Lucien Reymond

LES COLONS DE LA VALLÉE DE JOUX

1833

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PRÉFACE. 4

CHAPITRE PREMIER.  Les prétendants. 6

CHAPITRE II.  L’entretien. 13

CHAPITRE III.  Le récit. 19

CHAPITRE IV.  La Saint-Barthélemy. 34

CHAPITRE V  La fuite. 42

CHAPITRE VI.  Le duc d’Épernon. 49

CHAPITRE VII.  La grotte au renard. 54

CHAPITRE VIII.  Le voyage. 60

CHAPITRE IX.  L’enlèvement. 65

CHAPITRE X.  La poursuite. 69

CHAPITRE XI.  Une rencontre inattendue. 74

CHAPITRE XII.  Les causeries au presbytère. 79

CHAPITRE XIII.  L’histoire du curé. 88

CHAPITRE XIV.  Le loup-garou. 94

CHAPITRE XV.  La bergère. 100

CHAPITRE XVI.  La vallée du lac de Joux au XIVe siècle. 104

CHAPITRE XVII.  La grange de Guillaume Aubert. 108

CHAPITRE XVII.  Après le souper. 117

CHAPITRE XIX.  Le lendemain. 122

CHAPITRE XX.  Le blessé. 129

CHAPITRE XXI.  Le lieu de dom Poncet. 135

CHAPITRE XXII  La reconnaissance. 141

CHAPITRE XXIII.  Conclusion. 146

ESSAIS POÉTIQUES. 151

LA NAÏADE DU LAC DE JOUX.. 151

LES FORÊTS DU JURA. 155

Ce livre numérique. 160

 

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux :

Ces deux divinités n’accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille.

La Fontaine.

PRÉFACE.

L’accueil bienveillant fait à la petite notice publiée l’année dernière sur la vallée du Lac-de-Joux, a fait voir à son auteur que le public n’est pas indifférent à l’histoire de nos montagnes ; qu’il aime, au contraire, à se reporter aux temps anciens, à étudier la vie de nos rustiques ancêtres et à s’initier toujours davantage à leurs mœurs et à leurs habitudes. Il est agréable de vivre quelquefois par la pensée dans ce bon vieux temps, époque qu’à certains égards nous avons raison de ne pas regretter, mais que nous couvrons trop facilement de ridicule. Nous en regardons d’un air prévenu le côté fâcheux, sans prendre la peine d’examiner ce qu’il avait de bon et ce que nous pourrions y puiser d’enseignements utiles et profitables. L’étude du passé est l’apprentissage de l’avenir. La conduite de nos devanciers est pour nous une voie d’où l’on peut dévier sans doute, mais de laquelle nous ne pouvons nous éloigner beaucoup sans courir le risque de nous fourvoyer.

Cette étude nous fera reconnaître que si nous avons devancé de beaucoup nos braves aïeux dans la voie du progrès, c’est grâce encore à eux ; moins heureux que nous, ils ont dû planter les premiers jalons civilisateurs dans une contrée qui paraissait destinée à être à jamais déserte et inculte. Ils ont eu le mérite de l’invention ; nous avons celui du perfectionnement.

Développer chez nos jeunes gens l’amour du lieu natal, c’est travailler à en faire des citoyens dévoués à leur pays. Car qu’est-ce que l’amour de la patrie ? C’est l’amour du sol qui nous a vus naître. L’attachement à la famille et au foyer domestique est le centre d’où rayonne l’affection pour son village, pour sa commune et pour sa patrie tout entière. Otez à un citoyen le souvenir et l’amour du toit paternel : que lui restera-t-il en fait de vertus civiques ? Rien. Celui qui oublie son hameau est bien près d’avoir renié sa patrie. L’homme qui méprise l’asile rustique et champêtre où la première fois il a ouvert les yeux à la lumière, qui n’aime pas même du sein de l’opulence, où les circonstances l’ont placé, venir se reposer à l’ombre des sapins qui ont ombragé son berceau, n’a aucun sentiment d’attachement pour son pays. C’est un fils ingrat qui renie sa mère.

Le lecteur me demandera peut-être si les personnages, acteurs dans ce petit récit, sont fictifs ou réels, et si les faits racontés sont vrais. À cela je répondrai que je suis resté dans les limites strictes de l’histoire quant à l’ensemble ; seulement pour les détails j’ai réuni diverses circonstances et des événements arrivés à plusieurs individus. Mais que l’on ne croie pas de ma part à aucune exagération : si nos braves ancêtres avaient écrit leurs aventures, on lirait des choses bien plus extraordinaires. Pauvres fugitifs, refoulés au milieu de ces forêts par la persécution, l’exil et la misère, ils auraient eu bien d’autres tribulations à nous raconter. Ils auraient eu bien à faire à nous apprendre tout ce que la fondation de notre prospérité actuelle leur a coûté de souffrances et de peines. Marchons sur leurs traces, plaignons leurs maux et bénissons leur mémoire.

Le Solliat, 15 novembre 1865.

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Dans cette nouvelle édition, j’ai relégué dans un appendice la majeure partie des détails historiques sur l’origine des divers hameaux de la Vallée de Joux, détails qui ne doivent guère présenter d’intérêt qu’à ses habitants.

Le Solliat, 31 mars 1867.

CHAPITRE PREMIER.

Les prétendants.

En l’année 1572, à environ trois lieues de Paris, à proximité de la route de Longjumeau, existait une petite maison isolée, de rustique apparence ; on l’appelait la Ferme aux oies ; un grand dogue, répondant au nom de Fifi, en gardait les abords. Au premier coup d’œil, on reconnaissait une habitation essentiellement champêtre, mais le visiteur admis à pénétrer dans l’intérieur pouvait facilement voir, aux petits détails de la tenue et de l’ameublement, que les habitants, quoique simples, avaient apporté dans cette demeure solitaire quelques-unes des habitudes urbaines et les restes d’une ancienne opulence.

C’est là qu’habitait un vieux gentilhomme huguenot, M. de Richardon, avec sa fille Mathilde ; il était originaire du Languedoc, avait été jadis riche et considéré ; ayant embrassé la Réforme, il avait joué un rôle actif dans toutes les luttes que les religionnaires eurent à supporter pour défendre leur foi ; il s’était vaillamment servi de son épée sur les champs de bataille ; mais les persécutions continuelles dont il fut l’objet avaient affaibli sa santé et anéanti presque entièrement sa fortune. Dégoûté des intrigues et des luttes, blessé à la bataille de Moncontour, il était venu se réfugier dans cette demeure, seul débris de son ancienne prospérité. Là, il vivait depuis quelques années dans la solitude, en consacrant ses loisirs à l’éducation de sa fille.

On était au milieu du mois d’août ; à une journée d’une chaleur intense succédait une soirée délicieuse par sa fraîcheur ; dans un petit jardin attenant à la maison, où l’on voyait, mélangées aux plantes potagères, les fleurs les plus suaves et les plus variées, les lys, les roses, les anémones, se trouvait un petit pavillon entouré d’arbrisseaux ; une allée proprement sablée et bordée de jasmin y conduisait. C’est là que la jeune de Richardon venait mélancoliquement respirer l’air du soir.

Mathilde avait environ vingt ans ; elle était belle, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne ; ses cheveux noirs et ses sourcils arqués donnaient à son beau visage un air grave et énergique. Elle était simplement vêtue, quoiqu’avec goût ; toute sa personne était réservée sans affectation. Quelques nuages de tristesse semblaient passer par moments sur son visage, sans en altérer cependant la sérénité. Ayant perdu sa mère de bonne heure et élevée dans la solitude, elle avait peu vu le monde ; mais, instruite par l’adversité et par les soins assidus de son père, elle possédait une instruction beaucoup plus étendue que celle des personnes de son sexe à cette époque reculée.

Au moment où commence ce récit, elle était nonchalamment assise, et d’une main distraite faisait tomber une à une les pétales d’une tulipe, tandis que ses yeux parcouraient une page du saint Évangile. Tout à coup un bruit lointain et encore vague lui fit lever la tête et prêter l’oreille ; peu d’instants après, le galop rapide de deux chevaux se fit distinctement entendre du côté de Paris. Bientôt un cavalier, suivi d’un écuyer, mit pied à terre devant la maison ; il remit son cheval à son laquais, entra dans le jardin et s’avança vers le pavillon. Le nouveau venu était jeune, grand et bien fait ; sa tournure fière et élégante, sa démarche aisée, son air superbe, un peu hautain et dédaigneux, annonçaient un homme appartenant à la haute société, habitué aux grandeurs et au faste de la cour. Par-dessus son riche costume de courtisan, il portait une longue épée à la manière des gentilshommes de cette époque chevaleresque.

Mathilde cacha machinalement sa Bible sous un ouvrage de broderie ; quoique cette visite ne parût pas inattendue, la jeune fille sembla éprouver une vive contrainte et un chagrin difficile à dissimuler ; mais elle était douée de trop de tact et de finesse pour laisser voir son désappointement ; aussi reçut-elle le visiteur d’un air calme et réservé.

— Bonsoir, mademoiselle de Richardon, dit ce dernier en faisant une gracieuse révérence.

— Bonsoir, monsieur le duc, répondit-elle en s’inclinant à son tour, je ne comptais pas en ce moment sur l’honneur de votre visite.

— Et pourquoi pas, belle Mathilde, reprit le duc en lui prenant la main et s’asseyant à côté d’elle. Le sentiment que vous m’inspirez est de ceux auxquels on ne renonce pas facilement, et, en eût-on le pouvoir, pourquoi, après tout, résister au penchant le plus doux et le plus noble que la Providence ait mis dans le cœur de l’homme pour son bonheur. Vous le savez, Mathilde, je vous aime avec toute la passion et toute la force d’une âme jeune et ardente, capable de tout surmonter pour vous posséder et vous rendre heureuse ; et pourtant vous ne répondez à mes intentions pures et honnêtes que par une froideur désespérante.

Mathilde, légèrement troublée, répondit :

— Je vous l’ai dit, monsieur, vos prétentions ne manquent pas d’être flatteuses pour moi, à certains égards ; je suis sensible à vos témoignages d’attachement, mais jamais je n’en abuserai pour tromper un homme de votre qualité et chercher à conquérir une position qui n’est pas faite pour moi. Vous devez le comprendre, au point où en sont les partis en France, après les guerres sanglantes que mes coreligionnaires ont soutenu contre les catholiques, la fille d’un pauvre huguenot ruiné et persécuté ne peut devenir la femme d’un de ces ennemis implacables de leur foi ; le riche et puissant duc d’Épernon ne peut s’allier à une obscure famille de ces hérétiques, voués à la haine sans bornes de la cour.

— Et pourquoi pas ? placé comme je le suis, jouissant d’une grande influence au Louvre, lié intimement avec les ducs d’Anjou et d’Alençon, je puis surmonter tous les obstacles, rendre à votre père une position brillante, et en vous faisant duchesse d’Épernon, vous placer au faîte de la considération et de l’honneur.

— Merci de vos offres généreuses, mais lors même que je n’aurais aucun scrupule à les accepter, je ne le pourrais pas dans ce moment ; mon père ne voudrait pour rien au monde trahir ses convictions et dans un but d’intérêt matériel s’allier à ses persécuteurs, aux ennemis de notre foi ; et moi, son unique enfant, le seul lien qui l’attache à la vie, je ne hasarderai jamais une démarche qui puisse l’affliger.

— Vous vous méprenez, Mathilde, sur le compte de ceux que vous appelez vos ennemis ; si la Réforme a provoqué des persécutions, pourquoi en imputer la cause à ceux qui ont conservé la religion de leurs pères, plutôt qu’à ceux qui se sont mis en rébellion contre l’ordre social établi. Mais pourquoi soulever entre nous des questions religieuses, et pourquoi d’une différence de croyance faire un obstacle insurmontable à notre union. Je viens vous faire des offres tout à fait sincères et dignes d’un gentilhomme ; vous faites erreur sur mes intentions et êtes injuste à mon égard, en écartant toutes mes propositions.

Le duc garda quelques minutes le silence, après quoi il reprit avec tous les signes visibles d’une colère mal contenue.

— Et du reste, qu’est-ce que ces nouvelles pratiques religieuses ? N’est-il pas ridicule de vouloir, par vaine ostentation, soutenir des idées erronées, passer son existence en révolte permanente contre Rome et contre l’État, contre ses chefs temporels et spirituels, et renoncer à tous les avantages qu’offrent la société, la richesse, la noblesse et la beauté.

Découvrant la Bible que la jeune fille avait mal cachée sous sa broderie, il continua :

— Voyez, par exemple, n’est-il pas déplorable de voir une jeune personne de votre mérite, douée de brillantes qualités, consacrer sa jeunesse et son temps à lire ce livre défendu et dangereux, compréhensible seulement pour les gens d’église ; de la voir, pour quelques fanatiques croyances, renoncer à la plus belle position qu’une femme puisse ambitionner ? D’ailleurs, mademoiselle, vos coreligionnaires ont fait trêve de luttes, leurs principaux chefs sont actuellement à la cour ; on s’attend à les voir rentrer successivement dans le giron de l’église romaine, la seule vraie, la seule compatible avec le bien de la France et la stabilité de l’État ; ainsi, Mathilde, rien ne s’oppose, si vous le voulez, à ce que vous deveniez la femme de l’heureux d’Épernon, c’est-à-dire riche, opulente, admirée, enviée, et surtout vivement aimée.

— Ce n’est pas, répondit la jeune fille, à une personne de mon âge et de mon sexe à raisonner sur la politique et sur la religion ; instruite et élevée dans la Réforme, je ne manquerai pas aux devoirs qu’elle m’impose. Les huguenots ont été assez malheureux pour pouvoir vivre en paix aujourd’hui ; mais la tolérance n’en est pas encore venue au point où je puisse sans réflexion me donner à vous. Pour le moment je me dois à mon père que je n’abandonnerai pas, et je ne puis, je vous le répète, être favorable à vos vœux.

Pendant cet entretien, le duc avait été en proie aux sentiments les plus divers : la colère, l’orgueil, l’amour se peignaient alternativement sur sa belle figure. Il éprouvait une secrète admiration pour l’abnégation, l’amour filial et ce qu’il appelait la sauvage vertu de son interlocutrice. Il s’irritait de la résistance opiniâtre qu’il rencontrait à l’exécution de ses desseins. Lui, le favori des dames, le courtisan aimable et aimé de la cour de Charles IX, était impuissant à conquérir le cœur de la fille de Richardon. Mais la passion qu’il éprouvait pour Mathilde était assez puissante pour arrêter chez lui l’élan de son caractère, naturellement pétulant, et pour le forcer d’agir avec prudence, afin de mieux assurer la réussite de son entreprise.

Néanmoins, aux dernières paroles prononcées par la jeune fille, il se leva brusquement ; l’inflexible volonté de celle qu’il aimait surpassait toutes ses prévisions ; après s’être promené quelques instants en proie à une vive agitation, il revint vers elle et lui dit avec vivacité :

— C’est que vous ne m’aimez pas ; vous me préférez, je le sais, votre cousin, ce petit écrivain d’Orléans.

La rougeur monta au front de Mathilde ; le duc continua :

— C’est égal, je ne me tiens pas encore pour battu : le duc d’Épernon ne s’effraie pas de rompre une lance avec un rival tel que Henri Grudimaut. J’espère que vous réfléchirez et serez assez sage pour accepter mes propositions ; s’il devait en être autrement, un avenir peu éloigné pourrait vous procurer à tous des déceptions d’autant plus amères que vous aurez le sentiment de vous les être attirées vous-mêmes.

La jeune fille baissa les yeux sous le poids d’une vague terreur ; et ce ne fut qu’avec un violent effort qu’elle répondit :

— Je sais, monsieur, que nos ennemis sont assez puissants pour nous accabler, mais quelles que soient les épreuves qui me sont encore réservées, j’aurai la conscience d’avoir rempli mon devoir et de m’être convenablement et honnêtement comportée envers vous.

Le duc avait cédé à un mouvement d’emportement ; il craignit d’être allé trop loin et ajouta pour réparer le mauvais effet de ses paroles :

— Quoi qu’il arrive, chère Mathilde, croyez bien que vous trouverez en moi un protecteur et un amant dévoué jusqu’à la mort. Il ajouta quelques compliments bien tournés, puis salua, remonta à cheval et partit.

Mathilde resta assise, en proie à une profonde émotion ; l’effort continu qu’elle avait dû faire pendant tout cet entretien l’avait épuisée ; elle suivit des yeux le duc, dont le départ déchargeait son cœur d’un lourd fardeau ; dès que le trot des chevaux se fut perdu dans le lointain, elle cacha sa figure dans ses mains et pleura amèrement.

Un quart d’heure s’était écoulé, lorsqu’elle fut tirée de sa rêverie par l’apparition, à la porte du jardin, d’un second personnage ; elle effaça rapidement toutes les traces de son chagrin et salua le nouveau venu d’un air familier, en lui disant :

— Ah ! c’est vous, mon cousin, je suis contente de vous voir.

Ce dernier, dont le nom a déjà été prononcé, était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, de taille moyenne et de bonne mine ; sa mise était simple et son air doux et tranquille.

Il embrassa la jeune fille et lui dit :

— Le duc a été ici ?

— Oui, il y a à peine vingt minutes qu’il est parti.

— Je l’ai rencontré sur la grande route ; l’ayant reconnu de loin, je me suis jeté de côté et blotti derrière une haie, pour ne pas être vu ; en passant près de moi il causait vivement à son écuyer ; les noms de huguenots, de Richardon, de Grudimaut, prononcés d’une voix menaçante, sont parvenus jusqu’à mes oreilles. J’ai lieu de croire que, craignant d’échouer dans ses démarches auprès de vous, il projette contre nous quelques moyens violents.

La jeune fille lui raconta alors en détail l’entretien qu’elle venait d’avoir. Il partagea secrètement les vagues inquiétudes de sa cousine, mais s’efforça de la rassurer et de relever son courage. Les deux jeunes gens échangèrent encore quelques paroles ; après quoi Mathilde ajouta :

— Il se fait déjà tard, rentrons auprès de mon père : il a témoigné le désir de vous voir et attend impatiemment votre arrivée.

CHAPITRE II.

L’entretien.

Les deux jeunes gens entrèrent dans une grande pièce du rez-de-chaussée, assez bien meublée, avec des fenêtres donnant sur le jardin ; le père Richardon était assis auprès de la cheminée. C’était un homme d’environ cinquante-deux ans, de grande taille, à l’air grave et réfléchi ; ses cheveux étaient complètement blancs ; quoique son extérieur portât les marques d’une vieillesse précoce, il avait conservé la vigueur physique et morale de la jeunesse. À côté de lui était un homme d’environ soixante ans, de modeste apparence, court, trapu, aux larges épaules, à la chevelure crépue et grisonnante. Son nom était Isaac ; ancien serviteur de la maison, Richardon l’avait conservé plutôt comme un ami que comme un domestique.

Tous deux saluèrent Henri affectueusement et le reçurent avec toutes les marques d’une joie sincère et d’un profond attachement. Ils le firent asseoir et une conversation familière ne tarda pas à s’établir, tandis que Mathilde, sur un signe de son père, plaçait quelques mets devant son cousin.

Quand Isaac se fut retiré et que le jeune homme eut fini son repas, Richardon lui demanda :

— Quelles nouvelles nous apportes-tu de nos frères d’Orléans ?

— Ils sont tranquilles ; la paix paraît se consolider, et une aurore plus heureuse se lever enfin pour la France.

Le vieillard secoua la tête d’un air de doute ; Henri continua :

— Le roi a fait ces jours derniers de grandes et brillantes fêtes, à propos du mariage de sa sœur avec Henri de Navarre ; il a voulu pour cette circonstance cimenter la paix et faire trêve de guerres civiles. Longtemps nos coreligionnaires ont douté de la sincérité de la réconciliation, mais les promesses réitérées du jeune roi les ont déterminés à poser les armes ; toute la noblesse protestante est venue à Paris pour cette solennelle cérémonie ; les Guise sont éloignés de la cour, nos chefs par contre y ont été bien reçus. Coligny lui-même a eu de fréquentes audiences du roi, qui a accueilli amicalement et en grande pompe l’illustre vieillard. On s’attend enfin à ce qu’un peu de calme va succéder à nos longs orages.

Richardon répondit après quelques minutes de réflexion :

— Je sais tout cela ; comme tout le monde, je me suis réjoui du mariage de Marguerite de France avec le jeune prince royal de Navarre[1] ; mais toutes ces belles perspectives qu’on fait miroiter à nos yeux sont loin de me tranquilliser. Ce calme apparent pourrait bien n’être qu’un piège trompeur, combiné pour assurer d’autant mieux notre perte que nous serons désarmés et livrés sans défense.

— J’avoue, dit Henri, que vos craintes ne sont pas sans fondement ; mais pourtant, les avances faites par le roi, trop jeune encore pour être dépourvu de toute franchise, les concessions accordées, le traité de paix, etc. permettent de croire à la sincérité de la cour. Pourquoi du reste désespérer de voir nos souverains revenir de leur système de persécution ; de voir Charles IX reconnaître que son intérêt et le bien de la France lui font un devoir de proclamer la tolérance ? Les catholiques sont aussi las que nous de guerres et de luttes ; ils comprennent enfin que ces huguenots, tant haïs et tant méprisés, peuvent être battus sur les champs de bataille, et traînés dans les prisons, qu’ils peuvent expirer dans les bagnes et sur les bûchers, mais qu’ils ne seront jamais vaincus. Il est dans l’essence de notre sainte religion de grandir dans l’adversité et de se fortifier par les revers. Après les journées malheureuses de Jarnac et de Moncontour, les catholiques pouvaient se croire définitivement vainqueurs de notre doctrine ; néanmoins, sous l’habile conduite de Coligny, et plus encore par la volonté de Dieu, qui ne nous avait châtiés que pour mieux nous instruire, nous nous sommes relevés, plus grands et plus forts qu’avant nos désastres. C’est pourquoi si cette fois encore notre attente est trompée et que nous soyons victimes de notre bonne foi, il n’y aura rien de compromis ; nous pourrons tirer de nouveau l’épée et rentrer en lice contre nos adversaires, avec d’autant plus d’avantages que nous n’aurons rien négligé pour épargner le sang et faire cesser les horreurs de la guerre civile.

— Ton raisonnement est juste à certains égards, dit Richardon, mais si je ne puis avoir la même sécurité pour l’avenir, c’est que j’ai assez vécu pour apprendre ce que valent les caresses de nos adversaires, et connaître tous les ressorts de leur politique. Le roi peut être sincère, mais le clergé, par son influence toute-puissante, l’empêchera de tenir ses promesses. Le traité de Saint-Germain a été violé plusieurs fois. La dispense nécessaire pour le mariage de la princesse a été refusée par le pape ; on en a simulé une au palais pour ne pas retarder la cérémonie et laisser les protestants dans leurs illusions. L’autorité tyrannique de la cour du Vatican, la haine implacable qu’elle a vouée à la Réforme ne peuvent être assouvies que par l’extermination de tous nos frères. C’est ce qu’elle pousse Philippe d’Espagne à faire en Flandre ; c’est aussi ce qu’elle cherche à exécuter en France. Craignez aussi, mes enfants, craignez la politique astucieuse et perfide de Catherine ; elle a corrompu son fils, le roi Charles ; elle a fomenté et fomente continuellement la guerre civile, en soutenant adroitement tantôt les catholiques et tantôt les huguenots, tantôt Coligny et tantôt les Guise, pour les perdre tous et diriger les affaires à leur place. L’éloignement momentané des Guise de la cour ne prouve rien, leur disgrâce fût-elle même réelle et complète. Pour qui connaît leur esprit ambitieux et remuant, il est impossible de croire qu’ils se tiendront en dehors de la scène politique. Ils sont tout-puissants par leurs richesses et par leurs nombreux partisans ; ils braveront le roi lui-même. Non, mes amis, l’avenir n’est pas si beau qu’on pourrait le croire ; je désire me tromper, mais je crains beaucoup que le calme actuel ne soit perfide et le prélude de nouveaux malheurs.

J’ai recueilli, ces jours derniers, divers renseignements de quelques-uns de mes anciens amis ; tout confirme mes soupçons : une haine sourde et profonde gronde plus violemment que jamais dans les cœurs ; la reine mère médite avec les chefs catholiques la ruine des réformés ; des conférences mystérieuses sont tenues dans ce but à Saint-Cloud sous la direction du duc d’Anjou. En un mot, nous devons être sur nos gardes et prêts à tous les événements.

Henri ne répondit pas ; il éprouvait malgré lui, ainsi que Mathilde, une vague inquiétude.

Après une courte pause, le vieillard continua :

— S’il ne s’agissait que de moi, l’avenir me préoccuperait bien moins ; ma seule ambition serait de mourir sur un champ de bataille pour la défense de mes amis malheureux et le triomphe de notre religion. Si je suis sorti de la réserve habituelle que je me suis imposée, c’est pour vous ; c’est afin de chercher à vous éviter une carrière aussi orageuse que la mienne et de mettre ma chère enfant à l’abri des tempêtes de l’époque malheureuse que nous traversons. C’est dans ce but que je t’ai écrit de venir.

Les jeunes gens écoutaient ces paroles dans un respectueux silence ; ils pressentaient vaguement que des communications importantes allaient leur être faites et que leur existence à tous deux allait entrer dans une nouvelle phase.

Richardon reprit :

— Tu le sais, Henri, je t’ai servi de père et j’ai eu pour toi, pauvre orphelin, autant que je l’ai pu, des soins aussi tendres que pour mes propres enfants.

Henri surpris et ému se jeta dans les bras du vieillard en disant :

— Je le sais, mon père, aussi veuillez croire que le souvenir en est si profondément gravé chez moi qu’il ne s’en effacera jamais et que ma reconnaissance ne s’éteindra qu’avec ma vie.

Le vieillard touché répondit :

— Je n’ai jamais douté de ton bon cœur et de l’honnêteté de tes intentions. Si aujourd’hui j’évoque le passé, ce n’est pas pour provoquer des remerciements de ta part ; mais il est nécessaire, pour que tu comprennes ce que j’ai à te communiquer, que je retrace d’une manière rapide les événements qui se sont passés. Jusqu’à présent, appelé par les circonstances à vivre éloigné de nous, tu n’as connu qu’imparfaitement un grand nombre de détails relatifs à ta famille ; d’abord tu as cru que ton père était mort depuis nombre d’années ; or le moment est venu de te dire qu’il est encore vivant.

— Comment ! mon père, qui est-ce, où est-il ? s’écria Henri bouleversé par la surprise.

Richardon continua :

— J’avais lieu de croire ton père mort ; mais aujourd’hui je sais qu’il vit dans une vallée reculée du Jura. Maintenant que je t’ai dit cela, veuille me prêter un moment d’attention. J’abuserai peut-être de votre patience, mes chers enfants, en vous parlant de faits que vous connaissez déjà en grande partie ; mais avec le plaisir que j’éprouve à vous initier le plus possible aux tribulations de ma vie passée, je tiens beaucoup à ce que Henri soit instruit de certains détails qu’il n’a pu apprendre encore que d’une manière incomplète.

CHAPITRE III.

Le récit.

Enfants de deux sœurs, nous fûmes de plus, ton père et moi, liés d’une amitié profonde dès la plus tendre enfance. Nos deux familles habitaient Toulouse ; notre jeunesse s’est passée tranquille sous le beau ciel du Languedoc ; notre éducation fut assez soignée ; sans être très riches, nous étions dans l’aisance ; notre seule occupation était la direction de nos terres et la gestion de nos biens ; nous arrivâmes ainsi à vingt-cinq ans ; jusqu’à ce moment la vie avait été pour nous facile et heureuse ; nos jours avaient coulé comme un limpide ruisseau au travers des prairies émaillées de fleurs.

À cette époque, la Réforme commença son œuvre régénératrice. La grande voix de Luther depuis longtemps déjà remuait l’Allemagne et ébranlait l’Europe. Des réformateurs zélés parcouraient les campagnes et convertissaient un nombre considérable de personnes à la nouvelle doctrine.

L’ardeur, le zèle et la persévérance de ces prédicateurs, qui surmontaient des fatigues et des dangers sans nombre, la nouveauté de la croyance qu’ils prêchaient, la simplicité et l’austérité de leurs mœurs, la beauté de leur morale exaltaient les imaginations ardentes du midi. Leur tâche fut d’autant plus facile, que le honteux trafic des indulgences et les nombreux abus du clergé romain avaient fortement ébranlé chez les masses le respect et la foi pour l’antique église gallicane.

En vain le pape fulmina des bulles d’excommunication et fit gronder ses foudres ; en vain les persécutions les plus violentes furent exercées contre les nouveaux réformés. Du milieu des supplices et des bûchers, de généreuses victimes chantaient les louanges du vrai Dieu et prêchaient encore la bonne nouvelle à la foule étonnée.

Ces exécutions sanglantes étaient loin d’arrêter les progrès de ce qu’on appelait l’hérésie. On eût dit au contraire que les persécutions faisaient grandir la Réforme et que des milliers de nouveaux convertis naissaient de la cendre de ces généreux martyrs. On vit plusieurs fois des persécuteurs mêmes, confondus de tant de constance et de foi se convertir, comme St. Paul, et devenir des disciples zélés et sincères de la nouvelle doctrine.

Nous étudiâmes aussi la Bible, ton père et moi, et fûmes convaincus ; sa sainte vérité, inconnue à nos cœurs, nous éclaira ; nous fûmes reçus dans la nouvelle église. Nos réunions avaient lieu dans l’ombre, dans une cabane isolée au milieu des forêts, ou dans la grange d’un campagnard. Là nous chantions des psaumes, nous fortifiions notre foi par des entretiens familiers et par les exhortations éloquentes de nos ministres. Ce fut dans ces réunions que je fis connaissance de la jeune Henriette Forial ; les grâces de son esprit, plus encore que celles de sa personne, me la firent aimer ; mon inclination étant partagée, je la pris pour femme. Elle me donna bientôt mon fils Paul et cinq ans après Mathilde. Ton père se maria peu de temps après moi avec une jeune convertie du Béarn, nommée Marguerite Tarenne. Tu fus le seul fruit de cette union et naquis six mois environ après mon fils.

Nous passâmes ensemble quelques années tranquilles et heureuses, mais cet état ne devait pas durer longtemps. La Réforme continuait à faire de rapides progrès. La persécution qui ne nous avait pas encore atteints et s’était un moment ralentie, recommença à sévir d’une manière inouïe. Le roi Henri II, poussé par les prêtres, avait juré l’extinction complète de l’hérésie. La chambre ardente du parlement et la Sorbonne vomissaient des anathèmes et rallumaient partout le feu des bûchers. Toulouse devint le théâtre d’horribles scènes ; nos ennemis sévirent avec toute la fureur que peut donner la haine la plus brutale et la plus implacable. Sur le moindre soupçon et la plus petite apparence, les maisons étaient fouillées, nos frères jetés dans les prisons et conduits au supplice aux cris d’une populace fanatisée. Un nombre considérable de réformés quittaient le foyer domestique pour errer de province en province dans le plus grand dénuement. D’autres quittaient la France, et allaient porter leur activité et leurs talents sur une terre étrangère, où ils pouvaient en paix servir leur Dieu suivant leur conscience.

Ton brave père doué d’un caractère ardent désirait depuis longtemps travailler activement à la propagation de notre foi ; il me fit part de ses projets de se rendre en Navarre et dans le Béarn, et me confia sa femme et son enfant. Doué d’une grande facilité d’élocution, de beaucoup d’activité, d’instruction, possédant à fond la langue latine et ayant surtout une grande foi, il était très bien qualifié pour la mission de prédicateur. Je restai seul chargé du soin des deux familles et remarquai bientôt que j’étais suspect et observé de près. Sans perdre de temps, je vous envoyai tous en secret, femmes et enfants, à une maison de campagne isolée que ton père possédait près de Lavour. Je vous remis aux soins du brave Isaac, dont l’affection pour nous ne s’est jamais démentie, et restai seul à Toulouse à attendre les événements.

La persécution continua avec un redoublement de rigueur ; tout ce qui n’avait pas pris la fuite fut bientôt jeté dans les cachots ; moi-même je fus arrêté au milieu de la nuit et conduit en prison. Là, dans la solitude je fortifiai ma foi par la méditation ; je n’étais pas sans inquiétude au sujet des miens que je laissais exposés à la fureur de nos persécuteurs, mais j’étais prêt à tout endurer plutôt que de trahir mes convictions.

On m’avait mis seul dans une cellule, dont la fenêtre non grillée donnait à une grande hauteur sur la Garonne. La surveillance sur les prisonniers n’était pas extrêmement rigoureuse à cause de l’encombrement des maisons de détention et ensuite par la raison que la plupart des détenus, loin de chercher à échapper, demandaient le martyre.

Le cinquième jour de ma détention, je vis entrer dans la prison mon fidèle Isaac. Il se jeta d’abord dans mes bras et me raconta ensuite qu’après avoir eu connaissance de mon emprisonnement, il avait cherché à me voir et, après beaucoup de démarches, y était enfin parvenu. Il ajouta ensuite que sa visite n’avait d’autre but que de me procurer la liberté ; en même temps il sortit de dessous ses habits une longue corde surmontée d’un crochet qu’il glissa furtivement dans la paille du lit. Se penchant vers moi, il me dit doucement à l’oreille : « Ce soir, à minuit, ouvrez votre fenêtre, descendez avec la corde ; je vous attendrai au pied de la prison avec un bateau. Voyant que j’allais répliquer, il mit son doigt sur sa bouche pour m’imposer le silence et ajouta : « pensez à votre femme et à vos enfants ; » après quoi il changea de conversation pour éviter les soupçons, si, comme la chose était probable, on nous épiait.

Après un quart d’heure environ d’entretien, le geôlier vint nous avertir que nous devions nous séparer ; Isaac me fit un dernier signe des yeux, dit adieu et partit.

Appuyé contre mon lit, je réfléchis longtemps à cette visite et aux propositions de mon brave serviteur. Je m’étais familiarisé avec l’idée du martyre, que je devais prochainement subir. Il était supporté d’une manière si héroïque par mes compagnons, si glorieux et si méritoire aux yeux de tous les frères, que j’éprouvais une certaine joie à partager leur sort ; mais à côté, le sentiment de ma propre famille et surtout de celle qui m’était confiée par mon ami, ébranlait fortement ma résolution. Après un violent combat intérieur je fis la réflexion que, sans nul doute, la démarche faite par Isaac était un décret de la Providence, qui n’avait pas encore fixé l’heure de ma mort, et me réservait pour d’autres travaux. Ces dernières raisons l’emportèrent. Au coup de minuit, j’ouvris sans bruit ma fenêtre, je crochai la corde, me glissai lestement en bas et arrivai dans une petite barque, où Isaac me reçut. Les ténèbres étaient profondes, ce qui nous permit de suivre le cours de la rivière et de sortir de la ville sans être vus ; nous mîmes pied à terre et fîmes diligence pour arriver chez moi.

Je trouvai nos femmes en compagnie de nombreux frères qui venaient de célébrer notre culte. Mon arrivée causa une grande joie mêlée de surprise. Isaac n’avait fait part à personne de ses projets. Je racontai les détails de ma fuite et insistai surtout sur les motifs qui m’avaient fait préférer la vie au martyre ; l’assemblée m’approuva. Le prédicateur, ancienne connaissance, me dit : C’est bien, M. de Richardon ! je comptais assez sur votre foi pour espérer vous voir tout braver, plutôt que de trahir notre sainte cause : l’espoir d’un glorieux martyre consolait vos amis et vos proches. Mais puisque Dieu en ordonne autrement, que sa volonté soit faite. Instruit comme vous l’êtes, jeune, courageux, avantageusement connu, vous pouvez par votre activité, par votre exemple et par vos discours rendre votre vie utile et servir la Réforme d’une manière puissante. Plusieurs s’en vont, au travers de mille dangers, colporter les livres saints et les écrits des grands réformateurs, et avec eux le germe de la vraie doctrine. Vous ne pouvez d’ailleurs rester longtemps ici ; allez donc parcourir les provinces du nord : la Réforme y fait de grands progrès : de nombreuses églises s’y fondent et s’y développent sous la protection d’illustres personnages. Nous prendrons soin de votre famille. Peut-être le jour n’est pas éloigné, si le Tout-puissant touche le cœur de nos persécuteurs et fait luire de nouveau un astre de paix, où vous pourrez nous rejoindre et travailler au bonheur de vos enfants. En attendant, il est beau de travailler pour adoucir le sort de ses frères malheureux : que Jésus vous protège et vous accompagne. Là-dessus, il m’embrassa avec effusion, l’heure s’avançait ; craignant d’être découverts, tous les frères, après m’avoir dit adieu, s’éloignèrent furtivement de différents côtés.

Mon évasion, découverte le matin, fit du bruit ; des émissaires furent aussitôt envoyés à ma poursuite ; aussi je compris que je n’avais pas de temps à perdre ; je restai caché le reste du jour dans les plus sombres recoins de ma maison, m’entretenant de nos malheurs avec mon épouse et ta mère ; ces courageuses femmes, pénétrées d’une vive foi, fortement éclairées par la sainte religion du Christ, puisaient dans leurs convictions la force nécessaire pour supporter leurs revers. Nous nous fîmes de touchants adieux, je vous embrassai aussi et vous serrai sur mon cœur, mes chers enfants, et, à la nuit tombante, je partis par des chemins détournés et peu fréquentés, vêtu en simple pèlerin, n’ayant d’autre bagage qu’un bissac et un bâton.

Je me dirigeai du côté du nord par le Lyonnais ; mon but était de parcourir les contrées habitées par les réformés, de m’instruire de leurs progrès, de leurs projets d’avenir, et, dès que je trouverais un coin de pays où notre religion pût être professée en paix et en liberté, d’y transporter nos familles et de les mettre à l’abri des persécutions que je redoutais pour elles. Je ne veux pas entrer dans tous les détails de mes voyages ; j’étais cordialement reçu par tous les frères que je visitais ; j’assistais à leurs réunions et je fus appelé souvent à parler en public. Je rencontrais sans cesse des frères errant comme moi qui fuyaient les supplices. C’est ainsi qu’au bout de six mois j’arrivai à Orléans où je passai quelques mois.

Le nombre des réformés augmentait sans cesse. Un jour du mois de mai, comme nous étions réunis à la faveur de la nuit dans une grange de la campagne, occupés à célébrer notre culte et à chanter les hymnes saints, un individu que je n’avais pas remarqué, et me rappelai néanmoins avoir vu à Lyon, s’approcha furtivement de moi et me remit un billet. Je l’ouvris aussitôt que le service divin fut terminé, et je lus ce qui suit :

 

« Cher frère en Jésus-Christ,

» Un commissionnaire étant à votre recherche, a passé ici. Il était porteur d’une nouvelle que je me suis chargé de vous transmettre ; elle brisera votre cœur d’époux, mais réjouira votre foi de chrétien. La persécution n’a cessé d’augmenter à Toulouse depuis votre départ. Les exécuteurs, ne respectant plus ni âge ni sexe, ont arrêté votre épouse et madame Grudimaut. Ces héroïques femmes, condamnées à être brûlées vives, ont supporté leur supplice avec une patience et un courage qui ne se sont pas démentis un instant ; entourées d’une foule innombrable, elles ont célébré le nom du Christ et chanté ses cantiques jusqu’à ce que leurs voix se soient éteintes avec leur vie. La constance et la foi qu’elles ont montrées ont tellement étonné les spectateurs que plusieurs ont embrassé la Réforme ; un des bourreaux même, touché de repentir s’est converti. Le séquestre a été mis sur les biens de tous les réformés du midi ; les vôtres et ceux de monsieur Grudimaut sont séquestrés. Ainsi, cher frère, Dieu vous éprouve dans vos biens et dans vos affections ; mais, puisqu’il en ordonne ainsi, il faut croire que c’est pour le bien, pour l’avancement et le triomphe de la vérité. Ne vous laissez pas abattre et dites comme Job : L’Éternel a donné, l’Éternel a ôté, que son saint nom soit béni.

» OLIVIER. »

 

Cet Olivier était un frère chez qui j’avais logé pendant le court séjour que j’avais fait à Lyon.

J’étais préparé déjà aux coups de l’adversité, mais nullement à celui que je recevais. Après avoir lu la fatale nouvelle, je poussai un cri et tombai anéanti. On dut m’emporter chez moi, où j’eus pendant deux jours une fièvre voisine du délire ; je ne pouvais chasser de ma pensée l’image de mon épouse bien-aimée expirant sur un bûcher ; je me reprochai l’abandon où j’avais laissé ces femmes. Tout, jusqu’à la religion, était près de m’abandonner. Il fallut les soins assidus et les consolantes paroles de nombreux amis pour ramener le calme dans mon âme agitée.

Dès que le chagrin eut diminué et que la première crise fut passée, ma préoccupation dominante fut le sort et l’avenir de nos enfants. Il n’y aurait eu aucun danger pour moi de retourner à Toulouse, que je n’en aurais pas eu le courage ; dès lors, je n’ai jamais revu notre beau Languedoc.

J’envoyai un homme sûr et dévoué auprès d’Isaac, pour le charger de sauver les débris de notre fortune et de conduire les trois enfants dans le Béarn, où la persécution ne sévissait pas. C’est là que vous avez passé votre jeunesse, sous la protection de quelques parents éloignés et du brave Isaac, dont le dévoûment ne vous fit jamais défaut. Cet ancien serviteur, en m’annonçant que mes ordres étaient exécutés, me confirma, avec plus de détails, le contenu de la lettre d’Olivier. Lui-même n’avait échappé à la persécution que par un hasard providentiel. Pendant longtemps il vous laissa ignorer le véritable sort de vos mères. Quant à mes biens et aux tiens, la plus grande partie étaient saisis et confisqués. J’appris de plus quelques détails que j’avais ignorés d’abord. La mort cruelle de ces deux femmes m’étonnait un peu. Malgré les rigueurs de la persécution et la haine implacable dont nous étions l’objet, on brûlait rarement des femmes pour le seul crime de protestantisme. Je sus que, par excès de zèle, elles avaient à plusieurs reprises bravé la police ; que, malgré des défenses réitérées, elles avaient caché des frères poursuivis, et prêté des locaux pour les réunions. J’avais de plus joué un rôle important à Toulouse, en travaillant activement au développement de la Réforme ; mes prédications et mon évasion avaient fait du bruit. Toutes ces circonstances, aggravées encore par des ennemis personnels, avaient surexcité au plus haut degré l’animosité contre notre maison et poussé nos ennemis aux dernières extrémités. Ainsi donc ces braves femmes avaient expié une partie de la haine que je m’étais attirée.

Poussé par le zèle évangélique et par l’activité fiévreuse qui gagnait tous les esprits, j’entrepris de nouveaux voyages ; environ huit mois après, je rencontrai à Poitiers ton père, mon brave ami Pierre Grudimaut, dont je n’avais pas de nouvelles depuis longtemps ; nous passâmes deux jours ensemble dans les doux épanchements d’une amitié qui ne s’est jamais démentie. Il connaissait déjà le sort de sa femme et me raconta qu’après avoir parcouru le royaume de Navarre, poussé par son désir de prêcher la Réforme, il avait fait dans ce but une tentative en Espagne ; mais il avait rencontré tant de difficultés, qu’il avait dû renoncer à son projet et repasser les Pyrénées. Il s’était avancé de là dans le nord en faisant partout des prosélytes ; son zèle infatigable et ses prédications avaient attiré sur lui l’attention des catholiques et leurs persécutions ; observé de près et poursuivi, il avait dû se réfugier incognito à Poitiers.

Ses voyages et le martyre de sa femme avaient encore surexcité son caractère ardent et son activité étonnante. Le but de sa vie était d’affronter constamment les dangers et de travailler courageusement à répandre les vérités de la religion. Depuis son départ de Poitiers, il consacra plusieurs années à parcourir le nord de la France. Il me donna de temps en temps de ses nouvelles jusqu’à son entrée en Flandre, époque où je cessai d’entendre parler de lui. Je le crus enveloppé dans les massacres et les persécutions qui ont arrosé ce pays du sang des protestants ; plusieurs circonstances étaient venues, du reste, confirmer mes soupçons. Mais je viens de recevoir une lettre de lui. Il paraît qu’il en a écrit plusieurs autres qui ne me sont pas arrivées, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’il ignorait complètement mon domicile actuel. Ce n’a été que par hasard, grâce à un ancien soldat qui me connaissait, que cette dernière a pu me parvenir.

Voici du reste un résumé des nouvelles qu’il me donne. Après avoir échappé presque miraculeusement à la mort en Flandre, il avait continué de parcourir, comme missionnaire, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, l’Écosse et l’Angleterre, d’où il regagna la France et vint visiter Genève, ce berceau de la Réforme et le théâtre des travaux du grand Calvin. Après un séjour de quelques mois dans cette ville, il conçut le projet de venir visiter son enfant et ses proches, et se mit en route. En traversant la Franche-Comté, il rencontra une troupe de Français protestants fugitifs. Ces malheureux, sans ressources, fuyaient le lieu natal arrosé du sang de leurs frères, et abandonnaient une patrie qui leur faisait un crime de servir Dieu suivant leur conscience. Ils se dirigeaient sur la Suisse, où on leur avait dit qu’ils trouveraient un asile et des terres à cultiver.

En apprenant les événements qui se passaient dans son pays, ton père prit le parti d’ajourner son voyage, et de les accompagner. Ce qui le fortifia dans ce projet fut l’état maladif dans lequel il se trouvait. Sa santé, depuis longtemps délabrée, demandait impérieusement qu’il prît du repos et renonçât, pour le moment du moins, à sa vie périlleuse et errante. Ils s’enfoncèrent dans les solitudes du mont Jura et arrivèrent sur les confins des États que la république de Berne a récemment conquis sur le duc de Savoie. Ils s’arrêtèrent au fond d’une sombre vallée, sur le bord d’un petit lac inconnu et sauvage, perdu au milieu des hautes joux[2] qui recouvrent ces contrées. Là ils trouvèrent quelques hameaux solitaires, composés de rustiques cabanes, habitées par de pauvres bergers ; ces braves gens, convertis à la Réforme depuis peu d’années, les reçurent à bras ouverts. Heureux après tant de revers de trouver un coin de terre où ils pussent se reposer en paix, les fugitifs n’hésitèrent pas à s’y établir malgré l’âpreté du climat. La pioche et la hache à la main, ils se mirent à défricher. C’est là que ton père a fixé sa demeure, en attendant que les circonstances lui permettent de revoir son fils et ses proches ; mais il se pourrait bien que ce fût nous qui allassions bientôt le rejoindre[3].

Quant à moi, vous savez, mes enfants, le reste de mon histoire ; tout en m’occupant de votre avenir, je ne pouvais qu’à de rares intervalles passer quelques moments auprès de vous. Il ne m’aurait pas été possible de vivre en paix au milieu de l’excitation générale ; les réformés, dont le nombre augmentait tous les jours, se trouvèrent bientôt assez puissants pour lutter ouvertement contre leurs ennemis. Ce fut peut-être une faute ; toujours vainqueurs par la persuasion et toujours vaincus sur les champs de bataille, nous aurions dû chercher à triompher par la démonstration de la vérité et non pas par les armes. Après s’être fait longtemps prier, l’amiral Coligny se déclara notre chef ; le prince de Condé suivit bientôt son exemple ; mes goûts me portant volontiers vers la carrière militaire, je servis sous ces hommes illustres comme officier et je les ai suivis dans toutes leurs entreprises ; je pris part à la conspiration d’Amboise, à la bataille de Dreux et à la plupart des sièges de cette époque.

Vous connaissez notre désastre de Jarnac ; en vain nous nous battîmes avec tout le courage et toute l’intrépidité possibles, il fallut céder devant la volonté de Celui qui dispose à son gré des destinées des peuples. Condé, blessé, combattait à genoux et nous encourageait par son exemple ; nous nous ralliions en vain autour de lui ; Montesquiou parvint à s’approcher et l’acheva d’un coup de pistolet. Nos ennemis poussèrent un cri de triomphe ; écrasés par le nombre, nous fûmes obligés d’abandonner le champ de bataille et de fuir devant les catholiques vainqueurs.

Cette défaite n’abattit pas notre courage. Coligny, devenu seul chef, semblait grandir encore dans les revers : n’ayant pu obtenir une paix qui offrît des chances de durée et permit aux protestants de célébrer leur culte, il reforma une armée et rentra en campagne. C’est alors que je cédai aux pressantes sollicitations de mon fils Paul, qui depuis longtemps désirait prendre du service, et le laissai s’engager comme simple soldat pour faire ses premières armes. Nous rencontrâmes l’ennemi près de Moncontour. Entraîné par les troupes mercenaires qui menaçaient de se débander, on dut commencer l’attaque contre l’avis de Coligny et malgré des circonstances défavorables. La bataille fut sanglante et la victoire longtemps disputée. Notre cavalerie allemande, mal disciplinée et mal conduite, céda la première, et entraîna toute l’armée. Bientôt la panique gagna tous les rangs et changea la retraite en déroute complète. Serrés de près par nos ennemis vainqueurs, qui balayaient la plaine et nous poursuivaient l’épée dans les reins, c’en était fait bientôt et peut-être à jamais du protestantisme en France, si la Providence, qui voulait sans doute nous éprouver, mais non pas nous perdre, n’eût inspiré d’un courage héroïque l’un de nos officiers. Un octogénaire, nommé Puy du Guelfe, voyant la déroute de notre armée, voulut se dévouer pour empêcher sa perte totale. Suivi d’un petit nombre de courageux soldats, il fait face à l’ennemi qui, étonné de cette résistance imprévue, est obligé de ralentir sa marche victorieuse ; le courage du vieillard ranime le mien et celui de mes hommes. Je rassemble à la hâte quelques débris de nos cohortes éparses et ramène au combat un grand nombre de fuyards. La lutte recommence ; l’armée catholique suspend sa marche en avant et nous enveloppe ; nous succombons bientôt sous les feux croisés de l’ennemi, mais le but était atteint, nos troupes avaient le temps d’opérer leur retraite et d’échapper à une ruine entière. C’est alors que mon fils Paul mourut en combattant à mes côtés. Je reçus moi-même une profonde blessure à l’épaule, qui me fit tomber sans connaissance sur les corps de mes compagnons. Lorsque je revins à moi, l’ennemi avait quitté le champ de bataille ; je me traînai sanglant jusqu’à un hameau voisin, où je reçus les premiers soins. Un ami, à qui j’avais confié le peu d’argent qui me restait, m’avait acheté cette petite propriété de la Ferme aux oies. C’est là que je me réfugiai pour me guérir et pleurer ceux que j’avais perdu.

Richardon se tut, et laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; il paraissait en proie à un violent chagrin. Après un long silence, que ses interlocuteurs, vivement émus, n’osèrent rompre, il reprit :

— Hélas ! à quoi sert de s’appesantir sur un triste passé. L’Éternel a donné, l’Éternel a ôté, que son saint nom soit béni. Dieu ne veut pas que nous nous laissions jamais aller au découragement ; l’adversité doit faire grandir l’homme et non l’abattre. C’est de l’avenir que nous devons nous occuper aujourd’hui. J’espérais que ma barque, longtemps battue par la tempête, pourrait enfin reposer tranquille au port ; mais il paraît devoir en être autrement ; de sombres nuages s’amoncellent sur nos têtes ; mais, je le répète, c’est de vous que je me préoccupe. La seule, consolation de mes vieux ans c’est ma fille ; mes seules inquiétudes, son avenir et le tien. Aussi j’ai vu naître avec plaisir votre inclination mutuelle, et n’ai jamais cherché à m’y opposer. Je comptais seulement attendre quelques années encore pour vous unir d’une manière définitive, mais les circonstances sont telles qu’il n’y a pas un moment à perdre ; je suis heureux de pouvoir trouver un protecteur, jeune et dévoué, à ma chère enfant. Je te la donne, Henri, envisage-la comme devant être bientôt ta femme ; en attendant, sois pour elle un ami dévoué, et défends son honneur menacé ; c’est toute la récompense que je te demande pour mes soins paternels. Le vieillard prit les mains des jeunes gens dans les siennes et les bénit. Tous deux, en proie à une violente émotion, avaient les yeux humides et baissés.

Henri balbutia d’une voix tremblante :

— Merci, mon père ; mon union avec Mathilde ne serait pas le plus beau rêve de ma vie, que je ne vous serais pas moins dévoué jusqu’à la mort.

Mathilde ajouta en rougissant :

— Je n’ai rien à opposer à vos volontés, mon père ; j’ai la conviction que vous faites tout pour mon bien, mais je ne pourrais jamais accepter une position, quelle qu’elle fût, qui m’éloignât de vous ; si j’accepte Henri pour mari, c’est dans l’espoir que nous serons deux pour vous consoler. Mais vous vous exagérez peut-être les dangers qui nous menacent ; l’horizon, sombre en ce moment, s’éclaircira bientôt, j’espère.

Richardon hocha la tête et reprit :

— Je sais tout, mes enfants ; depuis que le duc d’Épernon est entré ici pour se mettre à l’abri de l’orage, un jour qu’il était en chasse avec le duc d’Alençon et ses gens, ses allures m’ont paru suspectes et ses visites trop fréquentes ; j’ai conçu des soupçons qui se sont changés pour moi en certitude à la suite de votre entretien. Tu excuseras mon indiscrète curiosité, mais, placé derrière cette jalousie, j’ai tout entendu ; je te félicite, mon enfant, de la fermeté de tes réponses. Les belles promesses que le duc t’a faites sont des pièges trompeurs que ces galants gentilshommes tendent à l’innocence. Je préférerais assister à ta mort, plutôt que de te voir devenir la femme, ou plutôt la maîtresse (car tu ne serais jamais autre chose) de ce jeune courtisan astucieux et débauché ; mais nous devons craindre sa vengeance ; ses menaces ne seront pas vaines : il ne reculera devant rien ; de pauvres hérétiques comme nous n’ont point de merci à attendre. Pour échapper aux dangers qui nous menacent, voici, je crois, ce qu’il faut faire : Henri ira demain matin à Paris, comme si rien n’était arrivé ; il louera une chambre, nous fera connaître son adresse et attendra là, prêt à venir nous rejoindre au premier avis. Il faut tâcher qu’on ignore son passage ici et nos relations ; il pourra peut-être découvrir quelque chose de ce qui se trame contre nos coreligionnaires et nous en particulier. Pendant ce temps je prendrai activement des mesures pour pouvoir prochainement partir en secret et nous rendre en Suisse. Là nous ferons bénir votre union, et nous nous tiendrons cachés le temps nécessaire pour nous faire oublier.

Richardon se tut. Ses interlocuteurs, sous le poids des puissantes émotions éprouvées pendant cet entretien, n’opposèrent rien au projet de leur père, et en reconnurent la prudence. Ils échangèrent encore quelques paroles, après quoi, l’heure étant avancée, chacun se retira.

CHAPITRE IV.

La Saint-Barthélemy.

Henri Grudimaut se conforma en tous points aux conseils de Richardon. Il partit de bonne heure le lendemain, prit des sentiers détournés et se rendit à Paris. Il loua une chambre dans une modeste hôtellerie d’une rue peu fréquentée. Élevé dans le Béarn, fixé depuis deux ans seulement à Orléans, il n’avait vu la capitale de la France qu’en passant, lors de ses rares visites à la Ferme aux oies ; aussi profita-t-il de la circonstance pour la parcourir dans tous les sens. Quatre jours se passèrent en courses et en promenades ; rien de particulier n’avait attiré son attention. Tous, protestants et catholiques, paraissaient vaquer à leurs affaires, et vivre dans une intimité assez grande, sans préoccupations et sans craintes pour l’avenir. Henri avait, dès son arrivée, envoyé une lettre confidentielle et fort tendre à Mathilde, en lui donnant son adresse, mais aucune réponse ne lui était parvenue. Vers le soir du cinquième jour, comme il descendait les escaliers de son auberge, il rencontra un prêtre d’un rang inférieur, dont il avait déjà remarqué la présence dans la maison. Cet inconnu pouvait avoir quarante-cinq à cinquante ans ; il était d’une taille moyenne ; sa figure inspirait la confiance et exprimait la bonté et la calme sérénité du prêtre chrétien. Il considéra Henri d’une manière toute particulière, avec un regard où semblaient se peindre à la fois la curiosité et la sollicitude. Il se pencha vers lui, et, lui adressant la parole tout bas et poliment, lui dit :

— N’êtes-vous pas monsieur Henri Grudimaut ?

Sur la réponse affirmative de ce dernier, il ajouta :

— Veuillez rentrer de bonne heure ce soir ; il y va de votre vie.

Là-dessus il salua et partit.

Henri, étonné d’abord, continua son chemin en réfléchissant à la singulière rencontre qu’il venait de faire et à l’étrange communication du prêtre ; arrivé dans la rue, il remarqua un homme en livrée, qui se promenait le long des maisons en revenant constamment sur ses pas sans s’éloigner de l’auberge. Ce fait n’avait rien d’extraordinaire ; mais, rendu défiant par les paroles du prêtre, il crut remarquer que cet individu, sans avoir l’air de s’occuper de lui, le regardait à la dérobée et observait tous ses mouvements. Il eut un instant l’idée de rentrer chez lui, mais, réfléchissant qu’il pouvait peut-être s’exagérer des craintes mal fondées, il prit le parti de continuer son chemin et de s’assurer des intentions du laquais. Arrivé à l’extrémité de la rue, il en prit une perpendiculaire et vit peu après son homme arriver à l’angle. Il entra dans une boutique et y passa une demi-heure dans le but de gagner du temps ; en sortant, il aperçut de nouveau le mystérieux promeneur qui dirigeait sa marche du même côté que lui. Il ne douta plus alors qu’il ne fût observé ; il enfila successivement plusieurs ruelles, fit plusieurs contours et contre-marches, mais en vain ; cet homme le suivait toujours à distance et s’attachait à ses pas comme son ombre. Il crut remarquer de plus que cet individu portait une épée, tandis que lui était sans armes ; cette remarque lui fit prendre le parti de regagner son logis. Rentré dans sa chambre, il vit le laquais qui avait repris tranquillement sa promenade primitive, et observait continuellement ce qui se passait à l’entrée de l’auberge.

Henri marcha longtemps en long et en large dans son appartement ; les événements de la soirée lui causaient une vive préoccupation : les paroles du prêtre, la mystérieuse surveillance dont il était l’objet, lui rappelaient les sinistres prédictions du père Richardon et lui causaient une secrète inquiétude. Il était brave pourtant et prêt à tous les événements, mais il pensait à Mathilde, à ses promesses, et sentait que depuis son dernier voyage chez elle, il n’était plus seul au monde. Après de vives agitations, il se dit qu’après tout il s’exagérait peut-être les dangers de sa position ; obscur étranger, inconnu dans la capitale de la France, quel intérêt pourrait-on avoir à s’occuper de lui, à le surveiller et à lui faire du mal ? mais en même temps la pensée dominante du moment reprenait le dessus. Pourquoi l’avertissait-on ? pourquoi épiait-on ses moindres démarches ?

Il y a des moments dans la vie qui sont rendus pénibles, parfois même terribles par l’indécision. À la vue d’un danger imminent, palpable, visible, l’homme peut prendre une décision, soit celle de l’affronter avec courage, soit celle de se résigner à tout événement, fût-ce à la mort. Mais quand on est sous le poids d’un danger inconnu, insaisissable, et pourtant bien réel, auquel on ne peut opposer ni le courage ni la résignation, il y a peu d’hommes qui ne se sentent faiblir.

Henri avait été élevé et avait grandi au milieu des luttes que le fanatisme religieux de cette époque avait provoquées ; son caractère était fortement trempé, et pourtant il se sentait mal à l’aise, seul dans cette chambre ; il roula dans sa tête plusieurs projets d’évasion, aussi impossibles les uns que les autres. Après une lutte violente, ses convictions religieuses et les principes de résignation de son église finirent par rétablir un peu de calme dans son âme agitée ; il prit le parti de se mettre au lit ; il s’y retourna longtemps, l’esprit vivement préoccupé ; pourtant il s’endormit, mais son sommeil fut court. À minuit, il fut réveillé tout à coup par un bourdonnement sourd et lointain. Il crut reconnaître le son des cloches de Saint-Jean-d’Auxerrois, qu’il avait entendu quelquefois les jours précédents. À ces vibrations lugubres se joignaient des cris confus, le cliquetis des armes, des chants de guerre, prélude des combats. On aurait dit que le peuple tout entier de la grande cité se levait pour une imposante solennité publique ou pour repousser une agression soudaine. Paris, d’ordinaire si calme à cette heure du repos où tout sommeille, semblait tout à coup se réveiller, comme un camp attaqué à l’improviste, lorsque retentit l’air belliqueux de la générale. De quoi s’agissait-il ? pour quel grand événement cette population tout entière se levait-elle comme un seul homme ?

C’était la nuit de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572 ; nuit à jamais néfaste, qui devait voir s’accomplir l’attentat le plus inouï qu’aient jamais enregistré les annales humaines. C’était le parti catholique, poussé par les Guise et la cour de Rome, qui prenait les armes pour égorger les protestants, endormis tranquillement sur la parole royale et la foi des traités.

Qu’on veuille bien ne voir ici le renouvellement d’aucune controverse religieuse ; ces époques orageuses sont passées depuis longtemps. Le progrès, en marchant, a laissé loin derrière lui ces scènes sanglantes ; d’illustres écrivains de tous les partis ont infligé un blâme éternel à ces actes que tous les hommes condamnent aujourd’hui et que toutes les religions réprouvent ; mais, comme dit Voltaire, on ne peut trop les répéter ; on doit les retracer sans cesse aux générations présentes, pour apprendre aux hommes passionnés de toutes les sectes et de tous les partis à quels excès peuvent porter le fanatisme et l’intolérance ; pour leur faire voir comment ce qu’il y a de plus sacré, de plus respectable dans la société humaine, la religion, descendue du ciel pour leur apprendre à se supporter, à s’aimer, à se rendre heureux mutuellement, peut, lorsque les passions se déchaînent, devenir le prétexte des actes les plus odieux et les plus barbares.

Henri s’était dressé sur son lit, et écoutait en tâchant de se rendre compte de ce qui se passait. Il ne comprenait rien à tout ce tumulte ; ces bruits confus ne lui arrivèrent d’abord que comme des échos affaiblis ; néanmoins un vague pressentiment lui disait que quelque chose de grave se passait. Le bruit semblait grandir et gagner les alentours de la maison. Bientôt des voix se font entendre dans le vestibule ; le jeune homme saute lestement à ses habits et saisit son épée. La porte de sa chambre s’ouvre brusquement et un homme, qu’il reconnaît pour le prêtre de la veille, entre aussitôt. Il tenait un flambeau à la main ; tout son corps paraissait en proie à une vive agitation ; sa figure était pâle, mais n’avait rien perdu de sa bonté angélique et de sa sérénité.

— Pardonnez-moi, dit-il, ma brusque et indiscrète arrivée ; mais il y va de votre vie et de celle de vos proches ; on égorge vos frères dans tout Paris ; la maison est cernée ; une seule chance de salut vous est offerte : prenez ma robe et mon chapeau ; avec ce déguisement vous pourrez sortir ; à l’entrée de l’auberge vous trouverez des gens armés qui vous diront : « La nuit est sombre ; » vous répondrez : « Elle s’éclaircira bientôt ; » c’est le signal convenu avec les personnes qui doivent être épargnées ; vous passerez sans difficulté.

Henri comprit tout de suite ; le caractère dont était revêtu son interlocuteur lui inspira bien d’abord quelque défiance ; mais il fut bientôt rassuré par l’air bienveillant du prêtre, qui ajouta :

— Étranger ici et en passage, je déplore les scènes que je vois se dérouler sous mes yeux, mais il n’est pas en mon pouvoir d’en arrêter l’accomplissement. Je bénis seulement la Providence de m’avoir permis de sauver une victime. Partez, le temps presse ; votre mort serait inutile, tandis qu’en conservant votre vie, vous pourrez sauver peut-être celle de vos proches ; je sais tout : pensez à Mathilde. Si je vous fais quelque bien, rendez-le plus tard à d’autres malheureux : soyez constamment honnête et homme de bien. Adieu. »

Là-dessus il regagna rapidement son appartement.

Ces dernières paroles ne laissèrent plus à Henri aucune hésitation ; il s’enveloppa de la robe du prêtre, mit le chapeau sur sa tête, de manière à cacher les traits de son visage et à compléter le plus possible son déguisement ; après quoi il sortit. Il en était temps : plusieurs individus à figure sinistre occupaient l’entrée de l’auberge.

— La nuit est sombre, crièrent-ils.

— Elle s’éclaircira bientôt, répondit le jeune homme, en changeant le son de sa voix.

— Hourrah, crièrent ces hommes, mort aux huguenots. Et sans autre examen, croyant avoir affaire à un véritable prêtre, ils se rangèrent sur son passage et le saluèrent respectueusement.

Il arriva dans la rue ; une animation extraordinaire y régnait ; des bandes armées parcouraient la ville en vociférant : « Tue, tue, mort aux huguenots ; » elles enfonçaient les portes, envahissaient les maisons des protestants, sur les fenêtres desquels on ne voyait pas le signal convenu. Le bruit étouffé d’une lutte, quelques cris sourds s’y faisaient entendre ; puis tout devenait silencieux. De loin en loin un homme à moitié nu, une femme échevelée parvenaient à s’enfuir ; mais ce n’était que pour tomber un peu plus loin sous les coups de ces forcenés. Des prêtres en personne dirigeaient quelques-unes de ces cohortes fanatiques et présidaient à cette horrible boucherie. Ces ministres d’un Dieu de paix ordonnaient au nom de la religion le massacre de 70 000 Français, qui étaient pourtant leurs frères. À les voir à la lueur des torches, une main portant un crucifix et l’autre armée d’une épée, on aurait dit le génie de la persécution vomi par l’enfer, ou les démons chantés par Milton.

Henri, toujours protégé par son costume, passait pour ainsi dire, inaperçu au milieu de ces scènes de sanguinaire vengeance ; partout on le saluait et on lui faisait respectueusement place. Il se croyait mal éveillé, et sous le poids d’un cauchemar ; tout ce qu’il voyait, les événements de la nuit, le massacre de ses coreligionnaires, lui-même sauvé par un prêtre, tout cela lui semblait des fantômes évoqués par son imagination malade. Il traversa plusieurs rues, marchant rapidement, sans résolution encore arrêtée, sans trop savoir où il allait, et arriva sur la place du Louvre. L’antique et somptueuse résidence des rois était brillamment illuminée ; un grand mouvement s’y faisait remarquer. Une idée lui vint : la cour sans doute ne partage pas l’aveuglement du peuple de Paris et prend des mesures pour arrêter le massacre. Il s’approcha de l’une des portes et adressa la parole aux gardiens, qui, le croyant du complot, lui dirent tout ce qu’ils savaient.

Voici ce qu’apprit le jeune homme :

Le massacre des protestants, organisé par le pape et autorisé par le roi, avait lieu en ce moment dans toute la France. Le grand Coligny qui, la veille déjà, avait été blessé d’un coup de feu, était assiégé dans son appartement de la rue Bélisy, et expirait peut-être à cette heure sous les coups du duc de Guise, altéré de ce sang généreux, répandu si souvent pour le salut de la France.

Le jeune prince de Navarre était retenu dans le palais, et si ce n’est égorgé, mis au moins dans l’impossibilité d’agir.

Catherine, la pieuse Catherine, agenouillée aux pieds d’une madone, faisait dire une messe pour le succès des armes catholiques.

Charles lui-même, ce jeune roi à peine sorti de l’adolescence, placé à l’une des fenêtres du palais, un fusil à la main, s’amusait à tirer sur les huguenots fugitifs, et s’annonçait au monde entier comme l’assassin de son peuple.

Henri sentit le froid lui monter au cœur ; il eut un moment de vertige ; la colère qui grondait sourdement en lui, l’aurait probablement compromis, si un fait particulier n’eût aussitôt attiré toute son attention. Un homme brillamment armé traversait la place. Il était accompagné d’un second personnage, à qui il paraissait donner des ordres ; les noms de Ferme aux oies, de Richardon, de Mathilde étaient vivement prononcés par lui. Henri, qui avait reconnu le duc d’Épernon, le suivit de près, observant toutes ses démarches. Bientôt ils arrivèrent à l’entrée d’une porte cochère, où un homme tenait un cheval sellé et bridé. Là le duc s’arrêta et dit à son compagnon :

— C’est bien ; mon cheval est prêt, faites amener les autres, dans dix minutes nous partons. Ce vieux et damné huguenot de la Ferme aux oies ferait sans doute une singulière grimace s’il savait ce qui se prépare.

Là-dessus il s’éloigna ; son compagnon partit en riant, pour exécuter ses ordres.

Henri comprit tout ; son sang reflua vers son cœur, mais il ne put s’empêcher en même temps d’admirer par quel concours extraordinaire de circonstances la Providence l’avait sauvé pour venir en aide aux siens. Une idée subite, lumineuse lui vint au même instant ; sans perdre une minute, il s’approche d’un air empressé du domestique qui tenait le cheval et qui, paraît-il, ne l’avait pas remarqué, et lui dit :

— Monsieur le duc vous demande devant la porte du palais pour une affaire importante ; allez à l’instant, je tiendrai votre cheval.

Le domestique, un peu surpris, n’eut aucune défiance en voyant l’habit que portait le commissionnaire ; il abandonna le cheval et partit rapidement. À peine se fut-il éloigné que Henri enfourcha la monture, et, piquant des deux, s’élança sur la route de Longjumeau avec la rapidité de la flèche[4].

CHAPITRE V

La fuite.

Le soir de la même nuit, les habitants de la Ferme aux oies, comme cela leur arrivait fréquemment, étaient restés tard dans la petite chambre du rez-de-chaussée, où nous les avons déjà vus réunis, occupés à écouter la lecture de quelques chapitres de la Bible, faite par Mathilde. Minuit sonna ; la jeune fille fit observer timidement à son père que, vu l’heure avancée, ils feraient bien d’aller se coucher. Richardon ne répondit pas, il se contenta de rallumer le feu éteint dans la cheminée. Il paraissait vivement préoccupé. Plusieurs circonstances contribuaient à le rendre inquiet : les ennuis inévitables du départ qu’il projetait pour éloigner sa fille des dangers qui la menaçaient, puis la nouvelle que le parti catholique tenait des conférences secrètes à Saint-Cloud, sous la présidence du duc d’Anjou, et qu’il s’y tramait des complots sanguinaires contre Coligny et les protestants. Il n’avait reçu aucune nouvelle de Henri Grudimaut, malgré la promesse de celui-ci. Pendant l’après-midi, un homme avait été aperçu plusieurs fois rôdant aux alentours de l’habitation ; il paraissait observer d’un air mystérieux toutes les démarches des gens de la ferme. Isaac avait cru reconnaître en lui un laquais du duc d’Épernon ; vers le soir il avait disparu. Le chien avait aboyé plusieurs fois d’un air inquiet et grondeur. Cependant le vieux domestique, envoyé à plusieurs reprises en reconnaissance autour de la maison, était venu annoncer chaque fois qu’il n’y avait rien de nouveau. Néanmoins un vague pressentiment dominait les trois habitants de cette rustique habitation. Ils étaient, sans s’en rendre compte, sous le poids d’une secrète et pénible inquiétude, comme quelquefois au milieu d’un beau jour on sent, par une mystérieuse influence, les approches d’un orage.

Un silence assez long suivit les dernières paroles de Mathilde ; Richardon le rompit le premier, en disant :

— J’aimerais bien savoir pourquoi cet homme nous espionne. Quelque chose de particulier se complote contre nous ; si au moins Henri nous donnait de ses nouvelles.

— Vous vous effrayez peut-être à tort, mon père, reprit Mathilde, qui cherchait à donner à ce dernier une confiance qu’elle n’avait pas elle-même. On est trop vite disposé à juger sur des apparences qui, vous le savez, sont souvent trompeuses ; on se laisse aller trop facilement quelquefois à des suppositions nullement fondées. La présence de cet homme peut se rapporter à quelque circonstance qui nous est complètement étrangère. Si Henri n’écrit pas, c’est qu’il n’y a rien de nouveau ; j’attends très prochainement de ses nouvelles. En tout cas, mon père, vous ferez bien d’aller prendre un peu de repos.

Richardon secoua la tête et répondit :

— Oh ! trop heureuse et trop confiante jeunesse ! tu n’as vu encore, chère enfant, que la surface de la société humaine ; tu n’as fait qu’effleurer légèrement la vie ; tu ignores quels sont les vrais mobiles des actions des hommes, et les passions qui bouleversent et agitent constamment le monde. Je désire me tromper ; mais l’expérience que j’ai acquise par trente ans de revers me persuade que de nouvelles persécutions se préparent et que nous sommes à la veille d’événements importants. J’espérais que ma barque, si longtemps battue par l’orage, avait enfin gagné le port ; mais si la Providence en ordonne autrement, que sa volonté soit faite.

Mathilde se jeta dans les bras de son père, qui la serra contre son cœur.

— Hélas ! dit-elle, je n’ai que trop prévu que la passion que j’ai inspirée au duc d’Épernon nous deviendrait fatale ; il m’est bien pénible d’être la cause de vos soucis et de vos alarmes. Combien je serais heureuse de pouvoir consacrer ma vie à adoucir la vôtre, à vous être agréable, à vous faire passer une heureuse vieillesse et oublier vos longues tribulations. J’ai encore l’espoir qu’il en sera ainsi : ce moment d’orage passera comme d’autres ; en tout cas, quoique je ne sois qu’une faible femme, je m’efforcerai d’être à la hauteur de ma tâche et me conformerai toujours à ce que vous croirez le plus convenable. Mais, cher père, je vous en prie, veuillez aller prendre un peu de repos.

— Je ne me sens pas disposé à dormir et veux veiller encore ; du reste quand l’esprit est préoccupé, le corps ne se repose pas. À mon âge on supporte aisément les veilles ; à vingt ans, au contraire, le sommeil est plus nécessaire ; aussi, je t’en prie, mon enfant, va te reposer.

— Non, mon père, reprit Mathilde en embrassant de nouveau Richardon, puisque votre volonté est de veiller encore, permettez-moi de rester avec vous ; je ne pourrais reposer en vous sentant tenu éveillé par votre sollicitude pour moi ; il est juste après tout que je m’aide à porter le poids des inquiétudes dont je suis la cause.

Le temps passa rapidement dans ces doux épanchements de la tendresse paternelle et de l’amour filial : moments bien doux, qui font oublier bien des traverses et effacent bien des chagrins.

Heureux celui qui sait apprécier ces joies modestes et tranquilles de la vie de famille ; combien d’amères déceptions s’oublient, combien de blessures morales se cicatrisent, lorsqu’on peut confier aux siens ses douleurs aussi bien que ses espérances ! L’homme doué d’un haut degré de sensibilité est par là même constamment froissé au contact de la société ; il éprouve à chaque pas des impressions pénibles, inconnues aux hommes matériels ; mais il éprouve des joies qu’ils ne connaissent pas non plus ; aussi peut-il être plus heureux au sein d’un modeste foyer domestique, qu’ils ne le sont au milieu des fêtes.

Deux heures venaient de sonner. Le vieil Isaac s’était endormi dans son fauteuil ; Mathilde sentait malgré elle ses yeux se fermer, lorsque le fidèle gardien fit entendre tout à coup ses aboiements. Richardon s’approcha de la croisée ; il vit le dogue, le nez au vent, qui s’approchait en tapinois de la route ; mais rien dans son allure n’annonçait la présence d’un danger quelconque. Un voyageur va passer, dit le vieux gentilhomme. Au même instant le galop rapide d’un cheval se fit entendre. L’animal ne courait pas ; lancé avec toute la rapidité dont il était capable, il n’allait plus que par bonds, comme un chevreuil poursuivi de près par un loup. Bientôt il arriva, haletant, épuisé, et s’arrêta vis-à-vis de la ferme. Le chien cessa ses aboiements et fit entendre un cri de contentement, indiquant l’arrivée d’une personne connue. Le cavalier qui paraissait être un prêtre, sauta lestement à terre et arriva en courant. Ayant trouvé la porte de la maison ouverte, il fut bientôt à celle de la chambre, où il avait aperçu de la lumière ; il l’ouvrit brusquement. Les assistants reconnurent Henri Grudimaut ; son étrange costume les eût fait rire, si le bouleversement de sa figure n’avait annoncé de graves événements. Sans attendre qu’on lui adressât la parole, il s’écria d’une voix vibrante, rendue saccadée par l’émotion :

— Excusez ma brusque arrivée, mais il y va du salut de tous. Vous ne dormez pas, hélas ! vous n’êtes pas les seuls. Que vous aviez raison, mon père, de vous défier, et que vos conseils étaient sages !

Alors il raconta brièvement les événements de la nuit, le massacre général des protestants et tout ce qu’il avait vu. Richardon l’interrompit en disant :

— Je pense que l’amiral Coligny, le prince de Navarre et nos autres chefs s’occupent à réunir des soldats pour résister à cette déloyale agression, et que le roi prendra des mesures pour le rétablissement de l’ordre.

Henri sourit tristement et continua en racontant ce qu’il avait appris à la porte du Louvre et termina en s’écriant :

— Ainsi, vous le voyez, toutes les issues nous sont fermées. Un long cri de détresse retentit chez tous nos coreligionnaires de la France ; égorgés comme un troupeau de daims aux abois, leur sang coule en ce moment jusque dans le palais de nos rois.

Puis Henri raconta ce qu’il savait des projets du duc, et par quel concours presque miraculeux de circonstances il arrivait sain et sauf, assez tôt pour les prévenir du danger imminent qui les menaçait.

Les habitants de la ferme furent un moment atterrés ; mais habitués à une vie orageuse et aux changements subits de la fortune, ils arrêtèrent leur plan de conduite après une très courte délibération, et furent unanimes à penser que la seule chance de salut qui leur restât était une fuite immédiate. Richardon, en habile tacticien, en arrêta aussitôt le programme. Prenant la main d’Henri, il lui dit : Veux-tu être le protecteur de ma fille, avant d’en être le mari, si toutefois le ciel nous accorde d’atteindre la terre étrangère ?

— Mon père, tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines, il coulera pour elle et pour vous, répondit Henri.

S’adressant à Mathilde, Richardon ajouta :

— Toi, ma fille, veux-tu accepter la protection d’Henri et le suivre où il plaira à Dieu de nous conduire ?

— Je le suivrai partout et aussi longtemps que je le verrai occupé à sauver la vie de mon père.

Richardon s’approcha ensuite d’Isaac et lui dit :

— Et toi, mon vieil ami, quels sont tes projets ? tu vois, nous allons chercher un asile dans les pays étrangers ; il nous serait pénible de nous séparer de toi, mais si tu préfères choisir tel ou tel autre moyen d’existence, nous ne te retiendrons pas. – Le vieux domestique attendri prit la main de son maître et lui dit :

— À vous, à la vie et à la mort ; je n’ai plus ni parents, ni asile ; si vous le permettez, votre sort sera le mien et votre famille la mienne.

En ce moment, Fifi recommença ses aboiements, mais cette fois d’un ton fâché et avec violence ; il parcourait les abords de la maison d’un air inquiet et empressé. On entendait dans le lointain le trot de plusieurs chevaux et des voix confuses.

Richardon comprit l’imminence du danger et sentit qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Il envoya Henri et Isaac verrouiller la porte d’entrée et la barricader avec des pièces de bois et les meubles qu’ils trouveraient sous la main. Pendant ce temps, il rassembla quelques objets de première nécessité, tout l’argent disponible, des armes et quelques provisions de bouche ; après quoi, il ferma soigneusement les contrevents de toutes les fenêtres et rejoignit ses compagnons qui achevaient leur tâche. À ce moment, une demi-douzaine de cavaliers arrivaient à proximité de la maison ; le temps pressait, Richardon distribue aussitôt les objets qu’il a cru nécessaire d’emporter ; il éteint les chandelles, traverse plusieurs pièces, ouvre une croisée donnant sur le jardin, saute dehors suivi de ses compagnons et referme la fenêtre. Après quoi il dit : « Maintenant en route, mes amis ; veuille le Tout-Puissant nous aider à sortir de cette épreuve ; gagnons rapidement la grotte au Renard ; là nous verrons ce qui nous reste à faire. » Les trois hommes prirent le pas de course aussi rapidement que le permettaient les ombres de la nuit. Mathilde les suivit, légère et agile comme la gazelle des montagnes.

Les cavaliers mirent pied à terre devant la rustique habitation. Le chien redoubla ses aboiements et attaqua avec fureur les nouveaux arrivants ; mais le brave animal, atteint de plusieurs coups d’épée, poussa un dernier cri lugubre et mourut, fidèle à son poste. Croyant trouver les habitants endormis et les prendre comme une souris dans la souricière, les assaillants vinrent essayer d’ouvrir la porte, la croyant seulement fermée à clef ; ils réunirent leurs efforts à plusieurs reprises pour en faire sauter les verroux. Ce fut inutilement ; étonnés de n’entendre aucun signe de vie et exaspérés par la résistance qu’ils rencontraient, ils saisirent un banc de bois, et, s’en servant en guise de bélier, se mirent à frapper à coups redoublés contre la porte, qui bientôt tomba brisée et avec fracas.

CHAPITRE VI.

Le duc d’Épernon.

Le duc d’Épernon était au début de la brillante carrière politique qu’il a remplie à la cour de France sous les derniers Valois. Jeune, beau, opulent, doué d’un grand nombre de brillantes qualités, intime ami des frères du roi, notamment du duc d’Anjou, il commençait alors à acquérir l’influence qu’il exerça plus tard sous Henri III.

Comme on l’a vu déjà au commencement de ce récit, surpris par l’orage un jour de chasse, il s’était réfugié un instant à la Ferme aux oies, avait vu Mathilde et ressenti pour elle un vif entraînement. Ce n’était pas une de ces passions vives, instantanées, promptement nées et promptement éteintes, un de ces feux follets qui brillent un instant à l’horizon et s’éteignent rapidement. Ce jeune courtisan avait éprouvé bien des sensations de ce genre, il avait eu déjà plusieurs aventures galantes ; mais ce qu’il ressentait pour la jeune fille était un sentiment plus profondément enraciné, plus vivace qu’aucun de ceux qu’il avait ressentis jusqu’alors. Il l’aimait bien réellement d’un amour puissant et irrésistible, qui grandissait en raison de la résistance inattendue qu’il rencontrait. Il avait fait quelques visites à Mathilde avec toute la galanterie d’un homme du monde. Il sentait bien l’impossibilité d’une union régulière entre lui et la fille d’un obscur huguenot. S’il lui avait parlé quelquefois d’en faire sa femme, c’était pour mieux réussir, et pour rester dans les convenances de langage. Il faut le dire aussi : à la cour dépravée des Valois, les noms de femme et de maîtresse étaient assez souvent synonymes. Les lois, les convenances, les préjugés, tout s’opposait à cette union ; mais ce qui lui paraissait possible était de faire sa maîtresse de la jeune fille qu’il aimait. Il lui aurait fait une belle position dans le monde, il l’aurait environnée de luxe, lui aurait donné laquais, chevaux, etc. Aux yeux du jeune noble, c’était une position qu’aucune fille placée comme Mathilde ne pourrait raisonnablement refuser.

Celle-ci avait deviné ses intentions ; mais nourrie dans des principes de vertu, élevée dans les austères préceptes de la Réforme, elle repoussa constamment ses avances avec une vive indignation, cachée sous les apparences d’une politesse timide. Du reste elle aimait Henri Grudimaut, elle lui avait donné sa foi et voulait tenir parole ; elle avait, malgré sa jeunesse, assez de force de caractère et de rectitude de jugement pour préférer devenir l’humble épouse de son ami d’enfance, que la brillante maîtresse du noble duc. Elle n’ignorait pas que ses ancêtres étaient de famille noble, mais elle n’en tirait aucune vanité. Elle comprenait qu’en suite de la position que les événements avaient faite à son père, ce titre était bien près d’être suranné et ne suffirait nullement pour justifier une alliance avec un des premiers grands seigneurs de la cour de France.

Le duc s’était attendu à quelques scrupules de la part de la jeune fille, mais il avait espéré en triompher facilement ; habitué à juger le caractère des femmes d’après celui des courtisanes, il n’avait nullement compté sur la résistance opiniâtre et invincible qu’il avait rencontrée. Il attribuait le refus de Mathilde à des préjugés, à un défaut d’éducation et à une fausse appréciation des choses.

Comme bien des nobles de ce temps-là, il envisageait les classes inférieures comme des races déshéritées, aussi bien au moral qu’au physique, comme des êtres inférieurs en intelligence, chez qui les principes de religion, d’honneur, de vertu étaient, sinon inconnus, au moins ridicules et nullement nécessaires ; des êtres tombés assez bas pour devoir s’estimer fort heureux toutes les fois qu’on leur offrait les moyens, quels qu’ils fussent, de sortir de cet état d’infériorité et de se rapprocher de la noblesse.

Ces préjugés étaient bien naturels à cette époque chez un jeune homme tel que le duc d’Épernon, car ils sont tellement inhérents à notre nature qu’aujourd’hui encore, malgré les grands progrès sociaux accomplis, malgré les grands pas faits vers l’indépendance morale de chaque individu, malgré même les principes démocratiques de nos institutions, on trouve encore bien des gens qui, peu initiés à la vie des prolétaires, ont peine à admettre que des sentiments d’honneur, de vertu puissent se rencontrer sous un corsage de milaine, et des idées grandes et généreuses se développer sous la casaque grise d’un laboureur, ou sous la blouse en coton d’un artisan.

Le duc d’Épernon ne se décourageait pas facilement ; il était persévérant de sa nature, habitué à briser tout ce qui s’opposait à l’accomplissement de ses desseins, et à franchir tous les obstacles. Du reste, son amour-propre était en jeu : il avait un rival ; la partie était engagée : il ne pouvait plus reculer ; aussi depuis longtemps déjà il était décidé à recourir à des mesures violentes envers la famille Richardon. Il rêvait aux moyens à employer, lorsque les événements vinrent seconder ses projets.

Le massacre des huguenots décidé, l’occasion était toute trouvée. Les gens de la ferme étaient mis à mort et il enlevait la jeune fille, la déposait dans un couvent et en faisait plus tard sa maîtresse.

L’acte de barbarie auquel le duc se livrait n’en était pas un à ses yeux. Le massacre des huguenots, ordonné par la cour de Rome, autorisé par le roi, était pour lui une mesure de haute politique, nécessaire au salut de l’État et de l’Église. C’était même un acte de générosité et de galanterie de sa part que de sauver une jeune fille du sort inévitable qui attendait tous ses proches. On était d’ailleurs encore sous l’impression des mœurs chevaleresques du règne de Henri II : l’enlèvement clandestin d’une jeune beauté était un acte de courage, digne d’un gentilhomme et d’un preux chevalier.

Toutes les mesures avaient été prises pour la réussite de l’entreprise : un émissaire dévoué avait surveillé toutes les démarches de la famille Richardon, et était parvenu à intercepter la lettre adressée par Henri à Mathilde ; c’est par ce moyen qu’il avait découvert la demeure de son rival, qu’il avait pu le faire surveiller et prendre toutes les précautions possibles pour qu’il fût enveloppé dans le massacre général. On a vu par quel concours de circonstances ses projets avaient été renversés.

Au moment de partir de Paris, il fut surpris de ne retrouver ni son laquais, ni son cheval ; mais sans pousser bien loin les réflexions à ce sujet, il attribua leur disparition à une cause accidentelle, facile à supposer dans le désordre de cette nuit terrible. Il fit préparer aussitôt une autre monture et partit suivi de ses gens.

En arrivant à la ferme, il ne remarqua pas son premier cheval encore sellé, qui paissait dans un pré. La porte étant enfoncée, il alluma une torche et entra dans le corridor ; étonné des barricades qu’il aperçoit et du silence complet qui règne dans l’habitation, il visite prudemment et successivement plusieurs pièces. Nulle part il ne découvre signe de vie : les lits ne sont pas défaits, les meubles sont à leurs places ; seulement quelques armoires sont entr’ouvertes ; on voit qu’on y a pris à la hâte quelques objets. Le pupitre de M. Richardon est vide ; des charbons à moitié éteints se font voir dans la cheminée. Plus de doute, les habitants de la ferme ont été prévenus et ont pris la fuite depuis peu d’instants. Une sourde colère gronde dans le cœur du duc : serait-ce donc en vain qu’il aurait fait tant de démarches ? les protestants succomberaient-ils dans toute la France, pour échapper seulement à la Ferme aux oies ? Lui, l’aimable courtisan qui tant de fois s’était joué des femmes, était joué à son tour par une jeune huguenote de vingt ans ! mais tout espoir n’est pas perdu, les fugitifs ne peuvent avoir fait encore beaucoup de chemin. Il appelle ses hommes, leur explique en peu de mots de quoi il s’agit, et ajoute : Allumez des torches, parcourez tous les environs, furetez tous les halliers, cherchez dans tous les coins et recoins : ils ne peuvent être loin ; morts ou vifs, il nous les faut. Tous s’empressent d’exécuter les ordres du chef et se dispersent dans les alentours, en répétant leur cri de guerre : « mort aux huguenots. » Le duc de son côté continue ses recherches, sans rien découvrir de nouveau ; à l’extérieur de la maison, il cherche à reconnaître les traces du passage des fugitifs. Réfléchissant soudain que la porte étant barricadée, ils n’avaient pu s’échapper que par une des croisées, il se met à les examiner successivement et avec soin. Toutes celles du côté d’orient ont les contrevents hermétiquement fermés. Il fait le tour de la maison en continuant son minutieux examen, et arrive à une croisée d’occident. Les contrevents sont fermés aussi, mais il aperçoit que les crochets ne sont pas mis, ce qui permet de les ouvrir. La fenêtre elle-même n’est pas hermétiquement fermée et paraît avoir été retirée depuis l’extérieur. Cette remarque est un indice : le jeune homme se penche sur le sol, et, à l’aide de sa torche, il découvre les traces fraîches de pas d’hommes et de femmes s’éloignant de l’habitation ; c’était ce qu’il cherchait : d’une voix tonnante, il appelle ses gens qui arrivent bientôt. Il leur fait voir les pas des fugitifs et décide qu’on les suivra immédiatement. Tous, comme une meute mise sur la trace d’un lièvre, se mettent en route, en poussant des cris sauvages et vociférant : « Tue, tue, mort aux huguenots ! »

CHAPITRE VII.

La grotte au renard.

Du côté d’occident, à environ un quart d’heure de distance de la Ferme aux oies, existait une grande forêt traversée par un sentier pratiqué par les piétons pour aller à Meaux ; à cinq minutes de ce chemin, existait un rocher abrupte, et dans ce rocher il y avait une grotte, à moitié cachée par les ronces et les broussailles. Elle n’était connue que de quelques habitants des environs, qui l’appelaient la grotte au renard. C’est là que Richardon et ses gens se réfugièrent en quittant leur habitation ; l’entrée, en forme de voûte, était basse, mais l’intérieur s’évasait assez pour permettre à plusieurs personnes de s’y cacher à l’aise.

Les fugitifs se rendaient bien compte néanmoins du peu de sécurité que leur offrait cet abri, et comprenaient qu’il ne pouvait être qu’un refuge momentané. Il fallait aviser promptement aux moyens de dérouter les premières recherches, si, comme la chose était probable, leurs ennemis se mettaient à leur poursuite. Pendant leur course rapide, ils avaient entendu, non sans un profond sentiment de tristesse, les derniers cris du fidèle Fifi ; un peu plus loin, au moment où ils atteignaient la forêt, le bruit de la porte qui tombait, brisée, sous les coups des assaillants, parvint à leurs oreilles. Arrivés dans la grotte, ils discutèrent sur ce qui leur restait à faire, tout en faisant attention aux moindres bruits qui venaient du dehors. Malgré la distance, ils pouvaient encore, grâce à la position élevée où ils se trouvaient et au silence de la nuit, entendre d’une manière confuse les cris des assaillants et apercevoir, par intervalle à travers les arbres, les lumières flamboyantes des torches, allant et venant aux alentours de la ferme. Bientôt ils virent ces lumières se réunir et prendre toutes ensemble la direction de la forêt. Ils entendirent les cris sanguinaires, poussés par le duc et ses gens, et comprirent qu’on avait découvert leurs traces et qu’on était à leur poursuite.

Obligés de suivre sur le sol, à l’aide de torches, l’empreinte souvent interrompue des pas des fugitifs, les assaillants avançaient lentement ; cependant, vu le court trajet qu’ils avaient à parcourir, ils devaient bientôt arriver ; les fugitifs espéraient un peu qu’ils perdraient leurs traces à la croisée du chemin et n’auraient pas l’idée de venir chercher dans les rochers ; néanmoins le danger devenait imminent. Henri proposa de fuir plus loin, mais ses compagnons renoncèrent à ce projet, après en avoir reconnu les dangers et la presque impossibilité. Isaac s’approcha tout à coup de son maître, lui parla à l’oreille, puis ajouta : il y va de ma vie, mais je suis prêt à la donner pour vous. Richardon lui serra la main, en disant : Ton idée est bonne ; c’est une tromperie, mais à l’extrémité où nous sommes réduits, Dieu voudra bien peut-être nous la pardonner et nous être favorable.

Le vieux domestique s’éloigna de la grotte dans la direction du chemin, en se glissant sur les mains et les genoux et effaçant aussi bien qu’il le pouvait toutes les traces du passage des fugitifs. Richardon et Henri, un fusil chargé à côté d’eux, un coutelas à la main, restèrent à l’entrée de la grotte, l’oreille au vent, semblables à deux chats sauvages à l’affût. Ils sentaient bien que, s’ils étaient attaqués, ils auraient peine à résister à une troupe bien armée et bien supérieure en nombre ; mais ils étaient décidés à vendre chèrement leur vie. Le vieil huguenot se sentait rajeuni : son antique valeur guerrière se réveillait ; le danger de Mathilde doublait leurs forces à tous deux. Cette dernière était assise au fond de leur retraite, calme et résignée ; elle invoquait le Tout-Puissant pour le salut des siens et pour sa propre délivrance.

Isaac, en arrivant au chemin, vit les assaillants qui s’en approchaient ; il se glissa à l’entrée de la forêt à quelque distance d’eux, assez près néanmoins pour en être remarqué, tout en feignant de chercher à se cacher et de s’enfuir. Ce petit manège réussit : il fut aperçu par deux hommes qui le signalèrent à leurs compagnons, se précipitèrent sur lui et le saisirent ; c’était ce que cherchait le vieux domestique ; il feignit d’éprouver une grande terreur. Le duc, espérant obtenir de lui des renseignements sur l’objet de ses recherches, cria à ses gens de l’épargner et vint lui-même observer le prisonnier et l’interroger.

— Qui es-tu ? lui dit-il.

— Monseigneur, je suis un pauvre vieux domestique de la Ferme aux oies. Je n’ai jamais fait de mal à votre Seigneurie et vous prie de bien vouloir épargner le peu de jours qui me restent à vivre.

— Que fais-tu là ?

— Hélas ! voyant la ferme abandonnée par le vieux huguenot et assiégée, j’ai eu peur et j’ai essayé de venir me cacher dans la forêt, mais, comme vous le voyez, mes vieilles jambes ne me l’ont pas permis ; grâce, Monseigneur, grâce.

Le duc s’approcha, lui mit un pistolet sur la gorge et ajouta :

— Je te ferai grâce de la vie et te rendrai la liberté, mais à une condition, c’est que tu me dises où sont le vieux huguenot et sa fille ; tu dois le savoir ; si tu nous caches quelque chose de la vérité, c’en est fait de toi.

— Je dirai volontiers à Monseigneur le peu que je sais, mais mon maître ne me fait part de ses projets que d’une manière incomplète. Hier soir, il a reçu une lettre qui l’a fort préoccupé ; quand le commissionnaire fut parti, il m’a envoyé coucher, en me disant qu’il voulait partir pendant la nuit avec sa fille pour un voyage de quelques jours et me recommandait d’avoir soin de la maison pendant son absence. J’ai obéi ; depuis ma chambre, j’ai entendu beaucoup aller et venir dans les autres appartements, puis il s’est fait un silence complet. Après un sommeil de quelques heures, j’ai entendu beaucoup de bruit à l’extérieur : on frappait violemment à la porte. Transi de frayeur, n’entendant personne dans l’habitation, je n’ai osé dire mot, et me suis sauvé par la fenêtre. Vous savez le reste.

— Ne savez-vous rien des projets de Richardon ?

— Rien de bien sûr, mais d’après quelques mots qui lui sont échappés et quelques vagues renseignements que j’ai pu recueillir des discours qu’il tenait à sa fille, j’ai compris qu’ils voulaient aller à pied à Meaux par la route qui passe ici tout près et qui est la plus directe. Là, ils voulaient prendre des chevaux et partir de suite pour les Pays-Bas. Ils ne sont pas très loin encore ; il vous sera facile de les atteindre[5].

Le duc réfléchit un instant ; il avait cru reconnaître son prisonnier, pour l’avoir vu au service de Richardon ; ses paroles lui paraissaient avoir le cachet de la vérité, et ce qu’il disait des projets des fugitifs être parfaitement naturel dans la conjoncture où ils se trouvaient. Il ordonna à ses gens de lâcher le vieux domestique et de reprendre leurs montures, qu’un laquais tenait à distance. Cela fait, ils partirent au galop dans la direction de Meaux.

Quand ils furent éloignés, Isaac se releva et d’une voix forte imita trois fois le cri de la chouette. C’était le signal convenu. Ses compagnons, qui attendaient dans une grande anxiété le dénouement de cette scène, quittèrent la grotte et descendirent rapidement les rochers. Richardon vint serrer la main de son brave serviteur, en lui disant :

— Ta ruse a pleinement réussi : tu nous sauves la vie, mon vieil ami ; aussi sois assuré de notre profonde reconnaissance. Maintenant, en avant.

Les quatre fugitifs se mirent de nouveau en route dans une direction opposée à celle qu’ils avaient prise en quittant la maison et à celle suivie par leurs ennemis. Ils passèrent à proximité de la Ferme, mais sans s’arrêter. Malgré les graves préoccupations du moment, ils ne purent s’empêcher d’adresser un dernier adieu à leur ancienne demeure. Ce n’était pas sans d’amers et poignants regrets qu’ils se voyaient obligés d’abandonner pour toujours cette modeste habitation, où ils avaient passé plusieurs années, à l’abri des tempêtes civiles et des persécutions.

Ils continuèrent à fuir aussi rapidement que leurs forces, doublées par l’imminence du danger, le leur permettaient. Ils connaissaient les environs, ce qui leur permit de s’aventurer à travers champs et de franchir en peu de temps une assez grande étendue de pays ; favorisés en outre par le jour naissant, ils firent environ quatre lieues. Le soleil montait radieux à l’horizon et venait éclairer les scènes d’horreur de cette nuit mémorable, lorsqu’ils arrivèrent dans un bois épais et isolé. Ce lieu leur parut convenable pour une retraite momentanée ; il n’eût pas été prudent d’aller plus loin, vu l’heure avancée. D’un autre côté, ils étaient exténués de fatigue et avaient besoin de reprendre des forces. Ils se couchèrent à l’ombre des arbres ; les quelques provisions prises en partant suffirent pour ce jour-là.

Les premières émotions passées, ils s’entretinrent des chances de salut qui leur restaient, et arrêtèrent leurs projets pour l’avenir. Henri opina d’abord pour la route des Pays-Bas ; Richardon s’y opposa ; il lui représenta que le duc porterait ses recherches de ce côté et leur fermerait facilement la frontière ; et il conclut qu’il valait beaucoup mieux se tenir cachés quelques jours, tout en cheminant la nuit pour s’approcher de la Franche-Comté. Une fois sur les terres de Philippe II, ils seraient, sinon en complète sûreté, du moins mieux à l’abri des recherches dont ils ne manqueraient pas d’être l’objet. De là ils gagneraient facilement la Suisse, où ils trouveraient un asile hospitalier.

Cette opinion prévalut ; Henri s’y rangea d’autant plus volontiers que, d’après le récit de Richardon, il pouvait espérer d’y retrouver son père. Il arrangea un lit de mousse et de feuilles sèches, sur lequel Mathilde, Richardon et Isaac purent prendre quelque repos, tandis qu’il faisait sentinelle. Après un léger sommeil, ses deux compagnons vinrent, chacun à son tour, le relever de faction, et la journée se passa sans aucun incident.

CHAPITRE VIII.

Le voyage.

La nuit venue, les fugitifs continuèrent leur voyage et ne s’arrêtèrent qu’à l’aurore. Pendant six jours ils en firent de même, ne marchant que la nuit, et se cachant le jour dans les bois. Ils suivaient les sentiers peu fréquentés, faisaient quelquefois de grands contours, pour éviter les villes et les villages, ce qui leur faisait perdre du temps. Ils traversèrent ainsi la Champagne et une partie de l’Orléanais. Henri, favorisé par son costume de prêtre qu’il avait conservé, pouvait aller dans les habitations foraines et les hameaux les plus rapprochés pour se procurer des vivres, et s’informer des chemins. Plusieurs fois ils avaient été aperçus et rencontrés par des campagnards, sans que personne eût paru s’occuper d’eux et vouloir les inquiéter en rien. Ils purent même, plus d’une fois, se mettre à l’abri de la pluie et de l’orage dans quelques granges écartées, sans que les lois de l’hospitalité fussent violées à leur égard.

Lors même que l’homme, dominé par ses mauvais instincts, se livre aux actes les plus atroces et les plus barbares, le sentiment du bien que le Créateur a mis chez lui n’est jamais complètement étouffé.

Les fugitifs savaient par Henri qu’ils n’avaient plus que peu à craindre de leurs adversaires religieux. Quoique le massacre des protestants eût été ordonné dans toute la France, dans bien des localités on n’avait agi que d’une manière lente, mollement et à regret ; on sentait bien la lâcheté et la barbarie d’un acte de cette nature. Un grand nombre de catholiques se dévouèrent même pour sauver les protestants et leur procurer les moyens de s’enfuir. On éprouvait, du reste, les sentiments que ressent l’assassin après la perpétration d’un crime ; ce n’était pas encore le remords, mais le dégoût, une espèce d’horreur de soi-même qui n’en sont que les précurseurs et accompagnent toujours l’assouvissement des passions violentes. Tandis que la cour du Vatican se livrait à des réjouissances, que les prêtres français célébraient leur victoire et ceignaient leurs fronts de lauriers arrosés du sang de soixante-dix mille de leurs compatriotes et de leurs frères, la reine Élisabeth et toute sa cour prenaient les habits de deuil ; un immense cri d’horreur retentissait dans tout le monde civilisé. La réaction se faisait au sein des populations françaises. À l’entraînement des premiers moments succédait la lassitude. Bon nombre des plus acharnés massacreurs auraient non-seulement laissé passer en paix, mais même hébergé ces mêmes huguenots que peu de jours auparavant ils traquaient sans merci, comme un troupeau de chevreuils voués à l’extermination.

Mais si les fugitifs commençaient à être tranquilles de ce côté, ils se croyaient obligés néanmoins de s’entourer de beaucoup de précautions dans la crainte du duc et de ses gens. Quoique lancés sur la route des Pays-Bas, ceux-ci pouvaient bien revenir sur leurs pas, et les poursuivre d’autant plus vivement que leurs premiers projets avaient été déjoués. Quelques indices, comme la présence de gens armés dans les villages et les hameaux que Henri avait dû visiter, les informations qu’ils paraissaient prendre, faisaient croire à nos amis qu’on était à leur recherche.

Le sixième jour ils avaient fait halte à quelques lieues d’Avallon. Henri, comme d’habitude était allé aux provisions à un petit village éloigné d’un quart de lieue environ ; en s’en retournant il vit deux cavaliers qui paraissaient suivre la même direction que lui, et se diriger par conséquent du côté où étaient cachés les fugitifs. Quelles étaient leurs intentions : il l’ignorait ; elles pouvaient être toutes pacifiques ; néanmoins il jugea prudent de dévier insensiblement de sa route et de prendre une autre direction. Les cavaliers le suivirent dans tous les détours qu’il fit à travers champs. Devenu inquiet, il rêvait aux moyens d’échapper à la surveillance dont il paraissait être l’objet, lorsqu’il arriva au bord d’un bois, où il entra aussitôt dans le but de s’y cacher.

En ce moment il remarqua un nouveau personnage qui venait à pied de son côté à travers les arbres de la forêt. Cet individu était de grande taille, son costume paraissait être celui d’un huguenot ; il portait par-dessus une espèce de manteau avec un capuchon qui lui cachait la figure. Arrivé à une vingtaine de pas de Henri, il s’arrêta et lui cria : « Je passe comme la feuille des bois ; » il lui fit plusieurs signes que le jeune homme put reconnaître pour des signes d’amitié donnés par un coreligionnaire et ami. Il allait s’approcher de cet inconnu et lui adresser la parole, lorsque ce dernier mit son doigt sur sa bouche pour commander le silence, et lui fit signe de s’éloigner, en lui montrant les cavaliers qui s’approchaient. L’inconnu se dirigea alors du côté opposé à celui que devait suivre Henri. Il suivit la lisière de la forêt, se cachant à demi, paraissant plutôt chercher à se faire remarquer et à attirer l’attention des cavaliers. Ces derniers, ayant perdu de vue Henri, qui s’était blotti dans un buisson touffu, furent un moment indécis sur la direction qu’ils devaient prendre ; ayant découvert l’inconnu, ils se lancèrent à sa poursuite. Ce dernier descendit un ravin avec une agilité remarquable, et continua sa course en décrivant des contours, et en cherchant des endroits escarpés, où les cavaliers étaient obligés de ralentir le pas de leurs montures ; il les tenait ainsi constamment à distance.

Henri les perdit bientôt de vue les uns et les autres ; alors il reprit son chemin en réfléchissant à la singulière rencontre qu’il venait de faire, à la démarche bienveillante de l’inconnu et à ses mystérieuses paroles. Arrivé vers ses compagnons qui commençaient à être inquiets de sa longue absence, il leur raconta en détail ses aventures de la journée ; ce récit fut le sujet de diverses suppositions. Richardon en conclut qu’ils étaient poursuivis et qu’un ami inconnu les avait protégés. Cette phrase : « Je passe comme la feuille des bois » était le mot de ralliement adopté par ses soldats lors de la campagne de Moncontour : l’étranger était donc un protestant. Néanmoins cette rencontre causa de l’inquiétude aux fugitifs ; ils comprirent qu’il était nécessaire de redoubler de vigilance et de précautions. À la nuit close, ils se remirent en route en tâchant de prendre une direction opposée à celle suivie par les cavaliers. Ils marchèrent rapidement et arrivèrent avec l’aurore aux environs de Précy, dans un bois de chênes, où ils s’arrêtèrent.

Pour mieux donner le change aux recherches dont ils pouvaient être l’objet, Isaac mit les habits de prêtre, et alla ce jour-là aux provisions. Il avait fait à peine dix minutes de chemin, qu’il vit venir à sa rencontre un homme de grande taille affublé d’un capuchon et portant un grand panier à son bras ; arrivé à une vingtaine de pas de distance, cet inconnu déposa son fardeau, lui fit signe de le prendre et s’éloigna rapidement. Le vieux domestique surpris examina le panier et l’ouvrit. Il contenait plusieurs bouteilles de vin, du pain et d’autres provisions. Isaac trouva de plus un billet qui contenait ces mots :

 

« Voici des vivres pour deux jours ; pendant ce temps tenez-vous cachés ; dirigez-vous rapidement du côté de Beaune, en évitant les villes et les villages.

« Je passe comme la feuille des bois. »

 

Isaac rapporta le tout ; Richardon en conclut de nouveau qu’ils avaient un protecteur dévoué. Tels sont, dit-il, les mystérieux décrets de la Providence qui envoie toujours le remède à côté du mal. Plus le mal est pressant, plus le secours est prompt. Hélas ! quoique nous ne soyons que de pauvres fugitifs, nous devons nous estimer bien heureux encore à côté de tant de nos frères égorgés. Il faut reconnaître que nous sommes d’une manière toute particulière l’objet de la sollicitude de Dieu.

Le vieil huguenot n’était nullement un sectaire fanatique ; mais il possédait des sentiments religieux très développés et des convictions profondes. C’était par de consolantes paroles, par de ferventes prières, soir et matin, qu’il soutenait le courage abattu de ses compagnons de route, et adoucissait les fatigues et les ennuis inséparables de cette vie nomade, si pleine d’inquiétudes pour l’avenir.

CHAPITRE IX.

L’enlèvement.

Nos amis continuèrent leur voyage, et marchèrent pendant quatre nuits sans incident nouveau, en suivant en tous points les directions de leur guide mystérieux ; ils avaient depuis longtemps dépassé Beaune et espéraient atteindre bientôt la Franche-Comté.

Par un beau clair de lune, ils cheminaient le long d’un chemin écarté qui traversait une grande forêt. Henri marchait le premier, un fusil en bandoulière ; après lui, venaient Richardon et Isaac causant ensemble de leur protecteur inconnu. Le vieux domestique disait :

— J’ai de fortes raisons de croire que c’est lui ; mes soupçons sont fondés ; quoiqu’il fût enveloppé dans un manteau, sa taille et sa démarche ne m’ont pas échappé ; sa voix, quoique déguisée, m’a rappelé la sienne.

Ces paroles causèrent une vive émotion à Richardon, d’ordinaire si calme. Cet entretien se prolongea et leur empêcha de remarquer que Mathilde, qui d’habitude marchait à côté d’eux, était restée cette fois un peu en arrière.

La jeune fille, fatiguée, avait bien remarqué que ses parents préoccupés prenaient les devants d’un pas rapide ; mais rassurée par la beauté de la nuit, elle les laissa aller, pensant que dès qu’ils remarqueraient son absence, ils s’arrêteraient bien vite pour l’attendre.

Elle cheminait ainsi tranquillement et arriva à un contour du chemin qui lui fit un moment perdre de vue ses compagnons, lorsque tout à coup elle entendit un bruit de pas fort rapprochés dans la forêt. Soudain deux hommes, sortant d’un taillis, s’élancent sur elle avec la rapidité de l’aigle qui fond sur sa proie. Saisie de terreur, elle veut se défendre, mais ses efforts sont vains : elle a à peine le temps d’appeler ses compagnons au secours par un cri déchirant. Les deux agresseurs la saisissent vivement, la jettent sur le sol, la bâillonnent et l’enveloppent dans un large manteau ; cela fait, ils la chargent sur leurs épaules, s’enfuient rapidement à travers le bois et arrivent bientôt à côté de deux chevaux attachés. Ils montent en selle ; l’un d’eux assied la jeune fille devant lui et la tient d’une main, en conduisant de l’autre son cheval. Il suit son camarade à travers la forêt. Ils atteignent bientôt le chemin, et se lancent de toute la vitesse de leurs montures dans la direction opposée à celle suivie par les fugitifs.

Ces derniers avaient entendu le cri de détresse poussé par la jeune fille, et étaient revenus précipitamment sur leurs pas. On se figure facilement leur désespoir, en ne la retrouvant pas et en devinant la vérité. L’enlèvement avait été si prompt que les ravisseurs avaient déjà disparu. Henri fait faire silence, et, prêtant l’oreille, il entend le trot des chevaux qui s’éloignent ; il s’élance à leur poursuite avec la rapidité et la rage d’un sanglier blessé. Ses deux camarades le suivent de loin aussi vite que le permettent leurs vieilles jambes fatiguées, en se reprochant avec désespoir de n’avoir pas gardé d’assez près cette enfant chérie, maintenant la proie des ravisseurs.

La jeune fille, emportée sur le dos du cheval, mise dans l’impossibilité de crier et de se défendre, se mit à pleurer amèrement : elle pensait à son père, à Henri, à leur profonde affliction, plus encore qu’au sort incertain qui l’attendait. Quoique enveloppée, elle pouvait voir dans les environs ; malgré son chagrin et ses préoccupations, elle n’avait pas perdu tout espoir ; elle s’aperçut que les cavaliers suivaient en sens inverse la longue avenue qu’elle avait parcourue une demi-heure auparavant. Tout à coup, à la lueur de la lune, elle aperçoit en avant une ombre se projeter à la lisière de la forêt ; bientôt cette ombre prend une forme humaine, se glisse à plat ventre et vient se blottir au bord du chemin. Lorsque les cavaliers passent devant l’endroit où l’ombre s’était cachée, un homme s’élance brusquement entre les deux ravisseurs. Au même instant un coup de feu retentit ; le second cheval frappé d’une balle en plein poitrail fait un dernier bond et s’abat au milieu de la route. Mathilde étourdie se sent tomber et rouler sur le sol à une dizaine de pas de distance ; mais avant qu’elle ait le temps de se reconnaître, une main vigoureuse l’enlève, la transporte au bord de la forêt, lui ôte son bâillon et son manteau et l’assied mollement en un lieu convenable. Tremblante et brisée par l’émotion, la jeune fille avait compris qu’une main amie était venue à son secours, aussi n’avait-elle pas poussé un cri, ni proféré une plainte ; elle se contenta de considérer son mystérieux protecteur. C’était un homme de haute taille, enveloppé d’un grand capuchon qui lui cachait la figure. Après avoir déposé la jeune fille sans dire mot, il s’éloigna d’elle de quelques pas, rechargea son fusil et parut observer attentivement les allures du cavalier désarçonné. Ce dernier, pris à l’improviste, n’eut pas le temps de se dégager de la selle, et se trouva une jambe prise sous le cheval mort. Ce ne fut qu’après de nombreux efforts qu’il parvint à se relever ; n’apercevant qu’un seul ennemi, il arma un pistolet et se mit à appeler son compagnon, dont le cheval effrayé par le coup de fusil s’était enfui rapidement. L’inconnu, qui observait tous les mouvements de son adversaire, se précipita sur lui, avant qu’il eût pu faire feu. Une lutte terrible s’engagea entre ces deux hommes, lutte dont le résultat devait être la mort d’un des deux antagonistes. Soudain des cris se firent entendre : « À moi, à moi, arrivez ; nous les tenons ; » ils étaient poussés par un homme qui apparut tout haletant dans la direction suivie par les ravisseurs. Son arrivée suspendit les coups des combattants ; le cavalier, reconnaissant un nouvel ennemi, s’échappa en courant de toutes ses forces. Il rejoignit son compagnon, qui, après avoir eu beaucoup de peine à contenir son cheval effrayé, venait à pas de loup voir ce qui se passait, ne sachant trop quel parti prendre et ignorant à quel genre d’ennemis ils avaient affaire. Le pauvre vaincu raconta sa mésaventure ; après une courte discussion, ils décidèrent de renoncer à leur entreprise ; le cavalier prit son camarade en croupe, et tous deux, jurant et maugréant, s’éloignèrent au galop.

Comme on l’a deviné sans doute, le nouvel arrivé était Henri Grudimaut ; il avait entendu le coup de fusil et redoublé encore de vitesse. Sa joie fut grande en voyant la jeune fille saine et sauve et en liberté. Quelques mots d’explication donnés par elle suffirent pour lui faire comprendre à quel protecteur il était redevable de cette délivrance. Il voulut s’avancer vers l’inconnu pour lui témoigner sa vive reconnaissance ; mais celui-ci s’éloigna en disant : « Je passe comme la feuille des bois » et disparut dans la forêt. Cette voix n’était pas entièrement inconnue à Mathilde ; elle lui causa un tressaillement involontaire, en lui rappelant des souvenirs vagues et confus.

Après avoir donné essor à la joie de se trouver de nouveau réunis, les deux jeunes gens se remirent en route. Mathilde ne ressentait que quelques légères contusions de sa chute. Ils rencontrèrent bientôt leurs compagnons chez qui, comme on le pense bien, le désespoir se changea aussitôt en allégresse. Après que la jeune fille eut raconté tous les détails de son aventure, son père rendit grâces à Dieu dans une fervente prière et tous ensemble se remirent en marche malgré leur fatigue.

CHAPITRE X.

La poursuite.

Le lecteur l’a deviné sans doute, les ravisseurs de la jeune fille étaient des émissaires du duc. Après son invasion dans la Ferme aux oies, trompé par la ruse du vieil Isaac, d’Épernon, suivi de ses gens, s’était dirigé rapidement du côté de Meaux, où il arriva le matin, sans avoir pu recueillir aucun indice du passage et de la présence des fugitifs. Il comprit seulement alors qu’il pouvait être victime d’une ruse du domestique, ou bien que la petite troupe qu’il poursuivait s’était écartée de la route ; dans ce dernier cas, les fugitifs étant à pied ne pouvaient être bien loin et devaient être cachés dans les environs. Après avoir pris quelque repos et un copieux déjeuner, il organisa sa troupe en deux bandes, l’une sous sa conduite, l’autre sous celle d’un de ses hommes nommé André, en qui il avait toute confiance ; ainsi organisés, d’Épernon et André revinrent sur leurs pas chacun d’un côté de la route. Ils parcoururent minutieusement tous les environs, furetèrent partout, cherchèrent dans tous les coins et recoins, s’informèrent dans toutes les maisons et tous les villages ; ce fut inutilement : pas le moindre indice de ceux qu’ils cherchaient. Vers le soir, comme il avait été convenu, la troupe se réunit de nouveau à la Ferme aux oies. La rustique habitation présentait le même aspect que la veille ; rien n’annonçait la présence d’un être humain. Les soldats se trompaient cependant ; ils ne remarquèrent pas un homme qui écoutait tous leurs discours et épiait tous leurs mouvements, blotti dans la petite chambre de Richardon.

Le duc était vivement contrarié ; non-seulement il regrettait de voir la jeune fille lui échapper, mais il sentait son amour-propre profondément froissé. Il croyait son honneur engagé, et ne pouvait renoncer encore à la lutte ; d’un autre côté, des motifs puissants le rappelaient à la cour, où son absence ne devait pas être plus longtemps remarquée dans les conjonctures actuelles. Il chargea André de prendre un homme avec lui et de continuer les recherches. Il lui remit de l’argent, lui ordonna de parcourir le pays dans tous les sens et de faire toutes les démarches possibles pour découvrir de quel côté étaient les fugitifs ; dès qu’il aurait découvert leurs traces, il devait chercher à les arrêter et à se rendre maître de la jeune fille par tous les moyens. Après avoir donné ces ordres, il regagna Paris, suivi du reste de ses gens.

André était un homme de 35 ans environ, de taille moyenne, fort et vigoureux ; doué d’une grande activité, de beaucoup de finesse et de persévérance, il avait conquis la confiance entière du duc. Complètement dévoué à son maître, il se mit à remplir la mission qui lui était confiée. Suivi de l’homme qu’il s’était choisi, il s’en alla passer la nuit à Longjumeau, et le lendemain matin, ils commencèrent leurs recherches. Ils parcoururent tous les environs à plusieurs lieues de distance en s’éloignant toujours davantage de la Ferme aux oies ; montés sur de vigoureux chevaux, ils exploraient rapidement de grandes étendues de pays. Ils interrogeaient partout les habitants des lieux qu’ils traversaient, s’occupaient à recueillir le plus petit indice, à découvrir la plus petite trace de ceux qu’ils cherchaient. Ils n’obtinrent aucun renseignement les trois premiers jours. Le quatrième, un paysan leur dit avoir rencontré pendant la nuit, suivant un chemin de traverse et marchant rapidement dans la direction de sud, quatre personnes, dont l’une paraissait être un prêtre et une autre une jeune fille. La description fort incomplète qu’on leur fit de ces personnages coïncidait assez avec ce qu’ils cherchaient ; seulement la compagnie de ce prêtre ne s’expliquait pas et ne paraissait pas naturelle ; néanmoins, ils prirent la direction indiquée. Ils vinrent loger dans un petit village où on leur dit qu’un jeune prêtre inconnu était venu pendant la journée faire emplette de quelques vivres et s’était dirigé vers une forêt voisine. Ce fait, insignifiant en apparence, attira l’attention d’André et de son compagnon. Le lendemain, ils prirent la direction qu’ils supposèrent avoir été suivie par le prêtre ; après cinq ou six lieues de marche, ils aperçurent un jeune homme en costume de curé de village, portant un panier à son bras, qui sortait d’une maison isolée et se dirigeait à travers champs du côté opposé aux habitations. André mit aussitôt pied à terre et entra dans la maison pour s’informer de l’inconnu ; il apprit qu’il était venu acheter du pain et quelqu’autre nourriture pour porter à des camarades qu’il avait laissés dans le bois, et qu’il s’était informé du chemin le plus court pour se rendre dans la Franche-Comté ; le propriétaire avait cru remarquer que ce prêtre n’était pas tonsuré. Ces détails augmentèrent les soupçons des deux cavaliers qui se remirent aussitôt en route pour suivre l’inconnu.

Ainsi le danger était plus imminent pour Richardon et ses gens qu’ils ne le pensaient ; on a vu comment leur mystérieux protecteur était parvenu à l’éloigner momentanément, en donnant le change aux soldats. Ceux-ci, croyant avoir affaire à un des compagnons du prêtre, se lancèrent à la poursuite de l’inconnu, qui, avec une agilité et une adresse remarquables, sut en décrivant des contours, en passant par des sentiers scabreux et difficiles aux chevaux, les tenir en haleine le reste de la journée et les éloigner du but de leurs recherches.

Obligés par la nuit de cesser leur poursuite, ils perdirent ainsi les traces des fugitifs ; trompés par de fausses indications semées sur leur passage par l’homme au capuchon, ils ne purent les retrouver. Quatre jours se passèrent en recherches et en courses inutiles ; le hasard les amena dans un village aux environs de Louhans. Fatigués et découragés, ils agitaient la question de savoir s’ils ne devaient pas renoncer à leur projet, lorsqu’un individu attardé leur dit avoir rencontré sur la route de Lons-le-Saunier trois hommes et une femme marchant à pied. Après quelques autres explications, André ne doute pas que ce ne soient les fugitifs. Il part avec son compagnon dans la direction indiquée et ne tarde pas à découvrir et à reconnaître l’objet de leurs recherches.

Trop faibles pour attaquer la petite troupe, ils se glissent à travers les arbres de la forêt et parviennent à s’emparer de la jeune fille. On sait le résultat final de cette tentative.

Le cavalier renversé par l’inconnu était André lui-même. Lorsqu’il eut rejoint son compagnon, ils revinrent passablement penauds et déconcertés au village qu’ils avaient quitté peu de temps auparavant.

— Je crois que le diable s’en mêle, dit André, ou que ces damnés huguenots sont sous la protection de quelque saint. Être si près du résultat et être obligé d’abandonner l’affaire : c’est désolant.

— Il faut en tous cas, reprit son compagnon renoncer à aller plus loin ce soir, d’abord parce que vous n’avez plus de cheval, et ensuite parce que ces hérétiques sont sur leurs gardes.

— Tu as raison, répondit le chef, mais il y a bien plus, ils vont franchir la frontière française et s’enfoncer dans les hautes montagnes couvertes de forêts de la province espagnole, où nous aurions plus de peine encore à les atteindre. Ces chiens de huguenots, je ne connais rien à leur organisation ; l’individu qui a tué mon cheval doit être le même qui nous a fait courir toute une après-midi, le jour où nous suivions cette espèce de prêtre sans tonsure qui court les champs avec un panier de pain sous le bras. Je le répète, il y a là du mystérieux : si les saints ne s’en mêlent pas, le diable au moins doit être de la partie.

— Pour moi, ajouta son compagnon, je ne vois pas pourquoi nous irions plus loin ; monsieur le duc croit qu’il n’y a qu’à enlever comme ça les demoiselles, mais il compte sans son hôte. Du reste, je ne comprends pas la persistance qu’il met à s’emparer d’une obscure huguenote, dont l’âme sera damnée à coup sûr ; ne lui est-il pas facile d’avoir de jolies maîtresses à Paris, sans envoyer ses gens courir toute la France et s’éreinter dans un gueux de pays comme celui-ci ?

André reprit : — Quoi qu’il en soit, nous avons fait une rude peur à ces hérétiques ; le vieux de la Ferme doit avoir fait une singulière grimace en voyant la donzelle entre nos mains ; tout était bien prévu ; sans ce maudit inconnu au grand capuchon, l’affaire était bâclée. Mais je suis aussi de l’avis que nous devons ne pas aller plus loin et renoncer à poursuivre une pauvre famille qui, après tout, ne nous a fait aucun mal. Il faudra bien que monsieur le duc en prenne son parti, quoique je sache fort bien à l’avance qu’il lui en coûtera.

Les deux interlocuteurs continuèrent leur entretien en vidant quelques bouteilles de vin pour faire diversion à leur mauvaise humeur ; après quoi ils décidèrent de repartir le lendemain matin pour Paris.

CHAPITRE XI.

Une rencontre inattendue.

Richardon et ses compagnons, remis de leur première émotion, avaient repris leur route, sentant bien qu’il était important pour eux de gagner la frontière, en prévision d’une nouvelle attaque et pour éviter les recherches auxquelles la dernière aventure pourrait donner lieu. Ils marchèrent rapidement le reste de la nuit. Enfin ils approchaient du terme de leur voyage, impatients d’arriver et de laisser à jamais derrière eux leurs persécuteurs. L’événement de la nuit leur avait donné à réfléchir, et la peur doublait leurs forces. Ils voyageaient cette fois en groupe serré, au milieu duquel était Mathilde, et portaient leurs armes prêtes au premier éveil. Au lieu de s’arrêter comme d’habitude au point du jour, ils prirent à travers champs et firent encore plusieurs lieues. La journée était déjà bien avancée, lorsque harassés de fatigue, ils s’arrêtèrent enfin dans un endroit solitaire pour prendre le repos dont ils avaient besoin. Ils étaient dans la Franche-Comté et avaient quitté le sol de la France ; mais ignorant les projets d’André, ils étaient loin de se croire en sécurité et désiraient atteindre promptement les montagnes, supposant avec raison qu’ils y échapperaient plus facilement aux poursuites qui pourraient être dirigées contre eux. Du reste, quoique hors des limites du royaume de Charles IX, ils étaient encore en pays catholique, et savaient bien que la tolérance religieuse n’était guère plus à l’ordre du jour à la cour d’Espagne qu’à celle de France. Après quelques heures de repos ils reprirent leur marche, évitèrent Lons-le-Saunier et arrivèrent le lendemain matin près de la petite bourgade de Champagnole. Le pays changeait complètement d’aspect : ils quittaient les plaines de la Bourgogne pour arriver sur les premiers chaînons du mont Jura ; ils disaient adieu aux vignes et aux champs de blé pour s’enfoncer dans les sombres et immenses forêts vierges qui, à cette époque, occupaient presque exclusivement le sol de cette grande chaîne de montagnes. Les fugitifs n’étaient pas sans crainte sur les difficultés qu’ils rencontreraient pour franchir ces contrées sauvages ; mais l’espoir d’atteindre bientôt la Suisse leur faisait oublier toutes leurs peines. Henri alla aux informations et s’entoura de tous les renseignements possibles sur les chemins qu’ils devaient suivre. À la nuit close ils se remirent en route et s’enfoncèrent dans une gorge encaissée de la montagne. Après deux heures d’une marche pénible ils traversèrent sans s’y arrêter le pauvre et petit hameau de Siam ; dès lors le chemin devint toujours plus scabreux et difficile. Ils allumèrent des torches qu’Henri s’était procurées et ne purent avancer qu’avec beaucoup de précautions. Ils suivaient le versant d’une côte très escarpée ; dans le fond, à leur gauche, coulait un torrent, dont les eaux roulaient avec fracas de cascade en cascade à une profondeur considérable ; en quelques endroits, des rochers à pic formaient d’affreux précipices, au bord desquels les voyageurs étaient quelquefois obligés de passer avec beaucoup de précautions. Aussi s’avançaient-ils lentement, obligés qu’ils étaient de s’arrêter à chaque instant pour éviter les précipices et reconnaître leur route ; une fois même ils se virent dans l’impossibilité d’avancer et croyaient qu’ils seraient forcés de passer la nuit dans ce lieu sauvage, lorsqu’un individu, vêtu d’un capuchon et tenant une torche, apparut un peu en avant d’eux. Il leur fit voir une issue et leur cria d’une voix déjà connue : « Suivez-moi, je passe comme la feuille des bois. » Les fugitifs reconnurent l’homme mystérieux qui les protégeait et le suivirent sans hésitation. Il marcha silencieusement devant eux, les éclairant et leur indiquant le chemin. Ils traversèrent sans bruit le village des Planches, et dès que parurent les premières lueurs du jour, leur guide éteignit sa torche et disparut dans les bois.

Les voyageurs, qui se trouvaient sur un bon chemin, marchèrent encore lentement pendant une heure environ ; le pays commençait à s’élargir devant eux ; un vallon, profond et encaissé, perpendiculaire à la gorge qu’ils avaient suivie, leur apparut tout à coup. Ils discutaient ensemble s’il ne serait pas convenable d’éviter un petit village qu’ils apercevaient à une faible distance et de continuer leur route jusqu’aux forêts de l’autre côté, lorsque Mathilde leur annonça qu’elle ne pouvait aller plus loin.

Cette vaillante fille avait supporté avec courage et constance les marches pénibles et les longues fatigues de ces douze jours de voyage. Comme cela arrive toujours, surtout aux organisations nerveuses, les émotions ressenties lors de son enlèvement lui avaient fait oublier les fatigues passées : elle avait marché deux jours encore presque sans prendre de repos ; car c’était sur sa demande expresse que les fugitifs avaient doublé les dernières étapes, tant était grande la peur qu’elle avait des cavaliers ; mais la réaction se fit sentir : la prostration des forces physiques fut d’autant plus subite que leur surexcitation avait été plus forte. Ses pieds étaient endoloris ; ses jambes enflées refusaient de la porter davantage. Vaincue par la douleur et la fatigue, elle se jeta épuisée sur le sol.

Ses compagnons, très fatigués aussi, éprouvèrent un bien vif chagrin en voyant l’état de la jeune fille, et furent très contrariés de cette circonstance qui apportait un nouveau retard à leur voyage. Mais ils avaient tous des âmes trempées par l’adversité, et ne se laissaient pas facilement abattre. Ils firent avec leurs vêtements une sorte de lit, où ils couchèrent la jeune fille. Ensuite ils discutèrent longuement sur le meilleur parti à prendre. Tous reconnaissaient la nécessité de chercher un refuge chez des gens sûrs pour y transporter leur chère enfant et lui donner les soins que réclamait son état. Mais à qui se fier ? ils étaient encore en pays catholique, c’est-à-dire au milieu de leurs persécuteurs. Les soldats du duc n’étaient-ils peut-être pas encore à leur poursuite ? Ce qui les rassurait cependant un peu, c’est que le petit village qu’ils apercevaient, isolé au milieu des forêts à l’extrémité de la Franche-Comté, devait être en dehors de l’effervescence et des luttes religieuses qui agitaient le reste du pays. Du reste il n’y avait pas à hésiter, l’état de Mathilde semblait empirer rapidement, une fièvre violente paraissait vouloir se déclarer. Isaac cherchait dans les environs une source d’eau fraîche pour étancher la soif de la malade, tandis que Richardon, assis à côté d’elle, lui couvrait la figure et les mains de baisers et de larmes.

Henri se dirigea rapidement vers le village, décidé à entrer dans la première maison de bonne apparence, à déclarer sans détour aux habitants sa position et à s’en remettre à leur humanité. Il avait fait la moitié du trajet environ, lorsqu’à un contour du chemin il se rencontra face à face avec un prêtre, qui cheminait lentement d’un air rêveur. Cette rencontre fut très désagréable à Henri ; il aurait bien voulu pouvoir l’éviter, mais c’était impossible. Le prêtre, qui s’approchait toujours, leva les yeux. Leurs regards se rencontrèrent, tous deux parurent surpris : ils s’étaient déjà vu quelque part. Henri cherchait à se rappeler où il avait connu l’étranger, lorsque celui-ci s’avança et lui prit la main en disant :

— Bonjour, M. Grudimaut ; vous ne venez pourtant pas me rapporter ma robe et mon chapeau.

Ces paroles et la voix qui les prononçait levaient tous les doutes. Henri avait devant lui le prêtre inconnu qui l’avait sauvé du massacre la nuit de la Saint-Barthélemy.

— Ô homme généreux ! à qui je dois tant, s’écria-t-il ; c’est donc vous que je rencontre ici après tant de persécutions, après avoir si souvent pensé à vous. Quel bonheur de pouvoir vous témoigner ma profonde reconnaissance ; c’est sans doute un bon ange qui m’a conduit aux lieux que vous habitez.

— Vous ne me devez aucun remerciement, reprit le prêtre avec douceur ; si j’ai pu sauver une victime du naufrage, la satisfaction d’avoir rendu un homme à sa famille et à la société est une récompense suffisante. Mais par quel hasard vous trouvez-vous au milieu de nos montagnes ? Henri, à qui la rencontre de ce brave homme redonna du courage et de la confiance, lui raconta rapidement les événements qui s’étaient passés, les détails de leur fuite et leur position actuelle.

Le prêtre écouta attentivement et après un instant de réflexion, il répondit :

— En prenant une large part à vos tribulations et à vos maux, je ne puis qu’admirer par quelles voies mystérieuses Dieu, qui voulait vous sauver, vous a amenés jusqu’ici. Ce petit village que vous voyez est Foncine-le-bas et j’en suis le curé. Retournez vers vos compagnons et dites-leur que tant que les circonstances les obligeront à s’arrêter dans ma paroisse, ils y seront les bienvenus et en parfaite sécurité. Qu’ils veuillent bien ne voir dans le curé Tardi qu’un humble prêtre chrétien qui s’intéresse à leur sort, ne voit en eux que des malheureux et bénit son Dieu de ce qu’un premier service rendu lui procure l’occasion d’en rendre un second. Soyez tous sans inquiétude, je vais prendre les mesures nécessaires pour donner à votre amie souffrante les soins que réclame son état.

Là-dessus il regagna rapidement le village. Henri rejoignit tout joyeux ses compagnons, à qui il raconta la rencontre aussi singulière qu’inattendue qu’il venait de faire. Une demi-heure après, le brave curé arriva, suivi de deux hommes portant un brancard. Mathilde y fut moelleusement couchée, et tous ensemble prirent le chemin du village.

CHAPITRE XII.

Les causeries au presbytère.

Deux heures plus tard, la jeune fille dormait d’un sommeil paisible et bienfaisant, tandis que ses trois compagnons, réunis dans la petite chambre à manger du presbytère, goûtaient les charmes du repos et partageaient le frugal et néanmoins excellent dîner de leur hôte.

Les fugitifs oublièrent bien vite leurs fatigues, leurs traverses et leurs soucis dans l’entretien et l’accueil bienveillant du curé. Ils ressentaient quelque chose de la joie que doivent éprouver les naufragés, lorsqu’après avoir été longtemps ballottés par les flots, ils se retrouvent sur la terre à l’abri des tempêtes. Tout homme qui a été appelé à courir les montagnes et les bois, connaît la sensation agréable qu’on éprouve lorsque, surpris par un subit et violent orage au milieu des solitudes, on trouve par hasard pour se réfugier un modeste chalet ou la hutte d’un charbonnier. Quel sentiment indicible de contentement on éprouve à se sentir à l’abri, à entendre rouler la pluie sur un toit d’écorce, gronder la foudre et siffler l’ouragan ! Toutes nos sensations sont relatives : le sommeil et le repos n’ont de valeur qu’après la fatigue, un bon repas que quand il est assaisonné par l’appétit. La santé n’est appréciée souvent qu’après une maladie et le bonheur après l’infortune.

L’homme est tellement toujours et partout le même qu’une joie n’est jamais complète et un chagrin jamais entier : celui à qui la fortune a souri constamment au début de son existence devient par cela même malheureux ; l’excès des jouissances ne tarde pas à en tarir la source ; les conséquences en sont l’ennui et le dégoût de la vie, maladies qui sont souvent le partage des hautes classes et sont presque inconnues chez les honnêtes travailleurs. Souvent l’homme opulent se suicide pour en finir avec une existence qui lui est devenue insupportable, tandis que le bûcheron qui chaque jour mange sa maigre pitance au milieu des frimas et des neiges arrive tranquillement au terme de sa carrière. C’est que la Providence a voulu que le bonheur ne fût nulle part complet, mais se trouvât partout un peu. C’est qu’elle a mis dans tous les cœurs une étincelle de vraie religion et de philosophie. Si toutes les choses terrestres ont leurs défauts, toutes aussi ont leurs charmes et leur poésie. S’il en était autrement, les différentes classes sociales seraient en lutte permanente et acharnée, et le monde un vrai chaos.

Richardon disait au curé :

— C’est quelquefois un singulier enchaînement de circonstances que la vie ! Nous fugitifs, fuyant avec peine le glaive meurtrier suspendu sur nos têtes par les catholiques, traqués comme des bêtes fauves par la haine implacable de vos prêtres, nous devons notre salut à un brave curé et trouvons un asile hospitalier dans le presbytère d’un village tout catholique. Je ne puis vous cacher la répugnance que j’ai éprouvée d’abord à accepter votre généreuse hospitalité. Les persécutions et les vengeances exercées par vos coreligionnaires, les tristes et récents événements que j’ai vus s’accomplir, commençaient à me faire croire à l’absence complète de principes religieux dans la société et perdre toute confiance dans les hommes ; mais votre rencontre me réconcilie un peu avec eux.

— Ces événements, mon cher hôte, reprit le curé, sont la conséquence des lois de Dieu. Le riche et le pauvre, le grand et le petit, le fort et le faible, tous les hommes sans exception boivent à la coupe de l’adversité ; celui qui la croit loin de ses lèvres est souvent bien près d’en goûter l’amertume ; mais à côté des maux il y a les remèdes, il faut seulement les connaître. Si le mal est inné chez l’homme, le bien l’est aussi. Les événements s’enchaînent dans un ordre irrégulier en apparence, mais constant ; tout concourt vers un but commun, le bien ; aussi le plus bel apanage d’un être humain c’est de savoir le sentir et le connaître, de savoir accepter aussi bien les revers que les faveurs de la fortune et reconnaître la main du Tout-puissant dans tout ce qui nous arrive de plus fâcheux en apparence. Le malheur est tellement inhérent à notre existence qu’il est pour ainsi dire un besoin de notre nature : celui qui n’éprouverait aucune contradiction serait par là même fort malheureux. Le bonheur en un mot n’est quelque chose pour l’homme que parce que le malheur existe. La Providence, qui a tout bien fait, l’a voulu ainsi dans la sagesse de ses décrets. Tandis que souvent nous nous agitons et nous tourmentons sans aucun résultat, elle nous jette, quelquefois bien malgré nous, en dehors de la route que nous croyons la meilleure et qui nous conduit à notre perte, pour nous ramener plus vite et plus sûrement au port par des sentiers souvent fort raboteux.

Dieu a placé l’homme sur cette terre pour qu’il y vécût heureux, dans la mesure que sa nature imparfaite comporte : si nous ne le sommes pas, c’est souvent notre faute, c’est notre orgueil, notre ambition, nos sottes et ridicules prétentions, qui nous font mépriser ce que nous avons sous la main, pour courir après des chimères. Combien d’hommes consument la plus grande et la meilleure partie de leur existence pour chercher à atteindre un idéal qu’ils n’atteignent jamais ; qui laissent à côté d’eux le vrai bonheur pour poursuivre une ombre vaine et qui arrivent au terme de leur carrière avant de l’avoir connu et apprécié. Pendant son court séjour ici-bas l’homme semble occupé à faire les préparatifs d’une carrière terrestre sans fin. Il semble avoir hâte de gagner fortune, gloire, honneur, de tout effleurer, tout essayer ; puis il va, oublié et ignoré, occuper une humble place dans la terre du cimetière.

Richardon étonné répondit :

— Vos discours me touchent profondément et me font du bien. Ils sont un baume salutaire qui vient à propos cicatriser de nombreuses blessures. Huguenot persécuté pour mes convictions religieuses, je viens les retremper aux paroles d’un prêtre de l’église romaine. Si la moitié seulement de vos confrères partageaient vos idées, au lieu de nous entr’égorger, nous discuterions paisiblement, nous nous éclairerions mutuellement pour pouvoir tous ensemble travailler au développement de la religion et au bien de la société. Telle serait la marche naturelle des choses, si les hommes étaient réellement bons ; mais il en est autrement parce que la méchanceté domine en eux. Combien l’histoire nous montre d’exemples du mauvais caractère des descendants d’Adam ! Combien par exemple de peuples ont vécu depuis bien des siècles au delà de l’Atlantique, heureux dans la simplicité des premiers âges ! Leur vie s’écoulait tranquille et innocente. Ils mouraient comme ils avaient vécu, ignorants et ignorés, à l’ombre de leurs palmiers. Et aujourd’hui vous voyez les Européens inonder ces pays comme la lave d’un volcan. Vous les voyez, sous un prétexte de civilisation, invoquant sans pudeur le nom d’une religion sainte dont ils faussent jusqu’au nom, égorger ces peuples comme de vils troupeaux, pour leur ravir leurs biens et s’emparer de leur or. Les cris de détresse de ces malheureux arrivent jusqu’à nous. Vous voyez maintenant les chrétiens eux-mêmes, les disciples de cette religion régénératrice s’entr’égorger sans merci ; les représentants de Dieu sur la terre, les apôtres de ce Christ qui mourut pour le salut des hommes, ordonner froidement le massacre de milliers de leurs frères. Il est difficile de ne pas le reconnaître ; la méchanceté domine et l’injustice triomphe.

Le curé sourit tristement et reprit :

— Il ne faut pas perdre de vue, mon cher hôte, qu’il y a deux principes puissants constamment en lutte dans le monde, le bien et le mal. Ils se retrouvent chez l’individu en particulier comme dans la société prise en masse ; des chocs continuels en résultent. Partout le mal combat le bien à outrance, avec acharnement même. Dieu l’a permis ainsi : cela entrait dans la profondeur infinie de ses vues. Car remontez à la source des choses, levez le voile dans son entier et observez d’une manière impartiale et libre de tout préjugé : vous verrez que le mal, quoique fort, est plus faible cependant que le bien ; malgré les triomphes apparents et nombreux du premier, il est en somme constamment vaincu par le second. Le bien avance, lentement, c’est vrai, mais il avance, malgré la résistance opiniâtre qui lui est faite. Le mal l’arrête souvent, le fait parfois même reculer, mais jamais ne peut détruire entièrement son œuvre. Si l’homme avait conservé son innocence première, il eût pu par lui-même s’élever librement à la sainteté et à la perfection, mais dès le moment de sa chute, la lutte est devenue la conséquence du péché. Elle est nécessaire pour le développement de l’humanité, sur laquelle le Créateur a de grandes vues ; sans elle, les facultés dont l’homme est doué lui seraient complètement inutiles. Il resterait constamment dans l’enfance et dans un état d’infériorité que ne comporte nullement sa nature. Il a fallu des guerres sanglantes, des conquêtes, des invasions nombreuses pour fondre ensemble des peuples incapables par eux-mêmes d’aucun développement et pour faire naître de leur mélange la civilisation. Il a fallu le moyen âge, l’esclavage et toutes ses misères pour enfanter un jour la liberté et l’égalité des hommes. Les malheureux Américains subissent la même loi. La conquête de leur pays sera une des pages les plus hideuses de l’histoire ; mais il était sans doute dans leur véritable intérêt de voir leur civilisation à demi-sauvage mise en contact avec celle de l’Europe, pour atteindre peut-être dans les siècles à venir un haut degré de perfection.

Sans aller jusqu’au delà des mers, voyez comment s’est établie notre sainte religion. Son début a provoqué, vous le savez, bien des luttes, des persécutions et des misères. Le mal vainqueur conduisait le Christ agoniser sur Golgotha ; néanmoins le sang de l’Homme-Dieu accomplissait son œuvre. La voix des pêcheurs de la Galilée bouleversait l’ancien ordre social, renversait de leurs piédestaux les dieux fabuleux de l’Olympe et faisait crouler la puissance tyrannique des Césars.

Richardon, qui avait écouté son interlocuteur avec beaucoup d’attention, répondit après un moment de silence :

— Votre raisonnement est juste à certains égards, mais la mission régénératrice du Christ n’a-t-elle pas manqué une grande partie de son but ? Le bien immense qui devait en résulter pour l’humanité n’a-t-il pas été en majeure partie étouffé par l’ambition des monarques et des hauts dignitaires de l’Église ? La puissante Rome sentant crouler son empire, voyant les peuples réduits à la misère se ranger avec empressement dans les rangs des sectateurs du Christ, comprit que la seule chance de salut qui lui restât était d’embrasser aussi la nouvelle religion. Flattant l’ambition des évêques et partageant avec eux le pouvoir, elle se fit chrétienne. Elle donna le change aux masses ignorantes et superstitieuses et les maintint dans la sujétion. Comme un jongleur habile, elle changea seulement les décors du théâtre, remplaça les dieux du paganisme par des noms nouveaux et offrit aux peuples idolâtres d’autres objets pour aliment de leur culte. Ceux-ci, trompés, furent pris au piège et tombèrent dans la dépendance morale et politique la plus complète. Ils ne virent pas que les papes n’étaient autre chose que les successeurs des Césars. L’ancienne lutte des ariens et des orthodoxes fut la lutte des opprimés contre les oppresseurs. Le christianisme ainsi faussé n’a pas rempli sa grande mission régénératrice ; de nouvelles crises sociales devaient avoir lieu : la Réforme devenait une nécessité pour l’humanité.

Richardon s’arrêta ; il craignit d’être allé trop loin et d’avoir blessé la susceptibilité du brave curé.

Celui-ci, après une pause, reprit tristement :

— Hélas ! il faut en convenir, une partie de vos arguments sont justes, mais ici encore mon raisonnement trouve son application. Le Christ mourut victime du principe mauvais qui existe chez les hommes, mais son œuvre ne s’en accomplissait pas moins. Le christianisme a des conséquences civilisatrices et morales, à côté de son but essentiel qui est le salut des hommes. Examinons ce qu’était l’humanité avant l’ère chrétienne et ce qu’elle est aujourd’hui : vous reconnaîtrez, j’en suis certain, qu’elle a fait un grand pas, un pas immense vers le progrès. L’Église romaine, j’en conviens, a eu de grands torts : ses chefs se sont laissés entraîner dans une fausse voie ; ils ont partagé les erreurs, les passions et les faiblesses de tous les hommes. Ces fautes ont amené des abus, et ces abus ont provoqué la Réforme.

Ici encore les deux principes sont en présence. Cette rénovation de l’Église chrétienne pouvait et devait avoir une importance immense et être un grand bienfait pour l’humanité ; mais comme toujours, son résultat est en partie manqué. Les réformateurs ont méconnu leur mission, en se faisant chefs de parti et en se mêlant de l’administration et du gouvernement des États. La Réforme a perdu son prestige dès le moment qu’elle a organisé des armées et lutté sur les champs de bataille. On plaignait vos frères ; on sympathisait avec eux et l’on s’intéressait davantage à leur sort pendant qu’ils n’avaient d’autres armes que leurs discours et leur foi, et avant que Calvin eût laissé allumer le bûcher de Servet. La Réforme serait peut-être devenue un jour la religion de tout le monde, si elle n’avait ambitionné d’être une religion d’État. Au delà des monts où vous dirigez vos pas est le pays de Vaud, conquis par les Bernois sur le duc de Savoie, il y a environ trente ans. Les nouveaux maîtres en ont fait un pays protestant par la conquête et par la force. Les persécutions n’ont pas été rigoureuses, c’est vrai, mais la pression morale a été très forte. La rive opposée du Léman, appelée le Chablais, a subi le même sort ; mais les Bernois ayant dû l’abandonner par bonne politique pour conserver le reste de leurs conquêtes, le duc de Savoie a de nouveau ramené ce peuple au catholicisme.

Voyez ce qui se passe en Angleterre. Henri VIII, qui était le prince le plus incrédule du siècle, a embrassé la Réforme, à laquelle il ne pensait nullement, dans le seul but de quereller le pape, avec qui il était brouillé, et s’est mis à persécuter sans merci les catholiques. Après sa mort, la reine Marie, élevée par sa mère dans l’Église romaine, a déclaré de nouveau le catholicisme religion de l’État. Élisabeth, qui règne maintenant, nourrie dans les préceptes de la Réforme, a rétabli le culte protestant et sévit contre les catholiques. Ainsi donc à quoi tiennent en apparence les religions ? à une loi, à un décret du souverain, à la force, en un mot ; elles s’imposent à un peuple comme un code de commerce ou comme un règlement de police, suivant les intérêts et la politique des gouvernements. Mais on se tromperait si l’on jugeait ainsi légèrement sur les apparences. La religion n’est pas du tout dans la manifestation extérieure et conventionnelle, elle est intérieure et spirituelle. Il faut savoir reconnaître le doigt de Dieu même dans les événements qui lui paraissent contraires. Il laisse faire le mal, il le tolère même, mais c’est parce qu’il doit en résulter du bien ; tous nos grands bouleversements sociaux tendent au développement des facultés de l’homme, au perfectionnement de son intelligence. Le christianisme dans le monde et la Réforme dans le christianisme sont des pas immenses faits dans ce noble but. Ce sont de grandes révolutions sociales qui tôt ou tard produiront des fruits abondants.

Les voyageurs écoutaient avec une profonde attention le brave curé. Ils éprouvaient un charme secret à sa conversation ; ses discours respiraient la sincérité et des convictions profondes. Un doute cependant s’élevait dans leur esprit. Habitués à voir un ennemi dans un catholique, et dans un prêtre un homme intolérant par principe, ils croyaient reconnaître dans leur hôte un homme tout autre qu’un curé de village ; un homme enfin qui, par suite de revers de fortune ou autrement, se trouvait dans une position qui n’était pas la sienne. Richardon, voulant éclaircir ces doutes, lui dit :

— Homme généreux, vos discours me charment et m’instruisent. C’est bien dommage que vos idées ne soient pas répandues davantage et leur justesse mieux appréciée. Votre dévouement, votre charité et votre activité devraient avoir un champ plus vaste ; la lumière que vous répandez devrait rayonner plus loin que dans cette petite vallée.

Le curé devina l’intention des fugitifs et répondit :

— Je vais vous faire en peu de mots le récit de ma vie ; je n’ai jamais été et ne serai jamais que l’humble curé de Foncine ; mon histoire ne présente aucun événement remarquable, mais je vous la raconterai d’autant plus volontiers qu’elle est ma confession de foi et peut renfermer un enseignement.

CHAPITRE XIII.

L’histoire du curé.

Je suis né dans le Jura, aux environs d’Arbois, de parents pauvres ; mon père, simple agriculteur, perdit ma mère quand je n’avais encore que cinq ans. Ce départ causa un grand vide dans notre maison. Je perdis ensuite mon père à l’âge de douze ans et me trouvai ainsi complètement orphelin. J’avais un oncle, curé à Poligny, qui m’avait toujours témoigné beaucoup d’affection ainsi qu’à mon père ; il me prit chez lui et devint mon protecteur et mon second père. Il n’était pas riche, mais possédait une modeste aisance et avait des loisirs qui lui permettaient de s’occuper de mon éducation. Jusqu’alors elle avait été complètement négligée : mon père, ignorant lui-même, comme tous les paysans de nos environs, occupé constamment de travaux manuels, avait assez à faire à gagner sa vie et la mienne ; aussi ne m’avait-il appris ni à lire ni à écrire. Mais, grâce aux soins assidus de mon oncle, je rattrapai rapidement le temps perdu. Il m’enseigna, de plus, l’arithmétique, les premiers éléments du latin, l’histoire sainte et profane. J’avais une grande passion pour la lecture, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main. Mon aptitude et mon goût pour l’étude décidèrent mon oncle à me faire prendre la robe. À seize ans il me plaça à Arbois, et deux ans après j’allai à Besançon compléter le cercle des connaissances qui m’étaient nécessaires. J’embrassai avec empressement ma vocation : mon âme ardente, simple et naïve, n’entrevoyait rien de si beau qu’une vie consacrée à la divine mission de prêcher l’Évangile et d’être l’interprète de Dieu parmi les hommes. Faire constamment le bien et combattre le mal, tel était à mes yeux l’idéal des fonctions du prêtre. Je croyais ce but le seul mobile de tous ceux qui embrassaient cette carrière ; mais les choses ne tardèrent pas à m’apparaitre sous un jour nouveau. Une étude importante me restait encore à faire, celle des hommes ; elle fut la plus pénible.

À Besançon, je m’étais lié avec plusieurs jeunes gens, qui suivaient la même carrière que moi ; nous discutions souvent ensemble des sujets de théologie et les grandes questions philosophiques et sociales. La Réforme commençait son œuvre, et agitait vivement les esprits. Pour moi, j’étais trop pénétré de la sainteté de notre Église pour partager en entier les idées de Calvin et de Luther. Néanmoins, lorsque je raisonnais en mon for intérieur sur le catholicisme, je ne pouvais m’empêcher de reconnaître de grands abus, de blâmer la vente des indulgences et de bien sentir le besoin d’une restauration. Je fis connaître mes opinions. Mes collègues, comme nos professeurs, les combattirent vivement. Quelques-uns, jaloux de mes succès dans les études, parvinrent à jeter de la défiance sur mes convictions et à me faire envisager comme hérétique. J’éprouvai beaucoup de désagréments et même de petites persécutions. Je commençai alors à m’apercevoir que l’intérêt, l’ambition et l’orgueil sont les principaux mobiles des actions de plusieurs. J’étais particulièrement lié avec un étudiant nommé Lovel, qui m’avait toujours témoigné beaucoup d’attachement et même une sincère amitié ; nous discutions souvent longuement et chaleureusement ces différents sujets. Voici en substance ce qui faisait l’objet de notre controverse, et comme quoi, moi, simple et ignorant paysan, j’arrivai à connaître ce qui se passe sous le voile qui couvre la société et sert de masque aux actions d’un grand nombre d’hommes.

— J’ai la conviction, Lovel, lui disais-je, que la carrière que nous embrassons est une vie toute de charité, de dévouement, de désintéressement et d’oubli de soi-même. Le prêtre est placé dans la société comme le défenseur du bien, le soutien du malheureux et du faible, l’ami du pauvre et le consolateur de l’affligé. Combien est belle notre vocation ! Quel charme plus grand peut-on éprouver que celui de faire constamment le bien ! Autour de nous rayonne la vraie lumière ; comme un fanal au milieu des ténèbres, nous aidons à conduire au port les malheureux menacés du naufrage.

Il répondait :

— Tes idées sont sublimes, mon cher Tardi, mais je dois te le dire, elles sont par trop poétiques. Ce que tu me dis du prêtre est beau dans une épopée, dans un ouvrage de littérature destiné aux vulgaires lecteurs. Tout cela est bon tout au plus pour un obscur curé de village à cheveux blancs. Mais tous les hommes ne peuvent pas arriver à ce degré sublime d’abnégation. Il y a malheureusement autre chose à considérer dans la vie. Les besoins matériels ont, quoi qu’on en dise, leur importance, et ne peuvent être négligés. Nous naissons avec l’obligation de travailler. Le désir d’améliorer sa position n’est nullement blâmable ; il est tout naturel et se retrouve chez tous les hommes, depuis le monarque qui travaille constamment à agrandir sa puissance, jusqu’au serf attaché à la glèbe qui cherche les moyens de s’affranchir. L’ambition n’est-elle pas la passion des grandes âmes ? Quoi de plus beau que de chercher pour soi et pour les siens une position élevée ? Si je prends la robe, plutôt que toute autre carrière, c’est parce que j’ai l’espoir d’avancer plus rapidement et de gravir plus facilement l’échelle sociale. Crois-tu peut-être que je me fasse prêtre pour m’enfermer toute ma vie dans un humble presbytère de campagne ? Non ; j’espère, grâce à mes relations et à la position élevée qu’occupe ma famille, ceindre un jour la mitre et occuper à mon tour un poste élevé. Crois-moi, fais de même : sois un peu plus positif, pense davantage à toi, à ton avenir et te préoccupe moins des autres. Il faut faire le bien, sans doute, donner aux pauvres son superflu ; mais pourquoi se trop préoccuper des masses ignorantes et superstitieuses ? Pourquoi chercher à les faire sortir de cet état qui leur convient ? Il faut pour la sécurité de la société que la science, le pouvoir et les richesses soient l’apanage d’un petit nombre d’hommes, prédestinés à gouverner les peuples, qu’il est convenable de tenir dans l’ignorance et la sujétion. Quel avantage y aurait-il à rompre ces puissants liens sociaux, à instruire et à émanciper moralement les masses ? Il en résulterait un cataclysme politique, le bouleversement complet de l’ordre de choses établi. Or c’est justement ce que tout homme raisonnable doit chercher à éviter.

Ces discours m’irritaient ; ma conscience se révoltait devant ce matérialisme. Quoi, me disais-je, sont-ce là les principes des prêtres chrétiens, d’hommes placés comme intermédiaires entre le ciel et la terre ! Est-ce que la religion n’existe que pour servir de piédestal à leur ambition ! Mes réfutations les plus éloquentes et mes meilleurs arguments non-seulement ne pouvaient convaincre personne, mais étaient pris en mauvaise part.

Mon oncle vint à mourir ; il me laissa de nouveau sans appui et complètement orphelin. Sa perte me fut douloureuse. Il me fit héritier de son modeste patrimoine, qui me fut vivement disputé par d’autres parents. J’eus à soutenir de longs procès et des ennuis de tout genre à supporter ; mes études finies, je me retrouvai aussi pauvre que précédemment. J’avais mes ordres et dus chercher à me procurer une cure. Je fus longtemps sans rien obtenir. Tous mes anciens camarades, aidés de puissants protecteurs, furent avantageusement placés. Lovel n’est pas encore évêque, mais en attendant de le devenir, il occupe un poste important à Lons-le-Saunier. Deux d’entr’eux, les mêmes qui me blâmaient le plus ouvertement sur la liberté de mes idées religieuses, ne réussissant pas au gré de leurs souhaits, ont embrassé la Réforme, parce qu’elle leur offrait une position plus brillante.

Moi seul, je restai sur le pavé, constamment éconduit. Pour m’éloigner, et, je crois aussi, un peu pour se débarrasser d’un homme dont la position sociale et les idées n’étaient pas les leurs, mes supérieurs me donnèrent enfin la cure, de Foncine. Je me crus victime d’une injustice : néanmoins j’acceptai et j’ai eu lieu plus tard de me féliciter de cette nomination. Au sein de ces montagnes isolées, j’ai échappé aux secousses violentes qui ont ébranlé l’Europe entière. J’ai pris goût à la vie de mes paroissiens, je suis initié à leurs mœurs et suis devenu un membre de leur famille. J’ai compris que si j’avais échoué dans les vains honneurs de la hiérarchie cléricale, j’avais par contre trouvé le paisible et tranquille bonheur. Mon champ d’activité est petit, mais j’y trouve à faire tout le bien dont je suis capable. Humble curé de village, j’espère rester tel et ne désire que de mourir ignoré dans mon presbytère avec le sentiment d’avoir pu faire un peu de bien.

J’observe soigneusement les cérémonies de notre culte et habitue nos jeunes gens à le respecter et à l’aimer, parce qu’il me paraît suffire à leur bonheur. Je le répète, j’ai regretté les abus où s’est laissé entraîner notre Église ; j’ai compris la Réforme, mais je ne l’ai pas embrassée, parce que j’ai vu, comme partout, les passions des hommes mises à la place des principes, et j’ai cru devoir rester dans l’humble rôle que la Providence m’a dévolu.

N’allez pas croire, mes chers hôtes, que je fasse de la controverse religieuse et cherche à ébranler votre foi. Toute croyance, dès le moment qu’elle est fondée sur des convictions profondes, doit, à mes yeux, être respectée. La tolérance n’est qu’une branche de la charité et doit être pratiquée par le prêtre chrétien. Un malheureux, quel qu’il soit, est pour lui un être à secourir et à protéger.

Quant à vous, puisque Dieu en a ordonné ainsi, restez sincèrement attachés à votre foi ; elle a de l’avenir, elle est peut-être le germe d’un bienfait pour l’humanité. À une petite journée de marche d’ici, vous trouverez une vallée qui fait partie du pays de Vaud et qui contient une peuplade naissante qui pratique votre culte. Les seigneurs de Berne, nouveaux maîtres de ce pays, y reçoivent à bras ouverts les fugitifs, et dans le but de peupler ces contrées, favorisent leur établissement. Vous y obtiendrez facilement des terres et un modeste asile. Le climat y est rude, mais la tranquillité et la paix y résident. Vous n’y trouverez pas la richesse, mais une honnête aisance. La Providence, qui vous a si particulièrement protégés, a des vues sur vous. Votre rôle, quoique humble, n’en est pas moins important. Vous porterez l’aide de vos bras, de votre dévouement et de votre instruction à ces braves bergers ; vous aiderez le développement de cette contrée restée si longtemps inconnue, et en retour votre barque, si longtemps ballottée, pourra s’abriter dans cet humble port.

Pour en finir avec mon histoire, j’ajouterai que le seul incident un peu marquant qui soit venu rompre la douce monotonie de ma vie de prêtre est un voyage que, pour des raisons de famille, j’ai dû faire récemment à Paris, voyage qui, d’un côté, m’a fait être témoin de l’horrible massacre de vos coreligionnaires, et d’un autre m’a procuré la satisfaction de sauver de la mort l’intéressante famille que j’ai le plaisir de posséder en ce moment chez moi. Le hasard m’ayant conduit à la même auberge que M. Grudimaut, j’entendis les complots tramés contre lui et les siens. Vous savez le reste.

Les fugitifs attendris serrèrent la main du digne curé et lui exprimèrent leur profonde reconnaissance. La conversation continua encore jusque tard dans la soirée, après quoi tous se séparèrent pour aller goûter un repos dont chacun avait grand besoin.

CHAPITRE XIV.

Le loup-garou.

La maladie de Mathilde n’avait d’autre cause que la fatigue ; du repos et une nourriture fortifiante la rétablirent bientôt ; grâce à sa jeunesse et à sa bonne constitution, elle put se lever le surlendemain et annoncer à ses compagnons qu’elle se sentait assez forte pour se remettre en route. Cette nouvelle réjouit les voyageurs ; ils sentaient qu’il était convenable d’abuser le moins possible de l’hospitalité généreuse qui leur était donnée. Ils firent leurs préparatifs de départ et se mirent en route le lendemain matin de bonne heure. Le brave curé échangea la robe qu’Henri avait portée pendant tout le voyage contre un habit ordinaire, et voulut accompagner ses hôtes au travers des montagnes. Ils gravirent un chaînon peu élevé, et après deux heures et demie de marche au milieu des forêts, ils arrivèrent dans un petit vallon encaissé, appelé la Combe des Cives. Ils entrèrent dans un chalet, où ils se reposèrent un moment et trouvèrent un homme qui, sur la demande du curé, consentit à leur servir de guide.

— Il n’est pas prudent, leur dit-il, de vous engager au travers de ces immenses et sombres forêts qui couronnent le mont Risoux et au milieu desquelles on ne peut se reconnaître sans une grande habitude des lieux.

Bientôt ils se remirent en marche et dirent adieu au vénérable curé de Foncine. La séparation fut touchante ; ils versèrent d’abondantes larmes en quittant ce brave prêtre, qui deux fois leur avait sauvé la vie.

Les voyageurs s’enfoncèrent de nouveau dans de vastes forêts de sapins et gravirent lentement le versant occidental du Risoux. Leur guide était un homme d’environ soixante-dix ans, de grande taille, encore vigoureux, avec les cheveux et la barbe complètement blancs. On l’appelait dans le pays le Loup-garou. Il considérait les fugitifs avec une grande curiosité. Très communicatif, grand causeur et curieux de sa nature, il entama plusieurs fois la conversation pour connaître les motifs de leur voyage et les détails de leur histoire. Les voyageurs ne le satisfirent qu’en partie ; ils pensèrent que, quoique au terme de leur voyage, il était prudent de ne pas se confier à un inconnu habitant un pays catholique. Richardon profita en revanche de ses dispositions à causer pour lui demander s’il connaissait la vallée du lac de Joux.

— Autrefois, dit-il, dans ma jeunesse, il y a 30 ou 40 ans, j’y allais souvent pour mon petit commerce et fréquentais beaucoup le couvent de Sainte Marie-Madelaine du Lac, occupé depuis plusieurs siècles par les Prémontrés. Que Dieu reçoive leur âme en son Paradis !

Là-dessus le Loup-garou fit religieusement le signe de la croix. Richardon ajouta :

— C’étaient de braves gens sans doute, ces moines Prémontrés.

— Leur vie, toute consacrée au service de Dieu, était sainte et bénie ; les richesses considérables du couvent, toutes consacrées en œuvres charitables. Je crois voir encore ces vénérables moines avec leurs longues robes de laine blanche, leur manteau de même étoffe et leur chaperon de feutre, parcourir le pays, visiter les pauvres, diriger les travaux de leurs domaines, surveiller leurs bergers, leurs laboureurs, leurs pêcheurs, leurs valets. On ne les appelait que les moines blancs. Le vénérable abbé Bessonis disait toujours en me voyant arriver : « Voici le Loup-garou ; il est toujours le bienvenu. » Je ne sortais jamais de leur demeure sans avoir été logé, réconforté et avoir reçu une ration du vin de leur cave.

— Vous aviez sans doute des affaires importantes à traiter avec ces moines, pour mériter ainsi leur faveur particulière.

— On m’envoyait des espèces de cartes signées de la main de sa Sainteté le pape. J’allais les vendre et porter la rémission des péchés aux habitants de cette vallée.

Richardon sourit ; il avait compris qu’il avait pour guide un ancien colporteur d’indulgences, un de ces hommes dont on se servait pour vendre aux pauvres populations ignorantes des places en paradis, comme on fait au théâtre. Il reprit :

— Vous réalisiez sans doute de bons bénéfices à ce commerce ?

— Les gains n’étaient pas considérables, mais j’étais bien reçu partout. Je jouissais de la considération de tous les habitants du pays. Malheureusement la soi-disant Réforme est venue briser cette industrie. Je n’ai pu que rarement et en cachette retourner dans cette vallée depuis qu’elle est la propriété de ces hérétiques de Berne.

— Les moines durent donc abandonner la contrée et s’en aller ailleurs ?

— En effet ; les pieux Prémontrés ont quitté le couvent il y a trente ans, et se sont retirés, les uns à Sainte-Marie, les autres dans le canton de Fribourg ; mais ce qui m’a le plus peiné, c’est de voir le vénérable abbé Bessonis renoncer à sa foi, embrasser l’hérésie et se faire huguenot.

— Sans doute il a eu de bonnes raisons pour en agir ainsi.

— Certainement : les nouveaux maîtres du pays lui ont fait une belle rente viagère, ce qui lui a permis de rompre avec le célibat qui l’ennuyait et de trouver, dit-on, une jeune et jolie femme.

— Quoique vous n’ayez plus l’occasion de parcourir ce pays aussi souvent qu’autrefois, vous savez néanmoins tout ce qui s’y passe d’important.

— À l’époque dont je vous parle, il n’y avait à part le couvent et ses dépendances que le petit village appelé le Lieu de dom Poncet, dont les habitants ingrats envers leurs légitimes maîtres temporels et spirituels, les pieux moines blancs, étaient sans cesse en lutte sacrilège contre eux. Ils se sont ensuite empressés de se faire huguenots pour échapper au légitime et salutaire pouvoir des abbés. Dès lors les choses ont bien changé. Les Bernois ont poussé la haine contre la sainte religion jusqu’à s’emparer des biens amassés par l’activité et les soins des moines. Ils ont fait des lots des bâtiments et des champs, les ont vendus à des étrangers, hérétiques comme eux, qui seront tous damnés, il va sans dire, et ont formé un petit village sur l’emplacement du monastère. Une famille Rochat, établie sur les bords du lac Brenet, s’est considérablement agrandie. Le village du Lieu de dom Poncet, s’est accru de même ; sa population, augmentée par des réfugiés francs-comtois et autres, attirés par le gouvernement qui cherche à peupler toute cette contrée, a commencé à venir s’établir dans la partie méridionale du vallon, restée jusqu’à maintenant inculte et sauvage.

— Vous dites donc que les gens du Lieu ne vivaient pas en bonne intelligence avec les moines ?

— Ils étaient, au contraire, en lutte perpétuelle et souvent en révolte ouverte contre les vénérables abbés ; ils refusaient souvent de leur obéir et de payer leurs légitimes redevances, comme s’ils n’avaient pas eu le droit tout naturel de les tailler jusqu’à miséricorde. On raconte que ces gens égarés et furieux, poussés sans doute par Satan, allèrent une fois jusqu’à porter sur la personne de l’abbé une main sacrilège. Ils l’arrêtèrent en un lieu sauvage appelé Pétrafélix et le conduisirent en prison au Lieu ; mais mal leur en prit. Ils durent aller en chemise, un cierge allumé à la main, se prosterner devant le grand autel du couvent jusqu’à ce que l’abbé leur fît grâce ; ce qu’il voulut bien faire dans sa sainte bonté.

— Vous n’avez pas entendu parler peut-être d’un Français fugitif, prédicateur protestant, qui doit s’être fixé dans cette vallée ? c’est un homme de cinquante et quelques années, un peu plus petit que moi.

Le Loup-garou réfléchit un moment et répondit :

— Il doit y avoir en effet un homme répondant assez au signalement que vous me donnez, mais il est boiteux. Il y a quelques années qu’il vint plusieurs fois dans nos hameaux prêcher la Réforme ; mais, grâce au zèle de nos autorités, il n’a pu exercer sa pernicieuse influence et dut chaque fois regagner la frontière.

Richardon cessa de parler et devint pensif. Ses compagnons, tout en cheminant, continuèrent la conversation avec leur guide. Ils atteignirent bientôt la sommité du Risoux et commencèrent à descendre le versant opposé. On ne découvrait aucune trace de sentier, aucun vestige de la présence des hommes au milieu de ces vastes forêts vierges. Le silence imposant de ces lieux n’était interrompu que par les cris aigus des pics et le battement cadencé de leur bec robuste contre les tiges desséchées des sapins, ou par les voix discordantes de quelques animaux féroces. Les yeux ne découvraient d’autres êtres vivants que quelques tétras (cops de bruyères) ou des gélinottes effrayées, faisant les blessées pour éloigner l’ennemi de leur couvée. La nature se faisait voir dans toute sa poésie sauvage et farouche, et inspirait aux voyageurs je ne sais quel sentiment de profond recueillement. Rien de plus propre à élever l’âme de l’homme qui veut réfléchir que d’errer au milieu des forêts. Là, mieux qu’ailleurs, on se pénètre de la beauté de la nature et de la grandeur des œuvres du Créateur. Il semble qu’on s’éloigne des hommes et se rapproche de la divinité.

Après deux heures d’une marche rendue pénible et difficile par les arbres renversés qu’il fallait franchir, et les fissures profondes des rochers qu’il fallait éviter, les voyageurs arrivèrent à une colline étroite et déboisée, où l’on voyait les traces d’un chemin qui la suivait longitudinalement. Le Loup-garou s’arrêta et dit :

— Nous voici arrivés à la Grande Combe ; il n’est pas nécessaire que j’aille plus loin ; je tiens à n’être vu de personne. Vous ne pouvez manquer le chemin ; suivez la colline quelques minutes à bise[6] et descendez ensuite à l’orient. Vous trouverez la grange de Guillaume Aubert où vous serez bien reçus.

Les voyageurs le remercièrent, lui donnèrent quelque peu d’argent et lui serrèrent la main. Le robuste vieillard, d’un pas encore agile, s’enfonça de nouveau dans les bois et disparut.

CHAPITRE XV.

La bergère.

Les fugitifs s’assirent ; ils étaient enfin au terme de leur voyage. Ils arrivaient en Suisse et foulaient le sol de cette terre promise, asile de la liberté. Ils ressentaient une partie de la joie qu’éprouvèrent les matelots de Colomb à leur arrivée en Amérique. Ils n’étaient pas sans doute au bout de leurs vicissitudes ; ils arrivaient sans grandes ressources dans un pays inconnu, encore à demi sauvage, chez de pauvres vachers ; mais ils laissaient à jamais derrière eux des ennemis implacables, et une patrie ingrate qui s’arrosait du sang généreux de ses enfants. Ils échappaient à la persécution, à la mort, à l’ignominie et arrivaient dans une contrée hospitalière où régnait la tolérance. Ils échangeaient avec joie le riant climat du midi pour les frimas des montagnes de l’Helvétie ; les oliviers des bords de la Méditerranée pour les sapins du Jura. L’homme s’habitue vite aux changements ; un jour de bonheur lui fait oublier des années de malheur.

Les voyageurs adressèrent tous ensemble une fervente prière à l’arbitre souverain des destinées des hommes ; après quoi ils mangèrent les quelques provisions qui leur restaient et discutèrent longtemps sur leur avenir. Il fut convenu qu’ils se rendraient pour ce jour-là à l’habitation la plus proche et verraient ensuite ce qu’il y aurait à faire. Le soleil était aux trois quarts de sa course, quand ils se remirent en marche. Depuis longtemps la nature ne leur avait paru si belle ; un nouveau soleil paraissait s’être levé. Les forêts et le gazon leur semblaient plus beaux, le chant des oiseaux plus suave. Leurs fatigues étaient oubliées ; légers et dispos, ils prirent gaîment la direction indiquée par le Loup-garou. Après cinq minutes de marche, ils commencèrent à entendre distinctement le tintement de quelques clochettes, annonçant la présence de vaches paissant dans le voisinage, et se dirigèrent de leur côté. Ils étaient près d’atteindre le troupeau, lorsqu’ils virent paraître, venant de leur côté, une forme humaine, qui leur parut être une femme. Elle courait rapidement et se retournait fréquemment d’un air effrayé ; elle passa bientôt tout près des voyageurs, en laissant échapper quelques cris de détresse. Ceux-ci ne tardèrent pas à deviner le motif de la peur de l’inconnue : un énorme sanglier apparut fouillant le sol et suivant en ligne droite les pas de la fugitive. Cette dernière perdait du terrain ; les voyageurs entrevoyaient le moment où elle allait être atteinte, lorsqu’ils la virent tout à coup saisir les branches inférieures d’un sapin et s’élancer dessus avec l’agilité d’une zibeline. Au même moment, Henri qui avait compris le danger que courait l’inconnue couchait en joue le sanglier et tirait ; celui-ci blessé, fit un bond de côté, changea de direction et se dirigea en grognant contre le hardi tireur. Henri ayant rechargé rapidement son arme se préparait à tirer de nouveau, lorsqu’un coup de feu, parti du bois voisin, étendit l’animal sans vie. Les voyageurs s’étant retournés aperçurent un homme enveloppé d’un capuchon qui disparut en leur criant : « Je passe comme la feuille des bois. » Les témoins de cette scène furent vivement émotionnés, surtout Mathilde, en voyant dans ces lieux leur mystérieux protecteur. Ils firent signe à l’inconnue de s’approcher, ce qu’elle fit lentement et avec une grande timidité ; elle considérait les étrangers avec surprise et étonnement. C’était une robuste fille d’environ vingt-deux ans, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne ; ses jambes et ses bras étaient nus, ses formes souples et vigoureuses ; ses cheveux châtains tombaient en désordre sur ses épaules ; ses sourcils étaient arqués, sa physionomie belle et intelligente. Ses vêtements consistaient en une robe de laine grossière, de couleur blanchâtre, lui descendant aux genoux, et par-dessus une espèce de corset en peau de cerf. Une énorme corne de taureau pendait à son côté.

Mathilde, qui avait remarqué la timidité et la gêne de la jeune fille, la prit par la main, lui dit qui ils étaient et la conduisit vers ses compagnons. « Nous sommes heureux, lui dit-elle, de vous avoir vu échapper à la poursuite de ce vilain animal ; vous devez avoir eu horriblement peur. »

— J’étais occupée à cueillir des embroches[7] lorsque le sanglier a paru tout à coup, se dirigeant de mon côté et m’a obligée de fuir. Je crois que j’aurais pu encore lui échapper en sautant de côté, quand il aurait été près de moi, car ces animaux n’attaquent l’homme que quand il est sur leur passage ; grâce à l’instinct qu’ils ont de courir toujours en ligne droite, on peut encore facilement les éviter ; quelquefois cependant on est obligé, comme je l’ai fait, de grimper sur un arbre ; mais je ne vous remercie pas moins pour le secours que vous m’avez donné.

— Dites-nous, belle enfant, lui demanda Henri, est-ce que nous sommes encore loin des habitations ? je suppose que vous appartenez à quelque famille fixée dans les environs ?

— Vous ne vous trompez pas, messieurs ; mon père s’appelle Guillaume Aubert ; nous demeurons d’habitude devant la côte à une petite demi-lieue d’ici, mais en ce moment nous habitons la grange qui est à quelques minutes. Je garde les vaches pendant que mes frères s’aident à recueillir la graine. Puisque vous êtes étrangers et cherchez un abri, je vous conduirai chez nous : mon père sera bien content de vous voir et de loger des réfugiés, car il en passe souvent qui viennent des pays éloignés pour s’établir ici.

Les fugitifs acceptèrent ces propositions, mais avant de se mettre en route, Isaac et Henri dépecèrent le sanglier et en prirent les meilleures parties qu’ils emportèrent avec eux. La bergère passa en revue son petit troupeau, composé d’une demi-douzaine de belles vaches, de quelques chèvres, veaux et moutons, emboucha son cor et de ses poumons vigoureux en fit sortir des sons belliqueux et sauvages qui firent résonner tous les échos d’alentour.

— C’est, dit la jeune fille, pour faire fuir les animaux sauvages et surtout les loups qui auraient des intentions malveillantes contre le troupeau.

Elle ramassa ensuite un panier rempli de framboises et des fruits noirs de l’airelle, qu’elle avait dû abandonner pour fuir le sanglier ; elle chassa son bétail devant elle, et suivie de ses nouveaux compagnons, se dirigea du côté de l’habitation de son père.

CHAPITRE XVI.

La vallée du lac de Joux au XIVe siècle.

Les voyageurs arrivèrent bientôt sur la dernière éminence qui forme le penchant oriental du mont Risoux et sépare la petite colline appelée la Grande Combe du hameau de Derrière-la-Côte ; de là ils découvrirent le pays. La bergère leur fit voir une maison du côté de bise au bord d’un marais :

— C’est le marais Longet[8] habité par la famille Goy, nos plus proches voisins ; du côté du vent, vous voyez un autre bâtiment au travers des arbres, c’est le chalet chez Perrod ; au delà ce sont des terrains encore en forêt faisant partie d’une montagne appelée le Pré Putra. Ici, à nos pieds, c’est la grange de mon père.

Les fugitifs s’arrêtèrent un instant pour contempler le spectacle qui se déroulait à leurs yeux. Le sommet sourcilleux du Mont-Tendre et la pointe anguleuse de la Dent de Vaulion, enveloppés de leur manteau de forêts de sapins, se dressaient majestueusement devant eux. Le Suchet et les aiguilles de Baulmes se dessinaient comme une ligne vague à l’horizon. À travers les arbres on voyait miroiter quelques portions de la surface bleuâtre du lac, dans lequel semblait plonger l’ombre renversée des forêts. Dans le fond du vallon on voyait serpenter une rivière au travers des fondrières et des marais fangeux.

Le voyageur qui aujourd’hui parcourt ce vallon, qui le voit parsemé de villages nombreux, de hameaux et de maisons, sillonné de routes, habité par une population nombreuse, active et intelligente ; qui voit son sol converti en prairies et en jardins, a peine sans doute à se figurer l’aspect de cette contrée il y a 300 ans. Depuis deux siècles déjà un petit centre de population s’était formé au Lieu sur l’emplacement du couvent fondé jadis par Pontius. Mais la partie méridionale de la vallée était restée une immense forêt, peuplée de bêtes sauvages, et où l’on n’osait s’aventurer qu’avec beaucoup de précautions. Le silence de ces lieux qui semblaient voués à une éternelle solitude n’était interrompu que par les hurlements des loups, se disputant une chétive proie ; par les miaulements sauvages des lynx et les brâmements des cerfs amoureux.

Depuis une vingtaine d’années seulement la population ayant augmenté au village du Lieu, la nécessité avait obligé les habitants à venir chercher de nouveaux terrains à cultiver et de nouveaux pâturages pour leur bétail. Quelques hardis et courageux colons vinrent mettre la cognée et entamer ces futaies aussi vieilles que le monde. Ils firent par-ci, par-là, des abatis et commencèrent des défrichements dans les localités les plus propices. Ils entassaient bois et broussailles et allumaient de grands feux pour s’en débarrasser ; sur leurs cendres s’élevait bientôt la modeste demeure d’un berger. Ces feux s’étendaient quelquefois au loin ; de temps en temps un vaste incendie dévorait des portions entières de forêts ; les animaux sauvages étonnés fuyaient en grondant devant la flamme dévastatrice.

On découvrait à cette époque les premiers pas de la conquête de l’homme sur la nature rebelle. Quelques habitations apparaissaient déjà dans les clairières au milieu des forêts, comme des îles au milieu de l’Océan ; on apercevait à travers les arbres la fumée de quelques chalets, et les échos de ces solitudes, où jamais la voix de l’homme ne s’était fait entendre, commençaient à répéter les chants monotones et les sons agrestes du cor des vachers.

On était au commencement de septembre ; quelques champs d’avoine ondoyaient encore sur leur chaume flexible ; une vapeur blanchâtre s’élevant des marécages et du fond des forêts, enveloppait les cimes des montagnes d’un nuage vaporeux et transparent. Le soleil arrivait au terme de sa course ; on aurait dit qu’avant de disparaître derrière le Risoux, il voulait inonder la vallée de ses rayons d’adieu, lorsque tout d’un coup il s’obscurcit. Les nuages qui enveloppaient les cimes brumeuses des monts se répandirent sur tout l’horizon. La bergère dit aux voyageurs qu’ils arrivaient fort à propos, car un orage terrible allait se déchaîner. En effet, le vent du sud-ouest ne tarda pas à agiter la cime des arbres. Bientôt on entendit le grondement de la foudre dont les éclats se rapprochaient toujours davantage.

À cette époque les conditions climatériques de nos montagnes étaient tout autres que maintenant. Les orages étaient plus violents qu’aujourd’hui. Tous les phénomènes physiques se ressentaient de cette nature vierge et dans toute sa force primitive. L’homme lui-même ne restait pas étranger à cette influence. Un écrivain a dit avec raison que le caractère des habitants d’une contrée se ressent de l’état de la nature physique de cette contrée ; nous avons gagné beaucoup sur nos ancêtres en civilisation, en développement intellectuel, mais nous n’avons pas su conserver la force morale individuelle et l’énergie de caractère qu’ils avaient conquise dans leur lutte constante contre une nature sauvage.

CHAPITRE XVII.

La grange de Guillaume Aubert[9].

La grange de Guillaume Aubert était située dans l’endroit où s’est formé le hameau des Aubert dont, elle a été le commencement. C’était un grand bâtiment bas ; le toit, très peu incliné, était couvert en bardeaux tenus en place par de grosses pierres. Comme tous les rares propriétaires qui, à cette époque, occupaient cette partie de la vallée, Guillaume Aubert avait sa maison à l’orient de la côte, où elle a donné naissance au hameau Chez-le-Maître. L’établissement de Derrière-la-Côte n’était qu’une grange ou remuage. Il se composait d’un grand avant-toit ou neveau, de deux vastes étables et d’une grange au milieu. Un court et étroit corridor conduisait à la cuisine ; du côté d’orient de la dite cuisine était la chambre du ménage et à l’occident une seconde petite pièce servait à conserver le lait et les ustensiles de la laiterie. Il n’y avait pas de fenêtres, seulement des espèces de lucarnes, traversées par des barreaux de fer. Les planchers et les plafonds étaient faits avec des tiges de sapin, refendues et jointes ensemble, et les parois avec des lattes.

La nuit approchait ; Guillaume Aubert rentra des champs. C’était un homme de cinquante ans environ, grand, fort et vigoureux. Il portait une culotte d’une étoffe de laine grossière, ne descendant qu’aux genoux, et par-dessus une casaque de peau de loup. Ses jambes étaient enveloppées d’espèces de guêtres aussi de peau, et ses pieds, chaussés de gros souliers attachés par des courroies. Il était coiffé d’un grand chapeau en feutre grossier, aux ailes déployées. Quatre garçons le suivaient ; le plus grand, robuste jeune homme, pouvait avoir vingt ans, et le cadet n’était qu’un enfant de sept à huit ans. Tous annonçaient la vigueur et la santé. Ils étaient tous nu-tête et nu-pieds et ne portaient d’autre vêtement qu’une robe du même drap de laine blanche, la seule étoffe connue alors de ces braves montagnards. La mère de famille sortit de la chambre à leur arrivée ; elle avait à peu près l’âge de son-mari, son costume était semblable à celui de la bergère, elle portait de plus des bas en peau et une espèce de coiffe qui lui enveloppait la tête.

Le chef de la famille portait une charge de branches sèches qu’il jeta sur le pavé ; il alluma aussitôt un grand feu sur le foyer. Ce foyer n’était autre chose qu’un grand creux au milieu de la cuisine, dominé par une vaste cheminée en bois autour de laquelle séchaient, symétriquement rangés sur des perches, des morceaux de viande salée de bœuf et de porc. Tout en se déchargeant de son fardeau, Guillaume Aubert dit :

— Nous avons bien fait de ramasser l’avoine : elle était passablement sèche. Le vent se lève, j’ai bien vu que nous aurions de la pluie.

— C’était bien en effet de se dépêcher, ajouta la mère : le soleil a perdu son coucher, les vaches ont gilié, les hirondelles volaient bas : aussi le vent se lève gros : il fera fort temps cette nuit.

On commençait en effet à entendre le sifflement violent de l’orage et le roulement lointain de la foudre.

— Jeanne tarde avec les vaches, dit Guillaume Aubert ; elle devrait penser à les ramener avant la pluie.

La mère reprit :

— Oui, d’autant plus que je ne suis pas sans inquiétude ; j’ai entendu pendant l’après-midi deux coups de fusil du côté de la Grande-Combe, et je crains qu’il ne soit arrivé quelque chose. Il passe tant de ces réfugiés qui fuient le massacre, qu’on ne sait trop à qui se fier.

— Les réfugiés, dit Guillaume, sont en général des gens religieux, très honnêtes et inoffensifs. Il y a bien plus à craindre de ces enragés Bourguignons, qui ne cherchent que les occasions de nous voler ; mais va voir, Claude, si l’on n’aperçoit pas les vaches.

Le second des fils, à qui s’adressaient ces paroles, sortit aussitôt, mais ne tarda pas à rentrer d’un pas rapide et d’un air empressé en criant :

— Papa, voici Jeanne qui ramène les vaches ; mais viens voir, il y a trois monsieurs et une grande demoiselle qui viennent avec elle ; bien sûr que ce sont des réfugiés.

Ces paroles éveillèrent la curiosité de toute la famille, qui se porta en corps à l’entrée de la grange. Jeanne arrivait conduisant le troupeau et suivie des voyageurs.

— Pierre, cria Guillaume à son fils aîné, va attacher les bêtes.

En même temps, il fit la reconnaissance de tout son bétail, et voyant que rien ne manquait, il dit à Jeanne :

— Je craignais qu’il ne te fût arrivé quelque chose, ta mère a entendu tirer des coups de fusil.

— Non, papa, j’ai rencontré ces voyageurs et les ai amenés avec moi, ce sont de nos frères persécutés qui ont échappé au massacre.

Là-dessus la jeune fille raconta en détail l’histoire du sanglier et ce qui s’en était suivi.

Richardon, reconnaissant le chef de la maison, s’avança pour le saluer, lui parla de l’agréable rencontre qu’ils avaient faite de sa fille et de son intention de lui demander l’hospitalité.

— Soyez les bienvenus, répondit le père Guillaume ; jamais un frère en Christ malheureux n’aura trouvé ma porte fermée et ne s’en ira sans recevoir accueil et tout ce qui est nécessaire pour continuer son voyage. Veuillez entrer et vous reposer.

Les fugitifs, enchantés de cette réception simple et pleine de bienveillance, ne se firent pas presser. Aubert, qui les suivait, dit à sa femme :

— Jeannoton, on ne fera pas la tomme ce soir. Il faut qu’il y ait du lait pour ces gens. La demoiselle couchera avec toi et Jeanne à la chambre. Moi, j’irai avec ces messieurs et les enfants sur le foin.

Ensuite il raviva le feu par quelques branches de sapin, rangea autour quelques plots servant de chaises et les invita à s’asseoir en disant :

— J’ai regret de vous recevoir aussi simplement, mais dans ce pauvre pays nous n’avons que nos vaches ; nous ne demeurons pas du reste toute l’année ici, c’est pourquoi nous n’y avons que le strict nécessaire.

Richardon répondit :

— Votre rustique et cordiale hospitalité nous est infiniment plus agréable que si vous nous receviez dans un salon bien meublé, à une table richement chargée ; l’étiquette est la compagne de la gêne ; j’ai pour ma part une assez grande expérience de la vie pour savoir me moquer des préjugés et apprécier les choses à leur juste valeur. Il y a longtemps que je n’ai éprouvé un sentiment de satisfaction pareil à celui que je ressens en ce moment de me trouver avec les miens au terme de ma course, chez des frères, dans un pays où l’on peut invoquer son Dieu librement, suivre les inspirations de son cœur et de sa conscience.

Il prit ensuite la main de sa fille, celle d’Henri et du vieux domestique en leur demandant si leurs sentiments n’étaient pas les mêmes. Tous les partageaient. Il ajouta :

— Rappelez-vous les paroles de notre hôte d’hier. La Providence a voulu nous amener au port par des chemins détournés et raboteux. Admirons la sagesse de ses décrets. Bénissons notre Dieu et rendons-lui grâce pour la manière toute particulière dont il nous a protégés. Tous debout, ainsi que la famille Aubert, écoutèrent et suivirent religieusement la fervente prière qu’il adressa au Dieu tout-puissant. Ensuite ils prirent place autour de l’âtre flamboyant.

L’orage avait grandi et se déchaînait dans toute sa fureur. Le bâtiment craquait comme si toutes ses parties allaient se disjoindre. Les éclats de la foudre se succédaient sans interruption et sillonnaient les airs comme des trombes embrasées. Une pluie abondante s’abattit bientôt et résonna sur le toit de la grange.

— Dieu soit loué, dit Guillaume. La pluie apaisera l’orage, mais il y aura néanmoins des arbres déracinés cette nuit ; depuis qu’on a fait des esserts[10] et donné entrée aux vents, les abatis sont fréquents. En effet, de temps en temps on entendait dans le lointain un bruit sourd et prolongé. C’était le craquement de portions entières des antiques futaies qui s’abattaient par la violence de l’orage, comme un jeu de cartes sous le souffle d’un enfant.

Ce désordre des éléments à l’extérieur faisait sentir davantage aux fugitifs le tranquille bonheur du foyer domestique et l’avantage d’avoir rencontré un abri hospitalier. Ils causèrent avec leurs hôtes et se firent mutuellement part de leurs impressions.

Isaac prenant à son tour la parole, dit à la mère Aubert :

— Nous ne venons pas entièrement les mains vides. Voici de la viande de sanglier que nous allons cuire et manger ensemble.

Une exclamation de surprise sortit de toutes les bouches de la famille ; Guillaume Aubert dit à sa femme :

— Jeannoton, il te faudra mettre cuire cette viande pour le souper, pendant que j’irai traire les vaches.

Là-dessus il prit un seillon[11] et se dirigea du côté de l’étable, tandis que la mère Jeannoton, aidée d’Isaac, se mettait en devoir d’exécuter les ordres de son mari. Ce dernier revint bientôt avec un baquet rempli de lait qu’il porta dans la petite chambre qui servait de laiterie. À son retour à la cuisine, Henri lui adressa la parole en disant :

— Vous vivez simplement, mais heureux, libres et tranquilles. Vous ignorez dans ce vallon solitaire les persécutions et les guerres qui ensanglantent et bouleversent tant d’autres contrées.

— Notre pays est bien peu favorisé, difficile à défricher ; nous ne pouvons récolter que de l’orge, de l’avoine et du fourrage pour nos vaches ; les hivers sont longs et rigoureux ; il tombe quelquefois de la neige aussi haut que le toit des maisons. Mais, Dieu soit béni, nous ne sommes pas des plus malheureux, nous pouvons même dire que nous serions heureux, si nous étions moins incommodés par les bêtes sauvages, qui nous enlèvent souvent du bétail et si nous n’avions pas constamment à craindre les Bourguignons.

— Il paraît donc que vous ne vivez pas en bon voisinage avec les habitants de l’autre côté du Risoux.

— De tout temps ils ont eu des prétentions ridicules sur la possession de cette vallée, qu’ils ont disputée à ses habitants dans toutes les occasions. Leur haine contre nous a augmenté encore, quand ils nous ont vus embrasser la bienheureuse Réforme ; ils viennent quelquefois par troupes pour nous surprendre et nous faire du mal ; l’année dernière ils ont enfoncé le chalet chez Perrod pour prendre tout ce qu’il y avait dedans et ont enlevé une génisse au pré Putra.

— Il est facile, je suppose, de se procurer du terrain à bon compte et de se fixer ici.

— Sans doute, très facile ; anciennement, sous les moines blancs, le défrichement avançait lentement, parce que les abbés et leurs gens se montraient trop exigeants envers les pauvres bûcherons et vachers. Les gens du Lieu étaient sans cesse en lutte avec eux. Ils ne faisaient que payer des dîmes et porter des chapons. Sans cesse ils étaient requis pour voiturer les vins du couvent ou pour d’autres travaux, sous peine, en cas de refus, de l’excommunication, de la prison, etc. Mais depuis trente ans que le pays est devenu la propriété de nos hauts et magnifiques seigneurs de la ville et république de Berne, les affaires ont bien changé : nos nouveaux maîtres ont visité la contrée, ont pris toutes sortes d’informations sur notre position et se sont montrés très bienveillants à notre égard. Après nous avoir donné la bienheureuse Réforme, il se sont occupés d’améliorer notre position. Leur seigneur baillif n’exige en dîmes et impôts que fort peu de chose, seulement ce que nous pouvons facilement payer ; il écoute toujours avec bienveillance les demandes que nous lui adressons. Leurs Excellences ont encouragé et facilité le défrichement de toute cette partie de la vallée qu’on appelle le Chenit à cause de la grande quantité de bois sec qu’on y trouve. Comme vous le voyez, plusieurs propriétaires ont fait comme moi, ont quitté le Lieu de dom Poncet pour venir de ces côtés. Les joux noires reculent et tout fait croire qu’un jour toute la vallée sera livrée à la culture et au pâturage.

— N’est-il pas venu aussi des étrangers défricher ces forêts ?

— Plusieurs familles de proscrits pour notre sainte religion sont arrivées et ont été bien reçues. La communauté du Lieu encouragée par le gouvernement leur a donné des terres à cultiver. C’est ainsi qu’il y a cinq ans un Français, nommé Pierre Lecoultre, s’est établi du côté du vent, en un lieu appelé Praz Rodet[12]. D’autres encore, les seigneurs Duperron et de Beaulieu, avaient déjà précédemment commencé un établissement dans la même localité ; d’autres enfin se sont fixés au Lieu et dans les environs.

— Vous n’avez pas connu parmi eux un prédicateur qui ait établi son domicile dans la contrée ?

— Pas précisément ; il est bien venu quelques missionnaires dans les premiers temps, mais ils ont eu peu à faire. Tous les habitants du Lieu ont accepté sans difficulté la nouvelle religion. On était bien content de voir décamper les moines blancs et de profiter de cette occasion pour se tirer de la griffe des abbés, et conquérir un peu de liberté, en devenant Suisses. Il y a bien notre ministre du Lieu qui est un proscrit français et qui, quoique plus vieux et boiteux, ressemble beaucoup à ce monsieur (Aubert désignait Henri). Du reste depuis quelque temps il a passé beaucoup de ces proscrits fuyant, disent-ils, un grand massacre d’huguenots ; ces catholiques français sont bien barbares, paraît-il. Mais vous en savez sans doute quelque chose et vous fuyez aussi la persécution ?

Richardon voulant satisfaire la curiosité bien naturelle de ses hôtes, pria Henri de faire le récit de leurs aventures.

CHAPITRE XVII.

Après le souper.

Le jeune homme se préparait à obéir, lorsque la mère Aubert vint annoncer que le souper était prêt. Tous avaient l’appétit ouvert et furent d’avis qu’il fallait manger d’abord et raconter ensuite. Ils entrèrent dans la chambre ; un nœud de sapin sec enflammé servait de lampe, trois lits y étaient symétriquement rangés. Un billot énorme de sapin, posé de pointe, servait de table. Avec la chair succulente du sanglier, la ménagère servit un grand baquet de petit lait mélangé de séré et dans lequel, pour la circonstance, elle avait mis une portion de lait fraîchement trait ; à côté étaient des boulons de tourte ou petits pains d’avoine cuits jusqu’à leur complet dessèchement. Il n’y avait aucune vaisselle, seulement trois cuillers en bois grossièrement façonnées avec lesquelles chacun dut puiser à la ronde dans le baquet. Les fourchettes étaient remplacées par des bûchettes de bois et les assiettes par des bouts de planches. Néanmoins, malgré cette grande simplicité, les voyageurs soupèrent parfaitement. Mathilde avoua que depuis longtemps elle n’avait fait un si bon repas.

Ils retournèrent ensuite prendre leur place autour du foyer. Guillaume Aubert activa le feu, prit pour lui et offrit à ses hôtes des haoucalets, pièces de bois creusées en chéneau qu’on s’appuyait contre les jambes pour diminuer l’effet de l’intensité et de l’ardeur de la flamme. Les enfants se blottirent sans souffler mot derrière les voyageurs et le plus grand silence s’établit.

Henri commença son récit ; il parla du lieu d’origine de sa famille ; il raconta les guerres des religionnaires et les événements de la nuit de la Saint-Barthélemy, leur fuite, les circonstances de leur voyage jusqu’à leur arrivée en Suisse. Tant qu’il parla, les yeux de toute la famille étaient fixés sur lui et toutes les oreilles attentives à ses moindres paroles. Ces braves montagnards trouvaient un charme tout particulier à entendre raconter tant de choses dont ils n’avaient que des notions vagues et confuses.

Le vent avait diminué de force, mais la pluie continuait à tomber avec abondance. Un bruit se fit soudain entendre à l’extérieur, à proximité de la lucarne de la cuisine ; tous les assistants tournèrent la tête.

— Qui peut être là, demanda Jeanne effrayée ?

— Pourvu que ce ne soient pas les gens de ce vilain duc qui viennent enlever mademoiselle, dit la mère.

— Ou bien des Bourguignons qui viennent nous piller, ajouta Pierre.

— C’est bien plutôt un loup qui a suivi les pas des vaches et profite de l’obscurité pour chercher à guetter une proie, répondit le père d’un air sententieux. Quelqu’un qui voyagerait par ce temps serait bien exposé à être suivi par ces animaux. Tout en disant cela, il s’était approché de la lucarne et écoutait attentivement ; n’entendant rien, il vint reprendre sa place.

— Est-ce que les loups attaquent quelquefois les hommes ? demanda Henri.

— Pas précisément, mais ils ont l’habitude pendant les nuits obscures de suivre les voyageurs à distance, quelquefois en troupes nombreuses. On n’a pas d’exemple qu’ils aient attaqué un homme ; mais si l’on venait à tomber ou qu’on fût mis par la peur dans l’impossibilité de continuer son chemin, on courrait risque d’être dévoré. J’ai été suivi plusieurs fois, et jamais rien ne m’est arrivé. On les fait fuir facilement en jouant d’un cornet ou de tout autre instrument bruyant, ou mieux encore en allumant du feu. Mais pour en revenir à votre récit, qui m’a bien intéressé, notre ministre nous parle souvent dans ses sermons des persécutions exercées contre notre sainte religion ; des réfugiés ont parlé d’un grand massacre, mais je n’aurais rien pensé de semblable à ce que vous nous racontez.

Richardon répondit :

— Vous ignorez ces scènes affreuses, parce que vous avez le bonheur de vivre en dehors du théâtre où elles se passent. Puissiez-vous les ignorer toujours ! Puissiez-vous ne jamais apprendre à connaître la société des hommes, ni faire l’expérience d’un monde, fort attrayant en apparence, mais qui ne vous procure que d’amères déceptions ! Heureux vachers ! puissent tous vos enfants vivre et mourir simples, ignorés, au milieu de ces solitudes, et n’en sortir jamais !

En ce moment un nouveau bruit se fit à la lucarne et une voix humaine se fit distinctement entendre. Guillaume Aubert s’approcha de nouveau d’un air inquiet ; il déboucha doucement l’ouverture et avança la tête avec précaution entre les barreaux. Bientôt les assistants furent rassurés, car ils l’entendirent causer pendant quelques minutes avec quelqu’un qui se trouvait à l’extérieur. Il revint en disant :

— C’est encore un réfugié qui demande l’hospitalité, mais il est cerné par une bande de loups qui le serrent de près ; c’est pourquoi il s’est appuyé contre le mur, sans oser avancer vers la porte.

Aubert prit un tison enflammé, le passa par la petite fenêtre et le donna à l’inconnu, en lui criant :

— Agitez cela autour de vous, les loups vont s’enfuir à distance ; pendant ce temps vous pourrez venir vers la porte.

Là-dessus il referma la lucarne et alla ouvrir au nouvel arrivant. Au même instant on entendit les hurlements féroces des loups qui, mis en fuite par le feu, regagnaient la forêt.

Les pas du nouveau venu résonnèrent dans le corridor. Un homme de grande taille, couvert d’un manteau, ruisselant de pluie, entra dans la cuisine en disant :

— « Je passe comme la feuille des bois. »

Les fugitifs, dont la curiosité était vivement éveillée, reconnurent l’inconnu qui les avait protégés. Celui-ci, s’étant approché du foyer, ôta son manteau et laissa voir la belle figure, la taille élancée et vigoureuse d’un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, vêtu d’un habit militaire. Quatre cris vibrant d’émotion partirent à la fois : « Mon fils ! mon frère ! mon ami ! M. Paul ! » – Richardon, sa fille, Henri, Isaac et l’arrivant se jetèrent dans les bras les uns des autres, et confondirent longtemps leurs caresses et leurs embrassements.

En effet, c’était Paul Richardon que son père croyait mort à Moncontour. Celui qui a pu contempler la joie que ressent un oiseau lorsqu’on lui rend son petit qu’il a vu enlever ; qui a pu voir les battements de ses ailes et ses tendres coups de bec, comprendra la joie que ressentait cette famille si cruellement éprouvée et maintenant réunie sous le toit rustique et hospitalier d’une grange isolée.

Jeanne disait à ses parents :

— C’est celui qui a tué le sanglier.

Quand les premiers moments d’étonnement et les premiers épanchements de tendresse furent passés, Guillaume Aubert, vivement ému lui aussi, fit observer que le nouvel arrivé était mouillé et devait avoir faim, ce qui était vrai. Il s’occupa de lui chercher des vêtements de rechange et de lui offrir à manger, ce que le jeune homme accepta de bonne grâce et avec empressement. Cela fait, il vint prendre place vers le foyer entre son père et sa sœur qui l’accablaient de leurs caresses et de leurs questions.

— Ô Dieu tout-puissant et tout bon ! disait Richardon, qui termines cette journée et complètes notre bonheur en me rendant mon fils bien-aimé que je croyais perdu, sois béni à jamais ! Prenant la main de Paul, il continua :

— Plusieurs indices vagues me faisaient soupçonner que c’était toi qui nous accompagnais de loin pendant notre voyage, mais je n’osais penser à tant de bonheur en ce jour.

La conversation continua très animée jusqu’à une heure avancée de la nuit. Richardon y mit fin en disant :

— Pour moi, je passerais la nuit à t’écouter ; mais, malgré mon impatience de connaître les événements qui t’ont conduit ici et le plaisir que j’ai de causer avec toi, il est temps d’aller nous coucher ; nous ne devons pas abuser plus longtemps de la patience de nos hôtes, qui, eux aussi, ont besoin de repos. Demain, tu nous raconteras tous les détails de ton histoire ; tu nous diras comment tu as échappé à la bataille de Moncontour, où je t’ai vu tomber parmi les morts. Je suis impatient d’apprendre par quel concours de circonstances Dieu a voulu que tu devinsses notre sauveur et notre guide pendant ces quatorze jours de long et pénible voyage.

Les auditeurs applaudirent à ces paroles. Ils adressèrent en commun leur prière à Dieu ; après quoi Mathilde suivit Jeanne et sa mère dans leur chambre, tandis que ses compagnons allèrent au fenil avec le reste de la famille. Ils se couchèrent dans le fourrage entassé, se couvrirent de peaux et s’endormirent bientôt.

Richardon seul resta éveillé un moment encore, réfléchissant aux événements de sa vie. Il se rappelait Ulysse recevant l’hospitalité de son porcher Eumée ; mais, tandis que le roi d’Ithaque allait retrouver sa vertueuse épouse, reprendre possession de ses biens et de son palais, lui, obscur voyageur, venait chercher au milieu des forêts un lieu où il pût adorer son Dieu et accomplir en paix le reste de son pèlerinage terrestre.

CHAPITRE XIX.

Le lendemain.

Les fugitifs, quoique fatigués, dormirent peu et se levèrent de bonne heure. Il leur tardait d’être réunis, de causer ensemble, de donner essor à leur joie et de se faire part de leurs impressions. La tempête de la nuit avait cessé. Le soleil se levait radieux de derrière le Mont-Tendre et inondait la vallée d’un torrent de lumière reflétée par le sombre feuillage des sapins. Les oiseaux chanteurs avaient déjà en partie quitté la contrée. On n’entendait plus que le sifflement des mésanges et des roitelets, les cris des becs croisés et le caquetage des geais, se mêlant au beuglement des vaches et au chant matinal de Jeanne et de ses frères. C’est toujours un beau spectacle, pour l’homme qui sait apprécier les merveilles de la nature, que d’assister au lever de l’astre du jour et de recevoir ses premiers rayons au milieu des forêts. Nos amis descendirent la petite échelle en bois conduisant au fenil et trouvèrent tous les membres de la famille occupés à leurs travaux journaliers. Guillaume faisait la tomme. Il agitait un petit sapin écorcé et branchu dans un chaudron suspendu sur le foyer. Il souhaita le bonjour à ses hôtes et les fit entrer dans la chambre, où les attendait un déjeuner de lait et de pain d’avoine. La mère Jeannoton y joignit, pour la circonstance, une croûte de beurre frais, luxe qu’ils s’accordaient rarement. Guillaume leur fit ensuite goûter du matton[13] et boire du sévron[14].

L’honnête vacher leur proposa ensuite de passer la journée avec eux, et leur dit que le lendemain qui était un dimanche, il les accompagnerait au Lieu de dom Poncet, en allant au sermon. Cette proposition fut accueillie avec joie, surtout par les jeunes gens ; ils étaient si heureux de jouir d’un peu de liberté et de dissiper, au milieu de ce tranquille bonheur de la famille Aubert, les inquiétudes, les peines passées et les émotions de la journée précédente. Ils avaient tant à se dire, tant à raconter. Henri fut d’avis qu’on accompagnât Jeanne quand elle mènerait les vaches au pâturage. Mathilde et Paul trouvèrent l’idée excellente. Les quatre jeunes gens suivirent gaiment le troupeau et revirent la grande combe où avait eu lieu leur rencontre de la veille. Ils s’amusèrent beaucoup à courir sur la pelouse, à faire résonner les échos de leurs chants et à essayer de jouer du cornet des vachers que portait la bergère. Ils se régalèrent des baies de l’alizier nain, des fruits doux de l’airelle myrtille et de la ronce des rochers. Henri et Mathilde s’entretinrent familièrement de leurs projets d’avenir et de leur mutuelle inclination, ce que les préoccupations du voyage ne leur avaient pas permis de faire. S’ils avaient été moins occupés eux-mêmes, ils auraient pu remarquer que Paul n’était pas indifférent aux discours naïfs de Jeanne Aubert et que de son côté la bergère ne restait pas insensible aux prévenances du soldat de Coligny. Quand le soleil eut atteint environ la moitié de sa course, la petite troupe assise sur le gazon fit un rustique dîner assaisonné d’un bon appétit. Paul divertit ses compagnons en racontant quelques épisodes de sa vie militaire. En un mot, ce jour fut pour nos jeunes gens une journée de récréation et de joie, dont le souvenir resta toujours gravé dans leur mémoire.

Les deux vieillards étaient restés près du foyer à causer avec leur hôte. Richardon éprouva quelque peine à se séparer de son fils et à suspendre sa conversation avec lui, mais l’espoir de le rejoindre bientôt et le désir de faire plaisir à son hôte en restant avec lui, lui firent prendre en patience l’absence des jeunes gens. Isaac voulut battre le beurre et ne réussit pas trop mal. Quand Aubert eut fini sa tomme, il les invita à faire une petite promenade dans les environs. Il leur fit voir ses prairies et ses champs. Les étrangers examinèrent avec intérêt les premiers travaux des courageux colons de cette aride et sauvage contrée ; des champs d’orge et d’avoine, en grande partie récoltés, avaient été faits dans les clairières des forêts, là où le sol paraissait le plus fertile ; dans les intervalles on récoltait un foin succulent entre les troncs et les rochers dont le sol était encore parsemé. Par-ci par-là des arbres à moitié brûlés dressaient encore leurs tiges noircies au milieu des champs. Ailleurs de vastes amas de cendres annonçaient qu’on avait fait récemment des esserts. Plus loin des amas de sapins, renversés pêle-mêle, annonçaient que l’orage de la nuit était venu en aide à ces braves défricheurs. Les voyageurs trouvèrent les aînés des enfants Aubert occupés à râteler un champ d’avoine récolté la veille, tandis que le cadet glanait les épis d’orge d’un champ voisin.

— Vous voyez, dit le père, à quoi nous en sommes. Mon père habitait le Lieu ; à sa mort il laissa une nombreuse famille et pas assez de terres pour tous, ce qui fit que j’achetai de la commune les terres en friche que je possède maintenant. Il y a dix ans que je suis venu habiter le Chenit. Les premières années ont été pénibles, mais maintenant nous pouvons récolter de la graine et du foin pour notre année. Nous employons le temps disponible à extraire des troncs et des pierres et à augmenter ainsi le terrain labourable. J’espère arriver ainsi avec le temps et l’aide de Dieu à pouvoir laisser à mes enfants un patrimoine suffisant pour leurs besoins.

Tout en causant, ils étaient arrivés sur le point culminant de la côte, d’où leur vue s’étendait sur la plus grande partie de la vallée. Aubert leur montra un bâtiment situé au pied de la rampe.

— C’est ma maison, leur dit-il. Celle où je vous ai reçus n’est qu’un remuage. Ce système est avantageux ; il est même indispensable dans les premiers temps : le peu de terrain où l’on peut facilement faucher, la longueur et la difficulté des défrichements obligeant d’avoir de grandes étendues de terrain, il est suivi par tous ceux qui sont venus se fixer de ce côté. Ces granges derrière la côte offrent de plus un avantage important, c’est qu’on fonde deux établissements au lieu d’un. Comme la population va en augmentant, les chefs de famille facilitent l’établissement de leurs enfants en faisant d’avance le partage de leurs terres. Deux des miens par exemple, si Dieu leur prête vie, s’établiront derrière la côte et deux devant. J’ai été bien content de vous entendre dire hier soir devant eux qu’on devait s’estimer heureux de la vie tranquille et modeste qu’on mène dans notre vallée. Je ne suis pas porté à engager les jeunes gens à courir le monde. J’entends souvent quelques-uns de nos gens qui se plaignent du climat, de la nourriture, etc. ; mais je ne suis pas de leur avis et vois qu’à tout prendre, avec du travail, de la persévérance et de la bonne conduite, on peut se créer ici une position qui n’est pas opulente, sans doute, mais tranquille et assurée. Il faut si peu pour vivre après tout. J’ai connu plusieurs jeunes hommes de mon âge, qui, imbus de prévention contre leur sol natal, sont allés chercher fortune dans les pays étrangers ; mais presque tous sont revenus au bout de quelques années, tout contents de mordre de nouveau le pain d’orge et de boire le petit lait.

Richardon serra la main du vacher en disant :

— Homme simple, votre raisonnement est aussi juste que vous êtes vous-même sage et heureux. Persévérez dans ces sentiments, enseignez-les à vos descendants ; ils formeront une peuplade de gens intelligents, qui vivront heureux aussi longtemps qu’ils suivront vos préceptes et resteront simples, sobres et vertueux.

Aubert fit voir à ses hôtes quelques établissements récemment fondés, en les désignant tous par leurs noms[15].

Il leur donna diverses autres explications, puis il ajouta :

— Ce qui nous gêne le plus ici, c’est de ne pas avoir de moulin ; nous sommes obligés de porter nos graines jusqu’aux Charbonnières. Quelques particuliers ont mis en avant la question de demander à notre magnifique seigneur baillif l’autorisation d’en construire un sur l’Orbe. Il faut espérer qu’on réussira. On dit même que nous aurons un jour une église au Senday. Nous sommes loin encore sans doute de voir mettre ce projet à exécution, mais si le nombre des maisons va toujours en augmentant, comme cela a eu lieu depuis quelques années, il faudra bien nous arranger de manière à n’être pas obligés d’envoyer nos enfants au Lieu pour leur instruction religieuse, pendant nos longs et rigoureux hivers. Il faut espérer que nos descendants continueront notre œuvre et marcheront de progrès en progrès.

Richardon répondit :

— Je suis enchanté, mon cher hôte, de tout ce que je viens de voir et d’entendre. Ce qui me touche le plus, c’est votre foi en l’avenir de votre famille et de votre contrée ; vos paroles me font beaucoup de bien, et je crois vos espérances fondées. À voir ce qui se passe autour de vous, on ne peut douter que la Providence n’y ait mis la main, et que cette contrée, fécondée par la bienheureuse Réforme, ne soit enfin appelée à son tour à entrer dans la voie de la civilisation et du progrès. Croyez-le, un temps viendra où ce petit pays, isolé et sauvage, sera défriché en entier et aura une population nombreuse, active et intelligente.

Les trois interlocuteurs se promenèrent encore longtemps dans les environs, en causant de divers sujets ; après quoi ils reprirent le chemin de la grange.

Vers le soir les jeunes gens ramenèrent le troupeau en chantant. Henri et Paul s’aidèrent à soigner le bétail et voulurent essayer de traire les vaches. Après le souper, sur un signe de son père, Paul annonça que, suivant sa promesse, il allait faire le récit de ses aventures. Tous les auditeurs, qui attendaient impatiemment ce moment, s’étant groupés autour de lui dans le plus profond silence, il commença aussitôt.

CHAPITRE XX.

Le blessé.

Mes aventures sont peu de chose ; la vie d’un obscur soldat ne peut présenter qu’un bien faible intérêt. À la fatale journée de Moncontour j’étais, vous le savez, mon père, à côté de vous, lorsque vous essayâtes d’arrêter nos ennemis, acharnés à la poursuite des débris de notre armée vaincue ; je reçus une balle qui m’entra dans la bouche et me fracassa la mâchoire (j’en porte encore la marque). Le coup fut terrible, néanmoins je restai debout et combattis jusqu’au moment où le champ de bataille envahi par l’ennemi, je reçus un coup de pique qui m’entra au-dessus du sein, glissa sur les côtes et ressortit près de l’épaule. Je tombai sans connaissance et passai pour mort. Après plusieurs heures d’évanouissement, je revins à moi. Il était nuit ; j’étais sanglant, sans forces, dévoré d’une soif ardente. Je ne vis personne ; le silence le plus complet régnait autour de moi. Plusieurs longues heures se passèrent dans une pénible anxiété ; incapable de me remuer et souffrant d’atroces douleurs, j’étais de plus en proie à un grand découragement, j’aurais désiré qu’un ennemi vînt terminer ma vie et mettre fin à mes souffrances. Pourtant j’entendis enfin les pas de plusieurs hommes marchant près de moi et une voix qui criait :

— Y a-t-il des blessés ici ?

Je réunis mes forces et poussai un cri ; aussitôt les pas se dirigèrent de mon côté. Quatre hommes arrivèrent bientôt, parmi lesquels je reconnus, malgré l’obscurité, à l’aide d’une lanterne sourde qu’il portait, notre brave et illustre médecin Antoine Paré, suivi de ses aides. Ils m’aidèrent à me lever, lavèrent mes blessures et les examinèrent. Ils les jugèrent graves, mais pas mortelles, et en opérèrent le pansement. Ensuite ils me donnèrent de l’eau fraîche et des potions fortifiantes. Les forces commencèrent à revenir, et avec elles l’espérance et le désir de vivre. Je m’informai du sort de nos troupes et du résultat final de la bataille. Hélas ! j’appris ce que je supposais déjà : notre désastre était complet, l’armée en pleine déroute et poursuivie avec acharnement. Plusieurs chefs tués, Coligny lui-même gravement blessé. Je versai des larmes qui me firent du bien. Paré me dit ensuite :

— C’est un grand revers, mais notre cause n’est pas perdue. Dieu l’a voulu ainsi ; ses voies ne sont pas les nôtres. Maintenant c’est tout ce que je puis faire pour vous. Vous serez conduit à l’hôpital et vous guérirez facilement. Là-dessus il me quitta pour aller où d’autres devoirs l’appelaient.

Ses aides me prirent doucement en faisant un brancard de leurs bras et me transportèrent sur un chariot attelé de deux bœufs arrêté à quelque distance. Plusieurs blessés y étaient déjà ; d’autres y furent encore apportés. Quand il fut suffisamment chargé, le véhicule se mit en route. Nous cheminâmes ainsi huit jours en évitant Niort, qu’on s’attendait à voir assiégée par les catholiques, et arrivâmes à la Rochelle, où l’on nous déposa dans une ambulance. J’y restai trois semaines et me rétablis complètement ; mais si les blessures physiques étaient guéries, je reçus par contre un coup qui m’attrista vivement. Ayant fait beaucoup de démarches pour apprendre le sort de mon père, et avoir de ses nouvelles, je sus qu’on n’en avait pas entendu reparler et le crus mort à Moncontour. Et toi, ma chère sœur, tu aurais tort de me juger d’après les apparences et de m’accuser d’oubli et d’indifférence envers toi ; ton souvenir était sans cesse présent à ma mémoire et ton sort me préoccupait constamment. Je te croyais encore dans le Béarn ; un voyage dans cette contrée m’était impossible. Je connaissais l’affection qu’avait pour toi Henri Grudimaut, et comptais sur lui et sur les frères pour avoir soin de toi[16].

Bientôt on sut que Coligny, que les revers de la fortune ne pouvaient abattre et dont la foi en sa cause ne se démentait jamais dans l’adversité, se préparait, avant même d’être complètement rétabli de ses blessures, à reformer une armée. Il était puissamment aidé par la pieuse et courageuse Jeanne d’Albret ; les préparatifs marchèrent rapidement. Je n’hésitai pas à m’engager de nouveau et fus admis comme sergent.

Conduits par le brave amiral, nous entrâmes en campagne à la fin d’octobre et nous nous mîmes en route pour la Guyenne. Nous y rejoignîmes l’armée de Montgoméry qui revenait victorieuse du Béarn et primes nos quartiers d’hiver aux environs de Montauban. Au printemps, l’armée continua sa marche. Je pus revoir les lieux où se passa mon enfance, saluer les rives de la Garonne et dire un dernier adieu à notre beau Languedoc ; nous prîmes un grand nombre de places fortes : Toulouse succomba ; cette ville superbe, teinte encore du sang de nos mères, expia chèrement ses cruelles persécutions et le mal qu’elle nous avait fait. Je fis des démarches pour obtenir un congé dans le but d’aller dans le Béarn m’informer de ma sœur, mais je ne pus l’obtenir et dus y renoncer.

Poursuivant notre marche victorieuse, nous primes Montréal, et, au mois d’avril, arrivâmes à Nîmes. Cette ville, récemment conquise à notre parti, nous reçut à bras ouverts et mit un grand nombre de troupes à la disposition de l’amiral. C’est alors que ce grand capitaine fit part à l’armée du hardi projet qu’il avait conçu de marcher sur Paris. Cinq mille hommes, du nombre desquels je fus, se décidèrent à le suivre. Nous montâmes à cheval et arrivâmes à Aubenas, où Coligny laissa une garnison. De là nous avançâmes sur Montélimar, que nous essayâmes de prendre, mais inutilement, et continuâmes notre route jusque dans le voisinage de Lyon, où nous fûmes arrêtés par une subite indisposition de l’amiral. Quand il fut rétabli, nous nous remîmes en marche et arrivâmes à Arnay-le-Duc dans la Côte d’or. Nous y rencontrâmes l’armée catholique, commandée par le maréchal Cosse. Vous savez qu’une bataille eut lieu, et que malgré notre infériorité en nombre, nous soutînmes les efforts de l’ennemi.

Le surlendemain, nous arrivions pour prendre quelque repos à la Charité, tandis que Cosse se repliait sur Paris, où notre marche hardie commençait à jeter l’effroi.

Coligny renouvela alors ses propositions de paix : elles eurent pour résultat une trêve d’un mois ; ce terme passé, la conclusion définitive de la paix traînant en longueur, nous avançâmes jusqu’à Montargis. La frayeur s’empara de la cour et les deux partis, étant tombés d’accord, signèrent la paix de Saint-Germain. Une partie de l’armée fut licenciée ; me croyant orphelin et ayant pris goût à la vie militaire, je demandai et obtins de faire partie des corps qui restèrent à la suite. Nous fûmes envoyés de nouveau en garnison à la Rochelle. Au commencement du mois d’août, je fis partie d’une petite troupe envoyée en secret à Paris par les protestants rochelois pour veiller sur l’amiral Coligny, qu’à juste titre on croyait menacé.

Le jour qui a précédé la nuit terrible qui a vu verser le sang de tant de nos frères, j’appris en causant par hasard avec un paysan de Longjumeau, qu’un huguenot, nommé Richardon, habitait avec sa fille la Ferme aux oies. La peinture qu’il me fit de ses habitants me fit beaucoup réfléchir et supposer que c’étaient vous. J’obtins facilement congé pour le lendemain, et, dans mon impatience, je partis le soir même pour Longjumeau, ce qui me sauva peut-être du massacre. Après avoir pris tous les renseignements possibles et m’être informé du chemin, je me mis en route pour la ferme et y arrivai de bonne heure dans la matinée. La porte était enfoncée, un chien gisait sanglant à côté. Étonné, j’entrai ; toute la maison était déserte, les appartements en désordre. Mes recherches et la lecture de quelques papiers me convainquirent que j’étais bien dans la maison de mon père, mais que quelque chose d’extraordinaire s’y était passé pendant la nuit. Je pleurai amèrement. J’étais donc comme Tantale, abusé par une eau trompeuse. Je ne retrouvais la trace de mes parents que pour les voir fuir devant moi comme une ombre. Je n’apprenais que mon père était vivant que pour assister peut-être à sa mort. Je passai une partie de la journée à rôder dans les environs dans une extrême perplexité, cherchant quelque indice qui pût m’éclairer et me donner la clef des mystérieux événements qui avaient dû se passer à la ferme. Vers le soir, une troupe d’hommes à cheval se réunit devant la maison. Caché dans l’embrasure d’une fenêtre, je ne perdis pas un mot de leur conversation. Je devinai de quoi il s’agissait et compris ce qui me restait à faire ; je m’attachai aux pas des deux hommes envoyés à votre recherche dans le double but de vous retrouver et de chercher à éloigner de vous le danger qui paraissait vous menacer. J’avais quelque peu d’argent ; habitué à vivre de peu, rompu aux fatigues des longues marches, je pus les suivre constamment à distance et épier toutes leurs démarches. Plusieurs fois j’ai rôdé autour de votre campement ; j’avais peine à résister à l’envie de me faire connaître, mais je ne l’ai pas fait parce que je comprenais que je pouvais vous être plus utile en restant inconnu qu’en me joignant à vous. Mes apparitions, qui ont pu vous paraître quelquefois extraordinaires, s’expliquent facilement. Vous ne marchiez pas très fort et seulement la nuit. Il ne m’était pas difficile de suivre deux vieillards et une jeune fille. Je m’arrangeais toujours à être ou en avant ou en arrière de votre petite troupe, là où je me croyais le plus utile pour dépister vos persécuteurs et prévenir le danger. Vous pouvez peut-être me faire un reproche, celui de ne pas m’être fait connaître une fois hors de France et hier encore lorsque j’ai tué le sanglier. Je l’aurais fait probablement sans la tentative d’enlèvement de ma sœur. Cet événement m’a donné à réfléchir ; malgré mon attention et ma vigilance, j’ai failli voir nos ennemis réussir au moment où je vous supposais hors de leurs atteintes et croyais avoir fait pour vous sauver toutes les démarches nécessaires. J’ai compris que je devais, quoi qu’il en coûtât à mon cœur, remplir ma mission jusqu’au bout ; je vous voyais en danger jusqu’au moment où vous seriez abrités sous le toit hospitalier d’un chalet suisse. Je bénis le Tout-Puissant d’avoir pu, en vous retrouvant, vous être utile et éloigner de vous le danger qui vous menaçait.

Paul se tut ; ses auditeurs le complimentèrent. Ils admirèrent tous par quel enchaînement de circonstances ils se trouvaient réunis maintenant sur la terre étrangère dans la rustique cabane d’un vacher.

La conversation dura encore une demi-heure, gaie et animée, jusqu’au moment où l’heure se trouvant avancée, chacun alla reprendre sa couche de la veille.

CHAPITRE XXI.

Le lieu de dom Poncet.

Le lendemain tout le monde était debout, allègre et dispos ; on déjeuna et l’on fit ses préparatifs de départ. Quand Guillaume Aubert eut soigné son bétail et vaqué à ses occupations ordinaires et obligatoires, il se prépara à aller au sermon et à accompagner ses hôtes. Il échangea sa casaque de peau de loup contre une autre en étoffe de laine blanchâtre qu’il ne mettait que dans les grandes et rares cérémonies. Il mit sur sa tête un grand chapeau aux oreilles mobiles, ceignit une longue épée et s’arma d’un fusil.

Les fugitifs dirent adieu à cette hospitalière famille ; on se serra la main, en se promettant de se revoir ; après quoi nos amis se mirent en route, en causant du pays, des projets d’avenir, etc. Ils eurent bientôt traversé le marais Longet et s’enfoncèrent dans les joux noires[17], dans l’intérieur desquelles ils trouvèrent trois granges ou chalets appartenant aux gens du Senday[18]. Après une demi-heure de marche, ils débouchèrent dans une grande clairière, située dans un bas-fond où il y avait une maison.

— C’est ici le Souillard à l’ours, dit Aubert à ses compagnons ; on appelle cette localité de ce nom à cause de ce marais fangeux que vous voyez à droite et où l’on aperçoit souvent des ours qui viennent y boire et s’y vautrer. Il n’est pas prudent d’y passer de nuit sans être armé d’un fusil. Deux frères Francs-comtois proscrits, nommés Capt, sont venus s’y fixer, il y a cinq ou six ans. Le sol en est bon ; il ne manquera pas par la suite de s’y établir d’autres individus.

Les voyageurs s’enfoncèrent de nouveau dans les forêts et arrivèrent à une nouvelle habitation située sur un plateau du versant oriental.

— C’est ici chez le gros Pierre Meylan, membre du conseil des Prud’hommes ; son père y avait un chalet ; lui s’y est fixé et a établi une écoffay.

En passant devant la maison, ils virent la porte de l’écurie ouverte et un homme s’avançant sur le seuil :

— Bonjour, gros Pierre, tu n’es pas du sermon aujourd’hui, dit Guillaume Aubert.

— Non, j’avais envie d’y aller, mais j’ai une vache qui passe son terme de seize jours, je n’ai pas osé la mettre en champ et je ne veux pas la quitter.

— Elle abonne mine, cette vache ; en effet, elle n’est pas loin de faire le veau. Mais dis donc, Pierre, j’ai un cuir de vache à tanner, quand pourrais-tu me le ranger.

— Apporte-le la semaine prochaine, j’en ai déjà quelques-uns que je mettrai tous ensemble aux pilottes.

— C’est entendu ; au revoir, Pierre.

— Au revoir, Guillaume.

Les voyageurs continuèrent leur chemin et trouvèrent une seconde maison.

— C’est aussi un nouvel établissement appelé en Essert.

De là ils passèrent au bord d’un marais fangeux et arrivèrent bientôt vers deux autres maisons.

— C’est Combenoire[19], dit Guillaume. Ils continuèrent à marcher au travers de marais et de forêts en partie détruites, au milieu desquelles on découvrait le travail de l’homme et les indices de son séjour dans les environs. Le vacher donnait de temps en temps quelques explications à ses compagnons.

— On appelle ceci la Tilliettaz, parce que, comme vous le voyez, il y a beaucoup de tilleuls. Ensuite vient de nouveau un grand marais appelé la Grande Sagne.

Enfin il y avait près de deux heures qu’ils avaient quitté Derrière-la-Côte, lorsqu’ils découvrirent, au pied d’un mamelon cultivé, un village se dessinant en une longue ligne de maisons basses, couvertes en bardeaux tenus par de gros blocs de pierre.

— C’est le Lieu de dom Poncet[20]. En delà est le Laitet[21] (petit lac) ; un peu plus loin sont des pâturages appelés en Sechay, où commence à se former un hameau de ce nom.

Tout en causant avec leur guide, les voyageurs entrèrent dans le village. Il était formé d’une longue ligne de maisons placées irrégulièrement, avec une seconde ligne parallèle moins étendue. Ces maisons n’avaient que le rez-de-chaussée. Les fenêtres étaient petites ; les vitres faites avec du papier graissé[22], les loquets des portes étaient en bois ; toutes les croisées grillées de fortes barres de fer ; quelques-unes avaient des contrevents. Malgré leur architecture simple et rustique, ces habitations ne manquaient pas d’une certaine grâce. Elles annonçaient une aisance relative pour cette époque reculée. Grâce à la Réforme et au système de liberté introduit par les Bernois, l’état des habitants de cette vallée parut aux voyageurs supérieur à celui des populations françaises et francs-comtoises qu’ils avaient vues sur leur passage.

Aubert salua un grand nombre de connaissances. À plusieurs d’entre elles il disait, en montrant ses compagnons :

— Voici des réfugiés qui ont échappé au grand massacre et viennent pour acheter des terres.

Et chacun d’entourer les nouveaux venus, de les interroger et de s’informer des événements qui les amenaient. Un d’entr’eux leur dit :

— Notre pasteur est aussi un réfugié, c’est un si brave ministre ! il sera bien content de vous voir.

Accompagnés de plusieurs personnes, ils s’approchèrent lentement de la modeste église, bâtie sur un petit mamelon à l’est du village. Bientôt la petite cloche mise en branle annonça l’ouverture du service divin. Tous les auditeurs arrivant de différents côtés, allèrent prendre place. Les réfugiés eux-mêmes, après avoir échangé quelques paroles, allèrent s’asseoir dans l’endroit le moins visible et le plus obscur du temple.

Le ministre entra : c’était un homme de cinquante et quelques années. On voyait sur sa figure des rides profondes et les indices d’une vieillesse précoce. Il était de petite taille et marchait péniblement à l’aide d’un bâton ; d’un air de bienveillance et de bonté il parcourut son auditoire et monta en chaire, sans avoir remarqué les étrangers. Après les prières de la liturgie et le chant des psaumes, il commença son sermon, en faisant sous forme d’exorde une réfutation énergique de plusieurs des erreurs de l’Église romaine. Ensuite, par un éloquent et pathétique discours, il retraça à ses paroissiens les persécutions atroces endurées par leurs coreligionnaires des pays étrangers. Il les exhorta chaleureusement par le sang des martyrs, par les feux des bûchers et les cris de leurs frères égorgés par milliers au delà de la frontière, à fortifier leur foi et à persévérer dans les préceptes de la Réforme. Il les invita à remercier leur Rédempteur de leur avoir donné un gouvernement paternel, à l’appui duquel ils pouvaient adorer leur Dieu dans une entière liberté de conscience.

Les réfugiés étaient en proie à une vive émotion. Henri surtout pleurait à chaudes larmes. L’auditoire tout entier était ému, mais ce qui le préoccupa le plus fut de voir le brave pasteur remarquer les étrangers au milieu de son discours et pâlir tout à coup ; un moment même il perdit la parole et parut chanceler ; mais en homme habitué à maîtriser ses émotions, il se remit promptement et continua sa prédication. Néanmoins sa voix resta altérée et son regard constamment fixé sur les inconnus. Quelques personnes crurent remarquer qu’il hâtait la fin de la prédication et paraissait sous le poids d’une grave préoccupation.

CHAPITRE XXII

La reconnaissance.

Le service divin terminé, les paisibles habitants du Lieu sortirent de l’Église ; réunis en groupe près de la porte, ils causèrent du discours qu’ils venaient d’entendre.

— Le beau sermon qu’a fait notre ministre, disait l’un ; mais avez-vous remarqué comme il était ému ; j’ai cru un moment qu’il allait tomber en défaillance et ne pourrait pas continuer ; il paraît qu’il est malade.

— Je ne crois pas, dit un autre, que cette émotion soit causée par une maladie, mais plutôt par la présence de ces étrangers.

— À propos sait-on qui sont ces quatre hommes et cette jeune fille ?

— Jean Perrod nous a dit que c’étaient des réfugiés que Guillaume Aubert a amenés ce matin.

— Ils ont bonne façon et feront sans doute comme quelques-uns de ceux qui ont passé ces derniers temps ; ils trouveront le pays trop mauvais et iront plus loin.

— Il y a apparence au contraire que leur intention est de se fixer ici, car ils se sont informés s’il y avait des terres à aberger. Il paraît qu’ils connaissent notre ministre. Avez-vous remarqué quelle ressemblance il y a entre lui et le plus petit des deux jeunes hommes ? Ils sont restés ensemble à l’église à s’embrasser en pleurant.

Cet entretien fut interrompu par l’arrivée du pasteur. Des larmes abondantes coulaient de ses yeux. Il tenait Henri par la main ; ses compagnons suivaient, tous profondément émus. Il raconta à ses paroissiens comme quoi, pendant le service, il avait reconnu dans les étrangers, son fils et son ancien ami ; comment ne pouvant résister à sa surprise et à son étonnement, il avait hâté la fin de la cérémonie pour aller se jeter dans leurs bras. Ô Dieu ! sois loué, s’écria-t-il, si tu dispenses les chagrins, tu accordes aussi les joies. Tu combles ton humble serviteur au delà de ses vœux et surtout de ses mérites. Mais allons donc ensemble chez Pierre Simon le recteur, où j’ai une chambre d’attente.

Ils se dirigèrent vers le village en donnant plein essor à leur joie et à leur affection mutuelle. Les habitants, dont la curiosité était vivement excitée, les suivaient adressant questions sur questions aux étrangers qui s’efforçaient de répondre de leur mieux. Ils arrivèrent ainsi devant une modeste échoppe, la seule de la contrée. Les hommes écoutèrent la lecture de quelques publications et décisions des autorités communales, causèrent encore un moment, et se retirèrent bientôt chez eux. Les habitants des hameaux éloignés entrèrent seuls dans l’auberge, s’assirent autour d’une longue et unique table qui n’était autre chose qu’une tige de sapin aplatie, aux bords de laquelle les chalands marquaient les bouteilles consommées par des entailles. Ils burent quelques verres de vin et mangèrent un morceau de pain d’orge avant de reprendre la route de leurs cabanes.

Les réfugiés, accompagnés de Guillaume Aubert qu’ils ne voulurent pas quitter, suivirent le ministre chez le recteur Simon. Ce dernier était un homme de soixante-quinze ans, alerte, encore gai et vigoureux. Il offrit à ses hôtes un modeste dîner, consistant en un morceau de viande salée, du petit lait et du pain d’avoine. Les voyageurs se livrèrent à toute la joie que leur rencontre avec le ministre pouvait leur inspirer. Ils échangèrent les plus tendres caresses et, comme on le pense bien, s’adressèrent mutuellement un grand nombre de questions. Henri raconta à son père les événements qui s’étaient accomplis, et tous les détails de leur fuite jusqu’à leur arrivée au Lieu. Le pasteur écouta avec une attention soutenue ; quand son fils eut fini son récit, il joignit les mains, et s’écria :

— Ô Dieu ! par quels chemins mystérieux tu réunis au bercail des brebis que la tempête a séparées ! Celui que tu veux sauver est bien gardé et ne peut périr.

Prenant en sa main celles d’Henri et de Mathilde il ajouta :

— Que ce jour, le plus beau de ma vie, soit celui qui cimente les premiers engagements de votre future union. Pauvres colombes, si longtemps battues par l’orage, puissiez-vous enfin reposer vos ailes fatiguées à l’ombre d’un champêtre bocage et bâtir bientôt le modeste nid qui doit vous abriter.

Le brave et heureux ministre raconta ensuite à son tour ses voyages et ses longues tribulations, depuis que, poussé par le zèle évangélique, il avait quitté le Béarn pour se rendre dans le nord de la France ; il dit comment, après un séjour de quelque temps dans chaque contrée qu’il visitait, il avait été obligé de fuir la persécution, qui partout s’attachait à ses pas ; comment après avoir parcouru les Pays-Bas, l’Angleterre et l’Ecosse il était revenu dans la Franche-Comté, dans le double but de chercher à y implanter la Réforme et de se rapprocher de sa famille. Là constamment persécuté il avait parcouru les différentes localités de cette province. Il était à Nozeroi, lorsqu’à la suite d’une émeute soulevée contre lui par les prêtres catholiques, il reçut la blessure dont il resta boiteux. Ce ne fut que grâce à la protection secrète de quelques amis officieux qu’il échappa à la mort et put se réfugier presque mourant au Lieu de dom Poncet. Sa blessure et le délabrement de sa santé l’obligeant à renoncer à ses courses aventureuses d’autrefois, il se voua à l’éducation des gens de la Vallée et obtint ensuite la place de pasteur devenue vacante et qu’il remplissait depuis cinq ans. Les persécutions dirigées contre les protestants français, leurs guerres et leurs revers lui étaient connus, mais il avait ignoré jusqu’à ce jour les détails des derniers événements et la mort du grand Coligny. Bien souvent ses pensées s’étaient portées avec tristesse sur son beau Languedoc, sur le sort de son fils et de ses amis. Mais maintenant que tout ce qu’il aurait pu désirer était accompli, il n’avait plus d’autres vœux à adresser à la Providence que de lui accorder la grâce de finir sa carrière au milieu de ses paroissiens du Lieu et de mourir dans les bras de ses proches.

Il s’entretint ensuite avec Richardon des projets d’avenir de celui-ci, que la rencontre de son ancien ami et l’union prochaine de leurs enfants ne faisaient que fortifier dans son premier projet de planter sa tente à l’ombre des sapins de ce rustique vallon.

Ils s’informèrent auprès du recteur de la possibilité d’obtenir des terres et de se fixer dans les environs. Ce magistrat répondit qu’il y en avait encore de disponibles au Chenit et dans les pâturages à l’occident du Lieu, dans le voisinage des propriétés d’Abram Charoz et de celles achetées récemment par un colporteur savoyard, nommé Michel Despraz.

— J’en parlerai à la commune, ajouta-t-il ; elle a fait toujours tout ce qui dépendait d’elle pour faciliter aux étrangers leur établissement chez nous. Je ferai de mon côté tout mon possible pour vous aider.

Tout en causant de divers sujets, le ministre apprit à ses amis qu’il desservait deux paroisses et avait son logement à l’Abbaye, dans le bâtiment de l’ancien couvent, d’où il venait fonctionner au Lieu ; ensuite il ajouta :

— Vous viendrez avec moi occuper les anciens et vastes appartements des moines, et partager mon pain noir, en attendant que vous soyez casés. Mais une idée me vient. Henri et Paul pourraient peut-être se charger de tenir école, l’un au Lieu et l’autre à l’Abbaye. Ce sera une occupation pour eux cet hiver, en même temps qu’un service rendu à nos enfants. Il y a si peu de gens en état de leur enseigner quelque chose qu’on est bien content quand un étranger se charge de ces fonctions.

Le recteur approuva beaucoup cette idée ; il se chargea d’organiser la chose et ajouta :

— Depuis que Pierre Lecoultre, réfugié comme vous, est allé demeurer en Praz Rodet, nous avons dû abandonner presque complètement l’enseignement primaire.

Ces mesures préliminaires adoptées, les proscrits, accompagnés du ministre, prirent congé du recteur et du brave Guillaume Aubert, qui reprit la route de Derrière-la-Côte ; ils passèrent aux Roches fendues par un sentier pittoresque et scabreux qui descend la côte et qu’on appelle encore aujourd’hui le Chemin-du-Ministre. Arrivés au bord du lac, ils trouvèrent un petit bateau, dans lequel ils entrèrent. Les jeunes gens prirent les rames, et la petite embarcation glissa rapidement, en traçant un léger sillage sur la surface bleuâtre de l’eau. Ils abordèrent heureusement à l’embouchure de la Lionne, au pied du mur d’enceinte de l’ancien couvent de Sainte-Marie-Madelaine du Lac. Leur guide leur fit voir les restes des travaux des moines et les conduisit dans les vastes appartements du couvent. Là cette famille enfin réunie se reposa de ses longs revers et commença à voir couler pour elle des jours tranquilles et heureux.

CHAPITRE XXIII.

Conclusion.

Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne

Que la fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.

La Fontaine.

L’hiver arriva. Les frimas et la neige s’abattirent sur la Vallée. Comme il avait été convenu, Paul vint tenir une école au Lieu et Henri une à l’Abbaye. Pendant ce temps, Richardon s’occupa activement de leur avenir.

Dans un petit vallon arrondi, au sud-ouest du Lieu, des Allemands s’étaient établis il y avait une vingtaine d’années. Le chef de la famille étant mort en automne, les autres membres se dispersèrent et laissèrent leur établissement vacant. C’est là que Richardon décida de se fixer après avoir examiné toute la contrée et consulté ses compagnons, ainsi que le ministre et le recteur. Il acheta quelques vaches, se procura des outils aratoires et tout le matériel nécessaire pour leur nouvelle vocation.

Le printemps revint à son tour. La campagne se dépouilla rapidement de sa blanche parure de neige. La nature sortit enfin de son long repos. Elle semblait tout à coup et comme par enchantement renaître à la vie. Les bourgeons à demi-éclos commençaient à laisser entrevoir leurs feuilles. Les taconnets, les primevères, les colchiques étalaient leurs pétales sur les prés, occupés la veille encore par les frimas. Les insectes commençaient à bourdonner. Les oiseaux arrivaient pour bâtir leurs nids et gazouiller dans le branchage des sapins. Les échos répétaient à l’envi le chant printanier de la grive et les cris sonores du coucou.

Pendant la matinée d’un beau dimanche, deux couples montaient le petit chemin taillé dans le roc qui conduisait au modeste temple du Lieu. Le premier était Henri Grudimaut et Mathilde ; le second, Paul Richardon et Jeanne Aubert, la bergère. Les deux épouses, vêtues de robes de laine blanche, n’avaient d’autre parure qu’un bouquet de primevères. Après avoir reçu la bénédiction, les nouveaux mariés vinrent prendre possession de leur nouvelle demeure. Ils étaient accompagnés de Richardon, d’Isaac, du pasteur, de Guillaume Aubert et de sa femme. Les deux ménages vécurent quelque temps ensemble, et occupèrent la même maison ; mais, manquant de place, ils en construisirent plus tard une seconde, adjacente à la première, et partagèrent leurs terres, qui étaient très vastes. Richardon habita avec son fils et Isaac avec Henri.

Là nos fugitifs oublièrent leurs traverses, leurs persécutions et leurs longs malheurs. Instruits par l’adversité, ils avaient dépouillé toute ambition et compris qu’il faut peu pour accomplir en paix notre pèlerinage terrestre. Ce fut avec un bonheur calme et sans regrets qu’ils mirent les vêtements de bure et la casaque de peau ; qu’ils échangèrent la vie aventureuse du soldat et l’activité des cités contre les paisibles occupations du vacher, et oublièrent les bruyantes clameurs des camps pour la clochette des troupeaux.

Chaque dimanche ils allaient au sermon ; l’après-midi était presque toujours une fête : on faisait, quand le temps le permettait, une course champêtre ; on rendait visite au ministre ou à la famille Aubert. Le soir, après les travaux ordinaires, pendant les longues veilles de l’hiver, on se réunissait autour de l’âtre, on se récréait par quelques bonnes lectures et par le récit de ses aventures d’autrefois. Souvent aussi les voix mâles de Paul et de Henri chantaient des chansons guerrières ou des airs nationaux du Béarn et du Languedoc, qui rappelaient la terre natale dans le cœur des proscrits. Les quelques voisins qu’ils avaient venaient prendre part à ces réunions et éprouvaient un grand charme à la conversation de leurs nouveaux combourgeois.

Au milieu des jouissances factices que procure la civilisation, on est porté souvent à mépriser la vie rustique d’autrefois. Et pourtant combien l’on se trompe. Combien d’hommes ont payé cher d’avoir méconnu les dons que Dieu leur avait dévolus en partage pour courir après des chimères qu’ils n’atteignent jamais ! Heureux celui qui sait le reconnaître assez tôt ; qui, après avoir lu dans le livre de la vie, a encore assez de force morale pour savoir, au sein de sa famille, oublier ses déceptions dans une champêtre demeure.

L’homme à qui la fortune a souri, qui du sein des grandeurs où il est parvenu considère avec mépris le champ paternel, croit qu’il s’est élevé. Singulier et fatal préjugé, conséquence de la vanité humaine : bien souvent il est descendu. Il a échangé sa qualité de citoyen d’une patrie libre contre des avantages matériels. Il était homme libre et est bien près d’être esclave. Il ne comprend pas que l’obscur artisan, quel qu’il soit, est plus près de la dignité réelle de l’homme qu’un brillant courtisan qui passe sa vie à faire des courbettes dans les antichambres d’un palais.

Paul et Henri eurent chacun une nombreuse famille. Ils jouirent de l’estime de tous les habitants de la contrée. Leur instruction et leur expérience furent souvent d’un grand secours à leurs combourgeois. Ils eurent la satisfaction, en améliorant constamment leur propre position, de pouvoir faire beaucoup de bien à leur prochain.

Richardon survécut de plusieurs années à son ancien ami le pasteur et à son vieux domestique. Il parvint à un âge très avancé. Assis à sa place habituelle, ses cheveux blancs éclairés par la flamme du foyer, il inspirait à tous le respect ; on eût dit le génie tutélaire de la contrée.

Souvent il disait à ses enfants et petits-enfants :

— Les hommes s’agitent, consument leur vie, l’abrègent souvent pour courir bien loin après un vain fantôme, appelé la fortune, et ils ne savent pas voir que le bonheur est à leur porte.

— Je suis né dans un beau pays, sous un climat où la nature a prodigué ses dons et répandu à profusion les biens de la terre. J’ai vécu au milieu des cités et des palais. J’ai vu se mouvoir de puissantes armées et j’ai eu un grand nombre d’hommes sous mes ordres. Et pourtant jamais je n’ai été si heureux que depuis que, obscur et oublié, je suis venu habiter l’humble toit d’un chalet, et que je mange le pain noir du montagnard. C’est que Dieu, qui m’a fait passer par toutes les épreuves de l’adversité, m’a fait comprendre que l’orgueil et l’ambition sont la source des maux de l’humanité, des écueils où se brisent bien des embarcations. Il m’a appris qu’il faut peu pour vivre heureux et que le véritable bonheur n’appartient qu’à l’homme qui sait rester humble et modeste.

Le contact de la société des hommes ne m’a procuré que de l’amertume. Ici au moins, au milieu de cette nature sauvage, je ne vois rien qui blesse un cœur sensible, rien qui n’annonce les œuvres du Tout-Puissant. Les cris mêmes des bêtes sauvages m’annoncent qu’elles n’ont que la faim à satisfaire. Jamais je ne les vois s’entretuer par plaisir ; elles n’ont point d’ennemis dans leur propre espèce. Leur voisinage est moins dangereux que celui de l’homme, dont la gloire est de s’entr’égorger. Si la nature se montre rigoureuse pour ce petit pays, le chant printanier de l’hirondelle vient m’annoncer chaque année qu’elle ne l’a pas oublié et que bientôt à son tour elle va lui sourire.

Les générations des hommes passent comme les feuilles que le vent d’automne fait tomber et chasse devant lui. Les richesses et les honneurs s’en vont rapidement. La génération du moment oublie celles qui l’ont précédée et foule d’un pied aussi indifférent la tombe du riche que celle du pauvre, celle du fort que celle du faible. Aussi croyez-moi, mes enfants, rien sur cette terre n’a de valeur réelle que la vertu, la paix avec Dieu et une bonne conscience. Si l’on veut y marquer son passage par quelque chose, que ce soit en faisant du bien.

Je le crois, la Providence, pour qui les événements, même les plus simples en apparence, ont un but, nous a amenés dans ces lieux pour contribuer à la fondation et à l’établissement de ce petit peuple ; pour travailler au développement de cette colonie naissante, destinée sans doute à devenir dans les siècles futurs une population nombreuse, active, patiente et intelligente, au sein de laquelle l’industrie, les sciences et les arts fleuriront.

ESSAIS POÉTIQUES

LA NAÏADE DU LAC DE JOUX

Jadis du lac de Joux la Naïade éplorée

Sortit du fond des eaux et s’en vint désolée,

Contempler de ses bords les sauvages guérêts ;

Son œil ne vit au loin que d’immenses forêts,

Aucun vestige humain sur cette aride plage :

Tout est sombre et désert dans ce pays sauvage ;

On n’entend d’autres bruits que les sourds grognements

Des féroces sangliers, les rauques hurlements

D’une louve en fureur qui rôde à l’aventure,

Cherchant pour ses petits une maigre pâture ;

Point d’aimables serins ou d’amoureux pinsons,

Répétant à l’envi les plus douces chansons ;

Là jamais les bouvreuils, de leurs tendres ramages,

N’égaient les échos de ces sombres bocages ;

À peine un épervier, ou quelques noirs corbeaux

Viennent en croassant se mirer dans ses eaux ;

Seule l’affreuse voix de la triste chouette

Remplace les accents de l’aimable fauvette.

La nymphe à cet aspect verse un torrent de pleurs,

Et par de longs regrets exprime ses douleurs ;

« Ô triste déité, naïade infortunée,

Dans cet affreux désert à jamais condamnée,

Faut-il donc qu’à toujours par un arrêt du sort

L’implacable destin m’enchaîne sur ce bord,

Où je n’ai rien reçu que l’ennui en partage !

Jamais un changement sur ce sombre rivage ;

Les humains, qui ailleurs par leurs travaux divers

Ont rempli tout le monde et peuplé l’univers,

Ont su dompter partout la nature rebelle,

N’osent franchir d’ici la barrière éternelle ;

Les dieux mêmes, jamais de leur trône des cieux

N’ont jeté les regards sur ces arides lieux. »

En terminant ces mots, encore toute émue,

Elle voit s’approcher, descendant de la nue,

Une divinité au port majestueux,

À la démarche fière, à l’air affectueux ;

Sur sa tête superbe un casque se balance,

Et dans sa main s’agite une terrible lance ;

Sur sa poitrine on voit un vaste bouclier ;

Sur ses beaux traits se peint l’éternelle jeunesse,

Et son front est orné de l’immortel laurier.

La nymphe reconnaît la puissante déesse,

Fille de Jupiter, qui d’Athènes autrefois

Dirigea les décrets, et inspira les lois ;

Qui conduisit les Grecs sur les bords du Scamandre,

Vainquit le grand Hector, réduisit Troie en cendres.

Minerve, s’avançant comme un rapide oiseau,

Rase sans la toucher la surface de l’eau,

Et s’adresse aussitôt d’une voix empressée

À la divinité de cette humble vallée :

« J’ai écouté ta plainte et entendu tes cris,

Et quitté aussitôt les célestes lambris,

Pour venir essuyer tes beaux yeux pleins de larmes,

Effacer tes chagrins, adoucir tes alarmes ;

Tu te trompes vraiment : sous l’empire des cieux

Il n’est aucun pays inconnu à nos yeux ;

Nous semons nos bienfaits dans tous les lieux du monde,

Aux enfers, dans les cieux, sur la terre et sur l’onde ;

Sous un ciel fortuné trop souvent malheureux,

L’homme sous ce climat peut encore être heureux ;

Partout des biens, des maux, la balance fatale

Répand son contenu d’une manière égale.

Pour avoir le bien-être il faut que les humains

Le doivent aux efforts, au travail de leurs mains ;

Il faut que par les arts, les soins et la culture

Ils plient à leurs vœux la féconde nature,

Et pour ces lieux aussi les temps arriveront,

Où ces affreux déserts par leurs soins changeront.

Ma fille, regardez ! » D’une verge enchantée

Elle touche le front de la nymphe étonnée :

L’avenir tout entier, réservé à ces lieux

Apparaissant soudain, se déroule à ses yeux :

Les bois des environs aussitôt disparaissent

De vastes prés fleuris en leur place apparaissent ;

Des villages bruyants et de nombreux hameaux

S’élèvent tout à coup aux penchants des coteaux.

Sur les gras pâturages, aux plaines verdoyantes

Paissent des gras troupeaux les bandes mugissantes ;

Là leurs cloches tintant, de leur son argentin

Frappent aux alentours les échos du matin.

Des chèvres en émoi les cohortes bêlantes,

Qui s’en vont, pour remplir leurs mamelles traînantes,

Brouter le thym fleuri au sommet des rochers,

Mêlent leurs cris confus aux doux chants des bergers ;

Ici des laboureurs défrichent les campagnes

Et tracent des sillons aux versants des montagnes ;

Là de fiers bûcherons au travail empressés

Font gémir les forêts sous leurs coups redoublés.

Plus loin on aperçoit de nombreuses usines,

Sur les bords des ruisseaux s’élèvent des machines

Pour façonner le bois et dompter les métaux,

Que l’on entend vibrer sous les coups des marteaux,

Des temples et leurs tours, de nombreux édifices

Apparaissent soudain dans les endroits propices ;

De charmantes villas, des hôtels somptueux,

Et les champs sillonnés de chemins spacieux.

 

Sur la place publique au milieu du village

On voit danser en rond la jeunesse volage,

Ou bien les bataillons de fiers et beaux soldats,

Maniant le fusil, s’exerçant aux combats.

Tout enfin dans ces lieux respire l’abondance

Et réunit les biens que procure l’aisance.

Le son des instruments, et des refrains joyeux

Égaient les loisirs de ces hommes heureux.

 

La Naïade du lac, confondue et contente,

Interroge aussitôt Minerve souriante :

« Je ne puis pas douter de votre grand pouvoir

Et de ce qu’aujourd’hui mes yeux viennent de voir ;

Mais que dois-je essayer et quelles mains puissantes

Pourront réaliser ces promesses brillantes ? »

La déesse aussitôt lui donna un burin[23]

Une lime, un fuseau, une roue d’étain,

Disant : « Avec cela des bras actifs et sages

Pourront peupler enfin ces contrées sauvages ;

Ils pourront en ces lieux, en dépit des frimas,

Asservir la nature et dompter le climat. »

À ces mots s’entourant d’une nue azurée

Minerve disparaît dans la voûte étoilée.

La Naïade au lac croit à peine ses yeux,

Jette un dernier regard sur ces arides lieux,

S’enfonce dans ses eaux et sous leurs noires ondes,

Toute pleine d’espoir, dans leurs grottes profondes,

Va rêver aux projets dont son cœur est rempli

Et que nous voyons tous s’accomplir aujourd’hui.

LES FORÊTS DU JURA.

Je veux dans les forêts, à l’ombre des ormeaux,

Essayer, si je puis, mes champêtres pipeaux ;

Chanter le vert gazon de nos hautes montagnes,

Et les sites riants de nos belles campagnes.

Je veux, en parcourant nos sauvages guérets,

Nos montueux coteaux, nos agrestes chalets,

Célébrer du Jura l’agréable nature,

Et les nombreux troupeaux qui foulent la verdure.

 

Vous, brillant dieu du jour, Diane aux pieds légers,

Vous, Faunes turbulents, vous, reine des berges,

Vous, Dryades des bois, et des monts et des plaines,

Vous, Pan et vous, Sylvains, vous, Nymphes des fontaines,

D’une muse naissante[24] inspirez les efforts.

Depuis assez longtemps vos célestes accords,

Sous le climat riant de l’immortelle Grèce

Raisonnant sur la lyre aux bords de son Permesse,

Ont chanté des héros les exploits courageux

Et de Lerne et d’Argos les monstres fabuleux.

Qui ne connaît Achille, et les Grecs, et leur gloire,

D’Hector et des Troyens l’antique et triste histoire,

Neptune et son trident, Junon et son courroux,

Vénus brûlant d’amour, le grand Jupin jaloux ?

Qui ne sait de Pluton la puissance infernale,

La roche de Sisyphe et la soif de Tantale ?

Sur un rythme plus doux essayons maintenant

De chanter les forêts aux beaux jours du printemps.

 

Quand ce dieu bienfaisant[25] ramène l’alouette ;

Qu’en un naissant feuillage on entend la fauvette ;

Quand des prés émaillés les innombrables fleurs

Montrent aux yeux ravis leurs multiples couleurs ;

Quand leur tendre bouton vient à peine d’éclore

Embaumant de nectar les domaines de Flore ;

Quels coups d’œil variés ! quels différents tableaux,

Lorsqu’au sommet d’un mont arrivant avec peine,

À l’ombre des sapins, en reprenant haleine,

Je contemple les champs, les maisons, les hameaux !

Partout des chants joyeux, de nombreux attelages

Amènent l’abondance et la joie aux villages ;

Partout des prés fleuris, précurseurs des moissons,

Les champêtres labeurs, emblèmes des saisons :

Ici des laboureurs cultivent les campagnes ;

Là, de nombreux troupeaux habitent les montagnes,

Où la vache laitière et le taureau beuglant

Foulent des prés fleuris le gazon verdoyant ;

De la chèvre en émoi les cohortes bêlantes

Broutent des arbrisseaux les tigelles naissantes,

Bondissent sur le sol, grimpent sur les rochers,

Et, fières constamment, se jouent des bergers.

 

Abandonnant les champs, les maisons et la plaine,

Je m’en vais lentement dans la forêt prochaine,

Où le tiède zéphyr balançant les rameaux,

On n’entend d’autre bruit que le chant des oiseaux.

De ces peuples ailés les nombreuses familles

Remplissent les bosquets et peuplent les charmilles ;

Par leurs airs variés et par leurs chants divers

Ils égayent les bois de leurs bruyants concerts ;

Tous bâtissent leurs nids dans les touffus branchages,

Dans les troncs vermoulus, à l’abri des orages ;

Les uns au bord des eaux, sur le penchant des monts,

Aux antres des rochers, dans le fond des vallons ;

Ici sont des pigeons, de leurs voix roucoulantes

Appelant tendrement leurs fidèles amantes ;

Là chante le bouvreuil ; ici de noirs corbeaux

S’en vont en croassant se mirer dans les eaux ;

Là, le gentil pinson, sur un faible branchage,

Réjouit les échos de son tendre ramage ;

Des femelles partout les volages amants

Célèbrent leurs amours et leurs jeux inconstants ;

Le coucou tout sanglant, avide de carnage,

Vient parfois de ses cris effrayer le bocage ;

Étalant de son corps les replis tortueux,

Se déroule au soleil le serpent venimeux ;

Il chauffe son venin, fait voir sa dent crochue,

Dresse sa tête altière et sa langue fourchue ;

Tournoyant dans les airs, le farouche épervier

Fait blottir le levreau sous un genévrier ;

L’écureuil gambadant agite le feuillage,

Fait plier des sapins le flexible branchage ;

Parcourant la forêt, en suivant les rameaux.

On le dirait voler, à l’instar des oiseaux.

 

La lune est au début de sa course azurée,

Et monte lentement dans la voûte étoilée ;

La nuit vient, étendant son voile ténébreux ;

Tout dans les environs devient silencieux.

Le chantre de la nuit et de la solitude,

Quand les hôtes des bois, les petits oisillons,

Endormis dans leurs nids ont fini leurs chansons,

À son aimable chant légèrement prélude ;

De sa voix tout amour, les sons harmonieux

Égaient des forêts l’écho mélodieux.

Du fond d’un arbre creux, la chouette hideuse

Sort soudain en grondant, et de sa voix affreuse

Effraie des hameaux les simples habitants,

Présage le retour du froid et des autans,

Poursuit les oisillons, cachés dans le bocage,

Les attrape endormis sous le tendre feuillage :

Le loup et le renard, la terreur des fermiers,

Aiguisent leur fureur au fond de leurs terriers,

Sortent en rugissant de leurs antres sauvages,

Et vont d’un pas furtif s’approcher des villages,

Forcer les basses-cours, éveiller les troupeaux,

Égorger les brebis, emporter leurs agneaux ;

Le blaireau paresseux va, se glissant dans l’ombre,

Emporter sa pitance en sa retraite sombre ;

La martre sanguinaire à la traîtresse dent,

Se glisse sur les arbres, à l’égal d’un serpent,

Étrangle sans pitié dans sa féroce rage

Le faisan qui sommeille et la poule sauvage ;

Le farouche sanglier, en fouillant les sillons

Va ravager les champs et l’espoir des moissons ;

Tandis que le chevreuil et le lièvre timide

Broutent en paix les fleurs et foulent l’herbe humide.

 

Le silence des bois, tout, dans ces sombres lieux,

Éveille dans mon cœur un sentiment pieux ;

Je sens un feu divin en secret qui m’enflamme ;

Il étonne mes sens, il attendrit mon âme ;

Là j’oublie le monde et ses vains préjugés.

C’est en vain qu’aux abords de nos grandes cités,

Dans nos vergers fleuris, dans ces belles allées,

Que l’on voit quelquefois avec tant d’art plantées,

L’âme croit découvrir les mystères divers,

Et les sublimes lois de ce vaste univers ;

On n’y voit que l’éclat d’une vie inconstante,

Rien qui, ouvrant le cœur, rende l’âme contente ;

Partout dans ces beaux lieux, les volages humains

Détruisent tout prestige en y mettant les mains,

Et par les soins divers d’une riche culture

À leurs caprices vains ils plient la nature ;

Gravent partout le sceau, et de leurs actions,

De leurs bizarres goûts et de leurs passions ;

Tout paraît partager et leur gloire éphémère,

Et de leurs vains plaisirs la joie passagère.

 

Mais dans la solitude, au fond des sombres bois,

Tout est vrai, tout est beau, tout est grand à la fois.

Depuis les arbrisseaux qui composent les haies,

Jusqu’à nos grands sapins, l’ornement des futaies,

Depuis l’huître bâillant, les misérables vers,

Jusqu’aux monstres marins qui parcourent les mers ;

De l’insecte rampant, qui échappe à la vue,

Jusqu’à l’aigle royal tournoyant dans la nue,

Tout m’inspire à la fois, solitaire et pensant :

J’y lis du monde entier la chaîne inimitable,

Et vois dans l’univers un ordre incomparable ;

J’éprouve un saint respect pour le grand Créateur

Qui de ce bel ouvrage est le puissant auteur,

Dont l’immense pouvoir dirige encor ce monde

Et règne dans les cieux, sur la terre et sur l’onde.


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en juin 2015.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Marcel, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Reymond, Lucien, Les Colons de la Vallée de Joux, Lausanne, Georges Bridel, 1867 (seconde édition revue et augmentée). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Lac de Joux Le Pont en arrière-plan, a été peint par Johann Ludwig Aberli et Heinrich Rieter le Vieux en 1782 (tiré de Wikimédia, Bibliothèque nationale suisse (BN), GS-GUGE-ABERLI-1-6).

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[1] Henri de Bourbon, prince de Navarre, le chef des protestants du midi, était l’héritier présomptif du royaume de France à l’extinction des Valois.

[2] Joux signifie forêts dans le vieux langage du pays.

[3] L’ignorance où le père de Henri paraît être sur le sort des siens pourrait de prime abord être taxée, si ce n’est de dureté, au moins d’indifférence ; mais il faut se reporter au temps de ce récit et tenir compte des conditions sociales de cette époque déjà bien reculée. D’abord le zèle évangélique entraînait des prédicateurs à faire de longs voyages dans les pays éloignés ; ensuite il existait peu de routes carrossables, aucun service postal ; les relations même entre des provinces limitrophes étaient peu fréquentes, longues et difficiles ; ces diverses circonstances expliquent ces longues séparations entre les membres d’une même famille, ce qui ne serait plus possible aujourd’hui.

[4] L’auteur se fait un devoir d’expliquer ici qu’au point de vue moral il désavoue la ruse employée par Henri Grudimaut, car un mensonge est toujours un mensonge ; celui qui écrit ces lignes est loin d’approuver le principe que la fin justifie les moyens, mais il espère qu’on pardonnera à son héros dans la position critique où il se trouvait, d’avoir dévié de ses principes religieux et, pour sauver les siens, profité de la seule chance de salut qui lui fût offerte.

[5] L’auteur rappelle ici la note (n° 4.)

[6] Dans les vallées du Jura on dit à bise pour au nord, et au vent pour au midi.

[7] Nom commun qu’on donne à la Vallée au fruit de l’airelle myrtille.

[8] Pour se bien rendre compte de ce qu’était la Vallée à l’arrivée de Richardon, il faut se représenter qu’environ vingt ans avant il n’y avait que le village du Lieu. La population y ayant augmenté rapidement depuis la conquête bernoise, les habitants avaient commencé à venir faire des prés et des pâturages dans la partie méridionale de la vallée, restée en friche et appelée le Chenit. La communauté du Lieu abergeait des terres par mas ou bandes régulières et parallèles dès le Risoux à l’Orbe pour la partie occidentale de la vallée et dès l’Orbe aux Chaumilles pour la partie orientale. De petits établissements se fondaient sur ces nouvelles propriétés. C’était d’abord une grange où remuage qui devenait ensuite une maison. C’est ainsi qu’ont pris naissance les villages du Sentier et les hameaux du pied de la côte. Une fois fixés dans ces nouveaux établissements leurs propriétaires fondèrent de nouvelles granges derrière la côte. La famille Perrod a commencé ainsi le hameau Chez-le-maître, et son chalet le voisinage de bise Chez-le-chirurgien. Le pré Putra était à cette époque une montagne sur laquelle se sont formés de la même manière les hameaux des Piguet-dessus et des Piguet-dessous. Le marais Longet est la localité appelée aujourd’hui Chez-les-Golay. Les Goy qui y vinrent habiter sont les premiers habitants de Derrière-la-Côte, et les seuls qui se fixèrent de prime abord de ce côté parce que le lot qui leur échut devant la côte y offrait peu de terrain propre à la culture.

[9] L’auteur croit devoir dire que les mœurs qu’il peint chez la famille Aubert étaient les mêmes que celles de toute la contrée à cette époque reculée ; on aurait tort de voir dans ces détails quelque chose de particulier à une famille et s’adressant plutôt à une localité qu’à une autre ; si ce nom a été pris, c’est pour rester fidèle à ce que nous apprend notre histoire locale.

Guillaume Aubert a été le chef de la famille de ce nom habitant actuellement le Chenit : son établissement Derrière-la-Côte est postérieur d’environ dix ans à la date de ce récit, mais on voudra bien, dans un ouvrage de ce genre, pardonner ce léger anachronisme.

[10] Faire un essert c’était faire une coupe de bois à blanc étoc et brûler le bois sur place.

[11] Vase conique en bois employé à recevoir le lait.

[12] Le crêt des Lecoultre.

[13] Matton, nom donné par les fromagers au lait caillé après qu’il a été battu et est prêt à être mis au moule.

[14] Autre vieux mot local qui désigne le lait qui reste de la crème après qu’on en a tiré le beurre.

[15] Les différents établissements tout nouvellement créés que le vacher fit remarquer à ses hôtes furent, d’abord à droite au milieu des sapins des hauts fourneaux bâtis il y avait dix-huit ans par un Français, sur une rivière appelée le Bras dessus de l’Orbe (le Brassus). Ils appartenaient alors à un noble genevois, nommé Varro. Vis-à-vis, de l’autre côté de l’Orbe, il y avait deux maisons qu’ils ne pouvaient découvrir du lieu où ils étaient, l’une bâtie en un endroit appelé Praz Rodet par le réfugié Pierre Lecoultre, dont il leur avait déjà parlé ; l’autre plus en deçà dans une gorge de la côte appelée la combe du moussillon ; elle était habitée par la famille Guyaz. À bise du Brassus, vis-à-vis d’eux, ils voyaient deux ou trois maisons éparses dans les prés. C’étaient les premières qui eussent été bâties il y avait vingt ans environ dans cette partie de la vallée, appelée le Chenit. Avant cela quelques particuliers venaient faucher des prés dans cette localité. Attirés par la bonne qualité du sol ils commencèrent à faire des esserts et plus tard s’y fixèrent ; pendant les premiers travaux, avant d’avoir des maisons, ils furent obligés de camper dans des huttes de branchages, ce qui a donné à ce hameau naissant, le nom de Camp. Celui de ces bâtiments qui était le plus près de l’Orbe s’appelait le Pré Samet Pierre. Il a été abandonné ; il était situé vis-à-vis du Prérond. Pour pouvoir emmener leurs fourrages au Lieu et communiquer un peu facilement avec leurs nouveaux établissements, les habitants construisirent une route avec des tiges de sapin couchées transversalement et jointes les unes aux autres. On l’appelait la route des grands Ponts : on en distingue encore les traces à travers les marais. Tout près de cette route, en allant à bise, était la maison du Pontet, habitée par Antoine Reymond. Elle était située un peu au vent des Planches et a donné naissance au hameau chez Villars. Tout près, de l’autre côté de l’Orbe était celle de Rivaboux, propriété d’un Meylan qui y avait établi une petite auberge.

Plus près d’eux au pied de la côte, Guillaume Aubert leur fit voir les toits de trois maisons bâties tout récemment. On les appelait au Senday ; parce qu’on quittait la route des grands Ponts pour prendre un senday (sentier). À l’extrémité du lac était un pré du couvent, appelé le champ du Port. Les Rochat des Charbonnières y avaient bâti quelques maisons qui avaient pris le nom de Petites Charbonnières ; de l’autre côté, plus en deçà, les voyageurs distinguaient un clocher. C’était celui de l’abbaye des moines blancs. Leurs propriétés avaient été vendues par lots à plusieurs familles du Lieu et de l’étranger qui s’y fixèrent et commencèrent un village qui s’appelle encore l’Abbaye. Ces gens de l’Abbaye et des petites Charbonnières s’étaient séparés du Lieu l’année précédente et avaient formé une seconde communauté. En deçà de l’Abbaye, sur toute la rive orientale du lac, on voyait des terrains encore en friche. Ils formaient trois montagnes appelées Les Bio (dont on a fait Bioux), Le Praz Bazin et Groënroux. On disait que la nouvelle commune de l’Abbaye se proposait de les acheter pour les livrer au défrichement, ce qui dès lors a eu lieu en effet.

[16] L’auteur rappelle ici la note (n° 3).

Plus que toute autre encore la vie de soldat rendait souvent impossible toute relation entre les membres d’une même famille. L’auteur pourrait, en remontant seulement au siècle dernier, citer des faits qui se sont passés dans sa contrée et même dans sa famille ; des hommes, bons pères, bons frères et bons fils, ont vécu souvent plusieurs années sous les drapeaux étrangers sans pouvoir conserver aucune relation avec leurs proches.

[17] Nom qu’on donnait anciennement à toutes les forêts vierges.

[18] Les chalets que les voyageurs aperçurent après avoir quitté le marais Longet appartenaient aux gens du Senday. Ils ont donné naissance aux hameaux Chez-la-veuve et Chez-le-Brigadier. Il y avait environ quinze ans que les gens du Lieu venaient faucher au Solliat, quand les Capt s’y établirent.

Le corps des Prudhommes ou des notables dont le gros Pierre Meylan faisait partie avait dans la communauté des attributions analogues à celles de nos conseils communaux actuels. Un écoffay était une tannerie ; celle dont il est question est l’écofferie actuelle.

L’établissement appelé en Essert avait été fondé par une famille de Chaillet. C’est la maison de feu M. le président Capt.

[19] Combenoire était habité par les Mignot. C’était le premier établissement fondé au sud du Lieu et le dernier que les voyageurs eurent à traverser.

[20] Le village du Lieu existait déjà depuis passé deux siècles. Il avait été pendant longtemps, à part le couvent de l’Abbaye, la seule localité habitée de la Vallée et était devenu à cette époque grand et populeux. Ce qui a donné à cet endroit sa prépondérance et son droit d’aînesse, c’est d’abord que le couvent fondé jadis par Pontius avait laissé des terres cultivées qui ont facilité l’établissement des premiers colons, ensuite que la qualité du sol est excellente ; on fauche trois fois les prés de la Mouille.

[21] Le lac Ter.

[22] L’huile était inconnue à la Vallée à cette époque : les habitants se servaient de la graisse de leurs vaches.

[23] Le burin et la lime sont les outils de l’horloger, le fuseau et la roue d’étain sont ceux du lapidaire.

[24] L’auteur avait vingt ans quand il traça le canevas de ces vers.

[25] Le printemps.