Édouard Rod

NOUVELLES ROMANDES

La grande Jeanne, Pension de famille
Les Knie, La Femme à Bouscatey
Le Tabac de mon oncle Jacques
Un Coupable, Croquis alpestres
Souvenirs de Noël, Le Retour

Illustrations : L. Rheiner

1891

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Table des matières

 

LA GRANDE JEANNE. 4

I. 5

II. 14

III. 17

IV.. 26

V.. 30

VI. 34

VII. 37

VIII. 41

PENSION DE FAMILLE   CARNET D’HIVER D’UN VIEUX GARÇON   43

LA FEMME À BOUSCATEY. 79

I. 83

II. 90

III. 100

IV.. 108

LE TABAC DE MON ONCLE JACQUES. 120

LES KNIE. 136

UN COUPABLE. 157

CROQUIS ALPESTRES. 169

Un village valaisan. 169

Les habitants. 171

La table d’hôte. 173

La Creusaz. 178

Fénestral. 179

Fin de saison. 182

SOUVENIRS DE NOËL. 184

LE RETOUR  (MŒURS VAUDOISES) 193

Ce livre numérique. 204

 

LA GRANDE JEANNE

En feuilletant mon plus vieil album de photographies, j’y trouve un portrait de paysanne : c’est celui de la grande Jeanne. Elle a les traits arrêtés, énergiques, un nez droit, des lèvres minces qui dessinent une grande bouche où il n’y a plus beaucoup de dents ; son visage est creusé de rides qui courent et s’entrecroisent en tous sens ; elle est endimanchée, avec un beau bonnet blanc ; le photographe lui ayant dit qu’il fallait sourire, elle sourit, d’un sourire étonné, voulu, mais convaincu, qui fait aussi clignoter ses petits yeux ; ses mains sont posées sur ses genoux : de vieilles mains déformées par le travail, des mains durcies, des mains aux doigts épais lui racontent bien des fatigues… Et voici qu’il me revient l’histoire de cette pauvre vieille, que j’ai vue vivre et que j’ai vue mourir…

I

Là-bas, au pied du bois, tout près d’un petit village, elle nourrissait toute une maisonnée.

Son mari, le père André, essayait bien de gagner quelques sous en fabriquant des sabots ; mais, outre qu’il se faisait vieux et n’y voyait plus guère, ses clients, qui enlèvent leurs chaussures de peur de les user dès que les chemins deviennent mauvais, le laissaient chômer souvent ; et puis, sa maison était isolée, il fallait se déranger pour aller lui commander de la marchandise, et justement, un concurrent venait de s’établir à l’endroit le plus fréquenté du village, vis-à-vis du cabaret auquel une branche de sapin sert d’enseigne.

Les André n’étaient pas ce qu’on appelle de pauvres gens : leur maison – un peu hypothéquée, c’est vrai – leur appartenait, et, derrière la maison, le champ qui monte en pente douce jusqu’à la forêt, et devant, le jardin, fleuri de pois chiches, avec quelques tournesols dressés au milieu des carrés de salade, et le grand poirier dont la récolte est toujours maigre, mais qui, depuis des ans et des ans, étend son ombre sur le chemin.

À coup sûr, le jardin, le champ, la maison, c’était plus qu’il n’en fallait pour les deux vieux ; ils auraient pu vivre là, bien tranquilles, à côté de la « Scie » au gros Frédéric – un Bâlois qui, depuis le temps qu’il vivait en pays welche, n’avait pas appris plus de vingt mots de français, juste de quoi traiter ses affaires avec les marchands de bois ; – laisser leurs trois chèvres brouter en paix des herbes drues sur les flancs du « Mollard », ce monticule en dos d’âne qu’on voit de loin surplomber leur habitation ; et, pour mettre un peu de beurre dans la marmite, il leur aurait suffi de louer pendant la belle saison leurs meilleures chambres à quelques Genevois qui, pour respirer l’air des bois sans trop s’éloigner de leur ville et à bon marché, s’accommodent de la vie paysanne, mangent, le soir, la soupe dans des pots de terre, assis sous le poirier, et boivent le matin les œufs chauds qu’on va prendre sous la poule pendant qu’elle chante encore son cocola.

Mais les André avaient avec eux leur fils Jacques, qui était maçon. Jacques – un grand gaillard découplé en Hercule, avait un teint basané d’homme du midi, une touffue barbe noire, des yeux pétillants d’intelligence, – Jacques n’était point un fainéant, loin de là. Malheureusement, il avait choisi un bien mauvais métier : on ne bâtit guère, dans ces villages du Jura vaudois qui sont encore trop dans la plaine pour attirer les étrangers, où le sol est avare, où seul le commerce du bois permet de gagner de l’argent – quand on en a déjà assez pour le risquer. Tout petit, Jacques disait :

— « Je veux faire des maisons, moi !…

Et il avait appris à en faire, comme il le voulait ; seulement, il n’en faisait pas.

Pendant des mois, Jacques n’avait pas eu d’ouvrage : tout triste, roulant dans sa tête un tas d’idées qui inquiétaient sa mère, il restait assis pendant des heures sur un tas de « billons » au gros Frédéric ; quelquefois, pour se distraire, il donnait un coup de main au Bâlois qui, toujours taciturne, sa pipe de Chemnitz aux lèvres, sa vieille calotte de soie sur l’oreille, vaquait parmi des tas d’écorce ou de copeaux ; et – ce qui était bien mauvais signe – quand il lisait avec un air féroce le Courrier de la Côte, il commençait à dire qu’il fallait couper la tête à tous les riches.

À la fin pourtant, Jacques trouva une occupation, à deux lieues dans la montagne, dans les carrières de pierre de Saint-Cergues : une besogne d’homme de peine – à laquelle le premier venu peut suffire, sans avoir appris à faire des maisons, qui ne rapporte presque rien, – et qu’il fut pourtant bien aise de trouver.

Encore si Jacques avait été seul ! Il aurait alors pu s’expatrier, s’en aller dans les villes qui s’agrandissent, où un bon maçon gagne sûrement son pain, ou plus loin, de l’autre côté des mers, dans ces pays nouveaux où tout le monde fait fortune et d’où l’on ne revient jamais ; mais, ayant toujours voulu faire à sa tête, il s’était marié à dix-neuf ans, avec une Française en service au village, une jolie fille nommée Léonie Ledoux ; à présent, Léonie n’était plus jolie ; de plus, atteinte d’une maladie de femme et réduite à de longues immobilités, elle était inutile aussi.

Ils avaient trois enfants : Ami, l’aîné, un gaillard de douze ans, solide comme un roc, qui avait un appétit d’ogre et ne sortait jamais sans déchirer sa blouse ou son pantalon ; la petite Jeanne – la favorite du grand’père, – bien tranquille, celle-là, très douce, gentillette comme pas une, avec ses cheveux couleur de chanvre et sa petite figure maigriote tachetée d’éphélides ; et Albert, le cadet, le gros chagrin de ses parents, leur boulet, leur torture : un « innocent » de chétive mine, le visage massacré par une envie, qui à huit ans ne parlait pas encore, suçait son pouce et se roulait dans la boue comme une pauvre bête sans raison qu’il était : un bedan, quoi, comme on dit au village…

Avec une telle famille, on est cloué sur place, moins libre qu’une chèvre à l’attache ; pas moyen de partir pour les pays lointains, de les exposer aux hasards des commencements, de leur enlever peut-être la mère par le voyage, ou par les privations, ou par le climat…

Il fallait donc bien que la grande Jeanne s’ingéniât à inventer toutes sortes d’industries pour donner du pain à tant de bouches.

Et elle s’ingéniait, allez, la grande Jeanne !...

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Sa vieille tête inventait tous les jours un nouveau moyen de gagner un peu d’argent ; et ses vieilles jambes ne se reposaient jamais. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, elle se faisait « messagère » : sa lourde hotte sur son dos un peu voûté, elle s’en allait à Nyon, la ville voisine, pour les commissions du village. En été, pour ne pas perdre sa matinée, elle partait vers midi, par la plus forte chaleur ; elle suivait jusqu’au bout la longue route en plein soleil, sans même se rafraîchir à l’auberge où s’arrêtent les rouliers, s’asseyant seulement de place en place sur une borne à l’ombre maigre d’un pommier, pour essuyer la sueur qui ruisselait de son visage. À mi-chemin, la diligence des Rousses passait devant elle, enveloppée de poussière, dans le tapage de ses grelots. Bientôt après, le lac apparaissait, d’un bleu profond sous le ciel rutilant de lumière, les côtes de la Savoie enserrant sa nappe unie entre des perspectives de clochers, de prés verts, de champs d’orge blonds, avec au-dessus les sommets des Alpes taillés à grands coups, dans des âges fabuleux, par des mains de géants, et leurs masses neigeuses formant l’horizon. Puis enfin, au bout d’un contour où la route commence à descendre plus fort, trois tourelles du château de Nyon venaient remplir le premier plan : en sorte qu’on eût dit que tout ce paysage, dressé derrière comme un vaste décor, n’avait été dessiné par le bon Dieu que pour servir de cadre à cette bonbonnière faite par des hommes qui depuis longtemps dormaient six pieds sous terre…

À Nyon, la grande Jeanne courait par les rues enchevêtrées qui montent et descendent, avec des pavés pointus où l’on se tord les pieds. On la connaissait, dans toutes les boutiques ; quand elle entrait pour ses emplettes, on la faisait asseoir :

— Tiens ! c’est vous mère André ! Comment ça va ?… Et qu’est-ce qu’on dit, là haut ?…

On lui offrait un verre de « petit blanc, » et volontiers elle s’attardait un peu à raconter les cancans du village : la fille au pasteur va se marier ; le syndic se met à boire, dans sa cave ; on s’occupe de « l’abbaye[1] » qui aura lieu en septembre prochain…

À chaque halte, la hotte se remplissait : des provisions de bouche pour M. Parent, le riche propriétaire, qui aime les conserves et les primeurs ; une rame de papier pour le « régent » ; des livres pour M. Laurenger – le grand romancier vaudois, le peintre des mœurs campagnardes : bref, ces mille choses bien lourdes qu’on ne trouve qu’à la ville. De sorte que, quand venait l’heure de partir, la hotte tirait dur.

Aussi au retour, la sueur coulait plus abondante encore sur le visage de la grande Jeanne, qui s’essuyait à tout moment avec son mouchoir à carreaux en redressant sa taille de gendarme, et se mettait à refaire le chemin parcouru, la bouche entr’ouverte pour respirer mieux. La route monte tout le temps : une pente douce, mais continue, qui à la longue fait haleter et casse les jambes… La fatigue ?… Bah ! la chaleur est tombée, la « vaudaire » souffle un bon air frais, chargé des parfums du foin qui sèche dans les champs. D’ailleurs, il se fait tard, déjà l’ombre monte de la plaine et rampe contre les lianes des sommets en dos d’âne du Jura, dont la ligne monotone et noire s’étend là-bas, au-dessus de Givrins ; il faut se dépêcher, autrement Léonie serait inquiète, et la petite Jeanne, qui n’a pas plus de santé qu’un poulet malade, s’endormirait sur le banc, devant la maison, au risque de prendre un mauvais coup de froid, comme elle en a déjà eu…

En hiver, la course était plus rude encore : alors, il faut brasser la neige qui couvre tout, où l’on enfonce jusqu’à mi-jambes ; à certains tournants de la route, un vent glacé vous barre le passage, vous cingle la figure d’un millier de coups de fouet, vous fait courir de longs frissons dans les moelles ; et, par la nuit tombée, les arbres décharnés claquent comme des os de mort, et l’on entend courir dans l’obscurité des gémissements sourds qui vous donnent des idées noires…

Louer quelques chambres pendant les deux mois de l’été, faire la messagère, retourner le jardin, vendre les « cabris » quand la chèvre a mis bas, ce n’est pas encore assez pour nourrir sept personnes, même avec les sabots du père André et les journées intermittentes de Jacques : surtout quand il faut à tout moment remplacer les blouses déchirées de ce galopin d’Ami, acheter des remèdes pour Léonie, et payer les visites du médecin, le docteur Durier, qui vient de Trélex dans son cabriolet tiré par sa jument jaune.

La grande Jeanne a donc d’autres cordes à son arc.

On est tout près de la forêt : or, la forêt est pleine de ressources, et la grande Jeanne, qui la connaît à fond, sait l’exploiter. Elle ne se borne pas à lui demander la provision de bois de l’hiver : de bonnes branches mortes que le vent arrache aux vieux arbres et qui flambent et pétillent joyeusement dans la cheminée, pendant que tout dort sous la neige ; mais, dans la saison, elle va cueillir patiemment les fraises parfumées cachées sous les mousses, les baies noires des myrtilles, les framboises savoureuses qui, malgré l’ombre, mûrissent lentement dans la liberté des bois.

La petite Jeanne l’accompagne, gazouillant autour d’elle comme les oiseaux dans les fourrés, s’avançant trop près des ravins et se faisant rappeler : pleine de bonne volonté, mais trop facilement distraite, hélas ! – par un pique-bois qui creuse un tronc d’arbre, par une libellule rasant la mousse, par un papillon dont les ailes étincellent tout-à-coup dans un rayon filtré à travers les feuilles – pour apporter à la cueillette l’attention qu’il faudrait.

Deux ou trois fois, on voulut emmener Ami : mais, paresseux comme un loir et n’aimant que muser par les chemins, il grognait tout le temps, marchait sur les fraises ou les écrasait entre ses doigts, sans qu’on pût savoir au juste si c’était maladresse ou méchanceté.

De sorte que la grand’mère ne peut compter ni sur l’un ni sur l’autre ; d’ailleurs, comme ils lui font encore faire de la bile – parce qu’ils se querellent et qu’Ami, au risque de se faire pincer par le garde-champêtre, casse des branches aux hêtres pour rosser la petite Jeanne – elle aime mieux être seule à remuer les feuilles de ses vieilles mains sèches.

Mais ce n’est pas tout : quand il n’y a plus de fraises, en automne, il y a des mûres, cachées parmi les épines qui les défendent, mais qu’on vend assez cher pour faire du sirop ; puis après les pluies, quand les chemins sont défoncés et l’herbe toute mouillée, il y a certains champignons dont les pharmaciens se servent pour fabriquer leurs drogues. Et il y a encore les pièges à renard, que la mère André lève elle-même, armée d’une hache pour tuer la bête ; et il y a les vipères qu’elle poursuit à cause de la récompense qu’on donne pour chaque tête de serpent venimeux… Tout cela, c’est la forêt qui le donne.

Une des plus lucratives industries de la Grande Jeanne, qui se pratique justement en hiver, quand il n’y a rien à tirer de la forêt, c’est de « faire boucherie », c’est-à-dire de s’en aller en ville tuer, pour les bourgeois, des cochons et les mettre en saucisses, en boudins, en atriaux, en cervelats, etc. La Grande Jeanne n’est point sentimentale ; elle écoute sans la moindre émotion le cri du pauvre animal qui saigne lentement sur le « trébuchet », ce cri perçant, désespéré, qui se prolonge avec des intonations de cri d’enfant ; ensuite, les manches retroussées, elle passe un jour et demi à hacher la chair fraîche et à l’enfermer dans diverses espèces de boyaux, selon les règles d’un art très compliqué.

Oui, il faut tous ces petits commerces, pour que la maison marche…

II

Les semaines et les mois passent. Rien de meilleur.

La vue du père André baisse un peu tous les jours ; pour travailler, il a dû se procurer des lunettes, de grosses lunettes rondes, que sa femme a achetées au rabais, à Nyon ; elles se tiennent si drôlement sur son nez, que les enfants ne peuvent pas le regarder sans rire. Alors le père André, qui ne manque jamais une bonne occasion de gronder, se met en colère, et crie que de son temps les enfants ne riaient pas quand leurs parents mettaient des lunettes.

Ami reste inutile. Impossible de lui donner un métier, les apprentissages coûtent trop cher.

Le père André lui enseigne à fabriquer des sabots, sans espérance, pour l’occuper ; ou bien il va le long des routes ramasser des brouettes de crottins, qu’on vend comme engrais aux propriétaires. Et la grande Jeanne le voit d’un œil morne devenir un homme – un homme robuste, bien portant, et qui ne gagnera pas sa vie… Ah ! mon Dieu, que feront-ils tous, quand elle ne sera plus là ?…

Donc, Ami n’étant bon à rien de sérieux, on l’envoie de temps en temps à l’école. Il n’apprend pas grand’chose, quoiqu’il soit plus âgé que tous ses camarades ; le « régent », auquel il n’apporte jamais ni œufs frais, ni saucisson, ni légume, dit que c’est un âne et qu’il a de mauvais instincts. Ce doit être vrai, car il se lie avec les pires garnements qu’il rencontre, qui viennent le chercher jusque chez sa grand’mère, et rôdent, en attendant, autour de la « scie ».

Un de leurs plaisirs favoris, à ces gaillards, qui ont en eux l’esprit du mal, c’est de s’emparer d’Albert, le pauvre « bedan » : ils l’emmènent à quelque distance de la maison, et s’amusent à lui enseigner toutes les mauvaises manières de leur répertoire, qu’il répète ensuite dans son inconscience ; et quand le malheureux, par lassitude ou par entêtement subit, refuse de leur obéir, ils le bousculent, le poussent dans les haies, lui tirent les cheveux, le roulent dans les orties, jouissant de ses cris inarticulés, de ses rages impuissantes, des grands coups de poing sans force qu’il donne autour de lui, jusqu’à ce qu’un passant charitable le tire de leurs mains.

Ou bien, guidés par Ami lui-même, ils envahissent le pré, se roulent en criant sur le talus qui descend jusqu’au ruisseau, hachant l’herbe comme un tourbillon de grêle, plus malfaisants qu’une nuée de sauterelles ; il faut que le père André accoure avec sa fourche pour protéger sa récolte, et ramène par l’oreille son petit-fils à la maison.

Alors la grande Jeanne, indignée, pousse des cris terribles, les mains sur les hanches, sourde aux supplications douloureuses du regard de Léonie, qui a un faible pour son mauvais sujet de fils.

Presque toujours elle s’en tient aux paroles, mais Jacques, en rentrant, le soir, après sa dure journée et sa longue marche, devine tout de suite ce qui s’est passé, rien qu’à l’air de tout le monde, et corrige Ami d’importance ; à la moindre taloche, le méchant gamin se met à hurler comme si on l’écorchait vif ; et le tapage remplit la vieille maison, troublant le repos hâtif des gens en villégiature, qui se plaignent le lendemain et disent qu’ils ne sont pas venus à la campagne pour entendre crier la nuit.

Seule la petite Jeanne s’efforce de se rendre utile. Quoiqu’elle ait à peine treize ans, elle soulage déjà sa grand’mère de bien des travaux fatigants. Par exemple, quand les chambres sont louées, c’est elle qui fait les lits, pendant que les étrangers respirent l’air frais du matin devant la maison, sous le grand poirier, en attendant leur café au lait. Et il faut voir avec quel courage elle remue les matelas trop lourds pour elle, en suant à grosses gouttes !

Elle a une idée, à laquelle elle revient sans cesse :

— Dans quatre ans, dit-elle, quand j’aurai tout-à-fait grandi, je m’en irai en place, à Genève…

Chaque fois qu’elle dit cela, la grande Jeanne devient grave : avoir bûché sa vie durant comme elle a bûché pour voir à la fin ses enfants s’en aller servir chez les autres, surtout quand on a commencé avec une maison à soi, un champ, l’espoir de devenir riche, c’est dur, c’est si dur qu’elle ne peut en prendre son parti :

— Non, fait-elle de sa voix rude, tu n’iras pas en place… Il faut rester ensemble tant qu’on peut !…

La petite Jeanne hoche la tête d’un air raisonnable et têtu ; c’est bien sûr, qu’il faut rester ensemble tant qu’on peut, seulement, quand le père ne gagne presque rien, quand on a une mère malade, un frère « innocent » et un autre qui ne bat pas le coup, on ne peut pas, voilà tout ! Et il faut bien savoir prendre son parti des choses.

III

Un printemps, au commencement d’une année sur laquelle on comptait beaucoup, un malheur inattendu vint frapper la famille : en faisant sauter un fragment de roche, Jacques fut atteint par des éclats de pierre. On le rapporta sur une civière, par les traverses de la montagne ; de temps en temps, les porteurs trébuchaient contre un gros caillou enfoncé dans le sentier par les pluies, ou bien, n’en pouvant plus, posaient leur charge sur le bord du chemin ; et le blessé, malgré les secousses, malgré ses souffrances, ne bronchait pas.

La grande Jeanne était en train d’étendre du linge sur les palissades du jardin quand le cortège arriva devant la maison. Elle ne poussa pas une plainte : mais elle devint toute pâle et leva ses bras vers le ciel, comme pour demander grâce au bon Dieu.

Tous les autres se mirent à pleurer, sauf le père André, qui regardait d’un air morne son fils étendu sur la civière, blanc comme le linge qui séchait, avec ses grands yeux doux où s’allumait la fièvre. Il aida à le porter sur son lit, versa à boire aux hommes, puis, dès qu’ils furent partis, rentra dans sa grange et se remit désespérément à façonner ses sabots.

Jacques avait le bras droit fracassé, et peut-être quelque chose d’autre de gâté dans le coffre, on ne savait où, car les médecins, avec toute leur science, ne peuvent pourtant pas voir l’intérieur du corps. Et tous les jours, le cabriolet du docteur Durier, tiré par la jument jaune, débouchait lentement au haut de la montée.

Quand le vieux praticien crut l’amputation nécessaire, il demanda une consultation pour soulager sa responsabilité : on dut mander un médecin de Nyon, qui, ayant en ce moment beaucoup de malades étrangers à soigner, mena l’affaire rondement.

L’amputation fut décidée.

Jacques refusa de se laisser endormir ; mais, affaibli par la souffrance, il s’évanouit pendant l’opération, et ne vit pas son bras tomber.

Sa mère tenait les linges, la figure immobile, livide. Léonie pleurait dans son fauteuil. On entendait le rire bestial d’Albert, le « bedan », qui s’amusait dans la chambre à côté, avec un nid de pies rapporté par Ami. L’opération, d’ailleurs, réussit à souhait. Au bout de peu de temps, le docteur Durier autorisa le malade à se lever ; et la convalescence fut rapide.

Alors Jacques recommença sa vie forcément désœuvrée d’autrefois, n’ayant plus même la ressource de donner des coups de main au gros Frédéric. Il restait ainsi des heures et des heures sous le poirier, sa main unique posée sur ses genoux, à regarder la route déserte où passaient, à de longs intervalles, une voiture de roulage, – un char de bois, – des paysans allant à l’ouvrage, leurs outils sur l’épaule ; les travailleurs lui criaient un bonjour ; il les suivait des yeux, et, en les voyant disparaître au prochain contour, il jetait dans la campagne déserte qui l’enveloppait, un regard d’inutile révolte.

Quelquefois, un ancien camarade s’arrêtait un moment avec lui, et, pour le distraire, lui parlait de la récolte, des on-dit du village, de ce qu’il y avait « sur le journal ». M. Laurenger, qui passait devant la « scie » en allant chasser des oiseaux pour sa « collection d’histoire naturelle », ne manquait jamais non plus de lui adresser quelques bonnes paroles. De temps en temps, le pasteur venait s’asseoir à côté de lui, sur le banc, pendant des demi-heures ; et dans le premier mois de sa convalescence, le syndic lui envoya six bouteilles de vieux vin de La Côte, d’une belle couleur d’ambre, qui « aurait fait revenir un mort ». Tout le monde avait pitié de lui. De se voir ainsi plaint, il souffrait davantage.

Il avait fallu payer le docteur Durier, et le médecin de Nyon, et les remèdes rapportés de la pharmacie, et des biftecks pour refaire du sang au blessé : aussi ne restait-il rien des économies de la grande Jeanne, – de ce peu d’argent butiné sur le nécessaire, ramassé par les sueurs tombées dans la poussière du chemin, sur le sol maigre du jardin, sur les mousses de la forêt, de ces quelques pièces jaunes jalousement cachées dans un vieux bas.

La vieille femme se sentait les bras cassés par ce coup inattendu ; sans doute, Jaques ne gagnait pas grand’chose, mais le peu d’argent qu’il gagnait, c’était toujours ça, et ça ne viendrait plus. Et puis, ça vous ôtait le courage, de le voir traîner ses pas lents autour de la maison, avec un air morne et son moignon de bras qui pendait. Sans compter qu’on devait lui remonter le moral tout le temps : il s’aigrissait, se gonflait comme une soupe au lait à la moindre piqûre de mouche, voyait partout de mauvaises intentions ; si par malheur le père André faisait une allusion à la dureté des temps, sans penser à mal, au moment de se mettre à table, Jacques s’en allait en criant comme un furieux :

— Quand on ne travaille pas, il ne faut pas manger, hein ?… C’est bien ce que tu veux dire…

Le père André haussait les épaules :

— Mais non !… Mais non !…

Mais Jaques ne voulait rien entendre : il fallait que sa mère le poursuivît, un pot de soupe à la main, en répétant :

— On sait bien que ce n’est pas de ta faute, va !…

Et c’était elle encore qui l’apaisait quand, après avoir lu le Courrier de la Côte, il se mettait à fulminer contre les riches, et développait des théories à faire trembler la forêt.

À côté de tous ces tracas, la pauvre femme passait de bien mauvais moments, quand il fallait payer les « intérêts » de l’hypothèque, ou seulement « l’impôt ». Et une idée la tourmentait, qu’elle confiait quelquefois au gros Frédéric, en partant pour Nyon, sa hotte sur l’épaule :

— Voyez-vous, Frédéric, ce qui m’inquiète, c’est qu’un malheur n’arrive jamais seul !…

Le vieux Bâlois hochait sa tête qu’on eût dite taillée dans du bois, de sorte que sa pipe noire battait lentement la mesure.

Elle reprenait :

— Et puis, c’est la famille, qui me tourne le sang !… Ce chenapan d’Ami, lui qui pourrait nous aider, il court les routes toute la sainte journée sans vouloir rien faire… Ah ! vous êtes heureux, vous, vos affaires marchent et vous n’avez personne !…

Alors le scieur se mettait à parler sans ôter sa pipe de sa bouche, avec son terrible accent de là-bas :

— Oui, mère André, les affaires marchent, bien sûr… Et je n’ai personne, bien sûr… Mais, bien sûr… ça n’est pas toujours gai, de n’avoir personne… on peut s’ennuyer…

Il disait « hennuyer », en aspirant la première syllabe et en traînant sur la seconde, de sorte que le mot avait un accent étrange, singulièrement expressif, comme si les longues heures du vieux solitaire y eussent pleuré leurs monotonies accumulées.

Alors la grande Jeanne, que cet « hennuyer » troublait, concluait :

— C’est égal, la vie n’est rose pour personne !

Et elle se remettait en route d’un pas égal.

Le gros Frédéric qui l’avait connue jeune, accorte, avec des cheveux blonds, des joues roses, de jolis bras blancs qu’elle montrait en étendant son linge, la regardait s’en aller, toute grise, ridée comme une pomme flétrie, courbée à présent comme si sa hotte eût pesé des quintaux.

Une idée germait avec lenteur dans son cerveau de germain transplanté en pays welche, engourdi par le bruit de l’eau qui coule et de la scie qui avance en grinçant à travers le bois : il y avait là, à côté de lui, de braves gens, vaillants à l’ouvrage, qui, avec toutes leurs peines, ne parvenaient pas à nouer les deux bouts : ces gens avaient un fils en âge de gagner son pain, solide, bien bâti, dont ils ne savaient que faire, et qui se déroutait faute d’occupation : or, la « scie » marchait assez bien pour qu’un ouvrier n’y perdît pas sa journée… Un scrupule le retenait encore, le vieil égoïste : il craignait de voir ses habitudes de solitaire bouleversées par ce gamin qui trotterait tout le jour sur ses talons, tournerait autour de lui comme une toupie, lui demanderait un tas de choses qu’il faudrait, tant bien que mal, lui expliquer… Et pourtant, la mère André ne pouvait plus suffire à sa tâche, c’était clair !…

Les bons sentiments finirent par l’emporter. Un jour, il arrêta la grande Jeanne comme elle partait pour Nyon, avec un air tout solennel :

— Écoutez, mère André, je voudrais vous parler…

Il paraissait si embarrassé, ayant, par extraordinaire, ôté la pipe rivée à ses lèvres, que la vieille femme fut très intriguée.

— Eh ! bon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a Fédric ?

Alors, il expliqua son affaire, en petites phrases embarrassées :

— Voilà, mère André… J’ai eu une idée… ça vous va, bien sûr, je prendrais votre Ami… Pour m’aider… Il sera nourri… Il aura cinq francs par semaine,… pour commencer, bien sûr… Qu’en dites-vous ?…

Ce jour-là, le chemin parut court à la grande Jeanne : des rêves passaient dans sa tête, et, toute joyeuse, elle allait, construisant ses châteaux en Espagne qui montaient dans la mélancolie du ciel d’automne où moutonnaient des nuages pâles. Le vieux Bâlois n’avait pas de famille : rien que des parents éloignés, là-bas, dans son pays, Dieu sait où, qui, sans doute, ne pensaient plus guère à lui. Peut-être se prendrait-il d’amitié pour le petit qui, avec tous ses défauts, était gentil quand il voulait. Il l’intéresserait à ses affaires, il lui en laisserait la suite, lorsqu’il « s’en irait », ou quand ses rhumatismes le cloueraient trop souvent au fond du lit. Or, la « scie » n’est pas mal située, au pied du bois, à deux lieues à peine de Nyon ; si, jusqu’à présent, elle n’a pas fait grand’chose, c’est bien la faute à Frédéric qui, même en ses meilleurs temps, n’a jamais voulu plus d’un ouvrier, et s’en est obstinément tenu au petit train-train habituel : une idée comme ça, chevillée dans sa tête dure d’Allemand, comme un clou dans du vieux chêne. Mais, dirigée avec intelligence par un homme actif et entreprenant, la « scie » pourrait prendre de l’extension. On y verrait alors accourir les plus gros marchands de bois des environs, et les autres « scies » de la contrée n’auraient qu’à se bien tenir.

La grande Jeanne était si préoccupée de ces rêveries, qu’elle se dépêcha trop dans ses commissions : tellement qu’elle en oublia de la laine à tricoter, dont la « syndique » lui avait pourtant donné un échantillon.

C’est à peine si elle avait accepté un verre de vin, tant il lui tardait de rentrer avec la bonne nouvelle. En refaisant la route d’un pas allègre, malgré son fardeau, elle reprit le cours de ses pensées : pour sûr, Ami deviendrait sérieux, devant une si belle affaire ; il comprendrait qu’il était soutien de famille, qu’il devait nourrir son père infirme, sa mère malade, son innocent de frère ; et, quand il gagnerait gros, elle aussi, la grand’mère, qui, depuis tant d’années, trimait pour tout le monde, pourrait poser sa hotte, étirer ses vieilles jambes au coin du feu, et achever de vieillir au milieu des siens, heureux comme des coqs en pâte après tant de traverses.

Le temps s’était éclairci ; le soleil venait de disparaître derrière la montagne que couronnaient encore des teintes d’arc-en-ciel, quand la messagère aperçut le faîte du vieux poirier, qui commençait à jaunir. Mais, comme elle approchait de la maison, elle entendit des cris aigus qu’elle connaissait bien : les gamins du village avaient encore turlupiné « le bedan » qui se roulait sur le sol en battant la terre de ses pieds. C’était ce chenapan d’Ami qui les avait amenés, et son père, l’ayant poussé dans un coin, le rossait à grands coups de sa main unique, si fort que le dos du garnement sonnait comme un tambour.

— Laisse-le, dit la grande Jeanne en accourant tout essoufflée ; il faut lui pardonner aujourd’hui, pour qu’il soit sage.

Elle releva Albert, et, comme il continuait à crier, lui flanqua quelques taloches :

— Tais-toi donc !… On ne t’a pas écorché, peut-être !…

Puis, elle raconta toute l’histoire…

Justement, le repas était meilleur que d’habitude : on avait mis au riz la vieille poule noire, qui ne pondait plus et qu’on n’aurait guère pu vendre. Ami eut le meilleur morceau : il fallait lui donner des forces, au gaillard, à présent qu’il allait gagner sa vie, et tout le monde parlait de sa fortune comme d’une chose faite. Jacques lui-même se dérida :

— Il faudra qu’Ami renouvelle l’outillage, dit-il… On a inventé des machines qui marchent bien mieux que celles au gros Frédéric…

Mais la grande Jeanne fronça les sourcils :

— C’est bon, c’est bon !… On parlera de ça plus tard !… Qu’il gagne de l’argent, d’abord, avec les outils qui sont là !…

Quant au père André, il rêvait tout haut :

— Ami deviendra un gros industriel… Il sera syndic, peut-être même qu’on l’enverra au Grand Conseil… Pourquoi pas ? Il est aussi malin qu’un autre !…

En attendant, Ami redemandait de la poule, quoiqu’il fût tout rouge à force de manger ; il se rengorgeait, tout en gardant son air renfrogné, à cause de la correction reçue ; et, de temps en temps, il se frottait les côtes en jetant à son père un regard rancuneux.

IV

Le malheur, c’est qu’Ami n’avait pas le cœur à l’ouvrage : le matin, sa grand’mère le tirait par les pieds pour le faire sortir du lit ; le soir, il se plaignait comme s’il eût scié, à lui seul et en long, tous les arbres de la forêt. Alors sa mère, qui le gâtait dès l’enfance, le plaignait avec des mots tendres, ce qui mettait Jacques en colère.

Impossible, d’ailleurs, de savoir si le gros Frédéric était content ou non.

Jacques tournait autour de lui, la mine inquiète, avec des airs de point d’interrogation, faisant des discours en gesticulant de son bras unique, sans que le Bâlois sortît de sa taciturnité habituelle. Quand le nom d’Ami arrivait dans la conversation, il tournait sur ses talons et disparaissait entre ses tas d’écorce humide. Seulement, deux ou trois fois, la grande Jeanne le surprit à jeter au jeune homme un regard qui n’annonçait rien de bon. Aussi n’osait-elle plus escompter l’avenir ; et quand Léonie lui disait, de sa voix de femme malade :

— Quand Ami sera riche…

Elle ne répondait plus rien.

Un samedi soir, Ami rentra tard, en racontant que Frédéric l’avait envoyé en commission jusqu’à Trélex. Quand on lui demanda l’argent de sa semaine – que jusqu’alors il avait donné régulièrement – il mit la main dans sa poche d’un air embarrassé, devint rouge jusqu’aux oreilles, et finit par exhiber une pièce de quarante sous, en balbutiant qu’en route il avait perdu le reste.

— Tu mens ! lui cria la grand’mère.

Et Jacques marcha sur lui, pâle de colère, en répétant, les dents serrées :

— Qu’as-tu fait de cet argent, dis ?… Qu’en as-tu fait ?…

En se voyant menacé, le garnement retrouva toute son assurance. Il recula et répondit :

— Eh bien, cet argent, il est à moi… C’est moi qui le gagne…

Cette idée ne lui serait jamais venue toute seule ; sans doute, c’étaient les mauvais sujets qu’il fréquentait qui la lui avaient fourrée dans la tête. Seulement, Jacques s’arrêta net, en regardant la grande Jeanne, qui regardait le père André :

— C’est juste, tout de même, ce qu’il dit là, fit le vieux sabotier après avoir réfléchi un moment… Il ne nous coûte plus rien… S’il veut abandonner ses parents, c’est son droit !

Et tous se taisaient, tandis que leurs châteaux en Espagne s’écroulaient les uns sur les autres.

— Voilà comment va le monde, fit à la fin la grande Jeanne… On ne peut plus compter sur rien, pas même sur ses enfants !…

Ami s’était éloigné, et sifflait, les mains dans ses poches, d’un air indifférent.

À partir de ce jour, Ami disparut chaque fois que le scieur le payait. Il se glissait dans le fossé qui borde la route, pour aller au village sans passer devant sa maison, risquant la piqûre des vipères plutôt que de renoncer à ses plaisirs. Il se dirigeait droit vers le cabaret, passait fièrement sous la branche de sapin qui ballottait au vent, tapait sur la table avec son poing pour appeler l’aubergiste, invitait des camarades et fumait, comme un homme, des « grandson » qu’il coupait en deux. On ne le revoyait que le lundi soir, sans qu’on sût où il avait couché. Et personne ne lui parlait plus.

Si encore il s’était contenté de « jeter son argent par les fenêtres », comme disait le père André !… Mais voilà qu’il attirait des désagréments à sa famille.

Un jour, le père Plantin, qui tenait « le magasin » vis-à-vis de la cure, vint raconter qu’Ami courait après sa fille Rose, une galopine « pas même essuyée derrière les oreilles » !… Et il dit que c’était honteux, que des parents devaient surveiller leurs enfants mieux que ça, qu’il casserait les reins au garnement, s’il venait encore se planter devant sa boutique, tout l’après-midi du dimanche.

Mais Ami se moquait pas mal du père Plantin ! Il avait des jambes, qu’il savait prendre à son cou, à l’occasion, malgré sa paresse, et, comme pour narguer le bonhomme, il passait et repassait devant la boutique, tandis que Rose, toute sémillante parmi les objets disparates qu’elle vendait, baissait hypocritement les yeux en feignant de ne pas le voir.

Elle le voyait bien, la coquine ! Même il lui plaisait, avec son air hardi et les poils follets de sa moustache qui commençait à pousser, tellement que M. Laurenger les surprit un jour à s’embrasser derrière l’école, et leur fit une verte semonce.

Il y eut aussi des difficultés avec le garde champêtre, qui avait pris Ami en flagrant délit de « maraudage », dans un verger. Seule, l’intervention de M. Laurenger lui évita une mauvaise affaire. Jaques ne battit pas son fils, les coups ne servaient de rien ; il se contenta de lui dire :

— Voilà que tu deviens voleur, à présent !… Tu finiras mal, tu verras !…

Chaque fois qu’Ami mettait ainsi la maison sens dessus-dessous, la petite Jeanne, de son air raisonnable, reprenait son refrain :

— Tu vois bien, grand’mère, qu’il faut que je m’en aille en place ; autrement, vous ne vous tirerez jamais d’affaire, ici… La mère va de mal en pis… Personne ne t’aide… Il faut bien !…

La grande Jeanne ne disait plus non. Elle se faisait vieille, tout de bon, cette fois ; ses mèches grises devenaient blanches sur son dos qui s’arrondissait de plus en plus ; pour aller à Nyon, elle était obligée de s’asseoir bien souvent sur les bornes de la grande route, et la course lui prenait trois quarts d’heure de plus qu’autrefois. Sa vue aussi baissait ; le pharmacien ne voulait plus de ses champignons, parce qu’en se trompant à deux reprises elle lui avait attiré des désagréments. Il fallait bien se résigner.

Et à l’automne la petite Jeanne entra comme bonne d’enfants, à quinze francs par mois, dans une famille de Genève.

V

Alors la maison fut désolée, avec les deux malades et le « bedan ».

Le père André, au fond, n’avait jamais aimé que sa petite fille, qui seule savait l’égayer : séparé d’elle à présent, il marronnait tout le jour dans sa grange, en massacrant son ouvrage. Léonie s’affaiblissait, étendue sur son lit qu’elle ne quittait presque plus. Jacques, amaigri par l’ennui, rôdait dans les prés, son bras ballant, ou regardait longuement des grenouilles, effrayées par sa venue, sauter dans l’eau noire de l’étang qui servait d’écluse à la « scie ». Il ne recherchait plus aucune compagnie : quand, assis sous le poirier, il voyait déboucher au tournant de la route des camarades qui se seraient arrêtés avec lui, il s’empressait de rentrer. De temps en temps, M. Laurenger disait à la grande Jeanne :

— Vous devriez essayer de distraire votre fils, mère André… Il s’ennuie trop… Il finira par prendre une maladie noire…

La pauvre femme levait les bras au ciel :

— Il ne manquerait plus que ça !… Mais, mon bon monsieur, que voulez-vous que j’y fasse !…

Et pas une fois Ami ne leur aurait donné la moitié de l’argent qu’il dépensait au cabaret !

Un jour, le gros Frédéric arrêta la grande Jeanne :

— Mère André, j’ai quelque chose à vous dire.

La vieille eut un tressaillement : le Bâlois semblait mal à l’aise : sans doute, il allait se plaindre d’Ami, le renvoyer peut-être… Et cette incertitude se prolongea. Le scieur considérait sa pipe, qu’il avait ôtée de sa bouche et tenait d’un air gêné entre le pouce et l’index.

À la fin, il s’expliqua :

— Mère André, je suis content de votre Ami, bien sûr… Il travaille dur… Il fait autant d’ouvrage qu’un ouvrier…

On voyait que ces choses, qui n’étaient pas vraies, lui coûtaient à dire :

— Je lui donnais cinq francs par semaine… Ce n’est pas assez, bien sûr… Je lui en donnerai dix… Seulement… seulement, il dépense son argent… Et vous avez de la peine, bien sûr… Alors, je vous remettrai le surplus à vous-même. N’est-ce pas ?

C’était une aumône : le vieux Bâlois ne pouvait se résigner à l’embarras de ces braves gens, les seuls qu’il vît régulièrement depuis des années, les seuls pour lesquels il eût quelque chose comme un semblant d’amitié. Ça lui faisait mal de rencontrer toujours sur son chemin leurs visages soucieux : et il leur venait en aide, lui qui gagnait de l’argent plus qu’il ne lui en fallait… C’est toujours ainsi, on compte sur ses enfants pour quand on sera vieux, et dès qu’ils peuvent voler de leurs propres ailes, les enfants s’en vont leur chemin, oublieux de vos dévouements, ingrats, vous laissant accepter le pain que vous tendent des étrangers charitables…

La Grande Jeanne avait les larmes aux yeux en remerciant son voisin ; mais c’étaient des larmes de honte, des larmes qui lui brûlaient le visage…

La générosité du gros Frédéric diminua pour un temps les soucis des André, d’autant plus que, chaque mois, la petite Jeanne envoyait dans une lettre pour six ou huit francs de timbres-poste, que Jaques allait revendre au bureau du village.

C’était Léonie qui, de sa voix dolente, lisait la lettre. La petite Jeanne y racontait toutes ses affaires, bien en détail ; madame lui avait donné une robe, ou un tablier… : le petit, qu’il fallait toujours porter, devenait lourd, griffait comme un chat, pleurait souvent par méchanceté, sans avoir mal… ; elle avait eu des raisons avec la femme de chambre qui ne la trouvait pas assez demoiselle… ; elle regrettait toujours le pays… Cela, par exemple, on le voyait bien par ses lettres ; oui, on voyait que là-bas, dans cette ville où il y a des boulevards larges comme deux fois la route, des boutiques où l’on vend de tout, des voitures à deux chevaux, des toilettes superbes dans les rues, – malgré tant de distractions, elle n’oubliait aucun des siens, ni la maison.

— C’est une brave fille, celle-là, faisait le père André avec un sourire épanoui… Je l’ai toujours dit, c’est une brave fille !…

Jacques, le visage un peu éclairci, ajoutait, avec un geste de son bras unique :

— Heureusement que nous l’avons, sans quoi, ce serait à douter du bon Dieu !…

Mais il redevenait sombre quand Albert, le « bedan », trop grand pour son âge, se mettait à tourner autour de lui en suçant son pouce comme un bébé, quoiqu’une forte barbe encadrât déjà son visage marqué de taches rouges, et il lui criait brutalement :

— Laisse ton pouce, animal !… N’as-tu pas honte, dis ?…

VI

Un jour, la petite Jeanne écrivit qu’il lui fallait une robe, que pour cette fois elle avait besoin de tout son argent, et n’envoya pas de timbres-poste.

Léonie lut la lettre vide, au milieu d’un silence consterné :

— Nous comptions là-dessus pour payer le fournier, fit la grand’mère. Il faudra voir à nous retourner autrement…

Le père André voulut excuser « la petite » : puisqu’il lui fallait une robe, n’est-ce pas ?…

Mais Jacques, qui voyait toujours le mal partout, murmura en haussant les épaules :

— Je vous dis qu’elle fera comme l’autre et finira par ne pas plus s’occuper de nous que de vieux chiens galeux… Il faut s’y attendre ; les enfants sont tous les mêmes !… Pourquoi vaudrait-elle mieux que les autres, celle-là ?…

Le mois suivant, la lettre de Genève fut en retard de trois jours et arriva encore vide : la petite Jeanne avait dû commander un chapeau pour aller avec sa robe.

Le père André baissait les yeux, plus gêné que s’il était lui-même en faute.

Jacques ricana :

— Que vous disais-je, hein ?… Cette fois c’est un chapeau. Et puis après, que lui faudra-t-il ?… Des rubans, des fichus, Dieu sait quoi ! tout ce qu’une femme peut se mettre sur le dos… Pendant qu’ici nous avons à peine à manger.

Le mois d’après, quand la lettre arriva, avec un nouveau retard, tous se regardèrent un moment avant de l’ouvrir.

Jacques, à qui le facteur l’avait remise la soupesait dans la main :

— Ouvre-la, dit-il à sa femme. Je parie qu’il n’y a rien.

Jacques avait raison, comme toujours. Et la petite Jeanne ne se donnait même plus la peine d’expliquer pourquoi elle gardait son argent.

Le père André avait l’œil humide ; non pas tant à cause de l’argent, mais parce qu’il lui semblait que « la petite » n’était plus la même. Dans sa lettre, il n’y avait plus de ces mots affectueux qu’elle savait trouver et qui réchauffaient le cœur du grand’père ; puis, elle parlait à peine d’elle et disait seulement qu’elle avait changé de place, en indiquant une nouvelle adresse ; et le papier sentait bon, comme du savon fin.

Ce parfum révolta la grande Jeanne, qui s’écria :

— Si elle allait mal tourner, là-bas !… Bon Dieu ! bon Dieu ! Qu’est-ce que nous avons donc fait ?…

Jacques, au lieu de la consoler, lui disait, la voix sourde :

— La ville ne vaut rien pour les paysans comme nous ; elle nous prend tout ce que nous avons, jusqu’à nos filles, qui nous oublient.

M. Parent, le riche propriétaire, s’intéressait à la petite Jeanne, parce qu’il l’avait vue naître ; souvent, en allant à la chasse, il s’arrêtait sous le grand poirier, pour s’informer d’elle, et quand le père André lui racontait comme elle était « brave, » il approuvait avec satisfaction. Lorsqu’il sut ce qui se passait, il abonda dans le sens du père : non, la ville ne vaut rien pour les campagnards ; les campagnards devraient garder chez eux leurs filles, qui trouvent toujours du travail au village… Il faut demeurer où l’on est né, comme les arbres de la forêt… Mais les hommes sont tous les mêmes ; ils ne pensent qu’à « s’élever, » au lieu d’accepter le sort que la Providence leur a donné… Avec tout ça, la terre manque de bras pour la cultiver,… et il n’y a pourtant pas de plus noble métier que celui de laboureur, depuis que Dieu a préféré l’offrande d’Abel à celle de Caïn !…

Toutes ces belles paroles finirent par exaspérer le père André, qui se mit à crier :

— Oui, c’est entendu, vous avez raison !… autant rester où l’on est né, on y est aussi bien qu’ailleurs pour crever de faim dans ses vieux jours !…

Et M. Parent, prévoyant qu’on lui demanderait tôt ou tard des secours, évita dès lors de s’arrêter sous le grand poirier.

VII

Malgré tant de revers, les André se tenaient encore debout : il y a comme ça dans la forêt, des arbres à moitié morts qui résistent au vent à force qu’ils sont serrés les uns contre les autres. Pourtant, à la fin, un dernier coup vint les abattre : le départ d’Ami.

Le garnement était allé faire son service militaire à Lausanne, où il s’amusa comme un pandoure. En caserne, il se lia avec des jeunes gens de la ville, qui avaient de l’argent plein leurs poches et lui disaient qu’ils en gagnaient tant qu’ils en voulaient, sans s’éreinter pour ça et en rigolant de la belle manière. Ils semblaient avoir fait tous les métiers, et affirmaient pourtant n’être d’aucun :

— Quand on est malin, disaient-ils, on se retourne toujours, et sans apprentissage !

Et ils payaient des litres de vin blanc et des chopes de bière dans des estaminets où servent de belles filles.

Aussi les sept semaines de son service militaire, malgré les « un’ deuss’ », les marches forcées et la salle de police, ne laissèrent-elles à Ami que de charmants souvenirs. Et, à son retour, en suivant le gros Frédéric à travers les « billons » et les tas d’écorce, il demeurait troublé par les visions de l’existence entrevue ; en sorte qu’il finit par se trouver au village comme un pommier dans un bois de sapins. Travailler comme un nègre, six jours par semaine, avec ce Bâlois qui n’ouvrait jamais la bouche ; être méprisé par les siens qui méconnaissaient son mérite et lui faisaient des mines longues d’une aune ; n’avoir d’autre plaisir que de « pinter » le dimanche dans une auberge où les gros bonnets de l’endroit vous regardent de travers, – est-ce une vie ? Et l’idée du départ le hanta. Il eut d’abord l’intention de disparaître sans rien dire à personne, pour éviter les discussions ; mais « quelque chose » qui subsistait en lui l’en empêcha ; et il fit part de ses projets à ses parents, un soir qu’on était réuni à la cuisine, sans autre lumière que les branches sèches qui flambaient dans la cheminée.

Il expliqua la chose les yeux baissés, aussi vite qu’il put, pour avoir fini plus tôt.

Les deux vieux ne dirent pas un mot ; seulement, la grande Jeanne baissa la tête comme si on lui assénait un coup de massue. Léonie se mit à pleurer doucement, en femme, habituée à souffrir sans jamais faire de bruit avec sa douleur. Jacques seul se fâcha :

— Je sais bien pourquoi tu veux t’en aller, moi ! cria-t-il… Tu ne peux pas faire ici tes cent dix-neuf coups !… On te gêne, tu as peur de nous !… Hé ! va-t’en, puisque tu veux partir !… Va-t’en où tu voudras !… Qu’on n’entende plus parler de toi !… Au moins, tu seras guillotiné ailleurs ; car tu finiras mal, c’est moi qui te le dis !…

Entre des sanglots, Léonie murmurait :

— Oh ! Jacques, ne dis pas ça, ne dis pas ça !…

Et il lui semblait déjà voir son favori, son Benjamin, qui était si joli quand il était petit et qu’elle avait tant choyé avant d’être malade, passer devant la maison entre deux gendarmes, avec des menottes, comme les coquins qu’on arrête à la frontière.

Peu de jours après, Ami partait, ses hardes en paquet au bout d’un bâton, emportant un pain bis, un saucisson et une quinzaine de francs en monnaie, dans la bourse de cuir que son grand-père lui avait donnée.

Quoique ce fût une imprudence, Léonie voulut absolument se lever pour le conduire quelques pas sur le chemin. « Qui sait si je le reverrai ? » disait-elle. Les deux vieux l’accompagnaient, le père André lui donnant le bras. Jacques, après avoir souhaité bonne chance à son fils, d’un air froid, était rentré tout de suite à la maison.

La première neige tombait. Comme aucun vent ne secouait les arbres, leurs branches dépouillées semblaient enchâssées dans des gaines blanches. Les prés étaient blancs aussi, et les haies, et le chemin ; et toute cette blancheur qui s’épaississait dégageait une profonde tristesse. – Ils avançaient silencieusement tous les quatre ; quoiqu’ils fussent chaussés de gros sabots, la couche de neige leur faisait déjà un tapis si moelleux qu’ils ne faisaient aucun bruit en marchant. Ils glissaient comme des ombres sous les flocons, et la mélancolie du silence, du froid, de l’hiver, les glaçait peu à peu jusqu’à l’âme.

Léonie frissonna ; en ce moment, elle oubliait tous les torts de son fils et l’aimait de son plus grand amour ; la grande Jeanne et le père André pardonnaient comme elle et sentaient bien que ce départ, c’était un morceau de leur chair qui s’arrachait ; vaguement, sans rien dire ils songeaient à des choses très lointaines.

Au bas de la montée, ils s’arrêtèrent sous un grand sapin :

— Il ne faut pas que ta mère aille plus loin, dit la grande Jeanne.

Léonie voulut protester.

— Si, si, je ne suis pas fatiguée, je me sens très bien…

Mais le père André dit à son tour :

— Non, ce serait imprudent… Avec quoi te soignerions-nous, si tu devenais plus malade ?…

Et ils embrassèrent Ami qui, malgré son égoïsme, se sentait le cœur tout gros. Puis ils restèrent un moment sous le sapin, le suivant des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu à un contour, après s’être retourné deux fois.

Quand ils repassèrent devant la « scie », ils aperçurent le gros Frédéric qui traînait ses jambes raidies par les douleurs, l’échine courbée, seul de nouveau.

Puis, en arrivant à la maison, Léonie, prise tout à coup pour Albert d’un grand accès de tendresse, voulut l’embrasser ; mais le « bedan », que personne ne caressait jamais, se mit à crier comme si on lui faisait du mal.

VIII

Au printemps, les André n’avaient pas un sou pour payer les intérêts de leur « hypothèque ». Même, ils devaient encore les remèdes de Léonie au pharmacien, qui réclamait son argent toutes les semaines : et le fournier ne voulait plus cuire leur pain avant que tout l’arriéré fût soldé. Ils se résignèrent donc à vendre au gros Frédéric le lopin de terre qui borde l’étang, dont il avait toujours eu envie pour être tout-à-fait chez lui. C’était, comme disait Jacques, le commencement de la fin, le premier sacrifice fait à la misère qui prendrait, ensuite le reste, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien. Le père André faillit pleurer en signant l’acte chez le notaire, et ce fut la grande Jeanne qui dut le consoler.

C’est elle aussi qui trouve moyen de gagner encore un peu d’argent. Elle continue à faire les courses à Nyon ; seulement, comme elle ne peut plus porter sa hotte pleine, il faut que Jacques l’accompagne, un panier à son bras unique. Tout le monde la plaint : on n’appelle plus la maison des André que « l’hôpital à la grande Jeanne » ; on cherche à lui donner du courage, et les bonnes gens, quand ils lui parlent de ses malheurs, lui disent, pour la consoler :

— Que voulez-vous, mère André ! Il faut se résigner, quand on ne peut pas faire autrement !

Et elle se résigne, en redressant de son mieux sa taille cassée, trouvant encore, de temps en temps, quelques bonnes paroles pour Jacques, qui se plonge toujours plus dans ses idées noires, pour Léonie qui ne se lève plus et dépérit dans son lit, pour son vieux mari dont les yeux sont presque morts. Et, tout en allant de l’un à l’autre, elle pense que le toit se gâte sans qu’on puisse le réparer, ou que, comme on est forcé de vendre les « cabris » à mesure qu’il en vient, la chèvre ne sera pas remplacée quand elle sera trop vieille…

PENSION DE FAMILLE


CARNET D’HIVER D’UN VIEUX GARÇON

 

Genève, 10 octobre 18…

… Aujourd’hui, nous nous sommes trouvés de nouveau seuls à table, Madame Minier, sa fille Angélique, Miss Batson et moi : les derniers pensionnaires de la saison d’été – une famille suédoise de quatre personnes, qui a tenu bon jusqu’aux « bises » de ces jours-ci, – sont partis pour l’Italie… Je les ai toujours enviés, ces gens qui passent leur vie en voyages, à chercher la fraîcheur en été et le soleil en hiver ; et si jamais j’ai des rentes, je ferai peut-être comme eux. Il est vrai que je n’en aurai jamais, la république et canton de Genève offrant à ses fonctionnaires peu de chance de faire fortune. D’ailleurs, j’ai d’autres motifs pour rester où je suis : j’ai mes habitudes, je suis bien l’enfant gâté de la maison, on ne m’espionne pas trop, on me laisse découcher le samedi sans s’inquiéter de moi, et j’assiste à un défilé de gens de toutes sortes et de toutes nations qui me donnent l’illusion d’un perpétuel tour du monde. En ai-je vu, depuis huit ans, des Anglaises, des Russes, des Françaises, des Allemandes, de belles et de laides, de jeunes et de vieilles, en famille ou voyageant seules, mélancoliques, sentimentales, rieuses, souvent aventurières, quelquefois nobles et pauvres, ou riches et avares ; les multiples variétés de l’espèce féminine, telle qu’elle fleurit sous les divers climats de l’Europe. J’ai même eu plusieurs fois l’occasion – sans changer de place – de pousser quelques reconnaissances dans les autres continents : l’Amérique du Nord et l’Australie, d’abord, donnent presque autant que l’Angleterre, à laquelle elles ressemblent comme des filles émancipées à leur mère. L’Amérique du Sud est plus rare, et c’est dommage : car elle est ravissante, l’Amérique du Sud. Elle a des pieds, des mains, un teint inimitables, et des yeux noirs, oh ! des yeux qui auraient fait damner Calvin lui-même !… Quant à l’Afrique, elle n’a été représentée qu’une seule fois, par une négresse qui avait épousé un Espagnol. Je ne connais encore l’Asie que par deux Japonais : mais les hommes, cela ne compte pas, ils ne savent pas donner une idée exacte de leur pays…

Les changements de saison sont seuls pénibles à passer. D’abord, ils sont désagréables dans nos climats : c’est l’époque où je voudrais aller à Nice, à Naples, à Alger, partout où il fait chaud. Puis, la pension est vide, et je déteste cela ! Je me sens pris de tristesse, à voir la longue table vide, avec ses quatre services au bout. Je ne parle pas du régime, qui subit des modifications économiques et désastreuses, et dont je souffrirais, si Miss Batson n’en souffrait plus que moi : l’entendre pester et grogner, cela me console des mauvaises pâtées que Madame Minier nous sert avec son calme imperturbable, dès que nous sommes, comme elle dit tendrement, « en famille. »

Aujourd’hui donc, premier jour de notre solitude d’automne, Miss Batson a fait une entrée superbe. En voyant la table vide, elle a commencé par pousser un soupir de soulagement :

« Ouf ! les voilà partis, ces gens insupportables !… »

(C’est ainsi qu’elle salue tous les départs.) Mais en même temps, elle a remarqué qu’il y avait de la panade dans la soupière ; alors elle a poussé un second soupir, pas de soulagement, celui-là, et a dit en me regardant :

— Voici l’ère des ragoûts qui commence !

Moi, pour la taquiner, j’ai répondu :

— Mais je ne les déteste pas, les ragoûts… D’autant plus que Madame Minier les fait très bons…

Alors, son rosolio a passé du pourpre au violet, elle m’a foudroyé des yeux, tandis que Madame Minier me jetait un regard reconnaissant. Elle me fait pitié, Madame Minier, dans ces moments-là ; c’est une personne très méritante, qui a su très bien diriger sa petite barque, quand elle est restée veuve avec un enfant sur les bras et presque sans ressources… Comme je voyais ses yeux inquiets errer autour de la table vide, je lui ai dit, pour la consoler :

— C’est toujours la même chose, aux changements de saison !

Mais elle était tombée au noir :

— Oui, m’a-t-elle dit, c’est vrai… Mais on ne sait jamais comment ça finira !…

Miss Batson se taisait et boudait. Pourtant, quand elle a vu apparaître un ragoût dans lequel le rôti de bœuf de la veille était reconnaissable, elle n’a pu s’empêcher de s’écrier avec amertume :

— Bon ! les restes !… Je l’avais bien dit !… Je déteste les restes, moi !… En Angleterre, on ne les mange jamais, on les donne aux bonnes !…

Moi, pour faire plaisir à Madame Minier, je dis d’un ton léger :

— Bah ! quand la sauce est bonne, tout passe !…

Alors, Miss Batson s’emporta tout de bon : son rosolio, qui avait repris sa couleur naturelle, pâlit brusquement, et ce fut sans doute un flot montant de bile qui lui donna pour quelques secondes une teinte saumon. Elle cria, en brandissant sa fourchette :

— Oui ! oui !… Ces hommes sont tous les mêmes !… Ils ne s’inquiètent ni du fonds ni de la qualité… C’est la sauce, rien que la sauce qu’il leur faut !… Vous savez, M. Nantout, je m’explique maintenant la sympathie que vous aviez pour Mademoiselle Laurence, avec qui on…

— Oh ! chère miss, interrompit la bonne Madame Minier, Mademoiselle Laurence était une charmante personne, très distinguée et du meilleur monde…

À cette interruption, le nez de Miss Batson, braqué sur moi, se détourna en jetant des flammes :

— Ne me parlez pas de cette fille, je vous prie !… Des toilettes, oui, des petites manières, du jargon,… ce qu’il faut pour jeter de la poudre aux yeux des hommes !… Exactement comme le plat que vous nous servez : des restes, avec une mauvaise sauce !... Heureusement que les hommes se contentent de peu !...

Elle se retourna vers moi, et m’interpella, ironiquement :

— Qu’en dites-vous, monsieur ?… Car ce n’est pas à madame à défendre cette fille, c’est à vous, bien à vous…

— À moi ?... Et pourquoi donc, chère miss, je vous en prie ?…

— Comment, pourquoi ?… Elle vous aimait !… Ah ! ah ! ah !… Et vous vous laissiez aimer… Ça vous allait !… Étiez-vous fier, quand elle vous regardait avec des yeux,… des yeux… comme des bouches qui ont faim !... Mon Dieu, que les hommes sont lâches !… Ils n’ont pas même le courage de leurs opinions !

Ça m’agace toujours, quand elle attaque les hommes en général :

— Moi, lui dis-je, j’ai le courage de la mienne… Elle était très agréable, Mademoiselle Laurence, très charmante, et je la regrette beaucoup… Mais j’espère qu’il en viendra d’autres, cet hiver, qui la vaudront… Cela vous choque, chère miss ?… Que voulez-vous ! Puisque vous ne me permettez pas de vous faire la cour, il faut bien que je me console comme je peux !...

Ces petites querelles avec Miss Batson sont ma seule distraction pendant que la pension est vide. Mais voilà huit ans que cela dure, et je commence à en être las. Je la déteste, cette vieille spinster : avec ses déclamations continuelles contre les hommes, elle me ferait prendre les femmes en horreur. Est-ce notre faute, si elle a le rosolio, si elle est laide, si elle est méchante, si elle est désagréable à tout le monde ?… J’ai su écarter de moi les embarras de famille, de maîtresses ou d’amitié qui obstruent l’existence de tant de gens ; je me suis créé toutes sortes de menues satisfactions qui me font aimer la vie ; dans cette pension où il y a toujours en passage quelque aimable étrangère, je trouve mille occasions de savourer le meilleur de la femme, – le sentiment, la grâce, le charme, – sans m’attirer les désagréments qui accompagnent les plaisirs grossiers. Miss Batson est le seul nuage dans mon ciel. Il est gros, ce nuage, encombrant, d’une vilaine couleur, mais je m’applique à l’accepter avec résignation, en me disant que la Providence aurait pu me soumettre à de pires épreuves, en lui rendant grâce d’avoir choisi celle-là entre toutes celles dont elle pouvait m’affliger. Même, en réfléchissant là-dessus, je ne puis me lasser d’admirer la sagesse de ses décrets. Vieille fille et vieux garçon, nous étions destinés à vivre ensemble ; moi pour achever de lui aigrir le caractère, tout en servant de soupape de sûreté à ses mauvaises humeurs ; elle, pour m’infliger la part d’ennuis qui revient de droit à tout être humain et me troubler comme il convient dans ma quiétude. D’ailleurs, quand les vrais étrangers sont là, je ne m’aperçois plus guère d’elle… Décidément, quand j’aurai des rentes, je resterai auprès de Miss Batson. Sans elle, je serais trop heureux, il m’arriverait des malheurs pires…

 

26 octobre.

De nouveau, la maison est pleine, la table plus abondante, miss Batson plus grincheuse, Madame Minier affairée et satisfaite ; et pendant les repas, c’est le jargon de la Tour de Babel.

Ce sont d’abord trois Écossaises, une mère avec ses deux filles : la mère a de longues dents et un air de dogue : les filles, qui sont jumelles et répondent aux jolis noms d’Annie et de Lottie, sont blondes, fraîches, simples, avec des yeux clairs et francs qui donnent envie de les aimer. Elles ont seize ans : si elles en avaient dix de plus… Mais à quoi vais-je penser ! Il y a déjà par le monde, tant et tant de demoiselles approchant de la trentaine, sur le point de coiffer sainte Catherine, et rétives à cet arrêt de leur destinée, qu’elles combattent de toutes leurs ruses, de toutes leurs petites combinaisons : en sorte que, pour peu qu’elles soient un peu jolies, un peu spirituelles, et n’aient encore que quelques-unes des manies qu’elles auront dans la suite, on pourrait croire qu’elles ont été créées par la divine Providence dans le seul but d’amuser par leurs agaceries les vieux garçons incorrigibles. Depuis que je suis chez Madame Minier, il ne s’est pas passé une année sans qu’il y en ait au moins une à table à côté de moi. Il y en a eu jusqu’à trois, ce qui est une de trop. Cette année, nous sommes dans la bonne moyenne : il y en a deux. Deux, c’est juste ce qu’il faut : on a la jalousie, avec les petites scènes qu’elle provoque, les petites intrigues, les petits commérages, et l’on a de plus l’émulation : entraînées réciproquement, le moindre geste de l’une éperonnant l’imagination de l’autre, elles glissent plus loin qu’elles ne voudraient sur le terrain des avances…

Avec moi, elles ne risquent pas grand’chose, les chères, car il ne rentre pas dans mes principes de me laisser aller à des entraînements dont on ne peut jamais prévoir les suites. Je suis honnête et prudent, et n’ai jamais eu aucun reproche à m’adresser. Les choses vont comme elles veulent ; j’y trouve toujours un peu de plaisir, et je sais bien qu’au moment où la situation devient trop chaude, arrivent à point nommé la fin de saison et les adieux… Pour être tout-à-fait sincère vis-à-vis de moi-même, je dois reconnaître que cette scène des adieux me cause toujours une certaine émotion. Mais cette émotion ne manque pas d’un certain charme, et j’en ai si peu, dans ma monotone existence, que je me fais un plaisir d’attendre le retour périodique de celle-là.

De mes deux amies de la saison, la première, Mme Aubanon, se dit veuve et l’est peut-être. Elle est française et possède le charme particulier aux femmes de son pays : de la vivacité, de l’esprit, de la grâce, des yeux gris font toute sa beauté, de petites mains expressives qui remuent, courent, s’agitent, mais aussi une certaine inquiétude dans les allures, un peu de fièvre quelquefois, – des « nerfs », comme dit dédaigneusement Miss Batson. Qui est-elle ? d’où vient-elle ? Que fait-elle ? Je n’en sais rien.

Elle n’a fait de confidences à personne, et ce qu’elle montre d’elle-même n’est guère significatif : elle s’habille avec beaucoup de goût et même d’élégance, mais elle évite avec un tact étonnant toute dépense extra, et boit de l’eau aux repas. – L’autre, mademoiselle Claire Sandrin, est folle d’un pasteur du pays, orpheline depuis peu de temps. Elle a quelques rentes, et vit en pension pour éviter les ennuis d’un ménage. Intelligente et instruite, elle suit des cours, fréquente les conférences publiques et les séances de musique classique ; elle a une serviette en toile cirée, porte des livres sous le bras, et, malgré cela, grâce à ses cheveux d’un blond exquis, grâce à ses yeux où flotte un mystère, grâce à un sourire très féminin qui éclaire volontiers son visage, elle conserve un charme, elle intéresse, elle plaît. Je lui pardonne d’avoir sur trop de questions des opinions arrêtées. Elle n’a certainement pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans, tandis que Mme Aubanon doit avoir passé la trentaine.

Ces deux personnes, poussées par la similitude de l’âge et de la position, sont allées tout droit l’une à l’autre : elles sortent ensemble, elles se recherchent, babillent dans des coins, se prêtent des livres et font de la musique à quatre mains en se disputant sur les Maîtres : car Mme Aubanon ne jure que par Massenet et Claire est wagnérienne. Je sais d’avance ce qu’il en adviendra de leur belle amitié, et je sais bien aussi ce qui se passera entre elles et moi : mais, cette fois, cela ne s’engage pas vite : j’ai un rival.

Un bel homme, ma foi ! de mon âge, plus grand, plus vigoureux, avec de crânes moustaches et l’air d’un ancien officier. Le verbe haut, la plaisanterie facile, il a sur moi, entr’autres avantages signalés, celui d’amuser beaucoup les dames, par des saillies dont son accent bizarre rehausse la saveur. Il se dit hongrois et on l’appelle le « baron ». Il m’inquiète.

Les autres personnes qui achèvent de peupler la pension sont :

Un pianiste allemand, M. Vogel (type de l’emploi), qui vient chercher ici des leçons à donner… Hé ! bon Dieu ! quelle aberration !… Genève ressemble déjà à une boîte à musique, et je doute qu’il y ait, à n’importe quel étage de n’importe quelle maison, une créature humaine susceptible de jouer du piano qui ne soit pourvue de professeur !… Bonne chance donc, pauvre garçon ! Tu ne tarderas pas à retourner dans ta patrie, va !… Et, en attendant, console-toi de ton heimweh en lançant des regards langoureux aux deux jeunes jumelles écossaises !…

Un couple danois, petit vieux et petite vieille, trottant menu, se susurrant toujours dans leur langue inconnue des choses qui doivent être d’antiques madrigaux : tous les matins, dans leur chambre, on les entend répéter ensemble la grammaire française, dont ils ne semblent guère profiter.

Enfin, une « capitaine » de l’Armée du Salut, qui fait ses oraisons avant et après le repas, les yeux au plafond, sa poitrine plate gonflée de soupirs. Elle ne parle qu’à Miss Batson, seul être de la société, probablement, qu’elle a jugé en état de recevoir la grâce.

Voilà le personnel. Il est riche. En parcourant mes notes des années précédentes, je n’en trouve aucune qui ait offert une variété telle de types divers. La saison sera bonne, et mon petit kaléidoscope va tourner. Je suis aussi satisfait que Mme Minier, avec qui j’ai déjà échangé les remarques habituelles :

— Eh bien, M. Nantout, laquelle des deux ?

— Peuh !… Peuh !…

— Toutes les deux, alors ?… Ah ! quel homme !… quel homme !… On ne le mariera donc jamais !…

Les sentiments contradictoires de Mme Minier à l’égard de mon hypothétique mariage contribuent aussi à égayer mon existence. D’une part, elle a une peur bleue que je me marie, car elle perdrait son plus fidèle pensionnaire, puisque je suis chez elle depuis huit ans, – une année de plus que Miss Batson. D’autre part, elle sait qu’un mariage qui « se fait » dans une pension est pour ladite pension la meilleure des réclames, et elle voit déjà accourir chez elle toutes les personnes plus ou moins jeunes qui voyagent avec l’espoir de perdre en route leur célibat. Pour moi, je m’amuse à la traîner d’un sentiment à l’autre, je lui demande des conseils, je me prétends épris et perplexe, et je m’accorde ainsi le luxe d’une répétition gratuite de la scène de Pancrace, où Pancrace passe, pour de bon, et le plus sérieusement du monde, de l’affirmation à la négation… Ce sont là mes petits plaisirs. Il en est de plus vifs qui ne les valent pas !...

 

8 novembre.

Ça y est, le tour est joué, et plus vite que je n’aurais cru !

Depuis quelques jours, il se préparait, entre le baron et Mme Aubanon, des choses extraordinaires : ce Magyar s’était complètement emparé d’elle, après avoir fait à Claire Sandrin des avances en pure perte : mes compatriotes sont des petites femmes avisées, qui ne prennent guère au sérieux les avances des étrangers dont l’état civil est incertain. En revanche, les yeux de Mme Aubanon battaient des pas redoublés et les moustaches du vieux reître, enduites de la pommade de son pays, se dressaient en crochets vainqueurs. C’étaient des à-partés dans tous les coins, des sorties furtives, des regards d’intelligence, bref, toute une comédie mystérieuse et transparente. Un jour, je les ai rencontrés tous les deux sur les ponts : ils étaient superbes, la jolie veuve sanglée dans son manteau que la « bise » collait contre elle, le baron majestueusement drapé dans un mac-ferlane dont les pans voltigeaient autour de lui. Elle a rougi en me voyant. Lui, a pris un air narquois… Ah ! coquin, va, j’ai deviné tes pensées !… En rentrant, j’ai parlé de ma rencontre à Mme Minier. Mais, Mme Minier n’entend pas qu’on parle mal de ses pensionnaires, surtout quand ils portent un titre nobiliaire ou une décoration.

— Vous êtes jaloux, M. Nantout ! m’a-t-elle dit presque sèchement.

… Jaloux ?… de quoi donc ?… Du reste, si je l’ai été, me voilà bien vengé !…

La journée s’est passée dans un désarroi indescriptible. Et, le plus drôle, c’est que, excepté moi que Mme Minier était venue consulter, personne ne savait exactement ce qui se passait.

Les petites Écossaises, le dogue qui leur sert de mère, le couple danois et le pianiste allemand roulaient des yeux stupéfaits pendant tout le déjeuner. Miss Batson, pour essayer de me faire parler, m’a fait l’honneur de me prendre à part, avec un air confidentiel :

— Eh bien, il est parti, le baron ?…

— Il est parti.

— Comme cela, sans saluer personne ?

— C’est peut-être l’habitude en Hongrie… Vous savez, chère miss, que la politesse varie selon les climats.

— Voyons, ne raillez pas : il a dû se passer quelque chose ?…

— Pourquoi donc ?… On vient, on s’en va ; quoi de plus naturel ?…

Seule, Claire avait l’air de ne s’apercevoir de rien. Mais, le soir, dans le salon où tout le monde se pressait comme dans l’attente de choses vagues, elle m’a dit à voix basse :

— Le dénouement a été bien brusque, ne trouvez-vous pas ?…

J’ai roulé des yeux étonnés :

— Quel dénouement ?…

— Ne faites pas l’ignorant : le baron est parti…

— Je vois bien, mais…

— Et cette pauvre Mme Aubanon n’a plus sa chaîne de montre,… ni probablement son porte-monnaie.

— Vous êtes le diable, pour avoir deviné cela !…

— Mais non, j’ai des yeux et je m’en sers, voilà tout !…

… Où a-t-elle acquis tant d’expériences, avec son air naïf ?…

 

15 novembre.

Cette aventure du baron a tenu pendant toute la semaine la maison en émoi : Mme Aubanon et Mme Minier discutaient s’il fallait ou non porter plainte et trouvaient autant de bonnes raisons dans un sens que dans l’autre : le secret de l’histoire ne s’étant pas éventé, tout le monde cherchait à en surprendre quelque chose, et M. Vogel lui-même semblait sorti du rêve étoilé où le bercent les yeux des deux Écossaises ; Claire s’enfermait dans un silence de jeune fille un peu sainte-nitouche, moi, j’exaspérais la curiosité de Miss Batson et donnait des conseils à Mme Minier. À présent, l’équilibre se rétablit peu à peu : on ne déposera pas de plainte, de peur de compromettre à la fois la réputation de la pension et celle de la jolie veuve ; les curieux se résignent à ne rien apprendre : Miss Batson a eu un mot superbe : « Après tout, m’a-t-elle dit, cela ne me regarde pas ! » – Quant à la principale intéressée, Mme Aubanon, elle se rapproche de moi, me soigne et me gâte : « Monsieur Nantout, prendrez-vous un peu de moutarde ?… Voulez-vous un quartier d’orange, Monsieur Nantout ? » Je dis toujours oui, à cause de Miss Batson dont le nez flamboie. Le couple danois me regarde d’un air malicieux, en échangeant des observations dans sa langue. Claire observe de son œil intelligent et un peu froid : que pense-t-elle ?… Ce n’est pas elle qui m’offre des quartiers d’oranges : elle est trop habile, – ou peut-être trop fière, je ne sais pas. Et pourtant, toute sa manière d’être, le sens de ses paroles, le son de sa voix m’offre une sympathie calme et réfléchie, sans entraînement, avec le mariage au bout. Avec elle, l’hiver se passera tranquillement ; mais, l’autre me trouble : elle est passionnée ; peut-être, à défaut de mariage, se contenterait-elle d’une aventure ; avec des femmes de sa trempe, on ne sait jamais où l’on s’arrêtera ; je me tiendrai sur mes gardes.

 

22 novembre.

Quarante-cinq ans !… Mon Dieu ! oui, c’est aujourd’hui mon anniversaire et j’ai quarante-cinq ans !… Il n’y paraîtrait pas, par exemple : j’ai encore tous mes cheveux, pas un poil blanc à ma barbe, à peine deux rides au front, – et encore bien légères, qui complètent ma physionomie plutôt qu’elles ne me vieillissent : – voilà ce que c’est, que d’avoir su mener une existence exempte de soucis !…

Oui, je puis le dire avec une certaine fierté : j’ai échappé à beaucoup des tracas qui dévorent la vie humaine et la font finir prématurément dans de laides maladies. Fils unique et orphelin de bonne heure, j’ai bien su gérer mon petit patrimoine : s’il n’a pas augmenté, il n’a subi aucune avarie et m’a toujours rendu des intérêts raisonnables : c’est beaucoup par le temps qui court. Je me suis donc senti indépendant d’un bout à l’autre de ma carrière, en sorte que si ma fonction m’avait occasionné le moindre embarras, j’aurais pu m’en démettre sans trop d’inconvénients. Les hommes que je connais, mes anciens camarades d’études ou de jeunesse, traînent tous à leur suite des fardeaux lourds comme des boulets de forçats : les uns ont une famille interminable et qui s’allonge sans cesse : leurs femmes n’embellissent pas avec l’âge, leurs enfants sont toujours malades quand ils sont petits et tournent mal quand ils sont grands : d’autres sont en prise aux soucis d’argent ; d’autres ont des passions dont ils sont esclaves : le vin, l’absinthe, l’argent, la politique ou la femme. Non, je n’ai rien de tout cela…

… Rien de tout cela !… Je pose la plume un moment, et je rêve sur mon bonheur… Il est complet, mais négatif… Et voilà qu’il me revient, je ne sais pourquoi, un lointain, lointain souvenir…

J’avais dix-neuf ans, je portais la casquette verte des étudiants de Belles-Lettres, je n’étais pas encore l’homme prudent que je suis devenu… Elle était à peu près de mon âge, très blonde, très pâle, très svelte, avec cette beauté de jour de neige, cette grâce un peu mélancolique des femmes du Nord. Deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, en sortant de mes cours, je la rencontrais, accompagnée d’une femme de chambre qui portait un rouleau de musique… Un jour, elle m’arrêta pour me demander une rue : elle avait un accent bizarre, mais si doux !… je devins rouge, et m’embrouillai dans mes explications… Un autre jour, je me trouvai à côté d’elle à un concert, et nous échangeâmes quelques mots : de sorte que dès lors, j’osai la saluer… Je sentais monter en moi un sentiment qui m’entraînait, j’aurais voulu faire de grandes choses sous ses yeux, me dévouer pour elle… Mais un samedi, je ne l’ai plus rencontrée… Elle était partie sans doute… Moi, je suis resté voué aux étrangères !…

À présent, par exemple, cela se passe tout autrement. Je vis entre deux figures, qui changent tous les six mois, que j’accepte quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent comme un pauvre le pain qu’on lui donne. Elles me sourient et me choient, avec ces attentions maternelles qu’ont instinctivement les femmes, avec des visées intéressées. Moi, je déchiffre leurs petits sentiments, leurs petits calculs ; je m’amuse à chercher dans leurs actes la part du calcul et celle de la sincérité, ne feignant d’être leur dupe pour qu’elles se déploient davantage et sans dédaigner aucun des menus plaisirs qu’elles me font ; mais jamais, jamais l’envie ne me prend d’accomplir de grandes choses sous leurs yeux. – Cela durera ainsi cinq ou six ans encore, tant que ma figure ne trahira pas trop mon âge, et puis… Et puis, j’en serai réduit à d’autres compagnies : aux mamans des petites filles, aux tantes surtout, aux pauvres tantes qu’on traite avec condescendance et qui braconnent où elles peuvent leur humble part de joie… Bah ! qui sait ? peut-être que les tantes ont du bon !…

C’est pourtant cet avenir qui m’inquiète : je ne suis pas même oncle, moi ; je ne manque pas seulement d’un objet d’affection, mais de tout ce qui pourrait m’en tenir lieu ou m’en donner l’illusion… Que deviendrai-je en vieillissant, dans cette famille cosmopolite et artificielle que seule j’ai su me créer, parmi la succession de ces passants qui changent à chaque saison ? Comme un peu de stabilité serait bonne !… Par moments, je m’attache presque à Miss Batson, parce qu’elle reste, elle, au moins, avec son rosolio et son mauvais caractère… Et je me surprends à rêver d’avoir dans le cœur, comme tant d’autres, une lumière qui brûle peut-être quelquefois, mais qui réchauffe toujours !… L’an dernier, il y avait ici, avec ses parents (des Russes), une petite fille d’environ deux ans. Elle m’avait pris en amitié : la bouche épanouie, à petits pas, elle venait en me tendant les bras se cramponner à mes genoux, et nous faisions ensemble de grands voyages dans le vestibule. Que de choses charmantes elle m’a gazouillées, dans son langage d’oiseaux !… Un jour, comme les autres, elle a pris l’express, elle a disparu… Jamais départ ne m’a tant ému. Madame Minier, qui a quelquefois de l’esprit, m’a dit malicieusement, en regardant une de mes voisines qui s’attendrissait sur mon attendrissement : « Il en viendra d’autres !… » Ah ! s’il en venait autant ici, de ces jolis bébés que de filles à marier !…

… Pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même ? Je ressemble – il me faut bien le reconnaître – à ce portefaix qui mangeait son pain à l’odeur d’une rôtisserie : je ne puis savourer que l’ombre des sentiments qui passent à ma portée, et si j’ai effacé de ma vie tous les soucis, j’en ai banni toutes les joies !… Oui, je les voudrais, ces fardeaux qui m’offusquent quand je les vois traîner à d’autres, je les voudrais, au risque que mes cheveux blanchissent et que mes rides se creusent !… Je voudrais vivre pour quelqu’un d’autre que pour moi, connaître d’autre émotion que celle d’examiner au passage les petitesses humaines ! Je n’admire plus ma sagesse, et j’envie la folie des gens qui ne pèsent pas leurs actes et se laissent parfois entraîner aux généreuses impulsions de leur cœur. Et si je vis seul, si j’ai cessé peu à peu de fréquenter mes anciens amis, c’est que je souffrais de comparer leur sort au mien, leurs maisons joyeuses où des enfants rient, où la main élégante de la femme sait parer chaque pièce, où, en rentrant de leur travail, ils trouvaient bon accueil et bonne table, – à la morne chambre où je végète depuis huit années !…

Mais à quoi bon penser à ces choses ?… C’est trop tard, je le sens bien, il faut que je marche jusqu’au bout dans la voie où je suis entré…

… Et je rêve encore, en exprimant par des points des pensées trop vagues, que je ne saurais pas formuler ; puis je ferme mon carnet, et je chasse la mélancolie jusqu’à mon prochain anniversaire…

 

16 décembre.

J’ai assisté, ce matin, à la représentation d’une petite scène comique que je ne connaissais pas encore. M’étant levé plus tôt que d’habitude, je suis entré au salon avant déjeuner, pour parcourir les journaux du matin. La porte de communication de la salle à manger était entr’ouverte. Comme je commençais à savourer un article sur la question afghane, j’entendis un léger remuement de tasses, et les voix de madame Aubanon et de mademoiselle Claire qui engageaient la conversation. Je n’y prêtais qu’une oreille distraite, quand, tout à coup, un éclat inattendu et une allusion directe attirèrent mon attention : à propos de je ne sais quoi, madame Aubanon venait de parler, d’un ton agressif, des personnes mûres pour le mariage, qui viennent dans les pensions chercher des maris. C’était précis, et même grossier ; aussi la voix ferme de Claire tremblait en répondant :

— Je vous en prie, madame, qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Oh ! fit la veuve, sans changer de ton, vous me comprenez très bien !…

— Je comprends, en effet, que vous cherchez à m’offenser… Mais je vous prie de m’expliquer…

— À quoi bon ? Ce que je pourrais vous dire ne changerait rien à votre manège !…

Claire, dont la voix vibrait de plus en plus, dit sèchement :

— Le baron est parti, madame !…

Cette diversion inattendue exaspéra Madame Aubanon, qui éleva sa voix (un peu aigre dans les notes hautes) et les ripostes se succédèrent comme un feu de file :

— Vous savez parfaitement, mademoiselle, qu’il n’y a pas un mot de vrai dans les sottises qu’on dit à ce sujet… Tandis que vos façons avec M. Nantout n’échappent à personne !…

— Mes façons ? – il me sembla que Claire se troublait – Je suis avec lui comme tout le monde, je…

— … Oui, oui, vous passez votre temps à lui dire du mal de moi, pour l’accaparer à votre aise…

— Je ne sais, madame, comment vous pouvez vous figurer…

— Oh ! niez ! niez !… Je sais à quoi m’en tenir, et tout le monde finira par vous connaître !…

— Je ne veux plus vous entendre…

— … Et d’abord, Madame Minier vous connaît… Et comme elle tient avant tout à la bonne renommée de la maison…

— Ah ! cette fois, c’en est trop !… Je vais de ce pas chez Madame Minier et si…

Je jugeai qu’il était temps d’intervenir, et en m’esquivant sans bruit pour passer par le vestibule, j’entendis encore cette phrase :

— Vous ferez ce que vous voudrez… Mais, que vous restiez ou que vous partiez, je ne vous adresse plus la parole !…

Mon entrée fit tableau : Claire et Madame Aubanon étaient debout, chacune d’un côté de la table, devant leur café servi et leurs tartines entamées, penchées en avant, l’œil échauffé, sur le point, je crois, de se jeter la vaisselle au visage. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, elles s’interrompirent brusquement, tournèrent la tête et, surprises – tant elles s’étaient oubliées dans leur querelle, – restèrent quelques secondes dans cette attitude. Je les saluai, et ne pus m’empêcher de leur dire avec un peu de malice :

— Vous causiez de choses intéressantes, mesdames ?… Est-ce que je vous interromps ?…

Elles devinrent rouges comme deux coquelicots et se regardèrent, rapprochées soudain par la crainte commune que j’eusse entendu, s’interrogeant d’un coup d’œil inquiet et se répondant par un geste de doute. Puis, les dernières traces de l’orage se dissipèrent, elles furent aimables, prévenantes, douces comme des brebis : Madame Aubanon, les traits limpides, me sucra mon café et me passa la crème. Personne n’eût soupçonné les colères qui venaient de crisper ces deux aimables visages, les rancunes qui grondaient encore sous ces apparences gracieuses. Pour moi, tout en déjeunant, je réfléchissais aux abîmes de la diplomatie féminine, et me sentais monter dans ma propre estime, d’avoir passé entre les mailles de tant de filets sans me laisser prendre… Ah ! je vous connais, mes poulettes, vous pouvez rouler des yeux célestes et prendre des airs d’anges persécutés : vous ne me ferez pas renoncer au célibat !…

Quand j’eus achevé mon café, je restai à ma place, sans rien dire, – soulevant ainsi une nouvelle question : laquelle des deux s’en irait la première ?… Il y eut échange de clignements d’yeux, dont chacun avait un sens, quelque chose comme une négociation silencieuse : puis Madame Aubanon sortit la première, reconnaissant ainsi ses torts et faisant amende honorable. Je restai donc en tête-à-tête avec Mademoiselle Sandrin. Il y eut un moment d’embarras. Elle me regarda, baissa les yeux, fut sur le point de parler. Mais elle ne dit rien, se leva, et sortit à son tour.

En passant devant leurs chambres, j’ai entendu que Madame Aubanon se promenait de long en large d’un pas précipité, et que Claire sanglotait nerveusement… Drôles d’êtres, tout de même, que les femmes !… Il n’y a, cela va sans dire, pas un atome de passion dans leur cas, je ne suis pas assez fat pour me faire illusion là-dessus, et, sans m’aimer, elles se disputent pour moi, pauvre fonctionnaire, pauvre vieux garçon bientôt fripé, comme si j’étais don Juan ou le grand Turc en personne !…

 

23 décembre.

Paix générale. Nos deux amies sont plus intimes qu’avant l’orage : c’est à croire que les amitiés féminines ont besoin de ces petites secousses. Elles sortent ensemble comme devant, vont ensemble aux cours du soir, se prêtent de nouveau des livres, et, quand elles jouent à quatre mains, se font des concessions réciproques : maintenant, Madame Aubanon joue les sonates de Beethoven, et Claire chante un air d’Hérodiade : on ne peut être plus accommodant.

Hier soir, pour les entretenir dans ces bons sentiments, je les ai conduites au théâtre, entendre Mignon. C’était charmant. Nous allions très bien ensemble, tous les trois, dans une bonne loge. L’observateur le plus sagace n’aurait jamais deviné notre situation respective. L’une pouvait être ma femme et l’autre ma belle-sœur ; ou bien, je pouvais être leur frère, leur oncle, leur cousin, presque leur père ; et, tout en n’écoutant pas la musique, je m’amusais à me placer en pensée dans ces diverses situations. Évidemment, la mienne a cet avantage de les résumer toutes et de n’en être aucune : si j’étais leur père, que d’inquiétudes elles me donneraient et, si j’étais leur oncle, elles ne m’aimeraient pas pour moi-même… Il est vrai que, dans l’espèce, je suis un peu logé à la même enseigne : de même que les chats aiment la maison plus que leur maître, les jeunes filles, passé vingt-cinq ans, commencent à aimer le mariage plus que le mari. Je le sais bien, mais je tâche de me persuader que je ne le sais pas…

Ce matin, elles sont venues l’une après l’autre, leur petite bourse à la main, me demander combien elles me devaient pour leur quote-part ; et elles faisaient des façons pour accepter mon invitation… Ravies, d’ailleurs, dans le fonds, me trouvant plus aimable encore qu’elles ne croyaient, cherchant des motifs à ma générosité – et se disant, avec cette rapacité qui caractérise les femmes à petits revenus fixes, que c’était toujours autant de pris sur l’ennemi. Je lisais tout cela dans leurs yeux. Les moralistes classiques répètent volontiers qu’on n’a pas de plus grands plaisirs que ceux qu’on fait aux autres : surtout, ajouterai-je, quand ces plaisirs éclairent à nos veux le jeu secret de mille ressorts curieux…

 

2 janvier.

Nous voilà au bout de cette lugubre période des fêtes qui me paraît plus lamentable d’année en année. C’est le temps des souvenirs d’enfance, je me revois tout petit et la tête bouclée, chantant des cantiques autour du grand sapin de Noël allumé dans l’Église, sous le regard paternel du vieux pasteur assis dans sa chaire :

 

… L’hiver a sur la nature

Jeté son manteau :

Plus de fleurs plus de verdure,

Et pourtant c’est beau !...

 

… Puis, c’étaient des souliers que le petit Noël remplissait de belles choses, et la bûche de Noël flambant gaîment dans la cheminée, et l’oie de Noël que la bonne apportait en triomphe… Maintenant, de Noël au jour de l’an, j’erre comme une pauvre âme en peine par les rues où se coudoient des gens avec des paquets, et le souci des cadeaux ne me préoccupe guère. Les êtres avec lesquels le hasard m’a fait vivre passent, je crois, par les mêmes sentiments ; je les vois troublés comme moi, et nous confondons nos efforts pour nous égayer un peu ; mais l’oie de madame Minier n’a pas la saveur des oies du temps passé, le vin de Champagne pétille tristement dans nos verres, et les valses que joue madame Aubanon ne font danser qu’un essaim de mélancolies. Seul, le couple danois conserve son air béat des jours ordinaires, ils ont échangé entre eux leurs petits présents, sans s’inquiéter de personne, égoïstement dévoués l’un à l’autre, et je crois, Dieu me pardonne ! qu’ils se faisaient des agaceries comme de jeunes amoureux !

Mes deux amies n’ont pas manqué l’occasion de me témoigner leur reconnaissance pour les soins dont je les entoure, et m’ont offert chacune un cadeau ; Madame Aubanon, un étui à cigarettes, brodé, et Mademoiselle Claire, un presse-papier en ivoire avec une peinture de sa main. L’étui à cigarettes est le cinquième que je reçois depuis huit ans. Le presse-papier est une nouveauté, quoique je possède nombre d’échantillons de peinture sur ivoire, sur porcelaine et sur bois. J’ai parcouru aujourd’hui cette espèce de défroque de mon semblant de cœur, ces restes de mes fantômes d’amourettes ; il y a, à l’aquarelle, à l’huile, ou en broderies, des bouquets de roses, de violettes, d’edelweiss et de cyclamens, des oiseaux, des paysages (le château de Chillon et celui des Allinges), une copie d’après une photographie du « Jeune Napolitain, » de Richter – ce dernier présent venant d’une Allemande très blonde et très sensible, dont les soupirs auraient dû fendre mon âme… Je collectionne ces menus objets, comme d’autres les timbres-poste ; ils sont rangés, étiquetés, numérotés, avec photographie des donataires, dans une cassette ad hoc. Les deux « souvenirs » de cette année iront grossir la collection.

 

12 janvier.

Une chose fâcheuse, le seul inconvénient réel au « flirtage » dont j’ai fait la principale occupation de ma vie, c’est qu’il aboutit parfois à des scènes fastidieuses et inutiles. Aujourd’hui, je n’ai pu éviter – ce que je déteste – une explication sentimentale… J’avais déjà remarqué qu’avec les veuves, le flirtage présente d’autres caractères qu’avec les jeunes filles ; elles sont plus précises dans leurs aspirations et n’aiment pas les flâneurs qui, comme moi, s’arrêtent en chemin…

C’est le piano qui a servi d’entremetteur ; le piano est dangereux, à l’heure du crépuscule, quand la demi-obscurité vous met du vague à l’âme ; et je reconnais qu’on n’a pas absolument tort de l’enseigner aux jeunes filles : il peut toujours servir… Voilà comment, il y a trois jours, un nocturne de Chopin, joué par Madame Aubanon entre quatre et cinq heures du soir, dans le salon vide où j’ai eu l’imprudence d’entrer, s’est terminé par un long serrement de mains silencieux, par des regards étoilés, – et par un baiser… Mon Dieu, oui, par un vrai baiser, incontestablement positif, qui s’est même prolongé quelques secondes, qui était très amoureux et très expressif… Est-ce elle qui s’est penchée sur moi, ou moi qui me suis penché vers elle ? Comment me trouvais-je imprudemment à portée de ses lèvres ? Je ne sais. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle s’est enfuie, en me jetant un regard qui a traversé l’ombre comme un éclair, et que, resté seul, je me suis trouvé très bête et très imprudent. Maintenant, il s’agit de battre en retraite, et la défensive est toujours plus difficile que l’offensive. J’en suis réduit à ne plus me montrer, j’arrive en retard à table, j’en sors avant le dessert, on ne me voit pas au salon, j’évite les regards étonnés, tendres, interrogatifs, irrités ou blessés, que je sens peser sur moi. De plus – quoique cette conduite m’occasionne quelque remords, car je n’arrive pas à mettre des torts de son côté, – je suis rempli d’attentions pour Claire, qui rayonne. Il y a, cela va sans dire, nouvelle brouille entre elles ; elles ne se parlent plus et ne se saluent qu’avec des airs pincés.

Pourtant, elles sont charmantes toutes deux ; je les crois, malgré leurs petits défauts, bonnes, généreuses, intelligentes, sensibles, fines, et elles méritent fort, l’une et l’autre, de trouver un mari. Pourquoi faut-il que précisément elles s’adressent à moi, qui ne veux pas me marier ?… Il y a des quantités d’hommes de mon âge, ou plus jeunes, qui ne demandent qu’à trouver une femme, et n’en trouvent point ; moi je suis décidé à m’en passer, et elles se lèvent autour de moi comme des lièvres sous les pas d’un aveugle. Je les aime, c’est sûr, je les aime beaucoup, mais pas comme elles veulent être aimées : ni pour surveiller mon pot-au-feu, ni pour frictionner mes rhumatismes, ni pour perpétuer ma race, ni pour leur causer les embarras d’une liaison ; je les aime en tout désintéressement, sans songer à en retirer quelque chose, comme on aime le chant des oiseaux, l’éclat du soleil, le parfum des fleurs, toutes les bonnes choses, enfin… Ah ! si cela pouvait leur suffire !…

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Mais cela ne leur suffit pas, et les regards de Madame Aubanon m’avertissent que, si je ne me hâte de pendre un parti, elle fera un coup de tête.

Le « baron » n’ayant pas été remplacé, et M. Vogel, le pianiste allemand, étant parti à la fin de l’année, Madame Minier commençait à trouver que sa saison se gâtait, quand il lui est tombé du ciel un nouveau pensionnaire. C’est un Italien, nommé Arnoldi, fort beau garçon, et, quoique un peu jeune, très apte à me faire une redoutable concurrence. Il madrigalise en zézayant, prend des poses et des attitudes, s’efforce de se mettre en évidence et y réussit : il attire les regards courroucés de la « capitaine » de l’Armée du Salut, étonne le couple danois, scandalise Miss Batson et inquiète Madame Minier. Depuis la scène du piano, Madame Aubanon s’est mise à répondre à ses avances avec l’étourderie ou l’emportement que je lui connais.

Cela me trouble : j’ai peur de voir se renouveler l’histoire du « baron », je ne me sens pas tout à fait innocent des folies de la jolie veuve… Ah ! la pauvre petite femme !… Trop heureuse si elle s’en tire avec ce que l’autre lui a laissé de bijoux !…

 

31 janvier.

Je ne sais quels courants de feu passent depuis quelques jours dans l’air de la pension ; l’atmosphère en est troublée, comme aux approches d’un orage, et tout le monde s’en ressent ; la « capitaine » de l’Armée du Salut a une figure d’Apocalypse, le couple danois devient presque inconvenant à force de petites tendresses intimes, et le nez de Miss Batson en est au violet permanent ; il n’y a pas jusqu’aux deux petites Écossaises, dont les yeux en pétillent plus que de raison. Seule, Claire Sandrin demeure calme, presque placide, voyant tout et ne disant rien, et ne montrant rien d’elle-même. Décidément, c’est une jolie nature, sereine et simple, malgré un peu trop de finesse, une de celles qui m’ont le mieux plu depuis que je « les » connais. S’il me fallait absolument… Mais il ne me faut pas, et je la verrai partir au printemps comme j’ai vu partir les autres, comme tout le monde voit partir les hirondelles… Encore deux mois, peut-être trois, – puis changement à vue et tout à recommencer…

La cause de cette agitation générale, c’est la conduite de Madame Aubanon avec son Italien. La pauvre femme se perd, c’est sûr, et on la regarde sombrer. Quant à l’Arnoldi, il se rengorge, il triomphe, comme un ténor en train de tourner la tête à une princesse. Elle est toute à sa passion, la laisse déborder, l’étale, car c’est bien une passion, cette fois, ou quelque chose qui y ressemble, un caprice, un coup de tête, que sais-je… C’est l’ennui, le dépit, la solitude, la fatigue de cette existence terne et plate, et il y a probablement encore des causes secrètes, peut-être une vraie sympathie pour ce bellâtre… Quoi qu’il en soit, les gens ne s’abordent qu’en parlant d’eux, on les suit pas à pas, on devine leurs pensées.

— Je crois qu’elle est allée dans sa chambre ! m’a dit triomphalement Miss Batson, dont les yeux ni les oreilles ne perdent jamais rien.

Et, un moment après, je l’ai entendue causer avec la « capitaine » des péchés dont le monde est gonflé, de la laideur du mal et de la nécessité d’un nouveau déluge. Symptôme plus grave : Madame Minier, qui est très prudente, qui prend toujours le parti de ses pensionnaires, et dont la morale consiste essentiellement à sauvegarder les apparences, ne sait comment dissimuler son inquiétude, les deux amoureux paraissant bien résolus à ne rien sauvegarder du tout. Pour moi, j’observe de mon mieux, mais ne dis rien à personne… Si, pourtant, j’en ai causé avec Claire, de la question Arnoldi. En sortant de table, un jour que Miss Batson s’était penchée à toutes les oreilles pour dire qu’ils étaient toujours dans la chambre l’un de l’autre, et qu’on ne savait pas, après tout, ce qui se passait entre eux, et qu’il ne se passait peut-être rien de malhonnête, mais qu’il fallait pourtant qu’une femme fît attention à sa conduite, Claire m’a dit avec indignation qu’elle trouvait honteux tous ces commérages, qu’il ne fallait pas se mêler des affaires des autres, qu’on n’avait absolument rien de précis à dire contre Madame Aubanon… Toujours la ligue des femmes !… Certainement, Claire n’aime pas Madame Aubanon ; elle ne la comprend pas, étant d’un autre caractère et d’un autre tempérament ; mais elle prend son parti tout de même !…

 

3 février.

Hier, par un froid tardif et subit, partie carrée de patinage, Claire et Madame Aubanon s’étant réconciliées une fois de plus. Que j’aime cette campagne d’hiver ! Les brouillards cachent les montagnes : dans le ciel tout blanc, les arbres blancs de givre, dressent une végétation inconnue et capricieuse ; les aspects des choses sont changés comme leur couleur ; et le vent froid qui vous cingle fait bourdonner en vous mille idées confuses, sourdes et rares. Claire et moi, nous glissions sur la glace, ivres de vitesse, et je sentais sa main se réchauffer dans ma main, tandis que ses yeux brillaient sous sa voilette qu’emportait la buée de son souffle. Arnoldi, majestueusement drapé dans une espèce de cape qu’il porte pour compléter sa physionomie, grelottait et grognait sur la rive. Madame Aubanon l’oubliait un peu, dans ce spectacle nouveau pour elle d’un millier de personnes voltigeant comme sur un immense miroir. Je l’ai promenée dans un fauteuil à traîneau : elle se retournait, riait, me disait : « J’ai peur ! » et puis : « Oh ! c’est bon, d’aller vite ! » et : « Encore un peu, voulez-vous ? »

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Nous étions très amis, tous les trois, rajeunis de beaucoup d’années : un collégien échappé avec deux pensionnaires ; et je me réjouissais comme un enfant de la mauvaise humeur d’Arnoldi, qui avalait des grogs et soufflait dans ses doigts pour se réchauffer. Nous sommes restés jusqu’au soir, jusqu’au moment où, dans la lumière du crépuscule, les patineurs rapides et silencieux semblent de fantastiques ombres. Puis nous sommes rentrés, moulus, ne disant plus rien, ne pensant plus rien, comme noyés dans l’inconsciente béatitude de la fatigue physique.

 

25 février.

Cela devait arriver, hélas ! Cette jolie Madame Aubanon est partie avec Arnoldi…

Ces derniers jours, il y avait eu un brusque changement dans leur manière d’être respective : Arnoldi, tout à coup, est devenu beaucoup moins obséquieux et beaucoup plus dégagé, tandis que la petite veuve, l’air angoissé, repliée sur elle-même, roulait évidemment dans sa tête toutes sortes de problèmes difficiles. Les commérages redoublaient, cela va sans dire : les petites Écossaises demandaient ce qui se passait, et leur dogue de maman leur jurait qu’il ne se passait rien : Miss Batson, le nez pâle d’indignation, rôdait sans cesse dans les vestibules, avec des airs de chien de chasse : elle tenait à chaque découverte de longs conciliabules avec la « capitaine, » et l’on voyait qu’à elles deux elles se préparaient à organiser une défense formidable de la morale. Madame Minier, tout-à-fait perplexe, ne savait comment rassurer l’opinion inquiète : avant-hier, Miss Batson et la « capitaine » ayant exécuté des manœuvres particulièrement inquiétantes, elle s’est décidée à recourir à mes lumières, après m’avoir fait jurer le secret. À cette occasion, j’ai admiré comment elle fait sa petite police sans en avoir l’air. Elle a tout vu, et sait tout : elle est sa maîtresse, depuis cinq jours (je suis sûr qu’elle savait l’heure).

— … Que voulez-vous que je devienne ?… Il va se produire un scandale, c’est sûr ! Impossible de cacher une chose pareille à Miss Batson !… Et tout le monde s’en ira !… Non, non, je suis bonne, mais je ne puis admettre que dans ma maison il se passe des choses pareilles !…

Je l’ai engagée à les couvrir de son indulgence :

— Oh ! vous, ça vous est égal, je sais bien !… Ça vous amuse, même !… Mais moi !… Vous comprenez pourtant qu’il s’agit de l’honneur de ma maison !…

Elle a fini par reconnaître que le plus sage était d’éviter autant que possible un esclandre, qui, après tout, pouvait fort bien ne pas éclater, et m’a supplié de changer de chambre, sous un prétexte quelconque, avec Arnoldi : celle que j’occupe se trouvant à l’abri des investigations de Miss Batson. Cet arrangement ne me plaisait guère, car j’ai mes habitudes, auxquelles je tiens : je m’y suis pourtant prêté pour faire endêver la vieille Anglaise.

Cela n’a pas servi à grand’chose, et maintenant qu’ils sont partis tous les deux, livrant ainsi leur secret à tous les commentaires, Miss Batson n’épargne pas les mots cruels à Madame Minier : si ses amis d’Angleterre savaient à quelles compagnies elle se trouve exposée, ils voudraient tous l’avoir chez eux, à l’abri des mauvais exemples ! Les yeux intelligents des petites Écossaises, qui ont tout compris, m’amusent beaucoup et indignent la « capitaine. » Le couple danois converse avec une animation extraordinaire. Le jour de la catastrophe, Claire m’a regardée, avec ses grands yeux francs, et m’a dit :

— C’est un malhonnête homme !…

 

4 mars.

Il y a toujours une période de calme qui succède aux orages : la maison est rentrée dans l’ordre : mais, comme la « capitaine » est partie pour quelque expédition, Mme Minier a déjà trois chambres vides, et n’est pas contente. Il va sans dire que j’ai repris la mienne, au grand déplaisir de Miss Batson, qui s’intéressait extrêmement à mes faits et gestes, et profitait de mon voisinage immédiat pour venir, en tapinois, aux heures propices, constater que j’emportais les clefs de tous mes tiroirs. Elle devient d’ailleurs de plus en plus méchante ; à table, elle m’a dit, en plantant ses yeux sur le visage de Claire, qui est devenue très rouge :

— … C’est égal, monsieur Nantout, ce n’est pas vous qui vous conduiriez jamais comme cet Arnoldi…

Du reste, ma position vis-à-vis de Mlle Sandrin est maintenant parfaitement nette : elle m’a deviné, ou compris ; elle sait que je ne suis pas à marier, et, comme elle ne veut pas d’aventure, elle m’accepte tel que je suis ; c’est la troisième fois que mes flirtages finissent ainsi, et c’est à coup sûr la conclusion la plus heureuse qu’ils puissent avoir. Claire a trop de bon sens pour m’en vouloir d’être imprenable, et ses façons à mon égard n’ont point changé : elle continue à souffler dans mon atmosphère ses douces câlineries, et me laisse jouir en parfait désintéressement de sa grâce et de son charme. Nous causons comme des camarades de tous les sujets ; je l’accompagne de temps en temps aux cours publics, au théâtre, au concert, avec une entière liberté ; nous mettons en commun nos idées, nos observations, nos sentiments même, et chacun de nous est heureux de ce que l’autre veut bien lui donner. Une fois, dans une heure d’expansion, elle s’est ouverte à moi, elle m’a confié ses projets d’avenir :

— J’ai envisagé, m’a-t-elle dit, le cas de plus en plus probable où je resterais vieille fille… C’est un peu humiliant, sans doute (ses yeux souriaient avec un demi-reproche), et je sais bien que ce n’est pas là la vraie destinée de la femme… Mais enfin, j’en prends mon parti, j’arrangerai ma vie, et j’arriverai au bout sans chats ni petit chien, et peut-être sans ridicules… Il y a déjà mille choses qui m’intéressent, je tâcherai de m’intéresser à des choses nouvelles… J’ai déjà trouvé deux consolations à la solitude, et je ne désespère pas d’arriver à la pratiquer : la première, c’est de savoir descendre en moi-même, et la seconde, d’aimer les autres…

Elle me disait cela si joliment, que je me suis senti plein d’affection pour elle ; il s’en est fallu d’un rien, oui, d’un rien, que je ne m’oublie, que je ne lui demande à partager cette destinée… Mais je n’ai rien dit, je sais trop bien résister à mes impulsions ; peut-être ai-je eu tort, parce qu’à présent que j’ai réfléchi, je me tairai ; et il me semble pourtant qu’on doit être heureux, avec une aussi charmante créature !…

 

16 mars.

Les trois Écossaises sont parties, nous sommes donc presque « en famille », et, comme Claire n’est pas difficile, comme le couple danois est toujours content, on nous sert de nouveau les menus des mauvais jours. Je m’en aperçois à peine, d’ailleurs ; le printemps approche, je sais qu’il va m’enlever cette amitié qui commençait à m’être chère, et je profite de mes derniers jours… Que d’autres, à ma place, ne se trouveraient pas trop vieux pour changer de vie ! Que d’autres jetteraient loin d’eux la défroque de leur passé !… Enfin, je me figure ce que serait mon existence, aux côtés de cette aimable femme, dont l’activité tranquille me créerait un intérieur délicieux… Mais non, trop de choses m’arrêtent : j’ai peur des dérangements, des enfants, du ménage, je manque de l’énergie qu’il faudrait pour prendre un parti, et mon rêve finira avec les premiers beaux jours : je suis condamné à Miss Batson à perpétuité.

29 mars.

Claire part dans trois jours : oui, dans trois jours va se dénouer ce nœud d’amitié charmante à laquelle je m’étais si bien accoutumé…

Ce soir, nous avons causé longuement, à demi-voix, comme des gens qui ont beaucoup de choses à se dire. J’étais attendri, je lui ai demandé :

— Pourquoi partez-vous ?…

Elle m’a répondu, d’un ton à la fois résigné et railleur :

— C’est que, voyez-vous, j’ai déjà mes habitudes… Et les habitudes, n’est-ce pas, c’est sacré,… pour une vieille fille aussi bien que pour un vieux garçon… Je passe le mois d’avril chez ma sœur, qui est mariée à Neuchâtel, et le mois de mai chez mon frère, à Lausanne, et l’été, je m’en vais à la montagne avec eux… J’ai des petits neveux et des petites nièces, qui ne sont pas encore d’âge à supputer mon héritage : pourquoi reculerais-je le plaisir de les voir ?…

— Mais l’hiver prochain,… reviendrez-vous ici ?…

Ma voix tremblait en lui posant cette question. Elle réfléchit un peu avant de me répondre :

— Peut-être… Je ne sais pas… Je me suis bien trouvée de mon séjour à Genève,… la pension Minier me convient assez,… mais il est possible que j’aille en Italie…

… Plus que trois jours, plus que trois jours !… Il serait temps encore… Sinon, qu’attendre ?…

 

1er avril.

C’est fini : elle est partie,… par l’express du matin, comme tant d’autres…

À déjeuner, il y avait encore le couple danois ; mais il ne compte pas, avec sa langue inintelligible, et je ne veux plus les regarder, ces petits vieux uniquement occupés l’un de l’autre. C’était donc comme si nous avions été seuls – « en famille », – et Miss Batson s’est écriée, comme d’habitude, avec un soupir de soulagement :

— Ouf !… la voilà partie !… Enfin !…

Puis, quand la bonne a apporté le plat d’entrée, elle a ajouté :

— Cette fois, c’est l’ère des ragoûts, et elle sera longue !…

Il y a eu un silence, rompu seulement par les susurrements du couple danois : puis Mme Minier a remarqué que la saison, cette année, finissait bien tôt pour elle… Cette fois, je n’ai rien dit pour la consoler…

LA FEMME À BOUSCATEY

J’étais installé depuis huit jours dans une des auberges du petit village valaisan de Fins-Hauts, situé à douze cents mètres d’altitude, dans une des vallées latérales de la vallée du Rhône, qui va de Vernayaz à Chamounix. J’en aimais les aspects mouvementés : des paysages à larges échancrures, des abîmes tragiques, des pentes vertes où s’épanouissent les belles fleurs alpestres. J’en aimais aussi les habitants : des gens graves, aux allures lentes et lourdes, peu communicatifs, peu « débrouillards », mal outillés pour la lutte pour la vie, énergiques, honnêtes et doux. Je les observais curieusement, et ne voyais rien d’eux : ils ne se manifestent pas. Le matin, on entend le chalumeau du chevrier qui rassemble ses bêtes, et, si l’on sort, on voit des hommes et des femmes filer par les chemins, la faux ou le râteau sur l’épaule. Tout le jour, le village est silencieux. À la tombée de la nuit, on rencontre des femmes pliant sous un énorme fardeau de foin, de litière ou de blé, qu’elles portent sur la tête. Le soir, les hommes stationnent en groupes sur la place, fumant des pipes en échangeant de rares paroles. Quelquefois, je causais avec le guide Prunier, un peu plus loquace que les autres : il me racontait ses ascensions, c’est tout ce que j’en pouvais tirer. Quant à l’hôte du Trient – mon auberge – le père Antoine Pellomel, il fournissait volontiers les renseignements qu’on lui demandait sur la contrée, rien de plus. Seul, le curé, bon vieillard intelligent qui, depuis trente ans, vivait dans sa cure à volets verts, à deux pas de son église à clocher pointu, parlait parfois avec une pointe de malice du genre de vie de ses paroissiens et du développement que prenait Fins-Hauts, grâce aux étrangers.

Un matin, je remarquai une animation extraordinaire dans le village. Personne n’était aux champs. Les hommes étaient massés devant l’église, les femmes babillaient autour du lavoir.

— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je à Prunier qui passait.

Il eut un rire futé et mystérieux.

— Ce qu’il y a ? Tiens ! C’est Bouscatey qui part pour l’Amérique !

Et il me planta là avec un air de triomphe qui voulait dire :

— Tu ne sais pas ce que ça signifie ? Tant mieux ! Cherche !

Un instant après, je vis passer l’âne de la poste, traînant sa charrette chargée de malles, que les femmes se montraient du doigt, et suivi à quelque distance par un couple assez étrange, qui piqua vivement ma curiosité.

L’homme pouvait avoir une trentaine d’années. C’était un petit montagnard trapu, courtaud, bruni par le soleil, qui semblait endimanché dans un complet gris et coiffé d’un chapeau de paille à bords droits, à ruban brun. La femme, du même âge ou à peu près, grande, svelte, assez belle, très blanche, avec de grands yeux noirs dédaigneux ou indifférents, était d’une autre race : dans son manteau de voyage, très simple, sous son chapeau garni de dentelles, un petit sac en cuir de Russie à la main, elle avait l’air d’une dame allant aux emplettes.

— Qui est cette personne ? demandai-je au père Pellomel, qui sortait de son hôtel, tout essoufflé.

Il hésita longtemps avant de me répondre :

— C’est la femme à Bouscatey, parbleu !… la demoiselle !

Tout le village, cependant, se pressait sur leur chemin. Bouscatey, avec un sourire bonhomme et attendri, serrait les mains qu’on lui tendait :

— Adieu, Pierre !… Adieu, Jean !… Adieu, Jacques !… On se reverra tout de même une fois !…

Quant à Mme Bouscatey, elle ne regardait personne, et marchait sans paraître entendre les « Adieu, madame », les « Bon voyage, madame », les « Au plaisir de vous revoir, madame », qui l’accompagnaient, avec des révérences ironiquement cérémonieuses.

Derrière eux, quand ils eurent passé, le village resta bourdonnant comme une ruche en révolution. Machinalement, je les suivis à quelque distance. Au moment où la route commence à se perdre en descendant sous les sapins, Bouscatey se retourna s’essuyant les yeux. Mme Bouscatey ne s’arrêta pas. Et je les vis disparaître derrière un contour, lui de son pas lourd de montagnard, elle, alerte et presque aérienne, dans l’envolement de son joli manteau de voyage, dont les pans entr’ouverts flottaient.

Le soir, j’interrogeai Prunier, puis le père Pellomel, puis le curé, sur le compte des deux émigrants. Et voilà leur histoire, telle que j’ai pu la reconstituer à l’aide de ces témoignages.

I

À vingt-cinq ans, Jean Bouscatey était un brave garçon, un peu sauvage, qui jouissait à Fins-Hauts d’une situation fort enviable. Il avait, comme on dit, du foin dans ses bottes : des champs de blé et de pommes de terre, conquis pouce à pouce sur les rocailles, plusieurs vaches, un pâturage, le chalet où il demeurait avec sa tante Jacqueline, qui faisait son ménage. Son père, qui était ambitieux, avait voulu « le mettre aux études » ; mais la lourde intelligence de Jean ne se prêtait ni aux subtilités de la grammaire, ni aux raffinements de l’orthographe, et il se montra si peu brillant à l’école de Martigny, qu’on dut le ramener au village. Le père Bouscatey se désolait, mettait l’échec de son fils sur le compte de l’hostilité des gens d’en bas pour ceux d’en haut, et répétait :

— À quoi bon être riche, si le gamin ne peut pas devenir autre chose qu’un paysan comme moi ?

À quoi le curé répondait :

— Consolez-vous, père Bouscatey, consolez-vous !… Le mieux pour les montagnards, voyez-vous, c’est encore de rester à la montagne !

Jean resta donc montagnard. Mais, par un curieux phénomène, tandis qu’à Martigny il pleuvait comme une fontaine dans l’attente du dimanche où il reverrait son chalet, et s’ennuyait comme les pavés de la grand’rue, il se prit à éprouver, en avançant en âge, cette nostalgie de la ville et du mieux que son père avait eue pour lui. Ses souvenirs d’étude étaient devenus très vagues ; il avait oublié les taloches, le bonnet d’âne, les heures de retenue enfermé dans la classe, l’ennui de l’arithmétique et de la géographie, et se rappelait seulement de belles maisons, des places spacieuses, une voiture à deux chevaux qui promenait un beau petit garçon de son âge, en veste de velours.

D’ailleurs, il quittait rarement la montagne, et ne descendait guère à la plaine que pour « faire son service » ; alors, le fusil sur l’épaule, le képi sur l’oreille, le sac au dos, il partait pour Lausanne, consolé de l’ennui de la caserne et de l’exercice par la perspective de se mêler à l’existence des villes ; ayant la bourse bien garnie, il faisait bombance, vidait mainte bouteille d’Yvorne et de Villeneuve, s’enhardissait jusqu’à faire la cour aux bonnes d’enfants en tabliers blancs, qui venaient le regarder faire « une, deuss », et, deux jours après le licenciement, remontait à Fins-Hauts, triste comme un chien qu’on va battre. C’était fini ! il fallait recommencer le train-train de sa vie presque oisive, sous l’œil vitreux de tante Jacqueline, qui sautillait par sa cuisine, avec cette démarche choréique que prennent avec l’âge toutes les femmes de la montagne abîmées par les charges trop lourdes qu’elles ont portées sur la tête, qui grondait toujours et cuisait en rechignant, pour tous les repas, des choux et des quartiers coriaces de chèvre fumée. Les hivers, surtout, ne finissaient pas ; il semblait que jamais on ne sortirait de la neige amoncelée sur les toits des chalets, où ronflait le bois dans les poêles ; on aurait voulu s’engourdir comme les marmottes, dans l’ennui de ces brèves journées interminables où, dès quatre heures, on n’avait d’autre clarté que celle d’une lampe fumeuse. De temps en temps, pour secouer la torpeur générale, Pellomel ou Prunier organisait une chasse au chamois ; on partait, on enfonçait les crampons et les clous de ses gros souliers dans la neige à demi-durcie de ces petits sentiers suspendus aux flancs des monts, que Prunier retrouvait d’instinct ; les abîmes fuyaient, on marchait sous des sapins tout blancs, on gravissait des pierriers qui bouchent l’horizon ; puis, soudain, le sommet aigu du Luisin, où les cinq cimes architecturales de la Dent du Midi se découpaient, étincelant comme d’énormes morceaux de mica sur un fond de ciel bleu éclairé par un radieux et froid soleil d’hiver, tandis qu’au loin des océans de brouillards submergeaient la plaine. On avait vu les traces de la bête, on la guettait ; bientôt elle montrait sa tête fine et prudente ; un coup de feu partait, et le joli chamois bondissait pour mourir.

Mais Bouscatey n’aimait pas la chasse ; il ne chassait que pour faire comme tout le monde ; et, tant que durait l’expédition, il songeait aux gens des villes, bien tranquilles au coin de leur cheminée, les pieds sur les chenets.

Il y songeait tout l’hiver, et encore au printemps, quand les pâturages se couvrent de fleurs merveilleuses, quand il fallait s’occuper des foins, des blés, des pommes de terre ; les gens des villes, eux, n’ont pas tant de sueurs à verser pour faire valoir leurs capitaux… Son bon moment, c’était l’été, quand, vers la fin de juin, les auberges commencent à se remplir d’étrangers. Ils arrivent, Suisses de Lausanne ou de Genève, quelques Anglais, des Allemands, en petit nombre, d’abord, mornes, ennuyés, errant par petits groupes le long des chemins, en costumes à carreaux, en voiles blancs, traînant leurs inutiles bâtons de montagne ; puis, plus nombreux, ils font connaissance, ils s’égayent, ils organisent des parties, et le paisible village devient bruyant comme une ruche en pleine activité.

À ce moment-là, Bouscatey n’avait plus grand’chose à faire : ses vaches étaient « à la montagne », bien gardées dans son pâturage de Fénestral par un vieux berger très sûr, qu’il allait voir une fois par quinzaine : il faisait à loisir rentrer ses foins et moissonner ses blés, les mains dans ses poches, avec des allures de gentilhomme campagnard, très flatté de montrer qu’il ne travaillait pas pour vivre. Et il fumait des pipes, accoudé à sa fenêtre, à observer les étrangers du père Pellomel. Il tournait autour d’eux, heureux quand ils lui adressaient la parole, leur donnant des indications pour leurs promenades, et s’offrant au besoin à les accompagner, non pas en guide, mais en ami ; et, tout le long du chemin, il leur faisait ses doléances sur la montagne, où la vie est bien dure…

En septembre, quand commencent à souffler des vents froids, les étrangers partaient ; Bouscatey les accompagnait à la station de Vernayaz, et son ennui recommençait.

— Eh bien, Bouscatey, vous ne vous mariez pas ? lui demanda au printemps un des habitués de l’auberge à Pellomel, M. Levieux, un joyeux compère, qui s’était pris d’affection pour ce coin perdu des montagnes valaisannes, et y revenait chaque année, depuis longtemps déjà.

Il secoua la tête :

— Je n’y ai jamais pensé…

— Vous n’avez donc pas de bonne amie ?

— Non, il n’y a pas ici de fille qui me plaise.

— Vous êtes donc bien difficile ?

Bouscatey secoua la tête :

— Elles sont trop vite vieilles, fit-il.

— Eh bien, allez à la ville, vous en trouverez assez, et qui savent se conserver jeunes !…

M. Levieux avait jeté cette phrase en passant, sans y attacher d’importance. Mais elle était tombée en bon terrain, et s’enracina dans l’esprit de Bouscatey. Après tout, pourquoi n’épouserait-il pas une demoiselle de la ville ?… une vraie demoiselle, qui aurait les mains fines, les pieds petits, le teint blanc ?… Il était riche pour deux ; elle n’aurait pas besoin de travailler et pourrait vivre heureuse dans son chalet, à ne rien faire. On amènerait des meubles de la plaine, pour qu’elle ne soit pas trop dépaysée, on aurait une bonne, un piano… Puisque les gens de la ville aiment tant la montagne et viennent y passer leurs vacances, elle finirait bien par s’y plaire…

Cette idée d’épouser une « demoiselle » flotta pendant deux ans, à l’état abstrait, dans le cerveau de Bouscatey. Elle y mûrissait, lente et tardive comme tous les fruits de montagne, tandis que, tapi derrière ses volets mi-clos, pendant que tante Jacqueline sautillait derrière lui, il observait les jeunes filles, quand, après les repas, elles se promenaient en babillant entre elles devant l’auberge à Pellomel. Il y en avait de blondes, il y en avait de brunes, de rieuses et de mélancoliques ; les unes étaient délicates comme ces fines soldanelles qui croissent au bord des névés, très pâles, avec un charme alangui ; d’autres avaient des lèvres rouges comme des cerises et de grands yeux dévorants ; parfois, elles erraient deux à deux, les mains entrelacées, se faisant des confidences à voix basse, ou elles folâtraient comme un troupeau de jeunes chèvres, avec des bonds et des rires perlés, ou encore elles formaient un groupe charmant autour du facteur, qui, l’air ahuri, distribuait ses lettres et ses paquets. Et Bouscatey faisait son choix.

C’était tantôt l’une, tantôt l’autre : quand il avait l’âme joyeuse, il prenait les brunes et les gaies ; quand il était triste, il se rabattait sur les blondes et les mélancoliques. Et son imagination paresseuse ébauchait de vagues idylles, où il allait offrir son cœur et sa main à quelqu’une de ses héroïnes, qui l’acceptait. Quelques romans, oubliés à la fin de la saison chez Pellomel et qu’il avait lus, lui fournissaient des péripéties. Et ainsi passaient les belles journées de l’été.

Quand la troupe s’était dispersée, Bouscatey se sentait très seul, l’âme triste. Il se reprochait de n’avoir pas pris un parti. En songeant à la jolie petite femme qui trottinerait dans son chalet et se chaufferait contre son poêle, par ces premiers froids pénétrants d’octobre, il souffrait davantage des grogneries de la tante Jacqueline, de sa grossièreté, de sa laideur, de son éternel sautillement. « Ce sera pour l’année prochaine, pensait-il, et pour de bon, cette fois ! » Et, comme l’échéance était encore lointaine, il ne se posait pas l’inquiétante question qui contribuait pour une bonne part à ses indécisions : « Comment faudra-t-il m’y prendre ?… »

— Eh bien, Bouscatey, tu ne te maries pas ? lui demandait de temps en temps le curé…

Il se serait bien gardé de lui répondre comme à M. Levieux.

— Il y a bien le temps, monsieur le curé, faisait-il, il y a bien le temps…

Le bon vieillard souriait :

— Oui, oui, c’est ainsi qu’on parle à ton âge… mais la vie n’est pas si longue, mon garçon, et il faut profiter de sa jeunesse… Tiens ! il y a la Reine aux Prunier, qui est un beau brin de fille, et qui fera une bonne femme, travailleuse comme sa mère… Qu’en dis-tu ?

Bouscatey hochait la tête d’un air indécis, et pensait à la mère Prunier : une femme de quarante ans à peine, toute jaune et toute ridée, et qui commençait déjà à sautiller comme la tante Jacqueline. La fille deviendrait comme la mère, fanée, flétrie avant le temps, comme toutes les montagnardes ; non, non, il n’en voulait pas, il lui fallait mieux que cela, et il disait avec son air futé :

— Ne cherchez pas, monsieur le curé, c’est encore trop tôt, voyez-vous !…

— Allons, allons ! tu trouveras bien tout seul, concluait le brave homme, et il s’en allait, en se disant que Bouscatey n’était pas malin, et que c’était dommage pour un garçon si riche…

II

Le troisième été depuis qu’il avait son idée, le choix de Bouscatey se fixa brusquement.

Mlle Marguerite Delangle pouvait avoir trente ans. Sans être belle ni jolie, avec un teint qui déjà se fanait un peu, elle avait beaucoup de charme, des allures à la fois libres et correctes de jeune fille indépendante, des yeux magnifiques et de beaux cheveux noirs. Très vive, très remuante, elle fut, à peine arrivée chez Pellomel, un des boute-en-train de la société. Il y avait là des familles très bourgeoises et même un peu guindées, fort pointilleuses en temps ordinaire sur les bienséances, sévères dans le choix de leurs relations, hostiles à tout ce qui a la moindre odeur de bohème. Mais à la montagne, on accepte sans grand scrupule les compagnies que le hasard vous envoie, et personne ne voulut s’étonner de voir une jeune fille venir s’installer seule dans une auberge de village. M. Levieux, qui revenait chaque année et jouait le rôle de major de table, la déclara « charmante » ; tout le monde accepta son jugement. Il y avait pourtant dans ses grands yeux inquiets je ne sais quoi de troublant : un passé, peut-être. Personne n’en fit la remarque. La bienveillance est extrême dans ces sociétés de hasard, qui se dispersent comme elles se sont réunies, aussitôt la saison finie ; pour que la villégiature profite, il en faut chasser les soupçons, les commérages, les méfiances, les mépris dont on vit d’habitude, et on les chasse par un accord tacite, souvent unanime. Mais la bienveillance n’exclut pas la curiosité ; on consent à ne pas médire des gens, non pas à ignorer qui ils sont, d’où ils viennent et ce qu’ils font. C’est ainsi que Mlle Lenoir, une vieille fille sèche et dévote qu’on évitait, put bientôt apprendre à tout le monde – sans qu’on sût d’où elle tenait ses renseignements – que Mlle Delangle était « de bonne famille », fille d’un avocat vaudois, orpheline de père et de mère, sans fortune, ayant jusqu’à présent gagné sa vie comme institutrice, chez des princes russes (de là ses bijoux, ses jolies toilettes : des cadeaux) ; elle comptait passer deux mois à Fins-Hauts, pour refaire sa santé gâtée par la grammaire, l’anglais et le piano. Depuis dix ans qu’elle avait quitté le pays, elle le revoyait pour la première fois ; personne, ou presque, ne l’y connaissait plus. Ces détails intéressèrent vivement toute la société.

Mlle Delangle remarqua fort bien qu’on s’occupait de son histoire et ne parut pas s’en apercevoir. Elle était de toutes les courses organisées en commun, grimpait d’un pas allègre les rudes sentiers, sans jamais se plaindre ni de la fatigue ni de la chaleur, et le soir se mettait au piano pour faire danser la compagnie. Entre temps, elle flirtait avec un jeune ingénieur, M. Ludin, qui parut bientôt très épris ; à table, assis à côté l’un de l’autre, ils babillaient ou riaient en à-parté, et parfois, au clair de lune, ils faisaient longuement les cent pas sur la route, parlant peu, comme des gens qui n’ont pas besoin de mots pour s’entendre. Ailleurs qu’à la montagne, on les aurait blâmés ; mais ils profitaient de la bienveillance universelle. Seule, Mlle Lenoir disait d’un air pincé :

— Les jeunes filles d’à-présent ont des allures singulières !…

M. Levieux protestait avec indulgence :

— Mais non, mais non… On appelle cela flirter ; ça vient d’Angleterre et c’est à la mode !

La vieille dévote reprenait avec une ironie aigre :

— Oh ! puisque ça vient d’Angleterre !…

Et M. Levieux concluait :

— D’ailleurs, vous verrez que ça finira par un mariage !

Or, depuis l’arrivée de Mlle Delangle, Bouscatey ne quittait plus sa fenêtre que pour venir rôder autour de l’auberge ; et, comme il avait des ruses cousues de fil blanc pour s’approcher de la jeune fille, comme il rougissait dès qu’elle lui adressait la parole, comme, il se montrait devant elle plus timide et plus gauche que jamais, on finit par le deviner. Un jour, M. Levieux lui demanda à brûle-pourpoint, en désignant du regard Marguerite :

— Eh bien, Bouscatey, elle vous plaît, cette demoiselle ?

Bouscatey passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, balbutia, essaya de rire, pendant que M. Levieux continuait :

— Vous savez, mon gaillard, vous n’avez pas mauvais goût !… Mâtin !…

Puis, avec un clignement d’yeux, goguenardant et solennel :

— Si vous aviez besoin de quelqu’un pour faire la demande en mariage, je suis là, Bouscatey… Je vous servirai de père !…

Depuis ce jour, on taquina Marguerite sur son amoureux, et l’on se poussait du coude dès qu’on le voyait arriver, les mains dans les poches de son veston du dimanche et l’air indifférent.

À vrai dire, il était trop futé pour ne pas s’apercevoir qu’on se moquait de lui, et il en souffrait dans son amour-propre. Mais il n’aurait pas, pour si peu, renoncé au plaisir de frôler Marguerite ; et puis, cette fois, sa décision était bien prise, et il entendait la poursuivre avec un entêtement de mule, malgré les rires des étrangers auxquels commençaient à se mêler ceux de ses camarades. Il se contentait de lutter de son mieux, bravant les railleries avec un air de ne pas comprendre qui les atténuait, répondant aux sarcasmes avec un robuste bon sens qui mettait quelquefois les rieurs de son côté. « À la ville, on est comme ça, se disait-il, on aime à plaisanter. » Et il supportait les plaisanteries.

Il se laissa même inviter à dîner à l’hôtel, par M. Levieux, qui devenait son principal persécuteur. On le plaça à côté de Marguerite. Il se tint très bien : plus matois qu’il n’en avait l’air, il observait les autres avant de faire un geste, et rien ne lui échappait ; il parlait peu, d’une voix très basse, et, malgré toutes les embûches qu’on lui tendit, il ne laissa pas échapper un mot ridicule ; en sorte que les autres durent faire tous les frais de la farce.

Naturellement, au dessert, on mit la conversation sur son mariage :

— Alors, monsieur Bouscatey, nous ne vous mariez décidément pas ?…

— Eh bien, non, comme vous voyez…

— Un gentil garçon comme vous !… Et qui a des vaches, des champs, un chalet !… Il y a bien des demoiselles qui seraient fières de vous épouser, allez !…

— Les demoiselles veulent des messieurs, et moi je ne suis qu’un paysan…

— Oui, mais un paysan bien élevé… qui a de l’instruction… qui est considéré dans le village… Car, enfin, vous serez syndic, quand vous voudrez… Moi, je crois que votre femme ne serait pas malheureuse… qu’en dites-vous, mademoiselle Delangle ?

Marguerite ne se prêtait jamais à la plaisanterie habituelle qu’avec une sorte de répugnance ; pourtant, elle finissait toujours par entrer dans le jeu, en cachant de son mieux qu’il l’ennuyait. Elle répondit :

— Pourquoi serait-elle malheureuse ?… M. Bouscatey doit être un excellent homme… Je suis sûre qu’il ne la battrait pas…

Bouscatey devint tout rouge et se récria :

— Oh !…

Marguerite continua :

— Et puis, s’il épouse une demoiselle, j’espère bien qu’il ne lui fera pas porter du foin sur la tête…

— Oh ! ! répéta Bouscatey.

Il se balançait sur sa chaise en cherchant désespérément les mots de protestation qu’il aurait fallu dire et qu’il ne trouvait pas. La table écoutait, avec des rires comprimés ; quelques jeunes personnes se mordaient les lèvres ou faisaient du bruit avec leurs fourchettes ; Pellomel, debout près du dressoir, tendait l’oreille.

— Alors, reprit Marguerite, que lui manquera-t-il, à la femme de M. Bouscatey ?… La société ? – Elle n’est pas toujours si spirituelle, et l’on peut très bien s’en passer… Peut-être qu’en hiver, ce serait un peu triste…

— C’est vrai, balbutia Bouscatey, pour dire quelque chose, il y a l’hiver…

— Mais enfin, avec des livres…

— Oh ! oui, avec des livres…

Marguerite était d’un sérieux si imperturbable qu’on commençait à se demander si elle plaisantait ; Bouscatey, très allumé, ayant vidé plusieurs verres du terrible vin du Valais, tordait sa serviette entre ses mains et se sentait le cœur plein d’espérance. Au fond, l’affaire tournait à son avantage : il n’était pas ridicule : il avait même montré plus de tact et plus de bon sens que ses railleurs. Et, en se levant de table, Mlle Delangle dit à M. Levieux.

— Vous savez, je le trouve très bien, votre Bouscatey… Sérieusement, je vous assure… On pourrait l’élever, en sachant s’y prendre…

— Vous voulez vous moquer de nous, à présent que vous vous êtes assez moquée de lui…

Elle eut un sourire très impertinent.

— Croyez-vous que ce serait beaucoup plus difficile ?

Après dîner, on fit une ronde, on joua aux jeux innocents. Le soleil se couchait dans ses splendeurs accoutumées et, à chaque invention saugrenue que M. Levieux imaginait pour le recouvrement des gages, des rires joyeux ébranlaient la solennelle mélancolie du crépuscule. Il se fit un grand silence, quand apparut le gros couteau à manche en corne de Bouscatey, qui fut aussitôt condamné à « sonner midi » sur une horloge de son choix. Un instant, il resta perplexe, essayant de réfléchir et n’y parvenant pas. Puis, avec une décision soudaine, il s’approcha de Marguerite, l’embrassa bravement douze fois sur les deux joues, et s’essuya la bouche après, d’un revers de main, tandis que la compagnie s’esclaffait.

— Il sonne fort, Bouscatey ! fit M. Levieux.

Marguerite souriait, très calme, un peu de rose aux pommettes. Quand elle eut à son tour un gage à regagner, comme toujours, au prix de quelques baisers, elle choisit M. Ludin, sans aucune affectation apparente. Aussitôt, Bouscatey s’assombrit sans pouvoir dissimuler, tandis que M. Levieux lui disait à l’oreille :

— Que voulez-vous, mon pauvre Bouscatey, chacun son tour !… On ne peut pas être, à la fois, le sonneur et la cloche !…

Il se rasséréna pourtant, quand en le quittant Marguerite lui donna une franche poignée de main, et lui dit d’une voix amicale, avec un beau regard de ses grands yeux :

— Bonsoir, Bouscatey !…

— Bonsoir, mademoiselle, répondit-il en serrant sa grosse main trop vigoureuse sur la petite main délicate de la jeune fille.

Et il rentra dans son chalet, la tête remplie de vagues idées qu’il ne se formulait pas. Les ronflements de tante Jacqueline, dans la pièce à côté, l’empêchèrent longtemps de s’endormir.

De son côté, Marguerite réfléchissait dans sa chambre, tandis que les bruits de l’hôtel s’apaisaient peu à peu. Elle avait fermé ses volets, allumé sa bougie, et, la tête dans ses mains, elle cherchait à lire en elle-même ou dans sa destinée…

Sans doute, il y avait M. Ludin, un homme de même espèce qu’elle, qui la suivait comme son ombre, semblait l’aimer, écoutait ses pensées, et déjà commençait à la caresser de paroles tendres. Mais avec lui, ce serait comme les autres : un flirtage d’une semaine ou d’un mois, rien de plus !… Un beau jour, après avoir épuisé son répertoire de banale galanterie, las des petits plaisirs de papillon que seuls il désirait et qu’elle lui laisserait prendre comme elle les avait soufferts tant de fois, il s’en irait, lui écrirait une fois, deux fois peut-être, et ne saurait plus qu’elle avait passé dans sa vie… Et, dans son souvenir, se levèrent des figures connues, qu’elle revit briller et disparaître : c’étaient de beaux jeunes gens, presque tous nobles, élégants et riches, rencontrés de ci de là au cours de son existence errante, dans les salons où elle accompagnait ses élèves, dans les villes d’eau où elle suivait leur famille ; ils avaient été un instant attirés par sa grâce ou par son esprit, ou simplement par l’espoir de trouver en elle une rapide aventure. Quelquefois, elle avait aimé ; plus souvent, dans ces flirtages, que son inexpérience lui laissait prendre au sérieux, elle avait entrevu la fin de sa vie précaire, la richesse et la liberté après sa dépendance, ce bonheur d’un foyer qui serait sien, que désirent toutes les jeunes filles, qu’elles désirent bien plus quand elles sont aux prises avec le terrible problème du pain quotidien, et plus encore quand avec les années se réduisent leurs chances de le gagner. Puis, ces espoirs successifs avaient sombré, pour revenir sous des formes nouvelles et s’enfuir encore. Ils s’étaient éloignés, tous, ceux qu’elle avait aimés, ceux qu’elle aurait aimés, ceux qu’elle aurait acceptés, ceux qu’elle aurait subis, chacun emportant quelque chose d’elle et la laissant saignante d’une blessure d’amour-propre ou de cœur… À présent, enfin, elle les connaissait, et n’attendait plus rien d’eux. Elle savait qu’ils deviendraient rares de plus en plus, à mesure que les années achèveraient de la flétrir ; et devant ses pas, elle voyait s’étendre la longue avenue de sa vie déserte, sans joie, sans famille, avec au bout une de ces mornes vieillesses qui sont comme une mort anticipée… Oui, sans doute, ce paysan était un lourdaud ; mais il ne la méprisait pas, au moins ! il ne savait ni flirter, ni mentir, il serait heureux, heureux et fier qu’elle lui donnât la main !… Ce n’était pas elle qui attendait de lui son bonheur, c’était lui qui l’attendait d’elle : et c’est quelque chose cela !… Elle sourit en pensant au pauvre chalet dont les murs de bois troués de petites fenêtres enfermeraient son horizon. À coup sûr, il ne ressemblait guère au palais du Prince charmant d’autrefois… Mais, comme elle était lasse, d’autre part, de cette existence qu’elle frôlait depuis dix ans sans y entrer, de ces élégances dont elle n’avait jamais eu que les reflets, de ce luxe qui passait sur elle et l’écrasait de son insolence !… La paix, la solitude, la montagne, le repos, cela ne valait-il pas un sacrifice d’amour-propre ?… Comme il l’aimerait, ce brave Bouscatey !… Un nom ridicule, des allures frustes, soit ! Mais une bonté de cœur qui rayonnait dans ses yeux. Elle le conduirait comme un enfant, l’élèverait, le formerait, ferait de lui un homme civilisé, qui vaudrait bien M. Ludin et les autres : elle avait bien senti, quand il serrait sa main avec une vigueur si douce et si maladroite, qu’il serait à jamais son bien, sa chose, la pâte molle qu’elle pourrait manier à sa guise… Pourquoi refuserait-elle ce dévouement qui s’offrait ?… On rirait ?… Ah ! M. Levieux et M. Ludin pouvaient rire, leurs rires ne la troubleraient pas dans sa paix !

Elle rouvrit ses volets : vis-à-vis d’elle, le chalet de Bouscatey se dessinait, noir, dans le clair de lune ; des souffles d’air embaumé de parfums agrestes glissaient doucement dans ses cheveux, comme les mystérieuses caresses d’un esprit de paix et de bonté ; les montagnes dormaient dans le ciel ; on n’entendait pas un bruit ; rien que ce murmure imperceptible des choses endormies, que l’oreille perçoit dans les silences profonds. Elle eut un frisson, puis un sanglot, et, refermant sa fenêtre, elle se déshabilla lentement…

III

Pour rendre la « politesse » qu’il avait reçue, Bouscatey invita une après-midi toute la société de l’auberge à Pellomel à venir prendre le café chez lui. Tante Jacqueline ne se prêta pas volontiers à ce caprice ; elle l’accepta pourtant, et, plus grognon que jamais, prépara le café, avec beaucoup de chicorée. Il y eut aussi de la crème, que Bouscatey alla chercher, le matin, à son pâturage de Fénestral, et du gâteau – des myrtilles étendues sur une épaisse pâte spongieuse – dont la tante servit d’énormes tranches sur des assiettes à ramages bleus. Des bouquets de fleurs alpestres, dans des vases de verre rose, décoraient la grande chambre et lui donnaient un aspect presque confortable.

— C’est très joli, chez vous, Bouscatey ! dit M. Levieux en entrant et en commençant d’emblée à railler… Une pendule !… un fauteuil Voltaire… Mazette !… Rien que ça de luxe ! Savez-vous que je n’en ai point, moi, de fauteuil Voltaire ?…

Bouscatey, méfiant et bonhomme, répondit doucement :

— Ça ne coûte pourtant pas tant cher !…

— Pas bien cher ?… On voit que vous êtes un richard, Bouscatey !… Allons, mademoiselle Delangle, asseyez-vous dans le fauteuil Voltaire : il est là pour vous… Eh bien ! que dites-vous de cette chambre ? Il faudrait peu de chose pour en faire un vrai salon, hein ?...

— Mais, sans doute, répondit Marguerite : avec des rideaux aux fenêtres…

— Un tapis turc, continua M. Levieux.

Et chacun plaça son mot :

— Le piano ici.

— Un sofa là…

— Les parois vernies en noyer…

— Avec quelques faïences pour les décorer…

— Et deux ou trois tableaux…

Tante Jacqueline, qui écoutait avec une angoisse mal dissimulée, éclata :

— Ne lui fourrez pas de ces idées-là par la tête !… Il s’en fait déjà bien assez tout seul !… Est-ce qu’on a jamais vu des pianos et des tableaux dans un chalet ?…

Bouscatey haussa les épaules :

— Ne l’écoutez pas… Elle ne sait pas ce qu’elle dit… Elle n’est jamais seulement descendue à la ville… Moi, je n’en ai pas peur, des tableaux, et je serais très content d’en avoir…

— À la bonne heure, fit M. Levieux, on voit que vous avez le goût des arts… Pourquoi ne demandez-vous pas à Mlle Delangle de vous en faire ?…

La figure de Bouscatey prit l’expression du plus grand étonnement :

— Est-ce qu’elle sait ? demanda-t-il.

— Bien sûr, répondit M. Levieux… Vous ne le croyez pas ?… Il vous faut faire son portrait, mademoiselle, pour le convaincre.

— Avec plaisir, fit Marguerite d’un ton très naturel, si M. Bouscatey veut poser.

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Bouscatey continuait à se méfier ; mais le lendemain, il ne put plus douter : M. Levieux vint le chercher, l’assit sur une chaise sous un arbre, vis-à-vis de Marguerite qui préparait sa palette et qui se mit posément à l’ouvrage.

Le portrait de Bouscatey fut un événement : il mit le village en révolution : il défraya les conversations de la table d’hôte. Pellomel et Prunier en riaient dans des coins ; le curé s’arrêtait pour juger des progrès ; en rentrant de course, après une journée d’ascension, les touristes demandaient à ceux qui ne les avaient pas accompagnés :

— Où en est le portrait de Bouscatey ?

Quant à Bouscatey, il posait consciencieusement, immobile et comme empalé sur sa chaise, plus tranquille qu’une statue, n’osant ni sourire ni se moucher, quand même M. Levieux lui répétait d’un air entendu :

— Vous pouvez bouger, Bouscatey, vous n’êtes pas chez un photographe !…

Parfois, M. Ludin venait se pencher sur la toile : il avait alors des mots piquants sur le nez, la bouche ou les oreilles, sur la pose et sur le modèle. Bouscatey fronçait les sourcils : Marguerite semblait ne pas entendre et continuait à manier son pinceau à petits coups précipités. Et puis, les railleurs n’étaient pas toujours là. Souvent Bouscatey restait des heures entières en tête à tête avec Mlle Delangle, lui toujours immobile, elle toujours travaillant. C’était par de chauds après-midi ensoleillés : le ciel d’un bleu foncé les enveloppait de son infini silencieux : on n’entendait d’autre bruit que le sourd craquètement des insectes dans les herbes ; pas un murmure ne sortait du village, pas un être vivant n’apparaissait sur la route dont les lacets fuyaient en serpentant. Les êtres semblaient fondus dans les choses : tous les mêmes, tous égaux et infimes dans l’immensité des horizons.

Après la séance, on échangeait quelques mots :

— Je vous remercie, monsieur Bouscatey, disait Marguerite, vous avez été bien patient.

Quand elle était seule avec lui, elle avait une autre voix, plus douce, plus affectueuse. Il répondait :

— Oh ! mademoiselle, c’est pour moi qu’est tout le plaisir !…

Et il restait à se dandiner devant elle jusqu’à ce qu’elle lui dit autre chose.

Peu à peu, pourtant, il s’enhardit. Il se mit à parler de ses affaires, de ses vaches qui paissaient là-bas, à Fénestral, de ses blés qu’on rentrait par ces beaux jours chauds, de sa tante Jacqueline, qui était bonne femme au fond, quand même elle grognait toujours, de la montagne, qu’il comprenait et aimait à sa manière, sans rien de romanesque, mais non sans une espèce de poésie d’instinct, de la ville qui l’attirait et qu’il redoutait à la fois. Marguerite finit par s’intéresser à cette confession naïve, qui coulait sans apprêt d’une bouche maladroite ; parfois, elle l’aidait, en lui posant une question :

— Alors, si vous pouviez, vous quitteriez la montagne et vous vous établiriez en ville ?…

— Je ne dis pas ça, non, mademoiselle… La montagne, voyez-vous, c’est comme qui dirait une habitude… Je ne sais pas comment m’expliquer, mais… je voudrais tantôt l’une et tantôt l’autre, parce que, voyez-vous, toujours la même chose, ça fatigue…

Bientôt il osa, lui aussi, interroger la jeune fille sur elle-même. Elle, d’abord très réservée, offusquée aussi par la gaucherie indiscrète de ses questions, répondait à peine et parlait d’autre chose. Puis, elle devina que son indiscrétion n’était pas maladresse ; sa fruste curiosité cessa de la froisser, elle devint plus confiante, elle parla d’elle et en fut heureuse, elle que sa position condamnait à l’impersonnalité. Il se fit répéter plusieurs fois certaines choses qui l’émerveillaient, dont il doutait un peu, avec ses invincibles méfiances de montagnard et de paysan :

— Alors, vous êtes partie, comme ça, toute seule, quand vous aviez dix-huit ans ?…

— Oui.

— Et vous avez vu tous les pays que vous dites ? bien vrai ?

— Mais, oui.

— Et vous avez été sur la mer ?… dans un vaisseau ?…

Une admiration lui venait pour cette vaillance, pour cette expérience aussi, que rehaussait encore sa propre ingénuité. Ce ne fut plus seulement parce qu’elle était de la ville qu’il jugea Mlle Delangle un être supérieur, mais pour tout ce qu’elle avait fait et vu. Quand elle lui tendait la main en lui disant : « Au revoir ! » il éprouvait une espèce de grossière extase où il se sentait très humble et très heureux ; son regard, mouillé d’attendrissement, lui donnait une bonne expression de chien fidèle, et il murmurait de vagues paroles. Tout changeait dès qu’arrivait M. Levieux ou surtout M. Ludin. Alors, comme un animal qui se cache à la vue de l’ennemi, il battait en retraite ; son regard redevenait sournois, il guettait le sens de leurs moindres paroles, prêt à leur prêter une signification offensante, ne répondait pas à leurs questions, n’était plus qu’un paysan matois et futé.

— Vous devez avoir de l’agrément avec Bouscatey, disait M. Ludin à Marguerite.

Elle répondait :

— Mais, je vous assure qu’il est très bien… quand vous n’êtes pas là…

Quand le portrait fut fini et placé dans un beau cadre d’or, on décida qu’il en fallait célébrer l’achèvement, et Bouscatey invita la compagnie à venir manger de la crème à son pâturage de Fénestral.

Il y a une harmonie entre la montagne et le montagnard : Bouscatey, grimpant de son pas égal les sentiers ou les ardues pentes vertes, paraissait un autre homme ; il était fort, et sa force lui donnait une sorte de beauté ; il était brun, et la hâlure de son teint se fondait dans l’éclat de la chaude lumière qui remplissait le ciel clair et bleu ; il était calme, et sa tranquille sérénité quand, un taureau se retournant pour suivre la troupe d’un long regard, les dames poussaient de petits cris d’effroi, tandis que les messieurs, peu rassurés, pressaient le pas, donnait à sa personne trapue et pesante quelque chose de mâle, de poétique aussi. Les citadins au teint pâle, trop sveltes, vite hors d’haleine et s’épongeant le front, avec leurs chapeaux à voile, leurs parasols, leur bâton à pique, tout leur attirail de touristes, faisaient penser à de ridicules insectes, à des larves incomplètes et rampantes ; il était, lui, comme le génie de la montagne, bien chez lui parmi les hautes herbes, les touffes drues des rhododendrons défleuris, les gentianes jaunes dressées comme des javelots sur leurs feuillages rêches, les fleurs étranges dont ses pas indifférents broyaient les grappes roses ou bleues. Il allait, sans hâte, comme porté par son pas allongé et régulier, n’ayant plus rien de cette lourdeur qui offusquait quand il était au repos, forcé de s’arrêter à chaque instant pour attendre les autres, ayant alors un bon sourire satisfait, un peu dédaigneux.

— Qu’a donc aujourd’hui Bouscatey ? dit M. Levieux ; il est très beau…

Et quand M. Ludin voulut railler et se montrer, quoique essoufflé, spirituel à ses dépens, Bouscatey lui jeta un regard qui le fit taire.

C’était, du reste, la dernière course de M. Ludin. Deux jours après, il emballa ses chemises de flanelle et son complet de laine grise, et, ayant revêtu un veston coupé à la dernière mode, partit après de froids adieux à la compagnie. M. Levieux avait remarqué que, la veille, il avait eu une longue conversation avec Mlle Delangle, qui eut les yeux rouges.

— Avez-vous vu ? dit-il malicieusement à son voisin de table… Il est parti… Elle a pleuré… Les actions de Bouscatey sont à la hausse…

On rit et l’on continua à plaisanter Marguerite sur son futur mariage.

IV

Personne n’y croyait, à ce mariage invraisemblable de la carpe et du lapin, selon l’expression de M. Levieux. Quand, par hasard, on en parlait, avec un semblant de sérieux, il faisait :

— Bah ! elle est trop jolie fille, trop jeune et trop intelligente pour faire une pareille bêtise !… Comment pourrait-elle vivre dans ce trou de village ?… Et puis, épouser un gaillard pareil, qui a des mains et des pieds d’une aune… Non, non… c’est impossible !… Elle s’amuse un peu, voilà tout !…

Cela résumait l’opinion générale. Pourtant, comment ne pas remarquer que, quoi qu’il n’eût plus le prétexte du portrait, Bouscatey venait tous les jours s’installer auprès de Marguerite, qui l’accueillait avec un enjouement demi-plaisant, demi-sérieux, presque amical ? À côté de lui, comme quelques jours auparavant à côté de M. Ludin, elle faisait, le soir, les cent pas sur la route, et dans les ombres du couchant, on voyait sa nette et gracieuse silhouette passer et repasser longtemps à côté de l’épais et trapu montagnard.

— On voit qu’ils sont faits l’un pour l’autre, raillait M. Levieux.

Et le village entier les observait avec une stupéfaction indignée. Les jeunes filles, au lavoir, pouffaient de rire et se poussaient du coude quand elles voyaient Bouscatey, endimanché tous les jours, aborder Marguerite avec son dandinement habituel et son air cauteleux. Quant aux hommes, ils le suivaient de regards silencieux, puis haussaient les épaules ou plissaient le front. Quelquefois le guide Prunier murmurait :

— Cet imbécile de Bouscatey !…

L’été tirait à sa fin ; des neiges hâtives, tombées sur les montagnes prochaines, rafraîchissaient l’air. Le père Pellomel voyait tristement ses hôtes partir l’un après l’autre, leurs bagages charriés par l’âne de la poste, qui n’en pouvait plus. Marguerite prolongeait son séjour.

— Adieu, madame Bouscatey ! lui dit en la quittant M. Levieux, qui partit le dernier… À l’année prochaine !…

Elle sourit, et répondit :

— À l’année prochaine !…

Et M. Levieux commença à croire qu’elle ne plaisantait pas.

Elle s’était décidée, en elle – ou résignée – qui dira ce qui se passait en elle ?… Le départ de Ludin, qui ne lui plaisait guère, qu’elle eût préféré pourtant, lui rappelait ses amères déconvenues ; en voyant cet homme s’éloigner d’elle, comme tant d’autres qui l’avaient bercée de paroles douces et vaines, elle songeait à son triste avenir : ennui, solitude, servage et pauvreté. D’autre part, elle s’était familiarisée avec cet être primitif et bon, aux regards de chien fidèle, qui ne manquait pas de finesse dans sa demi-sauvagerie, et qui, dans son vrai milieu, dans son cadre, finissait par paraître, à sa manière, presque beau. Jamais elle ne s’était sentie aussi libre que pendant ces deux mois qui venaient de fuir, et la liberté, n’est-ce pas presque le bonheur ? La montagne l’avait conquise, elle l’aimait : elle se sentait prise de terreur à l’idée de retraverser l’Europe et de recommencer à enseigner la grammaire et le piano à une nouvelle génération de petits princes russes ; elle avait un immense besoin de prendre enfin racine quelque part, fût-ce sur ce peu de terre, parmi ces rochers, dans cet humble chalet de bois, où sautillait la tante Jacqueline. Et puis surtout, comme les êtres pris entre deux dangers, elle ne réfléchissait plus, elle se laissait porter par le hasard, elle flottait à la dérive…

Le jour où la nouvelle du mariage se répandit, officielle, incontestée, ce fut à Fins-Hauts une espèce de révolution. Ces braves gens, d’habitude absorbés par les difficultés de leur lutte pour la vie et peu préoccupés les uns des autres, semblaient tout à coup transformés. Les femmes au lavoir, les hommes à l’auberge – en temps ordinaire vide toute la semaine – péroraient, gesticulaient, riaient. Ils se méfiaient depuis longtemps, et pourtant ils ne pouvaient croire que cette grande fille qu’ils voyaient depuis le printemps, avec cette nuance de mépris qu’ils ont pour les étrangers, flâner le long de leurs chemins ou fouler leurs herbes, allait désormais vivre parmi eux, comme eux, de leur vie, dans un de leurs chalets. C’était de la colère et de l’indignation : les uns, comme Prunier, qui avaient une fille à marier, se trouvaient frustrés d’une espérance légitime, presque d’un droit ; les autres, plus désintéressés dans l’affaire, épousaient leurs rancunes par esprit de corps. La tante Jacqueline était partie, en déclarant que pas un jour de plus elle ne s’occuperait de son neveu. Elle s’était réfugiée chez les Prunier, et passait ses journées à verser de l’huile sur le feu, terrible, portant son exaspération d’un chalet à l’autre. Bouscatey était donc obligé de faire lui-même son lit et sa cuisine, et ce n’était pas commode, car l’épicier lui jouait de temps en temps le tour de lui refuser des choses indispensables, du sucre ou des chandelles. On riait sur son chemin, les gamins lui faisaient des niches ; plus d’une pierre vint frapper ses volets dans le silence du soir. Il ne se troublait pas, d’ailleurs, n’essayait de parler à personne et ne semblait s’apercevoir de rien. Le curé, qui l’aborda un jour, ne put rien tirer de lui :

— Alors, mon garçon, tu te maries ?…

— Oui, monsieur le curé.

— Et c’est vrai, que tu épouses… cette demoiselle ?

— Oui, monsieur le curé.

— As-tu bien réfléchi ?

— Oui, monsieur le curé.

— Tu ne crois pas qu’une fille de village aurait mieux fait ton affaire ?… la fille Prunier, par exemple ?…

— Non, monsieur le curé.

— Mais, malheureux, crois-tu que la femme pourra vivre comme tante Jacqueline et toi vous viviez !… As-tu pensé qu’il lui faudra de beaux meubles et de la viande tous les jours ?… Qu’est-ce qu’elle fera en hiver ?… Qui est-ce qu’elle fréquentera au village ?… As-tu pensé à toutes ces choses ?…

Le curé s’arrêtait un instant entre chaque phrase, attendant une réponse qui ne venait pas. Bouscatey restait immobile devant lui, la tête basse, l’air humble et têtu :

— Tout ça s’arrangera, fit-il enfin.

Et le curé s’éloigna en concluant :

— Tu es un écervelé, Bouscatey… Tu n’es pas au bout de tes peines, va !…

Autour de Marguerite, la curiosité, d’abord étouffée, devenait peu à peu familière et irrespectueuse. On la détaillait, on la regardait sous le nez, on lui adressait des saluts ironiques. Elle n’eut d’ailleurs pas le temps de s’apercevoir de cette hostilité qu’elle ne prévoyait guère ; elle descendit à la plaine pour ses préparatifs.

Ce furent alors quelques semaines remplies de péripéties.

Il y eut d’abord la publication des bancs : jamais l’église n’avait été si pleine ni si houleuse. Un grand silence se fit quand le curé commença : « Il y a promesse de mariage entre… » Des rires accueillirent le nom de Bouscatey, et se changèrent en murmures d’étonnement quand fut proclamé l’âge de la fiancée : trente-quatre ans, quatre ans de plus que Bouscatey !… Qui s’en serait douté à la voir si svelte et l’air si jeune ?… Il en avait fallu, des pommades et des eaux de toilette !…

Et, en rentrant de l’église, on resta longtemps, par groupes, sur la place :

— … Cet imbécile de Bouscatey !… Plus bête encore qu’on ne l’aurait cru !…

Ce furent ensuite les détails de l’installation. Bouscatey procédait sournoisement, en cachant ses menées. De temps en temps, il disparaissait pour deux ou trois jours : personne ne l’avait vu partir, mais on constatait son absence, et l’on disait en goguenardant :

— Il est chez sa belle… pour sûr.

À chaque instant, on voyait arriver d’énormes caisses qu’il fallait déballer sur la place, parce qu’elles ne pouvaient passer par l’étroite porte du chalet ; et l’on regardait avec des yeux ronds les beaux fauteuils en acajou, recouverts de reps, le dressoir, l’armoire à glace, toutes sortes de meubles inconnus à Fins-Hauts. Il se forma un rassemblement quand on amena le piano, qu’on eut mille peines à introduire, d’autant plus que personne ne voulait aider, et que le voiturier, seul avec Bouscatey pour la besogne, pestait, et jurait qu’à eux deux ils n’en viendraient jamais à bout. Un autre jour, ce furent des ouvriers, avec des rouleaux de papier peint, et de grands pots de vernis ; la tante Jacqueline profita d’un moment d’absence de son neveu pour se glisser dans le chalet, et en sortir émerveillée, comme si elle avait entrevu un palais des Mille et une nuits. On n’entendait plus que des phrases où se mêlaient le blâme et l’envie, comme celles-ci :

— Est-il riche, tout de même, cet imbécile de Bouscatey !…

— Bien plus riche qu’on ne croyait !…

— Seulement, ça finira mal !…

— Si son pauvre père le voyait !…

Un moment, le bruit courut que ce n’était pas lui qui était riche, mais sa fiancée. Malheureusement, Pellomel, qui descendit à Lausanne pour ses affaires, en rapporta des renseignements très précis sur l’état de fortune, la vie et la famille de Marguerite, la légende s’écroula et il n’en demeura qu’un plus grand mépris de la « demoiselle ».

Le mariage se fit mystérieusement, comme l’installation, à Lausanne. Bouscatey n’y invita personne, pas même la tante Jacqueline, qui fut furieuse :

— Il veut faire le fier, dit-on. Il verra bien !…

Et, pour le punir, le soir de son retour, on lui donna un charivari.

Il était arrivé dans l’après-midi. La mère Prunier, qui l’avait rencontré, lui avait montré le poing. Et le soir, vers neuf heures, tout le village se rassembla devant son chalet, avec des casseroles, un tambour, des cloches de vaches, un cricri, un cornet à piston, tous les instruments bruyants qu’on put trouver, ils s’étaient approchés en grand silence pour le mieux surprendre. Prunier dirigeait. Il fit un signe, et le tapage éclata soudain : le tambour battit la charge, le cornet glapit ses notes perçantes, les cloches s’agitèrent ; puis, les voix se mirent de la partie ; on hurla : « Bouscatey !… Bouscatey !… Bouscatey… et sa donzelle !… » tandis que des pierres frappaient les contrevents vernis à frais.

Marguerite, d’abord stupéfaite, comprit et se mit à pleurer. Bouscatey la regarda sans rien dire, de ses bons yeux tendres et désolés.

Le tapage augmentant, elle eut peur et se rapprocha de lui :

— Ils vont enfoncer la porte ! fit-elle… Ce sont des sauvages !…

Ils se lassèrent pourtant de crier et d’agiter leurs instruments : leurs rires, leurs pas s’éloignèrent, le silence se rétablit :

— Qu’est-ce que tu leur as fait ? demanda Marguerite à son mari.

Bouscatey haussa les épaules :

— Rien, fit-il… Ils m’en veulent, parce que je me suis marié sans eux, je pense !…

Justement, l’hiver commençait : un rude hiver qui, dès la fin d’octobre, avait jeté un pied de neige sur les chemins. Les petits chalets bruns, avec leur cheminée qui fumait sans cesse, étaient isolés et perdus dans cette immensité blanche que dominaient les fantômes blancs des hautes montagnes. Bientôt, les routes étant coupées, les lettres et les journaux n’arrivèrent plus que de temps en temps. Pas un bruit dans le village, jamais ! Les gens travaillaient, chez eux, à des coutures, à des raccommodages, silencieux autour du poêle qui ronflait. Le dimanche, ils se rencontraient à l’église, où Bouscatey et sa femme n’osaient pas aller. Ils étaient seuls, absolument seuls, aussi seuls que dans une île déserte. Une bonne, qu’ils avaient engagée, était repartie au bout de quinze jours ; et comme Marguerite ne voulait pas que son mari la quittât, comme elle ne pouvait descendre à la plaine par la neige dont la couche s’épaississait toujours, ils ne pouvaient la remplacer. Pour vivre, rien autre que des salaisons, des pommes de terre, quelques conserves : et l’estomac de la jeune femme ne s’accoutumait pas à ce régime sans variété. Les livres, dévorés dans l’ennui des jours et des soirs, n’étaient plus qu’une fatigue ; le piano était devenu fastidieux aussi ; Bouscatey, le pauvre, avait dit tout ce qu’il pouvait dire, et leurs conversations n’étaient plus que quelques phrases échelonnées entre le matin et le soir. En ouvrant les volets, il déclarait :

— Il fait beau temps aujourd’hui… moins froid qu’hier.

Elle haussait les épaules, et demandait ironiquement :

— Il n’y a plus qu’un mètre et demi de neige ?…

À midi, il risquait une plaisanterie sur la viande salée qui revenait toujours pour changer. Elle le foudroyait du regard, ou soupirait :

— Si l’on avait des œufs, au moins !…

Quand il la trouvait étendue sur le sofa, les yeux errants dans le vide, il disait en essayant de rire :

— Si l’on pouvait dormir tout l’hiver, comme les marmottes, hein ?…

Elle répondait froidement :

— Oui, mais on ne peut pas…

Pas d’épisode, pas de dispute, rien. Bouscatey était un mari modèle. Marguerite ne se plaignait jamais. Une fois seulement, elle soupira :

— Si nous pouvions vivre ailleurs qu’ici…

Bouscatey plissa son front et répondit :

— Je ne suis pas assez riche pour aller demeurer à la ville.

— Même en vendant tout ?…

— Oui, même en vendant tout…

Encore s’il n’y avait pas eu la haine de tout ce village !… Mais elle pesait sur le toit du chalet comme la neige, plus froide et plus lourde encore. Quand Bouscatey et sa femme se hasardaient à sortir, les jours où les chemins étaient praticables, les fenêtres s’ouvraient à leur passage, des rires et des quolibets les suivaient, ils se sentaient poursuivis comme par un nid de guêpes irritées. Ils étaient des parias, des lépreux, qu’on aurait sûrement lapidés sans la peur des gendarmes. Le curé était venu les voir une fois, et ils lui avaient fait fête. Mais on lui en voulut, et, comme il n’était pas très brave, il ne revint pas.

— Que veux-tu, mon garçon ? dit-il à Bouscatey, qui lui rendait sa visite, tu as blessé l’opinion publique, et il faut bien que je compte avec l’opinion publique, moi !…

Et quand Marguerite demanda à son mari :

— Pourquoi donc est-ce que le curé ne revient pas ?

Il dut répondre :

— C’est qu’il est comme les autres…

Ce jour-là, elle reprit son idée :

— Et tu ne veux pas partir !… Mais je m’en irai, moi, je ne puis pas vivre ainsi !…

— Nous verrons, fit-il.

Un matin, la cloche se mit à sonner, et Bouscatey dit :

— Il y a quelqu’un qui est mort !…

En effet, la place fourmillait d’ombres emmitouflées, presque mystérieuses, sous une averse de neige. Tout le village était réuni ; et les visages aux traits durs des montagnards avaient cette expression de condoléante indifférence qu’ils prennent en tous pays dans ces occasions-là.

— Qui donc est-ce qu’on enterre ? se demandait Bouscatey, et tandis qu’il se répétait les noms des notables, les effaçant à mesure qu’il voyait passer l’un d’entre eux, il sentait comme la secousse d’une invisible chaîne, celle qui liait sa vie à ces vies proches et sœurs, qu’il avait si longtemps côtoyées, et qui n’étaient plus rien pour lui ; oui, ces gens qui le repoussaient, il les aimait ; non pas individuellement, tel ou tel d’entre eux, Pellomel ou Prunier, mais tous ensemble, comme s’ils eussent été un corps dont il était un membre.

Quand la bière sortit de l’église, Bouscatey n’y tint plus :

— Il faut pourtant savoir qui est mort, dit-il à sa femme.

Et il sortit…

À peine mêlé à la foule, il s’aperçut qu’on feignait de ne pas le voir, on s’écartait de lui. Un instant, il resta hésitant, très timide, ne sachant à qui s’adresser. Enfin, il aborda Pellomel : c’était son meilleur camarade, le plus riche du village après lui, son compagnon quand autrefois il allait à la chasse au chamois ; bien souvent ils s’étaient tendu la main dans des passes difficiles.

— Dis-moi qui est mort, Pellomel ?

Pellomel le toisa d’un regard méprisant, mit les mains dans ses poches et lui tourna le dos.

Un murmure d’approbation courut dans le groupe qui l’entourait…

Lentement, Bouscatey traversa la place, allant vers Prunier, qui se tenait tout près de l’église. Il lui frappa sur l’épaule.

— Et toi, Prunier, veux-tu me répondre ?… Qui est-ce qui est mort ?…

Prunier fit le geste de se secouer, comme si la main de Bouscatey l’avait taché, et tourna sur ses talons, comme Pellomel. Évidemment, ils s’étaient donné le mot, tous : s’adresser à d’autres, c’était s’exposer à de nouveaux affronts. Le curé sortait de l’église, marchant droit devant lui comme s’il ne voyait personne et suivi de ses enfants de chœur. Quoiqu’il fût dans toute la pompe de son office, Bouscatey osa cependant le tirer par son étole :

— Pardon, monsieur le curé… Dites-moi qui est mort, je vous prie ?…

Sans s’arrêter et sans lever les yeux, le curé répondit, en baissant la voix :

— C’est ta tante Jacqueline !…

Bouscatey resta comme écrasé. Le cortège s’organisait et se mettait en marche, derrière le curé et les enfants de chœur ; il défila lentement, puis disparut. Bouscatey rentra dans son chalet.

— Tu ne sais pas qui est mort ? dit-il à Marguerite : c’est ma tante Jacqueline…

Et, s’affaissant sur un de ses beaux fauteuils en reps, il se mit à pleurer.

Très émue aussi, Marguerite vint lui poser doucement la main sur l’épaule, et, au bout d’un moment, comme il se calmait un peu, elle, lui dit :

— Tu vois bien qu’il nous faut partir…

— Oui, partons, partons ? fit-il alors… Allons-nous-en où tu voudras… bien loin d’ici… en Amérique…

 

Et voilà pourquoi Bouscatey et sa femme partaient pour le Buenos-Ayres, suivis de tout le village, qui ne les boudait plus et se moquait encore d’eux.

LE TABAC DE MON ONCLE JACQUES

Il était bien de la famille, mon oncle Jacques !

Sa caractéristique, en effet, à ma famille, c’est l’esprit d’initiative et le manque d’esprit de réalisation. Les Daranne, dont je suis, auraient fait des choses prodigieuses, s’il suffisait de semer et si les graines poussaient toutes seules. Ils ont commencé à se distinguer dans les domaines les plus divers, et n’ont jamais poussé jusqu’au bout aucune de leurs entreprises : en sorte qu’ils ont perdu leurs efforts et leur peine. Vers l’an 1600, un Daranne fut brûlé en Italie, pour avoir failli embrasser la Réforme. Il n’avait que failli, on le brûla tout de même, et les chroniques du temps racontent que, dans son bûcher, il claquait des dents de terreur d’être damné : damné si la Réforme venait de Dieu, puisqu’il s’y était soustrait ; damné si elle venait du diable, puisqu’il s’en était approché. La triste histoire de cet ancêtre est, en tragique, celle de tous ses descendants : ils sont pleins de bonne volonté, actifs, audacieux quelquefois, mais ne savent jamais ce qu’ils veulent et finissent toujours par jeter le manche après la cognée…

C’est parce qu’il était un Daranne que mon oncle Jacques, après avoir travaillé à lui seul plus que vingt-cinq hommes laborieux, entrait, pauvre comme un rat d’église, dans sa cinquantième année. Sa carrière était une étourdissante succession d’avatars : d’abord, des études de philosophie qui lui remplissaient l’esprit de vague : puis un stage dans une maison de banque ; puis l’émigration ; il vendit des moutons à la Nouvelle-Zélande, s’y enrichit, et alla se ruiner en Cochinchine, dans la culture du quinquina. Rentré au pays, il dirigea une papèterie, inventa une canne à parapluie, un nouveau système de fermoirs pour les porte-monnaie, une poudre à feux d’artifice ; sa dernière « création » était une fabrique de cigarettes de tabac d’Orient, fondée en compagnie avec un Polonais. Le Polonais fuma tant qu’il voulut pendant trois mois, puis disparut ; mon oncle Jacques liquida, et garda pour compte une forte provision de tabac qu’il essayait d’écouler tant bien que mal. Il vieillissait, son énergie s’était épuisée, et l’esprit d’initiative étant émoussé, il lui poussa un peu d’esprit de réalisation. Il renonça aux « affaires » ; puis, comme il fallait vivre, lui, sa femme et ses trois enfants, il réussit à se faire nommer juge de paix dans sa ville natale. Ses émoluments étaient fort minimes ; mais ma tante Hélène avait été à si rude école qu’elle savait se contenter de peu ; et puis, il y avait les jours où l’on vendait une toupine de tabac : ces jours-là, on faisait une provision de beurre, et il y avait un savoureux « coucou à la Drachée[2] » dont j’avais toujours ma part.

Comme mon oncle Jacques, mon oncle Jean était un Daranne ; mais un Daranne très différent : l’espèce est riche en variétés. Comme beaucoup de jeunes Suisses, il était parti de bonne heure pour remplir quelques fonctions de précepteur en Russie. C’était un joli garçon, élégant d’allures, aux traits fins, à la voix sympathique, remarquablement intelligent, mais chez lequel une immense paresse avait tué, ou plutôt transformé « l’esprit d’initiative » : ce trait dominant de sa race était devenu, chez lui, une propension singulière aux chimériques espoirs, aux attentes de « chances » irréelles, ou, comme disait pittoresquement mon grand-père, « de petits oiseaux qui vous tombent tout rôtis dans la bouche ». Tout enfant, il creusait son jardin pour trouver un trésor ; un peu plus tard, il prit des billets à toutes les loteries, et la seule chose qu’il inventa jamais, lui, hélas ! ce fut une martingale… Sitôt qu’il l’eut trouvée, devant le premier tapis vert où le hasard l’avait poussé, il en devint l’esclave. Elle le traîna de casino en casino, de la roulette au baccarat, vida son intelligence, ravagea son cœur, fit de lui un aventurier sans autre foyer que les maisons de jeu, sans autre foi que les cordes de pendus et les vieux fers à cheval. Il courut le monde, gagnant, perdant surtout ; vivant, Dieu sait comme ; affolé par le rêve des millions qu’il voyait courir sous le râteau des croupiers. De temps en temps, il reparaissait au pays, toujours correct malgré sa misère noire, avec de belles manières distinguées, et un sans-façon du meilleur monde. Il s’installait à l’hôtel de l’Ange, dont la cuisine lui plaisait, et faisait porter sa note chez l’oncle Jacques ; et sitôt qu’il avait réussi à lui soutirer quelque chose, à lui et à ma tante Agathe, il disparaissait de nouveau. Une seule fois son passage fut triomphal : il avait gagné une forte somme à Saxon, et il allait à Monaco poursuivre sa veine et appliquer en grand sa martingale. Il ne s’arrêta qu’entre deux trains : le temps d’apporter des cadeaux à tout le monde. J’eus, pour ma part, un beau polichinelle, plusieurs boîtes de soldats de plomb, et surtout un magnifique cheval de bois, avec une crinière véritable, pour lequel je vouai à mon oncle Jean une reconnaissance éternelle. S’il apportait, en passant, des cadeaux pareils, que serait-ce quand il aurait gagné beaucoup d’argent et reviendrait « pour tout à fait », comme il l’avait promis ? Et je l’attendais, rempli de confiance… Hélas ! « Ce qui vient par la flûte s’en va par le tambour, » comme disait mon grand-père.

Les louis de hasard disparurent comme ils étaient venus, et, moins de trois semaines après son triomphe, on revit le pauvre oncle Jean, décavé, vanné, sinistre, la figure longue, les yeux battus, amaigri par vingt nuits de fièvre et jurant qu’on ne l’y prendrait plus.

On l’y reprit, et combien de fois !... Et on l’y reprendrait encore. J’ai dans l’idée que sa martingale était une bonne martingale : c’est pour cela qu’il y tenait tant ; seulement, comme il était de la famille, il ne savait pas l’appliquer, voilà tout !

Dans l’année 1873, l’oncle Jean vint trois fois dans notre petite ville.

La première fois, dans l’hiver, il réussit à soutirer mille francs à mon oncle Jaques, sous prétexte d’un cautionnement qu’il devait déposer pour obtenir une place de commis-voyageur dans une maison d’horlogerie. C’était un gros morceau, mais l’oncle Jaques était radieux et répétait :

— Cette fois, Jean va entrer dans la vie régulière : il est sauvé !

Oui, sauvé ! Au printemps, ce fut bien une autre histoire : il avait quitté sa place, – s’il l’avait jamais eue ; – il était un misérable, il laissait derrière lui une dette dangereuse, terrible (il roulait les yeux en le disant), une dette qui pouvait le conduire sur les bancs de la correctionnelle… Il fallait trois mille francs pour sauver l’honneur de son nom… Cela coïncidait avec le départ du Polonais, et vous pouvez vous imaginer si mon oncle Jacques était disposé à prendre une telle somme sur le peu qui lui restait. On réunit la famille, on délibéra, on discuta : tante Agathe, qui ne touchait jamais à son petit patrimoine, « par principe », offrit une partie de ses économies ; l’oncle Jean pleura, sanglota, menaça de se brûler la cervelle, et finit par avoir ses trois mille francs, avec lesquels il disparut.

Ce n’était pas tant la perte de l’argent qui fendait le cœur de l’oncle Jacques ; il avait assez perdu lui-même pour ne pas s’en émouvoir outre mesure ; mais le passage de l’oncle Jean mettait toujours la ville sens dessus dessous, et à présent qu’il était juge de paix, il devait bien penser à ménager l’opinion. Jean Daranne était connu comme le loup blanc. On le guettait aux portes, on notait s’il était plus gras ou plus maigre, on s’interrogeait curieusement sur son compte : « Où a-t-il pu aller ?… De quoi vit-il ?… Qu’est-ce qu’il fait ?… » On plaignait sa famille, à cause des chagrins immérités qu’il lui causait. Et les bonnes gens, en rencontrant mon oncle Jacques, ne manquaient jamais de lui demander, avec une commisération un peu goguenarde :

— Eh bien ?… votre frère est donc revenu ?

Oh ! ce revenu, tout ce qu’il cachait de sous-entendus cruels !…

Aussi, tant que durait la visite de l’oncle Jean, l’oncle Jacques n’osait pas se montrer dans les rues : et pour lui, l’actif, l’homme du mouvement perpétuel, c’était une rude privation. Il tournait alors dans son petit appartement comme un fauve dans sa cage, exaspéré par la réclusion, anathématisant son frère et jurant que les enfants trouvés sont bien heureux de n’avoir pas de famille, puisque la famille n’est qu’une source d’embarras. Et il poussa un grand soupir de soulagement quand l’oncle Jean fut parti avec ses trois mille francs :

— Cette fois, dit-il à tante Agathe, j’espère que c’est pour longtemps !

Pour longtemps ?… Un mois après, l’oncle Jean revenait encore, – non pas seulement piteux et vanné, mais malade, cette fois, gravement malade, atteint d’une mauvaise bronchite qui paraissait devoir l’emmener, se disant perdu et pleurant sur lui-même. Toute la ville en fut attendrie. Mon oncle Jacques, exaspéré, refusa de croire à la maladie : c’était une feinte, disait-il, comme le revolver, comme le cautionnement, comme les serments de ne plus recommencer. Et rien ne l’ébranla. Il sortait la tête haute, aussi calme que si l’oncle Jean eût été à l’autre bout du monde ; et, quand quelque voisin lui demandait, l’air goguenard et sournois :

— Est-ce que votre frère va donc s’installer au pays tout de bon ?…

Il répondait, brusquement :

— Ne me parlez jamais de ce chenapan !...

Selon son habitude, l’oncle Jean s’installa à l’hôtel de l’Ange. Mais comme sa maladie se prolongeait, comme il était obligé de garder la chambre, comme il lui fallait quelqu’un pour le soigner, comme l’oncle Jacques, persévérant dans son accès d’énergie, avait été déclarer à l’aubergiste qu’il ne payerait pas un sou de la note, il n’y pouvait rester. Il parlait de l’hôpital avec résignation, à la grande pitié de ceux qui allaient le voir. Ce fut alors que la tante Agathe, qui m’élevait, se décida à le prendre chez elle.

Ma tante Agathe, elle, n’était de la famille que par la foi aveugle qu’elle vouait aux inventions de l’oncle Jacques et à la martingale de l’oncle Jean ; mais, totalement dépourvue de l’esprit d’initiative et douée au contraire à un haut degré de l’esprit de conservation, elle leur fermait sa bourse à tous deux ; en sorte que, malgré leurs fréquents appels, elle avait réussi à conserver intact son petit patrimoine, qui lui rendait un intérêt moyen de quatre pour cent, dont elle se contentait prudemment. Pourtant, le sincère apitoiement que lui causa la maladie de son frère, sa frayeur d’être obligée d’aller le voir à l’hôpital, et les jugements de la ville qui s’indignait contre la cruauté des Daranne, triomphèrent de sa réserve habituelle. En vain l’oncle Jacques lui répétait :

— C’est un serpent que tu vas réchauffer dans ton sein ! tu t’en repentiras…

Elle répondait :

— Notre frère ne peut pourtant pas mourir à l’hôpital !…

Et elle sacrifia son joli petit salon de vieille fille, ce salon bleu qui était son orgueil et toute sa coquetterie. On tira le canapé dans un coin, la table ovale dans un autre, on apporta un lit de fer, et le lamentable oncle Jean arriva en voiture, effrayant de maigreur, de toux, d’oppression, d’étouffements, tellement qu’on croyait à chaque instant qu’il allait rendre l’âme. À partir de ce moment, tante Agathe n’eut plus d’autre idée que de le guérir et de le réconcilier avec son frère ; et sa vie se partagea entre ses devoirs de garde-malade et de laborieuses négociations infructueuses :

— Jacques, il faut lui pardonner !… Viens le voir… Il le demande…

— C’est pour me soutirer de l’argent. Non !

— Jacques, tu es cruel… Il n’en a plus pour longtemps… Pardonne-lui donc, puisqu’il va mourir !…

— Il s’en garderait bien… Tu verras qu’il nous enterrera tous…

— On dit ces choses-là, et après on regrette de les avoir dites, quand c’est trop tard !…

— Oh ! je t’assure que je n’aurai rien à regretter, tu verras !…

Pour la première fois de sa vie, l’oncle Jacques était perspicace : une semaine après son arrivée chez tante Agathe, l’oncle Jean entra en convalescence ; et au bout d’une seconde semaine, la bronchite avait disparu : les Daranne ont le coffre solide, comme disait mon grand-père ! Il fit sa première sortie au bras de sa sœur, en me donnant la main, puis il sortit seul ; et il ne parla pas de repartir. Il se trouvait bien : depuis des années, il n’avait pas habité une chambre comme le petit salon bleu, coquette, confortable, avec vue sur le Mont-Blanc ; jamais il n’avait mangé de bons petits plats soignés comme ceux qu’on lui faisait, ni bu à tous ses repas un vin comme le vieil yvorne qu’on lui donnait à cause de sa maladie ; qu’il continuait à demander à présent qu’il se portait bien, et que ma tante n’osait pas lui refuser. L’oncle Jacques triomphait et goguenardait à son tour :

— Je te l’avais bien dit, faisait-il quand sa sœur allait lui porter ses doléances. Et ça ne fait que commencer, tu n’es pas au bout, tu verras !…

En effet, elle n’était pas au bout. Ce terrible oncle Jean faisait de son appartement un antre inavouable : le salon bleu devenait une caserne ; des bouts de cigarettes traînaient sur le parquet ; des bouteilles à demi remplies rôdaient sur la cheminée, parmi les vases de porcelaine à fleurs ; il avait renversé un encrier sur le tapis de la table ovale et fait des taches de graisse à la carpette ; des livres inavouables restaient ouverts sur le canapé ; il rentrait à des heures indues ; et le matin, il restait au lit jusqu’à midi, achevant de perturber le ménage de la bonne vieille fille. Aussi tante Agathe était-elle très malheureuse ; moi, au contraire, j’étais content.

En effet, j’adorais l’oncle Jean. Il était resté pour moi l’homme du polichinelle, des soldats de plomb et du grand cheval de bois. Nous devenions tous les jours plus amis. Il me racontait ses voyages, il m’enchantait de fantastiques histoires où rayonnaient des plaisirs défendus. Il me conduisait au café à l’insu de tante Agathe, il m’apprit à fumer en cachette : bref, s’il ne fit pas de moi un fieffé mauvais sujet, ce ne fut pas sa faute. Naturellement, j’étais son confident : il m’expliquait comment l’injustice du sort le poursuivait depuis l’enfance, et il se plaignait à moi de la dureté de l’oncle Jacques, qui, disait-il avec force anecdotes à l’appui, avait toujours été un mauvais frère. En sorte que l’oncle Jacques m’apparut comme un monstre, et l’oncle Jean comme une pauvre victime. Je me passionnai pour celui-ci contre celui-là ; je rêvai de réparer selon mes forces la cruauté de la destinée ; et malheureusement le hasard me fournit une occasion de donner à l’oncle Jean, aux dépens de l’oncle Jacques, une preuve palpable de ma sympathie.

Un jour que, chez l’oncle Jacques, je jouais à cache-cache avec mes cousines, je découvris, dans une chambre obscure, les fameuses toupines de tabac : il n’y en avait plus que deux, deux pleines… Ce fut un éclair… Le commerce de l’oncle Jean avait troublé mon sens moral, et l’acte que je me décidai instantanément à commettre me parut, au lieu d’un vol qu’il était, un acte de justice ! Est-ce qu’un des romans lus dans le salon bleu ne m’avait pas conté l’histoire d’un gentilhomme devenu brigand pour venger les faibles et les opprimés ? Or, mon oncle Jean était un opprimé : mon oncle Jacques, un oppresseur ; donc, je pouvais, sans remords, prendre le tabac de mon oncle Jacques pour le donner à mon oncle Jean… Et, profitant de la liberté dont je jouissais dans la maison, de la confiance qu’on avait en moi, de mon air innocent, j’installai un petit manège régulier, grâce auquel, presque chaque jour, j’enlevais, dans une des toupines, une petite provision de tabac.

Mon oncle Jean était le plus insatiable fumeur que j’aie jamais connu : il fumait au lit, dès son réveil, dans la chaleur de l’édredon, et le soir, en lisant ses mauvais livres ; il fumait pour s’ouvrir l’appétit et pour faire sa digestion : il fumait, hélas ! même aux repas, et l’on peut penser si ma tante Agathe en souffrait. Ses doigts étaient « culottés » comme de vieilles pipes, ses dents, jaunes et rongées par la nicotine ; son maigre corps, comme embaumé et momifié ; aussi, comme il fut content lorsque je lui apportai sa première ration ! Il s’écria, d’un ton que j’entends encore :

— C’est du giobec, quelle chance !…

À coup sûr, il était aussi content que moi lorsqu’il m’avait apporté le fameux cheval de bois. Et comme il rit de bon cœur quand je lui expliquai d’où provenait ce tabac ! Comme il « la trouva bonne » ! Quelles plaisanteries de corps de garde il lança en soufflant sa fumée par le nez ! Comme il offrit des cigarettes à tout le monde, en disant, avec un coup d’œil malicieux à mon adresse :

— Goûtez donc, c’est du vrai tabac d’Orient, dont un ami m’a envoyé une provision !

Moi, j’étais fier de mon petit commerce comme d’une action d’éclat ; et l’impunité me rendit si impudent que je ne pus m’empêcher de rire, un jour que j’entendis l’oncle Jacques constater avec stupeur la diminution de ses « toupines ». Je savais qu’on aurait soupçonné la ville entière avant de penser à moi, à cause de ma réputation d’enfant sage : et je me gaudissais en pensant qu’on ne trouverait pas ; et même, pour aller plus vite, j’augmentai les doses ; l’oncle Jean ne pouvait plus ni tout fumer ni tout offrir ; il faisait provision et me disait, avec un clignement d’yeux reconnaissant, qui était ma plus belle récompense :

— Je l’emporterai avec moi, là-bas, quand j’y retournerai !

Pourtant, une belle fois, au moment où je remplissais mes poches, je me trouvai nez à nez avec Barbe, la vieille servante de l’oncle Jacques, qui s’était cachée pour guetter le voleur.

Ce fut un mauvais moment, je vous assure. Ma conscience se réveilla tout à coup, et, pour la première fois, je jugeai sainement ma conduite. Barbe, qui m’aimait beaucoup, était atterrée ; puis elle se mit à parler comme un livre, avec tristesse et volubilité : j’écoutai, très penaud, les mots d’honneur, d’honnêteté, de respect du bien d’autrui, qui tombaient à la file de ses bonnes vieilles lèvres, et il me venait, avec le sentiment de ma faute, une peur horrible de ses conséquences. Barbe conclut de mon écrasement que « je n’étais pas endurci », finit par se taire et me laissa partir. Je courus auprès de l’oncle Jean, qui, pensais-je, avec sa belle finesse, allait me trouver un moyen de me tirer d’embarras. Mais il devint très froid, et, au lieu de me consoler, me dit, en guise de morale :

— Mon cher, il ne faut jamais se laisser prendre.

Là-dessus, il sortit, et ne rentra pas dîner : mon oncle Jean n’aimait pas les tempêtes.

Je dînai fort mal, sous l’œil inquiet de ma bonne tante Agathe, qui me demandait « où j’avais mal » et me couvait de regards maternels. Et au dessert, comme je venais de refuser de la tarte aux pommes, on vit arriver l’oncle Jacques…

Il était furieux, violet, les yeux hors de la tête, et je compris immédiatement qu’il allait se passer des choses terribles. D’abord, il mit tante Agathe au courant, en deux mots :

— Tu sais, mon tabac ? Eh bien, c’est lui !

Puis il s’approcha tout près de moi, les bras croisés :

— Toi, tu vas voir !… Ça ne se passera pas comme ça, tu penses bien, et nous aurons à causer ensemble !… Seulement, d’abord, je veux savoir ce que tu en fais, de ce tabac volé ?... Est-ce que tu le fumes, par hasard ?

Je ne répondis rien, et mon silence fut pris pour un aveu.

— Ah ! tu fumes !… Avec tes airs de sainte Nitouche !… Il ne te manquait plus que ce vice-là, mauvais drôle !

Ici, tante Agathe essaya d’intervenir :

— Jacques, je t’en prie, on le punira, mais…

Il lui coupa la parole.

— Laisse-moi tranquille !…

Et se retournant vers moi :

— Ah ! tu fumes !…

Il se mit à arpenter la chambre, cherchant sans doute quel supplice il fallait m’infliger, puis revint à moi si menaçant que tante Agathe, pâle comme une morte, s’écria :

— Jacques, tu vas le tuer !…

Il haussa les épaules, et, m’ayant acculé dans un angle de la chambre, il reprit :

— Mais tu ne peux pas fumer tout ce que tu voles… Un sergent de zouaves n’y suffirait pas… Que fais-tu du reste, dis ?…

Je continuai à me taire.

— Une provision, peut-être ?

Je fis signe que non.

— Est-ce que tu le vendrais, par hasard ?…

Cette supposition me parut si outrageante que je ne pus m’empêcher de m’écrier :

— Ah ! non !…

— Alors tu le donnes !… À qui ?… À des coquins de ton espèce ?…

Je m’enfermai dans mon silence. Tante Agathe pleurait à chaudes larmes.

— Tu ne réponds pas !… Ah ! bandit !… Je vais te faire répondre, moi ! Je veux savoir ce que tu as fait de mon tabac, entends-tu ? Je veux savoir avec quels filous tu t’arranges pour voler ton oncle…

Ces mois de « coquin », de « voleur », de « filou », qui revenaient sans cesse, m’exaspéraient tellement qu’ils m’inspirèrent tout à coup un courage inattendu. Mes sophismes me revinrent à l’esprit : je me rappelai que je n’étais pas un voleur, mais un justicier ; et, regardant mon oncle Jacques bien en face, je lui dis :

— Vous voulez savoir ce que j’en ai fait, de votre tabac ?… Eh bien ! je l’ai donné à votre frère… oui, à votre frère, à l’oncle Jean… qui serait mort à l’hôpital s’il n’avait eu que vous !...

J’avais fait le sacrifice de ma vie. Tante Agathe se précipita en avant pour empêcher l’oncle Jacques de me mettre en pièces… Mais toute sa colère était tombée, au brave homme. Il me regardait d’un air ahuri, la bouche entr’ouverte, un voile devant les yeux. Il ne put que balbutier :

— Tu… tu… tu…

Puis il fit deux fois le tour de la chambre, les mains derrière le dos, sans un mot, et s’en alla. Moi, je relevai la tête, et je dis à tante Agathe, d’un ton vainqueur :

— Vous voyez… Il a bien senti qu’il était dans son tort.

Le lendemain, je n’attendis pas que l’oncle Jean, qui était rentré fort tard, fût sorti de sa chambre, pour aller lui conter la mise en fuite de l’oncle Jacques. Éveillé et rêvassant, il envoyait au plafond la fumée de « mon » tabac.

— Eh bien ! fit-il d’un ton dégagé, tu as encore les quatre membres entiers ?…

Après le récit circonstancié de l’aventure, voilà qu’au lieu de me féliciter, il s’attendrit vivement, et avec des larmes dans la voix s’écria :

— Le pauvre Jacques !... C’est tout de même un bon frère !… Je savais bien qu’il m’aimait, malgré tout ! À sa place, ce n’est pas moi qui aurais pris les choses ainsi, je t’en réponds !… Tu ne t’en serais pas tiré à si bon compte !… Je vais aller le voir, lui demander pardon, lui rendre ce qui me reste de son tabac ! On ne peut pas rester fâché avec un si brave homme !...

Je ne comprenais pas : je compris dans la suite…

C’était un fin diplomate, allez, que l’oncle Jean ! et si, au lieu de courir après sa martingale, il s’était servi de ses facultés, il aurait fait un joli chemin dans le monde !… Le lendemain, il ne s’occupait pas plus de moi que si je n’existais pas, il s’était réconcilié avec l’oncle Jacques : et, huit jours après, il disparaissait avec un billet de mille francs qu’il lui avait soutiré…

LES KNIE

J’ai tellement aimé les saltimbanques, quand j’étais enfant, qu’à présent encore je me laisse attirer quelquefois, par les boniments, dans les baraques des fêtes foraines. Et là, pendant qu’un maigre cheval fait le tour de la piste sous le fouet de l’écuyer, qu’un clown grimace, qu’un hercule jongle avec des poids, pendant que glapissent les cuivres faux de l’orchestre, de vieux souvenirs oubliés s’estompent dans ma mémoire, se précisent peu à peu, – et je me refais petit, et je m’amuse, – comme autrefois dans la petite ville où j’ai vécu mes quinze premiers ans…

Donc, un jour que je revenais de l’école, mon sac de collégien sur le dos, ma tante « la syndique », qui prenait le frais devant sa porte, m’arrêta au passage et me dit :

— J’ai une bonne nouvelle à t’apprendre : les Knie vont arriver !

J’ouvris de grands yeux, des yeux qui ne comprennent pas.

— Oui, reprit-elle, les Knie… Tu les as oubliés ?… On « t’y a pourtant conduit » quand ils sont venus pour la dernière fois, il y a trois ans. Les saltimbanques, tu sais bien ?…

En ce temps-là, mes souvenirs ne pouvaient guère avoir trois ans.

Pourtant, je me rappelais qu’à une époque qui me semblait très éloignée et où je n’allais pas encore à l’école, on m’avait conduit à un spectacle éblouissant, sur la place d’Armes – si bien dénommée Perd-Temps. Qu’était-ce au juste ? Je ne savais. Tant de choses s’étaient passées depuis cette époque-là ! J’avais appris à lire et à jouer aux billes, on me laissait sortir seul jusqu’au soir, je me battais avec mes camarades, – quoique je fusse d’ailleurs très pacifique et bien doux, – et plusieurs fois on m’avait puni parce que mes habits étaient déchirés. Mille épisodes, plus frais que les saltimbanques, me remplissaient la tête de toutes sortes d’images ; aussi, de ce que me dit ma tante « la syndique », tout ce que je retins, c’est que je verrais quelque chose de nouveau.

Cependant une voisine, Mme Luthier, ayant entendu en passant un mot qui avait piqué sa curiosité toujours en éveil, demandait des explications ; elle s’était donc arrêtée, et ma tante donnait des détails :

— Ils sont déjà tout près d’ici, les Knie ; ils ont écrit à mon mari pour demander « la permission ». Nous les aurons, je pense, dans une huitaine de jours… Il paraît qu’ils font de bonnes affaires : ils ont plusieurs clowns, maintenant ; c’est tout à fait convenable.

J’écoutais le nez en l’air. Je demandai ce que c’était qu’un clown. On me répondit :

— Tu verras !

J’aurais bien voulu en savoir davantage ; mais Mme Luthier commençait une de ses interminables histoires, où elle jouait le grand rôle et faisait défiler toute la ville, depuis le pasteur jusqu’à la mercière du coin, son ennemie intime.

Cela ne m’intéressait plus : je m’esquivai. En chemin j’annonçai la nouvelle à Marius Roch, le fils du marchand de jouets. Il était mon aîné de deux ans, et se souvenait très bien des Knie. Il m’affirma qu’ils marchaient sur une corde tendue du haut du toit de la maison de poste au sommet de l’arbre de la Liberté, d’abord avec des chaînes aux pieds, puis la tête dans un sac, puis avec une brouette et un gamin dedans. Je ne voulais pas le croire ; mais à force d’explications, Marius réussit à me convaincre.

Le jour même, il fallut que ma grand’mère me promît que « j’irais aux Knie ». Elle ne se fit pas trop prier : les Knie n’étaient pas des saltimbanques comme les autres, mais de très braves gens, tout à fait comme il faut ; on les connaissait depuis des années et des années ; on les voyait arriver à périodes fixes, comme les hirondelles au printemps ; on parlait d’un vieux Knie, le fondateur de la dynastie, mort d’un coup d’apoplexie en jouant la pantomime, aux yeux de la ville épouvantée ; on avait pu suivre les progrès de leur troupe, qui s’était développée de génération en génération, à mesure qu’augmentait la famille. Aussi tout le monde les aimait ; on ne les regardait pas comme des étrangers ; on les traitait avec beaucoup d’égards, en enfants du pays.

Les Knie arrivèrent un soir, trop tard pour qu’on guettât leur passage. Le lendemain matin, ils commençaient déjà à construire leur baraque, dressant les énormes charpentes, les bancs qui montaient en amphithéâtre, un grand mât au centre de la piste, et tendant, pour recouvrir la carcasse de leur bâtisse, de longues pièces de toiles imperméables. Tous mettaient la main à l’ouvrage : les clowns qui, malgré la bonne réputation de la troupe, conservaient un certain air débraillé et faisaient de l’œil aux bonnes accourues sur la place d’Armes avec tous les marmots de la ville ; les musiciens en uniformes verts et en casquettes de toile cirée : des valets trapus et lourds, qu’on faisait manœuvrer comme des bêtes de somme ; les deux fils Knie eux-mêmes, deux beaux garçons frisés, élégants, les doigts couverts de grosses bagues, dont l’un avait une figure de jeune fille, et qui maniaient des poutres comme des badines. De temps en temps, on voyait sortir d’une des voitures où logeait la troupe, la veuve Knie en robe noire, très vieille et très respectable, ou bien une de ses filles, mignonne, l’air délicat, aussi distinguée que n’importe quelle demoiselle de la ville.

On venait en troupe les regarder travailler. On commentait leur ouvrage. Le père Boussot, le maître charpentier, examina toutes les poutres l’une après l’autre et déclara que c’était très solide. Et un des professeurs du collège, M. Leménager, un homme d’un bon sens universellement apprécié, s’écria en les regardant :

— On dira ce qu’on voudra : moi, je déclare que ce n’est pas un métier de fainéants qu’ils font, ces gens-là !…

L’impatience de les voir commencer leurs représentations augmentait de jour en jour. Pour ma part, je grillais, j’allais après toutes les classes voir où en était la baraque. Et pour exciter davantage la curiosité déjà surtendue, ils avaient collé d’énormes affiches couleur saumon, l’une dans la partie basse de la Grand’rue, où les boutiques se touchent toutes, l’autre dans la partie haute – aristocratique et oisive – vis-à-vis de la belle maison des Lerottier. Ces affiches représentaient des hommes et des femmes en maillots, suspendus à des trapèzes, marchant sur des fils de fer, debout sur la tête, portant des canons sur leurs épaules, juchés les uns sur les autres et groupés en pyramides, tandis que des êtres chauves, au visage blanc, fendu par une bouche énorme, vêtus d’amples vêtements bariolés, gambadaient, se roulaient et se bousculaient dans les coins.

— C’est ça, les clowns ! m’expliqua Marius.

Tout le monde s’extasiait devant les affiches, et l’on se demandait, en arrondissant les yeux :

— Est-ce qu’ils font vraiment tous ces tours-là ?…

Quelques-uns ajoutaient :

— On voit bien qu’ils ont fait des progrès !

Car ce que les bons bourgeois de ma petite ville appréciaient le plus chez les Knie, c’est qu’ils étaient des saltimbanques laborieux, qui ne se contentaient pas de répéter éternellement les mêmes tours, mais qui sans cesse en cherchaient de nouveaux plus difficiles, plus hardis, afin que les gens qui venaient les voir en eussent pour leur argent.

— Au moins, disait-on, ils travaillent, ceux-là, ce ne sont pas des fainéants !…

La baraque s’acheva enfin : et un soir, vers les sept heures et demie, on vit défiler par les rues, musique en tête, toute la troupe des saltimbanques. Les deux fils Knie, en casques à panaches, étaient montés sur les chevaux des voitures, superbes, l’air crâne, le poing sur la hanche. Les demoiselles Knie montaient également en amazones, l’une en bleu, l’autre en vert, la plus jeune en velours grenat, ravissantes toutes les trois dans leurs longues robes, avec leurs larges chapeaux Rembrandt à plume blanche. Le reste de la troupe, en costumes divers, allait à pied. Et il fallait entendre la musique jeter dans l’air les accords de ses marches guerrières !

Comme un essaim de moucherons, les gamins tournaient autour du cortège ; quelques-uns marchaient au pas, gravement, avec l’illusion qu’ils faisaient partie de la bande et la certitude qu’on les regardait. Devant la musique, Henri le Fou – un pauvre diable resté dans l’enfance et toujours gai – gambadait en faisant des grimaces dans sa barbe grise ; tandis que son camarade, John-John, un peu moins fou que lui (plutôt idiot), marchait à côté d’une des demoiselles Knie, de celle qui se nommait Edwige, sa bonne figure niaise épanouie dans un rêve béat.

Toute la ville se montrait aux fenêtres, aux portes, devant les boutiques ; un vent de curiosité passait avec les saltimbanques, et, dans la rue habituellement si tranquille, la grosse caisse et les trombones faisaient un tel tapage que Phanor, le vieux chien rhumatisant des Lerottier, planté sur ses quatre pattes douloureuses, devant la maison de ses maîtres, poursuivait le cortège de ses hurlements désespérés.

Soudain, le cheval de Mlle Edwige, un petit cheval bai qui avait un reste de race, se mit à piaffer et à caracoler : les deux clowns, qui marchaient derrière, faillirent recevoir des ruades, et John-John, pris de peur, s’enfuit, agité, gesticulant, au milieu des huées des gamins. Sans se troubler, un aimable sourire aux lèvres, un peu rouge, l’amazone maîtrisa sa monture, en conquérant du coup, par sa grâce et son énergie, la sympathie universelle…

Je voyais tout cela de la fenêtre de ma chambre, où j’étais en pénitence pour je ne sais quelle grosse faute. Et les larmes que je refoulais, les larmes de désespoir d’être ainsi retenu pendant que toute la ville courait au spectacle, éclatèrent enfin, quand le bruit de la musique qui s’éloignait s’étouffa et se perdit dans un murmure confus de voix et de piétinement de foule, quand, dans la rue déserte, je ne vis plus que les contrevents fermés des boutiques, la grande affiche couleur saumon toute brillante sous un réverbère, et le sergent de ville Fabarron, qui se promenait d’un pas lent, son éternelle pipe à la bouche. Plus tard, le bruit de la foule, qui sortait de la représentation, me fit tressauter dans mon lit, et, parmi les rêves d’un sommeil agité, je revis défiler longuement le cortège où le cheval de Mlle Edwige grandissait comme une bête de l’Apocalypse.

C’était toujours ma bonne grand’mère qui me punissait, mais elle regrettait toujours de m’avoir puni. Et le lendemain, pour me faire oublier sa sévérité, elle me proposa de son propre mouvement de me « conduire aux Knie ».

Elle paya nos places à la veuve Knie, qui tenait la caisse, très respectable sous les bandeaux de ses cheveux blancs, dans une robe noire simple et distinguée ; et j’entrai…

Des quinquets, arrangés au centre, versaient leur lumière falote sur le sable de la piste. On respirait une forte odeur de bois humide, de sciure, de pétrole et de transpiration, une odeur qui s’amassait de jour en jour sous les toiles imperméables, et dont l’âcreté prédisposait aux émotions violentes. La veille, on avait dû refuser du monde : aussi les gradins en amphithéâtre étaient-ils chargés, surtout aux dernières places, aux troisièmes, tout en haut. Et l’orchestre, pour calmer l’impatience de cette foule arrivée longtemps avant l’heure, exécutait son répertoire de valses, de marches, de polkas ; les cuivres bourdonnaient un fond d’obscures harmonies, tandis que des fifres aigus esquissaient des broderies mélodiques, et que la grosse caisse marquait le rythme en faisant boum à chaque mesure ; et c’était d’un irrésistible entrain.

Dès les premiers exercices sur deux cordes parallèles, par Louis Knie et sa sœur Edwige, tous deux en costumes bleu de ciel pailletés d’argent, ce fut un enchantement, un enchantement partagé par la ville entière, empilée là, se pâmant d’aise, admirant tout, riant d’un rire unanime quand Monsieur Clown, avec des plaisanteries de corps de garde, frottait de craie les semelles de la jolie acrobate. De temps en temps, on entendait un grand cri de joie sauvage, perçant : c’était Henri le Fou, juché aux troisièmes, qui ne se contenait plus. Parmi les têtes serrées aux secondes, on remarquait entre toutes la figure béate de John-John, pâle de plaisir, immobile dans une attente extasiée. Aux premières, enfin, il y avait tous les notables : mon oncle le syndic et ma tante, entrés gratis, comme autorités : le notaire Suchard, qui s’endormait partout et ronfla au bout d’un moment comme s’il eût été au temple ; les deux fils Lerottier eux-mêmes, qui lorgnaient les demoiselles Knie et daignaient les applaudir du bout de leurs gants jaunes.

Depuis ce temps-là, j’ai assisté à bien d’autres spectacles : entraîné par une curiosité toujours en éveil, j’ai été voir un peu tout ce qu’on montre : des drames, des opéras, des ménageries, des bals dans les ministères, des cirques, des fêtes, des revues et des enterrements ; et pourtant, en fermant les yeux, je revois encore Charles Knie dans son magnifique costume de Mangin, en équilibre sur une chaise posée sur la corde avec une table devant lui, et, le verre en main, regardant le public d’un air triomphant ; je revois les demoiselles Knie exécutant des danses à caractère, des gigues, des styriennes, des mazours, en Écossaises avec des bas à carreaux, en Hongroises avec des vestes à brandebourgs et des hottes molles, en Polonaises avec des toques de fourrure et des manchons : je revois les jeux icariens, où la dernière génération des Knie, âgée de six à quatorze ans, tournait, tombait, volait, dans un incroyable enchevêtrement de bras, de têtes et de jambes ; je revois surtout la pantomime, la bonne vieille pantomime où l’on se donne des claques sonores qui ne font pas mal ; où l’on disparaît dans des coffres à double fond ; où l’artificieux Arlequin vole les assiettes pleines du bon Pierrot plus malin qu’il n’en a l’air ; où Colombine cascade avec des mines d’innocente au nez de Cassandre toujours dupe : et où, toujours, tout finit bien. Oui, je revois toutes ces choses, je les revois avec les yeux enchantés du souvenir, non pas telles qu’elles furent, mais telles qu’elles me semblaient alors, à l’âge des impressions fraîches, et je ne sais si j’ai jamais rien vu qui m’ait autant ravi.

Cette époque fut certainement une des périodes les plus agitées, les mieux remplies de ma vie.

Les Knie s’étaient emparés de moi et m’obsédaient. Je ne me fatiguais ni de leurs tours qui ne variaient guère, ni de leurs pantomimes qu’ils répétaient souvent. Je pensais à eux tout le jour, une sorte de fièvre me prenait dès qu’approchait le soir, je voulais assister à toutes leurs représentations.

Pour cela, il me fallait de l’argent et la permission de sortir le soir : c’était un double problème qui se renouvelait chaque jour, et auquel il fallait sans cesse trouver une nouvelle solution.

La permission de sortir, on me l’accordait sans trop de peine, quand j’avais une raison plausible pour la demander, quand un de mes camarades fêtait son anniversaire, ou quand Marius Roch venait me chercher pour jouer chez lui : pendant les trois semaines que dura le séjour des Knie, tous mes amis eurent leur « fête » l’un après l’autre, et Marius Roch, qui se fit mon complice, déploya une surprenante imagination pour tromper la vigilance de ma grand’mère. Quelquefois, nos mensonges nous épouvantaient un peu ; mais nous nous y accoutumions.

Quant à l’argent, entre les deux, nous finissions bien par en trouver : je négociai pièce à pièce une superbe collection de timbres-poste, dont j’étais très fier et dont je me séparai pourtant sans regrets ; Marius vendit à vil prix ses vieux polichinelles, des armées de soldats de plomb remisées dans ses tiroirs, un nombre incalculable d’images d’Épinal que lui donnait la demoiselle de magasin, et même un beau cheval de bois – il faut bien le dire – volé dans la boutique de son père. Quelquefois aussi, ma bonne tante « la syndique », à qui j’avais confié ma passion, venait à mon aide et me donnait une entrée.

Marius Roch était mon aîné, et plus développé que moi. Aussi, si nous nous entendions pour aller ensemble au spectacle, y apportions-nous des points de vue très différents : ses yeux s’arrondissaient de joie quand Arlequin déposait un baiser sur l’épaule nue de Colombine, et il suivait avec une attention spéciale les danses à caractère et les maillots des demoiselles Knie. Moi, j’éprouvais pour Edwige un amour très pur et très romanesque, et surtout je me plaisais à identifier les acrobates avec les personnages de mes lectures favorites. J’avais lu, dans une grosse traduction illustrée, la Jérusalem délivrée, et par un singulier travail de mon imagination qui rapprochait les personnages fictifs dont je rêvais et les êtres réels qui me passionnaient le plus, je me créai une sorte de vie artificielle où je confondais les danseuses de corde, les Croisés et les Infidèles ; je brodai dans mon esprit des histoires où ils se mêlaient, où les aventures des uns devenaient celles des autres, où je jouais un rôle entre Louis Knie, ses sœurs, Armide et Godefroi de Bouillon : en sorte que j’eus la douleur de tuer ma chère Edwige, parce qu’elle avait changé son costume d’Écossaise contre la cuirasse noire du féroce Argant, et fis avec Marius Roch le siège de la baraque en toile qui représentait la Ville Sainte cruellement opprimée par la tyrannie de l’aîné des fils Lerottier, qui se permettait d’envoyer des bouquets effrontés à ma bien-aimée.

Marius, tout en se prêtant à mes fantaisies, se moquait de Tancrède et d’Herminie, et prenait son plaisir tout simplement, en bon garçon joufflu qui ne manque pas une occasion de s’amuser. Moi, au contraire, je ne vivais plus : tout le jour, j’attendais l’heure où les saltimbanques feraient leur parade, l’esprit surexcité, les nerfs tendus, avec les airs de l’orchestre qui me bourdonnaient aux oreilles, avec des visions subites et folles qui me passaient devant les yeux, des visions où Renaud dansait la gigue avec une des demoiselles Knie, tandis que le magicien Hidraot me refusait l’entrée du spectacle, parce que ma collection de timbres-poste était épuisée. Mes mensonges répétés, qui m’avaient paru lourds les premiers jours, ne troublaient plus ma conscience, tant mon être était absorbé par le besoin des émotions sans cesse renouvelées ; et quand, après une journée d’attente angoissée, j’avais enfin réussi à m’introduire dans la baraque, j’oubliais tout, je restais immobile sur mon banc, secoué par de petits frissons intérieurs et par les coups précipités de mon cœur qui battait la charge.

Marius applaudissait bruyamment. Pourtant, au bout d’une dizaine de représentations, il déclara que c’était toujours la même chose et qu’il regrettait ses soldats de plomb ; et peut-être m’aurait-il abandonné, si un nouvel intérêt ne s’était ajouté pour nous à tout ce qui nous attirait déjà : nous nous liâmes d’amitié avec la troisième génération des Knie, la génération des jeux icariens.

Ces gamins au corps souple, aux membres disloqués, que nous admirions le soir en maillots couleur chair pailletés d’argent, qui savaient déjà l’orgueil d’être applaudis, que des familles bienveillantes accablaient de sacs de dragées ; ces prestigieux gamins étaient, dans l’intimité, absolument comme les autres. Seulement, plus lestes, plus malins, plus vigoureux que nous, ils trichaient au jeu pour nous dépouiller de nos billes et de nos toupies. Je faisais semblant de ne rien voir, pour conserver leur précieuse amitié ; mais Marius, qui adorait les coups de poing, n’hésitait point à engager la bataille : force m’était alors de prendre son parti. Même, l’un d’eux eut un jour le nez fendu : et une fois, les choses allèrent si loin – plusieurs de nos camarades d’école étant intervenus en notre faveur – que Mlle Edwige en personne dut venir imposer la paix. Elle ne procéda pas d’ailleurs avec la douceur des fées bienfaisantes, mais, de sa blanche main, distribua au hasard quelques taloches vigoureuses : pour ma part, j’en reçus le revers sur le nez, et si fort, que je fus renversé, complètement étourdi. Quand je revins à moi, j’étais dans la maison roulante des Knie, Edwige étanchait mon sang qui coulait abondamment ; et je l’entendis dire à son frère Louis :

— Le pauvre petit !… c’est gentil tout plein, mais ça n’a pas plus de force qu’un poulet !…

Mon nez me faisait grand mal ; surtout, j’étais très humilié ; je pensais aux glorieuses blessures de Tancrède pansées par Herminie ; et, ne pouvant me contenir, j’éclatai en sanglots. Alors, Edwige, désolée, me prit sur ses genoux, me dit qu’il fallait avoir du courage, comme un homme, et se mit à me caresser et à m’embrasser si bien, que je ne pleurais plus que pour être consolé. Mais, rentré chez moi, il me fallut expliquer à ma grand’mère – les traces de la bagarre étant par trop visibles – que je m’étais battu avec Marius Roch : et il me fallut passer la soirée en pénitence, en pensant à ma chère Edwige qui m’aurait peut-être reconnu dans la foule et qui m’aurait souri…

Cependant, le succès des Knie s’épuisait, des vides chaque jour plus nombreux se remarquaient dans l’amphithéâtre ; ils allaient donc sous peu démolir leur baraque, plier bagages, reprendre leur course à travers le monde, disparaître dans les pays lointains que je ne connaissais que par la géographie. Un des petits nous confia qu’ils iraient bientôt en Italie ; et je songeais à la botte peinte en jaune, avec des lignes pour marquer les chemins de fer et des ronds noirs pour indiquer les villes, qui représentait l’Italie sur la carte murale de l’école ; vaguement, j’enviais leur belle existence vagabonde dans leurs maisons roulantes, qui vont où leur caprice les conduit, le long des grands fleuves étrangers, ou par des chemins qu’ombragent des arbres à larges feuilles et qui serpentent à travers des prés émaillés de fleurs inconnues, ou au bord de la mer si vaste qu’on ne voit que de l’eau, toujours de l’eau, une étendue infinie d’eau bleue : il me venait une sourde révolte contre le sort qui m’attachait au même endroit : et je me disais : « Quand ils reviendront, dans trois ou quatre ans, je serai grand, je partirai avec eux ! »

Un matin, en allant à l’école, – sans ardeur, comme on remplit un devoir de routine, – je remarquai que l’affiche couleur saumon était remplacée par une affiche couleur sang de bœuf, qui annonçait le prochain départ des Knie, après quelques représentations extraordinaires. Je m’attardai à la lire en rêvassant : elle promettait des tours nouveaux ; et je remarquai aussi que, comme pour appuyer les promesses de l’affiche, une immense corde était tendue du haut de la maison de poste au sommet de l’arbre de la Liberté, comme Marius Roch me l’avait expliqué.

Les exercices sur cette grande corde devaient commencer à quatre heures et demie. La journée fut bien longue ; jamais les heures de classe ne m’avaient semblé plus fades, plus désolantes ; jamais l’ennui de la dictée et de l’arithmétique ne m’avait écœuré davantage ; ce fut un miracle, ou la distraction du maître, qui m’épargna une retenue ; et jamais je ne me hâtai tant de fermer mes cahiers en faisant des taches et de les rentrer pêle-mêle dans mon cartable.

Marius Roch m’attendait à la sortie de l’école, qu’il avait manquée. Il était très agité. Il me prit le bras, et me dit, tout haletant :

— Tu ne sais pas ? C’est moi qui monte dans la brouette !… Oui, dans la brouette que le grand Knie promènera sur la corde… Il me l’a promis… Mais il ne faut pas y dire… Si tu veux venir avec moi au grenier de la Poste, où ils sont tous, va vite poser « tes affaires », je t’attendrai devant chez toi…

… En effet, toute la famille était serrée dans le grenier de la Poste : la veuve Knie versait un cordial à son fils cadet, Charles, qui devait commencer ; les demoiselles Knie, dans un coin, échangeaient de temps en temps quelques mots dans leur allemand de Hongrie ; les petits Knie, si remuants d’habitude, se tenaient tranquilles et silencieux. Ce n’était plus l’insouciance, le laisser-aller du travail quotidien, du trapèze, des styriennes, des mazours et des pantomimes. Il y avait un danger réel, immédiat, et l’on sentait qu’une grosse angoisse oppressait ces braves gens : sans doute, ils pensaient à leur grand-oncle, – au frère du fondateur de la dynastie, – qui s’était fracassé dans une chute affreuse ; sans doute, ils se disaient que Louis, ou Charles, ou tous les deux, finiraient probablement de même, et que ce serait peut-être aujourd’hui.

Charles vint au-devant de nous :

— Ah ! c’est toi ! dit-il à Marius… Tu es tou chours técité ?

Marius répondit, la voix ferme :

— Oui !…

Et il lui caressa le menton en disant :

— À la ponne heure, tu es un prave !

Les demoiselles Knie le regardaient. J’aurais voulu être à sa place, malgré la vertigineuse hauteur du grenier de la Poste, malgré l’étroitesse du chemin à parcourir, malgré l’angoisse qui m’étouffait. Et je me sentis pris d’un grand respect pour mon ami Marius, qui était un vrai héros, comme les Tancrède et les Godefroi de Bouillon, un héros qui risquait sa vie, que les femmes admiraient !

Je devais glaner ma petite part dans son triomphe : Edwige me reconnut, vint à moi, me donna une petite tape sur la joue :

— Eh bien ! me dit-elle, ton nez est guéri ?…

Je crois que le vent d’héroïsme qui soufflait dans le grenier me fit vaincre ma timidité, car je répondis, très bravement :

— Oh ! oui, vous pouvez recommencer, si vous voulez !…

Cela la fit rire malgré son inquiétude, et elle me dit encore :

— Allons ! je suis contente de voir que tu ne m’as pas gardé rancune !…

Cependant l’orchestre attaquait une marche solennelle et triomphale.

Charles, un peu pâle, sortit sur le rebord du toit qui fuyait rapidement jusqu’à la corde. On lui tendit son lourd balancier. Des salves d’applaudissements saluèrent son apparition.

Sa mère l’avait embrassé et s’était détournée, les lèvres serrées, le visage crispé d’angoisse. Les trois jeunes filles se signèrent au moment où leur frère, après avoir salué de la main, se mettait en chemin, posant avec de lentes précautions ses pieds l’un devant l’autre.

Je m’étais approché, avec Marius, d’une des lucarnes : le rebord du toit nous cachait la place et la foule : on ne voyait qu’un grand vide effrayant, dans lequel l’homme en costume bleu, tout scintillant des étincelles que le soleil allumait sur ses paillettes, planait lentement ; un vide qui se prolongeait jusqu’à la façade du vieux château, coupé seulement par le sommet de l’arbre de la Liberté, un long peuplier aux feuilles mobiles et chatoyantes. L’orchestre jetait ses éclats dans l’abîme, d’où montaient encore des bruits confus de foule, des applaudissements grêles comme des sons de planches entrechoquées, des murmures anxieux quand Charles feignait adroitement de perdre l’équilibre, la forte voix de Louis Knie qui répétait sans cesse, avec son fort accent étranger :

— Tirez les cortes, ne pouchez pas !

(Cet avertissement s’adressait aux spectateurs complaisants qui se cramponnaient à des cordes attachées à la corde principale, pour l’empêcher de vaciller.)

Et le temps semblait très long, et pourtant, pour rien au monde, je n’aurais voulu que cette mordante angoisse cessât ; j’en savourais l’émotion, je goûtais l’âcre appât de ce danger présent…

Louis succéda à son frère, courut sur la corde, la tête dans un sac sans balancier, avec cette merveilleuse sûreté de pied que lui seul possédait, et revint chercher Marius :

— Tu n’as pas peur, toi ? lui demanda-t-il.

Mon brave ami répondit, le regard assuré, la voix ferme :

— Non !

— Alors, vorwærtz !

Pendant qu’il l’emmenait, il y eut un rapide colloque auquel je fus mêlé :

— Tu ne serais pas aussi brave, toi ! me dit l’aînée des demoiselles Knie.

— Non ! fis-je. Et pourquoi ?… Si vous voulez, j’irai demain !…

Mais Edwige intervint :

— Non, non, fit-elle, je ne voudrais pas… Il est aussi courageux qu’un autre, mais il est trop délicat !…

Et sa main jouait dans mes cheveux…

… Cependant, Louis Knie avait la brouette attachée aux hanches ; il tenait son plus lourd balancier, et Marius ne faisait pas un mouvement. Le soir approchant, des teintes nouvelles les enveloppaient : le saltimbanque, vêtu de rouge, semblait entouré d’une atmosphère de feu, et son casque fulgurait ; comme dans tous les moments solennels, l’orchestre s’était tu ; on n’entendait plus un bruit, plus un murmure ; seule, la voix de Charles, moins forte et plus douce que celle de son frère, répétait à son tour :

— Tirez les cortes, ne pouchez pas !

Et cette voix brève, rompant le silence à intervalles réguliers, vous faisait chaque fois tressaillir.

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Tout à coup, au retour, à vingt-cinq pas du toit, au moment où l’on allait respirer, au moment où des bravos d’enthousiasme allaient sortir des poitrines dégagées de l’angoisse, on vit la tête de Marius sortir de la brouette… Se croyant arrivé, ou obéissant peut-être à quelque irrésistible impulsion intérieure, il oubliait la recommandation de la veuve Knie, il REGARDAIT. Et l’ennemi le plus redouté, le vertige, en une seconde s’emparait de lui et l’affolait. Il cria :

— J’ai peur ! j’ai peur !…

— Ne pouche pas !… fit l’acrobate d’une voix forte, d’une voix qui dut faire frissonner, en bas, la foule invisible ; au nom de Tieu, ne pouche pas !

J’eus le sentiment qu’il se passait un drame autour de moi, qu’il y avait des pleurs ou des cris, que la foule houlait, que ces pauvres gens serrés dans ce grenier en pays inconnu voyaient la mort passer sur eux, la mort tragique dans le vide. J’eus la perception de tout cela, mais je ne vis rien, je n’entendis rien : mon être était tendu dans une indicible angoisse, toutes mes facultés se condensaient sur le groupe si près de moi, que dans une seconde j’allais voir disparaître…

… Alors, il se passa quelque chose d’étrange : le grand Knie, comprenant que l’enfant n’entendait plus, et qu’il allait bouger, et qu’ils tomberaient tous les deux, se mit à courir sur son étroit chemin ; et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, avant que la brouette ait encore perdu l’équilibre tout à fait, au moment où elle penchait déjà, il arriva sur le rebord du toit.

Un cri unique de soulagement s’échappa de toutes les poitrines, et un tonnerre de bravos sortit de ce vide frustré de sa proie.

Alors, seulement, je m’aperçus que pendant la durée de cette scène Edwige avait pris ma main, et la serrait convulsivement. Dans sa joie, elle me souleva dans ses bras vigoureux :

— Tiens ! s’écria-t-elle, je suis si contente qu’il faut que je t’embrasse !

Et elle me baisa sur les deux joues, à bouche que veux-tu.

L’aventure de Marius émut les autorités, de sorte que mon oncle le syndic défendit toute ascension sur la grande corde. Et, huit jours après, la baraque des Knie disparaissait de la place d’Armes. De quel œil en observai-je la démolition !

Puis, de ma fenêtre, je vis passer les maisons roulantes. Elles allaient lentement : un des chevaux boitait un peu. Edwige m’aperçut et m’envoya un dernier sourire, avec un petit signe d’adieu. Mon cœur se fendait. Au contour de la rue, le cortège disparut, le bruit des roues sur les pavés allait s’assourdissant : et je pensais aux pays lointains, aux pays inconnus, aux pays merveilleux où les bons saltimbanques dresseraient leurs tentes et tendraient la grande corde…

UN COUPABLE

Il y a une dizaine d’années, un procès dont j’étais chargé m’obligea à me rendre plusieurs fois de Lausanne au Sentier, dans la vallée du lac de Joux.

D’abord, ce long trajet de montagne à faire par tous les temps dans une médiocre diligence me parut extrêmement fastidieux. Puis, peu à peu, je me familiarisai avec ce paysage jurassien que je traversais en rêvant, auquel je laissais donc quelque chose de moi-même, et je l’aimai. J’aimai la mélancolie austère de ses horizons sombres, ses plaintives forêts de sapins, ses pâturages d’un vert aigu hérissés de dures gentianes jaunes, ses chalets isolés et silencieux, son lac surtout – ce lac mystérieux qui reçoit plusieurs rivières, n’en rend aucune, et vide le trop-plein de ses eaux foncées et lourdes dans des entonnoirs souterrains. Je m’affectionnai aussi aux habitants de ce coin de pays qui nomment leur vallée « La Vallée », comme s’il n’en existait aucune autre au monde : de braves gens, à la fois montagnards, paysans et industriels – le plus souvent horlogers – descendants d’un petit nombre de familles de réfugiés français, aux mœurs antiques, intelligents, laborieux, économes, instruits, honnêtes jusqu’au scrupule et pieux jusqu’à la dévotion.

La diligence me prenait à la station de Romainmôtier, vers les quatre heures de l’après-midi, et me conduisait pour la nuit au Sentier, en me laissant le temps de « souper » à l’auberge principale du grand village du Pont. Là, on me servait, après une assiette de soupe, une de ces délicates truites de rivière qui sont la spécialité de l’endroit et un morceau d’excellent « vacherin », le savoureux fromage du pays. L’hôte me saluait, acceptait un verre de « petit blanc », et, au départ, me serrait la main avec un cordial « au revoir ».

À chacune de mes haltes, j’apercevais dans un angle de la salle, attablé devant un verre d’absinthe, un vieux bonhomme barbu, trapu, à face rougeaude, plus négligemment vêtu qu’il n’est d’usage dans le pays, fumant sa pipe en contemplant son verre et toujours absorbé dans une rêverie d’ivrogne ou, peut-être, dans de lointaines ressouvenances. L’hôte, que je finis par interroger sur cet immobile consommateur, me répondit :

— C’est M. Arnaud, qui était syndic du Pont en 1855, l’année « du crime ».

Le cor de la diligence me rappela avant que je pusse demander des détails sur ce crime, qu’on appelait le crime, comme on dit la Vallée.

Or, à mon passage suivant, par une froide mais claire soirée d’octobre, un accident arriva à la diligence, et l’on m’avertit qu’il faudrait plusieurs heures pour la remettre en état. J’étais seul voyageur, et l’aubergiste, mon interlocuteur habituel, ayant été réquisitionné pour venir en aide au conducteur, je me trouvai seul dans la salle, – seul avec le vieux buveur qui fumait devant son verre, à moitié vide. Curieux de le voir de plus près, j’allai m’asseoir à la table proche de la sienne ; je me fis servir un vermouth en attendant mon repas et, ouvrant un journal qui se trouva sous ma main, je me mis à l’examiner.

Il eut bientôt le sentiment que je m’occupais de lui. Lentement, comme si elle lui pesait très lourd, sa grosse tête se souleva ; ses yeux, qu’il tenait toujours à demi-fermés, s’ouvrirent davantage pour se fixer sur moi : ses lèvres remuèrent comme s’il voulait parler ; il toussa ; puis, d’une main qu’un tremblement continuel agitait, il prit son verre, se leva avec effort, et vint s’attabler en face de moi. Je posai mon journal et le saluai de quelques mots qu’il ne parut pas entendre. Il avait repris sa pose accoutumée, les yeux demi-clos, la tête baissée, et je crus qu’il allait rester enfermé dans son éternel silence. Son voisinage immédiat me devint gênant, je sentis une sorte de malaise, et, pour me donner une contenance devant cet homme qui ne me voyait peut-être pas, je reprenais mon journal, quand tout à coup il avança vers moi sa lourde main osseuse, la posa sur mon bras – je sentis courir en moi un tremblement nerveux – et me dit :

— Vous ne savez pas l’histoire du crime, vous ?…

Stupéfait, je fis un signe d’ignorance. Il reprit aussitôt, sourdement :

— Eh bien ! je vais vous la raconter…

Et, sans lâcher mon bras, sur lequel sa main se crispait par moments à me faire mal, il se mit à parler, avec l’accent lent du pays, en courtes phrases haletantes, les traits immobiles et comme figés dans une expression qui ne changeait jamais.

— Voici… C’était en 1855, il y a vingt ans… J’étais syndic du Pont… Un matin, le père Meylan, le garde-champêtre, vient m’appeler, tout bouleversé… Il me dit comme ça : « Vous ne savez pas, monsieur Arnaud ?… Le père Mathurin est assassiné :… il y a son corps sur la route, du côté du Lieu ;… venez voir… »

Il s’arrêta un moment :

— C’est que vous ne savez pas qui était le père Mathurin, vous ?… C’était un colporteur français, voilà !… Il demeurait aux Rousses… Il « faisait » la Vallée en vendant des plumes, du papier, des porte-monnaie… On le connaissait depuis des années et des années…

» Pas une âme ne lui aurait fait du mal… C’était un brave homme, allez !... Protestant comme nous !… Il racontait des histoires aux enfants, et il expliquait la Bible… La veille, je lui avais encore acheté des joujoux pour ma petite…

» Voilà que je sors avec le père Meylan… Des tas de gens se tenaient sur la route, tout le village, quoi !… Et le père Mathurin était déjà tout raide, et blanc, voyez-vous, blanc comme de la neige… Je vivrais cent ans que je ne l’oublierais pas !… Tenez, à présent, je le vois comme si c’était vous, avec sa vieille figure ridée et ses cheveux gris… Et il avait l’air si calme !… pour sûr, il était au ciel, celui-là !… Le père Meylan me dit qu’il fallait voir si son cœur battait encore… Mais plus rien !… Il était bien mort !… Il avait six coups de couteau : ici, là, là, là, là et là… »

Il marqua les places sur sa poitrine ; son front était trempé de sueur ; par moments, les mots semblaient s’arrêter dans sa gorge, et on eût dit qu’il les arrachait de force. Il se tut quelques minutes, contemplant sans doute le cadavre du vieillard photographié dans son souvenir, puis il reprit encore :

— Piguet, le régent, me demanda : « Qui est-ce qui a pu faire le coup ? » Mais je ne savais pas, moi, n’est-ce pas ?… qui aurait pu savoir ?… Jamais il n’y avait eu d’assassinat dans le pays !… On n’avait rien pris au père Mathurin… « Ça doit être une vengeance ! » que dit le père Meylan… Une vengeance de qui et de quoi ?… Tout le village l’aimait, le pauvre vieux qu’on voyait revenir deux fois l’an, comme un oiseau qui porte bonheur !... On s’est mis à chercher, il est venu des gendarmes, des juges, toutes sortes de gens… Inutile !… Et on chercherait encore qu’on ne trouverait pas !… On ne trouvera jamais, jamais, c’est moi qui le dis !… Non, on ne trouvera jamais l’assassin du pauvre père Mathurin !… »

Sa voix baissait et finit par se perdre dans une espèce de sanglot. Un moment encore, il laissa sa grosse main sur mon bras, puis ses doigts se détendirent, il poussa deux ou trois soupirs pareils à des gémissements ; enfin, il porta son verre à ses lèvres, but quelques gorgées, se leva et s’en retourna dans son angle, où il reprit sa pose hiératique. En le regardant, je pus me demander si j’avais rêvé, si cet être immobile venait bien réellement de se trouver en face de moi, sa main sur mon bras, et parlant…

La servante vint m’avertir que mon repas était servi sur une autre table. Je n’avais plus grand’faim : pourtant, j’essayai de manger ma soupe. Comme l’aubergiste rentrait, je l’appelai :

— Voyons, lui dis-je, expliquez-moi en détails ce que c’est que cet étrange personnage qui vient de me raconter l’histoire du père Mathurin ?…

Le brave homme sourit placidement et me répondit :

— Ah ! il vous l’a racontée !… Je pensais bien qu’il vous la raconterait une fois : il la raconte à tout le monde… ça lui tourne dans la tête, et il ne peut penser à autre chose… C’est drôle, tout de même !… Mais il n’est pas heureux, le pauvre vieux !…

— Mais pourquoi donc se souvient-il avec une pareille netteté d’un crime que tous les autres gens du village ont oublié depuis longtemps ?…

— Ah ! voilà !… C’est que, comme je vous l’ai dit, il était syndic quand le crime a été commis… C’est lui qui a relevé le cadavre, lui qui a fait les constatations et les enquêtes, lui qui s’est démené avec la police pour chercher l’assassin… Et tout ça lui a frappé l’imagination… D’abord, on ne s’est aperçu de rien, il était comme toujours, un peu plus agité seulement… On disait : « Ce pauvre syndic, a-t-il eu du mal, avec cette affaire !… » Puis, quand l’instruction a été terminée, il a donné sa démission de syndic, en disant qu’il n’était pas digne de ces fonctions, puisqu’il laissait assassiner les gens !… Comme si c’était sa faute, n’est-ce pas ?… Pour lui montrer qu’on avait confiance en lui, on a voulu le nommer au Grand Conseil. Il a refusé… C’était le plus gros propriétaire du pays, et tout le monde le considérait… Mais voilà qu’il a perdu sa femme et son fils, qui est mort d’un coup de froid attrapé à la frontière, pendant la guerre… Alors, il s’est mis à boire, en rabâchant toujours l’histoire du père Mathurin… Les gens se sont éloignés de lui, et il a fini par ne plus causer qu’avec les étrangers auxquels il va raconter le crime… Pour sûr, il est devenu un peu fou… et l’absinthe y aide… Il ne s’occupe plus de rien, ses affaires sont en désarroi, ses biens hypothéqués, et s’il vit encore quelques années, il tombera à la charge de la commune.

Depuis que je fréquentais les habitants de la Vallée, je savais à quel point la conscience de ces braves gens est développée et susceptible, et combien, en ces âmes recueillies, le scrupule peut devenir torturant. Cependant, le cas de l’ancien syndic me parut extraordinaire. J’y vis tout de suite un de ces bizarres détraquements cérébraux, qui résultent de l’exagération d’une faculté ou des ravages d’une idée auxquels les psychologues commencent à s’intéresser ; et j’eus la curiosité de l’examiner de plus près. Sitôt mon repas achevé, je me rapprochai du vieux buveur qui venait de se faire servir une nouvelle absinthe :

— Est-ce loin du village, lui demandai-je, que l’assassinat a été commis ?…

Il souleva ses paupières, me regarda un instant, se leva et me dit :

— Venez voir !…

Nous sortîmes ensemble.

Le village était silencieux. Les maisons, les toits avec leurs cheminées, les arbres, la vieille église massive se dessinaient nettement dans la clarté blanche de la lune. Dans l’air froid et vif, on entendait craquer des branches, tandis que les rameaux éternellement verts des sapins répétaient leur plainte monotone. Les flots du lac, qu’une grande ligne claire coupait dans sa largeur, amenés par le vent en lames régulières sur les cailloux du rivage, se plaignaient comme les sapins, de cette voix douce des choses passives. Et, sur la route, l’ombre d’Arnaud s’allongeait à côté de la mienne…

Il marchait d’un pas lourd, le dos voûté, la tête basse, les bras ballants, zigzaguant un peu. Il gardait dans sa bouche sa pipe éteinte. Il ne disait rien. Mais à mesure qu’on avançait dans la solitude, sur la route qui chemine à quelque distance du lac, sa démarche devenait plus pénible. Quoique sa physionomie demeurât immobile et qu’il marchât lentement, sa respiration me parut haletante, essoufflée, et le moment arriva où il n’avança plus qu’avec des efforts extrêmes. À un contour du chemin, où trois arbres forment une sorte de triangle, il s’arrêta, respira, et me dit avec un geste saccadé, presque automatique, du bras droit :

— C’est ici !…

Le lieu n’avait rien de sinistre.

Je voulus adresser des questions au vieillard ; mais, contre mon attente – une fois sa première émotion surmontée – il s’exprima plus abondamment qu’à l’auberge, comme si, obligé à faire un plus grand effort, il arrivait, par le fait de l’énergie dépensée, à remettre quelque lucidité dans ses idées.

— Le cadavre était là, fit-il, au pied de ce sapin… étendu dans ce sens… les deux bras presque en croix, la jambe gauche un peu courbée… Il n’y avait pas beaucoup de sang… La terre était humide, et l’on a pu suivre les traces de l’assassin… Il portait de gros souliers à clous… Après le meurtre, il est allé vers le lac, par ce petit sentier qui traverse le champ… Peut-être qu’il s’est lavé les mains… Il est revenu, et il a fait une centaine de pas du côté du Lieu, pour donner le change… et il est rentré au Pont… Au commencement du village, les traces se perdaient… (il eut une brève hésitation) à dix pas de ma maison… On n’a pas retrouvé le couteau… Il ne manquait rien dans les « affaires » du père Mathurin, qui avait une cinquantaine de francs dans sa poche… Comprenez-vous un mystère pareil ?… À présent, on ne découvrira rien, c’est sûr… C’est trop vieux… tout le monde a oublié… Il n’y a que moi… qui n’oublie pas !…

Quand il prononça cette dernière phrase, sa voix se déchira et, comme il demeurait immobile, anéanti, le regard attaché à la place fatale, le problème qui m’avait déjà inquiété se posait plus nettement à mon esprit : comment un homme de sens, – un homme que ses concitoyens, non des paysans ignares, mais des gens intelligents et instruits, chargeaient de leurs intérêts parce qu’ils le regardaient comme le plus capable et le plus honnête d’entre eux – comment un tel homme avait-il pu être frappé par le fait d’un meurtre commis sur un étranger au point d’en devenir monomane ? Quelque affinée que soit une conscience par le perpétuel examen des problèmes moraux, elle ne peut arriver naturellement à de pareilles aberrations : d’un autre côté, la paisible existence de ces populations montagnardes est trop simple et trop saine pour provoquer des troubles intellectuels qu’expliquent seuls les fatigues, les ambitions, les dérèglements et les excès de la vie des capitales.

Je me tins rapidement ces raisonnements pendant qu’Arnaud demeurait à la même place, comme hypnotisé par ses souvenirs. Je le regardai de nouveau : sa face était toujours immobile, mais la sueur dégouttait sur ses joues, et il y avait quelque chose de terriblement tragique dans ce masque muet que l’angoisse mouillait. Alors, un soupçon, qui s’était peut-être ébauché déjà dans mon esprit, se formula soudain, horrible, affolant ; et ce fut instinctivement, sans réfléchir, que je m’écriai :

— Mais, malheureux, c’est vous… c’est vous qui l’avez tué !…

Arnaud se tourna tout d’une pièce, les yeux démesurément ouverts, la taille presque redressée. Un peu d’écume vint à ses lèvres. Il ferma ses gros poings et marcha sur moi ; et, comme je reculais, il s’affaissa sur le sol, en râlant :

— Ah ! ne me dénoncez pas ! dites, ne me dénoncez pas !…

Et il se traînait à terre en tordant ses mains jointes. Enfin, ses traits avaient remué, et sa face convulsée, à la bouche tordue, aux narines dilatées, aux yeux énormes, exprimait une indicible terreur. Quelque chose de son épouvante passait en moi, en même temps qu’il me venait pour lui une immense pitié. Quel crime méritait cette torture de vingt années ? Quelle peine pouvait être comparée à cette impunité ?… Et il répétait sa prière, de sa voix morte, avec ses gestes éperdus :

— Ne me dénoncez pas ! ne me dénoncez pas !…

— Soyez tranquille, lui dis-je, je ne suis pas juge informateur, je garderai votre secret… Mais pourquoi avez-vous ?…

Il devina ma pensée et m’interrompit en criant :

— Non, non, non, je ne peux plus rien dire, je ne peux plus… On ne le saura jamais, jamais !…

Et, se relevant, agile tout à coup comme un jeune homme, il s’enfuit en courant du côté du village…

Mon affaire s’étant trouvée suspendue, l’hiver se passa sans que j’eusse l’occasion de revenir à la Vallée mais, au printemps suivant, je dus recommencer mes courses au Sentier. La première fois que je m’arrêtai au Pont, je remarquai que l’angle où le vieil Arnaud buvait son absinthe était vide.

— Eh bien ! demandai-je à l’aubergiste, qu’est-il donc devenu, votre ancien syndic ?…

— Ah ! le pauvre homme, me fut-il répondu, c’est une triste histoire !… je vous le disais bien, qu’il était un peu fou… Eh bien ! il l’est devenu tout à fait : il a fini par se persuader que c’était lui l’assassin du père Mathurin ; il est allé se dénoncer, et on a dû l’enfermer dans un hospice.

— Mais, fis-je après une hésitation, s’il n’était pas fou ?… s’il était réellement le coupable ?…

L’hôte me regarda stupéfait :

— Lui ! s’écria-t-il… Comment voulez-vous qu’il ait commis un crime pareil ?… Jamais il n’a fait de mal à personne, et c’était le plus honnête homme du pays !…

Cette robuste confiance ébranla ma conviction. Je gardai pour moi les aveux du vieil Arnaud et je ne sus jamais si j’avais eu affaire à un assassin dévoré de remords ou à la victime d’une idée fixe.

CROQUIS ALPESTRES

 
 

À MON AMI ABRAHAM DREYFUS.

Un village valaisan.

La route monte en lacets sous des châtaigniers, puis sous des sapins ; un torrent cascade vers la plaine ; de temps en temps, à certains contours, l’horizon s’ouvre et vous étend sous les yeux la vallée du Rhône, fuyant et se perdant parmi des montagnes. Derrière vous, l’espace est immense, hérissé de sommets, blanc de neiges amoncelées ; devant vous, les sapins et les mélèzes cachent le ciel, étendant leurs ombres sur des tapis d’herbes fines, de fougères, de mousses ; l’étroit chemin avance comme sous des voûtes vertes, et doucement vous conduit loin, très loin du monde.

Un chalet se montre enfin, puis d’autres, d’autres encore : et c’est le village, construit en ovale allongé, dans un arrêt de la montée, autour de son église blanche à clocher pointu. De pauvres demeures, ces chalets de bois dressés sur des pilotis de pierre, délavés par tant de pluies, brunis par le soleil de tant d’années ! Leurs fenêtres sont des trous ; les plus coquets seuls ont des volets verts. Sur la place, trois maisons modernes détruisent cette harmonie de tons sombres et de murs pauvres ; les deux auberges et la « maison de commune », dont le rez-de-chaussée est un cabaret, et dont le premier étage sert aux solennités civiques. Les femmes tapent leur linge dans le lavoir, l’abreuvoir est désert, et l’eau de la fontaine, l’eau claire des glaciers, coule en un jet puissant. Parfois, de l’une des étroites ruelles obscures qui aboutissent à la place centrale, débouche une femme, la tête chargée d’un énorme fardeau.

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De tous côtés, des montagnes bouchent l’horizon ; derrière, la dent de Morcles s’estompe mollement dans l’air léger, sur le ciel clair ; devant, la Barmaz profile son élégante silhouette, aux lignes arrondies et correctes, surplombée par les fantastiques architectures des lointaines Aiguilles rouges ; à gauche, de l’autre côté du Trient qui roule au fond d’un abîme, monte en pentes boisées l’Arpille, chevelue jusqu’à la cime : à droite, ce sont des éboulis, des carrières d’ardoises, des bois maigres, dont la montée soudaine vous cache les hauts sommets. Le village est presque dans un trou, et, s’y trouvant gêné, il a planté ses chalets opiniâtres sur le versant des pentes prochaines, où ils semblent suspendus, comme enracinés, à la manière des sapins aux longues racines tenaces, et il a semé des champs d’avoine, de blé, de pommes de terre jusque sur les rochers, partout où les anciennes avalanches ont laissé un peu de terreau sur le granit, et il vit, dans cette solitude, dans cette peine, la vie dure et laborieuse de toutes les agglomérations des hommes.

Les habitants.

Quelle vie ?

J’ai passé deux mois au milieu de ces montagnards, logeant dans un de leurs chalets, causant avec eux, et je ne les connais pas mieux que le jour de mon arrivée. Au lever du soleil, quelques instants après l’Angelus, la cornemuse du petit pâtre rassemble sur la place les deux ou trois cents chèvres du village, qui s’en vont brouter l’herbe des pâturages abandonnés. Les femmes se sont levées pour ouvrir les portes des écuries ; elles s’occupent du ménage, et bientôt les hommes se lèvent à leur tour. On entend battre le blé dans les mazots : les coups réguliers du fléau résonnent lourdement dans le silence du matin. Puis ils se dispersent, ils vont chercher dans leurs petits champs suspendus leur avoine ou leur orge, ou de la litière dans les bois ; et ils reviennent, hommes et femmes, ployés sous des charges qu’ils portent toujours sur la tête. Ils dînent d’un peu de viande de chèvre fumée et de quelques choux, et recommencent l’après-midi. Le soir, les femmes lavent à l’abreuvoir, les hommes fument des pipes, silencieusement rangés sur un banc, devant l’église ou devant la boutique d’un cordonnier. C’est là tout ce qu’ils laissent voir d’eux.

Peut-être qu’ils n’ont rien d’autre à montrer. Leur vie est si difficile, leur travail est si dur, ils ont tant de sueur à répandre en été, tant de neige à braver en hiver, que la peine les absorbe tout entiers. Deux fois par an, aux fêtes patronales, ils dansent. Ils se marient au printemps et en automne. Aucune part n’est réservée à l’imprévu. Parfois seulement, quand les familles sont trop nombreuses, quelques-uns des enfants s’expatrient : j’ai vu avec stupéfaction, placardée aux murs du cabaret, une affiche de la Compagnie transatlantique. Du reste, ils reviennent souvent ; ils ont la nostalgie de leurs montagnes, ils ne savent pas vivre ailleurs.

Les hommes sont robustes, bien découplés, assez beaux même. Quant aux femmes – on a dit qu’elles étaient « les bêtes de somme du Valais » – leur dure existence, si peu conforme à leur nature, les transforme et les dégrade. Les petites filles ont la grâce enfantine qu’elles ont partout. Les jeunes filles, sans être belles, ne sont ni laides ni lourdes. À trente ans, elles sont flétries, et leur vieillesse est lamentable. C’est un navrant spectacle que celui de ces créatures qui n’ont presque plus rien d’humain et se cramponnent à la vie ; à force de porter sur leur tête de trop lourds fardeaux, quelques-unes ont subi quelque déformation intérieure et ne marchent que courbées en deux, comme si elles avaient eu le dos cassé par un coup violent, ou en sautillant, mues par des rétractations mécaniques des muscles, comme dans une inguérissable chorée.

Cette population laborieuse et pauvre n’est point industrieuse. Ils n’ont pas encore imaginé de rouler des pierres dans leurs précipices, ni de mettre des tourniquets devant leurs cascades, ni aucun de ces petits commerces que pratiquent les montagnards plus madrés d’Interlaken ou de Lucerne. C’est à peine s’ils savent vendre des « edelweiss « ou des « barbes de chamois », fort rares dans la contrée, qu’il faut aller chercher très loin, parmi des rochers dangereux. Ils laissent se perdre des champs de fraises et de myrtilles. Ils ont d’excellents champignons et n’y toucheraient à aucun prix. Les étrangers ne sont pas encore pour eux une matière exploitable ; ils les observent de leurs grands yeux lents, avec un mélange d’étonnement et d’hostilité. Ils ont l’air de se demander comment on peut ainsi perdre son temps à courir les chemins sans fardeau sur sa tête, et de quel travail se reposent ces gens couchés pendant des journées entières sous les sapins, comme des bestiaux repus.

La table d’hôte.

Une grande chambre basse, aux murs blanchis à la chaux, sans un portrait, sans un tableau : ni Napoléon devant la pyramide, ni Armide et Renaud, ni même Geneviève de Brabant, la douce persécutée qu’on retrouve dans tous les cabarets de village. Deux longues tables de sapin recouvertes de nappes, avec des assiettes blanches, des fourchettes d’étain, des verres épais. À l’heure du repas, une soixantaine de personnes viennent s’asseoir devant leur soupe.

Maigre soupe et médiocre repas ! La cuisine valaisanne se compose de deux sauces : une brune et une blanche ; toutes deux à base de cannelle, l’une un peu plus épaisse, l’autre un peu plus claire, l’une épicée et l’autre douceâtre, et se ressemblant quand même étonnamment : les viandes qu’on y plonge y perdent leur goût naturel ; impossible de distinguer entre le veau, le bœuf et le mouton ; le poulet ne se reconnaît qu’à ses os. C’est toujours le même ragoût, imperturbable, narquois, avec les mêmes pommes de terre, indifférentes et bonasses. Vient ensuite le même rôti, nageant dans un peu d’eau jaunâtre, et la même salade trop verte, aqueuse et fade. Seuls, le légume et le dessert varient : on passe des carottes aux épinards, et des myrtilles aux framboises. Pour arroser ces fricots agrestes, des vins durs, énergiques, capiteux, de ces crus de la vallée du Rhône que le soleil a mûris dans des entonnoirs ; mais, surtout, une eau délicieuse, une eau claire, une eau glacée dont la fraîche saveur est inoubliable.

D’ailleurs, malgré la médiocrité de la cuisine, on mange de grand appétit, quand on rentre éreinté par six heures de marche dans les éboulis, excité par l’air léger des hauteurs.

Rien de plus étrange que l’aspect de ces soixante personnes qu’un hasard a réunies, qui ne se connaissaient pas hier, dont beaucoup ne se reverront jamais, et qui se livrent pourtant à leur passagère intimité avec autant de sérieux et de bonne foi que si elles s’engageaient pour la vie. Tartarin, si gêné par le silence grincheux de la table d’hôte du Rigi-Kulm, serait à l’aise ici, et trouverait à qui parler. Nulle pose, aucune gêne ; on ne trouve pas de noms illustres dans le registre de l’hôtel, et l’on y inscrit sa signature sans songer à l’effet qu’elle produira. On ne joue pas de rôle ; du reste, pour être ici, il faut aimer la montagne, il faut l’aimer pour elle-même, pour ses aspects, pour ses solitudes, pour ses silences, non pour les casinos qui déparent les endroits à la mode et pour l’existence mondaine qui s’y impose avec ses insupportables exigences. Ici, on passe sa journée en chemise de flanelle, en gros souliers à clous, en chapeau de feutre ou de paille, toujours prêt à se mettre en route, à grimper, à suer, à recevoir le bon soleil sur la nuque et la bonne pluie sur le dos. On est à mille lieues du « monde » et de la « société » : vraiment, il semble qu’on en ait laissé les ridicules et les laideurs là-bas, dans les odieuses villes. On est bon. On se rend avec plaisir toute sorte de menus services. On se prend les uns pour les autres de chaleureuse sympathie. On est plein d’affection, ou au moins d’indulgence pour sa voisine ou son voisin de table. On se fait sans effort des concessions réciproques. Je crois positivement qu’on risquerait sa vie avec plaisir pour un de ces « amis » impromptus et qu’on lui ouvrirait sa bourse si l’on en était prié.

Je remarque quelques figures parmi celles qui m’entourent :

D’abord, le couple traditionnel des Anglais de montagne : le mari, à favoris de clergyman, porte un pantalon à carreaux, un veston de piqué nankin, des gants de fil blanc et un cylindre ; la femme est longue et sèche, surmontée d’un bonnet à ruches très compliquées. Comme elle ne marche guère, elle a imaginé de faire attacher un fauteuil d’osier sur le char plat qui sert à porter les paquets à la station du chemin de fer, et elle court ainsi les chemins, cahotée au pas lent de l’âne de la poste. L’un et l’autre, d’ailleurs, sont de spirituelles gens, fort instruits, fort aimables, et les singularités de leurs apparences reposent sur un sentiment des plus respectables : le mépris, l’énorme mépris du qu’en dira-t-on, l’absolue indifférence aux étonnements du prochain.

Trois Irlandaises s’habillent pour venir à table ; l’une, la tante, de haute taille, très droite, la figure encore jeune encadrée de cheveux blancs, marche en s’appuyant sur un solide bâton de voyage, l’air libre, forte, indépendante ; l’autre, la mère, est plus délicate. Toutes deux regardent souffler une jeune fille souvent malade, qui est le type accompli de la jeune Anglaise ; cultivée, intelligente, réfléchie, elle a, avec ses dix-sept ans, une conversation où se mélangent à des naïvetés d’enfant des observations d’une finesse singulièrement pénétrante et précoce.

Je préfère de beaucoup la société des femmes à celle des hommes : les hommes m’ennuient ; toujours à parler politique, à refaire la carte de l’Europe et à réformer le monde. Avec les femmes, tout est imprévu ; sans parler de la grâce de leurs manières, du charme de leur personne, de l’élégance de leur causerie. La conversation des hommes vous aigrit, celle des femmes vous rend plus bienveillant. On les quitte meilleurs, moins disposés à la misanthropie, presque prêts à conclure que le monde a du bon.

Il y a pourtant autour de moi des hommes aimables, dont plusieurs me plairaient beaucoup s’ils n’étaient trop gais. La gaieté m’inspire toujours une certaine méfiance ; à la montagne, elle se traduit d’habitude par des chants, des jeux et des cris, et je suis de ceux qui n’aiment rien tant que le silence. Tous du reste sont de grands marcheurs ; ils font des courses énormes, et mettent leur orgueil à les faire vite. Pourtant, un seul d’entre eux est un véritable alpiniste, un alpiniste convaincu, qui gravit des cimes vierges et passe par des couloirs inaccessibles.

Chaque matin, ou presque, on le voit partir avec son guide ; le guide porte un sac à vivres, une gourde, un paquet de cordes et le piollet qui sert à tailler des marches dans la glace. Ils s’en vont de leur grand pas régulier, d’un pas qui abat les distances, qui ne connaît pas d’obstacle, qui se ralentit à peine dans les éboulis où les pierres vous roulent sous les pieds. Ils ne disent jamais où ils vont, ne sachant jamais s’ils atteindront leur but ; au retour, ils racontent ce qu’ils ont fait, modestement, sans jactance, en gens à qui de tels exploits sont familiers. Le pays est rempli de cimes dangereuses, qui à chaque instant rejettent à la plaine, fracassés contre leurs rochers, les audacieux qu’elles ont séduits ; la Tour Sallières, le Grand Perron, la Dent Jaune, la Forteresse qui dessinent dans le ciel leurs capricieuses architectures et qui, vus de certains côtés, semblent totalement inaccessibles. On les gravit tout de même à force d’audace, d’efforts, de dangers ; on les gravit par bravade, par leurs côtés les plus escarpés, en rampant le long de leurs couloirs, en se suspendant sur leurs abîmes, en creusant son chemin dans leurs névés. Et l’on plante des drapeaux sur leurs sommets, et l’on grave des noms sur leurs parois de roc.

Y a-t-il un plaisir à courir ces périls, à vaincre ces fatigues ? Il faut le croire. On doit jouir à trouver un coin de la terre, si petit et si haut soit-il, où nul avant vous n’a jamais passé ; peut-être s’y sent-on délivré pour un instant de sa condition d’homme et des fâcheuses solidarités, et des humiliantes analogies qu’elle comporte. Et puis, il y a l’effort qui est toujours une joie ; nous sommes industrieux à vaincre les difficultés, plus industrieux encore à nous en créer ; c’est notre orgueil, il faut bien le satisfaire.

La Creusaz.

Un vaste pâturage, tout semé des plus magnifiques fleurs alpestres. Il y a des champs de rhododendrons roses dans le fouillis de leurs petites feuilles dures d’un vert aigu. Il y a des violettes jaunes, des gentianes de tous les bleus, imperceptibles étoiles luisant dans l’herbe rase, ou grappes luxuriantes qui se balancent dans les rochers ; de grandes étoiles d’arnicas, et des pensées aux couleurs vives, et d’étranges lis aux bizarres découpures. Il y a mieux, à l’écart, au bord d’un névé, de petites soldanelles : pâles clochettes d’un lilas tendre, qui balancent une tige très fine et qui ne croissent jamais que près de la neige. Il y a des mousses en fleurs, des lichens en fleurs, des herbes en fleurs, toute une végétation multiforme qui s’épanouit en fleurs, et toutes ces fleurs sont des myriades d’encensoirs qui jettent dans l’air leurs parfums légers et sauvages, si légers qu’on les perçoit à peine, si sauvages qu’ils vous dilatent les poumons comme une brise fraîche.

Le pâturage se développe aux pieds des contre-forts de Luisin : d’immenses rochers presque perpendiculaires, qui coupent brusquement l’horizon. De là, aussi loin que l’œil peut voir, les montagnes s’élargissent en amphithéâtre, découpées en tranches superposées, en dents, en pics, en aiguilles. Les neiges de vingt glaciers étincellent dans le soleil. Des vallées se creusent et disparaissent dans des arches épaisses. Parfois un nuage isolé, perdu, monte en s’étirant dans la limpidité de l’atmosphère. Il y a des massifs énormes tranquilles et comme sommeillant dans leur masse. Il y a des cimes inquiètes, qui vont crever le ciel avec des hardiesses gothiques. Il y a des montagnes protectrices qui se penchent sur les autres avec je ne sais quelle bonté supérieure. Il y en a d’étranges, dont les formes éveillent de lointaines et folles analogies. Ce sont des figures qui varient à l’infini, qui s’animent et qui vivent sous nos yeux leur inquiétante existence de choses immenses, immobiles, silencieuses et éternelles.

Mais plus encore que le paysage, j’aime la souveraine impression de solitude qu’il dégage. Il est comme enveloppé dans un silence que font ressortir, plutôt qu’ils ne le troublent, quelques bruits mystérieux : des cris d’oiseaux, un vague bourdonnement d’insectes cachés dans les fleurs, et, venant de très loin, perceptibles à peine, les sons des cloches des vaches et des aboiements de chiens.

Cette impression est bienfaisante entre toutes : le sentiment de la nature, qui s’est tant développé avec la mélancolie, ne serait-il, en dernière analyse, que de la misanthropie ?

Fénestral.

Un autre pâturage, d’un autre caractère.

Pas de grands horizons cette fois : du vert, partout du vert. Le paysage est arrêté par des pierriers qui se perdent en hauteur. Puis, au bout d’une vaste nappe verte, que parcourent en tous sens des eaux folles, descendent rapidement des pentes vertes où paissent deux ou trois cents vaches. L’herbe est épaisse et grasse, et de gros buissons d’aconits dressent leurs lourdes fleurs bleues. Puis le chemin de montagne qu’il a fallu suivre pour arriver jusqu’à cette oasis reprend à travers des buissons de myrtilles.

Cinq ou six chalets, qu’on ne voit que lorsqu’on en est tout près, surgissent comme des taches dans la masse verte. Pauvres masures dont la misère contraste durement avec la richesse du décor. Ils sont rangés en cercle autour d’une placette où la boue s’amasse. Les portes ouvertes battent au vent. On les dirait inhabités. J’aperçois pourtant deux gamins, auxquels je vais demander le chemin du col de la Gueulaz : ils s’enfuient sans me répondre. J’entre dans tous les chalets : une pierre y sert de table, une grosse marmite se balance sur des bûches éteintes, trois ou quatre cuillers de bois sont appendues aux parois ; il y a deux bols, en bois aussi, sur la table, et dans un coin, une paillasse. Je finis par découvrir un petit vieux tournant dans une de ces masures. Je l’interroge. Il me regarde longtemps avant de répondre, puis me donne des explications confuses : je ne comprends guère que ses gestes. J’essaie de savoir de quoi, comment il vit. Il passe là trois, quatre mois de l’année, dévalant de temps en temps les pentes vertes pour tomber sur Fins-Hauts, le plus prochain village, battant le beurre ou surveillant la cuisson du fromage pendant que les garçons que j’ai vus gardent les troupeaux. Il se nourrit de laitage, dans lequel il fait tremper un pain noir, plus dur que du biscuit de mer, de polenta, de serré. Son patron lui apporte des vivres, et ils mangent chacun dans son coin, silencieusement, n’éprouvant même pas le besoin de parler.

— Vous ne vous ennuyez jamais ?

… Ses yeux expriment un immense étonnement. Au lieu de répondre à ma question, comme il commence à se familiariser avec moi, il me propose de me montrer le cellier. Et j’aperçois, à la lueur de sa chandelle, des rangées de serrés d’une blancheur fraîche et mate, des « matolles » de beurre doré, des fromages : toute une richesse inattendue.

Je suis revenu souvent à Fénestral, et je me suis lié d’amitié avec le petit vieux. Il a causé. Il m’a dit beaucoup de choses : qu’il se couche et se lève avec le soleil, qu’il a donné une fois de son pain noir à des Anglais, que le taureau brun est méchant et qu’il ne faudrait pas s’y fier, et qu’il ne voudrait pas vivre ailleurs que là où il est. Il m’a pourtant demandé des renseignements sur « la ville », a ouvert des yeux ronds à toutes mes réponses, et, j’en suis sûr, n’en a pas cru un mot.

Les montagnards sont une autre race que les paysans : ils en ont la méfiance, mais n’en ont pas l’astuce. Et puis, ils participent en quelque sorte des grands paysages dans lesquels ils vivent, ils y puisent comme une poésie inconsciente qui se traduit dans leurs gestes lents, dans leurs rares paroles. L’autre jour, je traversais un petit hameau suspendu aux flancs de l’Arpille. Un brave homme, à qui j’avais demandé du lait, me dit incidemment qu’ils n’avaient pas de cimetière, et que, quand il leur mourait quelqu’un, ils allaient l’enterrer à Salvan, leur paroisse, de l’autre côté du Trient : plus de deux heures de marche, par des sentiers abrupts qui descendent au torrent et en remontent, et qui, en hiver, doivent être presque impraticables.

— Comment donc, lui demandai-je, n’avez-vous pas de cimetière à vous ?

Il réfléchit un moment, et me répondit :

— Ça a toujours été comme ça… Et nous aimons mieux aller dormir où sont nos pères…

Eh bien, dans la bouche de cet être simple, qui ne songeait point à son effet, je vous en réponds, cette phrase, que j’avais quelquefois entendue dans un théâtre avec de légères variantes, m’a profondément ému.

Fin de saison.

… Il y a deux mois que je vis dans ce coin perdu, à l’abri de la civilisation. Je ne lis pas nos journaux. C’est à peine si je parcours mes lettres, et je n’ai pas éprouvé une minute d’ennui. Je marche, je respire, je rêve, souvent seul, parfois avec mes compagnons de hasard que je me surprends à aimer comme de vieux amis. Maintenant, mon rêve alpestre approche de sa fin : l’hôtel se vide peu à peu, chaque jour amène un nouveau départ, l’âne de la poste emmène d’énormes malles sur son petit char à deux roues, et les teintes de l’automne s’étendent sur les montagnes. Ce sont des couleurs éclatantes, qui changent de minute en minute, selon les caprices de l’air, des nuages et du soleil. Ce sont de subtiles vapeurs au travers desquelles s’irise la lumière. Ce sont des brouillards épais qui s’amassent lourdement au fond des vallées, et tantôt y stagnent en océans infinis, tantôt s’ébranlent et se meuvent comme les escadrons d’une cavalerie de fantômes. Puis tout à coup les cimes prochaines, la dent de Morcles, le Barmaz, se couvrent de neige en une nuit, et au matin, on les voit se dresser toutes blanches dans le ciel qu’un coup de vent a balayé. Cette neige voisine rafraîchit l’atmosphère : on grelotte, on cherche le soleil, on s’entasse dans le « salon » de l’hôtel, triste pièce basse que les enfants remplissent de tapage. Il faut prendre le chemin du retour, descendre, en se retournant souvent, la route en lacets qui zigzague sous les sapins et sous les châtaigniers. J’ai fait mes adieux à tous mes amis du village, et me suis mis en marche par une de ces pluies qui vous glacent jusqu’aux os. Derrière moi, l’âne de la poste, avec une indifférence résignée, cahote mes bagages, chatouillé de temps en temps par le fouet de son conducteur. Nous arrivons à la gare dix minutes avant le passage du train. Le va-et-vient m’ahurit : j’ai perdu l’habitude de ce mouvement inutile que prennent les hommes sous prétexte de civilisation. Je pense à nos bonnes courses saines le long d’étroits sentiers d’où la vue plane sur des horizons libres, à mes paresses au pied des sapins, à mes siestes sur la mousse, à tous les rêves qui tourbillonnaient autour de moi et que je ne formulerai jamais. Il faut monter dans l’étroit compartiment, s’asseoir sur les coussins douteux de la Suisse occidentale, subir le sifflet de la locomotive, ce sifflet déchirant qui vous fait ressauter comme un cri de désespoir ; il faut revoir les villes, se mêler de nouveau aux hommes, vivre, hélas ! comme tout le monde vit aujourd’hui, sans loisir, sans rêve et sans liberté !

SOUVENIRS DE NOËL

Nous avions grillé des boudins, qui fumaient sur la table à côté de terrines entr’ouvertes, de perdreaux les pattes en l’air, de tranches de jambon bien rouge ou de hure pointillée de pistaches, et d’assiettes où flambaient des oranges. Il y avait des vins de plusieurs sortes : de fallacieux bordeaux colorés à la fuchsine, des bourgognes obtenus à l’aide des « bouquets » de M. Pasteur, du champagne doucereux et fade ; et des liqueurs : de l’eau-de-vie de Dantzick, douce, siroteuse, pailletée d’or ; du kümmel limpide parmi ses cristallisations, du cognac de qualité médiocre et du scotsch whiskey qui vous brûle la gorge. Nous fêtions Noël entre jeunes gens, par des chansons d’un goût douteux, par des propos plus douteux encore, en nous indigérant avec des aliments malsains et des boissons frelatées. Par moment, des cris de détresse nous arrivaient par bouffées, ou des rires nous secouaient sans raison : c’étaient la gaieté, la folie de l’âge heureux.

… Tout à coup l’un de nous se leva, et, de sa voix naturellement fausse, qu’un commencement d’ivresse rendait pâteuse et chevrotante, il se mit à fredonner une de ces vieilles romances sentimentales où il y a des fleurs, du soleil, du printemps, tout cela rimant à la diable, sur une mélodie à endormir un joueur d’orgue. Aussitôt, dans la chambre en fête, ce fut comme une vision de choses lointaines. Le bruit des fourchettes s’arrêta, on laissa le boudin se refroidir : on n’entendait que la voix du chanteur, étonné lui-même du silence et de son succès… Pour moi, tandis que mon cigare s’éteignait dans ma main, je revis soudain, avec une netteté surprenante, mes bons Noëls d’autrefois, mes Noëls d’enfant, là-bas, dans la petite ville suisse où je suis né.

Dans la grand’rue, règne une animation extraordinaire : les ouvriers de la ville ont enlevé l’herbe qui pousse entre les pavés ; et il y a tant de gens qui passent, bien enveloppés dans leurs manteaux ou dans leurs châles, avec des figures joyeuses, qu’on se croirait dans une ville pour tout de bon, et dans une ville où tout le monde serait content. Les enfants ont des figures radieuses : sans doute, le « Bon-Enfant » et la « Chausse-Vieille » ont mis dans leurs souliers des bonbons et des cadeaux, comme s’ils avaient été bien sages pendant toute l’année, presque écoulée, au lieu des verges qu’ils auraient méritées. À cette heure, un nouveau plaisir attend tout le monde, un plaisir sérieux et recueilli dont la grave impression subsistera jusqu’au soir, pour le moins, dans mon cerveau, où s’agitent pêle-mêle des idées de petits Jésus et des bonshommes en sucre : on va célébrer, au temple, la cérémonie de l’arbre de Noël.

Pour la première fois de l’année, je passe sans craindre une heure d’ennui devant les vieux murs troués de fenêtres en ogives et devant une statue à côté du portail principal, qu’on dit être celle d’une impératrice romaine, et qui n’a plus de nez, tant les siècles l’ont mutilée. J’entre, le cœur tout plein d’une grosse émotion, en pensant à la naissance du Dieu dont on m’a conté vingt fois l’histoire. Un grand sapin, ramené du Jura, est dressé au milieu du temple : des bougies de toutes couleurs mettent dans ses rameaux des lueurs d’étoiles ; tout au sommet, attaché à la dernière branche, un ange de cire étend ses ailes.

La vieille maîtresse de piano de la ville, est montée dans l’orgue ; elle joue le Noël d’Adam :

 

Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle…

 

et, comme l’orgue est en bien mauvais état depuis des années, il se produit des ronflements étranges, des sonorités caverneuses : on dirait la voix d’un géant enrhumé qui s’obstine à chanter ; et cela fait tout de même passer comme un souffle de foi sur l’assemblée.

L’orgue se tait. Le pasteur monte en chaire, – une chaire très simple, ornementée de vulgaires moulures de plâtre et recouverte d’un dais de drap vert. Le pasteur est vieux ; il a de petits yeux clignotants et le visage encadré dans un collier de barbe presque blanche : nous avons tous très peur de lui. En phrases lourdes, qui tombent lentement l’une après l’autre, entrecoupées de silences recueillis, il raconte, une fois de plus, la naissance, dans une étable, du Sauveur du monde et l’adoration des mages, et le Fils de Dieu étonnant par sa sagesse les docteurs de la loi. Ses petits yeux clignotent plus que jamais, à cause des lumières : par moments, il étend les bras en croix, puis il laisse retomber ses mains sur l’énorme Bible ouverte devant lui. C’est bien long : à la fin, cela tourne à la métaphysique et je ne comprends plus. Mon père dit que ces dissertations-là sont « du dogme » et que les pasteurs ne doivent prêcher que la morale ; mais mon père n’est pas très orthodoxe ; pourtant, à cette heure, j’abonde dans son sens.

Enfin, le pasteur se tait : les enfants vont chanter. On trouve que j’ai de la voix, et je m’efforce de pousser mes notes plus haut que mes camarades, surtout dans les pianissimi, quand l’instituteur primaire, qui dirige le chant, nous fait un signe avec son archet. Par malheur, il y a peu de pianissimi dans notre cantique de fête, qui vole sur un rythme rapide et joyeux :

 

Des enfants, voici la fête,

C’est le nouvel an.

À jouir, chacun s’apprête,

Voyez quel élan !

L’hiver a, sur la nature,

Jeté son manteau :

Plus de fleurs, plus de verdure,

Et pourtant c’est beau !

 

Nous avons fini : l’assemblée trouve sans doute que nous avons très bien chanté. On nous distribue des pommes cuites, des oranges, et de petits livres où sont racontées les conversions miraculeuses d’enfants extraordinaires, tels que « Tom, le jeune épicier, » ou « le petit missionnaire. » Les couvertures sont illustrées et l’on y voit des mousquetaires priant Dieu avant la bataille, de jeunes dames élégantes distribuant des bibles à des mendiants en guenilles, des petites filles jetant des graines à des poules, etc. L’épaisseur du volume est strictement mesurée à l’application du destinataire : il y en a qui ont au moins 150 pages ; d’autres sont tout minces et tout petits et ne valent pas plus d’un sou.

La cérémonie est achevée. Chacun peut rentrer chez soi. Une table bien servie nous attend : nous mangeons la dinde farcie, tandis que la grosse bûche de Noël, qui vient du Jura comme le sapin du temple, brûle en crépitant dans la cheminée…

Mais la fête n’est pas finie : dans toutes les maisons, derrière les contrevents fermés, des sapins s’allument. Il y en a de très pauvres, rabougris et chétifs, cueillis en cachette dans un petit bois, près de la ville ; deux ou trois bougies roses les illuminent faiblement ; on a accroché aux rameaux quelques bribes de papier de couleur, des noix, une ou deux pommes. Ces arbres-là ne sont pas ceux dont on jouit le moins, et le petit Jésus y prend un plaisir particulier.

D’autres sont superbes, presque aussi gros que celui du temple, coupés en pleine forêt par le vieux charretier, le père Tronchin, qui est parti un jour de bonne heure avec sa jument jaune, chargé des commandes de toute la ville. Des boules de verre reluisent dans l’épaisseur des branches, ainsi que de grosses noix dorées, des œufs en bois remplis de grains d’anis, de berlingots ou même de fondants : sur une table, au pied de l’arbre, il y a de superbes cadeaux pour tout le monde : des livres dorés sur tranche, des corbeilles à ouvrages, des albums, jusqu’à des joujoux mécaniques.

Pour mon compte, j’ai la bonne fortune d’être invité chez Mlle Maugry, dont l’arbre est incontestablement le plus beau de la ville.

Mlle Maugry est un personnage de légende : elle avait disparu toute jeune, selon l’usage des filles sans fortune, mais instruites et bien élevées, qu’on envoie gagner leur vie dans des pays lointains en enseignant la grammaire française et les éléments du piano à des fils de boyars ou de magnats. De temps en temps, on avait de ses nouvelles : elle était en Moldavie, dans une grande famille ; elle était heureuse et touchait de bons appointements. Puis, ses parents moururent, elle cessa de correspondre avec ses amis d’enfance ; on n’entendit plus parler d’elle. Parfois seulement, les mères qui envoyaient leurs filles bien loin, sur les bords du Danube ou du Dniéper, leur disaient :

« Tâche de faire comme Mlle Maugry, qui est depuis vingt ans dans la même famille ; elle a des économies et, quand elle sera tout-à-fait vieille, on lui donnera une pension. »

Un jour, le bruit courut que Mlle Maugry allait revenir : elle l’avait écrit à une de ses anciennes amies, rentrée au pays après avoir couru le monde comme elle. La moitié de la ville se transporta à la gare pour la voir arriver. Mme Baubeuf, la femme du député, qui s’occupait de belles-lettres et de mythologie, lui remit une pièce de vers où il était parlé des oiseaux voyageurs et des nymphes du Léman. Des cousins éloignés lui souhaitèrent la bienvenue, non sans quelque arrière-pensée sur l’héritage probable. Mlle Maugry fut prise d’émotion en revoyant le vieux château flanqué de tourelles, la tour carrée construite, dit-on, par Jules César, et le lac toujours aussi bleu qu’au temps de son enfance, avec, derrière, le Mont-Blanc éternellement couvert de neige. Elle donna deux cents francs pour les pauvres.

Mlle Maugry revenait, desséchée et rhumatisée, avec des vapeurs, des crises de nerf et des manières du grand monde qui stupéfièrent la ville. Elle ramenait une petite comtesse moldave, âgée de huit ou dix ans, dont elle devait parfaire l’éducation. D’ailleurs, la noble famille dont elle instruisait les enfants depuis quelque trente ans, était aux trois quarts ruinée : on ne lui faisait pas de pension, et le prix convenu pour l’éducation de la petite comtesse lui était irrégulièrement payé. Malgré cela, elle faisait consciencieusement son devoir : elle n’instruisait pas seulement son élève, elle l’amusait aussi, et grandement, comme il convient d’amuser une héritière dont les ascendants directs ont eu quelque parenté avec les empereurs de Constantinople. Et voilà pourquoi elle achetait le plus beau des sapins coupés dans le Jura par le père Tronchin, les plus belles noix dorées qu’on trouvât dans la ville, le plus grand polichinelle que le marchand de jouets eût fait venir, à ses risques et périls.

Je la vois encore, la petite comtesse Laurence, toute maigre, toute pâle, avec deux grands yeux noirs qui lui tenaient toute la figure, des cheveux frisés, noirs aussi, et des manières de femme faite, qui sait déjà recevoir. Elle avait la voix un peu rauque, faisait rouler les r avec un accent qui nous stupéfiait. On sortait pour la voir passer, emmitouflée dans ses fourrures, marchant d’un petit pas allègre qu’aucune demoiselle de la ville n’aurait été capable d’imiter. Mlle Maugry lui témoignait publiquement toutes sortes d’égards et ne la fouettait sans doute jamais qu’avec le plus profond respect : l’immense considération de la vieille institutrice pour les membres de la famille qu’elle avait passé sa vie à éduquer se reportait tout entière sur cette petite fille ; de sorte que la ville en arrivait peu à peu à partager ces sentiments, tant est irrésistible la force de l’exemple. Au bout de trois semaines, la « comtesse Laurence » fut un personnage : on commentait ses actions, on la guettait, on la saluait dans les rues, – et il fallait voir avec quelle grâce à la fois hautaine et condescendante elle rendait les saluts…

… Et je la vois sous le grand sapin tout flambant : nous sommes là, rangés autour d’elle, une vingtaine de petits roturiers, triés sur le volet et pourtant terriblement gauches avec nos gros souliers ferrés et nos habits des dimanches, taillés dans des redingotes paternelles usagées ou rétrécies. Pour ma part, je reste un grand moment plié sous le sentiment de mon infériorité. Mon pantalon me va mal, je le sais, j’en souffre horriblement. J’ai la tête en feu, je vois trouble, les robes blanches des petites filles tournent devant moi, se mêlent, se confondent en une couleur uniforme sur laquelle les rubans roses de la « jeune comtesse Laurence » et ses boucles d’oreilles d’or tranchent obstinément. Je voudrais bien être ailleurs, – quoique je sois très fier d’être là, quoique l’arbre soit superbe, quoiqu’on m’ait offert un joli cadeau pour lequel j’ai à peine su balbutier merci. Pourtant, je me remets peu à peu, surtout quand on nous a offert du punch, comme à de grandes personnes. J’en vois pour la première fois, du punch, et cet alcool qui brûle dans les verres me fait penser aux boissons magiques des Mille et une Nuits. Alors, je tâche d’être aimable, je surmonte ma timidité, j’oublie que mon pantalon va mal. On joue, on tourne en rondes autour de l’arbre, dont les bougies s’éteignent, l’une après l’autre, on danse, je fais polker la « jeune comtesse ; » comme elle a des « gages, » ainsi qu’une simple mortelle, j’ai le courage de l’embrasser. Mlle Maugry, assise dans un grand fauteuil, ses bras maigres enchâssés dans des gants clairs à boutons innombrables, regarde tourbillonner les enfants, aussi solennelle qu’une duchesse du XVIIe siècle assistant à des divertissements ordonnés par le grand roi. Quand la dernière bougie est éteinte, l’arbre est livré au pillage : on le renverse, on le bouscule, ce pauvre arbre sauvage, on casse ses branches pour avoir plus vite les trésors qu’il recèle, noix dorées, bonbons, chocolats.

Cependant, il se fait tard : la « jeune comtesse » a les yeux tout gros de sommeil ; il ne faut pas qu’elle se livre trop tôt à des excès de veille. On donne le signal du départ et l’on rentre chez soi, les poches pleines de friandises, la tête surchauffée par des visions de choses nouvelles ! Oh ! le bon petit Jésus, celui qui allume des bougies roses dans les sapins et préside aux rondes enfantines, – loin des querelles des théologiens !…

… D’autres Noëls me revenaient : quelques-uns gais encore, mais n’ayant plus le charme du nouveau, d’autres banals comme des jours ordinaires, avec, au bout, de longues soirées de spleen. Mais un bruit désagréable éclate, qui fait envoler tous ces souvenirs, comme un essaim d’oiseaux effarouchés : quelqu’un avait ouvert le piano, dont beaucoup de notes étaient fausses, et jouait la Mascotte.

LE RETOUR

(MŒURS VAUDOISES)

Ce matin-là, vers onze heures, par un froid aigu, par une bise sifflante qui avait secoué toute la neige des arbres, plusieurs dames bien emmitouflées dans leurs meilleurs manteaux, mettaient une animation extraordinaire dans la salle d’attente, d’habitude déserte, de la gare de Nyon. Arrivées fort longtemps avant l’heure du train, elles restèrent à se chauffer autour du poêle en fonte, en échangeant entre elles des phrases prudentes sur le froid, les retards fréquents des chemins de fer, la prédication du dimanche, la conférence que venait de faire un savant de la ville sur Anne de Bretagne, etc. Mais quand elles entendirent le coup de cornet annonçant le train, elles sortirent en se bousculant, comme si le train devait arriver en quatre secondes, et vinrent se poster en rang d’oignons dans le petit couloir de la « sortie ». Après quelques coups de coudes adroitement dissimulés, ce fut madame Maire, la femme du député au Grand Conseil, qui réussit à s’emparer de la première place : sa tête sèche, à profil aigu, comme enveloppée dans un chapeau coupé sans ornement, dominait celle de ses compagnes, ainsi qu’une tête de tambour-major, et, de ses deux mains, elle se cramponnait à la balustrade qui sépare le couloir du trottoir de la voie, comme si elle craignait qu’on ne lui prît sa place. À côté d’elle se tenait, solidement plantée sur ses deux larges pieds chaussés de galoches, Mademoiselle Dupin, ancienne gouvernante dans une famille russe : une vieille fille dodue, aux anglaises poivre et sel pendant le long de ses joues. Puis venait la directrice de l’asile des jeunes folles, la grosse madame Lecamus, essoufflée comme toujours et parlant sans s’interrompre malgré son asthme : elle avait pris le bras de mademoiselle Dupin, et, de sa voix fluette, lui susurrait déjà d’interminables « histoires de là-bas. » Ensuite, appuyée contre le mur, le regard sournois, l’air placidement machiavélique, la femme du pasteur Hurteaux semblait tapie à guetter une proie. Madame Lenel, grâce à une fausse manœuvre de sa fille Henriette au moment de la bousculade, aurait donc formé l’arrière-garde du petit bataillon, si la vieille Catherine n’avait pas été là. Catherine était pourtant le personnage important de la réunion : c’était elle qui avait fermé les yeux au docteur Dosnier : et si, à cette heure, le couloir de la « sortie » était encombré, c’est que « ces dames » attendaient justement mademoiselle Nathalie Dosnier, la sœur et l’unique héritière du docteur, qui revenait du fond de la Russie où elle était gouvernante, comme mademoiselle Dupin l’avait été, pour prendre possession de l’héritage de son frère. On pouvait supposer que la vieille Catherine conserverait auprès d’elle ses fonctions et son influence : aussi, « ces dames, » – c’est ainsi qu’à Nyon l’on désigne les personnes formant la société – lui témoignaient-elles toutes sortes d’égards : et il fallait la presse du dernier moment, le désir d’être tout près de la porte et première à embrasser la voyageuse, pour expliquer qu’on la négligeât ainsi. D’ailleurs, la vieille bonne ne songeait pas à protester : malgré la haute considération dont elle jouissait dans la ville, quoiqu’elle fût traitée en enfant gâtée par tous les fournisseurs et par les amis de la famille, quarante ans de servitude avaient fait d’elle une créature passive, bonne seulement à préparer les « petits plats » de son maître, en laquelle la vanité même était morte. Son cabas à la main, les yeux perdus sous son éternelle bergère en paille brune, le menton en avant, elle attendait, comme les autres, ruminant peut-être un vieux souvenir ou ne pensant à rien, quand elle se sentit prise vivement par le bras, au moment où le train entrait en gare ; c’était madame Lenel qui la guettait depuis quelques minutes, et qui l’intercalait entre elle-même et madame Hurteaux :

— Comment, Catherine, vous êtes la dernière !… C’est honteux !… Venez là !… Mettez-vous ici !… C’est vous qui recevez mademoiselle, après tout… Prenez ma place !… Nous, nous ne faisons que vous accompagner…

Furieuses de s’être laissé prévenir, les autres dames se jetèrent sur Catherine, la firent tourner deux ou trois fois sur elle-même, et la poussèrent à côté de madame Maire qui la regarda de son air le plus aimable, sans cependant lâcher la balustrade. Pendant la bagarre, madame Lenel avait réussi à se glisser, avec sa fille, entre madame Lecamus et mademoiselle Dupin, et elle triomphait en se confondant en excuses. Puis l’ordre se rétablit rapidement, et, quand le train s’arrêta, « ces dames » présentaient à peu près l’aspect d’une escouade de gendarmes rangés de front. Un même frisson les secoua toutes quand elles virent descendre d’un compartiment de première classe, perdue dans des fourrures, les mains embarrassées de paquets, une petite vieille cassée en deux, toute blanche et toute ridée.

Une exclamation s’échappa de toutes les bouches, ce cri qui dans le pays romand sert à traduire les grandes impressions : Oh ! alors !

Et madame Lecamus, qui, depuis qu’on lui avait enlevé mademoiselle Dupin, se cramponnait à madame Lenel, babilla de sa voix entrecoupée :

— Comme elle est changée… Mon thé !… Qui est-ce qui dirait ?… On lui donnerait plus de cinquante-cinq ans… beaucoup plus… N’est-ce pas ? Et pourtant…

Mais la porte de sortie s’ouvrait, mademoiselle Dosnier s’avançait d’un pas clopinant, et madame Hurteaux cria d’une voix aiguë :

— Mais non, mais non, elle n’est pas changée du tout, cette Nathalie, elle est toujours la même, je l’aurais reconnue entre mille, moi !…

Et les embrassades commencèrent, interrompirent la circulation, bousculèrent des voyageurs, firent grogner l’employé qui recevait les billets, et se prolongèrent pendant plusieurs minutes, quoique Henri le fou tirât mademoiselle Dosnier par son manteau en lui demandant si elle n’avait pas de bagage. La pauvre vieille ne pouvait lui répondre. En un clin d’œil, on lui avait enlevé ses paquets, et, ahurie, elle passait de main en main, comme une poupée, au milieu d’exclamations enthousiastes :

— Quelle joie !

— Enfin, te voilà !

— Ma bonne Nathalie !…

— Après tant d’années !…

Et madame Lenel trouva moyen de placer plus de paroles que les autres :

— Voilà ma fille Henriette… Elle était encore au berceau lors de ton dernier voyage… Mais elle te connaît : je lui ai si souvent parlé de toi !…

À la fin, on poussa mademoiselle Dosnier dans une voiture retenue depuis huit jours, on jeta Catherine à côté d’elle, et madame Maire, dressée devant la portière, annonça :

— Nous te suivons… Nous « dînons » toutes chez toi, aujourd’hui… La bonne Catherine a préparé un repas pour fêter ton retour.

Et la voiture se mit en route.

Mademoiselle Dosnier n’avait rien pu répondre à toutes ces protestations qui l’étouffaient. Elle venait de traverser l’Europe dans presque toute sa longueur, elle avait la tête pleine du bruit des gares, les jambes ankylosées, le corps moulu. Elle souffrait de ses rhumatismes. Sa fatigue était telle, que, depuis bien des heures, elle ne désirait plus rien, et qu’elle n’avait pas même ouvert la portière en approchant de sa ville natale… Et pourtant, habituée par état à s’oublier, à trembler devant la volonté des autres, elle ne demanda pas qu’on la laissât se reposer en paix.

Le fiacre, en cabotant, suivit des rues bordées de maisons neuves, ou recrépies, toutes blanches avec des volets verts : des noms nouveaux aussi éclataient sur les enseignes : la municipalité avait remplacé les pierres inégales des rues par de luxueux pavés plats, comme il y en a dans les capitales : et mademoiselle Dosnier reconnaissait à peine, dans cette ville coquette d’aspect moderne, la vieille petite ville primitive où son enfance avait passé.

Devant sa maison, des gens guettaient son arrivée : des mines inconnues, presque étrangères, ayant entre elles un cachet de ressemblance et comme un air de famille, animées par une curiosité inhabituelle. Mademoiselle Dosnier répondit avec embarras aux coups de chapeau et aux saluts qu’on lui adressa, se hâta de disparaître derrière sa porte, monta l’unique étage, fut chez elle…

… Chez elle !… Depuis trente ans, elle rêvait un chez elle, un home, comme on disait dans la société cosmopolite qu’elle quittait. C’était pour acquérir un home qu’elle avait enseigné la langue française, la musique et le dessin à deux générations de princes russes. C’était pour ce home qu’elle s’était abreuvée d’eaux minérales, à goût pourri, qui ne lui convenaient pas, qu’elle avait pris des rhumatismes dans l’intempérie d’un climat glacé, avalé des humiliations qui lui restaient, à la gorge, subi des reproches injustes en se ratatinant d’année en année jusqu’à devenir la pauvre créature inquiète, malade, courbée en deux, épeurée et résignée qu’elle était. Maintenant, un hasard arrivé contre toute probabilité – la mort de son frère cadet – réalisait son rêve. Elle était chez elle, au milieu de ses vieux souvenirs, des meubles de son enfance, du salon en damas jaune qu’elle se rappelait, de la salle à manger où elle avait pris son dernier repas avant de quitter la patrie, où le vieux coucou avait sonné l’heure de son départ comme il sonnait aujourd’hui, d’une voix fêlée, celle de son retour. Mais toutes ces choses désirées, elle les avait trop tard. Sa pauvre taille voûtée ne se redresserait pas dans le grand fauteuil vert où l’asthme avait étouffé son frère. Le contact de ces chers objets usés ne ressusciterait pas ses souvenirs dans leur fraîcheur d’autrefois. Est-ce que le dévouement mercenaire de Catherine lui remplacerait les affections qui entourent la vieillesse des autres femmes, de celles qui ont un mari, des enfants, de celles qui ont vécu au coin de leur foyer, dans la chaleur des affections familiales ?… Déjà, dans la lassitude de cette arrivée, dans l’accueil de ces amies qui l’avaient oubliée depuis des années et lui revenaient avec la fortune, elle voyait poindre comme un regret de tout ce qui jusque-là avait été sa vie. N’aurait-elle pas mieux fait de rester là-bas pour mourir au milieu de sa fausse famille, entourée de ces soins charitables et qui semblent affectueux qu’on a pour les vieux chevaux, les vieux chiens et les vieux serviteurs ? Ici, elle était chez elle, c’est vrai, mais tout lui semblait étranger : arrivée depuis une demi-heure, elle attendait encore au salon, comme une visite qui fait antichambre.

Lentement, avec des précautions timides, elle avait ôté ses fourrures, posé ses châles sur le sofa. Elle s’approcha de la fenêtre et posa le front contre la vitre : la rue était déserte ; seul, un vieillard l’arpentait à longs pas lourds.

— C’est le pasteur Monard ! dit Catherine qui venait tirer sa maîtresse par la manche en lui annonçant que l’eau de sa toilette était prête.

La vieille fille devint toute pâle, et son sang ne fit qu’un tour : ce vieux à barbe blanche, ridé, solennel, vêtu de noir, elle l’avait aimé autrefois, quand il portait la casquette verte d’étudiant. Et voilà que toute l’amertume de cet amour avorté lui revenait tout-à-coup…

Mais mademoiselle Dosnier n’eut pas le temps de s’abandonner à ses impressions : à peine avait-elle changé de toilette, que « ces dames » arrivèrent ensemble. Elles ne s’étaient pas séparées, aucune ne voulant s’exposer à faire son entrée après les autres. Et l’ennuyeuse symphonie de leurs compliments recommençait : la chanterelle fausse de madame Hurteaux grinçait à côté du fifre aigu de Madame Maire, sur un fond d’accordéon fourni par l’éternel et doucereux susurrement de madame Lecamus, tandis que les : « oui, madame » et « non, madame » de la jeune Henriette Lenel marquaient la mesure comme un métronome.

Catherine avait préparé pour sa nouvelle maîtresse les plats favoris de son ancien maître : un omble-chevalier au vin blanc, des côtes de veau à la Béchamel, une pintade ; et, ce qui la désolait, c’est que mademoiselle Dosnier ne fit pas honneur au repas. Elle regardait les plats d’un œil terne, se servait petitement, effilait la viande avec son couteau, ne mangeait pas. Mais ses convives mangeaient pour elle, tout en guettant ses mouvements, et en lançant des locutions du terroir, des oh ! alors, des mon thé, des t’y possible ! D’abord, la conversation roula sur les talents culinaires de Catherine ; c’étaient, pour toutes phrases, des exclamations :

— Oh ! cette Catherine !…

— Comme elle a fait sa sauce !…

— Seras-tu soignée avec elle !

— C’est que c’est un fin cordon-bleu !

Puis, madame Lenel, adroitement, se mit à parler de la Russie et de la carrière de mademoiselle Dosnier, partie toute jeune « pour instruire des princes ! » Elle avait tant de « moyens, » cette Nathalie !… Comme elle avait dû être heureuse !… La Russie est un pays charmant : il y fait froid, c’est vrai, mais il y a de si bonnes fourrures !… Les gens y sont tous riches, l’existence y est délicieuse : on vit dans de magnifiques châteaux, dans des propriétés dont les plus petites sont grandes comme la commune de Nyon ; en hiver, on fait des parties de traîneau, et l’on est servi par des paysans que le maître a le droit de rosser, comme aux bons temps du moyen âge, quand l’autorité était encore respectée !…

Mademoiselle Dosnier avait haché sa salade en fines lamelles, dont elle s’amusait à broder des arabesques sur son assiette, pendant que madame Lecamus parlait, la fourchette en l’air. D’ailleurs, ces dames firent chorus, et, pendant un instant, ce fut un hymne en l’honneur des princes russes, des gouvernantes et de l’étranger.

— Et puis, ça développe l’esprit, dit sentencieusement mademoiselle Dupin, pendant que madame Hurteaux répétait, en accentuant, ce que venaient de dire les autres :

— Moi, je l’ai toujours dit : il faut qu’une femme voie du monde… Te rappelles-tu quand tu es partie, Nathalie ! J’aurais bien voulu m’en aller aussi… On me parlait d’une place à Constantinople : j’aurais vu le Bosphore… C’est mon père qui n’a pas voulu… Il a toujours eu de drôles d’idées, mon père.

Puis, quand il fut bien évident que l’assemblée était unanime sur la question, madame Lenel, ayant déposé son couteau à côté de sa fourchette, prononça nettement :

— Pour ma part, il y a longtemps que je dis à ma fille Henriette, qui a seize ans, qu’elle partira dès qu’elle aura dix-sept ans révolus… À présent que je te vois revenue en bonne santé et si heureuse, Nathalie, je suis plus décidée que jamais : d’autant plus que tu m’aideras à la placer, j’en suis sûre…

Un petit frémissement réprobateur courut parmi les convives : une telle demande était prématurée, presque cynique : avant d’importuner mademoiselle Dosnier, il fallait lui laisser le temps de se reposer. Et madame Lecamus, qui se proposait d’utiliser le repas pour « poser un jalon » à une requête en faveur de l’asile, allait prendre sur elle de détourner la conversation, quand, au milieu d’un silence profond, mademoiselle Dosnier répondit, avec une sorte de brutalité :

— Ah ! non, par exemple, non ! Je ne placerai personne !… Il ne faut pas me demander de me mêler d’une affaire pareille… Je ne suis pas de votre avis, mesdames ; je trouve, moi, que quand on a le bonheur d’avoir une fille, on la garde près de soi, fallût-il partager avec elle son dernier morceau de pain !

Des murmures d’étonnement se firent entendre, mais d’abord personne ne parla. Madame Lenel serrait les lèvres : à la fin, avec un effort pour dissimuler son embarras, elle balbutia :

— Mais ce n’est pas une question d’argent, ma bonne, la question d’argent n’a rien à faire là-dedans… Il faut qu’une jeune fille voie le monde… Il faut qu’elle apprenne…, les langues. Toutes « ces dames » sont de mon avis !…

Mademoiselle Dosnier reprit, en secouant la tête :

— Je les ai apprises, moi, les langues, et j’ai vu le monde… On m’a promenée à travers tous les pays, d’abord comme on promène une domestique, ou à peu près, puis comme on promène une tante pauvre… J’ai bu de toutes les eaux, je me suis baignée dans toutes les mers. J’ai vu toutes les sociétés, j’ai dansé avec des artistes illustres, et un grand duc a daigné me remarquer… Et je n’ai jamais senti une affection, une vraie, une de celles qui réchauffent… On me trouvait dévouée, et l’on exploitait mon dévouement, et jamais on n’aurait eu l’idée que je pusse être autre chose que dévouée… Le monde est intéressant, oui, peut-être, il y a de belles choses à voir, on s’élargit l’esprit… Mais, avec tout cela, je suis vieille et je suis seule…

Mademoiselle Dosnier aurait parlé encore, mais une extrême agitation succédait à la stupeur qui avait accueilli ses premières paroles.

Toutes « ces dames » se récrièrent, se levèrent, parlant ensemble, protestant ensemble de leur amitié :

— Comment, seule, chère amie ! Comment peux-tu dire cela !… Mais ne sommes-nous pas avec toi, nous qui étions comme tes sœurs ? Nous serons ta famille, nous t’entourerons, et nous te soignerons, tu verras comme tu seras heureuse !

Et toutes les mains se tendaient vers elle, et les lèvres sèches de madame Maire vinrent se poser sur son front, et madame Hurteaux réussit à verser quelques larmes d’attendrissement qui roulèrent dans son assiette vide. Puis, quand le calme se fut rétabli, quand Catherine eut apporté le dessert et rempli les verres de vieil Yvorne à reflets dorés, on entendit la voix de madame Lecamus qui, s’élevant dans le silence, commença lentement :

— À propos, ma bonne Nathalie, tu sais que pendant ton absence, notre asile de jeunes filles…


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rod, Édouard, Nouvelles romande, Lausanne, Payot, 1891. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Lac de Joux, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Fête foraine, sorte de kermesse.

[2] Sorte de galette faite avec du beurre fondu.