Édouard Rod

L’OMBRE S’ÉTEND
SUR LA MONTAGNE

1907

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I UN COUCHANT SUR LA JUNGFRAU.. 4

II COUP D’ŒIL SUR LE PASSÉ.. 11

III PROPOS DANS LA NUIT.. 26

IV LE MATIN, SOUS LES HÊTRES. 45

DEUXIÈME PARTIE. 55

I LETTRES. 55

Lysel à Madame Jaffé. 55

Madame Jaffé à Lysel. 58

Lysel à Madame Jaffé. 60

Madame Jaffé à Lysel. 62

Lysel à Madame Jaffé. 63

Madame Jaffé à Lysel. 64

II M. ANTONIN JAFFÉ.. 67

III CONRAD WALLENROD.. 87

IV LA DERNIÈRE PROMENADE.. 108

TROISIÈME PARTIE. 118

I APRÈS LE DÉPART.. 118

II AU LOIN.. 135

III LA LETTRE D’IRÈNE.. 146

IV LA LETTRE DE LYSEL.. 154

QUATRIÈME PARTIE. 169

I DANS LA PINÈDE.. 169

II REVOIR.. 180

III SANTA MARIA IN PORTO FUORI. 192

IV DERNIÈRES LUEURS. 204

Ce livre numérique. 208

 

PREMIÈRE

PARTIE

I

UN COUCHANT SUR LA JUNGFRAU

La lutte de l’ombre et de la lumière se poursuit chaque soir sous nos yeux. Selon l’éclat de la journée ou la magnificence du décor, le drame passe inaperçu ou prend des accents pathétiques, comme si le meurtre invisible du dieu du Jour ensanglantait l’espace. Dans l’un et l’autre cas, nous en connaissons d’avance les péripéties : elles ne diffèrent que par leur intensité. La lumière doit périr : quelque ensoleillé qu’ait été le ciel de midi, l’ombre triomphe au dénouement. Nous la voyons à son heure monter des choses et les envelopper, s’étendre sur la montagne, sur la plaine ou sur les eaux, pareille aux suaires que nous jetons sur nos morts. Ce drame quotidien que nous offre la nature reproduit celui de notre destinée : le soir arrive pour toutes les vies, quand elles ne sont pas tronquées par un de ces accidents où s’affirme la capricieuse brutalité du sort. Il en est qui s’éteignent comme de pâles crépuscules : à peine distingue-t-on l’instant où l’ombre absorbe les dernières lueurs qu’ont déjà noyées les brouillards du chagrin, du souci, de la misère. D’autres finissent dans un rayonnement dont la splendeur leur survit, comme il arrive quand nous voyons l’horizon baigné d’or et de pourpre longtemps après que le soleil en est tombé. Ces clartés illusoires ne sont pourtant que le reflet de l’astre disparu : elles aussi s’effacent dans le triomphe de la nuit. Car la nuit triomphe toujours, – la nuit muette, aveugle et sourde où les formes s’anéantissent, où les bruits se taisent, où le silence est humide, l’obscurité pesante. Nos regards s’efforcent de la sonder, nos esprits de l’animer ou de l’expliquer.

Nous la peuplons de nos fantômes et de nos dieux, nous y faisons fleurir nos rêves, elle est propice à nos désirs. Il n’importe ! Elle est la nuit, pleine de mystère, image de l’autre nuit éternelle dont nous ne savons rien, qui nous guette, nous épouvante et nous appelle. Et c’est peut-être parce que nous pensons toujours aux ténèbres sans fin dont elle est le symbole, que le drame du couchant nous étreint avec tant de force quand nous en pouvons suivre les phases éclatantes ou mélancoliques.

Sans doute, par cette tiède soirée d’été, il étreignait ces deux promeneurs qui l’observaient ensemble, dans la solitude d’un belvédère alpestre.

C’était près d’Interlaken, à quelques pas au-dessous de la ruine d’Umspunnen, si bien arrangée avec des plantes et des pins sylvestres au sommet de ses murs dont un art savant entretient les lézardes, surveille l’éboulement. Après être montés jusqu’aux vestiges du vieux burg, ils étaient venus s’asseoir sur ce banc frais verni, campé au meilleur endroit, en retrait du sentier, en face de la Jungfrau. Personne ne le leur disputa : des touristes pressés passèrent sans les voir ; un couple d’Allemands, en voyage de noces, leur jetèrent un rapide coup d’œil. Les bruits de la vallée, – les sonnailles de cinq ou six vaches pâturant dans un pré ou les sabots des chevaux sur la route sonore, – leur parvenaient trop amortis par la distance pour les gêner. Rien ne les empêchait donc de s’abandonner aux rêveries que leur suggérait le spectacle, d’y chercher peut-être de secrètes correspondances avec les jeux de leur propre destin. Les montagnes du premier plan, dont les lignes presque régulières encadrent la Jungfrau, commençaient à se vêtir d’une ombre translucide qui montait le long de leurs flancs boisés, vers les pâturages encore éclairés des sommets. L’une d’elles, à droite, qu’on nomme le Moine noir, échancrait rudement, d’un coup de son arête gibbeuse, la masse blanche des glaciers, qu’entamait de l’autre côté le corps mouvant d’un fantasque nuage gris. Mais un rayon du jour pâlissant frappait en plein la cime, les plus hauts épaulements, certaines parties des parois dont il marquait crûment les replats, les éperons, les saillies, les cheminées. Une coulée de neige, confondue avec le nuage, semblait un énorme lingot d’argent en fusion, dont l’incandescence irisait les vapeurs opalines qui flottaient sur la montagne, tandis que l’ombre s’épaississait dans la vallée, où, parmi les chalets clairsemés, aux toits brique, un hôtel neuf mettait une lourde tache écrue, juste au pied du Moine noir.

Dans ce commencement de crépuscule, dans cette solitude, les deux figures des promeneurs se détachaient avec un relief singulier.

Serré dans son léger pardessus gris, l’homme avait une nerveuse figure expressive et pourtant réservée, comme si une volonté, trop intermittente pour réussir toujours, en surveillait constamment les muscles agiles, les traits changeants, s’appliquant à les figer dans une immobilité bientôt dérangée. Une barbe et des cheveux abondants, légèrement ondulés, autrefois blonds, mais un peu décolorés et striés de fils d’argent, lui donnaient une faible ressemblance avec la tête traditionnelle du Christ dans les peintures de la Renaissance italienne : un Christ très dépendant de son humanité, en qui se fussent mêlés, dans des proportions incertaines, le calme et l’inquiétude, la force et la faiblesse, l’agitation et la sérénité. Les yeux brun clair, pailletés d’or, prenaient volontiers une expression lointaine, – infranchissable, – comme s’ils cherchaient à condenser leurs regards sur les spectacles de la vie intérieure ; et cette expression pouvait devenir très vite, suivant l’émotion, étonnée, candide ou mélancolique. Le petit chapeau de paille cachait un front superbement modelé, dont les saillies se dessinaient en vigueur, comme dans ces marbres d’où le ciseau du sculpteur fait jaillir à son gré la passion ou la pensée. La courbe un peu brusque du nez relevait d’un dernier accent plus énergique l’ensemble de la physionomie. De nombreux portraits avaient popularisé cette figure d’artiste. Dans les rues d’Interlaken, dans les jardins d’hôtel, on la désignait volontiers à la curiosité des passants :

— C’est Frantz Lysel, le grand violoniste !

Tout à l’heure, deux étudiants suisses, en casquettes blanches, qui descendaient d’Umspunnen, s’étaient poussés du coude en l’apercevant :

— Frantz Lysel ! Avec qui donc est-il ?…

Et c’était bien le musicien célèbre que sa race, la qualité de son jeu, celle de ses compositions, peut-être aussi la pâleur parfois maladive de sa figure et la paresse morbide de ses mouvements, faisaient surnommer « le Chopin du violon ».

Très grande, d’une extrême sveltesse, enveloppée dans un souple manteau chatoyant, sa compagne offrait l’image d’une figure admirablement harmonieuse. Toutes les lignes s’en accordaient à dégager une impression de noblesse et de pureté, comparable à celle que nous donnent ces belles fleurs qui s’évasent sur une longue tige. Les traits du visage gardaient le même caractère : la ligne presque droite des sourcils en soulignait la régularité plutôt sévère, qu’adoucissait en revanche l’indicible beauté d’une bouche un peu grande, mobile, éloquente, toujours prête à frémir au flux des émotions. Le teint, d’une transparence nacrée, conservait une fraîcheur juvénile, tandis que la chevelure, châtaine à reflets d’or, rebelle et domptée, s’argentait et semblait poudrée à frimas. Les yeux, d’un vert de mer profond, prenaient par moments, sous les longs cils, des reflets couleur de pensée, quand leur regard devenait plus intense. Ils étaient presque toujours cernés d’une sorte de meurtrissure qui, bleuissant le réseau des veines, leur donnait comme un accent passionné. À cette heure, ils s’absorbaient avec une gravité singulière dans la contemplation du paysage, comme si les jeux de la lumière sur la neige eussent suffi à leur attention ; mais le frémissement continu des belles lèvres qui vibraient comme des pétales de fleurs au frôlement d’une abeille, révélait un orage sous la surface limpide de cette eau dormante. Dans son ensemble, cette physionomie présentait certains contrastes d’expression assez proches de ceux qui frappaient chez Lysel, et peut-être plus accentués : on aurait pu la croire indifférente jusqu’à la froideur, si on ne l’avait vue s’animer soudain au point de livrer ses secrets dans un éclair ; son effort était de se taire, et nulle volonté n’en pouvait réprimer la frissonnante éloquence : elle était comme un livre fermé, dont on sait qu’il recèle toute la poésie, et que chacune de ses pages réserve une vivante surprise. – Tandis que ses yeux foncés restaient ainsi fixés sur les choses, ceux de Lysel, après avoir rapidement parcouru le panorama, revenaient sans cesse les chercher avec une nuance d’inquiétude, comme pour saisir de mystérieuses correspondances entre les deux couchants : celui de la montagne et celui de la femme, si belles toutes deux, baignées de tant de rayons, guettées pourtant l’une et l’autre par la nuit prochaine.

L’ombre amassée dans la vallée commençait à gravir les flancs de la Jungfrau. Les nuages s’étaient épaissis : leur amoncellement menaçait tout l’espace. On ne distinguait presque plus des glaciers qu’une grande tache lumineuse qui perçait les brouillards, comme si derrière leur voile s’allumait quelque gigantesque incendie, dont les flammes fussent d’argent.

Comme la journée qui finissait ainsi, les deux promeneurs approchaient du soir de la vie. Lysel en était le plus près. Leurs deux existences avaient été remplies, pour elle par cette ardente activité du cœur qui dévore plus que le travail et le souci, pour lui par une tension sentimentale peut-être égale, bien qu’équilibrée par son labeur d’artiste. Ainsi, leurs années pesaient plus que le poids normal. Elles avaient passé sans les réunir tout à fait : ils en descendaient le cours comme deux voyageurs qui suivraient les deux rives d’un fleuve sans gué ni passerelle, séparés et tout proches, marchant les yeux dans les yeux, s’arrêtant ensemble pour sourire ou pour pleurer. Aussi, quoiqu’ils eussent dépassé l’âge de l’amour, leur sentiment conservait-il une part de sa fraîcheur première. Si des regards étrangers en avaient pu saisir les invisibles reflets, ils les auraient trouvés pareils à cette lumière argentée qui semblait faire de la montagne, dans la nuit si proche, sous son linceul de nuages, une source vive d’éternelle clarté.

Ils se taisaient. Leur silence était aussi profond que celui de la vallée à leurs pieds, où tous les bruits s’étaient tus. Il était lourd et chargé comme celui de la Jungfrau, où l’invisible travail du sol et des eaux prépare sourdement l’avalanche. Il était rempli de secrètes pensées que chacun lisait dans le cœur de l’autre, avec cette habitude de se comprendre sans paroles qu’ont les êtres qui s’aiment de toute leur âme. Il les exprimait, ces pensées, dans leur essence la plus intime, il les revêtait de formes plus exactes que les mots : en sorte que leurs lèvres, en le rompant, auraient prononcé presque les mêmes paroles. Un coup de vent le troubla, frissonna dans les sapins, tira des plaintes de la forêt, apporta des sons lointains : voix de touristes attardés ou de paysans revenant du travail. Le soleil s’était caché derrière une cime invisible. Et voici que, ce même coup de vent écartant les nuages, la lumière se concentra, plus crue, sur la Jungfrau, qui leur apparut plus nette, avec les détails de sa prodigieuse architecture. Tout à l’heure, ils ne voyaient là qu’une masse compacte d’argent en fusion, derrière des vapeurs ; maintenant, comme au geste de l’artiste qui dévoile sa statue, ils distinguaient les contreforts puissants, les hardis éperons, les plans superposés de la montagne, ses rochers qui trouaient ou gonflaient la neige, les dégradations du glacier où des grisailles indiquaient les crevasses ou les séracs, toute la construction titanesque et délicate de la formidable pyramide formée, eût-on dit, de blocs énormes, ciselés par de minutieux artistes, puis entassés par des géants dans un désordre à la fois brutal et symétrique. Vis-à-vis d’eux, de l’autre côté de la vallée, l’ombre avait recouvert jusqu’au sommet les pentes boisées du Schynige Platte : elle continuait son irrésistible ascension, sur les pentes de la Jungfrau qui la bravait par sa hauteur, tout en la subissant ; et l’on en voyait la tache énorme, au dessin régulier, gagner peu à peu sur la lumière avec la force tranquille de l’inévitable. Alors Lysel, se tournant à demi vers sa compagne, murmura très bas, de telle sorte que ses paroles pouvaient, selon le caprice de l’air, s’entendre ou se perdre dans l’étendue :

— L’ombre s’étend sur la montagne…

Elle se tourna vers lui tout à fait, l’enveloppa d’un regard qui, tirant de cette phrase un sens caché, la transposait du paysage insensible à leurs âmes douloureuses. Elle étendit la main comme pour en appeler du drame dont ils étaient le théâtre, à celui qui emportait la nature entière vers son dénouement fatal. Ses lèvres frémirent, de ce frémissement qui donnait à son visage une expression si passionnée ; très bas, plus bas que lui, dans un souffle qui parvint pourtant à son cœur et le fit frissonner, elle répéta :

— Oui… l’ombre s’étend…

II

COUP D’ŒIL SUR LE PASSÉ

Frantz Lysel, – un nom de fantaisie, composé de quelques lettres extraites d’un interminable non slave, tout en consonnes, – possédait une de ces célébrités étendues qui donnent parfois aux vivants l’illusion de la gloire. Sa symphonie Pologne, interdite en Russie et en Prusse, avait soulevé des explosions d’enthousiasme : comme si le miracle des sons ressuscitait pour une heure l’âme du peuple vaincu, le souvenir de la patrie déchirée. Plusieurs de ses autres œuvres orchestrales, l’Ouverture d’Iridion, la Prière après la défaite, la Marche lithuanienne, restaient au répertoire des meilleurs concerts, où les plus brillants virtuoses exécutaient assez souvent son Concerto en sol majeur. Ses compositions pour violon, – Mazurkas héroïques, Préludes, Élégies, – merveilleusement appropriées à son instrument, étaient presque populaires, à la manière des « valses » ou des « nocturnes » de son illustre émule. On estimait ses deux trios et son quatuor à l’égal des œuvres les plus parfaites qu’ait produites la moderne musique de chambre. Il allait aborder un genre nouveau : le grand Opéra promettait pour la rentrée son Conrad Wallenrod, tiré, comme un opéra de son compatriote Ladislas Zelenski, de la fameuse « légende historique » de Mickiewicz. Ses succès de virtuose étaient encore plus éclatants ; dans plusieurs capitales, de jeunes enthousiastes avaient dételé ses chevaux pour le ramener en triomphe à son hôtel ; de jolies femmes se disputaient les débris des cordes sautées de son Guarnerius ou de son Montagnana ; à Munich, on s’arracha les morceaux du mouchoir dont il avait essuyé ses doigts, après une fougueuse interprétation de la grande chaconne de Bach ; à Vienne, deux archiduchesses se brouillèrent à cause d’un de ses gants que chacune voulut ramasser ; à Nice, on joncha de roses son passage. Depuis plusieurs années, pourtant, il avait renoncé à cette part de sa carrière, non pour les raisons de lassitude ou de paresse qu’il alléguait, mais parce que la vie errante du virtuose ne s’accordait pas avec la vie stable de son cœur, parce que des succès trop bruyants gênaient le silence qu’il souhaitait autour du sentiment qui gouvernait sa vie. Il n’en devait pas moins partir pour une longue tournée d’Amérique, – la dernière, disait-il, – aussitôt après la représentation de son opéra : ayant perdu, dans un placement aventuré, la plus grande partie de la petite fortune qu’il devait à son art, il s’était résolu à la refaire ainsi, d’un seul coup. Peut-être n’aurait-il jamais eu le courage de réaliser ce projet intéressé, s’il ne s’y fût mêlé le secret espoir, – un espoir qu’il ne se fût pas même avoué, – d’atteindre une fois ou l’autre son rêve d’union paisible et sûre, sans avoir alors à compter avec la gêne ou les obstacles matériels. Maintenant, à mesure qu’approchait l’époque du départ, des sentiments contradictoires s’agitaient en lui : le regret de la chère intimité dont la mer allait le séparer, la frayeur des mille dangers de l’absence, une sourde jalousie toujours prête à troubler son imagination vite assombrie malgré sa confiance, la terreur de cette solitude d’âme qu’il promenait partout au milieu des visages étrangers ; d’autre part, le désir d’exercer une fois encore, sur les foules, cette séduction immédiate dont un artiste tire de si fortes émotions, peut-être même le besoin de vivre quelque temps d’une vie plus expansive, plus extérieure, plus fiévreuse que celle où le confinait un amour déjà ancien qui, croyait-il, n’aurait plus d’imprévu.

Ceux qui ne connaissaient Frantz Lysel que par son existence publique, se faisaient une idée très erronée de sa personnalité véritable : la réserve de ses manières, la correction de ses allures, la raideur un peu hautaine dont il voilait son invincible timidité, les aidaient à le méconnaître. Certains disaient avec malice qu’à force de mettre son cœur dans son violon, il n’en gardait plus pour son usage ; au cours d’une tournée d’Allemagne, qui fixa sa réputation, un caricaturiste berlinois le représenta en train de couvrir un papier à musique d’une multitude de notes aux effigies de toutes les monnaies courantes. Pourtant, dans ce monde des artistes où le besoin, l’intérêt, la sincérité, l’ambition, le talent et la vanité prêtent à tant de combinaisons compliquées, aucun n’était plus asservi aux impulsions de ses sentiments, aucun n’oubliait pour eux ses intérêts les plus importants, avec plus de facilité insoucieuse et de légèreté. De même, il passait pour riche de naissance, en raison de son élégance naturelle, de sa simplicité qui contrastait avec le faste des parvenus de l’art ; et, né dans la gêne d’un ménage de réfugiés, il avait connu la misère. Aucun de ceux qui le jugeaient ne savait rien de son passé ; aucun non plus n’aurait soupçonné la part qui, dans la formation de son caractère, revenait à certains éléments peu communs dans le monde actuel. Le plus actif de ces éléments avait été son amour romanesque de la patrie perdue. Il le tenait de son père, un des héros du soulèvement de 1830, ami de Malachowski, neveu d’un de ces vieillards qui avaient combattu comme des jeunes gens sous les ordres des Czartoryski et des Dembinski, fugitif après les dernières défaites, condamné à mort, et qui, traqué par les troupes moscovites, connut l’émotion rare de se reconnaître pendu en effigie en traversant, déguisé, Varsovie. Aucun événement n’impressionna plus fortement l’enfance de Frantz que de voir, en 1863, ce père noué par les rhumatismes contractés autour des bivouacs, se désespérer d’être écarté de la lutte qui recommençait. Sa mère, une Lorraine de bonne race, dont il tenait sa réserve sérieuse, partageait cette fièvre, pleurait à chaque désastre ; et il l’entendait répéter alors, en lui caressant les cheveux :

— Nous recommencerons plus tard, quand tu seras grand ! Tu seras brave comme ton père, quand il avait la force ! Tu tâcheras de rendre une patrie à tes enfants !

Elle lui disait aussi, souvent :

— N’oublie jamais que la patrie et la foi sont inséparables : c’est par la religion qu’un peuple, même asservi, reste lui-même !

Mais son père, peu fervent, d’esprit léger, n’allait guère à la messe qu’aux anniversaires patriotiques, pour rencontrer à l’église de l’Assomption les débris des anciennes batailles. Quant à Frantz, s’il oublia vite les leçons maternelles, il en garda l’intime impression : jamais il ne devint tout à fait incroyant, et peut-être la foi de son enfance, abandonnée en chemin, continua-t-elle d’influencer sa vie, comme ces pôles éloignés dont la distance n’abolit pas toute l’action.

Les parents de Lysel étaient pauvres, la fortune de l’insurgé étant restée aux mains des vainqueurs. Il ne savait rien de la famille de sa mère, orpheline et seule, et, comme elle mourut jeune, il ne la connut guère que par ces conseils d’héroïsme et quelques autres souvenirs imprécis. Son père, homme de haute mine, de belle prestance, à manières de grand seigneur, d’une galanterie d’ancien régime, frivole, élégant, besogneux, l’éleva et vécut en donnant de chétives leçons de piano : encore les devait-il, plutôt qu’à son talent d’amateur, à la pitié qu’on accorde à quiconque a souffert pour une noble cause. Il menait mal sa barque fragile, la laissait dévier à chaque tentation, restant malgré les années charmant, inconséquent, capricieux et chevaleresque. Quand il mourut à son tour, Frantz venait de manquer son prix de Rome. C’était un garçon qui semblait mal armé pour la lutte, n’étant ni précoce, ni habile. Il se trouva donc dans une situation très précaire : peu s’en fallut que la fatigue du travail mercenaire n’étouffât son talent, qui se développait avec lenteur. Au moment où le succès approchait, il fut atteint d’une de ces crises d’épuisement nerveux qu’on soignait mal, en ce temps-là ; il eût alors disparu dans les bas-fonds de Paris comme une graine étrangère apportée par le vent, si le hasard, la Providence ou la fatalité n’avait placé les Jaffé sur sa route.

Ils étaient tous deux passionnés de musique : le mari, en solitaire de large culture, qui sait asservir aux curiosités de son cerveau toutes les forces de la pensée et de l’art, rompu à la science du contrepoint, capable, sans avoir beaucoup exercé ses doigts, de lire au piano les plus belles partitions, ou même de se jouer ses morceaux préférés : les-adagios de Beethoven, certains andantes de Mozart, quelques-uns des nocturnes ou des préludes de Chopin ; la femme, en habituée des solennités internationales, qui a entendu Parsifal à Bayreuth, la Mattäus Passion à Bâle, Don Juan à Munich, la troisième ouverture de Léonore au Gevandhaus de Leipzig, la Neuvième Symphonie chez Hugo Meyer, à Paris ; en artiste aussi, ayant étudié le piano avec Hans de Bülow, le chant avec Tosti et Henschell. Pour beaucoup d’âmes d’aujourd’hui, la musique est ainsi devenue une sorte d’accompagnement à la vie dont elle rythme les péripéties, prolonge les résonances, affine ou sublime les émotions. Elle leur est nécessaire comme l’air et la lumière ; elle leur dispense des rêves pareils à ceux de l’opium ou du haschich ; elle leur inspire des admirations qui confinent à l’extase ou s’étendent jusqu’au fanatisme. Cette sorte de passion les rapproche à la manière d’une même foi, comme des dévots, des sectaires ou des nihilistes. Commune aux deux époux, elle n’était pas le seul goût qui les unît : sans certains traits de caractère irréconciliables, qui ne se révèlent et ne se contrarient que dans la vie commune, et tenaient peut-être à la disproportion des âges, ils auraient formé un couple parfaitement assorti.

Fils unique d’un industriel alsacien, Antonin Jaffé fut d’abord contrarié dans ses goûts intellectuels : ce qui rendit sa vocation plus impérieuse. Son grand-père, le chef de la famille et le fondateur d’une de ces robustes dynasties de bourgeois conquérants, comme l’Alsace en a produit plusieurs, l’empêcha de poursuivre des études de philosophie brillamment commencées pour le « mettre aux affaires », comme il disait dans son langage d’une brutale précision. Ce grand-père, Jean-Gaspard, que ses ouvriers appelaient « le père Gaspy », était un être d’âpre volonté, intelligent, vulgaire et puissant, le self-made man dans ce qu’il a de plus vigoureux et de plus insupportable, l’homme de proie qui acquiert avec passion pour conserver avec ténacité, généreux quelquefois dans les grandes choses, toujours rapace dans les petites, capable d’abandonner un morceau de son capital à des œuvres « utiles » et de tourmenter les siens par une avarice sordide. Il fallait soutirer franc par franc l’argent du ménage à ce millionnaire qui signait des chèques énormes. La fondation, puis le gouvernement de l’usine, l’extension de sa prospérité, l’offensive et la défensive dans la concurrence, l’établissement de son règne sur le petit monde qui tournait autour de lui, en un mot, les soins multiples d’une entreprise considérable dont il portait tout le poids, remplirent sa vie. Il ne concevait pas que, l’esprit s’affinant dans l’aisance, de nouveaux besoins se développassent chez ceux qui montaient derrière lui : il s’étonna de voir poindre chez son fils Frédéric, – « Monsieur Fritz, » – des goûts plus délicats ou luxueux, un peu de paresse, une certaine distinction de manières dont il s’offusquait, et que cultiva l’influence d’une femme aimée, de goûts fins, qui mourut après trois ans de mariage ; il fut plus surpris encore de constater chez son petit-fils, Antonin, une complète incapacité industrielle, l’horreur du commerce, des aptitudes intellectuelles qui ne lui inspiraient aucune estime. En trois générations, les qualités conquérantes d’une famille bourgeoise s’épuisent ou, en tout cas, s’atténuent : le « père Gaspy », supérieurement organisé pour l’action, avait pris part aux affaires publiques, représenté son département au Corps législatif, négocié des traités de commerce, fondé des œuvres philanthropiques et sociales. Frédéric, qui d’ailleurs n’eut jamais l’occasion d’assumer aucune initiative, – tels ces princes héritiers que l’autoritarisme des grands rois écarte des Conseils, – eût à peine suffi à maintenir la prospérité de la maison. Antonin, sans aucun doute, l’aurait laissée dépérir. Mais les catastrophes de 1870, en ruinant l’usine, lui rendirent sa liberté assez tôt pour qu’il pût encore renouer ses études interrompues. La mort de son aïeul, suivie à brève échéance par celle de son père, acheva de le dégager, et la fortune considérable, quoique réduite par les sacrifices faits à l’option, dont il fut l’unique héritier, assura son indépendance. Il put se livrer à ses goûts, sans les rabaisser par aucun souci de carrière. Après avoir conquis son doctorat avec une thèse, qui fut remarquée, sur la Genèse des sentiments, il publia d’année en année cette série de retentissants ouvrages dont tout le monde connaît au moins les titres, où s’affirme la plus intransigeante liberté d’esprit, qui le posèrent en champion des idées les plus avancées, et dont linfluence fut considérable sur la jeunesse pendant le dernier quart du XIXe siècle : Théorie dynamique des passions, Histoire générale des doctrines négatives, La foi et la folie de la foi, Théorie des Révolutions, Essai sur le matérialisme historique, le Dynamisme social.

Antonin Jaffé approchait de la quarantaine quand il se maria.

Bien qu’il n’aimât guère à donner de sa personne, il avait accepté de faire à Stockholm », en 1884, une série de conférences qui résumaient sa Théorie des Révolutions, à laquelle il mettait alors la dernière main. Il y soutint, sur les causes et la marche des cataclysmes sociaux, des thèses hardies, qui annonçaient un prochain bouleversement de notre régime social : car cet homme de mœurs tranquilles, d’aspect craintif, d’allures timides, ne reculait devant aucune des audaces de l’esprit. Dans la rue, il rasait les murs, pliait le dos, tremblait devant son ombre, et le moindre attroupement le remplissait de frayeur. Dans son cabinet, il sapait la patrie avec la religion, le mariage avec la propriété, il lançait paisiblement les déshérités à la conquête de la richesse et du pouvoir. De telles idées, qui paraissent aisément généreuses, séduisent les jeunes gens et les femmes : elles produisaient d’autant plus d’effet en tombant de la bouche de Jaffé, qu’il les débitait avec une extrême simplicité, d’une voix faible, claire, incisive, qui sonnait comme un fifre dans une salle bondée ; en sorte que, sans posséder aucune des qualités de l’orateur, il exerçait une action presque fascinante sur les meilleurs éléments de ses auditoires.

Dès le début de sa première conférence de Stockholm, ses regards se posèrent, par hasard, sur une jeune fille qui l’écoutait de toute son attention ; et, dès lors, il continua de la regarder, machinalement. Chaque fois qu’il levait les yeux de ses notes, il les posait un instant sur cette belle figure ombrée par la légère voilette, sérieuse sous la toque de loutre. Cette auditrice se nommait Irène Wilson. Elle était fille d’un père anglais, qu’elle n’avait jamais connu, et d’une Suédoise, Mme Storm, frivole, capricieuse et galante. De libres lectures, de nombreux voyages avaient de bonne heure formé son intelligence, que de précoces expériences teintaient d’amertume et poussaient à la révolte. La tranquille audace de ce démolisseur correct l’enthousiasma. Peut-être aussi fut-elle frappée de sa persistance à la regarder, dont elle ne comprit pas qu’elle était purement mécanique. Elle le rechercha et, comme elle connaissait beaucoup de monde, parvint sans peine à le rencontrer. La vivacité contenue de son esprit plut tout de suite à Jaffé : après quelques entretiens où ils crurent s’ouvrir l’un à l’autre, leur mariage fut décidé. Les idées de Jaffé, plus que sa personne, avaient attiré la jeune fille ; quant à lui, épris en homme d’étude qui ne sait presque rien de la femme, et en homme déjà mûr que soulève un soudain retour de jeunesse, il trouva mille bons arguments pour détruire les objections que lui opposait la sagesse : la différence des âges, des goûts, des habitudes, des races, la possibilité d’une fâcheuse influence maternelle, l’ennui d’avoir pour belle-mère une femme comme Mme Storm, coureuse de villes d’eaux, de plaisirs stupides, même encore d’inquiétantes aventures. Bientôt ce dernier argument, invoqué contre Irène, la servit : le désir d’arracher à une telle mère cette grave jeune fille, d’âme si pure, d’intentions si loyales, d’autant plus exposée peut-être qu’elle avait plus de noblesse et de sincérité, renforça en Jaffé les mille illusions dont la passion nous aveugle pour atteindre ses fins : il oublia ses vingt ans d’aînesse et les autres raisons !

Les fiancés se croyaient d’accord en toutes choses. Ils le furent en tout cas pour faire un premier accroc à leurs principes : partisans de l’union libre, ils s’inclinèrent devant des considérations sociales, qu’invoqua Mme Storm, pour accepter d’abord le mariage civil, puis, plus difficilement, le mariage religieux. En compensation, pour satisfaire ou leurrer leur logique, ils signèrent à double exemplaire un papier conçu en ces termes :

« Je m’engage à rendre sa liberté à ma femme (ou : à mon mari), et à l’aider de tous mes moyens à la recouvrer légalement, si elle (ou : s’il) jugeait un jour opportun de la reprendre, quels que pussent être d’ailleurs les motifs de sa décision. »

C’était encore une idée de Mme Storm : ils en rirent quelques mois.

Bientôt, cependant, d’imperceptibles incompatibilités, de ténus dissentiments surgirent entre les époux. Ils furent obligés de les remarquer, mais ne s’en troublèrent pas : chacun rachetait, par les qualités les plus belles, les menus défauts dont l’autre aurait pu s’offusquer.

Absorbé par son travail auquel il rapportait toutes choses, M. Jaffé était méticuleux, distrait, un peu valétudinaire, si réglé dans ses habitudes que, par exemple, il refusait de se mettre à table quand le déjeuner se trouvait en retard de cinq minutes, et se couchait au premier coup de dix heures, fallût-il s’interrompre dans une conversation, et presque au milieu d’une phrase. D’innombrables petites manies, en le rendant maussade ou pointilleux, le rabaissaient un peu aux yeux de ceux qui en étaient les témoins obligés. Certaines contradictions intimes le diminuaient davantage encore : ainsi, égalitaire, libertaire, presque anarchiste dans ses doctrines, il agissait en despote dans sa maison, en aristocrate dans ses rapports avec le prochain. Son caractère extrêmement « bourgeois », que soulignaient jusqu’aux détails de sa mise, la coupe de ses redingotes, la forme de ses faux-cols, contrastait péniblement avec la hardiesse de ses idées : ce destructeur de la propriété apportait une incroyable minutie à l’administration de ses intérêts ; et comme son esprit se mouvait dans l’abstrait, en dehors des contingences, il ne s’apercevait pas de ces disparates. – Irène était tout autre. Élevée dans une liberté voisine de l’incohérence, elle éprouvait un besoin constant de mettre d’accord le fond réel de son être avec les apparences, une soif juvénile de la vie ardente, une générosité de cœur qui brûlait de se manifester dans l’action, un désir d’expansion que sa réserve habituelle cachait aux yeux étrangers, mais qu’elle souffrait de réprimer devant l’homme admiré. Les intrigues et les mensonges maternels, percés à jour avec douleur par sa jeune clairvoyance, n’avaient eu d’autre effet que de lui inspirer une véritable passion de droiture. De ce côté-là, aucune des craintes de M. Jaffé ne se réalisa : il ne souffrit que de trouver sa jeune femme trop fidèle aux théories qu’il oubliait de transposer dans la pratique, il se consolait du malaise qu’il en ressentait en se rencontrant avec elle dans ce goût strict de loyauté – pour lui surtout intellectuelle, – qui restait leur plus solide trait d’union. Irène savait qu’avec la douceur de ses manières, son mari conservait intacte l’intransigeance de sa pensée, et que, malgré ses allures de bourgeois timoré, il serait toujours digne, la plume à la main, de sa belle devise : In veritate virtus. Là encore, pourtant, il y avait entre eux des nuances : ce lait de la vérité, M. Jaffé l’avait sucé dans les livres, en poursuivant les fantômes de l’histoire ou les secrets de la psychologie ; Irène en avait appris la vertu dans la vie même, par réaction, comme d’autres l’apprennent par l’entraînement de l’exemple, en dévorant les affronts que l’inconséquence de sa mère imposait à sa fierté, en cinglant de son muet mépris le monde interlope où Mme Storm la traînait quelquefois. C’est pourquoi, sans doute, elle aurait souhaité que son mari fût, comme elle-même avec sa raideur un peu hautaine, sincère jusque dans son air. – De telles différences produisirent bientôt de légers froissements : ils n’entamèrent ni la haute estime où les époux se tenaient l’un l’autre, ni leur affection réciproque ; mais ils tuèrent assez vite en eux ce qui peut subsister de romanesque ou de passionné dans le sentiment conjugal. Si le déchet parut faible à M. Jaffé, il creusa un vide douloureux dans le cœur jeune, ardent et passionné d’Irène.

Ils en étaient là quand ils rencontrèrent Lysel, environ trois ans après leur mariage et dix-huit mois après la naissance d’Anne-Marie. Ce fut un ami d’enfance de M. Jaffé, Alsacien comme lui, Hugo Meyer, le fondateur des fameux concerts auxquels il donna son nom, qui le leur amena. Il venait de le « découvrir », d’exécuter avec succès la Prière après la défaite. Il voulait à tout prix sauver ce malheureux contre qui s’acharnait la maladie au moment où les griffes de la misère le laissaient échapper. À sa prière, M. et Mme Jaffé offrirent à Lysel un asile de repos et de convalescence dans un pavillon dépendant d’une propriété qu’ils possédaient aux environs de Triel. Ils le tirèrent de ses embarras, le soignèrent, le nourrirent, le guérirent, l’admirèrent, lui rendirent le suprême service de réveiller sa foi en soi-même, le plus solide appui de l’artiste. Leurs sentiments sur cette bonne action différaient autant que leurs deux natures. M. Jaffé reconnut ou devina d’emblée, en leur protégé, l’étoffe d’un grand artiste : son dilettantisme s’échauffa ; le violon lui donna des heures d’extase, assez souvent répétées pour que sa curiosité de psychologue eût le loisir d’en analyser avec profit les éléments (il en tira même une curieuse étude sur le Rythme dans l’expression des sentiments) ; peut-être aussi l’idée de jouer un rôle providentiel dans une destinée vouée à l’art qu’il aimait, promise à la gloire, ne fut-elle pas étrangère à sa générosité. Quant à Irène, elle était simplement encline à la pitié, comme toutes les femmes. À la séduction de l’instrument qui chantait et pleurait sous son archet comme une voix humaine, Lysel joignait celle plus puissante du malheur. Il avait pour lui ses années de luttes, les cruautés de ses débuts, l’auréole de sa naissante célébrité impuissante encore à lui créer un abri, la poésie de sa race vaincue, et surtout un infini besoin de tendresse ou s’adaptait l’immense désir d’Irène : donner du bonheur. De toute son âme et de toute sa belle voix émouvante, elle chanta les premières mélodies qu’il composa sur les paroles d’un poète mort jeune, ces lieds du Retour à la vie d’où s’exhale un tel irrésistible élan vers la joie, la lumière, la force et l’amour. Elle devint alors, pour lui, le symbole des mille promesses quévoque la Beauté du monde aux yeux qui se rouvrent après avoir frôlé les ombres de la mort. Il fut pour elle une autre résurrection : celle du rêve de tendresse dont les minuties et la froideur raisonnante de son mari avaient glacé l’essor. Aveuglé quelque temps comme eux-mêmes, M. Jaffé, quand il les devina, n’osa plus interposer sa sagesse entre ces deux cœurs exaltés : il souffrit, atermoya, se tut. C’est ainsi qu’il se forma entre eux une de ces relations singulières dont il existe pourtant des exemples, comme celui de Wagner et des Wesendonk, où se mêlent, s’appuient, se combattent la tendresse, la reconnaissance, la loyauté, l’intelligence généreuse des choses du cœur, la fierté qui préserve de la chute, la jalousie qui pourrait y pousser ; tous les sentiments, toutes les passions qui conduisent très loin dans l’énergie ou dans la faiblesse, dans le drame ou dans l’héroïsme intime.

Il faut le rappeler : la liberté d’esprit de M. Jaffé, qui reculait souvent devant les menues exigences de la vie, ne connaissait aucune limite dans les domaines où la pensée intervient. Là, aiguillonné par la perpétuelle inquiétude de son esprit, il recommençait constamment le procès des idées reçues, des conventions sociales, des prescriptions de la morale ou de la loi, dans une ardeur de vérité qui poussait sa critique au cœur même des questions, avec des scrupules d’équité qui le mettaient en garde contre les suggestions les mieux déguisées de l’intérêt personnel : comme s’il eût voulu réagir, à force d’indépendance intellectuelle, contre les exactions ancestrales qui lui valaient son bien-être matériel. En jugeant ainsi, il reconnut que, n’étant plus passionnément épris de sa femme, sa jalousie ne pouvait être qu’un mal d’amour-propre ou une coupable exaspération du sens de la possession ; et il la réprima. Quelque temps il songea même à tendre à Irène, d’un beau geste, le papier libérateur auquel, sans rien dire, elle devait penser quelquefois. Mais, pas plus qu’elle, il ne se résolut à le tirer de sa cachette : le courage de sa générosité lui manqua, comme à elle celui de son égoïsme. D’ailleurs, la petite Anne-Marie, qui leur souriait à tous deux d’un égal amour, les rivait l’un à l’autre plus solidement que les contrats et les codes. Aucune de leurs pensées, qui se croisaient en silence, n’échappa à la sagacité de M. Jaffé. L’examen qu’il fit alors de leur situation respective, avec autant de méthode et de lucidité que s’il se fût agi de personnages historiques, n’aboutit à aucun résultat pratique ; en revanche, il lui suggéra des réflexions qui devaient, peu à peu, modifier de fond en comble l’édifice de ses opinions : à constater que deux êtres, qui commençaient à se gêner et pouvaient se libérer par un simple rappel de leurs arrangements particuliers, renonçaient à cet avantage par égards réciproques et par tendresse pour un objet commun, il entrevit que les conflits des deux sexes ne tiennent ni à la rigueur des codes ni aux défauts des institutions, mais à la nature même de leurs rapports entre eux et avec l’ordre social. Cette simple vérité d’expérience personnelle fit une première brèche dans la muraille des principes abstraits qu’il avait si laborieusement construite. Sa logique ne tarda pas à élargir l’ouverture.

Les années passèrent.

Sans qu’aucune parole d’explication fût jamais échangée entre lui, sa femme et son hôte, M. Jaffé suivit au jour le jour les phases de leur évolution. Il y a, dans la vie du cœur, des intuitions merveilleuses qui, sans recourir aux formules du langage, vont droit à la vérité, par delà les apparences. Ce philosophe, mêlé pour la première fois à un drame de la réalité, en fit l’épreuve : lui qui, dans sa Théorie dynamique des passions, avait justifié la toute-puissance des instincts, il devina que ces deux êtres ne leur obéiraient pas ; qu’ils possédaient, contre cette force aveugle, des appuis dont il put mesurer la solidité : Lysel, avec un sentiment d’honneur qui renforçait jusqu’à les rendre infrangibles les chaînes de la reconnaissance, quelques vestiges de croyances disparues ; Irène, son intransigeante loyauté, sa fierté, le souvenir avertisseur des égarements de sa mère ; tous deux ensemble, cette délicatesse qui se refuse à payer le bonheur d’un prix arraché à un tiers. Il comprit qu’ils ne pourraient s’unir sans renverser des remparts capables d’arrêter leurs élans, sans sacrifier à leur désir ce qui faisait la beauté de leur amour, qu’ils le savaient et ne le voudraient pas, et que leur volonté leur resterait fidèle. Il comprit également, – ceci lui fut amer ! – que, s’ils maintenaient librement la distance exigée par leur dignité, ils ne se laisseraient pourtant pas séparer davantage par les raisons de la sagesse usuelle, et qu’ainsi se formerait entre eux un lien plus puissant que celui de la passion satisfaite, un sentiment profond qu’on ne pourrait attaquer sans le ramener aussitôt aux conditions communes de l’amour. Et il eut le courage d’accepter telle quelle une situation qu’il jugeait avec tant de sagacité. Quand son rival quitta le refuge de Triel, M. Jaffé devina qu’il appelait l’absence au secours de la faiblesse humaine. Pendant la séparation, il aurait pu épeler dans l’âme de celle qu’on appelait sa femme, comme dans un beau livre, les pensées qui suivaient l’absent. S’il ne lut jamais leurs lettres, il aurait aussi pu les lire toutes : afin de rester plus sûrs de leur retenue, ils n’en disaient que juste assez pour sentir, à travers l’insignifiance des détails sur leur activité ou leurs déplacements, qu’ils restaient tout près malgré l’espace. Enfin, quand Lysel revint après sa longue tournée, M. Jaffé eut la certitude qu’ils avaient réglé leur cœur selon leur volonté.

Cependant, les idées de ce sage se modifiaient avec le temps. Anne-Marie, en grandissant, observait de ses yeux curieux et précoces les allures de l’ami trop intime, l’accueillait avec une indifférence un peu méfiante, et parfois semblait deviner ou partager les vrais sentiments de son père pour Lysel, quand il les trahissait par un mot légèrement caustique, par une inflexion de voix où pointait l’ironie. En pressentant les doutes ou les soupçons de sa fille, M. Jaffé ne se reprochait pas encore son extrême modération. Il songeait pourtant que le compromis tacite de leur ménage ne pourrait durer toujours ; que la vie transforme peu à peu ses propres éléments, et, quelque lente que soit son œuvre, nous pousse à des dénouements imprévus ; qu’une fois ou l’autre, sous la pression d’un imperceptible incident, les égarés s’aperçoivent qu’ils font fausse route et rentrent dans les chemins battus. Lorsqu’il était le principal intéressé, il n’eût rien fait pour précipiter cette crise, qu’il se contentait de prévoir comme un savant la marche du son ou de la lumière ; maintenant, en songeant au mystérieux travail qui s’accomplissait peut-être dans l’âme de sa fille, en supposant refroidie la lave la plus dangereuse du volcan, il guettait l’heure où de justes paroles pourraient aider la marche des choses. Il la désirait aussi, toujours plus vivement. Selon ses habitudes d’esprit, il tirait des leçons générales de leur cas isolé, le rattachait à quelque large synthèse. Ainsi, la douloureuse expérience où il était à la fois opérateur et sujet, hâtait la transformation de ses idées maîtresses. Tandis que son étude abstraite de la vie humaine, poursuivie à travers les phénomènes de la nature et de l’histoire, l’avait insurgé contre les lois séculaires qui la règlent, il apprenait à ses dépens leur sagesse, – ou du moins leur nécessité, – et, dans son épreuve même, il découvrait les raisons d’être de cette morale traditionnelle dont sa critique avait si souvent discuté les données, sapé les fondements. Le drame qui se jouait dans son esprit accompagnait donc celui de son cœur, plus intense peut-être, puisqu’il mettait en jeu sa passion dominante, la pensée. Jamais il n’avait dit à personne un mot de cet étrange tourment ; mais depuis cinq ans, sa production s’en trouvait arrêtée : son nouvel ouvrage, cette Esquisse d’une morale sociale, annoncée depuis longtemps, qui devait être l’aboutissement ou la conclusion de ses précédents travaux, se modifiait sous sa plume jusqu’à en devenir la contre-partie, et presque la réfutation. Telle était d’ailleurs sa sincérité, qu’il s’apercevait à peine de cette métamorphose : sa candeur ne redoutait pas les conséquences de ses recherches, puisqu’il les accomplissait avec une entière bonne foi ; l’idée de tricher avec sa méthode ne l’aurait jamais effleuré ; et, sans craindre de se contredire, il restait bravement fidèle à sa devise : In veritate virtus.

III

PROPOS DANS LA NUIT

… Ce n’était sûrement pas la seule admiration qui faisait palpiter Lysel et Mme Jaffé au spectacle du couchant sur la Jungfrau : c’était bien un de ces secrets rapprochements entre notre vie et celle des choses, comme il s’en esquisse dans nos esprits à certaines heures de notre destinée. Ainsi des dessins mystérieux apparaissent à la surface des eaux, sous l’obscure action des vents, pour annoncer aux pêcheurs la tempête prochaine…

Un nuage allongé, aux extrémités appointies, pareil à un projectile lancé par quelque artillerie de géants, prenait en travers le flanc de la montagne, séparant la base du sommet ; tandis que les assises perdaient peu à peu leurs contours et leurs couleurs jusqu’à se confondre avec les vapeurs amassées au fond de la vallée, la cime se détachait, en tons de cuivre et d’or, sur un fond plus clair où se mêlaient les plus délicates nuances des mauves, des gris, des roses. À mesure que la tache livide de la base montait, s’étendait, l’entamait au-dessus des nuages, elle devenait plus transparente et aérienne : sans attaches avec le sol, elle flottait dans l’éther, à des hauteurs incalculables. Le nuage disparut presque tout à coup, disloqué par une rafale. Pendant que ses lambeaux s’étiraient, s’effilaient, s’enfuyaient, se fondaient, l’ombre précipita sa montée. Il n’y eut bientôt plus qu’une flamme légère à l’extrême sommet, un peu pareille à la coulée de lave d’un volcan qui s’émeut ; puis, cette flamme elle-même s’éteignit, comme au souffle d’une bouche toute-puissante. La montagne entière, frileusement enveloppée dans ce manteau d’ombre, reprit sa teinte uniforme, sa teinte d’opale sans reflets, qui s’abaissa peu à peu jusqu’à la lividité de la mort ; en sorte qu’elle ne fut plus qu’un cadavre, marqué pour la décomposition prochaine.

Mme Jaffé murmura :

— C’est fini !

— Pas encore, répondit Lysel ; il y a des retours de lumière.

Elle répéta, d’un accent plus profond :

— C’est fini !

Ils se turent de nouveau, devant ce spectacle mortuaire qui conservait des vestiges de beauté. Leurs traits restaient immobiles, leurs yeux muets. Seules, les belles lèvres de Mme Jaffé frémissaient ; leur jeu furtif suffisait à donner à son visage une indicible expression de souffrance cachée, comme si trop d’émotions cherchaient dans le silence une transcription que la parole eût refusée.

— Vous voyez bien que les plus belles choses ont leur fin, dit-elle. Vous voyez. Pourquoi ne voulez-vous pas me croire ?

Lysel affirma :

— Elles recommencent.

D’un geste empreint de grâce et de désespoir, en levant sur lui ses yeux où brillait une larme, Irène montra les pâles lueurs qui expiraient sur la montagne. Que ces reflets mourants étaient peu de chose, en regard des splendeurs éteintes ! Comme ce dernier effort de la lumière trahissait la défaite et l’agonie ! Comme on sentait que ces couleurs tremblantes allaient s’effacer, et qu’alors la nuit triompherait, noire, humide et profonde comme les ténèbres du tombeau, jusqu’à ce que recommence une autre journée : une autre journée qui ne serait plus la même, qui ne ramènerait ni les mêmes ombres ni les mêmes rayons, qui égrènerait d’autres heures, finirait dans un autre crépuscule, s’en irait à son tour grossir le nombre incalculable des journées mortes, noyées dans le passé, dont la fuite fait la durée comme les gouttes d’eau font la mer !

Lysel répondit à la pensée intime que sa compagne venait d’indiquer plutôt que d’exprimer, et dont il avait saisi l’exacte nuance :

— Il ne se passe rien en moi de ce que vous semblez croire. Je ne vois pas qu’il y ait contre nous plus de forces hostiles que jamais : il me semble plutôt qu’il y en aurait moins. Je ne pressens aucun obstacle qui puisse nous abattre ou nous séparer… Il n’y a que des nuages qui montent dans votre esprit.

Elle répéta une fois encore, avec le même geste :

— L’ombre s’étend…

Et la larme suspendue à ses longs cils roula lentement sur sa joue.

— Ne répétez plus cela ! s’écria-t-il avec impétuosité. J’entends très bien ce que vous voulez dire, et vous vous trompez. Je suis ce que j’ai toujours été. S’il y a quelque chose de changé, c’est en vous-même…

Elle murmura :

— Ce n’est pas nous qui changeons, ce sont les choses.

— Les choses ?… D’hier à aujourd’hui ?…

— D’hier à aujourd’hui, non, en effet ; mais d’autrefois à maintenant, du jour où vous m’avez rencontrée à celui qui va finir… Les choses changent insensiblement : nous ne distinguons pas leur imperceptible travail, qui s’accomplit pourtant… Voyons-nous remuer l’aiguille du cadran qui marque les heures ?… Voyons-nous blanchir nos cheveux ?… Et tout à coup l’on s’aperçoit que l’heure est passée, et qu’on est toute blanche !

Elle eut un geste d’une grâce infinie pour montrer les beaux cheveux argentés qui encadraient si noblement la persistante jeunesse de son visage.

— Vos cheveux blancs sont une coquetterie, répliqua-t-il. Vous le savez bien : vous en jouez ! Et que parlez-vous de votre âge ! Vous êtes l’amour, qui ne vieillit pas.

Elle sourit avec mélancolie :

— Il y a un temps pour l’amour, dit-elle ; c’est la jeunesse. Et la jeunesse passe, malgré vos compliments. À supposer que celle de nos cœurs survive aux années, cela est-il possible, mon pauvre ami ! – à supposer que nous soyons immuables, il resterait ce qui n’est pas nous, les fils étrangers mêlés à la trame de notre destinée, les autres, la vie !…

— La vie gêne ceux-là seuls qui ne savent pas la dominer. Quant aux autres…, avez-vous rien remarqué qui présage un danger ?

Le ton, si résolu dans la première phrase, avait fléchi dans la seconde, révélant une sourde inquiétude. C’était celle qui veillait constamment en Lysel, de voir se dresser entre eux, par un de ces revirements dont le cœur est coutumier, l’homme jusqu’alors passif qui tenait leur sort, et contre lequel il se sentait impuissant.

— Voilà que vous avez peur ! fit Irène.

Il avoua :

— Vous savez de qui et pourquoi. Et puis, j’ai toujours peur, quand il s’agit de vous !

Irène détourna les yeux, sans rien dire. Lysel sentit son inquiétude grossir dans le silence. Il lui résista un moment ; elle fut la plus forte :

— M. Jaffé ?… demanda-t-il d’une voix changée.

Elle fit de la tête un signe négatif ; puis, sans que Lysel en demandât davantage, elle ajouta :

— Il vieillit. Il est souvent malade.

Et, plus sourdement :

— Je crois qu’il souffre…

Ils se turent de nouveau. L’idée de cet homme, d’esprit si haut, si généreux, dont l’indulgence ou la pitié les couvrait, qui ne se plaignait jamais et souffrait peut-être par eux, les tourmentait comme un remords. Jamais elle ne se glissait entre eux sans glacer leur tendresse ; si même ils l’eussent voulu, ils n’auraient jamais pu l’écarter.

— Pourtant, il a compris ! murmura Lysel.

Mme Jaffé leva les yeux vers le ciel, où couraient les nuages. Son regard semblait dire : « Sait-on jamais ?… Sait-on ce qui gronde ou pleure dans un cœur atteint !… » Puis, l’expression en devint plus douloureuse encore, ses lèvres hésitèrent, et, comme si la force de rester fermées leur manquait, prononcèrent :

— Il y a autre chose…

Lysel baissa la tête. Elle vit qu’il comprenait, et insista quand même :

— Il y a ma fille…

Il murmura :

— Une enfant !

— Non, mon ami, Anne-Marie n’est plus une enfant… Elle regarde, elle observe… Elle juge !…

Elle s’arrêta un instant sur ce mot, et poursuivit :

— La question de son avenir se posera bientôt ; croyez-vous que notre affection n’y peut faire obstacle ?

Lysel fit le geste d’écarter un souci :

— Si nous voyions que c’était le cas, murmura-t-il…

Elle l’interrompit :

— Peut-être alors serait-il trop tard !… Il y a tant de choses avec lesquelles il faut compter !… Tant de gens, surtout !… Quelque solitaire qu’on soit, quelque indépendant qu’on se croie, on a un cercle de famille, des amis, des relations… Autant de bouches qui parlent, commentent, discutent…

Lysel se redressa fièrement :

— Qu’ont-elles à dire, ces bouches-là ?… Nos sentiments ne regardent que nous !

— Si nous étions seuls en cause, peut-être. Est-ce le cas ? Vous savez que non. Et quand ces commentaires, ces propos, ces murmures atteignent un être qui dépend de nous, que nous aimons ?…

Ces paroles ne révélaient qu’une part de son souci, non la plus grande : dans l’âme un peu fermée d’Anne-Marie, elle pressentait des mouvements encore confus, qu’elle n’aurait pu définir, ou cependant elle commençait à reconnaître le contre-coup du sentiment qui remplissait sa propre vie. Élevée dans une atmosphère d’amour, cette silencieuse enfant de seize ans découvrait l’amour, là, tout près d’elle, avec la précoce clairvoyance qu’apportent aux choses de l’amour les âmes enclines à l’amour ; et ce n’était pas l’amour limpide et rayonnant dont la pure lumière illumine le foyer, que les mères souhaitent à leur fille : c’était l’amour qui n’ose se montrer tout entier, cherche des voiles, a toujours quelque chose à cacher, et ne mène point au bonheur…

Lysel aurait voulu se taire, sachant qu’on n’arrête pas les vérités une fois dites, tandis que le silence en peut du moins reculer les effets. Mais il y a des paroles qui sortent du cœur comme le sang de la blessure : une question plus précise lui brûlait les lèvres ; ce fut malgré lui qu’il la laissa tomber :

— Où voulez-vous en venir, Irène ?

Elle répondit avec fermeté :

— À ceci, mon ami : je désire qu’à l’avenir vous comptiez moins sur moi ; je voudrais que nous fussions… un peu plus séparés.

— Ne le sommes-nous pas assez ?

— Il paraît que non… Oh ! vous me comprenez, j’en suis sûre, vous comprenez très bien ce que je pense, ce que je veux dire… Nous sommes à un carrefour de la vie : il faut choisir notre chemin.

— Les événements ne se chargent-ils pas de nous l’imposer ?… À quoi bon parler de nous séparer davantage, au moment où ils vont accomplir pour nous cette cruelle besogne ?… Ces jours que nous passons ici, vous le savez, ce sont les derniers jours à nous que nous aurons de longtemps. Et ils sont comptés. Ensuite, que sais-je ?… Je vous reverrai à Triel, si vous y passez septembre… Vous n’allez pourtant pas me fermer la porte de mon ancien refuge ?… En octobre, quand vous rentrerez à Paris, je serai absorbé par mes répétitions… Si peu que je cède aux exigences de ma carrière, je suis pourtant obligé de lui faire une part !… Je vais lui payer largement ma dette, cette fois, puisque nous aurons l’Océan entre nous… Cela ne vous suffit pas !… Que vous faudrait-il donc ?…

— Nous avons eu déjà l’Océan entre nous : jamais nos cœurs n’étaient si proches.

Elle réprima l’attendrissement qui la gagnait à ce souvenir.

— Vous voyez bien que cela ne suffit pas !… Ce que je veux dire, mon ami, c’est qu’il faut cette fois que la séparation soit plus complète, – qu’elle soit consentie.

— Alors, je ne pars plus !…

— Des mots !… Vous savez bien que vous partirez.

— Je ne partirai pas sans que vous m’ayez juré que vous ne pensez pas un mot de ce que vous venez de dire, qu’il n’y a rien de changé dans votre cœur, que je vous retrouverai telle que toujours, que vous m’écrirez comme autrefois.

— Vous voulez que je vous jure tout cela ?… Serments de femme !…

— Vous m’avez appris à compter sur les vôtres.

Irène cessa de répondre, et se retourna vers le paysage. Depuis que les dernières lueurs étaient mortes sur la cime, l’obscurité s’épaississait rapidement dans la vallée et dans le ciel : à peine encore distinguait-on, à travers les ténèbres envahissantes, les blancheurs lunaires des glaciers, la silhouette spectrale du sommet ; tandis que des points lumineux, de plus en plus nombreux, à travers l’espace, signalaient les fenêtres des chalets dispersés. Un feu s’alluma dans un pâturage, sur le Schynige Platte. Des souffles froids agitaient la forêt.

— Rentrons ! dit Irène en frissonnant, après un long silence.

— Vous ne m’avez pas répondu, fit tristement Lysel.

Elle se contenta de répéter, en se levant :

— Rentrons, j’ai froid…

Ils se mirent à descendre, en cherchant le sentier parmi les sapins et les hêtres. La nuit tombée les enveloppait de son silence où glissaient des bruits furtifs de bêtes en fuite, de branches secouées par le vent. Ils croisèrent un couple enlacé : quelque vendeuse de bazar et quelque iodleur de brasserie, habillés en Bernois d’opérette, qui s’en allaient lentement, extasiés dans les langueurs de la soirée, en s’arrêtant tous les dix pas pour se baiser les lèvres…

En parlant à Lysel d’une séparation possible et plus complète, Irène n’avait pas osé lui dire à quel point ni pour quelles fortes raisons elle la sentait nécessaire. Elle voulait l’y préparer en le ménageant. Peut-être elle-même hésitait-elle encore, devant une résolution dont elle savait le prix. Elle ne dit pas non plus que là, tout à l’heure, pendant que l’ombre s’étendait sur les glaciers de la Jungfrau, elle avait entendu au fond d’elle-même comme un glas qui sonnait la fin de quelque chose, et reconnu que c’était le glas de leur amour. Elle ne dit pas qu’à présent même, en cheminant à côté de lui, elle entendait ce glas sonner, sonner toujours dans le silence de la forêt, répétant le même ordre impérieux et triste. Elle ne dit pas qu’elle sentait son ami déjà loin d’elle, que le départ ratifierait seulement la séparation toute prête, que l’espace les disjoindrait moins que sa volonté. Elle ne dit pas qu’elle comptait sur la longueur du voyage, – temps et distance, – pour lui faire accepter peu à peu cette idée de rupture qu’il repoussait de toute sa force : comme on subit une de ces nécessités qu’impose la vie, cette maîtresse despotique qui se fait toujours obéir. Elle ne dit rien de tout cela. Et Lysel, pourtant, l’entendit aussi distinctement qu’elle-même entendait le sourd appel du destin. Mais, tandis qu’elle s’inclinait déjà, comme les branches au gré du vent dont elles connaissaient l’irrésistible force, il cherchait une défense, songeait à se raidir, à la garder.

En arrivant sur la terrasse de l’hôtel inondée de lumière électrique, parmi les hommes en smoking et les femmes en toilette claire, Irène et Lysel reconnurent, installés dans des fauteuils de jonc, Mme Storm, M. Jaffé, Anne-Marie ; ils se joignirent à eux.

Un simple coup d’œil sur les trois figures féminines de ce groupe aurait démenti le proverbe : « Telle mère, telle fille, » qui exprime une si rudimentaire conception de l’hérédité. Il n’y avait, en effet, aucune ressemblance entre le beau visage grave et pur d’Irène, et le visage de la vieille dame que tant de pommades, d’onguents, de poudres, de fards s’efforçaient de rajeunir sous une couronne artificielle de cheveux teints. Tandis que celui de la fille, dans sa régularité sévère, brillait de noblesse et de franchise, celui de la mère, composé de petits traits flétris ou bouffis, semblait raconter la vaine existence qui avait promené de plage en plage et de casino en casino tant de passions et de passionnettes, d’amants et de maris dont certains végétaient encore autour des tapis verts. En les comparant l’une à l’autre, un faiseur d’hypothèses aurait pu conjecturer quelques chapitres de leur histoire : la rencontre passagère de cette femme de plaisir avec un homme d’autre sorte, – le mariage imprudent, désassorti, orageux, dénoué dans un drame, – l’enfance et la jeunesse de cette fille d’un père tragique, dont elle avait hérité l’âme, à la suite de cette mère de vaudeville. Anne-Marie, de son côté, ne ressemblait guère plus à Irène que celle-ci à Mme Storm. Elle était de taille moyenne, un peu trop grasse, très développée pour ses seize ans. La couleur châtaine de sa chevelure souple, abondante, vivante, était bien celle qu’avaient autrefois les cheveux blanchis de Mme Jaffé ; mais son profil busqué, ses lèvres plutôt minces, son menton accentué lui donnaient une expression bien différente de la douce expression maternelle. Seul, le regard profond de ses yeux, d’un bleu très foncé, laissait pressentir une âme qui pouvait devenir sensible ou passionnée, aimante ou violente, ardente ou résolue, selon qu’en décideraient des instincts encore incertains, peut-être aussi les caprices de la vie.

Quatre robustes gaillards attifés en armaillis, – béret de paille, culotte, gilet de velours, manches retroussées, – remplissaient l’air de leurs iodlers, de leurs liaubas, de leurs lalaoutis, en s’accompagnant sur une cithare dont les cordes graves rendaient des sons émouvants. L’un d’entre eux possédait une voix de tête si aiguë, que la figure de Lysel se crispa de douleur. Ces sons inhumains, agréables parfois dans les hauts pâturages, quand l’espace les atténue ou quand l’écho les renvoie, lui perçaient l’oreille à le faire crier ; M. Jaffé, au contraire, les écoutait avec la curiosité attentive qu’il prêtait à toutes choses, en prenant mentalement des notes sur la musique alpestre : car rien ne passait dans son rayon d’observation dont son esprit généralisateur ne tirât aussitôt parti. Il se dérangea cependant pour accueillir les arrivants, les invita courtoisement à s’asseoir ; puis, sans que sa figure ni sa voix trahissent aucune contrariété non plus qu’aucun embarras, il leur demanda, avec son habituelle simplicité :

— Vous avez fait une bonne promenade ?

— Excellente ! répondit Lysel, sur un ton dont la vibration ironique ne fut perçue que d’Irène.

— Loin ?

— Non. Nous sommes allés voir le couchant à Umspunnen.

— Ah ! le couchant ! murmura Mme Storm en levant une main qu’elle laissa aussitôt retomber sur le bras de son fauteuil. C’est toujours la même chose !

Elle aimait peu la nature, n’appréciait à Interlaken que le Casino, où personne ne voulait l’accompagner, s’ennuyait avec ses enfants qu’elle avait pourtant rejoints, parce qu’elle s’ennuyait aussi dans son entresol de l’avenue du Bois-de-Boulogne.

— Celui de ce soir était fort beau, dit M. Jaffé. Ce n’était pas l’Alpenglühn, le couchant romantique, impérial, ensanglanté. C’était un couchant plus familier, la belle fin presque tranquille d’une journée un peu douteuse.

— D’une longue, longue journée, bâilla Mme Storm. Dieu ! que les journées sont donc longues, dans ce pays ! Mon cher monsieur Lysel, croyez-vous vraiment qu’elles n’y sont que de vingt-quatre heures ?

Pendant ce rapide dialogue, Irène s’était approchée de sa fille. En lui effleurant le front de ses lèvres, elle sentit ou devina un recul, un frisson, une révolte muette, qui la repoussait. Ce n’était pas la première fois qu’une telle impression la pénétrait : jamais pourtant avec autant de force. Elle se retira aussitôt, et dit au hasard, en comprimant son émotion :

— Il y a des jours où le couchant est si tragique, qu’on croirait que le soleil ne se lèvera plus.

— Ce n’était pas le cas aujourd’hui, répondit M. Jaffé.

— D’ailleurs, le soleil se lève tous les jours, ajouta Lysel.

— À moins qu’il ne pleuve, fit Mme Storm, en regardant le ciel.

Lysel, à son tour, s’était approché d’Anne-Marie. Il lui tendit la main, qu’elle effleura. Si léger que fût l’attouchement, si banal que fût le geste, il eut, comme son amie, l’impression d’une pensée hostile, – méfiante ou jalouse. La jeune fille retira sa main plus vite qu’elle n’aurait fait, si le contact de Lysel ne lui eût été désagréable ; puis, brusquement, elle rapprocha son fauteuil de celui où son père venait de se rasseoir, lui prit la main et se pencha sur lui, dans une attitude charmante, qui semblait offrir et demander protection. De sa voix paisible, un peu grêle, qui prenait volontiers un accent démonstratif, M. Jaffé prononça :

— Les jours se suivent et se ressemblent, avec d’imperceptibles nuances. Tout recommence et tout continue !

Il était plutôt petit, avec l’épaule droite légèrement déviée, les membres menus, le corps frêle. Son visage affiné, qu’allongeait une barbe maigre, taillée en pointe, toute blanche, eût rappelé ces portraits de gentilshommes que peignaient les Clouet au temps de Henri III, sans la majesté d’un large front superbement modelé, lourd de pensées, sans la profondeur du regard que voilaient les verres fumés de lunettes à branches d’or. Il arrivait à cette heure de la vie où la maturité se confond avec la vieillesse : sa taille commençait à s’affaisser, ses mouvements se faisaient plus lents, ses mains maigres se ridaient. En ce moment, il tenait son petit chapeau de paille sur ses genoux pour rafraîchir dans l’air du soir sa tête presque entièrement chauve, un peu trop grosse, mais d’une forme parfaite. Quand il prononça cet axiome de sagesse résignée, sa fille leva les yeux sur lui avec une expression de ferveur concentrée.

— Il y a pourtant des choses qui finissent, dit Irène.

Personne ne releva cette parole qui se perdit dans le murmure des conversations voisines, des pas craquant sur le gravier, de la valse du Lauterbach qui sautillait par les allées. Et ils se turent.

Ils étaient là, tous quatre, sous le regard un peu ironique de Mme Storm, réduits à l’un de ces silences où s’expriment parfois les sentiments retenus encore dans la gaine de l’inconscience, ou ceux dont l’intensité effarouche les mots. Ils étaient là, comme au seuil d’une de ces tragédies d’âmes qui se développent et se résolvent le plus souvent sans violences, bien qu’elles mettent aux prises les mêmes forces opposées que celles où le sang coule, ces forces qui s’entre-combattent éternellement dans le monde et dans nos veines : celles du devoir et de la passion, de l’amour et de la haine, de la vie et du destin. Ils étaient là qui s’écoutaient penser, devinant leurs muets griefs, leurs plaintes sourdes, leurs reproches imprécis, tous leurs secrets, tout ce résidu douloureux qui subsiste dans les cœurs où l’orage a passé. Pourtant, si quelque regard avait pénétré jusqu’aux replis les plus cachés de leurs âmes, il n’y aurait surpris ni rancunes aigries, ni jalousie enfiellée. Dans l’âme seule d’Anne-Marie, trop jeune pour comprendre, il eût distingué quelques traces suspectes : c’est que, par cela même que trop de savoir et de réflexion ne gênaient pas son instinct, elle seule peut-être avait l’intuition des dangers où ils couraient. Elle eût été, certes, incapable d’expliquer ce qui se passait en elle ou ce qu’elle apercevait en eux ; mais elle sentait un terrain miné trembler sous leurs pas. Sûre que c’était Lysel qui les y poussait, elle sentait naître en elle des sentiments de méfiance, de répulsion, presque de haine pour cet ami de son enfance, qui jadis la comblait de menus présents, jouait avec elle ou lui contait de belles histoires, et qui plus d’une fois avait apaisé ses pleurs en prenant son archet magique, cet ami que deux ans plus tôt elle aimait de tout son petit cœur facile, au temps si proche encore où ce cœur n’était qu’un viscère ignorant, fonctionnant sans calcul, selon les simples lois des attractions ; même, – elle le reconnaissait avec horreur, – une ombre de ce sentiment complexe rampait vers sa mère tant aimée ; tandis qu’au contraire une tendresse ardente, d’une chaleur nouvelle, courait violemment à ce père qui jusqu’alors inspirait plus de crainte que d’affection, et qu’elle découvrait en quelque sorte avec une surprise ravie…

Quand de pareils nuages pesaient sur eux, ils trouvaient souvent un refuge dans la banalité de propos oiseux, causant, comme des indifférents qui se connaissent à peine, de la table d’hôte, ou du paysage, ou de la liste des étrangers. Ce soir-là, malgré eux, la force de leurs sentiments donnait un sens à leurs moindres paroles.

— Passe encore pour la cithare, mais ces chanteurs sont insupportables ! dit Lysel, quand l’armailli à voix de tête se remit à glapir.

Anne-Marie, qui tenait toujours la main de son père, se tourna vers lui en répondant :

— Je n’aime plus aucune musique !

Ce fut comme si l’anathème frappait l’artiste à travers son art.

— Oh ! fit Lysel, je crois que vous ne l’avez jamais beaucoup aimée, vous !

La jeune fille répliqua, d’un ton presque agressif :

— Si ! je l’aimais, autrefois… Mais on change !

Ses yeux sombres luisaient dans la nuit.

— Voyez-vous cela ! dit Lysel en tâchant de plaisanter… On change !… À seize ans ?…

Mme Storm, qui semblait sommeiller, souleva ses paupières, et prononça :

— Les femmes changent à tous les âges, cher monsieur !

La gêne s’accentua pendant un nouveau silence. Puis M. Jaffé reprit, comme s’il découvrait un sens général aux paroles de sa fille, après les avoir longuement pesées :

— Nos goûts n’ont rien de fixe, mais nous ignorons quelles lois en règlent les variations. J’ai longtemps préféré Beethoven à tous les autres musiciens ; à présent, j’aime mieux Mozart. Dans un domaine plus modeste, il y a des années où j’aime les fraises et d’autres où je n’en mange pas. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Tout le monde est comme cela, mon cher, en toutes choses, répondit Mme Storm. C’est heureux : vous représentez-vous ce qu’on s’ennuierait, si l’on ne changeait jamais ?

Après de suprêmes modulations où la voix de tête avait lancé ses notes les plus aiguës, les armaillis avaient plié bagage et s’en allaient. Lysel poussa un soupir de soulagement :

— Enfin !…

— Leurs chants sont cependant fort curieux, observa M. Jaffé. Quelle en peut être l’origine ? J’ai entendu jadis, en Sicile, des mélodies populaires qui ressemblaient un peu à cela. C’étaient des sortes de nénies, plaintives et monotones. On les disait fort anciennes.

Il se tourna vers sa femme, et ajouta :

— Vous vous en souvenez peut-être, ma chère amie ?… C’était pendant notre premier voyage en Italie.

Mille autres souvenirs surgirent aussitôt dans l’esprit d’Irène. Elle eut hâte de s’y dérober.

— Non, je ne m’en souviens pas, répondit-elle. Vous savez que j’ai peu de mémoire.

— La mémoire est capricieuse, conclut M. Jaffé en généralisant encore. Il y a des choses que nous nous rappelons, il y en a que nous oublions, et nous parvenons rarement à nous expliquer d’où vient cette inégalité.

Comme personne ne relevait ses paroles, il ajouta :

— Quelquefois, pourtant, nous le savons…

Le concert étant fini, des bruits de voix, des rires, des mouvements se produisaient sur la terrasse. On vit les toilettes claires et les smokings glisser dans la lumière, disparaître ou revenir.

— Oh ! cette vie d’hôtel ! dit Irène. Ces étrangers, ces touristes !… Que faisons-nous ici ? mon Dieu !…

Mme Storm souleva de nouveau sa main, dont les bagues scintillèrent, et la laissa retomber du même geste d’ironie.

— C’est vrai, que faisons-nous ici ? répéta M. Jaffé, d’un ton pénétré.

Anne-Marie lui pressa plus fortement la main qu’elle tenait toujours ; tous sentirent que la question dépassait la terrasse et son parapet, la vallée au-dessous, l’horizon que fermaient les montagnes, et roulait dans l’espace, comme avec un bruit d’orage éloigné.

— Ah ! murmura Lysel, savons-nous jamais ce que nous faisons ?

— Souvent, répliqua sèchement M. Jaffé.

Rien n’agaçait son esprit rigoureux comme les lieux communs d’un vague pessimisme, les réflexions imprécises, ce qu’il appelait « les mots inutiles ». Il continua, comme dans une démonstration :

— Quand je pense, je sais très bien ce que je pense. Quand vous jouez, monsieur Lysel, vous savez si c’est une sonate ou un concerto, si c’est du Bach ou du Beethoven, ou si vous improvisez ; vous savez même si vous vous surpassez ou si vous restez au-dessous de vous-même.

— Oh ! cela, sans doute ! Mais il y a les vastes territoires inconnus où tâtonnent nos esprits et nos cœurs.

De sa petite voix grêle, qui se fit tranchante, M. Jaffé affirma :

— Ces territoires se rétrécissent de jour en jour : notre science s’en empare, les défriche, les met en culture.

Lysel lui laissa le dernier mot, n’ayant nulle envie de discuter. L’air fraîchissait. Anne-Marie eut un frisson, que sa mère remarqua.

— As-tu un châle ? Non ? Imprudente !

Lysel offrit d’en chercher un. La jeune fille s’empressa de refuser :

— Merci, j’irai moi-même.

— Rentrons plutôt, dit M. Jaffé. Il est tard.

Lysel déclara qu’il n’était pas l’heure de se coucher, que le fumoir était inhabitable, les salons encombrés, sa chambre trop petite. Il espérait qu’Irène resterait avec lui. Mais elle était déjà debout, prête à rentrer.

— Prenez garde de vous refroidir ! lui dit-elle.

Sans le vouloir, et parce que sa tendresse veillait toujours, elle mit dans cette simple recommandation une sollicitude dont Lysel sentit la douceur.

— Soyez tranquille, je ne crains pas l’air du soir ! répondit-il en la remerciant des yeux.

— Il est pourtant assez perfide dans ces montagnes, observa M. Jaffé en posant la main sur le bras de sa fille. On ne saurait être trop prudent !

Ils s’en allèrent sur ces mots. Bientôt leurs trois ombres, en gravissant l’escalier du perron, se découpèrent en vigueur sur la nappe de la lumière. Celles du père et de la fille semblaient se confondre ; celle d’Irène s’allongeait à côté, solitaire. Il y a des moments où les moindres détails prennent un sens. En suivant du regard ces trois ombres qui s’éloignaient ainsi, Lysel songeait : « C’est moi qui tiens l’espace vide entre elles : seul, je les empêche d’être tout à fait unies ! » En même temps, il se remémorait leur histoire, se trouvait coupable, opposait à son égoïsme la candeur généreuse de M. Jaffé, dont par sa faute la vieillesse glorieuse serait privée du meilleur, du plus tiède appui : car la séparation s’élargirait sans cesse. « J’ai donc fait leur malheur à tous, se dit-il encore, puisque Irène même n’est pas heureuse ! » Il savoura l’amertume de ce regret, en le rapprochant des impossibles rêves qui avaient autrefois bercé son amour naissant, comme ils bercent toutes les passions dans les cœurs illusionnés. « Et cette petite Anne-Marie qui grandit, qui se méfie, qui me prend en haine ! Est-ce possible ?… » Ce dernier trait acheva de le désespérer. Il conclut : « Irène a raison : mieux vaut finir avant que la vie nous soit plus cruelle, avant qu’elle nous impose un parti que nous pouvons encore prendre en beauté, pendant que seuls nous sommes nos juges et nos maîtres, – si vraiment cela ne peut durer toujours !… » Mais à cette idée de la fin, un tel froid le glaça jusqu’aux moelles, il se sentit rouler dans un tel abîme, avec une telle horreur d’en toucher le fond, qu’il se raidit de tout ce qu’il avait d’énergie : « Non, non ! Nous avons vaincu tant d’obstacles, nous sommes si profondément, si indissolublement unis !… Non, non, nous ne permettrons pas à la vie de passer comme un couperet entre nous !… À la mort seule appartient cette horrible besogne !… Nous n’avons qu’un souffle, nous n’avons qu’une âme !… Nous séparer, non, non, jamais !… »

Son imagination l’isolait si bien, qu’il prononça ce « jamais » à voix haute, avec un geste de défi. Il s’aperçut alors que Mme Storm n’avait pas quitté son fauteuil, où elle disparaissait à moitié dans un paquet de châles. Elle les écarta, souleva ses paupières somnolentes, posa sur lui son regard qui s’anima, et demanda :

— Hé ! qu’y a-t-il donc, mon cher monsieur Lysel ?…

— Rien, madame, rien, je n’ai rien dit…

Il balbutiait, honteux d’avoir trahi son émoi devant cette femme qui soupçonnait certainement leur secret, ne pouvait le comprendre, le ravalait sans doute au niveau des souvenirs galants qui voletaient autour d’elle. La vieille dame le tint un moment sous le regard de ses yeux troubles, referma les paupières, et dit :

— Quand un homme dit « jamais », ou quand un homme dit « toujours », c’est quand il pense à ses amours… Et pourtant, ces deux mots-là n’ont aucun sens, mon cher monsieur !… Aucun !… Qu’est-ce qui dure toujours ? Qu’est-ce qui n’arrive jamais ?…

IV

LE MATIN, SOUS LES HÊTRES

Sur la table de sa chambre, Lysel trouva ce télégramme :

« Hugo frappé d’apoplexie. Venez. – LOUISE. »

Au moment donc où chancelait le plus cher appui de sa vie, voici qu’il était encore frappé dans sa meilleure, – dans son unique amitié ! En effet, parmi la foule de ces compagnons d’existence qu’on appelle des amis parce qu’on cause, mange, boit et fume avec eux, Hugo Meyer, son aîné d’une douzaine d’années, était le seul qui méritât ce nom. Robuste et bon, avec son long corps osseux, sa face rouge, sa barbiche et son toupet d’un jaune invraisemblable, le fondateur des fameux concerts cachait sous sa fruste enveloppe une exceptionnelle distinction d’esprit, une large culture, une sensibilité juvénile et charmante : brutal quelquefois et toujours délicat, si passionné pour son art, si vaillant et désintéressé dans sa lutte pour « les maîtres », sa carrière n’avait été qu’une glorieuse bataille au profit des grands méconnus : Berlioz d’abord, puis Wagner, puis César Franck. N’ayant jamais composé qu’un oratorio, dont il avait le premier reconnu la faiblesse, il ignorait les mesquineries que développe trop souvent la rivalité des amours-propres, quand elle complique celle des intérêts. Pas un artiste de ce temps qui n’eût à se louer de lui ! Lysel lui devait plus qu’aucun autre, puisque aux conseils d’art, aux services d’influence, Hugo Meyer avait ajouté beaucoup de ces services de cœur dont le prix est infini : une bonne parole à l’instant même où elle est attendue, une poignée de main plus éloquente que les mots, une visite opportune, le foyer ouvert, l’accueil cordial, tous ces témoignages d’affection qui créent entre les hommes un lien infrangible et magnifique. Aussi, tandis que la feuille jaune tremblait dans sa main, Lysel reconnut-il tout à coup en lui, autour de lui, l’imprégnant comme une atmosphère, cette poignante sensation de solitude, tourment de son âme, dont le délivrait seulement la présence de l’unique amie ou celle de l’unique ami. Sa rapide imagination lui représenta le monde privé de ces deux êtres : un désert s’ouvrit devant lui, ses pas s’enfoncèrent dans le sable, sa langue sécha, il entendit l’aboiement des chacals déchirer le silence des plaines infinies.

Puis la vision s’effaça : il s’oubliait pour penser à Louise. Pas artiste, celle-là, ah ! non ! et ne comprenant rien aux petits signes noirs griffonnés sur du papier réglé ; mais si dévouée et bonne, si habile à créer du confort, de la sécurité, de la confiance ! Souvent, il s’était demandé comment la haute intelligence du maître s’accommodait d’une telle simplicité. Il se reprocha cette indiscrète question : « Ils s’entendaient si bien, songea-t-il, leur union était si parfaite ! Eux aussi, il n’y a que la mort qui puisse les séparer ! » Et la mort était là, tout proche. Il en sentit le vol terrible, et frissonna : « Vouloir se quitter, quand on sait qu’elle viendra ! Devancer son œuvre impitoyable !… » À ce retour sur la scène de tout à l’heure, des larmes roulèrent le long de ses joues. Il les essuya résolument, et, fixant son esprit sur des décisions pratiques, se mit à consulter l’indicateur. Pour rejoindre à Bâle l’express du soir, il fallait partir le lendemain vers onze heures. Pourrait-il revenir, ensuite ? passer auprès d’Irène les dernières journées intimes qui précéderaient la séparation ?… Du moins, puisqu’elle était matinale, pourrait-il lui dire adieu, arracher à sa tendresse un mot où elle se démentirait ?… Mais si elle persistait dans ses scrupules ? Après ce départ hâtif, qui lui garderait son amie ? qui résisterait aux forces adverses déchaînées en elle, contre lui ? qui défendrait ce qu’il osait appeler « ses droits » ? – ces droits du cœur, méconnus, imprescriptibles, qu’oppriment tant d’autres droits réguliers, inscrits dans les codes, garantis par les lois ! Quoi qu’il en fût, d’ailleurs, le départ s’imposait : impossible de repousser le vœu de l’affligée, impossible de se soustraire au devoir de la reconnaissance, impossible même de remettre d’une demi-journée, puisqu’elle ordonnait, Celle qui n’attend pas !…

La nuit se passa en calculs rétrospectifs, en vains regrets, en plans irréalisables. Lysel acheva de s’y énerver. Levé dès le petit jour, il sortit, erra dans la vallée, puis par la ville, et sitôt la poste ouverte, envoya une longue dépêche à Mme Hugo Meyer, pour annoncer son arrivée. Puis il guetta la sortie de Mme Jaffé. Chaque matin, elle se promenait un moment après le petit déjeuner, seule. Paresseux comme les insomniaques, sûr d’ailleurs de la retrouver plus tard, Lysel l’accompagnait rarement : il regretta tant d’heures perdues, que l’avenir ne ramènerait jamais.

Elle apparut, et s’étonna de le voir :

— Comme vous êtes matinal, aujourd’hui !…

Son regard brillait d’une satisfaction un peu malicieuse : comme si, attribuant ce zèle à leur entretien de la veille, elle se réjouissait quand même d’y mesurer la force du lien qu’elle voulait briser.

— Je n’ai pas dormi, répondit Lysel.

Ils longèrent la pelouse, où un goût germanique a semé des gnomes et des lièvres en terre cuite autour d’un jet d’eau tournant ; et ils entrèrent dans le parc. De lentes allées montent sous l’ombre épaisse des hêtres et des sapins. Ce rideau de feuilles et de branches s’entr’ouvre tantôt sur la ville avec ses hôtels, ses deux vieilles églises, la gare enfumée, tantôt sur la Jungfrau qui, toute vaporeuse, ce matin-là, aérienne, transparente dans le ciel clair, scintillait aux caresses du soleil.

— Voyez, comme elle est belle ! dit Irène en s’arrêtant.

Lysel ne répondit pas. Avant dannoncer la triste nouvelle, il voulait revenir sur les paroles de la veille, en demander le désaveu ; il entra tout de suite au cœur du sujet :

— On prétend que la nuit porte conseil. Est-ce vrai ? Je l’espère. Elle aurait alors dissipé vos mauvaises idées d’hier soir !

Irène répondit gravement, sans hésiter :

— Croyez-vous, mon ami, que je vous ai parlé dans une impulsion irréfléchie ? Voilà longtemps que je pense à ce que je vous ai dit, que je voulais vous le dire. J’y ai pensé cette nuit encore, naturellement. Non, je n’ai pas changé d’avis.

Comme il voulait protester, elle l’arrêta tout de suite :

— Seulement, il faudrait écouter mes raisons, toutes mes raisons. Et vous ne voulez pas !

— Les paroles donnent souvent à nos idées une réalité qu’on regrette ensuite, objecta-t-il. Si seulement vous ne m’aviez rien dit hier !…

Ils suivaient lentement une allée étroite, que les branches des hêtres recouvraient comme une voûte, dans une ombre et dans un silence propices aux aveux très intimes.

— Oui, je sais, vous n’aimez pas qu’on s’explique, dit-elle. Il le faut pourtant ! Je tiens à vous dire tout ce que je pense, quoi qu’il m’en coûte ! Vous souffrirez de l’entendre, comme j’ai souffert de le penser. Mais après, vous reconnaîtrez que je suis dans le vrai.

— Non, non, jamais ! s’écria Lysel.

— Écoutez-moi, vous verrez !

Elle paraissait si résolue, qu’il eut peur de l’entendre, et ne songea plus qu’à reculer l’échéance.

— Croyez-vous que ce soit le moment de parler de cela ?

— Vous vous en doutez, puisque vous avez vous-même engagé la conversation… Et moi, j’en suis tout à fait sûre… Ce moment est arrivé par la marche des choses, par la fuite des années, des mois et des jours, comme arrivent toutes les heures fatales,… comme arrive celle où l’on meurt, mon ami !… Pourquoi meurt-on tel jour plutôt que tel autre ?… Et pourquoi vous dis-je à présent ce que j’aurais pu vous dire il y a des mois, ou remettre à l’année prochaine ?… Parce que j’étouffe, et ne puis plus attendre !…

Elle posa les mains sur sa poitrine, dans un geste qui soulignait l’angoisse de son beau regard. Lysel baissa la tête, comme pour dire qu’il écoutait. Elle reprit, d’une voix qu’apaisa un effort de la volonté :

— Je ne vous ai parlé hier que des raisons extérieures qui nous imposent une séparation… Remarquez, mon ami, que je n’ai pas dit : « une rupture ».

— Quelle nuance ! interrompit-il.

— Il y en a une… Ces raisons sont déjà très graves, vous l’avez compris : assez graves pour s’imposer à des gens qui n’ont plus vingt ans… Cependant il y en a de plus graves et de plus profondes, qui tendent au même but. Celles-ci ne tiennent ni à notre âge, ni à notre milieu, ni aux égards que nous devons à d’autres…

Elle parut chercher des mots difficiles à choisir :

— … Elles viennent de nous-mêmes, de nous seuls… Elles tiennent à nos caractères, à la nature de nos sentiments…

— Quelles subtilités ! s’écria-t-il avec un accent d’ironie.

— Non, non, répliqua-t-elle en s’arrêtant, c’est très simple, au contraire !

Debout dans l’ombre des hêtres dont les feuillages découpaient en dentelles la lumière matinale, elle plongea ses beaux regards francs jusqu’au fond de l’âme de son ami ; et, résumant en ces mots sa souffrance de beaucoup d’années, – le mal secret qui dévorait son amour depuis l’époque des premiers enchantements, elle dit :

— Il faut la pleine lumière à une belle affection !

Ce n’était pas la première fois qu’en leurs heures les plus intimes, elle invoquait ainsi la vérité ; jamais encore cette invocation n’avait eu le caractère presque solennel qu’elle prit à ce moment. Lysel détourna les yeux. Du bout de sa canne, il repoussa machinalement quelques cailloux sur le chemin. Puis, gêné par ce regard qui continuait à peser sur lui, il risqua une objection dont il sentait la misère :

— Il y a si peu d’ombre sur la nôtre !

— Il y en a, répliqua-t-elle.

— Ceux que « cela regarde », – Lysel pesa sur les deux mots, – ont si bien compris !

— Nous l’avons cru : si nous nous trompions ?… L’on entend tout ce qu’on veut, dans le silence, on l’interprète à son gré… Ma fille, en tout cas, ne sait que penser ; moi, je n’ose penser à ce qu’elle soupçonne !

Elle se remit à marcher, plus nerveusement :

— D’ailleurs, il y a les autres : les étrangers…

Il se révolta :

— Par exemple !… Ceux-là, nos affaires…

Elle ne le laissa pas achever :

— Il faut bien que nous leur reconnaissions un droit à s’occuper de nous, puisque nous nous cachons d’eux… Certainement, nous dissimulons !… En leur présence, vous m’appelez « madame », je vous appelle « monsieur… » Nous affectons presque l’indifférence… Tenez ! quand j’entends discuter votre talent, j’ose à peine vous défendre… Oh ! je vous défends quand même, vous savez !… Pas comme je voudrais, non… Car alors, je meurs d’envie de leur crier : « Taisez-vous donc ! Ne comprenez-vous pas qu’il est toute ma vie ?… »

— Vous voyez ! s’écria Lysel… Vous voyez que vous m’aimez toujours !…

— En doutez-vous ?… Mais il y a du mensonge autour de nous, sur nous, en nous, dans nos paroles, dans nos actes, dans nos pensées !… Nous en sommes entourés, nous en sommes imprégnés : il se lève comme une poussière sous nos pas, nous le respirons avec l’air comme un miasme… Notre amour en est souillé, sali, empoisonné !… C’est cela qui me tue, c’est cela que je ne puis plus supporter !…

Le sang affluait à ses joues, ses lèvres frémissaient, elle vibrait toute. Comme il restait atterré par cet éclat, elle continua, en s’arrêtant encore :

— Vous ne savez pas ce que c’est que la vérité !… Ce n’est pas une petite lueur hésitante qui vacille dans les ténèbres : c’est un rayonnement, c’est une gloire !… On ne peut pas lui mesurer sa part, lui cacher la moitié de ce qui est à elle, lui marchander ce qu’on voudrait garder dans l’ombre !… Quand elle se met à traquer le mensonge, elle l’atteint, ne le lâche plus : il n’y a nul recoin écarté de l’âme où il puisse la fuir !… Mon Dieu ! que j’ai souffert de lui dérober une part de mon être, la plus grande, celle que j’aurais voulue la plus pure !… Que j’ai souffert de cette magnifique chose qui n’est belle que dans la lumière : de l’amour !… De l’amour qui devrait être une source de joie !… Je ne vous fais pas l’injure de croire que vous ignorez cette douleur-là !…

En la voyant emportée en un tel élan, Lysel manqua de courage pour lui répondre qu’il aimait son amour au-dessus de tout et ne pensait jamais qu’à la conserver.

— Mais c’est ainsi ! reprit-elle d’un ton plus mesuré, les yeux vers le passé… On écoute la voix de son cœur : elle chante si doucement !… Elle raisonne, aussi : elle est si captieuse !… Oh ! elle raisonne à merveille, comme un avocat !… L’avocat des causes sympathiques, vous savez ? Il a si facilement l’air d’avoir raison !… Et puis le juge est partie, et ne demande qu’à se laisser convaincre… Et un jour, on se trouve là où nous sommes !…

En parlant ainsi, elle revoyait comme dans un songe rapide, loin derrière eux, dans des heures essentielles, leurs longues années de dévouement, de tendresse, de fidélité. Elle retrouva dans son souvenir l’amertume de tous les adieux, la tristesse de toutes les séparations, la douceur de tous les retours. Elle revit Lysel en divers moments où, sans autre raison qu’un inexplicable mouvement du cœur, le portrait de son ami s’était gravé dans ses yeux : un jour où, l’ayant accompagnée à la gare de Lyon, il lui disait adieu devant le wagon, enveloppé dans une cape espagnole qui le faisait ressembler à un héros romantique ; un autre jour où, en veston de chasse, il buvait dans sa main l’eau glacée d’une source de montagne qui coulait du rocher ; un autre jour encore où, dirigeant un concert, il s’était tourné vers elle, rayonnant de jeunesse et de force, pendant qu’on l’acclamait. Elle mesura la profondeur de leur union, la pleine sécurité qu’avait gardée son cœur, la beauté de leur confiance réciproque qu’aucun malentendu n’avait jamais altérée, tout ce qu’il y a de doux, d’enivrant, de splendide dans un sentiment qui s’épanouit malgré la vie, plus fort qu’elle, et subsiste parmi ses naufrages ; et elle dit, sans cacher son émotion :

— Je ne regretterai jamais de vous avoir aimé ; mais on ne fonde rien de beau, ni de bon sur le mensonge !

Lysel la crut reconquise, lui prit la main, mit dans sa voix toute sa tendresse, qui se fit câline et plaintive pour mieux l’envelopper.

— Si vous ne regrettez rien, chérie, si vous m’aimez encore, si vous êtes la même, alors, dites, pourquoi parler de séparation ?

L’angoisse reparut aussitôt dans les yeux d’Irène, qui se dégagea.

— Il y a des heures décisives où l’on peut encore se reprendre, dit-elle gravement. Je sens que nous sommes dans une de ces heures-là, mon ami, je l’entends sonner dans ma conscience… Nous pouvons encore remettre notre vie dans la vérité : cela ne dépend que de notre courage… Ah ! si vous vouliez m’aider à en avoir !… Mais voilà que vous faites vos yeux tristes !… Je vous en supplie ; ayez de l’énergie, aidez-moi !…

Elle suppliait, elle faiblissait. Peut-être Lysel fut-il touché d’une telle détresse, et songeait-il à lui sacrifier son cœur ; peut-être, au contraire, voulut-il tenter de la reconquérir, à tout prix. Il la regarda plus tristement, plus tendrement, et il dit :

— Les événements sont pour vous, ma pauvre amie !… Je ne puis me défendre, à peine ai-je encore le temps de vous répondre : je vais partir tout à l’heure.

Elle pâlit et s’écria :

— Déjà !

Et tout l’échafaudage de ses scrupules, de ses résolutions, de ses énergies, s’écroula sur ce mot : un éclair illuminait son âme où l’amour seul rayonna.

— Mon Dieu ! s’écria Lysel, bouleversé de sa victoire, si c’est ainsi…, pourquoi m’avez-vous fait si peur ?

En peu de mots, il raconta la maladie de Hugo Meyer, la dépêche de Louise, sa réponse, l’heure qui pressait. Elle s’attendrit en l’écoutant, elle fut de nouveau l’amie compatissante, qui oublie toutes ses douleurs devant celles de son ami :

— Vous avez un tel chagrin, et je ne m’en doutais pas !

— Mais comment voulez-vous que je vous quitte, après ce que vous m’avez dit ?

— Oh ! partez !… L’amitié est aussi belle que l’amour !… Elle a ses droits… Partez ! vous n’avez rien à craindre tant que vous êtes dans la tristesse !… En de pareils moments, vous me trouverez près de vous !…

— Et après ?…

— … Toujours !

Si dévouée, si profonde était leur tendresse, que l’ombre de la mort, en rampant vers eux, les rapprochait davantage…

DEUXIÈME PARTIE

I

LETTRES

Lysel à Madame Jaffé.

… Mes pires craintes ne se sont pas réalisées : j’ai retrouvé le vieil ami, le vieux maître, le père, comme nous l’appelions quelquefois. On le sauvera peut-être. « Puisqu’il n’est pas mort sur le coup », dit le médecin, il a « des chances de s’en tirer ». S’il ne s’agit pas d’une guérison à peu près complète, faut-il la souhaiter ? Je ne puis m’imaginer mon Hugo Meyer poussé dans un fauteuil roulant, je ne puis le concevoir sans tous les traits qui l’ennoblissent : l’intelligence, l’amour de l’art, la générosité. Parmi les fins cruelles qui nous menacent, celle où l’être survit à sa propre pensée me paraît la plus misérable. Pourtant, je crois que sa pauvre Louise aimerait mieux le garder, même ainsi. Je n’ai jamais vu tant de douleur dans des regards humains. Elle est écrasée. Je ne sais combien de fois elle a déjà recommencé le récit de la catastrophe, avec de légères variantes, comme si les faits se déformaient à force de tourner dans son esprit :

« Comprenez-vous, mon bon Lysel ?… Il avait dîné comme les autres jours, plutôt mieux, en se régalant !… Je lui avais fait une carbonnade de bœuf, vous savez, ce plat qu’il aime tant, et une belle quiche à la mode de son pays ! Après quoi, il avait pris son café avec deux verres de mirabelle… Même que je lui ai dit : « Mon poulot, tu as tort d’en prendre deux : ça va t’empêcher de dormir !… Il m’a répondu : « Quelle idée, il n’y a rien de meilleur pour la digestion !… » Et puis, il s’est levé pour aller au balcon. Il m’a appelée pour me dire : « Regarde un peu du côté de l’Arc de Triomphe, ces nuages rouges, est-ce assez beau ?… Il ne se promenait pas souvent, vous savez, mais il ne manquait jamais un beau couchant !… J’ai regardé comme il disait, et je lui ai répondu : « On dit que c’est un signe, un présage, que ça annonce des choses, enfin, quoi !… » Il m’a dit, comme il me disait toujours quand je lui parlais de mes superstitions : « Ma pauvre Louise, où as-tu pris ces idées-là ?… » Et il a bourré sa pipe, sa vieille pipe en porcelaine qu’il a rapportée de Bayreuth, en souvenir, après la première de Parsifal… Il l’allume, il en tire quelques bouffées… Et voilà qu’il dit tout à coup : « Qu’est-ce qui me prend ?… Mais qu’est-ce que j’ai ?… Qu’est-ce que j’ai donc ?… » Et il se lève, il recule en battant l’air de ses bras, il devient violet, il tombe du fauteuil, comme une masse… Depuis, il est resté comme vous l’avez vu !… »

Louise m’a aussi raconté leur histoire, que j’ignorais : nous connaissons si peu nos amis ! Elle a quelques années de plus que lui. On ne le dirait pas : elle a gardé une espèce de jeunesse, tandis qu’il vieillissait beaucoup, ces derniers temps. Elle était la femme d’un musicien de l’orchestre du théâtre de Strasbourg, où Hugo Meyer a débuté, voilà quelque quarante ans. Ils se sont aimés, dès la première rencontre, et ils sont partis ensemble : « On s’aimait trop, mon bon Lysel, on n’aurait pas pu faire autrement ! » Pour elle, c’est tout simple : elle n’a jamais eu l’ombre d’un remords. Du reste, ils ne sont pas mariés. Comme ils sont restés loin du monde, ils n’ont pas à compter avec ses exigences ; aussi ne souffrent-ils pas de leur position irrégulière. Je crois d’ailleurs qu’ils s’en aperçoivent à peine : « On m’appelle Madame Meyer : il faut bien ! c’est tellement plus commode !… » Le mensonge ne lui pèse pas, ou même, à ses yeux, a dès longtemps cessé d’être un mensonge : elle et son Hugo ne font qu’un ; l’état civil ne saurait rendre leur union ni plus complète, ni plus solide. Le seul lien qui les attache l’un à l’autre, c’est leur sentiment. Comme ils n’ont pas de religion, ce lien leur suffit : il leur semble aussi fort qu’aucun autre sanctionné par les lois, béni par l’Église. Je comprends maintenant le sens d’une phrase que le vieux maître répétait souvent : « Quand on comprend bien les leçons de la nature, on est sûr d’avoir toujours raison. » Je n’en suis pas aussi sûr que lui…

Il y a parfois de singulières correspondances entre des choses qui se ressemblent peu ! Pendant que cette pauvre Louise me racontait ses affaires, je me suis rappelé vos paroles de l’autre soir : « Il faut la pleine lumière à toutes les belles affections ! » Celle que j’ai sous les yeux est très belle, dans sa simplicité, parce qu’elle est sincère, intense, exclusive, fidèle. Malgré le petit mensonge social qu’ils se sont permis, ou qu’ont tissé autour d’eux l’habitude et la complaisance des amis, on peut dire de ces deux êtres qu’ils se sont établis dans la vérité, puisqu’ils s’appartiennent aux yeux de tous. Et devant ce lit où le brave Hugo revient lentement à la vie, je me demandais, en pensant à vous comme toujours : « Si l’un de nous deux était frappé de même, l’autre serait-il à son chevet pour le soigner ou lui fermer les yeux ?… » Dès lors, je songe aux revanches de la vie, et j’ai peur. Je remanie le plan de notre existence. Œuvre stérile, puisque nous l’avons derrière nous ! Je me dis que nous aurions mieux fait d’agir comme Hugo et Louise, comme tant d’autres qui se sont joints en brisant leurs chaînes. Quand on s’aime, il faut aller l’un à l’autre à travers tout ! Je sais qu’il y avait entre nous quelque chose de plus sacré qu’un obstacle légal : la reconnaissance, la pitié, l’honneur, tant de sentiments impérieux dont l’ordre nous séparait. Certes, je ne regrette pas de leur avoir obéi ; pourtant, Hugo et Louise ont eu la bonne part… Ah ! mon amie, comment pouvez-vous désirer que nous soyons plus séparés ! Voyez ! j’aurais besoin de vous avoir près de moi, à cette heure où je veille au chevet de mon plus cher ami : et vous n’êtes pas là ! Je vais partir. Pendant cinq longs mois, je serai seul dans cet autre monde où, parmi des êtres différents, on se sent tellement abandonné !… Que vous faut-il de plus ?… Cependant nous arrivons à cet âge où l’affection se fait plus tendre, plus profonde, plus intime, – où elle nous est d’autant plus nécessaire qu’on est entouré de plus de ruines, – où l’on souffre plus mortellement de cette affreuse solitude d’âme que le contact de tous les humains à la fois ne suffirait pas à combattre, et qui se dissipe dès qu’on est deux !… L’amour et l’amitié sont les seuls boucliers que nous puissions opposer aux forces ennemies du destin. Et ce n’est pas la jeunesse qui est l’âge de l’amour : elle n’est que celui du plaisir. On n’aime vraiment que quand on a fait le tour de la vie, et qu’on sait ce qu’on donne et ce qu’on reçoit ; on n’aime qu’avec la pleine conscience de son être, quand on a éprouvé que rien autre, rien, rien, ne vaut la peine de vivre. C’est pourquoi, quand on a appris à s’aimer comme nous, on ne conçoit pas d’autre séparation que la mort.

Je suis tellement dominé par ces idées, mon amie, que je pense à peine à mon opéra. Pourtant, les répétitions ont commencé. Ce Conrad Wallenrod qui m’a si passionnément intéressé, dont j’attendais tant, me paraît maintenant bien loin de moi. J’appartiens tout entier à l’ami dont le salut est encore incertain, à vous qui êtes si loin, à vos tristes paroles. Que mes œuvres sont peu de chose, en regard de ce qui remplit mon cœur ! J’écoute ma musique, et j’ai l’âme ailleurs. Est-il possible qu’il y ait jamais eu des artistes assez déformés par le travail ou le succès, pour attacher plus d’importance à ce qu’ils font qu’à ce qu’ils éprouvent ? Ceux-là, j’en suis sûr, ne m’auraient jamais fait pleurer ; je ne voudrais pas être l’un d’eux, au prix de toute leur gloire…

 

Madame Jaffé à Lysel.

 

… Vous savez si j’admire Hugo Meyer pour son courage, son désintéressement, les belles et rares vertus dont sa carrière d’artiste est le constant témoignage ; vous savez aussi que je l’aime, puisque je lui dois de vous connaître. Mais votre bonne Louise, il faut que je vous l’avoue, m’a toujours paru par trop inférieure à son… j’allais dire à son mari, par habitude, et voilà qu’il me faut écrire : à son compagnon ! Vous voyez qu’ils ne sont pas tout à fait dans la vérité : encore qu’ils en soient moins éloignés que nous, je l’avoue. Que voulez-vous ? je ne saurais concevoir l’amour sans une certaine égalité : qu’est-ce que cette excellente personne a pu être pour Hugo Meyer, en dehors des quiches, et des carbonnades de sa cuisine ? Je ne me le représente pas. Vous-même, mon ami, vous figurez-vous ce que serait votre existence aux côtés d’une telle compagne ? Hugo Meyer, qui a tant d’intelligence et de sentiment sous son enveloppe un peu rude, n’a-t-il pas dû souffrir de ce contact ? À moins que la rudesse de l’enveloppe n’explique tout. Pardonnez-moi de vous dire cela en ce moment : c’est que, dans mon esprit, cela se relie au reste, parce que, comme vous le dites, il y a de singulières correspondances entre des situations ou des événements qui semblent très éloignés. En constatant que ces deux êtres, si différents à certains égards, ont réalisé une espèce de miracle d’amour qui a duré quarante ans, je me demande ce que nous aurions fait, nous si semblables, si nous avions pu réunir nos destinées. Semblables jusque dans la nature de notre sensibilité, jusque dans certains détails de notre vie, jusque dans ces impressions d’enfance que nous retrouvons en causant. À cela près que vous êtes un grand artiste, un créateur, et que je ne suis, moi, qu’une pauvre petite femme tout au plus capable de bégayer vos mélodies. N’est-ce pas là, d’ailleurs, un rapprochement de plus ? Vous n’eussiez peut-être pas aimé une émule. Plus près de vous, j’aurais été votre reflet, votre chère ombre !… J’aurais été, quelle mélancolie !…

Depuis votre départ, Anne-Marie est plus confiante avec moi, plus tendre. Il faut que vous le sachiez, mon ami, ce sont les yeux de cette enfant qui m’ont fait comprendre tout ce que je vous ai dit ! Vous n’imaginez pas ce qu’une mère peut lire derrière le front de sa fille : les pensées que je devine en elle me sont un continuel reproche ; c’est pour elle plus encore que pour moi que j’aspire à la vérité. Mais à quoi bon vous répéter ces choses ? Nous avons, de nos mains, tissé notre destinée : peut-être n’est-il plus en notre pouvoir d’y rien changer. Vous le croyez ; j’en voudrais être sûre : ce « peut-être » m’est douloureux…

 

Lysel à Madame Jaffé.

 

… Mon vieux maître a repris connaissance. Il va mieux, bien qu’il ait encore la parole embarrassée, une certaine incohérence dans les idées, des trous étonnants dans la mémoire. Le médecin est de plus en plus rassurant, Louise de plus en plus rassurée. Sa joie est touchante. Elle me dit : « Vous comprenez, Lysel, nous n’avons plus beaucoup d’années à passer ensemble, il faudra bien que l’un de nous deux parte avant l’autre ; mais c’est toujours autant de pris sur la séparation !… » Oui, je comprends l’impression que vous avez d’elle, nous sommes trop accoutumés à tout nous dire pour que je sois peiné de vous l’entendre exprimer, même en ce moment. Mais n’avez-vous jamais remarqué combien nos opinions sur les gens se modifient, selon que nous les avons vus dans ces heures où l’âme se découvre jusqu’à son tréfonds, ou seulement dans les attitudes banales que détermine le train-train des événements journaliers ? Aussi puis-je dire que je ne la connais vraiment que depuis quelques jours. Voulez-vous que je vous l’explique en deux mots ? Voici : de même que Hugo Meyer, sous la rudesse des manières, cachait une finesse d’esprit que vous appréciiez au-point d’en oublier tout ce qui, sans cela, vous déplaisait en lui, de même Louise, sous ses dehors frustes, cache une exquise délicatesse de cœur. Là est le point de contact que vous cherchez, mon amie : ils se sont reconnus et liés par ces qualités similaires ou complémentaires, non par leurs défauts, comme vous l’avez cru…

… Je suis vos conseils, je m’intéresse à mon Wallenrod, je me reprends à l’aimer comme si je venais d’en écrire la dernière note, je m’inquiète du sort qui l’attend. Depuis Wagner, à deux ou trois exceptions près, les opéras qui ont un peu réussi ne sont guère que des ouvrages plus ou moins bien faits, qui plaisent par leur facture ou séduisent par leur agrément : combien y en a-t-il qui réalisent une conception d’art vraiment personnelle, ou qui en approchent ? Tel est le malheur des successeurs d’Alexandre, en quelque domaine qu’Alexandre ait régné : ils sont écrasés par son héritage. Or, si mon Wallenrod n’a aucune de ces qualités d’agrément, qui sauvent une œuvre, je ne suis pas sûr qu’il en ait de plus puissantes en compensation. Vous le connaissez, vous avez dû remarquer ou pressentir des points faibles, si votre affection pour le compositeur laisse un peu de liberté à votre jugement. La faute ne m’en incombe pas à moi seul. Le poème de Mickiewicz est rude et lyrique à la fois, sans beaucoup d’éléments dramatiques. Notre ami Pack, dont les vers ont de la poésie, n’y a rien ajouté. Quant à moi, j’ai tâché de broder, là-dessus, une sorte de symphonie en quatre parties, d’une trame serrée et sévère, qui fera peut-être ressortir les inconvénients du livret, au lieu de les dissimuler. J’en étais enchanté quand je vous jouais ma partition, il y a deux ans, et quand vous déchiffriez, de votre chère belle voix, la partie d’Aldona. À présent, je suis rempli de doutes : je ne suis plus sûr de la nouveauté de ce que je croyais avoir trouvé ; je ne sais plus si je suis resté trop au-dessous de mon intention ; mais je vois clairement ce qu’il y a dans l’œuvre de pénible, parfois de choquant. La « première » reste fixée au 30 octobre. Comme je dois m’embarquer, coûte que coûte, le 6 novembre, j’espère qu’elle ne sera pas retardée. Je compte bien que vous y serez. Est-ce que je le désire, pourtant ? En vérité, je n’en sais rien ! S’il y avait bataille, si jétais vaincu, j’aimerais mieux que vous ne fussiez pas là ! Non par amour-propre, je vous assure, mais parce que vous souffririez pour moi, plus que moi ; et je voudrais tant vous éviter tout ce qui fait mal, je voudrais tant que vous n’eussiez par moi que de la joie !… D’ailleurs, vous savez, les coups de la vie extérieure, je puis les supporter seul : ils ne m’entament pas. Ce n’est pas contre ce qui vient du dehors que j’ai besoin de vous sentir avec moi : c’est contre les ennemis du dedans, que vous seule savez mettre en fuite. C’est contre la solitude, cette harpie que je promène partout avec moi. Avez-vous vraiment songé à me livrer à ses griffes ? Dès que je suis loin de vous, je les sens dans ma chair. Allez, je serais bientôt dévoré !…

 

Madame Jaffé à Lysel.

 

… Pourquoi voudriez-vous me priver de ma part de votre chagrin, si quelque chagrin vous menace ? N’y ai-je pas droit ? N’est-ce pas justement contre la peine que nous pouvons le mieux nous unir et nous aider ? Nous ne nous donnerons jamais l’un à l’autre une joie complète : il y a une barrière entre la joie et nous. En revanche, toute affliction nous sera commune : qui nous contesterait ce lot ? J’ai soif de bonheur, comme toutes les femmes ; je ne puis le chercher que là où il nous est permis de le prendre. Or, il est toujours permis à ceux qui s’aiment de s’affliger ensemble : le chagrin n’offense personne. C’est pourquoi, s’il vous arrivait un malheur, – fût-ce un de ceux contre lesquels je vous sais très brave, – je serais près de vous !

N’allez pas croire toutefois que je vous souhaite un échec pour pouvoir vous en consoler. Ah ! non, je ne vais pas si loin ! Je ne serais pas de ces gardes qui empoisonnent un malade pour le plaisir de le mieux soigner. Vous avez eu jusqu’à ce jour une belle carrière, facile, harmonieuse, avec le vent du succès dans vos voiles. Ce bon vent ne tournera pas. J’ai confiance. Je crois en Wallenrod : ce sera un triomphe !…

… Vous avez vu par l’en-tête de cette lettre que nous sommes à Lugano. Il faisait trop froid à Interlaken : M. Jaffé m’a déclaré que nous rentrerions directement à Paris, sans faire à Triel notre séjour habituel. Soit ! En attendant, ce lac est d’un violet merveilleux, et il y a, dans l’église de Sainte-Marie-des-Anges, une immense fresque de Luini, une magnifique Crucifixion. Je vais l’admirer souvent, à cause de la Madeleine extasiée au pied de la croix. C’est une des figures les plus pathétiques que j’aie jamais vues, une de celles où il y a le plus d’amour. La connaissez-vous ?…

 

P.-S. – Quant à votre amie, la bonne Louise, pardonnez-moi : je dois avoir tort. Que voulez-vous ? on a ses préjugés, comme tout le monde.

 

Lysel à Madame Jaffé.

 

… Vos lettres sont pour moi un délicieux réconfort. J’attendais la première avec angoisse, parce que je craignais d’y trouver des traces de vos idées d’Interlaken. Depuis que j’ai lu entre les lignes que vous m’êtes rendue, – j’ai bien lu, n’est-ce pas ? – je les attends avec l’impatience d’un amoureux de vingt ans qui court à la poste restante. Comme je n’ai plus vingt ans, j’éprouve quelque fierté de me sentir le cœur si frais !

À ce propos, maintenant que votre retour approche et que j’ai la certitude que vous n’avez pas changé pour moi, je puis vous dire une chose…, une très vilaine chose que je n’ai pas encore osé vous confesser. Je craignais trop de baisser dans votre estime ! Je le crains un peu moins maintenant, je ne sais trop pourquoi. D’ailleurs, tant pis ! Si vous avez envie de me blâmer, vous songerez que c’est pour vous, pour vous seule que j’encours votre indignation : et vous serez plus indulgente. Mais si je me trompais, si l’idéaliste que vous êtes allait me prendre en mépris ? Enfin, voici : J’ai plus besoin d’amour que de vérité. Je souligne, avec le confus sentiment que je vous dis une chose énorme, une chose qui me ferait honnir par mes congénères du sexe fort, plus solides que moi, peut-être même par quelques femmes, de celles qui ont la pédanterie de leur vertu. J’écris quand même cette phrase subversive, criminelle, épouvantable, parce qu’elle exprime exactement mon idée. Cette idée, je l’ai avec véhémence depuis le soir d’Umspunnen. En raison de son cynisme, elle à mis du temps à se formuler dans mon esprit ; depuis qu’elle y a pris corps, elle y tourne, elle y fait le vide, elle s’impose à ma sincérité. J’éprouve même un irrésistible besoin de la répéter, – pour que vous ne la croyiez pas inconsidérée ou passagère, – avec une petite variante qui me plaît : J’aime mieux l’amour que la vérité. Je ne sais pas très bien ce que c’est que la vérité : le peu que j’en ai entrevu, par-ci par-là, ne m’a jamais enchanté, et je soupçonne que vous vous faites sur elle d’énormes illusions. Au contraire, je sais ce que c’est que l’amour : c’est pourquoi je ne puis m’en passer. Tellement que si je m’écoutais, je récrirais et soulignerais pendant quatre pages cette phrase que peu d’hommes oseraient écrire : J’aime mieux l’amour que la vérité. Si je ne le fais pas, c’est que j’ai peur de vous fâcher. Mais je vous jure que, quand on a réalisé l’amour comme nous l’avons fait, on n’y renonce qu’à la mort. Et l’on tâche de mourir ensemble, comme les amants qui en ont eu la chance, – les uns célébrés par la légende, les autres obscurs et qui ne s’en aimaient que mieux !

 

Madame Jaffé à Lysel.

 

Non, mon ami, l’on ne doit pas compter sur la mort pour arranger ses affaires de cœur. Elle est une capricieuse, dont nous ignorons les secrets desseins. Tout ce que nous savons, c’est qu’ils s’accordent rarement avec nos calculs, nos vœux ou nos craintes. Il y a peu de chances pour qu’elle nous frappe jamais ensemble : elle n’a guère de telles délicatesses ! Aussi n’attendons rien d’elle ; dans les limites où nous le pourrons encore, tâchons de rester les artisans de notre destinée. Ces limites se trouvent bien resserrées par les actes qui nous ont engagés. J’en sens cruellement l’étroitesse, pour ma part, puisque j’ai un égal besoin d’amour et de vérité. Il me faut l’amour dans la vérité, comme il me faut la vérité dans l’amour : je meurs de ne pouvoir les réunir. Vous ne vous trompez pas, toutefois : j’ai trop présumé de mes forces en croyant qu’il me serait encore possible de sacrifier celui-ci à celle-là. Je m’en suis aperçue au moment de votre brusque départ, sous les hêtres de cette allée où je n’ai plus repassé sans un frisson. Je m’en aperçois mieux encore en songeant à cet autre départ si proche, à cette autre séparation prolongée que nous avons acceptée d’un commun accord, et dont la pensée me devient plus douloureuse à mesure que l’heure en avance. Je suis assaillie de craintes étranges, – de ces « phobies » qui m’étreignent quand vous êtes loin ? J’ai peur de la mer et du vent, du vaisseau qui vous portera, des mille dangers qui menacent une chère existence quand on n’est plus là pour la surveiller. J’en fais constamment l’effrayante revue. J’ai peur de la fatigue, de la maladie, de l’imprévu, des accidents de chemins de fer, des naufrages, des incendies. J’ai peur de mille autres choses, que je n’oserais jamais vous dire. Mon ami, je crois que j’ai peur des Peaux-Rouges ! Que ce soit donc votre dernier départ !

Suis-je assez loin de notre entretien d’Umspunnen, dites ? Et pourtant j’avais raison, et ne devrais peut-être pas vous laisser voir à quel point je me déjuge. Mais comme vous avez éprouvé le besoin de m’avouer votre faiblesse, j’ai celui de vous crier la mienne, – et j’y cède ! Notre lien est ce qu’il est, tel que l’a fait la collaboration du hasard et de notre volonté, des événements et de notre faiblesse, tissé de mal et de bien comme toutes les choses humaines, avec, hélas ! ce fil de mensonge qui me désespère, que nous n’avons pas le pouvoir d’en ôter, et dont je voudrais que vous souffrissiez autant que moi, si cela ne faisait pas si mal ! Et ce lien est infrangible, je le sais, je le sens, je vous le dis !

Je vous devine énervé, attristé, douloureux, pauvre ami, comme vous êtes dans les mauvais jours. Alors toutes les autres pensées s’effacent : je sais seulement que vous souffrez et que je ne puis vous consoler, que vous êtes inquiet et que je ne puis vous rassurer, que votre harpie de la solitude vous harcèle et que je ne puis la mettre en fuite ; je crois voir vos grands yeux tristes, ces yeux que vous faites quelquefois et où je voudrais ramener le sourire au prix de ma vie ; et je compte les jours qui nous séparent encore : il n’y en a plus beaucoup, mon ami ! Attendez sans crainte, – rien qu’avec de la joie, – le retour : je ne vous dirai plus rien de ce qui vous afflige, je tâcherai de ne plus le penser ; comme autrefois, comme à présent, comme toujours, si l’espace s’étend entre nous, nos deux âmes le franchiront d’un coup d’ailes pour rester voisines, tendres, aimantes, fidèles ; si fidèles, mon ami, si unies, que la mort même ne suffirait pas à les disjoindre. – Je deviens trop tendre, à bientôt !…

II

M. ANTONIN JAFFÉ

On a tant de choses à se dire à l’heure du revoir, – tant de peine à les exprimer ! Tout près l’un de l’autre après la longue attente, la distance abolie vous sépare encore : comme s’il fallait du temps pour renouer le fil rompu par l’absence.

Averti dans la soirée du retour de Mme Jaffé, Lysel se présenta chez elle dès le lendemain, peu après déjeuner.

Les Jaffé habitaient, à la rue du Docteur-Blanche, un aimable petit hôtel retiré et silencieux. Un rideau d’arbres le séparait des maisons du boulevard Montmorency. Dans le jardin, assez grand, qui l’entourait, des bosquets suivaient les contours d’une pelouse parfaitement régulière, que décoraient des corbeilles toujours garnies des fleurs de saison. En ce moment, les premiers chrysanthèmes commençaient à s’ouvrir : déjà leurs têtes échevelées mélangeaient leurs nuances vieil or, jaune paille, lie de vin, tandis que, dans les bosquets, les feuilles rouillées ou pâlissantes se détachaient des branches, tombaient sur les allées avec un bruit léger. L’aspect de la maison trahissait les aménagements hâtifs de la rentrée : fenêtres sans rideaux, portes béantes, malles ouvertes encombrant les vestibules. Irène, toutefois, pressentant la visite prochaine, avait à peu près mis en ordre son petit salon du rez-de-chaussée, où déjà les bibelots familiers se retrouvaient à leurs places. En l’y attendant, Lysel les passait en revue. Plusieurs étaient des présents rapportés de ses voyages. Il reconnut ainsi, sur la cheminée, les deux jolis vases en ancienne porcelaine anglaise, à décors de fleurs vives sur fond noir, qui se faisaient pendant des deux côtés du groupe où Rodin a représenté les amants de Rimini emportés par l’éternel tourbillon ; la console-applique florentine, sur laquelle un sablier d’argent attendait qu’on le retournât pour marquer la fuite du temps ; les vieux vases de Murano, d’une eau si belle, d’un travail si simple. Sur les parois, dont la tenture bleu de Perse s’accordait avec le brun fauve du meuble Empire, se détachaient dans leurs cadres d’or bruni des peintures qui lui parlaient toutes : deux portraits d’inconnues au pastel, dans la manière de Liotard : une belle copie de l’Homme malade de Sebastiano del Piombo ; deux superbes fusains de Fontanesi, ce grand artiste qu’on commence seulement à tirer de son injuste oubli ; surtout une admirable réplique de l’Éternelle Chimère, de Carlos Schwab : dans la sérénité du décor paisible, cette œuvre pathétique, complétant le groupe plus mouvementé de Rodin, exprimait comme dans un autre langage la souffrance éternelle et l’éternel désir de deux êtres que leur élan veut emporter, dont les pieds se soulèvent avec peine, qu’appelle la cime de neige, transparente et rose dans le couchant. Lysel avait toujours aimé cette œuvre où la perfection de la forme exprime un si profond sentiment de notre destinée ; à cette heure, elle lui rappelait les inoubliables moments d’Umspunnen, quand Irène, devant les glaciers où mourait la lumière, lui avait révélé avec tant de douleur l’effort impuissant qui l’emportait vers la vérité…

Elle entra. Elle portait une toilette de velours gris-vert, dont le ton formait avec la nuance de ses cheveux une de ces délicates harmonies qu’elle recherchait. Que de fois ils s’étaient ainsi retrouvés, puisque, malgré leur effort pour rapprocher leurs vies, ils s’en allaient souvent vers d’autres lieux : lui, en cédant aux exigences de sa carrière d’artiste ; elle, pour obéir à quelque secousse de la chaîne qu’ils n’avaient pas voulu rompre. Chaque absence leur ménageait la même sourde inquiétude de ne plus se revoir, chaque retour la même émotion, qu’ils ne pouvaient exprimer. Une force invincible les tenait alors séparés. Jamais leurs cœurs n’étaient plus proches, jamais ils ne savaient moins le dire. Leurs premiers propos ressemblaient à ceux d’étrangers que le hasard réunit dans un salon, et qui cherchent un sujet où joindre leurs pensées. Irène s’informa d’abord de Hugo Meyer ; Lysel donna des nouvelles rassurantes :

— Il est si bien, depuis quelques jours, qu’il parle de venir à ma « première ».

Il dit cela d’une voix neutre, elle l’écouta sans intérêt apparent : si cher que leur fût le vieux maître, ce n’était pas à lui qu’ils songeaient…

Ensuite, elle voulut savoir comment marchaient les répétitions ; et ce furent les réflexions habituelles au créateur pendant la période où son œuvre s’incarne en des corps étrangers, l’éloge ou la critique des interprètes, ceux-ci parfaits, remplis de zèle, ceux-là ne voulant rien comprendre, des remarques sur les directeurs, les régisseurs, les chefs de service, l’orchestre, – cet orchestre anarchique, disait Lysel, dont chaque membre a trop de talent pour se fondre dans l’ensemble.

Ce dialogue dura plusieurs minutes. Puis il y eut un silence, que Lysel rompit :

— Quelle bonne et belle lettre vous m’avez écrite, la dernière !… Comme j’ai été heureux de voir que vous avez laissé vos mauvaises idées à Interlaken !

Irène leva vers lui ses beaux yeux, qui prirent leur couleur plus foncée et s’attristèrent :

— N’y comptez pas trop ! dit-elle. Peut-être reviendront-elles de temps en temps…

Il s’assombrit aussitôt :

— Comment ! il n’y en avait plus trace, dans votre lettre de Lugano !

— Les vents changent, les jours ne se ressemblent pas…

Le frémissement des lèvres annonçait un flux d’émotions contenues.

— Et vous ? demanda-t-elle en le regardant bien en face ; ne pensez-vous donc jamais à ce que nous avons dit, dans le parc ?

— Ah ! souvent !… Par malheur !…

Un souffle froid, presque hostile, glissait entre eux. L’amour n’a pas de pire ennemi que cette voix de la vérité, qu’il combat sans pouvoir l’étouffer. Il est le plus fort, il triomphe, il apporte l’ivresse et l’oubli. Mais voici que sonne un appel de la voix lointaine. Il ne veut pas entendre : l’appel sonne plus fort. Il le veut fuir dans son extase : la voix retentit, toujours plus proche. Et la poursuite commence ; et c’est la voix terrible qui triomphe toujours…

— Ne dites pas « par malheur », répliqua Mme Jaffé en posant sur Lysel son beau regard grave et insistant : le malheur serait de n’y pas penser… La vérité, mon ami, – je voudrais que vous en eussiez le même désir, la même soif que moi !

Lysel reconnut l’angoisse de la voix, les inflexions d’Umspunnen ; il revit dans sa mémoire, une fois encore, le couchant sur la Jungfrau.

— L’amour et la vérité se pourchassent comme le jour et la nuit, dit-il presque malgré lui, en songeant à la lutte dont leurs yeux avaient suivi les phases.

Sans le quitter du regard, Mme Jaffé affirma :

— C’est elle qui est le jour.

— Qu’importe ! s’écria-t-il. La lumière ne vaut pas nécessairement mieux que les ténèbres. N’y a-t-il pas des jours affreux ? N’y a-t-il pas des nuits magnifiques ?

Il se leva, marcha nerveusement dans le salon, irrité par ce retour offensif de l’ennemie qu’il croyait vaincue ; puis, s’arrêtant devant l’Éternelle Chimère, il s’écria avec colère, en serrant les dents :

— Si j’étais peintre, je la peindrais, votre Vérité ! Non pas telle que la montrent les vieilles conventions, jeune, belle, brandissant un glorieux miroir ; mais telle que la verront un jour les imprudents qui s’obstinent à la chercher : une hideuse vieille, décharnée, édentée, aux mèches grises pendant sur des mamelles flasques, aux yeux chassieux et vitreux, reflétant l’horreur de tout ce qu’elle a vu, accroupie sur la margelle de son puits à guetter les passants, comme une gouge dont nul ne veut…

— Peut-être est-elle ainsi, répondit tranquillement Irène, Elle n’est pas jeune : elle existe depuis qu’il y a des hommes pour la concevoir. Il n’est pas sûr qu’elle soit belle. Elle n’a nulle raison d’être satisfaite, puisqu’elle est partout méconnue, traquée, violentée ou bafouée. Qu’importent son âge et sa laideur ? Elle est ce qui est : la Vérité.

Il poursuivit, comme s’il n’avait pas entendu :

— … Et pour lui faire honte, je montrerais un couple d’amants passant en lui tournant le dos. Ils seraient beaux comme des anges. Ils seraient la force, la jeunesse, l’insouciance, la joie. Rien qu’à les voir, on sentirait qu’ils ont raison contre tout ce qui n’est pas l’amour. Ils n’auraient pas un regard pour l’horrible vieille. Ils l’ignoreraient. Il faudrait bien qu’elle redescendît dans son puits, la sorcière !

Sur cette boutade, il se détourna du tableau, changea de ton et conclut brusquement, d’une voix passionnée :

— Ne me parlez plus ainsi, je vous en supplie, Irène !… Tenez-vous-en à votre dernière lettre, qui m’avait fait tant de bien !… Je vais partir, vous savez : est-on jamais sûr de se revoir, quand on se quitte pour si longtemps ?… Croyez-moi : ne permettons pas à ce fantôme de nous gâter nos derniers jours…

Le fantôme n’exauça pas son vœu. À peine achevait-il de le conjurer ainsi, qu’Anne-Marie ouvrit la porte. Elle était très animée. Elle commença, vivement :

— Maman, figure-toi que…

Reconnaissant le visiteur, elle s’arrêta net ; sa figure changea d’expression, se ferma, se contracta presque.

— Oh ! pardon, monsieur Lysel !…

— Que veux-tu, chérie ? demanda doucement Mme Jaffé, à qui pas un de ces mouvements n’avait échappé.

— Rien, maman, je te croyais seule.

Et la jeune fille s’éloigna, sans attendre une autre invitation à s’expliquer. Irène et Lysel échangèrent un regard douloureux.

— Vous voyez, dit Irène. On ne chasse pas le fantôme comme on veut : il a mille moyens de nous rappeler qu’il existe.

Lysel ne put cacher son trouble, leur conversation resta gênée, il s’excusa bientôt d’abréger sa visite. Souvent, quand il se levait pour partir, Irène le retenait par une prière amicale : « Encore un petit moment, mon ami !… » Ce jour-là, ce jour que leurs vœux avaient si passionnément appelé, elle ne chercha point à le garder.

Dans la rue Mozart, il rencontra M. Jaffé, qui revenait à petits pas de sa promenade hygiénique, l’œil distrait derrière les verres fumés des lunettes ; il lui sembla que le salut de cet homme impénétrable et tranquille avait comme un ton de mauvaise humeur.

— Vous saviez déjà notre retour, monsieur Lysel ?

Pourquoi « monsieur » ? Et le « déjà » prenait un accent de blâme inattendu, que souligna l’expression sévère du fin visage attentif. Lysel, troublé par ces signes, se mit à mentir avec la plus insigne maladresse.

— Je n’en étais pas sûr… Je suis venu m’informer…

M. Jaffé le regarda en face, le fit rougir.

— Mes répétitions m’absorbent beaucoup, reprit-il précipitamment, pour tenter une diversion. C’est un travail très fatigant.

— Vraiment ?… Sans doute parce que c’est un travail nouveau… Vous savez qu’un travail dont on n’a pas l’habitude donne toujours beaucoup de fatigue…

Dès que s’offrait une occasion d’observer les jeux de l’intelligence, M. Jaffé oubliait ses propres affaires, ne pensant plus qu’au petit fait qui piquait sa curiosité. Trompé par ce mouvement d’esprit, Lysel se rassura :

— Heureusement que cela marche bien, dit-il. Tout à fait bien !

M. Jaffé revint à son idée :

— Est-ce que vous éprouvez des symptômes physiques de fatigue ?… des douleurs dans le cervelet par exemple ?… ou dans l’épine dorsale ?

— Non, non, s’écria Lysel, de plus en plus rassuré. Je me sens seulement très énervé après les répétitions. Mais je me porte à merveille !

— Tant mieux ! Le mécanisme des artistes est si délicat ! Un rien suffit quelquefois à le détraquer… On ne saurait trop leur recommander une bonne hygiène de travail…

Planté au milieu du trottoir sur ses pieds commodément chaussés de larges bottines américaines, son parapluie sous le bras, le col enveloppé dans un foulard blanc, M. Jaffé n’éveillait pas l’idée d’un homme tourmenté par la jalousie, non plus que par aucune autre passion. Tout en lui, au contraire, ses traits, ses allures, la coupe de son pardessus gris, la forme de son chapeau bien lissé, indiquait le bourgeois paisible qui, le cœur et l’esprit en repos, vaque à des besognes régulières, propices à sa sérénité.

— Les savants sont plus solides, ajouta-t-il : le travail scientifique, quand il est modéré, n’épuise pas les nerfs… Mais avec une bonne hygiène, on se tire toujours d’affaire… Au revoir, monsieur Lysel !

— Oui, à bientôt !

Et M. Jaffé s’éloigna, un peu voûté, attentif à éviter la boue qui croupissait autour d’une maison en construction, au coin de la rue de l’Yvette.

À demi rassuré, Lysel ne réussit pourtant pas à secouer sa première impression. Elle fut même assez persistante pour l’empêcher de revenir le lendemain. Comme Irène l’aurait attendu, il fut obligé de l’avertir en prétextant un dérangement imprévu. Ainsi, deux fois en vingt-quatre heures, il recourait à deux de ces mensonges qui sont l’humiliante rançon des sentiments comme le sien. Autrefois, il les accumulait sans beaucoup de scrupule. Les graves paroles d’Irène l’avaient-elles donc changé ? il en éprouva de la honte, comme s’il n’en fallait pas davantage pour ravaler leur grand amour…

Lysel ne sacrifia qu’une seule de ses visites quotidiennes ; chacune de celles qu’il fit ensuite aggrava son malaise. La réserve toujours plus glaciale de M. Jaffé, l’hostilité latente d’Anne-Marie, la contrainte qu’on sentait dans la maison, jusqu’aux maladresses d’une nouvelle femme de chambre qui lui demandait chaque fois sa carte pour l’annoncer, tout lui montrait que l’atmosphère n’était plus la même. Il ignora pourtant l’éclat décisif qui se produisit dans ce même petit salon où Irène recevait d’habitude. Elle y passait beaucoup d’heures à poursuivre ses pensées, en brodant un coussin qui n’avançait guère. Quelquefois, pendant qu’elle assortissait les soies ou comptait les points, son mari venait, s’asseyait à côté d’elle, causait un instant, puis, reposé, allait reprendre le travail interrompu. Un jour qu’il entrait ainsi, pendant une de ces rêveries où l’ouvrage abandonné restait posé sur les genoux, Irène lui trouva l’air inquiet, les traits tirés, comme souvent quand une difficulté arrêtait sa pensée.

— Cela ne va pas, aujourd’hui ? demanda-t-elle en tâchant de sourire.

Sans répondre, M. Jaffé fit deux ou trois fois le tour de la pièce, remit en place l’un des vases anglais de la cheminée, trop rapproché du groupe de Rodin pour la symétrie, vint s’asseoir sur la causeuse que Lysel occupait d’habitude. Il parut s’absorber dans un examen attentif des soies de toutes couleurs qui débordaient de la corbeille posée sur un guéridon, les toucha, en joua un instant, puis, prenant sa décision, demanda :

— Que penseriez-vous, ma chère amie, de passer l’hiver en Italie ?

Irène n’eut aucune surprise, son mari l’ayant accoutumée à ces projets soudains. Elle les acceptait presque toujours, si même ils la dérangeaient, sachant d’ailleurs qu’ils n’aboutissaient pas une fois sur quatre. M. Jaffé s’empressa de donner ses raisons :

— Il y a longtemps que je désire visiter certaines villes secondaires du versant oriental, que je ne connais pas : Urbino, Rimini, Ravenne. Je voudrais aussi montrer les principaux musées à Anne-Marie. Cette enfant grandit, le moment approche où il faudra penser à son établissement ; nous ne pourrons alors plus guère nous absenter pendant la saison ; et jusqu’à présent, elle a vu si peu de choses ! Il me semble que cet hiver conviendrait assez bien ?

Irène acquiesça aussitôt. Elle rapportait à Lysel tous les événements de sa vie : elle se dit que jamais un voyage ne les dérangerait moins, que même, étant un peu jaloux de toutes ses amitiés, il serait plutôt satisfait de la savoir en pays étranger pendant qu’il était lui-même absent. Mais à peine cet assentiment obtenu, M. Jaffé reprit, de sa voix grêle qui devint plus pressante :

— Si nous partions tout de suite, puisque nous sommes d’accord ?

Il ôta ses lunettes, pour en frotter les verres avec son mouchoir. Irène se troubla : quinze jours encore la séparaient de la « première » de Conrad Wallenrod.

— Tout de suite ?… Que voulez-vous dire ?…

— Le plus tôt possible : dans une huitaine. Elle s’émut davantage :

— Nous rentrons à peine. Je croyais que les épreuves de votre volume…

Il l’interrompit, plus sèchement :

— Ne vous inquiétez pas de mon volume ! Il est achevé : j’ai donné le dernier « bon à tirer ». Je suis tout à fait libre. Rien ne vous retient non plus, n’est-ce pas ?

Sur cette question, sa voix prit un accent catégorique, comme pour indiquer qu’il n’attendait aucune objection.

— Nous n’avons pas encore pensé à nos toilettes d’hiver, Anne-Marie et moi, dit Irène.

Elle se sentit rougir : c’était vrai, mais ce n’était pas la vérité ; c’était plutôt un de ces faux-fuyants comme Lysel venait d’en employer, comme il y en avait tant dans leur vie, qui lui donnaient un frisson de dégoût. Humiliée d’avoir cédé à cet instinct de mensonge, au lieu de dire sans détour ses véritables raisons, elle s’empressa d’ajouter :

— D’ailleurs, je ne voudrais pas quitter Paris avant la « première, » de Conrad Wallenrod.

— Voilà ! fit M. Jaffé.

Ses traits paisibles se contractèrent légèrement. Il remit ses lunettes, se pencha en avant, les mains entre ses genoux, et comme il tenait toujours son mouchoir, l’étira, le pressa, en fit une boule.

— Vous tenez beaucoup à cela ? reprit-il.

Irène avait souvent, jadis, souhaité une explication, en se promettant de ne pas s’y dérober. Mais depuis tant d’années elle en croyait l’éventualité à jamais écartée ! À la voir surgir si soudaine, elle se déconcerta :

— Mon Dieu ! commença-t-elle…

De nouveaux faux-fuyants, des prétextes, des demi-vérités lui venaient encore à l’esprit. Elle les repoussa, et dit résolument :

— Vous devez bien le penser !

Les paupières de M. Jaffé battirent sous les verres fumés. Sans lui laisser le temps de répliquer, elle ajouta, fonçant sur l’obstacle :

— Je vous dirai même que je ne voudrais pas quitter Paris avant le départ de Lysel. Il s’embarque le 6 novembre. Après, comme il vous plaira !

M. Jaffé se leva, se remit à marcher dans le salon, en continuant à chiffonner son mouchoir. Irène, les yeux baissés sur son ouvrage, tirait son aiguille, qui tremblait dans ses doigts. Leur silence se prolongea. Puis M. Jaffé revint s’asseoir sur la causeuse ; il reprit avec beaucoup de calme :

— J’aurais au contraire souhaité de vous emmener avant cette « première », et avant ce départ, ma chère amie !

Elle plia soigneusement sa tapisserie, la mit dans la corbeille dont elle abaissa le couvercle, et, se tournant vers son mari, demanda, en le regardant dans les yeux :

— Pourquoi ?

Il y avait entre ces deux êtres, pour les unir, le plus puissant de tous les liens, et, pour les séparer, le plus puissant de tous les obstacles. Pendant de longues années, ils avaient pu vivre côte à côte, grâce à un compromis tacite où se balançaient leurs sacrifices réciproques, dans une paix dont chacun devinait les conditions muettes, et les acceptait. Tout à coup, sans autre raison que celle qui veut que déborde à la fin le vase où l’eau tombe goutte à goutte, ou qu’éclate une fois le ruban qu’use un frottement régulier, voici qu’ils se trouvaient en face l’un de l’autre, comme des adversaires, dans la menaçante vérité de leurs sentiments. M. Jaffé avait préparé son plan, choisi son heure, compté peut-être que tout se passerait, une fois encore en demi-mots, qu’il remporterait sans bruit la suprême victoire ; et, dès la première résistance, il se sentait poussé hors de sa ligne par une sorte de passion qu’il réprimait mal, oubliant que sa patience avait contribué à créer l’étrange situation qu’il prétendait transformer à son gré. Aussi vite excitée, prête à méconnaître la longue, généreuse, paternelle indulgence qui l’avait préservée de la chute et du scandale, Irène se raidissait contre cette attaque comme contre une trahison, tendant sa volonté pour y faire face.

— Je croyais que vous comprendriez, dit M. Jaffé en évitant de la regarder. Oui, je croyais… Certains signes me l’ont fait supposer… J’ai toujours tâché de lire en vous, ma chère amie… Je vous croyais arrivée à peu près au même point que moi, – oh ! par d’autres chemins !

Il leva sur elle ses yeux incertains de myope, dont les expériences de la vie pas plus que les recherches de la science n’avaient altéré la candeur.

— Me serais-je trompé ?… Il est possible : on peut toujours se tromper, quand on juge sur des indices, non sur des faits…, et quand ces indices mêmes, on n’est pas en état de les observer avec un entier désintéressement… Ce qui est mon cas, je l’avoue… Pourtant il me semble qu’à présent, à l’âge où nous sommes, – je suis sûr que vous ne m’en voulez pas de vous parler de votre âge ! – vous pourriez vous apercevoir que certaines situations…

Il s’interrompit deux secondes, et acheva brusquement :

— … ne peuvent pourtant pas durer toute la vie !…

Ces paroles moulaient une à une les pensées d’Irène, cette attaque était celle-là même qu’elle repoussait chaque jour au fond de sa conscience. Mais, souvent persuadée par la voix intérieure, elle n’était pas prête à se rendre aux mêmes arguments sortant d’une bouche étrangère, de celle-là surtout. Son amour menacé retrouva ses anciennes forces. Elle soutint le regard de son mari, et répondit en martelant ses mots :

— Quant à moi, j’estime au contraire qu’il y a des situations, – comme vous dites, – que leur durée même impose et légitime.

— Ce n’est pas mon avis, riposta M. Jaffé.

Il chercha quelques secondes, et pour s’expliquer posément, en homme sûr de soi, qui prend son temps, recourut à l’une de ces comparaisons empruntées à la nature, dont la critique lui reprochait d’abuser dans ses écrits :

— Les aspects de l’existence se transforment avec les années, comme les paysages qu’un fleuve reflète dans son cours en descendant de sa source dans les montagnes à son embouchure dans la mer ; et les eaux du fleuve n’ont ni la même couleur, ni la même impétuosité quand il se fraye sa route à travers des gorges étroites ou quand il arrive aux marécages de son estuaire. Il en est ainsi pour les mouvements de l’âme : on comprend leur violence, on l’excuse, on la supporte dans les ardeurs de la jeunesse. Lorsque la jeunesse est passée, au contraire, ils offusquent la raison, qui se refuse à les admettre.

C’était exactement encore ce que pensait Irène. Elle s’en défendit pourtant :

— Vous croyez ?… Étrange !… Il me semble parfois que rien ne marche, que rien ne change, que toute la beauté du cœur est dans son immobilité.

— L’immobilité n’existe pas plus dans le monde moral que dans le monde physique, dit M. Jaffé, de son ton le plus didactique. Tout remue et change sans cesse. Les vieux sages le disaient déjà.

Et il se mit à développer les propres arguments qu’Irène invoquait contre Lysel et contre elle-même, en termes tout proches de ceux qu’elle employait, peu de semaines auparavant, sous les hêtres d’Interlaken :

— Vous connaissez la belle image d’Homère, les feuillages morts qui tombent pour faire place aux jeunes bourgeons. Elle est aussi vraie pour les hommes que pour les arbres : nous avons notre temps, puis nous passons. Derrière notre jeunesse enfuie, germent d’autres jeunesses, dont la poussée nous chasse. Notre existence ne sert qu’à préparer l’avenir aux êtres issus de nous, qui nous succéderont. Quand cet avenir est conditionné par nos actes, du moins en partie, l’idée que nous en avons limite notre liberté. Vous avez l’esprit trop juste pour méconnaître une telle vérité. La destinée de nos enfants ne doit pas être alourdie par ce qu’il y a eu dans la nôtre…

Il hésita sur le mot, en cherchant un qui n’eût rien d’offensant, et acheva :

— … d’incertain.

Ces choses semblaient si profondément vraies à Irène, quand elle les pensait elle-même, dans ses heures d’angoisse ! Et voici qu’en les entendant répéter sur ce ton démonstratif, par cet homme pacifique qui aurait pu les crier avec colère, elle les trouvait tissées d’artifice et de lâcheté. De tels arguments ne sortaient-ils pas de ce fonds de mensonges sociaux que M. Jaffé dénonçait autrefois, qu’ils s’étaient promis de poursuivre et de chasser ? N’étaient-ils pas de ceux que nous imposent les conventions séculaires, pour appauvrir notre âme, fléchir nos courages ? Son amour restait plus fort qu’eux, sa fierté les bravait :

— Il n’y a rien eu d’incertain dans ma vie, répliqua-t-elle. La preuve, c’est que vous pouvez aborder cet entretien sans explication préalable, tant vous connaissez le passé, et que je n’ai pas dit un mot pour vous égarer ou me défendre… Je ne vois donc pas ce qui menace Anne-Marie, si c’est bien d’elle que vous parlez.

Le visage de M. Jaffé devint plus sévère :

— Elle serait à plaindre si je ne vous parlais comme je le fais, dit-il avec autorité ; car, si vous n’avez aucun secret pour moi, oseriez-vous dire que vous n’en avez point pour elle ?… Vous sentez donc que j’ai raison.

Irène fit de la tête un signe négatif.

— Votre conscience vous l’a dit souvent, affirma-t-il.

Elle répéta son geste, et dit :

— Non, non, pas ainsi !

— Est-ce que vous ne voudriez pas comprendre ? fit-il en soulignant le mot.

Il la regarda de cet air d’immense étonnement que prenait son visage candide quand il entendait contester l’évidence, et, tout en revenant à sa première métaphore, il aborda une autre face de la question :

— Écoutez-moi, ma chère amie ! Le fleuve s’éclaircit et devient plus limpide à mesure qu’en avançant dans des paysages plus larges, plus tranquilles, il dépose ses sables et son limon. De même, la conscience devient plus pure, plus exigeante, plus ferme, à mesure qu’elle s’enrichit de plus d’expérience. Sans doute, parce qu’en embrassant la complexité des phénomènes sociaux, nous comprenons mieux l’importance de nos actes, celle même de nos sentiments, puisque les conséquences en sont infinies. C’est ainsi que certaines idées, que nous prenions pour des préjugés surannés, s’imposent peu à peu à notre esprit. C’est ainsi que nous découvrons la raison d’être d’institutions que notre jeunesse taxait d’arbitraires, attaquait et sapait avec tant d’ignorance…

Il toussa, presque à la manière d’un conférencier, et conclut :

— Tel est du moins le chemin que j’ai parcouru pour mon compte.

Le long travail intérieur dont cet aveu marquait l’aboutissement, s’était accompli sous les yeux d’Irène, à côté d’elle, au courant de la vie commune, à travers la paisible régularité des jours, sans qu’aucun signe le lui révélât jamais ! Surprise, pressentant à peine encore le rapport de cette métamorphose avec son amour, elle ne put que murmurer :

— Comme vous avez changé !

— Vous le verrez mieux encore quand vous lirez mon nouvel ouvrage… Il ne vous a guère intéressée, jusqu’ici. Pourtant, il vous doit beaucoup ! J’ai plus appris à vous regarder vivre, Irène, qu’à remuer l’histoire et les livres. Ceux-ci ne nous enseignent que des faits : notre vie en dégage les leçons. Jamais peut-être, si la nôtre eût été différente, je n’aurais senti avec autant de force l’absolue nécessité qu’il y a pour tous à marcher sans restriction ni réserve dans la voie de la vérité.

Il dit tout cela d’une voix pénétrée, en redressant sa taille, avec un geste affirmatif. Ce mot de « vérité » prit dans sa bouche un accent solennel. Irène crut reconnaître jusqu’à son propre ton quand elle le prononçait devant Lysel qui, comme elle, à cette heure, se débattait en vain pour en repousser l’emprise. Machinalement, d’une voix où il y avait du regret et du désespoir, elle répéta :

— La vérité…

M. Jaffé la tint un instant sous son regard, sûr qu’à travers des révoltes, elle accédait lentement. Puis il poursuivit, – tel un avocat, dont la cause est gagnée, continue néanmoins à produire ses pièces, à développer ses arguments. – Remontant le cours des années, il reprit leur histoire, fit le procès de leur passé, en déplora les équivoques, s’accusa de n’avoir pas défendu, dès l’origine, des droits qui lui appartenaient.

— J’ai cru que votre jeunesse aussi avait les siens, dit-il gravement : je les ai respectés.

Selon ses habitudes d’esprit, il passa rapidement de cet aveu personnel à une vue plus large sur les causes de sa passive indulgence :

— Nous avions l’esprit trop libre pour que je pusse en user autrement : j’ai cru aux idées que j’avais toujours soutenues, qui nous avaient unis. La preuve en est faite ! Je sais maintenant ce qu’on peut attendre de ces audaces qui revisent la sagesse des générations ! Je sais le pourquoi des grandes lois sévères qui froissaient notre sens inaverti de la justice et de la liberté !…

Ils se regardèrent en silence, lisant l’un dans l’autre. Tous deux avaient la même idée : ce papier, signé pour garantir leur indépendance, pour les préserver du mensonge, de la contrainte, de l’hypocrisie, et qui avait dormi dans son tiroir pendant que la vie les emportait, comme une vaine feuille sèche qu’ignore le torrent. Mais ni l’un ni l’autre n’en parla.

— Que voulez-vous que je vous réponde ? fit enfin Irène. Vous revenez sur des choses si anciennes !… Vous mesurez ma vie, – notre vie, – à une mesure que je ne connais pas : ce n’est pas celle que nous avions adoptée au départ !… Ne discutons pas ce qui est ou ce qui fut : à quoi bon !… Dites-moi plutôt où vous voulez aboutir ?

M. Jaffé se recueillit quelques secondes :

— Vous allez comprendre pourquoi j’ai provoqué cet entretien, dit-il.

Elle crut qu’il allait recommencer des explications inutiles, et insista :

— Dites-moi seulement ce que vous me demandez !…

— Voici, reprit-il. J’ai pensé que l’heure est propice, au moment, où notre ami…

Sa voix trembla légèrement sur ce mot, qu’il répéta :

— … où notre ami va partir pour ce long voyage… Peut-être cette idée m’a-t-elle été suggérée par cet autre voyage, qu’il fit au début de nos relations, et dont je crois avoir deviné les raisons… Je me suis dit que l’éloignement forcé, la durée de la séparation, l’espace ouvert entre lui et vous, nous aideraient tous à rétablir l’équilibre de notre existence… Oh ! je ne vous demande pas de rompre brutalement avec un attachement… que j’ai compris !… Je vous prie seulement d’en réduire dès maintenant les exigences… Notre absence, en ce moment, ferait tout de suite comprendre à M. Lysel que votre affection s’est ressaisie, et prendra désormais un caractère plus atténué : celui qui convient à nos sentiments quand nos cheveux commencent à blanchir…

C’étaient encore, c’étaient presque les paroles mêmes qu’elle adressait à Lysel, en lui découvrant la plaie vive de son cœur. Ce rapprochement, en s’imposant une fois de plus à son esprit, le pénétrait de leur vérité ; il lui rappelait aussi les chers liens qui l’attachaient à sa tendresse. Toute sa vie d’amour traversa sa mémoire : un frisson de mort la secoua à la terreur d’y renoncer. Ses magnifiques yeux meurtris d’où quelques larmes s’échappèrent, sa belle bouche frémissante, révélaient son tumulte intérieur. Elle passa la main sur son front en murmurant, presque malgré elle :

— Oui, oui… peut-être… J’ai eu quelquefois ces idées-là.

— Je le sais, dit M. Jaffé.

Fut-ce l’aveu de cette ingression dans les parties les plus secrètes de son âme, ou un flux de passion qui l’emporta ? Elle se ressaisit, elle se révolta :

— Vous m’en demandez trop maintenant ! s’écria-t-elle en trouvant aussitôt mille raisons pour le repousser… Songez ! Lysel est surmené : la fatigue des répétitions l’épuise… Son plus cher ami relève à peine d’une terrible maladie : il a passé par les plus affreuses angoisses à son sujet, il va encore le voir chaque jour… Et puis ce départ, ce départ !… Il a besoin de ses forces, de son courage… Je ne veux pas lui faire de mal !… Vous ne pouvez pas exiger cela !… Si vraiment il faut le frapper, laissez-moi choisir l’heure !… Vous qui comprenez tant de choses, savez-vous ce que c’est que de briser un tel lien ?…

Elle ne contenait plus ses larmes, elle ne voulait pas les montrer, elle s’enfuit, avec un dernier regard où il y avait des reproches et du désespoir. M. Jaffé demeura longtemps dans la même posture, les mains ballantes entre les genoux, sur la causeuse où il avait tant de fois, en entrant au salon, trouvé Lysel. Comme toujours en lui, la réflexion se mêlait à l’émotion. Suivant la pente habituelle, son esprit généralisait leur cas, en tirait la leçon : ses anciens livres, qui battaient si durement en brèche la digue construite par la sagesse des siècles contre les tempêtes du cœur, ne lui semblaient plus qu’un tissu de sophismes, dont sa logique brisait les mailles avec la même vigueur qu’elle avait mise à les ourdir…

III

CONRAD WALLENROD
[1]

Beaucoup de méfiance se mêlait à la curiosité excitée par l’annonce de Conrad Wallenrod. Si admiré qu’il fût comme virtuose, si célèbres que fussent certaines de ses compositions, Frantz Lysel n’avait pas encore abordé l’opéra. Or, les distributeurs officiels de la renommée tiennent aux étiquettes une fois collées, qui facilitent leurs fonctions quasiment automatiques, et les détenteurs patentés des spécialités d’art, surtout quand ils exploitent la gloire lucrative du théâtre, ont tout intérêt à passer pour seuls possesseurs de recettes, – plus mystérieuses que les règles d’Aristote, d’Horace, de Boileau, ou de d’Aubignac, – sans lesquelles, affirment-ils, nul intrus ne saurait soutenir leur concurrence. Par la collaboration de ceux-ci et de ceux-là, il se formait donc autour de l’œuvre nouvelle une atmosphère un peu chargée. Lysel ne s’en doutait guère : son inexpérience croyant encore que l’œuvre seule importe, il était plus inquiet des faiblesses de la sienne que des circonstances ou des intrigues qui en accompagnaient l’éclosion. Wladimir Pack, un jeune poète, Polonais comme lui et aussi ignorant des secrets du métier, avait découpé dans la légende obscure de Mickiewicz, – qu’on relise le beau commentaire qu’en a donné Gabriel Sarrazin ! – un livret sans action ni mouvement. Des excentricités juvéniles y compensaient fâcheusement d’heureuses trouvailles lyriques, en soulignant le romantisme démodé d’une trame où la trahison et l’héroïsme forment le plus byronien des amalgames. Quant à la partition de Lysel, elle était, – pensait-il, – l’expression des deux grands sentiments de sa vie : le rêve patriotique, pareil à celui du héros lithuanien, qui avait hanté sa jeunesse aux récits des exploits paternels, et l’amour inachevé, douloureux, contenu, dont celui de Conrad et d’Aldona la recluse lui semblait une sorte de symbole. Comme tous les musiciens, il prêtait à sa musique un sens plus précis que cet art n’en peut avoir : l’admiration du jeune Pack, qui brodait sur elle des gloses subtiles ou l’illustrait d’images enténébrées, le soutenait dans cette illusion. Ce Pack était d’ailleurs un garçon indolent, flegmatique, fataliste, un véritable Slave qui s’en remettait, sur toutes choses, à la destinée. Aux répétitions, il demeurait plongé dans une béatitude muette. Ses yeux bleus, inaltérables, contemplaient avec une candeur ravie les étoiles du chant et de la danse, parmi lesquelles il évoluait comme un astre voyageur tombé on ne sait d’où dans l’ordonnance du firmament. Avec sa jolie figure arrondie, blonde, vite effarée, et la mélancolie de ses longues moustaches rousses dont les pointes tombantes encerclaient sa bouche, il assistait sans sourciller au travail fiévreux de tout le personnel, en répétant toujours :

— C’est très bien ainsi, c’est parfait, c’est admirable !

Ce qui faisait dire à Lysel :

— Quand les Slaves se mêlent d’être optimistes, ils ne le sont pas à moitié !

Une « première », sur une grande scène, est en soi-même une pièce, – presque toujours une comédie, – dont le pittoresque compliqué a maintes fois tenté les peintres des mœurs parisiennes. Elle met en mouvement la plupart des élégances, des vanités, des compétitions de la ville du monde où il y en a peut-être le plus ; elle flatte, excite, irrite ou dérange nombre d’ambitions chatouilleuses, dont les moindres piqûres font du bruit ; elle bouscule beaucoup d’intérêts importants ou mesquins ; elle brouille des jeux savants, tenus par des mains expertes. Dans les coulisses, dans les couloirs, au foyer des artistes comme à celui des spectateurs, surgissent mille questions minuscules qui grossissent dans l’air électrisé, s’irisant des couleurs les plus inattendues. Qui reconnaît-on dans les loges ? est-ce la salle des grands jours, dûment remplie par l’élite de cette société composite, – politiciens, affairistes, parvenus, courriéristes, gens du monde, diplomates, rastaquouères, – qui forme ce qu’on appelle le « Tout-Paris » ? Voit-on dans l’assistance ces femmes qui mènent le train, dont la présence promet des recettes, parce que beaucoup voudront se montrer où on les a vues ? Qu’est-ce que les arbitres de l’engouement vont penser, – ou dire, – de l’œuvre nouvelle ? Sa gaîté ou son émotion réussiront-elles à les dérider ? Rude tâche, quand on songe à ce qu’est leur vie ! Quelles sentences lit-on sur les visages blasés des critiques ? Et les confrères, – ceux qui attendent leur tour, ceux qui ne l’ont jamais eu, ceux qui ne l’auront jamais, ceux qui l’espèrent encore, ceux qui ne l’espèrent plus, – quelles rancunes ou quelles indulgences colportent-ils pendant les entr’actes ? – Ainsi, tant que dure la soirée, la vaste salle clinquante, avec ses velours, ses vernis, ses dorures, ses peintures, est pour ceux qui s’y coudoient le centre essentiel du monde ; aucun des problèmes ou des conflits qui s’agitent au dehors, d’où peuvent sortir la guerre, les ruines ou la révolution, ne revêt une importance égale à celle de ces questions : le ténor sera-t-il en voix ? l’orchestre suivra-t-il le bâton qui le dirige ? le public va-t-il se plaire ou s’ennuyer ?

Tandis que la salle applaudit ou bâille, sommeille ou s’émeut, il s’y joue des drames parfois plus serrés, plus profonds, plus intenses que celui où s’est consumé l’art du poète, du musicien, du décorateur, du metteur en scène et des interprètes ; et si la foule reste suspendue au spectacle où l’attache la puissance de la fiction, certaines de ses usités s’en écartent pour écouter des voix intérieures, dont la musique n’est plus alors que l’accompagnement vague et léger. Ainsi, le soir de Conrad Wallenrod, un acte discret du drame où l’auteur était engagé, se développait autour de la pièce.

Avant le lever du rideau, dans les couloirs, on eût entendu les propos habituels s’échanger entre des messieurs en habit et des dames en décolleté :

— On dit que la répétition n’a pas marché ?

— Qu’en sait-on ? Elle n’était pas publique.

— Lysel risque une grosse partie…

— Il la gagnera : il a de la chance.

— S’il la perdait, pourtant ?

— Il aurait toujours son violon…

En vérité, Lysel courait un autre danger, plus direct, dont la conscience l’empêcha d’abord de penser au sort de son œuvre : ni M. Jaffé ni Anne-Marie n’accompagnaient Irène. Dès qu’il remarqua leur absence, il comprit qu’elle avait une signification ; et ce fut son grand souci.

Irène, seule avec sa mère, occupait une baignoire à droite de la scène, à côté de celle de Hugo Meyer. Mal rétabli, la langue alourdie, l’intelligence atteinte, le vieux maître avait voulu venir quand même : sa tête embroussaillée se tendait vers le public dans un mouvement d’ardeur juvénile, comme si l’approche du combat lui rendait sa vigueur ancienne ; tandis que Louise, en retrait derrière lui, son bon gros visage écrasé par un chapeau trop empanaché, guettait anxieusement la trace des émotions sur cette figure si changée. Séparée d’eux par une cloison, Mme Jaffé portait une robe en satin gris clair, à peine ouverte, sans bijoux, garnie de dentelles en point d’Angleterre, qui en amortissaient l’éclat. La nuance s’en accordait avec celle de ses cheveux, qu’elle avait égalisée en les poudrant, et mieux encore, peut-être, avec l’expression de son doux visage tendre et pensif. La sévère élégance de cette toilette contrastait avec les cheveux teints, la robe couleur champagne, le décolletage et les diamants de Mme Storm. Un curieux, dont les regards seraient tombés sur cette baignoire, se fût demandé sans doute quel singulier hasard y réunissait en tête-à-tête deux êtres aussi désassortis.

Mme Storm, armée de son face-à-main à manche en écaille, parfaitement inattentive, lorgnait la salle et, de temps en temps, se penchait vers sa fille pour lui nommer des personnes qu’elle reconnaissait :

— Voici l’ambassadeur d’Autriche !

Ou bien :

— Tiens, le prince X… ! Il est donc à Paris ? Comme il a vieilli ! La dernière fois que nous nous sommes rencontrés…

Et elle égrenait le chapelet de ses souvenirs.

Irène l’écoutait mal. Cachée derrière un écran, elle éprouvait cette forte émotion qui vous étreint dans une foule dont les mouvements vont déterminer votre destinée. De tout son amour, de toute sa foi, elle croyait à l’œuvre dont elle avait suivi la lente éclosion : voici que le doute et la peur l’assaillaient. En même temps, d’autres pensées l’emportaient loin de cette musique dont elle connaissait tous les accords. Wallenrod, Aldona, Halban, le Waydelote ? Elle songeait à Lysel, à sa fille, à son mari, à elle-même. Après tant d’années de rêve, la réalité reprenait ses droits. Pourquoi maintenant, autour de l’œuvre qui marquerait un si redoutable tournant dans leur vie ? Pendant la période où les événements mêmes se moulaient à la forme de son cœur, tant d’éléments hostiles s’étaient comme fondus à sa flamme intérieure : pourquoi leur conflit se rouvrait-il ? Pourquoi fallait-il choisir entre les forces qui luttaient dans son âme ? Et pourquoi ce choix n’était-il plus libre ? Jadis, il se fût porté sur l’amour : la jeunesse ne doute guère de ses droits, doute peu de ses moyens. Mais éloignés, par le vol des années, de l’âge du roman, ils entraient dans celui où la raison discute, écoute dans l’avenir la répercussion des actes ordonnés par la passion, – blâme et condamne : que restait-il donc de leur liberté ? N’ayant pas fait à l’heure opportune le geste de la révolte, ils subissaient celui de la résignation. La patience des choses prenait ainsi sa revanche. Qui sait si Jaffé, plus clairvoyant qu’eux, ne l’avait pas lentement calculée ? Qui sait s’il n’avait pas accepté son rôle sacrifié dans la certitude de sa victoire finale, – pareil à ces spéculateurs qu’un coup de fortune récompense à la fin de persévérants sacrifices ?…

Un bruit d’applaudissements la tira de ses réflexions : ils saluaient le beau chœur de la Wilna et du Niémen.

— Charmant ! approuva Mme Storm, en frappant négligemment de son éventail la paume de sa main gauche.

Une interminable scène de discussions dans le Conseil de l’Ordre teutonique abattit le naissant enthousiasme : la petite toux nerveuse de l’ennui courut de rang en rang dans le parterre, monta aux balcons, résonna dans les loges, sèche, répétée, irrévérente, moqueuse. C’est à ce moment que Lysel, retenu jusqu’alors dans les coulisses, entra dans la baignoire. Irène lui donna la main, en souriant. Il la garda un peu. Malgré la présence de Mme Storm, ce fut un instant très doux, très tendre, un de ceux dont l’impression se grave à jamais dans la mémoire afin de la tourmenter plus tard, aux heures où l’on recueille ses souvenirs pour irriter sa douleur…

Un peu inquiet, il demanda :

— Eh bien ?…

Ce fut Mme Storm qui répondit :

— On a beaucoup applaudi, tout à l’heure… Ce chœur était bien joli, Lysel !… Tout à fait charmant !…

Irène corrigea :

— Il y a dans ce premier acte des phrases que j’aime tant !

Lysel regardait d’un air soucieux les fauteuils vides de la baignoire.

— M. Jaffé ne viendra-t-il pas ? demanda-t-il à Irène, en baissant la voix.

— Il m’a dit qu’il viendrait un moment.

— Et Anne-Marie ?

— Elle a la migraine.

Lysel s’assombrit davantage, puis n’osant rien demander de plus, se rapprocha de Mme Storm.

— L’orchestre a mieux joué à la répétition, fit-il.

— Comment donc ! il joue à ravir, répondit la vieille dame, de sa voix indifférente et complimenteuse.

Des applaudissements de complaisance saluèrent la chute du rideau : le public faisait crédit du premier acte. Lysel dut retourner à son poste de combat. Mme Storm se remit à nommer des diplomates et des étrangers, en racontant des bribes de leurs histoires. Beaucoup moins répandue que sa mère, Irène n’avait pas d’attaches avec ce public bigarré. Seuls, ou presque, dans la salle les Hugo Meyer la connaissaient, savaient sa présence ; mais, retenus par des visiteurs qui félicitaient le vieux maître de son rétablissement, ils ne se montrèrent pas. Le convalescent recevait les compliments en souriant de la seule moitié mobile de sa bouche ; tandis qu’on s’extasiait de le trouver si bien, il répondait en accentuant sa grimace, avec ce gros accent alsacien dont cinquante ans de Paris ne l’avaient pas guéri :

— Oui, oui, c’est un bail à volonté, maintenant ; le propriétaire me donnera congé quand il lui plaira, sans autre avertissement préalable. Il n’a qu’à faire un signe…

Cette phrase, et le geste qui l’accompagnait, amenaient des larmes aux yeux de Louise ; posant la main sur le bras de son « poulot », comme pour le défendre, elle protestait :

— Qu’est-ce que tu dis là, Hugo ?… Qu’est-ce que tu peux dire ?…

Il étendait le doigt vers le rideau baissé, en prenant un accent plus grave :

— On sait bien qu’il faut partir une fois… Allez ! on s’en va gaîment, quand on laisse après soi des vaillants, pour continuer…

Et il louait l’œuvre de Lysel :

— Une de celles qu’il faut admirer, si l’on n’est pas en bois !

Les visiteurs, l’ayant écouté avec respect, répondaient sans entrain :

— Oui, oui, c’est très bien, c’est très fort !

Ensuite, dans les couloirs, ils disaient :

— Le vieux Meyer a du plomb dans l’aile : voilà qu’il tourne au bénisseur !

Cependant Irène, dont les yeux erraient dans la salle, venait de distinguer, dans une loge de face, deux figures de connaissance, qu’à son tour elle nomma à sa mère :

— Les Teissier, maman !…

— Oui, je les vois… Mme Teissier ne rajeunit pas…

Leur chronique avait jadis défrayé pendant quelques semaines les potins de Paris[2]. Épris d’une jeune fille dont il était le tuteur, Michel Teissier, alors député et l’un des leaders de la droite, avait divorcé pour épouser celle qu’il aimait ; puis, poussé à mettre ses idées d’accord avec ses actes, il était devenu l’un des plus hardis champions de la décomposition sociale : d’abord à la Chambre, où il représenta pendant deux législatures ses anciens adversaires, puis, après un échec électoral, dans les journaux. À cette heure, il braquait sa jumelle sur une loge de face, qu’occupait un ministre mélomane ; sa femme, accoudée au balcon, le menton dans la main, regardait devant elle, sans rien voir. Irène savait qu’ils n’avaient pas d’enfant, qu’une des filles de Michel était morte, que l’autre, mariée en province, ne voyait plus son père ; elle ne connaissait d’ailleurs Mme Teissier que pour avoir échangé avec elle quelques rares visites. « Sont-ils heureux ? l’ont-ils été ? » se demanda-t-elle. Et elle s’étonna de ne s’être jamais posé cette question. Elle essaya d’y répondre : leur geste de révolte avait causé bien des désastres… « Du moins, se dit-elle encore, ils ont eu le courage de leur amour : il ne finira pas comme le nôtre ! » Elle poursuivit un instant cette comparaison dans le champ des hypothèses, tout en répondant par quelques monosyllabes au bavardage de Mme Storm. Ramenée ainsi à sa préoccupation dominante, elle se plongea si complètement dans ses pensées, qu’elle s’aperçut à peine que le rideau se relevait :

« Oui, songeait-elle, le moment est propice pour annoncer à mon Frantz que notre amour est fini. Son triomphe, qui va éclater, que je vais aider de mes bravos, le consolera. Ensuite, le voyage achèvera de me faire oublier. Avec toute sa tendresse, il a peut-être l’âme plus mobile qu’il ne le croit lui-même : il est artiste, il est Slave… D’ailleurs, les hommes ont tant de choses pour les distraire de l’amour : le travail, le succès, la gloire… Teissier n’a-t-il jamais regretté d’avoir préféré l’amour ?… Frantz, lui, touche à l’âge où, dans la plupart des destinées, l’amour, si même on lui a beaucoup sacrifié, passe à l’arrière plan. C’est l’ambition qui prend le pas, ou le désir du foyer tranquille, des enfants qui sont une part de durée de la vieillesse entourée de chaudes affections. Je ne lui donne rien de tout cela : qu’est-ce donc qui l’a retenu si longtemps près de moi ?… Oui, oui, le moment est propice !… J’avais rêvé de remplir toute sa vie : je n’en aurai rempli qu’un chapitre. De combien d’amours n’est-ce pas l’histoire ? Demain, il tournera la page avec un cri de colère ou un soupir de regret ; puis il entamera le chapitre suivant… Un chapitre d’action, celui-là, qui ne lui laissera pas le temps de rêver, par bonheur !… Là-bas, en achevant de m’oublier, il se dira que j’ai eu raison, et son pas sera plus léger… Que puis-je attendre de mieux pour moi-même ? C’est une fin raisonnable de ce qui doit finir : quelque chose comme la mort douce qu’on souhaite à ceux qu’on aime… »

Plus elle fixait son esprit sur ce dessein, plus elle en sentait l’inéluctable nécessité. Si elle s’en affligeait encore, c’était avec une résignation attendrie, bien éloignée des désespoirs où la plongeait jadis la seule idée de la séparation. Déjà même elle songeait aux moyens de le réaliser, cherchait les paroles qu’il faudrait dire : et leur choix lui semblait difficile, car elle voulait une coupure franche, sans une goutte de venin…

Tandis qu’Irène dénouait ainsi, en pensée, l’écheveau de sa destinée, le public commençait à s’agiter. À vrai dire, le mécontentement ne se trahissait encore que par de légers murmures, des toux trop fréquentes. Mais on l’entendait grossir. Mme Storm toucha de son éventail le bras de sa fille, en disant :

— Ça se gâte !

Le duo prolongé d’Aldona dans la tour et de Wallenrod sur la scène lassait la patience des auditeurs. Lysel s’était figuré que l’invisibilité de la bien-aimée prêterait un accent profond et mystérieux à ce long morceau, fugué avec beaucoup de science. Mais le chant des deux protagonistes se perdait dans le vide du décor, comme leur amour ; le drame se noyait dans une musique sans objet ; comme aucune émotion ne gagnait les spectateurs, ils réagissaient d’instinct contre un romantisme nuageux, dont la déclamation musicale ne voilait pas assez la grandiloquence désuète, insuffisamment rajeunie par les vers libres de Pack. Ce chevalier barbu, grisonnant, bardé de fer, qui roucoulait tout seul, les yeux levés vers une tour d’où lui répondait une voix qu’on entendait mal, paraissait un peu ridicule : des mots drôles devaient courir là-haut, au pigeonnier, d’où descendaient de vagues éclats de rire. Mme Storm résuma l’impression générale en disant :

— Un duo d’amour où l’on est seul… c’est drôle !

Irène répondit nerveusement :

— La musique est superbe !

Ces bruits d’orage, ces menaces arrêtaient brusquement le vol de ses pensées, qui tout de suite furent auprès de Lysel, derrière la scène. Elle partagea son angoisse. Elle brûla de lui prendre la main, comme tout à l’heure, de lui dire : « Ne suis-je pas là, moi, toujours, pour vous acclamer, vous consoler, croire en vous ! » En un clin d’œil, l’imminence de ce danger imprévu chassa les autres soucis : il n’y avait plus au monde que cette foule inquiétante et perfide, cette œuvre ballottée comme dans un naufrage, cet homme qui souffrait et qu’elle appela de tout son cœur. Quand le rideau tomba, au milieu des murmures, elle applaudit avec frénésie, debout, à déchirer ses gants. Mme Storm applaudit aussi, pour lui faire plaisir, du bout des doigts :

— Peut-être est-ce trop fort pour le public ! fit-elle avec cette rancune dédaigneuse que les âmes vulgaires vouent aux artistes vaincus.

En ce moment, Hugo Meyer, suivi de Louise, fit irruption dans la loge. Il était furieux : sa crinière couleur d’étoupes se hérissait sur son front écarlate, dont les veines se gonflaient à éclater ; il brûlait de haranguer la foule, comme aux temps héroïques où, mettant sous son bras son bâton de chef d’orchestre, il adressait aux siffleurs ces fougueuses apostrophes qui l’avaient rendu populaire.

— Les imbéciles ! les sourds ! criait-il en gesticulant dans le fond de la loge. Ils n’ont pas d’oreilles ! Ils n’ont pas compris ! ils ne comprennent jamais !… Ah ! s’ils comprenaient !… S’ils comprenaient, ils trépigneraient d’enthousiasme !… Mais il faut leur expliquer !… Et moi, je… je ne peux plus !…

Sa langue s’empâtait, ses mains tremblaient, ses gros yeux en boule sortaient de leurs orbites, tandis que Louise, en joignant les mains, suppliait Irène, à voix basse :

— Calmez-le, madame, je vous en supplie !… Il va se faire du mal !… Il va se tuer !… Pensez que le médecin lui défend les émotions !…

Irène ne l’écoutait pas. Au contraire, grisée aussi par cette odeur de bataille, elle excitait le vieux lutteur :

— Faites ce que vous pouvez, monsieur !… Allez au foyer, parlez aux gens, aux confrères, aux critiques !… Dites-leur que c’est beau : il faudra bien qu’ils vous croient !

— Mais non, madame, il ne peut pas, gémit Louise… Puisque les émotions lui sont interdites !… Hugo, je t’en conjure, viens !… Viens, viens, allons-nous-en !… Rentrons à la maison !…

Il la repoussa, bondit hors de la loge, se jeta sur un groupe d’habitués qui entouraient justement un critique connu pour sa sévérité. Ce fut à peine si on l’écouta : on parlait d’un scandale politico-judiciaire, qui battait son plein. Comme il se détournait de ces indifférents, il entendit, dans un autre groupe, ces deux répliques :

— Ce pauvre Lysel, s’est-il assez trompé !

— Les gens de talent ne se trompent pas à demi.

Il clama :

— C’est vous qui vous trompez, entendez-vous ?… Vous vous trompez tous !

Et, comme les autres se retournaient en ricanant :

— C’est moi qui vous le dis, messieurs, moi, moi, Hugo Meyer !… Un vieux de la vieille, qui a toujours vu clair !…

De son côté, Lysel subissait les rebuffades du directeur, les nerfs de ses interprètes, les regards narquois du personnel. Comme il errait parmi les praticables, son librettiste s’approcha de lui. Sérénité d’âme, indifférence ou affectation d’olympisme, le jeune Pack restait aussi calme que s’il eût été étranger à l’affaire ; tout en consolant avec une pointe d’ironie son grand collaborateur, il tira, non sans adresse, son épingle du jeu :

— Que voulez-vous, mon cher maître, tout n’est qu’heur et malheur ! Vous avez eu tant de triomphes : il ne vous manquait qu’un échec. Tous les grands artistes n’en ont-ils pas eu ? Ma part ici est bien modeste ; je n’en suis pas moins fier de penser que vous me devrez un peu du vôtre !

Au risque de sembler fuir, Lysel n’eut pas le courage de rester dans les coulisses jusqu’à la fin de l’entr’acte. Il revint auprès d’Irène, et répondit au regard compatissant qui l’accueillit :

— Pas un ami n’est venu me voir. Est-ce assez éloquent ?

Il avait ses yeux tristes, – les yeux qui le faisaient aimer.

— Ne vous découragez donc pas, mon cher Lysel, dit Mme Storm qui avait entendu : les amis reviennent toujours avec le succès.

La sonnette de l’entr’acte renvoya les spectateurs à leurs places. Leurs sentiments s’étaient fortifiés dans les conversations des couloirs : un rien pouvait rendre agressive leur indifférence, blagueur leur ennui. Les rivaux, les ennemis, les envieux, les malveillants, trouvant le terrain favorable, avaient poussé leur pointe : pourquoi diable un violoniste se mêlait-il de faire un opéra ?… Dès le lever du rideau, les toux hostiles recommencèrent : quelques-unes, calculées, sonnaient plus fort. Retirés dans le fond de la baignoire, dont Mme Storm occupait seule le balcon, Irène et Lysel suivaient le spectacle dans la glace, où les décors et les personnages se réfléchissaient fantomatiquement. On supporta mal la scène du banquet : sur un crescendo que marquaient de puissants accords de cuivre, les chevaliers de l’Ordre, trompés par Conrad, leur chef, décidèrent d’ouvrir la campagne où celui-ci les trahirait au profit de son ancienne patrie. On ne comprit rien à ces desseins ténébreux, non plus qu’à la musique compliquée de l’ensemble. La salle devenait houleuse autour de l’œuvre submergée.

— C’est un désastre ! fit Lysel, qui ne tenait pas en place. Il me faut retourner là-bas : j’aurais l’air de me cacher.

— Oui, allez !… On vous accompagne.

Et Irène, comme on marche à l’ennemi, retourna s’asseoir auprès de sa mère.

— Le pauvre garçon ! fit Mme Storm. Tant de peine pour un tel résultat !

La loge s’ouvrit, la grêle silhouette de M. Jaffé apparut. Il avait tenu à faire acte de présence, sans se résoudre à rester là toute la soirée. Si peu accoutumé qu’il fût aux mouvements des « premières », ceux de la salle étaient assez clairs pour qu’il en comprît aussitôt le sens.

— Oh ! oh ! fit-il, avec un sourire équivoque.

Ce sourire n’exprimait pas l’exacte nuance de ses sentiments. Incapable de rancune comme de méchanceté, M. Jaffé n’aurait pu se réjouir du malheur de personne, fût-ce d’un ennemi, et malgré tout, son indépendance d’esprit l’empêchait de regarder Lysel comme tel. Mais il souriait rarement ; et quand il lui arrivait de sourire, son visage prenait une expression sardonique, sans qu’il y mît aucune malice. Énervée par les émotions de la soirée, Irène s’offensa de ce malencontreux sourire, qui lui parut trahir des sarcasmes pourtant peu conformes à la douceur d’âme de ce sage.

— Cela ne va donc pas ? demanda-t-il en s’asseyant en retrait entre les deux femmes.

— Vous voyez bien, répondit-elle sèchement.

Mme Storm regarda son gendre, puis leva les yeux, pinça les lèvres, haussa les épaules, dans une pantomime qui signifiait : « Tout est perdu ! »

M. Jaffé se mit alors à suivre le spectacle, de cet air d’attention concentrée qui lui était habituel et donnait à sa personne un aspect sévère, presque maussade. Ses lèvres s’amincissaient, son dos s’arrondissait, sa tête s’enfonçait entre ses épaules, comme celle d’un échassier. De temps en temps, il faisait « hum ! hum ! » L’index de sa main droite, posée sur ses genoux, battait machinalement la mesure. – Ce troisième acte, rempli par des scènes de conseils et de discussions, manquait complètement d’intérêt dramatique. Lysel y reconnaissait la partie la plus faible de son ouvrage. Il avait cru le sauver en y accumulant une grande richesse de thèmes développés avec toutes les ressources de son art. Le public ne remarqua pas ces beautés, d’un ordre peut-être trop purement musical pour un opéra ; mais elles ne pouvaient échapper à une oreille aussi exercée que celle de M. Jaffé.

— Qu’est-ce qu’ils ont donc ? demanda-t-il en regardant sa femme. C’est très bien, tout cela !

Irène crut lui trouver un ton de condescendance qui changea pour elle le sens de l’éloge ; elle ne répondit que par un regard fâché, qui le froissa.

— Ah ! mon cher, expliqua Mme Storm, quand le public est mal disposé, voilà ce qui se passe !

— Le public est bizarre ! conclut M. Jaffé.

Et il se replia sur lui-même, sans plus rien dire. Sa figure s’assombrit davantage, sa tête disparut presque entre ses épaules, ses « hum ! hum ! » se multiplièrent. À la fin de l’acte, des bruits hostiles étouffèrent de grêles applaudissements, auxquels il mêla les siens. Il regarda sa femme, qui regarda d’un autre côté ; après quelques secondes d’hésitation, il dit d’un ton perplexe :

— À présent, je crois que je vais partir.

Irène ne répondit rien. Mme Storm, que ce désastre ennuyait à périr, saisit la balle au bond :

— Voulez-vous m’emmener ?… Je suis un peu fatiguée : à mon âge…

M. Jaffé la regarda avec stupéfaction : c’était la première fois qu’il entendait sa belle-mère invoquer son âge. Il ne l’en aida pas moins à s’envelopper dans des manteaux et des écharpes, endossa son pardessus, noua un foulard autour de son cou, lent et précautionneux comme toujours.

— Au revoir, ma chère amie !

Mme Storm, dont la figure peinte disparaissait dans la dentelle, ajouta :

— Ne prends pas cela trop au tragique, Irène : c’est la vie !…

« Moi qui allais leur faire un tel sacrifice ! » se dit Irène, en réunissant ainsi dans sa rancune sa mère et son mari, comme s’ils se fussent ligués contre elle. – En un instant, Lysel la reconquérait encore par son malheur : n’était-ce pas déjà le malheur qui l’avait conquise une première fois ? Tant de nobles femmes se perdent pour consoler ! Et leur cœur délicat saigne plus que le nôtre des blessures qui nous frappent dans la lutte, que la lutte guérit…

Seule, maintenant, dans la baignoire, comme un naufragé sur un radeau, elle s’y trouvait moins seule que tout à l’heure, entre ces deux êtres si proches et si différents d’elle. Lysel allait revenir ; ils seraient deux contre la foule, deux à la braver, si profondément unis que rien ne les séparerait plus désormais. Ils s’enfermeraient dans leur amour comme dans une tour imprenable. Ils repousseraient toutes les attaques du dehors. Leur volonté d’être heureux imposerait silence aux voix intérieures qui leur faisaient tant de mal…

Cependant, la voix furieuse de Hugo Meyer éclata dans la loge voisine : il devait tenir quelque critique ou quelque confrère, car il employait des termes techniques, analysant la trame orchestrale et les thèmes mélodiques en spécialiste parlant à un spécialiste. Comme il ne réussissait sans doute pas à convaincre son interlocuteur, il finit par lancer une de ces bordées de jurons dont il était coutumier. Des jeunes gens, debout dans l’orchestre, l’ayant entendu, le lorgnèrent en ricanant. Le brave homme avait le verbe haut : on sait qu’à l’un de ses concerts, où les siffleurs de Wagner refusaient d’écouter sa harangue, il avait déchaîné un terrible scandale en leur lançant un mot qui n’est héroïque que dans l’histoire. En ce moment, sa sonore colère soulageait Irène : « Celui-là nous reste, songeait-elle, et celui-là ne s’est jamais trompé ! »

L’entr’acte se prolongeant, l’humeur de la foule s’aigrit dans l’attente. L’indifférence devenait gouailleuse. On s’excitait d’un groupe à l’autre. Des pieds impatients esquissèrent le rythme des Lampions. Au moment où l’on frappait enfin les trois coups au milieu de « ah ! » prolongés, Lysel reparut dans la baignoire. Il était pâle, comme un blessé. Il tremblait d’énervement. Une crise de nerfs d’Aldona l’avait retenu pendant l’entr’acte. Gâtée par ses succès d’artiste et de jolie femme, la chanteuse lui avait, entre ses larmes, reprochés son humiliation :

— Sifflée, moi, moi !… sifflée !… Pour la première fois de ma vie !… Et par votre faute, monsieur !…

Il raconta cette scène, frémissant. Irène lui prit les deux mains, les serra, le plaignit de toute sa tendresse :

— Ah ! comme on vous aime !… comme on vous aime quand vous êtes malheureux !…

— Oh ! oui, je vous en supplie, aimez-moi toujours !…

Il était comme un enfant qui se réfugie dans des bras compatissants, le cœur gonflé par un chagrin trop gros pour ses forces. Elle ne pensait plus qu’à le bercer, qu’à le chérir, qu’à le défendre au prix de toutes ses autres affections, de ses scrupules, de ses devoirs, de sa vie…

Cependant, on prenait fort mal l’héroïque trahison de Wallenrod, rien n’étant plus difficile à faire accepter du public que ces sentiments complexes, qui déroutent ses catégories. L’orage montait. Après s’être ennuyée, la salle s’indignait. On n’écoutait plus. On comprenait de travers. On se demandait : « Qu’est-ce que c’est que ces folies ? » Des mains nerveuses froissaient le livret. Les interprètes, affolés, lâchaient leurs parties. L’orchestre jouait à la débandade. Laissant Lysel au fond de la loge, Irène s’avança au balcon, debout, dans un irrésistible besoin de braver la tempête. Comme un sifflet strident déchirait le tumulte, elle y répondit en criant : « Bravo ! » La grosse voix de Hugo Meyer fit chorus : n’y tenant plus, il venait la rejoindre, suivi par Louise qui recommença ses objurgations :

— Mon cher Lysel !… Ma chère Madame !… Je vous en supplie, calmez-le !…

Le vieux maître l’écarta, comme un buffle furieux peut écarter une branche importune. Il secouait les mains de Lysel en roulant ses yeux injectés, en cherchant les mots qu’il ne trouvait plus ou qui s’empâtaient sur sa langue épaissie :

— C’est une œuvre…, une œuvre… Ah ! mon ami !… Vous aurez une… une… une revanche…, un jour !… Je vous le prédis !… Ils verront… que c’était une œuvre !…

Lysel restait accablé :

— On n’a jamais vu un four pareil à l’Opéra, répétait-il.

— Depuis Tannhaeuser ! s’écria Irène.

Hugo Meyer approuva :

— Oui, oui… Et j’y étais aussi !… Et je… je leur criai… comme aujourd’hui…

— Dites-le-lui bien fort, monsieur, vous qu’il écoute, pour qu’il le croie, et méprise ces hurleurs !…

Irène tendait le bras vers la salle, où éclatait la tempête des sifflets, des huées, des « assez ! » La musique, maintenant, les exaspérait autant que le drame : ils la trouvaient obscure, incohérente, vide, criarde, elle leur faisait mal aux oreilles ! Et les quatre amis restaient debout dans leur loge, impuissants, désespérés, comme des abandonnés qui voient gronder autour d’eux l’incendie ou l’inondation.

Le rideau tomba : ce fut le signal d’un redoublement de tapage. La foule démontée se livrait aux déchaînements de cette fureur collective qui se nourrit d’elle-même. On eut mille peines à lui jeter le nom des deux auteurs : le nom inconnu de Wladimir Pack fut couvert de dérision ; devant le nom aimé de Lysel, les huées s’arrêtèrent un instant. Comme elles recommençaient de plus belle, sur l’initiative d’un groupe de siffleurs massés dans un coin de l’orchestre, près de la baignoire de Mme Jaffé, Hugo Meyer, les poings en avant, leur cria, de sa voix formidable :

— Tas de brutes !

Chacun prenant sa part de l’injure, la clameur redoubla. Dans les rangs les plus proches, on reconnaissait le vieux maître, on le nommait, des questions et des réponses furieuses s’entrecroisaient :

— Qu’est-ce qui lui prend, à celui-là ?

— C’est encore ce vieux fou !

— On le croyait mort.

— Se figure-t-il qu’il est ici chez lui ?

Ses grands bras gesticulaient dans l’encadrement de la loge, tandis que Louise s’efforçait de le tirer par la manche : et les mots ne sortaient plus de ses lèvres convulsées. Il parvint pourtant à lancer encore une fois son cri :

— Tas de brutes !

Puis ses yeux chavirèrent, sa tête cramoisie retomba sur sa poitrine, ses bras battirent l’air comme les ailes d’un grand oiseau blessé.

— Le vieux rageur ! dit quelqu’un, il ne pouvait pas finir autrement !

Des inconnus, envahissant la baignoire, s’empressaient autour de lui. Les ouvreuses amenèrent un médecin. Louise gémissait :

— Ah ! pourquoi a-t-il voulu venir ?… Pourquoi !… Pourquoi !…

La foule vidait lentement la salle, en fouillant des yeux la baignoire où râlait le vieil artiste. On s’interrogeait. On se disait de l’un à l’autre tout ce qu’on savait, et tout ce qu’on ne savait pas :

— Il était donc avec Lysel ?

— Non. Dans la loge à côté. Lysel était avec une femme.

— Qui donc ? Est-ce qu’on la connaît ?

Il se trouva des gens renseignés pour répondre :

— Mme Jaffé. La femme de l’écrivain. Vous savez bien !…

IV

LA DERNIÈRE PROMENADE

La veille du départ, Irène et Lysel firent ensemble une dernière promenade.

Lysel apportait à leur rendez-vous la tristesse anticipée de cette séparation qu’il se reprochait d’avoir voulue, celle de l’état désespéré de son vieil ami dont la fin semblait prochaine, d’obscurs pressentiments qu’il s’efforçait en vain de repousser ; Irène y venait dans l’angoisse de son cœur ballotté au gré de résolutions contraires, accompagnée par la sourde voix menaçante qui depuis si longtemps sonnait à son oreille le glas de son amour. Par cette humide journée d’automne, par cette fin d’après-midi déjà froide, ils trouvèrent solitaire à souhait le parc de Saint-Cloud, où ils entrèrent par la porte de Sèvres. Quelques silhouettes de promeneurs glissaient dans la grande allée ; pour les éviter, ils obliquèrent à gauche aussitôt après les grilles, traversèrent les pelouses desséchées, gravirent la pente où des hêtres, des acacias, quelques bouleaux mariaient leurs feuillages nuancés aux lourdes feuilles des marronniers. Leurs pas bruissaient sur une couche, épaisse déjà, de feuilles mortes ; une humidité fraîche, odorante, montait du sol, des herbes, des branches, emperlait comme d’une rosée la voilette d’Irène, les imprégnait tous deux de sa frissonnante mélancolie ; les tons rouillés des arbres, qu’un rayon de soleil eût animés, s’éteignaient sous le ciel bas, où pendaient de gros nuages.

— Que cette heure est donc triste ! murmura Lysel.

— C’est beau, pourtant, répondit Irène.

— C’est désolé.

Une idée musicale, éveillée par l’harmonie des couleurs, de l’atmosphère et de ses pensées, dut lui traverser l’esprit ; car il ajouta :

— Quel accompagnement !

Que ce soit le soleil du matin ou l’ombre du soir qui les baigne, qu’elle s’éveille dans la gaîté du printemps ou s’assoupisse aux approches de l’hiver, la nature nous offre toujours l’abri de ses espaces, de ses ciels, de ses arbres et de ses eaux. Ses murmures éternels bercent comme un chant la discordance de nos passions passagères ; en les écoutant, nous rentrons dans son règne comme des atomes oubliés ou des sons perdus, et les vaines plaintes de nos cœurs se fondent dans son concert. Ainsi, la beauté de ce novembre en deuil nuançait d’une secrète douceur la tristesse de l’adieu tout proche…

Une autre avenue coupait les collines, de son large ruban droit, entre les marronniers. D’autres silhouettes y passaient. Les deux promeneurs pressèrent le pas pour la traverser, puis reprirent leur lente ascension, si oppressés qu’ils entendaient leurs souffles plus rapides.

— Il me semble que nous sommes des ombres errant sous ces arbres, dit Lysel. Ne sentez-vous pas qu’il y a déjà de l’espace entre nous ?

Irène inclina la tête dans un geste d’acquiescement.

— Il y a déjà de l’espace entre nous, répéta Lysel. Pourtant nous sommes ensemble : je vous vois, je vous sens, vous pouvez mettre votre main dans les miennes. Que sera-ce demain ?

Irène murmura faiblement :

— Après, il y aura le retour…

Mais elle ne croyait pas à ses propres paroles, et Lysel le sentit :

— Ce sera si long ! s’écria-t-il. Que de choses changeront peut-être !… Le pauvre Hugo ne sera plus là : je lui ai dit adieu tout à l’heure, il ne m’a pas reconnu… Oh ! la douleur d’un adieu qu’on sait éternel !… Vous, du moins, je vous retrouverai…

Il crut voir un éclair de doute traverser le regard d’Irène.

— Oui, je vous retrouverai, répéta-t-il avec plus de force… Serez-vous la même ?…

Elle lui pressa doucement le bras, sans répondre : le savait-elle ? Elle pensa que la vie joue avec nos cœurs comme le vent avec les feuilles, et ne voulut pas dire cela. Ils traversaient un pont rustique, jeté sur une gorge artificielle où des plantes agrestes s’accrochaient aux rocailles.

Ils s’arrêtèrent, les yeux errants sur cette fantaisie alpestre ; des souvenirs de belles heures sur les hauteurs, dans des étés enfuis, les effleurèrent :

— Il y a des moments où l’on voudrait arrêter le temps, dit Lysel en pensant à ces heures envolées. Quand on a l’amour, on voudrait le garder toujours le même, toujours !… N’avez-vous jamais eu ce désir, Irène, de rester comme nous sommes là, sans entendre aucune voix du dehors, sans rien savoir de ce qui n’est pas nous, pour une minute dont les secondes seraient des siècles et qui ne finirait jamais ?

— Oh ! oui, fit-elle. Ensemble !…

— Mais tout change, je sais !… Tout change autour de moi !… Pourquoi ne puis-je changer aussi ?… J’ai l’âge où je vous ai connue, Irène… Il me semble que j’aurai toujours cet âge-là… Ma vie n’ira pas plus loin : l’instant où je vous ai rencontrée l’a fixée pour jamais… Des années ont coulé, n’est-ce pas ?… Je suis le même : je le resterai tant que j’aurai un souffle dans la poitrine !…

— Vous êtes fidèle et bon, mon ami… Pourtant, vous changez, vous aussi, sans le voir… La vie joue avec nous comme le vent avec ces nuages, et nous force à changer comme eux… C’est la loi commune : il faut l’accepter !…

— Comment pouvez-vous dire cela ?… Je n’accepte rien : je me révolte !… L’amour, notre amour est plus fort que les nuages… Au retour, nous arrêterons le temps comme l’aiguille d’un cadran !…

— On arrête l’aiguille ; le temps poursuit sa marche. Tout ce qui doit passer, passe ; tout ce qui doit changer, change… Notre volonté n’y peut rien…

Ils s’étaient remis à marcher. Une clairière s’ouvrit devant eux : une longue bande de gazon jauni par l’automne, bordé par la forêt. Quelques vaches tondaient sans bruit les derniers brins d’herbe. Les mêmes souvenirs revinrent, plus précis, plus nombreux, plus pressants : leurs meilleures journées, leurs plus belles heures, ils les avaient eues là-haut, au cours des étés tranquilles, dans la solitude des pâturages, aux flancs des vallées en fleurs ; quel hasard fatidique leur en renvoyait donc, en ces tristes instants, l’image ternie, l’écho assourdi ? Irène s’arrêta, en regardant son ami :

— Vous rappelez-vous nos promenades, là-bas, autour d’Interlaken ?… Et les autres années, à Zermatt, à Saas-Fée, à Salvan ?…

La vision de ces heures emportées au courant du passé, celle des paysages immobiles qui se mireraient en d’autres regards et prêteraient à d’autres voyageurs leur décor passif et magnifique, traversa leur pensée ; leurs yeux se fermèrent ensemble comme pour la retenir. La même angoisse affreuse les oppressait tous deux, au même endroit du cœur : ces heures ne reviendraient jamais ; le cours infini du temps n’en ramènerait plus de pareilles, pas plus que le fleuve qui fuit sans cesse ne ramène deux fois la même goutte d’eau ; le glissement des années les affaiblirait dans leur mémoire, jusqu’à ce que la mort achevât de les effacer… La douleur fut si aiguë, que des larmes mouillèrent leurs cils. Ils les essuyèrent d’un geste furtif, en se détournant, puis se regardèrent en tâchant de sourire, chacun cherchant du courage dans son désir d’en inspirer. Et de nouveau, ils se réfugièrent dans le silence amical où tout se cache, où tout s’exprime, dans ce vibrant silence où se rejoignent, à l’abri des obstacles et des regrets, les cœurs que sépare la vie, quunit l’amour. Ils se turent délicieusement, dans une entente qu’aucune parole ne saurait exprimer. Ils se turent comme on se tait ensemble quand on s’aime, sûrs que les ondes de leurs pensées se confondaient dans un accord plus parfait que ceux des sons les plus harmonieux. Des minutes divines, dont un seul d’entre eux devait un jour mesurer le prix, s’envolèrent dans le vent frais, dans le vent insensible qui cueillait autour d’eux les feuilles mourantes et les déposait sur le sol avec un frôlement plaintif.

— Ah ! chérie ! appela enfin Lysel, dans un immense élan de tendresse.

Elle se serra contre lui, tremblante d’émotion, de crainte, d’amour. Le ciel, déjà si bas, s’alourdissait encore : sa noirceur menaçante chassait du parc les derniers promeneurs, et peut-être alourdissait leurs pressentiments.

— Nous avions les mêmes appréhensions là-bas, le soir d’Umspunnen, dit Lysel pour répondre à leurs pensées. Vous souvenez-vous ?… Moi, je craignais quelque chose… quelque chose de plus cruel encore que le départ…

— Pourquoi rappelez-vous cela ? interrompit-elle.

— Ne croyez pas que ce soit pour vous faire un reproche !… Non, non !… Au contraire, c’est pour vous dire que nous nous sommes retrouvés quand même… Je vous ai sentie si près de moi, l’autre soir, dans mon malheur… Si près, et si tendrement consolante !… Plus près que jamais, chérie !… comme si je vous avais reconquise !… Quand je suis rentré en pensant à vous, je savais qu’aucun triomphe ne m’aurait donné un bonheur égal !… Maintenant, voyez, nous sommes ensemble encore une fois !…

Elle murmura :

— Pour si peu de temps !…

Ses regards étaient chargés d’amour et de désespoir. Lysel n’en retint, n’en voulut retenir que l’amour.

— Pour peu de temps, c’est vrai, dit-il, à cause de ce maudit voyage. Mais après ?… Quand je vous aurai retrouvée, je ne partirai plus jamais !…

Elle sourit tristement, sans relever ces paroles : le courant de ses intimes pensées l’empêchait de suivre son ami vers l’avenir incertain ; au contraire, il la ramenait obstinément au passé, comme une eau qui reviendrait à la source prête à tarir. Peut-être songeait-elle au couchant d’Interlaken, peut-être à d’autres soirées ; elle dit :

— Cette fois, le soleil tombe sans éclat, la nuit triomphe dans tout l’espace ; il n’y a pas devant nous de cime blanche qui retienne un dernier rayon de lumière, la saison meurt comme le jour, c’est le froid, c’est l’obscurité, c’est l’hiver… Nous en sommes entourés…

— Taisez-vous ! supplia Lysel ; ne doutons pas de l’avenir !

— Vous dites cela, et vous partez demain, et nous sommes ici pour nous dire adieu !…

— Pas adieu, corrigea-t-il : au revoir !

— Je sais, vous n’aimez pas les mots qui déchirent. Ils sont les plus vrais, cependant. Adieu, quand on va se quitter, n’est-ce pas le seul qui convienne ? Il veut dire : Je vous remets au destin, au hasard, à la fatalité…

— À Dieu ! dit gravement Lysel.

— Peut-être !…

En ce moment, deux gamins dévalèrent des pentes, en se poursuivant, avec des cris. Le plus petit tomba, pleura, boita. L’autre lui frotta la jambe et l’emmena en répétant :

— Dépêche-toi quand même, il va pleuvoir !…

Ils disparurent : leur bruit s’étouffa au bas de la colline. La courte diversion permit à Irène de se ressaisir.

— Vous avez raison, reprit-elle quand le silence se fut rétabli. L’avenir nous est caché : mieux vaut donc espérer !

— Oui, affirma Lysel dans un élan de confiance, il faut espérer !

Ce fut comme un rayon de soleil dans un ciel noir.

— Nous perdons nos derniers instants à nous désoler, reprit-il ; nous aurions tant de choses à nous dire !…

Il avisa un tronc d’arbre allongé à la lisière du bois.

— Si nous nous asseyions là, pour causer ? proposa-t-il.

Mais quand ils furent assis à côté l’un de l’autre, dans le mystère du crépuscule, les paroles manquèrent encore à leurs cœurs gonflés. Ce fut Irène qui rompit le silence :

— Eh bien ?… demanda-t-elle en tâchant de sourire.

— D’abord… vous ne douterez jamais de moi ?

— Je n’ai jamais douté de vous, mon ami.

— Et vous m’écrirez ?

— Oui, je vous écrirai.

— Régulièrement, comme les autres fois ?

— Je tâcherai… Mais les lettres !…

— Je sais : on ne peut pas tout se dire.

— On a peur de tout se dire… Ces petits morceaux de papier qui traverseront la mer, on n’ose pas s’y fier tout à fait… Et puis, on cause si mal, la plume à la main !… Vous savez, je ne suis pas une Sévigné, moi !…

— Ces petits morceaux de papier, comme vous dites, m’aideront pourtant à supporter l’absence… Je les attendrai… Ils me diront où vous êtes, qui vous voyez, ce que vous faites… Vous me raconterez tout ce qui vous arrive… C’est un grand effort, que je vous demande là… Vous parlez si peu de vous !… Tenez ! vous ne m’avez plus rien dit de vos projets de voyage, pour cet hiver…

— Incertains, comme tant de choses… M. Jaffé parle de partir très prochainement.

Elle ne dit pas qu’elle avait dû lutter pour retarder le départ.

— Je ne serai pas fâché de vous savoir en Italie, pendant mon absence : ici, il peut toujours survenir quelque chose… Par exemple, je compte bien que vous rentrerez en même temps que moi !… Sinon, ah ! sinon, je vous avertis que j’irai vous chercher !… Même, si notre revoir n’en était pas retardé, j’aimerais autant cela… Il y a toujours tant de dérangements imprévus, à Paris !… Et puis, quel beau cadre, pour se retrouver, au printemps, qu’une de ces chères villes de lumière et d’amour !…

Avec son habituelle mobilité d’impressions, il s’ouvrait à l’espoir. Ses yeux brillaient : le long espace de leur séparation était aboli. Il se mit à parler du retour comme d’une dette que la destinée leur payerait une fois encore. Il dit ce qu’il souhaitait de changer ou de conserver dans le plan de leur existence. Il disposa de l’avenir. Irène, en l’écoutant, regardait voltiger les feuilles autour d’eux ; elle songeait toujours aux forces insensibles qui nous traitent comme le vent traitait ces innombrables feuilles, qui nous arrachent, nous emportent, nous déposent où il leur plaît, selon des fins inconnues, sans que nos vœux les arrêtent, sans que nos désespoirs les fléchissent ; et peut-être en sentait-elle le souffle dans ses cheveux, tandis que Lysel allait toujours, emporté par sa fantaisie, comme un cavalier qui ne voit pas l’abîme.

— Vous n’êtes déjà presque plus triste, fit-elle avec un bon sourire indulgent.

— C’est un répit : je le redeviendrai dès que je ne vous verrai plus… Quand vous êtes là, près de moi, il me semble que nous ne nous quitterons jamais ou que nous nous retrouverons demain…

— Demain ? répéta-t-elle.

Et, se reprenant encore :

— La confiance se gagne : vous en avez assez à cette heure, pour m’en donner un peu !…

Une fine pluie d’automne commençait à tomber. Ils regardèrent le ciel, tout noir, tout bas, l’air qui s’embrumait, les gouttelettes déjà serrées qui s’accrochaient aux brins d’herbe.

— Il faudrait rentrer, dit Irène en se levant.

— Nous causions si bien ! répondit Lysel. Pourquoi la pluie vient-elle nous gâter notre dernière promenade !…

Comme si ces mots ramenaient les sombres pressentiments dans l’esprit d’Irène, elle les répéta, à demi-voix, d’un accent profond qui en changeait le sens :

— Notre dernière promenade !…

Pour redescendre, ils passèrent au pied des rocailles, par la gorge étroite où s’épaississaient les ombres du crépuscule. Le silence était plus profond : les bruits éloignés de la route ne leur parvenaient plus. Ils n’entendaient que le crépitement de la pluie sur les feuilles sèches. Ils se sentaient bien seuls, dans cet enfoncement, aux approches de la nuit, gardés de loin par les arbres que l’automne dépouillait. Lysel s’arrêta, en appelant :

— Irène !…

Comme elle s’arrêtait aussi, il la serra contre sa poitrine et lui baisa les lèvres, en balbutiant :

— Au revoir !… Au revoir !…

Elle voulut lui renvoyer cette parole d’espérance : elle ne put. Une main ténébreuse lui fermait la bouche. Elle respirait une haleine de mort. Elle eut la sensation foudroyante d’un affreux déchirement ; raidissant ses forces pour repousser ce souffle d’agonie, elle ne parvint qu’à en dissimuler l’horreur, et gémit, malgré elle, d’une voix d’enfant qui expire :

— Adieu !… Adieu !…

Lysel eut-il l’obscure intuition de l’appel terrible qu’elle entendait si clairement ? Il ne lui demanda pas de corriger ce mot fatal. Mais ils ne le répétèrent plus, en se quittant un peu plus tard au bord du fleuve qui les avait ramenés. Irène s’éloigna dans le soir et la pluie. Lysel, appuyé au parapet, suivit des yeux la silhouette que l’ombre effaçait. Quand il ne la vit plus, il lui sembla qu’il restait seul à jamais, perdu dans le vaste monde où il allait errer…

TROISIÈME PARTIE

I

APRÈS LE DÉPART

À l’heure où la sirène de la Bretagne annonçait le départ du Havre, un commissionnaire déposait un palmier chez Mme Jaffé, en insistant pour qu’on le remît sans tarder à la destinataire. Une heure sonnait. On prenait le café au petit salon. Mme Storm avait déjeuné, – par exception, car d’habitude elle ne se levait qu’après midi. Irène cachait sa profonde tristesse sous le masque de sérénité dont elle savait couvrir son visage. La femme de chambre, une Normande à mine futée, nommée Jenny, s’empressa d’apporter la plante dans son cache-pot enrubanné, avec cet air sournois que prennent les domestiques quand ils croient deviner les secrets de leurs maîtres.

— C’est pour madame, dit-elle ; l’homme a recommandé de donner tout de suite.

Doucement surprise par ce prolongement de l’adieu, Irène se sentit si attendrie, qu’elle eut peine à refouler ses larmes. Les autres comprirent de même, excepté Mme Storm qui ne pensait pas au départ de Lysel :

— Une belle plante ! remarqua-t-elle. Le ruban aussi est très bien. De chez qui ?

Elle s’approcha, lut la signature du fournisseur sur les ailes d’un papillon blanc, l’approuva.

— Mais il n’y a pas de carte ! fit-elle encore.

Irène promenait ses doigts sur les feuilles vertes, comme elle aurait caressé les ailes d’un oiseau familier.

— Il n’y en a pas besoin, dit-elle.

Mme Storm la regarda, comprit, réprima un sourire. Son jeu de physionomie n’échappa point à M. Jaffé, qui posa sur elle son regard tranquille et dit, de la voix dont il aurait donné un renseignement de bibliographie ou de statistique :

— M. Lysel a tenu à nous rappeler l’heure de son départ, je suppose.

— Oui, répondit Irène.

Mme Storm ajouta :

— C’est très amical de sa part.

Anne-Marie s’était approchée de la fenêtre, et tambourinait contre les vitres. M. Jaffé ouvrit une revue, puis la referma. Irène restait auprès de la plante. Il y eut un silence embarrassé. Pour en rompre la gêne, Mme Storm, cédant à une inconsciente liaison d’idées, se mit à parler d’une représentation de Tristan où elle se trouvait l’avant-veille, dans la loge de l’ambassadeur d’Autriche. Au cours de sa vie nomade, elle avait rencontré Wagner, Liszt, Hans de Bülow, les Wesendonk, et « ce pauvre Schnorr », le Tristan idéal, mort de son rôle. En parlant du spectacle, elle évoquait leurs figures, qui sortaient lentement de sa mémoire affaiblie. Le souvenir d’une promenade en bateau sur le lac de Zürich, avec son premier mari, surgit de ce lointain passé :

— En ce temps-là, je ne connaissais pas encore « Richard ». Quelqu’un me le montra, en disant : « C’est un musicien exilé, qui a du génie et qu’on siffle partout ! » Quelle figure il avait ? Heuh ! c’était un petit maigre, le menton en galoche, la barbe en collier. Pas beau, mais du caractère. « Mathilde » le buvait des yeux. Elle était assez jolie, elle, et pas du tout mal habillée. C’était le temps des crinolines. Je me suis rappelé tout cela quand on s’est mis à publier leurs lettres…

Anne-Marie avait quitté la fenêtre, et écoutait de toute son attention. Elle était ardemment curieuse de ces « histoires vraies » qu’on cache aux jeunes filles. L’éclat du nom de Wagner augmentait l’intérêt de celle-ci.

— Elles m’ont fait de la peine, ces lettres ! poursuivit la-vieille dame avec condescendance. Positivement. J’avais des illusions : je m’attendais à mieux. Quand on a tant de génie, on en doit mettre partout, même en amour, ne trouvez-vous pas ? Moi, j’aurais cru qu’ils s’étaient aimés davantage, ces deux-là !

M. Jaffé avait depuis un moment l’air absent qu’il prenait quand il tenait à rester en dehors de la conversation. Son visage renfrogné désapprouvait : il n’admettait pas qu’on touchât à de tels sujets en présence de sa fille ; mille fois il l’avait dit à Mme Storm ; comme elle recommençait toujours, il la soupçonnait d’y mettre une certaine malice. D’autre part, dès qu’il s’agissait d’histoire ou de psychologie, sa passion de vérité l’empêchait de laisser passer sans la rectifier une assertion qu’il jugeait fausse. C’est pourquoi, tout en désirant qu’on parlât d’autre chose, il répondit :

— J’ai aussi lu cette correspondance, madame ; je dois vous dire que je ne partage pas votre avis.

— Oh ! moi, je n’en ai lu que des morceaux… Quelques pages, par-ci par là… C’est la comtesse X… qui me l’avait prêtée : elle en est folle, vous savez !… Qui est-ce qui a le temps de lire de si gros livres ?

— Je l’ai lu d’un bout à l’autre, sans le trouver trop long. Le sentiment ne m’y a pas paru trop inférieur à l’œuvre qu’il a inspirée. C’est un cas plutôt rare : les romans vécus nous semblent presque toujours au-dessous des fictions où ils se sont cristallisés…

Et M. Jaffé cita des exemples, – Rousseau et Mme d’Houdetot, Lamartine et Graziella, George Sand et Alfred de Musset, – avec cette méthode impeccable dont il ne s’écartait jamais, quelque sujet qu’il traitât. Ses propos ennuyaient toujours Mme Storm, qui n’avait jamais su voir en lui que le savant le plus insipide du monde ; elle l’interrompit en bâillant :

— Il est beaucoup plus difficile de vivre que d’écrire, mon cher !

Jamais, dans ses soixante-quinze ans de frivolité, elle n’avait prononcé une parole aussi profonde. M. Jaffé en resta tout abasourdi.

— C’est vrai, approuva-t-il, c’est parfaitement vrai !

— C’est trop vrai, renchérit la vieille dame, qui était décidément en veine de philosophie.

Une rentrée de Jenny empêcha la conversation de poursuivre cet essor inattendu : la maîtresse de musique de mademoiselle attendait. En l’annonçant, la Normande embrassa la scène d’un de ses insupportables regards curieux, discrets, renseignés, insolents. Irène le surprit, et se sentit rougir.

— J’y vais ! dit Anne-Marie.

Elle aurait voulu rester encore. Mais son père lui faisant signe de suivre Jenny, elle obéit. Sa grand’mère la rappela pour l’embrasser.

— Quand tu auras fini ta leçon, je serai partie. Tu viendras me voir ?

— Oui, bonne maman, bientôt !…

Mme Storm ne prolongeait jamais plus que de raison ses visites chez les Jaffé. Condamnée à choisir entre deux manières de s’ennuyer, chez eux en leur compagnie ou seule chez elle, elle résolvait le problème en alternant. Dans son petit entresol de l’avenue du Bois-de-Boulogne, qu’elle louait en garni depuis une dizaine d’années pour s’épargner les embarras d’une installation, le mouvement du dehors, le bruit, la perspective animée la distrayaient un peu ; chez sa fille, à qui ne l’attachait aucune sympathie en dehors des liens du sang, elle ne se trouvait jamais tout à fait à l’aise, et la présence de son gendre lui produisait une impression désagréable. Voyant qu’il allumait une cigarette, – signe qu’il ne se presserait pas de se retirer dans son cabinet, – elle se décida à battre en retraite. Une tentative pour entraîner Irène fut repoussée.

— Non, maman, je reste, aujourd’hui !

La vieille dame raconta les visites qu’elle ferait dans son après-midi. Le nombre de ses relations diminuait avec les années. Il lui en restait juste assez pour l’occuper quelques heures de temps en temps : elle n’en faisait pas moins grand état de leurs prétendues exigences.

— Je serai bien fatiguée quand j’aurai fini ma tournée ! soupira-t-elle en partant.

Irène la reconduisit, et en revenant, trouva son mari debout devant le palmier de Lysel, qu’il contemplait d’un air pensif. Elle s’arrêta en face de lui, de l’autre côté de la table. Ils restèrent ainsi quelques secondes, séparés par la plante comme par la pensée de l’absent. M. Jaffé eut sans doute le sentiment de cet inquiétant obstacle : il détourna les yeux, comme s’il cherchait un prétexte pour s’éloigner, et s’en fut jeter dans la cheminée la cigarette dont il avait à peine tiré trois ou quatre bouffées. Quant à Irène, elle gagna lentement sa place habituelle, au coin du canapé, prit son éternelle broderie, disposa ses soies, parut s’absorber dans son ouvrage. M. Jaffé l’observa un moment, cherchant sur ce visage fermé la trace des émotions profondes et cachées que révélait à peine l’imperceptible frémissement des lèvres ; puis il se rapprocha d’elle, et dit de sa voix grêle, ferme, insistante :

— C’est bien à une heure précise que M. Lysel a dû s’embarquer, n’est-ce pas ?

Irène fit un signe affirmatif.

— Il l’a dit l’autre jour : je l’avais retenu. Donc, cette plante ?…

Irène murmura :

— C’est son adieu.

— Son adieu ?

Elle pensa qu’il demandait le vrai sens de ce mot, et s’empressa d’expliquer :

— Oui. Pour cinq mois.

Elle ajouta :

— J’espère bien qu’il reviendra.

— Moi aussi : je ne lui veux aucun mal, au contraire, dit paisiblement M. Jaffé.

Puis, ayant toussé, il reprit :

— Je souhaitais seulement que vous eussiez avec lui, avant son départ, l’explication que nous avions jugée nécessaire… et opportune.

Irène se tut.

— J’espère que vous l’avez eue ?

Elle fit signe que non.

— Non ?… Vous aviez pourtant reconnu, avec moi, qu’elle est indispensable…

Un éclair de révolte brilla dans le regard d’Irène : pourquoi choisissait-il un moment si douloureux pour revenir sur les choses dites ? Les cœurs blindés, pensa-t-elle, ont seuls de pareilles brutalités : il devrait la laisser souffrir.

— En effet, en vous écoutant, fit-elle, il me semblait que vous aviez raison.

— En m’écoutant ?… Serait-ce à dire que maintenant ?… Irène ?

— Ah ! maintenant !…

Le regard de M. Jaffé, ce regard de chercheur à la fois naïf et sagace, essaya vainement d’ouvrir les barrières fermées du front indéchiffrable. Irène expliqua :

— Vous savez que nos idées dépendent des événements.

— C’est vrai, concéda-t-il. Du moins dans une certaine mesure. Mais où sont les événements qui ont pu modifier les vôtres ?

— Vous ne les devinez pas ?

— Non.

— Quand nous parlions de Lysel, il y a quelque temps, nous parlions d’un homme heureux. Pourtant, puisqu’il fallait lui faire mal, je vous priai de me laisser choisir mon heure, n’est-il pas vrai ?

— Vous avez eu plusieurs semaines pour la trouver.

Elle se leva, toute frémissante, et plus vibrante à chaque phrase :

— Quelles semaines ! s’écria-t-elle. Les plus cruelles de sa vie !… Celles où il a été frappé dans sa meilleure amitié, puis dans l’œuvre où il avait mis tout son génie… Hugo Meyer agonise ; vous avez vu Wallenrod s’effondrer sous la sottise, l’injustice, l’envie… Vous l’avez vu…

— Je comprends que Lysel soit très affecté de tout cela, répartit posément M. Jaffé. Toutefois, son ami semblait hors de danger, avant de commettre une grosse imprudence ; et je ne vois pas en quoi le regrettable insuccès de son opéra peut infirmer la justesse de nos conclusions ?

— Mais quand aurais-je pu lui parler, si même j’avais encore l’intention de le faire ? Entre ses répétitions qui l’épuisaient ?… Dans les courts instants qu’il me donnait en quittant le chevet de son ami ?… Au moment où la fortune lui tournait le dos ?… En lui disant adieu, peut-être ?… En lui disant adieu ?… Vous voyez bien que l’heure n’est pas venue !

— Quand on attend son heure, on est sûr de ne jamais l’entendre sonner, dit M. Jaffé en plissant le front. On a toujours un motif pour remettre encore…

— Quand cela serait ?…

Une fois de plus, les caprices de la logique féminine bouleversaient les arrangements de la sagesse. M. Jaffé n’aurait jamais supposé que sa femme, ayant reconnu l’excellence de ses arguments, pourrait agir en sens inverse des conclusions qu’il en avait tirées selon les lois du raisonnement. Il la considéra donc avec stupéfaction, et balbutia, comme un élève mis en déroute par une question captieuse :

— Mais alors…, alors…, qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Je ne sais pas. Il est parti pour des mois. Que vous faut-il de plus, à cette heure ?

Ces incohérentes réponses rompaient un réseau serré de déductions, de calculs. Déconcerté, M. Jaffé n’en jugea pas moins sans colère, parce qu’il était sans passion. Peut-être même son large esprit compréhensif admira-t-il la vigueur d’un sentiment si contraire à la raison, plus puissant qu’elle, pareil à ces forces de la nature que nous croyons toujours domptées et qui ne le sont jamais.

— Cependant ! fit-il en se remettant… L’action doit suivre la décision. À moins qu’on ne change d’avis, toutefois… Et j’espère que ce n’est pas votre cas. Je l’espère beaucoup, car autrement… ah ! notre situation respective ne serait plus la même !…

Quoiqu’il gardât son ton doctrinaire, sa voix devenait plus brève, trahissant un peu d’impatience.

— Je le pense bien, dit Irène.

— Vous le pensez bien !… Mais alors, ma chère amie, permettez-moi de vous demander ceci : que croyez-vous donc qu’elle sera ?

— Je ne sais : j’attends.

Elle eut un grand regard qui s’enfuit dans l’espace, et ajouta :

— Et je vous assure que je n’y pense guère…

M. Jaffé, de plus en plus surpris, gronda presque :

— La question, pourtant, vaut qu’on s’en occupe !

— Elle est très simple… Vous m’avez demandé de faire une chose que je n’ai pas faite… Et je ne pourrai pas la faire… Je ne le pourrai jamais !…

Irène s’était rassise. Son masque tombait : affaissée, elle offrait l’image d’un être dont la passion a dissous les forces, et qui s’abandonne. Son mari la plaignait peut-être ; mais, comme il aimait à le répéter, il était un être de raison, dont les motifs ne fléchissaient pas au vent des émotions.

— Je crains que vous n’ayez pas assez pensé à notre conversation, dit-il. On croirait même que vous l’avez oubliée. Vous savez si je respecte la liberté de chacun : c’est pourquoi je ne vous l’ai jamais rappelée. J’attendais que vous me disiez : « Nous sommes délivrés ». J’attendais cela de votre bon sens : j’étais seulement surpris d’attendre si longtemps. Rien ne justifie vos lenteurs, quoique vous en sembliez croire…

Elle interrompit :

— Je ne cherche pas à les justifier.

M. Jaffé acheva son raisonnement :

— Entre la décision que nous avions prise, l’échec de son opéra et la rechute de son-ami, M. Lysel a vécu comme tout le monde, pendant plusieurs semaines. Vous n’aviez donc aucun motif d’atermoyer. J’entends, aucun motif extérieur… Votre faiblesse me surprend : vous avez passé le moment de la vie que le roman peut accaparer…

Elle interrompit encore :

— Vous me l’avez déjà dit ; mais le roman est de tous les âges.

— Non, répliqua-t-il plus sévèrement : il y a un âge où l’on appartient aux réalités !

Elle essaya de sourire, en redressant son visage si jeune sous la couronne des cheveux gris.

— Alors, il faut croire que je n’y suis pas encore…

M. Jaffé la regarda avec une surprise dont beaucoup de femmes se seraient offusquées jusque dans leur désespoir. Ses yeux s’arrondirent derrière les lunettes, sa figure prit une expression de candeur stupéfaite, dont l’accent contrastait avec la gravité du moment.

— Vous êtes, dit-il, au dernier point d’où l’on peut encore choisir librement sa route : l’âge de votre fille, sinon le vôtre, vous en avertit. Vous n’avez pas eu le courage de vous expliquer avec M. Lysel avant son départ. C’est une faiblesse excusable. Son absence vous offre une occasion…

Elle acheva :

— … d’être lâche, de frapper de loin !

Il corrigea :

— Je voulais dire : une occasion d’exécuter sans scène violente un plan sagement mûri, ou, si vous préférez, de porter un coup nécessaire, que la distance atténuera… Il n’y a aucune lâcheté à profiter d’un concours de circonstances qui nous sont favorables à tous, – si du moins vous êtes résolue. Pour moi, je le suis, ma chère amie…

Il s’arrêta deux secondes, pour assurer sa voix qui tremblait un peu :

— Oui, je suis résolu. Si vous refusez de rompre avec M. Lysel avant son retour, nous reprendrons chacun notre liberté. Nous la reprendrons ouvertement, comme nous pouvons le faire sans nous mentir l’un à l’autre, puisque nous nous étions liés à cet effet par un engagement que je vous rappelle…

À ces mots, il tira de sa poche le papier qu’ils avaient signé jadis en riant de la précaution, et le mit sous les yeux d’Irène. C’était une feuille jaunie, pliée en quatre, où Mme Jaffé reconnut son écriture de jeune fille, allongée, rapide, ferme, qui avait peu changé. Près de vingt années en avaient usé les plis : vingt années de vie commune où, de mois en mois, de jour en jour, la distance s’était élargie, entre leurs deux âmes, où ils avaient marché côte à côte comme deux étrangers partis pour le même voyage, qui échangent quelques paroles aux relais, se prêtent un mutuel appui aux pas difficiles, jusqu’à ce qu’ils arrivent ensemble au carrefour où bifurquent leurs chemins…

— Je ne signerais certes pas ce papier aujourd’hui, dit M. Jaffé, non, certes, je ne le signerais pas : j’ai appris qu’il est des liens qu’il faut infrangibles. Mais c’est peut-être parce que nous l’avons signé que ces liens se sont relâchés entre nous : l’idée que nous nous faisons de nos devoirs nous aide à les remplir ou à nous en dégager ; celle que nous avons de nos droits est presque toujours excessive.

Il toussa légèrement, et reprit :

— Quoi qu’en pense votre générosité, l’heure est propice à ce suprême arrangement. L’absence de M. Lysel vous facilite la rupture, si c’est le parti que vous choisissez. Si, au contraire, vous repoussez ce parti, elle nous aiderait à dissoudre sans bruit notre ménage… Remarquez que je n’exclus pas cette seconde solution, tant je respecte votre liberté. Mais je n’en vois pas une troisième, et ne puis que vous laisser le choix…

Irène ne se fût jamais attendue à une telle injonction, qui, soulevant la poussière des années, la remit brusquement en face de sa jeunesse :

— C’est vous qui me rappelez cela ! s’écria-t-elle. C’est vous qui exhumez ce papier ! Vous !… Pourtant, vous savez bien que je n’ai jamais songé à m’en servir !…

— Je le sais, Irène, et je sais pourquoi. Bien des choses vous arrêtaient : l’estime où vous me tenez, la pitié, un peu d’affection, je veux croire… Votre fille, cela va de soi… Peut-être aussi la reconnaissance de M. Lysel, que j’ai reçu chez moi, son point d’honneur, le sentiment qu’il serait odieux… Peut-être encore une certaine crainte de l’opinion, dont on n’est jamais aussi détaché qu’on se le figure !… En signant cela, – il agita dédaigneusement la feuille jaunie, – nous avions cru nous élever très haut, au-dessus des préjugés, au-dessus des lois. Il paraît que leurs vieilles entraves sont solides, puisqu’elles nous ont retenus quand même, rivés l’un à l’autre malgré notre liberté d’esprit, plus fortes que votre passion et que ma fierté… Quelle leçon, ne trouvez-vous pas ?

Il redressa sa taille un peu voûtée, qui s’affaissait depuis un moment ; ses yeux brillèrent ; sa voix prit cet accent qui révèle une conviction lentement acquise, que rien ne saurait plus ébranler :

— Je ne parle pas pour vous seule, Irène, je parle aussi pour moi. Car moi aussi, j’ai manqué de courage. Plus d’une fois, j’ai pensé à briser notre chaîne. Je n’ai pas pu. J’ai craint le bruit, les troubles d’un divorce. J’avais peur de vieillir seul. Voulez-vous tout savoir ? J’ai eu peur de perdre votre présence, et ce que vous me gardiez d’affection !… Et j’ai accepté, comme vous-même, cette espèce de compromis tacite et sans signature, dont la secrète hypocrisie a été plus forte que la franchise de notre absurde papier !… Soyons francs jusqu’au bout, maintenant : nous comptions sourdement sur le temps pour dénouer ce nœud qui nous étranglait… Nous étions trois : toutes sortes de chances pouvaient surgir… Et les années ont passé, et le temps, qui ne respecte rien, a respecté cette œuvre hybride, fruit de nos faiblesses et de nos silences !… Et moi, pour que je secoue enfin la paresse de ma volonté, il faut que je lise dans les yeux de notre fille l’ordre impérieux d’agir…

Il se leva, comme pour mieux résister à l’agitation qui colorait ses pommettes et donnait à sa voix grêle des vibrations inconnues ; debout devant sa femme, il continua :

— Oh ! vous m’entendez bien, ce n’est pas à son établissement que je pense : si peu que je connaisse le monde, je sais où s’arrêtent ses sévérités !… Mais à présent qu’elle peut comprendre, et juger, je ne veux pas laisser sous ses yeux le mensonge de notre vie… Je ne veux pas cela !… À cette âme qui dépend de nous, nous devons toute la vérité, puisque nous n’avons pas d’autre loi, pas d’autre vertu, pas d’autre Dieu !… Si donc vous ne pouvez pas sacrifier ce que votre âge admet encore de passion, suivez votre cœur, en pleine lumière, jusqu’au bout ! Dites à Anne-Marie : « Je quitte ton père, que je n’aime plus, pour un autre homme, que j’aime, – que j’ai aimé toute ma vie… » Choisissez ce parti, si vous voulez… Vous le pouvez encore : usez de la liberté qui vous reste !… Choisissez !…

Il se tut, sans qu’Irène essayât de répondre. Il reprit son attitude habituelle, un peu timide, un peu effacée ; et il conclut, d’une voix plus basse, dont l’imperceptible tremblement trahissait seul son émotion réprimée :

— Quant à moi, ma résolution est prise : si M. Lysel, à son retour, reprend le chemin de la maison, je désire rester seul au foyer, avec ma fille.

À peine s’était-il un instant départi de la sérénité hautaine qui faisait partie de son être : soit qu’elle lui fût naturelle, ou qu’il l’eût acquise en poursuivant ces travaux de psychologie et d’histoire qui nous instruisent sur les ressorts secrets et les conséquences éloignées de nos actes. À cette heure, il semblait déjà l’avoir recouvrée ; il termina l’entretien par le mot qui revenait le plus souvent dans sa bouche :

— Vous réfléchirez !…

Réfléchir !… Toutes les réflexions d’Irène, et depuis longtemps, n’avaient-elles pas abouti au point même où son mari voulait la conduire ? Pourtant elle se mit à recommencer le procès qu’elle croyait jugé. Que signifiait au juste l’étonnante générosité de M. Jaffé ? Quelle ironie mettait-il dans son soudain désintéressement ? Ah ! s’il avait, dix ans plus tôt, rappelé leur étrange contrat !… Mais, en s’y reportant à cette heure tardive, il devait le sentir comme elle : rien ne déferait plus l’œuvre de la vie qui les avait rivés l’un à l’autre sans unir leurs cœurs, rien ne prévaudrait plus contre les forces gardiennes du foyer. Vis-à-vis de leur fille, de lui, d’elle-même, des juges anonymes qui guettent nos défaillances, avec ses cheveux déjà blanchis, à quelques années de l’âge où l’amour meurt avec la beauté, – à quoi lui servirait l’arrêt de justice qui la rendrait libre ? Quel usage ferait-elle de cette liberté, qui n’appelât le blâme, la honte, les railleries sur sa fille et sur elle, qui ne ravalât à ses propres yeux sa belle affection ? Les choses qui n’arrivent pas à leur heure ne devraient plus arriver : elles n’apportent que la vaine, la torturante reconstruction de ce qui aurait pu être, et n’a pas été…

Elle revint caresser les feuilles du palmier, du même geste doux, lent, amical. Comme s’il eût pu la comprendre, elle lui parlait :

— Trop tard !… Il est trop tard !… Trop tard pour le bonheur, trop tard pour l’amour triomphant !… Trop tard aussi pour la vérité, pour la seule, – celle où l’âme consent à l’action !… Du mensonge où j’ai vécu, je tomberai dans un autre mensonge. Si je jette mon masque, ce sera pour en mettre un autre sur mon visage, puisque je garde intact, au fond de moi, l’amour que mes lèvres renient. Mon geste change, et je suis la même. Je trompe les autres en me trompant : j’enfouis dans l’ombre l’objet de ma fierté. Je me cache de ma fille au lieu de l’éclairer… Hélas ! et je connais la malheureuse idole à qui je vais immoler mon cœur : c’est celle dont l’alliage est fait des conventions et des préjugés, de l’hypocrisie et de l’intérêt, celle qui impose son culte médiocre aux âmes basses, aux cœurs rampants ! Je le sais, et me prosterne quand même. Le sacrifice sera stérile comme tous ceux qu’on accomplit sans foi. Et c’est sans foi que je vais frapper la victime !…

Elle versa quelques larmes, les essuya, resta longtemps ainsi, hésitant devant cette résolution déjà prise, puis abandonnée, qu’il fallait reprendre. Plus elle la repoussait, plus elle la sentait nécessaire. Dans la révolte de son être, elle y pliait son âme. Et certes, ce n’était pas « réfléchir » : c’était suivre la pente que montrait le doigt du Destin, s’incliner à l’ordre des choses, rentrer dans cette harmonie où se fondent les dissonances de toutes les vies, passer sous le joug, où s’humilient nos désirs impuissants, nos volontés faibles. Soit pour chercher l’apaisement dans un acte mécanique, soit pour laisser son esprit suivre sur l’Océan moins orageux qu’elle le steamer emportant celui qu’elle ne reverrait plus, elle reprit son canevas, ses soies, son aiguille. Ses doigts tremblaient : ils s’assurèrent. Son visage redevint tranquille. Son attention s’absorba dans les points menus qui dessinent lentement des feuilles ou des fleurs. Elle semblait la plus paisible des travailleuses, quand reparut Jenny, apportant une carte.

— Madame recevra-t-elle ?… J’ai dit que je ne savais pas si Madame…

Irène avait à peine réprimé un geste d’humeur. Son visage s’éclaira en lisant sur la carte le nom de Mme Michel Teissier.

— Oui, certainement, je reçois !…

Entre les êtres qui ont traversé des émotions voisines ou souffert de maux à peu près pareils, il existe souvent une latente sympathie que le hasard d’une rencontre ou d’une parole peut rendre efficace. Qui n’a jamais rencontré, au bord des chemins de la vie, quelque inconnu dont il devine la détresse pour l’avoir éprouvée ? Qui n’a voulu porter à quelque blessé le baume d’une pitié renseignée par d’amères expériences ? et combien souvent de tels sentiments sont arrêtés dans leur essor par la prudence ou la méfiance, par la crainte de se tromper ou par celle de n’être pas compris ! Mme Teissier n’échangeait avec Irène que des visites espacées, et la connaissait peu ; mais elle l’avait entendu quelquefois nommer en même temps que Lysel, dans ces conversations averties où la finesse des Parisiennes évente tous les secrets ; elle l’avait involontairement observée, le soir de Wallenrod, pendant que des regards curieux la cherchaient à côté du vaincu ; elle avait lu dans un journal du matin un « écho » mentionnant le départ de Lysel. C’est pourquoi elle venait, poussée par un de ces mouvements de cœur qui ne trompent pas. Elle venait, avec la douleur de sa vie d’amour et de déceptions, avec le regret de ses vaines audaces, avec son âme dévastée, puis ennoblie, par le jeu cruel des expiations. Elle venait, incertaine de ce qu’elle dirait, pressentant en Mme Jaffé une de ces fières natures qui n’ont aucun besoin de se répandre en confidences, sûre pourtant que sa visite serait salutaire. Pas un mot n’en révéla la vraie intention. Mais par delà les choses indifférentes dont causèrent les deux femmes, chacune entendit l’autre penser et souffrir. Quand elle se leva pour partir, Blanche savait que le même orage, qui avait bouleversé sa jeunesse, grondait dans ce cœur si proche ; Irène, en la reconduisant, connaissait la blessure que voilait la sérénité du visage. Sur le seuil, la main dans la main, elles échangèrent un regard plus éloquent que les paroles. Celui d’Irène disait : « Vous n’êtes donc pas heureuse, vous non plus, après ce que vous avez fait pour lui, ce qu’il a fait pour vous !… » – « Ne cherchez pas le bonheur répondait celui de Blanche : la vie étant ce qu’elle est, vous ne pourriez ni le donner ni le recevoir. »

Et c’était peut-être à cette nouvelle amie autant qu’à elle-même que songeait Irène, quand ses yeux se mouillèrent encore en se posant sur le palmier, vert et tranquille dans son cache-pot enrubanné : dernier gage d’amour qui survivrait à l’immolation de l’amour…

II

AU LOIN

Par les journaux qu’apporte un pilote à l’entrée du port, Lysel apprit la mort de Hugo Meyer. Le déchirement était dès longtemps accompli, la nouvelle prévue : elle n’en assombrit pas moins ces heures du débarquement, où l’on éprouve à retrouver la terre ferme des sensations de convalescent. Peu de jours plus tard, la première lettre d’Irène lui apporta les détails de cette mort, le plaignit de sa perte : une fois de plus, à travers la distance, il sentit glisser sur lui, comme un souffle, cette fidèle sympathie, sur laquelle il comptait dans toutes ses détresses. La lettre suivante revint encore longuement sur l’ami perdu : souvenirs de quelques rencontres, impressions de belles choses qui finissent, de la vie qui s’attriste en avançant. Puis il y eut une interruption. Vers le milieu de décembre, arriva, sans envoi d’auteur, le nouvel ouvrage de M. Jaffé, l’Essai sur les fondements de la morale sociale. Ce court billet d’Irène l’accompagnait :

« Lisez ce livre, mon ami, je crois qu’il vous étonnera. On ne connaît jamais ceux qu’on voit chaque jour : il y a en eux des profondeurs qu’on peut côtoyer toute la vie sans en rien voir, comme ces précipices pleins d’ombre qu’un sentier longe à quelques mètres du bord. Un rayon de lumière les frappe tout à coup : le promeneur est surpris de ce qui se cache dans l’abîme ; pour peu que les jeux des brouillards et de la lumière soient propices à ce prestige, il y découvre sa propre image si fantastiquement allongée qu’il la reconnaît à peine ou qu’il en a peur. Vous rappelez-vous que nous avons eu ce spectacle, dans une de nos courses autour de la Dent du Midi ? Vous rappelez-vous notre émotion, presque notre effroi, à reconnaître ainsi, loin au-dessous de nous, nos deux fantômes dans un halo ? J’ai retrouvé aujourd’hui la sensation singulière : j’en suis plus effrayée que lorsque j’étais auprès de vous, et que, malgré mon vertige, je voulais me pencher pour mieux voir. »

Lysel aimait peu les ouvrages abstraits : il ouvrit pourtant le volume, en lut quelques pages, se fatigua. Un seul fragment retint son attention, dans le chapitre intitulé la Famille, par la surprise qu’il en eut : Jaffé, dont il croyait l’esprit révolutionnaire, y démontrait que les principes de la morale usuelle, quelque arbitraires qu’ils nous paraissent, reposent sur une connaissance minutieuse de l’enchaînement des causes et des effets dans la vie des individus et dans celle de l’espèce. Mais il était à ce moment-là trop occupé pour s’attarder à cette impression. « M. Jaffé deviendrait-il conservateur ? » se demanda-t-il ; et il ferma le livre, qu’il oublia. Deux semaines passèrent sans nouvelles ; puis une lettre arriva de Vérone, racontant le départ de Paris, donnant le plan du voyage commencé. Il écrivit trois fois sans rien recevoir. Enfin, une courte lettre, datée de Sienne, lui apporta des réflexions sur la sincérité des anciens peintres toscans ; en post-scriptum, cette phrase énigmatique répondait à ses plaintes :

« Je vous mesure la correspondance, dites-vous ? C’est peut-être pour vous accoutumer à moins compter sur moi. »

Cette phrase l’inquiéta : il y reconnut une expression qu’Irène avait employée dans leur entretien d’Umspunnen ; il lui sembla que, pendant que son corps agissant et insensible roulait par le monde, sa véritable vie se poursuivait de l’autre côté de l’Océan, indépendante de sa volonté, soumise à des accidents qui la modifiaient, la déroutaient, la transformaient sans qu’il y pût rien. Du reste, la fatigue, les déplacements, les concerts l’empêchaient de suivre aucune réflexion. S’il recevait peu de lettres, celles qu’il écrivait, plus fréquentes, étaient brèves, sans intimité : quelques lignes crayonnées en hâte, sur du papier à en-tête d’un hôtel ou d’un club, dans un hall tapageur ou dans un salon de lecture enfumé. « Cinq mois rayés de notre existence ! » se disait-il parfois. Un wagon-salon l’emportait de ville en ville, comme un phonographe. Il y couchait plus souvent qu’à l’hôtel, remisé dans un coin de gare, parmi les sifflets et la fumée. Arrivé parfois dans tel endroit un quart d’heure avant son concert, il en repartait une heure après, accaparé, absorbé, anéanti par les exigences d’une de ces « tournées » qui ravalent la vie des artistes modernes et leur apportent plus de dégoût encore que d’argent.

La « tournée » de Lysel appartenait à deux imprésarios, Max et Blackmann : pendant plusieurs semaines, en dehors du défilé d’inconnus qui venaient le saluer après chaque concert, il ne vit à peu près qu’eux et son pianiste accompagnateur.

Celui-ci, – un jeune Saxon nommé Weisskind, aux cheveux pâles, au teint d’enfant en nourrice, – ne songeait qu’à « décrocher » en Amérique une situation qui lui permît d’y faire venir sa fiancée de Dresde ou de Leipzig : toutes ses conversations aboutissaient à l’aveu de ce rêve, et dès qu’il débarquait dans une ville nouvelle, il y flairait le vent. Bon exécutant d’ailleurs, aux doigts infatigables, il vouait aux maîtres une ferveur d’ascète et partageait les fureurs de Lysel quand il fallait inscrire au programme quelque niaiserie à succès. – Max, avec qui les deux artistes avaient traité, était un ancien agent électoral devenu ensuite entrepreneur de publicité, puis de spectacles : après avoir travaillé jadis pour un candidat à la Présidence, promis en son nom la lune aux nègres de la Louisiane, traîné de force des passants à l’urne sacrée, il avait lancé successivement un savon, des pilules contre l’obésité, un rasoir mécanique, plusieurs machines agricoles ; maintenant, il montait des panoramas, organisait des expositions, des concerts, des récitals ou des conférences, promenant de ville en ville des artistes, des orateurs, des monstres, des tableaux, des animaux savants. Avec sa charpente de colosse, ses épaules carrées, ses mains énormes aux poignets cerclés d’or, sa figure rasée et lippue, sa tignasse noire, luisante de cosmétique, c’était un gaillard brutal et cynique, rompu aux ruses épaisses de son métier. Autour de ses « sujets », hommes ou bêtes, il montait un de ces « battages » qui, dans l’autre hémisphère, disqualifieraient jusqu’à des chiens savants, mais qui portent sur ce public pressé, naïf, aux gros appétits. De récents succès lui donnaient une confiance illimitée en son adresse : il rêvait un trust de l’art, où il eût accaparé le talent comme d’autres le fer ou le sucre. Il avait revendu à Blackmann la « tournée » de Lysel, en se réservant une part sur les recettes. Comme il suspectait la loyauté de cet associé, – blond, rouge, apoplectique, le menton pourvu d’une barbiche de chèvre, dévot et buveur d’eau, – il l’accompagnait ou le surprenait partout, tombant sur la caisse aux moments les plus imprévus, et criant comme un sourd en faisant ses comptes devant la face impassible de l’autre. Ces deux négriers s’accordaient pour traiter Lysel comme une boîte à musique qui, une fois remontée, dévide ses morceaux et les recommence, jusqu’à ce que son cylindre se détraque ou que sautent en trop grand nombre les pointes de métal qui marquent les notes. Ils connaissaient juste assez les maîtres pour exclure des programmes certaines œuvres qui ennuyaient le public : ainsi, le concerto de Beethoven et celui de Brahms étaient nommément interdits par une clause du traité. En revanche, Lysel avait dû émailler son répertoire d’un nombre suffisant de barcarolles, de berceuses, de sérénades, de pages d’album et autres balivernes, et aussi de morceaux de virtuosité, tels que le Trille du diable, la Polonaise en ré de Vieuxtemps ou le Rondo capriccioso de Saint-Saëns ; on ne lui concédait que deux de ses propres compositions par concert ; ce fut à grand’peine qu’il sauva quelques-uns de ses ouvrages préférés : des suites de Bach, des sonates de Mozart, de Beethoven, ou de ces vieux maîtres oubliés comme Biber, Leclair, Tartini, Porpora, qui écrivaient au temps même où les illustres luthiers de Venise, de Crémone ou de Brescia construisaient leurs plus nobles instruments ; et parmi les œuvres modernes, la puissante Sonate en la, de Brahms, et ce rutilant concerto de Jaques-Dalcroze, qu’Alfred Marteau a si superbement créé. Il les exécuta dans ces vastes salles où l’Europe envoie la fleur de ses artistes, devant un public insatiable, frémissant de bonne volonté, curieux, ignorant, affamé, impressionnable : à la Carnegie Hall, de New-York, sonore, sobrement décorée, où se rencontrent les élégantes habillées par les faiseurs parisiens ; à l’Auditorium, de Chicago, où une foule plus fruste, bruyante, vibrante, s’étage sur trois immenses amphithéâtres ; à la Music Hall, de Boston, où il eut la surprise de trouver un orchestre parfait, et joua devant une société plus raffinée, un peu pédante, qui l’écouta dans un silence quasi religieux, intelligent et froid. Tantôt il jouait seul, avec Weisskind, tantôt dans un concert classique ou philharmonique, tantôt en compagnie d’artistes de passage : au gré de Blackmann, qui ne le consultait pas. Soutenu par cet air excitant qui semble décupler les forces humaines, il brava la fatigue pendant près de cinq mois. L’ennui, le spleen, le heimweh, la solitude, et, pire que tout, l’insupportable compagnie de ses deux maîtres, l’excédaient en ses rares heures de loisir, pendant les mornes dimanches où le repos de ce peuple laborieux paraît plus lourd que le travail.

Il allait toujours, alerte, valide, infatigable. Dans la dernière quinzaine seulement, il s’aperçut d’une certaine faiblesse de la main gauche, qui le préoccupa : tantôt la raideur du poignet gênait les mouvements des doigts ; ou c’était une douleur lancinante qui rayonnait dans la main ; ou les phalanges craquaient, comme désarticulées ; ou le bras s’ouvrait mal et s’ankylosait, comme un compas rouillé. L’idée de la dyskinésie l’effleura. Il se rappela la vieillesse de Vieuxtemps. Mais l’effort et l’urgence chassaient la douleur : elle se dissipait, revenait, repartait encore, comme un bruit importun dont l’oreille ne parvient pas à se délivrer tout à fait, comme un de ces soucis légers et persistants qui flottent au gré des incidents journaliers sans se fixer dans l’esprit ni le quitter tout à fait. À mesure que le terme approchait, cette obsession se noyait dans l’immense désir du retour, qui croissait avec la fuite des heures ; il repoussa rageusement les propositions de Max qui, jaloux des sacrifices de Blackmann, méditait de l’exploiter encore, et tout seul :

— Ah ! non, non !… Pas pour tout l’or du Klondyke !…

Ses forces défaillaient quand il donna son centième et dernier concert à la Carnegie Hall, la veille du départ. Il y joua la Didon abandonnée de Tartini, la grande chacone de Bach, un magnifique Aria de Tenaglia, une courte et pimpante sonate de Guignon, une Rhapsodie de Dvorak et deux de ses Mazurkas héroïques : il voguait déjà vers l’Europe, ne tenait plus au sol américain que par l’attente d’une dernière lettre d’Irène et d’un câblogramme qui lui mettrait l’esprit en repos pour la traversée.

Le concert fut suivi d’un banquet d’adieu que lui offrit, au Metropolitan Club, un des amateurs fastueux qui l’avaient acclamé, M. H.L. Beackock. Des artistes, des gens du monde, des diplomates, des journalistes y étaient conviés. Il en vint de Boston et de Philadelphie, de Washington et de Chicago : ces hommes d’acier ne connaissent pas d’obstacles ; la distance est celui qui les arrête le moins ; ils la franchissent aussi volontiers pour un plaisir que pour une affaire.

Ce club est l’un des plus beaux de l’Amérique. Avec ses puissantes dimensions, qui rappellent celles de certains édifices romains, le grave équilibre de ses proportions, ses sobres ornements, l’élégante majesté de ses marbres, il ferait peut-être des ruines aussi suggestives que celles d’un temple antique. Intact, solide, animé, fleuri, il n’est qu’une belle construction de plus dans le pays moderne où il s’en fait le plus.

Débarrassé par des nègres adroits de son pardessus, de son chapeau, de sa canne, Lysel traversa de vastes salles où des messieurs rasés, enfoncés dans d’énormes fauteuils, lisaient d’interminables gazettes en s’enveloppant dans la fumée bleue de leurs havanes : dernière vision pour lui de ce monde composite, somptueux et splénétique, qui cherche, dans les raffinements du bien-être, la compensation de son incessante dépense d’énergie. « Dans huit jours, je reverrai des Européens ! » songea-t-il en notant au passage ces figures et ces attitudes. Et sa malice souligna des traits qui offensaient son goût : le laisser-aller des poses, l’égoïsme indifférent des regards, la dureté ou parfois la vulgarité des physionomies. « Jamais nous ne nous entendrons tout à fait avec ces gens-là, » se dit-il encore. Mais dans le salon où l’attendait son hôte, entouré d’un état-major de faux-cols éclatants, de petits nœuds de cravates à bouts carrés, d’habits irréprochables ornés de ces emblèmes qui remplacent les décorations aux boutonnières, il eut la surprise, il eut l’émotion de distinguer, parmi des fleurs et des couronnes, un écusson où le drapeau des États-Unis se croisait avec celui de la Pologne.

À voir ainsi le drapeau vaincu de la nation détruite fraterniser avec celui du peuple glorieux et fort, à voir l’aigle blanc planer dans le ciel constellé de la jeune République, Lysel éprouva un tel élan de reconnaissance, que les impressions pénibles de son voyage se dissipèrent aussitôt. À l’heure même où la vieille Europe le rappelait plus fort que jamais de toutes ses voix si chères, il sentit intensément ce qu’il y a de grand, de noble et de généreux dans le monde différent qui l’avait parfois irrité, – qu’il se prit à aimer tout à coup. Ces hommes âpres à la lutte, rudes à la curée, tenaces dans leurs intérêts, mais dévoués jusqu’à la moelle au corps social dont ils sont les nerfs et les muscles, savent ce que vaut une patrie : leur instinct national venait de trouver le plus sûr moyen d’honorer l’hôte qui n’en avait plus. Sans doute, leurs esprits restés frustes n’avaient pas toujours saisi les subtilités de son art ; mais leurs cœurs avaient deviné la secrète aspiration du maître de Wallenrod, des Mazurkas héroïques, de la Prière après la défaite. Aussi sa main serrait-elle avec une chaleur inaccoutumée celles de tous ces convives parmi lesquels il reconnut à peine quelques figures. Qu’importait qu’elles fussent étrangères ? Il voyait planer au-dessus d’elles l’aigle abandonné, qui n’a plus un palais, plus un bastion, plus un navire, et subsiste pourtant dans quelques cœurs fidèles.

M. Heackock lui offrit le bras, à la mode américaine, pour passer à table. Les invités suivirent par couples, avec ce sérieux que les citoyens de l’Union apportent à leurs moindres actes, dès qu’ils revêtent un caractère officiel ou public. Un orchestre caché jouait la marche des chevaliers, de Wallenrod. Et la salle à manger fut un émerveillement. Des guirlandes de fleurs japonaises, aux tons éclatants, montaient jusqu’au plafond, festonnaient autour des lustres ; sur la table, des amoncellements de violettes de Parme s’écroulaient autour des corbeilles de ces roses que les horticulteurs de la Nouvelle-Amérique appellent des beauties. Le menu promettait les plus délicates friandises de la cuisine américaine, – huîtres Blue-Point, tortues vert clair, alose sur planche, thérapin à la Maryland, canards canvass, – que devaient arroser les vins des plus glorieuses années du Rhin, de la Gironde et de la Bourgogne, des plus illustres cuvées de la Champagne. Mais quand Lysel jeta les yeux sur le vélin, il n’y vit que le double emblème, les deux drapeaux amicalement croisés.

L’émotion qu’il en montra donna le ton à ces toasts où excellent les Américains. Pour un soir, l’aigle blanc reprit son vol : dans ce pays où des races disparates se fondent en une race nouvelle, parmi ce peuple conquérant que l’âpre ambition personnelle ne distrait jamais de l’idéal national, Lysel eut l’illusion d’avoir une patrie. Pour la première fois, il sentit que son effort affirmait la persistance de cette âme éparse dans tous les pays, et il en aima davantage son art, puisque cet art pouvait la maintenir et la défendre. Mille souvenirs se levaient dans sa mémoire : il revécut ses soirées d’enfance, sous la lampe familiale, pendant la révolte dont son père suivait en frémissant les convulsions ; il entendit vibrer l’écho des désastres dont les journaux apportaient des récits incertains ; il maudit une fois de plus les noms des terribles vainqueurs qui marchaient dans le sang et l’incendie ; il revit certaines figures depuis longtemps oubliées, qui surgirent autour du drapeau : ce lieutenant-colonel X…, si râpé, si soigneux, avec ses impériales teintes, sa longue redingote aux coutures frottées d’encre pour en dissimuler l’usure, son pantalon à la zouave, ses irréprochables souliers vernis, sa démarche articulée de vieux beau cachant ses rhumatismes : un héros, cependant, vaincu en Hongrie, aux côtés de Bem, après l’avoir été en Pologne, sous Dembinski ; – cette comtesse B…, ridée comme une pomme trop longtemps conservée, toujours somnolente dans ses robes démodées : une ancienne amazone qui avait tenu la campagne avec son mari, tué d’une balle au front à côté d’elle, et fait le coup de feu contre les cosaques ; – ce prince V…, obèse à présent et gardant de hautes allures sous le bagout de courtier d’assurances qu’il était devenu : un héros aussi, resté jadis six heures à cheval avec une balle dans l’épaule ; et d’autres encore, des héros toujours, épaves des dernières déroutes, déchus dans la lutte misérable contre le besoin, restés fiers quand même de leurs anciens exploits, gardant au fond d’eux comme une flamme de courage et de foi. Aux anniversaires solennels, ils trinquaient avec du champagne d’épiciers, en jurant de reconstituer leur pays. Leurs fils reprendraient-ils la tâche ? Lysel, ne connaissant guère ses jeunes compatriotes, l’ignorait ; mais son cœur s’exaltait au milieu de ces hommes qui parlaient si fièrement de leur patrie.

Il ne possédait à aucun degré ce don d’improvisation que la vie publique développe dans les démocraties : pourtant, quand M. Beackok et trois ou quatre des convives l’eurent éloquemment ou spirituellement congratulé, il dut se lever pour répondre. Très pâle, plus, timide qu’un écolier, il réussit à peine à balbutier quelques mots de remerciements. Puis la pensée qu’il avait sa manière à lui de s’exprimer, lui rendit courage :

— J’aime mieux répondre à tant de cordialité selon mes moyens et dans ma langue, acheva-t-il en appelant du regard Weisskind au piano.

Et il prit son Montagnana.

Un sentiment de modestie l’empêcha de jouer de sa propre musique. Il joua un morceau peu connu, qu’il aimait et qui partout avait reçu bon accueil : cette belle Sonate en ut mineur de Biber, si riche, variée, colorée, romanesque, où ce précurseur du vieux Bach semble presque un contemporain de Schumann et de Chopin. Il exécuta avec une ampleur superbe le court largo du début, dont la gravité hiératique surprit les auditeurs en train de vider leurs dernières coupes de champagne ; puis il enleva la passacaille, d’une verve tantôt pittoresque, tantôt émouvante, avec le chant plaintif de ses variations sur deux cordes. Il s’abandonnait à l’entraînement du rythme tour à tour sonore ou langoureux, au charme des beaux sons que dégageait son splendide instrument, chef-d’œuvre du vieux luthier trop longtemps méconnu. Un accent de l’héroïsme éveillé par la vue de l’aigle blanc, se mêlait à la marche grave. Ses doigts, libres, rapides, vivants, couraient avec une merveilleuse agilité sur les cordes, dont ils animaient et soutenaient les plus furtives vibrations. Il lança avec une irrésistible expression la phrase pathétique, en adagio, qui, délivrée de l’accompagnement, éclate à la fin de la passacaille, comme une plainte ardente, comme un chant nostalgique à donner le frisson. Puis, comme il attaquait les vocalises qui la suivent, son index se raidit brusquement, resta suspendu, paralysé ; tandis que, sous l’archet lancé, le violon rendait un son grinçant et faux. Il pâlit, balbutia :

— Je… ne peux plus !…

Ses yeux hagards firent le tour de la table. On crut un instant qu’il allait se remettre en position. Mais il se laissa tomber sur sa chaise, presque hors de sens. Les convives étaient debout, l’entouraient :

— Qu’y a-t-il ?… Vous avez mal ?… Qu’est-ce donc ?…

Lysel n’en pouvait plus douter : c’était la crampe, – le mal terrible qui arrache à l’artiste son instrument et fait de lui un bois aphone, une corde brisée, une voix éteinte. Il contemplait sa pauvre main, toute pareille à elle-même en apparence, qui n’était plus qu’un membre stérile, tiraillé par la névralgie ; il l’ouvrait, la refermait, remuait les doigts, suivant la trace de la douleur qui partait de l’extrémité de l’index, montait au poignet, rayonnait dans le métacarpe et dans l’avant-bras. Incapable de dominer sa détresse, il se décomposait devant cette table fastueuse, ces guirlandes de fleurs rares, ces surtouts d’argent, ces vins d’or et de rubis qui miroitaient dans le cristal des verres. Autour de lui, quelques-uns murmuraient :

— Il se frappe l’imagination : ce n’est qu’une crampe.

Weisskind corrigea :

— La crampe…

Lui seul comprenait, connaissant le danger terrible qui plane sur tous les artistes. Les autres s’étonnaient plutôt de voir Lysel si peu maître de lui ; et il y avait un singulier contraste entre ces robustes hommes, fils vigoureux d’une terre nouvelle, trempés comme l’acier pour la défense et pour l’attaque, et ce malheureux avec sa faiblesse d’enfant, ses nerfs de femme, qui s’effondrait en les regardant de ses yeux suppliants, où montaient des larmes. On avait découvert un médecin, dans une des salles du club. Il examina le doigt dur et crispé, la main, le bras, frappa sur les os, pressa les muscles, fit jouer les articulations, et donna l’adresse d’un spécialiste, en disant avec tranquillité :

— Peut-être que cela passera…

Des voix affirmaient autour de lui :

— Oui, sûrement, certainement, cela passera !

Lysel s’écria, d’un ton désespéré :

— Non, non, cela ne passera pas !…

Il venait de revoir, comme dans une vision qui s’efface, la montagne blanche qu’enveloppaient les nuages et la nuit ; en même temps, les paroles que lui avait arrachées ce spectacle, et que la voix tant aimée d’Irène avait répétées sur un ton prophétique, bourdonnèrent dans ses oreilles ; et ses voisins l’entendirent murmurer, en passant la main sur son front :

— L’ombre s’étend… L’ombre s’étend sur toutes choses !…

III

LA LETTRE D’IRÈNE

Ce fut Max qui, le lendemain matin, conduisit Lysel chez le spécialiste indiqué. Mêmes questions, même examen des articulations et des muscles. Puis le praticien proposa un traitement électrique.

— Mais je pars tout à l’heure !

Il se rabattit sur des douches, en attendant, recommanda surtout un repos intransigeant. Malgré les questions anxieuses de son client, il refusa, impénétrable, de se prononcer sur la gravité du mal, sa durée, ses chances de guérison.

— J’aurais mieux fait de ne consulter qu’en Europe, dit Lysel à son compagnon dans le car qui les emportait en sifflant sur les rails. Les réticences de cet homme vont me tourmenter pendant la traversée.

Max riait, d’un rire bon enfant qui découvrait ses dents d’ogre, content de l’idée qui lui traversait l’esprit, et qu’il ne se fit aucun scrupule d’exprimer :

— Si cet accident vous était arrivé deux mois plus tôt, quelle affaire, hein ?… Vous figurez-vous ça ?… Quelle lessive, pour nous deux !

Lysel, fâché, se récria :

— Pour moi, c’est à peu près la même chose !… Songez que je ne pourrai peut-être plus jamais jouer, plus jamais !… Si c’est la crampe, elle est incurable. Vieuxtemps…

Il s’interrompit à ce nom : Vieuxtemps était mort paralytique. Si ces douleurs mystérieuses, si ce brusque arrêt de quelques muscles annonçaient l’horrible mal, l’horrible fin ?…

— Sais-je même si ce n’est pas pire ? s’écria-t-il avec désespoir.

De sa grosse main lourde, Max lui frappa sur l’épaule :

— Hé ! tranquillisez-vous, mon cher maître ! On guérit de tous les maux, quand on veut guérir. Ces artistes sont tous les mêmes ! Ah ! je les connais, moi qui en ai tant vu ! C’est leur imagination, qu’ils devraient soigner : elle leur fait plus de mal que toutes les maladies ! Allez, allez, dans deux ans nous recommencerons !

Là-dessus, pour achever de réconforter Lysel, il se mit à raconter ses déconvenues avec certains de ses sujets : un ténor fameux avait subitement perdu la voix, dans l’incendie d’un hôtel à Philadelphie :

— La peur, mon cher, la peur !… Peuh !…

Une danseuse avait disparu avec un cow-boy, à San-Francisco, au milieu d’une tournée magnifique. Un pianiste avait pris le typhus en débarquant : impossible de lui faire donner un seul des cinquante concerts de son engagement.

— Et toutes les salles étaient retenues !

Lysel écoutait d’une oreille, ne pensant qu’à son mal.

— Mais le pire qui me soit arrivé, c’est avec Panache !… Panache, vous savez bien ?… Non ? Vous n’avez jamais entendu parler de lui ?… Pas possible !… Le singe-homme, ça ne vous dit rien ?… Il a eu un pendant qui a fait son tour d’Europe, un nommé Consul : mais Panache était plus fort !… Il se conduisait à table comme un gentleman… Mieux que moi, ma parole !… Si vous aviez vu sa distinction !… Il mettait des gants, il fumait… Il jouait du violon, lui aussi… Pas comme vous, bien entendu ; mais pour un singe, c’était gentil… Je l’avais payé vingt mille dollars, et il les valait… C’était une fortune : il m’appartenait, vous comprenez !… Pas de procès, pas de dédits, pas d’histoires, rien !… Beaucoup de gens le prenaient pour un homme. Pourtant, il n’était qu’un animal : et comme tel, hors la loi… Admirable, hein ?… Seulement, il est mort… La phtisie, cher monsieur ! Une maladie humaine. On l’a soigné comme vous ou moi : il a eu les premiers médecins du pays. Rien n’y a fait. Et je n’avais pas eu le temps de l’assurer !… J’ai tâché de rattraper quelque chose sur son agonie : un spectacle qui en valait un autre, je vous en réponds !… Il fallait le voir ramener ses couvertures sur son menton !… Si vous aviez vu ce geste, il vous aurait tiré des larmes !… Et ses regards !… Quels regards !… Mais on trouvait ça trop triste : à la fin, il n’y avait plus que moi qui venais le voir !… Et j’y mettais du sentiment !…

Max, qui arrivait à son point d’arrêt, se leva en ajoutant :

— Vous du moins, mon cher maître, vous avez attendu la fin, pour avoir la crampe !…

Et, ayant serré la main de son compagnon, il sauta du car, qui reprit son vol tapageur.

« Où est le temps, songeait Lysel en filant le long de l’avenue, où est le temps où les artistes, bonnes gens désintéressés, vivaient et mouraient dans leur province, tenaient les orgues dans l’église de leur baptême, à côté du cimetière qui recueillerait leurs dépouilles, produisaient dans la joie sans songer au sort de leurs œuvres, les léguaient insouciamment à la postérité, et surtout, ignoraient jusqu’à l’existence des dollars qu’on récolte en faisant concurrence aux singes savants ? Où est le temps où ils restaient pauvres, sans autre besoin que de répandre leur génie, sans autre désir que d’être écoutés par quelques âmes pensives ? Ô vieux maîtres dont on retrouve peu à peu les ouvrages, et vous dont les noms sont perdus, non l’effort, vous qui n’aurez pas la reconnaissance des hommes, mais qui avez eu le travail, vous tous dont la gloire anonyme se perd dans celle de notre art magnifique, qui nous rendra votre candeur, votre simplicité ? Elles furent la source de votre génie : qu’eussiez-vous fait, forcés de vivre comme nous ? »

En raisonnant ainsi, il arrivait au coin de la trente-troisième rue. Il descendit et gagna l’hôtel Waldorff, où il occupait une chambre au onzième étage. La lettre d’Irène, la lettre tant attendue, venait d’arriver. Il l’ouvrit dans un grand élan de joie : c’était la dernière, enfin, celle qui ne précédait plus que de quelques jours l’heure bénie du revoir. Elle disait :

 

« Assise, jeudi.

« Je vous écris pour la dernière fois, mon ami. Quand ces lignes vous parviendront, vous serez à la veille de quitter le sol américain. J’ai tardé jusqu’à présent à vous dire ce qui me coûte tant à dire, – ce qui cependant doit être dit : je craignais d’ajouter une peine trop lourde à la fatigue que vos lettres trahissaient ; je tâchais de vous habituer peu à peu, par la rareté des miennes, à vous passer de moi. Mais l’heure du retour va sonner : je ne puis remettre davantage. Mon bon, mon fidèle ami, pardonnez-moi ! Je ne vous attendrai pas à Paris comme vous l’espériez, vous ne recevrez pas la dépêche que vous me demandez. Jusqu’au moment où j’écris ces lignes, nous sommes restés unis malgré la distance ; quand elles passeront sous vos yeux bien-aimés, nous serons séparés par quelque chose de plus inexorable que l’espace. J’aurai quitté cette ville : je ne vous dis pas où je serai, je vous supplie de ne pas vous en informer. Sachez seulement que notre voyage se prolongera longtemps encore : je ne rentrerai que lorsque je vous supposerai plus courageux contre le chagrin, consolé par la fuite des jours, persuadé par la réflexion que j’agis pour notre bien commun ; je ne rentrerai que quand je me sentirai moi-même assez forte pour vous revoir sans trouble, – si nous nous revoyons. J’ajoute que tout cela a été concerté avec mon mari, dont le concours est indispensable à mon plan de guérison. Il a beaucoup souffert par notre faute ; je ne m’en serais jamais douté, tant son visage et sa parole savent garder les secrets de son cœur, si nous n’étions arrivés ensemble, lui et moi, par des voies différentes, à la même conclusion : l’urgence de changer notre vie, pour la rétablir dans la vérité. Vous connaissez mes raisons ; à quoi bon vous les répéter ? vous n’avez sûrement rien oublié de nos entretiens. Vous y pensez avec douleur, j’en suis sûre : guidé par votre souffrance même, vous reconnaîtrez l’impérieuse, l’invincible nécessité des motifs auxquels j’obéis. Ce sera pour vous, comme ce fut pour moi, le commencement de la consolation : rien n’apaise nos révoltes comme le sentiment de l’inévitable ; notre égoïste volonté s’y défend en capitulant.

« En lisant ces lignes, mon ami, je sais que vous m’accablez de reproches. Vous me trouvez lâche. Vous pensez à tout ce que nous avions si durement conquis sur nous-mêmes et sur la vie, à notre énergie pour braver les circonstances adverses, aux sacrifices intimes dont nous avons payé notre affection. Vous me taxez d’ingratitude, ne pouvant m’accuser d’inconstance. Vous me reprochez de mal récompenser votre longue fidélité, votre tendresse loyale, l’amour profond que vous m’avez voué pendant tant d’années. Ne me condamnez pas ! J’ai longtemps, trop longtemps résisté à la poussée intérieure qui m’emporte à la fin. Si j’ai traversé une période d’ivresse, cette période où les regards troublés ne distinguent plus la réalité des choses, il y a déjà longtemps qu’avec une douloureuse clarté, je nous vois flotter tous les deux dans l’erreur et le mensonge : l’erreur, oui, mon ami, l’erreur de croire qu’on peut impunément substituer la règle qu’on se fait soi-même de son amour à celle ou l’expérience des siècles a emprisonné l’amour ; et le mensonge, ou plutôt la longue chaîne de mensonges dont cette erreur initiale multiplie et soude les anneaux. Je ne puis plus me leurrer des spécieux arguments que le cœur invoque pour justifier ses faiblesses : nul sophisme n’a plus le pouvoir de me tromper. C’est pourquoi je vous dis adieu. Cette vérité, que vous n’aimez pas assez, m’inonde de ses rayons : aucune dialectique ne saurait plus l’obscurcir ni la réfuter. Ses ordres éclatent à mon oreille : mesurez leur puissance au chagrin que je vous cause pour leur obéir !

« Ne croyez pas toutefois, mon ami, que je renie rien de notre passé. Je n’ai pas un remords : nous n’avons pas à en avoir. Je pense avec une douceur infinie à l’entente de nos deux cœurs si séparés et si proches, si bien faits pour n’être qu’un, qui ne cesseront d’être un que parce que j’écris ces lignes et que vous les lirez. Ce fut ainsi, et c’était bien. Si le passé était à revivre, je n’y voudrais pas changer un seul trait. Oui, j’ai la fierté de penser que je ne voudrais rien changer à notre vie. Quand on a eu ce que nous nous sommes donné l’un à l’autre à travers tant d’obstacles, on ne voit derrière soi que de la lumière et de la beauté. Mais, pour rester dans ce chemin, il faut la force de la jeunesse, son irréflexion. J’approche de l’âge où une femme n’est plus que mère, où je verrai ma fille commencer sa vie d’amour. Ah ! je sais bien ce que je lui souhaite ! Et je suis à celui où l’on a soif de lumière et d’harmonie : j’entends des dissonances qui échappaient jadis à mon oreille, je distingue des ombres que mes yeux ne voyaient pas. C’est pourquoi je vous écris ceci et disparais pour un temps de votre vie.

« Pour un temps !… Je désire que nous nous revoyions un jour, je sais que vous le voudrez aussi. Quand ce jour viendra, le temps aura fait son œuvre : sa clémence habituelle ne nous manquera pas. Vous aurez compris : votre jugement sera solide et sûr. J’ai confiance en votre équité : après la première douleur, après la première révolte, elle vous fera reconnaître qu’il le fallait, que j’avais raison. Alors, la métamorphose sera complète, nous serons devenus l’un et l’autre ce que nous devons devenir, nos volontés, – notre volonté aura conjuré l’erreur de notre cœur. Il n’y aura plus entre nous que l’exacte dose d’amitié que nous permet la destinée. Je n’enlèverai aux miens, pour vous, aucune parcelle de ce que je leur dois. Vous ne me donnerez rien de plus que ce que je puis recevoir. Il n’y aura pas un angle de notre cœur que nous soyons obligés de cacher : et j’ai tant de honte d’en avoir dû cacher le plus beau, et j’aspire avec tant de force à cette heure où il ne sera plus qu’un cristal transparent ! Ah ! mon bon, mon cher ami, tâchez d’aimer assez la vérité pour vous réjouir de l’avoir reconquise. Là sera votre consolation !

« La blessure que je vous fais n’a du moins rien d’empoisonné. Il y a tant d’amours qui finissent dans la jalousie, la rancune, la haine ou le remords ! Rien de semblable entre nous : vous savez qu’aucun souvenir n’effacera jamais le vôtre ; je sais que nulle autre ne sera jamais pour vous ce que j’ai été. Notre vie de cœur, ou du moins notre vie d’amour, finit ici. J’ai rempli toute la vôtre, vous avez rempli toute la mienne. Mon seul regret est de durer plus qu’elle. J’ai souvent espéré que la mort se chargerait de l’interrompre à l’heure opportune, et j’aurais mieux aimé cela. Mais on ne peut pas compter sur la mort : c’est pourquoi j’accomplis cette tâche. Mon ami, pardonnez à la main qui vous frappe ! Et sentez à travers l’espace la tendresse infinie que je mets dans mon adieu ! »

Lysel lut et relut ces lignes, sans en comprendre tout le sens, sans en accepter l’arrêt. Mille projets contradictoires se bousculaient dans son esprit. Il maudit la distance qui l’empêchait de courir sur les traces d’Irène, – et il aurait manqué l’heure du départ si Weisskind n’était venu le chercher pour le conduire au port. Le pianiste restait en Amérique, ayant trouvé une place dans un conservatoire de l’Ouest. Il était heureux : sa fiancée arrivait par un prochain bateau. Il fit un affreux calembour :

— Je vous « accompagne » pour la dernière fois !

Lysel n’en sourit même pas, et le suivit sans l’entendre, sans lui répondre. Les formalités du départ s’accomplirent mécaniquement. Bientôt, il vit s’éloigner la rive américaine, formidable et splendide.

C’était la fin d’un jour d’avril. Dans la rude lumière du printemps hâtif, qu’un rapide crépuscule éteindrait bientôt, presque d’un seul coup, d’énormes bâtisses dressaient leurs carcasses de fer encore dégarnies, ou leurs vingt-cinq étages dont les vitres s’allumaient aux rayons du soleil oblique ; des rues enchevêtrées, d’aspect étroit, fuyaient vers le centre invisible, qui déversait sur le port, par ces minces canaux, une foule toujours plus compacte. La fantastique armature du pont de Brooklyn, où couraient dans la fièvre des myriades de points noirs, les formidables entassements des docks criblés de ballots, de machines, d’objets déformés par la distance et méconnaissables, la forêt des cheminées, des mâts aux voiles pliées pour l’escale ou gonflées pour le départ, les pavillons agitant dans l’air les couleurs des nations, toute cette œuvre humaine multiforme, prodigieuse, féerique, mêlée aux flots de la mer bleue, aux vagues, aux nuages, aux lignes lointaines des collines ou des dunes, entourant la large bouche de l’Hudson ou se perdant au loin vers l’infini caché de la ville, donnait au paysage, à mesure qu’il s’éloignait, un aspect titanesque, tragique et déchiqueté : comme si ces constructions inégales, dont on ne distingua bientôt plus que la ligne irrégulière et les ombres fuyantes, n’étaient déjà que les vestiges abandonnés d’un monde détruit. Cependant, des acclamations éclatèrent, saluant au passage la Liberté colossale qui tend à l’Europe sa torche illusoire. Elles arrachèrent Lysel à sa morne contemplation. La Liberté ! que fait-elle donc, dans un monde où le cœur enchaîné meurt ou se vide sans avoir brûlé de toute sa flamme ?…

IV

LA LETTRE DE LYSEL

« Je crayonne ces lignes dans ma cabine, Irène. Les lirez-vous jamais ? Je ne les écris pas pour discuter votre lettre, ni pour m’en plaindre : à quoi bon ? L’on ne mesure les obstacles à son amour que lorsqu’il est affaibli : le vôtre doit l’être, puisqu’il capitule devant la vie ; le mien n’a rien perdu de sa force : il serait prêt à tout braver. J’écris pour rester auprès de vous, malgré vous, pour que vous sentiez ma pensée, dont vous ne voulez pas, dans les lieux inconnus où vous la fuyez, pour vous confier ma tristesse comme autrefois quand vous m’écoutiez, pour échapper à mon éternelle solitude : cette solitude d’où votre tendresse m’avait tiré, où votre volonté me replonge. Et je vous écris, après avoir erré jusqu’à la fin du jour parmi les passagers.

« Sont-ils réels ? Je ne sais pas. Il me semble qu’il n’y a que des fantômes autour de moi, comme si la vie s’était retirée de tous les êtres depuis qu’il n’y a plus d’amour dans votre cœur !

« Au moment où la rive américaine achevait de s’effacer à l’horizon des flots apaisés, je me suis entendu appeler par mon nom :

« — Monsieur Lysel, me reconnaissez-vous ?

« C’était une jeune fille. Je ne me souvenais pas de l’avoir jamais vue. Elle me dit qu’elle s’appelait Maud Weddinghouse, et m’avait rencontré à Baltimore, dans une maison luxueuse, hospitalière aux artistes. Elle est très jolie. Ses beaux yeux ajoutaient : « Comment peut-on m’oublier ? » Il paraît que, ce soir-là, j’avais joué ma chère sonate de Biber. Je ne m’en souvenais pas davantage. Elle voulut me présenter à sa famille. Je me laissai faire. Ils sont là toute une tribu, qui se rend gaiement en Europe : mère, oncle, sœurs, frères, cousins, je ne sais combien. Ils rient, babillent, gazouillent, plaisantent et jouent, entre eux ou avec des compatriotes, plus folâtres que ces marsouins qui suivent parfois les vaisseaux. L’oncle, le colonel Fryar, est un ancien aide de camp du général Lee. Il a une jeune femme très belle, très gâtée, élégante, indolente, langoureuse comme une créole. (Elle est de la Nouvelle-Orléans.) Ils m’ont assis à leur table, entre elle et miss Maud. Je n’ai pas entendu la moitié de ce qu’on me disait. Je répondais à peine. Ils ont dû me trouver sauvage et grossier. Pourtant, après le dîner, on m’a conduit dans le salon du colonel, où l’on m’a présenté des albums. Le coup de l’autographe. Les tiraillements de ma main, pendant que je m’exécutais, m’ont alors rappelé une chose qui me tourmentait avant votre lettre, et que vous ne savez pas encore : j’ai la crampe, Irène, je ne suis peut-être plus qu’un infirme ; peut-être mes doigts ne courront-ils plus jamais sur les cordes ; peut-être n’éveillerai-je plus les âmes de mon Guarnerius et de mon Montagnana ; peut-être vais-je perdre ma voix au moment où je vais cesser d’entendre la vôtre…

« Maintenant, je suis seul, j’ai quitté ces étrangers. Les retrouverai-je demain ? Ou seront-ils fondus dans le brouillard qui montait ce soir de l’Océan ?…

« C’est comme je vous le disais hier, Irène ! Sans vous, le monde est une lanterne magique, que le montreur a oublié d’éclairer. Aucune forme ne se dessine : à peine si l’on distingue des taches fantomatiques sur ce fond obscur. Ce qui est se confond avec ce qui n’est pas. Est-ce que je vis encore, parmi tant de spectres ? Est-ce que je suis sûr de mon être ? Comment puis-je aller, venir, causer, avec l’idée que je ne vous verrai plus ? Car, quoi que vous disiez à la fin de votre lettre, je ne vous verrai plus. Je ne pourrai jamais avoir pour vous les yeux que vous voulez ; et si vous avez désormais pour moi ceux que vous dites, j’aime mieux n’en plus rencontrer le regard. Alors, laissez-moi végéter parmi ces fantômes !

« À la fin de la matinée, Maud est venue me tenir compagnie, sur le pont, pendant que je regardais la mer. Elle a une belle voix émouvante. Elle sait dire de jolies paroles. La plupart de ses compagnes de route sont déjà malades, le roulis étant assez fort. Elle résiste. Elle m’a expliqué qu’on résiste à tous les maux par la volonté. Voilà qui vous conviendrait, n’est-ce pas ? Elle soutient aussi que le mal n’existe pas, ou que du moins on peut toujours le changer en bien, moyennant un léger effort. C’est une théorie américaine. On l’appelle la mind-cure. Miss Maud est une fervente de la mind-cure. Elle lit de gros livres qui en rapportent les miracles : on guérit des paralytiques et des ivrognes, on transforme la tristesse en joie, le désespoir en sérénité, on se délivre de ses maladies, de ses soucis, de ses chagrins.

« — Mais vous, mademoiselle, lui ai-je dit, vous n’avez certainement jamais eu besoin de la mind-cure : vous ignorez les maux qu’elle supprime. C’est peut-être pour cela que vous croyez tant à son efficacité.

« Elle a un peu rougi, et m’a répondu :

« — Tout le monde a de petits malheurs, de petits malaises : je crois à la mind-cure dans les grandes choses, parce que je l’ai éprouvée dans les petites. Et puis, tout le monde aussi rencontre des gens qui ont besoin d’un secours en esprit. Alors, c’est pour eux qu’on agit : on sent leur mal, on leur donne la force d’y résister.

« Elle a dû me trouver l’air sceptique ; elle a ajouté, en me regardant de ses beaux yeux limpides :

« — Si vous étiez malade, par exemple, ou si vous aviez un grand chagrin, je crois que je pourrais beaucoup pour vous.

« — Comment cela ?

« — Rien qu’en vous persuadant qu’il faut accepter ce qui est, sans se tourmenter, parce que tout est bien !

« N’est-ce pas à peu près ce que vous me dites, Irène ? Vous aussi, vous voulez qu’on s’incline à sa destinée. Miss Maud ne me convaincra pas davantage ! Elle semblait attendre une confidence. Je ne lui en ai fait aucune. Qu’est-ce que cette enfant, avec son âme d’aurore, peut savoir de mon couchant ? Qu’est-ce que son petit cœur innocent peut deviner des orages du mien ? Aucun des lourds problèmes que vous avez cru résoudre, en me disant adieu, n’existe pour elle. C’est une petite chose candide, l’ombre d’une fleur qui glisse sur mon chagrin.

« Sa jeune tante, Mme Fryar, est bien différente. Pendant que le colonel, dont la grosse figure est toujours congestionnée, avale des cocktails ou joue au poker, elle traîne à sa suite un cortège de soupirants. Quand elle traverse le pont, tous les hommes se retournent : on devine que leur gorge se sèche rien que de rencontrer le regard de ses yeux, qu’elle le sait et qu’elle en est fière ! À la fin de l’après-midi, elle a quitté sa cour pour venir se balancer dans un rocking-chair à côté du mien. Jamais elle ne s’est préoccupée de l’action de l’âme sur le corps, celle-là ! Elle ne pense à soulager les maux de personne : je suis sûr qu’elle ne connaît d’autre sentiment que l’orgueil de sa beauté, et le besoin continuel d’en exercer la puissance. Sa volonté doit être un faucon bien dressé, qui fond sur sa proie dès qu’il y voit clair. Elle parle peu. Elle ne dit que des choses insignifiantes. Elle les dit d’une voix impérieuse, irrésistible, qui s’adresse à l’instinct. Ses gestes sèment le désir ; ses attitudes, ses regards, ses sourires l’enveloppent de volupté. Elle est restée près d’une heure avec moi. Comme je ne disais rien, elle parla plus que d’habitude. Elle parla même beaucoup. Mon indifférence l’étonnait. À la fin, elle m’a lancé de sa voix de commandement :

« — Vous jouerez, ce soir, n’est-ce pas ?… Pour moi ?…

« Son indiscrétion m’a tout à coup rappelé mon autre tourment, cette crampe dont la terreur me poursuivrait toujours, si je pouvais penser à autre chose qu’à votre lettre, Irène ! Aussi lui ai-je répondu, sans ménagement :

« — Non, madame, je ne fais pas de musique entre mes concerts !

« Elle s’est levée comme une impératrice à qui son chambellan manquerait de respect, et m’a foudroyé des yeux en s’éloignant. C’est une créature violente, tenace, dominatrice, exigeante et perfide, Aphrodite, Astarté, Vénus Verticordia. Mais pas plus que les autres, elle ne peut rien sur moi !… »

« J’ai passé deux jours dans ma cabine, fuyant ces gens trop bruyants pour ma tristesse ; je me suis mis à lire le livre de M. Jaffé. Vous savez que je ne suis guère philosophe, comme vous dites ; aussi aurais-je eu beaucoup de peine à fixer mon attention sur ces longues pages, sans l’intérêt direct qu’elles ont pour moi. Je comprends pourquoi vous m’en recommandiez la lecture ! Fatigué par ma tournée, je n’avais fait qu’y jeter les yeux. Si je l’avais commencé avant votre lettre, je n’aurais peut-être pas été au delà de la préface ; tandis que je l’ai lu jusqu’au bout…

« Ce sont vos idées dont il s’est emparé, Irène ! À moins qu’il ne vous ait inculqué les siennes… Vous êtes très près de lui, très loin de moi. Comment ce déplacement s’est-il accompli sans que je m’en aperçoive ? Depuis deux ou trois ans, je vous voyais changer sur beaucoup de points ; je ne comprenais pas tout le sens de ce travail intérieur, comme j’ignorais ce qui se passait dans l’esprit de M. Jaffé. Je l’ai toujours tenu pour un homme terriblement logique, – la logique incarnée. Je l’aurais cru incapable de se contredire : or, son nouvel ouvrage est en contradiction flagrante avec les précédents. Pendant toute sa carrière, il a été le champion de ce qu’il appelle encore les « droits de la personnalité humaine ». J’abondais dans son sens. Vous aussi. Peut-être ses écrits ont-ils contribué à fixer l’idée que nous avions, vous et moi, de ces droits de la personnalité, et qu’ils ont ainsi, dans une certaine mesure, conditionné notre vie. Voici que, dans son effort actuel pour les concilier avec ceux de la « collectivité », – oh ! comme je déteste le mot et la chose ! – il les immole entièrement. En vain se débat-il pour paraître d’accord avec lui-même : l’individu, – son idole d’autrefois, – s’anéantit dans sa divinité nouvelle : l’ensemble, l’espèce, la race. On n’existe, à l’en croire, que pour l’« organisme social » ; s’il défend la famille (dont il voulait jadis réduire l’autorité), c’est parce qu’elle est, comme le soutiennent certains qu’il a combattus jadis et dont il se réclame aujourd’hui, la « cellule constitutive » de cet « organisme ». Dieu ! que ces métaphores m’agacent ! De combien d’idées fausses elles sont le véhicule ! J’ai récemment senti frissonner mon âme nationale, en revoyant le drapeau polonais : c’est que l’amour de la patrie est encore de l’amour. Mais qu’est-ce que cet « organisme social » auquel il faut se dévouer ? Je n’en sais rien, Irène, ni vous, ni lui, ni personne. Je soupçonne que c’est un mot, rien de plus, un de ces mots creux qui servent à exprimer les conceptions incohérentes et passagères dont peu d’années font justice.

« Dans cet ordre d’idées, où vous suivez l’auteur, vous devez admirer le chapitre sur la famille et le devoir social. Moi, je le trouve absurde, à cause de ce paragraphe où la passion est décrite comme une force « centrifuge » qu’il importe de réprimer, « dans l’intérêt commun ». – « Comme l’ivrognerie ! » est-il dit aussi. Vous approuvez la comparaison ? Alors vous devez approuver encore l’apologie de la « morale traditionnelle ». Il me semble que, dans sa Théorie des Révolutions, si je ne me trompe, M. Jaffé démontrait que toutes les prescriptions de cette morale reposent sur les intérêts matériels les plus bas, quand ce n’est pas sur les intérêts possessifs les plus féroces. Pourquoi sont-elles devenues tout à coup « la sauvegarde de la dignité humaine » ? Pourquoi, sinon parce que M. Antonin Jaffé veut résilier une sorte de contrat, que ses précédentes doctrines avaient sanctionné ?

« C’est pour cette même raison que l’espèce, la race, l’ensemble, sont institués en une manière de religion, en une divinité tyrannique et insatiable. Nous avons fait assez de sacrifices à cette divinité-là pour nous croire en règle avec elle ! L’espèce, la race, l’ensemble ! Vous demandez-vous, Irène, ce que représentent ces termes abstraits ? Des riens, des fantômes, des ombres pareilles à celles des voyageurs et des matelots qui glissent sur le pont pendant que je vous écris ; des millions de petites ombres falotes, inconnues, indifférentes, fluides ; des ombres qui disparaissent après leurs « trois petits tours », comme dans la chanson enfantine. Dans l’éternelle fluctuation de leur néant, il n’y a qu’une seule vérité : c’est qu’elles s’unissent selon les lois de l’amour, qui seules sont inscrites dans le Code de la nature et seules sont éternelles. C’est ma vérité : ce n’est plus la vôtre. Je ne désespère pas de vous y ramener. Ce fut longtemps celle de M. Jaffé. Il la renie. Que diront de cette palinodie ceux qui se sont nourris et leurrés de ses anciens livres ? »

« Je suis remonté sur le pont. La foule des passagers s’est éclaircie ; beaucoup, malades, restent dans leurs cabines, comme moi pendant ces deux jours. Au lunch, il n’y avait autour de notre grande table que le colonel, sa femme, miss Maud, et deux des jeunes gens. Pendant que nous prenions le café, notre capitaine s’est approché. Un gentleman que je ne connais pas me l’a présenté le plus correctement du monde ; et il m’a prié de jouer, le soir, au profit de la caisse de secours des matelots. Miss Maud a appuyé sa requête :

« — Ce sera un tel plaisir pour nous, de vous entendre encore une fois !

« Mme Fryar a répondu à ma place, en me jetant un mauvais regard :

« — Malheureusement, M. Lysel ne fait pas de musique entre ses concerts.

« Il m’a bien fallu avouer mon mal, quelque humilié que j’en fusse. Personne n’a rien dit : peut-être parce que les Américains ne parlent pas de leurs affaires de santé, ou parce qu’on a cru que je donnais un prétexte. Le capitaine s’est éloigné sans insister ; je suis resté, très piteux, au milieu des dîneurs, qui parlaient poliment d’autre chose. Plus tard, vers le soir, comme je me retrouvais seul avec miss Maud, elle m’offrit de me guérir par sa méthode.

« — Il faut la foi, lui dis-je : je ne l’ai pas.

« — J’en aurai pour deux, fut sa réponse.

« Elle m’expliqua son traitement : elle resterait auprès de moi, tranquille, sans parler, en invoquant contre mon mal les forces inconscientes qui sont en nous, pour notre préservation et notre conservation. Et elle me montra là-dessus un gros livre de William James sur l’Expérience religieuse, où je crois qu’elle a puisé presque toutes ses théories. – Peu à peu, me dit-elle à peu près, ces forces triompheront ; votre volonté, restaurée par elles, chassera la douleur ; vous cesserez de souffrir, ou de penser à votre mal, et vous retrouverez l’usage de votre main ! – Elle était bien jolie en parlant ainsi, la gentille petite prêcheuse ! Pourtant, je n’ai pas accepté. Mon refus manquait de galanterie, ne trouvez-vous pas ? Une Française s’en serait offensée. Elle m’a dit gravement :

« — Eh bien ! j’essaierai de vous guérir sans votre aide, même quand je ne vous verrai plus !

« À ce moment, j’ai pensé à mon autre mal, le plus douloureux, celui que vous m’avez fait, qu’elle ignore et ne pourrait comprendre. Le soleil tombait à l’horizon, derrière nous, dans une mer agitée, qu’il incendiait. Une fois de plus, je me suis rappelé notre soirée d’Umspunnen, cette soirée qui me hante comme si le signe de ma destinée s’était alors dessiné sur les glaciers de la Jungfrau ; je lui ai dit :

« — Pouvez-vous empêcher la lumière de mourir, comme elle va mourir tout à l’heure ? Pouvez-vous empêcher l’ombre nocturne de s’étendre sur la mer ?

« Elle a réfléchi un instant, et m’a répondu :

« — On ne peut arrêter ni la nuit ni la mort ; mais on doit croire qu’elles sont toutes deux belles et reposantes, qu’elles viennent quand il le faut, que nous devons les aimer comme on aime la lumière et la vie, en bénissant Celui qui nous les envoie.

« Et je n’ai pas pu lui dire ce que je pensais : que j’entrerais sans regret dans l’ombre de la mort, mais que je ne puis sans défaillir de tristesse renoncer à la seule lumière qui réchauffe mon crépuscule… »

« J’ai reçu votre lettre, Irène. Je la sais par cœur. Malgré cela, j’y découvre toujours des choses nouvelles. Vous dites que vous auriez mieux aimé que la mort se chargeât de nous séparer, puisque la séparation devenait nécessaire. Vous ne me convaincrez jamais de cette nécessité, je vous le répète ! En revanche, je crois avec vous que cette tâche méchante n’appartenait qu’à la mort. Vous vous êtes manqué à vous-même en l’usurpant. Il y a des choses qu’on ne doit pas demander à la vie, je vous l’accorde : ainsi en était-il du bonheur complet que nous n’avons jamais réalisé. Mais il y a aussi des nœuds que la mort seule peut trancher, – et le nôtre était de ceux-là. Nous devions attendre son appel. Il serait venu : elle frappe plus souvent trop tôt que trop tard. Elle nous aurait fait grâce quelque temps encore ; peut-être aurait-elle choisi l’heure la moins cruelle, ou nous eût-elle emportés ensemble, comme il arrive, dit-on, quelquefois. Mais il ne fallait pas toucher nous-mêmes à notre destinée, il fallait la laisser s’accomplir en dehors de notre volonté. Dans toute votre lettre, Irène, il n’y a que cette seule phrase que je veuille retenir. Je l’interprète ainsi : jusqu’à la mort, malgré la vie… »

« Comme on doit atterrir au petit jour, on s’est dit adieu ce soir, entre passagers. Je crois qu’à ce moment, nous nous sommes tous aperçus que nous n’étions vraiment que des inconnus, impénétrables les uns aux autres. La bonne Maud m’a souri avec un peu de mélancolie et m’a dit :

« — Tâchez d’avoir un tout petit grain de foi : vous verrez qu’en pensant à vous, je vous ferai du bien.

« Et puis, au dernier moment :

« — À Paris, nous descendons à l’hôtel X…, maman et moi. C’est un hôtel très américain. Venez nous voir, vous croirez que c’est encore l’Amérique !

« Mme Fryar, quand j’ai pris congé d’elle, a planté son regard dans le mien, et m’a dit :

« — Moi, je suis au Grand-Hôtel. Je compte sur vous.

« Il me semble que ces deux femmes représentent tout ce qu’un homme peut attendre de la femme : l’une promet la paix d’un heureux foyer où la fuite des jours est tranquille, l’autre offre l’orage et la volupté. À les voir si rapprochées, et si différentes, on pense que la vie est riche infiniment, qu’aucune douleur ne saurait la briser, qu’elle répand sur nous, comme une urne intarissable, des promesses et des désirs qui se renouvellent aussi longtemps que nous pouvons nous prêter à ses métamorphoses. Peut-être aurais-je pu choisir entre les deux : mes rebuffades ont impressionné Mme Fryar, et j’attire cette bonne petite âme de Maud par le chagrin qu’elle pressent en moi. Peut-être vous-même m’auriez-vous engagé à choisir. J’ai seulement pensé que, demain, ces deux passantes vont s’évanouir comme les autres dans le crépuscule du matin, d’un matin gris, d’un matin triste, – du matin qui aurait pu être celui du jour radieux où je vous eusse revue…

« Vous seule êtes vraie, Irène, et je tends en vain les mains vers vous ! »

« Je poursuis cette longue lettre, Irène, sans savoir si je vous l’enverrai. Les figures de la traversée se sont dispersées en touchant la côte d’Europe : les unes à Southampton, d’autres au Havre, d’autres à la gare de l’Ouest, où j’en ai vu glisser deux ou trois dans l’entassement des bagages. Maintenant, je retrouve des visages mieux connus dont plusieurs m’étaient familiers, autrefois.

« J’ai revu Louise : ma tristesse et mes devoirs d’amitié s’accordaient à me conduire d’abord auprès d’elle. Ce n’est pas sans peine que je l’ai découverte : elle n’a plus ni son appartement ni son nom. Elle n’a plus rien, elle existe à peine. Le pauvre Hugo, dans son ignorance des gens et des choses, a négligé de prendre aucune disposition pour lui assurer l’avenir. Aussitôt sa dernière tâche remplie, elle a été chassée par des héritiers inconnus, accourus du fond de l’Alsace pour rafler l’argent, les meubles, les bibelots, les papiers. Ils ont couronné leur œuvre en lui faisant défense, par exploit d’huissier, de porter le nom de celui qui l’aimait tant ! Tout cela, au nom de ces lois dont M. Jaffé se plaît maintenant à démontrer la sagesse. Elle s’est alors trouvée à la rue : les associations mutuelles, dont Hugo fut membre, ne pouvaient rien pour elle, parce qu’elle n’est pas « la veuve ». Elle a partagé toute l’existence du vieux maître, elle l’a remplie, elle s’est donnée jusqu’à l’âme, elle s’est épuisée à son chevet pendant sa longue maladie, elle lui a fermé les yeux. N’importe ! L’état civil n’ayant pas inscrit leur union sur ses registres sacrés, elle n’est qu’une « concubine », et voit se dresser contre elle, avec la paperasserie qui représente l’ordre social, les règlements qui le soutiennent, les groupements qui le corrigent ou le complètent, tout son outillage, tous ses appareils, tous ses organes. Une fois de plus, je me suis indigné contre l’hypocrisie de ces institutions, où le mensonge des formes et des apparences prime la vérité des sentiments et des faits. Et puis, j’ai pensé que vous n’auriez point partagé ma colère : vous les avez acceptées, vous vous inclinez devant elles, vous nous sacrifiez tous les deux à leurs exigences. Pendant qu’elles passent entre nous comme une lame froide pour nous séparer, vous dites peut-être : « C’est justice ! » Et vous appelez cela les leçons de la vie !… Ah ! la vie m’apprend autre chose, Irène ! Elle m’apprend la révolte : si je forme un dernier vœu, c’est celui de la braver. Il eût été si facile de lui résister, à nous deux !… »

« Je me suis arrêté hier sur un thème qui m’aurait conduit à de vaines plaintes…

« Ma seconde visite fut pour mon médecin. Il ne veut pas d’électricité, lui : des massages, des frictions, des douches. Mais il est d’accord avec l’autre pour exiger le repos complet. À peine me permet-il d’écrire un peu. Il me défend de jouer. Il m’a surtout défendu de penser à mon mal… À quoi donc veut-il que je pense ?… Je ne pouvais lui dire : « Si je ne pense pas à ce mal-là, cher monsieur, qu’on peut combattre, que vous croyez guérissable, – je penserai à l’autre, toujours, à celui qui échappe à votre diagnostic, et à votre thérapeutique, et qui est plus terrible, et qu’aucun médecin ne saurait attaquer… » Et si j’avais ainsi parlé, cet homme eût été fort surpris.

« En rentrant chez moi, j’ai regardé mes violons, ces vieux amis, – ces derniers amis qui m’ont tant de fois consolé et ne chanteront peut-être jamais plus sous mon archet : mon cher Giuseppe del Gesù, avec sa belle volute ouvragée qui me fait toujours penser à des ornements de Bernin ; mon Montagnana, dont vous aimiez le son puissant, qui a été mon fidèle compagnon de voyage ; mon Maggini, plus sévère, qui convenait si bien aux grands morceaux du vieux Jean-Sébastien. C’est si affreusement triste, Irène, tout ce qui finit ! Ce moment où la vie se désagrège, où l’on voit disparaître ses amis, où l’on sent mourir des morceaux de soi-même, ses nerfs, ses muscles, son cerveau, où les forces diminuent, où le cœur même ne bat plus avec la même vigueur ! De quelle triple cuirasse d’indifférence il faut être ceint, pour pouvoir vieillir ! Et c’est ce crépuscule, c’est ce moment où tout s’assombrit que vous choisissez pour m’abandonner !… »

« Vous m’avez défendu de chercher à vous rejoindre. C’est bien, Irène, je reste ici. J’ai voulu du moins savoir où vous êtes : serait-ce vous désobéir ? Je suis donc allé chez votre mère, qui revient de Nice ou de Monte Carlo. Il n’y a jamais eu beaucoup de sympathie entre elle et moi. Mais à qui m’adresser ? Elle est un peu malade, et ne sort pas : un rhume. Rien de grave, je pense. Elle a paru fort surprise que j’ignore votre résidence. « Vous ne savez donc pas où ils sont, Lysel ? » J’ai lu dans ses yeux cette pensée : « Ce grand amour finit comme les autres ! » Et j’ai deviné qu’elle pensait cela avec une satisfaction malicieuse. Nous l’avons beaucoup étonnée, parce qu’elle n’avait jamais conçu un attachement comme le nôtre ; son étonnement cesse ; elle se réjouit de nous voir rentrer dans la loi commune. Du reste, elle ne s’est pas fait prier pour me renseigner, et m’a dit qu’elle vous croyait à Ravenne. Il est vrai qu’elle a aussitôt ajouté : « Je n’en suis pas sûre, je ne garantis rien, il y a plusieurs jours que je suis sans nouvelles. » Si bien qu’en la quittant, je la soupçonnais de m’avoir donné un faux renseignement, dans l’idée que vous m’aviez « lâché », – comme elle doit se dire, – et que j’allais vous poursuivre et vous obséder. Et voici que je reçois ces fleurs, qui viennent de vous, et confirment ce qu’elle m’a dit ! Qui m’enverrait des fleurs, sinon vous ? Et je les reconnais bien, celles-là : ce sont les petites orchidées sauvages qui poussent dans la pinède. Vous les avez cueillies sous les vieux pins solennels, dans ce magnifique paysage que je me souviens de vous avoir vanté. Que veut dire cet envoi ?…

« Ce n’est pas la première fois que vous empruntez ainsi, pour me parler, le langage des choses. Vous rappelez-vous, pendant mon premier voyage d’Amérique, cette boucle de cheveux que vous m’avez envoyée sans y joindre un seul mot ? Nous étions séparés comme aujourd’hui, – à ceci près que nous étions d’accord pour trouver la séparation nécessaire, et qu’en comptant sur elle pour régler notre cœur, nous sentions bien qu’elle ne mettait entre nous que l’Océan. Pourtant, j’étais inquiet, des chimères m’assaillaient, je voulais savoir ce qui se passait en vous. Je rompis alors notre vœu de discrétion : je vous écrivis avec plus d’abandon, je vous dis mon tourment. Cette boucle de cheveux fut la réponse. Elle est là, je la regarde, je la baise, je lui demande ce qu’il faut penser de ces fleurs, si leur message est le même que celui qu’elle m’apporta jadis. C’est que je ne suis plus sûr de comprendre : les années ont passé, vous n’êtes pas tout à fait la même, votre volonté a mis entre nous quelque chose de plus que l’espace.

« Connaissez-vous la belle légende de la pinède, Irène ? C’est un conte de Boccace. Le marquis Asmadei me l’a conté autrefois. Asmadei est un charmant Ravennate que vous voyez certainement, s’il est en ce moment dans son beau vieux palais ; sa maison est hospitalière, et il est un guide incomparable. Nous nous promenions sous des pins augustes, dans ce sublime décor de tristesse, de poésie et de majesté. Voici l’histoire en deux mots : le fantôme d’un chevalier brun poursuit celui d’une belle jeune fille, qu’il éventre, lacère, livre à ses chiens, et qui ressuscite pour recommencer éternellement ; il s’était suicidé pour elle ; au lieu de l’aimer, l’indifférente s’était réjouie de sa perte ; c’est pourquoi la justice divine l’a livrée à sa vengeance. Asmadei est un fantaisiste pittoresque et audacieux. Je me rappelle qu’il me répéta plusieurs fois une phrase du texte, qui signifie que la pauvre fille avait cru bien faire en désespérant ce malheureux par sa cruauté, et qu’en conséquence, elle ne s’était ni repentie, ni confessée de ce crime. En sorte, concluait Asmadei, qu’elle expiait ainsi une erreur où l’avait poussée la fausse morale du monde. Et j’entends encore la voix ironique de mon compagnon répéter : « La morale, cher monsieur, la morale ! Vous voyez, c’est pour avoir trop écouté la morale qu’elle est déchirée par les deux mâtins ; tandis que si elle avait écouté l’amour… Ah ! cher monsieur, vous qui êtes jeune, écoutez toujours l’amour… »

« Peut-être Asmadei vous a-t-il raconté cette belle légende ? Et j’imagine qu’il vous en a de même montré la leçon : il est de ces hommes qui osent tout penser, tout dire, qui sont très profonds sur un ton léger. L’avez-vous comprise, Irène ? En avez-vous senti l’éternelle vérité, – tellement plus humaine que celle qui vous attire vers le renoncement et l’oubli ? Est-ce parce que vous l’avez sentie que vous m’avez envoyé ces fleurs, – cueillies aux lieux mêmes où coula le sang de cette cruelle ?… Ces fleurs silencieuses m’appellent-elles auprès de vous ? ou ne sont-elles qu’une parcelle de votre pensée que vous m’envoyez comme une aumône ?… Je veux le savoir, hélas ! et je ne peux pas lire dans votre âme !… Ces pages, que j’hésitais à vous envoyer, vont partir : elles vous diront qu’on n’arrache pas un amour qui ne veut pas mourir. Je vous les adresse ici, chez vous. Elles suivront. Vous me répondrez. Vous voyez que je suis le même. Je le resterai toujours. Voulez-vous être seule à changer ? »

À peine sa lettre partie, Lysel reçut ce télégramme, de Jaffé :

« Madame Jaffé, gravement malade, désire vous voir. Venez à Ravenne, casa Baronio, via Romolo Gesso. »

Avant de prendre l’express du soir, il put encore courir chez Mme Storm : elle était plus souffrante, ne savait rien, ne songeait pas à partir.

QUATRIÈME PARTIE

I

DANS LA PINÈDE

Dans ces conflits intimes où la passion se heurte à des forces qui la contrarient, la compriment ou l’exaspèrent, en déchaînent les fureurs ou l’endiguent comme un torrent vaincu, il arrive qu’une âme s’efforce en vain de terminer la lutte, se délivre de ses chaînes par un acte de sa volonté et demeure attachée à leurs tronçons, esclave avec les apparences de la liberté, appartenant tout entière à l’amour qu’elle a cru détruire, et perdant toute sa force pour avoir dominé sa faiblesse. Cet état se trouvait être celui de Mme Jaffé. Son énergie avait exécuté l’acte de la délivrance : son cœur fidèle ne parvenait pas à se dégager. Pendant tout l’hiver, elle avait remis de jour en jour l’accomplissement de la décision prise ou subie au lendemain du départ de Lysel. Tantôt elle cherchait à y préparer son ami par le ton de ses lettres, tantôt par le silence. Chaque fois qu’elle prenait la plume à son intention, elle se demandait avec l’angoisse d’une condamnée : « Est-ce aujourd’hui que je parlerai, ou puis-je attendre encore ? » Elle attendait, par crainte d’être cruelle, en se reprochant d’être lâche. Et, toute à cette obsession, elle suivait de ville en ville sa fille et son mari, grave, douce et retenue, pareille d’aspect à ce qu’elle était toujours, si différente dans son cœur qu’elle se reconnaissait à peine. À côté d’elle, M. Jaffé, l’esprit alerte, toujours maître de soi, ne semblait avoir d’autre souci que d’expliquer à Anne-Marie les merveilles que déroulait leur voyage : ce voyage qui, pensait-il, résoudrait pacifiquement les problèmes de leur vie. Quant à la jeune fille, si jamais elle avait eu quelque vrai pressentiment de ces problèmes, elle les croyait sans doute résolus déjà par le seul départ : et, écartant toute idée importune, elle s’ouvrait avec ardeur aux révélations du monde enchanté de l’art et de l’histoire. Ni l’un ni l’autre ne soupçonnait l’agonie que leur tranquillité de cœur ne pouvait sonder ni pressentir. Auprès d’eux, Irène restait donc seule, plus seule que si elle avait erré sans aucun compagnon à travers les magnificences qui défilaient sous ses yeux distraits. Ils l’écartaient sans y songer. Avec une impitoyable candeur, ils parlaient d’eux-mêmes en disant nous, sans s’apercevoir qu’ils l’isolaient ainsi toujours davantage. Anne-Marie disait, par exemple :

— Maman, nous allons demain au musée ; viendras-tu avec nous ?

Irène usait d’un langage correspondant :

— Je reste à l’hôtel, cet après-midi ; avez-vous des projets ?…

Un jour, Anne-Marie s’écria étourdiment :

— Oh ! maman, nous avons tant de plaisir, et toi, tu as presque l’air de t’ennuyer !…

De même, c’était à sa fille que M. Jaffé communiquait quelques-uns des nombreux articles qu’il recevait sur son livre, quand il n’en gardait pas l’impression pour soi seul. On le discutait avec la violence que soulèvent les œuvres sincères, dans les temps agités. Les libres penseurs traitaient l’auteur d’apostat, parce qu’il rompait avec leurs partis pris et se dégageait de leur tyrannie ; les conservateurs le saluaient comme une recrue inespérée, parce qu’il soutenait quelques-uns des points de leur programme ; un journal annonça sa conversion imminente ; un autre affirma qu’il allait à Rome demander la bénédiction du Pape. Il lisait ces choses sans étonnement ni colère, un peu ému pourtant de voir ce que l’intérêt, la discorde, la haine civile, l’intolérance et le fanatisme découvrent dans le simple travail d’un chercheur désintéressé.

— Poursuivre la vérité par ces jours de troubles, disait-il, c’est vouloir pêcher des perles dans la tempête. Heureux les esprits simplistes qui ne perçoivent que deux couleurs dans l’arc-en-ciel, et jurent que tout ce qui n’est pas de l’une est de l’autre ! Ils se trompent toujours dans leur jugement ; mais ils ne s’aperçoivent jamais qu’ils se sont trompés…

Des semaines passèrent ainsi, sans une allusion au vrai but du voyage. M. Jaffé en avait arrêté dans son esprit la durée à trois mois : un délai que sa modération estimait suffisant pour préparer la guérison. Comme ce terme approchait, il proposa discrètement à sa femme de fixer le moment du retour. Irène parut aussi surprise que si elle n’avait jamais songé à cette éventualité :

— Déjà ! s’écria-t-elle… Déjà !… Pourquoi si tôt ?… Non, non, restons encore !

Ils étaient alors à Sienne, depuis une semaine.

— Ici ? fit M. Jaffé, d’autant plus surpris qu’Irène ne semblait s’intéresser à rien.

— Ici, ailleurs, où vous voudrez !… Tout ce que je vous demande, c’est de prolonger le plus possible… Je vous en prie, ne rentrons pas à Paris avant l’automne !

Au premier mot, elle s’était troublée ; sa voix trahit sa crainte. Son mari posa sur elle, un instant, un regard qui la sondait. Comprenant que la blessure gardait son venin, il dit avec plus de douceur :

— Nous ferons ce qu’il vous plaira de faire…

Ce fut quelques jours plus tard qu’Irène écrivit sa lettre d’Assise, après avoir longtemps pleuré dans l’église obscure où les vieux maîtres ont caché leurs chefs-d’œuvre. La lettre partie, elle n’éprouva pas le soulagement que les chirurgiens promettent à leurs malades après l’opération. Au contraire, elle souffrit de son sacrifice, comme on souffre, dit-on, d’un membre amputé. L’action qui, la veille, lui semblait généreuse, lui parut au lendemain lâche et pusillanime. Elle s’accusa de trahison. Elle se reprocha d’avoir frappé de loin. Elle se représenta la stupeur de Lysel, confiant aux promesses de leur dernière promenade, sûr de la retrouver fidèle. Elle sentit repousser dans son propre cœur les vivaces racines de l’amour mal arraché. Elle espéra que sa lettre se perdrait dans le long trajet. Une lettre de Lysel, qui l’avait croisée sur l’Océan et vibrait du bonheur du revoir prochain, augmenta son désespoir. Sans se l’avouer, elle souhaita que son ami ne se résignât pas, qu’il répondît, qu’il accourût. Sur un signe de lui, elle eût alors changé une fois encore, secoué le joug qu’elle avait repris, ou même, d’un effort tardif, rompu tous les liens que sa jeunesse avait subis. – Cependant, des journaux annoncèrent le retour du voyageur. Comme il ne donnait aucun signe de vie, elle trouva qu’il se résignait trop facilement : au lieu de s’en réjouir pour lui, elle s’en désola pour elle. Son âme incertaine restait ainsi ballottée aux vents contraires qui la déchiraient.

Les doux paysages de l’Ombrie, aux lignes pures, aux arbres grêles, les saintes légendes qui sommeillent au fond des sanctuaires, les paisibles images des madones nimbées d’or, contrastaient durement avec son désespoir. Aussi accepta-t-elle avec empressement d’émigrer à Ravenne. Les polémiques soulevées par son livre suggéraient à M. Jaffé, dont l’esprit travaillait toujours, l’idée d’un Essai sur les haines civiles : il pensa qu’il recueillerait de précieuses notes dans une des cités qu’elles ont le plus cruellement ensanglantées.

— Et puis, dit-il en regardant sa fille, c’est autre chose que tout ce que nous avons vu jusqu’à présent !…

Un ami commun les avait munis d’une introduction auprès de ce marquis Asmadei, dont Lysel leur avait souvent parlé, et qui mit à leur service son obligeance alerte et renseignée. Avec son aide, ils louèrent en meublé cette casa Baronio qui fut jadis, dans la nuit du 29 janvier 1576, le théâtre d’un des drames les plus épouvantables d’une époque où le drame entrait par toutes les portes : le massacre de la famille Diedi par les sicaires de Girolamo Rasponi, vengeant ainsi l’abandon de sa sœur :

— Un cadre approprié à vos méditations, cher monsieur ! disait Asmadei en montrant à M. Jaffé la petite maison, rouge comme ces souvenirs, avec sa puissante porte cintrée et son élégant balcon vénitien… Ils ont tué jusqu’à des voisins imprudents qui se risquaient aux fenêtres !… Un pauvre homme, madame, un pauvre homme appelé Cristoforo Morigi, – l’histoire a conservé son nom ! – qui voulait savoir pourquoi l’on faisait tant de bruit… Ah ! ce n’est pas pour rien que les Rasponi ont mis dans leurs armoiries les griffes du lion : ces griffes-là n’ont pas été souvent oisives !… Nous vivons dans des temps plus doux, mademoiselle, même à Ravenne : de nos jours, ici comme ailleurs, on épouse qui l’on veut, sans craindre la tragédie ! »

Le marquis Asmadei était un grand vieillard de haute mine, disert, paradoxal, lettré, de vaste culture. Dernier descendant d’une famille dont le nom revient à chaque page dans les Annales de Fiandrini, il condensait en sa svelte et preste personne la sagesse sceptique acquise par ses aïeux en dix siècles d’histoire. Descendus d’Allemagne avec Othon, les Asmadei, rivaux parfois des Rasponi, dont les griffes sanglantes s’abattirent maintes fois sur eux, étaient de race affinée, pacifique. Ils avaient fourni plus de savants, de prélats illustres, de diplomates souvent utilisés par Venise, que de capitaines ou d’aventuriers : le dernier de leur souche était un esprit subtil, un fantaisiste exquis, dont la pensée avait les bonds les plus déconcertants. Merveilleusement renseigné sur les moindres détails du passé de sa ville, il en faisait les honneurs avec une intarissable abondance d’anecdotes, d’aphorismes, de bons mots, de compliments. M. Jaffé, suivant sa méthode, se mit à le feuilleter comme un livre, lui posant mille questions sans parvenir à déconcerter une verve intarissable, et notant les réponses avec plus de bonne foi que de sens critique :

— Vous êtes à vous seul une bibliothèque, monsieur ! lui disait-il quelquefois.

— Dépareillée, monsieur, dépareillée, corrigeait le marquis. Il y manque bien des tomes, et il n’y en a pas un où des mains méchantes n’aient arraché quelques pages…

Anne-Marie, qu’il comblait de fleurs, l’eut bientôt pris en affection. Irène elle-même l’écoutait avec un certain plaisir disserter sur les légendaires aventures de la « Madone grecque » ou sur celles de la bienheureuse Margherita Molli, dont Fiandrini raconte, à l’année 1504, le miraculeux ensevelissement, ou sur le sublime tombeau de la romanesque et mystérieuse Galla Placidia, ou sur la tête de Gaston de Foix dont la ressemblance est douteuse. Souvent aussi le marquis, toujours expliquant et racontant, tantôt sérieux, tantôt drôle, les emmenait dans son automobile à travers la large plaine partout semée de tragiques souvenirs. Une partie fut ainsi organisée pour Rimini. Mais Irène, se sentant lasse au moment de se mettre en route, déclara qu’elle ne les accompagnerait pas. Asmadei protesta vainement :

— Comment, madame, vous ne viendriez pas avec nous ?… Est-il possible ?… Dans la ville de Paolo et Francesca ?… Respirer le parfum d’amour qu’ils ont laissé ? les derniers effluves de leur légende ?… Vous n’aimez donc pas l’amour, madame ?… Ciel ! qui peut ne pas aimer l’amour !…

Elle tint bon : la course était longue, l’automobile la fatiguait. Peut-être aussi se réjouissait-elle de rester seule avec ses pensées… Un beau soleil printanier versait des rayons déjà tièdes sur les toits des vieux palais, sur leurs jardins entourés de hauts murs que dépassent les cimes des cyprès ou des magnoliers, sur les places découpées en quadrilatères, et pénétrait jusqu’au fond des rues dallées où se défient les portes à lourdes ferrures, fermées par la haine, où s’appellent les balcons finement ciselés, ouverts pour l’amour. Vers le milieu de l’après-midi, cet irrésistible soleil attira Mme Jaffé hors de la petite maison rouge. Par l’étroite rue de Mentana, elle gagna la place du Vingt-Septembre, où des marchandes vendaient leurs légumes sous les fenêtres du palais Pasolini, autour de l’aigle des Caetani, puis la place Victor-Emmanuel, que décorent les pilastres de la maison de ville et les deux élégantes colonnes dont Pierre Lombard sculpta les bas-reliefs. Pour la première fois depuis longtemps, elle se surprit à goûter la saveur de l’air, printanière, délicieuse, avec un léger arôme frais et salé qui venait de la mer. Un cocher s’offrit. Elle monta dans le vieux fiacre aux coussins éventrés. Comme l’homme lui demandait où la conduire, elle répondit machinalement :

— À la pinède de Classe !

Le véhicule résonna sur les dalles bruyantes. Il suivit les faubourgs populeux qui s’allongent après la Porta Nuova. Il traversa le pont du Montone, en ce moment fort bas, comme épuisé. Il passa devant Saint-Apollinaire, dont la forme barbare se dresse au milieu des terres de labour, des rizières, des prairies que coupent de longues files de jeunes peupliers, tandis qu’au loin les premiers essaimages de la pinède s’avancent comme une ligne prudente d’éclaireurs. Le cheval famélique allait bon train : on fut bientôt à l’orée de la forêt. Le cocher prit à gauche avant le canal, suivit au pas un sentier toujours plus étroit, s’arrêta. Irène alla se perdre parmi les arbres. Replantés il y a peu d’années, après le gel qui dévasta les futaies, les jeunes pins repoussent, touffus, sur les deux rives de l’eau lente et brune où jouent des reflets, où roulent avec d’incompréhensibles remous des paquets d’herbes et de joncs. Des ronces, des genêts, des genévriers mêlent leurs buissons aux pins sylvestres, souvent tordus ou rabougris, tandis que les pins parasols, plus espacés, dressent de place en place leurs cimes augustes, qui font penser à des têtes royales chargées de gloire et de soucis. Il n’y avait autour de la promeneuse que du silence, à peine rompu par quelques pépiements d’oiseaux, ou par de passagères rafales qui traversaient les branches avec des voix d’orgue. Et la tristesse de ce paysage était belle, apaisée et sereine. – Le hasard de sa marche, le long d’un sentier qui se perdait quelques fois, conduisit Irène dans une clairière, fleurie de pâquerettes, de violettes tardives, de ces petites orchidées dont les figures lui parlèrent aussitôt. Il y en avait de plusieurs sortes : des « sabots de Vénus », des « abeilles », bien d’autres dont les minuscules formes rudimentaires se développent et se précisent dans les serres des jardiniers. Elle en ignorait les noms, mais elle en comprit le langage. C’étaient des fleurs animées, vivantes, conscientes presque, plus proches de nous que les anémones ou les primevères, des fleurs qui semblent douées de fantaisie, que le destin conduit ou transforme, que l’art embellit, qui savent peut-être qu’elles s’épanouissent ou se fanent, que la pluie est glaciale ou que le soleil est chaud, des fleurs qui sentent la joie de vivre ou la peur de la mort courir dans leurs fibres, et dont certaines ont dû naître des gouttes de sang répandues sur la terre noire, sur la bruyère, sur la mousse, dans ces lieux où tant de fois les mâtins du suicidé ont déchiré les belles chairs de celle qui ne sut pas aimer. En les voyant éparses autour d’elle, Irène eut tout de suite l’idée d’en envoyer à Lysel : il comprendrait ce qu’il voudrait comprendre, il interpréterait à sa guise cette rupture du silence convenu, – cet appel ou cet adieu qui traverserait l’espace, – il accourrait peut-être, il accourrait sans doute… Oh ! qu’il vienne ! qu’il vienne ! qu’il vienne !… Elle eut bientôt amassé sa récolte. Jamais fleurs ne furent cueillies avec plus d’amour. Jamais fleurs n’eurent message de porter au loin des pensées plus secrètes et plus tendres, que les mots n’auraient pu dire, que leur muet langage saurait exprimer.

Longtemps encore, les mains chargées de sa cueillette, Irène erra dans l’antique forêt. Le soir tombait. L’eau du canal paraissait plus brune. Les nobles têtes des pins noircissaient dans l’air gris. Des souffles froids les inclinaient par moments, chargés d’une humidité pénétrante, de cette humidité de plaine et de marécages qui charrie la fièvre. Irène en sentit tout à coup le frisson dans ses os. Échappant d’un effort à l’emprise des choses, elle regagna sa voiture, en remontant le canal. Elle n’avait rien pour se réchauffer. Le cocher, la voyant glacée, lui prêta sa couverture. Et le maigre cheval la ramena très vite, dans la nuit qui s’étendait sur les rizières, changeant Saint-Apollinaire en un immense fantôme au suaire en lambeaux.

Les fleurs partirent le soir même. Mais ce frisson de l’ombre et de la nuit, ce frisson que soufflait peut-être l’haleine des morts semés partout dans la plaine, ce frisson de la forêt enténébrée, ne quittait plus Irène. Elle avait froid de tout le froid que les approches du soir répandent dans l’espace, de celui que la vie injectait dans son cœur. Elle avait froid d’être seule, d’être loin de l’amour, de s’être baissée sur la terre humide, d’avoir cueilli ces fleurs dont les tiges rompues, gluaient comme du sang. Elle avait froid d’aimer encore et de ne plus vouloir aimer, de désirer l’amour et de n’oser et de ne pouvoir l’appeler. Elle avait froid de tout ce qui se glaçait dans son âme. Elle s’enveloppa dans ses châles, avec la tête qui lui faisait mal, les frissons qui la secouaient, de vagues idées de maladie et de mort parmi lesquelles revenait celle-ci : « Il aura eu mon dernier geste, ces fleurs lui porteront mon âme » ; et cette autre, qui fut bientôt insistante comme un refrain : « Le revoir !… Le revoir encore une fois !… une dernière fois !… »

Quand elle entendit s’arrêter l’automobile devant la maison et grincer les gonds de la vieille porte, elle voulut aller au-devant des promeneurs. Elle ne put. Elle retomba dans son fauteuil. Ils l’y trouvèrent toute pâle, presque évanouie.

— Qu’avez-vous donc ? lui demanda M. Jaffé pendant qu’Anne-Marie l’entourait de ses bras.

Elle tâcha de se remettre, de sourire, d’expliquer :

— De la fatigue… J’ai été… dans la pinède…

— Au couchant, je suis sûr, sans rien pour vous couvrir !…

Un demi-délire brouilla ses idées :

— Il y avait des fleurs, fit-elle… des fleurs qui vivent…, des fleurs qui ont du sang…

Sa voix était si étrange, ses yeux si hagards, qu’Anne-Marie s’effraya :

— Maman, maman, qu’est-ce que tu dis ?

— Elle a de la fièvre, fit M. Jaffé en lui prenant le poignet. Il faut un médecin.

Mais Irène se domina, par un suprême effort de cette volonté qui veillait toujours.

— Ce n’est rien, fit-elle en rendant des caresses à sa fille… Un peu de vertige… Cela passera…

Ses doigts jouèrent un instant parmi les cheveux dont la couleur était celle qu’avait eue les siens, son regard chercha dans ces yeux plus foncés le secret de la continuité de l’être, de l’enchaînement des destinées.

— Cela va déjà mieux ! fit-elle en se raidissant, ne vous inquiétez donc pas !

— Vous auriez mieux fait de nous accompagner, observa posément M. Jaffé, qui se rassurait. La course était fort belle : ce temple d’Isotta est une merveille, qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaît. Toute la Renaissance, ma chère amie ! Et je vous aurais empêchée d’être imprudente.

Dans la nuit, une foudroyante hémoptysie révéla la présence d’un mal très grave. Elle fut suivie d’un affaissement qui dura deux jours. Puis, les forces revinrent. Ce ne fut qu’une rémittence : un médecin célèbre, mandé de Bologne pour seconder le vieux docteur amené par Asmadei, donna peu d’espoir. Quelques heures après cette visite, Irène appela son mari, fixa sur lui ses yeux de douleur, puis cessa de le regarder, et murmura :

— Faut-il mourir… sans le revoir ?

La dépêche fut lancée aussitôt.

II

REVOIR

Pour comprendre l’angoisse de Lysel, il faut avoir traversé beaucoup d’espace pour joindre un être profondément aimé, sur qui l’on sent planer la mort. Il faut avoir maudit la lenteur des chemins de fer, les arrêts dans les gares, les encombrements, les retards des correspondances, les mille obstacles qui prolongent la torture de l’attente pendant que s’enfle et vole l’obsession de l’esprit. De telles heures comptent plus que les années : si les cheveux n’y blanchissent pas toujours, le cœur s’y noue comme un membre que trop de douleurs ont déformé.

L’antique capitale de Théodoric reste en dehors des lignes directes comme elle est en dehors du monde actuel, enfoncée dans d’obscures histoires comme dans la plaine qui, de siècle en siècle, gagne lentement sur la mer. – Ayant manqué le seul bon train de la journée, Lysel descendit jusqu’à Rimini, d’où l’express de Rome lui permettrait d’arriver un peu plus tôt. À peine pensa-t-il, dans la fraîcheur d’une aube grise, au drame éternel qu’évoque le nom de la ville des Malatesta. Immobile dans une salle d’attente vernie à neuf, ou arpentant un quai brumeux en regardant l’horloge, il s’abandonnait au jeu terrible des hypothèses. C’était toujours la même qui triomphait dans son esprit hagard : Irène morte sans l’avoir revu, en l’attendant, en l’appelant peut-être. Combien de fois, dans leurs meilleurs moments, l’épouvante d’une telle douleur les avait-elle traversés soudain ! Il se rappela qu’un jour entre autres, aux premiers temps de leur amour, un jour qu’ils venaient de jouer ensemble une simple et gracieuse et souriante sonate de Mozart, il avait lu cette angoisse dans les yeux d’Irène, comme elle avait pu la lire dans les siens. D’où venait-elle, l’idée affreuse qui représentait pour eux le point suprême de la souffrance : mourir séparés, s’en aller dans l’inconnu sans emporter une dernière vision de la figure bien-aimée, rester seul sans avoir bu le dernier regard des yeux éteints ? Comment avait-elle pu sortir tout à coup des rythmes légers, de l’aimable mélodie ? Il fallait qu’elle jaillît des fonds ténébreux de nous-mêmes, où l’avenir se prépare et s’esquisse en signes indéchiffrables dont l’obscure divination nous ébranle parfois. C’était alors le plus torturant des pressentiments ; à présent, c’était la réalité terrible…

Enfin, le train l’emporta, à travers le passage qui semblait sortir d’un sommeil de fièvre, la plaine qu’appauvrit le vent de l’Adriatique, les lambeaux de pinède qui subsistent autour des clairières où se montrent quelques cultures, quelques bestiaux, d’humbles maisons. Son angoisse s’était épuisée : il avait la tête vide, comme après une crise aiguë. En sautant du wagon, son bagage abandonné au portier de l’hôtel, il se fit conduire à la maison Baronio ; il était sûr, sûr absolument d’arriver trop tard.

Avec ses fenêtres closes, le rouge de ses murailles dont la teinte rappelle celle du sang corrompu, cette maison avait l’air méchant que prennent parfois les demeures des hommes où la douleur s’est abattue. Un valet de chambre italien ouvrit la lourde porte, qui jadis avait accueilli les sicaires de Girolamo. Lysel, haletant, demanda :

— Madame ?…

Le domestique gesticula, roula ses yeux expressifs, répondit dans son dialecte romagnol que Lysel n’entendait pas. Aux gestes, il devina pourtant qu’elle vivait encore. Un flot d’espoir chassa la crainte : une de ces réactions soudaines, comme il s’en produit dans les tensions nerveuses les plus violentes, le jeta d’un extrême à l’autre. Le cauchemar se dissipa : il la crut sauvée, et rassuré, presque joyeux, se laissa pousser dans un salon où les meubles étaient dorés, les tentures usées, les parois décorées de tableaux noircis dans leurs cadres ornementés.

M. Jaffé l’y rejoignit presque tout de suite. Il semblait tel que toujours, dans son habituelle redingote boutonnée, avec sa figure impassible, à peine un peu plus grise, son œil vigilant, ses traits paisibles que l’inquiétude pinçait imperceptiblement. Lysel lui tendit la main : il la prit, et la garda un instant sans rien dire, comme on garde la main d’un ami qu’on retrouve dans une heure solennelle. Ce simple geste marquait la défaite de l’âpreté, de l’amertume, de l’égoïsme exigeant et brutal qui sont comme la vase ou le limon de nos âmes. Aussi clairement que les plus claires paroles, il répondait d’avance à la question que balbutia Lysel :

— Comment va-t-elle ?

M. Jaffé hocha la tête, sans un mot.

— Mais qu’est-ce que c’est donc ?

— Une pneumonie très grave, croit-on… Pire, peut-être : on n’est pas fixé…

Et il se mit à raconter le début de la maladie, sa marche, son temps d’arrêt, l’aggravation des symptômes, l’inefficacité des remèdes essayés. Il parlait avec son exactitude et sa minutie accoutumées, en savant qui se trouve d’emblée à l’aise dans n’importe quel compartiment de la science, en chercheur patient, perspicace, dont on ne peut tromper ni la curiosité ni la clairvoyance. Aussi brusquement qu’il s’était rassuré tout à l’heure à la pantomime du domestique, Lysel fut rejeté dans son désespoir.

— Alors…, tout est perdu ?…

M. Jaffé fit un geste évasif.

— Les médecins ne disent pas cela, répondit-il.

Puis il se reprit, avec scrupule :

— Du reste, ils ne le disent jamais : c’est une méthode. Tant qu’il y a un souffle de vie, il faut lutter, en gardant l’espoir, qui est un soutien…

Comme il prononçait ces paroles, Anne-Marie entra doucement, par la porte entr’ouverte. Elle était en jupe et tablier d’infirmière, toute à sa tâche, les yeux cernés de fatigue. Comme son père, d’un même geste spontané, confiant, presque affectueux, elle vint tendre la main à l’arrivant :

— Nous vous attendions, monsieur Lysel !

Quelle force invincible recèle donc la mort pour écarter ainsi, dès ses premières approches, les rancunes, les soupçons, les haines qu’entretient la méchanceté de la vie ? Suffit-il qu’on la pressente ou la devine, pour qu’aussitôt les cœurs pliés aux dures leçons de la lutte humaine se redressent dans une liberté plus pure ou dans un élan généreux ?…

— Tu viens de chez maman ? demanda M. Jaffé. Crois-tu qu’elle puisse recevoir notre ami ?

Le mot n’étonna pas la jeune fille, qui répondit aussitôt :

— Je vais le lui demander, père !

C’était infiniment simple : toutes les barrières élevées entre ces êtres tombaient comme de vains mirages. La douleur et l’affection faisaient le miracle. Aucune parole ne s’échangea entre les deux hommes pendant la brève absence d’Anne-Marie. Ils restaient à côté l’un de l’autre, comme deux frères qui depuis longtemps savent tous leurs secrets : M. Jaffé plus maître de son émotion, Lysel plus dominé par la sienne. Mais s’ils avaient parlé, ils n’auraient échangé que des paroles de sympathie et de pitié. La jeune fille revint en disant :

— Maman peut vous recevoir un petit moment, monsieur Lysel… Venez : je vous montre le chemin.

La réalité n’est presque jamais qu’un constant démenti infligé à nos craintes comme à nos espoirs : pas plus que la joie, la douleur ne répond à l’image que nous en dessinons d’avance ; quand elle arrive, si redoutée qu’elle soit, de quelque main de fer qu’elle nous opprime, nous trouvons pour la supporter des provisions de forces ignorées. Toutes les émotions s’atténuent, par cela seul quelles sont : jamais leur plus extrême violence n’atteint l’intensité que notre imagination leur prêtait. Ainsi, tout à l’heure, dans ce train qui l’amenait si lentement, Lysel se figurait la possibilité du revoir qu’il admettait encore, – et d’y penser, son cœur cessait de battre et se tordait. Voici cependant qu’il s’approchait d’Irène, – qu’il la voyait sur ces oreillers d’où sa tête ne se soulevait plus, – qu’il voyait ses yeux le chercher avec cette expression de détresse infinie qu’ont les yeux des mourants, – voici qu’il la voyait, inerte, toute proche de l’agonie ; et le sol ne manquait pas à ses pieds, son visage restait calme, il continuait à respirer, à sentir, à vivre. Il remarqua que la maladie l’avait peu changée : dans la pénombre de la chambre, les rougeurs de la fièvre trompaient sur la couleur du teint ; nul amaigrissement n’était visible ; on l’aurait crue doucement assoupie, sans la faiblesse endolorie de son abandon, sans le détachement de son regard déjà fixé sur l’invisible, sans le sceau que les approches de la mort imprimaient sur sa face. Anne-Marie et M. Jaffé redoutaient pour elle l’émotion de cette entrevue : elle n’eut pas un tressaillement. Leur revoir fut aussi naturel que s’ils s’étaient quittés la veille. Irène tourna lentement ses beaux yeux vers son ami, remua la main sur la couverture pour appeler la sienne, murmura :

— C’est vous !…

— Oui, c’est moi, c’est moi… Vous voyez, je suis venu… Je suis là !…

Anne-Marie et M. Jaffé s’éloignèrent à pas de velours : nul ne songeait plus à disputer à ces deux êtres, si près de l’éternelle séparation, le secret des choses intimes qu’ils avaient encore à se dire. Et, délivrés de toute crainte pour la première fois peut-être, ils se regardaient en silence…

Tous deux auraient voulu parler, s’ouvrir le monde inexprimé des chères pensées qu’en tant d’années de tendresse ils n’avaient jamais librement formulées, se montrer jusqu’au tréfonds leurs âmes plus étroitement unies après le vain effort d’Irène pour les séparer, si proches l’une de l’autre à cette heure qu’elles s’aspiraient et se fondaient en une seule âme, réalisant aux portes de la mort le rêve d’union parfaite inaccessible à l’amour. Mais les mots sont impuissants à transcrire des sentiments si intenses, qui restent hors de leurs formules comme ils sont déjà presque hors de la vie, et que leurs moules déformeraient comme un masque banal appliqué sur un visage divin.

— M. Jaffé m’a informé de votre maladie, expliqua Lysel. J’ai voulu venir.

Elle murmura :

— Merci !

Il regrettait déjà ses paroles : ainsi justifiée, sa présence inquiéterait Irène. Il essaya de prévenir cet effet.

— J’ai voulu venir, reprit-il…, non que je sois inquiet, mais… pour vous revoir plus tôt… Et je resterai, si vous permettez… Je resterai jusqu’à ce que vous soyez mieux…

Elle le regarda, et sourit. Nulle parole n’aurait pu rendre l’expression de ce sourire si doux, si résigné, plus faible qu’une lueur mourante qui saurait qu’elle va mourir, tout chargé de tendresse et de reconnaissance.

— Merci ! répéta-t-elle.

Puis elle dit :

— Asseyez-vous là !…

D’un léger mouvement de ses doigts, qui s’agitèrent sur la couverture, elle montrait une chaise à côté du lit. Lysel obéit et lui prit la main.

— Je veux vous parler… pendant que je peux… encore !…

Elle s’arrêta. Ses yeux errèrent autour d’elle avec une expression plus angoissée, comme s’ils cherchaient des choses invisibles, ses lèvres frémirent comme elles frémissaient autrefois aux légères impressions de la vie, aux souffles puissants des émotions. Sans doute, un vol de pensées se pressait dans son esprit ; mais elles se déformaient ou se dissipaient à l’haleine de la fièvre comme des nuages dans le vent, et ses forces défaillantes ne les retenaient pas. Elle parut lutter un instant, avec peine, contre l’envahissement de cette obscurité ; puis elle renonça ; dégageant sa main qu’elle agita dans un geste de défense contre un invisible ennemi, elle murmura :

— Le mensonge !…

Lysel n’attendait pas ce mot qui n’assombrissait pas jadis l’aurore de leur amour, et qui, depuis que le crépuscule approchait, les poursuivait comme un cri d’oiseau nocturne. Jamais il n’avait compris tout à fait cette haine intransigeante du mensonge, qu’il acceptait, lui, comme une rançon fatale, tandis qu’Irène brûlait d’en dégager leur amour. Il la partagea soudain, puisque l’éternel ennemi obsédait encore cette pauvre âme, à l’heure où les reflets de la vie pâlissaient dans son pur miroir.

— Le mensonge ! s’écria-t-il dans son ardent désir de l’en délivrer, mais il n’y en a plus trace dans notre air !… Voyez ! je suis auprès de vous du consentement de tous !… On m’a appelé : ma place est ici… Rien ne nous séparera plus désormais… Rien ni personne !… Je ne vous quitterai pas… Je resterai jusqu’à votre convalescence… Nous la ferons ensemble !… Je vous emmènerai où vous voudrez… Tous verrons que nous ne sommes qu’un !…

Elle fixa les yeux sur un point de l’espace, comme si elle voyait déjà s’y dessiner une ombre menaçante ; ses lèvres frémirent ; sa main découragée se souleva et retomba sur la couverture.

— Je ne peux plus parler ! fit-elle.

— Ne dites rien, ne vous fatiguez pas : je sais tout ce que vous pensez… Je le sais !… Je le lis en vous… Je le pense aussi… Nous pensons ensemble !…

Les plis du front, la crispation des traits révélèrent un effort, une lutte, une révolte peut-être ; puis ces signes disparurent, le visage se détendit, le front se rasséréna. Comme autrefois dans leurs plus belles heures, Irène et Lysel se turent longuement, dans une communion parfaite. Il n’y avait plus entre eux les barrières, ni les obstacles de la vie : des étrangers, des devoirs, des lois, le monde. Rien ne les séparait plus. Ils voguaient ensemble sur une eau limpide, dont le courant les emportait vers l’île chimérique que leurs vœux avaient tant appelée. Irène, calmée, s’assoupit, ferma les yeux avec une expression presque heureuse. Lysel la contemplait en songeant : « Elle mourra, je ne la verrai plus !… » Cette phrase affreuse, en se répétant d’elle-même dans son esprit, perdait peu à peu son sens et sa menace. Ce n’était qu’une ritournelle dont on est trop las pour l’entendre. Ce n’étaient que des mots vides, accouplés par le hasard, qui ne veulent rien dire. Et ils revenaient toujours : « Elle mourra, je ne la verrai plus ! »

Comme ils étaient ainsi, Anne-Marie entr’ouvrit la porte, pour appeler Lysel :

— Ne restez pas trop. Vous pourriez…

Elle s’interrompit, tant le tableau qui s’offrit à sa vue respirait le calme et la paix.

— La fatiguer ? acheva Lysel. Regardez-la !…

Il étendit la main sur la malade, dont les paupières ne se soulevèrent pas.

— Elle dort ? demanda la jeune fille. Il y a si longtemps qu’elle n’a pas dormi. Oh ! laissons-la reposer !…

Obéissant à son geste d’appel, Lysel la suivit au salon. M. Jaffé, installé dans un des grands fauteuils dorés, feuilletait un magazine : incapable de lire, il tâchait du moins de lutter contre l’obsession en distrayant ses yeux.

— Vous allez à votre hôtel, je suppose ? dit-il à Lysel, dont il remarqua tout à coup la tenue en désordre. Revenez quand vous voudrez !… Il ne faut pas la fatiguer. Mais elle pourrait vous demander.

Anne-Marie ajouta :

— L’hôtel est à deux pas : à son moindre signe, on vous ferait appeler…

Dehors, Lysel marcha sans regarder son chemin. Machinalement, il prit par l’étroite rue Cairoli, creusée entre les vieux palais serrés dont les rez-de-chaussée abritent des boutiques. Sous les arcades de la place Victor-Emmanuel, il se trouva face à face avec Asmadei. Il aurait passé sans le voir ; mais le marquis le reconnut avec surprise, et l’arrêta :

— Est-ce bien vous, mon cher monsieur Lysel ?… Est-il possible ?… Comment ! pas en Amérique ?… Pas en tournée triomphale ?… Vous êtes à Ravenne, dans ma ville, et je ne le sais pas !…

Lysel aimait ce vieux gentilhomme, original et charmant. Il l’avait rencontré maintes fois en divers lieux : à Paris, à Rome, à Montreux. Quelques années plus tôt, il avait même passé trois jours dans son palais de la rue Cavour, et visité gaîment avec lui cette admirable ville où il allait errer maintenant, la mort au cœur, sans rien regarder. Mais à cette heure, enfoncé dans son deuil, il restait muet et décontenancé, sans trouver une phrase de banale politesse à balbutier.

— Vous êtes à Ravenne et vous n’êtes pas chez, moi ! reprit le marquis avec son habituelle volubilité… Que voulez-vous que je pense de cela ?… Il me vient des idées, ah ! toutes sortes d’idées !… À votre âge, cher monsieur, car vous êtes jeune, vous !… Avec votre figure, avec votre gloire !…

Lysel ayant fait un geste de dénégation :

— Non ?… Alors, vous seriez à l’hôtel, sans raison… spéciale…, comme le premier venu ?… À l’hôtel, à l’hôtel, est-il possible !… Les hôtels ne sont pas faits pour les hommes comme vous, cher monsieur !… surtout ceux de cette ville !… Vous allez venir dans ma maison : elle est modeste, vous savez, mais elle est à vous !… Je fais chercher votre bagage à l’instant…

Lysel put enfin l’interrompre, presque suppliant :

— Non, non, je vous en prie…

Il ajouta, les yeux remplis d’angoisse :

— Je ne suis pas en voyage d’agrément, cher monsieur. J’y suis venu pour… pour un ami malade…

— Oh ! pauvre cher, comme je vous plains ! Un ami malade !… C’est si affreux de voir souffrir ceux qu’on aime !… Il y a de l’espoir, je pense ?… Je souhaite que ce ne soit pas comme pour cette pauvre jeune femme qui est ici maintenant !… Mme Jaffé, la femme de l’illustre Antonin Jaffé… Une si belle personne, et si parfaite !… Elle est perdue, elle expire, cher monsieur ! Et son mari…

Il s’arrêta net : Lysel, le visage crispé, venait de lui saisir le bras, en s’écriant :

— Vous dites qu’elle est perdue…

Le geste, la voix, l’attitude expliquaient tout. Asmadei essaya de retirer ses imprudentes paroles :

— Hé ! cher monsieur, je n’ai pas voulu dire cela ! Non, non, je vous assure… Que puis-je savoir, moi ? Rien, n’est-ce pas !… C’est une impression, tout au plus… Vous me connaissez, mon cher, vous me connaissez bien : l’imagination part, elle va, elle va, et les mots viennent, et je ne sais plus ce que je dis !… Mais le médecin n’est pas désespéré : il a raison, je crois qu’il a raison, je le crois fermement…

Honteux de s’être livré, Lysel balbutia de confuses explications : M. Jaffé, un vieil ami, le sachant en Italie, l’avait appelé à l’aide, dans son désarroi… Arrivé tout à l’heure, et sortant de la maison Baronio, il restait sous le coup de sa première émotion… Il ne s’attendait pas à trouver la malade dans un état si grave… Et puis, la fatigue du voyage…

Asmadei le laissait parler. Sa mobile figure, si facilement ironique, exprimait l’inquiétude, la tristesse, la compassion ; il approuvait de la tête pour dire qu’il acceptait ces prétextes, en faisant :

— Oui…, oui…, oui…

Alors, tout à coup, le cri désespéré d’Irène – « le mensonge !… » – traversa la pensée de Lysel, comme un ordre, comme un appel impérieux ; et la voix s’arrêta dans sa gorge, pendant que l’autre s’efforçait de le rassurer, en entrant dans son jeu :

— Ah ! cher monsieur, que vous avez bien fait de venir !… Comme vous avez eu raison !… Comme je vous comprends !… On doit tout à ses amis : c’est si beau, l’amitié !… Ah ! si je pouvais quelque chose pour eux, pour vous-même !… Dans ces moments d’angoisse, on a parfois besoin de quelqu’un… Ah ! cher, je vous en-prie, disposez de moi !…

— Remettez-moi sur le chemin de mon hôtel, demanda Lysel.

Il voulait être seul, sans faux-fuyants ni subterfuges, dans la vérité de son désespoir.

III

SANTA MARIA IN PORTO FUORI

Pendant ces longues journées où les hommes désœuvrés observent passivement le progrès du mal que les femmes du moins savent soigner, Asmadei vint souvent frapper à la porte de la maison Baronio. Sa sympathie était propice, sa présence apportait une furtive diversion. L’esprit très curieux et les formes très discrètes, entré sans en avoir l’air au cœur même du drame dont il était, avec les gardes et le médecin, l’unique spectateur, il arrivait aux nouvelles, affairé, compatissant, abondant en paroles. On le recevait toujours. Anne-Marie, pour lui, s’interrompait un instant dans sa lâche d’infirmière. Pour Lysel et M. Jaffé, c’était comme un répit dans le tournoiement de l’idée fixe qui les emportait. Son adresse réussissait à les distraire un instant ; ou même, il leur proposait une courte promenade, qu’ils acceptaient quelquefois :

— Quelques minutes, pour changer d’air !… Quelques minutes à peine… Quand les yeux sont occupés, l’esprit se repose… Il faut que l’esprit se repose, chers, il le faut à tout prix !… Ici, voyez ! on ne peut ouvrir les yeux sans que quelque chose les retienne.

C’était vrai. Mais les images qui attiraient leurs regards n’étaient que des images de mort. Le tombeau sévère où la gloire de Dante veille parmi les lauriers, les guettait à quelques pas de l’hôtel. Ils visitèrent le palais où Byron vécut ses dernières semaines d’amour avant d’aller mourir en Grèce, s’accoudèrent au balcon d’où il avait suivi, avec une si folle émotion, les péripéties d’un meurtre. Ils passèrent de longs moments dans cette chapelle de Galla Placidia où les pierres bleues de la mosaïque éclairent comme de vivantes lumières. S’ils sortaient de la ville, ils rencontraient la rotonde de Théodoric, délaissée parmi les cyprès et les roses, monument désolé d’un destin que le crime a souillé ; ou plus loin, d’un autre côté, sur les bords du Ronco, la stèle abandonnée qui signale à l’indifférence des charretiers romagnols le lieu où tomba Gaston de Foix. S’ils entraient au Musée, on leur montrait la forte tête brutale du jeune capitaine, ou cette figure tombale inachevée et sublime qui seule éternise le nom de Guidarelli. En les conduisant à Porto Corsini, le long du Montone que descendaient lentement des voiles rayées de brique et de jaune, Asmadei leur raconta la fuite de Garibaldi, traînant son Anita mourante :

— Ils se sont reposés dans cette cabane, chers !… dans cette cabane que vous voyez sur l’autre rive…

— C’est là qu’elle est morte ? demanda Jaffé, toujours prêt à l’attention.

— Non, non, elle est morte plus loin, dans une ferme Guiccioli, au bruit des coups de feu des soldats autrichiens qui traquaient son mari… Ah ! c’est un bel épisode dans notre histoire : tant de fidélité, tant de courage, tant d’amour !… Elle a aussi sa colonne, comme Gaston de Foix ; mais elle n’est pas délaissée, celle-là : elle ne manque jamais de fleurs ni de couronnes, et le souvenir d’Anita vivra toujours dans le cœur de l’Italie !…

Lysel, lui, n’avait entendu qu’un seul mot, celui qui le suivait partout, celui qui sonnait sans trêve à son oreille, celui qu’on dirait bientôt d’Irène comme d’Anita et comme de tant de pauvres êtres aimés, celui qui mêlait et confondait dans son esprit la foule obscure des vivants d’autrefois. Consacrés par ces colonnes, ces mausolées, ces tombeaux, plusieurs furent illustres et sont tellement oubliés, que Lysel ignorait le peu que l’histoire en balbutie, et jusqu’à leurs noms. Asmadei, au contraire, les connaissait comme s’il les avait rencontrés cent fois dans leurs palais détruits ou sur les places de la ville. Il racontait leurs victoires et leurs défaites, leurs amours, leurs légendes, leurs crimes ; et il concluait, de sa voix qui devenait émouvante, parce qu’il s’émouvait à ces souvenirs :

— Ce sont des morts, chers, des morts, des oubliés. Ravenne est la ville de la mort et de l’oubli. Elle est comme un superbe cimetière, où l’histoire a déposé les dépouilles de tant de héros. Boccace l’a dit, le premier, je crois, ce grand Boccace qui a compris tant de choses : Ravenne « è quasi un generale sepolcro di santissimi corpi, e nessuma parte in essa si calca, dove super reverendissime ceneri non si vada. »

Les édifices eux-mêmes sont morts ou proches de la mort. Quand ce ne sont pas des tombeaux, ce sont des basiliques qui n’appellent plus les fidèles, où l’on a célébré des rites abandonnés, qu’envahit une eau croupissante, dont s’effritent les murailles et les mosaïques. Elles surgissent comme des spectres dans la désolation du paysage désert. Elles ne s’ouvrent que pour des curieux et des archéologues. Rien ne survit de ce qui fut leur cadre animé. Leurs nefs, leurs chœurs, leurs absides n’entendront jamais plus ni prières ni cantiques ; et quelques savants sont les derniers à connaître les noms des princes ou des archevêques qui dorment sous leurs dalles. Dans l’une d’elles, une suprême image de la mort se dressa devant les yeux des visiteurs.

Ce fut dans celle que Pier degli Onesti fonda, il y a neuf siècles, en l’honneur de la Madone, sur le rivage de l’Adriatique qui, depuis lors, s’éloigne constamment. On l’appelle Santa Maria in Porto Fuori. Asmadei devait y conduire Lysel et M. Jaffé. Empêché au dernier moment, il s’excusa en leur envoyant son automobile. Depuis la sommaire explication du premier jour, les deux hommes évitaient plutôt de se trouver seuls ensemble. Peut-être hésitèrent-ils à sortir sans ce compagnon précieux. Ce fut M. Jaffé qui insista :

— Nous irons quand même, Lysel, n’est-ce pas ?… Asmadei a raison : il faut prendre l’air, absolument !… J’en ai besoin… Vous aussi… Allons, nous gardons la machine !…

La vieille église se dresse dans la désolation de l’espace que la mer a quitté. À peine si des arbres ou des haies clairsemées revêtent de place en place la nudité des terres noirâtres ou tranchent sur la monotonie des prés sans fin qui l’entourent. Elle est debout dans la détresse, avec son corps principal presque amorphe, son étrange clocher quadrangulaire sortant d’une tour plus massive, les misérables masures où gîtent ses gardiens. Dans les grisailles du paysage, elle a la couleur de la poussière : on la verrait sans surprise s’effondrer comme un tas de sable ou se dissiper comme une fumée. Au bruit de l’automobile qui s’arrêtait en trépidant, une fille loqueteuse et bancale accourut sur ses béquilles. Elle ouvrit avec peine une porte branlante, qui grinça sur ses gonds rouillés. Et les deux promeneurs s’avancèrent entre les piliers des nefs, saisis à la gorge par une impression de vétusté, d’usure, d’abandon, plus poignante ici qu’à Saint-Vital ou qu’à Saint-Apollinaire. Ils s’avancèrent, en cherchant des yeux les peintures célèbres de Giotto, les portraits supposés de Dante, de Guido Novello, de Francesca. Ils n’eurent pas le temps de les découvrir : s’étant dirigés d’abord vers le côté droit de l’abside, ils furent arrêtés net devant la fresque où le vieux maître a peint la mort de la Madone, étendue sous les yeux des apôtres, tandis que le Sauveur reçoit son âme parmi les chants des anges. Effacée par endroits, la peinture n’en ressort pas moins avec toute la vigueur de son profond réalisme. Ce corps déjà raidi sous les étoffes, ces mains effilées dont les doigts sont glacés, cette figure qui garde sa beauté jusque sous le masque de l’agonie, si sereine, si noble, si pure, presque livide parmi les autres figures qu’animent encore les couleurs de la vie, ils l’avaient depuis plusieurs jours dans les yeux. Telle serait Irène demain, après-demain, tout à l’heure ; telle ils la trouveraient peut-être en rentrant ; oui, exactement telle, aussi pâle, aussi tranquille, aussi détachée et immatérielle, pendant qu’esclaves du siècle et de la douleur comme ces apôtres, ils guetteraient la seconde suprême où l’âme achève de s’évaporer…

— Elle lui ressemble ! s’écria Lysel en serrant le bras de Jaffé. Ah ! partons !…

Et il s’enfuit jusqu’au fond de la basilique, où il se laissa tomber sur un reste de banc vermoulu. M. Jaffé ne le suivit pas tout de suite : comme figé devant la tragique peinture, il semblait y chercher, de son œil qui sondait toutes choses, le secret même de la mort, le secret de l’âme que Giotto, dans sa foi naïve, montrait là, s’échappant comme un autre petit corps du corps où le sang se glaçait…

Bientôt, les ronflements de l’automobile, qui s’en retournait en avançant avec prudence par le chemin raboteux, troublèrent le silence des champs. Chacun laissait courir ses pensées. Celles de Lysel n’étaient que regret et désespoir : elles s’arrêtaient aux aspects dentelés de la ville, qui s’avançait rapidement contre eux avec ses mausolées, ses palais, ses basiliques ; elles y cherchaient, dans la maison de la mort, la bien-aimée qui allait mourir, et tour à tour la rappelaient à la vie, – comme si l’amour possédait le pouvoir du miracle, – ou s’enfonçaient dans le deuil éternel dont tant de voix criaient l’approche. Celles de M. Jaffé dépassaient cet horizon comme celui de son propre chagrin : dans une lucide rêverie, elles embrassaient et retournaient les problèmes de vie dont tous deux étaient, avec la mourante, les victimes ; elles les poursuivaient dans leurs origines, en mesuraient les contradictions, en pesaient les solutions boiteuses où s’est morfondue la sagesse des moralistes et des législateurs ; et une tristesse indulgente et profonde l’envahissait, pareille à celle qui saisit le plus grand des morts de Ravenne devant le tourbillon des âmes perdues par l’amour, comme s’il eût eu sous les yeux, lui aussi, le tragique défilé de tant de misères.

— Les hommes seront toujours malheureux, murmura-t-il, puisque toujours les appels de leurs cœurs se briseront contre les lois nécessaires !

Il se tourna vers son compagnon, qui ne l’avait pas entendu. De grosses larmes, qu’aucune volonté ne retenait plus, roulaient lentement sur les joues de Lysel. M. Jaffé lui posa la main sur le bras, en disant :

— Écoutez, Lysel, écoutez-moi !…

Comme Lysel tressaillait, il retira sa main, et poursuivit :

— Je crois que nous nous sommes trompés !… Oui, oui, nous nous sommes trompés, tous !… C’est peut-être ma faute… J’ai trop douté de vérités qu’on ne prouve pas, et qui sont à l’action ce que l’idée d’espace est à la pensée… Ce n’est jamais impunément qu’on en rouvre le procès… On s’égare à chercher son chemin à côté de la route que les siècles ont battue… Voyez-vous, il ne faut pas laisser la raison empiéter sur l’expérience : j’ai livré trop de champ à la mienne…

— Cela aurait mieux valu, en effet, dit-il simplement.

M. Jaffé ayant de nouveau retiré sa main, il ajouta :

— Mais moi aussi, je me suis trompé… Moi aussi !… Je souffrais tant de ma solitude !… Je n’ai pas vu où j’entraînais la consolatrice… J’ai cru qu’on peut cheminer entre le mensonge et la vérité : je m’accommodais très bien du compromis… Et elle, en va mourir… Elle va mourir de mon erreur, je le sens, je le sais !…

Peut-être, dans le secret de son cœur, espérait-il un démenti, qui ne vint pas. M. Jaffé restait pensif, les lèvres serrées, les yeux mi-clos derrière ses lunettes :

— Nous sommes toujours les dupes de notre égoïsme, reprit-il : je ne le sais que depuis quelques jours… Je me suis cru généreux : je ne l’étais guère… J’ai cru l’aimer pour elle-même. Illusion ! Je ne l’aimais que pour moi !

Lysel répéta, comme un écho :

— Je ne l’aimais que pour moi…, comme vous !…

Un pli d’amertume vint barrer son visage, et il ajouta :

— Vous, du moins, vous en aviez le droit.

— Le droit ? répliqua M. Jaffé, où est le droit ?… Les questions de cœur ne dépendent pas de l’état civil : un être noble, digne d’amour, appartient à l’être qu’il aime et qui sait l’aimer…

Sa voix devint extrêmement basse :

— Elle le savait bien, elle !… Elle le savait, et ne l’a jamais dit !… Elle seule réglait sa vie sans égoïsme : ce n’est pas pour elle qu’elle est restée au foyer…

— Comme c’est pour moi qu’elle m’a donné son cœur : ce pauvre cœur qui s’est déchiré quand elle a tenté de le reprendre… Vous le savez : elle a voulu m’en chasser, elle m’a écrit de ne plus la revoir !

— Je sais !… Il était trop tard : quand un arbre a poussé trop profond ses racines, on ne l’arrache jamais tout à fait… Ce fut mon erreur, Lysel, non la sienne, c’est à moi qu’il vous faudra le pardonner…

— Ah ! s’écria Lysel en lui serrant la main, si elle nous entendait, elle saurait du moins que nous l’avons comprise !…

Ils se turent. Ils avançaient très lentement dans la rue étroite, sous les hauts murs des jardins où les cyprès et les magnoliers montent vers le soleil. Le chauffeur stoppa devant la petite maison rouge, sous la fenêtre d’où l’imprudent Cristoforo Morigi avait voulu assister au massacre.

— Venez, Lysel ! dit M. Jaffé en descendant de voiture. Venez avec moi. Que du moins elle ait la douceur de vous voir tout près d’elle jusqu’à la fin, sans que rien vous sépare pendant ces derniers jours !

Ils trouvèrent Irène dans un de ces bons moments que la maladie accorde à ceux dont elle joue. Elle semblait moins faible. La fièvre avait baissé. Des reflets meilleurs traversaient ses regards. Sa figure se ranimait, comme si de nouvelles ondes de vie battaient dans ses veines. Il n’en faut pas plus pour rendre un semblant d’espoir à ceux qui voudraient tant espérer ! Elle avait pris quelques cuillerées de lait des mains d’Anne-Marie, heureuse de l’avoir soulevée sur les oreillers. Elle lui avait souri en murmurant :

— Je vais mieux !

Ses yeux cherchaient des visages amis, les saluaient, les remerciaient d’être là. Ils se posèrent avec une nuance d’inquiétude sur Lysel et Jaffé, qui entrèrent côte à côte, de ce pas feutré qu’on prend d’instinct pour approcher des malades. Eut-elle l’intuition que les dernières traces de la rancune et de la jalousie achevaient en cet instant même de s’effacer dans leurs âmes ? Devina-t-elle qu’il n’y avait plus à son chevet que des cœurs purifiés ? L’inquiétude de son regard se dissipa, elle leur sourit avec une tranquille confiance, et demanda :

— Dites-moi quelque chose !

Ils se consultèrent du regard. M. Jaffé répondit :

— Nous avons été nous promener tous les deux, dans l’automobile d’Asmadei. Il n’était pas avec nous. Aussi, nous avons beaucoup causé, intimement.

— Qu’avez-vous dit ?…

Ses yeux révélaient une angoisse que ses lèvres n’avaient plus la force d’exprimer. Les deux hommes se regardèrent de nouveau, sentant qu’il fallait trouver la parole libératrice que cette âme attendait peut-être pour s’envoler en paix. Ils s’approchèrent ensemble du lit. Anne-Marie, avertie par quelque voix intérieure, s’avança derrière eux. Ce fut encore M. Jaffé qui répondit, d’un ton solennel :

— Nous avons dit qu’aucune loi ne saurait prévaloir contre l’affection. Nous avons dit que l’amour qui ne s’est jamais menti à lui-même, est la suprême vérité. Et nous sommes tout à fait d’accord.

Irène dut comprendre tout le sens rédempteur de ces paroles : ses yeux s’éclairèrent, un sourire passa sur ses lèvres ; elle soupira d’une voix tremblante de petit enfant :

— Oui… Oui…

Puis elle posa ses regards sur les trois chères figures qui l’entouraient, comme pour en prendre, en emporter l’empreinte. Longtemps, elle les contempla de la sorte. Ils ne bougeaient pas. Ils n’osaient plus parler. Ils auraient voulu que le moment durât toujours. Cependant, ses idées durent changer peu à peu, car son expression changea. Ses yeux se fixèrent plus intensément sur Lysel, demandant quelque chose. Il se pencha vers elle :

— Que voulez-vous ? Oh ! que puis-je…

Elle murmura :

— Je voudrais… vous entendre…

Il lui prit la main :

— Je suis là… Vous voyez !… Je vous parle…

— Elle acheva :

— … jouer !

Il douta de comprendre :

— Vous voudriez… de la musique ?

— Oui… oui…

Il n’y avait aucun violon dans la maison. L’on s’empressa d’envoyer chez Asmadei. Il accourut aussitôt avec un Amati qui dormait dans ses armoires pleines de bibelots, et un jeu de cordes acheté en passant :

— Voici !… Je ne sais si ce pauvre violon n’est pas gâté, chers !… Personne ne l’a touché depuis si longtemps !… Sauf la Tua, qui l’a essayé il y a deux ou trois ans… Elle l’aimait… Ah ! comme elle joue, cette femme !…

Toutes les cordes étaient cassées. Lysel les remplaça, de ses doigts qui tremblaient. Puis il accorda l’instrument, en répétant avec des sourires forcés et navrants :

— Oh ! puisque vous voulez de la musique, cela va mieux !… N’est-ce pas, que cela va mieux ?… Dites-le-moi !… dites-le-moi !…

Irène abaissa les paupières, et sourit. Alors, le chef-d’œuvre du vieux luthier chanta des airs inconnus et divins, des airs tantôt désespérés, tantôt traversés de souffles meilleurs qui s’éteignaient dans les larmes, des airs où la voix de l’amour répondait aux appels de la mort. Jamais Lysel n’avait tiré d’aucun instrument des sons plus purs, jamais des thèmes plus riches et plus déchirants ne s’étaient développés dans son esprit peuplé d’harmonie. Anne-Marie et M. Jaffé, cachés dans l’ombre du rideau, la garde hypnotisée au fond de la chambre, Asmadei resté dans la pièce voisine où bientôt les domestiques arrivèrent sur la pointe des pieds, écoutaient dans l’extase, en comprimant leurs sanglots. Un cœur dépouillait devant eux tous ses voiles, chantait dans le plus sublime des langages ses plus profonds secrets, ceux que nulle parole n’auraient exprimés ; de sorte qu’ils remontaient toutes les phases du long poème d’amour qui finissait en ces heures, dans cette maison étrangère où jadis le crime avait passé… Cependant, la terrible crampe tira bientôt les muscles du virtuose, comme avec des pinces brûlantes, lui serra le poignet, la main, les doigts dans son étau garni de pointes rougies. Il raidit sa volonté pour la vaincre. Il pensait : « Encore un effort !… Qu’importe ensuite ?… Je lui donne mon dernier chant, tout ce que je suis, tout ce que je fus : personne ne m’entendra jamais plus, elle aura eu le cri suprême de mon archet, le chant suprême de mon cœur… » Cette pensée d’adieu l’aidait à vaincre le mal ; ses doigts continuèrent à courir, les cordes à chanter.

M. Jaffé, dont la figure se crispait d’émotion, laissa échapper ces mots :

— Dieu ! que c’est beau !

Anne-Marie, qui pleurait dans les bras de son père, leva sur lui ses yeux bouleversés ; formulant l’idée qu’il sentait se préciser, toujours plus claire, dans son esprit, elle dit, entre ses sanglots :

— Nous ne savions pas !… Nous ne savions pas !…

— Nous comprenons si peu de chose ! murmura M. Jaffé.

Il fallut que la chanterelle se brisât pour interrompre le tragique concert.

Il se renouvela trois fois encore, les jours suivants. Asmadei rôdait autour de la maison pour l’attendre : son dilettantisme guettait à la fois des sensations d’art dont il sentait qu’il n’en retrouverait jamais de pareilles, et les moindres phases du dénouement qui achevait de lui révéler le drame. Quant à M. Jaffé, dont aucune émotion ne pouvait paralyser tout à fait la curiosité vigilante, il écoutait, puis courait noter de son mieux ces airs qui ne ressemblaient à nulle autre musique. Peut-être les connaîtra-t-on quelque jour. Ils expriment, dans la seule langue appropriée et accessible à tous, une émotion dont l’intensité ferait éclater les formes du discours. Tendres, éloquents, passionnés, déchirants, ils ouvrent comme une échappée sur l’infini de tendresse où se plurent deux cœurs qui ne s’épanchèrent jamais complètement l’un dans l’autre. Leurs notes vibrent comme des paroles essentielles, qui ne furent jamais prononcées, et dont l’écho pourtant ne s’est pas perdu. Si les sens amortis d’Irène les apportèrent à sa conscience, elle apprit à ce moment que le mystère de l’amour et celui de la mort ne s’éclairent qu’en se rencontrant. C’est en se trouvant ensemble aux heures de l’agonie, quand l’un sent s’échapper les dernières gouttes de sa source de vie, quand l’autre aspire en vain à verser dans cette source tarie les ondes inutiles de son sang, c’est alors que l’on comprend ce que c’est qu’aimer, ce que c’est que mourir. La vie avec ses soins, son bruit, ses objets distrayants et falots, son tumulte, son va-et-vient, sème toujours quelques disparates entre les cœurs les plus tendrement unis. La mort les enlève comme le vent égalise les sables en passant. Autour du lit où elle étend ses ailes, il n’y a plus place que pour l’amour…

IV

DERNIÈRES LUEURS

L’Amati chantait une fois encore : son dernier chant fut une mélodie infiniment douce, sans révolte ni désespoir. Un thème douloureux revenait en des tons différents, comme un sanglot qui recommence, ou se développait avec une lenteur grave, comme une plainte qui n’espère plus d’être consolée. Par moments, une suite de notes plus expressives se détachaient de la trame, comme un cri de douleur, et, sans se prolonger, rentraient dans la plainte lente et plus douce. Les mêmes auditeurs étaient là : Anne-Marie, dont la jeune âme ignorante pressentait la douleur infinie qu’exprimaient les sons, et s’étonnait peut-être devant un tel abîme ; M. Jaffé, les yeux secs et fixes, qui suivait dans son esprit le prolongement de son émotion ; Asmadei qui, ce jour-là, s’avança jusque sur le seuil de la chambre mortuaire, et fut le témoin de la scène suprême.

Lysel, en jouant, songeait au passé : évoqués par la mélodie, des souvenirs glissaient dans son esprit comme des reflets sur l’eau, ramenant des images différentes de celle qui s’éteignait sous ses yeux. Il revit Irène à leur première rencontre, quand elle lui était apparue comme un ange de consolation ; dans le petit salon familier où elle l’accueillait avec son beau sourire grave ; au bord d’un glacier, les mains pleines de fleurs alpestres qu’il venait de cueillir pour elle ; et aussi en des moments qui différaient à peine d’autres moments que la mémoire, avec ses caprices, n’avait pas enregistrés. Il la revit surtout sous les hêtres d’Interlaken, ce matin d’été où pour la première fois il avait pressenti le fond vivace de souffrance qu’elle cachait dans son amour, et sous les marronniers de Saint-Cloud, le soir d’automne de leur dernier rendez-vous. Ce mot « dernier » sonnait dans sa pensée, avec le thème musical qui semblait le répéter, en même temps qu’à côté de la pauvre figure, déjà si pareille à celle que Giotto a éternisée sur les murs de la vieille église, surgissaient ces autres figures, semblables et diverses comme les épreuves d’un même modèle, mais toutes éclatantes de beauté, de vie, de force, et jeunes encore, et tant aimées. Alors, son chant se mit à l’appeler en accents désespérés, tandis que ses lèvres murmuraient malgré lui le mot qu’il avait repoussé dans les sentiers du parc :

— Adieu !… Adieu !…

Irène paraissait calme, les yeux clos, l’haleine rapide, mais presque régulière. Sur un dernier cri de la chanterelle, elle souleva les paupières, et murmura de la voix brisée qui ne ressemblait plus à sa voix :

— Vous rappelez-vous… nos promenades ?…

Elle avait entendu, elle avait compris ! Les souvenirs mêmes qu’exprimait le violon de Lysel entraient donc encore, apportés par le chant, dans son esprit où pâlissait la vie. Les fantômes des heures enfuies l’entouraient aussi. Lysel sentit son cœur se nouer ; l’archet s’échappa de sa main ; il s’approcha de celle qui l’appelait d’un regard si près de s’éteindre.

— Mon pauvre ami ! dit-elle encore d’une voix plus rauque et plus faible.

Les autres se cherchèrent des yeux : Asmadei se retira doucement ; M. Jaffé rejoignit Anne-Marie dans l’angle obscur où elle pleurait. Irène et Lysel furent seuls, seuls et tranquilles, plus près l’un de l’autre que sous les hêtres d’Interlaken ou les marronniers de Saint-Cloud, plus près qu’ils n’avaient jamais été dans aucun des moments que venait d’évoquer la musique, leurs deux âmes si proches, si attirées, qu’elles se fondaient. Ce fut comme si les fausses teintes de leur amour s’effaçaient toutes, comme si les dissonances s’en corrigeaient d’elles-mêmes, pour qu’il revînt aux lois d’une divine harmonie. Leur rêve inconciliable avec la réalité, ce rêve d’une affection forgée de ses seuls éléments, sans autres liens que ceux tissés de sa propre substance, ce défi lancé à la vie, ce mirage de palais aérien, de château de brouillards, prenait corps en cet instant comme s’ils l’eussent enfin touché. Séparés par tant d’obstacles dans le siècle, ils s’appartenaient aux portes de l’au-delà. Ou plutôt, ils n’étaient qu’un seul être, dont il semblait que l’unique esprit dût s’éteindre au même souffle. Sous les yeux de M. Jaffé, sous les yeux d’Anne-Marie, Lysel se pencha sur Irène et la baisa au front. Ce fut très simple : l’indulgence, la tendresse, la bonté rayonnaient comme une lumière céleste. Dans cette chambre où jadis les sicaires de Girolamo avaient vengé dans des flots de sang une offense à l’orgueil du maître, il n’y avait plus de place pour la rancune ni pour la haine. Il n’y en avait plus que pour l’amour et la vérité. La vérité ! Ce mot qui avait hanté Irène comme le plus inaccessible désir pendant les années où son amour tâtonnait dans les ombres de la vie, ce mot fut le dernier qui revint sur ses lèvres. Elle murmura :

— La vérité !…

Quel regard pourrait sonder les secrets cachés dans les yeux des mourants ? Des paroles leur échappent parfois, révélant une si claire conscience de ce qui les entoure, un souvenir si net de ce qui a rempli leurs jours, une si profonde pénétration des êtres dont les visages aimés se penchent sur eux ! Mais ce sont des paroles sans suite, pareilles aux notes éparses d’une mélodie qu’égrènerait un instrument à demi brisé. Pas plus que ces notes ne permettent de reconstituer la phrase musicale perdue, elles ne livrent le sens complet de la pensée obscurcie qui achèvera bientôt de se dissiper dans la nuit ; et ceux qui en guettent le vol, penchés sur le front où l’ombre s’étend, ne seront jamais tout à fait sûrs d’en avoir compris l’augure. Ici, pourtant, la parole unique que répétait Irène avait un sens si clair, que nul ne put le méconnaître. La vérité se mirait dans ses yeux, elle en avivait les dernières lueurs, elle pénétrait comme un rayon jusqu’à ce pauvre cœur ravagé, qui pour elle avait tant souhaité de se reprendre, elle attirait dans sa lumière cet être de lumière que la vie avait obscurci, elle l’aspirait comme le foyer suprême où tendent nos vœux, même quand nos pas s’en écartent, même quand nous errons dans les ténèbres de l’erreur.

Lysel s’agenouilla et lui prit la main.

— La vérité ! dit-il ; elle nous enveloppe, elle nous aveugle, elle nous inonde !

Poussés par une même impulsion de leurs cœurs, Anne-Marie et M. Jaffé s’avancèrent ensemble derrière Lysel ; et M. Jaffé lui posa doucement la main sur l’épaule, comme dans un geste d’amitié. Une fois encore, les yeux d’Irène se levèrent sur eux : les voyant unis dans cet accord où achevaient de se résoudre les vains conflits de la vie, ils se refermèrent doucement. Quand ils se rouvrirent, leur lumière s’était éteinte : glauques et vides, ils tournèrent dans leurs orbites, et la respiration cessa. La Mort triomphait avec l’Amour et la Vérité, comme si, seule, elle possédait le don de les réconcilier.

 

FIN


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en juillet 2015.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Pascal, Anne C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rod, Édouard, L’Ombre s’étend sur la Montagne, Paris, Fasquelle, 1907. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Dent blanche, a été prise par Ancha le 13.05.2009.

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[1] Chefs-d’œuvre poétiques d’Adam Mickiewicz, traduit par lui-même et ses fils. (Bibliothèque Charpentier.) – Les grands poètes romantiques de la Pologne, par G. Sarrazin. (Perrin, 1906.) – L’opéra de Zelenski sur Wallenrod, auquel j’ai fait allusion sans le connaître, m’a été signalé par M. A. de Radwan.

[2] Voyez la Vie privée et la Seconde vie de Michel Teissier.