Werner Renfer

LE PALMIER

1924

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Table des matières

 

Dialogue-Préface. 4

I  La Maison. 5

II  La Chenille. 11

III  Mains. 18

IV  La Source dans le puits. 26

V  Le Palmier. 35

Ce livre numérique. 43

 

 

 

L’or léger qu’elle murmure

Sonne au simple doigt de l’air,

Et d’une soyeuse armure

Charge l’âme du désert.

PAUL VALÉRY[1]

Dialogue-Préface

MOI

Je ne suis qu’un homme, et je veux l’être, hélas !

Jusques au bout de mes passions,

Si mon désir ainsi l’ordonne.

Jusques au bout de mes passions,

J’irai chercher, que tu le veuilles ou non

– Si mon désir ainsi l’ordonne –

Le suprême idéal

De faire avec mes mains fatales

Des palmes de pur soleil

Qui se balancent dans le ciel !

TOI

Je ne suis qu’une femme, et je veux l’être, hélas !

Jusques au bout de mon orgueil,

Si mon plaisir ainsi l’ordonne.

Jusques au bout de mon orgueil

Je conduirai ma chair de flamme.

Et mon plaisir ainsi l’ordonne

Car je serai que tu le veuilles ou non

La forme fatale

De l’idéale palme

Que tes mains de soleil balancent dans le ciel !

I

La Maison

Comme l’aube se levait, je sortis voir le père Balloné. Il était en train de faire le café noir. Il m’en offrit une tasse ; et l’ayant acceptée, je le priai de me prêter un marteau et des clous pour monter mon ménage.

— Je n’ai emporté que tout juste ce qu’il faut pour camper, lui dis-je. Je croyais votre île complètement déserte et inhabitée. C’est pourquoi je l’ai choisie entre mille pour y planter ma tente. Je me trompais. Vous êtes là. Je n’en veux pas à cet unique habitant. J’espère au contraire pouvoir m’entendre avec lui. Donc, je reste. Mais il me faut, avant tout, une chambre et une cuisine. Une chambre pour y dormir ; une cuisine pour y faire ma soupe. Avez-vous deux pièces à me louer ? Oui. Il n’y a pas de meubles ? Ne vous mettez pas en peine. Je vais fabriquer des meubles. – Vous riez ? Ce n’est pourtant pas une sorcellerie. Vous le verrez bien. D’ailleurs, il y a assez de planches qui traînent autour de votre maison. Bref, voulez-vous me donner un marteau et des clous ?

Le père Balloné sortit de sa cuisine. Je le suivis. Il me fit voir dans une aile qui s’avance dans les pins, deux pièces, spacieuses, claires, mais encombrées pour l’instant de toiles d’araignée et de foin.

— C’est tout ce que j’ai à votre disposition, fit le bonhomme.

— Parfait, dis-je. Voici cent francs. Je vous en remettrai autant le mois prochain. Ça va ?

Le père Balloné est garde maritime de l’île. Comme tel le Gouvernement lui paye des appointements réguliers : exactement dix-sept sous par jour. C’est pourquoi le père Balloné est un anarchiste. Il a laissé, de l’autre côté de la mer, sa femme et ses gosses se débrouiller comme ils peuvent. Ce n’est pas sa faute. Lui, il est trop vieux pour réclamer auprès du gouvernement. Il se contente de creuser sa tombe, son « trou » au beau milieu de l’île, à l’endroit où croissent des églantiers.

Pour l’ordinaire, il mange du lapin cru et des soupes longues.

Quand il vit mon billet, il eut envie de m’embrasser. Puis, il m’offrit ses services.

— Non, mon ami, dis-je. Je ferai moi-même tout ce qu’il y a à faire. Pascal faisait bien son lit. Vous ignorez qui est Pascal ? C’est un de mes amis. Et pas fier, comme vous voyez. Chaque matin, il fait son lit. Et ça se passe à Paris. Alors ? Il n’y a pourtant pas de déshonneur à ce que je nettoie mon logis de mes propres mains, n’est-ce pas ? Il faut savoir se servir de ses mains, ne trouvez-vous pas, père Balloné ? – Ici le vieux leva les bras au ciel, mais je continuai : Et puis mon installation sera sommaire. Le strict nécessaire. Du reste, j’ai l’intention d’habiter la forêt le plus souvent possible. Ce n’est pas un plaisir, la nuit, de dormir sous les pins ? Le père Balloné sourit. Puis, comme il est sénile, en pensant à toi, il se mit à rire malicieusement. Je ne vis rien. Il faut bien qu’un anarchiste rie.

Le jour suivant, il m’apprit triomphalement qu’il s’était fait apporter par les pêcheurs du Lavandou un chapeau de paille de riz, un pantalon blanc et une paire de sandales neuves.

 

*    *    *

 

Je commençai ma besogne.

D’abord, je nettoyai la cuisine. Elle était noire de suie ; du foin aux trois quarts moisi s’amassait aux quatre coins ; des toiles d’araignée mangeaient le plafond.

Il y avait sur le carrelage une épaisse couche de crasse.

Je brûlai le foin, abattis les toiles d’araignée, raclai vigoureusement le carrelage et fis disparaître la crasse.

Je fis une grande table de bois blanc que nous posâmes au milieu de la pièce.

Et dans le placard lavé à grandes eaux tu te mis à ranger notre petite vaisselle de campeurs.

Vers midi, je pénétrai dans la chambre. Après trois quarts d’heure d’efforts, j’eus fini de la rendre habitable.

Il fallut la meubler.

Je commençai par fabriquer notre lit. Pour cela, j’assemblai des pieux, des planches et des feuilles sèches. Nous eûmes un lit superbe, un lit de parade.

Puis, la nuit venant doucement de tomber dans nos fenêtres, nous allâmes nous promener sur la falaise.

Au petit jour, le lendemain, je repris ma tâche.

Je construisis une seconde table, encore plus grande que la première, pour notre chambre.

Tu mis dessus un tapis, mes plumes, du papier et des bouquets de lauriers-roses.

La chambre vivait.

Je fis une bibliothèque de frêles roseaux pour mes livres qui ne sont pas nombreux.

Je fis une grande étagère avec des planches ; une petite avec ma valise plate, où tu vins, quand nous l’eûmes suspendue au plafond, disposer des objets mignards : petits bouquins en peau de daim, vases de porcelaine, flûtes de cristal, photographies d’amateur.

À midi, nous déjeunâmes sur l’herbe.

À deux heures, comme la chaleur augmentait, nous allâmes dormir sous les pins.

Nous fumes réveillés, vers cinq heures, par une troupe d’hirondelles en folie. Nous rentrâmes.

C’est alors que je m’aperçus qu’il nous manquait un lavabo. Je m’écriai :

— Et comment ferons-nous pour rafraîchir nos visages ! Pas de lavabo ! On ne peut pourtant pas être tout le temps dans la mer ! Je ferai un lavabo. Attends.

Je me rendis à l’endroit où s’élevait, jadis, une petite chapelle, maintenant tombée en ruines. J’en retirai des planches toute belles encore, parce qu’elles étaient enduites de gypse et de plâtre. Je les ramenai, et j’en fis un lavabo, mais un vaste et magnifique lavabo.

À la nuit tombante, nous déballâmes nos objets de toilette.

Puis, j’allumai nos petites lampes à essence, et je me mis à écrire.

J’écrivis :

 

L’homme n’est pas malheureux

Jamais ! Jamais !

S’il a des bras et des mains braves

Pour faire sa maison.

 

Mais tout le malheur vient

De ce que l’homme, hélas !

Même avec ses mains braves

N’a pas le temps de faire sa maison.

 

Je relus mon poème pour toi ; et l’ayant relu, j’éteignis tout doucement nos petites lampes à essence.

II

La Chenille

Je savais bien que l’herbe, c’est de la rosée de grand matin. C’est pourquoi – bien qu’endormie et nue dans ton lit – je te pris entre mes bras et marchai jusque derrière la maison. Tu dormais lourdement dans mes bras. Mais je ne sentais pas ton poids, tant il est vrai que la joie même est légère à porter.

 

Je te déposai dans la rosée.

Ce fut alors que tes yeux s’ouvrirent.

Tu souriais.

 

Je sortis de ma poche, un carnet, un crayon, et j’écrivis :

 

La femme que l’on a

Elle s’éveille pour sourire

Si on la porte dans la rosée

 

Puis ayant baisé tes cils, je remis mon carnet dans ma poche.

 

*    *    *

 

Comme déjà le soleil allait se lever, je pensai que nous n’avions pas de bois pour faire bouillir notre thé. L’idée me vint aussitôt d’aller en ramasser dans la forêt.

Je marchai vers elle, ma corde sur les reins.

Le chemin n’était pas long, mais dans toutes ses pivoines d’ardentes cigales criaient. La mer, au-dessous des mimosas, était verte. Elle semblait pâmée sous la caresse du ciel. Elle m’agaçait.

— Elle veut cacher ses monstres, me dis-je. Elle veut faire la belle pour cacher ses monstres !

Je ne la regardai plus. J’entrai résolument dans la forêt.

Ce n’était pas une forêt.

Dans les arbousiers, dans les bruyères des arbres entiers étaient par terre, géants à demi carbonisés par un incendie qui les avaient couchés là. Maintenant, leurs grands corps noirs s’étalaient par milliers. Que de bois mort ! Que de bois mort ! il y avait dans les bruyères ! Jamais je n’aurais cru qu’il y eut tant de bois mort sur la terre !

— Certes, pensai-je, il doit y avoir eu ici un grand incendie.

Mais, comme à ce moment, je me penchais sur une branche pour la ramasser, je vis, domiciliée en l’écorce noire, une chenille blanche, énorme, luisante, et toute grasse et toute ronde.

— L’incendie, me dis-je, ne fut pas assez violent pour détruire toute la vermine de la forêt. Quelle sottise de penser cela ! La chenille s’est installée ici quand le feu eut disparu. Cependant, sur les plantes vivantes, il pousse des chenilles. Quand on a tué la plante, et elle-même, la chenille, le parasite ne repousserait-il pas sur la plante morte ! Il me faut donc comprendre cela ! Alors, ayant de nouveau sorti mon carnet de ma poche, je récrivis ainsi mes vers :

 

La femme que l’on a,

Si on la porte dans la rosée,

Elle s’éveille pour sourire,

– Pour sourire aux incendies

Qui ont couché les arbres immenses

Dans les bruyères, dans les bruyères !

 

Et un peu plus bas, j’ajoutai :

 

Mais la chenille grasse,

Si on la regarde dans la forêt,

Où passèrent les incendies

– Sourit sur la branche noire.

Sourit aux incendies

Qui ont couché les arbres immenses

Dans les bruyères, dans les bruyères !

 

Ayant fini d’écrire, je pris la chenille dans ma main.

Le soleil l’éclairait toute. Elle brillait comme une étoile. J’admirai longtemps et longuement combien elle se sentait lourde de joie. Elle souriait d’aise et de bonheur. Au bout d’un quart d’heure, elle devint si lourde dans ma main que la sueur se mit à me mouiller les tempes. Alors brusquement, je sentis toute l’horrible pesanteur de son corps.

— Qu’ai-je fait ! m’écriai-je. Maintenant, il faut pourtant que je la porte jusqu’au bout. Ah, je divague ! Qui ?… jusqu’au bout ?… Mais la chenille. Elle, parbleu ! la grosse, l’énorme chenille. Mais pourquoi vouloir essayer de la porter !… Je n’y arriverai pas. Ma main n’en aura pas la force. Quel courage il me faudrait. Elle est si lourde ; Dieu ! ce qu’elle est lourde à porter ! Et si encore il n’y avait que le poids ! Mais il y a la brûlure. Je sens qu’elle me brûle à présent comme le soleil qui me perce le crâne. Mais aussi bien pourquoi l’avoir ramassée sur le bois mort ? Je n’avais qu’à la laisser dormir ! Ah, si j’avais pu la laisser dormir ! Trop tard ! Je l’ai ramassée, cette bête qui dormait à l’ombre du bois mort ; et maintenant dans ma main au soleil elle s’est réveillée. Elle vit ! Elle pèse ! Quel poids immense ! Je suis tout en nage. Le soleil est fou ! Quelle chaleur, Seigneur, quelle chaleur ! Et dire que je ne puis lâcher cet horrible animal. Je vais suffoquer ! Je tombe sur les arbres morts ! Ah ! elle commence à se démener, à présent ! Oui, oui, je le pensais, elle se colle contre ma peau. Elle entre dans ma chair. Horreur ! Elle se met à sucer mon sang. Rouge ! elle est toute rouge de mon sang ! Horreur ! Horreur ! C’est le vampire qui devait dévorer mon cœur !…

Je poussai un grand cri d’épouvante. Je courus à travers les bruyères et les arbres morts, la serrant toujours plus fort dans ma main. Je courus comme un fou. Les ronces me déchiraient les jambes ; le soleil me suffoquait ; la chenille m’écrasait. À la fin, subitement, entre deux rochers, apparut la mer.

Je courus vers elle, haletant, à moitié mort de fatigue et de frayeur. Je m’arrêtai juste à temps pour ne pas tomber à l’eau. Et, rassemblant ce que ma course frénétique m’avait laissé de forces, d’un geste fou de dégoût je jetai l’immonde chenille dans la mer.

Puis, je revins à la forêt. Je fis mon fagot de bois mort, le liai solidement de ma forte corde, et l’ayant calé sur mon épaule, je rentrai.

Dans l’herbe, tu t’étais endormie. Le soleil avait bu la rosée de la terre. Comme je me mis à casser mes branches de bois sec, je fis un bruit énorme. Et tu rouvris les yeux. Pendant que tu souriais, je suspendis la casserole au figuier. Je versai de l’eau ; j’allumai le feu.

Cela fait, je me couchai dans l’herbe, à côté de toi. Mais bientôt, m’étant assis, je tirai mon carnet de ma poche. Je repris tous mes vers. J’écrivis :

 

La femme que l’on a

Si on la porte dans la rosée

Elle s’éveille pour sourire.

– Pour sourire aux incendies

Qui ont couché les arbres immenses

Dans les bruyères, dans les bruyères !

 

Quand j’eus achevé de recopier ces vers, – lis-moi ton poème, dis-tu. – Je veux bien, répondis-je.

Mais je ne te lus point ces vers que je venais de recopier, car presque aussitôt, je récitai d’une voix forte :

 

La pensée que l’on a

Si on la porte dans la rosée

Elle s’éveille pour sourire.

– Pour sourire aux incendies

Qui ont couché les hommes immenses

Dans les villes, dans les villes !

 

— Est-ce tout ? interrogeas-tu.

— C’est tout, répondis-je.

— Un symbole, fis-tu.

— Un symbole, acquiesçai-je.

Puis, comme tu te taisais :

Je repris mon crayon et j’ajoutai dans mon carnet ces vers que je ne devais pas te lire :

 

La conscience que l’on a

Est une chenille lourde

– Si on la porte dans sa main,

Il faut la porter jusqu’au bout

De la forêt immense

Là où est la mer !

 

— Tu écris encore, demandas-tu.

— Oui, j’agis, répondis-je. Mais c’est le moment de prendre le thé, j’ai soif.

Je refermai mon carnet, le remis dans ma poche. Je me recouchai dans l’herbe.

Et, nue sous le figuier, tu nous servis le thé qui fuma blond dans tes cheveux.

Ma journée était achevée ; la tienne commençait à peine.

III

Mains

À six heures, sitôt que quelques cigales s’arrêtèrent de chanter, je poussai le volet. Puis, regardant le soleil couchant par la fenêtre ouverte :

— Enfin ! criai-je. Il agonise ! Lève-toi ! La soif ne brûlera plus tes lèvres. Tu peux venir. Ne crains plus de mourir, car c’est lui, à présent, qui meurt.

Tu semblais ne pas entendre mon appel. Alors, je courus à ton lit ; je te pris entre mes bras, et te portant à la fenêtre :

— Regarde ! C’est bien fini ! Il abdique, continuai-je. Nous allons pouvoir enfin respirer. – Mais entends !

Voici que le vent se lève déjà sur la mer. Ah, puisse-t-il seulement venir jusque sur nos fronts ! – Tu comprends, leur fameux soleil qui fomente le parfum des lys et qui descend le soir, en apothéose sur les plages à la mode, il commence à m’agacer. Est-il suffocant à la fin ! Toujours ce même œil blanc de cyclone ivre dont le morne et lourd regard pèse sur le monde, ce même éclat monotone, ce sourire de feu bête qui assèche les terres, qui flétrit les fleurs et les hommes ! Non ! Et ça dure comme ça depuis vingt millions d’années. Qu’est-ce qu’il a donc fait de si admirable pour que toujours on le chante et le rechante ! Tiens, je vais te dire, c’est ridicule. Il a fait suer le monde. Et c’est pourquoi il y a tant de mouches sur la terre ! Tu le sais. Toute la journée, il n’y a que des mouches dans la cuisine, dans l’alcôve, dans les champs. La mer elle-même en est pleine. Des mouches, des mouches, partout dans nos oreilles, sur nos lèvres, dans la salade. Une dégoûtation !

Mais pour aujourd’hui, c’est fini, fini. Elles n’en ont plus pour longtemps. C’est que lui aussi, leur grand Animateur, il n’en a plus pour longtemps ! Regarde-le un peu s’il est grotesque, avec son œil unique qui va mourir, qui meurt ! C’est fini, fini. Il est moribond, tout boursoufflé de chaleur, énorme, monstrueux ! Et rouge d’un rouge !… Ah, c’est un fromage ! Ma parole, un vrai fromage de Hollande ! Tiens, le voici à présent qui roule, qui tombe dans la mer. Ouf ! La mer l’avale tout rond. C’est bien fait. – Entends-tu, ce vent maintenant qui monte dans nos pins. Il y a mille voix de sirènes dans l’air. Sortons ! Allons au-devant du vent qui vient rafraîchir nos visages, le bon vent qui a jeté le soleil dans la mer, le grand vent qui chasse les mouches de la demeure et qui, lui, au moins aère le monde ! Sur ces paroles, je sortis, te tenant toujours serrée entre mes bras. Et, devant la maison, sous nos pins, nous allâmes respirer le vent.

 

*    *    *

 

À sept heures, ayant respiré le grand vent qui musiquait dans les pins, je dis :

— À présent, on va pouvoir vivre. Mais avant tout il nous va falloir préparer à dîner et dîner. C’est alors que je pris mon couteau-scie. Et, aussitôt, je me mis à scier mon fagot du matin. Je le sciai sur l’escalier de pierre, devant la maison. À mesure que les branches tombaient sous ma lame, coupées par le milieu, tu les portais à la cuisine.

— C’est du bois sublime ! fis-tu.

— Je l’ai ramassé ce matin dans la forêt pleine d’aube, dis-je. Toute la journée, il a séché devant la maison, au soleil. Maintenant, il est bon à être brûlé. Il est sec et lisse et dur. Nous en ferons un feu merveilleux. – J’entends déjà la flamme crépiter dans le foyer ; je vois les étincelles danser autour de la casserole. Une véritable sarabande ! Et puis, tout à coup, cette bonne odeur des tomates qui roussissent dans le beurre ! – Mais c’est le moment, je crois, de m’arrêter de scier. Il y a le bois qu’il faut pour faire à dîner ce soir.

Je m’arrêtai de scier. J’allai au foyer. Je pris une pomme de pin, l’allumai, la posai sur le foyer, et ayant rangé tout autour un petit tas de brindilles sèches, de fagots, je dis :

— Nous pouvons commencer, le feu ne s’éteindra plus.

Tu souris. Alors, je sortis mon carnet de ma poche et je me mis à écrire. J’écrivis :

 

J’ai ramassé dans la forêt, à l’aube,

Un bon gros fagot de bois mort,

Pour faire sur mon foyer noir

Un feu clair qui ne s’éteindra plus !

 

Remettant mon carnet dans ma poche :

— Je viens encore de noter un symbole, dis-je. Puis, retirant mon veston :

— À l’ouvrage, chère. Dans une heure tout doit être prêt. Mais d’abord, qu’allons-nous préparer ?

Des tomates, des frites, une salade verte ? Oui. Bon. Ajoutons un bon verre de vin et le petit café pour finir. – Et des fruits ?

Avons-nous des fruits ? Ah, c’est vrai, je n’y pensais pas, il y a les abricots du père Balloné. Il les a cueillis, ce matin, comme les rats allaient encore les lui manger sur l’arbre. Sur l’arbre, chère ! – Nous commençons ?

— Oui, répondis-tu. Je vais préparer les tomates. Comment les désires-tu ? Coupées en deux, n’est-ce pas et roussies dans le beurre avec un œuf dessus ? C’est bien cela ?

— Mais oui, chère. Comme elles seront, elles seront bonnes. – Moi, je prépare les frites. Avanti !

Tu te mis aux tomates. Moi, je pelai les pommes de terre. Elles étaient rondes, petites, lisses, adorables. Le père Balloné les avait récoltées dans son jardin exprès pour nous. J’en pelai une bonne douzaine. Je les essuyai avec un linge propre.

— J’ai fini, dis-tu soudain.

— Moi de même ! répondis-je.

Je mis mes pommes de terre dans la casserole.

— Qu’elles se dorent à présent dans l’huile parfumée des olives, dis-je. Je plaçai le couvercle sur la casserole. Alors, tu n’y tins plus. C’était trop drôle.

— Nous sommes uniques ; uniques ! dis-tu dans un éclat de rire.

— Sans doute, chère. Il n’y a là rien d’extraordinaire, répliquai-je. Chacun est unique. Ce qui fait que chacun est unique, c’est ce qui n’est à personne. Mais il y a des gens qui ne possèdent qu’une très petite partie de ce qui n’est à personne. C’est pourquoi ils ressemblent à tout le monde, et tout le monde leur ressemble. Ils sont uniques à un moindre degré, mais ils sont uniques, tout de même. Le fait est qu’on ne les distingue pas, on ne le voit plus, car le degré est trop bas.

— C’est comme dans les alcools ! dis-tu. Il y a des alcools qui ressemblent à de l’eau. Il y en a qui sont forts, mais encore mélangés. Nous, c’est de l’alcool à cent degrés, de l’alcool tout pur !

— Peut-être, continuai-je… Oui. Notre degré est élevé. Car nous possédons beaucoup de ce qui n’est à personne. Donc, nous sommes nous-mêmes. C’est ce qui fait que nous sommes uniques. Être soi-même, c’est être vrai. Être vrai, c’est être unique, comprends-tu ! Et la salade, et le couvert ? Nous n’allons pas oublier de faire la salade !

— Dépêchons ! fis-tu.

Et je préparai la salade, pendant que tu mis le couvert. À huit heures, ayant porté notre table sous les pins, au grand air du soir, nous prîmes chacun notre chaise et nous nous assîmes pour manger.

— C’est encore toi qui les a faites de tes mains ces bonnes chaises et cette table, dis-tu en dépliant ta serviette.

— Mais oui, chère, répondis-je. Tout, ici, a été fait de nos mains. Tout, nos meubles, nos repas, notre amour, nos vers. C’est pourquoi je dis que nos mains sont vivantes et doubles de palmes imag[iné]es et de palmes vraies. – Mais dînons.

Nous dînâmes. Quand tu servis les fruits, je dis en mangeant un abricot :

— Ah, oui, tout a été fait de nos mains ! Tout ! Jusqu’à ce carnet que je porte toujours dans ma poche et qui n’était qu’un simple paquet de papier à lettres à toi. Tu te rappelles. Nous l’avons relié en carton-pâte, recouvert d’un crêpe de Chine bleu qu’autrefois tu arborais à ton corsage. Et ce carnet, lui aussi est devenu palme, palme double et bleue dans ma poche !

Tu souris à ces mots, comprenant déjà que des vers allaient surgir, peut-être, entre les pages du merveilleux carnet. Je sortis, en effet, mon crayon de ma poche et j’écrivis sur l’un des adorables feuillets.

 

La vie, ce qui nous la fera belle,

Ce n’est pas d’aller

Sur les plages célèbres

Voir les couchers de soleil.

La vie, ce qui nous la fera belle,

C’est d’avoir un carnet

De palme bleue en crêpe de Chine,

Pour y faire des ronds

Avec un crayon

Qu’on porte dans sa main

Et qu’on taille avec son âme !

 

M’ayant relu :

— Ah, m’écriai-je, je n’ai pas dit tout ce qu’il fallait dire. On ne dit jamais tout ce qu’il faudrait dire. – Et sinon, quel serait le charme de nos faibles voix ? Tout ce qu’elles laissent deviner est bien plus beau que tout ce qu’elles peuvent dire. – Cependant, j’écrirai encore, j’écrirai quand même, je sens bien qu’il faut que j’écrive encore.

Et je me remis à écrire. J’écrivis :

 

Ce qui nous la fera belle

Chère,

La vie qui est fleur de nous-mêmes,

C’est de faire avec nos mains,

Des meubles pour notre maison,

Des repas pour notre santé,

Et des vers pour notre pensée !

 

Je te lus vite mes vers.

— Encore des palmes, dis-tu.

— Toujours des palmes, dis-je.

Puis comme tu me versais le café qui fluait d’or et d’améthyste dans ma tasse bleue :

— Parce que – ajoutai-je. – Notre vie que nous voulûmes telle enfin que nous-mêmes est un palmier qui se balance sur la mer.

Et, souriants d’angélique douceur, nous nous mîmes à manger des petits-beurre.

IV

La Source dans le puits

J’ouvris les yeux. Et alors, je vis aux carreaux paraître le jour, le jour d’avant l’aube. Et comme, à ce moment, dehors, chantaient toutes les cigales, cela me parut merveilleux.

— Déjà ! murmurai-je.

Et cet instant fut beau qui me fit renaître après la bonne mort de la nuit. C’est pourquoi, regardant ton visage tout ensommeillé :

— Mais elle, dis-je tout haut, elle dort encore, elle dort toujours. Elle aime à rester – si longtemps ! – morte dans son lit. Ah, pourvu que je puisse la tirer de son sommeil – sinon, que ferait-elle ? Elle dormirait. Elle dormirait jusqu’à midi, elle dormirait jusqu’au soir. Je ne peux pourtant pas la laisser dormir, toujours ! Mais aussi bien pourquoi n’essaierait-elle pas de se réveiller elle-même ? Une fois seulement. Une seule ! Ce matin, par exemple, puisqu’aussi bien toutes les cigales chantent déjà. Tant pis ! si j’abandonne, pour une fois, cette insouciante morte. Je vais me lever. Je vais sortir. J’irai au puits, j’irai à la source sans l’attendre. Puis je rentrerai. – Ne faut-il pas que toujours quelqu’un marche devant ? Ce quelqu’un, c’est moi. Sinon, qui serait-ce ?

Je souris à cette idée. Je m’habillai. J’empoignai ma cruche et mon broc. Je sortis.

Fraîcheur !

— Le jour pâle d’avoir trop dormi se lave dans la rosée de la terre, criai-je doucement juste comme je passais sous ta fenêtre.

Mais tu n’entendis pas, tu dormais. Tu dors toujours. J’avais bien fait de t’abandonner.

Je hâtai le pas, me dirigeant du côté du puits qui est derrière la maison, sous les hauts roseaux verts et fermé d’une lourde plaque de fer. J’atteignis les roseaux.

— Le moment est venu, dis-je. Alors, pénétrant dans les roseaux, les écartant d’une main, de l’autre je soulevai la lourde plaque de fer.

L’entrée carrée du puits, soudain, m’apparut, sombre, pleine de nuit ; mais, au fond, j’entendis l’eau de source qui faisait un bruit de matinal cristal.

Je tirai mon carnet, mon crayon de ma poche ; j’écrivis :

 

Si le puits est plein d’ombre

Dans les roseaux pleins d’aube

Qu’importe ! Qu’importe, si tu peux

Ô puits, pour appeler ma cruche vide

Rendre un son mélodieux

D’eau coulant dans les sources !

 

Ayant remis mon carnet dans ma poche, je saisis par la corde qui la retenait à l’aube ma cruche, vide et la faisant plonger, j’attendis qu’elle se fût remplie. Puis, je tirai sur ma corde, ramenant ainsi la cruche à la margelle du puits. Elle débordait d’eau de source. J’en répandis sur mon visage, sur mes mains.

— Prodige ! pensai-je. Se peut-il que moi, du moins, je sois à présent réveillé !

Puis, à voix forte, j’articulai :

— L’eau de ma source est la meilleure, qui lave mon visage, et chasse – enfui ! – le sommeil tenace. Je te dirai cela, ô toi qui dors encore ton sommeil de paresse…

Ayant dit, je pensai qu’il nous fallait de l’eau pour faire à déjeuner. Je remplis donc, à son tour, le broc.

Chargé de toute mon eau de source, je rentrai, ayant fait retomber la lourde plaque de fer qui rendit, parmi les roseaux, un long et joyeux grincement.

 

*    *    *

 

Je te retrouvai, mais toute habillée, et marchant par la chambre.

— Tiens, tu as donc pu te réveiller ! dis je.

— Très peu, répondis-tu. – J’aurais pu dormir longtemps encore, si tout à coup je n’avais pas senti ton absence. Quand je vis que tu étais parti, j’ai eu peur, j’ai eu froid. Je me suis levée, je me suis habillée. Et maintenant, je fais quelques pas pour me dégourdir les jambes. Je dors encore. Je dors debout.

— Tu dors ! m’écriai-je. Tu dors debout ! Ah !… C’est donc que tu ignores qu’il est un puits, un puits en notre jardin, derrière notre maison, un puits où coule de l’eau de source, une eau…

Mais qu’est-ce que tu attends à présent, pour plonger ton visage ensommeillé dans cette eau que je t’apporte. Dépêche-toi. Prends donc ma cruche. C’est la vie elle-même que je te donne !

Tu pris ma cruche. Tu te mis à te débarbouiller le visage, les épaules. Finalement, tu fis couler l’eau sur tout ton corps nu et dansant. Moi, je courus à ma table. Je pris un feuillet, ma plume.

— Oh ! Quelle fraîcheur ! t’exclamas-tu, folle de ce baiser liquide qui s’épanchant le long de tes membres.

— Oui, répondis-je, oui, c’est la fraîcheur que je vais mettre dans mes vers.

— Dans tes vers ! Le pourras-tu ! repris-tu, me défiant de ton rire ivre.

— Écoute ! répliquai-je.

Et j’écrivis et je lus en même temps :

 

Si vraiment Phyllis savait la bonne fraîcheur

De l’eau de source, le matin

Elle ne resterait pas à dormir

Quand déjà chantent les cigales !

 

— Ce n’est pas tout, continuai-je, ce n’est pas tout. Écoute encore. Voici autre chose :

 

L’eau de ma source est la meilleure

Ô toi qui ne veux plus dormir

Pour laver ton visage fleur

Du sommeil qui le fit pâlir !

 

J’eus à peine le temps d’achever mon quatrain. Un « Bravo » inouï de sincérité fusa de tes lèvres et je te vis, battant des mains, furieusement, danser par toute la chambre étonnée d’une pareille fête.

— Mes vers… commençai-je.

— Ils sont beaux, ils sont…

— Chut ! dis-je, t’interrompant brutalement. Chut !… Si mes vers sont beaux ? Je ne sais pas. Peut-être. Alors, il faudrait se taire. Ce que je sais, c’est que l’eau de source est bien plus belle, qui met de l’aurore sur ton visage. Et puis, je n’ai pas fini d’écrire. Des choses doivent sortir encore. Ah, laisse-moi murmurer… Laisse…

 

« La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir[2]

 

Ces vers, je n’aurais pas su les écrire. Ils sont de lui, le glorieux, le Maître ! Tu comprends, Baudelaire les a écrits, ces vers. Moi, je les ai vécus, je les vis, je les porte dans mon sang. Je les écoute murmurer… et je veux murmurer avec eux. Laisse… Sois indulgente. Moi aussi, confusément mes lèvres ont à balbutier quelque chose. Je vais écrire.

Tu le sais. Sois patiente. Ma cruche n’est pas vide encore. Il reste assez de cette eau miraculeuse pour baigner, une fois encore, tout mon corps nu.

Je ne parlais plus. Je me mis à écrire. Tu attendais. Au bout d’un moment, je tendis mon feuillet :

— Lis, te dis-je. Lis. Mais à voix basse. Oui, à voix bien basse, de ta petite voix mourante qui a su, parfois, charmer jusqu’à cette lune pâle des nuits ingénues que j’aimais tant.

Et tu te mis à lire, sur mon feuillet, et sur le ton que je voulais :

 

Si l’homme savait qu’un puits

Est derrière sa maison

Dans les roseaux pleins d’aube,

L’homme irait, chaque matin,

Puiser une cruche d’eau

Pour laver ses yeux pleins d’ombre

Pour tremper ses mains de nuit.

 

Mais l’homme ne sait pas le puits

Qui est derrière sa maison,

Avec de l’eau de source

Pour laver sa raison.

– Et quand déjà chantent les cigales

S’il passe le matin

Dans les roseaux pleins d’aube

Il ignore tout, hélas !

De la fraîcheur et dort debout !

 

*    *    *

 

Dans l’après-midi de ce même jour. Vers deux heures, la joie en nous fut si intense que je me mis de nouveau à parler. Je dis :

— Tout dépend de l’eau dans laquelle on lave son visage, le matin. D’aucuns ne se lavent jamais ; d’autres trempent leurs visages dans de l’eau sale… Je ne dirai point leur laideur.

Nous, c’est de l’eau de source. De la vraie. De celle qui, virginale est dans notre puits, derrière la maison. Une eau merveilleuse. De la fraîcheur qui coule. De la clarté liquide. Une eau, comme un baiser qui chasse le sommeil. De nos yeux, les faisant angéliques, et qui rend nos fronts sereins pour toute une pure journée. Une eau adorable qui fait de la beauté. Te rappelles-tu, ce matin, l’ivresse de sentir l’eau de notre source couler, couler le long de tes membres enchantés ? Comme tu dansais en renversant ma cruche par-dessus tes épaules ! Et tu danses encore, et tu danseras toute la journée parce que la fraîcheur à ton lever vient de baiser sur la nuque.

 

Tu danses toute la journée

Parce que ton corps a baigné

Dans la fraîcheur de l’eau de source !

 

Tu peux danser. Tu peux rire, à présent. Tu peux chanter. La virginale clarté est dans tes yeux qui dansait, qui riait, qui chantait dans l’eau de notre source. Elle fait des gestes rythmiques, harmonieuse ta voix et lucides jusques au soir tes yeux ! Et si la nuit te reprend, qu’importe ! Qu’elle te reprenne seulement, toute et consentante. – Demain, au petit jour d’avant l’aube, j’irai de nouveau remplir ma cruche au puits caché dans les roseaux, et, matinal vainqueur, je te l’offrirai encore comme un poème où

 

Sourit un son mélodieux

D’eau coulant dans les sources.

 

Alors, comme à ces mots, tu te mis à pleurer, la joie étant trop forte, nous allâmes sous le figuier, nous asseoir dans l’herbe.

V

Le Palmier

Je ne t’avais rien dit du palmier parce que j’aime à te réserver des surprises. Chaque journée nouvelle doit avoir la sienne. Ce sera aujourd’hui, si tu le veux bien, le palmier. Il est sur la hauteur. On peut y atteindre, cependant. Il y a des chemins, deux ou trois, ou plus. Ils sont remplis de cailloux, c’est vrai. Et les ronces les ont mangés. Mais on peut tout de même les suivre. On essayera. On fera des trous dans les ronces ; on sautera par-dessus les cailloux. Et puis, ce n’est pas si loin. Regarde. À ta gauche sur la colline tu aperçois les ruines du château. Le palmier les domine. Il domine aussi la mer. Il est immense. Il remplit le ciel. Quelle fraîcheur a son ombre ! Et comme il y doit faire bon dormir ! Je sens déjà le vent des palmes tomber sur mes yeux ! Il est temps. Partons.

Nous partîmes. Je marchai devant, ouvrant la route avec mon bâton. J’allai au hasard, choisissant de tous les chemins, celui que je voyais le mieux. Tu suivis, derrière sans mot dire. D’abord, ce fut aisé. Le chemin se dessinait nettement dans la végétation ; et les cailloux peu nombreux n’étaient pas durs. Nous marchâmes gaiement.

Nous passâmes la combe qui fuit vers la mer, avec ses oliviers et ses grands pins. À neuf heures, il fallut grimper.

— Reposons-nous un peu, dis-je.

Nous bûmes à même la bouteille un thé où tu avais mis quelque chose de fort. Longtemps ensuite, nous regardâmes les oliviers dans la combe. Ils dégringolaient tous vers la mer, un à un. Des goélands gris criaient tout le temps sur les rochers.

— Selon que nous nous reposerons longtemps nous serons las. Reprenons, veux-tu, notre course.

Déjà tu étais prête à me suivre. Mais je te retins, je dis :

— D’abord, il faut que je fasse la trouée. Attends-moi. Je redescendrai te prendre.

Tout de suite après ces paroles, je commençai de grimper. Le terrain, en pente, n’offrait qu’une inextricable barrière de végétation.

— Il me va falloir lutter, fis-je à moi-même.

Aussitôt, je sortis mon couteau de ma poche.

Je l’ouvris, je coupai à droite et à gauche les ronces qui me déchiraient les genoux. Je brisai les arbousiers et je fis dans les bruyères des trous grands comme des hommes. J’avançai lentement, dans le fouillis des branches laissant derrière moi un petit chemin couvert de plantes saccagées, mais tout lumineux dans la verdure. – Cependant la pente était rude. Comme j’allais glisser sur les rochers et me casser la tête peut-être, un pin me tendit ses branches. Je m’accrochai des deux mains à l’arbre bienveillant ; puis d’un coup de reins, je retrouvai mon équilibre. À ce moment un rat fila entre mes jambes ; un serpent bondit par-dessus mes mains qui alla s’enfuir dans le maquis. Mais le pire de tout, c’était les moustiques. Ils me dévoraient. Il en venait de partout, ils tournoyaient devant mes yeux, par bandes, essayaient de m’attraper le front, les mains, repartaient pour revenir, plus serrés, plus nombreux, plus voraces bourdonner dans mes oreilles avec des ailes d’enragés et s’abattre, finalement, sur ma nuque. Il y avait aussi les mouches. Elles m’entraient dans la bouche que j’étais forcé d’ouvrir de temps en temps, pour mieux reprendre haleine. Je recrachais les sales bestioles, avec dégoût. Mais quand j’eus repris mon équilibre, je recommençai à besogner. Je grimpai toujours plus haut. Un peu avant dix heures, j’avais fait la moitié du chemin. À midi, je coupai la dernière ronce. À présent, la trouée était faite. Tu pouvais venir. Cependant, je suais et saignais beaucoup. Mes vêtements pendaient sur mon corps, en loques. J’avais la peau couverte de blessures et d’ampoules. J’essuyai mon front avec mon mouchoir ; rajustai mes vêtements. Puis, comme le palmier, à deux pas, s’élevait dans l’azur, calme et beau, je marchai à lui. Et l’ayant entouré de mes deux bras ouverts, je l’embrassai comme en ferveur. Alors seulement, je pensai redescendre te prendre. Je redescendis. Quand tu me vis si lamentablement meurtri par ma conquête, tu te mis à pleurer. Ce n’était rien.

— Pleure, mon enfant, dis-je, mais pleure de joie.

Tu souris. J’essuyai tes larmes, et, t’ayant prise par la main, je te conduisis, par la route que j’avais ouverte jusqu’au palmier.

À deux heures, l’ombre fut intense, mais seulement sous le palmier, car tout ce qui n’était pas lui, et nous, flambait dans le soleil tropical. Je vis que nous étions seuls, de toute la terre, une oasis de fraîcheur au milieu du feu. C’est alors que je baisai ta joue qui était froide comme une orange. Un peu après, je dis :

— La fraîcheur est sous les palmes. Ne la cherchons pas ailleurs. Et puissé-je te recommander de boire longuement et longtemps à cette source. Car, en vérité, je te le dis, ceux-là seuls sont dignes de boire cette eau qui ont marché, avant le soir, jusqu’au palmier. – Et ils ne seront jamais rassasiés.

— Je sens que tu vas dire des vers, dis-tu. À ce moment, en effet, je commençai à réciter des vers. Je récitai :

 

Pour aller jusqu’au palmier

Qui se balance sur la mer,

Ce n’est pas de regarder le ciel

Qu’on trouve le chemin. –

Il faut grimper sur la colline

Où sont les ronces et les rats,

Il faut marcher sur ses genoux

Et faire un trou avec ses mains.

 

Puis, t’ayant couchée par terre, je dénouai ton chignon. Nous posâmes nos deux têtes sur tes cheveux défaits.

— Ils sont tout parfumés de sommeil, soupirai-je.

Et alors, venant des palmes qui les couvraient, toute la fraîcheur du monde tomba sur nos paupières.

 

*    *    *

 

Mais tu te dressais, debout brusquement, criant :

— Les fourmis !

Il y en avait sur tes jambes, sur tes bras, sur ta nuque. Nous les chassâmes avec nos mouchoirs. Tu disais :

— Elles sont dix mille ! Nous avons dormi sur une fourmilière ! Le palmier mentait, qui promettait la sécurité, le repos. Son ombrage est pervers, son sourire est traître !

Alors, je me mis à mon tour à crier. Je criai :

— Ce n’est pas vrai ! Le palmier ne mentait pas. Il n’y a pas de fourmilière. Elle est plus loin. Les fourmis viennent ici pour travailler seulement. Elles viennent le matin, elles s’en vont le soir. L’ombre les protège ici, comprends-tu, l’ombre du palmier ! Leur besogne est dure : elles ont droit à la fraîcheur, je pense. Tu n’entends donc pas comme les cigales crient là-bas sous les pins ! Les cigales qui chantent se rient des fourmis qui travaillent. Tu devrais savoir cela. C’est déjà dans La Fontaine !

Je me tus à bout de souffle. Je respirai. J’essuyai mon front avec ma main, car dans ma fièvre, la sueur avait commencé de couler. Puis, m’ayant laissé tomber sur les genoux, brutalement, pour les regarder travailler :

— Regarde ! Regarde ! criai-je encore ; elles sont dix mille, elles sont plus, elles sont millions. Toutes, elles suent ! Elles passent et repassent sur ce pont qui est une palme tombée, desséchée. Elles vont par bandes, par colonnes serrées, compactes. Regarde comme les colonnes sont serrées ! Celles qui montent vont à vide. Mais elles courent. Elles ont la fièvre. Elles suent. Elles courent toujours ! Celles qui descendent suent encore plus. Regarde, regarde celles qui descendent la palme morte ! Elles courent aussi. Elles sont frénétiques. Elles portent une charge de provisions plus grande qu’elles. Elles fléchissent sous le poids ; elles se cassent les pattes. Elles sont enragées, elles ne peuvent plus s’arrêter, pas une minute, pas une seconde. Leurs charges les écrasent ; mais elles courent toujours ! Et dire que tu ne peux pas voir cela !

J’éclatai en sanglots. Cela me donna des forces, et je poursuivis, criant toujours plus fort :

— Mais regarde donc ! Ouvre les yeux ! Elles sont millions. Elles courent toujours. Elles sont damnées. Elles ne peuvent plus s’arrêter. Pas même pour dormir. Cette nuit, elles travailleront encore. Elles ne vivent que pour la sueur. Elles se tuent à la besogne. Qu’importe ! Leurs enfants recommencent. Et ça dure depuis des siècles. Ce peuple n’est ivre que de sueur… Je ne sais pas pourquoi. Il ne se le demande pas. Il mange, il veut manger. Ce fouet le pousse ; il marche sous ce fouet. Sa seule raison de vivre est une gueule, une gueule pour broyer de la mangeaille !

Puis, me tournant vers toi, plus calme :

— C’est déjà dans La Fontaine. Tu le sais bien. La cigale, ayant chanté tout l’été. Qu’est-ce qu’elle reçut la cigale pour avoir chanté ? Tu te rappelles. On lui dit qu’elle pouvait danser, maintenant. Elle dansa, peut-être, oui, je crois bien qu’elle dansa ; mais l’été suivant, sous les pins, elle se remit à chanter malgré tout. – La cigale est la cigale. Mais La Fontaine le savait bien, qui n’a pas voulu le dire !

— Viens, mon ami, dis-tu. Tu ne peux pas rester là, au milieu de ces bêtes. Elles sont méchantes. Elles mordent. Tu auras les mains tout enflammées. Partons.

— Ah, qu’importe les morsures, répondis-je. Restons !

Je me levai cependant.

— Attends mon retour, dis-je, je m’en vais chercher une couverture.

Alors, je courus à la maison, pour chercher une couverture. Mais je ramenai un tapis. Un large tapis de Perse que nous prenions pour voyager la nuit. Je l’ouvris. Je l’étalai sur le sol, à l’endroit où passaient et repassaient les innombrables fourmis. Ayant fait cela :

— À présent nous dormirons tranquilles, dis-je.

Nous nous étendîmes sur le tapis, les regards tournés vers les palmes hautes que le crépuscule, maintenant venu, faisait d’or. Juste comme l’air fraîchit à la première étoile, je sortis mon carnet, mon crayon de ma poche et je me mis à écrire. J’écrivis :

 

Quand on veut jusqu’au soir

Rester couché sous le palmier,

Ce n’est pas si facile qu’on le croit !

– Il faut d’abord, sur les fourmis

Qui besognent la terre noire,

Poser un grand tapis de Perse ;

Ensuite, il faut s’étendre sur le dos

Pour regarder fleurir l’étoile d’or,

Et faire avec ses mains

Des palmes qui se balancent dans le ciel !

Île du Levant, été 1923.

 

FIN

 

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : W. Renfer, Le Palmier, Saint-Raphaël, Éditions des Tablettes, 1924. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. Nous recommandons notamment au lecteur qui souhaite aller plus loin l’excellente édition annotée : Renfer, Werner, Feuille de l’aube, Œuvres complètes volume 1 (1918-1925), Gollion, Infolio, 2017 qui mène, pour ce texte, une comparaison avec son manuscrit parvenu jusqu’à la fin du chapitre 4. Les coquilles de l’édition de références ont été corrigées à l’instar de l’édition de 2017. La photo de première page, Île du Levant, partie est, et les photos dans le texte – plusieurs sont des paysages levantins - sont de Laura Barr-Wells.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Paul Valéry, Palme, Charmes, 1922, Poésie et Mélanges, BNR, 2016.

[2] Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, IV. Correspondances :

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens