Charles Ferdinand Ramuz

UNE MAIN

1933

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Table des matières

 

I 3

II 10

III 17

IV.. 27

V.. 35

Ce livre numérique. 53

 

I

IL fait un joli temps clair d’hiver, ce matin, bien que le soleil ne se montre pas, et il ne se montrera pas de toute la journée. Il a gelé pendant la nuit, il est tombé un peu de neige pendant la nuit ; et maintenant il fait gris pâle sur les toits dont il y a toute une quantité en arrière de ma maison, et point devant, ce qui est l’essentiel. Dix heures viennent de sonner. Je vois que je n’ai plus de cigarettes. Je mets mon chapeau, j’enfile un pardessus.

Je n’ai qu’un court trajet à faire.

Il n’y a qu’à traverser la petite place où est la fontaine, à remonter ensuite celle des deux rues qui est le plus au couchant, à prendre enfin à droite dans la rue transversale ; et c’est là, c’est-à-dire à pas beaucoup plus de cent mètres de chez moi, c’est-à-dire que j’en ai pour deux ou trois minutes, pas davantage.

J’ouvre la porte d’entrée de la maison. La terre brille toute blanche, tandis que les toits brillent un peu plus haut après un intervalle gris, après quoi le gris recommence (c’est le gris du ciel, pas tout à fait le même gris).

Deux bandes blanches, deux bandes grises, un grand silence. Et une grande immobilité où on voit une cheminée fumer dans le gris son joli bleu, qui, à l’abri de la pente du toit, s’étire d’abord mollement, puis, tout à coup, ayant dépassé le faîte, fuit de côté, de mon côté, comme un flot de rubans au fouet du cocher dans les noces.

C’est vu : combien de temps est-ce que ça prend pour être vu ?

On sent ces choses et on les pense ; on se les formule en soi-même : combien de temps est-ce que ça prend ?

Ce n’est pas tout à fait instantané quand même.

Il y a deux temps en nous : il y a le temps intérieur et il y a le temps extérieur ; dans quels rapports sont-ils l’un avec l’autre ?

Le temps de l’homme qui éprouve et le temps de l’homme qui fait ; le temps de la pensée et le temps de l’action : ont-ils une commune mesure ?

Et il me semble qu’ils n’en ont point (c’est à quoi je pense en descendant les marches du perron), et pourtant moi, je suis encore ailleurs (c’est ce que je me disais) ; moi, c’est-à-dire ce qui a la conscience, ce qui réintroduit dans mon être l’unité, ce qui unifie et réconcilie. Car ces deux temps, quoique complètement indépendants l’un de l’autre, cohabitent sans trop se quereller. Nous sommes trois, chacun de nous. Mais il arrive que le « troisième » s’absente. Alors on est comme un homme qui a des jambes et qui ne connaît plus ses jambes ; et il va sans savoir qu’il va, ou il pense sans savoir qu’il pense, n’étant plus à son centre mais à une de ses extrémités, tantôt à l’une, tantôt à l’autre ; tantôt à l’un des angles, tantôt à l’autre du triangle, mais non plus à son sommet. De sorte que ce sont tantôt ses actes, tantôt ses pensées qui sont inconscients : mais du moins ses actes s’accomplissent-ils sur un plan déterminé ; ils sont mesurables, ils sont tributaires du cadastre ou d’une horloge ; tandis que la pensée va et vient sur tous les plans à la fois, n’étant liée ni à un lieu, ni à un moment, étant secrète, aussi bien occupée des choses qui se voient que des choses qui ne se voient pas, étant surtout douée de ses vitesses à elle, qui sont sans rapport avec celle du corps. Je regardais le mien qui avait à peine avancé. Combien, me disais-je, y faudrait-il de pages, au contraire, si on voulait essayer de noter ce qu’on pense, c’est-à-dire aussi ce qu’on voit et ce qu’on sent pendant seulement trois minutes ? C’est-à-dire le temps d’aller à la boutique acheter des cigarettes, comme ce matin : ce qui se passe dans une tête, tout ce qu’elle tire de l’air, de la lumière, des choses ; tout ce que d’autre part elle tire d’elle-même, tout de ce qui s’y agite en fait de souvenirs, d’images, d’inventions.

Il y a eu beaucoup de distraction dans mon cas, je dois le dire.

Il y avait une petite couche de neige sur du verglas ; la neige était la chose qu’on voyait, le verglas, il fallait le deviner, et, par voie de déduction, distinguer ensuite en soi-même les précautions qu’il y avait à prendre : c’est justement ce que je n’avais pas fait. J’allais rapidement, selon mon corps, et très lentement selon mon esprit ; j’étais arrivé dans le haut de la rue : là il y avait une chambre à lessive. Une porte basse ouvrait sur un réduit obscur plein d’une grosse vapeur, qui sortait en un large copeau plat sous le linteau à l’angle duquel il se repliait.

On pense toujours à beaucoup de choses (et pas à celles qu’il faudrait).

J’arrive à la boutique. Je vois deux demoiselles, une rousse, une noire. Elles ont des blouses en toile blanche. Elles sont devant des cartes postales où on s’embrasse et d’autres où on ne s’embrasse pas, fixées les unes à un tourniquet, les autres à un autre tourniquet de tôle vernie en noir.

J’achète des cigarettes. Je paie mes cigarettes.

Je loge le paquet dans une de mes poches ; je salue, je sors.

Et, à ce moment-là, je me souviens, je pensais à un livre d’astronomie que je venais de lire.

Il y était question, entre autres choses, des deux théories qui sont en présence, touchant l’âge des étoiles.

D’après la première de ces théories, elles auraient les âges les plus divers, de sorte qu’il serait impossible de leur attribuer une origine commune, n’ayant jamais cessé de naître isolément, ne devant jamais cesser de mourir isolément ; d’après la seconde, au contraire, elles proviendraient toutes d’une même nébuleuse, la diversité de leurs états : grosseur, couleur, densité, étant la conséquence des conditions mécaniques très variables auxquelles les soumet la gravitation.

Ayant toutes ainsi le même âge : car l’auteur du livre (autant qu’il m’en souvenait) faisait un raisonnement.

Il comparait le monde des étoiles avec nos sociétés humaines. Nous y naissons successivement. Il s’ensuit que le nombre des vieillards y est dans une proportion assez constante avec celui des adultes, celui des adultes avec celui des enfants. Si donc les étoiles naissaient comme nous séparément et une à une, la même proportion devrait s’y retrouver.

Ce qui n’est justement pas le cas, disait l’astronome en question.

Il semble bien que les étoiles soient nées toutes ensemble, en une seule fois, comme quand un nid de chenilles crève…

Je redescends la rue. Une femme sort de la chambre à lessive avec des bras mauves. Je m’aperçois qu’elle les soulève comme si elle avait de la peine à garder son équilibre…

Toutes ensemble, toutes à la fois.

Non seulement, celles qu’on voit à l’œil nu, mais celles qu’on ne voit qu’au télescope ; celles qu’on ne distingue qu’à peine dans le plus puissant des télescopes, mais celles qu’on n’y distingue même plus ; celles qui font partie de la voie lactée, celles qui à elles seules sont chacune une voie lactée, celles qui sont une, celles qui sont chacune des milliers et des millions ; comme quand un nid de chenilles crève en haut du pin, comme quand une énorme grappe d’œufs de grenouille se défait dans l’eau noire d’un ruisseau, une nuit de printemps.

Tout à coup tirées toutes de leur inertie et, n’ayant pas le mouvement, mises tout à coup en mouvement.

Et puis retournant à leur inertie, par égalisation progressive des différences de niveau ; nées une fois, mais allant à la mort.

Créées, et puis décréées…

Il y aurait donc un Créateur…

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Je suis étendu sur le dos. Une femme est arrêtée à côté de moi. Elle me dit : « Ah ! monsieur, on glisse terriblement ce matin. Vous auriez dû faire comme j’ai fait. J’ai passé des pions de bas sur mes souliers. » Elle me les montre. Puis : « Au revoir, Monsieur. » Elle s’en va. Elle a un panier au bras, elle est sans chapeau. Un petit châle noir est noué autour de ses épaules.

____________

 

Je suis toujours couché sur le dos. Où ai-je mis mes cigarettes ? Je n’arrive pas à me souvenir si, en sortant de la boutique, j’ai glissé le paquet dans ma poche ou bien si je le tenais à la main. En ce dernier cas, je l’aurai lâché en tombant, et il va falloir que je le retrouve. Je vois que je suis resté longtemps étendu avec paresse comme un promeneur fatigué sur le gazon d’un talus ; je tourne la tête à droite et à gauche, puis j’essaie de me soulever. Mais je n’ai plus qu’une main. Tout de suite, la droite est venue ; elle accourt docilement à mon appel, elle est devant moi, je la vois, mais l’autre ? Je n’ai plus de main gauche. J’ai beau la solliciter de nouveau : elle ne répond pas. Je me mets à la chercher, des yeux d’abord, puis avec la main droite ; et j’éprouve à présent une grande douleur dans l’épaule, mais au-dessous il n’y a que néant.

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Personne. La dame est loin depuis longtemps. La ruelle est déserte. Peut-être un petit rideau a-t-il bougé là-haut, derrière la fenêtre, car ce sont les choses qui sont au-dessus de moi que je vois le mieux, mais il est retombé. Et peut-être qu’il n’a pas bougé. Les fenêtres partout sont fermées. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Tout de suite je sens l’immense ridicule qu’il y aurait à appeler. Quel ton prendre ? Crier fort ? crier quoi ? Crier : « Au secours ? » Ou bien, d’une « voix naturelle », demander : « Y a-t-il quelqu’un ? » Mais alors on ne m’entendra pas ; ou, au contraire, ce ton détaché risque de décourager les bonnes volontés d’avance. Je suis extrêmement conscient, trop. Et je vois qu’il vaut mieux se taire. Je serais comme un acteur sur un théâtre, c’est-à-dire que j’aurais à trouver le ton juste. La peur du ton faux me raidit (tandis que le mal de cœur commence, car ces petits accidents-là, et c’est ce qu’ils ont de pénible, se déroulent tout entiers sous le signe du mal de cœur).

J’ai fini par m’asseoir, je ne sais trop comment ; le mouvement que je fais me ramène ma main gauche qui était prise sous mon corps. Je la vois et je m’en empare. Elle existe de nouveau. Je la tiens devant moi, pendant que je me mets debout sur un genou, puis sur l’autre. Je la serre jalousement contre moi. Je n’ai pas appelé ; je me tirerai seul d’affaire ; mais surtout que je ne lâche à aucun moment, quoi qu’il arrive, cette main, sans quoi elle va s’évanouir encore une fois ; et la douleur physique n’est rien (du moins pour moi et en ce moment) à côté de cette imminente et immense douleur d’esprit ou douleur d’âme (car comment faut-il l’appeler ?)

II

JE me suis promené longtemps de long en large dans ma chambre, mon chapeau sur la tête, un foulard autour du cou. Heureusement que c’est une grande chambre. C’est une bonne chambre, basse, large et longue, d’ailleurs presque vide, dont les deux fenêtres donnent sur le jardin. On peut s’y lancer devant soi en tout sens et un peu au hasard, comme je fais, sans trop risquer de s’y cogner à quelque meuble, sous les poutres peintes en gris qui départagent le plafond en sept ou huit bandes d’un bleu presque blanc. Je marche vite ; je vais, je reviens, je prends d’un côté, puis de l’autre, je tourne en rond : l’affaire est seulement que je ne lâche pas ma main gauche. Je sens que tant que je la tiendrai, tout ira bien. À aucun moment, je ne l’ai lâchée. Comme il s’agit avant tout que je me défende contre les nausées, on m’apporte du vin très fort et très sec, c’est-à-dire un manzanilla, dont j’ai deux ou trois bouteilles (c’est un cadeau). On m’allume une cigarette qu’on me glisse entre les lèvres. Et je reprends ma promenade. Cependant mon excellent ami, le docteur C… qu’on a prévenu par téléphone est déjà en route, et va arriver. Tout à coup, je l’entends, en effet, je veux dire sa voiture, qui est dans le petit chemin de vignes qui grimpe entre deux hauts murs des bords du lac jusque chez moi. Elle monte, elle ne monte plus. Le moteur continue à ronfler, il ronfle même toujours plus fort ; elle ne se rapproche pas. J’avais oublié le verglas. La voiture du docteur est en panne. Comme elle est pourtant arrivée à peu près sous les fenêtres de la maison, il n’y a qu’à se précipiter au pressoir, ce qu’on fait (pendant que je continue à me promener en long et en large) et à y empoigner une bêche. Un petit chemin a été ouvert devant les roues de la voiture qui s’arrête enfin devant le perron. Le docteur entre. Tout de suite, il m’a dit : « C’est l’humérus. » Qu’est-ce que c’est que l’humérus ? (J’ai appris tous ces noms à l’école et je les sais encore par cœur ; tout le monde les sait par cœur : fémur, tibia, cubitus, radius, péroné, humérus, etc. ; mais je n’ai jamais pu me rappeler à quelle partie du squelette, respectivement, ils s’appliquent.) « L’humérus, c’est l’os qui va du coude à l’épaule. » – « Il n’y en a qu’un ? » – « Il n’y en a qu’un. » (Je ne me souviens plus si c’est l’avant-bras ou le bras, qui a une double armature.) « Et combien de temps, docteur, ça va-t-il durer ?… » – « Je vous dirai ça plus tard. Il faut d’abord que je vous emmène chez le radiographe. J’ai des bandes. On va vous faire un pansement provisoire. »

Ma main !

Si on doit m’ôter mon manteau, si on doit ensuite m’ôter mon veston, puis le gilet peut-être et la chemise…

— Ma main, n’est-ce pas ? s’il vous plaît…

On a été très bon, très patient. J’ai été, je dois le dire, extrêmement privilégié. On m’a permis de ne lâcher ma main qu’une fois qu’on me l’a tenue, et solidement tenue, et dans la position même où je la tenais moi-même. À aucun moment, elle n’a été tout à fait inexistante, comme quand j’étais couché sur le dos. Je n’ai plus jamais été privé complètement de cette partie de moi-même, et c’était bien la seule chose que je redoutais. L’autre douleur, qu’on connaît déjà, se supporte. C’est quelque chose comme une rage de dents qui aurait changé de place, – avec des instants de répit, puis de soudaines reprises, des ff. et des pp., comme dans toute rage de dents, selon les mouvements qu’on fait ; mais on est averti. Ce qui est insupportable, c’est ce qui est inimaginable, c’est la sensation qu’on a encore jamais éprouvée. C’est l’imprévu et l’imprévisible qu’il y a dans toute espèce d’accident. On peut même ne pas « avoir mal » (au sens physique) : c’est bien pis que d’avoir mal, parce que c’est quelque chose qui échappe à votre contrôle. Est-ce même encore une douleur ? Car le lieu où elle règne est ailleurs que dans votre chair, on veut dire plus profond.

On m’a tenu la main, on me la faisait toucher par moment, on me faisait constater qu’elle était là ; on me faisait boire et fumer (horreur du tabac blond ! horreur des boissons fades !) ; et tout s’est bien passé, de sorte que j’ai eu pour finir le bras immobilisé dans une écharpe. Je pouvais continuer à tenir ma main ; je ne l’ai pas lâchée un instant jusqu’au soir. On me fait entrer dans l’automobile ; ça ne va pas tout seul, elle est basse, la capote est relevée ; il faut que je me glisse en avant plié en deux, sans aucun point d’appui, entre le toit de toile et les coussins ; enfin ça y est : midi sonne. On voit les enfants qui sortent de l’école. On voit tous ces messieurs qui sortent des bureaux, ils sont noirs avec des figures régulières ; on voit des demoiselles en bottes. Et M. S. le radiologue sort précisément de chez lui. Il rentre. On m’a extrait de la voiture. On me couche sur une table, ce qui ne va pas tout seul de nouveau. Il faut ensuite que je me relève (et ça va encore moins bien). Entre les deux opérations qui sont longues et laborieuses, le temps de prendre un cliché passe tout à fait inaperçu. Le cliché est pris. Je suis à peine sur mes jambes qu’on m’apporte déjà l’épreuve (tout humide et en négatif, qu’on regarde dans la lumière) ; alors j’y vois, en blanc, avec une admirable netteté, l’os cassé (ce fameux humérus), cassé en biseau, un peu au-dessous de l’épaule, et le tronçon d’en bas chevauche celui d’en haut à cause de la traction des muscles.

Le renversement complet des valeurs ne les empêche pas de jouer. Étant complètement renversées, c’est comme si elles ne l’étaient pas. Leurs rapports restent les mêmes. Ce qui devait être blanc est noir, ce qui devait être noir est blanc : voilà la seule différence. C’est grandeur nature. On voit les os de l’épaule, on voit une partie des côtes. Et on voit autour de l’épaule les muscles qui « tournent » du clair au sombre, et selon l’épaisseur décroissante des chairs, présentant une image d’une parfaite « ressemblance », une exacte restitution du volume et du modèle.

C’est parce que ces photographies ne prétendent pas à être « artistiques » qu’elles le sont. C’est parce qu’elles ne songent pas à être belles qu’elles sont si belles.

Le soir même, le docteur revient. Il est infatigable. Il apporte l’appareil (c’est le premier ; j’en ai eu trois). Le mot d’appareil est un bien grand mot pour un instrument si simple. C’est fait par un artisan de village. Plus exactement, c’est fait, je crois, par le menuisier de l’hôpital, mais il travaille encore selon les bons vieux principes de chez nous : – une simple carcasse en bois de sapin, qui se compose d’une armature triangulaire, laquelle se glisse sous l’aisselle, et de deux planchettes en vis-à-vis dont l’une vient se loger contre les côtes et l’autre, qui est coudée, supporte le bras. L’ouverture de l’angle, le degré d’inclinaison de la seconde de ces planchettes, la position de l’avant-bras par rapport au bras peuvent varier et varient en effet infiniment selon la place et l’espèce de la fracture. Mais l’hôpital est prévoyant. Il a tout un choix de ces appareils faits d’avance. Le docteur m’apporte celui qui lui a semblé convenir le mieux à mon cas. Il n’y a plus qu’à le poser.

Ça commence, ou ça recommence.

Je sens mon bras flotter quelque part dans l’espace, insubstantiel, à côté de moi, mais on me tient la main, qui, elle, ne s’est pas sauvée.

On me met tout nu. On m’emmaillotte jusqu’à la ceinture dans une triple cuirasse de ouate qu’on assujettit au moyen de bandes ; on glisse l’appareil sous l’aisselle, on recommence à embander.

Je suis plus étroitement emmailloté qu’un Pharaon dans son tombeau.

Car, ensuite, c’est le bras qu’on garnit de ouate (on a d’abord tiré dessus), et il est enroulé à son tour dans une quintuple épaisseur de bandelettes.

Je n’ai fait que l’apercevoir un instant à découvert : les muscles détendus encore le faisaient ressembler à un paquet de pâte à pain pas bien levée, trop blanche, pleine de boursouflures, tandis que par-dessous elle commençait à moisir, elle devenait verdâtre par places, noire à d’autres.

Mais on fume des cigarettes roses de la régie, des « gauloises », qui sont les plus fortes qu’on puisse trouver.

Je ne vais plus pouvoir passer les portes. On arrive à ma chambre par un couloir très étroit et très bas. Je m’y glisserai à frottement juste.

La maison est une vieille maison pleine de complications, avec un nombre de portes considérable, de toutes les largeurs, de toutes les hauteurs, et qui ouvrent les unes sur les autres.

Je vais avoir de quoi m’exercer.

 

MÊME SOIR. Pantopon. – Je suis un domaine (le mot, qui est absurde, m’est venu ce soir-là de lui-même à l’esprit ; je n’ai pas le droit de ne pas m’en servir). Assis dans mon lit, ma double personne (physique et mentale) m’apparaît comme un parc fermé de murs, qui est moi, et au delà des murs ce n’est plus moi. Au delà des murs, il y a quelque chose dont je ne m’inquiète plus, c’est-à-dire qu’il n’y a rien. Je ferme les yeux. Et je sens peu à peu le rétrécissement se faire. C’est-à-dire que ce rien gagne sur ce que je suis. Ma personne, qui est un espace, est envahie sur tout son pourtour. Je ne suis plus que de l’étendue, et cette étendue diminue, de sa périphérie à son centre, avec une grande rapidité. C’est extrêmement agréable et extrêmement désagréable. C’est comme quand le brouillard vient et il submerge autour de vous des choses qui sont vous encore, puis ne le sont plus, vous étant prises une à une. Et au centre il y a l’esprit, qui garde toute sa lucidité. Il est là comme l’araignée au milieu de sa toile, qui s’effilocherait au vent de toute part (c’est le corps) ; mais lui, l’esprit, ne serait pas atteint et résisterait à la destruction. Car, rouvrant les yeux, aussitôt je vois tout, avec la plus grande netteté, et sans avoir besoin d’abord de m’interroger sur la forme ou la nature des objets où mon regard se pose : – tout à fait le contraire du sommeil ordinaire où l’esprit s’endort le premier, tandis qu’on garde ses sensations, qu’on a conscience de la douleur, par exemple, qu’on a encore un corps, des membres qui continuent à vivre et à vous transmettre leurs perceptions.

Dans ce second cas on meurt par le centre, dans le premier cas par les bords. La chose désagréable est de se sentir mourir agréablement.

III

ALORS a commencé tout un grand mois d’absolue dépendance. D’abord, je vais à l’hôpital. Une nouvelle radiographie qu’on vient de faire montre que les deux fragments de l’humérus ont une tendance à se chevaucher. L’appareil qu’on m’a mis va être insuffisant ; il faut le remplacer par un appareil à extension. Nous n’avons plus de neige ici, comme je vois par la fenêtre, où, malgré le froid, le jardin, les vignes, tout l’ensemble du terrain qui descend jusqu’au lac est déjà complètement nu : alors il me semble que je rentre dans l’hiver, il me semble retourner en arrière dans le temps, à mesure que l’auto gagne vers les hauteurs, traversant Lausanne, où les toits redeviennent blancs, où il y a encore le long des trottoirs des tas de neige ; puis voilà que tout est givré, dans les environs du grand bâtiment jaunâtre sur sa butte, et dont les vitres brillent au soleil.

Je traverse une salle d’attente où il y a un homme qui est assis sur une chaise. Il ne regarde même pas qui entre, ni qui sort ; la porte qui s’ouvre et se ferme ne lui fait pas lever la tête. Il a une forte moustache grisonnante, les cheveux drus encore, le front bas, les joues creusées : il est là immobile dans son costume de milaine, les pieds posés l’un à côté de l’autre bien sagement sur le plancher, les mains sur les genoux, la tête en avant. Je me hasarde dans de grands corridors où pendent de place en place, barrant le passage, de petits rideaux blancs à plis réguliers, comme on en voit dans certains tableaux de primitifs. Je pousse plus loin. J’arrive dans le voisinage de la salle d’opération, comme le montre une porte entr’ouverte derrière laquelle, dans des espèces de marmites à soupapes, des instruments cuisent à feu doux. Dans un coin il y a des civières à roues de caoutchouc qui attendent sous leurs draps blancs. La chambre où je parviens finalement, et qui est petite, tient le milieu entre ces salles de tortures qui existent encore dans les vieux châteaux et un atelier de modeleur. Un pan de mur est occupé par quelque chose comme un « travail » (de ceux qui servent à ferrer les taureaux) avec tout un système de treuils et de poulies ; mais en face sont des sacs de plâtre, toute sorte de liquides dans des bouteilles, des paquets d’étoupe ; enfin il y a un buste en plâtre, une sorte de vague ébauche où n’apparaît encore aucun des attributs du sexe (peut-être inutiles en orthopédie) qui est posé sur le plancher. Il y a aussi un lave-mains. Le morceau de savon, qui est du savon de Marseille, est passé dans une tige de fer qui elle-même est suspendue au robinet. J’attends. Personne, toujours personne. Puis tout à coup les corridors deviennent bruyants (c’est la fin de la clinique) ; entrent le docteur C., le docteur V., puis deux, trois, quatre internes ou externes (en blanc), un infirmier (en blanc), une sœur (en blanc) avec sa coiffe. Et la cérémonie recommence. On me désemmaillote. Je suis redevenu un bébé de six mois (sauf qu’il se tient debout, ou à peu près). On le hisse sur un haut tabouret métallique, on lui calfeutre la poitrine, les côtes, le dos avec des coussinets de ouate qu’on trouve à l’hôpital tout préparés d’avance, ce qui simplifie singulièrement l’opération ; on les fixe avec des sangles ; et me voilà pris enfin dans un nouvel appareil, en aluminium celui-là, et extensible, c’est-à-dire prolongé à partir du coude en ligne droite par une cordelette qui passe sur une poulie et fixée à son autre bout à deux bandelettes de sparadrap qu’on me colle sur les deux faces du bras. Ouate et bandes de nouveau. Ça y est. Pas tout à fait. Il y a encore un tour (ou deux) d’écrou à donner, ce qui se fait assez sournoisement, pendant que les internes se retirent. « 50 ? » – « 52 ». C’est vrai, hélas ! Encore un ou deux tours de vis. Puis tout le monde s’en va, sauf la sœur qui m’aide à me rhabiller, je veux dire à passer sur ma personne matelassée une moitié de chemise, une moitié de veston, une moitié de manteau, – et l’infirmier qui donne un coup de balai. Ça tire. La traction qui agit sur le bras se traduit pour le patient par une insupportable sensation de pesanteur. Je porte cinquante kilos du côté gauche. Je vais portant mon bras comme si je portais sous le bras un harnachement complet, sac, capote, fusil, képi (souvenir de service militaire). Je suis à nouveau ces longs corridors, qui sont de nouveau presque déserts. On est dans un lieu vide et qu’on devine quand même surpeuplé, à cause d’une espèce de bourdonnement bizarre, qui finit par venir jusqu’à vous à travers les murs. Alors ils deviennent transparents, et derrière c’est plein de vies, ou de demi-vies ou de quarts de vie. Quatre étages de couchettes avec leurs gémissements, leurs plaintes, leurs chuchotements, et de la cave au toit étroitement juxtaposées, étroitement superposées : une immense ruche, mais d’hiver, – avec sa vie secrète et toute renfermée, une ruche qui ne récolte pas, une ruche qui n’essaime pas.

Je rentre en contact avec la maladie dont j’avais oublié égoïstement jusqu’à l’existence ; heureusement que je ne suis pas malade (je touche du bois).

Deux petites filles reviennent du « pansement », la tête disparue dans des linges. Elles passent devant moi portées par des gardes ; une lassitude à demi-heureuse (à présent que c’est fini), leur fait pencher la tête et la leur fait blottir au creux de l’épaule de leur infirmière ; d’où, se suçant le pouce, tournées à demi vers moi, elles me regardent, tandis qu’elles s’élèvent peu à peu, immobiles, le long du large escalier.

 

17 janvier. – On va en arrière dans sa vie jusque bien au delà du temps dont on garde le souvenir. On a deux ans, moins de deux ans. Car à deux ans, je me rappelle, je mettais déjà mon orgueil à essayer de m’habiller tout seul. On n’est même pas un petit garçon : on redescend jusqu’à cet âge définitivement oublié par vous où on n’était encore qu’un poupon (sans langage), qu’on mettait sur le pot, qu’on nourrissait au biberon ou à la cuillère, qu’on habillait, qu’on déshabillait, qui restait couché sur le dos quand on le couchait sur le dos, qui restait couché sur le ventre quand on le couchait sur le ventre. C’est exactement ce qui vous arrive. Un nourrisson – et toute sa conscience ; un être privé d’initiative, qui a gardé pourtant sa volonté ; parfaitement dissocié entre ce qui est le vouloir et ce qui est le faire, entre imaginer et réaliser.

Il vient de m’arriver une aventure sans doute très banale, mais imprévue, toute fraîche, toute pleine de nouveauté ; toute pleine, il me semble aussi, d’enseignements que je tâche de m’énumérer un à un : qui sont d’abord une terrible humiliation, ensuite une non moins redoutable obligation à la patience (car on n’est pas patient, et on ne veut pas l’être, pourtant on est forcé de l’être) ; enfin un retour non moins forcé sur soi-même, la nécessaire épreuve d’une étroite confrontation.

Capable de rien, désireux de tout. On vous mouche, on vous lave, on vous lève, on vous couche (et ce n’est pas commode, avec cette queue d’appareil qui a bien un pied de long et qui n’entre pas dans le lit). Il faut apprendre à dormir le bras hors du lit, et assis. Le regard que je porte sur moi-même, du même coup je le porte sur l’homme : car je me dis : Misère de la machine humaine, et en même temps je me dis : Beauté de la machine humaine. Ah ! nous sommes singulièrement « symétriques » et en même temps, nous ne le sommes pas. Je mets les idées ici comme elles me viennent (un peu en désordre) : car nous entendons symétriquement, nous voyons symétriquement, nous respirons symétriquement ; car nous n’avons qu’un nez, mais deux narines. Pensons-nous symétriquement ? Nous sentons (par le cœur) asymétriquement ? Est-ce que nous digérons asymétriquement ? Nous n’avons qu’un foie, et du côté droit. Traçons de bas en haut une ligne dans le milieu de notre personne physique, et on voit qu’ou bien nous avons deux fois le même organe, placés chacun à une même distance de cette ligne et dans la même disposition, ou bien un seul, mais situé sur cette ligne même et que la ligne coupe en deux parties sensiblement égales. C’est juste, c’est faux. Ça n’est pas si simple que ça. Nous vivons à la fois symétriquement et asymétriquement. Est-ce que les circonvolutions du cerveau sont disposées symétriquement ? Le génie n’est-il pas foncièrement asymétrique : c’est-à-dire déséquilibré, c’est-à-dire boiteux ? Mais nous ne marchons pas moins sur deux pieds et un pied ne nous sert à rien ; nous écrivons sans nous en douter avec deux mains et avec les deux mains : il faut pour le savoir enfin n’en avoir qu’une. Nous nous sommes peu à peu (semble-t-il) accommodés d’un grand désordre originel qui par lente assimilation est devenu pour nous l’ordre parfait ; mais que simplement une main vous manque, et c’est le désordre réintroduit, dont on voit vite qu’il empiète non seulement sur vos gestes et sur vos actes, mais sur votre manière de sentir, votre manière de penser, sur toute votre vie.

C’est le retour sans gloire à la première enfance, les mois de nourrice revenus.

 

Une fois de plus, on est mort à soi-même ; est-ce qu’on ressuscitera ? Le monde s’éloigne tout à coup de vous ; est-ce qu’on rentrera jamais au monde ? De même qu’on n’écrit pas un texte sans y introduire des a-linéa, de même la vie est faite de fins et de commencements ou de recommencements ; de morts et de naissances ou renaissances, mises bout à bout. On pensera peut-être que j’exagère ; je prie qu’on veuille bien voir que je n’exagère pas. Il y a sans cesse rupture. Celles-ci peuvent avoir des causes extérieures ou n’en pas avoir (et simplement des causes intérieures) : elles n’en sont pas moins des ruptures. La continuité fait place à la discontinuité, qui n’est que l’occasion d’une nouvelle continuité. Une phrase, repos. Puis une phrase, et puis repos. Des points avant le point final (qui lui-même peut-être ne finit rien, et est la marque seulement d’une subdivision plus massive). Un livre est fait de phrases, de chapitres, de parties, puis le livre prend fin ; mais il y a l’œuvre, les « œuvres complètes ». Nous mourons un petit peu à nous-mêmes à chaque instant ; nous aspirons, nous expirons : c’est le même mot qui sert toutes les deux ou trois secondes, et une seule fois à la fin de notre vie. Chaque soir, pour nous endormir, nous entrons en agonie. J’ai peur de m’endormir et je m’endors quand même. – Sur le lac noir passe un grand bateau d’un blanc éclatant. – Une petite mort toutes les deux secondes, une plus grande mort toutes les quatorze ou seize heures. Et puis cinq ou six fois dans une vie d’homme (plus ou moins souvent) quelle qu’en soit d’ailleurs l’occasion, une espèce de mort totale, je veux dire de tout l’esprit, tout ce qui pense en nous, tout ce qui sent, tout ce qui s’exprime. Par non participation, par détachement, – puis nouvelle participation et rattachement à des choses nouvelles (ou qu’on juge nouvelles). Tout à coup toute sorte de projets abandonnés, toute espèce de travaux abandonnés ; et, par exemple, beaucoup de pages écrites, presque achevées et auxquelles on sait bien qu’on ne touchera jamais plus. Des mois de patiente application qui vont être sans profit pour vous, qui retombent au néant, qu’on laisse retomber au néant sans regret, avec soulagement. Et en même temps ce recul solennel de tout ce qui existe : la saison qui se fait sans vous, les événements qui ne comptent plus, – le temps qu’il fait, qui se faisait en vous et qui se fait maintenant hors de vous, comment dire ? – une transposition de toutes choses, de toutes les choses perçues dont la cause s’est déplacée et agit maintenant quelque part, en un lieu où vous n’êtes plus.

Renoncement. Il y a un verre sur le monde. Je ne le vois plus que de derrière des croisées qui n’empêchent pas de « distinguer » encore, mais empêchent de participer. On voit l’air, on ne sent plus l’air ; on voit le mouvement du vent se faire, on n’est plus mû par lui, on ne se meut plus contre lui. Il y a arrêt (avant la reprise). L’homme qui fauche lâche sa faux. Quelque part, il y a quelque chose qui se passe, qui est la vie : lui couché de tout son long sur le ventre, dans son pantalon bleu et sa chemise à rayures, ses gros souliers ferrés aux pieds, les bras repliés sous la tête, laisse faire, plus mort qu’un mort.

Le gazon court sent bon le thym. Il est tout velu et doré comme l’abeille et plein d’abeilles. L’alouette bouge très haut dans l’air, quelque part, au bout de son fil.

Tous les matins, le jour qui se lève assez tard encore (vers les huit heures, guère avant) vient suspendre le même tableau à ma droite dans le mur. Rectangulaire, plus haut que large. Le même tableau, et pas le même. On veut dire que la composition reste pareille et les objets dont elle est faite, on veut dire leur contour ; mais les couleurs et les valeurs y varient continuellement. C’est comme la « Mare aux Nymphéas » (en mieux) et sans nymphéas. Le jour est le peintre. Il change sans cesse lui-même, ce qui fait que les objets qu’il vous présente changent sans cesse eux aussi. On les reconnaît, car ils sont simples et peu nombreux, mais leur contenu n’est jamais le même. Dans le bas de la fenêtre, à gauche, il y a quelques branches nues, qui sont le haut d’un vieux cognassier, toute noires sur le fond clair, toutes hérissées et rouillées, et qui font penser dans leur enchevêtrement à du fil de fer barbelé. Derrière, et prolongé vers la droite jusqu’au cadre, il y a le lac. Il fait une bande. Au-dessus, et faisant une seconde bande qui est à peu près de la même largeur, il y a les montagnes de Savoie. Au-dessus en fin, et plus large, presque carré, c’est le ciel. Et c’est tout. Pas une maison, rien d’humain, on veut dire pas la moindre présence d’homme, sauf quand un bateau à vapeur, ce qui est très rare, ou un chaland, ou une barque passe : un vide universel, comme au commencement du monde, fait d’air, de pierre, d’eau, de terre, et c’est tout. Et tout est indistinct d’abord, mais déjà le jour vient avec son pinceau. Je regarde, je n’ai qu’à tourner légèrement la tête ; laisser faire et regarder faire. Et je vois le pinceau chargé de couleur se promener, c’est l’eau. Je le vois chargé de noir et de blanc et il met un peu de noir à côté du blanc, un peu de blanc à côté du noir, c’est la montagne. Je le vois enfin, chargé de deux ou trois tons gris, aller plus haut par larges touches, et c’est le ciel. Même pas un oiseau : ils savent bien que dans le haut de l’arbre, ils ne trouveraient rien à manger ; ils sont plus bas, parmi les buis, ou bien ils grimpent le long du tronc où ils trouvent des insectes sous l’écorce ; ils sont où je ne peux pas voir. Et, là où mon regard atteint, il flotte partout dans l’élémentaire, où il y a seulement les jeux de la lumière qui vient, qui se retire, qui grandit, qui diminue, qui est claire, qui est sombre, qui s’éteint presque, puis se rallume tout à coup, avec tous les bleus, avec tous les blancs, avec de l’or, de l’argent, du rose ; de sorte que sans cesse des mêmes formes naît un coloriage nouveau, qui est comme leur négation. Les branches sont bleu de Prusse : le lac, qui était dans le paysage ce qu’il y avait de plus sombre, est à présent ce qu’il y a de plus clair. Il est comme une robe de petite fille qu’on aurait souvent lavée, et on viendrait de la passer au bleu, mais on n’aurait pas su s’y prendre, et il y a des places où ce bleu fait tache : des places carrées, des places rondes où il apparaît plus foncé. Il arrive parfois que l’eau à elle seule soit tout un paysage : c’est une plaine vue de très haut, une plaine vue d’un avion à quatre ou cinq mille mètres. On voit des ruisseaux, des fleuves. Un dégradé dans la nuance indique plus loin la place d’une colline. C’est lisse, c’est craquelé, c’est ondulé, comme sur une carte de géographie en relief. Pourtant il n’y a pas de vagues. Mais il y a aussi les jours où il y a les vagues. Il y a les jours où sous le soleil tout le tableau est en proie au mouvement. Il y a les jours du miracle : que je vois venir, que j’attends : alors le peuple des choses est tout à coup en proie à un grand bouleversement ; partout le brouillard monte, partout les nuées se déchirent ; et, dans leurs trous, leurs entre-deux, des anges se balancent, de grands anges en bleu et blanc, en robes bleues, avec des ailes blanches. Le rideau du brouillard continue à s’ouvrir rapidement dans son milieu, et on les voit tous qui se posent. On les voit assis ensemble, bien sagement, les uns à côté des autres et les uns au-dessus des autres, faisant une belle assemblée, leurs ailes repliées, leurs robes ramenées sous eux ; et, sous le grand ciel pur qui règne maintenant partout, on distingue qu’ils ont sur la tête une petite couronne rose, comme celles que les enfants font avec les pâquerettes, au printemps.

IV

 

EXERCICES :

1° COUPER les feuillets d’un livre.

Ce n’est pas très difficile.

Tout dépend, toutefois, de la qualité du papier. On s’aperçoit que le même mot couvre les substances les plus diverses. Il y a des papiers épais, mais de mauvaise qualité. Il y en a qui sont minces, mais fibreux et tout entretissés d’une manière résistante, à cause de sa continuité ; d’autres poreux, sans contexture, faits seulement d’une bouillie hâtivement agglomérée qu’un principe visqueux consolide momentanément. Et donc, quelques-uns de ces livres, il suffit de les poser à plat devant soi et d’introduire le coupe-papier entre les pages : leur poids seul oppose une résistance suffisante pour que la lame morde. D’autres au contraire fuient sous la lame : alors il faut s’ingénier. On les charge dans le coin d’un gros caillou, par exemple. Ça ne suffit pas toujours. Il faut trouver quelque chose de plus lourd encore, comme une caissette de fer, si on en a une (j’en ai une). Si la caissette ne suffit pas, il faut alors coincer le volume entre ses cuisses, mais le volume en souffrira.

2° Introduire une cigarette dans le fume-cigarettes. L’allumer. Facile. On serre le fume-cigarettes entre ses dents. On n’a plus qu’à enfoncer la cigarette en la faisant tourner sur elle-même. Prendre garde pourtant qu’elle tienne, ce qui n’est pas toujours le cas, et on risque alors l’incendie. Car, d’une part (les premiers jours) on a de la peine à se lever et, d’autre part, ces cigarettes mettent un malin plaisir quand elles tombent à aller se loger où on ne va pas les chercher, s’introduisant volontiers, par exemple, dans l’interstice qu’il y a entre votre moitié de chemise et les feuilles de ouate dont vous êtes matelassé : d’où des conséquences graves.

3° Écrire. On distingue tout à coup, et pour la première fois de sa vie, qu’on écrit avec les deux mains. Au travail évident, et le seul auquel on prenne garde, de la main droite, la gauche vient sans cesse apporter une collaboration si discrète qu’on ne la remarquait pas. La voilà qui se venge. Brusquement, elle se refuse à ce rôle ingrat ; elle vous dit : « Tâche de te passer de moi ; tu verras. » On voit. On voit que, pendant que la main droite formait les lettres, elle, elle était là tout le temps qui l’aidait à les former. C’est elle qui tenait le papier. C’est elle qui tenait la pipe et la cigarette. C’est à elle qu’étaient dévolus un tas de petits gestes accessoires, mais non moins utiles et même indispensables, qu’elle exécutait fidèlement, sans même qu’on s’en doutât. Et maintenant qu’elle n’est plus là, il faut réapprendre à écrire. Il faut redevenir en tout un petit garçon. On recommence. Je me suis d’abord servi d’un bloc-notes et d’un crayon. Ensuite, je m’ingénie à fixer mes feuilles avec des punaises sur une planche à dessin : mais elle est trop grande, trop lourde, malcommode ; et puis, ou bien on n’enfonce pas assez les punaises, alors votre papier fuit quand même, ou bien on les enfonce trop et on ne peut plus les enlever. Je m’en tire pour finir en mettant un presse-papier sur le bord de mon papier. Mais l’autre bras, pendant ce temps, qui porte à faux loin de la table (on peut aussi écrire à la machine, en se passant des majuscules, des ;, des (), des ç), continue à se venger parce qu’il pèse, il pèse, il pèse…

4° Apprendre à s’habiller. Il faut au moins quinze jours pour arriver à s’habiller tout seul, enfiler ses chaussettes, passer son pantalon, se nouer un foulard autour du cou. Il faut, dans ce dernier cas, apprendre à se servir de ses dents qui sont d’une très grande utilité, et faire comme les perruches, par exemple, qui grimpent le long des barreaux de leur cage en s’aidant du bec. On se rase assez facilement au bout de huit jours (avec un rasoir Gilette). On se lave la figure, on se brosse les dents. Le difficile est de se laver la main. Car si on réussit encore à se savonner la paume et même le bout des doigts, il n’en va pas de même du revers. On est bien forcé d’appeler à l’aide.

Votre beau rêve d’indépendance est complètement ruiné chaque fois.

 

ITINÉRAIRE

Pour aller de la chambre où je travaille à celle où je couche, il y a un long chemin à faire. Je ne m’étais encore jamais douté de sa longueur. Je m’étais douté encore moins, jusqu’à présent, des complications qu’il présente. Chacun des objets qui sont sur ma route, ou la bordent, a désormais une situation, une dimension, un relief, une intensité d’existence que je ne lui connaissais pas. Mon mince personnage a doublé de largeur ou à peu près, ce qui fait que les corridors sont moitié moins larges, et que tout obstacle (mais tout est obstacle) oblige à un long calcul avant d’être abordé. Nous portons en nous merveilleusement, à l’ordinaire, le sentiment de nos dimensions et de nos possibilités, car elles sont une valeur constante, qui se connaît elle-même à chaque instant, étant sans cesse pareille à elle-même. Toute rupture d’équilibre a pour premier résultat de détruire en vous l’instantanéité du calcul, c’est-à-dire votre sécurité. Il faut, à chaque fois, se mesurer soi-même et la chose qui est devant vous. Tout ce qui était chez vous habitude devient réflexion ; tout ce qui était réflexe, volontaire. Il faut, à chaque occasion peser soigneusement d’abord ses possibilités nouvelles, singulièrement diminuées, puis l’effort que l’objet va exiger de vous. Petit monde tout neuf, petit monde singulièrement plastique redevenu solide, redevenu dur (on s’en aperçoit vite !), qui n’était plus que vaguement peint autour de vous et à distance, qui tout à coup s’est rétréci, qui tout à coup s’est rapproché et qui substitue brusquement à l’apparence de ses couleurs la réalité de ses masses. Je vis dans un monde fraîchement sculpté. Un monde fait d’une chambre, d’un corridor, d’un escalier, d’un autre corridor et encore d’une chambre ; mais dans les chambres, il y a des meubles qui ont des hauteurs différentes, il y a des fauteuils qui ont des bras et des chaises qui n’en ont pas, il y a un canapé avec ses coussins qui eux aussi ont un volume ; dans les corridors, il y a des portes ; dans l’escalier, il y a des marches ; alors tout à coup voilà que ces « mots », ce qui n’était plus que des mots : j’entends meubles, fauteuils, chaises, coussins, marches, portes, reprennent tout leur sens et redeviennent des présences, parce qu’avec chacune d’elles il faut chaque fois se mesurer. C’est amusant, mais fatigant. C’est une grande dépense de temps et de force. C’est une très utile école, mais où il faut de la bonne humeur et une continuelle application. Elle développe chez vous à merveille, à vos risques et périls, le sens de la précision. Une première porte que j’ouvre m’amène dans un corridor très étroit où je ne peux pas passer de front (je suis deux, ou je suis double). Je suis deux soldats sur un rang, deux prisonniers liés l’un à l’autre par leurs menottes. Et il faut d’abord que je referme la porte que j’ai dû ouvrir largement pour passer, ce qui m’oblige à une évolution qui ne se fait qu’à frottement juste. Puis, à frottement juste, je m’avance de biais, le bras valide devant. J’arrive ainsi à un palier qui est au milieu de l’escalier : là, il y a un pas à faire. Là, avance sur l’espace libre un radiateur de petites dimensions, mais dont il y a à tenir compte, comme j’ai vu à mes dépens. Je fais un pas de côté. Le carreau est singulièrement glissant. Toute espèce de terrain ou de sol sous les pieds donne l’impression d’être glissant depuis cette première glissade : le plancher (je ne parle pas du parquet), le ciment même ou le tapis de l’escalier. Parce qu’elle est dans le haut de votre personne, l’insécurité est partout et on a peur de tomber. On se tient au mur. Quand le mur fait défaut, on s’arrête. Puis on hasarde un pas, encore un, puis encore un, comme le promeneur qui s’avance sur la glace. Ceci m’amène à l’escalier. Il est sans rampe, quand on monte, à main droite ; je veux dire que la rampe est de l’autre côté. Il n’a qu’une quinzaine de marches, mais chacune a sa personnalité ; car elles ne se ressemblent pas entre elles, elles tournent, elles sont plus ou moins larges, elles n’ont pas la même largeur à leurs deux bouts. Et je suis condamné à les monter par leur mauvais bout, étant relégué dans leur partie la plus étroite par l’extension de mon personnage. Chacune est un effort, chacune une secousse. Je les monte une à une, comme le tout petit enfant qui sait à peine marcher, comme le vieillard qui ne le sait plus et désapprend. Enfin j’arrive à une deuxième porte. Il faut que je la pousse violemment de façon à l’ouvrir toute grande, puis que je me glisse de côté. J’ai ensuite à faire un tour complet sur moi-même. Je suis de nouveau sur ce méchant petit carreau rouge qu’on encaustique chaque jour, j’y suis comme sur des patins. Il y a à faire un tour savant sur soi-même, puis cette porte à fermer que je ferme, puis à recommencer mon « tour » (aux deux sens du mot) ; puis à traverser, le bras en l’air, et en balançant l’autre bras pour garder l’équilibre, le vestibule, puis à prendre à droite ; là on peut aller de front, tout juste, on peut aller droit devant soi entre les murs blancs, dont je touche tantôt l’un, tantôt l’autre. Ce qui m’amène à une troisième porte et, cette porte étant poussée, à un nouveau petit vestibule, qui est carré, que la porte en s’ouvrant remplit entièrement, et il faut donc d’abord la rabattre contre le mur. C’est le moment le plus délicat. Il faut procéder avec méthode. Il faut ouvrir une quatrième porte et s’y engager à demi. Il faut tirer parti du supplément de place qu’on est arrivé ainsi à se faire pour refermer la porte (cette troisième) et disposer ensuite de toute la largeur du corridor ainsi dégagé. C’est seulement quand c’est fait qu’on se sent sauvé. On voit alors le lit, on voit en face de soi la fenêtre, on voit le lieu de son repos. On oublie aussitôt la peine qu’on a eue. On oublie le temps que « ça » a pris. Le difficile itinéraire s’efface déjà de votre souvenir. Mais il n’est pourtant ni moins laborieux, ni moins difficile, ni moins long, ni moins anxieux, pendant au moins une semaine.

 

Et une première semaine passe, et une autre sans changement. Longueur du temps, brièveté du temps, monotonie. C’est extrêmement long et à la fois extrêmement court. Vos journées désormais se superposent exactement comme les feuillets d’un livre ; on les tourne une à une sans qu’on voie seulement augmenter leur épaisseur. Le papier est trop mince. Elles retombent l’une sur l’autre, elles s’accumulent et c’est comme s’il n’y en avait toujours qu’une. Le temps est nié. Cependant il dure par ailleurs ; il dure même extrêmement à cause de l’oisiveté à peu près forcée où on vit. On n’écrit guère et pas longtemps ; on ne lit pas davantage parce que l’envie n’y est plus. La faim n’y est plus. Manque d’appétit. Ah ! comme nous sommes drôlement faits ! L’occasion toute trouvée nous laisse indifférents, alors qu’en d’autres temps nous prenions tant de peine à essayer de la faire naître. Des livres, des loisirs, choses si souvent désirées, – et c’est comme s’ils n’étaient pas là, car il y manque le désir. Ce n’est ni le pain, ni le vin qui comptent : ce qui compte c’est le goût qu’on a pour le pain et pour le vin. Ce qui compte c’est ce dont on est privé, et c’est l’intensité du potentiel qui vous y porte. Ce qui compte, c’est non ce qu’on a, mais ce qu’on invente et ce qu’on s’invente. J’ai tout, je suis gâté ; je suis devant une table bien servie : c’est comme si j’avais déjà mangé. Je ne veux rien. J’attends. On attend, on attend quoi ? Je reste assis des heures dans une parfaite immobilité, laissant venir le temps, laissant le temps se faire, – gris, gris et blanc, puis clair, et puis il gèle et puis il ne gèle plus, il neige, il y a du vent, il n’y a plus de vent, la bise souffle, elle ne souffle pas, – regardant par les fenêtres à ma droite, le petit cognassier, que je vois tout entier d’ici, être transformé en volière depuis qu’on y a suspendu par des ficelles une boîte à vacherin où on dépose les débris du ménage. Des hochequeues, des mésanges, des fauvettes, des pics, des pies, des bouvreuils, des moineaux. Cinq ou six gros merles ventrus paissent paisiblement dans l’herbe, des messieurs et des dames, noirs et gris. Le petit pic, noir, rouge, blanc et brun, court avec vivacité le long du tronc. On entend son marteau qui tape par trois fois, puis encore trois fois, sèchement, sur la face opposée à celle où est le trou d’insecte dont il veut faire sortir l’occupant ; puis, tout aussitôt, il accourt, miraculeusement suspendu à l’écorce.

V

. . . . . . .

LONGUE interruption. Deux semaines.

Ça ne va comme on avait pensé ; c’est que rien ne va comme on pense.

Je suis retourné deux fois à l’hôpital ; et la seconde fois j’en sors sans appareil, mais le bras plus sec et plus mort que le « membre retranché » des Écritures.

On m’a replié le bras sur lui-même, on me l’a serré étroitement contre le corps ; et je suis comme au premier jour, au commencement du commencement.

Je redescends. Je suis redescendu. Tout à coup la fatigue survient ; on s’occupe à la surmonter : on a déjà assez à faire. On s’occupe seulement à durer : toutes les autres occupations semblent ridicules. Il arrive parfois qu’on s’installe à sa table ; la plume vous tombe des doigts. Écrire ? quoi écrire ? et à quoi bon écrire ? On voit qu’on n’intéresse personne. Qu’est-ce qu’écrire, sinon faire vivre ? Et si, soi-même, on ne vit plus. Si les mots eux aussi sont morts, parce que les mots, c’est vous. Ils sont votre plus intime chair : ils sont blessés là où elle est blessée.

Oh ! je n’accuse pas la médecine et encore moins les médecins. Je ne peux pas assez dire combien ils ont été dévoués, consciencieux, pleins de gentillesses à mon égard en tout temps, perspicaces. Mais ils ne sont que des hommes. Nous ne sommes tous que des hommes : nous sommes tous « dépassés ». Voyez que la médecine subit cette dure loi, parce qu’elle est humaine. Elle ne vous guérit guère de votre mal qu’en vous en infligeant un autre, qu’elle juge moins grave et qui l’est sans doute, mais pas nécessairement moins douloureux. On ne vous restaure le bras qu’en l’immobilisant ce qui très vite l’ankylose. Vous ne dormez pas : on vous fait dormir, mais c’est en vous empoisonnant. On voit que ce que tout malade attend sans se le dire, sans se l’avouer à soi-même, sans même se le formuler, c’est un miracle. Le miracle ne se produit pas. Et le malade s’en prend au médecin. Il devrait s’en prendre à l’homme, à l’homme qu’il est lui-même, et aux hommes que les autres sont. Car nous sommes mal faits, ou bien c’est le monde qui est mal fait. Le monde n’est pas fait à la mesure de nos espoirs ; nos espoirs ne tiennent pas compte des possibilités du monde. Il y a ce qui est (que nous oublions constamment) ; et il y a ce que nous voudrions qui fût, dont nous faisons sans cesse au contraire une espèce de réalité ; et sommes inguérissables d’elle, c’est-à-dire inguérissables de ce que nous avons inventé. Nous nous heurtons partout à nos propres moyens, à nos propres mesures qui sont insuffisantes. Il faudrait d’abord guérir de soi-même, je veux dire de ses imaginations.

 

Ah ! comme je suis mal fait pour ma part, si j’ose ainsi parler de moi, mais je ne parle pas de moi ou je ne parle pas que de moi, parce que nous sommes tous mal faits.

De nouveau je vais et je viens devant mes deux fenêtres basses ; une persistante petite douleur est à la pointe de mon coude.

Je regarde le jour gris pendre tristement aux carreaux comme des toiles d’araignée.

Il gèle un peu, il dégèle. –2 la nuit, 0 à midi, +2 vers deux heures, et puis de nouveau –2 quand vient le soir.

Aller, retour. Oh ! mécontent, et depuis toujours. Il faut bien voir comment nous sommes. Rien jamais ne m’a contenté de ce que j’ai fait, ni de ce que j’ai eu ; car ou bien j’aurais pu faire ou avoir davantage, ou bien ce qu’on obtient est tout gâté d’avance par les conditions mêmes où on l’obtient. Rien n’est pur, rien n’est assez pur. Aucune joie dans les « progrès » dont on vous loue ; aucune joie dans la propriété, aucune joie dans la possession. Aucune satisfaction dans le travail, ni dans ce que le travail apporte, ni aucune de ses sanctions intérieures ou extérieures, jamais et encore jamais. Toute sa vie, on va, on fait ; et c’est toujours comme si on n’avait pas avancé, comme si on n’avait rien fait. Je pense à toutes les fausses consolations qui mises ensemble font la « morale » ; économiser, faire sa tâche de chaque jour, y persévérer, avoir des enfants, leur laisser une fortune ou un nom : qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que ça veut dire ? Jamais rien de ce que j’ai eu n’a compté. Toutes mes joies ont été dans le rapport de moi qui suis, non à ce que j’ai eu, mais à ce qui est. L’homme est né pour la contemplation. Tous mes bonheurs me sont venus de là, c’est-à-dire que nos bonheurs ne peuvent être que désintéressés. Avoir n’est rien, être est tout. Être parmi tout ce qui est. Je vais, je viens ; le jour baisse encore ; déjà les merles gagnent en criant les épaisseurs noires du lierre qui pendent à l’angle du vieux mur. Je vois que le vrai rapport est de ce qu’on est à ce qui est, dans le contact de l’homme tout entier à la chose tout entière (et ensuite si possible faire en sorte qu’on puisse le communiquer, ce contact). Je peux contempler l’action avec volupté : en tant qu’action, elle me reste étrangère. Il y a un point qu’il faut atteindre, et on n’y atteint que rarement, qui est l’état d’adoration : alors survient la plénitude, et elle est brève, mais rien ensuite ne la remplace.

Est-ce qu’il faut déduire du bonheur où on a été la véracité du principe (c’est à peu près ce que font les chrétiens, qui disent : « Ce qui est vrai, c’est ce qui me rend heureux ») ; ou bien, comme le savant, n’y voir qu’une illusion, et n’y discerner qu’un mensonge : la vérité étant ailleurs et sans ménagements pour nous, parce que la vérité nous ignore, parce que nous ne sommes rien. Parce que nous ne sommes qu’un tout petit rouage dans un énorme mécanisme, qui aurait pu ne pas servir, qui bientôt ne servira plus.

Ah ! comme j’ai toujours manqué de confiance ; en moi-même, dans les autres, dans les institutions, dans les choses, dans tout ce qui est mortel (et tout est mortel). L’argent, les lois, les hiérarchies, la société, les civilisations elles-mêmes. J’ai toujours manqué de confiance en tout ce qui devient et change (et tout change et tout devient). La médecine devient, la médecine change. Quelquefois on fait son bilan, on voit qu’il n’y a rien à l’actif ; et on est le plus pauvre des pauvres parce qu’on n’a en fait de richesses que celle qu’on croit avoir. La richesse aussi est confiance. L’avare n’est qu’un riche qui manque de confiance. Je suis plus nu et démuni dans le soir qui tombe que l’enfant qui vient de naître ou le mort qu’on couche au tombeau.

Et je vois que j’ai peur, c’est tout : la seule chose qui me reste. J’ai peur et je dis que j’ai peur. Tout le monde a peur, mais les uns le disent, les autres le cachent (ou cherchent à le cacher). L’homme d’imagination a peur. L’homme qui voit par des images, j’entends des vues d’esprit, mais aussi nettes, plus nettes même que ne serait la réalité ; l’homme qui voit ce qui l’attend (si la confiance en autre chose n’est pas là pour le rassurer) ne peut qu’avoir peur. L’homme d’imagination est un anxieux, c’est un candidat, à la folie. Mais est-ce que la folie (ou une certaine folie) ne serait pas chez l’homme une preuve de lucidité ?

 

COMMENCEMENT DE MARS

Je me relis et laisse subsister, tel qu’il est, le passage qui précède. Je vois bien qu’il est incomplet, je vois bien aussi tout ce qu’il a de vague et d’insuffisant, mais c’est moi tout de même ou c’est un moment de moi. Je ne me suis jamais approché de la métaphysique que de façon tout intéressée : pour la réponse que j’en attendais (qui n’est pas venue, qui ne viendra sans doute jamais). Je ne me suis jamais approché de la métaphysique que dans l’espoir d’y trouver une foi ou du moins les raisons premières d’une foi (que je n’y ai pas encore trouvées). L’espoir, chaque fois déçu, d’y découvrir peut-être le point où l’esprit, accroché enfin et pour toujours à une certitude, va pouvoir appeler le cœur et se réconcilier avec lui.

Je ne suis pas un philosophe, je suis un homme. Je ne cherche dans la philosophie que l’occasion d’une religion. Je ne sais même pas ce qu’elle est, ni où elle est, où elle commence, où elle finit (la philosophie). Je pars de la réalité des choses et vais à leur explication dans l’insatisfaction des choses ; puis je redescends d’elle aux choses, à cause d’une insatisfaction plus grande. Aller, retour. Aucune solution. Mais du moins la réalité, qui ne me contente pas, est-elle une réalité pour moi, je veux dire quelque chose qui existe, que je vois, que je respire, que je touche, que j’entends : massive, pesante, qui m’oppose une résistance, que je déplace ou ne déplace pas, qui a son lieu, son origine, un point à elle dans la perspective ; tandis que les régions où commence à régner l’idée ne sont au-dessus d’elle que le séjour de toutes les nuées, insubstantielles, hélas ! (pour moi), et maniables en tout sens. Il faudrait que l’idée aussi eût la dureté du rocher. Non pas moins lourde, mais plus lourde. Non pas moins précise dans son contour, non pas moins définissable et définie, mais davantage. Non pas plus légère que l’air, mais aussi dense et plus que la matière elle-même : comme il arrive seulement quand l’image s’en empare, mais par une conquête et une espèce d’annexion qui rendent aussitôt l’opération suspecte…

Apprenti-philosophe et à vrai dire apprenti-tout. Apprenti toute la vie, et qui n’apprendra jamais.

Les ébauches d’un apprenti.

On vient de me débander l’avant-bras et justement dans le temps même où il commençait à prendre l’habitude de ses bandes ; l’état anormal tendait à devenir normal, on l’interrompt brusquement. Et je rentre dans le normal (en partie ou avec une partie de moi-même), mais c’est lui à présent qui est devenu l’anormal.

Cet avant-bras rendu à lui-même ne sait plus du tout que faire de sa liberté.

Non seulement il n’en fait rien, mais il a la plus grande répugnance à en rien faire. On l’a habitué au repos, il n’aspire qu’à y rentrer. Privé de tout soutien, il s’en cherche un et à tout prix ; tout rond, tout informe, tout pelé, pareil à un gros vilain serpent qui change de peau : comme lui, inerte et engourdi ; s’accrochant alors par exemple au bas de votre gilet qu’il ne quitte plus, s’immobilisant au creux d’un coussin ; car le gros inconvénient de la situation consiste justement dans son renversement brusque, on veut dire dans le fait que la restitution survient au moment où elle ne fait plus besoin.

CEPENDANT les médecins vous disent : « Méfiez-vous de l’ankylose. » On constate que le bras est un outil singulièrement compliqué. C’est un outil qui est vissé à notre corps, et à la fois dépendant et indépendant de lui, avec ses trois articulations, celle du poignet, celle du coude, celle de l’épaule ; chacune conçue de telle façon qu’elle peut tourner sur elle-même ou au contraire se plier, aller en avant et en arrière, d’où les mouvements en tout sens qu’il a et comme la possibilité d’épuiser toutes les positions imaginables, de tout côté, si loin qu’il puisse se porter dans l’air. La paume de la main en haut, la paume de la main en dessous, puis elle va toucher l’épaule, puis elle est projetée en avant au bout du bras, puis elle se déplace latéralement, puis elle se lève, puis elle est amenée derrière la tête ; et on pense : « Merveille ! » mais aussitôt : « Fragilité ! ». Car tout ce qui est complexe est fragile. Notre civilisation, qui repose sur l’extrêmement complexe, est extrêmement fragile. Il faut que les charnières soient en parfait état, sinon l’outil se refuse à servir. Les doigts deviennent raides, le coude s’engourdit, l’épaule s’immobilise. Nous ne travaillons qu’obligés. Donnez-lui seulement un mois de repos, voilà que votre bras ne veut plus travailler : il a pris goût à ne rien faire. Je regarde comiquement cette partie de moi-même, parce qu’elle n’est plus moi. Elle a sa vie, qui n’est plus la mienne. Elle a sa volonté à elle, elle n’obéit plus à ma volonté. Je lui commande de se plier ; c’est comme si l’ordre lui était transmis par téléphone et que le fil fût rompu. Elle ne bouge pas, elle m’ignore. Ou bien le mouvement qu’elle fait n’est pas celui que j’attendais. Un grain de sable : et rien ne joue. Et l’esprit alors est sans pouvoir, et le centre agissant en nous n’agit plus, faute d’un instrument convenable : de sorte qu’il faut briser par des moyens extérieurs ce qui est obstacle en dedans. Il faut qu’on vienne du dehors rétablir l’ordre intérieur.

C’est ce que je vois, mais suis sans forces devant moi-même. Et peut-être sans envie. Je sens ce bras inerte à mon côté ; je m’en désintéresse. Car mon esprit se tourne vers lui-même et se considérant, il se voit lui aussi machiné. Il se voit lui aussi pourvu d’articulations, docile aux sollicitations qui lui viennent de partout ou indocile, souple ou raide. Ah ! qu’il reste, lui, en vie à tout prix ! Je fais un marché ; donnant, donnant. Que le bras reste mort, mais à condition que l’esprit, s’il est vraiment encore en vie, reste en vie. Tant d’hommes sont morts autour de moi, quoique vivants ; sont immobilisés, définitivement immobilisés, et pour toujours atteints d’ankylose. Ils ne changeront jamais plus, ils ne peuvent plus changer.

Le pire est qu’ils ne s’en doutent pas ; la chose s’est faite à leur insu. Il n’y a pas de douleur et il ne semble pas qu’on soit privé de rien. Ça ne se constate ni par la vue, ni par le toucher, ni par l’ouïe ; ça ne se fait que peu à peu, c’est lent, c’est extrêmement lent : l’esprit replié, lui aussi, replié dans ses habitudes comme le bras dans son bandage, et peu à peu retranché de la vie par goût de ses commodités. Insensible à ce qui se dit, indifférent à ce qui se passe, incapable de regarder en avant ni en arrière, fixé sur lui-même comme à un centre, prenant ses habitudes pour des idées, et ayant fini par confondre l’immobilité où il est avec celle qu’on prête ou qu’il prête à la vérité. Imperturbablement serein d’être retranché, mais qui s’ignore retranché. Combien d’hommes ? Et même combien d’hommes jeunes ? Car peut-être que l’esprit vieillit plus vite que le corps. Il est plus vite fatigué. Oh ! comme je voudrais alors laisser vieillir mon corps, pourvu que l’esprit résistât aux sollicitations de la lassitude. Un bras mort, mais l’esprit vivant.

Un des signes qu’on va mieux, c’est le goût qu’on reprend aux choses qui vous entourent. La serrure d’une porte, la forme et la couleur des poutres du plafond, un bouquet de soucis se détachant en beau jaune sur le mur blanc du corridor. Toutes ces petites choses qui vous parlaient autrefois agréablement au passage, puis elles s’étaient tues ; et elles recommencent à parler. Une, un matin ; une autre, le matin suivant ; une autre encore : toutes ces petites choses qu’on trouvait jolies, puis on ne les a plus même vues, puis on recommence à les trouver jolies, et elles vous adressent au passage comme un mot d’encouragement. C’est leur seule utilité ; car autrement elles ne servent à rien. Je veux dire qu’elles ont bien une fonction, mais que leur forme et leur aspect sont indépendants de leur fonction ; et qu’ainsi elles pourraient être quelconques, ou laides, et alors servir davantage, mais que cette utilité-là est celle précisément qui ne m’intéresse pas. Certains hommes tiennent pour un gain tout ce qui vous apporte une facilité, moi, je ne tiens pour un gain que ce qui m’apporte un exemple. J’ai la haine du confort. J’aime que les choses vous résistent et vous contredisent, comme par exemple une maison trop grande, un feu de bois vert qu’on s’ingénie à allumer dans une cheminée qui tire mal. J’aime les choses qui sont à leur façon, tandis que je suis à la mienne. Elles ne veulent pas d’avance ce que je veux, par une disposition qui leur a été imposée, en vue de mes commodités ; elles veulent ce qui leur plaît, elles ont une volonté à elles dont il faut que je m’accommode, parce que moi j’en ai une à moi. C’est une lutte qui commence. Il y a la ruse, il y a la force ; on peut les aborder de front ou les tourner ; l’essentiel est qu’il y ait en elles une qualité et leur utilité seule n’en est pas une. Toute résistance vous oblige à être présent. Ce qui sert immédiatement et nécessairement, au contraire, n’est pas vu par vous, reste inexistant. Toute qualité est dans être ; j’entends une certaine façon d’être, qui est à la fois hors de vous et est en vous. Tout vrai plaisir est seulement dans le rapport qui s’établit entre deux formes d’existence. L’inutile est ce qui ne vous vaut pas ce plaisir. L’inutile peut donc être dans l’immédiatement ou le matériellement utile. Il y a des hommes (les hommes d’action) pour qui il importe seulement d’aller vite, de ne pas perdre une minute en se rasant, en se baignant, en s’habillant ; il y en a d’autres (comment les nommer ?) pour qui les minutes qui comptent sont précisément celles qui pour les premiers seraient perdues, à cause d’un gain intérieur qui pour eux est tout et pour ceux-là rien. Qu’ils fassent, moi je ne fais pas, parce que je fais en ne faisant rien. Qu’ils aillent, qu’ils se déplacent dans l’espace en tout sens, et le plus rapidement qu’ils voudront ; moi, c’est en restant immobile que je me déplace le plus et le mieux. Il y a des architectes qui imaginent un homme abstrait partout le même, pour qui ils construisent des maisons-standard partout pareilles elles aussi, et qui ne prétendent à d’autre mérite que celui d’une parfaite commodité : il me plaît, à moi, d’être dans une maison pleine de coins et de recoins inutiles, et d’opposer à leur jacobinisme mes besoins d’homme particulier. Qu’est-ce qu’il reste aux habitants de ces maisons perfectionnées, où ils sont si strictement obéis dans un espace si strictement mesuré, – au moment où ils ne font plus, où ils ont fini de « faire », et où tout ce qui les entoure n’étant là que pour les y aider est comme s’il n’était pas, ne les y aidant plus. Ce qui leur reste, il faut le dire : le spectacle du ciel étoilé. Car ces architectes-jacobins sont aussi, et s’en vantent, des « poètes ». Ils entendent bien réserver à l’homme ce qu’ils appellent sa « part de rêve ». Ils ont machiné des toits en terrasse, avec des fleurs et des buissons en pots ; – et puis des fauteuils à bascule où il n’y a qu’à se laisser aller pour être face à face avec la majesté des astres. Ah ! j’aime mieux mon bouquet de soucis. Je n’aime pas qu’on soit « poète ». J’aime mieux mon pressoir qui ne sert plus ou ne sert guère que deux ou trois jours par an, mais où la vieille palanche en bois de chêne à la surface polie par trois ou quatre générations de pressureurs me semble plus riche en enseignements de toute sorte que la contemplation de la Voie Lactée. Car je n’aime pas non plus qu’on rêve. Il faut en tout cas commencer (ou tâcher de commencer) par la précision. Il faut commencer par ce qui se laisse embrasser aisément. Il faut commencer ou recommencer par les petits commencements.

Vers le 10 mars.

Alors il s’est mis à neiger.

Dans le pays que j’habite, la neige est rare ou ne tient guère. On aura assisté, cette année, au phénomène d’une neige tardive, en même temps que surabondante, et qui aura tenu, malgré la saison, près de quinze jours.

Pendant que j’attends le masseur, je la regarde avec étonnement ; et elle est venue hier et elle viendra demain encore. Trois jours de suite, trois fois vingt-quatre heures, sans arrêt. Le lac, au bas de la pente des vignes qui est toute blanche, fait penser à un vieux plancher de salle à boire qu’on viendrait d’arroser. Et, dans un miraculeux silence, on voit le ciel, qui est d’un gris doux et qui pend dessus, être tout faufilé par les flocons qui tombent, comme une doublure de manteau. Pas une auto, ni près, ni loin ; ni sur la route et qu’on peut voir, ni même avec son seul bruit dans le fond de l’air. Pas une voix nulle part dans les vignes et dans les jardins ; les chemins sont muets sous les pas comme dans une maison pleine de tapis. C’est le silence qui nous réveille le matin. On était habitué à entendre quelque chose, et ce quelque chose qui manque vous tire de votre sommeil. Alors on voit que deux grosses branches, les plus belles, ont cassé dans le haut du cèdre, pendant la nuit. Celles du bas touchent à terre. Elles cèdent peu à peu sous le poids comme la tête d’un enfant qui a envie de dormir : un peu, puis un peu plus, puis encore plus, avec des secousses, des essais de redressement, puis un affaissement nouveau. Et on voit que partout le même minutieux et monstrueux travail continue à se faire, par addition et superposition : sur les murs, les barrières, le buis, sur chaque aiguille, sur chaque branche, partout où il y a une surface suffisante ; ce très silencieux et très précautionneux travail d’empilement, qui est un premier flocon, un deuxième, cent, mille, puis cent mille, mystérieusement échafaudés. La moindre branche à peu près horizontale est quadruplée dans sa hauteur, de sorte que son bois noir n’est plus qu’un trait et une faible marge au bas de ce format nouveau qui est le sien, dressé sur le ciel devant vous. Le pieu verdi de mousse est continué par un pieu blanc. Les buis sont une base verte à un petit mur qui croît de hauteur tandis que la base diminue, pour disparaître bientôt tout à fait. De temps en temps, de ci de là, l’équilibre se rompt et l’édifice tombe à terre avec un bruit velouté qui est le seul qu’on entende. Un paquet de neige dégringole et va s’enfoncer sourdement dans la molle épaisseur qui l’attend sur le sol. Et les oiseaux volètent partout, hésitant à se poser sur ces perchoirs qui les étonnent, n’étant plus ronds, mais singulièrement ovales, ou en forme d’ellipse, ou irrégulièrement rectangulaires, et qui ont changé de couleur. S’ils se posent par terre, ils n’ont plus de pattes. La grosse merlesse est retenue par ses plumes qu’elle ébouriffe maladroitement autour d’elle, comme une petite fille tombée à l’eau par son jupon.

 

C’est un homme doux et inexorable. Il sonne. Je sais bien que c’est lui pendant qu’on va ouvrir ; je l’attends à trois heures et trois heures viennent de sonner. J’entends sa voix : j’entends qu’il parle et qu’on lui répond. Entrez seulement, Monsieur. Je l’entends qui monte l’escalier. Et il faut que je quitte le coin de canapé où je suis, et je suis si bien, parce que je ne fais rien, parce qu’on m’y laisse tranquille, parce que j’ai les mains croisées dans une totale immobilité. Je dissimule la peur qui est en moi sous un torrent de paroles. Je vais à la rencontre de M. P… Je lui serre la main : « Comment allez-vous, Monsieur P… ? » – « Merci, pas trop mal, et vous ? » – « Mal. » (C’est une précaution que je prends, mais elle ne sert à rien). Il faut que j’ôte ma veste. Rien ne retardera le moment fatal, comme je vois. « Eh bien, vous avez pu arriver ? » – « Eh ! tout juste. Et il m’a fallu venir à pied… » – « À pied ? » (Il m’aide à ôter mon gilet.) « Oui, les tramways ne marchaient plus. L’employé m’a dit : « On ne sait pas quand on partira. Les aiguilles sont gelées… » J’ai beau faire ; je parle et il parle ; je parle beaucoup, il parle beaucoup ; rien n’empêche que sa besogne ne se fasse, parce que me voilà nu jusqu’à la ceinture ; lui-même a retroussé ses manches, il prend son flacon de poudre de talc. Il commence à se faire vieux. Il a la moustache et les cheveux gris. C’est un homme extrêmement doux. Il a d’abord été infirmier à l’hôpital, puis s’est établi pour son compte. Extrêmement doux et inexorable, poli, respectueux, prévenant ; pas du tout prétentieux ; tranquille ; – mais sachant très exactement ce qu’il a à faire (c’est ça qui m’inquiète) et ayant d’ailleurs reçu par téléphone les instructions du médecin. Je lui dis : « Écoutez, Monsieur P… vous irez doucement aujourd’hui… J’ai mal dormi la nuit passée… » Est-ce qu’il a entendu ? Il est en train de me saupoudrer le bras et l’avant-bras, de l’épaule au poignet, par petit tas qu’il étend de la main ; et je sens avec désespoir que je suis impuissant contre un métier devenu chez lui tout mécanique. Et moi qui pensais l’arrêter ! Moi qui croyais que j’allais peut-être obtenir, par mes recommandations, quelques adoucissements. Il me répond toujours oui… « Doucement, Monsieur P… » « Oui, Monsieur, on ira doucement… » Et pendant qu’il commence, moi, j’abonde et je surabonde en paroles, pensant le distraire par mes discours, pensant l’obliger sans doute à porter son attention ailleurs, – sur ce que je dis, sur ce qu’il va me dire ; – pensant créer entre nous (c’est l’arrière-fond secret de ma pensée) une atmosphère de confidence et d’amitié où toute espèce d’intervention violente deviendrait impossible, parce que déplacée. Il est doux. Il est causant. Je parle, il parle. Et cependant ses mains, ses deux mains vont et viennent. Il est extrêmement causant (moi aussi). Il me raconte ses débuts dans la vie, qu’il était orphelin, que son tuteur lui avait fait faire un apprentissage chez un cordonnier, qu’un ouvrier cordonnier gagnait alors trente francs par mois (il est vrai qu’il était nourri et logé), que tout à coup il avait perdu sa place, qu’il était venu à Lausanne, qu’il avait fait son école de recrues dans les troupes sanitaires, qu’il se trouvait ainsi avoir des camarades de service à l’hôpital, qu’il avait eu l’idée d’aller leur demander s’ils n’auraient pas de l’ouvrage pour lui… Moi, je l’interromps de temps à autre pour lui poser une question. On n’en est encore qu’au massage qui dure un petit quart d’heure… Et heureusement que l’infirmier de M. le Docteur-Professeur César Roux…

— Ah ! celui-là, me dit M. P…, celui-là…

Il neige toujours.

— C’est un homme… Il m’a fait venir : « Je te prends quinze jours à l’essai. Si au bout de ces quinze jours, ça ne va pas, place à un autre. Tu es d’accord ?… »

— Je suis d’accord, Monsieur le Professeur… À présent, quelques mouvements.

— Oh ! qu’est-ce que vous allez me faire, Monsieur P ?…

— Eh bien, essayez vous-même… Essayez de plier le bras…

Je ne peux pas. Il me tient la main, il me tient l’épaule. Et j’ai beau dire, j’ai beau faire : mon poignet lentement sous sa pression tend à se rapprocher du bras (bien peu et de quelques centimètres à peine pour commencer), pendant que je ressens autour du coude, à cause des muscles tout enflés, tout tordus, plus embrouillés qu’un tas de vieilles cordes dont on ne s’est pas servi depuis longtemps, une douleur insupportable…

— Voilà. Ça va bien…

M. P… est encourageant.

— Encore une fois…

— Oh ! Monsieur P… pas aujourd’hui.

— Et au bout de quinze jours…

C’est l’histoire qui continue.

— Ah ! Monsieur P… ! Monsieur P… !

Je retombe en avant. Je suis couvert de sueur froide.

— À présent…

— Oh ! c’est fini.

— Oh ! pas encore, mais vous verrez, on va aller tout tranquillement. On va essayer de scier du bois.

Et ça recommence.

Je retiens ; M. P… n’insiste pas tout d’abord. On « scie du bois », tout doucement ; il me raconte qu’au bout de quinze jours…

Ça va un petit peu plus fort. J’essaie d’accrocher au passage ma main gauche avec la main droite. Il me raconte toujours son histoire. Je voudrais intervenir, je ne peux plus. Je ne trouve pas mes mots, ou ils me restent sur les lèvres…

— Oui, j’ai d’abord été garçon de salle…

— Doucement !

— Encore deux ou trois fois et ce sera fini.

— Garçon de salle, qu’est-ce… Aïe !

— Voilà… À présent, il vous faut tâcher d’écarter le coude du corps.

— Impossible.

— Essayez…

— Alors, un petit moment de repos, Monsieur P…

Voilà où j’en suis. Je veux dire que j’en suis réduit à la mendicité.

Je ne peux pas plus empêcher la chose de se faire que je n’empêche la neige qui tombe derrière les carreaux de tomber. Alors je suis lâche ; je supplie. J’ai le ton larmoyant et humble du mendiant qui tend son chapeau. J’ai recours à la pitié. Il ne me déplaît pas d’être misérable ; je ne cherche qu’à inspirer la compassion.

Je me suis laissé retomber dans le coin du canapé, tout ruisselant sous le châle que j’ai jeté sur mes épaules :

— Eh bien ?

— Oh ! qu’est-ce que vous allez me faire encore, Monsieur P… ?

 

Dans nos poulaillers du bord du lac, il y a aussi parfois des canards. Les propriétaires prudents leur coupent le bout de l’aile (non pas le bout des deux, mais le bout d’une seule, n’opérant à dessein que d’un seul côté) ; alors la bête est toute déséquilibrée. Ils savent ce qu’ils font. Le canard est la bête la plus pataude qu’on puisse voir, la plus lente, la plus empruntée, la plus domestiquée également en apparence, de sorte qu’on n’imaginait même plus qu’elle pût voler, mais méfiez-vous ! Il suffit, un matin, d’un mystérieux appel venu du haut des airs, de quelque part derrière les roseaux de la rive, où leurs camarades sauvages sont de passage ; – il y a tout à coup un énorme battement d’ailes, et avec un bruit de catastrophe, quelque chose de gigantesque, qui fait une ombre sur le sol, s’est rapidement élevé au-dessus du treillage, des arbres, des toits, gagnant les hauteurs du ciel avec une suprême aisance ; puis a trouvé la direction de l’eau. Rapidité, force, décision, allégresse : la bête a maintenant tout ce qu’elle n’avait pas. Elle savait à peine marcher : elle étonne par son vol. Et c’est justement ça qu’on lui prend en lui coupant le bout de l’aile (le bout d’une seule) ; par quoi on croit la condamner à un éternel pataugeage, à éternellement avoir une démarche de femme à son neuvième mois, à une triste promenade en rond tout le long du jour à peine égayée parfois par un air de mirliton sur une seule note…

On m’a coupé le bout de l’aile. Mais chez moi l’aile repousse : du moins j’y compte bien.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Une Main, par C. F. Ramuz, Paris, Grasset, 1933. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Neige sur la Chablière, a été prise par Chaurel.

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