Charles Ferdinand Ramuz

TERRE
DU CIEL

1941 (1921)

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Table des matières

 

I 3

II 8

III 15

IV.. 18

V.. 22

VI 25

VII 35

VIII 47

IX.. 50

X.. 58

XI 60

XII 67

XIII 72

XIV.. 75

XV.. 80

XVI 82

XVII 93

Ce livre numérique. 95

 

I

Alors ceux qui furent appelés se mirent debout hors du tombeau.

Avec la nuque, ils ont fait aller la terre en arrière ; ils ont percé du front la terre comme quand la graine germe, poussant dehors sa pointe verte ; ils ont eu de nouveau un corps.

Il y avait un grand soleil. Une grande belle lumière est venue sur leurs mains, sur leurs habits, sur leurs chapeaux, sur leurs barbes, sur leurs moustaches.

Et c’était tout près du village, là où autrefois on les avait mis ; là où on les avait descendus avec des cordes, dans le nouveau cimetière et l’ancien, à côté de l’église neuve et de celles qui n’existaient plus, – parce qu’ils venaient de partout dans le temps. Ils se sont donc levés hors de leurs trous, le soleil leur est venu dessus ; ils voyaient le soleil avec leurs yeux retrouvés, ils buvaient l’air avec une bouche retrouvée. Et, d’abord, ils ont branlé encore un peu, pas solides sur leurs jambes, puis elles se sont affermies.

Alors ils se sont avancés dans la direction du village, et chacun l’avait devant soi, car le village aussi avait été refait, avec son église refaite et ses maisons refaites à la parfaite ressemblance de ce qu’elles avaient été, mais toutes neuves, toutes claires, en pierre et en bois, sous des toits d’ardoise ; – chacun ayant sa maison de nouveau, chacun qui la cherchait des yeux parmi les autres ; puis chacun retrouva la sienne, et ils entrèrent dans leurs maisons.

 

C’est ainsi que la vieille Catherine avait rencontré devant chez elle sa petite-fille nommée Jeanne.

Elle s’est arrêtée tout à coup, puis elle fit encore un pas, puis elle s’est arrêtée de nouveau.

Elle n’osait pas y croire, après qu’elle l’avait perdue, – elle n’osait pas croire qu’elle pourrait jamais la retrouver, à cause que les malheurs vous rendent méfiants.

C’était dans une petite rue pavée montant sur le côté de la maison ; elle y était entrée par un bout, Jeanne par l’autre ; Catherine l’avait vue venir, elle ne bougeait plus.

Debout au bas de l’escalier de pierre menant à un perron d’où on entrait dans la cuisine, elle tenait croisées l’une sur l’autre ses longues mains maigres en bois brun ; et la petite Jeanne, elle, était venue en courant, elle était venue d’abord si vite qu’elle pouvait, puis a été immobile, elle aussi ; mais, parce qu’elle avait le cœur tout jeune encore, un cœur tout neuf et prêt à croire, pas le cœur trompé de plus tard, c’est elle qui est repartie en avant la première ; et le cri lui sort de la bouche : « Grand’mère, grand’mère, est-ce toi ? »

Elle est venue. Elle s’est mise tout contre la grosse jupe à plis et le corsage de grosse laine, tout contre le coutil à rayures du tablier ; – là, elle se lève sur la pointe des pieds, levant les bras, levant les yeux : « Grand’mère, c’est toi ! je te reconnais… Et, toi, tu ne me reconnais pas ? »

Et Catherine hésite encore, puis elle n’a pas pu plus longtemps.

Elle a penché sa vieille tête, elle penche son dos autrefois engourdi et raide qui retrouve son ressort ; ses mains viennent, ses longues mains maigres ; ses mains s’avancent toujours plus :

— C’est toi ? c’est toi, petite Jeanne ?… Que oui, c’est toi !

Et puis :

— Comment est-ce que c’est possible ?

Mais Catherine a vu que tout était possible, parce que plus rien n’était comme avant.

Elles sont montées ensemble l’escalier, elles sont entrées ensemble dans la cuisine. C’était une cuisine aux grandes dalles de pierre bien rejointées, avec un vaisselier de bois brun. Tout y était comme autrefois, mais en plus joli, en plus clair, en plus neuf ; tout y était comme repeint. On voyait briller les assiettes et les verres. Il y avait un bouquet de dahlias sur la table.

La petite Jeanne a dit :

— Voilà des dahlias de notre jardin.

Catherine a dit :

— Est-ce que tu te souviens de notre jardin ?

— Oh ! oui, parce que tu m’y promenais en me tenant par la main, et, quand je suis devenue trop malade, tu m’y portais dans tes bras…

— Je vois que tu te souviens.

Elles s’approchèrent de la fenêtre, ressuscitées.

En ce jour d’été (ou ce jour pareil à un jour des étés d’autrefois), partout dans l’air les abeilles avaient recommencé à se faire entendre, comme quand on bat à la mécanique ; on voyait également que les fleurs fleurissaient partout toutes ensemble ; il y avait sur les arbres à la fois des fleurs et des fruits.

Ah ! temps d’avant ! temps de l’autre vie ! temps durs, temps cruels, difficiles, injustes ! parce que Catherine se souvenait.

Elle retrouvait ces temps d’autrefois entre les touffes d’œilletons blancs, les gueules-de-loup, les campanules, les iris blancs, les violets.

Les fraises mûres et les fraises en fleurs, les buissons de cassis couverts de leurs fruits noirs et de grappes vertes, les mousses de toute sorte et les ruines de Jérusalem.

Elle ne pouvait pas ne pas penser à ce temps d’avant ; la chambre était à peu près comme notre chambre d’à présent ; mais là dedans, en dedans de ces murs, et en dedans de nous surtout…

Elle faisait asseoir la petite Jeanne sur une chaise, elle lui étendait un châle sur les genoux, et c’étaient ces temps d’autrefois :

— Petite, tu ne te rappelles pas ? quand tu étais là, et moi je venais ; je me mettais tout à côté de toi, je ne te quittais plus, c’est toi qui me quittais. Chaque jour, et j’avais beau faire ; chaque jour un peu plus et j’avais beau dire et beau faire, j’avais beau supplier, j’avais beau te tenir serrée, je n’ai pas été écoutée ; tu es partie, tu m’as laissée…

Elle a secoué la tête ; comment est-ce qu’on y tenait ?

Ah ! malheur et misère de nous, en ce temps-là, qu’il fallait cependant qu’on s’attachât et on ne pouvait pas faire autrement, ayant un corps, ayant un cœur construits en vue de ça, exprès pour ça, rien que pour ça.

Construits uniquement en vue de ça, comme est le lierre, avec les mille petites mains et griffes du lierre, et rien que des mains ; mais, nous aussi, c’était notre besoin, n’ayant pourtant non plus que le lisse et le nu, attachés à ce qui penchait, cramponnés à ce qui était chancelant ; avec cette faim de durable en nous et rien pour la faire passer que la négation du durable…

Tout à coup, elle a dit :

— Petite !

Et puis l’a appelée, et elle disait :

— Toi ! toi !

Elle ne disait rien ; elle disait : « Toi ! » ne disait rien, et en même temps : « Toi ! »… avec étonnement encore.

« Toi ! toi ! » Et est-ce vrai ? et encore une fois : « Est-ce vrai ? » mais c’était vrai.

II

Ils avaient commencé à faire connaissance ; ils allaient en visite les uns chez les autres, ils se racontaient chacun son histoire.

Les jeunes allaient de préférence avec les jeunes, les vieux avec les vieux ; les femmes comme autrefois se retrouvaient à la fontaine ; on se parlait de nouveau par-dessus les barrières en bois des jardins ; et, le soir, ils venaient s’asseoir à trois ou quatre devant les maisons, les mains sur les genoux, fumant des pipes.

Justement, le vieux Sarment, un de ces premiers soirs, a été là, avec deux ou trois autres hommes à peu près de son âge ; – il a parlé dans le rose, il a parlé dans le gris, puis il a parlé dans le noir.

Il disait :

— Il me semble que le dos me fait mal encore, des fois. Il me semble que j’ai encore les jambes raides, le matin, quand je me lève. Oh ! je sais bien que ce n’est qu’une imagination, mais ne faut-il pas que la chose même soit entrée profond et qu’on l’ait eue marquée avant sous notre peau pour qu’elle y dure, malgré tout ?…

Soixante ans et plus (autrefois, quand il y avait encore des années, et on n’était pas encore guéris du temps), il avait semé, fauché, moissonné, labouré, sarclé, taillé, fait son bois, il avait porté le fumier, il avait travaillé ses vignes ; et, maintenant encore, tout en parlant, il faisait parfois un mouvement avec les épaules comme quand il portait la hotte, un mouvement en avant avec les mains comme quand il les croisait sur le manche de l’outil.

De temps en temps, il lui arrivait d’allonger les jambes, tantôt l’une, tantôt l’autre, les dégageant avec peine de dessous lui, et il crachait ; il taisait difficilement un soupir que l’habitude faisait venir sous sa moustache blanche.

Parce que c’était dur, dans ce temps-là, pour nous. Il fallait se lever à quatre heures du matin pour ne se coucher qu’à dix heures (quand il y avait encore des heures).

Maintenant l’horloge ne sonne plus que pour faire joli dans l’air, agitant là-haut sa clochette comme quand la vache se frotte le cou à un tronc ; mais avant, vous souvenez-vous ? elle venait comme un commandement, elle vous tirait du lit, vous jetant dehors par les plus grands froids, sous la pluie comme sous la neige, et dans l’épaisseur de la boue comme sur les chemins que la glace rendait brillants, quelque fatigue qu’on ressentît ; car on ne faisait rien à sa guise, on faisait non ce qu’on voulait, mais ce que les choses voulaient ; on faisait et c’était défait, et il fallait recommencer à faire ; et on refaisait, et c’était défait… vous souvenez-vous ?

Les autres ont hoché la tête.

C’était sous un ciel ennemi de nous et jaloux, c’était contre toute la nature. C’était contre la terre fâchée qu’on la touchât, contre la plante ayant ses idées. Contre les animaux, contre les hommes, tous ennemis les uns des autres, jaloux les uns des autres et en guerre toujours entre eux. L’homme ennemi des animaux, les animaux ennemis des animaux, la plante ennemie de la plante. Et partout la destruction d’une chose par sa voisine, de sorte qu’on devait tout le temps réparer, tout le temps se défendre, et on passait son temps à s’empêcher soi-même d’être détruit…

— Oh ! c’est vrai, continuait Sarment, rappelez-vous, parce que venaient les gelées ou venait trop de pluie ou pas assez de pluie : jamais la quantité de rien juste ce qu’il en aurait fallu ; alors on s’empêchait de mourir, et c’est tout, puis il fallait mourir quand même, ô duperie !…

Et Produit a levé la tête, il a dit :

— Même ce qui était bon trompait.

Il s’est tourné vers Sarment, il reprenait :

— Car il n’y avait rien qui fût bon jusqu’au bout. Rappelle-toi le goût du vin…

Il était alors vigneron et il était connu loin à la ronde pour la qualité de son vin :

— C’était juste au moment où on commençait à en sentir le goût qu’il passait ; il vous glissait sous le palais ; on aurait voulu l’arrêter ; et puis il était déjà loin.

On ne buvait jamais alors qu’il ne fallût reboire. Il fallait recommencer à boire, et de nouveau le goût vous fuyait sans qu’on pût le saisir, tandis qu’on lui courait après inutilement. Et tout était comme le vin, parce qu’aucune chose n’était complète, aucune chose n’était terminée pour nous, aucune chose ne trouvait nulle part son aboutissement.

De nouveau, tous ont dit : « C’est vrai ! » assis sur le banc, pendant qu’on passait dans la rue ; – ensuite ils se sont regardés, s’étonnant d’être encore ce qu’ils avaient été et en même temps autre chose.

Il commençait à y avoir de la lune ; on a vu passer Adèle Genoud, qui leur a dit bonsoir.

Ils ont dit bonsoir à Adèle Genoud ; et, un peu plus loin, il y avait la boutique de Chemin, le menuisier ; ils l’ont vue sous la lune s’arrêter devant la boutique.

Ils l’ont vue entrer dans la boutique.

Elle, elle disait à Chemin :

— Comment est-ce que je suis ici, moi, comment est-ce que c’est possible, après ce que j’ai fait ?

Elle aussi dans un grand étonnement, mais Chemin :

— Tout est possible.

Elle s’est mise à dire alors :

— C’est que je l’aimais trop, ce petit, et pas de la bonne manière. On ne savait pas aimer comme il faut, dans ce temps-là. Je me suis dit : « Je ne veux pas qu’il soit malheureux… » La seule chose que j’aie vue, c’est qu’il fallait l’empêcher d’avoir à souffrir ce que j’avais souffert. Je l’avais sorti de son petit lit bien chaud ; je l’ai pris contre moi. Est-ce que vous comprenez ? il n’avait pas de père. Les promesses coûtaient peu aux hommes, dans ce temps-là. « À quoi bon qu’il vive, je me disais, si c’est pour être malheureux ? Pour être abandonné de tout le monde, comme j’ai été moi-même ; être montré du doigt comme j’ai été montrée ; être ri des autres et moqué ?… » C’est parce que je l’aimais bien. « Il n’aura connu que la douceur, il aura connu seulement d’être tenu contre mon sein qui est rond et chaud et qui est à lui… » Pierre Chemin !

Pierre Chemin fumait sa pipe ; elle l’appela de nouveau :

— Pierre Chemin !…

Mais lui :

— Allez toujours, il faut faire tomber de soi les mauvais souvenirs, comme l’arbre ses fruits véreux…

Justement la lune venait de sortir : « Il y avait la même lune qu’aujourd’hui, mais pas si belle. Je suis descendue le chemin. À un moment donné, je l’ai vue se tenir au fin bout d’un arbre pointu ; c’est une file de peupliers qui est au bord de la rivière. J’étais arrivée. Je m’étais assise dans l’herbe ; j’avais oublié pourquoi j’étais là. Oh ! comment est-ce qu’on était faite, dites-moi, Pierre Chemin ? comment est-ce qu’on était faite, dans ce temps-là, qu’on pût changer si vite et si complètement ? À présent, je ne voulais plus ; à présent, j’étais bien ; j’avais oublié pourquoi j’étais là. Il tenait ses petits yeux si bien cachés sous ses paupières, et on voyait sous ses paupières leur bombement. Je lui avais mis ses plus belles choses ; je pensais : « Il est bien joli. Il sera brun de peau et noir de cheveux comme je suis. » J’étais fière de lui d’avance, parce que les années vont vite, et encore pas beaucoup de temps, et il serait plus grand que moi. Tout à coup, il s’est mis à pleurer. Je n’ai eu qu’à ouvrir mon caraco ; il s’est tu. Je continuais d’être heureuse. Il se faisait un mouvement doux dans sa bouche, et un petit bruit aussi s’y faisait comme pour me dire merci. L’une de ses joues était plus rouge que l’autre ; tout son petit corps redevenait rond et se regonflait sous la peau. Plus rien que lui, parce qu’il était là, et plus rien que le bonheur de l’avoir là, le voyant plein de force, et, moi aussi, j’étais pleine de force. Il a mangé tant qu’il a voulu ; ce n’était pas la nourriture qui manquait. Après qu’il a eu fini, il m’a regardée. Je me tenais penchée sur lui. Mais, parce que rien dans ce temps-là n’était durable, ce faux bonheur, lui non plus, n’a pas pu durer. J’ai revu mon malheur écrit sous la lune et mon malheur était le sien, et lui, qui était innocent, allait être puni à cause de moi. J’ai vu qu’il allait y avoir, pour lui aussi, les hommes, et ils seraient ses ennemis, comme ils avaient été les miens. Et j’ai cru que c’était mon amour qui parlait, parce que je ne savais pas bien ce que c’est, et personne ne le savait, en ce temps-là, sur la terre. Je me suis dit : « Voilà qu’il dort, il ne se doutera de rien ; il passera seulement de son rêve à un plus grand rêve. » Je l’ai bien embrassé et réembrassé, bien serré encore une fois contre moi. Je lui ai chanté la chanson qu’il aimait ; je me suis levée. Je lui ai dit adieu ; j’ai détourné la tête. J’ai fait un grand mouvement de côté avec les bras… Et il n’y a plus rien eu ; sauf qu’à la place où je l’avais tenu, j’ai senti venir un grand froid, comme si tout l’air de la nuit et la grande bise entraient par le trou… »

Elle s’était interrompue. Et de nouveau :

— Pierre Chemin, comment est-ce qu’on était faite, dites ? Pourquoi est-ce que je suis là ?

Mais Chemin :

— C’est le grand secret.

Et, comme les gens passaient toujours, c’est à eux qu’elle s’est adressée :

— Et, vous, savez-vous pourquoi ?

Ils s’arrêtèrent dans la lune, devant elle, sur le petit pavé pointu, tout parsemé de brins de paille qui brillaient ; ils disaient comme Chemin :

— C’est le grand secret.

Mais alors elle s’est levée. Elle a dit :

— C’est que vous ne savez pas tout.

Elle s’était levée, elle est rentrée chez elle ; – quand elle revint, elle tenait en travers de son corps, dans ses deux bras, un paquet rose.

— Vous voyez, est-ce que vous voyez ?

On disait que oui.

— Eh bien, c’est lui. Je l’ai de nouveau. Je l’ai retrouvé.

III

Ils étaient dans les trois cents d’entre les milliers qu’ils avaient été ; ils ont été dans les trois cents qui avaient été rappelés sur cet étage de montagne refait pour eux à l’image d’avant ; – sur ce dessus de marche d’escalier, qui semble avoir été taillé exprès dans la pente pour que le village y soit bien à plat et pour que, du temps où ils y couchaient leurs morts et puis ils y étaient couchés eux-mêmes, leurs morts et eux-mêmes y fussent couchés bien à plat.

Les toits étaient restés couverts de leurs tuiles de bois ou de leurs feuilles d’ardoise grise ; comme autrefois, ils se tenaient serrés autour de l’église, ils se serraient étroitement autour du haut clocher de pierre, pareils à des moutons autour de leur berger.

Il y avait déjà tant de beauté dans cette terre d’autrefois – que celle d’à présent n’avait pas pu ne pas lui ressembler ; – elle fut tout d’abord apparue non changée pour quelqu’un qui serait venu, qui aurait grimpé le chemin (à part la qualité de l’air et la beauté de la lumière) ; quelqu’un qui serait monté le chemin raide, puis brusquement la pente cesse ; et on ne voyait rien : tout à coup on voit tout.

Mais, de toutes les saisons, la plus belle seule était demeurée ; ils allaient maintenant à leurs champs en tout temps, dressant en tout temps les javelles, qui semblent des petites femmes à grosses jupes causant par groupes dans les champs.

Il y avait l’hiver autrefois ; il y avait l’hiver où on était malade, l’hiver lui-même étant une saison malade ; – maintenant il n’y avait plus d’hiver.

Ils ne travaillaient plus, comme autrefois, par nécessité et forcés, et seulement pour ne pas mourir ; – ils travaillaient maintenant pour le plaisir, ils travaillaient pour mieux se dire.

Ils venaient avec leurs gestes dans l’air, comme quant à une note on ajoute une note ; à présent, tout était musique, ce qui se parle, ce qui est dit, ce qui se fait, ce qui est fait, ce qui est agi, ce qui est pensé.

La terre était si belle noire qu’il n’y avait plus besoin de fumier ; celui-ci, qui plantait un arbre, n’avait eu qu’à faire un trou, puis, tenant l’arbre par le milieu du tronc pas plus gros encore qu’un manche d’outil, il l’a confié à la terre, telle qu’elle nous avait été redonnée.

Des hommes passaient ; ils ont regardé. Il y avait le vieux Sarment, il y avait Bonvin, le chasseur, il y avait Maurice, le chercheur d’or, il y avait Produit ; ils se sont arrêtés, ils disaient : « Bonne terre ! »

Et l’homme, tenant son arbre, de même : « Bonne terre !… »

C’est qu’il est facile de vivre à présent : on est tous des amis ; on n’est plus, tous ensemble, qu’une grande bande d’amis.

Ils avaient repris leurs anciens métiers et ils faisaient chacun le sien, mais ce n’était plus par nécessité ; – tandis qu’on goûtait sous les arbres, et les femmes à quatre heures apportaient comme avant le goûter des hommes et sortaient les tasses ; ôtaient le couvercle du bidon où il y avait le café au lait ; puis, à leur tour, elles étaient assises parmi leurs jupes dans l’herbe fleurie de marguerites, de boutons d’or, d’anémones, de crocus jaunes ou blancs ou mauves, de colchiques, toutes les fleurs en même temps ; – dans l’ombre percée de trous par le soleil comme une éponge ; quelques-unes la tête appuyée à un tronc, la tête de côté contre l’écorce, et alors le chignon allait lui aussi de côté : le chignon noir à tresses très serrées où est enfoncé un peigne de cuivre.

On a le temps, rien ne nous menace plus ; elles restaient là tant qu’elles voulaient ; puis, quand elles voulaient, elles rentraient chez elles. Et de nouveau elles se tenaient dans leurs cuisines, mais où également était pour elles le bonheur, à cause du joli de tout, à cause du bien lavé de tout, à cause du bien rangé de tout ; – quand, de nouveau, le soir venait, puis on a entendu le cornet de Thérèse Min, la gardeuse de chèvres, descendant de la montagne avec son troupeau.

Chaque soir, au moment d’arriver au village, Thérèse soufflait dans son cornet de cuivre, et, chaque matin, avant de le quitter, dans son même cornet de cuivre, afin qu’on amenât les bêtes ou afin qu’on vînt les chercher.

IV

Chemin, le menuisier, n’avait plus de cercueils à faire. Il faut noter encore ce grand changement qui est qu’il n’y a plus ces vilaines planches à clouer, comme autrefois quand la cloche des morts sonnait ; alors les gens se disaient l’un à l’autre : « Tu as entendu ? » Et c’était un fils ou un frère, ou un père, quelquefois un simple cousin ; ils venaient chez Chemin, ils heurtaient :

— Tu peux seulement y aller.

Chemin demandait :

— Comment est-ce qu’il était déjà ?

— Ne l’as-tu pas connu ?… ni grand, ni petit. Ni trop gros, ni tant maigre…

— Bon ! je vois.

Mais, des fois aussi :

— Il faudrait que j’aille prendre mesure.

Il allait ; on lui disait : « Entrez seulement, monsieur Chemin… »

Il se frottait les pieds sur le racloir. Il ôtait son chapeau. Mises debout contre les chaises, il y avait des couronnes en perles de verre ; il faisait sombre à cause des contrevents fermés.

Chemin sortait son mètre de sa poche, il l’appliquait contre le lit ; c’est cet allongement qui trompe, vu que nous paraissions plus longs une fois couchés que debout, plus longs encore, dans l’autre vie, lorsque couchés de cette façon-là.

Chemin remettait son mètre dans sa poche ; il disait : « Je vois ce qu’il faut. » Il parlait bas, il rentrait chez lui.

Il faisait généralement froid, avec un ciel gris, parce que généralement c’était l’hiver ; – c’était surtout ces mois de février et de mars : alors il y avait jusqu’à deux morts par semaine.

Ayant tenu tout le commencement de l’hiver. Ayant tenu encore contre novembre, contre décembre, contre janvier ; ayant encore passé le premier de janvier, ayant encore pu ajouter tout juste une unité au chiffre de leur âge ; et puis ça n’allait plus, ça devenait trop lourd, on se disait : « Tant pis !… » on se laissait aller. Car ils étaient trop longs, ces hivers de la terre, pour le peu de force qui restait aux vieux ; et alors quatre ou cinq en février, trois ou quatre en mars ; et Chemin allait prendre mesure.

Comme il habitait non loin du cimetière, il les voyait ensuite tous passer.

Ceux qu’il avait donc habillés, leur ayant coupé ce vêtement qui est un vêtement de dessus et de tout dessus, et il ne nous en fallait jamais qu’un ; – étant une espèce de tailleur dans ce temps-là, et il disait : « Je suis un espèce de tailleur, moi » ; – généralement noir, ce vêtement, en dure étoffe de sapin ; – et, derrière, allant lentement, les chapeaux de soie, les redingotes mis aux noces, mis aux baptêmes, mis aux premières communions, tirés de leur armoire, frottés et brossés, reposés (les chapeaux) sur des têtes devenues trop petites ou remises (les redingotes) autour de ventres trop gros ; – alors Chemin, ôtant sa pipe de sa bouche, se retirait par respect dans le fond de l’atelier.

Une fois, dix fois, trente, cinquante. Deux cents fois, trois cents, quatre cents fois…

C’était quand il y avait encore l’obligation de mourir ; – à présent : « Point final, disait Chemin, point de la fin de la phrase, point de la fin du paragraphe et du livre. Et le livre, à présent, lui-même fermé, ou quoi ?… »

Plus de ces vilaines planches à clouer ; il prenait un petit pot de couleur, il prenait un autre petit pot de couleur ; c’était une belle couleur jaune, une belle couleur bleue, une belle couleur rose dont il prélevait un petit peu avec le bout de son pinceau.

Il faisait aussi des coffres à habits, sur lesquels, par des applications de minces épaisseurs de bois de teintes différentes, il représentait un cœur ou des vaches, ou un bouquet dans un vase, – rien que la date de l’année qui manquait.

Sur la grande double porte des armoires, de celles que dans l’autre vie on donnait en cadeau aux jeunes mariés, c’étaient des guirlandes de fleurs des champs.

Chemin, tout le jour, taillait dans le bois ou maniait le pinceau ; ces autres faisaient leurs foins ou faisaient la vendange, fauchant, moissonnant, vendangeant dans le cours de la même journée ; et, aux douces heures du soir, quand ils revenaient, c’était en huchant, la voix poussée à plein entre leurs mains d’une pente à l’autre ; – la voix allant au loin par-dessus les creux et les combes, d’un versant à l’autre versant.

Après qu’ils avaient moissonné, vendangé, fauché, et ils revenaient en huchant ; Pierre Chemin alors se disait : « C’est l’heure » ; il posait sa varlope ; il tirait de sa poche un paquet de tabac enveloppé de papier brun (qui est un tabac fort de goût).

Thérèse Min rentrait avec ses chèvres ; elle serrait son tricot dans un petit sac, elle soufflait dans son cornet de cuivre.

C’est ces douces heures du soir que chaque jour ramène, dans du rose, dans du doré, dans le sent-bon des cheminées ; des portes s’ouvraient, se fermaient ; les petites filles allaient chercher les chèvres dans le parc, Pierre Chemin fumait sa pipe devant chez lui.

Et tous ceux et toutes celles qui passaient, se regardant, semblaient dans ce regard se dire : « On a tout, on est bien », n’ayant plus d’autre pensée ; – jusqu’aux mulets à petits sabots fins, à gros ventre, une paire d’énormes souliers à clous les semelles en l’air sur le bât, ces bêtes autrefois peu commodes, qui montraient à présent une grande docilité, se déplaçant d’un pas égal sous leurs belles robes luisantes, et on entendait leur petit grelot se rapprocher, puis s’éloigner, entre les barrières des jardins.

V

Il y avait aussi Phémie ; elle, elle allait et venait dans son jardin. Elle n’aimait déjà rien tant que son jardin, quand c’était encore l’autre vie.

Pour être plus sûre d’avoir des fleurs à son idée, elle récoltait elle-même toutes ses graines, dont elle faisait des paquets, écrivant dessus le nom au crayon.

Il lui fallait s’appliquer grandement, étant bien loin du temps où elle allait à l’école, mais, avec de la persévérance, elle y arrivait pour finir.

Déjà, dans l’autre vie, elle écrivait les noms au crayon sur les paquets en tirant la langue ; elle écrivait : rênes-margerites, soussi, œuillets sur les paquets, après quoi elle les enfermait dans une armoire ; – et voilà qu’à présent elle avait recommencé à écrire les noms, elle écrivait de nouveau : soussi, œuillets.

Hélas ! dans l’autre vie, ce jardin auquel elle tenait tant lui avait été repris, à cause d’un grand fils qu’elle avait.

Dans l’autre vie, où rien n’était solide, il lui avait fallu un jour tout vendre, car alors rien ne pouvait durer ; il lui avait fallu, bien que déjà vieille, tout quitter et se mettre en place, ayant eu à payer les dettes de ce fils.

Elle avait été vivre chez les autres, travaillant pour les autres, malgré son âge, durement ; c’est chez les autres qu’elle était morte.

Elle se souvenait encore du matin où elle n’avait plus pu se lever de ce lit pas à elle. Elle se souvenait qu’elle avait vainement cherché à se tenir debout dans la pauvre petite chambre froide où un mauvais falot-tempête fumait sans éclairer ; la tête lui avait tourné.

Et puis ?… Et puis plus rien. Et du temps qui avait passé, beaucoup de temps peut-être ; elle se demandait, elle aussi : « Combien de temps ? » elle ne savait pas ; – mais ce qu’elle voyait à présent, c’est que son jardin lui avait été rendu.

Et, ce qu’elle voyait, c’est qu’elle n’avait plus rien à craindre, elle non plus, des hommes, ni des choses, étant désormais à l’abri du mauvais temps, de la grêle, des gelées, de toutes les tristesses, de toutes les espèces de morts.

Le mur gris au crépi tombé, où s’accrochaient des touffes de quarantaines, avait reparu devant elle ; l’arrosoir peint en vert était posé de nouveau au milieu de l’allée.

Tous les petits objets dont elle se servait lui avaient été rendus : l’arrosoir, le sarcloir, le petit râteau de fer, la pelle à fossoyer à la lame tout usée, le plantoir de bois dur, le cordeau avec quoi on trace les sentiers, le corbillon d’osier non écorcé, le vieux couteau à arracher les mauvaises herbes ; et elle, joignant les mains : « Mon Dieu ! l’ai-je vraiment mérité ? » parce qu’elle était humble de cœur.

« Qu’ai-je fait, qu’ai-je fait, pour que j’aie été rachetée et que j’aie revu la lumière ? comme qui aurait fait dans la semaine un petit voyage, et ensuite serait venu un beau dimanche, un beau dimanche pour toujours.

C’était même tellement beau que, comme Catherine, elle n’y avait pas cru d’abord. Mais une abeille s’était approchée d’elle, lui racontant quelque chose ; une fourmi ailée se posa sur sa manche ; une femelle merle courait sur le faîte du mur comme un rat.

Il lui avait bien fallu y croire.

Avec son corps habitué, son corps resté cassé en deux par le continuel penchement d’autrefois, elle allait de nouveau le long des résédas à petites fleurs grises.

Les soucis poussaient dru ; les œillets-de-poète avaient extraordinairement élargi leurs touffes ; les cœurs-de-vieilles-filles, frêles et de couleur claire au bout de leurs tiges pareilles à des fils, lui venaient jusqu’à la ceinture ; et, avec tout cela, pas une mauvaise herbe, point de ces tristes dégâts d’insectes, quand ils viennent scier les racines ou ils font des trous dans les feuilles, tandis que la limace laisse où elle a passé un ruban d’argent.

C’était sur le devant de sa maison entre deux murs, le jardin était en pente ; l’eau d’une rigole venait remplir dans le bas une fosse creusée là exprès.

Elle avait été y plonger l’arrosoir ; elle revint, qui le portait. Et, sous l’arrosement, la terre faisait un petit bruit comme quand le chat boit.

VI

Ils travaillaient. Chemin travaillait dans son atelier. La porte de son atelier était une porte vitrée. Chemin regardait par la porte.

Chemin regardait à travers la vitre, derrière la vitre, la vie se faire ; Chemin était heureux ; il peignait sur le panneau de devant d’une grande armoire des gens heureux.

Le tableau de Chemin représentait notre bonheur. Le tableau nous représentait comme nous étions à présent, c’est-à-dire que tout était beau dans son tableau.

Il mettait ses couleurs sur un morceau de verre qu’il posait au bord de son établi, et, ayant tiré son armoire dans le bon jour, il allait du morceau de verre à l’armoire avec son pinceau, prenant du bleu, du rose, du vert tendre ; regardant à travers la vitre comment c’était, ramenant les yeux sur son ouvrage pour y mettre comment c’était.

Pendant ce temps, dans le haut du village, là où avait été le cimetière, un homme était encore tenu sous les bras par deux autres ; et les deux autres lui disaient :

— C’est là qu’on t’avait mis, regarde. Mais toi aussi, tu en es sorti, tu es sorti de ton trou comme nous…

C’était un nommé Bé. Dans l’autre vie, il était aveugle. Dans l’autre vie, il était né aveugle, il était mort aveugle ; c’est pourquoi à présent il devait apprendre deux fois à voir.

Les hommes le tenaient chacun sous un bras. Par moment, Bé s’arrêtait ; il restait immobile comme quelqu’un qui a de l’asthme.

Ils étaient deux à le tenir, chacun d’un côté, c’est-à-dire François Besson et Henri Delacuisine ; et Delacuisine : « Ça ne va pas, Bé ? » Lui : « Tenez-moi seulement… C’est ça… » Puis il est reparti, et il tenait les yeux fermés.

Tout à coup, il les a rouverts ; il disait : « Et cette tache blanche ? »

— C’est chez Produit, c’est le mur de l’écurie à Produit.

Et Bé s’est mis à tendre la main vers la chose comme pour la prendre, tandis que les deux autres riaient en disant : « Tu ne peux pas, voyons ! C’est trop loin ! » alors il a refait un petit moment sa nuit, comme quand on rentre dans sa maison pour se reposer.

Ils s’étaient mis cependant à aller, et ça se faisait peu à peu. Il ne soulevait encore que légèrement et avec précaution sa paupière, faisant une petite provision de choses, puis laissant sa paupière retomber. Il ne laissait entrer que peu de choses à la fois, ayant d’abord à les mettre en ordre. Mais voilà qu’il a rouvert quand même les yeux, alors de nouveau les choses venaient, pendant qu’il marchait entre les deux hommes. Il a connu le blanc, le noir, le laiteux, le rose, quand c’est beau vert, ou c’est beau jaune et c’est comme du vin vieux ; les couleurs de toutes les choses et les choses qui sont dessous, étant habillées de couleurs et n’étant connues que par leurs couleurs.

Il a dit :

— Je crois que ça y est.

Il s’était arrêté de lui-même.

— Besson, je vois. Delacuisine, je vois. Je te vois, Besson…

Il se tourne vers Besson.

— Tu es là, je te vois, Delacuisine.

Il se tourne vers Delacuisine.

Alors il se tourna vers en avant et, en effet, ses paupières se sont levées tout à fait de dessus le globe pâle encore comme les plantes qui ont poussé à l’ombre et les germes des pommes de terre qu’on a tenues longtemps enfermées dans la cave ; – elles ont battu comme le papillon bat de l’aile quand il va s’envoler ; – puis :

— Ça y est ! ça y est !

Mais de nouveau :

— Et ça ? qu’il disait.

— Ça, c’est l’air.

— Et ça ? qu’il disait.

— Ça, c’est le rocher.

Il a réfléchi. Il a hoché la tête, il a dit :

— Oui.

Il a dit :

— Non.

Puis :

— Que si ! que si ! Mon Dieu ! tout ça !… Et est-ce qu’il est possible que tout ça soit à moi ?

Se mettant alors à tendre les bras, à les ouvrir tout grands comme quand on voit venir quelqu’un ; – et alors, en effet, ça se mit à venir, ça venait ; et il prenait ça, et il serrait vite contre lui ça, – un paquet d’air ici, un paquet de distance, un autre paquet de distance ; un mur, encore un mur, une maison en bois brun, une qui est rose ; puis, plus à gauche, et plus en arrière, les prés, les champs, les bois, ces carrés verts, ces carrés gris, ces carrés jaunes, du brillant, du pas brillant ; – prenant ça pêle-mêle avec encore du ciel et de l’air, prenant tout ça entre ses bras ; – alors un petit peu de fatigue de nouveau, il ferme les yeux, il se repose.

Puis les bras tendus de nouveau ; et, pendant ce temps, un grand silence.

Après quoi :

— J’y suis.

Il a laissé retomber ses bras ; il était devenu sérieux :

— Parce que, se mit-il à dire, c’est qu’on est presque trop riches ; jamais je n’aurais cru qu’il pouvait y avoir tant de choses que ça.

— Ah ! dit Delacuisine, c’est qu’en effet il y en a !…

Il s’était mis à les nommer à Bé, il les lui apprenait, ces noms, comme quand on apprend l’a b c aux enfants.

Les petites fleurs des murs jaunes et violettes ; les petites fleurs des murs bleu de ciel et tachées de blanc ; les différentes espèces de fleurs ; le brun du drap du pantalon, qui n’est pas dans la nature.

Le gris de ma manche, le blanc de ma chemise blanche.

— Et puis ça, a dit encore Delacuisine, ça, c’est du bois de barrière ; tu as connu ça avec les mains autrefois, eh bien, voilà ce que ça donne pour les yeux. Et, ça, c’est la plus dure de toutes les espèces de pierres : c’est du granit, tu vois, là, ce gris ; et dedans c’est plein de petits cristaux blancs…

À présent, Bé gardait les yeux grands ouverts, il ne les a plus refermés. Il avait demandé à Delacuisine et à Besson de le lâcher, qui lui avaient dit : « Tu crois qu’on peut ? » puis l’avaient lâché quand même. Et ainsi il allait tout seul, ainsi ils avaient fait retour, ayant maintenant le village devant eux. Et Bé voyait venir parmi le monde, ce petit monde, parmi les autres morceaux du monde ce tout petit morceau du monde, pendant qu’il allait tout seul, et c’est à peine si de temps en temps par habitude il tendait encore la main, tâtant l’air, à peine si de temps en temps son pied avant de se poser interrogeait encore le sol.

Ils sont entrés dans le village. On disait :

— Alors ça va mieux ?

— Ça va tout à fait bien, disait Bé.

Et Delacuisine :

— Vous voyez, on l’a lâché…

S’écartant pour mieux vous le faire voir, et Besson alors faisait de même.

C’est de la sorte qu’ils sont arrivés devant l’atelier de Chemin où on voyait Chemin à travers la porte vitrée, et on voyait aussi le tableau de Chemin ; – Besson et Delacuisine ont eu tout à coup une idée, ils ont dit à Bé :

— Ah ! voilà qui va t’intéresser… Hé ! Chemin, est-ce qu’on peut entrer ?

Et ils entrent, disant à Chemin :

— Tu comprends, il commence seulement à voir. Et il n’a vu encore que les choses qui existent en réalité…

Alors, lui faisant une place :

— Arrive, Bé, mets-toi ici…

Parce que c’est encore une chose à apprendre ; ça n’existe pas véritablement, c’est de la peinture, c’est peint… ça n’existe pas dans la nature, ça existe dans le cœur de l’homme. C’est tiré par l’homme de son cœur d’homme, porté dehors par ses mains d’homme ; alors est-ce qu’il allait s’y reconnaître, Bé ?

Qui, en effet, pendant un moment n’a rien dit, pendant un moment n’a pas bougé ; pendant un moment est resté immobile, laissant voir seulement un grand étonnement, avec aussi les marques de l’effort qu’il faisait ; puis lentement ses lèvres se sont écartées et il y a eu une distance entre ses lèvres.

— Ça… Ça, c’est toi, Chemin.

Il regardait Chemin.

Il regardait le vrai Chemin, puis le Chemin figuré :

— C’est toi !

Chemin hocha la tête.

— Et ça, c’est une maison (il la touchait du doigt) ; ça, c’est un arbre, ça, c’est la fontaine…

Il vous a interrogés du regard, on hochait encore une fois la tête ; et lui, encouragé :

— Ça, c’est des gens sur des bancs, ça, c’est une petite fille, ça, c’est un mulet… Oh ! je comprends, je comprends tout.

Alors ceux qui étaient là lui ont serré la main ; puis ils sont sortis, tous les quatre, pour aller boire.

Le café s’appelait le Café des Amis. Il y avait sur l’enseigne ce nom et sous le nom deux mains qui se serraient dans des manchettes de dentelles. Et, de nouveau, c’était peint, ce qui fait que Bé a eu encore un peu d’hésitation ; mais déjà, il avait repris ; « Que si, que si, je suis guéri ! »

Une autre voix, alors, s’est fait entendre :

— Moi aussi, je suis guéri.

C’était Chermignon ; on lui avait, dans l’autre vie, coupé la jambe. Il venait ; il vous faisait voir qu’il avait de nouveau ses deux jambes.

Il les faisait bouger, l’une après l’autre, dans le pantalon de grosse mi-laine brune jauni aux genoux, ayant les pieds dans des souliers ferrés à œillets de laiton :

— Et puis encore qu’elle n’est pas fausse, et il riait ; – quand même ils étaient arrivés à la perfection dans ce genre de jambes fausses, souvenez-vous, après leur grande guerre, et ils m’en avaient mis une de cette espèce ; mais à présent, c’est de la viande, de la bonne viande, de la toute vraie…

— Si vous voulez voir ? disait-il encore ; et il troussait son pantalon.

Bé voyait ; Chermignon avait ses deux jambes et criait à Bé : « Je marche sur mes deux jambes », tandis que Bé lui répondait : « Je vois avec mes deux yeux » ; et, parce qu’ils venaient ainsi chacun avec son histoire, Maurice, le chercheur d’or, qui était assis dans un coin, a commencé à raconter la sienne, étant également guéri d’une maladie qu’il avait.

« Moi, disait-il, je cherchais l’or à la baguette, parce que je croyais que c’est l’or qui donne le bonheur. On allait se promener dans les endroits où l’on pensait qu’il y en avait. La baguette doit pencher plus ou moins, selon la plus ou moins grande force de ce qui l’attire ! Et, un jour, mon frère, qui tenait montagne au pied des Rochers de Bise, ayant trouvé une pierre brillante, l’avait écrasée sous une autre pierre, ce qui avait donné la valeur d’une cuillère à café de poudre jaune qu’il me montra. Alors je me dis : « Ça en est ! » Il faut vous dire que j’avais le don. Je sais à présent que c’est un don qui nous venait du Diable, mais en ce temps-là je ne savais pas. J’ai dit à mon frère : « Me montrerais-tu la place ? on partagera. » C’est l’histoire de quand on allait chercher l’or, dans l’autre vie, à cause qu’on ne savait bâtir que sur les biens passagers. On est partis de nuit ; on est allés plus haut que les bois, plus haut que l’herbe ; et, toutes ces richesses données par le bon Dieu, on les a laissées derrière nous, pour ne plus être entourés, si loin qu’on pouvait voir, que par rien du tout de bon. Semez-y le blé, vous verrez, essayez d’y planter les pommes de terre ! Mauvais pays, pays maudit, pays mis justement par le bon Dieu plus haut que l’autre et pas à portée, mais on était tenté par le Démon. Le soleil s’était levé, on suait à grosses gouttes. C’était ce grand pierrier, vous savez, qui est droit au-dessous des Rochers de Bise, et plus on monte, plus il devient raide, pourtant on allait toujours. De temps en temps, je disais à mon frère : « Est-ce là ? » Il me répondait : « Pas encore. » On a fini par arriver au pied des rochers ; il y avait sur ces rochers des taches de rouille. Et rien n’a plus compté pour moi que ces taches. Il faut vous dire que les métaux s’appellent l’un l’autre ; et, par le moyen de ce fer, que je voyais qui était là, l’or à nouveau me criait contre. Je vous parle de ces temps de la terre, où le cœur nous allait par bonds ; ah ! misère, misère et folie ! La paroi avait bien six ou sept cents pieds de hauteur, lisse par places comme la main, à d’autres toute couturée, avec des ressauts, des couloirs, des corniches, des cheminées, – ça ne fait rien. Jean me suivait sans rien dire. On se comprenait sans rien se dire. Il était déjà convenu entre nous, sans qu’on se fût rien dit, qu’on irait jusqu’au bout et par tous les moyens. Il a fallu se pendre par les mains et la pointe de la semelle, se pousser vers en haut du dos et des genoux comme le ramoneur, être parfois sur des surplombs pas plus larges que le pied, après quoi s’accrocher à des gazons glissants qui s’éboulaient par grosses mottes, mais on l’a fait, rien ne nous a coûté, parce que le Démon nous tenait mordus. Et, à la fin, sur une sorte de replat, et comme une terrasse en pente sans plus point d’herbe, et où le roc était à vif et fissuré… »

Il s’interrompait (et peut-être, si on l’eût bien regardé qu’on eût vu briller encore ses yeux) :

« La baguette file droit vers en bas et heureusement que je la tenais bien, sans quoi elle m’aurait échappé, tellement la secousse avait été forte. Comme quand la truite donne un coup de queue. On était devenus tout pâles. On a eu le souffle coupé. En même temps, on se regardait et on n’osait pas se regarder. Je ne sais plus l’heure qu’il était : le temps n’a plus rien été pour moi, qui dévorais sans en sentir le goût le peu de jours qui nous sont donnés. Il me fallait me cacher des hommes, et mentir, et aussi, comme le chemin du pierrier était trop long et fatigant, je me laissais descendre dans les rochers à une corde. C’était mon frère et moi qui l’avions installée, et une fois mon travail fini, et moi remonté, je la retirais. Je travaillais tout nu comme ceux qui sont aux galères, sans point d’eau que celle que j’apportais dans un tonnelet, sans rien autre chose qu’un peu d’eau, un peu de pain, un peu de fromage. Du matin au soir. Depuis de très bonne heure le matin jusque tard le soir. Tout nu, exposé tour à tour au grand soleil, aux longues pluies et à l’orage, point d’autres outils qu’un pic et une pelle, creusant d’abord avec le pic, puis enlevant les débris à la pelle ; toujours tout seul, personne à qui parler, et rien autre chose pour me distraire que ce trou sous mes pieds, où je m’enfonçais toujours plus. Je sentais couler le long de moi l’eau de mon corps comme si elle était tombée du ciel, et je pleuvais et je tachais de noir la roche : indifférent à cette pluie et à toute pluie ; indifférent, je dis, au monde et à toutes les bonnes et belles choses du monde et à tout ce qui était vrai. J’étais ainsi arrivé au troisième mètre sans avoir rien trouvé encore ; mon frère me disait : « Alors ? » je disais : « Rien ! » J’avais terriblement maigri. Et, de nouveau, mon frère : « Alors ? » Et moi, de nouveau : « Rien ! » Mais, à présent, je voyais qu’il me regardait avec méfiance. Et ça a été ainsi encore un bout de temps, puis voilà qu’une fois que j’étais en train de me reposer, assis à côté de mon trou, j’ai entendu rouler des pierres. C’était mon frère qui m’épiait, s’étant posté un peu plus haut dans la paroi… »

VII

Il s’appelait Augustin ; elle s’appelait Augustine.

Eux aussi s’étaient retrouvés, ayant été séparés l’un de l’autre, étant morts séparés l’un de l’autre, dans l’autre vie ; mais, de nouveau, ils étaient réunis.

Il lui avait fallu venir de loin, il lui avait fallu venir depuis tout là-bas, sur les bords d’un lac, ce qui faisait plusieurs jours de marche ; mais à présent l’amour est appelé par l’amour. Et, quand il eut sorti sa tête de son trou, dans l’éloignement d’elle, tout là-bas, et sur le bord des eaux qui ont brillé d’abord pour lui au lieu des glaciers et des neiges ; – sitôt qu’il eut sorti sa tête du tombeau, il s’est entendu appeler : elle l’appelait déjà.

Il n’a pas hésité, il ne pouvait pas se tromper, elle l’appelait, il s’est mis debout.

Il a d’abord sorti sa tête, puis tout son corps dans la lumière, mais, en même temps qu’il sortait son corps, son corps se tournait de lui-même dans la direction qu’il fallait.

Il n’aurait pas eu besoin de voir, il aurait pu être aveugle comme Bé. Il y avait comme une main qui le tenait, et elle le tenait par le haut du bras, le tirant sans cesse à elle. Il n’aurait pas voulu venir qu’il serait venu ; il ne savait pas s’il voulait venir ou non ; il n’a pas eu à se le demander. Il a longtemps suivi la route qui va le long de l’eau vers l’est et vers les levers de soleil, et vers où est Jérusalem. Le ciel s’est habillé de blanc, puis de rose. Il marchait dans le matin, il marchait à midi, il marchait encore le soir ; le ciel à présent s’habillait de vert devant lui. Les hommes étaient partout heureux et beaux dans le grand vignoble, ayant leurs épis de maïs qui séchaient devant les maisons, et, en dessous de l’avant-toit de l’écurie, sur une sorte de galerie à claire-voie, leurs noix bien étalées sur les lattes dans le courant d’air. Les femmes, debout sur le pas des portes, lui disaient : « Voulez-vous entrer ? » On lui faisait un lit. On ne lui demandait point d’argent. On ne lui demandait même pas son nom ; on n’a plus de noms.

On lui faisait un lit. Il couchait dans un bon lit. Il se levait de grand matin, il recommençait à marcher, il se levait en même temps que les gens de la maison ; et ainsi peu à peu il a quitté le lac, il est entré dans la grande vallée qui y fait suite ; là, il est remonté le fleuve, qui en occupe le milieu, coulant entre deux chaînes de montagnes qui deviennent de plus en plus hautes.

Et les deux chaînes se sont rapprochées toujours plus ; elles ont fini par se rapprocher tellement qu’il n’y a plus eu devant lui qu’une étroite porte entre des rochers ; mais il marche toujours et c’est midi et il passe la porte.

Tout aussitôt la vallée s’est élargie : c’était dans le bout, sur un de ses versants.

Elle avait été l’attendre dans le bois des Ciernes ; elle savait qu’il allait venir, lui savait qu’elle l’attendait.

Maintenant on ne peut pas ne pas être réunis et on ne peut pas ne pas être ensemble, quand on est faits pour être ensemble ; – c’était dans le bois des Ciernes, où la pente pierreuse avait été entaillée à deux places, l’une pour y faire passer le canal, l’autre pour y faire passer le chemin.

C’était juste au-dessous du bisse, qui est le nom qu’on donne à ces canaux d’irrigation qu’il y avait dans l’autre vie et qui allaient chercher très haut dans la montagne de quoi rester pleins tout l’été. Et le bisse était toujours là, avec son eau toujours la même ; tout était comme autrefois sous les pins ; les pins, eux non plus, n’avaient pas changé, avec leurs troncs rouges nus jusqu’à une grande hauteur et ne montrant qu’à leur fin bout un petit plumet de branchage.

Ils avaient été s’asseoir ensemble au bord du bisse ; Augustine avait trempé les doigts dedans : « L’eau est aussi froide, avait-elle dit, que dans le temps. »

Il avait dit :

— Ce n’est pas étonnant, quand on sait d’où elle vient.

Les beaux glaciers étaient toujours sur les sommets ; en arrière du bois, au delà des croupes herbeuses, des forêts de plus haut, des pâturages et des rochers, ils continuaient de briller pour nous ; ils étaient toujours dans le ciel avec leur belle couleur : tour à tour roses, jaunes, bleus, tout en or ou tout en argent, entre les branches, selon les heures ; et Augustin, les montrant :

— Tu vois, c’est depuis tout là-haut qu’elle vient, et on allait tout là-haut pour les réparations à faire, mais même tout là-haut on pensait à toi.

Il lui avait pris la main, il disait :

— On voyait les routes comme des fils, les maisons comme des grains de sable ; les toits des villages étaient seulement une nuance dans le vert ; mais, moi, je visais quand même la place, et, à force de me dire : « Elle est là », il me semblait que je te voyais.

Il lui tenait la main ; l’eau coulait à pleins bords, sans le plus petit bruit ; ils mirent une marguerite dessus pour la voir s’en aller ; elle s’en alla très vite, comme un petit bateau s’en va.

Ils mirent un brin d’herbe sur l’eau ; à ce brin d’herbe, une fourmi qui était en train de se noyer s’est raccrochée.

Ils mirent un message sur cette eau, le message fut emporté ; ils voyaient qu’il ne lui faudrait pas beaucoup de temps pour aller jusqu’au village ; le message était : « Bonnes pensées de ceux qui sont heureux à ceux qui sont heureux. »

L’eau allait bien toujours, mais le temps n’allait plus. On pouvait maintenant sans crainte laisser l’eau suivre son chemin ; ce n’était plus un peu de notre vie qu’à chaque nouvelle seconde elle emportait dans son courant, – fausse image, aujourd’hui, de la vie que cette eau, parce que la vie immobile et elle s’écoulant toujours.

Oh ! non, à présent rien ne changeait plus, rien n’allait plus jamais changer. Ils ont retrouvé ici toutes les choses qu’ils avaient aimées ; les choses qu’ils avaient aimées n’allaient plus jamais les quitter. Ils se rappelaient une fois où ils avaient gravé dans un tronc au couteau les initiales de leurs noms : ils avaient été chercher l’arbre, ils n’avaient pas eu besoin de chercher longtemps.

De nouveau, quand ils prêtaient l’oreille, le bruit de l’écureuil, adroit à grignoter la fève sous l’écaille, venait en imitation à une petite pluie sur les feuilles ; de nouveau, dans le grand silence, ils ont entendu le bruit de leurs cœurs.

Et ils voyaient que la différence était ailleurs ; il disait :

— Te rappelles-tu ?

Ils voyaient que la différence était au dedans d’eux-mêmes, parce qu’ils se disaient l’un à l’autre :

— Ah ! comme on était tourmentés !

Et lui :

— Je te cherchais sans te trouver.

Elle :

— Je t’attendais et tu ne venais pas.

Elle était assez petite, toute ronde, la figure couverte de taches de rousseur ; elle s’appelait donc Augustine.

Et, lui, s’appelait donc Augustin ; alors, quand, dans leur vie d’avant, ils avaient été pour graver leurs noms dans l’écorce, ils s’étaient aperçus qu’ils n’en avaient qu’un pour les deux.

Elle disait : « Comment est-ce qu’il faudra faire avec ces deux A pour le linge ? » Il disait : « Tu n’en mettras qu’un ; ce sera de l’ouvrage de moins… »

Ô vilaine figure, vilaine petite figure ! Il savait bien qu’Augustine n’était pas belle ; il l’aimait mieux comme elle était que si elle avait été très belle.

On se moquait de ses cheveux rouges : pour lui, il n’y avait rien de plus magnifique au monde que des cheveux rouges.

Sur cette peau comme du petit-lait, étaient ces taches qui se touchaient toutes, mais le cœur devant elles se sent tout remué de tendresse ; l’œil, qui cherche à les compter, sans y réussir, s’en amuse.

Il tenait entre ses deux mains cette figure : « Petite ! si on donnait tout ce son aux lapins ?… Mais non, ils deviendraient trop gras ! »

Et il souriait, et elle souriait ; mais ensuite il leur fallait se quitter. C’était sur la terre ; c’était au temps de leurs rendez-vous, sur la terre ; il ôtait son chapeau, elle, elle se signait, parce qu’ils passaient devant la croix. Elle prenait à droite, lui à gauche : c’était sur la terre ; ils se consolaient en se disant que leurs chemins finiraient bien quand même, une fois, par se réunir.

Hélas ! ils ne savaient pas quelles difficultés on rencontrait alors à vivre. Son père à elle n’avait pas voulu de ce mariage ; on ne lui avait plus permis de sortir seule. Et, lui, venait la nuit, rôder autour de la maison, mais il avait beau venir. Il venait, il se mettait sous un arbre, il était sous le branchage de l’arbre et de là son cœur appelait : personne n’y répondait. C’est quand ils étaient dans l’ancienne vie : il lui avait bien fallu finir par voir que tout y était tromperie. On était comme quelqu’un qui aurait eu une tasse à la main, et se serait arrêté à toutes les fontaines, mais la tasse était sans fond. Tout vous parlait de bonheur : on ne le trouvait nulle part. Dans l’autre vie, dans la fausse vie ; et une grande amertume pour finir était venue à Augustin ; il s’était dit : « Tant pis ! qu’elle souffre, puisque je souffre ! » Il se disait aussi : « Si elle tenait vraiment à moi, elle aurait bien trouvé moyen de venir. » Mauvais cœur qu’on a tout à coup ! un mauvais cœur vous pousse dans le bon. Et une nuit : « C’est la dernière fois ! » On était déjà en automne, quand il y a ce triste grand brouillard qui est contre les pentes comme une aile cassée. Elle non plus, ne dormait pas cette nuit-là, seulement il ne pouvait pas le savoir. Elle l’attendait ; il ne le savait pas. Sa fenêtre n’était pas éclairée ; comment aurait-il pu se douter qu’elle ne connaissait pas plus que lui le sommeil ; qu’elle l’appelait, elle aussi, à travers l’épaisseur des murs, et toute cette couche d’air sourde, se désespérant comme lui ?…

Pourtant, tout à coup, elle s’était levée. La porte avait été ouverte par elle, l’escalier descendu par elle, le gros verrou rouillé, tiré. Il y avait une force qui la faisait aller sans qu’elle y fût pour rien. Personne ne l’avait entendue. Et à présent la nuit, tout le glacé de l’air et cette grande humidité, et elle nue sous sa chemise, sans souliers, ni bas dans la boue, – mais jamais pourtant si bon air, jamais si belle nuit, jamais légèreté pareille ! Et comme elle courait ! Prends-moi, emmène-moi, fais de moi ce que tu voudras, je n’ai plus ni père, ni mère, il n’y a plus personne, il n’y a plus que toi !… Mais il n’était déjà plus là. Il avait dû se décourager d’attendre. Inutilement, avait-elle cherché partout dans l’ombre avec ses mains s’il y était : il n’y était pas. Et le lendemain non plus il n’avait pas été là, ni le surlendemain, ni le mois d’après, ni l’année d’ensuite : ni toutes les grandes longues années qui étaient venues, l’une après l’autre, tandis qu’elle se faisait vieille, et elle pensait : « Fini pour toujours ! »

Mais non, ce n’était pas fini. Ce qu’elle avait cru une fin n’était qu’un commencement.

C’est ensemble, en effet, qu’ils sont rentrés au village ; c’est ensemble qu’ils ont passé sous la croix.

On les a regardés venir ; elle, elle disait aux gens : « C’en est un que je vous amène, l’ami de mon cœur, qui est revenu, et il va rester avec nous. »

À présent on est où on veut, à présent on est où on aime.

Le soir venait, les gens étaient partout assis sur les bancs devant les maisons.

C’est ces réunions du soir, c’est ces belles réunions du soir, ô vieille coutume des villages, après qu’on a bien travaillé, et la fraîcheur conseille de ne pas s’enfermer tout de suite chez soi ; les vaches ont été gouvernées, les petits enfants ont été mis au lit, on vient de manger la soupe, – ô vieille douce habitude des villages que ceux d’ici avaient gardée, et, comme autrefois, les uns étaient assis, les autres étaient debout, ceux qui aimaient à fumer fumaient, ceux qui aimaient à chiquer chiquaient ; les oiseaux en changeant de place faisaient un bruit sous les avant-toits.

Il y avait, bas dans l’air, toutes ces chauves-souris qui semblent voler sur des béquilles ; il y avait Maurice le chercheur d’or qui continuait son histoire, alors Augustin et Augustine se sont arrêtés encore pour l’écouter, parce qu’il disait : « On était deux frères pourtant, deux vrais frères par l’amitié, seulement l’or nous séparait… Vous vous rappelez qu’il était venu m’épier pendant que je travaillais dans la paroi ; je n’avais pas eu l’air de me douter de rien. Le soir, je redescends, comme d’ordinaire, au fenil. Le panier était dans un coin. Et, soulevant la miche, je trouve un papier où il y avait quelque chose d’écrit. Moi, ce n’est pas le panier qui m’étonne, c’est le papier. On n’écrit pas chez nous, sauf pour tenir ses comptes. Jean me disait sur ce papier qu’il avait dû descendre au village et qu’il ne remonterait pas avant le lendemain. Moi, longtemps après que je m’étais couché, je n’étais pas arrivé à m’endormir, réfléchissant à ce papier et le rapprochant dans ma tête de ce qui s’était passé pendant la journée. Il n’y avait pas de lune, cette nuit-là, mais extraordinairement d’étoiles, comme souvent à la fin de l’été, parce qu’il semble que le bon Dieu ne compte plus alors avec elles, voulant faire bonne mesure avant de nous les supprimer tout à fait. Cette lumière entrait par toutes les fentes, comme, quand on balaie, une poussière qui entrerait. J’avais dû m’endormir pour finir ; à un moment donné, il me semble qu’on pousse la porte. J’ai cru d’abord avoir rêvé, n’ayant ouvert l’œil qu’à demi. Mais la porte tourne un petit peu sur elle-même, puis un tout petit peu plus ; je continuais à ne pas bouger. On est entré alors tout doucement. On a été à mes habits, on les a pris, on est sorti, on est rentré ; on a été à mon panier, on a été à mes souliers, on les a retournés ; on a été voir dans les coins ; on a été passer la main sur une planchette qui était clouée dans le mur ; à la suite de quoi, on a regardé de mon côté, mais décidément on n’osait pas. Et on a hésité encore, puis on a haussé les épaules, puis on est sorti. On n’a pas fait plus de bruit qu’en entrant, parce qu’on était pieds nus. J’ai vu se rouvrir la porte ; la lumière des étoiles a fait un petit tas par terre. Mais, dans le même moment, je m’étais mis debout. J’ai à mon tour amené la porte à moi ; j’ai poussé ma voix dans la nuit :

— Jean !

Il ne s’était pas arrêté. Il faisait comme un qui n’entendrait pas. J’ai poussé ma voix plus encore :

— Écoute, Jean ; es-tu bien sûr que je dormais ?

Cette fois, il avait fait demi-tour ; c’est le mauvais amour-propre qu’on avait, dans cette autre vie.

Et voilà qu’il me dit :

— Si tu ne dormais pas, c’est donc que tu faisais semblant.

Je n’ai plus pu me tenir :

— Jean, est-ce que tu n’as pas honte ?

Je m’étais rapproché encore, si bien qu’on n’était plus qu’à quelques pas l’un de l’autre ; on était deux frères sous la lune ; il tendait la tête en avant comme le taureau qui va corner.

Il m’a dit :

— Répète-le !

— Je le répéterai, parce que c’est la vérité…

J’ai reçu le coup en pleine figure, j’ai failli tomber sur le dos. Je lui saute dessus. C’est lui qui tombe. Je lui saute dessus, je l’empoigne des deux mains par le cou ; on était deux frères sous la lune. J’ai vu qu’il ouvrait la bouche, parce que l’air n’entrait plus. Il faisait un mouvement comme pour mâcher : vous savez, comme quand la chèvre est attachée à son piquet et elle tend le cou vers l’herbe. J’ai eu peur… Juste au bon tout dernier moment, et heureusement pour moi, m’étant levé, et puis qui me sauvais à présent droit devant moi, de toutes mes forces ; – mais depuis lors jamais plus, mon frère et moi, on ne s’est parlé. Et il est mort. Et où est-il ? Et comment, en ce temps-là, est-ce qu’on était fait, dites ?… »

Maintenant la nuit était venue tout à fait. Pierre Chemin avait remis sa pipe dans sa poche ; Adèle Genoud avait été coucher son enfant ; les chauves-souris avaient été se coucher aussi, qui sont des bêtes vite fatiguées.

Et ceux qui étaient encore là se souhaitèrent le bonsoir.

On entendit les portes se fermer l’une après l’autre. On n’avait plus besoin de tourner la clé dans la serrure.

Est-ce qu’on se souvient ? Quand on entrait dans les villages il y avait toujours, autrefois, deux ou trois fenêtres éclairées à des maisons qu’on ne distinguait pas ; elles faisaient penser à des étoiles tombées.

On se disait : « C’est pour un malade. » On regardait ces lampes, on se disait : « C’est quelqu’un qui se meurt » ; on se disait : « C’est un accident » ; on se disait : « C’est la vache qui fait le veau. » Et, quelquefois, les nuits d’orage, voilà qu’elles s’allumaient toutes à l’imitation des éclairs, et tout le monde s’habillait, parce qu’il n’y avait de sécurité pour personne, et la vie de chacun de nous pouvait lui être reprise à chaque heure, comme ses biens.

Le veilleur de nuit faisait sa tournée avec sa lanterne ; c’était une lumière de plus, et celle-ci se promenait.

L’homme chargé de distribuer l’eau cheminait le long des rigoles, déplaçant les planchettes qui servent d’écluses ; encore une lumière qui allait et venait.

Par les nuits les plus tranquilles, il fallait qu’on fût sur ses gardes.

Par les plus belles nuits d’étoiles. Sous les étoiles, sous point d’étoiles. En tout temps, en toute saison, parce qu’on ne savait jamais.

À cause de l’inquiétude continuelle où on vivait ; – d’où aussi ces retournements sans fin sur l’oreiller, ces malaises, ces mauvais rêves. Et toujours la peur quant à l’avenir, le regret quant au passé…

VIII

Pitôme était couvreur de son métier dans l’ancienne vie, mais il changeait de métier quand l’hiver venait, – autrefois, dans l’autre vie.

C’était à cause de cette trop grande épaisseur blanche, pareille aux plumiers qu’on met sur les lits, qu’il y avait sur les toits, mais Pitôme laissait neiger, étant un sage ; et, ayant ainsi deux métiers, passait simplement au second, qui consistait à distiller les racines de gentiane, dont on fait une liqueur, laquelle non seulement est agréable de goût, mais guérissait toutes les maladies.

Il mettait de côté sa hache et ses tavillons de sapin sans nœuds (qui sont les tuiles de là-haut) ; et, prenant sa barbe dans sa main, allait voir où en était sa cuvée, c’est-à-dire les racines qu’on met fermenter dans l’eau tiède ; puis allumait son alambic.

Et facilement, comme ça, il pouvait attendre que l’hiver fût passé et que le printemps revînt, qui fait tomber par gros paquets ce qui reste de neige sur la pente des toits qui regarde le nord, et lui repréparerait pour l’hiver suivant une nouvelle provision de racines.

Pitôme était un petit vieux tout rose, avec des yeux bleus et une fine barbe blanche ; son idée était que tout doit se purifier, étant sur la terre à l’état impur.

C’était, dans le temps de la terre, une idée qu’il avait ainsi, et elle lui était venue quand il était assis devant sa machine, voyant, de l’énorme quantité de liquide trouble mise dedans, seulement résulter goutte à goutte un litre ou deux.

Purifier : il voyait bien que l’écume ne passait pas, et l’amertume ne passait pas, ni cette peau plissée qui se forme à la surface du baquet ; rien ne passait que l’âme et que l’âme de l’âme ; alors le procédé consistait à séparer d’abord, par la fermentation, ce qui est bon de ce qui est mauvais, puis à ne garder que ce qui est bon.

Ne laisser venir que le bon et même le meilleur par des choix successifs, comme faisait Pitôme ; – un petit vieux tranquille, vaquant lui-même à son ménage, recousant ses habits, tricotant ses bas.

Il allait chercher ses racines dans le dessus des montagnes, où sont des pâturages déroulés presque à plat et où les hautes tiges d’un vert jaune à grosses feuilles se voient de loin parmi l’herbe partout broutée à ras de terre ; seulement, ce qui l’intéressait, lui, était ce qui est caché.

Il savait distinguer d’avance les racines qui étaient bonnes de celles qui ne valaient rien, négligeant celles-ci, creusant autour des autres ; et, parce qu’il payait une somme au propriétaire, il avait le droit de creuser.

Il redescendait la nuit avec son sac plein ; il fallait soigneusement racler ces racines ; il fallait ensuite les débiter en petits morceaux, les mettre macérer dans de l’eau tiède ; et, durant bien des jours et encore des jours, on voyait Pitôme s’appliquer, ayant sur les genoux un tablier de femme, assis près des petits carreaux, où un silencieux flocon venait se poser de temps en temps.

Or, la nouvelle vie avait rendu Pitôme à son ancien métier, mais voilà que son métier n’était plus tout à fait le même. « On avait raison dans le temps, disait-il, mais on n’avait qu’à moitié raison. On voyait seulement l’image, on ne voyait pas le sens qu’elle avait. »

Il reprenait :

— On purifiait les choses, mais on ne se purifiait pas soi-même.

Et il continuait :

— Mais à présent, notre tour est venu. Nous aussi, on a été mis en morceaux ; nous aussi, on a fermenté ; nous aussi, notre matière a dû se défaire pour se refaire. Il n’y a plus que l’essence qui reste, d’où ce qui gâtait le goût a été ôté.

Il se mettait à sourire, avec sa bonne figure rose ; sa bouche était dans sa barbe comme dans de la laine d’agneau.

Il avait un petit œil fin, il avait un petit œil fin d’une couleur comme celle du ciel après qu’il a beaucoup neigé, il avait toutes ses dents à soixante-dix ans d’âge.

Et, comme beaucoup de gens étaient autour de lui à l’écouter, il disait encore :

— À présent, je ne distille plus. Le grand Distillateur a fait le nécessaire.

C’était d’ailleurs une manière de parler, son alambic fonctionnant toujours ; il voulait dire que la besogne se faisait toute seule.

Tout ce qui était mis dans l’alambic passait.

IX

Et sur tout le pays le soleil était répandu. C’est un beau et bon pays : on y trouve tout ce qui fait besoin pour vivre. Dans les bas, il y a la vigne ; plus haut, il y a les arbres fruitiers ; des forêts de pins viennent ensuite ; et, au-dessus de ces forêts, c’est-à-dire à l’étage où se tient le village, il y a l’herbe, il y a le seigle, il y a le froment, il y a le blé noir.

Toute cette grande vallée vous était offerte aux yeux du village et c’était la terre nouvelle, mais c’est l’ancienne en même temps. Toujours la même belle rivière blanche comme du lait coulait dans le fond ; il y avait cette belle rivière blanche. Suspendu au-dessous de vous, on voyait le bon-oiseau tracer de plus en plus étroitement ses cercles, puis il se laissait tomber comme une pierre.

Le bon-oiseau planait et était un point dans ce grand vide contenu entre des montagnes de trois mille mètres, comme dans une espèce d’auge, comme dans un immense bassin de fontaine, où à la place d’eau il y aurait eu de l’air ; et telle était bien, en effet, la forme de cette vallée, belle à voir sous le grand soleil, bleue dans l’éloignement, verte ou grise plus près de vous, verte d’herbe, grise de rochers, et puis, plus haut, sur le versant d’en face, rose de neige.

Augustin et Augustine se tenaient assis l’un à côté de l’autre ; la main d’Augustine était sur les genoux d’Augustin, la main d’Augustin était sur les genoux d’Augustine.

Ils regardaient le bon-oiseau pendre à son fil.

Un vol de pigeons partait aussi pour faire la traversée de la vallée ; on ne pouvait pas les suivre de l’œil jusqu’à l’autre bord ; ils fondaient peu à peu dans l’air comme des morceaux de sucre dans l’eau.

On entendait les cris de toute espèce d’oiseaux ; partout, dans les buissons, nichaient le pinson et le merle ; la perdrix courait sous les haies. Et Bonvin, le chasseur, qui passait par là :

— Autrefois, le plaisir était de détruire ; à présent le plaisir est de voir que rien ne peut plus être détruit.

Augustin lui disait :

— Qu’avez-vous fait de votre fusil ?

— Je ne l’ai pas retrouvé…

— Pourtant, reprenait-il, je me souviens qu’il était pendu à un clou au-dessus de mon lit ; eh bien, quand on est revenus à la vie (comme il disait), le clou était bien toujours dans le mur, mais le fusil n’y était plus…

Une femelle lièvre, à ce moment, se montra, qui jouait avec son petit.

— Et alors voilà une chose, continuait Bonvin, que, dans le temps, on n’aurait sûrement pas vue, parce qu’ou bien elles se cachaient ou bien on leur tirait dessus… La lièvre (comme il disait) traînait alors dans l’herbe son train de derrière ; on se jetait sur elle comme un chien qui n’a pas mangé depuis trois jours. Elle avait beau se désoler, la pauvre ; on l’empoignait par les pattes, on vous la laissait pendre dans sa peau qui ne tenait plus, et, quand elle redressait la tête, cra !…

Il faisait le geste avec le tranchant de la main.

Un troupeau de brebis venait, accompagnées de leurs agneaux. Un petit garçon marchait derrière. Les agneaux avaient de grosses jambes raides qui semblaient avoir été taillées dans du sapin avec un couteau qui coupe mal. Mais une jolie laine frisée était sur leur dos et si douce.

Et ce ne fut pas tout encore, ce jour-là, parce que, tout à coup (à l’endroit où la pente casse, faisant ainsi avancement et comme rebord sur rien du tout) – de derrière ce rebord, la tête d’un mulet s’est montrée.

D’abord rien que la tête et un instant rien que la tête, puis on vit sortir les jambes de devant.

Ensuite il y eut le dos, ensuite il y eut la croupe : elle se balança un moment sur le vide, puis fut tirée en haut comme si on l’avait halée avec une corde.

Et toute la bête ainsi devint visible, mais elle ne fut pas seule à l’être : en effet, derrière elle, parut un chapeau, sous le chapeau une barbiche, sous la barbiche un habit brun et des guêtres de drap à boutons de cuivre.

Augustine se mit à battre des mains :

— Le marchand de foulards, Augustin !… Mathias, le marchand de foulards ! Lui aussi, qui est revenu !

Alors elle devint rouge, elle devint toute rouge : l’homme aux foulards (qui vend aussi du fil, des rubans, des petits miroirs, des épingles), l’homme aux choses pour se faire belles, et voilà qu’on se souvient…

Mais déjà les filles arrivaient. Les filles ont vite fait de tout voir et de tout savoir (et c’est comme au temps d’autrefois). Les filles avaient eu vite fait de tout voir du village ; elles venaient à la rencontre de Mathias. La grosse Marie ne s’était même pas donné le temps d’ôter son tablier de cuisine et courait tant qu’elle pouvait, avec ses bonnes joues bien rondes et une poitrine pas moins ronde ; la petite Lucie qui était noire, maigre, pâle, et autrefois toujours triste, mais qui ne l’est plus, courait aussi ; venaient ensuite Angèle, Marguerite, Rose, une qui s’appelait Cécile, une qui s’appelait Rosine ; et à présent elles se poussaient autour des paniers suspendus au bât, parce qu’on est curieuses, parce qu’il ne vous suffit pas de voir, et qu’on veut tenir et qu’on veut toucher ; alors Mathias : « Attention ! Mesdemoiselles… »

Mais elles :

— Combien ?…

Une qui tenait un mouchoir rouge à dessins jaunes, une, une pièce de dentelles, une, une chose, l’autre, autre chose :

— Combien ? dit Mathias, ça dépend.

Il reprit :

— Ça dépend de ce que vous valez vous-mêmes, il faudrait d’abord que je vous regarde… D’ailleurs, il me semble qu’on se connaît.

— Bien sûr, qu’on se connaît ! Nous sommes des vieilles pratiques… Vous ne vous souvenez pas ? dans le temps… Encore qu’on n’était pas riches…

Mais Mathias :

— Dans le temps on vendait pour de l’argent, maintenant ce n’est plus pour de l’argent…

À présent, il ne vend plus pour de l’argent.

Il ne vendait plus pour de l’argent ; il disait : « Ce mouchoir ? chantez-moi une chanson contre… »

C’est ce qu’il a dit à la grosse Marie ; il a dit :

— Chante-moi une chanson de l’autre vie, Marie, et tu auras ton mouchoir.

Marie pencha la tête de côté, parce qu’elle était un peu honteuse ; puis l’envie d’avoir le mouchoir fut quand même la plus forte :

— Laquelle ?

— Celle que tu voudras.

— Faut-il chanter celle du Cœur consolé ?

Et les autres filles :

— Oh ! oui, celle du Cœur consolé ; c’est la plus belle.

Et la grosse Marie chanta ; la grosse Marie eut son mouchoir.

Lucie, elle, eut un miroir ; elle n’avait pas eu besoin de chanter pour l’avoir ; Mathias lui avait dit :

— Il faut seulement que tu sois contente.

Beaucoup de petits paquets étaient faits sans qu’il y eût besoin d’ouvrir son porte-monnaie, – on ouvrait seulement son cœur. Et c’est à ce moment qu’Augustin et Augustine arrivèrent ; tout de suite, Augustine s’était mise à fouiller dans les paniers ; elle y trouva une petite boîte : ce qu’il y avait dans la boîte, c’était un collier de corail à fermoir d’argent.

Et vite elle referma la boîte, parce qu’il devait être bien trop cher, mais Augustin avait tout vu ; il se tourna vers Mathias.

Mathias se mit à rire.

— Vous voulez savoir mon prix… Ah ! c’est vrai, vous n’étiez pas là… Eh bien, dit-il, pour vous, ce sera de vous aimer encore plus que vous ne faites…

Et, comme Augustin disait :

— Je ne sais pas si je pourrai.

— Vous essayerez.

Il laissa pendre le collier qu’il tenait au bout des doigts :

— Promettez-vous ?… Une fois… deux fois… trois fois…

Après quoi :

— Adjugé !

Quelle douceur c’était, et quelle tranquillité quand même ! L’eau de la rigole avait une petite voix comme quand l’écolier récite sa leçon. L’ombre du sorbier sur le chemin était percée de trous comme une passoire. On avait mis à Augustine le collier, la grosse Marie avait son mouchoir autour de la tête, Lucie son miroir à la main, Angèle ses rubans pliés dans du papier ; et l’air bleu, plein de papillons, tremblotait autour des épines blanches.

L’église sonna onze coups, c’était l’heure où les hommes rentrent des champs ; on les aperçut, sur les pentes, dans leurs chemises bleues ou roses, qui s’en venaient de tout côté.

Comme autrefois, quand onze heures sonnaient ; mais, au lieu qu’en ce temps-là, ils venaient lentement, pesamment, difficilement, ils venaient comme malgré eux, à cause de leur grande fatigue, – maintenant le plaisir les faisait s’avancer sans peine, maintenant le plaisir les portait en avant.

On a cette légèreté du corps, on a cette légèreté du cœur, ils venaient, ils étaient légers ; et ils vinrent encore, puis se mirent à rire, parce qu’à présent ils riaient d’avance.

On a cette légèreté du dedans qui permet de se réjouir ; ils criaient :

— Hé ! Mathias, n’as-tu rien pour nous ? ou si ton commerce est peut-être seulement à l’intention des femmes, malin que tu es ! mais dis-toi bien que c’est nous qu’on paie…

À ce moment, ils virent qu’ils n’auraient plus rien à payer.

Mathias, ayant pris son mulet par le mors, avait été à leur rencontre ; il leur montra sa bourse vide.

Ils levaient le bras : « Tant mieux pour nous, mais, vous, vous allez faire faillite !… »

Et des rires, de nouveau, partout.

Pendant que, sur un toit, il y avait Pitôme, parce qu’il avait repris, ce jour-là, son métier de couvreur ; et, debout sur son toit, il caressait sa barbe blanche :

— Hé ! là-bas, vous autres, moi non plus je ne demande pas d’argent, mais, lui, vous le payez du moins en sourires, est-ce qu’il n’y en aura pas un pour moi ?…

C’est aux filles qu’il s’adressait, qui étaient venues avec Mathias, et, du haut de son toit, Pitôme leur parlait :

— Je vous refais vos toits pour qu’il ne pleuve pas chez vous, est-ce que vous seriez des ingrates ?

Elles se tournèrent vers lui ; et les choses ont dû s’arranger, car Pitôme à présent disait :

— Ça va bien.

X

Mais il y a eu Thérèse Min. Une figure jaune comme du beurre d’herbe, une toute petite tête ronde ; un cri toujours le même et deux ou trois gestes toujours les mêmes, dedans.

Elle seule, semblait ne s’être aperçue de rien : c’était toujours la même Thérèse Min ; – la même guenille de robe, les mêmes gros souliers gris sans forme faisant penser à deux cailloux, le même chapeau de paille dont on aurait dit que les bords avaient été rongés par les souris.

Et c’est bien le même métier aussi ; on était gardeuse de chèvres dans l’autre vie, on est gardeuse de chèvres dans celle-ci. Le langage qu’on parle aux chèvres n’est pas celui dont se servent les hommes. Le langage qu’on leur parle est une pierre qu’on leur jette, quand elles s’écartent trop de vous ; un certain cri aussi qu’on pousse, en même temps qu’on leur présente sa main vide comme s’il y avait du sel dedans.

Elle s’en allait tout près des rochers, là où l’herbe n’est plus d’assez bonne qualité, ni assez fournie pour les vaches. Elle s’asseyait par terre, elle tricotait son bas. Quand elle avait faim, elle ouvrait un petit sac de cuir qu’elle portait pendu autour du cou à une courroie ; quand la soif lui venait, elle allait boire au ruisseau.

Bien toujours la même Thérèse, bien toujours le même métier ; – et bien toujours aussi ces bêtes un peu folles.

Elles vont et se déplacent comme des morceaux de neige, on pense : « Il y a des petites avalanches » ; c’est comme quand des paquets de neige dégringolent ; on se dit aussi : « Pourquoi est-ce que ce tronc de sapin s’est mis à bouger ? »

C’est pointu, anguleux, ça ressemble à une toile de tente mal tendue sur ses piquets ; c’est brun comme de l’écorce, gris comme la roche, brun noir comme la terre des forêts de sapins ; c’est blanc, ça n’est pas blanc ; ça reste un long moment sans bouger ; tout à coup…

Et : « Té… té… »

(Un petit bruit aussi d’oiseau qui pique un ver ; le bruit se tait.)

« Té… té… »

(Un autre petit bruit, c’est l’oiseau qui s’envole.) « Té… »

XI

C’est vers ce temps qu’ils avaient commencé à ne plus bien connaître leur bonheur.

Ils ne savaient pas ce qui arrivait : il leur a semblé que leur bonheur s’en allait d’eux, parce qu’il était toujours le même.

Ils avaient pu, un temps encore, comparer leur nouvelle vie à l’ancienne, et puis, voilà, leurs souvenirs s’étaient usés. Ils étaient venus avec leurs histoires, ils se les étaient racontées, ils en avaient pris l’habitude : elles étaient peu à peu tombées d’eux comme le fruit tombe de l’arbre, et puis l’arbre n’a plus de fruits.

— Qu’est-ce que tu as ? disait Augustin.

— Je n’ai rien.

Ils faisaient le chemin fait déjà tant de fois par eux ; « rien du tout », disait Augustine.

De nouveau, l’écureuil est dans son arbre ; il montait, il redescendait :

— Es-tu bien ?

— Je suis bien.

L’écureuil à présent s’était engagé sur une branche allant à plat dans la direction de l’arbre voisin ; la branche se balança un instant sous le poids de l’écureuil, elle se balance à vide.

— Tu es toujours contente ?

— Je suis toujours contente.

Il ne savait plus. Il n’y avait plus moyen de savoir. Il n’y avait plus de comparaison possible. Il n’y avait plus de mesure à rien.

Il cueillait une fleur jaune d’arnica, il la mettait sur l’eau du bisse, la fleur tournait sur elle-même, s’en allait.

— Augustine, petite Augustine, la fleur s’en va…

Augustine :

— La fleur s’en va.

— Mais sais-tu où elle va ?

— Elle traversera le bois ; elle arrivera dans le pré ; elle passera au pied du talus où il y a des saules qui sont comme des hommes à grosses têtes, les bras en l’air ; elle passera sous la route ; elle descendra, elle descendra…

Il lui demanda :

— Et après ?

Elle répondit :

— Après, c’est des pays que je ne connais pas.

— Moi, je les connais…

Mais il vit tout à coup qu’il ne les connaissait plus. Là où il croyait les trouver, il y avait dans sa tête une place vide.

Rien n’allait plus jamais changer. Le cœur ne ferait plus de voyages. Le cœur trouve tout où il est. On fait ce qu’on a déjà fait. Il poserait de nouveau une fleur sur le courant. Il regarderait l’écureuil grimper à son tronc, en redescendre. Par les petites lucarnes percées dans le couvert des branches, une même couleur de ciel continuerait à se montrer.

Pitôme est toujours assis devant son alambic sur un tabouret de cuisine ; il caresse sa fine barbe blanche ; il disait :

— Il n’y a plus d’impureté.

« Autrefois, disait-il, quand je mettais tremper mes racines, c’était effrayant de voir l’épaisseur d’écume qui se formait sur le baquet ; il fallait la lever trois, quatre fois de suite. À présent, les racines fermentent bien toujours, mais l’eau reste aussi claire que si on venait d’aller la chercher à la fontaine. »

De l’alambic, tombait goutte à goutte dans un pot de terre la liqueur chaude encore, faisant un tout petit bruit comme celui d’une pendule qui bat.

Quand le pot était plein, Pitôme allait le vider dans une bouteille.

Il y avait aussi des dames-jeannes, qui sont des grosses bonbonnes prises jusque plus haut que le ventre dans une espèce de tricot d’osier ; autrefois, il y attachait des étiquettes, avec l’année écrite dessus ; quand il vous donnait à goûter de sa liqueur, il était comme un vigneron qui parle de son vin ; il vous disait : « Ça c’est de la 1928, ça c’est de la 1931… » ; maintenant toutes ses cuvées se ressemblaient, il y avait trop de parenté de l’une à l’autre : « C’est toujours du tout bon, disait Pitôme, toujours de l’extra, toujours le fin du fin, le sommet du meilleur… »

On buvait dans un gros verre épais dont on ne remplissait que le fond ; et, en effet, il n’était pas possible d’imaginer une perfection de goût plus grande ; alors on se mettait à hocher la tête comme quand on approuve ; mais peut-être vous manquait-il le plaisir de la surprise, peut-être cette perfection même était-elle trop attendue pour qu’on pût en jouir comme on aurait voulu.

— Car, dans le temps, disait Pitôme, ce n’était pas la même chose et le diable sûrement était encore dans ces bouteilles, parce qu’il devait y rester quand même de l’impureté… Dans l’autre vie, on ne savait jamais ce qui allait se passer chez ceux à qui j’offrais à boire ; il fallait d’abord que l’esprit agît sur eux. Où était l’homme véritable, pouvez-vous me le dire, dans l’autre vie ? Est-ce celui qui se montrait d’abord, à jeun, ou bien celui qui ne se montrait qu’après qu’il avait bu ? Celui de tous les jours ou celui d’un moment ? On n’était sûr de rien. Les meilleurs amis… L’occasion, je dis, un petit verre. Les meilleurs amis, voyez-vous…

On croyait qu’il allait commencer une histoire, comme il en avait eu sans doute l’intention ; – tout à coup il s’arrêtait.

Comme quand on coupe un fil et ce qu’il y a au bout du fil tombe.

Et Chemin, dans son atelier, continuait à peindre son tableau où il ne mettait que des couleurs claires : alors il s’étonnait de voir qu’elles éclairaient toujours moins.

Il continuait à se tenir devant son tableau où toutes les choses étaient belles ; c’était, sur son tableau, comme si elles ne l’étaient plus.

Tout était trop beau, à présent. Ce n’était plus comme dans l’ancienne vie. Autrefois, dans cette ancienne vie, on avait un cœur qui était comme le ciel, c’est-à-dire le plus souvent gris, tandis qu’à présent chaque jour le soleil entrait par les vitres, faisant fidèlement briller autour de Chemin les objets taillés dans le beau mélèze rose ou dans du cœur de sapin qui sent bon. Autrefois, on n’était presque jamais content de soi, un jour tous les dix jours tout au plus, une fois toutes les deux semaines. Les dimanches du cœur étaient rares, en ce temps-là : c’est peut-être pourquoi ils étaient si précieux. Chemin tapotait contre l’établi sa pipe restée à moitié pleine. La plupart du temps, on n’avait goût à rien, on n’avait même pas goût à son tabac, parce qu’on n’avait pas goût à soi-même. L’oiseau inutilement poussait pour vous son petit cri qu’on aime, l’arbre tourné vers vous agitait inutilement sa branche, comme une main. Chemin allait s’asseoir dans un coin, il posait ses coudes sur ses genoux, il laissait aller sa tête en avant. Ainsi était Chemin, dans son ancienne vie, à cause d’un cœur délicat, un cœur trop délicat pour la dure vie que c’était, un cœur qui se cherchait toujours sans jamais se trouver, tandis qu’à présent… Mais alors qu’est-ce qu’il se passe ?

Pendant que Chemin tenait son pinceau et allait avec son pinceau, qu’est-ce qu’il se passe au fond de lui ? et qu’est-ce que c’était que cette espèce de regret qui s’y levait, comme quand la bête en bougeant fait monter la vase du fond de la mare ?

Je regarde mon petit ; je lui dis : « Tu es tant joli, souris-moi encore une fois. »

Il ne pleure plus, mon petit.

Je lui ai mis son beau bonnet tricoté et une chemise ; par-dessus sa chemise, il a une robe de coton et un tablier, c’est tout ; on n’a plus besoin de les habiller chaudement comme dans le temps. Des fois, je le mets tout nu ; je l’assieds tout nu sur le mur, parce qu’il aime. Il bouge ses petites mains et ses petits pieds tant qu’il veut.

Elle le levait dans le jour, elle disait :

« Regardez. Il est rouge autour de la bouche comme s’il avait mangé des framboises, mais c’est une couleur qui ne part pas à l’eau. »

Elle prenait son mouchoir, elle frottait : « Vous voyez ? » Et, comme les autres, elle disait : « C’est qu’il ne nous manque plus rien. »

Il y a une seule chose qui nous manque : c’est que ça ne peut pas changer.

Venait Catherine avec sa petite-fille, venaient la grosse Marie et Lucie la Triste (qui ne peut plus l’être). On entendait un bruit d’eau : c’était Phémie qui arrosait son jardin. On voyait par la fenêtre un Pitôme toujours le même.

Chermignon allait sur ses deux jambes comme s’il avait toujours eu ses deux jambes.

Bé arrivait ; on lui disait : « Tu vois, Bé ? »

Et quand on lui disait encore : « C’est que tu n’y voyais pas autrefois », il vous considérait avec étonnement comme si cet immense ciel et toutes les choses qui étaient dessous avaient toujours été à lui.

Une montagne brille pointue et une autre est ronde ; une est verte, l’autre est grise.

Une montagne, et puis une, et puis une encore, et puis encore une.

Une ronde, une pointue ; une qui est verte, une grise…

XII

Thérèse Min, en ce temps-là, était montée avec ses chèvres jusqu’en un lieu dit Sous Empreyses ; c’est très haut dans la montagne. C’est, comme le nom l’indique, sous une paroi de rochers, – c’est très haut, c’est très loin de tout. Il y a ces rochers d’Empreyses qu’on voit luire en avant de la chaîne comme une grande boîte de verre dépoli ; on compte pour y arriver trois bonnes heures de chemin. Là étaient partout des quartiers de roc, autrefois descendus rapidement de la muraille, gros comme des maisons et qui faisaient comme un autre village ; alors ce n’était pas commode avec les bêtes. Endroit recoupé, éloigné, endroit difficile, endroit terriblement sauvage, – pas si sauvage toutefois, qu’un peu plus au levant, la gorge qui s’y ouvrait, comme si on avait fendu la montagne de haut en bas d’un coup de sabre. Il y a la paroi d’Empreyses, la pente de gazon dessous, après quoi viennent ces gros blocs ; – puis c’est cette gorge, quand on tire à gauche, quand, faisant face à la montagne, on tire à gauche. Tout à coup, le terrain vous manque sous les pieds, s’enfonçant à pic au-dessous de vous par le moyen d’une muraille d’au moins cent cinquante mètres de hauteur, et rien ne s’offre pour la prendre de flanc qu’une espèce de corniche guère plus large que la main. Ailleurs et tout autour règne encore le bon soleil : c’est ici une place où le soleil n’entre jamais, et jamais il n’y est entré ; jamais même le jour, et jamais la beauté du jour, et jamais la force du jour. Pourtant, autrefois, dans l’ancienne vie, c’est par là qu’ils s’aventuraient et jusqu’encore bien plus avant dans la profondeur du massif ; poussés par le besoin où ils étaient d’avoir de l’eau, se risquant à la mort par peur d’une autre mort (du temps où il y avait ces grandes sécheresses) ; ayant été très loin le long de la fissure à la recherche du torrent qu’ils avaient amené ensuite par la construction d’une sorte de canal en bois ; – mais ce temps-là était fini. Il y a donc fallu la grande curiosité qu’on dit qui est sous les cornes des chèvres.

C’était une chèvre appelée la Blanche qui appartenait à Phémie. Et la chose qui se passa fut qu’un jour elle prit du côté de la gorge.

— Où vas-tu, toi ?…

— Hé ! continuait Thérèse, Hé ! là-bas !…

Elle s’était levée ; et alors : « Té… té… » Mais la Blanche n’écoutait pas et les gros blocs l’avaient déjà cachée.

« Té… té… »

Thérèse levait son fouet : « Té… té… »

Sa grosse petite personne allait, et son gros petit ventre allait :

« Té… té… »

Et, encore une fois : « Té… » mais très loin.

Puis on n’a plus rien vu, parce que la chèvre était entrée dans la gorge et Thérèse l’y avait suivie.

Ce fut ensuite comme tous les soirs. Le troupeau redescendit de là-haut comme tous les soirs, à l’heure ordinaire. Le troupeau avait été rassemblé ; Thérèse le poussait par derrière. Dans le nombre, une bête qui manque ne peut pas être remarquée. C’est une simple parcelle de moins dans la masse qui va, se laissant couler aux étages ; et ou bien c’est par bonds, avec des arrêts, comme une cascade, ou bien d’un mouvement égal à ras le sol comme quand il y a un glissement de terrain. Une seule bête qui manque ne change rien à rien dans le troupeau. Un beau soir était venu, pareil à tous les autres soirs. Les choses étaient enveloppées de rose comme ces grappes de raisin qu’on met dans des sacs de mousseline pour les protéger des guêpes. Une voix commença à chanter ; elle chantait un air un peu lent. En arrivant au-dessus du village (au dernier donc de ces étages), Thérèse souffla comme toujours dans son cornet de cuivre. Elle ouvrit la porte du parc. Les bêtes entrèrent ; Thérèse referma la porte.

Et ce fut comme tous les soirs ; comme tous les soirs, les femmes arrivaient, chacune d’elles allant à sa chèvre ou à ses deux chèvres, vous les tirant par le collier, tantôt une seule main, tantôt les deux mains occupées ; – tout comme tous les soirs encore : la seule différence fut que Thérèse était restée là, au lieu que d’habitude elle rentrait tout de suite chez elle.

Et les femmes :

— Qu’est-ce que tu attends ?

Mais elle tricotait son bas, et ça suffit qu’on tricote son bas.

Ses mains et son petit goitre allèrent donc un moment encore, ayant une même cadence, le même petit balancement ; ils allèrent ainsi jusqu’à ce que Phémie à son tour fût arrivée.

Phémie allait rentrer dans le parc ; Thérèse lui a dit :

— Pas la peine !

— La peine de quoi ?

— Pas la peine d’entrer dans le parc, il n’y a personne pour vous.

Ayant comme ça une langue à elle, qu’il faut comprendre, mais on la comprenait ; après quoi, en guise de rire, elle fit entendre une espèce de bêlement, parce qu’il y a contagion.

Et pas autre chose, à ce moment-là. Phémie n’avait rien dit ; elle ne se fâcha pas, elle ne se lamenta pas. On ne se fâche plus, on ne se lamente plus.

Les femmes l’avaient entourée ; une disait :

— On a du lait de trop pour nous, vous savez bien…

Les femmes l’entouraient ; une autre dit :

— La chèvre de Luc va mettre bas, il vous donnera un petit.

Et c’est vrai, pourquoi s’inquiéterait-on ? ce n’est plus comme dans l’autre vie. Plus du tout comme dans l’autre vie, où chaque chose ne pouvait s’obtenir qu’en la payant son prix et souvent plus que son prix.

Les dernières chèvres sortaient du parc, les dernières chèvres étaient emmenées. On vit le rose se défaire d’autour des choses, fil à fil. Une petite fille courait dans sa jupe trop longue qui la faisait ressembler à une petite femme ; une belle étoile, la première, se montra dans le ciel couleur de citron pas mûr.

Toujours cette grande tranquillité, cette trop grande tranquillité, ce calme. On voit bien que rien ne va plus jamais changer.

XIII

Pourtant c’était déjà comme si quelque chose avait changé ; – sinon, comment expliquerait-on que Phémie à présent soit pareillement agitée ? Sitôt qu’elle a été rentrée chez elle, ce soir-là ; rentrée chez elle, mais ressortie. Re-rentrée, re-ressortie. Tout à fait comme Chemin, au temps de l’autre vie, tout à fait comme dans l’ancien temps. Elle allait et venait dans son jardin, et, tout en allant et venant : « C’est drôle quand même ! » Finalement, elle s’est dit : « Tant pis, j’y vais. »

Sur la place, dans le grand silence, les vaches étaient en train de boire. Sur la place, quand Phémie passa, il y avait encore les vaches en train de boire ; on les distinguait tout juste dans un reste de jour. Elles tiraient sur le lisse de l’eau sans la déranger même d’une ride, avec leurs flancs qui se touchaient par le milieu dans la même grande immobilité. À peine si parfois l’une ou l’autre, levant son mufle, poussait un meuglement, comme quand on souffle dans une trompette d’écorce. Et tout était encore parfaitement tranquille, ici, mais ce n’est pas ici qu’on a affaire, c’est plus loin. C’était dans une de ces petites rues qu’il y a derrière l’église. À cette pauvre Thérèse aussi, sa maison de la terre avait été rendue, mais c’était comme si elle allait tomber (bien qu’elle ne dût jamais tomber). Phémie monta l’escalier branlant : on entendit un bruit comme quand on casse du bois, et on n’en casse point, mais c’est le feu en brûlant qui fait comme quand on en casse. Elle avait heurté, on n’avait pas répondu. Elle poussa la porte. Elle vit seulement d’abord qu’il y avait, en effet, du feu sur le foyer. Il semblait que la pièce fût vide. Rien n’y bougeait que, de temps en temps, une étincelle sautant en l’air comme une grosse sauterelle rouge. Et devant le foyer il y avait un escabeau et, à cet escabeau, est-ce un dossier, ou quoi ? mais brusquement il s’était déplacé.

Alors la flamme du foyer a été rabattue par un coup de vent qui s’est engagé dans la cheminée ; on vit la chambre se balancer comme une chambre de navire ; les murs penchaient, les murs se redressaient ; le grand lit, pris dans la paroi, surnagea, puis fut englouti ; – et, pour Phémie également, ce fut comme si tout balançait en elle ; ah ! nos pauvres cœurs aussi, à présent ; et elle a dit une première fois bonsoir, puis elle a dit de nouveau bonsoir.

Puis, avec une voix qui tremblait :

— Thérèse !

Elle a dit :

— Thérèse, tu dois savoir et moi je ne sais pas…

Mais comment est-ce qu’il va falloir aller plus loin ? et il faut quand même ; à ce moment, une bûche éclata avec un bruit comme un coup de fusil. Et, les tisons ayant été éparpillés, la nuit cette fois venait tout à fait ; – et ce fut là dedans, et comme encouragée :

— Écoute, Thérèse, personne n’en saura rien, je te promets ; et puis tu ne seras pas grondée ; ce n’est plus le temps, tu sais bien ; alors dis-moi où est la Blanche… Sans quoi, je vais me tourmenter.

Une grande flamme montait de nouveau toute droite contre le mur ; quelque chose s’était mis à bouger dans le dos de Thérèse, là où il y a sous l’étoffe les deux grandes plaques d’os.

Elle s’était penchée davantage encore en avant, il y eut de nouveau son rire ; une drôle de voix toute rauque a suivi :

— Si vous alliez y voir vous-même, je vous montrerais l’endroit.

Mais alors, Phémie :

— C’est ça.

Tout à coup elle s’était décidée.

L’eau chantonnait dans la marmite ; elle fit une vapeur. L’eau chantonnait et marmonnait dans la marmite, le couvercle était soulevé.

— Et pas plus tard que demain matin, reprit Phémie.

Puis elle se retira pour sortir, mais, avant de passer la porte, se tourna encore vers Thérèse ; on vit que Thérèse avait levé le doigt, le tenant appliqué contre le côté de son nez.

Et le doigt était court et noir le long de son petit nez plat.

XIV

Les nuits n’étaient plus jamais longues. Il n’y a plus ces grandes nuits d’avant, ces nuits qui n’en finissaient pas. Un petit matin frais se fut vite levé. Il monta dans le ciel, Thérèse était sortie en même temps que lui. Un petit moment plus tard, ce fut le tour de Phémie.

Elle prit à son tour contre la pente, quand même la pente était raide et il y avait tout ce long chemin ; le point qu’elle fit dans le bas, vu d’en haut, ne fut d’abord pas plus gros qu’une mouche. Elle montait, se glissant entre les quartiers de roc : elle y était cachée, elle n’y était plus cachée. Et, de nouveau, elle le fut, pour assez longtemps, cette fois ; mais, quand elle redevint visible, on put connaître que Phémie avait mis sa plus belle robe, avec un tablier de soie, s’étant habillée en dimanche (quand même il n’y a plus de dimanches) – seulement, autrefois, c’était l’habitude de se faire belle quand on allait loin de chez soi.

Et Phémie avait fait comme dans ces temps d’autrefois ; alors est-ce qu’ils reviendraient ? Pourtant il n’a été question de rien entre les deux femmes, elles ne parlèrent même pas ; – il y eut simplement, quand Phémie fut arrivée, cette main que Thérèse tend, montrant la direction à prendre et que c’était celle de la gorge.

Phémie tout aussitôt s’était remise en route. Étaient venus de nouveau ces gros quartiers de roc comme des maisons sans fenêtres ; ils ne laissaient entre eux que de très étroits passages où il n’était pas trop facile de se diriger. Il y avait aussi des trous masqués par les buissons, où Phémie se prenait les pieds ; des branches à épines lui égratignaient les jambes à travers sa jupe. De temps en temps, elle appelait la Blanche ; nulle part la Blanche n’était en vue : elle allait. Et, à mesure qu’elle avançait, les choses autour d’elle prenaient un aspect plus sauvage et plus désolé : rien ne bougeait à présent nulle part, rien nulle part n’était en vie, sauf, dans le fin fond de l’entaille, un peu de blanc, qui était le torrent ; une terrible obscurité, aussi, un grand froid, qui étaient venus, pourtant Phémie allait toujours. Et, quand enfin, devant elle, comme quand une porte s’ouvre, l’écartement des deux murailles s’est présenté, elle ne s’arrêta même pas, – ayant pris tout de suite contre celle de droite ; et elle s’y tenait appliquée, ayant posé un pied sur la corniche, posant un pied, posant l’autre pied. Parce qu’il y a bien la peur, mais il y a quelque chose de plus fort que la peur. La grande peur, comme dans l’autre vie, – et oubliée, – qui revenait ; mais encore plus haut maintenant parle un besoin de voir, parle un besoin de savoir.

Un bruit sourd se fit entendre, comme quand un chien gronde dans sa niche. Il y eut des gémissements ; les gémissements se turent. On appela, on n’appelait plus. On se mit à chuchoter…

Et Thérèse éclate de rire.

Il y avait à présent que Thérèse éclatait de rire (c’était un grand moment après), étant grimpée en haut d’un des plus gros de ces quartiers de roc, d’où elle pouvait tout voir.

Elle avait attendu là-haut tout le temps qu’il avait fallu, parce qu’elle savait bien ce qui arriverait ; – puis elle a mis ses mains à plat sur ses genoux, la bouche ouverte toute grande.

C’est qu’on voyait cette pauvre Phémie rouler plus vite qu’elle ne courait, tellement elle courait vite, étant revenue sur ses pas. Droit en bas, droit sous elle, les bras un peu levés à cause de l’équilibre, le plus vite qu’elle pouvait ; bien plus vite qu’on n’aurait cru, étant donné son âge, et ses jambes plus très solides.

Et Thérèse qui riait, et Phémie qui courait ; qui passa sans la voir au-dessous de Thérèse ; qui fut plus loin, qui fut plus bas. Qui fut là, ne fut plus là…

Une combe (qui est une petite vallée) venait ; une forêt venait ensuite.

Une nouvelle combe vint, une nouvelle pente vint ; et rapidement le village montait à la rencontre de Phémie.

Elle rencontra Produit. Produit : « Qu’est-ce qu’il vous prend ?… » Il n’a pas pu finir sa phrase.

Maurice, le chercheur d’or, plus bas, cueillait des pommes. Il avait un tablier bleu de jardinier qu’il tenait rassemblé devant lui d’une main ; ses pommes étaient dedans, il en prit une :

— Venez voir et vous me direz…

Passée.

Des femmes l’appelaient par les fenêtres ; du haut des perrons, les femmes lui faisaient des signes : est-ce qu’elle est devenue sourde ? est-ce qu’elle n’y voit plus ? Et puis qu’est-ce qu’elle a à être si pressée, quand plus personne n’est pressé ?

Elle n’en continua pas moins son chemin, – jusqu’à ce qu’elle fût arrivée enfin dans sa cuisine ; là, elle se laissa tomber sur un tabouret…

C’est cette nuit qu’il fit si beau (et toutes les nuits étaient belles, mais celle-ci fut belle entre les plus belles).

La lune était grande ; elle était partout. On la voyait sur la montagne, en même temps qu’elle semblait luire à l’intérieur de la montagne, comme la flamme d’une veilleuse, tellement la montagne elle-même éclairait. Il y eut, cette nuit-là, une lune qui était grande comme une grande feuille à gâteaux de chez nous.

Mais il y a aussi ce secret, et voilà qu’on a vu qu’il va être trop lourd à porter, qu’on ne pourra pas toute seule : comme ces corbeilles à lessive ou bien le seau de la cuisine quand il est plein.

Phémie s’était levée. Elle est sortie. Puis :

— Catherine !

Appelant à présent sous les fenêtres de Catherine :

— Catherine !

Puis de nouveau : « Catherine ! » enfin Catherine parut, mettant sa tête à la fenêtre, mais elle fit signe à Phémie de ne pas monter.

Elle venait de coucher la petite Jeanne, la petite Jeanne s’endormait. Et Phémie attendit encore…

Tout à coup, elle s’était mise à parler, tortillant entre ses doigts l’attache de son tablier.

Tortillant, comme ça, l’attache de son tablier ; parlant bas, vite, parlant très bas, très vite, avec des hochements de tête ; ensuite elle a pris Catherine par le bras.

Et Catherine :

— Pas possible !…

— Surtout, n’en dites rien à personne, n’est-ce pas ?

Seulement, il y a eu que Bonvin, le chasseur, passait justement par là ; et la suite a été qu’il a vu les deux femmes.

Et la suite a été que les femmes sont bavardes.

XV

Alors ce fut déjà le lendemain matin…

Pitôme distillait toujours. La grosse Marie allait remplir son seau à la fontaine. Lucie la Triste (qui ne pouvait plus l’être) cousait près de la fenêtre.

Un homme tirait sa pipe de sa poche, la bourrait, frottait l’allumette contre son pantalon, attendait que le soufre eût fini de brûler, approchait du fourneau au couvercle levé la petite flamme tremblotante.

Les amoureux allaient toujours se promener. Adèle, de nouveau, avait mis coucher son enfant.

Et elle avait commencé à lui chanter une chanson pour l’endormir, mais elle n’allait plus jamais jusqu’au bout de sa chanson, tellement il s’endormait vite.

L’enfant dormait. Les amoureux revenaient de se promener. L’homme qui bourrait sa pipe avait fini de fumer sa pipe.

Il remettait sa pipe dans sa poche ; – et c’est ici qu’est intervenu Bonvin, le chasseur, parce qu’il s’était de bonne heure mis en route. On l’avait vu monter la pente dans la direction d’Empreyses sans en avoir rien dit à personne, étant dans l’autre vie déjà habitué à se passer de compagnie et à vivre loin des autres hommes, dans l’air vide, dans l’air pas respiré par eux, là où il n’y a point de maisons, où il n’y a même point de chemins. Il mettait une fleur de montagne à son chapeau, il passait une plume de geai sous le ruban de son chapeau, puis il partait à grands pas, droit devant lui, parce que c’était un goût qu’il avait.

Thérèse était comme toujours là-haut avec ses bêtes ; il a pris soin de n’être pas vu d’elle.

Bonvin s’était engagé dans ces étroits couloirs où avait déjà passé Phémie et qui du moins le cachaient à Thérèse parfaitement ; et, de temps en temps, par un vide, il regardait du côté de Thérèse, mais elle tricotait toujours son bas sans même lever la tête ; alors il se glissait vite d’un des quartiers de roc à celui qui venait plus loin.

Il s’était dit : « Il n’y a qu’à aller voir ; c’est plein d’imaginations, les femmes. Ça aime à faire beau, ça invente volontiers. Et peut-être est-ce pur mensonge, tout ce qu’elles m’ont raconté, mais on saura bien à quoi s’en tenir… »

Il était arrivé à l’entrée de la gorge, là où la chèvre avait passé et où Thérèse avait passé, où Phémie avait passé pour finir ; – seulement, lui, comptait bien ne pas s’arrêter si tôt qu’elles, se disant : « On en aura le cœur net, on ira jusqu’au fond, s’il faut… »

XVI

Chemin était toujours en train de travailler à son tableau. À un moment donné, Chemin avait levé la tête ; puis, ayant regardé à travers la porte qui était vitrée, on le voit qui court à la porte.

La porte donnait au nord, c’est-à-dire du côté de la montagne : au-dessus de la montagne, dont on n’apercevait que la partie d’en haut, une grosse fumée s’élevait dans le ciel.

Il y avait là dans le ciel comme quand on allumait des tas de broussailles, l’automne, comme quand on faisait brûler les mauvaises herbes au coin des champs (et il n’y a plus de mauvaises herbes, et il n’y a plus d’automne, mais il y avait de nouveau cette grosse fumée brune qui montait).

Chemin se demanda : « Qu’est-ce que c’est ? » Il a regardé de nouveau. Mais un bruit de pas s’était fait entendre et on a passé en courant devant chez lui ; à ce moment, il a entendu qu’on l’appelait : « Chemin ! » il a vu que c’était Phémie ; et, elle, elle devait savoir, puisqu’elle l’appelait ainsi ; alors il a ouvert sa porte, mais elle n’était déjà plus là, ayant continué de courir.

On entendait seulement qu’elle appelait toujours, et à présent c’était Adèle, à présent c’était devant chez Adèle ; – plus loin venait la maison d’Augustin : Phémie s’est remise à appeler devant la maison d’Augustin…

Chez Pitôme, l’alambic laissait toujours tomber de temps en temps sa goutte ; l’étonnement de Pitôme a été que le petit bruit de la goutte ne s’entendait plus.

Il était assis sur un tabouret devant l’alambic, et, lui, n’avait rien vu encore ; la chose lui vint par l’oreille, à cause du silence qui se fit, comme quand une horloge cesse de battre.

Pourtant la goutte tombait toujours ; et Pitôme a connu que le silence provenait d’un plus grand bruit régnant dehors, un grand bruit sourd et continu, une sorte de grondement, qu’on n’entendait pas tout de suite ; – il y avait seulement qu’il empêchait d’entendre les autres bruits moins importants.

Pitôme s’est essuyé les mains à son tablier de serge verte, se disant : « Qu’est-ce qui se passe ? » Il a été à sa porte qu’il a ouverte, en même temps que Chemin ouvrait la sienne.

Il vit qu’il y avait déjà une grande diminution dans la lumière du soleil et fut sur le point de sortir ; mais on ne peut pas abandonner comme ça son alambic, quand on veut faire du bon ouvrage ; il revint s’asseoir sur son tabouret devant son alambic.

Cependant, Chemin se dirigeait du côté de la place ; c’est la place qui est en avant de l’église ; il y a là un tilleul, un vieux banc de granit entoure le tilleul qui a un tronc comme une tour. Beaucoup de gens avaient fait comme Chemin et venaient ; ils sont arrivés sur la place ; ils ont vu que le tilleul y était toujours, en même temps qu’un mulet rouge, attaché au tronc par la longe, tirait dessus en allongeant le cou. Et il y avait bien le tilleul, mais il n’y avait plus son ombre, car une même couleur s’étendait maintenant partout sur la terre qui avait noirci comme après la pluie ; tandis que le mulet commençait à s’impatienter, grattant dans la poussière avec le tranchant du sabot.

Personne ne savait encore ce qui se passait ; c’était seulement cette inquiétude, ce commencement d’inquiétude, et l’horloge eut le temps de sonner encore une fois (qui ne sonnait plus que pour le plaisir, pourtant ils se mirent à compter les coups), – tout parmi la grande rumeur qui continuait à se faire entendre, sans qu’on pût connaître où elle résidait, ni si c’était au-dessus des coups de l’horloge ou au-dessous, ou bien sous la terre ; ou encore si elle n’était pas seulement en nous, si ce n’était pas qu’on l’inventait ; peut-être bien ; – et ils se regardaient.

Ils se regardaient ; mais ensuite ils se sont tournés vers la montagne ; ils ont vu que les fumées là-haut s’étaient grandement élevées, ayant maintenant envahi une bonne moitié du ciel dont elles avaient pris la forme, de sorte qu’elles pendaient sur nous.

Contre tout ce côté du nord, c’était comme s’il poussait un mur de fumée au-dessus du mur des rochers. Le gris des choses tourna au brun, le jaune au roux, le vert au noir. C’était sous Empreyses et quand on tire du côté de Prâpio : voilà qu’il n’y avait déjà plus d’Empreyses, ni de Prâpio. L’agitation s’accrût. Depuis si longtemps, n’est-ce pas ? d’aussi loin qu’ils se souvenaient, plus jamais aucun nuage : toujours ce même bleu lisse du ciel comme sur un mur fraîchement repeint, l’ombre fidèle autour des troncs comme l’aiguille sur son cadran, et, quand j’étends le bras, j’ai à côté de moi cette ombre de mon bras comme un autre bras que j’aurais… Et il n’y avait plus d’ombres parce que tout était ombre. La qualité de la couleur de l’air fut diminuée jusqu’à devenir celle de la terre ; il ne resta rien que cette épaisseur brune devant eux, comme quand le brouillard se lève. À un certain endroit, alors, elle fut fendue ; on entendit un bruit comme quand une pluie d’orage commence à tomber ; – et ce fut dans le chemin creux, qui se trouva rempli tout d’un coup comme si en effet une grosse averse était survenue : les chèvres, tout le troupeau qui redescendait en courant ; puis ils ont vu Thérèse venir derrière ; et elle levait son bâton en poussant des cris, comme une sauvagesse : « Hô ! hô ! »

Ils essayèrent de l’appeler :

— Thérèse !

Parce qu’elle venait de là-haut et peut-être qu’elle, elle saurait ; mais elle poussa plus fortement sa voix sans les entendre :

— Hô ! hô !… hô ! hô !…

Elle avait déjà disparu : et il n’y eut plus, de nouveau, que l’avancement de ces fumées, qui traînaient à présent sur le devant de la montagne, en sorte que les premières pentes d’herbe étaient seules en vue, peintes par contraste en vert clair.

Ils regardaient toujours et, à mesure qu’ils regardaient, ils voyaient moins avant dans la distance diminuée. Une sorte d’épais rideau venait à eux ; et, lui, fut d’abord derrière ce rideau, il venait derrière ce rideau, on ne l’a distingué d’abord que vaguement ; il levait les bras, il se retournait, il venait encore, il se retournait ; – tout à coup il parut, il fut dans la partie de la pente encore visible, il fut en haut de ces premières pentes de pré : Bonvin ! Bonvin, le chasseur !

— Bonvin !

On criait : « Bonvin ! Bonvin ! » Il s’était arrêté.

Mais parce qu’il avait besoin de souffler, rien de plus. Il est là, les bras appliqués le long du corps, la tête tenue un peu renversée ; puis, s’étant retourné encore, il lève brusquement son coude replié à hauteur de son visage, comme quand on va recevoir un coup ; – à ce moment, ce fut comme s’il se levait, en arrière de lui, un grand rire.

— Bonvin ! Bonvin !

Mais, eux non plus, ne savaient déjà plus très bien ce qu’ils faisaient, ni ce qu’ils disaient, ni ce qu’ils auraient eu à faire ou à dire, à cause d’une grande nuit qui était tombée tout à coup ; et, eux non plus, on ne les a plus vus.

Une nuit qui serait venue bien avant le temps ordinaire ; une nuit sans étoiles, une nuit comme on n’en avait jamais encore connu aucune.

Ils cherchent dans les maisons à allumer leurs lampes à pétrole : l’allumette qu’on approche de la mèche leur tremblait entre les doigts, laissant tomber les gouttelettes de soufre enflammé sur leur pantalon. Ils essayaient de s’asseoir à des tables ; ils ne le pouvaient pas, ni rester debout. Ils ne connaissaient plus la peur, et elle revenait, ou quoi ? pas tout à fait peut-être encore, mais presque ; et puis drôle de chose ! et c’était chez Pitôme (parce qu’il y avait beaucoup de monde chez Pitôme) ; il vous tendait son gros verre à vin, rempli jusqu’à la moitié d’un liquide qui ressemblait à de l’eau, mais qui y ressemblait seulement : la plupart refusaient, la plupart secouaient la tête ; – mais voilà que, soudain, chez ceux qui acceptaient, l’ancien effet, celui de l’autre vie, recommençait à se faire sentir ; de nouveau le liquide agissait, une chaleur leur descendait le long du tube dans l’estomac, s’arrondissait, leur gagnait tout le corps, leur éclatait dans la tête.

Ils se mettaient à parler tous à la fois ; brusquement, ils se taisaient comme si quelqu’un eût levé la main pour les faire taire, mais personne n’avait levé la main. Ils parlaient de nouveau, ils se taisaient, ils se regardaient, ils baissaient les yeux. Et l’alambic, depuis quelques heures, donnait beaucoup moins, les gouttes moins grosses, plus espacées, comme si l’esprit eût diminué.

De nouveau, dans les baquets où les racines trempaient, une écume s’était formée, et c’est qu’elles refermentaient. Alors Pitôme s’était mis à montrer la chose du doigt ; il hochait la tête.

— C’est drôle, il y a de nouveau de l’impureté.

Et ensuite :

— M’est avis qu’on revient en arrière.

Il y a eu comme si un grand soupir se faisait entendre et il a passé sous la porte.

Est-ce le vent ? non, ce n’est pas le vent.

Le bruit de nouveau venait par-dessous la porte, il glissa le long des murs, il se promena sur le toit ; après quoi, il y a eu comme si quelqu’un courait, comme si quelqu’un avait passé en courant devant la maison.

— As-tu bien fermé ? dit-on à Pitôme.

Mais on repassait devant la maison. La porte a été secouée. Et Pitôme :

— Qui est là ?

Et il va pour ouvrir la porte, mais la porte s’ouvre d’elle-même ; – alors un homme entre, comme poussé par deux mains, fait un pas, fait encore un grand pas, puis on le voit qui s’arrête ; et sa mâchoire lui tombe sur son devant de chemise, tandis qu’il regardait lentement autour de lui, sans paraître comprendre où il était.

Il a fallu qu’on lui parlât, il faut qu’on vienne, qu’on le secoue :

— Bonvin ! Bonvin !

Alors lui :

— Gare… gare à vous !…

— Quoi ?

— Ils… ils viennent.

— Qui ça ?

— J’ai été, j’ai été jusqu’au fond… Je les ai dérangés…

Et de nouveau :

— Qui ça ?

Mais, à ce même moment, s’étant tourné de nouveau vers la fenêtre, sa mâchoire lui retomba, il eut le fil de la parole coupé ; on se tourna vers où il s’était tourné lui-même ; et on vit qu’il y avait là-haut une grande lueur rouge découpée en carré.

Il la montra encore avec le bras en reculant : c’était à cause de la fenêtre carrée ; et la lueur entrant par la fenêtre l’éclairait, et tous furent éclairés par elle, qui était là-haut dans le ciel comme quand un volcan crache son feu.

En même temps, la maison s’était mise à balancer, les murs ont penché, les portes craquèrent : alors ils se sont portés dehors tous ensemble, à cause du danger du toit qui était encore le plus grand danger.

Chez Pitôme et chez ses voisins, et dans toutes les maisons de même ; dans toutes les maisons du village ils se portaient ainsi vers le dehors, puis dans toutes les rues vers un endroit à découvert, – voyant devant eux les marches des escaliers peintes en rouge et noir, sur lequel ils sont allés, allant tous vers le même point.

C’était en avant du village, et de là on pouvait tout voir.

Tous qui venaient sur ce chemin, étaient peints en noir sur le rouge. Peints en noir l’un à côté de l’autre sur le rouge, avec les façades des maisons, sur un des côtés du chemin, rouges, et de l’autre côté pas rouges. Et eux une joue rouge et pas l’autre. Tous qui venaient, tous qui montaient ensemble, Bé, Produit, Sarment, Delacuisine, Besson. On vit que Phémie avait vite été chercher Catherine (puisque toutes deux devaient savoir), et la soutenait, tandis que Catherine donnait la main à la petite Jeanne. Allant tous les uns à côté des autres et les uns derrière les autres, bien serrés, parce qu’il n’y a qu’un seul endroit où on puisse espérer d’être en sûreté ; et tous, pour finir, amenés là-haut : alors ils furent éclairés par devant.

La terre bougea encore une fois et encore une fois vint ce bruit qui ressemblait à celui d’un grand vent.

Il s’est trouvé que le seul endroit où ils fussent en sûreté était aussi l’endroit d’où on pouvait le mieux tout voir ; il s’est trouvé également qu’ils furent obligés de regarder, obligés de faire face, obligés d’être là, obligés d’assister à ça : et, d’abord, ils virent seulement que la montagne était devenue rouge clair et transparente comme du verre dans le feu ; puis les dernières fumées s’élevèrent : ce fut alors pour eux comme quand on regarde à travers une loupe, comme quand on met une lentille entre son œil et la page d’un livre ; et les lettres grossissent, elles montent à vous, faisant des mots, qui font des phrases, qui font un sens.

Ça coulait dehors par tous les trous, toutes les crevasses, toutes les fissures. Comme quand une conduite d’eau saute, comme quand un tuyau d’arrosage crève, comme quand il y a une trop forte pression. Une voix se fit entendre encore, celle de Bonvin : « C’est ma faute ! » parce que tout le temps il va dire : « C’est ma faute ! » et Bonvin de nouveau : « C’est moi ! c’est moi ! » mais on aurait compris sans lui. Ceux d’en bas, ceux de dessous ! Ceux d’en dessous de nous, les punis ! Ceux auxquels on ne pensait plus ! Ceux qui sont dans les tourments à toujours, quand nous, on était dans le bonheur à toujours, mais, à présent, ils venaient de partout. Ils se tiraient dehors par grappes les uns les autres, ils tombaient à deux et à trois ; ils roulaient à deux ou à trois sur la pente. Dans le grand éclairage, vus comme tout à côté de vous, semblant encore plus proches qu’ils n’étaient en réalité ; – et on les distinguait dans le plus grand détail. Comme sur les images, dans le temps, l’autre temps, sur les peintures des églises. Avec pas de mains ou pas de figure, ou bien rien qu’une main, ou encore pas de pieds. Sans peau, toute la chair à nu, ou au contraire sans chair et la peau collée à même les os. Qui roulaient ; et puis, sitôt arrêtés, qui écartaient des deux mains leurs cheveux, – parce que leurs cheveux leur tombaient par devant jusque sur la poitrine, et, les jetant par-dessus une épaule et puis par-dessus l’autre épaule, ils regardaient. Ils ricanaient ; ils se portaient en avant. – (Et eux, tous là à regarder de leur côté, et obligés de regarder.) Et ces autres, alors, les apercevaient tout à coup : alors ils voulaient venir. Ils ricanaient, ils leur faisaient le poing. Une voix, par-dessus les autres, appela : « Hé ! » puis elle dit : « On vient ! » Tout riait alors dans le nombre. Il y avait un mélange de tout, parce que les passions sont pêle-mêle comme les corps. Une là-bas a dû voir Adèle ; alors on la voit elle aussi et elle balance devant elle rien ; elle est belle, elle a ses beaux seins nus qui sortent. Quelque chose qui n’est rien qu’elle serre contre eux, un enfant qu’elle n’a plus, un enfant qu’elle croit qu’elle a ; et à Adèle : « Tu as le tien, toi ! mais attends ! attends seulement !… » Celles et ceux qui sont tourmentés dans leur cœur, mêlés à ceux et celles qui sont tourmentés dans leur chair. Celle-ci, par exemple, qui cherche, cherche, cherche ; et qu’est-ce qu’elle cherche ? et jamais elle ne trouvera, mais toujours elle cherchera. Celle-ci, là-bas, sans Augustin, sœur d’Augustine ; puis, apercevant Augustine, elle s’est jetée en avant : elle est tombée, elle se relève, elle retombe ; alors ils sont trois ou quatre à lui rouler par-dessus.

Et eux, pendant ce temps, tous là : Catherine qui a caché la tête de la petite Jeanne sous son tablier ; Pitôme tenant à la poignée, comme toujours, toute sa barbe ; Bé qui a dit : « Si seulement je n’étais pas revenu à la vue ! » rangés là cependant et obligés de regarder ; et immobiles tout d’abord ; – puis cherchant quand même à faire un mouvement pour s’arracher et fuir, tirant sur un de leurs pieds, tirant sur l’autre de leurs pieds, renversant le corps comme on fait de la tige d’une plante qu’on déracine ; – inutilement.

Pendant que là-haut ça venait toujours, et, à cause de cette abondance même, ça montait comme quand une vague se met par-dessus une vague et par-dessus celle-ci une autre ; ça montait, ça venait, ça monta encore, ça vint ; – et, eux, pensant à ce qu’ils avaient eu et à ce qu’ils avaient été : « Fini !… »

Mais ce ne fut pas le cas, parce qu’il y a quand même un ordre. Ceux de là-haut étaient les punis, c’est pourquoi ils sont impuissants. À un moment donné, ils furent ramenés en arrière, par le moyen d’eux-mêmes et leurs propres passions. Ils s’empêchaient les uns les autres. Ils se tiraient les uns les autres en arrière. Ne pouvant pas être chacun le premier, ils ont préféré n’être plus. Ils ont disparu, sitôt apparus.

C’est seulement une menace qu’il y a eu sur nous, de manière que nous connaissions mieux ce que nous sommes ; puis la grande gorge s’avança comme une mâchoire, et les reprit.

Il y eut l’ombre de nouveau. La fumée revenait, qui avait été au commencement. La montagne s’éteignit peu à peu, comme quand une lampe qu’on porte à la main s’éloigne à l’intérieur d’une maison.

XVII

Et il y a eu enfin pour eux tout le ciel quand il y a eu toute la terre de nouveau ; il y a eu pour eux toute la joie quand la souffrance est revenue prendre place à côté d’elle.

Chemin a compris pourquoi son tableau n’allait pas ; alors, le lendemain déjà, il s’était mis à le refaire ; son tableau maintenant était en deux parties : une partie d’en haut, une partie d’en bas.

Les gens entraient chez Chemin pour voir « si ça avançait ».

Ils entraient, ils disaient bonjour, ils s’asseyaient sur l’établi ; ils regardaient Chemin aller prendre avec son pinceau ses couleurs sur le morceau de verre, et il y avait maintenant du noir parmi ses couleurs.

Pour la partie d’en haut, c’était un beau bleu, c’étaient du rose, du blanc, du vert tendre ; pour la partie d’en bas, c’était du rouge ou bien du noir.

On entendait le cornet de Thérèse. Elle a passé devant l’atelier avec son troupeau. Quand elle portait le cornet à sa bouche, le cornet jetait un petit éclair. Et, de temps en temps, l’une ou l’autre de ses bêtes s’arrêtait pour brouter une touffe d’herbe au bord du chemin ; mais Thérèse levait son bâton, puis :

— Té… té…

Puis elle souffle dans son cornet…

Et, dans cette partie d’en haut, c’est nous autres, c’est notre bonheur ; c’est où on est heureux, c’est où on connaît son bonheur, avec des figures contentes, avec la paix autour de soi sous les grands rochers gris, sous de la neige rose ou blanche ; – nous autres avec notre bonheur dans cette partie d’en haut, et puis…

Parce qu’il y avait l’autre partie ; alors ceux qui étaient dans l’atelier disaient à Chemin :

— C’est drôle, on n’avait pas vu que ça nous manquait. On ne savait pas ce qui nous manquait.

Ils disaient à Chemin :

— Toi non plus…

Chemin secouait la tête.

— Tandis qu’à présent, ça y est…

Chemin a hoché la tête.


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en janvier 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 10, Chant de notre Rhône, Signes parmi nous, Terre du Ciel, Fragments de journal, Lausanne, H. L. Mermod, 1941. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page a été prise par Chaurel, BNR, le 14.03.2012.

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