Albert Robida

L’HORLOGE DES SIÈCLES

Illustrations de l’auteur

1902

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PROLOGUE. 5

I  DANS L’ATTENTE DES DOUCEURS PROMISES. 5

II  DÉSASTRES PARTICULIERS. 15

III  VIEILLE BARBE ET VIEUX BRAS. 17

IV  LE VIEIL ACADÉMICIEN PALLUEL.. 21

V  QUELQUES FRAGMENTS DE GAZETTE ET AUTRES DOCUMENTS RETROUVÉS DANS LES POCHES D’UN VÊTEMENT À DEMI BRÛLÉ, LESQUELS FRAGMENTS PEUVENT SERVIR D’EXPLICATION RAPIDE.. 26

VI  AUTRES MORCEAUX.. 28

CHAPITRE PREMIER  DANS LEQUEL LE MONDE ÉTONNÉ S’APERÇOIT QU’IL EXISTE ENCORE. 33

CHAPITRE II  OÙ LES SURVIVANTS CONSTATENT QUELQUES FAITS NOUVEAUX ET DES CHANGEMENTS ASSEZ IMPORTANTS  37

CHAPITRE III  IMPRESSIONS DE RETOUR.. 46

CHAPITRE IV  L’EXTRAORDINAIRE, INOUÏE ET STUPÉFIANTE VÉRITÉ COMMENCE À SE LAISSER ENTREVOIR.. 51

CHAPITRE V  À REBROUSSE-TEMPS. LES ÉTONNEMENTS DU CONGRÈS DES CONSTATATIONS. 63

CHAPITRE VI  L’ÈRE NOUVELLE. DOCUMENTS OFFICIELS ET AUTRES  79

CHAPITRE VII  LA NOUVELLE MARCHE DE LA VIE APPORTE QUELQUES TROUBLES DANS L’ANCIENNE CONSTITUTION DE LA FAMILLE  83

CHAPITRE VIII  EN ARRIÈRE JOURNAL DU VRAI PROGRÈS  94

CHAPITRE IX LES TRIBULATIONS D’UN FILS. 107

CHAPITRE X  PREMIÈRES ET TRÈS GRAVES PERTURBATIONS FINANCIÈRES ET INDUSTRIELLES. 118

CHAPITRE XI  SUITE DE LA CRISE : LE CONTRAIRE D’UNE ÉMISSION   131

CHAPITRE XII  L’ÈRE NOUVELLE RENCONTRE TOUT DE MÊME QUELQUES MÉCONTENTS ET DÉTRACTEURS. 139

CHAPITRE XIII  QUELQUES RETOURS EN ARRIÈRE AGRÉABLES OU DÉSAGRÉABLES. 153

CHAPITRE XIV  LES RÉMINISCENCES DE M. DE CHASTELANDRY  167

CHAPITRE XV  D’ÉTAPE EN ÉTAPE JUSQU’À LA LUNE DE MIEL ET LES FIANÇAILLES. 182

CHAPITRE XVI  EN RAISON DES PERTURBATIONS DU COMMENCEMENT, QUELQUES CAS EXTRAORDINAIRES DE RETOURS EN AVANCE. 188

CHAPITRE XVII  PREMIERS ÉCHANTILLONS DU XVIIIe SIÈCLE  202

CHAPITRE XVIII  COMMENT LES DIFFICULTÉS AUX MAUVAIS CAPS À DOUBLER S’ARRANGENT MIEUX QU’ON NE L’ESPÉRAIT. FOLIES DE VIEILLESSE DE QUELQUES JEUNES HOMMES POLITIQUES  205

CHAPITRE XIX  LE GRAND CONSEIL DE PRÉSERVATION DES ERREURS DU PASSÉ. 219

CHAPITRE XX  LE ROULEMENT DES GÉNÉRATIONS  228

CHAPITRE XXI  ENFIN LE PRINCIPE DE LA MACHINE À VAPEUR EST OUBLIÉ. 232

CHAPITRE XII  DERNIÈRES NOUVELLES. 238

Ce livre numérique. 239

 

PROLOGUE

I

DANS L’ATTENTE DES DOUCEURS PROMISES

Au Cercle International, le I. C., International-club, ancien House Rouling-Club, Cercle village ambulant des I. C. (chauffeurs internationaux), si brillant, si fastueux il y a peu d’années encore, dans ses hôtels de Paris, Londres, Berlin, Vienne et autres capitales.

Ce soir-là, étrange était vraiment la physionomie du fameux cercle. Des salons peu éclairés à côté de pièces noires et vides, un désordre très visible, des coins poussiéreux, et dans le désarroi des choses, une moins visible tristesse planant sur les gens éparpillés en petits groupes, causant à voix basse dans les coins, les sourcils froncés, les mains crispées sur des journaux ou des télégrammes d’agences.

Elles étaient loin, les joyeuses soirées d’autrefois, douze ou quinze ans auparavant, les belles chambrées, les fêtes réunissant les élites artistiques, les gais compagnons de tous les mondes. Ce soir-là, chez les vingt ou trente habitués du cercle, perdus dans l’immensité des splendides salons à l’air abandonné, toutes les têtes ont comme un rictus d’inquiétude, les fronts se plissent, les yeux, suivant le caractère, regardent à terre ou roulent furieusement sous les sourcils, tandis que les moustaches se hérissent.

Dans ce demi-silence fait de murmure des conversations à voix étouffée, une exclamation un peu plus forte fait lever ou retourner toutes les têtes.

— Si ce n’était que cela !

C’est au milieu d’un groupe de gens assis tête basse et bras pendants, un homme debout, qui vient de parler en appuyant sa phrase d’un geste brusque.

— Comment, si ce n’était que cela ? murmurent plusieurs voix, mais, cher Laforcade, si vous n’exagérez rien de votre situation, c’est la ruine !

— Mon Dieu, oui, mon bon Morandes, oui, cher monsieur Clémency, oui, Cazenal, vous l’avez dit, c’est la ruine, mais avant de m’en désoler, j’ai bien un ou deux trimestres devant moi. D’ailleurs, tant d’autres ruines doivent survenir et surviendront d’ici là ! tant d’écroulements, puisque l’édifice social vacille et craque sous nos pieds, puisque tout croule sur nos têtes ! Et rien à faire, vous le savez aussi bien que moi, personne n’échappera et les plus favorisés pourront tout au plus retarder leur petit écroulement dans la catastrophe générale !… L’industrie politique me répugne trop pour essayer de m’en tirer en m’enrôlant dans les bandes communistes qui ont conquis le pouvoir et demain vont brutalement et légalement jeter bas la vieille société que les siècles édifièrent, et – pour un temps – changer notre pays en quelque chose d’équivalent à un immense bagne ! Est-ce vrai ?

— Hélas !

— Puisqu’il le veut absolument, que le monde croule donc ! Moi, j’ai la tête à autre chose. Si vous me voyez aujourd’hui à peu près indifférent à mon petit effondrement personnel comme au malheur général, tous deux certains, complets et inévitables avant six mois, c’est que, voyez-vous, j’ai quelque chose de pire tout aussi certain pour demain, pour tout de suite !

— Mais quoi donc de plus effrayant ? fit celui que Laforcade avait nommé son bon Morandes, un monsieur haut en couleur, aux larges moustaches en croc et aux yeux enfoncés sous d’épais sourcils.

— Quoi de plus terrible ? murmura M. Clémency, homme maigre et chauve, à l’œil doux, à la barbe soyeuse, oui, quoi enfin ? car nous pensons tous comme vous sur l’agrément qui nous attend dans le monde qu’on veut nous faire.

— Parbleu ! appuya Cazenal en levant son lorgnon pour regarder Laforcade de ses yeux intrigués, et alors nous vous demandons ce que vous avez ?

— Tout simplement, mes bons amis, une instance de divorce ouverte de ce matin !

Cazenal, Clémency et Morandes stupéfaits se levèrent à demi en reculant leurs chaises.

— Vous divorceriez ? fit Morandes.

— … Avec Mme Laforcade ! s’exclama Clémency.

— Avec qui voulez-vous que je divorce ? fit Laforcade avec un rire amer.

— Vous divorcez !

Les trois amis de Laforcade s’étaient levés et l’entouraient, parlant à voix basse, tandis que dans un groupe, à l’autre bout de la salle, on dépliait et l’on parcourait presque fébrilement des journaux et des télégrammes d’agences qu’un domestique du cercle venait d’apporter.

— Rien à faire ! rien à faire ! répondait Laforcade à quelques questions, tout est décidé… vie impossible… mieux vaut en finir !… Et pourtant, à l’heure noire où nous sommes, quelle force c’eût été, de trouver sous le toit misérable et démoli qui nous restera peut-être, l’affection consolatrice, le cœur aimant et dévoué quand même…

— Écoutez ! dit un de ceux qui parcouraient les journaux, bagarre à Puits Noir, le choc prévu a eu lieu, 30 morts, 168 blessés.

— Grévistes ?

— Mais non ! ceux qui voulaient travailler, et avec eux deux ingénieurs et un employé… les grévistes ont tiré… le maire a proclamé la loi martiale.

— Qui est-ce, le maire ?

— Parbleu, le député patron de l’Estaminet des Études sociales et libertaires.

— Je le croyais, au fond, l’homme de la société des Usines réunies ?

— Il le fut, mais tout est rompu… Je vois que vous ne connaissez pas la question, sachez que…

— Ça chauffe au Creusot ! dit un autre, ce matin au conseil du Grand syndicat Collectiviste des Mines, Forges et Usines du Creusot, il s’est encore tiré des coups de revolver, les mineurs assiègent les métallurgistes dans l’usine, deux hauts-fourneaux ont été démolis cette nuit… Une patrouille de garde civique a disparu, on a la plus grande inquiétude sur son sort…

— Et Saint-Étienne, pas de nouvelles ?

— Si ! quarante morts attribués à la faim, malgré les 15 000 kilos de pain distribués quotidiennement, une rue entière brûlée et un quartier saccagé…

— Et la Chambre ?

— Rien, coups de poing à la tribune, l’orateur jeté à terre, bras cassé, c’est tout… Ah ! si, coups de revolver dans les couloirs, un journaliste et un député…

— Sans résultats ?

— Non, un huissier a reçu une des deux balles… c’est tout, on continue à discuter.

— Moi, j’ai été en relations d’affaires avec cette région de mines et de hauts fourneaux, autrefois, quand il y avait des affaires… – Je connais la situation là-bas… Les Usines réunies, c’était un fief de grosse compagnie avec des ducs et princes de la finance à la tête, comme dans tout le Nord…

— Et ailleurs…

— Et ailleurs ! Résultat de l’industrialisme à outrance, il faut bien le reconnaître, état misérable des ouvriers, serfs de la grosse industrie, rivés à la chaîne, outillage de chair humaine criant la faim souvent et la désespérance, se révoltant parfois et dans ses soubresauts aveugles écrasant les sous-ordres, que dirigeaient d’en haut les vrais maîtres, internationaux et insaisissables…

— Les Usines réunies appartiennent à la maison Rixheim…

— Dites appartenaient ! Rixheim a, peu à peu, vendu ses parts, accélérant la crise prévue et lâchant le patron de l’Estaminet des Études sociales, son paratonnerre appointé… Comprenez-vous maintenant ?

Laforcade venait de prendre un journal, il s’asseyait, se calait comme pour s’enfoncer dans sa lecture, puis se levait brusquement, rejetait le journal, marchait de long en large pour revenir ensuite refaire de même dans un autre coin avec une autre feuille.

— Regardez-le, dit tout bas Morandes à Cazenal, le pensiez-vous touché à ce point sous son masque habituel de froideur et d’ironie ?

— Non certes, fit Cazenal, bien que nous soyons des amis de vingt-cinq ans… Je l’ai suivi depuis le commencement de sa carrière, depuis les tout premiers débuts assez brillants déjà, bien avant sa grande idée, les Usines d’énergie transmissible à toutes distances des lacs des Alpes et des Vosges… Nous étions intimes en ce temps-là, Mme Laforcade, charmante, simple et douce.

— Parbleu ! le succès, la richesse folle dans les dix premières années les ont entraînés dans une existence de faste et de représentation, dans la grande vie factice, énervante, tuante… Laforcade toujours sur la brèche, industrielle ou mondaine, sans répit ni trêve, devenu l’homme atrabilaire et cassant, horriblement écœuré et fatigué que nous connaissons. Mme Laforcade, mondaine détraquée, se raccrochant désespérément aux débris de son luxe aujourd’hui que les mauvais jours sont venus… De là, mésintelligence profonde et destructive dans le ménage, ruine morale…

— Et ruine matérielle complète, il vient de le dire !… Combien d’autres ont déjà été jetés à la côte depuis que la crise a pris ce caractère suraigu !

— Depuis que la vieille Europe affamée et ruinée, menacée de tous côtés, gênée par tous les meneurs socialistes dans sa lutte industrielle désespérée contre l’Asie et l’Amérique, se casse les bras elle-même ! Pour Laforcade nous savions tous combien il était touché ; mais je pensais qu’il pouvait durer encore…

— Vous parlez de ruine, ce me semble, fit un survenant, qui donc n’est pas ruiné aujourd’hui ? Ce n’est pas moi, toujours !

— L’heure est noire, mon pauvre ami…

— Il n’y a plus que de faux riches aux expédients, parbleu, en attendant la suprême culbute que la veulerie universelle, depuis le commencement de cette crise de désorganisation, et l’incroyable absence, à notre époque, de tout esprit de résistance, ont rendu inévitable. Devant tous ces essais d’application des théories collectivistes, chacun se rencogne et s’aplatit dans l’attente de l’heure violente qui va sonner.

— Il est trop tard aujourd’hui pour la résistance, l’orage va crever, attention à la secousse !

— Vous parlez, dit un survenant, de cette inquiétante série de tremblements de terre qui depuis trois mois couvre de ruines le Japon, les Indes et l’Amérique du Sud ? voici que des pays non volcaniques semblent entrer en danse aussi, des dépêches russes annoncent une espèce d’écroulement de l’Oural sur des centaines de lieues de longueur.

— Bah, c’est bien loin, vétilles ! Nous parlions d’autres tremblements…

— Mon cher, il s’agit d’une véritable perturbation cosmique, j’ai un ami à l’Observatoire, il paraît qu’on y est très inquiet… Vous vous rappelez ces savants qui paraissaient s’entendre en France, en Australie, en Amérique ou ailleurs, pour signaler il y a quelque temps des apparences de troubles dans la marche de l’univers, de vagues dérogations aux lois naturelles ? Eh bien ! cela s’accentue. Vous le voyez, on a eu tort de rire, mon ami me parlait ces jours-ci de la possibilité de catastrophes sur lesquelles il refusait de s’expliquer… mais les dépêches russes d’aujourd’hui me semblent justifier ses craintes…

— Balivernes ! Causons de menaces autrement sérieuses, vous avez vu le programme du Comité central de Vigilance ?

— Non, le Comité central devait se réunir en séance secrète pour l’arrêter…

— C’est fait, c’est la nouvelle de ce soir ! La séance a été courte, le programme contenant le minimum des réformes réclamées par le comité central a été voté par acclamation et sera porté demain matin au ministère… le ministère devra l’accepter ou tomber…

— Il acceptera !

— Parbleu ! On ne connaît encore que certains points de ce programme, les meneurs graduent leurs effets et veulent nous ménager des surprises… En attendant autre chose, on va toujours passer à la réalisation de la fameuse Conscription professionnelle tant réclamée par les meneurs et imposée en vertu du grand principe d’égalité : Instruction obligatoire, intégrale et égale pour tous jusqu’à quinze ans et à cet âge, conscription professionnelle. Il faut tant de maçons, tant de menuisiers, tant de mécaniciens, tant de couvreurs, le contingent de l’année les fournit au moyen d’un Conseil de désignation… Quelque chose comme l’ancien conseil de révision militaire d’autrefois… Ne riez pas, ne haussez pas les épaules, il y a, paraît-il, une foule de mesures accessoires très étudiées, par exemple : Formation de brigades volantes pour tous les corps d’états, brigades destinées à fournir les travailleurs supplémentaires réclamés passagèrement sur n’importe quel point ; – Obligation pour les conscrits industriels de rester au poste assigné, sauf autorisation de permuter ; – Accession en principe de tous à tous les grades à déterminer dans chaque profession, mais création de postes divers, de cadres dépendant de l’État…, etc., etc. Attendez avant de vous exclamer, tout est prévu, il paraît qu’il y a un petit article à la fin qui décrète la fermeture des frontières pour empêcher l’émigration, ou plutôt la désertion, plus tout un ensemble de mesures devant mater les résistances… Et ce n’est qu’une partie du programme, on ne connaît pas encore le détail du grand projet de loi de Liquidation capitaliste et d’Organisation collectiviste… Vous comprenez que devant ces perspectives, on ne songe guère à s’inquiéter des perturbations cosmiques qui causent tant d’émoi aux braves savants des Observatoires, je dirais même, mon cher, que votre ami l’astronome nous ferait plutôt venir l’eau à la bouche.

— Moi, disait à un de ses collègues un valet du cercle assis sur un billard, j’en ai assez de tous ces exploiteurs, il est temps que le règne de la vraie égalité commence, on m’a promis une place d’inspecteur au Ministère du Travail !

II

DÉSASTRES PARTICULIERS

Mme Laforcade, négligemment allongée dans un fauteuil, dirigeait son face-à-main sur une feuille de papier timbré que lui tendait son avocat, Me Fardel, le député socialiste, célèbre depuis la grande grève d’Anzin qu’il sut conduire si artistement jusqu’à la dernière limite des forces des belligérants, et dont il sortit l’un des chefs reconnus du parti.

Mme Robert Laforcade est une jolie femme, grande, bien faite, extrêmement élégante, à l’air évaporé, riant et parlant vite et haut, très vive, remuante à l’excès, et d’aspect à la fois très jeune et très fatigué. Peut-être, dans l’emballement qui semble sa manière habituelle, pourrait-on distinguer comme un désir de s’étourdir. Elle a trente-cinq ans et ne les paraît que par instants à certaines contractions nerveuses de la lèvre et certains plissements du côté des yeux.

— Très bien ! très bien ! dit Mme Laforcade, je n’ai pas besoin de lire votre grimoire jusqu’au bout, je signe…

— Signez ! chère madame, encore quelques formalités que je m’efforcerai d’abréger, quelques corvées ennuyeuses que je tâcherai de vous éviter et votre divorce est une affaire faite…

— Parfait ! tâchez que je n’aie à m’occuper de rien. Nous autres pauvres femmes du monde, dont l’existence est une perpétuelle bousculade, hélas, est-ce que nous pouvons avoir seulement le temps de divorcer !

Le rire de Mme Laforcade sonna un peu moins clair que d’habitude. Malgré ce rire et malgré l’ironie de son exclamation, son regard n’avait rien de bien gai.

— De me trouver l’adversaire politique du mari d’une aussi charmante Parisienne, j’éprouvais parfois quelques remords, fit Me Fardel, je vous suis vraiment reconnaissant de m’enlever cette gêne, désormais, je serai plus à l’aise…

— Pour achever de nous… de l’étrangler ! Vos comités, vos syndicats, vos délégations ne le ménagent guère, il me semble… Je ne suis pas au courant, j’ai vaguement entendu parler de… mais cela ne me regarde plus, bataillez à votre aise ! Je ne veux plus rien savoir des tracas de mon ex-mari… D’ailleurs, la vie est trop courte et trop remplie d’obligations… Je cours à ma voiture, j’ai cinq ou six five o’clock avant de rentrer, ensuite le dîner au Ministère des travaux publics… Vous y verra-t-on ?

— Pas au dîner. Une séance de comité à présider, nous avons cinq ou six grèves en cours, heureusement que j’ai des secrétaires, autrement, tout mon temps serait absorbé, mais j’aurai l’honneur de vous saluer à la réception…

— Adieu, n’oubliez pas notre petit divorce ! Laissez une grève ou deux s’arranger sans vous, cher ami, mais dérangez notre ménage, et surtout vite !

Mme Laforcade sortit en éclatant de rire.

III

VIEILLE BARBE ET VIEUX BRAS

Il y a dans toutes les familles des branches particulièrement favorisées par les circonstances qui ont profité, et des branches moins chanceuses qui ont dépéri, des branches riches et des branches pauvres, pour tout dire avec deux des mots les plus importants de toute langue ancienne ou moderne. Parmi les Laforcade, dont la souche était quelque part vers l’Angoumois, il y avait le riche et heureux Robert Laforcade, dont nous connaissons la présente situation, assez peu enviable, et le pauvre vieux Étienne Laforcade, des environs d’Angoulême aussi, brave homme, honnête et courageux ouvrier, bon compagnon menuisier autrefois, mais actuellement cassé par l’âge, brisé par une vie de travail rude et de privations, et devenu homme de peine en l’une des usines du riche Robert Laforcade, avec quatre francs par jour de salaire.

Robert Laforcade ne se doutait nullement qu’il eût un de ses cousins occupant humblement chez lui, ce qui restait de vigueur en ses vieux bras, pas plus que le pauvre Étienne ne se doutait du cousinage avec un patron qu’il n’avait jamais vu.

Venu à Paris jeune ouvrier, Étienne s’était frotté aux anciens de 48, il avait, en son chaud printemps, senti son cœur naïf et franc battre pour une foule de belles idées qui flottaient dans l’air en ce temps-là, candidement acceptées comme vérités absolues, des idées si jolies, si claires, n’ayant jamais servi, n’ayant pas, dans l’application, terni et sali leurs belles robes aux ornières difficiles et quelquefois boueuses de la réalité. Étienne avait fait quelque peu de la politique, comme peuvent en faire ceux qui ne savent que recevoir les coups et sont inaptes à profiter des belles occasions rencontrées au coin d’un comité ou bien au tournant d’une petite élection.

À la grande industrie politique il faut des bataillons de ces obscurs ouvriers destinés à rester toujours les humbles manœuvres du bulletin de vote – ou quelquefois du fusil –. Ce sont eux qui créent les grandes fortunes, mais, bien entendu, le beurre ne sera jamais pour leur tartine.

Étienne avait vécu, il avait eu des enfants. Paris où viennent s’éteindre en deux ou trois générations, ou parfois en une seule, les robustes familles des vieilles campagnes gauloises, ne lui en avait laissé, pour sa vieillesse, qu’une fille maladive et un fils qui avait mal tourné, paresseux et orateur de cabaret. Trempés en leur jeunesse à l’air pur et au grand soleil, le père et la mère avaient survécu à bien des misères et, ce qui est pire, à toutes les désillusions ; tous deux approchaient de la soixante-dixième année.

En leurs rêves de vieux, les vertes prairies et les moissons jaunissantes de leurs jeunes ans, repassaient vaguement sous des yeux sans espoir qui, depuis des temps lointains, n’avaient jamais pu se repaître que des horizons plats, des ciels brumeux et des cheminées d’usines aperçus du rempart enfermant la sombre et terrible fourmilière urbaine.

Leur fille, sans souvenirs pour la consoler, connaissait de pires misères encore. Mariée à un ouvrier électricien, Arnoult dit Tue-le-Ver, elle végétait tristement et nourrissait trois enfants avec le produit d’un travail acharné de grosse couture, et les quelques sous que de temps en temps son mari consentait à rapporter de sa paye.

Le petit document ci-dessous suffit à indiquer le genre de joies familiales que le père de ses petits-enfants pouvait faire goûter au malheureux Étienne :

« Attendu que, dans l’établissement du citoyen Prunet, liquoriste à l’Amer Collectiviste, le citoyen Étienne Laforcade s’est laissé aller à traiter de sale soiffard, le citoyen Arnoult, son gendre, honnête travailleur qui se rafraîchissait d’une absinthe au repos de quatre heures ; qu’il a interpellé aussi peu poliment les citoyens qui se trouvaient dans l’établissement et causé un véritable scandale. Attendu qu’il s’est répandu, ainsi qu’il le fait continuellement, en propos réactionnaires et opinions attentatoires à la dignité et à la liberté des citoyens dignes de ce nom. Attendu que, sur l’observation faite par le citoyen Prunet, que chacun avait ses droits auxquels on ne devait pas toucher, même comme beau-père, il a répondu par des injures, entre autres : qu’au-dessus des droits, il y avait des devoirs.

« Attendu qu’interrogé par nous, il n’a su que balbutier des explications ridicules et manifestement réactionnaires. Attendu qu’il est constant qu’il cherche journellement, par ses propos hypocrites et rétrogrades, à nuire à la bonne harmonie de la classe travailleuse et porte le trouble par des excitations antilibertaires chaque fois qu’il en trouve l’occasion, à l’atelier comme ailleurs.

La section de la Goutte-d’Or du syndicat des électriciens et mécaniciens, enjoint au directeur de l’usine Laforcade et Cie, de mettre « comme premier avertissement », le citoyen Étienne Laforcade à pied pour quinze jours, sous peine de mise à l’index de l’usine en cas de refus.

« La délibération ci-dessus a été unanimement approuvée à la Prune socialiste, à la Verte Espérance, débit de liqueurs et cercle d’études sociales, au Grand Soir, à la Jeunesse collectiviste, à l’Avenir, au Grand Bar de la Guerre des classes, et dans toutes les réunions où lentement se cherche, se discute et s’élabore le vrai Progrès. »

IV

LE VIEIL ACADÉMICIEN PALLUEL

Dans sa mansarde, tout en haut d’un immeuble de rapport, d’ailleurs en partie inoccupé, Eudoxe Palluel, publiciste, romancier, poète et philosophe, membre de l’Académie depuis dix-huit ans, écrivait courbé sur son vieux pupitre. Il alignait rapidement des lignes de grosse écriture sur du papier timbré, en suivant du doigt le texte d’un cahier de papier également timbré.

— Voilà mes six rôles terminés, vingt-quatre sous de gagnés, le déjeuner et les cigarettes ! fit-il en s’arrêtant, après avoir poussé un ouf ! de satisfaction. Je vais donc pouvoir maintenant travailler pour moi… hélas ! entasser encore un tas de feuillets manuscrits pour lesquels j’aurai de la peine à trouver un éditeur parmi les quelques braves qui persistent encore à imprimer autre chose que des feuilles de dépêches… Un petit emploi le matin ou l’après-midi, dans un des bureaux de la maison Laforcade, aurait pu m’assurer la tranquillité en me laissant du temps à moi, mais M. Laforcade n’a pas semblé comprendre quand je lui en ai parlé, ou plutôt je n’ai pas osé m’expliquer clairement… Ma redingote est un peu élimée pour me risquer comme jadis dans les salons de Mme Laforcade… Et puis, il paraît que cela ne va pas chez eux non plus, du moins suivant les on-dit… Bah ! marchons toujours tant que l’avoué continuera à me donner des rôles à copier, tant qu’il ne sera pas lui-même, en son étude, et tous les avoués, et toutes les études, emportés comme le reste, dans la tourmente !…

À soixante-huit ans, Eudoxe Palluel en était là ! L’Académie supprimée depuis trois ans, tout art et toute littérature, ornement ou pain de l’esprit, honneur et parure des sociétés, disparus des préoccupations, balayés peu à peu par une espèce de bestialisme dominant et submergeant toutes les délicatesses, dans la mêlée grossière et brutale qu’était devenue la vie, Eudoxe Palluel, pour subsister et attendre ce que, dans son optimisme ébranlé, il s’efforçait d’espérer encore, se trouvait obligé de recourir aux plus humbles besognes de la plume, le seul instrument de travail qu’il eût jamais connu, – la plume, glaive de la pensée, outil de gloire parfois, mais aussi, hélas, le premier et le plus terrible agent de la décomposition sociale.

Il écrivait :

« En ces années premières du XXe siècle, sous le nuage effroyable des tempêtes prochaines, c’est un fils de la vieille Europe qui jette un mélancolique regard sur la terre maternelle, glorieuse et fatiguée, sur le mince continent dont les fils tinrent si longtemps le sceptre du monde conquis et gouvernèrent les peuples en troupeaux, pour lesquels l’Europe pensa, rêva et agit.

Jeunesse, âge mûr, sénilité, comme les individus, les races, les patries, les continents connaissent ces phases de la vie se succédant en ordre invariable !… Bondissant dans l’écume des océans, la plus qu’adolescente Amérique et la jeune Océanie, filles de l’Europe, comme celle-ci l’était de la vénérable Asie, s’élancent pour tenir à leur tour le sceptre que de ses mains défaillantes l’Europe laisse échapper. L’empire et la direction du monde, dans une ère qui va commencer, doivent-ils réellement passer aux poings audacieux qui les réclament ? Le vieux sang d’Europe, vicié par tous les poisons et empoisonné surtout par l’alcoolisme des idées, est-il épuisé tout à fait ? Est-ce que vraiment le tour serait venu, pour une nouvelle et ardente race, qui bouleverserait toutes les traditions du Vieux Monde, foulerait aux pieds les souvenirs de trente siècles, briserait à jamais leur œuvre et aiguillerait l’univers dans une direction inconnue !

Que seront, sur leur trône, les reines de demain, América et Australia ? Le monde futur qui bouillonne dans le creuset de l’avenir pourra-t-il remplir ces continents neufs de splendeurs comparables à celles que les terres d’Europe, dans les luttes pacifiques ou violentes des civilisations aux prises, des peuples influant ou refluant les uns sur les autres, ont déroulé dans le vaste Passé.

Tout semble fini aujourd’hui. Le rideau tombe sur notre dernier acte. Si nous plongions d’un regard ébloui, dans ce passé de la vieille Europe, au hasard, à travers les siècles comme à travers les nations, depuis les plus lointains jadis, quels magnifiques cadres pour la vie des êtres agissants et pensants nous pouvons admirer d’âge en âge, se modifiant et se transformant, pendant que roule le torrent des idées et des faits, que les progrès lentement s’accumulent, malgré de brusques retours en arrière et de formidables catastrophes – pendant que les arts naissent et se développent, meurent sous l’écrasement des invasions barbares, regerment dans la poussière des ruines et s’épanouissent en floraisons éclatantes – pendant que les sciences sortent lentement des méditations des penseurs ; tout cela, jusqu’au point terminal difficile à connaître, jusqu’à la borne invisible et fatale qu’il me faut dépasser, et après laquelle l’art devient corruption, la science, folie malfaisante et destructive, et le progrès le bourreau perfide et inflexible de la vie.

Hélas, elle est franchie, cette borne fatale ! Il est fini le rôle de notre vieille Europe, la patrie élargie à laquelle nous tenions par toutes les fibres de notre âme ! Splendeurs fièrement ordonnées des grandes époques, on ne vous verra jamais plus, on ne respirera plus votre parfum, exquises fleurs des civilisations abolies… »

L’académicien Palluel arrêta sa plume, son front se plissa tristement.

Il s’était mis à parcourir un petit cahier où il avait noté son plan et aligné une longue série de titres de chapitres :

La Cité romaine – Forêts celtiques et germaines – Républiques et Seigneuries italiennes, Venise, Florence, Gênes, Sienne.

Cités flamandes et Villes libres des Allemagnes.

Le Rhin féodal.

Les Cantons suisses.

Le Château et la Cité… etc. etc.

— Dix-huit mois de travail au moins, deux volumes de 500 pages chacun, il n’y a pas à dire !… mon avoué pourra-t-il me fournir des rôles à copier jusque-là ? Il y a tant de concurrence par le triste temps où nous vivons… hélas, mes vieux doigts sont trop maladroits pour écrire à la machine, j’aurais pu avoir des adresses à faire à 2 francs le mille… Supplément appréciable… Enfin !…

V

QUELQUES FRAGMENTS DE GAZETTE ET AUTRES DOCUMENTS RETROUVÉS DANS LES POCHES D’UN VÊTEMENT À DEMI BRÛLÉ, LESQUELS FRAGMENTS PEUVENT SERVIR D’EXPLICATION RAPIDE

RECTO

… toires n’osent plus nier la possibilité

catastrophe. Tout indique au contraire

nouvelles arrivant à toute minute confir-

ppréhension que l’heure est venue de

courages et de nous attendre aux épou-

lamités, en cherchant les moyens

vec l’énergie dont nous sommes

l’effroyable destin qui nous menace,

cherchant à endormir les terreurs

 

VERSO

Les forces de la nature déchaînées,

ces cyclones labourant le sol en tout sens

détruisant et ravageant d’immenses

sous les ruines, des populations entières

à aucune époque des temps préhisto

dans la mémoire humaine, il

n’est souvenir de pareils cataclysmes

solument rien de pareil à

 

RECTO

Relevons quelques rares dépêches. Lignes télégraphiques ou téléphoniques, tout est détruit ou hors d’usage immédiat presque partout, impossible d’essayer de la télégraphie sans fil au milieu de ce ruissellement d’électricité.

Toute vie sociale est à peu près interrompue, il n’y a plus partout que gens affolés fuyant les contrées dévastées ou populations terrées dans des abris précaires.

 

VERSO

Nous pensions, il y a six semaines, au moment des premiers troubles et des premiers cataclysmes qu’il s’agissait de simples catastrophes locales comme le monde en a déjà tant vu et sous tous les cieux, et déjà on songeait aux moyens habituels de secourir les sinistrés. Nous-mêmes, nous ouvrions des souscriptions et préconisions des loteries. Hélas ! il est bien question de tout cela, aujourd’hui que les catastrophes se répètent et se généralisent

VI

AUTRES MORCEAUX

Ce raz de marée qui, sur une étendue encore ignorée a ravagé avant-hier l’Ouest de l’Europe, fut très certainement accompagné de fortes secousses de tremblement de terre, puisque sur les hauteurs que l’immense vague n’a pas atteintes, les écroulements sont nombreux aussi. Cette effroyable nuit, dont les ténèbres se dissipent, aura duré trente-huit heures. Les survivants du désastre se cherchent, s’interrogent. Que reste-t-il de Paris, de la France et du monde ? Les communications téléphoniques interrompues se renouent peu à peu. Quelques nouvelles commencent à nous arriver. Désastre sur désastre. Le Nord de l’Europe a eu sa part aussi, et il semble qu’une deuxième vague accourant de la Baltique a dû venir rejoindre la vague de l’Ouest. Ce serait le contre-courant froid remarqué, dit-on, après le premier et plus furieux mascaret.

Un gros navire aux trois quarts brisé, gît, enfoncé dans le sable, près de Rennes, non loin de là, une forêt entière d’arbres tordus et entrelacés, encore revêtus de leur feuillage, a recouvert deux ou trois villages. D’où vient-elle ? on l’ignore. Des charpentes, avec des débris d’enseignes en anglais et aussi en suédois, croit-on, obstruent la vallée de la Seine en amont de Rouen, dont on n’a pas de nouvelles. Tous les ports sont détruits…

Nous ne nous attendions pas, il y a trois jours, à la première nouvelle des effroyables tremblements de terre de Grèce, de Sicile et d’Italie, à voir si vite l’Ouest de l’Europe ravagée à son tour. Tout est détruit à l’Observatoire, aucune possibilité d’observation régulière n’existe plus, aucun renseignement certain ne peut donc nous venir de là ! Les quelques savants survivants qui ont pu se rejoindre à travers tant de ruines, s’accordent malheureusement pour craindre que de nouveaux désastres fondent sur nous à bref délai. La nature nous accorde une trêve, rien de plus, la tension électrique reste la même, les ouragans roulent et s’entrecroisent comme si le monde allait achever de s’écrouler. Attendons. Le journal paraîtra jusqu’à la fin, tous les jours si possible, tant qu’il restera un rédacteur debout, une machine en état de marcher.

 

Feuille de papier : Verso

16 ou 17 mai. 8, boulevard du Sud, Neuilly.

Le grand mot a été dit. Ce mot dont on riait naguère encore comme d’un conte de mère-grand : fin du Monde ! Ne serait-ce pas la fin du Monde, la fin de notre univers, de notre terre, la pauvre petite boule sur laquelle l’homme, depuis des milliers d’années, souffre, aime, travaille, espère. La fin de tout, quoi !

Les terrifiants cataclysmes dont nous sommes témoins, – ou victimes – peuvent très bien le donner à penser. Tous les éléments sont déchaînés, nous vivons, si c’est vivre encore, dans le fracas et le flamboiement surnaturel de millions de tonnerres, roulant et s’écroulant sur les populations affolées.

Le ciel est noir entre les explosions. Est-ce la vraie nuit ? Devrait-il faire jour encore ? Quelle heure est-il ? Je n’en sais rien.

Les astres semblent entrer dans le branle universel, la lune paraît se précipiter sur la terre, on dirait qu’elle se rapproche, qu’elle traverse de biais l’atmosphère terrestre.

Et je reprends des notes, en m’attendant d’un moment à l’autre à recevoir la maison sur la tête. Pourquoi ces notes ? Pourquoi, si nous devons tous périr ! Ma foi ! je crois que c’est tout simplement pour occuper mes doigts, calmer mes nerfs, en un mot tromper un peu ma peur.

 

Recto de la feuille

INSTANCE DE DIVORCE

Mme Claire-Berthe Palluel, réclamante, contre M. Robert Laforcade, ingénieur des Arts et Manufactures, propriétaire, son mari.

En vertu de… etc., etc.

Attendu que d’une part l’incompatibilité la plus complète et la mauvaise intelligence, etc.

Et que d’autre part, etc., etc.

 

Autre feuille de papier :

Des écroulements monstrueux se sont produits. Je ne suis pas sorti,… il serait impossible de se risquer dehors sans être écrasé, broyé avant d’avoir fait cent pas. Une sorte de cyclone tourbillonne. Tremblement de terre ? Probablement. Tout vibre. Il y a deux pieds d’eau sur le boulevard avec de violents remous. D’où vient cette eau ? Il n’a pas plu depuis au moins douze heures. Tout le pâté des maisons d’en face est lézardé. Je vois, en me penchant par la fenêtre, des tas de décombres, comme d’énormes barricades à droite et à gauche. Avec les éclairs fulgurants qui s’entrecroisent et les explosions de la foudre, on croirait que ces barricades sont attaquées et qu’elles se défendent. Hélas ! nous n’en sommes plus à ces petites vétilles, à ces minces querelles entre insectes humains… Notre maison tremble, les plafonds se fendent. Où chercher un refuge ? Peut-il se trouver un refuge ?

J’aperçois les flammes d’un grand incendie à l’ouest.

L’eau augmente en bas. Rafales de pluie maintenant ou plutôt trombes d’eau s’abattant comme un lac qui crèverait sur nos têtes.

Je suis seul depuis que la procédure de divorce a été entamée. Ce mot divorce me ferait presque rire dans l’épouvante où nous sommes, nous qui respirons encore.

 

Autre papier :

Il y a une heure, je croyais que c’était fini. Les mains au-dessus de la tête pour la protéger, j’hésitais entre deux partis, rester dans la maison ébranlée, ou sortir pour mourir aussi certainement, mais remuer, courir, fuir… Et voici une accalmie soudaine, la tempête a cessé de rugir…

Reprise. La foudre a frappé la maison. Tout est bouleversé dans l’appartement. Je sors d’un évanouissement.

Le fracas et, à ce qu’il me semble, les secousses augmentent. Je crois que c’est pour cette fois !…

FIN DU PROLOGUE

 

CHAPITRE PREMIER

DANS LEQUEL LE MONDE ÉTONNÉ S’APERÇOIT QU’IL EXISTE ENCORE

Un grand calme. Une nature épuisée de soubresauts et qui a l’air de s’écouter respirer. Après les cyclones et les tourmentes, c’est à peine si de faibles brises soufflent maintenant assez pour balancer quelques feuilles tout en haut des arbres.

Après les trombes d’eau, les moindres ruisseaux changés en furieux torrents, après les éruptions de laves et de boue, après les terrifiants raz de marée, rien que de petites pluies fines et chaudes de temps en temps, des fleuves endormis, des rivières coulant mollement claires et limpides. Après l’effroyable vacarme et le formidable choc de toutes les forces de la nature courroucée, le silence le plus complet partout, silence que les oiseaux, encore muets, semblent avoir peur de troubler.

L’homme, après les cinq mois de la Grande Épouvante, constate avec surprise que l’univers n’a pas été supprimé tout à coup par le décret de la volonté suprême, auquel, à bout de forces et de nerfs, il s’était pleinement résigné.

Pendant ces cinq mois, alors que le globe frémissait sous les secousses électriques, l’homme a vécu terré dans son petit coin particulier, dans le refuge précaire où il s’était jeté, tremblant, frissonnant et attendant, ainsi que sans doute avaient dû vivre les ancêtres préhistoriques dans les cataclysmes des premiers âges du monde.

Aucune nouvelle de nulle part, aucune société n’existait plus parmi les ruines accumulées sous les catastrophes, rien que de pauvres groupes d’humains, sans liens entre eux, végétant en proie à toutes les angoisses.

Ainsi l’homme des cités, l’homme ultra civilisé mena la vie du préhistorique des cavernes, avec l’unique souci d’échapper aux colères des éléments déchaînés et de trouver, à travers tous les dangers, la maigre nourriture du jour…

Presque subitement survint l’accalmie, en quelques heures, les phénomènes se firent moins terrifiants, les mugissements de l’immense tourmente devinrent des grondements de plus en plus sourds, enfin la lumière du jour reparut…

Ainsi le cycle de l’humanité n’était point achevé comme on l’avait cru. L’univers stupéfait constatait qu’il existait encore.

… Le soleil luit toujours, le ciel est redevenu bleu, l’air que l’on respire n’est plus chargé de soufre et d’électricité, on peut sortir des trous, des cavernes, des gourbis, des caves, des maisons plus ou moins éboulées, sans avoir à craindre de recevoir une montagne sur la tête, un arbre à travers le corps ou un Niagara dans les jambes.

Robert Laforcade, éperdu d’allégresse, ahuri d’étonnement, retrouva conscience de lui-même dans un repli des collines de Bourgogne, où sans savoir comment, il avait été jeté, où il avait vécu, en des trous, carrières, caves ou peut-être cavernes, avec d’autres fugitifs rabattus de points différents par les catastrophes.

Robert Laforcade s’aperçut qu’il avait la barbe longue, des vêtements en lambeaux tenus par des ficelles, des contusions et des brûlures par tout le corps, une fringale effroyable et un immense désir de savoir enfin ce qui était arrivé, de se rendre compte des événements, d’apprendre au plus vite ce qu’il pouvait être resté du monde ancien, et de retrouver, si elle vivait encore, sa femme à laquelle il pensait tout à coup sans colère.

Laforcade se dressa, leva les bras au ciel et voulut se lancer immédiatement en avant. Il sauta très vite en bas du rocher sur lequel il était monté et fit quelques pas, mais la tête lui tourna, une pâleur envahit sa figure creuse et il s’abattit lourdement sur le sol.

On accourait à lui, d’autres gens hâves et déguenillés, vêtus de débris de vêtements arrangés tant mal que bien, sortis comme lui des abris où ils avaient si longtemps tremblé ; ces gens, compagnons de misère et de terreurs, semblaient presque fous de joie devant l’extraordinaire et subit apaisement. Ils se précipitèrent à son secours, le relevèrent et le transportèrent dans une sorte de caveau creusé à flanc de coteau où ils rampaient à une quinzaine, tels les ancêtres troglodytes, sous la menace perpétuelle de la foudre, de l’écrasement, de la noyade ou de la famine.

Après les longues semaines de surexcitation et de terreur, une crise de lassitude abattait Laforcade juste au moment où le danger semblait s’être soudain évanoui.

CHAPITRE II

OÙ LES SURVIVANTS CONSTATENT QUELQUES FAITS NOUVEAUX ET DES CHANGEMENTS ASSEZ IMPORTANTS

Il resta trois mois malade, fiévreux et abattu, comme beaucoup d’autres, les nerfs brisés, et se rétablit lentement, dans une assez grande maison trouvée ouverte et abandonnée à proximité du refuge, soigné par quelques-uns de ses compagnons, des hommes et des femmes, inconnus avant la Grande Épouvante, pour lesquels il avait, dans les moments où la faim les prenait tous âprement, abattu une fois un sanglier à coups de hache, toujours ainsi que les ancêtres des premiers jours du monde, ou risqué sa vie pour aller chercher, dans les champs ravagés, quelques pauvres légumes.

L’accalmie était définitive. Depuis le jour où, brusquement, tout l’immense fracas s’était interrompu, rien n’avait plus troublé la douceur des éléments apaisés. On n’avait eu que des orages bénins et des pluies plutôt bienfaisantes, après lesquelles apparaissait, dans le champ des nuages, l’Arc-en-ciel, l’antique signe de pacification et de protection, symbole d’espérance salué par tous les cœurs avec la même effusion que jadis.

L’un après l’autre, les réfugiés étaient partis, il ne restait avec Laforcade, dans cette maison dont les propriétaires avaient disparu, qu’un brave homme nommé Houquetot, lequel était un petit employé du greffe d’Auxerre, échoué là comme les autres, et qui avait eu la jambe cassée dans une des dernières secousses. Longtemps Robert Laforcade avait déliré, puis il était resté somnolent, ayant tout oublié, le cerveau vide et ne remuant que peu de pensées. Houquetot avait été longtemps avant de retrouver l’usage de sa jambe, il trottinait en boitillant par la chambre, s’occupait du ménage et de la cuisine avec une bonne femme du voisinage, encore ahurie des prodigieux événements, et s’efforçait de maintenir encore au repos Laforcade convalescent qui, à présent, redevenait presque dispos et en même temps s’inquiétait et s’impatientait.

— Partir ? Partir ? s’écriait Houquetot, mon cher Monsieur, vous battez encore la campagne comme il y a trois jours, il faut patienter, que diable ! Vous et moi, mais vous particulièrement, qui étiez aux trois quarts et demi tué la semaine dernière, nous sommes revenus de trop loin pour qu’un petit supplément de séjour dans cette maison, agréable d’ailleurs, puisse nous gêner beaucoup…

— Le combien sommes-nous ? dit M. Laforcade en marchant vers la fenêtre, bien que la tête lui tournât encore.

— Le 25 ou le 26, ou peut-être le 30, car…

— Mais quel mois ?

— Décembre, ça j’en suis sûr.

— Allons donc ! fit Laforcade avec stupéfaction, je vois la verdure, des fruits même, et des fleurs… Et pourtant…

— Quant à ça, mon cher Monsieur, je risquerais de me faire recasser une jambe en tombant de mon haut, si je n’étais déjà un peu habitué à ces fantaisies étranges de la saison. Ça vous paraît d’un surnaturel formidablement carabiné, mais c’est ainsi ! Non, non, vous ne rêvez pas, et je passe mon temps à m’éponger le crâne, en décembre !

— Voyons, c’est dans les premiers jours de mai que les premiers troubles…

— Que le grand branle-bas a commencé, juste comme je venais de toucher mon mois et d’être remplacé à mon bureau, au greffe d’Auxerre, parce que…

— Et je me souviens, j’ai marqué les jours sur mon carnet, quand je le pouvais, lorsqu’il était possible de distinguer le jour de la nuit…

— Moi aussi !

— Mais j’ai dû sauter quelques journées.

— Moi de même !

— Cela a duré plusieurs mois. Quand tout a été fini, nous devions être en octobre.

— Vous l’avez dit, entre le 15 et le 22, à mon compte. Bon, votre petit accident vous arrive, vous tombez malade, vous passez… attendez, vous passez soixante-quatre jours au lit, nous sommes donc, ainsi que moi, Jean Houquetot, ex-commis de greffe, j’ai l’honneur de vous le dire, entre le 25 et le 30 décembre ! Noël ! Noël ! Joyeux Noël ! Vous n’êtes pas au bout de vos étonnements !… Pendant que vous restiez là, étendu et rêvassant, moi allongé devant la fenêtre dans un fauteuil, avec ma pauvre patte malade, je regardais et j’écoutais les récits que les autres, les ingambes, m’apportaient du dehors… En huit jours, après la fin du bouleversement, nous avons eu l’hiver, les neiges et les gelées, les feuilles sont tombées, les rivières ont charrié des glaces, puis, non moins brusquement, de petites brises chaudes sont revenues, nous pensions que c’était l’automne, sorti prématurément, qui rentrait en scène, mais pas du tout, c’était le printemps !

— Hein ?

— Oui, au moins quinze jours d’un printemps délicieux après le terrible hourvari dont malgré tout, j’ai encore la tête pleine ! Les fruits gelés sur les arbres sont tombés, ont été remplacés par des fleurs qui sont très vite devenues des boutons, puis d’autres fleurs, puis des fruits, comme vous pouvez le voir, pendant que l’été et l’automne se succédaient avec une hâte à laquelle on ne comprend rien, ni moi ni personne… pas plus d’ailleurs qu’à bien d’autres petites choses.

— Quelles autres choses ?

— Presque rien, par exemple il y a le soleil qui ne se lève plus du même côté !

— Hein ?

— Oui ! et la lune prend avec nous de drôles de façons. Je ne me charge pas de vous expliquer cela, parce que mes connaissances en astronomie se bornent à distinguer le soleil de la lune, sans grande chance d’erreur, sauf les jours de brouillard… Et le soir, on ne retrouve pas les étoiles d’autrefois…

— Vous rêvez !

— J’ai cru rêver et je me suis dit que les émotions de ces derniers temps, brr, m’avaient donné la berlue, mais tout le monde a vu cela comme moi… la chose est maintenant avérée, les savants s’en occupent, les journaux discutent là-dessus…

— Les journaux reparaissent ?…

— La vie a repris sur les ruines du monde pendant que nous étions là, tous deux, à nous soigner… Tenez, en voici plusieurs que j’ai pu me procurer au village… Ils ne sont pas de la première fraîcheur, mais c’est du nouveau tout de même pour nous, voyez.

Houquetot tendit à M. Laforcade quelques feuilles imprimées sur petit papier, des sortes de placards à gros titres et courts articles, comme dans les temps de crise politique. Laforcade les déplia hâtivement et les parcourut, sautant d’article en article, l’œil attiré par des titres à effet.

 

SORTIS DU GOUFFRE

C’est le cœur frémissant qu’échappés aux terribles cataclysmes qui ont ravagé le globe et ont fait craindre à tous sa dislocation définitive nous reprenons la plume…

L’humanité n’a point péri, du moins, pas tout entière. L’homme sorti de la Grande Épouvante, a repris sa marche dans le sillon tracé par les ancêtres…

Ne nous y trompons pas, c’est une époque qui commence, les temps anciens sont révolus, voici que se lève le soleil des temps nouveaux…

 

DANS LES RUINES

Les communications commencent à se rétablir avec nos plus proches voisins de l’Europe Centrale ; sous l’impulsion des citoyens de bonne volonté qui ont pris le gouvernement en main, des régiments de travailleurs ont couru au plus pressé et s’efforcent de remettre en état les principales voies ferrées et les lignes télégraphiques. On n’a pas encore de nouvelles d’Amérique, tous les câbles étant rompus, les quelques dépêches lancées par la télégraphie sans fil étant restées sans réponse, mais un des rares navires demeurés sans avaries trop graves, dans les ports dévastés, se prépare à partir à la découverte avec un équipage d’élite. Quelles nouvelles nous rapportera le nouveau Christophe Colomb ?

 

STUPÉFIANTES MODIFICATIONS

C’est bien complètement et régulièrement à l’Ouest que se lève maintenant le soleil, comme tout le monde peut le voir ; la science est obligée de reconnaître l’extraordinaire changement survenu dans la marche de la terre et l’allure absolument régulière avec laquelle notre globe tourne aujourd’hui de l’est à l’ouest, contrairement à ce qu’il faisait aux autres âges. Quelle est la cause de cette énorme modification ? Et même est-elle un effet ou bien une cause ? Quelles vont en être les conséquences ? Loin de nous l’audace d’oser nous pencher sur le vertigineux abîme. L’homme vient d’être châtié dans son orgueil et de s’apercevoir qu’il n’était qu’un misérable insecte et même moins, dans l’ordre de la nature, incompréhensible à jamais, et colossalement hors de portée de son intelligence.

 

SILENCE AUX POLITICIENS

Hé quoi ! sur les ruines du monde écroulé, quand partout essayent de se reconstituer sociétés et nations, voici que les débris de nos anciennes assemblées, les meneurs des politiques néfastes, fauteurs et profiteurs de nos cruelles divisions d’autrefois, essaient de surnager dans le grand naufrage et de ressaisir le pouvoir pour remettre les choses où elles étaient avant le cataclysme, dans lequel beaucoup ont voulu voir le châtiment mérité des folies sociales de notre civilisation déroutée. Halte-là ! Les éclairs apocalyptiques de la grande Épouvante nous ont montré l’abîme…

 

APPEL À LA SCIENCE

Au plus vite s’impose la réunion d’un congrès de notabilités de toutes les branches des sciences, qui recueillera et centralisera toutes les observations sur la situation actuelle du globe, tous les faits nouveaux, les étrangetés paradoxales bouleversant les anciennes données, renversant les certitudes d’autrefois.

Que s’est-il passé pendant le mois de la Grande Épouvante ? Quelle est l’étendue des perturbations terrestres ou cosmiques que nous avons traversées ? La période active de ces perturbations est-elle réellement achevée ? Quelles modifications ont-elles apportées ? Transitoires ou définitives ?

De tous côtés, des bruits absurdes nous reviennent, exagérations ou folies causées par l’universel détraquement, nous ne les enregistrons point, c’est à la science d’étudier et de vérifier…

 

Robert Laforcade passant vite sur ces articles, courut en hâte aux renseignements sur les désastres généraux, les dévastations universelles des cinq terribles mois de convulsions.

Ainsi, aux temps des antiques révolutions terrestres, les premiers hommes avaient dû voir leurs cités ou leurs pauvres huttes renversées, leurs premiers essais de civilisation étouffés et détruits.

Cependant, d’après toutes ces nouvelles, il semblait que le mal était moindre que l’on eût pu le supposer, l’homme avait fait le gros dos sous l’ouragan ; le nombre de victimes, certes, était immense dans le pullulement des nations, mais enfin la masse blottie dans ses abris avait survécu.

Le compagnon de souffrances de Robert, le brave Houquetot, dont visiblement le naturel jovial, oublieux des catastrophes, avait déjà repris le dessus, le tira de sa lecture.

— Vous ne savez pas le plus drôle pour moi, dans le chambardement universel ? Hé bien, mon cher Monsieur, il m’est repoussé deux dents, perdues au moins depuis vingt-cinq ans ! Est-ce l’effet de ces printemps qui nous reviennent ? Et il me semble bien, à certains élancements que j’en ai une troisième en train de pousser…

Robert Laforcade regarda les lambeaux qui le couvraient et fouilla dans ses poches plus ou moins déchirées. Il y trouva peu de choses, un solide couteau ramassé quelque part et qui lui avait rendu bien des services, une boîte ayant contenu des allumettes, précieux trésor qu’il avait fallu bien ménager, mais qui s’était épuisé à la fin, puis un portefeuille abîmé, déchiré et en partie brûlé contenant les fragments de papiers reproduits au chapitre précédent. C’était tout. Lui qui naguère avait remué des millions, il ne possédait plus un sou.

— Comment faire pour partir et regagner Paris… ou ce qui reste de Paris ? murmura-t-il, pas d’argent et des vêtements en loques ?

— Baste ! l’argent n’as pas encore repris toute sa valeur d’autrefois ; d’ailleurs, j’ai là dans ma poche une cinquantaine de francs, toute ma fortune, dit Houquetot, et je vous accompagne… Quant aux habits, les miens ont à peu près le même nombre de trous et d’effilochures que les vôtres, mais croyez-vous que dans l’état actuel des choses on fasse beaucoup attention à ça ?… Écoutez, reposez-vous encore, dormez bien cette nuit et demain matin, en route !… Vous avez la tête qui tourne, j’ai la jambe qui flageole, nous irons à petites journées !

CHAPITRE III

IMPRESSIONS DE RETOUR

Robert Laforcade et Houquetot, cahin-caha, l’un soutenant l’autre, avaient fait la route, aidés parfois et transportés d’une étape à l’autre grâce à quelque convoi de voitures de provisions ou de chariots, occupés à l’immense et général travail de déblaiement des ruines et de réparation des désastres. Déjà, avec les populations entières à l’œuvre, le plus gros de la besogne était fait, presque partout villes et villages essayaient de retrouver l’aspect d’autrefois et de faire reprendre son cours normal à la vie brusquement bouleversée.

Partout on travaillait, ici on enlevait des amas de décombres ou les arbres d’une forêt renversée, là on rétablissait des ponts emportés ou des voies ferrées dont remblais et talus avaient été rasés, on faisait disparaître les ruines d’un bourg incendié ou renversé par le tremblement de terre, partout la fourmilière humaine entière était au travail.

Laforcade, de son œil exercé d’industriel, remarquait tous les changements survenus et aussi tous les travaux entamés, il s’émerveillait de voir les masses d’hommes au travail sans trouble, la bonne volonté apparente de tous, l’ordre parfait dans les efforts collectifs.

— Comme tout marche ! s’écriait-il, faut-il donc que les grandes catastrophes tombent sur l’homme pour que ses qualités prennent le pas sur ses défauts, on dirait que le malheur a ramené le calme, la raison, la sagesse… Est-ce que le cataclysme nous aurait rendu l’homme de la nature, la bonne pâte humaine débarrassée de tous les mauvais ferments, la créature saine et de bon vouloir ?

— Voilà le beau temps, pourvu que cela dure ! chantonna Houquetot, du moins plus que l’espace de quelques matins, ce qui est le laps le plus long, généralement pour les bonnes choses.

Il n’y avait pas à dire, la bienveillance de tous pour chacun était visible, pas de cris, pas de grossièretés, plus de querelles, plus de supériorités dures et rogues, plus de hauteur dans les façons des uns, plus de mines envieuses ni de regards de colère et de haine chez d’autres ; au contraire, une sorte de fraternité confuse, née de l’universelle ruine et des périls partagés.

Enfin ils arrivaient à Neuilly. Dans la fièvre qui faisait battre son cœur à rompre sa poitrine, Robert Laforcade ne voyait plus rien, ne faisait plus attention à l’immense bouleversement. Il ne sentait plus la fatigue et se hâtait vers sa maison, entraînant Houquetot qui ne pouvait le retenir.

Le quartier existait-il encore ? Sa maison était-elle debout ? Il n’osait plus l’espérer, en route il n’avait pu apprendre rien de certain. Des renseignements, des détails, des récits sur ce qui s’était passé pendant les cinq mois du formidable cataclysme dans les contrées de la vieille Europe, il en avait été accablé partout, les nouvelles arrivaient, lui tombaient sur la tête de minute en minute, télégrammes pressés, nouvelles embrouillées, confuses, contradictoires, nouvelles des autres continents aussi, avec lesquels se renouaient les relations. Mais sur le sort de Neuilly, pas la moindre révélation.

Cependant Neuilly, en grande partie, existait encore. Enfin ! Encore quelques pas, quelques avenues à traverser. Et voici l’hôtel Laforcade debout, à peu près intact même. Laforcade abandonna Houquetot et se précipita. La porte était ouverte. Un coup d’œil rapide vers la loge de la concierge. Personne. D’ailleurs nul bruit dans la maison. Des pierres et des outils de maçons sur deux des côtés de la façade. On répare, mais les maçons ne sont pas là, c’est l’heure du déjeuner.

Robert Laforcade monte le perron. Comme il pousse la porte du vestibule silencieux et s’arrête émotionné par le silence, Houquetot le rejoint.

Au même instant une porte s’ouvre au fond du vestibule, et dans l’encadrement de cette porte une femme apparaît.

— Berthe !

— Vivant !

Robert Laforcade et sa femme sont dans les bras l’un de l’autre. Ils ont tous deux obéi à un premier mouvement. Leur second mouvement est de se reculer pour se regarder un peu.

Tous deux ne semblent pas très sûrs de la réalité de l’événement, ils se regardent, la femme toujours élégante en ses vêtements noirs très simples, le mari, dame, très mal en point dans ses habits en lambeaux, avec sa barbe et sa chevelure broussailleuses.

Mais le troisième mouvement est un retour au premier, la femme pleure sur l’épaule de son mari, et vraiment il semble que le mari verse autant de larmes qu’elle.

— Eh bien ! pas trop mal pour des époux en train de divorcer, fait Houquetot, ça peut s’appeler de la conciliation !

CHAPITRE IV

L’EXTRAORDINAIRE, INOUÏE ET STUPÉFIANTE VÉRITÉ COMMENCE À SE LAISSER ENTREVOIR

Depuis longtemps, dans un grand travail d’ensemble, les traces les plus apparentes de la grande perturbation ont disparu, les saisons ont succédé aux saisons, les années aux années. La société reconstituée. Le monde respire. Décidément, il n’y a plus à redouter un retour offensif des phénomènes cosmiques dans le formidable tourbillon desquels le globe a failli périr.

La marche des saisons est redevenue régulière et non plus accélérée comme dans les premiers temps après la crise. Certes, depuis le commencement de l’ère nouvelle, l’imprévu abonde et l’extraordinaire continue de surgir à toute minute dans la vie, mais c’est de l’extraordinaire en détail pour ainsi dire, qui vient, petit fait par petit fait, accentuer chaque jour davantage la différence entre l’Ère Nouvelle et les temps d’autrefois.

M. et Mme Laforcade qui plaidaient en divorce avant le grand événement, n’ont pas divorcé. Les avoués n’ont revu aucun des époux. Cela ne veut pas dire, hélas, que tout est arrangé ! Après la première effusion, dans le coup de l’émotion du retour, Monsieur ainsi que Madame ont été repris par les souvenirs des maussades et douloureuses années de brouille, un certain froid est revenu, le ménage s’est mis à vivre dans une petite atmosphère aux environs de zéro.

Madame, quoique bien moins tiraillée qu’auparavant par les relations mondaines, est toujours nerveuse. Robert est très occupé ; comme tout le monde après le grand bouleversement, il lui faut se jeter dans le travail à corps perdu pour reconstituer sa vie, retrouver ses moyens d’existence. La catastrophe générale l’a sauvé de la catastrophe personnelle imminente, mais pour lui comme pour tous, des efforts incessants sont nécessaires pour essayer de se refaire à peu près une situation.

Pris ainsi par le travail et par toutes sortes de préoccupations personnelles ou générales, il ne peut cependant s’empêcher de remarquer certaines choses. Il y a comme une amélioration certaine et continue dans les relations conjugales, la glaciale atmosphère des premiers temps semble s’échauffer. On se parle plus facilement et avec des inflexions de voix moins cérémonieuses. Il est vrai que l’on a tant d’impressions nouvelles à se communiquer, tant de constatations plus ou moins stupéfiantes à se signaler.

— Berthe a une mine charmante maintenant, pense Robert en regardant sa femme, elle approchait de trente-six ans lors des événements… Il y a trois ans de cela, 36 plus 3, font 39, et encore si les saisons extra-rapides du commencement ne doivent pas compter pour des années, ainsi qu’on le prétend… Jamais on ne lui donnerait cela, elle est plus rose et plus fraîche qu’autrefois !

— Robert m’étonne, se dit de son côté Mme Laforcade, les années ne le touchent pas, au contraire même, je trouve qu’il a meilleure mine tous les jours.

Et il leur avait aussi semblé à tous deux, que les mêmes excellentes apparences se distinguaient sur le visage et dans les allures de bien des personnes de leur entourage ; sans doute, il y avait des exceptions, mais en général la santé publique était bonne, il devait y avoir comme une sorte de renouveau depuis les terribles événements, ainsi que beaucoup le pensaient, la terre dans ce bain de foudre et de soufre, devait s’être purgée, comme en une immense étuve, des impuretés séculaires et de tous les vieux ferments mauvais.

Sur ces entrefaites pourtant, Mme Laforcade en quelques jours, tomba sérieusement malade. Un malaise la prit un matin, la tête lui tourna, elle se sentit faible, et le lendemain une fièvre violente la retenait au lit. Robert délaissa ses affaires pour attendre le médecin, un vieil ami de la famille, prévenu aussitôt par téléphone.

C’était le docteur Montarcy, que ses travaux sur la neurasthénie, l’usure ou les perversions du système nerveux, non moins que ses études sur les maladies microbiennes, ont porté au premier rang des thérapeutes modernes. Qui ne connaît d’ailleurs, sa figure glabre et lisse, son lorgnon d’or, et sa longue chevelure d’un blanc de neige.

M. Laforcade ne l’avait pas vu depuis longtemps, il le trouva changé, vieilli, un peu fatigué, ce qui ne l’étonna nullement. Après les premières explications, le docteur s’affaissa dans un fauteuil auprès de la malade, et la considéra en silence d’un air soucieux qui alarma Robert et que la malade elle-même remarqua.

— Eh bien, docteur, voyons ? fit Robert, ce n’est rien n’est-ce pas ?

— Rien ? s’exclama le docteur, bondissant et faisant dans un grand geste sauter son lorgnon d’or, rien ? comme vous y allez, mais c’est immense, c’est formidable !

— Plaît-il ? Hem ! hem ! Vous rêvez, mon bon ami, dit Robert le tirant par la manche.

— Je rêve ! Quand je vous aurai expliqué la chose, vous verrez un peu si je rêve !… Vous devez pourtant vous douter de quelque chose, avoir remarqué…

Il avait tiré un carnet de sa poche et le consultait, prenait de temps en temps une note en jouant avec son porte-crayon.

— Comme analystes et observateurs, les gens du monde ne brillent vraiment pas, ils ont des yeux, ma parole, pour se complaire à leurs niaiseries !… Alors vous n’avez pas remarqué... mais passons, passons, vous comprendrez tout à l’heure et vous jugerez de l’énormité du phénomène et de ses conséquences extraordinaires, inouïes, fantastiques, je vous dis !… Quels ânes tout de même, quels aliborons phraseurs, je ne parle pas de vous, je parle de mes savants confrères qui ergotent, discutent encore entre eux, tout bas, là-dessus, pour ne pas ébruiter trop vite…

Robert et Berthe, devenue toute pâle, se regardaient anxieux.

— Il faudra bien finir par reconnaître ce qui est… Tenez, la maladie de Madame, que je déplore pour elle, va servir tout de suite à ma démonstration.

Berthe était sur le point de s’évanouir.

— Mais enfin, docteur, s’écria Robert furieux, je ne vous ai jamais vu ainsi, êtes-vous dans votre bon sens, aujourd’hui ? Vous ne vous apercevez pas que vous épouvantez votre malade… il n’y a pourtant rien de bien sérieux, je suis sûr !

— Rien de plus sérieux, au contraire, et vous allez voir ! Voyons, rappelez vos souvenirs, j’ai déjà soigné Madame pour cela… c’était il y a un peu plus de neuf ans ?

— Il y a neuf ans, oui, en effet, Berthe a été assez malade, une affection nerveuse surtout, mais point très grave…

— C’est exactement cela… ce sera plus bénin, tranquillisez-vous…

— Mais vous disiez…

— Je disais que rien au monde n’était plus sérieux… par les conséquences plus que phénoménales, quasi extravagantes, que j’hésite même à vous laisser entrevoir… Conséquences formidables qui… Cependant vous… Pourtant vous n’êtes pas sans vous être aperçu quelque peu des étrangetés constituant non seulement de véritables dérogations aux anciennes lois naturelles, mais leur renversement, mon cher Monsieur, leur complet renversement !

— Certainement, dit Robert impatienté, de nombreuses bizarreries, des bouleversements de saisons, mais il n’est pas question de cela, revenons à la maladie de ma femme.

— Mais j’y arrive, puisque je vous dis que c’est sa maladie d’il y a neuf ans.

— Bien, bien, mais…

— Mais la même, mon ami, la même !… en commençant par la fin, par exemple, car Mme Laforcade souffre en ce moment des derniers malaises de la convalescence, cela va s’aggraver, puis…

Robert et sa femme se regardèrent.

— Il bat la campagne, pensa Robert.

— Il est fou, se dit Berthe rassurée, j’aime mieux cela.

— Non, je ne suis pas fou ! s’exclama le docteur qui avait compris la signification de ce regard échangé, du tout ! du tout ! Écoutez-moi bien. Quand je vous dis que c’est votre maladie d’il y a neuf ans qui revient, j’entends que c’est vous qui êtes revenue à cette époque de votre vie, dans le gé-né-ral-retour-en-arrière que nous subissons tous, vous, moi, les voisins, tout le reste des humains et la terre elle-même, et peut-être notre monde solaire en même temps !… Y êtes-vous maintenant ? Comprenez-vous ? Saisissez-vous ? Je vous donne la clé des événements étranges, des phénomènes invraisemblables au milieu desquels la science se débat, essayant de deviner, de comprendre, de coordonner… Parbleu, je ne suis pas seul à avoir compris, de tous côtés des savants étudiant leur petit coin particulier, rassemblant des faits, sont arrivés aux mêmes conclusions et la vérité va éclater !… Certainement, beaucoup luttent encore et ne veulent pas se rendre à l’évidence souveraine des faits, mais les dernières résistances vont tomber lorsque le Congrès international, ouvert cette année depuis trois semaines, va entendre le résumé de la commission nommée l’an dernier…

Mme Laforcade, toute pâle sur son oreiller, ne disait rien, ses yeux interrogeaient son mari qui réfléchissait le front dans sa main.

— Oui, la vie retourne en arrière, mon ami, c’est la vérité absolue ! Ce bouleversement de l’univers au cours duquel la race humaine a pu se croire arrivée à sa fin, a été bien plus complet que l’on ne pensait dans les premiers temps qui ont suivi la Grande Épouvante, aux premières étrangetés et bizarreries constatées ! On ne peut dire que le monde a fini, puisque sa course continue, mais elle continue en arrière ! Après le grand détraquement dans lequel on a cru que les temps étaient révolus, l’horloge des siècles remarche, mais elle marche à l’envers, le monde, en un mot va à rebrousse-temps !

Berthe ne put s’empêcher de sourire.

— Ah ! vous pouvez rire ! dit le docteur Montarcy, ne vous gênez pas, on nous a suffisamment ri au nez, à moi et à tous ceux qui ont les premiers percé le grand mystère !… Mais revenons à vous, quel âge aviez-vous il y a neuf ans, quand vous avez été malade ? la trentaine, n’est-ce pas ? Vous veniez de doubler le cap… Eh bien, vous avez de nouveau trente ans, et vous le tournez de nouveau, ce cap, mais dans l’autre sens ! Voyons, mon cher Laforcade, regardez votre femme, vous avez bien dû voir qu’elle rajeunissait de jour en jour ?… Elle croyait avoir trente-neuf ans, elle n’en a que trente, mon ami, et l’année prochaine elle n’en aura plus que vingt-neuf ! Voilà ! Il n’y a rien là qui puisse vous affliger. Et vous, mon ami, vous avez neuf ans de moins aussi, c’est très simple, moi également, et tout le monde… Tenez, regardez-moi un peu, là, franchement, ne trouvez-vous pas que je rajeunis étrangement depuis quelque temps…

— Ma foi, docteur, dit Robert en riant, si vous faites appel à ma franchise, je suis forcé de vous avouer qu’il ne paraît pas.

— Vraiment ?

— Oui, je vous ai trouvé vieilli, vous avez blanchi…

— Blanchi ! mais je suis forcé de porter perruque maintenant, mes cheveux tombaient…

— Vous voyez, cela ne me paraît pas un signe de rajeunissement…

— Au contraire ! mes cheveux tombaient, oui, mes cheveux blancs, mais il m’en repoussait d’autres, des noirs… Tenez !

Le docteur d’un geste rapide fit voler au loin sa respectable couronne de cheveux couleur de neige. Il avait là-dessous une chevelure à la Titus presque complètement noire.

— Extraordinaire ! fit Robert.

Le docteur avait ramassé sa perruque et la brandissait, son lorgnon dansait une sarabande effrénée.

— Et je sens, mon ami, la jeunesse qui me revient ! Je touchais à l’hiver de la vie, me voilà en plein automne ! demain c’est l’été, le glorieux été, la vaillance, la force ! demain c’est le printemps, avec ses promesses !… ah non, ne disons plus avec ses promesses, le printemps ne promettra plus rien…

Berthe avait laissé retomber sa tête et fermait les yeux.

— Mais nous fatiguons Madame, dit le docteur remettant sa perruque et laissant tomber son enthousiasme, voici sa convalescence passée, elle va certainement aller un peu plus mal, il faut s’attendre à de la fièvre, mais ce ne sera rien… laissons-la reposer, je vais vous faire une ordonnance…

Robert emmena le docteur dans son cabinet et l’installa devant son bureau. Il entendit causer dans le salon et ouvrit la porte, ayant reconnu la voix.

Il y avait là deux personnes de connaissance, le vieux et célèbre littérateur Palluel et le bon Houquetot qui venaient prendre des nouvelles de Mme Laforcade, dont ils avaient appris la maladie.

— Ce ne sera rien, répondit Robert à leur première question, ou presque rien.

— Tout ce qu’il y a de plus grave au contraire ! cria le docteur tout en griffonnant son ordonnance.

Palluel et Houquetot regardaient Robert.

— Je parle de la maladie, docteur, fit celui-ci.

— Ah ! bon, la convalescence est passée, voici le moment de la forte fièvre…

— Hein ! que dit-il ? drôle de docteur ! murmura Houquetot.

— Je vous expliquerai tout à l’heure, dit Robert.

— N’expliquez rien, n’abusez pas de mes confidences… Quand j’aurai exposé la chose au Congrès, tout le monde sera fixé, vos amis peuvent bien attendre jusque-là !

Palluel et Houquetot prirent des sièges et se regardèrent intrigués. Palluel, depuis quelque temps venait assez souvent chez les Laforcade, Mme Laforcade s’était reprise soudain de sympathie pour l’illustre mais peu mondain et peu élégant historien. Pour Houquetot, qui avait fait, en de si terribles circonstances, la connaissance de Robert, il était devenu l’ami de la maison, et Robert lui avait trouvé un petit emploi réalisant complètement ses plus ambitieuses aspirations : Travail tranquille et appointements modestes.

Le docteur avait fini de griffonner, on l’avait entendu casser sa plume en paraphant son ordonnance, maintenant il prenait des notes sur son calepin et continuait à faire voltiger son lorgnon.

— Voilà, fit-il en se levant, je reviendrai demain, motus jusqu’à ce soir, je lis cet après-midi le résumé de mes observations au Congrès des constatations et je dis tout… Ah ! monsieur Palluel, mon cher collègue, enchanté ! vous allez toujours bien… Regardez-moi donc, vous semblez malade ?

— Du tout, du tout, du tout ! s’exclama Palluel en se levant vivement.

— Si, si, on ne me cache rien, j’ai retrouvé… j’ai encore l’œil du médecin qui déchiffre le moindre signe malencontreux sur les physionomies les plus fermées… Vous n’avez pas bonne mine, mon ami, soignez-vous !

— Docteur ! fit Robert en riant, vous êtes terrible ce matin… vous voyez des malades partout, M. Palluel se porte admirablement, je lui trouve, moi, la mine superbe et fleurie.

— Moi, je discerne une inquiétude dans le regard… Voyons, mon cher collègue vous êtes, vous, un homme d’études, avouez que vous ressentez une certaine inquiétude devant… voyons, je ne puis pas m’expliquer trop clairement, devant tous les phénomènes que votre esprit d’observation ne peut manquer d’apercevoir et que vous cherchez à comprendre…

— Eh bien oui, là ! avoua Palluel, je suis inquiet pour l’ordre général et surtout pour mon propre compte… il y a quelque chose qui me tracasse personnellement, je me remets à rimer…

— Comment ? mais c’est parfait ! Vous avez bien raison de revenir à la poésie…

— Oui, oui, j’y reviens, seulement je crains d’être tombé en enfance et… tranchons le mot, de radoter, car tous ces vers que j’écris, je découvre ensuite que je les ai déjà faits !

— Très bien, très bien ! Oh, comme je suis enchanté de ce que vous me dites !… laissez-moi prendre une petite note… Et ces vers qui vous reviennent, à quelle époque les fîtes-vous ?

— Il y a trente-cinq ans !

— Parfait ! Je l’avais pressenti… Irrégularité dans le phénomène, les uns vont plus vite, les autres plus lentement… vous corroborez, mon ami, je vous remercie !…

— Alors vous pensez ?

— Vous retournez en enfance, comme vous disiez… Et moi aussi, d’ailleurs ! Tenez, venez avec moi au Congrès et vous comprendrez !

— Pardon, docteur, interrompit Houquetot, une seconde consultation aussi pour moi pendant que vous y êtes, car j’ai également des choses à vous dire…

— Il vous revient des vers, à vous aussi ?

— Oh non, pas ça, moi, ce sont des dents. Voilà la douzième qui reperce !… Je meurs d’inanition, j’ai tout le temps des fluxions !

— Quel âge avez-vous ?

— J’ai sauté le six.

— Plaît-il ?

— J’ai passé soixante.

— Eh bien, vous avez ressauté le six, et le cinq et peut-être le quatre. Tranquillisez-vous, vous comprendrez ce soir. Au Congrès, cher Monsieur Palluel, au Congrès !

CHAPITRE V

À REBROUSSE-TEMPS.
LES ÉTONNEMENTS DU CONGRÈS DES CONSTATATIONS

Depuis plusieurs semaines le Grand Congrès international des Constatations, réuni pour la quatrième fois depuis l’Ère Nouvelle, tenait ses séances dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, beaucoup trop étroit pour la circonstance. Des délégations de savants venus de toutes les parties du monde et représentant à peu près toutes les nations civilisées, accumulaient les rapports, les études détaillées sur tous les phénomènes nouveaux, ouvraient des enquêtes, rassemblaient et coordonnaient des masses de détails recueillis partout, ou rapportés par des missions spéciales.

Trop étroite, certes, était la salle, bondée et débordant jusque dans les couloirs ou dans des petites salles annexes, ouvertes à la hâte au moyen de cloisons abattues. Toutes les illustrations de la science internationale se trouvaient là, ainsi que nombre de savants peut-être moins fameux, travailleurs courageux, pionniers obscurs creusant dans les sillons entamés, sans compter beaucoup de littérateurs et les bataillons serrés des reporters envoyés par la presse du monde entier.

On s’étouffait littéralement et le travail eût été assez difficile, sans la bonne organisation du Congrès en sections et commissions d’études, opérant dans les divers bureaux et ne communiquant aux assemblées plénières que le résultat des travaux.

Ce jour-là, ainsi qu’il l’avait dit, l’illustre Montarcy, président de la grande commission centrale du Congrès, allait lire en public son rapport général résumant ses recherches et découvertes personnelles, dont on faisait grand bruit, et l’ensemble des travaux de ses confrères de tous pays.

Bien que l’illustre Montarcy se fût montré rebelle à toute interview et à toute indiscrétion, qu’il eût refusé à tous la moindre indication sur ses conclusions, on soupçonnait beaucoup de choses et l’on s’attendait à une séance du plus considérable et du plus palpitant intérêt.

Dans le brouhaha des voix, des interpellations, des causeries animées en toutes les langues du globe, le nom de Montarcy revenait sans cesse et chacun attendait avec impatience l’ouverture de la séance.

M. Montarcy avait emmené Robert et M. Palluel, mais il ne les avait pas lâchés une minute, de façon à leur interdire toute communication avec qui que ce fût, pour éviter qu’un mot d’eux ne mît sur la bonne piste et ne vînt escompter le grand effet auquel il s’attendait.

Quand il parut à la tribune, instantanément le silence le plus complet se produisit, éteignant tout tumulte ; toutes les conversations cessèrent, toutes les paperasses rentrèrent dans les serviettes, toutes les têtes se tournèrent vers le fond de la salle, pendant que Montarcy, avec la coquetterie de l’orateur qui se sait attendu, déposait lentement l’un après l’autre des volumes de notes, des montagnes de documents devant lui.

Toute la première partie de son rapport était un résumé des divers phénomènes généraux constatés, un tableau rapide de tous les changements, de surface pour ainsi dire, apportés à l’habitat de l’homme.

M. Montarcy se reposa un instant. Sa péroraison lui avait donné chaud ; dans un mouvement machinal, il enleva un peu sa perruque pour s’éponger le front ; ce fut très rapide, mais quelques-uns des assistants entrevirent avec stupéfaction ses cheveux noirs en brosse sous la perruque blanche. L’illustre Montarcy se hâta de reprendre la parole et aborda un autre chapitre.

— De tous côtés, messieurs, nous sont venues les mêmes constatations quant aux perturbations dans la marche des saisons. Après la grande secousse, la nature, semble-t-il, est restée quelque temps malade et pendant cette convalescence, l’ordre de l’univers, profondément troublé, a présenté les plus étranges anomalies : Saisons changées ou se succédant, notez-le, avec une vélocité remarquable, l’hiver permutant l’été, le printemps suivant l’automne, confusion complète, nous nous y perdions – brusques sautes de température – végétation anormale et extra rapide, pousse exceptionnelle et usure des plantes, – puis, avec des saisons d’une semaine, maladie et mort d’innombrables végétaux… Eh bien, messieurs, ces étranges perturbations dans la marche jadis régulière de la vie, cette pousse et cette usure exceptionnelles, l’homme les a ressenties aussi, et c’est ici que je fais appel à toute votre attention…

— Silence, silence, écoutez ! écoutez !

— Ces étranges secousses et ces malaises des simples végétaux dans la grande crise de la nature, l’homme les a ressentis également, sans trop y faire attention d’ailleurs, dans la période de travail fiévreux qui suivit la Grande Épouvante. Mais les médecins, tous mes confrères peuvent en témoigner, eurent alors de nombreux motifs de stupéfaction. La science médicale, fruit des réflexions et de l’expérience de tant de siècles, devenait un vain fatras de notions fausses du tout au tout, le processus ordinaire des maladies semblait changé, les phases interverties, bousculées en un mot, comme nos saisons…

— Oui ! oui ! parfaitement exact !

— Faites silence, messieurs ! laissez parler le Maître !

— Oui ! c’était le moment d’essayer au moins de ma méthode… la méth…

— Silence !

— Je continue… On vit des gens commencer des maladies par la fin, – on le voit encore, et on le verra longtemps… – Montarcy se retourna vers Robert, – commencer par la fin, dis-je, se trouver pour ainsi dire à l’article du trépas dès le début, et l’on vit ensuite leur maladie se terminer par une indisposition, avec les premiers symptômes à la fin ! Les médecins n’ont pas compris de suite. Je me hâte de dire que ce n’est qu’après nombre d’observations, messieurs, que le fulgurant éclair de la vérité tout à coup brûla nos yeux !… Voyons, nous tous, médecins, n’avons-nous pas eu à soigner des gens qui, à peine malades, semblent soudain vieillir vite… très vite… comme nos saisons ?…

— Oui ! En effet ! c’est vrai ! continuez !

— Ce n’est pas tout, cria une voix des derniers bancs de la salle, et mon observation 108, le malade qui…

— Certainement, ce n’est pas tout ! s’exclama un autre, mes observations 85 et 318 surtout, le rajeunissement…

— J’y arrive, reprit Montarcy, soyez tranquilles, toutes vos observations si remarquables figurent dans mon rapport… non certes, ce n’est pas tout !… Nos malades, disais-je, semblaient soudain vieillir, mais tout de suite après apparaissaient des signes non équivoques d’un extraordinaire rajeunissement !… Combien dans nos réunions médicales, dans nos séances d’académie, avons-nous discuté là-dessus, vous le savez, messieurs, et les journaux médicaux sont là pour le rappeler… mais tous, tant que nous étions, quand nous cherchions à en déterminer les causes et lorsque nous voulions en déterminer les conséquences, nous nous débattions dans un océan d’erreurs ! Erreurs dans les causes, erreurs dans les effets ! Erreurs partout !

— Eh bien, alors ? interrompit Palluel, se levant et tirant M. Montarcy par la manche, vous proclamez tout simplement cette faillite de la science dont on a tant parlé naguère ! En ma qualité de poète, permettez-moi de me dire enchanté de vous voir le reconnaître !…

Un ouragan de protestations et de vociférations s’éleva dans la salle. Tous étaient debout, les interpellations se croisaient, des mots vifs s’échangeaient. Le président et ses assesseurs agitaient désespérément la sonnette ou cassaient des règles sur le bureau.

— Non, messieurs, pas la faillite, cria Montarcy, quand le tumulte fut à peu près calmé, c’est un concordat, au contraire, que je réclame du Maître suprême des Effets et des Causes ! Le concordat de la Science aux yeux dessillés ! La science, Messieurs, ne connaît et ne connaîtra jamais qu’un tant pour cent des Grandes Vérités cachées, ce tant pour cent nous pourrons l’augmenter, mais ce ne sera toujours qu’un tant pour cent !

— Payez-le nous tout de suite ! cria une voix.

— Voici une première vérité nouvelle et absolue : le rajeunissement général que tant d’observateurs ont signalé, et que tous nous avons pu constater sur nous-mêmes, n’est pas un simple phénomène passager, momentané ; non, messieurs, la science aujourd’hui, après ces quelques années d’études et ces innombrables observations venant de tous les coins du globe, peut affirmer hautement, solennellement que c’est devenu… la nouvelle règle de la Vie !

Un brouhaha s’éleva encore dans l’assemblée. Les sténographes notèrent : Profonde sensation !

— Expliquez-vous ! Écoutez ! Comment ? Silence !

— Oui, ce que l’on croyait phénoménal et tout à fait transitoire, est devenu la règle et constitue, tout l’indique, une nouvelle et définitive forme de la vie !… Changement immense et profond bouleversement. L’homme, la nature, le temps, tout depuis la grande secousse, est emporté dans un vaste et régulier mouvement en arrière. Qu’il ne soit plus question des anciennes lois naturelles, elles n’existent plus, il y en a de toutes nouvelles maintenant ! Le monde qui a failli périr marche encore, mais il marche en arrière ! Ce n’est plus l’Avenir sans limites qui s’étend en avant de nous. Dans la Course du Temps, l’Avenir avait une fin, cette fin est venue ! Aujourd’hui…

Les sténographes oubliaient d’écrire. Ils écoutaient, pâles d’émotion comme les autres. Et comment noter le murmure sourd qui courait par vagues dans la salle, murmure fait de la respiration haletante de l’assistance autant que d’exclamations étouffées !

M. Montarcy, les bras en l’air, brandissant des papiers, semblait grandir démesurément. Ses yeux lançaient des éclairs. Il avait enlevé, sans s’en apercevoir, sa perruque de cheveux blancs et son lorgnon d’or gisait brisé sous les pieds des assistants.

— Aujourd’hui, Messieurs, dit solennellement M. Montarcy, c’est le Passé que nous avons devant nous. Le Passé qui se déroule et s’offre à nous pour être revécu, l’immense Passé, le Passé presque infini aussi que nous allons revivre ! ! !

Un hourra s’éleva dans l’assemblée, ce fut un formidable cri jaillissant de toutes les poitrines. Tout le monde se précipitait vers le bureau, on se bousculait, on s’étouffait pour arriver jusqu’au maître tombé sans voix sur une chaise ; et chacun criait, s’époumonait en acclamations et en interjections enthousiastes, sous lesquelles certaines protestations et quelques timides objections se trouvaient immédiatement anéanties et pulvérisées.

Oui, on le sentait, c’était bien la vérité devinée et pressentie par quelques-uns, qu’avec l’autorité incontestée de son immense savoir, Montarcy venait enfin de dégager et de formuler.

Cette séance du Congrès international des Constatations ne devait pas se poursuivre avec la régularité et le calme des autres séances. C’était maintenant impossible avec cette assemblée bouleversée. M. Montarcy parlait toujours, non plus à la tribune, mais debout sur le bureau au milieu d’un cercle d’auditeurs serrés, se poussant et s’écrasant, montant sur les chaises ou sur les tables, – car sur des rumeurs qui s’étaient instantanément répandues au dehors, la Sorbonne débordait, envahie par des flots d’arrivants nouveaux, étudiants, journalistes, passants…

— Oui ! oui, disait M. Montarcy, c’est le Passé que nous allons revivre et je sens le vertige s’emparer de mon esprit quand je songe à tout ce qui va découler de ce nouvel ordre des choses, à toutes les conséquences de ce bouleversement des anciennes lois de la nature !… Songez-y à votre tour, à ces conséquences, au point de vue : 1° de l’individu ; 2° de la famille ; 3° de la race !… Nous avons déjà, vous avez eu certainement connaissance de quelques cas étranges, incompréhensibles.

— Mes observations 138 et 192 ! cria un docteur voisin.

— Des gens que l’on savait positivement défunts, des gens disparus depuis dix ans, et récemment reparus sous la lumière du soleil !… J’ai là, dans un rapport que je ne puis lire, plus de six cents cas authentiquement constatés, mon rapport est à l’impression… ce sont mes épreuves… mes collègues et moi, nous avons travaillé dans le silence, résolu à ne faire éclater la vérité que le jour où nous pourrions dire : Aveugle qui ne la voit pas !… Nous avons donc tous aujourd’hui huit ou dix ans de moins que nous ne pensions, – l’an prochain nous aurons encore un an de moins, puis deux, puis trois…

La constitution de la famille va être changée du tout au tout. Vous allez voir chaque groupe humain remonter lentement à ses origines. Je ne m’attarderai pas en considérations philosophiques, les uns vont remonter, les autres vont descendre, maintenant comme avant ce sera jeu de bascule, mais, à ce qu’il semble, cette fois par une loi fatale !… C’est ainsi qu’il en sera pour la famille dans l’infini détail, et c’est ainsi qu’il en sera aussi pour le groupe élargi, pour la nation, la race !…

Il n’en pouvait plus. Dans ses efforts longtemps victorieux pour dominer le tumulte, il avait fini par crier à pleins poumons. Maintenant, sa gorge écorchée refusait de laisser passer autre chose que des phrases à voix basse. Et il fallait parler quand même, il fallait répondre à toutes les interpellations, aux questions enthousiastes, aux exclamations ahuries, aux demandes d’éclaircissements, aux objections timides et aux protestations de quelques-uns, car il y en a toujours et partout, des saint Thomas qui discutent et qui ergotent !

M. Palluel embrassait Montarcy, il ne faisait pas d’objections, lui, il pleurait presque de joie, il embrassait aussi Robert, il embrassait les membres du bureau et pour un peu le digne académicien, au fond duquel se réveillait le poète ardent des anciens jours, eût répondu par des coups de poing aux objections des quelques protestataires.

— Montarcy ! Ce matin je te traitais de ganache, tu es un grand homme, permets que je te tutoie, illustre maître ! Plus de Monsieur avec toi ! Je t’adore ! Vive Montarcy !… Criez donc vive Montarcy, vous autres !

— Vive Montarcy !

— Et vive l’Ère nouvelle ! Vous là-bas, le gros rouge, criez donc, s’il vous plaît !… Ah ! vous n’êtes pas content, vous ? Vous y tenez donc bien à votre époque couleur de suie, à votre civilisation à la manière noire, à votre faux Progrès, à votre Avenir lugubre… avec toutes ses menaces, avec l’aplatissement universel, l’écrasement définitif du beau, du bon, du bien ! Quelle chance ! ô mes amis, quelle chance ! quel incroyable et inespérable bonheur ! Nous l’évitons, cet avenir, nous retournons en arrière !… Pour chacun de nous personnellement, pour nous tous, c’est déjà la joie de revivre la série des printemps de notre printemps, et pour l’ensemble c’est le retour à toutes les belles choses d’autrefois…

— Diable, cria quelqu’un, c’est qu’il y a eu bien des moments difficiles aussi…

— Qui sait ! Tout pourra peut-être s’arranger !

— Éclairés par l’expérience, râla Montarcy.

— Il l’a dit, éclairés par l’expérience, cria Palluel, nous trouverons bien le moyen de rendre moins durs ces moments difficiles ! L’histoire en mains, nous serons forts pour la recommencer en mieux !… Vous là-bas, le petit étudiant, dérouillez-vous, manifestez donc un peu d’enthousiasme ! Qu’est-ce que cette jeunesse d’aujourd’hui, donc ?

— Pardon, répondit l’étudiant en montant sur les épaules de quelques camarades, mais c’est que si tout cela est sérieux, j’y perds, moi ! mon passé n’est pas très long et sera bientôt déroulé.

— C’est pourtant vrai ! dit l’académicien se tournant tristement vers Montarcy, il a raison, il y perd… Pauvre jeunesse !

— Que voulez-vous, fit Montarcy, il faut nous incliner, l’homme n’est rien dans ce détraquement de l’horloge des siècles, nous devons accepter les décrets de l’horloger suprême et tâcher de nous en accommoder ! Que l’on me taxe d’optimisme, j’y consens, mais j’ai l’intuition que de cet énorme changement, de ce renversement absolu, il ne peut résulter pour l’homme qu’une somme d’avantages très supérieure à quelques petits inconvénients à prévoir…

— Encore une fois, je demande la parole, reprit Palluel, et je propose à l’assemblée de clore la séance mémorable où l’extraordinaire événement nous a été révélé, par trois joyeux vivats en l’honneur de l’Ère nouvelle !

— Hourra ! Vivat ! Hoch ! Vive Montarcy ! vive l’Ère nouvelle !

— Non ! non ! no ! no !

— Si ! si ! Hourra !

— No !

Un petit groupe d’opposition se formait dans un angle de la salle, groupe composé surtout de délégués anglais, auxquels venaient se joindre le jeune étudiant protestataire avec quelques-uns de ses amis.

— Mais, alors, à votre compte, en quelle année sommes-nous ? cria l’un des opposants en se faisant un porte-voix de ses mains.

— Je n’en sais rien au juste ! vous avez constaté, comme nous, la succession extra-rapide des saisons dans les premiers temps de cette ère nouvelle… Comment voulez-vous savoir exactement ?…

— Si j’ai bien compris votre système, dit un autre, à une certaine heure le monde a commencé à vivre, à marcher, veux-je dire, en arrière. Du soir on est donc retourné au matin ?

— Sans doute, et ce que nous prenons pour des couchers de soleil actuellement ce sont, à vrai dire, des aurores qui s’éteignent, nos heures ont été radicalement bouleversées comme nos saisons ! Vous vous rappelez quel temps de crise ce fut pour les arbres et pour tous les végétaux… ils ont fini par s’accommoder à la permutation des saisons, nous nous y accommoderons de même, comme au reste, après un temps de crise plus ou moins long et difficile.

— No ! no ! absurde !

— Si vous voulez !

— Un mot ? dit un congressiste, parmi ces retours de gens pourtant notoirement disparus de ce monde et comptés légitimement comme défunts, parmi tous ces démentis aux anciens actes de l’État civil, signalés un peu partout et de plus en plus nombreux, je vois dans les observations communiquées au Congrès, que ces gens retour du grand au delà, n’étaient pourtant pas partis aux mêmes dates et qu’il y a de notables différences d’années…

— Ceci, messieurs, nous a préoccupés longtemps, mes collègues de la commission centrale et moi. En effet il y a là une complication… mais après mûres réflexions, et je pense que mes collègues sont de mon avis, je ne vois là que le résultat des troubles bien compréhensibles de la mise en route du nouveau système du monde… Troubles constatés dans la nature végétale, je le répète… D’ailleurs, messieurs, si un homme clairvoyant et pourvu de notions scientifiques avait pu assister aux premiers âges de l’univers en formation, croyez-vous qu’il n’eût pas eu l’occasion de constater des troubles bien plus capitaux ?

— Oui ! oui ! ya ! si ! no ! si ! yes ! no !

— Alors, ne devons-nous pas numéroter dès maintenant nos années à rebours !

— Mais non, messieurs. Je viens de vous dire que nous ne savons pas exactement en quelle année nous pouvons être ? Je propose à l’assemblée de voter un numérotage spécial pour l’Ère nouvelle ! en nous supposant aujourd’hui en l’an X. Ce sera plus sûr… Faisons mieux, nommons si vous le voulez, une commission internationale du calendrier qui étudiera la question et en décidera d’accord avec les divers gouvernements.

— Oui ! Oui ! Très bien ! Parfait !

Des marques d’approbation en toutes langues se croisaient, toutes les mains s’étaient levées, l’opposition se trouvait véritablement noyée dans l’enthousiaste et presque universel assentiment. L’opposition dut se contenter de ricaner et de chicaner tout bas. Dans le coin des jeunes étudiants, on se taisait, inquiet et atterré.

Montarcy était tombé dans un fauteuil et s’épongeait le front, au milieu d’un groupe serré de congressistes de toutes les nationalités désireux de débattre la grande question avec l’illustre savant, et d’élucider, si faire se pouvait, quelques points obscurs, de résoudre ou d’expliquer certaines difficultés entrevues. Des points obscurs, des difficultés, des problèmes, ah ! certes oui, il en restait beaucoup, que pour l’instant M. Montarcy ni personne ne se chargeait d’expliquer. C’était ainsi parce que c’était ainsi ; pour le moment, il fallait accepter les choses comme elles se présentaient.

À ce moment, un homme qui cherchait à se frayer passage jusqu’au bureau, au milieu d’une espèce de sillage de réclamations et de grognements, attira l’attention de Robert Laforcade. Cet homme lui faisait des signaux à tour de bras, au péril de quelques crânes ou de quelques paires de lunettes plongés dans les plus grandes discussions.

Robert reconnut Houquetot. Il fut pris d’inquiétude et tenta de fendre les groupes de son côté.

— Hé bien, cria-t-il, qu’est-ce donc ?

— Venez bien vite ! cria Houquetot, dépêchez-vous !

— Ma femme serait-elle plus malade ?

— Ah ! bien oui ! Il s’agit de quelque chose de bien plus extraordinaire.

— Dites vite ! quoi ?

— Il y a… bien difficile à dire ! il y a qu’un vieux monsieur… il y a que votre père…

— Mon père ?… mon père que j’ai perdu il y a quinze ans…

— Oui, c’est ce que m’a dit Mme Laforcade qui est affolée… Eh bien, votre père est là…

Montarcy qui avait entendu à travers les conversations, bondit sur son fauteuil.

— Mon cher Laforcade ! s’écria-t-il, c’est bien simple et cela tombe admirablement pour achever d’éclaircir les derniers doutes !… On vient vous annoncer la naissance de monsieur votre père ! Courons vite ! je l’ai connu, moi, je fus son médecin jadis !

— Partons, dit Houquetot, mais ce n’est pas tout, et vous me voyez bouleversé pour mon compte… je revenais chez vous pour autre chose, il m’arrive… devinez ?

— Quoi ?

— Un télégramme de mon père à moi ! il débarque à Auxerre…

— De quand, lui ? demanda Montarcy.

— Arrivé d’hier, paraît-il.

— Non, parti de quand ?

— Ah, parti ?… d’il y a vingt-cinq ans passés.

— Vous voyez, dit Montarcy, différences notables de dates… retours embrouillés… crise…

— Et, ajouta Houquetot, il me demande des fonds pour prendre la diligence.

CHAPITRE VI

L’ÈRE NOUVELLE.
DOCUMENTS OFFICIELS ET AUTRES

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Le Ministre de l’Intérieur,

Attendu qu’il est maintenant prouvé par les multiples constatations de la science que le mécanisme de l’univers terrestre a récemment subi un changement complet et absolu dans sa marche générale, et que des modifications non moins radicales sont apparues dans l’ancien ordre de la succession des temps, en dehors et au-dessus de toute explication possible.

Attendu qu’il est d’évidence certaine et absolue, qu’une ère véritablement nouvelle a commencé avec le changement établissant la marche en arrière du monde et du temps, officiellement reconnue par le Grand Congrès International des Constatations, avec la sanction de tous les gouvernements.

Attendu que la numérotation des années suivant les anciens calendriers grégorien, russe, mahométan, ou autres usités jusqu’à présent, se trouve en désaccord avec la réalité des choses.

 

Décrète :

À partir d’aujourd’hui, l’ancienne numérotation des années suivant l’ère périmée est abolie.

Pour éviter des erreurs de calcul, les années écoulées depuis le grand changement ne seront pas comptées, en raison du fait reconnu que l’horloge des siècles, détraquée, avait durant la période critique de la crise, marché avec des vitesses irrégulières et peut-être abattu des ans et des ans en quelques semaines.

Les Gouvernements et les Académies se sont mis d’accord pour ne commencer la numérotation des années de l’ère nouvelle qu’à partir de la constatation officielle du retour en arrière.

En conséquence, l’année actuelle prendra le n° 1 dans tous les actes officiels et privés.

 

Paris, le 17 septembre, an 1er.

 

« En dépit des considérants du décret, l’unanimité des nations n’était pas acquise au changement d’ère. L’Angleterre s’obstinait à ne pas accepter tout à fait les affirmations du Congrès et à nier la marche en arrière. Disons tout de suite que cette opposition de parti pris dura quelques années et ne cessa que devant l’évidence complète. Il fut bien impossible de méconnaître le rajeunissement lorsqu’on vit un prince, que l’on prétendait octogénaire, compromettre la dignité royale aux pieds d’une actrice de music-hall célèbre pour sa beauté, et deux hommes d’État fameux et non moins chargés d’ans, disputer l’un le championnat de football, et l’autre ramer avec l’équipe d’Oxford dans le grand racing annuel des Universités de la Tamise.

Un événement considérable acheva la déroute des anciens opposants. La défunte reine Victoria et le Great old Man M. Gladstone apparurent presque en même temps. Le ministère en tomba tout seul. Le lendemain, l’ère nouvelle était officiellement reconnue. »

 

JOURNAL DES ÉCONOMISTES

1er octobre, an 1er.

« Il était temps !

Maintenant qu’aucun doute n’est plus possible sur l’étonnant et providentiel renversement de l’ancienne marche des choses, il nous appartient d’exposer en quelques mots les raisons pour lesquelles l’humanité, au seuil des temps nouveaux, doit hautement se réjouir de l’immense événement !

Il était temps ! Le monde archi-peuplé entrevoyait le moment proche où l’espace allait manquer sous le pied de l’homme, l’instant fatal et inéluctable où la terre épuisée par une surproduction sans arrêt et sans frein, allait se trouver impuissante à nourrir la fourmilière incessamment accrue par le flot des générations, par les hordes multipliantes dont les légitimes appétits ne pourraient que de plus en plus difficilement arriver à se satisfaire. La loi du struggle for life s’est de tout temps imposée à l’homme, mais combien dans le cours du XIXe siècle s’étaient accrues les tristesses et les difficultés de l’âpre combat ! Jadis l’homme avait de la marge, des continents à découvrir et à exploiter, maintenant, les dernières parties inconnues ou désertes de la terre ayant livré leurs secrets et leurs ressources, les hommes, trop nombreux au banquet, ne trouvant plus rien devant eux, la terre n’allait plus être qu’un vaste radeau en proie aux détresses et aux famines.

Il était temps ! Notre vieille Europe, de 80 millions d’habitants en 1800, avait passé à 350 millions, serrés et tassés dans notre pauvre petit coin. L’accroissement continuant dans les mêmes proportions, elle devait compter à la fin du XXe siècle le chiffre fabuleux de 1500 millions d’habitants, destinés fatalement à se ruer les uns sur les autres, à s’entre-dévorer pour la conquête du pain quotidien ! Car de toute autre question, luttes politiques, prépondérances de peuples ou de races, personne ne pouvait plus avoir cure dans l’unique et absorbant souci, et nulle civilisation, nul ordre social n’auraient pu tenir sous la poussée terrifiante de la faim.

Et l’Amérique débordant à son tour, et les nations nouvelles ou oubliées, créées dans les anciennes terres désertes ou reformées au fond des continents usés…

Il était temps ! Ce retour en arrière c’est le salut, c’est l’arrêt brusque et total mis par la Providence à l’effrayante multiplication !…

Il était temps ! »

CHAPITRE VII

LA NOUVELLE MARCHE DE LA VIE APPORTE QUELQUES TROUBLES DANS L’ANCIENNE CONSTITUTION DE LA FAMILLE

Le plus surprenant de tous les changements dans ce renversement inouï des anciennes lois naturelles, le plus considérable peut-être en ses conséquences, c’est que, maintenant, les pères arrivent dans la vie après les fils. Qui jamais, dans l’ancien monde, eût pu supposer que la Constitution de la famille pouvait être radicalement modifiée ?

Les idéologues féministes, les socialistes en leurs aimables propositions de sociétés régies par des règlements de maisons centrales, les anarchistes au geste brutal, avaient pu rêver des changements, mais dans leurs plus folles conceptions, dans leurs plus audacieux chambardements de toute la vie sociale, pour employer leur doux langage, ils n’auraient jamais songé à cette formidable révolution familiale qu’accomplissait tout à coup la nature.

Malgré les solennelles déclarations des congrès internationaux, malgré les indiscutables constatations des savants et la sanction officielle de toutes les académies, il s’écoula de longs mois avant que la vérité fût acceptée par tout le monde, avant que tous les peuples eussent consenti à admettre ce retour en arrière de la terre et des temps. Pour que l’on se décidât vraiment à croire, pour achever avant que d’éclaircir les derniers doutes, il fallut l’expérience personnelle de chacun, le rajeunissement régulier, visible, indéniable, de tous.

Bien des gens protestèrent longtemps, des savants obstinés ergotèrent de toutes façons, avant de se rendre et de comprendre que la nature, inépuisable et d’une incroyable variété, quant aux formes de la vie, pouvait apporter la même diversité dans les moyens. Unité, diversité, fécondité ! Ce qui a été une fois peut être encore. Après tout, naître est aussi phénoménal que renaître, sinon plus.

Ce retour à la vie, cette rentrée en scène des ancêtres apportait dans les familles, nous l’avons dit, d’étonnantes modifications et transformait de fond en comble l’ancienne organisation. Motifs de profonde stupéfaction pour les fils, mais combien davantage d’étonnements et de troubles d’âme aussi pour les pères ! Quels transports de joie, d’abord, au retour dans ce vieux monde, dans la famille retrouvée ! Moments d’indicible allégresse ! Rien n’était fini, tout recommençait au contraire. Que d’émotions et que de réflexions ensuite, quand on avait fini de serrer dans les bras cette famille perdue, croyait-on, à jamais, quand l’on commençait à revivre les anciens jours.

Ah ! quels retournements d’âme, quels puissants motifs à salutaires et profondes réflexions, et quel abîme de réminiscences, assez souvent amères et pénibles !

Que de choses dans l’existence d’autrefois auraient pu être modifiées, en mieux sans doute, jadis, si l’on avait pu prévoir cette deuxième rencontre des pères et des fils dans des conditions absolument renversées ! Mais beaucoup de ces nouveaux passagers pour un deuxième voyage dans la vie, arrivaient avec un cerveau redevenu presque neuf dans le repos, et sur lequel les anciennes impressions semblaient assez effacées. Il ne leur restait que des idées et des souvenirs confus des aventures d’autrefois. L’éponge avait passé sur l’ardoise. Tout à peu près, était redevenu nouveau pour eux. Ils revenaient ouverts à tous les étonnements, comme à toutes les espérances.

Ainsi tout recommençait, génération après génération, la terre allait donc revoir tous ses enfants. C’était la préoccupation de tout le monde, des simples comme des penseurs et des savants, c’était le souci des politiques et des hommes d’État, de ces gens qui ont la prétention de diriger les destinées des peuples – et pour unique travail, trop souvent de frelater et empoisonner leurs vraies inspirations. Motifs d’espoir pour les races vaincues qui, jadis, ont connu de beaux jours, et sujets d’interminables dissertations pour les académies diverses, lesquelles trouvaient là ample matière à études de toutes sortes, du plus puissant intérêt.

Tout recommençait. Mais de même que, précédemment, l’homme vivait dans l’ignorance de sa fin, de même, depuis que les roues et les aiguilles de l’horloge des siècles tournaient à l’envers, l’homme marchait vers ses commencements, tout en les ignorant en grande partie. Incertitude heureuse qui laissait à la vie tout son intérêt et toute sa saveur.

Il va sans dire que partout on discutait, à perte de vue et d’haleine, sur la question de savoir si le cours nouveau de la vie présentait plus d’avantages pour l’homme et la société, ou si l’ancien mode était préférable ; mais de plus en plus, on devait s’apercevoir que, de toutes les façons, la nouvelle marche des choses était incomparablement supérieure à l’ancien ordre et présentait à tous les points de vue d’immenses avantages particuliers ou sociaux.

Que de fois, jadis, ô blasphème ! devant certains triomphes, n’avait-on pas été porté à douter de la justice éternelle ! On s’était trop pressé. Attendre avec patience devait suffire.

Certes, aujourd’hui, tout cet immense changement ne va pas non plus sans quelques petits inconvénients généraux ou particuliers. La vie nouvelle apporte à tous des soucis inédits, minces ou sérieux, fait connaître des difficultés de tout ordre, imprévues et innombrables. Ce coup de barre en arrière gêne certains fastueux et prétentieux enrichis, dissimulant soigneusement leurs origines et exposés maintenant à voir réapparaître des ancêtres peu reluisants, frustres ou même rustres !

Comme il est dans la nature de l’homme de se tracasser sur l’avenir, même lorsque cet avenir est le passé en train de revenir, on fait connaissance avec un genre de tourments inédit : — Je sais que j’ai eu un père entiché de telles ou telles idées, ou un grand-père qui a fait jadis ceci ou cela, se dit le chef de famille inquiet, quelles perturbations ces ancêtres vont-ils jeter dans mes plans quand ils reviendront ?

Et d’autre part les pères prodigues qui ont mangé tout le pain de la famille, qui ont dilapidé autrefois ? Ceux qui sont partis en faisant à leurs successeurs légitimement désignés, le mauvais tour de les déshériter, comment va-t-on les recevoir ?

Une autre conséquence du nouvel état des choses, c’est le changement des goûts et des idées, qu’après un peu de temps il était déjà facile de constater. Cela se faisait doucement, mais on devine que la génération de retour apportait avec elle ses anciennes préférences, on la voyait toute disposée à critiquer celles de la génération qui lui avait succédé, à chicaner la plupart des idées de celle-ci. Là était le point délicat.

Robert Laforcade et sa femme n’étaient plus ce ménage absolument désemparé, acculé à la séparation, dont nous avons vu les misères et les désespérances au commencement de ce récit. La grande tourmente avait emporté leur instance de divorce, et depuis lors, chaque saison et chaque année avaient apporté une sensible amélioration dans les relations conjugales. Ils en étaient maintenant à se demander comment ils avaient pu en arriver un jour à se souhaiter à quinze mille lieues l’un de l’autre, par quelle aberration, un jour, leur pensée à tous deux s’était froidement arrêtée sur l’urgence d’un divorce.

Reprenant en sens inverse le mauvais chemin parcouru, de la volonté de divorcer, ils avaient passé à une simple froideur, puis à de petites piques, aux pointes de la susceptibilité ; d’étape en étape, ils en étaient arrivés maintenant tout simplement au calme parfait, à la bonne entente tranquille. Cela prouvait d’une façon éclatante qu’en ce bas monde tout finit par s’arranger. On le disait déjà autrefois, mais comme c’est bien plus certain maintenant !

Robert Laforcade n’est plus le gros industriel d’autrefois. Ses affaires, il faut l’avouer, vont même assez médiocrement. L’industrie subit une crise violente et tout le monde s’en ressent. Très naturellement, chez les Laforcade, le train de maison est modeste maintenant. Cette médiocrité a eu au moins l’avantage de calmer les goûts de vie mondaine de Berthe, et Robert s’en félicite.

Ah ! n’oublions pas de dire que Robert Laforcade n’a guère plus que trente-cinq ans et Berthe à peine vingt-huit ou vingt-neuf. Ainsi va le monde en rajeunissant tous les jours. Personne n’a eu de peine à s’habituer à ce courant nouveau du fleuve de la vie, à la remontée vers la source.

On habite un appartement du boulevard Beaumarchais, au troisième dans une maison ancienne, un appartement vaste et commode. Ce soir-là, après le dîner en famille, Robert cause des petits événements du jour avec son père et son grand-père, campés l’un en face de l’autre dans des fauteuils, de chaque côté de la cheminée du salon. Oui, son père et son grand-père ! C’est ainsi, le père, on s’en souvient, né, ou re-né le soir où l’illustre docteur Montarcy proclamait au Congrès des Constatations, l’énorme changement, la marche en arrière du monde et des temps, et le grand-père revenu dix-huit mois après, – en avance considérable sur l’époque où il pouvait être attendu, – un de ces nombreux cas anormaux, dont la fréquence préoccupe singulièrement Montarcy et avec lui tout le monde savant.

— Eh bien, quoi de neuf ? dit M. Laforcade père, pas grand-chose ?

— Non, répondit Robert, toujours cette question de l’avance qui occupe les journaux. On bataille à perte de vue et d’haleine sur la question de savoir si c’est 30 ou 40 ans. M. Montarcy propose la réunion d’une nouvelle grande commission d’études…

— Quelle est son idée à lui ?

— Il pense qu’il n’y a pas d’avance régulière de 30 ou 40 ans, mais un reste de troubles consécutifs à la mise en marche du nouveau système du monde. J’ai lu son article de la Revue : « Flux et reflux des temps ». Il explique cela très bien et déclare d’ailleurs que cela s’arrangera peu à peu. D’après lui, il n’y a rien à craindre. Tout indique que l’on ne va pas voir les générations trop pressées arriver prématurément, toutes en même temps, en se bousculant les unes les autres ainsi que des savants timorés et alarmistes voulaient nous le faire craindre… À chacun son tour et c’est bien heureux !

— Ce n’est pas pour moi que tu dis cela ? fit le grand-père d’un ton piqué.

— Par exemple, grand-père, allez-vous penser chose pareille ? s’écria Mme Laforcade.

— C’est parce que nous avons eu une petite discussion, dit Laforcade père ; ton grand-père a l’air persuadé qu’on lui reproche son arrivée en avance et soupire après le moment où il rentrera dans les affaires.

— Certainement ! dit le grand-père. J’ai besoin de refaire la fortune de la famille, qui n’est pas brillante, avouez-le ! Voilà Robert, un gentil garçon, ingénieur de mérite, je le veux bien, mais pas pratique, trop emballé sur des folies, des utopies, des rêves !… ainsi ses histoires d’électricité, ses je ne sais quoi de machines automobiles, d’affreuses casseroles enragées et titubantes qui font un bruit infernal, pour en arriver à mettre les gens en capilotade, ceux qui vont dedans comme ceux qui passent dessous !… J’ai vu ça ! Jamais ça n’a pu marcher sérieusement ! Les marchands de ferraille en sont encombrés !

— Mais si, grand-père, je vous assure que ça marchait très bien ! Les goûts sont changés, on a pris cela en horreur…

— Très justement ! dit Laforcade père, je trouve cela aussi abominable et aussi peu pratique que ces autres machines que tu as essayé de m’expliquer, ce téléphone insupportable qui suppliciait les gens avec ses drin drin perpétuels, et faisait perdre en dérangements, en migraines, en accès d’exaspération beaucoup plus de temps qu’il n’avait la prétention d’en faire gagner ! On a bien fait de laisser tomber cette niaiserie, bonne tout au plus pour amuser les enfants, comme cet autre jouet bizarre que tu m’as fait entendre, le phonographe…

— Vous exagérez, je vous assure ! Je ne veux défendre ces inventions et cependant je me rappelle en avoir été moi-même fort enthousiaste. C’est curieux comme les goûts changent, mon enthousiasme s’est dissipé, mais il ne faut pourtant pas exagérer les inconvénients… On ne veut plus entendre parler de cela maintenant, il s’est produit une modification vraiment extraordinaire dans les idées et les goûts… Je ne sais à quoi l’attribuer.

— Parbleu, c’est notre retour, à nous, génération sensée et raisonnable, fit Laforcade père.

— Un instant, dit le grand-père avec un geste de protestation, la génération sensée et raisonnable c’est la mienne… En examinant sérieusement les choses, il faut bien conclure que c’est à partir de notre départ que les bêtises ont commencé.

— Pardon, pardon, père, voilà que vous exagérez encore. J’ose dire que notre génération n’a pas mérité votre blâme, nous avons marché raisonnablement dans la voie du Progrès… Vous étiez, vous, un peu difficile à mettre en mouvement, nous, nous marchions, mais sans précipitation, sans l’emballement affolé et outrecuidant de ceux qui nous ont succédé… Ce n’est pas notre faute s’ils ont apporté dans le monde, la hâte, la fièvre, l’énervement, le mortel surmenage…

— Enfin, ne discutons pas, il est tout naturel que nous préférions nos idées plus saines et nos habitudes plus calmes à toutes vos absurdes audaces, et que toute votre machinerie, électrique, ou autre, compliquée, prétentieuse, gênante, meurtrière, ne nous dise rien qui vaille !

— Je vais vous mettre d’accord, dit une voix.

Tout le monde se retourna, c’était l’académicien Palluel qui entrait dans le salon, suivi d’un garçon de treize à quatorze ans, d’aspect assez bizarre, gros et court, et flottant dans des vêtements beaucoup trop grands pour lui.

— Assieds-toi là, dit Palluel en plaçant le jeune homme dans un coin, tiens-toi tranquille et ne parle que si l’on t’interroge.

— Oui, mon oncle.

— Bonsoir, chère madame, comment vous portez-vous ? Admirablement, cela se voit. On ne peut plus dire aux dames, chaque fois qu’on les voit, qu’elles sont plus jeunes, plus roses et plus fraîches que jamais, ce n’est plus un compliment, c’est une banale vérité ! Je vous recommanderai seulement de ne pas faire comme moi, de ne pas aller trop vite en rajeunissant, car vraiment je crains bien d’aller trop rondement !

Il est de fait que le vieux littérateur était bien changé, non pas depuis le jour déjà lointain où nous l’avons vu, à la fin de l’ère ancienne, se désoler en sa mansarde lugubre et froide, mais seulement depuis le jour où Montarcy, au Congrès des Constatations, proclama la grande nouvelle. Maintenant, le poète caduc, l’antique académicien, semblait tout au plus toucher à la cinquantaine, sa chevelure blanche était en train de devenir une crinière rousse, indomptable et rebelle, et sa barbe s’épanouissait triomphale sur un superbe gilet montant à fleurs.

— Or ça, les trois générations de Laforcade, vous étiez donc en train de vous chamailler ? Si j’ai bien compris en entrant, il me semble qu’il s’agit de savoir laquelle des trois époques que vous représentez a été le plus loin dans l’aliénation mentale, dans le saugrenu à hautes prétentions et la malfaisante hurluberlue. La réponse n’est pas douteuse, c’est la dernière !

Il n’y avait pas moyen d’aller plus loin, si bien que le mécanicien suprême, pour parler comme l’illustre Montarcy, y a renoncé et s’est décidé à faire machine arrière. Nous sommes tous d’accord là-dessus. Laforcade junior va en convenir lui-même.

CHAPITRE VIII

EN ARRIÈRE
JOURNAL DU VRAI PROGRÈS

Le grand-père Laforcade souriant s’en vint frapper sur l’épaule du poète.

— Ce jeune homme, au moins, juge bien son époque ! fit-il. Depuis mon retour, vous êtes le seul, cher monsieur, que j’aie rencontré avec des idées raisonnables. Vous allez donc me donner un conseil. Dites-moi, vous êtes dans l’industrie ? ou le commerce ? mon fils a fait les présentations l’autre jour, mais j’ai encore du vague dans la mémoire…

— Je suis joaillier en épithètes sonores, s’écria Palluel, émailleur en strophes cloisonnées enrichies de rimes brillantes !

— Plaît-il ?

— Poète. Soit dit simplement, et sans vouloir vous humilier.

— Voyons, grand-père, cela se voit pourtant bien, dit Robert en riant.

— En quoi puis-je vous être bon, cher monsieur, qui voulez me demander conseil, reprit Palluel gravement.

— Je ne sais plus si je dois me risquer… enfin, à tout hasard… voici, que me conseillez-vous, les sucres, les huiles ?

— Les sucres ? les huiles ? fit Palluel légèrement démonté, est-ce pour le café ou pour la salade ?

— Me serais-je trompé ? ne seriez-vous pas plus sérieux que les autres ? Je dis huiles, sucres, cotons, cuirs, fers… De quel côté trouverais-je le plus de chances ? Farines, peut-être ?

— Pourquoi faire ?

— Mon cher monsieur, vous êtes de la famille, n’êtes-vous pas le fils du petit-cousin Palluel, mon camarade de 1825 ? Je puis donc parler franchement devant vous… Eh bien ! j’ai absolument besoin de rentrer dans les affaires, et le plus tôt possible, il y a véritablement urgence !… Voici mon petit-fils Robert, dont la situation financière n’est point absolument brillante, vous le savez… Cela baisse tous les jours ici, je le vois bien, avec leurs niaiseries d’électricité, ou leurs affreuses machines à vapeur, sans compter qu’avant peu il sera redevenu adolescent à la charge des parents… et les enfants coûtent cher ! Voici maintenant mon fils Édouard, dans son temps, il n’a pas déjà extraordinairement réussi… Celui-là aussi me donne du souci… il avait une petite industrie pas très brillante…

— Pardon, père, dit Édouard Laforcade, c’est moi qui ai remonté la famille, rappelez-vous, j’ai bien fait tout ce que j’ai pu quand vous avez été ruiné !

— Ta fabrique de crinolines ? Voilà-t-il pas quelque chose de bien remarquable, est-ce que ce n’est pas tombé aussi ?…

— Que voulez-vous, changement de mode…

— Enfin, je voudrais trouver quelque chose, je me ronge les poings ici, dans l’inaction, quand je sens que je ne ferais pas mal de rentrer le plus vite possible dans la vie active !… Les affaires, il n’y a que ça ! Moi, j’étais maître de postes, vous le savez, rien à faire de ce côté-là avant des ans et des ans.

— Trop tôt, dit Palluel souriant avec irrévérence.

— Vous comprenez donc qu’il me faut trouver autre chose… Huiles ? sucres ? cuirs ? fers ?…

— C’est justement la seule chose sur laquelle je n’ai pas d’opinion, s’écria Palluel, il faut avouer que vous tombez bien mal !… J’ai des opinions arrêtées sur bien des choses, et je ne vous engagerais pas à me contrarier sur certaines, allez, mais sur les cuirs et les huiles je demeure absolument sec et de cervelle infertile ! Voulez-vous cependant un avis ! Vous étiez maître des postes, eh bien, patientez jusqu’au retour des diligences et ce jour-là vous êtes riche, vous nous écrasez de votre magnificence…

— Ce sera encore long !

— Qui sait ? Nous allons si vite ! les goûts, les préférences se modifient avec une rapidité inouïe, nous avons d’autres aspirations, vous le constatez tous les jours… Voyez tous les changements depuis l’Ère nouvelle – la grande Ère nouvelle – et tous ceux qui se préparent ! Ça ira, comme disaient les autres, pour de plus mauvais motifs ! Ça ira, ça va même très bien, dans la marche au progrès, au vrai progrès ! D’ailleurs, je travaille à vivement l’accélérer encore, cette marche au Progrès, je fonde un journal, – tranquillisez-vous, ce n’est pas un appel de fonds, j’ai des commanditaires dans la haute banque – je fonde un grand journal politique, littéraire et social, et voici la maquette du premier numéro avec notre programme, qui est celui de tous les jeunes d’aujourd’hui !

Palluel tira de sa poche un paquet d’épreuves d’imprimerie parmi lesquelles se détachait un grand placard portant en gros caractères :

— Écoutez-moi, dit Palluel.

« Depuis que, subitement, devant l’humanité gémissante, s’est réouverte la voie immense jadis parcourue par les ancêtres, les cœurs les plus desséchés, ceux qu’avaient dévastés les mornes désespérances, ont battu soudain, etc., etc., une aube d’espoir s’est levée sur le monde surpris, etc., etc., flux et reflux, etc., etc.

Ils reviennent, les ancêtres, ils réapparaissent peu à peu, étonnés eux aussi ! Vieux ou jeunes, qui naguère furent heureux ou malheureux, bons ou mauvais, ils rentrent tous, à l’âge qu’ils avaient en quittant une première fois la vie. C’est la rentrée en scène en attendant les autres, d’une génération qu’une première expérience doit avoir éclairée, il faut le croire, assagie sans nul doute, et qui ne peut être disposée à retomber dans les mêmes fossés… »

— Très bien ! dit le grand-père Laforcade, cela suffit, je m’abonne…

— Je continue : « Le flot montant des vieilles générations ramène, et va de plus en plus nous rapporter et jeter dans notre présent, les goûts, les idées du passé, que l’expérience, certes, aura mûris, que la sagesse aura pesés et éprouvés, mais qui ne seront toujours que transitoires et destinés à être modifiés et remplacés à leur tour. Vous les voyez déjà, ces ancêtres, avec leur conception particulière du progrès, rechercher, retrouver ou réinventer les choses de leur temps…

Entrons résolument dans la voie, au lieu de faire obstacle au Progrès, élançons-nous en arrière !

PERFECTIONNONS LE PASSÉ

Penseurs désolés des derniers jours de l’Ère ancienne, gémissants au spectacle de ses lamentables folies, vous l’aviez bien compris, le vrai Progrès est en arrière ! C’est en arrière dans le passé que le monde a connu ses plus heureux jours, les époques de beauté, où dans la splendeur des arts s’épanouissaient des civilisations glorieuses et diverses, hélas, trop vite troublées, toujours et rapidement croulantes… Nous qui disions : Défiance devant l’avenir trop sombre, nous crions aujourd’hui : Confiance devant le passé en marche !

Puisque le passé doit renaître, qu’il renaisse donc, amélioré et perfectionné ! Arrangeons-nous de façon à bien éviter les fautes reconnues, écartons-nous avec soin des nuisibles errements, etc., etc. »

— De mieux en mieux, fit le grand-père, j’ai déjà dit que je m’abonnais, c’est pour un an…

— Écoutez mon « programme politique » :

« Nous ne le dissimulons pas, c’est de ce côté que vont surgir les véritables difficultés, difficultés nombreuses et de tout ordre. En politique, l’histoire n’est pas, comme on pourrait le penser, l’expérience, l’histoire, hélas, elle fut forcément si falsifiée par les uns comme par les autres qu’il est absolument impossible de discerner la vérité vraie pour tous les événements, petits ou grands. Nous ne pouvons être certains que d’une chose, c’est que la vérité vraie est à côté de l’histoire, toujours à côté. Prenons-la donc pour ce qu’elle est, le plus méchant des romans, et proclamons que rien n’est inévitable, que tout est modifiable, et que des pires situations, des passages difficiles que, d’après les données admises sous bénéfice d’inventaire, il nous faut prévoir, on pourra, dûment avertis, se tirer à de meilleures conditions que la première fois !

De même que dans le particulier, tous doivent profiter de l’expérience acquise, corriger leur première existence, la refaire même en ce qu’elle a eu de manqué et s’efforcer de réaliser leurs vieux rêves, sans retomber dans les erreurs reconnues, de même, devons-nous agir en politique et ne pas nous contenter de trop simples recommencements.

L’Ère nouvelle doit être l’ère du vrai progrès. Toujours plus haut vers la perfectibilité ! En arrière et toujours en arrière les champions du vrai progrès !

En ne nous occupant que de la France et de l’Europe, que discernons-nous dans ce passé, en le regardant d’un peu haut, pour percer ou dominer les couches épaisses de brouillards de toutes les couleurs que les historiens accumulent d’époque en époque ?

Tout près de nous, au siècle XIXe, formidable bouillonnement de la France-Volcan en éruption, suivi des terribles effondrements que vous savez, puis rebouillonnements et affaissement final par veulerie, dans le bafouillage politique, intéressé ou non, l’indiscipline sociale et l’anarchie… Précédemment, c’est le siècle XVIIIe, décadence musquée, le XVIIe apogée de la grandeur, tournant à un gonflement imprudent, le XVIe, étincelant et terrible, etc., etc., passons…

Posons d’abord en principe, qu’en remontant on trouve à chaque siècle, presque régulièrement, une supériorité sur celui qui l’a suivi, une vie plus belle, des conditions plus favorables, des facilités plus grandes pour le développement naturel de l’homme et de la société, et comme conséquence, reconnaissons que, fort probablement, ce sont les tribus de l’Âge de pierre qui se sont trouvées dans les conditions les meilleures, avec leur idéal naïf et simpliste pour l’établissement d’une société aussi parfaite que possible en sa simplicité, et pour l’accession du plus grand nombre possible de citoyens à tous les avantages qui constituent à peu près l’essence du bonheur moyen.

— Vous allez peut-être un peu loin, dit Robert Laforcade en riant.

— Oui, certainement, trop loin, dirent à la fois, le père et le grand-père.

— Voilà déjà la réaction qui lève la tête ! fit Palluel avec un geste d’indignation, mais nous la pulvériserons ! Tenez, vous n’êtes pas dignes que j’accepte votre abonnement. Voilà bien ces éternels ennemis de tout progrès ! satisfaits de ce qu’ils tiennent, entichés de leurs petites idées, ils ne voient pas au delà de leur petit horizon. Demain, messieurs, demain qui est hier, se chargera de vous répondre !

Les Laforcade père et grand-père hochèrent la tête d’un air soucieux.

— Cette damnée politique nous jettera quelquefois en de terribles embarras, dit le père, avec les changements de régime, les époques de bouleversements révolutionnaires…

— Vous n’avez pas saisi ma pensée, je vous déclare encore une fois que tout peut s’arranger et que le passé peut s’améliorer ! Ce doit être l’œuvre des hommes de réflexion, le journal En Arrière va pousser à la formation d’un grand parti d’hommes sages décidés à capitonner les difficultés, à graisser les ressorts du char de l’État, lorsque viendront les passages à ornières trop fortes ! De graves embarras politiques semblent à prévoir à bref délai, quand vont arriver certaines dates fatidiques, pour les changements indispensables et le retour des gouvernements jadis renversés avec quelque brutalité. Mais vous avez dû remarquer avec quelle facilité on s’habitue déjà à l’idée de reprendre certaines habitudes délaissées. On y va tout seul, je suis persuadé que cela se passera très convenablement et que ces « révolutions », – il n’y a pas d’autre mot, – ces révolutions à l’envers sembleront répondre à de presque unanimes aspirations.

Et je termine ainsi mon programme : Confiance ! confiance et favorisons avec toute l’ardeur de nos cœurs le mouvement d’évolution qui entraîne le monde à la recherche du mieux ! En arrière, toujours en arrière !

— Je m’abonne tout de même, décidément ! dit le grand-père.

— Abandonnez-vous donc la littérature ? fit Robert Laforcade.

— Point du tout, seulement mes études d’autrefois m’ayant amené aux conclusions que je vous exposais tout à l’heure, je veux défendre mes idées et essayer d’aider un peu le mouvement général du monde actuellement aiguillé dans la bonne direction…

— Attendons M. Thiers, dit Robert Laforcade.

— Non, M. Guizot ! déclara son père.

— M. de Villèle ! susurra le grand-père d’une petite voix de fausset qui semblait revenir de très loin.

— Pour vous mettre d’accord, Laforcade senior, intermédiaire et junior, s’écria Palluel, je voudrais pouvoir vous offrir M. de Sully ! Mais je ne puis comme je le souhaiterais, avancer les événements ; le grand Sully fera le bonheur de nos successeurs dans un couple de siècles. En attendant, tâchons d’arranger les choses comme s’il était déjà là ! Mais j’abandonne si peu la littérature que je me prépare à faire mes visites à l’Académie…

— Comment, mais vous en êtes !

— J’en suis encore, mais me voici, dans notre marche en arrière, revenu au moment de mon élection, mon prédécesseur est même revenu, c’est un des nombreux cas en avance que Montarcy explique par les troubles de la mise en route au début de l’Ère nouvelle, les années abattues à peut-être cinq ou six par saisons… Je dois donc refaire mes visites et je ne vous cache pas que je vais en profiter pour dire à quelques-uns de ces messieurs les Quarante ma vraie pensée sur eux… je n’ai pas besoin de me gêner, n’est-ce pas, comme un candidat qui veut entrer ; puisque je suis un candidat qui sort ! Donc, le doux Palluel que vous avez connu, redevenu le Palluel romantique, vibrant et jeune France, va rugir et mordre ! Je vous ai dit que j’avançais aussi, voilà déjà mes vers et mes ardeurs frénétiques de la bonne époque qui me reviennent… Le temps d’expédier au Lycée de Bordeaux mon neveu Gustave qui s’endort là-bas, dans son coin, pendant que nous discutons, et je commence mes visites…

On avait oublié le petit jeune homme amené par Palluel. Enfoncé dans l’étude des charades et des devinettes d’une collection de journaux illustrés, il n’avait pas dit un mot, se contentant parfois de jeter un coup d’œil en-dessous vers Mme Laforcade qui brodait à côté de lui sous la lampe.

— Ce garçon est votre neveu ? dit Robert d’un air stupéfait, je ne le reconnaissais pas… je pensais qu’il était beaucoup plus âgé.

— C’est pourtant mon neveu, n’est-ce pas, Gustave ? fit Palluel.

— Oui, mon oncle, dit en sortant péniblement d’une devinette, l’étrange jeune homme au front plissé et chauve.

— Je le croyais dans l’administration ?

— Il y était, suppôt du fisc, sous-chef de bureau à l’Enregistrement et poète décadent, symboliste ou quelque chose d’approchant… mais le voici ramené à l’extrême jeunesse, il quitte l’Enregistrement et je le renvoie bien vite chez lui rater son bachot et rentrer au collège.

— Hélas, soupira le jeune homme, conspuez le collège, conspuez !

— Ah ! dame, en voilà un qui n’est pas content de la nouvelle forme de vie… Que veux-tu, mon enfant, nous y retournerons tous ! Figurez-vous donc que je le voyais très peu, et pour ainsi dire pas du tout autrefois, je n’étais pas un oncle à héritage, piètre parenté, un vieux bonhomme d’oncle sans pignon ni rentes au soleil, dédaigné comme parent… Ne dis pas le contraire, Gustave… Comme poète j’étais honni et vilipendé par ce farceur. Ne dis pas le contraire, non plus, petit polisson, ou j’écrirai à ton proviseur de te mettre en retenue…

Gustave, entre ses dents, mâchonna une phrase confuse dont on n’entendit que « Flûte » et « conspuez ! ».

— Je ne sais pas ce qu’il valait comme sous-chef à l’Enregistrement, mais comme poète, ô tristes et piteuses Muses, que devez-vous penser de sa manière de racler la lyre ! Gustave, tu as sur toi tes quatre volumes de vers ?

La moue de Gustave s’accentua encore, il fit une grimace assez vilaine et tira de ses poches quelques volumes à couvertures variées, mauve, rouge sang et vert clair.

— Assez, assez, dit Palluel, un seul volume suffira, rengaine tes œuvres complètes ! Voyons le premier venu.

Palluel ouvrit un volume et le tendit à Berthe Laforcade.

— Lisez, madame, une pièce au hasard, n’importe laquelle, il n’y a que des chefs-d’œuvre là-dedans, la jeune critique du temps l’a proclamé !

Berthe lut tout haut, essayant assez vainement de donner un accent quelconque aux vers :

 

L’AIMÉE QUI PASSA TROP VITE

... Sur voie, ardue et fluide et fuyante, en sa flagrance incommensurable inouïement

La haquenée que, suave, embasme l’ombre en fleurs et frémissante,

Fait rik, rak, trip, trap.

Et dolente

La belle sur les crins tressés sa tête mourante penche toute…

Hurlez, chiens, wouh ! wouh ! Lune, mets ton masque de nuages !… »

 

— C’est trop triste, une autre, s’il vous plaît ?

Berthe Laforcade tourna quelques pages.

L’ATTENTE

Oh ! l’attente à cœur tendu, sourcil en fronces, – angoissante, numéros en mains, pour les omnibus

Toujours complets

Avec des dames revêches, sur l’impériale ou la plate-forme

Ou les lourds et longs, et lents trams…

 

— Chère madame, n’allez pas plus loin, vous êtes tombée sur la seule pièce un peu claire du volume, dit Palluel, mais la première reste obscure pour moi. Nous avons de la chance, l’auteur va nous expliquer.

Gustave se replongea dans les journaux illustrés.

— Tu ne peux pas ? Petit monstre, tu as cessé de comprendre tes vers ! Je le savais, je t’ai encore surpris ce matin en train de te tarabuster la cervelle à essayer de les recouler en alexandrins honnêtes et rimant vaille que vaille, et tu n’y arrives pas ! Petit polisson, petit fumiste, comme vous disiez ! Gare les pensums ! Demain je t’expédie au collège, mais je devrais auparavant te forcer, sous peine de pain sec, à traduire tes élucubrations.

CHAPITRE IX
LES TRIBULATIONS D’UN FILS

Palluel fut interrompu dans sa colère par l’arrivée de Houquetot. Bien rajeuni, lui aussi, il paraissait vingt ans de moins qu’au jour où, parmi les cataclysmes, Robert Laforcade avait été heureux de le rencontrer. Ce n’était plus l’homme un peu rond, le gaillard à mine réjouie que les pires catastrophes tiraient à peine de sa placidité, il était plus mince et aussi de figure moins joviale. On pouvait dire même qu’il y avait sur son front des plis d’inquiétude qui ne s’y trouvaient pas dans les mauvais jours d’autrefois. Houquetot devait avoir des soucis.

— Mon père n’est pas là ? dit-il après l’échange des politesses ordinaires.

— Non, dit Robert.

— C’est étonnant, nous devions nous retrouver chez vous. Il entraîna Robert dans un coin et lui parla tout bas.

— Hum ! murmura tout bas le grand-père Laforcade à l’oreille de son fils, le fils Houquetot a l’air d’un brave jeune homme, mais le père ne me revient pas… Dès le premier jour où j’ai vu ce hobereau prétentieux, je me suis senti quelque chose contre lui… Quoi ? Je ne sais pas au juste !… Mais je l’ai vu autrefois… Je cherche… il me revient comme un souvenir confus de quelques démêlés… mais pourquoi ? pourquoi ?

— Oui, disait Houquetot à Robert, mon père me donne bien de la tablature ! Gros sujet de soucis pour moi, je vous en ai déjà dit quelques mots, et comme je m’y attendais, les tracas ne font que se multiplier… Ainsi, ce soir, je voulais l’amener ici, chez vous, pour le tenir au moins une soirée, mais il s’est bien gardé de rentrer dîner avec moi. Où est-il encore, je n’en sais rien !

— Alors, dit Palluel, qui était au courant des ennuis de Houquetot, ce terrible papa fait encore des siennes ?

— Comme jadis, mon Dieu oui ! Le diable, c’est que j’ai encore un billet protesté… cinq cents francs ! J’en viendrai à bout, j’espère, mais après… je ne veux pas toujours vous emprunter, mon cher Robert.

— Il fait donc toujours des dettes, le terrible seigneur Houquetot de Mont-Héricourt, marquis de Chastelandry ?

— Toujours ! C’est bien un Chastelandry, lui, tandis que moi, comme je l’ai avoué et comme vous avez pu le voir, je ne suis guère qu’un simple Houquetot, homme rangé, pacifique et tranquille, poussé, par je ne sais quelle plaisanterie de la Providence, tout au bout d’une race brillante, bruyante, remuante et batailleuse… J’ai été longtemps simple commis, plumitif de greffe à Auxerre, maintenant me voici teneur de livres à trois cents francs d’appointements, grâce à mon ami Robert Laforcade… Mais les Chastelandry, monsieur Palluel, les Chastelandry ! Un château avec terres et vignes en Bourgogne, un vieil hôtel Renaissance à Dijon, restes encore respectables de domaines plus vastes mangés sous Louis XIV, aux armées ou à la Cour, ces opulents débris, en deux ou trois générations, tout a fondu ! Mon père a terminé à fond une besogne bien commencée !… Je vous ai déjà conté cela en détail… Vous ne le voyez maintenant que dans sa vieillesse, il porte beau, n’est-ce pas, mais ce n’est rien, vous verrez plus tard !

— Cet homme est très bien, dit Palluel, un superbe représentant d’une forte race ! Quel âge a-t-il maintenant ?

— Dans les soixante-dix encore !

— Tous ses cheveux et toutes ses dents !

— Oh ! oui, toutes ses dents ! Plus que le compte même, certainement. Officier de la garde royale sous Charles X, il était, paraît-il, fameux pour ses terribles fredaines. Encore, avait-il une situation, des occupations, alors ! Après 1830, ayant donné sa démission pour bouder dans ses terres, il révolutionna presque, n’ayant plus rien à faire, Dijon et la province par des duels, des esclandres, des folies de toutes sortes… Je ne connais tout cela que vaguement, quoiqu’il meure d’envie de me le raconter… En 1840, aux trois quarts ruiné et peut-être un peu fatigué, il se maria… Dot raisonnable et des espérances. De cette dot et du patrimoine, il ne reste plus quinze ans après que l’hôtel de Dijon, hélas, rongé d’hypothèques… Je crois bien que dès ma sortie de nourrice, j’ai fréquenté les usuriers et les huissiers ! À vingt ans, j’étais seul dans la vie, ayant hérité de nombreuses dettes et je fus heureux, pour gagner mon pain, de trouver, en quelque bureau, à gratter du papier, seule besogne à laquelle je pouvais être bon. Il y a des familles qui montent et d’autres qui descendent. J’étais de celles qui dégringolent !

— Il y a dans mon quartier un Ronsard charcutier, dit Palluel, c’est peut-être un descendant du Grand Porte Lyre, je ne passe pas devant sa boucherie sans soupirer !

— J’en avais pris mon parti aussi philosophiquement que possible, reprit Houquetot, arrangeant ma vie en simple Houquetot, sans particule et sans le moindre marquisat… Je pêchais à la ligne après les heures du bureau, tout en songeant que mes nobles ancêtres devaient me regarder dédaigneusement de là-haut, du coin aristocratique où je pense qu’ils doivent trôner…

— Mon pauvre Houquetot, fit Robert, tapant sur les genoux du brave garçon, vous savez, les affaires vont médiocrement, mais je puis tout de même, sans me gêner, mettre un billet de cinq cents francs à votre service pour arranger cette affaire de protêt…

— Merci, je puis m’en tirer encore cette fois-ci… Par exemple, ne dites pas cela devant mon père, il abuserait !

— Voilà un cas bien particulier, dit Palluel, ce vieux prodigue de marquis m’intéresse et je mets ma petite bourse à votre disposition, pauvre victime… Ne faites pas de façons, comme poète, je gagne soixante-quinze francs par an, mais comme auteur dramatique je touche parfois de sérieux droits d’auteur ; je vous le répète, le cas m’intéresse, vous êtes une vraie victime de l’ère nouvelle !

— Une pauvre victime accablée de tracas sans nombre, déclara Houquetot baissant piteusement la tête, et j’en prévois bien davantage, car songez à ceci, mon père se dérange décidément, je ne puis plus le tenir à la maison, il est pris d’une frénésie ardente, d’une fringale de fredaines de toutes sortes, son ancienne vie, en un mot, qui le travaille et qu’il brûle de mener de nouveau… Jusqu’ici, cela, tant bien que mal, a pu encore marcher, mais bientôt, comment ferai-je ?… Je vais succomber sous l’avalanche de papiers timbrés et de désagréments qui vont pleuvoir sur mon faible dos et m’écraser.

— Cependant, dit Palluel, à la réflexion, je cesse de vous plaindre ! Votre famille a dégringolé, comme vous disiez ; alors, elle va remonter : Vous remontez, vous ! De nouveau vous escaladez les sommets et, dans un siècle ou deux, il y aura encore des Houquetot de Mont-Héricourt de Chastelandry, maréchaux des camps et armées du Roy, ou gentilshommes de la Chambre ou conseillers en ses conseils, en leur château de Chastelandry, restauré et remis en bon et parfait état comme la famille ! Réjouissez-vous donc, morbleu, réjouissez-vous !

— Superbe vision, je ne dis pas, mais en attendant, je vais avoir à lutter contre des escadrons d’huissiers et des hordes de créanciers… Car, sapristi ! cela me revient, outre ceux d’à présent, il y avait de vieux créanciers, les derniers, qui jadis, vers 1850, n’ont pas touché un sol de leurs mauvaises créances… Ils vont renaître aussi, ceux-là, et nous tomber dessus ! Décidément, moi qui me réjouissais du nouvel ordre des choses, je ne vais y trouver que tourments et déboires, par la corbleu, ventremahon, cornes du diable, pour jurer comme mes nobles ancêtres !

— Tout s’arrangera, mon ami, l’affaire de deux ou trois générations, c’est-à-dire une minute dans la vie d’une race, une très petite minute !

En ce moment un coup de sonnette arrêta le cours des lamentations de Houquetot qui allait reprendre. Il reconnut la voix du survenant dans l’antichambre et se leva vivement.

— Le voilà tout de même… Mille excuses, il arrive à l’heure de partir !

Le terrible père du brave Houquetot, très à l’aise, entrait dans le salon et déjà faisait ses politesses à Berthe Laforcade dont il baisait galamment la main.

C’était un grand vieillard très droit, très solide, large d’épaules, serré ainsi qu’en un corset dans une redingote de coupe ancienne, fleurie d’un œillet blanc à la boutonnière. Par tout l’ensemble de la physionomie, les yeux vifs et durs, le nez en bec d’aigle, les grandes moustaches un peu bien noires pour leur âge, c’était un bel échantillon d’une forte race, avec le teint haut en couleurs d’un bon Bourguignon.

— Eh bien, je parie que mon fils vous rapportait pis que pendre de son pauvre papa, dit-il en riant, j’espère que vous du moins, chère madame, vous le laissiez dire sans rien croire ! N’est-ce pas, il bougonnait encore ? Ce garçon fait mon désespoir de père, il a certaines qualités que je veux bien reconnaître, mais avec tout cela, des idées d’une petitesse bourgeoise vraiment bien exagérée ! Pas moyen de le former ! Je vois que je ne me suis pas assez occupé de lui en sa jeunesse, j’en suis bien puni !

— Ma foi, j’allais prendre congé, dit Houquetot, je ne vous attendais plus…

— Il n’est pas onze heures ! j’ai rencontré un vieil ami, je me suis attardé à causer du bon temps qui va revenir et que nous attendons avec impatience !…

— Je crois le connaître, son vieil ami, dit tout bas Houquetot à Palluel, on m’a présenté une facture de bijoutier l’autre jour et aussi une petite note de bouquets envoyés aux Délassements-Comiques, le vieil ami détaille en ce moment un rondeau de revue…

— Mon grand-père est comme vous, monsieur de Chastelandry, disait Robert Laforcade, le temps ne marche pas assez vite pour lui.

— Ah ! c’est que nous sommes tous deux de la belle époque, s’écria le vieux marquis, nous sympathisons forcément !

— Hem ! hem ! fit le grand-père en remuant la tête comme s’il s’étranglait.

— Le bon temps, la belle époque ! continuait Chastelandry qui s’enflammait, foin de toutes vos inventions plus saugrenues les unes que les autres ! Je vois que votre politique est aussi ridicule que vos idées, vous la faites à la machine sans doute ! J’ai vu cela tout de suite en revenant et je n’ai rien voulu savoir de votre vapeur, de votre tonnerre au fil de fer, de vos grands ministres à douze par trimestre, de vos électeurs que l’on fait crier : vive l’Empereur, vive le Roi, vive la République, vive M. le Préfet, rien qu’en pressant sur un bouton, je ne veux rien connaître de vos usines hideuses qui nécessiteront bientôt un ramonage du ciel… J’attends avec impatience que tout cela finisse et passe ! Et vous monsieur Laforcade ?

— Où diable ai-je vu ce monsieur-là ? murmura le grand-père sans répondre.

— Ici, lui dit Robert, M. de Chastelandry est déjà venu, vous savez bien.

— Non, pas ici, autrefois.

— Nous nous sommes rencontrés autrefois ? C’est bien possible, dit le marquis qui s’esquiva pour aller tirer à part Palluel étonné.

— Mon cher monsieur, j’ai un grand service à vous demander… Vous êtes de la finance ?

— Au contraire, monsieur le marquis, au contraire ! répondit Palluel en riant, je suis de la littérature… mais dites tout de même ?

— Dans la littérature, je vous félicite et j’en félicite nos contemporains… je vous croyais… Enfin ! Peut-être connaissez-vous de ces hommes d’argent, banquiers, financiers, maltotiers, dont le métier est de faire de bonnes affaires aux dépens de nous autres gens d’épée… ou de plume – instrument que j’honore, monsieur, quand il n’est pas tenu par quelqu’un de ces infâmes libellistes dont la race pullule !… vous n’êtes pas de ceux-là, n’est-ce pas, c’est une plume de poète et non celle d’un folliculaire politique que vous…

— Que je brandis ! s’écria Palluel, plume de poète, monsieur, mais aussi de journaliste politique…

— Diable soit de la politique !

— Cela dépend de laquelle, monsieur !

— Venu sur terre à un mauvais moment, je n’en ai guère vu faire que de la mauvaise.

— Nous allons changer tout cela. La mienne sera de la bonne et que vous ne pourrez qu’approuver ! Qu’il me suffise de vous dire que ma devise, actuellement celle de tous les hommes de progrès, c’est : « En arrière, société, en arrière ! »

— Touchez-là, monsieur, voilà, depuis que je suis de retour en ce bas monde, la seule parole sensée que j’aie entendue ! Je puis donc m’ouvrir à vous. Voici pour en revenir, non pas à nos moutons, mais à ceux qui les tondent, connaîtriez-vous, par hasard, quelque digne et honnête usurier qui aurait des fonds à placer à je ne sais combien pour cent ? Vous me voyez tout disposé à lui proposer une bonne affaire à mes dépens, une affaire d’or ? Quand la France égarée se retrouvera au carrefour de la grande et belle route qu’elle a suivie pendant des siècles, avant de se jeter dans les fondrières et les précipices où nous pataugeons encore, quand nous retrouverons tous la tranquillité, la sécurité, etc., etc.

— Monsieur, c’est l’idée même de l’article que j’ai sur le chantier, continuez !

— Eh bien, moi, je compte retrouver les biens de ma famille, mon château de Chastelandry, un peu délabré, comme tout le reste, mon hôtel, mes terres et mes maisons… Je vous ferai goûter de l’excellent vin que je produis sur mes coteaux… Vous saisissez ? Tout cela me reviendra avec le doux temps dont nous parlions tout à l’heure, mais il faut attendre, hélas ! ce moment fortuné et je désirerais, en attendant, rencontrer un brave et honnête homme d’usurier qui me ferait, aux conditions qu’il voudra, une avance sérieuse, gagée sur mes biens !… Voyez donc si vous ne connaissez pas cela, je suis fort gêné, je puis vous avouer cela, fort gêné en ce moment, et j’enrage de ne pouvoir tenir mon rang, et surtout de le faire tenir à mon fils qui déroge vraiment trop !

— Je ferai mon possible, monsieur le marquis, pour vous trouver cela, mais c’est bien difficile, ces hommes d’argent sont âpres et durs, ils sentent que leur règne est fini, et même, notez cette conséquence de la nouvelle marche du temps, – et même ils prévoient qu’une foule d’affaires depuis longtemps liquidées, – par lesdits financiers, – vont revoir le grand jour avec leurs actionnaires désabusés réclamant comptes et révision !

— Raison de plus, une petite affaire sûre pour se rattraper…

Ils furent interrompus par le grand-père Laforcade qui vint tourner autour du marquis.

— Positivement, dit-il, nous nous sommes rencontrés jadis.

— Le plaisir a dû être pour moi, monsieur, répondit gracieusement le marquis, tout en murmurant à l’oreille de Palluel : « Ce vieux monsieur m’ennuie… »

— Oui, je cherche en vain, c’est que vous êtes changé.

— Pas tant que vous, répliqua le marquis en se redressant.

— Attendez, cela me revient… Non, un vague souvenir, rapide comme un éclair… mais…

— En effet, en vous regardant bien, dit le marquis, il me semble aussi…

— Cherchez de votre côté, mais… cela me revient… non…, si, nous avons eu quelque chose ensemble, je l’ai senti tout de suite… Au Jardin Turc, sous Charles X… je ne sais plus… une vieille querelle enfin !…

— Attendez donc, dit le marquis, au Jardin Turc, une querelle, je me souviens aussi… non, cela se passe… une altercation…

— Quelle insolence…

— C’est fort possible, mais précisez un peu, s’il vous plaît !

— Je ne peux pas… Tout est vague et confus, je ne sais qu’une chose, c’est que nous fûmes ennemis… Comment ? Pourquoi ? Je n’en sais rien… mais cela me reviendra, oui, cela me reviendra…

Houquetot et Robert s’interposèrent pour calmer le grand-père qui s’agitait, roulait des yeux furibonds et se frappait le front comme si le souvenir cherché devait en sortir plus facilement. Palluel entraîna Chastelandry en le remettant sur la question de l’emprunt rêvé. Puis, comme il se faisait tard, Houquetot parla départ et alla chercher le manteau de son père.

— Trouverons-nous encore une citadine ? fit le marquis.

— Contentons-nous de l’omnibus, dit modestement son fils, il faut être économe.

CHAPITRE X

PREMIÈRES ET TRÈS GRAVES PERTURBATIONS FINANCIÈRES ET INDUSTRIELLES

Depuis des mois, la Bourse se trouvait plongée dans un état de malaise extraordinaire, dans une sorte de torpeur que jamais, de mémoire de boursier, personne n’avait eu à constater auparavant. Les passants de la rue Vivienne, aux heures de l’après-midi, s’arrêtaient parfois, stupéfiés devant le terrible monument à colonnes, bien propre par ce qu’il abrite à inciter à la haine des colonnes, à la haine de l’architecture romaine et même des vieux Romains par-dessus le marché, lesquels après tout, ont bien mérité cette haine pour mille et une raisons. Il y avait autant de monde qu’aux jours des grandes et bonnes affaires d’autrefois, la même noire fourmilière grouillant dans le temple, jaillissant par poussées sous le péristyle et débordant de la colonnade sur l’immense perron jusqu’aux grilles.

C’était le même grouillement, le même tohu-bohu qu’autrefois, mais sans gestes et ce qui était bien le plus invraisemblablement extraordinaire, sans vociférations, sans cris aucuns, sans les apprêts, les barbares interpellations dans des langues inconnues, les rugissements en caraïbe, sans l’immense et sauvage clameur habituelle, laquelle donne une si haute idée de la solidité du couvercle du monument.

C’était le même grouillement, mais lent, morne et silencieux. La multitude noire remuait, s’agitait, tournait, courait d’un air éperdu, avec à peine un long bourdonnement, des rumeurs étouffées, qui s’en allait se perdre en un simple murmure mystérieusement chuchoté derrière les colonnes ou sur l’escalier.

Il se passait des choses graves, la place de Paris subissait une crise telle que jamais, depuis les grandes journées de l’agiotage et les époques de krachs célèbres, elle n’en avait connu de semblable. Jamais, de mémoire de coulissier, un tel malaise ne s’était fait sentir dans le monde de la finance ; jamais surtout, sur les cimes de la haute banque, il n’avait passé une telle bourrasque glaciale, qui faisait trembler les plus grosses maisons, les plus massives fortunes et donnait à certains milliardaires, des figures blêmes et renversées.

La crise avait été précédée par de longs mois de vague malaise, d’inquiétude passée peu à peu à l’état d’obsession fébrile. La marche des choses, depuis le commencement de l’ère nouvelle, devait bien faire prévoir d’ailleurs un certain renversement des habitudes, à la Bourse comme ailleurs. La Corbeille était dans le marasme, les coulissiers lugubres se tramaient presque silencieux, les gros financiers à la mine fleurie d’ogres qui ont bien dîné, à l’air triomphalement épanoui de jadis, se glissaient maintenant sous la colonnade, l’œil morne et le nez allongé.

Et voilà que se remontraient tout à coup des disparus, des boursiers exécutés autrefois après quelques gros désastres, mais non pas avec fortune faite, de vrais naufragés et non des naufrageurs, et ces gens frétillaient, se frottaient les mains, seuls vifs et joyeux dans l’espèce de meeting funèbre qu’était devenue la Bourse.

Pour nous édifier sur les motifs de cet extraordinaire changement dans l’allure générale des importants messieurs qui errent comme de lamentables et gémissantes ombres dans l’édifice surpris, il nous suffit d’écouter quelques conversations et de lire quelques-unes des affiches apposées partout sur les colonnes. Oui, les temps sont changés et vraiment les gens de l’ère ancienne n’eurent jamais l’occasion de lire semblables choses :

 

BANQUE MOBILIÈRE

Convocation des anciens actionnaires et obligataire.

Avis

Toutes les personnes ayant jadis possédé actions ou obligations de la société fondée sous le titre de Banque mobilière, au capital de 450 millions, sont priées de se présenter à l’Assemblée générale qui se tiendra le 15 courant, après avoir fait vérifier leurs titres pour le partage au prorata de l’actif restitué.

 

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RECONVERSION DES ANCIENS FONDS D’ÉTAT
2 1/2, 3, et 4 1/2 en 5 %

Assez de conversions onéreuses pour les rentiers, opérations qui furent plutôt des extorsions ! Les porteurs de titres de rentes peuvent se présenter aux caisses sans défiance cette fois. Des titres de 5 % leur seront remis aussitôt. Pas de soultes.

 

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CONFIANCE ! CONFIANCE ! AUX CAISSES

Messieurs les porteurs d’actions de la Compagnie générale des Aciéries du Sud-Ouest sont informés qu’une restitution des deux tiers de leur apport social doit leur être faite du 15 au 25 prochain, en attendant le troisième tiers.

 

APPEL AUX PORTEURS DE VALEURS DÉPRÉCIÉES

Monsieur le Syndic des révisions prie les porteurs d’apporter leurs titres dans le plus court délai possible.

Ceci n’est pas un appel de fonds, au contraire.

 

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CONVOCATION DE L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE

des anciens Actionnaires des Houillères réunies.

Forges et verreries du Centre

Banque métallurgique

Savons du High-life

Tramways électriques de Gadhamés

Bouilleries et distilleries

Giganticorama, Féculeries etc., etc.

 

Le 15 courant, à la Banque :

Révision des anciennes émissions, vérification du capital et distribution sur titres.

 

DIMINUTION DE CAPITAL

Le comptoir des mines diminue son capital. Les actionnaires sont invités à se présenter pour retirer leurs fonds.

 

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BANQUE GOLDSTEIN ET Cie

Rapport sur les anciennes affaires de la Banque autrefois liquidée désastreusement pour les anciens actionnaires et obligataires. Rappel des fonds. En disponibilité 345 millions. Distribution aux ayants droit, sans formalités. On restitue par correspondance pour Messieurs les actionnaires de province.

 

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Au pied de la statue, à droite de l’escalier, les Laforcade père et grand-père, les yeux écarquillés, lisaient ces avis extraordinaires par-dessus les têtes d’un groupe de gens qui prenaient des notes.

— Incroyable ! incroyable ! disait un monsieur en haussant les épaules à la lecture de chaque affiche.

— Déplorable, murmura tout bas un autre.

— C’est scandaleux ! jamais, dans le bon temps, on n’aurait eu l’idée de choses pareilles. La Bourse est perdue !

— Pardon, monsieur, vous m’empêchez de lire, fit Laforcade père impatienté par les mouvements d’un voisin qui, dans son émoi, lui avait presque mis le coude dans l’œil.

— Pardon, monsieur, c’est d’indignation !… c’est plus fort que moi ! Triste ! monsieur ! triste ! Plus d’affaires ! Maintenant il n’y a plus que les mauvaises affaires qui reviennent… Triste, triste !

— Triste ? mais au contraire ! s’écria Laforcade père, je ne vois que des rentrées de fonds inespérées, des retours de capitaux bien inattendus pour des gens que ces mauvaises affaires ruinèrent jadis !

— Ça dépend de quel point de vue vous regardez les choses…

— Mais du bon côté, parbleu ! je me place au point de vue des pauvres actionnaires de jadis…

— Turlututu ! je vois ça différemment, monsieur ! Il n’y a plus d’affaires possibles, monsieur, avec ces façons nouvelles, la Bourse craque. Cette fois c’est le dernier krach, le krach suprême, le krach des krachs ! Ouvrez n’importe lequel des journaux financiers, parcourez-le et jugez de la situation ! Ah ! c’est du joli ! Tenez, le bulletin : Recul accentué ! anémie du marché, affaissement, somnolence des affaires, mouvement de réaction, faiblesse de la rente… Je crois bien, il est carabiné, le mouvement de réaction, le retour en arrière !

— En Arrière ? murmura Laforcade grand-père, excellent journal d’avant-garde !

— Pas de votre avis, mauvaise feuille, dangereuses utopies… Et voyez ma Gazette de la Bourse et de la Banque. Pas une affiche nouvelle, pas la moindre émission… au contraire ! oh ! oui, au contraire !… « Assemblée générale de la Rente immobilière et Banque des Nu-propriétaires : Révision des résultats des trente-cinq derniers exercices… Fraudes, détournements, etc., etc. » Et du côté de l’industrie, monsieur, voyez : « Revue industrielle. Tous les rapports des sociétés industrielles, tous nos correspondants sont d’accord pour constater que les résultats des derniers semestres réalisent entièrement, si même ils ne les dépassent pas, les prévisions les plus pessimistes. » Que pensez-vous de cela ?… Attendez… « Il ne faut pas chercher les causes de cette crise industrielle... » Vous voyez, crise industrielle, crise financière, crise commerciale, toutes les crises à la fois ! « ailleurs que dans une surproduction exagérée qui n’était plus en rapport avec les conditions économiques de notre temps… nous voyons encore un outillage industriel vraiment trop colossal et d’une complication telle que le bon fonctionnement des énormes agglomérations usinières en devenait impossible… Trop de rouages formidables et délicats… La raison porte à l’abandon de ce système plein de périls… Nous avons vu peu à peu tomber les divers systèmes d’utilisation mécanique de l’électricité et abandonner bien des brevets, après ruines plus ou moins complètes… »

— Très bien ! dit Laforcade père.

— Hum ! hum ! fit le monsieur qui poursuivit sa lecture… déjà la vapeur trouve des détracteurs…

— Fort bien ! fort bien ! s’écria le grand-père, j’en suis !

— L’emploi de la vapeur a des avantages, c’est possible, dit un voisin, mais ça ne durera pas, vous verrez que l’on trouvera mieux.

— Que pensez-vous des diligences, mon cher monsieur ?

— Tel que vous me voyez, dit le monsieur qui, en effet, paraissait très jeune, j’ai dans ma vieillesse connu les automobiles... une horreur, une horreur à ne pas croire, et une folie ! toujours lancées à des vitesses de météores, au-dessus il n’y avait que le boulet de canon !… et une danse de Saint-Guy, et un bruit de casseroles et une odeur de pétrole, et enfin des écrabouillements ! ! !

— Ah ! fit Laforcade père, qui lisait toujours les affiches, voilà ce que je cherchais ! Enfin, je vais avoir quelques rentrées de fonds, je n’en suis pas fâché…

— Voyons ça ? dit le grand-père, en assurant ses lunettes.

— Là !

BANQUE GRÜNBERG – LIQUIDATION

Assemblée des porteurs de… Crédit… Emprunt…

Comptoir, etc… Emprunts de Macédoine

Banque Centrale.

On rend l’argent. À Paris, rue… et dans toutes les succursales de province, à partir du 18 prochain à 10 heures.

 

*
*   *

 

— Combien avais-tu d’obligations de la Banque Centrale ? demanda vivement le grand-père.

— Six seulement, hélas, souscrites à 450, si je me souviens… Ça valait 22.50 dix-huit mois après !

— Et en Macédonien ?

— Pour quinze mille.

— Parfait, mon fils, parfait !

Le grand-père fut interrompu dans ses félicitations par une légère bousculade, le monsieur qui gémissait tout à l’heure sur la crise industrielle venait d’être vivement pris au collet par un survenant.

— Je ne me trompe pas, vous êtes Corbier, le coulissier disparu avec cinquante mille francs à moi et pas mal à d’autres.

— Je suis M. Corbier, mais ce n’est pas une raison pour me bousculer !

— Pas une raison ? filou ! voleur ! on vous tient, on va vous coffrer…

En moins d’une minute, une foule attirée par les éclats de voix avait entouré le petit groupe réuni sous les affiches. La Bourse, enfin, allait-elle entendre un peu de tapage comme en ses beaux jours !

— Pas de scandale ! pas de scandale ! messieurs ! disait un gros homme s’efforçant de calmer le plaignant qui avait gardé si cuisant le souvenir de sa perte, voyons, tant de bruit pour si peu de chose, cinquante mille ! une misère ! ça va s’arranger, j’en suis sûr… Tout s’arrange aujourd’hui ! vous savez bien !

— Je suis venu pour ça ! gémit le monsieur que son adversaire vraiment brutal tenait toujours à la cravate.

— Pas de scandale, M. Corbier a l’argent, je le connais, j’en suis sûr ! inutile de faire intervenir la police dans le petit règlement… ça ferait des histoires et des formalités… Je suis résolument contre les histoires et les formalités, moi…

En effet, deux gardiens de la paix, que le bruit de l’altercation avait tiré de leur somnolence, fendaient la foule.

— S’il a l’argent… dit le plaignant légèrement radouci.

— Certainement je vous les rapporte, vos cinquante mille francs, vous n’avez plus rien à dire…

— Évidemment, évidemment, firent quelques assistants approuvant de la tête, c’est un règlement tardif de l’ancienne différence, mais c’est un règlement, on voit ça tous les jours… maintenant…

— Bien, bien, alors on peut s’entendre…

Les deux gardes étaient arrivés au centre du groupe.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ? Messieurs, voyons ?

— Rien du tout. Deux amis qui se retrouvent, des effusions un peu vives comme on en voit tous les jours, et voilà ! On circule ! Allons, mon cher Corbier, réglez avec monsieur, puisque, je le devine, vous êtes venu pour ça…

— Merci, M. Grünberg, je suis revenu pour ça, vous l’avez dit… Une si vieille affaire !

Et le coulissier soupira.

— Ne gémissez pas, il n’y a pas que vous dans le même cas et il y a pire, mon ami, il y a pire !… ainsi moi… suis-je sur un lit de roses ?…

— C’est vrai, vous aussi ?

— Moi, c’est bien autre chose… vous connaissez cette vieille histoire terminée, réglée, coulée à fond, je pouvais le penser… Retiré des affaires dans mon petit domaine de Seine-et-Marne, après mon règlement…

— Je sais, je sais… six mois, n’est-ce pas ?

— Oui, six mois de Poissy pour quelques légères irrégularités... dans ce temps-là, c’était à Poissy… Eh bien, mon ami, figure-vous…

— Eh bien ?

— Eh bien, voilà où j’en suis avec l’ère nouvelle… machine en arrière, ça nous rajeunit, hein ? Mais vraiment trop… Vous revenez de Bruxelles, vous, vous liquidez et vous êtes libre, moi c’est bien autre chose, moi, c’est terriblement pire !

— Quoi donc ?

— Je liquide aussi, je craque, je croule, je m’effondre, je me ruine, on me ruine, on m’égorge ! mon ami, on m’éventre ! Liquidation générale, toutes mes belles affaires l’une après l’autre, je liquide tout, plus que tout, je liquide mon domaine de Seine-et-Marne et je rentre à Poissy ! Mes six mois à refaire, mon ami, mes six mois ! Je paie deux fois ! Quand je vous disais que vous aviez tort de vous plaindre et que votre sort est enviable à côté du mien. Ô jeunesse, que tu me coûtes cher ! Tout à recommencer, me revoilà au même point qu’alors ! Ruiné et six mois de Poissy par-dessus le marché ! et par le temps qui court, essayez un peu de lancer une Banque Centrale ! va te faire lanlaire !

— Mais c’est vrai, dit Laforcade père interrompant le chœur des lamentations, la Banque Centrale, c’était vous, monsieur Grünberg ?

— C’était moi, fit Grünberg d’un air piteux, une jolie combinaison, une de mes premières idées… un gros succès. Vous vous rappelez ! j’en ai eu beaucoup d’autres ensuite et l’expérience m’a permis d’éviter le petit écueil…

— Oui, oui, dit Corbier, c’était gentiment manœuvré !

— Sans les jaloux, alors, tout allait comme sur des roulettes, meilleurs résultats encore et pas de six mois… mais il y a toujours des jaloux !

— Alors, reprit Laforcade père, c’est réel, on touche ?

— Depuis hier dix heures, gémit Grünberg, on se met sur la paille…

— Humide ! dit Laforcade grand-père d’un air féroce, bien du plaisir messieurs… Allons vite, à la Banque Grünberg !

CHAPITRE XI

SUITE DE LA CRISE : LE CONTRAIRE D’UNE ÉMISSION

Le père et le fils laissèrent le groupe de boursiers où l’on continuait à discuter, les uns poursuivant leurs lamentations sur la crise, d’autres au contraire se réjouissant des conséquences imprévues de la nouvelle marche des Temps. La Banque Grünberg remplissait de ses bureaux un superbe immeuble d’un luxe criard en tire-l’œil, dans une rue voisine du boulevard. Sur toute la façade, du haut en bas, autour de la grande porte et des fenêtres, on ne voyait qu’affiches roses portant les mots :

 

ON REND L’ARGENT

 

en caractères énormes, au-dessus d’une longue liste d’affaires dont les titres seuls rappelaient le temps des émissions à jet continu, des lancements de Compagnies et de Sociétés de tous genres pour la construction, le percement, l’accaparement, l’organisation, l’exploitation de toutes les choses possibles et de tout ordre, des plus invraisemblables par leur énormité comme des plus baroques, le temps où l’on aurait trouvé des fonds pour percer un tunnel dans la lune, lancer des lignes de tramways aux îles Marquises, fonder une compagnie d’affichage sur les Pyramides d’Égypte, ou un grand Opéra sur les bancs de Terre-Neuve. En face, d’ailleurs, une autre maison se bariolait également d’affiches du même genre. Là, il s’agissait surtout de petits chemins de fer d’intérêt local, ou plutôt électoral, à peu près abandonnés, ou d’affaires tombées par suite des grandes modifications survenues dans les habitudes industrielles. Là aussi, on se trouvait revenu au point de départ.

Les Laforcade trouvèrent sous le péristyle de la banque Grünberg une queue d’actionnaires attendant impatiemment leur tour de passer à la caisse. Il y avait là, comme jadis aux jours d’émission, des représentants de toutes les classes de la société, mais surtout dominait l’élément petit rentier ou modeste commerçant, de braves gens, travailleurs économes ayant toute leur vie mis prudemment de côté la plus forte portion possible du produit de leur travail, afin de le porter, non moins prudemment, aux innombrables brillantes affaires exposées de façon si alléchante dans les prospectus…

C’était ainsi qu’alors se formaient les vastes domaines seigneuriaux avec châteaux historiques rachetés aux descendants ruinés des aristocraties expropriées, avec chasses princières dans les forêts jalousement gardées. C’était ainsi que s’acquéraient les somptueux hôtels des grands quartiers, les magnifiques villas et les parcs soignés et ratissés des villégiatures suburbaines, les installations sur les plages élégantes, tout le ruissellement de richesses et d’avantages sociaux tirés de la Sainte Épargne, – celle des autres du moins. Mais tout cela n’était plus que de l’histoire ancienne et l’ère nouvelle voyait la contrepartie de toutes ces choses. Après ce flux de richesses, le reflux. Maintenant que chacun, de par le décret providentiel du grand horloger suprême, comme disait Montarcy, faisait machine arrière avec tout le mécanisme de l’univers, et retournait à son commencement, les ingénieux inventeurs de toutes ces merveilleuses et productives affaires, allaient se retrouver tels qu’aux jours de leur innocente jeunesse, d’âpres et faméliques commis, ou de besogneux chevaliers de n’importe quelle industrie.

Les bons actionnaires, de retour devant le piège éventé, n’éprouvaient aucune commisération pour le triste sort de ces messieurs. Tout à la joie, riant et plaisantant, ils se serraient entre les barrières, se poussaient pour arriver plus vite aux caissiers blêmes d’émotion qui, au lieu de ramener à eux majestueusement comme autrefois avec de beaux gestes du bout des doigts, les rouleaux d’or et les billets, douloureusement s’occupaient à extraire or et billets de ces caisses aux ouvertures semblables à des gorges béantes et désespérées.

Au passage devant la caisse, chacun remplissait un certain nombre de petits papiers, naturellement, à des guichets différents, – il faut de la régularité en tout – recevait les sommes indiquées, comptait et recomptait soigneusement, – ils étaient vraiment devenus bien soupçonneux, – et ne se décidait à s’en aller qu’après avoir bien discuté et réclamé même des intérêts.

— Que va faire Grünberg maintenant ? demandait indiscrètement au caissier un monsieur qui s’attardait au guichet après avoir touché d’assez fortes sommes, dix mille francs pour une affaire de mines, huit cents francs pour un comptoir quelconque, vingt mille francs de bons du trésor macédonien, etc., etc.

— Il donne sa dernière grande chasse demain, répondit le caissier, renvoie ses derniers ordres, croix, plaques et rubans après-demain.

— Et ensuite ?

— Ses vieux six mois pour sa première affaire, vous savez, l’affaire de la Banque Centrale… Après ça, il faudra vivoter comme jadis, c’est bien dur, avec de petits courtages, de petites affaires… C’est bien dur, bien dur !

M. Laforcade père reçut un numéro à un guichet, signa un papier à un autre, le fit viser ailleurs, le rendit, resigna autre chose, et enfin n’eut plus qu’à attendre l’appel de son nom à la caisse.

— Monsieur Laforcade ? appela enfin un garçon de caisse.

— Voilà !

— Présent !

Deux voix avaient répondu. Outre M. Laforcade, un homme en bourgeon et en pantalon de velours, tenant un petit garçon à la main, s’était approché du guichet.

— Voilà !

— Monsieur Laforcade !

— Présent !

— Mais vous êtes deux ? Attendez…

Le caissier fouilla dans les bulletins à lui remis.

— Très bien, il y a M. Charles Laforcade et M. Étienne Laforcade… Commençons par M. Charles Laforcade… Combien ?

— Six Banque Centrale à 450 et 15.000 de Macédonien.

— 17.000… Voilà ! Monsieur Étienne Laforcade, combien ? – Une obligation Banque Centrale, répondit l’ouvrier, une pauvre petite.

— 450. Voilà… À un autre.

Les Laforcade empochèrent leur argent.

— C’est moins lourd que vous, Monsieur, dit Étienne, mais ça fait rudement plaisir tout de même ! Nos économies de toute la vie que nous avions mises là-dedans, et ratissées, perdues… la débâcle pour nous ! Car, vous savez, il nous a toujours été impossible de rattraper ça, avec les enfants et les chômages. Enfin, les voilà revenues !

— Vous vous appelez donc Laforcade comme nous ? demanda le grand-père qui regardait l’ouvrier, de quel pays êtes-vous ?

— D’Angoulême.

— Comme nous !… Mais attendez, attendez ! Étienne ?… Étienne Laforcade, votre père était jardinier ?

— Oui, Monsieur.

— J’ai connu votre père et votre grand-père, nous étions quelque peu cousins, je crois bien.

L’homme à la petite obligation était le brave Étienne que nous avons vu au commencement de ce récit – avant l’ère nouvelle – pauvre vieux travailleur usé par toutes les misères et par toutes les peines, terrassé par tous les désastres, employé comme manœuvre aux usines de Robert Laforcade et en lutte, pour achever son infortune, avec un fils dégénéré et un gendre ivrogne, avec le citoyen Prunet, liquoriste de l’Amer collectiviste et autres empoisonneurs du corps et de l’âme.

Les Laforcade causaient. Étienne racontait ses mauvaises chances, sa vie plus dure dans le terrible Paris, au fur et à mesure que les illusions s’en allaient. Ils découvrirent tout à coup qu’en son vieil âge, usé pour son métier, il avait été homme de peine chez ce cousin lointain et inconnu. Le grand-père voulut à toute force l’emmener déjeuner à la maison, mais Étienne refusa, promettant seulement de passer chez ses riches cousins un jour prochain, après son travail.

— Vous comprenez, monsieur, ma femme attend avec impatience mon retour, rapport à nos économies retrouvées… Je ne veux pas la faire poser trop longtemps, je rentre avec le gamin… Hein ! qui est-ce qui croirait que c’est ce petit-là qui m’a donné tant de mal quand il était grand, qui nous a démontés par tant de chagrins, la bourgeoise et moi ! Depuis le grand jour, il est revenu peu à peu à ce qu’il était, lâchant les marchands d’absinthe et tous ces exploiteurs qui vous vident la caboche de toutes les idées saines pour la bourrer de leurs blagues au vitriol. – Je sais ce que c’est, j’en ai goûté. – Maintenant il n’y a plus que des roses, c’est un garçon bien gentil que sa mère peut gâter encore sans que ce soit dangereux, avec le nouveau système ! Et sa sœur qui a eu tant de malheurs, tant de mauvais jours à passer autrefois, elle en est quitte aussi et redevenue une brave et bonne fille sans soucis, qui repasse et tuyaute en chantant toute la sainte journée. Avec nos jeunes jours qui reviennent, voilà la consolation, monsieur Laforcade, la voilà ! À vous revoir donc !

Comme ils allaient quitter la Banque, les Laforcade purent apercevoir le gros Grünberg qui faisait une apparition en coup de vent dans le bureau du caissier principal.

— Eh bien, où en sommes-nous de la Banque Centrale ?

— 46.000 actions, en chiffres ronds, répondit le caissier, j’ai fait l’addition, monsieur le baron.

— En deux jours ! Belle émission ! fit Grünberg en se frottant les mains.

— Mais non, pas souscrites, remboursées, monsieur le baron, remboursées !

— Suis-je bête ! Je confonds, je perds la tête !… Ô ! mes meutes, mes équipages !… Et l’Emprunt macédonien ? même chose, n’est-ce pas ? Ne m’appelez plus monsieur le baron, je ne suis plus baron, ô amertume, je ne suis plus même prince de la finance… Mes anciens gendres, le marquis et le comte, tous les deux, ne me saluent même plus et on me revise au Jockey !… Catastrophe des catastrophes !

— En quel temps revivons-nous ! quelle époque, monsieur le baron, quelle époque !

— Et mes six mois à refaire, par-dessus le marché !

CHAPITRE XII

L’ÈRE NOUVELLE RENCONTRE TOUT DE MÊME QUELQUES MÉCONTENTS ET DÉTRACTEURS

En Arrière, le journal fondé par l’ex-académicien Palluel avait conquis immédiatement la faveur du public. Il exprimait si clairement, par son titre, une idée et un programme qui étaient dans l’esprit de tous ! Il répondait par sa rédaction au sentiment de tant de gens qui, maintenant éclairés par de dures, longues et répétées expériences, se rendaient compte des erreurs d’autrefois dans la course haletante au faux progrès, dans la poursuite toujours en avant de la chimère décevante d’un âge d’or ou d’argent, depuis longtemps dépassé !

En Arrière tenait le succès. Il était déjà le plus lu de tous les grands organes de l’opinion ; plus lu que la Presse où Émile de Girardin était rentré, plus lu que le Constitutionnel. On s’attendait prochainement à revoir la Quotidienne qui devait en somme défendre à peu près les mêmes idées, mais le journal de Palluel avait l’avance, et la vogue lui était assurée pour longtemps.

Dans son cabinet encombré, où des montagnes de journaux et de papiers s’entassaient dans tous les coins, sur tous les meubles, les tables, comme les sièges, Palluel, plus jeune que jamais, leste et fringant, sa crinière fauve en désordre, causait nerveusement en marchant à travers les tas de journaux, avec Montarcy assis sur la table.

Lui aussi, le célèbre savant, rayonnait de jeunesse retrouvée, les yeux vifs et perçants comme des glaives, le front, forge de la pensée, dont les yeux semblaient le foyer, le front toujours vaste sous le hérissement de la chevelure noire, drue et frisée.

— Tout le monde me paraît d’accord là-dessus, mon cher Montarcy, oui, vous avez raison, la vie était mal faite autrefois dans son ancienne forme. Elle n’était sans doute qu’un essai, un tâtonnement, et la vraie forme est celle d’aujourd’hui… Oui, trop souvent, pour beaucoup, la vie allait de tristesses en tristesses pour aboutir finalement à la désespérance. Tandis que la vie nouvelle…

— Que d’avantages pour tous dans la vie nouvelle, dit Palluel, pour tous en général, que de bénéfices ! En dépit de quelques petits inconvénients, il est impossible de méconnaître la supériorité des avantages et des bénéfices. Ne vaut-il pas mieux, comme maintenant, commencer en toutes choses par la fin et les résultats ?

— Tranquillité d’esprit !

— Et modifications de toutes sortes, rendues possibles par l’expérience.

— Améliorons le passé ! Ce doit être la devise de tout homme réfléchi.

— Oui, que de bénéfices ! On choie les vraies amitiés jadis méconnues trop souvent, les cœurs sincères auprès desquels on a passé, hélas ! en les ignorant, ou en les dédaignant, et l’on jette de côté les amitiés fragiles sonnant le creux et le faux, les sentiments factices. On se débarrasse des ambitions nuisibles.

— On dédaigne les soins inutiles, comme on repousse les tracas sans objet sérieux, on distingue plus facilement les vraies joies et les vrais bonheurs !…

— Et les êtres aimés qui renaissent ! Malades tout d’abord, peu à peu ils retournent à l’état de santé sous les yeux ravis de leurs proches, et voici la vraie convalescence !

— Pour les anciens vaincus de la vie, mon cher Palluel, quelle revanche ! Pour les pauvres êtres battus par les orages, qui roulèrent meurtris et désemparés, lamentables épaves sur les rocs aigus, c’est le retour aux espérances premières, aux bonnes illusions qui endormiront leurs souffrances.

— Décidément tout est mieux, tout est bien !

— Certainement tout est bien, dit un monsieur en passant la tête par la porte entrebâillée, mais voudriez-vous bien, M. Palluel, le faire entendre à quelqu’un que j’ai là ?

— Entrez donc, dit Palluel ; mon cher Montarcy, vous connaissez Dorigny, secrétaire de la rédaction ? Ancien homme politique, ancien conseiller municipal, ancien député, ancien révolutionnaire, ancien forçat, ancien ambassadeur, ancien quoi encore ?

— Ancien n’importe quoi ! fit Dorigny, et maintenant revenu à ses premières amours, le journalisme ! Dieu, me suis-je ennuyé parfois dans mes hautes fonctions et combien aussi ai-je ennuyé mon prochain ! Ô ambition, que de bêtises tu nous fais commettre ! Mais il ne s’agit pas de moi ; il y a là des gens qui ne sont pas contents. Vous devriez bien tâcher de leur prouver que tout va pour le mieux maintenant, dans le meilleur des mondes améliorés.

— Nous allons essayer ! Vous voyez Dorigny, reprit tout bas Palluel, c’était un bon garçon, pas méchant pour deux sous, un homme de lettres, qu’un hasard jeta brusquement jadis dans la politique pour laquelle il n’était pas fait. Il dut se forcer, se gonfler pour tenir le rôle auquel il prétendait. Il y trouva trente ans de tracas, de déboires sans nombre, de fastidieux discours à préparer et à prononcer, des actions douteuses à commettre, pour lesquelles il lui fallait se violenter, des duels et des coups, de hautes situations du sommet desquelles il se trouvait bientôt précipité, car il ne se cramponnait pas assez bien, des années de prison etc., etc. Il commence à peine à souffler et à renaître, de retour à son point de départ !

— Encore endolori par tous les cailloux de la route, fit Dorigny en rentrant dans le cabinet de Palluel avec un homme maigre et osseux, qui s’avançait la tête basse et la mine soucieuse, en tortillant sa grande barbe grise.

— Monsieur Crozel, le fameux Crozel, le peintre qui avait tant de talent ! dit le secrétaire de la rédaction.

— Tant de talent ! fit amèrement Crozel, je suis enchanté que vous me le disiez, mais je viens seulement de l’apprendre et je trouve que l’on s’en est aperçu un peu tard…

— Vous êtes récemment de retour, monsieur Crozel ? demanda Montarcy.

— Huit jours à peine, et vous me voyez encore tout étourdi de l’événement… et aussi de tout ce que j’ai appris. J’ai d’abord cru que c’était une plaisanterie, ce que l’on me racontait de l’incroyable fortune de mes œuvres.

— Toujours modeste, monsieur Crozel, cela vous a déjà nui autrefois…

— Ne vous fichez pas de moi !… Enfin, pensez si je suis tombé de mon haut quand on m’a mis sous le nez des volumes d’articles de critiques d’art, de messieurs qui me bâtissent des chapelles, des temples, brûlent des tonneaux d’encens, en mon honneur, alors que précédemment eux-mêmes, ou leurs prédécesseurs, avaient à peine daigné apercevoir mes pauvres toiles !… Et quand j’ai su les prix auxquels on les avait fait monter ! Hein ? Quoi ? Combien ? 80.000…, 100.000… sous ? centimes ? maravédis ? Non ? Eh bien, c’est trop fort !

— Comment, vous n’êtes pas content ? s’écria Dorigny.

— Je crois bien que je ne suis pas content ! Comment, on m’a laissé à peu près mourir de faim dans mon petit coin ! Comment, pendant des années et des années j’ai tiré tous les diables d’enfer par la queue, trop heureux de trouver à placer, de temps en temps, pour un morceau de pain, un de ces tableaux que je vois maintenant vendre au poids du billet de banque ! Monsieur, j’aurais peint des enseignes si l’on avait voulu m’en confier !… Comment, voilà des marchands de tableaux qui me donnaient 150 francs de mes toiles, presque par charité, lorsque les vivres manquaient à la maison, ou lorsque j’étais saisi, car les huissiers connaissaient bien mon adresse, et voilà ces marchands qui ont revendu cela 50.000 en moyenne ! Et je serais content ?

— Dame, je croyais, moi, dit Dorigny ; et autre chose, vous savez que vous êtes au Louvre ?

— Et l’on me flanquait à la porte des Salons, ou bien l’on me remisait dans les coins !

— Et l’on a vendu un million votre chef-d’…

— N’ajoutez pas un mot ! On m’en avait refusé quinze cents francs, le Pactole entrevu dans mes rêves les plus aventurés !… Et alors, à côté de ça, moi je vais recommencer mon existence de gêne, de tourments et d’huissiers ? Et je vais recommencer à mourir de faim ? Voilà, par exemple, ce qui ne me va pas ! ! Tout le plaisir que j’aurais eu à retrouver mes pinceaux, mes toiles, mes illusions, mes joies d’artiste, mes vieilles espérances toujours déçues mais toujours renaissantes, tout ce bonheur m’est gâté par ce que j’ai appris !… Et puis vous me parlez de chefs-d’œuvre, mais il paraît que l’on en revient, sur la peinture, aux idées que l’on avait de mon temps et alors je dégringole, mes chefs-d’œuvre redeviennent des tartines quelconques… Et je serais content ?… Avoir été hissé si haut par mode ou coup de spéculation à la Bourse aux tableaux, pour être aplati de nouveau !… Monter à 100.000 pour retomber à 25,50 !…

— Mais nous vous soutiendrons ! s’écria Palluel, comptez sur notre journal fondé pour l’étude et en même temps l’amélioration du passé, dans le but de nous préserver de toutes les erreurs dans lesquelles il a pu tomber !

Crozel secoua mélancoliquement la tête.

— Et savez-vous, glissa-t-il à l’oreille de Palluel qui le reconduisait, parmi tous les tableaux que j’ai pu voir avec mon nom en lettres d’or sur le cadre et ma signature, il y en a beaucoup que je ne reconnais pas…

— Voilà justement notre critique d’art, dit Palluel, je vais vous recommander à lui, soyez tranquille… M. Crozel, cher ami, le grand peintre ; M. Brignol, qui défend vigoureusement à notre journal En Arrière les principes de l’art vrai.

— M. Crozel ? dit le critique, de l’air d’un homme à qui ce nom ne dit pas grand-chose.

— Ah ! oui, dit Palluel, notre ami Brignol avance un peu, il est de la grande époque, un peu avant vous, monsieur Crozel…

— Ah ! très bien, oui, parfaitement, cela me revient, fit le critique se frappant le front, louable certes, votre œuvre, mais j’y distingue des tendances dangereuses… gare à la suite ! Vous savez, celui-ci qui est excellent engendre celui-là qui est moins bon, et celui-là engendre cet autre, etc., etc… Cependant, enchanté de vous faire mes compliments. Actuellement, l’art est dans une voie meilleure, il remonte les mauvais courants… Comme je le disais à monsieur, qui est un très important amateur…

Le peintre Crozel regarda d’un air inquiet l’important amateur : un monsieur entre deux âges, à l’œil morne, à la lèvre plissée, affalé dans un fauteuil.

— Ex-amateur ! soupira le monsieur.

— Vous n’avez pas de Crozel dans votre galerie ?

— Je n’étais pas dans les Crozel, je suis venu après, je m’étais dit, ou bien on m’avait dit : l’art, toujours en mouvement, jamais stationnaire, procède par étapes… Il faut être en avant !

— Chut ! ne prononcez pas ce mot ici, dit Palluel, voilà cinq ou six mille ans qu’il nous fait faire des bêtises !

— C’est bien cela, des bêtises !… Il faut être en avant, me disais-je, déjà les modernistes…

— Encore un vilain mot…

— Soit ! je passe donc… Déjà les modernistes, réalistes, pleinaristes et autres, n’étaient plus dans le mouvement, l’art avait franchi une nouvelle étape ; je me vouai donc aux subtils pointillistes, aux luministes, aux tachistes, aux éclaboussistes, empâtistes et autres impressionnistes.

— Plaît-il ? dit le critique, vous voulez dire que vous avez donné dans les gens qui font des paysages en confettis, ou ceux qui vous servent de la couleur gâchée serrée, comme un crépi au plâtre, et dont les œuvres imitent tout de même la vraie peinture à la condition d’être vues à trente-cinq mètres…

— Que voulez-vous, on m’en avait tant dit ! Extrême sensibilité, acuité de la vision, analyse spectrale, prisme… fluidité… ambiance, oh ! ambiance ! Et la décomposition de la lumière, la vibration de la lumière, l’orchestration de la lumière, la valse des atomes dans la lumière, etc., etc…, il paraît qu’il y avait de tout cela dans leurs toiles, on le voyait très clairement, à l’époque ; mais les temps sont passés et l’on n’y voit plus aujourd’hui que des paysages qui dansent, des arbres qui sont des petits balais, des eaux plâtreuses où se noient des pains à cacheter, des figures en décomposition verdâtre ou violacée, des zigzags de couleur, des balafres de tons plus ou moins injustes, des éclaboussures de palettes sur des lignes indécises et molles… Et je m’en suis fourré, jusque-là, monsieur, pour huit cent mille francs ! Et aujourd’hui avec le changement… Ah ! ne me dites pas combien ça ferait à l’Hôtel ! Ne trouvez-vous pas mon sort déplorable ?

— Profondément déplorable ! Je vous plains, monsieur, nous vous plaignons tous, mais sans vous excuser, car on ne vous a pas précipité là-dedans par un crime, vous y êtes allé de vous-même…

— Et le pire, monsieur, le pire, c’est que tout en me forçant, je ne suis jamais parvenu à trouver le moindre plaisir à regarder ces chefs-d’œuvre qui me coûtaient les yeux de la tête ! Je me battais les flancs, je me récitais chaque matin un lot de livres et d’articles, décrétant qu’avant MM. X., Y. et Z., il n’y avait jamais eu que des barbouilleurs vulgaires ou sculpteurs incapables de tailler convenablement un simple marron d’Inde ! Mais rien n’y faisait, je demeurais en mon for intérieur d’une froideur telle que je m’injuriais de fureur et que je me méprisais presque !… Jugez de mon état d’âme quand la baisse est venue !… Que faire ? Que faire ? il faut pourtant en finir, et je viens vous demander d’insérer l’annonce suivante dans votre estimable journal :

SE HÂTEROCCASIONOn demande à échanger une galerie de peintures extra-modernes, tachistes, sensationnistes, confettistes, vibristes, etc., douze douzaines de toiles… État de neuf. Ayant coûté 800.000 francs et des centimes.

Contre trois paysages de BIDAULT et trois de VALENCIENNES.

 

J’ai besoin de regarder les Bidaults les plus Bidaults, et des Valenciennes de la bonne manière.

— Du tout ! s’écria le critique d’art, et l’expiation, monsieur, où serait-elle ? Douze douzaines de… les cheveux m’en dressent sur la tête ! À tout risque, maladie, contagion, mélancolie, ou delirium, vous devez garder vos douze douzaines !

— Pitié ! Je pensais faire un placement de père de famille… Valeurs destinées à monter, toujours monter, puisqu’on les avait vues à 4 fr. 50 le mètre…

— Gardez vos douze douzaines !

— Pas à perpétuité, monsieur, pas à perpétuité ! Si je ne trouve pas une bonne âme pour faire l’échange, j’accroche toutes les toiles dans les chambres de nos bonnes…

— Avez-vous à vous plaindre de vos bonnes ? demanda Palluel féroce.

L’amateur infortuné poussa un long soupir et se leva avec effort. Crozel hochant la tête se dirigea vers la porte. On les entendit pousser des gémissements en chœur en traversant les salles de la rédaction, et commencer à se détailler leurs peines.

Le critique s’était mis à causer avec un autre rédacteur, il s’emballait à la seule pensée des douze douzaines de tableaux vibristes, il frémissait de terreur et s’indignait ensuite… on n’entendait que des phrases coupées : — Nous autres, gens de la bonne époque… nous ne sommes certes pas académistes… Mais vivent les pompiers, monsieur, plutôt !… Non, non jamais !… Et Delacroix, monsieur, ne fait-il pas vibrer la lumière ?… Dans toute œuvre d’art, je demande à voir l’art… Réalisme ? Modernisme ?… Indifférence du motif… Jamais !… Ainsi, on m’a parlé d’une petite invention nouvelle, la photographie… Bien plus forte qu’eux alors… Ce sont des scélérats !… De la nature vue avec sincérité dans la peinture impressionniste, allons donc !…

L’autre rédacteur cherchait à parler ; à tout instant il voulait introduire quelques mots entre les phrases de Brignol, mais celui-ci ne l’écoutait pas et repartait de plus belle… — Géricault… Delacroix… Decamps… Mais alors, si ces gens-là étaient dans le vrai, il faudrait bien vite courir brûler le Louvre, mon cher ami, et tous les musées… Hollande, Italie, Allemagne, cher ami…

— Oui ! oui, disait le cher ami, parfaitement… bien raison !… oh parbleu ! c’est comme leur littérature… attendez.

— C’est le rédacteur chargé de la critique littéraire, dit Palluel tout bas à Montarcy, un de la bonne époque encore !

— Parbleu ! put enfin dire l’homme de la bonne époque, profitant d’un moment où son ami reprenait sa respiration. Croyez-vous que la littérature n’ait pas ses maladies aussi ? Vous pouvez constater le goût actuel pour les choses plus que douces, pour les choses fadasses, les pures berquinades. Nécessité de convalescence mon bon ami ; il n’y a rien d’assez onctueux pour nos palais ravagés et corrodés par la maladie naturaliste et orduriste née de la décomposition de la société… On a été jusqu’au bout de la maladie, elle nous a laissé l’estomac détruit, l’esprit sali, la bouche amère ! Qu’on nous ramène à M. Berquin, aux contes du chanoine Schmidt !… Et le modernisme ! La répétition à satiété de la même aventure sans intérêt : Tournez en rond ! Les petits messieurs en chapeaux haute forme font comme ça ; les belles dames font comme ça !… Et toujours de même !… Allons-nous suivre pendant quatre cents pages une histoire qui ne nous intéresserait pas cinq minutes dans la vie réelle ?

La vie moderne ? Nous la vivons, ne nous en parlez que si réellement vous avez quelque chose de particulier à en dire, quelque chose qui soit l’étude et l’expression d’une classe, d’un pays, d’une profession !… Oui, vous avez raison… il y a un nommé Balzac en ce moment, vive celui-là au moins !… Parbleu… mais laissez-moi dire !… le laponisme ! la vogue des littérateurs brumeux et glaciaires, natifs des environs du pôle… Autre maladie de ces temps malades !… Ils étaient tous pareils, ces littérateurs islandais ou sibériens, et d’une tristesse ! Ces hommes de génie du Nord avaient toujours l’air de vieux messieurs bougons ! Quand un Lapon génial quelconque se mettait à retourner toutes les vieilles idées ressassées, chez nous, depuis trois mille ans, sur la vie imparfaite, les chocs de la destinée, l’imperfection de toutes choses et autres découvertes toutes neuves, on vous les servait comme de grandes nouveautés, avec ses méditations, inductions, déductions, dessus, autour et à côté, surtout à côté, coupées en quatre et en quarante, le tout couleur ciel d’hiver, et avec la plus parfaite mauvaise humeur… Est-ce que je vous ennuierais avec mes maladies littéraires ? J’ai bien écouté vos maladies de la palette ! Nous avons eu nos épidémies aussi… Ah ! plaignons les pauvres lecteurs de cette période littéraire ! En voilà qui ont eu de mornes festins, les malheureux, quand s’érigeait en religion artistique le culte du laid, du sale et du triste ! Ressasser toujours les mêmes banalités, en détailler le fin du fin des ignominies et perversités, se gorger des mêmes vilenies, se saturer des mêmes tristesses soigneusement collectionnées par modernistes et réalistes, sadistes et naturalistes ! Hein, le naturalisme ? Sous prétexte d’études sincères, toutes les classes de la société, tous les mondes montrés dans le même et très complet état de pourriture idéale, toutes les tares généralisées, chaque classe avec un relent spécial distingué ou violent… Brrr ! quelle action sur l’organisme devait avoir une telle nourriture intellectuelle ! Estomac… littéraire détérioré, cervelle contaminée à tout jamais ! J’ai voulu goûter au régime, mon ami, pour voir, par conscience de critique… Je ne m’en suis relevé qu’après avoir lu quarante fois de suite les Trois Mousquetaires qui viennent de paraître.

Montarcy était pressé, il dut cependant entendre les réclamations d’un jeune homme à qui le secrétaire de la rédaction rendait un manuscrit inaccepté. Le jeune homme protestait vigoureusement d’un air rageur.

— Ce petit-là, dit tout bas Palluel, est une vieille célébrité, le plus gros propagateur de ces maladies littéraires, grippes déprimantes ou gros typhus, dont parlait notre critique, soixante romans naturalistes, soixante volumes de pathologie sociale ! Celui qui les absorberait d’une seule traite n’en guérirait pas à moins de lire deux mille fois les Trois Mousquetaires !… Aujourd’hui, revenu comme les autres à ses commencements, l’ex-naturaliste porte au Journal des Demoiselles des pièces de vers sentimentales et des nouvelles à la guimauve dans lesquelles, tout à fait malgré lui, il glisse, parmi les fadeurs et les gentillesses, des réminiscences de ses autres œuvres, à effaroucher un vieux zouave d’Afrique.

CHAPITRE XIII

QUELQUES RETOURS EN ARRIÈRE AGRÉABLES OU DÉSAGRÉABLES

Sur ces entrefaites, le bon et paisible Houquetot étant venu, ainsi qu’il en avait pris l’habitude, mettre son ami Robert au courant de la continuation en série ininterrompue de ses embarras et de ses ennuis avec son terrible père, trouva Robert assez soucieux aussi ; très content d’un côté pour une nouvelle heureuse apprise tout récemment, mais d’autre part fort ennuyé par certains événements moins satisfaisants.

— Il y a du nouveau à la maison alors ? demanda Houquetot s’arrêtant dans ses confidences devant l’air préoccupé de Robert.

— Beaucoup de nouveau ! Mais dites, qu’est-ce qu’il y a chez vous, voyons ?

— Chez nous, pas de nouveau, rien au fond qui sorte du courant habituel…

— Dites toujours ?

— Eh bien, voilà, mon père redevient tous les jours plus jeune, plus jeune que jamais !

— Naturellement, et nous aussi !

— Bien plus que nous ! nous rajeunissons normalement, mais lui vraiment, il avance ! il est plus enflammé, plus dandy, plus officier de mousquetaires noirs Restauration que jamais !… Et cela ne va pas sans quelques inconvénients… Il s’indigne d’être obligé de lésiner et jure qu’il va s’en aller tout mettre à feu et à sang chez les banquiers qui firent sur son dos, vers 1840, quelques opérations financières, fructueuses pour les uns, désastreuses pour les autres… Il fréquente les salles d’armes à la mode et le café Anglais… ce qui nous met au pain sec vingt jours par mois.

— Diable !

— Il rêve de s’offrir un cabriolet au mois et un tigre et cherche partout des usuriers un peu coulants…

— Diable !

— Ce n’est pas tout ! il a eu, paraît-il, vers 1828, sa grande époque, une aventure qui a causé un gros scandale à Dijon, quelque chose de grave, de très grave !… une dame de la meilleure société, la femme d’un conseiller à la Cour royale a été horriblement compromise par lui… Que dis-je compromise ! Il y a eu enlèvement…

— Eh bien ? 1828, c’est encore loin de nous !

— Je vous répète qu’il avance d’une façon désastreuse !… Cette aventure, le scandale de 1828, lui trotte par la tête, il veut absolument retourner à Dijon, couper les oreilles au conseiller et à un certain nombre de personnes mêlées à l’affaire, et enlever encore une fois madame la conseillère !

— La pauvre dame est-elle de ce monde ?

— Je suis renseigné, oui, de nouveau, elle fait l’édification des fidèles de sa paroisse, – une autre, bien entendu, que celle de 1828 – et elle a soixante ans ! Quand je l’ai dit à mon père, il s’est mis dans une colère bleue et m’a sévèrement interdit de me mêler de ce qui ne me regardait pas. Voilà où nous en sommes, je crains de le voir partir pour Dijon… Et maintenant, quoi de nouveau pour vous ?

— Ceci : enfin mon grand-père ne va plus être seul dans la vie !

— Comment, il se marie ?

— Du moins va-t-il cesser d’être veuf... Il a reçu une lettre de ma grand-mère, revenue chez d’autres petits-enfants, en province, bien loin, du côté de Laval, et je vais aller la chercher…

— Très bien, enchanté, tous mes compliments !

— Nous sommes tous très heureux, moi, particulièrement. Je ne l’ai pas connue, cette bonne grand-mère, de qui j’ai tant entendu parler dans mon enfance… Quant à mon grand-père, il danse presque de joie, et cherche à se rappeler les airs chantés à sa noce en 1826… Je pars demain matin, le chemin de fer ne va plus jusqu’à Laval, à moitié route je devrai prendre la diligence.

— Le chemin de fer ne va plus jusque-là ?

— Non, la grande ligne s’arrête bien avant… et les petites lignes sont depuis longtemps abandonnées, la vapeur ne nous dit plus rien, il faut s’exposer à tant d’inconvénients ; sans parler des dangers, pour gagner un peu de temps… Mais ce n’est pas tout, il y a du nouveau moins agréable…

— Quoi donc ?

— Des complications ! De vieux parents, cousins, ou je ne sais trop au juste, qui nous arrivent…

— De province ? demanda Houquetot.

— Et aussi de plus loin, mon cher ami, de bien plus loin !… La vie nouvelle nous jette parfois dans de singulières complications familiales, il faut l’avouer ! ainsi voilà ma grand-mère revenue dans une autre famille, et voilà qu’il nous tombe sur les bras des cousins tout à fait oubliés… Vous allez les voir, je vais vous présenter.

Les Laforcade venaient de finir de dîner, on était encore dans la salle à manger ; il y avait là Berthe Laforcade, le père et le grand-père, Palluel et trois messieurs, les cousins gênants, qui répondaient tous trois au nom de Jollyvat : François Jollyvat ; Jollyvat de Paris, et Jollyvat de Tours, un petit maigre assez jeune, un petit flasque d’une obésité disparue et le troisième petit, gros et rougeaud.

On était justement en train d’élucider la question de parenté pour mettre au point exact les degrés de cousinage. C’était assez compliqué, et pour en sortir, les nouveaux venus donnaient du cousin à tout le monde, à Palluel qui, peut-être, y avait vaguement quelque droit, comme à Houquetot dès qu’il parut.

— Mais oui, disait Jollyvat de Paris, la femme de M. Laforcade grand-père, étant, je crois, la tante de mon oncle que voilà, il est le neveu de M. Laforcade grand-père, et le cousin germain par conséquent…

— Pardon, dit Laforcade grand-père, ma femme, il me semble, était la tante à la mode de Bretagne, c’est-à-dire cousine seulement…

— Vous faites une erreur d’un degré…

— Permettez, vous allez voir…

— Alors, mes chers cousins, dit tout bas Jollyvat de Tours, à Robert et à Houquetot, vous ne connaissez pas votre cousin François Jollyvat ?

— Du tout ! de nom seulement et encore !

— Hélas ! je l’ai trop connu dans le temps ; un vieil égoïste, un cœur sec et un vieux malin, aussi ! Quel effet vous fait-il aujourd’hui ? Quel air lui trouvez-vous ?

— Je lui trouve l’air dolent… une figure navrée…

— Penaude tout simplement, et il y a de quoi ! Vous allez voir s’il peut avoir la mine lamentable ! C’était un vieux garçon égoïste qui, toute sa vie, s’est fort bien entendu à soigner et à faire soigner sa grosse personne rubiconde ! Je l’ai suivi, je le connais, allez ! Fuyant les charges, tout ce qui pouvait être gêne et embarras, il s’est bien gardé de fonder une famille ! Se marier, allons donc ! Célibataire endurci, François Jollyvat ! Il est plus agréable de couler une longue et douce vie de garçon. Vive la joie ! Et allez donc, nous n’engendrons pas la mélancolie, nous autres ! pas de soucis, pas d’enfants dont la santé parfois nous donne des inquiétudes et qu’il faut élever, diriger sur une carrière, caser, établir… Pas de tourments, et toutes nos ressources appliquées à la satisfaction de nos appétits ou de nos fantaisies… Voilà François Jollyvat, mon estimable cousin ! Oui, mais aujourd’hui, tout ça se paie !

— C’est vrai, fit Robert, aujourd’hui, le voilà seul.

— Si ce n’était que ça ! mais il y a autre chose ! Ce méprisable vieux garçon, à cinquante ans, parut se découvrir un vif amour de la famille. Il avait des neveux, des cousins pendant longtemps bien négligés. Subitement il devint le plus affectueux oncle du monde et neveux, nièces, cousins, heureux de ce changement, après avoir été longtemps dédaignés, le choyèrent alors à qui mieux mieux, et cette deuxième partie de la vie, qui menaçait d’être assez sombre, comme d’ordinaire pour les célibataires vieillis, fut au contraire tout ce qu’il y eut de plus couleur de rose. Le scélérat ! Sut-il assez jouer de sa fortune, se faire passer pour un avare amassant des écus, sut-il faire miroiter son héritage aux yeux des neveux ! Les neveux, aux petits soins, luttant d’amabilités et de complaisances, dorlotèrent le bon oncle pendant plus de vingt-cinq ans, jusqu’à la dernière minute, mais alors…

— Alors !

— Patatras ! Catastrophe ! Il était joli, l’héritage pourtant si bien gagné ! Voilà la succession ouverte, le gros héritage arrivé, voilà M. le notaire ! Écroulement ! Dès la cinquantaine, le bon oncle avait à peu près mangé tout son bien et placé le peu qui restait en viager ! Il avait escroqué les chatteries, douceurs, égards, petits soins, dorloteries…

— Et aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, voilà pour lui l’inconvénient de la marche en arrière depuis l’ère nouvelle. Le voilà revenu chez les neveux ainsi bernés ! Vous jugez de l’accueil… le digne oncle, le bon vieux bonhomme d’oncle à héritage, l’excellent vieux parent est reçu plus que fraîchement, toute la parenté s’insurge aujourd’hui contre ce vieux farceur d’oncle. Il ne demanderait qu’à recommencer, lui, qu’à se retrouver choyé comme devant, mais les autres ! Allons, cher oncle pique-assiette, donnez-vous donc la peine de venir encore nous berner ! Et cette santé, horrible grigou ! Prenez donc ce fauteuil, ces petits coussins, allons, laissez-vous dorloter, oncle d’industrie ! vieux fou !… Bref, une existence horrible !… l’expiation ! Il se plaint, il gémit, mais que faire ? Il m’est tombé sur les bras pour me demander aide et conseil, je l’ai engagé à la patience et je vous prie de lui parler de la même façon… Il lui faut se résigner, après tout, il n’en a que pour vingt-cinq années d’ennuis et d’avaries, ensuite il se retrouvera comme jadis à cinquante ans…

Pendant que Jollyvat de Tours glissait doucement ces confidences dans l’oreille de Robert, François Jollyvat, le vieux célibataire nouveau jeu, ère nouvelle, le célibataire maintenant victime, désemparé et désorienté, exhalait auprès de Laforcade père ses chagrins présentés à sa façon, sa rancune contre tout, agrémentés de quelques révélations sur Jollyvat de Paris.

— Ah ! monsieur, des neveux assez vulgaires, en somme, peu relevés de situation et d’esprit, auxquels un homme de bonne éducation comme moi, ayant vu le monde, avait la bonhomie de s’intéresser, des pleutres que je m’efforçais de hisser jusqu’à moi ! Des marauds sans cœur et sans pudeur !… Et moi, naïf, qui croyais à leur affection de désintéressement, car j’y croyais, monsieur, j’avais la naïveté d’y croire ! Mais que penser du cousin Jollyvat de Paris ? Je le supposais en tout autre position ! j’ai été très surpris…

— Dame, dit Laforcade père, autrefois quand je le connus vers 1865 ou 6, c’était un riche négociant, un gros monsieur très arrivé, très calé, et même assez dédaigneux du cousinage.

— Dites un gros enrichi, un habile faiseur ayant su jouer de toutes les relations profitables et tirer parti des circonstances bien plus que de sa valeur propre, qui est nulle, entre nous, et je m’y connais ! C’était un vaniteux tout gonflé de son importance et du mérite qu’il s’attribuait, parce que tout lui avait réussi jadis… En voilà un qui ne gagne pas à l’ère nouvelle ! Le voilà bien ennuyé de retourner en arrière et de refaire à l’envers la route parcourue jadis, bien vexé de dégringoler et de se dégonfler pour revenir modestement à ses tout petits commencements si bien cachés, à l’humble boutique où il servait lui-même deux onces de poivre et une livre de chandelle des six, car il y est maintenant, à la petite boutique, il y est, quoiqu’il ne vous l’ait pas avoué…

— Bah ! Je lui donnerai ma pratique, c’est bien le moins !

— Ah ! la vie nouvelle ! Nous sommes quelques-uns qui la trouvons assez amère !

— Oui ! fit le troisième Jollyvat, le maigre Jollyvat de Tours qui avait entendu ces derniers mots et qui s’approchait ; à qui le dites-vous ! J’en fais en ce moment la cruelle expérience !

— Vous vous plaignez de rajeunir, dit Palluel, et de recommencer vos belles années ?

— Je ne me plains pas de rajeunir, certes, j’ai accueilli avec joie comme tout le monde le retour en arrière… mais il y a des circonstances scabreuses et des passages difficiles…

— Que voulez-vous ! pour tant d’avantages il peut bien y avoir quelques petits inconvénients !

— C’est justement pour fuir un de ces désagréments que vous me voyez bien loin de ma maison de Tours, accompagnant le cousin François Jollyvat, pendant que mes affaires périclitent peut-être là-bas… Voilà ! J’ai été marié deux fois !

— Cela vaut mieux que pas du tout, voyez le cousin François, dit M. Laforcade père.

— Et voici ces jours-ci ma première femme revenue !

— Mais, la seconde ?

— Oh ! la seconde, naturellement, rentrée dans sa famille ! Mais sapristi, quel déplorable événement, heureux, veux-je dire, heureux et déplorable à la fois, voici ma première femme revenue…

— Vous avait-elle rendu malheureux ?

— Pas du tout, elle était charmante ! elle m’adorait et je l’idolâtrais.

— Je ne comprends pas votre trouble, alors ?

— C’est que je lui avais juré de ne jamais me remarier, de vivre uniquement avec son souvenir, de rester éternellement le veuf inconsolable pour qui la terre n’a plus ni soleil, ni roses, ni joies, ni… et je retournais au pied des autels trois…

— Trois ans après ?

— Non…, trois mois après !… ma première femme était charmante, comme je vous le disais ; mais… un peu vive… et très jalouse ! Horriblement jalouse !… Les scènes ont commencé, mais elle ne sait pas encore tout, et quand elle va rencontrer celle qui fut ma seconde femme, une de ses amies, hélas ! qu’elle s’étonne de ne pas avoir encore vue, gare les attaques de nerf, les évanouissements, les fureurs, les griffes !… C’est dans l’espoir que la petite explication aura lieu pendant mon absence que j’ai fui lâchement, je voudrais ne revenir que lorsqu’elle aura eu le temps de se calmer…

— Bah ! prenez votre courage à deux mains et affrontez la scène, vous serez tranquille après !

Jollyvat de Tours hocha mélancoliquement la tête.

— J’en ai pour des mois et des mois, monsieur, nous nous adorerons, mais je ne ferai plus un repas tranquille, nous retrouverons le bonheur d’autrefois, mais entrecoupé de reproches et d’accès de fureur ! L’orage va gronder à tous les repas, je suis voué infailliblement à la dyspepsie et à la gastralgie !…

Pendant ce temps, les Laforcade père et grand-père s’efforçaient de faire comprendre à Jollyvat le vieux garçon qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre que celui de la résignation, et tâchaient, de concert avec Jollyvat de Paris, de le réexpédier le plus rapidement possible vers ses tristes foyers.

François Jollyvat élevait, d’une voix pleurarde, de douloureuses objections ; il n’était pas pressé de s’en retourner et, avec toutes les réticences possibles, cherchait à tirer des informations sur les parentés et les alliances. Il n’y avait donc plus, de par ce monde dégénéré, de braves neveux ou cousins disposés à l’accabler de tendresses et d’attentions ? Hélas ! hélas ! quel triste retour dans la vie !

— Allons, allons ! dit Palluel s’efforçant de tourner la chose en plaisanterie pour venir à l’aide des Laforcade, prenez cela comme une pénitence, et une pénitence assez méritée, avouez-le, digne François Jollyvat, un peu trop ami de vos aises autrefois et des agréments divers du célibat ! Nous autres, joyeux célibataires, nous devons nous résigner à ces ennuis dans le vieil âge. Chacun a les siens : vous allez retrouver vos neveux grincheux, M. Jollyvat de Tours va s’en retourner se faire arracher les yeux par la première Mme Jollyvat, chacun doit payer ses petites erreurs, vous voyez qu’en ce monde transformé tout s’arrange maintenant de façon très juste et très morale !

— Hou ! hou ! grommela le joyeux célibataire.

— Heu ! heu ! fit Jollyvat de Tours.

— Et quelle agréable transformation ! poursuivit Palluel. Vieux, laid, morose, je parle pour moi, monsieur François Jollyvat – vieux, laid, morose, que dis-je, morose, quinteux, désagréable et malplaisant, je vais redevenir peu à peu et tout doucement passable, supportable, presque aimable…, et enfin charmant ! Et vous ferez de même !… Le pauvre M. Jollyvat de Tours, à quelques coups d’ongles près, n’est-il pas un homme heureux ? On va l’adorer ! Je connais d’autres maris qui ont moins sujet de se réjouir en retrouvant avec la vie nouvelle la :

Félicité passée
Qui ne devait plus revenir.

Jollyvat de Paris soupira douloureusement.

— Vraiment, vous aussi ? dit Palluel. Eh bien, mais, en dépit de vos lamentations et de vos soupirs, le mariage dans sa forme nouvelle, me paraît avoir encore une supériorité sur les différentes formes essayées dans la vie ancienne, depuis les premières civilisations, tout au fond de la plus lointaine antiquité… Il faut reconnaître, messieurs, que l’institution est arrivée aujourd’hui à sa forme la plus parfaite, la plus propre à réaliser tout le bien que l’on était en droit d’en attendre et à donner enfin aux époux toutes garanties de bonheur ! Songez donc à tout le tourment de nos ancêtres arrivés à l’âge du matrimonium, aux tracas des familles, aux justes inquiétudes des mères, aux préoccupations des pères, à toutes les graves questions qui venaient forcément se poser alors ! Mariage, loterie ! Que trouveront là-dedans, il et elle ? Sera-t-il favorisé par la chance ? Aura-t-elle, par la protection des dieux, un numéro tout à fait bon ou seulement passable à ce terrible jeu de hasard ?

Eh bien ! préoccupations supprimées, tracas et tourments abolis aujourd’hui, puisque les gens qui naissent – ou renaissent – rentrent dans le mariage, comme dans la vie, par la fin ! Il retrouve une épouse chérie…

Jollyvat de Paris grogna et Jollyvat de Tours soupira tandis que l’horrible vieux célibataire François Jollyvat poussait un gémissement lugubre.

— … Elle reconquiert un époux jadis aimé !… Dans tous les cas, il ne peut y avoir de surprises ; les époux se connaissent, plus de loterie, plus de hasards, plus de déconvenues, plus d’erreurs, plus de désastres inattendus, de catastrophes soudaines ! Et si pourtant les choses allaient mal, ce qui se voyait quelquefois dans l’ancienne vie, s’il y avait guerre ouverte, brouille, divorce, même, est-ce que le temps, aujourd’hui bien mieux qu’autrefois, n’arrangera pas tout et ne ramènera pas forcément les jours heureux de la lune de miel ?…

Palluel jeta un coup d’œil du côté de Robert et de Berthe Laforcade, assis tout à côté l’un de l’autre.

— ... Et permettez-moi de vous le dire, j’ai connu des époux que l’existence fiévreuse et incertaine d’autrefois, si différente de celle des temps calmes et tranquilles où nous avons le bonheur de vivre, avait précipités dans l’énervement, les malentendus, la mésintelligence déclarée, ce qui devait fatalement aboutir à la rupture et au divorce… Voyez-les aujourd’hui, ces époux malheureux d’autrefois : de modifications heureuses en changements agréables, au grand plaisir de leurs amis, ils en sont revenus à la douce lune de miel, aux jours rose tendre des commencements de leur union…

Berthe Laforcade rougit et se cacha la figure en un mouvement gracieux derrière l’épaule de Robert, à qui le grand-père souriant alla doucement pincer l’oreille. Berthe, depuis longtemps, lui avait en confidence raconté les années si tristes d’autrefois, les mésintelligences conjugales qui avaient failli si mal finir et dont heureusement le souvenir même s’effaçait peu à peu.

— … Rien de plus édifiant que les ménages d’aujourd’hui, les bonheurs écroulés, on les voit qui se réparent tout seuls et se rétablissent par la force des choses ; les ménages les plus tristement bouleversés par orages et tempêtes, les existences brisées et mises en miettes, tout aujourd’hui se raccommode et se cicatrise ! Les ressentiments les plus graves s’oublient, les haines mêmes s’apaisent, il n’est plus rien d’irréparable ! N’en avons-nous pas tous les jours sous les yeux des exemples extraordinaires ? Tenez, je dînais l’autre jour chez des amis à côté d’une charmante femme dont le nom me rappela tout à coup une cause célèbre d’autrefois, un crime, oui vraiment, un crime très mélodramatique ! Ma charmante voisine, une douce et exquise créature, avait fait avaler jadis des fioles de poison, à son mari, un gros réjoui placé en face de moi ; eh bien, il n’y paraissait plus, l’épouse criminelle et le mari victime échangeaient de tendres regards à travers la table, la haine féroce était redevenue une douce harmonie, et mes gens vous donnaient l’idée d’un petit ménage délicieux ! Vivent les temps nouveaux pour racheter les erreurs des temps anciens !…

Avec son éternel tout s’arrange, Palluel, optimiste renforcé et de parti pris, s’était retourné vers les Jollyvat, leur prêchant la résignation à des ennuis passagers et d’ailleurs inévitables. Ainsi admonestant presque François Jollyvat et le forçant à rentrer ses gémissements, plaisantant Jollyvat de Tours et Jollyvat de Paris, il les amenait à envisager leur situation avec un peu plus de calme. Et Jollyvat de Paris, aussi heureux que les Laforcade de se débarrasser du vieux célibataire, put le soir même réexpédier François Jollyvat et Jollyvat de Tours vers leurs destinées respectives.

CHAPITRE XIV

LES RÉMINISCENCES DE M. DE CHASTELANDRY

Pendant que Robert s’en allait très joyeusement aux environs de Laval chercher sa grand-mère, attendue avec une vive émotion par le grand-père Laforcade, celui-ci, pour occuper sa légitime impatience, eut à traverser quelques moments assez désagréables, par le fait du terrible père de l’ami Houquetot, le peu commode seigneur Houquetot de Mont-Héricourt, marquis de Chastelandry.

On se souvient que, déjà, le père de Houquetot et le grand-père Laforcade avaient eu, tous deux en même temps, des réminiscences d’une très vieille querelle, que tous deux, se regardant en chiens de faïence, s’étaient presque querellés sans savoir pourquoi, uniquement poussés par des réveils confus de colère qu’ils ne pouvaient guère s’expliquer.

Où s’étaient-ils déjà vus ? Quand ? Ils ne savaient trop. Mais ils s’étaient vus jadis et avaient dû se trouver alors animés vis-à-vis l’un de l’autre de sentiments peu amicaux. Le grand-père, ce soir-là, s’était vraiment lancé, il eût été bien embarrassé de dire pourquoi il s’emballait si fort, mais il s’emballait.

Il s’était souvenu tout à coup que la vieille querelle avait eu pour théâtre le Jardin Turc, sous la Restauration, mais le souvenir ne s’était pas précisé, tout de suite le fil avait été perdu.

Depuis, le vieux marquis, ridé, mais de plus en plus solide en sa forte carrure, de plus en plus pimpant aussi, la moustache en croc, la boutonnière fleurie, était maintes fois revenu chez les Laforcade. Les deux vieillards s’observaient d’un œil froid, ils se parlaient peu, mais la vieille querelle restait assoupie. Le grand-père cherchait toujours la raison de l’antipathie très marquée qu’il ressentait pour le marquis. Que s’était-il donc passé entre eux dans une première rencontre au Jardin Turc sous la Restauration ?

Ce fut Chastelandry qui se le rappela tout à coup un beau jour. Le père du pauvre Houquetot avait toujours une lubie en tête, quand ce n’était pas plusieurs. Il avait récemment fort tourmenté son fils à propos d’une dame très compromise par lui vers la fin de sa deuxième jeunesse, sous le roi Louis-Philippe, et c’est à grand-peine qu’on avait pu l’empêcher de partir en un voyage de recherches. Il ne s’était décidé à rester que parce qu’il essayait de traiter avec des usuriers, qu’il étourdissait de sa faconde, un emprunt à un taux de fils de famille décavé ; mais les usuriers faisaient encore des façons et traînaient l’affaire en longueur. S’ennuyant fort, la poche vide, tourmenté par tous les appétits et toutes les fringales, le vieux beau errait mélancoliquement sur le boulevard, la badine à la main, un cigare luxueux, mais non allumé aux lèvres.

De tous ses vœux, cet homme trop en avance appelait le bon temps de sa longue jeunesse, qui ne se hâtait point suffisamment de revenir, le temps où, enfin, son patrimoine reconquis bribe à bribe, il retrouverait tous les avantages et tous les agréments de la vie.

Un jour qu’il battait ainsi le pavé avec une mauvaise humeur plus accentuée, à cause de certains billets qu’un créancier mal appris refusait de laisser plus longtemps en souffrance, Chastelandry qui marchait, contre son habitude, la tête basse et les sourcils froncés, se heurta un peu vivement à une ombrelle rose qui venait en sens inverse.

— Pardon, madame, mille excuses, dit le marquis en soulevant son chapeau devant l’ombrelle rose, que dis-je, cent mille excuses !

Celle-ci démasqua une dame fort jolie, très blonde, qui montra de jolies dents et une fossette malicieuse non moins jolie au coin des lèvres, en souriant aux excuses empressées du vieux beau.

— Malvina ! s’écria Chastelandry.

— Vous vous trompez, Monsieur, je ne vous connais pas, répondit la dame à la fossette malicieuse.

— Je ne me trompe pas, Malvina, et dans le temps c’est vous qui me trompiez, mais ne revenons pas sur ces vieilles erreurs… Malvina, ô ma chère Malvina, que je suis donc heureux de vous revoir ! Acceptez de moi cette rose fraîchement cueillie !

Chastelandry avait enlevé la rose de sa boutonnière et l’offrait galamment.

— Mais je ne suis pas Malvina, encore une fois !

— Impossible ! Vous êtes Malvina du Théâtre Montansier ! Du premier coup d’œil je vous ai reconnue, friponne ! Voyons, chère Malvina, je répète que je suis disposé à tout oublier, tout… Porteriez-vous l’esprit de colère et de trahison si loin ?… Allez-vous refuser de me pardonner… vos torts ?… Puisque je vous dis que la joie de vous revoir me met le cœur à l’envers !… Vous avez été bien méchante, la dernière fois que je vous vis… Non, ce n’est pas vous, là, c’est moi qui avais tous les torts… j’ai été brutal et méchant… Écoutez-moi, Malvina… Savez-vous, Malvina, que vous êtes plus jolie, plus vaporeuse, plus délicieuse de fraîcheur et de grâce que jamais, malgré le temps…

— Monsieur, je ne vous connais pas, je ne connais pas Malvina, et je vous prie de ne pas me suivre ! s’écria la dame se retournant vivement et donnant encore de l’ombrelle dans le visage du marquis.

— Impossible ! dit le marquis, Malvina, souviens-toi de l’été de 1828.

— 1828 ! Vous perdez la tête, mon bon monsieur, ai-je l’air d’une grand-mère ?

La dame fuyait. Chastelandry hésita.

— Eh bien, et moi, ai-je l’air d’un grand-père ? murmura-t-il vexé. Voyons, sacrebleu ! Malvina ! Malvina ! Est-ce Malvina ? N’est-ce pas Malvina ? Me serais-je trompé ? Pourtant c’est bien le nez, c’est bien la fossette… Aurais-je la berlue, ou n’a-t-elle pas voulu me reconnaître parce que… suivons-la !

Mais la dame était déjà loin, elle avait traversé la chaussée, un embarras de voitures empêcha Chastelandry de passer assez vite, et lorsqu’il fut sur l’autre trottoir il n’aperçut plus l’ombrelle rose.

— Cette Malvina a toujours été une fantasque créature ! Coquette et volage ! Peu de talent comme actrice, mais si jolie, l’air si fripon ! Et voyons, comment nous sommes-nous quittés en 1828 ? Car c’était bien en 1828, je me rappelle, l’année du ministère Martignac… Mais corbleu ! l’aventure du Jardin Turc, c’était Malvina !… Parfaitement ! Cela me revient maintenant, ce que je cherchais à me rappeler chez les Laforcade… Oui, au Jardin Turc ! Il faut éclaircir cette affaire, je cours chez les Laforcade ! On ne se sera pas moqué impunément de moi… J’ai reperdu Malvina, mais il me reste l’autre !…

Chastelandry sentait sa mauvaise humeur augmenter. Outre le refus de ses usuriers et l’air moqueur de la fausse Malvina, la vie était pleine d’ennuis et de vexations. Il mangeait son cigare et ne le trouvait pas bon. La saison de la chasse approchait et il savait que nulle invitation ne lui arriverait de nulle part, qu’il n’aurait point la joie de tirer le plus petit chevreuil ou le moindre lapereau. Si seulement il avait pu retrouver son ancien régiment, sa compagnie de mousquetaires noirs, et si quelque bonne émeute quelque part avait pu lui fournir l’occasion de passer un peu sa colère, n’importe comment, dans le tapage, les cris et le mouvement !

Il arriva ainsi maugréant chez les Laforcade et tira la sonnette à tour de bras.

Le grand-père était seul, son fils venait de partir à sa fabrique de crinolines, réouverte depuis quelque temps, et Robert n’avait pas encore ramené sa grand-mère, dont on avait de bonnes nouvelles, mais qui ne pouvait voyager très vite.

Le grand-père accueillit Chastelandry avec son plus gracieux sourire bien qu’il ne l’aimât point beaucoup. Mais en ce moment, tout à la joie, il se trouva disposé à tout voir, les événements et les hommes, sous les plus aimables couleurs. Chastelandry fut d’une politesse exquise. Il n’avait rien perdu de sa mauvaise humeur et son œil brillait encore de colère, mais il avait pris ses plus grands airs et fait appel à toute sa gentilhommerie, pour accabler de plus haut le croquant de boutiquier qui s’était permis de lui enlever le cœur de Malvina en 1828.

— Enchanté de vous voir, monsieur, dit le grand-père ; votre santé est toujours brillante ? Et votre aimable fils, il y a quelques jours que nous ne l’avons vu ?

— Ma santé est délicieuse, cher monsieur, et j’espère que la vôtre est non moins florissante, répondit Chastelandry.

— Cela ne va pas mal, pas mal, fit le grand-père.

— À propos, et vos petits souvenirs de 1828, vous sont-ils décidément revenus ?

— De 1828 ? Quels souvenirs ?

— Mais vous savez bien, le Jardin Turc ? Bien bourgeois du Marais, pour moi, le Jardin Turc, mais j’étais fatigué de Tivoli et je cherchais Malvina !…

— Ah ! le Jardin Turc, dont nous parlions il y a quelques temps… C’était retombé dans l’oubli… Oui, en cherchant bien, je dois vous avoir vu en ce temps-là… un soir au Jardin Turc… Eh ! eh ! c’est bien loin, cela, nous devons avoir eu une petite histoire ensemble, vous n’aviez pas l’air commode, je me rappelle… je ne sais plus ce que c’était, une vétille sans doute, querelle de jeunes gens !

— Une vétille ! Corbleu ! Tâchez donc de vous rappeler cette vétille, cher monsieur.

— Je cherche, j’ai le vague souvenir d’une altercation, mais le motif m’échappe…

— Malvina, monsieur, Malvina !… que je viens de rencontrer tout à l’heure, et dont la seule apparition a suffi pour tout me rappeler…

— Quelle Malvina ? Cela vous suffit, à vous, mais pas à moi…

— Malvina, que vous aviez à votre bras au Jardin Turc !

— J’avais Malvina à mon bras au Jardin Turc ? Vous avez la berlue.

— Mon cher monsieur, de ce mot vous me rendrez raison comme du reste… Mais, je vous prie, daignez éclaircir un peu vos souvenirs… Je vous rencontrai au Jardin Turc, y êtes-vous ?

— J’y suis, cela, je vous l’accorde, et je vous l’ai déjà dit.

— Vous avez Malvina à votre bras.

— Du tout, je n’avais aucune Malvina à mon bras, il n’y a aucune Malvina dans ma vie, pas la plus petite Malvina, mon cher monsieur !

— Dites-moi qu’elle n’a pas de talent, dites-moi qu’elle chante faux, dites-moi qu’elle a des idées particulières sur l’orthographe… mais…

— Soit, je vous le dirai, mais ?…

— Je suis bon prince et ne vous demanderai peut-être pas raison de ces allégations, mais si vous osez dire ne pas vous rappeler de Malvina, halte-là !

— Je n’ai aucune idée de votre Malvina, monsieur, je vous le répète !

— Voudriez-vous prétendre que vous avez complètement oublié Malvina, monsieur, s’écria Chastelandry qui commençait à mettre de côté sa résolution de rester calme et correct ; oublier Malvina, oublier ses yeux qui riaient toujours, ses cheveux blonds, sa fossette au coin de la lèvre, ses succès au Théâtre Montansier, jeter dédaigneusement dans l’oubli Malvina après me l’avoir enlevée, c’est une injure de plus, et cela me fait, si je compte bien, trois griefs : l° Malvina, 2° votre mot la berlue, 3° l’oubli du grief ! C’est plus que suffisant pour que je sois désireux de vous octroyer six pouces de mon épée dans l’abdomen, votre abdomen de bellâtre outrecuidant !

— Bellâtre ! moi, bellâtre ! s’écria le grand-père. En dépit de vos six pouces de glaive, vous avez la berlue, la double berlue, la triple berlue, et vous l’aviez en 1828 si vous m’avez vu au Jardin Turc avec une Malvina au bras ! En 1828, j’allais me marier, monsieur !

— Bon ! C’est une circonstance aggravante ! j’aurai donc, en lavant mon injure dans votre sang, l’honneur de venger en même temps l’injure infligée par vous à madame votre épouse ! Vous allez donc recevoir la visite de mes témoins, deux de mes camarades des gardes du corps ! Au plaisir de vous revoir sur le pré, monsieur !

— Allez au diable ! cria M. Laforcade furieux.

— Et de vous embrocher, cher monsieur, en l’honneur et souvenir de Malvina ! dit Chastelandry en saluant avec une exquise politesse.

Il s’en allait, il avait déjà fermé la porte, mais il la rouvrit pour parler encore :

— D’ailleurs, cela vous est déjà arrivé en 1828. Vous n’y échapperez pas !… Car cela me revient, j’en ai embroché trois le lendemain de cette histoire au Jardin Turc ! À bientôt !

Cette fois il était parti. Le grand-père Laforcade appela vivement la bonne et lui défendit de laisser jamais entrer désormais M. de Chastelandry.

— Il est fou à lier, se disait le grand-père, Malvina ? Les gardes du corps ? Nous avons eu une affaire, une petite altercation peut-être, mais rien de plus il me semble… Que diable, s’il m’avait embroché déjà en 1828, je m’en souviendrais !

Cependant, comme il était un peu inquiet, malgré tout, il écrivit à Palluel, qui heureusement se trouvait libre et put venir le voir aussitôt.

— Baste ! tranquillisez-vous, dit Palluel, quand le grand-père lui eut fait le récit de l’algarade du chevalier de Malvina, ce terrible gaillard en qui revivent tous les instincts de vie, ripaille et bataille à outrance, d’une forte race, ne vous pourfendra pas de sitôt. S’il attend ses camarades des gardes du corps pour vous les envoyer, sa lubie aura le temps de passer, car nous n’en sommes pas encore là, il avance toujours ! En tout cas je vais me mettre à sa recherche avec son fils pour essayer de lui faire entendre raison…

— Voyez-vous la vilaine affaire, dit le grand-père, s’il était arrivé me chercher querelle avec sa Malvina, deux jours plus tard, lorsque ma femme va être revenue ! Il faut absolument que l’affaire soit réglée d’ici là.

— Je m’en charge.

Palluel, sans perdre une minute, sauta dans un cabriolet et se fit conduire au domicile de Houquetot. Comme il arrivait, il aperçut sur le trottoir la haute carrure de Chastelandry, qui semblait en conciliabule devant sa porte avec deux grands gaillards boutonnés jusqu’au menton, le chapeau sur l’oreille et de fortes cannes sous le bras, et un troisième individu de tournure plus paterne.

— Comment ! se dit Palluel stupéfait en sautant de son cabriolet, aurait-il déjà des témoins ?

— Bonjour, monsieur le marquis, dit-il en s’avançant le sourire aux lèvres vers le groupe, eh bien ?

— Eh bien, cher monsieur Palluel, dit le marquis, vous me voyez entre mes deux gardes du corps !

— Comment ? Voudriez-vous dire que vous avez déjà constitué vos témoins pour cette ridicule affaire de 1828. Le bon grand-père Laforcade vient de me conter cela… Mais, marquis, nous avons à nous expliquer là-dessus… Qu’est-ce que cette aventure d’une demoiselle Malvina, si charmante, paraît-il, et qui vous trouble encore la cervelle !

— Malvina ? Il est bien question de Malvina ! Ces messieurs, permettez-moi de vous les présenter, sont deux excellents recors assistant monsieur le garde du commerce ici présent, qui viennent m’arrêter pour me conduire à Clichy, en raison de quelques petits billets souscrits à un infâme escompteur, billets que j’avais, ma foi, complètement oubliés… Ces messieurs m’attendaient à ma porte et m’ont pincé sans difficultés… Voici la raison pour laquelle vous me voyez en si aimable compagnie.

— Ah ! très bien, fit Palluel.

— Mais non, très mal ! dit le marquis. Je me connais, je vais m’ennuyer très fort à l’Hôtel de la Dette… J’étais déjà d’une humeur massacrante, jugez un peu si cette aventure peut me faire voir les choses en rose… Quels temps ridicules que ceux où nous vivons ! La contrainte par corps et recors ! Fi ! Un vil créancier pour quelques méchants écus, faire jeter un gentilhomme dans les cachots de cette Bastille !… Je vous charge de prévenir mon fils, monsieur, et de lui dire que je brûlerai Clichy s’il m’y laisse plus que le temps d’une petite retraite de santé.

Depuis quelques années la contrainte par corps avait été rétablie et la prison pour dettes de Clichy rebâtie, de même que l’Hôtel des haricots pour les gardes nationaux réfractaires du corps de garde. Le temps avait ramené déjà bien des choses ; ces deux prisons, ressources précieuses pour les vaudevillistes, étaient dans le nombre. Pour être moins terribles que les plombs de Venise ou les cachots du Spielberg, Clichy n’était cependant point aussi gai que le faisaient vaudevillistes et caricaturistes !

— Conduisez-moi donc jusqu’à ma Bastille avec ces messieurs, continua le marquis, je vais vous conter l’histoire de Malvina… À propos, dites à M. Laforcade qu’il y avait erreur sur la personne.

— Ah ! fit Palluel, vous vous êtes trompé de Malvina ?

— Non, point sur Malvina… En venant ici plongé dans mes réflexions, ce qui m’a fait donner dans mes recors sans les voir, mes souvenirs se sont précisés… En effet, je me suis disputé avec M. Laforcade, un soir de 1828, au Jardin Turc, dans un accès de mauvaise humeur causé par une trahison de cette délicieuse Malvina, mais M. Laforcade a raison, il n’était pour rien dans cette trahison, il ne connaît pas Malvina !… La mémoire m’est revenue complètement : Voilà ! j’étais furieux, je venais de souffleter le vrai traître, un de mes amis, lieutenant aux carabiniers de la garde royale, mais ce n’était pas suffisant pour évacuer toute ma fureur, et pendant que j’y étais, en attendant le lendemain matin, je me soulageais en algarades à droite et à gauche… Je ne tenais pas, vous le comprenez, à périr à la fleur de mes ans, d’une attaque d’apoplexie que je sentais imminente… Je récoltai ainsi quelques duels à régler après l’autre… La figure de M. Laforcade me déplut, je ne sais trop pourquoi, je le lui dis, comme à un certain nombre d’autres, il y eut dispute, tables renversées, intervention de la garde, mais j’étais soulagé, je me sentais plus léger et plus dispos !… Trois duels le lendemain matin, le complice de Malvina d’abord fut payé d’un joli petit coup d’épée à l’épaule, mais au troisième, j’avais à mon tour une estafilade…

Chastelandry avait pris le bras de Palluel, les recors marchaient derrière, prenant leur part des confidences de M. Chastelandry, lequel parlait d’une voix forte en homme qui n’a rien à cacher de sa vie, – ni de celle de Malvina, qui décidément avait en son temps été une femme bien charmante, mais bien légère. Ainsi, tout en causant, on arriva rue de Clichy, en vue du portail de la prison, sans s’être ennuyé une minute. Les recors étaient charmés.

— Ah ! Monsieur, dit le garde du commerce, le métier serait parfait si nous n’avions que des clients comme vous ! Pas de pleurnicheries ou de chicaneries avec vous.

— Attendez, dit Chastelandry, puisque vous êtes content de moi, faites, estimable fonctionnaire de l’État, que je sois à mon tour enchanté d’avoir eu l’honneur de faire votre connaissance ! Voyons, vous devez vous connaître en usuriers, hommes d’affaires, prêteurs à la petite ou la grande semaine, etc., donnez-moi une petite liste de ceux que vous pouvez recommander à un homme du monde dont les fermiers sont quelquefois vraiment en retard, voulez-vous ?

Palluel, devant la guérite du factionnaire gardant le fameux 48 de la rue de Clichy, fit ses adieux à Chastelandry et le laissa en train de prendre note des adresses que lui donnait son garde du commerce.

— Faites toutes mes excuses à Monsieur Laforcade, pour la petite erreur de tout à l’heure, je suis un véritable étourdi, lui cria Chastelandry, mes excuses les plus humbles, avec les plus aimables civilités… Si pourtant il me gardait rancune, dites-lui que je demeure, bien entendu, à sa disposition…

— Qu’il reste à Clichy le plus longtemps possible, se disait Palluel, ce sera toujours quelques mois de tranquillité pour son fils.

CHAPITRE XV

D’ÉTAPE EN ÉTAPE JUSQU’À LA LUNE DE MIEL ET LES FIANÇAILLES

Chacun le reconnaît, Palluel a bien raison de chanter la supériorité, à tous les points de vue, de la nouvelle forme de la vie se déroulant à l’inverse de celle d’autrefois, mais particulièrement, et surtout, en ce qui concerne le mariage. Oui, tout est bien mieux et meilleur que jadis, oui, tout va mieux et pour toutes choses – on tire maintenant de la vie immensément plus de satisfactions qu’autrefois. Mais combien surtout dans la vie matrimoniale, jadis objet de tant de diatribes comiques ou furieuses, de railleries amères ou plaisantes.

Tous les maux, comme tous les biens, toutes les tristesses comme toutes les joies, ont toujours été contenus dans ce seul vocable, mariage. Il faut laisser aux contempteurs de l’institution les statistiques évidemment frelatées, évaluant à peine à 20 ou 25 % les épousailles qui tournaient à peu près bien jadis. Ce sont là des chiffres évidemment arrangés pour les besoins de leur cause par de tristes célibataires cherchant des excuses. Retournons la proportion et admettons que 25 % d’unions tournant tout à fait mal, ajoutons-y 25 % de ménages orageux, et nous devrons arriver assez près de la vérité d’autrefois.

Voulez-vous la vérité d’aujourd’hui ? La voici très simplement : cent pour cent de mariages évoluant vers la félicité parfaite et finissant tous par y arriver ! Point de déchet, pas le plus petit pourcentage du mauvais côté !

Voilà le grand miracle amené par la force des choses, par le cours naturel de la vie d’aujourd’hui si extraordinairement supérieur à l’ancienne marche des temps. Autrefois, que d’unions commencées dans le rose le plus rose, dans la joie et les illusions, arrivaient vite au noir intense et complet ! Que de ménages emportés par la tempête, sur les récifs mésintelligence, incompatibilité, sombraient dans les abîmes, trahison, haine et désespoir ! Nous ne connaissons plus cela, ou du moins maintenant, la plus sombre situation se dénoue toujours heureusement. Tout s’arrange. C’est l’éternel refrain de la vie nouvelle.

Balzac a écrit autrefois Physiologie du mariage. Il peut la recommencer maintenant, tout est changé, tout est renversé. C’est au point que nous voyons même des gens divorcés pour des raisons les plus graves, et que nous croyons inutiles d’indiquer, recommencer la vie, remonter les pentes descendues et finir par se retrouver aux temps heureux des Ciels sans nuages.

Ces considérations générales nous amènent au cas particulier de Robert Laforcade et de Berthe. Eux aussi avaient descendu les pentes fatales, on peut se le rappeler, et s’étaient trouvés, juste à la fin de l’ère ancienne, au grand carrefour du divorce, aboutissant, assez fréquenté alors, des routes diverses au pays du mariage.

Depuis l’ère nouvelle, faisant de jour en jour un pas de plus sur le chemin de leur printemps et de leurs jeunes amours, Robert et Berthe Laforcade, ont de plus en plus rajeuni, et laissé derrière eux presque jusqu’au souvenir de ce qui jadis avait pu gâter leur vie. Soucis et tristesses apportés par la maturité, froissement douloureux sous les chocs de la vie, sur tout cela l’oubli a passé.

D’étape en étape, ils sont arrivés, nous l’avons vu, aux premières saisons de leur mariage, en pleine lune de miel. Une seule pensée, un seul cœur, à la grande joie des parents qui suivent leur bonheur d’un regard attendri et tranquille aujourd’hui, absolument dégagé des incertitudes et des inquiétudes qui ne laissaient pas de planer autrefois, même sur les unions assorties sous les plus heureux auspices.

Laforcade père, très occupé, très pris par ses affaires, est le plus souvent à son magasin. La fabrication et la vente de ses crinolines l’absorbent, mais le grand-père et la grand-mère sont toujours là, souriants et heureux, réchauffés dans leur âme attendrie de bons vieux se retrouvant comme à l’aube de leur vie, avec tout le soleil, toutes les joies du passé, de nouveau en longues perspectives devant eux.

À eux aussi, tout leur reviendra, pour eux aussi la vie doit refleurir. Ce matin-là Robert, le joyeux Robert, dont l’esprit n’est que gaieté et insouciance, a préparé une petite niche à sa jeune femme. Il s’amuse à lui souhaiter sa fête, et pour en avoir le prétexte, il l’affuble de tous les noms de saintes du calendrier, en forgeant de nouveaux quand les noms de saints masculins ne peuvent se féminiser, l’appelant successivement Pélagie, Clotilde, Médardine, Estelle, ou Scholastique. Mais ce jour-là, sainte Berthe régnant sur le calendrier, il vient de lui apporter dans un immense papier blanc, un petit bouquet de violettes de deux sous, au milieu duquel un autre papier replié doit envelopper un petit cadeau que Berthe fait semblant de ne pas apercevoir.

— Eh bien, voyons, on ne développe pas l’objet ? dit Robert affectant un air vexé, on fait fi du cadeau de la Sainte-Berthe ? Ruinez-vous donc pour les belles dédaigneuses ! Ce n’est hélas, qu’une petite bague, très simple, un petit cadeau pas cher certainement, car on n’est pas riche !

Berthe allait se jeter au cou de son mari, mais celui-ci l’arrêta.

— Un instant, madame, dit-il, et le petit papier qui enveloppait cet anneau, symbole de votre servitude ?

C’est un petit papier assez gros et tout froissé pour avoir été plié et replié. Berthe le ramasse et y jette un coup d’œil pendant que Robert éclate de rire.

— Un papier timbré ! depuis quand enveloppe-t-on les cadeaux que l’on fait à sa femme dans ces affreux grimoires ? Qu’est-ce que ce galimatias d’homme de loi ?

Berthe parcourut quelques lignes et rougit tout à coup.

— Oh ! le vilain ! dit-elle, il a gardé ces horribles choses !

— Petits souvenirs ! fit Robert en reprenant le papier, écoute, que c’est gentil :

 

L’an mil neuf cent un, le, etc.

À la requête de Mme Berthe Emma Palluel, épouse de etc., ayant Me Ducoudray pour avoué, etc., etc.

« Expose au Tribunal les faits suivants et les plaintes légitimes qu’elle entend faire valoir contre M. Robert Laforcade, son époux, dans l’instance de divorce actuellement introduite par ladite dame… »

 

Berthe arracha le papier et rapidement le déchira en petits morceaux dont elle souffleta la figure de son mari.

— Tiens, voilà ce que j’en fais de ton grimoire. Quelle horreur ! Étions-nous assez fous tout de même ! Est-il possible, dis, mon petit Robert, que nous ayons été ainsi jusqu’au bord du précipice ? Non, ce n’était pas nous, ce n’était pas moi, je le jure !

— Ni moi non plus ! dit Robert. C’était deux nous transformés et gâtés, deux cœurs flétris par l’âge mûr qui fait faire des bêtises ! Vois-tu, c’est l’âge mûr qui rend les maris bougons et renfrognés, les femmes irritables et revêches, c’est l’âge mûr qui vous apporte en nécessités vraies ou fausses, en charges inévitables ou factices et en besoins de luxe, ces soucis d’argent, torture sans fin de l’existence… C’est l’âge mûr qui gâte tout ! Par bonheur on en guérit maintenant, vive la jeunesse qui s’en vient tout réparer !

Oui, vive la jeunesse, la radieuse et triomphante jeunesse. Robert et Berthe en étaient revenus à l’âge heureux des débuts dans la vie. Ils étaient maintenant de jeunes époux au commencement de leur lune de miel. Charmants l’un pour l’autre et luttant d’attentions, de gracieusetés. Délicieuse existence. Comme ces enfants sont bien faits l’un pour l’autre ! Comme ils s’aiment, comme chacun d’eux semble mirer son âme dans les yeux de l’autre. Ainsi les jours de cette lune de miel continuent à passer trop rapides vraiment, le temps marche et voici que le jour du mariage arrive, juste comme chacun des époux jurait qu’il avait trouvé la perfection rêvée, le mari véritablement idéal, l’épouse exquise, charme et poésie de la vie.

Le lendemain ils n’étaient plus que fiancés, ce qui certes, est encore charmant et procure des états d’âme merveilleux. Tout est rose tendre, douce illusion, paradisiaque émotion.

Et tout doucement nos deux jeunes gens s’acheminent vers l’adolescence, Berthe précédant son ex-mari de quelques années. Ce sera l’adolescence heureuse et joyeuse, puis l’enfance sans souci, l’enfance encore plus heureuse. Et il va en être de même dorénavant pour tout le monde, individus, familles, nations.

CHAPITRE XVI

EN RAISON DES PERTURBATIONS DU COMMENCEMENT, QUELQUES CAS EXTRAORDINAIRES DE RETOURS EN AVANCE

En raison des irrégularités et des perturbations de début, après la si brusque mise en marche en arrière, il y avait pour la société nouvelle quelques écueils à éviter et d’assez grosses difficultés à tourner.

Nombre de gens étaient en avance, comme nous l’avons vu pour le marquis de Chastelandry, le grand-père Laforcade et d’autres. Tout naturellement ces irréguliers, arrivant avec leurs façons de penser, leurs aspirations et leurs goûts, se montraient assez pressés de retrouver les institutions et le milieu que jadis ils avaient connus, comme de reprendre au plus vite leurs habitudes.

On ne pouvait que prêcher la patience, à ces dépaysés, assez justement mécontents d’avoir à évoluer parmi les innovations d’une génération qui n’était point tout à fait la leur.

De plus en plus la marche des choses se faisait régulière et les cas de retour en avance devenaient d’une extrême rareté. Cependant au nombre de ces exceptionnelles et phénoménales renaissances, il se trouvait quelques cas bien plus exceptionnels et bien plus remarquables que celui du marquis de Chastelandry.

Il s’en était produit dans tous les pays, une statistique soigneusement établie en avait relevé une centaine en Europe et quelques-uns en Amérique. Comme on manquait de données exactes sur les avances survenues en Asie et en Afrique, sauf pour les côtes méditerranéennes, ces pays n’entraient pas dans la statistique. Nous ne parlons pas d’avances de trente, quarante ou même cinquante ans, on n’avait voulu compter que tout ce qui sortait du XIXe siècle. Le XVIIIe siècle et les deux siècles précédents avaient fournis la plus forte partie de ces renaissances, mais il s’en trouvait aussi de bien plus étranges, des réapparitions stupéfiantes de gens sortant du passé, en avance de nombreuses centaines d’années.

Dans cette statistique très exacte où les cas relevés sont très détaillés et étudiés, document trop étendu pour être intégralement reproduit ici, notons seulement les plus remarquables :

Guyot Clerefontaine, décédé en 1250, ménestrel de la cour des Comtes de Champagne, reparu à Provins où il erra huit jours comme une âme en peine, pleurant devant les ruines du château et réclamant son seigneur, le vaillant Thibaut de Champagne, chevalier poète aussi. Serait-il parti à la croisade sans l’emmener ? répétait le pauvre homme. Amené à Paris, Guyot Clerefontaine a été logé au Collège de France, où l’on a créé pour lui une chaire de vieux français et de poésie du moyen âge.

S’occupe de transcrire tous les poèmes dont il a gardé mémoire et de rétablir le vrai texte de la Chanson de Roland. Continue à versifier mais au lieu de chansons joyeuses ou guerrières, aligne des rimes mélancoliques comme dans la pièce suivante, où comparant son époque à la présente et proclamant la supériorité de la première, il parle des dames d’aujourd’hui et décrit les chemins de fer, les machines, et blâme vertement tout ce qui le choque de cet âge moderne, lequel fort heureusement passera vite.

Loyauts amors ai remenbranceDames de gent maintien et doulx cuer, Cbevau vaillans por l’ost de France, Mais por ce jour chevau de feu et fer, – Dames sont que biau semblant, félonie !Engins de feu non vault lance fournieÔ mon doulx tempsSuis moult dolent !

Cornélius Vandersbrouk, ministre luthérien de Harlem, qui fut conseiller de Guillaume le Taciturne, prédicateur violent, et dont les sermons ont été recueillis en un gros volume in-octavo imprimé à Leyde ; s’est distingué aussi dans les grandes luttes contre l’Espagne en marchant à la tête des bourgeois de Harlem en plusieurs combats, notamment une nuit que la ville faillit être surprise par le duc d’Albe. Reparu dans une petite ville d’Espagne et pris aussitôt d’une épouvante folle. Comme on le conduisait à Madrid, il s’est figuré, malgré tous les égards dont on l’entourait, qu’il était destiné à figurer dans un prochain autodafé sous le san-benito des hérétiques menés au bûcher. Dut être renvoyé rapidement à Harlem pour l’empêcher de remourir trop vite.

Jehan Maulin, curé de Saint-Benoît-le-Bétourné en 1540, qui s’élevait en harangues fougueuses contre l’hérésie de Calvin, et paraît-il, joua de l’arquebuse non moins fougueusement dans la nuit de la Saint-Barthélemy. Reparu à Genève dans une famille calviniste portant son nom. Se crut tombé entre les mains de Calvin, en fit immédiatement une maladie qui faillit le remporter. Réexpédié à Paris aussitôt.

Ali Youçouf, des Janissaires de Kara Mustapha, tué au siège de Vienne, dans un des premiers assauts donnés par les Turcs, au moment où il touchait le haut du rempart. Reparu dans un faubourg de Vienne. Se crut encore au siège, prisonnier des chiens de chrétiens. Bien soigné, interrogé par la commission scientifique de Vienne, avec l’aide d’un attaché d’ambassade ottomane, refusa de reconnaître un musulman dans le diplomate en redingote, et aussitôt s’évada de l’appartement qu’on lui avait donné à l’ambassade, enleva un cheval, partit à la recherche de l’armée du pacha de Hongrie, et arriva plus qu’à moitié mort à Constantinople après de grosses mésaventures en Hongrie, Serbie et Bulgarie.

Thomas Robiquel, tavernier proche le cloître Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris sous le roi Henri III, chaud partisan des Guises et de la Sainte-Ligue, accroché par le col à l’enseigne de sa taverne le jour des barricades de 1588 pour avoir ameuté le populaire de son quartier et osé établir une barricade juste devant la porte du Louvre, bloquant ainsi son roi.

Ce brave cabaretier connaissait mal son métier d’excitateur populaire, car il défendit lui-même sa barricade et se laissa prendre à 10 heures du matin. Ce manque de prudence l’empêcha de voir à midi le triomphe de la Ligue, aussi est-il revenu furieux, menaçant de mettre à sac la maison d’un sien descendant, paisible notaire parisien, si l’on n’arborait point très vite la croix de Lorraine. Il a fallu le conduire au Louvre qu’il ne reconnut guère, pour lui faire admettre la réalité de certains changements. Désolé de ne plus pouvoir rien contre Henri III, se met en colère quand il aperçoit la statue du Béarnais.

Titulaire d’une pension du gouvernement de Juillet, élu président de la chambre syndicale des marchands de vins et liquoristes de Paris, et membre d’honneur de la Société des combattants des Trois Glorieuses.

Pierre Brigaille, poète assez peu connu du XVIIe siècle, enlevé par une indigestion en 1668, à la suite d’une série de festins chez des financiers et des grands seigneurs. Survenu chez un descendant, clerc d’huissier, n’a pas voulu vivre du produit de la procédure et s’est fièrement remis au travail. Dix mille rimes rapidement alignées ne lui ayant pas procuré un dîner ni une paire de soulier, Brigaille maudit aussitôt en dix mille autres rimes, l’époque sotte et vilainement utilitaire où il était si tristement tombé. Vient heureusement d’être pensionné par la Société des gens de lettres.

Jacob Manassé, changeur, enlevé par une peste qui ravagea le Ghetto de Mayence en 1580. Revenu tout à coup chez M. le duc de Marcoucy, descendant des illustres Marcoucy des Croisades, huit siècles de noblesse guerrière, cent vingt Marcoucy directs, morts sur les champs de bataille, deux connétables, sept maréchaux de France, – mais descendant aussi de Manassé par sa mère, fille du richissime Manassé, collectionneur de millions recueillis dans divers krachs ou affaires industrielles de premier ordre… pour les fondateurs.

M. le duc est fort embarrassé de l’ancêtre, lequel refuse de rien comprendre et se croit revenu pour traiter un petit emprunt. Propose d’abord deux deniers pour livre par semaine, ou 43 % l’an, intérêt légal, autorisé par les ordonnances de Louis X de France, se rabat sur 30 %. Le duc établit l’ancêtre dans une chambre écartée, tout au fond d’une aile du château de Marcoucy, et le garde soigneusement, mais Manassé, mis au courant peu à peu par la domesticité, fait du bruit. Gros scandale aristocratique.

Geoffroy, chevalier, comte de Campigny, vicomte de Mauvezin, seigneur de Chamarans, avoué de la très sainte abbaye de la Trinité-sur-Loire, occis en assaillant les bastides anglaises devant Orléans avec Jehanne la Pucelle en 1429. Revenu subitement en une chambre du château de Campigny, et tombé bien vite de la première stupéfaction en un état de fureur, proche voisin de la démence. D’abord son beau château qu’il a laissé presque neuf, solidement maçonné, ceint de douves profondes, et garni d’engins, munitions et bons soudards pour le fait des guerres avec l’Anglais, a été démoli, il ne sait quand, ni par qui, sauf le donjon, dont les fossés ont disparu, et qui ne tiendrait pas deux heures contre une bande de francs archers. Des bâtiments nouveaux et très laids ont été construits à la place de ses bonnes tours et murailles ; la chapelle a disparu. De l’abbaye de la Trinité-sur-Loire, il ne reste que trois ou quatre arcades recouvertes de lierre, le bourg de Campigny a perdu ses murailles, et s’est agrandi aux dépens des avancées du château !

De plus, ce faux Campigny est habité par des barons de Campigny qui ne sont ni ses hoirs ni ses proches, c’est-à-dire par de félons usurpateurs. Et Geoffroy, comte de Campigny, vicomte de Mauvezin, seigneur de Chamarans, qui se trouvait en belle santé et vigueur de corps, et déjà en même humeur au moment de son accident sous Orléans, fit pendant les premières heures de son retour pour cent mille francs de dégâts dans le mobilier de ses successeurs à Campigny ! Heureusement ces nouveaux Campigny, de la haute banque israélite ont les moyens de supporter cette petite perte. Il fallut douze de leurs gardes chasse pour mettre hors d’état de nuire le vieux brave, auquel les Campigny, branche neuve, ont la bonté de faire une pension de douze cents francs.

Une patrouille de l’armée d’Égypte de l’an VI, massacrée par les mamelouks la veille de la bataille des Pyramides, les nommés Pierre Beaudu, Jean Crapotte, Joseph Bellart et Jean Lecoq, revenus au jour dans un village arabe, et rentrés au Caire avec armes et bagages. Les quatre vieux, ou plutôt jeunes braves rapatriés par le premier bateau et mis en subsistance aux Invalides, n’ont encore rien compris à leur aventure et attendent avec anxiété des nouvelles de leurs camarades.

Claude Forquin, bourgeois de Paris, juré grand-garde des drapiers chaussetiers, marchand à l’enseigne de l’Agneau d’Or. En 1702, s’étouffa de colère en apprenant, pendant son souper, la quinzième remise d’un grand procès que la corporation soutenait contre les passementiers. Revenu chez un petit-fils, justement de la partie, petit employé des Deux Magots, le plus grand magasin de nouveautés de Paris. Quand il eut repris un tant soit peu ses esprits, le jour même, Claude Forquin courut au superbe bureau de la corporation, rue des Déchargeurs, qu’à sa très grande indignation il trouva occupé par un marchand de fromages et se précipita ensuite chez le procureur de la corporation rue Barredubec, où il ne trouva personne, le procureur ayant cessé de plaider depuis cent cinquante ans. Impossible de rien savoir sur le procès contre ces intrigants de passementiers, merciers et rubaniers ! Sur son chemin Claude Forquin rencontre les Deux Magots et y entra pour causer de son embarras avec son petit-fils. Horreur ! dans ce magasin il y avait à la fois des draps, des soieries, des laines, de la mercerie, de la ganterie, des fourrures, des vêtements confectionnés !… Mais alors ces infâmes merciers empiétaient sur la corporation des drapiers, ils usurpaient sur les gantiers, fourreurs, bonnetiers, marchands tailleurs, etc. Avaient-ils donc gagné définitivement leur procès ? Le petit-fils interrogé n’en savait rien. Autres sujets de stupeur indignée : au lieu de trois apprentis au plus, selon les règlements de la Corporation, il y avait bien une trentaine d’employés. — Trente ? — Non quarante-cinq ! dit le petit-fils très fier. Nous sommes le plus grand magasin de Paris ! — Quarante-cinq ! Le maître aurait-il donc quarante-deux fils ? Et voyons ces draps ? Avez-vous des draps Calmande, Espagnolette, Dauphine, ratine, baracan, tiretaine ? Ça, des draps ? Votre droguet n’est que de la drogue, mon garçon ! Et les règlements des maîtrises et jurandes ? Qu’en faites-vous ? Et les sages ordonnances du Roi ? Tout est perdu !

Jeanne Verdure, épouse de Louis Goguet, marchand boucher, rue Montmartre, partie pour un monde moins troublé en 93, à l’âge de 24 ans. Le ci-devant curé de l’église du ci-devant Saint-Eustache, ayant été arrêté et son église transformée en une espèce de guinguette, elle osa manifester en pleine rue une incivique désapprobation. Fut comprise dans une fournée du citoyen Fouquier-Tinville et se rencontra dans la charrette avec son curé, un porteur des halles, coupable du même crime, un vieux maréchal de France, deux antiques dames de province, un tambour des ex-gardes françaises qui, ayant bu, s’était mal exprimé dans un cabaret sur le compte de Robespierre, un ex-moine, une fille du Palais-Royal et un menuisier qui s’était plaint de ce que le travail n’allait pas.

Revenue chez un de ses petits-neveux, député de l’opposition, voltairien, franc-maçon, admirateur de la Grande Révolution et de ses immortels principes régénérateurs des nations modernes, comme de Napoléon et de ses non moins immortelles façons de rajeunir la vieille Europe par un large bain de sang et des applications répétées de cinq cent mille baïonnettes, en dehors de cela, vieux célibataire, membre du Caveau et bon vivant dans l’intimité.

Messire Aubin de la Marre, écuyer. – Mayeur ou maire de la petite ville de D… qu’il a quittée chargé d’ans en 1625. Revenu chez un petit chaudronnier, son descendant en la même ville, assez embarrassé de cet important magistrat. Le cœur de Messire Aubin est chaviré d’amertumes, outre la décadence de sa race, qui comptait en son temps trois ou quatre siècles de haute bourgeoisie, il constate trop de lugubres changements dans sa bonne ville, jadis bien vivante et très fière de ses huit églises, de son évêché et de sa collégiale, de ses quatre couvents, de son vieux beffroi, de son château royal, de ses remparts, de ses privilèges, de son bureau de ville, etc., etc. Plus rien de tout cela, tout a été rasé, il reste deux églises, l’une assez pauvre et dont le clocher ne tient plus guère, la paroisse, l’autre convertie en dépôt des pompes et grenier à fourrages. Le beffroi est tombé, l’évêché supprimé, des jardiniers font pousser des salades sur l’emplacement du château ; il y a des petites maisons bêtes à la place des majestueux remparts en terrasses, le silence règne dans les rues mornes et débarrassées de tous les monuments, vestiges de la superstition et de la barbarie, la ville déchue et maussade, végète oublieuse de son passé. De vieilles et importantes familles éteintes ou disparues, il subsiste, pour toutes traces, des noms sur des pierres effritées dans le cimetière…

Outre ces authentiques réapparitions, il se trouvait quelques cas douteux, parmi lesquels il convient de citer celui d’un quidam fallacieux qui osa se présenter un jour à la préfecture de Poitiers, en se donnant pour un comte franc, grand-maître de l’échansonnerie de Charlemagne, envoyé par cet empereur pour inspecter l’administration de l’Aquitaine. Il fut reconnu bientôt que cet extraordinaire revenant ne revenait pas de loin dans le passé et n’était autre qu’un mystificateur célèbre nommé Romieu.

Au public qui s’étonnait un peu de ces réapparitions en si grande avance sur les temps, le jeune docteur Montarcy, avec la grande autorité qui le suivait dans sa longue carrière, répliquait par des considérations assez fortes : Que savons-nous en somme des lois naturelles ? Si peu que rien. Il faut bien avouer que nous les subissons en nous efforçant avec plus ou moins de succès de les deviner. Il est des phénomènes qui resteront toujours pour nous incompréhensibles, des mystères qui subsisteront éternellement impénétrables, et devant lesquels, toujours, devra reculer la pensée. Est-ce qu’autrefois, dans l’ancien ordre des temps, on ne voyait pas des gens véritablement en avance ou en arrière sur leur temps par leur caractère, leurs idées, par tout l’ensemble de leur personnalité ? des gens égarés dans un siècle qui visiblement ne pouvait être le leur ? Cela se présentait à tout instant. Ces irrégularités d’autrefois fourniraient en somme, par analogie, la seule explication possible des si troublantes irrégularités d’aujourd’hui.

CHAPITRE XVII

PREMIERS ÉCHANTILLONS DU XVIIIe SIÈCLE

Notre déjà vieille connaissance, le marquis Houquetot de Chastelandry, lequel, d’ailleurs, rajeunissait tous les jours, pouvait passer pour un petit jeune homme auprès d’Antoine-Claude Le Coq de la Bénardière, parti en 1788 à l’âge de 72 ans, et de dame Étiennette Barbé, sa femme, plus jeune que lui de quinze ans, ayant vécu jusqu’en 1815 – tous deux rejetés par l’erreur du destin dans une société absolument inconnue, dans un monde transformé où ils ne pouvaient parvenir à se reconnaître.

Antoine-Claude Le Coq de la Bénardière, en son temps bourgeois de Compiègne, lieutenant de la maîtrise des Eaux et Forêts de la Généralité de Soissons pour Compiègne, Senlis, Beaumont-sur-Oise, Clermont en Beauvoisis, Noyon, Laigue, Villers-Cotteret, Coucy et Grurie du Valois, s’était donc trouvé replanté sur cette terre, en avance notable sur son temps, sans parents ni amis aucuns, et pour cause, au milieu d’une génération de lui totalement inconnue. La surprise agréable au premier instant, pour les deux braves vieux époux, de se retrouver ici-bas, de revoir les arbres verts et le ciel bleu, de sentir de nouveau sur leurs vieux os la chaude caresse du soleil, s’était vite changée en un embarras dont ils auraient eu quelque peine à se tirer, si Palluel et Montarcy, prévenus, n’avaient saisi très vivement cette occasion de collaborer un peu avec la Providence.

Le jeune et savant docteur Montarcy, le fougueux Palluel, directeur du journal En Arrière et chevalier du passé, s’étaient piqués d’honneur, ils avaient bien fait les choses et servaient de famille aux bons vieux bourgeois de Compiègne, recueillis au bureau du journal et vénérés comme premiers échantillons du XVIIIe siècle en train de revenir et pourtant déjà presque à l’horizon.

On les avait logés dans un petit appartement tranquille au-dessus des bureaux du journal, loin des bruits de la rue, pour les tenir à l’abri des empressements indiscrets, ainsi que des chocs trop violents pour leur esprit encore un peu effaré de ce retour à la vie, de ce brusque débarquement en ce siècle inconnu.

M. Le Coq de la Bénardière était un homme grand et fort, dont le visage plein et fleuri, respirait le calme bienveillant, d’un tempérament optimiste. Son menton et ses lèvres étaient d’un homme sensible aux agréments de la vie, il avait ces yeux vifs et spirituels que l’on voit aux portraits bourgeois du XVIIIe siècle, manquant absolument de l’inquiétude vague ou de l’ironie assez insolente des yeux pourtraicturés au XIXe.

Une tendance assez marquée à l’embonpoint donnait au vaste gilet à fleurs de M. de la Bénardière une ampleur aimable, un certain air guilleret, qui achevait de fixer le caractère général de la physionomie. M. Le Coq de la Bénardière avait dû être un bon, brave et honnête et très heureux bourgeois, un digne homme aux facultés bien assises, un organisme bien sain, un esprit ouvert, satisfait de vivre une vie saine et large, où tout s’équilibrait heureusement, travail et devoirs consciencieusement acceptés, distractions joyeusement prises, occupations et plaisirs, une vie facilitée par une honnête aisance, due tout autant au travail personnel qu’à une honnête portion d’héritage, représentant la part supplémentaire du travail accumulé de quelques générations de bons bourgeois, commerçants, gens de métier ou de robe.

M. Le Coq de la Bénardière se montrait assez gai d’abord et disposé à accepter avec philosophie les immenses changements et bouleversements survenus. D’esprit ouvert et curieux, il se voyait devant tout un monde nouveau à découvrir, un vrai voyage dans l’inconnu. Mais sa femme, encore assez faible, ne paraissait pas accepter aussi bien la situation, elle vivait tout le jour au fond d’un grand fauteuil, silencieuse et triste ; M. de la Bénardière l’accusait d’être en enfance et s’impatientait de n’en pas tirer autre chose que des réponses vagues lorsqu’il l’interrogeait sur des choses personnelles vraiment fort importantes, sur des questions de famille qui le préoccupaient.

CHAPITRE XVIII

COMMENT LES DIFFICULTÉS AUX MAUVAIS CAPS À DOUBLER S’ARRANGENT MIEUX QU’ON NE L’ESPÉRAIT. FOLIES DE VIEILLESSE DE QUELQUES JEUNES HOMMES POLITIQUES

Le temps marchant et amenant une modification des idées et des choses, la machine politique, chez nous particulièrement, ne fonctionnait pas sans grincements ni frottements. Il y avait deux chambres, la Chambre des Députés et la Chambre des Pairs, occupées continuellement à défaire des lois, ce qui aurait amené à peu près autant de bavardages vides et de vaines agitations que lorsqu’il s’était agi autrefois de les faire, si quelques sages esprits, profitant des leçons de la vie, n’avaient veillé, s’efforçant continuellement, par des rappels à la raison, de calmer les agitations et d’étouffer les papotages de tribune.

Nous venons de parler de la Chambre des Pairs, cela suffit pour indiquer que des caps politiques avaient déjà été doublés, – pour la seconde fois et en voyage de retour, – cap des tempêtes jadis, dont les récifs avaient broyé divers vaisseaux de l’État, Nef de la monarchie de juillet, Galère impériale.

Il est certain que l’approche de certaines dates fatidiques inquiétait bien des gens, répandait partout un malaise d’attente dont souffraient fortement le commerce et l’industrie. Puis, le jour venu de la révolution à l’envers, on constatait à l’étonnement et au soulagement de tous, une facilité très étonnante dans l’événement, une sorte de simple glissement. Il se trouvait tout à coup 99 pour 100 de Français fort satisfaits, tous gais et contents, pour le plus grand nombre ne se souvenant plus qu’ils avaient imposé, acclamé ou accepté la chose opposée. Avec des sentiments retournés en toute sincérité, quelques fournées d’hommes politiques s’attablaient à un nouveau râtelier, prêts à le défendre comme s’ils n’avaient jamais cherché ailleurs le placement de leurs convictions inébranlables et la satisfaction de leur appétit.

Tout s’était donc bien passé. Décidément les historiens ont des lunettes à verres trop forts, qui leur font voir double ou triple, et grossissent étonnamment nos petits événements. Que d’exagérations dans la chronique de nos discordes civiles ! C’est tout juste si l’on avait eu la peine de défusiller quelques-uns de ces naïfs qui ne savent, au jeu de la Révolution, rien autre chose attraper qu’une douzaine de balles dans la tête, ou simplement l’occasion d’un voyage aux colonies aux frais de l’État.

Probablement, dans les autres pays d’Europe ou d’Amérique, il en était exactement de même, et partout les peuples voyaient s’arranger assez bien les choses, grâce au nouveau déroulement des temps.

Donc, les mauvais caps franchis, la vie régulière reprenait, les Chambres étaient occupées à défaire l’une après l’autre les lois confectionnées jadis et, ce qui semblait au premier abord assez surprenant, l’abrogation de toutes ces lois, toutes inévitablement intitulées lois de progrès, n’en faisait pas plus mal marcher les choses.

Nous faudrait-il donc donner raison à Palluel, le chevalier du passé ? Le vrai progrès consisterait-il décidément à retourner en arrière ? Mais les saisons de perturbations politiques que l’on venait de revivre, ces retours des bourrasques sociales, ne s’étaient point passées sans laisser quelque trouble dans certains esprits agités et brouillons de nature, qui ne pouvaient trouver dans le nouvel ordre de choses, les joies philosophiques des gens supérieurs ou les bonnes et simples satisfactions qu’y puisaient la foule des braves gens qui se laissaient tout naturellement vivre.

Le danger ou plutôt l’embarras, venait de ces mécontents par tempérament qui ne trouvent jamais que l’on aille assez vite, – les mêmes d’ailleurs, qui, dans l’ancien ordre, sous prétexte d’aller en avant, voulaient toujours, pris de vertige, bousculer institutions et choses, et précipiter les peuples vers un avenir chimérique et utopique.

Avaient-ils assez, autrefois, assassiné le présent avec les menaces d’un avenir qu’ils prétendaient inévitable, forgé de tristesses inutiles et créé dans la mollesse ou le panurgisme des foules d’énormes courants factices, véritables maladies mentales du corps social.

Maintenant ces hommes, toujours trop pressés et voulant courir trop vite en arrière, travaillaient à faire réclamer trop tôt de vieilles institutions pour lesquelles les peuples ne pouvaient être mûrs, pour lesquelles les temps n’étaient pas venus.

Le journal En Arrière se trouvait débordé, et Palluel, taxé de tiédeur pour la bonne cause, avait à lutter fortement contre les impatients qui continuaient, comme toujours, comme lorsqu’ils prétendaient jadis faire marcher le monde dans une direction toute opposée, à s’intituler les seuls hommes du Progrès. Ils en étaient venus à essayer d’acheter Palluel, et nous voyons aujourd’hui, dans son cabinet, le vaillant rédacteur d’En Arrière, en train de repousser un assaut de ces progressistes trop pressés.

Des considérations générales comme : « N’empiétons pas, messieurs, sur l’œuvre des générations qui reviennent, préparons-leur la besogne en adoucissant les transitions parfois si difficiles, mais point de précipitation sur la route du Progrès, ne bousculons rien ! » Il en était arrivé aux arguments personnels. Poussé à bout, Palluel n’hésita pas à brusquer à son tour les ambassadeurs, ou plutôt les chefs du parti des gens trop pressés.

L’un était un jeune financier millionnaire, fils d’agioteurs des temps troublés, enrichis par de bonnes spéculations lors des désastres publics, ou dans les fournitures aux armées, lequel jeune financier, en d’autre temps, lorsque le socialisme avait paru avoir des chances d’enlever le pouvoir avec tous ses avantages, s’était constitué le bailleur de fonds des journaux du parti, pour tâcher d’en prendre la direction. L’autre était un historien, un de ces écrivains qui d’âge en âge travaillent à embrouiller les quelques notions vraies pouvant encore se découvrir dans les narrations diverses des événements, tirées des contemporains et des témoins oculaires des événements.

— Mon cher monsieur Bouquigny, dit Palluel, sortant d’un carton une liasse de vieux journaux et de papiers jaunis par le temps, il est utile d’avoir des archives en ordre… Voici un certain petit document que vous semblez avoir oublié et que je me propose de publier, l’un de ces matins, pour édifier les salons ultra sur vos aimables folies de vieillesse ! Savourez-moi ce petit programme. Cela date de votre temps d’avant l’ère nouvelle :

« Abolition de la propriété et retour du sol, de propriété bâtie et de tout outillage industriel à la collectivité, organisation scientifique du collectivisme social.

Le citoyen doit à la collectivité son travail.

En retour la collectivité doit au citoyen logement, nourriture, plus indemnité, dont le chiffre est à fixer.

Plus d’impôts, plus de loyers, etc…

Division des citoyens en plusieurs classes : période d’activité jusqu’à (âge à fixer), demi-activité ensuite ou réserve. Inactivité pour la vieillesse.

Directeurs, inspecteurs du travail, – nationaux, régionaux, municipaux, – sous-directeurs, sous-inspecteurs, secrétaires, préposés, etc., cadres indispensables fournis par les syndicats ouvriers qui ont mené la lutte des classes avant le triomphe, et bien entendu, récompenses nationales à ces vaillants combattants, ou à d’autres citoyens pour services. Affectation de résidences convenables dans les domaines saisis au profit de la collectivité. Maisons de discipline régionales et municipales pour les réfractaires au devoir social, etc. »

— Auriez-vous oublié, cher monsieur Bouquigny, ces petites gentillesses que la société n’a esquivées qu’en raison du changement total de la marche des temps ? J’ai l’air, n’est-ce pas, de vous lire un règlement de bagne…

M. Bouquigny retira son lorgnon, prit le papier, le tourna et le rendit à Palluel.

— Étonnant, dit-il, vraiment curieux ! Positivement il y a des époques où tout le monde est fou… Et voilà justement pourquoi je dis que, puisque nous sommes aujourd’hui repartis dans la bonne direction, il faut…

Palluel l’arrêta d’un geste.

— Cher monsieur et très éminent historien, dit-il en se tournant vers l’acolyte de Bouquigny, pour désirer une marche plus rapide en arrière, vous avez donc oublié aussi vos écrits, vos travaux historiques sur l’ancien régime, votre manuel civique des jeunes citoyens, votre grande Histoire à l’usage des écoles maternelles et des crèches laïques ? Qu’allez-vous devenir, infortuné roturier ? Mais d’après vous-même, avant 89, il n’y avait en France qu’une population de malheureux esclaves, soumis au plus oppressif régime sous d’impitoyables et ignobles tyrans ! Vingt-neuf millions et demi de serfs attachés à la glèbe ou au métier, atrocement exploités par cinq mille seigneurs ou moines ! Avant 89, manants des villes et croquants des champs travaillaient tout le jour en corvées non payées, pour les nobles et les prêtres, battaient toute la nuit les étangs, pour empêcher les grenouilles de donner des insomnies aux tyrans ; leurs femmes et filles étaient soumises au droit du seigneur, ces nobles de la ville ou des champs, pour la moindre vétille ou par simple caprice, pouvaient jeter dans les oubliettes de leurs châteaux, ou accrocher aux gibets qui hérissaient le sol, n’importe quel honnête citoyen, etc., etc. Lugubres tableaux, misères atroces, effroyables duretés des Bastilles partout bondées de malheureux ; les villes, comme chacun sait, simples taupinières sans monuments d’aucune sorte, sans art, sans beauté, peuplées de manœuvres ignorants, travaillant sans goût à d’ingrates besognes ; partout superstitions grossières, turpitudes et ignominies ; les campagnes tristes et misérables où végètent de pauvres serfs grattant le sol sous le fouet du seigneur… Voilà ce qu’étaient notre pays et nos malheureux ancêtres avant que le souffle de 89 ne vînt régénérer la nation, lui donner conscience d’elle-même et créer la Patrie qui n’existait pas auparavant, ni les arts, ni les sciences, ni les lettres, ni l’industrie, ni rien de rien, chacun sait ça ! Voilà, d’après vous-même, l’épouvantable et véridique tableau de cet affreux temps, voilà l’ancien régime de servage, d’ignorance et de misère, et vous êtes si pressé que ça d’y retourner ?

L’ex-éminent historien ouvrait des yeux énormes. Lui aussi, en retournant en arrière, avait oublié beaucoup de choses. L’oubli, précieuse faculté donnée à l’homme et sans laquelle il se forgerait lui-même gênes et entraves de toutes sortes ! Il avait complètement oublié.

— Attendez, ne protestez pas, dit Palluel, j’entends justement quelqu’un qui les a connus, ces temps d’autrefois, d’avant le déluge de 89, et qui va pouvoir vous en parler en connaissance de cause.

On entendait dans le bureau du Journal des éclats de voix, non pas une discussion car les gens semblaient d’accord, mais quelque chose comme un duo d’exclamations empreintes d’amertume. C’était l’homme du XVIIIe siècle en avance, le vénérable M. Le Coq de la Bénardière, qui s’épanchait dans le sein d’un rédacteur d’En Arrière, sur le compte du XIXe siècle que, pour l’instant, il apprenait à connaître. Il faut croire que son impression n’était point extrêmement favorable, car il paraissait en ce moment développer un véritable réquisitoire contre ce siècle des lumières et des sciences, et le rédacteur, pour le mettre en train peut-être et se préparer ainsi, en bon journaliste, les éléments d’un article, acquiesçait pleinement à ses conclusions et lui donnait la réplique.

M. Le Coq de la Bénardière était un homme sanguin, un peu violent même et de caractère autoritaire ; quand il avait quelque chose sur le cœur et se sentait touché dans ses convictions, sans perdre sa politesse de bon bourgeois, il parlait haut et clair.

— Misère de ma vie ! s’écria-t-il, génération prétentieuse et outrecuidante, voilà ce que vous avez fait de la maison que nous, les ancêtres, nous avions fondée, bâtie, embellie et rendue aussi agréable que possible à habiter ! que nous vous avions transmise sans nous douter que vous, malheureux et coupables enfants, vous alliez tout renverser, tout changer, tout démolir, en faisant l’injure à vos pères de les traiter d’ineptes barbares, enfouis dans les ténèbres et la crasse ! Avec l’absurde pensée que l’humanité datait seulement de vous-mêmes, et que vous étiez seuls capables de dire, faire ou penser quelque chose de raisonnable et d’acceptable !… Ah ça, nous étions donc des singes, nous les ancêtres !

— Ma foi, monsieur de la Bénardière, vous avez bien raison, mais n’aviez-vous pas, vous aussi, quelques-unes de ces idées-là relativement au siècle qui vous a précédé ?

— Jamais ! dit M. de la Bénardière en frappant sur la table, prenez garde à votre écritoire… jamais ! Tout au contraire, nous étions pleins de respect pour le XVIIe siècle, le grand siècle ; nous nous inclinions devant ses grands hommes, ses grandes idées, nous nous abritions à son ombre… Tandis que vous, nos enfants, vous ne vous êtes pas contentés de traiter de ganaches tous vos aïeux ; vous vous êtes efforcés de faire table rase de leur œuvre, de les effacer pour ainsi dire et, avec une obstinée férocité, de faire en sorte que tout soit comme s’ils n’avaient pas vécu, pensé, œuvré, – plus que vous-mêmes peut-être, – et en tous cas, infiniment mieux !

— Vous vous enflammez, monsieur de la Bénardière, fit Palluel, avec juste raison, j’en conviens, mais patientez, votre temps va revenir.

— Et que retrouverons-nous, monsieur, de la maison que nous avions laissée ? Rien n’est resté debout de ce que nous aimions, de ce que nous respections ou simplement de ce que nous connaissions, tout a été supprimé, matériellement et moralement, vous avez tout détruit ! La France, est-ce que je puis la reconnaître ? Les quatre cinquièmes des édifices qui faisaient sa physionomie propre en 1788, à Paris comme dans nos provinces, ont disparu et je cherche en vain leur place !… Le pic et la pioche des fils ont renversé l’œuvre des pères, s’acharnant férocement et bêtement à en faire disparaître les traces, comme des parricides qui assassinent un aïeul et enfouissent le cadavre !… Oh oui, stupidement, on peut le crier, à regarder ce qu’ils ont mis à la place des monuments grandioses au milieu desquels nous avions vécu, à contempler leurs bâtisses mornes ou clinquantes, fastueuses ou renfrognées ! Est-ce que je le reconnais, votre Paris aux immenses et froids alignements de cages à locataires remplaçant les cinq cents édifices que la religion, la charité, la richesse ou la puissance des pères avaient élevés, les milliers de maisons plus modestes ayant toutes leur physionomie propre ?… Est-ce que je reconnais ma petite ville dépouillée de la même façon de la parure que le travail des siècles lui avait arrangée ?

Autour de moi, au lieu de tout ce qui pouvait embellir et agrémenter la vie, la relever par la contemplation de toutes ces belles choses qui faisaient que l’œil et l’esprit négligeaient, n’apercevaient point les taches et les tares, je ne vois au contraire que la réunion, l’entassement, l’accumulation agressive de tout ce qui peut, en l’ordre moral comme en l’ordre matériel, contribuer à enlaidir, abaisser et attrister la vie ! Auriez-vous institué le culte du laid ? Où avez-vous pris, enfants dégénérés, ce goût de ce qui est bas, trivial, odieusement plat et banal ? Allez donc demander des leçons de bon goût, non pas à vos bâtisseurs de palais ou de cathédrales, mais aux simples croquants de village construisant une bicoque de notre temps ! Qu’est-ce qu’il y a donc à regarder maintenant chez vous ? Quelle pâture avez-vous laissée pour le regard de l’homme digne de posséder des yeux ? La seule nature ! La nature éternelle, et quand vous ne l’avez pas abîmée encore !

— Mais… mais… essaya de protester l’éminent historien, vous méconnaissez complètement, monsieur, le goût moderne !

M. de la Bénardière dédaigna d’entendre et même de regarder l’éminent historien, montrant ainsi qu’il le mettait sur le même pied que les productions du goût moderne.

— Ah ! oui, j’ai lu, poursuivit-il, je viens de la lire votre histoire, j’en sors de votre histoire depuis 89, un cauchemar ! Vous auriez pu faire l’économie de toutes vos révolutions, car tout ce qui était réellement modification nécessaire, progrès réclamé par l’expérience, nous l’avions en 88, ou nous allions l’avoir tranquillement, par la force des choses… La seule transformation du système fiscal installait par voie de conséquences les libertés utiles, et tout le ménage de la France se trouvait amélioré !… En 88, nous avions une aristocratie qui était un ornement, tout en restant, en ce vieux chêne qu’était les monarchies françaises, les grosses branches, soutenant partout la pousse des ramures… C’était une force comme dans le passé, et une parure, la nation en fleurs ! Et l’aristocratie ouverte, quoique vous en disiez, ouverte toujours à l’accession de tous, mais accession devant se justifier par de sérieuses raisons, mérites ou services ! Daignez prendre l’Almanach Royal et voyez si, dans les plus hautes fonctions des noms roturiers, des noms nouveaux ne s’intercalent pas fièrement entre les vieux noms des vieilles annales françaises ! Vous me feriez rire avec votre égalité si vous ne m’aviez fait pleurer ! Nous avons tout intérêt à ce qu’il y ait plusieurs étages dans la société, plusieurs rangs, – c’est la marge d’avancement si nécessaire pour l’émulation de tous. Évidemment, le plus grand nombre, la masse restera en bas, mais si ceux-là ne se distinguent par aucun mérite particulier, c’est, et ce sera toujours justice… Nous n’avions pas, nous, expulsé l’âme de nos corps, nous n’avions pas le cœur comme une éponge desséchée, vidé de tout idéal et désimprégné de tout sentiment religieux !… Par-dessus les plus hauts intérêts et les grandes choses purement humaines, nous apercevions encore des régions supérieures et l’immense mystère vers lesquels la pointe des clochers dardait nos cœurs ! Superstitions, dites-vous ? Mais j’admets même les superstitions, elles ont du bon, c’est le lierre parasite des religions, l’humble lierre qui s’accroche aux vieux édifices et qui ne leur fait pas tort, ajoutant au contraire à leur beauté. Tâchez donc de les retrouver, ces superstitions ! Mieux vaut l’exubérance de ces végétations que le dessèchement et le racornissement. Il ne peut pas, et bien heureusement, se trouver sur cette terre que des cerveaux d’encyclopédistes, il y a les bonnes et braves cervelles rustiques, fond solide de toute humanité !…

Votre liberté, nous avons vu comment vous la compreniez, elle est l’oppression, la violence, la tyrannie brutale et désordonnée menant fatalement à l’installation d’une tyrannie régulière ! Votre égalité impossible serait l’abaissement stupide et l’abêtissement sous le niveau malfaisant et le rouleau compresseur ! Votre liberté de 89 aboutit aux prisons de 93, où tous se trouvèrent égaux devant la guillotine, expression suprême et dernière de ce doux mot de fraternité, que l’on ne méconnut jamais autant que du jour où l’on en fit un tel étalage, oui, la fraternité des têtes aristocratiques ou plébéiennes dans le son du panier !…

— Au revoir, monsieur !

— Attendez un peu, vous aussi,… vous vouliez causer… Causons… Oui ! vous dis-je, dans le son du panier… les grands carnages et le son du canon…

— Mille pardons ! je suis pressé…

L’ex-collectiviste millionnaire et l’éminent historien avaient pris leurs chapeaux et tout doucement gagnaient la porte à reculons, mais ils se trouvaient saisis et pressés par le vieux et digne bourgeois qui, tenant l’un par le bouton et l’autre par le revers de sa redingote, et les bousculant quelque peu, continuait à écraser en leurs personnes, sous le torrent de son indignation véhémente, toutes les aberrations d’un siècle prétentieux et coupable.

CHAPITRE XIX

LE GRAND CONSEIL DE PRÉSERVATION DES ERREURS DU PASSÉ

M. Le Coq de la Bénardière fut quelque temps malade.

Il avait appris trop de choses en trop peu de jours, tout un cours d’histoire moderne poursuivi d’une seule traite, sa tête en éclatait ; il avait les unes sur les autres entassé surprises et colères, joies et fureurs, indignations et mélancolies. De plus, sa femme, qui avait vu, elle, tout l’immense drame, et comme toutes les mères, en avait surtout connu et subi toutes les douleurs, s’était décidée à parler. Son cœur saignant encore déborda et le bon bourgeois, père de famille heureuse en 88, sut en une heure, ce que la formidable tempête avait fait de cette famille en quelques années, jetant les uns en prison et aux échafauds, vouant les autres aux carnages sans fin de l’Empire, aux champs rouges des batailles, aux champs de neige et de boue, aux hôpitaux ravagés par le typhus et la pourriture chirurgicale…

Le jeune docteur Montarcy dut soigner le pauvre vieux blessé ! Dans les bureaux du journal En Arrière se réunissait un groupe de personnalités composé de gens de bonne volonté comme le vaillant écrivain Palluel, vétéran de la bonne cause, de penseurs jeunes ou vieux, jeunes c’est-à-dire armés par l’expérience d’une longue vie déroulée, ou vieux, c’est-à-dire nouvellement revenus avec la compréhension de l’époque à venir.

Le journal En Arrière, avec l’autorité acquise en sa déjà longue carrière, avait pu faire aboutir l’idée d’un Grand Conseil de Préservation des Erreurs du Passé. Ce conseil était universel, tous les états civilisés ayant adhéré au projet. Des sections dans chaque pays n’auraient à s’occuper exclusivement que de ce pays, mais des délégués se réuniraient tous les trimestres en Congrès international pour les questions intéressant l’ensemble des nations.

Au chevet de M. Le Coq de la Bénardière, les deux initiateurs du Conseil de Préservation, Palluel et Montarcy, débattaient les dernières questions relatives à la formation et au fonctionnement de ce conseil. Certes, des difficultés nombreuses et de tout ordre se pouvaient prévoir, et dans son œuvre de défense sociale, le comité aurait fort à faire, mais obstacles et difficultés devaient être surmontés, l’immensité des intérêts en cause le commandait.

Montarcy et Palluel revoyaient la liste des membres du Conseil et discutaient encore sur certains noms avant la définitive consécration officielle qu’un gouvernement de retour, c’est-à-dire averti – allait leur donner.

— D’abord et avant tout, pas d’hommes politiques ! disait Palluel.

— Entendu ! sous aucun prétexte, appuya Montarcy, aucun homme ayant touché d’une façon quelconque à la politique, et par conséquent ayant dans les veines le virus impitoyable et nocif, ne pourra faire partie de ce conseil, destiné surtout à atténuer, dans la mesure du possible, les effets souvent désastreux de la politique.

— C’est le principe !… D’âge en âge, le Conseil se recrutera seulement parmi les hommes qui, par leurs lumières ou leur caractère eussent dû influer légitimement sur la marche des événements et les destinées des peuples, et qui, la plupart du temps, ont été laissés ou jetés de côté, qui ont vécu sans seulement approcher le moins du monde du gouvernail…

— Très bien ! dit M. de la Bénardière.

— Améliorons les temps ! Travaillons courageusement à réparer, – dans la mesure du possible – les innombrables erreurs du passé ! Il est inadmissible que les générations, en marche de retour dans les mêmes ornières, remettent piteusement les pieds dans les mêmes flaques, le Conseil de préservation sera là pour mettre des lanternes aux mauvais tournants…

— Qui ne manqueront pas sur la route, dit M. de la Bénardière.

— Mais que l’on connaîtra, et dont il faudra se tirer mieux ou moins mal qu’autrefois.

— Comment ? Par quels moyens pratiques ?

— On les cherchera et l’on découvrira ! Il suffit, pour motiver nos espérances d’améliorations, que nous réunissions, pour chaque génération, un faisceau de bonnes volontés appuyées de la bonne volonté des gouvernements.

— Hum ! fit M. de la Bénardière, encore dans son accès de pessimisme aigu dont les raisons n’étaient que trop justifiées.

— L’Histoire, même incertaine, en mains, permettra au Conseil de Préservation d’agir efficacement sur les gouvernements... Le Conseil devra guider de toutes les façons possibles par les avertissements ou les actes, les bons gouvernements, rois, ministres, hommes d’État, les aider à extraire des bonnes situations, des heureuses périodes traversées, toute la somme de satisfactions qu’elles peuvent comporter pour les faire pleuvoir sur les peuples, – lesquels, hélas ! depuis qu’il y a des gouvernements et des peuples, n’ont guère été comblés sous ce rapport. – Et lorsque viendront les temps difficiles, les périodes de malheurs et de désolations, le Conseil de Préservation, constitué en permanence, cherchera les voies et moyens les plus efficaces pour se tirer, au meilleur compte possible, de ces périodes calamiteuses… Prévoir, lutter, améliorer ! C’est un rôle superbe que celui de ce comité opérant une sorte de révision, au jour le jour, de l’histoire du monde, en s’efforçant d’affaiblir le mal et de fortifier le bien, de favoriser l’action des bons et des utiles, et de neutraliser le plus que faire se peut celle des mauvais.

— Si l’on pouvait mettre la main sur les nuisibles dès qu’ils montreront le bout du nez, et les pendre haut et court, j’aurais quelque confiance, dit M. de la Bénardière.

— Mon cher monsieur, n’oublions pas que nous ne pouvons supprimer ce qui nous déplaît du passé, nous devons inéluctablement subir le retour des temps, nous pouvons seulement essayer d’adoucir et d’arranger les choses.

— Voici que s’avance le temps des perturbations, dit Palluel, le Conseil de Préservation n’a pas trop des quelques années qui nous restent pour aviser !… Brrr ! Quelle époque peut montrer une plus belle collection de nuisibles ? Il n’est que temps de s’occuper de leur retour prochain sur cette terre, qui reverra le grand bouleversement des nations secouées par un accès d’épilepsie politique à travers l’Europe… Ce que l’on sait de leurs péchés de vieillesse rendra les nuisibles, les mauvais, les néfastes, moins offensifs, j’espère. Nous allons revoir d’abord les vieux trembleurs de la Plaine qui, par lâcheté, répondaient oui, de leurs votes, leur pollice verso, à toutes les demandes de têtes, les ex-guillotineurs qui furent ensuite de si plats courtisans de l’Empire, ou de si excellents préfets fournisseurs de conscrits pour les hécatombes impériales… nous reverrons ensuite – plus tard, – ceux qui se sont entre-dévorés dans la lutte, les grands fauves, les terroristes qui manièrent si gaillardement le couperet de la guillotine.

Attendons-les de pied ferme, les bavards, les sabreurs, les hypocrites, les féroces, les coquins et les fous, et travaillons à leur amélioration…

— Comment agirez-vous sur eux ? Comment ? fit M. de la Bénardière levant les bras en l’air.

— Cher monsieur, dit Montarcy, vous arrivez à peine, vous ignorez encore combien le nouvel ordre des choses, la marche de la vie en arrière est favorable à l’amélioration de la race humaine ! Déjà, les penseurs et les observateurs ont pu constater de réels progrès. Non, l’homme n’est pas l’animal imperfectible et irréductible que l’on pensait, on commence à le reconnaître aujourd’hui !

Avoir à revenir sur la vie déjà vécue, marcher en arrière vers la jeunesse naïve et candide en oubliant les étapes douloureuses, en s’efforçant, par un intérêt bien entendu, d’esquiver les fautes et les chutes, cette chose énorme amène d’énormes conséquences ! Et l’on sent mieux aussi le lien des générations, leur solidarité entre elles et le cousinage, pour ne pas abuser encore du beau mot de fraternité si galvaudé, le cousinage de tous ! Tenez, un calcul bien simple. Chacun de nous possède deux grands-pères et deux grands-mères, cela fait huit pour la génération au-dessus et seize ensuite… À quatre générations par siècle, nous arrivons en deux cents ans à 512 grands-pères et grands-mères. C’est-à-dire que l’homme sans logis, le malheureux sans feux ni lieu et sans souliers, qui erre affamé par nos rues inhospitalières, aurait, s’il pouvait soudain se trouver transporté au temps de Louis XV, deux cent cinquante-six maisons paternelles… Pensez-y, vous, l’homme riche d’aujourd’hui, qui du haut de votre luxe regardez ce malheureux sans frémir de douleur, pensez qu’il pourrait vous rencontrer au foyer d’un aïeul commun !

— Et quant à tous ces farouches et sanglants revenants de la Révolution qui commencent à rentrer, les uns bourgeois sinistres oubliés dans des petites villes, remuant leurs terribles souvenirs au coin d’un feu de vieux rentiers, les autres gros seigneurs se carrant fastueusement en de vastes domaines ou dans de grasses prébendes, membres de la Chambre des Pairs, tripotaillant encore la politique, croyez-vous que la pensée de se retrouver un jour petits robins comme devant, simples procureurs de province ou nouvellistes besogneux, ne les portera pas à un peu plus de coulant et de douceur pendant la période dure, quand ils en seront à jouer les premiers rôles dans la grande tragédie ? Car enfin, après avoir repassé par tous ses grands jours, M. de Robespierre, à son grand dam, devra retourner plaider de petites affaires au barreau d’Arras ; le terrible Danton rentrera son tonnerre et plaidera au Châtelet : « Maître Danton, vous avez la parole, dira le président, inutile de nous foudroyer de votre éloquence, il ne s’agit maintenant que d’une petite broutille de procès, un boutiquier qui plaide pour un litige de cent écus !… » Barrère aussi plaidera et paperassera pour de minuscules intérêts, et Carrier, le bourreau de Nantes, retournera pressurer les plaideurs d’Aurillac, et Fouquier-Tinville, l’accusateur public, redeviendra procureur véreux au Châtelet, mangera l’argent de ses clients et se refera mouchard… Hébert, le Père Duchêne, devra se remettre à vendre des contremarques pour vivre ; l’affreux Marat rentrera dans sa place de médecin des écuries de S.A.R. Monseigneur le comte d’Artois, qui aura été Charles ; Collot d’Herbois, le proconsul-bourreau de Lyon, reparaîtra au théâtre comme acteur et comme auteur. On resifflera de lui la Journée de Louis XII, comédie héroïque en quatre actes, L’amant loup-garou, Rodrigue et Séraphine, etc., etc. On peut compter, je crois, que cette certitude d’avoir un jour à se retrouver de simples petits particuliers, portera ces messieurs à faire quelques réflexions !

— De même, fit observer Montarcy, pour le Grand Empereur, j’imagine que la perspective de se retrouver un jour tout uniquement lieutenant d’artillerie, ne sera pas sans le gêner quelque peu sur son trône impérial.

— Bien certainement ! Et quelles pensées cela lui inspirera-t-il ? Sa politique ne s’en ressentira-t-elle pas, et les peuples piétinés et sa chair à canon et ses soldats, vieux grognards ou pauvres petits diables de conscrits, n’y gagneront-ils pas quelque chose ?

— On verra bien !

— Dites : il faudra bien ! dit énergiquement Palluel, c’est dans les grandes crises que le Conseil de Préservation devra montrer toute sa finesse et son ingéniosité, déployer toutes les ressources sur lesquelles l’entente internationale des plus nobles intelligences permet de compter.

CHAPITRE XX

LE ROULEMENT DES GÉNÉRATIONS

Les années continuent à passer ou plutôt à repasser. Que de nouveaux changements encore en toutes choses, dans les mœurs et les idées comme dans les conditions matérielles de la vie ! Fiévreusement les Chambres continuent à abattre de la besogne, c’est-à-dire à défaire une quantité de lois qui ont cessé d’être nécessaires et indispensables et à refondre les vieilles, presque toujours à la grande satisfaction de tout le monde. Ce travail législatif surexcite bien moins le Parlement et les électeurs. Il y a toujours des discours, et même des discours à sensation, c’est d’ailleurs l’époque de la grande éloquence parlementaire.

Certainement, on peut constater parfois, dans l’opinion publique, des courants assez violents, mais peu à peu les violences s’effacent, les colères ou les aigreurs s’atténuent, tout se calme, l’éloquence parlementaire se fait de plus en plus pondérée, plus châtiée, plus dans les formes et la bonne tenue classiques. Son action est surtout soporifique, excepté sur les vrais amateurs du genre. Jamais on n’a autant et si confortablement dormi à la Chambre. Bien entendu, il y a toujours des luttes d’ambitions personnelles, des portefeuilles que l’on se dispute, toujours des ministres à renverser, des intérêts, des jalousies et des hypocrisies en conflit, des programmes à démentir, des promesses à ne pas tenir, des amis à trahir et des serments à violer, mais on y apporte beaucoup moins d’âpreté. Tout se fait ou se supporte plus facilement. On sait d’ailleurs maintenant, qu’à tous les ennuis qui surviennent, comme à toutes les maladies du corps, l’avenir apporte immanquablement le remède.

Hélas ! on doit s’attendre à une revanche terrible de l’éloquence parlementaire et à un énorme reflux de puissance malfaisante, cuisante et dévorante, pour les grandes journées des assemblées de la Révolution, qui marquent l’époque où le venin de la parole, surchauffé comme par des coulées de vitriol, donna en France, à ce qu’il semble du moins, son maximum de virulence et de nocivité.

En attendant, tout est au calme et à la joie de revivre. On connaissait jadis la joie de vivre ; qu’est-ce à côté de celle de revivre que l’on savoure maintenant ! Le beau et doux temps ! Il semble vraiment que les saisons soient plus belles et le soleil meilleur. Certainement Mars est maintenant moins froid et plus discret dans ses giboulées ; en Avril éclosent plus de fleurs dans la verdure fraîche. Printemps en fête à la ville comme aux champs, des marguerites émaillent en voie lactée toutes les prairies ; des robes claires et des pantalons blancs donnent de la gaieté aux rues et aux promenades. Pleuvait-il encore quelquefois et l’hiver apportait-il des neiges et des engelures ? Oui, encore, certainement, mais en se sentant marcher vers la jeunesse, le monde passait plus facilement sur ces petits ennuis passagers.

Et quelles modifications dans les idées ! Vraiment ce XIXe siècle, avec ses brusques orientations ou désorientations, ses changements si rapides en tout, mœurs ou politique, habitudes ou conditions de la vie, ce siècle convulsif, tout de passion et de folie, qui fit le tour de toutes les idées et dont le cœur finit par se pétrifier à peu près en un lamentable et grossier matérialisme, ce siècle marquait bien la fin d’un âge de l’humanité, d’une ère après laquelle, toutes espérances déçues, toutes illusions mortes, il n’y avait plus rien de mieux à faire qu’à revenir sur ses pas en recherchant les traces et les sillons des âges précédents.

À chaque génération qui reparaît correspond un changement d’idéal social. C’est le bon idéal pour tous successivement, celui que l’on entrevoyait aux jours de la première existence.

Que d’étonnants petits changements à constater dans le grand changement. On n’entend plus parler de féminisme ou de revendications féminines contre les indignes et séculaires spoliations masculines ; il n’est plus question de la célèbre Mme Y… ou de la farouche Mme Z… qui rêvaient que bouleversements de ces us antiques et surannés, abolition de monopoles masculins et accession de la femme à toutes les fonctions. Ces dames redevinrent des petites filles bien sages qui étudiaient le petit catéchisme et baptisaient leurs poupées ; leur maman ou grand-maman, actuellement, sont des personnes très pondérées, très calmes, de timides bourgeoises même, qui brodent des pantoufles à leurs maris, et dont l’esprit, quand il n’est pas occupé de leurs confitures, s’indigne pendant trois mois pour une petite infraction commise dans l’ordre des rangs de chaises et de prie-Dieu à la grand-messe, ou pour le chapeau légèrement extravagant d’une certaine évaporée qui fait beaucoup jaser d’elle en ville.

Bien entendu ces dames se seraient indignées encore plus fort, en faisant partager leur indignation à leurs maris, si elles avaient pu croire qu’à un certain moment, comme le bruit en courait, des femmes avaient osé prendre des façons masculines subversives de l’ordre naturel, un ton cavalier – suivant l’argot du temps, – je m’en fichiste, pendant que d’autre part les hommes, descendaient à leur tour d’un cran ou de quatre dans le mauvais ton, mettaient leurs pensées en accord avec le ton de leurs paroles et débitaient sans brocher, en pleins salons respectables, des plaisanteries ou des phrases qu’un sapeur de 1820 aurait à peine osé risquer à un autre sapeur dans un corps de garde. On disait aussi, ce qui paraît tout aussi difficile à croire, que des jeunes filles parlaient couramment un argot appris en pédalant librement à travers champs, ou rapporté par des frères, l’argot gamin de collège, ou celui vraiment excessif du régiment d’alors. Non, tous ces racontars d’une exagération évidente étaient impossibles à admettre.

En toute certitude, il vaut mieux que des parents grondeurs s’écrient parfois avec quelque impatience : « Cervelle de linotte ! Qu’il faut donc peu de chose pour occuper une pensée de jeune fille ! » plutôt que des gens avec une méfiance justifiée se disent : « Qu’y a-t-il derrière ces jolis yeux-là, et quelles pensées inquiétantes roulent dans cette tête ? »

C’est le sentiment général, et il n’est plus question de femmes énervées et déséquilibrées, la mode en est passée, on ne voit plus de ces malencontreux états d’âme, comme on disait dans le jargon fin XIXe siècle. Les dames et les demoiselles sont généralement douces, réservées et très romanesques, et restent romanesques quelquefois même assez tard. Après tout, mode pour mode, celle-ci est préférable.

CHAPITRE XXI

ENFIN LE PRINCIPE DE LA MACHINE À VAPEUR EST OUBLIÉ

Les chemins de fer sont tout à fait usés et oubliés, on ne tient plus du tout à brûler et flamber vertigineusement la vie. De moins en moins le public consentait à se risquer dans ces chars dangereux, avec lesquels, pour le bénéfice illusoire d’une vitesse inutilement exagérée, on devait braver des risques effroyables, blessures, écrasements, refroidissements et tous les genres de mort. L’une après l’autre, les lignes ont été abandonnées, l’agriculture reconquiert tous les jours les vastes terrains accaparés tant par les chemins de fer que par d’autres industries tombées.

Nos belles routes royales ont retrouvé leur gai mouvement, leur circulation de diligences, berlines, malles, chaises de poste, roulage, etc. M. Laforcade, que nous avons connu grand-père, est maître de postes à Auxerre, sur la route de Lyon et de l’Italie. Malgré la concurrence des coches d’eau, il y a tous les jours une diligence contenant dix personnes qui vont à Lyon en quatre jours l’été et cinq l’hiver.

Belle route, perpétuellement sillonnée de voitures et de voyageurs de toutes les catégories, dans le joyeux tintamarre des grelots, des trompettes, et des claquements de fouet des postillons. C’est un défilé perpétuel : guimbardes de négoce portant les gros ballots de marchandises, très nombreuses et venant de tous les pays, surtout au moment de la grande foire de Beaucaire, chaises de poste menant des seigneurs anglais en Italie, malles-postes, cavaliers, piétons, régiments changeant de garnison, paysans allant au franc-marché voisin, compagnons du Tour de France, le paquet de hardes à l’épaule, les rubans au chapeau.

Un petit blondin joue sur la route avec des frères et des sœurs, c’est Laforcade père qui vient à peine de mettre sa première culotte.

Que de changements dans la science, dans l’industrie, le commerce et le reste !

Enfin ! Enfin ! le principe de la machine à vapeur est sur le point d’être oublié ! Ce n’est déjà plus qu’une curiosité de laboratoire qu’on se montre entre savants…

C’est le dernier rôle du machinisme meurtrier et abrutissant, la fermeture des dernières grandes usines, la disparition des énormes agglomérations industrielles pompant la vie et dépeuplant les campagnes au profit des noires cités de labeur triste, et des usines géantes, dont les inconvénients sans nombre avaient fini par jeter l’épouvante dans tous les esprits non fermés à la réflexion. Oh ! ces féroces machines si longtemps triomphantes et dominantes, les voici donc à terre !

Seuls les économistes et les statisticiens, au cœur sec comme un chiffre, avaient pu les considérer sans frisson, et se féliciter même de leur rendement industriel et financier, sans se soucier de ce que pouvaient représenter de larmes, de misères, de maux sans nombre, les tonnes de produits manufacturés ou les masses d’or affluant aux caisses…

Trop longtemps le machinisme et le grand industrialisme broyèrent le petit travail libre et sain, écrasèrent toute la petite concurrence, amenèrent les immenses magasins-casernes, la centralisation industrielle et commerciale, c’est-à-dire la suppression des petites et moyennes situations indépendantes, la servitude de l’homme, esclave du monstre de fer et de flamme, de l’ouvrier devenu manœuvre, devenu outil !

En plus du mal matériel, c’était, avec l’immense usine, la promiscuité et ses périls, la famille entamée peu à peu sinon perdue…

C’était donc fini maintenant de tout cela ! La créature de fer et d’acier, œuvre de l’homme et devenue son féroce tyran, expirait dans le râle de ses fourneaux éteints et les grincements sinistres de ses membres rouillés. Ses derniers coups de sifflet stridents, ses derniers halètements de bielles et de pistons, donnaient l’impression d’une forteresse épuisée qui tire ses dernières gargousses. Les rouages de fer sont arrêtés et les monstres formidables si longtemps vainqueurs, durs suzerains dominant de leurs donjons flamboyants de vastes et noires régions, l’un après l’autre se sont écroulés, immenses cadavres de ferrailles rouillées, que peu à peu la poussière et l’herbe des champs vont transformer en collines étranges, tumulus de l’âge de fer aboli.

L’évolution accomplie, l’humanité délivrée aurait pu pousser un long soupir de soulagement si, entièrement revenue aux vieilles et saines idées, elle n’avait déjà tout oublié. À l’œuvre usinée, au travail de la machine, on préfère beaucoup l’œuvre plus souple de la main et les antiques façons.

Ainsi tombe ou s’évanouit tout ce que le XIXe siècle appelait son œuvre, tout ce qu’il proclamait orgueilleusement ses conquêtes dans l’ordre scientifique comme dans l’ordre politique et dans l’ordre social. Toutes ces prétendues conquêtes, nous les voyons rejetées l’une après l’autre, au nom du vrai progrès, lequel doit avoir pour but, avant tout, le vrai bonheur de l’homme et le réel embellissement de la vie, bonne et simple vérité trop longtemps méconnue ou perdue de vue.

Et par la suite de ce retour aux bonnes et simples idées, on peut prévoir pour bientôt, – après une étape et un passage certainement difficiles – le rétablissement des corporations, les traditions retrouvées avec leur antique puissance, – les vieilles habitudes abandonnées, pendant un laps plus douloureux que réellement long, renaissant d’elles-mêmes et régissant la vie comme autrefois. C’est-à-dire les corporations ouvertes et organisées, tant pour les avantages et les progrès du métier que pour la bonne réglementation, l’apprentissage, la protection, la prévoyance et le secours pour la maladie et la vieillesse.

Les petites villes, qui se vidaient au profit de Paris congestionné, ou des quelques grands centres industriels, sentent aujourd’hui le sang leur revenir et commencent à revivre de leur vie propre, les campagnes désertées se repeuplent, et l’agriculture, notre bonne vieille mère nourrice, retrouve ses bras.

On n’entend plus parler de la lutte âpre et féroce pour la vie, du struggle for life, dont l’idée attristait dès la jeunesse et ravageait d’avance toutes les âmes vers la fin de l’ère ancienne. La lutte existe toujours, naturellement ; la vie peut-elle se concevoir sans lutte, ne voit-on pas le combat pour l’existence jusque chez les mollusques cramponnés à une pointe de roche ?

Mais on n’en parle pas toujours, on n’en a pas continuellement l’idée obsédante et attristante à l’esprit. De plus, grâce au mode nouveau de la vie, la plupart des soucis qu’elle apportait avec elle, la vie ne les emporte-t-elle pas, dans sa marche actuelle si heureuse et si nouvelle vers la jeunesse et le matin !

Nous avons dit que M. Laforcade, grand-père, de retour à l’activité de la vie, était redevenu maître de postes. Nos amis, le fameux docteur Montarcy et l’illustre académicien Palluel, sont bien jeunes aujourd’hui. L’un commence à étudier son b, a, ba avec un magister dans sa petite ville natale, dans un coin tranquille de la Saintonge. L’autre joue à la toupie ou court les bois avec d’autres polissons vigoureux et réjouis, pendant que son père, petit médecin de campagne, galope sur les routes à dix lieues à la ronde de son village.

Messire Houquetot de Mont-Héricourt, marquis de Chastelandry, que nous avons laissé, il nous semble, à l’hôtel de la dette de Clichy, en est sorti depuis longtemps. Redevenu lieutenant de la Compagnie de mousquetaires de S.M. Louis XVIII, il éblouit de son luxe les salons du noble faubourg comme ceux de la Chaussée-d’Antin et remplit la chronique parisienne de mille aventures et de mille folies…

CHAPITRE XII

DERNIÈRES NOUVELLES

Quant aux autres personnages du récit, tous, depuis longtemps, sont remplacés par leurs pères ou leurs grands-pères. Écoutez, bientôt va retentir le dernier coup de canon de Waterloo ouvrant la période difficile… Le passé est en marche…

Ainsi va le monde. Derrière chaque époque, une autre reparaît ; derrière chaque génération, une autre marque le pas et fait son entrée quand son heure sonne, ou plutôt re-sonne, à l’Horloge des siècles, que le grand Horloger vient de remonter en la réglant d’une façon si différente de celle d’autrefois. Repassez sur le monde, siècles déjà vécus !


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a été édité par la

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https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2017.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Albert Robida, L’Horloge des siècles, Paris, Grama Le Passé du Futur, s. d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Mouvement d’Horloge, a été prise par Vassili le 06.03.2007.

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