Werner Renfer

BLOSSE

LA TENTATION DE L’AVENTURE

1933-1958

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

BLOSSE. 3

LA TENTATION DE L’AVENTURE OU LE VAIN TRAVAIL DE VOIR DIVERS PAYS. 14

I. 14

II. 16

III. 19

IV.. 22

V.. 26

VI. 31

VII. 36

Ce livre numérique. 38

 

BLOSSE

Blosse était coiffé d’un chapeau pointu qui se profilait dans les branches.

À cause de la forme du chapeau, on le voyait venir de loin. On disait :

— C’est Blosse qui vient. Il vient, c’est sûr… Découvrez-vous, bonnes gens.

On riait. On trouvait son chapeau symbolique. Il avait l’air de pointer vers l’azur une pointe verte. Et chaque fois qu’elle apparaissait, on pouvait avoir la certitude que le beau temps revenait avec elle.

Le chapeau de Blosse était un paratonnerre qui attirait, non la foudre, comme un vulgaire paratonnerre des toits, mais le soleil, ainsi qu’il convient à un paratonnerre dressé sur une tête humaine.

Blosse pensait : « Ils m’ont vu venir, c’est déjà quelque chose et ils peuvent de nouveau rire. Comme si j’étais un homme à faire rire les autres ! En tout cas, ils ne devineront pas, cette fois, d’où je viens. »

Lui, savait déjà ce qu’il pourrait leur dire. Il pourrait leur dire qu’il avait vu la trace du dernier loup sur la neige. Pas sur la grosse neige de l’hiver, comme ils croiraient, mais la neige fondante du printemps. La patte du loup était imprimée dans cette neige comme un cachet dans la cire tendre.

Et il les voyait, à l’avance, rire de sa nouvelle. Alors, lui, sans se laisser démonter, leur dirait en pleine figure, comme il faisait toujours quand il les abordait, ce qu’il entendait par ces traces qu’ils trouvaient insolites.

— Vous ne croyez pas, leur dirait-il. Vous avez tort ! J’ai vu la trace du dernier loup, et ce loup n’était peut-être qu’un renard. Loup ou renard, qu’est-ce que cela peut bien faire à la neige ? Moi, j’ai cru que c’était le loup, et si je l’ai cru c’est que c’était vrai. Ou quoi ? Il n’y a que ce qu’on croit qui est vrai.

Ils n’en riraient pas moins, les braves types de la montagne.

— Ce sacré Blosse, tout de même, diraient-ils.

Blosse arrivait à petits pas du fond des herbes neuves, encore courtes.

Une fois qu’il avait, au loin et au large, repéré les fermes, il prenait son temps. Il n’avait plus besoin de se presser, comme dans ses marches à travers la nuit, seul sous la pluie, dans le temps de sa solitude, quand les hommes refermaient leur porte sur la mauvaise saison et sur leurs récoltes.

Les fermes repérées, d’un œil vigilant, il savait où il allait.

Il allait, avançant lentement sous le ciel bleu. Son chapeau pointait toujours un peu plus entre deux branches, entre deux crêtes de forêts, entre deux rochers.

Par moment, il disparaissait. Tout le bleu du ciel s’étendait de nouveau à ras du sol, et l’on pouvait voir les oiseaux se poser tranquillement là où le chapeau de Blosse venait juste de pointer, un moment.

Blosse semblait s’évanouir comme une fumée. Fumée de Blosse, dont on savait bien qu’elle n’était qu’une image pour rire. Et en effet, Blosse n’était pas loin, il était dans un creux du chemin, il courbait la tête, il pensait.

Et tout de suite après, il remontait la côte, son chapeau recommençait à pointer, et il fallait voir à présent comme il se rapprochait à grande vitesse. On le voyait mieux, le fameux chapeau. C’était un feutre vert délavé par les autans. C’est pourquoi, il paraissait tendre, dans ce premier beau jour.

Le maître Serge, assis sur sa chaise à traire, aurait pu prendre le chapeau de Blosse pour un bouquet de verdure, la première qui renaissait, après l’hiver, au fil de l’horizon des champs, qui s’encadrait dans la fenêtre de l’étable, mais le maître Serge ne se trompait pas, il s’y connaissait en fait de chapeau à Blosse et en fait de verdure.

— Blosse ! disait-il, ça ne peut être que lui. Allez-y voir, vous autres.

Tous ceux qui travaillaient à la ferme sortaient.

Le maître Serge, dans son étable, restait la main comme suspendue en l’air, un instant, dans le geste de prévenir un événement, puis, il reprenait sa traite, la tête appuyée au flanc de la bête.

« Blosse vient, c’est certain. Mais est-ce le moment ? Il me faudra consulter le baromètre », se disait maître Serge.

Et, presque aussitôt, il pensait :

« Mais pourquoi vient-il, Blosse ? Est-ce qu’on a jamais pu savoir pourquoi il vient ? Le blé, c’est plus facile. Tout l’hiver, on a peur que ça ne donne rien ; on est trop haut ici, et il fait trop froid ; pourtant, tout à coup on voit que ça pousse. C’est le soleil qui le fait lever. Blosse aussi peut-être. Il ne gèle pas plus que le blé, dans la terre de l’hiver. Seulement, Blosse dit toujours que le soleil, c’est lui qui le fait venir. Drôle de Blosse, on ne peut pas savoir au juste avec lui ce qu’il en est, avec les mots… il faudrait se taire, ce serait mieux. »

C’est ce que fait le maître Serge, pour lui-même. Il n’approfondit pas, pour l’instant, les questions qu’il se pose. Il se cale sur sa chaise, choisit, pour y appuyer sa tête le bon creux au flanc de la vache, et continue à la traire.

Dehors, ils sont quelques-uns, les gens de maître Serge, et des voisins à se rassembler. On dirait qu’ils attendent un messie ou un tremblement de terre, mais plutôt un messie. Ils se regardent, attendent sans rien dire. Ils sont émus ; c’est quelque chose qu’on n’a pas encore pu expliquer ; mais ça les prend ainsi, et ils ne peuvent pas faire autrement chaque printemps, quand Blosse arrive.

Et Blosse arrive. Alors ceux qui n’avaient vu, de loin, que son chapeau, ne le voient plus. Blosse déborde, d’une seule masse, de la haie, et parce qu’il tend son visage, relève la tête, le chapeau glisse sur sa nuque, la pointe tournée vers l’occident. Et par-devant, Blosse est tout illuminé par le crépuscule du soir.

— C’est fini, dit-il, il n’y a plus de neige. Et plus de loup, il est parti avec la neige. Ce qui reste, vous le voyez, c’est Blosse. Bonjour à tous, les gars.

Blosse se tenait appuyé contre la barrière. Il leur offrait sa face rude qui venait de l’inconnu. Ses petits yeux gris brillaient. Il avait sur la lèvre supérieure un petit balai de moustache rouge. Son front buriné de rides précoces semblait presque lisse en ce moment. C’était ainsi, quand il se sentait à sa plus haute tension intérieure. Les rides se détendaient, le front redevenait pur.

Blosse était grand, fort, avec un poitrail de cheval qui bombait sous la veste, et les épaules légèrement voûtées. Sous la veste, il portait une chemise de flanelle grise qui était nouée, autour du cou, par un cordon blanc, neuf apparemment, mais dont le nœud, mal fait, se glissait sur la poitrine et se relâchait. Il oubliait de le renouer et portait son cordon comme une corde dont les deux bouts se balançaient en avant, quand il marchait.

Au repos, le cordon bâillait sur la veste.

La Mariette était la première à voir le cordon dénoué. Elle se rapprochait de lui, saisissait le cordon et le nouait d’autorité.

Ce Blosse tout de même, comme il est fagoté ! Ah ! il lui faudrait peut-être quelqu’un pour l’aider à s’habiller.

Elle disait cela et nouait le cordon presque automatiquement, par habitude de voir les choses à leur place, et les autres, autour d’elle, approuvaient.

Mais ils ne pensaient pas au cordon de la chemise, ils pensaient à Blosse. C’était donc vrai qu’il était de retour, le prophète qui avait l’air d’un salutiste un peu plus costaud que de coutume. On voulait s’en assurer. On le regardait intensément.

Blosse ne bougeait pas de sa barrière. Le soleil du soir jouait sur son visage et semblait l’aveugler. Ce n’était qu’un semblant. Blosse avait l’œil ouvert. Son regard embrassait gens et choses et sans défaillance, avec une acuité contre laquelle le soleil ne pouvait rien, décelait les moindres changements survenus dans la montagne, ceux qui se produisent aux toits et aux murs des fermes, sous les effets des intempéries, ceux qui modifient les plantages des enclos, la disposition des haies, sous la main de l’homme, ceux qui marquent, même imperceptiblement et avec lenteur, d’une année à l’autre, les visages, sous la morsure des âmes. Blosse méditait. Mais quelques minutes à peine lui suffisaient pour savoir à quoi s’en tenir et faire le point. Alors, d’un mouvement vif, il empoignait la barrière et la sautait, les pieds joints, avec l’élégance et la facilité d’un gymnaste de cirque.

— Il fait bon, disait-il, en manière de conclusion. Je reprends le collier, vous allez voir !

Et il rajustait son chapeau. Le cirque, autour de lui, s’amusait ferme. Gars des champs, bergers, compagnes des durs travaux de la terre, voisins, maîtres et servantes, tous répétaient l’exclamation qui accueillait les exploits de Blosse.

— Ce Blosse, tout de même !

Maintenant le chapeau pointu réapparaissait dans toute sa hauteur. Chapeau trempé d’eau, de rosée, de neige, on ne savait au juste de quoi. Des gouttes de l’an dernier ou du récent matin perlaient sur ses bords. Cela sentait encore la neige et déjà le printemps, la terre humide, le ciel rasséréné. Et le feutre vert luisait dans une auréole. Chapeau immuable et cocasse de Blosse, qui avait traversé l’ombre fraîche des forêts, l’illumination estivale des clairières, les nuits de gel, l’aube tremblante des sentiers isolés, les pluies douces. Chapeau trempé d’odeurs anciennes et de rosée nouvelle. Et l’on comprenait bien, qu’au milieu du verger, il pointait en signe du renouveau.

On était content. Il n’y avait plus qu’à laisser parler Blosse.

— Ce loup, disait-il, ou ce renard, je peux vous dire que je l’ai vu, de mes yeux vu ! Il portait beau, le coquin ! Il n’avait pas mangé depuis des jours, et il dressait sa tête mieux que les juments de maître Serge. Il dressait les oreilles, oui, comme cela. Et il me regardait sans rire, lui ! Et avec quels yeux ! Deux braises rouges, deux pointes fixes dans la nuit, dirigées contre moi, deux clous de feu pour me percer, moi Blosse, l’agneau !

» Et vous ne savez pas ce qui est arrivé ? Le trésor, le fameux trésor à Blosse, eh bien ! le loup le tenait dans sa gueule affamée et il voulait l’emporter avec lui dans la nuit. Le trésor, pas moins, les gars ! Alors, j’ai tout oublié, les yeux de braise, la gueule affamée et l’agneau que je suis pour sauter sur la bête et lui arracher le trésor. Il a reçu une pile, le loup, qu’il s’en souviendra, n’ayez crainte. Et il s’est sauvé à toute allure dans les rochers…

— Et le trésor ? cria une voix.

— Le trésor ! Ah ! oui, les gars, j’oubliais… Mais ça, voyez-vous, c’est une autre affaire…

Une autre affaire… C’est ainsi qu’il est, Blosse, il ne dit jamais tout à la fois, il faut lui courir après pour savoir. Il vous met l’eau à la bouche et vous laisse en panne… Mais comme il parle, le bougre ! Il a toujours du nouveau à raconter. Ah ! il fait bon l’entendre quand on n’a rien eu tout l’hiver que les sermons de maître Serge, que les gémissements de la bise à travers la porte de grange, que les soupirs des ruminants affalés sur la paille fraîche, que le cri des girouettes sur les toits, que le bruit des sabots dans la cour gelée à pierre fendre. Ah ! oui, il fait bon l’entendre. Déjà, sa voix seule est drôle, elle est profonde, grave et pourtant gaie, elle vibre, elle s’insinue ou vous saisit, elle entraîne, elle chante, elle enveloppe. Et il n’y a pas seulement sa voix, il y a aussi les histoires qu’elle raconte, les choses qu’elle dit. C’est toujours des histoires, des mots qui semblent avoir traîné dans tous les coins de la forêt, des histoires et des mots colportés sur tous les espoirs de la terre, vieilles et vieux comme elle peut-être, des histoires usées jusqu’à la corde, qu’on a sûrement déjà entendues quelque part, qui vous remontent à la mémoire du fond de votre jeunesse, qui flottent dans vos rêves, qui réapparaissent aux veillées, dans la flamme des bûches allumées ; et les mots, les mots de tous les jours, les mots de colère ou de déception, les mots de travail ou de repos, les mots de courage ou de fuite, les mots de panique ou d’amour, les mots qui servent à tout et à chacun pour aider à vivre ou à désespérer, ceux qu’on n’ose pas dire et ceux qu’on crie, ceux qui vous réchauffent et ceux qui vous glacent, ceux qui châtient et ceux qui révoltent, les mots enfin, les vieux mots et les jeunes qui flambent dans le sang, qui vous dansent dans la tête, qui rongent vos années, ou qui fleurissent vos instants, les mots des hommes et des femmes, les mots qui ont passé dans tous les cœurs, qui ont bandé les bras, crispé les mains, plié les dos, tordu les reins, allumé les regards, les mots qui sont comme la sagesse ou le tourment des humains, suivant ce qu’ils en font et ce qu’ils en espèrent, les mots amers comme la cendre, les mots ailés comme l’oiseau… Eh bien ! ces histoires et ces mots on les connaissait bien, on savait qu’ils avaient l’âge des premiers cris et des premières chansons de la montagne, mais ils n’avaient qu’à venir des lèvres de Blosse, ils n’avaient qu’à jaillir de sa moustache rouge, de son chapeau pointu ou de ses murmures les plus insignifiants, on était pris pour de bon, à chaque syllabe. C’était comme si rien n’avait été dit avant Blosse, comme s’il inventait la vie au fur et à mesure qu’il parlait ou qu’il bégayait. Car, souvent, il ne parlait même plus, il n’avait qu’à pousser un soupir, murmurer un appel, ouvrir la bouche pour se taire, c’était comme si on n’avait jamais rien entendu de mieux en fait de langage. Avec Blosse on recommençait une autre vie, avec ses histoires et ses mots, on recommençait à comprendre le sens des choses et l’on restait en attente devant lui, comme devant un événement inouï qui allait se produire.

Avec lui, entrait dans la ferme, au verger, dans les bois, quelque chose de singulier, une sorte de fluide qui remuait les choses, qui forçait la curiosité, une flamme, un chant qui poussait les gens en avant, les réveillait, les guérissait de tous les silences mornes de l’hiver. Ah ! oui, on aimait bien l’entendre et bien le voir, avec cet air qu’il avait de tomber tout droit de la lune, et cette mine de sourcier qui cherche un trésor sur toutes les routes, et ces mots et ces histoires qu’il ne finissait jamais et qu’il vous jetait dans la figure comme une pelletée de neige fondue au soleil du printemps.

Blosse, pour prendre contact, traîne un peu dans les coins, louvoie d’une haie à l’autre, va dans la cour, revient dans l’enclos, hume l’air, tâte le bois sec entassé sous l’auvent, s’arrête devant une porte, s’ouvre un chemin à travers le silence de ceux qui le regardent.

Il monologue : « Évidemment, ils ont du plaisir à me revoir. C’est réciproque. Mais savent-ils seulement pourquoi, je reviens ? Ils n’ont pas l’air de s’en douter. Il n’y a que maître Serge qui médite au fond de son écurie. Celui-là, il est sensible, il se pose des questions. Mais les autres ? Avec quoi m’aiment-ils ? Avec leur ennui, leur petite curiosité, leurs gros yeux étonnés, leur scepticisme ? Je me trompe peut-être. Ils m’aiment comme je les aime, sans arrière-pensée. En tout cas, ils se doutent de quelque chose, ils savent qu’il y a du beau temps dans l’air, c’est mon chapeau qui le leur dit. Ah ! je suis un homme à tout remettre en question… »

Blosse, tout haut :

— Vous attendez quelque chose, hein ? Mais il ne vient rien, il n’y a rien pour le moment. Il n’y a que Blosse. Je reviens le soir, n’est-ce pas, ça vous étonne ? C’est pour faire les choses à ma façon. Tout le monde ne peut pas commencer le printemps le matin, avec la nature. Je commence le soir. D’ailleurs, demain, il fera de nouveau jour !

De nouveau jour ! Voilà Blosse, justement, sa manière de mettre l’accent là où plus personne ne songeait à le mettre, sa chance de faire vibrer les mots dans une autre lumière, de tirer à lui le mystère sans le faire exprès. De nouveau jour ! Comme si on ne le savait pas. Mais on a beau le savoir, on se dit que ce jour-là ne sera pas, ne saurait être comme un autre jour. Même, on le sent bien, il ne s’agit pas d’un jour, demain, qui reviendra, mais du jour, d’un mystère bleu qui nous prendra, qui nous sourira. Il s’agit du jour, de nos yeux qui s’ouvrent à la lumière du jour, de nos pensées qui palpiteront sous la caresse du jour !

Blosse n’en dit pas davantage. Il ne perd rien de ce qui se passe autour de lui. Il a beau parler, il observe : il a beau se taire, baisser les yeux, il sent. La Mariette qui vient de lui nouer son cordon, il sent qu’elle n’est plus parmi le groupe des femmes, là-bas, sous les arbres du verger, mais qu’elle s’est retirée dans sa cuisine, pendant qu’il louvoyait. Mais c’est elle qu’il a vue la première, quand il a surgi par-dessus la barrière. La Mariette, présente d’abord, voilà sa première image, à lui, Blosse, qui en offre tant aux autres, et c’est une image qui se grave dans sa mémoire. La Mariette est une image vivante qui fait penser Blosse tout en marchant, tout en parlant. La Mariette est une image qui reste auprès de Blosse. Il n’a besoin d’aucun effort pour l’évoquer, la retenir. Elle est là tout naturellement, la Mariette, dans l’orbe de Blosse, et dans sa marche en avant.

Blosse ne pensait pas aux femmes, ou du moins il n’y pensait pas à la manière des autres hommes. Il y pensait comme à une petite brume qui enveloppait toute chose. Il ne cherchait pas à voir clair dans la petite brume. Il la prenait pour un halo ou pour un voile, suivant son humeur. Le halo, assez confus, scintillait à peine autour d’une tête, d’un corps, d’un nom. Le voile flottait sur un rêve, sur une image, et dissimulait mal une vérité qui n’en apparaissait pas plus clair. Entre ce qu’il touchait de la réalité et ce qu’il comprenait du rêve, il y avait une frange. Une frange où se dessinaient des points d’interrogation, des fumées, des volutes, où tremblaient des espoirs, des étreintes, des chevelures, des larmes, où bougeaient, où se détachaient des chevelures, où tombaient des pluies, où filaient des étoiles. Cette frange était vague, cette brume était confuse dans l’esprit de Blosse et la femme s’y trouvait noyée comme un poisson dans une eau trouble et meurtrière.

Or la Mariette, c’était, à n’en pas douter, une image claire, nette, bien définie. La seule image de femme qui n’eût pas à lutter avec la petite brume perfide, qui n’eût pas à se noyer, à un moment donné, dans le halo tremblant. Elle était là, présente, tout entière et tout de suite, sans la moindre marge de rêve. Et avec elle était présent aussi, sans le moindre doute, tout ce qu’elle faisait, tout ce qu’elle pensait. La Mariette absorbait toute la réalité disponible pour Blosse. La réalité féminine, et l’autre, celle que Blosse gouvernait, dans la vie, d’une main parfois malhabile ou naïve, parfois rude et exigeante, mais toujours sensible.

La Mariette avait ce don-là, pour Blosse. Une femme, ça. Une femme saine. Une femme qui était née pour être au centre de la ferme, au centre du monde. Blosse ne pensait pas en voyant la Mariette, si bien posée comme un beau fruit au milieu de tout : elle est bien en chair, il ferait bon coucher avec elle, comme cela pouvait lui arriver en d’autres lieux, avec d’autres femmes. Il pensait en la voyant : la ferme, tout cela qui forme les Vignaux, tout cela qui est le domaine de maître Serge, tout cela va bien, prospère, vit. Et la misère n’a pas encore atteint la montagne. Le maître Serge, et son bien, sont toujours inattaquables ! Maintenant, c’est le moment, je puis entrer…

LA TENTATION DE L’AVENTURE
OU
LE VAIN TRAVAIL
DE VOIR DIVERS PAYS

I

Lisant ces jours-ci le nouveau livre de Valéry Larbaud, « Jaune bleu blanc », ainsi intitulé parce qu’un ruban de ces trois couleurs retint longtemps prisonniers les manuscrits de l’auteur, j’ai été frappé, au chapitre du « vain travail de voir divers pays », des ressources illimitées que procure l’imagination poétique à une tête humaine.

Je ne comprenais pas très bien le titre du chapitre, en même temps nourri de réalité et clairement étoilé de désinvolture. Depuis quand le travail « de voir divers pays » était-il devenu si vain ? J’avais encore dans l’esprit les résonances du « Journal de Barnabooth », qui chante avec une si tendre ivresse le plaisir des cabines de luxe sur les transatlantiques, le confort des sleepings sur les grandes lignes internationales et la sécurité des belles automobiles rapides. Valéry Larbaud, millionnaire de la pensée et de l’image, entraîné par une déesse magicienne qui n’est autre que la Curiosité, avec une majuscule, pour bien marquer la qualité intellectuelle de cette faculté qui est source de jeunesse éternelle, n’avait-il pas travaillé à voir l’Europe, et mieux, à la posséder jusque dans son existence la plus locale – et quel piège de sorcier lettré me tendait-il encore ?

Je n’avais pas encore lu le chapitre tout entier que le visage évoqué de Samuel Butler et de ses « Alps and Sanctuaries », franchit d’un bond tout l’espace qui sépare son Londres brumeux de Bergame, ou Vicence, ou Vérone, où le grand homme passait ses vacances – et venait m’expliquer, lui qui pourtant n’a que des yeux d’Anglais, mais quels yeux ! l’Italie et les Italiens. Alors, à quoi bon faire le voyage ? Dans ma chambre, je pouvais vivre du goût des oranges parfumées avec les belles images que je tirais du livre pour en tapisser mes murs. En dialecte piémontais, de belles passantes me venaient réciter des proverbes locaux que je prenais pour une musique des Dieux. Je pouvais voir des enfants bruns collectionner des pièces de deux centimes, et, tout doucement, avec la sévérité que donne une certitude ensoleillée, j’opposais dans mon cœur Gaudenzio Ferrari à Raphaël. Je pouvais faire de l’auto sur la route de Pallanza et me proposer déjà de visiter les sanctuaires méconnus de Varèse, d’Orta, de Varallo, d’Oropa, savourant à l’avance l’architecture religieuse des vallées du Haut-Tessin et de ses affluents. Ma chambre avait pris l’aspect d’un énorme miroir grossissant et reflétant je ne sais quelles perspectives enchantées de la Méditerranée, quand je faillis soudain me reconnaître dans le passage où Valéry Larbaud décrit la manière de visiter l’Italie des touristes-auteurs habituels.

« La vie qu’ils ont menée en Italie ! disait le passage. C’est là tout le secret de cette absence de l’Italie dans leurs livres. Ils y sont venus tard, déjà formés et fixés, avec le pli et l’habitude d’une autre vie nationale, n’en concevant pas qui pût leur convenir aussi bien que celle-là, incapables de se mêler au courant de la vie italienne ; toujours étrangers, toujours plus ou moins décontenancés, en garde, surpris, choqués ou imperméabilisés par un imbécile orgueil patriotique ou de secte. La vraie vie, la vie de l’humanité, le progrès c’est dans leur pays que cela se passe ; ailleurs, il n’y a rien d’intéressant, de tout à fait compréhensible, d’important, dans ce genre. Ce qu’on ne comprend pas semble absurde : ils rient et se sentent supérieurs. »

J’ai frémi à la pensée que j’aurais pu avoir le destin de ces cancres magnifiques et j’ai remercié très sincèrement le petit ruban jaune bleu blanc de m’avoir livré à temps son précieux avertissement.

— Oui, me dis-je, le « vain travail de voir divers pays », ce n’est jamais vous qui le faites ; ce sont toujours les autres. Vous, vous vivez pour votre compte les « Alps and Sanctuaries », et d’abord, vous apprenez l’italien, vous descendez dans la rue, vous entrez de plain-pied dans les conversations, vous vous faites une personnalité capable d’absorber le milieu, le paysage, l’atmosphère, vous vous incorporez l’odeur, l’accent du pays, vous faites de votre âme un mimicri, comme cet insecte qui arrange ses ailes en corolles de fleurs pour mieux happer les petites victimes ailées dont il fait sa nourriture. Tandis que les autres ne peuvent présenter que des livres qui sont toujours « l’Italie sans les Italiens » ou « la Terre des Ruines, des Musées et des Morts », pays inhabitable, – et plutôt le Queensland ! – vous, vous racontez à vos amis de nouveau « Alps and Sanctuaries », merveille de votre sensibilité, d’où l’Italie n’est pas absente !

II

Ainsi le « vain travail de voir divers pays » m’apparaissait déjà comme une nouvelle conquête spirituelle. Je pensais que, si Valéry Larbaud, sur tous les chemins de l’Europe, en avait surpris l’étendue et la généralité, je pourrais à mon tour, dans mon carré de jardin, en mesurer les méfaits et les bienfaits locaux.

Un seul mètre de voyage ne vaut-il pas des centaines de kilomètres à pied ou en aéroplane pour le mimicri humain doué d’une imagination un peu vive ? Je décidai d’en faire l’expérience, en étendant un peu la mesure. Au lieu du mètre primitivement arrêté, j’en mis deux, puis trois, puis dix, puis quelques centaines. Cela faisait d’abord la distance de ma table à ma porte, puis de ma porte à la station du funiculaire, puis de la station inférieure à la station supérieure. Cela finit par devenir, au total, une longue bande de terrain, de rails et de verdure reliant ma chambre à Mont-Soleil.

Le mot « funiculaire » pouvait me paraître merveilleux. Sa racine latine est « funiculus », le fil qui relie quelque chose à quelque chose, et « circulus », le cercle, qui se referme sur tout ce qui est bien fait. Les botanistes ont pris dans « funiculus » un mot charmant et exact pour désigner le fil végétal qui relie la graine au placenta. Si vous faites un schéma du « funiculus » botanique vous avez déjà l’image du funiculaire ; et probablement est-il sorti de la nature comme presque toutes les inventions mécaniques de l’homme. Les auteurs anciens doivent nous expliquer quelque part dans leurs livres, qui ne nous sont pas tous parvenus, comment un naturaliste distrait a pu faire sortir de sa promenade le charmant petit train de l’examen d’un fruit délicieux, comme il y en avait en ce temps fortuné et révolu. Si le mot n’expliquait pas déjà à lui seul la chose, ou trouverait du renfort dans sa parenté. « Funambule », par exemple, de « funis », corde, et « ambulare », marcher, la corde qui marche ; ou encore, « funiforme », qui a la forme d’un cordon. Fil, corde, cordon, qui marche et qui fait le cercle, tout cela, n’est-ce pas, évoque les mystères naturels et donne des idées de liens. Lien qui relie et qui fait la boucle, lien naturel et lien imaginaire, lien sacré et lien profane, lien qui nourrit ou qui affame… Ces idées de liens sont semées à profusion autour de nous. C’est un lien qui relie, comme on l’a vu, la graine au placenta, et non seulement dans le règne végétal mais aussi dans le règne animal, car le fruit est relié aux entrailles de la mère par le lien de l’ombilic. C’est le lien sentimental qui relie les habitants d’une même cité à une conscience fondamentale et locale, lien qui ressemble à une sorte de funiculaire moral dont les bilans ne connaissent jamais de déficits. Ainsi les exemples abondent, sans même parler des liens sociaux, politiques, économiques, divins et humains que l’homme entretient et multiplie sans arrêt.

Carte postale de 1909

Je savais que le funiculaire est le lien qui relie la petite cité de Saint-Imier à Mont-Soleil. Il y avait bien d’autres liens, la route, tout particulièrement, mais la route est infiniment moins émouvante à considérer que la frêle machine qui grimpe harmonieusement le flanc du rocher, dans un véritable lit de verdure, et dont on admire le sens de l’équilibre instable entre ciel et terre. En le voyant faire sa gracieuse ascension, on imagine aussitôt des centaines et des centaines de touristes accourant pour prendre au guichet de la station le billet qui leur procurerait le plaisir d’en jouir. L’idée de touristes, tourisme et stations estivales, hôtels de premier rang, cosmopolitisme, stations hivernales, jeux sur la neige et jeux sur l’herbe, vacances, cure d’air et de mouvement, est étroitement liée à celle du funiculaire. Je pensais d’ailleurs à cette extraordinaire ficelle de Belleville, à Paris, que hantait le poète un peu efféminé Jean Dolent, et qui est le lieu de toutes les rencontres drôles que l’on peut souhaiter faire ; au funiculaire de Montmartre, aussi, qui relie la république des Moulins – les moulins n’existent plus que sur les enseignes des établissements de nuit – à tous les continents ; ou encore à ce funiculaire du Giessbach, avec son moteur à eau, et qui, pourtant perdu dans la montagne, comme si son câble se prolongeait invisible dans les directions géographiques, reliait l’Europe à un petit « trou pas cher » de Suisse. Ce lien imaginaire qui ferait que le funiculaire de Mont-Soleil ne relierait pas seulement au sommet agréable le bourg blanc et rose, pelotonné au pied de la montagne, mais encore le reste du monde, je le voyais se dessiner dans la réalité rien qu’à regarder le « funiculus » latin imprimé dans le dictionnaire Larousse. Je suppose aisément de tels effets d’imagination dans l’esprit de Messieurs les membres du Conseil d’administration du petit train, ou encore dans l’esprit de l’excellente tenancière du Grand-Hôtel, qui ne serait pas fâchée de trouver au bout de sa longue-vue l’image culottée de tweed qui décèlerait l’approche des bienheureux touristes anglais…

III

Ma méditation sur le « funiculus » latin devait me conduire à la station du funiculaire. J’y prendrais mon billet, j’y rencontrerais de mes compatriotes qui feraient le voyage avec moi. Sur la banquette, près de moi, je verrais assise une jeune femme en toilette d’été, avec un de ces visages graves et souriants à la fois, comme on en trouve beaucoup dans notre vallée ; je verrais aussi un enfant portant des provisions ou quelques joueurs de tennis qui font l’effort encourageant de se vêtir pratiquement, à la façon des Grecs. Je sourirais au contrôleur en regardant sa belle casquette à galons. Je surveillerais le départ de la machine après la chanson aigre et deux fois répétée de la sonnerie ; puis, ma pensée, tout en suivant le bruit mou et doux que fait le câble sur les poulies, mesurerait tout le charme de l’ascension progressivement émouvante dans son lit de verdure, de ciel bleu et d’air pur. Toutes les charmantes évocations de ma méditation seraient suspendues à ce fil si mince, à ce lien si frêle qui me relierait enfin au sommet de la montagne ensoleillée. Je n’avais pas encore fini d’énumérer tous ces projets que je me demandai soudain avec quelle misérable tristesse ils tomberaient si le fil, si le frêle lien allait seulement se casser.

— Et si le funiculaire allait dérailler, me demandai-je, en effet. Oui, s’il allait dérailler ?

Je ne comprenais pas d’abord en vertu de quelle secrète association d’idées cette pensée avait pu s’imposer à moi. J’avais été frappé depuis longtemps par cette sorte d’énorme sécurité qui s’empare de l’esprit à la vue de notre petit train de montagne. Une seule fois, j’avais observé l’effet contraire, mais c’était sur un étranger peu habitué à voir divers pays de montagnes, comme le nôtre. Il n’avait vécu jusque-là qu’à deux ou trois cents mètres d’altitude. Au moment de s’embarquer, il m’avait demandé avec dans la voix une angoisse assez mal dissimulée :

— Au moins, cher ami, il n’y a pas de danger de déraillement ?

Est-ce ce souvenir qui réagissait encore maintenant sur ma sensibilité ?

Je ne me rappelle pas toute ma réponse. Je sais cependant que je le rassurai complètement.

— Vous pouvez y aller en toute tranquillité, le funiculaire est tout à fait sûr !

Et je me rappelle encore que j’ajoutai ces mots, avec quelle énergie convaincante !

— D’ailleurs, chez nous, cher ami, il n’y a jamais rien qui pusse dérailler !

Comment se faisait-il maintenant que l’idée absurde d’un déraillement possible pouvait s’imposer à mon esprit, à mon tour, et cela juste au moment où je me préparais à aller prendre mon billet ? J’avais toujours considéré le funiculaire de Mont-Soleil comme une image exacte de notre extraordinaire santé helvétique. La régularité de ses courses, la stabilité de ses voyages, la quotidienneté de ses apparitions, tout cela me plongeait dans une de ces certitudes que rien ne semblait pouvoir ébranler. Me demander si le funiculaire pouvait dérailler, c’était me demander si, en Suisse, il y a des banques qui sautent ou des maris polygames. Il fallait avoir un esprit perverti pour me poser la question. J’aurais dû répondre vertement – si seulement j’avais réfléchi pendant quelques secondes – à mon ami qui s’inquiétait. J’aurais dû lui dire :

— Voyons, vous me posez une telle question, mon ami ! Ce n’est pas sérieux ! Ou sinon, c’est que vous ne connaissez rien de notre pays ! Eh bien donc sachez qu’ici, en Suisse, on est équilibré. Vous auriez pu voir cela, si vous aviez regardé. À nos gendarmes qui sont bien habillés, à nos chemins de fer dont les trains arrivent toujours où ils veulent arriver, à notre réseau électrique qui marche avec un minimum de pannes, à nos montres qui indiquent l’heure exacte, à nos députés qui parlent sans phrases, et disent tout de même quelque chose, à nos journalistes qui n’écrivent qu’avec bon sens, à nos médecins qui ne contredisent pas la nature, à nos avocats qui n’ont pas de raison de sophistiquer leurs clients, à notre gouvernement enfin, qui est inamovible ! L’équilibre helvétique, mais mon cher, c’est notre raison de vivre !

Voilà ce que j’aurais dû lui répondre.

Mais maintenant je me disais à mon tour :

— Et si le funiculaire allait dérailler, une fois, une seule, pour moi !…

IV

Je crois bien que ma question commençait déjà à prendre toute la ferveur d’un désir…

J’avais eu – il y avait des années – un désir analogue, un peu plus vague seulement, en rentrant en Suisse après un séjour assez long en France.

J’avais pris le rapide Paris-Genève.

Brusque départ, accompagné du regret de quitter toute une ambiance familière maintenant fraternelle : des fièvres ardemment vécues incorporées à ma solitude, des sourires cueillis, des larmes bues, toute une suite d’habitudes, une manière de vivre, une aventure quotidienne et prévue…

Puis, tout à coup, la gare de Lyon. L’installation dans un compartiment de seconde classe : ici, les bagages, là les coussins pour la nuit, et le choix de ma place, près de la fenêtre, mais le dos tourné au paysage pour avoir le plaisir de le deviner qui défile derrière soi.

Le rapide faisait un départ moelleux, comme s’il caressait d’abord les rails pour mieux les étreindre ensuite quand la machine serait lancée à toute vapeur. Je savourais mon regret de partir comme un bonbon amer. Oui, c’est cela, tu quittes tout ! Tout ce que tu as aimé ici ; conquêtes et défaites ; tout l’humus où tu puisais de quoi nourrir ton cerveau attentif.

Le train faisait du 80 et du 90 à l’heure. Je me laissais bercer par le roulis du wagon. Les gares qu’on brûlait m’apparaissaient dans la nuit commençante comme des mythes à peine illuminés. Et peu à peu le goût du mouvement, le sens du voyage reprenait le dessus. Ma pensée finissait par se confondre avec la vie merveilleusement épanouie du rapide.

Genève !… Le petit matin, yeux un peu brouillés, membres un peu endoloris et cette saveur de suie dans la bouche ! Genève, la ville de Genève, l’une des plus grandes de Suisse : ça, une ville ? – C’est un village. J’eus la sensation de pénétrer dans la vie calme et paysanne chantée par le père Hugo :

 

Le Suisse trait sa vache…

 

Mon dépaysement à rebours augmentait au fur et à mesure que le train m’emmenait à l’intérieur du pays. Voici le canton de Vaud, tout gros, tout rond, tout vert, une sorte de grande outre pour contenir des flots de miel, de lait et de vin. Et celui de Neuchâtel. Enfin, mon Jura bernois natal. La paix et l’ordre, le calme, la stabilité des gens et des choses, tout cela me faisait l’effet d’une énorme plaisanterie.

Des jours et des jours, j’attendis un démenti. Je lisais les journaux, j’interrogeais mes compatriotes : « Que faites-vous ? Vous avez rien à me dire ? Il ne se passe donc rien chez vous ! »

J’avais beau interroger, attendre, il ne se passait rien.

Je regardais les populations des villages ; elles me paraissaient plongées dans des habitudes hiératiques, les hommes de chez nous me semblaient immobiles et figés comme les pierres et les sapins de la montagne. Je me demandais ce que les autorités faisaient ; ma réponse m’angoissait ; c’était, invariablement : ce qu’elles font les autorités ? mais elles demeurent ! Je voyais dans ces mots des idées de pyramides et d’ennui éternel qui m’épouvantaient. Je regardais de beaux gendarmes, roses et dodus, qui faisaient des courses de montagne toute la journée et des facteurs bien habillés qui jouaient de l’accordéon le dimanche matin, assis sur le banc devant leurs maisons. Mon cher pays retrouvé m’apparaissait comme une île déserte. Je m’y trouvais seul, prisonnier d’une solitude encore embrasée de mes belles passions entretenues sous le ciel étranger. Je me comparais à une île peuplée de mille désirs, l’île des Désirades, transplantée dans un rêve géologique dans l’île déserte de mon pays. Les jours passaient, lourds et chargés d’électricité pour moi, comme dans l’attente muette et indicible d’un cataclysme inévitable. Entre ma personnalité nouvelle et ma patrie retrouvée, le drame se jouait avec des accents de désespoir.

On porte en soi tout un monde d’images ; on se sent le lien de mille aventures toujours prêtes à ouvrir leurs portes merveilleuses ; et il n’y a pas moyen de se faire reconnaître. Personne ne peut se douter de quoi il s’agit. Entre le monde et vous un malentendu épais comme un mur s’élève. Par moment cela va bien ainsi, on s’y prête volontiers, on ne souhaite pas autre chose. On prend même des précautions pour ne pas être reconnu. On a des papiers en règle. On arbore des confections de tout repos. On habille l’île des Désirades de tous les vêtements de la civilisation. La flamme continue à brûler, à dévorer… Mais on porte toujours un chapeau melon, des souliers guêtrés, des pantalons qui s’honorent d’un pli soigneux. Qui se douterait de la flamme ? Personne. Et l’on est bien content.

Mais d’autres jours on voudrait changer tout cela, on brûle d’une autre manière, on voudrait communiquer la brûlure aux autres hommes, les initier à la flamme, les faire partir aussi, les faire flamber – quoi ? Vous n’avez rien vu, vous ne sentez pas ! Mon île des Désirades fait partir des caravanes d’oiseaux de feu et vous n’avez rien vu ! Ils vont vous envelopper de leur vol brûlant, vous enlever peut-être, et vous ne sentez pas !

Il n’y avait rien à faire. Les hommes ont des peaux carapaces qui les préservent de ces sortes de brûlures. Ils circulaient, toujours les mêmes, s’approchaient, s’éloignaient. Les uns tendaient la main, les autres parlaient du beau temps et de la pluie. Et il ne se passait rien. La vie les reprenait dans son va-et-vient, dans son train-train de funiculaire incapable de dérailler. De tout mon être, de tout mon cœur je finis par souhaiter un événement perturbateur, quelque chose qui secouerait l’énorme torpeur des gens et des choses, un bouleversement géologique, une révolution, un tremblement de terre, que sais-je ? Quelque chose enfin qui briserait le mur, qui établirait la communication entre mon âme et ma patrie.

C’est alors que le beau miracle se produisit.

C’est l’île des Désirades qui commençait à peupler l’île déserte.

À force de vivre par l’imagination, l’imagination colore le monde extérieur, le redresse, le recompose, le transpose et l’anime comme dans un tableau de peintre. Elle redécouvre le sens et la valeur des choses, jette sur elles une lumière neuve qui doit être quelque chose comme la lumière qui brille dans les yeux des enfants intelligents. Sous l’inanité apparente des choses, je voyais la vie circuler. Je sentais que le plaisir de vivre animait le sourire de mes amis, la démarche des jeunes femmes que je connaissais, les cris des enfants de mon quartier. Un jour, je fus frappé par une phrase de Thibaudet lue au hasard d’une chronique. C’était un tout petit bout de phrase, mais qui se détachait comme un trait de lumière de son contexte. C’était :

« … Quand on pense à tout ce qui nous échappe du dedans du pays suisse… »

Comment : à tout ? Thibaudet distinguait donc ce qui nous échappe de ce qui ne nous échappe pas ? Il aurait dû écrire : ce qui nous échappe du dedans du pays suisse ? Mais tout.

C’est que je sortais de mon île des Désirades comme un naufragé de la mer et je venais réapprendre la vie du pays où j’avais vécu, mais dont j’avais tout oublié. Oui, tout m’échappait du dedans du pays suisse. Tout, et c’était ce que je ne pouvais pas voir tant que je n’y aurais pas de nouveau pris pied. Tout, et c’était ce que n’y auraient pas vu non plus les touristes-auteurs habituels de Valéry Larbaud, qui écrivent des bouquins qui sont toujours « L’Italie sans les Italiens », ou « La Terre des Ruines, des Musées et des Morts ».

Je devenais déjà le touriste-auteur qui sait le « vain travail de voir divers pays », le touriste-auteur qui veut vivre de plain-pied avec la température morale de son Jura, sans cet air étranger qui inspire la méfiance, sans cet amas d’idées préconçues qui le ferait patauger sans issue. Je m’équipais résolument en Erguélien, moralement et physiquement, pour avoir la liberté de voir, l’indépendance de sentir et la gloire de comprendre.

Si tout nous échappe du dedans du pays suisse, j’allais connaître ce tout par une suite de découvertes azurées qui me permettraient un jour d’écrire, moi, « Mon Erguel avec ses Erguéliens », ou « La Terre des claires usines, des vertes forêts et des vivants » !

V

Mais ma mémoire n’avait utilisé cette réminiscence d’instants vécus que pour établir une fugitive similitude avec mon désir d’un déraillement unique du funiculaire. Déjà ce désir me prenait tout entier et m’entraînait vers l’aventure.

L’aventure ! Le mot magique qui répandait son rayonnement secret jusqu’aux plus intimes fibres de mon être. J’en relisais, sur une page évoquée, la définition que Pierre Mac Orlan avait tenté d’en donner. La page disait :

 

« L’aventure est enclose entre deux gares, entre deux ports, entre deux rues, entre deux maisons, entre deux portes, entre un point de départ et un point d’arrivée. »

 

C’était bien cela. Un point de départ, ma chambre, un point d’arrivée, la station supérieure du funiculaire de Mont-Soleil. Entre les deux points, le mot magique m’ouvrirait son paradis inconnu. Et c’était tout de suite que je pouvais m’y livrer. Et déjà je me regardais sortir de ma chambre comme si j’allais m’embarquer pour le plus pathétique des voyages – d’où je ne reviendrais peut-être pas – quand j’eus la vision des deux initiales de mon nom, qui venaient se poser devant mes yeux comme ces lettres de feu des affiches lumineuses.

Ce W. R. chantait comme une invocation dernière de tout ce que j’avais été.

« Tu vas mourir, peut-être, disait le chant, et que restera-t-il de ton nom ? il ne restera même pas ce W. R. qui t’apparaît encore si lumineusement durable ! Regarde-le bien ! Regarde-le bien ! »

Je regardais si bien les deux lettres majuscules que les deux quatrains que Pierre Mac Orlan leur a consacrés dans son « Abécédaire », et qui m’avaient paru autrefois si hermétiques, s’imprimaient dans mon esprit comme un horoscope qui me dévoilait tous les mystères de ma destinée. Le quatrain du W. était celui-ci :

 

Signe mystérieux des voyages internationaux

Berlin, la neige et l’Est,

Voici les Orientaux en pelisse de fourrures

Et la femme entre le zist et le zest !

 

Le quatrain de l’R. disait :

 

Une petite gueule de léopard

Et la queue d’un rat savant

C’est Méphistophélès enfant

Quand il était page à Paris.

 

W. « signe mystérieux des voyages internationaux »… Oui, sans doute, tu as toujours été grand voyageur… Voyageur en rêve et voyageur en chair et en os… Tu es né voyageur ! Enfant, tu devinais derrière l’horizon étroit de ta vallée des espaces illimités, des paysages sans fin. Et comme tu suivais la courbe des pays et des mers sur la carte de géographie ! Et comme aussi tu fis – c’était peut-être le premier appel du destin – ce premier grand voyage dans les combes ombragées de Chasseral ! La fugue d’un petit enfant vagabond, certes, mais cette solitude te plaisait et ceux que tu avais délaissés ne te faisaient pas défaut. On te rejoignit bientôt dans ta retraite de broussailles et de roches. Il fallut reprendre le chemin de la vallée et du village, où la vie ne t’offrait jamais d’autre imprévu que : aller à l’école, revenir à la maison, aller à l’école… Ainsi, pendant neuf ans !

Ta précoce humeur voyageuse t’a du reste joué de mauvais tours ; à force de regarder par-dessus les horizons de ta vallée, tu as oublié de voir les choses charmantes qui se trouvaient près de toi. Tu as manqué les plus quotidiennes occasions d’admirer ton petit pays. Et tu as dû revenir en arrière, beaucoup plus tard, après avoir vu ce qu’il y avait au-delà de la crête de Chasseral, et plus loin encore, ces pays et ces mers que tu suivais, enfant, sur la carte de géographie pour découvrir enfin le paysage familier de tes jeunes années. Et maintenant, si c’était encore un voyage « au-delà des horizons », ce voyage du funiculaire, le dernier ! Ah ! si c’était vraiment le dernier ! Et toutes les bonnes choses que tu n’as pas eues encore et que tu pourrais avoir ? Bah ! à soixante ans, tu diras de même. L’âge que tu as vécu, tu en as fait une transfiguration. N’a-t-elle pas été la vie, toute la vie ?

W. « signe mystérieux des voyages internationaux »… « Berlin, la neige et l’Est »… Tu t’expliques ton romantisme par une origine en partie nordique, il n’y a rien d’impossible et que peut-on savoir ? Tu sors peut-être des Vikings ; tes ancêtres, troubades haillonneux, ont composé des ballades du mal-aimé pour de grandes châtelaines solitaires ; ils t’ont légué une âme de nuage… sinon de légende… Et la neige ! Elle est bien de ta famille aussi. C’est une vieille connaissance ! Et elle est belle et combien maternelle à la terre. Pourtant, tu en as souffert. Elle ramène le froid, et tu n’aimes pas le froid. Elle a quelque chose de désespérant dans sa longue blancheur. Elle te fait penser au vague à l’âme des adolescents romantiques. Sa solitude t’a déprimé. Tu as dû lutter contre sa désolation. Elle t’a fait fuir vers les pays du soleil, d’un seul bond, poussé par un brusque appétit de sauvage pour la douceur de la Méditerranée. Et malgré tout, tu l’aimes bien encore, tu la comprends, tu la chantes ! Atavisme donc ? Hé ! peut-on savoir !

« Berlin, la neige et l’Est »… et par contraste : « Voici les Orientaux en pelisse de fourrures. » C’est parce que tu avais vécu l’enchantement doux des pays méridionaux qu’à Berlin, tu compris, n’est-ce pas, toute l’importance d’une pelisse de fourrures pour les Orientaux. Drôle de paysage, tout de même : cette longue neige froide et blanche avec ces chauds visages plantés dedans !

Ce W. très certainement dessine les contours de ton âme pleine de contrastes mélodieux. Tu peux y mettre encore la « femme en tailleur bleu entre le zist et le zest ». Oh ! l’entendre, cette femme qui est une méridionale exilée à Berlin, prononcer les deux syllabes de mon prénom germanique ! Contraste charmant encore. Les syllabes chantent dans cette bouche musicale ; on voit de la neige et l’on entend la chanson d’une cigale. Toute une magie qui s’élabore dans les jambages penchés de la lettre rêveuse…

Le R. d’ailleurs vient à sa rencontre, pour la soutenir, cette illuminée, de son bon sens pratique.

R. « une petite gueule de léopard »… Pourquoi pas ! « Et la queue d’un rat savant »… Pourquoi pas, encore ? C’est la petite gueule de léopard qui a décidé un jour que tu sauterais au cou des réalités pour en faire tes proies, et la queue d’un rat savant qui t’a enseigné l’art délicat de les transmuter en or de poésie…

Et puis, « c’est Méphistophélès enfant, quand il était page à Paris »… – Et pas seulement à Paris. Mais dans les autres villes encore, partout où tu as eu la curiosité de vivre en désinvolture… Un page qui a eu le goût des âmes, plus que celui des dames… Et qui savait le satisfaire avec des sourires imaginaires. Et voilà tout ton caractère défini dans un horoscope étoilé de poésie. Pourquoi pas ! Tu es muni pour l’éternité de tes initiales, tu sais ce qu’elles veulent dire et ce qu’elles ont fait de toi ! Tu peux maintenant, sans arrière-pensée, désirer le déraillement du funiculaire !

Alors, je me vis sortir de ma chambre, allant au-devant de l’aventure merveilleuse avec la fébrilité de ces indigènes de Pallanza qui répètent à chacun de leurs actes et à chacune de leur parole : « E pronti ! e pronti ! e pronti ! »

VI

Dehors. Ma maison. Ou plutôt celle de mon propriétaire. Mais aussi un peu la mienne, puisque j’y ai habité, puisque je m’y suis fait un home. Une partie du moins de la maison était à moi, l’aile un peu en retrait du reste du bâtiment, où se trouve le petit appartement que j’occupais : la cuisine-salle de bains, la chambre à coucher, le studio-salon. Un peu ma maison, certes. Je la regarde bien en m’éloignant : non, elle n’est pas belle. Elle est petite, mal faite, toute en « rapons », un peu ridicule. Et pourtant, si l’aventure m’entraîne jusqu’au drame, là, à la minute pathétique j’aurai peut-être une pensée attendrie pour elle. Je la reverrai une dernière fois en imagination. Je reverrai sa façade jaune et blanche, ou plutôt : isabelle – enfin une couleur pas bien définissable qui tient du papier jauni et sali par les ans ; ses tuiles noircies ; son toit qui penche sans grâce ; ses portes hautes et basses, alternativement ; ses bouts d’escaliers qui s’enfoncent à l’intérieur, ou s’élèvent à l’extérieur sans raisons apparentes ; ses vieilles fenêtres trop petites, ses chambres trop basses. Et tout. Mon petit intérieur, les meubles, les tableaux, les livres, les pipes et le gramo !… « O Sole Mio ! » Je la reverrai avec sa solitude hospitalière, sa pauvreté confortable. Et la guitare hawaïenne rejouerait toute seule, sur le disque, une dernière fois, une de ses complaintes aiguës et déchirantes, un « Sole mio » tout parfumé d’odeurs tropicales… Touchante maison, tout de même, si mal fichue, mais où j’ai vécu tant de transfigurations ! Je repenserai aux amis qui venaient m’y voir ; ceux qui revenaient de voyage et qui m’apportaient un peu de l’air, de l’atmosphère des pays qu’ils avaient visités ; et ceux que je retrouvais chaque semaine, qui vivaient non loin de moi et dont la présence s’incorporait à l’atmosphère de ma vie quotidienne, régulière, secrète, toute en profondeur. Chère petite maison laide, je t’aurai laissé un peu de sympathie humaine, un peu de mon âme t’habite encore… Je t’aurai bien aimée !

Et je marche dans la rue, ma rue. Elle est déserte. Non, pas tout à fait. Il y a une longue bande de ciel bleu qui descend entre les maisons. Un bleu jurassien, un peu délavé. Autrefois, il me paraissait trop plat, dénué d’atmosphère. Et aujourd’hui, je le sens qui palpite, qui vibre. Il descend en longues coulées chaleureuses dans la rue. Et il anime les maisons qui semblent désertes, les pierres, les jardinets. Je sens que, même à cinq heures de l’après-midi, en été, la vie est là, dans les chambres, derrière les volets clos des maisons qui semblent désertes. Les enfants sont en vacances, les maris travaillent au-dehors, mais les femmes sont là, qui cousent ou qui rêvent, en attendant de préparer le repas du soir. Et l’âme de la famille est là, et l’âme des jeunes ménages, et l’âme des solitaires, celle des fillettes qui songent au destin, celle des vieux célibataires qui pensent à leur bien-être, et tout. Oui, la vie est là, la vie de la rue, de ton quartier, où tu avais ta place à toi, ton rôle à jouer, ta part réservée. Et toute cette vie secrète, mais si sensible se mêle et s’incorpore à ce bleu palpitant, qui m’enivre…

Un angle brusque, la rue tourne. À droite et à gauche, de chaque côté, des fabriques. Lisses et belles comme des joujoux de luxe. Puis la rue monte et va se perdre, par un escalier, sous un dôme de verdure, dans la station du funiculaire.

Je me présente au guichet. Hein ? Ça y est ! Mon cœur se serre. Je demande :

— Un billet Mont-Soleil, simple course.

Il me semble avoir un peu trop appuyé sur les mots : simple course. Imprudence ! Et si le contrôleur allait deviner mon intention ?

Il répond :

— À votre service, monsieur.

Ouf ! Il ne se doute de rien. Il est calme. Placidement il détache le billet du coupon, me le tend, encaisse le prix.

Je monte au wagon. Il est vide. C’est inespéré : tout se passera dans la plus belle solitude. Je m’installe dans le compartiment ouvert. J’y serai mieux pour jouir du spectacle et pour y surveiller toute l’aventure. Et j’attends le départ. Je tire ma montre : tiens, c’est embêtant, il y a encore trois minutes. C’est long, je m’ennuie. Je me rappelle un jeu d’écolier. On prenait une montre dans la main, on suivait les mouvements de la petite aiguille des secondes et l’on comptait ; le temps de prononcer un chiffre, c’était la seconde. On commençait au chiffre un, on finissait au chiffre soixante, et l’aiguille indiquait qu’une minute était passée. Je reprends ce jeu. Je compte trois fois jusqu’à soixante… Qui donc a dit que le temps c’est de l’argent ? Enfin, la sonnerie retentit. On va partir, on part… Non. Stop. Il y a un contretemps.

J’entends le contrôleur bourru :

— Tu te dépêches ! Allez, allez !

J’entends des pas dans l’escalier, ils se rapprochent rapidement, franchissent le seuil de la station, atteignent mon compartiment. Je regarde et je vois, assis en face de moi, un enfant.

Et le funiculaire part, cette fois, pour de bon.

Un enfant. Oui, rien qu’un enfant tout seul. Est-ce que je m’y attendais ? Quelle surprise ! Pour un peu je me mettrais à pleurer. J’ai pensé à de grandes personnes, à un ou deux petits, mais mêlés aux grandes personnes. Je n’ai pas pensé à un enfant seul. Un enfant peut-il vivre avec moi cette aventure ? Le destin est cruel. Que faire ?

Je regarde le petit. Il est candide, tout rose, tout frêle. De huit à dix ans. Il m’apparaît tout de suite comme une sorte de symbole, comme un miracle. Pensez donc, dans un pareil moment ! Cet enfant est plus qu’un enfant. C’est un petit chef-d’œuvre tout pétri de rayons et de grâce. Dans son petit costume, il a l’air d’un bouton de rose. N’est-il pas, en effet, un bouton de rose où tout ce qui fait la joie et la douleur de la vie est enclos ! C’est l’expression la plus émouvante de toute une civilisation ! Et moi à côté de lui – rien qu’un vieux buisson d’épines. Il est au commencement de tout, cet enfant, de l’espérance, de la gloire, de la vie. C’est un pur don, une promesse, un gage, un départ. Tandis que mon âge est déjà marqué. Ici, la vie a mis la patine, là les soucis leurs griffes, ailleurs la fièvre sa morsure, ailleurs encore l’amour son âge. Pourquoi le destin a-t-il pris le plaisir de nous réunir… pour cela, précisément… Un déraillement, et cet enfant qui est là !…

Oh ! je ne me rassasierais pas de le regarder ! Il est si jeune, il a un air si bébé encore. Et pourtant, un petit page déjà !

Il est vêtu avec goût, il a un petit costume rose qui lui va bien.

Son visage est éveillé : de grands yeux bleus l’illuminent. Et quelle bouche intelligente il a encore !

Il croise ses jambes, appuie son coude sur la portière. Ses gestes sont pleins de grâce et de distinction. C’est de nature, et d’une belle éducation. Il doit avoir une maman bien jolie.

Sa maman ? Je n’ai pas de peine à me la représenter. Une jeune femme, assurément, trente ans à peine. Elle est blonde. Son visage est frais comme un pastel. Elle a des yeux bleus comme le petit – un de ces bleus qui semble monter, comme quand on regarde longtemps le ciel, en été. Jeune fille et femme, des sourires de lumière et des tendresses adolescentes !

Et son papa, je le vois bien aussi. Un caractère. Dans la quarantaine. Médecin, industriel, ingénieur ? Un homme cultivé en tout cas. De ce couple charmant le petit garçon est né. Il ne se doute même pas qu’il porte en lui une hérédité de beaux dons humains prodigués… Mais dans quelques années il les aura tous à sa disposition… il choisira une carrière, il deviendra avocat ou musicien, diplomate ou peintre, ou peut-être même poète !

Je n’ai qu’à le regarder encore, toute son hérédité chante sur son visage et je le vois promis à tout cet avenir… Alors, souhaiter encore un déraillement ? Mais nous y allons ! Je n’ai plus qu’une chose à faire, c’est d’attendre le moment, et ce moment venu, de sauver le petit.

Je réfléchis. Il y aura tel et tel mouvement à faire, tel bond à prendre. Penser à tout et surtout être attentif. Ne pas me laisser surprendre. Et sauver mon petit compagnon, de toute manière. Mais j’ai tant regardé l’enfant que je n’ai pas suivi l’ascension du funiculaire. Il monte, pourtant ?

Un cri.

Est-ce l’enfant ? Qu’y a-t-il ?

Un craquement. Est-ce que c’est le moment ?

Je ne comprends pas bien. Je suis troublé. Ai-je la fièvre ?

Je me penche vers mon jeune compagnon et je lui demande, anxieux :

— Qu’est-ce qu’il y a, mon ami ? Vous avez crié ?

L’enfant sourit. Oh ! ce sourire ! Il me dit, joyeux :

— Oui, monsieur ! C’est que vous voyez, là-bas, vous voyez l’écureuil !…

Et son index pointe vers l’endroit, un groupe de vieux sapins, où des branches bougeaient.

J’ai juste le temps de voir la queue d’un écureuil qui bondit dans le fourré. C’est tout. Et moi qui croyais… Mais non, c’est tout. Le funiculaire entre dans le tunnel. Quelques secondes après il stoppe. C’est tout. Nous sommes à la station supérieure du Mont-Soleil, il ne s’est rien passé.

Ah !…

Je prends l’enfant par la main, je marche avec lui sur la route ensoleillée, je traverse la forêt pleine de chants d’oiseaux, nous parlons des écureuils… Le déraillement ? L’aventure ? Ah ! je ne sais plus…

Je tiens l’enfant par la main. Je marche avec lui, dans les sentiers, sur la route, jusqu’à ce que je devienne ce beau jour tout inondé de sagesse rayonnante et douce…

VII

Je me regardais sortir de ma chambre, je me regardais vivre tout cela… Le déraillement ? Je ne sais plus. Je sais seulement que la présence d’un enfant suffit à changer la face du monde… Je sais seulement qu’un cri, qu’un rayon, qu’un rien suffit pour orienter vers de nouveaux destins la pensée ou la vie, si l’aventure est présente.

Et je sais que je n’ai même pas besoin de franchir le seuil de ma chambre pour trouver l’aventure. Entre un point de départ et un point d’arrivée, même imaginaires, elle vient à ma rencontre. Je n’ai qu’à en avoir la tentation, elle vient. Elle ne me vient pas du monde extérieur mais de moi-même. Elle est une conquête de ma sensibilité d’homme pour vivre ma vie la plus quotidienne comme un roman merveilleux. Elle me montre tout l’intérêt prodigieux qu’il y a dans les choses les plus banales, les pensées les plus simples, les objets les plus humbles.

Quelques-uns sont venus et m’ont dit qu’ils désiraient la chercher dans le monde extérieur, en dehors d’eux-mêmes, en dehors de leur âme. Ils peuvent chercher ! Ils ne font que le vain travail de voir divers pays et tout leur échappe du dedans du pays suisse…

 

L’aventure est enclose dans l’homme.

C’est une pure conquête spirituelle.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juin 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Tentation de l’Aventure, Neuchâtel, Paris, Attinger, 1933 ; Blosse : Œuvres 2, Prose, Porrentruy, Société jurassienne d’émulation, 1958. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Mare et forêt, a été prise par Christine Huguenin, le 16.07.2103. Les illustrations dans le texte : Funiculaire du Mont-Soleil, carte postale, anonyme, 1909 ; Paris, Gare de Lyon, gouache sur papier, Eugène Galien-Laloue, 1910; Traces dans la neige (Jura), Anne Van de Perre, 17.02.2013.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

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