.

Et comment prouver aux compagnies rapaces qu’on n’a pas gaffé intentionnellement, par cupidité ? Bien souvent, les enquêtes auxquelles elles se livreraient ne feraient qu’aggraver les gaffes commises.

Mon idée d’une compagnie d’assurances contre la gaffe est intelligente. Je puis le dire sans manquer de modestie, car c’est le ciel qui me l’a envoyée. Malheureusement, il ne sera pas facile de l’exploiter.

Tribune de Genève, 16 juin 1923.

LA FONDUE EST MENACÉE

Je n’ai pas besoin de dire aux habitants de la Suisse romande ce qu’est la « fondue ». Si quelque lecteur de la Gazette de Lausanne ne connaissait pas cet admirable fromage, liquide et bouillant, dans lequel on tourne des morceaux de pain polyédriques piqués au bout d’une fourchette, je le renverrais à l’Almanach de Cocagne pour l’an 1921 qui contient à ce sujet trois pages révélatrices dont je peux dire du bien puisque je les ai composées moi-même.

Je veux parler de la « fondue » pour la défendre : la fondue est menacée. Il va se fonder incessamment une Ligue contre la fondue. Ses promoteurs (c’était à prévoir) invoquent les Intérêts supérieurs de la patrie. C’est toujours au nom de l’intérêt général qu’on embête les particuliers. Nous disons : « La fondue est savoureuse. » Ces messieurs répondent : « La fondue est immorale et antisociale. » Ils condamnent la fondue au nom des Bonnes Manières, au nom de l’Hygiène, au nom de la Famille et au nom du Progrès. Voici leurs arguments.

 

1. – La baronne Staffe, qui connaissait encore mieux que nous les usages du grand monde, a dit : « Pendant un repas où le nombre des convives est supérieur à un, aucun d’eux ne doit tremper sa fourchette dans les plats. » La fondue est donc condamnée par la baronne Staffe.

2. – Deux fois sur cinq, dans la Suisse romande, les maladies contagieuses se propagent par la fondue. On n’en sera pas étonné si l’on remarque que, pendant la cérémonie, chaque fourchette fait constamment la navette entre la bouche d’un convive et le plat commun.

3. – La fondue détruit la famille. Comment les choses se passent-elles ? À la fin de la journée, après la fermeture des Bureaux, Monsieur rencontre dans la rue de vieux copains qui lui disent : « Il nous semble que, ce soir, une fondue ne tomberait pas dans l’oreille d’un sourd. » Aussitôt, Monsieur téléphone à Madame : « Ne m’attends pas pour souper. Affaire urgente. » Car le téléphone est un sabre à deux tranchants. Ce soir-là, le père de famille ne reverra pas les siens. Les liens de la famille finiront par être plus fragiles que les filaments du fromage qui relient parfois les uns aux autres les mangeurs de fondue. Or, que sera l’État quand il n’y aura plus de famille ? L’État ne sera plus qu’un immense trou.

4. – Dans la fondue, on met du vin. Non seulement on y met du vin, mais on y met du kirsch. Ainsi, qu’ils le veuillent ou non, les partisans de la fondue favorisent l’alcoolisme.

 

On voudra bien constater que j’ai laissé parler, sans les interrompre, les promoteurs de la nouvelle Ligue. À mon tour ! Les défenseurs d’une idée ont des arguments qu’ils formulent et d’autres qu’ils ne formulent pas. Je suis allé aux informations, et maintenant je sais tout.

Simplice, Ignace et Sébastien sont les trois chefs du mouvement qui nous menace. L’année passée, ces trois amis ont mangé ensemble leurs premières fondues. Chaque fois les réactions furent les mêmes : le ventre de Simplice s’est ballonné ; Sébastien a eu des sueurs froides et Ignace a vomi. Les promoteurs de la nouvelle Ligue ne supportent pas la fondue. Elle leur fait mal. Nous, nous la supportons admirablement ; mais c’est précisément cela que ces malades ne peuvent pas digérer. Ces Justes, ennemis de toute inégalité, veulent que la Loi nous impose leur régime à base de pain grillé et de camomilles. Qu’on le comprenne bien : un prohibitionniste est un être qui n’admet pas que les autres aient un estomac meilleur que le sien.

Les ennemis de la fondue ont-ils déjà entendu le rugissement du tigre à qui l’on veut enlever son cuissot d’éléphant ?… Non ?… Eh bien, qu’ils viennent ! Et ils l’entendront.

Gazette de Lausanne, 28 juin 1923.

LE PIÉTON A-T-IL DROIT À LA VIE ?

Le nombre des piétons qui se font écraser par les automobiles augmente d’année en année avec une parfaite régularité. Oh ! Il reste encore beaucoup de piétons à écraser ! Mais la question a déjà pris assez d’importance pour fixer, un moment, l’attention du penseur.

Pour le physicien, l’écrasement du piéton par l’automobile est un phénomène normal ; un phénomène conforme aux lois qui régissent l’univers matériel ; un phénomène devant lequel la raison doit s’incliner. Personne n’en parlerait si, à notre époque, le physicien n’était pas doublé d’un moraliste. Ici, tout change. Aux yeux de la Conscience moderne, l’automobile est quelque chose de plus qu’une masse dure et lourde ; le piéton est quelque chose de plus qu’un corps mou et déformable. Celui qui est dans l’auto et celui qui est dessous sont deux humains appartenant à une même société où règne la Justice et où la peine de mort n’est appliquée que par des spécialistes patentés, qui ont la notion du bien et du mal. Eh bien, il est douloureux de devoir dire, en plein vingtième siècle, que l’automobiliste est un gaillard qui écrase indifféremment les bons et les mauvais. C’est à se demander si la prise de la Bastille a vraiment servi à quelque chose.

L’automobiliste prétend que les piétons sont des imbéciles qui viennent volontairement se mettre devant sa voiture. Cet argument ne vaut rien. D’abord, la Nature a besoin de très nombreux imbéciles pour entretenir la vie à la surface du globe. D’autre part, une statistique récente a prouvé que dans le monde des automobilistes la proportion des imbéciles est rigoureusement la même que dans le monde des piétons. La question que je veux poser à tous ceux qui, sans s’en douter, vont au-devant de l’écrasement, peut donc se formuler ainsi :

— L’imbécile qui est dans son auto a-t-il droit de vie et de mort sur l’imbécile qui, pour avancer, se sert uniquement des deux jambes que le bon Dieu lui a données ? Les imbéciles vont-ils désormais constituer deux castes, très inégalement privilégiées : les écrasables et les écraseurs ?

Si l’automobiliste était le représentant d’une aristocratie naturelle, d’une race particulièrement fine, je ferais taire les protestations de mon faible cœur et je m’efforcerais de comprendre le mépris de cette élite pour la foule. Hélas ! Mille fois hélas ! Le plus souvent, les voitures luxueuses qui passent dans nos avenues transportent des privilégiés de qualité assez grossière. À l’ordinaire, quand l’auto est de première marque, il n’en est pas de même de ceux qui sont dedans. Or, quand on compte, comme moi, des rois parmi ses ancêtres, on souffre d’être quotidiennement écrasé par des gens du commun.

Certes, les piétons commettent une imprudence en se promenant dans les rues où la circulation est intense et où les accidents sont difficiles à éviter. Mais s’ils abandonnaient les villes pour aller vivre sur ses bords sauvages du Zambèse, les automobilistes les suivraient, car les hommes ont besoin les uns des autres.

La solution du problème est ailleurs. Rappelons d’abord que l’automobiliste n’est pas plus intéressant que le piéton. Le piéton tient à la vie. Ce n’est peut-être pas très intelligent ; mais ses raisons valent bien celles de l’autre qui écrase les gens parce qu’il est pressé (!). Craint-il de manquer son train ? Non ! On peut se passer de train quand on possède une auto. Court-il chez sa bonne amie ? Peut-être ; mais au cours des siècles, on a déjà commis pour l’amour de la Dame, un nombre incalculable de crimes. Cela suffit. Souvent aussi, l’automobiliste est pressé parce qu’il veut voir beaucoup de clients avant la fin du jour. Celui-là tue pour s’enrichir. Mais à l’ordinaire, les automobilistes font de la vitesse pour rien, pour le plaisir.

Comme tous les piétons mes frères, je voudrais que le législateur ralentît l’allure de ces messieurs lorsqu’ils passent dans les rues où je flâne. Cela ne supprimera pas les accidents ; mais cela en diminuera le nombre.

Gazette de Lausanne, 19 juillet 1923.

LES VOYAGES

Je n’ai presque jamais voyagé ; et en vieillissant, j’éprouve de moins en moins le désir de partir.

De temps en temps, des personnes instruites me disent : « Comment ?… Vous n’avez pas vu Florence ?… Vous n’avez pas vu Venise ?… Vous n’avez pas vu Constantinople ?… Il faut avoir vu ça. Les livres ne suffisent pas pour donner à l’esprit une éducation complète. »

Oh ! C’est absolument vrai. Les livres n’ont pas le pouvoir de nous rendre très intelligents. Mais je me hâte d’ajouter que les voyages ne semblent pas être beaucoup plus efficaces que les livres. Plus d’une fois, j’ai rencontré des gens qui, après avoir exploré des pays divers, étaient aussi bêtes que le jour où ils sont partis.

À l’ordinaire, les voyageurs qui nous parlent de ce qu’ils ont vu sont prodigieusement ennuyeux. D’abord, ils disent tous la même chose, car ils ont tenu à voir « ce que tout le monde doit avoir vu ». Ils ont séjourné à Rome, à Naples, à Florence, en Grèce, en Palestine, en Espagne, en Bretagne, en Écosse et en Norvège ; et ils rapportent de là-bas des souvenirs livresques, des « impressions » conformes au modèle. Moi aussi, quand j’aurai des loisirs, je veux rédiger mes « Impressions d’Orient ». Après ce qu’on a écrit sur ce sujet, cela ne doit pas être difficile.

Les eaux du Nil, les eaux de la mer Ionienne, les eaux de la Baltique, les eaux des lacs écossais : toutes les eaux sont les mêmes pour le voyageur qui, penché sur elles, y cherche sa propre image. Sylvestre aime à énumérer les lieux innombrables où il a passé. Ce qui pour lui caractérise Lisbonne, c’est qu’il y est allé. Grenade est une ville moins intéressante parce qu’il n’y est pas allé.

Et puis, un paysage est un état d’âme. Voilà pourquoi je ne tiens pas à visiter des pays nouveaux : je sais d’avance quelle serait mon émotion devant les paysages dont mes amis me parlent. Une fois, je suis allé à Marseille. Quinze ans plus tard, je me rappelle encore avec regret les admirables bouillabaisses que j’ai mangées là-bas chez Basso et chez Pascal. Entre deux bouillabaisses, on m’obligeait à aller admirer de belles églises, dont je n’ai gardé aucun souvenir. Pour le barbare que je suis, toutes les belles églises se ressemblent. Je suis sensible à leur beauté, mais je ne l’analyse pas.

Les humains m’intéressent beaucoup plus que les vieux monuments. Un jour, un Marseillais me vola cent sous avec tant de naturel, avec tant d’aisance, que je ne lui en ai pas voulu. Il avait une bonne figure cordiale. On rencontre, dans le Midi, des privilégiés qui n’ont pas la notion du bien et du mal. Il y a sans doute autant de voleurs dans le Nord que dans le Midi ; mais les gens du Nord ont reçu une solide éducation morale et lorsqu’ils font le mal, leur conscience n’est pas absolument tranquille.

Je n’ai jamais pu contempler un être humain avec une absolue indifférence. Les hommes, les femmes, les enfants : voilà ce qui partout m’intéresserait si j’étais assez riche pour faire de longs voyages très confortables. Mais c’est trop tard. Je sais d’avance quelles pensées me suggéreraient ces êtres fragiles qui me ressemblent. Pour visiter des âmes inconnues, il faut d’abord être capable de sortir de soi-même. Les grands voyageurs sont sans doute aussi rares que les grands peintres.

Gazette de Lausanne, 2 août 1923.

NE TROMPONS PLUS LES ÉCOLIERS

J’étais à Lausanne pendant que la conférence du Proche-Orient y siégeait. J’ai vécu ces grandes heures avec une indifférence insurpassable. Si je n’en rougis pas, c’est que d’autres Lausannois, pour qui j’ai beaucoup d’estime, avaient l’air de méconnaître avec la même sérénité l’importance de l’événement historique dont ils étaient les témoins. Lorsque j’abordai Maxime dans la rue pour lui dire : « La paix sera signée demain », il me répondit sans hésiter : « Je m’en f… ! »

Loin de moi l’idée de porter un jugement sur la conférence de Lausanne. J’ignore absolument ce qu’on y a fait, mais je sais que ses résultats ne seront pas nuls. Les effets des actions humaines ne sont jamais rigoureusement nuls. La conférence du Proche-Orient aura peut-être pour effet de retarder de quelques années la prochaine guerre gréco-turque. Il se peut aussi qu’elle provoque une dangereuse tension serbo-bulgare. Mon ignorance m’empêche de trancher ces questions. C’est sur un autre point que je veux attirer l’attention du lecteur.

Je songe aux écoliers de l’avenir. Lorsqu’on les questionnera sur la conférence de Lausanne, ils n’auront pas le droit de répondre comme Maxime : « Je m’en f… ! » Mais que dis-je ! La question qu’on leur posera aura plus d’ampleur que ça. J’entends déjà le pédant satisfait dire au malheureux cancre : « Parlez-moi, Monsieur, des conférences internationales qui se sont réunies après le congrès de Versailles. Vous m’indiquerez chaque fois le lieu, la date et le résultat principal de la conférence. »

Tout fait prévoir qu’une telle question sera annuellement posée aux potaches du vingtième siècle. La guerre mondiale de 1914 n’a-t-elle pas eu une importance exceptionnelle ?

Eh bien, je m’adresse aux hommes de bonne foi qui, depuis le 1er août 1914, lisent goulûment leur journal quotidien et je leur dis : « Rappelez-vous ces conférences interalliées de Spa, de Cannes, de Boulogne, de La Haye, de Hythe, de Budapest, de Tarascon, de Bümplitz, de Malaga et toutes les autres. Seriez-vous capables de m’indiquer leur ordre chronologique et de me dire ce qu’on y a fait ? Non ! Sûrement non ! Quant à moi, tout ce que je me rappelle, c’est qu’à la fin de chaque conférence, au moment de se quitter, les plénipotentiaires fixaient le lieu et la date du prochain rendez-vous. La conférence de Tarascon a-t-elle précédé celle de Malaga, ou lui-fut-elle postérieure ? Cela vous est absolument égal, et à moi aussi. »

Chaque fois, d’impassibles journalistes nous disaient : « La conférence qui s’ouvre aujourd’hui est d’une importance capitale. » À deux ou trois ans de distance, ces mots font sourire. On sourit mélancoliquement en songeant à l’état dans lequel l’Europe se trouve aujourd’hui.

Encore une fois, je ne critique pas les malheureux qui s’efforçaient de rétablir l’ordre dans le monde. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, c’est-à-dire très peu de chose. Je pense seulement aux écoliers de 1950 qui seront sans doute obligés de fixer dans leur mémoire les noms « historiques » que je rappelais tout à l’heure. On abuse de la confiance des enfants en leur enseignant une prétendue « science » pour laquelle nous avons, nous les adultes, le plus profond dédain.

Qu’on dise à l’écolier que les hommes d’État ont toujours beaucoup de peine à s’entendre, car chacun d’eux a un goût immodéré pour le pétrole, pour le charbon, pour l’or et pour le chocolat. Qu’on lui parle longuement des conditions de la vie humaine à la surface du globe. Mais qu’on ne lui bourre pas l’esprit avec un tas de niaiseries qui l’empêcheront d’apercevoir ce qui, dans la vie, est permanent et fondamental.

— Jeune homme, est-ce à Cannes ou à Gênes que Lloyd George a déclaré que les nations ont besoin les unes des autres ?

Je sais bien quelle réponse je soufflerais à ce jeune homme si je ne craignais pas de compromettre sa carrière.

Tribune de Genève, 3 août 1923.

JOURNAUX ILLUSTRÉS

— Ma femme a enfin obtenu son divorce. Je suis très content, car avec moi, elle n’était pas heureuse. Je vais donc t’offrir quelques verres d’un excellent Burignon qui convient tout particulièrement aux divorcés et à leurs amis.

Cela dit, Albert m’entraîna du côté de chez Swedenborg. (Tel était le surnom baroque qu’il avait donné au patron du café.) Tout en savourant le Burignon de Swedenborg, nous parlâmes du mariage, de la dureté des institutions sociales et de la sensibilité de l’individu. Puis Albert me quitta précipitamment pour aller fêter le divorce de Frédéric, lequel l’attendait quelque part.

Quand il vit que je restais seul, le garçon m’apporta gentiment L’Illustration que je commençai à feuilleter lentement. J’en eus vite assez, car à chaque page des noms connus me rappelaient une « actualité politique » qui, décidément, se renouvelle bien peu. Je me mis donc à contempler, à travers la vitre, les gens, les autos et les tramways.

Je me trouvais dans un état de parfaite béatitude. Je regardais les êtres et les choses avec une égale sympathie, qui devait s’expliquer par ma bienveillance naturelle et par l’admirable Burignon de Swedenborg. Je ne m’en étais jamais douté : le mouvement des jambes d’un homme qui marche est un spectacle intéressant. Tout m’amusait : le jaune des tramways, les reflets que le soleil mettait sur les autos, les gestes des passants, les lumières et les ombres. Il me semblait que pour la première fois je contemplais l’univers avec innocence, comme le contemplent sans doute les peintres et les petits enfants.

J’avais perdu la notion du bien et du mal. (Oh ! que personne ne s’inquiète : je l’ai retrouvée une heure plus tard.) Le petit mécanisme qui dans mon cerveau est préposé à l’élaboration des jugements moraux ne fonctionnait plus : mon esprit s’était accordé de vraies vacances. Ah ! qu’elles sont exquises, ces minutes où l’on est pleinement d’accord avec la nature ! À l’ordinaire, nos idées conventionnelles de gens « classés », nos préoccupations d’ordre moral nous empêchent de voir le monde extérieur ; elles nous empêchent de jouir des mouvements, des sons, des lignes et des couleurs. Elles nous ont peut-être toujours empêchés de juger la vie avec intelligence.

Je sais maintenant de quelles vacances notre esprit fatigué aurait parfois besoin. Nous nous reposerions si nous pouvions regarder le monde en oubliant les mots que les pédagogues et les moralistes nous ont appris. Notre mémoire conserve trop de mots qui critiquent, qui jugent et qui mettent partout des frontières devant lesquelles s’arrêtent les élans de notre sympathie. Je voudrais qu’un éditeur intelligent publiât une Illustration hebdomadaire sans phrases, un beau journal illustré qui nous montrerait des choses dont il ne nous dirait pas le nom. En feuilletant ce livre muet nous y verrions des visages humains, des monuments inconnus, des bêtes étranges, des arbres et des fleurs, des machines compliquées et puissantes, des costumes, des fêtes publiques, des danseuses et mille choses imprévues : rien que des images apaisantes, amusantes, étonnantes ou émouvantes. Et nous nous laisserions émerveiller par la richesse de l’univers.

Pour regarder les êtres et les choses sans parti pris, il vaut mieux ne pas savoir comment ils s’appellent. Connaître leur nom, c’est pouvoir les juger avant de les observer. Voici un portrait. Est-ce celui d’un assassin ou bien celui d’un grand homme d’État tchécoslovaque ? Pour moi qui feuillette mon Illustration, cela n’a aucune importance. Ce n’est pas l’étiquette qu’on lui a attachée qui doit rendre ce portrait expressif. Voici une fleur exquise que je regarde avec amour. Si l’on me disait son nom, cela me rappellerait le cours de botanique que j’ai subi autrefois et cela m’éloignerait d’elle.

Pour nos heures de repos, qu’on nous donne des livres d’images : ils contiennent moins de bêtises que ceux où il n’y a que des mots.

Gazette de Lausanne, 16 août 1923.

IL Y EN A TROP

Si, par un hiver rigoureux, le lac Léman voulait bien se couvrir complètement d’une solide couche de glace, les dix-huit cents millions d’individus qui composent l’humanité pourraient profiter de l’occasion pour « se sentir les coudes ». Je veux dire que le lac gelé serait un plancher assez grand pour que tous nos contemporains s’y tiennent debout, serrés les uns contre les autres.

Sur une mappemonde, le lac Léman occupe une bien petite place. On pourrait donc conclure de ce qui précède que la terre n’est pas encore très peuplée. Et pourtant, il y a beaucoup d’hommes à la surface du globe. À certains égards, il y en a trop. Nous vivons dans un monde trop grand, où nous avons constamment l’occasion de reconnaître notre impuissance. Notre vie est courte ; et cela nous empêche de nous intéresser à tout ce que nos semblables font de bon. Nous n’avons pas assez d’intelligence pour comprendre tout ce qu’ils disent. Et, parce que la chaleur de notre âme généreuse n’est pas inépuisable, nous ne pouvons plaindre que très vaguement, très distraitement, les millions de malheureux dont les journaux nous parlent. Parce que trop de choses nous sollicitent, nous nous agitons plus que nous n’agissons.

Dans l’île bienheureuse où Robinson était le gouverneur et où Vendredi constituait la « population », ces deux individus avaient des devoirs précis et ils devaient croire à l’importance de ce qu’ils faisaient. Mais moi, comment puis-je être utile à mes deux milliards de semblables ? En leur donnant le bon exemple ? Je ne fais que ça, mais ils ne me regardent même pas. Perdu dans le sein d’une humanité immense, je prends conscience de ma petitesse et le sentiment de ma responsabilité s’atténue. Je ne suis pas le pilote d’un grand navire. Et parfois, je me rassure en me disant que d’autres feront la besogne utile que ma paresse m’empêche de faire. Ceux qui ont trop de collaborateurs partagent avec eux une responsabilité qui finit par ne plus gêner personne.

Dans la société moderne, il y a trop de grands hommes. Dans l’Antiquité, on connaissait les noms des héros et l’on pouvait les admirer, car il n’y en avait pas beaucoup. Hercule était « champion du monde » pour les poids lourds ; et personne ne l’ignorait. Mais aujourd’hui, il faut être maboul pour conserver la liste de tous les « as » du cinéma, de la boxe, du football, de l’aviation, de l’automobile, du théâtre et de la cour d’assises. Et comment pourrait-on prendre au sérieux les guérisseurs de toutes sortes qui veulent sauver l’humanité ? Si l’un d’eux avait trouvé le remède efficace, les autres seraient moins nombreux.

Notre santé intellectuelle serait gravement compromise si nous voulions nous intéresser à « tout ce qui est humain ». Lirons-nous tous les beaux livres qui se publient à notre époque ? Non, il y en a trop. Nos existences sont encombrées. Il me faudrait plusieurs semaines pour trier les paperasses qui, depuis quelques années, envahissent ma chambre. On conserve bêtement un tas de choses auxquelles on n’aura jamais le temps de penser.

Un ami me conseille d’entrer dans la société que Gérard vient de fonder. Il paraît que Gérard défend une très noble cause. Mais moi, je ne veux pas défendre toutes les nobles causes : il y en a trop.

Quand leur nombre augmente d’une manière excessive, les choses intéressantes perdent beaucoup de leur intérêt. Nous sommes, à tous égards, des êtres limités. Parce qu’il y a trop d’hommes sur la terre et parce qu’on nous raconte tout ce qu’ils font, nous finirons par devenir indifférents à leurs œuvres, à leurs malheurs et à leurs crimes.

L’individu se ferait une idée plus claire de son devoir si le monde était beaucoup plus petit. Celui qui veut faire le bonheur de sa femme et de ses enfants sent mieux la nécessité d’agir moralement que le généreux rêveur qui se propose d’être utile à l’humanité entière.

Tribune de Genève, 28 septembre 1923.

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

J’ai fait, l’autre jour, un « voyage autour de ma chambre ». Les personnes instruites me feront gentiment remarquer que ce voyage a déjà été raconté. Ces personnes se tromperont. Xavier de Maistre a fait un voyage autour de sa chambre. Or, c’est de la mienne que je veux parler.

J’ai commencé par regarder sous mon lit. Lorsqu’il y a un cambrioleur dans une chambre, c’est en général sous le lit qu’on le trouve. Sous le mien, je n’ai trouvé d’abord qu’une pièce de deux sous. En cherchant mieux, allais-je trouver encore une pièce de vingt francs ? C’était très improbable, mais ce n’était pas absolument impossible. Je pris donc ma canne et je la promenai sous le lit, de manière à ramener vers moi les choses invisibles qui gisaient là-bas, tout au fond, dans l’ombre. Je me procurai ainsi la preuve irréfutable de la culpabilité de Madame Crépin. Au lieu de balayer ma chambre, avec soin, tous les jours, conformément aux clauses de notre contrat, ma femme de ménage laisse s’accumuler la poussière dans les coins sombres où, très probablement, Monsieur n’ira jamais mettre le nez. Vais-je lui adresser de sévères reproches ? Non. Quand on passe sa vie à faire les ménages des autres, on ne doit plus avoir, au bout de dix ans, le feu sacré des premiers jours. Je n’ai d’ailleurs pas oublié les vers éloquents que quelqu’un a écrits sur la clémence d’Auguste.

Mais Madame Crépin aurait bien pu enlever les trois bouteilles vides qui sont dans le fond de mon armoire depuis le soir où Georges est venu m’exposer ses idées sur le féminisme. Ces trois bouteilles mélancoliques m’ont rappelé cet axiome, riche en conséquences :

Les choses restent là où on les a mises si personne ne se donne la peine de les enlever.

Le champ d’activité des vivants est plein de vieilleries que les morts y ont laissées. Les hommes, pris dans leur ensemble, ne balayent pas mieux que Madame Crépin.

J’ai tout de même, pour leur race, une grande admiration. Ils ont fait des inventions merveilleuses. Ainsi, lorsque je tournai un bouton fixé au mur, près de mon lit, ma lampe s’alluma. Il y a dans le monde moderne tant de boutons électriques que nous n’y faisons plus attention. L’existence inepte que nous menons nous rend indifférents à la beauté des choses qui nous entourent. Les plus humbles objets dont nous nous servons ont été inventés par des êtres intelligents. Nous le comprendrions si nous avions le temps de les contempler. Xavier de Maistre, en voyageant dans sa chambre, ne trouva pas de lampes électriques ; mais une chandelle suffit pour prouver le génie humain. Et il fallait aussi du génie pour inventer le bouton de culotte.

Ma chambre est l’image du monde actuel : elle a été peu à peu envahie par des livres, des brochures et des journaux que je ne lirai jamais. Ces papiers sont entassés sur ma table, sur les rayons de ma bibliothèque, dans les tiroirs de mon bureau et sur mon plancher. C’est affreux ! Y a-t-il, aujourd’hui, assez de lecteurs pour lire tout ce qu’on imprime ? Voici un livre ennuyeux qui, sûrement, ne sera lu jusqu’au bout que par le monsieur qui l’a écrit.

Pour la première fois de ma vie, je constate mélancoliquement que ma chambre ne contient rien de beau. Aux murs, aucun tableau, aucune gravure ; sur les meubles, pas la moindre statuette, pas un vase à fleurs, rien. La musique, les vers des poètes français et quelques idées générales ont suffi, pendant trente ans, pour alimenter mon enthousiasme. Je ne vois autour de moi aucun objet qui soit un « souvenir ». Cela m’inquiète ; car bientôt, un jour viendra où je n’attendrai plus rien de l’avenir et où je ne ferai plus de projets. Ce jour-là, ma chambre sera terriblement vide.

J’ouvre un tiroir et, tout de suite, je sens que je vais mettre fin à mon voyage car il devient trop triste. Partout, je retrouve les défauts de ma propre nature. Voici une lettre affectueuse à laquelle je n’ai jamais répondu. Voici une photographie qui me rappelle que j’oublie trop facilement. Enfin, il y a dans mes tiroirs des brouillons et des « commencements » sans nombre qui prouvent que mes généreux élans ont toujours été trop courts.

Je reconnais aujourd’hui mon erreur ; et j’envie mon ami P. qui, peu à peu, a meublé sa chambre avec toutes sortes de jolies choses qu’il a du plaisir à regarder et à caresser. Mais j’étais sans doute condamné à aimer par-dessus tout des idées, des mots et des chimères qu’on ne peut pas serrer dans ses bras.

Tribune de Genève, 24 octobre 1923.

L’INSTRUCTION DES ANIMAUX

M. François David, docteur en lettres, a fait récemment, à Genève, une conférence très suggestive sur l’INSTRUCTION DES ANIMAUX PAR L’IMAGE. Il a parlé de la possibilité

1) d’influencer favorablement le physique et le moral de l’animal ;

2) d’établir (notamment avec l’aide du phonographe) des cris ou signes conventionnels permettant aux animaux de nous exprimer leurs désirs, préoccupations, etc… et réciproquement ;

3) d’entrer en communication intellectuelle avec les sociétés animales.

L’idée de demander aux animaux quelles sont leurs préoccupations fera sourire bien des personnes. Quant à moi, j’admire l’audace de l’homme moderne. Il se pose des problèmes en apparence insolubles et, souvent, il parvient à les résoudre. Nous ne saurons peut-être jamais à quoi pense la vache lorsqu’elle regarde passer un train ; et il est peu probable que le cochon consente à nous dire toutes ses idées de derrière la tête. Mais tout fait prévoir que les disciples de M. F. David obtiendront des résultats intéressants. N’a-t-on pas déjà enseigné beaucoup de choses aux bêtes ?

Le problème que pose le très distingué conférencier de Genève a des aspects multiples. D’abord, il sera assez facile d’imaginer des expériences permettant de comparer les diverses intelligences animales. Qui sait si le pédagogue ne devra pas donner à l’oie et à la dinde, par exemple, dont la bêtise est proverbiale, des notes meilleures qu’à la sémillante carpe et au lapin ?

Il ne faudra pas se hâter de mesurer la valeur intellectuelle d’un animal par le nombre des sons différents qu’il peut émettre. On s’exposerait ainsi à être trop indulgent pour le chien, pour le chat, pour le rossignol et trop sévère pour la vache. Qui n’entend qu’une vache n’entend qu’un son. La vache n’est sans doute pas capable de diversifier beaucoup ses mugissements. Mais, en faisant varier la longueur et le nombre de ses mugissements, elle pourra dire bien des choses. La nuit, en cas de danger, une vache qui aura terminé ses études remplacera avantageusement le tocsin.

Il va sans dire que nous renoncerons à manger les bêtes lorsque nous aurons pris l’habitude d’échanger avec elles des paroles cordiales. Ce serait trop dégoûtant.

On veut entrer en communication intellectuelle avec les familles animales : c’est très bien. Mais que ce soit surtout pour tirer partie de leur génie. Si l’abeille voulait bien nous dire comment elle fabrique son miel, le prix du miel baisserait beaucoup. Se laissera-t-elle tirer les vers du nez ? Là est la question. Je crains, malheureusement, que pour instruire les bêtes, l’homme ne leur inculque d’une manière indiscrète sa propre morale et sa propre science. Il y a quelques années, on a enseigné à des chevaux allemands (avec succès, paraît-il), l’extraction de la racine carrée !! Ces chevaux sont devenus d’antipathiques pédants. Il existe aujourd’hui des éléphants qui savent jouer de la flûte en dansant le fox-trott. C’est à l’Homme que nous devons ce progrès. Enfin, depuis longtemps on rend les perroquets ridicules en les obligeant à répéter des paroles dont ils ne comprennent pas le sens. (Ils chantent la Marseillaise !!) Autrefois, les imbéciles appartenaient tous à la race humaine. Est-ce que cela va changer ?

Enseignons au chat le respect de la propriété ; instruisons les animaux par l’image, mais ne forçons point leur talent : ils ne feraient rien avec grâce.

L’homme manque d’humilité. Il veut élever les autres représentants du monde animal jusqu’à lui. Il veut leur apprendre à bavarder. C’est commettre une grave imprudence. Lorsque nos bêtes domestiques seront devenues des domestiques conscients, capables de formuler leurs revendications, qui sait si elles ne songeront pas à se syndiquer ? Cette perspective m’inquiète.

Gazette de Lausanne, 15 novembre 1923.

LES FENÊTRES

Une fenêtre est un trou qui permet à l’homme de voir un peu ce qui se passe hors de sa demeure.

Des hommes préhistoriques ont vécu dans des cavernes sans fenêtres. Ils tenaient surtout à ne pas être vus, car le monde était plein de bêtes dangereuses. C’est évidemment de cette époque lointaine que date la vie de famille. Enfermé dans sa tanière, l’homme primitif ne pouvait toucher, dans l’obscurité, que sa femelle et ses petits. En outre, comme aucun spectacle ne pouvait le distraire, il se mit à regarder en lui-même et, ainsi, il prit peu à peu conscience de son « moi ». Durant le jour, en vagabondant, il enrichissait sa provision d’images terrifiantes ou exaltantes.

Est-ce que les hommes sont les seuls représentants du monde animal qui pratiquent dans les murs de leurs habitations des fenêtres proprement dites, c’est-à-dire des ouvertures par où l’on regarde ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que l’être humain, avec inquiétude d’abord, puis avec intérêt, commença très tôt à observer le monde extérieur. En inventant les fenêtres, l’humanité a considérablement enrichi sa pensée. Les cavernes closes des premiers âges finissaient d’ailleurs par sentir le renfermé.

L’hygiéniste moderne juge sévèrement des législateurs qui, dans certains pays, pendant des siècles, exigèrent du peuple un impôt sur les fenêtres. Dans ces pays-là, il y avait beaucoup de maisons où le propriétaire, économe et astucieux, se contentait d’une fenêtre unique. Personne n’en souffrait, car les mots hygiène et microbe n’avaient pas encore été inventés. On peut même se demander si les législateurs dont je parle, en empêchant les hommes de mettre souvent le nez à la fenêtre, ne leur ont pas rendu un grand service. Quels sont les écoliers qui font de la mauvaise besogne ? Ce sont ceux qui, à chaque instant, regardent par la fenêtre. Pour se développer complètement et acquérir des caractères stables, l’âme d’un peuple, comme celle d’un individu, a sans doute besoin d’être un peu protégée contre les actions incohérentes du monde ambiant. Une agitation continuelle serait néfaste.

Il m’est arrivé de regretter le Moyen Âge où les esprits méditatifs pouvaient se réfugier dans des cloîtres tranquilles pour y approfondir lentement quelque grand problème. Le monde moderne est plein d’un vacarme insupportable ; et nous disposons aujourd’hui de tant de fenêtres que notre attention se fixe à chaque instant sur des images nouvelles. Les journaux sont des fenêtres merveilleuses qui nous permettent de voir ce qui se passe à l’autre bout du monde.

Mais toutes ces fenêtres ouvertes sur le monde n’augmentent pas la puissance de notre esprit. Nous voyons trop de choses pour qu’il nous soit possible de les distinguer nettement. Et parmi toutes les idées que nous puisons sans cesse dans le domaine public, il nous serait bien difficile de redécouvrir notre opinion sincère.

Le journal nous apprend tout ce qui se dit, tout ce qui se pense. Pour avoir des idées personnelles, nous devrions commencer par nous boucher les yeux et les oreilles. Mais il faudrait se décider, tôt ou tard, à les rouvrir.

Il n’y a rien à faire. Dans notre esprit trop ouvert, l’esprit des autres entrera désormais comme dans un bois. Notre âme personnelle, s’il nous en reste encore une, s’échappera bientôt par la fenêtre. Et quand tous les individus seront habités par une même âme sociale, la paix régnera enfin dans les sociétés humaines.

Tribune de Genève, 1-2 janvier 1924.

LE SENS DE LA VIE

J’ignore ce que contient le livre qu’Édouard Rod a intitulé : Le Sens de la vie. Et je ne veux pas le savoir avant d’avoir écrit cet article ; car si je savais que je répète, tout simplement, ce qu’ont dit les autres, je cesserais d’écrire, et cela me ferait du chagrin.

Beaucoup d’hommes se sont demandé : « Quel est le sens de la vie ? » La question elle-même n’a peut-être aucun sens ; mais cela n’empêche pas que, bien des fois, on y a répondu. Je vais, à mon tour, la résoudre.

Un jour, il y a quelques années, j’étais assis sur un banc dans un jardin public. Tous les ressorts de mon corps et de mon esprit étaient délicieusement détendus. Je n’avais aucun souci, aucun désir, aucune impatience. C’était par un matin magnifique. Le printemps avait redonné aux buissons et aux arbres du parc une jeunesse nouvelle. Presque sans penser, je me rappelais des vers de Hérédia : « Et, prestige mobile, un murmure du vent, les feuilles, l’ombre errante et le soleil qui bouge, de ce marbre en ruine ont fait un dieu vivant. » La rumeur de la ville, le bruit des taxis, des voix d’enfants : j’écoutais tout avec béatitude. Et mon regard se posait sur tous les passants avec une égale bienveillance. Je ne distinguais plus aucune espèce de hiérarchie dans le monde. J’avais cessé de juger ; j’avais cessé d’être un être « moral ». C’était exquis. Pour celui qui ne perçoit que des sons, des parfums, des lignes, des mouvements et des couleurs ; pour celui qui accueille, sans parti pris, toutes les images du monde réel, la vie n’a aucun « sens ». Il est baigné dans la vie comme dans les eaux d’un océan et non pas comme dans celles d’un fleuve.

Nous ne pouvons pas être insouciants très longtemps. Au bout d’une heure, je me rappelai une tâche que je n’avais pas achevée et je partis. Dans nos moments de repos, nous laissons parfois notre pensée errer dans toutes les directions. Mais, quand on agit, c’est toujours dans un certain « sens ». L’homme d’action, celui qui se propose d’atteindre un but, accorde une grande importance à une chose et, momentanément, il néglige tout le reste. Parce qu’il a confiance, il se sent d’accord avec l’univers ; et il dit : « le sens de la vie » au lieu de dire : « le sens de ma vie ».

Voici quelques individus qui ont de l’enthousiasme et de l’énergie à dépenser. Ce philosophe, jusqu’à la fin, consacrera le meilleur de son intelligence à la recherche de la vérité. Cet artiste s’efforcera de mettre toujours plus de beauté dans ses œuvres. Ce troisième se contentera d’être bon et de soulager des misères humaines. Enfin, en voici un autre, organisé pour lutter et pour vaincre, qui se propose de devenir le maître des hommes. Ne serait-il pas absurde de dire que l’un de ceux-là a compris le sens de la vie et que les autres se trompent ?

La vie est un phénomène infiniment trop riche pour que notre faible intelligence puisse y découvrir un sens. Le sens de la vie est le sens que nous nous efforçons de donner à notre propre vie. Ce n’est pas notre être pensant qui le distingue : c’est notre être agissant et voulant qui le réclame. Le sens de la vie devient de moins en moins clair, de plus en plus incertain chez l’homme fatigué et sceptique qui n’éprouve plus le besoin d’agir.

Tribune de Genève, 2-3 mars 1924.

LA QUEUE DU CHAT

Un jour, un Français a dit devant moi : « Tout arrive : la queue du chat est bien venue. »

Cette locution, que je ne connaissais pas, m’a fait réfléchir. On ne saurait le nier : la queue du chat est venue. Et un observateur, plus attentif que les autres, a fini par le constater. Pourquoi est-elle venue ? C’est ce qu’il m’est impossible d’expliquer.

Des personnes à l’esprit superficiel diront encore que j’agite des questions bien peu sérieuses. Ces personnes se trompent. Il n’y a pas deux sortes de questions : les questions sérieuses et les futiles. Mais, quelle que soit la question qu’on se pose, on peut la traiter plus ou moins sérieusement. Voilà tout.

Armé de son microscope, le savant découvre dans une simple goutte d’eau un univers riche et merveilleux. Que ne verrions-nous pas dans la queue du chat si nous savions regarder et penser !

L’historien dit : « La queue du chat est venue. » Le métaphysicien se croit plus profond en déclarant : « La queue du chat devait venir. » Faire ces déclarations après coup, c’est un peu trop facile. Je préfère l’historien. Pour les philosophes d’autrefois, le cygne était, par définition, un oiseau blanc. Mais on apprit, un jour, qu’il y avait en Australie des cygnes noirs. N’oublions pas que dame Nature a plus d’un tour dans son sac. Qui sait s’il n’y a pas quelque part, dans le Haut-Tibet, des chats sans queue, des chats sessiles ?

Il y a trente ans, quelques membres de l’Académie des sciences, à Paris, se sont occupés de la queue du chat. Ils firent d’abord cette remarque banale qu’un chat retombe toujours sur ses pattes. Le Dr Marey se demanda alors si, en tombant, la bête se sert peut-être de sa queue comme d’un balancier qui assure son équilibre. Partisan intelligent de la méthode expérimentale, il ficela un chat de manière que celui-ci ne pût pas utiliser sa queue ; puis il le laissa tomber d’assez haut sur le plancher. Les savants de l’Institut s’amusent comme ils peuvent. Tout âge a ses plaisirs. Si j’ai bonne mémoire, l’expérience fut concluante. Le malheureux matou tomba maladroitement sur le flanc et se fit mal. La queue serait donc, pour le chat, quelque chose de plus qu’un gracieux ornement.

Des mesures précises m’ont appris que la queue du chat adulte a une longueur moyenne de vingt-six centimètres. Ici encore on pourrait se demander si ce chiffre est « nécessaire », ou bien s’il s’explique par des circonstances fortuites. Le docteur Metchnikoff, en nous parlant, autrefois, des « désharmonies de la nature humaine », nous a dit qu’il y a dans notre corps des organes inutiles et même nuisibles. Pourquoi tout serait-il parfait dans le corps du chat ?

Ma chatte noire, Flopsy, qui n’est pas plus bête qu’une autre, oublie, par moments, qu’elle possède une queue. Elle ne l’a peut-être jamais su. Lorsque le bout de sa queue se rapproche trop de son museau, il lui arrive de mordre cette chose insolite. La douleur qu’elle ressent immédiatement provoque sa colère et elle se met à souffler contre le perfide bout de queue.

Pourquoi la queue du lion, le roi des animaux, ressemble-t-elle davantage à la queue de la vache qu’à celle du cheval ? Mais je dois m’arrêter, car, en se généralisant, le problème de la queue deviendrait trop difficile.

Mon article, je le reconnais, finit en queue de poisson. On ne pourra du moins pas me reprocher d’avoir raconté une histoire sans queue ni tête.

Tribune de Genève, 23 avril 1924.

DES PAVÉS

Je ne pense pas souvent aux pavés. Je marche dessus, mais en pensant à autre chose. Depuis quelques jours, pourtant, les pavés me font réfléchir.

On est en train de repaver les rues dans mon quartier. De solides camions ont déversé sur le trottoir, çà et là – car il ne faut pas encombrer la chaussée – des pavés qui forment des tas énormes dont le piéton évite prudemment le contact hostile. Ces pavés se comptent par dizaines de mille. Il en faudra autant, bientôt, pour d’autres quartiers de la ville. Et, dans toutes les villes du monde, il y a des rues qui doivent être périodiquement repavées.

Tous ces pavés sont des centaines de millions de pierres qu’on a dû tailler pour leur donner une forme sensiblement cubique et pour qu’elles soient, ainsi, facilement juxtaposables. Car l’homme moderne ne vit pas de pain seulement.

Cela, on le sait fort bien. On sait qu’il met du beurre sur son pain. On sait qu’il porte des vêtements plus compliqués que la feuille de vigne dont se contentait son arrière-grand-père. On sait qu’il vit dans de hautes maisons gardées par des propriétaires cupides. On sait encore qu’il lui faut des bateaux et des trains coûteux qui lui apportent de très loin les choses dont il a besoin. Tout cela, on le sait. Mais on ne songe pas à tout le reste.

Il faut à l’homme moderne beaucoup de pavés, de gros et de petits pavés. Ici bas, toutes les routes s’usent. Parce que tout s’use, l’homme est condamné à travailler sans relâche. Est-ce une raison pour condamner la vie ? Non. Nous ne pourrions pas vivre dans un monde où Joseph, le poète, serait « inusable ». Les vieilles choses qui s’usent font place à des choses nouvelles. Donc, ne gémissons pas. Si l’abondance de nos pavés m’inquiète, c’est qu’elle me fait penser à toutes les dépenses que font les hommes. S’ils ne s’offraient que des pavés, le mal ne serait pas grand. Mais ils veulent mettre toujours plus de confort dans leur vie. Le vicomte d’Avenel nous disait naguère que le superflu d’une époque devient le nécessaire de l’époque suivante. Il y a cinquante ans, on se passait fort bien du cinéma ; mais le cinéma répond à l’un des besoins les plus impérieux de nos contemporains. Un temps prochain viendra où il n’y aura plus de piétons. Aujourd’hui déjà, le prolétaire conscient refuse de vivre dans les maisons où il n’y a pas d’ascenseur. Nous disons les mêmes inepties que nos prédécesseurs ; mais, pour les répandre au loin, nous disposons du journal quotidien et de la téléphonie sans fil.

Tout cela coûte très cher. Pour se procurer le bois qui sert à la fabrication du papier, on a dévasté une grande partie de la Norvège. Le 31 décembre, lorsqu’elle établit son budget pour l’année suivante, l’humanité commet sans doute de graves erreurs. L’Allemagne paiera. Messieurs les Experts nous l’ont prouvé. Mais, très probablement, l’humanité ne pourra pas payer. Elle vit trop luxueusement. Elle a d’ailleurs constaté qu’en travaillant plus de huit heures par jour, on se fatigue. L’humanité fera faillite. Heureusement, elle est chez elle, sur la Terre. Elle est sa propre créancière et il n’y aura pas de scandale. Cela se passera en famille ; et l’Univers n’en saura rien.

Gazette de Lausanne, 8 mai 1924.

UNE VICTIME DE BERGSON

Wladimir a lu le délicieux petit livre que Bergson a écrit sur Le Rire. Il y a trouvé cette phrase essentielle :

Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique.

Bergson défend sa théorie avec beaucoup de talent. Les exemples nombreux et variés qu’il nous donne prouvent bien que, très souvent, le comique est constitué par du mécanique plaqué sur du vivant. Wladimir s’est laissé convaincre par l’habile dialecticien ; et il s’est promis de surveiller désormais ses mouvements et ses paroles, afin de ne jamais ressembler à une mécanique, à un automate, à un pantin.

En se promenant dans les rues, il observa les passants et il constata bientôt qu’à l’ordinaire ceux-ci marchent sans surveiller le mouvement de leurs jambes. Leurs jambes se déplacent avec autant de régularité que les organes d’une véritable machine. Wladimir trouva qu’il y avait, en effet, dans cet automatisme, quelque chose de risible ; et il s’efforça d’être un marcheur attentif, un marcheur conscient. Lorsque son allure devient trop uniforme, il la ralentit ou l’accélère brusquement. Il lui arrive de lever la jambe avec beaucoup de précautions comme si, pour faire un pas, il avait un problème très difficile à résoudre.

Ce piéton prudent et réfléchi provoque l’hilarité des badauds ; mais ce sont des badauds ignorants, qui n’ont pas lu le livre de Bergson.

Ce n’est pas seulement dans nos gestes que l’automatisme nous menace. À chaque instant, nous parlons machinalement. Et il suffit qu’un imprudent appuie sur le bouton de notre vanité pour que notre phonographe intérieur se mette en branle et débite, sans accroc, nos phrases favorites.

Tout cela, Wladimir l’a remarqué aussi. Il connaît le danger. Bergson lui a dit : « La loi fondamentale de la vie est de ne se répéter jamais. » Comme Wladimir veut que son langage soit celui d’un être vivant, il s’applique à ne pas faire comme ces malheureux qui, pour exprimer leurs sentiments actuels, en sont réduits à répéter leurs invariables formules d’hier, et de toujours.

À la pension où il prend ses repas, il a dit l’autre jour à sa voisine : « Madame, osé-je vous prier de me passer la moutarde ? » Le lendemain, fidèle à son programme, Wladimir s’est exprimé autrement. Il a dit : « En ce moment, Madame, je n’ai qu’un désir : la moutarde. Et si vous vouliez bien… » Le troisième jour, il commença ainsi : « Je ne mets pas la moutarde au-dessus de la vertu ; mais, Madame… »

Chaque soir, avant de s’endormir, Wladimir prépare la phrase nouvelle dont il ne se servira qu’une fois. Car il ne veut pas qu’il y ait des « clichés » dans ses discours. La crainte de ressembler à une mécanique fera de ce pauvre garçon un ridicule maniaque. Comme tous les philosophes qu’a tentés le problème. Bergson a donné du « rire » une explication un peu trop simple.

Tribune de Genève, 18-19 mai 1924.

LA SCIENCE DES PHARAONS

Dans sa Métapsychie, le physiologiste Charles Richet nous explique la méthode qu’il emploie pour interpréter les messages que d’illustres « désincarnés » lui envoient par l’intermédiaire des tables tournantes. Cette méthode a ceci de remarquable qu’elle permet toujours au chercheur de découvrir la vérité conforme à ses goûts. Elle lui procure ainsi la paix de l’âme, qui est le bien suprême.

Supposons, par exemple, qu’il s’agisse de prouver que les anciens Égyptiens, prodigieusement instruits, avaient prévu la guerre mondiale de 1914 : pour cela, il nous suffira de faire l’analyse du mot Chéops, nom du Pharaon qui fit bâtir la grande pyramide. Chéops doit se prononcer Wilson. En effet, la formule newtonienne : W-C. nous fait d’abord comprendre que le C de Chéops n’est pas autre chose que le W de Wilson, vu par l’autre bout de la lunette. Le h de Chéops et le i de Wilson sont deux lettres qui, dans notre alphabet, sont consécutives. Ce h est donc un i qui s’est un petit peu déplacé. En 4000 ans, c’est excusable.

Dans notre alphabet, le e (de Chéops) est la cinquième lettre. Quant au l (qui lui correspond dans Wilson), c’est la douzième. Mais en soustrayant 5 de 12 vous trouverez 7, c’est-à-dire le nombre des jours de la semaine. Quand on s’occupe d’une période de quarante siècles, on n’en n’est pas à une semaine près. Enfin, remarquons que ops se trouve dans rollmops, de même que son termine le mot saucisson.

Chéops serait donc un premier président Wilson, extrêmement précoce.

Osé-je dire toute ma pensée ? La méthode de M. Charles Richet ne me paraît pas très scientifique. Mais cela ne doit pas m’empêcher de reconnaître que la pyramide de Chéops a quelque chose de troublant. Car, moi aussi, je suis allé la voir pour lui arracher son secret.

Pour commencer, j’ai constaté qu’en supprimant les trois dernières lettres du mot pyramide on obtient le nom de mon chien. Cela m’a laissé rêveur. Arrêté devant le prestigieux monument, j’ai vu que la pyramide est une. (Retenez ce chiffre 1.) Une pyramide à base carrée a huit arêtes. Ce huit ajouté au un précédent donne le chiffre 9. J’ai encore trouvé 1 en divisant le nombre des arêtes montantes par le nombre de celles qui limitent la base de la pyramide. Enfin, les faces triangulaires sont au nombre de 4. Ces chiffres : 1, 9, 1, 4 sont bien ceux qui forment le millésime de l’année tragique. Ma méthode mathématique conduit donc à la même conclusion que la méthode métapsychique de M. Richet.

C’est égal : il ne faut pas croire tout ce qu’on dit de « La science mystérieuse des Pharaons ». M. l’abbé Moreux vient d’écrire là-dessus un livre que je suis en train de lire. Il veut absolument que le lecteur aille d’étonnements en étonnements. À la page 29, il lui dit : « En divisant le contour de la base de la pyramide par le double de la hauteur, on trouve le nombre pi. » Et l’auteur a raison de souligner l’importance de ce résultat. Mais, à la page 30, pour frapper notre imagination, il ajoute qu’un savant anglais a aussi trouvé pi en divisant la surface de la base par celle de la section méridienne. Or, si M. Moreux avait écrit son livre un peu moins vite, il aurait compris que cette seconde division devait nécessairement donner le même résultat que la première.

Les discours enthousiastes de ceux qui vantent la science des anciens Pharaons ne sont certes pas tous des fanpha-raonades ; mais je tiens à mettre les naïfs en garde contre la « pimanie » de ces égyptologues qui veulent absolument retrouver pi dans les coins de la grande Pyramide.

Tribune de Genève, 31 mai 1924.

ILS M’AIMENT TOUS

Hier soir, après avoir ouvert ma boîte aux lettres, j’ai été pris d’un subit attendrissement que comprendront tout de suite les personnes sensibles. Un inconnu m’envoyait une petite brochure sur la couverture de laquelle je lisais ces mots : Prenez soin de votre santé.

Il existe donc de braves gens, que je croise peut-être souvent dans la rue sans même les regarder, qui tiennent à ce que je me porte bien. J’étais attendri ; mais les paroles affectueuses qu’on m’adressait me rappelaient aussi mon propre égoïsme. Hélas ! il s’écoule parfois deux ou trois semaines sans que je pense à la santé de mes contemporains. Lorsque, en ma présence, l’un d’eux éternue, je me contente de lui dire : « Dieu vous bénisse ! » Quant à ceux qui éternuent loin de moi, je ne me donne pas la peine de leur écrire.

L’ami inconnu qui m’envoyait l’expression de sa sollicitude était sincère. Il me donnait un bon conseil et, en même temps, un renseignement précis. Voulant favoriser la multiplication de mes globules sanguins, – Ah ! le brave homme ! – il me signalait dans sa brochure, un Sirop globulogène, qui se vend dans toutes les pharmacies et qui ne coûte que six francs le flacon. Merci, ami inconnu !

Nous avons, dans le monde, plus d’amis que nous ne le croyons. Assez périodiquement, je reçois une lettre d’une Banque Commerciale de la Suisse allemande, lettre dans laquelle on m’indique le moyen de placer mes capitaux à un taux très réjouissant et, cela, sans courir aucun risque. Comme cette lettre est toujours une circulaire, j’en conclus que la bonté de mon correspondant s’étend sur tous les naïfs qui s’exposent à faire un mauvais emploi de leurs économies. Que ceux-là se rassurent : on veille sur eux.

Grâce à l’obligeance de tous ceux qui s’intéressent à moi, je sais où je dois aller me reposer cet été, si je veux respirer un air vraiment pur : c’est à l’Hôtel du Chamois (prix modiques), au fond de la vallée. Et, parce que de bienveillants anonymes m’ont procuré les adresses de quelques négociants honnêtes, je ne m’exposerai plus, désormais, à acheter du Bordeaux sans chaleur, ni des chaussettes décevantes.

Une fois, pourtant, la sympathie que mes semblables me témoignent me laissa perplexe. Dans le courant de la même journée, je reçus, par la poste, trois renseignements contradictoires. Et je ne sais pas encore si le cordonnier qui ressemellera mes bottines avec le plus de soin demeure à la rue de la Victoire, ou sur la place Centrale ou bien au coin du Quai. C’est égal : il peut arriver à mes amis inconnus de se tromper ; mais je ne veux voir que leurs intentions. Un même sentiment les anime tous : ils pensent à moi et ils veulent mon bien.

Dans la société moderne, l’individu n’est pas abandonné. Constamment, il sent comme une protection occulte qui l’enveloppe. Qui sait si le vingtième siècle ne sera pas, pour les historiens de l’avenir, « le siècle de la fraternité » ?

Gazette de Lausanne, 5 juin 1924.

LE PORTRAIT DE MAGELLAN

Je pense beaucoup de bien du Petit Larousse illustré. Cet ouvrage est toujours sur ma table ; et, quand je veux éviter une faute d’orthographe, je le consulte. L’autre jour, pourtant, pour la première fois, ce précieux dictionnaire a éveillé ma méfiance : en l’ouvrant, j’ai eu le chagrin d’y trouver le portrait de Magellan. Oh ! ce portrait n’a rien de spécialement pénible. C’est le portrait d’un quadragénaire barbu et calviniste comme on en voit un peu partout. Mais, tout de suite, j’entendis une voix intérieure qui me disait : « Ce n’est pas lui ! » La voix du sang ? Non : la voix du simple bon sens.

Que l’on veuille bien considérer ceci : Magellan est né en 1470 et il est mort en 1521. C’est Pierre Larousse lui-même qui me l’a appris. Or, en 1521, les photographes n’avaient pas encore été inventés. Quant aux peintres, moins nombreux qu’aujourd’hui, ils ne faisaient que les portraits des personnages illustres.

Lorsqu’un individu est destiné à devenir un homme célèbre, on ne le sait pas d’avance. Les membres de sa famille ne se doutent de rien. Nul n’aurait pu dire, au moment où Magellan partait pour son grand voyage, qu’il découvrirait un détroit portant le même nom que lui. Et quand on apprit la mort du hardi navigateur, il était trop tard pour faire son portrait ; car le cadavre était resté là-bas, aux Philippines. Le Petit Larousse illustré nous montre donc, sans rire, un faux Magellan. Celui qu’il nous montre n’est peut-être pas même l’oncle du véritable.

Quelques-uns de nos contemporains comptent sûrement parmi leurs ancêtres des hommes qui vivaient au début du seizième siècle. C’est même le cas de la plupart d’entre eux. On peut donc supposer, sans être absurde, qu’il existe encore à notre époque des représentants authentiques de la famille Magellan. Eh bien, qu’est-ce que ces malheureux doivent penser lorsque, dans les dictionnaires historiques, ils retrouvent leur glorieux aïeul sous des aspects nouveaux, toujours imprévus ? Tantôt, il est barbu et méditatif ; tantôt, il est glabre et jovial. Ici, on le voit gras et apoplectique ; là, on s’arrête, navré, devant un Magellan désespérément maigre. Est-ce que les historiens ne pourraient pas se mettre d’accord sur un Magellan ne varietur ?

Osons tout dire. J’ai trouvé, hier, dans un manuel de littérature anglaise, un Milton qui ressemble de manière excessive au Magellan du Larousse illustré. Cela m’a décidé à examiner plus attentivement les portraits que contient mon petit dictionnaire. Eh bien, qu’on le sache : il y a dans ces portraits une unité inquiétante. Partout les mêmes procédés, le même style. Or, le style, c’est l’homme. Admettrons-nous qu’un même artiste, rigoureux et opiniâtre, a fait d’après nature les portraits de Vercingétorix, de Pépin-le-Bref, de Shakespeare, de Swedenborg et de Monsieur Millerand ? Non ! non ! cela n’est pas possible. Nous devons plutôt supposer que celui qui se propose de publier un dictionnaire illustré s’assure la collaboration d’un dessinateur chargé de donner à chaque personnage historique la binette que, vraisemblablement, il devrait avoir.

Cette manière de faire est dangereuse. Le peuple finira par ne plus croire en la « vérité historique ». Et un dictionnaire qui n’inspire plus de confiance est un dictionnaire perdu.

Il vaudra beaucoup mieux, quand on rééditera le Larousse illustré, réunir tous les portraits dans les dernières pages du volume, sans les accompagner d’aucun nom. Chaque lecteur pourra alors choisir dans cette collection un Magellan, un Montesquieu et un Pic de la Mirandole conforme à ses goûts et à ses croyances.

Tribune de Genève, 25 juillet 1924.

ARROSAGE

Il y a des sujets rafraîchissants qu’il convient de traiter à l’époque des fortes chaleurs. Je vais dire ce que je pense de l’arrosage des rues.

Que l’on arrose les rues, c’est très bien. Mais pourquoi nos arroseurs municipaux choisissent-ils presque toujours, pour accomplir leur besogne délicate, les jours où il pleut ? Cette particularité, que j’ai remarquée cinquante fois, a mis dans mon esprit tourmenté un point d’interrogation dont je ne parviens pas à me débarrasser.

J’ai pour les arroseurs publics beaucoup d’estime et, même, de l’admiration. Ils sont généreux : ils n’abusent pas de la supériorité qu’ils ont sur nous. Quelle ne doit pas être leur tentation lorsqu’ils voient passer sur le trottoir des gens dont la tête ne leur revient pas ! S’ils dirigeaient contre nous leur jet terrible, nous serions mis, en quelques secondes, hors de combat. On ne résiste pas à la lance d’un arroseur bien entraîné. Mais l’Arroseur dédaigne les victoires trop faciles. Jamais sa volonté de puissance ne se manifeste à nos dépens.

Ce juste hommage rendu à sa magnanimité ne m’empêchera pas de reposer ma question : « Pourquoi l’Arroseur tient-il absolument à mouiller les trottoirs sur lesquels la pluie ruisselle ? » Il vaudrait mieux, me semble-t-il, les essuyer. Je soumets respectueusement cette idée à nos édiles : lorsqu’il pleut, les arroseurs officiels devraient se transformer en essuyeurs.

Revenons à notre problème. Quand ils n’ont rien à faire, les arroseurs jouent aux cartes dans les locaux confortables de l’Hôtel de Ville. Et, quand on joue aux cartes, on ne pense pas à autre chose. Malheur au distrait ! On lui coupera son manillon. Aussi les nuits peuvent-elles suivre les jours sans que les joueurs sérieux s’en aperçoivent. Il est donc facile de se représenter l’état d’esprit de nos arroseurs dans les moments où ils n’arrosent pas. Mais vienne la pluie : immédiatement elle leur rappelle qu’ils sont, eux aussi, des faiseurs de pluie. Leur conscience se réveille et, en toute hâte, ils cachent les cartes et les litres dans l’armoire où gisent, inertes, leurs bons tuyaux de caoutchouc. Ils courent alors là où le devoir les appelle.

Il se peut aussi qu’ils attendent volontairement la pluie, laquelle sera pour eux une collaboratrice précieuse.

Ou bien, leur consigne est-elle de chasser au moyen de leur jet puissant l’eau du ciel qui forme des flaques stagnantes sur la chaussée ?

À notre époque de matchs, on peut se demander encore si l’Arroseur orgueilleux n’a pas, tout simplement, la prétention de se mesurer avec le Ciel. Au risque de le vexer, je lui conseillerais alors de renoncer à la lutte. Certes, il a de bons coups : il sait viser juste et frapper fort. Mais il ne remporte que des avantages momentanés. Et puis son long tuyau de caoutchouc, à l’autre bout duquel se tient un homme inutile, est ridicule. Enfin, il ne sait pas encaisser : au bout d’une demi-heure, trempé et vaincu, il s’en va.

L’Adversaire, reconnaissons-le, a un jeu moins serré. Mais quelle ampleur ! Et quel style sobre ! Aucun truc : pas de tuyaux ; pas de robinet ; rien ! C’est du génie à l’état pur. Le Ciel arrose uniformément, intarissablement, majestueusement, – simplement.

Tribune de Genève, 30 juillet 1924.

UN MATHÉMATICIEN INDIGNÉ

J’ai rencontré dernièrement mon ami le mathématicien. Comme il avait de la mauvaise humeur à exprimer, il fut content de me voir.

— Platon, me dit-il, avait bien raison de fermer son École à ceux qui ignoraient la géométrie. Dans l’intelligence de celui qui n’est pas géomètre, il manque quelque chose d’essentiel. C’est un infirme qui n’éprouve pas le besoin de donner un sens précis aux mots qu’il emploie. Lorsqu’ils parlent du point, de la ligne, du cercle, de la sphère, les mathématiciens savent clairement ce qu’ils veulent dire. Par malheur, les barbares nous ont emprunté notre vocabulaire lumineux et il faut voir ce qu’ils en ont fait ! Sans sourciller, ils disent : « Le cercle démocratique…, les sphères officielles… » C’est à faire aboyer des chiens savants.

Je suis entré, l’autre jour, au Cercle démocratique. Ce prétendu cercle est un local sensiblement rectangulaire. D’ailleurs, même si le plancher de cette salle avait été circulaire, j’aurais eu le droit de protester contre l’adjectif démocratique. Un cercle ne saurait être ni démocratique, ni catholique, ni français. Voyons ! que dirais-tu d’un pentagone protestant, ou d’un polyèdre féministe ?

On a même parlé quelquefois de « cercles vicieux » ! À quand le triangle vertueux ? Enfin, il faut avoir pour le gouvernement un respect bien ridicule pour croire que les sphères officielles ont des propriétés que les autres sphères n’ont pas.

Hier, en ouvrant mon journal, je suis tombé sur ces mots : « C’est le gros point de la question. » On massacre la langue française. Un point n’a pas de dimension. Dès qu’un point commence à prendre du ventre, il cesse d’être un point.

Que Joseph, qui est peu intelligent, vienne me dire : « J’y suis allé rondement, carrément », je suis capable de l’excuser, car il y a des malheureux qui ne savent pas distinguer ce qui est rond de ce qui est carré. Mais lorsque le Petit Larousse illustré nous cite ce vers : « Le crime fait la honte et non pas l’échafaud », et qu’il essaie de nous faire croire que c’est une « ellipse », je dis qu’il se moque de nous. Par définition, une ellipse a deux foyers. Où sont les foyers de celle que Pierre Larousse nous présente ?

Le sans-gêne avec lequel on déforme le langage mathématique est « pyramidal », je dirais même cylindrique.

On ne respecte pas même les règles les plus solides de l’arithmétique élémentaire. Lorsqu’un ami nous dit : « Je reviendrai dans trois heures », il entend qu’il s’écoulera trois heures entre le moment de son départ et le moment de son retour. Mais lorsqu’il nous annonce : « Je reviendrai dans huit jours », tu peux être sûr que son absence sera d’une semaine, c’est-à-dire de sept jours. Et, pour les gens du monde, deux de ces périodes de huit jours font une période de quinze jours (!).

Le Petit Larousse, déjà nommé, prétend que la Pentecôte se célèbre cinquante jours après Pâques. Et le peuple croit ça ! Or, si le peuple voulait bien compter sur ses doigts, il verrait que c’est quarante-neuf jours après Pâques.

Victor Hugo lui-même a osé nous dire : « Ce siècle avait deux ans. » Et personne n’a protesté. Je dois donc le rappeler à la foule : un siècle est une période de cent ans. Un siècle qui n’a pas cent ans n’est pas un siècle. Le siècle dont Victor Hugo nous parle est un siècle de rien du tout, un dérisoire séculet, un siècle pour enfants au biberon…

Gazette de Lausanne, 14 août 1924.

LE SUICIDE DU MALADE

Récemment, une jeune fille compatissante a aidé son fiancé, qui était incurablement malade, à passer dans l’autre monde. Je suppose que son acte fut désintéressé et, dans le secret de mon âme, je l’approuve. (Il me semble même que je l’approuve en public.) Le malade avait sans doute exprimé, bien des fois, le désir de s’en aller.

Je n’ai jamais compris l’obstination avec laquelle les vivants retiennent dans leur agréable société le malheureux qui voudrait mettre une fin définitive à ses maux physiques ou à son désespoir. Le désespéré parvient parfois à s’évader. Mais dans bien des cas, la fuite est impossible : des philanthropes surveillent celui qu’ils ont condamné à vivre.

On me dira que la vie humaine est une chose sacrée. Je répondrai que la vie de l’individu n’est sacrée que d’une manière très relative. Elle ne l’est plus du tout lorsque l’intérêt de la collectivité est menacée. Durant la Grande Guerre, on a sacrifié des millions d’hommes ; et, peut-être, y eut-il, par moments, çà et là, un peu de gaspillage. Pour les uns, la nécessité de se défendre était absolue. Mais, pour celui qui déclara la guerre, la vie humaine était-elle sacrée ?

Et puis, il y a l’Accident. Un général français a publié naguère un livre intitulé : « Destruction de notre infanterie par notre artillerie. » Ce titre m’a laissé rêveur. Oh ! je sais bien qu’il y a des malheurs dont personne n’est responsable. Cela n’empêche pas que si la vie de l’individu était vraiment sacrée, on serait un peu plus attentif et un peu plus scrupuleux ; les autos seraient moins rapides et les accidents un peu moins fréquents.

Mentionnons encore ces jurys indulgents toujours prêts à acquitter le meurtrier qui a tué au nom de l’Amour. Pour eux, la vie de la victime n’était pas sacrée.

En somme, si chaque année des malchanceux innombrables, pleins de santé et d’espérance, passent dans l’Au-delà contre leur gré, nous en prenons fort bien notre parti. Je veux dire que la larme de pitié qui roule sur notre joue, chaque matin, lorsque le journal nous apprend les dernières tristes nouvelles, est bien vite séchée. Voilà pourquoi la sollicitude excessive avec laquelle on retient le malheureux qui veut mourir me paraît absurde, et peu sincère. S’il avait pu bénéficier de notre sollicitude vingt ans plus tôt, lorsqu’il avait des difficultés à vaincre, peut-être aurait-il encore aujourd’hui le goût de la vie.

Soyons fraternels ; mais offrons nos services, quand nous le pouvons, à ceux qui appellent à l’aide plutôt qu’à celui qui demande simplement qu’on lui f… la paix.

Je ne m’occupe pas ici des droits qu’il convient ou qu’il ne convient pas d’accorder au médecin dont le malade est inguérissable. Je parle du malade lui-même ; et je considère le cas où celui-ci exprime avec insistance sa volonté de mourir. Qu’on mette à portée de sa main la potion salvatrice.

Je voudrais que le plus pauvre des hommes fût au moins le propriétaire d’une chose : de sa peau. Les malheureux n’ont pas demandé à venir dans le monde de la lumière. Qu’ils aient au moins le droit de s’en aller.

Tribune de Genève, 3 septembre 1924.

UN MAUVAIS JOUR : LE 12

Les gens qui connaissent la vie évitent autant que possible de voyager le 13. Ce jour-là, ils s’abstiennent aussi de se marier, d’engager une nouvelle domestique et de manger du homard. Car le 13 est un jour néfaste. Le nombre des événements malheureux qui se sont produits le treizième jour du mois (d’un mois ou d’un autre) est inimaginable. Chacun de nous pourrait en citer quelques-uns. Il suffirait, après cela, de les additionner pour reconnaître que j’ai raison. Je parle d’ailleurs d’une chose que personne n’ignore.

Ce que l’on ignore généralement, c’est que le 12 ne vaut pas mieux que le 13. Tapi innocemment aux pieds du 13, le 12 exerce depuis des siècles son action funeste sur les destinées humaines sans qu’on s’en aperçoive ; car lorsqu’il voit venir le 13, l’homme inquiet ne songe pas au 12.

Depuis quelque temps déjà, le 12 me laissait de vilains souvenirs. C’est pourquoi j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai consulté patiemment les cent dernières années du Journal des Débats et, maintenant, je sais ce qu’il faut penser du 12. Par ses naufrages, ses divorces retentissants, ses incendies, ses assassinats, ses rapts odieux et ses catastrophes de tout genre, le 12 vaut le 13. Et le Journal des Débats ne dit pas tout. Il ne parle pas de ce qui se passe dans les demeures des humbles ; il ne raconte pas les drames intimes du cœur. Une enquête discrète m’a permis de faire le dénombrement des scènes de famille qui ont éclaté dans mon quartier (un quartier tranquille) le 12 du mois dernier. Une simple multiplication par mille deux cents m’a fourni la « moyenne » séculaire. Et que serait-ce dans les autres quartiers !

Ma méthode est la bonne : c’était seulement en faisant l’énumération complète de ses méfaits que je pouvais juger le 12 équitablement. À l’ordinaire, on condamne le 13 a priori. Qui sait si le 13 n’a pas perdu depuis longtemps tout son venin ! Beaucoup de personnages l’accusent sans preuves. Moi, j’accuse le 12 a posteriori : je sais ce que je sais.

Élargissons le débat. Quand on a étudié sans faiblesses le 13 et le 12 on est tout naturellement porté à se dire : « Et le 11 ? Est-ce que, peut-être, lui aussi ??… »

On m’a compris. Je vais faire une étude systématique de tous les jours du mois. Ou, plutôt, je prierai mes trois dactylos de bien vouloir s’en charger. Actuellement, elles s’occupent du 11, du 10 et du 9 ; et, bien que les résultats obtenus soient encore incomplets, ils sont déjà très inquiétants.

En songeant aux tristes nouvelles que les journaux nous apportent chaque matin, et surtout en songeant à tout ce qu’ils ne disent pas, on peut prévoir la conclusion à laquelle, mes dactylos et moi, nous allons aboutir méthodiquement. Depuis qu’elle s’agite sous l’indifférence des cieux, l’Humanité supporte avec résignation des embêtements variés dont le nombre confond l’imagination. Qu’elle veuille bien agréer ici l’expression de ma pitié et de ma sympathie.

Les gens superstitieux qui se défient du 13 ont raison. Mais ils ne voient pas la réalité dans toute son horreur. Les jours néfastes sont trente fois plus nombreux qu’ils ne le croient. Le 4 n’a rien à reprocher au 22. Quant au 15 et au 27, il leur serait difficile de se regarder sans rire.

C’est incontestable : il y a environ trente mauvais jours dans le mois. Mais si ces jours sont mauvais pour les uns, ils ne le sont pas pour les autres. Voilà pourquoi nous ne nous mettrons jamais d’accord sur les torts respectifs du 13 et du 12.

Tribune de Genève, 24 septembre 1924.

UNE BONNE NOUVELLE

On construit continuellement, à notre époque, des sanatoriums immenses qui, au bout de quelques semaines, sont pleins de pensionnaires. Nous avons aujourd’hui des ligues contre la tuberculose et des ligues antialcooliques qui n’existaient pas il y a cinquante ans. Le cinéma a des films horrifiques qui rappellent aux jeunes gens qu’on ne doit pas badiner avec l’amour. Il n’y a plus moyen d’ignorer les méfaits de la cocaïne. Et des collectes périodiques nous empêchent d’oublier les « Incurables ». Enfin, les journaux nous apprennent que la criminalité progresse lentement, mais sûrement.

C’est clair : l’humanité est bien malade. Mais elle ne se compose pas uniquement de malades : il y a aussi les estropiés et les demi-écrasés, victimes des express qui déraillent et des automobiles trop rapides. Existe-t-il encore des êtres intacts et normaux ? Ce n’est pas sûr : les éducateurs de la jeunesse ne s’intéressent qu’aux anormaux et l’on ne nous parle que des détraqués.

Tout cela m’a fait réfléchir. Est-ce le commencement de la fin ? Il est bien évident, n’est-ce pas, que si la race humaine devait s’éteindre dans six mois, nous pourrions sans aucun scrupule modérer le zèle avec lequel nous accomplissons chaque jour notre dure besogne. Nous ferions bien, aussi, de manger nos économies. J’ai donc voulu en avoir le cœur net et je me suis livré à une enquête au sujet de la santé publique.

Eh bien, je suis heureux de pouvoir vous apporter une bonne nouvelle. Ce que les feuilles publiques vous cachent avec soin, je vais vous le dire : il y a encore dans la ville trois ou quatre douzaines de personnes qui se portent bien. Lucie a des couleurs qui rassureraient les hygiénistes les plus difficiles. Quant à Marguerite, elle est tout simplement appétissante. J’ai fait avec mes amis un long souper durant lequel leur vitalité s’est manifestée avec évidence. Moi-même, je ne vais pas mal. Merci ! Dans la rue, j’ai croisé des passants pleins d’entrain. En les observant, j’ai tout de suite reconnu qu’ils n’avaient jamais été écrasés par des automobiles. Leur tour viendra sûrement ; mais ce ne sera peut-être pas avant quelques années. Enfin, samedi soir, je n’ai pas trouvé une place libre au Café de la Pompe : il était plein de buveurs qui trinquaient avec une joie non feinte.

J’en suis maintenant convaincu : la vie continue ; et elle promet de continuer encore quelque temps. Rien ne prouve que les choses aillent plus mal qu’autrefois ; mais ceux qui lisent les journaux veulent des histoires dramatiques ; et quand il y a pénurie de crimes et d’accidents, le journaliste est obligé d’en inventer. Et puis, les statisticiens d’aujourd’hui sont des consciencieux : ils nous disent tout. Assassinez votre bonne et l’humanité entière le saura.

La santé publique est certainement aussi bonne qu’il y a un siècle. Si les naïfs en doutent, s’ils songent avec inquiétude à l’avenir de la race, c’est que le nombre des guérisseurs a augmenté dans des proportions effrayantes. Les guérisseurs sont des gaillards qui ont des remèdes à vendre. Le Syndicat International des Thérapeutistes, dont le siège social est à Chicago, vient de promettre un prix de 6 000 dollars à celui qui inventera une maladie nouvelle.

Nous avons raison de soigner les malades mieux qu’on ne le faisait dans les ténèbres du Moyen Âge. Mais ne considérons pas comme une chose dénuée d’intérêt la partie saine de la population. Les gens qui se portent bien sont aussi intéressants que les autres. Et, puisqu’ils ont plus de besoins à satisfaire que les autres, organisons, de temps en temps, une collecte en leur faveur.

Tribune de Genève, 29 octobre 1924.

LE PERMANENT

On publie beaucoup de journaux. On en publie certainement trop. Et, pourtant, les journalistes qui, quotidiennement, dans de longs discours, nous apprennent ce qui se passe à la surface du globe et sur la planète Mars ne nous disent pas tout : ils ne nous disent pas l’essentiel. Voilà pourquoi je réclame la fondation d’un journal nouveau qui comblerait cette lacune. Il pourrait se contenter d’être hebdomadaire. Ce journal serait intitulé : Le Permanent.

Si l’on s’en tenait aux nouvelles que les feuilles publiques lancent chaque matin dans la circulation, on devrait croire que le monde est dans un état d’effroyable désordre et que l’humanité va bientôt sombrer dans la démence. Le journaliste ne nous parle des trains que lorsqu’ils déraillent. Il ne s’intéresse qu’aux piétons qui se font écraser par des automobiles. Contre les autres (qui sont pourtant plus intelligents), il fait la conspiration du silence. C’est seulement lorsqu’un village est détruit par un incendie ou par une avalanche qu’on nous révèle son existence. Je connais de très honnêtes gens dont le journal n’a jamais publié le portrait : pour le faire, il attend que ces êtres bons et vertueux aient commis un crime atroce ou qu’ils se soient livrés au commerce clandestin de la cocaïne. Enfin, pour nous donner de la vie une idée juste, on attire sans cesse notre attention sur les gouvernements renversés, les peuples révoltés, les grévistes syndiqués, les boxeurs tuméfiés et les tremblements de terre.

Eh bien, je dis qu’on nous trompe. Il règne dans l’univers un ordre admirable. Chaque matin, à la même heure, je me rends à mon travail ; et, dans la rue, je rencontre des centaines de sœurs et de frères qui sont bien décidés, comme moi, à accomplir leur tâche quotidienne. Le facteur et le garçon laitier font, chaque jour, leurs tournées avec une ponctualité exemplaire. Derrière les vitrines des magasins, d’abondantes richesses attendent l’acheteur. Les passants que je rencontre ont, presque tous, une expression rassurante : ce sont des êtres raisonnables qui respectent la loi et les gendarmes. En dépit de tout le mal qu’on a dit des C.F.F., je certifie que mon train n’a jamais déraillé. Il m’a toujours déposé à l’endroit précis où je voulais me rendre.

Le journal nouveau que j’attends, Le Permanent, rappellerait à mes contemporains inquiets ces choses apaisantes. Il leur dirait que la terre continue à tourner autour de son axe d’un mouvement rigoureusement uniforme. Et, pour les hommes, cela est beaucoup plus important que la démission possible de M. Mussolini. On ne nous parle pas assez souvent de l’herbe qui pousse, des fruits qui mûrissent et des millions de jeunes femmes qui, penchées sur des berceaux, enseignent aux êtres nouveaux le langage humain et le sourire.

Le malheureux qui n’a pas encore réussi à payer son boucher et son dentiste serait momentanément calmé si un journaliste fraternel venait lui dire : « Hier, à minuit, une immense bonté tombait du firmament. » Car Le Permanent citerait souvent les beaux vers des poètes et les fortes pensées des philosophes. Il nous rappellerait tout ce qui, dans l’humanité, est bon et durable. Il ne serait l’organe d’aucun parti ; mais tous les véritables « amis de l’ordre » y seraient abonnés.

Gazette de Lausanne, 4 décembre 1924.

CE QU’ILS N’AVAIENT PAS

Les gens pauvres d’aujourd’hui possèdent beaucoup de choses. Casimir est incontestablement un pauvre. Ses soucis d’argent ont fini par assombrir son humeur ; et il ne restera sans doute plus longtemps dans le petit appartement qu’il occupe, car la patience de son propriétaire est à bout. Cela n’empêche pas que Casimir possède quelques meubles. Son lit n’est pas grand, mais il couche dans son lit. Enfin, ses vêtements, assez propres, sont ceux d’un pauvre en petite tenue.

Casimir a trois mouchoirs de poche. Il a un rasoir et aussi des ciseaux dont il se sert pour se couper les ongles. La glace qui est au-dessus de son lavabo a reçu, un jour, un choc un peu trop fort ; mais elle reproduit encore très fidèlement l’image de celui qui s’y regarde. Dans la cuisine de Casimir, il y a une marmite, une casserole, trois pots de terre, une fourchette, deux cuillers et deux couteaux. Ce pauvre met trois morceaux de sucre dans la grande tasse de thé qu’il boit chaque soir ; et, comme tout le monde, il met du sel dans sa soupe. Casimir lit régulièrement le journal que la concierge lui prête. Il possède du papier, de l’encre, et un gros peloton de ficelle. Mais je m’arrête, car l’énumération des choses précieuses qu’on trouve aujourd’hui dans l’appartement d’un pauvre est interminable. Je dois toutefois ajouter que Casimir possède encore la montre que son père lui donna.

Les premiers hommes ne connaissaient aucune des choses banales que je viens de nommer. Ils ne mettaient pas de sel dans la viande, cuite ou crue, qu’ils mangeaient. Pendant des siècles, leur batterie de cuisine n’exista même pas dans leur imagination. Ils tournèrent longtemps autour du « pot » avant de l’inventer. Le crâne de l’ennemi vaincu est un bol donné par la nature ; et, vraisemblablement, le premier potier fut un soldat heureux.

Dans le lointain passé, des femmes sont mortes sans avoir pu faire leur propre connaissance, c’est-à-dire sans avoir jamais contemplé leur visage dans un miroir ; car on ne trouve pas partout l’occasion de se mirer dans les eaux d’un lac tranquille. Ces femmes savaient-elles déjà sourire ?

Je pense aussi aux hommes qui n’ont jamais pu se faire couper les cheveux. Privés de ciseaux, ces malheureux se rongeaient les ongles.

« Quelle heure est-il ? » Voilà une question qu’on ne posait guère avant que les montres et les pendules eussent été inventées. On disait alors à celle qu’on aimait : « Je t’attendrai sous l’orme jusqu’à ce que tu arrives. » Posséder une montre, c’est pouvoir envisager l’avenir avec plus de tranquillité.

Et, à l’époque où il n’y avait ni livres ni journaux, à quoi devaient se réduire, dans les villages perdus, les conversations de ceux qui ne recevaient des nouvelles de nulle part ?

De violentes protestations ont sans doute rappelé les règles du savoir-vivre au novateur indécent qui, le premier, se moucha dans un mouchoir. Et celui-là aussi fut un audacieux qui, un jour, osa plonger une fourchette dans le ragoût familial où les autres plongeaient les doigts.

Et les premiers jeux des adultes ? Et les premiers jouets des enfants ? Quand furent-ils inventés ? Ah ! qu’elle était pauvre, l’humanité d’autrefois !

Celle d’aujourd’hui l’est peut-être tout autant, mais c’est d’une autre façon : elle a dans l’esprit l’image de tout ce qui lui manque.

Gazette de Lausanne, 15 janvier 1925.

MODÈLES PRÉHISTORIQUES

Les premiers hommes n’eurent pas d’autres armes et pas d’autres outils que leurs mains, leurs pieds, leurs griffes et leurs dents. Et, autour d’eux, ils ne voyaient que des pierres, des animaux et des plantes. Ils en furent donc réduits à imiter la nature lorsqu’ils commencèrent à façonner des objets. Cette imitation n’a, d’ailleurs, jamais cessé. Tel vase de cristal, fabriqué aujourd’hui, ne reproduit-il pas exactement le calice de certaines fleurs ?

En manière de passe-temps, on peut se demander quelle fut la forme primitive des choses banales dont nous nous servons quotidiennement. Car, encore une fois, à l’origine, il n’y avait rien : tout a dû être inventé.

Les chaudes fourrures précédèrent incontestablement les vêtements de drap et de toile. Caïn et ses enfants étaient « vêtus de peaux de bêtes ». Et le spectacle des victimes qu’on écorchait suggéra sans doute à quelque Proudhon préhistorique cette réflexion goguenarde : « La propriété, c’est le vol. » Remarquons à ce propos, en passant, que le premier cure-dent fut probablement une arête de poisson.

La première massue fut une grosse branche, mal équarrie, ou peut-être le tronc d’un jeune sapin. Et le premier couteau fut une pierre tranchante. On frappa plus fort avec une lourde pierre qu’avec le poing. La pierre frappante des premiers âges était un marteau qui n’avait pas encore trouvé son manche. On ne sait pas le nom de celui qui inventa « le manche ». Mais cet inventeur de génie avait-il déjà un nom ?

Les cuillers dont nous nous servons ont un manche. À l’origine, la cuiller fut un simple coquillage. J’ajoute que le manque de coquillages n’empêchait pas l’homme d’étancher sa soif : il buvait dans le creux de sa main. Il nous arrive encore, lorsque nous sommes penchés sur l’eau d’un ruisseau, de refaire ce geste héréditaire.

Et notre fourchette, aux doigts effilés ? Est-elle autre chose qu’une main très maigre, privée de son pouce ?

Au risque de me répéter, je veux dire encore une fois du bien de notre pouce « opposable ». C’est grâce à ce pouce admirable que le cerveau humain a pu concevoir les pincettes, la pince à sucre et toutes les autres pinces. Comme l’a dit un philosophe, grâce à ce pouce, l’homme a été, dès le début, un roseau pinçant.

Notre répugnant ancêtre a bu un jour du sang tiède dans le crâne d’un ennemi vaincu. Pardonnons-lui, car ce crâne, lavé et séché, est devenu à la longue un bol dans lequel nous buvons notre café au lait.

L’homme préhistorique avait des dents solides qui lui servaient parfois de tenailles. Les tenailles ne sont que des mâchoires perfectionnées. Quand on a des ongles très durs, on peut couper et percer. Et l’ongle humain a précédé aussi le burin du graveur et le crayon du dessinateur.

Lorsqu’on marque sur une ligne droite des points équidistants au moyen d’un compas, les deux branches de l’instrument se déplacent comme les deux jambes d’un marcheur. On disait autrefois : « Une distance de cinquante pas. » On dit aujourd’hui : « Une distance de cinquante mètres. » Le mètre est un pas de longueur constante.

Les articulations du squelette humain sont copiées dans beaucoup de machines modernes. Et je me demande avec émotion si les cheveux de la femme ne furent pas nos premières ficelles.

Qui sait si ce n’est pas la parfaite stabilité de certains quadrupèdes qui suggéra à l’homme l’idée de construire des tables « à quatre jambes » ? Mais je m’arrête, car je veux laisser à mes lecteurs ingénieux le plaisir de compléter ma liste lorsqu’ils n’auront rien de mieux à faire.

Tribune de Genève, 31 janvier 1925.

LES LETTRES DE L’ALPHABET

Comme la question n’est pas urgente, mes confrères attendront sans doute longtemps avant de l’aborder. Voilà pourquoi je m’y suis mis. Qui sait si elle n’intéressera pas certains lecteurs que les grands événements de la politique étrangère laissent froids ?

J’ai ouvert mon petit dictionnaire et j’ai constaté que les mots qui commencent par un A sont environ seize fois plus nombreux que ceux dont la lettre initiale est un U. « Pourquoi ça ? » aurait dit le bouillant Achille.

Puis j’ai reconnu qu’il y a beaucoup de mots qui commencent par un C, par un M, ou par un P ; mais que le dictionnaire consacre assez peu de pages à la lettre N et à la lettre J. Quant au X et au Z, ils sont presque complètement sacrifiés.

C’est le C qui occupe, dans le Petit Larousse, le plus de place. Mais ne nous laissons pas tromper par cette lettre caméléonesque. Elle n’a pas, dans le mot cerise, la même personnalité que dans cacao, et quand on passe du cacao au chocolat on constate un nouveau changement. En réalité, c’est le P qui, dans cette lutte pour la prépondérance, remporte la victoire. On le reconnaît, même si l’on disqualifie préalablement les mots qui commencent par les lettres ph. Faut-il s’en étonner ? Non. Il y a des sons qui sortent plus facilement que d’autres d’une bouche inexpérimentée. À une époque très reculée, sur tous les points du globe, le poupon disait déjà : « papa ». C’est lui qui a appris ce mot aux adultes. Il faut bien que quelqu’un commence. Les bébés très jeunes sont capables aussi de dire : « mama ». La vache elle-même sait dire : « Mou !! » Elle parviendrait sans doute à dire : « papa » et « maman » si on lui appliquait les règles de la pédagogie rationnelle. Mais soyons prudents : qui sait si le lait de cette intellectuelle serait encore bon ?

Je le répète : il y a des sons qu’un nouveau-né et qu’une vache peuvent émettre spontanément, sans effort. Mais jamais une vache n’articulera distinctement cette phrase : « J’ai jugé Xénophon. »

Ne soyons pas surpris s’il y a beaucoup de mots qui commencent par un M, par un A, ou par un S et si les initiales : J, U et X sont rares. Les illettrés les plus obtus laissent échapper des « ah ! » sans s’en apercevoir. Essayez d’émettre le son U, et vous reconnaîtrez que cela exige une préparation préalable des lèvres. Quant au son que représente la lettre S, c’est un sifflement naturel qui se produit lorsque l’air que nous expirons passe entre nos dents serrées.

On ne saurait trop le répéter : hors du domaine de la géométrie, tous les problèmes sont complexes. L’orthographe est une chose ; la phonétique en est une autre. Certains mots ont été créés ou déformés par des savants, c’est-à-dire par des êtres très éloignés de l’inconscience première. Il y a incontestablement une relation entre la fréquence plus ou moins grande des sons que nous émettons et la constitution du gosier ; mais ce gosier n’est pas le même chez tous les individus. Le G du Hollandais diffère sensiblement de celui de l’Italien.

Et puis, rien n’est immuable. Certains P se sont ramollis avec le temps et sont devenus des B. De même, dans la lutte pour la vie, le D est l’allié naturel du T. Quant au C dur, il peut s’appuyer sur le K et sur le Q.

Enfin, qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Sous l’influence de la civilisation, en général, et de la musique, en particulier, notre langage va peut-être s’adoucir. L’humanité finissante n’aura pas les mêmes cris que celle des premiers jours. « Ouf ! » sera, vraisemblablement, le dernier mot des derniers hommes.

Tribune de Genève, 3 mars 1925.

N’AVEZ-VOUS RIEN À DÉTRUIRE ?

Quand j’étais jeune, je ne m’intéressais pas du tout au char municipal qui passe quotidiennement dans nos rues et dans lequel nos boîtes à ordures vont se déverser. Ce char n’est pas de nature à faire rêver les esprits romanesques. Mais, en vieillissant, on finit par comprendre l’importance des choses de la vie ordinaire.

Des pelures, des noyaux, des boîtes vides, de la poussière, des cendres et beaucoup de déchets inutilisables s’accumuleraient dans ma cuisine et gêneraient bientôt ma vaillante Mélanie si celle-ci ne descendait pas chaque jour sa « caisse », au moment où passent les hommes de la voirie. Ces fonctionnaires ponctuels jouent dans le monde un rôle capital. Je dirai même que leur rôle est symbolique. C’est grâce à eux que notre vie n’est pas encombrée par les choses mortes. Car les choses mortes sont intimement mêlées aux choses vivantes ; et, après avoir joui de celles-ci, nous devons toujours, tôt ou tard, songer à nous débarrasser de celles-là.

Les choses ne s’anéantissent pas dès qu’elles ont perdu toute raison d’être : elles restent là où on les a mises si personne ne se donne la peine de les enlever. On nous rendrait service si l’on venait, périodiquement, sonner à notre porte pour nous demander : « N’avez-vous rien à détruire ? » Nous laissons traîner dans notre chambre des journaux et des brochures que nous ne lirons plus jamais. Pendant une quinzaine d’années, j’ai entassé pieusement, dans un tiroir, des lettres, des photographies et de puérils souvenirs. Maintenant, le tiroir est plein. Mais, pour trier tout cela, il me faudrait plusieurs jours. Que faire ? Le mieux serait de tout brûler. Nous changeons ; et un jour vient où nous avons oublié le passé auquel nous avions juré d’être fidèles. Ah ! ces vieilles lettres ! Mon cœur indifférent n’y trouve plus les choses touchantes qu’on y avait mises. Ces papiers ne sont plus que les pelures des fruits qui, autrefois, m’ont désaltéré.

« N’avez-vous rien à détruire ? » Cette question nous obligerait à faire, de loin en loin, l’inventaire de nos idées et de nos sentiments. Dans notre esprit et dans notre cœur, comme dans nos tiroirs, il y a beaucoup de choses mortes qui gênent les manifestations de notre sincérité. Nous continuons à dire des mots qui expriment une croyance que nous avons perdue. La vive amitié que nous a longtemps inspirée notre vieux camarade Édouard n’est plus qu’une habitude. Et c’est aussi par habitude que nous restons abonnés à un journal qui, jadis, fut la voix de notre enthousiasme juvénile.

Il faut qu’il y ait dans notre cœur une place vide pour que nous puissions faire un bon accueil à celui ou à celle qui nous apportera peut-être demain de nouvelles raisons d’aimer et de croire. Mais que dis-je ! On ne peut pas, jusqu’au dernier jour, rajeunir son âme. On ne peut pas rompre continuellement avec le passé. Les morts sont plus nombreux que les vivants ; et nous sommes forcés d’inscrire notre vie dans les cadres qu’ils nous ont laissés. Et puis, parmi ces choses mortes que nous voudrions détruire, il y en a qui remuent encore.

Soyons raisonnables ; et sachons utiliser les vieilleries qui traînent dans le champ de notre activité. J’ai mis de nombreuses notes acquittées dans une boîte qui, au Nouvel An, contenait du chocolat. D’une caisse vide et depuis longtemps abandonnée, des souris ont fait leur demeure vivante. Ne soyons pas trop sévères pour les hommes qui emploient encore, par prudence ou par pitié, des formules refroidies où ils avaient mis d’abord leur foi et leur amour.

Tribune de Genève, 31 mars 1925.

LE DÉSORDRE VAUT MIEUX

L’autre jour, je suis resté vingt minutes chez mon libraire ; et, en attendant quelqu’un qui ne venait pas, j’ai feuilleté des livres. Puis, je suis rentré chez moi, songeur et déprimé.

Quand je m’attarde dans une librairie, je finis toujours par éprouver un peu de tristesse. Ces milliers de livres pleins d’idées me rappellent mon effroyable ignorance. Les écrivains consacrent de gros volumes à des personnages et à des choses qui n’occuperont jamais aucune place dans ma pensée. Et voici encore une science nouvelle, qu’on étudie depuis quelques années dans des laboratoires d’Europe et d’Amérique, et dont j’ignorais même le nom.

Mais l’ignorance n’est pas le plus grand des maux. Pour goûter la saveur de la vie – une saveur un peu trop forte parfois – il n’est pas nécessaire de savoir tout ce que savent les autres. Dans une librairie, je suis accablé par le poids des livres trop nombreux qu’on publie. L’humanité n’aura pas le temps de lire tout ça. Ceux qui écrivent et ceux qui impriment consacrent leur vie à une besogne dont l’utilité, le plus souvent, est bien incertaine. Il y avait sûrement, chez mon libraire, deux ou trois livres qui auraient enfiévré et enrichi mon esprit. Mais pour découvrir ceux-là parmi tous les autres il m’aurait fallu énormément de patience.

L’autre jour, j’ouvrais un volume, au hasard, et je lisais quelques phrases. Je ne suis pas tombé une seule fois sur un passage attachant. On pourra me dire avec raison que ma méthode, en matière de critique littéraire, laisse beaucoup à désirer. C’est égal : les livres récents ne nous apportent que très rarement quelque chose de nouveau. En rendant l’instruction obligatoire, on n’a pas seulement supprimé les illettrés : on a augmenté, en outre, le nombre des individus qui éprouvent le besoin de répandre des vérités dans le monde. Or, comme nous n’avons guère de génie, nous en sommes réduits à répéter ce qu’ont dit nos prédécesseurs. Et nous le disons moins bien. Dans bien des cas, le bruit que provoque l’apparition des livres médiocres fait oublier les bons.

Voilà pourquoi je me demande, en contemplant les imprimés qui encombrent le marché et que nous repoussons trop mollement, s’il ne conviendrait pas de réglementer la production littéraire pour la rendre moins abondante. Je me le demande ; mais, immédiatement, je réponds : non ! Voici des savants, des moralistes, des romanciers et des poètes qui rendraient un grand service à leur patrie en renonçant pour toujours à la littérature et en se mettant à cultiver la terre. On peut l’affirmer, avec force. Mais il faudrait que leur acte de renoncement fût un acte volontaire. Où trouverait-on le jury, composé d’hommes compétents, qui accorderait aux uns le droit de publier leurs livres et qui le refuserait aux autres ? Ils sont parfois si bêtes, les hommes compétents ! « Cet auteur a-t-il des idées saines ? Est-il « moral » ? Dit-il la vérité ? Va-t-il fausser le goût du public ? » Je hurle d’avance en songeant que, peut-être, un jour, dans un État bien organisé, des critiques officiels, intègres et bornés, seront occupés, du matin au soir, à trancher de telles questions.

Faut-il, simplement, réserver le droit d’écrire à ceux qui ont l’expérience de la vie, aux hommes d’un certain âge ? Non ; car il existe des écrivains très jeunes qui ont du génie et l’on rencontre des quinquagénaires qui sont gâteux.

Si j’étais un législateur tout-puissant, je me contenterais d’édicter cette loi très simple : « La publication des livres ayant plus de cent pages est interdite. » (J’accorderais, bien entendu, une permission spéciale aux successeurs de Pierre Larousse.) En cent pages, on peut dire bien des choses. Ma loi obligerait l’écrivain à être concis.

Malgré tout, n’envisageons pas l’avenir avec inquiétude. Nous allons rapidement vers une époque où tout le monde écrira et où un livre ne sera lu que par son auteur. Pour savourer sa prose, l’écrivain n’aura pas besoin de la faire imprimer ; et le problème sera résolu.

Tribune de Genève, 27 mai 1925.

L’UNIVERS N’EST PAS MAL FAIT

Le titre d’un livre récemment paru a attiré mon attention sur un fait dont l’importance, me semble-t-il, a été méconnue jusqu’à ce jour. Ce fait, le voici :

Les poissons sont insolubles dans l’eau.

Cela est très heureux. Leur solubilité n’empêcherait pas les rivières d’être « poissonneuses » ; mais elle causerait de continuelles déceptions aux pêcheurs à la ligne. Et puis, l’eau aurait souvent un drôle de goût.

C’est aux esprits chagrins que je m’adresse, à ceux qui sont toujours prêts à dire que le monde est mal fait. Il n’est pas si mal fait que ça. Oh ! Dame Nature n’est pas irréprochable. Elle a commis quelques erreurs. Ainsi, en mettant au fond des océans d’énormes quantités de sel, elle oubliait que le sel, moins résistant que les poissons, se dissout dans l’eau. Et ce qui devait arriver est arrivé : maintenant, l’eau de mer est imbuvable.

Mais si nous observons l’univers sans malveillance, nous constaterons que, généralement, les choses y sont in the right place. Le sucre, par exemple, qui ne supporte pas mieux que le sel une immersion prolongée dans l’eau, ne se trouve que dans les endroits secs, vulgairement nommés épiceries.

Revenons aux animaux. On ne saurait trop admirer la manière dont ils ont été répartis à la surface du globe. L’ours blanc qui, dans les contrées tropicales, serait incommodé par sa fourrure trop épaisse et par ses pantoufles ouatées, a été installé pour toujours dans les régions polaires. Inversement, parce qu’il a du sang froid, le serpent peut vivre, sans se plaindre, dans les pays très chauds. Le ciron mourrait de chagrin s’il ne pouvait pas compter sur son fromage quotidien. Où la nature le fait-elle naître, aimer et vieillir ? Dans un fromage. Ce n’est pas le hasard qui explique toutes ces harmonies.

Sans enfreindre les lois de l’univers (ce qui lui eût été difficile), l’homme a d’ailleurs réussi à perfectionner très sensiblement l’ordre naturel. Il a ramené en Europe la pomme de terre qui s’était égarée en Amérique ; il a mis le fromage à côté de son allié, le pain ; il a placé des dentistes dans les lieux où les dents humaines renoncent prématurément à la lutte ; il accumule de la chaleur dans les retraites que menace le froid de l’hiver ; et, plein d’ingéniosité, quand la nuit vient, il allume sa lampe.

Dans le monde moral, tout se passe d’une manière assez satisfaisante aussi. Frédéric m’a dit que ses soucis d’argent lui font oublier ses chagrins d’amour. En constatant tout à coup qu’il vient de perdre son parapluie, l’homme rangé (même s’il est pitoyable et bon) devient momentanément insensible aux souffrances des Arméniens opprimés par les Turcs. Ces faits et beaucoup d’autres de la même nature nous permettent d’énoncer cette loi : le nombre des embêtements dont l’individu peut souffrir simultanément est très limité.

L’inertie elle-même, qui retarde tous les progrès, est une bonne chose. Que serait la vie si les êtres n’opposaient pas de résistance au changement ? Que serait la vie si l’éloquence des apôtres et des pédagogues avait le pouvoir de nous transformer rapidement ? Ma fidèle Mélanie aura demain les habitudes et les défauts qu’elle a aujourd’hui. Sa constance fait ma sécurité.

Enfin, si nous devons dire que l’univers n’est pas mal fait, c’est encore pour cette raison qu’il nous est très difficile d’en imaginer un meilleur.

Tribune de Genève, 10 juin 1925.

« C’EST FORMIDABLE ! »

Ce matin, en me promenant dans la ville, j’ai entendu trois fois des passants qui disaient : « C’est formidable ! » Depuis quelque temps, cette expression est à la mode.

Ce furent d’abord deux jeunes femmes qui trouvaient formidable le mauvais goût d’une de leurs amies dont les bas de soie « vert oseille » ne leur plaisaient pas. Deux collégiens employèrent le même adjectif pour qualifier une automobile nouvelle, « 1925 », qui bientôt éclipsera toutes ses rivales. Enfin, deux hommes d’un certain âge ne trouvèrent pas de vocable plus précis pour caractériser la mauvaise foi de leurs ennemis politiques.

Non ! Mesdames ; non ! Messieurs : les choses dont vous parlez ne sont pas formidables. Les gens instruits nous apprennent que le mot « formidable » vient du latin formidabilis (je l’aurais parié) et qu’il signifie : qui est à craindre, redoutable. Si l’on abuse de ce mot, il finira par s’user et par perdre toute signification. Et puis, il m’est pénible de penser que je vis dans un monde où tout est formidable.

Pourquoi les bas « vert oseille » seraient-ils plus formidables que les bas « saumon » ? Quant à la mauvaise foi de ceux qui ne partagent pas nos opinions politiques, elle ne devrait pas même nous étonner. Dans tous les partis, on est de bonne foi. La mauvaise foi ne se trouve que chez l’adversaire. Il y a là un phénomène que les logiciens n’ont jamais réussi à expliquer.

Si nous appelons « formidables » les choses les plus insignifiantes, quelles épithètes emploierons-nous en racontant l’histoire de ce petit chien enragé qui, l’autre soir, au commencement du repas, sauta dans notre soupière familiale ? Gardons nos expressions fortes pour les minutes émouvantes de notre vie.

Les pédagogues ont le tort de parler indifféremment à des écoliers très jeunes du substantif, du verbe, de l’adjectif, de la conjonction, etc. On devrait commencer par l’interjection, qui est le cri des êtres primitifs. Le substantif pourrait aussi être présenté aux enfants de très bonne heure. Ils seront tout de suite capables de distinguer une cafetière d’une pantoufle. Mais on ne devrait pas leur révéler l’existence de l’adjectif. L’adjectif devrait être réservé à quelques adultes très intelligents.

Avec des substantifs, des verbes, les pronoms essentiels moi, je et quelques interjections violentes, on peut faire son chemin dans le monde.

Le maniement de l’adjectif présente de grands dangers. Il faudrait connaître beaucoup de choses pour pouvoir se servir, à bon escient, d’adjectifs tels que : moral, patriotique, égoïste, rationnel, par exemple. Il y a même des imbéciles qui disent blanc, lorsqu’ils devraient dire noir. Quant à l’abus des termes trop forts, c’est un signe d’impuissance. Entre deux mots, il faut choisir le moindre. Si les choses dont vous me parlez sont réellement « formidables », je m’en apercevrai bien : votre adjectif avertisseur est donc superflu. Et ne venez pas me dire : « C’est inouï ! » car nous avons déjà tout ouï.

Restons calmes. Quand on nous apprendra que la lune vient de tomber sur la terre, contentons-nous de dire : « C’est regrettable. » Et le mot sera encore un peu trop fort.

Gazette de Lausanne, 18 juin 1925.

LES CACAHUÈTES

L’autre jour, dans un café, sans montrer mon impatience bien compréhensible, j’attendais la pacification de l’Europe en buvant un verre de bière. Une femme qui portait un gros panier s’approcha de moi : elle voulait me vendre des cacahuètes. Avant d’avoir eu le temps de réfléchir, je fis un geste qui équivalait à un refus, car la nature nous a donné un réflexe qui nous protège contre l’éloquente insistance des vendeurs dont le monde est plein. Mais cette femme avait un visage triste ; et je la rappelai. Il faut vendre, me disais-je, beaucoup de cacahuètes pour pouvoir payer sa patente, sa modiste, son laitier et le reste. À ce propos, un juriste m’a expliqué que si l’on avait le droit de vendre des cacahuètes sans payer de patente, les marchands de cacahuètes pulluleraient comme des harengs.

Mes cacahuètes me firent réfléchir ; car il y a des fruits qui nourrissent l’esprit et le corps. Je remarque que, dans le monde des cacahuètes comme dans les sociétés humaines, les individus mariés sont beaucoup plus nombreux que les célibataires. À l’ordinaire, les cacahuètes vont deux par deux, comme les vers classiques et comme les bœufs. Avant que nous cassions la coquille, son double ronflement nous fait déjà comprendre qu’elle a deux locataires. Et les habitudes bien connues des animaux et des végétaux justifient ma supposition : si deux cacahuètes vivent ensemble dans le même appartement, c’est qu’elles forment un couple.

Jusque-là, tout va bien. Mais voici que le problème se complique. Pourquoi telle coquille plus simple constitue-t-elle un appartement d’une seule pièce habité par une cacahuète solitaire ? Le célibat est le fait d’un individu conscient qui se révolte contre l’Instinct vital et qui se soucie des intérêts supérieurs de sa race autant que de Colin-Tampon. Les cacahuètes connaîtraient-elles Colin-Tampon ? C’est bien improbable. Alors, que faut-il imaginer ?

Mon étonnement était prématuré. Je n’avais pas poussé mes investigations assez loin. Après avoir cassé une coquille, je débarrassai une cacahuète de la pellicule brune qui l’enveloppait et tout s’expliqua. Cette mince pellicule n’est pas la chemise de la seule cacahuète : c’est la chemise commune à deux cacahuètes adossées fraternellement l’une contre l’autre. Il y a bien là deux individus distincts, car aucune adhérence ne gêne leurs mouvements. Trop souvent, nous employons le singulier dans les cas où nous devrions parler au pluriel. La pellicule brune est la chemise d’un couple, et non pas celle d’une cacahuète ; et, le plus souvent, deux couples vivent dans la même coquille, de même qu’il arrive à deux ménages de s’installer, par raison d’économie, dans le même appartement.

Dira-t-on que la cacahuète est la coquille avec son contenu et que mon prétendu « couple » ne constitue donc qu’une demi-cacahuète, composée de deux quarts indépendants ? Qu’on le dise ; cela m’est bien égal. Moi, je ne suis pas de ceux qui fendent les cacahuètes en quatre. Je continue à croire que la cacahuète n’est pas faite pour vivre seule ; et je me dis même qu’il doit y avoir des choses émouvantes dans la vie muette des cacahuètes.

Gazette de Lausanne, 2 juillet 1925.

LE PROBLÈME DE LA CIRCULATION

Le problème de la circulation se complique d’année en année et rend de plus en plus soucieux les conseillers municipaux qui veillent sur nous.

Aujourd’hui, dans les villes qui se respectent, il y a, à tous les carrefours, un agent, armé d’un bâton blanc, qui, d’un geste impératif, indique aux chauffeurs atteints d’amnésie le chemin à suivre. Pour être sûr de n’oublier personne, il donne le même renseignement utile aux chauffeurs conscients et au watman du tramway. Son bâton blanc lui permet également d’arrêter la circulation dans les moments où il veut se moucher.

Mais ne parlons que du piéton. Dans son propre intérêt, on diminue de plus en plus sa liberté. Je connais une ville où, sur un même trottoir, tous les passants doivent aller dans le même sens. Il y a heureusement un second trottoir pour ceux qui éprouvent le besoin d’aller dans le sens opposé. En se promenant dans cette ville-là, on ne rencontre jamais ses amis, car on marche toujours devant eux, ou derrière. Avec ceux qu’on aperçoit sur l’autre trottoir, on échange un long regard triste.

Les choses n’en resteront pas là. Hier soir, j’ai mis en mouvement mon aveniroscope et j’ai pu contempler la Cité future. Un ordre parfait y règne. Tous les piétons y sont « à roulettes » et ils se déplacent sur des rails qui constituent une petite voie ferrée, large de quarante centimètres. Ils avancent tous avec la même vitesse, la vitesse municipale. Celle-ci dépend d’ailleurs de la pente des rues. Tous les deux cents mètres, des « chronométreurs », camouflés en badauds insouciants, surveillent les passants qui font mine de vouloir accélérer ou ralentir leur allure.

Les journaux consacrent une rubrique spéciale aux « déraillements de piétons ». À l’ordinaire, ces accidents sont sans gravité.

Je viens de parler d’une ville du XXVe siècle. Mais les hommes n’inventeront pas tout de suite les trottoirs ferrés. Dans cent ans, les habitants de la Cité future auront encore le droit de marcher comme nous marchons ; mais chacun portera un brassard, pareil à ceux que des sociétés philanthropiques ont donnés récemment aux aveugles, aux sourds et aux sourds-muets. Ces brassards, sur lesquels seront brodés des emblèmes facilement intelligibles, permettront de reconnaître dans la foule l’Irascible, le Bègue, l’Étranger qui ne connaît pas la langue du pays, le Monsieur qui n’achète jamais de journaux, Celui qui ne donne rien aux mendiants ; et « les personnes qui voudraient se marier ». Ainsi, certains vendeurs s’épargneront des démarches inutiles ; des altercations pourront être évitées ; et les personnes serviables auront du pain sur la planche.

J’ajoute que tous les piétons qu’on voit dans mon aveni-roscope sont numérotés, comme si c’étaient de vulgaires bicyclistes.

Tribune de Genève, 17 juillet 1925.

ON TROMPE LE PEUPLE

Voici ce qu’on peut lire à la première page de l’Officiel du 27 avril 1902 :

Une boîte est une boîte, un pot est un pot, un pot n’est pas une boîte, l’urne est un pot : on recueille les bulletins dans une boîte ; pourquoi, cette boîte, l’appeler une urne ?

Premier mensonge, mensonge initial, à la base même du suffrage universel : on montre une boîte à l’électeur, et on lui persuade que c’est une urne.

Je me hâte de dire que l’Officiel dont il s’agit n’est pas celui qu’un vain peuple pense : c’était un courageux petit journal rédigé par Franc-Nohain et illustré par Hermann-Paul, et qui n’eut pas la vie très longue. Ah ! que j’en ai vu mourir, de ces jeunes feuilles vengeresses !

Depuis le jour lointain où mes yeux sont tombés sur le passage qu’on vient de lire, je n’ai plus été capable de prendre l’électeur au sérieux. Je me le représente, arrêté devant sa boîte et ému d’avance par le geste auguste qu’il va faire. Ce malheureux croit qu’il est devant l’urne.

Je ne vais pas condamner le suffrage universel pour cette raison que le peuple souverain manque de clairvoyance. L’erreur d’une majorité qui vote mal n’a jamais des conséquences tragiques. Après les élections, quel qu’ait été leur résultat, la vie continue – assez supportable pour qu’on la supporte. Parmi les facteurs dont la vie sociale dépend, il en est de très importants, que la volonté de l’électeur ne modifiera pas. Quant aux délicats que la démocratie dégoûte, qu’est-ce qu’ils nous offrent en échange ? L’élite intelligente et désintéressée qui guiderait le troupeau humain dans les sentiers de la vertu et du bonheur est absolument introuvable. Que les peuples défendent leurs intérêts eux-mêmes, à leurs risques et périls. Vive la République !

C’est donc bien entendu : mon scepticisme ne m’empêchera pas, la prochaine fois, d’aller mettre mon petit papier dans la boîte. Mes préférences politiques valent bien celles de mes adversaires. Je demande simplement qu’on ne se paie pas la tête de l’électeur, mon semblable, mon frère.

Un jour, Jules Renard pria un paysan de bien vouloir refaire devant lui « le geste auguste du semeur ». Un peu ahuri, le paysan s’y prit gauchement ; et il fallut recommencer. Désappointé, Jules Renard n’insista pas.

Son expérience ne prouve pas que Victor Hugo se soit trompé en élargissant démesurément le geste du semeur. Si nous ne savons pas voir dans les choses toute la beauté que le poète y voit, tant pis pour nous. Les beaux mots peuvent avoir une valeur intrinsèque considérable. Mais nous parlons ici du suffrage universel, par le moyen duquel on se propose souvent de résoudre des problèmes très difficiles. Voilà pourquoi je voudrais qu’il y eût moins de métaphores dans le langage des politiciens et plus de justesse dans les idées de l’électeur.

Une boîte n’est pas un pot ; et la souveraineté d’un peuple libre n’est qu’une demi-souveraineté. L’action de l’électeur sur le cours de l’Histoire est très limitée. Ceux qui votent « oui » veulent le contraire de ce que veulent ceux qui votent « non ». Mais si les « oui » l’emportent, la vie ne sera pas le contraire de ce qu’elle eût été si les « non » avaient eu la victoire.

Et puis, je vis dans un pays où, parfois, le vote est obligatoire. Le législateur me dit : « Électeur souverain, si, dimanche matin tu restes au lit au lieu d’aller exercer ta souveraineté, tu paieras une amende et, ainsi, tu seras privé de confitures. » Qu’on ne s’étonne donc pas si je songe à ma souveraineté sans orgueil.

Je souhaite que le peintre qui, un jour, voudra symboliser le Suffrage Universel ne nous présente pas un Souverain devant une urne : il y aura plus de vérité dans son tableau s’il se contente de nous présenter un monsieur quelconque devant une boîte.

Tribune de Genève, 24 juillet 1925.

QUE PEUT-ON LEUR DEMANDER ?

J’ai été assez mal accueilli, un jour, par un passant que j’avais abordé pour lui demander un renseignement historique. Et, pourtant, je m’étais exprimé avec beaucoup de politesse.

Dans la rue, on peut demander du feu à un inconnu qui fume. On peut aussi, qu’il fume ou qu’il ne fume pas, lui demander « l’heure qu’il est ». Et, le cas échéant, il nous indiquera avec une complaisance toute particulière « le chemin de la gare ». Alors, pourquoi ne pourrait-on pas s’avancer vers un de ses contemporains, quand on sait que ce monsieur est professeur d’histoire, et lui dire poliment : « Ayez la bonté, Monsieur, de me rappeler les paroles qu’Épaminondas a prononcées à son lit de mort ? »

Si mon contemporain, l’autre jour, m’avait répondu : « Monsieur, ces paroles n’ont plus aucune importance ; et je me suis hâté de les oublier », je l’aurais jugé très favorablement. Mais ce n’était pas un homme d’esprit. Il a cru que je voulais me payer sa tête ; et il n’a pas été aimable.

Parlons franchement : je m’intéresse très peu à Épaminondas. Lorsque je le rencontrerai, dans l’autre monde, je n’aurai pas grand-chose à lui dire. Il me serait plus sympathique si, dans ses dernières paroles, il avait fait allusion aux milliers de poilus inconnus sans l’aide desquels il n’aurait sûrement pas remporté les victoires de Leuctres et de Mantinée (comme tout cela est lointain !). Il est bon que le chef d’une armée soit un homme intelligent et valeureux. Mais il importe surtout que, sur le champ de bataille, le général ne soit pas tout seul. À l’ordinaire, ce sont les soldats qui font le gros de la besogne.

En abordant le professeur d’histoire de l’autre jour, je voulais seulement savoir comment il réagirait. La plupart des gens sont peu compréhensifs. Ils ont des idées arrêtées sur ce qui se fait et sur ce qui ne se fait pas ; et lorsqu’un innocent, sans nuire à personne, se comporte d’une manière inhabile, ils s’étonnent, à moins qu’ils ne s’indignent.

Quoi qu’en pensent les gens bien élevés, je ne rougis pas de ma conduite. Lorsqu’un passant facétieux m’arrêtera pour me demander « le carré de 195 », je le lui dirai tout de suite, heureux de montrer mon habileté ; et son sourire moqueur ne m’empêchera pas de lui indiquer, par dessus le marché, le procédé qui permet de calculer rapidement le carré d’un nombre terminé par 5.

J’attends avec impatience « l’âge du sourire ». L’humanité ne se décidera-t-elle pas bientôt à se déraidir ? Il y a trente mille ans, dans la forêt sombre, pleine de hurlements affreux, mon professeur d’histoire aurait bien fait de m’assener, en guise de réponse, un violent coup de massue sur la tête. À cette époque-là, il fallait être sans cesse sur ses gardes. Ce sont ces magnifiques coups de massue des premiers âges qui ont rendu possible « la survivance du plus apte ». Mais, aujourd’hui, dans les cas ordinaires, l’homme jouit d’une sécurité suffisante. Les promeneurs que nous rencontrons dans la rue ou, même, dans la solitude des champs, ne se proposent pas de nous assommer. On leur a enseigné la fraternité et la prudence. Les êtres soupçonneux et toujours tendus qui continuent à voir dans l’inconnu qui passe un ennemi probable sont des vertébrés incomplètement évolués. Ils ressemblent encore trop à la brute originelle.

Tant qu’il y aura de la raideur et de l’hostilité dans les esprits, le désarmement universel sera impossible. Je voudrais revenir sur la terre à l’époque où les hommes n’auront plus peur les uns des autres ; et où ils pourront parler, devant n’importe qui, avec confiance, avec « naturel ». Aujourd’hui, notre manque de naturel nous empêche de connaître la vraie pensée des gens. Hier, je n’ai pas osé demander à une gracieuse inconnue qui marchait devant moi sur le trottoir, ce qu’elle pensait de l’amour. Une réponse absolument sincère m’eût instruit. Mais l’apprentissage de la sincérité est encore à faire.

Hélas ! je déraisonne. Une humanité complètement désarmée, une humanité qui n’aurait plus peur de rien ne serait sans doute pas viable.

Tribune de Genève, 5 août 1925.

TOUS NUMÉROTÉS

Je viens de passer quelques semaines à Potho-Mac, petite ville américaine très moderne qui fut bâtie en quelques mois, il y a une vingtaine d’années, au moyen de machines puissantes. En arrivant là-bas, j’achetai un journal et, tout de suite, je fus frappé par les numéros dont chaque article était parsemé. Au bas de sa dernière page, le journal annonçait la mort de 15 – 19, lequel, paraît-il, ne laissera que des regrets. Ailleurs, les nommés 23 – 14 et 32 – 12 annonçaient joyeusement à leurs amis et connaissances la naissance a de leur petit 81 – 35.

Très étonné, je demandai une explication à un petit rentier qui, arrêté sur le quai de la gare, regardait passer les trains.

« On voit bien, Monsieur, me dit-il, que vous n’êtes pas américain. Sachez que chaque habitant de Potho-Mac est numéroté. Les numéros rendent superflus les noms et les prénoms. Et, comme il ne peut pas y avoir dans la ville deux numéros identiques, toute confusion est impossible. »

Je répondis : « Monsieur, je vous remercie. Votre système présente des avantages qu’il est facile d’imaginer. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Comment se fait-il que de l’union légitime d’un 23 – 14 avec un 32 – 12 puisse naître un petit 81 – 35 ? »

« Mais, Monsieur, il ne s’agit pas, ici, de multiplication ! Lorsqu’un enfant vient au monde, on lui donne le numéro 81 – 35 s’il vient tout de suite après le nouveau-né 81 – 34. Le suivant sera le 81 – 36. C’est très pratique : le numéro de l’individu nous fournit un renseignement assez précis sur son âge. Ainsi jamais Madame 27 – 42 ne pourra nous faire croire qu’elle est plus jeune que la charmante 38 – 38. Plus l’individu est jeune, plus son numéro est gros.

Des prénoms et des noms tels que : Louise, Anatole, Bertholet, etc. ne signifient absolument rien. Ils nous laissent dans l’incertitude. Bien préférables sont les nombres : ils nous ont permis de mettre de l’ordre dans notre vie sociale. Le numéro d’un individu est en même temps le numéro de sa chambre, le numéro de sa bicyclette, le numéro de son téléphone, le numéro de son parapluie, le numéro de ses mouchoirs de poche, le numéro de son chapeau, le numéro de chacun des livres qu’il prête à ses amis.

Supposons, par exemple, que vous vouliez connaître l’adresse du 43 – 18. Vous comprendrez immédiatement qu’il demeure dans la maison portant le numéro 43, laquelle est située entre le 42 et le 44. (Chez nous, il y a 100 chambres à coucher dans chaque maison.)

Et puis, Monsieur, à Potho-Mac, la moralité est bien supérieure à ce qu’elle est dans vos vieilles villes d’Europe. Ici, il n’y a pas de voleurs. Jamais le 37 – 40 n’oserait voler le parapluie 53 – 15 : il se ferait trop facilement attraper. Ce qui caractérise l’honnête homme, c’est l’uniformité de tous ses numéros. Songez, Monsieur, à cette plaie qui ronge le vieux continent : songez à ces millions de parapluies qui, chaque année, disparaissent et qu’on ne revoit jamais !

Les numéros qui meurent ne sont pas ressuscités, afin qu’un enfant ne soit jamais plus âgé que ses parents. Mais, excusez-moi, Monsieur : j’aperçois, là-bas, ma gracieuse 40 – 09 qui m’attend. »

J’aurais voulu faire encore à mon Pothomacaque une objection au sujet de la vie de famille ; mais je n’osai pas le retenir.

Gazette de Lausanne, 13 août 1925.

LES « PATIENCES » UTILES

J’ai un ami, très intelligent, qui, chaque jour, fait des « patiences ». À une heure, en prenant son café, il dispose au hasard sur sa table cinquante-deux cartes ; puis, en se conformant à des règles très strictes, sans tricher, il essaie de les placer de manière à obtenir un tableau nouveau où chaque carte occupera le rang qui lui convient. Le soir, avant de se coucher, il recommence.

Ce jeu puéril étonne mon oncle Gérard. Mon oncle Gérard ne comprend pas qu’un homme intelligent puisse consacrer une heure par jour à des exercices dont l’utilité est, à tous égards, rigoureusement nulle.

Mon oncle a raison ; et il a tort. La prédilection que mon ami montre pour ces ingénieux arrangements de cartes est un amour stérile. Quand la patience réussit, personne sur la terre n’en retire aucun bénéfice. D’ailleurs, le plus souvent, la patience ne réussit pas.

Cela n’empêche pas que, dans des millions d’existences, des patiences de toute nature jouent un rôle essentiel. Nous sommes des roseaux pensants. Nous pensons à l’avenir et nous nous rappelons le passé ! Nous pensons à l’avenir avec impatience ou avec inquiétude. Et, souvent, en nous rappelant le passé, nous avons des regrets, ou des remords. Rares sont les moments où nous jouissons d’une parfaite insouciance. À cet égard, les animaux sont sûrement plus heureux que nous. J’envie parfois mon chat lorsque, après son repas, je le vois faire sa toilette et s’assoupir.

Ne soyons pas étonnés si tant de gens imaginent des « patiences » qui occuperont leur pensée et qui endormiront momentanément leur impatience, leur inquiétude ou leurs remords. Une immense espérance a traversé la terre le jour où le télégraphe a annoncé aux hommes l’invention des « mots en croix ». Si nous ne parlons que de la Suisse, les heures que les hommes inquiets consacrent à des jeux qui leur permettent d’oublier se comptent chaque jour par dizaines de mille. Ce temps considérable pourrait être employé plus utilement ; car il y a bien des manières d’occuper ses mains et son esprit.

Pourquoi n’adresserait-on pas, par la voie des journaux, un « Appel à ceux qui font des patiences » ? Beaucoup de malheureux qui tiennent avant tout à ne pas penser, consentiraient à accomplir quotidiennement des besognes machinales qui leur procureraient, pour une heure ou deux, la paix de l’âme.

Classer des papiers ; trier des boutons ; arroser des salades ; mettre du vin en bouteilles ; plier des mouchoirs ; chercher des mots dans le dictionnaire ; casser des noix ; effectuer des calculs faciles ; corriger des épreuves ; couper du bois de sapin ; mettre des bonbons dans des boîtes ; peler des pommes de terre ; inscrire des notes sur des fiches ; composer des charades : voilà autant de passe-temps hygiéniques qui tenteront les uns s’ils ne tentent pas les autres. S’il faut en croire Sully Prudhomme, le profond Spinoza polissait des verres de lunettes.

Les désœuvrés pourraient aider gratuitement ceux qui travaillent trop ; et tout le monde y gagnerait. Il m’arrive aussi de faire des patiences ; mais, au bout d’un moment, une vague tristesse m’envahit, parce que je songe à la désolante stérilité de mes efforts. Il y a des minutes où je pèlerais des pommes de terre avec une parfaite bonne volonté. Malheureusement, dans ces minutes-là, les pommes de terre ne sont pas là.

Tribune de Genève, 16 septembre 1925.

« LE SIMPLE BON SENS L’INDIQUE »

L’autre soir, chez les Dupont, on discutait avec animation. Le grand-père, qui se contenait difficilement, disait : « C’est insensé ! » Monsieur, plus calme, lui objectait : « Le simple bon sens l’indique. » Madame interrompait son mari par ces mots : « Cela n’a pas le sens commun ! »

Ils parlaient tous à la fois ; mais le bruit ne m’empêcha pas d’entendre la vieille Rosalie qui murmurait : « Quand on a un peu de bon sens… »

Il s’agissait de l’oncle Ernest, quinquagénaire courageux qui vient d’épouser la très jeune Irma, sa bonne.

Rentré chez moi, j’ouvris mon dictionnaire fidèle et j’appris aussitôt que le bon sens est « la droite raison ». Pierre Larousse ne nous dit pas ce qui permet de distinguer une raison droite d’une raison légèrement courbe. Mais il nous donne cette définition complémentaire :

« Le sens commun : faculté que possède la généralité des hommes de juger sainement. »

Pierre Larousse se fait de l’humanité une idée un peu trop bonne. Lorsqu’il s’agit de résoudre un problème qui exige de la réflexion, les hommes, en général, ne jugent pas sainement. Ils hésitent ; ils bafouillent. Ils ne sont à l’aise que devant les questions résolues depuis longtemps.

Remarquons d’abord que notre bon sens n’est jamais le même que celui de notre contradicteur. Il y a donc bon sens et bon sens. Nous entendons, heureusement, en nous une voix qui nous dit que le nôtre est le meilleur.

Il existe toutefois un précieux bon sens qu’on a raison d’appeler le sens commun, puisque tout le monde, à de rares exceptions près, le possède. Il nous conseille de ne pas nous jeter au feu pour sauver une poule qui se noie. Il nous recommande, quand nous nous habillons, de ne pas enfiler les deux jambes dans le même canon de notre pantalon. Et il nous retient encore lorsque nous sommes sur le point de provoquer en duel, voiture contre voiture, l’Homme du Rouleau Compresseur.

Mais, quand nous avons une grave décision à prendre, notre bon sens ne nous dit pas grand-chose. Il ne nous révèle pas l’avenir. Personne ne sait si l’oncle Ernest a eu raison ou s’il a eu tort d’épouser la jeune Irma.

Voici deux routes devant moi. Irai-je à gauche, ou irai-je à droite ? Toute ma vie dépendra de mon choix. Mais, que j’arrive ici où que j’arrive là, je serai avec mes habitudes d’esprit, avec ma sensibilité, avec mon âme, qui ne se renouvelle guère. Mon bon sens me conseille de trancher la question en jouant à « pile ou face ».

Est-ce que le bon sens est cette faculté qui nous met en garde contre l’exagération ? Peut-être. Mais alors, quelle est la faculté qui nous mettra en garde contre la platitude ? Les gens pondérés s’interdisent sévèrement d’avoir du génie ou de l’héroïsme.

Un jour, j’ai cru que j’avais du bon sens. Pour prouver à un contradicteur qu’on ne devrait envoyer à la guerre que les hommes âgés de quarante-cinq ans au moins, je lui ai dit : « Il est plus naturel de mourir dans la seconde partie de sa vie que dans la première. »

Mais, en y réfléchissant, je me demande si cette phrase n’est pas absolument idiote. Si j’étais sensé, je dirais : « C’est toujours dans la seconde partie de sa vie que l’on meurt. »

Gazette de Lausanne, 24 septembre 1925.

NOS DEVOIRS ENVERS LES MARTIENS

La liste de nos devoirs s’allonge de siècle en siècle. L’homme des cavernes n’avait que des devoirs envers lui-même. Quand il avait très faim, il mangeait sa femme et ses enfants. Plus tard, ayant découvert des rivières plus poissonneuses et des forêts plus giboyeuses, notre ancêtre comprit que son devoir était de conserver et de protéger sa compagne, laquelle prouvait son utilité en lavant la vaisselle et en cirant les souliers.

La famille a-t-elle précédé la horde, ou bien est-ce la horde qui a précédé la famille ? Je n’en sais rien ; mais une chose est certaine : de très bonne heure, les hommes eurent des maîtres, des chefs, auxquels ils devaient obéissance. Leur impératif catégorique leur commandait, en particulier, d’assommer l’ennemi héréditaire chaque fois que l’occasion s’en présentait. D’autre part, le Sorcier de la tribu éclaira leur conscience et il leur réclama périodiquement des volailles et des lapins qu’il se chargeait de faire parvenir au grand Manitou.

Puis, beaucoup d’eau coula sous les ponts ; peu à peu, la musique adoucit les mœurs et les hommes connurent les devoirs de la sociabilité. On enseigna la politesse aux petits enfants ; et, à notre époque, les coups de chapeau qui s’échangent quotidiennement à la surface du globe se comptent par centaines de millions. Chez quelques arriérés, l’amplitude du salut est encore proportionnelle à l’importance du personnage qu’ils saluent. Mais depuis que la bourrasque salubre de 1789 a ébranlé les trônes, le vrai républicain a les mêmes marques de déférence pour son concierge et pour le millionnaire du coin.

À propos de politesse, remarquons que quelques individus très évolués ont même plus d’égards pour la femme de leur prochain que pour leur épouse légitime.

Mais nous ne devons pas seulement être polis : nous avons aussi le devoir d’être bons. Chez un grand nombre de nos contemporains, la bonté est devenue, en quelque sorte, une habitude. Le premier de chaque mois, ma voisine donne deux sous au violoniste de son quartier. Quant aux professionnels de la bienfaisance, ils sont bons du matin au soir, d’une manière ininterrompue.

Notre sensibilité s’est affinée ; et nous avons à un haut degré le sentiment de la solidarité qui nous lie à tous les êtres. C’est dans des voitures très confortables que les jeunes veaux sont conduits à l’abattoir. Il existe même des végétariens qui ne veulent manger que des œufs artificiels.

L’homme qui a de belles idées comprend de mieux en mieux que son devoir est de les partager avec ses semblables. Chaque année, de braves gens se donnent beaucoup de peine pour blanchir l’âme des petits nègres.

Hier, j’ai dit à ma tante Ursule :

— Il paraît que la planète Mars est habitée. Avons-nous des devoirs envers les Martiens ?

Elle m’a répondu :

— Si les Martiens existent, ils sont nos frères. Nous avons donc des devoirs envers eux.

— Mais, ma tante, en admettant que la téléphonie sans fil le permette, comment pourrons-nous leur faire du bien ?

— En les élevant moralement jusqu’à nous.

Je ne répondis rien ; mais je songeai : Pourvu qu’ils ne s’obstinent pas à nous élever jusqu’à eux ! Cela ferait encore une guerre mondiale.

Rentré chez moi, je fus heureux de contempler ma chatte qui léchait ses petits.

Gazette de Lausanne, 8 octobre 1925.

LE JOURNAL BLANC

Quand Ludovic Martial devint directeur de L’Indépendant, il se promit de mettre tout de suite en pratique une idée qu’il avait depuis longtemps. Il se disait avec raison que dans les journaux quotidiens il y a toujours du « remplissage ». Cela est inévitable. Qu’il se produise dans le monde quelque chose de nouveau, ou bien que rien n’arrive, il est entendu que le lecteur a droit, chaque jour, aux quatre grandes pages auxquelles il a été habitué et sur lesquelles il compte. Le manque de nouvelles intéressantes n’a pas pour effet d’abréger le discours que le journaliste adresse périodiquement au public.

L’idée de Ludovic Martial était simple ; et elle devait plaire à toute personne raisonnable. Elle pouvait se formuler ainsi : « Ne pas parler longuement quand on a peu de choses à dire. » Notre ami a pour la concision un goût naturel dont on ne saurait trop le féliciter. Comme allait-il réaliser son rêve ? Il comprit tout de suite qu’un journal à format variable est une chose irréalisable. Si les dimensions de la feuille devaient varier d’un jour à l’autre, la besogne des typographes serait terriblement compliquée. Ludovic Martial décida que L’Indépendant conserverait ses dimensions habituelles (50 cm sur 60), mais qu’une partie plus ou moins grande de chaque page resterait en blanc lorsque la « matière » serait peu abondante.

Les premiers jours, tout se passa assez bien, car les exploits des fascistes, les déraillements français et les tremblements de terre internationaux furent assez importants pour qu’un journal sérieux les mentionnât. Mais, bientôt, l’activité des hommes se ralentit et le globe terrestre fit le mort. Fidèle à son principe, L’Indépendant montra à ses lecteurs sa probité candide et son papier blanc.

Il n’y eut d’abord, dans le public, que du dépit et quelques interjections inoffensives. La seconde fois, les protestations commencèrent. Un acheteur au numéro redemanda ses deux sous en prétendant « qu’on ne lui en avait fourni que pour trois centimes ». Dans une lettre véhémente qu’il envoya à Ludovic Martial, un vieil abonné expliqua qu’il avait l’habitude, après son dîner, de lire son journal de la première à la dernière ligne. Il restait ainsi immobile, dans son fauteuil, pendant plus d’une heure, ce qui facilitait sa digestion. Le brusque changement de régime qu’on lui imposait avait un effet déplorable sur ses nerfs. On reprocha aussi au directeur de L’Indépendant de n’avoir rien dit de l’automobile qui, par distraction, était entrée dans la boutique d’un cordonnier.

Ludovic Martial n’est pas un imbécile. Il reconnut tout de suite son erreur. Il s’était dit : « Je ne publierai que les nouvelles intéressantes. » Il aurait dû se dire : « Pour la plupart des lecteurs, les nouvelles deviennent intéressantes par le simple fait que le journal les publie. »

C’est certain : le lecteur normal est capable de tout lire. On le comprit ; et, dans L’Indépendant, les « blancs » ne durèrent que trois jours. Le quatrième jour, ils furent remplis avec des considérations morales, des renseignements précis sur le mauvais temps de la semaine dernière et avec les morceaux de la femme coupée en morceaux.

Un soir, au moment de mettre sous presse, on vint dire à Martial que la quatrième colonne de la deuxième page n’était pas complète. Le directeur de L’Indépendant prit son stylo et rédigea immédiatement cette « nouvelle de la dernière heure » :

Nous avons été les premiers à démentir un bruit qui a couru avec persistance dans certains milieux et d’après lesquels les pourparlers qui vont probablement s’engager entre Paris et Londres ne consisteraient pas seulement en un simple échange de vues mais auraient nettement le caractère d’une conversation.

Nous venons d’apprendre de source très sûre que ce bruit est tout à fait dénué de fondement.

Et le vieil abonné fut satisfait.

Tribune de Genève, 24 octobre 1925.

DANS LA RUE[1]

On devrait faire ses humanités dans la rue. Les particularités qu’on y rencontre donnent de la vie une idée beaucoup plus juste que les « types » définis par les moralistes classiques.

Je ne dis pas que, dans la rue, on voit la réalité telle qu’elle est. Ces derniers mots n’ont sans doute aucune signification. Mais, parce qu’il veut être clair, parce qu’il veut avoir du talent et, souvent, parce qu’il veut être « moral » et réconfortant, l’écrivain met dans les choses un ordre qui est, décidément, un peu trop artificiel.

Dans la rue, bien mieux que dans les livres des poètes ou des prêcheurs, on prend conscience de ce qui occupe une grande place dans la vie des hommes. À huit heures du matin et à deux heures de l’après-midi, on voit le long défilé des salariés qui retournent au magasin, au bureau ou à l’usine. Le travail, ce n’est pas la liberté ; mais c’est la chose fondamentale. Ces prisonniers, à l’ordinaire, n’ont pas l’air malheureux. Leur sort est le sort commun ; et ils l’acceptent. Il se produirait moins de changements dans le monde si les idéalistes n’enseignaient pas aux hommes le mécontentement.

Ce qui frappe d’abord, chez les passants, ce sont les différences d’ordre social. Sauf quelques cas exceptionnels, on distingue très facilement le riche du pauvre. La richesse constitue une supériorité visible. Elle fait plus d’envieux que l’intelligence ou que la vertu. Mais je dois ajouter que la plupart de ceux qu’on rencontre sont des gens décemment vêtus qui, vraisemblablement, ne sont ni très riches, ni très pauvres.

Une grande différence d’âge, bien entendu, se remarque tout de suite aussi. À ce propos, j’ai été bien des fois étonné en revoyant des vieillards chancelants qui, logiquement, auraient dû être dans la tombe depuis longtemps. La vie peut continuer dans des conditions très défavorables ; et des conditions atroces n’empêchent pas toujours la naissance des êtres nouveaux. Les craintes de ceux qui voudraient supprimer tout ce qu’il y a de mauvais dans le monde sont excessives.

Les poètes sont trop exigeants aussi. Pour que l’amour rapproche deux êtres, il n’est pas nécessaire que ceux-ci soient beaux. J’ai vu, hier, une jeune femme pauvre, d’une laideur éclatante, qui poussait devant elle une poussette dans laquelle il y avait un bébé.

On comprend aussi, quand on se promène, que, pour la société, la disparition d’un individu a peu d’importance. L’enterrement d’un grand homme a pour effet d’arrêter pendant vingt minutes la circulation de quelques tramways. Mais, une demi-heure plus tard, la rue a repris son aspect accoutumé. Il n’y a pas d’hommes indispensables.

C’est que les individus se ressemblent. Ils sont donc, dans bien des cas, interchangeables. Considérez ces jeunes filles. Elles sont presque toutes « dernier modèle ». Elles ont toutes le même chapeau, la même coupe de cheveux, les mêmes gestes, le même sourire, le même jargon moderne et, dans la voix, les mêmes intonations.

Le monde change avec une extrême lenteur. On lit en quelques heures un livre qui nous parle de profondes transformations sociales qui se sont produites en deux mille ans. Dans le livre, le « progrès » est évident, et rapide. Mais l’aspect de la rue est, aujourd’hui, le même qu’hier. Et demain, rien n’aura changé. Il faudra beaucoup de temps pour renouveler les sociétés humaines.

J’ai vu un collégien arrêté devant la vitrine d’un pâtissier. Son camarade sortit du magasin avec un cornet. Il était radieux. L’autre se mit à sourire. Et, immédiatement, je reconnus en lui le collégien boulimique que j’étais il y a quarante ans. L’humanité ne change pas.

Voilà pourquoi les impatients se trompent. Il faut savoir attendre. Il y a des magasins où les acheteurs entrent rarement. Dans le courant d’une journée, Monsieur T. ne vend pas un grand nombre de faux Rembrandt. Quand je le vois, arrêté sur le seuil de sa porte et inoccupé, je me dis qu’une vie humaine se compose principalement de ces heures vides où rien n’arrive.

Mais ce que nous voyons dans la rue ne nous apprend pas tout : l’individu a plus de valeur qu’on ne le suppose lorsqu’on contemple une foule. L’individu est tout. Pour que les choses soient belles, il faut d’abord qu’il y ait un être vivant capable d’en sentir la beauté.

Tribune de Genève, 11 novembre 1925.

REGARDS

J’ai toujours observé avec intérêt les regards, furtifs ou prolongés, qu’échangent l’homme et la femme qui se croisent dans la rue ou qui, à quelques mètres l’un de l’autre, sont assis dans un restaurant. Je ne veux pas parler ici du bellâtre vulgaire, sûr de conquérir toutes les femmes qui ont la chance de le contempler, ni du sourire professionnel de celles « qui gagnent à être connues ». Le cas des autres est beaucoup plus instructif.

D’ailleurs les inconnus que nous regardons avec sympathie ou avec curiosité ne sont pas toujours des êtres de l’autre sexe ; et cet intérêt momentané que nous portons à nos semblables s’explique facilement. En eux, nous découvrons toujours beaucoup de choses qui occupent une grande place dans nos pensées. Incontestablement, l’humanité que nous pouvons observer dans un restaurant ou dans un salon nous est moins indifférente que les dorures du plafond ou que les tableaux quelconques qui sont contre les murs. Le spectacle de la comédie humaine peut être plus émouvant que tout.

Ne parlons que des regards qui, pendant une seconde ou deux, rapprochent un honnête homme et une honnête femme qui se rencontrent pour la première fois. La fréquence du phénomène en dit long sur les conditions de notre vie intime. Madame T. me fera remarquer qu’une honnête femme ne doit pas regarder les messieurs qui passent ; et elle me dira qu’à cet égard elle n’a rien à se reprocher. Qu’elle soit tranquille : les passants ne la dévisageront jamais avec insistance. Elle porte la vertu sur elle comme une enseigne. Mais il existe, heureusement, des femmes plus intelligentes et plus gracieuses que Madame T.

Freud a fait preuve d’une remarquable perspicacité lorsqu’il a compris l’importance de nos « instincts refoulés ». Dans la société actuelle, de très nombreux individus, dont la timidité, sans doute, a été aggravée par l’éducation qu’ils ont reçue, ont des besoins naturels qu’ils ne peuvent pas satisfaire. Dans nos contrées, si nous ne considérons que le cas ordinaire, les gens qui ont faim peuvent manger et ceux qui sont fatigués peuvent dormir. Mais l’être humain peut souffrir aussi d’être seul ; et c’est son besoin de tendresse qu’il lui est difficile, souvent, de contenter. Les regards dont je parle sont parfois les appels d’un cœur affamé.

Il y a bien le mariage (lequel ne sera bientôt plus à la portée de toutes les bourses). Mais les gens mariés peuvent sentir la solitude aussi vivement que les célibataires. Comme on l’a dit, l’une des caractéristiques du fait social est la contrainte. Parce qu’il vit au milieu de ses semblables, l’individu doit contrarier, plus ou moins, sa vraie nature. Par définition, le mariage suppose des sentiments qui ne changent pas ou, du moins, des habitudes constantes. Or, dans le cœur d’un être doué de sensibilité et d’imagination, il y a des élans, des sentiments nouveaux qui naissent et de vieux sentiments qui s’usent. Et je ne parle pas des malheureux qui, en se mariant, se sont cruellement trompés.

Mais il ne faut pas prendre trop au tragique les signes que se font les cœurs solitaires. Philippe regarde les femmes par habitude, sans y attacher beaucoup d’importance. Et si ses œillades étaient trop bien accueillies, il serait très embêté. Maxime a épousé Hélène il y a quinze ans. Aujourd’hui, assis à côté d’elle, il regarde longuement Isabelle, qui est à l’autre bout de la salle. Si, autrefois, il avait épousé Isabelle, il regarderait à présent la charmante Hélène.

Les passants et les passantes se regardent parce que la vie ne contente pas leur âme inquiète ; parce qu’ils n’ont pas définitivement renoncé à l’Aventure qu’ils ont rêvée un jour. Mais pour que cette aventure soit belle, il vaut mieux qu’elle reste dans leur imagination. Et s’il n’était pas le « prisonnier » de la société, si des règles morales ne gênaient pas constamment les mouvements de son âme indisciplinée, l’individu ne connaîtrait pas ces minutes éblouissantes où il peut s’évader et adorer librement.

Tribune de Genève, 24 novembre 1925.

Ce livre numérique

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en décembre 2014.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après une compilation de chroniques publiées, sous le pseudonyme de Balthasar, dans les journaux mentionnés en-dessous de chaque chronique, principalement la Tribune de Lausanne et le Journal de Genève. Elle n’est nullement exhaustive mais n’est que notre choix, arbitraire, parmi ces textes. Une autre compilation, plus fournie, a été effectuée sous le titre Les Saisons indisciplinées par Gilles Losserois et al. aux éditions Allias, Paris, 2013. Nous l’avons également consultée et la recommandons au lecteur intéressé à mieux découvrir Henri Roorda. La photo de première page, Couloir de métro à Amsterdam, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Les deux chroniques qui suivent ont paru après le décès de l’auteur, le 7 novembre 1925. (note des éd. de la BNR.)