Robert Randau

ISABELLE EBERHARDT

Notes et souvenirs

1945

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 4

CHAPITRE I  TÉNÈS ET SES HABITANTS EN 1902. 14

CHAPITRE II  L’INTELLECTUALITÉ EN ALGÉRIE EN 1902. 23

CHAPITRE III  ARRIVÉE D’ISABELLE À TÉNÈS. 33

CHAPITRE IV  MA PREMIÈRE ENTREVUE AVEC ISABELLE. 39

CHAPITRE V  PREMIERS CONTACTS AVEC LES GENS ET LES CHOSES DE TÉNÈS. 56

CHAPITRE VI  ISABELLE INVITE À DÎNER DES AMIS. 77

CHAPITRE VII  VAGABONDAGES ET SCRUPULES. 85

CHAPITRE VIII  UNE PARTIE DE CAMPAGNE. 102

CHAPITRE IX  L’INTERSIGNE. 114

CHAPITRE X  L’ÉGOUT À CIEL OUVERT. 119

CHAPITRE XI  L’OPINION DES INTELLECTUELS. 138

CHAPITRE XII  AU BORD DU DÉPOTOIR.. 156

CHAPITRE XIII  LE TÉMOIGNAGE DE JEAN RODES. 171

CHAPITRE XIV  AUTOUR DE LA MORT D’ISABELLE. 181

CHAPITRE XV  DIGRESSION SUR LES MŒURS. 196

CHAPITRE XVI  UNE CONVERSATION DE JEAN RODES AVEC BARRUCAND.. 207

CHAPITRE XVII  SUR L’INTRUSION DE BARRUCAND.. 213

CHAPITRE XVIII  LE NÉCROPHAGE. 227

CHAPITRE XIX  ISABELLE HÉROÏNE DE THÉÂTRE. 234

CHAPITRE XX  ÉPILOGUE. 237

TABLE DES ILLUSTRATIONS. 243

Ce livre numérique. 244

 

AVANT-PROPOS

La décourageante tâche que j’entreprends ici :

Pourtant il est nécessaire qu’avant l’advenue de ma dernière heure je rende compte aux lettrés de l’être exquis que fut Isabelle Eberhardt et des relations amicales que j’entretins à Ténès avec elle pendant plus d’une année.

Son mari et elle vinrent habiter cette cité maritime quelque temps après que ma femme et moi y arrivâmes. Un an plus tard elle quitta la ville, malade, humiliée, écœurée, après avoir, elle si effacée, subi d’odieuses persécutions et essuyé de furieuses bordées d’outrages. Par la suite elle ne fit jamais allusion à ces méchancetés dans son œuvre ; – il n’en reste trace que dans des journaux disparus. À Ténès elle a fait, sans trop savoir pourquoi ni comment, figure de vaincue, considérée comme une proie facile par quelques misérables soucieux de sacrifier une victime à leurs appétits et à l’hypocrisie bourgeoise. Des politiquarts aux mains sales ont traîné dans la boue une pauvre femme qu’ils savaient faible, très pauvre et sans grande défense ; ils n’ont en vérité tenté de l’avilir que pour servir les intérêts de la plus basse pègre affairiste. Elle se résigna, rétablit parfois la vérité avec douceur et n’y apporta point de passion. Son silence réprouvait le mensonge ; nul n’était moins combatif qu’elle ; elle se sentait lasse à l’idée seule de la polémique. Il n’en était que plus tentant pour les voyous de taper sur le pauvre diable afin d’intimider, à force de bruit, la foule autour de lui. L’insulte est de beaucoup au-dessus de la raison. Le passage d’Isabelle au milieu des salauds ne dura guère plus de six mois. Cette pauvre petite créature maladive, tout en demi-teintes et pétrie de bonté évangélique souffrait à un degré indicible.

Elle savait pourquoi elle aimait un paysage ; fertile en nuances elle aimait aussi la vie et la clarté et valait sans doute infiniment mieux que moi ; il me fut facile de mériter sa sympathie, de gagner sa confiance et d’obtenir son amitié ; je la vis avec bonhomie, telle qu’elle était et la décrirai sans rien en retrancher, ni rien y ajouter. Mon intention n’est point d’écrire une biographie ni une apologie, de m’égarer dans le pathos lyrique, de rechercher des hérédités et des tares. D’autres l’ont fait qui se donnèrent bien du mal pour se tromper. Je n’apporte qu’un témoignage.

Il me semble en ces pages répondre aux questions d’un président d’assises qui m’interroge avec précision sur des événements d’où dépend la mort ou le salut d’un accusé. Quand je doute je ne le cache pas. Mes dires sont donc mieux qu’une marque de sympathie ; ils sont une déposition, et peuvent fort bien, pour certains, ne pas entraîner conviction ; mais il n’y aura point de ma faute.

Isabelle ne fut qu’une femme, et un moment dans ma course à la mort ; elle se range dans mon souvenir auprès d’êtres que j’aimai et qui moururent comme elle d’une mort sanglante (ainsi Coppolani, le héros Corse de la Mauritanie) ; tous avaient eu affaire, en ce monde, aussi bien que n’importe quel être noble, aux imbéciles fils de la ténèbre ; aux vilains bougres.

Je crois utile, pour l’agrément du lecteur, de fixer ci-après, par des dates formant points de repère, certains détails de la biographie de la grande errante. Je n’ai eu d’autre ambition dans les pages qui suivent que de parcourir et de relever divers passages obscurs de la vie d’Isabelle.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Dans l’ombre chaude de l’Islam (éd. Barrucand, Paris, Fasquelle, 1906). Consulter en particulier les notes sur la vie et les œuvres d’Isabelle Eberhardt, par Barrucand, en fin de volume.

Mes journaliers, précédés de la Vie tragique de la bonne nomade, par René-Louis Doyon. La Connaissance, 1923.

Contes et paysages (éd. de la Connaissance). Consulter la préface de R.-L. Doyon.

L’article de Mme Guillermest, dans les Marges.

Les Algérianistes, de Robert Randau (Sansot, éd.). Le personnage épisodique de Sophie Peterhof prétend donner une idée judicieuse de la psychologie d’Isabelle.

Amane le forçat. L’anarchiste, nouvelles inédites, Champion, éd. Les amis d’Edouard (se reporter à la préface).

Vigné d’Octon. Mektoub. (Figuière, éd. 1913).

Henriette Celarier. Lyautey et Isabelle Eberhardt (Le Temps, 9 août 1934).

Marthe Gouvion. Isabelle Eberhardt (Errihala de mars-avril 1935).

P. D. Isabelle Eberhardt en Tunisie (Tunisie Française, 15 septembre 1932).

Raoul Stéphan. Isabelle Eberhardt ou la révélation du Sahara (Albin Michel, 1934).

Claude Maurice Robert. L’Amazone des sables (Alger, 1934).

Roland Lebel. Isabelle Eberhardt (Larose, 1925).

Mallebay. Cinquante ans de journalisme, t. III.

 

DATES ET PRÉCISIONS
 

1873, Mme de Moërder, née Nathalie d’Eberhardt, d’origine allemande, épouse séparée du général de Moërder, s’installe, venant de Naples, à Meyrin près de Genève, avec ses trois enfants Olga-Pawlowla, Vladimir et Augustin. Elle aura pour amant un ancien pope, Alexandre Trophimowski, originaire de Khison et dont la femme et les enfants sont restés en Russie.

En 1877, naissance d’Isabelle Nicolaiawna à qui est imposé le nom de famille de sa mère.

Olga s’enfuit de la maison maternelle, rejoint sa famille paternelle et épouse un officier russe.

Vladimir se suicide au sortir de l’adolescence.

En 1894, Augustin s’enfuit ; en 1895, il s’engage à la Légion Étrangère ; il est versé au 1er régiment, 18e compagnie, à Sidi Bel Abbès.

En 1896, Isabelle fait visite à Paris au journaliste égyptien, Abou Naddara. Elle a dix-huit ans, lorsque, étant étudiante en médecine, elle entre en relations avec un marin qui la tutoie et a une correspondance avec un officier des bureaux arabes du Sud algérien qui ne fait que passer dans sa vie.

En mai 1897, la mère et la fille s’établissent à Bône où Mme de Moërder meurt ; quoi qu’en ait dit Isabelle, sa mère n’était pas musulmane. Dès cette époque l’errante jeune fille élégamment vêtue en homme n’entre guère en rapports qu’avec des indigènes. Elle travaille à Bône à un roman qui a pour titre À la dérive, et est la première version des Trimardeurs. Projets de mariage avec un Tunisien, puis avec un secrétaire d’ambassade turc.

Isabelle est de retour à Genève. Le 15 mai 1899, Trophimowski meurt à Meyrin, peut-être à la suite d’une imprudence d’Isabelle ou de son frère. Elle part pour Paris.

Augustin a été réformé ; rendu à la vie civile, après maintes errances en Afrique du Nord où il songe un instant à s’établir comme colon, il retourne à Meyrin ; un peu plus tard, il s’établira à Marseille et s’y mariera.

Le 4 juin 1899, elle quitte Genève.

Le 14 juin 1899, venant de Genève, Isabelle arrive à Tunis où elle passera une partie de l’été.

Le 8 juillet, elle est en route pour le Sud constantinois.

Le 12 juillet on la rencontre à Timgad, le 14 juillet à Biskra, le 4 août à El Oued, le 17 août on la voit de nouveau à Biskra, le 19 août à Batna, d’où elle part pour faire une vaste randonnée dans l’Aurès… Le 29 août nous la retrouvons à Bône où elle visite le tombeau de sa mère. Le 2 septembre elle est retournée à Tunis.

À la fin de l’automne elle reprend le cours de ses voyages ; elle quitte Tunis et va voir son frère Augustin à Marseille ; quinze jours plus tard, le 20 novembre elle est à Paris, d’où elle repart le 17 décembre. La voici qui passe encore une quinzaine de jours à Marseille qu’elle quittera le 29, emportée par sa manie ambulatoire vers Gênes, Livourne et la Sardaigne. À Cagliari elle retrouvera Augustin, père d’une fillette et qui vit dans la gêne ; elle s’attardera là jusqu’à la fin du mois de janvier 1900. Et alors elle s’en retournera à Paris où elle s’attachera à fréquenter dans quelques milieux littéraires et tentera de vivre de sa plume.

R.-L. Doyon nous informe qu’elle est alors en relation avec la voyageuse russe Lydia Paschkoff ; celle-ci, de Crimée, lui écrira, le 18 mars 1900, une curieuse lettre-guide dans la société parisienne et lui promettra des lettres de recommandation pour d’éminents écrivains et des explorateurs. C’est alors qu’elle sera présentée à la marquise de Morès, bien désireuse de venger son mari et qui la subventionnera peut-être ; mais que devinrent les subsides ainsi attribués, nul ne le saura jamais. À une nouvelle lettre de Mme Paschkoff est jointe une carte destinée à Brieux et qui la représente comme une personnalité à part. Le grand dramaturge sera fort aimable pour elle, lui prodiguera des conseils judicieux – et elle ne les suivra pas.

Soudain elle quitte Paris, traverse Genève, puis Marseille en 1900 ; là, avec beaucoup d’imprudence, elle donnera pouvoir à Augustin de régler la succession de ses parents ; elle s’embarque pour l’Algérie et en août 1900 est de retour à El Oued. Elle se fait initier à l’ordre des Qadrya par le Cheikh Sidi El Haoussine ben Brahim.

Du 29 août au 2 septembre 1900 séjour à Bône ; montée sur son cheval Souf elle vagabondera dans le Sud constantinois jusqu’en janvier 1901. Elle a pris le pseudonyme de Si Mahmoud Essaadi, pseudonyme qui, à l’occasion, se transformera en celui de Si Mahmoud Ould Ali, ou de Mahmoud ben Abdallah Saadi. Le 18 janvier 1901 nous la trouvons à El Oued.

L’agression d’un demi-fou tidjani contre elle se produira à Behima le 29 janvier 1901 ; elle est grièvement blessée.

Le 25 février 1901, guérie de ses blessures, elle quitte l’hôpital d’El Oued où elle ne reviendra plus. Le 9 mai 1901, elle s’embarquera à Bône pour Marseille d’où elle partira le 14 juin 1901 pour aller de Philippeville à Constantine où aura lieu le procès d’Abdallah, son meurtrier.

30 mars 1901, elle fait à Alger la connaissance de Barrucand.

6 juin 1901. Elle écrit à la Dépêche Algérienne une première lettre sur l’attentat de Behima.

18 juin 1901, condamnation du meurtrier par le Conseil de guerre. Ce même jour un arrêté d’expulsion du Territoire algérien est signifié à Isabelle.

20 juin 1901. Elle s’embarque à Philippeville pour Marseille où elle rejoint son frère Augustin et sa belle-sœur qui la déteste.

29 juin 1901. Élection de Lauprêtre au Conseil général d’Alger.

19 et 20 juillet. Les Nouvelles d’Alger publient Moghreb et Printemps au désert.

24 août 1901. Slimène est autorisé à permuter.

28 août 1901. Arrivée de Slimène à Marseille. Elle épousera Slimène Ehnni à Marseille le 17 octobre 1901. Slimène, à la fin de son rengagement, sera libéré le 20 février 1902.

21 au 31 décembre 1901. Voyage d’Isabelle à Genève.

15 janvier 1902. Isabelle et son mari débarquent à Bône ; ils partent pour Alger et vont habiter rue de la Marine, puis au 17 de la rue du Soudan.

26 avril 1902. Événements de Margueritte.

30 mai 1902. Isabelle et Barrucand se rencontrent de nouveau à Alger.

5 juin 1902. Mtn acquitté du délit d’usure par le tribunal d’Orléansville.

28 juin 1902. Départ d’Isabelle pour Bou-Saâda.

2 juillet 1902. Sa visite à Lalla Zineb, en la Zaouïa d’El-Hamel.

4 juillet 1902. Retour d’Isabelle à Alger.

7 juillet 1902. Arrivée d’Isabelle et de Slimène Ehnni à Ténès.

17 juillet 1902. Isabelle repart pour Alger.

Fin juillet. Retour à Ténès.

29 septembre. Elle a fait un voyage au douar Maïn et est de retour à Ténès.

12 octobre 1902. Elle arrive à Alger où elle séjournera jusqu’à la fin du mois de novembre.

25 décembre 1902. Elle repart pour Alger.

15 janvier 1903. Réélection de Gérente au Sénat. Ce même jour, présentation d’Isabelle aux Leblond à Alger.

26 janvier 1903. Départ pour Bou-Saâda et El-Hamel. Elle est à Bou-Saâda le 31 janvier ; même jour arrivée des Leblond à Ténès.

1er mars 1903. Mtn condamné par la Cour d’appel d’Alger à 15 jours de prison et 300 frs d’amende.

2 avril 1903. Isabelle est accusée par le journal d’Alger l’Union Républicaine de commettre des exactions dans les douars.

3 avril 1903. Le conseil d’État invalide Lauprêtre.

Avril 1903. Si Ehnni démissionne de ses fonctions de Khodja-interprète à la Commune mixte de Ténès.

23 avril 1903. Lettre d’Isabelle à la Petite Gironde.

1er mai 1903. Premier numéro du Réveil de Ténès. Création à Ténès d’une section de la Ligue des droits de l’homme.

16 mai 1903. Lettre d’Isabelle au Turco où elle proclame son innocence.

4 juin 1903. Nouvelle dénonciation de l’Union Républicaine contre Isabelle.

14 juin 1903. Élection au Conseil Général. Colin, élu contre Lauprêtre.

Septembre 1903. Elle est à Alger. L’Akhbar lui procure un laisser-passer pour le Sud oranais, après le combat d’El Moungar. Ce reportage sera publié de janvier à juin 1904.

Octobre 1903. Présentation d’Isabelle au Général Lyautey.

Automne 1903. Jean Rodes rencontre Isabelle à Beni-Ounif de Figuig.

Hiver 1903. Séjour à Aïn-Sefra.

Février 1904. Retour au Figuig.

Mai 1904. Quitte Alger pour Aïn-Sefra, puis retourne à Colomb-Béchar et se rend à la Zaouïa de Kenadsa où elle séjournera pendant la plus grande partie de l’été.

Le 21 octobre 1904, elle meurt tragiquement à Aïn-Sefra, avant d’avoir pu accomplir le projet qu’elle caressait de visiter les oasis sahariennes de Beni-Abbès, Timmimoun et In-Salah.

30 octobre 1904. Un article de Slimène est inséré dans la Dépêche Algérienne où il donne le récit de la mort de sa femme.

1905. Publication de L’Ombre chaude de l’Islam ; en 1923 l’éditeur annonce 13 000.

1908. Publication des Notes de route.

1914. Suicide d’Augustin à Marseille.

1920. Publication des Pages d’Islam.

1922. Publication de Trimardeur.

CHAPITRE I

TÉNÈS ET SES HABITANTS EN 1902

Avant d’entreprendre le récit aussi objectif que possible des incidents qui marquèrent le séjour d’Isabelle à Ténès, il ne sera pas vain de donner au lecteur quelque idée du milieu où se passèrent les événements mesquins, mais attristants, qui orientèrent dans de nouvelles directions les activités de la jeune femme.

La ville de Ténès, ancien comptoir phénicien qui portait le nom de Cartenna, a éparpillé de nos jours ses quartiers dans un paysage d’un chaud pittoresque. La ville ancienne, où les ruines de civilisations périmées s’accumulent, à l’ombre de falaises détritiques, dans une romanesque bousculade de roches, s’édifie à l’issue des gorges de l’oued Allala. Profondes et sinueuses, faciles à occuper et à défendre, celles-ci la relient, par une route française assise à flanc de montagne, aux riches terres de la vallée du Chélif. Quelques vignobles et des jardins potagers ont été établis dans la petite plaine irrégulière, en forme de delta, qui s’étale au bas des escarpements du défilé et s’étend jusqu’au littoral. L’oued a, par temps de grosses pluies, le régime torrentiel ordinaire au cours d’eau algérien ; en temps de sécheresse, les eaux basses stagnent, bues par une barre de sable qui les sépare d’une petite baie ouverte aux vents du large. Le cap Ténès dresse sa haute muraille à l’est ; un phare s’élève à son extrémité et est fort utile à la navigation qu’il éclaire près des côtes bordées de dentelles d’écueils. L’escarpement est placé sous l’invocation d’un saint musulman marin, Sidi Merouane el Bahari, dont le pèlerinage est des plus renommés. Des peuplements épars de sapins revêtent les pentes du cap et les collines qui dominent le vieux Ténès.

Dans l’anse abritée par le promontoire a été aménagé un petit port aux jetées sans cesse assaillies et disloquées par la tempête du nord-ouest et où mouillent de temps à autre, les caboteurs d’Alger ou de Mostaganem. Quelques magasins et des hangars s’élèvent près des quais. Une route littorale relie ces installations à la ville européenne, place militaire assise par le Génie, lors de la conquête, au sommet d’un contrefort des collines côtières. Cette agglomération est entourée de remparts à la Vauban et enferme des casernes et un hôpital militaire. Quelques milliers d’Européens l’habitent.

Elle comportait en 1902 une garnison d’une compagnie de tirailleurs. Au bas de la falaise, entre la roche et le littoral, s’est implanté un quartier de pêcheurs dont les barques sont tirées sur les sables, près des dernières flaques de l’oued Allala. Au nombre de quelques centaines, ces pêcheurs tirent origine de l’Espagne ou de l’Italie maritimes. Les habitants de la ville française sont fonctionnaires, officiers, petits commerçants, petits retraités. Les naturalisés sont en majorité. Les rues se coupent à angle droit ; au centre s’étend une vaste place présidée par la mairie ; les environs immédiats sont égayés par de nombreuses petites villas à treilles et bougainvillées. Le vieux Ténès, à un bon quart d’heure de marche du poste militaire, n’est peuplé que d’indigènes. Les affaires de la cité sont dirigées par une municipalité élue au suffrage universel ; les douars des environs dépendent de la Commune mixte dont le siège est à Ténès, et que gouverne un administrateur.

Au début de l’été 1902, je fus affecté à cette Commune mixte en qualité de troisième adjoint ; j’avais permuté avec un collègue qui fuyait la ville divisée par d’insupportables querelles locales où il refusait de prendre parti. Les bureaux de la Commune mixte étaient installés dans une vaste mais incommode cassine louée par l’autorité supérieure. Fonctionnaires et employés étaient logés dans des maisons privées.

Je descendais du massif montagneux de l’Ouarsenis où ma femme et moi avions passé le plus humide des hivers, dans la neige et les frimas. J’aspirais au sec. Une fontaine sourdait dans notre chambre à coucher au bord des Béni Hindel. Le paysage tourmenté de forêts, de ruisseaux, de sources thermales, de mines, était somptueux. L’abondance de l’eau touchait à la prodigalité, pendant l’hiver. On y avait des traditions. Un simple indigène à qui je demandais le nom des murs délabrés que j’apercevais au milieu d’une clairière, me répondait avec emphase : « Ce sont les ruines d’une ville fondée par mes ancêtres, les Romains ». Tout de suite, j’eus l’impression, en franchissant les portes de Ténès, d’être loin du bled, loin du grand air, et de respirer cette atmosphère de geôle que décrivit si bien dans ses romans Charles Dickens et où les créanciers tenaient à l’étroit leurs débiteurs.

En vérité, j’avais, pour la première fois de ma vie, pris logis dans ce lieu confiné que les vieux Algériens appelaient le petit endroit, les journalistes parisiens la mare stagnante et les politiciens anglais le bourg pourri. C’était la petite ville dans son horreur, sa torpeur revêche, ses immondices, les baves qu’elle remâche sans cesse et les cancans dont elle ne se rassasie point. Dans ce sale coin du monde, il fallait appartenir à une faction et tenir pour le maire Mtn ou pour l’administrateur Bct, qui étaient entre eux à couteaux tirés, et toujours sous prétexte de la plus haute moralité. S’évader du conflit était impossible. En ce temps-là Ténès était relié au monde extérieur par l’unique route carrossable d’Orléansville. Une fois par jour une diligence à cinq chevaux à grelots, relique des âges désuets, cahotait entre les deux villes une charge de voyageurs renfrognés et un nombre raisonnable de puces affamées, mêlées aux burnous et aux litières de paille en débris. Les routes en corniche du littoral qui joignent aujourd’hui Ténès à Cherchell d’une part et à Mostaganem d’autre part, n’étaient encore que des sentiers muletiers tronçonnés par des ravins. On se déplaçait à cheval ; pendant l’hiver, les pistes étaient fréquemment coupées par les pluies torrentielles.

Le chef de la Commune mixte, et le mien, était un ancien spahi, petit noiraud, vif et autoritaire, qui portait monocle ; c’est à lui que je fus présenté d’abord ; son accueil manqua de cordialité ; j’étais de trop petite classe pour qu’il en fût autrement. Il condescendit toutefois à me plaindre d’avoir été appelé à servir dans le royaume du roi Pétaud. Tout de suite il m’avertit avec franchise : « Si vous faites visite, même de courtoisie, au maire, à l’adjoint, à tel, tel et tel, je vous en préviens, je vous considérerai comme un ennemi et vous traiterai en conséquence ; votre prédécesseur a appris à ses dépens ce qu’il en coûtait de ne pas suivre mes conseils. » À ce que je peux croire, il imaginait que j’appartenais à un noir complot ourdi contre lui dans le but de le surveiller et de lui nuire. Il n’avait nul motif plausible de me faire grise mine. Mais dans son égoïsme exaspéré il soupçonnait les inconnus survenant dans son entourage d’être les complices de ses adversaires. Comme son attitude m’agaçait je me confinai chez moi, en dehors de mon service et m’absorbai, au sortir de nos bureaux, dans des travaux littéraires. Je ne tardai pas à me rendre compte que cet autocrate fort combatif, inspirait et dirigeait un clan politique, celui qu’avec emphase il appelait des honnêtes gens, où il rangeait ses amis. Ceux-ci se groupaient au Cercle de Ténès, où parfois la partie de sept et demi était assez chaude, entre dix-sept et vingt heures.

Le premier adjoint de la Commune mixte était M. Mtndt, bilieux et replet, ambitieux, intelligent, qui se montra à mon égard aimable et non sans réticences. Le second adjoint se nommait Gabriel Dchn, dont la gaieté mettait de l’animation dans la compagnie la plus morose. Il se résignait en riant à se morfondre dans le même grade ; pour obtenir de l’avancement, le fonctionnaire de Commune mixte doit en effet être titulaire de la note un, j’entends avoir mérité la note un à un des examens probatoires qu’il passait tous les deux ou trois ans, à la Préfecture et qui établissaient la connaissance pratique d’une langue indigène. Or Dchn se refusait à apprendre un idiome, où, disait-il, on appelle begra une vache maigre. Le secrétaire et les commis étaient de braves garçons dont je n’eus qu’à me louer.

Le maire, élu sur un programme antijuif fort populaire parmi ses administrés, petits commerçants et gens de métier, était un homme de grandes initiatives et qui s’était élevé seul. Greffier dans son jeune temps, puis juge de paix à l’Oued-Fodda, puis démissionnaire, il s’était enfin établi à Ténès, où il accéda à la fortune et se rendit millionnaire en courant, la sacoche de douros au poing, les marchés de l’intérieur. Porté au conseil municipal et à la mairie par ses concitoyens, un arrêté préfectoral le suspendit de ses fonctions en 1898 ; voici les dispositifs de cet acte :

« Le Préfet,

« Vu l’article 86 de la loi municipale du 5 avril 1884 ;

« Vu l’enquête de M. le Sous-Préfet d’Orléansville, considérant que diverses irrégularités ou abus de pouvoir ont été relevés à la charge de M. Mtn, Maire de Ténès ; considérant notamment qu’une subvention de 3 000 francs allouée en 1898 à la Commune de Ténès par l’État, pour venir en aide aux indigènes nécessiteux, a été détournée de son affectation particulière par une répartition des fonds entre gens aisés n’exerçant pas la profession de cultivateurs, notamment entre les agents communaux ;

« Attendu que M. Mtn se retranche vainement derrière une décision de djemaâ, que cette djemaâ n’a aucune existence légale ou régulière ; qu’il lui appartenait en tout cas de contrôler les opérations de cette assemblée et de redresser les injustices et abus commis par elle ;

« Considérant d’autre part qu’il est établi, par des témoignages précis et concordants, que les bénéficiaires de ces prêts ont été contraints pour la plupart, par une pression du maire ou des agents municipaux, d’échanger l’argent touché de ce chef contre des grains pris dans un magasin à l’exploitation duquel M. Mtn est directement intéressé ; que ces grains ont été vendus à des prix manifestement supérieurs aux cours commerciaux du moment ; que le maire a donc tiré de cette opération, par des procédés regrettables, un bénéfice personnel ;

« Arrête :

« Article 1er. – M. Mtn, Maire de Ténès, est suspendu de ses fonctions pendant la durée d’un mois.

« Article 2. – M. le Sous-Préfet d’Orléansville est chargé d’assurer l’exécution du présent arrêté. »

Le ministre de l’Intérieur intervint à son tour ; sur le vu des motifs allégués par le Préfet, il révoqua le chef de la municipalité de Ténès ; celui-ci fut déféré aux tribunaux. À la suite de cette mesure, des articles d’une extrême violence contre le gouvernement qualifié de judaïsant furent insérés dans l’Antijuif des 20 septembre 1901 et 24 septembre 1901. L’arrêté ministériel fut reproduit à Alger dans les Nouvelles, journal du Sénateur républicain Gérente, qui le commenta dans des termes sévères : « Après la publication de ce document, quel homme sensé pourrait voir encore en M. Mtn une victime politique ? Quel homme honnête pourrait lui conserver son estime ? »

Et plus tard, en octobre 1901, le Sénateur prenant parti pour le candidat républicain au Conseil général, M. Lau-prêtre, en lutte contre le maire de Ténès, écrivait : « C’est la lutte de l’honnêteté contre la concussion, le vol et l’usure. »

Cependant, à Ténès même, de nombreuses plaintes pour abus dans le trafic de l’argent avaient été portées par les indigènes contre le même personnage, qui les faisait emprisonner, assuraient-ils, lorsqu’ils refusaient de se prêter à son exploitation commerciale. De son côté, le Parquet ordonnait des poursuites judiciaires. L’intéressé, traduit pour délit d’usure devant le Tribunal d’Orléansville, était acquitté le 5 juin 1902.

Le Ministère public interjetait aussitôt appel. Le 1er mars 1903, l’affaire en question était mise en délibération par la Chambre correctionnelle de la Cour d’Appel d’Alger ; elle condamna M. Mtn, par application de l’article 175 du Code Pénal, à 15 jours de prison et 300 francs d’amende.

Un vice de forme fit casser l’arrêt et l’affaire fut déférée à la Cour d’Aix, qui confirma la condamnation précédente. Nouveau recours en cassation du maire. La Cour Suprême rejeta le pourvoi, évoqua le litige et prononça à la date du 23 juin 1904 une condamnation définitive. En janvier 1905, M. Mtn était gracié par le Président de la République sur un rapport favorable du Procureur Général d’Alger.

Il est indispensable d’avoir connaissance de ces faits pour s’initier aux tribulations qui devaient transformer en épreuve l’année qu’Isabelle passa dans le Sahel.

Quelque temps après mon entrée en fonctions, survint à Ténès un nouveau juge de paix avec qui je me trouvai sur-le-champ en complète sympathie, M. Vayssié ; sous le pseudonyme de Raymond Marival, il avait récemment écrit deux romans algériens à succès, Le Çof et Chair d’ambre, publiés d’abord en feuilletons par le Mercure de France, puis en volumes aux éditions de la même firme. Nous faisions ensemble, presque chaque soir, de longues promenades à pied ; à nous se joignait le jeune receveur des domaines, M. Carayol, bien agréable compagnon. Il me semble même que Marival et moi écrivîmes une pièce de théâtre en collaboration : le Fellah, que, par l’intermédiaire d’Ardenne de Tizac, oncle de Vayssié, nous eûmes la présomption de soumettre à Antoine ; il la jugea injouable : nous en restâmes là. Le vétérinaire de Ténès, M. Davenet, était lui-même un poète charmant et, sous le pseudonyme de Georges Tis, collaborait avec assiduité au Courrier Français, le grand hebdomadaire de Jules Roques, qui découvrit Forain, Willette, Louis Legrand et le poète Raoul Ponchon.

À quarante kilomètres de Ténès, sur le littoral, prospérait la colonie anarchiste de Tarzout ; j’étais entré en relations d’amitié avec André Reclus et son beau-frère M. Régnier, gendre d’Élisée Reclus, grand ingénieur et grand lettré qui accordait aux fonctionnaires et aux gendarmes, lorsque le hasard d’une tournée administrative ou d’un transport judiciaire les conduisait dans cette direction, la plus cordiale hospitalité.

Tous ces personnages intervinrent plus ou moins dans la vie d’Isabelle Eberhardt pendant son séjour à Ténès. Parfois ils se mêlèrent intimement à sa vie. Je ne parlerai d’eux qu’en réaliste et avec toute l’impartialité désirable.

CHAPITRE II

L’INTELLECTUALITÉ EN ALGÉRIE
EN 1902

Si l’atmosphère somnolente de la province exerce en France une influence déprimante sur l’activité créatrice d’un écrivain, celle de la petite ville d’Algérie est imprégnée de miasmes à la fois plus délétères et plus déformants. En France, l’homme d’esprit étouffe dans l’air confiné d’une sorte de couvent, favorable aux appétits d’égoïsme, à la tyrannie des préjugés et des idées reçues, à la régularité du train-train établi, à la subordination des castes, aux cauchemars de l’envie, aux spéculations mesquines et aux horreurs de l’ennui. Dans l’enceinte fortifiée d’une ville africaine, le foyer ne connaît point d’ancêtres, la société est hétérogène, issue de divers pays méditerranéens dont chacun a son langage, son habitude et sa morale. Cet assemblage de déracinés est contraint à la cohésion par la nécessité de résister à la foule musulmane où chacun observe l’étroite mais entière discipline d’une religion qui est pour lui une civilisation et une patrie. De la foule islamique les femmes sont absentes, ce qui la prive d’un puissant élément d’émotion ; les mœurs de l’arabophone diffèrent profondément de celles d’un chrétien et même d’un mécréant ; la langue dont il use a d’autres racines que celles des peuples européens ; les fondements de sa loi, sa poésie, sa musique, sa littérature obéissent à des règles dont l’harmonie nous apparaît insolite…

Cette juxtaposition de races, de mentalités et de régimes sociaux n’a au surplus rien d’un chaos. La vie quotidienne est dure pour tous dans les bleds, à cause de la rudesse et de l’irrégularité des pluies, du climat. Elle exige de l’ordre, de l’expérience et un effort soutenu. L’autorité militaire puis l’administration civile ont, chacune à son tour, défini, assuré et maintenu la possibilité d’un labeur qui ne laisse pas toujours sans bénéfices celui qui l’assume.

Le souci de ne point perdre une situation chèrement acquise provoque, sans heurts ni violence, dans ces milieux tourmentés et complexes, la formation de groupes où le mot solidarité (pourquoi serait-elle aussi une complicité) n’est pas tout à fait vide de sens. Ce groupe est d’ordinaire dans la dépendance de cette manière de personnage impétueux et encombrant que les Espagnols de la péninsule appellent le cacique et qui fait à la fois de la politique et des affaires. Si sa principale qualité est l’énergie il considère parfois que certains scrupules sont une vanité. Qu’on ne croie pas surtout (ce serait une erreur capitale) que cet individu soit, par nature ou par entraînement, un être insupportable, un chitane fils de la nuit, un féodal de sac et de corde, sans foi ni loi ; à l’occasion honnête homme, serviable, dévoué à ses amis, il est avant tout un chef, le chef, celui à qui on se rallie en présence de l’ennemi et qui accorde son concours ; il est celui qui sait comment tirer un imprudent ou un téméraire d’un mauvais pas ; il entretient d’amicales relations parmi les hauts fonctionnaires. Subit-il l’épreuve de l’adversité, les fidèles se serrent encore autour de lui. Réussit-il un habile coup de partie, les fidèles applaudissent. Il émane un fluide bénéfique : il a, disent les marabouts, la baraka.

La société indigène connaît des divisions analogues ; elles portent en Algérie le nom de çofs. Ils tiennent à n’en pas douter une place considérable dans la vie du bled.

Les groupements européens ou indigènes s’occupent normalement de politique électorale ; grâce à eux, l’intérêt général est tenu en état par l’intérêt de parti. En ce temps-là, je ne possédais pas à mon avantage le goût des parlottes, ni des jeux de cartes, ni des miquettes d’anisette entre lesquels se distribue la journée d’un militant et dont les principales étapes sont des beuveries d’apéritifs. Je ne quittais que rarement (en dehors de mes obligations d’ordre professionnel et des déplacements auxquels dans les douars m’astreignaient l’instruction judiciaire ou les nécessités administratives), la société de mes livres et de mes paperasses. Je m’attachais à demeurer en dehors. Je créais un climat autour de moi. Mon bagage littéraire alors n’était pas considérable. Je ne parlais à quiconque de mes projets. Mon dessein n’était pas de faire, à Paris, mon chemin dans les lettres, mais de libérer mon esprit de certaines obsessions. Sans autre confident que mon chapeau, j’étais convaincu (et je le suis toujours) qu’en Afrique du Nord pouvaient naître et prospérer une intellectualité originale et des œuvres fortes et succulentes, dépouillées des oripeaux de l’orientalisme à paillettes, des rabâchages et des turqueries à cadences de danse du ventre, des intrigues mélodramatiques imaginées pour plaire au lecteur de bonne compagnie, des paysages sucrés et des fantoches gonflés de pseudo-sirocco. Il fallait nettoyer l’écritoire des dépôts des vieux âges romantiques et l’étable orientaliste des adjectifs qui continuaient d’y ranimer leur stupidité. Dès 1900, au lendemain de mon retour d’une mission à Tombouctou et dans le Sahara méridional (j’avais été le compagnon de l’explorateur Coppolani) j’exposai à Marius et Ary Leblond, fondateurs d’une petite revue, La Grande France, mes idées ; il se trouva qu’elles concordaient avec les leurs. Ils vinrent me voir à M’Sila, mon poste de début dans le Sud constantinois. Nous passâmes ensemble une quinzaine de jours, tantôt à courir le bled, tantôt à converser et à disposer de l’avenir, en compagnie du bon peintre Maxime Noiré, à qui la presse algérienne accolait le slogan de révélateur de l’espace. Et j’avais aussi de la dévotion pour le peintre Chataud, fidèle ami de mon vieux camarade Fritz Muller dont le Musée national d’Alger possède un émouvant portrait de vieille dame.

À M’Sila passaient chaque hiver, par pleins coupés de diligences, écrivains parvenus, artistes illustres et force snobs qui allaient éjecter quantité d’épithètes sur l’oued, les rues arabes et les danseuses Ouled Naïl de Bou-Saâda. Ces messieurs arrivaient, dissertaient avec suffisance à l’hôtel de M’Sila sur ce qu’ils allaient voir, sur ce qu’ils croyaient avoir vu et sur ce qu’ils n’avaient ni compris, ni observé. Ils voyaient en ignorants, par les livres des autres. Plus tard, dans les montagnes de l’Ouarsenis, qui domine la vallée du Chéliff, je me passionnai à une nature d’une beauté moins grandiose, toute différente de celle du Sud. Là, dans leurs forêts de chênes, vivaient des tribus berbères dont les ancêtres avaient, au dire des historiens arabes, treize fois apostasié l’Islam ; on s’y enfonçait dans la neige pendant trois mois de l’année ; les vieilles civilisations, dans ces régions tourmentées, avaient moisi avant de s’effriter au tumulte des âges. Le bled entier était encore peuplé de ces barbares blancs, gétules ou numides, décrits avec perspicacité et bonhomie par le professeur Gautier, maître des études africaines. Des mirages du Hodna à l’Œil-du-Monde[1], j’avais goûté, convoité, adoré, mais seul avec moi-même, des splendeurs et des contrastes dont le sortilège ne périrait point. J’en avais la nostalgie dès que je m’en éloignais. Aucun point de vue en Europe, aucun panorama de France, ne présentaient de pareils caractères de rudesse, de douceur sensuelle, de véhémence même dans la volupté, et de formidable personnalité.

Et c’est pourquoi j’avais souhaité, même au temps que j’écrivais avec Sadia Lévy, mon premier livre, à vingt ans, que nos écrivains du terroir au lieu de s’épancher en fadeurs ridicules, au lieu de battre des appels de pied, de plagier les classiques déjà désuets de l’orientalisme et d’égoutter dans une aiguière de contrefaçon munichoise des sirops plusieurs fois bus déjà, au lieu de susurrer des histoires imaginaires d’amours franco-arabes, au lieu de parfumer au musc des mièvreries, au lieu de sertir de pierres fausses une mauvaise bijouterie, tissassent sur leur propre métier les bandes de la guitoune qu’ils devaient dresser sur leurs terres de parcours, non loin du jardin de Candide. Le journaliste Mallebay avait, il est vrai, fondé à Alger une revue où l’on faisait aussi de la littérature, prose et poésie ; les nombreux amateurs qui composaient sa rédaction avaient un goût particulier pour le douceâtre ; ils étaient de bonne compagnie et fréquentaient plutôt la mare du rat musqué que l’antre du lion de l’Atlas.

Le cahier avait de nombreux abonnés ; c’est qu’on y trouvait, outre de la littérature, des polémiques acerbes de politique, une chronique agricole, plusieurs pages consacrées aux sports, un choix de calembours, et d’excellentes recettes de cuisine.

Les intellectuels d’Algérie devaient, dans ces conditions, considérer, avec le plus vif intérêt, l’arrivée en Afrique d’un écrivain d’une farouche indépendance tel Isabelle. Celui-ci n’accommoderait pas la réalité à une sauce aux épices frelatées, ne marierait pas la carpe d’Europe au lapin musulman assassiné d’amour et n’allongerait pas le dialogue pour dissimuler une ignorance profonde du pays, de ses mœurs et de l’art d’écrire. Isabelle n’écrivait jamais parce que son métier était d’écrire, mais parce qu’une émotion née en elle devait être affirmée, équilibrée et justifiée par le calame ; sa sensibilité se traduisait en écriture. Aussi, quand elle était malade ou qu’elle traversait une période de dépression soit physique, soit mentale, s’abstenait-elle de noircir du papier. Je me souviens de l’avoir, souventes fois, et Marival avec moi, harcelée de reproches à constater qu’elle perdait des semaines à flemmarder, qu’elle passait son temps au café maure, qu’elle rêvassait en fumant cigarette sur cigarette, qu’elle bavardait intarissablement avec quelques sammach musulmans ou chrétiens. Elle admettait la justesse de nos reproches ; pour toute défense, elle alléguait : « J’ai des ennuis et quand j’ai des ennuis, je n’ai point de goût au travail ». Se contraignait-elle alors à composer quelques pages, elle devait les rebuter : le morceau était mal venu, l’âme n’y était pas. Elle me le montrait en ricanant, le roulait en boulette et me le lançait à la tête.

La facilité qu’ont les Slaves à apprendre les langues étrangères permit à Isabelle de s’initier en peu de temps à la connaissance de l’arabe algérien en même temps que de l’idiome coranique. « Nous arrivâmes à Bône en mai 1897, me dit-elle, un jour que je la félicitais de l’élégance de son discours fort apprécié des lettrés de l’Islam, ma mère, Mme de Moërder et moi ; je n’eus aucun maître. Eh bien, six mois plus tard, je m’exprimais couramment dans le sacré parler du cru, estropié par les tournures berbères, par une abominable syntaxe ; je ne me donnais pour cette étude aucune peine ; vous pouvez me croire et vous savez bien que je suis la femme la plus fainéante de la terre. Pour m’exprimer en arabe, je l’ai parlé. »

Je découvrais en elle une exceptionnelle fraîcheur. Sans doute avait-elle lu, au lendemain de son adolescence, les livres de Dostoïewski, de Chateaubriand et de Pierre Loti. Mais ils correspondaient alors à des états sentimentaux qu’elle traversait ; elle ne se mit nullement dans la dépendance d’un procédé littéraire. Elle avait une certaine teinture du grec, du latin et de l’anglais, s’exprimait couramment en russe, en allemand et en français. De bien bonne heure elle fut tentée par la littérature, mais par moments, plus tard, elle la considérait comme un esclavage qu’un être soucieux de son indépendance devait fuir.

Après avoir, fort jeune encore, collaboré sous le pseudonyme de Nicolas Podolensky à ces publications sans gloire où les aspirants à la renommée littéraire font leurs débuts, elle se prononça pour les dreyfusistes parce que Zola, qu’elle admirait, se dressait contre les partis-pris de l’État-Major. Elle fut l’amie de la célèbre voyageuse Lydia Paschkow, fort liée avec sa mère et qui lui inspira peut-être le goût du costume masculin. C’est sur la recommandation de cette dame qu’elle fut présentée à Brieux.

À dix-neuf ans elle s’était entichée de l’œuvre d’un jeune poète russe, Siméon Nadson, disparu tuberculeux à vingt-quatre ans. Elle traduisit plusieurs de ses poèmes. Victor Barrucand a publié dans la Dépêche Algérienne, le 24 septembre 1922, le texte de l’avant-propos qui devait précéder l’œuvre de Nadson.

Elle éprouvait et elle voyait, avec une candeur qu’ont perdue dès leurs premiers pas les routiers de l’art. Le fond chez elle était naïf ; elle détestait l’effort et écrivait comme elle pensait, de jet, avec simplicité ; il y a dans son style une grâce qui, parce qu’elle ne se fardait point, désolait ou exaspérait certains hommes de lettres. Et, parmi eux, Barrucand qui crut devoir, après la mort de Si Mahmoud, enrichir de son propre chef la prose de celle dont il édita l’œuvre, convaincu que de la sorte il servait sa mémoire. Pendant les quelques années de sa vie littéraire, il était déjà question de modern-style ; les artistes brodaient sur la ligne. Barrucand mit la cavalière Isabelle en habits de gala. Il jugeait laide une pose nue.

La passion chez cette Russe présentait tout de suite une apparence panique ; le plus souvent l’amour était pour elle une forme de l’intellectualité :

C’est à El Oued qu’au mois d’août 1900 elle rencontra, après force vagabondages et caprices dont on trouve la trace dans ses lettres et dans Mes Journaliers, ce cavalier Slimène Ehni qui fut le plus aimé ; elle éprouva alors au paroxysme (elle m’en fit plusieurs fois l’aveu) la suprême béatitude des sens, en même temps que deux sensations qu’elle ignorait jusqu’alors : l’abandon de la volonté et celui de l’esprit. Jusqu’à sa mort, elle ne devait pas oublier ses nuits de griserie aux jardins de l’oasis, sous le ciel illuminé d’étoiles ou envahi par la lune, dans le silence énorme du Sahara, si favorable aux foisonnements intérieurs de l’être. Elle jouit là de cette splendeur platonicienne du bien qui se confond avec le beau suprême, qui jette le sensitif dans ces états prodigieux de l’extase où lui est révélé cet équilibre de la vie et du moment confondus dans le divin.

Je ne referai point, après ses biographes R.-L. Doyon et Raoul Stéphan, le récit des errances de la Nomade dans le Sud. On sait qu’il s’en fallut de peu que, le 30 janvier 1901, elle fût assassinée par un fanatique. Le jour même de la condamnation de celui-ci à vingt ans de travaux forcés, à peine la sentence prononcée, elle avait été expulsée du territoire algérien par un acte administratif arbitraire.

Elle débarqua à Marseille le 12 mai 1901 ; elle y vécut des journées atroces, envahie par cette nostalgie de l’esprit que les Russes appellent la nakhtaïada, nuit de la conscience qui allie à l’obsession de la volupté suprême le spleen anglais et le taedium vitae des cloîtres catholiques. Le 17 octobre 1901, à la mairie de Marseille, elle épousa enfin Si Ehnni qui, citoyen français, avait pour la rejoindre, quitté son régiment de spahis et permutait avec un collègue d’un régiment de dragons en garnison dans la cité phocéenne.

Son bagage littéraire était des plus minces. Les 19 et 20 juillet 1901, le journal Les Nouvelles d’Alger publia d’elle deux beaux morceaux : Maghreb et Printemps au Désert. Elle quitta Marseille pour s’en retourner en Afrique et débarqua à Bône le 15 janvier 1902. En juillet 1901, paraîtra, à la Revue Blanche, la première partie des Heures de Tunis.

Entre-temps, son mari Si Ehnni a quitté l’armée et a été admis dans le corps des affaires musulmanes. Le Préfet d’Alger l’a agréé en qualité de khodja interprète de Commune mixte, grâce à ses certificats, aux excellentes notes qui figuraient sur son livret militaire et à la recommandation de son ancien colonel ; il est appelé à servir à Ténès, au traitement annuel de 1 000 francs, diminué des versements mensuels à la Caisse des retraites.

CHAPITRE III

ARRIVÉE D’ISABELLE À TÉNÈS

Au mois de mai 1936, je me trouvais dans l’hospitalière demeure d’un ami, M. Fernand Carayol, qui dirigeait, avec affabilité et une rare science des choses administratives, les services algériens de l’enregistrement, du timbre et des domaines. Nous évoquions le souvenir de l’époque, hélas lointaine, de notre jeunesse, et de notre rencontre en 1902, à Ténès, où j’étais administrateur-adjoint de la Commune mixte. Il était alors un grand et élégant jeune homme, qui aimait les randonnées dans le bled ; grand chasseur, accompagné d’un chien bien dressé, il occupait ses loisirs à battre le maquis et arrêtait de son mieux le pullulement, dangereux pour l’agriculture, des lièvres et des perdreaux.

Je lui rappelais avec mélancolie, que, dans ce que nous appelons le bon vieux temps, l’épithète de bon était de nature convenue et purement décorative. Le temps n’était point très bon en effet pour les jeunes fonctionnaires dans une petite ville divisée par de tristes querelles d’ordre électoral entre la municipalité et la Commune mixte ; ces querelles rendaient en particulier l’existence intenable aux salariés de l’État subordonnés de la Commune mixte. Fort souvent le soir, après les séances de travail dans les bureaux, nous allions nous distraire des ennuis extra administratifs de la journée à courir les boisements de pins aux environs du vieux Ténès, ou à faire les cent pas sur la route si pittoresque qui traverse les gorges de l’oued Allala. En ce temps-là Isabelle Eberhardt habitait la ville où Si Ehnni, son mari, venait d’être appelé à servir en qualité de Khodja de la Commune mixte.

Mon interlocuteur avait gardé dans sa mémoire le spectacle de l’arrivée, en 1902, un soir, de la jeune Russe, à l’Hôtel des Arts, dont il était l’un des pensionnaires. Elle descendit de la diligence à cinq chevaux, qui reliait chaque jour Orléansville à Ténès. Vers 19 heures, il se trouvait à table avec ses commensaux et parmi eux le juge de paix M. Vayssié, qui avait déjà publié sous le pseudonyme de Raymond Marival au Mercure de France, de beaux romans, quand un couple d’indigènes proprement vêtus traversa la salle. Quelqu’un remarqua, en voyant que l’un des voyageurs, drapé dans d’amples burnous, était imberbe et avait les mains fines : « Tiens, on dirait une femme ». Et la bonne qui servait murmura : « Oui, c’est une femme, mais elle s’est inscrite au bureau sous le nom de Si Mahmoud. » Ils apprirent de la sorte qu’elle était l’héroïne de ce drame du Sud algérien dont ils avaient lu naguère les péripéties dans les quotidiens.

Peu de temps après, M. Carayol et ses compagnons faisaient sa connaissance ; elle venait souvent les voir au restaurant, après le déjeuner, et acceptait volontiers de boire avec eux une tasse de café. Presque toujours elle se montrait d’humeur assez gouailleuse, sinon gamine ; un jour que Marival, en humeur de taquinerie, s’ingéniait à la convaincre qu’un bon coup de vin serait éminemment favorable à sa santé, elle se récria vivement et protesta que, musulmane, elle n’avait pas le droit d’absorber des boissons de péché. D’ordinaire elle accueillait de bon cœur les railleries, et savait y répondre. « Elle était franchement laide, n’est-ce pas ? ajoute mon ami ; je la revois encore quand elle repoussait en arrière son guennour et découvrait son crâne carré, tout bosselé, qu’elle faisait raser au rasoir, à la mode orientale ; elle avait le front proéminent, le nez à kalmouk, le teint blafard ; j’avais l’impression qu’elle était d’un blond ardent, mais je n’ai point d’assurance à ce sujet. Quand elle parlait, c’était avec un accent nasal prononcé, très désagréable à entendre. Elle fumait, sans cesse ni repos, cigarette sur cigarette. Elle ne possédait, sans aucun doute possible, aucun de ces attraits physiques, non plus qu’aucun de ces charmes sentimentaux qui attirent et retiennent les amoureux. Jamais je n’ai entendu inculper, pas plus que vous, pendant mes courses et mes tournées dans le bled la pureté de ses mœurs. En tout cas, jamais elle n’a tenté de séduire l’un de nous ou quelqu’un de notre connaissance ; de même il ne nous serait jamais venu à l’idée de la courtiser. Nous la considérions comme un bon camarade, rien de plus. Moi, elle m’appela familièrement « Domaine » et avait l’air de me traiter en petit garçon. La maison que j’habitais ne comportait qu’un rez-de-chaussée donnant sur la rue. Souvent elle s’arrêtait à la fenêtre de mon bureau quand elle passait par le trottoir, me criait : « Bonjour, Domaine ! Alors, vous allez bien ? », et sollicitait le don d’une cigarette.

« Il me semble bien, continue M. Carayol, que nous fîmes route à cheval, un jour, tous trois de compagnie, sur le chemin arabe qui suivait alors le littoral, de Ténès à Mostaganem. Vous alliez en tournée administrative dans le douar Talassa et j’avais à faire à Tarzout, dans les fermes de M. Régnier. Nous nous arrêtâmes, pour nous rafraîchir, près d’un chantier de condamnés militaires aux Travaux publics ; ces hommes étaient occupés à la construction de la route qui longeait la côte, et dont quelques tronçons à peine existaient. La mode était dans les milieux intellectuels, de critiquer la sévérité des bagnes militaires. Isabelle ne manqua point de s’apitoyer à la vue des condamnés ; s’adressant à nous, elle traita l’entrepreneur de tortionnaire et d’exploiteur de la misère humaine. Ce fut alors que, profitant de son inattention à mes faits et gestes, je pris d’elle un cliché, où on l’aperçoit à cheval sur votre jument Ziza, qu’elle vous avait empruntée pour nous accompagner. Mal m’en prit. Elle détestait d’être photographiée. Dès qu’elle découvrit mon indiscrétion, elle lança la jument au galop, et, en passant près de moi, cingla d’un grand coup de cravache la croupe de mon cheval qui, en partant soudain à fond de train, manqua de me désarçonner. – (C’est cette épreuve, agrandie, que je reproduis ici). – Un peu plus tard, je pus faire d’elle, à son insu, une autre photographie, où elle se présente, la cigarette à la bouche.

« Je la vois encore à Ténès, assise sur le trottoir au milieu d’un groupe d’indigènes et pérorant sans fin. Et eux, ahuris et souriants, s’écriaient, de temps à autre : ba ba ba ba ! et paraissaient pleins d’admiration pour elle. Une autre fois je l’observai qui écrivait une lettre en arabe pour un fellah accroupi auprès d’elle. Je sais qu’à plusieurs reprises M. Bct, l’administrateur, la chargea de petites missions soit d’information, soit de médiation entre familles en bisbille dans le bled ; elle s’en acquitta à sa satisfaction, et toujours par simple obligeance, et avec le plus entier désintéressement.

« Un soir, je faisais visiter la ville à un inspecteur des Finances, M. Gallut, de passage à Ténès. Nous nous arrêtâmes dans un grand café maure qui se trouvait à côté de l’épicerie Lemoine. Là je découvris Isabelle Eberhardt, à demi couchée sur une natte ; je l’invitai à humer en notre compagnie une tasse de café et la présentai à mon compagnon. Celui-ci était vivement intéressé par le spectacle qu’il avait sous les yeux ; les indigènes, accroupis ou allongés sur le sol ou sur des bancs, nous contemplaient avec indolence sans manifester la moindre curiosité ; l’inspecteur me dit : « Comme ces gens-là nous dépassent ! Voyez donc la profondeur de leur regard ! À quoi peuvent-ils donc penser ? — Oh ! répondis-je, inutile de s’en enquérir. À la vérité, ils ne pensent à rien. » Mon ami, aussitôt de se récrier ! Et Isabelle de rire, de se moquer doucement de lui, et de corroborer mon opinion. »

M. Carayol a retrouvé dans ses papiers une vieille lettre d’Isabelle ; la jeune femme lui écrivait pour lui demander le prêt de son fusil, car elle aimait à chasser, prétendait-elle ; ce n’était pas la première fois qu’elle le lui empruntait, ainsi que quelques cartouches. Était-elle adroite, à s’en servir, comme elle le soutenait volontiers, c’est une autre question. En tout cas elle ne nous montra jamais le gibier qu’elle avait abattu.

Je n’ai point manqué à remercier M. Carayol de m’avoir autorisé à publier quelques-uns des souvenirs de notre jeunesse. Il estime comme moi que tout ce qui concerne la vie d’Isabelle Eberhardt est précieux tant pour ses biographes que pour la littérature algérienne.

CHAPITRE IV

MA PREMIÈRE ENTREVUE AVEC ISABELLE

Ce fut par une correspondance d’ami que j’appris les péripéties du drame de Behima ; elles suscitèrent ma curiosité. Je me permis d’interroger à ce sujet M. Luciani, directeur des affaires indigènes, grand ami de mon père. « Il s’agit d’une aventurière, me répondit-il ; son cas ne présente aucun intérêt. » La presse algérienne rendit compte du procès ; les péripéties de l’attentat et le sexe de la victime piquaient la curiosité du lecteur ; la plupart des journaux n’attachèrent aucune importance à l’affaire du 29 janvier 1901 et n’en considérèrent que le pittoresque. J’ignorais alors tout de la personnalité de la victime ; la scène du meurtre fut de bonne heure romantisée ; on vit en elle un épisode de la lutte sourde de deux confréries religieuses se disputant la prééminence. Il fut question de sociétés secrètes et de mystères horrifiques ; le fait le plus simple se noyait dans une légende : l’ordre des Qadrya, auquel était affiliée Isabelle, et l’ordre de Tidjanya, qui avait pour séide l’indigène Abdallah ben si Mohamed ben Lakhdar, conspiraient l’un contre l’autre, comme dans un feuilleton du Petit Journal. C’était idiot, mais cela faisait théâtre, et le public n’en demandait pas davantage. J’avais été, dès mon jeune âge, informé des choses de l’Islam mystique par mon père. Le roman de Jules Vernes, Mathias Sandorf dont l’action se déroulait dans le bassin central de la Méditerranée, attribuait un rôle capital à la confrérie Senoussiste en guerre avec le monde européen ; mon père m’entretenait souvent des doctrines et des rituels des fraternités musulmanes. Je lus de bonne heure la brochure consacrée au Senoussisme et à ses dangers par Duveyrier et l’ouvrage du commandant Rinn (qui était de nos grands amis) sur les Marabouts et Khouans. Revenu récemment d’un long séjour à Paris, j’avais noué, dès mon arrivée, d’étroites relations d’amitié avec Xavier Coppolani qui travaillait à son grand ouvrage sur Les Confréries religieuses de l’Islam ; mon père traduisait en français les documents arabes mis en œuvre dans ce recueil. Cette étude approfondie devait, par la suite, former la Bible de la politique musulmane telle que l’avait édifiée le Conquérant pacifique de la Mauritanie. Dès l’année 1898, j’accompagnai mon ami dans la mission soudanaise organisée par le général de Trentinian et qui devait nous conduire aux marches méridionales du Sahara, jusqu’à Tombouctou, à Arouan, aux puits de l’Est et à l’Aribinda, là où s’agitait un monde musulman dont l’Europe ignorait tout.

L’événement fâcheux qui marqua l’existence d’Isabelle, au cours de la halte qu’elle fit dans la maison d’un notable de Béhima, près d’El Oued, fut capital dans sa vie, dont il détermina les nouveaux aspects.

Il apparaît certain que, pendant son dernier séjour à Paris, Isabelle se trouva en rapports avec la marquise de Morès ; on connaît la fin sanglante de Morès au milieu des dunes sahariennes ; la veuve de l’explorateur héroïque, mais téméraire, demanda peut-être à la jeune fille enthousiaste de refaire le voyage d’El Ouatia, de retrouver les assassins de son mari et d’établir la vérité sur les circonstances du meurtre. Peut-être, parvenue aux Oasis du Sud, la voyageuse résolut-elle, pour se créer des appuis dans un raid au Sahara, de s’affilier aux Qadrya, de s’aboucher avec les Chambaâ Rebaya qui lui fourniraient des guides ; c’est fort possible. On la trouve en automne 1900 avec quelques Rebaya entre El Oued et Ouargla. C’est en cette même année qu’Isabelle fut admise, par les soins du vénéré Cheikh des Qadrya de Guemar, Sidi el Haoussine ben Brahim, à l’initiation et au chapelet de la célèbre confrérie. Quand elle séjournait à El Oued elle fréquentait aussi la grande Zaouïa d’Amiche. Mais elle renonça vite à ses projets de pénétration saharienne, ne s’en soucia point par la suite et ne poussa pas plus loin qu’El Oued dans le Sud. Rien ne la préparait au dur métier d’explorateur.

Peut-on attacher à des raisons aussi futiles que celles invoquées par les biographes d’Isabelle, l’agression du tidjani Abdallah ? J’en doute. Je remarquerai seulement ici qu’Isabelle fut assaillie à coups de sabre ; or le sabre est, on le sait, la seule arme légitime, sainte et traditionnelle, aux mains d’un marabout inspiré par Dieu. De même, le 12 mai 1905, à Tidjikdja, sur le plateau de Tagant, Coppolani devait être attaqué par un marabout visionnaire de la secte des ghoudfs, armé d’un sabre (ce fut un homme de la suite du marabout qui d’un coup de feu abattit l’explorateur ; le marabout fut tué par le lieutenant Étiévant, chef de goum, qu’il avait à demi scalpé d’un revers de sa lame). Le 6 juin 1901, la Dépêche Algérienne devait publier une longue lettre de l’héroïne, exposant par le détail, sans fleurs de rhétorique, l’aventure qui l’avait dépêchée pour une longue période à l’hôpital. Une seconde lettre d’Isabelle fut insérée le lendemain dans le même organe, elle protestait qu’elle n’avait jamais joué, ni tenté de jouer un rôle politique ou religieux dans le Sud algérien et que la vie nomade choisie par elle était inoffensive ; son seul désir était de vivre en paix, loin de la politique, loin de toute agitation, loin d’un monde où elle se sentait de trop. Ces protestations ne touchèrent point les archontes des affaires indigènes qui l’avaient fait surveiller de près à El Oued.

Le 18 juin, au sortir de l’audience où son agresseur avait été condamné à vingt ans de travaux forcés, en dépit des efforts de la victime pour le sauver, un arrêté d’expulsion pris par l’autorité supérieure interdisait à la jeune femme le séjour de l’Algérie. Divers journalistes et le premier parmi eux, Barrucand, s’élevèrent dans la presse contre la mesure qui avait obtenu l’assentiment d’un gouverneur général intérimaire. Il eût été plus intelligent, soit dit entre nous, de mettre à profit au service de notre politique les remarquables facultés d’observation que possédait la jeune Russe. Quant aux journalistes ils ignoraient tout de la dame errante et n’eurent que plus de mérite à la défendre. Il me paraît que le fait de l’agression forma la conclusion normale de quelques longs démêlés, de quêtes ou de prestige, entre serviteurs de confréries. Je hasardai de soumettre un jour, comme je l’ai dit plus haut, mes doutes à M. Luciani, dont j’admirais le savoir encyclopédique et l’expérience dans les choses de l’Orient ; à l’en croire il n’y avait eu là qu’un événement de grande banalité, sans signification spéciale et dont on ne pouvait, sinon avec témérité, tirer des conséquences qui fussent d’une application générale. Quand M. Luciani se laissait aller à répondre à une question directe sur un point de la politique indigène, c’était toujours en enrobant ses paroles dans le plus fin des sourires qu’accompagnait le regard le plus malicieux que pût se permettre un haut fonctionnaire, à qui rien d’humain, même le scepticisme, n’était étranger.

Si mes souvenirs ne me trompent pas, je consacrai alors au cas d’Isabelle un assez long paragraphe dans une missive que j’écrivis à mon vieux camarade Sadia Lévy, qui fut mon compère et mon complice dans la composition et la publication à Paris, chez un éditeur sans gloire, quelques années auparavant, d’un roman de mœurs juives marocains, Rabbin ; selon la vraisemblance, il m’incita dans sa réponse, à ne point me livrer au lyrisme à froid : que je ne perde point surtout mon temps à bâtir des romans pour rez-de-chaussée de diurnales et à les peupler de coureuses de grands chemins. Il me rappelait que Coppolani, le héros Corse avec lequel je l’avais mis en relation, lorsqu’en 1898, il fit son premier voyage à Paris, était un être d’autre envergure, et d’une autre puissance cosmique que la dame russe. Il revint plus tard, et moi aussi, de telles préventions. Autant que Coppolani, Isabelle composait un beau spectacle d’humanité. Nul en Algérie ne soupçonnait alors la place prépondérante qu’elle occuperait un jour dans le mouvement des lettres africaines.

En 1900, lorsque Marius et Ary Leblond vinrent à mon invitation passer à M’Sila quelques jours en compagnie de Maxime Noiré, je n’avais pu à la question posée par eux : « Se trouve-t-il en Algérie un écrivain qui ait publié une œuvre comparable à celle de Fromentin ? » répondre que par la négative. De multiples disciplines intellectuelles étaient brillamment représentées chez nous ; les professeurs faisaient merveille ; l’artiste seul faisait défaut. Deux ans plus tard, je parlais un autre langage. À Sidi-Bel-Abbès où j’allais en l’année 1902 demander l’hospitalité à ce puissant artiste qu’est Sadia Lévy, l’un des meilleurs esprits et des plus cultivés de l’Afrique du Nord, ouvert à toutes les choses de l’esprit, je l’entretins des mérites d’Isabelle dont plusieurs proses, acceptées avec difficulté parce qu’elles n’avaient avec l’actualité que des rapports lointains, paraissaient çà et là dans les quotidiens de la Colonie.

Ce fut le 7 juillet 1902 qu’Isabelle et Slimène Ehnni arrivèrent à Ténès par la diligence d’Orléansville. Ils couchèrent dans une chambre de l’Hôtel des Arts ; le lendemain matin, de bonne heure, ils arrêtèrent un petit logement en ville, dans la rue d’Orléansville, parallèle au rempart Nord et qui donnait accès à la porte de la Marine. Les fenêtres à persiennes de ce logement (une grande chambre avec cuisine, située à l’étage supérieur d’une maison banale, mais assez commode) ouvraient d’un côté sur la voie publique plantée de platanes, de l’autre, sur un terrain vague. Le jeune ménage se contenta d’un mobilier d’ascète : quelques nattes où il couchait, une table de bois blanc ornée d’un encrier, deux chaises de paille, un kanoun de terre cuite pour la cuisine et plusieurs étagères feutrées de poussière. Les quatre murs, simplement blanchis à la chaux, n’avaient chacun d’autre décor qu’un passage du Coran, bellement calligraphié en caractères maghrébins par notre amie. Le loyer était de dix francs par mois. À la gargote des tirailleurs, où l’ancien sous-officier avait accès et qui était voisine de la demeure, les deux époux se fournissaient de vivres : « Dix sous de couscous, et c’est notre repas du matin, me disait Isabelle, dix sous de chertchoukha et c’est notre repas du soir ; nous avons en plus de quoi nous payer des tasses de café maure, des khoubiza à l’anis et des cigarettes de chébli à deux sous le paquet ; notre plus grosse dépense est le tabac. »

Le 8, vers dix heures du matin, deux étrangers en costume indigène se firent annoncer à moi, dans l’étroit bureau (un passage plutôt) où, en vertu de mes fonctions d’officier de police judiciaire, je procédais à la confrontation assurément bruyante d’un voleur de bétail et de plusieurs bergers. L’un des survenants, très brun et l’air souffreteux, portait moustaches et avait des traits réguliers et sympathiques. Il se nomma : Si Slimène Ehnni, le nouveau khodja de la Commune mixte. Son compagnon, élégant et mince, cavalier en tunique de haïck, en burnous fin d’une blancheur immaculée, chaussé de mestr de spahi, avait des yeux noirs et d’un éclat singulier, le visage blême, les pommettes saillantes et le poil roux. Sous le turban, près des oreilles, et autour des lèvres décolorées, la peau avait les tons jaunes et translucides du parchemin : « Je vous présente Si Mahmoud Saâdi, me dit le visiteur brun ; c’est là son nom de guerre ; en réalité il s’agit de Mme Ehnni, ma femme. » Je réservai le meilleur accueil à mes hôtes ; la conversation s’engagea. Après quelques minutes de colloque Ehnni prit congé et se retira pour continuer la série de ses visites officielles dans les services. Isabelle, renseignée sur mon compte par un collègue sans indulgence, savait que j’avais appartenu à la première mission Coppolani et qu’un roman de ma façon, écrit en collaboration avec Sadia Lévy, avait été publié à Paris ; mon bagage algérien comprenait aussi plusieurs plaquettes de vers. Elle m’en parla avec politesse ; je m’informai à mon tour de ses travaux et de ses projets ; elle les énuméra avec complaisance ; elle avait en chantier des romans, des volumes d’impressions, des essais, etc… Elle me décrivit sans la moindre récrimination la réception équivoque qui lui avait été réservée à la Fronde, journal féministe français, dont la directrice l’avait prise, à cause du costume d’homme dont elle s’affublait, pour le hors-sexe qu’elle n’était pas. Isabelle s’exprimait lentement, comme si elle avait cherché ses mots, avec l’accent nasal le plus désagréable et le plus monotone du monde ; elle allumait cigarette sur cigarette, et, à la mode de frère Jehan des Entommeures, entrelardait de menus jurons comme Nom de Dieu la moindre de ses phrases. Elle riait volontiers à toutes dents et ne témoignait aucune exubérance ; son geste familier de la main droite était de porter la cigarette à la bouche ; l’autre main demeurait appuyée sur un genou. Son maintien était toujours digne, voire grave ; elle manquait complètement, dois-je l’ajouter, de sex-appeal.

J’aiguillai le sujet de notre bavardage sur les circonstances qui avaient illustré les longues promenades de Mahmoud dans le Sud algérien ; elle s’anima pour m’en faire le récit. Il fut à peu près identique à celui que le 6 juin 1901, elle avait rédigé pour la Dépêche Algérienne qui s’était empressée de le publier. J’avais dans mes papiers la coupure de ce copieux article ; je conjurai Isabelle, en me référant au texte de ce document, d’élucider le passage où elle mettait des tiers en cause : en particulier, de qui entendait-elle parler lorsqu’elle assurait qu’Abdallah n’avait pas voulu la tuer par haine des chrétiens, mais poussé par d’autres personnes ?… qu’il avait été, de son aveu, un instrument entre d’autres mains, qu’elle voudrait voir assis sur le banc des accusés, non Abdallah seul, mais bien plutôt ceux qui l’avaient instigué, c’est-à-dire les vrais coupables, quels qu’ils fussent.

J’eus beau la presser, elle se détourna et s’évada dans des échappatoires. Par un chemin de traverse, je tentai encore de l’interroger ; je la vis fuir chaque fois devant des questions précises.

Je ne manquai pas de lui demander s’il existait une corrélation certaine entre les inexactitudes qui, d’après elle, formaient les fondements de la mystérieuse affaire et la mesure de police politique qui lui avait été signifiée par un agent de la Sûreté, dès le prononcé de la sévère sentence dans la salle même du tribunal. Elle me dévisagea longuement, eut la mine consternée, blâma par son attitude ma discourtoisie taquine et refusa de me répondre autrement que par des généralités. Je me le tins pour dit ; jamais par la suite je ne l’entretins d’un sujet qui semblait lui être pénible. Quand j’interrogeai trente ans après, sur cette énigme, un haut fonctionnaire du Gouvernement Général, ouvert aux idées et de grande culture, et que je le priai de grabeler pour moi les archives ou de me permettre de les consulter dans l’intérêt de l’histoire littéraire et de la mémoire d’Isabelle, il m’objecta, avec force soupirs, qu’il avait eu naguère la même inclination que moi à la recherche. Or, les pièces du dossier et les procès-verbaux des enquêtes administratives de Ténès et d’ailleurs avaient disparu. Après tout, il m’a peut-être fait là quelques gros mensonges pour éviter le scandale d’une publication peu flatteuse pour la perspicacité de ses prédécesseurs.

Bien d’autres données d’intérêt historique se sont effritées au Gouvernement Général. Négligence ou mesure de prudence ? Je tentai de m’informer d’Isabelle et des enquêtes de M. Marcé et de M. Salmon à la préfecture d’Alger. Même déconvenue. Lors du transfert des archives de l’ancienne préfecture à la nouvelle, les papiers furent entassés en vrac sur des camions qui déversèrent en masse leur chargement par une glissière dans les immenses caves qui occupent, sous l’hôtel actuel, la hauteur de cinq à six étages du sol du quai à celui du boulevard. On tenta, quelques années plus tard, de mettre de l’ordre dans ce fatras ; ce fut en vain ; les rats s’étaient multipliés dans les souterrains et avaient fait une belle besogne de ravageurs. Un tel accident n’a rien d’exceptionnel dans le monde civilisé ; ces sortes d’arrangements dans la documentation contribuent à faire de l’histoire une collection de fragments et une vaste imposture où chaque parti politique trouve son compte, pendant que chaque imagination d’historien travaille à sa fantaisie.

Isabelle me confia le souvenir exquis qu’elle conservait des soins et de la sollicitude du docteur Taste : tantôt gai, tantôt énervé et acerbe, observateur et penseur, chercheur d’âme, étonné de moi, fraternel, admiratif et agressif souvent, surtout quand il parlait de la question religieuse – le docteur Taste devint très vite mon ami confiant et camarade, me contant son âme comme on vide son sac.

À l’hôpital militaire d’El Oued, il l’avait pansée, traitée et dorlotée jusqu’au 25 février 1901, pour les blessures moins dangereuses que douloureuses et fort anémiantes faites par le sabre d’Abdallah. Cet excellent praticien, intellectuel de grandes lettres, lui tenait compagnie le plus souvent possible ; chaque soir il s’installait à son chevet et se livrait à quelques lectures à haute voix qui étaient l’occasion pour la malade de développer des idées et des paradoxes. « Il a été, ajouta-t-elle, l’un des hommes les plus charitables qui s’intéressèrent à moi. » Elle énumérait aussi avec gratitude les noms des officiers qui lui avaient témoigné de la compassion, de la compréhension, de l’amitié. Et parmi eux, en particulier, le commandant Cauvet, dans le Sud. Au fond ils lui en avaient voulu de préférer l’intimité de l’indigène à celle de l’Européen.

Elle avait dessein de s’en retourner dans le Sud le plus tôt possible. Elle souffrait de la nostalgie des oasis où elle ouvrirait dans quelque ksar, avec son mari, un petit café maure ; ils y gagneraient leur vie, elle aurait le loisir d’écrire et, peut-être, s’enrichiraient-ils à vendre de la bistrouille aux soldats de passage.

Avec un sourire pincé, elle m’entretint abondamment de la visite qu’elle avait rendue, au début de la matinée, à l’administrateur de la Commune mixte dont elle admira le monocle inscrit dans une orbite ; il était renseigné sur son compte ; loin de lui réserver grise mine comme à moi, il n’eut pour elle, journaliste et amie du rédacteur en chef d’un journal important, Barrucand, que gracieusetés et propos flatteurs ; il la considérait à sa valeur d’utilité ; elle serait sans doute entre ses mains un instrument docile ; il songeait d’ores et déjà aux avantages qu’il tirerait, dans la politique, de la présence auprès de lui d’une femme de lettres ; il n’oubliait qu’une chose, c’est qu’elle n’était point combative.

Ce ne fut point dans son cabinet où il risquait d’être dérangé par un importun ou, mieux, espionné, comme il en avait la hantise, par quelque ennemi, mais à son domicile, qu’il l’accueillit en tête à tête, dans la fraîche pénombre de la salle à manger, après avoir envoyé en course son chaouch particulier. Alors il lui avait longuement narré ses griefs contre le maire et diverses personnalités de Ténès, d’Orléansville et d’Alger. Il multiplia les allusions à sa situation personnelle, à la fois fortement menacée à Ténès tant au regard des autorités municipales qu’à celui de ses chefs d’Alger ; il se posa comme le champion de la moralité puérile et honnête.

« J’ai assumé, dit-il, une besogne formidable de balayeur, de médecin de la santé publique. Si vous le voulez, je vous associerai à ma tâche, à mon devoir. Je corresponds assidûment avec mon ami et compatriote, le député tant arabophile Albin Rozet en usant des mots convenus pour embêter le cabinet noir. À son voyage en Algérie, il s’est arrêté pendant deux jours chez moi. Je peux vous documenter de la façon la plus précise. Je n’ai laissé rien ignorer au préfet ni au gouverneur des incroyables abus qui se perpétraient ici ; mais, j’ai honte de l’avouer, ils ne parurent guère se soucier de mes révélations. Vous et moi devons nous allier. La masse, jusqu’ici amorphe, des indigènes ravagés par l’usure et que je défends, s’est rangée à mes côtés. Je vous laisserai toute liberté d’allures. Vous circulerez dans la campagne comme vous l’entendrez. Vous interrogerez les gens des douars à votre guise… Rendez-moi seulement compte de vos découvertes. Ah ! je vous en fournirai des sujets de chroniques ou de filets ! » Il avait émis enfin diverses appréciations sur le compte de ses adjoints et prononcé, en ce qui me concernait, le jugement suivant : « Quant à l’adjoint Arnaud, il vient d’arriver ; je l’endoctrine de mon mieux ; je ne sais encore si je trouverai en lui un auxiliaire sûr ; il a l’air de s’en foutre et de nous considérer, nous qui sommes sur la brèche pour la probité publique, comme des crétins… C’est intolérable ! »

Isabelle riait de tout son cœur en me rapportant ces paroles et ajoutait :

— Puisque vous êtes celui qui s’en fout, vous êtes qualifié plus que quiconque des types d’ici pour me fournir des indications sur ce qui se mijote à Ténès : le prêche passionné de M. Bct était d’une telle virulence que je ne sais en vérité quelle opinion adopter. Je suis embêtée ; je ne me mêlerai de rien ; je cherchais un coin tranquille pour y travailler de mon mieux ; il apparaît aujourd’hui que nous nous sommes diantrement trompés et que Ehnni et moi nous allons peut-être nous trouver entre l’enclume et le marteau.

— L’idée que vous avez de la vie dans notre patelin est tout à fait juste, mon cher confrère, répondis-je ; le séjour de Ténès est un empoisonnement lent et cruel pour un fonctionnaire d’autorité, même s’il est comme moi de petit grade. Il a affaire ici à des larves et doit turbiner sur le mou. Vous êtes arrivée dans cette sentine de misère à la veille du temps pourri où les larves surexcitées se tortillent avec frénésie et s’entre-mordillent avec fureur. Au juste, va s’ouvrir ici la sacro-sainte période des compétitions politiques. Vous n’aurez plus à vacharder comme jadis, couchée à plat ventre près du tranchant d’une dune ; vous n’aurez plus le droit d’errer de campement en campement, en chevauchant votre beau coursier Souf. Vous êtes en pays d’électeurs et les élections sont proches. Vous constaterez bientôt sur le vif combien haines et rancunes sont vives dans notre aquarium, et ce qu’un citoyen, en général doux et serviable, est capable de dire, de crier et de faire pour soutenir son candidat, voire de prostituer sa femme ou de vendre sa fille ; il entre avec amour dans un jeu infernal et s’exaspère à l’obstacle ; vous remarquerez au surplus qu’il n’existe plus ici de querelle de principes, qu’on se grise d’épithètes, que l’opinion moyenne est de nuance radicale, mais qu’il est par-dessus tout question de personnes. On se bat pour le gros Dumanet ou pour le maigre Tartempion, non pour un régime contre un autre régime.

— Je n’éprouvais déjà, croyez-le, cher confrère, que répulsion pour vos vertes campagnes, vos ravins boisés et les montagnes à forêts qui entourent ce mauvais lieu de Ténès ; vous voulez donc me faire détester prématurément ces paysages où je vais être malheureuse, moi qui n’aime que le modelage à chaque heure des sables par le vent dans les libres horizons du Sud ? Votre tableau ne me suffit pas ; soyez plus explicite ; vous me parlez de troubles possibles à l’occasion des élections et votre administrateur m’a laissé entendre qu’il y aura bataille et qu’il s’y distinguera. Soyez chic et mettez-moi au courant de la nature des alarmes qui vont nous assiéger.

— Soit, je vous éclairerai de mon mieux, mais mon discours, des plus modérés, ne vaudra qu’à titre d’information. Qu’il soit entendu entre nous que je me tiens le plus haut possible au-dessus de la mêlée, que je ne penche pour aucun chef de parti, que cette attitude est logique puisque je ne connais en particulier aucun chef de clan ! Voici donc les faits dépouillés de tout artifice. M. Lauprêtre, cultivateur au village de Cavaignac, fut élu conseiller général républicain de la circonscription de Ténès, en dépit de la véhémente opposition du maire actuel, le 29 juin 1901 (il avait fait ses débuts à l’assemblée départementale en octobre 1895) ; son élection a été attaquée par ses adversaires et se trouve même fortement contestée en ce moment ; selon toute probabilité, les charges réunies contre elle seront suffisantes pour que le conseil d’État décide de l’invalider. Lauprêtre est au mieux avec M. Bct qui l’aida à réussir ; il est donc au plus mal avec M. Mtn ; quant au sénateur, M. Gérente, qui est ou fut son excellent ami, il songe à un scrutin qui est imminent, et, en conséquence, s’ingénie à être agréable à M. Mtn qui n’est point à sa dévotion et contrecarre sa campagne. D’autre part l’antijuif Mtn, négociant en céréales, je crois, a un boulet au pied : l’appel qu’a interjeté, contre un acquittement sans doute scandaleux prononcé par le tribunal d’Orléansville le 5 juin dernier, le ministère public. Gérente pourrait lui donner dans cet embêtement un sérieux coup de main et éloigner de lui, par ses influences politiques à Paris, l’amertume du calice. Mtn, après avoir naguère témoigné une véhémente inimitié au sénateur, va sans doute se rabobicher avec lui ; il faut qu’il lui promette en échange du service demandé, d’apporter deux voix aux élections sénatoriales.

Et déjà voici que M. Gérente, qui qualifiait autrefois durement le maire décrié, écrit dans les Nouvelles que l’affaire Mtn n’a pas encore été tranchée définitivement : vous comprenez, n’est-ce pas ? Bct en mauvais termes avec notre maire, brouillé avec Gérente, soutiendra le concurrent de celui-ci avec sa fougue d’ancien spahi, de même qu’il fera l’impossible (s’il n’est pas déplacé, voire avec avancement, après une démarche du sénateur auprès du gouverneur) pour assurer la réélection de Lauprêtre. Quand s’ouvriront les campagnes électorales on se cognera dans les rues et on en apprendra de belles sur la vie privée des citoyens grands électeurs.

— Ba, ba, ba ! s’exclama Isabelle, dans quel guêpier sommes-nous venus nous fourrer, mon mari et moi ? Certes, nous, dont on n’a rien à craindre et rien à espérer, serons pris à parti par l’un des deux clans ; j’ai l’intention, pour éviter d’être éclaboussée par la bourbe, de quitter pendant cette période, le plus souvent possible, Ténès. Parce que, moi, je n’admets pas les haines de races, et, comme Barrucand et Zola, j’ignore l’antisémitisme…

— Et que vous avez raison ! Ne comptez pas sur l’appui de la Haute administration, elle garde pendant le combat des urnes une réserve prudente et se met après la joute, sauf scandale avéré, à la disposition du vainqueur. En l’espèce, à ce jour, les pronostics sur le résultat de la prochaine consultation électorale ne sont qu’un jeu de hasard. Peut-être même n’y aura-t-il rien du tout ! L’élection au Sénat se fera à Alger et n’aura aucune répercussion ici ; mais, si Lauprêtre est invalidé, ce que je ne souhaite pas pour notre tranquillité commune, les clans jugeront bonne l’occasion de s’affronter.

— Je ne comprends pas que notre administrateur actuel reste en place…

— Ne vous l’ai-je pas dit ? Ami et compatriote d’Albin Rozet, il tient le bon bout ; qu’on le frappe et son copain, qui a l’oreille de la Chambre, fera un boucan à tout casser, interpellera, déballera à la tribune un tas d’anecdotes plus ou moins authentiques et mettra le ministre de l’Intérieur dans ses petits souliers. En outre Bct représente ici le parti républicain.

— Quelle bon Dieu de bon Dieu de puante cuisine ! Slimène et moi ignorons tout de cette saleté. J’irai tout à l’heure chez l’épicier acheter un encrier, des plumes, et un cahier d’un sou et tâcherai de dresser une courte nouvelle sur ses pieds, papier qu’un journal d’Alger me paiera bien cent sous. En ce qui concerne les élections locales, mon attitude est d’ores et déjà celle que vous attribue votre patron : Je m’en fous.

Elle m’entretient maintenant de Barrucand ; c’est le 30 mars dernier qu’elle a fait sa connaissance personnelle à Alger ; elle le loue pour son action et pour son talent ; il n’est pas un sauteur, et est sans doute l’un des maîtres du journalisme en Algérie ; sa carrière a été brillante à Paris ; il a été très éprouvé par la perte de sa femme ; ses connaissances sont étendues en matière de peinture et de musique ; il joue de la flûte ; très cultivé, il est bon juge et bon conseiller en matière littéraire. Elle avait, auparavant, correspondu avec lui, qui la prit comme collaboratrice aux Nouvelles, journal de Gérente qu’il dirigeait. L’Akhbar qu’il veut ressusciter sera une feuille de combat ; elle prônera l’union de l’Islam et de l’idéologie française. Et puis ce sera écrit… On en bannira l’ordinaire charabia des folliculaires.

Le soir, Isabelle, à mon invitation, vint boire chez moi son apéritif préféré, qui était l’anisette forte. Je la présentai à ma femme pour qui, par la suite, elle manifesta une vive amitié. Nous eûmes bientôt une entrevue avec une jolie jument que mon précédent administrateur, M. de Crézolles, venait d’acquérir pour moi à la jumenterie de Tiaret et qui, conduite par un mekhazeni, était arrivée le jour même à mon écurie. Elle était blanche, avec une étoile noire sur le front. La jeune femme s’éprit grandement et sur-le-champ de cette bête, la sella de ses mains, couvrit de caresses ma nouvelle pensionnaire, la tira hors de son box, l’enfourcha et aussitôt la fit galoper dans les rues et autour de Ténès avec le plus vif plaisir. À son retour, elle me fit force compliments de sa monture ; je lui demandai de lui imposer un nom à sa convenance. Elle l’appela Ziza et parla d’elle à plusieurs reprises dans Mes Journaliers. À mon cheval d’étapes, solide brute rougeaude, venue du Hodna, elle n’accorda qu’un regard de mépris.

CHAPITRE V

PREMIERS CONTACTS AVEC LES GENS ET LES CHOSES DE TÉNÈS

Le lendemain de la visite que me fit Isabelle, son mari la présenta à Raymond Marival, qui lui réserva l’accueil chaleureux d’un ami et d’un aîné de lettres. En notre société, elle se sentit dorénavant en confiance ; elle assista bien souvent à nos longues causeries dans le cabinet privé du magistrat ; une des murailles était occupée par une bibliothèque où les fascicules du Mercure de France voisinaient avec les ouvrages principaux du Symbolisme, pour la plupart dons de leurs auteurs au romancier. Un divan bas s’allongeait au pied d’un autre panneau et le carrelage était doublé d’une épaisse natte d’alfa à décor géométrique, où Isabelle aimait à se prélasser. Elle s’associait à nos débats, se mêlait sans y rien entendre à nos contestations, épiloguait avec une intrépide incompétence sur nos lectures. Je ne cèlerai point qu’en dehors de Jean Richepin, Isabelle ignorait tout de la poésie moderne ; elle avait certes entendu parler de Victor Hugo, et de Lamartine, mais de leurs œuvres elle avait une connaissance incertaine ; quant à Baudelaire, à Verlaine, à Mallarmé, elle n’en savait à peu près rien. Je dirai plus ; la littérature lyrique ne l’intéressait point. Parmi les romanciers elle accordait son suffrage à Zola, Daudet, Descaves, Paul Adam ; elle avait aussi comme nous de la dilection pour Rémy de Gourmont, grand remueur d’idées parfois contradictoires. Soudain à un propos égrillard du romancier Marival, à un calembour parfois en langue provençale, à une épigramme, à un bon mot, le rire de notre interlocutrice naissait, s’épanouissait, clair, large, intarissable. À ce moment l’expression quelque peu Kalmouk du visage s’animait et offrait du charme ; les traits d’ordinaire blafards se coloraient ; les plis d’amertume creusés aux environs de la bouche se colmataient ; la douceur mélancolique du regard (l’unique beauté d’Isabelle) disparaissait ; la joie des yeux devenait d’un enfant ; la gaminerie et la bonne humeur dominaient sur la physionomie et persistaient en s’exaltant jusqu’à la fin de l’accès de gaieté.

Elle nous racontait le plus souvent des épisodes de son passé, rappelait les conseils judicieux et vains que lui avait donnés Brieux, consulté par elle sur la valeur d’un manuscrit, ou entamait le récit de l’entrevue qu’elle avait eue avec Mme Luce Ben Aben, directrice de l’ouvroir de broderie indigène à Alger, pour qui elle avait la plus vive estime. Je ne réponds pas qu’elle n’enrichissait pas de temps à autre ses bavardages d’ornements singuliers. Elle nous rapporta par exemple qu’à Marseille le manque complet de ressources et la faim l’avaient contrainte, lorsqu’elle fut expulsée de l’Algérie, à chercher de l’embauche sur le quai de la Joliette dans une équipe de dockers. Or la mort de sa mère, dont elle avait hérité à Bône, ne l’avait pas laissée, non plus que son frère Augustin, sans de petits revenus, compromis il est vrai, par une gestion désordonnée ; certaines réserves s’imposent donc. Quoi qu’il en soit, voici ce qu’elle me conta : Ses blessures la faisaient encore souffrir ; ses compagnons, d’origine italienne, et elle, étaient employés à décharger une cargaison de briques ; le travail était des plus pénibles ; le va-et-vient du débardeur, toute la journée, sur la planche étroite qui reliait dangereusement la balancelle au quai, la fatigua beaucoup ; elle dut abandonner cette besogne ; elle obtint alors un emploi de palefrenier dans une entreprise de charroi et coucha à l’écurie, sur la paille. Peut-être, à décrire telles misères en ses discours, exagérait-elle ; en tout cas, dans ses Journaliers, il n’en est pas question, même par allusion. D’autre part mes souvenirs sont très précis ; elle m’a entretenu à plusieurs reprises de ses infortunes dans la cité phocéenne. Je posai une fois à son mari la question suivante : lorsque vous avez débarqué à Marseille avez-vous constaté que votre femme eût des callosités aux mains (qui, je m’en étais aperçu, étaient fines et soignées). Il n’avait point mémoire, reconnut-il, qu’elle eût jamais porté les glorieux stigmates du labeur pénible. En ce qui me concerne je ne la vis jamais se livrer à un travail manuel, en dehors de certains soins de cuisine et de ménage. Elle avait conté à Barrucand comme à moi, les nécessités où elle s’était trouvée à Marseille. En rapportant cette histoire[2] il observa que certaines pages des Trimardeurs semblaient s’inspirer des souvenirs d’un temps maudit. Je n’en contesterai point plus avant la sincérité ; toutefois il est surprenant qu’elle n’ait pas fait confidence de sa gueuserie à son journal intime. Quoi qu’il en soit, il paraît certain que pendant son séjour à Marseille, elle reçut de Brieux des subsides qui l’aidèrent à subsister. Mais son argent reçu était aussitôt dépensé. Elle avait l’imprévoyance et la résignation de l’Oriental.

Bien qu’entraînée à effectuer par monts et par vaux de longues randonnées à cheval, elle n’était point robuste et souffrait d’assez fréquents accès de paludisme qui l’obligeaient à s’aliter. Elle éprouvait en vérité une sorte d’allégresse à nous décrire le grossier costume de débardeur qu’elle portait dans son métier de manœuvre, la vareuse en loques et le mauvais feutre qui abritait sa tête aux cheveux tondus de près, le langage de ses camarades conscients et syndiqués, dont nul ne la soupçonna d’être une femme. Quand, à Marseille, elle emprunta à une ouvrière des vêtements de femme pour aller à la mairie « j’étais, me dit-elle, un vrai carnaval », et pour nous montrer qu’elle ne possédait aucun des avantages réservés aux femmes par la nature, elle se battait la poitrine à grands coups de poings à la façon du gorille en colère, et s’écriait : « Parole d’honneur, cherchez-moi à Ténès beaucoup de femmes qui soient capables de se livrer à un tel exercice !… » Elle s’amusait de notre surprise choquée et multipliait les détails sur les taudis où elle s’était réfugiée dans le Vieux Port, en attendant l’arrivée de Slimène Ehnni. Il y a, je suppose, une forfanterie de l’indigence qui pousse certains intellectuels à corser le récit de leurs déboires dans le but de créer du roman autour d’eux et peut-être d’échafauder une légende. L’effleur de la littérature est toujours funeste à l’exactitude.

Seul le vieux prêtre catholique, dont l’expérience est fondée sur de nombreuses années passées au contact des âmes dolentes, est capable de peser et de mesurer la valeur stricte de l’être humain dépouillé de ses oripeaux ; il le ramène à des proportions équitables et par là affligeantes. Aussi est-il d’ordinaire sans illusion sur nos merveilles de hâblerie et nos héroïsmes de pacotille et peut-il nous accabler de son indulgence.

Isabelle, bien qu’elle professât l’Islam, n’avait pas une très grande ferveur ; je ne la vis jamais pratiquer. Au surplus elle ne s’accommoda pas plus à Ténès de la vie sédentaire que lorsqu’elle vaguait dans le Sud algérien ; presque chaque jour, elle m’empruntait ma jument et galopait le bled qui, aux environs de la ville, n’était que montagnes abruptes, ravins boisés, éboulis et maquis. Les fellahs du pays ne tardèrent pas à la connaître et à l’aimer. Très abordable, elle voulait qu’ils la considérassent comme un simple taleb, comme un lettré de zaouïa… Nul parmi eux n’ignorait cependant que ce svelte cavalier aux burnous d’un blanc immaculé et aux mestr[3] écarlates fût une femme. La politesse innée de l’Arabe est telle que jamais l’un d’eux ne fit allusion, en sa présence, même par un clin d’œil, à une qualité dont elle ne désirait pas convenir.

Je correspondais alors assidûment avec Sadia Lévy à Sidi-Bel-Abbès et à Paris avec les Leblond qui, depuis 1900, commençaient une carrière que le sens aigu de l’actuel et de l’opportun devait rendre brillante ; je leur avais signalé la présence d’Isabelle à Ténès ; ils s’émerveillèrent à ses aventures ; en m’assurant qu’il leur était possible de lui rendre service, ils me promirent d’user de leur crédit dans diverses revues (qui ne payaient pas ou guère) pour qu’on fît appel à sa collaboration. Ils tinrent parole ; le Mercure de France et la Grande France (petit périodique qu’une douzaine de jeunes écrivains publiaient à frais communs, sans cesser de se chamailler pour les contributions mensuelles) insérèrent de beaux morceaux d’elle ; le 17 août 1902 ils m’invitaient à rédiger une note biographique sur la jeune nomade et à leur envoyer une nouvelle signée de celle-ci. Je m’empressai de les satisfaire et leur fis parvenir les deux documents ; j’avais eu beaucoup de mal à me les procurer ; en effet, le 17 juillet, soit dix jours après son arrivée à Ténès, Isabelle était repartie pour Alger, où elle avait dessein d’obtenir des collaborations un peu mieux rémunérées que par le don d’un ou deux écus. Ses démarches à ce sujet ne réussirent pas. Le même jour Sadia Lévy quittait sa ville natale avec sa femme pour venir passer quelques jours auprès de moi ; dans la joie de nous retrouver, nous eûmes la faiblesse de nous associer de nouveau pour rédiger un petit ouvrage ; nous écrivîmes un opuscule à la façon du symbolisme déjà suranné, Treize journées en force, que René Ghil préfaça et qui nous attira plus d’amicales railleries que de critiques bienveillantes. Et pourtant, loin d’être les retardataires auxquels on refusait le sens du contemporain, nous étions dans cette œuvrette les annonciateurs d’une époque qui proclame à ce jour, comme parangon du beau, à la façon des chats, le goût de la valériane ; notre doctrine avait pour fin dernière le culte du néo-symbolisme.

Sur ces entrefaites nous partîmes pour une courte villégiature dans le bled ; je passai le plus fort de l’été sur le bord de la mer, dans la baie du Caïd, à mi-chemin de Ténès et de Cherchell. Le douar des Béni Haoua où je me transportai était administré par un vieux marabout vénérable et brave homme. Empressé à me narrer les légendes locales il faisait remonter au naufrage d’un bateau chargé de nonnes, huit cents ans auparavant, l’origine des indigènes blonds qui étaient en majorité dans sa tribu (les femmes de sa propre famille avaient des cheveux d’or qu’admirait ma femme). Je partageai la tente de mon collègue Mtndnt ; les journées étaient fort agréables sur notre grève ; elles étaient consacrées à la pêche et à la conversation avec le cheikh qui s’intéressait en particulier à Isabelle ; il me demanda force renseignements sur elle ; il la connaissait de réputation et me dit, sans se compromettre, qu’on racontait dans les tribus qu’un bédouin vésanique avait tenté de la tuer dans le bled.

Il s’abstint avec soin de manifester la moindre opinion personnelle sur cet attentat et de se livrer au moindre commentaire sur ses conséquences. Mtndt espérait de son côté que la jeune femme ne se mêlerait en aucune façon aux intrigues électorales ; il avait déjà partie liée avec un parti ; les luttes entre puissants personnages, me disait-il, avaient toujours été des plus turbulentes dans notre commune. Il saurait s’en mêler sans s’y compromettre et en tirer bénéfice, grâce à certaines bienveillances officielles qu’il entretenait à Alger par de judicieux envois de bourriches de gibier. Je le félicitai de sa sagacité et remarquai que, selon toutes apparences, Mahmoud Saadi n’avait que répugnance pour de telles agitations. D’évidence elle n’avait jamais été et ne fut jamais par la suite en rapports ni avec M. Lauprêtre et ses concurrents, ni avec M. Mtn et ses fidèles et n’avait aucune raison de faire de la propagande pour l’un plutôt que pour l’autre. En ce qui concernait l’élection sénatoriale, c’était à Alger et non à Ténès « qu’il y aurait tapage, le jour du scrutin, s’il devait y avoir tapage ».

Il attaquait déjà avec violence dans ses propos l’administrateur M. Bct, dont il déplorait l’intransigeance. « N’avez-vous pas été longtemps, lui demandai-je, dans l’intimité de notre patron et sa famille ? — Certes, reconnut-il avec un gros rire, et même c’est moi qui… (une gravelure qui était aussi une ignominie). Mais à ce jour la situation a changé. Si les négociations en cours réussissent, Gérente sera réélu sénateur ; si je collabore à ces négociations, j’aurai son appui pour passer administrateur titulaire ; vous comprenez ; ceci est l’essentiel ; nécessité n’a pas de loi ; le reste ne compte pas ».

Au lendemain de notre retour à Ténès, nous dûmes repartir pour le bled et nous transporter au village de colonisation de Fromentin où avait émigré, traîneaux compris, tout un village de la Haute-Savoie. Peu auparavant avait été terminée l’installation de ces montagnards sur leurs lots de culture. Pour témoigner combien l’autorité accordait d’attention aux événements du nouveau centre agricole, le premier mariage qu’on y célébrait devait être entouré d’une certaine pompe officielle.

Cette brève halte dans une oasis serait d’autant mieux appréciée par nous que l’ère des querelles n’allait pas tarder à s’inaugurer à Ténès.

Les élections sénatoriales dans le département d’Alger avaient été fixées au début de l’année 1903. Le sénateur sortant, M. Gérente, faisait flèche de tout bois pour assurer sa réélection. Il désirait de tout cœur gagner les voix de la municipalité de Ténès. Toutefois, comme je l’ai dit plus haut, le maire M. Mtn était loin d’être son ami et lui avait jusqu’alors témoigné cette hostilité ouverte qu’entretenait le parti de Max Régis avec ses adversaires politiques et l’administration. Il y avait pourtant à Ténès un précieux apport de voix à maquignonner et l’on espérait que si l’on savait s’y prendre Mtn s’y prêterait.

En ce temps-là, Victor Barrucand, depuis plusieurs années rédacteur en chef des Nouvelles, avait signifié sa démission à son patron M. Gérente. Barrucand avait le désir de reprendre sa liberté pour diriger une feuille lui appartenant et qui, espérait-il, acquerrait bientôt une grosse influence politique ; il voulait innover en Algérie et fonder un périodique d’union franco-arabe ; cette besogne ne tarderait pas à accaparer complètement son activité. Pour ne point surprendre le public, il avait demandé au propriétaire de l’antique Akhbar depuis longtemps disparu, mais dont le nom était demeuré notoire, l’autorisation de reprendre ce titre. Le départ d’un collaborateur du plus haut mérite, plein de talent, contraria sans doute les plans du sénateur sortant ; toutefois celui-ci savait pouvoir compter sur des amis qui étaient peut-être des complices et qui avaient besoin de lui autant que lui d’eux. Il organisa avec quelque habileté sa campagne.

Parmi ces amis s’en trouvait un, M. Bnnt, qui joignait les agréables talents de chansonnier amateur pour fin de banquets à des convictions mouvantes et qu’il avait l’art de rendre attrayantes ; Bnnt avait été notaire à Médéa ; pour des raisons qui ne m’intéressent point, l’autorité judiciaire le suspendit de ses fonctions. Gérente l’établit alors à Blida, en qualité de rédacteur en chef du Jeune Colon, journal antisémite qui lui appartenait en sous-main. Dans ce poste, Bnnt se signala par la violence de ses articles et fit merveille. Quand il écrivait aux Nouvelles, c’était sous le pseudonyme de Fernand Ghèze et il faisait alors parade d’être jacobin.

À la sollicitation de Gérente, le gouverneur général Révoil réintégra cet homme accommodant dans le cadre des notaires et le désigna au poste de Ténès. À mon retour de Fromentin j’eus le plaisir de le recevoir et de lui rendre sa visite. Il m’apparut gai compagnon, de quelques lettres, savait trousser et détailler un couplet malin ou réciter un monologue à la mode des cabarets montmartois où il avait fréquenté en son jeune temps ; il traitait les poètes-chansonniers en vogue de camarades et d’amis de cœur, jouait à l’occasion la comédie de société et déclamait des vers presque aussi bien qu’un sociétaire des Français. Marival et moi vîmes d’abord en lui une manière d’intellectuel qu’il y aurait de l’agrément à fréquenter dans ce milieu de Ténès si bouché à la vie de l’esprit. Nous nous étions trompés ; notre homme ne s’occupa guère que de politique, abdiqua l’antisémitisme, devint un républicain à tous crins, fréquenta une compagnie douteuse, et s’appliqua à servir son patron avec la conscience passionnée qu’il apportait aux affaires sérieuses.

À peu près dans le temps que Bnnt prenait possession de son étude Barrucand arrivait en vacances à Ténès dans la voiture d’un ami et décidait de faire un court séjour dans notre ville qu’Isabelle de passage à Alger l’avait poussé à visiter. Si bien qu’un certain jour il accepta de déjeuner chez moi et Si Mahmoud avec lui. Auparavant il était entré en rapports avec M. Bcht avec qui il avait eu une longue palabre. Pendant cette entrevue, le directeur de l’Akhbar prit de copieuses notes sur les questions politiques et administratives de la région ; je n’avais point été convié à ses causeries ; Barrucand ne m’en fit pas mystère. Au cours du repas auquel je le priai, il me divertit à considérer et à juger, non sans ce scepticisme qui est naturel à un journaliste parisien peu porté à être dupe des mots et des hommes, indulgent aux autres pour qu’autrui soit indulgent à son égard, les dissensions de Ténès. Il nous informa des conséquences qu’allait avoir son départ des Nouvelles ; il comptait s’assurer la collaboration assidue d’Isabelle Eberhardt sur qui il abondait en louanges. Il rappela qu’à la première rencontre qu’il fit d’elle à la fin de l’année 1901, elle portait un complet de drap bleu et ressemblait à un collégien frêle. Elle adoptait bientôt par la suite le costume arabe. Il publierait entre autres d’elle un feuilleton et me priait d’user de mon autorité pour la contraindre au travail. Sa feuille serait hebdomadaire et presque entièrement rédigée par lui ; il la voulait de la meilleure tenue littéraire et y publierait de frais poèmes qu’il tenait en portefeuille. Des informations rédigées en arabe mettraient les lettrés indigènes au courant des événements du jour. Il s’efforcerait par là de ménager un terrain de conciliation entre les deux éléments ethniques de la population, liés déjà l’un à l’autre par des intérêts communs. Il inaugurerait ainsi une nouvelle politique. Sans doute, ajoutait-il, son initiative serait-elle considérée par l’Administration, si jalouse de son prestige, avec l’œil de la défaveur ; cette attitude de défiance serait normale en l’espèce ; aussi ne s’en souciait-il guère.

« Soit, observai-je, mais savez-vous la calomnie qui aura sa source dans les bureaux et qui croulera en torrents sur le public : c’est qu’un certain nombre de mamamouchis, à l’instigation des ennemis de la colonisation, se sont cotisés pour posséder un journal à eux, dirigé par un homme de paille chèrement payé dans le but de contrecarrer l’action du gouverneur, ou, le cas échéant, de forcer la main à la haute Administration, afin d’obtenir d’elle, par menace et chantage, des faveurs sinon des subventions, et de bonnes places que ne méritent ni leur talent ni leur loyalisme.

— Mes intentions sont pures (je m’en doute, grognai-je). Apprenez que si j’ai des commanditaires, aucun d’eux n’appartient à la société indigène. — On va aussi, grâce à vous, reparler en Algérie, voire en France, des complots du panislamisme, de l’horrifique conspiration des confréries religieuses contre l’Europe et d’autres foutaises, si magnifiques matières à copie, qu’un journaliste trouve facilement à délayer en trois cents lignes quelque promesse sensationnelle de cataclysme. — D’accord. Ce n’est pas moi qui vous contredirai. Je n’ai d’autre dessein que de servir la France en ses inclinations naturelles pour la justice et l’égalité des races, en évitant les excès des arabophiles autant que ceux des arabophobes ; en appliquant les principes du bon sens et de l’intérêt bien compris, nous acquerrons l’amitié des indigènes. — Pas de grands mots, hein, lui dis-je ! Vous ne parviendrez pas à vous tenir en marge des compétitions de village ; les indigènes eux-mêmes se chargeront de vous réduire à cette extrémité, que vous le vouliez ou non, de voir le problème algérien par le gros bout de la lorgnette. Ils sont des particularistes, des gens pour qui seul un détail compte dans un ensemble ; ils négligeront en vous l’apôtre des idées générales à moins que celles-ci ne soient hostiles au pouvoir. Vous croyez donc qu’ils ne les aiment pas ? Loin de là ; ils y voient d’admirables lieux communs ; elles sont reçues une fois pour toutes et admises comme articles de foi ; c’est un exercice de rhétorique et ils y sont intarissables ; mais seul compte à leurs yeux le chef qui, porté au pinacle, procure à ses fidèles de bonnes et grasses sinécures. Dans le monde de l’Islam, je crois à l’ambition, je crois aux ambitieux, je crois aux circonstances, je ne crois pas au souffle pur de l’esprit ; et puis il n’est pas besoin qu’un patron ait du génie pour planter des coupe-vent.

— En d’autres termes, vous prétendez qu’on m’embauchera de force dans une faction, moi qui acquis une expérience plus que harassante dans les deux mille articles et plus que j’ai rédigés aux Nouvelles pour soutenir la politique alors radicale de Gérente. — Ceci ne fait aucun doute pour moi. »

En souriant Barrucand protesta qu’il était patriote comme le furent les Jacobins et qu’aucune initiative ne l’effrayait, pourvu que l’initiateur fût de bonne foi ; il n’aurait d’autre souci dans les campagnes de presse qu’il souhaitait d’entreprendre que l’avantage de son pays et le triomphe de l’idéal inclus dans la formule républicaine. Je ripostai qu’il était simplement un intellectuel qui avait désir de découvrir, d’explorer et d’exploiter un nouveau domaine de la sociologie dans le but d’en tirer pâture et renommée.

Là-dessus il s’en fut rejoindre M. Bet qui le promena avec Isabelle pendant trente-six heures dans les douars les plus proches de Ténès et lui fit raconter par les caïds et les notables les hauts faits du grand prêteur d’argent qu’était le maire. Cette promenade allait être commentée interminablement et fournir le sujet des attaques les plus perfides de l’opposition.

Bet présenta, dit-on, Barrucand aux indigènes, tout à fait ignorants de ce qu’est un journaliste, comme un savant dont la plume inspirée par Dieu dénoncerait aux Français les méfaits des usuriers et annoncerait la revanche du droit sur la terre algérienne. Les notables en crurent ce qu’ils voulaient, mais témoignèrent beaucoup de politesse à la nouvelle. Cette imprudente partie de plaisir serait, par la suite, représentée dans la presse qui soutenait les intérêts électoraux de M. Gérente comme une tournée de propagande en faveur du journal l’Akhbar, entreprise dans le but de solliciter les subsides de riches indigènes et à tout le moins des abonnements.

Quelques jours après le départ du publiciste pour Alger, Isabelle qui l’y avait accompagné fut de retour à Ténès. Elle fut aussitôt convoquée par l’Administrateur qui l’interrogea sur les bobards du monde des politiciens à Alger. Elle ne put le renseigner avec la précision qu’il aurait souhaité. Elle reprit ses randonnées dans le bled.

Un soir, après avoir erré de banc de jardin à banc de café maure elle vint heurter à l’huis de Marival, qui s’entretenait avec moi d’un litige entre familles indigènes. À peine introduite, elle nous tint d’abord des propos sans queue ni tête, qui bientôt tournèrent à une gaieté factice et cascadeuse et que rien ne justifiait ; elle s’exprimait avec une sorte de volubilité morbide qui aurait dégénéré en hilarité furieuse si, au beau milieu d’une bouffonnerie de pitre, notre amie n’avait brusquement fondu en larmes ; suspendue au cou tantôt de l’un tantôt de l’autre elle se laissait enfin crouler sur le tapis où, la tête entre les bras, elle se tordait dans les affres du désespoir, elle n’arrêtait pas de crier : « Je suis trop malheureuse ! » Déconcertés par cette scène, Marival et moi ne savions quelle contenance tenir : « Il semble que pleurer la soulage, observai-je, mais de quoi ? Elle ne nous dira rien ; en somme il vaut mieux la laisser tranquille. » J’avais raison ; à nos tentatives les plus éloquentes de la ramener au calme, elle répondait par des sanglots plus violents entrecoupés d’exclamations : « Vous ne pouvez pas me comprendre ! » ou « Vous n’êtes pas capables de me comprendre ». Nous assistâmes donc, muets, réfugiés dans un coin de la pièce, aux péripéties de la crise. Après une vingtaine de minutes de contorsions sur le tapis, elle se releva, rassérénée, poussa un éclat de rire et ajouta ces mots : « Non, ce que je peux être bête quand je désespère de l’existence ! »

Elle se remettait sur son séant, se rajustait et nous interrogeait : « Y a-t-il rien de plus simple que se heurter à la fatalité et de n’aboutir à rien, sinon à fournir un peu de copie à des canards locaux de la race naine ? À Paris les directeurs de journaux m’ont empommadée de bonnes paroles sans accepter ma marchandise. Jamais mon nom se s’imposera au public. — Et pourquoi non ? Une petite crise de cafard, hein ? s’écria Marival. — Vous êtes tous les deux de fiers abrutis », conclut-elle.

Mais le lendemain, en visite chez moi, elle déclarait, au milieu d’un accès de fou rire qui cette fois ne provoqua pas d’orage : « Mon cher ami, vous avez cru hier que j’étais maboule. Non j’étais tourneboulée. Vous ne pouvez imaginer… Un de vos collègues, ici, m’avait, dans la journée, sans provocation de ma part, et comme s’il traitait une banale question administrative, proposé la botte. Il m’avait même laissé entendre qu’il fallait pour moi en passer par là si je voulais que lui et moi fussions bons amis, à notre bénéfice commun. Je ne sais pour qui ce monsieur me prend, je ne tiens nullement à son amitié ; il ne paraît pas avoir été fort satisfait de la réponse que je donnai à ses ouvertures. J’ai été très explicite pour être comprise de lui ; je lui répliquai sur-le-champ : « Plutôt que de coucher avec vous je préférerais embrasser sur la bouche la gueule ouverte d’un macchabée mort du choléra asiatique. — Mes compliments, vous maniez gentiment la métaphore ». Et je songeai à part moi : « Nous voici bien, Mdndt, qui raffole des conquêtes faciles, n’aime pas à rencontrer des cruelles. Ou je me trompe bien, ou il cherchera à lui jouer un tour de cochon ? Il y aura à un jour proche du vilain à Ténès ». Là-dessus elle descendit à l’écurie de Ziza, la caressa, l’embrassa et partit pour le douar Maïn ; dans les Journaliers édités avec tant de scrupules par R.-L. Doyon, a été reproduit le dessin qu’elle crayonna ce jour-là, au bordj du caïd.

C’est en conséquence de son pas de clerc, qu’exaspéré par l’affront qu’il croyait avoir reçu et ruminant des projets de vengeance, mon collègue (il n’avait pas, avouons-le, ce que Paul Bourget appelait une belle âme) épandit sourdement en ville et jusqu’à Orléansville des rumeurs diffamatoires sur la conduite privée, l’intégrité, et les agissements en tribu d’une femme dont les allures indépendantes choquaient les gens raisonnables. Il alléguait à ce propos que déjà elle avait été, pour des raisons demeurées mystérieuses, mais sans doute fondées, expulsée de la colonie. Le séjour de Ténès devint par la suite insupportable à la nomade. J’avais l’appréhension, que dans la coulisse MtnDpnt et les gens malintentionnés familiers de la mairie machinassent de toutes pièces une forte attaque qui permettrait sinon de chasser Si Ehnni de l’Administration et de déshonorer sa femme, du moins d’obtenir leur déplacement.

Pendant les premières semaines de son installation dans la charge de notaire, M. Bnnt avait entrepris de négocier avec le maire d’abord un arrangement, puis une réconciliation et enfin une alliance, au nom de son ami et protecteur Gérente. Mtn s’engageait à apporter au sénateur, au 3 janvier 1903, date du scrutin aux élections sénatoriales, l’appoint des deux voix de Ténès. En retour de cette complaisance, le père conscrit demanderait à l’Administration centrale la mutation, dans une autre commune mixte, de Bcht fonctionnaire indésirable à Ténès ; il négocierait en même temps l’acquittement de Mtn par le Tribunal d’appel ; on rendrait ainsi justice à un homme d’action, plein de talent, qui avait su construire sa fortune lui-même et acquérir l’estime de ses concitoyens dont le suffrage marquait le cas qu’ils faisaient de ses méthodes. Dans une lettre particulière à Barrucand Bnnt exposait de la sorte le rôle qu’il avait joué dans ces arrangements : en essayant de faire obtenir à Gérente les voix des délégués de Ténès je n’ai obéi qu’à un sentiment de reconnaissance pour l’homme auquel je dois ma situation.

L’existence étriquée, vilainement étouffante de la petite ville débilitait et accablait de plus en plus Isabelle. Voici en quels termes, le 18 septembre 1902, elle la jugeait dans ses Journaliers : Ce qui empoisonne Ténès c’est le troupeau de femelles, névrosées, orgiaques, vides de sens et si mauvaises. En elle-même, toute cette boue m’est indifférente, mais elle m’ennuie, quand elle tend à se rapprocher, à monter jusqu’à moi. Il y a d’ailleurs la ressource précieuse du départ, de l’isolement sur les grandes routes dans les tribus, dans la paix des horizons d’azur ou d’or pâle.

Elle était fort affectée par le mauvais état de santé de son mari, déjà atteint de la tuberculose ; elle rêvait pour lui une désignation possible aux fonctions de caïd ; elle aspirait au bon repos dans quelque bordj de douar, loin de la stupidité de Ténès ; elle songeait à écrire un article sur le taâm de Sidi Merouane-el-Bahari ; elle surveillait le fléchissement de sa propre santé, minée par le paludisme.

Le 21 septembre, à son retour du douar Main, elle notera de nouveau, dans ses Journaliers, l’inquiétude que lui procuraient les dénonciations anonymes ; l’incommensurable stupidité de l’administration algérienne s’en prend à moi : le commissaire a reçu une lettre d’Alger. Que pourraient-ils faire de plus que ce qu’ils ont déjà fait ? Dans tous les cas, les petites gens de Ténès ont déjà fait un rapport. Maudits par leur père : le chien.

Le jour suivant, elle ajoutera : À Ténès, il n’y a que l’ami Arnaud avec lequel j’éprouve du plaisir à causer. Lui aussi, d’ailleurs, est honni de la bande de philistins prétentieux qui s’imaginent être quelqu’un parce qu’ils portent un pantalon étriqué, un ridicule chapeau, voire un képi galonné…

Elle forma alors le projet de fuir l’Afrique et d’émigrer en Palestine pour aller revivre une autre vie dans un pays arabe.

On n’a pas oublié les événements de Margueritte du 26 avril 1902 provoqués par l’action d’un marabout thaumaturge et visionnaire ; le procès criminel qui en fut la suite fut plaidé en France en février 1903 et mit en question toute la politique indigène et sociale française en Algérie.

Si Mahmoud avait dessein, à l’occasion de cette affaire, de faire un grand reportage pour un journal de France, ce qui pouvait la mettre en vedette dans la presse ; auparavant elle rédigera une brochure où seront exposées les raisons qui conduisirent les gens de Margueritte à se soulever et justifiera de son mieux le mouvement (à la vérité l’œuvre d’un demi-fou considéré comme un prophète). Elle publiera en outre un recueil de nouvelles, etc. Elle repartira donc pour Alger au début du mois d’octobre et sollicitera une fois de plus les bons offices et l’hospitalité de Barrucand.

Quelques jours plus tard je recevais d’elle la lettre suivante :

 

Alger, le 12 octobre 1902.

Cher ami, je n’ai encore pu voir les personnes que vous savez. D’abord j’ai été très malade, et ensuite, j’ai beaucoup de courses à faire. J’ai cependant obtenu quelques renseignements de valeur et pris quelques mesures.

Il n’y a rien à craindre, et c’était l’essentiel.

Je vais probablement transporter à la Dépêche ce que je faisais aux Nouvelles. Cela me sera encore plus profitable. Gérente fabrique une très sale combinaison pour envoyer promener les Nouvelles au lendemain des élections sénatoriales… Cela lui réussira-t-il ? J’en doute.

J’ai lu le livre de Coppolani sur les Confréries religieuses. Il y a beaucoup de bons renseignements, mais l’auteur a une idée absolument fausse sur le rôle actuel des confréries. Cependant, à quelques passages qui sont réellement bien, je juge qu’il comprend quand même ce qu’on pourrait faire des Confréries.

Le socialisme commence à s’occuper de la question indigène. C’est un bon signe, ou, du moins, un commencement.

Il y a beaucoup à faire là-dessus, et ce serait certes la plus française des œuvres que l’on puisse entreprendre en Algérie.

Si je réussis à publier ma brochure, ce sera le commencement d’une série d’œuvres de vulgarisation qui, à mon humble avis, seront fort utiles.

Mme d’Attanoux fait beaucoup de tapage, mais elle est nulle, et je ne sais si elle pourra longtemps continuer à tenir… ou plutôt à mentir.

Plus je regarde de près la cuisine politique algérienne, plus profondément elle me dégoûte. Quel pays, quelles mœurs, quelle manière sui generis d’envisager la vie ! Comme avenir, cela ne promet rien de bon.

Je ne manquerai de voir les personnes en question et n’oublie pas ce que vous m’avez priée de leur dire.

Mtndt est connu en haut lieu et pas en odeur de sainteté.

Au revoir et à bientôt.

Transmettez à Mme Arnaud mes plus sincères amitiés, et recevez, cher ami, une cordiale poignée de main.

Un gros baiser à Zita.

Votre Mahmoud.

Mme Ehnni, chez M. Barrucand, villa Bellevue, chemin du Télemly, Mustapha.

 

Dans Mes Journaliers, elle se réjouissait alors d’être triste, de la féconde tristesse et qui donne naissance à la pensée. Les quelques semaines qu’elle vient de passer à Ténès ont suffi à troubler ce calme intérieur qui est indispensable à l’écrivain professionnel pour réaliser son œuvre. Quand elle ne vagabonde pas dans le bled, elle puise, soit dans la bibliothèque de Marival, soit dans la mienne ; et alors elle passera des heures à lire, étendue dans sa chambre sur ses nattes. Un placier en livres vendus à tempérament par une maison spéciale de Paris lui fit des offres ; elle souscrivit sur-le-champ aux œuvres complètes de Zola éditées par la firme Charpentier.

Elle s’attardera de longs jours à la lecture d’Ainsi parlait Zarathoustra, ouvrage que je lui avais prêté ; je savais qu’il ne devait point lui plaire ; je l’avertis ; par malice, elle désirait d’autant plus en prendre connaissance que j’apportais d’entêtement à le lui refuser. Une seule fois par la suite, elle m’entretint de cet ouvrage : « Je regrette, me dit-elle, que le surhomme ne soit point venu réduire l’humanité en esclavage et lui imposer la loi des deux morales. J’aurais eu le suprême bonheur, je pense, de débarrasser d’un monstre notre pauvre planète ». Je lui répondis qu’à mon idée elle serait plus à son gré chez les humanistes courtois de l’abbaye de Thélème – dont la devise était : Fay ce que vouldras ! C’est plutôt à vous qu’à moi qu’il convient d’être thélémite, riposta-t-elle. Je n’ai point de goût pour l’humanisme, ni pour les raffinements de vos délicats, ni pour la pratique des sports de parade et des exercices militaires, ni pour la gourmandise en tout. Non, j’aimerais simplement à me perdre dans les solitudes lumineuses où s’écartent certains musulmans, m’agréger à une tribu pastorale, dans la compagnie des hommes du Livre unique, dans le calme du désert, dans l’oubli total du temps et de ses contingences. — Halte-là ! Vous exagérez, ma vieille ; vous vous attribuez des vertus austères que vous n’avez point ; je sais en particulier que vous ne détestez pas les douceurs, les sorbets, les pâtisseries exquises préparées par les épouses des caïds et des notables ; je sais aussi quelqu’un qui heurta à ma porte ce matin et dit à ma femme : « Ma chère amie, Marie, votre bonne, m’a informée tout à l’heure, incidemment, que vous aviez fait d’excellentes pâtes de coing ; alors je profite de l’occasion pour venir y goûter et vous demander ma part ! » Deux coups de poings et un éclat de rire furent la réponse de Mahmoud Saadi.

CHAPITRE VI

ISABELLE INVITE À DÎNER DES AMIS

Ce fut par un radieux soir d’été que nous dévalâmes un escarpement sur la plage Blanc, près d’une porte maritime de Ténès ; Isabelle nous avait invités à dîner à la campagne ensemble M. Carayol et Raymond Marival : nous avions reçu charge de compléter le repas en fournissant le vin et de menues victuailles ; le plat principal était le couscous qu’elle avait promis de préparer de ses propres mains. Après avoir longé les falaises où les Carthaginois de Cartenna avaient creusé leurs tombeaux dans le roc, nous traversâmes une pinède éparpillée parmi de belles roches d’éboulis et prîmes pied sur la grève caressée par de piquantes brises marines.

Isabelle, déjà affairée autour de ses fourneaux, modérait des feux, épluchait des légumes, découpait une volaille et un quartier de poitrine de mouton, assaisonnait et remuait des bouillons, pilait des amandes grillées, pulvérisait des bribes détachées d’un chapelet de piments, beurrait enfin le couscous fumant étalé sur la guessaâ, vaste cuvette plate de bois ; étendus pieds nus à même le sable nous regardions en flemmardant, mais non muets, notre amie travailler, aviver la braise et souffler sur les tisons ; nous abondions en avis contradictoires sur la cuisson des courgettes et la suavité du taâm qui nous régalerait. On m’interrogea sur les mœurs du Soudan puis Marival et Carayol contèrent des anecdotes de la vie du bled.

— Ne vous gênez en rien, les copains, cria Isabelle ; rien ne nous manquera. L’eau rafraîchit dans les gargoulettes. Attention ! Vous n’aurez chacun qu’une assiette, la plus creuse que j’ai pu emprunter ; quand elle sera sale, vous la laverez à la mer en la torchant d’une poignée de sable et d’algues. Soyons gais ! Supposons que nous sommes des dissidents, que nous avons pillé aujourd’hui une tribu du maghzen, et qu’avant de nous partager les dépouilles de l’ennemi nous nous groupons dans un banquet. Car mieux vaut manger à ce moment de relâche. On prend ainsi des forces pour donner de la voix dans les querelles qui éclatent toujours entre les djicheurs à l’occasion de la distribution du butin.

— Ne vous vantez pas, s’écria Marival dont l’accent méridional sonna clair parmi les roches et les éboulis, et retentit à l’écho ; quelles diables de sornettes nous débitez-vous-là ; vous seriez incapable de piller n’importe quoi et de casser même l’œuf d’une puce pour le manger à la coque.

— Quelle erreur, fichu animal de juge ! J’enlèverais de vive force, telle que vous me voyez, à un riche le superflu de sa richesse pour le distribuer aux miteux, aux mal foutus et aux mistouflards comme moi.

— Vous… un gringalet !… Ah vaï, vous êtes essetra-ordinaire, vous…

— Mais je suis très solide, moi ! j’ai la vigueur d’un gars de batterie ! Voulez-vous lutter avec moi ? Je vous défie, juge !

Le magistrat, homme de petite taille, noiraud, nerveux et trapu fut assailli sur-le-champ par Isabelle, et s’ingénia à résister à l’assaut des poussées qu’elle lui prodiguait. Elle l’empoignait à bras le corps, en poussant des éclats de rire puérils et bientôt l’étalait à plat dos sur le sable mou où elle le roulait ; puis elle triompha en se redressant, un pied sur la poitrine du vaincu.

— Ah, ah, qu’en pensez-vous, clama-t-elle ? Nom de Dieu, avouez que vous êtes battu ! Je prends les amis à témoin.

— Quelle sacrée bouriquette vous êtes, s’exclama Mari-val qui, essoufflé, s’époussetait. Si je n’avais un cor au pied, qui me prive de mes moyens et que vous avez piétiné sous votre botte, je vous aurais donné plus de tablature. Allons, pitre, ayez de la réserve en société. Un joli lutteur de foire que vous êtes !

Elle respira un bon coup et reprit :

— Que de ruines, autour de nous, ici et dans Ténès, messeigneurs ! Ça fourmille de bouts de murs, de monuments détruits, de vestiges de vieilles constructions. Ce que ça devait être peuplé ! A-t-on seulement pratiqué des fouilles par ici ?

— On a un peu égratigné le sol. Il reste encore, dis-je, beaucoup à travailler pour les archéologues. On a enterré, dans le quartier français, de magnifiques mosaïques romaines pour les soustraire au vandalisme. Du vieux Ténès arabe, vers le sommet de la Casbah, parmi les murailles et les débris, il demeure quelques caves décoiffées de leurs voûtes. Les bons musulmans du cru prétendent que ce sont là les infects cachots où les païens perpétraient des crimes. Pour le populo, n’est-ce pas, un souterrain a toujours mauvaise réputation, quand même il s’agirait d’un égout, d’une citerne ou de latrines. L’obscurité est le refuge de Satan ; il y a du roman terrifiant dans l’âme de n’importe quel homme, civilisé ou barbare. Il n’est pas de coin un peu retiré qu’il ne peuple de ses imaginations fantasques, qui prennent toujours, quand il n’est pas un intellectuel, la forme de fantômes. S’il vous arrive de vous transporter de Ténès européen à Ténès arabe, par le chemin muletier qui est direct, arrêtez-vous à un endroit où le sentier bifurque, pour se diriger d’une part vers la médina, d’autre part vers la route de beylik ; là une nécropole, périmée depuis des siècles, se présente à vos yeux. Avec un peu d’attention vous découvrirez que le sol y est incrusté de colonnes vertébrales et est parfois le nid d’un crâne noirci. Personne ne traverse jamais ce cimetière et les gosses n’y viennent point jouer, alors que les autres lieux funéraires sont ici des jardins d’enfants. En ce lieu maudit séjournait au temps jadis une goule qui, après le coucher du soleil, sautait sur les types attardés, les saignait au cou et les vidait de leur sang ; on m’a assuré que les ossements découverts par le vent et la pluie étaient les reliques de ces victimes. Les habitants du vieux Ténès tentèrent en vain de se débarrasser du vampire qui prélevait sur eux une abominable dîme. Il fallut l’intervention d’un saint de l’Islam pour exterminer le démon vorace. Et pourtant, ma chère Isabelle, pourtant la sainteté était, aux époques de foi naïve, peu honorée à Ténès. Les fils de chien y moquaient la piété. Il y a peu de siècles, les habitants furent visités par un de ces hommes que Dieu a gratifiés du don de la Baraka ; ceci signifie que leur présence, leur contact, leurs paroles sont bénéficiants ; ils feignirent d’accueillir le ouali avec les plus grands égards. Ces réprouvés avaient résolu de le tourner en dérision ; ils lui présentèrent une somptueuse diffa, dont le plat principal (que Dieu maudisse les égarés après les avoir précipités au fond de sa géhenne dans les plaines brûlées où les arbres portent des fruits admirables à la vue et gonflés de cendre !) était un matou bien rôti et rissolé à point : un vrai festin de zouaves. Or le ouali ainsi mystifié et humilié se leva quand le chef de la ville, riant dans sa barbe, mit sur la table le plateau de calamité. Il tendit le bras vers le chasseur de rats et cria un sobb’ formidable. Cette clameur, par laquelle on bannit d’un gala les animaux indiscrets, ressuscita le minet, qui bondit à terre, prit la fuite la queue raide, et court encore. Quant au marabout, il chaussa ses sandales, maudit la ville et se retira. Ni les tombeaux ni les légendes ne manquent en pays berbère ; chaque roche comme chaque trou, chaque colonne, a son histoire fabuleuse. Si vous aimez les bavardages, je vous adresserai cinq ou six vieilles femmes du patelin, bicotes, espagnoles, maltaises, napolitaines ou françaises qui vous débiteront à l’envi plus de contes que vous ne comptez de grains de couscous dans votre guessaâ.

— Mieux vaut une miquette d’absinthe, repartit Isabelle. La bouteille est ici, l’eau est glacée ; asseyons-nous et buvons l’apéritif, selon les rites consacrés, en picorant des escargots au piment, des amandes salées et des olives fourrées d’anchois.

À ce moment Raymond Marival, qui cherchait dans la poche de son veston un paquet de cigarettes, sauta en l’air et jura rauque en jetant au loin, avec dégoût, je ne sais quel objet rougeâtre. C’était un morceau de fromage de Hollande, que, subrepticement, la jeune femme avait glissé, par manière de badinage, dans son vêtement. Or le romancier avait une telle phobie du fromage qu’il lui suffisait de voir quelqu’un en consommer devant lui pour éprouver des nausées. Il se démena, enterra d’un talon rageur sous le sable le mets malencontreux et traita Si Mahmoud de bougre de saligaud, pendant qu’elle se roulait sur la plage dans des transports d’hilarité.

Quand elle reconnut qu’elle avait poussé trop loin la plaisanterie et que notre compagnon était sur le point d’être malade, elle se releva d’un bond, lui sauta au cou et l’embrassa, le cajola, sollicita son pardon, lui savonna elle-même les mains.

— Je vous en prie, ne froncez pas les sourcils comme ça, vous me faites peur ! Vous ressemblez à un cosaque en colère d’avoir été contraint de graisser la patte à son chef de district.

Il condescendit enfin à regagner sa place ; elle nous distribua d’amples écuelles, et des cuillères de bois, et nous l’aidâmes à transporter les marmites sur la natte autour de laquelle nous nous groupâmes. Le bouillon était aromatisé à suffisance ; verres et bouteilles s’entre-choquaient gaiement ; à l’horizon la lune se levait et illuminait la mer et les falaises ; Isabelle cependant n’arrêtait de bavarder ; sa jubilation était exubérante et par moments elle gambadait comme une fillette.

— Oui, criait-elle, je suis contente parce que vous êtes tous contents et que le vin est bon ! Reprenez de la merga ! Le diable m’emporte, si j’étais toujours contente je n’écrirais jamais une ligne, moi, parce qu’alors je serais tout à fait heureuse ! Ah ! nom de Dieu, pourquoi ai-je été infectée à Meyrin, petite encore, par votre sale civilisation de latins, hein ? Pourquoi m’est-il défendu d’aller galoper dans mes steppes, d’y voir houler au vent les herbes drues, d’y dormir parmi les blés mûrs ? Non, je ne me plains pas ! j’ai lu, en Suisse, nos écrivains russes. Ils m’ont enseigné qu’il était utile à l’homme de souffrir et de réfléchir sur ses souffrances qui ne sont jamais vaines. Eh bien, depuis que je suis devenue Mme Ehnni, je ne pense plus à ça, et peut-être que ça n’est pas vrai. Maintenant je m’en fous, moi, de la douleur, de la mienne comme de celle du monde !

Elle ne tarda pas à entrer en discussion animée et confuse avec le juge sur les mérites respectifs de Tolstoï et de Kropotkine ; les autres convives menaient tapage à côté d’eux et mêlaient bizarrement les théories de J. H. Rosny sur le pluralisme au récit des exploits saugrenus d’une bande d’apaches dirigée à Alger par un chiqueur surnommé Bouillon-gras. On récita des drôleries en sabir, sœurs de la galéjade provençale.

Quand nous eûmes lavé la vaisselle, et entassé dans les couffins les ustensiles et les écuelles, nous chantâmes en chœur des refrains de café-concert ; Isabelle, qui avait la voix la plus forte, l’avait particulièrement discordante.

Nous ne regagnâmes la ville que fort tard.

À l’arrière-garde du groupe Si Mahmoud se plaignait à moi de son sort.

— J’ai trop fumé aujourd’hui, me disait-elle ; j’ai les lèvres racornies ; ma langue pèle ; ma gorge accroche des mucosités ; un catarrhe chronique me menace. J’ai contracté la sale habitude du kif. Ah ! mon cher Arnaud, j’abomine ce pays ; il empeste le fumier ; je déteste le champ cultivé, la contrée de verdure et de blé. Pourquoi ai-je le goût malsain des terres mortes et des sables salés ? Pourquoi est-ce que je préfère le nomade aux harratines, le mendiant au riche ? Ayayaïe ! La détresse est pour moi une épice, et même un moxa qui accroît la saveur de l’existence. Ah ! je suis bien russe, au fond ! J’aime le knout ! j’aimerais surtout qu’on me plaignît de recevoir le knout, et je me réjouis quand on a pitié de moi. Moi je ne hais point ce saligaud de Mtndt qui cherche à me faire chasser de Ténès… pas plus que je ne hais le fou du Sud qui me blessa à coups de sabre, pas plus que je ne haïrai le bourreau qui graissera devant moi la corde qui servira à me pendre. Je n’ai point de colère contre eux, puisque grâce à eux j’éveillerai peut-être quelque compassion dans le cœur d’un homme. Et pourtant mes amis d’Alger, et Marival, et vous, et tous ceux d’ici, vous êtes des êtres durs, qui ne me comprennent pas et ne me comprendront jamais, car je ne suis pas de leur sang. Que de champs de blé, que de vignobles, il y a entre eux et moi ! Je hais la loi, surtout parce qu’elle est l’indifférence. Je n’aime qu’à m’émouvoir et à émouvoir… Et puis j’ai bu trop d’absinthe et de vin ; ça me met le cœur sur les lèvres. Ce clair de lune m’hallucine ; moquez-vous de moi, Arnaud ; je suis saoûle de mon âme ! Fermez votre sac à réflexions, elles ne seraient que sottises à cette heure ! Mon pauvre vieux, je suis seule, je serai toujours seule ; il faut que je sois seule. Je n’aurais pas voulu qu’il en fût ainsi. Allons chez moi humer une tasse de thé ; mon mari, qui a accompagné l’administrateur dans son déplacement au douar Taourira, où des cas de typhus ont été signalés, ne rentrera que demain dans la matinée. Nous veillerons jusqu’au matin, en buvant du thé vert à la menthe fraîche.

CHAPITRE VII

VAGABONDAGES ET SCRUPULES

Les Journaliers nous informent qu’au mois d’octobre 1902 Isabelle s’est transportée à Alger loin du doux petit compagnon de sa vie ; elle a l’intention d’y passer deux semaines au plus ; la maladie entravera ses projets de labeur ; elle devra donc prolonger son séjour à la capitale où son mari sera autorisé à se rendre en permission ; elle a besoin de lui pour se soigner. C’est à son corps défendant qu’elle habite la ville. Elle en déteste, écrit-elle, les tracas et commence à regretter la bonne jument Ziza et les longues courses solitaires.

En fin novembre elle a regagné Ténès. Je note dans son journal que, dès la dernière semaine du mois, l’infatigable voyageuse fera route pour le douar de Herenfa, à la limite du département d’Oran. Pendant ce déplacement elle a soudain l’idée d’écrire le roman d’un homme ; c’est à son demi-frère Augustin qu’elle songera pour faire de lui le héros du livre ; il sera musulman et sèmera partout la graine féconde du bien.

Ses randonnées nocturnes dans le Dahra laisseront en elle des souvenirs qu’elle évoquera plus tard avec bonheur. Elle ne s’y attardera pas. Le 25 décembre 1902 nous la retrouverons à Alger. Ses ambitions sont toujours déçues ; elle s’irrite de ne point réussir à s’affranchir et à vivre libre. « Où est la Thébaïde lointaine où l’imbécillité des gens ne me retrouverait plus et où aussi mes sens ne me troubleraient plus ? » En vérité cette plainte est inquiétante. Il semble qu’à cette époque s’insinue peu à peu en elle ce que j’appellerai l’esprit-ménade et que les besoins charnels fassent des irruptions de plus en plus regrettables dans son être intérieur où jusqu’alors la cérébralité demeurait toute puissante. Du mieux qu’elle pourra elle résistera à ces appels.

Le collège électoral du département d’Alger se réunit le 15 janvier 1903. Gérente est réélu sénateur, mais à une voix de majorité et dans celle-ci comptaient les deux voix de Ténès ; Bnnt n’avait point perdu de vue un seul instant les délégués et les accompagna à Orléansville où ils devaient voter. Ce succès, qui ne donna lieu à aucune manifestation au chef-lieu, fut accueilli à grand fracas par les politiciens de Ténès inféodés au maire ; ils se considérèrent dès lors comme les rois de la cité.

De la fin de décembre 1902 à la fin de janvier 1903 Isabelle séjournera à Alger ; le 31 elle constatera qu’elle a une année de moins à vivre « … et j’aime la vie, ajoutera-t-elle, pour la curiosité de la vivre et d’en suivre le mystérieux ».

Le 9 janvier, à minuit, dans un accès de lyrisme, elle observera qu’il ferait bon mourir à Alger par un automne ensoleillé en se regardant mourir. Elle forme le projet d’entreprendre une randonnée dans le Sud, puis de s’en retourner à Ténès, au proche printemps, pour jouir d’une vie libre et paisible et chevaucher en « poursuivant mon rêve de tribu en tribu ».

Le 31 janvier nous la découvrons à Bou-Saâda où elle constate qu’elle est relativement heureuse.

À Alger elle a été, vers le 15 janvier, présentée aux Leblond qui viennent de faire la connaissance de Barrucand ; elle produisit sur eux une vive impression de femme pas comme les autres ; le 26 janvier, à mon invitation, ils me rejoignent à Ténès ; maintes fois, non sans me questionner sur les faits et gestes de la jeune femme, ils me vanteront sans restriction son talent littéraire. Maintenant elle a quitté Alger pour parcourir le Sud Algérien, à la recherche d’un soleil plus chaud, de paysages plus secs, et d’horizons plus vastes. Pour qu’ils prennent plus entièrement contact avec les milieux algériens, je conduisais les Leblond en excursion un peu partout dans la contrée. Ils s’enthousiasmaient à découvrir que pullulaient les sites les plus excellents pour l’homme de lettres, qui devant l’imprévu réagit toujours en phrases somptueuses et en adjectifs sonores. Là, dans chaque ferme indigène, on nous parlait d’Isabelle. Souvent, pendant des kilomètres de sentiers tortueux, nous ne rencontrions pas une créature vivante ; il y avait là des accumuls de richesses pour l’esprit d’un contemplatif ; or l’écrivain de profession n’est pas un contemplatif ; il regarde pour griffonner, et griffonne non pour lui mais pour le public, ce qui attente à sa sincérité. D’autre façon voyageait Isabelle ; elle notait pour se développer et avec sobriété. Mes amis, habitués à la politesse de la société créole, se demandaient comment la jeune Russe, à laquelle ils attribuaient une sensiblerie qui lui était tout à fait étrangère, pouvait s’accommoder de l’égorgement d’un mouton et de l’offrande à l’hôte bienvenu d’un méchoui (mouton entier rôti) dont la tête aux larges yeux vitreux rappelait celle d’un enfant écorché de frais. La cérémonie leur était en horreur. « Eberhardt est sans doute une haute valeur intellectuelle, me disaient-ils, mais n’est-elle pas inhumaine ? — Puisque vous n’hésitez pas à manger un gigot ou une épaule rôtie, répondis-je, surpris de cette question, vous avouerez que votre pitié offusquée est pure affectation ; j’y consens : le convenu de la civilisation est pure hypocrisie. Isabelle est de cet avis aussi bien que vous et moi. Elle ne s’inquiète pas du sacrifice du mouton, mais voudrait qu’il fût possible au fellah de manger chaque jour autre chose qu’une mauvaise galette d’orge, ne serait-ce qu’un morceau de viande ».

La tranquille confiance du Français d’Algérie en son énergie et en son audace constructive pour créer les ressources dont il a besoin, se maintenir et prospérer sur le sol ingrat, les déconcertait. Quand je leur disais : « Nos colons sont gens d’initiative à qui la nature impose d’être des chefs autant que des travailleurs ; il faut qu’ils se procurent par un labeur acharné les capitaux qui leur sont nécessaires, car ils ne les trouvent pas en France », ils prenaient mes paroles pour de la jactance ; ils ne supportaient pas que l’Algérien eût l’orgueil de son œuvre et se permît de prétendre qu’un jour il aurait peut-être les moyens de témoigner de la gratitude à la Métropole qui pourtant l’empêche d’industrialiser son pays et lui impose les rigueurs du pacte colonial. Aux fermes anarchistes de Tarzout, je leur montrai des pionniers français en pleine activité. Quand ils interrogèrent Isabelle au sujet des colons algériens, elle rendit justice à leur énergie et à leur initiative, et ne leur reprocha que de ne pas s’attendrir et d’être aussi indifférents que le fellah lui-même à la grande pitié du bled. Elle déplorait aussi que les efforts dans leur diversité n’eussent en somme qu’un seul but : constituer et développer un domaine sans s’inquiéter des valeurs morales qui, en Europe, donnent à la terre une personnalité. Un domaine est pour nous une manière d’usine, une machine à faire de l’argent. L’effort se conclut en argent.

Après deux semaines de séjour à Ténès, les Leblond partirent un matin avec moi pour Sidi-bel-Abbès où Sadia Lévy nous conviait à le rejoindre. De là nous nous rendîmes à Tlemcen ; gonflé à bloc de littérature, je ne regagnai Ténès que le 17 février.

Dans l’ardeur de leur apostolat en faveur de l’intellectualité coloniale, nos amis demandaient à Si Mahmoud d’être la propagandiste de nos idées, sans se douter que la jeune Russe n’avait aucune des aptitudes, pas même la frénésie lyrique, que doit assembler un missionnaire de l’esprit uni à l’intelligence des affaires. « Dites-lui, m’écrivaient-ils, qu’il faut qu’elle se démène pour la Grande France (revue de notre groupe), qu’elle prenne le dernier numéro ayant des annonces à la dernière page et qu’elle passe dans les hôtels pour les abonner moyennant leur inscription au nombre des maisons recommandées. » Je leur répondis : « Jamais Isabelle ne consentira à faire des démarches semblables ! »

Un autre jour ils me chargèrent de demander à Mahmoud Saadi dix lignes d’appréciations sur Camille Lemonnier à qui nous rendions un hommage collectif : « Inutile, répondis-je, Isabelle n’a jamais lu le moindre livre de Lemonnier ! »

Une autre fois ils lui avaient envoyé un mandat de 25 francs. Elle ne leur a point accusé réception et ils s’en inquiètent : « Si vous la voyez, dites-lui simplement que nous nous demandons si elle a reçu notre dernière lettre. » Je répondis par l’affirmative ; Isabelle les remercie et s’excuse d’une négligence qui n’est pas son moindre défaut.

Elle n’interrompait point sa vie errante, passait d’un douar dans un autre, s’arrêtait à son gré ici une heure, là un jour, selon le paysage, selon son humeur et quand les gens lui plaisaient. Elle allait goûter quelque repos à Alger auprès de Barrucand.

— Je l’employais de mon mieux, me disait-il jadis, à la cuisine du journal. Mais quelle étrange collaboration ! J’ai appris par elle la merveilleuse vertu qu’est la patience. Des plus irrégulières dans son travail elle avait autant de suite dans les idées qu’un petit enfant. Croyez-vous qu’il soit drôle, quand on est en train d’examiner des morasses et que l’on enrage à la rencontre d’une idiotie de l’auteur ou d’une coquille de typo, de recevoir tout à coup sur l’occiput une avalanche de coussins que vous expédie, en lançant son cri de guerre, un démon vautré sur un divan proche ; pendant qu’il vous crible de projectiles, le démon vous interpelle et claironne du nez des imprécations : « Oh ! que vous m’agacez à travailler alors que j’ai la flemme ! » Il vous encense entre tant de vapeurs de tabac à bon marché, alors que vous détestez ce genre de fumée. Et si vous ouvrez la fenêtre pour donner de l’air, il hurle qu’il va s’enrhumer et commence à tousser pour faire une pression sur vous. Bonne camarade, qui vous donne, s’il le faut, je l’admets, un coup de main, mais qui vaut zéro pour le travail régulier d’un honnête hebdomadaire. Dans ses courses, elle adoptait les itinéraires les plus hasardeux, à vue de nez, à son plaisir, à moins qu’on ne lui signalât sur la route directe le gourbi d’un musulman malade, ou malheureux, ou embarrassé ; par curiosité elle se dirigeait vers la taule du type, afin de l’aider et de le réconforter d’abord par de bonnes paroles. Ou bien elle allait se vautrer à la porte d’un santon chenu et jouir de l’hospitalité d’une zaouïa.

Elle avait manifesté l’intention, à nos premières entrevues, d’écrire un mémoire sur les événements de Margueritte ; elle aurait désiré d’approfondir en particulier le cas du marabout Yacoub, étrange charmeur de foule, qui affolait ses voisins et retenait auprès de lui des disciples dévoués grâce à certains procédés de la magie orientale et par l’extraordinaire dynamisme de son regard ; toute velléité de volonté les fuyait par exemple quand il leur communiquait l’esprit en enfonçant sa langue dans leur bouche. Isabelle fut harassée de tels soucis qu’il lui fut impossible de donner suite à son projet. Les pouvoirs théurgiques du marabout la surprenaient et elle en affirmait l’existence. Elle aimait à rêver et à raconter les livres qu’elle n’écrivait jamais.

À son dire elle était plus cérébrale que sensuelle ; on chercherait en vain dans son œuvre authentique des tableaux de délectation sexuelle. Elle manifestait l’attachement le plus fervent à son mari. Ce sentiment s’alliait aux plus bizarres inconséquences. Elle mettait parfois à rude épreuve la longanimité de Si Ehnni. Un jour elle me raconta avec la plus froide simplicité qu’elle éprouvait des scrupules. « Vous êtes-vous aperçu, mon cher ami, (mais non…, vous vous en foutez) que le petit Mbarek, l’un des mokhazni de la commune mixte, est stupidement épris de moi ? Vous rigolez !… Eh bien c’est comme je vous le dis !… Ce garçon, qui, n’est-ce pas, n’est pas marié, est un assidu coureur de femmes dans le bled et à la ville ; pour user du mot qu’emploient les Arabes pour désigner les allées et venues des casseurs de cœur, il se promène. Et voilà qu’il a brusquement interrompu ses excursions. Il est malade et ne quitte pas le logis ; il m’a demandé hier d’aller le voir chez lui, ce que je fis. Je le trouvai tout dolent et amaigri, allongé sur un bout de tapis ; il me jura sur le Livre et par Sidi Merouane qu’il était malade d’amour à cause de moi : je suis ton esclave, m’a-t-il dit, et j’agonise de ne pas l’être davantage ! Il flotte dans sa gandourah, a interrompu son service et gémit sur sa couche sans pouvoir manger ni boire. Il me supplie à cause de sa vieille mère de ne pas le laisser mourir et m’a parlé de ses frères et sœurs. Moi, je me suis moquée de lui ! Je l’ai grondé et ai quitté la chambre sans vouloir rien entendre. Maintenant j’ai réfléchi. Je me demande, mon cher ami, (non, ne raisonnez pas à la manière des Français) si j’ai le droit de réduire au désespoir une créature humaine qui ne m’est rien, mais qui, puisqu’elle est née, a cependant, autant que moi, le droit de vivre.

« Je ne sais si, dans quelques cas, le sacrifice ne s’impose pas à une femme ; voici un garçon à qui je tendrais la main, s’il se noyait ! Dois-je être pour lui une occasion de souffrance ? Qu’en pensez-vous ?

— Ô maboule, est-ce un conseil que vous me demandez ? dis-je d’un ton pincé. — Non, bien sûr, espèce d’animal !… Bon, je continue, puisque j’ai commencé… Dans ces conditions, tourmentée par ma conscience (mais ne rigolez pas ! J’ai une manière de conscience moi !) j’ai décidé de mettre loyalement au courant de mon irrésolution le garçon à qui j’ai donné naguère la plénitude de mon amour ; mais en amour je n’ai jamais perdu la tête ; mieux qu’un autre, ai-je pensé, Slimène me servira de guide dans une circonstance si émouvante et qui trouble tant. Ah ! quel tapage, mon pauvre ami. J’avais oublié que dans ses veines coulait du sang arabe. Aux premiers mots que j’ai prononcés, il s’est redressé avec fureur, m’a regardée avec haine et m’a crié : Jamais je n’ai entendu rien d’aussi horrible ! Tu as du désir pour un type (ce n’est pas vrai, hein ?) or ce seul désir est insultant pour moi ; c’est comme si tu m’avais trompé ! — Tu es bête ! Il ne s’agit nullement de désir. Jamais je n’en ai éprouvé le moindre pour ce pauvre type ! Mais n’est-il pas écrit qu’il faut être pitoyable aux infortunés et qu’il faut même partager avec eux le plus de soi-même que l’on peut ! Alors le voici qui monte sur ses grands chevaux ; il prend l’air méchant et me dit que l’idée seule que je puisse appartenir à un autre que lui est si insupportable, qu’à son idée il n’y a qu’une issue à la situation née de mes doutes, c’est de me tuer et de tuer le mokhrazeni. Le voici qui fourrage dans sa cantine et qui finit par en tirer son révolver d’ordonnance. Tandis qu’il se tracassait de la sorte, je réfléchissais de toutes mes forces et découvrais à mon tour qu’il ne pouvait y avoir de meilleur dénouement à l’affaire que celui proposé par Slimène. Il grognait déjà en vérifiant les cartouches : Témoigne[4] avant que je te tue ! — Quand tu m’auras tuée, crois-tu que tu seras plus heureux de vivre que maintenant ? — Non, parce que je ne serai pas délivré de toi, parce que je me tuerai après l’avoir abattu et t’avoir abattue, afin de ne point t’abandonner. Et le feu d’enfer qui brûlera l’un brûlera l’autre. — Tu as tout à fait raison. Pour ne pas nous séparer, le mieux sera que nous nous suicidions ; nous ne le ferons pas ici pour tout salir dans cette chambre ! La lune est ce soir dans son plein splendide, nous irons donc près d’ici nous étendre sur le talus des fortifications, au-dessus de la mer ; le temps est doux ; nous respirerons la brise fraîche et au meilleur moment de notre repos, nous nous supprimerons. Cet arrangement obtint son assentiment ; j’avais des cigarettes ; il prit la bouteille d’anisette à peine entamée et son revolver et nous sortîmes. Nous n’eûmes qu’une courte distance à franchir pour atteindre l’endroit où nous avions résolu de nous séparer du monde des apparences. Il y a là un vieil olivier magnifique ; nous nous assîmes sur le maigre gazon qui forme comme un tapis pelé autour de l’arbre ; le paysage nocturne était splendide sur la mer et les montagnes. Ceci me rappela des vers arabes et je les récitai. Et Slimène en déclama d’autres, et nous nous appliquâmes à boire l’anisette et à fumer des cigarettes, et à scander des vers. Voici que le temps passa. Nous étions comme en extase, décidés au surplus à en finir avec le moment et l’erreur quand la bouteille serait vide. Oui, mais nous fûmes plus que saouls avant qu’elle ait été terminée. Bref je m’endormis et Slimène en fit autant. Nous demeurâmes couchés sous l’olivier jusqu’au matin ; ce fut la fraîcheur de l’aurore qui nous éveilla. Nous avions tout oublié. J’avais une formidable gueule de bois ; mon mari toussait, aussi abruti que sa femme. Alors, sans plus nous attarder, nous rentrâmes à la maison et je fis chauffer du café. N’est-ce pas que c’est bien rigolo, tout cela ? Ce que nous pouvons être bêtes à l’occasion !

J’acquiesçai. Quant au dénommé Mbarek, qui tant avait perturbé le repos du ménage, je le restituai bien vite à la santé, après une entrevue qui ne laissa pas, dès le début, d’être orageuse. Le soir même il avait repris son service. Il ne témoigna d’ailleurs aucun repentir.

J’avais, à sa première visite, avisé Isabelle de ne paraître que le moins possible aux bureaux de la Commune mixte pendant les séances de travail où souvent une centaine d’indigènes s’assemblaient près des portes et encombraient escaliers et couloirs. « Cette circonspection s’impose, lui dis-je ; si l’on vous aperçoit dans les bureaux, il ne manquera pas de malveillants pour insinuer que vous vous intéressez aux affaires des particuliers, que vous faites la chekaïa à votre bénéfice, que vous intervenez auprès de votre mari, du patron ou des adjoints en faveur de tel ou tel réclamant qui vous a graissé la patte, que vous pratiquez en somme ce que dans la salle des pas-perdus, au Palais de Justice, on appelle le chaouchage. Il ne faut pas qu’on vous accuse de rabattre des clients en quête d’un avantage ou avides d’obtenir le gain d’un procès.

Je l’avertissais ainsi parce que ni elle, ni son mari, n’avaient encore acquis l’expérience de l’administration indigène. Elle reconnut et approuva sur-le-champ mes raisons. Pendant nos heures de besogne au bureau, elle scribouillait chez elle ou se promenait à cheval dans les montagnes voisines. Je ne la voyais donc que peu dans la journée ; elle n’apparaissait qu’au crépuscule, soit chez Marival, soit chez moi ; jamais elle ne m’entretint d’affaires de service, préoccupée avant tout des vicissitudes de sa vie quotidienne. Elle était en pleine communion d’idées avec Barrucand qui se donnait corps et âme à son journal.

Aussi, avait-elle une communication à me faire, pendant les séances du bureau, elle m’écrivait un petit billet dans le genre de ceux-ci :

— Je suis alitée depuis avant-hier soir avec une bronchite du diable.

J’ai reçu une lettre de Barrucand ce matin.

Je m’ennuie horriblement. Voulez-vous être gentil et venir me voir après-midi ? Bien à vous.

— Je vous prie de dire à Monsieur Bct que mon mari a subitement eu un violent accès de fièvre à la nuit et qu’il ne peut se lever.

— Pouvez-vous, avec Madame Arnaud, prendre une tasse de café ou le thé, chez moi, près le Cercle Civil, ce soir et à quelle heure ? j’entends après dîner. Bien à vous deux. Etc., etc.

Hélas, trop souvent, je recevais d’autres requêtes :

— Cher ami, n’ayant pas de quoi fabriquer à boulotter, je viens vous prier, si vous pouvez, de me prêter cent sous pour vivre quelques jours.

Si vous pouvez faire cela envoyez-moi l’affaire par mon petit émissaire, directement, pour empêcher les jaseries. Merci d’avance et bien à vous…

— Cher camarade, je vais vous ennuyer encore pour vous demander service.

Je suis encore ici jusqu’aux premiers jours d’août et n’ai positivement pas de quoi manger.

Prêtez-moi encore 10 francs si vous le pouvez, je donnerai quelque chose à la boulangère et achèterai de la viande qui fait défaut depuis bien longtemps.

Tâchez de faire cela pour le pauvre Mamouth qui risque bientôt de justifier son nom.

Entr’autres bonnes nouvelles, je suis assignée en justice par un créancier. Mektoub !

Bien à vous et merci d’avance.

Etc., etc.

Si, bien qu’à regret, je publie ici certains de ces billets, c’est pour montrer combien étaient mesquines et précaires à cette époque les ressources d’un secrétaire indigène de Commune mixte qui devait vivre et payer son loyer dans une ville, avec sa famille, pour moins de mille francs par an. À ces ressources, à des bribes de l’héritage de sa mère, mais de cet héritage elle ne parla jamais sinon pour confesser qu’elle n’y avait trouvé que des ennuis, Isabelle joignait les quelques (en vérité rares) pièces de cent sous qu’elle grapillait ça et là dans les journaux d’Alger (cinq francs pour un article). Le menu ordinaire d’un de ses repas était, à la fin du mois, toujours difficile, un morceau de pain et une douzaine de figues ou deux ou trois sardines grillées, festin couronné par une tasse de café d’un sou[5].

Il est de mon devoir de proclamer d’ores et déjà qu’Ehnni et sa femme donnèrent toujours l’exemple d’une scrupuleuse honnêteté dans leurs relations avec les indigènes ; jamais Ehnni n’accepta d’un de ceux-ci ni un bakhchiche ni un cadeau en nature. Je connaissais suffisamment mon métier d’administrateur pour savoir à quoi m’en tenir sur les largesses de ce genre, familières à la société arabe.

J’ai exposé précédemment qu’après l’acquittement de Paul Mtn, maire de Ténès, le 5 juin 1902, par le Tribunal d’Orléansville, le Ministère public avait aussitôt interjeté appel de la sentence. La Cour d’Appel d’Alger rendit son arrêt le 1er mars 1903 : « Reconnaissant les faits d’usure comme existants, mais déclarant qu’ils ne constituaient pas l’habitude, telle qu’elle est caractérisée par la Loi du 19 décembre 1850, la Cour acquittait Mtn de cette prévention ; elle le reconnaissait coupable d’ingérence illicite et le condamnait, par application de l’article 175 du Code pénal, à quinze jours de prison, trois cents francs d’amende et aux frais.

D’autre part, le 3 avril 1903, l’élection de Lauprêtre au Conseil général (le 29 juin 1901) fut annulée par le Conseil d’État. Lauprêtre annonça sans retard l’intention où il était de se représenter aux suffrages de ses concitoyens. La date du scrutin fut fixée au 14 juin prochain.

C’est à cette époque qu’allait s’inaugurer l’ère des persécutions que Si Mahmoud eut à souffrir à Ténès cruellement divisée sur des questions d’honnêteté publique, écrit Barrucand dans ses notes sur I.E. (À l’ombre chaude de l’Islam, in fine). Et il rappelait en passant les basses intrigues qui se nouèrent autour d’Isabelle, grande personnalité littéraire de l’Afrique du Nord restée résolument étrangère aux luttes des factions.

Furieux de l’opposition qu’il rencontrait dans l’Administrateur, le maire, fort aussi de l’appui du sénateur réélu, employait tous les moyens pour se débarrasser d’un gêneur ; dans ce but il poussait les militants du parti antijuif, le sien, à dénoncer la compromission du fonctionnaire dans de douteuses intrigues ; il voulait l’atteindre, au moins indirectement, dans son honneur et dans sa carrière ; le passage rapide de Barrucand à Ténès, sa courte excursion aux environs, la présence d’Isabelle à la rédaction de l’Akhbar et surtout ses constantes divagations dans le bled furent les leitmotive de la campagne qu’allait entreprendre, contre le conseiller général invalidé, la municipalité et ses amis. On complota. Toutefois, à Ténès, le principal persécuteur d’Isabelle, le chef de meute, fut Mtndt.

Gérente avait acquis depuis sa réélection au Sénat, une autorité exceptionnelle dans le département d’Alger ; il lui restait à payer la dette de reconnaissance qu’il avait contractée envers Mtn, son ancien adversaire de Ténès. Les journaux de sa faction s’abstinrent de rendre compte de la condamnation du maire. Seuls l’Écho d’Oran et certains petits hebdomadaires, vrais brûlots, comme l’Akhbar, sans grande influence sur l’opinion, s’avisèrent d’épiloguer à son sujet. À ce jour, Gérente considérait Lauprêtre comme un ennemi ; il demeurait fidèle à son alliance avec Mtn pour s’opposer à la réélection d’un ancien ami au Conseil général ; certes, il ne parut point dans la mêlée, mais la presse qu’il dirigeait fit chorus avec les antijuifs de Ténès. Au besoin le gouverneur général serait mis en cause.

On espérait, à la faveur d’une délation bien ordonnée, déclencher tout le grand jeu qui affole au moment propice l’opinion publique : envoi de contrôleurs et d’inspecteurs, changement temporaire de résidence, etc., bonne matière à exploiter en période de scrutin. Ce fut en parfait accord entre eux que les ennemis de Bct inaugurèrent une entreprise méthodique de dénigrement. Celle-ci, sous prétexte d’abattre Lauprêtre, avait pour but de découvrir les éléments d’une affaire de corruption de fonctionnaire accrue de compromissions coupables avec l’Akhbar (journal considéré comme hostile aux Européens) et d’extorsions de fonds aux indigènes en faveur de cette feuille par l’entremise d’Isabelle, agent de liaison entre corrupteurs et corrompus.

Divers événements devaient créer dans certaine presse algérienne d’opinion une atmosphère défavorable à Barrucand et à sa collaboratrice. Au mois d’avril, en effet, M. Loubet, Président de la République, s’en vint visiter l’Algérie ; il fut reçu en grande pompe par les autorités algériennes, les corps constitués, les grandes et petites assemblées et les syndicats. Parmi ceux-ci se distinguait l’Association Syndicale des Journalistes Algériens, qui, création de circonstance, paraît n’être née à la vie qu’à l’occasion des fêtes et n’avoir eu qu’une existence imprécise ; en somme, on peut assurer qu’elle fut professionnellement constituée pour recevoir à leur débarquement les reporters de la métropole qui accompagnaient le premier magistrat de France et divertiraient la France par des détails savoureux sur les incidents de la randonnée présidentielle en Afrique. Avec l’aide pécuniaire du Cabinet du Gouverneur, un gala solennel aussi pittoresque que pantagruélique fut organisé en l’honneur des diurnales ; il s’agissait de leur donner dès le débarqué, la double impression d’une hospitalité fastueuse et éclairée et d’un milieu exotique. La frairie fut des plus cordiales, comme il est naturel. Afin d’épargner des frais considérables pour eux aux rédacteurs des journaux algériens, alors mal payés, le gouvernement tutélaire prit à sa charge la plus grande partie des dépenses. C’est ainsi qu’une cotisation symbolique de 5 francs par tête imposée à chaque banqueteur algérien permit d’entretenir la fiction que les amphitryons supportaient l’intégralité des frais d’un dîner à vins fins, fleurs, liqueurs et champagne, dans un grand restaurant, et du spectacle oriental qui devait le suivre à la Casbah. En réalité le Gouvernement Général subventionna avec une générosité fastueuse la fête que présida le sénateur Gérente. Les reporters étrangers payèrent leur écot en anecdotes salées sur les hommes politiques et l’entourage du président.

Isabelle fut, avec Barrucand, au nombre des convives ; sa présence parmi ceux-ci, dans son élégant costume de cavalier arabe, suscita un vif mouvement de curiosité chez les reporters qui l’entouraient ; ils l’accablaient de questions dont la plupart étaient saugrenues. Elle souhaita de mettre fin aux légendes épiques imaginées déjà par les publicistes eux-mêmes, ardents à informer le lecteur ébaubi de l’existence à Alger d’un confrère musulman appartenant au beau sexe et vêtu en indigène. Elle refusa d’être considérée en héroïne de roman-feuilleton, échappée à une tentative d’assassinat dans un désert perfide ; elle rédigea une lettre-notice sur sa vie et ses aventures, document qui fut inséré dans la Petite Gironde du 23 avril 1903.

Cette note, cependant, était loin d’être complète, voire véridique, sur certains points.

On ne se rappelle plus sans doute à Alger les discussions que suscitaient les divertissements assez scabreux offerts à la presse parisienne. Le journaliste Jean Hess, homme de vertu taquine, eut l’idée, pour s’amuser, de soulever un hourvari parmi ses confrères. Il s’étonna que, pour une cotisation insignifiante, un banquet somptueux et gargantuesque ait pu être servi aux reporters ; bien mieux, après les harangues de circonstance, l’assistance, curieuse des mœurs des houris, s’était, précédée de guides experts, transportée au quartier réservé de la Casbah. Là, tous frais payés, elle fut régalée, dans un lupanar fort connu de la rue Kataroudjil, des gambades assurément esthétiques bien qu’audacieuses de plusieurs andalouses nues ; pendant cette soirée cythéréenne le champagne d’exportation coula à flots ; plus tard, la belle Fathma leur réserva dans son boudoir une séance arrosée de tasses de café maure et fit cabrioler son nombril en leur honneur.

Hess railla quelque peu l’entremise de l’autorité administrative dans de telles matières. Barrucand accorda à ces observations une place de choix dans l’Akhbar. Il fut à cette occasion blâmé et pris à partie par ses collègues de toute opinion, assez mécontents d’inopportunes révélations qui risquaient de leur causer des ennuis de ménage. Ces bisbilles eurent une répercussion fort vive dans la presse algérienne ; elle mit quelque peu en quarantaine le directeur de la feuille cruelle. Quant à Isabelle, elle était à la veille d’entrer dans la période la plus tourmentée de sa vie.

CHAPITRE VIII

UNE PARTIE DE CAMPAGNE

Un matin de dimanche, peu avant l’aube, je quittai Ténès en compagnie d’Isabelle, de Raymond Marival, de plusieurs dames et de deux ou trois amis lettrés. Nous avions dessein de déjeuner à quelques lieues de la ville, près de la cascade de Tararnia, dans un vallon frais, fourré d’oliviers sauvages, de caroubiers, de lentisques et d’herbes aromatiques. Les hommes enfourchèrent des chevaux ; les dames des mulets ; un cavalier de la Commune mixte nous servit de guide.

Si Mahmoud s’était juchée sur Ziza. Vivres et bouteilles s’entassaient dans les tellis ; la température était douce et nous étions de folâtre humeur. Derrière les mulets trottinaient leurs maîtres, les fellahs, debbous au poing. Parfois, pour presser l’allure, ils leur bourraient l’arrière-train du bout de la trique, en clappant de la langue.

Le jour naissait à peine quand notre caravane, houspillée au passage par les chiens jaillis des fermes, dévalait les pentes abruptes qui relient la ville française au delta de l’oued Allala. Quand nous débouchâmes en plaine, les vapeurs mauves de la prime aurore imbibaient les crêtes des monts. Une risée de vent, lancée à l’improviste par la mer, fit chavirer les chapeaux des dames ; à son effleur, les forêts hurlèrent dans les vallées et les ravins envahis par les fourrés. Je marchais en avant.

À l’arrière-garde, Si Mahmoud et Marival entretenaient querelle à décrire le paysage et à se l’expliquer avec force gros mots ; ils chassaient aux métaphores, cependant que leurs montures négligées trébuchaient et glissaient parfois sur un lit d’aiguilles de pin ou sur un pan de schiste verni par le soleil. Non loin de Ténès qu’abritait un haut promontoire éclairé par un phare et que couronnait le saint tombeau de Sidi Merouane el Bahari, ils croisèrent une bande de débardeurs indigènes qui les salua au nom du Miséricordieux et leur promit, si Dieu voulait, une journée de beau temps. À peine eurent-ils dépassé les accès des quais encombrés de matériaux et de marchandises que déjà le sol se soulevait et se parsemait de maçonneries déchiquetées et de fragments de colonnes ; les ruines romaines ou byzantines formaient écueils dans la mer mouvante des blés en herbe et des prairies artificielles. Aux premiers contreforts de la montagne qu’ils se préparaient à escalader, les boisements de pins apparurent, de plus en plus drus ; des odeurs puissantes piquaient et gonflaient les narines ; de l’écorce craquelée des conifères suintait partout la résine. Dans un jardinet en contre-bas du sentier, un fellah écorçait un noyer et disposait par petits tas, dans un vieux plat à étaler le couscous, des brins fibreux vendus au marché sous le nom de souak et qui sont nécessaires aux soins de la bouche.

La piste serpentait dans les sous-bois, couronnait les ravins resserrés où brillaient les fontaines qui répandaient leurs eaux sous les lauriers-roses, parmi les roches bleu turquoise.

Un moment le taillis s’effaça devant la futaie, quand la sente contourna le cap de Ténès. Sur les pentes se bousculaient, de nouveau, par vagues touffues, les halliers de genévriers, d’absinthe en bouquets, de romarin, de menthe, de marguerites sauvages et ces menues broussailles aromatiques qui embaument la brise sahélienne. Derrière les voyageurs s’enfla en grosse houle le murmure confus de la forêt aux effluves de résine. Au pied des monts, sur le gravier des plages, mugissaient en sourdine les vagues qui brisaient aux écueils et aux assises de la falaise.

Celle-ci s’échancre bientôt, puis se sépare en gradins et enfin s’abaisse et cesse d’être accore. À l’orée d’un ravin qui débouche sur une vaste baie, un bois sacré abrite la halte de la caravane. Les oliviers centenaires dont nul ne peut, dans ce lieu tabou, recueillir les fruits ni même le bois mort, sont escaladés et étreints par les vignes vierges, des salsepareilles et des clématites aux tiges grosses comme des câbles. Les tourterelles roucoulent à l’ombre des ramures et s’efforcent à vaincre le gazouillis d’une multitude de chardonnerets et de verderons. Le sol est matelassé de feuilles sèches. Ici la fraîcheur est exquise. Au centre du bosquet, dont nul ne s’approche qu’avec respect et en silence, s’élève une tombe de maçonnerie grossière aux pierres blanchies à la chaux ; deux amas de boulets de fer attirent l’attention de nos camarades. J’interroge un muletier :

— Une felouque de guerre s’échoua sur les récifs proches, dans un des siècles ordonnés par Dieu, répondit le fellah. Sur la plage ici près, je vous montrerai, fichés en terre par les aïeux de notre caïd, une ancre et un canon, jetés à la côte par la tempête qu’avait déchaînée le marabout.

— Sur ce bateau, ajoute un autre fellah, était riche provision de nonnes chrétiennes ; les aïeux de notre caïd détournèrent d’elles la coupe d’amertume et les sauvèrent de la noyade et du couteau. C’est pourquoi nombre de musulmans dans nos montagnes ont le poil blond et les yeux bleus.

Ils rient de tout leur cœur ; avant de s’éloigner du bosquet, ils n’omettent pas cependant d’éparpiller sur le sol quelques poignées d’orge pour la nourriture des tourterelles du bois sacré. Quand je m’informai du nom du marabout enterré là il me fut répondu qu’on ne lui en connaissait point d’autre que celui de Saint-aux-boulets.

Nous marchâmes encore près de deux heures et soudain descendîmes dans un vallon profond. Là s’épanouissaient l’ombre et la douceur bercées par un grondement indiscontinu et monotone. Nous descendîmes de cheval pour escalader à pied un tumulte de roches envahies par les sources, les herbes d’eau et les mousses.

Nous nous trouvons maintenant sur les bords d’une vasque bleuâtre. Une chute d’eau où le soleil bande des arcs-en-ciel, dans une buée qui flotte au vent, glisse à la commissure de deux murailles noires polies où brillent en dansant des taches lumineuses : la cascade.

La cascade oscille au gré des rafales, en avant et au-dessus d’un fourré d’herbes aquatiques. À chaque secousse une pluie de gouttes lumineuses s’abat et fouette à coups redoublés la nappe cristalline du miroir d’eau ; après chaque aspersion, les rubans d’eau martèlent de courtes gammes la surface du bassin, qui se ride sous les tulles du crachin, déchirées par les survols des martinets et des martins-pêcheurs.

Des canaux d’irrigation, envahis par le cresson et le pourpier, fuient le long des joues du vallon vers de lointains jardins indigènes que clôturent d’épaisses haies de figuiers de Barbarie.

Abrités par le feuillage d’un caroubier au tronc décrépit, mais aux branches robustes, nous installons notre campement après de longues flâneries sous les couverts. Nous devisons, mangeant froid et buvant frais et Isabelle Eberhardt abonde en propos goguenards et en taquineries d’étudiante qui jette sa gourme. Les fellahs de notre suite, qui ont conduit à la pâture nos chevaux et les mulets de bât, s’accommodent de nos restes ; allongés sur leurs burnous étendus à terre, ils gloussent d’allégresse à la frairie. Et la sieste nous est, à tous, paradisiaque, pendant qu’au loin, dans les herbages de la montagne, les bergers jouent des airs agrestes sur leurs flûtes de roseau.

Quand les dames, à l’heure du retour, emballèrent la vaisselle dans des paniers et les tellis, Isabelle oublia par mégarde une bouteille de rhum dans la botte de folle avoine où elle avait été mise à rafraîchir. L’œil perçant des fellahs la découvrit aussitôt. Ils laissèrent la caravane se reformer et s’engager sur les pentes, s’attardèrent et firent main-basse sur le flacon ; comme ils étaient parents entre eux, ils résolurent d’un commun accord tacite de commettre un péché contre la loi de Dieu qu’ils ne pourraient par la suite se reprocher l’un à l’autre.

Se passant la bouteille d’homme à homme ils la vidèrent goulûment. À l’instant, ils s’émerveillèrent, car le monde revêtit pour eux des aspects de fête qu’ils ne lui connaissaient pas. Le fils d’un notable clama soudain des imprécations contre son père qu’il jugea avare et exigeant, jura d’aller dès le lendemain contracter un engagement à la caserne des Tirailleurs à Ténès afin de se soustraire aux insupportables reproches du vieillard et de conquérir son indépendance et se coucha dans les broussailles ; ses compagnons surexcités par une gaîté anormale, rejoignirent les mulets en chantant les chansons qu’on ne chante qu’aux noces.

La caravane coupait au plus court vers la ville à travers les boisements et suivait la ligne des crêtes. Nous paressions ; tantôt nous nous groupions, autour de quelque colonne brisée qui avait soutenu le portique d’une villa romaine, tantôt nous nous ingénions à reconstruire les lettres d’une inscription fruste, sur quelque stèle funéraire D.M.S., ou bien, à la vue de quelque aqueduc rompu, nous contestions sur l’origine des eaux qu’il avait transportées.

Comme nous franchissions une friche où foisonnaient chardons, orties, bourrache, scilles et ronceraies, nous discernâmes, à demi enfoui dans une buissonnaie, un gourbi à demi écroulé dont la toiture de diss s’effilochait au vent ; il avoisinait un puits à koubba maçonnée de glaise rouge. Isabelle poussa une pointe vers ces vestiges.

— Est-ce drôle, me dit-elle ! Je ne sais pourquoi ni comment, il me semble que la maison respire.

À quatre pattes elle se glissa à l’intérieur de la ruine ; je l’entendis craquer une allumette et s’exclamer ; soudain, elle m’appela, la voix rendue plus nasillarde par l’émotion.

— Venez vite, mon ami Arnaud, il y a ici dans un coin un pauvre bougre de type qui est subclaquant.

Je pénètre derrière elle dans la tanière puante. Là, dans un fond d’étable encourtiné de toiles d’araignée reposait, couché sur une natte pourrie, un paysan arabe à barbe blanche et aux yeux éteints. La tête appuyée sur un tamis rouillé, il frissonnait de tous ses membres, enveloppé dans une gandoura sale, couvert d’un vieux burnous ; le corps était incroyablement maigre. Le vieux serrait les dents pour ne pas geindre de froid, Isabelle, agenouillée près de lui, l’interrogeait et ses paroles n’étaient que commisération :

— Il est dévoré par la vermine et la mort est inscrite sur son visage, murmura un fellah survenu derrière moi.

Nos muletiers, impassibles, le regardaient avec attention ; ils déclarèrent tous qu’ils ne le connaissaient point ; chaque famille a ses secrets, respectés par un chacun ; les affaires des voisins ne regardent personne.

D’une voix à peine perceptible, que coupaient les quintes de toux, l’aïeul expliquait son abandon. Il refusa de nous révéler son nom, sa résidence et sa filiation.

— Jusqu’au dernier moment j’ai pu garder le bétail aux champs avec les enfants de mes enfants. Lorsque je suis devenu trop faible, même pour veiller sur les animaux, mes fils m’ont transporté dans ce gourbi ; c’est ici que les anges de la mort viendront me chercher. La récolte a été mauvaise. Il n’y a plus de galette d’orge que pour les travailleurs et leurs petits ; je ne suis plus capable de travailler et n’ai pas le droit de manger la pitance de ceux qui travaillent. Mes fils m’ont remis en don une mesure de fèves cuites dans un plat et une jarre d’eau. Chaque soir un de mes petits-fils frappe de son bâton la porte du gourbi et crie : « Vieux, es-tu mort ? » Et je réponds : Non. Alors il s’en va. Quand j’aurai mangé mes fèves, je mourrai. L’enfant qui appellera n’entendra pas ma réponse. Il préviendra ses parents et on m’enterrera comme il convient à un musulman. Et ce qui arrive est toujours conforme à la volonté de Dieu.

La voix s’éteignait, devenue faible comme un souffle. Isabelle, assise sur une pierre, sanglotait et s’essuyait les yeux. Affectueuse, elle se pencha sur le vieillard et chercha à le consoler de l’ignominie du monde. Or il n’avait nulle envie d’être consolé. Il balbutiait tout bas : « C’est la volonté de Dieu, la volonté de Dieu. Qui ne travaille pas et mange doit mourir ». Isabelle le morigénait doucement, criblait de malédictions les enfants qui, dans leur égoïsme féroce, vouaient leur père au sort le plus funeste ; elle promettait au moribond de les contraindre, par voie de justice, à lui procurer des aliments et des soins.

— La justice, chuchota le vieux, n’appartient qu’à Allah, le Rétributeur ; rien ne se passe dans le monde que par sa volonté ; je me résigne à la sienne.

Il n’eut pas la force de résister aux objurgations d’Isabelle. Elle l’arracha à sa litière infecte, le porta au grand air, aidée par les fellahs, le réconforta d’une grappe de raisin, éplucha des figues fraîches pour qu’il en suçât la pulpe, le désaltéra ; on l’attacha sur un mulet, elle l’entourait de soins affectueux, gémissait sur le sort du misérable, lui essuyait la face, rangeait autour de lui ses loques, indifférente à la crasse et à la vermine qui grouillait sur la pauvre carcasse ; enfin elle se dépouillait de son propre burnous pour le garantir contre le vent de mer.

Elle lui prodiguait de si douces paroles que l’autre pleurait aussi et, honteux, se torchait le nez et les yeux de sa barbe. Elle ajoutait qu’elle l’enviait d’être si près de Dieu et de se résigner, corps et âme, au désespoir, à la souffrance, à l’abandon et à la mort. Quant à elle, qui n’avait point encore atteint ce degré d’excellence dans le progrès de l’être, elle ne voyait en sa soumission qu’un exemple de renoncement et un enseignement de haute théologie.

Elle se tint résolument à l’arrière de la caravane, pour échapper à nos discours et peut-être à nos railleries, car nul parmi nous n’était partisan de la doctrine du laisser-aller. Isabelle ne cachait pas qu’elle ne comprenait point et n’approuvait pas la volonté d’effort des colons d’Afrique, volonté qui lui paraissait dure et inhumaine.

Les pauvres hères, soutenait-elle, doivent s’unir entre eux, résister à l’oppression, s’émanciper par l’amour et ne jamais obéir en esclaves à un maître qui n’a point d’amour pour eux.

Nous revînmes lentement à Ténès. Et maint parmi nous contait des anecdotes sur l’indifférence ou l’hostilité des paysans de n’importe quel pays à l’égard de leurs parents devenus incapables de se rendre utiles à la communauté.

À Ténès, chacun de nous remit un viatique au vieillard que le juge escorta jusqu’au fondouk où il l’installa dans une chambre à part. De mon côté, je fis le nécessaire pour que, dès le lendemain, le protégé d’Isabelle entrât à l’hôpital.

Dans le cabinet du juge, ce soir-là, Isabelle se promenait à grands pas, tortillait et fumait d’innombrables cigarettes ; Marival et moi, assis sur le divan officiel de moleskine, apaisions de notre mieux l’énervement de notre compagne. Elle avait d’abord conté et mimé, dans une crise de joie, des clowneries de rapin ; puis, peu à peu, une langueur indéfinissable l’avait envahie ; à la fin elle gémissait et bavardait sans discontinuer.

— Du calme, ma chère enfant, recommandait le juge ; vous êtes essetraordinaire, vous ! Diavol ! Vous vous devez à vous-même d’être forte, vous dont le style nerveux, d’images et de douceur, annonce le maître de demain. Méprisez les repoussantes rancunes des saligauds de Ténès.

— Vous en avez de bonnes, juge ! Je me fous de ce qui adviendra de moi demain. Je veux partir, quitter pour toujours cette saloperie de patelin.

— Allons, n’exagérez pas !

— Ah ! laissez, cher ami, vous ne saisissez pas ! Je suis plus femme que vous ne le supposez ! Je pleure toujours quand je dois m’éloigner d’un endroit où j’ai été malheureuse !

— Soyez raisonnable donc ! Hein ? un verre de fine pour reprendre courage !

— Non ! Je suis trop seule avec moi ! Il me semble (suis-je en veine de sottises !) que je suis en exil loin de je ne sais quoi, reléguée dans un vide à part ! Je vous découvre tous si cruels, si méchants. Quand vous riez, c’est d’un mauvais rire si effrayant, d’un rire dur de damnés, oui, juge, de damnés !

— Vous êtes trop aimable ! Où diable allez-vous chercher ces imaginations de sauvage… ?

— Croyez-vous au paradis ? Moi je doute… Oh ! Juge… c’est inouï… songez… la mort… Avoir été malheureuse d’être trop grande pour la vie… Et après… ? La nuit sans conscience… Et n’avoir pas rempli sa tâche et contenté sa curiosité ! Et c’est atroce de n’avoir même pas joui de la compassion du monde ! Ma fin… une charogne dans un trou noir ? Et l’oubli pérennel du pauvre petit nuage de parfum d’Orient qui a été mon âme ! Vous n’êtes même pas effleuré par ces horreurs, vous !… Que c’est mauvais d’être seule !

— Ne pensez donc pas aux horreurs dont vous parlez !… Vous êtes jeune et pleine de talent. Vous êtes moquée ? Bah ! Vous aurez votre revanche.

— Ah ! Que vous êtes assommant ! Je ne vois autour de moi que des fantômes. Je ne sais même plus pourquoi je pleure ! Ah ! C’est peut-être parce que sous le masque, juge, il n’y a rien. Je vous embrasserai tous deux avant de partir ! Et je m’en irai droit devant moi, bien loin, confondant ma pensée avec le vent et le soleil… Et je ne retournerai plus sur mes pas, jamais !

— Pourquoi ? Ne sommes-nous pas vos amis ?

— Misérable politesse ! Pour vous je suis une déséquilibrée ! Je suis de trop dans votre société. Personne ne m’aime : je suis la barbare, la chair à rendre esclave ! Mais je suis ingrate ! Car tous deux vous m’avez accueillie ; je vous demande pardon. J’ai du bonheur à fréquenter les hommes durs. Ceci me permet d’être mieux encore moi-même.

— De la vaillance, amie ! Un jour vous serez heureuse et célèbre.

— Pensez-vous ? Je suis musulmane et pour les musulmans on n’a le droit d’être heureux qu’à la seconde où l’on meurt. Cette seconde ineffable, et aussitôt abolie, rachète toute l’existence ! De tout mouvement de pitié le Rétributeur nous tiendra compte. Allons, vous ferez quelque chose pour le pauvre bougre que j’ai arraché à la faim.

— Entendu, nous le mettrons, à cause de vous, à l’abri du besoin.

Dans la nuit le vieillard disparut. Quand je m’enquis de lui, un muletier m’informa qu’il avait, avec l’argent des aumônes, loué une monture pour s’en retourner dans son bled le plus sauvage.

Il était trop ancien dans ce monde et désirait mourir sur ses nattes pourries, pour obéir au vœu de ses enfants. Nos recherches à son sujet s’avérèrent vaines.

Quelques jours plus tard Mme Ehnni quittait Ténès pour se rendre à Alger.

CHAPITRE IX

L’INTERSIGNE

Quasi chaque jour je voyais survenir notre amie, très rarement à mon bureau, le plus souvent à mon domicile où ma femme lui assurait un cordial accueil. Assise sur une chaise ou couchée sur une natte, Isabelle fumait cigarette sur cigarette, nous entretenait des mille et un détails de sa vie quotidienne, de sa collaboration à l’Akhbar bornée à des pages d’impressions et à des nouvelles et jurait sans cesse le sacré nom de Dieu.

Elle avait gardé le meilleur souvenir de Brieux qui, toutefois, n’avait pas manifesté une grande confiance en l’avenir de son talent, mais lui avait assuré qu’à son âge on n’avait jamais atteint sa pleine personnalité. Elle nous parlait de ses lectures, du plaisir qu’elle avait récemment éprouvé à lire le Journal des Goncourt ; elle y avait découvert les dessous pour elle mystérieux de la littérature. Elle se résignait à la malchance ; il est possible après tout que sa résolution de vivre au désert ait eu avant tout son fondement dans le découragement qui l’avait envahie à la suite de ses échecs répétés à la poursuite de la notoriété dans les lettres. Cet état de consternation entraînait le dégoût de l’écritoire. C’est bien un sentiment fréquent chez les débutants impatients d’arriver et qui se trompent facilement sur les mérites de leurs premières œuvres. Marival et moi lui démontrions la nécessité du travail acharné pour qui veut réussir dans les lettres ; peine souvent perdue ; elle demeurait pendant de longues semaines sans tracer une ligne ; sans même rédiger une lettre urgente. Au cours de ces périodes de dépression accrues par de fréquents accès de paludisme, elle souhaitait la mort. Ses voyages et parfois un court séjour aux fermes de Tarzout ne suffisaient pas toujours à écarter d’elle le fâcheux cafard.

Je ne l’avais pas vue depuis plusieurs jours lorsqu’un matin, vers neuf heures, elle arriva chez moi, le visage décomposé, la démarche chancelante, une détresse dans les yeux. Elle descendait de cheval à l’instant, après avoir franchi de nuit, par des sentiers indigènes et des raccourcis en plein bled, la région montagneuse qui s’étend de la vallée du Chéliff à Ténès. À considérer l’apparence lamentable qu’elle présentait, je ne pus m’empêcher de l’apostropher ainsi en patois salaouetch « Isabelle, alors quoi ? Vous vous tenez la tschispa ? » ce qui signifie que je la soupçonnais de ne pas s’être contentée pour se rafraîchir de boire de l’eau claire.

Elle se récria d’horreur à ma supposition. Depuis vingt-quatre heures elle n’avait pas bu une goutte d’anisette (il s’agit de l’aguardiente des Espagnols dont elle faisait par périodes un usage assidu et pernicieux). Ma femme alors s’inquiéta, lui prodigua les soins affectueux, lui versa des tasses de café, calma ses sanglots. Isabelle s’allongea sur le tapis parmi les coussins et nous conta l’histoire suivante : « Hier soir au clair de lune, j’étais partie d’Orléansville avec un fellah qui regagnait son douar et me servait de guide pour traverser les terres hautes. En chevauchant, vers onze heures ou minuit, nous parvînmes à un défilé que l’on appelle Mekamen, c’est-à-dire en français les Embuscades ; les crêtes qui l’encadrent, comme vous savez, sont boisées et le reste du paysage est un maquis. Il faisait chaud ; je sautai à terre et, assoiffée, bus à longs traits de l’eau d’un ruisseau. Ce fut au grand mécontentement de mon compagnon qui m’assura que cette eau était enchantée par les nuits de lune et qu’alors quiconque en buvait voyait… Il s’étonnait grandement que je ne fusse pas, moi, un taleb, au courant de cette particularité. Comme il est naturel son admonition me provoqua à rire et à hausser les épaules ; il grommelait en continuant sa route et je le suivis en plaisantant pendant qu’il parlait des tribus de Hadjoudj et de Madjoudj et des armées d’afrites qui erraient encore, invisibles, dans ces parages, sur les lieux élevés. Est-ce que ces paroles produisirent sur ma cervelle une impression débilitante ? Je ne sais. Ce qui est sûr c’est que progressivement je fus envahie, contre ma volonté, par une sorte de somnolence lucide qui, tout en me permettant de guider ma monture, me priva de la faculté de raisonner et de critiquer. Vous auriez pensé que j’étais hypnotisée. C’est là un état tout particulier de la conscience qui m’était jusqu’alors inconnu, et je m’en rendais parfaitement compte. Je marchais comme un automate, comme si j’avais été environnée de mon moi. C’est curieux, hein. Les montagnes se resserraient encore des deux côtés du défilé ; la lune n’éclairait plus que les parties supérieures de la gorge. Le cœur serré je regardais furtivement à droite et à gauche ; il me parut que peu à peu des nuages noirs s’accumulaient au plus creux du passage. Ils s’amoncelaient jusqu’à la cime des plus grands arbres, se groupaient, formaient une foule qui tournait et retournait sans repos ; sans m’en apercevoir je me trouvai inopinément au milieu d’un combat acharné mais silencieux de bandes guerrières qui, séparées par le sentier que nous suivions, se battaient avec fureur ; piétons et cavaliers échangeaient des coups d’épieu et de sabre, lançaient des flèches, se dissimulaient derrière des rochers, faisaient ronfler des frondes ou égorgeaient les blessés rués à terre. Parmi ces combattants je distinguai vite, mais, croyez-le, aussi nettement que je vous vois tous deux, un homme de taille démesurée, vêtu d’une cotte de mailles rouillée aux bords en loques, à la tête coiffée d’une capeline polonaise de bronze à mentonnières ; sa barbe et ses cheveux écarlates croulaient épars sur son gorgerin et ses épaulières ; une hache à manche court pendait à sa ceinture. Ses yeux étaient vitreux ; l’affreux est que je découvris qu’ils se fixaient sur moi avec insistance ; et puis de la main il m’adressa un geste ou de salut ou d’appel. Mon cheval, un mauvais tireur de charrue, tremblait violemment sous moi. Je compris qu’il était fou de terreur ; il avait bu au ruisseau en même temps que moi, et voyait ; sans que je pusse le retenir, sans que je voulusse même le maîtriser, il s’emballa. Au bout d’une centaine de foulées il s’embarrassa dans un buisson, s’empêtra parmi les lianes et s’abattit. Je fus projetée à terre et ai pris une belle bosse à la tête. Vous pouvez la tâter ici. Quand je me relevai les visions avaient disparu. Et mon guide, qui n’avait rien aperçu, me suppliait de ne prononcer que des paroles de bon augure. Vous m’avez bien écoutée, hein ? Les scènes que j’ai vues et vécues sont encore présentes à mon esprit ! Ce n’est pas une hallucination que j’ai éprouvée. J’ai eu aussitôt l’intuition que le guerrier était mon ancêtre venu des steppes russes avec une horde de ces vandales qui conquirent l’Afrique. J’étais trempée de sueur, à demi-morte de peur. L’aïeul m’a appelée ; je sais maintenant que je n’ai pas longtemps à vivre. »

Et elle s’effondra parmi les coussins, en pleurant à chaudes larmes, la tête entre les mains. La scène était pathétique et nous ne savions comment consoler Isabelle.

Elle passa la journée entière avec ma femme dans le besoin qu’elle avait d’une protection et ne nous quitta que tard dans la soirée. Elle avait à peu près oublié ses cauchemars et ne parlait plus qu’en raillant de ses terreurs de la nuit.

Ni ma femme ni moi n’avons perdu le souvenir de cette journée. L’année suivante Isabelle trouvait la mort dans des circonstances tragiques à Aïn-Sefra.

Je ne tirerai aucune conclusion métaphysique d’une anecdote où le mirage nocturne entretenu par quelque trouble de l’appareil digestif jette l’individu dans d’étranges rêvasseries sur l’autre monde. Une chose est certaine : Isabelle, fervente adepte de l’Islam, croyait à tout ce que l’Islam ordonne de croire : les djinns, les afrites, les génies de la nuit et des éléments. À l’occasion elle manifestait un goût très vif pour les sciences occultes. Elle consultait les voyants. En fait foi le passage suivant tiré des Journaliers le 4 mai 1902 : « Aujourd’hui visite à un sorcier, logé dans une minuscule boutique d’une rue haute, près des escaliers obscurs de la rue du Diable. Acquis la preuve certaine de la RÉALITÉ de cette incompréhensible et mystérieuse science de la magie… et quels horizons vastes et obscurs tout à la fois, cette réalité ouvre à mon esprit, quel apaisement aussi, battant puissamment en brèche le doute ! ».

CHAPITRE X

L’ÉGOUT À CIEL OUVERT

Sur ses notes sur Isabelle Eberhardt, voici les quelques lignes qu’écrivit Barrucand sur le séjour d’Isabelle à Ténès :

L’histoire des persécutions que notre amie eut à souffrir dans cette petite ville algérienne, cruellement divisée par des questions d’honnêteté publique, les basses intrigues qui se nouèrent autour de sa personnalité littéraire, malgré les sympathies et la haute estime que lui témoignait l’administrateur de la Commune mixte, M. Bct, font partie d’un incroyable et véridique roman politique, qui se trouve exposé dans notre journal l’Akhbar. (Dans l’ombre chaude de l’Islam, p. 343).

De son côté, dans une petite étude insérée à la fin du même ouvrage par Barrucand, Raymond Marival rapporte :

Quelques envieux avaient ouvert contre Isabelle une campagne immonde. Il y a des gens qu’il faut plaindre. Ces misérables font le mal comme d’autres respirent, aussi inconscients que cette princesse des vieux contes, dont chaque parole engendrait un crapaud. L’âme ingénue d’Isabelle ne connaissait pas la rancune. À chaque coup qui la blessait elle levait plus haut le front, secouait les pans de son burnous, et c’était tout. (Dans l’ombre chaude de l’Islam, p. 357).

La Presse algérienne était encore, à cette époque déjà reculée, d’une violence dans l’invective qui pouvait être difficilement égalée, mais non dépassée ; les vieux Algériens n’ont pas perdu le souvenir des polémiques endiablées et parfois stercoraires du Républicain et de l’Indépendant de Constantine, celles du Turco, d’Alger et surtout les kyrielles d’insultes fangeuses de l’Antijuif d’Alger, les abordages quotidiens des corsaires radicaux transfuges des galions opportunistes, les innombrables échauffourées, bagarres, duels, guet-apens, meurtres qui accompagnaient ou suivaient ces luttes forcenées. L’homme politique parvenu était le plus souvent défendu par une équipe d’hommes de main, exécuteurs de ses basses œuvres, qui parlaient haut dans les rues, menaçaient et défiaient dans les cafés, et colletaient un adversaire en période électorale. Au bruit des querelles entretenues par les Grandes-gueules, une cité jusqu’alors placide et adonnée à la tractation d’affaires sans imprévu devenait un champ clos pour Capulets et Montaigus.

L’élection d’un conseiller général allait être pour les trublions et les orateurs de buvette, à Ténès, aux premiers jours d’avril 1903, la belle revanche d’un long passé trop pacifique. Les accrochages entre citoyens n’avaient rien de plaisant pour les tiers qui, comme moi, assistaient avec indifférence et parfois amusés aux luttes électorales. Bon gré, mal gré, on s’ingéniait à les embaucher dans telle ou telle faction. Autant que moi Isabelle demeurait sereine et ne s’échauffait ni à la pensée d’un programme qui allait instaurer l’ère du bonheur dans le monde, ni à la vertu d’un prospectus qui vantait le mérite exceptionnel d’un héros ; celui-ci avait toujours, selon la phraséologie de rigueur, consenti, à son corps défendant, à céder aux vœux de ses contemporains, considéré comme un devoir de poser sa candidature afin de faire, une fois de plus, régner l’âge d’or parmi les hommes et tomber la manne nourricière sur ses électeurs. Et tout de même Si Mahmoud ne pouvait pas échapper au conflit. Ne collaborait-elle pas à l’Akhbar, qui-attaquait-Gérente, qui-combattait-Lauprêtre-pour-qui-militait-l’administrateur Bct, ennemi-du-maire Mtn, -réconcilié-avec-le-sénateur-qui-le-ferait-acquitter-ou-grâcier ?

L’activité assez brouillonne et la passion verbeuse de mon administrateur n’arrêtaient de se manifester. Je l’admirais de tant s’agiter pour les futilités de la politique. Il s’accordait, pour se justifier, la dignité d’un censeur des mœurs dans la République romaine. Très susceptible, tracassier, il estimait que sa vie était exemplaire. Je l’encourageai dans ce sentiment et l’incitai à soulager sa bile en rédigeant ses mémoires. Mon initiative obtint d’excellents résultats ; d’enthousiasme il se rallia à ma proposition et se lança à corps perdu dans la composition littéraire et dorénavant passa ses loisirs à taper à la machine l’histoire, d’ailleurs insignifiante, de sa carrière. Chaque jour il m’en communiquait un nouvel épisode.

Il venait d’être exaspéré par le lâchage imprévu de son premier adjoint, qui, à la suite d’entrevues des plus cordiales et de deux ou trois festins avec l’adversaire passait ouvertement à l’ennemi et se dressait contre son candidat et contre lui. M. Mtndt avait la quarantaine ; son ralliement à la politique du sénateur était une finesse ; découvrir et exploiter un scandale où seraient compromis les ennemis du maire et par suite ceux de Gérente lui vaudrait à bref délai, pensait-il, les broderies d’administrateur titulaire. Mieux encore, il allait englober dans une cabale joliment conduite l’absurde Isabelle. La tentation était trop forte pour qu’il résistât ; il communiqua à ses nouveaux amis, pour témoigner la sincérité de sa conversion, certains détails d’administration que son chef immédiat considérait comme confidentiels. La jeune Russe formerait le pivot de la machination. C’est autour d’elle que la comédie tournerait. Bien qu’elle quittât très souvent, poussée par sa manie ambulatoire, le territoire de Ténès pour s’enfoncer dans le Sud algérien, il serait facile à un bon manœuvrier des Affaires musulmanes d’attribuer à ses déplacements des mobiles honteux. Se serait-elle même enfermée chez elle dans sa chambre que la malveillance aurait forcé sa porte et maintenu ses calomnies en l’accusant de cacher ses désordres sous les dehors de la littérature. Car telle est la moralité d’un petit endroit en Algérie. M. Bct, à qui je ne peux refuser le don de vigilance, ne fut pas long à s’apercevoir du changement d’attitude de son subordonné et de fuites dans ses papiers.

Un après-midi que, au retour de l’audience du tribunal répressif où je représentais la vindicte publique, je passais devant son cabinet dont la porte était ouverte je constatai qu’il ne cessait d’aller et venir dans la pièce. Quand il m’aperçut il m’appela, ferma la porte derrière moi et s’écria : « Ah ! oui, vous avez un joli collègue, ah ! oui, Mtndnt est un joli monsieur ! Aujourd’hui, entre midi et une heure, quelqu’un est entré dans cette chambre, a ouvert ce tiroir, en a examiné le contenu et a compulsé les lettres personnelles que j’y serrais et qu’il a replacées dans un ordre qui n’est pas le mien. À deux heures, à mon arrivée au bureau, j’ai découvert les traces de cette perquisition ; je me suis informé ; interrogé par moi, le planton m’a répondu : seul M. Mtndnt est venu à la Commune mixte après le départ des employés ; il s’y est attardé pendant près de trois quarts d’heure dans les services. Je n’ignorais pas qu’il me trahissait, mais aujourd’hui sa conduite est odieuse ; je suis sans illusion sur son compte ; il a l’ambition de prendre ma place ; on m’a prévenu qu’il avait dîné chez Bnnt où il avait rencontré Mtn ! » Je fis mon possible pour le calmer ; il ne m’écouta pas et continua de récriminer en exécutant une sorte de danse guerrière autour de la table. « Je ne me laisserai pas guillotiner par persuasion », conclut-il. Je lui fis doucement observer qu’il ferait mieux, au lieu de se plaindre à moi, de s’adresser à l’homme dont il se défiait ; mais il ne voulait rien entendre. Il en appelait à mon arbitrage, à mon esprit d’impartialité : l’existence devenait difficile dans ce milieu de gens exaltés. Sa colère atteignit un paroxysme à la lecture d’un journal d’Alger, tout dévoué au sénateur Gérente, l’Union Républicaine du 2 avril 1903.

GRAVES RÉVÉLATIONS, tel était le titre de ce papier, dont le texte, en forme de missive, qui inaugurait la campagne contre Isabelle, était coiffé d’un préambule bénin : Nous recevons de Ténès la lettre suivante dont la gravité n’échappe à personne.

Les révélations qu’elle contient sur l’attitude d’un administrateur de commune mixte, M. Bcd (sic) exigent une enquête sérieuse. Il n’est pas admissible qu’un fonctionnaire se fasse le complice de la propagande malfaisante de M. Barrucand et de Mme Eberhardt qui, pour des faits analogues, alors que, par son mariage, elle n’avait pas acquis la nationalité française, a été l’objet d’une mesure d’expulsion. Nous regrettons vivement d’être amené par la force des événements à nous occuper directement de Mme Eberhardt ; nous aurions voulu pouvoir continuer à laisser dans l’ombre son action.

Le rôle militant et prépondérant qui est le sien dans l’œuvre poursuivie par l’Akhbar, dont nous avons signalé les dangers à plusieurs reprises, nous fait une obligation impérieuse de sortir de notre réserve.

Nous conservons toujours à son égard l’attitude qu’imposent son sexe et les convictions sincères qui paraissent la guider.

Le respect de cette sentimentalité féminine, qui s’exerce de façon trop exclusive, ne nous empêchera pas cependant de poursuivre notre but : signaler pour l’enrayer une action grosse de menaces.

En ce qui concerne l’administrateur Bcd, il convient, croyons-nous, si les faits relatés sont exacts, de le mettre dans l’impossibilité de continuer sa collaboration au duo Mahmoud-Barrucand.

Le signataire de la lettre que l’on va lire est un propriétaire de la région de Ténès qui n’a nullement l’intention de cacher son nom sous la signature Otto Mobyl. Dans une prochaine correspondance, sur notre demande, il signera[6].

Notre correspondant est suffisamment connu pour que l’on prête crédit à ses révélations, qui méritent en tous cas une enquête.

Si l’administration ne croit pas devoir s’y livrer nous le ferons.

Un calcul misérable peut amener certains publicistes diffamateurs professionnels, à se jouer des considérations de stricte probité qui exigent la plus grande réserve à l’égard d’adversaires non indépendants. Nous ne sommes pas de ceux-là et aurons à cœur de le démontrer.

Si M. Bchd a été calomnié par notre correspondant, nous nous ferons un devoir de conscience de démentir sans réticences.

Si, au contraire, il est établi que l’administrateur Bchd observe l’attitude coupable qu’on lui prête, nous demanderons et recommanderons jusqu’à satisfaction, une sanction que nous serions heureux de voir consister seulement en un déplacement et une surveillance particulière.

 

Monsieur le Directeur,

Permettez à un de vos lecteurs colons de vous donner quelques renseignements sur l’association Barrucand, Bcd-Mahmoud et Cie.

Quelque temps avant que reparaisse le journal l’Akhbar, M. Barrucand vint dans notre région s’entendre avec l’administrateur Bcd, son ami…

Cet administrateur qui évite habituellement les tournées de surveillance se dérangea ce jour-là pour faire visiter à M. Barrucand les tribus dépendant de sa circonscription et présenta le savant des savants à ses administrés.

Ils étaient accompagnés de Mme Mahmoud Saâdi Eberhardt et l’on pouvait remarquer que l’administrateur affectait devant les indigènes une très grande déférence pour la femme de son khodja, travestie en mâle indigène.

Cette attitude révérencieuse marquée dépassait de beaucoup celle que dicte la politesse française à l’égard d’une femme. Elle avait visiblement pour but de consacrer quasi-officiellement l’influence maraboutique de Mme Eberhardt.

L’association Eberhardt, Barrucand, Bchd, par l’exploitation du journal l’Akhbar, qui écorche les indigènes sous prétexte de défense, est peut-être fructueuse ; en tout cas elle ne manque pas d’ingéniosité.

Qu’on en juge par la répartition des rôles et du travail. M. Barrucand rédige et signe son journal. L’administrateur lui fournit des sujets appropriés. Mme Eberhardt, habillée en musulman mâle, trône dans le bureau de son mari, khodja de la Commune mixte de Ténès, et tient des conversations mystérieuses à tous les indigènes, à leur entrée et à leur sortie des bureaux.

De plus, montée sur le cheval d’un adjoint administrateur, escortée par des gardes champêtres indigènes, Mme Eberhardt fait des tournées non moins mystérieuses dans les douars.

Nous nous appliquerons à voir clair dans le jeu de la nouvelle sainte Trinité et nous en aviserons.

Pour un groupe de colons,

OTTO MOBYL.

 

Pour les initiés, pour les fonctionnaires de la Commune mixte, ce plat était de la façon de Mtndt. Une perfidie anonyme de ce genre est toujours pour le bon serviteur qui en est la victime une source d’ennuis. La dénonciation, même lorsqu’elle n’est pas susceptible de suite, est versée pour ordre au dossier de l’employé mis en cause. Elle y reste et ne manque pas de sauter aux yeux du chef de bureau qui parcourt ce dossier à chaque proposition d’avancement ou de distinction honorifique. Comme il est admis dans le service qu’il n’y a pas de fumée sans feu, l’employé demeure suspect. La timidité du haut personnel administratif est telle qu’il recommande à tous les subordonnés : « Et surtout pas d’histoires ». Dans le bled les petits gratte-papiers sont abandonnés pieds et poings liés à la merci du vindicatif politiquart de clocher dont ils ont rebuté les prétentions grotesques ou contrarié les manœuvres ; ils sont la proie des crapauds de marécage puant qui ont entrepris sur la fortune publique ou sur la morale et du premier coq de clocher qui croit avoir intérêt au départ ou à la complicité d’un agent. Le plus souvent les dénonciations et les filets agressifs dans les journaux reptiliens sont anonymes. Mais quiconque, de l’administration, est ainsi pris à partie est considéré par ses chefs malades de venette, sinon comme coupable, du moins comme compromettant. Bientôt on dira de lui : il manque de tact ; – ou bien : il n’a pas le sens des nuances. Et il fera figure d’imbécile. La campagne électorale contre Lauprêtre s’annonçait donc sous d’heureux auspices. Le conseiller sortant, ami du journal arabophile, allait être compromis aux yeux des électeurs, car, pour ceux-ci, quiconque se déclare arabophile est par là considéré comme francophobe.

L’escobarderie, en l’espèce, était accrue par l’imputation redoutable des menées antifrançaises dans les tribus ; toujours méfiants les services sont sans cesse sur le qui-vive ; les directions craignent la menace qui peut surgir de l’imprévu ; quant aux colons, ils ont la hantise des propagandes sournoises et des agitateurs envoyés en mission par l’étranger pour provoquer des troubles sanglants dans le bled ; il est donc on ne peut plus facile à un politicien sans scrupules d’éveiller des doutes sur la fidélité d’un subordonné auprès d’une autorité ombrageuse prête à interpréter dans un sens péjoratif les démarches les plus innocentes. Il est donc naturel que cette autorité ait considéré avec défaveur les vagabondages auxquels Isabelle se complaisait, et qui étaient dénoncés comme entretenant un complot contre le pouvoir légitime. L’accusation demeurait imprécise et pour cause ; elle n’avait d’autre but que de susciter par son vague même les perplexités d’un commandement à routines. Celui-ci craignait par-dessus tout d’engager sa responsabilité ; il était amené à raisonner ainsi qu’il suit : un indésirable parcourt le territoire ; aucun motif plausible ne justifie son déplacement ; il n’a donc que faire dans la contrée et ne peut avoir formé que de mauvais desseins. Parvenu à cet endroit on l’invite, avec plus ou moins d’aménité, à déguerpir. Et, ainsi qu’il advint jadis pour Isabelle, on l’expulse.

L’opinion publique est enfin hostile à un personnage qui, possédé en apparence de la manie ambulatoire, prend langue dans les tribus avec quantité d’indigènes, fournit d’articles un journal qui soutient les intérêts des indigènes et s’avère prêt à dénoncer des abus. Car pour l’administration il n’y a pas d’abus. Collaborer à l’Akhbar n’apportera aucun agrément à Si Mahmoud.

À la vérité, dans sa lettre à la Petite Gironde, la jeune femme se défendait avec force d’intervenir dans les affaires locales.

Je n’ai jamais fait aucune propagande parmi les indigènes, et il est réellement ridicule de dire que je pose en pythonisse.

Partout, toutes les fois que j’en ai trouvé l’occasion, je me suis attachée à donner à mes amis indigènes des idées justes et raisonnables et à leur expliquer que, pour eux, la domination française est bien préférable à celle des Turcs et toute autre.

Il est donc bien injuste de m’accuser de menées antifrançaises.

Et elle se défend de tout antisémitisme, voire de tout anti-quelque chose. Elle a quitté la rédaction des Nouvelles en même temps que Barrucand.

Ses protestations ne susciteront que des moqueries. On feint de voir en elle une propagandiste par la parole et peut-être par le fait, c’est-à-dire par le don de sa personne.

Le gros libéralisme musulman que professait l’Akhbar ferait sourire de nos jours les chefs de partis en Algérie. Il ne demandait que justice, respect et compréhension mutuelle et critiquait certains excès sans prétendre fonder un groupe au programme politique nettement défini. S’il attaquait avec véhémence le maire de Ténès, c’est parce qu’il voyait en lui un exploiteur impuni du fellah. Il laissait hors de cause sa collaboratrice qui ne lui donnait que des contes et un feuilleton. L’administrateur écrivait lettre sur lettre à Alger pour se plaindre des agissements de M. Mtndt qui, de son côté, fort de ses relations avec plusieurs fonctionnaires de la préfecture, dénonçait ses accointances avec Barrucand. Je gardais, quant à moi, la plus stricte neutralité et recevais tour à tour les doléances des deux factions.

M. Bct, dans un état chronique d’agitation fébrile, ne pouvait tenir en place et me relançait constamment dans mon bureau ; je le revois encore, le visage révulsé et congestionné, se promenant de long en large, rajustant son monocle, froissant ses poignées de journaux et de paperasses et s’exclamant : « Je suis casserolé par ce vilain drôle ! » De son côté, Mtndnt m’avait, en grand mystère, lu le préambule d’une lettre que, me disait-il, il expédierait directement au Secrétaire général de la Préfecture, M. Slmn ; je n’ai point oublié les premières lignes de cette épître : Excusez-moi, M. le S. G., de me prévaloir auprès de vous d’un titre sacré pour vous mettre au courant de certains faits de nature confidentielle, etc. — Hé ! m’écriai-je, qu’entendez-vous par ces mots : un titre sacré ? — C’est, répondit-il, que lui et moi appartenons à la Franc-maçonnerie !

Le sous-préfet d’Orléansville, M. Billard, alerté par le tapage que faisait le Progrès, journal de la localité, quitta la vallée de Chéliff et accourut à Ténès où il inspecta les services ; il posa des questions aux caïds et aux mekraznis, interrogea une foule d’indigènes et s’en retourna à son chef-lieu sans avoir découvert le moindre pot-aux-roses.

M. Mtndnt redoubla de zèle et se multiplia pour établir par le fait qu’Isabelle avait exercé une pression morale sur les chefs, en abusant du nom de l’administrateur, pour extorquer aux notables des tribus des souscriptions à l’Akhbar et des subsides à son mari. Ses importunités n’obtinrent point de résultat. Sur ces paysans finauds, caresses et menaces sont sans effet. La plupart sont complètement illettrés en français et en arabe. Les croire capables de s’abonner à une feuille pour la plus grande partie rédigée en une langue qu’ils ignorent leur paraissait une idée des plus bouffonnes ; de même ils n’avaient aucune raison plausible de s’associer à une action qui aurait eu pour but de les émanciper ; ils ne comprenaient pas qu’un homme de bon sens essayât de les embarrasser par des questions auxquelles ils n’entendaient rien.

Cependant, il fallait coûte que coûte à Mtndnt se procurer au moins un commencement de preuves matérielles des manœuvres dolosives qu’il dénonçait, sous peine d’être convaincu d’imposture et de déplaire à ceux dont il espérait tout. Aussi n’hésita-t-il pas à compulser les dossiers de M. Bcht en l’absence de son patron, mais celui-ci était un trop vieux renard pour laisser à la traîne des documents risquant de le mettre en mauvaise posture ; Mtndnt s’en rendit compte et se résolut enfin, en désespoir de cause, à pratiquer des fouilles dans un tiroir dont il n’avait pas la clé et qui était celui de la table du khodja Ehnni. Dans ce tiroir ce dernier avait placé ses papiers personnels. L’opération menée à bien ne fut pas vaine ; le fin limier découvrit là le brouillon d’une lettre inachevée qu’Ehnni avait eu un moment projet d’adresser au caïd des Ouled Abdallah ; il y était fait assez vaguement allusion à une certaine promesse faite par le personnage de remettre à un individu dont le nom n’était pas indiqué une somme sur laquelle il comptait ; la promesse de cette remise aurait été faite au cours d’une conversation privée. Sans s’inquiéter au préalable des conditions dans lesquelles ce brouillon de lettre avait été écrit, ni si elle avait été envoyée, Mtndnt s’en saisit, heureux de découvrir enfin un document qui permettrait d’inquiéter Ehnni et d’impliquer Isabelle dans une enquête administrative en l’inculpant de tentative de corruption sur un chef indigène ; pour lui, il ne pouvait s’agir que d’une demande de fonds destinés à l’Akhbar. Malgré mes sollicitations, je ne pus jamais voir la lettre incriminée.

Le fonctionnaire justicier convoqua donc Goumiri, le caïd mis en cause, à son cabinet afin de s’entendre avec lui et de parvenir à ses fins : perdre Ehnni, se débarrasser d’Isabelle et obtenir le déplacement de Bcht et, par suite, l’échec de Lauprêtre. Le caïd vint, fut caressé, chapitré, et jura qu’il n’avait jamais reçu la lettre dont on lui montrait le projet. On lui laissa même entendre qu’en retour de sa complaisance il serait l’objet d’une proposition flatteuse pour la Légion d’honneur. Et bien que sa réponse ait été peu satisfaisante, Mtndnt, porteur du précieux chiffon de papier accusateur, conduisit directement, et de son initiative privée, le caïd à Orléansville, où il le plaça en présence du sous-préfet ; j’insiste sur ce point qu’assuré de la complicité de son administrateur avec Ehnni, il avait omis de l’informer tant de son départ que de sa démarche.

M. Bcht fut à l’improviste avisé de la déposition du caïd par une note du sous-préfet. Il ne sut d’abord que penser, n’ayant été tenu au courant de rien, puis témoigna une irritation très compréhensible contre son adjoint ; il se montrait surpris qu’une initiative de cette importance eût été prise en dehors de lui. Cet acte constituait une grave incorrection, une atteinte à son autorité, une insupportable manifestation d’indiscipline et ne pouvait être considéré, s’il demeurait dépourvu de sanction, que comme le prélude d’une disgrâce qui voulait être insultante. À juste titre, M. Bcht exposa à ses chefs la situation impossible dans laquelle il se trouvait placé et demanda le déplacement immédiat de son subordonné en révolte contre lui.

Or M. Mtndnt, fort, comme je l’ai dit, de ses appuis à la préfecture d’Alger, avait, après son entrevue avec le sous-préfet, donné de sa propre autorité, une permission de voyage à Alger au caïd des Ouled Abdallah. C’était à la veille de l’arrivée du président de la république ; le fonctionnaire assigna un rendez-vous au chef qui ne manqua pas de s’y trouver, et lui procura une carte d’invitation au bal du Gouverneur général offert à la population en l’honneur de l’hôte illustre. Le lendemain il proposa au caïd d’aller avec lui à la préfecture faire une visite de courtoisie à M. Marcé, chef du service des affaires indigènes.

— M. Marcé, dit l’administrateur adjoint à son compagnon, te demandera si tu n’aurais pas par hasard remis de l’argent au khodja de la Commune mixte. Tu lui répondras que tu lui as fait présent de cent ou deux cents francs.

— Mais puisque je n’ai rien donné à ce khodja, objecta Goumiri, pourquoi mentirais-je ?

— M. Marcé sera content que tu dises cela, comprends-tu ?

— Je comprends. Mène-moi auprès de M. Marcé.

Et voici, rapportée par l’Akhbar du 14 juin 1903, la scène qui se passa dans le cabinet du fonctionnaire :

Devant M. Marcé l’interrogatoire commence par des banalités sur les fêtes, sur le temps et sur l’état des récoltes. Puis on arriva au point important :

— N’aurais-tu pas remis de l’argent au khodja ?

— Entendez-vous par là cent ou deux cents francs ?

— Justement.

— Eh bien ! je tiens à vous déclarer que M. Mtndnt m’en a effet prié de vous dire cela. Il m’a même prévenu qu’on m’en serait reconnaissant. Mais cela, je ne vous le dirai pas parce que ce n’est pas vrai. Je regrette de ne pouvoir vous être agréable.

M. Marcé jugea bon à ce moment de donner un autre tour à la conversation. Puis le caïd sortit.

Il n’a pas craint de raconter l’entrevue devant plusieurs témoins. À Ténès il comparut devant l’administrateur qui l’invita à lui répéter sa déposition devant l’autorité supérieure. Goumiri se contenta de répondre que son témoignage avait été, et pour cause, imprécis, et en conséquence, insignifiant. Il lui avait paru que Mtndnt, par l’insistance qu’il apportait à lui poser certaines questions, attachait beaucoup d’importance à faire suspecter par le haut fonctionnaire la conduite privée de Mme Isabelle Eberhardt.

De son côté Ehnni, déjà malade, s’aperçut de l’animosité que ne cessait de lui témoigner M. Mtndnt et de l’acharnement qu’il apportait à se venger des dédains de sa femme. L’administrateur adjoint ne cachait à personne la volonté où il était d’avoir, comme il disait, la peau d’Isabelle, qui s’habillait en homme et écrivait des contes qu’il estimait absurdes ou ridicules. Pourquoi était-elle constamment en voyage ? Dans l’état d’esprit où se trouvait Mtndnt, cette ardeur à se déplacer ne pouvait s’inspirer que de motifs d’immoralité : ou elle courait les hommes dans le bled, ou elle tirait profit de la situation de son mari pour d’ingénieux trafics. Dans l’un ou l’autre cas il fallait mettre un terme à une activité incompatible avec la dignité des fonctions qu’occupait son mari. Il critiquait avec abondance et une remarquable crudité d’expressions la liberté d’allures de la jeune femme.

Je connaissais parfaitement le caïd Goumiri ; dénué d’instruction, il s’avérait incapable de déchiffrer le moindre écrit, tant en arabe qu’en français ; chaque lettre qu’il recevait passait par l’intermédiaire obligé de son secrétaire, qui rédigeait pour lui ses rapports administratifs. S’il avait reçu une demande d’argent de Ehnni, le secrétaire en aurait été le premier avisé, et la tribu tout entière après lui.

L’habileté de Mtndnt fut mise en défaut par l’excès même où il la porta. L’édifice qu’il échafauda pour avoir raison contre la raison était un château branlant ; il tenait pour établi que tout fonctionnaire indigène, dans quelque éventualité qu’il se trouvât, était accessible à la corruption ; donc Si Ehnni, par là même qu’il était khodja de Commune mixte, abusait de ses fonctions pour extorquer aux fellahs des pots-de-vin. Or tout acte de concession dans le bled est immédiatement l’objet des conversations de tous sur les marchés et dans les campagnes : un administrateur ou un inspecteur en tournée reçoit un jour ou l’autre confidence (le plus souvent par vendetta) des racontars qui circulent de mechta en mechta, et qui, parfois exagérés, ont toujours un fondement dans la réalité. D’autre part la tentative de subornation d’un chef, tentée par Mtndnt devait, en bonne logique arabe, demeurer inopérante. En admettant que Goumiri eût jamais remis de l’argent à Si Ehnni ou à Isabelle, il ne l’aurait révélé, sous aucun prétexte, à quiconque, et, moins encore, à un supérieur. C’eût été pour lui fournir, comme on dit, des verges pour se faire fouetter ; en toute justice, le corrupteur est aussi coupable que le corrompu. Or Goumiri, bien qu’illettré, était un garçon trop intelligent pour ignorer qu’un aveu de sa part aurait pour conséquence peut-être des ennuis pour le khodja, mais à coup sûr sa propre révocation. Il devait estimer à sa valeur de badinage la promesse qui lui avait été faite par son tentateur que son aveu constituerait pour lui un titre à la Légion d’honneur. Aveuglé par sa passion de haine et par son ambition Mtndnt ne commettait pas seulement une vilénie mais il prouvait, ce qui est pis, une méconnaissance quasi-inexcusable, pour un administrateur, de l’âme indigène. Ce sont ses partis-pris, ses préjugés et sa maladresse autant que ses appétits de fauve qui conduisirent ses chefs, plus tard, à lui imposer une retraite prématurée.

Indigné qu’on eût cambriolé son secrétaire, vivement affecté par les soupçons injurieux dont il était l’objet, excédé par la défiance qu’on lui témoignait, Ehnni, dans un coup de tête, donna sa démission des fonctions de khodja, quitta Ténès sans donner congé de son logis et s’en retourna à Alger que sa femme n’avait point quitté depuis longtemps. Il n’y avait pas un an qu’il occupait son poste.

Entretemps, le directeur des affaires indigènes, M. Luciani, dont la science des milieux indigènes de toutes races était profonde et l’expérience consommée, s’était transporté tout soudain en tribu où il allait sans bruit procéder lui-même à une minutieuse enquête. Elle paraît n’avoir donné aucun résultat défavorable puisque aucune mesure administrative ne fut proposée contre le khodja, qui, au lendemain de l’élection de Ténès, devait être réintégré en Kabylie dans son emploi.

Barrucand se dépitait du rôle qu’on entendait lui assigner à Ténès dans les parlotes de café et la bataille électorale. Il n’arrêtait de protester qu’il n’avait donné mission à personne de recueillir des souscriptions pour son périodique et qu’il n’en avait jamais reçues. Il écrivait, le 26 avril 1903 :

Je viens d’interroger le khodja de Ténès ; il m’a affirmé n’avoir rien demandé pour moi, rien demandé pour l’Akhbar. J’affirme de plus sur l’honneur ne jamais avoir reçu un sou de la région de Ténès, en dehors de nos abonnements… Pour en revenir à la lettre du khodja, dont on parle, je vais donner la preuve la plus grande de ma bonne foi en demandant de la façon la plus instante, qu’on la publie ! Cette lettre je l’ignore, mais j’affirme qu’il ne peut y être question de l’Akhbar. Je n’ai reçu d’argent d’aucun caïd soit de Ténès soit d’ailleurs…

La lettre dont il s’agit ne fut jamais publiée. Barrucand terminait ainsi son article :

Nos rapports avec l’administration algérienne se sont bornés jusqu’à ce jour à la critique, dans la mesure de ce qui était juste et désirable pour le bien public. Nous n’avons pas attaqué les administrateurs eux-mêmes ; il est bien étrange qu’on veuille nous forcer à les défendre. Quant à la démission du khodja nous l’avons expliquée, et comme elle s’explique tout naturellement. S’il y a autre chose qu’on le prouve et qu’on l’imprime. Nous n’avons pas plus à défendre le khodja que l’administrateur.

Ce fut ainsi que s’inaugura l’affaire dite le Scandale de Ténès.

CHAPITRE XI

L’OPINION DES INTELLECTUELS

Abreuvée d’outrages, Isabelle engagea un burnous de son mari pour payer les frais de son voyage et s’en vint à Alger vers le milieu du mois de mars arrêter avec Barrucand les détails de sa collaboration à l’Akhbar et procéder à la mise au point d’un feuilleton. Je dus me transporter moi-même à Alger où j’étais appelé pour le règlement de diverses affaires de famille. Le surlendemain de mon arrivée, Isabelle d’un mot m’assigna rendez-vous dans un café de la Place du Gouvernement, le jour même, et m’informa que plusieurs de nos amis s’y trouveraient ; elle les mettrait au courant de la situation qui lui était faite à Ténès et avait besoin de mon témoignage.

Au début de l’après-midi, elle s’établit donc à une table sous les palmiers poudreux qui ombrageaient la terrasse du café d’Apollon, commanda une bouteille de limonade, se prit à rouler des cigarettes et laissa son regard errer sur la place.

Entre les ficus et les kiosques à journaux de la Place du Cheval flemmardaient les ouvriers sans travail qui, assemblés par petites coteries, attendaient des offres d’embauche ; défricheurs murciens en sandales de corde, maçons piémontais suivis de leur manœuvre kabyle éclaboussé de chaux, tailleurs de vigne méridionaux, matelots maltais, garçons de ferme mahonnais, muletiers andalous, le fouet au cou, formaient le cercle autour des petits patrons, des tâcherons, des associés d’entrepreneurs qui discutaient avec eux les questions de travail et de salaire. Dès que l’accord était sur le point de se conclure, la bande entière se dirigeait vers une buvette ; là, debout devant le comptoir, tous vidaient des verres d’anisette ou d’absinthe. La libation valait engagement. Des juifs bousculaient les discoureurs en fendant d’un pas important la foule ; des gestes de colère s’esquissaient derrière eux et des insultes étaient proférées. On était au lendemain des grandes émeutes antijuives.

Au pied de la statue du duc d’Orléans, les garçonnets loqueteux en braies trouées jouaient à l’escargot et à parès et nonès ; un vendeur de cacahuètes, de blablis et de patates douces, assis près de son panier à compartiments, observait la partie. Les fillettes des pescadores de la Marine, sauvagement chevelues, la savate sous l’aisselle, assises à même le trottoir, s’ébahissaient à la vue du jeune Arabe imberbe et blême, qui à la terrasse du café, sirotait sa limonade glacée et fumait avec véhémence ; en signe de mépris, elles mordaient leur pouce en le regardant.

Un chef arabe suranné, en costume d’apparat, dont le burnous portait deux rangs de décorations, traversa gravement la rue et aborda Isabelle, qui se leva à demi et, par déférence, demeura inclinée tant que durèrent les formalités de la salutation. Il s’assit enfin ; elle jeta, d’un mouvement furtif, sa cigarette à un yaouled qui prit le large et s’empressa, dès qu’il fut à la distance honnête exigée par le respect, de la fumer jusqu’à la racine.

— Qu’y a-t-il ? Que n’y a-t-il pas ? murmura l’ancêtre.

Et il caressa doucement, d’une main garantie contre la malice des mauvais génies, par des bagues talismaniques, sa barbe teinte au henné.

— Le bien a été, le mal n’a pas été, répondit Isabelle. Et chez toi, le bien est-il partout, grâce à Dieu ?

— La bénédiction est sur toutes choses, Si Mahmoud, annonça le chef, avec un léger clin d’œil qui accentua d’une nuance le nom d’homme sous lequel la jeune femme se présentait aux indigènes. Et ton ami Si Ehnni le secrétaire est-il en bonne santé ?

— Sa santé est comme la nôtre entre les mains de Dieu. Oh Cheikh, Ténès, où nous séjournons par la faveur divine, est un chenil d’hommes. Les chiens se disputent les os qu’ils ont volés.

— J’ai entendu déjà des paroles à ce sujet, rien de précis.

— On nous persécute avec grande injustice.

— Aujourd’hui, Si Mahmoud, le temps est brûlant, et demain il pleuvra. Ainsi tourne le monde. À chacun advient son heure. J’appartiens au maghzen d’hier ; les jeunes gens, les jeunes chefs ont pour moi les égards que l’on réserve au slougui édenté. Ils me flattent du regard et de la voix et ne m’écoutent pas quand je grogne. Le temps des hommes de grande tente est révolu. Je suis un fruit mûr qui sera bientôt pelé par le laveur des morts.

— Tu es robuste, vénéré par les petits et bien considéré par les grands, Cheikh.

— Je suis de race noble, Si Mahmoud ; je peux citer mes aïeux bien avant la bataille d’El Habaah, qui advint aux temps de l’Ignorance. J’ai fait moi-même ce qui convenait à la gloire de ma race. J’ai frappé du sabre et j’ai frappé la poudre. À l’époque des belles guerres des Arabes et des Français, le maréchal me convoquait à ses côtés ; je me joignais à ses colonnes ; il était délicieux pour moi de charger les rebelles avec mes beaux cavaliers et de revenir au camp avec des têtes suspendues au harnais de mon cheval. Je dépensais alors beaucoup d’argent, parce que la guerre, la magnanime, nous en donnait beaucoup. La situation se transforma quand les Français, après l’Empire, appelèrent les juifs à être leurs égaux et à servir dans l’armée. Alors je compris que le règne des guerriers s’enfonçait dans la nuit du passé. Je m’enfermai dans le bordj, où j’avais résisté pendant six semaines aux attaques des gens de Mokrani, fidèle à son Empereur. Je reconstituai mes troupeaux enlevés pour la plupart par les insurgés ; je ne quittai plus mes tapis (je possède encore celui sur lequel je suis né et aucun de mes fils ne le cédera à personne) que pour me rendre à Alger et pousser mes enfants auprès de l’autorité. J’accrochai au mur, devant le divan où je reçois le gouverneur, le préfet et le sous-préfet, les pistolets d’honneur dont me gratifia le maréchal, le sable à fourreau d’argent ciselé hérité de mes pères, les fusils que me donnèrent les chefs de l’Algérie, les portraits et les photographies de mes compagnons de combat, dédicacés par eux. Je gouverne mon bien en homme sage. J’ai quatre-vingt-dix ans, Si Mahmoud, et ai vécu comme il convenait à un noble qui a du nîf ; je mourrai comme il convient à un musulman. Voici que la confusion est partout ; je ne comprends pas les gens de l’Islam non plus que ton ami Barrucand le lettré. Ils parlent librement dans les rues et les cafés des choses autrefois réservées aux chefs ; les semmaches même lisent les journaux. Les hommes et les femmes s’émancipent ; quant à moi je ne sais grâce à Dieu ni lire ni écrire. Beaucoup de fellahs tracent les sillons, dans les champs, avec des charrues achetées aux Français. Mon voisin, le cadi, a des machines pour moissonner et lier. Mes fils me promènent dans une automobile. Après la pluie la cour de mon bordj sent l’essence et non le crottin. Un fellah a grommelé contre moi, l’autre jour, parce que je chassais au faucon sur ses terres ensemencées ; il est vrai qu’il se reprit et vint embrasser mon mestr ; mais jadis, il n’aurait pas eu la pensée d’ouvrir la bouche à mon approche, sinon pour une bénédiction. Chez mes voisins les enfants apprennent à lire et à écrire à l’école française et fument devant leur père qu’ils traitent derrière lui de vieil idiot. Tout se gâte, tout se corrompt ; depuis qu’on laboure au tracteur, il n’y a plus dans le bled que du mauvais gibier, du gibier de pauvre ; les dernières autruches ont crevé derrière du fil de fer ; il n’y a plus de gazelles que dans les enclos des jardins et elles sont boursouflées de graisse ; on reste une demi-journée à galoper dans le djelf pour rouler un fennec teigneux ou pour ramasser un lièvre à demi-mort de faim. Quand on a levé le goum de ma tribu pour la guerre contre les mécréants du Maroc, j’ai souhaité de chevaucher à sa tête afin de respirer l’odeur de la poudre avant de mourir. Eh, le gouvernement me remercia, désigna un de mes fils qui prendrait le commandement de mes cavaliers et m’envoya en cadeau un très beau tapis de prières en soie persane ; il loua mon zèle devant l’assemblée des notables, mais la déconsidération était sur moi ; j’ai compris que mon temps était dans la nuit. J’avais emprunté aux juifs ; il a payé mes dettes parce qu’ils menaçaient de me poursuivre ; j’ai eu honte pour lui ; il m’a empêché de châtier ces pourris. Et j’ai été triste. Certes, Si Mahmoud, je ne suis pas de ceux qui vantent les mérites de leur famille au point de se rendre insupportables à leurs amis ; toutefois, jadis, au Maghreb, le plus grand nombre de mes parents a été tué le sabre à la main ; maintenant le soldat se couche derrière un tas de pierres, comme un assassin à gages, et tire sur le tas de pierres derrière lequel est couché son ennemi ; mon fils m’a conté, à son retour du Maroc, des merveilles sur la façon dont les Français guerroyaient.

— Père, le beylik me tient rancune de plaindre la misère ; à Ténès les journalistes me traînent dans la crotte, et je ne me suis mêlée des affaires de personne, pas même des meskines, ce bien d’Allah qui sont tels qu’un troupeau maigre sur la terre ; ils me poursuivent de leur haine parce que, disent-ils, je demande de l’argent aux fellahs pour Barrucand, qui est pitoyable pour les musulmans mes frères. Que Dieu brûle ceux qui propagent ces mensonges !

— Et pourquoi Barrucand s’inquiète-t-il du sort des fellahs ? Dieu y pourvoira, Si Mahmoud ! Pourquoi va-t-il et toi avec lui à l’encontre de la volonté de Dieu, qui ordonne aux hommes l’opulence et la pauvreté et aux chefs leurs décisions ? Laisse les hommes s’abandonner auprès de toi à la volonté de Dieu et évite-les. Dieu est notre guide, jouis de ce don si opulent de Dieu : le moment présent, que tu savoureras jusqu’à ta mort. Le moment présent est peut-être le plus beau moment de ton existence. Mais ton cerveau n’est pas celui d’un musulman. Voici que j’entends pérorer derrière moi les hommes du nouvel Islam, qui, comme toi, chiffonnent les journaux et prononcent, comme s’ils étaient paroles saintes, des mots incompréhensibles : hokkouk, ittihad, istikbal, islah… Ba, ba, ba ! Ils s’habillent à la française ; on jurerait qu’ils sont chrétiens. Mais non… Ce sont des avocats, Si Mahmoud, et quand l’avocat domine, le guerrier se retire ! Reste sur le bien, Si Mahmoud ! Je vais m’entretenir du temps passé avec le vieux tordjmane du Mobacher, mon ami ancien, à qui j’ai apporté, de mon jardin des Larbaât, une couffe de coings et une couffe de grenades.

Il se leva et affecta d’ignorer la présence du groupe où je me trouvais et qui s’avançait vers Isabelle. D’un remuement sec des épaules il drapa autour de lui son somptueux burnous dont les broderies d’or scintillèrent et dont les plis eux-mêmes se disposèrent en courbes sculpturales.

— Comme il est beau ! me dit la jeune femme en suivant du regard l’agha qui, dans sa majesté naturelle, parut dominer paternellement la foule des ouvriers sans travail, des petits courtiers, des enfants en guenilles, des besogneux d’affaires.

— Votre patriarche, murmura en arabe celui de mes compagnons qui était avocat, est pareil au laurier-rose ; on peut lui appliquer le dicton qui concerne cet arbre : de belles fleurs et un bois qui emporte la bouche.

— Il a fait main basse, dit le médecin indigène, sur la plupart des terrains irrigables de son douar, grâce à des rahnia plus qu’usuraires et à des papiers falsifiés. Les fellahs l’ont surnommé papa Messaoud, ce qui est aussi le sobriquet de l’hyène.

Nous prîmes place en riant auprès d’Isabelle ; il fut question aussitôt des ressources que l’on pourrait lui procurer pour lui permettre de vivre. La plupart des membres de notre groupe étaient des intellectuels d’Algérie, fils de colons, d’officiers, de fonctionnaires ; deux seulement, l’avocat et le médecin, appartenaient à la société indigène ; tous étaient les fermes partisans de la politique indigène la plus progressiste et aussi la plus disciplinée. Les souvenirs de cette palabre que nous eûmes au café d’Apollon sont demeurés très vivaces dans mon esprit.

Facile à émouvoir dès qu’elle était entourée d’amis, Isabelle ne tarda pas à prendre la parole et à nous exposer, lentement, l’histoire de sa vie qu’elle entrecoupait parfois d’une plaisanterie ou d’un éclat de rire, et parfois de larmes ; elle ne cessait à son habitude de fumer des cigarettes.

Et ce furent d’abord les épisodes les plus représentatifs de son enfance et de sa jeunesse, sans ces détails minutieux que l’on trouvera dans la biographie détaillée rédigée tant par R. Doyon dans la préface des Journaliers, que par Raoul Stéphan dans sa Vie d’Isabelle et qui sont le résultat de l’enquête conduite par ces écrivains dans les milieux assez singuliers où la jeune femme avait fréquenté depuis son adolescence. Elle s’étendait avec complaisance, mais en termes vagues, sur les péripéties de sa vie en Suisse ; elle prétendait d’avoir été la secrétaire, à Lausanne, d’un comité central russe terroriste ; elle nous décrivit même le cérémonial qui précédait le départ d’émissaires pour la Russie, où ils avaient pour mission d’exécuter tel ou tel personnage condamné à mort par le tribunal secret ; on leur offrait un repas d’adieu et on les embrassait comme on embrasse les agonisants et les condamnés à mort, car on ne reverrait jamais la plupart d’entre eux.

Elle nous entretenait aussi de son demi-frère Augustin qui s’était engagé à la Légion étrangère, d’une sœur retournée en Russie et dont elle était depuis longtemps sans nouvelles… Bien avant son départ d’Europe, Isabelle, qui avait de vastes, mais fort désordonnées lectures, avait résolu de se donner à la littérature. De caractère indépendant, elle se considérait comme soustraite aux contraintes sociales, aux conventions, aux idées reçues, aux préjugés qui rétrécissent l’horizon des classes bourgeoises. Repue jusqu’à la satiété de doctrines qui niaient l’existence des valeurs bien assises d’humanité, affranchie de leur contrainte traditionnelle, elle souhaitait de s’épanouir libre en marge du monde, de s’écarter de la richesse, des repus, des satisfaits et des résignés. Elle se sentait émancipée, et d’autant plus qu’elle était jeune et croyait au bonheur des simples. Ainsi préparée à trouver refuge dans l’espace désertique, que dans son esprit elle prolongeait à l’infini, elle avait soudain fait la découverte des œuvres de Pierre Loti. Elle fut éblouie et désira de suivre ses traces et de s’intégrer au monde non pas le plus pittoresque, mais le plus éloigné des vices de la civilisation occidentale. À la manière de Loti, mais avec plus d’intensité que lui et moins de méthode, elle rédigeait, au jour le jour, des impressions et des observations. Dans ce quotidien elle découperait des articles. Puis elle assemblerait ces articles en chapitres et ces chapitres en livres.

Sa mère et elle avaient émigré à Bône ; là Isabelle s’initia vite, me dit-elle, à la connaissance de l’arabe algérien. Bientôt sa mère mourut, et, musulmane[7], fut enterrée au cimetière musulman de la ville. Quant à elle, elle endossa le costume de cavalier arabe, voyagea au Constantinois et gagna la Tunisie dont elle décrivit divers aspects pittoresques, et ces rives du Sahara où elle mena une vie vagabonde dans les tribus. Il est évident que l’arrivée insolite d’une étrangère isolée, aux opinions sans doute exagérées, sous la tente des nomades, parut suspecte à l’autorité militaire qui administrait les territoires du Sud. Ses représentants avaient le défaut, fréquent en France, de ne pas croire à la poésie comme mobile de l’action humaine. Elle fut surveillée de près à El Oued et entourée d’un invisible réseau d’espions. Elle s’en aperçut et n’en eut cure. On la rangea bientôt dans la catégorie des excentriques. S’il est un personnage dont le tempérament, la nature et les aptitudes échappent entièrement à la compréhension de l’homme moyen qui, même s’il est libéral, est respectueux jusqu’à la superstition de l’ordre et de la règle, c’est bien l’artiste ; on l’admire sans doute dans les romans, mais non dans la réalité. Isabelle s’estimait aussi heureuse que possible parmi les gens de la dune. Elle flemmardait au gré de son caprice dans ces interminables rues de palmiers que sont les oasis du Souf.

Sur ses premières rencontres avec l’homme, sa discrétion a été toujours complète. Elle avait à cœur, semble-t-il, de ne nous initier qu’au roman plus ou moins bovaryste de sa vie. Le réaliste horrible que je suis soupçonne qu’il y eut une préface demeurée inédite au roman et qu’elle ne fut peut-être pas uniquement un chant de gloire en l’honneur de l’amour éternel ; elle eut probablement la connaissance précoce des chagrins, des erreurs et du bas égoïsme du vulgaire.

Elle commença toujours son récit à l’intrusion de Si Ehnni dans son existence sentimentale. Si Ehnni était alors un spahi élégant et de haute mine. Nous remarquerons ici que, dans la littérature érotique arabe, les hommages du poète s’adressent, la plupart du temps, par un sentiment de retenue qui surprend étrangement l’européen, à un amant plutôt qu’à une amante ; il est évidemment sous-entendu qu’il ne s’agit pas d’un mignon, mais d’une demoiselle idéalisée ; ne point vanter telle ou telle femme dans un poème est question de tact et de politesse ; cette fiction ne nuit en aucune façon à la force, à la sincérité, aux envolées les plus folles de la passion.

À mon avis, le travestissement d’Isabelle en jeune garçon attisait la fougue du beau cavalier ; il connut à la fois l’amour de cœur et l’amour de tête ; il vécut littéralement un des grands poèmes de sa race ; son ardeur entraîna celle de sa maîtresse, qui le déclarait le modèle des amoureux même quand ses premières émotions eurent été calmées par l’accoutumance. Ils s’égarèrent dans l’immense domaine des idéologies de la Bonté. Farcie de théories contradictoires, hantée par le souvenir des déclamations brouillonnes de ses anciens compagnons terroristes sur l’esprit de justice et de dévouement au bien commun qui règne dans les sociétés à demi-sauvages, elle rêvassait à longueur de journée, et revenait de nouveau à ses projets de confidences littéraires ; elle écrivit, presque sans y penser, et à pleines pages, force grimoires qui exposaient des ravissements intérieurs accrus par les contrastes qu’offrent les paysages d’oasis, par l’inclination qu’elle avait aux êtres qui les animent, par la découverte en elle des instincts qui la portaient vers eux. Les anecdotes qu’on lui disait devinrent des contes. Elle ne se mêlait point de politique, riait et plaisantait et se montrait, à l’occasion, bien qu’elle professât l’islam, assez latitudinaire en matière de foi. Elle fréquentait toutefois chez les marabouts, et s’entretenait volontiers avec eux de matières de théologie et de problèmes mystiques. Dans ses bavardages, elle devait être, à son insu et avec plus de témérité que de réflexion dans l’affirmative, hérétique. Elle se fit peut-être ainsi, par légèreté, des ennemis dont le ressentiment s’affirma par l’acte ; en effet, dans n’importe quelle foi humaine mieux vaut la mécréance que le schisme.

Isabelle avait toutes les apparences de la sincérité lorsqu’elle nous exposait les délices du vagabondage et les splendeurs de la vie de bohème au grand soleil du Sud. Mes compagnons voyaient plus que moi de la littérature dans son cas. Dans le fond ils estimaient comme moi (et avaient peut-être tort) qu’il y avait eu dans l’histoire de sa vie, des lacunes et des mobiles qu’elle dissimulait. Ils avaient, en leur qualité de méditerranéens, le respect instinctif de certains impératifs et ne croyaient pas aux allégations des poètes ; elle les décontenançait ; ses discours les mettaient même mal à l’aise et ils étaient prêts à s’insurger contre eux. Il leur fallait un terrain solide sous les pieds ; ils ne savaient que penser d’une conduite qui leur était décrite comme la meilleure de toutes et qu’en vérité ils jugeaient carrément absurde ; ils n’aimaient point qu’on se complût loin des besognes ordonnées, des affaires bien mûries et du travail régulier ; ils refusaient d’accorder existence légitime aux séductions de la route, du vent, du parfum de la nuit, aux divagations de la pensée qui flotte au hasard des incidents d’une errance sans but déterminé, aux rencontres de paysages impropres à la culture, et de bergers fainéants et pouilleux. Au mieux, ils voyaient en Isabelle une fantaisiste de la littérature malsaine. Ils se plaisaient, en effet, par nature, à tracer des lignes de démarcation entre les sensations et les objets, à classer les aspects, à compter, à mesurer et à peser l’espace ; ils détestaient en un mot le flou et l’éloquence, voire le raisonnement qui n’a point de but pratique. L’inconsistant leur déplaisait. La forme devait avoir des frontières et être plastique pour leur convenir. Ainsi que les Romains qui avaient proclamé que la loi, cette géométrie de l’esprit, était la condition même de l’esprit, appliqué non à spéculer dans le vide, mais à produire de la richesse, qui avaient cadastré et toisé l’Empire en brisant la résistance des barbares et réduit les rebelles en esclavage avant de les transformer en citoyens, ils avaient une répugnance innée pour ce qui n’était ni la méthode, ni la logique. Les intellectuels indigènes, surtout, rompus depuis l’enfance à se résigner à la volonté de Dieu d’où vient tout pouvoir, hochaient la tête, et souriaient avec condescendance.

— Revenons, s’il vous plaît, ma chère amie, dis-je soudain à Isabelle, à vos griefs contre les bureaux arabes.

— Je ne suis pas jolie, continua-t-elle, j’ai la face osseuse et les pommettes saillantes d’un Kalmouk ; quoi qu’il en soit, russe musulmane et femme de lettres, je suscitai d’abord la curiosité concupiscente de certains, qui s’ennuyaient et pour qui n’importe quelle femme aurait été un ange sauveur, tandis que les autres voyaient en moi un être dangereux, une nihiliste et sans doute une espionne.

Elle nous exposa alors, en manière de digression et de hors-d’œuvre, les petits et gros ennuis qui l’assaillirent au cours de ses pérégrinations amoureuses sur les confins sahariens. Elle avait été le plus souvent très courtisée par les jeunes lieutenants ; plusieurs tentèrent de l’arracher aux milieux indigènes dont elle était entichée. Il advint même, parfois, que ces milieux lui furent hostiles.

« La bonté, mes chers amis, est le premier principe de l’ordre social. »

— C’est juste, répliquai-je, quand on a le martyre pour idéal.

Elle profita de mon interruption pour exposer les correspondances qui attachent la notion slave de bonté à la notion coranique de résignation. Je découvrais mal le rapport et me récriai : « Il s’agit de vertus opposées, dont l’une est active, l’autre passive. » Et j’ajoutai : « Ma chère amie, vous êtes une créature d’élite, mais vous sentez mieux que vous exprimez, cependant que nous, vos fidèles, raisonnons. La bonté se définit mal ; en morale, sa nature est l’objet de controverses sans intérêt pratique, en politique elle est trop souvent l’irrespect de la loi et la diminution, sans profit pour personne, du droit des meilleurs ».

— Bon, ça va ! dit Isabelle, les Évangiles sont pour vous lettre morte. Et vous, messeigneurs (et elle s’adressait en arabe à l’avocat et au docteur indigènes qui s’étaient joints à notre groupe), n’admettez-vous pas que nos coreligionnaires ont surtout besoin de bonté pour progresser ?

— Heu, Si Mahmoud, évidemment, le Livre nous ordonne la charité ; oui, la bonté est une qualité sublime. Cependant, le docteur et moi croyons que l’indigène désire plutôt acquérir des droits que susciter la pitié ; c’est une affaire de dignité. En somme, puisqu’il est français et qu’ainsi il assume des devoirs, il faut qu’en retour on lui reconnaisse des droits fondamentaux : pouvoir de s’instruire, pouvoir d’être libre, pouvoir de profiter de la protection des lois, qu’elles soient civiles ou religieuses, et qui ne seront modifiées que de son consentement, pouvoir de contrôler les dépenses et les recettes de l’État. Plus on lui impose des devoirs, plus il est juste d’élargir le champ de ses libertés. En somme, vous soulevez, Si Mahmoud, l’ensemble du problème algérien. Tout en assurant votre défense, nous établirons les principes sur lesquels sera édifiée la politique de notre parti.

— Très bien, murmura Isabelle, je constate que vous tous, aussi bien Français qu’indigènes, vous vous entendez pour ne pas me comprendre, et peut-être de bonne foi.

Et elle reprend son récit.

Elle interrompt par moments le récit de ses infortunes pour sangloter. J’avoue que nous étions profondément émus. Sur les points où elle mettait en cause les gens de Ténès je corroborai les confidences d’Isabelle.

Mal à l’aise au milieu des intrigues électorales, elle refusait de touiller dans la mare stagnante et, pour s’en distraire, ne songeait qu’à reprendre ses errances sahariennes et, pourquoi ne pas le confesser, ses habitudes à demi sauvages. Lorsqu’elle exposa les exactions de l’ancien maire, j’ajoutai le renseignement suivant : chargé de répartir aux indigènes nécessiteux les secours accordés par l’État, il les avait détournés à son profit. Mais ses victimes, les hypothétiques bénéficiaires de prêts qui avaient été fictifs, furent contraints par la suite à restituer à l’État le montant intégral des sommes qu’ils n’avaient pas touchées. Il importait en effet que le receveur, épurant ses comptes, ne subît point, du fait des agissements du maire, des pertes personnelles. L’homme du Trésor, chargé d’assurer le remboursement des créances de l’État, n’avait pas, comme il disait, à entrer dans des détails étrangers à son service. Si le débiteur ne payait point, il était l’objet de poursuites. Le receveur n’allait pas plus loin. L’État ne perd jamais ses droits. Nos amis jugèrent comme moi que l’affaire était savoureuse.

Isabelle avait dessein d’introduire dans ses contes le fellah, qui lui semblait un frère du moujik, résigné, croyant, finaud, parfois impulsif, superstitieux, entêté dans la coutume de ses pères, être passif, partisan convaincu du moindre effort ; il lui plaisait par les divers traits de son caractère. Elle se trompait ; le paysan berbère n’est pas le paysan slave. Elle l’aimait d’une façon maladive, comme elle aimait les paysages crépusculaires. Elle n’était point rebutée par la saleté, ni par la vermine, ni par le manque d’hygiène de ces hommes qui avaient parfois le regard de la bête de labour ; elle conversait de préférence avec les vieux qui étalaient sur leur gandoura de vastes barbes blanches dépenaillées que le soleil traversait comme s’il avait été une pluie de neige. Elle s’asseyait au foyer familial, au fond du gourbi à demi creusé à flanc d’un coteau, aussi enfumé, aussi mal aéré qu’une izba ; là l’animal vivait avec l’homme ; les nattes imprégnées de crasse sentaient la sueur humaine ; la charrue n’était qu’un tronc d’arbre épointé ; l’eau enfermée dans les guerbas était boueuse et parfois putride : point d’autre meuble qu’un coffre de bois ; à peine quelques ustensiles de ménage. Là, toussant dans la fumée, elle caressait les enfants qui perdaient tôt l’habitude de jouer et étaient précocement trop graves avec des yeux trop grands ; elle grattait le dos du mouton familier qu’on engraissait pour l’Aïd-el-Kébir ; elle flattait l’âne à l’échine en plaie, le cheval éreinté, les chèvres guettées par le chacal et, au pacage, par le garde-forestier. Elle considérait que cette pénurie était un peu d’elle-même. Elle incitait ces hommes à lui narrer leurs petites affaires, à lui réciter leurs légendes, à entrer dans le menu détail de leurs procès, de leurs querelles, de leurs contestations de famille ; elle assistait à leurs tentatives de mettre à profit sa science et les relations qu’ils lui attribuaient dans les bureaux. Elle, de son côté, leur conseillait de se faire vacciner, les envoyait au médecin, morigénait les femmes en couches, s’asseyait au chevet des malades et se gardait comme la peste des officieux qui s’opiniâtraient à l’entretenir de questions temporelles ou religieuses ou du nationalisme arabe ; elle n’ignorait pas que ses propos les plus anodins seraient rapportés à l’autorité administrative. Elle s’attachait à passer inaperçue au cours de ses incessants déplacements ; elle savait cependant que son vœu était vain, car rien n’arrive dans la tribu que le chef de mechta n’en soit informé, qui le répète au Kebir de djemaâ, lequel en entretient au plus tôt le caïd, qui le rapporte à l’administrateur. Et tous les marchés des environs en sont informés.

Avec la plus grande objectivité je mis notre petit groupe au courant des discordes de notre ville. Impartial je tins la balance égale entre les partis et déplorai les imprudences de notre amie. J’exposai l’embarras dans lequel se trouvait l’Administration. Le mieux pour celle-ci, dis-je, quand deux municipalités sont en bisbille, est d’intervenir en se débarrassant des prétextes à troubles. Isabelle et son mari seraient donc sacrifiés dans l’intérêt de la paix publique. À ce jour, toutefois, une solution de ce genre était impossible, car elle serait exploitée comme un succès par l’un des deux partis en présence. Et le gouverneur tenait à rester en dehors du débat et à ne pas indiquer ses préférences.

Il était toutefois essentiel de tirer Isabelle de la mêlée où elle n’avait que faire. Non seulement elle devait interrompre pour un temps ses voyages dans le bled, mais aussi il fallait qu’elle ne retournât pas à Ténès tant que durerait la période électorale.

Ceci fut admis.

En conséquence, Isabelle accepta l’offre de Barrucand de devenir la secrétaire effective de son journal. Il lui assurerait en échange le vivre et le couvert. Elle acquiesça sur-le-champ.

D’autre part le directeur de l’Akhbar entretenait d’amicales relations personnelles avec le colonel Lyautey qui organisait la paix sur les confins marocains. Il obtiendrait facilement de la Dépêche Algérienne que sa collaboratrice reçût mission d’accomplir une vaste randonnée dans le Sud oranais, d’y mener à bien un grand reportage et de rapporter de ce déplacement les éléments d’un livre sur les contrées inconnues où s’exerçait l’action politique du grand chef français.

Cette idée séduisit à l’instant Si Mahmoud. Elle s’exalta et développa aussitôt mille projets les plus hardis d’exploration saharienne. Elle s’enfoncerait dans le bled es-siba, dans les districts mystérieux où l’insoumission était une tradition, dans le Tafilalet, et aux oasis. Nous n’étions plus en présence d’une vaincue de la fatalité. Ses yeux brillaient ; elle redressait la tête, et sa gaieté faisait plaisir à voir.

CHAPITRE XII

AU BORD DU DÉPOTOIR

L’acte d’accusation dressé par Mtndnt est aussitôt exploité par une presse partisane. Il paraît, dès la première enquête administrative, dépourvu de fondement. Cependant, en période électorale, les insinuations fielleuses, le mensonge, la calomnie, le persiflage systématique ont un emploi trop précieux pour être abandonnés de gaieté de cœur. Il demeure toujours quelque chose d’une saloperie murmurée de bouche à oreille par un quidam. La balle devait donc rebondir ; le clan de Mrtn s’en empara et ne cessa de la faire sauter pour assurer le triomphe de son candidat, M. Maraccia, citoyen obscur, dont le rôle, au cours de l’agitation artificielle qu’à renfort de boniment et de brailleries on entretenait à Ténès, a été effacé : sa candidature était toute de remplissage. Le choix de Mrtn et de ses compères s’était porté sur un homme timide, peu en vue, dont le public ne savait rien, fantoche qui tourna trois petits tours et s’en alla, sans que les militants de chaque çof, attachés à se dévorer l’un l’autre, eussent porté grande attention à sa brigue.

Grâce à l’ingérence du sénateur dans la compétition qui mettait les gens aux prises, il y eut une ruée de journaux de circonstance aux trousses du conseiller général sortant. Les mêmes qui avaient combattu à ses côtés aux élections précédentes, alors que Gérente lui jurait une amitié éternelle, l’accablaient maintenant de reproches sans conviction et le semonçaient au petit bonheur ; il était coupable d’avoir, disaient-ils, préconisé une mauvaise politique en hydraulique et permis que circulassent librement en pays arabe des fauteurs de troubles comme Isabelle, qui prêchaient la haine des races. L’action des quotidiens ordinaires ne fut pas jugée suffisante ; il fallait infliger à l’ennemi une défaite écrasante, au centre même de sa circonscription. Après quelques conciliabules les conjurés décidèrent de publier une feuille hebdomadaire, le Réveil de Ténès, où l’on dirait son fait à l’ami de l’administrateur et à ses associés. Le premier numéro de cette feuille porte la date du 1er mai 1903. En outre, pour mieux orienter son action et marquer ses tendances démocratiques opposées aux pâles ardeurs d’un bourgeois, la fondation de cet organe fut accompagnée le même jour de celle d’une section de la Ligue des droits de l’homme, précédée elle-même, un peu auparavant, de la création d’une Coopérative populaire. Les mêmes noms, ceux des hommes sûrs, anciens militants du journal l’Antijuif, dévoués à la bonne cause, se retrouvaient dans les trois bureaux ; ils eurent à leur tête le même meneur, le bravo intrépide qui n’avait peur de rien ni de personne, un certain Vgr, gérant du magasin de grains de M. Mtn ; les allures bravaches de ce personnage, qui promettait d’exterminer à la rencontre M. Lauprêtre, intimidaient les citoyens paisibles. Le comité directeur faisait flèche de tout bois. Naguère violemment antijuif, il tournait maintenant, sous la direction de l’homme le plus riche du pays, mais enrichi Dieu sait comment, à la démocratie rouge. Les vociférations de Vgr en réunion publique couvraient les manœuvres de Bnnt et de Mrtn ; nul ne les mettait plus en cause, tant l’autre se démenait et faisait tapage ; leur nom n’était pas même prononcé. Seul se portait en avant Vgr, chevalier du bien public qui, au nom de la morale publique outragée par une poignée de profiteurs, combattait, ange exterminateur dressé à l’entrée du paradis de Ténès, les tenants d’une politique délétère.

Voici la manchette menaçante qui, dans la une du Réveil de Ténès (directeur général Vgr) était imprimée en grandes italiques :

À la suite de la campagne menée dans l’Union Républicaine par notre rédacteur en chef, sur l’association Bcht, Barrucand et Mahmoud Saadi, l’administrateur a été mis en demeure de se priver des services (?) du khodja, mari de Mahmoud Saadi. À notre tour, nous disons à l’Administration supérieure qu’il y a urgence à rendre à la vie privée le sieur Bcht, collaborateur de Barrucand, parce qu’il n’a plus la confiance de ses administrés français et indigènes. Il serait d’honnêteté élémentaire que M. Bcht, qui a favorisé, tout au moins par son silence, les agissements de son khodja et de sa femme, ne laisse pas partir ledit khodja sans que celui-ci ait rendu des comptes. Sinon, nous préciserons et tant pis pour Bcht (par la suite il se garda de fournir ses précisions).

En seconde page il est question, dans une élucubration insane qui échappe à l’analyse, de Bcht, arabophile, dénoncé à la vindicte des colons, et avec lui de l’avocat Ladmiral, défenseur des Révoltés de Margueritte aux assises d’Aix. Autant qu’il m’a été permis de saisir la pensée de l’auteur, errante dans ce charabia, il est question d’établir l’origine détestable des fonds dont dispose le journal arabe l’Akhbar. Une parenthèse stupéfiante montre Barrucand regardant (je cite) Saadi Mahmoud, Eberhardt Isabelle, Ehnni, demeurant, villa Bellevue, Télemly, Mustapha et dans les douars de la Commune mixte, de l’administrateur Bcht, accompagnée du cavalier Chaali Mohamed, fils du caïd Ben Abdallah, frère du caïd des Herenfa et homme de confiance de Bcht, montée sur la jument blanche de M. Arnaud (adjoint administrateur). Celle-ci (sic) sourit à son tour, elle venait elle aussi de comprendre… L’association était désormais fondée et la résurrection du journal l’Akhbar décidée.

— Tout cela est ridicule, écrivait Barrucand, et sent la basse envie d’un petit fonctionnaire obscur dont l’émulation administrative s’est aigrie avec les années.

— Les Nouvelles, organe du sénateur Gérente, déploraient de leur côté en fin avril sous le titre Mœurs spéciales : l’association formée entre le directeur d’un journal arabe, la dame du khodja de la Commune mixte de Ténès, et ledit khodja, dans le but d’exploiter les indigènes et se procurer de l’argent pour permettre à la petite feuille arabe de continuer à végéter en menant sa campagne antifrançaise.

Jusqu’à présent le journaliste de tout premier plan qui était à la tête de la combinaison financière et qui encaissait tous les apports, devait, soit se contenter de faire de grands gestes d’indignation, soit de nier stupidement.

Le scandale qui vient d’éclater subitement dans les bureaux de la Commune mixte de Ténès sera sans doute de nature à faire réfléchir l’imprudent trafiquant…

Il contait, alors, la découverte (sans en indiquer l’auteur ni la nature) de la lettre (dont le texte n’était pas publié) adressée par Ehnni à un caïd (dont le nom ne fut pas donné) à qui il réclamait cinq cents francs, montant de sa souscription à l’Akhbar. À la vérité, assurait le khodja, il s’agissait de notes (et non d’une lettre) relatives à une dette réclamée au dit caïd par un de ses créanciers indigènes de Ténès, et que celui-ci avait prié le khodja de rappeler en termes déférents au débiteur. Au demeurant, la lettre interceptée, demeurée à l’état de projet, n’avait point été envoyée. Le rédacteur des Nouvelles après avoir fait mention de la démission de Si Ehnni… qui n’a pas encore été acceptée… continue sa relation.

Quant au caïd, victime de cette tentative d’emprunt forcé, il avait déclaré après interrogatoire, dit le journal, qu’ayant vu l’administrateur de la Commune mixte de Ténès accompagner dans les douars le savant des savants et lui témoigner des marques de profonde déférence, il avait cru que la demande du khodja revêtait un caractère officiel.

Il constate, du reste, que plusieurs caïds avaient déjà été l’objet des mêmes demandes, émanant du khodja et de sa femme, Si Mahmoud.

Ces propos ne furent jamais tenus, loin de là, par le caïd Goumiri, dont la déposition, rapportée dans un chapitre précédent, mettait complètement hors de cause Ehnni et sa femme.

Les mêmes accusations, aussi imprécises, étaient reproduites par le Progrès d’Orléansville, qui combattait la candidature Lauprêtre. Comme, à force de répéter un mensonge, on court la chance qu’il se transforme en vérité, l’Union Républicaine d’Alger reprenait, à la même époque, sous le titre, La Vérité au grand jour : Un scandale. Mahmoud Barrucand confondus, la même médisance, l’amplifiait et ajoutait : il est maintenant établi que grâce à la complaisance coupable de l’administrateur Bcht, les deux associés Mahmoud Saadi Barrucand, aidés par leur complice Ehnni, prélèvent de fortes sommes chez les caïds indigènes de la région de Ténès qui considèrent leur apport comme obligatoire.

L’administrateur a promené dans les douars Barrucand et Isabelle, leur marquant une déférence exagérée et les consacrant officiellement. D’autre part Isabelle, montée sur les chevaux de la Commune mixte et accompagnée par les gardes-champêtres, a fait à son tour de nombreuses tournées de propagande. La complicité du khodja, personnage qui dans une Commune mixte est aussi respecté que l’administrateur, a fait le reste. Les caïds se sont exécutés ou s’apprêtent à le faire et, naturellement, comme il advient chaque fois qu’un impôt irrégulier est prélevé, ont dû faire payer les prolétaires indigènes.

Interrogé par un haut fonctionnaire de la Préfecture en mission, un employé des postes de Ténès lui répondait qu’il y avait beaucoup d’abonnés colons à l’Akhbar et notamment au village de Cavaignac (où Lauprêtre avait son domicile), mais pas un seul abonné indigène.

Le loisir manqua à Barrucand d’écrire, dans l’exposé rapide qu’il fit de la vie d’Isabelle, l’histoire des haines qu’elle souleva à Ténès.

Elle-même tenta de se défendre.

Dans le Turco, hebdomadaire dirigé par Mallebay, du 10 mai 1903, elle protesta contre les accusations portées contre elle par l’Union Républicaine.

Voici un passage de sa lettre :

Je tiens à démentir une fois pour toutes les affirmations de l’Union Républicaine au sujet de mon rôle à l’Akhbar. Je ne suis qu’un simple chroniqueur littéraire comme j’étais aux Nouvelles, comme je le suis à la Dépêche Algérienne. Là se borne mon rôle depuis la réapparition de ce journal. Mais les pressions politiques déchaînées rendaient sa contestation inefficace. Gérente, inquiet de la popularité de Lauprêtre dans la région, se démenait, accourait en personne à la rescousse, et, secondé par Bnnt, organisait une demi-douzaine de réunions, obtenait le désistement de Mariaccia, son premier candidat, trop indolent à son gré, présentait ensuite aux suffrages des gens de Ténès M. de Peyerhymoff, puis, au refus de celui-ci, Maurice Colin, député d’Alger, qu’il appelait un candidat de conciliation. À la protestation timide d’Isabelle dans le Turco, un rédacteur de l’Union Républicaine, qui signait A. B., répondit par une goguenardise, que je reproduis pour enseigner à quelles outrances pouvait se porter la sottise dans une feuille publique à l’occasion d’une lutte électorale.

Une dame masquée. Un aimable échantillon du sexe auquel nous devons la Belle Fatma et Louise Michel a daigné, d’une plume légère, effleurer dans le Turco, l’Union Républicaine.

Cette douce créature prétend constater que nous n’avons pas répondu à une lettre de sa blanche main à notre adresse, et nous fournit, en vingt lignes, cent sujets de gaieté.

Elle signe madame Mahmoud Saadi, rue d’Orléansville, Ténès, s’adjoint comme renfort, une demoiselle Eberhardt.

Or, nous avions été mis, par épître recommandée – oui, ma chère – en demeure de fournir des explications à une dame Ehnni, villa Bellevue, Mustapha, prise en tant que rédactrice – en réalité directrice de l’Akhbar.

Quel lien de parenté unit Mme Mahmoud, du Turco, Mme Ehnni, de l’Akhbar, Mlle Eberhardt, de la Dépêche ?… Y a-t-il là une réédition du mystère de la Sainte Trinité ? Et lorsqu’une Mme Ehnni nous écrit de Mustapha, que devons-nous à Mme Mahmoud, de Ténès ?

Nous avons souvent rencontré dans les bureaux de l’imprimerie Zamith, la cigarette aux lèvres, un jeune indigène, imberbe, au front rasé, portant un manteau noir fièrement relevé sur l’épaule et faisant sonner de superbes bottes rouges. (Il s’appelle Mahmoud, nous déclara M. Barrucand, au début de l’Akhbar. C’est mon domestique).

Ce domestique est-il un collaborateur, ce jeune homme est-il une femme, est-ce une demoiselle ou une dame, cette dame s’appelle-t-elle madame Mahmoud ou madame Ehnni ? Habite-t-elle Orléansville ou Mustapha ? Cruelle, ô très cruelle énigme !

Comme il n’est pas d’usage de confier à la poste des lettres à la suscription ainsi libellée : Monsieur X…, mademoiselle Y… ou madame Z…, quelque part ! Nous rendrons raison au sphinx qui nous occupe dès qu’il nous aura appris son adresse véritable, son sexe, son nom légal.

Entre Mahmoud, Ehnni et Eberhardt, entre un homme et une femme, entre une dame et une demoiselle, entre Ténès et Mustapha, il y a vraiment trop de différence et de distance pour nous contenter d’à peu près.

Le rédacteur en chef de l’Union Républicaine découvre qu’en Isabelle il aura pour sa gouaille grossière la plus riche des proies ; il n’arrêtera de s’acharner contre elle, qui, comme elle l’assure et comme il est vrai, se désintéresse de la politique et se consacre à son œuvre littéraire. Mais elle écrit dans un journal qui combat le grand patron Gérente, et c’est là un crime pour le bon serviteur. Par elle comme par son mari exaspéré, on peut atteindre un adversaire politique. À Ténès, dans ses discours de réunion publique, à Ténès, Vgr, applaudi par Mtndnt et sa bande, qualifie couramment la femme du khodja, de femme d’affaires véreuses, d’exploiteuse des indigènes et menace d’assommer le contradicteur. Les faits et gestes du pauvre écrivain sont épiés et interprétés malignement.

S’en vient-elle régler à Ténès quelques affaires, au début de juin, voici ce qu’écrira l’Union Républicaine du 4 juin :

Mme Ehnni, née Eberhardt (Isabelle), directrice de l’Akhbar et son mari, ancien khodja de la Commune mixte de Ténès, sont ici depuis plusieurs jours. Ces notables voyageurs ont pris pension chez M. Bcht, administrateur, qui les accompagne dans leurs promenades désintéressées. Nous félicitons M. Bcht de remplir avec tant de zèle les fonctions de courtier en propagande pour journaux. Et sommes persuadés que dès que l’administration l’aura mis à la retraite, bientôt, bientôt, il aura là une carrière ouverte à son activité.

Cette information, ripostera l’Akhbar, contient autant de mensonges que de lignes. Quant aux intentions elles sont évidentes et personne ne s’y laissera tromper.

La campagne menée par l’Union Républicaine alla si loin, qu’indignée, Isabelle, à la sollicitation de ses amis, se révolta et déposa une plainte en diffamation au Parquet. Elle obtint en police correctionnelle la condamnation de son insulteur. Le tribunal n’eut pas longtemps à délibérer ; les articles outrageants étaient sous ses yeux où elle était attaquée dans son honneur, dans sa vie privée, sans autre fondement que la haine politique.

Je n’insiste sur ces petitesses que pour enseigner par l’exemple ce que pouvait être en ce temps-là la détresse morale de la dolente Isabelle Eberhardt, réduite à la quasi-misère dans un taudis d’Alger, puisque, par souci de sa dignité, son mari avait dû quitter pour un temps son emploi d’administration.

Aussi comprend-on fort bien l’indignation de Barrucand lorsqu’au lendemain de la mort tragique d’Isabelle, en 1904, les Nouvelles crurent devoir s’apitoyer sur le sort de l’écrivain à qui elles consacrèrent un long article émouvant de nécrologie panégyrique. Le 20 novembre 1904, il relevait ainsi ce paradoxe : Ce n’est pas quand on a essayé de salir et d’affamer les gens par une campagne de diffamation, d’ailleurs arrêtée par la police correctionnelle, qu’on a l’impudeur de venir larmoyer sur leur tombe fraîche. Que le gérant actuel des Nouvelles relise sa condamnation au titre de directeur de l’Union Républicaine (ces deux journaux aujourd’hui n’en font qu’un), qu’il relise aussi les sales mensonges qu’imprima en 1903 le journal Les Nouvelles sous le titre le Scandale de Ténès, que toute cette bande d’insulteurs vils, coalisés contre une femme, se réserve pour l’oraison funèbre de Mrtn, maire de Ténès.

Il fait partie de la maffia qui soutient ce bandit et qui pour lui épargner une condamnation infamante essaya de donner le change à l’opinion publique, ce en quoi ils n’ont réussi ni devant la Justice ni devant l’opinion.

Quand nous raconterons la vie de notre amie, ses insulteurs y auront leur place marquée et l’on saura ce que la haine a pu inspirer quand elle se doublait de la plus laide sottise.

Combien sommes-nous qui avons empêché cette malheureuse d’être ensevelie sous la boue que les journalistes d’égouts vomissaient d’abondance sur ses démarches les plus innocentes ? Le mur de toub qui s’écroula sur elle dans la catastrophe d’Aïn-Sefra était sans doute plus meurtrier mais moins sale que certaines proses qu’on détacherait avec des pincettes de la presse de l’époque.

Il est difficile à un étranger d’imaginer jusqu’à quelle ignominie peut descendre un militant de parti politique. L’invention y joue le plus grand rôle. Le soupçon se change en certitude. On s’indigne avec facilité. L’imputation la plus fausse est sans honte ressassée ; tout ce qu’elle comporte de possibilités y est ajouté. C’est avec une âpre férocité que la presse partisane lancera contre l’administrateur une inculpation de concussion, contre le khodja celle d’extorsion de fonds. La calomnie la plus vile est légitime, puisqu’elle sera utile. On voit, sur l’appel de Mtndt, le secrétaire général de la Préfecture, M. Slmm, se transporter à Ténès où il procédera à des interrogatoires qui n’étaient pas plus un acte d’accusation que les enquêtes précédentes[8].

Et pourtant M. Slmm, qui jadis dans les communes suburbaines de Paris organisa la société des Chevaliers du travail pour détourner vers les partis démocratiques bourgeois les ouvriers tentés par le socialisme, a de la malice à revendre. En vérité, désabusé de la probité des hommes, il s’amusait au spectacle des dissensions de Ténès.

Entre temps, en ville, des gifles s’échangent. L’un des candidats en présence, exaspéré par un prospectus infect, que Vgr avait eu l’ignominie de signer et qui, distribué avec largesse dans les rues, lui reprochait de ne point cacher l’affection qu’il portait à une dame employée, épousera tout soudain cette dame ; Vgr, la grande gueule du parti Mrtn, tonitrue, cherche à intimider ses adversaires, les convie aux horions, et leur promet des châtiments extravagants, tout en traînant Isabelle aux Gémonies ; son dessein est d’établir de la sorte que son patron, dont la cour d’Aix et la cour de Cassation ont confirmé les condamnations antérieures, n’est que la victime d’une société corrompue. Le député Colin, candidat de Gérente et ancien professeur à l’École de droit d’Alger, se rend enfin à Ténès ; il prononce en public des discours raisonnables et des plus conciliants. Dès le lendemain le Réveil de Ténès interrompra sa publication qu’il a poussée jusqu’au troisième numéro sans y épargner les solécismes et les turlupinades. Le 14 juin, Colin sera élu conseiller général de la 24e circonscription en remplacement de Lauprêtre. Et tout de suite la haute administration interviendra pour rétablir enfin l’ordre et la paix à Ténès.

L’administrateur Bcht sera déplacé et envoyé à Duperré diriger la Commune Mixte des Braz.

Mrtndt, affecté à une autre résidence, sera nommé administrateur titulaire, sur les instances de Gérente et envoyé dans le Haut-Sebaou. Un nouvel administrateur, M. Montière, est désigné pour occuper le poste de Ténès ; bon arabisant, fort au courant des mœurs indigènes, parfait honnête homme et point joueur ni querelleur, il consacrera son activité aux territoires dont la charge lui est confiée.

J’obtiens en ce qui me concerne un congé administratif à passer en France.

Isabelle n’a plus que quelques jours à consacrer à Ténès. Dans une situation matérielle précaire elle glane, çà et là, quelques subsides, afin de payer les frais de son retour à la capitale. Voici la dernière épître que je recevrai d’elle à cette occasion :

 

Cher ami, je vous présente toutes mes excuses pour une chose que j’ai faite involontairement.

Je dois partir dimanche pour Alger. Vous savez ma triste position. Le caïd Maamar des Herenfa m’avait promis de m’aider en me disant de le prévenir de mon départ. Ignorant totalement que vous alliez chez lui demain, j’ai fait la bêtise de lui télégraphier de venir tout de suite à Ténès. Ne voulant pas signer de mon nom à cause des histoires que vous savez, j’ai signé du nom de Si Benaoula Maamar (le nouveau khodja). De crainte qu’il ne vienne et que vous ne le trouviez pas, je vous préviens.

Pardonnez-moi en bon camarade et ne faites surtout part de cela à personne, pas même à son frère, car cela pourrait occasionner une histoire désagréable avec le nouvel administrateur.

Si Maamar Benaoula ignorait cette dépêche et c’est lui qui m’a averti, furieux de ce que j’avais fait.

Un mot de réponse s’il vous plaît.

Bien à vous, Mahmoud.

 

Ce qu’elle a souffert de cette campagne d’insultes basses, nul ne s’en douta en ville ; Marival et moi, seuls, en eûmes la confidence ; elle n’était plus alors qu’une pauvre femme travaillée par ses nerfs exaspérés, tremblante et éplorée. Qu’on me permette de rappeler la belle page où Marival remémore un de ces moments de désespoir.

Derrière la maison que j’habitais à cette époque s’ouvrait un jardin clos d’une palissade ; une treille, un figuier sauvage, quelques rosiers fleuris en faisaient tout l’ornement. Les rumeurs de la ville n’arrivaient pas jusque-là. On y entendait seulement la plainte confuse de la mer et celle des grands goélands qui tournoyaient dans le ciel avec des cris lamentables.

Isabelle aimait cette retraite. Elle avait accoutumé d’y venir presque chaque soir. Assise sur un banc de pierre, les jambes croisées, les yeux rêveurs, elle fumait silencieusement de pâles cigarettes parfumées au musc. Le soir dont je parle, le crépuscule l’y surprit ; des noctuelles voletaient autour de la lampe. Soudain, dans l’ombre indécise, je crus entendre un sanglot. Les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Isabelle pleurait.

— Qu’avez-vous, lui dis-je, qu’avez-vous, Si Mahmoud ? Elle souleva à regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de détresse, des yeux hagards de bête traquée. Cela dura l’espace d’un éclair. Comme je m’approchais, un peu inquiet de cette défaillance, je ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d’insouciance sereine qu’elle opposait à ses disgrâces (Dans l’ombre chaude de l’Islam, p. 359).

Secourue à point par ses amis, elle gagna Alger. Elle ne devait plus reparaître à Ténès, bien qu’elle y eût laissé quelques objets et des livres. Au lendemain de son décès ces quelques reliques furent mises en vente sur les instructions de son mari. En souvenir d’elle j’acquis son encrier et le sabre maghrébin qui, dans le Sud algérien, l’avait jadis blessée.

Si Slimène Ehnni avait été, peu de temps après les élections de Ténès, nommé khodja à Colbert : il ne devait pas survivre longtemps à sa femme.

ÉPILOGUE. – Deux années plus tard M. Bcht prenait sa retraite, se retirait à Mostaganem, et y créait une banque d’avances sur titres de retraites ; il y eut des irrégularités ; le 15 juin 1908, la cour d’appel d’Alger, infirmant une décision du tribunal de Mostaganem qui l’acquittait, condamnait Bcht à 500 francs d’amende.

En fin juin 1908, Mtndnt, administrateur de la Commune mixte de Morsott, en résidence à Tébessa, essuya, dans sa voiture, la nuit, deux coups de feu qui tuèrent son beau-frère assis près de lui. Mais c’était lui qui était visé. Les raisons de ce meurtre furent attribuées aux entreprises galantes de Mtndnt chez les indigènes, à des extorsions de fonds, à des interventions abusives dans les affaires électorales locales et à une surveillance trop complaisante des autorités de contrôle locales. Il y eut en conséquence un scandale impossible à étouffer. Bref Mrtndt quitta, sur ces entrefaites, et avec quelque brusquerie, l’Administration, ou elle le quitta, et il alla s’inscrire comme avocat au barreau d’une ville marocaine.

Isabelle, de son côté, revenait sur le trimard et se dirigeait, pour le compte de la Dépêche Algérienne, vers le Sud oranais. Elle sera présentée au Colonel Lyautey et gagnera, à ses petites journées, les palmeraies de Colomb-Béchar et de Kenadza où elle ira méditer et se reposer à la zaouïa zianaïa. Elle a commencé d’écrire ses Impressions du Sud oranais. En décembre, tirant droit à travers le bled, faisant étape par Aïn-Sefra, Géryville et les hauts plateaux, elle s’en retourna à Alger. Ce voyage la fatiguera beaucoup.

Aux premiers mois de 1904 nous la retrouvons à Kenadza. Le paludisme mine de plus en plus une santé déjà éprouvée par la mauvaise hygiène, l’alcool et le kif.

CHAPITRE XIII

LE TÉMOIGNAGE DE JEAN RODES

Depuis plus de trente ans, je n’avais rencontré Jean Rodes, quand le hasard nous mit en présence en 1935. Nous nous étions connus, au temps de la Grande France, revue annonciatrice de la littérature coloniale, dans le logis des Leblond : trois piécettes minuscules bourrées de livres en piles, de tableaux, de sculptures modernes ou nègres. Rodes avait publié au Mercure de France un petit roman : Adolescents, et je cherchais un éditeur pour mes Colons. Nous entrâmes, sur-le-champ, en sympathie. J’étais attaché, plus que je ne saurais dire, aux choses et aux gens d’Afrique. De puissants journaux sollicitaient la collaboration de Jean Rodes, attiré par le grand reportage et qui devait partir pour la Chine où l’envoyait le Temps ; il fit par la suite de fréquents voyages en Extrême-Orient et au Levant pour le compte de divers périodiques parisiens, et passa sa vie à courir le monde. Je me confinai en Afrique et c’est alors que nous nous perdîmes de vue. Il publia forces livres documentés sur ses aventures chez les Jaunes et sur son maître Stendhal ; las enfin d’errer il décida sur le tard de ne plus quitter le bassin de la Méditerranée. Pour le moment il habitait Alger et s’était établi sur une terrasse, au bout de la rue Bab-el-Oued, non loin du lycée. De là il découvrait deux somptueux panoramas, celui de la rade et celui de la Casbah.

J’allai, dans la première quinzaine de mars, bavarder avec lui, certain après-midi, dans son pigeonnier peuplé de dieux chinois au ventre grassouillet et sans pli, de marbres italiens, de momies, de photographies et de livres, retrait qu’en une heure de causerie j’eus transformé en tabagie. Fervents l’un et l’autre du beylisme (je recommande aux lettrés le Bréviaire stendhalien et l’Herbier d’un beyliste, composés par mon hôte) nous échangeâmes, d’abord, comme il convient aux fidèles de cette région qui s’accostent, des nouvelles des inédits et des études que publient les servants du Maître. Puis, à l’improviste, la conversation se porta sur Isabelle Eberhardt.

Nous énumérions les calomnies qui l’avaient assaillie pendant sa vie et même après sa fin tragique, et je disais :

— Le plus fâcheux accident qui puisse arriver à un homme de talent célèbre est de mourir ; d’évidence c’est le sort fatal dévolu à chacun de nous, profanum vulgus, mais il n’intéresse que ses héritiers ; ils s’informent, sans que j’aie le courage de les blâmer, beaucoup plus de ses biens que de sa conduite passée.

L’horreur de la mort pour quiconque fut notoire est dans la recherche vétilleuse que font les chercheurs des tares des circonstances de sa vie, de la composition de son œuvre et des secrets de son intimité. Certains stercoraires qui ne sont pas sans doute de grands esprits, ont plaisir à vidanger les grands hommes ; ils se plaisent dans les égouts. Ils exultent de consoler les médiocres du passage d’un héros, à leur annoncer que celui-ci fut fou, saligaud au physique et au moral, vérolé pour le moins, plagiaire, friponneau, débauché, rustre, trompé par sa femme et qu’il se livrait volontiers à des divagations sexuelles. Le critique mal équilibré ramène ainsi le génie outrecuidant à sa propre mesure. L’histoire littéraire devient, grâce à lui, un champ d’épandage.

Quand, par hasard, il s’agit d’une femme, une pointe de salacité aiguise le racontar. Son intellectualité, préjugent les camarades, n’est que du désir amoureux ou qu’elle refoule ou qui se dévoie, se corrompt et lui tracasse les méninges. Beaucoup d’écrivains ne connaissent la femme que par la littérature et surtout par leurs propres livres. Ils font valser en trois cents pages une demi-douzaine de sottes pécores et vantent ensuite, de bonne foi, l’éternel féminin. Leur expérience personnelle est nulle ou incomplète. Ils parlent de l’amour d’après les faits-divers de leur journal et les cancans de la brasserie. S’ils épargnent peut-être Christine de Pisan, Mlle de Gournay, fille spirituelle de Montaigne, ou Mlle de Scudéry, c’est qu’elles furent vraiment trop laides pour n’être point sages et encore ne suis-je pas assuré qu’ils ne démêleraient pas dans leurs œuvres les indices mal dissimulés de la libido freudienne.

Si Isabelle Eberhardt n’avait point eu de talent, nul doute qu’on ne lui eût accordé de la vertu.

— D’accord, répliqua Rodes, et en grande partie juste, mais la biographie…

— Écoutez ! Elle n’est jamais qu’un roman qui s’ajoute à la collection des œuvres complètes de l’auteur.

— Soit, en tout cas, sur mes carnets, je note ce que j’ai vu et entendu, et suis étranger au parti pris. J’ai recueilli de simples matériaux, sans la moindre intention d’en tirer une morale.

Donc, à l’automne de 1903, le Matin me confia la mission d’enquêter dans le Sud oranais, sur la razzia du Ksar de Sfissifa, le siège de Taghit et l’affaire d’El Moungar, où nos légionnaires et nos goumiers eurent à lutter, dans des conditions désavantageuses, contre des harkas de Berabers. Le lendemain de mon arrivée, mon hôtelier m’informa qu’un jeune Arabe était venu s’informer de moi et demander à me voir. Je fus d’abord surpris, car je ne connaissais personne en ville ; je pensai soudain à Isabelle Eberhardt et supposai que probablement il s’agissait d’elle.

J’achevais de dîner quand on m’avisa du retour de mon visiteur. Je donnai l’ordre de l’introduire ; quelques instants plus tard je me trouvai en présence d’un robuste garçon imberbe, en costume de cavalier arabe, coiffé d’un turban entouré de cordelettes, en poil de chameau. « Madame Isabelle Eberhardt, n’est-ce pas ? demandai-je. — Elle-même », répondit le survenant. Elle ajouta qu’elle avait tenu à me remercier en personne d’avoir écrit un article sur elle dans le Petit Bleu de Paris. En vérité, j’avais rédigé ce papier à la demande des Leblond, à leur retour de Ténès où ils avaient été vos hôtes pendant quelques jours, mon cher Randau. Elle m’exposa qu’elle avait été chargée comme moi d’une mission de reportage et qu’elle voyageait pour le compte de la Dépêche Algérienne.

En ce temps-là, Isabelle était profondément ignorée du monde littéraire. Elle était laide, d’une laideur que ne rachetait aucun détail heureux du visage, avec un front très bombé, des pommettes saillantes, de tout petits yeux et une voix affreusement nasillarde. Par contre son allure, son balancement d’épaules bien ouvertes, en marchant, étaient ceux d’un hardi cavalier, d’un vrai spahi ; jamais, si on ne l’avait su, on aurait pu penser qu’il y avait là une femme. Je n’eus point à me contraindre pour l’appeler, de son pseudonyme arabe, Si Mahmoud.

Elle avait les mêmes projets que moi : visiter le Figuig, suivre une colonne, décrire la vie du Sud. Dès ma première entrevue avec elle, je m’empressai de noter ses propos : « Le fusil et la poudre, me disait-elle, sont ici, les plus précieux joyaux. Si vous partez, seul dans le bled, allez les mains dans les poches ou, du moins, votre arme soigneusement cachée ; vous ferez peut-être impunément ainsi votre route. Que l’on voie au contraire le canon d’une carabine, la crosse du moindre bull-dog et vous êtes perdu. » Elle dissimulait elle-même, me confia-t-elle, un revolver sous ses vêtements, mais ses compagnons de route l’ignoraient.

À Aïn-Sefra, elle vivait à l’indigène, soit dans un fondouck, soit dans quelque café maure. Ce soir-là elle me quitta de bonne heure ; elle se sentait souffrante ; je m’informai de son affection : « Oh ! ce n’est rien, répondit-elle avec simplicité, j’ai la ch… ! » La verdeur et le naturel du propos ne manquèrent pas de m’ahurir.

Le jour suivant je me rendis à Beni-Ounif où je descendis à la cantine de M. Estrella. J’y occupai une chambre aux murailles de banko, où était un petit lit de fer à trois pieds ; le quatrième pied, brisé, était remplacé par des briques. Quarante-huit heures après j’étais rejoint dans ce lieu de délices par Isabelle. Elle s’installa, faute de local libre, dans ma chambre, refusa d’occuper le lit que je proposais de lui céder, et s’établit dans un coin sur un matelas étendu sur une natte. Un moment après, elle me déclarait qu’elle n’était pas le correspondant au Figuig de la Dépêche Algérienne mais du Journal, de Paris. Je ne sais si c’était exact. Nous portâmes en effet ensemble nos envois à la gare. Le Journal ne publia jamais une ligne d’elle.

La chambre était à la fois dortoir et salle de rédaction ; nous rédigions nos comptes rendus assis sur nos grabats, faute de chaises. Bientôt nous dûmes accueillir Noiré, qui occupa un troisième coin dans la pièce. Noiré avait, du Gouvernement général, commande d’un panorama de Figuig.

Nous visitâmes plusieurs fois Figuig, en compagnie d’une petite escorte de mokrazenis et d’un officier interprète, M. Gravier. Isabelle était, en ces circonstances, tout à fait étonnante par sa connaissance approfondie des usages arabes et c’est avec une volubilité remarquable qu’elle égrenait le chapelet interminable des salutations et des souhaits entremêlés des traditionnelles exclamations pieuses. L’amel, qui était un fin lettré musulman, parut vivement goûter la perfection rituelle de son langage, et il se plut de la manière la plus évidente à la faire parler.

Je trouvais à Isabelle une nature très expansive ; elle était fort bavarde, et disait sans la moindre retenue tout ce qui lui passait par la tête. Sa conversation portait d’ordinaire sur sa vie et ses aventures dans le Sud constantinois. Jamais elle n’a touché mot, en ma compagnie, des ennuis qu’elle eut à Ténès.

Des parlementaires venus à Beni-Ounif enquêter dans le Sud oranais, se plurent en déjeunant avec nous, à exciter cette exubérance nerveuse. Elle leur narra, en un langage d’une crudité dont j’avais eu, à Aïn-Sefra, un échantillon, des histoires de bouges et d’Ouled-Naïl qui les divertirent beaucoup. Le plus souvent elle passait la journée entière à errer dans le Ksar d’Ounif.

Un jour, par hasard, elle demeura au logis où se présenta, pour la saluer, un jeune indigène. « N’est-ce pas qu’il est beau ? » me disait-elle. Ce garçon avait le profil d’une chèvre et son allure donnait l’impression d’un fauve. Je ne manquai d’en informer ma camarade. « Voyez donc ses yeux, me dit-elle, ils sont magnifiques ! » En effet le regard était doux et luisant.

Un soir, après dîner, nous nous rendîmes dans une guinguette, en société de deux officiers de bureau arabe. Ils s’amusèrent à faire boire Isabelle, et elle, comme par une forfanterie de tout jeune garçon, voulant prouver sa capacité d’absorption, prit coup sur coup, malgré mes efforts pour l’en détourner, dix-huit petits verres, mélangeant le kummel avec la chartreuse et le cointreau.

Quand nous sortîmes, elle titubait et faisait des gestes désordonnés. Un gros baril vide se trouvant devant la porte, elle s’en empara et, avec une vigueur peu commune, le souleva à bout de bras et le projeta devant elle. Espérant la dégriser par un mot qui pût la toucher au vif, je lui dis : « Voyons, Mahmoud, calmez-vous ! Quelle nuit allez-vous nous faire passer, dans l’état où vous êtes ? »

J’avais à peine prononcé ces paroles que, ramassant les plis de son burnous sur son bras, elle prenait sa course et s’éloignait de nous dans la direction du blockhaus… C’était d’autant plus inquiétant qu’à la suite d’attaques nocturnes de rôdeurs figuiguiens les sentinelles avaient reçu l’ordre de tirer la nuit sur toute silhouette suspecte. Elle allait infailliblement recevoir quelques coups de fusil. Nous nous mîmes à sa poursuite. Lorsque nous la rejoignîmes, elle se laissa choir à terre et ce ne fut qu’à grand-peine que nous la fîmes se relever et que nous la décidâmes à rentrer à l’auberge.

Arrivés dans notre chambre où Noiré était déjà couché, elle se jeta sur son matelas, et pendant longtemps gémit d’une voix que le nasillement rendait encore plus lamentable : « Que je suis malheureuse ! que je suis malheureuse ! » À un moment, sortant son revolver de sa ceinture, elle fit mine de vouloir se tirer une balle dans la tête. Je me précipitai ; elle eut un geste pour diriger son arme contre moi ; je parvins à la lui arracher des mains. La nuit continua, scandée par sa plainte navrante : « Que je suis malheureuse ! »

Peu de jours après, je quittai Beni-Ounif, rappelé en France. Elle m’accompagna à la gare. Quelques mois plus tard, alors que j’étais en Extrême-Orient, elle mourait à Aïn-Sefra.

J’ai tenu à reproduire in extenso le récit de Jean Rodes, enrichi d’extraits de son journal de route. J’estime en effet que rien de ce qui concerne la vagabonde du bled n’est indifférent.

 

*    *    *

 

En 1903, la Vigie Algérienne publia les premières impressions de Si Mahmoud dans le Sud oranais ; elle les avait assemblées dans deux nouvelles. Le directeur de ce journal, M. Fernand Perret, écrivit même une lettre émue où il faisait le juste éloge de sa collaboratrice pour protester contre le jugement du journaliste qui, afin d’éclairer ses lecteurs sur le talent de la jeune femme, l’avait appelée la Séverine musulmane. Il est facile de se rendre compte que l’écrivain algérien a une toute autre personnalité que l’écrivain parisien. Au demeurant, Isabelle me conta plusieurs fois qu’à Paris elle avait écrit à Séverine[9] pour lui demander un rendez-vous et solliciter ses conseils. Ses lettres demeurèrent sans réponse.

C’est au mois d’octobre de cette même année que le chef d’annexe du bureau arabe de Beni-Ounif, le lieutenant Berriau, présenta Isabelle à Lyautey qui lui réserva un chaleureux accueil ; au lieutenant Berriau était alors adjoint le lieutenant Catroux, futur pacificateur du Grand Atlas. Les officiers d’élite qui commandaient l’annexe se montrèrent pleins de compréhension pour Si Mahmoud qu’ils protégèrent et à qui ils permirent d’entrer en relations avec les tribus des frontières. Elle trouvera donc sur ces confins ce qu’elle recherchait avant tout, la liberté de circuler. On se rappelle que le lieutenant Berriau devint le directeur de la politique indigène de l’empire chérifien et se montra, sous les ordres de Lyautey, plein de talent dans cette charge. Il a son buste à la résidence de Rabat.

CHAPITRE XIV

AUTOUR DE LA MORT D’ISABELLE

Voici, rapporté dans le Temps du 9 août 1934, sous la plume de Mme Henriette Celarié, un propos du colonel de Loustal, qui avait bien connu et approché Isabelle Eberhardt à Aïn-Sefra ; en 1904, alors que Lyautey était encore colonel, il lui avait rendu visite peu de temps avant la crue de l’oued où elle trouva la mort.

Elle ne se plaignait pas, mais on devinait une amère déception. C’était une femme qui n’attendait plus rien de la vie. Elle n’avait pas trente ans et toute séduction en elle avait disparu. L’alcool la ravageait. Sa voix était devenue rauque ; elle n’avait plus de dents et elle se rasait la tête comme un musulman.

Parfois il lui arrivait de venir nous retrouver à la popote. Un soir j’y étais avec elle et des camarades. Quelqu’un frappa à la vitre. Une haute silhouette se profile dehors : Lyautey. Il faisait sa tournée. Avec cette façon directe et de grand frère dont il usait avec nous, il dit joyeusement : « On s’amuse ici ! On rit ! Je puis entrer ? » La soirée s’acheva gaiement. Lyautey avait pour Isabelle Eberhardt, pour l’intelligence qu’elle montrait, une grande admiration. « Personne, disait-il, ne comprend l’Afrique comme elle ».

M. de Loustal, après l’inondation, avait interrogé Si Ehnni qui, à son dire, avait fui la maison avec sa femme ; ils auraient été charriés par le torrent ; lui s’était sauvé sans savoir comment ; quant à Isabelle, elle avait été entraînée dans les eaux furieuses. Les recherches dans le lit de l’oued furent infructueuses. C’est au rez-de-chaussée de la maison qu’on devait la trouver, les jambes ployées, le corps sous une poutre. « Le récit de son mari n’était vrai qu’en partie. Il explique la légende qui, depuis, s’est accréditée, celle d’Isabelle roulée par les flots et enfouie dans les sables. Lyautey fit ensevelir le corps ».

Puisqu’il est affaire, dans la relation ci-dessus, du général Lyautey, qu’il me soit permis d’extraire de la longue correspondance entretenue par lui avec Victor Barrucand (et dont une partie a été publiée par Mme Lucienne Barrucand dans la Dépêche Algérienne il y a plusieurs années), quelques appréciations sur notre amie. Son sentiment sur l’avenir qu’il prévoyait pour elle corrobore celui du colonel de Loustal, à propos de la mélancolie qui la rongeait.

Le 9 novembre 1904, il fit part à son correspondant du chagrin qu’il avait éprouvé de la mort de la jeune femme « notre pauvre Isabelle à qui je donnais admiration et sympathie – je dis tout bas que je ne la plains pas, tant je craignais qu’elle ne fût condamnée à une vie de déséquilibre et de déception incessante ».

Il est inquiet sur le sort d’un manuscrit, celui de Trimardeur, signalé par Barrucand ; elle en avait fait précédemment grand état et, rencontrant au village le lieutenant Parise lui dit le matin de la catastrophe qu’elle l’avait envoyé à un éditeur (sans le nommer), qu’elle en attendait 500 francs incessamment. Or nous ne retrouvons pas à la poste de trace de cet envoi ; le receveur n’en a aucun souvenir, ni aucun talon d’envoi. Nous allons continuer à chercher, mais, avec son insouciance habituelle, je crains qu’elle n’ait parlé d’un simple projet comme d’une chose faite. Le receveur poursuit ses recherches.

Le matin de la catastrophe, à 9 heures, elle descendait de l’hôpital qu’elle quittait pour rejoindre son mari qui venait d’arriver à Aïn-Sefra. Après l’inondation, on s’est en vain enquis des papiers d’Isabelle qui avait écrit à diverses personnes que son éditeur à Paris était Savine ; ceci a été reconnu inexact. Le général Lyautey a chargé un officier (le lieutenant de Loustal) de surveiller lui-même le déblaiement, morceau par morceau, de la maison de cette pauvre Mahmoud. C’est le 19 novembre qu’il a trouvé un manuscrit fort abîmé, mais qui ne se rapporte pas au Sud oranais… Tenez au courant son mari de mes démarches car en tout cela je vous regarde comme son mandataire.

Le 21 novembre, nouvelle lettre du général. Les recherches continuent ; rien trouvé de nouveau. Lyautey se charge de tout ce qui concerne et l’enterrement, et la tombe de Mahmoud (frais et démarches). Le 27 novembre, il annonce à Barrucand qu’on a enfin retrouvé le manuscrit du Sud oranais détérioré, mais à peu près complet ; il l’envoie à son correspondant tel qu’il est, avec diverses coupures de journaux et un cahier de notes prises par Si Mahmoud à la suite de ses lectures, papiers éparpillés à côté du manuscrit qui est confié, non à la poste, mais à un officier qui remettra le carton en mains propres.

Dans une lettre du 5 avril 1905, nous relevons un passage ému consacré à la mémoire d’Isabelle : Nous nous étions bien compris, cette pauvre Mahmoud et moi et je garderai toujours le souvenir exquis de nos causeries du soir. Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie aussi libéré de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal ! Je l’aimais pour ce qu’elle était et pour ce qu’elle n’était pas. J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi tout ce qui, en elle, faisait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil. Pauvre Mahmoud !

Il est indiscutable que, dans la si courte existence de Si Mahmoud telle qu’elle est contée par ses biographes, l’on constate bien des incertitudes, l’on trébuche dans bien des trous d’ombre. Sur son enfance, son éducation, son adolescence, sa prime jeunesse nous n’avons d’autres détails que ceux qu’elle a bien voulu nous livrer, et incomplets, et parfois faux et parfois contradictoires. Dans Mes Journaliers nous avons l’impression d’une vie sentimentale intense mais cachée ; de bonne heure elle dut entreprendre la série d’expériences décevantes qui tissent le quotidien de ces êtres désaxés, jetés par l’exil dans des lieux du monde où comme en Suisse ils semblent s’attirer l’un l’autre ; là ce ne sont que faux ménages, couples souvent désassortis, familles à demi désunies dont chaque membre tire de son côté. Isabelle a-t-elle subi avant ses voyages d’Afrique certains émois du cœur et des sens ? Je le crois, mais aucun document ne l’établit.

Sur son séjour à Ténès j’ai pu, pour avoir habité la ville à la même époque qu’elle, obtenir des renseignements qui auraient été parfois plus précis, si elle avait été moins secrète. Comment gouverna-t-elle au juste son existence après son départ de la Commune mixte ? Je l’ignore ; là où l’histoire fault, le romancier hésite et pour résoudre l’énigme recourt à l’hypothèse, ou à des intuitions. Il est certain qu’elle partit pour le Sud oranais et Aïn-Sefra, fut présentée à Lyautey et se dirigea vers Beni-Ounif et Kenadza. Il est devenu de coutume de transformer la vagabonde de l’Islam maghrébin en vamp de roman-cinéma. Elle voyageait pour son plaisir, selon son caprice, ne discourait point, ne propageait ni idéologie, ni une foi personnelle et n’aimait que la vie. Après sa mort, les femmes de lettres accoururent à tas vers l’article-à-faire, chatouilleuses de la plume, en vers et en prose ; elles virent en Isabelle une manière de championne du féminisme, de clocharde de l’anarchie, de cinglée du bled, d’affamée d’hommes, une sorte aussi de suffragette revendiquante qui prêchait l’évangile tolstoïen aux indigènes. Elles estimèrent surtout qu’elle avait été l’excuse, voire la glorification, de leurs propres débordements. De ces apologies, je possède une jolie collection, pour la plupart rédigées dans ce style affaibli, incorrect et spongieux, comparé à un flux de colique par les plaisantins de la critique et qui, emprunté aux journaux de mode par leurs lectrices assidues, est particulier aux muses de département et à deux ou trois membres de l’Académie française. D’autres gueuses hardies empommadaient de vaseline parfumée cette sauvage figure d’aventurière. Nul ne voulait la contempler telle qu’elle fut, mais telle qu’il voudrait bien qu’elle eût été. Le témoignage informé est tueur de légendes.

J’ai admis que le devoir essentiel de mémorialiste était avant tout d’assembler les documents et attestations qu’il peut recueillir et qui sont de nature à éclairer le lecteur sur le caractère de son héros et les divers incidents de sa vie. Je m’approchai des gens qui avaient été en relations personnelles avec Si Mahmoud et regroupai leurs souvenirs. N’est-il pas hautement regrettable que Victor Barrucand n’ait pas rédigé, avant sa mort inattendue, le livre qu’il promettait (à M. Baconnier, libraire à Alger) d’écrire sur celle dont il avait présenté l’œuvre au public ? Il aurait à coup sûr donné d’incontestables assurances sur divers points qui demeurent ou dans le crépuscule ou dans l’ombre. Nous avons produit, à ce sujet, de savoureux extraits des journaux de Jean Rodes ; nous pèserons aussi la valeur de quelques racontars et ragots de popote qui, dans le Sud algérien, affriolent les convives après un bon repas.

En juin 1936, le hasard d’une conversation avec un haut fonctionnaire des services de la sécurité en Algérie, me permit d’entrer en rapports avec un inspecteur du service des renseignements : M. Richard Kohn, homme froid, méthodique, et qui poussait jusqu’au scrupule le souci de l’exactitude, avait été, dans les premières années du vingtième siècle, soldat de la Légion étrangère.

À la fin de 1903, le détachement auquel il appartenait tint garnison à Aïn-Sefra, où Isabelle avait arrêté logis. Elle montait très souvent au Quartier militaire, me dit M. Kohn : tous nous la connaissions. Elle conversait longuement en allemand avec les soldats de nationalité tudesque et s’exprimait fort bien en cette langue.

C’était la mienne, celle des mes parents, dit M. Kohn. En ce temps-là à peine étais-je capable d’écorcher de petites phrases en français. Mme Ehnni avait beaucoup moins de facilités à s’entretenir en russe avec les soldats slaves. Quoi qu’il en soit sa fréquentation et ses bavardages nous étaient des plus agréables ; dès son arrivée au cantonnement nous nous pressions autour d’elle. Ceci se conçoit du reste. L’ignorance où nous étions du français nous isolait du monde extérieur ; en outre les légionnaires avaient été en assez mauvais termes avec la population civile de Sidi-bel-Abbès, d’où nous venions. En vérité, nous éprouvions un vif plaisir à nous exprimer dans notre idiome avec un civil qui le parlait avec élégance. Ça nous rappelait le pays.

Elle s’intéressait à notre vie intime, nous contait que son frère avait appartenu à la Légion, nous questionnait sur les raisons qui nous avaient conduits à nous engager. Et puis, de son côté, elle narrait quantité d’histoires qui nous divertissaient et surtout celles de ses pérégrinations dans le bled.

Entre nous, aussi, nous étions flattés en secret qu’elle préférât la société des soldats à celle des officiers. Nous savions qu’elle était liée avec notre chef Lyautey ; je l’ai vue un jour assise devant lui, à sa table de travail, dans le cabinet où il rédigeait ses rapports, et où j’avais été installer une communication électrique (de mon métier, autrefois, j’étais électricien). Ils chuchotaient ensemble penchés l’un vers l’autre.

Mais auparavant il est de mon devoir de vous affirmer que jamais aucun de nous n’échangea de galanteries, même de gaillardises, avec elle. On était quelquefois dix à douze à hacher la paille avec elle ; nul de mes camarades, non plus que moi, ne se serait permis un écart de langage en sa présence. Au surplus elle n’avait rien de provoquant et était loin d’être jolie. Diverses personnes, qui ne l’ont jamais connue, ont prétendu qu’elle avait une mauvaise conduite. On me l’a répété. Aucun des légionnaires qu’elle fréquentait à Aïn-Sefra ne corroborera cette opinion. Il y a même eu des types qui assuraient que Lyautey, soit colonel, soit général, l’eut pour maîtresse. C’est une pure calomnie, monsieur ; et je peux le dire, parce que très souvent, le soir, mes copains et moi rencontrions notre chef qui remontait au fort en compagnie des dames de café-concert qu’il amenait chez lui en partie fine.

Il me semble avoir aperçu là-bas le mari d’Isabelle ; je n’ai pas conservé de lui un souvenir très net. Il n’habitait pas Aïn-Sefra. On m’a montré un jour un indigène qui portait l’uniforme de sous-officier de cavalerie. Un copain m’a dit que c’était le mari d’Isabelle. Il a pu se tromper ; en tout cas, dans ses colloques avec nous, jamais elle ne nous parlait de lui, ni de son mariage, ni de sa vie à Ténès, ni de Ténès.

La veille ou l’avant-veille de la catastrophe je dus pour le service traverser les salles de l’hôpital. Et voici que j’aperçus Isabelle couchée qui était en traitement. J’échangeai quelques phrases de politesse avec elle. Elle était de mauvaise humeur, récriminait contre la durée du traitement qu’elle suivait et protestait qu’elle ne se plaisait pas à l’hôpital ; elle allait exiger son exeat, en dépit des conseils du médecin, qui l’engageait à ne quitter son lit que dans quelques jours.

On m’a rapporté que les gens qui ont écrit des livres sur cette dame assuraient qu’elle était sortie de l’hôpital le 20 octobre 1904, veille de l’inondation qui ravagea Aïn-Sefra. C’est une erreur, et mes souvenirs sont très nets. Je suis certain, que Mme Eberhardt a passé à l’hôpital la nuit du 20 au 21 octobre. Elle l’a quitté le 21 au matin, entre huit et neuf heures, plutôt vers neuf heures. Que de fois n’avons-nous pas évoqué, depuis, entre légionnaires, la figure et les allées et venues de la Russe et déploré l’abominable fatalité qui la conduisit à la mort ! Elle aurait retardé d’une heure sa descente de l’hôpital qu’elle échappait à son destin funeste. Mais, comme on dit, quand on est marqué pour la mort, il n’y a rien à faire pour la tromper.

Voici quelques indications. Le 21 au matin, j’avais été désigné au poste de planton au bureau de la compagnie en garnison à la Redoute. Le terrain militaire qui porte ce nom enferme trois grands bâtiments et des baraquements ; on peut loger là bon nombre de soldats. La Redoute domine la ville d’Aïn-Sefra de 60 à 70 mètres ; des sentiers assez rapides la relient à l’agglomération civile. Tous les services de la garnison, l’hôpital y compris, sont groupés, sauf la sous-intendance, à la Redoute. La ville est séparée du quartier militaire par le ravin d’un oued torrentueux qu’enjambait alors un pont. Le lit de l’oued, en temps ordinaire, était toujours à sec. Aussi les soldats avaient-ils l’habitude d’emprunter les sentiers de chèvre qui traversaient le ravin pour gagner le centre du patelin sans passer par le pont. Ils abrégeaient la route.

Vers neuf heures, le sergent-major m’envoya en ville porter des pièces à la sous-intendance. Je ne m’attardai pas à flâner et étais de retour à la Redoute aussitôt après la sonnerie de la soupe. Je courus prendre ma gamelle et me précipitai à la cuisine. Je m’en retournai alors au bureau et posais ma gamelle sur une table pour commencer mon repas, quand le fourrier, alors debout près de la porte restée ouverte m’appela. — Kohn, viens donc voir ça, bon Dieu, que c’est curieux. Dépêche-toi ! Parole, tout le patelin en bas se couvre d’eau ! Et écoute ce tapage !

Je le rejoins au plus vite et m’exclame… Un torrent jaune avec d’énormes bouillons d’eau se précipite dans le ravin de l’oued, entre la ville et le camp ; il charrie à grand fracas des tas de saloperies, des arbres, des zeribas. Voilà que l’eau envahit les quartiers où je m’étais rendu tout à l’heure comme un fleuve plein de rapides et de remous qui tourbillonne et s’élargit en montant et les communications se trouvent coupées avec l’agglomération. Soudain retentit un bruit de tonnerre ; et je vois s’effondrer la moitié du pont qui franchit le ravin. À cette heure de la matinée il y avait très peu de militaires à Aïn-Sefra civil : les clairons avaient sonné la soupe ; les légionnaires déjeunaient. Les officiers eux-mêmes habitaient presque tous à la Redoute et y prenaient leurs repas dans leurs popotes. À ce moment nous étions tous assemblés devant le camp ; de là nous assistions, empoignés par l’angoisse, à l’engloutissement de la ville par l’inondation. Nous nous demandions de quelle façon nous pourrions venir en aide aux habitants. Un de nos camarades, un soldat lorrain nommé Beck, aperçut le postier, sa femme et un petit enfant qui se cramponnaient au toit de leur maison, sur lequel ils s’étaient hissés ; ils étaient en danger imminent de mort. Beck, un chic type, essaya de sauver les malheureux ; il se jeta à l’eau. Il ne parvint pas à rompre le courant ; il sortait de table ; saisi par une congestion, il fut roulé et entraîné par les eaux furieuses et disparut à nos yeux. On ne retrouva son corps que deux jours après. Pendant ce temps le toit sur lequel s’étaient réfugiés le postier et sa famille, qui criaient au secours, s’abîma sous la poussée du courant qui charriait des troncs d’arbres et roulait jusqu’à des roches, et les malheureux furent emportés à leur tour. À ce moment toute la partie basse de la ville était submergée.

Ce ne fut que vers quatre heures de l’après-midi que des copains et moi avec eux réussirent à lancer une solide corde de l’autre côté du torrent, où des sauveteurs l’attachèrent convenablement. Ceci fait, nous essayâmes, en nous cramponnant à la corde, de traverser l’oued, dont la décrue avait d’ailleurs commencé. Nos efforts furent vains. L’eau était glacée ; il nous était impossible d’y séjourner longtemps. Lyautey nous envoya l’ordre d’interrompre notre entreprise, qui était au-dessus des forces humaines comme il dit. Ce ne fut que très tard dans la nuit qu’à la lumière des lanternes nous parvînmes à construire un pont de fortune ; nous utilisâmes à cet effet des prolonges d’artillerie, des charrettes et des arabas. L’eau baissait rapidement et le courant avait de moins en moins de force.

Le lendemain, à la première heure, Lyautey organisa une équipe dont je fis partie, sous les ordres d’un lieutenant : elle avait pour mission de découvrir Isabelle Eberhardt dont on avait appris la disparition. Isabelle occupait une maisonnette à un étage dans le quartier riverain de l’oued. Laissez-moi signaler ici qu’aucune des constructions de ce quartier si exposées aux crues ne s’effondra, alors que d’autres plus éloignées s’écroulaient. Parmi celles qui s’abattirent sont l’école où une dizaine d’enfants se noyèrent, et plusieurs maisons de tolérance où périrent de nombreuses pensionnaires. L’habitation d’Isabelle était plutôt un gourbi qu’une maison. Le rez-de-chaussée était en contre-bas de la rue et on y descendait par une ou deux marches. Nous arrivâmes sans trop de peine, mes camarades et moi, à cette masure située dans une rue maintenant crevassée, boueuse, encombrée de dépôts de pierres et de toutes sortes de décombres puants entassés par l’inondation. Nous éprouvâmes beaucoup de peine à ouvrir la porte derrière laquelle s’était amassés des débris et à pénétrer dans la maison. Le rez-de-chaussée avait été à demi comblé par des apports de fange et de pierres détachées par le torrent. La façade était lézardée, mais aucun autre dommage n’apparaissait à l’étage supérieur. C’est dans cette boue que nous nous frayâmes un chemin.

La pièce était très basse de plafond. Dans le fond, en face de l’entrée s’élevait, plaquée à la muraille, une sorte d’escalier rudimentaire qui accédait à la chambre de l’étage. On respirait là un air empesté. Dans l’obscurité du grossier réduit formé par la volée de l’escalier j’entrevis des pieds humains qui sortaient d’un monceau de débris. Nous écartâmes sur-le-champ ceux-ci. Sous une grosse planche que nous dûmes rejeter gisait le cadavre aux jambes repliées d’Isabelle revêtue de son costume de cavalier arabe.

Je suppose que peu après son arrivée chez elle, elle fut surprise par l’arrivée du mascaret. J’ai constaté, aux traces laissées par l’eau limoneuse sur les murailles de la chambre, que la crue y avait dépassé la taille d’un homme. À mon estime, quand nous fîmes la découverte du corps, il y avait vingt heures environ qu’elle avait cessé de vivre. Aidé par un camarade je recouvris le corps d’une couverture sous la direction de mon officier.

Voici comment a dû se produire l’accident. J’ignore la version officielle qu’on en a donnée. Mon opinion est simplement celle d’un homme qui a vu. Entrée dans sa maison, Mme Eberhardt a dû repousser la porte derrière elle, escalader son escalier et gagner sa chambre à l’étage. Peu de temps après l’inondation monta et devint torrent qui s’engouffra dans l’habitation. C’était un effroyable, un étourdissant vacarme, mais il ne surprit pas les indigènes d’Aïn-Sefra. Ceux qui le purent prirent aussitôt la fuite ; les gens du Sud ont l’habitude de ces crues tumultueuses et rapides qui balaient le lit des oueds, emportent hommes, troupeaux et tentes, charrient les matériaux les plus lourds et abandonnent sur les rives les épaves les plus surprenantes. Troublée et éveillée par les grondements de l’oued, Mme Eberhardt en reconnut la nature ; elle se précipita au bas de l’escalier pour tirer au large et se réfugier dans les hauts quartiers. La crue était déjà trop forte pour qu’elle parvînt à sortir de la maison. Le mascaret déferlait au rez-de-chaussée, elle fut empoignée par l’eau en furie. Affaiblie par la maladie elle perdit pied, fut étourdie, affolée, lancée contre une muraille, ne parvint pas à retrouver l’escalier sous le plafond surabaissé ; rejetée dans le réduit, assommée, elle se noya. Sa santé était encore très mauvaise. Sa sortie prématurée de l’hôpital était une grave imprudence ! Sûrement, elle n’offrit pas une longue résistance à la mort.

Son mari ne se trouvait certainement pas avec elle au moment de sa mort, puis-je croire. Je ne me rappelle pas l’avoir aperçu ce jour-là à Aïn-Sefra. Je crois même qu’il n’assista pas aux obsèques de sa femme ; aucun de mes camarades ne l’y reconnut ni même n’entendit parler de sa présence aux obsèques. Dieu sait cependant combien Isabelle fut en ce temps-là le sujet de nos conversations ! Nous nous entretenions surtout de la fatalité dont elle avait été la victime. Si elle avait obéi au conseil du médecin, si elle n’avait pas quitté ce jour-là l’hôpital, elle aurait échappé à la catastrophe.

Sous les ordres de mon lieutenant j’eus charge, les jours suivants, avec un camarade, de rechercher, dans l’état où l’inondation les avait mis, tous les papiers qui avaient été éparpillés à l’intérieur de la maison par le cataclysme ; notre fouille fut des plus consciencieuses. La plupart de ces écrits et bouts de journaux furent trouvés maculés de boue à l’étage ; nous les donnâmes à notre officier, qui les mit tant bien que mal à sécher.

Tel a été le récit de M. Richard Kohn ; il donna à témoin de sa véracité M. le capitaine Timme, sergent de sa compagnie en 1904, et M. Nordi, ancien légionnaire, établi à Sidi-Bel-Abbès.

Dans une lettre, René-Louis Doyon m’a communiqué les observations suivantes sur le rapport de l’ancien légionnaire :

« Isabelle, égrotante et fiévreuse, n’eut rien de plus pressé, au sortir de l’hôpital, m’écrit-il, que de joindre Ehnni venu du département de Constantine (ceci est confirmé par le général) et de s’enivrer, je crois, avec une bonne pipe de kif. Le général Lyautey lui-même m’a fait dire cette leçon et qu’il hésitait entre l’ivresse de ce que je dis et celle de la dévastation offerte aux yeux d’une nihiliste telle qu’Isabelle ». Doyon ajoute que Lyautey n’était pas loin de croire que dans l’exaltation où elle se trouvait à ce moment Isabelle aurait profité de l’événement pour accomplir une sorte de suicide.

Il est fort possible que les Ehnni aient pris, entre leur départ de Ténès et la mort d’Isabelle, le goût des stupéfiants ; ils fumaient souvent le kif. À Ténès où Isabelle eut à supporter tant d’avanies, cette passion ne lui fut jamais reprochée. Par contre, je partage l’avis de Doyon sur le point suivant :

« Oncques Isabelle ne coucha avec un Européen, préférant au sang pâle le sang chaud de l’Orient ; une seule exception – et je n’en suis pas certain – dans toute sa correspondance : un lieutenant à El Oued, frère d’un notaire de Lyon ; j’ai écrit à celui-ci ; il n’a pas répondu ; mais il est sûr que cet ami a été tué à la guerre. »

Il faut reconnaître enfin qu’Isabelle souffrait d’une affection chronique intime des plus déplaisantes, « ce qui, comme le reconnaît Doyon, ne l’empêchait pas d’être lucide au point même d’avoir été utilisée par les Bureaux arabes, notamment à Figuig. »

Et il conclut : « Le bon légionnaire l’a vue en surface, tant mieux pour lui, mais il n’a vu qu’une ombre et vous tenez pour certain comme moi qu’il n’y a rien compris, et, de fait, elle n’était pas facile à comprendre, à réaliser. »

CHAPITRE XV

DIGRESSION SUR LES MŒURS

« Quand j’ai senti mon cœur vivre en dehors de moi, c’était dans la nature ou dans l’humanité, jamais dans l’exaltation charnelle. Aussi me suis-je gardée dans les abandons… Gloire à ceux qui vont seuls dans la vie. Si malheureux qu’ils soient, ce sont les forts et les saints, les seuls êtres… Les autres ne sont que des moitiés d’âme. »

(Dans l’ombre chaude de l’islam, pp. 194-195).

Elle fut une des fidèles de Lyautey dont elle servit la politique indigène. À une époque troublée par l’état de guerre chronique dans les steppes où courait une frontière indécise, il importait qu’un chef sût ce que faisait ou ne faisait pas tel personnage, ce qu’il préparait, ce qu’il suscitait, sa force de ruse, ses tromperies, les moyens de résistance ou d’offensive dont il disposait, ses ambitions, ses faiblesses, ses compromissions, et l’instant où l’on devrait cesser de compter sur sa loyauté. Il ne s’agit point seulement de rapporter ses paroles dont la duplicité est toujours souriante, mais de les interpréter, de pénétrer ses intentions et de prévoir ses actes.

Ici s’inaugura pour Isabelle l’ère de la liberté. Elle recommençait à vagabonder dans les solitudes du Sud algérien ; elle cessait d’être un objet de dérision et de persécutions et allait et venait partout où bon lui semblait ; son mari, dont la santé devenait de plus en plus délicate, la laissait vivre à sa guise, retenu dans le Tell par ses obligations de khodja et par les crises de plus en plus rapprochées de sa maladie ; les époux se donnaient à intervalles plus ou moins réguliers rendez-vous dans tel centre d’action qui était indiqué par la jeune femme, passaient quelques jours ensemble, puis repartaient chacun de son côté. La nomade avait reconquis enfin l’indépendance ; elle se sentait entourée, grâce à Lyautey, tant de la sympathie générale des officiers et des fonctionnaires qui administraient le bled, les ksours et les palmeraies que de celle des méharistes qui surveillaient les terres de parcours des tribus indociles.

Or, après sa mort, une égrillarde légende naquit on ne sait où et se gonfla en mascaret, dont les éclaboussures malpropres persistèrent en flaques, s’amplifièrent de popote en popote, égayèrent les causeries du soir aux postes de garde, se glissèrent d’ergs en hamadas et suintèrent jusque dans les antichambres des bureaux d’Alger. Et les proverbes murmurés par les sycophantes eurent beau jeu à éclairer l’opinion : on ne prête qu’aux riches ; – bon chien chasse de race, etc…

À la suite d’une conférence donnée à Alger pendant l’hiver 1934, par l’excellent poète Claude Maurice-Robert, j’écrivis dans une revue parisienne un article où je m’associais au juste tribut d’éloges accordées au talent littéraire de la jeune femme ; je formulais quelques réserves à l’endroit des mœurs qu’il lui prêtait. Mme Ehnni ne m’apparut point sous les dehors d’une sensuelle pendant son séjour à Ténès ; les journaux qui l’injuriaient et l’accusaient d’extorquer de l’argent aux indigènes en échange de sa protection ne l’inculpaient guère de coucheries vulgivagues. D’autre part Barrucand écrivit un jour, dans la Dépêche algérienne, que, depuis la mort tragique d’Isabelle, les bruits injurieux qui couraient sur son compte dans les milieux européens étaient calomnieux ; ce témoignage d’un collaborateur est d’un prix particulier. Cette opinion est aussi celle de Raoul Stéphan dans le livre, d’une érudition sûre, qu’il publia sur l’écrivain.

M. Claude Maurice-Robert me fit connaître depuis les témoignages sur lesquels il avait fondé son opinion. Je reproduis in extenso sa lettre, ainsi qu’il a bien voulu m’y autoriser. Je la considère comme un document d’un certain intérêt. J’observai cependant que les attestations recueillies par lui, trop jeune pour avoir connu celle qu’il appelle l’Amazone des sables, sont toutes de seconde main ; elles constituent des présomptions, non des certitudes ; un juge d’instruction n’établirait pas, sur des bases aussi fragiles, la culpabilité d’un homme.

Vous faites bien de rendre hommage à ma bonne foi. Je veux la vérité, toujours, partout, envers et contre tout, fût-ce au prix d’un scandale et, si je me trompe, c’est que l’on m’a trompé.

En parlant des excès d’Isabelle Eberhardt, je me suis inspiré de ce que j’entendis partout où je suis passé. À Tiout, à Aïn-Sefra, à Figuig, à El Oued, à Béchar, à Oujda, à Kenadza, à Bône, partout j’ai mis mes pas dans les pas d’Isabelle ; partout je l’ai rencontrée ; partout elle m’a parlé et il y a dix-sept ans que je l’aime et que je sers sa mémoire en me battant pour elle.

Car il est faux de dire qu’elle n’est plus calomniée. Partout il est admis qu’elle buvait plus qu’un légionnaire, fumait plus de kif qu’un haschichi et qu’elle faisait l’amour pour l’amour de l’amour…

Il y a bien des années le peintre Noiré, qui l’avait bien connue et auquel elle dédia l’un des plus beaux chapitres de l’Ombre chaude de l’Islam, m’en a dit long là-dessus.

Le peintre et l’amazone se trouvaient dans le Zousfana, dans le Sud oranais, enfin… Or un soir, en proie au délire d’Aphrodite, le couteau d’Eros au flanc, Isabelle aurait rugi : « Je veux un tirailleur ! Je veux un tirailleur ! » Bon diable, Noiré s’offrit : « Mais je suis là, chère amie ! » Vaine sollicitude, Isabelle re-rugit, en repoussant l’ersatz : « Je veux un tirailleur ! Je veux un tirailleur ! »

Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Dans quelle mesure l’anecdote a-t-elle été déformée – si elle ne fut pas inventée ? Manarf ! Mais il s’agit de ce qu’on jase, non de la vérité.

Un autre témoignage :

En mars 1929, lors de mon retour du Tanezrouft, me trouvant à Timimoun, je rencontrai, à la popote du lieutenant Alhénour, M. le professeur Gautier, pour lequel nous avons la même admiration, et le colonel Pariel. Ils rentraient d’une mission d’études relatives au transsaharien. Contrôleur militaire de Figuig pendant des lustres, ayant accompli toute sa carrière dans le Sud oranais, le colonel Pariel avait beaucoup connu Isabelle Eberhardt, de laquelle il me dit avoir « tout un sac de lettres ». Nous parlâmes d’elle et le colonel me conta ce qui suit :

« En 1904, dans le cours de l’été, j’étais à Colomb-Béchar en qualité de chef de poste. Or, un jour, on m’informa que le marabout[10] de Kenadza me réclamait au téléphone. C’était pour me prier de lui envoyer le médecin. Mais pas le jeune, spécifia-t-il, le Kébir, le chef, dont il était mieux connu. Je satisfis à son désir. Et, au retour du toubib, m’étant enquis de la raison pour laquelle le marabout avait sollicité l’assistance du médecin-chef de préférence à celle de l’aide-major, j’appris qu’il souffrait d’une affection intime (qu’il eût été gêné d’avouer au jeune médecin) et que c’était Si Mahmoud qui la lui avait transmise.

Plus tard, longtemps après, exactement un mois après sa mort, je rapportais ceci à Victor Barrucand, lequel m’a répondu ne pas en croire un mot. Il ajouta : Après la mort d’Isabelle, je suis allé à Kenadza, et comme je demandais au chef de la confrérie des marabouts Zianya s’ils avaient su que Si Mahmoud fut une femme, le saint homme me répondit : On nous l’a dit, mais nous ne l’avons pas cru. »

Encore un coup, je ne saurais garantir la véracité des témoignages que je rapporte ici, mais je jure sur l’Évangile que ces choses me furent dites et que je n’invente rien.

Dans l’article qu’il publia au lendemain de ma conférence à la Maison du Livre, feu Victor Barrucand citait M. le général Catroux.

J’ai rencontré le général en décembre 1929, alors qu’il commandait le territoire militaire d’Aïn-Sefra ; j’ai dîné avec lui à la table du colonel Trinquet dans l’Oasis de Colomb-Béchar. Or, soucieux de recouper les dires du colonel P. je les répétai au général Catroux. Le grand soldat a souri comme lui seul sait sourire, mais, sans les confirmer, il n’a pas infirmé les confidences du colonel.

Ce qu’il faut préciser pour l’amour de la vérité, c’est que chaque fois que, dans le Sud, on fait allusion devant moi à la conduite privée, vraie ou fausse, d’Isabelle Eberhardt, ce fut toujours sans vigueur. On disait ce qu’on disait comme une chose naturelle, convenue, acceptée. Isabelle était comme ça, voilà tout. Et, si l’auteur des Notes de route fut jadis tracassée, traquée, expulsée par les Bureaux arabes (ce qui fut, en effet) je n’ai jamais observé que l’on s’en souvînt chez les militaires car les civils m’ont paru avoir meilleure mémoire… Tous les vieux officiers qui ont personnellement connu Isabelle Eberhardt, comme les jeunes qui n’ont pu que la lire, tous m’ont toujours parlé d’elle sur le ton de la sympathie et de l’admiration. De cette sympathie M. le colonel Trinquet me fournit un témoignage public lorsque, sur ma requête, il accepta spontanément que le nom de l’Amazone des sables fût donné à une rue de l’Oasis de Béchar.

Une constatation s’impose. Dans le cas Isabelle, le Nord s’est affirmé plus intransigeant que le Sud et le civil que le militaire. Dans ma conférence, je tins à rappeler l’objection du directeur d’un quotidien algérien du matin, lequel ayant publié un article de moi à la gloire de Si Mahmoud, s’en était indigné dans des termes énergiques : « Ce n’est pas pour faire le panégyrique d’une p… que le journal fut fondé. »

Enfin le matin même de ma conférence d’Alger, une dame de la ville me dit avec réprobation : Alors, vous allez faire l’éloge de la débauche ?

Quand on entend cela, peut-on dire, sans trahir la vérité, qu’Isabelle n’a pas besoin qu’on la réhabilite, comme l’a écrit feu Barrucand ? Bien sûr, ceux qui persistent à diffamer Isabelle, ce n’était pas le directeur de l’Akhbar qu’ils allaient prendre pour confident. Et l’on s’étonne sincèrement qu’il ne l’ait pas compris. De même que le marabout avarié de Kenadza ne pouvait guère lui dire l’origine de son mal – à supposer qu’il eût l’origine qu’on a dit.

Pour moi, Claude Maurice-Robert, ma position est nette. J’ai dit et je répète : qu’Isabelle Eberhardt ait fait cela ou qu’elle ne l’ait pas fait ; qu’Isabelle Eberhardt ait été cela ou qu’elle ne le fut pas, cela m’importe peu et ne me regarde pas ! « Laisse à chacun le soin de sa vie, enseigne mon maître André Gide ; ne juge pas et tu ne seras pas jugé, commande le Maître des maîtres. »

Et j’ai dit : même si Isabelle Eberhardt fut une dévergondée, à côté de cette Isabelle éperdue et perdue, il y avait une autre Isabelle avide d’harmonie intérieure, une Isabelle éprise de perfection plénière, affamée d’infini, assoiffée d’absolu. Je rappelai ce distique de Mme de Noailles, qu’Isabelle Eberhardt aurait contresigné :

 

Deux êtres luttent dans mon cœur,

c’est la bacchante avec la nonne.

 

Ce n’est donc point, comme on osa tenter laidement de le faire croire, dans un but de dénigrement que je me suis fais l’écho de ragots de popotes. J’ai rapporté ces faits uniquement pour leur opposer les aspirations d’Isabelle vers une morale supérieure ; aspirations que la lecture de son livre de raison, publié sous le titre de Mes Journaliers ne permet pas de mettre en doute, car là et là seulement se révèle et s’impose ce que j’appelai le vrai visage d’Isabelle Eberhardt.

À ceux qui ne veulent connaître que l’Isabelle panique de l’anecdote, j’oppose l’Isabelle mystique des Journaliers. Je citai cette sentence cueillie dans cet ouvrage, digne d’un père de l’Église : le corps humain n’est rien et l’âme humaine est tout. Et ceci qui rappelle Épictète : il vaut mieux être grand qu’heureux. Et je termine par ce conseil fervent : lisez Isabelle Eberhardt pour apprendre à l’aimer. Lisez surtout Mes Journaliers, miroir de son vrai moi, où elle est toute entière, toute nue et toute seule comme Baudelaire dans les notes de Mon cœur mis à nu, Pascal dans les Pensées, Barrès dans ses Cahiers.

Cette lettre, dont l’information est d’un prix particulier, nous expose en termes modérés et avec un sens de la mesure dont il convient de féliciter son auteur, et qui est trop rare dans les lettres, l’état de l’opinion des gens du bled sur Isabelle, telle qu’elle a évolué de 1904 à 1945. Depuis cette époque son renom de perversité s’est encore affirmé. L’instinct humain est toujours de salir quelque belle chose pour la rapprocher de lui ; c’est la revanche de la médiocrité. D’autre part quel Algérien ne connaît, au moins par le témoignage d’autrui, cette hallucination vivante et prenante que l’on appelle le râgle des sables et qui, à la traversée du chott du Hodna, par exemple, transforme une immense lagune sèche en lac dont les fraîches vagues meurent à vos pieds et orne de villes splendides les rives de ce lac ? Ainsi la vie d’un personnage illustre se gonfle en conte bleu. Relisez, comme le conseille C.-M. Robert, Mes Journaliers, ce livre de raison où Isabelle enferma ses confidences. Vous y chercherez en vain la trace de la moindre sensualité. De 1902 à 1903, Isabelle vécut non loin de moi, à Ténès ; jamais je ne surpris en elle ces mouvements de l’instinct qui annoncent l’invasion des désirs. Barrucand, qui la reçut comme hôte et la garda pendant de longs mois en qualité de secrétaire qualifia toujours de mensonges orduriers les gravelures qui commençaient à circuler dans le bled sur la jeune femme. L’anecdote contée par Noiré a été probablement mitonnée de bout en bout par ce peintre qui, même dans ses vieux jours, avait conservé le penchant du rapin à la mystification ; il était le meilleur homme du monde, mais assidu à divertir ses amis à la fin d’un bon repas. Il a imaginé bien d’autres contes…

Dans la Dépêche algérienne du 13 janvier 1934, Victor Barrucand protesta avec esprit et quelque véhémence contre « les sottises qui ont traîné dans les écrits de ceux qui ont parlé d’Isabelle Eberhardt sans l’avoir connue. Ces insanités touchant la vie privée de notre héroïne furent pour la plupart inventées de toutes pièces par l’imagination déréglée et malsaine de M. Vigné d’Octon qui nous proposa une Isabelle faisant l’aumône de son corps aux bédouins du désert dans une intention de charité islamique. Rien de plus faux, rien de plus absurde ». Et il s’élève avec force contre des calomnies sans aucun fondement.

Quand elle parcourut le Sud oranais, sa conduite, écrit Barrucand, ne cessa d’être exemplaire et il invoque à ce sujet le témoignage du maréchal Lyautey.

De son côté, Mme Marthe Gouvion écrivait dans le numéro de mars-avril 1935 de la revue franco-musulmane d’Alger, Er-rihala, qu’à Aïn-Sefra, en été 1918, après avoir fait une pieuse visite à la tombe d’Isabelle, elle eut pour premier soin d’interroger le bach-agha Si Moulaï (décédé depuis). Ce grand personnage indigène fut très affirmatif : « Je n’ai jamais entendu dire que sa conduite en ville eût manqué de dignité » et il s’engagea à faire donner le nom de l’héroïne à une rue d’Aïn-Sefra, ce qui fut fait par la suite.

À Aïn-Sefra, Mme Gouvion a recueilli en outre le témoignage d’une buraliste-libraire, personne respectable et intelligente, dit-elle, qui avait été en relations avec Si Mahmoud : « Il y avait en elle parfois de la froideur, de la distance même émanant d’une grande lassitude morale ; et puis, tout à coup, elle devenait volubile, buvait si on l’excitait, mais sa tenue en public restait convenable, tous doivent le reconnaître. Elle était bonne et sympathique. »

Voici le témoignage du Cheikh Belaredj de la Zaouïa Zianya de Kenadza, mort en 1934 : Ici, Si Mahmoud fut l’hôte de la maison. Pendant le jour il observait, écrivait, se reposait et au crépuscule, parcourait les jardins en compagnie d’un esclave. Or, ajoute Mme Gouvion, être l’hôte d’une zaouïa telle que celle de Kenadza, surtout il y a trente ans, impliquait l’observance d’une correction parfaite. Enfin, en 1903, elle avait déjà exploré les pays nomades du Sud oranais. En février 1904, elle est de retour à Figuig, de là elle redescend à Beni-Ounif, puis à Colomb-Béchar…

Kenadza fut pour elle, pendant l’été de 1904, un lieu de dilection ; elle fit une longue retraite dans la zaouïa Zianya du marabout Sidi-Brahim ould Mohamed, y fut malade mais y jouit d’une paix et d’un silence profonds ; si nous nous reportons aux descriptions qu’elle en laissa, nous la voyons qui rêvassait aux souverains problèmes de la vie et de la mort, dans une claustration qui était un délice, parmi les gens de religion qu’assemble la confrérie de Sidi Mohamed ben bou Zianya ; bien portante, elle méditait en fumant tantôt des cigarettes, tantôt des pipettes de kif ; exténuée par des crises de paludisme, elle s’égarait par l’esprit dans des visions paradisiaques. Elle a écrit là quelques-unes de ses plus belles pages et s’émouvait à griffonner sur les murailles de sa cellule des sentences chères aux saints de l’Islam : Malédiction au monde et à ses jours, car la vie est créée pour la douleur… mais, ô surprise, la vie est ennemie aux hommes et ils l’adorent, ou Le monde coule vers la tombe comme la nuit coule vers l’aurore…

Elle témoignait dans les notes qu’elle rapporta de la zaouïa la plus révérencieuse vénération pour le Cheikh Sidi Brahim à qui elle avait été envoyée et recommandée par le chef des Khouans Zianya de Béchar. Voici la description qu’elle fait du personnage :

Il se tient debout devant moi, de forte corpulence, le visage marqué de variole, avec un collier de barbe grisonnante. Ses gestes sont lents et graves, son sourire doux et avenant. Rien de farouche en lui ; il porte des vêtements très simples et très blancs sous un mince haïk de laine. Un gros turban rond roulé sur une chéchia le coiffe, sans voile entourant la figure.

Elle mène là la vie la plus pacifique du monde dans une atmosphère de couvent et partagera tous les pieux exercices de la communauté. Bientôt les crises de paludisme furent de plus en plus violentes. Elles la contraignirent enfin à regagner Aïn-Sefra et à entrer à l’hôpital. Elle n’en sortit que pour mourir.

CHAPITRE XVI

UNE CONVERSATION DE JEAN RODES AVEC BARRUCAND

Le grand reporter Jean Rodes, servi par une excellente mémoire, a pour habitude, comme je l’ai écrit plus haut, de rédiger, au jour le jour, le récit de ses impressions de route et de relater, dans son mémorial personnel, les conversations qu’il eut avec les personnes notables de la politique et de la littérature. C’est un extrait de ce mémorial, précieux document pour l’histoire et les lettres de notre temps, qu’il m’a autorisé à publier et que je reproduis ci-dessous :

26 JANVIER 1915 À ALGER. – Aujourd’hui, le ciel s’étant éclairci, je suis descendu dans la ville basse. Je suis allé à la Taverne Grüber où j’ai rencontré Victor Barrucand qui a publié les notes d’Isabelle Eberhardt chez Fasquelle. Il m’a dit que le peintre Maxime Noiré avait maintenant un atelier au Jardin d’Essai. Il faudra que j’aille voir ce vieux camarade du Sud oranais.

27 JANVIER. – J’ai vu Noiré. Nous avons réveillé nos vieux souvenirs d’autrefois ; nous avons parlé d’Isabelle Eberhardt, avec laquelle nous nous sommes trouvés, tous deux, au Figuig, en 1903. Nous l’avons évoquée telle qu’elle était et non telle que l’ont représentée ceux qui ne l’ont pas connue et qui ont parlé d’elle à tort et à travers, depuis sa mort dramatique. Il m’a vivement engagé à écrire quelque chose pour la rétablir dans sa vérité. Mais à quoi bon, ai-je dit, détruire la légende ? Je ferais figure de sacrilège. Elle était cependant bien plus intéressante, telle que nous l’avons vue, si différente du personnage fadement romanesque qui en a été fait depuis. Pauvre Mahmoud Saâdi, déjà onze ans qu’elle est morte !

29 JANVIER. – Noiré et Barrucand ont déjeuné avec moi, aujourd’hui, à la Taverne Grüber. Nous avons naturellement fini par parler d’Isabelle Eberhardt.

J’avais déjà eu l’occasion de reprocher à Barrucand d’avoir aidé à fausser le véritable caractère de cette curieuse vagabonde. Il l’a reconnu de nouveau, en ajoutant : « La légende est toujours plus intéressante que la vérité. Et y a-t-il d’ailleurs une vérité ? Les êtres sont ce que nous les voyons et c’est cette vision seule qui est intéressante ». Et il a cité le cas de Laure que Pétrarque a immortalisée en ses vers d’une inspiration si pure, si éthérée, et qui, en réalité, fut une bonne et solide commère, mère de plusieurs enfants.

En ce qui concerne Isabelle Eberhardt, je n’ai pas été de son avis, car son existence, sa manière d’être, étaient certainement plus émouvants dans leur bohémianisme russe débridé, que celles que l’on a dites, en les accommodant à un romanesque assez banal.

Nous avons ensuite parlé de ses deux livres (les deux premiers : À l’ombre chaude de l’Islam et Notes de route, qui avaient été publiés par Victor Barrucand chez Fasquelle). J’ai dit, à ce sujet, très franchement ma façon de penser, estimant que l’on avait surfait leur valeur littéraire. Tout ce qui est description, ai-je remarqué, et qu’on a tant vanté, est laborieux et sent la narration écolière. Seulement, après avoir lu plusieurs pages de ces devoirs, on tombe tout à coup sur un passage très impressionnant, où se traduit son âme de nomade au fond douloureuse et qui fait sentir au prix, parfois, de quelles angoisses intimes, elle poursuivait sa vie de folle indépendance.[11]

Et voilà qu’à ma grande surprise Barrucand déclare d’un ton très net : « Eh bien, ces passages, qui vous ont ému, ne sont pas d’elle. Elle était totalement incapable de les écrire et même de les penser. C’est moi qui les ai écrits, pour achever l’image de l’être que fait supposer son existence. Je les ai écrits dans la logique du personnage que j’ai voulu ainsi compléter. »

Il a expliqué que c’était la véritable raison pour laquelle il avait joint son nom à celui d’Isabelle Eberhardt pour la publication de À l’ombre chaude de l’Islam. Et il a ajouté : Elle était simplement reporter, notant méticuleusement ce qu’elle voyait : les aspects, la couleur, la lumière et les ombres, mais elle était incapable de faire de ces retours sur elle-même. Elle écrivait comme un commissaire-priseur[12].

Il a fini en disant que ça l’avait infiniment intéressé de créer ainsi un personnage en somme fictif, avec un personnage ayant réellement existé, que c’était du romantisme à la Chateaubriand et à la Byron, et qu’il s’était d’autant mieux complu à l’interpréter de la sorte que personne ne l’aurait admise telle qu’elle était.

D’après Noiré, qui l’a bien connue et qui avait reçu ses confidences, Isabelle Eberhardt, contrairement à ce qu’elle déclarait aux indifférents, était bien la fille et non la nièce du réfugié russe Trophimowski, qui ne l’avait d’ailleurs pas reconnue puisqu’elle portait le nom de jeune fille de sa mère, veuve du général de Moërder. Trophimowski était atteint d’un cancer et Isabelle, qui faisait alors, à Genève, des études de médecine et qui manquait d’expérience pharmaceutique, lui avait préparé une potion calmante sans doute trop forte. Quoi qu’il en soit, le malade mourut. Effrayées, sa mère et elle pensèrent à quitter la Suisse pour aller en Algérie. Elles consultèrent le Bottin et elles virent qu’à Bône il y avait de nombreuses familles Eberhardt. C’est ce qui les aurait décidées à aller se perdre parmi elles.[13].

Après le décès de sa mère, Isabelle Eberhardt partit pour le Sud constantinois où elle commença, costumée en cavalier arabe, sa vie aventureuse. Au cours de cette existence vagabonde elle fut blessée d’un coup de sabre par un fanatique Kadrya[14]. Considérée comme suspecte, en sa qualité d’étrangère, par un chef de bureau arabe, elle fut, par la suite, expulsée d’Algérie. Elle y revint, après avoir épousé un indigène, ancien sous-officier de spahis, naturalisé français, qui devint khodja (écrivain arabe) de la Commune mixte de Ténès.

Tout cela est assez obscur et obscurci davantage encore par la version qu’Isabelle donna dans une lettre à la Petite Gironde en avril 1903. Elle n’était pas née d’un père musulman, ainsi qu’elle le dit dans cette lettre. Elle adopta très probablement cette religion pour les besoins de la vie nomade algérienne, qui fut sa vraie passion.

Ce qu’il y a, dans tous les cas, de certain, c’est qu’elle n’observait guère les prescriptions de la religion musulmane en ce qui concerne l’alcool. On sait qu’au Figuig, je l’ai vue dans un état qui ne laisse aucun doute à ce sujet et, d’après Barrucand et Noiré, cela lui arrivait assez souvent. Elle était en outre, et incontestablement, très bonne. En somme, une étrange et inexplicable figure et, bien loin de la rendre plus compréhensible, ce que dirent, au cours de ce déjeuner, mes deux interlocuteurs, la rend plus énigmatique encore.

— Voici bien la plus étrange prétention du monde, m’écriai-je, après avoir lu le récit de Jean Rodes. Nous avons connu en Barrucand un journaliste de talent assurément honorable, un exilé de Paris en province de beaucoup supérieur aux folliculaires du cru ; pendant plusieurs années il a rédigé les Nouvelles, quotidien du soir publié par le sénateur Gérente, canard de mare stagnante, attaché à de minuscules besognes de cuisine électorale ; il avait été dans sa jeunesse poète comme on l’est toujours à cet âge de la vie ; il a écrit un drame hindou, Le Chariot de terre cuite et un bouquin documentaire sur le citoyen Rossignol, personnage de troisième ordre de la Révolution Française ; il a professé des idées avancées à la Revue Blanche et proclama le droit de chacun au pain quotidien.

Mais c’était pour arriver. Et brusquement voici qu’il m’attribue – à prétendre qu’il fut Isabelle écrivain et mystique – une émotivité tendre et enthousiaste, une personnalité à la fois dolente et infiniment sensible, d’une acuité si douloureuse que seulement une femme qui a souffert est capable de l’éprouver ; voici qu’il affirme contre toute vraisemblance s’être introduit de pied en camp, de façon à tromper les plus avertis, dans une individualité étrangère à sa race et à son pays et restitué ainsi avec naïveté les visions et les rêves d’une âme fortement pénétrée de slavisme. En vérité, ceci est prodigieux. Je n’avais considéré en lui, jusqu’à cette communication, je l’avoue, que le confrère généreux qui avait secouru une camarade de lettres dans le malheur, qui avait édité avec soin ses œuvres après sa mort, qui…

— Je ne vous dis pas le contraire, cher Arnaud, n’oubliez pas toutefois qu’il a mis son nom à côté de celui d’Isabelle et marqué de la sorte qu’il partageait les mérites de notre amie.

CHAPITRE XVII

SUR L’INTRUSION DE BARRUCAND

A) LA COLLABORATION. – Ainsi, seize ans après la mort d’Isabelle, le journaliste qui avait jadis porté aux nues le talent, le caractère et l’œuvre d’une amie, qui avait, non sans indiscrétion, mêlé son nom au sien sur la couverture de chacun de ses ouvrages, lui refusait toute originalité, tournait en dérision le snobisme du public et révélait que la renommée de la nomade était son fait ; il déclarait qu’il avait éprouvé un plaisir ironique à mystifier la littérature et une joie perverse à duper les intellectuels. Inventeur d’Isabelle selon le mot de Doyon, il lui déniait le don de création ; c’était par pure commisération, par bonté d’âme qu’il l’avait élevée au rang de collaboratrice ; il s’excusait, en somme, de s’être compromis à soutenir une cause qui ne méritait pas d’être défendue.

Dans tout écrivain condamné à la tartine alimentaire quotidienne se dissimule souvent un mythomane qui rêve à de larges espaces. Égaré dans la politique la plus pernicieuse, comme la plus mesquine, toute fraîcheur d’esprit délayée dans le tiède bain de pieds où il délavait chaque matin une chronique insipide, Barrucand avait construit en lui, brique à brique, année par année, le roman de sa vanité. Il prenait ainsi sa revanche du destin qui ne l’avait pas mis à sa place à Paris. Villiers de l’Isle-Adam aurait considéré en ce dresseur de statues le héros d’un de ses contes, qui aurait eu pour titre, s’il l’avait rédigé au lieu de le parler, le bâtisseur de gloire ou quelque chose comme ça. Il y aurait été présenté sous les dehors spécieux d’un Tribulat Bonhomet au sourire diabolique, appliqué à dépiauter la sottise humaine, à fouiller les cachots de l’orgueil le plus fanfaron, à vanter la tactique du jeteur de poudre-aux-yeux, à décomposer et à scruter les sources du génie et l’appétit des niais prêts à gober avec délice des œufs pourris si on leur jure qu’ils sont frais. Il est facile d’analyser l’état d’esprit devenu celui de Barrucand, lorsque par la suite on contesta ses titres au rôle de collaborateur. Il fut ulcéré par l’attention outrecuidante que portaient les lettrés aux écrits d’Isabelle et par leur parti-pris de le mettre à l’écart ; on oubliait sa propre existence et, quand on citait son nom, c’était comme celui d’un profiteur et d’un petit compagnon ; et son amour-propre saignait. Car, en somme, il proclamait en soi-même qu’il avait eu la part du lion lorsqu’il organisait la vente à tout venant des proses d’Isabelle. À son estime il la méritait.

En vérité il a fait son métier de sertisseur. J’ai assez connu Barrucand pour savoir que, de bonne foi, il fut convaincu qu’il était indispensable d’ajouter des dentelles et des oripeaux au simple vêtement d’Isabelle pour l’introduire auprès du public. Il était par excellence un littérateur de 1900. Il appartenait à l’école qu’à la fin du XIXe siècle on appelait l’art moderne ; ce fut le règne de l’ondulation, de la cambrure, du col de cygne, du tordu, du tarabiscotage, de la fleur stylisée, de la femme au ventre ravalé, du cheveu coupé en quatre. Toute une génération subit l’influence de ce style, réaction toutefois légitime contre les tendances au figé représentées par certains membres de l’Académie française. Barrucand estima, dans ces conditions, qu’il était de son devoir, pour rendre les écrits de notre amie sympathiques aux lettrés, de les pomponner, de les farder, de les parfumer, de les calamistrer. Il jugea que son travail de coiffeur et de tailleur modernes était méritoire et qu’en vérité il avait droit, sa tâche terminée, au titre de collaborateur. Sans aucun doute il avait tort. Il eut tort aussi de vouloir qu’on vît en lui, dans cette collaboration, l’écrivain de talent, ceci étant le résultat, je pense, d’une lente évolution de son esprit qui peu à peu grossit jusqu’à la démesure, à ses propres yeux, l’importance de ce qu’il considérait comme une mise de fonds indispensable à l’œuvre de la morte.

Alors, ceci admis, il faut lui savoir gré d’avoir reconnu dès les débuts la valeur d’un personnage de roman à la jeune femme. Avec un dévouement auquel il convient de rendre hommage, il lui procura des ressources matérielles, un réconfort alors que lui-même était loin d’être riche et qu’Isabelle, dans son exubérance, était parfois gênante dans un appartement bien tenu.

Doyon a publié, avec les Journaliers et les Contes et Nouvelles, des proses authentiques d’Isabelle. Un jour ou l’autre, il recueillera dans des quotidiens disparus, dans la Revue Blanche, la Grande France, la Dépêche algérienne, l’Akhbar, les fragments de l’œuvre algérienne qui n’ont pas encore été assemblés. Ils ont une force et une fraîcheur qui ne surprendront pas les lettrés.

Il faut ajouter que le succès alla plutôt à l’héroïne d’une légende remarquablement présentée et harmonisée qu’aux écrits laissés par elle ; ses aventures, son existence errante, son parti-pris pittoresque de vêtir le costume arabe, sa fin tragique en pleine jeunesse, lui valurent d’abord, aussi bien dans les salons mondains que dans les parlottes de lettres, un crédit qu’elle n’obtint jamais de son vivant. La critique, toujours à l’affût de l’auteur à succès, adopta pour la qualifier deux ou trois slogans : la bonne nomade, la cavalière des sables, la grande errante, etc. Bref le snobisme fit en un tour de main, pour Isabelle, ce que dix ans de travail et de misère n’avaient pu lui procurer : il lui donna la notoriété.

Le fondement des discours de Barrucand à Jean Rodes est, en quelque sorte, un dépit d’homme de lettres, légitime pour un professionnel. Des esprits brouillons ont en effet apparu qui détestaient les pierreries et les fleurs de luxe jetées à profusion sur les écrits de son ancienne secrétaire. Ils ont exigé qu’on restituât à celle-ci ses inégalités, ses récits dépouillés, la fatrasserie des notes, les traits brillants, mais brefs, et le désordre savoureux d’une émotion encore à l’état d’ébauche. Or il s’était appliqué à la corriger. Il fut déçu de connaître à l’expérience qu’on ne lui rendait pas justice, qu’on doutait au contraire de son intégrité, qu’on le soupçonnait d’être un parasite, qu’on se méprenait sur ses intentions, alors, que tout de même, pendant la vie de la jeune femme, il n’avait cessé de se dévouer pour elle. Aussi m’étais-je rangé à l’avis de R.-L. Doyon quand il avait écrit : la façon dont il a compris son rôle d’ami est critiquable, MAIS IL A MANIFESTÉ ISABELLE (c’est moi qui souligne) et c’est peu que de souhaiter en sa faveur de l’indulgence, quand on met en regard le ridicule pastiche (Mektoub) et les odieux mensonges publiés par un carabin fourvoyé dans les lettres, pamphlet et imposture qu’on n’aura plus jamais à juger après la restitution de tous les documents exacts, précis et vivants, sauvés des eaux et de l’oubli, grâce auxquels nous allons suivre Isabelle jusqu’à son tombeau.

Plus sévère, mais entraîné par le désir de juger avec équité, Raoul Stéphan, dans le maître livre qu’il a consacré chez l’éditeur Flammarion à Isabelle Eberhardt, accuse Barrucand de faire croire qu’Isabelle Eberhardt était écrivain médiocre et négligé, une vagabonde inculte, seulement douée de quelque observation. Il est évident que les propos du directeur de l’Akhbar, rapportés par Jean Rodes, tendent à nous donner cette impression, mais cet état d’esprit qui contredit le jugement porté par lui, jusqu’en ses derniers jours, sur Si Mahmoud dans les années qui suivirent, comme je l’ai dit déjà, est né sous l’influence d’une irritabilité provoquée par maints haineux articles de presse. Il avait découvert en lui une victime, et sans doute sa parole avait-elle dépassé sa pensée.

Barrucand fut l’objet d’attaques forcenées dès l’apparition de À l’ombre chaude de l’Islam. La presse algérienne, Laurent Tailhade, Urbain-Gohier, Drumont, Rachilde, estimaient à grand abus qu’il accolât son nom à des pages qu’il n’avait point eu la peine de composer. On admettait qu’il en fût l’éditeur, puisqu’il avait choisi, établi, colligé et publié le texte, mais non qu’il eût l’audace de confondre mérite d’auteur et mérite d’éditeur. Nourrissait-il, se demandaient ses confrères, l’arrière-pensée d’évincer Isabelle à force d’enfler la prisée de ses apports, écots et subrécots. Je ne crois pas que telle pensée se logeât dans sa tête. Il n’avait point l’intention d’exploiter et de débiter un cadavre. En revanche il attribuait une valeur hors de prix à son propre talent et le supposait fort supérieur à celui d’Isabelle qui, à ses yeux, était d’un commun proche de la platitude. Il avait la certitude de rendre aux lettres françaises un service méritoire et d’accorder une indéniable faveur à un bon camarade en adjoignant son nom au sien sur la couverture d’un livre. On ne pouvait que l’approuver, supposait-il, de recommander ainsi au public dont il avait l’audience les élucubrations d’une intruse qui faisait une entrée de mamamouchi dans les milieux bourgeois. Il souhaitait de réserver une petite place, auprès de lui, à son amie, dans le temple de Mémoire.

J’ose affirmer qu’en ce qui concerne la jeune Russe le dessein d’une collaboration avec quiconque n’avait jamais effleuré son esprit. Elle écrivait comme elle cheminait, parce qu’elle ne pouvait s’en empêcher. Elle ignorait les écoles, le compartimentage de la littérature, les maîtres de chapelle ; elle vagabondait.

Toutefois, les raisons de Barrucand ne furent pas admises par tous ses contemporains. Maints polémistes le prirent à parti et le traitèrent de larron et de fraudeur. En Algérie même, la politique aidant, il eut à essuyer de véhémentes algarades. L’un des plus acharnés contre lui fut Mallebay, directeur d’abord de la Revue Algérienne, puis du Turco et des Annales Africaines.

Le 6 février 1901, Mallebay attaquait avec violence le directeur de l’Akhbar ; il venait de constater que le nom d’Isabelle ne figurait pas dans le Nouveau Larousse Illustré alors que la notice consacrée à Barrucand attribuait à celui-ci seul la composition du livre À l’ombre chaude de l’Islam, fait de bribes et morceaux arrachés à divers manuscrits d’Isabelle. (Cette omission a été le résultat d’une erreur, ripostait la maison Larousse.) Et le pamphlétaire d’élargir le débat et de s’informer si le dépositaire des œuvres d’un auteur disparu a le droit d’accoler son nom à celui du mort et de revendiquer la gloire d’une collaboration qui, durant la vie de cet écrivain, ne s’était manifestée d’aucune façon… Cette femme de génie, disparue dans une catastrophe qui a eu un si grand retentissement, la mort tragique qui a provoqué tant de regrets ; l’hommage rendu à la disparue par des écrivains éminents, rien de tout cela n’a valu à Isabelle Eberhardt de forcer les portes du Larousse que M. Barrucand a franchies d’un pas allègre… Le bagage littéraire de M. Barrucand qui, jusqu’ici, avait paru très mince et, dans tous les cas, insuffisant pour lui valoir l’entrée du Larousse, s’étant renforcé de la semi-paternité d’une œuvre superbe, M. Barrucand a été jugé digne d’entrer. Il entre et s’installe ; mais la pauvre femme reste dans la rue… Mais même si M. Barrucand n’est pas l’artisan de cette œuvre déplorable, il en est le bénéficiaire conscient, obstiné et persévérant.

Il y a trois ans, en effet, qu’a paru le Supplément du Larousse, trois ans que ce volume figure dans plus de cent mille bibliothèques – rien qu’en Algérie il y a eu plus de cinq mille souscripteurs –, trois ans que M. Barrucand peut lire la notice qui lui attribue l’unique paternité d’un ouvrage qui vivra tant qu’il y aura une terre algérienne. Or jamais, au grand jamais, il n’a envoyé ni à un journal de France, ni à un journal d’Algérie une lettre, une ligne, un mot pour protester contre l’erreur dont il recueille chaque jour le bénéfice et pour rappeler le souvenir de la morte.

Il ne l’a pas fait parce qu’il organisait méthodiquement, savamment, la substitution définitive de son nom à celui d’Isabelle Eberhardt ; les étapes de cette substitution nous les ferons connaître aux débats que M. Barrucand a eu l’impudence de nous intenter (sic).

Nous révélerons des faits et nous produirons des témoignages édifiants. Pour cette œuvre de réparation, des écrivains de haute conscience et de grand talent seront à nos côtés.

Nous sommes très fiers de ce rôle de champion de la probité littéraire ; nous le sommes encore plus de nous être constitué le défenseur de l’admirable Isabelle Eberhardt contre celui-là même qui devrait le plus vénérer sa mémoire parce qu’il a constamment profité d’elle. Notre cause est celle non seulement de la morte d’Aïn-Sefra, mais encore celle de tous les écrivains soucieux de bon renom de notre profession et, pour tout dire, de tous les honnêtes gens.

La maison Larousse s’excusa de son mieux ; l’erreur commise si regrettable, était, disait-elle, le fait d’un des rédacteurs du dictionnaire ; elle mettait hors de cause Barrucand, qui n’était intervenu en aucune façon dans la composition de la notice. À l’article acrimonieux de Mallebay, Barrucand riposta par une assignation en justice.

Comme on s’en doute, Mallebay fut condamné par le tribunal à une légère amende avec des considérants juridiques qui justifiaient son accusation. Les attaques, les diatribes et les injures ne cessèrent dès lors de harceler le pauvre collaborateur improvisé ; son cas sera dorénavant discuté dans toutes les histoires littéraires, commenté dans les thèses de doctorat et débattu par la critique. Il a créé un précédent.

De lui-même, il s’est rangé dans la cohorte des arrangeurs subtils. On rappellera à son sujet que Romain Colomb a tripatouillé, adouci, corrigé et apprivoisé, selon son idée sur l’art, les ouvrages de son cousin Stendhal dont il fut l’exécuteur testamentaire (mais il ne s’inscrivit pas comme collaborateur sur le dos de ses ouvrages). D’autre part le même Stendhal a été l’objet d’arrangements intolérables de Stryenski, de Jean de Mitty, de Paupe. Dumas père eut Maquet pour principal collaborateur : Maquet édifiait la grosse maçonnerie et Dumas mettait la vie, le fini et l’esprit, si bien que le nom du maçon demeura dans l’ombre. Labiche eut quantité de collaborateurs, mais leur nom est oublié et le sien demeure. D’Erckmann-Chatrian, le premier, eut le talent et le second l’entregent ; leur double nom sonne bien et ils resteront liés dans la mémoire des lettres jusqu’au crépuscule de la langue. La sœur d’Arthur Rimbault, par respect humain et dévotion, rechristianisa à son idée la correspondance de son frère, mais modeste ne mentionna pas sa collaboration sur la couverture du recueil. Il existe un Rabelais modernisé, un Montaigne restitué au français moderne, qui sont de pharamineux sacrilèges, mais le traducteur n’enlaça pas son nom à celui du grand écrivain dont il gâtait l’ouvrage.

Ne peuvent collaborer ainsi que des gens qui, ayant chacun quelque chose à dire, s’assemblent pour le dire avec ordre et selon une méthode où chacun apporte son mérite ; ils se concertent au préalable ; le consentement est nécessaire ; on ne collabore pas avec un mort, puisqu’il ne peut être consulté. Que l’un des contractants meure au lendemain de la signature de l’accord, et celui-ci est disloqué.

C’est selon tels principes qu’il faut, à mon avis, juger le cas Eberhardt et Barrucand. Aucune collaboration n’était possible entre le vivant et la morte. Je refuse dont tout crédit à cette firme. Je restitue à Isabelle le bien raflé de bric et de broc sur lequel un autre a mis la main. Mais j’accorde au coupable les plus larges circonstances atténuantes.

B) LA QUESTION DES TEXTES. – René-Louis Doyon commenta avec son ordinaire franc-parler, dans les Livrets du mois de décembre 1935 la notice d’Isabelle Eberhardt qui venait de paraître à la Bibliographie des auteurs modernes de langue française de MM. Talvert et Place. On n’ignore pas les discussions passionnées et parfois plus aigres que douces qu’ont suscitées chez les critiques la vie, le talent et la mort de celle qu’il est convenu d’appeler la bonne nomade. Cette polémique n’est pas près de se terminer, si j’en juge à la lecture de l’article au picrate que m’a communiqué Doyon. Je ne prendrai point parti dans la controverse. Quand j’étais administrateur adjoint de Commune mixte à Ténès, j’eus pendant plus d’un an sous mes ordres Si Ehnni, dont la femme fréquentait avec assiduité dans ma famille. Je reçus les confidences qu’elle consentit à me faire, la consolai de mon mieux quand elle pleura, la défendis quand on la persécuta.

Voici comment s’exprime sur son œuvre la notice de MM. Talvert et Place : Jusqu’à la publication des Journaliers que R.-L. Doyon a pu reproduire d’après les textes originaux, on ne se faisait de la figure de la bonne nomade qu’une idée approximative, car ses livres antérieurs avaient été retouchés et en partie défigurés. Son collaborateur V. Barrucand, s’était toujours efforcé de laisser planer l’incertitude sur ce qui lui revenait en propre dans l’œuvre qu’il déclarait indivise, et difficilement on a pu restituer à Isabelle Eberhardt son véritable caractère et son juste apport…

Ceci est fort net ; on a été appelé à se demander pourquoi V. Barrucand a laissé planer cette incertitude. À cette question a répondu mon vieil ami J. Rodes dans l’extrait que j’ai donné de ses journaux dans le chapitre précédent. Barrucand, ami de l’écriture-artiste, déclarait que son amie écrivait comme un commissaire-priseur.

Mon opinion avait été dès le début qu’il n’y avait qu’un moyen de mettre fin aux contestations : c’était d’entreprendre l’édition-critique, qui reste encore à établir, de l’œuvre authentique. Ce travail mené à bien, la critique jugera sur pièce.

Je communiquai à R.-L. Doyon mes conclusions ; il me répondit par la lettre suivante :

Vous savez que pour la discrimination du vrai et du corrigé dans Isabelle Eberhardt, rien n’est plus facile ; je l’ai fait ; je l’ai indiqué et la Bibliographie Talvert-Place est largement suffisante :

1° Isabelle a publié à 17 ans, Yasmina.

2° Plus tard une nouvelle dans le Petit Journal Illustré et une lettre (diplomatique) dans la Petite Gironde.

3° De nombreux essais d’elle ont été écrits avant l’immixtion de Barrucand. Sous forme de plaquettes, Mme C. Bulliod en a publié deux et dans Contes et Paysages j’ai publié, après une méticuleuse ventilation, tout ce qu’Isabelle a écrit seule. Tout le reste a été utilisé, complété, retouché stylistiquement par Barrucand. J’ai une fois pour toutes donné la démonstration pour la Cité des Parfums, en tête de Contes et Paysages… et la démonstration est applicable à tout le reste.

4° Barrucand n’ignorait pas les Journaliers ; il en a tiré des amalgames dans Notes de route[15]. Il a refusé les manuscrits parce que les héritiers arabes, d’une vénalité qu’on ne saurait leur dénier, voulaient les lui vendre ; il voulait qu’on les lui remît comme un droit.

Heureuse vénalité ! C’est mon pauvre ami, William Gaillard, qui m’a indiqué sa cousine, Mme V.-C. Bulliod lors d’un passage de trois jours à Bône en 1921.

5° Je maintiens ce que j’ai dit : Barrucand a inventé (au sens latin : l’invention de Ste Croix par exemple) une Isabelle. Ma démonstration avant de connaître les manuscrits est prophétique et reste vraie.

Je m’estime suffisamment payé de mes peines et de mes débours quand on reconnaît la vérité. Barrucand a trouvé un filon qui lui a rapporté près de 100 000 francs.

On doit faire confiance à la critique de Doyon, humaniste dont l’œuvre est considérable et de qui les érudits apprécient une monumentale réédition de Port Royal de Ste-Beuve.

Il n’est point douteux que l’édition critique des ouvrages d’Isabelle reste à établir ; ce travail conduit à bonne fin, on jugera sur pièces.

Il est facile en effet, comme l’observe Doyon, de démêler, dans les textes publiés sous son nom ou en collaboration, ce qui revenait à la Nomade ou à son éditeur… On pourrait reprendre presque l’œuvre entière et la désencombrer de nombreuses retouches stylistiques, de pléthores, de ces affectations verbales que d’aucuns tiennent pour des élégances et que Horace appelait déjà, des ornements ambitieux[16]. Pour dégager la personnalité de l’écrivain, sincère entre tous, il faut la dépouiller de ces atours parfois pompeux et souvent affectés que Barrucand considérait comme le fin du fin dans le style ampoulé dont il avait le culte.

Dans la préface à Mes Journaliers, déjà, Doyon avait remarqué que la première leçon des articles d’Isabelle avait paru dans l’Akhbar ; par la suite, Barrucand qui a ses idées sur l’esthétique de la langue française, les corrige, polit, arrange, ajoute, diminue à son goût. Elle ne vit pas les éditions qui parurent après sa mort et reçurent du directeur de l’Akhbar une présentation et une forme qui soulevèrent des protestations et provoquèrent des polémiques et une suspicion capables de compromettre et le succès d’Isabelle et la renommée de M. Barrucand. On cria au démarquage, à la spoliation… Toute la part ornementale, puriste, parfois affectée, le trait monté en escarboucle pour n’échapper point à l’effet, ce qui prend dans les notations lyriques une ampleur un peu solennelle, savante, perdant de leur naïveté pour devenir littérature, cela est de M. Barrucand. Des titres et sous-titres sortent de son imagination, le vocabulaire d’Isabelle n’a pas de ressources parnassiennes ni de recherches plastiques.

CHAPITRE XVIII

LE NÉCROPHAGE
[17]

Dans le fascicule de La Plume qui porte la date du 1er décembre 1911, avait été insérée une chronique de M. Vigné d’Octon sur le Banditisme littéraire. Elle était fort insultante pour Victor Barrucand qu’elle qualifiait de sieur Barrucand, de forban, de plagiaire effronté et cynique, qui, prétendant être le seul auteur de À l’ombre chaude de l’Islam, avait laissé publier, en 1909, dans la Revue Nord-Africaine, les lignes suivantes :

Certes, il y a de bien belles pages dans l’œuvre d’Isabelle Eberhardt et À l’ombre chaude de l’Islam, pour être un chef-d’œuvre moins complet que Visions sahariennes (livre de M. Vigné d’Octon, paru en 1909), a cependant beaucoup d’attraits. Mais, comme beaucoup, comme le Dr Trenga lui-même, dans son étude sur la littérature algérienne, parue dans cette même revue, en mai 1905, Vigné d’Octon pourrait bien avoir fait erreur. Isabelle Eberhardt, en effet, n’aurait presque rien composé de son œuvre posthume. C’est du moins ce qui ressort des paroles même de M. V. Barrucand qui, dans l’Akhbar du 28 mai 1905, n’hésita pas à dire que le manuscrit de la pauvre morte d’Aïn-Sefra ne contenait aucune page intacte ou achevée…

Et, ceci, alors que des témoins oculaires avaient déclaré qu’il était quasi-intact, n’avait presque pas souffert et restait, d’un bout à l’autre, fort lisible. Et le chroniqueur champion de la vertu d’ajouter que dans les milieux littéraires parisiens, on voulait voir là une manifestation de ce qu’on appelait la mentalité algérienne. Vigné d’Octon proteste avec énergie contre cette opinion, alors que la quasi-unanimité des journalistes et des hommes de lettres algériens a secondé Mallebay dans sa campagne de salubrité. Après avoir cité les journaux et les noms des écrivains protestataires (parmi ces derniers, j’en ai relevé plusieurs qui avaient pris part, en 1903, à la campagne d’immondices contre Isabelle), il informait ses lecteurs que la société des gens de lettres avait fait connaître sa réprobation, par l’organe de M. Mack, un de ses avocats conseils. Il concluait en faisant allusion à un autre rapt de M. Barrucand perpétré par celui-ci à l’endroit d’Addilé Sultane, l’œuvre originale de Mme Pilon-Fleury, alias la Circassienne.

Il existe sans doute en ce monde une justice immanente. Barrucand prit une dure et éclatante revanche en 1913, quand le même Vigné d’Octon eut préfacé un roman qu’il attribuait à Isabelle Eberhardt et qui était entièrement de sa composition. Ce faux outrecuidant fit scandale et allait à jamais déshonorer la mémoire de son auteur.

Isabelle était bien pauvre pendant sa vie ; après sa mort son cadavre devait être exploité. Il était apparu à certains détrousseurs que la proie serait bonne à dépiauter au lendemain du succès qui assura la réputation du jeune écrivain, lorsque Barrucand eut publié À l’ombre chaude de l’Islam. Dès que les détrousseurs s’avisèrent qu’Isabelle avait gagné l’audience du public et la faveur de la critique, dès qu’il fut notoire qu’elle n’avait point laissé d’héritiers directs susceptibles de défendre son bien, les brigands vinrent qui signèrent de son nom, dans un but de lucre, les pauvretés de leur plume et jurèrent d’en avoir déniché le manuscrit oublié au fond de quelque gourbi.

En 1914, j’avais échangé quelques lettres avec le grand écrivain colonial Albert de Pouvourville (auteur de prestigieux livres sur l’Indochine) qui faisait insérer dans le Journal un substantiel article sur la nomade. J’avais attiré son attention sur un ou deux points de l’œuvre étudiée et lui avais fourni divers détails sur la persécution dont elle avait été l’objet à Ténès.

Dans un autre article du même auteur sur notre amie, publié par le Mercure de France du 16 novembre 1914, après avoir témoigné de l’indulgence à Barrucand, dont toutefois il n’approuvait pas sans réserve la collaboration posthume aux écrits d’Isabelle, il ajoutait :

Je n’en dirai pas autant de Mektoub, récemment paru comme œuvre posthume d’Isabelle, avec une longue préface de M. Vigné d’Octon, indiquant abondamment comment le manuscrit en aurait été retrouvé chez un marabout nomade du Sud, plusieurs années après la mort de l’auteur. Je n’ai pas à entrer ici dans les polémiques violentes qui se sont élevées à ce sujet. Mais je me considère comme contraint de dire que le sujet et le texte de Mektoub ne semblent pas pouvoir – même dans le moindre détail et pour la part la plus mince – être attribués à Isabelle Eberhardt.

Un peu plus loin, après avoir accordé son mépris aux méfaits des pirates de lettres, il donnait ce jugement, auquel il convient de s’associer, parce qu’il est la justesse même :

Laissons aux uns le mérite douteux d’avoir tenté d’améliorer Isabelle, aux autres, le scandale de l’avoir voulu plagier et contrefaire, et, à tous, la honte d’y avoir échoué. Et ne parlons jamais de ces vaines tentatives. Isabelle Eberhardt est hors de ces atteintes, et sa gloire ne saurait être touchée d’aucune de ces entreprises de la jalousie professionnelle ou de la rapacité commerciale. Elle se tient tout entière dans sa vie, et non pas dans un livre ou dans plusieurs. C’est par sa vie, par ses actes, par la mémoire qui en demeure, qu’elle symbolise le désert saharien encore immaculé, mais à la veille d’être rejoint, c’est-à-dire profané, par le toucher du progrès moderne et par la civilisation de l’Occident. C’est une fortune précieuse qui échut ainsi à Isabelle, et c’est un phénomène bien rare, dans la vie littéraire d’une race, que cette identification absolue d’un écrivain avec un lieu et une époque.

J’étais en ce temps-là en service à Dakar. J’accusai réception à Pouvourville de son article, et le priai en retour de me renseigner sur le plagiat et le plagiaire dont j’ignorais la personnalité… Voici quelle fut la réponse :

L’article que j’ai publié sur Isabelle dans le Journal n’est que le commencement – car sa mémoire vient d’être l’objet du pire outrage. Vigné d’Octon a prétendu avoir retrouvé dans les bagages d’un certain marabout, le manuscrit d’un conte inédit d’Isabelle, Mektoub. Et il l’a publié, chez Figuière, à Paris, avec cent cinquante pages de préface. Or, pour qui connaît Isabelle et son cœur et son style, il n’y a pas un mot qui soit d’elle dans cette nouvelle assez sale – où on ne parle que de syphilis – et d’une tenue littéraire déplorable. Vigné a toujours refusé de montrer le manuscrit : personne ne l’a vu.

Le Dr Trenga (je crois) a publié, dans une revue algérienne, un article où il montre qu’il a retrouvé une centaine de phrases de ce Mektoub dans d’anciens livres de Vigné.

Aujourd’hui la fraude paraît manifeste ; comme j’ai été le premier à la signaler, je viens, par une lettre à cette revue, de prendre mes responsabilités. Je n’en crains aucune.

Figuière vous envoie ce volume de Vigné par le même courrier. Je vous envoie la Dépêche coloniale du 19 novembre, où j’ai insisté de nouveau. Et j’envoie cette semaine, une étude complète à la Revue de Jean Finot. L’éditeur Figuière m’annonce qu’il intente une action judiciaire à Vigné pour tromperie sur la marchandise.

Vous voyez que vous avez autre chose à faire que de crever, comme vous me l’écrivez. Je crois que vous êtes le dernier des amis d’Isabelle. Nous attendons que vous disiez publiquement ce que vous pensez du bouquin de Vigné après l’avoir lu[18].

Pour moi, je pense que c’est la plus vile des actions qu’on puisse commettre en littérature. Et je vous demande de m’aider à réhabiliter la mémoire d’une jeune femme que vous avez mieux connue et mieux aimée que moi. Votre tout dévoué, Pouvourville.

Il y aurait peut-être lieu d’éditer en un seul volume tout ce qui a été écrit par Isabelle, exclusivement. Vous connaissez les sources. Voulez-vous me les indiquer ?

Mon opinion corrobora celle de Pouvourville ; il était impossible d’attribuer à notre amie, la cagade qui était présentée sous son nom ; il s’y trouvait des scènes de bouge complaisamment décrites et dont la seule image aurait provoqué sa véhémente répulsion. Si, dans la conversation elle usait à l’occasion d’un langage cru, elle détestait la grivoiserie, les allusions égrillardes et les histoires salées.

C’est dans l’Évolution Nord-Africaine que le Dr Trenga avait dénoncé, le premier en Algérie, la supercherie dont Vigné s’était rendu coupable. À ce jour la critique est unanime à rejeter de l’œuvre d’Isabelle l’élucubration saugrenue d’un faussaire.

Il avait été grandement question de la nomade dans la gent de lettre à l’occasion de Mektoub. Ceci ne dura pas. D’autres soins nous requéraient, La Grande Guerre avait éclaté. Les projets que nous avions formés de protéger la mémoire d’Isabelle en publiant le recueil authentique de ses écrits furent ajournés et culbutés. Il devait appartenir à René-Louis Doyon de préparer et de publier une édition critique des Journaliers. Ce livre, concurremment à celui de Raoul Stéphan, enferma la première étude sérieuse qui ait été consacrée à Isabelle ; le style incisif, précis et riche en nuances du biographe est en accord avec les textes qu’il révèle ; ceux-ci n’ont pas été tournés en littérature par un arrangeur. J’affirme, moi qui l’ai connue, en Algérie, qu’elle n’eût point et n’aurait jamais voulu avoir de collaborateur.

La question de collaboration a été objet d’examen pour Doyon. Il est certain qu’il existe des sauces qui font passer un rôti détestable ; la sauce Isabelle a été assaisonnée par de médiocres cuisiniers ; la fallacieuse recette est en vérité à la portée de tous les marmitons : il suffit, croient-ils, de mettre à cuire dans de la bonne lavasse à l’orientale quelques rogatons arrachés à la défunte, comme : l’espace illuminé de soleil, – je suis si seule – courir à fond de train dans le désert – mon cœur est si triste d’être dans la douceur des choses – la lumière – ma sérénité dame – l’amertume de ma vie, – notre âme éphémère – les grands horizons bleus, ou rouges, ou ponceau, ou violets, etc. Ce n’est pas sorcier. Qu’on ne nous parle plus du silence du tombeau ! Celui-ci est peuplé de réminiscences. Et je les trouve bien importunes !

C’est avec un soin pieux que R.-L. Doyon a édité les confidences d’Isabelle à soi-même. Ces memoranda étaient rédigés en partie en langue russe et enfermaient des passages en langue arabe ; les traductions convenables furent faites. Des notes apportent les précisions nécessaires aux endroits qui pourraient paraître obscurs. Le préfacier a renversé la statue barbare qu’on avait érigée à notre intention et nettoyé une de nos sœurs sensibles des grimaces figées d’une stupide idole. Nous découvrons dans cette œuvre si courte et si personnelle que l’héroïne pensait par bouffées et s’amusait à faire, au cours de ses longues chevauchées, chanter en elle les images à la façon dont une sotnia de cosaques rythme des chansons sur l’allure de ses chevaux.

CHAPITRE XIX

ISABELLE HÉROÏNE DE THÉÂTRE

Il était fatal que la vie de l’errante séduisît les auteurs dramatiques. Je ne crois pas toutefois que les tentatives pour les porter au théâtre aient été très nombreuses et nous aient restitué mieux qu’une ombre des sables. Les lettrés ne pouvaient acquérir dans l’œuvre que des notions fort approximatives de la personnalité attachante mais complexe, de l’existence réelle, riche en péripéties comme en soucis sordides, du caractère et de la sensibilité d’Isabelle. La lecture de ses ouvrages ne la révélait pas. Ils avaient été envahis par un collaborateur chargé de littérature.

Il appartenait à chaque auteur dramatique, non seulement de compléter un chef d’emploi assez équivoque et demeuré mystérieux, mais de l’imaginer de pied en cap. À sa guise il avait le choix de romancer l’existence de la vraie Isabelle, ou d’en tirer un spectacle à thèse, ou d’en faire, soit une cochonnerie, soit une jocrisserie. L’effronterie et l’arbitraire d’un dramaturge suffiraient à enrichir d’un nouveau monstre le théâtre français.

R.-L. Doyon signala en février 1924, dans les Livrets du Mandarin, une certaine Esclave errante de Kistemaekers jouée au Théâtre de Paris qui représentait la plus étrange Isabelle qu’il fût permis de concevoir. Elle n’est, annonce l’éditeur des Journaliers, ni esclave, ni errante, mais il y a une oasis, des almées, un enlèvement en avion, et le suicide d’un déserteur.

Plus près de nous, en 1939, une Isabelle d’Afrique, montée à Paris, mit la puce à l’oreille des amis de Si Mahmoud. Ce fut pour eux une affreuse déception : Je renonce à vous raconter cela, m’écrivait Doyon. On dirait la pièce faite pour la louange de Lyautey aux dépens des autres, alors que Lyautey n’a connu Isabelle qu’un an avant la mort de celle-ci (1904). Je vous signale la charge des colons algériens qui veulent brûler la maison d’Isabelle, rongée de fièvre, parce qu’elle défend les révoltés de Margueritte ; enfin c’est la jonction des musulmans et des chrétiens. Et puis elle prophétise qu’un type aura ses trois fils tués à la guerre. Alors, vous croyez que c’est fini ? Il y a l’instituteur venu à cause d’elle et la fête diffusée par la T.S.F., toute la lyre, merde de merde, même une robe de soie et des burnous à l’avenant. Bon Dieu de bon Dieu ! D’ailleurs pas d’unité dans la pièce, si bien qu’en dehors des acteurs et de quelques décors réussis les gens n’y comprenaient rien.

Le terrible est en effet de déterminer, dans une vie aux activités discontinues, la situation dramatique qui créera le symbole. Y eut-il des crises intérieures dans l’existence d’Isabelle ? Nous ne pouvons l’affirmer. Le choix n’est pas laissé à notre discrétion. Le drame ne se forme qu’à l’endroit où le héros subit le choc capital, la fatalité révolutionnaire si l’on veut, qui dirigera dans une nouvelle route son activité sentimentale, gouvernera sa conduite dans ses futures démarches et interviendra avec tyrannie dans ses entreprises présentes. Celle dont l’appétit d’errance était si intense ne permit jamais à quiconque de pénétrer les arcanes de son passé aussi bien que de ses espoirs. Elle mourut peut-être trop jeune pour avoir subi les plus grandes alertes de l’esprit. Par le besoin que nous avons du complexe, nous mettons probablement dans son cas beaucoup plus de nos routines intimes, voire revues et corrigées par la fausse honte, que les propres expertises de la jeune femme. Toutefois, Lyautey a peut-être été l’observateur le plus lucide lorsqu’il a remarqué que sans doute Si Mahmoud avait disparu alors que son talent s’était affirmé, alors qu’il était à la veille du déclin et qu’il nous avait dispensé déjà le meilleur de son esprit, sinon un exemple profitable. Endolorie par la vie cahotée qu’elle menait et par la maladie, Isabelle n’était-elle pas à la veille des fâcheuses déchéances ? La vie la plus intense, si elle n’est pas la plus heureuse, est toujours la plus courte. Chacun de nous meurt au moment le plus opportun ; ceci est pour le mieux, admettons-le aussi pour nous.

CHAPITRE XX

ÉPILOGUE

Pauvre femme ! Elle comprenait toutes les libertés des autres et ne demandait qu’un peu de respect pour la sienne.

Elle ne fit jamais de mal à personne mais on lui en avait fait beaucoup.

Ainsi s’exprimait Barrucand dans le numéro de l’Akhbar du 13 novembre 1904. Et j’écrivais, dans les notes sur Isabelle Eberhardt, insérées à la suite du texte de À l’ombre chaude de l’Islam :

Son désintéressement fut toujours absolu… Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée de l’espèce morbide ! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir ; l’âme des steppes qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux ; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance en la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.

Elle adorait son mari Si Ehnni… Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant : « Il serait mon bonheur… Je renoncerais à mes voyages ; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais… je ne voudrais pas être mère. »

Son œuvre est éparpillée dans des revues et des journaux… Elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.

Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse ; c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se meut en lilas toujours plus clair ; cette mer mouvante est trouée de rayons vert-de-gris et éclaboussée par des avalanches de poussières écarlates. Le soleil disparaît soudain derrière le mamelonnement voluptueux des sables ; une éruption de bolides enflammés incendie l’horizon et zèbre le ciel de traits fulgurants. Déjà s’inaugure la tiédeur lunaire. Des torrents, rouge-brun ruissellent le long des dunes les plus hautes. Une boucherie s’établit dans chaque ride des sables, comme si le désert sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour.

Au loin, sur le haut lieu où repose le marabout, Dieu protecteur de la contrée, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience du contemplateur tend à se confondre avec les choses ; elle s’épand dans l’agonie de la lumière ; elle discerne obscurément que sa misère et sa douleur forment une parcelle infime de la beauté du monde. Comme il sait que le Rétributeur l’a voulu, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des naïlet.

Parmi de tels paysages se complaisait Isabelle. Elle eut le don de les peupler d’elle et de vrais bonshommes, d’êtres adéquats à leur milieu, d’images.

La psychologie des barbares qu’elle aimait est une énigme pour le profane ; ils sont loin d’être tout d’une pièce, ainsi que les décrivent les écrivassiers plus ou moins orientalistes. Ils mangent avec leurs doigts comme nous avant l’ère de la fourchette, c’est vrai, mais avec politesse et toujours en cérémonie, après avoir donné à laver ; ils ont un tact et une science des nuances que nous ne possédons pas toujours ; ils vont jusqu’au bout de leurs passions, en souffrent et en meurent parfois, mais plus rustrement comme plus simplement que nous. Ils mentent comme Odysseus mentait ; parce qu’un homme doit posséder deux qualités : être brave et dissimuler sa pensée. Mais ils ne se fâchent pas d’être devinés. Aussi un civilisé, homme de sa raison, n’est-il point apte à comprendre tout à fait les concepts et les jugements du nomade… Comme Isabelle connaissait à fond les gens du bled, elle a pu écrire quantité de nouvelles où jamais un personnage ne répète un personnage. Dans un style net, incisif, direct, souvent brutal, elle décrivait leurs labeurs, leurs cogitations et leurs peines, et atteignait sans effort à de vigoureux effets dramatiques.

Le gourbi obscur et enfumé et, dans le Sud, la tente où, devant le métier à tisser soit le tapis, soit le burnous, bavardent les épouses au front tatoué, tandis que braille un marmot dans son berceau suspendu et que la vieille surveille, dans un coin, la marmite où mijote la cheurba – le champ mal labouré dont la récolte est à la merci du sirocco et de la gelée –, le jardin où s’éparpillent les figuiers et les pieds de sorgho – les troupeaux égaillés dans le lit des oueds –, les gens de prières, les usuriers et les fauteurs de rahnias ruineuses – les jeunes gens séduits par l’idée de la guerre et courant s’engager à la ville voisine –, la famille qu’influence le voisinage des colons – l’invasion de l’alcoolisme dans les tribus – : voilà les termes favoris sur lesquels, dans le Sahel, brode la fantaisie d’Isabelle. Elle est la femme par excellence. Elle a pitié, elle aime et elle partage. Elle accorde sans compter aux misérables la bienveillante curiosité de son esprit et les ressources puissantes d’un cerveau bien équilibré.

Par un après-midi ensoleillé, nous suivions le chemin du littoral, au retour d’une visite chez notre ami l’ingénieur Paul Régnier, le gendre d’Élisée Reclus. Nous avions quitté de bonne heure l’admirable ferme moderne qu’il avait créée à Tarzout. Le sentier suivait des falaises entoisonnées de broussailles épaisses ; la mer brisait à cinquante mètres au-dessus de nous sur des roches rougeâtres qu’enturbannaient sans cesse des écumes foisonnantes. La crête rousse des caps qui s’échelonnaient dans la perspective, s’imbibait de vapeur bleue ; elle paraissait flotter dans le lointain, à demi fluide, surélevée et déformée par le ragle et comme bue par la mer. La région était déserte. Le pas de nos chevaux s’alentissait, moins nerveux sous l’influence d’une végétation qui s’endormait à la chaleur. Je fus surpris de la tristesse soudaine d’Isabelle.

— Oh, murmura-t-elle, je n’aimerais pas mourir dans ce pays. Il y a trop d’arbres.

Ceci était exagéré ; il n’y avait là que des maquis ; voire bien pelés.

Elle était née pour la dune et pour l’espace, et souhaitait sourire au soleil à son dernier soupir.

……

Une brume pétrie d’humidité passait ce matin-là sur Ténès ; elle semblait pleurer des larmes de suie. Le cœur serré, j’assistai, seul ému au milieu de l’indifférence cupide des rustres, à la vente des pauvres hardes et des rares meubles de celle qui n’avait été que douceur et bonté. Et il me plut, comme je l’ai dit ailleurs, d’acquérir l’encrier encore à demi-plein de l’écrivain parti sans avoir exprimé toute la beauté qu’elle avait aimée et aussi le mauvais sabre qui l’avait meurtrie. Et je pleure toujours l’amie…

Deux ans plus tard, dans le Sahara occidental, au ksar de Tidjikdja, mourut dans mes bras, tout saignant, assassiné par un fanatique, un autre de mes amis, le grand explorateur Coppolani, qui venait d’annexer la Mauritanie au domaine colonial de la France. (Que l’on m’excuse de parler comme un ministre aux Chambres, mais réellement, ce fut un beau travail). Que d’autres amitiés se sont depuis rompues pour moi !…

 

*    *    *

 

Il est maintenant à Alger, une rue Isabelle-Eberhardt, elle part d’un lieu habité pour se perdre dans des terrains vagues. Ce symbolisme municipal, s’il est voulu n’est peut-être pas du meilleur goût.

Sur l’initiative du poète A. M. Robert, soutenu dans ses démarches par Jean Pomier, président de l’Association des écrivains algériens, une rue de Colomb-Béchar a été baptisée du nom d’Isabelle Eberhardt, le 3 juin 1931. L’association a offert à la capitale du Sud oranais la plaque mémoriale.

Quelques bons esprits se demandent si un hommage analogue a été rendu à la grande errante par la ville de Ténès où elle vécut une année de persécutions et de misère.

TABLE DES ILLUSTRATIONS

David, Louis, Isabelle Eberhardt en costume de marin, 1895, in Bodley, R.V.C. (1968) The Soundless Sahara, Robert Hale Limited, p. 176.

Photographies prises par l’auteur :

Isabelle Eberhardt à cheval dans le bled ;

Le personnel de la Commune mixte de Ténès en 1902 ;

Fac-similé de la lettre d’Isabelle Eberhardt à l’auteur ;

La dernière photo d’Isabelle Eberhardt ;

Tombeau d’Isabelle Eberhardt ;

Fac-similé du faire-part du décès d’Isabelle Eberhardt.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marc, Monique, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Randau Robert, Isabelle Eberhardt, La Boîte à Documents, Paris, 1989. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Isabelle Eberhardt à 18 ans, a été prise par l’auteur.

— Dispositions :

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[1] Surnom du massif de l’Ouarsenis.

[2] Dans l’ombre chaude de l’Islam.

[3] Bas de cuir du cavalier maghrébin.

[4] Témoigner (chahada) est, dans la société arabe, prononcer la formule de la foi musulmane : il n’y a de divinité qu’Allah et Mohammed a été l’envoyé d’Allah.

[5] À Ténès, la vie était alors peu coûteuse : une femme de ménage se payait 10 F par mois, on avait, pour 0,75 F, une livre de viande ; pour 0,85 F une langouste, etc. Un pêcheur du port vivait et entretenait sa famille avec un gain mensuel de 60 à 75 francs.

[6] Cet éclaircissement ne fut jamais publié.

[7] Beaucoup de ceux qui l’ont connue prétendent qu’elle ne changea jamais de religion.

[8] Le matin de son départ d’Alger, je le rencontrai à la gare. Je le désappointai au point de le vexer à lui dire, un peu rudement, mon opinion sur le scandale de Ténès et les complaisances de l’Administration. Il ne manqua point, au cours de la visite qu’il fit dans les bureaux de la Commune mixte, de me reprocher mon attitude agressive, en présence de mes collègues. Je n’avais nulle raison de changer d’avis et je le lui dis.

[9] Après le drame d’Aïn-Sefra, Séverine, qui avait toujours ignoré Isabelle pendant sa vie, parla d’elle dans un article : sans autre source d’information que l’intuition, elle jugea que Si Mahmoud était un disciple de Bakounine.

[10] Si Brahim.

[11] Cette observation de Jean Rodes est des plus justes. Isabelle Eberhardt n’était elle-même que lorsqu’elle se passionnait ; dès qu’elle n’était plus que femme de lettres, elle manquait de sincérité, entrait dans la banalité et écrivait par clichés. C’est, toutefois, cette alternative de beaux moments et de minutes d’absence qui composa le talent de cette personnalité si attachante. Nous constatons les mêmes inégalités dans l’œuvre de Marie Bashkirtseff.

[12] Il y a beaucoup d’exagération dans ces confidences de Barrucand ; il cherchait peut-être simplement à justifier les raisons, difficiles à confesser, qui l’avaient porté, lors de la publication des ouvrages d’Isabelle, à se transformer d’éditeur en collaborateur : il fut violemment attaqué à ce sujet par plusieurs écrivains tant de la métropole que de l’Algérie. En 1915, Jean Rodes ne connaissait d’Isabelle Eberhardt que ce qu’on avait publié d’elle. Il ignorait les notes intimes qui ont été publiées depuis par René-Louis Doyon, sous le titre Mes Journaliers ; dans cet ouvrage figurent précisément un grand nombre de ces retours sur elle-même dont Barrucand prétendait, avec quelque jactance, qu’elle était incapable.

[13] J’ai déjà fait observer qu’il convient de n’accorder qu’une créance restreinte aux renseignements donnés par Noiré. L’excellent artiste avait un goût si particulier pour le sensationnel, la blague d’atelier et l’anecdote piquante, qu’il n’hésitait pas à inventer, au besoin accentuer, un mouvement d’intérêt chez son interlocuteur.

[14] Erreur. L’agresseur d’Isabelle appartenait à la confrérie des Tidjanya.

[15] Dans un article du 13 janvier 1934, inséré dans La Dépêche algérienne, Barrucand qualifie dédaigneusement de fonds de tiroirs, les papiers de Bône, « notes qui n’étaient pas destinées à la publicité, ajoute-t-il, et que M. Doyon a eu le plus grand tort, à mon avis, de publier ».

Bien au contraire, c’est grâce à ces fonds de tiroirs, et surtout au très important manuscrit de Mes Journaliers, qu’a apparu la vraie physionomie d’Isabelle, que s’est affirmée sa personnalité.

[16] Contes et Paysages. Avant-lire.

[17] J’ai emprunté à R.-L. Doyon l’épithète dont il fustige le coupable contrefacteur. Aucune de ses assertions ne mérite créance, écrit-il, et il suffit d’avoir établi publiquement ses grossières inventions pour ne lui accorder plus d’attention. Quant à Barrucand, il soulignera que les insanités touchant la vie privée de notre héroïne furent pour la plupart inventées de toutes pièces par l’imagination déréglée et malsaine de M. Vigné d’Octon qui nous proposa une Isabelle faisant l’aumône de son corps aux bédouins du désert dans une intention de charité islamique. Rien de plus faux, rien de plus absurde !

[18] Cet ouvrage ne m’est jamais parvenu.