Édouard Rod

L’AUTOPSIE DU DOCTEUR Z***

suivi de :
Albert Roulier
LA GRANDE DÉCOUVERTE DU SAVANT ISOBARD

1884 et 1938

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

L’AUTOPSIE DU DOCTEUR Z***. 3

LA GRANDE DÉCOUVERTE DU SAVANT ISOBARD.. 27

Ce livre numérique. 33

 

L’AUTOPSIE DU DOCTEUR Z***

Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,

Je crois qu’après la mort, quand l’union s’achève,

L’âme retrouve alors la vue et la clarté,

Et que, jugeant son œuvre avec sérénité,

Comprenant sans obstacle et s’expliquant sans peine,

Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine,

Se mesure au vrai poids, connaît visiblement

Que le souffle était faux par le faux instrument,

N’était ni glorieux ni vil, n’étant pas libre ;

Que le corps seulement empêchait l’équilibre ;

Et, calme, elle reprend, dans l’idéal bonheur,

La sainte égalité des esprits du Seigneur.

Alfred de Vigny La Flûte

On se rappelle peut-être encore, dans le monde scientifique, le bruit que firent, il y a une trentaine d’années, les découvertes du docteur Z***, qui d’ailleurs eurent le sort de beaucoup de découvertes et furent universellement niées. Au moment où il se décida enfin à publier le résultat de ses patientes recherches, le docteur Z*** habitait Bordeaux, et jouissait d’une renommée de bon praticien. La brochure dont il fit les frais : Observations sur quelques phénomènes de l’existence cérébrale, souleva un « tollé » général, et lui enleva peu à peu toute sa clientèle. Il faut dire aussi que cette brochure – un in-octavo d’environ cent-vingt pages, – bouleversait toutes les notions reçues, menaçant à la fois, par ses conséquences indirectes, la science, la morale et la religion. En effet, le physiologiste prétendait que la vie du cerveau ne s’éteint pas en même temps que celle du corps, qu’au contraire, elle continue pendant une période qui varie de sept à dix jours après le dernier soupir (sauf, bien entendu, dans les cas où le cerveau a été lui-même directement attaqué par la maladie, comme dans les méningites, encéphalites, paralysie générale, ramollissement, ataxie, etc.). Il allait plus loin : il affirmait que, tandis que pendant la vie les cellules cérébrales consumées par la pensée se reforment sans cesse, elles sont irrévocablement détruites après la mort : de sorte que le cerveau, encore intact et en pleine activité au moment où le cœur cesse de battre, quoique déjà dégagé de la sensation par l’usure ou la faiblesse des centres nerveux inférieurs, s’élimine peu à peu dans ce suprême travail.

Aussi bon mécanicien qu’il était excellent chimiste, le docteur Z*** construisit lui-même un appareil – qui, autant que je m’en souviens, ressemblait un peu à l’instrument qu’on inventa depuis et qu’on nomma « photophone » – avec lequel il pouvait, quatre ou cinq jours encore après le décès, suivre le jeu des cerveaux en pleine décomposition. Il détruisit cet instrument, comme il brûla ses observations, en voyant qu’on lui refusait toute créance, que les plus indulgents le traitaient de fou et les autres de charlatan. Rien ne reste donc de ses grands travaux, et, quand la science aura enfin déchiffré l’énigme de la mort, nul ne pourra savoir si l’obscur praticien de Bordeaux était un précurseur ou un faiseur de dupes. Pour moi, qui l’ai connu, qui l’ai vu travailler, qui ai écouté bien des fois, dans son laboratoire, ses causeries toutes pleines d’aperçus lumineux, ses raisonnements partis de la plus minutieuse observation pour s’élever jusqu’à ces hauteurs où la pensée peut enfin se dégager de la tyrannie du fait, ses déductions dont tous les anneaux étaient enchaînés par la logique la plus sévère, – pour moi, je l’ai toujours regardé comme un de ces phares que l’ignorance et la bêtise humaines se plaisent trop souvent à éteindre, par crainte de voir s’illuminer les ténèbres de leur routine.

Je n’entends point m’étendre ici sur les théories du docteur Z***, ni raconter son histoire personnelle, – qui pourtant serait instructive : il convient, je crois, de le laisser dans l’obscurité où la fatalité le relégua, – et à laquelle il se résigna sans peine. Mais il lui fut donné, une fois, de lire avec une absolue clarté dans cette dernière période de la vie que lui seul a connue, – et je veux rappeler les circonstances de ce cas étrange :

Un armateur de Bordeaux, d’origine hollandaise, M. van Gelt, se suicida vers 1854. Sa famille prit tant de précautions pour cacher ce funeste événement, que des bruits malveillants ne tardèrent pas à circuler dans le public, où M. van Gelt était fort estimé : les secrets de sa vie intime, qui avaient transpiré depuis longtemps, donnaient à ces commérages une certaine consistance. La famille elle-même dut demander une enquête, et le docteur Z***, alors encore en vogue, fut chargé de l’autopsie. Il communiqua ses observations chirurgicales à la justice, mais il garda pour lui toute la psychologie du mort, qu’il avait lue comme dans un livre dans le cerveau à peine assoupi. L’armateur van Gelt était évidemment un homme de haute intelligence et de grand cœur : aussi, ses idées posthumes présentaient-elles un caractère de supériorité que le docteur Z*** n’avait jamais rencontré. Il collationna ses notes avec amour, en leur conservant leur forme personnelle. Le jour où il me les communiqua – lisant son manuscrit comme un auteur vous lit un chapitre de roman, – je restai stupéfait : le mort « vivait », pour ainsi dire, devant moi, sa vie étrange de cadavre. Je suppliai mon ami de me donner un double de son cahier. Il y consentit, – sous la réserve expresse que je ne le publierais pas avant qu’il ait publié le grand ouvrage dont ses « observations » n’étaient que la préface. J’ai dit quel avait été le sort de ses écrits. Il est mort lui-même : je puis donc me regarder comme délié de ma parole et livrer au public ce curieux document, qui, si je ne me trompe, jettera un jour nouveau sur les mystères jusqu’à présent insondés de l’éternité. Le seul changement que je me permette d’y introduire, et qui m’a paru nécessaire à l’intelligence de l’écrit, porte sur l’ordre des faits : j’ai réuni dans les premières pages les détails relatifs aux circonstances du suicide, qui, dans les notes, se trouvaient dispersés comme au hasard du souvenir.

 

... J’avais épuisé ce qu’on est convenu d’appeler le calice de la souffrance : depuis quelque temps, les catastrophes se superposaient sur moi comme de lourdes pierres sur un homme qu’on murerait vivant, le malheur me poursuivait avec une ténacité presque incroyable à force d’être féroce. D’abord, ce fut mon fils unique, un garçon de vingt-six ans, qui s’enfuit avec une créature, après m’avoir « volé » comme un caissier infidèle. Puis, ma fille mourut d’une fièvre typhoïde au moment où j’allais la fiancer à un jeune homme qu’elle aimait. Peu de temps après, je découvris que ma seconde femme – que j’avais épousée sans dot, par amour, moi, vieillard, – me trompait avec un de mes neveux, auquel j’avais fait une situation dans ma maison, que je regardais, hélas ! comme un second fils : rendu lâche par cet amour presque sénile, presque ridicule, dont les racines étouffaient mon courage, j’acceptai avec des tortures intérieures mon rôle de mari trompé, mendiant à la misérable le rebut de ses tendresses, m’ingéniant à cacher une blessure qui s’élargissait chaque jour. Abattu par tant d’émotions, je me trouvai peu bien. Je consultai : le médecin reconnut que mon état morbide était causé par les premiers symptômes d’une affection cancéreuse à l’estomac. Enfin, à la suite d’un sinistre qui coïncidait fatalement à une crise financière à Lyon, je vis arriver le moment où je ne pourrais plus faire face à mes échéances. À soixante-deux ans, à la fin d’une carrière honorable, après avoir travaillé et fait le bien, je me trouvais donc entouré d’affections mensongères, trompé, malade et pauvre.

Parmi le peu d’idées qui pouvaient encore germer dans mon cerveau labouré comme par des serres d’oiseaux de proie, il se glissa une comparaison entre mon sort et celui de Job. Et je me trouvai plus malheureux que le patriarche : il avait Dieu ; moi, pendant mon existence surmenée, je ne m’étais point occupé des choses surnaturelles, qui m’inspiraient une insurmontable méfiance et même un peu de ce dégoût que les hommes d’action ont pour les rêveries des contemplatifs. À cette heure, arraché à toute activité, forcé à d’amers retours sur moi-même, rêvant pour la première fois peut-être de ma vie, et rêvant devant ma douleur, je me pris à désirer la foi, que les malheureux regardent comme la panacée suprême. Mais, pour l’acquérir, il aurait fallu du temps ; et puis, parviendrais-je jamais à vaincre mon scepticisme enraciné ? le besoin de vérité inné en moi ne triompherait-il pas toujours des suggestions de mon sentimentalisme ? Certainement, malgré mes efforts, des doutes subsisteraient en moi, empoisonnant les consolations du prêtre. Cet asile m’était donc refusé. Il m’en restait un autre, plus sûr : la mort ; je l’acceptai.

La crainte de la faillite vainquit mes dernières hésitations. En d’autres temps, j’aurais tendu mes muscles, raidi ma volonté, lutté jusqu’à la défaite finale. Mais je me sentais paralysé par une lassitude définitive, comme un naufragé dont les membres s’alourdissent, qui perd les sens et s’abandonne. Je n’attendis même pas que la certitude de mon désastre fut absolue : la probabilité me suffît, et j’achetai un revolver américain.

… Je rentrai chez moi, je m’enfermai dans mon cabinet de travail ; et là, tout en promenant les yeux sur ces cartons remplis de papiers où stagnait mon activité entière, sur les vieux meubles curieusement travaillés dont j’aimais à m’entourer, sur les quelques tableaux de prix appendus aux murailles, je rêvai longuement. Ma vie repassa devant moi par images dont les couleurs chantaient des symphonies étranges : je me mis à remonter le cours du temps en m’arrêtant à des dates inoubliables ; j’arrivai à ces lointaines années de jeunesse où je bataillais furieusement pour vivre, le cœur gonflé d’ambitions démesurées, tourmenté par des appétits irrassasiés ; et je m’y reposai avec délices, tandis que certains détails charmants émergeaient peu à peu de la teinte monotone du passé, pareils à des trouées de lumière dans le brouillard. Un souvenir entre tous les autres me poursuivit longtemps, et me faisait sourire : c’était au mois de mai ; j’avais quitté la mansarde obscure de la rue des Jeûneurs où je rentrais après mes longues journées de travail ; je me promenais dans les bois de Meudon avec ma première maîtresse, – une modiste blonde, svelte, rieuse, qui m’aimait comme je l’aimais, sans arrière-pensée, sans idées de lendemain, pour le plaisir que nous nous donnions l’un à l’autre. Nous avions un peu d’argent, et nous buvions du lait chaud dans une ferme. Tout à coup, elle fit un mouvement, le lait se répandit sur sa belle robe des dimanches. Elle fut consternée. Nous étions cachés par des touffes d’arbres : je l’embrassai longuement, elle oublia son chagrin. Elle s’appelait Marguerite. Il y avait des fleurs partout…

… La pendule, sonnant minuit, me tira de ma rêverie : les intervalles entre chaque coup me semblaient longs ; le timbre, cuivré, sonore, était lugubre. Je compris que cette heure avait réellement quelque chose de solennel ; en l’entendant tomber dans le lourd silence de ma dernière nuit, je m’expliquai pourquoi on la désignait pour le crime. Et je me dis qu’il fallait en finir. Aussi bien, je n’avais plus rien à faire : ni testament, puisque ma succession se bouclerait probablement par un déficit, ni lettres, puisque ceux que j’aimais ne m’aimaient pas et apprendraient ma mort d’un œil sec. J’écrivis seulement sur une grande feuille de papier que je mis en évidence :

 

« Aujourd’hui, 26 juin 1854, je me suis donné la mort. »

 

Et je signai. Comme minuit venait à peine de sonner, j’avais eu, pour mettre la date, une légère hésitation.

(Cette feuille de papier, égarée d’abord, fut retrouvée par l’enquête judiciaire, quelques jours après que le docteur Z*** m’eut communiqué ses notes, et leva tous les doutes sur la fin de M. van Gelt.)

Ma décision était bien prise ; je conservais tout mon calme, mais il me semblait que j’agissais dans un rêve, que rien de ce qui se passait n’était définitif, que je m’éveillerais tout à coup avec des horizons nouveaux devant moi, comme dans une splendide aurore, – et sans avoir pour cela besoin d’agir. Alors, je me renfonçais dans mon fauteuil, les yeux attachés sur l’arme dont le canon reluisait aux feux de la lampe, m’hypnotisant. Une grande torpeur m’envahissait. Des visions de plus en plus vagues flottaient devant moi et par moments me faisaient sourire. J’aurais voulu rester éternellement ainsi, laissant couler le temps sans perdre la conscience de sa durée et pourtant sans plus sentir, sans plus penser… Puis, tout à coup, le souvenir de la résolution qu’il fallait exécuter me revint, la réalité me reprit : je me secouai comme un homme prêt à s’endormir qui se rappelle soudain une affaire négligée, et, d’un effort, chasse le sommeil.

Ce fut presque machinalement que j’ouvris ma redingote, mon gilet, ma chemise. Je cherchai la place du cœur, qui se mit à battre avec violence sous ma main, comme pour affirmer, par ses coups précipités, sa force de vivre. En même temps, je sentais un froid glacial courir dans mes os : je crois que mes dents claquèrent ; pourtant, mon front était inondé de sueur. Je fis des gestes d’angoisse : je souffrais comme un malade auquel on va faire une douloureuse opération, qui a peur et qui veut quand même, et qui repousse le chirurgien en lui criant : faites donc !… Cependant, la volonté triompha des dernières révoltes de l’instinct, dans une lutte suprême, si rapide et si passionnée qu’elle me parut un spasme : je pus prendre le revolver, dont la crosse d’ivoire me brûlait la main. Je plaçai la bouche un peu au-dessus de l’endroit où mon cœur bondissait, en ayant soin de ménager quelque espace entre ma chair et le canon de l’arme, qui tremblait tellement que je dus l’assurer à l’aide de la main gauche. Enfin, dans un frémissement de tout mon être, dominé par une terreur épouvantable de l’inconnu dressé devant moi, repris soudain par des désirs de vivre poignants comme des remords et par des regrets plus aigus eux-mêmes que toutes les douleurs, – je pressai la gâchette. Vraiment, je crois que ma volonté, à cet instant précis, était annihilée, – consumée qu’elle avait été par son dernier effort : les nerfs abandonnés exécutaient simplement d’eux-mêmes un mouvement commencé. Je sentis une douleur atroce, mais ne perdis pas connaissance : sans doute, je n’avais fait que me casser une côte ; c’était à recommencer. Mais j’étais pris d’une sorte de délire : machinalement, je pressai encore deux fois la détente, sans entendre le bruit des détonations. Le dernier coup frappa juste, car je sentis mon cœur qui cessait de battre, mon sang qui s’arrêtait dans mes veines et une grande raideur qui étirait mes membres, comme la main d’un géant invisible…

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Je suis mort, je n’en puis douter. Alors, par quel miracle la Pensée et la Sensation s’obstinent-elles à subsister en moi ? Mes yeux ne voient plus, et j’ai la vision merveilleusement précise de ce qui m’entoure ; mes oreilles n’entendent plus, et les moindres bruits – le bourdonnement d’un papillon de nuit resté dans la chambre, les lointains murmures du dehors, le crépitement de la lampe qui va s’éteindre – me semblent répercutés en moi-même comme par un écho très clair, mes membres sont déjà raides, et je sens, à peine adoucie par un tapis épais, la dureté du parquet sur lequel j’ai glissé ; je perçois jusqu’à l’odeur de poudre qui remplit la pièce. J’analyse ma situation avec une lucidité supérieure à celle que j’ai jamais déployée. « Sans doute, me dis-je, cet état ne va pas se prolonger : mes pensées s’arrêteront peu à peu, comme mes membres se glacent et se raidissent (cette double sensation de froid et de raideur m’est excessivement pénible) ; et tout mon être s’endormira dans le bon repos final. » Même il me revient à la mémoire – car mes facultés continuent leur jeu comme tout à l’heure, mieux peut-être – que j’ai entendu exposer, dans une conférence, les effets de l’empoisonnement par le curare : et je pense qu’il se produit en moi un phénomène de même nature, que je ne mourrai pas d’un seul coup, qu’il faut patienter…

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Mais non ! Aucune diminution appréciable dans mes souffrances physiques, pas le plus léger trouble dans mes raisonnements ; et ce froid, ce froid terrible qui me glace jusqu’à la moelle sans que je puisse même grelotter comme jadis, lorsque j’étais jeune et couchais dans une chambre sans feu !… Et voilà qu’à ces douleurs précises une poignante inquiétude vient s’ajouter : si c’était là cette immortalité de l’âme dont on parle ? S’il fallait rester ainsi pendant le cycle des âges éternels, à la fois mort et vivant, la Pensée persistant dans le corps raide et froid, et qui se décomposerait ?… Qui sait ? peut-être que Dieu existe, peut-être que c’est là la dernière torture qu’il nous inflige, peut-être punit-il ainsi ceux qui n’ont pas su l’entrevoir dans son infini ou qui ont transgressé ses lois mystérieuses ?… Y a-t-il des prières qui pourraient le toucher ?…

Les minutes et les heures tombent avec une indicible lenteur : je me mets à songer aux cataleptiques qu’on enterre vivants, qui se réveillent dans la tombe avec des hurlements que la terre étouffe, et se rongent les poings, et se convulsent dans les affres de l’asphyxie. Si, par suite d’une lésion étrange, comme il ne s’en est jamais produit, que la chirurgie ne soupçonne même pas, – si j’étais seulement en catalepsie ? Si j’allais me réveiller dans trois, quatre, huit jours, et hurler dans le silence de la terre, et me convulser avec un poids immuable sur la poitrine ?… Mais non, c’est impossible : je suis mort, je suis bien mort. Le corps humain est soumis à des lois précises, on l’a démonté pièce à pièce comme une machine dont on connaît les moindres rouages : or, j’ai senti la balle passer dans mon cœur ; donc, je n’ai plus rien à craindre : mes idées vont se calmer peu à peu, le silence va se faire en moi. Mon état actuel est logique : sans doute tous les morts l’ont connu, tous ont éprouvé les mêmes angoisses, – et tous se sont apaisés comme je m’apaiserai…

… Cependant, le petit jour commence à poindre en des lueurs blafardes qui traînent sur moi. Des bruits se font dans la rue, qui me parviennent comme au travers d’une épaisse paroi. Encore quelques instants, et mon valet de chambre, habitué à m’éveiller de bonne heure, viendra frapper à la porte ; ne recevant pas de réponse, il entrera… C’est un brave homme, qui me sert depuis dix ans. J’ai été bon pour lui, en plusieurs circonstances : il me regrettera peut-être… Puis, ma femme entrera à son tour, et mon neveu… Et je sens un frisson passer en moi à l’idée que je pourrai tout à l’heure mesurer irrévocablement leur affection…

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On frappe à la porte : depuis dix ans, les mêmes coups étaient frappés chaque matin, et c’était ma voix qui répondait… Comme la réponse ne vient pas, on frappe de nouveau, plus fort… La porte s’ouvre…

… Jean devient aussi pâle que je dois l’être, étouffe un cri, fait un mouvement pour sortir, hésite sur le seuil, rentre et ferme la porte avec précautions… Il s’approche de moi, met la main sur mon cœur, écoute… Il me porte sur mon lit. Pourquoi me regarde-t-il d’un air si effrayé ? Pourquoi me tourne-t-il contre le mur ? Je le vois quand même, puisque mes facultés sont en quelque sorte dégagées de mes sens, puisque je vis une vie supérieure et indépendante, puisque ma vision est plus vaste malgré la fixité de mes yeux…

Que va-t-il faire ?…

Il s’approche de mon secrétaire, auquel j’ai laissé la clef… Il l’ouvre… Il fouille dans les tiroirs, s’acharne à faire jouer un secret qu’il ne connaît pas, compte l’argent… J’entends le bruit sec des louis dans sa main… Et, le vol accompli, quoique ses jambes flageolent, quoique ses dents claquent encore d’épouvante, tout défait, il s’élance hors de la chambre en appelant au secours… On dira : « Ce domestique était bien attaché à son maître, bien fidèle, on n’en trouve plus de pareils aujourd’hui… »

… Après tout, c’est un pauvre homme. Il n’aurait jamais eu le courage de me voler vivant, peut-être pas l’idée ; et pourtant, la vue de mon cadavre l’épouvantait plus que la justice, à laquelle il ne songeait point. Il faut donc qu’il ait été poussé par un motif bien puissant : sans doute, il a deviné tout de suite les causes de mon suicide, il a été frappé par l’intelligence nette et subite de sa situation : il n’est plus jeune, il avait compté rester à mon service jusqu’à ce que je lui fisse une petite rente, ou, si je mourais avant lui, qu’il serait porté sur mon testament ; au lieu de cela, c’est le hasard des places qui recommence, tout l’arrangement paisible de sa vie est troublé… Et puis, qui sait par quelle école précédente il a passé, qui sait les circonstances qui l’ont rendu mauvais ou défiant ? des jours sans pain ont peut-être développé en lui des appétits plus forts que la conscience, qui tôt ou tard devaient le plier à leur irrésistible domination. Il a vécu dix ans à côté de moi, sans que je me sois jamais informé de sa vie : peut-être qu’il a été abandonné tout enfant ; ou bien son père le battait sans raison, ou sa mère ne l’aimait pas… Et puis, après tout, je n’ai plus besoin de l’argent qu’il m’a pris. Il me faut un effort de mémoire pour me rappeler que j’ai travaillé toute ma vie pour en gagner, que je me suis tué parce que j’allais en manquer, que d’autres se tuent pour la même raison et vivent comme j’ai vécu… Il y a deux jours, si j’avais trouvé dans la conduite de Jean la moindre irrégularité, je l’aurais chassé, sans hésitation ; pour le plus léger délit, je l’aurais impitoyablement traîné devant les tribunaux, parce que j’étais rigide, et de ceux qui regardent comme un devoir pour les honnêtes gens de poursuivre le mal. À présent, je voudrais pouvoir me lever pour dire à cet homme, dont la conscience est sans doute en tourments, que je lui pardonne. C’est sans doute le détachement qui commence ; ou peut-être les choses m’apparaissent-elles sous un autre jour ?…

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Ma femme entre dans la chambre, elle dit :

— Laissez-moi seule !…

Nous voilà face à face, le bourreau et la victime. Et la mort a interverti les rôles : c’est elle qui souffre, maintenant ; je vois passer sur son visage les traces de ses émotions ou de ses remords ; c’est moi qui suis placide et tranquille. Elle s’approche de moi, lentement, comme fascinée ; elle ferme mes yeux, dont la fixité la gênait sans doute ; puis elle recule… Je ne connaîtrai jamais ses pensées.

Peut-être, moi qui voulais son bonheur, l’ai-je rendue malheureuse. Je me rappelle comme elle était triste avant le mariage ; et cela ne m’inquiétait pas ; je me disais : « C’est l’inconnu de sa vie nouvelle qui la trouble… » Ses parents la forçaient, j’en suis sûr. Elle en aimait peut-être un autre, avec la chasteté toute-puissante du premier amour, et j’ai sans doute blessé ses délicatesses de vierge comme je renversais ses rêves de jeune fille. Elle a dû me maudire…

Elle se rapproche de moi, toute pâle. Elle touche ma main. Elle recule de nouveau avec un mouvement de crainte, comme si cette main glacée la brûlait…

Je ne me fais pourtant nul reproche, car j’ai agi comme les autres hommes : l’égoïsme m’aveuglait, j’ai cru donner le bonheur en le prenant ; c’est là une illusion commune. Elle a souffert par moi : qu’importe ? Il ne reste rien de ses larmes, pas plus qu’il ne subsistera quelque chose de ses regrets. Moi aussi, j’ai pleuré pour elle : déjà je m’en souviens à peine ; et qui le sait ?…

La porte s’ouvre de nouveau : c’est mon neveu.

Il s’arrête à quelques pas d’elle, il vient plus près. Tous deux sont graves… Je n’ai jamais calculé leurs luttes, je ne me suis pas dit que leur faute leur avait sans doute coûté bien cher, qu’ils s’aimaient et se rendaient compte de ce qu’ils appelaient leur infamie, mais que l’amour triomphe de tout selon la loi de la nature : que de choses que les vivants trouvent monstrueuses leur paraîtraient naturelles, si les passions du moment ne les aveuglaient pas !…

Cependant, elle appuie sa tête sur son épaule, avec ce mouvement gracieux de la femme qui demande protection ; et la gorge pleine de sanglots, elle dit :

— Il était pourtant bien bon !…

… Ai-je été bon ? Je ne le crois pas. Je ne valais ni plus, ni moins que qui que ce fût, la règle qui mesurait mes actions était la règle communément appliquée. J’ai donné à des mendiants et j’ai laissé mourir de faim des pauvres ; selon le caprice des circonstances, j’ai senti mon cœur prêt à fondre à la pitié ou plus dur que les pierres ; j’ai respecté les lois, mais je me servais aussi d’elles pour la défense de mes intérêts ; entre deux partis, j’ai toujours choisi celui auquel j’étais le plus fortement déterminé par des motifs qui tyrannisaient ma volonté. En somme, à présent que je puis juger ma vie dans son ensemble, je ne regrette rien de ce que j’ai fait et ne voudrais point avoir fait autre chose ; et pourtant, mon activité m’apparaît comme bornée, inutile et fatale.

… Après un silence, il répond :

— C’était un vrai père pour moi !

… Je me trompais donc sur son compte. Je le croyais ingrat : il a été malheureux. Elle reprend :

— Mon Dieu, que nous sommes coupables !

Et ils restent honteux devant moi ; puis, elle se jette en pleurant dans ses bras…

Ah ! je voudrais me lever et leur dire : « Aimez-vous ! aimez-vous ! non certes pour la jouissance de l’amour, qui n’en vaut pas la peine, mais parce qu’il ne vaut pas la peine non plus de lutter contre ses désirs ! » Ils sont jeunes, ils sont beaux, le sang fermente dans leurs veines : de quel droit, moi, vieillard, qui avais eu déjà ma part de joies, voulais-je les séparer ?…

… Les heures marchent. Il me semble qu’une modification s’est produite dans mon état : je n’éprouve plus aucune douleur physique, la sensation de froid a disparu, je crois même que je jouis d’être étendu, comme après de lourdes fatigues, et les idées qui continuent à passer en moi ne me troublent plus.

Des gens viennent : des amis d’autrefois, qui me regrettent ; l’un d’eux, mon plus vieux camarade, est resté longtemps assis à mon chevet, sans rien dire, secouant la tête de temps en temps ; sans doute, il pensait que ce serait bientôt son tour, et il craignait. Les indifférents se sont composé à la porte, en tirant la sonnette, des visages consternés qu’ils poseront en mettant leur chapeau. Les employés de la maison ont défilé l’un après l’autre, serrés dans des redingotes râpées et pauvrement gantés : on leur parlait d’un coup d’apoplexie ; ils semblaient inquiets. Des cierges brûlent ; une bonne sœur, à mon chevet, marmotte des prières qu’elle interrompt d’un air maussade chaque fois qu’il arrive quelqu’un… Je me rappelle qu’autrefois, dans mes promenades, il m’arrivait de voir tourbillonner des essaims de moucherons : ils volaient dans tous les sens, pareils à des grains de poussière, et je ne savais s’ils poursuivaient un but commun ou si le hasard seul combinait leurs mouvements. Vraiment, il en est de même pour tant d’allées et de venues, pour ces inquiétudes contradictoires que je lis sur tous les visages, pour la chaleur des mains qui touchent craintivement les miennes et me laissent comme une vague impression de fièvre. Le visage humain ne me frappe déjà plus que comme une réminiscence lointaine ; les êtres qui passent autour de moi me semblent des ombres qui se meuvent dans un brouillard. Quand je compare leur agitation à mon immobilité, le bruit de leurs pas qu’ils étouffent comme s’ils craignaient de m’éveiller et le murmure de leurs voix à mon silence, l’animation de leurs yeux à la fixité des miens sous mes paupières à jamais baissées, – je me demande où est la réalité de l’existence. Entre leur état et le mien, entre l’être et le non-être, n’y a-t-il donc qu’une si imperceptible nuance ? Je contemple la vie comme le voyageur qui vient de passer d’une montagne à une autre regarde derrière lui : il a marché longtemps, ses pieds se sont déchirés à des pierres aiguës, il a hésité devant bien des obstacles ; et maintenant, les torrents qui lui barraient la route marquent à peine à ses pieds de fines lignes blanches, les rochers qui se dressaient devant lui sont des points noirs, il ne retrouve plus les précipices où il a failli rouler, et l’espace parcouru lui semble si peu de chose, qu’il croirait toucher du doigt la montagne voisine. Puis, les ombres du soir montent, tout se noie et disparaît dans une teinte uniforme, l’espace n’existe plus.

La nuit vient. Ma femme a voulu me veiller, avec la bonne sœur. Toutes deux se sont endormies. Aux efforts de leur respiration, j’entends que des pensées pénibles, mal assoupies, ou des rêves lourds, les poursuivent. L’idée de leurs actions, que dans leur conscience imparfaite elles jugent mauvaises, les trouble encore ; et aussi le souci des choses qu’elles croient importantes. Dans mon sommeil qui vaut mieux que le leur et n’a point de cauchemar, rien de semblable ne se passe en moi ; des soucis oubliés il ne me reste que l’indifférence, et je comprends l’irresponsabilité…

… Par moments, mon cerveau s’arrête : je ne pense plus…

… Le second jour commence. J’ai la vision moins nette des choses qui m’entourent : les points d’or des cierges pâlissent ; les bruits s’étouffent : et cette sensation de l’aveuglement et de la surdité qui m’envahissent, au lieu d’être pénible, est pleine de charme.

Mon fils est arrivé : il est tombé sur une chaise au pied de mon lit, sans parler. Je ne sais ni d’où il vient, ni comment la nouvelle de ma mort lui est arrivée : peut-être l’a-t-il apprise par un journal lu dans quelque café. Je n’ai d’ailleurs aucune curiosité sur son compte, quoique je le juge aussi bien autrement : au lieu de laisser sa jeunesse se développer, je l’ai comprimée, voulant qu’il travaillât comme j’avais travaillé, sans tenir compte de la différence des situations, « par principe », comme je disais ; je l’ai contrarié dans ses goûts, jusqu’à l’empêcher de poursuivre la carrière de sa préférence ; dès son enfance, je lui mesurais parcimonieusement ses plaisirs, sous prétexte de le dresser à la vie avare de joies. Est-il donc étonnant que sa jeunesse ait éclaté ?… Il n’avait en somme nulle raison de m’aimer, et il me pleure ; sa conduite est le résultat fatal de circonstances dont il n’est point coupable, et il la déplore : c’est l’illogisme de toute pensée que la vie écrase. Tandis que de vains remords le tourmentent, je le comprends et je l’absous ; à vrai dire, sans m’affliger de son affliction, sans sympathiser avec sa peine imméritée, sans que ma quiescence soit en rien troublée par sa douleur : car les afflictions se refroidissent en même temps que le sang. Avec la suprême intelligence des choses que je sens en moi, je sens aussi la suprême indifférence. De même que j’ai échappé aux lois de la morale humaine, dont je comprends enfin la relativité, j’ai fui la tyrannie du cœur : je n’ai pas plus de haine pour ceux qui m’ont fait souffrir que de reconnaissance pour ceux qui m’ont aimé. Les heures bonnes ou mauvaises que je dois au commerce des hommes sont maintenant trop loin pour que je puisse distinguer entre elles. Chaque jour, dans la vie, n’éprouve-t-on pas de même des sensations agréables ou pénibles dont on ne garde aucun souvenir ? Personne, par exemple, ne songera plusieurs jours de suite au plaisir qu’il a eu dans un bain parfumé, ou dans un bon repas, ou en entrant dans une chambre chaude après avoir souffert du froid, – pas plus qu’à la douleur que lui a causée une piqûre d’épingle ou au coup qu’il s’est donné contre une porte. Eh bien, mes grandes joies et mes grandes douleurs, celles qui m’ont fait errer par les rues avec la poitrine près d’éclater, celles qui m’ont fait pleurer à l’âge d’homme comme pleure un enfant, tout cela est aussi lointain, aussi effacé, aussi perdu que ces mille impressions fuyantes que chaque journée emporte et remplace. Comment donc la moindre rancune contre ceux qui m’ont affligé pourrait-elle subsister en moi, puisque la peine est passée ? et comment la moindre affection, puisque le souvenir des êtres n’éveille plus rien en moi ?…

… Mon fils et ma femme se sont toujours détestés. Ce matin, quelques heures avant l’enterrement, ils semblaient réconciliés par leur deuil et leurs remords communs : ils pleuraient ensemble. Mais la crise de désespoir passée, ils se mettent à parler de choses ordinaires, de moi, et tout à coup, sur un mot échappé à ma femme, la dispute éclate. Ils s’accusent réciproquement de ma mort :

— C’est vous qui l’avez tué !

Et j’apprends ainsi, sur tous deux, des détails nouveaux : de mon vivant, par une sorte de complicité tacite, ils fermaient les yeux sur leurs fautes respectives, s’entr’aidant au besoin, malgré leur inimitié moins forte que leur intérêt. À présent, l’ennemi commun n’est plus là : ils peuvent se déchirer à leur aise. Ils étalent devant moi leurs actions malpropres : comment ont commencé les amours adultères, par quels procédés de dissimulation ils se sont tenus longtemps cachés :

— Votre femme de chambre savait tout ; à quel prix avez-vous acheté son silence ?…

J’apprends que le vol de mon fils n’est pas le seul qu’il ait commis chez moi ; que, lorsqu’il est entré dans cette voie, il y était poussé par une longue série de fautes déshonorantes :

— N’est-ce pas moi qui ai payé votre premier faux ?… Vous ne me demandiez pas alors où je prenais l’argent !…

J’apprends aussi mes défauts : j’étais trop exigeant pour la vie de tous les jours ; je grondais mal à propos pour des choses sans importance, j’avais des manies ridicules, des manies de vieillard dont ma femme se moquait, j’effrayais autour de moi par ma sévérité, que sais-je encore ? Tout cela était peut-être vrai. – Mais qu’importe ?

La querelle continue, quoique l’heure approche où l’on va venir chercher mon corps. Je les connais à présent mieux que je ne les ai jamais connus, mieux que je ne me connaissais moi-même. Je vois bien que, tout à l’heure encore, je m’illusionnais sur leur compte ; leurs larmes me trompaient : elles étaient peut-être fausses ; peut-être en sont-ils à un tel point, qu’ils jouent la comédie devant eux-mêmes et jonglent avec leurs sentiments pour leur propre duperie. Et pourtant, je persiste dans mon jugement : ils ne sont ni meilleurs ni pires que qui que ce soit : les hommes sont des pâtes malléables, que les choses façonnent et salissent à leur gré ; ils sont des miroirs passifs où des images laissent leur reflet, parfois bon à l’œil, parfois repoussant ; le lit d’un éternel ruisseau qui roule dans ses flots des immondices et des fleurs. C’est la vie qui les forme : seule, elle est coupable et malpropre.

Les questions d’argent reviennent sans cesse dans leur dispute. Tout à coup, ma femme pâlit, frappée d’une idée subite : elle a eu tort d’irriter mon fils :

— Mon Dieu ! s’écrie-t-elle, que deviendrai-je s’il n’a pas fait de testament ?…

Mon fils répond :

— À quoi servirait un testament ? Il est ruiné.

Et il ajoute :

— Ce sont vos dépenses… Vous qui étiez entrée dans la maison comme une mendiante…

Elle l’interrompt, toute droite devant lui :

— N’en êtes-vous pas sorti comme un voleur ?…

Ils sont blancs de colère, ils tremblent tous les deux : leurs tristesses et leurs remords ont disparu ; seule, la haine demeure.

Il marche sur elle, la main levée. Elle ne recule pas :

— Oui, frappez-moi ! frappez-moi ! Vous êtes assez lâche pour cela. Mais prenez garde ! je me défendrai !

Elle tient un couteau qui s’est trouvé par hasard sous sa main ; vont-ils se battre, là, sans même attendre qu’on m’ait emporté ?…

Mon fils s’en va lentement. Sur le seuil, il s’arrête et crie :

— Dépêchez-vous donc d’épouser un de vos amants, que nous soyons au moins débarrassés de vous !

Il a dit cela très haut : si des domestiques passaient dans le corridor, ils ont pu l’entendre. Et ma femme s’est rapprochée de moi, comme pour me demander protection.

… Il me semble que j’ai entendu, de très loin, un orage. Le même roulis qui faisait peut-être hurler de terreur les passagers sur les navires me berçait comme un murmure caressant. Le vent, qui là-bas déchirait les voiles et brisait les mâts, était un air frais qui m’effleurait le visage ainsi qu’une haleine aimée. À cause de la distance, la mer me semblait à peine ridée, et je prenais les vaisseaux ballottés, tordus, renversés, pour des points immobiles. Les angoisses des malheureux luttant désespérément ne trouvaient en moi nul écho, tant j’étais empli du sentiment de ma sécurité… Je n’entre plus pour rien dans ces querelles misérables dont je prenais jadis ma part ; et il me tarde d’être tout à fait séparé des hommes par la terre amassée sur moi…

____________

 

Ce moment désiré approche : la suprême cérémonie commence.

J’entends un bruit de sanglots : les colères ont de nouveau fait place aux larmes, plus convenables. On parle bas. Des gens sont là.

Le couvercle de ma bière est abaissé. Je ne vois plus rien. J’ai peine à percevoir encore les bruits de la chambre. On cloue : au premier coup de marteau toutes les voix se sont tues, comme effrayées par ce bruit dur qui m’enferme dans une solitude suprême. Puis, cette besogne achevée, un piétinement recommence, une agitation sourde. Que de fois j’ai attendu, dans des maisons mortuaires, le signal de suivre la bière, dans la cohue des parents et des invités ; et presque toujours, des pensées étrangères au mort me suivaient…

… Je suis hissé sur la voiture, un peu étonné de ne sentir aucune secousse : il paraît que je suis séparé de la sensation matérielle, sans avoir pourtant perdu toute conscience de ce qui se passe autour de moi. Le convoi se met en route : le bruit des sabots des chevaux, des roues, des pas, n’est pour moi qu’un bourdonnement vague. Il me faut un effort d’esprit pour que je puisse me représenter qu’on se transporte d’un lieu à un autre : la notion du mouvement n’existe déjà plus ; l’espace entier me semble compris dans ce petit coin que j’en occupe, où tout tient sans que rien remue. Si je n’avais des souvenirs et de l’expérience, je croirais volontiers que le monde tourne autour, et que, dans sa rotation, les objets particuliers restent éternellement en place.

… On psalmodie les prières des morts, que l’orgue accompagne de ses ronflements. De temps en temps, la hallebarde du Suisse sonne un coup sec sur les dalles, ou bien la clochette fait agenouiller l’assemblée… De mon vivant, j’avais des accès d’athéisme où je voulais renverser l’Église. Je détestais les cérémonies religieuses que je trouvais puériles jusqu’à la déraison. Eh bien, je les juge autrement : sans doute, je n’éprouve aucun besoin de Dieu, je ne sais pas plus qu’avant s’il existe ou non quelque part dans son ciel. Mais il me semble que ces chants monotones peuvent bercer et apaiser la douleur des vivants, qu’ils peuvent faire naître, dans les cœurs encore pleins de doutes, de vagues espérances – mensongères et consolantes ; et pour le mort, ce dernier écho des voix humaines qui lui parvient, ces génuflexions qu’il se représente par le souvenir, ces mouvements de prêtres en costumes, – tout cela résume admirablement la nullité de sa vie et de toutes les vies ; si quelque regret des choses quittées subsistait en lui, il le perdrait à coup sûr dans cette solennité suprême.

On me remporte, et l’on marche longtemps. Ma pensée erre encore sur les problèmes religieux. Je ne puis parvenir à décider si Dieu est une invention utile ou nuisible : sans doute, il est indifférent, comme tout ce qu’ont trouvé les hommes.

On me descend dans la terre : le sable qu’on jette à pelletées sonne sur mon cercueil. C’est le moment où tout ce qu’il y a dans le cœur des vivants d’affection pour les morts bondit et sanglote, où les indifférents mêmes se sentent remués jusqu’au fond des entrailles par ce bruit sec que parfois un caillou plus gros rend sonore. Parmi le murmure de ces désolations, le prêtre reprend ses psalmodies… Je le sais, mais je ne les entends pas : je n’entends plus rien. La séparation d’avec les vivants est accomplie, je ne percevrai même pas le bruit que feront en s’en allant ceux que j’ai aimés, j’ignore les dernières larmes qui ont coulé pour moi…

____________

 

Le temps marche ; et plus rien ne peut me faire distinguer les minutes ou les heures, les saisons ou les années. Je ne saurai pas quand écloront les fleurs dont les racines vont bientôt plonger dans mon être ; je ne sentirai pas la chaleur du soleil de l’été ; je n’aurai pas froid, quand la neige s’étendra sur les gazons morts comme un autre linceul ; au printemps, je n’entendrai pas le gazouillis des oiseaux dans mon cyprès où montera la sève. Ce sera toujours la même obscurité, le même silence. Et j’éprouve une sorte de volupté en songeant à cette confusion de tout dans laquelle je disparais. Il fut un temps où, pour peu que je restasse immobile et éveillé, les minutes me semblaient longues : maintenant, les minutes sont fondues entre elles pour faire l’éternité comme des gouttes d’eau pour faire un fleuve ; et elles m’entraînent doucement dans leur flot…

… Peu à peu, mes souvenirs s’y noient. J’ai peine à me rappeler la vie. Il me semble que je la vois de très haut et de très loin. Je ne suis plus seulement le voyageur que les mirages de l’arrivée trompent sur la distance parcourue : je suis l’aéronaute suspendu dans l’espace, à des hauteurs où l’homme n’est jamais parvenu. Il ne voit plus les villes, les montagnes lui semblent des rugosités imperceptibles, les mers, des flaques d’eau, et de tout le bruit que font les êtres, aucun murmure ne lui parvient : au-dessus des nuages flottants et disloqués qu’éclairent des lumières étranges, il vit comme dans un élément nouveau.

Les faits dont ma vie a été formée s’effacent peu à peu : mon enfance pauvre, ma jeunesse pleine de luttes, mes années de prospérité, les douleurs de mes derniers temps, tout cela s’éloigne et se fond comme dans une teinte uniforme. J’oublie les différences du plaisir et de la peine. Je ne sais plus que j’ai aimé jadis ; aucun souvenir, de quelque nature qu’il soit, ne peut troubler ma pensée, qui continue pourtant à se mouvoir, mais comme avec lenteur et dans une très grande limpidité, ainsi qu’un corps auquel rien ne fait obstacle. Un dernier souci demeure en moi, ou plutôt un problème dont la solution m’intéresse encore : je cherche à retrouver par quelle série d’impulsions successives ma volonté a été déterminée à ce suicide qui m’a demandé tant d’efforts. Je retrouve les motifs, par un effort de mémoire, mais je ne comprends plus comment la crainte de la ruine, – le regret d’une morte, – la peur de la maladie, – la douleur d’être trompé, – toutes ces abstractions – ont pu se changer en un fait brutal, provoquer une résolution positive et une souffrance réelle. Certes, je ne regrette point de m’être tué : dans l’espace où je suis, il n’y a pas de place pour le regret : mais je ne puis m’expliquer comment les mobiles de mon action ont pu sortir de la monotonie indifférente des choses et agir sur moi au point de me faire changer un état contre un autre. L’acuité de la douleur, la force des affections, la ténacité des angoisses, – voilà autant de notions qui m’échappent. Le voile qui, il y a un temps que je n’apprécie plus, enveloppait déjà et cachait à mon souvenir les choses passées, s’est épaissi : tout ce qui m’est autrefois arrivé m’apparaît comme apparaissent les objets matériels dans une obscurité de plus en plus profonde ; des formes vagues se meuvent lourdement dans ma pensée ; je me figure que dans les longues nuits des régions arctiques, les blocs de glace remuent ainsi…

____________

 

Par moments, je me plais en efforts pour retrouver les détails de ma vie ou les visages de ceux que j’ai aimés : et l’inutilité même de ces évocations me satisfait. De mon vivant, il me suffisait de fermer les yeux pour voir aussitôt des figures depuis longtemps disparues, – et si nettes que j’aurais pu me croire à côté d’elles. À présent, dans cette obscurité où mes yeux sont toujours clos, je cherche en vain : les images ne se dessinent plus ; et c’est sans le moindre regret que je constate la fuite de ces ombres pourtant chères. Ainsi tout s’efface, comme si le Temps qui marche sans que je l’entende, détruisait une à une, doucement, les impressions gravées en moi… Justement, je me rappelle qu’il y a quelques heures – quelques minutes ou quelques jours, je ne sais pas – certains faits de mon passé me revenaient exacts, me préoccupaient. À présent, je ne les retrouve plus : je m’échappe donc à moi-même, le sentiment de ma propre personnalité me fuit, comme les souvenirs, comme toutes les obsessions fatigantes. Je ne sais plus au juste ce que c’est que Moi : il me semble que je ME fonds dans des millions d’êtres, que je disparais parmi les choses, que je ne suis plus qu’un avec une formidable unité…

Si les hommes parvenaient à se figurer ce que c’est que ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir, si surtout ils pressentaient qu’on n’arrive que par une gradation lente à cet état auquel je touche, en désaccoutumant son être des habitudes passées – ils ne redouteraient pas la Mort. Ce roi des épouvantements, ainsi que l’appellent leurs sages, leur apporte la paix inaltérable, les délices d’un sommeil dont rien ne marque la durée, sur un lit si moelleux qu’on ne le sent pas. Dans le grand silence et dans la grande obscurité de la tombe, il ne flotte que des voluptés apaisantes, douces de plus en plus, comme des lumières qui s’en vont, comme des harmonies qui s’éloignent. Je sens que mon cerveau vit encore, – mais ma pensée s’endort délicieusement.

LA GRANDE DÉCOUVERTE DU SAVANT ISOBARD

Grâce à la création de nouvelles stations météorologiques, spécialement dans l’Ouest, d’où nous viennent la plupart des tempêtes, stations reliées entre elles par la télégraphie sans fil ; grâce aux communications des paquebots capables de lancer leurs radiotélégrammes à des distances fantastiques ; grâce aux cartes et bulletins publiés quotidiennement par le Bureau central météorologique de France, on était arrivé à prédire, avec un très haut degré de probabilité, le temps vingt-quatre heures à l’avance.

M. Isobard, le savant astronome de la petite ville de M., aspirait à mieux que cela. Il voulait la certitude absolue. Comment il y arriva, après de longues années d’études et de patientes observations personnelles, c’est son secret. Tout ce que je puis dire, c’est que le savant avait été mis sur la voie de sa découverte par les remarquables travaux de M. Guilbert, dont l’ouvrage, La Nouvelle Prévision du temps, vient d’être couronné par l’Institut. La méthode de M. Guilbert, on le sait, est basée sur la notion du « Vent normal ». C’est en poussant plus avant le sillon creusé par M. Guilbert que notre désormais célèbre météorologiste en arriva à la « certitude absolue » dans la prévision du temps. Quand il y fut parvenu sans erreur possible, il annonça dans le Bulletin météorologique de la Suisse romande, qu’il se faisait fort de prédire le temps, jour par jour, un mois à l’avance.

L’article de M. Isobard, reproduit par tous les journaux, fut accueilli de façons fort diverses. Pour le plus grand nombre, ce n’était qu’un Major de plus, un prophète dont les vaticinations nuageuses (c’est le cas de le dire) amuseraient quelque temps les naïfs, mais dont le nom ne tarderait pas à suivre dans l’oubli celui de ses innombrables devanciers. Pour d’autres, la solide réputation du savant Isobard, le sérieux de ses communications antérieures, ne permettaient pas de prendre à la légère l’annonce de sa découverte, et si le distingué météorologiste avait cru bon de faire connaître le merveilleux résultat auquel il était arrivé, c’est qu’il avait de bonnes raisons pour le faire. On devait à tout le moins lui faire crédit. D’autres enfin, et c’étaient à mon avis les plus avisés, attendaient, avant de se prononcer, de voir à l’œuvre le nouveau prophète.

Celui-ci ne tarda pas d’ailleurs à mettre ses concitoyens à même de juger de son savoir. Dans le numéro du 31 mai du Bulletin, il fit connaître le temps pour le mois suivant, jour après jour, du 1er au 30 !

Pour le 1er juin, Isobard prédisait : grande pluie. Ce jour-là, en effet, une pluie diluvienne, à faire croire que le Créateur avait oublié la promesse faite à Noé au sortir de l’arche, se déversa sur la Suisse et sur les contrées voisines.

— Parbleu ! dirent les inondés, pas n’est besoin d’être savant pour en faire autant. Sans compter le baromètre, tous les signes de changement de temps étaient réunis, hier ; il suffisait d’ouvrir les yeux.

— Encore fallait-il savoir qu’il tomberait autant d’eau, répliquaient les partisans du prophète.

Celui-ci, qui avait annoncé le même temps pour le 2, vit se confirmer ses calculs et déductions. Mais les incrédules levèrent les épaules :

— C’était à prévoir ! dirent-ils.

Pour le 3, Isobard certifiait qu’on aurait le beau temps. Sa prophétie s’accomplit à la lettre.

— Peuh ! dirent encore quelques non convertis, il fallait bien que cela changeât !

Cependant, dès le soir de ce même jour, quelques paysans avisés ou simplement plus crédules que les autres avaient résolu de tirer parti de la découverte du savant pour effectuer la rentrée de leurs foins. Cela leur réussit en tous points : jamais ils ne se virent surpris par des averses intempestives, et jamais foin plus parfumé ne s’entassa dans leurs granges.

Les quatrième, cinquième, sixième jours furent tels que les avait prévus le fameux météorologiste. Les railleurs impénitents parlèrent bien encore de hasard, de coïncidences curieuses, mais on les sentait ébranlés eux-mêmes, discutant par amour-propre plus que par conviction… Le nombre des croyants augmentait chaque jour et, au bout de la première semaine, tout le monde était convaincu que le secret de la prévision du temps était trouvé.

Le savant fut porté aux nues et son nom vola de bouche en bouche. Des journaux par centaines lui firent les offres les plus tentantes afin d’obtenir, chacun pour lui seul, le monopole de ses prédictions. Des sociétés de toute espèce, en mal de courses ou de festivités, s’adressaient à lui pour être renseignées le plus tôt possible. Les paysans par milliers envahissaient le modeste appartement du trop célèbre Isobard, réclamant à grands cris le « Tableau météorologique », qui leur permettrait de travailler dans les meilleures conditions. Les touristes, les promeneurs voulaient, à leur tour, être mis au courant. Chacun désirait savoir. Et, s’il l’eût voulu, Isobard aurait fait fortune en un jour. Mais c’était un homme désintéressé. Il avait toujours méprisé l’argent, et son seul désir, en annonçant sa découverte, avait été de se rendre utile à ses semblables.

Et de fait, au début, tout semblait devoir aller beaucoup mieux dans un monde bien renseigné. Un tir fédéral d’une durée de dix jours fut favorisé d’un soleil splendide ; une fête de gymnastique réussit au-delà de toute prévision ; les voyageurs, promeneurs, ascensionnistes, jubilaient, et les campagnards se croyaient revenus à l’âge d’or. De plus, des centaines d’œuvres de bienfaisance purent se répartir plus d’un million, produit des abonnements à la Feuille du temps, qu’avait fondée Isobard pour y publier chaque mois ses prédictions, et dont il abandonnait généreusement le produit aux malheureux.

Hélas, ce contentement général fut de courte durée. Vers la fin du premier mois déjà, des plaintes, timides encore, se firent entendre. Elles provenaient des marchands de baromètres qui ne vendaient plus de ces instruments devenus inutiles. Seuls, quelques rares aviateurs et aéronautes en emplettaient encore, parce que ces gens-là tiennent beaucoup, en général, à pouvoir annoncer, à leur retour d’une excursion, à quelle hauteur ils se sont élevés… Les vendeurs de parapluies ne tardèrent pas à joindre leurs récriminations à celles des marchands de baromètres. Ils prétendaient que leur commerce périclitait depuis que les gens, certains du temps qu’il allait faire, s’abstenaient de sortir quand un déluge était prévu, ou, dans le cas contraire, laissaient à la maison leurs robinsons encombrants. Les entreprises de transport ne pouvaient suffire aux besoins, tous « les amants de la nature », toutes les sociétés s’élançant aux mêmes jours à l’assaut des glaciers, des forêts et des monts.

Ce fut pis au second mois ; comme on n’annonçait qu’un seul dimanche de beau en juillet, vous devinez ce qui arriva : les nombreuses fêtes de tout genre qui devaient avoir lieu dans le cours de ce mois furent toutes fixées à ce dimanche-là. Ventes, kermesses, tirs à la cible, régates, courses, luttes, concours, tout se fit par un ciel sans nuages, mais rien ne réussit, faute de public, qui ne savait à qui entendre… Ce fut au tour des hôteliers, restaurateurs, aubergistes, confiseurs, organisateurs, comités, de se plaindre. Ils ne s’en firent pas faute. Et le pauvre Isobard commença de se demander s’il n’avait point commis une faute en publiant sa découverte…

Il n’était d’ailleurs qu’au début de ses peines. Il apprit peu après que les « Jeunesses » de deux villages voisins s’étaient livré des batailles homériques parce que ni l’une ni l’autre ne voulait renvoyer son bal ; que les autorités de sa propre ville lui reprochaient d’avoir annoncé la pluie pour le jour de leur foire mensuelle, et que la Société des hôteliers l’accusait d’éloigner la clientèle étrangère en prédisant quinze jours de pluie au plus fort de la saison…

Mais ce fut chez les travailleurs de la terre, qui, semblait-il, devaient retirer le plus grand profit de la découverte du savant, que se produisirent les troubles les plus graves. Une des conséquences pour le moins inattendue de cette prévision du temps à longue échéance fut le renchérissement considérable du prix des journées d’ouvriers. Ceux-ci, demandés de tous côtés quand Isobard annonçait des périodes de clair soleil, haussèrent sans mesure leurs prétentions, et il ne fut pas rare de voir se conclure des engagements à 80 et 100 francs la semaine, au lieu des 20 à 30 francs payés en temps ordinaire. Les propriétaires fonciers n’en furent pas précisément enchantés ; cependant ils auraient passé sans trop de peine sur cet inconvénient, en raison des services que le grand météorologiste leur avait rendus, si un événement désastreux ne s’était produit.

Le 1er août, M. Isobard annonça pour le 13 une forte chute de grêle. Grand émoi parmi les campagnards et les vignerons ! Tandis que les premiers se hâtaient de mettre leurs blés à l’abri, même les blés mal mûrs, les seconds, réduits à l’impuissance, renonçant à donner leurs soins à des vignes qui tantôt, sans doute, verraient leur récolte anéantie, passèrent douze jours et douze nuits dans une angoisse affreuse. Tout ce qu’ils purent faire fut de tenir prêts les canons et fusées grêlifuges et d’implorer le ciel qu’il éloignât le fléau.

Le ciel fut sourd à leurs supplications, et, le jour fatal étant arrivé, la grêle, chassée par un vent furieux, hacha les récoltes sous les yeux des propriétaires désespérés…

Une clameur de mort monta de tous les points du pays contre le malheureux Isobard, comme s’il était responsable du désastre : on voulait bien supporter d’être grêlés, mais on ne voulait pas le savoir à l’avance !

Isobard, navré, se demandait s’il n’allait pas renoncer à publier ses prévisions du temps, puisque les conséquences en étaient si différentes de ce qu’il avait escompté, lorsqu’une petite erreur, bien pardonnable en somme, mit le comble à l’exaspération publique et tira le savant de ses perplexités : Dans le « Tableau » du mois d’août, Isobard avait indiqué « pluie » pour la journée du 20. Or, il fit ce jour-là un temps superbe. Un tremblement de terre qu’il n’avait pas prévu avait dérangé les calculs du célèbre météorologiste et causé l’erreur dans laquelle il était tombé.

Il n’en fallut pas davantage pour soulever la multitude contre celui qui, non content d’apporter le trouble dans le monde, se permettait de le tromper par de fausses prophéties.

La populace en délire, proférant des cris de mort, assiégea la demeure du malheureux savant. La police dut l’arracher à la fureur de la foule. Depuis ce jour, Isobard cessa de prédire le temps. Il avait compris qu’il est infiniment préférable que les hommes ignorent de quoi demain sera fait.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rode, Édouard, L’Autopsie du docteur Z***, Bibliothèque des Deux Mondes, Frinzine, Klein et Cie, Paris 1884 et de : Roulier, Albert, La Grande Découverte du savant Isobard, Sous le vieux tilleul : histoires de chez nous, Paris et Neuchâtel, Attinger, 1938. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Coupe de Quartz, a été prise par Sylvie Savary.

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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