Édouard Rod

LUISITA

Nouvelles vaudoises

1903

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Table des matières

 

LUISITA.. 4

I. 9

II. 15

III. 22

IV.. 27

V.. 32

VI. 36

VII. 40

VIII. 44

Ce livre numérique. 48

 

LUISITA

Après la longue journée des moissons, sous le soleil d’août, le père Baudruz, ses deux fils et sa bru se reposaient devant la ferme. Le père Baudruz atteignait ses soixante-dix ans, qu’il portait sans plier le dos, comme un fardeau proportionné à ses forces. Il était de taille moyenne, trapu, avec de larges pieds et des mains dures, brunes, poilues. Il avait le profil net, le nez busqué, les joues rasées, de petits yeux gris, malins, sous des cils en broussailles, et conservait tous ses cheveux, qui grisonnaient à peine. En revanche, ses lèvres se recroquevillaient sur une bouche presque complètement édentée, ce qui, en marquant son âge, donnait à sa physionomie une expression très personnelle, mêlée de finesse et de jovialité. Il parlait avec lenteur, d’un ton sentencieux, en traînant les finales, en coupant les r et en hochant la tête. Il avait aussi un geste de la main droite qui lui appartenait bien en propre et qu’il répétait souvent : il l’amenait à la hauteur du nez, le pouce replié sur les deux derniers doigts, les deux autres levés comme pour une affirmation solennelle : et ce geste était catégorique. Sa ferme était la mieux tenue et la plus riche de Borins, un de ces beaux villages prospères qui se dressent parmi les vignes de la Côte, sur la rive vaudoise du Léman. Il y avait vu mourir, après peu d’années de mariage, sa première femme : une bonne femme, qui lui avait apporté un joli morceau de vigne, mais ne lui donna pas d’enfants. Il s’y était remarié avec une fille un peu mûre, bien dotée aussi, qui mourut en mettant au monde deux jumeaux ; et justement, Pierre et Gaspard entraient dans leur vingt-cinquième année. On dit que les jumeaux se ressemblent toujours : de fait, dans leur petite enfance, on ne distinguait pas les deux garçons l’un de l’autre. Mais avec les années, ils changèrent : Gaspard resta de petite taille, plutôt blond, avec un teint de demoiselle, une fine moustache de couleur acajou, des manières douces, un parler poli. Pierre devint plus grand, plus fort, plus brun, plus barbu. Au moral, la différence fut encore plus accentuée : Gaspard prit toutes les gentilles manières ; il eut à l’école tous les premiers prix ; aux champs, il suppléait par sa bonne humeur et sa bonne volonté à la force qui lui manquait un peu. Beaucoup plus robuste, Pierre faisait moins d’ouvrage, étant plus paresseux ; il était violent et brutal ; il avait un défaut jusqu’alors inconnu dans la famille : il buvait. Sans doute, on ne pouvait dire de lui qu’il fût un ivrogne ; mais, le dimanche, il rentrait presque toujours avec une pointe ; et le vin, au lieu de le mettre en gaîté comme les autres, le rendait sombre, irritable, méchant, si bien qu’on évitait de lui parler quand il revenait de la pinte. Son père s’en inquiétait, disant, en hochant la tête : « On ne sait pas ce que ça peut donner plus tard ! » Même, ce fut dans l’espoir que le mariage le corrigerait qu’il le laissa, presque sans opposition, épouser Julie Turel, qui avait su l’enjôler : une fille sans fortune, pas jolie, jaune comme un pain d’épice, avec des lèvres minces, la bouche en circonflexe, un profil en lame de couteau. Toute laide qu’elle était, Pierre déclara qu’il la voulait ou qu’il quitterait le pays ; et on la lui donna. À cette heure, elle était enceinte ; sa grossesse commençait à se dessiner ; le père Baudruz qui la traitait assez mal les premiers temps, s’adoucissait peu à peu à la perspective d’être grand-père.

La soirée restait chaude ; des lueurs d’incendie éclairaient l’horizon, du côté des Alpes. Le père, les deux fils et la bru avaient mangé leur pot de soupe sous le vieux poirier, presque sans parler : une soupe comme on n’en fait que dans les villages vaudois, épaisse, savoureuse, où tous les légumes du potager mêlent leur goût et leur arôme sur un fond de pommes de terre moelleuses comme une crème. Ensuite, ils mangèrent encore un bon morceau de pain et de fromage, qu’ils arrosèrent de plusieurs verres de vin de la dernière récolte : un joli vin, couleur pelure d’oignon, plein de feu. Chaque fois qu’il buvait de ce vin-là, le père Baudruz faisait claquer sa langue, en disant :

— C’est tout de même une fine goutte !

Réflexion qui en provoquait infailliblement d’autres, moins optimistes, sur l’oïdium, le mildew, le phylloxéra, les dangers du sulfatage pour la qualité du vin, le désastre final que serait pour le vignoble l’introduction des plans américains. Ce jour-là, le vieux vigneron avait dû lire quelque article menaçant sur la question ; car après ses doléances habituelles, il ajouta :

— Pourtant il faudra bien en arriver là !

Son front se ridait, chargé de soucis, ses lèvres tremblaient entre ses gencives vides : oublieux de ses nombreuses années dont le terme approchait, il songeait obscurément à l’avenir lointain des vignes maintenues là, depuis tant de siècles, en bon rapport, et dont ses descendants ne connaîtraient qu’un fruit dégénéré. Hélas ! déjà maintenant, ce n’était plus comme autrefois ! Plus de 34, de 54, de 65, de 70 : on ne reverrait plus le raisin mûr dès la fin d’août, les grains dorés sur les feuilles encore vertes, comme en 65 ; et toujours davantage, grâce aux insectes invisibles, aux parasites, à la chimie, le vin se confondrait avec la piquette.

De gros nuages se massaient dans un coin du ciel, vers l’occident. Le père Baudruz les examina, la main en abat-jour sur ses yeux, et dit, avec son geste de certitude :

— Pour sûr, nous aurons un orage cette nuit.

Les deux fils et la bru regardèrent à leur tour.

Gaspard ajouta :

— Pourvu que ça ne soit pas de la grêle !

Pierre, aussitôt, démentit la demi-prophétie de son frère, qui voyait toujours les choses au pire :

— La grêle ? Ouah ! Ça n’en a pas l’air !

Le vieux regarda de nouveau et dit :

— On ne sait jamais ce qui se brasse, par là-haut !

Et ils se turent.

Le crépuscule tombait. La maison, avec son toit bas, l’étang derrière la palissade, à côté du fumier, le jardin où de vieilles fleurs poussent amicalement parmi les légumes, le verger planté de pommiers arrondis, l’avenue bordée de noyers qui mène à la grande route, tout cela se noyait déjà dans l’ombre ; tandis que plus loin, à mi-côte, parmi les vignes, le clocher de l’église, remis à neuf depuis peu, étincelait dans un rayon de lumière frisante. Des bandes de nuages assombrissaient le sommet boisé des collines, au-dessus du vignoble semé de villages. Dans les arrière-plans, c’est à peine si l’on distinguait les lignes noires du Jura, sous des pans fuligineux du ciel. Les aspects heurtés de ce crépuscule, qui n’avait point son habituelle sérénité, préoccupaient le vieux paysan ; il dit en regardant le ciel :

— Ça se gâte, tout de bon. Heureusement qu’on a rentré les blés.

En ce moment, le pasteur surgit derrière l’enclos du potager : un bel homme, un peu mince, la barbe en collier, en redingote, cravate blanche, chapeau de paille. Il salua et dit :

— J’ai passé par chez vous, monsieur Baudruz, pour gagner du temps. Je viens de chez votre voisine, la mère Lancy, qui est bien malade, avec son hydropisie ; je me demande si je pourrai rentrer à la cure avant l’orage ?

Le père Baudruz examina le ciel encore une fois et répondit :

— Vous risquez d’être trempé, monsieur le pasteur. Ça sera violent, mais pas long. Asseyez-vous plutôt un peu là, pour voir ce qui viendra. Peut-on vous offrir un verre ?

— Je vous remercie, monsieur Baudruz, je n’ai vraiment besoin de rien.

— Bah ! on sait ce que c’est qu’un verre de vin ! Ça n’a jamais fait de mal à personne !

Il fit un signe à Julie, qui céda aussitôt sa chaise, et s’en fut chercher des verres et une bouteille cachetée.

Le père Baudruz sortit de sa poche un couteau à tire-bouchon, l’ouvrit avec précautions, déboucha la bouteille, essuya le goulot avec son pouce, et remplit les verres en disant :

— C’est du 89, monsieur le pasteur… À la vôtre !

Ils trinquèrent. Le pasteur approuva :

— Il est bon !

Un éclair passa dans les yeux du vieux paysan, qui répondit :

— Si la chaleur continue, avec un peu de pluie par-ci par-là, vous verrez celui de cette année !

Puis il regarda de nouveau le ciel où les nuages s’épaississaient rapidement, et ajouta :

— Mais voilà ! Au jour d’aujourd’hui, on ne sait jamais ce qui vous attend !

Le pasteur dit :

— Tout dépend toujours de la volonté de Dieu !

Le père Baudruz lui jeta un regard de travers : en religion, il avait ses idées, et n’aimait pas qu’on mêlât toujours le bon Dieu aux affaires de ce monde.

— En tout cas, fit-il, ça n’est plus comme autrefois. Les belles années qu’on a eues dans notre jeunesse ! À présent, ça va, ça vient, ça change, il y a les maladies, il y a le mauvais temps : c’est à croire que la terre ne tourne plus la même chose. On a beau se défendre, rien n’y fait ! Le phylloxéra avance toujours, malgré les précautions, et il suffit d’un coup de vent pour détruire une récolte.

— L’homme s’agite et Dieu le mène, reprit le pasteur.

Pour l’interrompre, le père Baudruz trinqua de nouveau :

— À la vôtre, monsieur le pasteur !

Un peu interloqué par cette riposte inattendue, le pasteur répondit pourtant :

— À la vôtre, monsieur Baudruz !

Tout à coup, le ciel s’obscurcit comme si des mains invisibles l’eussent en un clin d’œil barbouillé d’encre et de suie :

— Diable ! s’écria Pierre en oubliant la qualité de leur hôte.

Presque aussitôt, l’averse commença avec une violence de déluge. Julie se précipita vers la cuisine, où les hommes la suivirent, chacun son verre en main et le père Baudruz portant la bouteille à moitié vide. À peine la porte se fermait-elle sur eux qu’un coup de tonnerre ébranla la maison.

— Celui-là n’est pas tombé bien loin, dit le père Baudruz.

En même temps, un crépitement aigu annonça que la pluie se changeait en grêle.

— Tu vois bien ! dit Gaspard en regardant son frère.

Pierre grogna :

— Cré nom de nom !…

Excepté Julie, qui avait peur, tous s’approchèrent de la fenêtre restée ouverte. Des grêlons gros comme des noisettes rebondissaient jusque dans la cuisine. Pierre se baissa pour en ramasser un, le soupesa dans sa main, et ils se le passèrent l’un à l’autre, comme des soldats une balle ennemie. Le pasteur murmura :

— Un malheur… un grand malheur !…

L’orage dura quelques minutes à peine, puis s’arrêta brusquement, comme il avait éclaté. On put le voir s’éloigner vers l’orient, chassé par le vent qui tordait les arbres, tandis qu’à l’ouest, des raies lumineuses déchiraient l’amoncellement des nuages.

— C’est fini, grâce à Dieu ! soupira le pasteur.

Très sombre, le père Baudruz répliqua :

— Faudra voir encore s’il nous a laissé quelque chose !

Le pasteur, un peu gêné, voulut prendre congé. Le vieux le retint.

— Finissons la bouteille, d’abord !

Ils trinquèrent de nouveau, debout, vidèrent leurs verres et s’essuyèrent les lèvres d’un revers de main.

— Maintenant, dit le pasteur, je peux rentrer chez moi. Au revoir, messieurs, et merci !

Quand sa redingote eut disparu, le père Baudruz dit à ses fils :

— Si nous allions voir la vigne, hein ?

Et ils sortirent tous les trois.

Les noyers de l’avenue avaient été hachés : des branchillons cassés, des feuilles coupées, des fruits dans leur coque verte jonchaient le chemin. Un des plus gros arbres, deux ou trois fois centenaires, restait marqué d’une longue brûlure.

— C’est lui qui a reçu le coup, dit le père Baudruz en s’arrêtant pour l’examiner. Mais c’est un vieux de la vieille. Il n’en mourra pas.

Il ajouta, en aparté :

— S’il n’y a que ça de mal, on s’en sera tiré à bon marché.

Les derniers restes du jour traînaient dans le ciel quand ils arrivèrent au village, dont les maisons bordent la grande route. Ils s’engagèrent dans les vignes, où arrivaient par petits groupes circonspects d’autres propriétaires, inquiets comme eux. Et ils virent juste assez clair pour constater que le plus gros de l’orage avait frappé sur leur bien. Les belles grappes jeunes étaient hachées comme les feuilles des noyers ; les ceps eux-mêmes, détachés de leur soutien, avaient été renversés, arrachés, foulés, mis en pièces par les mains furieuses de la tempête. À l’extrémité nord seulement, un petit coin de provignures, qui séparaient leurs vignes de celles du syndic, restait intact.

— La vendange est faite, dit le père Baudruz, la voix sèche.

Pierre répondit, avec un regard haineux :

— Le syndic n’a pas de mal, lui !

Et ils reprirent, silencieux, le chemin de la ferme. Un coup de vent avait suffi pour emporter leurs espérances. Maintenant, l’ouragan soufflait ailleurs, plus loin, ruinant les uns, épargnant les autres. Pourquoi ?…

I

Depuis qu’il se battait avec les saisons, le père Baudruz en avait vu bien d’autres. En soixante et dix années, que de récoltes hachées par la grêle, que de moissons broyées par la pluie ou le vent, que de foins brûlés par la sécheresse ! La crise passe, la nature répare le mal qu’elle a fait, les bonnes années compensent les mauvaises ; en sorte qu’il ne faut jamais s’affliger outre mesure de ces malheurs-là puisqu’on n’y peut rien, ni surtout perdre courage. « Aide-toi, le ciel t’aidera », voilà le grand précepte qu’on se rappelle dans les difficultés. Avec ses deux fils, il se mit bravement à relever les ceps, à les rattacher, à tailler les sarments déchirés, et la vigne reprit son aspect normal de belle vigne bien soignée. Il n’y avait plus de raisins, c’est vrai ; mais l’avenir y pourvoirait. Parfois, quand le temps était bon, l’un ou l’autre disait :

— Voilà une journée qui aurait fait avancer la vendange !

Mais l’amertume de la perte subie s’atténuait, le souvenir de l’orage s’effaça.

Or, un matin, à l’heure du dîner, pendant qu’ils étaient à table devant un bon plat de choux et de salé, le facteur apporta un pli jaune, avec un sceau officiel dans un coin, des timbres étrangers dans l’autre. Il le tendit au père Baudruz en disant, comme s’il venait lui-même du bout du monde :

— Ça, ça ne vient pas d’à côté !

Et il alla continuer sa tournée, après avoir vidé d’un trait le verre de vin que Pierre lui offrit.

Julie, curieuse comme une chèvre, fixait ses yeux écarquillés sur le pli jaune, que le père Baudruz retournait dans tous les sens, inquiet comme on l’est toujours devant une chose inaccoutumée.

— Qu’est-ce que ça peut bien être ? demanda-t-il en regardant ses fils.

Gaspard, dont l’esprit courait comme le vent, suggéra :

— C’est peut-être de l’oncle Charles ?

Aussitôt le père Baudruz, déjà pensif, s’assombrit : c’était justement son idée, et il savait qu’on ne pouvait rien attendre de bon de ce terrible cadet, qui depuis trente ans courait les cinq parties du monde comme un véritable heimatlos, et qu’on n’avait vu reparaître au pays que trois ou quatre fois, plus ravagé que le noyer frappé par la foudre, loqueteux à faire honte. Pierre dit :

— Peut-être qu’il est mort.

Cette espérance folle : « un héritage ?… » brilla au fond des yeux de Julie, qui s’agita sur sa chaise, et suggéra :

— Il n’y a qu’à regarder.

— C’est vrai, fit le père Baudruz.

Sans hâte, il posa le pli sur la table, l’ouvrit avec son couteau de poche, et en tira trois papiers : d’abord, une grande feuille, couverte d’une belle écriture soignée, avec une signature illisible au bas, et le même sceau que sur l’enveloppe. Le père Baudruz la tendit à Gaspard :

— Lis-nous ça, veux-tu ?

Julie, les yeux brillants, appuya ses deux coudes sur la table et son menton sur ses deux mains. Gaspard dit :

— Ça vient du consulat suisse de Buenos-Ayres.

Et il lut :

 

« À M. Louis-Auguste Baudruz, propriétaire
à Borins, (canton de Vaud).

 

« Monsieur,

« Pour répondre au désir de votre défunt frère (Charles-Alexandre), décédé le 18 du mois courant dans l’hospice de cette ville, j’ai l’honneur de vous transmettre la lettre qu’il a écrite pour vous à son lit de mort. Je vous prie de nous faire savoir au plus tôt si vous avez l’intention d’accéder au vœu qu’elle exprime. Dans le cas contraire, nous prendrions les mesures nécessaires pour assurer à l’orpheline qu’il a laissée l’appui de sa commune d’origine, à laquelle nous l’adresserions.

« Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

« pour le Consul… »

 

Gaspard essaya vainement de déchiffrer le nom du signataire, et renonça.

Un long silence suivit cette lecture. Les yeux de Julie fuyaient, assombris encore par la méfiance. Gaspard considérait la lettre, comme pour tâcher de lire entre les lignes ce qu’elles laissaient d’inexpliqué. Le père Baudruz grogna :

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?…

Il regarda l’une après l’autre les deux feuilles qui restaient, et finit par en tendre une à Gaspard : une feuille de mauvais papier quadrillé, couverte d’une grosse écriture tremblée qui s’en allait dans tous les sens :

— Lis voir ça, hein ?

Gaspard se mit à l’œuvre, non sans peine, car ce n’était plus de la calligraphie officielle :

 

« Mon frère,

« Cette fois, j’ai bien fini mes voyages, et je ne reviendrai plus te tracasser au village. Je ne reverrai ni Borins, ni toi, ni personne : je suis en train de finir comme je devais finir, et de crever à l’hôpital. Et j’ai un souci qui m’empêche de m’en aller tranquille : une fille, que j’ai eue comme ça quelque part, et que j’ai gardée avec moi. Elle a quinze ans, et c’est une brave fille. Et moi, je voudrais bien qu’elle soit une honnête fille, qu’elle ne reste pas ici, qu’elle rentre au pays que j’ai eu tort de quitter. Alors, j’ai pensé à toi, qui dois être heureux, tranquille, à ton aise, comme les gens qui ont su rester à la même place. Et je me suis dit que tu la recueillerais peut-être, puisque c’est ta nièce : je l’ai reconnue, et elle porte notre nom. Donc, si tu veux être bon, fais-la venir. Elle aura de quoi payer le voyage, mais rien de plus, et t’arrivera sans autre chose que ce qu’elle a sur le dos, parce que je n’ai rien à lui laisser. Tâche de faire cette bonne action : ça te portera bonheur. Je m’arrête, parce que je n’y vois plus.

« Ton frère,

« CHARLES BAUDRUZ. »

 

Quand il eut fini, Gaspard regarda son père, qui serrait terriblement fort ses gencives sur ses lèvres. Julie promena un coup d’œil furtif sur les trois hommes, pour tâcher de deviner leurs idées, et baissa les yeux sur son assiette. Le père Baudruz tira son mouchoir à carreaux, se moucha bruyamment, le remit dans sa poche ; puis il tendit la troisième feuille à Gaspard, comme à regret, par crainte de son contenu :

— Voyons voir celle-là, ce qu’elle chante ?

La feuille était encadrée de noir, l’écriture à peine formée, inclinée et fine ; la lettre disait :

 

« Mon cher oncle,

« Je voudrais ajouter une chose à la lettre de mon pauvre père, qui est mort quelques heures après vous avoir écrit : c’est que je voudrais beaucoup aller chez vous, si vous avez la bonté de me recevoir. Je serai une bonne fille pour vous, et la sœur de mes cousins, dont mon pauvre cher père m’a souvent parlé, quand il me parlait de sa famille et de son pays. Je ne voudrais pas rester ici, où je ne saurais que devenir ni que faire, seule comme je suis, et aussi parce que mon pauvre père me disait toujours qu’on est mieux dans son pays et qu’il m’y amènerait un jour. M. le consul est très bon pour moi. Mais il trouve aussi qu’il faut que je parte. Je puis travailler, je suis forte et bien portante, et ce n’est pas le courage qui me manque. Je ferai tout ce que je pourrai pour être digne de votre bonté. Et je suis bien inquiète en attendant votre réponse.

« Votre nièce affectionnée,

« LUISITA BAUDRUZ. »

 

La bizarre consonance du nom et du prénom amena un demi-sourire sur les lèvres de Gaspard : Luisita Baudruz ! Comment une Baudruz pouvait-elle s’appeler Luisita, au lieu de Louise ? Était-elle donc Espagnole, cette cousine-là ? Peut-être qu’elle savait à peine le français, et qu’on lui avait écrit sa lettre ? Pendant qu’il se posait ces questions, Julie pensait des choses qui devaient être peu bienveillantes : car elle pinçait les lèvres, fronçait les sourcils, et son profil sec exprimait un commencement de colère.

— Donne-moi tout ça, dit le père Baudruz en avançant la main.

Gaspard lui tendit les trois lettres. Il les posa à côté de son assiette, où la graisse des choux se figeait, mit ses lunettes, et les relut, très lentement. À chaque mot, ses lèvres remuaient dans sa bouche. Le froncement de ses sourcils trahissait l’effort de son attention. De temps en temps il grognait d’étonnement. Les autres l’observaient, sans rien dire. Julie avait relevé la tête : ses petits yeux durs essayaient de lire dans la pensée de son beau-père. Gaspard tambourinait des doigts sur la table. Pierre avala quelques bouchées de salé, puis remplit et vida deux fois son verre.

Le père Baudruz, ayant fini, plia les trois lettres, les remit soigneusement dans l’enveloppe, et dit :

— Hum !…

Puis il se prit la tête dans les deux mains, et s’accouda sur la table, immobile…

… Jamais il n’aurait cru que la mort de son frère lui ferait de la peine, n’ayant eu de ce cadet que des chagrins. Pourtant elle lui en faisait. Des souvenirs en foule lui revenaient de très loin : la naissance tardive du petit, arrivé quand on n’attendait plus personne, « comme un voyageur qui a failli manquer le coche, » disait leur père avec un gros rire ; ses farces de gamin, qui tourne au mauvais sujet dès l’école ; ses frasques de jeune homme, surtout une histoire de fille qui bouleversa le village ; son départ joyeux, « pour faire fortune, » par un beau jour de printemps ; ses retours affamés, piteux, lamentables, qui le ramenaient à de longs intervalles, vieilli, changé, battu par les hasards de la vie errante. Avec tout cela, pas un atome de méchanceté, et une telle bonne humeur, qu’on lui aurait pardonné bien des choses, si l’argent qu’il voulait toujours semer sur les grandes routes du monde n’était pas si dur à gagner… Pour la seconde fois, le père Baudruz se moucha dans son mouchoir à carreaux ; et il dit, en hochant la tête :

— Tout de même, il n’a pas eu de chance, ce pauvre Charles !

Julie se mordit les lèvres, rageusement, tandis que les deux frères échangeaient un regard étonné : jusqu’à ce jour, ils avaient toujours entendu leur père parler de l’oncle Charles comme d’un véritable fléau ; et ils étaient encore trop jeunes pour savoir comment la mort change nos idées sur les gens.

Pendant qu’ils s’étonnaient, leur père continuait à s’attendrir, en dedans. Mais il n’exprima pas ses pensées. Après un long silence, seulement, il déclara, en ôtant ses lunettes :

— Il faudrait pourtant finir de dîner.

Ils reprirent leurs fourchettes, comme des soldats au commandement. À la première bouchée, Julie fit la grimace, et dit :

— C’est tout froid !

Personne ne releva l’observation, et ils achevèrent leur salé et leurs choux sans plus parler de l’oncle Charles ni de la cousine Luisita.

Ce fut seulement le lendemain soir, après la soupe, que la conversation reprit. Le père Baudruz avait réfléchi toute la journée, bien qu’il eût justement à s’entendre avec le meunier. Il faisait ses affaires comme si de rien n’était ; mais on voyait bien que les idées travaillaient dans sa tête chenue, sous son front labouré de rides comme un champ où la charrue a passé. Le soir, quand ils se trouvèrent réunis sous le vieux poirier, comme le jour de l’orage, il dit :

— Tout de même, il faudra bien leur répondre, à ces gens là-bas… Un consul, ça ne doit pas attendre ?…

Julie, qui commençait à enfiler un collier de haricots verts pour les sécher, interrompit son ouvrage et dressa l’oreille. Pierre dit, pour dire quelque chose :

— Les lettres pour ce pays-là ne vont pas vite !

Gaspard appuya :

— Il faut au moins quinze jours !

Le père Baudruz répéta :

— C’est pour ça qu’il faut répondre… Et quoi ?…

Jamais, en aucun cas, grave ou non, il n’avait songé à prendre l’avis de ses fils. Aussi sa question les surprit-elle ; plus encore l’air et le ton dont il la posa. Comme s’ils n’eussent pas été bien sûrs qu’elle leur fût adressée, ils n’y répondirent pas tout de suite. Enfin, Pierre hasarda, d’un air important :

— Il faut voir !

Plus explicite, Gaspard ajouta :

— Après tout, c’est notre cousine, cette petite.

Sa belle-sœur lui décocha un regard noir, en cassant nerveusement deux ou trois haricots entre ses doigts.

Le père reprit :

— Si encore on savait quelle espèce d’oiseau ça peut être, que cette fille !… Mais voilà, on ne sait rien de rien !… Où est-ce qu’elle est née ?… Quel diable de mère avait-elle ?… Ils auraient bien pu nous dire ça, puisqu’ils ont écrit !…

Pierre répéta :

— Bien sûr. On ne sait rien. Alors, comment se décider ?

— On sait qu’elle est dans le besoin, et que c’est notre cousine, affirma Gaspard, en revenant à son idée. La famille, c’est la famille, n’est-ce pas ?

Un nouveau regard de sa belle-sœur lui fit baisser le nez. Puis le père Baudruz, poursuivant ses calculs intérieurs, répondit à des objections que personne ne faisait :

— … C’est que, si je dis non, ils écriront à la commune… Et c’est la commune qui la fera venir… Le syndic sera tout content de nous jouer ce tour-là !…

— Oh ! dit Gaspard, s’il peut nous jouer un tour !…

— Oui, mais,… fit Pierre en prenant un air agressif.

Le père Baudruz continua comme si les autres n’avaient rien dit :

— … Et nous ne pourrons pas la laisser à la charge de la commune… Les gens diraient qu’on est des sauvages… Alors, puisqu’elle viendra quand même…

Il n’acheva pas d’exprimer sa pensée, d’ailleurs assez claire pour être comprise à demi-mot : autant faire de bonne grâce ce qu’il faudrait accepter de force…

Julie étouffait : n’y tenant plus, les yeux pleins de larmes, elle dit :

— Mais qu’est-ce qu’elle fera par ici ?

Le père Baudruz répliqua d’un ton bourru :

— Hé ! parbleu, ce que font les femmes !… Ça n’est pas l’ouvrage qui manque !

L’air soucieux, il ajouta :

— Il faudra bien qu’elle travaille, puisqu’on la prendra !

Les autres se turent, comprenant que l’affaire était réglée. Et il grogna :

— Quelle sacrée histoire que celle-là !…

… En ce moment, le pasteur apparut, comme l’autre soir, derrière la palissade du jardin. Il s’arrêta devant le groupe, avec la même phrase, ou presque :

— Vous me pardonnerez d’avoir encore traversé vos champs, monsieur Baudruz. Je viens de chez votre voisine, la mère Lancy, qui va de plus en plus mal.

Le père Baudruz répondit à peine ; le pasteur, la main dans le revers de sa redingote, reprit :

— Quelle belle journée, aujourd’hui,… fameuse pour la vigne, hein ?

— Nous, dit Pierre, notre vendange est faite.

— Vous aurez pourtant quelque chose ? demanda le pasteur.

— Pas ça !

Et Pierre fit claquer son ongle sous ses dents.

— Heureusement que vous pouvez supporter cette perte, conclut le pasteur. Vous êtes de braves gens, courageux ; et vous savez que tout ce qui nous arrive, le mal comme le bien, vient de la volonté du Seigneur.

Il attendit une réponse que personne ne lui fit, et, comme le silence était gênant, prit congé :

— Allons, bonsoir, messieurs !

— Bonne nuit, monsieur le pasteur !

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… Était-ce le bon Dieu qui l’envoyait, cette petite étrangère ? comme un rayon de soleil qui vient à point, ou comme la grêle au mois d’août ?… Qui pouvait le savoir ?…

II

Les gens ont beau garder pour eux leurs affaires, les voisins les découvrent toujours : peut-être Julie dit-elle quelque chose à la servante, ou les valets entendirent Pierre et Gaspard causer entre eux ; le fait est que, moins de huit jours après la lettre du consul, tout le village sut que les Baudruz attendaient la fille de ce pauvre diable de Charles-Alexandre, mort à Buenos-Ayres après avoir roulé sa bosse à travers les continents. Ce fut une aubaine pour la curiosité, qui ne chôme jamais. Les bonnes gens se questionnaient avec des airs de mystère, inventant au besoin des détails pour paraître mieux renseignés. Au lavoir, on ne parlait que de cela ; dès que Pierre entrait au cabaret, ses camarades tâchaient de lui tirer les vers du nez :

— Alors, quand est-ce qu’elle vient, ta cousine ?… Sais-tu seulement où c’est, Buenos-Ayres ? Les oncles de ce pays-là, c’est des oncles cossus : elle va rapporter des lingots plein ses malles !

Pierre savait tenir sa langue ; il répondait par des « peut-être » et des « on verra bien » qui ne voulaient rien dire ; les curieux en étaient pour la chopine qu’ils lui avaient offerte.

— C’est une bonne œuvre que vous faites là, monsieur Baudruz, dit le pasteur au vieux paysan dont il traversait une fois de plus la propriété, en revenant de chez la mère Lancy qui se cramponnait à la vie. Vous avez montré que vous avez bon cœur.

Le vieux répondit en philosophe :

— On fait ce qu’on peut, monsieur le pasteur.

Il disait vrai : s’il avait pu, honorablement, laisser sa nièce de l’autre côté des mers, il l’aurait fait sans aucun doute. Il en était plus sûr de jour en jour, à mesure que s’en allait le vague attendrissement causé par la mort de son frère, à mesure qu’approchait le moment où l’on verrait débarquer l’étrangère. Car on n’avait pas tardé à l’expédier, de là-bas ! Une nouvelle lettre du consul indiqua le jour de son départ, avec le nom du bateau qui l’emportait et la date probable de l’arrivée. En touchant terre, elle devait lancer un télégramme pour s’annoncer. Pas moyen qu’elle se perde en route ! Parfois, on discutait les risques ou la durée probable de la traversée, dont le régent parlait comme s’il l’eût faite une dizaine de fois : il savait tout, ce petit jeune homme à binocle qui semblait presque un de la ville, dans son complet gris, avec sa cravate verte ; et il en raconta tant qu’on en voulut sur la République de Buenos-Ayres, sur son gouvernement, sur ses mœurs, sur ses habitants. Si bien que Gaspard finit par se représenter très clairement le pays d’où venait sa cousine, et trouva que l’oncle Charles n’avait pas eu tort de la renvoyer au village, où l’on est mieux que partout ailleurs.

La dépêche attendue arriva en pleines vendanges. Si les Baudruz avaient eu les récoltes habituelles, c’eût été un dérangement : à ce moment-là, les chars sont tous en réquisition, les hommes et les chevaux sont sur les dents, on a bien autre chose à faire qu’à s’en aller chercher des valises à la gare. Mais comme ils n’avaient rien à vendanger, et ne pouvaient que rager dans leur cour en regardant passer les bossettes pleines des voisins, ils furent plutôt contents de cette diversion.

— Au moins, grogna le père Baudruz, ça fera faire une petite trotte à la Blanche.

Les deux frères, avec le char à bancs, allèrent attendre leur cousine à la ville voisine, où s’arrêtait l’express. Partout, sur la route, passaient les chars des vendangeurs : car l’année était bonne, sauf pour les victimes de la grêle, et le pays se réjouissait. En traversant les villages, ils pouvaient voir les pressoirs ouverts, les tines où les gamins piquent les raisins à demi écrasés ou tâchent de fifer le moût avec des pailles, les brantes posées à côté des portes, les groupes de vendangeuses folâtrant avec les garçons ; et cela les vexait, car rien n’est plus humiliant que d’être privé des biens dont les autres ont leur part. Aussi, de temps en temps, Pierre lançait-il un gros juron, en cinglant les flancs de la Blanche.

En arrivant, ils eurent juste le temps de prendre un verre à la buvette, en attendant le train. Du nouveau, naturellement, bien qu’il commençât à peine à piquer la langue.

— Et il sera bon ! dit Pierre en s’essuyant la bouche… Meilleur que le dernier… Nom de nom !

Le sifflet du train les appela sur le quai d’arrivée, où des voyageurs descendirent. Comment distinguer leur cousine d’Amérique, parmi ces visages inconnus ? Personne ne ressemblait à l’image qu’ils s’en étaient faite, et qui flottait dans leurs yeux : une fillette maigre, exténuée, vêtue de loques, avec des airs de chien perdu. Mais, comme les nouveaux arrivants quittaient la gare, ils remarquèrent une grande jeune fille élégante, coiffée d’une jolie toque noire, le visage à demi caché par sa voilette, qui restait debout à côté d’une valise, un petit sac à la main, et semblait chercher quelqu’un.

— Ça serait-il ça ? demanda Pierre à son frère, en la désignant d’un clin d’œil.

— Trop grande ! répondit Gaspard.

— Il n’y a plus que celle-là qui attend. Et voilà le train qui repart.

Elle promenait autour d’elle des regards qui cherchent, et qui s’arrêtèrent un instant sur eux : alors, malgré la voilette, ils s’aperçurent qu’elle était étonnamment jolie, avec des yeux d’un noir ardent, des yeux si beaux, si profonds, si lumineux, qu’ils vous éblouissaient comme du soleil, et qu’une fois qu’on les avait vus, on ne pouvait cesser de les regarder.

— Nom de… murmura Gaspard, qui pourtant ne jurait jamais.

Avec cela, habillée comme si elle sortait de chez la tailleuse, propre, soignée, correcte, n’éveillant nullement l’idée d’une orpheline abandonnée, qui vient de l’autre côté des mers, sans un sou dans sa poche.

— Ça ne peut pas être elle, dit Pierre en se grattant la nuque.

— Si on lui demandait voir ? hasarda Gaspard.

Les yeux noirs, qui continuaient à chercher, s’arrêtèrent de nouveau sur les deux frères, avec plus d’insistance, comme s’ils eussent demandé : « Voyons, n’est-ce pas vous ?… » Pierre dit :

— Essaye, si tu oses t’y frotter.

Gaspard s’approcha de la voyageuse, en ôtant son chapeau.

— Pardon, mademoiselle… Est-ce que… Est-ce que vous allez peut-être à Borins ?

Elle le dévisagea rapidement, et répondit, avec un léger accent étranger, en roulant les r :

— Seriez-vous M. Baudruz ?

— Parfaitement.

— Eh bien ! c’est moi votre cousine.

— Alors, venez !

Une gêne les gagnait tous les trois. Pierre et Gaspard avaient honte de leur blouse bleue, de leur chapeau usé, de leurs gros souliers à clous, et songeaient que les habits des dimanches devraient justement servir en ces occasions-là. Après les yeux noirs de leur cousine, ils découvraient son teint blanc, que le long voyage n’avait pas brouillé, sa fine bouche qui semblait une cerise fraîche, attardée dans la saison et plus appétissante que les plus beaux raisins, – tous ses traits si jolis, si beaux, que jamais ils ne s’étaient sentis comme cela remués au fond d’eux-mêmes par un minois de femme. Ils pensèrent qu’ils l’auraient désormais à côté d’eux, toujours, au repos, au travail, les soirs d’été sous le vieux poirier, les soirs d’hiver à la cuisine, devant la cheminée où flambent les grosses bûches. Cette pensée leur causa une sorte de peur très douce, qu’ils n’auraient su expliquer : la peur d’une chose qu’on attend, qu’on voit, qu’on veut avoir, qui fait mal, dont on mourra peut-être, mais à laquelle on ne renoncerait pour rien au monde. Quant à elle, personne n’aurait pu deviner ce qui se passait au fond de ses yeux infinis, sous son délicieux petit front qu’encadraient les bandeaux de ses cheveux noirs comme ses yeux. Peut-être se disait-elle simplement : « Voilà deux ours qu’il me va falloir apprivoiser. » Peut-être avait-elle peur aussi, autrement, soit de leurs blouses bleues, soit de l’inconnu de sa nouvelle vie.

Gaspard demanda :

— Avez-vous d’autres bagages, ma cousine ?

— Non, mon cousin.

Pierre, pour montrer sa force, souleva la valise comme un fétu et la chargea sur le derrière du char à bancs, avec un rouleau de châles et un sac à main ; puis, comme Gaspard était monté le premier et tenait les rênes, il dit :

— À vous, ma cousine ! Entre nous deux !

Luisita mesura la hauteur du char, posa le pied sur le moyeu de la roue, et sauta légèrement, sans donner à Pierre le temps de l’aider.

— Voila ! dit-elle en riant.

Pierre avait aperçu un pied plus petit que celui de Cendrillon, un bas de jambe exquis, la subtile indication d’une grâce de formes dont jamais au grand jamais il n’aurait eu seulement l’idée ; et il eut comme un regret subit, douloureux comme une brûlure, d’avoir laissé sa cousine monter à côté de son frère, qu’il sonda d’un regard soupçonneux. Mais Gaspard ne semblait penser à rien : il fouetta la Blanche, qui partit au trot. On cahotait durement. Dans les rues, les gens de la petite ville, debout devant leurs boutiques, suivaient des yeux l’attelage ou bavardaient entre eux. Puis la campagne s’ouvrit, verte, souriante, baignée par le soleil d’automne, et le château, le vieux château bernois flanqué de tourelles, s’éloigna et disparut bientôt.

— On doit être fatigué, quand on vient de si loin ? dit Gaspard.

— Mais non, pas trop, je vous assure.

La voix de Luisita avait des sonorités étranges, comme le gazouillis d’un oiseau inconnu.

— Vous avez fait bon voyage ?

— Oui, je vous remercie.

Ses longs cils se baissèrent sur ses yeux noirs, comme si elle eût craint qu’ils trahissent le dégoût de la traversée, dans la cohue lamentable des émigrants malchanceux qu’on rapatrie.

— Ça doit être beau, sur la mer ! dit Gaspard.

Elle pensa aux odeurs nauséabondes du navire, aux mornes groupes qui encombraient l’entrepont, mais elle répondit :

— Oui, c’est très beau !

— Nous, dit Pierre, on ne l’a jamais vue, la mer. On ne la verra jamais !

Gaspard ajouta :

— Quand on pense que le monde est si grand, on voudrait tout voir, tout !

Luisita répondit :

— Mon père me répétait toujours qu’il vaut mieux vivre là où l’on est né.

Ils continuèrent à deviser ainsi, par phrases brèves, questions et réponses, pendant que le char filait à travers la campagne.

Des vaches pâturaient dans les prés restés verts, tachés çà et là par des bois ou des bouquets d’arbres dont les feuillages prenaient déjà les couleurs variées et somptueuses des fins de saison. D’un côté, par échappées, apparaissait la nappe bleue du lac, un peu agité, comme couvert d’écailles d’argent, tandis qu’à l’arrière-plan, les premières neiges recouvraient les hauts sommets des Alpes. De l’autre, la muraille du Jura, presque blonde, presque transparente dans la lumière matinale, fuyait vers les collines vineuses où bientôt l’on distingua la vieille église de Borins. Gaspard la désigna à sa cousine, en étendant son fouet, et il expliqua :

— Notre ferme est au-dessous. D’ici, on ne la voit pas.

On traversait des villages prospères, qui alignent le long de la grande route leurs maisons blanches, à volets verts, à toits lents, ou des vignes fourmillantes de vendangeurs, dont les silhouettes brunes se détachaient en vigueur autour des ceps qu’ils dépouillaient, tantôt foulant le grain dans leurs brantes, tantôt penchés sur leurs seilles à demi remplies, ou debout, au repos, une grappe à la main. Quelques-uns, au bruit du char, se redressaient, la main en abat-jour sur leur chapeau, pour le suivre un moment du regard avant de se remettre à l’ouvrage. Souvent, quand ils remollaient les filles pour les punir d’avoir oublié des grappes sous les feuilles, le bruit de leur grosse gaîté arrivait jusqu’à la route. Pierre dit à sa cousine :

— Vous voyez qu’on s’amuse bien, par chez nous ?

Mais Gaspard eut une bonne idée :

— Tiens les rênes un moment ! dit-il à Pierre.

Il sauta du char sans l’arrêter, s’approcha d’un groupe de vendangeurs, parlementa avec eux, et rattrapa la Blanche, son chapeau rempli de grappes magnifiques :

— Voulez-vous goûter les raisins, ma cousine ?

Luisita n’en avait guère envie. Elle accepta pourtant, par crainte de le contrarier, pendant que Pierre rendait les rênes, en avalant sa bile de n’avoir pas eu la bonne idée de son frère. Cependant Gaspard, tout heureux de voir la jeune fille piquer les beaux grains dorés, dit avec l’orgueil naïf des vignerons :

— Vous n’en avez pas d’aussi beaux là-bas, hein ?

— Je ne crois pas.

— Les nôtres sont encore meilleurs. Mais on ne pourra pas vous les faire goûter cette année : c’est la grêle qui a vendangé.

À mesure qu’ils approchaient de Borins, les vendangeurs les reconnaissaient, les saluaient, et, pendant que le char continuait sa route, échangeaient leurs réflexions :

— C’est la cousine d’Amérique qui est avec eux.

— La fille à Charles-Alexandre ?

— Bien sûr !

Le syndic, qui avait toujours le mot pour rire, dit à son fils :

— Ils n’auront eu qu’une grappe cette année, les Baudruz. Mais pour une belle grappe, c’est une belle grappe. La vraie grappe de Chanaan, quoi !

Dans le village, ils rencontrèrent le régent et le pasteur, qui causaient devant l’école, sous le tilleul. Gaspard avait mis la Blanche au pas, pour obéir à l’écriteau bleu, cloué par la commune à l’angle de la première maison. Aussi, les deux hommes eurent-ils le loisir d’examiner le char, en écarquillant les yeux. Puis le régent se retourna vers le pasteur, et dit :

— Oh bien !

Sa bouche même était au point d’exclamation.

Le pasteur, pensif, caressa son menton rasé, en répondant :

— Le père Baudruz s’est conduit comme un vrai chrétien !

Le régent s’était remis à suivre des yeux le char à bancs, qui tourna pour entrer dans l’avenue des noyers. Il regarda un moment en l’air, et demanda :

— Savez-vous si elle a de quoi, monsieur le pasteur ?

Avec un geste de prudente réserve, le pasteur répondit :

— Je n’en sais rien, mais cela n’est pas probable.

Le régent poussa un gros soupir et ne dit plus rien.

Devant la ferme, le père Baudruz attendait en bras de chemise, en sabots, très mal propre : il venait justement de s’occuper du ruclon, et il exhalait une forte odeur de bouses de vaches. Au son des grelots de la Blanche, Julie, qui pelait des pommes de terre à la cuisine, accourut son couteau à la main ; et elle s’arrêta sur la porte, pétrifiée. Le père Baudruz s’approchait lentement, en fronçant les sourcils, comme s’il doutait de ses yeux.

— Alors, demanda-t-il,… c’est toi… c’est bien toi… qui es ma nièce ?

Intimidée à l’aspect de ce vieillard dont la poitrine velue se montrait sous le débraillé de la chemise, Luisita balbutia :

— Oui, mon oncle.

— Hum !… C’est bien toi qui devais venir ?

— Mais oui.

— C’est qu’on m’avait écrit… le Consul de là-bas… que tu étais une petite fille… de quinze ans…

— Eh bien ! j’ai quinze ans.

— Sans les mois de nourrice.

Sans comprendre le sens de la locution, la jeune fille rougit :

— Dans mon pays, on grandit plus vite, expliqua-t-elle.

Ce n’était pas seulement la taille et la stature qui étaient presque d’une femme, mais la voix, les gestes, les paroles. Julie s’approcha pour mieux voir ; et ils se mirent, elle et son beau-père, à examiner la petite des pieds à la tête, comme une génisse qu’on va marchander. Il faut croire que, même sur le vieux paysan, la beauté produisit son effet accoutumé, car ce fut d’une voix adoucie qu’il reprit :

— Qu’est-ce qu’on va faire de toi, par ici ?

— J’aiderai dans la maison, mon oncle.

— Toi ?

— Oh ! je peux travailler, je sais coudre, je me porte bien, je ne suis pas paresseuse.

Elle s’émouvait ; sa voix trembla.

— Enfin, dit le vieux en hochant la tête, on verra ! Pour le moment, je pense que tu as besoin de casser une croûte et de te reposer…

— Surtout de me reposer, dit Luisita d’une voix qui devenait presque suppliante.

— Eh bien ! Julie va te montrer ta chambre… Julie, c’est la femme de Pierre, tu sais… On te laissera tranquille tant que tu voudras.

Julie avait écouté sans mot dire.

— Venez, ma cousine, fit-elle.

Les deux paires d’yeux noirs se rencontrèrent une seconde ; presque aussitôt, ceux de Luisita se réfugièrent effrayés derrière leurs longs cils, et ce fut en tremblant qu’elle suivit la jeune femme dans l’escalier rapide, dont une marche s’effondrait.

— C’est très simple, dit Julie en ouvrant la porte de la chambrette ; mais je pense que c’est tout ce qu’il vous faut.

Il y avait un lit de bois blanc, deux chaises paillées, une cuvette sur une vieille commode en noyer, devant un miroir grand comme la main, dans un cadre de papier mâché.

— C’est très joli, répondit Luisita.

Julie reprit, avec aigreur :

— Vous savez, on n’est que des paysans !

Les grands yeux noirs se relevèrent sous les cils qui palpitèrent un instant :

« Et moi, semblaient-ils répondre, que suis-je donc ?… »

Il y eut un instant de silence. Julie le rompit, en disant :

— Vous avez de l’eau, du savon, du linge. Vous faut-il autre chose ?

— Non, merci,… ma cousine.

Et Luisita resta seule, et pleura.

III

Huit jours après l’arrivée de Luisita, la ferme et le village gravitaient autour d’elle, comme un petit monde autour d’un soleil nouveau. Le régent s’ingéniait à trouver des prétextes pour s’introduire chez les Baudruz, d’où il ne démarrait pas, expliquant avec une grande éloquence ses idées sur toutes choses, étalant son savoir, bombant sa poitrine dans son veston neuf et tripotant le nœud de sa cravate verte. D’un autre côté, le fils du syndic passait et repassait sur la grand’route avec des airs de chien qui braconne, en regardant vers la ferme comme si son père n’avait pas été depuis des années à couteaux tirés avec les propriétaires. Le médecin lui-même, quand il venait examiner l’hydropisie de la mère Lancy, faisait maintenant comme le pasteur, et passait le long du potager des Baudruz, sous prétexte de gagner du temps. Il n’y avait pas jusqu’au garde champêtre qui, malgré sa barbe grise et sa jambe de bois, ne mît un zèle inaccoutumé à surveiller leur verger. À la pinte, devant les maisons, aux heures où l’on babille, aux veillées du soir, on ne parlait que de « l’Espagnole » qui tournait la tête à tous les garçons. Vis-à-vis des autres, Pierre et Gaspard se tenaient sur la défensive, comme des gens qui ont un trésor à garder ; même, ils commencèrent bientôt à s’observer l’un l’autre avec méfiance. Elle, cependant, pareille à ces astres errants qui se promènent dans l’infini sans se douter qu’ils balayent des étoiles, tâchait simplement de s’accommoder à son nouvel état et de gagner les bonnes grâces de sa famille d’adoption. Avec ses yeux noirs où passaient des flammes, avec sa peau blanche qui résistait au hâle du grand air et conservait sa finesse veloutée, avec toute cette beauté qu’elle avait apportée de son autre hémisphère, elle était une petite personne pleine de bon sens, de bonne volonté, de sagesse. Son oncle, dès l’arrivée, lui avait dit :

— Il faudra te mettre au pas et faire comme les autres !

Et bravement, en jupe de coton, en tablier bleu, sa splendide chevelure cachée par un chapeau de campagne, elle tâchait de s’occuper aux champs ou réclamait sa part des travaux du ménage. Mais, soit qu’elle épluchât des légumes pour la soupe, ou qu’elle jetât des grains aux poules qui apprirent bien vite à la connaître, ou même qu’elle portât le manger aux cochons, elle avait toujours l’air d’une princesse prisonnière réduite au rôle de servante par des vainqueurs barbares, comme on en voit dans les vieilles histoires. Qu’il lui arrivât seulement de retrousser ses manches pour un savonnage, et c’était un délice de voir apparaître ses bras de déesse. Les plus grossiers ne pouvaient la regarder patauger dans la boue de la cour, autour de l’étang, sans avoir envie de la porter dans leurs bras pour épargner ses petits pieds. Devant elle, ses deux cousins filaient doux, comme des bêtes domptées qui ont peur. Le père Baudruz la suivait de regards perplexes et bienveillants, en se demandant comment ce diable de Charles-Alexandre avait pu s’y prendre pour avoir une telle fille. Les valets, pleins de respect, n’osaient pas lui adresser la parole. Seule, Julie la regardait de travers, lui lançait des quolibets, s’efforçait de l’humilier ; et son antipathie agressive augmentait en raison de la douceur de Luisita : car, par indolence ou par timidité, la jeune fille subissait sans révolte les mauvais procédés de sa cousine, comme si elle ne s’en apercevait pas.

Un jour que Julie lui faisait une scène devant l’étang, à propos d’un mouchoir perdu dans la lessive, Pierre survint inopinément. Il écouta, tout pâle, les cris de sa femme, qui piaillait comme une pie en colère et dévidait un interminable écheveau de méchancetés, excitée par le silence dédaigneux ou résigné de sa victime.

— Et tu fais la fière avec ça !… Des airs de reine, comme si on ne savait pas d’où tu viens… Tu ne réponds pas à ce qu’on te dit… Tu restes là comme une dinde, gonflée d’orgueil, à nous mépriser… Toi qui manges notre pain !… Toi qui serais à la rue, si…

Un vigoureux soufflet lui coupa la parole. Elle vit devant elle son mari, – qui jamais encore ne l’avait battue, même les soirs d’ivresse, – la main levée, les lèvres serrées, les yeux menaçants et silencieux : car il y a des choses qui s’entendent sans qu’on ait besoin de les exprimer. Elle recula lentement, en le regardant, comme si elle lisait ce qui se passait en lui, la main sur sa joue brûlante. De grosses larmes montèrent à ses yeux durs. Le dos plié, la tête basse, elle rentra dans la maison. Pierre, honteux de sa brutalité, tremblait devant sa cousine, qui lui tourna le dos et s’en alla sans rien dire.

À la suite de cette scène, il devint irritable et sombre. Comme on était dans la saison de la chasse, il partait presque tous les jours avec son fusil, sans que son père même osât lui rappeler que l’ouvrage ne manquait pas à la ferme ; et il rentrait tard le soir, sa gibecière vide, mais la tête perdue à force d’avoir bu en chemin. À la moindre observation, il se mettait en fureur, jurait, agitait ses gros poings, roulait des yeux de possédé, en sorte que personne ne lui adressait la parole. Mais dès qu’il apercevait sa cousine, il se faisait timide et doux comme un agneau. Ainsi, il changeait si souvent d’humeur, qu’on n’y comprenait rien, sauf Julie, qui lisait dans le cœur de son mari comme dans un livre ouvert, et peut-être Gaspard, qui tournait aussi à la mélancolie, bien qu’il n’allât jamais noyer ses chagrins dans les caves. En sorte qu’il y avait dans la ferme comme une atmosphère chargée et malsaine dont les étrangers mêmes sentaient la lourdeur. Quand quelqu’un demandait à la pinte ou au lavoir :

— Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a de nouveau chez les Baudruz ?

Les gens se regardaient sans répondre, avec ces airs qu’on prend pour parler des malades qui ne vont pas. Si bien que le pasteur crut devoir avertir le père Baudruz, et lui dit un jour, en revenant de faire sa visite hebdomadaire à la mère Lancy :

— Puisque je vous rencontre seul, monsieur Baudruz, j’en profiterai pour vous dire une chose… qui me préoccupe depuis quelque temps… bien que cela ne me regarde pas… Je crois qu’il vous faudrait prendre garde à votre nièce : elle est très jolie et pas comme les autres.

Le vieux paysan n’aimait pas qu’on se mêlât de ses affaires. Il répondit d’un ton bourru :

— Hé ! que voulez-vous que j’y fasse, monsieur le pasteur ? Je ne peux pourtant pas lui crever les yeux ou lui tondre la tête !

— Sans doute, vous n’y pouvez rien… ; mais quel dommage qu’elle soit si jolie !… Cela n’est pas de sa condition : je suis sûr que vous vous en rendez compte… Tenez ! le dimanche, quand elle est au culte, les garçons ne m’écoutent plus… Je les vois qui s’agitent, qui se retournent… Le régent se met à chanter faux.

— Voulez-vous que je lui défende d’aller à l’église ?… Moi, vous savez…

— Je ne dis pas cela, monsieur Baudruz, certes non !… Tout ce que je désire, c’est que vous soyez prévenu… Le cas n’est pas facile, je le reconnais… Il faut que vous y réfléchissiez !

Peu de jours après cette conversation, le père Baudruz dut reconnaître que, pour une fois, le pasteur pouvait avoir raison.

Ce fut justement le dimanche qui suivit, après le culte.

Le régent, qui regardait toujours du même côté, comme une poule à laquelle on montre un point blanc sur une ardoise, avait oublié de marquer la mesure pendant le dernier psaume. À la sortie, frais, pimpant, le menton bien rasé, la moustache relevée, son chapeau mou flambant neuf sur l’oreille, il s’approcha de Luisita, qui se préparait à rentrer seule à la ferme : sa cousine ne l’accompagnait jamais, les filles du village évitaient de causer avec elle, et le père Baudruz avait retenu ses fils pour nettoyer l’étang. Il la salua, et se mit à marcher à côté d’elle, en parlant de la pluie et du beau temps, sans se soucier des commères ni des membres de la commission d’école qui écarquillaient les yeux sur son passage.

— Eh bien ! mademoiselle Luisita, est-ce que vous vous acclimatez dans notre pays ?… Avez-vous de l’ennui, quelquefois ?… Regrettez-vous l’Amérique ?…

Plus jolie encore que de coutume avec son rien de toilette, le ruban bleu de son corsage, la pauvre petite fleur de son chapeau du dimanche, la jeune fille répondait sans entrain, en pressant le pas, en cachant de son mieux ses grands yeux noirs sous ses longs cils. Sans se laisser rebuter par cette froideur, le régent faisait à lui seul tous les frais de la conversation :

— Ah ! notre pays n’est pas comme celui que vous avez quitté… Vous devez vous apercevoir de la différence, n’est-ce pas ?… Voulez-vous me permettre de porter votre psautier…

— Non, merci, monsieur…

Tout en descendant vers la grand’route, par le chemin qui traverse les vignes dépouillées, il se mit à lui raconter l’histoire de l’église : une très vieille église, qui datait du moyen âge. En ce temps-là, elle se trouvait au milieu du village ; et puis, avec les siècles, le village était descendu, en l’abandonnant, avec son vieux cimetière où l’on ne portait plus les morts…

Luisita n’avait pas répondu vingt paroles quand ils arrivèrent devant le portail toujours ouvert, au haut de l’avenue des noyers. Au lieu de la quitter là, le régent continua à babiller, en la tenant debout à côté de lui, comme s’il ne pouvait se résoudre à lui dire adieu. Personne ne passait sur la route, dont le large ruban grisâtre fuyait entre les vignes ; et il aurait souhaité que ce moment durât toujours. Mais le malheur voulut que Pierre, qui guettait le retour de sa cousine, s’avisât de venir au-devant d’elle, en longeant la haie de clôture toute rouge de cynorrhodons. Quand il avisa le couple, – le régent qui faisait le joli cœur avec son chapeau sur l’oreille et Luisita qui baissait les yeux, la tête un peu penchée, – il vit rouge, arriva sur eux comme un taureau, et se planta devant le régent en roulant des yeux furieux :

— Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là, toi ?…

Le régent répondit :

— Je ne suis pas dans ton pré, je suis sur la route : la route est à tout le monde !

— Ah ! tu crois ça ?… Je vais t’y montrer, si tu ne files pas tout de suite !

Luisita, effrayée des regards menaçants de son cousin, joignit les mains en suppliant :

— Pierre, qu’est-ce que tu as ?… qu’est-ce que tu as donc ?…

Pierre ne l’écoutait pas. Au lieu de trembler au son de sa voix comme un gros chien craintif, il répéta, le poing sous le nez du régent :

— Je te dis que tu vas filer tout de suite, mille bombes ! ou bien…

Quoique Pierre passât pour un rude luron, le régent se sentait plein de courage. Il croisa les bras sur sa poitrine, qui manquait d’ampleur, et demanda d’un ton provocant :

— Ou bien ?

— Je cogne !…

— Brute, va !

Le mot n’était pas lâché, que Pierre se jetait sur lui, de toute sa force. Luisita, prise d’effroi, appela au secours.

D’abord, Pierre essaya de saisir son adversaire à bras-le-corps, croyant renverser d’un tour de main ce gringalet gêné dans ses beaux habits, dont le chapeau neuf s’envola d’emblée. Mais le régent, plus faible sans contredit, était leste et plein de ruse : il glissa comme une anguille entre les bras puissants qui tâchaient de l’étreindre, se mit en garde comme pour la boxe, para les coups et les rendit. Les poings de Pierre tournoyaient comme s’ils allaient tout casser, et s’abattaient dans le vide ; le régent, ménager de ses moyens, ne frappait qu’à bon escient. L’un tapait plus dur, l’autre plus juste. Et comme l’adresse vaut la force, ils eurent bientôt, l’un comme l’autre, la figure ensanglantée, le corps meurtri. Chaque fois qu’un coup bien porté sonnait comme sur un tambour, Luisita tendait vers eux ses mains jointes :

— Je vous en prie !... Je vous en supplie !… Pierre !… Monsieur…

Puis elle recommençait à crier au secours.

Enfin, ses cris parvinrent jusqu’à la ferme : Julie se montra sur le seuil, vit le combat, leva les bras au ciel en hélant son beau-père, qui accourut avec une fourche. Juste au moment où il arrivait sur le terrain, le régent, à qui la nécessité rappela quelques notions de savate, exécutait une pirouette inattendue en plantant son pied dans l’estomac de Pierre. Bien que lancé par un soulier sans clous, à semelle fine, le coup porta : Pierre tomba à la renverse, comme assommé, le souffle coupé net.

— Ah ! bandit ! cria le père Baudruz en brandissant sa fourche, tu rues comme un âne !… Tu me la payeras, celle-là, je t’en réponds !

— Il n’avait qu’à me laisser tranquille ! dit le régent, hors d’haleine.

Pierre, après s’être un instant tordu sur l’herbe, se relevait à demi, trop faible pour recommencer, à peine capable encore de cracher des injures entre ses lèvres blêmes. D’ailleurs, le régent battait en retraite, en commençant à supputer ce que lui coûterait sa victoire. En se retournant, il eut le chagrin de voir Luisita penchée sur le vaincu comme une sœur de charité, soutenant dans ses bras le torse du lutteur abattu.

— Mon pauvre Pierre, as-tu bien mal ?… Ça ne va pas mieux, dis ?…

Elle posait sa petite main douce sur le front en sueur, elle étanchait avec son mouchoir le sang qui coulait du nez. Tout consolé par cette pitié caressante, Pierre répondait, haletant encore, d’une voix faible qu’il n’avait jamais eue, avec des regards soumis que personne ne lui connaissait :

— Oui, ça va mieux… Merci… merci… Ça ne sera rien… Ah ! le gredin ! S’il ne m’avait pas pris par trahison !…

Il tendit dans le vide, vers le régent, son poing que Luisita abattit d’un geste léger et charmant.

Julie, que sa grossesse empêchait de se hâter, arrivait à son tour. Elle embrassa le groupe d’un regard furieux, et écarta brusquement Luisita en disant :

— Va-t’en. C’est mon mari !

Et ce fut elle qui ramena Pierre à la ferme, à petits pas. De temps en temps, elle se tournait vers sa cousine, d’un air de dogue qui emporte son os ; ses lèvres minces se relevaient sur ses incisives ; elle semblait dire : « Toi, tu n’y toucheras pas ! » En sorte que la pauvre petite, qui ne pensait à rien de mal, se sentait pourtant aussi honteuse que si elle avait commis une mauvaise action. Gaspard ne s’était pas montré : quand on lui raconta l’affaire, il s’éloigna en haussant les épaules, l’air tout drôle, sans un mot gentil pour son frère.

Tout de suite la nouvelle du combat se répandit dans le village, commentée par toutes les voix. Ce fut un scandale comme on n’en avait jamais vu. Les uns prirent parti pour les Baudruz, les autres pour le régent. Les femmes, unanimes, disaient :

— C’est la faute de cette « Espagnole », qui aurait mieux fait de rester dans son pays que de venir semer la discorde par chez nous !

Quant aux hommes, les uns trouvaient que Pierre, une vraie brute, n’avait eu que ce qu’il méritait, les autres disaient, avec des airs graves, qu’un homme auquel on confie l’instruction de la jeunesse doit rester calme et maître de soi. Pendant plus de quinze jours, on se disputa là-dessus, jusque dans la commission des écoles ; et sans la protection du syndic, le régent aurait eu les ennuis les plus graves. À la fin, comme il arrive toujours, on se calma. Mais les deux combattants ne se rencontraient jamais sans se dévorer des yeux.

Et le pasteur dit au père Baudruz :

— Vous ne pensez donc pas à marier votre nièce, monsieur Baudruz ? Cela serait peut-être une bonne chose !

Cette fois, le père Baudruz n’eut pas la moindre envie d’envoyer promener le pasteur. Il se gratta le menton, et proposa :

— Peut-on vous offrir un verre, monsieur le pasteur ?… Pour mieux causer !…

Le pasteur était pressé, ce jour-là ; il refusa :

— Alors, un de ces jours, si vous aimez mieux ?

— Oui, oui, un de ces jours…

IV

L’hiver commença. La neige descendit du Jura enchâssé dans sa gaine blanche, couvrit le sommet boisé des collines, puis les vignes endormies, les toits bas des villages, la plaine, les rives du lac. Et Luisita apprit à connaître le froid.

Elle restait une bonne petite fille : si son corps s’épanouissait comme un fruit mûr, son esprit ne dépassait point son âge, et ne comprenait presque rien au branle-bas qui se menait autour d’elle. Aussi jolie en hiver qu’en automne, elle n’était pas plus heureuse, dans ce milieu trop différent où le hasard l’avait apportée. Elle sentait peser sur elle la haine sournoise de sa cousine ; son oncle, qui tâchait pourtant de lui parler avec douceur, l’intimidait ; son cousin Pierre lui faisait peur, et aussi le régent, qu’elle évitait comme un pestiféré, et encore le fils du syndic, qu’elle trouvait partout sur son chemin, comme une ombre dont on ne peut se défaire, qui se tourne avec vous, s’allonge ou diminue sans vous quitter jamais. Ce gros garçon, d’aspect un peu niais, avec une épaisse tignasse couleur de chanvre, des joues roses comme des pommes d’api, de petits yeux éteints et clignotants, lui causait une appréhension constante : elle se disait que, si Pierre le découvrait un jour derrière ses jupons, ce serait une affaire bien plus sérieuse qu’avec le régent, à cause de l’inimitié des deux familles et de la puissance du syndic. Vraiment, elle n’avait que deux amis pour la consoler : Turc, le Saint-Bernard, auquel elle portait chaque jour sa pâtée, qui pleurait de joie en la voyant approcher, et le bon Gaspard, dont elle n’avait aucune méfiance. Celui-là ne cherchait querelle à personne, ne roulait pas en la regardant des yeux de bête féroce, et s’en allait son petit bonhomme de chemin, d’une humeur toujours égale, – un peu trop triste, seulement, comme s’il gardait pour lui seul un gros chagrin. Sans indiscrétion, sans maladresse, sans empressement excessif, il tâchait simplement de lui être agréable en toute occasion. Comme les autres, il se trouvait souvent, par hasard, auprès d’elle, mais toujours dans un moment opportun : pour la décharger d’un fardeau de linge les jours de lessive, ou pour porter son seillon plein quand elle venait de traire. Il rendait ces menus services sans avoir l’air d’y toucher, avec des mots gentils, en s’efforçant de lui parler des choses qui l’intéressaient : de son père, du pays de sa naissance, des souvenirs de là-bas. Les autres, quand ils l’interrogeaient, laissaient toujours percer leur curiosité plutôt malveillante ; aussi évitait-elle de leur répondre, si bien que le père Baudruz, les jours où il voulait rire, lui disait :

— Toi, tu veux nous faire croire que tu es tombée de la lune !

Avec Gaspard, au contraire, elle se montrait plus confiante : il put ainsi apercevoir, dans l’éloignement, dans l’inconnu, une enfance singulière, telle qu’on n’en voit pas dans nos pays, avec des revirements de fortune et des aventures comme il y en a dans les livres. Ce furent des demi-confidences qu’il garda jalousement, d’autant plus précieuses pour lui qu’il les possédait seul, et qu’elles nimbaient sa cousine d’une auréole de mystère. Parfois aussi, quand il la voyait confiante ou mélancolique, il lui demandait ce qu’elle pensait ; et ils avaient ensemble, au crépuscule, dans la cour pleine d’ombre, au bord de l’étang, derrière la palissade du jardin, de courts dialogues pleins de choses :

— On ne dirait pas que vous vous plaisez chez nous, ma cousine.

Elle répondait, avec franchise :

— Je ne sais pas encore… Vous comprenez, c’est si différent !

Il poussait un gros soupir :

— Sans doute, vous n’êtes pas faite pour notre vie !

Douce et résignée, elle faisait :

— Il faudra seulement que je m’habitue.

— Je vous plains souvent, quand je vous vois triste.

— Oh ! moi, je ne me trouve pas à plaindre !

Il secouait sa tête hésitante :

— C’est égal, il me semble que vous devriez être plus heureuse !

Jamais il n’osait aller jusqu’au bout de sa pensée :

« … Et si cela pouvait dépendre de moi !… »

Naturellement, ils cachaient leur amitié à Pierre, qui les épiait comme un vrai garde champêtre. Du reste, il continuait à mener la même vie : n’ayant plus le prétexte de la chasse, il travaillait un peu, sous l’œil de son père qui savait encore quelquefois le faire marcher. Mais, sitôt la journée finie, il courait à la pinte, pour rentrer tard, ivre et furieux. Presque chaque nuit, dans la chambre où Julie l’attendait, il y avait des bruits de querelles qui réveillaient la ferme. Luisita, dans son lit, pouvait entendre les cris de la femme, les hoquets du mari : en sorte que sa terreur de Pierre augmentait de jour en jour. Elle seule, pourtant, aurait pu quelque chose sur lui : quand il la rencontrait le matin, après l’avoir empêchée de dormir par un tapage dont il conservait le souvenir confus, il allait se cacher dans un coin, avec des airs honteux de chien coupable. Le père Baudruz se désespérait :

— On a beau lui répéter qu’il va à sa ruine, c’est comme si on chantait !… Moi, je lui ai dit tout ce qu’on peut dire !… Un garçon qui se saoule ainsi, à son âge, il est foutu ! Il faudrait que d’autres tâchent de le raisonner… d’autres qu’il écouterait !… Moi, je ne peux plus ! Et toi, Julie ?

Julie, qui pleurait toutes ses larmes, sifflait entre ses lèvres minces :

— Oh ! moi !…

Le vieux reprenait, en feignant de chercher :

— Gaspard, il l’enverrait promener… Le pasteur aussi… Alors, il faudrait quelqu’un d’autre… Je ne sais pas qui, moi !…

C’était toujours en présence de Luisita qu’il revenait sur cette idée ; il terminait invariablement en plantant sur elle ses petits yeux qui perçaient comme des vrilles, si bien qu’elle finit par comprendre l’invite. D’un autre côté, comme pour lui intimer la défense de se mêler de ses affaires, Julie ne manquait jamais d’ajouter :

— Oh ! rien n’y ferait ! D’ailleurs, ça ne regarde personne !

En sorte que Luisita ne savait quel parti prendre.

Un matin pourtant, après une nuit où elle avait entendu les coups sonner sur les épaules maigres de Julie comme sur un coffre vide, elle prit sa décision, réunit son courage, et aborda bravement Pierre :

— Oh ! mon cousin, comme c’est vilain d’aller ainsi tous les soirs à l’auberge… et de rentrer à des heures !… et de faire un bruit qui… qui empêche les gens de dormir… Vous ne pourriez donc pas rester quelquefois avec nous, dites ?…

Elle avait tant d’émotion que sa gorge palpitait sous son fichu de laine ; quand elle eut fini, pour être brave jusqu’au bout, elle regarda son cousin bien en face, avec ses deux yeux noirs qu’elle cachait d’habitude, et qui l’éblouirent. Aussitôt, il passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, baissa la tête, se mit à tirailler sa barbe comme s’il voulait l’arracher poil après poil. En le voyant si humble, si craintif, Luisita se sentit toute heureuse, un peu fière et très vaillante. Elle répéta :

— Si vous étiez bien gentil, mon cousin, vous me promettriez de renoncer au cabaret, ce soir, et demain, et souvent, et de rester avec nous !

Sans la regarder encore, il balbutia :

— Si ça vous faisait plaisir ?…

Elle répondit gaîment :

— Bien sûr que ça me ferait plaisir… comme à tout le monde !

Il releva les yeux et l’enveloppa d’un regard qui, de nouveau, l’effraya :

— Oh ! fit-il, tout le monde, ça m’est égal !…

Et, la fixant avec insistance :

— Mais vous, c’est vraiment vrai, que ça vous ferait plaisir ?

Avec moins d’assurance et de contentement, elle répéta :

— Sans doute, puisque je vous le dis !

Pierre eut une espèce de sourire qui n’en était pas un :

— Eh bien ! on verra ça !

Et il cessa de boire.

Il faut croire que le malheureux avait l’ivresse dans le sang : quoiqu’il ne mît plus les pieds au cabaret, ni dans les caves, presque comme s’il eût signé la tempérance, il gardait les yeux fous, la tête en feu, les sens en délire. Souvent, dans la campagne nue et gelée, on le trouvait gesticulant tout seul comme s’il se fût disputé avec un invisible ennemi, tandis qu’en compagnie il restait silencieux, roulant des pensées qu’il ne voulait confier à personne. S’il rencontrait Luisita, le sang lui montait au visage, sa gorge se séchait, il ne trouvait pas deux mots à dire. Du reste, la jeune fille l’évitait, par instinct, avec une peur sourde, sans raisonner sa répulsion. Quand il essayait de l’approcher pendant les veillées, ou se trouvait assis à côté d’elle, elle avait toujours un prétexte pour s’éloigner ou changer de place ; et ses yeux cherchaient Gaspard, comme pour demander protection. Naturellement, Julie s’apercevait de tous ces manèges : quand elle vit son mari rester à la maison, elle devina que ce n’était pas pour lui faire plaisir, et devint plus méfiante et plus jalouse. Elle ne gagna pas grand’chose à ces nouvelles habitudes : si Pierre la laissait dormir, au lieu de la rosser toutes les nuits, il se dédommageait le jour ; c’étaient, à propos de rien, n’importe où, à la cuisine devant la servante, dans la cour devant les valets, des flots d’injures, des bourrades, des gifles qui lui laissaient la joue en feu, la rancune au cœur. Elle ne pleurait plus, elle ne se plaignait pas, mais de terribles colères s’amassaient en elle, montant avec la tempête qui battait l’âme obscure de son mari. Le père Baudruz, lui aussi, avait ses idées. Mais il les chassait, avec l’optimisme entêté des vieilles gens qui ne veulent plus se laisser troubler par la vie : ces « histoires-là », se disait-il sans spécifier davantage, n’arrivent pas chez les gens simples, chez les travailleurs. Comme s’il y avait des vignes que la grêle épargne ! Comme si le vent choisissait celles qui sont sur son passage ! Dans sa longue vie, il avait vu bien souvent l’orage s’abattre sur ses récoltes ; et, s’il savait comment la foudre frappe et sillonne un vieil arbre, il ignorait encore, avec toute son expérience, qu’elle peut aussi brûler le cœur des hommes. Les petits scandales habituels de la ferme ou du village, d’accord avec ses propres souvenirs, le rassuraient : c’était quelque servante engrossée par un valet, quelque femme jalouse dont les criailleries ameutaient ou amusaient les voisins, bref, un tapage comme on en entend dans les poulaillers ; ça ne tirait pas beaucoup plus à conséquence et ça finissait toujours par s’arranger. Aussi observait-il sans trop d’inquiétude le drame qui se jouait chez lui. Seule, l’ivrognerie de Pierre l’avait troublé vraiment, parce qu’elle rendait son fils paresseux et dépensier : maintenant que Pierre ne buvait plus, il n’y avait qu’à « voir venir », comme il disait.

Il eut pourtant le sentiment que ça se gâtait pour de bon, quand, un jour, sa bru le prit à part et se mit à lui dire :

— Écoutez, père, j’ai à vous parler.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle l’emmena dans le pré derrière l’étang, malgré la neige où leurs sabots enfonçaient. Il la suivait, étonné de la voir si émue, elle qui devait être raisonnable, avec le poids qu’elle portait.

— Enfin, qu’est-ce qu’il y a ? répéta-t-il.

Julie s’assura que personne ne pouvait les entendre, et répondit, la voix contenue :

— Il y a… que ça ne peut plus durer ainsi !

Pour gagner du temps, le vieux feignit de ne pas comprendre.

— Et quoi ?

La jeune femme tendit le poing vers la maison :

— Oh ! vous savez bien ce que je veux vous dire !

Il continuait à jouer l’étonné.

— Moi ?… Qu’est-ce que tu veux que je sache ?…

— Si… si… si…, affirma-t-elle.

Elle éclata en sanglots, en se cramponnant à la palissade, sa lourde taille toute secouée de convulsions.

— Ah bien !… Ah bien !… murmurait le vieux debout devant elle, les mains dans ses poches, si c’est pour ça que tu me déranges !…

D’un grand effort de volonté, Julie refoula ses larmes, et reprit, en se redressant :

— Vous voyez bien !… Tout le monde y voit, dans la maison… Depuis que cette chenoille est arrivée de là-bas, Pierre me fait une vie… une vie impossible, quoi !… Il ne pense qu’à trotter derrière ses jupes, comme un chien derrière une chienne… Et Gaspard aussi, et tout le village !… Une vraie peste qui est tombée sur nous… Les autres, ça m’est égal… Tout de même c’est dur, quand on est honnête, de vivre à côté d’une… Mais mon homme est à moi : je le veux !… Et je vous dis qu’il faut que ça finisse… Il faut qu’elle parte, qu’elle retourne dans son pays, qu’elle s’en aille où elle voudra… Sinon, c’est moi qui file !…

Le père Baudruz avait écouté sans un geste :

— C’est toi qui files, répéta-t-il… C’est toi qui files… Tu dis comme ça, mais on verra voir… On est mariée ou on ne l’est pas, que diable !…

Julie leva ses longs bras maigres vers le ciel, comme pour l’invoquer dans un geste tragique :

— Mariée ?… C’est pire que si je ne l’étais pas !… Je suis une servante qu’on a le droit de battre, voilà tout !… Une servante ? Il n’y en a pas une qui supporterait ce que je supporte !… Et je vois bien que la nôtre ne voudrait pas être à ma place : il n’y a qu’elle qui a un peu de pitié de moi, quand Pierre me traite comme la dernière des dernières… Et puis les injures, les coups, la honte, ça n’est pas tout… Mais il me fait peur, comprenez-vous ?… Chaque fois qu’il entre dans la chambre, j’ai froid dans le dos comme s’il allait faire un mauvais coup…

Le père Baudruz l’interrompit en secouant la tête, sans sortir les mains de ses poches :

— Ça, c’est des folies,… des idées de femme enceinte !…

Julie riposta, très sombre, comme si elle voyait des choses futures :

— Ça en a l’air, peut-être, mais ça n’en est pas… Il y a quelque chose sur cette maison, voyez-vous… je ne sais quoi,… un mauvais sort qui ne s’en ira qu’avec celle qui l’a apporté… Aussi, gardez-la si vous voulez… Moi, je ne reste pas !… Je patienterai jusqu’après mes couches, parce qu’à présent, je n’ai pas beaucoup de forces… Mais après, si elle reste, je pars !…

Ses yeux, son visage, son attitude exprimaient une résolution si ferme que le père Baudruz comprit que ça n’étaient pas des paroles en l’air ; il se mit à grogner :

— Nom de nom, de nom, de nom !…

Et il s’éloigna sans en vouloir écouter davantage.

V

S’il ne répondit à sa bru que par une enfilade de « nom de nom », le père Baudruz n’en ouvrit pas moins ses petits yeux perçants, qui savaient si bien observer les signes imperceptibles des maladies de la vigne ou le ciel où le temps change.

Et il dut bien reconnaître que ce qui se passait sous son toit n’était pas naturel. Les fureurs concentrées et les caprices d’humeur de Pierre, la mélancolie de Gaspard, la rancune silencieuse de Julie, tout cela lui apparut comme un gros nuage à l’horizon, qu’il fallait « voir venir » : on examine le ciel avant la moisson, n’est-ce pas ? et quand il se couvre, on se dépêche de rentrer la récolte. Or, plus il regardait, plus il réfléchissait, plus il jugeait que le conseil du pasteur de marier sa nièce était un conseil rempli de sagesse. Seulement, comme on dit, pour se marier, il faut être deux : parmi les garçons qui se pourléchaient les babines en regardant la petite, lequel irait jusqu’à l’épouser sans autre dot que ses satanés yeux noirs et sa peau blanche ? Les jeunes gens ont beau avoir la folie en tête, il y a derrière eux les parents, qui sont avisés à leur place, et qui ont leur mot à dire. Pourtant, il y en avait un qui aurait bien fait l’affaire, le régent : pas de famille pour mettre des bâtons dans les roues ; un peu de bien quelque part, disait-on, dans le gros de Vaud. Sans compter qu’il n’était pas cloué au village, comme les autres : d’un moment à l’autre, il pouvait partir avec sa femme, et débarrasser la commune du danger des yeux noirs.

Quand il se fut bien persuadé que c’était là le meilleur moyen d’en finir, le père Baudruz guetta le pasteur, qui continuait à venir chaque semaine faire sa visite à la mère Lancy, gonflée comme une outre par l’hydropisie et dont la force de résistance stupéfiait le médecin.

— Hé ! bonjour, monsieur le pasteur ! Il y a longtemps que vous ne vous êtes pas arrêté chez nous.

— C’est vrai, monsieur Baudruz ; il y a tant de malades cet hiver, qu’on est toujours par voie et par chemin.

— Êtes-vous bien pressé, aujourd’hui ?

— Pas tant !

— Eh bien, entrez un moment. Un doigt de vin vous réchauffera.

Le pasteur fit quelques compliments, mais finit par céder, et les deux hommes s’attablèrent à la cuisine, devant la vaste cheminée où fumaient les jambons, le lard, les saucissons de la dernière boucherie. Justement, les garçons étaient à l’autre bout de la propriété, et Julie au village. Il n’y avait à la maison que Luisita, tout emmitouflée. Ce fut elle qui, sur un signe de son oncle, apporta une bouteille avec deux verres ; après quoi, elle disparut. Lentement, avec les précautions habituelles, le père Baudruz déboucha la bouteille, essuya le goulot, remplit les verres où le vin blond semblait semer, en tombant, des milliers de minuscules étoiles, et l’on trinqua :

— À la vôtre, monsieur le pasteur !

— À la vôtre, monsieur Baudruz !

— Comment le trouvez-vous, celui-là ?

— Excellent !

— N’est-ce pas ?… Le vin, voyez-vous, il faut savoir le soigner… Il y en a qui croient qu’il se fait tout seul… Ah bien, ouiche !… C’est un souci pour toute l’année… Quand il est dans la grappe, on a peur du gel, de la sécheresse, de la pluie, du soleil… Quand il est en cave, c’est une autre histoire : il faut le surveiller, le branter, le transvaser… Et, si l’on a seulement le malheur de le mettre en bouteilles par un mauvais jour, le voilà qui se trouble et perd sa couleur…

— Chacun a ses soucis, fit le pasteur.

Le père Baudruz qui, tout en parlant, cherchait à entrer en matière, saisit la balle au bond :

— Ah ! si on n’avait que ceux de la campagne !… On les connaît ceux-là, on y est habitué de vieille date… Mais il y a les autres… ceux qui vous tombent sur la tête au moment où on s’y attend le moins… Moi, j’en ai un, que vous savez bien, monsieur le pasteur… Et je pense souvent à ce que vous m’avez dit une fois… Vous vous rappelez ?…

— À propos de quoi, monsieur Baudruz ?

— De ma nièce, pardine !… Vous m’avez dit : « Il faudrait la marier !… » C’est vous qui m’avez donné cette idée… À présent, je vois bien que c’est une bonne idée…

Le pasteur approuva de la tête.

— Je savais bien ce que je vous disais, monsieur Baudruz. Voyez-vous, cette jeune fille est trop jolie pour attendre. Elle tourne la tête à tout le village. Quand on saura qu’elle est fiancée, les garçons n’y penseront plus.

— Seulement, voilà… Il faudrait trouver un bon parti… Un brave garçon qui voudrait l’épouser comme elle est… Pas un paysan comme nous, qui avons toujours besoin que notre femme apporte son morceau de terre… Quelqu’un d’instruit, plutôt : parce que la petite est une fine mouche,… pas plus faite pour travailler aux champs que moi pour écrire dans les feuilles… Vous n’en connaîtriez pas un comme ça, monsieur le pasteur, vous qui connaissez tant de gens ?…

Le pasteur chercha un instant, et dit :

— Il y aurait le régent.

— Tiens ! exclama le père Baudruz, en prenant son air le plus candide, voilà une idée qui ne me serait jamais venue !

Puis il fit une grimace de doute, l’air perplexe :

— Seulement, il y a une chose… C’est sa bataille avec Pierre… Depuis ça, il ne vient plus chez nous… Il en tenait pour la petite, c’est sûr… Mais peut-être qu’à présent, il n’y pense plus…

— Ne croyez pas cela, monsieur Baudruz. Il est toujours aussi distrait, quand elle vient au culte. Et quand elle n’y vient pas, il a l’air de l’attendre, positivement. En tout cas, c’est bien ce qu’on pourrait trouver de mieux.

Il hésita un instant, et ajouta, en baissant la voix, d’un ton confidentiel :

— D’autant plus qu’il ne restera pas l’année prochaine à Borins : je le sais. Il emmènerait sa femme : cela vaudrait mieux pour tout le monde.

— Bonne affaire, ça ! dit le père Baudruz, content de voir qu’une fois de plus il avait calculé juste.

Il y eut un silence. Le pasteur attendait. Enfin le père Baudruz lança sa proposition :

— Alors, voyons voir, monsieur le pasteur… Est-ce que vous vous chargeriez de lui toucher un mot de de cette affaire, au régent ?

— Moi ?…

— Ça ne s’arrangera pas tout seul, pas ?… Comme je vous l’ai dit, il ne vient plus à la ferme, par rapport à Pierre… Si vous vouliez… comme ça… en causant… sans avoir l’air d’y toucher… lui donner l’idée… lui souffler… enfin quoi ! lui faire comprendre que, s’il voulait, on pourrait s’entendre…

De nouveau, le pasteur réfléchit, le front plissé d’une ride perplexe : l’affaire lui semblait délicate, et même, à certains égards, dangereuse. Mais, en raison même de ces difficultés et de ces dangers, il crut que le devoir lui ordonnait d’y jouer un rôle : parfois, en intervenant à propos, avec tact et prudence, on évite bien des malheurs. D’autre part, il n’était pas fâché de voir le père Baudruz, libre penseur avéré, recourir à ses bons offices. Comme nul n’est tout à fait à l’abri de la tentation, il ne résista point à celle de se faire un peu prier :

— C’est très grave, ce que vous me demandez là, dit-il en hochant la tête, c’est très grave. Songez donc quelle responsabilité… Et vous savez qu’en principe, je n’aime point à me mêler des affaires privées de mes paroissiens.

Tout fin matois qu’il était, le père Baudruz crut que le pasteur allait lui refuser son concours. Il prit peur, et il insista :

— Enfin, monsieur le pasteur, je vais tout vous dire… Ça restera entre nous deux, bien entendu, mais il faut que vous sachiez la vérité vraie… Cette petite est un vrai fléau dans la maison… Pierre, malgré sa femme qui va bientôt accoucher, tourne autour d’elle comme un véritable animal… Gaspard ne dit rien : mais je crois qu’il en tient comme l’autre, car il est tout chose et il a des airs de saule pleureur… Ma bru se bourreaude comme si elle avait un essaim de guêpes après elle, et je ne sais vraiment pas de quoi elle serait capable !… Je ne dis rien des garçons du village, mais je vois bien que la bataille du régent pourrait recommencer avec le fils au syndic ou avec un autre… Alors, vous comprenez, moi, je voudrais qu’ils me fichent la paix !… C’est comme s’il n’y avait que moi qui aurais du miel pour attirer tous les frelons du pays !… Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?… Je ne peux pas renvoyer la petite : on dirait que je l’ai jetée à la rue… D’ailleurs, ça n’est pas sa faute, si elle les met tous dans cet état-là… Elle n’y comprend même rien… Je vous réponds que c’est une brave fille, qui n’a point de malice… Elle ne demande qu’à travailler et à rester tranquille… C’est pourquoi il faut la marier… Et le régent ferait très bien l’affaire.

Le pasteur avait écouté avec une grande attention. Il leva les yeux au plafond, se mordilla les lèvres, et finit par répondre :

— Eh bien ! monsieur Baudruz, j’essayerai !… Le cas est assez exceptionnel pour que je déroge à mes règles de conduite. Voici ce que je vous propose : le régent vient à la cure le samedi, pour le choix des psaumes. Je le sonderai. Et si vous vouliez venir me voir dimanche après le culte, nous en reparlerions.

Il avait pesé sur les mots « après le culte ». Le père Baudruz fit une grimace intérieure : il n’allait à l’église que deux fois par an, le jour du Vendredi saint et le dimanche du Jeûne fédéral. La petite ruse du pasteur pour l’y attirer était cousue de fil blanc. Mais il savait qu’on n’a rien pour rien dans ce monde, et il accepta le marché ; somme toute, il s’en tirerait avec un petit sacrifice d’amour-propre ; si l’affaire réussissait, elle ne lui aurait pas trop coûté cher.

— Entendu, monsieur le pasteur. Et merci de votre complaisance.

VI

Le dimanche suivant, l’arrivée à l’église du père Baudruz ne manqua pas d’attirer l’attention : il ne cachait pas ses opinions, et les gens, qui connaissaient ses habitudes, se disaient :

— Ça n’est pourtant ni le Vendredi saint, ni le Jeûne fédéral. Alors, qu’est-ce que ça veut dire ?…

Il avait amené sa nièce, qui se faufila dans les bancs des femmes, en faisant de son mieux pour passer inaperçue. Quand Luisita s’assit, sa voisine recula, en retirant ses jupes d’un air pincé, avec un regard dédaigneux ; mais la jeune fille, dans sa robe grise, avec son fichu de laine brune, s’en aperçut à peine : c’était sans songer à mal qu’elle gardait son air de princesse en exil. Quant au père Baudruz, après avoir hésité un instant sur le seuil, comme un homme qui entre dans une maison où il n’est pas familier, il alla crânement s’asseoir au premier rang, pour bien montrer au pasteur qu’il tenait sa parole. À l’exemple des autres, il se recueillit d’abord, debout, penché en avant, le nez dans le fond de son chapeau ; puis il s’assit, en relevant les pans de sa redingote, et dévisagea paisiblement le syndic, qui le regardait avec des yeux grands comme les portes de l’église ; et, pendant toute la durée du culte, il ne bougea pas plus que s’il avait été de bois. À peine bâilla-t-il trois ou quatre fois pendant le sermon, qu’il n’écouta d’ailleurs que d’une oreille. Sans en avoir l’air, il suivait du coin de l’œil tous les mouvements du régent, qui semblait de bonne humeur en entonnant ses psaumes. Jamais il ne l’avait vu si bien attifé, en redingote noire, avec une épingle de cravate en or, une bague au petit doigt, les cheveux luisants de pommade ; en sorte qu’il se disait en lui-même :

« Ça ferait tout de même un joli couple !… »

Évidemment, le régent pensait à son affaire : très agité, il frétillait devant son pupitre, au-dessous de la chaire, ouvrait et fermait son psautier, mettait la main devant ses yeux comme pour les empêcher de courir toujours du même côté. À la sortie, il fut très vite hors du temple, se posta devant le porche, salua Luisita d’un grand coup de chapeau, et s’approcha du père Baudruz :

— Bonjour, monsieur Baudruz, comment allez-vous ?

— Très bien, monsieur le régent, je vous remercie, et vous-même ?

Les hommes disaient, en clignant de l’œil :

— Voilà le père Baudruz qui se raccommode avec le régent.

Réunies en petits groupes, les femmes et les jeunes filles bourdonnaient avec des mouvements de coude et des rires pleins de malice.

L’étonnement général augmenta, quand on vit Luisita, après un bref colloque avec son oncle, reprendre seule le chemin de la ferme, sous les longs regards des garçons qui ne voyaient qu’elle, puis le pasteur, en robe et en rabat, se diriger vers les deux hommes après avoir échangé une poignée de main avec le syndic.

Cependant, bravant les qu’en dira-t-on, le petit groupe se dirigea vers la cure : une jolie maison carrée, aux murs clairs où grimpait une belle vigne vierge, aux volets peints à chevrons vert et blanc. De groupe en groupe, on constatait :

— Ils vont ensemble !…

— Pourquoi ?…

Et les imaginations s’échauffaient dans le vide.

Au coup de sonnette du pasteur, une petite bonne accorte, en tablier blanc, vint ouvrir ; deux enfants s’enfuirent dans l’escalier ; comme le père Baudruz ne finissait pas de s’essuyer les pieds sur un beau paillasson neuf, le pasteur dit :

— Entrez, messieurs, entrez donc !

Il avait ôté sa robe et son rabat, et montrait du geste son salon bien chauffé, décoré de gravures illustrant des sujets bibliques, de belles lampes à tiges, de vases en porcelaine que garnissaient des touffes séchées de « monnaie du Pape ».

— Asseyez-vous, messieurs, je vous en prie… sans façons… Voici des fauteuils… Vous accepterez bien un verre de vermouth ?…

Le père Baudruz dissimula une grimace : il n’appréciait guère cette drogue-là, fabriquée avec des ingrédients inconnus, et n’admettait pas qu’à quelque heure du jour on pût boire autre chose que du vin blanc, qui ouvre l’estomac avant le repas, facilite la digestion, et ne fait jamais de mal à personne, à la condition qu’on n’en abuse pas. Mais il savait que les gens comme il faut ne prennent guère de vin le matin ; il se résigna, en se disant : « Des bêtises !… » D’ailleurs, l’apéritif attendait sur la table, avec les verres, préparés à l’avance, que le pasteur remplit :

— À votre bonne santé, messieurs !

— À la vôtre, monsieur le pasteur !

Le pasteur ne fit que tremper ses lèvres dans son verre ; le père Baudruz s’essuya la bouche du revers de sa main ; le régent dit :

— Il est bon !

Là-dessus, il y eut un instant de recueillement, puis le pasteur ouvrit l’entretien :

— Eh bien ! monsieur Baudruz, j’ai parlé à monsieur le régent, comme je vous l’avais dit. À la suite de cette conversation… préparatoire, j’ai pensé qu’il valait mieux que vous vous entendissiez ensemble… C’est pour cela que j’ai ménagé cette petite rencontre. Si je suis de trop…

Il fit le geste de se lever de son fauteuil ; le régent étendit la main pour le retenir ; le père Baudruz répondit :

— Non, non, monsieur le pasteur ! Au contraire !

Dans son for intérieur, il trouvait ce début trop rapide : accoutumé à négocier, avec ruses et précautions, l’achat d’un cheval, la vente d’une génisse ou le prix du litre avant les vendanges, il s’étonnait de ne pas trouver à placer ses finasseries habituelles. Et il regardait l’un après l’autre ses deux interlocuteurs, en homme qui ne comprend pas bien.

— Je crois, lui dit le pasteur, que vous vous entendrez sans peine avec M. le régent.

Le père Baudruz toussa, se moucha, finit par répondre :

— Quant à moi, je ne demande pas mieux !…

Aussitôt, le régent prit la parole, allant droit au but :

— Moi de même, monsieur Baudruz… Si ça ne dépendait que de moi, puisque vous donnez votre consentement, nous serions bien vite d’accord. Mais il faut aussi que votre nièce veuille bien. J’ai peur que les obstacles ne viennent d’elle.

— Les obstacles, les obstacles, grogna le père Baudruz, qui n’en soupçonnait pas d’autres que le manque de dot… Lesquels est-ce que vous pensez ?…

— Peut-être que je ne suis pas de son goût… qu’elle a des ambitions plus hautes… je ne sais pas, moi !

Le père Baudruz le toisa de son œil connaisseur :

— Des ambitions plus hautes !… Un prince, alors !… Et pourquoi ne lui plairiez-vous pas ?… Vous êtes assez joli garçon !

Le régent ne répondit qu’en arrangeant sa cravate et en tordant sa moustache, ce qui fit étinceler la bague qu’il portait au petit doigt.

— Les jeunes filles sont parfois capricieuses, dit le pasteur.

Le père Baudruz fixa sur lui ses yeux en vrilles, amena à la hauteur du nez sa grosse main tannée, les deux derniers doigts repliés sur le pouce, la balança un instant, et dit :

— C’est sûr qu’il faut consulter la petite, et qu’elle a son mot à dire… mais après ceux de qui ça dépend,… après ceux qui ont l’autorité ;… et moi, vous savez, je remplace son père…

— Oh ! s’écria le régent, je ne veux pas qu’on la force !

Le vieux paysan haussa les épaules :

— Il n’y aura pas besoin !… Voyez-vous, elle n’est pas tant heureuse, chez nous,… par rapport à sa cousine, surtout… Car, soit dit sans malice, ma belle-fille a un fichu caractère… Pas méchante, non, je ne dis pas ça, mais un fichu caractère, quoi !…

— Il est difficile que deux femmes s’entendent dans la même maison, dit le pasteur.

Le père Baudruz, craignant que le régent ne fût mis en méfiance par cette parole imprudente, se hâta d’ajouter :

— Oh ! ça n’est pas la faute à la petite, allez !… Elle est douce comme une brebis et se laisserait tondre la laine sur le dos… C’est l’autre qui fait des histoires !…

Le régent se balançait sur sa chaise ; mieux que personne, il savait que Julie avait des raisons pour bouder sa cousine ; et il pensait, non sans une satisfaction malicieuse, à la fureur de cette brute de Pierre, quand, l’affaire arrangée, il rentrerait en triomphe à la ferme :

— Enfin, monsieur Baudruz, dit-il, si vous me permettez d’aller chez vous, et de parler à votre nièce,… moi, je suis prêt, quand vous voudrez !…

Jamais le père Baudruz n’aurait cru que ça marcherait si vite, sans qu’il fût question d’argent ; même, il trouva que ça marchait trop vite, car une inquiétude lui restait : il voyait Pierre, pris de fureur, sauter sur le régent, comme au jour de la bataille. C’était là un dernier danger qu’on ne pouvait prévenir qu’avec un peu de temps et de prudence. Il dit :

— Eh bien ! monsieur le régent, si vous voulez venir dimanche prochain, pour le café à l’eau,… on vous recevra bien !… D’ici là, motus, pas ?…

Le régent demanda :

— Pourquoi pas aujourd’hui, monsieur Baudruz ?

Ravi de cette hâte, le vieux paysan éclata de rire, en regardant le pasteur :

— Est-il assez pressé, hein, monsieur le pasteur ?… C’est tout jeune, ça ne sait pas attendre… Le feu n’est pas à la maison, que diable !

Le pasteur rit aussi ; le régent de même, bien qu’un peu déconfit :

— Comme vous voudrez, monsieur Baudruz, conclut-il.

Et ils finirent leur vermouth.

VII

Le père Baudruz reprit le chemin de la ferme, tout content de la tournure que prenaient les choses, un peu étonné seulement de la facilité des négociations et du désintéressement du régent. « Faut-il qu’il en tienne !… » se répétait-il en faisant sonner ses souliers ferrés sur la neige de la grande route, blanche entre les haies blanches et les squelettes blancs des arbres. Il pensait aussi que les jeunes gens sont bien fous de se mettre ainsi la tête à l’envers pour un cotillon, comme si tous les cotillons ne se valaient pas. Cette idée, sur laquelle il s’arrêta, finit par mêler une nuance d’inquiétude à son contentement : pour sûr, Pierre était encore plus fou que le régent, malgré sa femme et l’enfant qu’il attendait, et Gaspard aussi, peut-être, avec son air innocent et ses mines larmoyantes ; comment donc prendraient-ils l’affaire ? Bah ! cela s’arrangerait comme le reste ! Depuis qu’ils étaient au monde, ses fils lui obéissaient à la baguette : ils obéiraient bien encore cette fois. Avec Gaspard, ça marcherait tout seul, et Pierre finirait par entendre raison. Quant à la petite, qui ne possédait que sa chemise, elle pouvait s’estimer heureuse de trouver un brave homme pour la prendre comme elle était.

Comme il approchait de la maison, il la vit justement qui portait la pâtée à Turc : le Saint-Bernard, secouant sa lourde chaîne, ébranlait sa niche, se battait les flancs de sa queue en panache, sautait contre elle avec des grognements de joie, promenait sa grosse langue rouge sur les petites mains qui soutenaient la jatte, si bien que Luisita faillit être renversée, et qu’elle criait en riant :

— À bas, Turc !… C’est bon !… C’est bon !…

« Même les chiens ! songea le vieux en s’arrêtant. Qu’est-ce que diable elle a donc pour les ensorceler tous, bêtes et gens ?… »

Ce rapprochement le fit sourire en dedans, d’autant plus que Turc détestait Julie, grognait et montrait les dents, la queue entre les jambes, dès qu’elle voulait l’approcher : ce qui prouve que les animaux ont leurs sympathies, comme les personnes.

Le père Baudruz se dit encore : « Comment faudra-t-il s’y prendre, pour leur expliquer la chose ?… » Et il résolut d’attendre le soir, en tâchant de garder Pierre à jeun : « Nous serons tous là, en famille… Ils n’oseront rien dire !… »

Lorsqu’on veillait ensemble, Luisita partait presque toujours la première, de bonne heure : elle aimait la solitude de sa chambre, où du moins elle ne sentait peser sur elle ni la haine de sa cousine, ni le désir farouche de Pierre. Comme Julie, qui gardait les clefs des armoires, ne manquait jamais de lui reprocher les chandelles qu’elle brûlait, elle se couchait, et restait longtemps éveillée, à rêver à des choses vagues, dans l’obscurité. Ce soir-là, presque tout de suite après le souper, elle souhaita le bonsoir à la famille, groupée autour de la cheminée. Pierre et Gaspard la suivirent du coin de l’œil, chacun rentrant son soupir ; Julie, enfoncée dans ses réflexions, ne répondit rien ; le père Baudruz lui dit d’un ton paternel :

— Tu es fatiguée, petite ? Tant mieux, tu dormiras bien !

Les trois hommes, oisifs, fumaient leurs bouts de grandsons, les pieds aux chenets ; derrière eux, Julie se mit à repriser des bas, devant la table. On eût oublié sa présence sans le bruit sec des ciseaux qui, de temps en temps, coupaient la laine. Les pas légers de Luisita s’éloignèrent dans l’escalier. On entendit sa porte se fermer, sa clef grincer dans la serrure, ses souliers résonner sur le plancher, le son mat de ses pieds nus. Pierre, l’oreille tendue, guettait ces petits bruits, oppressé, fumant à grandes bouffées, la tête en feu. Gaspard poussa un gros soupir. Le père Baudruz secoua la cendre de son bout de cigare, et commença :

— À propos…, j’ai une chose à vous dire… qui est une bonne chose… J’ai vu le régent, aujourd’hui…

Pierre fronça les sourcils.

— … Et il m’a demandé de venir ici, pour fréquenter la petite, qu’il a envie de marier…

On eût entendu voler une mouche, tant le silence restait attentif. Il passa dans l’air quelque chose de si menaçant, que le vieux se sentit tout à coup moins sûr de lui. Il continua pourtant, sans regarder personne.

— C’est un beau parti pour elle, qui n’a pas le sou… et qui n’est pas faite pour des paysans… Le régent a de quoi : c’est presque un monsieur… Moi, ça m’a fait plaisir… Je pense que ça vous fera plaisir aussi…

Julie, l’aiguille en l’air, le visage en avant, fixait sur son mari des yeux qui fouillaient jusqu’à l’âme ; Pierre n’y prit pas garde et s’écria, sourdement :

— Mille tonnerres !…

Aussitôt, le père Baudruz se tourna vers lui, le regarda bien en face, et lui dit de sa voix de commandement :

— J’espère que tu ne vas pas faire d’histoire, toi, hein ?… Ce qui est passé est passé… Tu t’es battu avec lui : ça n’est pas une raison pour que ta cousine reste fille.

Pierre lança dans le feu son reste de cigare, et gronda :

— C’est-à-dire que, si ce freluquet met les pieds par ici, je lui casse les reins… aussi vrai que je suis là !…

Le vieux redressa sa tête despotique, et dit en pesant ses mots :

— Je voudrais bien voir ça !… Dis donc un peu : qui est-ce qui est le maître, ici ?

Pierre se tourna lourdement sur sa chaise, et, sans regarder son père, répliqua :

— Il ne s’agit pas de savoir qui est le maître ou qui ne l’est pas… Je dis que, si je rencontre le régent par chez nous, je l’assomme… Voilà tout !

— Cré nom ! jura le père Baudruz.

Mais au lieu d’éclater, comme les autres s’y attendaient, il se contint et dit d’une voix tranquille, un peu gouailleuse :

— Tu as la rancune tenace, mon garçon… Il faudra pourtant bien que tu en prennes ton parti… Moi, je pense aux intérêts de la petite, tu comprends… J’ai promis au régent la réponse pour dimanche… Je lui dirai oui… Tu as jusqu’à dimanche pour te calmer.

Il feignait d’ignorer ce qui se passait dans l’âme de son fils, le vieux finaud, comme il oubliait les tares de ses génisses au moment de les vendre. Pierre, penché en avant sur sa chaise, riposta, en frappant son gros poing sur son genou :

— On verra ça !…

Il se leva, en soufflant comme un taureau, fit deux ou trois fois le tour de la cuisine, puis finit par sortir dans la campagne noire, une bouffée d’air glacial entra par la porte qu’il négligea de fermer. Le père Baudruz alla la pousser, et revint en murmurant :

— Un froid de loup !…

Gaspard, immobile comme une statue, n’avait encore rien dit. Julie, muette aussi, fixait sur la fenêtre close ses yeux sombres qui semblaient suivre Pierre dehors, dans la nuit. Il y eut un long silence. Le père Baudruz songea : « Ça n’est pas encore fini… À l’autre à présent !… » En effet, Gaspard commença :

— Père,… il faut que je vous dise une chose…

Très ému, il hésitait, cherchait ses mots, réussissait mal à assurer sa voix :

— C’est que…, si vous voulez marier ma cousine,… eh bien ! je suis là, moi !…

— Nom de nom de nom ! grommela le père Baudruz en levant ses deux bras, qu’il laissa retomber aussitôt.

L’aveu étant fait, Gaspard retrouvait son courage. Il répéta, plus résolument :

— Oui, je suis là, moi aussi… comme le régent… Est-ce que je ne le vaux pas ?… Et, voyez-vous, père, si je n’ai pas celle-là, je n’en voudrai jamais une autre… Ça, j’en suis sûr !… Et je serai malheureux toute ma vie… C’est pour ça que je vous demande de me la donner !…

Le père Baudruz prit les pincettes, tisonna le feu, fit jaillir des gerbes d’étincelles, les regarda disparaître en s’éteignant dans le trou noir de la cheminée, le front barré d’une ride inquiète, hochant la tête d’un air de réfléchir, comme s’il pesait le pour et le contre de la demande de son fils. Enfin, il commença sans l’achever son geste habituel, sa main ouverte se balança un instant devant son menton ; il dit :

— Avec toi, au moins, on peut causer… Tu as du bon sens… Tu n’as pas une tête à l’évent, comme ton frère…

Il décrocha un regard du côté de sa bru, qui ne broncha pas.

— Voyons, écoute voir !… On ne se jette pas en avant, comme un écervelé, sans savoir ce qu’on fait… On réfléchit… On calcule… Elle n’a pas le sou, ta cousine… Elle n’a rien que la chemise qu’elle a sur le corps…

C’était un premier argument qui ne pouvait porter.

— Qu’est-ce que ça fait ? dit Gaspard. Le régent la prendrait bien comme ça !

— … Son père est mort, je n’en veux pas mal parler ; mais enfin, c’était un coureur, un aventurier… On n’a jamais pu savoir ce que c’était que sa mère… Tu vois bien qu’elle n’est pas une fille comme les nôtres… Elle n’est pas du pays… Les gens ne se trompent pas, quand ils l’appellent « l’Espagnole »… Elle ne peut pas travailler à la campagne : malgré sa bonne volonté, elle n’est pas faite pour notre vie…

Gaspard écoutait avec respect le chapelet de ces bonnes raisons ; comme son père se taisait, il répondit avec une tranquille obstination :

— C’est vrai qu’elle ne peut pas aller aux champs comme nous… Eh bien ! je travaillerai pour deux, avec le courage qu’elle me donnera !

— On dit que les mariages entre cousins germains ne réussissent pas…

— Oh ! ça,… c’est des on-dit !…

Le père Baudruz se gratta le menton, se balança sur sa chaise, regarda du côté de Julie toujours immobile et les yeux fuyants :

— Et puis… Et puis… ça n’est pas encore tout… Quand elle sera mariée avec le régent, elle s’en ira du village… et ça vaudra mieux pour nous, puisqu’elle tourne la tête à tout le monde !…

Des larmes montèrent aux yeux de Gaspard :

— Eh bien, déclara-t-il, si elle part, si on la donne à un autre… j’irai plutôt me jeter dans l’étang… Voilà !…

Il dit cela tranquillement, posément, d’une voix qui se mit à trembler vers la fin, avec une décision calme ; après quoi, il se tassa sur lui-même, le dos plié, comme s’il attendait des coups. Mais le père Baudruz ne pensait guère à se fâcher : il regardait son fils d’un air ahuri, comme quelqu’un qui vient de vous parler une langue étrangère. Au lieu d’être en colère, il était inquiet, comprenant vaguement que l’affaire ne s’arrangeait pas, qu’elle était beaucoup plus difficile qu’il ne l’aurait cru, qu’elle traînerait et se compliquerait comme un marché qui rate :

— Ces choses-là, fit-il, il y a des fous qui les disent… Mais toi, un garçon sensé… Qu’est-ce qui te passe donc par la tête ?…

Puis se tournant vers Julie, qui ne bougeait pas :

— Quelles sacrées histoires à dormir debout ils font tout autour de ce cotillon-là !… Ils veulent, ils ne veulent pas, comme si c’étaient eux les maîtres !… Quand j’arrange les choses, ils se rebiffent et parlent de casser les reins aux gens ou de se ficher à l’eau !… A-t-on jamais vu rien de pareil, dis ?… Peux-tu comprendre, toi ?…

Julie ne répondit que par un geste dédaigneux, haussant les épaules et plissant ses lèvres minces, avec un regard en l’air qui dut traverser le plafond pour aller piquer sa cousine. Le père Baudruz reprit, d’une voix plus grondeuse :

— Si ça continue, je renvoie la petite là-bas, d’où elle vient… Ceux qui la voudront pourront lui courir après… En attendant, je veux qu’on me foute la paix, et qu’on fasse ce que je dis…

Il se leva de sa chaise, croisa les bras sur sa poitrine, regarda un moment Gaspard comme pour lui inculquer sa volonté, et conclut :

— Je vais me coucher, moi !… Tâche voir de réfléchir, et ne fais pas le nigaud !

VIII

La nuit, qui porte conseil, n’en apporta aucun au père Baudruz ; et, le lendemain tout en s’occupant de ses affaires, il continua à rouler dans sa tête « l’histoire à dormir debout » dont il pressentait obscurément la gravité. Mais son esprit, retors dans les choses usuelles, demeurait ici sans ressources et battait en vain la campagne. Justement, il faisait un froid terrible. La neige grésillait sous les pas, comme du verre pilé. Sur un ciel d’un bleu intense, les collines de la Côte, la ligne lointaine du Jura, les pans déchirés des Alpes se dessinaient en blancheurs éblouissantes, et l’on eût dit que le soleil faisait sortir du froid de ces amoncellements de neige. Luisita, la figure violette, grelottait dans son fichu brun, un peu moins jolie que de coutume. En la voyant aller et venir dans la cour, avec des mouvements de chatte frileuse qui a peur de sortir, le père Baudruz songeait :

« Même le froid ne les arrête pas. Alors, qu’est-ce qu’ils feront au printemps ?… »

Car il avait l’habitude de prévoir l’avenir de très loin, en vrai paysan qui connaît la puissance du temps. Et il ne se doutait pas que la fin de « l’histoire » était proche ; qu’il n’aurait pas la peine d’aller trouver le régent pour l’empêcher de venir se faire casser les reins par le terrible Pierre ; et qu’au printemps, tout serait terminé. C’est souvent ainsi, dans la vie : on regarde loin devant soi, vers les surlendemains ignorés, et la Destinée est là, la main sur nous…

Le mardi matin, on s’aperçut que la Blanche était un peu malade. Le père Baudruz dit :

— On ne sait pas ce qu’a la jument : il faudra voir à la mener aujourd’hui chez le vétérinaire.

Il réfléchit, et ajouta :

— Pour éviter une autre course, on pourrait en même temps passer chez le tonnelier, voir s’il a remis la douve au grand ovale.

Pierre, aussitôt, proposa :

— J’irai, moi, si on veut.

Son père lui recommanda de se dépêcher :

— Surtout, sois rentré pour midi : on a de l’ouvrage, ce tantôt.

Le garçon marmonna quelque chose, et partit avec la bête.

À midi, il n’était pas rentré. On se mit à table sans lui. Tous pensèrent qu’il s’attardait avec des camarades, et qu’il ne reviendrait pas à jeun. La mine sombre de Julie exprimait bien cette crainte-là ; mais on évita d’en parler. Après le repas, chacun s’en alla à ses affaires : le père Baudruz monta au village avec sa bru, qui voulait se faire arranger une robe par la tailleuse. Gaspard resta seul avec sa cousine.

Il s’était bien promis de s’expliquer avec elle, à la première occasion ; mais, quoique l’occasion fût bonne, il n’osa pas en profiter, et il se contenta de parler de la pluie et du beau temps, comme s’il n’avait pas eu ce gros souci du régent qui lui rongeait le cœur ; puis il la quitta, pour s’occuper du bétail, au moment où elle se mettait à éplucher des pommes de terre, pour la soupe du soir. Vers le jour tombant, Pierre rentra enfin, à pied, ayant dû laisser en ville la Blanche plus malade qu’on ne le croyait. Il avait fait des stations dans toutes les auberges du chemin, car il avait la tête en feu, les yeux brillants, la langue épaisse. Saisi par la chaleur de la cuisine, il s’arrêta sur le seuil, distingua sa cousine dans la pénombre, et dit :

— Me voilà… C’est moi !

Elle leva les yeux sur lui, sans interrompre sa besogne. Il reprit, en faisant un pas :

— Alors, tu es seule ?

La jeune fille répondit, sans méfiance :

— Oui, ils sont tous sortis.

— Le père est au village ?

— Je crois qu’oui.

— Il est allé parler au régent ?

Ignorant les négociations ouvertes à ce sujet, Luisita ne comprit pas le sens de cette question.

— Je n’en sais rien, dit-elle.

Il se rapprocha d’elle, en ricanant :

— Ah ! tu n’en sais rien ?… Moi, je suis sûr que tu sais !

Elle haussa légèrement les épaules. Il continua :

— J’en suis sûr, je te dis !… Pardine !… Vous vous entendez tous… pour me mettre dedans… Tous… Le père, ma femme, Gaspard,… toi la première !… Vous croyez que je n’y vois goutte !… Pas si bête, moi, tu sais !… J’ai des yeux pour m’en servir… et c’est comme je l’ai dit au père : je ne veux pas…

Il frappa du pied sur le sol :

— … Je ne veux pas qu’on te donne au régent !…

Il élevait la voix, les yeux chargés de menaces, tout près d’elle, qui balbutia, en s’effrayant :

— Mais… je ne comprends pas… ce que tu veux dire !…

Il poursuivit, plus violemment :

— Ni au régent, ni à personne… À personne, entends-tu ?… À personne… parce que… parce que…

Sa langue pâteuse traînait sur les mots, qu’il répétait avec efforts :

— … Parce que… je te veux, pour moi !… Il avança sa lourde main vers Luisita qui, d’un bond, fut hors de portée, derrière la table où elle jeta ses pommes de terre et son couteau.

— Ah ! tu veux te sauver ?… Attends voir !… Attends !… Comme si on voulait te faire du mal !… Du mal !… Non, non… Je… Je…

Haletant, il la poursuivait, les mains tendues. Elle calcula qu’elle ne pouvait gagner la porte et l’ouvrir sans être atteinte : et elle tournait autour de la grande table carrée, affolée de sentir sur elle l’haleine brutale de son cousin, parfois effleurée par les grosses mains tâtonnantes, et frissonnant toute. Pierre répétait :

— Ah ! tu ne veux pas !… Si c’était… Si c’était le régent… ou Gaspard,… tu ne te sauverais pas… comme ça… Mais attends !… Attends voir… que je te tienne !…

Elle balbutiait en fuyant :

— Mais, mon cousin,… mais… mais… Furieux d’être déçu, Pierre, chaque fois qu’il ramenait à soi ses grosses mains vides comme s’il eût embrassé du vent, lui criait des injures.

Toujours plus vite, excité par sa chasse, il tournait derrière elle. Éperdue, Luisita cria :

— Au secours ! Au secours !…

Ses forces la trahissaient, elle défaillait de peur : la lourde main s’abattit sur sa nuque, l’haleine avinée souffla dans sa bouche, tandis qu’elle raidissait ses membres frêles.

Et Gaspard apparut sur le seuil.

Au bruit de la porte qui s’ouvrait, Pierre lâcha sa proie : dans le demi-jour de la cuisine, il vit son frère pâle, les poings serrés, les lèvres crispées, s’avancer contre lui ; il gronda :

— Toi, d’abord,… toi,… mêle-toi de tes affaires !… Ou…

— Ou ? demanda Gaspard en avançant toujours.

Un instant, ils restèrent en face l’un de l’autre, à se défier de leurs yeux chargés de haine. Puis Gaspard, le plus sage, et qui n’était pas ivre, essaya de parler :

— N’as-tu pas honte ?… Toi !… Toi qui es marié !… qui vas avoir un enfant !…

Pierre répondit, sourdement :

— Tout ça m’est égal… Je la veux !…

— Bandit ! cria Gaspard.

Et Pierre, hors de lui :

— Je la veux… Je l’aurai…

— Jamais de la vie !… Je la défendrai !

— Toi ?… Ah ! mais !…

Alors, il se passa quelque chose de terrible, et si vite, que Luisita qui tremblait dans un coin ne put jamais raconter comment c’était arrivé. Elle vit Pierre se pencher sur la table, lever sa main où brillait une lame, et l’abattre sur Gaspard, qui tomba comme une masse, sans un cri…

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… Deux heures plus tard, les gendarmes vinrent chercher Pierre. Il n’avait pas fait un mouvement depuis que son frère était mort, et se laissa emmener sans plus résister qu’un mouton, les jambes molles, le corps vacillant. Et puis, il y eut l’enquête, les constatations, les interrogatoires, l’autopsie, toutes sortes de formalités qui n’en finissaient pas.

Le lendemain de l’enterrement de Gaspard, on s’aperçut que Luisita avait disparu. Personne ne s’en inquiéta. Pendant longtemps, on n’entendit plus parler d’elle. Quelques années plus tard seulement, le régent, qui s’était marié, trouva son nom dans un journal étranger : elle était au loin, dans une grande ville, où des hommes se tuaient pour elle.

Paris, février-mars 1900.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en janvier 2017.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Nouvelles Vaudoises Luisita par Édouard Rod, Lausanne, Payot 1903. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page utilise le détail d’un Montage de deux photos prises depuis les Abbesses à Échandens, de Philoude le 22.06.2008 (Wikimédia).

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