Charles Ferdinand
Ramuz

VIE DE SAMUEL BELET

1913 (1941)

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I. 4

II. 10

III. 22

IV.. 43

V.. 57

VI. 81

VII. 106

VIII. 131

DEUXIÈME PARTIE. 145

I. 145

II. 171

III. 179

IV.. 201

V.. 206

VI. 224

VII. 247

VIII. 257

IX.. 278

X.. 286

XI. 308

XII. 320

TROISIÈME PARTIE. 347

I. 347

II  MORT DE PINGET.. 359

III. 364

Ce livre numérique. 381

 

PREMIÈRE PARTIE

I

Je m’appelle Jean-Louis-Samuel Belet, né à Praz-Dessus, le 24 juillet 1840, d’Urbain Belet, agriculteur, et de Jenny Gottret, sa femme, comme on peut voir sur mes papiers.

Je n’avais que dix ans quand mon père mourut. Cinq ans après ce fut le tour de ma mère.

J’allais entrer dans ma quinzième année. Un matin que j’étais à l’école, on heurte à la porte. Le régent va ouvrir ; il me dit :

— Samuel, il te faut rentrer chez toi.

Il avait un air tout drôle. Je lui dis :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je ne sais pas. C’est Mme Blanc qui vient te chercher.

Mme Blanc était une de nos voisines. Elle m’attendait dans le corridor. Je la regarde, et, à elle aussi, je lui trouve un air tout drôle ; je me mets à avoir peur ; je demande de nouveau :

— Madame Blanc, qu’est-ce qu’il y a ?

Mais elle avait déjà pris les devants, et marchait à grands pas sans se retourner. N’est-ce pas ? je n’étais déjà plus un tout petit garçon, et puis la peine que nous avions à vivre, ma mère et moi, m’avait rendu raisonnable avant l’âge : je me mets à courir, je la rattrape, je lui dis : « Je suis sûr que c’est un malheur. » Et comme elle continuait à ne pas répondre, tout à coup je comprends, je pense : « C’est maman ! » Alors, sans plus m’inquiéter d’elle, je prends mes jambes à mon cou.

Notre maison était à l’autre bout du village. La première chose que je vois devant la maison, c’est la voiture du médecin. Une petite voiture à deux roues, peinte en jaune. Le maréchal, avec son tablier de cuir et ses manches de chemise retroussées jusqu’à l’épaule, tenait le cheval par la bride, parce que le cheval était un peu nerveux. En m’apercevant il baissa la tête ; il y avait bien là cinq ou six personnes, outre lui : tout le monde se tait brusquement. Ceux qui se tenaient devant la porte s’écartent. Je courais toujours. Personne n’a eu l’idée de m’arrêter au passage. J’entre comme un fou : je trouve maman couchée sur son lit.

Elle n’était pas déshabillée : mais son corsage était tout dégrafé. À côté d’elle se tenaient le médecin et deux femmes qui, tous trois, se penchaient sur elle. Le médecin avait à la main une serviette mouillée avec laquelle il lui frottait les tempes, puis il se mit à lui frapper la figure avec le coin de la serviette : maman alors ouvrit les yeux et poussa un grand soupir, sur quoi de nouveau elle se raidit. Elle avait le bout du nez tout blanc et les lèvres bleues ; je me souviens aussi de ses cheveux, parce qu’ils étaient bien lissés d’ordinaire, et à présent ils traînaient en désordre sur le traversin. Elle avait donc ouvert les yeux, mais déjà elle les avait refermés ; elle n’avait pas même eu l’air de me reconnaître ; et moi je restais là, debout au pied du lit.

Et moi non plus je n’avais rien dit ; il m’avait fallu un moment pour mettre en ordre mes idées. Mais voilà tout à coup que maman se renverse en arrière, saisit des deux mains le coin du coussin, s’y cramponne ; en même temps il se fait un bruit dans sa gorge comme quand un bassin de fontaine se vide ; moi, je m’étais mis à pleurer.

Le médecin se retourne et dit : « Qu’est-ce qu’il fait là, ce gamin ? » Il m’empoigne par un bras, une des femmes par l’autre ; ils m’ont fait sortir, je n’ai plus rien su.

Sauf que dans l’après-midi maman était morte et deux jours après on l’enterrait.

Comme on revenait du cimetière, mon oncle (c’était un frère de mon père, il s’appelait Julien Belet ; la cuisine était pleine de gens en train de boire et de manger) mon oncle s’approcha de moi et me dit :

— Il te faut venir derrière la grange.

C’était pour que nous fussions seuls. On va derrière la grange.

Il était grand, mais sec, avec une grosse moustache. Il avait un de ces habits comme on en portait dans le temps, c’est-à-dire avec un collet qui lui montait jusqu’aux oreilles, serré sous les bras, puis tombant en plis, comme une jupe, autour des reins.

Il se tenait un peu penché pour me parler ; moi, au contraire, j’étais obligé de lever la tête.

Une vieille herse était dressée contre le mur, les dents en avant. Il m’avait posé la main sur l’épaule. Il me dit : « Écoute bien, Samuel… » Mais moi, tout de suite, j’avais recommencé de pleurer.

Depuis deux jours je n’avais pas cessé de pleurer, sauf dans les moments où j’étais distrait ; c’était comme si j’avais eu deux grosses poches d’eau derrière les yeux.

Mais lui, il me regarda d’un air sévère :

— À quoi est-ce que ça te sert ? dit-il.

Et, comme, tout honteux, je ravalais mes larmes :

— Veux-tu me le dire ?

Je me taisais toujours.

— Tu entends, je veux que tu me répondes. Tu es assez grand garçon pour te bien tenir.

Il recommence : « Réponds-tu ?… » Je fais un effort entre deux sanglots :

— À rien.

— Tu vois, me dit-il, quand on veut, on peut… À présent, on a à causer. Est-ce que tu m’écoutes ?

Je fais signe que oui.

— Eh bien, il faut que tu saches que c’est moi qui suis chargé de mettre en ordre tes affaires et qu’elles ne sont pas dans l’état qu’il faudrait. Il y a les champs et la maison, mais ta mère devait dessus. Avec la somme qu’on en retirera, ce sera tout juste s’il y aura de quoi rembourser les hypothèques. Heureusement que tu es en âge de gagner ta vie, sans quoi tu tomberais à la charge de ta famille, et quand on est fier on n’aime pas ça.

Il me dit : « Est-ce vrai ? » Je hochai de nouveau la tête.

— Il te faudra aller en place. Alors, voilà, j’ai réfléchi. J’ai été en parler à quelqu’un chez qui tu serais très bien, M. Barbaz, de Vernamin. Il m’a dit qu’il consentait à te recevoir, à condition que tu travailles et que tu ne fasses pas la mauvaise tête. Je lui ai dit : « Il ne manquerait plus que ça ! »

Mon oncle n’avait même pas pensé à me demander si sa proposition me convenait ; « la chose, comme il disait, avait été réglée » ; et c’était tant mieux, parce que je n’aurais pas su que lui répondre. Refuser, je n’aurais pas osé ; mentir, je n’aurais pas pu : mais il venait d’entrer dans mon chagrin un nouveau chagrin. Je ne pleurais plus, maintenant : je crus que j’allais étouffer.

Il faut que je vous dise que j’avais toujours été le premier à l’école, et ce n’était pas tant mon goût de travailler à la campagne. J’aimais à lire dans les livres, à écrire, à compter. Et maman, en me voyant faire mes devoirs, le soir, sur la table de la cuisine, pendant qu’elle lavait la vaisselle et rangeait les assiettes sur le râtelier, maman, elle était tout heureuse, parce qu’elle pensait : « Il ira plus loin que nous, ce garçon. » Moi, de mon côté, je m’étais fait à cette idée. Je me voyais, moi aussi, « aller loin ». Où c’était, et où ça me mènerait, je ne le savais pas au juste, mais il y avait devant moi comme un long chemin qui montait.

Tout à coup, alors, survenait mon oncle ; il n’y avait plus de chemin du tout.

Il me vit baisser les yeux, mais sans doute pensa-t-il que cela voulait dire que j’étais d’accord avec lui. Il eut l’air tout content.

— Allons, tu vois bien, ça n’est pas terrible. Tu peux encore t’estimer heureux d’avoir quelqu’un qui s’occupe de toi. S’il reste de l’argent une fois les dettes payées, on le placera en ton nom à la caisse d’épargne ; tu le trouveras quand tu seras majeur.

Il sortit une pipe de sa poche, il la bourra soigneusement, il me dit :

— Il nous faut rentrer.

Les gens justement s’en allaient. Ils ne faisaient pas attention à moi. Les hommes serraient la main de mon oncle, les femmes embrassaient ma tante.

Vers cinq heures, mon oncle partit à son tour, à cause qu’il avait ses bêtes à soigner. Et ma tante prépara un petit repas de rien du tout pour nous deux : il y eut du fromage et des pommes de terre bouillies ; ensuite elle m’aida à faire un paquet de mon linge et de mes habits, afin que tout fût prêt le lendemain matin. Le paquet ne prit pas beaucoup de temps à faire, parce qu’il n’était pas bien gros.

II

Je connaissais bien ce M. Barbaz. Vernamin n’est qu’à une demi-heure de Praz-Dessus, et c’était le plus riche propriétaire de la commune.

Quelque temps auparavant, il s’était remarié. La chose avait fait grand bruit dans le pays. Je me souvenais d’avoir entendu ma mère discuter longuement là-dessus avec Mme Cerez de la boutique. D’après ce que j’avais compris, il n’y avait pas encore une année que sa première femme était morte. On le blâmait beaucoup de n’avoir pas attendu plus longtemps.

« Mais que voulez-vous ? disait Mme Cerez, il paraît que c’était pressant. »

Je ne m’étais pas très bien rendu compte de ce qu’elle entendait par là ; il m’en était resté seulement l’idée vague que M. Barbaz avait commis une vilaine action, et cela diminua un peu le respect que j’aurais dû avoir pour lui. Pas au point toutefois que j’eusse oublié ses vingt vaches, ses septante et quelques poses, ses quatre bœufs, ses trois chevaux ; on n’ignore pas en effet que, pour nous autres paysans, ces choses-là passent avant tout.

J’étais donc assez intimidé quand le lendemain matin mon oncle m’amena à la Maladière. C’était une grande maison carrée, tout entourée de vergers et de champs. Elle était séparée du lac par un marais. Une cour s’étendait entre la maison d’habitation et la ferme ; deux grands tilleuls ombrageaient cette cour ; ils étaient entourés chacun d’un banc de pierre, qui était autour du tronc comme une bague autour d’un doigt.

Il se trouva que M. Barbaz était déjà sorti quand nous arrivâmes, quoiqu’il fût de bonne heure encore, et mon oncle me laissa en me disant qu’il repasserait le lendemain. On me mena dans ma chambre.

Je posai mon paquet sur le lit, et je me préparais à changer de pantalon (parce que j’étais venu avec mes habits du dimanche), quand le maître valet, c’était un nommé Recordon, m’appela.

Il ne perdait pas son temps, le maître valet ! Je gardai mon pantalon neuf, tellement j’avais peur d’être en retard et je descendis en courant le rejoindre. Il tenait à la main un râteau, il me le tendit, et, me montrant un homme à grand chapeau de jonc qui sortait de la grange :

— Tu vas aller avec lui : il te montrera ce qu’il y a à faire… Seulement, une autre fois, je te conseille de te dépêcher un peu plus.

Je raconte les choses comme elles viennent, sans trop choisir, parce que, certaines, je me les rappelle, et, les autres, plus du tout. L’homme avec qui on m’envoyait aux champs était un Savoyard. C’est tout ce que je sais de lui. Il ne me dit pas un mot durant tout le chemin. On alla jusqu’à un pré nommé les Dévins qui était fauché de la veille. Il s’agissait de retourner l’herbe, parce que le côté tourné vers en haut était sec et le dessous encore mouillé. Mais à peine est-on arrivé que mon homme, au lieu de se mettre à l’ouvrage, s’étend à l’ombre d’un buisson, et, s’étant placé de manière à pouvoir surveiller le chemin par où nous étions venus :

— On a une heure pour tout faire. Arrange-toi. Si tu n’as pas fini à temps, je te fous des coups.

Qu’est-ce que j’aurais pu répondre ? C’était un grand gaillard d’au moins six pieds de haut, avec de la barbe jusque dans les yeux. Je faisais mon apprentissage. Les commencements sont durs.

Je me mis donc à retourner le pré ; l’autre me regardait faire. Au bout d’une heure, j’avais fini, mais j’étais tout en sueur.

Le Savoyard, alors, tira tranquillement sa montre de sa poche :

— Je pensais bien que ce n’était pas la peine que je m’en mêle. Seulement tiens ta langue, tu sais, sans quoi…

Et, s’étant levé :

— Je te fous des coups.

Je ne me souviens plus de ce qui se passa pendant le reste de la journée : il me faut faire un saut jusqu’au soir. Mais là se plaça une scène dont j’ai d’autant mieux gardé la mémoire qu’elle vint éclairer les propos que madame Cerez avait tenus devant moi.

Nous étions en train de manger la soupe à la cuisine : et, assis autour de la table, outre Recordon, sa femme et le Savoyard, il y avait deux domestiques, une servante, et moi, c’est-à-dire que nous étions sept, quand brusquement la porte s’ouvre. On voit entrer une grosse dame, rouge de teint, l’air important, richement mise, avec une chaîne de montre en or, qui faisait deux fois le tour de son cou.

Je n’eus pas de peine à deviner qui elle était. Aussitôt qu’elle avait paru, madame Recordon avait couru à sa rencontre. Nous nous étions remis à manger.

Il n’y avait que le vieux Juste qui n’eût pas repris sa cuillère. Il était assis en face de moi. Je l’avais tout de suite remarqué. C’est qu’il ne ressemblait à personne. Et je savais que c’était quelqu’un avec qui il fallait compter, parce qu’il travaillait depuis plus de quarante ans à la Maladière ; il y était déjà du temps de M. Barbaz le père, et, notre M. Barbaz, il l’avait connu tout gamin.

Grand, sec, entièrement rasé, avec un long nez mince, des lèvres plus minces encore, des petits yeux gris enfoncés, depuis que madame Léa était entrée (j’ai su plus tard que c’était là le nom de la nouvelle dame Barbaz), il ne l’avait pas quittée du regard. Elle était en train de parler à madame Recordon ; au premier moment, elle ne prit pas garde à lui. Mais, une fois qu’elle eut fini de causer, l’idée lui vint sans doute de nous faire une politesse ; elle s’approche de la table en nous disant : « Bon appétit. » Nous lui répondons tous merci, comme il convient. Seul, le vieux Juste n’avait rien dit.

Lentement il s’était levé ; il ne se trouva tout à fait debout que quand elle fut près de lui ; il la regardait fixement.

Nous nous demandions : « Qu’est-ce qu’il a ? » La réponse ne tarda guère. Car madame Léa, maintenant, elle aussi, le regardait, mais il lui avait tourné le dos. Il se dirigeait vers la porte. Et, voilà, la porte s’ouvre, se referme : le vieux Juste était sorti.

Il y eut un grand silence, deux ou trois minutes s’écoulent ; puis on entend la voix de madame Léa qui disait : « Qu’est-ce que ça signifie ? Je ne veux pas de ça ! » Elle avait une voix criarde, un peu rauque, la voix de quelqu’un à qui on serre le cou ; elle reprend : « Il faudrait pourtant que je sache si je suis chez moi ! » Madame Recordon se mit à dire : « Je vous fais toutes mes excuses, mais, vous comprenez, il est vieux, il a ses manies, depuis quarante ans… » Madame Léa l’interrompit : « Ça m’est bien égal. » Puis elle ajouta : « D’ailleurs nous verrons… » Et elle sortit à son tour.

Il se passa encore un grand moment avant que nous eussions remis en ordre nos idées. Ce fut Recordon qui parla le premier. Il était rouge à éclater ; il tapa du poing sur la table.

— Tonnerre ! dit-il, je voudrais bien savoir de quel droit il se mêle de faire la morale aux gens, ce vieux fou-là. Juste de quoi me faire perdre ma place…

— Voyons, Louis, disait sa femme, ça s’arrangera bien. On fera comprendre à Madame…

Mais il l’avait interrompue :

— On lui fera comprendre ! et si elle ne veut pas comprendre ? Est-ce qu’il a été poli, oui ou non, ce vieux fou ? Est-ce que c’est comme ça qu’on se conduit avec ses maîtres, oui ou non ? Et c’est moi qui suis responsable.

Toute une grande discussion s’ensuivit entre Recordon et sa femme ; finalement ils décidèrent qu’elle irait parler à madame Léa « pour lui expliquer » comme elle disait, et que Recordon de son côté parlerait à M. David.

On avait apporté un plat de lard et de pommes de terre bouillies ; l’appétit avait repris le dessus. Recordon lui-même finit par se taire. Bientôt on se lève de table ; je monte mon petit escalier de bois. Ce n’était pas une grande chambre que la mienne : trois pas en largeur, autant en longueur, et, en levant le bras, je touchais le plafond. Un lit de sapin, une table de sapin, avec un vieux saladier jaune qui servait de cuvette, une chaise, c’était tout. Seulement, quand on est fatigué, on ne s’attarde guère au mobilier, et puis je n’avais pas été gâté. Le temps de me déshabiller et je m’étends sur ma paillasse. Mais, au moment où j’allais m’endormir, j’entends du bruit dans la chambre à côté. J’écoute, c’était un bruit comme quand on lit dans un livre. Quelqu’un qui aurait de la peine à lire et s’arrêterait sur les mots trop longs, s’y reprenant à deux ou trois fois avant d’en venir à bout ; puis de nouveau la voix qui repartait, mais pour s’arrêter de nouveau. Je reconnais la voix du vieux Juste. Comme tout était silencieux, les mots eux-mêmes m’arrivaient à présent, pas tellement nets, ni si nombreux que j’en pusse faire des phrases, assez pourtant pour que je reconnusse que c’étaient des mots de la Bible. On nous en avait lu bien souvent des passages au catéchisme. La curiosité me prend, je me dis : « Pourquoi est-ce qu’il lit ainsi à haute voix ? Il te faudrait tâcher de savoir. » Tout doucement, je me lève, le mur qui séparait les deux chambres était une simple cloison de planches qu’on avait passée au blanc de chaux ; il ne devait pas être difficile d’y découvrir une fissure ; en effet, j’en trouve une, et j’aperçois droit en face de moi le vieux Juste qui était assis à une petite table pareille à la mienne, un livre ouvert devant lui. Il me tournait le dos, mais je voyais distinctement le livre grâce à une vieille lanterne à vitres de corne posée tout à côté. C’était bien une Bible. Une vieille grosse Bible à fermoir, et à reliure de cuir brun, de celles qui ont des images. Il se tenait penché dessus, jusqu’à toucher de son grand nez la page, tandis qu’il suivait les lignes du doigt ; et péniblement les mots se suivaient : Malédiction… sur toi… Israël… parce que… femmes… adultère… Il parlait toujours assez bas, et je n’arrivais toujours pas à tout comprendre ; seulement, sur certains mots, qui étaient les mots importants, il élevait un peu la voix, de sorte qu’il était possible, par leur rapprochement, de leur donner un sens.

C’est ainsi que je compris que ce qu’il lisait était en relation avec la scène de tout à l’heure, et qu’il cherchait dans sa lecture les encouragements dont il avait besoin. Il s’y durcissait dans sa décision. Il s’y confrontait aux Exemples. Et les Exemples devaient avoir agi, car on ne voyait en lui que force et assurance.

Il ne bougeait aucunement ; son dos faisait comme un bloc noir, avec seulement, en haut de la tête, un petit peu de blanc, qui était ses cheveux éclairés par la lanterne ; et elle se déplaçait par moment faiblement, sa tête, mais pas son dos, ni son poing qu’il tenait posé sur le bord de la table. Il y avait comme des taches d’encre dessus. Un poing de vieux, tout desséché, tout en tendons, mais plein de force encore ; par moment, il se serrait. Et le vieux Juste à présent s’était redressé, il s’était tu. Il regardait fixement devant lui. Probablement qu’il était arrivé au bout de son chapitre, et il réfléchissait sur ce qu’il venait de lire. Puis son poing s’abattit : la table sonna sous le choc.

Alors je vois le vieux Juste qui lentement se met debout (il avait ainsi une grande lenteur, mais une grande autorité dans tous ses gestes) ; et, comme il se tenait très droit, il touchait le plafond de la tête. J’avais bien un peu honte de l’espionner comme j’étais en train de faire, mais ce n’était plus seulement la curiosité qui m’y poussait. Aussi ne bougeai-je point de ma place. Et je continuais à suivre de l’œil le vieux Juste, pendant qu’il s’approchait de son lit ; je croyais qu’il allait se coucher.

Il n’en fut rien ; il se mit à genoux, et, la tête dans ses mains, le front contre la paillasse, il commença de prier à haute voix.

Il disait : « Seigneur, je te remercie de m’avoir secouru, mais ton Œil est juste. Tu as pesé les choses, Seigneur. Tu m’as tendu la Main qu’il faut que j’aie, sans quoi je serais faible, et j’irais de travers… »

Il disait : « Fais seulement que la honte s’éloigne de cette maison, afin qu’elle ne soit pas supprimée et que ta Justice ne s’appesantisse pas sur elle ; c’est aussi cette demande que je t’adresse, Seigneur. »

Il disait des choses de ce genre ; ses mains cependant s’étaient jointes ; soudain il étendit les bras et sa tête se renversait.

Il fut interrompu, parce qu’on montait l’escalier. Il n’eut que le temps de se relever. On heurta à la porte, M. David entra.

Comme j’ai dit, je le connaissais de vue pour l’avoir souvent rencontré, quand il traversait le village au grand trot de sa jument rouge, mais jamais je n’avais eu l’occasion de le considérer d’aussi près. C’était un gros homme un peu court, déjà épaissi, mais robuste encore, avec une petite impériale grise et le haut du front découvert. On ne remarquait pas tout de suite sa pâleur, à cause de son teint hâlé, mais ses mains tremblaient.

Il s’approcha du vieux Juste. Lui, n’avait pas reculé d’un pas. Tranquille, quoique respectueux, il gardait un air d’assurance qui faisait contraste avec les dehors agités de M. David. Il le dépassait de toute la tête. Maintenant ils se trouvaient en face l’un de l’autre. Et M. David commença (et sa voix, elle aussi, tremblait un peu) :

— Qu’est-ce qui se passe, Juste ?

L’autre voulut répondre. M. David lui coupa la parole.

— Laissez-moi d’abord m’expliquer… Vous savez que je tiens à vous. Il y a trop longtemps que vous êtes dans la maison pour que je me conduise avec vous comme avec le premier venu. Mais je ne puis permettre que vous vous croyiez des droits que vous n’avez pas… Et, quoique ça me soit pénible, il faut bien que je vous le dise : vous avez oublié qu’il n’y avait ici qu’un maître, et que ce maître, c’était moi…

Juste n’avait toujours pas fait un mouvement ; seulement ses yeux, lentement, s’étaient posés sur ceux de M. David, et, comme il avait fait avec madame Léa tout à l’heure, il ne le quittait plus du regard. Ce fut M. David qui détourna le sien. Il continua pourtant :

— À n’importe qui d’autre, j’aurais montré la porte. Avec vous, c’est différent. J’ai trop le souvenir de ce que je vous dois. Seulement il faudra, Juste, que, de votre côté, vous soyez raisonnable. Vous avez eu des torts, il vous faudra les réparer. Vous voyez, j’arrange les choses… Vous irez trouver… (il hésita sur le mot), vous irez trouver… ma femme, et vous lui ferez vos excuses. Elle veut bien ne pas exiger davantage, mais c’est à la condition que vous ne recommencerez plus.

Et, comme Juste gardait le silence :

— Allons ! c’est entendu. Demain matin, vous passerez à la maison.

Le vieux Juste prit son temps, puis il dit :

— Je n’irai pas.

Il avait dit cela avec tristesse, mais avec calme et fermeté. Il avait une grande figure lisse que je vois toujours. Et je n’ai pas oublié ses yeux non plus, parce qu’il continuait de les tenir appuyés fortement sur son maître, mais c’était comme malgré lui et comme au nom de quelque chose d’au-dessus de lui, d’au-dessus de tout.

— Comment ! cria M. David, qu’est-ce que c’est que ces histoires ?

— Je n’irai pas, parce que je ne peux pas… Voyez-vous, monsieur David, vous n’êtes plus dans le droit chemin. Ce n’est pas moi qui vous le dis ; moi, n’est-ce pas, je ne suis rien. C’est un Autre qui parle par ma bouche, et, moi, je n’ai plus le droit de me taire, parce qu’il m’a ordonné de parler…

Durement, M. David l’avait interrompu :

— Taisez-vous !

Et, comme Juste allait poursuivre :

— Taisez-vous ! Taisez-vous !… Vous entendez, je vous dis de vous taire !

Juste s’était tu, mais il n’avait point changé d’attitude. D’où peut-être la colère de M. David. Toujours est-il qu’il ne se contenait plus.

— Malappris, criait-il, qui vous a permis… qui vous a permis ?…

Il n’arriva pas au bout de sa phrase.

— Est-ce votre dernier mot ?

Juste ne répondit pas.

— Eh bien, demain je vous réglerai votre compte.

La porte claqua en se refermant. Toute cette scène avait fait grand bruit ; bien sûr qu’on avait bien dû l’entendre dans toute la maison. Mais les pas s’éloignaient déjà. De tout ce que je venais de voir et d’entendre, ce fut comme si rien ne s’était passé.

Je continuais de regarder le vieux Juste, et à regarder le vieux Juste cette impression se renforçait. Il ne semblait aucunement troublé, pas un de ses traits ne bougeait. Un instant encore, il resta immobile ; puis il plia de nouveau les genoux, il reprit sa place au pied de son lit. Il pria de nouveau, il se releva. Et, tranquillement, comme à l’ordinaire, il commença de se déshabiller.

Pour moi j’avais regagné ma paillasse. Je n’avais plus sommeil. Un drôle de retour s’était fait en moi.

Je revoyais maman étendue sur le lit, et la façon dont elle était couchée, une façon que je ne lui connaissais pas, parce que les vivants ne dorment pas les mains croisées, et ils ne sont pas si tranquilles quand ils dorment, les vivants.

Je me disais que je n’avais jamais eu à ce point besoin d’elle, parmi toutes les difficultés que j’entrevoyais maintenant dans la vie, et, voilà, je ne l’avais plus. Je n’avais plus personne sur la terre.

Vainement, pour me consoler, je me répondais qu’elle était au ciel : je n’arrivais pas à me le représenter, le ciel.

La seule chose que je distinguasse bien, c’était le cimetière où on l’avait portée, et le trou où on l’avait descendue.

Je revoyais comment les hommes qui tenaient les cordes s’étaient penchés, les jambes écartées, et, en glissant dans leurs mains dures, les cordes avaient fait un bruit. Il avait plu toute la nuit, la fosse devait être pleine d’eau. Ils avaient couché maman dans cette eau. Il me semblait que j’avais froid pour elle, et je me mis à frissonner. Mais déjà les mottes tombaient.

Comment est-ce qu’on pourrait encore voir et entendre, quand on est étendu si profond sous la terre ?

Je compris que j’étais seul. Personne ne pensait à moi.

Je me tournais et me retournais sur ma paillasse qui craquait, et c’était le seul bruit qui vînt maintenant. Tout s’était tu dans la chambre à côté, et dehors aussi par les champs sous le grand ciel cousu d’étoiles.

III

Le vieux Juste partit le lendemain matin.

Un moment après, mon oncle arriva et il resta un moment à causer avec M. David ; puis, étant venu me retrouver à l’écurie où j’étais en train d’aider Ulysse, le domestique, à sortir le fumier : « M. David, me dit-il, te demande ; il t’attend dans son bureau. » Là-dessus, il me quitte en me souhaitant bonne chance.

J’allai me laver les mains à la fontaine. Ce « bureau » était une petite pièce sombre située au rez-de-chaussée de la maison d’habitation. M. David m’y attendait.

Il me dit :

— Je viens de parler à ton oncle ; alors je t’ai envoyé chercher pour que nous fassions connaissance. Je te donnerai pour commencer quinze francs par mois.

Il me parut avoir encore plus mauvaise mine que la veille, jaune, les traits tirés, l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi. Il tira un carnet d’une des cases de son pupitre :

— Comment t’appelles-tu ?

Je lui dis mon nom, mes prénoms et l’année où j’étais né ; il inscrivit le tout sur son carnet, avec aussi le jour de mon entrée à la ferme, sécha l’encre avec une poudre verte, puis, croisant ses mains devant lui :

— Je n’ai pas besoin de te dire que j’espère que tu te conduiras bien. Ton oncle m’a assuré que tu étais bon travailleur, c’est ce qu’on verra. En tout cas, tu as l’air robuste pour ton âge. (Il me regardait de la tête aux pieds.) Tant mieux, tant mieux… si je suis content de toi, je verrai à t’augmenter.

Il se tut ; et j’allais sortir quand il me rappela d’un mot :

— Qu’est-ce que tu faisais tout à l’heure ?

— Ils m’avaient envoyé aider Ulysse à sortir le fumier.

— Peux-tu déjà pousser la brouette ?

— Il me semble bien que je pourrais, mais je n’ai pas encore essayé.

— Il te faudra essayer.

C’est ainsi que j’entrai tout à fait à la ferme. Je savais maintenant que je gagnerais quinze francs par mois. Il me semblait que c’était beaucoup.

Je fus promptement au courant de tous les travaux : faucher, traire, atteler, hacher la paille, fourrager ; je faisais l’ouvrage d’un homme. On se levait à quatre heures en été ; à cinq heures, l’hiver. Tout de suite il fallait se mettre à traire. Quand on avait fini de traire, on portait le lait à la laiterie. Nous étions deux à le porter, Ulysse et moi, parce qu’un homme seul n’y aurait pas suffi, et il y avait des fois jusqu’à cent litres. Il y avait deux de ces hottes de fer qu’on nomme des boilles – une petite et une grosse. Ulysse étant mon aîné, c’était lui qui portait la grosse. Je m’en sentais humilié, d’autant plus qu’au village on se moquait de moi. Aussi avais-je bien soin de ne jamais me mettre en route en même temps que lui. Je prenais plutôt les devants. On compte un bon quart d’heure jusqu’au village. Une quarantaine de kilos, pour un garçon de seize ans, c’est un poids, mais l’amour-propre me donnait des forces, et j’avais eu vite fait d’apprendre à régler mon pas sur la balancée, sans quoi le lait vous gicle par-dessus la tête. Dans la laiterie il y avait toujours une quinzaine de garçons en train de causer et de rire ; ils me faisaient un peu peur, étant tous plus âgés que moi ; vite, je faisais inscrire mon lait, et je me sauvais. J’étais toujours de retour avant Ulysse, ce qui faisait que j’étais bien vu du patron.

Et on entrait dans la journée et rapidement elles se suivaient, avec les foins, tour à tour, la moisson, les regains, et enfin un peu de vendange, parce que M. David possédait aussi des vignes, plus en arrière, dans les hauts. Le bon de ces grandes fermes est qu’on y fait un peu tous les métiers et jusqu’au métier de boucher, si on veut : on tuait, en effet, quatre cochons chaque automne.

D’ailleurs j’étais bien traité. Un peu rudement mené peut-être parce que Recordon n’était pas commode, mais M. David avait l’œil à tout et Recordon le savait bien. On avait à manger en abondance ; la nourriture était bonne.

Tout serait donc bien allé sans la nouvelle dame Barbaz, mais, depuis qu’elle y était entrée, tout était sens dessus dessous dans la maison. Jamais, disait-on, M. David n’aurait mis à la porte le vieux Juste, si elle n’avait été là. C’est aussi qu’en aucune chose ils n’avaient les mêmes idées. Alors, pourquoi il l’avait épousée, je ne le comprenais pas bien. Passe encore si madame Léa eût été belle ; mais je ne la trouvais pas belle. D’abord elle était trop grosse et puis elle avait une façon de vous regarder qui déjà me déplaisait chez les femmes. Trop voyante, pour tout dire, trop en dehors, trop occupée de ce qu’on pouvait penser d’elle, et aimant avant tout à se faire admirer.

On racontait qu’elle avait été longtemps femme de chambre au Soleil-d’Or, à Roche. C’était là que M. David l’avait connue. Il avait trouvé moyen de la prendre à son service, malgré l’opposition de sa première femme. Et, disait-on, jamais madame Barbaz n’avait été malade jusqu’alors ; mais, sitôt cette fille installée chez elle, elle s’était mise à ne pas aller bien, sans qu’on pût savoir au juste ce qu’elle avait, quand même deux médecins étaient venus la voir. Bientôt elle n’avait plus quitté son lit ; une année après, elle était morte. Une dizaine de mois encore, tout au plus, et M. David, comme on a vu, se remariait.

Cela se passait à peu près à l’époque de mon arrivée à la ferme ; j’y étais entré en juillet : en octobre déjà, madame Léa accouchait d’une fille. Cette naissance d’abord parut devoir tout arranger. M. David en fut très fier ; il en avait le droit, n’ayant pas loin de soixante ans.

Mais, de son premier lit, il avait trois autres enfants, une fille nommée Julie qui était mariée à un M. Raymond, agent d’affaires à Roche ; un fils, nommé Robert, qu’on ne voyait presque jamais, parce qu’il faisait ses études à la ville ; enfin, une seconde fille, pas mariée celle-là, qu’on appelait mademoiselle Rose. Et c’est à cause d’elle que les choses ne tardèrent pas à se gâter.

C’était la plus jolie fille que j’aie jamais vue. Je me souviens très bien d’une robe blanche qu’elle portait, ce printemps-là, une robe de mousseline à jupe bouffante, toute en volants, comme c’était la mode alors. Quand elle s’avançait par les chemins vers vous, avec ladite robe et sa capote rose, on avait frais dans le cœur. On la disait fière : elle ne l’a jamais été avec moi. Je l’ai toujours trouvée polie ; elle m’a toujours parlé gentiment et à tout le monde comme à moi. Ce qu’on croyait être de la fierté, c’était l’air distrait et préoccupé qu’elle prenait de plus en plus, mais la chose était assez naturelle.

Tout de suite, en effet, madame Léa avait été jalouse d’elle. Elle avait dû exciter M. David contre sa fille, car rapidement M. David l’avait mise de côté. D’autant plus mise de côté qu’il avait maintenant la petite Lucienne, encore qu’elle ne fût qu’un bébé de quelques mois.

Une nouvelle année passa. Ce fut une année de maçons. M. David fit remettre la maison entièrement à neuf ; on en recrépit la façade, qui était grise et devint rose, c’était le goût de madame Léa. Une nouvelle fenêtre fut percée dans le mur qui regardait le lac afin de donner du jour au salon ; comme elle n’était pas symétrique aux autres, la maison tout entière s’était mise à pencher. Mais, là aussi, on sentait une volonté à quoi rien ne résistait. C’est ainsi que, dès que le printemps fut venu, on vit arriver un jardinier, qui bouleversa le jardin. Pour finir, ce fut le tapissier, lequel emporta tout un grand char à pont de meubles. Ils partirent rouges, ils revinrent verts.

Pourtant, comme j’ai dit, je n’étais pas malheureux. Le désordre n’était pas tel que j’eusse trop à en souffrir. Et, quant aux petits inconvénients de la situation, je me disais qu’il y en a partout.

Une chose qui m’avait beaucoup soutenu, c’est que j’avais trouvé un ami. Un ami, je ne sais pas trop si j’ose lui donner ce nom, car il avait plus de trois fois mon âge, mais ce que je ressentais pour lui était un tel mélange de respect et de confiance que je ne vois pas d’autre mot. Il s’agissait d’un M. Loup, autrefois régent au village et que je connaissais pour l’avoir eu quelquefois comme expert, du temps que j’étais à l’école de Praz-Dessus. Un jour, il m’avait rencontré dans les environs de la Maladière.

— Tiens, Samuel, qu’est-ce que tu fais par là ?

Je lui avais dit que j’étais entré en service chez M. Barbaz parce que ma mère était morte. Il m’avait regardé d’une drôle de façon, il m’avait posé la main sur l’épaule, il m’avait demandé :

— Et comment t’y plais-tu ?

Je lui avais répondu que je m’y plaisais bien, mais il avait dû voir à mon air que je ne disais pas toute la vérité. Il m’avait regardé de nouveau :

— Il te faudra venir me voir, Samuel, quand tu t’ennuieras.

J’étais allé le voir un dimanche.

Il vivait seul avec sa femme dans une petite maison écartée qu’un grand jardin entourait. Il le cultivait lui-même. Tout un côté en était occupé par un rucher peint en bleu avec trois étages de ruches en paille (on ne connaissait pas encore les ruches de bois, qu’on voit partout maintenant). Il disait : « Je n’ai pas d’enfants, mais j’ai mes abeilles. » En outre, il était très adroit à tourner, et il avait dans son grenier un tour, sur lequel, l’hiver, il confectionnait toute espèce de petits objets ; j’ai encore un rond de serviette qu’il m’a donné.

Il me reçut dans le jardin ; il apporta une bouteille de vin de miel (on dit aussi hydromel) de sa fabrication, et nous nous mîmes à causer.

Je ne causais pas beaucoup d’ordinaire. Comment s’y prit-il ? Je ne sais. Toujours est-il qu’au bout d’une demi-heure, je n’avais plus rien à lui cacher. C’était comme s’il y avait eu une pression en moi vers le dehors de tout un monde de choses qui ne demandaient qu’à sortir ; je les laissais sortir pour la première fois. Et je me sentis soulagé.

Il leva dans le jour son verre d’hydromel et, regardant la belle couleur qu’il prenait par transparence :

— Tu vois, me dit-il, il est clair. J’en suis content cette année.

Il reprit :

— Est-ce qu’il te plaît ?… Tant mieux. Il n’est pas méchant.

Et puis, sans avoir l’air de rien :

— Et ton oncle, es-tu retourné chez lui ?

Il prenait, comme on voit, les choses d’un peu loin. Je lui répondis que j’avais été deux fois chez mon oncle, que la première fois je ne l’avais pas trouvé, et, la seconde, il avait des visites, alors je ne m’étais pas arrêté.

— As-tu d’autres parents ?

Je n’en avais point ; ma mère n’était pas du pays.

— Qu’est-ce que tu fais le dimanche ?

Je fus tout honteux. Je ne faisais rien le dimanche. Je me couchais sur mon lit. Et à quatre heures il fallait que je fusse debout, parce qu’il y avait les bêtes à traire ; mais, une fois le lait porté à la laiterie, je me recouchais sur mon lit. J’eus d’autant plus de peine à le lui avouer qu’une des choses sur lesquelles je m’étais le plus étendu, c’était justement le chagrin que j’avais ressenti à l’idée que je ne pourrais pas continuer à étudier, comme j’aurais aimé le faire et comme maman pensait que je ferais. J’avais l’air de me contredire.

Pourtant il ne me gronda point ; il me dit :

— Je te comprends, mon garçon. Je sais assez la peine qu’on a de persévérer à ton âge, quand personne n’est là pour s’occuper de vous. Mais si tu avais quelqu’un pour t’aider…

— Oh ! si j’avais quelqu’un…

— Peut-être qu’on trouverait quelqu’un…

Et comme je le regardais, la bouche ouverte, il prit un air malicieux :

— Autant te le dire tout de suite, ce ne serait que moi. C’est tout ce que j’ai à t’offrir. Mais si tu veux t’en contenter… Il ne faut pas te décourager, Samuel. C’est les commencements qui coûtent. Tu as tes dimanches, tu auras de temps en temps tes soirées ; tu n’as qu’à te dire : « Je veux. »

Il fut convenu qu’il me prêterait les livres dont j’avais besoin et que, tous les quinze jours, le dimanche après midi, je viendrais lui montrer ce que j’avais fait.

J’aurais voulu lui dire combien je lui étais reconnaissant de ses services, mais tout se brouillait devant mes yeux ; un moment, je ne vis plus rien.

Quand je relevai la tête, je m’aperçus que M. Loup n’était plus à côté de moi. Penché sur un de ses rosiers, il paraissait très occupé à tourner et à retourner entre ses doigts une feuille où la vermine s’était mise ; finalement, la laissant tomber à terre, il l’écrasa sous son talon.

Ce fut seulement quand il m’entendit approcher qu’il se retourna ; il n’eut l’air de rien ; il me dit : « Viens avec moi. »

Il me donna une géographie, un livre d’histoire, un double livret, où étaient expliquées aussi la règle de trois et les fractions décimales ; enfin, pour le dessert, comme il disait, le Robinson suisse.

Il me prêta tout ce qu’il fallait pour écrire, car je n’avais ni encre, ni papier ; et je m’en allai de chez lui, un gros paquet sous le bras.

Avec mes économies (je commençais à en avoir), j’achetai une boîte de bougies. J’en plantai une dans le cou d’une bouteille, et il y avait maintenant de la lumière dans ma chambre jusque tard dans la soirée.

Je dois reconnaître que le Robinson suisse me prit tout d’abord plus de temps que mon livre d’histoire ou ma géographie. Je me passionnai surtout pour quand le boa mange l’âne ; et je crois que c’est Jack qui vient et il tue le boa d’un coup de fusil. Mais il attend pour le faire que la bête soit en train de digérer, alors il semble pendant deux ou trois pages qu’on assiste à ce repas ; on voit la vilaine bête faire avec le pauvre âne une espèce de pâte ; ensuite seulement elle se met à avaler.

J’avais fait emplette aussi d’une montre. Tout à coup je regardais l’heure ; j’étais épouvanté de voir qu’il était plus de minuit.

Pourtant quelque chose survint qui me fit oublier même le Robinson suisse ; à ce nouveau printemps, je tombai amoureux. J’allais avoir dix-huit ans ; c’est l’âge.

Elle s’appelait Mélanie ; elle était orpheline de père comme moi, seulement on disait que sa mère était très riche. C’est même la raison pour laquelle jamais je n’aurais seulement osé penser à elle, si elle n’avait pas commencé.

Mais ce fut elle qui commença.

On m’avait envoyé un matin au moulin avec un sac de blé, en échange de quoi je devais rapporter un sac de farine. Comme le chemin monte dur, j’avais attelé la Blanchette, qui était une vieille jument que M. David gardait par pitié. Elle n’allait plus qu’au pas. On s’en servait pour les travaux pas pénibles. J’avais donc chargé mon sac de farine et je m’en revenais tranquillement, quand, dans un petit bois qu’il fallait traverser, j’aperçois, en avant de moi, une fille assise au bord du chemin. Un gros panier recouvert d’un linge était posé à côté d’elle.

Je me sentis mal à l’aise, parce qu’en ce temps-là toutes les filles me faisaient peur, et l’idée de passer devant celle-là, quelle qu’elle fût, me troublait. Si seulement j’avais pu trotter ; il n’y fallait pas songer avec la Blanchette. Alors je baisse la tête, l’air de quelqu’un qui n’a rien vu.

Je me disais : « La meilleure manière de n’être pas vu, c’est d’avoir l’air de ne rien voir. » La chose d’abord parut réussir. En effet, je dépasse la jeune personne en question sans qu’elle eût seulement bougé. Et je me croyais sauvé déjà, quand tout à coup on me crie :

— Eh bien, vous êtes poli, vous !

Pas moyen de ne pas entendre ; je lève la tête ; la fille de tout à l’heure était debout, elle se tenait tournée vers moi et je reconnais une nommée Mélanie, qui avait au village la réputation d’être la plus fine et la plus maligne de toutes les filles, qui le sont pourtant assez.

L’idée que c’était elle me fit perdre tout à fait la tête ; je n’avais même pas pensé à arrêter la Blanchette qui continuait d’aller son chemin.

— Voyez-vous ça, quelle politesse ! Chargée comme je suis ! Et lui qui a char et cheval !…

J’avais fini par comprendre, je tire sur les rênes, elle dit : « C’est le moment ! » Elle s’approche, son panier au bras. Il devait être lourd, elle penchait sous le poids. Maladroitement, je l’aide à déposer son panier sur le char (c’était un de ces chars à transporter les pierres, qui sont faits de deux planches, posées à cru sur les essieux) et, moi, pour dire quelque chose :

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Est-ce que ça vous regarde ?

C’était répondu.

Cependant elle s’était assise à côté de moi ; la Blanchette était repartie. J’étais obligé, pour conduire, de me tenir tourné du côté du cheval.

On alla un bout de chemin sans qu’elle parlât. Moi, n’est-ce pas ? je ne m’y risquais plus.

Tout à coup, elle me demande :

— C’est bien vous qui êtes à la Maladière ?

Je fis un effort :

— Oui, mademoiselle.

— Il me semblait vous avoir déjà vu.

Sa voix était toute changée. Il me paraissait impossible que j’eusse pour voisine la même personne qu’un instant avant. Cette idée m’enhardit, je me retourne ; alors je vois tout près de moi une jolie bouche rose et deux yeux qui me souriaient. Ils furent comme une allumette dans un tas de paille, ces yeux, quand même ils étaient noirs, mais chez les yeux le noir est la couleur du feu.

Je fis un mouvement si brusque que je faillis tomber du char. Elle éclata de rire.

C’est ainsi que la chose a commencé, par un grand rire. On sortait du bois ; une pluie de soleil nous tomba dessus à travers les branches, qui diminuaient d’épaisseur ; puis on entra dans la grande lumière et au-dessous de nous le village se montra.

Elle n’avait pas cessé de rire (et je pense aujourd’hui qu’il était faux, son rire, mais à ce moment-là je ne m’en doutais pas).

— Voilà ce que c’est que d’avoir des chars aussi étroits que ça, finit-elle par dire. Enfin, on ne pourra toujours pas se plaindre de la dureté du dossier.

Il n’y avait ni dossier, bien entendu, ni rien pour poser les pieds. On avait, voyez-vous, les jambes qui se balançaient dans le vide ; le dos suivait le mouvement. Rien que le derrière d’appuyé.

Justement nous arrivions à un endroit où le chemin avait été empierré quelque temps avant ; je ne sais pas ce qui me prend, je lui dis : « Si vous avez peur, tenez-vous à moi. »

Elle ne fait ni un, ni deux, elle me passe le bras autour de la taille. Il me semblait que je rêvais. À chaque secousse du char je sentais son épaule se coller à la mienne, et sa hanche aussi me touchait. J’étais devenu tout rouge, puis tout pâle.

On a bien raison de ne pas confier des chevaux vifs aux jeunes gens, surtout quand ils sont accompagnés. La descente devenait de plus en plus raide, je n’avais pourtant pas pensé à serrer la mécanique. Si la Blanchette n’avait pas été sage, Dieu sait ce qui aurait pu arriver. Mais elle n’en allait que plus lentement.

Ce fut même pour Mélanie un nouveau prétexte à plaisanteries.

— Je crois bien, disait-elle, qu’ils n’ont pas tant confiance en vous… Ils ont pensé : « Voilà un étourdi, il faut ménager la cavalerie. »

Elle s’était mise à rire de nouveau ; je finis par faire comme elle.

Quoique le mauvais chemin fût maintenant derrière nous, elle continuait à me tenir par la taille. Et j’aurais pu lui répondre que, puisqu’elle ne risquait plus rien, sa précaution était inutile : comme on peut le croire, je m’en gardai bien, quoique toujours un peu gêné.

Elle continuait à me parler de la Blanchette, et à tout moment son rire éclatait, pendant qu’elle criait : « Hue ! hue ! » mais ça ne servait à rien. Ce qui la faisait rire de plus en plus fort.

Puis brusquement, elle redevint sérieuse ; elle me dit : « Il faut que je descende. » C’est qu’on approchait du village. « Vous comprenez, si on me voyait avec vous, tout de suite les gens commenceraient à babiller. »

Et moi jusqu’alors je n’avais pas pensé à mal ; sitôt qu’elle m’eut dit cela (et sans doute le fit-elle exprès), ce fut comme si j’étais déjà un peu coupable.

L’ayant déposée au bord du chemin, je lui tendis son panier. Elle me remercia d’un signe de tête. Et, me regardant alors d’une drôle de façon, un reste de sourire aux lèvres :

— Écoutez, me dit-elle, est-ce que vous n’allez pas quelquefois vous promener au bord du lac ?

Je n’y allais jamais ; je n’en répondis pas moins :

— Oh ! oui, ça m’arrive.

— Alors voulez-vous venir dimanche prochain ? J’y serai aussi. Vers une heure, sous le gros saule.

Je crus d’abord qu’elle se moquait de moi, mais il me suffit de la regarder pour voir qu’il n’en était rien. Alors pourquoi m’invitait-elle ainsi, puisqu’elle me connaissait à peine ? C’est la question que je me posais pendant que la Blanchette continuait son chemin vers la ferme, mais je n’arrivais pas à y trouver de réponse. La seule qui me fût venue à l’esprit, je n’avais pas assez de confiance en moi pour seulement m’y arrêter. Et finalement je renonçai à chercher, ne songeant plus qu’à notre rendez-vous.

Ce dimanche-là, je devais aller chez M. Loup, je décidai simplement que je n’irais pas. Peut-être aurais-je dû l’en prévenir, je ne le fis point, me disant que je trouverais bien la fois suivante un prétexte à mon absence ; et il ne me resta plus qu’à attendre ce dimanche qui tarda terriblement. En vain essayais-je, le soir, de me mettre à lire ; comme on voit le brouillard sortir dans les bois du milieu des arbres, de même continuellement, un vague visage vaporeux se levait d’entre les lignes, et c’était à lui que mes yeux allaient, laissant là les phrases. Seulement, à peine mes regards s’étaient-ils fixés sur lui, qu’il se dissipait. Tout déçu je me remettais à ma lecture ; aussitôt il reparaissait. Alors je fermais le livre.

Pourtant le dimanche finit par venir, et dès le matin je me préparai. Je n’avais qu’un habit de rechange. Je le brossai soigneusement, ce qui ne m’était jamais arrivé. Je l’examinai à la lumière. Je m’aperçus que les boutons tenaient mal, et il y avait sur le devant de la veste, à l’endroit le plus apparent, une grosse tache. J’allai emprunter du fil et une aiguille à Madame Recordon et, m’étant assis à ma fenêtre, je recousis mes boutons. Sur quoi, je lavai la tache. Je pris soin de mettre une chemise propre, de me bien laver, de me bien peigner ; il y avait un col à ma chemise, je réussis même à y nouer une vieille cravate noire qui me venait de mon père ; j’avais été aussi emprunter un miroir, parce que je n’en avais point ; je m’y vis tout rouge et la peau luisante, tellement je m’étais frotté.

À peine étais-je prêt que midi sonna. Il me fallut aller me mettre à table. Tout le monde me dit : « Comme tu t’es fait beau aujourd’hui ! » Je tâchais de n’avoir l’air de rien, on n’en dut pas moins remarquer que je manquais d’appétit. Moi, qui mangeais comme quatre d’ordinaire, ce fut tout juste si j’arrivai au bout de mon assiette de soupe. Puis, me glissant entre les arbres et, faisant un grand détour, je me dirigeai vers l’endroit du rendez-vous.

Elle avait bien fait de choisir le bord du lac, il n’y venait jamais personne. On va voir ses champs ou ses prés, le dimanche ; ce bord de lac n’est que sable et cailloux. Et puis on est protégé par le marais qu’on ne peut traverser qu’à une seule place, sans quoi il faut faire, comme j’avais fait, un grand détour.

Fine mouche, quand j’y pense ! Je vois le saule, il n’y avait personne ; elle était cachée derrière le tronc. Tout à coup, comme j’arrivais, elle sortit la tête ; et moi dans ma surprise j’eus de la peine à retenir un cri.

Elle me dit :

— Je suis un peu en avance, mais c’est qu’on a mangé de bonne heure, aujourd’hui.

Et, me montrant une place à côté d’elle :

— Asseyez-vous là, on est bien.

En effet, on était bien. On était assis dans le sable fin, il pliait sous vous comme de la plume. Devant soi, on avait le lac ; la bise soufflait ce jour-là, elle poussait les vagues vers le large ; il semblait qu’il n’y eût pas de vagues, parce qu’on n’en apercevait que le côté en pente molle, mais plus loin venaient les premiers moutons. L’eau était si bleue qu’elle avait l’air noire.

Dans le sable autour de nous, il y avait des morceaux de briques aux angles arrondis, qui faisaient penser à des savons roses, et des culs de bouteilles que le frottement avait dépolis. À notre droite, la rive allait se courbant et elle était bordée de toute une rangée de hauts peupliers droits, aussi minces en bas qu’en haut, pareils à des bougies. Sur la gauche, tout là-bas, à l’embouchure de la Sorge (qui est un petit ruisseau qui traverse le marais), on apercevait la maison du père Pinget, le pêcheur.

Elle avait tout de suite commencé à causer, et à causer très raisonnablement, si bien que ma timidité s’était vite en allée. On n’avait pas du tout l’air de deux amoureux ordinaires, avec leurs chuchotements, leurs mouvements de mains. Elle m’avait dit que j’avais dû être bien étonné de voir qu’elle avait fait les premiers pas, contrairement à la coutume, mais qu’elle m’avait trouvé gentil, et qu’elle s’ennuyait toute seule au village. Parce que les garçons du village, disait-elle, étaient grossiers, remplis d’eux-mêmes ; et les filles seulement occupées de leurs robes et de leurs chapeaux. Elle n’avait personne avec qui causer.

Je l’écoutais ; je me sentais maintenant très à mon aise. Même, sans me l’avouer, j’avais bien un peu de regret de voir les choses tourner ainsi. Je lui réponds que, moi aussi, j’étais très seul à la Maladière. Les autres domestiques me tenaient à l’écart, parce que j’étais plus jeune qu’eux ; quant à M. David il avait bien trop de soucis pour faire attention à moi.

Une fois la conversation mise sur ce sujet, elle s’y attarda longtemps. Mélanie semblait curieuse de savoir ce qui se passait à la Maladière, et moi, n’est-ce pas ? je n’étais pas très renseigné, mais enfin je lui répondis de mon mieux. Une chose l’intéressait surtout, c’étaient les robes de madame Léa, combien elle en avait et de quelle espèce. Quoique j’en fusse assez surpris, étant donné ce qu’elle m’avait dit, un instant avant, de la coquetterie des filles du village, je n’eus tout d’abord d’autre idée que de lui prouver ma bonne volonté.

— Voilà, elle en a une blanche pour le dimanche, je crois, et une grise. Une bleue aussi, la semaine.

— En quoi ?

— En drap.

— Est-ce qu’elle n’en a pas aussi une en soie ?

Je n’y avais pas pris garde.

Elle me dit :

— C’est bien les garçons. Ils ne pensent qu’à eux.

Et elle recommença de m’interroger sur madame Léa ; puis, s’apercevant qu’il n’y avait plus rien à tirer de moi sur ce sujet, elle passa à ma propre personne.

Et parce que j’étais flatté, et parce que aussi j’étais content de briller un peu devant elle, je me mis à lui longuement raconter ce que je faisais le soir ; comment j’étudiais le soir et quelles espèces d’études : la géographie de toutes les parties du monde, l’histoire de tous les pays, la règle de trois, les fractions, et également le Robinson suisse.

Elle m’écouta attentivement. Quand j’eus fini, elle me dit : « Et après ? »

J’étais parti ; ce n’était pas une question de ce genre qui pouvait m’arrêter : « Après ? Eh bien, M. Loup m’aidera. » « Il vous aidera à quoi faire ? » Je n’hésitai pas : « À devenir régent. »

J’inventais, cela va de soi. Ces choses-là, peut-être y avais-je pensé, mais je n’en avais jamais parlé à personne et elles étaient encore bien vagues. Il n’en restait pas moins que, de les avoir dites, elles avaient soudain pris forme ; cet avenir imaginé, il me semblait le voir réellement se dresser devant moi ; on m’eût étonné en m’accusant d’avoir menti.

Elle n’y songea point d’ailleurs ; et, moi, j’avais atteint mon but : je m’étais grandi à ses propres yeux.

— C’est un beau métier, me dit-elle.

— Bien sûr, lui répondis-je, sans quoi je ne l’aurais pas choisi.

Elle réfléchit un instant.

— Est-ce qu’il vous faudra longtemps pour être régent ?

— Oh ! bien, ça dépendra, mais, en m’encourageant bien (j’inventais de plus en plus), d’ici quatre ou cinq ans…

— Quel âge est-ce que vous aurez dans quatre ou cinq ans ?

Je lui répondis fièrement :

— Je n’en ai que dix-huit, c’est facile à compter.

— Moi, dit-elle, j’en ai dix-sept.

Il faut toujours se méfier quand une fille vous dit son âge ; elle avait en tout cas l’air beaucoup plus âgée que moi. Mais je n’osai pas insister.

On se taisait tous les deux, maintenant, et on regardait devant nous. Tout là-bas venait une barque que la bise faisait tellement pencher par moment qu’il semblait que la voile allât tremper dans l’eau, mais brusquement elle se redressait. Je pensais à mon avenir. Il se confondait pour moi avec le brillant soleil et la belle couleur des vagues, dont j’étais ébloui, mais de lui tout autant. Sans doute qu’elle aussi pensait à ces choses. Il y avait entre nous une espèce d’accord de pensées, qui faisait que nous n’avions pas besoin de parler.

La bise avait un peu dérangé ses cheveux, les ailes de son chapeau en paille souple se soulevaient doucement, comme à un papillon posé. Et j’étais heureux d’un bonheur tranquille, de ceux dont on voudrait qu’ils durassent toujours.

Mais trois heures sonnèrent, c’était le moment de partir.

J’étais devenu tout triste, je n’osais pas lever les yeux. Tout bas je lui demandai :

— Est-ce qu’on ne pourrait pas se revoir ?

Elle ne me regardait pas non plus. Elle tenait ses mains croisées dans le creux de sa jupe, elle les leva :

— Il faut espérer qu’on se reverra.

Je devins encore plus triste.

— Est-ce que vous espérez seulement ?

Mais elle avait de nouveau brusquement changé de ton :

— Oh ! dit-elle, on s’arrangera bien.

Alors la voilà qui lève la tête, elle tourne vers moi sa figure comme un soleil. Ses paupières se mettent à battre, elle devient toute rose, sa poitrine bouge un peu :

— Écoutez, je trouverai bien moyen de vous faire signe. Mais, en attendant, savez-vous…

Elle baisse la voix ; il n’y a plus qu’un filet de voix :

— … donnez-moi un petit baiser.

Je ne sais pas où je le lui ai donné, ce baiser ; j’avais tendu les lèvres, elle avait avancé sa joue, je sentis seulement quelque chose de brûlant. Je me sauvai droit devant moi, sans me retourner.

Depuis lors, et pendant tout cet été qui vint, quand même nous ne nous rencontrions que rarement, elle fut toujours près de moi. Son image m’accompagnait partout. Sous les arbres du verger, il y avait l’herbe qu’on fauchait et le foin plein de sauterelles : mais le beau soleil, c’était elle ; et ce bruit d’eau dans les rigoles, c’était sa voix que j’entendais. Quand je voyais une petite grenouille, j’avais envie de la mettre dans ma poche pour lui en faire cadeau. Avec les fleurs des haies, je faisais tout le temps des bouquets, pensant : « Tu les lui donneras quand tu la verras » ; le lendemain déjà, ils étaient fanés.

Elle m’était entrée dans le cœur sans que je m’en fusse aperçu, c’est la meilleure façon. Elle avait ouvert la porte si doucement que je n’en avais pas entendu le bruit ; la porte s’était refermée. Et, quand même j’étais si fatigué, le soir, que j’avais grand’peine à tenir mes yeux ouverts, cette présence, que j’ai dit, faisait que régulièrement je m’asseyais à ma petite table. Il me fallait un grand effort, mais tout m’était facile et tout m’était plaisir, quand je me disais : « C’est pour elle. »

Je ne pensais presque plus à ma mère. Je gagnais maintenant vingt francs par mois.

IV

Mais un événement survint, qui changea brusquement pour moi le cours des choses.

On avait fini la moisson ; on en était à ce temps de répit qu’il y a entre la moisson et les regains, c’est-à-dire qu’on venait d’entrer dans le mois d’août ; à ce moment, le bruit se répandit à la ferme que mademoiselle Rose avait eu une scène avec son père, rapport à un amoureux qu’elle voulait épouser. On disait même le nom du galant. C’était le fils d’une petite mercière de Roche ; il passait pour un peu fou, parce qu’il faisait des vers et il publiait des articles dans le journal de l’endroit. Ce qui était certain, c’est qu’il n’avait pas de « situation » comme on dit, et que, quant à l’argent, il n’en avait pas davantage. À cause de quoi, il était facile de comprendre que ce projet de mariage ne dût pas plaire à M. David. Mais on ajoutait que sa femme y était encore plus opposée que lui, et qu’elle l’encourageait à la résistance.

Mademoiselle Rose avait sa tête, on le savait. On ne la voyait plus du tout. Elle s’en allait de bonne heure le matin, elle ne rentrait que le soir. On racontait qu’elle ne parlait plus à sa belle-mère.

Je me rappelle qu’il faisait très chaud. La fontaine était presque à sec. Le regain, qui avait commencé par bien pousser, était bientôt rentré en terre ; il ne restait plus sur les prés qu’une espèce de court poil gris.

Nous autres, on tirait bien un peu la langue, mais enfin le petit vin ne manquait pas aux dix-heures, qu’on allait prendre ensemble, assis en rond sous un arbre. Nous étions, des fois, une dizaine, les ouvriers de passage compris. Il nous sautait tout le temps à la figure des sauterelles grosses comme le petit doigt. Quand Ulysse en attrapait une, il lui arrachait les pattes. Il la posait à côté de lui, et tout le monde riait de voir la bestiole, tombée de côté, essayer inutilement de se soulever sur ses ailes. Moi, je détournais les yeux. Je ne voudrais pas me faire passer pour plus sensible que je ne suis, mais ces choses-là me levaient le cœur.

Un samedi donc, vers les six heures, comme j’étais entré chez M. Barbaz, je ne me souviens plus pourquoi et j’attendais dans la cuisine que Jenny revînt du jardin, tout à coup j’entends dans l’escalier la voix de mademoiselle Rose.

— Je voudrais seulement savoir si c’est là ton dernier mot…

Alors la voix de M. David se fait entendre :

— Je te l’ai déjà dit, je ne vois pas pourquoi je te le répéterais.

— C’est non ?

— C’est non.

Une voix sèche, rauque, dure, et celle de mademoiselle Rose était entrecoupée, comme quand on est à bout de souffle.

Il y eut un court silence ; il semblait qu’elle réfléchît ; puis elle reprit : « C’est bien. » Sur quoi, on descendit en courant l’escalier : par la porte ouverte, je la vois passer, courant toujours, et elle s’enfuit à travers la cour, comme si on l’avait poursuivie, son chapeau sur la tête, une ombrelle à la main.

Je pensais : « Décidément ça va mal ! » Seulement le bonheur où j’étais m’avait rendu égoïste.

J’entendis bien à l’étage au-dessus la voix de M. Barbaz s’élever de nouveau, et, une porte s’étant ouverte, madame Léa à présent lui répondait ; je ne pris pas garde à ce qu’on disait. La vieille Jenny, avec qui j’avais affaire, était arrivée sur ces entrefaites, je lui fis ma commission, et je m’en allai.

On l’appelait, cette Jenny, Jenny la Tabousse, d’un mot patois de chez nous qui veut dire : qui parle trop. Elle était comme Juste depuis plus de trente ans en service dans la maison.

En attendant l’heure du repas, j’allai donc enchapler ma faux ; ensuite il y eut à remettre un manche au balai, parce que l’ancien était pourri ; enfin j’entends madame Recordon qui m’appelle pour le souper.

J’eus vite fait de manger ; je rentrai chez moi. J’allumai d’abord ma bougie ; puis, ayant ouvert mon cahier d’arithmétique, qui était déjà à moitié écrit, je me mis en devoir de résoudre un problème, auquel j’avais réfléchi tout le jour sans découvrir la marche à suivre. Je me souviens très bien de ce problème. Il s’agissait d’un bassin, dont on indiquait les dimensions, et d’un tuyau à débit donné ; l’affaire était de trouver combien de temps le bassin mettrait pour se remplir. Je voyais bien qu’il fallait commencer par calculer en pieds cubes la contenance du bassin ; mais ensuite je m’embrouillais.

Je m’y repris à trois fois sans y réussir ; à la quatrième, ayant poussé mes calculs jusqu’au bout, je m’aperçus que la solution était fausse. Il me suffisait pour cela d’aller voir à la dernière page du livre où elles étaient indiquées.

Il ne me restait qu’à recommencer. Je pensais avec désespoir à Mélanie, et combien je m’étais avancé à la légère en lui découvrant mes projets ; il me semblait que jamais je n’arriverais à être assez instruit pour seulement entrer à l’École normale. Je me disais aussi qu’elle se moquerait bien de moi si elle me voyait, mais avec raison. Ce fut pourtant cette idée qui me redonna du courage. Je pensai : « Eh bien, prouve-lui qu’elle aurait tort. »

Je me remis à la besogne, il devait bien être dix heures. J’allais finir les premières multiplications, qui étaient la longueur du bassin par sa largeur, et sa surface par sa hauteur, quand le chien se mit à hurler.

J’allai voir à la fenêtre ce qui se passait et m’aperçus que depuis un moment la lune était levée.

On sait que les chiens n’aiment pas la lune. Je criai : « Léo ! » Il leva la tête et je le vis qui agitait la queue. C’était une grosse bête noire, sans beaucoup de race, croisée de danois et de Dieu sait quoi, mais bonne gardienne, et que j’aimais bien.

Je pensai : « Elle va se tenir tranquille, maintenant qu’elle me sait là. » Pas du tout ; à peine étais-je rassis à ma table qu’elle recommence à pleurer. Je me dis : « Est-ce qu’il serait arrivé un malheur ? » Je ne sais trop pourquoi, brusquement il me revient à l’esprit que Léo était très attaché à mademoiselle Rose, et souvent elle le prenait avec elle, quand elle allait se promener. Alors, il est bien connu que les bêtes ont des yeux, des oreilles, un odorat qui portent plus loin que les nôtres, et elles se doutent des choses à une bien plus grande distance que nous.

Les chiffres se brouillaient de plus en plus dans ma tête. Je ne tarde pas à voir que je ne ferais rien de bon. Je me décide à descendre pour faire rentrer Léo dans sa niche, et tâcher de le calmer en le caressant ; « puis, me disais-je, j’irai me coucher ». Mais tout à coup Léo change de voix, et, à sa façon d’aboyer, je comprends que quelqu’un s’approche. De nouveau, je me mets à la fenêtre : en effet je vois venir un homme, que je reconnais, au clair de lune, pour être le père Pinget. Monsieur et Madame Barbaz devaient être couchés ; rien ne bougeait dans la maison voisine. Dans la ferme, non plus, personne n’avait bougé.

Le père Pinget cependant s’était avancé jusque sous ma fenêtre, et, levant la tête vers moi, de dessous son grand chapeau de jonc, qui lui tombait jusque sur la nuque :

— Il te faut venir, me dit-il.

Il parlait tout bas, en dedans, avec une drôle de voix étouffée : tout juste si je comprenais ce qu’il disait.

— Où est-ce qu’il me faut venir ?

Il répète simplement :

— Il te faut venir avec moi.

Je vois qu’il ne s’expliquerait pas davantage, quoi que je fasse. Je prends mon chapeau, je descends l’escalier sur la pointe des pieds. Mais, une fois que je l’ai rejoint, le voilà qui recommence :

— Tu n’aurais pas un de tes collègues qui pourrait venir avec nous ?

J’étais toujours plus intrigué ; je lui demande pourquoi. Et lui, avec ce même air de mystère : « C’est que, pour la besogne qu’on va avoir à faire, il faudrait qu’on soit au moins trois. » Pas moyen d’en tirer rien d’autre. Je lui dis : « Il y aurait bien Ulysse, seulement il n’est pas encore rentré, et on ne sait pas quand il rentrera… Voulez-vous que j’aille appeler Recordon ? » Il me dit : « Non, pas Recordon. » Je lui dis : « On pourrait demander à un des ouvriers de venir. » « C’est ça, me dit-il, va le chercher. »

La porte de la grange était fermée à clé. Par bonheur, je connaissais le moyen d’y arriver en passant par la remise ; en haut du mur de la remise, il y avait une espèce de trou par où on pouvait se glisser.

C’est ce que je fais, et, parvenu au tas de foin où l’ouvrier dormait, je le secoue. Il se met à grogner ; il refuse d’abord de me suivre. Mais j’étais tout bouleversé et c’est des choses qui se sentent. Il devine bien à ma voix qu’il devait se passer quelque chose de grave, il finit par se lever, et nous rejoignons le père Pinget.

Il nous dit : « Dépêchons-nous ! » Il prend la direction du lac.

J’ai oublié d’expliquer qu’il était pêcheur, et sa maison s’élevait tout à fait au bord de l’eau, si on peut donner le nom de maison à une espèce de baraque, faite de briques et de planches, avec, en guise de cheminée, un vieux tuyau de tôle qui sortait par un des carreaux.

Il marchait rapidement ; tout ce que nous pouvions faire était de le suivre.

À peine avions-nous quitté la ferme que Léo avait recommencé de pleurer.

L’herbe sous nos pas faisait un bruit sec. Il y avait, autour de nous, la lune dans l’herbe ; de jaune qu’elle était le jour, elle avait tourné au gris vert ; là-dessus ressortaient en noir les buissons ronds et les masses des arbres, mais il y faisait assez clair pour qu’on pût distinguer nettement son chemin.

Le père Pinget n’avait pas encore ouvert la bouche. Brusquement, il me regarde :

— Est-ce que j’ai bien fait ?

Et, comme il voyait que je ne comprenais pas :

— Oui, de ne rien leur dire, avec ce chien qui gueule comme ça ?

Puis, comme je ne répondais toujours rien :

— Bon Dieu de bon Dieu ! est-ce possible ? Est-ce possible ?

Il ne s’était pas arrêté, et continuait d’aller à grands pas, mais à présent je marchais à côté de lui. Il leva son poing jusqu’à sa joue, il le laissa retomber. Puis il secoua la tête ; et drôlement dans l’ombre de son chapeau, mais une ombre claire, comme celle que fait la lune, je l’apercevais de profil, avec sa vieille barbe et son grand nez crochu, qui fronçait les sourcils, en même temps que sa bouche remontait un peu.

Mais il voyait qu’il lui fallait s’expliquer. Il fait un effort, il reprend :

— Voilà, je venais de m’endormir ; j’ai cru entendre du bruit comme si on détachait le bateau…

Un petit arrêt, il allait toujours, nous aussi. Il secoua de nouveau la tête.

— Je me suis dit : « Qui est-ce qui peut bien avoir envie, à ces heures, de se promener sur le lac ? » Mais je pense au clair de lune, et je me dis : « C’est peut-être des amoureux. » Parce qu’il en était déjà venu deux ou trois fois qui m’avaient pris le bateau, la nuit ; n’est-ce pas ? ils ont leurs idées. Je me lève pour aller voir. Ils étaient bien deux dans le bateau, un monsieur et une dame.

Il recommença (il parlait ainsi avec des trous entre ses phrases) :

— Une dame, une jeune dame… Et puis voilà qu’il me semble que je reconnais son chapeau. La lune venait de se lever et ils étaient juste dans la lune !… Eux, ils ne pouvaient pas me voir parce que je me tenais caché derrière l’angle de la maison. Une dame, une jeune dame en robe blanche… Le monsieur, je ne le connaissais pas. Ils ne ramaient pas vers le large, ils longeaient la rive. Ils allaient du côté du vieux saule. La dame était assise tout à côté du monsieur, non sur le banc, mais dans le fond du bateau ; elle avait l’épaule appuyée contre ses genoux, elle tenait la tête levée vers lui. Et lui, tout en ramant, il se penchait vers elle. Et puis, il a lâché les rames : parce qu’il était arrivé en face du vieux saule, à peut-être cinquante mètres, juste le bon endroit. Alors, elle s’est soulevée, il s’est encore baissé, il l’a prise dans ses bras… Un petit moment a passé, puis j’ai vu que le bateau se mettait à pencher. Je me suis dit : « Quelle diable d’idée est-ce qu’ils ont de se tenir sur le bord du banc, au lieu de rester au milieu ? » Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre. Le bateau penchait toujours plus… Et voilà…

Il m’appelle : « Samuel ! » En même temps, l’ouvrier s’était arrêté. L’ouvrier a dit :

— Moi, je ne vais pas plus loin.

Et moi, machinalement, je m’arrête aussi, il me semblait que je ne pourrais pas faire un pas de plus. Le père Pinget s’arrête à son tour. On était maintenant tout près de la rive.

Forcément il s’arrête, puisque nous nous étions arrêtés ; il nous regarde. L’ouvrier recommence :

— Il faudrait qu’on me paie cher.

Et moi je ne disais rien, et le père Pinget non plus. Puis il reprend : « Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il n’y a pas, c’est du joli, tout ça… D’ailleurs c’est peut-être pas eux. Et il y a le vieux bateau plat qui reste, on le prendrait, on irait voir. »

L’ouvrier se contenta de faire un geste de la main. Il se tenait debout devant le père Pinget, bien d’aplomb, les jambes un peu écartées.

Le père Pinget, lui, secoua de nouveau la tête :

— J’aurais mieux fait d’aller le prévenir, lui ; je n’en ai pas eu le courage… Maintenant me voilà joli !… Avec mon bateau qui s’en va, les rames perdues, et le reste… me voilà joli maintenant…

Je ne le laissai pas finir, parce que j’avais eu honte tout à coup.

— Eh bien, moi, je vais avec vous.

L’ouvrier éclata de rire. Léo hurlait de plus en plus fort.

Il sembla que la lune eût fait un bond dans le ciel ; elle apparut debout à la pointe d’un peuplier.

— Quand il fait clair comme en plein jour ; ce serait quand même dommage, dit l’ouvrier. Si j’y allais aussi.

Ni les uns, ni les autres, je crois, ne savions plus bien ce que nous disions. Et c’est ainsi qu’on se remet, les trois, en route ; en moins de rien on est arrivés à la maison du père Pinget.

Il nous dit :

— Je vais d’abord faire de la lumière… Oui, pour plus tard.

Sa voix résonnait drôlement dans le silence de la nuit ; il y avait dedans comme des trous, des fêlures ; à certains moments, elle s’arrêtait tout à fait.

Il entre, il allume une lanterne, qu’il pose sur la table, il revient vers nous ; et on va ensemble jusqu’à un petit débarcadère fait d’une planche supportée par deux pieux où était amarré le second bateau qu’il avait, un vieux bateau à fond plat.

À présent le lac brillait devant nous. Il faisait penser à un toit mouillé, avec la pente qu’il avait et dessus, imitant le dessin des tuiles, mille et mille petites vagues. Et le père Pinget, ayant détaché le bateau, nous montra du doigt quelque chose qui flottait en avant du saule. C’était l’autre bateau, retourné. Il se détachait tout noir sur le blanc miroitant de l’eau. Il dit :

— C’est là-bas.

— On le voit bien, répondit l’ouvrier.

Ils parlaient tout bas. Il y avait deux paires de rames. L’ouvrier prend place à l’arrière ; le père Pinget s’assied sur un des bancs, moi sur l’autre, et nous nous mettons à ramer.

On avance vite avec ces bateaux à fond plat, mais ils ont l’inconvénient de n’être jamais fixes dans leur direction ; un coup de rame mal donné, et ils tournent sur eux-mêmes. Heureusement que Pinget était là pour commander la manœuvre. « De la droite, c’est ça, encore de la droite, ça va bien. »

On était en plein dans la lune. Elle brillait devant nous. En avant de nous, dans la lumière de la lune, il y avait seulement la forme noire de l’autre bateau. Le nôtre allait droit sur lui.

Tout à coup on distingue à côté de la coque retournée une autre tache plus petite ; c’était une ombrelle.

Je hochai la tête. Le père Pinget me regarda. Il hocha lui aussi la tête, il me dit :

— Je pensais bien… Ça ne fait rien, il faut y aller.

À présent d’ailleurs, toute espèce de peur nous avait passé, à lui comme à moi. Je ne pensais pour ma part qu’à bien exécuter la manœuvre. Ça n’était pas déjà si facile. Il nous fallut d’abord ranger notre bateau le long de l’autre, ayant retiré les rames de ce côté-là ; puis, appliqués bord contre bord, nous cherchâmes à le retourner. Nous pensions qu’à trois, comme nous étions, la chose irait sans trop de peine ; mais on avait beau faire, on n’y arrivait pas. Au lieu de céder, l’autre bateau nous entraînait. On aurait dit qu’il était de plomb, ce bateau ; et il semblait retenu d’en dessous par quelque chose de très lourd.

— Ça y est ! dit finalement le père Pinget qui se redresse, ils sont restés pris dans les bancs.

J’avais compris. Il me glissa le long du dos comme un filet d’eau glacée, je sentis mes cheveux devenir raides sous mon chapeau.

— Il nous faudra les remorquer jusqu’à la rive, pas moyen de s’en tirer autrement.

Le père Pinget avait un bout de corde ; il nous fallut aller chercher la boucle de l’autre bateau, et la corde fut attachée.

Docilement je m’étais remis à ramer. On ramait dur, pourtant c’était à peine si nous avancions. Mais je regardais le dos arrondi du père Pinget assis devant moi, et je m’encourageais quand même, réglant mon effort sur le sien.

On a fini par arriver. On a tiré ce bateau jusque parmi les cailloux. À nous trois, on l’a retourné. Le père Pinget avait eu raison : ils étaient restés pris dans les bancs.

Ils étaient toujours enlacés. Leurs bras ne s’étaient point ouverts dans la mort, et leurs corps dans la mort ne s’étaient point quittés. Nous dûmes leur ouvrir les mains pour leur faire lâcher prise.

D’abord nous amenâmes à nous mademoiselle Rose ; son corsage collait à ses bras ronds et à ses épaules ; et, ses cheveux mouillés entraînant sa tête en arrière, son cou faisait une ligne droite du creux de la gorge au menton.

On la coucha sur une couverture que le père Pinget avait été chercher. À ce moment, des hurlements désespérés se firent entendre, malgré la distance ; c’était Léo ; il avait tout deviné.

Pourtant nous allâmes à l’autre. Comme il montait vers nous du fond de l’eau, ce qui nous apparut d’abord fut sa figure, on vit qu’il avait les cheveux assez longs. De même que mademoiselle Rose, il renversa brusquement la tête.

On le coucha, lui aussi, sur la couverture. Le père Pinget me dit :

— Maintenant il te faut aller le prévenir…

Puis, se reprenant aussitôt :

— Peut-être bien qu’on ferait mieux de ne pas les laisser ensemble.

Mais, moi, je ne sais pas quelle pitié m’avait saisi, j’eus un mouvement de révolte. Pourquoi penser aux « convenances » auprès de cette grande chose qui était ces deux corps allongés devant moi ? « Ils ont voulu rester réunis dans la mort, me disais-je ; qu’ils le restent au moins un petit moment encore, puisqu’ils ne pourront pas l’être toujours. »

Et je dis :

— Je veux bien aller, mais c’est à la condition que vous les laissiez ensemble.

Il n’insista pas, je me mis en route.

Je n’eus pas besoin d’aller bien loin. Le malheur, c’est comme les fumées d’automne. Subtilement, à travers l’air, une odeur de loin les annonce ; on ne les a pas vues venir qu’on en est déjà entouré.

J’aperçus trois hommes qui venaient à ma rencontre. Il y avait M. David, Recordon et Ulysse. M. David marchait devant.

Sa mâchoire tomba, il se fit deux grands plis en travers de ses joues, il me regarda longtemps sans rien dire : puis il partit en courant.

Plus tard alors, passé minuit, on aperçut un char à bancs s’en aller lentement du côté de la Maladière ; une forme blanche y était couchée sur un matelas.

Nous tous, nous marchions à côté. On arrivait quand madame Léa se précipita vers nous. Elle levait les bras en criant :

— Je t’avais bien dit !… je t’avais bien dit !… Tu as donc juré notre mort à tous ! Bourreau que tu es, mauvais père !…

V

Trois jours après, la vie avait repris. Mais il ne m’était plus possible de rester à la Maladière. Je ne me reconnaissais plus. Je me demandais si je n’étais pas malade, je n’avais de courage à rien. Chaque être, chaque objet me rappelait ce qui s’était passé. Je n’osais pas regarder vers le lac. Le seul remède était de m’en aller le plus vite possible.

Je résolus d’en parler d’abord à Mélanie. Elle fut tout à fait de mon avis ; jamais je n’aurais pensé qu’elle s’y rangerait si facilement. « C’est que je ne sais pas si je trouverai du travail au village ; et, au cas où je n’en trouverais pas, nous serions séparés. » Elle me répondit : « Ça n’a pas d’importance, pourvu que tu fasses ton chemin. »

Je fus un peu triste ; il me semblait qu’elle n’aurait pas parlé ainsi si elle avait vraiment tenu à moi ; mais, comme je cherchais à le lui faire entendre : « Que tu es bête, reprit-elle ; est-ce que tu crois que je suis comme ces filles égoïstes, qui ne pensent jamais qu’à elles ? Comme si tu ne pouvais pas trouver mieux qu’ici ! Et puis il y aura toujours moyen de s’écrire… »

C’était une fille pratique, et elle avait de l’ambition pour deux. Pourtant ma tristesse ne s’en allait pas, et j’étais très ému quand, le dimanche suivant, je me rendis chez M. Loup. Il m’écouta attentivement ; il hocha deux ou trois fois la tête.

— Mon garçon, je n’ai pas de conseil à te donner. Ces choses-là, vois-tu, c’est en soi-même qu’on les discute. Mais je comprends que la situation où tu te trouves ne soit plus la même qu’autrefois.

Je lui dis que j’étais bien décidé.

— Alors, reprit-il, n’hésite pas. Ne va jamais contre toi-même. Et sois bien sûr que je continuerai à faire tout ce que je pourrai pour t’aider.

Je lui demandai s’il me connaîtrait une autre place.

— Seulement, lui dis-je, c’est que j’aurais bien aimé trouver quelque chose au village.

— Au village ? Pourquoi au village ?

— Comme ça.

Il avait retrouvé son sourire. Il me dit :

— Au village, je ne vois rien. Mais Roche n’en est pas bien loin. Et j’ai tout de suite songé pour toi à Roche…

Il continua :

— Te voilà maintenant ferré à glace sur l’orthographe et le calcul ; tu as une bonne écriture ; ça pourrait te servir… Reviens me voir dimanche prochain.

Il se trouva, ce dimanche-là, qu’il avait l’air tout content quand il me vit arriver, et tout de suite il me dit : « Mon garçon, j’ai ton affaire. »

Alors il m’expliqua qu’il avait été voir un M. Gonin qui était notaire à Roche et qu’il lui avait parlé de moi. Ledit M. Gonin avait justement besoin d’un commis. Il consentait à me prendre à l’essai.

— Tu ne gagneras que soixante francs par mois au début, mais il faut un commencement à tout. Et puis tu auras beaucoup plus de temps qu’à la Maladière. Il y a une vieille demoiselle que je connais qui te louerait une chambre… Une demoiselle Grandjean. La chambre et la pension te coûteraient quarante-cinq francs par mois. Ça t’irait-il ?

Je ne pouvais, bien sûr, rien espérer de mieux ; je le remerciai beaucoup. Mais il vit, sans doute, à mon air que j’étais tourmenté quand même ; c’était un homme fin ; et de nouveau il me sourit. De nouveau il me dit : « Roche n’est pas si loin que ça de Vernamin… Et tu continueras à venir me voir, le dimanche… Allons, mon garçon, du courage. »

On se tenait près du rucher. Il venait une odeur de prunes écrasées parce qu’on avait tremblé le prunier, mais le soleil brillait au ciel comme au plus gros de la saison. M. Loup était en bras de chemise, avec un grand chapeau de paille et un haut faux col empesé entre les pointes duquel son menton reposait sur une cravate à trois tours.

Il avait une longue figure maigre, un grand nez un peu recourbé, les lèvres minces et rasées ; de courts favoris frisaient sur ses joues ; quand il se découvrait, on voyait qu’il était tout blanc. Mais il avait encore tous ses cheveux.

J’étais assis sur le banc près de lui ; par une fenêtre du rez-de-chaussée, on apercevait madame Loup, assise dans un fauteuil, qu’elle ne quittait plus. Elle semblait beaucoup plus vieille que son mari, étant devenue énorme avec l’âge.

Une fleur de dahlia s’effeuilla dans la haie ; on entendait le petit bruit de la fontaine, quelqu’un passait sur le chemin… Et, moi, je regardais le bout de mes souliers, pendant que M. Loup parlait.

C’est ainsi qu’il y eut ce tournant dans ma vie.

Sitôt de retour à la Maladière, j’allai trouver M. David. La maison semblait inhabitée ; je dus heurter deux fois avant que Jenny vînt m’ouvrir. Et, quand je lui eus dit que je voulais voir M. Barbaz, elle me regarda de la tête aux pieds d’un air méfiant.

Il finit pourtant par venir. Je reculai de surprise. Il ne restait plus rien du M. David d’autrefois. Devant moi, se tenait une espèce d’être débraillé, voûté, la figure jaune, les yeux jaunes, deux grosses poches sous les yeux, et qui traînait les pieds dans des pantoufles de lisière.

Sans me dire un mot, il me fit entrer dans son bureau. Les fenêtres en étaient fermées ; il y avait une terrible odeur de moisi et de renfermé.

Il s’assit à son pupitre, il me demanda ce qui m’amenait.

Je le lui dis ; je pensais qu’il allait se fâcher. Il n’en fut rien, il ne me regarda même pas. Il avait repris le petit carnet dans lequel il avait inscrit mon nom le jour de mon arrivée, et, l’ayant ouvert à la page qu’il fallait :

— C’est bien. Quand est-ce que tu veux partir ?

Je lui dis que j’avais l’intention de partir à la fin du mois.

— C’est bien, à la fin du mois tu n’auras qu’à venir ; je te paierai ce que je te dois.

Puis il fit une barre en travers de la page, et il referma le carnet.

Il ne me restait plus qu’à m’en aller, ce que je fis en le saluant le plus poliment possible : il ne répondit même pas à mon salut. Et, comme je passais la porte, je me retournai : je vis qu’il n’avait point bougé.

Moi, je me tenais tout juste debout. « Voilà, me disais-je, un mois a suffi ! Est-ce que c’est encore un homme ? » Je voyais que le malheur est comme un acide qui ronge en dedans, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de nous qu’une espèce de coquille ; n’en adviendrait-il pas de même, un jour ou l’autre, pour moi ? Un grand découragement me gagnait.

Ce mois de septembre, de toute façon, fut un vilain mois à passer. Dès que Recordon sut que je quittais la ferme, il fit tout ce qu’il put pour me rendre la vie pénible. Les autres l’avaient imité. Ils étaient jaloux de moi, à cause que « j’allais à la ville », ce qui me donnait à leurs propres yeux une espèce de supériorité dont ils se vengeaient.

Et puis surtout il y avait les choses, les choses que j’allais quitter. Jamais je n’aurais cru être tellement attaché à elles. Elles n’étaient plus seulement dans mes yeux, elles étaient aussi dans mon cœur. Et quand je tirais dessus, cherchant à les arracher, mon cœur tout entier venait avec elles, comme la motte avec la plante.

Un seul espoir me soutenait, mon amour pour Mélanie. Je m’étais décidé à lui « parler » avant de partir. Il ne dépendait que d’elle que le courage me revînt.

Je lui demandai un rendez-vous ; on était maintenant tout à fait à la fin de septembre.

Une fois de plus, nous nous retrouvâmes sous le saule, mais, cette fois, c’était le soir. Elle avait dit à sa mère qu’elle allait chez une amie ; moi, j’avais fini ma journée ; nous avions du temps devant nous.

Le soleil allait se coucher, il était rouge dans la brume, je la fis asseoir à côté de moi.

Ou plutôt elle s’assit d’elle-même à côté de moi, parce qu’elle n’était point fille à hésiter en rien ; et elle eut soin d’abord de relever sa jupe, le sable étant un peu mouillé.

Je me tournai vers elle, je lui pris la main. Elle se laissait faire. Je lui dis :

— Mélanie !

Elle leva les yeux sur moi ; comme ils étaient beaux, ses yeux, ce soir-là ! Sombres, profonds, pourtant brillants, humides, gras, tout en lumière ; et un éblouissement m’en venait qui fit que je baissai les miens, tandis que de nouveau je disais :

— Mélanie !

— Comme tu es drôle, me dit-elle. Qu’est-ce que tu as toujours à me dire mon nom avant de parler ?

Moi, je savais bien pourquoi. Ce n’était pas que les mots me manquassent : c’était plutôt qu’il y en avait trop ; et puis, aussi, certains, je n’osais pas les dire.

— Écoute, Mélanie… avant de m’en aller… j’aurais voulu savoir… je ne sais si j’ose… mais il faudrait que tu me dises…

— Qu’est-ce qu’il faudrait que je te dise ?

— Il faudrait que tu me dises… si je peux… (et ne trouvant rien d’autre) si je peux compter sur toi.

— Comment l’entends-tu ?

— Si je peux me dire… quand je serai loin… qu’il y a quelqu’un ici qui pense à moi… et si je pourrai te revoir… sans quoi je m’ennuierais trop.

— Bien sûr, dit-elle, qu’on pourra se voir.

Je vis que je n’étais pas allé assez loin dans mon explication :

— Il ne faudrait pas seulement qu’on se revoie… ou bien, si on se revoyait, il ne faudrait pas que ce soit tout à fait comme avant, à cause que je serai loin, tu comprends ; alors ce n’est plus la même chose… Écoute, Mélanie, est-ce que tu me promets… de ne pas m’oublier ?… Parce que, moi, vois-tu, je ne t’oublierai pas… Parce que, moi je…

J’allais dire le vrai mot, il me resta sur les lèvres. Pour elle, elle s’était mise à rire.

— Mais rien ne sera changé, naturellement, me dit-elle. Est-ce une raison, parce que tu t’en vas, pour qu’on ne soit plus comme avant ? Encore si tu t’en allais bien loin, mais à Roche… Allons, embrasse-moi.

On entendait toujours venir les vagues, il y en eut deux qui vinrent pendant le temps du baiser.

C’était bien la meilleure réponse qu’elle pût me faire. Il y avait sa joue douce ; en haut de cette joue, ses cils bougeaient contre mon front. Et maintenant, je l’avais prise par l’épaule ; je tenais toute sa mince épaule dans le creux de ma main ; il semblait qu’elle fût faite à la mesure de ma main.

Mais c’était son tour de parler. Elle me dit :

— Il faut qu’on s’entende. Je n’aimerais pas que tu reviennes trop souvent, à cause des gens d’abord et puis de ma mère. Ma mère, vois-tu, si tu avais une bonne situation à la ville, je crois qu’elle ne dirait rien. Mais ta situation n’est pas encore sûre et tu ne gagnes pas encore assez. Alors, en attendant, il faut de la prudence. On pourra se voir le dimanche. Tous les quinze jours, veux-tu, le dimanche ?…

Il me paraissait que c’était bien peu ; elle ne voulut rien entendre.

— Il y a, continua-t-elle, dans le mur du cimetière, une pierre qu’on peut lever. C’est à gauche de l’entrée. Si tu ne peux pas venir, tu mettras une lettre derrière la pierre. Et moi aussi, si je ne peux pas venir. Ainsi, nous saurons toujours à quoi nous en tenir, l’un et l’autre. Ça te fera une promenade de venir jusque-là, le soir.

J’admirais comme elle était adroite et comme elle savait tout prévoir. De cette façon-là, il n’y avait pas moyen en effet qu’on ne s’entendît pas très bien, et j’étais tout heureux à l’idée de cette correspondance qui allait s’engager entre nous, me disant que rien ne m’empêcherait, quand j’en aurais envie, de lui écrire plus souvent, de lui écrire tous les jours. C’est ainsi que le chagrin que j’avais de partir se trouva tout à coup bien allégé ; et tout à coup une gaieté me vint, un brusque besoin dans mon cœur de rire, tandis que je pensais : « Profitons du dernier moment. »

Elle m’avait dit : « Ça te va ? » Je lui avais répondu : « Si ça me va ! » Et voilà que je la prends par les oreilles. Elle ne s’y attendait pas, elle fut tout interdite ; elle me disait : « Tu me fais mal. » Mais je savais bien que je ne lui faisais pas mal, je ne l’avais pas lâchée, et peu à peu je rapprochais sa figure de la mienne. Peu à peu alors sa figure grandissait, en même temps le lac, la grève, le ciel, tout ce qui nous entourait avait disparu ; il n’y avait plus que sa figure. Une figure avec deux yeux à leur tour comme deux lacs, et la bouche comme une vallée. Et des joues comme deux collines, à l’heure où le soleil en éclaire le haut ; et une brume vient dessus, qui était son teint un peu brun, et il y avait comme une poussière dessus et comme un fard de fruit dessus.

Je dis : « Tu es une toute belle. » Elle rit. Ses lèvres s’entr’ouvrent ; je vois ses dents et la gencive ; je dis : « Je voudrais mordre dedans. »

— Quand je serai par les routes du monde, Mélanie, est-ce que tu continueras à rire ainsi ?

— Je ne saurai plus rire, quand tu seras par les routes du monde.

— Et quand je serai revenu ?

— Oh ! alors, je rirai tout ce que je n’aurai pas ri pendant que tu étais loin.

— Mélanie, tu vois, je te tiens par les oreilles ; je pourrais ne plus te lâcher. Avant que je te lâche, jure-moi ce qu’il faut jurer.

— Ce qu’il faut jurer, je le jure.

C’est de cette façon qu’il se trouva que je n’eus plus besoin de la tenir par les oreilles et elle fut rendue à sa liberté. Mais, moi, je m’étais laissé glisser en avant ; j’appuyai ma tête contre sa poitrine, je l’apercevais ainsi d’en dessous ; je l’appelai de nouveau par son nom, elle pencha la tête ; et son baiser me vint d’en haut.

Il n’y avait plus de soleil, il n’y eut presque plus de jour ; le lac devint gris, plat dans son étendue et lisse, comme s’il eût été changé en sable.

Elle s’était secouée, elle remonta du bout des doigts ses bandeaux qui s’étaient défaits ; elle me dit :

— Alors, dans quinze jours.

Il me semblait que tout allait être facile. Et, quand elle s’en alla la première, et fondit devant moi dans l’ombre, bien sûr que j’eus encore un mauvais moment à passer, mais il ne dura pas. Il y avait maintenant une lumière sur ma route.

Ce fut donc d’un pas courageux que je quittai la Maladière, le premier jour d’octobre, mon paquet au bout d’un bâton. Bientôt, je vis Roche sortir d’entre les hauts trembles de la place d’Armes.

En passant près du cimetière, j’avais été m’assurer que la pierre dont m’avait parlé Mélanie y était toujours ; elle y était toujours. Le mur se trouvait être un très vieux mur, dont le mortier s’était à la longue effrité, grâce aux gelées et au faux capillaire, qui est une plante qui guette les moindres fentes entre les pierres ; la pierre non seulement bougeait, mais on l’amenait à soi aussi facilement qu’un tiroir. Et, dans le fond du trou, à l’abri de la pluie, il y avait place pour autant de lettres, et aussi longues qu’on voulait.

Je me dis : « Je vais lui faire une farce. » Sur une feuille de mon carnet que j’arrache, j’écris au crayon : « Je t’aime de tout mon cœur », je plie la feuille en deux, et je la mets dans la cachette…

Il y avait des soldats qui faisaient l’exercice. C’étaient des canonniers. Ils manœuvraient leurs canons à bras. Ils portaient en ce temps-là de hauts képis sans visière derrière, avec un plumet rouge qui se tenait tout droit ; ils avaient des habits à queue, des pantalons à pont, de grosses épaulettes en laine, et en travers du corps un baudrier de cuir blanc, au bout duquel pendait le sabre.

Ils mirent le feu à leurs canons chargés à blanc ; des petites filles qui étaient là se bouchèrent les oreilles. Le canon éclata, et par trois fois son bruit roula contre les murs de l’arsenal, tandis qu’il y avait dans l’air une espèce de petit anneau bleu de fumée, qui lentement montait en tournant sur lui-même.

Là-dessus je vois la grosse figure de M. Gonin se tourner vers moi de derrière son bureau ; il me dit : « Vous êtes à l’heure, c’est ce qu’il faut. » Et tout de suite je me rendis chez mademoiselle Grandjean me décharger de mon paquet. Mademoiselle Grandjean était une personne maigre, avec un grand nez sous un bonnet blanc ; dans les cinquante ou les cinquante-cinq ; une verrue à la joue gauche, un long cou ; plate par devant comme une planche à repasser.

Elle habitait dans une petite rue, nommée rue du Four, une maison à un étage, peinte en bleu ; l’appartement n’était que de deux pièces, mais il donnait sur des jardins.

C’était bien un intérieur de vieille fille. Partout des tapis au crochet, sur le lit, sur le poêle et jusque sur les chaises ; au mur, des cartons avec des versets de la Bible ; sous la lampe, un rond tricoté ; en haut du verre de la lampe, un petit chapeau tricoté ; mais il y avait partout un grand ordre et une grande propreté, des rideaux blancs pendaient à la fenêtre, le bois du lit brillait, le plancher n’avait pas une tache : jamais je n’avais été si bien logé. Je regardais une petite étagère ornée de nœuds de ruban rouge qui pendait au mur, je me disais que j’y mettrais mes livres ; et il y avait une table où je pourrais au moins travailler à ma guise, car j’allais être libre désormais dès six heures et il n’y aurait plus de Recordon pour venir me déranger.

Une espèce de douceur que je n’avais pas encore connue entrait dans ma vie ; je me souviens maintenant encore avec plaisir des premiers mois que je passai à Roche. M. Gonin était un homme très entier, et plutôt un peu exigeant, mais juste. J’avais appris la bâtarde et la ronde ; il ne m’en demandait pas plus. Mon travail consistait à recopier, sur papier timbré, les minutes des contrats et des actes qu’il rédigeait ; l’essentiel était que la page fût sans rature, les lignes bien droites, bien parallèles, les caractères réguliers. Ma main, d’abord un peu raide, n’avait pas tardé à s’assouplir ; et, si, les deux ou trois premières fois, M. Gonin avait hoché la tête, l’air de me dire : « On peut mieux faire », bientôt il parut tout à fait content.

Je devais être au bureau à huit heures, j’en sortais à midi ; j’y retournais à deux, j’y restais jusqu’à six. Quatre fois par jour, aller et retour, je faisais le même chemin. Je suivais jusqu’au bout la rue du Four (elle n’était pas bien longue) ; je tournais à gauche, je traversais la place, où se trouve l’église (et entre l’église et les maisons voisines on voit briller un coin de lac) ; il ne me restait plus alors que quelques pas à faire. Des rues presque toujours désertes, à part le mercredi et le samedi, qui étaient jours de marché, et où elles se remplissaient de corbeilles, avec, devant les deux ou trois auberges, une double file de chars à bancs, les brancards levés ; mais, dès les deux ou trois heures, tout avait repris son air ordinaire ; il ne restait que les pigeons qui se promenaient gravement parmi les crottins déjà secs. Et les coups de l’horloge tombaient lourdement dans le silence.

Moi, j’étais assis à ma table, et j’écrivais. Il y avait un premier commis, nommé Perdriset, qui avait son pupitre dans la même chambre que moi. M. Gonin occupait seul une seconde pièce. Mais il lui arrivait souvent d’être sorti. Et quelquefois Perdriset, lui aussi, sortait ; alors c’était moi qui étais chargé de recevoir les clients.

Il n’en restait pas moins que je devais être rentré exactement pour midi et quart et six heures et quart, heures du dîner et du souper, car mademoiselle Grandjean n’aimait pas à attendre. Cette régularité me plaisait ; elle convient à l’estomac. Le mien marquait l’heure comme une pendule. Et je me hâtais le long du trottoir, sans m’attarder à regarder autour de moi, ne connaissant d’ailleurs personne. Il n’y avait que la blanchisseuse du rez-de-chaussée que je saluasse en passant, parce que c’était elle qui me lavait mon linge : une chemise par semaine, et de temps en temps un mouchoir.

On mangeait à la cuisine. À midi, on avait une soupe, une viande et un légume ; le soir, du beurre et de la confiture, un morceau de fromage et du café au lait. Parfois aussi un « plat doux », une crème ou une omelette au sucre, choses dont mademoiselle Grandjean était friande ; et moi pas tant ; mais enfin je m’en arrangeais. Cela me changeait des grosses embarquées de lard et de choux de la ferme, et des pommes de terre à l’eau de là-bas, et de toute la lourde nourriture de là-bas. Quelquefois, je sortais de table ayant bien encore un peu faim ; je ne songeais pas à m’en plaindre, sachant que mademoiselle Grandjean en eût été toute peinée et qu’elle n’y mettait d’ailleurs aucun calcul.

C’était une très bonne personne, quoique un peu desséchée d’esprit, mais il eût été difficile qu’il en fût autrement. Pendant plus de trente ans, elle avait été, comme on dit, en journées ; puis l’âge était venu, sa vue avait baissé, elle avait dû renoncer à son métier de lingère. À force d’économiser, elle avait réussi à mettre de côté quelques milliers de francs qui la faisaient vivre, mais très exactement, si bien qu’elle avait été tout heureuse de trouver un « pensionnaire », encore que ce pensionnaire-là ne dût certes pas l’enrichir. Elle parlait volontiers en proverbes. Elle était très pieuse. Elle ne manquait pas un sermon.

Il était rare qu’elle sortît de chez elle, à part donc le dimanche, et de temps en temps une commission. C’était une toute petite vie qui s’écoulait jour après jour, à passer d’une chambre à l’autre, balayer, frotter, allumer le feu et tirer l’aiguille ; sitôt la nuit venue, mademoiselle Grandjean se couchait. Mais la journée pour elle commençait de bonne heure. Beaucoup plus tôt pour elle que pour moi. Je n’étais pas encore tout à fait réveillé que je l’entendais déjà aller et venir. Si resserré que fût l’appartement, elle ne restait jamais sans rien faire ; elle avait la manie de l’ordre ; la moindre trace de poussière sur un meuble l’attristait.

On voit bien que je devais me sentir un peu à l’étroit chez elle, habitué que j’étais à tout autre chose, et à plus d’espace et de liberté, mais j’aurais été ingrat de me plaindre. D’autant plus que, malgré tout, j’avais l’impression de m’être élevé d’un degré ; et puis il y en aurait d’autres, et je passerais de l’un à l’autre, m’élevant ainsi peu à peu. Et puis je ne vivais plus dans le moment présent seulement ; il y avait trop d’espoir devant moi ; alors qu’importaient parfois un peu d’ennui, ce sentiment d’étouffement qui me prenait à certains moments dans ma chambre, un peu trop de silence aussi, car mademoiselle Grandjean parlait peu, et peut-être pas assez de gaieté et de mouvement, choses dont on a tant besoin quand on est jeune ? Je me disais : « Je me rattraperai plus tard. » Et je m’encourageais à faire en sorte que ce temps de préparation durât le moins longtemps possible.

C’est ainsi que, le soir, je ne bougeais plus de ma table. Ayant fini l’histoire de la Suisse, j’avais passé à celle de l’antiquité ; je savais maintenant la géographie des cinq parties du monde ; je faisais des compositions ; je connaissais à peu près toutes mes règles de grammaire, y compris celle des participes ; je venais de me mettre à l’instruction civique (dont M. Loup m’assurait que je pourrais avoir besoin), et puis surtout je continuais mes lectures, auxquelles M. Loup tenait beaucoup également. Tous les quinze jours, il me prêtait un nouveau livre, et il me posait des questions sur mes lectures, afin de s’assurer que j’avais bien compris. J’ai oublié les titres de ces livres : tout ce dont je me souviens, c’est qu’ils n’étaient pas toujours amusants, mais j’avais, dans ce temps-là, une espèce de grande faim qui me faisait tout avaler.

D’ailleurs, et par-dessus tout, il me restait Mélanie, et nos rencontres du dimanche après midi, quand je revenais de chez M. Loup. Nous n’allions plus au bord du lac, cela m’eût trop détourné de ma route, et puis les prés commençaient à être mouillés. Mais, derrière le cimetière, il y avait un petit bois ; c’était là qu’elle m’attendait. Tous ces premiers mois, elle fut très exacte aux rendez-vous. Je l’apercevais de loin à demi cachée derrière un buisson. L’hiver était venu, la nuit tombait déjà ; une petite brume flottait sur le marais. J’étais heureux de la brume et de l’ombre, qui nous protégeaient contre les regards. Je m’assurais encore une fois que personne ne nous voyait, puis je courais à sa rencontre. Elle se mettait à sourire, et tout disparaissait, sauf elle, et, entre ses lèvres rouges, la blancheur de ses dents.

Elle me disait :

— Tu sais, j’ai eu bien du mal à venir. Maman me demande toujours où je vais. Alors je ne peux pas chaque fois lui dire que je vais chez une amie. Je suis obligée d’inventer des histoires. Et puis, pour sortir du village, il faut chaque fois que je prenne un autre chemin.

Était-ce vrai ? Je ne me le demandais pas. Tout ce que je voyais, c’est qu’elle se donnait de la peine pour moi et je lui étais reconnaissant de sa peine. J’aurais voulu le lui dire ; je n’étais pas assez adroit à ces choses, ma langue s’embarrassait ; il ne me restait plus qu’à lui prendre la main et à la lui serrer.

Cette main dans la mienne, je m’en allais sur le chemin, et il se dressait devant nous un second brouillard, plus épais que l’autre, qui était le bois devant nous. Bientôt nous y arrivions, il faisait maintenant tout à fait nuit. On ne distinguait plus du tout le chemin, mais nous le connaissions si bien que nous l’aurions suivi les yeux fermés.

Et puis cette main à tenir, c’était encore une assurance. Je serrais cette main, et une chaleur m’en venait. Je sentais sous mes doigts le battement et le sautillement du pouls, et comment il allait de temps en temps plus vite, de temps en temps plus lentement. Mélanie avait beau ne rien dire, il me semblait qu’aucune de ses pensées ne pouvait me rester cachée, grâce à ce langage de son cœur. On peut se passer des mots ordinaires quand il y a ces autres mots. Et je me serais tu exprès pour les mieux entendre, tellement ils me semblaient plus beaux que ceux que la bouche profère, qui sont maladroits et trompeurs.

Était-ce à cause de cela qu’elle se taisait, elle aussi ? Il nous arrivait souvent de nous quitter sans avoir échangé plus de deux ou trois phrases. Plus il y avait de silence et plus je me sentais heureux. De temps en temps, une goutte tombait des branches, avec un petit bruit sec ; ou bien c’était un oiseau qui secouait ses ailes, ou là-bas encore les vagues du lac qui venaient se briser contre l’enrochement. Nous deux alors sur le chemin. Et tout autour de nous la campagne endormie, les tristes champs noirs de l’hiver : ils me semblaient plus beaux que toutes les beautés du monde.

Elle me disait quelquefois :

— Comme c’est dommage que ce ne soit pas l’été ; on aurait pu s’asseoir ! Je connais des endroits où on serait joliment bien, tu sais, des endroits avec de la mousse.

Je lui disais :

— Est-ce que tu n’es pas bien, comme tu es ? Moi, je suis bien.

— Oh ! oui, seulement on se fatigue à marcher ainsi tout le temps.

Je lui disais à l’oreille :

— Quand je suis avec toi, je ne suis jamais fatigué.

Au contraire, le temps que nous avions à passer ensemble me paraissait toujours trop court. Il est vrai qu’il l’était assez : trois quarts d’heure, une petite heure. Elle n’osait pas rester plus longtemps. Et moi aussi il me fallait partir, parce que mademoiselle Grandjean m’attendait pour souper.

Heureusement que je pouvais me rattraper en lui écrivant. Le soir, quand je sentais que l’ennui me prenait, ou bien quand j’étais fatigué de lire, vite je lui écrivais. Il me venait tout à coup des besoins de lui ouvrir mon cœur, et, ce que je n’aurais jamais osé lui dire de bouche, ma plume s’y enhardissait d’elle-même. Pourtant, comme je me méfiais de moi, et qu’il me semblait qu’aucune phrase ne serait jamais assez belle pour elle, je faisais toujours un brouillon (et quelquefois deux, et quelquefois trois) que je recopiais ensuite, choisissant pour cela les plus beaux caractères, ma meilleure écriture, le papier le plus fin.

J’ai conservé quelques-uns de ces brouillons : c’est même tout ce qui me reste d’elle. Trois ou quatre carrés de papier, coupés dans les plis, à l’encre redevenue blanche, et comme brûlés sur les bords, que je tiens dans mon carnet, et je les relis quelquefois. Alors je ris de moi, il faut que j’aie été naïf. Mais en même temps je me fais envie, tel que j’étais en ce temps-là, à cause que j’étais simple de cœur. Je lui disais (c’est une de ces lettres que je recopie) :

Ma chère Mélanie,

M. Gonin ma annoncé cette après-midi qu’il me gardait, parce qu’il est content de moi. Il m’a semblé que c’était une si bonne nouvelle pour nous deux que j’ai vite voulu venir te l’apprendre. Je me tourmentais un peu, ces temps derniers, en me demandant ce qui arriverait si je ne pouvais pas rester à Roche ; voilà que je vais y rester. J’ai pensé que tu t’en réjouirais comme moi, parce que nos affaires en seront bien avancées. Comme ça, à présent, je m’en vais pouvoir travailler. Je veux avoir une belle position avant que tu parles de rien à ta mère. Quand je serai régent, je serai sûr de pouvoir t’entretenir et te donner des robes comme tu les aimes ; on est respectée, quand on est la femme du régent. J’ai voulu tout de suite t’écrire pour que tu aies ce petit plaisir. Et demain j’irai mettre ma lettre dans le trou du mur ; alors tâche de ne pas attendre trop longtemps avant d’aller la chercher. Je n’ai rien à te dire sinon que je vais m’appliquer le plus que je pourrai à faire avancer nos affaires. Je continue mon histoire de France, j’en suis à Louis XIV ; il y a quatre pages sur Louis XIV, et il y en a encore vingt-quatre en tout avant que j’arrive à la Révolution. Mademoiselle Grandjean est toujours très bonne avec moi et se donne beaucoup de peine pour que je sois content ; il pourrait seulement y avoir un peu plus à manger ; mais je dors bien et je me porte bien. Ma chère Mélanie, j’espère que toi aussi tu te portes bien et que toi aussi tu es heureuse. Sans cela, je n’aurais point de bonheur, parce que ton bonheur est le mien. Ma chère Mélanie, je t’embrasse bien. Pourquoi est-ce que tu n’as pas voulu l’autre jour que je t’embrasse une seconde fois ? Un seul baiser, c’est bien peu quand on s’aime. Les baisers, c’est comme quand on a soif : plus on boit, plus on a envie de boire. Pourquoi est-ce que l’autre jour tu avais l’air fâchée et tu n’es restée qu’un tout petit moment ? Est-ce que je t’avais fait du chagrin ? Ma chère Mélanie, si jamais je te fais du chagrin, le mieux sera que tu me le dises tout de suite, parce que l’autre jour j’étais tout triste en rentrant à Roche, et tout le long du chemin je me suis demandé ce que tu pouvais avoir contre moi. Ensuite je me suis dit que j’étais injuste et que je n’avais pas le droit d’exiger de toi que tu fusses toujours de bonne humeur. Et ça a passé. Et maintenant je te demande pardon d’avoir eu ces mauvaises pensées. Mais, une autre fois, dis-moi tout. Ma chère Mélanie, il est tard, il faut que je te quitte ; et puis je suis au bout de mon papier. Adieu, ma chère Mélanie, et à dans dix jours d’ici. Comme je vais les compter !

Je mettais un baiser au coin de ma lettre, je faisais un rond autour pour marquer la place, je me disais :

« Elle embrassera la place, ce sera comme si on s’embrassait. » Alors, avec mille soins, je pliais le papier en quatre, je le glissais dans l’enveloppe et je mettais l’enveloppe sous mon oreiller pour dormir.

C’est des attentions qu’on a, elles me semblaient naturelles. Il faut dire pourtant que, si je lui écrivais au moins deux fois par semaine, elle, elle ne m’écrivait jamais. Quand je lui demandais pourquoi, elle me disait qu’elle avait eu trop d’ouvrage, ou bien que sa mère pouvait entrer et découvrir notre secret.

À présent le ciel était clair, il était venu des froids secs, la neige craquait sous nos pas. Les étoiles dans le ciel noir semblaient des fleurs de givre ; quelques-unes étaient très grosses, les autres très petites.

Il nous fallait marcher vite pour nous réchauffer. Elle était tout embéguinée, avec un capuchon de laine tricotée, qui lui couvrait les oreilles. On ne lui voyait plus que le bout du nez.

Elle avait des mitaines rouges brodées de perles d’acier.

Je lui disais :

— Tu n’as pas froid ?

— Oh ! non, disait-elle.

— Sûr, bien sûr ?

— Puisque je te dis que non.

J’avais tellement peur pour elle que je ne pouvais pas m’empêcher de lui poser tout le temps la même question, ce qui l’impatientait. Elle tapait du pied :

— En quoi crois-tu que je sois faite ?

J’avais les mains dans mes poches. On entendait par moment un tronc éclater ; ou bien une branche, déchargée de sa neige, se redressait soudain comme quand on lève le bras ; une petite fumée nous sortait de la bouche.

Je continuais d’aller chez M. Loup. Je le trouvais dans la chambre du tour. Il ne travaillait pas le dimanche, mais l’ouvrage qu’il avait en train restait étalé sur l’établi, prêt à être repris le lendemain.

M. Loup s’avançait à ma rencontre, vêtu d’un gros gilet de chasse en laine brune, coiffé d’une calotte de velours. Il me faisait asseoir à côté de lui près du poêle, et aussitôt la leçon commençait. Un jour blanc, qui venait d’en bas, éclairait le plafond d’où un reflet cru tombait sur ses rides et son grand front bombé qu’agrandissait encore le cercle noir de la calotte ; de temps en temps, il levait un doigt, ou il posait sa main à plat sur la page ouverte du livre ; il tenait tout en parlant ses petits yeux gris fixés sur moi. Mais il y avait une grande bonté dans les plis de ses joues tombantes et la ligne mince de sa bouche ; je ne cherchais plus à fuir son regard. Je l’écoutais, hochant la tête à telle ou telle de ses recommandations, et même l’idée que j’allais retrouver Mélanie n’arrivait point à me distraire, parce que je sentais qu’il m’aimait, et que, jusque dans ses sévérités mêmes, qui étaient rares, il ne cherchait que mon bien.

Mars ainsi finit par venir : les premiers bourgeons éclataient déjà dans les haies. Ce dimanche-là, j’étais arrivé un peu plus tôt qu’à l’ordinaire. Comme toujours, il commença par me faire réciter mes leçons. Mais ensuite, au lieu d’ouvrir son livre de dictées :

— Mon garçon, me dit-il, veux-tu que nous causions ?

Puis, ayant fait tourner sa chaise de façon à m’avoir en face de lui :

— Écoute-moi bien, Samuel, nous avons maintenant à parler de choses sérieuses. Tu as dû sans doute te demander pourquoi je te poussais ainsi à étudier, puisque tu avais une place, une pas trop mauvaise place, et que tu en es content. Mais c’est que je crois qu’il faut que tout homme utilise ce qu’il a en lui, et tire profit des facultés que le bon Dieu lui a données. Je ne veux pas te faire des compliments, ce n’est pas dans mes habitudes ; il n’en reste pas moins que tu vaux mieux que ton métier. J’ai des projets pour toi ; le moment est venu de te les exposer.

Je devinais bien où il allait en venir, mais je ne fis semblant de rien. Il me demanda tout à coup :

— Ça t’irait-il d’être régent ?

Je me sentis devenir tout rouge ; pourtant je soutins son regard, et mes yeux qui brillaient répondirent pour moi.

— Oh ! continua-t-il, ça n’est pas que tu seras riche. Logé, du bois et sept cents francs par an. Mais tu pourras te rendre utile : il n’en faut pas plus pour être heureux. On n’a qu’une raison de vivre, qui est de donner aux autres ce que nous avons. Dépenser pour les autres les forces que nous avons en nous, sans quoi elles se retournent contre nous, et elles deviennent comme une maladie… Et puis, dit-il, une fois établi (là-dessus il se mit à sourire, et moi je rougissais toujours plus), tu pourras songer à te marier. Autant de raisons qui font qu’il n’y a plus à hésiter, n’est-ce pas ?

Je fis signe que oui, il toussa un peu, il repoussa sa calotte en arrière, et un outil d’acier brillait devant moi sur le tour.

Il toussa de nouveau ; il était gai comme tout, ce jour-là.

— Et maintenant, quant aux moyens, voilà à quoi je me suis arrêté. Il me semble que tu es assez avancé pour pouvoir entrer en première classe, à l’École normale ; tu n’aurais donc qu’une année à y passer. Une année d’école, c’est neuf ou dix mois. Tu resterais chez M. Gonin jusqu’en septembre ; à ce moment-là, tu partirais pour Lausanne ; à Lausanne, avec septante francs par mois, tu t’en tires. Ça ferait donc neuf fois septante francs, mettons de sept à huit cents francs. Tu vois que ce n’est pas énorme, reste pourtant à les trouver… Je connais un de ces messieurs du Conseil d’État ; j’irai prochainement le voir et je lui parlerai de toi. Comme nous manquons d’instituteurs, je suis sûr qu’il fera le nécessaire. On te donnera une bourse. Mettons les choses au pis, tu pourras toujours emprunter. Et s’il te faut une caution… (il s’arrêta un instant), je suis là. Tu vois que tout s’arrange bien.

Ce que je voyais surtout, c’est qu’il n’avait rien oublié : il me servait la besogne, comme on dit, toute mâchée. Ma vie était faite, à présent. Tout à coup elle se découvrait devant moi : c’était comme si on venait d’ouvrir une porte, et le chemin brillait tout blanc dans le soleil, le fameux chemin d’une fois.

Je lui dis :

— Je vous remercie bien.

Il me dit :

— Ne me remercie pas, mon garçon. Quand on est vieux comme je suis, il n’y a pas de plus grand bonheur que de trouver des occasions de se raccrocher à la vie… Tout ce que je te demanderai, quand tu seras installé, quelque part, dans ta maison d’école, ce sera de penser à moi… Oui, quand je ne serai plus là, et on ne saura même plus la place de ma tombe, de penser à moi de temps en temps et de te dire : « Le père Loup avait du bon. »

Tout à coup il s’était mis à faire du soleil ; un rayon perçait entre deux nuages ; il tomba sur le jardin où les buissons déjà verdissaient ; on entendait crier un merle.

Mais c’était en dedans de moi que je regardais. Et ce que j’y voyais, c’était une maison. Une jolie maison blanche à toit rouge, avec un fronton, des contrevents verts et un clocheton sur le toit, vaste d’ailleurs et bien distribuée ; la salle d’école au rez-de-chaussée, deux ou trois chambres au premier, dans la cour à côté des appareils de gymnastique ; et moi debout devant la porte en train de surveiller la récréation, tandis qu’à une des fenêtres par où s’apercevaient, pendues au mur, des casseroles, un visage me souriait…

Je courus dans le petit bois, je n’y trouvai pas Mélanie. Je l’attendis jusqu’à la nuit, ce fut en vain. Et en passant près du cimetière j’allai voir dans le trou du mur : il n’y avait pas de lettre.

VI

Peut-être que je me suis arrêté trop longuement à ces petites choses, et qu’elles n’intéresseront personne, mais il me semble qu’en les racontant, je me les explique mieux à moi-même.

C’est ainsi que je m’aperçois maintenant que je n’ai jamais compris Mélanie. Quand je pense à elle, aujourd’hui encore, pour tout ce qui est du dehors, le détail de ses traits, ses gestes et jusqu’à la façon dont elle était habillée, c’est comme si elle était toujours vivante devant moi ; sitôt que je passe à ce qui était du dedans, tout devient confus, tout s’embrouille.

Tantôt elle parlait beaucoup, tantôt elle ne disait rien ; un grand moment elle boudait, tout à coup elle éclatait de rire ; et il n’y avait pas plus de raisons à sa bouderie qu’à ses rires, ni qu’à son silence d’ailleurs, et à ses besoins de parler. Pour moi, qui étais plus uni de caractère, ces changements d’humeur m’impressionnaient beaucoup. Ils m’attristaient aussi, occupé que j’étais à me demander tout le temps si je n’avais rien à me reprocher. J’avais beau ne rien trouver, mon assurance était perdue.

C’était une fille à la fois précise et capricieuse, attentive aux choses et pleine de distractions ; une fille qui voyait tout, mais qui avait l’air de ne rien voir. Elle ne se donnait que pour se reprendre. Elle ne faisait un pas en avant que pour reculer de deux pas. Et elle me paraissait s’intéresser à moi, mais je vois maintenant qu’elle ne pensait qu’à elle. Sans doute qu’elle avait d’abord été tentée par les avantages que ma situation pouvait plus tard lui offrir, et la confiance que j’avais en moi-même lui en avait d’abord imposé ; il n’en était pas moins dans l’ordre des choses qu’elle me quittât dès qu’elle aurait trouvé mieux.

Peut-on d’ailleurs parler de caractère avec les filles ! Elles sont eau, fumée, nuage ; il faut du vent à la fumée, il faut un vase pour l’eau. Or j’étais maladroit encore à la vie, et sans expérience en rien. Quelquefois pourtant je me dis qu’un peu de gaieté aurait suffi. Et au fond de moi-même j’étais gai, parce que j’étais plein de santé et de vie ; mais les circonstances avaient fait que de bonne heure j’avais dû me raidir ; elle m’avait dit que j’avais « l’air sérieux », c’était ce sérieux qu’on voyait tout d’abord ; le reste, il aurait fallu qu’elle s’y prêtât pour qu’il se montrât au jour.

J’attendais que le premier mouvement vînt d’elle, quand il aurait dû venir de moi. Là a été ma grande faute. J’aurais dû savoir oser, je ne savais pas oser. Peut-être n’attendait-elle pas autre chose, et peut-être est-ce pour l’avoir vainement attendu qu’elle a fini par perdre courage. Je la revois certaines fois, une, entre autres, où nous nous tenions assis tout près l’un de l’autre au creux d’une haie ; tout à coup elle avait laissé aller sa tête, qui avait touché mon épaule ; moi, je n’avais pas bougé. Je vois maintenant ce que j’aurais dû faire ; c’est une invite, ces choses-là ; j’aurais dû prendre cette tête, et poser mes lèvres dessus, et éteindre avec elles ce feu de joues qu’on sent, et aller avec elles chercher ces autres lèvres ; j’aurais dû mordre dedans ; j’aurais dû prendre dans mes mains ce cher léger fardeau qu’il faut vite qu’on serre, sans quoi il va nous échapper : je ne l’ai point fait, c’est de quoi j’ai été puni.

Mais c’est aussi qu’une crainte m’était venue, depuis le soir du lac et du père Pinget. Tout à coup des fenêtres s’étaient ouvertes pour moi sur le monde. J’avais tout à coup distingué qu’un acte n’est pas une fin en soi-même, et n’est pas circonscrit au moment même où nous l’accomplissons, mais qu’il se prolonge et se répercute comme l’écho dans les rochers. Et où cela pouvait aboutir, je l’avais vu également. Je revoyais la couverture, et ceux qui étaient étendus dessus, tandis que la lune montait dans le ciel ; je me disais : « Eux aussi ont commencé par être comme nous sommes ; eux aussi ont commencé par des mouvements de mains, et des petits baisers ; eux aussi, par des paroles chuchotées ; eux aussi, par des rendez-vous… » Alors je n’osais plus.

Maintenant j’ai une idée différente des choses : je crois qu’il faut toujours oser. Mais, encore une fois, en ce temps-là, j’étais trop jeune. Et puis l’amour faisait que j’étais tout respect et tendresse pour elle, parce qu’elle représentait ensemble pour moi tout le présent, tout le passé, tout l’avenir.

Je me revois toujours rentrant à Roche, après ma conversation avec M. Loup et le rendez-vous manqué. La route était blanche dans l’ombre ; des petits oiseaux tout échauffés par le printemps faisaient un grand bruit dans les haies ; et il y avait en moi comme deux hommes, l’un qui était heureux, l’autre qui avait envie de pleurer.

Mais l’homme heureux finit par avoir le dessus. Il disait à l’autre : « Elle aura été empêchée, ne va pas chercher plus loin. »

Je n’eus plus qu’une idée qui était de rentrer le plus vite possible, et de lui raconter dans une lettre ce que M. Loup m’avait dit.

Le mardi déjà, j’allai voir s’il n’y avait pas de réponse à ma lettre ; elle était toujours dans le trou du mur. Ce ne fut que le vendredi soir que je trouvai un billet où Mélanie me disait qu’elle m’attendrait le lendemain, à onze heures, sur la place de l’Église : elle devait venir à Roche pour le marché.

Je fus empêché d’aller la rejoindre. Et j’eus beau de nouveau lui écrire, je ne sus plus rien d’elle de toute une semaine et jusqu’à ce nouveau dimanche, qui était un dimanche ordinaire de rendez-vous. (C’est ainsi que les dimanches se partageaient pour moi en deux espèces de dimanches : ceux où je la voyais, ceux où je ne la voyais pas.)

Je m’aperçus qu’elle était fâchée, à une certaine façon qu’elle eut de m’aborder. Elle ne me tendit que le bout des doigts, et tout de suite :

— Tu sais, je suis pressée.

Je lui demandai pourquoi.

— Tu oses me demander pourquoi ? Est-ce que je suis peut-être à ton service ? Est-ce que c’est toujours à moi de me déranger, quand tu ne peux pas seulement faire deux pas pour venir me voir. Je t’ai attendu toute une demi-heure devant l’église, et les gens se moquaient de moi en disant : « Qui attends-tu comme ça, Mélanie ?… » Vois-tu, Samuel, dans ces choses-là, il faut qu’il y ait égalité, sans quoi tout va de travers…

Là-dessus, elle se tut. Elle avait cassé une branche dans la haie ; elle en arrachait les petites feuilles, et les roulait entre ses doigts.

Je cherchai à lui expliquer qu’il m’avait été impossible de quitter le bureau, qu’elle m’avait écrit trop tard, que M. Gonin était sorti, que plusieurs clients attendaient : tout fut inutile. Elle continuait de regarder par terre, allant à petits pas ; et à présent la branche de saule était entièrement dépouillée de ses feuilles, mais elle la faisait claquer tout en marchant contre sa jupe, l’air de me dire : « Tout ça, ce n’est pas des raisons. »

Quelles raisons alors trouver et n’était-elle pas injuste ? Mais la crainte de lui déplaire m’avait fait mettre de côté toute espèce d’amour-propre, je ne pensais plus qu’à obtenir son pardon. Donc me voilà la suppliant ; me voilà cherchant à lui prendre la main et elle qui la retirait, et moi qui m’obstinais quand même ; me voilà avec des mots doux, des regards mouillés, une voix tremblante, elle qui se taisait toujours ; et, pendant ce temps, le bois autour de nous était plein d’anémones blanches, partout les oiseaux chantaient.

Enfin elle me dit :

— Il faudra voir.

Je ne comprenais pas bien, je lui demandai :

— Mélanie, qu’est-ce qu’il faudra voir ?

Elle me dit :

— Il faudra voir comment tu te conduiras à l’avenir. Pour le moment, il faut attendre.

Et brusquement elle reprit : « À la prochaine fois. » Je voulus la retenir, elle était déjà loin. Je l’appelai par son nom, l’écho seul me répondit. Je m’assis tristement dans les feuilles mortes et alors je m’aperçus qu’elle ne m’avait même pas parlé du grand événement que je lui avais annoncé dans ma lettre ; ce qui était pour moi une chose essentielle semblait n’avoir aucune importance à ses yeux.

Il y avait une troupe de garçons qui passaient en chantant sur la route. Je me disais : « Pourquoi est-ce qu’elle me tourmente ainsi ? En me tourmentant ainsi, elle se tourmente elle-même. » Je gardais, comme on voit, toutes mes illusions.

Mais il faut que j’abrège, car la situation se prolongea tout le printemps. Je ne vous dirai pas combien de rendez-vous manqués il y eut encore, combien de lettres j’écrivis auxquelles elle ne répondit pas, et combien de fois je sortis de nuit pour aller les porter dans le trou du mur. Ce fut au point que j’avais été obligé de demander une clé à mademoiselle Grandjean, et qu’elle finit par être intriguée de toutes mes sorties.

Je dus mentir : ce n’était que le commencement de mes mensonges. Car, comme M. Loup s’étonnait de me voir me relâcher dans mon travail, je lui mentis, à lui aussi, en lui disant que j’étais malade ; et je mentis à M. Gonin, qui, comme M. Loup, avait à se plaindre de moi.

Les choses allaient de mal en pis. Au commencement de juin, il y avait plus de quatre semaines que je n’avais pas vu Mélanie.

Je ne me rappelle pas un plus beau dimanche que ce dimanche-là. M. Loup était assis dans son jardin ; les abeilles étaient au moment de leur plus grand travail ; les ruches faisaient un bruit de machine à battre.

Il me demanda pourquoi j’étais si pâle (il avait bien fini par s’en apercevoir). Je lui répondis que j’avais mal à la tête.

— C’est que tu travailles à l’ombre maintenant. Tu as un teint d’homme de bureau.

Je n’eus pas la force de sourire, malgré l’air de bonté qu’il continuait à avoir. Il parut inquiet.

— Mon garçon, tu es fatigué ; je te donne vacance pour aujourd’hui. Reste un moment avec moi, si tu veux. Ensuite, tu iras voir la fête. Tu as besoin de distraction.

J’ai oublié de vous dire qu’il y avait ce jour-là Fête de jeunesse au village. Je lui répondis :

— Oh ! merci, ce n’est pas la peine.

Mais, comme il insistait, je finis par céder. Je venais de réfléchir qu’il était bien possible que je trouvasse Mélanie sur la place avant l’heure du rendez-vous et que ce serait autant de gagné.

Donc un moment encore nous nous promenons dans le jardin, lui échenillant ses poiriers et coupant du tranchant de l’ongle les feuilles que la vermine avait fait s’enrouler, puis les ouvrant devant moi, et me montrant dans l’espèce d’enveloppe cotonneuse dont ils sont entourés les œufs prêts à éclore ; – moi marchant à côté de lui et faisant semblant d’écouter ce qu’il me disait.

De temps en temps, la musique d’un carrousel arrivait jusqu’à nous, apportée par un coup de vent ; ou bien c’était une musique d’orgue de Barbarie, dans laquelle il y avait des trous, parce que quelquefois la mécanique tournait à vide.

— … La mère dépose ses œufs sur la feuille ; il y a un venin en elle qui fait que la feuille est attaquée comme par un acide, et elle se recroqueville…

À ce moment, trois heures sonnèrent, trois coups comme une grosse toux, et à la musique du carrousel se mêla tout à coup celle d’une fanfare. C’était le bal qui commençait.

— … Le mâle est beaucoup plus gros que la femelle, seulement il est plus lourd et moins adroit. Et il y a au moins une douzaine de femelles pour un mâle… C’est des choses qu’il te faut savoir, mon garçon. Car, s’il est bon que plus tard tu sois capable d’enseigner à tes élèves la géographie de la Chine ou l’histoire des États-Unis, il vaudra encore mieux que tu puisses leur expliquer ce qui se passe sous leurs yeux. On est paysan ou on ne l’est pas. Un paysan, ce qui l’intéresse, c’est ses champs avant tout, et la meilleure façon d’en tirer parti. Alors, vois-tu, toutes ces bêtes, c’est autant d’ennemis qu’on a. Pour les bien combattre, il faut les connaître…

Mais je n’y tenais plus ; je lui laissai à peine le temps d’achever sa phrase :

— Je crois que je vais m’en aller.

Il fut bon jusqu’au bout ; il s’était remis à sourire :

— Va, et amuse-toi bien. Il y a temps pour tout.

Il me tendit la main ; et me voilà courant du côté du village.

Le rond de danse était dressé juste en face des Vingt-Deux-Cantons. C’était un pont de danse en belles planches neuves ; il était tout garni de branches de sapin clouées, avec des roses de papier. On y montait par trois marches. Au-dessus de l’entrée, il y avait une espèce de petit arc de triomphe, avec une guirlande et une inscription en belles lettres bleues sur une feuille de carton :

Salut aux amis de partout,

Qui viennent danser avec nous.

Quand j’arrivai, la musique était en train de jouer une polka. Il y avait déjà beaucoup de monde qui tournait, à cause qu’il faisait beau temps, et on était venu à Vernamin de tous les villages des environs. Les filles avaient des robes blanches, les garçons étaient tout en noir ; et cela faisait du noir et du blanc, qui tournait et se balançait un peu au-dessus de la place, rapport à la hauteur du pont.

Moi, je regardais ces couples passer l’un après l’autre devant moi, et à chacun de ceux qui venaient du milieu du pont vers le bord, anxieusement je plantais mes yeux dessus ; puis tout de suite je sautais à un autre.

Au bout d’un moment la musique cessa et, deux par deux, les danseurs, passant sous l’arc de triomphe, descendirent les trois marches et se répandirent sur la place ; j’eus encore tout le temps de les bien dévisager : décidément elle n’était pas là.

Tout à coup, j’avais retrouvé mon souffle, et une grosse bonne humeur m’était venue, qui fit qu’au lieu de me tenir, comme j’avais fait jusqu’alors, à l’écart, j’allai me mêler aux garçons qui entouraient le tir de pipes ; et même je tirai sur une espèce de mécanique qui représentait une porte, laquelle s’ouvrait quand on touchait le bouton ; alors on voyait apparaître une chambre où une femme se mettait à fesser son enfant, et un des hommes du tir, caché derrière la toile, faisait le bruit de l’enfant qui pleurait.

J’avais vite été reconnu ; les garçons du village s’approchaient de moi avec curiosité (à cause qu’on savait que je travaillais à la ville), me disant : « Tiens ! te voilà, qu’est-ce que tu deviens, depuis le temps qu’on ne t’a vu ? » Et d’autres : « Salut, ça va bien ? » et ils me tendaient la main.

Puis naturellement : « Est-ce qu’on va boire un verre ? » J’étais de bonne humeur, comme j’ai dit, c’est pourquoi je me laisse entraîner. La salle à boire des Vingt-Deux-Cantons était déjà plus que pleine ; il y avait des gens qui attendaient jusque dans le corridor. Nous entrons quand même ; un nommé Larpin commande un litre, et Rouge debout sur un tabouret avait commencé un discours, parce qu’il était soûl, et, quand il était soûl, il lui fallait absolument parler en public, sans quoi, disait-il, il ne dormait pas.

Je me souviens des rires qu’il y avait et de la grosse bonne humeur qui remplissait la salle à boire, rapport à ce Rouge, et aussi à Guillaume l’Idiot, que je ne sais qui avait amené, et le grand amusement était de lui faire croquer des mouches. On les lui attrapait sur les murs, on les lui tendait en les tenant par les ailes, il les prenait, et il les avalait. Il en a mangé ce jour-là à sa faim, on peut le dire. Et, pendant ce temps, Rouge continuait son discours.

Et, pendant ce temps, dans un coin, deux ou trois vieux parlaient politique.

Il y en avait un qui disait :

— Je m’en fous, moi, de ces Bernois et de leurs Chambres fédérales ! On n’est pas tellement oublieux qu’on ne se rappelle pas tout ce qu’ils nous ont fait souffrir dans le temps et tous les embêtements qu’on a eus grâce à eux… Alors à présent, il faudrait aller leur faire des courbettes… Jamais de la vie !

Tout près de là, un certain Bailly buvait avec une fille qu’on appelait la grosse Marie. Il lui avait passé le bras autour de la taille, et, entre chaque gorgée de vin, l’attirant à lui, il l’embrassait dans le cou. La grosse Marie était toute rouge.

Nous, de notre côté, nous avions vidé notre litre. Et, malgré le bruit et les distractions, je ne cessais pas de me dire qu’il fallait qu’avant cinq heures je fusse dans le petit bois.

C’est ainsi que, quand ce fut quatre heures et demie, je me levai sans avoir l’air de rien, sans même avoir fini mon verre.

Sitôt hors du village, le calme régnait de nouveau partout. Il y avait de nouveau le bourdonnement des mouches et des taons autour des crottins sur la route ; un grand soleil donnait sur les pommiers bas et dodus ; par-ci par-là la pointe d’un haut cerisier, dépassant les autres feuillages, se découpait en noir dans le ciel.

Si loin qu’on pouvait voir, personne. D’ailleurs, j’avais déjà quitté la route, et, prenant à travers champs, je fus vite arrivé au bois.

Je continuais à me sentir tout léger de cœur, me disant que sans doute, si elle n’était pas allée danser, c’était à cause de notre rendez-vous.

Pourtant elle n’était pas à la place où nous nous retrouvions depuis qu’il faisait beau et que les journées s’étaient allongées, mais je devais être en avance.

Je m’assieds donc sous un grand chêne pour l’attendre. Il y avait autour de moi des milliers et des milliers de fourmis qui allaient et venaient. Le silence était tellement grand qu’il semblait qu’on entendît le petit bruit de craquement et de grignotement que faisaient leurs pattes sur les feuilles mortes ; elles portaient des débris de toute espèce entre leurs dents. Un bel oiseau de couleur brune, qui s’était posé au bout d’une branche, la faisait plier comme un fruit trop lourd. Et je continuais de préparer des phrases, arrangeant mes mots dans un certain ordre et choisissant les plus jolis, afin d’avoir tout de suite quelque chose à lui dire, quand elle arriverait.

Elle n’arrivait pas : et on ne mesure pas le temps dans ces moments-là, mais c’était comme si je l’attendais depuis des heures.

J’attendais, je réfléchissais ; plus le temps passait, plus il se levait en moi quelque chose qui était comme ce sable qu’on voit monter du fond du lac quand on tire son filet ; de plus en plus il faisait trouble en moi.

Elle ne venait toujours pas. Six heures allaient bientôt sonner, mademoiselle Grandjean devait m’attendre. Je ne m’inquiétais pas d’elle. Je ne pensais qu’à Mélanie. « Chère Mélanie ! » me disais-je. Et puis je me disais : « Non, c’est une vilaine fille ! »

La musique de la fanfare continuait à se faire entendre ; c’était comme si j’avais eu, dans ma tête, un rond de danse, où mes pensées tournaient. Il y en avait surtout des noires et des grises, mais il en restait une ou deux de blanches. Et tantôt je détestais Mélanie, tantôt je la méprisais, tantôt il me venait une telle tendresse pour elle que mes bras s’ouvraient malgré moi.

Je me disais : « Il n’est pas possible qu’elle ne vienne pas. » Pourtant de plus en plus le soleil baissait, et maintenant il était caché derrière un nuage. Il y eut alors, avant la vraie nuit, une espèce de demi-nuit qui tomba sur la campagne ; une grande ombre descendit, elle recouvrit le village ; de plus en plus elle gagnait de mon côté ; tout à coup elle fut sur moi ; et alors en moi il fit noir aussi, et sur mon pont de danse à moi.

Je m’étais levé, je n’hésitais plus. Je me dis : « Il faut absolument que je lui parle. Si elle n’est pas sur la place de fête, j’irai chez elle. » Je me disais cela, et je songeais bien à sa mère, mais sa mère elle-même ne me faisait plus peur.

Me voilà donc retournant au village. On ne dansait plus ; les musiciens étaient allés manger.

Des hommes sortirent de l’auberge, avec des lanternes allumées ; ils les suspendaient, tout autour du rond de danse, à des poteaux.

Au bout d’un petit moment, les musiciens eux-mêmes reparurent ; ils étaient au nombre de cinq, dont le vieux Meillerat, qui les dirigeait, et qui jouait, lui, de la clarinette.

Ils montent, les cinq, sur l’estrade, et en moins de rien la place se trouve de nouveau couverte de monde ; c’était à ne pas comprendre d’où tous ces gens pouvaient bien sortir.

Des gros nuages noirs passaient dans le ciel ; poussés en divers sens, ils s’emboîtaient l’un dans l’autre, comme les pierres d’un mur ; bientôt ils se furent tous rejoints, les derniers morceaux du ciel bleu disparurent.

Mais le vieux Meillerat avait gonflé ses joues, et ce fut le signal. Pendant une mesure ou deux sa clarinette joua seule, indiquant la cadence, puis toute la fanfare suivit. Déjà les couples envahissaient le rond de danse.

Ils étaient plus nombreux encore que l’après-midi ; et on se demandait comment ils allaient tenir tous entre les barrières, d’autant plus qu’à chaque instant il en survenait de nouveaux.

Quant à moi, je m’étais placé à quelque distance de là sous un gros tilleul, voyant ainsi sans être vu. De temps en temps quelqu’un me frôlait, et ce quelqu’un se retournait, tâchant de me reconnaître, mais il n’y réussissait pas, parce que j’étais dans l’ombre. Du reste, il commençait à ne plus faire jour du tout et, dans cette nuit de plus en plus noire, les lumières des lanternes s’ouvraient comme des yeux. Il n’y eut bientôt plus qu’elles, et les reflets qui en tombaient. Ils faisaient comme des flaques, tout autour du rond de danse, pendant que le milieu restait mal éclairé ; et moi, reprenant mon manège, je tenais mes yeux arrêtés sur la plus proche de ces lanternes, rien de ce qui passait dessous ne pouvant ainsi m’échapper. Il passait des têtes, encore des têtes et toujours des têtes. Une seule m’intéressait. Je me disais : « Si celle-là passe, je le verrai bien. Si elle ne passe pas, je sais ce qu’il me reste à faire. »

Elle passa, la tête. C’était à la troisième danse. Il y avait toujours un terrible tapage sur la place, des hommes soûls se disputaient tout près de moi, le carrousel tournait, on pétaillait au tir de pipes, on chantait en chœur dans l’auberge ; tout rentra pour moi dans le silence quand elle parut.

Elle avait mis une robe que je ne lui avais jamais vue, une robe de mousseline blanche à volants, serrée à la taille par un ruban bleu, et qui lui laissait le cou nu. Je ne la reconnus pas tout d’abord, tellement elle était belle dans sa robe, et elle s’était frisé les cheveux. Elle avait lavé ses cheveux qui avaient gonflé en séchant, de sorte qu’ils semblaient plus fournis que d’ordinaire. Elle avait un bouquet piqué à son corsage ; elle portait des gants blancs.

Elle s’était arrêtée juste sous la lanterne et à présent ; elle me faisait face, en sorte que je distinguais nettement ses traits. Je la vis sourire, elle posa la main sur l’épaule de son cavalier.

Ils restèrent un moment ainsi à se regarder, elle souriait toujours. Puis le sourire s’en alla, un peu de rougeur lui vint, elle baissa la tête ; l’autre alors se pencha vers elle, et un moment encore ils restèrent ainsi.

Le lendemain matin, comme d’habitude, j’étais à huit heures au bureau. J’allai m’asseoir à mon pupitre comme d’habitude. Quand Perdriset entra, j’étais déjà en train d’écrire. C’était un garçon qui parlait peu ; il ne regarda même pas de mon côté. Il se contenta d’ouvrir une armoire dans laquelle il serrait sa veste de lustrine, et il changea d’habit comme il faisait chaque matin.

Je me disais : « On ne pourra rien te reprocher, tu n’as même pas été en retard. »

On avait encore des plumes d’oie, en ce temps-là ; la mienne grattait le papier ; Perdriset était en train de tailler les siennes. Dans la boulangerie qui était située à l’étage au-dessous, on entendait pétrir le pain. C’était un bruit sourd, régulier, qui semblait venir de dedans la terre, et à chaque coup la maison tremblait.

Ainsi du temps se passe et ce n’est qu’au bout d’un nouveau moment que j’entends du bruit dans la chambre à côté : M. Gonin arrivait à son tour.

Il va et vient un peu de temps dans son bureau, puis il passe dans le nôtre et, s’approchant de moi :

— Vous avez bien trouvé sur le pupitre les deux actes que j’y ai mis ?

— Oui, monsieur, je suis justement en train de les copier.

— Ça va bien, me dit-il, vous m’apporterez les copies sitôt que vous aurez fini.

Je me remets à écrire. Il y fallait du courage. Des soleils rouges et bleus, tournant avec rapidité sur eux-mêmes, passaient tout le temps entre mon papier et moi ; il y avait aussi comme des mouches noires qui me dansaient au coin de l’œil ; je levais malgré moi la main pour les chasser.

Je ne m’en obstinais pas moins, me raidissant contre moi-même. J’achève mes copies. Je les porte à M. Gonin, comme il me l’avait demandé.

Mais, à peine m’étais-je réinstallé à mon pupitre, que la porte de communication se rouvre, et M. Gonin avance la tête.

— Belet, voulez-vous venir ?

Il n’avait plus son ton ordinaire. Je compris tout de suite ce qui m’attendait. Et Perdriset lui-même, malgré les airs de m’ignorer qu’il se donnait, lève les yeux de dessus son grand livre.

J’entre, je vois le coffre-fort avec ses serrures ; M. Gonin se tenait assis derrière un bureau de bois noir ; il étend la main, il la pose à plat sur mes deux copies.

— Belet, me dit-il, qu’est-ce qu’il vous prend ?

Il parlait d’une voix nette, un peu plus haute et plus sèche que de coutume (du moins à ce qu’il me sembla), il continuait de tenir sa main posée à plat devant lui ; c’était à cette main que mes regards étaient allés d’abord : une grosse main aux doigts courts, aux ongles blancs, couverte de poils roux.

Mais ensuite toute son épaisse personne me sauta aux yeux, carrée qu’elle était, fortement campée dans un fauteuil à dossier bas que surmontait la tête chauve.

Moi, j’avais les pieds froids, la tête brûlante ; des élancements, accompagnés d’une vive douleur, comme celle d’une épingle qu’on aurait fait rougir au feu, me traversaient le front d’une tempe à l’autre.

Je dis :

— Je ne sais pas, monsieur, je n’ai rien…

Il s’était tourné vers moi, et, me regardant avec insistance :

— Il me semble, Belet, que vous vous dérangez. Vous êtes distrait, vous ne pensez plus à votre ouvrage. J’ai hésité longtemps à vous en faire l’observation. Il n’y a plus à hésiter…

Il se tut un instant, puis, prenant une des copies :

— Combien est-ce que ça coûte, une de ces feuilles ?

— Monsieur, c’est des feuilles timbrées à un franc cinquante.

— Un franc cinquante-cinq, me dit-il ; et il y en a deux, ce qui fait trois francs dix centimes. Eh bien, c’est trois francs dix centimes de perdus.

Il y eut un grand silence.

— Comment écrivez-vous : somme ? reprit-il.

J’épelai le mot.

— Alors (et, laissant retomber la copie, il se croisa les bras) serait-ce que vous y mettez de la mauvaise volonté ? Serait-ce que vous faites exprès de ne plus savoir l’orthographe ? Voulez-vous voir ? (Et il me tendait la copie.) Vous avez écrit somme avec un m.

Je voulus répondre (et qu’aurais-je répondu, je ne sais pas trop ; mais je sentais que je devais répondre) ; il ne m’en laissa pas le temps :

— Et capital avec deux p. Et intérêts, au pluriel, sans s. Ce n’est pas tout, il y a l’écriture : c’est une horreur que votre écriture, des lignes de travers, des lettres qui chevauchent, des ratures, des taches ! Belet, je suis fâché de vous le dire, vos copies sont des saletés…

Je l’avais écouté patiemment jusque-là ; – j’étais au bout de ma patience.

Ce fut bien un peu sa faute. Je n’y mettais pas de mauvaise volonté. Il m’aurait dit tranquillement : « Belet, vos copies ne valent pas grand’chose, mais peut-être n’êtes-vous pas dans votre assiette aujourd’hui, alors il n’y aura qu’à les recommencer », j’aurais été tout prêt à lui faire des excuses. Mais son ton me blessa. Il fallait qu’il ne vît rien, il fallait qu’il ne comprît rien pour me parler de la sorte. Pas la moindre pitié, une voix dure, des yeux méchants : alors quelque chose cassa en moi qui était comme le centre et la racine de mon être ; je redresse la tête :

— Tant pis, monsieur Gonin, il faut me prendre comme je suis.

L’étonnement qu’il éprouva fit qu’il avait lâché sa feuille. Mais son étonnement ne fut pas si grand que le mien. Je parlais, il me semblait que ce n’était pas moi qui parlais.

C’est qu’il y avait à présent un nouvel homme en moi, et j’aurais voulu le faire taire que je n’aurais pas pu.

— Comment ? Qu’est-ce que vous dites ?

— Ce que je dis, c’est que, si je ne vous conviens pas, il y a un moyen bien simple de tout arranger…

— Vous osez vous permettre ?…

Mais, m’échauffant de plus en plus :

— Je n’ai pas besoin de vous, vous savez… Vous êtes injuste, avec vos reproches… Alors le plus simple, c’est que je m’en aille… Tout de suite, si vous voulez… Tout de suite… Vous me devez une semaine de mes gages, je vous les laisse, je n’ai pas besoin de votre argent… Vous trouverez sans peine à me remplacer… Quelqu’un qui aura une bonne écriture…

Je lui fais un grand salut, il ne disait plus rien. Je tourne sur mes talons, je gagne la porte, je prends mon chapeau qui pendait au clou, et ce fut fini.

Sur ce qui me restait à faire, je n’hésitai pas davantage. Je revois pourtant la pauvre mademoiselle Grandjean (la seule qui fût à plaindre dans toute cette histoire) et comment elle plissait entre ses vieux doigts son tablier de cuisine, disant :

— Est-ce que vous ne seriez pas content de moi ?

Elle n’y comprenait rien, bien sûr : comment aurait-elle pu comprendre ? Moi, je lui disais : « Vous savez, il y a des choses… »

— Alors, c’est vrai, vous me quittez ?

Et ses joues se creusaient encore ; j’étais déjà en train de faire mon paquet.

Il n’était guère plus gros que quand j’étais venu à Roche ; je pouvais sans peine le porter de nouveau au bout de mon bâton.

Je payai à mademoiselle Grandjean ce que je lui devais, et d’abord elle ne voulut rien accepter par scrupule, mais je l’y obligeai ; je posai deux écus sur la table. Elle n’y toucha point. Elle continuait à tortiller son tablier.

Et puis deux grosses larmes lui vinrent, tandis que ses lèvres tremblaient. Son bonnet blanc à ruches était tout de travers.

Mais on fait souffrir quand on souffre. Je ne pensai même pas à m’excuser auprès d’elle du dérangement que je lui causais. C’était à mon tour d’être dur.

— Moi qui avais acheté un bon rôti de veau pour midi… Il va être perdu.

Ce fut sa dernière phrase : déjà je descendais l’escalier. Et encore une fois il y eut la blanchisseuse dans la boutique, la blanchisseuse avec sa fille rousse, toutes deux penchées sur leur fer. Puis la petite rue, avec sa barre d’ombre. La place d’Armes au bout.

Je me rendis directement à Praz-Dessus, où j’avais à voir mon oncle. Devant la maison, ses deux fils (qui étaient donc mes cousins germains) étaient en train d’atteler le cheval à un char à échelles ; ils me regardèrent m’approcher sans se déranger de leur travail, sans même me souhaiter le bonjour : peut-être bien d’ailleurs qu’ils ne me reconnurent pas.

Au même moment, mon oncle parut sur le pas de sa porte. (Il y avait deux ans que je ne l’avais pas revu.)

— Qu’est-ce que tu veux ?

— J’aurais deux mots à vous dire.

Il vit bien lui aussi que le Samuel Belet qui lui parlait était un Samuel Belet qu’il ne connaissait pas encore, et d’abord il fut incertain sur l’attitude qu’il devait prendre.

— Quand tu voudras.

Je lui dis :

— J’ai vingt ans dans un mois ; alors je suis venu vous demander des nouvelles de l’argent que j’ai hérité de ma mère…

À un autre moment, il se serait tout de suite fâché ; mais ce ton que j’avais et puis la curiosité (qui lui était venue de me voir devant lui, mon paquet sur le dos) :

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? me dit-il. (Et il prenait un air bonhomme.) On disait que tu étudiais pour devenir régent.

Mais moi :

— Est-ce que ça vous regarde ?

Alors il mit les poings sur ses hanches et, renversant le haut du corps :

— Tu as du toupet, toi ! Est-ce que je suis un voleur peut-être pour que tu viennes me parler ainsi ? Ton argent est à la banque, tu entends, il est à la banque ; et tu as un tuteur qui est là pour s’en occuper.

Il criait tant qu’il pouvait, sa chemise était ouverte, on voyait la peau de son cou qui rougissait de plus en plus.

— D’ailleurs, recommençait-il, ce n’est pas ce que tu as qui te mènera loin, fainéant que tu es… Une centaine de francs peut-être… Une misère !…

Je lui répondis :

— C’est tout ce que je voulais savoir.

Ses deux fils étaient montés sur le char, et l’un d’eux déjà avait pris les rênes, mais ils ne s’en allaient pas. Ils attendaient de voir comment la chose allait tourner. Ils ne me faisaient pas peur :

— Dès que je serai majeur je vous enverrai un mot de billet avec mon adresse ; et vous vous arrangerez avec mon tuteur pour me faire parvenir l’argent, sans quoi…

Il me demanda, menaçant :

— Sans quoi ?…

Je lui tournai le dos.

— Malhonnête ! me cria-t-il.

Mais je l’avais déjà oublié. Je regardais devant moi un grand arbre qui se dressait là ; en haut de cet arbre une girouette, découpée dans une planche, tournait.

Je regardais devant moi la côte, où la route grimpait en faisant des lacets ; je me disais : « C’est ton chemin, Samuel. »

« Tu n’es qu’un paysan, Samuel ; tu resteras paysan, il te faudra gagner ta vie. »

Et je m’en allais à grands pas. En sortant du village, comme je passais près du cimetière, le souvenir de ma mère me revint. Et j’eus besoin d’aller revoir sa tombe, parce que c’était à présent la seule chose qui me restât.

J’ai honte de le dire, j’eus de la peine à la trouver, sa tombe. Elle était entourée d’une mince bordure de buis. Des mauvaises herbes y poussaient que jamais personne n’était venu arracher ; la croix (c’était une pauvre croix de bois) penchait toute de côté. Elle commençait déjà à pourrir ; quand je voulus la redresser, elle cassa à ras de terre.

Mais j’avais ôté ma veste, et, ayant tiré mon couteau, je me mis à tailler le pied de la croix, enlevant les parties gâtées : puis je l’appointis avec mon couteau.

Ensuite j’arrachai les mauvaises herbes, j’en fis un petit tas ; maintenant que la tombe était nettoyée, elle avait l’air encore plus triste qu’avant.

Et, m’étant assis à côté, je sentais cette tristesse gagner de plus en plus en moi. Tous mes souvenirs me revenaient à la fois, depuis les plus anciens jusqu’à ceux de la veille : maman, M. Loup, mon temps de la Maladière, M. Gonin, le bureau, Roche, mademoiselle Grandjean, et tout cela ensemble fit comme un poids trop lourd sous quoi je me sentis plier.

Je me disais que je n’avais plus personne qui pensât à moi sur la terre, et que maman depuis cinq ans était morte. Je me disais que Mélanie… Et brusquement alors les choses de la veille, mon attente dans le petit bois, le bal, la Fête de jeunesse, tout cela aussi me revint ; et cela aussi était du passé.

Il ne resta en moi qu’une grande place brûlée, comme celles qu’on voit dans les champs après qu’on a arraché les broussailles, et on les met en tas, et on y met le feu.

Il faut ajouter que je n’avais pas dormi de la nuit. Un pinson appelait à la pointe d’un if, et la dame pinson, posée un peu plus loin sur une colonne de marbre, lui répondait par un petit cri. C’était encore le temps des nichées, mais déjà il tirait à sa fin. Le village se montrait un peu au-dessous de moi, avec ses larges toits serrés l’un contre l’autre, et leurs pentes se contrariaient, faisant comme un damier à cases claires et cases sombres. Un nuage venait au ciel.

Il versa une ombre sur la campagne, et cette ombre traînait derrière lui sur la campagne, comme un filet à l’arrière d’un bateau.

Mais maintenant je ne voyais plus qu’elle ; sournoisement elle était revenue ; et elle se tenait debout devant moi. C’était le pli de ses cheveux, c’était la forme de sa bouche. C’était la couleur de sa robe, qui était une robe bleue, et on aurait dit un morceau de ciel. Et puis c’était aussi son rire, et c’était la façon dont elle levait ses mains derrière sa tête, allant avec ses doigts dans l’épaisseur de son chignon.

Alors je me laissai tomber en avant, et j’aurais voulu être comme quand j’étais petit et je portais encore une culotte fendue, du temps que maman était là, parce qu’une fois, j’étais tombé et je m’étais fait une bosse au front, mais elle m’avait pris contre elle, et tout de suite la douleur avait passé.

De nouveau j’étais tombé, seulement il n’y avait plus personne pour me prendre dans ses bras. Et, parce qu’elles étaient l’une et l’autre des choses disparues, ces deux ombres maintenant, Mélanie et ma mère, se confondaient devant mes yeux ; elles firent ensemble comme une vapeur qui montait ; à mesure que je relevais la tête, cette vapeur s’éloignait davantage ; elle se dissipa bientôt tout à fait.

J’eus besoin de me moucher. Mais je secouai la tête. « Samuel, me dis-je, Samuel ! n’as-tu pas autre chose à faire qu’à te lamenter sur toi-même ? » L’orgueil était venu ; j’étais un homme à présent.

Et m’étant relevé, et après avoir jeté encore un regard à la tombe nue et à la croix replantée, je me dirigeai vers le Haut-Pays.

Je n’ai jamais été régent.

VII

Je montais la côte ; les vignes tour à tour, Praz-Dessus, Vernamin, puis le lac s’en allèrent ; et un nouveau pays se leva devant moi.

Le Haut-Pays, comme on l’appelle. Un pays de vergers, de champs, de petits bois, fort en terre et bien cultivé, avec par-ci par-là des villages à belles courtines, qui est le nom qu’on donne chez nous aux fumiers. Plus elles sont grosses, plus le village passe pour riche ; on est fier plus que de tout de sa courtine, dans ce pays.

J’arrivai le soir dans un endroit des environs d’Echallens, mais il ne me semblait pas m’être encore assez éloigné de mon point de départ. Je pris une chambre à l’auberge, le lendemain matin je me remis en route.

Dans l’après-midi, comme je marchais toujours, un char à bancs, attelé d’une belle jument blanche, me dépasse. Un homme à blouse bleue était assis sur le siège ; il me demanda si je voulais monter.

J’étais fatigué, j’acceptai.

— Où allez-vous ? me dit l’homme.

Il avait vu mon paquet, et il était curieux de savoir qui je pouvais bien être.

— Où je vais, lui répondis-je, je n’en sais rien trop.

— Vous êtes du pays ?

Il le savait bien (il y a l’accent), mais il ne voulait pas en avoir l’air.

— Bien sûr, des bords du lac… Seulement, voyez-vous, l’ouvrage par là-bas n’allait pas tant fort, alors je vais chercher ailleurs.

— Quelle espèce d’ouvrage ?

— N’importe lequel.

Il me regardait du coin de l’œil ; de temps en temps il touchait du bout du fouet la croupe de sa jument, qui prenait le galop. C’était une de ces bêtes maigres et à jambes nerveuses, comme en ont chez nous les bouchers.

En effet, il était boucher ; il finit par me le dire. Sur quoi, il y eut un silence ; puis, se tournant vers moi :

— C’est que voilà, reprit-il, j’ai aussi un train de campagne… Et il me faudrait quelqu’un pour les foins. Puisque vous cherchez de l’ouvrage, on pourrait peut-être s’entendre.

J’étais grand, fort, carré d’épaules, c’était tout ce qu’il lui fallait. Et moi alors, peu m’importait, puisque je n’avais plus Mélanie.

C’est ainsi que j’entrai chez lui (où je fus d’ailleurs bien traité), et j’y restai jusqu’en septembre. Mais, une fois les récoltes rentrées, il n’eut plus d’ouvrage pour moi. Je me remis à en chercher.

Je trouvai à me placer comme domestique chez le syndic du village voisin, d’où on voyait un nouveau lac, celui de Neuchâtel. Il ne ressemble guère au nôtre, je n’en étais pas moins heureux de voir de l’eau. C’est peut-être pourquoi je passai là toute une année.

Mais il y avait un besoin de mouvement qui me tenait, et, au bout de cette année, quand même le syndic était content de moi et m’aurait volontiers gardé, quand même aussi je n’avais aucune raison de partir, une fois de plus je fis mon paquet.

Je n’allai pas très loin. L’avantage de ce métier de domestique de campagne est qu’on trouve partout de l’ouvrage. Je m’étais dirigé du côté de Moudon ; je fis en moins de rien deux ou trois places.

Vers le mois de janvier, j’entrai dans une grande ferme, un peu comme la Maladière, quoique moins bien tenue ; j’y étais encore en avril. Il allait y avoir deux ans que j’avais quitté Vernamin.

Mais mon chagrin, lui, ne me quittait pas. Il s’était passé à peu près ceci (comment dire ? il faudrait que je sache expliquer ces choses, et je ne sais pas), il s’était passé à peu près ceci que, plus mon chagrin descendait en moi, comme ces objets lourds qui s’enfoncent dans l’eau, plus aussi il s’y affermissait.

Au lieu de ces piqûres qui me traversaient autrefois (et elles me faisaient crier, tellement elles étaient vives, mais il y avait des répits), c’était quelque chose de continu, de constant, qui faisait comme une épaisseur d’où tout sortait et où tout retombait.

J’avais beau me répéter : « Tourne la page », je n’arrivais pas à la tourner. J’avais beau me dire : « Samuel, il te faut regarder devant toi », c’était en arrière que je regardais.

En arrière et toujours vers elle. Mais comme vers une chose morte. Puis tout à coup je me disais : « À chaque instant que tu vis, elle vit », et j’étais plein d’émerveillement.

Alors il y avait ce nouveau trouble en moi que cette Mélanie, autant dire, se dédoublait, et il y avait deux Mélanies, l’une qui était morte et que j’aimais encore, l’autre toujours en vie et que je méprisais. Et je ne savais pas au juste à laquelle des deux j’allais ; et une lutte s’engageait entre elles deux dans mes pensées, tandis que je marchais à la gauche de mon bœuf, le menant par le licou.

C’était le temps où j’allais au bois chercher les fagots dont on avait fait des tas dans la clairière ; ils servaient à chauffer le four. Du haut des arbres autour de moi, tombaient des gros paquets de neige ; les patins du traîneau laissaient sur le chemin deux ornières polies, qui faisaient penser à des rails.

Je disais : « Hue ! le Blanc » ; c’était une grosse bête tranquille, avec des yeux troubles, couleur d’eau de savon. « Allons ! mon vieux, un peu de courage, on sera bientôt arrivés. »

Mais c’était machinalement que je parlais ainsi, tout en moi étant occupé à deux autres yeux, noirs ceux-là, et dessous il y avait un nez mince et droit, et puis une petite bouche. Pour qu’elle fût bien rouge, elle se la frottait tout le temps de la main ; quand je lui disais : « Que fais-tu ? » elle me répondait : « Est-ce que tu ne veux pas que je sois jolie ? »

Je vivais très seul, je ne parlais à personne, on prétendait que j’étais fier. J’avais pris le goût de boire.

Non pas que je ne fusse plus appliqué à mon travail ; je n’ai jamais volé le pain que je mangeais, et de toute la semaine je ne sortais pas ; mais le dimanche il me venait une peur de ma solitude ; alors j’allais à l’auberge.

Au moins il y avait là du bruit et de la lumière, parce qu’on allumait la lampe de bonne heure. J’entrais, j’allais m’asseoir dans un coin. Et les gens me regardaient avec méfiance, l’air de dire : « Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ce gaillard ? »

Il faut convenir que ce n’est pas tellement l’habitude chez nous que des garçons de mon âge boivent seuls ; on laisse ça aux vieux, aux originaux, ou à ceux qui ont mal fait leurs affaires, parce qu’alors ils sont mis de côté ; – mais enfin les auberges sont à tout le monde ; ce n’est pas pour rien que l’enseigne pend au bout d’une barre de fer, de façon qu’on la voie de loin ; ce n’est pas pour rien non plus qu’il y a dessus deux mains qui se serrent, ce qui signifie amitié.

Donc je me carrais dans mon coin, et laissais dire. Mais une chose étonnait plus encore les gens, c’était de voir que depuis trois mois que j’étais chez eux je n’avais pas encore trouvé de bonne amie et que je n’avais pas l’air de m’en préoccuper. On a le sang chaud chez nous et il n’y avait personne parmi ce qui était jeune (j’entends les hommes pas mariés) qui n’allât veiller le soir chez les filles ou qui ne courût le dimanche les bals des environs.

On me plaisantait souvent là-dessus, à l’auberge et à la fruitière ; et je voyais bien que les filles, quand je passais, me regardaient d’une drôle de façon. Mais là aussi je laissais dire.

De sorte que le printemps finit par se lever, et, en haut les collines du côté de Fribourg, il chassa les dernières neiges. Il fit tout à coup doux, avec un air qui sentait bon ; les touffes d’herbe repoussée faisaient des taches de couleur parmi les prés grisâtres et usés comme un vieil habit.

On m’avait envoyé étendre le fumier.

Il se trouva donc qu’un matin je travaillais dans un champ qui bordait la route. Le fumier était réparti en petits tas le long du champ ; j’allais avec mon trident d’un tas à l’autre, les éparpillant tout autour de moi.

J’étais en haut d’une pente, qui fuyait, menant le regard jusqu’à une vallée au fond de laquelle coulait une rivière ; de l’autre côté la pente reprenait ; il y avait une bordure de collines avec de nouveaux prés et des carrés de bois ; et au-dessus enfin, pareille à une fine dentelle blanche, venait la chaîne dentelée des montagnes de Fribourg.

Je m’étais appuyé sur mon trident pour regarder, quand on m’appelle. Je me retourne, et je vois une fille, nommée Adèle, qui était servante dans la même ferme que moi.

Elle était grosse, forte, avec une lourde poitrine, l’air en même temps timide et hardi. Sa chambre se trouvait à côté de la mienne.

J’avais bien remarqué qu’à table, où nous étions assis en face l’un de l’autre, elle me regardait plus souvent qu’à son tour. À tout moment, quand je levais la tête, je me heurtais à son regard posé sur moi, et je me détournais, assez mal à l’aise ; mais, un instant après, je l’avais déjà oubliée. Jamais encore je ne lui avais parlé en particulier.

Il allait en être autrement, ce n’était pas difficile à voir. Plantée à dix pas de moi sur la route, elle semblait vouloir me dire : « Cette fois vous ne m’échapperez plus. » En effet, elle se mit à sourire, et, avant que j’eusse eu le temps seulement de me préparer :

— Eh bien, vous n’avez pas l’air gai, vous !

Je répondis par la première phrase qui me fût venue à l’esprit, une phrase toute faite :

— On n’est pas sur cette terre pour être gai.

Je parlais comme un vieux : je n’avais rien trouvé d’autre. Mais elle, à la place d’éclater de rire, comme je m’y attendais, la voilà avec ses joues rouges et son air de grosse santé qui hoche la tête, qui soupire ; et puis :

— C’est vrai, ce que vous dites là.

Elle regardait maintenant dans le vague, toute sa bonne humeur semblait s’être en allée ; encore un peu, et elle aurait pleuré.

Moi aussi, j’étais gêné. Et, comme je sentais que le silence durait trop :

— Alors, comme ça vous vous promenez ? Il fait un temps à ça aujourd’hui.

Elle ne répond pas tout de suite ; elle soupire de nouveau ; puis, toujours sans me regarder, et avec son air sérieux :

— J’ai été jusqu’à la Lécherette voir si on pourrait avoir le taureau.

C’est de ces choses dont il faut bien qu’on parle à la campagne, même entre garçons et filles (et entre nous rien n’était plus naturel, puisque nous étions dans la même place).

— C’est le maître qui vous a envoyée ?

— Oui, me dit-elle, pour la Brune.

Et, de nouveau, la conversation parut devoir en rester là. J’avais beau chercher, je ne trouvais rien. Elle non plus ne trouvait rien. Pourtant elle ne s’en allait pas. Elle demeurait plantée devant moi sur la route, tortillant entre ses doigts l’attache de son tablier.

Alors je me levai, et, ayant repris mon trident, je le plantai dans un des tas de fumier.

Tout à coup, on m’appelle pour la seconde fois.

— Samuel !

Elle était toujours là. Elle n’avait pas bougé. Et son expression change encore, il se fait un pli au coin de sa bouche, ses yeux se posent avec assurance sur moi, son regard devient un peu trouble :

— Samuel, me dit-elle, puisque vous vous ennuyez et que je m’ennuie aussi, on devrait s’ennuyer ensemble.

Je n’étais pas sûr d’avoir bien compris ; je dis, comme ça, au hasard :

— Si vous croyez que ça y changerait rien.

— Si ! dit-elle.

Là-dessus, elle se met à rire ; elle reprend :

— À bientôt !

Elle s’en va.

Je la regardais s’éloigner ; elle marchait à grandes enjambées, ses hanches bougeaient doucement, et ses mains, paraissant et disparaissant, faisaient tour à tour une tache rouge de chaque côté de son corps.

Moi, je continuais d’étendre mon fumier, mais une drôle d’inquiétude m’était venue, je n’aurais pas su dire pourquoi.

Le soir, il y eut la soupe comme à l’ordinaire et Adèle se trouva assise comme à l’ordinaire en face de moi. De temps en temps, portant ma cuillère à ma bouche, je jetais un coup d’œil de son côté ; elle ne semblait pas me voir. C’était seulement une grosse fille qui mangeait avec appétit. De temps en temps, elle se levait, allant mettre de l’eau sur le feu ou vaquant aux soins du ménage. Quand on est servante chez les autres, on n’est même pas tranquille pendant les repas.

Après le souper, je monte dans ma chambre. Je n’avais pour m’éclairer qu’une vieille petite lanterne, mais il ne m’en fallait pas davantage, car mes livres une fois pour toutes avaient été mis de côté (d’ailleurs la plupart de ceux dont je m’étais servi à Roche ne m’appartenaient pas et j’avais chargé mademoiselle Grandjean de les rendre à M. Loup).

Je me mis tout de suite au lit, je soufflai ma lanterne ; la lune dans son premier quartier éclairait faiblement.

J’avais caché mes mains sous les couvertures, parce qu’il ne faisait pas très chaud, et, m’étant tourné du côté du mur, le drap tiré jusqu’au menton (un drap rugueux, à plis cassants et qu’on ne nous changeait que tous les deux ou trois mois), j’essayai de m’endormir.

Je n’y parvenais pas. Depuis mon départ de Roche, je n’avais pas retrouvé le sommeil. J’avais beau fermer les yeux et tâcher de ne penser à rien : c’est quand on a les yeux fermés qu’on voit le mieux les choses ; c’est quand on ne veut penser à rien qu’on pense le plus.

Bientôt neuf heures sonnèrent. À ce moment, j’entendis qu’on montait l’escalier. Adèle devait après le souper laver la vaisselle, c’est pourquoi elle était toujours la dernière couchée. Elle passa devant ma porte, puis il n’y eut plus rien du tout un grand moment.

Tout à coup, il me semble entendre un frôlement ; le bruit cessa presque aussitôt, tout d’abord je pensai que j’avais fait erreur ; ce devait être une souris, cette partie de la maison en était pleine. Mais les frôlements recommencent, et brusquement j’ai l’impression qu’il y a quelqu’un derrière la porte et que ce quelqu’un cherche à voir par le trou de la serrure.

Je m’assieds sur mon lit :

— Qui est là ?

Une voix répond :

— Est-ce que vous êtes déjà couché ?

— Bien sûr que je suis couché.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas entrer quand même ?

Je dis :

— Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Rien, seulement j’étais seule, et je me suis dit que peut-être je pourrais venir faire un bout de causette avec vous.

Vous imaginez si j’étais surpris, mais je le fus bien davantage quand, tout à coup, la porte s’ouvre, et Adèle est devant moi.

La lune éclairait toujours faiblement, le bruit de la fontaine était revenu. Je me tournai vers elle, je vis qu’elle dormait. Il faisait calme, il faisait un peu triste. Je me demandai : « Qu’est-ce qui est arrivé ? » Je me répondis : « C’est Adèle qui est couchée à côté de moi. » Alors je la regardai mieux, ses paupières tendues par le sommeil semblaient très grandes, sa grosse lèvre pendait un peu, ses joues étaient plus rondes et plus lisses que d’habitude. Mais ce qui me frappa encore davantage ce fut cet air abandonné, cet air innocent, cet air confiant qui était sur elle ; on aurait dit un enfant qui dormait. Sa poitrine se soulevait à de longs intervalles ; de temps en temps elle soupirait, alors sa tête se déplaçait un peu, puis de nouveau elle était immobile. Le drap était tiré sur le bas de son corps, mais ses bras sortaient nus, et sa gorge aussi était découverte ; soudainement, je me sens tout heureux. Il y a, n’est-ce pas, qu’on est homme quand même. Je me soulève un peu plus ; je me dis : « Je vais l’embrasser. » Mais, au même moment, quelque chose casse en moi ; j’étends la main, je touche son épaule froide, je retire ma main, et un grand dégoût me venait. Je compris, je me dis : « C’est parce que celle qui est là n’est pas celle qu’il aurait fallu. » Et ce que je voyais à présent ce n’était plus elle ; d’autres yeux, d’autres épaules, une autre bouche se montraient ; et, elle, elle avait disparu, et ce qui venait, c’en était une autre, c’était la seule, c’était la vraie. Mon Dieu ! est-ce que c’est possible ? Alors c’est que tout est fini ! Et j’étends de nouveau la main, je prends Adèle par le bras, je la secoue : « Hé ! Adèle » ; elle ouvre les yeux, elle me regarde, elle fait un geste vers moi, mais je me retire en arrière :

— Dis donc, Adèle, il te faut t’en aller.

Elle n’avait rien dit, elle s’était levée, et, pendant qu’elle se rhabillait, je me tenais tourné du côté du mur.

Pourtant, tout un mois, presque chaque soir, elle revint. Elle était complaisante, docile, obéissante, toujours prête à tout. Je voyais bien qu’elle m’aimait.

Ne pouvant m’être utile autrement, elle avait été fouiller dans ma petite armoire en sapin, et y avait pris tout le linge que j’avais, poussant des exclamations en voyant combien il était en mauvais état ; elle me l’avait remis entièrement à neuf.

De même mes habits du dimanche, auxquels il manquait des boutons. Quant à ma chambre, elle l’avait soigneusement balayée, elle avait lavé les carreaux.

Chaque matin, elle faisait mon lit. Souvent le soir elle arrivait tenant à la main un petit paquet enveloppé de papier ; c’était un morceau de viande, ou des fruits, ou des bricelets qu’elle avait volés pour moi à la cuisine ; elle me disait :

— Ce sera pour après.

Elle se montrait, en toute chose, la même bonne fille dévouée, gaie, sûre, simple de cœur. Mais j’avais beau lui être reconnaissant de ce qu’elle faisait pour moi, je n’arrivais pas à m’habituer à elle.

Pas même la simple habitude, le simple besoin qui rapproche, le simple accord extérieur. À peine si je réussissais à lui cacher l’ennui qui me venait dès qu’elle apparaissait, et une espèce de mépris qui allait jusqu’à du dégoût. Je sentais qu’il aurait fallu m’expliquer ; je n’y parvenais pas.

Me voyant silencieux, elle me demandait :

— Qu’est-ce que tu as, Samuel ?

— Je n’ai rien.

— Si, tu as quelque chose. Est-ce que tu es fâché contre moi ?

Je secouais la tête.

— C’est qu’il me semble quelquefois que je t’ennuie. Il faut me le dire si je t’ennuie.

Je n’avais pas le courage de lui répondre ; et puis j’étais touché ; et aussi j’avais pitié d’elle, comprenant bien qu’elle ne méritait pas d’être traitée comme elle l’était ; pourtant je restais impuissant contre moi-même ; il y a des choses plus fortes que nous.

C’est ainsi que plus on avançait, plus j’avais de peine à la supporter.

Les choses allèrent de cette façon-là jusqu’au premier dimanche de mai. Le matin, elle avait été au sermon. Après le dîner, elle était venue me rejoindre.

Que faire ? Elle heurtait, ma porte ne fermait même pas à clé, et elle savait toujours si j’étais là ou non, au bruit que je faisais en allant et venant dans ma chambre.

J’étais particulièrement de mauvaise humeur et particulièrement triste, ce jour-là, les dimanches me rappelant toute sorte de souvenirs, et, quand elle était entrée, je n’avais pas tourné la tête.

Elle m’avait dit :

— Écoute, si tu voulais, on pourrait se retrouver dans le bois de Vaux, il fait beau aujourd’hui ; ce serait dommage de rester enfermés…

Mais je l’avais interrompue :

— Va, si tu veux ; moi, j’ai autre chose à faire.

Elle n’avait pas insisté. Puis, après un instant d’hésitation :

— C’est que j’aurais voulu te parler.

— Pourquoi ne me dirais-tu pas tout de suite ce que tu as à me dire ?…

— C’est que… c’est toute une histoire… et une vilaine histoire… et j’ai un peu peur pour nous deux… J’aurais voulu te prévenir…

Je pensai au patron ; je pensai à un galant qu’elle avait sans doute ou quelque jaloux ; mais le patron, les galants, les jaloux, elle-même, tout me laissait indifférent. Je n’eus qu’une idée : me débarrasser d’elle.

— Eh bien, ce soir, si tu veux.

Elle baissa la tête :

— Pas avant ?

— Non pas avant, il faut que je sorte.

J’étais décidé en effet à sortir, et je ne savais pas encore où j’irais, mais la grande affaire pour moi était de ne plus la voir. Elle comprit, elle se résigna, elle me dit : « Eh bien, à ce soir. » Puis : « Encore un baiser. » Je lui tends machinalement les lèvres.

Et je sors, comme je lui avais dit. Il faisait un joli soleil sur le village et sur les champs où les pommiers étaient en fleurs ; le coq du clocher brillait au-dessus des toits. Je pensais : « Il n’est pas possible que ça dure plus longtemps. Tu crois que tu me verras ce soir, tu te trompes. Je coucherai dehors, s’il le faut. » Et, continuant à parler ainsi et à faire des plans en moi-même : « Je me fabriquerai une targette en bois, et elle aura beau heurter et appuyer le genou contre la porte, la porte ne s’ouvrira pas. »

Je le sais bien, j’étais injuste ; mais la justice est de raison.

Je rôdai par les chemins jusqu’à quatre heures ; à ce moment, il me fallut rentrer à la ferme pour traire ; je me mis à traire, ce qui me prit jusqu’à cinq heures et demie, parce que, comme à la Maladière, c’était moi qui portais le lait à la laiterie ; ensuite je sortis de nouveau et je m’en allai de nouveau au hasard à travers les champs.

Le soleil était haut encore, comme il arrive en mai ; je regardais devant moi par delà les collines une espèce de grand reflet qui bougeait dans le bas du ciel du côté du sud. C’est que le lac était là-bas, et on ne pouvait pas le voir ; mais, au-dessus de la ligne noire des bois de sapins surmontant les crêtes, un rayonnement en venait, qui remplissait tout l’horizon.

Et ma pensée allait au lac, plus impatiente à cette heure ; je me disais : « Qu’est-ce qu’elle fait ? » Je voyais le village, avec, au bas de la route et devant les maisons, des groupes de gens arrêtés ; elle passait, habillée en dimanche, répondant d’un signe de tête aux garçons qui la saluaient. Elle ne s’arrêtait pas volontiers pour causer ; elle aussi, on la disait fière ; mais j’aimais ce petit mouvement du menton qu’elle avait, cette façon qu’elle avait de plier à peine le cou.

« Alors, me disais-je, pourquoi suis-je ici, quand elle est là-bas ? Pourquoi, entre nous, tout ce grand espace, quand il me suffirait de moins d’un jour de marche pour être de nouveau près d’elle ? Peut-être qu’elle m’attend ? Peut-être qu’en me voyant, elle se mettrait à sourire ; peut-être qu’elle regrette ce qu’elle a fait ; peut-être que comme moi elle s’ennuie ; peut-être que comme moi, ce soir, elle a été se promener, et elle regarde autour d’elle, en se tourmentant comme moi ? »

On voit quelle était ma folie, mais c’est qu’Adèle était venue ; pauvre Adèle, ce n’était pas pour elle qu’elle avait travaillé.

Soudain un grand besoin me vient de m’étourdir. J’en avais assez de penser ; et puis la chaleur m’avait donné soif. Heureusement qu’il y avait l’auberge, qui est faite à la fois pour ceux qui veulent oublier et pour ceux qui ont soif ; elle est faite pour les deux soifs.

Quand j’y entrai, la salle à boire était déjà pleine ; j’allai m’asseoir comme toujours dans un coin. Je commandai trois décis, ce qui me fit trois verres, que je vidai coup sur coup ; puis, cognant sur la table, je commandai trois nouveaux décis.

Cela ne me rendit pas la gaieté, mais ce n’était pas ce que je cherchais ; je cherchais seulement à ne plus m’entendre penser. Je cherchais un certain désordre d’idées, qui empêche qu’on sente dans quel sens elles vont ; de même les nuages qui restent immobiles, quand le vent souffle de plusieurs côtés à la fois.

Ce fut ce qui arriva, et je me sentais déjà mieux, quand quelqu’un me pose la main sur l’épaule : c’était Lambelet, le taupier. Un drôle d’homme, ce Lambelet. Petit, ratatiné, voûté, une blouse bleue toute en loques, un vieux chapeau avançant sur les yeux, il avait des joues creuses couvertes d’une barbe comme la mousse sur les pierres ; il n’arrêtait pas de tousser. Il vivait dans une espèce de réduit au-dessus de la forge ; personne ne s’occupait de lui. De bonne heure le matin il partait tendre ses trappes, mais avant midi il était rentré, et il s’installait à l’auberge, d’où il ne bougeait plus de toute la journée, buvant son eau-de-vie, seul comme moi, dans un coin.

Un homme heureux d’ailleurs, parce que, comme il disait, « il se laissait aller », et il était toujours de bonne humeur, n’ayant besoin que de sa goutte et de sa pipe, deux choses qu’il se procurait facilement, grâce à son métier.

Il tire un tabouret de dessous la table, il me dit :

— On peut s’asseoir ?

Je lui fais signe que oui, il s’assied en face de moi.

— C’est que, voilà, il y en a qui préfèrent être seuls. Alors, le goût des gens, vois-tu, c’est quelque chose de sacré.

Il sort de sa poche une pipe de terre, toute noire d’avoir servi ; il en fait tomber le couvercle qui était retenu par une chaînette en laiton ; il la bourre, et, l’ayant bourrée, montrant du doigt ma chopine de vin :

— Tu en es encore dans les commencements, toi.

Puis, comme je me taisais :

— Il faut bien commencer, continue-t-il. Mais, tu sais, il y a la pente…

Il cracha par terre, et il frotta de la semelle son crachat ; il riait doucement ; sa bouche sans dents, dans sa courte barbe, faisait un trou noir.

— On a beau faire, on est mené, dit-il encore.

Je hochai la tête. Je voyais qu’il avait raison. Il y a des vérités qui vous viennent dans le vin, et j’en étais à ma quatrième chopine.

Sa pipe avait un tuyau tellement court que le fourneau touchait sa moustache, et la fumée montait à travers sa moustache, tandis qu’il tendait le cou vers moi. Là-dessus, il crache de nouveau. Il renfonce sa pipe dans sa bouche. Et il tenait posé sur moi son petit œil vif et gai.

Tout à coup, je m’aperçus qu’on venait d’allumer la lampe, il ne restait plus une place vide autour des tables. Une bande de garçons étaient survenus, qui avaient été danser à Chesalles ; ils étaient un peu lancés. Damon, le fils à Jules, et Rubattel le Rouge jouaient à deux de la musique à bouche, quand même leurs musiques n’étaient pas accordées, mais ils n’avaient pas l’air de s’en apercevoir.

Il pouvait bien être neuf heures ; je n’avais pas été manger la soupe ; je n’avais pas faim, j’avais soif.

Et je bus encore, et je bus. Je ne savais plus trop où j’en étais. Mais, à un moment donné, voilà que j’entends qu’on rit et ayant levé la tête je vois que tout le monde me regarde. À l’autre bout de la salle, un nommé Chuard, cordonnier, qui venait d’entrer, se tenait debout, et il me montrait du doigt tout en parlant.

— Regardez-moi ça, criait-il, est-ce que ça ne fait pas pitié ?… Ça n’a même pas de la moustache ; ça veut déjà faire l’homme, je vous demande un peu… Et si seulement ça restait chez soi, mais pas du tout : ça court le monde, ça vient faire la loi chez nous… Tenez, le voilà qui dresse le bec… Tu ferais mieux de le cacher…

Tout le monde éclata de rire : jusqu’à Lambelet qui riait. Et, s’il n’y mettait pas de malice, lui, on ne pouvait pas en dire autant des autres. On sentait qu’ils étaient heureux de me voir humilié ; loin de retenir Chuard, ils l’excitaient. Ils étaient tous tournés contre moi, parce que je n’étais pas de la commune, et que je faisais bande à part.

Quant à la raison pour laquelle Chuard était pareillement en colère, il me fallut un moment avant de la trouver. Mais tout à coup je pensai à ce qu’Adèle m’avait dit ; je me rappelai avoir remarqué que Chuard depuis longtemps tournait autour d’elle ; il devait être jaloux.

Il n’était plus tout jeune : la chose était assez naturelle. Et moi, n’est-ce pas, j’aurais aimé pouvoir lui crier : « Prends-la seulement, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai », seulement il y avait l’amour-propre. Et puis il y avait ce ton ; il y avait aussi leur nombre ; autant de raisons de leur tenir tête ; d’ailleurs le vin me soutenait.

Je n’en gardais pas moins mon sang-froid, et, comme Chuard continuait de m’insulter, tranquillement je lui réponds :

— Si vous avez à vous plaindre de moi, vous n’avez qu’à venir ici ; on ne s’entend pas bien à distance !

Il haussa les épaules.

— Tu veux rire… quelqu’un qui sent le poisson comme toi !…

C’était une allusion au lac d’où je venais ; elle eut du succès comme on pense.

J’étais devenu tout pâle. La tête me tournait un peu. Je me lève ; j’entends bien encore Lambelet qui me dit : « Voyons, Samuel, laisse-le parler ; c’est des mots tout ça, c’est de la fumée ! » et en même temps il cherchait à me retenir par ma manche ; mais, d’un brusque mouvement de bras, je me dégage ; la minute d’après, je me trouvais en face de Chuard.

Il n’était déjà plus si crâne. Instinctivement, en me voyant m’approcher, il avait reculé d’un pas ; sans doute que mon air ne lui disait rien de bon. Il est même assez probable que, si nous avions été seuls, les choses en seraient restées là. Le malheur avait voulu que nous ne fussions pas seuls. Tout ce monde l’encourageait : « Vas-y, Chuard !… Ne te laisse pas faire… » ; et puis, il sentait tout ce monde prêt à lui donner un coup de main au premier signe qu’il ferait. Il croise les bras, et, me regardant sous le nez :

— Essaie voir de me toucher, essaie seulement…

Il n’avait pas fermé la bouche, qu’il reçut ma main en pleine figure. Il m’envoie un coup de poing, je fais un saut de côté.

Tout à coup je m’aperçus que Chuard était tombé, au même moment je fus empoigné par derrière ; je me retournai, mais je fus entouré. J’eus beau me débattre : ils étaient trop nombreux. Une table tomba avec un grand fracas de verres et de bouteilles ; j’eus encore le temps de voir le patron qui accourait et jurait en me montrant la porte ; elle s’était ouverte, je fus soulevé, cinq ou six bras me poussaient à la fois, je glissai, je tombai assis, quelqu’un m’avait pris par les pieds, un autre me serrait le cou ; et c’est ainsi que je fus traîné tout le long du corridor jusqu’au perron, où je roulai au bas des marches.

Ma tête ayant porté contre la pierre, je restai un moment étourdi. Quand je revins à moi, la bande des garçons était toujours sur le perron ; ils criaient : « Es-tu content ? » pensant que tout était fini.

La seule idée qui me vint fut de leur montrer que tout ne faisait que commencer, au contraire ; je me relève, je me jette sur eux, j’en attrape un au hasard dans le tas, je tire dessus de toutes mes forces ; et, une fois de plus, me voilà par terre, l’autre par-dessus moi.

Mais aussitôt je m’étais retourné, et, appuyant mon genou sur sa poitrine : « Qui est-ce qui l’a, cette fois ? »

Des grands cris montaient dans la nuit ; une à une, autour de nous, les fenêtres s’allumaient et s’ouvraient ; des voix demandaient : « Qu’est-ce qu’il y a ? » Et on entendait des femmes répondre : « Ah ! mon Dieu ! c’est les garçons qui se battent ! »

Parce que toute la bande de nouveau s’était jetée sur moi, et les coups de nouveau me pleuvaient dessus, que je rendais de mon mieux, ne sentant rien, n’ayant conscience de rien, pris d’une espèce de folie. Même, il me semblait qu’au lieu de diminuer, mes forces allaient sans cesse en augmentant.

Seulement, j’avais beau faire : ils étaient trop nombreux. Je fus forcé de leur céder la place. Je continuais à leur tenir tête, mais, à chaque coup qu’ils me portaient, ne pouvant plus que me défendre, je reculais d’un pas ou deux ; et peu à peu, ainsi, je me rapprochais de la ferme, qui était située dans le bout du village.

La bande cependant continuait à me serrer de près ; et tout le village à présent était aux fenêtres. Aussi ne fus-je pas étonné, comme j’arrivais à la ferme, de voir la porte ouverte, et le patron debout devant. Brusquement les garçons s’étaient arrêtés.

Alors voilà le patron qui s’avance et il tenait un bâton à la main.

— Est-ce fini ? criait-il, nom d’un tonnerre… Est-ce qu’on va pouvoir dormir tranquille ? D’où est-ce que vous venez, vous ?

C’était à moi qu’il s’adressait ; je me tourne vers lui, je le vois, dans le clair de lune (il y avait cette fois pleine lune) qui ouvre la bouche toute grande.

Alors je sens, moi, que quelque chose de chaud me coulait dans la nuque, tandis que j’avais sur la langue un goût fade, avec de la peine à parler.

Et la patronne étant à ce moment survenue (qui se tenait prudemment à distance, mais pas assez pour que le détail des choses lui échappât), la patronne :

— Mon Dieu ! comme il est arrangé !

Elle se cache la figure dans ses mains.

Les garçons disent :

— Ce n’est pas notre faute. C’est lui qui a commencé ; il n’a eu que ce qu’il mérite ; il a tout cassé dans la pinte, alors, nous, n’est-ce pas ? on s’est défendus, rien de plus.

Le patron me regarde ; je vis que j’allais être pris entre les garçons et lui.

Je me dis tout à coup : « Rentrer chez lui ? Jamais de la vie ! » Et tout à coup le travail qui se faisait depuis longtemps en moi aboutit.

Là-bas, derrière les collines, est-ce qu’il n’y avait pas le lac ? Et la route y menait tout droit.

Aussitôt je fus décidé. La chose éclata dans ma tête comme un coup de mine ; je pensai : « Criez toujours, vous ne vous attendez pas à celle-là », et, tournant le dos au village, je partis du côté du sud.

Il ne se rendit pas compte tout de suite de ce qui arrivait, le patron. Mais quand il me vit m’éloigner, marchant à grands pas, les mains dans les poches, il m’appela.

Je n’en marchai que plus vite.

À ce même moment, une porte s’ouvrit, et au haut de l’escalier de la dépendance une forme parut ; une voix demanda : « Qu’est-ce qu’il y a ? » C’était Adèle.

Pauvre petite voix tremblante dans la nuit ! Sûrement qu’elle avait dû tout voir de derrière ses carreaux ; elle n’avait pas osé se montrer. Mais à présent que je m’en allais, tout lui devenait indifférent, et ce que les gens pouvaient dire et de perdre sa place et de se faire mal juger ; elle était donc sortie ; et la voix encore une fois :

— Samuel ! Samuel !

— Qu’est-ce qui te prend, toi ? criait le patron. Veux-tu aller te coucher ?

Mais une troisième fois la voix :

— Samuel ! Samuel !

À mesure que je m’éloignais, elle devenait plus haute et plus rauque : « Samuel !… Samuel !… » Seulement la distance augmentait entre nous ; peu à peu la voix décrût, elle ne fut plus qu’un souffle ; et, comme la route tournait, je n’entendis bientôt plus rien.

Mais elle était belle devant moi, la route, parce qu’elle menait au lac. Comme on dit de ceux qui se noient qu’instinctivement, quand ils sont arrivés au fond de l’eau, ils frappent du pied pour remonter à la surface, c’est aussi ce que j’avais fait, et je me sentais remonter. De dedans ma grande misère même, et étant tombé le plus bas qu’il était possible, il me semblait toucher de nouveau au sommet de la vie ; une grande clarté d’espoir venait sur moi et m’inondait, pareille à cette lune blanche qui pendait cette nuit-là au ciel, et elle aussi descendait vers le lac.

Je me disais : « J’irai d’abord trouver M. Loup. Il est bon, il me pardonnera. » Et M. Loup, c’était pour moi mon ancienne vie retrouvée.

Je me disais : « Ensuite j’irai la trouver, elle ; et elle sera touchée en voyant que je pense toujours à elle, après deux ans. »

J’étais dans un de ces moments où il semble que nous soyons tout-puissants sur les choses, et on ne doute plus de soi. C’est pourquoi j’allais d’un bon pas, et m’avançais sans hésiter, quand même la tête me faisait mal, et la nuque me faisait mal et je me sentais tout couvert de coups.

Je serrais dans ma poche mon porte-monnaie, qui était bien garni, mon tuteur m’ayant envoyé une centaine de francs, l’année de ma majorité.

VIII

Je me lavai à grande eau dans un ruisseau. J’avais eu soin aussi de laver mes habits, et, quant au col de ma chemise qui était tout déchiré, je n’avais eu qu’à l’ôter et à relever le collet de ma veste.

Je n’en devais pas moins être dans un drôle d’état quand j’arrivai chez M. Loup. C’était vers les cinq heures du soir ; j’avais marché toute la journée.

De loin déjà, je fus surpris des changements qui s’étaient faits. La porte de la maison, toujours ouverte dans le temps, était fermée, les contrevents tirés, le jardin mal soigné et plein de mauvaises herbes ; il y avait sur toutes ces choses un air d’abandon qui serrait le cœur.

Je tirai la sonnette ; jamais je n’avais remarqué le son qu’elle eut, ce jour-là, mais c’est aussi que le silence n’avait jamais été si grand.

On ne venait pas ouvrir. Un moment, je fus sur le point de m’en retourner. Mais j’avais trop besoin de M. Loup. Je sonne de nouveau.

Enfin un pas se fait entendre ; la porte s’entr’ouvre, une tête s’avance :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

En même temps, la tête se retire : je vois que M. Loup ne me reconnaît pas. Même je devais lui avoir fait peur.

De mon côté, c’était à peine si je l’avais reconnu, tellement il était vieilli. Il était tout en noir. Il clignait un peu des yeux à cause de la lumière ; et maintenant la porte se refermait de plus en plus ; elle allait se fermer tout à fait.

— Monsieur Loup ! me mis-je à dire (je ne savais pas très bien ce que je disais), monsieur Loup !… c’est Samuel… c’est moi, Samuel, qui reviens…

Il se redressa brusquement :

— Toi ! dit-il.

Je repris :

— Oui, c’est moi, c’est Samuel Belet qui revient…

La porte ne s’était toujours pas ouverte.

— Toi ! recommençait-il. Arrangé comme tu es là… après tout ce qui s’est passé… toute la peine que j’ai eue… Et pas un mot, depuis deux ans…

Il semblait qu’il n’y pût pas croire, ou bien simplement était-il fâché. Mais il ne me disait pas d’entrer.

Alors voilà qu’en moi quelque chose crève, et les mots que je n’avais pas trouvés jusqu’alors, les mots qu’il fallait, tout à coup me viennent :

— Oh ! je sais bien que j’ai eu tort… Je suis parti sans rien vous dire… pas même merci… je sais bien… Et je me suis mal conduit, je sais bien… Mais j’étais malheureux… et ensuite j’ai eu honte… et je n’osais pas revenir… Je vous demande bien pardon…

La porte, cette fois, s’était ouverte toute grande. Il avait les larmes aux yeux. Il m’avait pris la main, il me la serra :

— Entre, mon garçon. Du moment que tu regrettes ce que tu as fait, tout est oublié.

J’entrai. Le corridor était frais, avec un joli carreau rouge. Les murs peints à la chaux brillaient et la cuisine, au bout, montrait sur des rayons des pots à lait bien alignés, à côté d’une grande bassine en cuivre jaune. Il y avait des tabourets de paille autour de la table ; il en tira un ; il m’y fit asseoir. Il me dit :

— As-tu faim ?

Je n’avais rien mangé depuis le matin ; il alla chercher sur le râtelier un quartier de fromage et un morceau de viande ; il m’apporta aussi du vin ; il me dit :

— Mange et bois.

Et tandis que je mangeais, il s’était assis à côté de moi. Il se tenait les bras posés devant lui sur la table ; il reprit :

— Vois-tu, ici aussi il y a eu bien du changement… Ma femme est morte.

Brusquement je compris la raison de cet air d’abandon qu’avaient les choses autour de lui, son air à lui également ; et je m’arrêtai de manger.

Mais il continua :

— Mange seulement, mon garçon, il faut bien vivre… Moi, je vais par la force acquise ; c’est comme la pierre qui roule… Mais, toi, tu es jeune. Il ne te faut pas t’inquiéter de nous.

Un silence encore. Une goutte par moment tombait de la pierre à eau, et elle faisait un petit bruit sec sur l’évier.

— Bien souvent je me suis demandé ce que tu devenais ; personne ne pouvait me le dire… J’ai été voir M. Gonin ; il n’avait rien compris à ta conduite… Mademoiselle Grandjean non plus… Enfin, tu as eu sans doute tes raisons… Je ne te demande rien… on parlera plus tard de tout ça… Pour le moment, tu n’as qu’à rester ici. Il y a de la place maintenant. Je viens de recevoir mon bois pour l’hiver ; tu auras de quoi t’occuper.

Doucement ainsi il me parlait, un grand moment encore il continua sur ce même ton ; et moi, tout attendri, je l’écoutais sans rien trouver à dire, mais sa voix me faisait du bien. Je mangeai à ma faim, je bus à ma soif. Quand j’eus fini, il me mena dans ma chambre ; c’était la chambre des visites. Il fut plein d’attentions pour moi, il m’apporta de l’eau chaude, changea les draps du lit, m’engagea même à me coucher, pensant que j’étais fatigué : hélas ! toute sa bonté ne servit à rien, comme on va voir.

Il était écrit que je ne trouverais pas de sitôt le repos et que ma route devait être encore longue.

Car tout mon cœur allait vers Mélanie ; il me tardait de la retrouver. Nous soupâmes : après souper je dis à M. Loup que j’avais affaire au village. Il me dit qu’il ne se couchait qu’à dix heures ; j’avais donc du temps devant moi.

Je courus au village, j’entrai aux Vingt-Deux-Cantons. Larpin y était justement. Je vais à lui, la main tendue. Il lève la tête, il me considère un instant ; puis :

— Nom d’un tonnerre !… Samuel… si je m’attendais à te voir ici !

Et, comme je m’étais assis à côté de lui :

— Alors, comme ça, d’où viens-tu ?

— J’ai voulu voir du pays. J’ai été faire une tournée dans le Plateau…

Il cligna de l’œil, il me dit :

— Eh bien, ils t’ont joliment arrangé dans le Plateau…

Je voyais bien que ce qui l’intriguait le plus, c’était ma figure ; il est vrai qu’il y avait de quoi. Pourtant, au lieu de lui répondre :

— Et par ici, lui demandais-je, est-ce qu’il y a des nouveaux ?

— Des nouveaux, pas tellement… Ça va toujours son petit train… Mais, reprit-il, dans ton Plateau, comme tu dis, dans ton Plateau…

— Et à la Maladière ?

— Oh ! à la Maladière…

— Tu comprends, j’arrive, je ne sais rien.

— À la Maladière, ça n’est pas brillant…

Mais, à mesure que je me rapprochais de la question essentielle, je devenais plus insistant ; je l’interromps donc de nouveau :

— Ulysse ?

— Il est loin…

— Et les filles ?

— Quelles filles ?

— Les filles, parbleu… La tienne…

— La mienne ?

— Et puis les autres ?

Je fis halte un instant, parce que j’avais de la peine à respirer :

— Les autres… Mélanie…

Le nom tomba, il y eut un silence. Alors dans ce silence il souleva la tête, l’air un peu ennuyé de toutes mes questions ; et, comme il m’aurait dit : « Il fait froid aujourd’hui », ou bien : « Il va pleuvoir », il me répondit :

— Elle est mariée.

Je ne bougeai pas ; je fis seulement un petit mouvement avec mes genoux sous la table ; il ne vit rien.

Il regardait distraitement devant lui.

— Oui, continua-t-il, avec le gros Jordan de la Baumette… C’est à la Fête de jeunesse que ça s’est décidé… Il y aura deux ans cet automne… Qu’est-ce qui te prend, tu t’en vas déjà ?…

— Oui, il faut que j’aille.

— Moi qui viens justement de commander un demi.

— Ça ne fait rien ; il faut que j’aille…

— Tu fais un drôle de gaillard… Samuel !

J’étais déjà loin.

Et je courais maintenant dans la nuit, éclatant de rire sur moi-même. Parce qu’il faut bien finir une fois par voir les choses, et c’est amusant, quand on les voit. Un drôle de gaillard ! Larpin avait bien dit. Comme si j’avais eu besoin encore de cette preuve ! Mais est-ce que je saurais jamais voir clair ?

Et donc je riais sur moi-même, et cependant je courais dans la nuit, et il y avait comme un grelot attaché à mon cou, qui était ce nom que je répétais : « Mélanie ! Mélanie ! »

« Il te faut pleurer, me dis-je… Tu as besoin de te vider, vide-toi. » Pourtant je ne me vidais pas, au contraire : il me semblait que mes idées allaient tout le temps gonflant dans ma tête comme des haricots dans l’eau et que mon crâne allait éclater. Je le pris dans mes mains ; je le serrais dans mes mains. Puis tout à coup mes moelles s’enflammèrent. Où est-ce que j’allais ? Je le compris soudain. « Ils sont là-bas, pensais-je, ils sont couchés, tant mieux. J’enfoncerai la porte, je leur sauterai dessus. Lui, je le prendrai par le cou… Quant à elle… »

Elle, je voyais bien ce que je lui ferais. Il ne faudrait pas qu’avec elle la chose allât si vite. Je ferais en sorte qu’elle eût le temps de se sentir souffrir. Par exemple, l’enfermer dans sa chambre et mettre le feu à sa maison. La Baumette étant isolée, on ne s’apercevrait de rien. Elle verrait les flammes gagner peu à peu vers elle sans qu’elle pût espérer de leur échapper, et moi, caché tout près de là, je guetterais chacun de ses cris qui viendraient de plus en plus espacés, de plus en plus rauques ; et chacun serait comme une goutte d’huile sur ma brûlure, jusqu’à ce qu’ils eussent tout à fait cessé.

Mais tout à coup la maison sortit d’entre les arbres. Et voilà que je sens mon cœur qui se fend comme une pierre par les grandes gelées ; il ne me reste plus qu’une grande envie de pleurer.

« Tu n’as pas le droit, me disais-je… Tu vas seulement l’appeler, elle viendra, tu lui diras adieu… Tu ne lui feras pas de reproches… Tu lui diras que tu t’en vas pour toujours et que tu as tenu à la revoir… Donne-moi la main, Mélanie, pour qu’on se quitte bons amis. »

J’étais arrivé près d’un tas de planches qui étaient appuyées au mur sur le derrière de la maison. D’où j’étais, je ne pouvais pas voir sa fenêtre ; c’est pourquoi je m’avançai jusqu’à la barrière du jardin.

Je me tenais des deux mains à la barrière, sans quoi je crois que je serais tombé.

Et, tendant la bouche en avant, tout doucement, presque sans bruit, mais il y eut au dedans de moi un grand cri quand même :

— Mélanie ! Mélanie !

Je n’avais plus ma raison, je sais bien ; mais qui peut se vanter de garder sa raison tous les jours de sa vie ?

J’appelai donc, on ne répondait pas.

Alors je force un peu ma voix, et je pensais : « Sûrement qu’elle a le sommeil plus léger que son mari ; elle se réveillera la première, et elle reconnaîtra ma voix. »

En effet, presque aussitôt, une espagnolette grince, une tête paraît à une des fenêtres du rez-de-chaussée ; on demande :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Ce n’était pas elle. C’était l’autre. Je retiens mon souffle, je me fais petit, heureusement qu’on ne pouvait pas me voir, étant protégé contre les regards par les hauts échalas d’un carré de pois mange-tout.

On reprend plus fort :

— Qui est là ?

Je ne répondais toujours point : j’attendais qu’elle parût, elle. Je pensais : « Quand elle s’approchera de la fenêtre, je m’avancerai ; et je lui dirai : « Mélanie, c’est Samuel qui est venu prendre congé de toi. »

Elle ne vint pas ; ce fut sa voix qui vint à sa place ; du fond de la chambre, dans le silence de la nuit, je l’entendis qui disait :

— Voyons, François, il n’y a personne ; viens te recoucher.

— Je te dis, moi, qu’il y a quelqu’un. On a appelé.

— Tu as rêvé, François, s’il y avait quelqu’un, on aurait déjà répondu.

Pourtant celui qui s’appelait François ne bougeait toujours pas de la fenêtre, regardant tout autour de lui. Et, un peu inquiète peut-être, mais je crois plutôt amusée, elle reprend :

— Puisque tu ne viens pas, je vais te chercher.

Distinctement alors je la vois s’approcher dans sa chemise de nuit blanche ; sa figure dans la lune était toute blanche, elle aussi. Elle passe le bras autour du cou de son mari, et comme lui elle se penche ; son regard croise le mien. Est-ce qu’elle ne sentit rien ? Je ne pense pas : elle se mit à rire.

— Nigaud, disait-elle, tu vois bien qu’il n’y a personne. Dépêche-toi de venir te recoucher ; tu vas prendre un rhume.

Puis, comme il s’obstinait : « Je ne sais pas, je ne suis pas tranquille ; j’aurais dû aller faire le tour de la maison », voilà qu’elle lui passe le bras autour du cou, et elle l’attire contre elle.

— Viens vite, mon chéri, on sera mieux au lit qu’ici.

Leurs lèvres à présent se touchaient ; il l’avait prise entre ses bras et il la serrait contre lui.

J’avais entièrement oublié ce que j’étais venu faire ; quand j’y pensai de nouveau, les contrevents s’étaient refermés. Je me tenais toujours des deux mains à la barrière, les angles du bois m’étaient entrés dans la peau.

Un grand moment encore je restai là ; le ciel au-dessus de moi était plein d’étoiles. J’ôtai mon chapeau, je saluai la maison comme une personne qu’on quitte, puis je partis, me laissant aller à la pente, et je ne m’arrêtai que quand le lac fut devant moi. Pourquoi y avais-je été ramené ? Mais j’étais de nouveau tout près de la cabane de Pinget et du saule.

Il y avait là une épaisse haie de vernes, avec du sable d’un côté ; je m’étendis dans le sable, à l’abri de la haie. La tête me faisait très mal, j’avais un goût amer dans la bouche.

Je me levai, et j’allai boire au lac.

J’avais dû toutefois finir par m’endormir ; quand j’ouvris les yeux, il faisait grand jour. Le soleil était levé. Il sortait de derrière la chaîne des Diablerets qu’on voyait se dresser toute bleue dans la fine lumière, et des petits nuages roses montaient au ciel en même temps que lui. Sur les feuilles autour de moi, il y avait de la rosée ; j’étais tout raide de froid.

Mais une douce tiédeur pénétrait déjà l’air ; les mouches s’étaient réveillées ; et au bout de chaque petite vague dansait une langue de feu.

Je m’étais accoudé, la tête dans ma main ; je regardais, devant chez Pinget, se balancer une barque. C’était une barque à voiles ; je ne lui en connaissais point.

Dans la barque il y avait un homme à barbe noire, qui était justement en train de hisser la voile qu’on avait roulée pour la nuit. Il l’avait d’abord dépliée, puis, l’ayant passée à la vergue, il tira sur la cordette, et la vergue s’éleva en grinçant le long du mât, tandis que la toile pendait en faisant des plis.

À ce moment, le père Pinget s’approcha dans son bateau.

— Eh bien, dit l’homme, on aura joli temps ; ça va souffler de bise.

Le père Pinget leva la tête :

— Pas des tant gros airs en tout cas ; ils risquent bien de tomber vers midi.

— Oh ! quant à ça, reprit l’homme, tant pis ; à midi on sera rendus.

— Et Cyprien, reprit Pinget, il n’est pas encore là ?

— Je l’attends. On s’est donné rendez-vous pour six heures.

Cependant la grande voile et le foc étaient en place ; impatiente, la barque tirait sur son ancre, en grinçant.

Je n’avais pas tardé à m’apercevoir à son accent que l’homme de la barque était un Savoyard. Sans doute était-il venu chercher un de ses camarades, parce qu’en ce temps-là, en 1862, il n’y avait pas encore tant de ces bateaux à vapeur, un ou deux seulement ; et ils n’abordaient pas souvent à Roche.

Je la voyais là-bas, la Savoie, briller avec ses toits et ses rochers de verre à travers une mousseline d’air bleu ; je me dis tout à coup : « C’est un autre pays là-bas. »

Je me lève, je m’approche ; le père Pinget venait d’aborder, et il s’était baissé pour prendre dans le fond du bateau sa seille pleine de poissons.

Quand il se redressa, j’étais devant lui ; en même temps son aide et l’homme à barbe noire s’étaient tournés vers moi.

M’adressant au père Pinget :

— Croyez-vous que je pourrais passer le lac avec vous ?

Comme tous ceux que j’avais rencontrés depuis mon départ de la ferme, ils semblaient pleins d’étonnement et de méfiance. Le père Pinget me dit :

— D’abord, qui êtes-vous, vous ?

— Vous ne me reconnaissez pas ?

Il me considère, puis :

— Ah ! c’est vous avec qui…

Il s’arrête. Et moi :

— Oui, c’est moi…

Et, moi non plus, je n’allai pas plus loin.

Là-dessus, Pinget recommence :

— La barque n’est pas à moi ; il vous faut vous adresser à son propriétaire.

Il me montre l’homme à barbe noire. Je demande à l’homme :

— Est-ce que vous me prendriez avec vous pour passer le lac ? Vous me rendriez bien service… Je paierai ce qu’il faudra.

L’homme hésitait, rapport à cet air que j’avais, ma bosse au front, ma lèvre fendue ; il fallut que le père Pinget intervînt :

— Tu peux le prendre, Joseph. Il n’est pas méchant, je le connais. Il a été domestique tout près d’ici, dans le temps…

Alors l’homme à la barbe noire :

— Eh bien, c’est entendu, vous pourrez venir avec nous… Quant au prix, vous nous paierez une tournée.

Il n’avait pas fini de parler qu’un quatrième personnage arrive, précisément celui qu’on attendait, qui dit bonjour, qui serre la main aux trois autres, puis qui se tourne, lui aussi, vers moi, et qui demande : « Qui est-ce ? »

Celui qu’on appelait Joseph lui répond :

— C’en est un qui passe le lac avec nous. Pinget le connaît.

Je m’aperçois alors que ledit personnage avait un œil crevé. Il me dit :

— Et ton bagage ?

— Je n’ai point de bagage. J’ai mes deux bras, ça me suffit… J’aimerais aller voir comment il y fait par chez vous…

— Tu penses que la terre y est moins basse ?

Puis, hochant la tête :

— Ça n’empêche pas qu’avec une figure comme la tienne, on n’aimerait pas tant te rencontrer au coin d’un bois…

En moins de rien il avait mis tout le monde de bonne humeur ; il attend alors un moment, comme pour voir si je ne me déciderais pas, moi aussi, à rire, puis, tirant de sa poche une bouteille de goutte :

— Enfin, voilà toujours de quoi te consoler. On la boira pendant le voyage.

Mais Joseph était pressé de partir. Il me fait asseoir au fond de la barque, lui-même prend place à l’arrière ; il lève l’ancre, amène l’écoute, et tout à coup la voile se gonfle, pendant que le père Pinget et son aide sur la rive nous crient : « Bon voyage ! » en soulevant leurs chapeaux.

DEUXIÈME PARTIE

I

C’est ainsi que je quittai le pays. Et ainsi commencèrent sept nouvelles années de ma vie que je passai, toutes les sept, à l’étranger.

Quand je fais le total de ce qui m’en reste, je vois que ce n’est presque rien. On a vécu, voilà tout. Il y a des gens qui vont dans la vie avec assurance, comme les bergers de la Bible, quand l’étoile brillait au ciel ; pas un de leurs gestes qui ne soit fait à bon escient, pas une de leurs paroles qui ne porte ; ils ont mesuré d’avance le chemin qu’ils ont à parcourir, ils en ont d’avance compté les étapes.

Mais c’est des gens qu’on trouve seulement dans les livres, parce qu’il faut bien flatter le lecteur. Il faut qu’il comprenne tout de suite à qui il a affaire et quelle espèce d’hommes c’est. Il s’agit que les événements, dans les livres, soient comme des chemins qui se coupent à un endroit donné, et il y a des carrefours où tout le monde se retrouve. Il s’agit que vous vous attendiez aux choses qui vont arriver, sans quoi vous vous sentiriez perdus.

Moi, je n’ai pas su où j’allais. Les choses venaient comme elles voulaient, non pas comme j’aurais voulu qu’elles viennent. On a besoin d’abord de pain, c’est seulement à quoi on pense. Et le temps s’en va heure à heure, jour après jour, semaine après semaine : on va toujours, on ne sait pas.

Est-ce qu’on sait jamais, nous autres ? On est pour les gens ceux qui passent. On n’a point de parents, ni d’amis parmi eux ; qu’on soit gais ou bien qu’on soit tristes, ils ne s’en doutent même pas.

Alors on se débat, c’est tout ce qu’on peut faire.

On en était resté quand ils m’avaient fait monter dans la barque. L’œil crevé était à côté de moi. On voit la rive s’éloigner. Le père Pinget et son aide deviennent tout petits ; la maison à son tour devient toute petite. Il y avait autour de nous une eau profonde et bleue, avec des vagues courtes qui se contrariaient. On ne sentait pas la bise, parce que nous étions dedans ; mais la voile était gonflée et la barque penchait fortement.

On n’en avançait pas moins vite. De temps en temps, Joseph tirait sur l’écoute, et se renversant en arrière faisait tourner le balancier, alors il y avait un peu de flottement dans la voile : brusquement l’enflure changeait de face ; et on s’apercevait qu’on était reparti dans une autre direction.

Il s’y connaissait à la manœuvre, ce Joseph ; et l’œil crevé et moi n’avions pas autre chose à faire qu’à baisser par moment la tête pour laisser passer le balancier.

Tout à coup, l’œil crevé me pousse du coude :

— Alors, me dit-il, ça ne va toujours pas ?

Il me montre la bouteille de goutte :

— Il faudra bien que ça finisse par aller.

Il se met à boire au goulot ; il passe la bouteille à Joseph qui boit lui aussi, puis qui me la tend ; et l’autre alors :

— C’est ton tour.

J’avais l’estomac vide, ce qui est une explication.

— Tu vois, reprend-il, c’est pas difficile… J’ai bien vu que tu avais des ennuis. Il n’y a qu’à les noyer.

Je ne sais pas pourquoi, mais déjà il me semblait que la couleur des choses avait changé, et la couleur de mes idées.

Il y avait sous moi le balancement de la quille, ce mouvement de haut en bas continuel des vagues qu’elle coupait en deux, qui était comme un bercement ; je ne m’attendais pas à faire si bon voyage.

— Ça y est, continuait Cyprien, il reprend vie.

Il me regardait d’une drôle de manière avec le seul œil qu’il avait de bon, l’autre n’étant plus qu’une espèce de grumeau sec, entre les paupières presque rejointes.

Peu à peu la rive était devenue une mince ligne gris vert, où les peupliers dans l’air transparent avaient l’air de fumées qui seraient montées toutes droites ; et, en même temps que la rive, mon passé s’éloignait de moi.

Je me disais : « Tu es libre. » La bouteille me revint.

— Tu vois, me disait l’homme, tu vois bien que j’avais raison… Je ne te demande pas ce qui t’est arrivé ; c’est des choses qui te regardent. Mais bien sûr que tu t’es encore tracassé pour des filles : alors, vois-tu, ça n’en vaut pas la peine. Dis-toi bien qu’il y en a des centaines et des centaines comme toi. Moi aussi, dans le temps… Et je me suis fait, moi aussi, bien du mauvais sang pour elles… Eh bien, vois-tu, ça a passé. Je suis nettoyé de tout ça…

Joseph hochait la tête en larguant son écoute, et docilement la barque virait.

Moi je pensais : « Comme nous sommes drôlement faits ! Nous virons encore plus facilement que les barques ; il n’y a même pas besoin de lâcher l’écoute ; il n’y a besoin que d’un coup de vent. »

Pour la quatrième fois la bouteille me revenait ; de plus en plus le soleil était monté dans le ciel ; soudain, me retournant, j’aperçus le château de Thonon à pas trois cents mètres de nous.

C’était une grosse maison carrée, avec des murs autrefois passés à la chaux, mais noircis par le temps, tout tachés d’humidité ; droit derrière, la pente montait raide, découpant à son sommet une longue rangée de toits.

Il y a un saut entre la ville et le rivage ; c’est un talus pierreux, rocailleux, avec des buissons (autant du moins que je me le rappelle) ; et curieusement, des yeux, j’allais à ces choses nouvelles, à ce pays nouveau pour moi.

Il faut bien que je le dise : nous passâmes le reste de la journée à boire, l’œil crevé et moi. Joseph ne nous avait pas tenu longtemps compagnie ; il était marié et pressé de rentrer chez lui. Mais, nous deux, nous n’avions personne.

Vers le soir, l’œil crevé s’était mis à chanter ; je me souviens encore du titre de la chanson ; il est vrai que c’est une chanson qu’on chante partout en Savoie. Elle s’appelait : La Belle Eugénie.

Accoudé sur la table, il chantait sans me regarder ; comme la chanson avait au moins vingt couplets, j’avais fini par connaître la mélodie ; et je m’étais mis à chanter aussi.

Mais, dès le lendemain, je dus recommencer à chercher de l’ouvrage. J’en trouvai enfin chez un tonnelier qui était établi près d’une place ombragée de grands arbres, où les messieurs et les dames de la ville se promenaient le soir.

J’avais eu la franchise de lui dire que je ne savais pas le métier.

— Vous vous y mettrez, me répondit-il.

En effet, je m’y mis, et plus vite que je n’aurais cru. J’étais assez adroit.

Nous allumions un feu de copeaux dans le fond de la futaille, et, le bois s’étant assoupli par l’effet de la chaleur, nous tapions à grands coups de maillets sur les cercles.

Mais, la vendange une fois faite, le tonnelier n’eut plus besoin de moi. Je me remis donc à faire des places. Pendant les quatre ans que j’ai passés en Savoie, j’ai habité, je crois, tous les villages qu’il y a, au bord du lac, entre Thonon et le canton de Genève.

On me regardait avec curiosité, quand on savait d’où je venais, parce que c’est bien plutôt les Savoyards qui viennent travailler chez nous, et gagner de l’argent chez nous, que nous chez eux. Il est même étonnant de voir combien nous nous connaissons mal, les Savoyards et nous, bien que nous soyons voisins : rien que le lac à traverser, et aujourd’hui, avec les moyens de transport qu’on a à sa disposition, c’est l’affaire d’une demi-heure. Mais il y a quelque chose qui nous sépare, bien plus et mieux que la distance, je veux dire la religion.

C’est aussi qu’ils sont plus pauvres que nous, et chez nous on n’aime pas les pauvres. C’est qu’ils sont restés plus en arrière dans le progrès, et chez nous on aime un peu trop le progrès. Quand un vigneron de la Côte voit la vigne grimper chez eux à des troncs de châtaigniers secs, qu’est-ce que vous voulez, il hausse les épaules, parce que la sienne est chaque année taillée à ras de souche et sitôt qu’elle a poussé on l’attache aux échalas.

Moi-même, j’étais frappé de voir dans les villages la quantité de maisons inhabitées ou en ruines qu’il y avait. Moi, qui étais habitué aux grandes fermes de chez nous, j’étais surpris, dans les commencements, de la petitesse des maisons de là-bas ; il n’y avait plus ces hautes portes rondes faites pour laisser passer des chars de foin tout entiers. Et la campagne aussi m’étonnait, parce que par endroit elle était inculte, et toute sorte de ronces et de mauvaises herbes y poussaient.

Je me suis pourtant affectionné à ce pays de Savoie ; encore maintenant j’y pense volontiers. Quatre ans, je l’ai couru, allant et venant par les routes. Autour de moi la vie des villages se faisait : une vieille femme à bonnet rond était assise devant sa porte, en train d’écosser des pois ; des hommes revenaient des champs, le fossoir sur l’épaule ; le vannier passait, avec tout un empilement de corbeilles et de paniers sur son dos ; une femme, penchée sur une citerne dont elle venait d’ôter le couvercle, plongeait son seau dans l’eau noire ; des petites filles pleuraient, les maisons fumaient leurs fumées ; ou bien c’étaient quatre grands bœufs, accouplés sous le joug, qui montaient lentement la pente d’un champ.

Je souffrais moins. C’est que je voyais les choses de près. Et je m’apercevais que, si loin qu’on aille et où qu’on aille, partout on souffre et on se plaint. Il y a eu toutes mes places. J’ai été chez un homme qui avait perdu, la même année, sa femme, et ses deux enfants. Un autre, pendant que j’étais chez lui, sa maison brûla et, comme il n’avait pas de quoi la reconstruire, il dut louer son bien et s’en aller comme moi gagner sa vie. J’entrai ensuite chez un jeune ménage qui aurait eu tout pour être heureux, parce qu’ils avaient de l’argent et qu’ils s’aimaient, mais l’enfant qui leur naquit, l’année d’après leur mariage, se trouva être simple d’esprit. Ils ne perdirent pas courage : il leur vint un second enfant : celui-ci était bossu. À Excenevex, mon patron battait sa femme ; je l’entendais crier toute la nuit. Je partis au bout de huit jours : j’arrivai à Tougues : la vieille qui me prit à son service avait une maladie noire. Elle croyait que ses ennemis la poursuivaient partout. Il y avait deux serrures à la porte de sa chambre, les fenêtres étaient cadenassées, elle n’en restait pas moins debout jusqu’au matin, armée d’un vieux fusil de chasse, pour le cas qu’ils viendraient, disait-elle, car elle parlait d’eux sans jamais les nommer. Comme ils ne venaient pas, ce fut moi qu’elle soupçonna. Un soir que je rentrais, je la vis postée devant sa porte. Elle me cria quelque chose ; j’étais trop loin pour comprendre, je continuai d’avancer ; il s’en fallut de peu que je ne laissasse ma peau chez elle ; par bonheur, elle ne savait pas viser et la poudre était éventée.

Ah ! oui, partout de la misère, partout des larmes et des gémissements. Alors, faisant un retour sur moi-même, je me disais que je serais un lâche de me plaindre, puisque le sort ne ménageait personne et que beaucoup parmi les hommes étaient plus malheureux que moi. N’avais-je pas du moins la santé, la jeunesse, toute une vie encore à vivre, mes deux bras pour travailler ? Et je tendais en moi ma volonté, malgré le vide qui m’habitait toujours.

D’abord, j’avais souvent regardé vers l’autre rive du lac où on apercevait, par les temps clairs, la tache que faisaient les toits de Vernamin ; il me semblait même des fois voir briller le coq du clocher.

De moins en moins, je regardais vers Vernamin. Je ne voyais plus briller le coq du clocher.

C’est à la fin de ma troisième année de Savoie que j’arrivai à Saint-Alban. J’y fis la connaissance de Louis Duborgel.

Saint-Alban est un assez petit village d’environ cinq cents habitants, bâti des deux côtés de la route, et un peu au-dessus du lac.

Comme je me tenais sur la place, je vis deux hommes qui causaient : l’un avait la figure rasée, l’autre était habillé comme un ouvrier charpentier.

J’entre à l’auberge ; à peine y étais-je installé que les deux hommes y entrent à leur tour.

À cause que je cherchais de nouveau du travail, j’avais fait appeler le patron. À présent, je n’étais plus si timide : j’allais droit aux choses, il le fallait bien.

J’avais donc fait appeler le patron, il était venu, et il se tenait debout devant moi qui m’étais assis à une des tables, après avoir déposé ma valise sous le banc. J’avais à présent une valise dont j’avais fait emplette à Thonon, pendant que j’étais chez le tonnelier ; mais les poignées n’en avaient pas tenu longtemps et je les avais remplacées par une corde.

Je dis au patron :

— Est-ce qu’il n’y aurait pas de l’ouvrage par chez vous ?

À ce moment, l’ouvrier charpentier lève la tête et me regarde.

— Quelle espèce d’ouvrage ? me demande le patron.

— N’importe quoi, je fais de tout.

— Ma foi, je ne vois rien. Ça n’est pas le moment. (On était encore en hiver.) Et puis, ici, vous savez, il n’y a pas tant de ces gros domaines ; les gens font le travail entre eux.

Je m’attendais à sa réponse ; c’est pourquoi je n’insistai pas.

— Tant pis, j’irai voir plus loin.

L’homme tout rasé cependant venait de sortir, n’ayant fait que vider son verre ; l’ouvrier charpentier resta seul. Il continuait de se tenir tourné vers moi.

Tout à coup je l’entends qui tousse, comme on fait quand on se prépare à parler :

— Écoutez, me dit-il, il y aurait peut-être moyen de s’arranger ; vous cherchez de l’ouvrage, j’aurais de l’embauche pour vous… Ça vous irait-il, la bâtisse ?

Je lui réponds :

— Voyez-vous, j’ai appris à ne pas être difficile. Quoi qu’on m’offre, je dis oui. La bâtisse, ou autre chose, c’est toujours autant de trouvé.

Il se lève, il prend sa chopine, il vient s’installer à côté de moi. Il faut croire que ma figure lui revenait.

— Je serais très content qu’on puisse s’entendre, recommence-t-il… Vous avez vu le particulier qui vient de sortir : c’est un ancien valet de chambre. Il était en place à Genève. Son maître est mort l’année dernière en lui léguant trente mille francs… Avec ce qu’il avait déjà d’économies, le voilà riche… Il se fait construire une maison. C’est moi qui la construis. Il me connaissait, il m’a dit : « J’ai confiance en vous. » Comme il n’est pas pressé, je n’ai pour le moment qu’un aide. Seulement ça ne va pas vite… Alors, si vous étiez d’accord…

— Bien sûr, dis-je, que je suis d’accord.

Il me serra la main.

— Il ne me reste plus qu’à aller en parler à Ravinet (c’était le nom de l’ancien valet de chambre). Vous comprenez, c’est lui qui paie. Mais je ne pense pas qu’il fasse de difficultés… Attendez-moi…

Il s’en alla, revint bientôt.

— Ça y est, me dit-il.

Il reprit :

— Il faut nous entendre… Vous aurez deux francs cinquante par jour. Ça vous irait-il ?

Je hochai la tête.

— Bon ! dit-il. Quant à la pension, je la prends ici. On y mange bien, vous verrez. Vous pourriez manger avec moi.

Je ne demandais pas mieux ; il eut l’air tout content, il fit venir un litre ; nous trinquâmes ; les choses, comme on voit, n’avaient pas traîné.

N’empêche que je changeai une fois de plus de métier, et devins comme lui charpentier, et maçon. Car il fallait être l’un et l’autre, puisque nous n’étions que les deux à la construire, la maison, à part cet aide qu’on avait, mais un aide qui comptait à peine ; c’était un pauvre idiot qu’on appelait Jacquot.

Ladite maison s’élevait un peu en dehors du village, au bord de la route, dans un verger. S’élever est d’ailleurs une façon de dire, car elle n’en était encore qu’aux fondations, avec seulement le trou creusé et dedans les murs des caves. On y descendait encore au lieu d’y monter. Mais, dès le lendemain matin, nous étions tous trois à l’ouvrage. On travaillait de six heures à midi et de une à sept. On n’avait pas encore la journée de huit heures.

Jacquot brassait le mortier ; moi, je taillais la pierre ; Duborgel assemblait. De la belle pierre du lac, que des barques aux grandes voiles amenaient de Meillerie. Elles étaient forcées d’aborder à Nernier, mais un homme du village s’était chargé des charrois.

Il y en avait tout un tas au bord de la route et sous mon marteau les blocs éclataient, montrant leur arête vive.

On ne se foulait pas d’ailleurs, comme disait Duborgel ; ce n’était que quand Ravinet survenait qu’on se dépêchait un peu plus. Il arrivait tous les jours à la même heure, et, les mains dans ses poches, il nous regardait travailler. Gros, ventru, avec des mains blanches, des poils noirs lui sortaient du nez ; il me dégoûtait bien un peu, mais on était forcé de lui obéir tout de même, puisque c’était lui qui payait.

Aussi longtemps qu’il était là, on mettait donc les bouchées doubles ; on se rattrapait dès qu’il avait tourné le dos.

— Viens-tu ? me disait Duborgel. (On s’était vite tutoyés.)

On se couchait sous un pommier, l’herbe repoussait, il faisait bon tiède. Quelquefois un oiseau montait très haut, dans l’air, avec des cris, puis retombait. L’alouette était sortie de son petit tombeau de l’hiver, et aussi les papillons jaunes. Ça sentait partout le pain frais. Je me tournais du côté du lac, redevenu bleu.

Mais tout de suite Duborgel se remettait à ses vieilles histoires. Il n’aimait rien autant qu’à parler. Il avait les yeux clairs, la moustache tombante, et des cheveux blonds assez longs qu’il repoussait tout le temps de la main.

Je l’écoutais sans rien dire : c’était bien ce qu’il lui fallait. Peu à peu, il s’animait ; il haussait la voix, il faisait des gestes ; et pendant ce temps, sur la route, Jacquot jetait des pierres aux moineaux.

— Je te le répète, disait Duborgel, le monde est mal fait. Il faudrait le recommencer, le monde. Il faudrait le foutre bas comme une maison où il y a eu des maladies, sans quoi tous ceux qui y entrent deviennent malades à leur tour… Tu ne veux pas me croire. Regarde ce qui m’est arrivé.

Il parlait bien, Duborgel, il le savait même un peu trop. Mais on sentait à son accent qu’il croyait à ce qu’il disait.

— … Quand mon père est mort, j’avais seize ans. Nous n’étions pas riches, on avait juste de quoi tourner ; nous n’en demandions pas plus. On se disait : « On est prêt à se donner du mal pourvu qu’on arrive à vivre. » N’est-ce pas, on était les deux, ma mère et moi, et on s’appuyait l’un sur l’autre. Tout alla bien pendant un temps ; même que j’avais pu acheter une chèvre. Mais un soir que je rentrais souper, je vois ma mère toute triste, elle va prendre sur le foyer la marmite de pommes de terre, elle la pose sur la table ; tout à coup je n’entends plus rien, je me retourne : je la vois, qui pleurait, debout au milieu de la cuisine.

Je lui dis :

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien ! qu’elle me dit.

Je lui dis :

— Je veux savoir ce que tu as. Viens ici. Regarde-moi bien.

Je vais à elle ; je la prends par les épaules. Alors elle baisse les yeux :

— C’est M. Delacrétaz qui est venu.

— Qu’est-ce qu’il te voulait ?

— Il est venu nous redemander l’argent qu’il nous a prêté. (C’était une dette qui nous venait de mon père.)

— Puisqu’on lui paie régulièrement ses intérêts.

— Ça ne fait rien, il dit qu’il a besoin de la somme. (Elle s’était remise à pleurer.) Il a dit qu’il avait besoin de la somme ; et moi je lui ai répondu qu’on ne pouvait pas la lui rendre parce que nous ne l’avions pas ; alors il m’a dit qu’il y avait moyen de tout arranger. Il m’a dit qu’il avait envie du pré de la Raie, parce qu’il touchait le sien et que nous n’avions qu’à le lui céder, en échange de quoi il nous tiendrait quittes de notre dette.

Je criai :

— Jamais de la vie !

Il faut comprendre que ce pré de la Raie était notre meilleur pré, et même notre seul bon pré ; en outre il valait au moins trois mille francs, quand nous n’en devions que deux mille.

La mère pleurait de plus en plus fort ; elle ne pouvait plus parler.

— C’est bien ce que j’ai cherché… à lui faire… comprendre… Mais il m’a dit… comme ça… qu’il nous avait rendu service en nous prêtant de… l’argent. (Elle se mouchait, elle toussait.) Alors… si nous n’y consentions pas… il saurait bien nous y forcer… Il m’a dit comme ça qu’il nous ferait saisir… si nous ne remboursions pas la somme… et qu’il voulait ce pré et pas un autre… et que personne ne nous l’achèterait que lui…

Je lui dis : « Attends seulement… » Une idée m’était venue.

Il y avait au village un vieux curé que j’aimais bien, parce qu’il s’était toujours occupé de moi, et j’avais été son enfant de chœur. Je me disais : « À nous deux, ma mère et moi, nous ne pourrons rien contre ce voleur, parce qu’il est plus fort que nous ; mais, si M. Lesage s’en mêle, l’autre finira bien par entendre raison. »

Je vais donc trouver le curé. Il venait de sortir de table. C’était en hiver, il faisait froid ; mais un bon feu brûlait dans son bureau, et il était assis les pieds au feu dans son bureau, en train de boire son café. Il y avait un tapis, des fauteuils et des grands rideaux aux fenêtres.

— Tiens ! Louis, me dit-il, quel bon vent t’amène ?

Et, avant que j’eusse eu le temps de lui répondre :

— Viens vite t’asseoir au chaud, mon enfant ; tu m’expliqueras ça.

Il me regardait en souriant de derrière ses lunettes ; sa grosse figure rouge tout entière semblait dire : « Je suis content de te voir. »

Alors, n’est-ce pas ? tout encouragé je m’étais assis. Je commence :

— Voyez-vous, monsieur le curé, si je suis venu, c’est que j’ai un grand service à vous demander…

— Tant que tu voudras, mon enfant… Tu sais que je serai toujours heureux de t’être utile…

Tout allait bien, il avait croisé les mains sur son ventre, et moi, cherchant mes mots, difficilement tout d’abord, mais avec plus de fermeté à mesure que j’avançais, je lui raconte mon histoire.

Elle était un peu longue, c’est ce qui expliquait qu’il me laissât parler. Il ne m’avait pas encore interrompu une seule fois. Je ne voyais toujours pas ses yeux qu’il tenait baissés, et puis il y avait ses lunettes. Moi, j’allais toujours, il ne bougeait toujours pas.

C’est ainsi que j’arrive enfin où je voulais en arriver :

— … Alors, comme ça j’ai pensé que peut-être vous consentiriez à aller voir M. Delacrétaz, et vous lui expliqueriez la chose. Ça nous rendrait bien service à maman et à moi. On est trop pauvres, il est trop riche. Mais vous… (je m’embrouillais un peu)… il vous écouterait… Il verrait que ce n’est pas juste…

Je m’arrêtai tout à fait ; sans que je susse bien pourquoi, je me sentais à présent tout intimidé. Il y eut un grand moment de silence. Je n’osais plus regarder M. Lesage.

Il le fallut bien pourtant, parce qu’il se taisait toujours. Et je vois qu’il n’avait pas changé d’attitude, seulement il baissait de plus en plus la tête, et de plus en plus ses yeux m’échappaient.

Alors il bouge un petit peu ses mains grasses, il étend légèrement la jambe et, considérant le bout de son pied :

— Mon enfant, as-tu oublié la parole de Notre Seigneur que tu as apprise au catéchisme : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ?

Et, comme je ne répondais pas, mais, vois-tu, j’avais le souffle coupé :

— Si tu t’en étais souvenu, je crois, mon cher enfant, que tu ne te serais pas adressé à moi. Je suis ministre de Dieu, non de César.

Tu entends bien, Belet : ce Delacrétaz était trop riche. Les riches se soutiennent entre eux.

Il nous a fallu vendre notre pré, Belet ; nous l’avons vendu deux mille francs, alors qu’il en valait trois mille ; et encore, cet argent, nous ne l’avons pas eu, puisque nous le devions.

Il nous a fallu vendre notre pré, et, moi, il m’a fallu partir, parce qu’en louant le reste du bien, ma mère avait encore de quoi vivre, tandis que, si j’étais resté avec elle, elle n’aurait pas eu de quoi.

J’ai couru le monde, elle est morte pendant que j’étais loin.

Elle est morte une nuit, sans personne près d’elle. Le lendemain matin on a bien vu que sa porte restait fermée, mais on ne s’en est point étonné, parce qu’elle était devenue sauvage depuis ses malheurs. Toute la journée, sa porte est restée fermée. Le soir, les gens, comme d’ordinaire, sont venus causer, sur la place, devant sa porte ; personne ne s’est inquiété d’elle. C’est seulement le jour suivant qu’une voisine a été chercher le maréchal. On a crocheté la serrure. La chambre était pleine de mouches…

Et tu voudrais que je trouve le monde bien fait ? Dis-moi, tu es d’avis, Belet, que les choses sont à leur place ? Tu es content de ce que tu vois ?… »

Il continuait de parler ; moi, je continuais à regarder vers le lac. Une barque à pierres justement passait, avec ses deux voiles pointues ; et Jacquot éclatait de rire parce qu’un de ses cailloux venait de porter.

Il nous fallut toute une année avant que la maison fût sous toit ; alors nous nous mîmes à la charpente ; et Duborgel put reprendre son vrai métier qui était nouveau pour moi. J’en avais déjà tellement fait, et de toute espèce, que je ne regardais pas à un de plus.

On était bien soignés à l’auberge, la nourriture nous convenait. Une forte soupe à midi ; une forte soupe le soir ; de la viande, des légumes, et du pain à discrétion. La patronne faisait la cuisine elle-même, et elle s’y entendait, ayant été cuisinière à la ville. On mangeait dans un coin de la salle à boire. Le patron avait deux chiens de chasse, qui venaient s’asseoir à côté de nous. Il y avait aussi deux ou trois chats, car dans cette maison, contrairement au proverbe, chiens et chats vivaient en bonne amitié. Le bon Faraud posait sa tête sur ma cuisse, et suivait de l’œil tous mes mouvements. Des mouches et des guêpes tournaient autour de nous qu’on chassait avec des serviettes. Quelquefois Faraud, las d’attendre un os qui ne venait pas, leur faisait la chasse, refermant sa gueule qui claquait à vide, car il commençait à se faire vieux.

La servante se nommait Céline. C’était une gentille fille. Mince, petite, fine, avec des beaux yeux noirs, elle montrait beaucoup de réserve. Elle avait des tout petits pieds et des toutes petites mains. Duborgel la plaisantait volontiers ; moi, j’étais devenu prudent. Mais enfin j’avais du plaisir à la voir me sourire, apportant un grand plat de choux, ou une assiette de ces pommes de terre frites, comme on ne sait les faire qu’en France.

Nous étions seuls pensionnaires. Il n’y avait à part nous que des clients de passage, commis voyageurs, colporteurs, et on n’en voyait pas souvent. On pouvait causer à son aise, Duborgel n’y manquait pas.

Il avait la manie d’accrocher à tout des discours. De l’autre côté de la place, on voyait une maison un peu plus grande que les autres, plus soignée, l’air plus neuf aussi, peinte en bleu, avec des encadrements blancs aux fenêtres et à la porte ; mais elle se distinguait surtout par une belle poignée de sonnette en cuivre, qui brillait dans le soleil.

Il me la montrait en faisant le poing. C’est que là habitaient deux vieux qui étaient un peu les Delacrétaz de l’endroit. Ils ne sortaient presque jamais. Ils passaient pour être très riches. On les savait durs pour le pauvre monde.

— À quoi est-ce qu’ils servent ? me disait Duborgel. Penses-tu qu’ils soient utiles à quelqu’un ? Penses-tu qu’ils donnent ce qu’ils ont de trop à ceux qui n’ont rien ? Pas de risque ; ils cachent leur or. Et tu voudrais que je les aime, quand leur vie se passe à compter leur or, et ils le couvent comme des œufs. Ils couchent sur leur or, je te dis, en attendant qu’un jour ils crèvent, mais ils ne pensent pas si loin…

Il m’avait pris par le bras :

— Regarde !

C’était le soir, à l’heure où le soleil se couche. Le vieux et la vieille sortaient de chez eux. L’homme tenait une perche. Il la leva et il fouillait avec entre les poutres de l’avant-toit. On ne comprenait pas tout de suite. Mais un premier nid tomba, puis un autre ; et une quantité de moineaux et de hochequeues déjà installés pour la nuit s’envolaient avec des petits cris dans l’ombre, tournant autour de la maison.

— Cochons ! reprit Duborgel… Tu vois, même les oiseaux. Ça leur coûte trop cher peut-être !

Cependant, la vieille surveillait l’ouvrage, et, quand il y avait un coin où son mari avait oublié de passer, elle le lui montrait du doigt.

Lui, alors, sur ses jambes molles, des pantoufles brodées aux pieds, une casquette sur la tête, s’avançait à petits pas ; et de nouveau sa perche allait et venait sous l’avant-toit.

Deux ou trois fois par semaine, aussi longtemps que durait la belle saison, la même scène se répétait. Ils avaient peur des « saletés », sans doute. Chaque fois Duborgel se mettait en colère.

— Cochons ! cochons ! répétait-il à demi-voix.

Il n’osait pas exprimer son opinion tout haut, parce que, à la tombée de la nuit, l’auberge, presque vide pendant le reste de la journée, se remplissait de monde. Et Duborgel n’était pas très bien vu. On avait peur de ses « idées ». Il ne pensait pas comme le commun, cela déjà aurait suffi. Mais il s’y ajoutait qu’il était sévère dans les jugements qu’il portait sur les habitants du village. « C’est des paysans, me répétait-il ; ça ne pense qu’à soi, ça n’est attaché qu’à la matière. Ils vous verraient crever à côté d’eux qu’ils ne feraient pas un mouvement. »

Il ne fallait donc pas s’étonner si on le tenait à l’écart. Et, moi aussi, on me tenait à l’écart, simplement parce qu’on me voyait toujours avec Duborgel, quand même on n’aurait pas eu peut-être les mêmes raisons de m’en vouloir.

Aussi ne nous attardions-nous pas à l’auberge ; nous allions nous coucher de bonne heure. On partageait une grande chambre qui était située au-dessus de la remise. Là, Duborgel pouvait parler tout à son aise, tandis que par moment, de la salle d’en bas, venaient des bruits de voix et des éclats de rire. Au-dessous de nous, dans la remise, on entendait miauler un petit chat. Nous allumions la bougie, et nous riions de voir, sur le mur passé à la chaux, nos deux ombres se déplacer. On avait des têtes énormes, des dos bossus, des mains sans doigts.

Nous continuions de causer. J’avais fini par raconter, moi aussi, mon histoire à Duborgel ; il se trouva qu’elle ressemblait à la sienne ; cela nous avait rapprochés encore. On était maintenant tout à fait bons amis.

Au milieu de l’été, on cloua le sapin. On avait été le couper un dimanche, dans les bois. Céline nous avait aidé à le garnir de roses en papier et de bouts de ruban ; il était joli comme tout quand on le monta sur le toit. Il y eut une petite fête ; Ravinet nous paya à boire.

Là-dessus arrivèrent les couvreurs ; le menuisier apporta les croisées et les portes ; il ne nous restait plus qu’à crépir la façade et qu’à peindre l’intérieur. Ce qui prit encore un hiver.

Puis la dureté de l’air s’amollit ; une fois de plus les oiseaux chantèrent et nos pots de peinture se trouvèrent mis de côté. Ravinet nous demanda de l’aider à faire le jardin. On l’aida à faire le jardin. Il fallut aller chercher de la bonne terre au village ; on l’amenait dans des brouettes ; ensuite, il y eut le fumier ; on était en avril quand nous eûmes fini.

Un matin, Duborgel me demanda :

— À présent, qu’est-ce qu’on va faire ?

C’était bien à quoi j’avais pensé, moi aussi, mais sans m’être décidé à rien. Il me fallait pourtant répondre. Je lui dis :

— Je vais aller chercher de l’embauche ailleurs.

Comme nous avions maintenant toute notre journée à nous, nous n’avions pas quitté la table où nous venions de déjeuner. L’auberge d’ailleurs était vide.

On regardait passer les gens sur la place. Ils allaient faucher, parce qu’il commençait à y avoir de l’herbe dans les endroits bien exposés. On vit venir la sœur de l’école avec sa robe bleue et sa cornette blanche. Elle tenait les yeux baissés. L’école se trouvait à l’autre bout du village ; il y avait dans le jardin une chapelle, avec une statue de la Vierge, entièrement peinte et habillée d’une vraie robe, devant laquelle les petites filles allaient prier pendant les récréations.

On voyait ces choses, on voyait le ciel. Il faisait beau, je me rappelle, avec les toits un peu gris dans le soleil, mais la place toute blanche ; un homme était occupé à réparer sa herse, tapant sur les dents à coups de marteau.

— Et où est-ce que tu iras chercher de l’embauche ?

À ce moment, le vieux de la maison d’en face sortit de chez lui. Il avait l’air inquiet : on était au temps des nichées.

— Je n’en sais rien trop.

Tout à coup Duborgel tapa du poing sur la table.

— Écoute, Belet…

J’écoutais assez. Pourtant il recommença : « Écoute, Belet… » et il donna un second coup de poing sur la table.

— … Ça ne te dégoûte pas d’être ici ?

J’aurais dû répondre non. Je dis :

— Oh ! oui, bien sûr.

— Ah ! bon, tu m’avais fait peur. Tu m’avais l’air terriblement mou… Moi, vois-tu, il me suffit de regarder ce bougre-là (il me montrait le vieux) pour avoir mal au cœur. J’étouffe ici ; il me faut le grand air… Alors, écoute, veux-tu qu’on parte ensemble ? Tu sais assez ton métier à présent pour pouvoir t’engager partout. On s’engagera ensemble. Quand on est deux, on s’ennuie moins.

— Et où est-ce que tu veux aller ?

— Le plus loin possible. Plus ce sera loin, et mieux ça vaudra.

— À Genève ?

— Tu es fou ! me dit-il. Genève qui est à deux heures d’ici !

— Et où alors ?

Il me dit :

— Vois-tu, j’ai un projet. Il y a longtemps que j’y pense. Depuis deux ans que je travaille, j’ai réussi à mettre un peu d’argent de côté. Même si on ne trouvait pas d’ouvrage en route, on aurait de quoi vivre. Je voudrais aller à Paris.

— À Paris !

Je commençais à avoir peur.

— Parfaitement, me dit-il, à Paris. On y gagne facilement sa vie, quand on a un métier. Et au moins on y serait libres. On y pense ce qu’on veut. J’ai mes idées, j’y tiens : tant pis si elles ne sont pas celles des autres. Je veux vivre comme je l’entends… On fera tranquillement le voyage, on aura la saison pour nous… Tu es d’accord ?

Je n’étais pas du tout d’accord ; l’idée d’aller si loin m’effrayait.

— C’est que c’est bien loin !

— Bien loin ! pas tellement… En se dépêchant, vingt-cinq jours de marche. Et puis on pourrait prendre le train quand on en aurait assez de marcher.

Je répétai :

— Vingt-cinq jours de marche !

Il me dit :

— Qu’est-ce que c’est ? Est-ce que tu penses à la grandeur du monde ? Si je te disais de partir avec moi pour l’Amérique, à la rigueur, je comprendrais, mais pour Paris !… Tu ne veux pourtant pas moisir ici toute ta vie… Qu’est-ce qui t’y retient ?

— Oh ! rien, dis-je. (Je mentais un peu.)

— Eh bien, alors ?

Et il recommença de parler, me montrant tous les avantages de notre situation là-bas : mieux payés, les journées moins longues, des camarades intelligents ; il ajouta que, puisqu’on s’entendait, ce serait dommage de se quitter ; que ça le connaissait, les voyages ; qu’il en avait déjà vu, du pays ; que rien ne faisait plus de bien, et moi, alors, à l’entendre parler ainsi un goût d’aventures me venait.

Mais en même temps je pensais qu’à chaque pas que je ferais, je m’éloignerais davantage de tant de choses qui m’étaient chères, et je ne verrais plus l’autre côté du lac.

C’est pourquoi j’hésitais encore ; Duborgel parlait toujours.

Il y eut ensuite un moment de silence, parce que je réfléchissais. Il me semblait que je tirais en moi sur une corde déjà mince et usée ; elle cassa tout à coup.

Je levai ma main à la hauteur de ma figure ; je la laissai retomber, il comprit.

Il me dit :

— Tu as bien raison, Belet.

Il me tendit la main.

— Faisons amitié, veux-tu ? Jusqu’à présent on n’a pas parlé de ces choses. Mais, puisqu’on va tenter la chance, il faut se sentir soutenus. Toi surtout, qui es le plus jeune. Eh bien, on va se jurer de ne pas se quitter. Et, quoi qu’il arrive, qu’on pourra compter l’un sur l’autre. Est-ce dit ?

— C’est dit.

On se serra de nouveau la main.

À ce moment, Céline parut, portant une pile d’assiettes. Duborgel se tourna vers elle.

— Tu ne sais pas, Céline, on s’en va.

— Comment ça ? Vous vous en allez ?

— On s’en va, Céline ; on part pour Paris.

Elle avait, ce matin-là, mal aux dents, à cause de quoi elle s’était noué un mouchoir autour du menton ; une de ses joues était toute rouge. Elle posa sa pile d’assiettes sur la table, et elle dit :

— Est-ce possible ?

— C’est tellement possible, dit Duborgel, qu’il te faut aller tout de suite prévenir le patron.

— Il est à la charrue.

— Eh bien, tu iras le chercher.

II

On va, et à chaque pas qu’on fait c’est un nouveau morceau de terre d’enlevé de dessous vos pieds. Quelquefois on chantait pour chasser la fatigue. Duborgel avait sa musique à bouche ; il se jouait des airs dessus.

J’avais échangé ma valise contre un sac de soldat, plus commode à porter. Et des pays toujours venaient dont nous ne savions même pas le nom.

Après Genève et le Jura noir de sapins, on était entré dans les plaines ; le ciel tout à coup avait augmenté d’étendue. Il y avait des rivières très lentes et d’une grande profondeur ; on voyait des poissons dedans. Des hommes pêchaient au bord de ces rivières ; des roues de moulin tournaient. Puis, de nouveau, il n’y avait plus rien que tous ces grands champs sans un arbre, qui s’en allaient depuis la route jusqu’au fin fond de l’horizon. La terre n’avait plus la même couleur que chez nous.

Tristesse de ça, c’est terrible, quand on a la montagne encore dans les yeux. On ne peut pas s’habituer à ces regards qu’il faut toujours tenir baissés, sinon ils se perdent dans le vide, au lieu qu’avant, si haut qu’on les levât, ils trouvaient à quoi s’appuyer. On sent qu’on change de nature. Il semble qu’on sorte de soi.

On a passé par Bourg-en-Bresse.

Un peu plus loin que Bourg-en-Bresse, un soir, comme la nuit tombait, on entend des femmes crier.

Les cris venaient d’une maison écartée ; nous pensâmes que peut-être on aurait besoin de nous.

On voit deux femmes devant une porte, et elles criaient en levant les bras. On leur demande ce qu’elles ont : ce n’était heureusement rien de grave. Et, d’abord, elles s’étaient méfiées de nous, mais bientôt, voyant que nous ne leur voulions que du bien, elles nous racontèrent ce qui leur était arrivé.

Elles n’eurent d’ailleurs qu’à nous mener dans leur chambre, et qu’est-ce qu’on y trouve ? un veau. C’étaient des galants qui étaient venus demander à veiller, comme c’est la coutume dans les villages : elles n’avaient pas voulu d’eux, elles leur avaient fermé la porte au nez. Alors ils avaient imaginé cette petite vengeance. Tandis que la mère et la fille se tenaient à la cuisine, les croyant loin depuis longtemps, eux, sans faire de bruit, avaient été à l’écurie, y avaient détaché le veau, et l’ayant apporté à eux tous dans leurs bras l’avaient fait entrer par la fenêtre. Les deux femmes naturellement continuaient à ne se douter de rien, cousant à la bougie. Elles étaient restées à la cuisine jusqu’au moment de se coucher.

— Alors, disait la mère, moi je suis entrée la première, j’ai failli tomber à la renverse en voyant ça. On s’est sauvées dehors, ma fille et moi. On a cru d’abord que le diable s’en était mêlé. C’est seulement quand on vous a vus venir qu’on a pensé à une farce… Ah ! les brigands, ils m’entendront !

Le tout finit par des éclats de rire. On aida les femmes à sortir le veau. Il était déjà grandelet et d’un beau poids, je vous assure. Mais Duborgel l’empoigne par la tête, moi je le pousse par derrière, il eut beau se débattre, il ne nous résista pas longtemps. En moins de rien, il était de nouveau attaché à sa crèche. Là-dessus, il y eut un bon coup de vin. Et on recommença à rire, parce que le vin nous avait tous mis de bonne humeur. On ne se sépara que très tard, bien que nous eussions encore un assez grand bout de chemin à faire jusqu’au prochain village.

Il faut dire d’ailleurs que les bonnes dispositions où nous étions ne durèrent pas. La vie, c’est comme un collier fait de perles blanches et de perles noires, qu’on égrène entre ses doigts. Quelques jours après l’aventure du veau, je tombai malade.

Il pleuvait depuis trois jours, en même temps il faisait très chaud. J’étais tout en sueur sous mes habits trempés ; je me mis à claquer des dents.

Nous arrivions par bonheur dans un petit village, Duborgel me donnait le bras, on finit par trouver une espèce d’auberge, nous montons au premier dans l’unique chambre qu’il y avait. Je ne pouvais plus tenir debout, et Duborgel de nouveau me fut bien utile, parce que ce fut lui qui me déshabilla.

Tout de suite une grande fièvre m’avait pris, avec du délire et des rêves, un entre autres dont je me souviens encore aujourd’hui.

Mélanie était revenue. Je marchais à côté d’elle ; nous suivions un petit sentier qui s’en allait à travers champs. Elle portait passée à son bras une couronne de perles. Je regardais cette couronne ; il y avait écrit dessus : À mon ancien fiancé. Je lui demandai :

— À qui portes-tu cette couronne ?

Elle me regarda d’un air étonné :

— Mais elle est pour toi, naturellement !

C’était le temps de la chasse ; tout près de nous, un chasseur tire un coup de fusil ; un lièvre qui était blotti derrière un buisson prend la fuite ; on voyait son petit cul blanc se lever dans l’herbe encore haute.

Mais, moi, je ne pensais qu’à elle, et je lui dis de nouveau :

— Comment se fait-il que cette couronne me soit destinée, puisque je suis vivant ?

Elle me répond :

— Pour moi, tu es mort.

Je voulus parler, je ne pus rien dire. Je passai la main sur mon front, il était couvert de sueur. Soudain, je ne sais comment, nous nous trouvons devant un cimetière. Il était un peu au-dessus de nous, avec une petite pente qui aboutissait à la grille. On pousse la grille, elle était rouillée. Mélanie entra la première.

Il y avait une colonne de marbre, avec du lierre, et un entourage de fer ; je lis mon nom sur la colonne : Samuel Belet. Il y avait aussi la date de ma naissance : 1840, mais je n’arrivais pas à distinguer celle de ma mort.

Cependant Mélanie s’était avancée et avait appuyé la couronne contre le socle. Un nuage noir passait dans le ciel.

Puis le vent se mit à souffler et les branches d’un saule pleureur qu’il y avait tout près de là se tenaient droites en l’air. Mélanie était toujours debout devant moi, la tombe nous séparait. Et anxieusement je me demandais : « Es-tu vraiment mort ? Tu n’es pas mort puisque tu peux bouger, tu n’es pas mort, puisque tu parles. » Mais une terrible angoisse me serrait le cœur. Et, m’adressant à Mélanie : « Mélanie, écoute, je t’aime ; dis que je ne suis pas mort. » Elle se mit à rire, elle me répondit : « Je t’assure que tu es mort. » En même temps elle reculait, elle reprit : « Essaie seulement de me courir après. » Je fis un grand effort, mais c’était comme si mes pieds avaient pris racine en terre. Je voulus alors lui tendre les bras ; mes bras à leur tour ne m’obéissaient plus. Elle riait plus fort, continuant de s’éloigner. Je voulus du moins l’appeler ; je n’avais plus de voix ; cette même raideur qui était dans mes membres occupait maintenant jusqu’au dedans de mes organes.

Je voyais que j’étais bien mort, mais en même temps je gardais les yeux levés ; j’aperçus une dernière fois Mélanie entre les arbres. Elle ouvrit la grille, elle s’en allait.

Alors une espèce de convulsion s’empare de moi, tout mon corps se tord, mes os craquent, je tends tous mes muscles à la fois ; cette espèce de coque dure, dans laquelle j’étais pris, éclate ; et la voix me revient en même temps que mes mouvements :

— Mélanie ! Mélanie !

Je criais de toutes mes forces. Une voix me répond :

— Belet, c’est moi !

Brusquement je rouvre les yeux, et, comme entre des lambeaux de brouillard qui étaient mon rêve qui s’en allait, j’aperçois une chambre, avec des rideaux sales et une table à laquelle il manquait un pied.

Puis une espèce de miroir dépoli au-dessus d’une cheminée à encadrement de bois, et un plancher couvert de taches. Enfin, un visage penché sur mon lit. Je ne le reconnaissais pas encore. Je sentais seulement que quelqu’un était là.

— Mon Dieu, dis-je, comment faire ? elle est partie.

La voix reprend :

— Voyons, Belet, ne te tourmente pas… C’est un rêve que tu fais. Tu ne me reconnais pas : Louis Duborgel. On s’en va à Paris ensemble…

Peu à peu, je reprenais conscience ; mais la tristesse m’accablait. C’était comme si Mélanie fût vraiment revenue, et, rapprochée un court instant de moi, m’eût quitté de nouveau.

Alors, n’est-ce pas ? on est tourmenté. Et puis aussi pourquoi ces choses après tant de mois et d’années ? On ne sait pas, on les subit. Il faut se secouer le cœur comme un oiseau mouillé ses ailes, encore n’est-on pas sûr qu’il soit jamais bien sec.

Mais je n’oublierai jamais combien Duborgel se montra bon pour moi. J’avais soif, il me donna à boire. J’étouffais, il alla ouvrir la fenêtre ; j’eus froid, il la referma. On eût dit que ses mains s’étaient faites pour moi petites et légères ; et ce fut mes doigts dans les siens que je finis par m’endormir.

Le gros de la crise était passé ; dès le lendemain j’allais mieux ; cinq ou six jours après, je pus me remettre en route.

Je ne lui avais rien dit, mais je sentais que, maintenant, où qu’il allât, je le suivrais.

C’est ainsi que la fin du voyage fut meilleure que le commencement. Les fatigues étaient oubliées. On travaillait par-ci par-là ; il le fallait bien ; Duborgel était presque au bout de ses économies, et moi je n’avais plus un sou.

Des grandes chaleurs étaient survenues, on dormait le jour, on marchait la nuit. Il y avait sur tout le ciel une fine poudre d’étoiles. Aucun bruit ne se faisait entendre. De temps en temps seulement, très loin dans la campagne, un chien se mettait à aboyer ; ou bien c’était le cri d’un oiseau de nuit dans les arbres. Nous marchions sans rien dire, je gardais la tête baissée ; puis, tout à coup, la relevant, je cherchais des yeux les montagnes, et j’étais étonné de ne pas les trouver.

Mais à leur place vinrent les collines, parce que nous traversions un pays qu’on appelle la Côte-d’Or. Ce n’est pas très beau, mais rocheux, et, par place, assez sauvage.

Les plaines recommencèrent plus pauvres encore et désertes ensuite. (On m’a dit qu’elles n’étaient pas pauvres, mais c’est l’impression qu’elles donnent par leur vide et l’ennui qu’on a.) Des longues files de peupliers dessinaient sur le ciel la courbe de routes qu’on ne voyait pas, ou bien s’en allaient toutes droites, se perdant peu à peu dans la brume et l’éloignement. Par-ci par-là, la tour d’une cathédrale indiquait de très loin la place d’une ville. Il y eut de nouveau des fleuves, et entre eux des canaux avec des chemins de halage sur lesquels lentement des chevaux s’en allaient, tirant un grand bateau tout plat. Un homme marchait à côté du cheval, le fouet jeté autour de ses épaules.

Une fois, nous prîmes le train. Il nous amena non loin de Paris.

Enfin, le quatrième mois, au commencement de septembre, l’aspect des choses une fois de plus changea, on sentit qu’on approchait d’une grande ville. Les villages devinrent de plus en plus nombreux, et, le long des routes, entre les villages, les maisons à présent se suivaient de très près. On commençait à voir des terrains vagues. Au milieu des gazons pelés, des huttes de chiffonniers se dressaient.

III

Duborgel connaissait un homme de Nernier qui était établi marchand de vin près du théâtre de l’Odéon. Grâce à lui nous trouvâmes sans trop de peine de l’embauche. Nous entrâmes comme ouvriers chez un M. Lagardelle, entrepreneur en charpente, qui avait son chantier rue Campagne-Première.

C’était non loin des fortifications, dans un quartier en ce temps-là peu habité, avec sur la droite un grand cimetière, et partout des trous entre les maisons. Les dernières construites étaient aussi les plus hautes ; elles faisaient comme des dents dans une mâchoire de vieux.

De petites rues s’en allaient bordées de hauts murs et de palissades, derrière lesquelles on apercevait des tombereaux, les brancards en l’air.

Mais nous vivions, nous autres, dans le ciel. À perte de vue, au-dessous de nous, Paris s’étendait. Tous ces toits faisaient penser, non à des objets isolés, mais à un nouveau sol suspendu au-dessus de l’autre, un sol noir et roux, fendillé, crevassé, ingrat : une espèce de lave qui aurait été chaude encore, car de tous les côtés des vapeurs s’en élevaient.

Peu à peu alors elles se mêlaient, et faisaient par les temps calmes un couvercle de faux nuages qui nous cachait le soleil. Ou bien le vent se mettait à souffler ; alors on les voyait fuir, couchées au ras des toits.

Le climat de Paris est bien plus changeant que le nôtre. On ne sait jamais, le matin, quel temps il fera le soir. Tout à coup une averse vient, et aussitôt après le beau pinceau du soleil est de nouveau promené sur les choses.

Comme je m’en étonnais, on me dit que c’était qu’il y avait la mer et rien entre la mer et nous qui pût arrêter les courants ; alors le même vent qui soufflait sur nos têtes gonflait là-bas les voiles et soulevait les barques au-dessus des bancs de poissons.

Nous étions douze à quinze à travailler ensemble, tous forts gaillards bien allurés, comme il convient dans le métier, portant des larges pantalons de velours à côtes, des ceintures de flanelle rouge. À onze heures, on allait déjeuner chez un marchand de vin (c’est le soir qu’on dîne à Paris). On se retrouvait chez le marchand de vin pour boire dans l’après-midi. Et puis, une fois la journée finie, il y avait l’apéritif qu’on prenait debout devant le comptoir.

La maison n’avait qu’un étage ; elle était peinte en rouge sombre, d’une couleur de sang caillé ; il fallait descendre deux marches ; il n’y avait qu’une grande table dans un coin ; tout le reste de la place était occupé par le zinc, comme ça s’appelle, et derrière le zinc se tenait le patron. Il versait à boire d’une main, de l’autre il vous rendait la monnaie.

Quand le Nouvel-An approchait, la vitrine se garnissait de volailles et de lapins suspendus à des ficelles ; aux environs de Pâques on disposait sur le comptoir deux gros saladiers pleins d’œufs rouges.

Il y avait aussi un chien danois nommé Dick qui gardait la boutique la nuit.

Il paraissait que le quartier n’était pas très sûr ; le patron racontait volontiers des histoires de carreaux coupés au diamant et de serrures crochetées. « Mais, disait-il, en montrant son chien, avec ce bougre-là je dors tranquille ; le premier qui se montre, il lui saute à la gorge : il a été dressé à ça. »

Ledit patron d’ailleurs avait toujours à portée de sa main un nerf de bœuf, qu’il gardait pour le cas où surviendrait quelque bagarre ; et il en survenait parfois. C’est qu’il y a de la bataille dans l’air, à Paris. On voit d’abord que le tabac est cher et que les allumettes n’y valent rien, mais, quand on va au fond des choses, ce qui frappe le plus, c’est cette fièvre qu’on y sent. Plus qu’ailleurs on y est nerveux ; ça échauffe de vivre en foule. On veut aller trop vite, le tempérament s’en ressent. Et puis il y a aussi que tout le monde est venu à Paris pour faire fortune et que peu y ont réussi ; alors le mécontentement, les rancunes, les jalousies, ces espoirs tournés en vinaigre, ce trop-plein de fiel et ces amertumes : tout ça bouillonne ensemble dans la même marmite ; qu’elle éclate quelquefois, on ne peut pas s’en étonner. D’autant plus que le vin y aide, sans compter l’absinthe et autres amers.

Mais ces choses étaient nouvelles pour moi. La Savoie, les routes de France, c’était encore la campagne ; à présent venait la grande ville, venait le mouvement en tout sens de la grande ville, et son grondement tout le temps dans l’air. Le même changement, je le retrouvais dans mon petit milieu parmi mes camarades : ils sortaient d’un peu partout. Il y en avait du sud et du nord ; ils parlaient toute espèce de français, avec toute espèce d’accents, chacun avec ses habitudes, chacun avec ses goûts pour tel ou tel plat, ou tel et tel vin ; les uns qui aimaient l’ail et la cuisine à l’huile, les autres le trois-six et la charcuterie ; moi perdu là dedans. Moi, silencieux là dedans. Mal assuré, les premiers temps surtout. Moi, qui me tenais dans mon coin ; et eux alors accoudés à leur table, qui tournaient la tête vers moi, et ils m’appelaient le Suisse. Comme j’étais complaisant et de bonne volonté, ils ne me bousculaient pas trop ; d’ailleurs Duborgel m’aurait défendu ; mais, enfin, je sentais fortement les distances ; et que la terre n’est pas si petite que je l’avais cru.

Pourtant, j’étais déjà sensible aux ressemblances. Malgré tant de diversité, quand je réfléchissais un peu, c’est elles surtout que je voyais. Et, après ce terrain mouvant, il y avait tout à coup ce sol ferme ; je me disais : « N’empêche, tous les hommes sont comme moi. »

Nous étions logés à l’Hôtel des Deux-Mondes. En dépit de son nom, c’était un tout petit hôtel. Une quinzaine de chambres. Nous étions voisins, Duborgel et moi.

Nos chambres donnaient toutes deux sur une espèce d’étroite cour avec, juste en face de nous, un mur pourri d’humidité. Jamais le soleil ne venait jusqu’à nos fenêtres. Aussi ne rentrions-nous guère chez nous que pour dormir. On s’attardait au restaurant. Duborgel s’était vite fait des amis ; ils venaient parfois nous tenir compagnie ; Duborgel et ses amis discutaient. Ou bien, dans la belle saison, nous allions faire un petit tour. Il fait bon se promener à Paris. À la campagne, on s’ennuie vite ; il n’y a que les arbres et le ciel, qu’on connaît. À Paris, il y a toujours des choses à voir. Elles vous amusent d’autant plus qu’on y est moins habitué ; moi, je n’y étais pas encore habitué, quoique bien du temps eût passé déjà.

J’étais toujours dans l’étonnement de ces rues pleines de monde et, quand c’était l’été, de tous ces gens assis sur les trottoirs. Ils sortaient des bancs et des chaises.

Il y avait partout des groupes où on parlait haut ; des marchandes de légumes poussaient leurs charrettes, le rempailleur de chaises soufflait dans son cornet. Le dimanche, au lieu de s’interrompre, le tapage allait redoublant, surtout le dimanche matin. Plus que jamais de charrettes de fleurs, et de charrettes de poissons ; de rémouleurs tournant leur meule, de marchands d’habits appelant ; plus que jamais de cris poussés et de monde dans les boutiques.

Des femmes passaient, un panier au bras, traînant de l’autre main une petite fille. Des hommes en pantoufles et en manches de chemise entraient chez le coiffeur. Une odeur d’absinthe remplissait la rue. Par les fenêtres ouvertes, sortaient des bruits d’accordéons, de cornets à pistons, de trompes de chasse ; et sur les trottoirs, lavés à grande eau, c’était un incessant claquement de sabots, parce qu’on porte des sabots à Paris chez les pauvres.

Pas chez nous, ou bien c’est des socques : mais là-bas c’étaient des sabots, c’est-à-dire taillés en plein bois. Il y avait aussi mille petites différences qui m’occupaient l’œil et l’esprit. Le dimanche, pour ceux qui travaillent, c’est un jour en dehors du temps. On se sent un autre homme. On a un grand vide heureux dans la tête, qui semble dire à tout : entrez. On ne fait plus d’effort, on laisse venir. On laisse ses bras pendre comme ils veulent ; vos jambes vous portent sans qu’on sache trop où ; et vos yeux, eh bien, vous les maintenez dans la bonne ligne, c’est-à-dire droit devant vous, et il vous passe dans le regard des choses.

Je ne me lassais pas, en particulier, des grands omnibus qui venaient, branlant et sautant sur leurs roues, tout à coup tournés de travers, parce que le pavé glissait, et finissant par s’éloigner, très hauts et carrés sur le ciel, avec une grappe de têtes qui se balançait à chaque cahot. Les voitures aussi m’amusaient avec leurs cochers à chapeaux de cuir et pèlerines à cinq ou six collets. Il y avait les enterrements, il y avait les belles dames.

Je ne faisais pourtant pas que me promener ; je m’étais remis à lire. C’était mon goût et puis le milieu y portait. Après ce temps de flottement qu’il y avait eu dans ma vie, elle avait repris de la fixité ; je tâchais de mettre mes loisirs à profit.

Les journaux à un sou n’existaient pas encore, ils coûtaient trois, quatre et même cinq sous, mais on se les passait. Duborgel, pour sa part, en achetait un chaque jour, qui s’appelait la Voix du Peuple. Il faisait partie d’un club (je crois bien que c’est le nom) qui possédait une bibliothèque, et il revenait tous les samedis avec deux volumes, dont il me prêtait l’un pendant qu’il lisait l’autre.

Je me laissais aller parmi ces feuilles imprimées comme dans une foule qui m’aurait emporté. Toutes ces lettres prenaient vie, elles se mettaient à bouger. Elles allaient dans tous les sens, elles se heurtaient l’une à l’autre ; elles faisaient des remous et comme des nœuds par endroit. Alors je pensais : « C’est le monde. »

Est-il assez grand, tout de même ! Est-il assez bruyant, s’y fait-on assez de mal ! Serait-ce donc que personne ne puisse rester tranquille ? Il le semble bien, du train où ça va. Et, faisant retour sur moi-même, des peurs me prenaient, tant j’étais petit. Rien qu’un point parmi tous ces points, un grain de sable dans le sable ; faible aussi, faible surtout, incapable de résister, pris dans le tourbillon des choses. Je ne voyais autour de moi que désordre ; j’étais désordre également.

On n’en pouvait pas dire autant de Duborgel. Lui, ne semblait douter de rien. C’est qu’il avait ce qu’il appelait ses « principes ». Il me reprochait même souvent de ne pas les partager. Il commençait à m’étonner, Duborgel, malgré l’amitié que je lui portais.

Il était de plus en plus agité. Il essayait de tout sans se prendre à rien (à part ses idées, j’entends dans sa vie). Pendant huit jours, il ne sortait plus de sa chambre. Les huit jours suivants, il ne rentrait pas de la nuit. Pendant un temps, il ne cessait de boire, puis il se refusait jusqu’à un verre de vin.

Un jour, un samedi soir, il m’avait quitté pour aller à une de ses réunions. Vers une heure du matin, je l’entends qui rentre : il n’était pas seul.

C’était la première fois qu’il ramenait une femme chez lui. Sur ce point, il y avait eu entre nous une entente sans paroles, à cause des jalousies qui peuvent survenir. On était convenu d’une grande discrétion à l’endroit du sexe : on sait assez qu’il peut faire besoin.

Donc j’entends Duborgel rentrer ; et une voix disait : « Elle n’est pas bien grande, ta chambre. » Lui : « Elle est assez grande pour moi. » Puis plus rien, et je me rendors.

Le lendemain matin, il ne vint pas prendre son café avec moi comme d’ordinaire. Aucun bruit de l’autre côté de la cloison. Je sortis.

Comme je rentrais vers midi, je le trouve devant ma porte :

— Belet, me dit-il, j’ai avec moi une amie ; veux-tu que je te l’amène ; on ira faire un tour ensemble cette après-midi.

Je ne pouvais pas refuser.

C’était une grosse fille à peau grasse et à cheveux très noirs, peignés bas sur le front. Elle s’appelait Zéphyrine. Elle se mit à rire en me tendant la main. Elle me dit :

— C’est vous, le Suisse ?

On alla manger ensemble, comme il avait été décidé ; puis on partit pour le Bois, parce que c’était le printemps. Elle avait dit : « Est-ce qu’on va voir le beau monde ? » Elle était sans chapeau, avec une jupe à volants et autour de son cou un mince velours noir. Par moment, se mouillant le doigt, elle refaisait ses frisons.

On visita l’Arc de triomphe ; on poussa jusqu’au Bois. Que de monde ! que de monde ! Partout, sous les arbres aux troncs verts, comme peints avec un pinceau, des gens étaient installés. Les uns, qui avaient apporté leurs provisions et passaient là tout leur dimanche, étaient couchés en cercle autour de papiers gras et de paniers ouverts ; d’autres venus simplement prendre l’air se tenaient assis le long des allées ; à l’abri des buissons, des couples s’embrassaient. Mais, où qu’on regardât, c’était la même foule ; pas un coin de gazon qui ne fût occupé.

Nous fîmes tout le tour du lac, dans les endroits de restaurants et de cafés à ciel ouvert où se tenait ce que Zéphyrine appelait le beau monde. Les hommes portaient des pantalons à sous-pieds, les femmes des crinolines. Rien n’était plus drôle à voir que ces crinolines. On aurait dit d’énormes cloches toutes en volants et en rubans ; et, leur raideur cachant le mouvement des jambes, elles allaient comme sur des roulettes. En outre, elles étaient si larges que, dans les chemins un peu étroits, il fallait toute une manœuvre, et une difficile manœuvre, pour qu’elles pussent passer deux de front. Mais ça faisait des jolies taches claires, sur les fonds d’arbres et de fleurs en corbeilles et l’eau tout en reflets du lac. Il y avait aussi beaucoup de brillants militaires à culottes rouges, à casques d’argent. Des orchestres jouaient partout.

Zéphyrine était heureuse ; mais Duborgel ne disait rien.

Nous revînmes sur nos pas. L’Arc de triomphe était tout rose.

On prit par la grande avenue qui en part et descend en pente douce jusqu’aux Tuileries. Là le spectacle était encore plus beau. C’était l’heure du retour des voitures vers la ville ; sur toute la largeur de la chaussée, elles se suivaient sans interruption. On voyait briller le cuir des harnais, l’acier des mors et des gourmettes. Les têtes des cochers, chaussés de bottes à revers roses, dépassaient la masse roulante ; ils se tenaient très droits sur leur siège, tandis que derrière eux, au fond de la calèche, des dames en chapeaux à plumes se renversaient dans les coussins. Mais ce qui m’intéressait surtout, c’étaient les chevaux. Ils semblaient danser sur place. Ils levaient très haut leurs jambes si minces qu’on croyait tout le temps qu’elles allaient casser. Ils avaient des cous comme ceux des cygnes, ils balançaient la tête en trottant.

Pourtant ils avançaient très vite, et ce double courant allait d’un mouvement égal et sans heurt, comme un bercement. Tout était facile, tout était heureux. Parmi ce beau soleil couchant qui jetait sur les marronniers ses fines mousselines roses, on n’avait d’autre pensée que celle d’un plaisir toujours renouvelé. Aucun effort autour de vous. Il semblait que les choses eussent été réglées en vue du seul contentement.

Je regardais, Zéphyrine aussi. Elle ne pensait qu’au plaisir. Elle me tirait par le bras : « Regardez ! » disait-elle. Et, me montrant un équipage : « Je crois que c’est encore le plus beau. » Nulle envie chez elle : elle avait le cœur simple, elle s’abandonnait. Quand quelque voiture de louage ou quelque pauvre fiacre délabré passait, mêlé aux riches voitures de maîtres, elle riait de bon cœur. Je me mettais à rire comme elle. Duborgel se taisait toujours.

Il marchait devant nous, parmi la foule, tête basse ; et des fois nous étions pris dans un remous qui nous obligeait à nous arrêter ; mais, lui, se dégageait d’un mouvement d’épaules et continuait son chemin.

Elle me poussa tout à coup du coude :

— Qu’est-ce qu’il a ?

Je dis :

— Je n’en sais rien.

— Il n’est pas gai, ton ami. C’est malheureux tout de même ! On sort pour s’amuser, il prend des airs d’enterrement.

Est-ce qu’il avait entendu ? Toujours est-il qu’il se retourne :

— Ma petite Zéphyrine, tu n’as pas l’air contente de moi. Tu ne me trouves pas assez en train. Tu as raison, ma petite Zéphyrine. Mais c’est que je pensais à toi…

— À moi ?

— Oui, ma petite Zéphyrine…

Il l’avait prise par la main ; elle lui dit : « Tu me fais mal » et elle chercha à se dégager, mais, au lieu de la lâcher, il l’attirait maintenant contre lui, et, avec sa même voix tendre :

— Je pense à tous ces riches et que, toi, tu ne l’es pas. Je pense à tous ces gens heureux, et que, toi, tu es malheureuse…

Elle l’interrompit :

— Je ne suis pas malheureuse…

— Petite Zéphyrine, vois-tu, tu ne sais rien. Tu n’as jamais pensé à rien. Tu ne t’es jamais dit que tu étais volée. Vois-tu, Zéphyrine, s’ils faisaient seulement attention à toi, ces gens-là te montreraient du doigt. Et, moi, je sais que tu vaux mieux qu’eux. Alors il ne faut pas s’étonner que je sois triste…

Elle ne comprenait pas encore et tournait vers lui des yeux surpris ; mais on la sentait désarmée… Elle se laissait faire. Il la tenait par le bras ; et, de tout près, la tête dans son cou :

— Vois-tu, je t’apprendrai ces choses. Il faut que tu puisses aller tête haute parmi ceux qui te méprisent. Ils te mépriseront, mais tu les mépriseras plus encore. Il faut que tu te répètes tout le temps : « Je vaux mieux qu’eux. » Il faut que tu te dises aussi : « Les temps viendront. » Parce que les temps viendront, Zéphyrine, et il faut que tu t’y aides… Il faut que tout le monde s’y aide.

Il parlait beaucoup maintenant, et avec fièvre, dans le soir. Soudain je le vis s’arrêter ; et, prenant dans ses mains la tête de Zéphyrine, il l’embrassa devant tout le monde, tandis que ses genoux à elle pliaient.

Je ne suis pas sûr qu’elle eût saisi ce qu’il avait voulu dire, mais il y avait qu’elle était femme ; et maintenant oubliant tout, m’ayant oublié moi aussi, ils s’en allaient bras dessus, bras dessous.

Pourquoi est-ce que je me sentis tout à coup si seul ? Et pourquoi sentais-je aussi que Duborgel s’éloignait de moi ?

Je n’ai pas encore parlé de ses « idées », mais on devine assez où il en était arrivé.

Tout ça était venu de ces discussions politiques, qu’il continuait à avoir chez le marchand de vin. J’étais effrayé de l’entendre. Confraternité des peuples, indignité des gouvernants, lâcheté des pouvoirs publics, révolution, suppression des frontières : il n’y avait pas de mots qui lui parussent trop gros. Ça ronflait terriblement, mais c’était le creux du tambour.

Alors je regrettais nos premiers temps de Paris et notre bonne amitié d’alors. Je me souvenais combien elle m’avait soutenu dans ce grand désert de la ville où j’étais brusquement entré, et cette sensation de vide qu’il y avait quand même à voir tant d’hommes autour de soi et aucun qui vous fût de rien.

Mais on était deux dans ces moments-là.

Je reportais ma pensée à nos chambres où nous nous retrouvions le soir. C’était avant le temps qu’il se fût mis à sa politique, avant le temps de ses humeurs. On était en tout camarades. On parlait un peu du pays. Il faisait bon. On avait allumé la lampe. Il y avait eu un grand bruit un moment avant dans l’hôtel, parce que les locataires rentraient, mais maintenant tout faisait silence. On n’avait pas besoin de forcer la voix. On fumait. Ça n’est pas si triste la nuit, ces chambres, à cause qu’on ne voit plus les taches du papier au mur et la couleur des draps de lit. L’hiver, on allumait un feu de charbon dans la cheminée et dessus cuisait de l’eau dans une bouilloire en fer étamé ; alors, avec cette eau, on faisait un peu de café, tandis qu’il continuait de parler de sa vie, et moi aussi de ma vie, et nous deux de nos compagnons, et de ce qu’on gagnait, et du travail qu’on allait avoir, parce qu’on en changeait souvent.

Deux ans avaient passé ainsi. La troisième année déjà, les choses s’étaient gâtées. Maintenant, je ne voyais plus Duborgel. Toutes ses soirées étaient prises par des réunions et des conférences. Pendant nos repos du jour, aux repas, à l’apéritif, ce n’était plus avec moi qu’il parlait, c’était avec tout le monde, ou plutôt pour tout le monde. Il lui fallait un public, comme on a vu.

Je montre Duborgel parlant dans les cafés et frappant du poing sur la table. Il rejetait ses cheveux en arrière. Il se croisait les bras.

Je montre cette fumée de cigarettes, une table ou deux, des gens tout autour, d’autres debout devant le zinc ; et toutes les têtes se tournant vers Duborgel dès qu’il se mettait à parler. Dehors un gros camion passait, avec cinq chevaux, crochant aux pavés le tranchant brillant de leurs fers ; on n’entendait que Duborgel :

— Qu’est-ce que nous attendons ? N’avons-nous pas la force pour nous ? Ne sommes-nous pas mille contre un ? La réponse est facile : nous n’osons pas, voilà tout. Chacun de nos gestes est dirigé contre nous-mêmes ; nous sommes nos pires ennemis. Seulement attendez un peu (alors il posait la main sur son cœur et il étendait le bras droit), le jour viendra bientôt où chacun d’entre nous sera appelé à montrer de quoi il est capable ; nous passerons des paroles aux actes, et l’aspect du monde changera. Travailleurs, opprimés, pensez à vous-mêmes, tâchez de prendre conscience de vos droits : quand vous y serez arrivés, vous n’aurez plus qu’un geste à faire pour mettre en fuite l’exploiteur.

Les applaudissements éclataient. Tout le monde applaudissait, même ceux qui étaient loin de partager ses idées. C’est un goût qu’on a à Paris. On aime l’éloquence pour elle-même. On ne s’inquiète pas du contenu des phrases, si elles sont bien faites.

Il ne supportait plus la contradiction. Il s’irritait de voir que je ne le suivais pas dans ses raisonnements, mais ils étaient trop compliqués pour moi, et puis je les trouvais un peu vides ! J’ai le goût des bases, moi. Quand on construit un mur j’aime qu’il soit d’abord bien enfoncé en terre, bien assis sur ses fondations.

Il le sentait, il me demandait des fois :

— Alors tu n’es pas de mon avis, Belet ?

Je lui disais :

— Pas tant.

Il haussait les épaules. Mais plus on avançait et plus les divergences qu’il y avait entre nous allaient s’accentuant.

Il m’avait entraîné, un certain soir, dans une de ces réunions publiques où il passait à présent tout son temps. Un célèbre orateur révolutionnaire, « un grand entre les grands », comme m’avait dit Duborgel, devait y prendre la parole, d’où sans doute la foule qui remplissait la salle à colonnes et plafond vitré où c’est à peine si on arriva à trouver deux petites places au bout d’un banc et encore était-on serré. Il fallut entendre bien des discours avant le bon ; personne d’ailleurs n’écoutait. Tout à coup il se fit un grand silence ; on vit sortir de derrière la tribune un petit homme noir à cheveux tout blancs. Duborgel me poussa du coude ; c’était lui. « C’est lui ! » me dit Duborgel, et il me poussait du coude. Il n’en aurait pas eu besoin ; tout le monde tendait le cou, tandis que le petit homme là-bas, la main gauche passée sous le revers de son habit, la droite posée sur la table et la tête un peu renversée, sans un mouvement, sans un geste, avait commencé à parler. Il avait une voix très calme, presque sourde, tout unie, mais nette et à contours tranchés ; on ne perdait pas un mot de ce qu’il disait. Et longtemps ainsi il parla ; il n’avait toujours pas bougé. Il se tut ; il ne bougeait toujours pas. Le silence durait toujours. Il dura encore un instant. Puis brusquement, voilà, toute la salle fut debout, toutes les bouches s’étaient ouvertes, un immense cri en sortit ; et je ne sus plus ce qui arrivait. Il y eut comme une vague qui accourut sur moi ; je fus pris dedans, je tournai dedans, tout ce que je pus faire fut de rester debout et de ne pas perdre Duborgel de vue. Heureusement que cette espèce de grand mouvement en rond de la foule, comme nous n’y participions pas, nous rejetait loin de son centre ; nous fûmes peu à peu ramenés à la porte ; là je rejoignis Duborgel. Je le regardai : il était tout pâle. Le bruit durait toujours, nous nous trouvâmes dans la rue. Une troupe d’hommes partit en chantant dans la direction opposée à celle par où nous étions venus ; ils se donnaient le bras, la police les escortait ; je crus un moment que Duborgel allait les suivre. Mais il me regarda à son tour longuement, et je vis qu’il y renonçait.

Il me dit :

— Viens-tu, Belet ?

On se mit en route. On marchait l’un à côté de l’autre sur le trottoir étroit et gras. Nous nous taisions. Il regardait fixement devant lui. De temps en temps, nous passions devant la boutique encore éclairée d’un marchand de vin ; on voyait à travers le vitrage des hommes qui jouaient aux cartes. Puis de nouveau c’était la nuit. Un drôle d’entrelacement de petites rues mal pavées, où seul je me serais certainement perdu, mais Duborgel connaissait le quartier pour y être venu souvent.

On arriva donc bientôt à la Seine, et le grand espace vide du ciel, avec des étoiles, se montra au-dessus de nous. Il y avait dans l’eau aussi des étoiles. Comme on baisse les écluses, elle est sans courant la nuit. C’est une eau noire, lisse, lourde, avec comme un verre dessus. De temps en temps, je regardais du côté de Duborgel, parce que je commençais à m’inquiéter de son silence : il ne paraissait pas faire attention à moi.

Il avait choisi son moment. Nous avancions toujours. Et ce ne fut que quand nous nous trouvâmes au milieu du pont (il y avait là une espèce d’enfoncement, avec un banc) qu’il s’arrêta.

Je m’arrête aussi, machinalement. Il se tenait en face de moi ; son regard se heurta au mien comme un caillou contre un caillou. Alors il hoche la tête, il me dit :

— Était-ce beau !

Un moment avant, j’aurais peut-être été de son avis ; mais l’air frais de la nuit m’avait nettoyé les idées. Je m’étais retrouvé ; je dis :

— Pas tant beau que ça.

Il me regarda de nouveau : il se tut. Mais je sentais qu’au fond de son silence quelque chose se préparait. C’était au milieu de ce pont de pierre, avec, un peu plus loin, devant une guérite, un soldat qui se promenait, et on voyait par moment, à la lueur d’un bec de gaz, briller sa baïonnette.

Il ne haussa point la voix d’abord ; il me dit tranquillement :

— Belet, je crois qu’il faut qu’on s’explique. Es-tu avec moi ou bien contre moi ?

Je m’étonnai, moi aussi, d’être si calme ; je lui demandai :

— Qu’entends-tu par être avec toi ?

Il me dit (alors seulement il haussa la voix) :

— Être avec moi, c’est être avec le peuple. Être avec moi, c’est avoir mes idées. Sans quoi, vois-tu, Belet…

J’éclatai soudain, parce que j’avais trop de choses à lui dire :

— Qu’est-ce que ça fait, m’écriai-je, ce qu’on pense, dis-moi ? Tu as tes idées, tu es libre ; laisse-moi les miennes, je suis libre aussi. Qu’est-ce que ça fait, nos idées ? Est-ce par la cervelle seulement qu’on se tient ?… Est-ce qu’on ne s’est pas juré amitié, dis-moi Duborgel ? Et je sens bien que, depuis quelque temps, tu n’es plus le même avec moi, mais moi, vois-tu, je n’ai pas changé. Je reste ton ami quand même ; je resterai toujours ton ami…

Je voulus continuer ; il me coupa la parole :

— Il ne s’agit pas de savoir si tu es mon ami, mais si tu es mon frère.

— Quand on est amis, on est frères.

On se perdait ainsi dans une bataille de mots ; je n’aime pas les mots, j’aime mieux les choses. Et j’allai aux choses ; je recommençai :

— Écoute, Duborgel, est-ce que tu as à te plaindre de moi ? Est-ce que je t’ai jamais fait tort ? T’ai-je jamais trompé ? Ai-je rien fait pour ne plus mériter l’amitié qu’on s’était jurée ? Alors tu me parles de tes idées ; c’est comme du latin pour moi… Un bon mouvement, Duborgel ; moi, je n’y mets point d’amour-propre. C’est Paris qui t’a gâté : retournons d’où nous venons.

Je revois son front bas, avec un pli dans le milieu :

— Parlons net. Tu as entendu l’orateur de tout à l’heure…

Je dis :

— Je n’ai rien entendu.

— Mais les autres ?

— Les autres, oui.

— Eh bien, tu te souviens de ce qu’ils ont dit… signerais-tu ce qu’ils ont dit ?…

Je secouai la tête.

— C’est non ?

Je dis :

— C’est non.

— Alors tu n’es plus mon ami.

Il fit demi-tour. Je n’y pus pas croire d’abord. J’avais comme du gravier dans le gosier, les paroles ne sortaient plus. Un moment, je reste ainsi, la bouche ouverte. Quand la voix me revint, il était déjà loin. Alors j’appelle, j’appelle encore : il ne se retourna même pas.

Il arrivait en ce moment au bout de la rue ; il s’arrête, il lève le bras ; il crie : « Vive la Révolution sociale ! » et il disparaît.

Le tout n’avait pas duré plus de deux ou trois minutes. J’étais seul. Je me mis à aller devant moi, au hasard. Toute sorte d’idées me tournaient dans la tête.

Oh ! aujourd’hui encore, je ne le juge pas. Je sais qu’il était généreux. Je n’avais pas oublié notre temps de Messery et aussi comment il m’avait soigné. Il avait été pour moi comme une mère. Et depuis lors souvent j’avais eu recours à lui : jamais il ne m’avait refusé ses services. Tout cela, je me le disais. Mais ce que je me disais aussi, c’était qu’en le suivant où il prétendait m’entraîner, je me serais menti à moi-même. « Ni Dieu ni maître », c’était son mot, ça ne pouvait pas être le mien. Nos deux natures, allant ainsi dans deux sens différents, devaient finir par ne plus se comprendre. Il avait eu une autre éducation que moi ; il y avait en lui un autre sang que le mien.

Pourtant, je ne me résignais pas. Cela me brûlait en dedans. J’avais comme de l’eau bouillante dans la tête.

Où j’étais je n’en savais rien. Le quartier était noir et pauvre. Malgré qu’il eût fait beau et chaud toute l’après-midi, le pavé restait humide ; une odeur forte sortait des bouches d’égout. Je glissai, je faillis tomber : soudain j’aperçus à mes pieds une espèce de gros paquet, posé dans l’angle d’une porte ; le paquet se met à bouger : c’était une vieille femme. Le bruit de mes pas l’avait réveillée : elle lève la tête avec un grognement.

Et je vis l’horreur de Paris. Comment avais-je pu m’en accommoder jusqu’alors ? Je me dis : « Grâce à Duborgel. Nous étions deux, je n’ai rien vu. » Et plus amèrement il se mit à me manquer. Je pensais : « Mélanie d’abord, Duborgel ensuite. Plus de Mélanie plus de Duborgel. »

Alors il me sembla que les maisons se rapprochaient encore, le ciel s’abaissait encore ; et d’en bas une odeur étouffante montait.

Je vis une rue où il y avait un groupe d’hommes et de femmes arrêtés sous un bec de gaz. Les hommes avaient des casquettes, les femmes étaient en cheveux.

J’avance quand même ; une femme se détache du groupe, elle s’approche de moi. Je reconnais Zéphyrine.

Elle me dit :

— Comment se fait-il que ton ami ne soit pas avec toi ?

— Comme ça.

— C’est drôle, vous étiez toujours ensemble… J’aurais quelque chose à lui faire dire. Est-ce que tu te chargerais de la commission ?

— C’est que je ne sais pas quand je le reverrai.

Elle continuait de marcher à côté de moi.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Vous voyez, je rentre…

— Tu rentres…

Un nouveau silence.

— Écoute, veux-tu que je rentre avec toi ?

Je ne répondis rien, elle me prit le bras.

— Écoute, puisque Duborgel n’est pas là ce soir, et je ne sais pas où aller coucher…

Elle avait baissé la voix. Je cherchais à me dégager. Mais elle se cramponnait à moi, tandis qu’elle avançait de plus en plus vers moi sa bouche, avec le bas de sa figure enflée ; son souffle me frôlait la peau, il bougeait dans mes cheveux.

— Dis, ce soir, rien que pour ce soir… Tu verras, je serai gentille… Comment t’appelles-tu déjà ?…

Seulement une espèce de colère m’était venue. D’un brusque mouvement, je la repoussai. D’abord elle resta muette de surprise. Puis tout à coup la voix lui revint :

— Ah ! c’est comme ça… Ah ! c’est comme ça… Vieil enflé, paysan, pourriture !…

Les mots maintenant ne lui manquaient plus. D’une voix éraillée et rauque, elle me criait des injures, toutes celles qu’elle savait ; je les entendais rouler d’un bout à l’autre de la rue. Toute la bande cependant l’avait rejointe et eux aussi s’étaient mis à m’injurier.

Moi, je courbais le dos, j’avais pressé le pas. Mais eux aussi avaient pressé le pas.

Et jusqu’à mon hôtel je fus accompagné par ces cris et ces aboiements, à quoi se mêlaient par moment des gros rires, parce que pour finir ils se moquaient de moi.

IV

Dès le lendemain matin, Duborgel quitta l’hôtel. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu.

C’est un souvenir que j’enterre ici ; je creuse le trou, je jette les mottes ; mais je me tiens penché un petit moment sur le tertre, pensant à ces choses pieusement.

Pour moi commença le temps le plus dur que j’eusse encore traversé. On me demandera pourquoi je restai à Paris : je n’y avais en effet plus rien à faire. Mais il m’aurait fallu un effort pour m’en aller, et je n’étais plus capable du moindre effort.

Je demeurai là comme la pierre qui est trop lourde, comme le morceau de bois quand il est tombé, comme la feuille avant que le vent vienne ; et l’eau même dans les creux ne connaît pas le mouvement.

Je fus chassé par la guerre. Tout à coup, en juillet, elle éclata. Ce fut comme un coup de folie. Je revois ces journées, il me semble que j’ai rêvé. De tous côtés sortaient des régiments en marche, avec le colonel devant et les cuivres de la fanfare qui étincelaient au soleil. Des fleurs tombaient des balcons pleins de femmes, on s’écrasait sur les trottoirs. Des estafettes paraissaient, mais aussitôt mille bras tendus barraient la rue, et, l’homme en haut de son cheval, il saluait, saluait encore, c’était inutilement. Alors on le voyait ôter son casque et il en arrachait les crins par poignées, les tendant aux mains qui s’ouvraient. On voyait des vieux messieurs à chapeaux de soie qui donnaient le bras à de petits pâtissiers ; ils marchaient au pas devant les tambours. Ils avaient la bouche grande ouverte, mais on n’entendait pas ce qui en sortait. On vivait dans le tonnerre. J’apercevais debout sur la marquise d’un café une chanteuse à moitié nue, un drapeau tricolore drapé autour des reins ; et sa poitrine se soulevait par brusques secousses, tandis que les clients, ayant abandonné leurs tables, faisaient cercle autour d’elle, reprenant le refrain. « À Berlin ! À Berlin ! » On ne pense plus, on se laisse aller. Voilà des zouaves qui arrivent. On voit ces franges de cheveux qu’ils ont, coupant le front par le milieu, la chéchia mise en arrière, les guêtres blanches, le pantalon bouffant : tout le monde pleure. Eux cependant s’avancent sur quatre rangs en sautillant ; mais on pleure plus encore, et des femmes s’évanouissent, laissant choir sur le trottoir leurs provisions de marché. C’est fait ; on les relève ; il y a une ambulance. J’aimais ce drapeau d’ambulance, parce qu’il me rappelait celui de mon pays. Blanc et rouge, me disais-je, sang et drap d’hôpital, c’est ça, on va se battre. Il y a cette toile tendue de la civière qui a juste la largeur et la longueur d’un corps, point de place perdue. Mais tout ce qu’il y avait de vitres et jusqu’aux verres sur les tables se mettaient à tinter : c’était une batterie, huit chevaux, des hommes dessus et les grands canons de bronze d’alors, avec, comme aux bêtes enragées, une muselière de cuir…

Mon paquet fut vite fait. Où j’eus de la difficulté, ce fut quand il s’agit de prendre le train, parce que toutes les gares étaient occupées militairement. Heureusement que j’avais mes papiers.

On ne m’en enferma pas moins dans une salle d’attente qui était déjà plus que pleine ; devant la porte allait et venait une sentinelle, le fusil chargé.

Ensuite, par petits groupes et escortés de deux soldats, les voyageurs furent autorisés à aller prendre leurs billets. On nous fit passer dans une nouvelle salle d’attente.

De nouveau une sentinelle se promenait devant la porte, et on attendit longtemps de nouveau. Finalement on aperçut un train qu’on faisait avancer ; il se rangea le long d’un des quais ; on le remplit, wagon après wagon. On comptait autant de têtes qu’il y avait de places dans chaque voiture, et par escouades on nous y entassait.

C’était en ce temps-là des compartiments sans couloir ; l’employé, pour venir poinçonner les billets, était obligé de se glisser le long du train sur une passerelle. Par-dessus le marché, on avait fermé à clé les portières.

On était autant dire en prison. De nouveau deux ou trois heures se passent avant que la locomotive se décide à siffler.

Nous étions huit dans mon compartiment. Avec lenteur, parmi le grincement des essieux mal huilés et le brelanchement de toute la carcasse, le train finit par se mettre en marche ; et la grande gare aux marchandises passa devant nous, pleine de chevaux, d’hommes, de caissons.

Puis vinrent les fortifications, avec le grand fossé que domine le mur ; la banlieue apparut, mais déjà on ralentissait ; bientôt on s’arrêta complètement.

C’est que d’autres trains arrivaient en sens contraire. On vit passer tout un convoi de canons. Ensuite ce fut tout un convoi de cavalerie. Par les ouvertures à claire-voie on distinguait les croupes des chevaux ; deux dragons en bonnets de police, les manches troussées, assis sur le marchepied, fumaient des cigarettes.

On finit par repartir. La plaine au grand fleuve parut.

Je me souvenais de l’avoir traversée quatre ans auparavant.

Cependant mes compagnons de voyage avaient déballé leurs paniers à provisions. Je fis de même ; j’avais du pain, des œufs durs et une saucisse. On mangea.

En face de moi, il y avait une vieille femme, accompagnée de sa fille ; elle ne mangeait pas, elle, elle pleurait. Près d’elle, était assise une autre jeune femme qui tenait un enfant sur ses genoux ; puis venait un petit vieillard proprement mis, qui, la serviette autour du cou, rongeait une cuisse de poulet.

Je regardais pleurer la vieille dame ; elle levait ses deux mains à la fois et elle les tenait appliquées sur ses yeux. Elle avait une capote en velours violet avec deux brides qui s’attachaient sous le menton.

Par moment, sa fille se tournait vers elle :

— Maman, maman, ne pleure plus.

Elle ôtait ses mains de dessus ses yeux et regardait par la portière passer les champs nus et les arbres. Mais les sanglots la reprenaient.

Peu à peu sa capote avait glissé sur son oreille ; les larmes coulaient entre ses doigts.

— Maman, pour me faire plaisir…

— Je voudrais bien… je ne peux pas…

Son fils était parti pour la guerre ; et sa fille, mariée en province, était venue la chercher.

Jusqu’à ce moment-là, la femme qui tenait l’enfant n’avait rien dit. Tout à coup, elle se mit, elle aussi, à pleurer :

— Oh ! Madame, disait-elle, moi, c’est mon mari qui est parti…

Et l’enfant, la voyant pleurer, commença à pousser des cris.

— Petit, petit, disait-elle, en le serrant contre sa poitrine, toi, au moins, ne pleure pas ; il n’y a que toi qui me restes… Fais un sourire à ta maman…

On venait d’arriver dans une gare ; le bruit des essieux s’était tu ; il n’y avait plus que celui des larmes.

Je voyais à présent l’autre face des choses. Je me répétais le mot de Lambelet le taupier : « On est mené, on est mené. »

V

Je poussai jusqu’à Vevey, parce que Duborgel m’avait dit qu’il y avait travaillé, et que je pensais y trouver facilement de l’ouvrage.

Je m’adressai à un M. Guignard, propriétaire d’une scierie, où on débitait les sapins qu’on dévalait l’hiver, par les châbles qu’il y a, et certains troncs aussi on les faisait flotter, en ce temps-là, dans la Veveyse.

Des hommes armés de crocs sont postés sur la rive ; on attend que la fonte des neiges ait fait enfler le torrent. Je me voyais assez travaillant dans la partie. J’avais besoin de grand air.

M. Guignard me reçut bien. Il faut dire qu’on manquait de bras, parce qu’on venait de lever des troupes pour aller garder la frontière.

Il m’embaucha, mais comme ouvrier charpentier. Et je retournai sur les toits.

Sous mes yeux, au lieu de la grande ville, j’avais maintenant, d’un côté, la pente verte, de l’autre côté le lac. Ce n’était plus tout à fait mon lac d’autrefois, parce que plus encaissé, et assombri par la montagne, mais des barques toujours passaient, qui venaient de Meillerie, et je les connaissais toutes par leur nom.

On bâtissait déjà beaucoup dans le pays. C’est vers cette époque que les étrangers ont commencé à s’y porter ; les anciennes auberges faisaient place aux hôtels. Partout on creusait, on remuait la terre, et nous autres, en haut des murs, nous manœuvrions le treuil ou la poulie, hissant lentement nos poutres qu’on empoignait ensuite par le bout.

Pendant ce temps, on continuait de se battre. Quelquefois, quand nous prêtions l’oreille, il nous semblait entendre, derrière le Jura, comme un grondement étouffé : et ce bruit, bien sûr, n’existait que dans notre imagination, mais on devinera par là l’état dans lequel nous étions. Il fallait voir comment on se jetait, le soir, sur les nouvelles de la guerre.

Elles étaient mauvaises. Après Wœrth, c’était Wissembourg, et après Wissembourg, Sedan. Metz qui capitulait, Napoléon fait prisonnier.

Les journaux donnaient le total des morts ; il y en avait tellement qu’on n’osait pas y penser. Et des blessés davantage encore. Des gens qui retenaient leurs boyaux des deux mains ; d’autres, la tête emportée, ou le bras enlevé par un éclat d’obus ; de ceux qui toussaient rouge, étendus sur le ventre, et, quand ils voulaient respirer, c’est par en bas que l’air entrait.

Des horreurs, quoi ! on avait le frisson. Pourtant on était gourmand de ces choses. On avait honte d’être homme, et en même temps on en était fier.

D’ailleurs il semblait bien qu’à Paris aussi les affaires se gâtassent. On avait eu beau proclamer la République, cela n’avait pas calmé les esprits. Comme on savait que je venais de là-bas, mes camarades me posaient tout le temps des questions ; je ne savais pas trop que répondre. Je haussais les épaules ; je disais : « Attendons. » Mais en moi-même je pensais : « J’ai bien peur que la France ne soit perdue. »

Tout y allait de mal en pis ; en même temps que l’hiver venait, la nouvelle nous arriva que Paris était assiégé.

La Gazette annonçait : « Les œufs sont maintenant à un franc pièce ; un poulet a été récemment vendu deux louis. Les chats eux-mêmes se paient couramment de dix à douze francs. »

On lisait ces nouvelles dans un petit restaurant de la rue du Marché où je prenais pension, avec un commis de la poste, nommé Gringet, et un garçon arpenteur. C’était une boutique qui ouvrait sur la rue, mais on n’y buvait pas ; on ne faisait qu’y manger. On y mangeait même assez bien. La patronne était veuve. Elle s’appelait madame Chabloz ; elle venait du Pays-d’Enhaut.

Nous étions cinq ou six habitués qui nous retrouvions chaque soir chez elle ; Gringet apportait des journaux. Ce fut ainsi que nous apprîmes que l’armée de l’Est allait entrer en Suisse.

Trois jours après, la première escouade était signalée. Il faisait froid ; on disait qu’il y avait un mètre de neige dans le Jura. Les femmes avaient préparé de la soupe, des vêtements chauds et du linge. On avait garni de paille le dedans d’une des églises où les bourbakis devaient loger.

Jamais on n’a rien vu de plus épouvantable ; les chevaux n’avaient plus ni crinière, ni queue, se les étant mangées entre eux. Certains, parmi les hommes, avaient mis des jupes de femme, sans quoi ils auraient été tout nus.

Madame Chabloz, elle aussi, avait fait de la soupe ; après que nous eûmes mangé, nous partîmes Gringet et moi la porter à l’église. Il y avait deux cents hommes dans l’église.

Nous revînmes vers les dix heures, le seau vide ; c’était un grand seau à aller chercher l’eau, parce qu’on ne l’avait pas encore dans les maisons.

Nous posâmes le seau sur une des tables ; madame Chabloz tricotait près du poêle qui ronflait. En nous entendant entrer, elle avait levé la tête, puis aussitôt s’était remise à compter ses mailles, les faisant glisser deux à deux, du bout du doigt, contre l’aiguille.

Comme nous ne voulions pas nous arrêter, nous ne nous étions pas assis. Nous étions restés debout à côté du seau posé sur la table.

Un petit moment se passe, puis Gringet dit :

— Vous savez, le capitaine de cuirassiers qu’on a mené à l’hôpital, eh bien, il est mort dans l’après-midi. Il avait les pieds gelés et une balle dans la cuisse.

Je dis à mon tour :

— On l’a amputé des deux jambes, mais ça n’a servi à rien.

Gringet reprend :

— Quatre soldats aussi sont morts. Ils n’étaient même pas blessés, ceux-là, ils sont morts de misère… Il y en a un qui se donnait une peine terrible pour parler, il n’en avait plus la force. On a retrouvé sur lui une lettre qu’il avait écrite à sa mère, seulement l’adresse manquait.

Elle continuait à compter ses mailles ; puis tout à coup elle laissa tomber ses mains sur ses genoux.

Je dis :

— C’est comme ça, la guerre… Et le petit, est-ce qu’il dort ?

Mais elle ne me répondit pas. Des gens allaient et venaient dans la rue, quoique à cette heure, d’ordinaire, tout le monde fût couché. Des portes s’ouvraient, se fermaient ; des voix se répondaient au loin. Et, sur les toits assourdis par la neige, le coup de la demie fit un bruit étouffé.

Nous nous glissâmes dehors, Gringet et moi, sans plus rien dire.

C’était une drôle de femme, cette madame Chabloz. Nous ne savions pas grand’chose d’elle, sauf que son mari était mort, et qu’elle était restée seule avec un petit garçon de quatre ans. Elle paraissait beaucoup plus vieille que son âge. Elle était d’une nature très craintive. Elle avait toujours peur que nous ne fussions pas contents.

On avait beau lui dire que nous étions contents (et c’était vrai), elle ne voulait pas nous croire.

Elle s’effarouchait de tout. Elle n’avait qu’une consolation dans la vie, c’était son enfant. Mais, pour lui aussi, tout lui faisait peur. Dès qu’il s’échappait, elle lui courait après ; elle disait : « Il y a les voitures. »

Alors, nous autres, n’est-ce pas ? nous cherchions à l’entourer et à lui rendre des services, mais c’était malgré elle qu’elle les acceptait. On aurait dit qu’elle se méfiait même du bien qu’on lui voulait.

Comme elle ne pouvait pas sortir, je lui avais offert, un dimanche, d’aller promener le petit.

— Oh ! non, m’avait-elle dit, je ne pourrais pas rester seule.

J’avais eu envie de lui répondre que la bonne façon d’aimer les enfants était de penser à eux plus qu’à soi : son air m’en avait empêché.

Un drôle de sentiment m’était venu où il y avait un peu de pitié, mais où il y avait aussi autre chose, et cet autre chose faisait que je ne pouvais pas ne pas me dire qu’elle avait raison malgré tout.

Cependant l’hiver s’était avancé, il était mort encore beaucoup de malades à l’hôpital. Le cimetière se remplissait vite. Il y avait eu des épidémies ; elles s’étaient répandues jusque parmi les habitants. On était rongé de vermine. Un jour, l’arsenal de Morges sauta.

Mais, en dépit de toutes ces misères, j’allais de nouveau beaucoup mieux. Le meilleur moment, c’était mes soirées. Je me dépêchais d’aller manger. Par la porte de la cuisine, restée ouverte, j’apercevais madame Chabloz debout devant son fourneau. Se tournant vers moi, elle me faisait un petit signe de tête : et je m’installais à ma place habituelle, me plaçant de façon à pouvoir la suivre des yeux.

La table était couverte d’un carré de toile cirée, à quadrillage bleu et blanc. Il y avait quatre couverts, avec, auprès de chaque assiette, la serviette dans son rond. Le plancher lavé à grande eau luisait ; les murs peints à l’huile n’avaient pas une tache. Sous une pendule en sapin passé au copal, un tableau représentait les Cinq Âges de la Vie.

Les coudes sur la table, j’écoutais le petit bruit de la friture sur le feu. Madame Chabloz empoignait des deux mains la queue de la poêle et la secouait. On entendait crier les pommes de terre qu’elle jetait dans la graisse bouillante.

Elle avait des gestes petits et pas assez vifs, mais soigneux. Je la regardais se baisser enfonçant une bûche dans le trou du fourneau, le reflet faisait paraître sa figure toute rose ; elle prenait tout à coup bonne mine et j’étais content sans savoir pourquoi.

Les pensionnaires, l’un après l’autre, arrivaient. Ce Gringet, dont j’ai déjà parlé, quoique un peu bossu et maniaque, était un brave garçon. En sa qualité de fonctionnaire, il aurait pu me dédaigner. Il n’en avait rien fait. Nous causions gentiment ; puis, le repas fini, le garçon arpenteur et lui allaient faire leur partie de cartes.

Moi, je restais. Madame Chabloz lavait la vaisselle ; le petit, pas encore couché, jouait dans un coin de la cuisine. Je l’appelais ; il hésitait à venir. Je devais l’appeler une seconde fois.

Je lui disais :

— Salut, Henri.

Et la mère, de la cuisine :

— On dit : « Bonjour, monsieur », Riquet !

Il avait quatre ans passés, mais il était petit pour son âge, pâle, avec un cou mince, et timide. Il ressemblait à sa mère.

— Est-ce qu’on joue au cheval ?

Ses yeux se mettaient à briller ; il répondait : « Oh oui ! »

Je le prenais sur mes genoux et, le tenant des deux mains : « Au pas, d’abord, disais-je… C’est le cheval du meunier qui porte de la farine au marché… Au trot, à présent, il revient à vide… Et puis voilà qu’il voit un chien, il fait un écart… Et voilà que le meunier lui donne un coup de fouet ; alors il part au grand galop… »

Mais tout à coup Henri avait peur ; pendant que ses boucles dansaient sur ses joues, je voyais sa bouche s’élargir et des plis se faire au coin de ses yeux. Je m’arrêtais. « Le meunier a rattrapé son cheval par la bride : il va de nouveau au pas. » Le petit, rassuré, se remettait à sourire, et sa mère, de la cuisine, me disait :

— Doucement, vous savez, il n’est pas très fort.

Elle avait fini son ouvrage ; elle venait prendre le petit pour le mettre au lit. Elle habitait, sur le derrière de la boutique, une petite chambre qui donnait dans la cour. Au bout d’un moment, elle revenait ; elle s’asseyait près de moi avec son tricot.

Je lui disais :

— Je vous demande pardon de rester si longtemps, mais c’est qu’on est bien chez vous. J’espère seulement que je ne vous dérange pas.

— Au contraire, me répondait-elle, je suis bien contente d’avoir un peu de compagnie.

On se taisait. Elle tenait les yeux baissés sur son ouvrage, tandis que ses doigts, abîmés par l’eau et un peu rêches dans la laine, faisaient bouger les longues aiguilles d’os. C’était une camisole pour son fils qu’elle tricotait. Elle disait : « C’est un ouvrage minutieux, il y a tout le temps des diminutions. »

Rien ne m’empêchait de la regarder. Elle n’avait pas beaucoup de cheveux.

Elle avait fini par se rendre compte qu’elle pouvait avoir confiance en moi. L’habitude venait, qui facilite les choses.

Un soir, elle me raconta son histoire.

Elle était de Rossinière et son mari des Moulins. Il l’avait connue à Château-d’Œx, où elle était en place chez un docteur. Comme il avait une mauvaise santé et qu’il ne supportait pas bien les rudes hivers de là-haut, il s’était décidé à vendre le petit héritage qui lui venait de son père ; et, sitôt mariés (elle avait vingt-quatre ans, lui, vingt-cinq), ils étaient venus à Vevey. Ils y avaient trouvé ce petit fonds de boutique. Elle était bonne cuisinière, ils pensaient qu’ils auraient facilement des clients. Mais elle avait eu beau se donner toute la peine possible, les clients n’étaient pas venus, ou trop peu pour qu’ils s’en tirassent. Cependant l’enfant était né et l’homme s’était fait du souci. Ce souci le rongeait en dedans. Il manquait d’air dans cette rue étroite d’où il ne sortait presque pas. Elle lui disait : « Il faut repartir. » Mais il ne voulait rien entendre ; il avait engagé dans l’entreprise tout l’argent qu’il avait ; il disait : « Si nous nous en allons, c’est de l’argent perdu. » Alors, un jour, il n’avait plus pu respirer ; il avait ouvert deux ou trois fois de suite la bouche, il s’était raidi ; et elle criait en le serrant dans ses bras…

Ses mains s’étaient arrêtées, le peloton ne tournait plus, on n’entendait que le tic tac de la pendule ; un gros soupir venait.

Et, d’une toute petite voix changée :

— Il y a deux ans et demi… C’était au commencement de l’hiver…

Maintenant elle s’était tue, et je me disais que, si elle était seule au monde, moi aussi j’y étais seul.

Un dimanche j’étais monté jusqu’à Blonay voir une maison qui avait brûlé. On entrait dans le printemps. Il y avait comme une mousseline verte autour des arbres, qui était les petites feuilles pas encore dépliées. La pente douce menait l’œil jusqu’au lac un peu agité, et qui semblait couvert d’écailles. Il faisait tellement doux que j’avais ôté ma veste. Mais cette douceur n’était pas seulement dans l’air, je la sentais aussi qui m’entrait dans le cœur. Dans mon cœur aussi, il me semblait que tout s’était remis à vivre. C’était comme si un conseil m’eût été donné par les choses de la nature, regardant, derrière les murs entre lesquels je descendais, le bois encore nu des ceps qui commençait à pleurer.

Il se trouva que ce soir-là, ni Gringet, ni l’apprenti géomètre ne vinrent manger ; ils avaient des amis chez qui ils soupaient, le dimanche.

Je me trouvai donc seul à table, et après le repas, ayant couché son fils, madame Chabloz comme à l’ordinaire était venue s’asseoir à côté de moi ; seulement elle n’avait pas son tricotage, parce que le dimanche est jour de repos.

Elle paraissait un peu gênée. Elle tenait ses mains croisées dans le creux de sa jupe, elle n’osait pas me regarder.

Mais je n’étais plus au temps de mes rendez-vous avec Mélanie ; j’osais, moi, la regarder.

— Il y a eu un gros feu ; ils ont pu sauver le bétail, mais le mobilier est perdu.

— Est-ce qu’ils ont manqué d’eau ?

— Non, ils avaient de l’eau tant qu’ils voulaient, et il est venu des pompes de partout ; mais c’est que le feu a pris dans la grange ; alors, qu’est-ce que vous voulez, tout était déjà en flammes, quand on a appelé au secours.

— Est-ce qu’ils étaient assurés ?

— Je crois que oui, et puis c’est des gens riches ; mais ça fait quand même de la peine à voir.

Elle ne me répondit pas ; je repris :

— Il faisait rudement bon cette après-midi ; pourquoi n’êtes-vous pas sortie ?

— Je ne peux pas.

— Qu’est-ce qui vous empêche ?

— Il faut que quelqu’un garde la maison.

Je voyais un peu ses joues pâles ; je pensai à ses yeux qui ne sentaient plus le soleil ; je fis un petit arrêt ; puis je dis :

— Il y aurait peut-être moyen de tout arranger.

Pour la première fois de la soirée, elle leva son regard vers moi ; et, avec un air étonné :

— Comment ça ?

— Ce serait que vous alliez vous promener avec le petit ; moi, je resterais pour garder la maison.

Elle n’avait pas dû comprendre ; elle me répondit :

— Oh ! je vous remercie, mais ça ne se peut pas.

— Pourquoi est-ce que ça ne se pourrait pas ?

— Qu’est-ce que les gens penseraient ?

Alors je vis que le moment était venu ; je rapprochai ma chaise de la sienne, et, me penchant un peu :

— Je crois que je me suis mal expliqué… Dites voir, Louise…

C’était la première fois que je l’appelais par son petit nom ; elle était devenue toute rouge. Brusquement, elle se leva :

— Mon Dieu, mon eau qui est toujours sur le feu !

Le coquemar chantait dans la cuisine ; elle y courut, elle le prit, et l’ayant soulevé, lentement et l’un après l’autre, remit les cercles sur le trou.

Mais, quand elle eut fini, elle ne sut pas que faire. Il fallut bien qu’elle revînt. Sa rougeur avait passé, elle était plus pâle que jamais. Je n’eus pas l’air d’y faire attention. Elle s’assit de nouveau près de moi.

— Est-ce que je vous ai fâchée ?

Elle me fit signe que non.

— Parce que, voyez-vous, c’était sérieux… Et encore à présent, lui dis-je, si vous voulez… mais vous ne voulez pas ?

Je lui posai la main sur l’épaule ; de nouveau elle chercha à se lever, mais, à présent, je la tenais.

— Non, ne vous sauvez pas, Louise… Le mieux est de s’expliquer franchement. Ça est venu, je ne peux plus vous le cacher… Alors, si vous ne voulez pas, eh bien, c’est votre droit, je n’y penserai plus… Si vous ne voulez pas, Louise, eh bien, je m’en irai ; j’ai l’habitude des changements… Mais si vous me disiez oui, Louise… je saurais à quoi je m’engage… Voyez-vous, j’ai vécu, je ne suis plus tout jeune… Réfléchissez, on a le temps…

Elle fit encore un mouvement pour m’échapper, et puis elle ne bougea plus ; mais je sentais trembler sous mes doigts son épaule. Tout à coup, levant ses deux mains, elle s’y cacha la figure. Un petit bruit se fit ; je dis :

— Est-ce que je vous ai fait chagrin ?… Est-ce que je vous ai offensée ?

Elle secoua la tête.

— Alors, dis-je, ne pleurez plus.

Ma bouche était près de son front, je n’eus qu’à avancer les lèvres ; elle ne se recula pas, cette fois.

— Est-ce possible ? dis-je. Je n’ose pas le croire.

Il ne semblait pas qu’elle eût la force de parler.

Et moi continuant :

— Je voudrais tant que vous soyez heureuse… Il me semble que je pourrais… N’est-ce pas ? je gagne ma vie… J’ai trente et un ans, on irait ensemble. C’est un raisonnement que je fais…

J’avais passé mon bras autour de son cou, et je l’attirais doucement à moi. Elle toussa un peu. Puis elle fit un grand effort, et, sans lever la tête :

— C’est que, dit-elle… puisqu’on cause… non, ça ne serait pas possible…

— À cause de quoi ? demandai-je.

— À cause… à cause que… (et le mot mit longtemps à venir) à cause que j’ai des dettes.

Je lui dis :

— Si ce n’est que ça !

Et je la serrai contre moi.

— On travaillera tous les deux pour les payer… Bien sûr, vous avez trop de peine… On profite des femmes quand elles sont veuves. Est-ce beaucoup ?

Elle me dit :

— Oh ! oui, beaucoup… c’est cinq cents francs.

— Des bêtises !

— Et puis ce n’est pas tout, reprit-elle. Est-ce que vous avez pensé qu’il y a le petit ? Pourrez-vous l’aimer comme je l’aime ?… Est-ce qu’il ne va pas être une charge pour vous ?

— Croyez-vous que je n’y ai pas songé ?

— Bien vrai ?… me demanda-t-elle.

Et il me parut qu’il y avait une troisième chose dont elle eût aimé me parler ; elle eut l’air de chercher ses mots, elle ne trouva pas peut-être ceux qu’il fallait. Et, comme j’avais repris : « On a de l’expérience, on a appris à tout peser », elle se contenta de me dire, faisant allusion de nouveau à l’enfant :

— Vous me le promettez ?

Je répondis :

— Je vous le promets.

Deux mois après, le 22 mai 1871, nous nous mariâmes.

Jamais il n’avait fait si beau. De bonne heure le matin, une petite pluie était tombée, puis la bise avait repris le dessus.

On était monté le sentier où il y a des marches par place, et on n’était que les deux pour monter ; mais nos amis nous attendaient devant l’église. Je lui donnais le bras ; elle s’était fait faire une petite robe noire ; comme la terre était encore mouillée, elle la relevait de la main.

Quand nous entrâmes, les orgues jouèrent ; ensuite vint la liturgie, le pasteur dit quelques mots. Puis nous sortîmes de l’église, et le soleil tomba sur nous.

On était sur une colline, toute la ville fumait à nos pieds. Un moment on resta éblouis, mais nos yeux s’habituaient déjà à la lumière ; et je pensais : « C’est aussi une nouvelle lumière qu’il y aura sur notre vie, parce qu’on est sorti de la difficulté. »

Nos amis nous avaient rejoints. On les avait invités à un petit repas.

Il eut lieu dans la boutique. On prit place autour de la table où j’avais mangé comme pensionnaire, et qu’on avait seulement agrandie en en poussant une autre dans le bout. Il y avait Monsieur et Madame Guignard, Gringet, le garçon géomètre, deux de mes camarades de chantier, Louise et moi. Et il y avait aussi le petit. Louise avait même voulu qu’il prît place à côté de moi.

Deux ou trois jours avant, elle lui avait dit : « Tu sais, tu vas avoir un nouveau papa. » Il avait demandé : « Qui est-ce ? » « C’est M. Belet ; es-tu content ? » « Oh ! oui, avait-il dit, parce qu’il sait bien jouer au cheval. »

Pour la première fois, ce n’était pas Louise qui avait fait la cuisine ; une voisine la remplaçait ; elle put rester tranquille.

Une jolie petite fête ; on causa ; il y eut deux viandes, M. Guignard nous avait envoyé six bouteilles de bon vin.

Vers le milieu du repas, le petit s’endormit sur son assiette, sa mère dut aller le mettre au lit, puis elle revint ; nous étions assis en face l’un de l’autre. D’avoir bu et mangé, et parce qu’il faisait chaud dans la chambre, elle avait sur chaque joue comme un petit bouquet rose. Elle paraissait toute rajeunie. Tout le temps je la regardais.

Et voilà, alors, qu’au dessert je demande la permission de dire quelques mots ; c’était une idée qui m’était venue ; je ne m’étais nullement préparé à parler. Il ne m’en semblait pas moins que l’occasion était bonne pour m’expliquer publiquement sur les raisons qui m’avaient fait me marier avec Louise ; et, m’étant donc levé :

Je remercie d’abord Monsieur et Madame Guignard d’avoir bien voulu, ce soir, être des nôtres ; et vous aussi, qui êtes nos amis, je vous suis reconnaissant d’être venus. Je ne pensais pas en arrivant à Vevey que j’y commencerais ma vie. Vous serez peut-être étonnés de m’entendre dire : commencer, et non pas : recommencer, mais c’est que je la commence, en effet. J’ai trente et un ans, et j’ai déjà beaucoup couru. Mais je vois à présent que tout cela n’était qu’un apprentissage, parce qu’il faut mériter son bonheur. Il faut apprendre à vivre avant de vivre. Donc tout ce passé, je le tiens pour rien ; et j’ai eu beaucoup de malheurs, mais je ne pense plus à m’en plaindre. Au contraire, je m’en félicite. Est-ce que le jour serait le jour, sans la nuit ? Est-ce qu’on mangerait avec appétit, sans la faim ? Je me suis avancé à travers la nuit et la faim, vers le soleil et vers la nourriture. Vous avez peut-être été étonnés de mon mariage, j’en ai été plus étonné que vous. Il me faut maintenant encore faire un grand effort pour me rendre compte que tout cela est vrai, quand même je vois en face de moi Louise me sourire, mais je sens qu’elle aussi est toute surprise de ce qui est arrivé. N’est-ce pas, Louise ?… (Elle baissa la tête.) La voilà qui est toute honteuse… C’est que, vois-tu, Louise, il y avait peut-être quelqu’un qui pensait à nous. Et ce quelqu’un s’est dit : « Ils vont chacun de leur côté, ils se trouveraient mieux d’être ensemble. » J’ai été amené rue du Marché ; j’ai lu sur l’enseigne : RESTAURANT ; j’ai poussé la porte. Je me suis assis dans un coin comme quelqu’un qui n’est pas chez lui… Et toi, tu es venue et tu ne disais rien… À la fin du repas, je t’ai demandé un rond de serviette ; tu ne disais toujours rien. Tu m’as apporté mon rond de serviette, et je suis sorti. Je me disais : « Je n’ai pas mal mangé. » Alors je suis revenu. C’est ainsi qu’il faut une préparation à toute chose, et, le chemin qu’on prend, on ne sait pas où il nous mène ; mais, moi, j’ai pris le bon chemin. Je te dois tout, Louise ; j’ai voulu te le dire devant nos amis. Et c’est en leur présence aussi que j’ai voulu te dire que je ne l’oublierai jamais…

J’allai l’embrasser. M. Guignard s’approcha de moi, son verre à la main ; nous trinquâmes ; il me dit : « Belet, vous êtes un brave homme. » Madame Guignard, elle aussi, voulut trinquer avec moi. Tout le monde but à notre santé.

Un de mes compagnons de chantier, un nommé Constant Montagnon, nous chanta une chanson en patois, parce qu’il savait très bien le patois (moi, je l’avais un peu oublié).

Le garçon géomètre récita une poésie. On ne se sépara qu’à onze heures du soir.

J’avais pris Louise sur mes genoux ; je pensais : « Lambelet a eu tort ; on n’est pas mené. »

Il avait été décidé que nous garderions le restaurant ; ainsi nous aurions chacun un gagne-pain.

VI

Les choses allèrent encore mieux que je ne m’y attendais. À présent qu’il y avait un homme à la tête de notre commerce, on commençait à le prendre au sérieux. Je travaillais à nous faire une clientèle.

Gringet nous ayant quittés pour se marier, lui aussi, j’avais dit à Louise :

— Vois-tu, il nous faut choisir entre bourgeois et ouvriers. Ces deux sortes de gens ne vont pas bien ensemble. Moi, je n’aime pas tant ces commis de bureau : ça n’est pas du monde commode, et puis ils ont des prétentions. Qu’est-ce que tu penserais, si je t’amenais tout simplement mes camarades ? Il y en a beaucoup qui sont garçons.

Elle m’avait dit :

— Bien sûr, Samuel, fais comme tu veux.

Je m’y étais mis. J’avais soin de choisir. Malgré quoi, dès le mois de juin, nous avions six pensionnaires. Il faut dire que Louise se donnait beaucoup de peine.

Entre temps, la paix avait été signée, mais pas avant que Paris n’eût été mis à feu et à sang par la Commune, et il y avait eu encore cela qu’après s’être battus contre l’ennemi, les Français s’étaient battus entre eux. Des cadavres étaient entassés tout le long des quais de la Seine ; les feuilles des arbres, nouvellement sorties, avaient été coupées par la mitraille comme avec des ciseaux.

Les jeunes gens d’aujourd’hui ne pensent plus à ces choses et, quand on les leur raconte, elles ne les intéressent pas. Mais, nous autres qui avons vécu là dedans, quel frisson, quand on y repense !… Ils brûlaient les livres, ils brûlaient les tableaux. Ils arrosaient les maisons avec du pétrole ; ils mettaient le feu aux maisons.

Tout cela pourtant fut vite oublié ; les morts pouvaient dormir tranquilles. Quant aux vivants, ils étaient tout heureux de reprendre leurs habitudes, en attendant le moment où elles leur déplairaient de nouveau, parce que tout est balancement, tout est recommencement dans le monde.

Les derniers internés partirent. L’ordre se rétablissait. La masse qui avait un instant chancelé redevint fixe sur sa base ; et dans notre petite maison aussi il nous sembla sentir que le tassement se faisait.

Bon moment pour repartir, et avec plus de courage. À vrai dire le courage ne me manquait pas, et, à voir comme tout tournait bien dès nos débuts, il ne pouvait qu’aller croissant. On me connaissait à présent dans la ville : j’avais du plaisir à parler aux gens. Je me tenais plus droit ; j’allais la tête haute. Tout en moi disait : « Voilà quelqu’un qui réussit. »

Alors, on a besoin de faire partager sa joie. Le soir, quand je revenais du chantier, il y avait des petites filles qui faisaient des rondes sur la place. Je pensais : « Elles comprennent la vie. » J’avais envie de me mettre à tourner aussi.

On avait du respect pour Louise, parce qu’on la savait travailleuse et pleine de bonne volonté. On me demandait de ses nouvelles. Je disais : « Elle ne va pas mal, merci. »

Il y avait une fontaine, avec une espèce de colonne au milieu, et quatre goulots en partaient, versant l’eau dans quatre bassins. Autour de la fontaine, des femmes attendaient leur tour. Je m’arrêtais à causer avec elles. Je n’avais plus du tout cette timidité qui me rongeait à Paris, ni cette méfiance qui venait de ce que je ne m’y sentais pas à ma place.

— On ne la voit guère, votre femme.

— C’est qu’elle a beaucoup d’ouvrage.

— Et vous aussi.

— Oh ! moi aussi.

— Alors, les affaires vont bien ?

— Elles vont bien.

— Tant mieux.

Un à un les seaux étaient avancés et, contre le fond de fer-blanc, l’eau faisait une jolie musique qui se mêlait au bruit des voix.

Il me fallait pourtant rentrer, parce que Louise m’attendait. Comme elle avait assez à faire à la cuisine, c’était moi qui servais à table. On était tout à fait en famille. Constant Montagnon mangeait à présent chez nous, et un Yersin, et un Boverat, et un Crisinel, qui travaillaient tous chez M. Guignard. Il y avait encore d’autres abonnés, dont un menuisier et un ouvrier marbrier, mais tous étaient d’humeur facile, en sorte qu’on trouvait toujours moyen de s’arranger. Une fois le souper fini, on allait à la cuisine aider Louise à essuyer la vaisselle. Puis on revenait s’asseoir un moment dans la salle à manger ; on lisait les journaux, on parlait politique : à neuf heures tout le monde allait se coucher.

Deux ans passèrent ainsi. À la fin de cette seconde année, peu de temps après la vendange, M. Guignard, un soir, me fit appeler. Il avait son bureau dans une jolie maison qu’il s’était fait bâtir un peu au-dessus de la scierie ; elle était peinte en rose avec une glycine.

Je me demandais ce qu’il pouvait bien avoir à me dire. Le matin même, un apprenti s’était laissé prendre la main à la scie, il avait eu deux doigts emportés ; j’avais peur que le patron ne m’en rendît responsable.

J’entre, mon chapeau à la main. M. Guignard me dit de m’asseoir. Il tenait un mètre avec lequel il s’amusait à tapoter son pantalon.

— Je viens d’aller prendre des nouvelles de Perrotet, commença-t-il ; il ne va pas trop mal, mais les doigts sont perdus. Comment l’accident est-il arrivé ?

— Mon Dieu, dis-je, je ne sais pas trop. J’étais occupé à l’autre bout du chantier.

La réponse de M. Guignard me rassura.

— Ça suffit, me dit-il. Je pensais bien que vous n’étiez pas là.

Il reprit :

— D’ailleurs ce n’est pas pour cette raison que je vous ai demandé de venir.

Et je fus encore plus rassuré. Mais mon assurance s’en alla de nouveau quand il m’annonça qu’un de ses contremaîtres le quittait et qu’il me proposa de prendre sa place. C’est ainsi que la joie a les mêmes effets que les pires chagrins.

J’eus de la peine à trouver mes mots.

— Je vous remercie, monsieur Guignard, dis-je enfin, mais je ne suis pas sûr de la mériter, cette place…

— Si, Belet, je suis content de vous… vous prenez à cœur votre ouvrage. Je sais ce que c’est ; j’ai été ouvrier moi-même, j’ai eu comme vous des commencements difficiles ; tout me donne à penser que nous nous entendrons.

— Eh bien, je ferai tout ce que je pourrai.

— J’y compte, dit M. Guignard, et il me serra la main.

Je me dépêchai de rentrer chez nous, afin d’annoncer la nouvelle à Louise. Elle était comme toujours dans sa cuisine, mais il se trouva que deux ou trois des pensionnaires arrivèrent en même temps que moi, et je dus garder mon secret pour jusqu’au moment où nous serions seuls.

Il était près de dix heures ; j’avais été mettre les volets à la boutique ; quand je rentrai, je l’aperçus qui, montée sur un tabouret, baissait la flamme de la lampe.

— Un petit moment, Louise ; j’aurais quelque chose à te dire.

— Tu as quelque chose à me dire ?

— Oui, j’ai quelque chose à te dire.

Je la pris par la taille, je la fis asseoir à côté de moi.

— Tu ne sais pas, Louise, je suis nommé contremaître. Je vais gagner cinq francs par jour.

À mon grand étonnement, au lieu qu’elle poussât un cri de joie ou bien qu’elle tombât dans mes bras, elle demeurait immobile et je vis ses yeux se remplir de larmes.

— Louise, demandai-je, Louise, qu’est-ce que tu as ?

Elle secoua la tête :

— C’est trop de bonheurs à la fois.

— Est-ce qu’il ne faut pas les prendre quand ils viennent ?

— Oui, dit-elle, mais ils me font peur.

— Louise, est-ce que tu as peur du bonheur ?

— Oh, oui ! j’y suis si peu habituée.

J’étais tout triste maintenant.

— Moi qui pensais que tu allais être contente ; moi qui m’étais dépêché de venir, et, si les autres n’avaient pas été là, il y a longtemps que tu saurais tout…

Elle ne disait plus rien, regardant fixement devant elle : mais, moi, je m’étais ressaisi.

— Voyons, Louise, du courage !… Crois-tu que j’y sois plus habitué que toi, au bonheur ? Il faut être plus simple que ça… C’est comme les visites, le bonheur ; il faut le bien recevoir, sans quoi il ne revient pas… Voyons, Louise, continuai-je (et je lui avais pris la main), est-ce que tu trouves qu’il soit si dommage que nous puissions vivre un peu plus à notre aise ?… Moi, je ne trouve pas… J’ai même des projets… Le premier, c’est que tu vas prendre une fille pour t’aider ; tu en trouveras bien une dans ton pays pour pas cher. Pour dix francs par mois, tu auras quelqu’un. Ça ne va pas nous ruiner… Le second, c’est qu’on va louer l’appartement au-dessus de la boutique, parce que cette chambre de derrière est bien étroite pour nous trois… Tu pourras aller te promener quand tu en auras envie… Ne dis pas non (car elle venait de secouer la tête, mais, moi, j’avais retrouvé tout mon entrain), je suis têtu quand il faut. En allant contre mes idées, tu risquerais de t’y casser le nez. C’est un mur, tu sais, mes idées. Puisque nos dettes sont payées et qu’on est net devant le monde, c’est le moment que tu prennes un peu de bon temps… Je ne veux plus que tu aies cette tache bleue à la tempe (je la touchais du doigt)… Je ne veux plus que tu aies ce creux dans les joues, ce n’est pas joli à voir… Tu n’es pas encore si vieille que tu ne doives plus te soucier d’être jolie. La gaieté, c’est la santé… Tu deviendras une grosse forte fille qui chantera tout le temps… Tu te feras faire une robe neuve… Louise, quand je serre tes bras, je les trouve minces comme des baguettes ; je n’aime pas tant ça, j’aime mieux les bras ronds…

Je n’arrivais pas encore à la faire sourire ; il me fallut continuer tout un grand moment à plaisanter ; mais, j’étais lancé, ça allait tout seul.

Elle laissa alors tomber sa tête au creux de mon épaule, et nous restâmes ainsi sans faire un mouvement. Il y eut un petit silence, un coup de vent passa, toute la maison se mit à trembler.

On jouait de l’accordéon dans la rue.

À l’étage au-dessus, un enfant pleurait ; et on entendit l’homme dire à sa femme : « Tâche voir de le faire taire. Il n’y a pas moyen de dormir. »

Le premier novembre donc, j’entrai dans ma nouvelle place de contremaître ; j’eus sous mes ordres six ouvriers. Je faisais à présent partie d’une équipe qui travaillait à la scierie.

Je revois toujours ce chantier, beau blanc de sciure, avec ses hangars. Il était situé tout contre la pente ; on avait même dû entailler la colline pour que le sol en fût bien plat. Sur la gauche, au fond d’un encaissement, coulait la Veveyse presque à sec l’été, mais le canal qui prenait assez en amont était alimenté par un étang, de façon qu’on ne manquât pas d’eau même par les grandes sécheresses. On n’avait pas encore de turbines ; c’était une simple roue de bois qui faisait marcher les machines ; il y avait une scie à ruban, une autre à mouvement de va-et-vient pour les gros troncs, et enfin une roue dentée. Les affaires allaient bien ; chaque année, on avait un peu plus d’ouvrage. M. Guignard était un homme entendu, et aussi un grand travailleur. Il était toujours au chantier avant nous, il ne le quittait jamais qu’après nous. Tenace avec cela, carré, et moins souple que persévérant, mais persévérant presque avec excès. Si bien qu’en vingt-cinq ans il avait fait fortune. Il avait deux fils qui allaient au collège. Pour lui, il n’avait jamais oublié d’où il sortait, et le rappelait en toute occasion. Il restait ouvrier dans ses habitudes, sa simplicité de mise, jusque dans sa façon de parler. On ne pouvait pas l’accuser de vouloir éblouir le monde.

Ce qui avait dû lui plaire dans ma manière d’être, c’était que, moi non plus, je ne cherchais pas à briller. Il n’aimait pas les gens qui parlaient trop ; il n’avait pas dû garder longtemps Duborgel. Mais, moi, je peux le dire sans me vanter, je savais rester à ma place. Il y eut bien quelques difficultés, elles ne vinrent pas de moi. Ce qu’il faut accuser, c’est la nature humaine, parce qu’elle est partout la même ; les rancunes, les rivalités, les jalousies sont de ces choses avec lesquelles on doit toujours s’attendre qu’on aura à compter.

Je laisse donc de côté les petits ennuis qu’il y eut, comme ce clou qu’un nommé Barbezat avait enfoncé dans un tronc, parce qu’il avait envie de ma place, et un beau jour la scie sauta. Il pensait ainsi me faire chasser, au risque d’un affreux malheur. Il avait mal pris ses mesures. J’eus vite fait de deviner qui était le coupable, et M. Guignard ne m’en voulut pas, au contraire : c’est Barbezat qui fut mis à la porte. Mais je n’ai pas le temps de m’étendre sur ce sujet. D’ailleurs ces ennuis-là sont acceptés d’avance, quand le gros des choses va bien ; et le gros des choses allait bien.

On s’était installé dans l’appartement au-dessus de la boutique. Il était de deux pièces, avec deux fenêtres sur la rue. Une des pièces nous servit de chambre à coucher, à Louise et à moi ; l’autre fut donnée au petit, qui grandissait.

Quant à celle du bas, on y logea la fille que Louise avait fait venir de son pays. Elle n’avait que dix-sept ans, mais elle était robuste pour son âge. Louise continuait de faire la cuisine ; on laissait à la servante les gros ouvrages, comme de laver la vaisselle ou de récurer le plancher.

Nous pouvions maintenant sortir quelquefois ensemble. Le dimanche après midi, quand le temps était beau, nous allions faire une petite promenade, poussant jusqu’à Clarens, La Tour ou Saint-Légier.

Je donnais le bras à Louise ; il me semblait qu’en s’appuyant sur moi, elle se reposerait mieux. On disait à Henri de courir devant nous ; mais il n’aimait rien tant que de rester pendu aux jupes de sa mère. Il revenait bientôt ; il nous regardait avec un drôle de regard. Je lui disais :

— Alors, ton cerceau, tu en as assez ?

Il me répondait :

— Il ne va pas bien.

Il trouvait toujours des prétextes pour ne pas nous quitter ; et, quand je dis : nous, je vois à présent que je me trompais, mais je ne m’en rendais pas compte. Je pensais : « Il tient à la compagnie des grandes personnes. C’est un enfant trop raisonnable, comme tous ceux qui sont élevés seuls. »

Sa mère le prenait par la main ; nous marchions encore un moment dans le bon soleil entrecoupé d’arbres, dont l’ombre sur la route faisait de loin en loin comme des ronds mouillés.

Mais bientôt le petit Henri commençait à se plaindre ; alors Louise me disait :

— Écoute, Samuel, si on le prenait entre nous deux ?

Je lui disais :

— Ne le gâte pas trop ; tu as plus besoin que lui d’être aidée.

— Oh ! moi, tu sais, je m’en tirerai toujours.

Je n’insistais pas, pour ne pas lui faire de la peine ; je lâchais son bras, et on prenait le petit Henri entre nous deux.

Brusquement il cessait de grogner et bien sagement il allait, sans rien dire, levant seulement, par moment, les yeux sur sa mère, tandis que je portais son cerceau.

— Quelle heure est-il ? me demandait Louise.

Je tirais ma montre :

— Bientôt quatre heures.

— Il nous faudra rentrer.

— Encore quelques pas, disais-je. Ils sont en train de poser la charpente à une maison, près d’ici ; je voudrais voir où ils en sont…

Elle y consentait volontiers ; on poussait jusqu’à la maison. Puis on revenait par le bord du lac.

De temps en temps, Henri criait :

— Un bateau !

On voyait au loin un bateau à voiles :

— Oh ! maman, n’est-ce pas qu’il a l’air d’un papillon ?

— Oui, disait sa mère, mais c’est un papillon qui ne bougerait pas.

— Oh ! quand ils sont posés, tu sais, ils ne bougent pas plus que ça ; et, tu sais, quand ils sont posés ils ont aussi les ailes relevées.

— C’est vrai, disait Louise, mais je me demande ce qu’il peut trouver à manger sur l’eau.

— Il ne mange pas, maman ; il a soif.

— Tu crois que les papillons boivent ?

— Oh ! oui, il y en a toujours autour des fontaines.

Je pensais : « C’est un enfant intelligent. Il sait voir les choses. » Le moment approchait d’ailleurs où il allait falloir le mettre à l’école, et j’étais content à l’idée qu’il s’y tirerait d’affaire aisément.

On le mit à l’école, et trois ans de nouveau passèrent ; trois années de tranquillité, trois années aussi de prospérité. Au chantier, on s’était tout à fait habitué à moi ; à la maison, nous avions maintenant de dix à douze pensionnaires ; je mettais chaque année de l’argent de côté.

On avait repeint les murs de la salle à manger ; j’avais remplacé les chaises paillées par des jolis sièges en bois de noyer tourné, dont j’avais trouvé l’occasion dans une vente après faillite ; et à l’étage, alors, là où c’était notre « chez nous », comme j’aimais à dire, on avait changé de papier. Il y avait un tapis neuf sur la table.

On y voyait maintenant la photographie du premier mari de Louise. Longtemps elle l’avait tenue cachée ; et puis, un jour, elle m’avait demandé :

— Est-ce que j’ose ?

— Pourquoi n’oserais-tu pas ?

— J’avais peur que tu ne fusses pas content.

— Faut-il d’abord, lui dis-je, que je te donne un baiser ?

— Oui, donne-moi d’abord un baiser.

Elle avait alors sorti la photographie de la malle où elle la tenait, et, l’ayant essuyée avec le chiffon à poussière, elle l’avait posée bien en vue sur la table.

C’était un petit homme maigre, avec des creux sous les pommettes ; il tenait un livre à la main.

— Il ne se sentait déjà pas bien en ce temps-là, dit-elle ; c’est une surprise qu’il m’avait faite.

Et, parlant plus bas, avec un petit mouvement du cou :

— Plus que de toi, c’est de lui que j’avais peur… Déjà le soir où tu m’as demandée, tu te souviens, Samuel… Je cherchais des excuses, je ne t’avais pas parlé de lui, mais c’est à lui que je pensais. Peut-être qu’il serait jaloux… Et souvent depuis, Samuel… Il a fallu que du temps passe. À présent, je crois que j’ose. Je crois qu’il ne m’en voudra plus.

Je dis :

— Bien sûr qu’il ne t’en voudra plus.

Elle me dit :

— Eh bien, embrasse-moi encore une fois devant lui.

J’étais heureux, comme on voit. Comment donc se fit-il qu’à ce nouvel hiver qui vint, je sentis tout à coup mon humeur s’assombrir ? Qu’est-ce qu’il y avait ? Je n’ose pas le dire. Et d’ailleurs je ne le compris pas tout de suite moi-même. Ce ne fut qu’après une visite que nous fîmes, un dimanche, à Gringet, que tout m’apparut clairement.

Vous vous souvenez peut-être que Gringet s’était marié presque en même temps que nous. Il avait été s’installer à La Tour. Au moment où nous entrions dans le jardin, ses enfants étaient accourus à notre rencontre ; il en avait déjà trois. L’aîné était âgé de quatre ans, le petit de deux à peine ; et, lorsque madame Gringet parut à son tour, il nous fut facile de voir que le quatrième ne se ferait pas attendre longtemps. J’avais regardé Louise ; il m’avait semblé voir qu’elle baissait les yeux.

L’après-midi était triste, il faisait gris ; nous nous étions installés dans la chambre à manger, où on nous servit du vin et des bricelets ; mais, malgré la façon dont nous avions été reçus, malgré toute la peine que Gringet et sa femme se donnaient pour entretenir la conversation, je n’arrivais pas à être aimable ; j’avais trop de peine à trouver mes mots.

La seule chose qui animât les silences était ce bruit d’enfants continuel autour de nous, et, quand je levais les yeux, je voyais passer, au niveau de la table, une petite tête bouclée, au-dessus de laquelle deux bras bougeaient drôlement.

Alors je me sentais plus accablé encore, tandis que Louise elle aussi se taisait. Qu’a-t-on dû penser de nous ?

Nous prîmes congé, plus tôt qu’il n’eût fallu. Ils avaient l’air un peu étonnés, les Gringet. Ils nous accompagnèrent jusqu’à la grille. Nous nous trouvâmes de nouveau seuls, Louise et moi. Nous n’échangeâmes pas un mot.

C’était un soir où la neige fondait ; il y avait une boue grise où on enfonçait jusqu’à la cheville ; serrée dans son châle mince, la pauvre Louise frissonnait. Mais je ne m’occupais pas d’elle, parce que je lui en voulais trop.

En entrant dans la boutique, la première chose que nous entendîmes fut le petit Henri qui pleurait. Tout de suite elle voulut courir à la cuisine ; je la retins par le bras :

— Écoute, Louise, ne va pas. Tu le gâtes trop cet enfant…

— C’est qu’il n’est pas habitué à être seul.

— Eh bien, il faut qu’il en prenne l’habitude… Et ce n’est pas le bon moyen d’y arriver que de s’occuper tout le temps de lui.

Elle ne semblait pas comprendre. Et le petit, à ce moment, l’appela. Il n’osait pas venir, me sachant avec elle.

— Samuel, laisse-moi aller.

Pour la première fois depuis que nous étions ensemble, je lui répondis :

— Je te défends.

— Samuel !

— Monte dans ta chambre… Quand il sera calmé, tu descendras.

Elle ne répondit rien, elle baissa la tête et, ayant ouvert une porte qui donnait dans l’allée, elle monta l’escalier.

Le petit s’était tu, sans doute cherchait-il à se rendre compte de ce qui se passait ; mais, quand il entendit sa mère marcher à l’étage au-dessus, il recommença à crier.

— Maman ! maman !… appelait-il et il éclata en sanglots.

— Te tairas-tu ? lui dis-je.

Il ne se taisait pas, au contraire ; cette fois, je perdis patience. Je cours à la cuisine, je le prends par le bras, je le secoue :

— As-tu compris ce que je t’ai dit tout à l’heure, ou bien veux-tu être puni ?

Mais il se roulait à mes pieds :

— Non ! non ! pas toi, pas toi…

Je me baisse, je le relève, j’essaie de le faire tenir debout, ses jambes restaient molles, sitôt que je le lâchais il retombait ; et ses cris avaient redoublé, tandis qu’entre deux hoquets, il répétait :

— Ce n’est pas toi que je veux… pas toi…

Alors je levai la main, et par deux fois ma main s’abattit. Ce fut une chose terrible. Ses cris s’étaient arrêtés net, comme si on lui avait tranché le cou ; et, assis par terre à mes pieds, la bouche ouverte toute grande, sans un mouvement, sans un geste, il me regardait fixement.

Je ne bougeais pas, moi non plus ; ma main était retombée. Je voulus dire quelque chose, par exemple : « Est-ce fini ? » Je ne dis rien. Du temps passa. Ce fut à cet instant que Louise reparut. Tout à coup la porte s’ouvrit, mais il sembla qu’une ombre l’eût poussée, d’abord on ne vit rien venir. Quand elle entra, elle ne fit aucun bruit. Elle ne parut pas me voir, ni Élise, ni rien de ce qui l’entourait ; elle ne voyait que son enfant. Elle fit deux ou trois pas vers lui, elle s’arrêta ; elle restait muette.

Il leur fallut sans doute à l’un et à l’autre un instant pour comprendre ; puis Henri lui tendit les bras.

Alors elle poussa un cri et, se jetant sur lui :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’as-tu ? mon Dieu, qu’est-ce que tu as ?

Elle l’avait pris à bras le corps et, troussant sa jupe, elle l’en couvrit, comme pour empêcher qu’on ne le lui arrachât. Elle le serrait contre sa poitrine, elle le balançait d’un mouvement régulier ; penchant sa tête tout contre la sienne, les lèvres avancées, son souffle sur le sien :

— Petit ! petit ! répétait-elle.

Et lui disait :

— Maman ! maman !

Alors elle eut presque un sourire, et, toujours sans me regarder :

— Allons-nous-en, dit-elle, et elle l’emporta.

Moi, je passai dans la salle à manger ; je pris un journal, j’essayai de lire ; les lettres bougeaient comme des fourmis sous mes yeux.

D’ailleurs, les pensionnaires arrivaient, Monachon, Boverat et les autres ; ils venaient l’un après l’autre me serrer la main comme ils faisaient toujours, puis chacun s’assit à sa place, parce que l’heure du repas était venue.

Moi, je m’étais assis à ma place. D’ordinaire Louise s’asseyait en face de moi. Elle ne se montra pas ce soir-là.

Les autres me demandèrent :

— Et ta femme, elle n’est pas malade ?

— Non, mais c’est le petit qui n’est pas bien. On a dû le coucher, et elle est restée près de lui.

— Ah ! c’est ça, dirent-ils, et, levant leurs cuillères, il se fit entendre un grand bruit.

Moi, j’essayais aussi de manger, mais la soupe ne passait pas. Et Montagnon qui était mon voisin me dit :

— Tu n’as pas l’air d’avoir grand appétit.

— Non, pas tant, lui dis-je.

— C’est cette mollesse de l’air. Ça vous coupe l’énergie.

Il dégelait, en effet, et on entendait chanter les gouttières, avec, par moment, un paquet de neige qui tombait du toit.

— C’est une pente vers le printemps, dit quelqu’un.

Un autre :

— Oui, le plus gros est fait.

Un autre :

— On va bientôt trouver de la dent-de-lion. Dites donc, Samuel, il faudra que votre femme nous en fasse de la salade ; il n’y a rien de meilleur pour la santé.

Je dis :

— C’est ça.

J’étais obligé de répondre ; et, comme ils s’étaient tous mis à plaisanter avec plus de liberté qu’à l’ordinaire parce que Louise n’était pas là, je me vis forcé de leur donner la réplique, sans quoi ils auraient été étonnés. Il ne fallait surtout pas qu’ils s’aperçussent de rien. Alors je plaisantais avec la moitié de la bouche, la tordant un peu de côté, c’est pourquoi les mots sortaient difficilement.

Entre temps, je prêtais l’oreille, guettant les bruits dans la chambre d’en haut. Mais il n’y en avait point, ni de pas, ni d’aucune sorte. Il semblait que l’étage fût inhabité. Est-ce qu’elle se serait couchée ?

— Du pain ! dit Boverat.

— Écoute, Samuel, poursuivit Montagnon, je ne sais pas ce qui m’a pris ce soir, mais j’ai une soif du tonnerre ; il te faudrait me redonner un demi.

Je descendis à la cave ; j’étais heureux de pouvoir m’échapper. Et d’en haut l’escalier de la cave, de dedans tout ce silence qui m’entourait maintenant, j’écoutais de nouveau, mais il ne venait toujours aucun bruit, alors je serrai si fort le cou de la bouteille que je crus qu’elle allait éclater en morceaux.

Il me fallut rentrer, il me fallut me rasseoir. Montagnon m’accueillit par un gros rire, disant :

— Tu aurais aussi bien fait de monter tout de suite un litre… Enfin, tu vas toujours trinquer avec moi.

Ce fut vainement que je m’en défendis, il me remplit mon verre.

Il y avait une grosse gaieté de tout le monde, ce soir-là ; il ne paraissait pas qu’ils eussent remarqué que la mienne était imitée : tout le temps, ils me taquinaient.

Cela dura jusqu’à près de dix heures ; alors je sortis mettre les volets. Puis Élise alla se coucher.

Je sentais le sang me battre aux tempes et dans la grosse veine du cou ; plus rien ne bougeait ni dans la maison, ni dans la rue ; je demeurai un long moment arrêté, sans savoir que faire, au milieu de la chambre ; tout à coup la pendule sonna.

Alors il se fit en moi aussi un déclenchement et j’allai dans la cuisine mettre mes pantoufles qu’on me tenait au chaud devant le fourneau.

Je montai l’escalier. Je heurtai à la porte, bien que ce ne fût pas mon habitude. On ne répondit pas. Je poussai la porte ; il n’y avait personne. Je pensai : « Elle tient sûrement compagnie au petit. » Mais, mes yeux s’étant posés sur la table, je m’aperçus que la photographie n’y était plus.

Ce fut cette accusation muette qui me vint d’abord ; Dieu sait pourtant si j’en avais besoin ! Je commençai de me déshabiller ; une fois ma veste ôtée, je n’eus pas le courage de déboutonner mon gilet, et je m’assis au pied du lit, attendant.

Ce ne fut pas très long. Elle tenait sur son bras les habits du petit soigneusement pliés ; et elle alla les déposer sur une chaise, près de la fenêtre. Elle se conduisait comme si je n’eusse pas été là ; peut-être ne m’avait-elle même pas vu.

Elle passa tout près de moi ; puis, s’arrêtant devant une petite table de toilette que je lui avais donnée, elle commença à ôter les épingles de son chignon, les déposant une à une dans le tiroir.

Je m’étais levé, je m’approchai d’elle ; elle ne se retourna pas.

— Louise, es-tu fâchée ?

Elle secoua la tête.

— Alors pourquoi ne dis-tu rien ?

— C’est que je n’ai rien à te dire.

— Louise, vois-tu, c’est un moment de mauvaise humeur que j’ai eu. Est-ce qu’on sait d’où ça nous vient ?…

Elle secoua de nouveau la tête :

— Je savais bien…

— Qu’est-ce que tu savais bien ?

Elle me dit :

— C’est ma faute.

— Qu’est-ce qui est de ta faute ?

— Ça, dit-elle.

Mais j’avais tendu la main et, la lui posant sur l’épaule :

— Vois-tu, Louise, explique-toi… Si tu savais comme je suis malheureux.

Elle se pencha en avant ; de nouveau elle se taisait. Mais alors j’avançai la tête, la faisant dépasser par-dessus son épaule et, me tournant vers elle :

— Louise, qu’est-ce qu’il y a ?

Elle dit (et il semblait qu’elle continuât une phrase commencée dans sa tête) :

— C’est de quoi j’avais eu tant peur… Parce qu’il n’est pas à toi le petit… Et… et (ici elle hésita)… et je n’en ai point eu de toi…

— Il est toujours assez tôt.

— Oh ! non, dit-elle, c’est trop tard.

Le terrible était qu’elle disait vrai. Je vis qu’à moins de mentir, je n’avais rien à lui répondre. Et il ne me restait qu’à trouver un moyen de la faire taire, tout en lui prouvant mon amour qui était soudain revenu. J’avançai la bouche, je posai sur elle ma bouche.

Elle s’était rejetée en arrière, et un instant encore elle se débattit, mais je l’entraînais déjà vers le lit, tandis que j’appuyais avec mes lèvres sur ses lèvres, de façon que les mots y étaient écrasés.

Je lui prenais les yeux avec mes dents et, lui ayant mouillé les cils de ma salive, il me semblait qu’il me fallait aussi éteindre le feu qui brûlait sur ses joues et ôter de dessus ses joues le bouquet rouge qu’il y avait.

Je disais :

— Est-ce que c’est fini ?

Elle cherchait à me soulever de ses deux mains le menton, elle ne chercha pas longtemps, elle cédait déjà.

On sentait que l’oreiller était frais ; il y avait dans une poutre un petit ver qui faisait un bruit comme le tic tac d’une montre…

Plus tard, alors, on put causer tranquillement.

— Est-ce que tu l’aimeras quand même ?… Parce que, tu sais, tu me l’avais promis.

— Je ne l’ai pas oublié. Ça est venu, c’est des bêtises.

— Tu l’aimeras autant qu’avant ?

— Plus qu’avant même, si je peux, seulement tu remettras la photographie à sa place.

— Tu l’aimeras tant que tu pourras, tu l’aimeras comme s’il était de toi ?…

Je disais : « Oui, oui, bien sûr. » Peut-être que je mentais un peu.

Mais je me disais : « Je ferai un effort. Quand on veut, on peut. Et puis tout ça n’a pas grande importance, puisque j’ai une femme qui m’aime » ; et il n’y avait qu’elle qui comptât maintenant.

VII

Le lendemain, Louise m’amena le petit pour qu’il me demandât pardon.

— Voilà Henri qui vient te demander pardon, parce qu’il n’a pas été sage hier. Il m’a promis de ne plus recommencer.

— Est-ce vrai ? dis-je, et je tendis la main à Henri.

Alors, comme s’il récitait une leçon :

— Papa (il m’appelait papa), je viens te demander pardon, parce que hier je n’ai pas été sage, mais je te promets de ne pas recommencer.

— Ça va bien, lui répondis-je. Et je lui souriais, mais, lui, il ne souriait pas.

Il tenait la tête baissée ; au bout d’un moment, il la redressa : ce fut tout. Et sa mère lui dit :

— Maintenant, Henri, il te faut aller.

La cloche de l’école sonnait justement ; son sac d’écolier était préparé sur la table, avec un morceau de pain et du chocolat enveloppés dans un papier.

Il mit le paquet dans sa poche, puis, s’approchant de sa mère, il l’embrassa.

Il se préparait à sortir.

— Et papa, tu ne l’embrasses pas ? dit Louise.

Il vint à moi et me tendit le front.

Notre vie recommença comme si rien ne s’y était passé ; même il semblait que tout dût aller mieux que jamais, parce que les regrets que j’avais me faisaient redoubler d’égards auprès de Louise.

Quand je prenais sa main je sentais entre mes doigts son alliance un peu grasse, à cause de l’eau de vaisselle où elle trempait tout le jour : alors je me disais que rien ne pouvait valoir, au monde, le trésor d’une femme dévouée et fidèle.

Un élan se faisait en moi : je m’élevais au-dessus de moi-même ; je devenais pareil à elle, afin de mieux la mériter.

Pourtant elle n’arrivait pas à engraisser, ni à prendre meilleure mine. La petite tache bleue à ses tempes s’élargissait toujours plus. À cause de ses joues qui allaient se creusant, sa bouche avançait toujours plus. Elle se voûtait toujours plus.

Le seul signe de santé qu’elle donnât était le rose de ses pommettes, mais peut-être n’était-ce pas un signe de santé.

Je lui disais souvent : « Il faut te reposer. » Elle ne m’écoutait pas.

Il se faisait une espèce de rivalité entre nous quant à la peine que nous nous donnions pour faire marcher le ménage ; on aurait dit qu’elle voulait me prouver qu’à ce jeu-là je n’étais pas le plus fort.

Quels que fussent les services qu’on eût à lui demander, d’ailleurs, on ne s’adressait jamais inutilement à elle. Les preuves ne manqueraient pas, si j’avais ici la place de les énumérer. Ce serait Montagnon quand il s’était cassé le bras ; ce serait le bon ami d’Élise et comment il fut invité chez nous tous les dimanches, afin qu’elle ne fût pas tentée d’aller courir ; ce serait aussi la Zazie.

C’était une vieille bougresse de huitante ans passés, qui faisait peur avec son grand nez de sorcière, sa tête enfoncée entre les épaules et sa petite voix aigrelette, dont elle ne se servait que pour dire du mal des gens. Elle habitait dans notre maison une petite chambre de quatre francs par mois.

Elle ne vivait que de charités, mais sa mauvaise langue l’avait fait chasser de partout. Alors elle était tombée dans une affreuse misère ; en même temps la maladie s’était abattue sur elle et elle n’avait plus pu quitter son lit.

Que serait-elle devenue sans Louise ? Mais, dès que Louise avait appris par des voisines que la Zazie était malade, elle était allée la trouver.

J’avais accompagné Louise. Il fallait se tirer par une corde en haut d’un escalier de bois, raide et étroit comme une échelle. Sous le renfoncement du toit, il y avait une paillasse posée à cru sur le plancher : la Zazie s’y trouvait couchée.

Elle leva la tête de dedans le paquet de loques qui lui servait d’oreiller.

Nous nous étions approchés d’elle ; elle nous regardait approcher ; elle ne disait rien.

On était en hiver ; il faisait très froid dans la chambre ; elle toussa par deux fois d’une toux qui semblait lui venir de dedans les jambes, tant elle avait de peine à sortir, ce fut tout.

— Écoutez, dit Louise, qui s’était penchée sur elle, je voudrais refaire votre lit, parce que vous êtes mal couchée.

L’autre ne parut pas entendre, et, comme elle voyait qu’il ne lui restait plus qu’à s’en aller ou à passer outre, Louise, malgré ce silence, et avec mille précautions, la prit entre ses bras pour la soulever.

Aussitôt la Zazie se mit à gémir. Et ces gémissements devinrent de vrais cris quand je m’avançai pour aider Louise.

— Est-ce qu’on vous fait mal ?

Aucune réponse ; seulement je voyais briller méchamment dans l’ombre le petit œil gris de la Zazie, dirigé tour à tour sur chacun de nous deux.

Tout à coup elle éclata :

— Vous voulez donc ma mort, criait-elle, que vous vous mettez à deux pour me tourmenter ?… Quel mal vous ai-je fait ?… Aïe ! aïe !… quel mal, dites ? Ou bien si vous êtes seulement enragés contre moi…

Pourtant Louise ne se découragea point. Le lit une fois fait et la Zazie tranquillisée, elle descendit lui chercher à manger. Elle remonta avec une bonne assiette de bouillon et des œufs à la coque. Et, depuis ce jour-là, malgré tout l’ouvrage qu’elle avait déjà, elle ne laissa jamais la Zazie manquer de rien.

Elle fut seule jusqu’au bout à s’occuper d’elle, tout le monde l’ayant abandonnée.

Enfin, la vieille mourut. Un soir, comme j’allais me coucher, Louise m’avait dit :

— Ne t’inquiète pas si je ne viens pas te rejoindre. La Zazie va plus mal. Alors il faut bien que quelqu’un soit là.

Je lui avais demandé :

— Es-tu seule ?

— Non, il y aura aussi sa nièce, parce que je l’ai envoyé chercher, mais elle dit qu’elle aimerait bien que je lui tienne compagnie.

Je l’avais laissée monter, il n’y avait pas moyen de l’en empêcher. Longtemps je l’avais attendue, j’avais fini par m’endormir.

Il était peut-être trois heures quand la porte tout doucement s’ouvrit, mais je ne dormais que d’un œil. J’avais laissé la lampe allumée, je vis Louise qui entrait.

Elle avait les épaules et la tête enveloppées dans un gros châle de laine noire et peut-être était-ce le contraste de cette couleur noire et du blanc de la peau, mais je fus effrayé de sa pâleur, cette nuit-là.

Comme elle s’approchait du lit, je tenais mon regard posé sur elle ; il semblait qu’elle eût voulu l’éviter. Elle se débarrassa de son châle qu’elle pendit au dossier d’une chaise ; mais, quand elle eut fini, elle ne releva pas la tête et ne se tourna pas vers moi. Un instant, elle eut l’air de ne pas savoir quoi faire. Puis elle leva lentement ses mains, elle s’en couvrit la figure ; en même temps, ce fut comme si quelque chose dans ses jambes avait cassé, elle se laissa tomber sur une chaise.

— Louise, qu’as-tu ?

Elle ne répondit pas.

— Qu’est-ce qu’il t’est arrivé, Louise ?

— Oh ! finit-elle par dire, c’est horrible… Si tu avais vu…

Il fallut que je lui arrachasse les phrases mot à mot, mais je finis par tout savoir. La Zazie était morte. Elle avait toussé son reste de vie. Du fond de son corps délabré, le dernier souffle était enfin sorti, mais jusqu’au bout elle s’était débattue, car elle ne voulait pas mourir. Je disais : « Et puis quoi ?… » Louise me répondit : « Oh ! vois-tu, elle se cramponnait aux draps… Elle mordait l’oreiller… » « Et puis quoi ?… » « Oh ! Samuel, tu ne sais pas… Elle disait que c’était ma faute… » « Comment ta faute ?… » « Oui, entre deux hoquets et toutes les fois qu’elle pouvait parler : « C’est vous, qu’elle disait, c’est vous qui m’avez tuée… Avec votre poison… » « Une vieille folle !… » « Oh ! non, elle me regardait… Elle savait bien ce qu’elle disait… « Du bouillon empoisonné, disait-elle, et c’est exprès que vous me le donniez dans une tasse parce qu’on ne voit pas ce qu’il y a au fond… » Elle me disait : « Vermine ! Serpent ! Boîte à poux… » Elle a tout dit… jusqu’à son dernier souffle… Elle est morte en m’insultant. »

Je haussai les épaules :

— C’est de quoi tu t’inquiètes ?

Mais je ne réussissais pas à la tranquilliser…

— Et, quand elle a été morte, on n’est pas arrivé à lui fermer les yeux. Elle les tenait tournés vers moi. Quand on pesait sur les paupières, les paupières se relevaient… Alors je me suis demandé si peut-être je ne m’étais pas donné assez de peine, ou bien si je n’avais pas eu assez de ménagements avec elle… Et tout le temps je me le suis reproché… Je me le reproche encore maintenant…

Cette fois, je me fâchai :

— Voyons, Louise, ne dis pas des bêtises !… N’as-tu pas fait tout ce que tu as pu ?… Tu sais bien qu’elle était méchante, tu n’avais qu’à la laisser parler. Et puis à présent elle est morte. Est-ce qu’il ne vaut pas mieux pour elle et pour tout le monde qu’elle soit morte ?

Mais Louise répétait :

— Je ne peux pas me l’ôter de devant les yeux.

Je m’étais levé, je l’aidai à se déshabiller. Puis, quand elle fut étendue près de moi (elle fut longue à se réchauffer, et longtemps des frissons l’avaient secouée) :

— Louise, ça ne peut plus durer comme ça…

J’avais passé mon bras sous son cou, et, attirant sa tête au creux de mon épaule :

— Tu te fatigues trop, Louise… Tu te détruis exprès la santé. Si tu te tourmentes à propos de tout, avec l’ouvrage que tu as déjà, comment veux-tu que tu ne t’épuises pas à la longue ? Tu devrais te raisonner.

Elle m’écoutait en fermant les yeux.

— Alors, sais-tu ce qu’on va faire ?… Je gagne sept francs maintenant ; on a des économies ; on va remettre le restaurant… On s’installera quelque part hors de ville. Tu pourras te reposer.

Jusqu’alors elle ne m’avait pas interrompu ; quand j’en fus arrivé là, elle secoua la tête.

— Tu ne veux pas ?

De nouveau elle secoua la tête.

— Pourquoi ne veux-tu pas ?

— Qu’est-ce que je ferais ? demanda-t-elle.

— Je te l’ai dit, tu te reposerais.

— Je ne servirais plus à rien !

— N’as-tu pas déjà assez servi ? N’est-ce pas grâce à toi que ce que nous avons est à nous ? Ce n’est pas une faveur que je t’accorde, c’est un droit que tu as, après tout. Et ne comprends-tu pas qu’à te voir te tourmenter, moi aussi, je me tourmente ? Ça vaudrait mieux pour l’un comme pour l’autre…

— Non, vois-tu, me dit-elle, le jour où je ne me sentirais plus utile à personne, je ne pourrais plus vivre. Au lieu de me faire du bien, le repos me tuerait.

J’eus beau faire, j’eus beau dire, j’eus beau me servir des mots les plus doux et les plus pressants, la supplier, gronder, élever la voix, elle restait butée à son idée. Et je voyais qu’en insistant je ne ferais que la chagriner davantage. Si bien que je finis par me taire ; je lui dis : « Eh bien, n’en parlons plus ! »

Peu à peu elle cédait au sommeil. Il était quatre heures passées. Moi, je fus longtemps avant de me rendormir.

Je cherchais les raisons qui la faisaient s’obstiner ainsi, et celles que je crus trouver me faisaient peur.

C’est que je n’avais pas de peine à me rappeler certain soir, après la scène de la cuisine, et ce qu’elle m’avait dit ce soir-là, quand elle avait dit : « C’est ma faute », quand elle avait dit : « Je n’ai point eu d’enfants de toi. »

L’explication de sa conduite devenait claire. Du moment qu’elle ne m’avait rien donné, elle ne voulait rien me devoir.

Restait le petit. J’avais tenu parole. J’avais cherché à l’aimer. Jamais je n’avais eu pour lui un mot plus haut que l’autre, depuis ce certain soir ; jamais je ne m’étais conduit avec lui de façon à lui faire entendre qu’il n’était pas mon fils. Je mettais à cela toute ma bonne volonté et toute la grande amitié (si c’est le mot, mais amour n’irait pas) et la grande reconnaissance que j’avais pour sa mère. Seulement le cœur y manquait. Le cœur est la première chose qui nous échappe de nous-mêmes ; pourtant rien ne se fait sans lui.

Quant à Henri (continuant à méditer là-dessus), il était avec moi complètement changé. Plus un seul instant de mauvaise humeur, plus jamais de ces grogneries d’enfant gâté, comme autrefois ; il se montrait, au contraire, trop docile, trop obéissant avec moi ; trop sage aussi et d’une sagesse sans vie ; trop silencieux, se surveillant trop. Quand je lui adressais la parole, il me répondait ; il ne me parlait jamais le premier. Il avait tous les prix à l’école ; il passait ses soirées à faire ses devoirs. On ne le voyait jamais courir dans la rue avec les gamins de son âge. Il avait brusquement grandi et bien avant le temps. Les bas tenaient mal à ses jambes maigres. J’avais pitié de ses pauvres mollets ; je disais quelquefois à sa mère :

— J’aimerais mieux lui voir des couleurs et qu’il fût le dernier de sa classe.

Elle me disait :

— Peut-être bien que tu as raison.

Mais je sentais qu’elle était fière de lui. Les succès de son fils étaient une consolation pour elle. Elle se plaisait à feuilleter ses cahiers d’école sans une correction, et où, au bas de chaque page, était écrit un 10 à l’encre rouge. Quand Henri rentrait, vite elle allait le rejoindre dans sa chambre où il avait sa table à lui, avec un encrier à lui, et là, assise à son côté, longuement elle se faisait raconter ce qui était survenu à l’école, si on l’avait interrogé et quelles notes il avait eues.

Elle revenait de là-haut, l’œil brillant, des couleurs aux joues, le teint tout à coup avivé. J’étais jaloux.

Henri ne se montrait qu’au moment du repas. Il venait à moi, me tendait le front et me disait : « Bonsoir, papa. » Mais il pensait à autre chose.

VIII

J’ai été insouciant, je sais bien. J’aurais dû prendre une décision plus vite. Mais c’est aussi que mes moments d’abattement ne duraient pas, parce que tout continuait de bien aller dans mes affaires, au chantier comme à la maison.

D’autre part, étant en bonne santé, je m’illusionnais sur celle des autres. Je me disais : « Tu exagères. C’est de la fatigue chez Louise ; c’est aussi son caractère ; elle est portée à voir tout en noir. »

Je secouais promptement de moi ce qui aurait pu gêner le besoin de vie que j’avais, et mon gros sang allait et venait dans mes veines, chassant mes derniers soucis. J’aimais à rire, j’aimais à être gai. Peut-être qu’en me lisant on ne s’en rend pas assez compte. Mais c’est que je n’écris ici que l’essentiel. Dans le quotidien, je me montrais un tout autre homme.

J’avais besoin de bonne humeur autour de moi. Je prenais Louise par les deux épaules ; je lui disais : « Allons ! ris. C’est encore ce qu’il y a de meilleur au monde. »

Elle s’y obligeait pour me faire plaisir. Je ne me doutais pas qu’elle se forçait. C’est ainsi que, le soir, je restais souvent à causer avec nos pensionnaires jusque très tard dans la soirée, sans penser qu’elle était debout depuis cinq heures du matin.

Je n’y mettais aucune mauvaise intention, on le comprendra sans peine ; si j’ai été dur pour elle, ce fut sans le vouloir. Il n’en reste pas moins qu’elle se fatiguait toujours plus.

Sur ces entrefaites, survint l’hiver de 80. Pénible hiver et drôle d’hiver. De la neige, puis de la pluie ; de fortes gelées, puis presque du chaud ; il tomba en plein mois de décembre de la grêle, et le vent, qui venait d’en bas, faisant remonter les grêlons, ils claquaient contre l’avant-toit.

Elle prit froid, elle se mit à tousser. Un soir, je la trouvai au lit, elle avait une forte fièvre.

Le médecin parla d’une bronchite. Et, comme je le raccompagnais :

— Voyez-vous, me dit-il, j’aime autant ne pas vous le cacher. Il faudra beaucoup de soins et de précautions avec elle. Votre femme n’est pas forte, elle s’est usée au travail ; elle est à la merci de tout ce qui peut se présenter.

Je lui demandai ce qu’il y avait à faire.

— Rien pour le moment, me répondit-il ; il n’y a qu’à laisser la maladie suivre son cours ; mais une fois qu’elle ira mieux…

On avait poussé une table tout contre le chevet du lit ; sur la table, près de la lampe, un pot de tisane fumait ; le petit Henri, qui ne quittait plus sa mère, s’était installé près d’elle avec ses livres et ses cahiers.

Je réfléchissais. C’est que j’avais été ramené brutalement à la réalité. On a parfois des œillères comme les chevaux.

Comme je n’osais rien dire, je me contentai de venir m’asseoir à côté du petit, et, prenant les mains de Louise :

— Est-ce que tu te sens mieux ?

Elle hocha la tête, elle ne voulait pas être malade. Même elle me reprocha doucement d’avoir fait venir le médecin, parce que les visites coûtaient cher.

Je ne discutai pas, mais, cette fois, j’étais décidé.

Le médecin m’avait dit :

— Ce qu’il lui faut, c’est du bon air et du repos. Vous n’avez pas assez de soleil ici, c’est étroit, étouffé, et puis elle travaille trop. En la changeant de milieu, vous la changerez aussi d’habitudes.

J’allai parler de mon projet à M. Guignard, parce que j’avais confiance en lui ; il m’approuva entièrement. Il m’adressa à un de ses amis, un M. Bron, gérant d’immeubles, qui me procurerait, disait-il, ce que je cherchais.

J’avais auparavant fait mes comptes. Il se trouvait qu’en ces neuf ans et demi, nous avions réussi à mettre de côté une quinzaine de mille francs. Je comptais bien en tirer trois mille de la boutique : d’où un total d’environ dix-huit mille : c’était plus qu’il n’en fallait.

M. Bron m’écouta, prit des notes, et me dit qu’il m’écrirait. Huit jours après, sa lettre m’arrivait déjà. Comme c’était Louise qui l’avait reçue, elle me demanda de quoi il s’agissait. Je lui répondis que c’était une convocation, rapport à une affaire où je devais remplacer M. Guignard.

M. Bron me dit :

— Il y a mille quatre cents mètres de terrain en nature de verger, avec un petit jardin. Deux chambres au rez-de-chaussée, deux autres au premier étage. Ça vous irait, quant à la place ?

— Eh ! mon Dieu, lui dis-je, c’est bien assez grand pour nous.

— Quant au prix, reprit-il, ce serait douze mille francs. Ça vous irait-il, quant au prix ?

Je lui répondis qu’il me fallait voir.

C’était à vingt minutes au-dessus de la ville, dans un endroit bien aéré. La maison était inhabitée, en sorte qu’on pouvait s’y installer dès qu’on voudrait. Je ne me pressai pas ; je revins par trois fois visiter la propriété ; pour les réparations, je fis faire un devis à un entrepreneur ; mais, une fois que tout fut bien pesé, je ne laissai pas traîner les choses ; quelques jours après, l’acte était signé.

Pour la boutique, le même M. Bron m’aida à trouver acquéreur. Comme notre commerce marchait bien, il n’y eut que l’embarras du choix.

La seule difficulté fut que les amateurs naturellement « voulaient voir », et Louise pouvait se douter de quelque chose. Je lui racontai de nouveau une histoire. Il ne lui vint même pas à l’idée de mettre en doute ma parole.

Je m’étais arrangé pour que tout se trouvât prêt en mars, parce qu’il allait y avoir dix ans, à la fin de ce mois-là, que nous nous étions fiancés. Donc ce dimanche vint, et je demandai à Louise si elle voulait sortir avec moi. Elle voulut bien, par exception, mais, comme j’ai dit, c’était un dimanche qui ne ressemblait pas aux autres : nous laissâmes Henri à la maison quoiqu’il eût bien envie de venir avec nous.

— Ça va nous rajeunir, avais-je dit à Louise. Dix ans déjà, comme ça passe ! Nous devenons vieux sans nous en douter. Alors ce sera comme si on ôtait un peu de l’âge qu’on a de trop, vois-tu : un vieil habit qui vous serre aux épaules.

J’étais tout heureux en dedans ; et, bien que je tâchasse de n’en rien laisser voir, à cause de la surprise que je lui avais préparée, j’avais beau faire, ça perçait. Je pensai : « Je ne vais plus rien dire, sans quoi elle devinera tout. »

On montait par les vignes entre les petits murs ; comme il avait plu la veille, l’eau coulait par les trous des murs. Il y avait partout des petites cascades, elles tombaient dans la rigole ; elles avaient fini par faire ensemble un vrai ruisseau qui filait à côté de nous, roulant du gravier et des pierres.

Mais bientôt on sortit des vignes et on arriva parmi les vergers. On traversait un petit hameau de deux ou trois maisons nommé Bernex ; on n’avait plus ensuite que quelques pas à faire.

Nous marchions très lentement. Le hameau paraît avec ses fumées. Je dis : « Voilà Bernex. » Elle me répond : « Voilà Bernex. »

Nous nous avançons encore un peu ; tout à coup, au tournant du chemin, au-dessus des pommiers encore gris, mais où les boutons à fleurs étaient déjà sur le point d’éclater, un toit sort et quatre murs blancs, fraîchement crépis.

Elle dit :

— Tiens, c’est drôle, voilà une maison que je n’avais pas encore vue.

— Si, tu l’as souvent vue, mais c’est qu’elle a été remise à neuf.

— Elle est jolie.

— Ça, c’est vrai, dis-je ; ils l’ont joliment réparée.

— Elle doit être agréable à habiter. Pourquoi est-ce qu’elle est fermée ?

— Peut-être bien, lui dis-je, que les nouveaux propriétaires ne s’y sont pas encore installés.

— Les nouveaux propriétaires ?…

— Oui, l’ancien est parti pour l’Amérique… Alors on l’a vendue, tu comprends… À propos, repris-je, comme si brusquement le souvenir me revenait, tu les connais, les nouveaux propriétaires…

Elle eut l’air très étonnée ; elle ne connaissait pas grand monde en effet.

— Qui est-ce ?

— Devine, pour voir.

— Je ne pourrai jamais.

— Essaie toujours.

— M. Guignard ?

Je me mis à rire.

— M. Guignard ! lui qui a déjà trois ou quatre maisons. Il faut en laisser à ceux qui n’en ont point encore. Je peux bien te le dire, c’est quelqu’un qui n’en avait point… À présent, il en a une, ce quelqu’un.

Je cherchais ainsi à l’aider, mais ce fut inutilement. Toutes nos relations étaient trop pauvres ou déjà pourvues. Et, comme elle se tourmentait à chercher :

— Ça n’a point d’importance ; je te dirai ça plus tard, viens toujours.

Je la fis entrer dans le jardin.

Il y avait une petite grille de bois qui fermait au verrou ; j’avais tiré le verrou.

— Est-ce qu’on ose ?

— Bien sûr qu’on ose… Puisque je te dis que nous connaissons les propriétaires.

Elle avait une drôle de petite mine amusée que je ne lui avais jamais vue ; et on se promena dans le jardin, pas encore semé, ni planté, mais où étaient quelques vieux arbres. De là on pouvait passer facilement dans le verger.

On fit le tour du verger ; les premières pâquerettes s’y montraient, poussant par touffes dans les endroits humides ; Louise en fit un bouquet.

Moi, je tenais les clés dans ma poche, et je les serrais au creux de ma main, brûlant de les sortir au bon moment.

Je dis :

— Il nous faudrait tâcher d’entrer.

— Tu es fou !

— Pourquoi ça, la vue doit être jolie.

Je pèse sur la poignée de la porte.

— L’ennuyeux, c’est que c’est fermé.

— Bien entendu, dit-elle, crois-tu qu’on laisse une maison ouverte, au bord d’un chemin, comme ça ?

J’eus l’air de réfléchir.

— Ça ne fait rien ! Je suis têtu quand je veux. J’ai dans ma poche les clés du chantier. Peut-être qu’elles ouvriront.

Je tire le trousseau de ces prétendues clés. Comme on comprend, c’étaient les bonnes. Je fais en sorte de commencer par la clé de la cave, puis ce fut celle du grenier, puis celle d’une porte intérieure, et je secouais la tête, comme si je me décourageais.

Elle m’avait pris le bras.

— Samuel, on pourrait te voir !

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

J’en étais arrivé maintenant à la clé qui devait ouvrir ; on entend crier le ressort. Et, à la façon de quelqu’un qui est tout le premier surpris :

— Sapristi ! criai-je, ça ouvre !

On aperçut le corridor, soigneusement peint en jaune et qui sentait encore l’huile. La porte va plus loin et bat contre le mur. C’est tout grand ouvert. Je lève les bras, je dis : « Pas possible ! »

Et puis, comme hésitant :

— Il nous faut quand même essayer d’entrer.

Elle fait un pas en arrière, mais je la pousse doucement, je la force à s’avancer, je m’introduis à sa suite ; je referme la porte, et, parce qu’à présent on ne pouvait plus nous voir :

— Ah ! ma pauvre Louise, tu es toujours la même ; tu as le cœur trop bon, tu crois à tout ce qu’on te dit. Je t’ai menti, vois-tu, ma pauvre Louise. Tu peux entrer sans te gêner.

Elle fit un geste, elle ouvrit la bouche ; mais je voyais qu’elle n’avait pas compris encore, alors je dis :

— Les nouveaux propriétaires, c’est nous.

Elle dut s’appuyer au mur. Le premier sentiment qu’elle eut fut de la peur ; je le prévoyais bien, c’est pourquoi j’avais cherché à la préparer, mais il n’y avait pas moyen avec elle ; et le coup eût été trop brusque, comment que je m’y fusse pris.

Elle avait fermé les yeux ; quand elle les rouvrit, ses paupières battirent comme si elle était prise d’un éblouissement.

J’avais passé ma main sous son chignon, je la soutenais par la nuque ; et doucement, me penchant vers elle : « Louise, Louise, n’aie pas peur ; laisse-toi faire ; c’est une petite surprise que je t’avais préparée ; pardonne-moi. »

Elle ne se défendait plus.

Ses yeux s’étaient tournés vers moi, et j’y lisais maintenant une espèce de confiance, parce que, n’est-ce pas, c’était quand même une preuve d’amour que je lui avais donnée, n’ayant songé qu’à elle, m’étant occupé de tout.

Elle me remercia du regard. J’avais recommencé :

— Tu vas être bien ici. Tu te reposeras, c’est la seule façon de te guérir. Tu deviendras tout à fait forte. Et le petit aussi sera au bon air.

Elle me remercia pour la seconde fois du regard d’avoir pensé à lui aussi ; et, comme je m’étais tu, elle me tendit ses lèvres.

Nous allâmes de chambre en chambre ; tout fut visité. Les contrevents ayant été poussés, le soleil entrait partout à flots contre les vernis frais et les plafonds reblanchis. On vit que la cuisine était commode parce que très claire et carrée, avec un carreau neuf et un fourneau potager que j’y avais fait installer. Il y avait un débarras à côté de la cuisine. Il y avait deux caves. Il y avait sous le toit une espèce de galetas. Il y avait dans le jardin une maisonnette où on pourrait serrer les outils : la place ne manquait pas. Et les chambres d’en haut, comme celles d’en bas, avaient chacune deux fenêtres.

Il avait tout de suite été entendu que nous coucherions au premier et que le petit Henri logerait à côté de nous.

Ensuite nous nous occupâmes de voir comment nous placerions les meubles, mais la question fut vite résolue, car nous n’en avions pas beaucoup.

Nous sortîmes dans le soir. Je refermai soigneusement la porte. J’étais jaloux de mon nouveau chez moi.

Comme nous arrivions au hameau, une grosse femme vint à notre rencontre :

— Je vous ai vus à la fenêtre tout à l’heure. J’ai bien pensé que vous étiez les nouveaux propriétaires. Êtes-vous contents ?

— Tout va bien pour le moment, dis-je. Pourvu que ça dure !…

Elle se mit à rire :

— Pourquoi est-ce que ça ne durerait pas ?…

Elle avait la figure rouge, un air de bonne humeur, des dents blanches qu’elle montrait ; elle reprit :

— Je me suis dit qu’il nous fallait faire connaissance ; on peut avoir besoin les uns des autres, entre voisins.

Elle nous invita à entrer chez elle. Je n’en avais pas grande envie, mais elle insista tellement que je fus forcé d’accepter.

C’était une dame Amaudruz. Il se trouva que son mari avait travaillé autrefois à la scierie. Nous eûmes vite trouvé un sujet de conversation.

Il voulut absolument que je prisse un verre avec lui, et madame Amaudruz offrit le café à Louise. Quand nous repartîmes, le soleil était près de se coucher.

On descendit tout tranquillement le chemin. Des enfants jouaient à la bête noire autour des maisons ; des hommes, les mains dans les poches, fumaient la pipe. Ils regardaient du côté du sud d’où viennent les vents de pluie. Ils disaient : « La vigne aurait besoin de pluie », mais la pluie ne semblait pas vouloir venir.

Moi, je disais à Louise :

— Est-ce que tu te sens bien ?

Elle hocha la tête. Tout était pour le mieux. J’aurais voulu hâter la venue des fleurs aux branches des pommiers. J’aurais voulu que le soleil fût encore plus clair au-dessus de nous et des choses. J’aurais voulu qu’il y eût une fête autour de nous, comme dans mon cœur.

Le petit Henri nous attendait. On lui annonça la nouvelle. Il n’eut pas l’air au premier moment de s’en soucier ; à peine s’il parut surpris. Mais, quand il vit le regard de sa mère et qu’elle se baissa pour l’embrasser, en lui disant : « Voyons, Henri, n’es-tu pas content, tu vas avoir de la place pour courir », il changea tout à coup de mine.

Il hésita, il parut réfléchir, puis demanda :

— Maman, écoute, dans notre nouvelle maison, est-ce que je pourrai avoir des lapins ?

— Bien sûr, lui répondis-je, tant que tu voudras.

Il tourna vers moi le haut de son œil, avec un air d’étonnement de me voir lui répondre à la place de sa mère ; il recommença :

— J’aimerais en avoir des blancs.

Il n’y eut que nos pensionnaires qui ne furent pas contents ; heureusement que nos successeurs étaient des personnes comme il faut et bien recommandées. Pendant quelques jours, nous restâmes avec elles, afin de les « mettre au courant ».

On déménagea le 15 avril. On dut faire deux voyages, parce que la montée était assez dure. J’avais loué un char à bancs au Cygne et c’était Ferdinand du Cygne qui conduisait. Un drôle de corps, ce Ferdinand. Grand, maigre, débraillé, très sale, boiteux par-dessus le marché, les cheveux toujours pleins de débris de foin et de paille, jamais je ne me serais cru tellement attaché à lui. Je voyais tout à coup qu’il allait me manquer. Quand les derniers meubles eurent été chargés (et on tirait, Ferdinand et moi, sur la corde, pendant que le canapé rouge, les jambes en l’air, oscillait au sommet du tas), cette impression s’accentua encore. Il nous fallait quitter notre vieux quartier. Ferdinand le résumait un peu pour moi, le quartier, et les dix ans de vie que j’y avais vécu. Comme un petit chat en jouant s’emmêle dans le peloton, ainsi notre cœur se prend dans les choses : on est tenu par mille fils. Je regardai encore une fois devant moi la rue avec son gros pavé et ses toits avançants ; dans la maison d’en face, où habitaient deux vieilles demoiselles, les rideaux s’écartèrent un peu, et une tête se montra ; le bruit du fer qu’on bat venait de chez le maréchal ferrant ; c’était comme si tout cela eût été déjà du passé, et moi je flottais dans le vide. C’est drôle que même nos joies soient ainsi mélangées de petits chagrins.

Le char cependant avait démarré, et Ferdinand courait à côté du cheval. Moi, je regardais les petites fumées monter doucement dans le ciel, avec leur fin écheveau bleu, et, la main sur la mécanique, je levais encore par moment la tête, m’étonnant de voir fuir l’une après l’autre les fenêtres, comme des yeux qui se seraient fermés.

Je trouvai Louise, elle aussi, toute triste, et pour les mêmes raisons que moi, mais le travail eut vite fait de nous changer, comme on dit, les idées. Ce n’était pas la besogne qui manquait.

Elle avait la maison à installer ; moi, le jardin à faire ; nous nous y mîmes sans plus de retard.

Je retournai la terre ; l’ayant retournée, je la criblai entièrement, parce qu’elle était pleine de cailloux ; je dessinai les plates-bandes, je fis venir du fumier. Enfonçant alors mon plantoir (et le pouce suit le plantoir, et la graine est au bout du pouce), j’eus bientôt l’espoir pour l’été de tout un grand carré de pois. Je semai des haricots et des laitues ; ce fut ensuite le tour des plantons de choux qu’il faut arroser soigneusement à l’eau grasse, sans quoi ils dépérissent vite ; mais, quand ils sont en pleine croissance, rien n’est plus robuste. Je traçais les lignes au cordeau afin qu’elles fussent bien droites. Certaines semences demandent à être enfouies, d’autres veulent simplement être répandues à la surface du sol ; quel que fût mon travail, j’y mettais les mêmes soins. Il faut de l’amour à ces choses.

Le soir, en revenant du chantier, je me dépêchais d’ôter ma veste, et, ayant changé mes souliers contre des bottes à fortes semelles, j’empoignais ma pelle à fossoyer. Par les fenêtres je voyais Louise aller et venir dans la maison ; de temps en temps, elle secouait son torchon à poussière par la fenêtre. Je lui faisais signe de la main.

On entendait Henri l’appeler :

— Maman ! tu sais, ils mangent.

Elle disait :

— Eh bien, tant mieux, mais tu as bien soin de ne pas leur donner de l’herbe mouillée ; ça les ferait crever.

Moi, les mains appuyées sur le manche de mon outil, je me reposais un instant. Les fleurs du cerisier avaient déjà passé ; les feuilles étaient venues, et la haie épaissie me cachait le chemin.

Mais, au delà de la haie et du chemin, les montagnes étaient restées, qu’on voyait toutes du jardin. On avait en face de soi la dent d’Oche, plus en arrière venaient les sept pointes de la dent du Midi, puis c’étaient les Jumelles et le Grammont. À cet endroit, la chaîne était coupée par la profonde entaille de la vallée du Rhône. Ensuite, revenant vers nous, rangées en cercle, dans un bel ordre, avec par-ci par-là des glaciers qui brillaient, on avait les Alpes vaudoises, la dent de Morcles, le Muveran, les Diablerets, tout au fond la Becca d’Audon ; et enfin, bordant de nouveau le lac, les sommités toutes voisines, grises et vertes, celles-là, avec leurs vraies couleurs, et non plus leur vêtement d’air, les Rochers de Naye et Jaman.

Mais tout cela n’était qu’un premier rang ; par derrière ce premier rang, se succédaient à perte de vue d’autres pointes de plus en plus indistinctes à mesure que plus lointaines, et on ne reconnaissait leur hauteur qu’au temps que le soleil mettait à les quitter. Quand celles de devant étaient grises, longtemps encore, tout là-bas, quoique basse pour l’œil, et pas plus grosse que le doigt, telle ou telle continuait solitairement de briller ; on aurait dit, dans le pâle de l’air et sous le plafond assombri du ciel, une petite lampe rose.

Encore deux ou trois coups de fossoir : c’était le moment de rentrer. La soupe attendait dans la chambre d’en bas. On n’avait plus de servante ; Élise s’était mariée, et Louise prétendait qu’elle pouvait se tirer d’affaire seule. Nous n’étions plus en effet que trois à table. On s’étonnait les premiers temps de la petitesse de la soupière et de ne voir dans la corbeille qu’une unique miche de pain. On avait apporté la lampe à suspension de la rue du Marché, bien qu’elle donnât trop de lumière pour la chambre, mais on en avait l’habitude. On causait ; le temps passait vite ; Louise ne toussait plus du tout.

Je lui disais :

— Alors tu vas tout à fait bien ?

Elle me répondait :

— Tout à fait bien.

— Tu vois que je n’avais pas tellement tort.

Elle ne disait plus rien ; elle bougeait un peu ses mains dans le creux de son tablier, les passant l’une sur l’autre ; puis, relevant les yeux, elle les posait sur moi.

On se tenait après le souper dans le jardin, la saison s’étant avancée. Des fois même, on mangeait dehors. Il y avait un marronnier. On installait la table sous le marronnier. Après qu’elle avait été coucher le petit, Louise venait me rejoindre. Les pommes grossissaient aux arbres du verger ; quelques-unes étaient déjà rouges, mais le clair de lune les faisait pâlir. On y voyait pourtant encore assez pour les distinguer devant soi toutes rondes au bout des branches ; elles avaient l’air de petites lanternes qu’on aurait oublié d’allumer. Tout un vol de moucherons tournait autour de la lampe. Quelquefois aussi venaient des papillons de nuit. C’étaient des gros gris, avec un corps épais et une lourde tête où brillaient deux petits yeux noirs ; ils battaient maladroitement des ailes, faisant de la poussière avec. Ils finissaient toujours par se brûler à la flamme, et tombaient sur la toupie grasse, où longtemps ils se débattaient. Je devais pour les achever les écraser entre mes doigts.

Louise détournait la tête.

— À quoi ça servirait-il de les laisser souffrir, puisqu’ils sont perdus quand même ?

— Je sais bien, disait-elle, mais ça me fait mal de voir ça.

On entendait sonner neuf heures. Tous les bruits peu à peu se taisaient. Seule, la cloche du couvre-feu se balançait encore, un petit moment, dans le fond de l’air avec sa voix qui appelait ; elle se taisait à son tour. Il n’y avait plus rien que la rumeur d’un train passant sur le viaduc de fer, avec un bruit d’arrachement comme quand le rabot mord dans un nœud.

Toute la nuit en était déchirée, mais le bruit s’éloignait déjà, et le silence retombait plus profond. Il semblait qu’une nouvelle épaisseur du ciel se fût détachée ; elle nous recouvrait comme une étoffe à plis lourds. Bons et doux moments que c’était. Nous ne parlions ni l’un, ni l’autre : pourtant on se comprenait. On avait fini la journée, et il y avait en nous, à la fois, le contentement de l’avoir finie, et le contentement d’en voir venir une autre.

Non pas qu’il s’y passât grand’chose, c’étaient des journées de petites gens. Manger, travailler, manger de nouveau, de temps en temps allumer une pipe, lever la tête alors et regarder autour de soi, puis cracher dans ses mains et se remettre à l’ouvrage ; mais c’est le dessous des choses qui importe, et le cœur agrandit tout.

J’avais mis mon cœur à ces choses. Je l’avais assis dans sa vérité.

Un peu de temps passait donc encore. Tout à coup Louise levait la main.

— Regarde cette grosse étoile qu’il y a sur la dent d’Oche.

— Ce n’est pas une étoile.

— Qu’est-ce que c’est alors ?

— C’est une planète.

— Quelle différence fais-tu ?

Je lui disais :

— Il y a cette différence que les étoiles bougent et les planètes pas. Les étoiles, c’est comme qui dirait des soleils, tellement lointains seulement qu’ils paraissent tout petits, mais enfin elles sont en feu ; elles jettent des flammes, c’est pourquoi elles bougent. Les planètes, au contraire, c’est des astres comme la terre ; c’est des astres qui sont refroidis, et s’ils éclairent ce n’est que par reflet.

On était un peu astronome ; il fallait bien le montrer. Quant à elle, elle m’admirait d’être si savant ; elle me disait :

— Est-ce possible ?

— Ah ! vois-tu, c’est grand le monde ! Et on se sent terriblement petit.

— Ça ne fait rien, puisqu’on est deux.

On avait aussi parfois des visites. C’étaient les Amaudruz avec qui on s’était lié, et ils arrivaient le soir en voisins, n’ayant que le verger à traverser. C’étaient les Gringet, le dimanche. C’étaient des camarades. M. et Mme Guignard étaient venus aussi, un jour.

On leur avait offert le café dans le jardin, Louise avait préparé des merveilles à l’huile de noix ; il y avait du beurre, de la confiture, de la crème fraîche ; on était en août, il faisait très chaud.

J’avais demandé à M. Guignard la permission d’ôter ma veste ; pour bien me montrer qu’il me traitait en ami, il en avait fait autant.

On causait tranquillement. On voyait toute la rive. Les débarcadères faisaient comme des barres en avant des maisons.

Alors tout là-bas, dans le bleu, une petite fumée en forme de boule se montrait, et dessous bougeait un point noir. C’était un bateau à vapeur.

Il s’approchait peu à peu, en même temps que la fumée épaississait, et, faisant une grande courbe, il abordait successivement à tous les débarcadères. Une vapeur blanche montait ; un petit moment après, arrivait le coup de sifflet.

Cela venait entre nos phrases, mesurant la fuite du temps. Vite on levait les yeux. On cherchait le bateau des yeux, on se disait : « Voilà qu’il est déjà à Montreux. » C’est l’après-midi qui passe…

Mais il y avait partout du soleil, partout de la vie. Je me représentais le pont du Bonivard couvert de dames en toilettes et de messieurs bien habillés ; la foule se portant toute du même côté, à certains moments le bateau penchait. C’est quand on fait machine arrière. La roue, qui tourne sur place, tire du fond de l’eau des grappes de bulles blanches, et deux cygnes fâchés, gonflant leurs ailes et redressant le cou, s’éloignent dignement, parce que c’est des bêtes fières. Pendant ce temps on met en place la passerelle ; un remous se fait sur le pont ; des passagers débarquent, d’autres s’embarquent ; le gendarme a son uniforme du dimanche, une tunique à plastron bleu de ciel, un beau képi neuf, des gants blancs.

— Il faut s’attendre à un renchérissement du sapin, d’ici à l’hiver ; ce n’est pas pour rien qu’on en a tant coupé ces années dernières, il s’est fait rare…

Je hochais la tête ; je me sentais dedans la vie. Où que je tendisse mes yeux, il y avait des choses qui venaient. Je me sentais mêlé à tout. C’est des moments de plénitude.

Le bateau à vapeur continuait sa route ; du rivage vers nous, à travers les vignes, des chemins montaient ; on voyait des gens sur tous les chemins.

On voyait fumer la ville. Le soleil était encore haut dans le ciel.

On entendait des cris d’enfants, des voix d’hommes et des voix de femmes dans les vergers autour de nous ; M. Guignard du bout du doigt faisait tomber la cendre de son cigare, je rallumais le mien, je regardais le bout de mon soulier bien ciré où l’orteil se marquait par une place en relief ; je disais quelque chose à mon tour ; et Louise s’étant levée :

— Est-ce que je puis vous verser encore une goutte de café, madame Guignard ?

— Le fond de la tasse.

Il se trouvait qu’Henri avait maintenant une douzaine de lapins.

IX

Je saute jusqu’au mois d’octobre.

On avait encore des pommes à rentrer. Il faisait déjà froid. Un matin, je dis à Louise :

— Écoute, je crains bien qu’il ne se mette à geler cette nuit. Je m’arrangerai pour être de retour de bonne heure ; si tu veux, on ira les cueillir.

J’apportai l’échelle au pied du pommier, et, y étant monté, me tenant dans la fourche, les jambes écartées, je détachais une à une des branches les belles pommes rouges, je les lui lançais dans son tablier.

Bientôt la corbeille fut pleine ; c’était une grande corbeille à lessive.

Je redescends de l’arbre, nous empoignons chacun la corbeille par un bout, nous nous mettons en route pour la cave. Je marchais devant, la corbeille était lourde, à chaque pas l’osier pliait avec un petit grincement, mais enfin nous n’avions pas un bien long chemin à faire.

Tout à coup il me semble entendre un soupir ; au même moment la corbeille penche, le poids se porte de mon côté ; et, tandis que les pommes se mettent à rouler autour de moi dans le gazon, voilà qu’on lâche l’autre poignée.

Je me retourne. Je vois Louise toute pâle, la bouche ouverte, qui appuyait ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle allait étouffer.

J’eus juste le temps d’accourir.

— Louise, Louise, qu’est-ce que tu as ?

Elle fit un effort, ses lèvres étaient toutes blanches :

— Je ne sais pas… la tête me tourne…

Sur quoi, ses yeux se renversèrent, elle faillit tomber, je dus la prendre dans mes bras, et c’est chargé de ce nouveau fardeau que je gagnai la maison.

Je l’étendis sur son lit. J’allai tremper une serviette dans de l’eau ; je lui lavai les tempes et le front. Je l’avais à moitié déshabillée, j’avais ouvert la fenêtre toute grande ; peut-être qu’il fallait du vinaigre, j’apportai aussi du vinaigre ; et, me penchant sur elle :

— Louise, disais-je, Louise, est-ce que tu me vois, je suis là.

À la fin elle soupira ; quelque chose sembla se détendre parmi ses muscles, sous sa peau ; ses mains d’abord bougèrent, puis les coins de sa bouche, puis les plis autour de ses yeux :

— Est-ce toi, Samuel ?

— Bien sûr, Louise, que c’est moi.

— Ce n’est rien, dit-elle.

Je pensai qu’il ne s’agissait que d’un malaise comme en ont souvent les femmes. Mais elle eut soif et me demanda un verre d’eau. Je descendis à la cuisine. J’étais justement en train de plonger le puisoir dans le seau quand Henri parut sur le pas de la porte.

On l’avait envoyé faire une commission en ville, et il avait un paquet à la main. La première chose qu’il me dit fut : « Où est-ce qu’elle est, maman ? » Je lui fis signe de ne pas faire de bruit, et, m’approchant de lui :

— Pose ton paquet sur la table, et puis va t’amuser un moment dehors ; ta mère n’est pas bien.

Il me regardait comme si je la lui avais volée. Tout à coup, il baissa la tête, avec une drôle de moue ; je crus qu’il allait se mettre à pleurer.

Il avait plus de quatorze ans, il me semblait que c’était le moment pour lui de devenir raisonnable.

— Henri, as-tu entendu ce que je t’ai dit ? Maman n’est pas bien, je suis en train de la soigner, tu me gênerais en restant là ; mais je te promets que, dès qu’elle ira mieux, je t’appellerai.

Je me heurtais à un mur. Alors, tout le mauvais du temps passé revint en moi, malgré les résolutions prises. Je haussai la voix, et, sans songer que Louise pouvait m’entendre :

— Je veux que tu m’obéisses, tu entends ?

Il n’avait toujours pas l’air de comprendre, et moi, dans mon emportement :

— Obéiras-tu, oui ou non ?

Mais il s’était redressé :

— Non, cria-t-il, je n’ai pas besoin de t’obéir, parce que tu n’es pas mon vrai papa.

Il se tenait à l’entrée de la cuisine, sa voix résonna dans l’escalier ; j’avais laissé la porte de notre chambre ouverte.

Brusquement le souvenir m’en revint ; c’était trop tard. Un grand cri se fit entendre ; il me traversa tout le corps, du sommet de la tête à la plante des pieds. Je monte quatre à quatre les marches.

Elle était assise sur son lit ; elle tenait des deux mains un mouchoir devant sa bouche. Les parties blanches de la toile ressortaient bizarrement, à cause d’autres parties plus sombres ; trois petites gouttes étaient tombées sur la couverture de laine, une quatrième tomba.

Je voulus me crier : « Tu l’as tuée ! » mais mon cri se retourna en moi, en sorte qu’il ne sortit pas, et la pointe m’en fit mal. Tout ce qui me resta fut une pauvre petite voix tremblante, avec quoi je la suppliais ; mais elle ne pouvait pas répondre ; les vomissements de sang continuaient.

Cependant je courais éperdu dans la chambre ne trouvant pas de linge, ni rien de ce qu’il fallait, tellement mes mains étaient tâtonnantes.

Je revins près d’elle. Elle était retombée en arrière. Je voyais sa figure dans un reste de jour. On aurait dit une figure en porcelaine. Ses yeux brillaient étrangement, fixés au plafond. À mesure que le jour s’en allait, son visage se confondait davantage avec la blancheur des oreillers ; il n’eut bientôt plus de contours, les traits eux-mêmes disparurent ; seuls, ses yeux brillaient toujours.

Je me tenais à son chevet ; je n’osais point bouger, je n’osais point parler ; elle respirait à peine. Il y eut une cloche qui sonna ; il n’y eut plus de cloche ; il fit tout à fait nuit.

Je ne sais trop combien de temps passa encore ; mais soudain j’entendis le frôlement de sa main sur le drap, et je me rendis compte que sa main me cherchait.

Moi, je tendis la mienne, et nos deux mains se rencontrèrent. Il n’y eut rien d’autre d’abord. Était-ce une espèce de pardon qu’elle m’accordait : ou bien, dans son humilité, était-ce une façon de me demander pardon qu’elle avait ?

Je ne pouvais pas le savoir ; je n’osais toujours rien dire. Ce fut elle qui parla la première ; elle n’avait plus qu’un filet de voix. Comme quand le vent est tombé, et une faible haleine reste seule, qui agite tout juste le bout des feuilles, ainsi sa voix entrecoupée, laquelle vint, et elle dit :

— Samuel, veux-tu me faire un grand plaisir ?… Eh bien, va me chercher le petit.

Je courus à la cuisine. Je n’y trouvai pas Henri. Tout était dans l’obscurité. Aucune lampe n’avait été allumée et le fourneau s’était peu à peu éteint, pendant qu’un reste d’eau sur les cendres encore chaudes chantait dans le coquemar.

J’allai voir dans tous les recoins : personne. J’appelai, toujours personne. Je passai de chambre en chambre, ce fut inutilement. Et, songeant que là-haut Louise attendait, un affolement m’avait pris, je ne savais plus ce que je faisais.

C’est ainsi que je fus tout un grand moment sans m’apercevoir que la porte d’entrée était ouverte.

Je sortis dans le jardin. Il y avait dans un coin la remise aux outils : j’y avais installé le clapier. Je compris que c’était là que j’aurais dû chercher d’abord.

J’y trouvai en effet le petit, couché sur un tas de paille, tout près de la porte, dans l’angle ; replié sur lui-même, les genoux aux épaules, la tête dans les mains, il paraissait dormir.

Je l’appelai, il ne fit pas un geste. Je dus me baisser et le secouer.

— Henri !… Henri !…

Mais, tandis que je tentais d’écarter ses mains, lui, nerveusement, les rapprochait au contraire ; tout à coup, il se mit à sangloter.

Et ces sanglots n’étaient plus ceux d’un enfant, comment dire ? Tout à coup j’eus conscience du temps qui s’était écoulé. Je sentis que sa vie était en dehors de la mienne, qu’elle allait se continuer parallèlement à la mienne, et que sa volonté échappait à ma volonté.

— Henri, dis-je, j’ai eu tort. Je n’avais pas le droit de t’empêcher d’aller voir ta mère, mais tu vois que je suis venu…

J’avais changé, sans m’en douter, de ton.

— Je suis venu te chercher de sa part… Elle t’appelle…

J’ajoutai :

— Elle va mieux…

Je repris :

— Mais elle est encore très faible. Il te faudra faire doucement…

Il s’était levé, il secoua la tête ; et, sans me donner le temps de terminer ma phrase, il partit en courant.

Pour moi, je m’étais mis à faire le ménage. C’était un besoin de me rendre utile qui m’était venu. Je commençai par allumer la lampe, puis je remis du bois au feu. Ayant rempli le coquemar, je moulus le café, le moulin entre les genoux.

J’allai prendre sur son rayon la cafetière. Le feu ronflait maintenant. Il y avait du tilleul dans un cornet ; je fis du thé de tilleul pendant que le café s’égouttait.

Elle était toujours couchée dans l’attitude où je l’avais laissée, la figure un peu de côté, les mains à plat sur le drap. Henri était assis près d’elle. Ils ne parlaient pas.

En m’entendant entrer, elle me dit : « C’est toi, Samuel ? »

Je lui dis : « C’est moi, je t’apporte un peu de tilleul. J’ai pensé que c’est ce qui te ferait le plus de bien. »

— Oh ! merci, dit-elle (mais elle ne pouvait parler longtemps et, entre chaque bout de phrase, elle était obligée de s’arrêter), pose seulement la tasse sur la table de nuit… Henri, reprit-elle, aide papa.

— Ne parle pas, lui dis-je, ça te fait du mal.

Elle n’en continua pas moins :

— J’ai entendu que tu avais préparé le souper… Je t’en remercie beaucoup, j’aurais pu le faire moi-même.

— Il ne manquerait plus que ça !

— Eh bien, dit-elle, sais-tu, si vous veniez souper ici. Comme ça, on serait ensemble.

Ce fut ainsi que la chose finit. De nouveau il semblait que rien ne se fût passé. Les vrais changements dans la vie ne sont pas toujours ceux qu’on remarque le plus.

X

Dès le lendemain d’ailleurs, elle voulut se lever, je dus l’en empêcher de force. J’avais envoyé chercher le docteur, il arriva dans la matinée.

La consultation fut longue ; il ausculta minutieusement la malade, prit sa température, lui tâta le pouls, sortit son carnet, y nota des choses ; quand il eut fini, il me fit signe de le suivre, et nous descendîmes au jardin.

Il parlait bas ; nous nous étions arrêtés devant la grille ; on se tenait en face l’un de l’autre et, pendant ce temps, il parlait.

Il me dit :

— Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

Je racontai l’histoire des pommes et que la corbeille était lourde.

— Elle est devenue toute pâle et le souffle lui a manqué.

— Est-ce tout ?

— Ensuite (j’hésitais)… ensuite, je ne sais pas bien… Il y a que le petit est arrivé et il a voulu voir sa mère. Je ne le lui ai pas permis. Peut-être a-t-elle eu chagrin… Toujours est-il que c’est à ce moment-là qu’elle s’est mise à cracher rouge…

— Pas avant ?

Je dis :

— Pas avant.

— Voyez-vous (et il me regardait fixement), dans l’état où elle est, il faut lui épargner toute espèce de contrariétés. C’est le moral avant tout qui importe… Parce que, continua-t-il…

Je tenais mes yeux tournés vers le lac ; il était blanc sous le ciel d’automne d’où tombait une fine, mince brume, pareille à une poudre d’argent.

— … C’est grave, c’est même très grave.

Je vis soudain le lac noircir. Au lieu de cette poudre d’argent, il y eut comme de la suie sur le monde. Et il se fit sous mes paupières une espèce de picotement, tandis qu’avec un mouvement d’épaules, je faisais effort pour avaler quelque chose que j’avais dans le cou et qui ne voulait pas passer.

— Voyons, Monsieur Belet, du courage. J’ai été au pis, bien entendu. Ce n’est pas désespéré… Et puis, dites-vous bien que tout le monde se trompe… Mais, ne l’oubliez pas, il faut beaucoup de soins…

Il s’en allait déjà, m’ayant serré la main ; je le regardais s’éloigner avec colère.

Mais ma colère ne dura pas ; je songeai que j’allais devoir retourner auprès de Louise, et qu’est-ce qu’il faudrait que je lui dise, à elle, quand elle m’interrogerait ?

Je sentais un pli qui s’était creusé entre mes deux yeux ; je passai le doigt dessus pour l’effacer. Il me semblait que j’étais pâle, je me frottai les joues de la main pour leur redonner des couleurs. Je me disais : « Tâche d’avoir l’air content. »

Sans bouger de ma place, je me mis à sourire. C’était un essai que je faisais.

Dans la plate-bande à mes pieds, des chrysanthèmes que j’avais plantés commençaient à ouvrir leurs boutons encore verts ; par les fentes des enveloppes on pouvait distinguer leurs couleurs de plus tard. Il y en avait des grenat et des jaunes. Je me disais : « Il n’y aura qu’à plisser la lèvre d’en haut et la retrousser comme pour mordre dans du pain ; et puis tu auras l’air d’avoir quelque chose de pressant à faire. Et il te faudra aussi avoir bien soin de choisir tes mots ; ne pas trop appuyer surtout… »

Je souris encore. Mais un bouton de chrysanthème m’était resté dans la main.

Elle avait son bonnet de nuit et un mantelet de piqué. J’ouvris tout doucement la porte : ce fut ma première faute. Dès en entrant, je vis ses yeux posés sur moi. Mais elle ne m’interrogea point.

Bien sûr qu’elle attendait que je parlasse le premier, comme c’était mon devoir. Pourtant je ne dis rien, ce fut là ma seconde faute. Je lui avais tourné le dos, ayant pris pour prétexte le grand désordre de la table. Ce ne fut qu’un bon moment après, comme je rassemblais les assiettes du déjeuner, que la parole me revint.

— Alors comment te sens-tu ?

— Très bien. Si je pouvais seulement me lever !

— Le médecin ne l’a pas permis. Il prétend qu’il faut encore des précautions.

Il y eut un petit silence.

— Il ne t’a pas dit quand je pourrais me lever.

— Non, mais bien sûr que ça ne tardera pas… C’est un bobo qui passera vite… Ça te fera du bien d’être au lit quelques jours… Voilà, tu es trop courageuse, il est bon que tu sois quelquefois obligée à faire ce que tu ne ferais pas sans cela… Et puis tu as choisi le bon moment, les chemins sont mauvais ; tu t’es dit : « On va prendre des vacances. » Tu es plus fine que je n’aurais cru…

Je continuais ainsi à plaisanter, mais je m’étonnais de ma voix, tellement elle sonnait faux, et, au lieu de le dissiper, elle agrandissait le silence. Et il y eut un essai encore que je fis, puis plus rien ne voulut sortir. Et je demeurai là, quoique depuis longtemps la table fût débarrassée.

Louise n’avait pas répondu. On entendit passer le vent qui faisait s’entre-choquer les branches du prunier déjà dépouillé de ses feuilles ; et le seul bruit qui vint ensuite fut une petite toux qu’elle eut.

Je me dis : « Je m’en vais descendre les assiettes ; ce sera toujours autant de fait. »

Mais sa voix alors m’arriva :

— Samuel !

— Est-ce que tu as besoin de quelque chose ?

— Viens vers moi.

Je m’approchai du lit sans la regarder.

— Samuel, ne cherche pas à me tromper ; je sais bien que tu mens, vois-tu.

Je commençai : « Qu’est-ce que tu veux dire ?… » cherchant à me donner le ton de la surprise, mais la voix me manqua tout à coup ; elle me dit :

— Tu vois.

Elle reprit :

— Je n’avais pas besoin de médecin pour tout savoir ; alors il est inutile que tu te donnes de la peine pour me le cacher ; le mieux est de parler franchement de ces choses, pendant qu’il en est temps encore…

Mais à elle aussi la voix lui mourut, sa voix se fondit peu à peu comme une bougie à la flamme, et comme je sentais les larmes me venir aux yeux, je me mis à les fermer.

— Samuel !

Est-ce qu’elle allait pleurer, elle aussi ? Mais elle toussa de nouveau ; elle dit : « Prends une chaise. »

Je disais :

— Le médecin dit que tu dois éviter les émotions ; tu entends bien que tu tousses.

— Samuel, prends une chaise… Viens te mettre tout près de moi ; comme ça on pourra causer… Il faut qu’on cause, Samuel.

Je disais :

— Pourquoi ? mon Dieu, à quoi ça sert ?

— Si, disait-elle. Moi, vois-tu, je ne compte pas. C’est à toi que je pense, et aussi au petit. Qu’est-ce que vous allez faire quand… quand je ne serai plus là ?…

Cette fois, elle n’était plus assez forte ; ses larmes, longtemps contenues, comme quand un tuyau éclate, jaillirent toutes à la fois ; elle ne put que lever sa main, et les serrer contre ses yeux.

Moi, j’avais relevé les miens, je les tenais posés sur elle. Les larmes à moi aussi m’étaient venues ; je les sentais couler une à une sur mon menton.

— Louise, Louise, s’il te plaît…

Mais elle s’obstinait à sa même pensée :

— Qu’allez-vous faire, rien que les deux ? Tu vas avoir toute la peine. Et qu’est-ce qu’il deviendra, le petit, sans moi ?

Elle hésita : puis il y eut encore ceci qu’elle ne pouvait pas ne pas dire :

— Si seulement vous vous entendiez, mais vous ne vous entendez pas.

— Louise, m’écriai-je, s’il te plaît, tu me fais trop de peine…

Alors elle se tut ; et elle me regarda. Elle parut étonnée de me voir si près d’elle, elle me tendit les bras, elle me prit par le cou. Elle s’accrochait à moi comme on s’accroche à une branche d’arbre quand on sent qu’on va se noyer. Et, me sentant quand même résistant, un court instant, elle parut tranquillisée. Mais déjà tout au fond d’elle l’amère pensée revenait, contre laquelle je me trouvais sans armes, malgré ma bonne volonté.

Ce fut cela qui la rongea plus encore que sa maladie. Pourtant, après huit jours de lit, elle parut aller mieux. Entre ses heures d’école, Henri ne la quittait pas. Dès qu’il s’en allait je le remplaçais. Nous étions toujours l’un ou l’autre près d’elle. Madame Amaudruz dès le premier jour était survenue ; les soins ne lui manquèrent pas, ni même les gâteries. Tout le monde l’aimait et tenait à le lui montrer. Il n’avait plus été question de rien entre nous. Peut-être qu’elle avait compris que j’avais besoin de mes forces. Elle était très douce, très patiente, très obéissante, docile en tout et aux remèdes, car il y en avait beaucoup. Le docteur voulait qu’elle mangeât ; elle se forçait à être gaie ; et nous autres, autour d’elle, nous nous appliquions à ne lui montrer que des figures de bonne humeur. C’est le mensonge qui durait. Un instant il avait été écarté, mais il revenait comme de lui-même ; on eût dit qu’elle aussi en avait compris la nécessité.

Il n’y avait que madame Amaudruz dont l’entrain fût sincère, parce qu’il résultait de son tempérament.

Sitôt qu’elle avait mis en ordre son propre ménage, elle accourait ; sa bonne figure rouge semblait faire de la lumière en entrant. Son rire s’entendait de très loin. Toujours en mouvement, rien ne lui échappait. Et, pour peu qu’elle eût surpris chez l’un de nous un peu de lassitude :

— Voyons ! s’écriait-elle, pourquoi se faire du souci ? Est-ce que ça vous sert à quelque chose ?

Évidemment non ; elle triomphait.

— Eh bien alors, pourquoi est-ce que vous faites la mine ? Secouez-vous, je vous dis.

Et la voilà qui soulevait Louise dans ses gros bras nus, tapotait les oreillers, lissait les draps, retendait les couvertures : en un rien de temps, tout était en ordre dans la chambre.

Je ne peux pas assez la remercier ici du secours qu’elle nous a porté, quand même elle détruisait un peu ce que j’aurais voulu de calme autour du lit de la malade, mais sans doute ne jugeait-elle pas exactement de la gravité du cas ; il n’y avait qu’à moi que le médecin en eût parlé.

Henri non plus ne savait rien. Il voyait que sa mère avait bonne mine. Elle était maintenant toute rose. Il disait : « Maman, je ne t’ai jamais trouvée si bien. »

Le médecin, d’ailleurs, lui aussi, était content. Il ne s’attendait pas, me disait-il, à voir Louise « se remonter si vite ». Tellement que je me remis à espérer.

C’est ici une nouvelle vicissitude que je marque ; vers le milieu de novembre, j’en étais venu à me dire que j’avais vu les choses trop en noir.

Encore quelques jours, et elle commença de se lever. La seule chose que j’avais exigée d’elle, c’était qu’elle ne bougeât pas d’un fauteuil que je lui avais installé près de la fenêtre, et d’où elle pouvait voir tout le lac. De temps en temps seulement, la prenant par le bras, je lui faisais faire le tour du jardin. Madame Amaudruz nous avait procuré une petite bonne qu’elle dressait elle-même ; tout allait bien dans la maison. Moi, j’avais repris mon travail.

Il fit doux tout à coup, après des pluies. Un vrai été de la Saint-Martin.

Un jour elle me dit :

— Écoute, Samuel, j’ai une envie. Je voudrais aller encore une fois à l’église où nous nous sommes mariés. Il faut profiter pendant qu’il en est temps encore.

Je crus qu’elle entendait par là l’hiver qui allait venir ; je lui demandai seulement :

— Te sens-tu assez forte ?

— Oh ! oui, me dit-elle, et puis ça me ferait tant plaisir !

Je pris l’avis du médecin qui n’y vit pas d’inconvénient, à condition qu’elle ne se fatiguât pas ; nous partîmes un dimanche matin. Il continuait à faire beau, avec partout des mouches se chauffant au soleil, qui s’envolaient quand nous passions. Je la tenais par-dessous les épaules, de façon que ses pieds n’appuyassent pas trop ; et réglant mon pas sur le sien, mais la retenant chaque fois qu’elle cherchait à presser l’allure, tout doucement nous avancions. L’air lui faisait du bien, disait-elle. Bientôt les cloches se mirent à sonner et leur harmonie nous venait à travers l’air poudreux comme pour nous donner courage. Ce ne fut d’abord que la plus petite des cloches avec une voix claire d’enfant ; mais une deuxième déjà la suivait, une troisième fut décrochée ; et tout à coup on entendit venir les notes sourdes du bourdon. À coups espacés, d’en dessous, il heurtait l’air qu’il ébranlait, comme une pioche dans un mur.

Nous venions d’en haut, et ainsi l’église se dressait un peu au-dessous de nous ; on n’avait pas besoin de passer par la ville. On voyait le clocher pointu et ses quatre tourelles d’angle se découper en noir sur le lac un peu gris. L’horloge marquait dix heures moins un quart. On quitta le chemin pour un étroit sentier qui serpentait entre deux haies. On commençait à rencontrer des gens. Des dames à capotes et à mantelets noirs portaient leur psautier appuyé contre elles et marchaient à petits pas. Puis il y eut la grande voûte sombre d’où quelque chose de mouillé se détachait dès qu’on entrait et vous tombait sur les épaules. Par bonheur j’avais pris un châle, j’en enveloppai soigneusement Louise et nous allâmes nous asseoir un peu en deçà de la chaire, au bout d’un banc.

On nous regardait : c’est que beaucoup de monde nous connaissait de vue et on savait que Louise était malade. Elle en fut tout intimidée ; elle baissa la tête et ne la releva plus.

Le pasteur fit un sermon sur une des Béatitudes : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. » C’était un tout jeune homme venu je ne sais d’où ; sans doute quelque suffragant qui remplaçait ce jour-là le pasteur de la paroisse. Il était maigre, pâle, la barbe noire et rare, des bras longs, des yeux enfoncés. Il nous expliqua que les pauvres en esprit ne sont pas seulement ceux qui sont privés d’intelligence, mais encore ceux-là qui, détachés du monde et des choses de la raison, ont mis leur confiance en Dieu.

Il nous parla des séparations cruelles auxquelles nous sommes tous exposés ; il disait : « Mettez vos attachements plus haut ; rejetez loin de vous ce qui est périssable ; défaites-vous des liens de la chair. Car la feuille sèche et est emportée ; l’herbe n’a pas verdi qu’on la fauche déjà. »

Jusqu’alors il avait parlé tranquillement, mais soudain il haussa la voix, et, comme emporté par la colère, il se mit à nous reprocher violemment notre complaisance aux choses d’ici-bas. « Prenez garde, s’écriait-il, l’éternité vous guette. Hâtez-vous de vous repentir. » Il nous représenta l’enfer avec ses flammes ; beaucoup de femmes pleuraient, il ne semblait pas le voir. Puis voilà qu’aussi brusquement qu’elle s’était élevée sa voix se brisa, s’amollit ; il se tut, avec un soupir ; et il commença à prier. Longuement il intercéda auprès de Dieu, afin, disait-il, « qu’il nous éclairât sur nous-mêmes et que finalement il nous fût donné de Le voir. »

Un grand silence avait suivi où tomba un dernier cantique. Maintenant les gens se levaient. Moi, je n’aurais suivi que mon idée, il y avait beau temps que je serais parti. Mais, comme je n’étais pas seul, je fus forcé d’attendre que l’assistance eût commencé à s’écouler. Alors seulement je me tournai vers Louise.

Je vis qu’elle n’avait pas bougé. Je lui dis :

— Viens-tu, Louise ?

Elle ne parut pas m’entendre, et, comme je lui posais la main sur l’épaule, elle tressaillit.

— Ah ! c’est vrai, me dit-elle, comme si elle sortait d’un rêve.

Je l’aidai à se lever ; nous nous dirigeâmes ensemble du côté du porche. Il se marquait en clair au-dessous de la galerie ; un joli jour bougeait dans son ouverture ronde ; il me semblait rentrer peu à peu dans la vie. Et voilà, soudain la vive lumière de dehors nous enveloppa ; il faisait obscur, il fit clair ; il faisait froid, il fit de nouveau chaud ; des cris d’oiseaux nous arrivaient ; et, au-dessous de nous, se découvrit le lac, tout ridé de petites vagues comme la peau d’une pomme d’hiver.

J’étais pressé de rentrer, j’avais besoin de mouvement. Et je tournais déjà à droite pour prendre le petit chemin par où nous étions venus, quand Louise me retint. Elle me dit qu’elle aimerait faire le tour du cimetière. Je n’osai pas le lui refuser.

On n’eut qu’à pousser la grille. D’un côté, des colonnes de marbre, un peu noircies, se dressaient entre les ifs ; de l’autre, il y avait un espace d’herbe où se trouvaient les tombes nouvellement creusées ; au milieu, s’enfonçait l’allée, bordée de platanes d’un jaune de miel. « C’est dans le fond », me dit-elle.

Qu’entendait-elle par là ? Pourtant je la suivis d’abord docilement. Et puis, brusquement, je m’arrête :

— Est-ce bien prudent ce que nous faisons ? Il aurait mieux valu rentrer.

Elle me dit :

— C’est que c’est pour ça surtout que je suis venue.

Alors je devinai, mais il n’était plus temps. Elle avait pris à gauche entre les tombes, et bientôt nous nous trouvâmes devant l’une d’elles, qui était toute couverte de pervenches avec une simple croix de pierre, sur un socle qui penchait.

Je lus le nom ; c’était le sien.

— Il faut que tu me pardonnes, me dit-elle, de ne pas t’avoir prévenu plus tôt ; mais je voulais le revoir.

Moi, je relisais le nom : Siméon Chabloz.

— Il y a bien longtemps que je n’étais pas revenue, reprit-elle, c’est une visite que je lui devais… Il va y avoir treize ans.

En même temps, elle avait retiré son bras de dessous le mien, et, ayant fait un pas ou deux, elle se tenait en avant de moi. Elle se pencha un petit peu ; elle se taisait.

Je regardais les feuilles des pervenches ; elles se touchaient toutes en se contrariant ; noires par places, elles luisaient à d’autres et étaient toutes bleues à d’autres, à cause du ciel qui s’y reflétait.

Elle joignit les mains, elle se pencha davantage : il me semblait que j’étais oublié. Et tout à coup une terrible idée me traversa l’esprit (car jusqu’où ne va pas notre folie quand nous souffrons dans notre cœur ?), j’eus l’impression tout à coup qu’elle ne m’avait jamais aimé. Pourtant je fis en sorte de ne pas l’interrompre et j’attendis patiemment qu’elle eût fini sa prière : à supposer qu’elle eût vraiment prié.

Elle prit les devants sans paraître me voir, je la suivais. Ce ne fut qu’une fois parvenue à l’allée qu’elle s’arrêta et que je la rejoignis. Mais elle me sembla alors si misérable qu’il ne me resta plus que de la pitié.

Elle avait repris mon bras. Elle me demanda : « Est-ce qu’on ne pourrait pas s’asseoir un moment ? »

Il y avait des bancs de pierre tout moussus et à dossiers bas ; nous nous assîmes sur le plus rapproché. Nous nous y installâmes l’un à côté de l’autre ; pendant tout un grand moment encore nous restâmes sans parler.

Mais tout à coup elle secoua la tête et, se tournant à demi vers moi :

— Tu as entendu, Samuel ?

Et, comme je l’interrogeais du regard :

— Ce qu’il a dit, le pasteur. Il a raison, vois-tu. Nous nous étions trop attachés l’un à l’autre, c’est pourquoi nous sommes punis. Je me le disais bien quelquefois, mais de nouveau je me laissais entraîner aux choses, et elles sont fragiles, les choses. Nous ne sommes rien, Samuel.

Je ne pensais pas comme elle ; je ne compris pas moins qu’il était inutile de la contrarier. Je ne tentai même pas de la faire taire, quand même chacune de ses paroles me déchirait cruellement le cœur.

Elle continua :

— Te souviens-tu de notre mariage ? Il faisait beau comme aujourd’hui, on faisait des projets, tu me donnais le bras. Pourtant, ces dix années, vois-tu, maintenant qu’elles sont passées, c’est comme si elles n’avaient pas existé. Nous avons pensé à tout, sauf à la seule chose réelle… Oui, la seule chose réelle ; et pourtant nous n’avons pas eu à nous plaindre… Ce n’est pas la faute des choses, c’est notre faute à nous…

Elle se reprit :

— Ma faute à moi, parce que j’aurais dû mieux voir… Écoute, Samuel (sa voix baissait de plus en plus), j’ai une demande à te faire… Tous mes souvenirs sont ici… Je voudrais… je voudrais bien… qu’on m’y enterre.

Je l’avais prise par le bras :

— S’il te plaît, Louise, pour l’amour de moi…

Mais, doucement têtue :

— Il le faut, vois-tu, Samuel. Et c’est une prière que je t’adresse, la dernière. Il y a encore de la place, j’ai vu. Je serai tout près du porche… tu te souviens, il faisait beau, et nous nous sommes arrêtés, parce que nous étions un peu éblouis…

J’aurais voulu pouvoir lui poser la main sur la bouche, mais une espèce de respect m’en empêcha ; pour la première fois, je me sentais dominé par elle, c’était comme si elle avait soudainement grandi… Je me contentai de hocher la tête, en signe de consentement.

Alors elle ne dit plus rien. Comme nous restions immobiles, toute sorte de petits oiseaux se laissaient tomber familièrement autour de nous du haut des branches ; ils se présentaient de face ou de profil. Les lignes sur le ciel tremblaient comme en été. Entre les feuilles mortes, le gazon repoussait. Un petit rosier avait reverdi. Et une odeur chaude de terre et d’herbe montait de partout, qui faisait tousser.

On avait beau faire, on ne pouvait pas ne pas voir. On ne pouvait pas ne pas lever les yeux sur les choses, parce qu’elles étaient trop belles ; et, de l’une à l’autre, de plus en plus loin, ils étaient entraînés. Pour moi, les miens avaient déjà quitté les tombes ; après les tombes, ce fut la ville, couchée au pied de la colline ; ils y glissèrent, vint le lac ; et, malgré moi, j’ouvrais la bouche, comme si l’air m’eût manqué jusqu’alors.

Louise regardait toujours à terre devant elle. Mais, à un mouvement que je fis, elle releva, elle aussi, les yeux, et les choses, à elle aussi, lui réapparurent.

Alors elle eut un grand soupir, elle leva ses mains, elle les laissa retomber ; un combat se livrait en elle ; puis de nouveau ses forces l’abandonnèrent.

Je la sentis céder et tout son corps plia. Sa tête pencha de côté comme si elle eût pesé d’un poids trop lourd pour son pauvre cou maigre, je la reçus au creux de mon épaule.

Un pinson, trompé par le soleil, chantait comme au premier printemps.

Le retour fut difficile. À la tombée de la nuit, une grosse fièvre la prit. Vers les dix heures, elle eut un nouveau vomissement de sang. Aussitôt après la fièvre tomba, mais des sueurs froides survinrent et tout le lit en fut trempé.

Je m’étais installé près d’elle ; elle ne faisait pas attention à moi. Par moment, un gémissement lui échappait. Je me levais : « Louise, Louise ! » Elle ne me regardait même pas.

— Louise, dis-moi, où as-tu mal ?

Aucune réponse ne venait, rien que ces gémissements et de temps en temps un mot indistinct. Le plus cruel était mon impuissance. Je m’étais accoudé, la tête dans mes mains. Je me répétais : « Il n’y a rien à faire. » De temps en temps, très loin, une horloge sonnait ; les coups m’en venaient espacés ; je les comptais, ils n’en finissaient plus. Lorsque ce fut minuit, le vent se leva ; longtemps, je l’entendis souffler et il me semblait qu’on devait être au matin, quand j’entendis sonner une heure.

Peu à peu pourtant elle se calmait. Peu à peu ses yeux se fermèrent ; sa respiration devint plus unie et plus régulière ; finalement elle s’endormit.

Moi, je m’assoupis sur ma chaise ; ce fut là que le petit jour me surprit. Elle dormait toujours ; j’en fus tout heureux. Elle ne s’éveilla qu’au moment où Henri allait partir pour l’école. Presque aussitôt après il heurta, comme il faisait chaque matin. Elle s’était mise à lui sourire, et je fus étonné de son air reposé. Elle lui tendit sa joue comme à l’ordinaire.

— As-tu bien dormi ?

— Oui, maman.

— Tu vois, je fais la paresseuse ; quelles leçons as-tu ce matin ?

— J’ai la géographie, l’arithmétique, la grammaire et l’allemand.

— Tu tâcheras d’être bien sage.

Il descendit en courant l’escalier. Elle se tourna vers moi et me dit :

— Surtout qu’il ne se doute de rien.

Le mieux s’accentua. Vers la fin de novembre, elle put de nouveau se lever chaque jour. La neige était venue, puis un grand soleil sur la neige. Il faisait gai dans la maison. Le poêle bien bourré ronflait, avec un joli bruit qui tenait compagnie ; il y avait dans une jardinière des pots de tulipes et leurs gros épis tout gonflés de fleurs n’allaient pas tarder à s’ouvrir.

Au Nouvel-An, nous eûmes une petite fête. Henri reçut une boîte d’outils.

Mais janvier ramena le brouillard ; il fit un temps mou, humide, moisi. Elle s’en ressentit aussitôt. Elle ne pouvait pas rester couchée, ayant trop de peine à respirer. Assise, elle se fatiguait vite. La faiblesse augmenta, elle se mit à tousser plus souvent, elle n’avait plus aucun appétit. Elle maigrissait tellement qu’il semblait qu’on voyait le jour à travers les ailes de son nez ; jamais je n’aurais cru qu’on pût avoir tant d’os dans le corps. Dessus ses mains, quand elle les étendait, il y avait deux profondes rigoles ; ses poignets étaient parfaitement carrés et durs sous les doigts comme des cailloux. C’était moi qui le plus souvent la levais et la recouchais : j’étais épouvanté quand je sentais ses côtes sous ma main ; je détournais les yeux pour ne pas voir ses pauvres jambes inertes, plus larges au genou qu’au mollet. Au genou, il y avait comme une boule ; mais ensuite elles allaient tout le temps se rétrécissant jusqu’à la cheville de nouveau renflée, et ses pieds semblaient deux fois plus longs qu’autrefois.

Sa mâchoire avait avancé ; deux gros creux s’ouvraient à ses tempes, une peau sèche et jaune était tendue dessus. La seule chose qui annonçât encore la vie sur son visage, c’étaient les deux taches roses qu’elle continuait à avoir sur les pommettes, mais je savais à présent ce que cela signifiait. Et de loin cela lui donnait un air de santé ; mais de près cela semblait deux ronds de fard peints par dérision sur les côtés de sa figure ; j’aurais voulu mouiller mon mouchoir et frotter pour les effacer.

Pourtant elle ne songeait toujours pas à elle ; le seul souci qu’elle eût, était de ne pas m’inquiéter. Elle se forçait, devant nous, à un air tranquille. Elle l’avait, cet air tranquille, comme un masque sur la figure, même dans les pires moments, étouffant ses accès de toux, se tournant du côté du mur quand elle se sentait trop pâle ; allant jusqu’à continuer, chaque soir, de faire réciter ses leçons au petit.

Elle lui disait :

— Mon pauvre ami, tu as une drôle de maman ; mais il faut lui pardonner, parce qu’elle est fatiguée.

Je me demandais parfois si vraiment il ne se doutait de rien ; certains de ses regards m’étonnaient.

Elle fut courageuse jusqu’au dernier moment. Vers le commencement de février elle ne put plus prendre que du lait, encore n’était-ce que de temps en temps une gorgée, et coupé d’eau, ou d’une cuillère de cognac. Je me demande comment elle a pu tenir si longtemps. Car l’estomac à son tour s’était pris. Il y a que les organes sont dépendants les uns des autres, et, quand l’un d’eux commence à ne plus obéir, le reste suit fatalement. C’est aussi le sang qui devient pauvre et rare. C’est la volonté qui s’en va. C’est le goût de la vie qui s’en va.

Le 18, elle me demanda d’aller chercher le pasteur. Il vint. Il revint quelques jours plus tard. Il avait sa Bible et un livre.

Le 25, elle me dit :

— Mon pauvre ami, je ne vais plus t’embarrasser longtemps. Tu ne dors plus, tu te fatigues. Ce que le bon Dieu fait est bien fait.

Elle était étrangement résignée, ce jour-là.

— Vois-tu, nous nous retrouverons. Nous finirons par être réunis quand même ; et cette fois ce sera pour toujours.

Elle me recommanda seulement encore une fois le petit ; et moi, serrant ses mains :

— Mais tu sais bien que c’est promis, ma chérie…

— Alors, dit-elle, tout est bien.

Elle parut vouloir dormir, je continuai de tenir sa main ; elle restait très calme, mais désespérément je sentais sous mon doigt son pauvre petit pouls s’amincir toujours plus.

Au commencement de mars, il y eut de nouveau un mieux, mais il ne dura pas. Il faut que j’aille vite. Ce fut un petit mieux de deux ou trois jours qui me trompa, et puis je vis que je m’étais trompé. Les grands étouffements revinrent. Comme du bois vert dans le feu, son corps pliait et se tordait, dans les efforts qu’elle faisait pour retrouver son souffle. Une telle faiblesse la prenait ensuite que durant de longues heures elle restait sans mouvement ; à peine si sa poitrine se soulevait encore ; on l’aurait crue morte déjà.

Le dernier matin, elle fit venir le petit Henri, elle l’embrassa. Il s’en allait déjà quand elle le rappela ; elle l’embrassa de nouveau. Une troisième fois il voulut s’en aller ; elle ne pouvait plus se séparer de lui. Elle me fit signe ; il fallut que je le lui ramenasse ; et elle lui tâtait du bout des doigts le visage, comme pour s’assurer que c’était bien lui.

Il prit peur ; je cherchai à l’écarter, car le moment était venu où il devait partir pour l’école, mais est-ce qu’il avait enfin compris ? Il s’obstinait à ne point bouger. Et les mains le cherchaient, les mains le cherchaient de nouveau.

Il s’approcha plus encore, les mains le prirent aux épaules, les mains le prenaient, les mains l’attiraient.

— Louise, dis-je alors en me penchant vers elle, Louise…

Elle l’avait lâché, je vis son regard s’ouvrir sous le mien, comme une sorte de trou noir ; et enfin sa voix vint, qui dit :

— Henri, il te faut seulement aller…

La phrase fut coupée par une espèce de sanglot, puis tout se tut et le petit la regardait. Il recrocha son sac d’école sur son dos ; il dit sa phrase de toujours : « Adieu, maman », il se dirigea vers la porte. Quand il y fut parvenu, il se retourna de nouveau.

Il était huit heures. La petite bonne balayait le corridor. On entendait la brosse aller et venir, heurtant la paroi ; comme chaque matin, on faisait le ménage ; un brouillard gris traînait entre les arbres du verger.

Elle jeta les bras en avant, elle les arrondit devant elle comme pour serrer quelque chose ; elle secoua la tête à deux ou trois reprises ; je vis une larme couler sur sa joue. Je m’étais mis à genoux, je bus cette larme. Je sentis sous ma lèvre une peau sèche et chaude comme le sable au bord du lac. Sa bouche avait une drôle de couleur bleue. Ses yeux alors se mirent à devenir tout blancs, ils se renversaient ; puis la pupille en reparut, mais elle n’était plus luisante ; il y avait dessus comme une mince peau. Elle tira un peu à elle le drap du lit ; je crus qu’elle avait froid. Je dis : « Est-ce que tu as froid, Louise ? » Elle n’entendit plus. Et de nouveau elle tira sur le drap…

Comme nous revenions deux jours après du cimetière (je donnais la main à Henri ; il n’avait rien dit pendant le culte, et rien durant tout le trajet ; il n’avait même pas pleuré) comme nous revenions, et lentement nous remontions la côte, seuls maintenant, seuls pour toujours, brusquement il me demanda :

— Est-ce que maman est au ciel ?

Je mis du temps à lui répondre.

— Oui, dis-je enfin, elle est au ciel.

— Si je mourais, est-ce que j’irais, moi aussi, au ciel ?

La voix me manqua de nouveau ; je ne pus que hocher la tête.

— Alors je la retrouverais ?

— Oui, si tu es bien sage.

— Alors, dit-il, je veux être bien sage.

Sagement en effet il avait réglé son pas sur le mien, sans se faire prier, malgré la fatigue où il devait être, car moi je ne tenais plus debout.

XI

Il mourut exactement six mois après, en octobre 82.

Il continua pendant quelque temps d’aller à l’école, mais il ne travaillait plus. Lui, si appliqué autrefois, ni son histoire, ni sa géographie, ni le beau livre à dos rouge où il y avait des dessins représentant toute espèce d’animaux, rien n’arrivait plus à l’intéresser. Son carnet devenait de plus en plus mauvais. Les « observations » portaient : Devient distrait, rêve au lieu d’écouter.

Une fois, j’eus la visite de son maître. Il me dit :

— Je tenais à vous voir au sujet de votre fils. Il m’inquiète, ce garçon. C’est inouï ce qu’il a changé. Il doit goger quelque chose…

Je hochai la tête ; je dis : « Le chagrin. »

L’autre hocha comme moi la tête. On se comprenait. Il reprit :

— Il aurait besoin de vacances…

Le printemps venait, je pensai : « Ça lui fera du bien d’être au grand air. » Il fut convenu qu’Henri ne rentrerait pas à l’école avant qu’il fût tout à fait rétabli.

Les poiriers et les pommiers venaient de fleurir ; l’herbe était déjà haute ; je travaillais dans le jardin. Je prenais un ton faussement gai pour l’appeler :

— Hé ! Henri. Et tes lapins ?

Il était assis sur une chaise près de la porte de la cuisine ; à peine s’il levait la tête.

— Je ne sais pas.

— Leur as-tu donné à manger, ce matin ?

— Je ne sais pas.

— Comment ? tu ne sais pas ?

La vérité était qu’il ne s’occupait plus d’eux. Il les aurait laissés crever de faim si je n’en avais pas pris soin à sa place. J’aurais dû le gronder ; je n’en avais pas le courage.

Et qu’importait d’ailleurs, si lui-même eût mangé, mais il ne mangeait plus. Quand j’arrivais à l’heure des repas, je le trouvais blotti dans son coin de la cuisine ; je l’appelais, il se mettait à table, son assiette restait pleine.

Il n’y avait pas de paroles qui y pussent rien ; ni cajoleries, ni réprimandes ne venaient à bout de son entêtement. Me voyait-il seulement ? m’entendait-il ? comprenait-il ? C’était ce que je me demandais ; et alors, chaque fois que je me posais la question, c’était en moi une grande douleur.

Parce que je l’aimais maintenant comme je n’avais encore aimé personne. Tout mon amour inemployé s’était reporté sur lui. Je l’aimais comme de deux amours, l’un fait de souvenirs, l’autre d’une présence ; je l’aimais pour lui-même et pour celle qui n’était plus.

Alors on voit assez de quelle dureté était pour moi le choc quand je me heurtais à ce front têtu et cette figure fermée. Le grand tourment fut de sentir que le petit m’échappait toujours plus, tourné qu’il était tout entier vers quelque chose en dehors de la terre, son corps encore là, mais plus rien que son corps.

Et si frêle déjà. Et tous les jours un peu plus frêle. Une trop grosse tête sur un corps trop maigre et trop long. Je venais avec mon rire appris et mes sottes plaisanteries : « Qu’est-ce que c’est ? On boude à sa soupe ? C’est des ortolans qu’il te faut ? » Je cherchais à le tromper et à me tromper en même temps.

Pendant la maladie de Louise déjà, j’avais pris congé à plusieurs reprises. Je me rendis de nouveau auprès de M. Guignard et je lui dis que je n’avais pas le cœur de laisser le petit seul dans l’état où il était. Il m’approuva. « Allez seulement, me dit-il, on tâchera de se passer de vous. » Il avait bien vu que je n’étais plus à mon ouvrage : poutres, planches, machines et le reste, tout m’était devenu indifférent.

Comme je ne gagnais plus rien, j’empruntai sur la maison. L’argent s’en allait vite, mais cela aussi m’était bien égal.

Qu’est-ce que c’est que ces piles d’écus et ces liasses de billets de banque, et tous ces titres, comme on dit, qui ne sont qu’un peu de papier, quand quelqu’un qu’on a aimé vous a quitté pour toujours, et que, ce quelqu’un d’autre qui reste, c’est comme s’il n’était déjà plus avec vous ?

J’aurais donné tout ce que j’avais pour un sourire d’Henri ; il semblait qu’il eût désappris pour toujours de sourire. Les seuls moments où il reprenait vie étaient les deux jours par semaine où on allait au cimetière. Je lui avais acheté un petit arrosoir. On déterrait dans le jardin les plus belles plantes avec leur motte, on les serrait dans le fond d’un panier. On cueillait aussi des bouquets. Il n’y avait jamais assez de fleurs. Quand il n’y en avait plus chez nous, j’en envoyais chercher chez un jardinier de la ville, en sorte que pour finir non seulement le panier était plein, mais encore le tablier d’Henri.

C’était tout de suite après la grille. D’abord nous restions sans bouger. On regardait l’étroit carré de terre, entouré depuis peu d’une bordure de buis qui commençait seulement de reprendre ; un long moment, on se taisait ; puis on se mettait à l’ouvrage.

Il ne fallait pas qu’on vît le moindre pétale fané ou la moindre feuille jaunie. Le petit allait remplir son arrosoir à la fontaine, et arrosait ; moi, je sarclais et je plantais. Les rosiers avaient besoin d’être échenillés, le lierre d’être attaché. On avait fait venir un saule. Il devait y avoir plus tard un entourage de fer. On ferait grimper le lierre à l’entourage et au tronc du saule un des rosiers. En attendant, la tombe était toute fleurie.

Consolation pour nous dans ce printemps trop éclatant avec trop d’oiseaux et de cris et la soie du ciel trop brillante, quand même des nuages par moment y passaient, mais eux aussi brillaient tout dorés, ou tout roses, ou tout en argent au milieu du jour. Je mettais mes mains sur mes yeux, tâchant de ne plus voir, m’absorbant dans cette image que j’avais au dedans de moi. J’ouvrais mes mains ; il faisait doux. Je disais : « Henri, combien d’arrosoirs ? » Il disait : « Quinze. » Je disais : « C’est assez. » Mais il baissait la tête tristement, et je reprenais : « Eh bien, encore un. » Il semblait de nouveau tout gai ; puis il retombait à sa tristesse.

C’était quand nous repartions et on refermait doucement la grille… Chaque fois, il nous semblait que la morte mourait un peu plus. On allait machinalement dans la direction de la maison, mais rien ne nous y appelait, au contraire : on avait peur d’y arriver. C’est que personne ne nous y attendait. Il faisait déjà sombre ; et, au lieu de la chère voix accoutumée, j’entendis seulement tousser le petit Henri.

Je me dis : « Il faut absolument le distraire. » Il eut tous les jouets que je pus me procurer. Je lui achetai un jeu de croquet ; il ne le regarda même pas. Je pensai que les livres auraient plus de succès : à peine s’il les ouvrit. J’essayai de lui faire la lecture à haute voix : je vis bien vite que je l’ennuyais. Comme le docteur m’avait recommandé de le garder le plus possible au grand air, j’allais m’installer avec lui dans la tonnelle du jardin. Elle était à présent tout habillée de vigne du Canada, avec du houblon d’un côté ; au milieu, il y avait une table, faite d’un gros pieu enfoncé en terre et de deux planches clouées dessus.

J’ouvrais le jeu de l’Oie. Je me disais : « Il te faut t’appliquer le premier à paraître t’amuser ; peut-être qu’il te suivra. » Je lui montrais les figures du jeu de l’Oie. Je lui disais : « Là, c’est le Puits, on tombe dedans… Là, c’est le Labyrinthe, on ne peut pas en ressortir… Là où l’oie a la tête tournée en arrière, on recule, au lieu d’avancer… Tu commences… Jette les dés… » Il était docile. Il jetait les dés : « Sept. Tu comptes sept cases. »

Je jetais les dés à mon tour : « Trois seulement. Eh bien, c’est du joli : tu es déjà en avance sur moi. » Mais il ne souriait même pas. Au contraire, sa figure, quand il comptait les points, prenait une expression d’effort et de fatigue ; très souvent il comptait faux.

Et j’avais soin de le laisser gagner (avec des récompenses qu’il y avait pour les gagnants : du chocolat ou bien des figues) ; il n’y prenait aucun plaisir, aucun plaisir à son chocolat et à ses figues.

— Eh bien, Henri, tu as gagné.

— Oui, répondait-il, j’ai gagné.

Je faisais venir le docteur.

— Il maigrit toujours plus, que faire ?

Le docteur me répondait :

— Il faut qu’il mange.

C’était tout ce qu’il me répondait. Mais, moi, je m’acharnais après lui comme s’il m’eût caché des secrets qu’il avait, me disant : « Il y a sa science » et mes paroles étaient comme des mains qui se tendaient.

Il prenait un air ennuyé… Il me disait : « Vous comprenez… (mais, non, je ne comprenais pas)… vous comprenez, dans cet état… enfin, on pourrait encore essayer… C’est un nouveau traitement ; je crains seulement qu’il ne soit un peu coûteux… »

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Eh bien, alors… disait-il.

Il paraissait réfléchir. Il tirait un carnet de sa poche ; il faisait tourner entre ses doigts le bout d’un porte-mine d’argent.

En ai-je acheté des remèdes ! Y en a-t-il eu de ces bouteilles ! Il me semblait qu’il y avait de la vie dans ces bouteilles ! C’était de l’eau.

Tout resta inutile. J’essayai alors des gâteries et jusqu’en juin Henri eut des raisins frais qui se vendaient dans des caissettes qu’on faisait venir de très loin. Il eut des pigeons rôtis comme les riches, les meilleurs vins, toutes les primeurs.

Il semblait prendre plaisir à sa grappe commencée, déjà je me réjouissais ; puis, voilà, il la mettait de côté ; il disait : « Je ne peux plus. »

Il était tout en caprices ; les choses les plus fines, il boudait devant. Et après toute la peine qu’on avait eue à les lui préparer, il fallait avoir le chagrin de voir qu’il n’y touchait même pas. Quelquefois je me disais que je le gâtais trop ; je pensais : « Tu devrais un peu le gronder », mais il me suffisait de le regarder pour changer d’idée.

Je me sentais toujours plus timide devant lui. Comme il restait sans rien dire, continuant de regarder dans le vide :

— À quoi penses-tu ? lui demandais-je.

Il me répondait :

— À rien.

À quoi il pensait, je le savais bien. Pourtant il ne me parlait jamais d’elle ; sans doute ne voulait-il pas la partager avec moi. Je renfonçais alors en moi ma tendresse, retenu que j’étais par cet air qu’il avait.

Pendant ce temps, l’été était venu ; de grosses roses couleur de joues fraîches éclataient au bout des branches, qu’elles faisaient pencher à cause de leur poids : j’avais mal à les voir.

C’était le temps où les abeilles ont les pattes lourdes de la petite poudre jaune qu’elles vont puiser dans les fleurs ; les cerises mûrissent, les voilà qui sont mûres, elles sèchent déjà ; mais tous les autres fruits les suivent et l’eau qu’on répand sur la terre chaude fait un bruit comme du beurre sur le feu.

Il restait couché maintenant toute la journée sur une chaise longue en jonc qu’on descendait le matin au jardin, et, à mesure que le soleil tournait, on la déplaçait le long de l’allée. J’eus l’idée que peut-être des visites le distrairaient. Il avait un ami à l’école : on le fit venir, il ne le regarda pas. Les enfants Amaudruz, non plus, les enfants Guignard non plus.

Décidément rien n’y faisait : et moi, le soir, seul dans ma chambre, je me désespérais et me tordais les mains. Je laissais ma porte ouverte, la sienne aussi restait ouverte. D’abord, je l’entendais tousser ; puis plus rien. Ayant ôté mes souliers, je me promenais pieds nus de long en large. Il fallait que je tâchasse de me tromper par ce mouvement que je me donnais. Une heure ou deux passaient ainsi ; puis je me disais : « Il dort. » À pas étouffés, retenant mon souffle, je me glissais jusqu’à son lit. Il n’y avait pas de lumière, je ne distinguais d’abord que la blancheur des draps dans l’ombre ; mais, avant de les voir, ses yeux, je les sentais posés sur moi. Et je me sentais chanceler, comme si on m’eût frappé du tranchant de la main à la jointure de la jambe.

— Tu ne dors pas ?

— Je ne peux pas.

Il y avait un grand silence.

— Il te faut tâcher de dormir.

Il me disait :

— Je tâcherai.

Est-ce qu’il a seulement jamais compris que je l’aimais (puisque je n’ai jamais osé le lui dire) ? Cela aurait dû être visible pour lui dans tous mes actes et tous mes gestes ; il ne paraissait pas s’en apercevoir. Nouveau tourment pour moi, peine ajoutée aux autres. Et, faisant un mouvement en avant du menton, je tâchais encore de parler, seulement rien ne sortait. Je m’en allais. Je rentrais dans ma chambre. Je me déshabillais à moitié. Je m’étendais sur mon lit.

Moi non plus, je ne dormais pas. Mais quelquefois vers le matin une sorte de demi-sommeil me venait, plein de rêves, et, dans cette confusion d’images où j’étais, très loin, comme dans un brouillard, Louise m’apparaissait soudain. Elle appelait quelqu’un. Était-ce moi qu’elle appelait ? Peut-être que oui ? J’étais tout heureux. Mais au même moment, j’entendais Henri lui répondre ; il était à côté de moi. Je l’attrapais par ses vêtements, cherchant à le retenir, mais il m’échappait. En un rien de temps, il avait rejoint sa mère qui lui ouvrait ses bras. Et à peine l’avait-elle pris, et serré contre elle, qu’ils avaient tous deux disparu.

Je restais seul.

Je sentais que le rêve ne mentait pas, et que c’était cela qui devait arriver.

Cela arriva en effet. Cela arriva très vite. En septembre, il devint plus malade. Comme avec une pioche la toux avait été creusant dans sa poitrine ; sa poitrine se mit à sonner le vide. Il n’y avait plus rien sous ses côtes. Il broutait l’air du bout des lèvres, mais, cette nourriture, il ne la digérait plus. C’est une façon de mourir de faim. Je le voyais qui bleuissait et, pendant qu’il serrait les dents, les yeux lui sortaient de la tête. Il retombait en arrière. Tout à fait comme sa mère. Il lui ressemblait toujours plus.

Mais l’étonnant alors, et le plus douloureux pour moi, était que, plus il devenait malade, plus il paraissait heureux. C’est en ce temps-là qu’il recommença à sourire. Il ne me souriait pas, à moi ; il souriait en l’air, à des choses. Il regardait au plafond comme s’il s’attendait qu’une porte s’y ouvrît par où il pourrait s’échapper ; on aurait dit qu’il appelait ce moment-là par son sourire. Moi, c’était comme si je n’existais pas.

Pour me rappeler à lui, je me mouchais, ou bien j’allais fermer la fenêtre, tout restait inutile, je n’étais décidément plus rien pour lui. Il me fallait faire un effort pour ne pas lui dire : « Henri, tu ne penses pas à moi. » Car c’était cela que tout mon cœur criait, et ma bouche eût voulu obéir à mon cœur, mais une honte me retenait, une fausse honte.

Je mordais le bord de ma bouche l’aspirant en dedans ; je serrais dans mon cou le sanglot qui allait sortir ; je serrais le bout de mes doigts contre le dedans de ma paume ; j’ai été une bonne garde-malade ; j’ai tout fait pour lui ; durant ce dernier mois qu’il passa tout entier au lit, je ne l’ai pas quitté un instant. Mais un matin il se mit à sourire davantage : et alors je compris que tout était fini.

Il y eut beaucoup de monde à l’enterrement. On nous fit ranger, nos parents et moi (il y avait deux ou trois cousins de Louise qui étaient venus), sur un rang ; les gens un à un défilèrent, chacun à son tour me serrant la main.

Je me tenais bien droit ; mes souliers étaient cirés, j’avais des habits propres. Quand ce fut fini, on nous dit : « Vous pouvez vous retirer. » Les autres restèrent pour la besogne. Il avait un peu plu : on glissait dans la terre glaise, mais l’allée était gravelée, où je m’avançais maintenant.

Il se trouva que j’étais seul. À un moment donné, le pasteur s’approcha de moi.

Je secouai la tête ; je lui dis : « Je sais, Monsieur le pasteur : »

Il fut bon ; il n’insista pas. Mais à la sortie je trouvai M. Guignard qui m’attendait.

— Je tenais à vous serrer encore une fois la main… Et puis à vous dire aussi qu’il est bien entendu que, si vous voulez revenir chez moi, vous y trouverez toujours un ami…

Je dis :

— Je vous remercie, mais je ne reviendrai pas chez vous, monsieur Guignard.

Il n’eut pas l’air de bien comprendre ; il pensa seulement que je désirais rester seul. Il me laissa.

Je rentrai à la maison. Le lendemain, j’allai chez l’agent d’affaires par l’intermédiaire de qui je l’avais achetée, et je lui dis que je voulais la vendre. Il me répondit qu’il ne connaissait aucun acheteur.

Je lui tins le discours suivant : « Je veux m’en débarrasser tout de suite. Elle vaut quinze mille francs ; j’en dois onze mille dessus ; restent quatre mille, donnez-m’en mille ; et elle est à vous. »

Je parlais avec calme, tandis qu’il me regardait en écarquillant les yeux ; je continuai :

— Je voudrais partir le plus tôt possible.

— Où est-ce que vous allez ?

— Je voudrais partir.

J’eus mes mille francs. Je rentrai de nouveau chez moi : je fis un choix parmi les petits objets qui avaient appartenu à Louise, je ne gardai rien qu’une broche d’or que je lui avais donnée, au moment de nos fiançailles. Tout le reste fut brûlé, entre autres une photographie…

XII

Je fermai la porte à clé ; je cachai la clé derrière la gouttière comme il avait été convenu entre M. Bron et moi.

Je ne pris point à travers champs ; je suivis le chemin de tout le monde. Je n’avais pas à me cacher.

On pensait : « Voilà Belet qui s’en va ; il est fou. » Mais on n’osait rien me dire parce que je ne regardais ni à droite, ni à gauche.

Ainsi Vevey fut traversé et je rejoignis la Grand’Rue par où je parvins bientôt à la route qui longe le lac.

Elle était dure sous les pieds, et éclatante à l’œil avec de la poussière. Un peu de bise soufflait encore, arrondissant par moment devant moi un blanc nuage transparent. Je m’avançais le long des murs d’où les vignes en pente raide, par petits étages pierreux, vont rejoindre plus en arrière le penchant de la montagne dont les sommets verts se voyaient. On venait de finir la vendange.

Mais le lac était bleu, à cause de la bise, tellement bleu par place que le ciel semblait sans couleur. On distinguait très bien sur l’autre rive les grands rochers carrés des Alpes savoyardes ; la dent d’Oche avait ôté son bonnet. Tout était parfaitement clair, à part une petite brume, tendue entre les deux rives, comme un rideau trop long dont le bas aurait fait des plis. La bise était assez fraîche, mais le fond de l’air restait chaud. J’avais ôté ma veste et je la portais sur mon bras.

Seulement il n’y avait pas que ma veste qui me gênât, mon chapeau me gênait aussi : je le repoussai en arrière. J’avais besoin d’avoir le front découvert. Il me semblait qu’il avait gonflé, et il continuait de gonfler comme sous une poussée qui se faisait depuis dedans ; en même temps les tempes me battaient. Ce bruit résonnait sourdement dans ma tête, m’empêchant de m’entendre penser. Mais on respire largement s’il faut. Alors on aurait dit que deux tampons d’ouate me tombaient des oreilles, et les bruits du dehors remplaçaient ceux du dedans. Le bruit des vagues m’arrivait ; ou bien, quand un peuplier se dressait au bord de la route, c’était l’espèce de sifflement avec lequel la bise le parcourait de bas en haut, appointissant sa cime et puis la faisant brusquement pencher. Mais tout cela était de nouveau supprimé ; et il ne restait plus que le choc régulier de cet autre pas dans ma tête, qui était celui de mon cœur.

Parce qu’il avançait, lui aussi ; il faisait du chemin, lui aussi. Je me disais : « Ils sont ensemble. Le fils est près de la mère, ils sont réunis, ils sont bien. » Et je vis pourquoi je fuyais, derrière mon cœur qui me précédait, si on peut parler de la sorte.

Ils étaient les trois ; j’étais seul. Ils n’avaient pas besoin de moi : je m’en allais. M’en aller n’est pas assez fort : c’était comme s’ils m’avaient chassé. Alors le lac, le ciel, les murs des vignes, les vignes au-dessus des murs, les oiseaux qui passaient dans l’air, les hommes que je rencontrais, tout ce qui était beau, tout ce qui était seulement en vie, j’aurais voulu voir disparaître toutes ces choses d’autour de moi. Puisque plus rien ne me restait, rien ne devait rester aux autres.

Pourtant le soleil continuait à briller, et les hauts peupliers, qui bougeaient doucement, semblaient, avec leur fine pointe, écrire des choses dans le ciel.

Il continuait de faire bleu sur le lac ; la montagne continuait de luire, avec des petits reflets d’argent au tranchant des rochers.

Je m’arrêtai à Saint-Saphorin pour boire ; quand j’eus bu, la faim me vint et je mangeai. Je commandai du pain et du fromage. J’avais sur moi les mille francs qui me restaient de la maison, j’étais riche ; je me disais : « Profite au moins du seul plaisir qui te reste, qui est de boire et de manger. »

Cependant le temps passait : j’entendis sonner midi à la Maison de commune, puis l’après-midi s’avança, et moi je restais assis à ma table, buvant toujours. N’étais-je pas dans l’endroit du canton où on trouve le meilleur vin ? Je le humais lentement, faisant claquer ma langue comme les connaisseurs, suçant ma moustache après chaque gorgée.

Je me remis en route vers les deux heures, mais je me sentais fatigué. C’est pourquoi, à peine sorti du village, un arbre s’étant présenté, j’allai m’étendre dessous. C’était un saule, je dormis dans le sable.

Jusqu’à cinq heures ou à peu près. Puis je brossai de la main mon pantalon et, comme mes souliers étaient blancs de poussière, je les essuyai avec mon mouchoir. Il ne me restait plus beaucoup d’idées dans la tête, mais il m’aurait déplu de n’avoir pas bonne façon. Je me disais : « Tiens-toi bien, Samuel. » J’étais reparti d’un bon pas ; Cully déjà se montrait de l’autre côté de son golfe à la courbe bien arrondie, que la route étroitement serre, et un gros bouquet d’arbres noirs, sur le bas du ciel vivement éclairé, marquait en avant de la ville la place du débarcadère.

On ne voyait d’ailleurs personne ; de temps en temps je passais devant un pressoir d’où sortait une odeur qui vous piquait dans le nez ; ils étaient vides pour la plupart.

Comme j’approchais de Cully (et j’avais vu s’ouvrir devant moi la Grand’Rue tortueuse, en maints endroits comme étranglée par l’avancement des maisons), un air de fanfare m’arrive. Je m’approche d’une vieille femme qui se tenait devant sa porte et je lui demande ce que c’est.

Elle me dit :

— Vous ne savez pas ? Vous n’êtes pas du pays, alors ? C’est la mascarade.

Des têtes en effet se montraient partout aux fenêtres ; je vois le boulanger avec ses deux mitrons sortir de sa boutique et tous les trois, blancs de farine, ils se mettent à regarder. Ils se tenaient au tournant de la rue où j’arrivais en ce moment. Tout à coup devant moi, j’aperçois, sur la place de l’Hôtel de Ville, le cortège qui se formait. Il y avait Bacchus sur son tonneau ; il y avait des vendangeurs et des vendangeuses dans leurs costumes de la Fête des Vignerons, il y avait aussi des gymnastes et la Confrérie avec son drapeau.

Mais un monsieur à bicorne et à perruque leva sa canne ; le cortège s’ébranla. Tournant à gauche, il prit par les rues hautes, devant faire son tour de ville, avant de revenir vers nous. Comme on savait qu’il n’allait pas tarder à reparaître, les gens n’avaient pas quitté leurs places. Moi, machinalement, j’avais fait halte devant le perron de l’Hôtel de Ville, et moi aussi j’attendais. Il y avait foule à cet endroit. De tous côtés, on entendait rire ; des bandes de petits garçons et de fillettes couraient autour de la place en criant ; les maisons continuaient de se vider dans les rues ; les gens s’abordaient avec des plaisanteries ou s’appelaient les uns les autres de loin ; on buvait ferme dans les cafés ; tout était sens dessus dessous. Et un grand bruit montait, d’entre les toits presque rejoints, vers le calme ciel rose que le soleil avait quitté, car c’était maintenant tout à fait le soir.

Mais à ce moment une grande lueur se mit à bouger au-dessus des toits, éclairant le bord des gouttières et se déplaçant lentement, d’une maison à l’autre, selon le sens des rues où le cortège s’engageait ; en même temps, la musique un moment affaiblie se mit à forcir de nouveau ; et juste en face de moi, descendant la ruelle, si bien qu’on le voyait dans toute sa longueur, le cortège reparut.

En tête venait la fanfare ; puis la Confrérie avec son drapeau ; puis Bacchus avec les bacchantes, qui étaient des gymnastes costumés ; enfin les vendangeurs et les vendangeuses, se donnant le bras.

Les reflets rouges des torches vacillaient au-dessus des groupes, roulant de l’un à l’autre, s’obscurcissant soudain, pour se raviver aussitôt ; une épaisse fumée noire s’élevait formant voûte ; et, contre cette voûte et contre les façades, d’immenses ombres noires bougeaient. Un bras qu’on levait semblait un tronc d’arbre ; une tête, un arbre tout entier. La musique là dedans faisait un tapage terrible, la grosse caisse et les cymbales trouant l’air à chaque mesure, tandis que les pistons le déchiraient autour de vous.

De tous côtés, les applaudissements éclatèrent ; une poussée se fit, tout le monde s’avançant de manière à ne laisser au cortège que juste la place qu’il lui fallait pour passer ; je suis pris dans la poussée, je me trouve au premier rang.

La fanfare arrivait ; je me jette au-devant d’elle, et, étendant le bras :

— Arrêtez, que je crie, arrêtez, tas de fous !

Ils continuaient d’avancer ; moi, j’étais bien forcé de reculer sous peine de tomber à la renverse, mais je ne reculais que pas à pas, gênant les musiciens dont plusieurs déjà avaient cessé de jouer. Toutes les têtes s’étaient tournées vers moi, on me croyait soûl. Ce qui faisait rire certaines personnes, d’autres au contraire se fâchaient. « Tirez-le de là, criait-on. En voilà un qui a du toupet quand même ! Flanquez-le sous la bossette, s’il ne veut pas s’en aller. »

Je n’en restais pas moins au milieu de la rue, et continuais de crier.

— Lesquels savent le mieux ce qu’ils font de vous ou de moi ? Qui est le plus soûl de vous ou de moi ? Vous ne savez pas pourquoi vous riez ; moi, je sais pourquoi je pleure. Alors je m’avance au-devant de vous ; je vous dis : « Arrêtez-vous, sans quoi je vous arrête, tonnerre de Dieu ! »

On me huait à présent. N’importe ; la fanfare avait été obligée de ralentir son allure et par suite tout le cortège. Un grand désordre le gagnait ; les groupes entraient les uns dans les autres ; les chevaux effrayés se cabraient.

Un grand remous se fait ; je vois une vingtaine d’hommes se précipiter à la fois sur moi, parce qu’ils en avaient assez. Je me sens pris par les épaules, je roule par terre, on me traîne sur le pavé ; et, comme le passage était de nouveau libre, la fanfare repart, ayant attaqué une marche, pendant que de tous les côtés des poings s’abattent sur moi. Mais, au fond, on ne m’en voulait pas ; comme j’ai dit, on croyait que j’étais seulement ivre, et on ne tient pas rigueur aux ivrognes ; dès que la rue s’était trouvée dégagée, on m’avait lâché ; et ce furent de gros rires qui m’accueillirent quand je me relevai. Des rires, des bons mots, toute espèce de moqueries et de questions à double sens. Quelqu’un m’avait enfoncé jusqu’aux yeux mon chapeau ; je dus le remonter des deux mains : nouveaux rires. Pendant ce temps, la fanfare avait passé, et la Confrérie après elle. Bacchus arrivait maintenant, en haut de son tonneau où il était assis les jambes écartées ; il dépassait toutes les têtes, on n’apercevait plus que lui. C’était un jeune garçon de seize ans environ, vêtu seulement d’un maillot rose qui lui dessinait le corps. Une couronne de feuilles de vigne entourait ses cheveux noirs ; une coupe à la main, il souriait aux gens, avec son corps tout rose. Les hommes levaient leurs chapeaux vers lui, le saluant, tandis que les femmes lui envoyaient des baisers.

Mais, moi, ma fureur m’avait repris ; me dégageant d’un brusque mouvement, je fends la foule, et, m’avançant vers lui jusqu’à toucher les roues qui lentement tournaient (elles étaient, elles aussi, ornées de guirlandes en feuilles de vigne, avec des roses en papier) :

— Bougre de va-tout-nu, attends seulement que je te foute en bas de ton char !

En même temps je lui faisais le poing, car ma colère s’était accrue encore à ce spectacle qu’il offrait et à le voir ainsi tout nu, sous sa couronne, quand moi je souffrais tellement. Et le geste suivit de près les mots. Au risque de me faire écraser, je m’accroche à la chaîne qui maintenait le tonneau sur le char, et me tirant en l’air à la force des bras, pendant que du pied je cherchais l’appui des traverses, je me hisse vers lui.

Il souriait toujours. Et comme quand on veut boire à la santé de quelqu’un, tendant vers moi sa coupe, il fit mine de la vider. Ce fut mon salut, ce geste, car Dieu sait sans cela ce qui me serait arrivé. En le voyant si calme, on pensa que je plaisantais. Et l’idée que je devais être soûl y aida. On crut à une bonne farce. On m’applaudit, moi aussi. Quelqu’un cria : « Montez-le sur la bossette ; il y aura deux Bacchus au lieu d’un. » À peine avait-il achevé que tout fut dans le tumulte. Un flot de gens se porta vers moi, et on me poussait vers en haut d’en dessous. Les bacchantes amusées s’aidaient, les vendangeurs et les vendangeuses, ceux aussi qui regardaient ; je n’eus qu’à me laisser tomber sur le tonneau.

Des grands cris de toute part m’accueillirent ; on était là pour s’amuser, n’est-ce pas ? on s’amusait. Des femmes battaient des mains aux fenêtres. Et moi vainement je me débattais, et, m’adressant aux gens qui m’entouraient : « Païens, leur disais-je, soûlons, c’est du joli ce que vous faites ; si vous saviez seulement qui je suis et par où j’ai passé avant de venir ici ! » Mais tout était inutile, on ne faisait que rire plus fort. Alors ce fut comme si mon cœur se retournait. Je vis son autre côté. Un gros sanglot me vint ; je l’étouffai ; aussitôt après, j’éclatai de rire.

Le cortège arrivait au lac. Un grand feu de Bengale s’alluma à l’entrée du débarcadère, éclairant le dessous des grands arbres et le monument du Major Davel ; on aperçut soudain la place sortir de l’ombre avec son court gazon qui avait l’air trempé de sang ; et, toute la ville nous ayant suivis, en moins de rien l’espace libre fut envahi, et l’allée aussi sous les arbres, et le quai jusqu’au mur où les petits bateaux sont amarrés.

Un grand remous encore, puis le char s’arrêta. On m’en descendit le premier, et Bacchus après moi. D’autres feux de Bengale s’allumaient tout autour de nous. Je vis un Bacchus à grosses joues rouges. Toute sa figure était rouge. Il s’approcha de moi : « Salut, Bacchus II », me dit-il. Il me serra la main. « C’est pas Bacchus, dit quelqu’un, c’est Silène. » « Il manque l’âne, dit un autre. On lui en trouvera bien un. »

La fanfare s’étant rangée en rond se mit à jouer une danse. On apportait des verres et des bouteilles ; je bus, ça me faisait du bien. Les verres rapidement se succédèrent. Devant moi, encore une fois, parut le lac sous les grands arbres, avec des têtes passant dessus ; puis ce fut comme si un vent avait soufflé les lumières ; et une grande nuit tomba…

Le lendemain matin, je me réveillai dans une chambre d’auberge. Je ne me souvenais de rien.

La patronne me dit qu’on m’avait amené chez elle, parce qu’on ne savait pas où je logeais ; comme je n’avais plus bien ma tête, je n’avais pas pu donner mon adresse.

Je lui demandai ce que je lui devais ; je payai ma note qui se montait à deux francs, y compris la tasse de café que je bus avant de partir ; et de nouveau la route brillante fut devant moi, avec dans le ciel des petits nuages.

Je fermais un peu les yeux, ils me faisaient mal. De temps en temps un oiseau s’envolait, et, montant de travers, il allait se poser sur les fils du télégraphe. Il y avait aussi des vols de grives, mais peu nombreux, le raisin étant cueilli. La route peu à peu abandonnait le bord du lac. À ma droite, où était la pente, les vignes s’étageaient toujours ; mais à ma gauche elles faisaient de plus en plus place à des prés et à des vergers.

Je traversai Lutry, puis Paudex, puis Pully ; je passai un pont jeté sur un ruisseau ; tout à coup le pays se parsema de maisons : c’était Lausanne.

Je ne m’y arrêtai point ; il y avait trop de monde pour moi. Midi sonnait comme j’y arrivais, c’est l’heure où on sort des écoles, la place Saint-François était pleine d’étudiants à casquettes vertes ou blanches, je marchais à grands pas, la tête baissée, comme si j’avais eu peur qu’on ne me reconnût. Pourtant je ne risquais rien, mais on a ses idées.

Je pris par le Grand Pont ; je fus bientôt hors de ville. À Montétan, la route bifurque ; je me dirigeai du côté du lac.

Où j’allais, je le savais bien, mais je n’aurais pas osé me l’avouer à moi-même. On a ce sens des animaux qui font qu’ils vont mourir à l’endroit d’où ils sont sortis. On a besoin de refermer le cercle. C’est pourquoi je n’hésitai pas quand le poteau se dressa devant moi, portant deux écriteaux qui se joignaient à angle aigu.

Après avoir monté, la route s’était mise à descendre ; il me semblait que c’était à dessein. J’étais ainsi encouragé à avancer, quoique mon mal de tête allât toujours croissant et mes jambes étaient de plus en plus molles. Mais je n’avais qu’à me laisser aller à la pente.

Je m’arrêtai à Prilly pour manger. Peu après Prilly, je quittai la route, et pris à travers champs du côté de Renens. Après Renens vint Saint-Sulpice ; de nouveau le lac se mit à briller devant moi, tandis que la petite église à tour carrée montrait dans le soleil son toit de tuiles et ses vieux murs crépis.

Je vis que je n’étais plus loin du lieu que je savais, et il n’était pas encore visible que déjà il s’était remis à vivre en moi. Quand je gardais les yeux ouverts, il n’y avait encore que des champs et des prés à perte de vue : dès que je les fermais, c’était lui qui m’apparaissait, et une autre petite église à clocher pointu, celle-là, couverte de tuiles rouges, avec son coq tourné dans la direction du vent.

Alors tout le vieux passé oublié revint, faisant comme une bourre dans le creux de ma tête. Je me répétais : « Il y a vingt ans. » Pour la première fois, je voyais nettement ce qui me séparait de celui que j’étais alors. Pourtant, quand j’allais à ces années mêmes, les prenant et les soupesant, je me disais qu’il ne m’en restait rien. Un peu de bourre, comme j’ai dit. Elle gênait le mécanisme. J’avais de plus en plus de peine à avancer. Il vint même un moment où je m’arrêtai tout à fait.

C’était en haut d’une côte. Et puis, peu à peu, je rouvris les yeux et je vis que les choses rêvées étaient devenues de la réalité.

Une échelle était dressée contre le tronc d’un pommier, mais les pommes sans doute avaient été déjà cueillies, car le feuillage n’en montrait plus. Il n’y avait personne sur l’arbre. Un peu plus haut venait un petit bois. Là j’avais été, certain jour, mener un sac de blé et j’étais revenu avec un sac de farine. Je laissais pendre mes jambes sur le côté du char. Dans le bois, il faisait de l’ombre. Elle était assise au bord du chemin, un gros panier à côté d’elle.

« C’est vrai, pensai-je, tout ça est vrai. Et néanmoins… » Je secouai la tête, comme le cheval quand il a des mouches. Je m’efforçais de regarder en face les choses au lieu de ces idées en moi.

Un homme rentrait de labourer, marchant à côté de sa charrue. Il se retourna et me vit, mais il ne fit pas attention à moi. À l’entrée du village, devant une maison, des petites filles jouaient à la poupée ; elles ne firent pas attention à moi. Il n’y avait presque personne dans la rue : c’est qu’on était en train de traire. Bientôt je fus arrivé devant les Vingt-Deux-Cantons. L’enseigne avait été repeinte, où on voyait les vingt-deux écussons rangés en rond autour de la croix fédérale ; quant au reste, rien n’avait changé. À une des mangeoires de bois qui étaient appliquées au mur de chaque côté du perron, un cheval attelé à un char à bancs attendait.

Il n’y avait qu’un client dans la salle à boire. J’allai m’asseoir aussi loin de lui que je pus. Ayant décroché mon sac, je le déposai sous mon banc, puis croisai les jambes, et, posant mes poings devant moi, j’attendis qu’on vînt me servir. Ce fut une jeune fille. Elle devait être née depuis que j’avais quitté le pays.

— Que voulez-vous ?

Je dis : « À boire. Et du bon, vous savez ; ce que vous avez de meilleur. »

On entendait le cheval frapper par moment le pavé ; des petits rideaux blancs, tenus relevés par des lacets rouges, pendaient aux fenêtres ; des affiches militaires étaient piquées aux murs. Sur l’une, on lisait la liste des « écoles » qu’il y aurait pendant l’année ; il y avait aussi un portrait de Victor Ruffy, conseiller fédéral.

Mais, grâce à la fumée des pipes, le plafond était devenu un peu plus noir qu’autrefois, et le plancher de sapin, rongé par les clous des souliers, montrait la saillie de ses nœuds. Les tables peintes en brun étaient alignées tout autour des murs ; au milieu, il y en avait une plus grande.

Je m’acharnais à ces choses avec mes yeux, tâchant de me reprendre à elles, puisque j’étais de nouveau parmi elles, mais je n’y arrivais pas encore.

Tout à coup mon regard rencontra celui de l’homme. Alors quelque chose de bizarre se passa en moi ; je ne compris pas tout de suite ce que c’était. Je continuais de regarder l’homme ; lui ne me regardait plus. Il regardait devant lui, par terre. Il n’avait pas pris garde à moi.

Mais moi, comme quand avec un percet on va dans le bois, ainsi avec mon œil j’allais fouillant en lui. C’était un homme d’une cinquantaine d’années peut-être, mais qui avait déjà le poil tout gris. Il portait une blouse bleue déteinte ; son col de chemise, aux boutonnières déchirées, découvrait son cou crevassé. Il avait une barbe d’au moins huit jours, et une grosse moustache qui lui tombait sur la bouche. Il buvait de l’eau-de-vie, tout en fumant une pipe de terre. Il avait les joues creuses ; par moment, il toussait.

J’eus encore un petit moment d’incertitude ; puis brusquement, comme quand on frotte une allumette dans une cave, il se fit en moi une vive clarté ; et, ayant ramené mes pieds sous mon banc, ayant assujetti mes coudes devant moi, ayant un peu bougé la tête :

— Jordan !… Jordan de la Baumette !

Il s’était redressé.

— Jordan, puisque c’est l’occasion qui fait que nous nous rencontrons, je ne veux pas la laisser passer sans vous le dire… C’est la vérité : je ne vous en veux plus…

Il ne m’avait pas reconnu ; il ouvrit seulement un peu la bouche.

— Vous m’avez fait pourtant bien du mal autrefois… Mais, à présent, je vois que ce n’était pas votre faute… Et, ce que je vois aussi, c’est qu’on est égaux maintenant. Alors à quoi bon rester ennemis ? On est des frères à présent.

Il me regardait.

— Qui êtes-vous ?

— Qui je suis ? ça vous intéresse ?… Quelqu’un qui est venu une nuit devant chez vous, il se tenait à la barrière du jardin, et il appelait dans la nuit… C’est vous qui êtes venu. Vous avez regardé par la fenêtre… Et elle n’est venue qu’ensuite, celle que j’appelais. Elle a dit : « Il n’y a personne. Ferme la fenêtre, tu vas prendre froid… » Bien sûr que vous ne vous en souvenez pas ; ça n’avait pas tant d’importance. Mais, quand vous serez rentré chez vous, vous pourrez dire à votre femme que vous avez rencontré quelqu’un qui vous a parlé d’elle, quelqu’un qui l’a bien aimée dans le temps…

Il haussa les épaules ; il me dit :

— Oh ! elle…

Je dis :

— Elle ?

Il reprit :

— Oui, elle.

Et voilà, tout à coup, je me sentis heureux.

Ma tristesse avait passé, je lui dis : « Il faut se comprendre » ; je continuai :

— Je m’appelle Samuel Belet. J’ai été amoureux de votre femme dans le temps. Et puis j’ai quitté le pays.

Il me dit :

— Vous avez eu joliment raison, savez-vous.

Je me sentis plus gai encore ; et, par un besoin qui me vint d’affirmer ma supériorité :

— Dites donc, recommençai-je, est-ce que vous n’accepteriez pas un verre ? On pourrait causer un moment.

— Autant ça qu’autre chose ! me répondit-il.

Prenant ma bouteille et mon verre, j’allai m’asseoir à sa table. Je l’avais maintenant juste en face de moi ; quand je tendais ma figure en avant, elle touchait presque la sienne. Je voyais tous les petits plis qu’il y avait dedans sa peau, et comment ils s’entre-croisaient, pareils à autant de fils noirs. Je voyais aussi ses yeux rouges. Et qu’il ne lui restait que deux dents sur le devant, deux grandes dents couleur de jus de pipe : quand il refermait la bouche, elles restaient crochées à la lèvre d’en bas.

Je tapai avec ma bouteille sur la table, la jeune fille revint.

— Toujours du même, lui dis-je.

Puis, me tournant vers lui :

— Alors ça n’a pas tant bien été ?

Il me dit :

— Et vous ?

— Oh ! moi, ça n’a pas tant mal été.

Il ne me semblait pas que je mentais ; véritablement, je croyais dire la vérité.

— Vous vous étonnez peut-être que je sois revenu. C’est qu’on commence à se faire vieux. On en avait assez de courir.

— Ah ! c’est comme ça. Quel âge avez-vous ?

— Quarante-deux ans et trois mois.

Il hocha la tête.

— Moi, cinquante et un. Mais c’est comme si j’en avais huitante. Moi, voyez-vous, je suis un vieillard. Alors si vous voulez causer, je suis d’accord, je vous l’ai dit ; mais il faudra que vous me parliez avec respect, parce que vous êtes un jeune homme et moi un vieux…

Il hocha la tête, il tira sur sa pipe ; et puis ce fut comme s’il n’avait rien dit, les mots s’étant défaits dans l’air ; mais, moi, je me fortifiais dans mon assurance.

Je lui avais rempli son verre.

— Voyez-vous, quand on revient dans son pays, on aime savoir ce qui s’y passe. Vous devez savoir les nouveaux.

— De quels nouveaux voulez-vous parler ?

— Des nouveaux d’il y a vingt ans, bien sûr. C’est encore des nouveaux pour moi.

— Tant mieux, me dit-il, ceux-là, je les connais.

Je repris :

— J’ai été autrefois en service chez David Barbaz ; qu’est-ce qu’il est devenu ?

Il se mit à rire, renversant la tête en arrière, montrant sa bouche noire et ses deux grandes dents.

— David Barbaz ! c’est toute une histoire !

Je voyais qu’il était tout content, lui aussi. Et, pour l’encourager :

— Vous comprenez, je ne sais rien.

Il se leva, il alla jusqu’à la fenêtre :

— C’est que j’ai la jument qui attend…

Il revint, il vida son verre d’un trait. Et, clignant un peu les yeux, comme quand on a une confidence à faire, s’étant mis à parler plus bas :

— Tu as peut-être su (il s’était mis sans s’en douter à me tutoyer) que sa fille cadette s’était noyée ?

— Je l’ai su, dis-je ; en ce temps-là, j’étais encore chez lui.

— Et son fils, as-tu su ?

— Non.

Il me dit :

— Eh bien, son fils, il s’est pendu.

Il m’expliqua qu’il avait fait des faux, qu’il avait été en prison, qu’à sa sortie de prison son père avait refusé de le recevoir ; alors, après avoir rôdé deux ou trois jours autour de la maison, on l’avait trouvé pendu dans la grange.

— Et d’un ! continua Jordan.

Je me mis à rire. Il me demanda :

— Pourquoi ris-tu ?

Je dis :

— Je ris parce que c’est juste.

Et sans doute que mon idée lui plut, car il se mit à rire lui aussi :

— Naturellement que c’est juste. Il n’y a que ce qui est juste qui arrive. Verse-moi à boire, j’ai soif.

Il but longuement, moi de même. Puis il passa sa main sur sa moustache ; et il reprit :

— C’est presque à ce même moment que son autre fille, Julie, celle qui était mariée à Roche, arriva un jour en pleurant. Son mari venait de faire faillite. Le patatras d’un bout à l’autre, comme tu vois. Les familles, c’est un peu comme les maisons : quand un chevron cède, tout cède. Sa fille noyée, son fils pendu, son gendre en faillite, sa femme tournée contre lui, qu’est-ce qu’il lui restait, au pauvre ? Il avait dû vendre les vignes d’en haut et une partie des champs en bordure du lac ; on prétendait en outre que la maison était presque entièrement hypothéquée. Pourtant il résistait toujours. C’est que l’orgueil le soutenait. Et puis il se consolait avec la petite Lucienne, tu te souviens peut-être d’elle, elle a dû naître pendant que tu étais à la Maladière, et elle venait bien. Alors, sais-tu ce qu’a fait la mère ? Écoute bien, Belet. Elle lui a annoncé qu’elle allait partir. Elle lui a raconté qu’elle avait une sœur à Paris et qu’elle irait passer quelque temps chez elle avec la petite. Il n’a rien dit. Il a seulement demandé : « Quand est-ce que tu reviendras ? » « Je ne sais pas, mais je t’écrirai. » « Et tu es décidée à prendre la petite ? » « Bien entendu », a-t-elle répondu. Un matin elle est partie. Il restait seul. Il ne savait plus que faire. On le voyait tourner en rond dans le jardin. Il ne vous répondait pas quand on le saluait. On disait : « Il attend sa lettre. » Il l’a attendue longtemps. Elle a pourtant fini par arriver. C’était en été : on la lui a apportée. Il était monté dans sa chambre pour la lire. Tout à coup, on a entendu un grand cri, en même temps un bruit comme si le plafond tombait ; on est monté, on l’a trouvé étendu tout de son long sur le plancher, la table renversée sur lui… On a tout compris en lisant la lettre ; sa femme lui annonçait qu’elle ne reviendrait plus…

Je tapai du poing sur la table, en criant : « Ça y est ! » et je riais parmi ma phrase. Je distinguais qu’il y a une loi ; et plus cette loi était dure, plus elle me satisfaisait :

— C’est la dureté de la loi, dis-je ; hein ? qu’en penses-tu ?

Il me dit :

— C’est la dureté de la loi.

Et il but, et je bus. Il y avait à présent trois litres devant nous. Il se caressait la moustache ; il me dit :

— Tu sais, ça n’est pas fini.

Et, m’étant mis, moi aussi, à le tutoyer :

— Eh bien, continue.

On ne faisait plus attention à rien. Mais à ce moment la jeune fille qui servait entra et dit à Jordan :

— Dites donc, votre jument s’impatiente.

En effet on l’entendait taper du pied dehors et tirer sur sa bride. Jordan prit son fouet et sortit.

Il rentra, il me dit :

— Je l’ai calmée… Tu comprends, elle commence à s’impatienter. Quelle heure est-il ?

Je dis : « Six heures. »

— Charrette ! me dit-il, on est ici depuis midi.

Il s’était rassis.

— Ça ne fait rien, continua-t-il, on a le temps ; où est-ce que j’en étais de mon histoire ?

— Il était tombé.

— C’est ça, me dit-il… Eh bien, on l’a relevé. Et on a vite été chercher son frère le docteur (peut-être que tu l’as connu), qui l’a ramené à la vie. Il a dit que c’était une attaque, mais que l’autre s’en remettrait. Il s’en est remis, en effet ; il aurait mieux valu pour lui qu’il ne s’en remît pas. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’avait plus sa tête. Il ne reconnaissait plus les gens, il n’avait même pas reconnu son frère. Il n’avait plus qu’une seule idée, qui était que sa fille allait revenir. « Seulement, disait-il, il faudrait qu’elle se dépêche. » C’est que, vois-tu, il y avait les morts, alors il prétendait qu’il les entendait rôder la nuit autour de la maison, et que, si elle ne se dépêchait pas, ils l’emmèneraient avec eux. « Ils viennent me chercher, disait-il, je sens bien ; mais ils n’osent pas encore approcher. » On lui demandait : « Quels morts ? » Il disait : « Ceux du cimetière. Il y en a trois, ma première femme, Rose, puis Robert. Ils s’entendent contre moi. Ils veulent se venger. » Tant que durait le jour, ça n’allait pas encore trop mal ; il se promenait dans la cour, ou bien il restait assis sur un banc, les mains croisées sur le corbin de sa canne, se contentant de regarder tout le temps du côté du chemin par où elle devait venir, tu comprends qui je veux dire… mais, dès que le soir tombait, il commençait à devenir inquiet. On le voyait se lever ; il montrait le tronc des arbres, disant : « Ils sont derrière… En voilà un ! en voilà encore un ! » On avait beau chercher à le tranquilliser, les paroles ne servaient à rien. On avait d’abord fait venir pour le surveiller une garde-malade, mais elle n’avait pas voulu rester, parce qu’il lui faisait peur. Alors on avait été chercher des personnes de bonne volonté au village… Ils se mettaient à deux pour le veiller. On parlait de le mettre dans un asile… En attendant, on l’avait enfermé dans sa chambre. Mais il aurait fallu pouvoir murer la fenêtre, parce que c’était là qu’il se tenait toute la nuit. Tu comprends, cette fenêtre donnait justement sur le cimetière, qu’on apercevait au loin ; tu devines… Et les gens, eux aussi, finirent par avoir peur. Il ne lui restait plus que sa fille Julie, celle dont le mari avait fait faillite ; elle avait été habiter Lausanne où l’homme avait trouvé une place dans un bureau. Son père en cette occasion s’était bien mal conduit avec elle ; toujours d’ailleurs il l’avait méprisée et tenue à l’écart. Pourtant elle vint tout de suite ; et elle se dévoua à lui jusqu’au bout. C’était vers la fin de septembre, le domaine devait se vendre au milieu d’octobre ; déjà on avait collé les affiches, mais il ne s’en souciait plus. Il ne pensait qu’à ses morts, à ses morts et à Lucienne. À mesure que le temps s’écoulait, il la réclamait avec plus d’impatience ; il fallait que Julie trouvât chaque jour un prétexte nouveau à ce nouveau retard, mais sa bonté le lui faisait trouver. Il ne l’avait pas reconnue, elle non plus ; toutefois il avait fini par s’habituer à elle ; elle seule savait le prendre. Elle lui parlait doucement. Elle lui disait : « J’ai lu dans les journaux que les trains de Paris ne marchaient plus, parce qu’il y a un pont qui est tombé. Il faut attendre qu’on ait refait le pont. » C’étaient deux ou trois jours de gagnés… Seulement les progrès de sa folie n’en étaient que ralentis ; elle allait empirant quand même. On l’entendait crier depuis la ferme, et d’autres fois Julie était obligée d’appeler à l’aide tellement il se débattait. Il n’y avait pas de trop à trois ou quatre hommes pour l’arracher de sa fenêtre et le recoucher dans son lit. Il disait : « Je sais bien, ils sont autour de la maison. J’en ai vu un derrière le rucher, il y en a un autre qui se tient caché derrière la remise ; ils se rapprochent toutes les nuits un peu plus… Ah ! mon Dieu, c’est bientôt fini… » Il se taisait ; il reprenait : « À moins qu’elle ne vienne. Tout est prêt, on n’aura qu’à partir ; est-ce qu’elle ne viendra pas bientôt ? » Julie se penchait sur lui : « Papa, disait-elle, tu sais bien qu’il a fait mauvais temps tous ces jours-ci ; comment veux-tu qu’elle se mette en route ; seulement le baromètre monte, ça la décidera peut-être… » Mais il faut bien que tout ait une fin ; alors, laisse passer huit jours… On est vers le milieu d’octobre. C’était je crois juste la veille du jour de la mise aux enchères. Comment ça s’est-il fait ? On n’a jamais bien su. Elle était descendue à la cuisine ; probablement pour lui chercher à boire. On n’avait pas pensé à un vieux fusil de chasse qui était pendu dans le corridor. Il a dû profiter de l’occasion pour retourner se mettre à la fenêtre, et bien sûr qu’il les a revus. Et pah ! au milieu de la nuit… On a retrouvé sur le carreau de la cuisine une tasse en mille morceaux : c’est Julie qui l’avait lâchée, dans sa surprise. Mais, courageuse comme elle était, la seule pensée qui lui vint fut d’aller retrouver son père, afin d’empêcher un nouveau malheur. Elle est arrivée jusque sur le pas de la porte, elle n’a pas été plus loin… Il y a eu ce second coup de fusil, c’était un fusil de chasse à deux coups… On a dû le lier de cordes. Il écumait. Trois jours après, il était mort…

Cette fois, il y eut un silence, mais c’est plus fortement, du fond de ce silence, que mon rire monta.

— Est-ce bien arrangé !

— Hein ! dit Jordan.

On s’entendait parfaitement bien, on continuait à rire d’accord, et à boire d’accord. Il nous fallut deux ou trois verres pour faire passer ce feu qu’on sentait, qui était le feu du contentement, et tout le reste disparut, à part cette espèce de flamme qui nous passait devant les yeux.

Je repris :

— Comme ça, tout a été raclé ?

Il me dit :

— Très tout. Jusqu’à la maison : on l’a démolie.

Et ce fut le couronnement. Allongeant le bras par-dessus la table, je lui avais posé la main sur l’épaule ; on se regardait avec tendresse. On sentait qu’on devait rester unis, parce qu’on était d’égale force. On le montrait bien, qu’on était unis. Même à ce moment-là, la jument ayant recommencé de s’agiter, on sortit ensemble pour la faire tenir tranquille. Il voulait se mettre à la battre, mais je lui retins la main. « Doucement, vois-tu, elle aussi est avec nous. » Il me regarda, il me comprit. Nous nous mîmes à la caresser ensemble, lui passant et lui repassant la main sur les naseaux, tandis qu’elle aspirait fortement l’air en renâclant.

On rentra dans l’auberge en se donnant le bras. Des gens allaient et venaient autour de nous, on ne prenait pas garde à eux. C’est qu’on était seuls dans le monde. Je l’amenai à notre table qu’il ne retrouvait pas, parce que ses idées commençaient à s’embrouiller, mais, moi, j’y voyais encore assez clair. Je le fis asseoir.

Et désireux d’aller plus au fond des choses, car il fallait en finir :

— Et M. Loup ? lui demandai-je.

Il me dit :

— Mort.

— Et M. Gonin ?

— Mort.

— Et Larpin ?

— Mort.

À chaque nom que je citais, il me répondait par le même mot. Je continuais de rire.

— C’est comme une chanson : tu sais, un refrain à une chanson. Ça pourrait se mettre en musique.

Il me dit :

— La musique est toute faite ; c’est toi qui la fais.

Il entendait par là mon rire, parce que je riais toujours. Je repris :

— Il n’y a que nous qui restions debout. Il nous faut boire à notre santé.

Et, levant mon verre :

— À notre santé à tous les deux.

Il répéta :

— À notre santé à tous les deux.

On s’était levé pour trinquer, il se rassit. Alors il avança la tête vers moi et, posant sa main sur ma main :

— Dis donc, commença-t-il, tout bas, on ne peut pas rester ici toute la nuit. On pourrait trouver mieux. Veux-tu venir la voir ?

— Qui ça ? dis-je.

— Elle, bien sûr. Elle n’est plus bien belle, et, moi, je ne suis plus jaloux.

Je m’écriai : « Ça, c’est une idée ! » éclatant de rire une fois de plus.

Nous nous levâmes.

— Alors, repris-je, elle aussi, elle a été raclée.

— Parbleu, me dit-il, la première ; mais elle ne l’a pas volé.

Il fallut que je lui donnasse le bras de nouveau, sans quoi je crois bien qu’il ne serait pas arrivé à la porte. Il faisait tout à fait nuit ; on eut assez de mal à détacher la jument. Je la tins par la bride pendant qu’il montait sur le siège.

Alors à mon tour je m’avançai pour prendre place à côté de lui. On continuait de parler. Et debout à côté du siège, cherchant avec le pied l’essieu que je n’arrivais pas à trouver :

— Pour une idée, lui disais-je, c’est une idée.

La jument était pressée de partir ; il cria : « Hée ! » en tirant sur les rênes, mais le pied encore une fois me manqua.

— Tiens-la bien, lui dis-je, sans quoi je ne pourrai jamais monter.

Puis, revenant à mon sujet :

— C’est qu’elle était belle autrefois. Ah ! le joli cou qu’elle avait !

Je m’aperçus qu’il ne riait plus ; je n’en continuai pas moins :

— Et des bras durs, tu sais !…

Il me demanda :

— Qu’est-ce que tu dis ?

J’étais lancé :

— Une peau comme de la soie ! Et quelle bouche, quelle bouche ! et le goût de miel que sa bouche avait !...

Il répéta :

— Tu dis ?

Et, comme il se détachait en noir sur la fenêtre éclairée, je vis qu’il levait son fouet.

J’avais fini par trouver l’essieu : je voulus reculer, mais mon pied restait en l’air ; et, la jument impatiente ayant fait un bond en avant, je roulai dans la poussière.

TROISIÈME PARTIE

I

Quand j’ai commencé cette histoire, je ne pensais pas que j’irais plus loin, et en effet, pendant un temps, je ne l’ai pas continuée.

Ce n’est qu’aujourd’hui que je m’y suis remis. Peut-être est-ce seulement parce qu’il fait beau.

Il y a un petit vent de l’est qui fait bouger les bateaux au bout de leurs chaînes ; ils se frottent l’un à l’autre, comme s’ils avaient des puces.

Il fait bleu partout dans l’air et sur l’eau ; on ne voit pas où l’air finit et où l’eau commence ; c’est un tout qui fait bloc avec là-bas une montagne en air pétri. Ils ont fait comme des pains d’air qu’ils ont mis sécher au soleil. Et je me dis qu’en s’appliquant, on verrait peut-être à travers.

J’ai été, ce matin, lever les filets avec John. Je suis rentré. J’ai poussé ma table contre la fenêtre. C’est une table qui m’a coûté cinq francs. Mais elle me rend les mêmes services que si elle en valait dix fois plus.

Et, m’étant donc assis, j’ai rouvert mon cahier : j’en suis maintenant au quinzième. L’idée de la chose m’est venue, voilà déjà quatre ou cinq ans ; j’en avais alors soixante environ. C’était un jour que j’étais allé pêcher à la ligne de fond, du côté de la petite île où il y a pas mal de perches ; pourtant ce jour-là ça ne mordait pas. Et assis à l’arrière de mon bateau, ayant déroulé ma ligne à double hameçon, j’avais beau attendre, il ne venait rien. Le temps était gris, on se sentait triste. Je m’étais mis à penser à ma vie. J’étais effrayé de voir le peu qui m’en restait.

La mort que j’avais devant moi, il me semblait la sentir venir aussi par derrière ; j’étais comme quelqu’un qu’on serre par le cou ; c’était un mouvement pour échapper, ce mouvement que je faisais, tendant le menton et levant la tête. Temps gris, le poisson mordant mal. Le bateau vert, large, carré ; trois bancs dedans, moi à l’arrière. Et moi alors, fermant les yeux, redescendant avec effort parmi ces choses disparues, mais sans parvenir à les retrouver. Ou bien quand j’en attrapais une, l’autre que je tenais déjà m’échappait, parce que j’avais les mains pleines.

Les rames grinçaient contre le bordage. Il y avait des corbeaux qui tournaient autour des peupliers. Ils criaient avec des cris aigres comme une scie mal graissée quand elle mord dans du bois vert.

C’est à ce moment que l’idée d’écrire ma vie m’est venue, me disant que, sur le papier, ces choses que j’ai dites seraient plus faciles à fixer.

Jamais encore je ne m’y étais essayé, mais je pensais au temps de mes compositions pour M. Loup ; je me disais : « Pourquoi t’en tirerais-tu plus mal qu’un autre ? »

Tellement que le lendemain déjà j’allai chez madame Emery.

— Il me faut de l’encre, une plume et des cahiers.

Elle m’a dit :

— Alors vous vous lancez dans les écritures ?

Je lui ai répondu :

— On a des comptes à régler.

Elle a compris que j’entendais par là des comptes de poisson, à cause de mon métier ; elle a hoché la tête, l’air de dire : « Il paraît que le métier va bien. »

Elle a dû monter sur un tabouret, parce qu’elle tient son encre sur un rayon près du plafond, en compagnie des choses qui ne sont pas de vente. Elle a essuyé la bouteille avec son tablier. Je lui ai demandé des plumes ; je les ai voulues à la rose, j’en ai eu trois pour un sou. Enfin sont venus les cahiers ; c’étaient des cahiers d’école.

Il y avait des lignes violettes. Je lui ai dit :

— Les lignes ne seront pas de trop. J’aurais peur d’aller de travers.

J’ai eu bien de la peine au commencement. Il me semblait que jamais je n’arriverais au bout de mes phrases. Ou bien elles étaient trop courtes et il me fallait hacher mes idées pour les y faire entrer ; ou bien elles s’allongeaient indéfiniment et je ne me comprenais plus moi-même. Mais je suis têtu : c’est tant mieux, des fois. À la place de reculer je m’arc-boutais contre les mots, poussant dessus de toutes mes forces ; il a bien fallu qu’ils finissent par céder.

Alors je n’ai plus eu qu’à m’occuper des choses ; là aussi j’ai eu bien de la difficulté. Mais elles se sont appelées l’une l’autre. Il y a un enchaînement qu’il faut retrouver. Je me suis dit : « Tu laisseras des vides là où tu ne te souviens plus du détail, et, certaines, tu n’as pas besoin de les dire. » C’est un parti qu’on prend, on est soutenu.

Et c’est ainsi que j’ai été petit garçon, puis jeune homme, puis homme ; c’est ainsi que j’ai passé de la Maladière à Roche, de Roche dans le Gros de Vaud, de là en Savoie, et de la Savoie à Paris, et de Paris à Vevey ; c’est ainsi que Mélanie est venue, puis Duborgel, et puis Louise ; c’est ainsi que finalement je me suis retrouvé à l’endroit d’où j’étais parti.

Et là, comme j’ai dit, je pensais m’arrêter, parce que depuis lors rien n’est survenu dans ma vie.

Mais aujourd’hui il fait beau. Et je me sens tenu par l’habitude. Et puis il y a peut-être encore des explications à donner. J’ai donc rouvert ce quinzième cahier, et en haut de la page blanche, j’ai écrit : 15 septembre 1904.

On en était resté quand je suis sorti de l’auberge avec Jordan ; il voulait me prendre avec lui pour aller voir sa femme. Je m’étais mis à rire. Bien sûr qu’il a cru que je me moquais de lui. Il fouette son cheval, et je roule sur la route.

Je restai un moment étendu sur le dos avant de me relever.

J’étais bien. Je voyais au-dessus de moi un grand ciel plein d’étoiles ; il y en avait bien dix mille ; elles me regardaient avec un air de m’approuver ; je n’aurais pas demandé mieux que de passer la nuit où j’étais. Je me disais : « Tu vas fermer les yeux, tu mettras ton bras sous ta tête, tu dormiras comme un enfant. »

Mais tout à coup je songeai qu’on pouvait me voir ou qu’une voiture pouvait arriver ; et d’abord je m’assis, puis, m’appuyant sur mes deux mains, je fis demi-tour sur moi-même.

Le reste alla sans trop de peine, pourtant il ne me fallait pas songer à aller bien loin. J’aperçus à quelques pas devant moi le jeu de quilles, et sur un des côtés le petit chemin en pente, fait de deux traverses de bois, par où la boule redescend ; l’idée me vint de m’y asseoir.

J’y arrive ; je m’assieds. À ce moment encore j’étais bien ; il faisait seulement un peu trouble dans ma tête. Et je continuais de rire, regardant vaguement devant moi les fenêtres éclairées de l’auberge, et le toit tout noir sur le ciel.

Il me semblait qu’il balançait ; les fenêtres, elles, tour à tour s’allongeaient ou bien s’élargissaient ; il n’y avait nulle part immobilité quant aux choses ; moi-même je me sentais pencher : « Ce n’est pas étonnant, me disais-je, j’ai une fesse plus haut que l’autre. »

Et là-dessus : « Il n’a pas voulu, Jordan !… » Une grosse gaieté me venait. Puis je me sentais tout moindre. Puis la gaieté revenait. Mais cette fois Jordan n’en était plus la cause : je l’avais oublié. Cette gaieté me venait des fenêtres : « Sapristi ! me disais-je, faut-il que la maçonnerie soit peu solide pour qu’elle se déplace ainsi. En quoi est-ce fait, ces maisons ? »

Il y avait une étoile rouge, plus grosse que les autres : elle avait la forme d’un œil.

Il me sembla que des gens sortaient de l’auberge et qu’ils parlaient entre eux ; je n’en étais pas bien sûr. En tout cas personne ne pouvait me voir, à cause de l’obscurité. Une porte se ferma avec bruit.

Il ne resta rien que le chantonnement doux d’un petit vent parmi les arbres, et il me disait : « Samuel, Samuel. »

« Parfaitement, lui répondis-je, Samuel Belet, pour te servir. » Il s’était mis à rire comme moi, et on causait les deux, comme deux bons amis.

Mais j’éprouvai soudain une grande douleur comme quand on ôte un bandage de dessus une plaie ; en même temps, ayant mis la main dans ma poche, je me sentis piqué au doigt.

C’était la broche de Louise ; je l’avais prise, et la tournais et retournais dans le creux de ma main, tandis que des larmes me venaient aux yeux. Je m’étais mis à parler tout haut. « Tout ça est bien joli peut-être, mais la seule chose qui soit vraie, c’est que tu n’as plus personne sur la terre. Tout le reste est vanité. Tu t’es soûlé, c’est entendu ; mais, à présent, que vas-tu faire ? »

« Tu as quarante-deux ans, Samuel. Tu as peut-être encore bien des années à vivre. Comment vas-tu les vivre ? »

Ainsi les vapeurs se levaient ; et ce qui se montrait dessous, j’aurais autant aimé ne pas le voir, mais comment faire ?

Je vis qu’il me fallait regarder les choses en face ; la tête dans mes mains je me mis à réfléchir…

Il était dix heures passées quand j’allai heurter à l’auberge et je demandai une chambre.

Le lendemain matin, j’étais levé de très bonne heure. On me fit inscrire mon nom dans le livre. Le patron, l’ayant lu, prit un air intéressé.

— C’est que c’est un nom du pays, me dit-il.

— Je crois bien, je suis de Praz-Dessus.

— C’est drôle, je ne vous remets pas.

— Ça n’a rien d’étonnant, lui dis-je, il y a plus de vingt ans que je l’ai quitté, le pays.

— C’est pourtant bien vous qui étiez hier soir dans la salle à boire avec Jordan ?

Je dis :

— C’était bien moi. On était liés autrefois, on a refait connaissance.

Et, comme il hochait la tête :

— Est-ce que le père Pinget vit encore ? repris-je.

— Bien sûr, mais il se fait vieux. Il doit avoir plus de septante.

— Est-ce qu’il a toujours le même métier ?

— Oui, seulement il n’y voit plus. Et il a bien un aide, mais pour ce qu’il lui sert !… Alors, vous devinez…

— Je m’en vais aller le voir, dis-je. J’aurais quelque chose à lui demander.

J’ai été trouver le père Pinget. Il a fini par accepter. C’est que mes mille francs le tentaient tout de même. Je lui avais dit :

— On s’en servira pour remettre à neuf la maison.

Dès le lendemain, j’étais installé chez lui ; je n’eus qu’à aller chercher mon sac aux Vingt-Deux-Cantons. Puis, comme il fallait profiter de l’hiver, qui est le moment où on a le moins d’ouvrage, je fis venir Pellanda, le maçon. Il me fit un petit plan, avec un devis.

L’ancienne baraque était toute en planches ; je voulus que la nouvelle eût un soubassement de pierre, vu que le bois pourrit facilement. Il ne s’agissait d’ailleurs pas de démolir l’ancienne ; il s’agissait seulement de l’agrandir. Je choisis des briques en ciment comprimé qui sont les meilleures ; quant au toit, il fut décidé qu’on le ferait en carton bitumé. On aurait ainsi deux pièces : la première qui servirait de cuisine, la seconde où on coucherait.

Cela donnait quelque chose comme sur le dessin que voici :

1_im_belet

Le rectangle de gauche représentait l’ancienne maison (si on peut lui donner ce nom) ; celui de droite, la partie ajoutée.

Comme l’hiver était doux, on put se mettre à la besogne sitôt après le Nouvel-An. Mon métier de charpentier me fut utile. J’avais seulement pris un ouvrier à la journée. Les planches, on les dressait, on les ajustait et on les clouait ; puis, par-dessus les joints, on fixait des lattes. Dès la fin de février, la nouvelle maison était sous toit. Les rouleaux de toile goudronnée arrivèrent. On en mit trois épaisseurs.

Pour ce qui est de l’aménagement intérieur, je ne reculai pas devant les frais. J’achetai une table, deux chaises, un lit complet, et une batterie de cuisine. Le père Pinget vivait de café noir ; j’avais besoin de quelque chose de plus solide ; comme il n’y avait pas moyen de cuisiner sur le poêle, qui était trop étroit, je fis aussi emplette d’un fourneau.

Là-dessus un coup de balai, un peu de peinture par-ci par-là : en mars nous étions tout à fait chez nous. On fit une petite fête ; il fallait voir comme c’était joli. Il y avait à présent deux fenêtres ; elles donnaient toutes les deux sur le lac. Tout près de nous, il y avait la ligne d’abord verte, puis bleue, de l’eau montant en pente vers les montagnes faisant fond, et on voyait parmi le sable les petits dessins qu’y avaient laissés les vagues en se retirant. On était orienté juste au midi ; du soleil toute la journée. Dès qu’il sortait là-bas de derrière les Diablerets, il venait heurter aux carreaux.

Quand les deux verres eurent été posés sur la table et la bouteille entre nous deux :

— Qui est-ce qui aurait pensé, il y a vingt-cinq ans, dis-je, qu’un jour on vivrait ensemble ?

Le père Pinget ne parlait pas beaucoup ; il prit son verre, et, ayant trinqué avec moi, il se contenta de le vider. On ne dit pas un mot de plus. Mais à tout moment il sortait sa tabatière ; et c’était bon signe chez lui.

Je me mis tout de suite à mon nouveau métier. Il me fallut d’abord apprendre à bien tenir les rames, et à bien prendre les virages quand on allait relever les filets. Il me fallut ensuite apprendre à connaître les différentes sortes de poissons, et où chacune se tenait, et l’appât de chacune d’elles. Puis la pose du filet même. On avait encore le vieux filet à bouées qu’on tend le soir et qu’on va lever le matin (pas ces grands diables de filets qu’on nomme pics, qu’on repère, la nuit, avec des lanternes, et avec quoi les Savoyards nous volent tout notre poisson). Un bon vieux filet de neuf mètres, qu’on tendait pas très loin du bord, et qui prenait ce qu’il pouvait.

J’ai oublié de dire que, comme il me restait environ deux cents francs, les constructions terminées, je les avais employés à acheter une péniche neuve, l’ancienne étant lourde, mal commode et prenant l’eau. C’est à quoi le père Pinget fut le plus sensible. La bâtisse l’intéressait peu. Il ne comprenait pas bien pourquoi j’avais besoin de tant de place, et qu’il me fallût un lit quand une paillasse lui suffisait. Mais l’idée qu’il allait avoir un bateau neuf lui fit plaisir. Je l’avais fait peindre en vert comme l’ancien, avec le même nom écrit à l’avant : La Coquette, et le même système de rames, à chevilles, pour qu’il ne fût pas trop dépaysé. Il n’eut que le plaisir de sentir la coque légère, et docile sous sa main, à quoi venaient s’ajouter le joli dessin du bordage, la belle renflure des lignes, tout l’ensemble des proportions et le bois qui était de choix.

Il prisa tant ce soir-là qu’il vida sa tabatière ; il n’arrêtait plus d’éternuer. Chaque fois il tirait de sa poche un grand mouchoir rouge où il se mouchait avec bruit ; ses petits yeux gris lui pleuraient.

Au moment de se mettre au lit, il se tourna vers moi :

— Gare à eux ! me dit-il.

Et ce fut tout, mais j’avais compris. Il ne voyait que son poisson.

J’avais des dispositions, paraît-il. Le printemps n’était pas encore venu que je me tirais d’affaire tout seul. Est-ce la raison pour laquelle nous nous entendîmes si bien, le père Pinget et moi ? Le fait est qu’il n’y eut jamais entre nous de disputes. Je lui obéissais d’ailleurs en tout et c’était assez naturel. L’amour-propre, je n’en avais plus. Et nous nous étions facilement partagé la besogne, tant pour ce qui était des travaux du dehors que pour ceux du dedans.

Alors, une fois la journée finie, il faisait bon se reposer. Le père Pinget allait et venait. Voûté, un peu boiteux à cause de ses varices, il tournait en rond, les mains dans ses poches. Il allait voir si les bateaux étaient bien amarrés, il revenait, il s’arrêtait près des filets mis à sécher, il les dépendait, il les rependait ; puis il retournait aux bateaux ; je l’entendais éternuer (après chacune de ses prises).

Pour moi je restais bien tranquille, sur le devant de la maison. Je bourrais soigneusement ma grosse pipe de bruyère que je réservais pour ces moments-là ; et je tirais dessus à toutes petites bouffées, ménager de mon tabac et ménager de mon plaisir.

On entendait sonner sept heures au village, le soleil se couchait. Les vagues une à une venaient mourir parmi le sable et le gravier, avec un petit bruit, pareil à un soupir, un soupir de contentement, l’air de dire : « Il fait bon s’étendre » et à cela répondait sur la rive le soupir du vent doux dans les saules, aux branches desquels les chatons pendaient. Mille et mille petites chenilles jaunes qui leur donnaient de loin un air d’automne, un air fané, mais de plus près venait leur odeur de sève sucrée ; alors on pensait : « Mais c’est au contraire le plus beau moment du printemps. »

Le lac cependant tournait au gris ; il ne restait plus de rose qu’au creux des vagues, tout un alignement de minces bandes roses qui flottaient comme des rubans ; et dans le ciel aussi les nuages se dispersaient, s’éteignant l’un après l’autre.

Un dernier cri d’oiseau, tout se taisait. Les arbres noircissaient dans l’ombre. Et le père Pinget devenait tout noir, qui se tenait debout sur le petit débarcadère, et il secouait par moment la tête, parlant tout haut, selon son habitude.

Je vidais ma pipe sur le bord du banc :

— Hé ! dites donc là-bas, ce serait peut-être le moment de venir manger la soupe.

Mais le père Pinget ne se pressait jamais. J’étais rentré depuis un moment déjà que je l’apercevais toujours debout à la même place ; j’allumais la grosse lampe en cuivre qui pendait au plafond.

II

MORT DE PINGET

J’ai une mort de plus à mettre ici, mais c’est une belle mort, je veux parler de celle du père Pinget.

Il y avait quatre ans que nous étions ensemble, quand je vis qu’il s’affaiblissait ; il avait de moins en moins sa tête.

Or, un soir qu’il était assis devant le fourneau (c’était au commencement de l’automne, et il faisait déjà frais), je l’entends tout à coup qui disait quelque chose. Je prête l’oreille ; il disait :

— Ça ne va plus.

Il ne me regardait pas, il ne semblait parler que pour lui-même, mais il y a des choses qui ne trompent pas. Le reflet du feu l’éclairait ; je jetai un coup d’œil sur sa vieille figure pas plus grosse à présent que le dessus du poing, la peau pendante de son cou, ses petits yeux gris pleins de brume qu’il tenait fixés devant lui, et je compris qu’il disait vrai.

Pourtant, comme c’est l’habitude, j’essayai de le tromper. Je me mis à rire.

— Qu’est-ce que vous avez ce soir, père Pinget ? Est-ce la soupe qui ne passe pas ?

Il secoua la tête. Il se fit un petit bruit dans son gosier, comme quand l’eau revient dans le tuyau d’une fontaine, puis les mots un à un tombèrent :

— Je le sens bien, ça ne va plus.

— Voulez-vous vous coucher ?

Il me dit :

— Ça n’est plus la peine.

Puis il se tut, parce que ses forces étaient épuisées. Il se tenait accoudé sur ses genoux, tout son corps porté en avant ; de temps en temps, il avait un tremblement dans les jambes, alors on voyait bouger aussi les plis de son cou.

Il toussa deux ou trois fois. Il respirait avec difficulté. Mais de nouveau le petit bruit se fit entendre qui était signe qu’il allait parler ; je m’approchai de lui.

— Est-ce que tout est bien en ordre sur le papier ?…

Il entendait le papier que nous avions fait lors de notre association, et par lequel il me cédait ses droits sur la baraque en échange de mon avance d’argent.

— Tout est en règle, lui dis-je, ne vous inquiétez pas.

Il eut l’air content.

— J’ai une nièce à Saint-Paul… Une nommée Marie Pinget… Il faudra lui écrire… Oh ! ça n’est pas pressé… Elle habite trop loin… Quand vous aurez le temps…

Je m’étonnais qu’il dît des choses si sensées et qu’il pensât ainsi à tout ; je me disais : « C’est mauvais signe. »

L’eau chantait dans le coquemar.

— Voulez-vous que je vous porte dans votre lit ; vous y seriez mieux qu’ici.

— Je suis bien. Il ne faut pas me toucher.

Je n’avais pas peur ; tout avait un air trop naturel. Je me disais : « Il faut que ces choses arrivent », je ne m’en étonnais même pas.

Seulement, il penchait de plus en plus, comme quand un arbre n’a plus de racines. Je m’approchai de lui et doucement le redressai : il se laissa faire. Quand je l’eus ainsi redressé, j’allai prendre un coussin et le lui glissai sous la nuque. La chaise était heureusement une bonne vieille chaise ; il s’y trouvait au large avec son petit corps. Il bougeait légèrement la tête par moment, s’appuyant tantôt sur une joue et tantôt sur l’autre ; il avait la bouche un peu ouverte, mais ses yeux restaient fermés. Il avait le souffle court et un peu sifflant comme quand on dort ; véritablement on aurait dit qu’il dormait. Moi-même, je finis par croire qu’il s’était endormi. Je me dis : « J’aurai mal vu. C’est de la fatigue. » Et, hésitant encore sur ce que j’allais faire, je n’en songeais pas moins qu’il serait temps pour moi d’aller me mettre au lit. Les vieux, eux, peu importe où ils dorment, ils se trouvent bien partout, ils sont comme les enfants.

En sorte que j’étais sur le point de me lever, quand tout à coup il étendit les mains et avec ses doigts il faisait un mouvement comme pour prendre quelque chose. Deux ou trois fois ainsi ses mains s’ouvrirent et se refermèrent ; ses paupières battirent, il soupira, et il regardait tout autour de lui comme s’il eût oublié où il se trouvait.

Enfin, il m’aperçut, il fit un effort, il me dit :

— Je voudrais… boire…

Il ne pouvait plus prononcer ses mots ; il fallait se pencher sur lui pour comprendre.

Je me levai et j’allai lui chercher à boire. Puisant dans le seau avec la casse de laiton, je remplis à moitié un verre.

Mais de nouveau ses paupières s’étaient rejointes, il ne bougeait plus. Je lui posai la main sur l’épaule, je lui dis :

— Père Pinget, voilà de quoi boire.

Lentement ses paupières se rouvrirent ; moi, j’approchais le verre de sa bouche, prenant soin de le pencher ; mais il regardait maintenant en l’air ; il ne me regardait pas.

Alors ses lèvres remuèrent et, moi, croyant que c’était l’eau qu’elles cherchaient, je penchais de plus en plus mon verre, mais il dit :

— On a fait ce qu’on… a pu…

Là-dessus, il sembla que ses mains se cherchassent l’une l’autre ; elles se rapprochaient lentement l’une de l’autre : puis, s’étant trouvées, se croisèrent, remontèrent le long du corps, se posèrent sur sa poitrine ; et sa tête de plus en plus se renversait, en même temps que sa bouche s’ouvrait toujours plus.

J’avais posé le verre sur la table et, inquiet maintenant, je continuais à me tenir penché sur lui, appliquant mes deux mains à ses épaules comme pour l’empêcher de tomber.

C’est ainsi que je sentis un grand frisson passer tout le long de son corps, et il se raidit. Puis il s’affaissa de nouveau. Et un instant passa encore. Puis, comme quand on tend une corde et on entend grincer les brins de chanvre l’un sur l’autre, ainsi ses vieux muscles secs craquèrent, de la plante de ses pieds à son cou.

Ses yeux devinrent tout ronds et blancs, sa bouche elle aussi toute ronde, son nez parut encore s’allonger ; il fit un grand effort pour retrouver son souffle (et pendant ce temps une vague vint et se brisa sur les galets, une dernière vague pour lui, mais peut-être ne l’entendait-il même pas, étant déjà fermé aux choses) et il retomba brusquement.

Son menton maintenant touchait sa poitrine, ses mains s’étaient disjointes et pendaient le long de la chaise, tout son corps pencha de côté ; je sus ce que j’avais à faire.

Je le portai sur son lit et je lui fermai les yeux, comme on doit. Je lui joignis les mains, comme on doit et lui rapprochai les pieds, comme on doit ; puis, ayant soigneusement boutonné son col de chemise et le devant de son gilet qui était à demi ouvert, je tirai sur lui la couverture.

J’allai regarder l’heure à la montre ; il était dix heures.

Une petite bise s’était levée avec le soir ; elle glissait sur le toit avec un bruit doux et sournois, comme celui d’un chat qui rampe ; j’allumai toutes les lumières, je m’assis au chevet du lit.

III

Ce fut mon tour de me trouver un aide ; on me donna l’adresse de John. C’est un nom qui se prononce jon chez nous, comme s’il s’agissait de la plante.

Il travaillait à la boulangerie ; les gens m’avaient dit :

— Il vous faut toujours essayer d’aller lui proposer la chose ; il a déjà fait le métier ; et puis il n’a pas tant l’air d’aimer son pétrin.

J’allai à la boulangerie ; il arriva blanc de farine. Mais, comme la boulangère est une femme curieuse et que je ne voulais pas qu’elle nous entendît :

— Dites donc, dis-je, si on allait jusqu’à l’église. On pourrait causer.

Il y a devant l’église trois grands tilleuls, et de l’espace : c’était ce qu’il me fallait.

Pourtant je baissai encore la voix, et, m’étant encore rapproché de lui :

— Dites donc, est-ce vrai ce qu’on m’a dit que le pétrin et tout le pétrissage…

— C’est assez vrai.

— Alors…

— Peut-être bien.

— Ça vous irait ?

— Assez.

— À quelles conditions êtes-vous engagé là-bas ?

— À point de conditions du tout.

— C’est-à-dire ?

— À la journée.

— Alors tant mieux, dis-je. Écoutez…

Je lui expliquai la chose. Je lui fis mes conditions. On était toujours les deux sous les tilleuls. De temps en temps, une feuille tombait et on l’entendait racler au passage la dure corne des écorces, faisant un petit bruit qui cessait aussitôt. Mais, à chacune qui venait, on apercevait un peu plus de ciel. L’hiver est la saison du ciel ; moins il est beau, plus il se montre.

Il ne disait toujours ni oui, ni non ; ça n’est pas, chez nous, l’habitude. Il faisait simplement des gestes avec ses bras, les écartant de chaque côté de ses cuisses et puis les laissant retomber. Ce ne fut que comme j’allais partir qu’il se décida à parler :

— Eh bien, on essaiera.

La phrase ne fut pas longue, comme on voit. Il n’en a pas moins essayé. Il a même si bien essayé que nous ne nous sommes plus quittés. C’est un grand diable d’au moins six pieds de haut, large en proportion, mais très maigre. Il se tient tout voûté en sorte que ses mains lui viennent aux genoux. On ne peut pas dire qu’il marche ; il a une façon de jeter au hasard ses jambes devant lui qui fait croire qu’à chaque pas il va tomber, pourtant il ne tombe jamais. Et il semblerait du moins qu’il doive aller très vite : ce n’est pas le cas, il ne va pas plus vite que n’importe qui d’entre nous.

C’est lui qui rame quand on sort avec le bateau ; et il rame comme il marche, c’est-à-dire en se démenant terriblement. On voit son dos tout en largeur, tour à tour s’arrondir et se creuser sous la chemise ; il souffle, il soupire, il transpire ; on dirait que les rames vont casser dans sa main.

Je lui dis quelquefois :

— Doucement, John !

Il se retourne, l’air de me dire : « Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? » Et je n’insiste pas.

Est-ce qu’il me comprendrait seulement ? Et ne faut-il pas aussi que chacun suive sa nature ?

C’est lui qui couche maintenant dans le lit du père Pinget, quoique le matelas soit un peu court pour lui, et ses pieds dépassent ; mais il les enveloppe dans deux couvertures ; il dit : « Comme ça, ils sont en même temps au chaud et à l’air. » En tout cas, ce lit trop court ne lui a pas fait perdre le sommeil ; c’est plutôt moi qui l’ai perdu, tant il ronfle.

À peine a-t-il fermé les yeux que la machine se met en mouvement ; et jusqu’au matin ça n’arrête plus, ça ne fait que changer de note.

J’ai beau siffler, comme on dit qu’il faut faire : il ne semble pas sensible au sifflet. J’ai beau le réveiller : sitôt rendormi, la musique recommence. Et qu’il soit couché sur le dos, sur le côté droit, sur le côté gauche, ou bien sur le ventre : on ne voit pas de différence : il n’y a qu’à se résigner.

Ce que j’ai fait, et puis l’habitude est venue. À présent, ça me manquerait. D’ailleurs, il fait ce qu’il lui plaît. Je lui ai dit :

— Tu me dois tant d’heures d’ouvrage ; pour le reste tu es libre.

J’ai tenu parole, il en a profité. Personne n’est plus indépendant que lui. Il aime à flâner, il flâne. Il reste des heures couché dans le sable regardant en l’air. Les moineaux des saules le connaissent bien. Et ce qui le connaît aussi, c’est les grenouilles des marais, mais elles ont de lui une moins bonne idée. Il n’est friand de rien autant que de ces plats de cuisses qu’il fait sauter au beurre, le dimanche, pour son dîner. Ou bien il va chercher des escargots sous les feuilles.

Il a sa vie, j’ai la mienne ; ainsi on ne se gêne pas. Quand on a envie de parler, on parle ; quand on n’en a pas envie, on se tait. Un drôle de corps, ce garçon. Il n’est jamais fatigué. Depuis qu’il est avec moi, il n’a pas vieilli de huit jours. Seulement sa figure, sa poitrine et ses bras, à force de cuire au soleil, ont pris avec le temps une couleur de vieille pipe, tandis que ses cheveux de plus en plus tournent au clair, redevenus blancs par contraste, comme au temps qu’il était garçon boulanger.

Il m’a dit l’autre jour :

— La seule chose qui me chicanerait, ce serait d’être enterré dans un cimetière en pente.

Je lui ai demandé pourquoi.

— Parce que j’aurais peur qu’ils se trompent de bout ; et j’aurais la tête plus bas que les pieds.

Il m’a fait rire.

— Tu es fou. Est-ce que tu crois que le fond du trou est en pente comme le reste ?…

Il m’a dit :

— J’ai cru.

J’ai cherché à le rassurer.

— Et puis, tu sais, quand on dort bien…

Le nuage est venu, il n’a pas touché la montagne. Il y en a qui restent accrochés aux rochers, mais ceux du haut de l’air ne se doutent même pas de la présence de la roche, tellement ils sont au-dessus d’elle et la surpassent dans leur vol.

Ainsi celui qui est venu, et ayant tout à coup gonflé, il a jeté une grande ombre. Il s’est fait comme une grande île d’ombre dans le lac ; et dans le ciel alors on a vu cette autre belle île, toute blanche celle-là.

C’est l’heure où je vais à la gare porter mon poisson, parce que j’ai trouvé un marchand de Genève qui me prend toute ma pêche.

C’est un arrangement qui nous va très bien, à lui comme à moi ; à lui, parce qu’il peut être sûr qu’il a toujours du poisson frais ; à moi, parce que ma vente est assurée.

Je prends sous mon bras le grand panier carré à couvercle ; je me mets en route. Pendant que je suis loin, John vide le bateau, met sécher les filets. C’est moi qui me charge de l’expédition, il est trop insouciant ; il n’arriverait jamais à l’heure. La gare est un peu en dehors du village, parce que la ligne évite le bord du lac à cause des courbes qu’il fait. Il y a le chef de gare, il me signe mon carnet. On voit sortir là-bas, de derrière le talus, un panache de fumée blanche ; puis, au tournant, le devant noir de la locomotive apparaît, et, pendant que les freins grincent, je cours vite au fourgon.

On me connaît au fourgon. Le conducteur sait qui je suis ; le serre-frein à blouse bleue se penche par l’ouverture carrée où il y a une barre d’appui.

— Ça a bien mordu cette nuit ?

Mordu n’est pas tellement le mot qui convient, quand il s’agit de poisson pris au filet, mais il n’y regarde pas de si près.

— Comme ça, dans les cinq kilos.

On voit descendre un commis voyageur, ou bien un marchand de bétail, qu’on reconnaît à sa canne à lanière de cuir et à son nez en bec de perroquet (ils sont tous Juifs dans le métier).

Le chef de gare se tient au garde-à-vous à côté de son tonneau de lauriers-roses. Tout est prêt : le conducteur siffle en levant le bras.

On entend éternuer la locomotive ; quelque chose craque dans le dessous des wagons ; les tampons s’entre-choquent ; mais au même moment une forte tension se fait et on n’a pas changé de place que le train a disparu.

Par politesse, je reste à causer un moment avec le chef de gare ; il habite au-dessus de la salle d’attente avec sa femme et ses enfants. Il a deux chambres et une grande cuisine. Il est bien ; il aime les fleurs. Il y en a des quantités autour de la gare : tout un massif de géraniums, des pétunias, des reines-marguerites, mais de quoi il est le plus fier c’est encore de ses lauriers-roses. Ils ont des troncs comme le bras. Il paraît qu’il faudrait aller loin pour en trouver des pareils. Et, comme il a pris l’habitude de se l’entendre dire, quelque chose à présent lui manque quand le compliment ne vient pas.

J’ai soin de le lui faire aussi souvent qu’il faut. Il en est tout réjoui. Devant nous les vergers descendent en pente douce, avec par-ci par-là un lent renflement de terrain, et, le lac, on ne le voit pas, parce que caché derrière, mais tout le ciel en est éclairé.

C’est une lumière d’en bas qui se mêle à celle d’en haut ; elles se heurtent l’une à l’autre, luttant ainsi par les beaux jours. Je prends par les sentiers pour redescendre et ma pipe tire bien. Le chant de l’alouette me fait lever la tête ; ce n’est plus tout là-haut qu’un petit point gris qui s’agite, comme pendu au bout d’un fil.

Je rencontre Grobéty qui rentre de son champ où il a été voir si la moisson n’est pas bientôt mûre ; nous faisons un bout de chemin ensemble. Cela nous amène à la tuilière. Les ouvriers tuiliers apportent sur l’oiseau les briques, qu’ils rangent l’une à côté de l’autre comme des livres dans une bibliothèque ; il y en a ainsi des lignées et des lignées, avec entre elles des couloirs, le tout à l’abri d’un large avant-toit.

On se sent bien, tout est au travail. Mais c’est un travail pas forcé, qui vous laisse du temps de libre et la liberté de souffler un peu, si l’envie vous en vient ; on peut même y prendre plaisir. En sorte qu’il y a malgré tout de la gaieté dans l’air, et, quand le village apparaît, le village fait plaisir à voir.

Les maisons sont bien alignées, avançant vers vous leurs petits jardins, avec des tournesols et des passe-roses ; par place, des lessives sèchent ; le vent en passant les soulève et on dirait des mains qui agitent des mouchoirs.

Toutes les personnes que je rencontre me saluent. Je suis bien avec tout le monde, je cause avec qui veut causer. Quand je vois quelqu’un d’occupé à un ouvrage, je m’informe de son ouvrage. Il ne faut pas avoir l’air détaché des choses, si on veut qu’on tienne à vous. C’est ainsi que Binggeli m’a expliqué l’autre jour tout le fonctionnement d’une pompe à purin qu’il a fait poser à côté de sa courtine, et le fils de l’ancien syndic Joyet, qui est paralysé des jambes, m’a appelé pour me montrer une ruche Dadant qu’il a fabriquée lui-même, ne pouvant travailler aux champs.

Quelquefois on me demande des conseils ; quand je peux je les donne. Puis j’entre à la boutique faire mes provisions. Je m’y arrête un moment. Madame Emery, en effet, est une femme renseignée et qui sait beaucoup d’histoires. Ça sent chez elle le savon, la ficelle et la poussière. Elle a une grande balance d’autrefois à plateaux et chaînettes de cuivre, avec un fléau d’un mètre de long. De quoi elle vend le plus, c’est du sucre ; après le sucre, le café ; et après le café, les pâtes.

Il entre tout le temps des clients, qui se mêlent à notre conversation. Aujourd’hui, par exemple, c’est la vieille Jenny, qui est entrée ; elle venait acheter du thé pour son mari. Elle nous a dit qu’il avait la fièvre ; alors pour se guérir il voulait transpirer.

— Mais c’est de la bourrache qu’il lui faut prendre.

Elle a secoué la tête.

— Il ne veut pas en entendre parler.

— Eh bien, du sureau ; ça revient au même.

— Il ne veut pas en entendre parler.

Sa tête fait angle, droit avec son corps, et, comme son cou s’est noué, il n’y a plus que ses yeux qu’elle puisse bouger encore, quand elle veut vous regarder. Elle les lève vers vous, tournant vers vous leur partie d’en haut, tirant en arrière la peau de son front et ses grosses paupières plissées ; néanmoins c’est tout juste si elle parvient à vous voir.

— Oh ! a-t-elle repris, vous n’imaginez pas ce qu’il est têtu, mon mari ; c’est même pénible à mon âge. Je cède pour avoir la paix… Il ne veut pas entendre parler d’autre chose que de thé noir, du thé de Chine !… J’ai eu beau lui dire qu’il ne faisait pas transpirer. Il s’obstine. Il m’a dit : « Il y a le goût. » C’est qu’il est gourmand. Et il n’en a encore bu qu’une fois, chez le pasteur, un jour qu’il avait été tailler les rosiers. Il faut croire que ça redemande…

J’ai dit :

— Voyez-vous, les remèdes, ce qu’ils ont encore de meilleur, c’est le plaisir qu’on trouve à les prendre. Et il n’y en a pas beaucoup de cette espèce. Faites-lui son thé, puisqu’il y tient tant.

— Croyez-vous ? m’a-t-elle dit ; c’est que j’ai peur que ça ne soit cher.

Madame Emery est intervenue :

— Je n’ai que la meilleure qualité, du Souchong. Il vaut quatre francs la livre ; mais je peux vous en donner la quantité que vous voudrez.

La vieille Jenny a pris son porte-monnaie ; elle l’a ouvert avec précaution ; elle s’est mise à tourner et retourner le peu de pièces qu’il contenait : trois ou quatre peut-être en tout, et sûrement pas des pièces d’argent ; enfin elle a dit :

— Eh bien, donnez-m’en pour dix centimes.

— Pour dix centimes, voyez-vous, je ne peux pas ; vous n’auriez même pas de quoi vous en faire une tasse.

J’ai bien cru qu’elle allait pleurer. Une petite toux l’a prise :

— Et… et pour vingt, est-ce que vous pourriez ?

Madame Emery a eu pitié d’elle ; pour vingt centimes elle lui a rempli tout un cornet.

Je m’étonne d’être aussi calme. C’est depuis le soir du jeu de quilles, quand j’étais assis sur les traverses par où la boule redescend, et je venais de tomber sur la route, et je tenais ma tête dans mes mains ; tout à coup, il se fit un décrochement en moi, comme si les fruits mûrs tombaient tous ensemble de l’arbre, et les branches se redressaient.

C’était le soir du jeu de quilles ; je me disais : « Tout est fini ! » Je m’étais mis à hocher la tête, je me répétais : « Tout est fini ! » Mais c’est souvent quand on se croit perdu que le salut est le plus proche, et cette fin qu’on croit voir devant soi n’est alors qu’un commencement.

Je ne m’en doutais pas encore, ce soir-là, étant assis comme j’ai dit, et où j’allais aboutir, je ne le voyais pas encore ; il faisait doux, je me rappelle ; une étoile tremblait au ciel ; c’était un soir comme les autres soirs, sauf que j’avais un peu trop bu et que j’avais mal à la tête ; et du temps encore a passé ; et puis brusquement je me suis levé, et je n’étais plus le même homme, et voilà, enfin, j’étais moi.

J’avais pensé : « Va trouver le père Pinget. » J’ai été, comme on a vu. Il y a eu le père Pinget dans sa bicoque. On a causé ; j’ai relevé la tête ; les vagues continuaient à venir ; un morceau de verre brillait parmi les cailloux ronds dont la rive est bordée, avec un peu de sable aussi ; et c’était comme si j’entrais seulement dans la vie.

Il m’y a fallu du temps, je sais bien, puisque c’est même là toute mon histoire, mais est-ce qu’il est jamais trop tard ? Chaque pas que j’ai fait a été comme quand, avec les yeux, on va d’une lettre à l’autre dans les livres ; prises séparément, elles ne sont rien, et les mots eux-mêmes ne sont rien ; on doit aller jusqu’au bout de la phrase : c’est au bout de ma route que le sens est venu.

Je ne savais pas aimer, il a fallu que j’apprenne ; quand j’ai su, c’était trop tard. Ceux-là s’en étaient allés loin de moi qui auraient eu besoin de moi et de ma science nouvelle ; je ne trouvais plus que le vide là où ils avaient habité ; il n’y avait plus que du silence là où avaient été leurs voix. « C’est comme ça, ai-je pensé, ton erreur était d’attendre tout d’eux, quand ils attendaient tout de toi. » Mais j’ai redressé la tête. « Perdus ? ai-je pensé, rien n’est jamais perdu. Tu dis qu’ils sont partis, regarde seulement en toi. Tâche de montrer qui tu es ; et, puisque tu prétends que tu vaux mieux qu’avant, tâche de le prouver, que tu vaux mieux qu’avant, sans quoi on dira que tu as menti et on aura raison de le dire. »

Alors je me suis penché sur moi, et j’ai vu qu’ils étaient vivants. Comme quand il y a du brouillard dans les bois, et d’abord on ne voit que le contour des choses, ainsi des formes vagues se sont d’abord montrées et je ne reconnaissais rien. Mais tout à coup le soleil a paru, une déchirure s’est faite, et c’était comme si les morts se secouaient de leurs linceuls, et ils se dressaient devant moi. « Ah ! c’est vous », ai-je dit ; et eux ils disaient : « Ah ! c’est toi. »

Je n’ai pas su aimer à temps, c’est vrai, mais à présent j’aime en arrière. Ce passé qui n’est plus est repris jour à jour ; ce qui n’a pas été assez vécu est revécu ; les mots qui n’ont pas été dits, alors qu’ils étaient nécessaires, ils me viennent en foule à la bouche ; et eux, n’est-ce pas ? ils m’entendent, eux à qui je m’adresse, en me tournant vers eux, avec tous ces mots doux. Ils revivent aussi par cette voix que je leur prête, et eux ils me prêtent la leur, et je suis en eux et ils sont en moi. J’ai tout accepté, je suis libre. Les chaînes du dedans sont tombées et celles du dehors aussi. On se tend les bras, on se parle, on est ensemble ; il fait soleil par le lac où je suis avec mon bateau. Et les gens sur la rive, quand ils regardent de mon côté, me voyant penché sur l’eau bleue qui brille : « Tiens ! disent-ils, voilà Belet qui surveille son poisson. » C’est qu’ils ne savent pas. Ils ne savent pas que c’est sur une autre eau que je me tiens penché, quoique tout aussi bleue et tout aussi limpide, maintenant que le vent, qui l’avait un instant troublée, est complètement retombé.

Mais j’ai besoin d’être seul, c’est pourquoi je vais ainsi au petit débarcadère, et j’amène à moi la chaîne, et je fais tomber le crochet.

Je m’assieds sur le banc du milieu, j’empoigne les rames ; je tire dessus de tout mon poids, me renversant ; et eux alors, là-bas, n’est-ce pas ? ils m’attendent, et je me dis bien qu’ils me voient venir.

La terre m’a quitté, avec tout ce qui est petit ; je laisse derrière moi ce qui change pour ce qui ne change pas. Que je me tourne seulement un peu et la rive disparaît tout entière ; il ne reste plus que le ciel et l’eau. Encore est-ce la même chose, à cause de l’image des nuages renversée qui se balance autour de moi, et ce bleu, aussi renversé, par quoi elle a une couleur.

Il n’y a plus de différence en rien ; tout se confond, tout se mêle ; est-ce au dedans de moi ou au-dessous que je regarde ? Mais ils sont là, et je les vois. Je ne suis plus jaloux ; eux, ils n’ont plus peur. Au lieu de reculer, ils se soulèvent sur le coude ; moi, je me penche encore un peu. Ils sont tous là, comme je dis. C’est ma chère maman qui est morte quand j’étais petit, et je l’appelle encore maman comme quand j’étais petit ; c’est M. Loup qui a été bon pour moi et pour qui je n’ai eu que de l’ingratitude ; c’est Adèle, la pauvre Adèle ; c’est le petit Henri que je n’ai pas su aimer quand j’aurais dû et je n’ai pas su le retenir près de moi quand j’aurais dû, alors il est sorti de la vie ; mais c’est surtout toi, Louise, parce que tu es quand même, parmi tous et toutes, la plus chère et douce à mon cœur. Toi non plus, je n’ai pas su t’aimer, du moins comme il aurait fallu ou comme tu aurais voulu ; je t’ai aimée à ma manière, non à la tienne ; je n’ai jamais pu m’oublier ; et ainsi tu te tourmentais, cherchant à me cacher ta peine, mais je le voyais bien quand même ; et c’était vers la fin, tu sais, pourtant tu ne te plaignais pas. Mais tu es là, et il n’en faut pas plus. Vois-tu, tout est changé, je ne suis plus le même. Je n’ai plus cet air sombre, je n’ai plus ces silences, ce pli entre les yeux ; je suis devenu le vrai Samuel ; je t’aime maintenant, Louise. Et c’est pourquoi plus rien ne nous sépare, quand je regarde ainsi et me penche vers toi, et vers tout mon passé vivant, et cette eau claire où tu te tiens ; et je dis : « Souris-moi » parce que tu sais, toi aussi. Et, toi aussi, tu te soulèves ; il me semble que je te vois monter hors de la profondeur vers moi ; je me penche davantage, tu t’élèves toujours plus ; et nos lèvres alors se touchent et ma main va dans tes cheveux.

Car tout est confondu, la distance en allée et le temps supprimé. Il n’y a plus ni mort, ni vie. Il n’y a plus que cette grande image du monde dans quoi tout est contenu, et rien n’en sort jamais, et rien n’y est détruit ; c’est un degré de plus, il faut encore le franchir ; mais on voit devant soi se lever ce visage, qui est le visage de Dieu. Lui aussi, j’ai appris à l’aimer et à le connaître ; je sais qu’il est tout et qu’il est partout. Et c’est lui seul maintenant qui demeure, mais tout se tient en lui et je me tiens en lui. Et, ceux qui ne sont plus, c’est semblablement en lui qu’ils se tiennent, ne pouvant pas en être détachés, de sorte que plus que jamais nous sommes frères, étant chacun de nous un morceau de l’ensemble, et un peu de Dieu quand même, en ce sens. Quand je rame dans mon bateau, c’est en lui que je m’avance ; quand j’aborde à la rive, c’est à lui que j’aborde ; il est en haut, en bas, à droite, à gauche ; il est ici, il est là-bas ; il est cet arbre, il est la montagne ; le lac n’est qu’un morceau de lui, le soleil un morceau de lui, et tout n’est qu’un morceau de lui, jusqu’à la navette à filet tombée, jusqu’au caillou que la vague arrondit.

Qu’importe alors mon existence et le peu que je suis, limité dans ma chair ? Qu’elle cesse, mon existence, je rentre dans l’autre existence ; elle est la petite, il y a la grande ; et mourir, c’est remonter. Je me dis : « Je remonterai » et je suis tranquille. La nuit peut venir sur mon être, je sais que la lumière ne s’éteindra jamais pour les parcelles de mon être, et cette poussière de mon être qui a été serrée ensemble et au jour qu’il faudra s’éparpiller de nouveau, comme ces bonshommes de boue que font les enfants quand il pleut.

Il ne me reste qu’à attendre et à vivre de mon mieux jusqu’au terme fixé. Car l’essentiel est qu’il faut vivre quand même et il faut mourir encore vivant. Il y en a tant qui sont déjà morts quand la mort de la chair vient les prendre. Ils sont morts dans leur cœur depuis longtemps déjà, quand arrive la mort du corps ; et c’est sur ce cœur que je veille, afin qu’il dure jusqu’au bout.

Aujourd’hui, c’est le 20 septembre et voilà mon cahier fini. L’encre elle-même tire à sa fin. C’est ici une dernière page que j’écris, regardant par la fenêtre la ligne bleu foncé que fait le lac un peu au-dessus de l’autre rive qui est cachée.

On distingue plus haut les carrés verts des prés, les carrés jaunes des champs de froment, les espèces de nuages frisés que font les bois aux verdures gonflées ; et tout en haut alors les rochers de Mémise brillent comme du verre, à cause d’un grand soleil.

Il fait très chaud depuis quelques jours. C’est pourquoi les garçons, le soir, viennent se baigner sous les saules. On les entend qui rient, en tapant l’eau à tour de bras. Ils font d’ailleurs plus de bruit qu’autre chose. Ils ne sont pas tant courageux, les garçons de chez nous. À peine s’ils savent nager.

Ils sont comme John : ils aiment leurs aises. Mais John les aime encore plus qu’eux. Il vient d’arriver du village avec, sous son chapeau, une grande feuille de rhubarbe qu’il avait cueillie dans un jardin en passant ; elle lui pendait tout autour de la tête comme un béguin de vieille femme.

Je me suis mis à le plaisanter.

— Qu’avez-vous à rire, vous ? Est-ce que je n’ai pas le droit, si le soleil me tourmente, de prendre mes dispositions ?

Il a ainsi ses mots. Je ne l’ai pas contrarié.

— John, lui ai-je dit, tu as bien raison.

J’ai appris à ne plus me plaindre : là est la grande vérité. À quoi il faut tâcher surtout, c’est ne pas ressembler à Borloz qui vient de passer, et il caressait son cheval.

Il riait tout seul, il était heureux, il tirait son chapeau aux arbres, il semblait enchanté de tout ; mais c’est qu’il avait trop bu, et le vin tourne court chez lui.

À peine m’avait-il dépassé que je l’ai vu qui s’arrêtait ; son cheval s’est arrêté lui aussi.

Et, se tenant à côté de sa bête, il a levé les bras en l’air, il les a rabattus, il s’est serré la tête dans ses poings, je l’ai entendu qui jurait.

Il s’est mis à dire :

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, quelle misère ! tout pour les autres, rien pour moi !

Il a craché par terre ; il a recommencé :

— Une vallée de larmes ! mais ce n’est encore rien quand on peut pleurer. Moi, mes yeux sont vides d’eau, ils sont crevassés en dedans comme la terre par le sec. J’ai beau peser dessus, rien ne sort ; et ils me brûlent ! ils me brûlent ! je voudrais me les arracher…

Tout à coup il a retrouvé devant lui sa bête qu’il avait sans doute oubliée, pendant ces discours qu’il tenait. C’était une brave vieille jument blanche, le poil comme du gazon sec, les jambes faussées aux genoux, avec des mouches plein les yeux ; il l’a regardée ; tout à coup il s’est mis en colère.

— Charrette ! a-t-il dit, est-ce juste ça ? Tu es logée, nourrie, habillée, pas un souci, pas un chagrin ; et moi je crève de misère… Est-ce juste ? qu’il a dit.

Il a pris son fouet par le petit bout, il lui a tapé sur la tête. Elle ne bougeait toujours pas, étant habituée aux coups. Mais, de voir qu’elle ne bougeait pas, cela l’a mis encore plus en colère.

— Ah ! nom de Dieu, a-t-il crié, je m’en vais t’en donner ta part !

Il a recommencé à taper.

C’est ainsi que sont les hommes : ils devraient se battre eux-mêmes, et ils battent leur cheval.


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en février 2018.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ramuz, C. F., Œuvres complètes 6, Vie de Samuel Belet, Lausanne, H. L. Mermod, 1941. D’autres éditions pu être en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vue sur le Léman depuis en Lavaux, a été prise par Sylvie Savary.

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